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+Project Gutenberg's Correspondance, Vol. 5, 1812-1876, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Correspondance, Vol. 5, 1812-1876
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: October 23, 2004 [EBook #13839]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE, VOL. 5, 1812-1876 ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and the PG Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
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+
+
+GEORGE SAND
+
+CORRESPONDANCE
+
+1812-1876
+
+V
+
+
+
+
+QUATRIÈME ÉDITION
+
+PARIS CALMANN LÉVY, ÉDITEUR.
+ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
+3, RUE AUBER, 3
+
+1883
+
+
+
+
+
+
+
+CORRESPONDANCE DE GEORGE SAND
+
+
+
+
+DXLII
+
+A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A DECIZE (NIÈVRE)
+
+ Nohant, 2 janvier 1864.
+
+Chère enfant,
+
+C'est vrai, que je n'écris plus, parce que je n'en peux plus d'écrire!
+mais tu sais bien que je ne t'oublie pas. Je suis souvent malade, je me
+remets sur pied pour un mois ou deux, puis je retombe. Me voilà dans une
+mauvaise période; j'aurais besoin de changer d'air et de régime; mais
+comment faire? Le travail ne peut pas s'arrêter, et il suffit tout juste
+aux besoins courants.
+
+Ne parlons pas du mauvais côté des choses, puisqu'il y en a un sérieux
+et inévitable pour tout le monde.
+
+Je suis contente que ta fillette, cette pauvre fillette qui t'a tant
+fait trembler, soit enfin en bonne voie de croissance, et de vie, et que
+George travaille bien. C'est le bonheur immédiat, le plus actuel et le
+plus important dans ta vie. La nôtre coule tranquille tant que notre
+Marc est gai et frais comme une rose. Quand viendront les bobos, les
+crises inévitables, nous serons sens dessus dessous! Ainsi passe la vie
+de famille; jusqu'à présent, ç'a été tout plaisir, et la première dent
+du cher petit ne l'a pas éprouvé sérieusement. Lina est bonne nourrice
+et se tire bien d'affaire.
+
+On travaille toujours comme des nègres autour de ce berceau. Les
+vacances et les comédies ont été très courtes. Beaucoup de monde,
+toujours _trop à la fois_, dans la maison, et, comme Lina ne pouvait
+guère s'amuser, nous avons fini les réjouissances de bonne heure.
+Nous n'avons plus que Lambert et sa femme, qui est très gentille et
+excellente personne; mais ils partent ces jours-ci. Ils t'envoient mille
+amitiés. Maurice a passé son jour de l'an dans son lit. Ce n'est rien
+heureusement, qu'une fièvre de courbature. Lui et sa femme, qui est
+toujours très charmante et mignonne, me chargent de t'embrasser.
+
+Merci à Bertholdi pour ses échantillons minéralogiques, qui sont très
+beaux. Embrasse-le pour moi, ainsi que Jeannette, et Georget, quand tu
+le verras.
+
+G. SAND
+
+Pauvre Pologne! c'est navrant, c'est un deuil pour tous les coeurs.
+
+
+
+
+DXLIII
+
+A M. AUGUSTE VACQUERIE, A PARIS
+
+ Nohant, 4 janvier 1864
+
+Je ne vous ai pas remercié du plaisir que m'a causé _Jean Baudry_.
+J'espérais le voir jouer. Mais, mon voyage à Paris étant retardé, je
+me suis décidée à le lire, non sans un peu de crainte, je l'avoue. Les
+pièces qui réussissent perdent tant à la lecture, la plupart du temps!
+Eh bien, j'ai eu une charmante surprise. Votre pièce est de celles qu'on
+peut lire avec attendrissement et avec satisfaction vraie.
+
+Le sujet est neuf, hardi et beau. Je trouve un seul reproche à faire à
+la manière dont vous l'avez déroulé et dénoué: c'est que la brave et
+bonne Andrée ne se mette pas tout à coup à aimer Jean à la fin, et
+qu'elle ne réponde pas à son dernier mot: «Oui, ramenez-le, car je
+ne l'aime plus, et votre femme l'adoptera!» ou bien: «Guérissez-le,
+corrigez-le, et revenez sans lui.»
+
+Vous avez voulu que le sacrifice fût complet de la part de Jean.
+Il l'était, ce me semble, sans ce dernier châtiment de partir sans
+récompense.
+
+Vous me direz: La femme n'est pas capable de ces choses-là. Moi, je dis:
+Pourquoi pas? Et je ne recule pas devant les bonnes grosses moralités:
+un sentiment sublime est toujours fécond. Jean est sublime; voilà que
+cette petite Andrée, qui ne l'aimait que d'amitié, se met à l'aimer
+d'enthousiasme, parce que le sublime a fait vibrer en elle une force
+inconnue. Vous voulez remuer cette fibre dans le public, pourquoi ne pas
+lui montrer l'opération magnétique et divine sur la scène? Ce serait
+plus contagieux encore; on ne s'en irait pas en se disant: «La vertu ne
+sert qu'à vous rendre malheureux.»
+
+Voilà ma critique. Elle est du domaine de la philosophie et n'ôte rien
+à la sympathie et aux compliments de coeur de l'artiste. Vous avez fait
+agir et parler un homme sublime. C'est une grande et bonne chose par le
+temps qui court. Je suis heureuse de votre succès[1].
+
+
+
+ [1] _Réponse de M. Auguste Vacquerie_.
+
+Comme je suis fier que vous m'ayez écrit une lettre si amicale et si
+sincère; mais comme je suis humilié que nous ne soyons pas du même avis
+sur les dénouements!
+
+Vous regrettez qu'Andrée ne récompense pas la vertu de Jean Baudry. Mais
+est-ce que la vertu est jamais récompensée ailleurs qu'à l'Académie?
+J'ai essayé de faire un Prométhée bourgeois; est-ce que la récompense
+de Prométhée n'a pas été le vautour? Et je ne sais pas qui est-ce qui
+gagnerait à ce qu'il en fût autrement.
+
+Ce ne serait pas Prométhée, toujours! Le voyez-vous réconcilié avec
+Jupiter et bien en cour? voyez-vous Jeanne Darc finissant dame d'honneur
+de La reine, et Jésus ministre de Tibère!
+
+Ce ne serait pas la vertu non plus. Vous dites qu'elle est plus
+contagieuse quand elle est récompensée; je crois le contraire, et qu'il
+n'y a pas de plus grande propagande que le martyre. Supprimez la croix
+et vous supprimez peut-être le christianisme.
+
+Pour redescendre à ma pièce, il me semble que Jean Baudry serait
+considérablement diminué, et avec lui l'enseignement qu'il personnifie,
+s'il était aimé d'Andrée à la fin. Je doute que Roméo et Juliette
+fussent touchants à perpétuité s'ils s'étaient mariés tranquilles et
+s'ils avaient eu beaucoup d'enfants. Je ne repousse pas absolument les
+dénouements heureux, mais je les crois d'abord moins vrais, ensuite
+moins efficaces. Je vous avoue que Tartufe cesse presque de m'être
+odieux au moment où on l'arrête.
+
+La moralité n'est pas dans le fait, mais dans l'impression du fait.
+Puisque vous regrettez que Jean Baudry ne soit pas heureux, l'impression
+finale est donc pour la vertu.
+
+Je trouve qu'Andrée rendrait un mauvais service à la vertu et à Jean
+Baudry lui-même en le préférant à Olivier, qui retomberait alors où Jean
+Baudry l'a ramassé. Elle croit, comme Jean Baudry, qu'Olivier traverse
+la dernière crise du mal; elle a pour lui la même sorte de tendresse que
+Jean Baudry, elle l'aime pour le parfaire; elle veut être la mère de
+son âme, comme il en est le père. Elle épouse mieux Jean Baudry en ne
+l'épousant pas et en collaborant à son oeuvre qu'en stérilisant son
+effort de onze années. Ce n'est donc pas par incrédulité à la grandeur
+des femmes, ô chère grande femme! que j'ai voulu qu'Andrée, préférât le
+coeur imparfait au coeur parfait; elle fait acte de grande bonté et de
+grand courage en choisissant celui qui a le plus besoin d'elle, non pas
+seulement pour être heureux, chose secondaire, mais pour être bon, chose
+essentielle.
+
+Et, maintenant, me pardonnerez-vous de n'avoir pas fait de mon
+dénouement une distribution de prix Montyon, et d'Andrée l'âne savant
+qui va présenter la patte à la personne la plus honnête de la société?
+
+Me pardonnerez-vous de vous ennuyer si longuement de ma défense? Mais,
+si je plaide devant vous, c'est que je reconnais votre juridiction; je
+ne réponds pas à tout le monde, je n'assomme que vous; voilà ce que
+rapporte le génie. Mais, pardonnez-moi ou non, moi, je vous remercie.
+
+AUGUSTE VACQUERIE. Paris,
+7 janvier 1804.]
+
+
+
+
+DXLIV
+
+A M. ÉDOUARD RODRIGUES, A PARIS
+
+ Nohant, 12 janvier 1864.
+
+... J'ai le droit de mépriser mon argent, ce me semble. Je le méprise
+en ce sens que je lui dis: «Tu représentes l'aisance, la sécurité,
+l'indépendance, le repos nécessaire à mes vieux jours. Tu représentes
+donc, mon intérêt personnel, le sanctuaire de mon égoïsme. Mais, pendant
+que je te placerai en lieu sûr et que je te ferai fructifier, tout
+souffrira autour de moi et je ne m'en soucierai pas? Tu veux me tenter?
+Va au diable! je dédaigne ta séduction; donc, je te méprise!» Avec cette
+prodigalité-là, j'ai passé ma vie à ne me satisfaire jamais; à écrire
+quand j'aurais voulu rêver, à rester quand j'aurais voulu courir,
+à faire des économies sordides sur certains besoins entièrement
+personnels, certains luxes de robes de chambre et certaines questions
+de pantoufles auxquelles j'aurais été sensible; à ne pas flatter la
+gourmandise des convives, à ne pas voir les théâtres, les concerts, le
+mouvement des arts; à me faire anachorète, moi qui aimais l'activité
+de la vie et le grand air des voyages. Je n'ai pas souffert de ces
+renoncements: je sentais en moi une joie supérieure, celle de satisfaire
+ma conscience et d'assurer le repos du coeur de chaque jour. En
+compromettant et sacrifiant les aises de l'avenir? en méprisant mon
+argent qui voulait me tenter? Oui, c'est comme cela, et vous ne me
+donnerez pas tort, je parie.
+
+Ai-je été _prodigue_ pour cela? Non, puisque je n'ai pas fait comme la
+plupart de mes confrères en aliénant ma propriété, pour le plaisir de
+manger une centaine de mille francs par an. J'ai senti que, si j'eusse
+fait comme eux, je n'eusse rien _avalé_, mais j'aurais tout donné; car,
+en détail, j'ai bien donné au moins 500 000 francs sans compter les
+dots des enfants. J'ai mis le _holà_ à mon entraînement, et mes enfants
+n'auront pas de reproches à me faire. J'ai résisté à la voix du
+socialisme mal entendu qui me criait que je faisais des réserves. Il y
+en a qu'il faut faire et on ne m'a pas ébranlée. Une théorie ne peut pas
+être appliquée sans réserve dans une société qui ne l'accepte pas. J'ai
+fait beaucoup d'ingrats, cela m'est égal. J'ai fait quelques heureux et
+sauvé quelques braves gens. Je n'ai pas fait d'_établissements utiles_:
+cela, _je ne sais pas_ m'y prendre. Je suis plus méfiante du _faux
+pauvre_ que je ne l'ai été.
+
+Pour le moment, je n'ai absolument sur les bras qu'une famille de
+_mourants_ à nourrir: père, mère, enfants, tout est malade; le père et
+la mère mourront, les enfants au moins ne mourront pas de faim. Mais à
+ceux-là, un peu sauvés, succédera un autre nid en déroute. Et puis, à
+la fin de l'année, j'ai eu à payer l'année du médecin et celle du
+pharmacien. Ceci est une grosse affaire, de 1500 à 2000 francs toujours.
+Le paysan d'ici n'est pas dans la dernière misère: il a une maison, un
+petit champ et ses journées; mais, s'il tombe malade, il est perdu. Les
+journées n'allant plus, le champ ne suffit pas s'il a des enfants; quant
+au médecin et aux remèdes, impossible à lui de les payer et il s'en
+passe si je ne suis pas là. Il fait des remèdes de sorcier, des remèdes
+de cheval, et il en meurt. La femme sans mari est perdue. Elle ne peut
+pas cultiver son champ, il faut un journalier payé. Il n'y a pas la
+moindre industrie dans nos campagnes. Les fonds de la commune consacrés
+à fournir des remèdes et à payer les médecins ne sont distribués qu'aux
+véritables indigents, qui sont peu nombreux. Donc, tous les prétendus
+_aisés_ sont à deux doigts de l'indigence si je ne m'en mêle, et
+plusieurs gens bien respectables ne demandent pas et ne reçoivent qu'en
+secret. Nos bourgeois de campagne ne sont pas mauvais; ils rendent des
+services, donnent quelquefois des soins. Mais délier la bourse est une
+grande douleur en Berry, et, quand on a donné dix sous, on soupire
+longtemps. Les campagnes du Centre, sont véritablement abandonnées.
+C'est le pays du sommeil et de la mort. Ceci pour vous expliquer ce que
+l'on est obligé de faire quand on voit que de plus riches font peu
+et que de moins riches ne font rien. On a créé à Châteauroux une
+manufacture de tabac qui soulage beaucoup d'ouvriers et emploie beaucoup
+de femmes; mais ces bienfaits-là n'arrivent pas jusqu'à nos campagnes.
+
+
+
+
+DXLV
+
+AU MÊME
+
+ Nohant; 8 février 1864.
+
+Mon brave et bon ami,
+
+J'ai fini ma grosse tâche, et, avant que j'en commence une autre, je
+viens causer avec vous. Qu'est-ce que nous disions? Si la liberté de
+droit et la liberté de fait pouvaient exister simultanément? Hélas! tout
+ce qu'il y a de beau et de bon pourra exister quand on le voudra;
+mais il faut d'abord que tous le comprennent, et le meilleur des
+gouvernements, de quelque nom qu'il s'appelle, sera celui qui enseignera
+aux hommes à s'affranchir eux-mêmes en voulant affranchir les autres au
+même degré.
+
+Vous vouliez me faire des questions, faites-m'en, afin que je vous
+demande de m'aider à vous répondre; car je ne crois pas rien savoir de
+plus que vous, et tout ce que j'ai essayé de savoir, c'est de mettre de
+l'ordre dans mes idées, par conséquent de l'ensemble dans mes croyances.
+Si vous me parlez philosophie et religion, ce qui pour moi est une seule
+et même chose, je saurai vous dire ce que je crois; _politique_, c'est
+autre chose: c'est là une science au jour le jour, qui n'a d'ensemble et
+d'unité qu'autant qu'elle est dirigée par des principes plus élevés que
+le courant des choses et les moeurs du moment. Cette science, dans son
+application, consiste donc à tâter chaque jour le pouls à la société, et
+à savoir quelle dose d'amélioration sa maladie est capable de supporter
+sans crise trop violente et trop périlleuse. Pour être ce bon médecin,
+il faut plus que la science des principes, il faut une science pratique
+qui se trouve dans de fortes têtes ou dans des assemblées libres,
+inspirées, par une grande bonne foi. Je ne peux pas avoir cette
+science-là, vivant avec les idées plus qu'avec les hommes, et, si je
+vous dis mon idéal, vous ne tiendrez pas pour cela les moyens pratiques;
+vous ne les jugerez vraiment, ces moyens, que par les tentatives qui
+passeront devant vos yeux et qui vous feront peser la force ou la
+faiblesse de l'humanité à un moment donné. Pour être un sage politique,
+il faudrait, je crois, être imbu, avant tout et par-dessus tout, de
+la foi au progrès, et ne pas s'embarrasser des pas en arrière qui
+n'empêchent pas le pas en avant du lendemain. Mais cette foi n'éclaire
+presque jamais les monarchies, et c'est pour, cela que je leur préfère
+les républiques, où les plus grandes fautes ont en elles un principe
+réparateur, le besoin, la nécessité d'avancer ou de tomber. Elles
+tombent lourdement, me direz-vous; oui, elles tombent plus vite que
+les monarchies, et toujours pour la même cause, c'est qu'elles veulent
+s'arrêter, et que l'esprit humain qui s'arrête se brise. Regardez en
+vous-même, voyez ce qui vous soutient, ce qui vous fait vivre fortement,
+ce qui vous fera vivre très longtemps, c'est votre incessante activité.
+Les sociétés ne diffèrent pas des individus.
+
+Pourtant vous êtes prudent et vous savez que, si votre activité dépasse
+la mesure de vos forces, elle vous tuera; même danger pour le travail
+des rénovations sociales; et impossible, je crois, de préserver la
+marche de l'humanité de ces _trop_ et de ces _trop peu_ alternatifs qui
+la menacent et l'éprouvent sans cesse. Que faire? direz-vous. Croire
+qu'il y a toujours, quand même, une bonne route à chercher et que
+l'humanité la trouvera, et ne jamais dire. _Il n'y en a pas, il n'y en
+aura pas_.
+
+Je crois que l'humanité est aussi capable de grandir en science, en
+raison et en vertu, que quelques individus qui prennent l'avance. Je la
+vois, je la sais très corrompue, affreusement malade, je ne doute pas
+d'elle pourtant. Elle m'impatiente tous les matins, je me réconcilie
+avec elle tous les soirs. Aussi n'ai-je pas de rancune contre ses
+fautes, et mes colères ne m'empêcheront jamais d'être jour et nuit à son
+service. Passons l'éponge sur les misères, les erreurs, les fautes de
+tels ou tels, de quelque opinion qu'ils soient ou qu'ils aient été,
+s'ils ont dans le coeur des principes de progrès ardents et sincères.
+Quant aux hypocrites et aux exploiteurs, qu'en peut-on dire? Rien;
+c'est le fléau dont il faut se préserver, mais ce qu'ils font sous une
+bannière ou sous une autre ne peut être attribué à la cause qu'ils
+proclament et qu'ils feignent de servir.
+
+Quand nous mettrons de l'ordre dans notre _catéchisme_ par causerie, il
+faudra bien que nous commencions par le commencement et que, avant de
+nous demander quels sont les droits de l'homme en société, nous nous
+demandions quels sont les devoirs de l'homme sur la terre, et cela nous
+fera remonter plus haut que république et monarchie, vous verrez. Il
+nous faudra aller jusqu'à Dieu, sans la notion duquel rien ne s'explique
+et ne se résout; nous voilà embarqués sur un rude chemin, prenez-y
+garde! mais je ne recule pas si le coeur vous en dit.
+
+Bonsoir pour ce soir, cher ami, et à vous de coeur et de tout bon
+vouloir.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DXLVI
+
+A MAURICE SAND, A NOHANT
+
+ Paris, 21 février 1864.
+
+Chers enfants,
+
+Je croyais bien avoir répondu à votre question. Comment, si je veux être
+marraine de mon _Cocoton_? Je crois bien! Si c'était comme catholique,
+je dirais: «Non! ça porte malheur.» Mais l'Église libre, c'est
+différent, et vous ne deviez pas douter un instant de mon adhésion.
+
+On commence à travailler sérieusement à l'Odéon. Mais on a perdu tant de
+temps, que nous ne serons pas prêts avant la fin du mois, et peut-être
+le 2 ou le 3 mars. Voilà ce qu'ils reconnaissent aujourd'hui. Mais je
+ne veux pas vous ennuyer de mes ennuis; ils ne sont pas minces, et vous
+seriez étonnés de la provision de patience que je fais tous les matins
+pour la journée.
+
+J'ai été voir le prince hier matin, j'ai demandé à voir son fils[1];
+il a fait dire à la bonne de l'amener. L'enfant est arrivé avec une
+personne en petite robe de laine écossaise que j'ai failli ne pas
+regarder, quand je me suis aperçue que c'était la princesse elle-même
+qui m'amenait son jeune homme, toute seule et très gentiment. L'enfant
+est très beau et très joli, avec un air mélancolique et timide.
+
+Il tiendra de sa mère plus que de son père. Il est très mignon et
+obéissant comme une fille.
+
+Je me porte bien, toujours sans appétit; ça ne pousse pas à Paris.
+
+La vente de Delacroix a produit près de deux cent mille francs en deux
+jours. Les moindres croquis se vendent deux, trois et quatre cents
+francs. Ce pauvre homme vendait des tableaux pour ce prix-là!
+
+Bonsoir, mes enfants chéris; je _bige_ bien tendrement.
+
+ [1] Le prince Victor.
+
+
+
+
+DXLVII
+
+AU MÊME
+
+ Paris, 28 février 1864.
+
+Mes chers enfants,
+
+C'est demain le grand jour! quand vous recevrez ma lettre, j'aurai des
+bravos ou des sifflets, peut-être l'un et l'autre. Ribes ne va pas
+mieux; il joue quand même et très bien. La pièce est mal sue, mais bien
+comprise et bien jouée.
+
+_Le duc_-Berton, _Villemer_-Ribes, _Caroline_-Thuillier, _la
+Marquise_-Ramelli, _Pierre_-Rey, sont excellents.
+
+_Diane de Saintrailles_, charmante, un peu maniérée; _madame d'Arglade_,
+un peu faible, et Clerh-_Benoît_, qui dit quatre mots, ne gâtent rien.
+
+Le théâtre, depuis le directeur jusqu'aux ouvreuses, dont l'une
+m'appelle _notre trésor_, les musiciens, les machinistes, la troupe, les
+allumeurs de quinquets, les pompiers, pleurent à la répétition comme
+un tas de veaux et dans l'ivresse d'un succès qui va dépasser celui du
+_Champi_. Tout ça, c'est la veille, il faut voir le lendemain; s'il y a
+déroute, ce sera autre chose. On annonce toujours une cabale. Les uns la
+disent formidable; les autres disent qu'il n'y aura rien; nous verrons
+bien. Le moment du calme est venu pour moi qui n'ai plus rien à faire
+que d'attendre l'issue. La salle sera comble et il y en aura autant à la
+porte. De mémoire d'homme, l'Odéon n'a vu une pareille rage. L'empereur
+et l'impératrice assisteront à la première; la princesse Mathilde en
+face d'eux, le prince et la princesse Napoléon au-dessous. M. de Morny,
+les ministères, la police de l'empereur nous prennent trop de place, et
+ce n'est pas le meilleur de l'affaire. Nous aimerions mieux des artistes
+aux avant-scènes que des diplomates et des fonctionnaires. Ces gens-là
+ne crèvent pas leurs gants blancs contre une cabale. Il n'y a que le
+prince qui applaudisse franchement.
+
+Enfin, nous y voilà! les décors sont riches et laids. L'orchestre sera
+rempli de mouchards, rien ne manquera à la fête. Marchal ne demande qu'à
+étriper les récalcitrants. Le parterre est pris par des gens en cravate
+blanche et en habit noir. A demain des nouvelles.
+
+J'ai vu enfin M. Harmant à l'Odéon. Il m'a dit qu'il viendrait me voir
+après la pièce. Mario Proth va faire un article sur _Callirhoé_[1].
+Jourdan en raffole, il est de la religion de Marc Valery.
+
+ [1] Roman de Maurice Sand.
+
+
+
+
+DXLVIII
+
+AU MÊME
+
+ Paris, mardi 1er mars 1864.
+ Deux heures du matin.
+
+Mes enfants,
+
+Je reviens escortée par les étudiants aux cris de «Vive George Sand!
+Vive _Mademoiselle La Quintinie!_ A bas les cléricaux!» C'est une
+manifestation enragée en même temps qu'un succès comme on n'en a jamais
+vu, dit-on, au théâtre.
+
+Depuis dix heures du matin, les étudiants étaient sur la place de
+l'Odéon, et, tout le temps de la pièce, une masse compacte qui n'avait
+pu entrer occupait les rues environnantes et la rue Racine jusqu'à ma
+porte. Marie a eu une ovation et madame Fromentin aussi, parce qu'on l'a
+prise pour moi dans la rue. Je crois que tout Paris était là ce soir.
+Les ouvriers et les jeunes gens, furieux d'avoir été pris pour des
+cléricaux à l'affaire de _Gaetana_ d'About, étaient tout prêts à faire
+le coup de poing. Dans la salle, c'étaient des trépignements et des
+hurlements à chaque scène, à chaque instant, en dépit de la présence de
+toute la famille impériale. Au reste, tous applaudissaient, l'empereur
+comme les autres, et même il a pleuré ouvertement. La princesse
+Mathilde est venue au foyer me donner la main. J'étais dans la loge de
+l'administration avec le prince, la princesse, Ferri, madame d'Abrantès.
+Le prince claquait comme trente claqueurs, se jetait hors de la loge et
+criait à tue-tête, Flaubert était avec nous et pleurait comme une femme.
+Les acteurs ont très bien joué, on les a rappelés à tous les actes.
+
+Dans le foyer, plus de deux cents personnes que je connais et que je ne
+connais pas sont venues me _biger_ tant et tant, que je n'en pouvais
+plus. Pas l'ombre d'une cabale, bien qu'il y eût grand nombre de
+gens mal disposés. Mais on faisait taire même ceux qui se mouchaient
+innocemment.
+
+Enfin, c'est un événement qui met le quartier Latin en rumeur depuis ce
+matin; toute la journée, j'ai reçu des étudiants qui venaient quatre par
+quatre, avec leur carte au chapeau, me demander des places et protester
+contre le parti clérical en me donnant leurs noms.
+
+Je ne sais pas si ce sera aussi chaud demain. On dit que oui, et, comme
+on a refusé trois ou quatre mille personnes faute de place, il est à
+croire que le public sera encore nombreux et ardent. Nous verrons si
+la cabale se montrera. Ce matin, le prince a reçu plusieurs lettres
+anonymes où on lui disait de prendre garde à ce qui se passerait à
+l'Odéon. Rien ne s'est passé, sinon qu'on a chuté les claqueurs de
+l'empereur à son entrée, en criant: _A bas la claque!_ l'empereur a très
+bien entendu; sa figure est restée impassible.
+
+Voilà tout ce que je peux vous dire ce soir; le silence se fait, la
+circulation est rétablie et je vas dormir.
+
+
+
+
+DXLIX
+
+AU MÊME
+
+ Paris, 2 mars 1864.
+
+Mes enfants,
+
+La seconde de _Villemer_ a été ce soir encore plus chaude que celle
+d'hier. C'est un triomphe inouï, une tempête d'applaudissements d'un
+bout à l'autre, à chaque mot, et si spontanée, si générale, qu'on coupe
+trois fois chaque tirade. Le groupe des claqueurs quand il essaye de
+marquer des points de repère à cet enthousiasme ne fait pas plus d'effet
+qu'un sac de noix. Le public ne s'en occupe pas, il interrompt où il lui
+plaît, et c'est le tonnerre. Jamais je n'ai rien entendu de pareil.
+La salle est comble, elle croule; la tirade de Ribes, au second acte,
+provoque un délire. Dans les entr'actes, les étudiants chantent des
+cantiques dérisoires, crient: «Enfoncés les jésuites! _Hommes noirs,
+d'où sortez-vous?_ Vive _La Quintinie!_ Vive George Sand! Vive
+_Villemer_!» On rappelle les acteurs à tous les actes. Ils ont de la
+peine à finir la pièce. Ces applaudissements les rendent ivres, Berton,
+ce matin, l'était encore d'hier, lui qui ne boit jamais que de l'eau
+rougie. Ce soir, il me suivait dans les coulisses en me disant qu'il me
+devait le plus beau succès de sa vie, et le plus beau rôle qu'il eût
+jamais joué.
+
+Thuillier et Ramelli étaient folles. Il faut dire qu'elles ont joué
+admirablement. Ribes n'a pas le même ensemble: il est laid, disgracieux,
+pas cabotin du tout; mais, par moments, il est si sympathique et si
+nerveux, qu'il électrise le public et recueille en bloc les bravos
+que les autres reçoivent en détail. Je vous raconte tout ça pour vous
+amuser. Si vous voyiez mon calme au milieu de tout ça, vous en ririez;
+car je n'ai pas été plus émue de peur et de plaisir que si ça ne m'eût
+pas regardé personnellement, et je ne pourrais pas expliquer pourquoi.
+Je m'étais préparée à ce qu'il y a de pire, c'est peut-être pour ça que
+l'inattendu d'un succès si inconcevable, en ce qui me concerne, m'a un
+peu stupéfiée. Il faut voir le personnel de l'Odéon autour de moi! je
+suis le bon Dieu. Je dois leur rendre cette justice que, tout le temps
+des répétitions, ils ont été aussi gentils que le jour de la victoire;
+que, la veille, ils n'ont pas été pris de la panique ordinaire qui fait
+qu'on veut _mascander_[1] la pièce parce qu'on a peur de tout. Ils vont
+faire de l'argent, je l'espère. En ce moment, ils pourraient faire
+quatre mille francs par soirée; mais ils tiennent à laisser entrer les
+écoles, beaucoup d'ouvriers, de bourgeois libres penseurs, enfin les
+amis naturels et ceux qui lancent le succès par conviction. En cela, ils
+agissent bien, et ils sont honnêtes gens.
+
+Il y a eu ce soir encore un peu de tapage sur la place. On voulait
+recommencer la promenade d'hier au soir, car je ne savais pas hier quand
+je vous ai écrit tout ce qui s'était passé. Six mille personnes au
+moins, les étudiants en tête, ont été à la porte du club catholique et
+de la maison des jésuites, chanter en fausset: _Esprit saint, descendez
+en nous!_ et autres cantiques, en moquerie. Ce n'était pas bien méchant;
+mais, comme tous ces enfants s'étaient grisés par leurs cris et leur
+queue de douze heures sur la place, on craignait de les voir aller trop
+loin, et la police les a dispersés. Quelques-uns ont été bousculés,
+déchirés et menés au poste. Ni coups ni blessures pourtant. On
+s'attendait à du bruit et on avait consigné deux régiments, avec l'ordre
+d'être prêts à monter à cheval.
+
+Les jeunes gens avaient résolu de dételer mes chevaux du sapin et de
+m'amener rue Racine. On a, Dieu, merci, empêché et calmé tout. On a un
+peu taquiné l'impératrice en lui chantant _le Sire de Framboisy_. Mais
+l'empereur a bien agi, il a applaudi la pièce, il est sorti à pied
+jusqu'à sa voiture, que la foule empêchait d'arriver. Il n'a pas
+voulu que la police lui fit faire place. On lui en a su gré et on l'a
+applaudi.
+
+Il devrait bien faire supprimer l'escouade de mouchards qui l'acclament
+à son entrée, et auxquels les étudiants ont imposé silence hier; je suis
+sure que, sans elle, toute la salle l'applaudirait.
+
+Les journaux d'aujourd'hui racontent de mille manières ce qui s'est
+passé hier; mais ce que je vous raconte à bâtons rompus est exact.
+Aujourd'hui, il y avait dans la salle pas mal de catholiques qui
+essayaient de prendre des airs dédaigneux et embêtés. Mais ils ne
+pouvaient pas seulement cracher, et la moindre parole de leur part eût
+fait éclater une tempête. Décidément tout le monde ne les aime pas, et
+ils n'oseront pas broncher. Ils se vengeront dans leurs journaux, soit!
+
+J'ai encore un jour ou deux à donner à _Villemer;_ et puis j'ai à voir
+M. Harmant, et puis la pièce de Dumas, qui vient samedi, et quelques
+affaires de détail à terminer; l'impression de mon manuscrit de
+_Villemer_ à livrer, c'est-à-dire la correction d'un manuscrit conforme
+à la mise en scène. J'espère avoir fini tout cela la semaine prochaine
+et courir vers vous et mon Coco ton qui pousse bien, j'espère, pendant
+que je pioche, ce cher petit amour! Je vous _bige_ mille fois.
+Parlez-moi de vous et de lui.
+
+ [1] Abîmer.
+
+
+
+
+DL
+
+AU MÊME
+
+ Paris, 8 mars 1864
+
+_Villemer_ va toujours merveilleusement. La grande presse est encore
+plus élogieuse que la petite, et cela sans restriction. Ces messieurs
+qui m'avaient déclarée incapable de faire du théâtre, me proclament
+_très forte_. L'Odéon fait tous les soirs quatre mille francs de
+location et de cinq à six cents francs au bureau. Il y a file de
+voitures toute la journée pour retenir les places, puis autre file le
+soir et queue au bureau.
+
+L'Odéon est illuminé tous les soirs. La Rounat en deviendra fou. Les
+acteurs sont toujours rappelés entre tous les actes. C'est un succès
+splendide, et, comme il n'est plus soutenu par personne que le public
+payant, il est si unanime et si chaud, que jamais les acteurs n'en ont
+vu, disent-ils, de pareil. Ribes se soutient; le succès lui donne
+une vie artificielle et le guérira peut-être. Il a des moments où on
+l'interrompt trois fois par des applaudissements frénétiques comme le
+premier jour. Les voyageurs qui arrivent à Paris et qui passent le soir
+devant l'Odéon, font arrêter leur sapin avec effroi et demandent si
+c'est une révolution, si on a proclamé la République.
+
+La pièce d'Alexandre a été mieux reçue ce soir[1]; mais elle soulève
+de l'opposition et n'aura pas de succès. Elle est pourtant amusante et
+pleine de talent; mais elle scandalise.
+
+Les épreuves de ma photographie n'ont pas encore très bien réussi chez
+Nadar; j'y retourne demain. M. Harmant vient pour sûr mercredi. Il m'a
+envoyé une loge pour ce jour-là; car il faut bien que je connaisse son
+théâtre. Je voudrais aussi voir _Villemer_, que je n'ai encore fait
+qu'apercevoir à moitié. J'ai demandé hier trois places, pas une qui ne
+soit louée jusqu'à samedi.
+
+ [1] _L'Ami des femmes_.
+
+
+
+
+DLI
+
+M. GUSTAVE FLAUBERT
+
+ Paris, 10 mars 1864.
+
+Cher Flaubert,
+
+Je ne sais pas si vous m'avez prêté ou donné le beau livre de M. Taine.
+Dans le doute, je vous le renvoie; je n'ai eu le temps d'en lire ici
+qu'une partie, et, à Nohant, je n'aurai que le temps de griffonner pour
+Buloz; mais, à mon retour, dans deux mois, je vous redemanderai ces
+excellents volumes d'une si haute et si noble portée.
+
+Je regrette de ne vous avoir pas dit adieu; toutefois, comme je reviens
+bientôt, j'espère que vous ne m'aurez pas oubliée et que vous me ferez
+lire aussi quelque chose de vous.
+
+Vous avez été si bon et si sympathique pour moi à la première
+représentation de _Villemer_, que je n'admire plus seulement votre
+admirable talent, je vous aime de tout mon coeur.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DLII
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS
+
+ Nohant, 24 mars 1864.
+
+Mon cher ami,
+
+Nous changeons de place pour quelque temps. Mes enfants ne veulent pas
+habiter Nohant sans moi; ils ont raison et ils me font plaisir. Nous
+allons tous nous caser auprès de Paris, afin de pouvoir nous occuper de
+théâtre et d'autres travaux plus réalisables là où nous serons. Nous
+organisons Nohant sur un bon pied de conservation, afin de pouvoir,
+tous les ans, y passer une saison tous ensemble. Voilà. Ce n'est pas un
+départ ni un abandon du pays, ni une séparation de famille, c'est une
+installation plus légère à porter et à transporter; car nous avons aussi
+pour l'année prochaine des projets de voyage. Il me semble que vous
+faites un peu de même en n'habitant pas le Coudray toute l'année.
+Espérons que nos loisirs de campagne se rencontreront et que vous ne
+vous apercevrez guère par conséquent de ce changement.
+
+As-tu reçu signe dévie de Guéroult? Je t'ai écrit que je l'avais vu et
+qu'il m'avait promis ce que tu désires. Je n'ai pas répondu à ta lettre
+de félicitations pour _Villemer:_ je comptais te retrouver ici. Je te
+remercie donc aujourd'hui et j'embrasse toute ta chère famille. Amitiés
+d'ici.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DLIII
+
+A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A DECIZE
+
+ Nohant, 31 mars 1864
+
+Ma chère enfant,
+
+Puisque Duvernet t'a dit que je quittais Nohant, il aurait pu te dire
+aussi, puisque je le lui ai écrit, que je ne le quittais pas d'une
+manière absolue, mais que je prenais seulement des arrangements pour
+passer, ainsi que Maurice et Lina, une partie de l'année à Paris. Le
+succès de _Villemer_ me permet de recouvrer un peu de liberté dont
+j'étais privée tout à fait à Nohant dans ces dernières années, grâce
+aux bons Berrichons, qui, depuis les gardes champêtres de tout le pays
+jusqu'aux amis de mes amis, et Dieu sait s'ils en ont! voulaient être
+_placés_ par mon _grand crédit_. Je passais ma vie en correspondances
+inutiles et en complaisances oiseuses. Avec cela les visiteurs qui n'ont
+jamais voulu comprendre que le soir était mon moment de liberté et le
+jour mon heure de travail! j'en étais arrivée à n'avoir plus que la
+nuit pour travailler et je n'en pouvais plus. Et puis trop de dépense à
+Nohant, à moins de continuer ce travail écrasant. Je change ce genre de
+vie; je m'en réjouis, et je trouve drôle qu'on me plaigne. Mes enfants
+s'en trouveront bien aussi, puisqu'ils étaient claquemurés aussi par les
+visites de Paris et que nous nous arrangerons pour être tout près les
+uns des autres à Paris, et pour revenir ensemble à Nohant quand il nous
+plaira d'y passer quelque temps. On a fait sur tout cela je ne sais
+quels cancans, et on me fait rire quand on me dit: «Vous allez donc nous
+quitter? Comment ferez-vous pour vivre sans nous?»
+
+Ces bons Berrichons! Il y a assez longtemps qu'ils vivent _de moi_.
+Duvernet sait bien tout cela, et je m'étonne qu'il s'étonne.
+
+
+
+
+DLIV
+
+A M. HIPPOLYTE MAGEN, A MADRID
+
+ Nohant, 24 avril 1864.
+
+Une absence de quelques jours m'a empêchée, monsieur, de répondre à
+votre excellente lettre et de vous dire toute ma gratitude pour les
+détails que vous me donnez.
+
+Vous adoucissez autant que possible la douleur de l'événement[1], en me
+disant que notre ami n'a pas eu à lutter contre la crise finale, et que
+les derniers temps de sa vie ont été heureux. La compensation a été bien
+courte, après une vie de luttes et de souffrances. Mais je suis de ceux
+qui croient que la mort est la récompense d'une bonne vie, et la vie de
+ce pauvre ami a été méritante et généreuse. Les regrets sont pour nous,
+et votre coeur les apprécie noblement.
+
+J'ai envoyé votre lettre à madame Y..., soeur de Fulbert, et je lui ai
+fait le sacrifice, du portrait photographié. S'il vous était possible de
+m'en envoyer un autre exemplaire, je vous en serais doublement obligée.
+Madame Y... compte vous écrire pour vous remercier aussi de l'affection
+délicate que vous portiez à son frère et pour vous confier, je pense, la
+mission que vous offrez si généreusement de remplir.
+
+_Quant aux détails de l'enterrement, j'ignore ce qu'elle en pense_. Je
+la connais fort peu; mais je vous remercie, moi, pour mon compte, de la
+suprême convenance de votre intervention.
+
+Vous avez fait respecter le voeu qu'il eût exprimé, lui, s'il eût pu
+vous adresser ses dernières paroles.
+
+Merci, encore, monsieur, et bien à vous.
+
+G. SAND.
+
+ [1] La mort de Fulbert Martin, ancien avoué à la Châtre, exilé après
+ le coup d'État de 1851.
+
+
+
+
+DLV
+
+A M. BERTON PÈRE, A PARIS
+
+ Nohant, 5 mai 1864.
+
+Mon cher et charmant enfant,
+
+Voulez-vous vous charger de négocier avec M. Harmant[1] la reprise de
+_Villemer_ pour le 15 septembre prochain? M. de la Rounat m'écrit
+que vous consentez à nous assurer cette reprise, car, sans vous, que
+serait-elle? Il n'y aurait pas à y attacher la moindre importance.
+Si donc vous ne nous abandonnez pas, et je vous en remercie bien
+sérieusement, il faut que nous obtenions de M. Harmant qu'il vous laisse
+avec nous le plus longtemps possible, à la charge exclusive de l'Odéon,
+bien entendu, jusqu'au moment où il aura _effectivement_ besoin de vous.
+Il m'a dit n'avoir besoin de vous en effet que pour jouer la pièce que
+je compte lui faire et où vous avez bien voulu accepter le premier rôle.
+Que cette pièce soit _Christian Waldo_[2], ou une autre, je me mettrai
+à ce travail le mois prochain, et je ferai de mon mieux pour arriver en
+temps utile, c'est-à-dire en janvier, ce qui est bien dans mon intérêt.
+Jusque-là, quand même vous joueriez encore _Villemer_, rien ne vous
+empêcherait de me répéter à la Gaieté. Si vous n'êtes pas effrayé de
+voir devant vous tant de prose de George Sand, ayez l'obligeance de
+communiquer ma lettre à M. Harmant en lui offrant tous mes compliments,
+et de lui demander s'il accepte cet arrangement si simple. Comme, avant
+tout, il faut que vous l'acceptiez, c'est à vous que je m'adresse pour
+que nous nous entendions sur toute la ligne et sans perdre de temps. Je
+ne veux faire une pièce nouvelle qu'autant que vous la jouerez, et
+il faut que je sois fixée pour y travailler bientôt exclusivement.
+J'attends donc votre réponse pour cela, et pour dire à M. de la Rounat
+de traiter de _votre rachat_ avec M. Harmant pour l'automne prochain.
+
+A vous de coeur, mon cher enfant, et toutes les amitiés des miens.
+
+ [1] Directeur des théâtres du Vaudeville et de la Gaieté.
+ [2] Tirée du roman de _l'Homme de neige_, par Maurice Sand;
+ non-représentée.
+
+
+
+
+DLVI
+
+A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS
+
+ Nohant, 8 mai 1864.
+
+Chère amie,
+
+Je ne savais pas que cette petite _feignante_ de Lina ne vous avait
+pas répondu. Elle ne s'en est pas vantée. Elle est si absorbée par son
+poupon, et elle s'en occupe si gentiment et si bien, qu'il faut lui
+pardonner tout.
+
+Ne soyez pas inquiets de nous: nous nous portons tous bien, et nos
+petites incertitudes ont cessé. Les chers enfants ne veulent pas
+_gouverner_ Nohant; ils ont un peu tort dans leur intérêt, ils y
+mettraient sans doute plus d'économie que moi. Mais ils y portent je ne
+sais quels scrupules qui sont bons et tendres. Je mets donc Nohant sur
+le pied _d'absence_, avec la facilité d'y revenir à tout moment et d'y
+retrouver Sylvain, régisseur de la réserve; Marie, gouvernante de la
+maison, et le jardin en bonnes mains. Cela fait, je vole à Palaiseau;
+car, si _Villemer_ me donne de quoi payer mon arriéré, ce n'est pas une
+raison pour que j'en recommence un nouveau l'année prochaine, et que je
+ne puisse jamais me reposer.
+
+Mais, en ce moment, j'achète mon prochain repos par un surcroît de
+travail. Il faut que je fasse à Buloz, au grand galop, un long roman;
+et, comme ledit Buloz a été très bien pour moi, je dois le contenter,
+morte ou vive. Voilà pourquoi je ne trouve pas une heure pour écrire à
+mes amis. Je me porte bien à présent. Je me suis envolée toute seule
+quelques jours à Gargilesse, où j'ai travaillé la nuit, mais où j'ai
+couru le jour. C'est un paradis en cette saison. Mes enfants sont encore
+un peu aux arrêts forcés à cause de M. Marc[1]; mais le voilà qui a des
+dents et qui mange de la viande. Il ne tardera pas à être sevré; après
+quoi, ses parents doivent le conduire dans le Midi et à Paris, où ils
+ont envie de faire aussi une petite installation. Moi, je crois qu'ils
+seraient mieux à Nohant. Nous verrons. Le petit est charmant, gai comme
+un pinson et pas du tout grognon.
+
+Au revoir et à bientôt, mes bons amis; aimez-vous toujours. Je vous
+embrasse tous bien tendrement. Lina réparera ses torts en vous écrivant
+une longue lettre.
+
+G. SAND.
+
+ [1] Petit-fils de George Sand.
+
+
+
+
+DLVII
+
+A M. OSCAR CASAMAJOU, A CHATELLERAULT
+
+ Nohant, mai 1864.
+
+Ne crois donc pas ces bêtises, mon cher enfant. Ce sont les aimables
+commentaires de la Châtre sur un fait bien simple. Je me rapproche de
+Paris pour un temps plus long que de coutume, afin de pouvoir faire
+quelques pièces de théâtre qui, si elles réussissent, même _moitié
+moins_ que _Villemer_, me permettront de me reposer dans peu d'années.
+Maurice aussi est tenté d'en essayer, et, comme il a bien réussi dans le
+roman, il peut réussir là aussi. Mais, pour cela, il ne faut pas habiter
+Nohant toute l'année, et, si on s'absente, il ne faut pas y laisser un
+train de maison qui coûte autant que si l'on y était. En conséquence,
+nous nous sommes entendus pour réduire nos dépenses ici et pour avoir un
+pied-à-terre plus complet à Paris. Nous n'aimons la ville ni les uns
+ni les autres; nous ferons notre pied-à-terre d'une petite campagne à
+portée d'un chemin de fer. Je compte aller à Paris le mois prochain,
+Maurice doit aller voir son père avec Lina et Coco, à cette époque. Il
+me rejoindra à Paris, et Nohant, mis sur un pied plus modeste, mais bien
+conservé par les soins de Sylvain et de Marie, qui y resteront avec un
+jardinier, nous reverra tous ensemble quand nous ne serons pas occupés à
+Paris. A tout cela nous trouverons tous de l'économie, et j'aurai, moi,
+un travail moins continu. Nous vivons toujours en bonne intelligence,
+Dieu merci; mais, si les gens de La Châtre n'avaient pas _incriminé_
+selon leur coutume, c'est qu'ils auraient été malades.
+
+Je te remercie, cher enfant, du souci que tu en as pris. Mais sois sûr
+que, si j'avais quelque gros chagrin, tu ne l'apprendrais pas par les
+autres. Ta femme a envoyé à Lina des amours de robes. Coco a été superbe
+avec ça, le jour de son baptême, avant-hier. Il est gentil comme tout.
+Nous vous embrassons tendrement, mes chers enfants.
+
+Quand tu iras à Paris, comme j'ai quitté la rue Racine, dont les quatre
+étages me fatiguaient trop, tu sauras où je suis, en allant _rue des
+Feuillantines_, 97; mets cela sur ton carnet.
+
+Je te disais que, si j'avais un gros chagrin, je te le dirais. J'ai
+eu, non un chagrin, mais un souci cet hiver. Mon budget s'était trouvé
+dépassé et je me voyais surchargée de travail pour me remettre au pair.
+C'est alors que, tous ensemble, nous avons cherché une combinaison
+d'économie pour Nohant et que nous l'avons trouvée. Quant à l'arriéré,
+_Villemer_ l'a déjà couvert.
+
+
+
+
+DLVIII
+
+A M. GUILLEMAT, LIBRAIRE, A LA CHÂTRE[1]
+
+ Nohant, 11 juin 1864
+
+Monsieur,
+
+Je suis vivement touchée de la lettre collective qui m'a été écrite au
+nom de plusieurs artisans et commerçants de la Châtre; je vous prie de
+leur en exprimer ma reconnaissance et de leur dire que je n'oublierai
+jamais notre bon pays et les sympathies que j'y ai rencontrées. Elles
+me payent largement des petites persécutions qui m'ont été suscitées
+en d'autres temps et que j'aurais rencontrées partout ailleurs; car le
+monde ne comprend pas toujours que l'humanité n'est qu'une seule et même
+famille, et il faudra encore du temps pour que l'on sache où est le
+bonheur.
+
+Il serait dans la sainte fraternité et son jour viendra, les poètes n'en
+peuvent pas douter; car c'est le pressentiment qui les fait vivre.
+
+Nous traversons, en attendant, une époque de civilisation où le
+travail est anobli dans l'opinion des honnêtes gens et où beaucoup
+de souffrances et de fatigues ne font rien perdre à l'homme de son
+indépendance et de sa dignité, quand il sait les comprendre.
+
+Plusieurs comprennent: patience avec ceux qui ne comprennent pas!
+
+Je ne m'absente que pour peu de temps, j'espère; mais, de loin ou de
+près, croyez bien, messieurs, que mon coeur restera avec vous et que
+votre belle et bonne lettre sera un de mes plus doux souvenirs.
+
+Recevez-en mes remerciements avec l'expression de mon dévouement
+sincère.
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] En réponse à une lettre collective des ouvriers de la
+ Châtre, faisant leurs adieux à George Sand, qui allait quitter
+ Nohant, pour s'établir à Palaiseau (Seine-et-Oise).
+
+
+
+
+DLIX
+
+A MAURICE SAND, A GUILLERY
+
+ Palaiseau, 18 juin 1864.
+
+Mon Bouli,
+
+J'ai reçu ce matin ta lettre de jeudi soir, et, à l'heure qu'il est, tu
+es encore à Nohant. Celle-ci (de lettre) te trouvera à Guillery, d'où il
+me tarde bien d'avoir des nouvelles de votre voyage. Ce brave Cocoton
+va-t-il être étonné de dormir avec ce tapage de chemin de fer, lui qui
+ne veut pas que sa mère respire trop fort à côté de lui! Ce sera de quoi
+le corriger; car il faudra bien qu'il prenne son parti de ce vacarme.
+
+On dit _dans les journaux_ qu'il pleut à verse dans toute la France, si
+bien que je crains que vous ne trouviez pas le beau temps à Guillery.
+Mais pourtant le baromètre remonte.
+
+Ici, le mauvais temps est supportable. La maison est si gentille et
+si bien appropriée à tous mes besoins, je suis si bien installée et
+outillée pour écrire, que je ne m'impatiente pas d'y rester. Hier,
+il faisait beau, nous avons fait un tour dans le vallon de la petite
+rivière. La rivière est trouble en ce moment, mais le pays est
+délicieux. Les gens de la campagne sont tous cultivateurs,
+propriétaires, franchement paysans et très gentils à la rencontre. Ils
+vous disent bonjour comme à Gargilesse.
+
+Il y en a qui ont, pour tout avoir, un champ de roses jeté au milieu des
+champs de blé, et ce champ de rosés embaume à un quart de lieue à la
+ronde. Je ne sais pas si ce pays serait à ton goût; moi, il me plaît
+énormément. Il est rustique au possible, ce qui ne i'empêche pas d'avoir
+un grand style, à cause de ses beaux arbres et de ses verdures immenses.
+
+Jusqu'ici, je ne sais rien de ma dépense, il faut quelques semaines pour
+s'en rendre compte. Je sais que la table est exquise et que je
+n'ai jamais si bien mangé. Les fruits et les légumes, dont je vis
+principalement, sont d'un pays de Cocagne. Si nous avions Nohant en
+pareille terre, nous serions riches. On se procure au reste ici tout ce
+qu'on veut comme à Paris, poissons de mer, etc., en s'entendant avec les
+gens de l'endroit, qui sont serviables au possible. Enfin on ne manque
+absolument de rien. Ce doit être aussi cher ou peu s'en faut qu'à Paris;
+mais Lucy me parait une grande économe: elle fait un plat pour quatre
+jours, et, tous les jours, elle vous le sert tellement transformé, qu'on
+croit manger du nouveau. Je ne sais de quoi vivent son mari et elle. Si
+cela dure, c'est merveilleux. Les nouveaux balais _swepe vounelo_[1]
+comme disait le bon Cauvières[2]. On m'assure pourtant que ceux-ci
+dureront, parce qu'ils ont fait leurs preuves ailleurs. Nous verrons
+bien.
+
+Parlez-moi de vous, de ma Cocote, que je _bige_ mille fois, et de mon
+Cocoton et de Guillery. Dis mes amitiés à ton père. Bonjour à Marie.
+
+J'ai vu en esprit la délivrance des lérots[3] et des poissons. Quelle
+noce! Ceux-là ne nous regrettent pas, Moi, je cherche un brochet pour
+nettoyer le petit _nymphée_, où les grenouilles frayent un peu trop. Je
+me suis payée hier des pots de fleurs. On va me donner deux canards de
+Chine pour _mon eau_. Il y a ici, dans le jardin, un criocère énorme
+et d'un rouge foncé; c'est un insecte magnifique et très abondant. Je
+l'appelle _criocère_ au hasard.
+
+ [1] Les nouveaux balais balayent bien.
+ [2] Docteur médecin à Marseille.
+ [3] Genre de petits écureuils que Maurice Sand avait apprivoisés et
+ qui vivaient en cage dans la salle à manger de Nohant, à côté
+ d'un aquarium peuplé de tanches, de vérons et d'épinoches.
+
+
+
+
+DLX
+
+A MADAME LINA SAND, A GUILLERY
+
+ Palaiseau, 29 juin 1864.
+
+Chère fille,
+
+Je reçois ta lettre du 26, qui renverse mes notions. Ce n'est donc pas
+le 27, c'est donc le 26 ton anniversaire? au moins ma lettre et mon
+petit cadeau te seront-ils parvenus le 27? Tout ça, c'est égal à
+présent, car tout a dû arriver, et tu sais que je n'ai pas oublié les
+vingt-deux ans de ma Cocote, non plus que le 30 juin de Mauricot.
+
+Comment! ce pauvre amour de Cocoton a été malade à ce point au moment du
+départ? J'ai peur qu'à Guillery vous ne vous enrhumiez, parce que vous
+êtes mal clos dans vos chambres. Je me souviens du vent qui passe sous
+la porte et qui, de mon temps déjà, soulevait les jupons. Ici, nous
+bravons les intempéries dans une maison excellente, épaisse, fermée et
+saine au possible. Mais ce mauvais temps est général. Nous avons vu le
+soleil deux ou trois fois depuis que je suis à Palaiseau. Toujours
+des giboulées, des nuages, ou un joli ciel gris comme en automne; des
+soirées si froides, que j'ai remis tous les habits d'hiver. C'est très
+bon pour marcher; tous les soirs après dîner, nous faisons au moins deux
+lieues à pied. Le pays est admirable, varié au possible: des prairies
+nivelées comme des tapis, des potagers splendides à perte de vue, avec
+des arbres fruitiers énormes; puis des collines, même assez escarpées;
+car, hier au soir, nous avons dû renoncer à grimper. Des bois charmants,
+des plantes que je ne reconnais pas, tant elles sont différentes en
+grandeur de celles de Nohant: de la géologie toute fracassée et tordue
+de mouvements, des cailloux, de la craie schisteuse, des grès, des
+sables fins, de la meulière; dans les fonds, deux mètres de terre
+végétale fine comme de la cendre, fertile comme l'Eldorado, et arrosée
+de sources à chaque pas. Aussi les paysans d'ici sont plus riches
+que les bourgeois de chez nous. Ils sont très bons et obligeants, et
+respectent trop la propriété pour qu'on sache ce que c'est que le vol.
+
+Le pays, passé six heures du soir, est désert comme le Sahara. Une fois
+sortis du village, nous marchons trois heures sur les collines sans
+rencontrer une âme ou un animal. Pas de Parisiens ni de flâneurs; même
+le dimanche, fort peu de bourgeois. Des paysans qui se couchent avec le
+soleil; le silence de Gargilesse. En somme, l'endroit me plaît beaucoup
+et c'est un isolement complet qui est très favorable au travail; aussi
+j'y pioche beaucoup et je m'y porte très bien.
+
+L'habitation est loin de réaliser ton rêve de grottes, de parc et
+d'orangers. C'est tout petit, tout petit, mais si commode et si propre,
+que je ne demande rien de plus. Quant à vous, je vous vois d'ici
+promenant Cocoton dans son carrosse à travers les myrtes et les
+lauriers-roses, et il me tarde de vous savoir là; car vous y aurez vos
+aises, un beau climat, j'espère, et un bon médecin au besoin.
+
+Dis à Bouli que madame Buloz est venue avant-hier et qu'elle m'a dit
+ceci: «Buloz a lu le roman de Maurice[1]. Il le trouve très amusant,
+très bien fait, _rempli de talent_. Mais il en a très grand'peur. Il
+dit que, sans de grandes suppressions, il risque d'être arrêté dans la
+_Revue des Deux-Mondes_, comme l'a été _Madame Bovary_ dans la _Revue de
+Paris_.»
+
+J'ai répondu: «Dites à Buloz qu'il relise encore et fasse des réflexions
+mûres. Si, avec quelques suppressions de temps en temps, on peut rendre
+l'ouvrage possible dans la _Revue_, Maurice m'a donné carte blanche et
+je me charge de la besogne, sauf à rétablir le texte dans l'édition de
+librairie. Mais, si les corrections et suppressions sont considérables
+au point de dénaturer l'ouvrage et de lui enlever sa physionomie, il
+vaut mieux le publier tout de suite en volume.»
+
+Madame Buloz a repris: «C'est bien l'intention de Buloz d'y renoncer
+plutôt que de l'abîmer. Aussi je ne suis pas chargée de vous dire qu'il
+le refuse. Il veut, avant de se prononcer, le lire une seconde fois et
+y bien réfléchir. Il le regretterait fort, car il en fait le plus grand
+éloge et dit que c'est prodigieusement amusant et bien fait. Il ajoute
+qu'en volume cela peut avoir un succès comme _Madame Bovary_, parce que
+le lecteur de volumes n'est pas le lecteur de revues.»
+
+Si Buloz décide qu'il ne peut publier sans abîmer le livre, je le
+chargerai de faire un bon traité pour Maurice avec Michel Lévy: une
+édition in-octavo qui remplacerait le produit de la _Revue_ (l'ouvrage
+inédit a toujours plus de valeur), et de petit format ensuite. Que
+Maurice me laisse faire, et ne se tourmente pas: son roman a chance de
+succès et j'en tirerai le meilleur parti possible. Au reste, Buloz
+est bien disposé, il est charmant pour Maurice et déclare lui trouver
+beaucoup de talent. Peut-être a-t-il raison quant à la pruderie de ses
+abonnés; peut-être aussi, en y réfléchissant, reconnaîtra-t-il ce que
+je lui ai déjà dit: «Un roman de moeurs modernes est choquant lorsqu'il
+blesse les idées modernes; mais l'éloignement historique permet de
+choquer, car il n'impose pas une morale nouvelle, et le lecteur fait bon
+marché de personnages si différents de lui-même.»
+
+Sur ce, bonsoir, ma chérie; _bige_ bien Mauricot et Cocoton; écris-moi
+de longues lettres, tu seras bien Gentille.
+
+ [1] Raoul de la Chastre.
+
+
+
+
+DLXI
+
+A M. LUDRE-GABILLAUD, A LA CHÂTRE
+
+ Palaiseau, 12 juillet 1864.
+
+Cher et bon ami,
+
+Je serais la plus tranquille et la plus contente du monde, si mon pauvre
+petit Marc n'était malade à Guillery. Il a la dysenterie très fort et je
+suis cruellement inquiète depuis quelques jours. Autrement tout allait
+bien: les enfants en humeur de voyager, et moi à même enfin de me
+reposer un peu.
+
+Le pays où nous sommes est délicieux; la petite habitation charmante, et
+pas d'importuns. Je m'y occupe de bon coeur et avec toutes mes aises.
+J'ai une excellente domestique et je suis _riche_, puisque les dépenses,
+qui allaient à Nohant par billets de mille francs, sont ici dans la
+proportion de cent francs. J'aurai donc de quoi voyager quand le coeur
+m'en dira. Mais, aujourd'hui, mon coeur, serré par l'inquiétude, ne me
+dit rien, sinon que j'aspire à la guérison du petit.
+
+Vous êtes la bonté et l'obligeance mêmes, mon cher ami. Je vous remercie
+de votre sollicitude pour Nohant et je ferai ce que vous conseillerez.
+Certes je crois qu'un garde est utile. Mais où en trouver un qui
+garde réellement? Quant à l'assurance, faites-la, c'était convenu, et
+faites-la comme vous l'entendrez, avec la Compagnie que vous jugerez la
+meilleure. Rappelez-vous aussi, que le _gâteur_ d'arbres contre lequel
+un garde me serait utile est mon fermier lui-même, qui laisse ses
+métayers tenir des chèvres, les mener dehors et permet d'ébrancher
+autrement qu'il n'est convenu. Tenez la main à ce qu'il en soit puni en
+ne recevant pas les arbres que je lui cède ordinairement pour son usage.
+
+Bonsoir et merci encore, mon bon Ludre. Vous ne venez donc pas à Paris?
+La première fois que vous y aurez quelque affaire, il faut venir dîner
+avec nous. On peut arriver ici à six heures et repartir à neuf et à dix.
+
+Embrassez bien pour moi votre chère femme, et aimez-moi, comme je vous
+aime.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DLXII
+
+A MADAME LINA SAND, A GUILLERY
+
+ Palaiseau, 14 juillet 1864.
+
+Ma pauvre chérie,
+
+J'ai été bien inquiète hier de ne rien recevoir. Aujourd'hui, cher et
+cruel anniversaire! je reçois ta lettre du 12, qui me tranquillise un
+peu; car, dans la journée d'hier et toute cette nuit, j'étais découragée
+et désespérée. J'attends maintenant le télégramme promis... Ah! si vous
+pouviez me répondre: _Beaucoup mieux!_ je bénirais encore ce 14 juillet,
+que je détestais ce matin. Ce qui est déchirant, c'est de penser à ce
+que souffre ce pauvre ange et à ce que vous souffrez, Maurice et toi, en
+le voyant souffrir. Prenez espoir et courage, mes pauvres chers enfants!
+Moi, j'en manque, je suis vieille et usée. Mais l'avenir est à vous.
+Surtout, ne sois pas malade à ton tour, ma petite chérie. Impossible
+d'élever des enfants sans inquiétude, sans maladie, sans souffrance et
+sans danger. Le contraire serait un miracle. Mais quels jours amers à
+passer!
+
+Maurice, ne te décourage pas. Songe à soutenir les forces de ta Lina.
+Dieu, quel bonheur si vous me dites ce soir qu'il est mieux. J'ai
+mille livres de plomb sur le coeur. Ne me laissez pas sans nouvelles,
+écrivez-moi, ne fût-ce qu'un mot. Le silence m'épouvante. Voici l'heure
+de la poste. Je vous embrasse et je vous aime.
+
+Onze heures du soir.
+
+Ma lettre a dépassé l'heure de la poste. Je la rouvre, pour vous dire
+que j'ai reçu le télégramme à six heures. A chaque coup de cloche, je
+suis folle. Enfin il y a du mieux! Béni soit le jour qui nous rend
+l'espoir. Si le mieux continue demain, nous pourrons respirer. Comme
+vous en avez besoin, mes pauvres enfants!
+
+
+
+
+DLXIII
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A NIMES
+
+ Guillery, 16 juillet 1864.
+
+Cher ami,
+
+Je vous envoie mes pauvres enfants, ne pouvant les suivre en voyage;
+j'ai compté que Nîmes serait encore l'endroit où ils auraient le plus de
+consolations, puisque vous serez là, vous qui les aimez tant et si bien.
+Vous direz à Maurice tout ce qu'il faut lui dire, il vous écoutera. Il
+a du courage; mais il a des moments d'exaspération qui reviennent.
+Vous les combattrez. Parlez-lui de sa petite femme, de l'avenir, de
+ma vieillesse à épargner. Tachez qu'ils ne soient pas malades. S'ils
+l'étaient, écrivez-moi, j'accourrai.
+
+Adieu! Dans un instant, nous quittons cette fatale maison et nous
+partons ensemble pour Agen.
+
+Je vous embrasse de coeur. Donnez-nous du courage!
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DLXIV
+
+A M. LUDRE-GABILLAUD A LA CHÂTRE
+
+ Palaiseau, 24 juillet 1864.
+
+Mon ami,
+
+Nous sommes brisés: nous avons perdu notre enfant! Je suis partie avec
+un médecin mercredi soir pour Agen, d'où j'ai couru sans respirer à
+Guillery. Le pauvre petit était mort la veille au soir. Nous l'avons
+enseveli le lendemain et porté dans la tombe de son arrière-grand-père,
+le brave père de mon mari, à côté du premier enfant de Solange, mort
+aussi à Guillery. Un pasteur protestant de Nérac est venu faire la
+cérémonie, au milieu de la population catholique, qui est habituée à
+vivre côte à côte avec le protestantisme.
+
+Nous sommes repartis tous le soir même pour Agen, où mes pauvres enfants
+se sont trouvés un peu plus calmes et ont pris du repos. Hier, à Agen,
+je les ai mis au chemin de fer pour Nîmes. Ils éprouvent le besoin de
+voyager et je les y ai poussés. Il fallait combattre l'idée d'emporter
+ce pauvre petit corps à Nohant pour l'y ensevelir; et, vraiment, épuisés
+comme ils le sont tous deux, c'était de quoi les tuer. J'ai pu surmonter
+cette exaltation, obtenir le résultat que je viens de vous dire et les
+voir partir résignés et courageux. Dans quelques semaines, il viendront
+me rejoindre ici, et j'espère que leurs pensées se seront tournées vers
+l'avenir.
+
+Moi, je suis partie, laissant des épreuves à corriger et je suis revenue
+par l'express ce matin à cinq heures. Vous pensez qu'à mon âge, c'est
+rude. Mais cette fatigue et cette dépense d'énergie m'ont soutenue au
+moral, et j'ai pu remonter l'esprit de ces pauvres malheureux. Le plus
+frappé est Maurice. Il s'était acharné à sauver son enfant. Il le
+soignait jour et nuit sans fermer l'oeil. Il le croyait sauvé; il
+m'écrivait victoire. Une rechute terrible a fait échouer tous les soins.
+Enfin, il faut supporter cela aussi!
+
+Ne vous inquiétez pas de nous. Le plus rude est passé. A présent, la
+réflexion sera amère pendant bien longtemps. M. Dudevant a été aussi
+affecté qu'il peut l'être et m'a témoigne beaucoup d'amitié.
+
+Embrassez pour moi votre chère femme. Je sais qu'elle pleurera avec
+nous, elle qui était si bonne pour ce pauvre petit.--Antoine dînait chez
+moi à Palaiseau le jour où j'ai reçu le télégramme d'alarme. Il a couru
+pour nous. Mais, malgré son aide et celle de M. Maillard, je n'ai pu
+partir le soir même; l'express ne correspond pas avec Palaiseau.
+
+Adieu, mon bon ami; à vous de coeur.
+
+G. S.
+
+
+
+
+DLXV
+
+A MADAME SIMONNET, A MONGIVRAY, PRÈS-LA CHÂTRE
+
+ Palaiseau, 24 juillet 1864.
+
+Ma chère enfant,
+
+René a dû te dire comment nous sommes partis tout à coup pour Guillery.
+Nous voilà revenus, laissant notre pauvre enfant dans la tombe de son
+arrière-grand-père. Maurice et Lina, que j'ai embarqués pour Nîmes, ont
+été bien soulagés de me voir, et ils ont écouté mes consolations avec un
+coeur bien tendre. Mais quelle douleur! Maurice, qui s'était exténué
+à soigner son enfant et qui le croyait sauvé! Je reviens brisée de
+fatigue; mais j'ai besoin de courage pour leur en donner, et je
+supporterai mon propre chagrin aussi bien que je pourrai. Écris-leur à
+Nîmes, chez Boucoiran, au _Courrier du Gard_. Ils vont voyager un mois
+pour se remettre et se secouer; mais ils auront leur pied-à-terre à
+Nîmes et ils y recevront leurs lettres. J'ai oublié de donner leur
+adresse à Ludre; fais-la-lui savoir tout de suite. Ces témoignages
+d'affection leur feront du bien.
+
+Aussitôt que je pourrai, j'écrirai au ministre pour Albert, sois
+tranquille.
+
+Je t'embrasse tendrement, ainsi que ta mère.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DLXVI
+
+A MAURICE SAND, A NÎMES
+
+ Palaiseau, 25 juillet 1864.
+
+Mes enfants,
+
+J'attends impatiemment de vos nouvelles. Nécessairement j'ai l'esprit
+frappé et j'ai besoin de vous savoir à Nîmes, près de notre bon
+Boucoiran, bien soignés, si vous étiez souffrants l'un ou l'autre. J'ai
+bien supporté le voyage; mais nous sommes beaucoup plus las aujourd'hui
+qu'hier, et je crains qu'il n'en soit de même pour vous. Quand la
+volonté n'a plus rien à faire, on sent que le corps est brisé. Toute la
+journée, j'ai corrigé des épreuves[1]. Jugez si j'y avais la tête. Je
+relisais tout six fois sans comprendre, et c'est pour cette corvée que
+je vous ai quittés si vite; car la _Revue_ était bouleversée et j'ai
+reçu aujourd'hui quatre épreuves revenant de Nohant, de Nérac, etc.
+Louis Buloz est venu m'aider à terminer. J'ai marché un peu ce soir;
+mais je pleure en marchant, en dormant, en travaillant, et la moitié du
+temps sans penser à rien, comme en état d'idiotisme. Il faut laisser
+faire la nature. Elle veut cela. Mais combattez l'amertume, mes pauvres
+enfants. Ayez le malheur doux, et n'accusez pas Dieu. Il vous a donné un
+an de bonheur et d'espoir. Il a repris dans son sein, qui est l'amour
+universel, le bien qu'il vous avait donné. Il vous le rendra sous
+d'autres traits. Nous aimerons, nous souffrirons, nous espérerons, nous
+craindrons, nous serons pleins de joie, de terreurs, en un mot nous
+vivrons encore, puisque la vie est comme cela un terrible mélange.
+Aimons-nous, appuyons-nous les uns sur les autres. Je vous embrasse
+mille fois. Maillard va s'occuper et s'occupe déjà de vous chercher un
+gîte qui nous rapproche.
+
+Écrivez un petit mot amical à lui et à Camille Leclère[2], dans quelques
+jours. Suivez ses prescriptions, reprenez vos forces et remettez-vous
+l'esprit avant de travailler de nouveau pour l'avenir. Soignez-vous l'un
+l'autre au moral et au physique. Et, si l'ennui ne diminue pas là-bas,
+revenez ici. Parlez-moi de vous, de vos courses; mais, si vous n'avez
+pas le temps pour les détails, donnez-moi au moins de vos nouvelles en
+deux mots. Cela m'est bien nécessaire pour me remonter!
+
+Ne vous navrez pas à écrire notre malheur. J'avertirai tout le monde, on
+vous écrira.
+
+ [1] Les épreuves de _la Confession d'une jeune fille_.
+ [2] Docteur-médecin.
+
+
+
+
+DLXII
+
+A M. NOEL PARFAIT, A PARIS
+
+ Palaiseau, vendredi, juillet 1864.
+
+Eh bien, mon cher parrain[1], avez-vous lu le roman _terrible_[2]?
+Puis-je savoir votre avis?
+
+Viendrez-vous en causer avec moi, en acceptant mon petit dîner de
+Palaiseau; ou, si vous n'avez pas le temps, irai-je à Paris le jour que
+vous m'indiquerez? Je voudrais bien connaître votre jugement, ô juge
+impeccable, et pouvoir m'y appuyer.
+
+Pardonnez-moi mon impatience, et comprenez-la.
+
+À vous de coeur.
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] Noël Parfait et Alexandre Dumas fils avaient été les parrains de
+ George Sand, lors de son admission dans la Société des auteurs
+ dramatiques.
+ [2] _Raoul de la Chastre_, roman de Maurice Sand, que la _Revue des
+ Deux-Mondes_ refusait de publier sous prétexte d'immoralité.
+
+
+
+
+DLXVIII
+
+A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS
+
+ Palaiseau, 4 août 1864.
+
+Nous avons perdu notre pauvre enfant! Je suis arrivée à Guillery pour
+l'ensevelir. J'ai emmené Lina et Maurice à Agen. Je les ai mis en chemin
+de fer pour Nîmes. Ils ont besoin de voyager un peu, ils sont aussi
+courageux que possible. Mais quel coup!
+
+J'ai fait trois à quatre cents lieues en trois jours; j'arrive, je n'en
+peux plus. Ne venez pas me voir encore, mais écrivez-leur. Que Nancy
+surtout écrive à Lina. Je vous embrasse.
+
+G. SAND.
+
+Ils sont à Nîmes chez Boucoiran, au _Courrier du Gard._
+
+
+
+
+DLXIX
+
+A MAURICE SAND, A CHAMBÉRY
+
+ Palaiseau, 6 août 1864
+
+Mes enfants,
+
+Je suis contente de vous savoir arrêtés quelque part dans un beau pays.
+Vous avez donc vu ma chère cascade de Coux, celle que Jean-Jacques
+Rousseau déclarait une des plus belles qu'il eût vues? C'est là que se
+passe une scène de _Mademoiselle La Quintinie_.
+
+Vous aimez la Savoie, n'est-ce pas? Buloz vous fera voir ses petits
+ravins mystérieux et ses énormes arbres. C'est un endroit superbe, que
+sa propriété, et tout alentour il y a des promenades charmantes à faire.
+Il faut voir mon château de _Mademoiselle La Quintinie_: il s'appelle en
+réalité _Bourdeaux_, et, de là, vous pouvez monter à la Dent-du-Chat.
+
+J'ai vu Calamatta, qui m'a dit que la course de taureaux dans les Arènes
+de Nîmes était vraiment un beau spectacle, très émouvant, et que cela
+vous avait distraits et impressionnés tous les trois; il se porte bien,
+lui, et compte rester quelque temps à Paris. Avez-vous reçu mes
+lettres adressées à Nîmes, et une à l'hôtel de _France_ de Chambéry?
+Réclamez-la.
+
+Je te parlais, Mauricot, de l'opinion de Buloz, qu'il ne faut pas
+prendre absolument au pied de la lettre. Qu'il juge de ce qui convient
+à sa _Revue_, à la bonne heure; mais, quand il voit du danger à toute
+espèce de publication de ce roman, il s'exagère évidemment la chose, et,
+d'ailleurs, il n'est pas juge en dernier ressort; et il faut qu'il te
+rende ton roman ou je lui dirai de me le renvoyer. Je l'ai donné à
+lire à Noël Parfait, qui saura bien nous dire s'il y a danger réel
+et complet. Buloz te dit d'attendre. Attendre quoi? Ce n'est pas une
+solution, puisqu'il ne change pas d'avis. Au reste, ne t'en tourmente
+pas pour le moment. Je ne laisserai pas dormir cela; je suis sûre que
+Buloz est très gentil pour nous, et son intention, quant au roman, est
+bonne et sincère.
+
+Je te disais, dans mes autres lettres, que nous ne trouvions rien autour
+de nous qui pût réaliser ton désir d'un grand jardin avec maison, pour
+trente mille francs. Il faudra voir toi-même. Marchal explore Brunoy.
+Mais tout s'arrangera, quand vous serez ici, surtout si vous voyagez un
+peu pour gagner la fin de la saison. Je me porte bien; il est à peu près
+décidé qu'on va jouer _le Drac_ au Vaudeville: la nouvelle version, avec
+Jane Essler pour _le Drac_, Febvre pour _Bernard_, lequel Febvre est
+en grand progrès et grand succès. Je vous _bige_ mille fois tout deux.
+Distrayez-vous, ne pensez à rien.
+
+«Quand vous écrirez à Maurice, me dit Dumas fils, faites-lui mes
+amitiés; il n'a pas besoin que je lui écrive pour savoir la part que je
+prends à son chagrin.»
+
+
+
+
+DLXX
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A NÎMES
+
+ Palaiseau, 6 août 1864.
+
+Cher ami,
+
+Mes enfants m'ont écrit que vous aviez été pour eux un vrai papa, que
+vous les aviez soutenus, plaints, consolés, distraits, et qu'enfin ils
+vous aimaient tendrement et n'oublieraient jamais l'affection que vous
+leur avez témoignée. Je savais bien qu'il en serait ainsi et je suis
+contente qu'ils aient passé près de vous ces premiers cruels jours.
+J'ai vu Calamatta, qui m'a dit la même chose, et que lui et les enfants
+avaient été très saisis et impressionnés par les taureaux et les Arènes.
+Je ne vous remercie pas, cher ami, d'avoir mis tout votre coeur à
+soulager celui de mes pauvres enfants, mais vous savez si j'apprécie
+votre immense bonté et votre immense attachement.
+
+Je vous embrasse de coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DLXXI
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Palaiseau, 26 août 1864.
+
+Cher ami,
+
+Pendant que vous étiez dans la fatigue et dans l'angoisse, nous étions
+dans le désespoir. Nous avons perdu notre cher petit Marc, si joli,
+si gai, si vivant, et qui venait d'atteindre son premier
+anniversaire!--Maurice et sa femme avaient été voir mon mari, près de
+Nérac. L'enfant y a été pris de la dysenterie, et il y est mort après
+douze jours de souffrances atroces. Je le croyais sauvé; j'avais tous
+les jours un télégramme et je ne m'inquiétais plus, quand la nouvelle
+_du plus mal_ est arrivée. Je suis partie pour Nérac. Nous sommes
+arrivés pour ensevelir notre pauvre enfant, emmener les parents désolés
+et leur rendre un peu de courage. Ils ont été, en effet, depuis, passer
+quelques jours près de Chambéry, chez M. Buloz. Maintenant, ils sont à
+Paris, occupés d'acheter, non loin de moi, une maisonnette, pour être à
+portée des occupations de Paris, sans habiter Paris même.
+
+Moi, j'habite décidément Palaiseau, où je me trouve très bien et
+parfaitement tranquille. C'est un _Tamaris_ à climat doux, aussi retiré,
+mais à deux pas de la civilisation. Je n'ai à me plaindre de rien. Mais
+quel fonds de tristesse à savourer!... Cet enfant était tout mon rêve
+et mon bien.--Encore, passe que je souffre de sa perte; mais mon pauvre
+Maurice et sa femme! Leur douleur est amère et profonde. Ils l'avaient
+si bien soigné!
+
+Enfin, ne parlons plus de cela. Vous voilà triomphant d'avoir sauvé
+votre chère fille. Embrassez-la bien pour moi et pour nous tous.
+
+Nous allons courir ce mois prochain, avec Maurice et Lina, un peu
+partout, avant de prendre nos quartiers d'hiver. Mais, comme nous
+n'allons pas loin, si vous venez à Paris, j'espère bien que nous le
+saurons à temps pour nous rencontrer. Il faudra vous informer de nous,
+rue des Feuillantines, 97, où nous avons un petit pied-à-terre.
+
+Merci de votre bon souvenir pour Marie. Elle est à Nohant en attendant
+que Maurice et sa femme s'installent par ici. C'est à eux qu'en ce
+moment elle est nécessaire.
+
+Bonsoir, chers enfants. Que le malheur s'arrête donc et que la santé, le
+courage et l'affection soient avec vous.
+
+À vous de coeur.
+
+
+
+
+DLXXII
+
+A M. BERTON PÈRE, A PARIS
+
+ Palaiseau, septembre 1864.
+
+Mon cher enfant,
+
+J'étais tellement commandée par l'heure du chemin de fer, ce matin, que
+je n'ai pas fait retourner mon fiacre pour courir après vous. J'aurais
+pourtant voulu vous serrer la main et vous dire mille choses que je n'ai
+pu vous écrire. D'abord M. de la Rounat avait complètement disparu
+dans ses villégiatures de l'été, et je n'ai pu avoir de lui un mot
+d'explication. Ensuite un cruel malheur m'a frappée. Mon fils a perdu
+son enfant. J'ai été dans le Midi, et puis en Berry. J'ai pensé à
+_Villemer_ et revu La Rounat presque à la veille de la reprise, que je
+ne croyais pas si prochaine. J'ai eu enfin le récit de ses péripéties
+à propos de vous, et je l'ai eu trop tard pour rien changer à ses
+résolutions, puisque vous étiez en pleine _Sonora_[1] et qu'il faisait
+répéter M. Brindeau. Le résultat final, c'est que M. Brindeau a très
+bien joué; mais ce n'était pas une préoccupation égoïste qui me faisait
+réclamer la connaissance des faits antérieurs à son engagement. Je
+tenais bien plutôt à ne pas avoir été, à mon insu, prise pour complice
+d'une _infidélité_ envers vous, à qui nous avons dû un si beau succès.
+Après beaucoup de détails trop longs à retrouver, La Rounat m'a donné sa
+parole d'honneur qu'au moment où il avait engagé Brindeau, M. Harmant
+lui avait absolument refusé de vous rendre votre liberté, en lui
+démontrant par _a_ plus _b_ que cela était impossible.
+
+J'ai cette affirmation depuis si peu de temps, que je n'ai pu vous
+l'écrire. Elle était, d'ailleurs, assez inutile. Ce à quoi je tenais,
+c'est à vous dire qu'on avait tout fait sans me consulter et sans me
+mettre à même de vous dire mes regrets et mes remerciements. Mais vous
+n'avez pas douté de moi, j'espère, dans tout cela, et je compte bien que
+nous livrerons encore ensemble quelque sérieuse bataille. Merci de tout
+coeur pour la dernière, et, quand vous aurez une matinée à perdre, venez
+(en me prévenant toutefois un jour d'avance) me voir à Palaiseau. Vous
+me ferez un vrai plaisir.
+
+A vous,
+
+G. SAND.
+
+ [1] Berton venait de jouer _les Pirates de la Savane_.
+
+
+
+
+DLXXIII
+
+M. LUDRE-GABILLAUD, A LA CHÂTRE
+
+ Palaiseau, octobre 1864.
+
+Cher ami,
+
+Je vous réponds tout de suite pour le conseil que Maurice vous demande.
+Du moment qu'ils ont franchi courageusement cette grande tristesse de
+revenir seuls à Nohant, ce qu'ils feront de mieux, ces chers enfants,
+c'est d'y vivre, tout en se réservant un pied-à-terre à Paris, où ils
+pourront aller de temps en temps se distraire. S'ils organisent bien
+leur petit système d'économie domestique, ils pourront aussi faire de
+petites excursions en Savoie, en Auvergne et même en Italie. Tout cela
+peut et doit faire une vie agréable; car j'irai les voir à Nohant, et il
+faut espérer qu'il y aura bientôt une chère compagnie: celle d'un nouvel
+enfant. Il n'en est pas question; mais, quand leurs esprits seront bien
+rassis, j'espère qu'on nous fera cette bonne surprise. Alors il y aura
+nécessairement deux ans à rester sédentaire pour la jeune femme; où
+sera-t-elle mieux qu'à Nohant pour élever son petit monde?
+
+Je vois bien maintenant, d'après leur incertitude, leurs besoins de
+bien-être, leurs projets toujours inconciliables avec les nécessités et
+les dépenses de la vie actuelle, qu'ils ne sauront s'installer, comme il
+faut, nulle part. Ils peuvent être si bien chez nous, en réduisant la
+vie de Nohant à des proportions modérées et avec le surcroît de revenu
+que je leur laisse! Si mes arrangements avec les domestiques ne leur
+conviennent pas, ils seront libres, l'année prochaine, de m'en proposer
+d'autres et je voudrai ce qu'ils voudront. Qu'ils tâtent le terrain,
+et, à la prochaine Saint-Jean, ils sauront à quoi s'en tenir sur leur
+situation intérieure. Après moi, ils auront, non pas les ressources
+journalières que peut me créer mon travail quand je me porte bien, mais
+le produit de tous mes travaux; ce qui augmentera beaucoup leur aisance,
+et, comme ils n'ont pas à se préoccuper de l'avenir, ils peuvent
+dépenser leurs revenus sans inquiétude.
+
+Je sais qu'il y a pour Maurice un grand chagrin de coeur et un grand
+mécompte d'habitudes à ne m'avoir pas toujours sous sa main pour songer
+à tout, à sa place. Mais il est temps pour lui de se charger de sa
+propre existence, et le devoir de sa femme est _d'avoir, de la tête_
+et de me remplacer. N'est-ce pas avec elle qu'il doit vieillir, et
+comptait-il, le pauvre enfant, que je durerais autant que lui?
+
+Attirez leur attention et provoquez leur conviction sur cette idée, que,
+pour que je meure en paix, il faut que je les voie prendre les rênes
+et mener leur attelage. Ce qui était n'était pas bien, puisqu'ils n'en
+étaient pas contents et qu'ils m'en faisaient souvent l'observation.
+J'ai changé les choses autant que j'ai pu dans leur intérêt, et je suis
+toujours là, prête à modifier selon leur désir, mais à la condition que
+je n'aurai plus la responsabilité de ce qui ne réalisera pas un idéal
+qui n'est point de ce monde.
+
+Je m'en remets à votre sagesse et aussi à votre adresse de coeur délicat
+pour calmer ces chers êtres, que vous aimez aussi paternellement, et
+pour les rassurer sur mes sentiments, qui sont toujours aussi tendres
+pour eux.
+
+A vous de coeur, cher ami. Quand venez-vous à Paris? Prévenez-moi dès à
+présent, si vous pouvez; car, toutes affaires cessantes, je veux vous
+voir à Palaiseau et ne pas me croiser avec vous.
+
+Tendresses à votre femme. Parlez-moi d'Antoine, que j'embrasse de tout
+mon coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DLXXIV
+
+A MAURICE SAND, A NOHANT
+
+ Palaiseau, 24 octobre 1864.
+
+Cher enfant,
+
+Voilà la pluie, et, si elle dure quelques jours, j'interromprai mes
+plantations et j'irai vous embrasser.
+
+J'aurais mieux aimé les finir et rester plus longtemps avec vous.
+
+Si tu as la tête cassée de chercher, je t'offre la pareille; car
+j'essaye de tirer une pièce, soit de _Germandre_ pour le Vaudeville,
+soit de _Mont-Revêche_ pour l'Odéon, et je vas de l'une à l'autre,
+écrivant, effaçant, sans savoir encore par laquelle je commencerai;
+et peut-être, en somme, ne ferai-je ni l'une ni l'autre. Ce sont des
+douleurs d'enfantement, et il faut-bien passer par là. Si on n'en sort
+pas vite, il faut se secouer, aller faire une bonne promenade, et, s'il
+pleut, lire un ouvrage de science qui vous arrache tout à fait à la
+fatigue du cerveau; car il ne faut pas commencer fatigué.
+
+Voilà mon hygiène, et je sors de ces crises habituellement avec succès
+ou du moins avec plaisir. Quelquefois aussi, après plusieurs essais pour
+s'en distraire et s'y remettre, on reconnaît que le sujet ne vaut rien
+ou qu'on n'est pas propre à s'en servir. On y renonce. On a perdu du
+temps, c'est vrai; mais il n'est pas perdu, en ce sens qu'on a _réguisé_
+l'instrument cérébral qui sert à composer, et il fonctionne mieux
+ensuite pour un autre sujet. Rappelle-toi qu'avant de faire _Raoul_,
+tu voulais faire _le Déluge_. J'ai bien commencé cent romans que
+j'ai abandonnés; et ça ne doit pas décourager, à moins qu'on ne soit
+_feignant_; mais il faut compter sur l'inspiration, qui ne se commande
+pas et qui n'est point une intervention miraculeuse de _la muse_, mais
+bien un _état_ de notre être, un moment de bonne harmonie complète entre
+le physique et le moral. Ce moment n'arrive guère quand on le cherche
+avec trop d'effort, parce que le corps en souffre et refuse au cerveau
+ses forces vitales. C'est pourquoi je te dis de faire comme moi.
+
+Ça ne va pas? Allons-nous promener, oublions, dormons; ça viendra demain
+au moment où je n'y penserai plus. J'ai quelquefois trouvé ce que je
+cherchais la veille, en cherchant autre chose le lendemain.
+
+
+
+
+DLXXV
+
+A M. EDOUARD, RODRIGUES, A PARIS
+
+ Palaiseau, vendredi soir,
+ 29 octobre 1864.
+
+Cher ami,
+
+Je ne sors pas de mon petit jardin, où je fais planter et déplanter,
+et je n'écris guère, c'est vrai! figurez-vous tous les préparatifs
+indispensables pour une installation d'hiver, et plus la maison est
+petite! plus il est difficile d'y être bien sans de grands soins. Nous
+arriverons à y avoir chaud; il est bien nécessaire de n'avoir pas les
+doigts engourdis pour griffonner. Je me plais on ne peut plus dans ce
+petit coin. Pourtant je, vais passer quinze jours auprès de mes pauvres
+enfants à Nohant. Ils ne s'y habituent guère sans moi, surtout sous le
+coup de ce chagrin encore si saignant de la perte du pauvre petit.
+
+Comme vous me lisez souvent, cher ami! Je suis toute honteuse-et tout
+effrayée, moi qui ne me relis que contrainte et forcée! J'ai peur que
+vous ne vous dégoûtiez de cet écrivain trop, fécond! Il m'amuse si peu,
+que, ayant à faire une pièce qu'on me demande, avec _Mont-Revêche,_ je
+n'ai pas le courage de relire le livre!
+
+A vous.
+
+G. SAND,
+
+
+
+
+DLXXVI
+
+A MADAME LINA SAND, A NOHANT
+
+ Palaiseau, novembre 1864.
+
+Ma belle Cocote,
+
+Tu es bien gentille d'être _sage_ et mieux portante. Si je t'ai donné du
+courage, c'est en ayant celui de ne pas te parler de mon propre chagrin.
+L'oublier et en prendre son parti est impossible; mais vivre quand même
+pour faire son devoir, pour consoler ceux qu'on aime et les aider à
+vivre, voilà ce qui est commandé par le coeur. La philosophie, la
+religion même sont par moments insuffisantes; mais, quand on aime, on
+doit avoir la douleur bonne, c'est-à-dire aimante. Aide donc ton Bouli
+à moins souffrir; et à se fortifier par le travail et l'espérance d'un
+meilleur avenir. Il peut être encore si beau pour vous deux, sous tous
+les rapports! Ne le gâtez pas parle découragement. La destinée et le
+monde abandonnent ceux, qui s'abandonnent eux-mêmes.
+
+Moi, j'ai bon espoir pour la pièce; Bouli te donnera tons les détails
+que je lui écris. Je suis désolée que tu aies commandé un chapeau, je
+t'en envoie trois: un chapeau, une toque et un chapeau rond; c'est-tout
+ce qui se porte, et à volonté, selon qu'il fait chaud, froid ou doux:
+_modes de cour_, rien que ça! La loque est, selon moi, un bijou; le
+chapeau noir et rose, tout ce qu'il y a de plus distingué pour faire des
+visites, quand il gèle.
+
+Je regrette mes pauvres pigeons blancs. Il y a certainement une fouine
+ou une belette ou un rat qui les menace. Peut-être une chouette dans
+l'arbre; il faudrait déplacer leur maisonnette et la mettre contre un
+mur.
+
+Si les petites poules et les faisans vous ennuient, donnez les poules
+à Léontine et les faisans à Angèle, ou à madame Duvernet, ou à madame
+Souchois. Je crois que c'est encore celle-ci qui endura le plus de soin
+et à qui ça fera le plus de plaisir.
+
+J'ai vu madame Arnould-Plessy, qui m'a chargée de t'embrasser. Dumas
+se marie décidément avec madame Narishkine. Je vas me remettre à
+_Mont-Revêche_ et faire planter mon jardin. Rien de nouveau d'ailleurs.
+Je n'ai pas eu le courage d'aller voir ta maman et je n'ai pas voulu
+la faire venir, souffrante et par ce temps de Sibérie. Il faut laisser
+passer ça. Je me payerai de ne pas faire de visites de jour de l'an, et
+on ne m'en fera pas, Dieu merci. Je plaindrais ceux qui en auraient le
+courage!
+
+On me dit qu'à Palaiseau l'hiver se fait plus _à la fois_ que chez nous
+et que les gelées de mai, si désastreuses dans le Berry, sont tout à
+fait exceptionnelles. C'est ce qui m'explique que les environs de Paris
+ont presque toujours des fruits. Au reste, nous verrons bien.
+
+Je te _bige_ quatorze mille fois; donnes-en un peu à ton Bouli. Je ne
+veux pas encore m'intéresser au _roman antédiluvien_. Je veux qu'il
+pense à sa pièce, c'est la grosse affaire. Ça réussira ou non, mais ça
+doit être _tenté_.
+
+
+
+
+DLXXVII
+
+A M. PHILIBERT AUDEBRAND
+
+ Paris, 23 décembre 1864.
+
+Je viens, monsieur, vous demander un léger service, votre bienveillance
+ne me le refusera pas.
+
+Pour beaucoup de raisons qui ne vous intéresseraient nullement et qui
+seraient longues à dire, il m'importe personnellement de ne pas laisser
+publier trop d'erreurs sur mon compte. On vous a complètement trompé en
+vous disant que je faisais bâtir _des villas_. Ma position est des plus
+modestes et je n'ai pu seulement avoir l'idée qu'on me prête.
+
+Comme la chose par elle-même est bien peu intéressante pour le public,
+ayez l'obligeance d'écrire vous-même deux lignes de rectification. Je
+vous en serai reconnaissante.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DLXXVIII
+
+A M. FRANCIS MELVIL, A PARIS
+
+ Paris, 23 décembre 1864.
+
+Monsieur,
+
+J'ai reçu ces jours-ci votre lettre du 7 novembre, après une absence
+de six semaines et plus. Tout ce que je peux faire pour vous, c'est
+d'engager la personne chargée dans la maison Lévy de l'examen des
+manuscrits, à prendre connaissance du vôtre le plus tôt possible. Quant
+à influencer le jugement d'un éditeur sur les conditions de succès d'un
+ouvrage, c'est la chose impossible. Ils vous répondent avec raison, que,
+ayant à faire _les frais_ de la publication, ils sont seuls juges _du
+débit_. Ce sont là des raisons prosaïques, mais si positives, que,
+après avoir essayé _plusieurs centaines de fois_ de rendre des services
+analogues à celui que vous réclamez de moi, j'ai reconnu la parfaite
+inutilité de mes instances. Il n'y aurait donc pour vous aucun avantage
+à ce que je prisse connaissance de votre manuscrit; et comment
+d'ailleurs pourrais-je le faire? J'ai des armoires pleines de manuscrits
+qui m'ont été soumis, et ma vie ne suffirait pas à les lire et à les
+juger. Les éditeurs sont encore plus encombrés; mais ils ont des
+fonctionnaires compétents qui ne font pas autre chose et qui, tôt ou
+tard, distinguent les ouvrages de mérite. Soyez donc tranquille: si les
+vôtres sont bons, ils verront le jour. La personne qui fait cet examen
+chez MM. Lévy est impartiale et capable. L'intérêt des éditeurs répond
+de votre cause si elle est bonne.
+
+Agréez, monsieur, l'expression de mes sentiments distingués.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DLXXIX
+
+A M. ÉDOUARD DE POMPÉRY, A PARIS
+
+ Paris, 23 décembre 1864.
+
+Cher monsieur,
+
+Je n'ai encore pu lire votre livre. Je ne fais pas de mon temps ce qui
+me plaît; mais j'ai lu l'article de la _Revue de Paris_ et je ne serai
+pas parmi vos contradicteurs. Je pense comme vous sur le rôle que la
+logique et le coeur imposent à la femme. Celles qui prétendent qu'elles
+auraient le temps d'être députés et d'élever leurs enfants ne les ont
+pas élevés elles-mêmes; sans cela, elles sauraient que c'est impossible.
+Beaucoup de femmes de mérite, excellentes mères, sont forcées, par le
+travail, de confier leurs petits à des étrangères; mais c'est le vice
+d'un état social qui, à chaque instant, méconnaît et contrarie la
+nature.
+
+La femme peut bien, à un moment donné, remplir d'inspiration un rôle
+social et politique, mais non une fonction qui la prive de sa mission
+naturelle: l'amour de la famille. On m'a dit souvent que j'étais
+arriérée dans mon idéal de progrès, et il est certain qu'en fait de
+progrès l'imagination peut tout admettre. Mais le coeur est-il destiné à
+changer? Je ne le crois pas, et je vois la femme à jamais esclave de son
+propre coeur et de ses entrailles. J'ai écrit cela maintes fois et je le
+pense toujours.
+
+Je vous fais compliment des remarquables progrès de votre talent, la
+forme est excellente et rend le sujet vivant et neuf, en dépit, de tout
+ce qui a été dit et écrit sur l'éternelle question.
+
+Bien à vous.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DLXXX
+
+A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE,
+
+A ANGERS
+
+ Palaiseau, 31 décembre 1864.
+
+Mademoiselle,
+
+Le récit que vous me faites m'a vivement touchée; ce que j'y vois
+surtout, c'est votre immense bonté, c'est votre vie entière consacrée
+à faire des heureux ou des _moins malheureux_. Comment, avec cette âme
+pleine de tendres souvenirs, et cette conscience d'avoir fait tant de
+bien, pouvez-vous être triste et découragée? c'est vraiment douter de la
+justice divine. Et justement vous ne croyez pas aux peines éternelles!
+que craignez-vous donc de Dieu? est-ce que son appréciation de nos
+fautes peut être jugée par nous et mesurée selon nos idées?
+
+Je me suis dit bien souvent, quand je me suis vue forcée de reprendre
+les autres, de gronder un enfant, et même d'enfermer un animal: «Certes
+Dieu n'est pas _juste_ à notre manière. S'il connaissait la nécessité de
+châtier, de réprimer, de punir, il serait malheureux; son coeur serait
+brisé à toute heure; les larmes et les cris des créatures navreraient sa
+bonté. Dieu ne peut pas être malheureux; donc, nos erreurs n'existent
+pas comme un mal devant lui. Il ne réprime pas même les criminels les
+plus odieux; il ne punit pas même les monstres. Donc, après la mort, une
+vie éternelle, entièrement inconnue, s'ouvre devant nous. Quelle qu'elle
+soit, notre religion doit consister à nous y fier entièrement; car Dieu
+nous a donné l'espérance et c'était nous faire une promesse. Il est la
+perfection: rien des bons instincts et des nobles facultés qu'il a mis
+en nous ne peut mentir.»
+
+Vous savez tout cela aussi bien que moi, et vous vous rendez bien compte
+de l'état maladif qui fait naître vos terreurs et vos doutes. Je crois,
+mademoiselle, que votre devoir est de les combattre, et de traiter votre
+maladie morale très sérieusement: c'est un devoir religieux auquel vous
+devez vous soumettre. Vous n'avez pas le droit de laisser détériorer
+votre intelligence, pas plus que votre santé. Ouvrage de Dieu, nous
+devons nous conserver purs de chimères et d'insanités. Allez donc vivre
+ailleurs qu'à Angers, dont le séjour vous rejette dans le délire. Allez
+n'importe où; pourvu que vous y ayez le théâtre et la musique, puisque
+vous en ressentez un si grand bien. Faites cela par amitié pour ceux qui
+ont de l'amitié pour vous, faites-le aussi pour votre conscience, qui
+vous défend l'abandon de vous-même.
+
+Agréez tous mes sentiments affectueux et dévoués.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DLXXXI
+
+A M. LADISLAS MICKIEWICZ, A PARIS
+
+ Paris, 11 janvier 1865.
+
+Monsieur,
+
+J'ai reçu le bel ouvrage de M. Zaleski, et je vous prie de lui en
+témoigner ma gratitude et ma satisfaction. J'ai reçu aussi les ouvrages
+que vous avez publiés et que vous avez bien voulu m'envoyer. Je suis
+touchée de votre souvenir et je n'ai pas besoin de vous dire que je sais
+apprécier votre talent d'écrivain et l'ardeur de votre patriotisme. Je
+regrette de n'avoir, dans cette question palpitante, aucune lumière à
+laquelle j'ose me livrer entièrement. Je vois un conflit terrible entre
+des hommes qui ont tous combattu pour leur patrie, ou que le malheur
+a tous frappés, et qui se reprochent mutuellement ce commun désastre:
+c'est l'histoire de tous les désastres! En France, nous avons été
+divisés aussi par la défaite; et quelle force, quelle sagesse il faut
+avoir, dans ces moments-là, pour ne pas se maudire et s'accuser les uns
+les autres! Il faudrait, pour prononcer, être initié tout à coup aux
+clartés que l'histoire seule pourra tirer des faits divers mis en
+présence. Je ne me suis pas sentie autorisée à instruire, dans ma pensée
+et dans ma conviction, ces grands procès politiques, où tant de détails
+sont à contrôler, tant d'accusations à vérifier soi-même. Il y faudrait
+toute une vie exclusivement consacrée à l'enquête immense que l'avenir
+seul pourra mettre sous nos yeux. Vous êtes bien jeune pour ce travail
+d'exploration! et ne craignez-vous pas de vous tromper? Des appels à
+l'indignation publique contre telle ou telle figure historique n'ont-ils
+pas le danger de désaffectionner de l'oeuvre commune? Ils consternent un
+peu ma conscience, je vous le confesse, et je n'ose vous dire que vous
+faites bien de montrer les plaies de la Pologne avec cette absence de
+ménagement.
+
+Je n'ose pas non plus vous dire que vous faites mal; car vous obéissez
+à l'emportement d'une passion vraie, et, comme tout ce qui arrive
+doit servir à tout ce qui doit arriver, peut-être faut-il que vous
+accomplissiez la rude tâche que vous vous imposez. La vérité ne se fait
+qu'avec ce qui la provoque; car, d'elle-même, elle est paresseuse à se
+montrer, et tant d'obstacles sont entre Dieu et nous!
+
+Agréez, monsieur, l'expression de ma sollicitude _quand même_, et _parce
+que_.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DLXXXII
+
+A M. NEPFTZER, DIRECTEUR DU _TEMPS_, A PARIS
+
+ Palaiseau, 12 janvier 1865.
+
+Il est piquant sans doute de se réveiller en apprenant, par la voie
+des journaux, des nouvelles de soi-même, nouvelles que l'on ignorait
+complètement.
+
+J'apprenais ainsi, il y a quelques jours, que j'avais acheté un terrain
+et que j'allais y faire bâtir un hôtel très curieux et très original.
+Cette fortune venue en rêve ne me fâchait pas; mais la construction
+de l'hôtel ainsi annoncée m'embarrassait beaucoup. Je ne suis pas
+architecte et je n'aime pas à bâtir. Aussi, en me frottant les yeux, me
+suis-je trouvée fort aise de n'avoir pas le moindre capital à placer et
+de ne pas être forcée de tenir les promesses du journal à ses abonnés.
+
+Il a été annoncé aussi dans plusieurs journaux que je faisais pour
+l'Odéon une pièce tirée de mon roman de _Valvèdre_, chose à laquelle
+je n'ai jamais songé. Enfin voici _le Temps_ qui va envoyer bien des
+visiteurs se casser le nez à ma porte, en annonçant mon arrivée à Paris.
+
+Il paraît que le but de mon installation à Paris est d'assister aux
+répétitions d'une pièce que mon fils a présentée à l'Odéon. Comme toutes
+ces nouvelles n'ont rien de malveillant, j'espère que les rédacteurs
+voudront bien comprendre qu'elles peuvent mettre, dans la vie des gens
+quelconques, certains quiproquos embarrassants et leur faire écrire à
+leurs amis et connaissances mystifiés beaucoup de lettres inutiles. Je
+leur en demande donc la rectification bénévole. Je n'ai pas gagné à la
+loterie, je ne fais rien bâtir, je fais une pièce dont le titre n'est
+pas fixé et dont le sujet n'est pas tiré de _Valvèdre_. Mon fils n'a pas
+fait de pièce pour l'Odéon, et, quand il sera en répétition, il s'en
+occupera lui-même. Enfin, je ne suis pas à Paris, et il n'y a absolument
+rien, dans ma vie, qui offre le moindre intérêt de nouveauté et de
+curiosité au public parisien.
+
+GEORGE SAND
+
+
+
+
+DLXXXIII
+
+A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE
+
+ Palaiseau, 15 janvier 1865.
+
+Cher ami,
+
+Combien je suis touchée de tout ce que vous m'écrivez! Vos souffrances,
+votre courage invincible, votre affection pour moi, voilà bien des
+sujets de douleur et de joie. Vous vous êtes cramponné à l'exil, et il a
+bien fallu vous admirer, malgré les prières et les regrets.
+
+Mais, si vous avez eu un moment de santé suffisante, comme Nadar me le
+disait, pourquoi n'en avoir pas profité pour chercher, ne fût-ce que
+momentanément, un climat meilleur pour vous? Vous parlez si peu de
+vous-même, vous faites si bon marché de votre mal, qu'on ne sait pas ce
+qui peut l'alléger.
+
+Pour ma part, j'ai une foi, c'est qu'il n'y a pas de maladies
+incurables. La médecine avancée commence à le croire; moi, je l'ai
+toujours cru, et je me dis que c'est un devoir envers l'avenir, envers
+l'humanité, de vouloir guérir. J'ai eu, il y a quatre ans, une fièvre
+typhoïde: il m'est resté une maladie de l'estomac qui a duré trois ans
+et qui était qualifiée de _chronique_. M'en voilà guérie, mais aussi je
+l'ai voulu.
+
+Et, pourtant, croyez bien que je pourrais dire avec vous: _Ma vie a été
+triste!_ Elle a été, elle sera toujours pleine d'atroces déchirements,
+et mon fonds de gaieté intérieure ne me préserve pas des accablements
+complets. J'ai perdu, l'été dernier, mon petit Marc, l'enfant de Maurice
+et de sa gentille compagne, la fille de Calamatta. Le pauvre petit avait
+un an, il était né le 14 juillet; le jour de son premier anniversaire,
+son agonie a commencé. Il était joli et intelligent déjà. Quelle
+douleur! nous n'en sommes pas encore revenus; et, pourtant, je demande,
+je _commande_ un autre enfant; car il faut aimer, il faut souffrir, il
+faut pleurer, espérer, créer, _être_; il faut vouloir enfin, dans tous
+les sens, divin et naturel. Mes pauvres enfants ne me répondent encore
+que par des larmes; ils ont trop aimé ce premier enfant, ils craignent
+de ne pas aimer le second; ce qui prouve, hélas! qu'ils l'aimeront trop
+encore! mais peut-on se dire qu'on limitera les élans du coeur et des
+entrailles?
+
+Vous me dites, ami, que vous me comparez quelquefois à la France; je
+sens du moins que je suis Française, à cette conviction souveraine,
+qu'il ne faut pas compter les chutes, les blessures, les vains espoirs,
+les cruels écrasements de la pensée, mais qu'il faut toujours se
+relever, ramasser, rassembler les lambeaux de son coeur accrochés à
+toutes les ronces du chemin, et aller toujours à Dieu avec ce sanglant
+trophée.
+
+Me voilà loin de mon sermon sur la santé; pourtant, j'y reviens
+naturellement. Votre vie est précieuse, quelque brisée ou déchirée
+qu'elle soit. Faites donc tout au monde pour _nous_ la garder.
+
+Adieu, ami; je vous aime. Maurice aussi, lui!
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DLXXXIV
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JEROME)
+A PARIS
+
+ Palaiseau, 7 février 1865.
+
+Voilà votre victoire annoncée dans les journaux, mon grand ami! C'est un
+beau soleil d'Austerlitz que ce jour brumeux de février. Il ne fera
+pas brailler tant de trompettes, mais on en célébrera plus longtemps
+l'anniversaire. C'est votre oeuvre, on le saura et on s'en souviendra.
+Moi, je n'oublierai pas que vous avez passé avec nous, dans un petit
+coin, la soirée après ce beau combat, et, en vous écoutant, j'aurais
+oublié les heures; je crains que nous n'ayons abusé de votre bonté, nous
+qui n'avons rien de mieux à faire que de vous entendre, tandis que,
+vous, vous avez tant de grandes et bonnes choses à accomplir.
+
+Le bonheur est une abstraction en même temps qu'une réalité, quoi qu'en
+disent les philosophes. Durable et certain à l'état d'_idéal_ pour qui
+en connaît la vraie et haute nature, il est _momentané_ et puissant à
+l'état de _réalité_, quand les faits servent l'idéal. Donc, portant en
+vous la vraie notion du bonheur, qui est de le répandre et de le donner,
+vous en savourez quelquefois la sensation, quand les faits obéissent à
+votre ardente et généreuse volonté.
+
+Soyez donc heureux, puisque le bonheur est une conquête et que vous
+venez de gagner une belle bataille. Les jours de dégoût et de fatigue
+reviendront. Le bonheur à l'état de réalité complète n'est pas une chose
+permanente pour l'homme; mais il vous restera à l'état d'idéal, augmenté
+du souvenir des victoires; et la morale de ceci est qu'il faut
+combattre toujours pour augmenter votre trésor de force et de foi. La
+reconnaissance des hommes, ce qu'on appelle la gloire n'est qu'une
+conséquence, un accessoire peut-être! vous l'aurez. Mais votre but est
+plus élevé. Vous n'êtes pas pour rien de la race ambitieuse du bien, qui
+lutte en ce siècle contre la race ambitieuse d'argent. Vous avez des
+forces à dépenser, c'est déjà un bonheur que d'être riche en ce sens-là.
+
+J'ai reçu vos invitations en règle; merci de votre bon souvenir. Mais
+me voilà au coin du feu avec la grippe, et, pour quelques jours, je
+lutterai sans grand effort contre la fièvre.
+
+Ce ne sera rien; je penserai à vous et je parlerai de vous, ayant auprès
+de moi quelqu'un qui ne demande que cela.
+
+Avez-vous pensé, en vous en allant tout seul, à pied, depuis le
+Panthéon, les mains dans vos poches, au clair de la lune, que, dans cent
+ans d'ici, la France, le monde par conséquent vivrait, grâce à vous,
+d'une autre vie?
+
+Du haut du Panthéon quelque chose a dû vous parler et vous crier:
+«Marche!»
+
+A vous de coeur toujours et toujours plus.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DLXXXV
+
+AU MÊME
+
+ Palaiseau, 9 mars 1865.
+
+Cher prince, vous me disiez bien que rien n'était fait puisqu'il y avait
+encore à faire. Le désaveu de M. Duruy et de votre généreuse inspiration
+ne vous surprend peut-être pas; mais il doit vous fâcher. Moi, Je n'en
+suis pas contente, oh! non. Mais c'est partie remise, j'espère, et vous
+emporterez d'assaut la citadelle à la première occasion. Il y a là une
+belle question à plaider devant le pays. Vous la plaiderez, n'est-ce
+pas?
+
+Je ne sais pas si on vous a envoyé, comme je l'avais demandé, l'épreuve
+de mon article sur la _Vie de César_. Je n'ai pas dû me demander si elle
+plairait ou non à l'illustre auteur.
+
+Tout en rendant hommage au talent réel et considérable, je ne puis
+accepter la thèse, et j'ai failli dire que, comparer l'oeuvre de César,
+cet _acheteur de consciences_, à l'oeuvre, peut-être blâmable à certains
+égards, mais du moins _intègre_ et vraiment fière de Napoléon Ier me
+paraissait un blasphème. Je l'aurais dit si je n'eusse craint d'empiéter
+sur le domaine de la politique, interdite au petit journal où j'insère
+cet article, à la demande de mon éditeur.
+
+Vous m'avez fait espérer que je vous verrais un de ces jours, mon grand
+ami. J'ai tellement peur de vous manquer, que je ne bougerai pas de la
+semaine. Je vous aime de tout mon coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DLXXXVI
+
+A M. ERNEST PÉRIGOIS, A LA CHÂTRE
+
+ Palaiseau, 26 mars 1865.
+
+Cher ami,
+
+D'abord, dites à Angèle que je la remercie de sa pelote et de sa
+charmante lettre; j'attends encore que les dames Fleury m'envoient la
+première. Berthe m'a promis de me la faire parvenir, et puis Lina,
+et personne ne m'a tenu parole. Il faudra donc que j'aille moi-même
+réclamer mon bien; mais je vais très peu à Paris, et, quand j'y vais,
+c'est toujours pour quelque affaire pressée. Il y a des siècles que je
+n'ai fait de visites à mes amis. Il fait si froid et si humide pour se
+promener en sapin, que je remets au printemps les courses qui ne sont
+pas absolument obligatoires. Mes enfants sont paresseux pour venir à
+Palaiseau. Je le leur pardonne; ils ont été enrhumés comme des loups, et
+je suis un peu loin du chemin de fer, sans omnibus ni fiacre, avec des
+chemins souvent _chétifs_; mais je sais que la pièce de Maurice est
+reçue pour l'hiver prochain au Châtelet, et que son roman a paru.
+
+Votre étude sur César est bien plus savante et plus approfondie que la
+mienne, et je la relirai avec soin quand je rendrai compte du second
+volume. Mais le journal qui m'a demandé ce travail et que je tiens à
+obliger parce qu'il appartient à Michel Lévy, mon éditeur, et qu'il est
+dirigé par notre ami Aucante, ne souffre ni longs développements, ni
+érudition trop sérieuse, ni allusions politiques. Il y en avait déjà
+un peu trop dans mon premier article. Mais, quant au jugement sur
+l'ouvrage, je n'ai pas eu à surmonter l'embarras que vous me supposez.
+Si j'eusse trouvé l'ouvrage mauvais, comme le journal n'eût pas inséré
+une critique trop rude, je n'eusse pas fait l'article. C'était bien
+simple. Je suis la première personne qui ait été à même de le lire, et
+mon compte rendu est le premier qui ait été fait. J'étais donc très
+libre de mon jugement et j'ai trouvé que le livre avait du mérite. Je
+savais pertinemment qu'il était tout entier, et sans correction aucune,
+du fait de celui qui le signe. Donc, je devais mon éloge impartial au
+talent, qui est réel. Quant à approuver la préface et à admirer César,
+le diable ne m'aurait pas fait départir de ma façon de penser, et je
+dois dire qu'on a bien pris la chose.
+
+Cette publication sera un bien, en ce sens que, de tous côtés, on se met
+à faire ce que nous faisons: on démolit César, avec un peu plus ou
+un peu moins d'indulgence ou de passion; la critique le découronne
+généralement et il ne sortira pas blanc de la sellette où le livre
+impérial le fait asseoir. Bien peu de gens, en somme, savent l'histoire,
+et il est bon qu'on leur mette le nez dessus. Le livre n'aura pas de
+succès. C'est un talent froid et concis, sans profondeur réelle et qui
+n'a d'intérêt littéraire que pour les gens du métier. Encore tous ne
+sont pas comme moi, qui suis un peu panthéiste en fait d'art et qui aime
+toutes les manières, celles qui sont un peu exubérantes et celles qui
+ne le sont pas du lout. J'aime ce qui est bien fait, n'importe par quel
+procédé, et, pour mon compte, je n'en ai pas, ou, si j'en ai, c'est sans
+m'en rendre compte. Les lettrés sont généralement plus forts que moi sur
+ce point, et, quant au gros public, peu lui importe qu'on serve l'erreur
+ou la vérité, pourvu qu'on l'amuse ou l'étonne. Or il ne trouvera dans
+le livre impérial rien d'assez épicé pour lui et il ne l'achètera pas,
+c'a été ma première impression. Heureusement que les éditeurs n'ont
+pas de droits d'auteur à payer; car ils auraient fait là une mauvaise
+affaire.
+
+Mais en voilà bien assez sur cela.
+
+Quel rude et long hiver! J'attends la chaleur avec impatience. Du reste,
+je me plais ici: pays charmant, braves gens, solitude, silence, ouvriers
+_avancés_ et pourtant sages, paysans laborieux, culture admirable, ni
+mendiants ni voleurs, pas de Parisiens, pas de flaneurs sur les chemins.
+Ce coin est inconnu, et, si ce pauvre Jean-Jacques l'eût découvert, il
+n'y serait pas mort de chagrin.
+
+Bonsoir, mes chers enfants; embrassez pour moi les beaux mioches;
+rappelez-moi au souvenir de tous nos amis communs.
+
+G. SAND.
+
+Vous me demandez si je travaille. Oui certes, puisque je suis encore de
+ce monde. Je fais en même temps un roman pour ce printemps et une pièce
+pour l'hiver prochain. J'ai découvert que l'un me reposait de l'autre,
+et ça m'amuse comme ça.
+
+
+
+
+DLXXXVII
+
+A M. LOUIS RATISBONNE, A PARIS
+
+ Palaiseau, 30 mars 1865.
+
+Votre bienveillante sympathie pour moi m'enhardit à vous demander,
+monsieur, votre appui pour mon fils. Son livre[1], très enjoué à la
+surface, a, je crois, beaucoup de fond, car il fait revivre une figure
+de fantaisie que l'on peut croire historique, puisqu'elle résume une
+phase de _l'état humain_, si je puis dire ainsi. L'étude de cet être
+évanoui, l'homme d'il y a cinq cents ans, avec toutes ses erreurs, tous
+ses déportements, ses notions fausses, ses qualités natives, sa rudesse,
+son aveuglement et sa bonté, offre, je crois, quelque chose de plus
+sérieux que le récit des aventures arrangées pour le plaisir du lecteur;
+et, comme les aventures ne manquent pourtant pas dans ce roman et sont
+amusantes quand même, je crois, sans trop de prévention, maternelle,
+qu'il mérite quelque attention et l'encouragement de la critique
+sérieuse.
+
+Me pardonnerez-vous de vous demander la vôtre pour qui n'oserait pas
+vous la demander lui-même, en vous promettant que nous en serons tous
+deux très flattés et très reconnaissants?
+
+Agréez, monsieur, l'expression de mes sentiments distingués.
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] _Raoul de la Chastre_, qui venait de paraître, chez Michel Lévy.
+
+
+
+
+DLXXXVIII
+
+A M. LEBLOIS, PASTEUR, A STRASBOURG
+
+ Palaiseau, 17 mai 1865.
+
+J'apprends, monsieur, de quelle mortelle douleur vous avez été frappé.
+Ce n'est pas à vous, âme profondément religieuse, qu'il faut parler
+de courage et de foi. Vous en avez pour nous tous, pour vous-même par
+conséquent. Mais le courage et la foi n'empêchent pas la douleur d'être
+vive et cruelle, et vos amis, en respectant votre vraie piété, n'en
+plaignent pas moins votre infortune. Que leur affection et leur
+sollicitude adoucissent, autant que possible, le déchirement de votre
+âme, et veuillez me compter, monsieur, parmi ceux qui vous portent le
+plus sincère et le plus fervent intérêt.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DLXXXIX
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON.(JÉROME).
+A PARIS
+
+ Palaiseau, 1er juin 1865.
+
+Cher grand ami,
+
+Maurice m'envoie pour vous un mot du coeur que je vous transmets.
+
+Si vous étiez un ambitieux, je vous dirais que ce qui arrive est bien
+heureux pour vous et vous place bien haut! Mais vous aimez le progrès
+pour lui-même et vous souffrez quand il s'arrête, même à votre profit.
+Et puis vous êtes loyal et votre âme souffre d'être méconnue. Je sens
+tout cela et je suis indignée de voir l'esprit du passé souffler sur
+toutes les idées vraies.
+
+Quelle triste situation que celle d'un homme qui rêve le pouvoir absolu,
+et qui croit l'atteindre en étouffant la vérité! tout cela, voyez-vous,
+c'est la _faute à_ César. On rêve de résumer, en soi une sagesse
+providentielle, et on oublie que les hommes d'aujourd'hui ont tous
+reçu de la _Providence_, c'est-à-dire de la loi qui préside à leur
+émancipation, une dose de sagesse qu'il faut connaître et consulter
+avant d'oser dire: «Il n'y a qu'un maître et c'est moi!» Comme c'est
+vieux, cette doctrine de l'autorité d'un seul, et comme c'est vide
+au temps où nous vivons! comme le genre humain tout entier proteste,
+sciemment ou non, contre cette chimère! C'est le fatal chemin de
+l'éternel désastre.
+
+Dormez tranquille, votre conscience est en paix. Vous pouvez rire de
+ceux qui disent: «Il veut le bien, donc il a de mauvais desseins.»
+
+Plaignez ceux qui pensent ainsi et comptez que la France n'est pas avec
+eux et vous rend justice. Quel beau et noble talent vous avez! On ne
+pourra jamais vous empêcher d'être ce que vous êtes. Il n'est pas
+adroit, si l'on s'en inquiète, de le manifester publiquement.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DXC
+
+A M.
+
+ Palaiseau, 9 juin
+
+Cher monsieur,
+
+J'ai lu votre livre. Il est savant, ingénieux, clair et intéressant au
+possible. Il me laisse toutefois au point où il m'a prise. Je savais
+bien que Jésus croyait à la résurrection des corps, et je suis d'autant
+plus persuadée que sa doctrine était la continuation de la vie humaine
+ou la réapparition personnelle dans la vie humaine, que vous établissez
+sans réplique la source de cette croyance, son histoire, sa raison
+d'être, son lien avec le passé, enfin tout ce qui constitue le fait
+historique, peu connu jusqu'ici dans ses détails. Mais votre conclusion
+ne me soumet pas. En croyant à l'immortalité du corps, Jésus et ses
+aïeux croyaient à celle des âmes, par la raison qu'il n'est pas de
+corps sans âme. Il était donc spiritualiste sans être exclusivement
+spiritualiste. Vous, vous êtes exclusivement spiritualiste; je ne peux
+pas comprendre cette doctrine, par la raison qu'il ne me semble pas
+possible _d'affirmer_ des âmes sans corps.
+
+Vous avez mille fois raison de placer Dieu et la forme de notre
+immortalité dans la région de l'impénétrable. Mais qui dit
+_l'immortalité_ dit _la vie_. La vie est une loi que nous connaissons;
+elle ne se manifeste pas pour nous dans la séparation de l'âme et du
+corps, dans la pensée sans organes pour se manifester. Nous ne pouvons
+donc pas nous faire la moindre idée d'une vie spirituelle qui soit
+purement spirituelle; et je ne peux pas vous dire que je crois à une
+chose dont je n'ai pas la moindre idée.
+
+Jésus se trompait sur les conditions de la résurrection, nous n'en
+doutons pas; mais il me semble que, quant au principe de la vie, il le
+comprenait bien, ou du moins aussi bien qu'il est donné à I'homme de le
+comprendre. Que l'âme se revête d'un corps de chair ou de fluide, il ne
+lui en faut pas moins quelque chose à animer, ou bien elle n'est plus
+une âme, elle n'est rien. Nous savons qu'il y a des planètes légères,
+relativement à nous, comme le liège, comme le bois, etc. Elles n'en sont
+pas moins des mondes, et leur existence est tout aussi matérielle que la
+nôtre.
+
+Socrate n'est pas si clair qu'il vous paraît. Je pense qu'il croyait
+bien que son âme revêtirait un autre corps; quoiqu'il semble souvent
+dire le contraire par la bouche du _divus Plato._ Ailleurs, Platon voit
+les âmes faire elles-mêmes leur destinée, courir où leurs passions les
+emportent, et, là, il donne la main à Pythagore. Si les âmes ont des
+passions bonnes, ou mauvaises, elles sont _organisées_.--Autrement?
+
+Enfin, vous aurez encore beaucoup à nous dire là-dessus; car votre
+hypothèse laisse une lacune philosophique des plus graves. Pardon de mes
+objections, cher monsieur. Vous êtes si sympathique et vous paraissez si
+bon, qu'on vous doit de dire ce qu'on pense.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DXCI
+
+A M. LOUIS ULBACH, A PARIS
+
+ Palaiseau, 27 juin 1865.
+
+Cher monsieur,
+
+Combien je suis heureuse d'avoir à vous remercier! Quand votre loyale et
+forte main signe un brevet de talent, l'apprenti passe maître et prend
+son rang; Vous avez surtout senti ce qui ne pouvait échapper à un coup
+d'oeil comme le vôtre, mais ce qu'il était bien utile pour mon fils de
+dire au public vulgaire: c'est qu'il a une individualité qui est bien
+sienne et qu'aucune direction n'a pu lui donner. Tout mon rôle, à moi,
+était de ne pas la lui ôter et de comprendre sa réelle valeur. C'est à
+quoi je me suis attachée toute ma vie, et j'en suis récompensée, le jour
+où vous me prouvez, vous en qui je crois, que je ne me suis pas fait
+d'illusions maternelles sur cette valeur de talent.
+
+Votre appréciation, si franche et si délicate, est une joie réelle pour
+moi, et je vous remercie du fond du coeur d'avoir lu le livre avec cette
+conscience et cet esprit de généreuse protection. J'envoie l'article à
+Maurice, qui est à Nohant avec sa femme. Tous deux seront bien heureux
+et bien reconnaissants.
+
+Et votre livre, à vous, ce livre dont vous me parliez à l'Odéon, est-il
+publié? Je ne sais rien là où je suis, garde-malade affligée, et blessée
+par-dessus le marché, par suite d'une chute. Quand vous paraîtrez, ne
+m'oubliez pas. Je vous serre les mains, cher confrère, et suis, avec
+affection, tout à vous.
+
+
+
+
+DXCII
+
+A MAURICE SAND A NOHANT
+
+ Palaiseau, 29 juin 1865.
+
+Bouli,
+
+Je t'enverrai demain ton manuscrit et tes articles. Mais tu me troubles
+fort en me demandant conseil. Pour tout ce qui est _érudition_, tu es
+plus ferré que moi; moi, je pense au succès, et je voudrais t'épargner
+les critiques qui ont écrasé _Salammbô_, ouvrage très fort, très beau,
+mais qui n'a vraiment d'intérêt que pour les artistes et les érudits.
+Ils le discutent d'autant plus, mais il le lisent, tandis que le public
+se contente de dire: «C'est peut-être superbe, mais les gens de ce
+temps-là ne m'intéressent pas du tout.» Tu en risquais autant avec ton
+moyen âge; tu as su vaincre la difficulté et rendre la chose amusante
+pour le gros public en même temps qu'appréciable aux artistes.
+
+Il faut trouver moyen de faire le même tour de force pour ton _Coq_. Or
+il sera très indifférent au public et aux journalistes, qui ne sont
+pas érudits,--tu peux t'en apercevoir,--que tes personnages soient les
+ingénieuses personnifications des races antiques. Cela plairait à des
+savants dans la partie; mais combien y en a-t-il? Et le peu qu'il y en a
+ne te liront même pas: il suffit qu'une chose s'appelle roman pour qu'il
+ne l'ouvrent jamais.
+
+Donc, ta science sera perdue et te nuira, si c'est en vue de la science
+que tu fais ton livre. Il est amusant et plein de grandissimes qualités,
+c'est bien; mais il y faut une base qui manque. Il faut un ton,
+c'est-à-dire une forme, un style qui rattache l'esprit du lecteur à une
+époque connue de lui. Plus tu la prendras moderne, plus tu auras de
+lecteurs. La couleur _indiano-persane_ en aura dix sur cent; personne ne
+la connaît. La couleur d'Apulée en aura cent sur cent: le type de _l'Âne
+d'or_ est devenu populaire. Tu vois que c'est bien important, et je te
+croyais fixé là-dessus. Je voudrais qu'avant d'entreprendre un nouvel
+_Ane d'or,_ tu fisses du _Coq d'or [1]_ une chose dans cette couleur.
+Il était convenu qu'un Apulée ou un Lucien apocryphe, un de leurs amis
+_civis buliscus_, je veux bien, aurait voyagé dans l'Inde ou dans la
+Perse, et recueilli de la bouche d'un Bouliskof de ce temps-là; le récit
+traditionnel des aventures de l'Atlantide, et qu'il expliquerait en peu
+de mots les types et les fictions à sa manière et à son point de vue.
+
+Exemple: «Vous me demanderez, mon cher Lucien, ce que je pense des
+Gaules et si je crois à leur existence. En vérité, j'y crois un peu pour
+telle ou telle raison.»
+
+Ces interruptions du narrateur feraient très bien. Elles ramèneraient,
+du fond d'une antiquité fantastique, le lecteur au sentiment d'une
+réalité antique à lui connue. Elle peindrait l'état des esprits au temps
+du narrateur, et cet état est, s'il m'en souvient bien, un mélange de
+scepticisme audacieux et plaisant, avec une foule de superstitions
+grossières comme l'histoire naturelle d'Oppien. Tout cela mettrait le
+lecteur sur ses pieds. Il se dirait: «: Voici d'où je pars et voilà où
+l'on me mène. Je le veux bien; pourvu qu'on me rappelle de temps en
+temps où j'étais.»
+
+Autrement, il dira qu'on l'emmène trop loin, qu'on le perd dans le
+brouillard, et que des gens si anciens ne sont pas assez différents du
+présent, ou bien qu'ils le sont trop; qu'il ne peut en être juge, et,
+quand le lecteur se sent trop dépaysé, il vous lâche.
+
+Enfin, il voudra se dire à chaque instant: «Voilà de drôles de moeurs et
+d'incroyables habitudes! Mais c'était comme ça, on me le prouve; Celui
+qui raconte ces choses et que je connais parbleu bien, puisque c'était
+un ami de mon ami Apulée, m'explique que ce devait être comme ça. Alors
+j'y crois, et, du moment que j'y crois un peu, ça m'amuse.»
+
+Voilà mes raisons, toutes de fait et prosaïques; mais il faut tenir
+compte de cela quand on s'adresse au public des romans. Autrement, il
+faut faire des ouvrages d'érudition pure; autre public.
+
+Réfléchis et décide; car bien certainement il y a un parti à prendre
+dans lequel tu sais mieux que moi ce qu'il y a à faire. Mais, avec
+ma version, je vois tout possible dans ce que tu as fait, sauf les
+longueurs et le trop d'importance donné à des personnages secondaires.
+Je laisserais les anoplothères, sans les nommer peut être, mais en les
+décrivant, et le narrateur dirait qu'il croit à l'existence de ces
+animaux parce qu'il en a vu des ossements en tel ou tel endroit. «Reste
+à savoir, dirait-il, s'il y en avait encore du temps de Satouran. Je
+vous donne la légende comme on me l'a donnée.»
+
+Tu ferais ce narrateur gai, malin et naïf, poète quand même, lorsqu'il
+raconte les grandes scènes de la fin, qui sont belles et qu'il ne faut
+pas changer.
+
+Sur ce; je te _bige_, et encore ma Cocote. Je vas me coucher.
+
+Mes amitiés à _Rigolo_. Il faut le rendre très savant, il est en âge
+d'apprendre un tas de choses. Quoi qu'on en dise, il n'y a rien de si
+intelligent qu'un âne. Ça parlerait si ça voulait, mais ça ne veut pas.
+
+ [1] _Le Coq aux cheveux d'or,_ roman de Maurice Sand.
+
+
+
+
+DXCIII
+
+A M. SAINTE-BEUVE, A PARIS
+
+ Palaiseau, 1865.
+
+Avez-vous lu un singulier petit volume qui a paru, y il a quelque temps,
+chez Dentu, sous un mauvais titre: _un Amour du Midi_, et sous le voile
+de l'anonyme? Est-ce manque de courage, ou empêchement de position?
+N'importe. L'ouvrage est bizarre, inégalement écrit, souvent très peu
+correct d'expressions, parfois trop naïf, parfois trop déclamatoire
+(comme, du reste, l'auteur a l'esprit de le juger lui-même); s'élevant
+dans le vague et retombant à plat dans le non-sens; enfin très obscur
+parfois, comme la parole d'un exalté qui ne sait pas toujours ce qu'il
+dit.
+
+Voilà bien des défauts. Eh bien, ces défauts pourraient être une grande
+habileté. Mais nous ne le croyons pas; nous aimons mieux penser que
+l'auteur, jeune, est sans soin, sans expérience, et tout à fait dépourvu
+de ce que l'on est convenu d'appeler du talent.
+
+Il n'en est pas moins vrai que cet essai anonyme mérite beaucoup d'être
+remarqué. Ce n'est ni un roman proprement dit, ni une analyse: c'est un
+cri de la passion. Mais ce cri est vrai et il est fort. Il ne ressemble
+à rien de ce qui s'écrit pour écrire. Il a pour lui la jeunesse, le vrai
+délire, la naïveté, la plénitude, tout ce que I'on cherche en vain dans
+un livre bien fait: l'émotion sans bornes, dégagée hardiment du contrôle
+de la raison.
+
+Il a aussi, malgré la fréquente vulgarité des mots et des images, une
+distinction et une originalité de sentiments très touchantes. Il a la
+foi, il croit à Dieu, à l'amour, à la liberté et même aux journaux. Il
+croit aussi à la gloire et il croit en lui. C'est un enfant généreux,
+c'est peut-être un étranger, tombé de quelque planète où l'on vit encore
+par le coeur et où l'on dit tout ce qu'on pense sans se soucier de faire
+rire M. Proudhon.
+
+Enfin, c'est quelque chose qui nous a fait dire spontanément: «C'est
+bien mauvais!» et: «C'est bien beau!» Que voulez-vous! tout le monde a
+du talent; nous ne sommes pas blasés, nous chérissons le talent. Mais
+tout le monde n'a pas la passion, et c'est là ce qui, bien ou mal
+exprimé, l'emportera toujours sur l'art, comme le parfum d'une rose
+l'emporte sur toutes les essences d'une boutique de parfumeur.
+
+La critique peut dire: «Sachez écrire ou n'écrivez pas.» Elle a raison.
+Mais le public peut dire aussi: «Soyez ému ou n'espérez pas nous
+émouvoir.» Aura-t-il tort?
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DXCIV
+
+A M. LOUIS ULBACH, A PARIS
+
+ Palaiseau, 27 septembre 1865.
+
+Vos livres me sont arrivés dans un moment affreux, cher monsieur,
+laissez-moi plutôt dire _ami_. J'ai été morte, je ne sais pas si je
+suis vivante, bien que mon corps marche et agisse. Était-ce une bonne
+disposition pour vous lire? Pourtant je viens de lire _Louise Tardy_,
+et cela me semble un chef-d'oeuvre d'analyse délicate, subtile et
+vigoureuse à la fois; une de ces histoires sans événements qu'on
+n'oublie pourtant jamais, parce qu'on croit avoir toujours connu ces
+âmes-là. Et quelle forme exquise, ingénieuse à définir toutes les
+émotions et toutes les réflexions!
+
+Vous me traitez de maître, c'est vous qui passez maître, et, moi, je
+passe je ne sais quoi. Je double le cap de l'Amertume, et j'entre dans
+les mers inconnues de l'Isolement. N'importe! dans la douleur ou dans le
+calme, je vous applaudirai toujours du coeur et des deux mains. Merci
+d'avoir pensé à moi; je lirai _le Parrain,_ bien sûr.
+
+Cette femme de lettres que vous peignez si bien, elle est jeune, et
+on peut s'imaginer, au premier abord, que son état l'a blasée sur les
+choses de la vie; mais, si elle était vieille, vous eussiez pu la
+peindre tout de suite comme aiguisée et surexcitée, et disposée à
+souffrir plus que les autres. Au reste, vous avez conclu. Vous avez
+montré que notre travail d'analyse, à vous, à moi, à tous les artistes
+qui prennent leur tâche au sérieux, pousse au besoin de se dévouer et
+de se défendre, deux sollicitations contraires qui rendent la vie plus
+difficile à nous qu'aux autres. Quelle affaire que la vie! et la mort,
+quel abîme!
+
+Ayez grand courage, vous avez le grand lot.
+
+A vous de coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DXCV
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS
+
+ Palaiseau, 22 novembre 1865.
+
+Il me semble que ça me portera bonheur de dire bonsoir à mon cher
+camarade avant de me mettre à l'ouvrage.
+
+Me voilà _toute seule_ dans ma maisonnette. Le jardinier et son ménage
+logent dans le pavillon du jardin, et nous sommes la dernière maison
+au bas du village, tout isolée dans la campagne, qui est une oasis
+ravissante. Des prés, des bois, des pommiers comme en Normandie; pas
+de grand fleuve avec ses cris de vapeur et sa chaîne infernale; un
+ruisselet qui passe muet sous les saules; un silence... ah! mais il me
+semble qu'on est au fond de la forêt vierge: rien ne parle que le petit
+jet de la source qui empile sans relâche des diamants au clair de la
+lune. Les mouches endormies dans les coins de la chambre se réveillent
+à la chaleur de mon feu. Elles s'étaient mises là pour mourir, elles
+arrivent auprès de la lampe, elles sont prises d'une gaieté folle, elles
+bourdonnent, elles sautent, elles rient, elles ont même des velléités
+d'amour; mais c'est l'heure de mourir, et, paf! au milieu, de la danse,
+elles tombent raides. C'est fini, adieu le bal!
+
+Je suis triste ici tout de même. Cette solitude absolue, qui a toujours
+été pour moi vacance et récréation, est partagée maintenant par un mort
+qui a fini là, comme une lampe qui s'éteint, et qui est toujours là. Je
+ne le tiens pas pour malheureux, dans la région qu'il habite; mais cette
+image qu'il a laissée autour de moi, qui n'est plus qu'un reflet, semble
+se plaindre de ne pouvoir plus me parler.
+
+N'importe! la tristesse n'est pas malsaine: elle nous empêche de nous
+dessécher. Et vous, mon ami, que faites-vous à cette heure? Vous piochez
+aussi, seul aussi; car la maman doit être à Rouen. Ça doit être beau
+aussi, la nuit, là-bas. Y pensez-vous quelquefois au «vieux troubadour
+de pendule d'auberge, qui toujours chante et chantera le parfait amour»?
+Eh bien, oui, quand même! Vous n'êtes pas pour la chasteté, monseigneur,
+ça vous regarde. Moi, je dis _qu'elle, a du bon_.
+
+Et, sur ce, je vous embrasse de tout mon coeur et je vais faire parler,
+si je peux, des gens qui s'aiment à la vieille mode.
+
+Vous n'êtes pas forcé de m'écrire quand vous n'êtes pas en train. Pas de
+vraie amitié sans liberté _absolue_.
+
+A Paris, la semaine prochaine, et puis à Palaiseau encore, et puis à
+Nohant.
+
+
+
+
+DXCVI
+
+A M. LE BARON TAYLOR, A PARIS
+
+ Nohant, 15 décembre 1865.
+
+Monsieur,
+
+Vous m'avez arraché une promesse que je ne puis tenir; vous et les
+éminents écrivains qui vous secondaient, vous étiez persuasifs,
+affectueux, indulgents, irrésistibles. Mais j'ai trop présumé de mes
+forces devant un devoir à remplir. Il y a des devoirs aussi envers le
+public. Il ne faut pas le leurrer d'un attrait qu'on se sent incapable
+de lui offrir. Vous auriez regret de l'avoir convoqué pour lui montrer
+une personne timide et gauche qui resterait court. Mes enfants et mes
+amis ont _bondi_ devant l'annonce de cette lecture. Ils s'y opposent
+de tout leur pouvoir. Ils savent qu'en aucune circonstance je n'ai pu
+surmonter mon embarras, ma défiance absolue de moi-même. Demandez-moi,
+commandez-moi toute autre chose oú je n'aurai pas à payer de ma
+personne.
+
+Croyez, monsieur, vous et les membres du comité qui m'ont honoré de leur
+visite, que je ne me console de mon impuissance et de ma défection
+que par le souvenir des bontés que vous m'avez témoignées et par la
+reconnaissance qu'elles m'inspirent.
+
+
+
+
+DXCVII
+
+A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS
+
+ Nohant, 7 janvier 1866.
+
+Merci, cent fois merci, mon fils, pour toute la peine que _nous nous_
+donnons; car vous en prenez autant que moi. Si vous dites que La Rounat
+a raison, c'est qu'il a raison. Et je crois pourtant toujours qu'il y
+avait du remède; car ce qui manque dans ma version, c'est de l'intérêt,
+je le vois à présent; c'est de la passion[1]. Eh bien, que la jeune
+fille fût (telle qu'elle est, et en commençant par une fantaisie
+romanesque) prise d'une passion véritable, qu'elle la, fit partager à
+Lélio, que Lélio se sacrifiât à son ami, il y avait motif à émotion ou à
+souffrance, et le moyen de la fin pouvait prendre plus d'importance et
+de vraisemblance pour guérir ces coeurs blessés (moyen de la fin auquel,
+du reste, je ne tiens pas, s'il ne vous dit rien, et qui deviendrait
+peut-être inutile). Enfin je vois dix combinaisons pour une, comme
+toujours. C'est ma nature de ne pas croire à l'impossible et de ne pas
+croire non plus à l'impuissance des, sujets. Du moment qu'on peut les
+tourner du côté qu'on veut, c'est une question d'essai et de recherche.
+Je crois que, si j'avais pu être à Paris, savoir tout de suite, et non
+au bout de huit jours d'attente inutile, l'impression de La Rounat,
+j'aurais été à vous tout de suite et nous aurions paré le coup. Il est
+vrai que j'aurais eu votre opinion avant la sienne; car je vous aurais
+montré la chose avant de me la laisser arracher par lui acte par acte.
+
+C'est un impatient aveugle qui, devant une déception, abandonne tout et
+ne cherche pas le remède ou vous empêche de le chercher.
+
+Il est, au reste, comme presque tout le monde, en ce monde, et je ne lui
+en veux pas pour ça: ce n'est pas l'affaire des directeurs de théâtre
+d'avoir de la persévérance, de la philosophie et de la présence
+d'esprit. Il a laissé passer un temps précieux et il cherche son salut
+Dieu sait où.
+
+Quant à nous autres, il ne nous est ni permis ni possible de nous
+décourager, et je _vois_ que vous _voyez_ déjà quelque chose à tenter
+dans un autre sujet. Moi, je ne vois rien dans les sujets, au premier
+aperçu.
+
+Dans tout cela, cher fils, je ne pense jamais à la peine prise en pure
+perte, et à ce qu'on appelle, le travail perdu. Il n'y a pas de travail
+perdu, du moment qu'on a eu le plaisir de travailler. D'ailleurs, ça
+apprend, et la vie se passe à apprendre; ceux qui la passent à regretter
+ne vivent pas. Je vous bénis de prendre intérêt à ma vie, et aucune
+vérité ne me dégoûte du travail. Ce qui dégoûte ou peut dégoûter du
+_métier_, ce sont les injustices du public ou la mauvaise foi des
+critiques; mais ce qui porte sur nous-même, les erreurs qu'on nous
+fait voir, le mal qu'on nous indique à réparer, c'est bien bon et bien
+stimulant.
+
+ [1] Il s'agissait d'une pièce tirée de _la Dernière Alddui_.
+
+
+
+
+DXCVIII
+
+A SON ALTESSE LE PRINCÉ NAPOLEON (JÉROME), A PARIS
+
+ Nohant, 20 janvier 1866.
+
+Cher prince,
+
+Je veux vous donner moi-même de nos nouvelles. J'ai toujours été, depuis
+dix jours, sage-femme où nourrice, berceuse ou garde-malade, et je n'ai
+pas eu un moment de repos. Ma belle-fille, après une délivrance prompte
+et heureuse, a été assez sérieusement malade à plusieurs reprises.
+Elle va mieux sans être guérie, et, comme cela peut se prolonger et
+la fatiguer trop pour nourrir, nous avons donné une belle paysanne à
+mademoiselle Aurore.
+
+Au milieu de tout cela, Maurice, en courant au secours dans un incendie,
+à failli être tué et je l'ai vu rentrer couvert de sang; ce qui, au
+premier moment, n'est pas gai pour une mère médiocrement spartiate.
+Heureusement, c'est sans gravité, et il n'aura qu'une cicatrice bien
+présentable. Nous voilà donc, sinon tout à fait tranquilles, du moins en
+état de respirer; mais je ne peux pas encore quitter ma chère couvée;
+et, pourvu que vous ne partiez pas pour quelque nouveau voyage avant que
+je vous aïe revu! Il y a des siècles, et je ne m'y habitue pas.
+
+Toutes ces émotions ont coupé mon travail et mes projets de cet hiver
+pour le théâtre. Les artistes, dit-on, ne devraient pas avoir de
+famille. Moi, je crois le contraire, pour mille raisons que vous savez
+mieux que moi.
+
+Joyeuse, triste, inquiète où tranquille, je vous aime et je pense à
+vous, cher prince, comme à une des meilleures affections de ma vie.
+
+Mon blessé et ma malade vous remercient de votre bonne lettre, et me
+chargent de les bien rappeler à vous; Calamatta vous envoie l'expression
+de son respect.
+
+G. SAND.
+
+
+
+DXCIX
+
+A MAURICE SAND, A NOHANT
+
+ Paris, 1er février 1866.
+
+Me voilà recasée aux Feuillantines. J'ai fait un très bon voyage: un
+lever de soleil fantastique, admirable, sur la vallée Noire: tous les
+ors pâles, froids, chauds, rouges, verts, soufre, pourpre, violets,
+bleus, de la palette du grand artisan qui a fait la lumière; tout le
+ciel, du zénith à l'horizon, était ruisselant de feu et de couleur; la
+campagne charmante, des ajoncs en fleurs autour de flaques d'eau rosée.
+
+Il faisait si doux, même à sept heures du matin, que j'ai voyagé avec
+les vitres baissées. La route est très dure; mais on y promène de grands
+rouleaux de fonte et elle sera bientôt belle; j'avais un bon postillon
+et de bons chevaux.
+
+A Châteauroux, surprise agréable: mes vieux Vergne, qui partaient pour
+Paris et avec qui j'ai eu le plaisir de voyager.
+
+A la gare, ici, j'ai trouvé les Boutet; j'ai dîné avec les Africains.
+J'ai vu le soir les Lambert et Marchal; j'ai bien dormi, je n'ai pas eu
+la moindre fatigue.
+
+Il vient de m'arriver une dépêche télégraphique. Ça m'a fait une
+peur atroce: j'ai cru que Lina était retombée malade. Ça arrive tout
+bonnement de Neuilly: c'est Alexandre qui vient dîner avec moi. Nouveau
+système de correspondance, que je ne m'explique pas encore: la dépêche
+est imprimée par l'appareil télégraphique. _Ils se z'inventeriont le
+diable_!
+
+Méfie-toi de ce trop joli temps traître. A Paris, il fait doux; mais on
+n'aperçoit, pas le soleil, je l'ai laissé dans la vallée Noire, et j'ai
+trouvé ici la boue et la pluie.
+
+_Bige_ ma Cocote pour moi, et mon Aurore, et Calamatta.
+
+Et je te _bige_ mille fois toi-même. Écris souvent.
+
+
+
+
+DC
+
+AU MÊME
+
+ Paris, 5 février 1866.
+
+Je viens de t'écrire un mot pour que tu saches dès demain la bonne
+nouvelle. Tu sais qu'il n'y a pas d'_écouteur_ moins entraînable, plus
+froid et plus positif qu'Alexandre. C'est pour moi le plus difficile
+public qui existe et le plus intimidant. J'ai tout de même très bien lu
+la pièce[1]. Tout le temps, il a ri ou crié: «Bien! charmant! parfait!»
+Le père Germinet a été pour lui un type accompli. Il a donné deux ou
+trois conseils, excellents:
+
+Au premier acte, mettre la fin de la scène de Jean et Blanchon au
+commencement de ladite scène.
+
+Au troisième, faire qu'on ne sache pas que le gendre annoncé par
+Germinet est Cadet Blanchon.
+
+Enfin, à la dernière tirade de Jean Robin, quand Gervaise refuse, faire
+qu'il aille jusqu'à un petit coup de couteau et une tache de sang au
+gilet, pour amener un cri de Gervaise et le pardon complet de tout le
+monde.
+
+Ce n'est donc qu'un point lumineux à mettre. Il trouve la pièce
+admirablement faite et soutenue. Il dit que c'est un bijou, qu'il faut
+pour le public qu'elle soit admirablement jouée, et qu'elle ira à tout
+public _quel qu'il soit_, parce que c'est la vie de tout le monde et
+la vérité de toutes les situations dans toutes les classes. A peine la
+lecture finie, il a pris son chapeau et a couru dire à Thierry qu'il
+venait d'entendre un chef-d'oeuvre et lui conseiller de venir me le
+demander, pour le faire jouer par l'élite de la troupe des Français:
+
+Lafontaine--_Jean_.
+
+Coquelin--_Blanehon_.
+
+Régnier ou Got--_Germinet_, etc.
+
+Si Thierry ne reçoit pas la chose de confiance et d'enthousiasme, il va
+au Gymnase. En ce moment, il y a un succès énorme, _Héloïse Paranquet_,
+qui est censée de M. Durantin, mais qui est de lui, Alexandre.
+
+Dans un mois ou six semaines, _Jean Robin_ sera su, _Héloïse_ baissera,
+et, comme les deux pièces [2] sont courtes, on les jouerait ensemble.
+Nous aurions, pour Germinet: Arnal ou Lesueur. La saison du printemps
+sera excellente, vu qu'après un hiver si doux, nous aurons du froid
+jusqu'en juin. D'ailleurs, on ne quitte plus Paris qu'en plein été.
+Si les frimas gâtent ton jardin et tes noyers, tu te diras pour
+consolation: «Ça fait marcher ma pièce;» car c'est ta pièce autant que
+la mienne. Nous nous nommons tous deux et nous partageons. Alexandre y
+voit un succès; non pas des millions,--ce n'est qu'une pièce en trois
+actes,--mais assez d'argent pour que ça paye joliment le peu de peine
+que ça nous a coûté. Il a fini en disant: «Vous vous êtes donné bien du
+mal pour l'_Aldini_, qui n'a pas été, et voilà un chef-d'oeuvre que vous
+avez écrit en vous amusant.»
+
+C'est La Rounat qui va faire une drôle de tête, quand il verra que je
+lui disais vrai, et qu'en huit jours on pouvait lui donner une bonne
+pièce. Au lieu de ça, il court après la pièce d'Augier, qu'il n'aura
+pas, dit-on; et, s'il l'a, réussira-t-elle? et, si elle réussit, lui
+fera-elle grand bien? Augier, qui n'est pas bête, se fait donner la
+moitié des recettes.
+
+En attendant qu'on sache si Augier lui donnera cette pièce, on répète
+Cadol, que j'ai vu hier et qui est sur les épines, content tout de même;
+car il avait accepté la situation, et on le jouera plus tard, si
+ce n'est tout de suite. On dit que sa pièce est bien; il est plein
+d'espoir.
+
+J'ai dîné hier chez les Joubert, des gens riches, amis des Dumas et de
+Marchal. C'est le père Dumas qui a fait la cuisine, tout le dîner; dix
+plats énormes, exquis; douze couverts. On avait renvoyé les cuisiniers
+de la maison pour ce jour-là, afin de le laisser fonctionner sans
+contrôle, sans _trahison_ et sans difficulté. Il est venu à trois heures
+de l'après-midi avec sa vieille bonne, et, en réalité, sans blague, il
+nous a fait manger comme ne mangent pas les empereurs. Il était charmant
+par-dessus le marché, bon enfant et drôle au possible. Il m'a beaucoup
+demandé de vos nouvelles et répété que _Raoul de la Chastre_ était un
+chef-d'oeuvre.
+
+J'ai eu la chance de vendre là cinq cents francs un petit Boucher grand
+comme l'ongle, dont le propriétaire demandait cent cinquante francs.
+Quand je lui ai porté tout à l'heure le billet de cinq cents francs, il
+s'est mis à pleurer comme un veau, de joie. C'est un malheureux, homme
+que tu connais, Doligny, ancien acteur et ancien directeur de théâtre.
+Il est tombé dans une telle panne, qu'on allait lui vendre ses meubles
+demain, et il a sa femme mourante. Il a eu l'idée de m'apporter ce petit
+Boucher hier, et, aujourd'hui, il vient d'en recevoir le prix. On a
+rarement cette bonne chance de faire plaisir aux gens avec tant de
+facilité.
+
+J'ai vu les Lambert et je les revois ce soir à l'Odéon, où je vais
+entendre _la Vie de Bohême_, que je ne connais pas.
+
+Minuit.
+
+Je reviens de l'Odéon, où j'ai pleuré comme un Doligny. C'est navrant et
+charmant, cette pièce. C'est très bien joué; Thuillier est superbe. J'ai
+vu La Rounat, qui a la pièce d'Augier, mais pas de Berton pour la jouer;
+il est dans tous ses états. J'y ai vu Cadol, toujours sur la branche, et
+tous les grands et petits cabots qui me pleurent. J'ai dit à La Rounat:
+«Vous n'avez eu qu'un tort, c'est de ne pas espérer que je pourrais
+faire un miracle de volonté et de promptitude, de vous décourager et de
+me décourager de vous, en me faisant perdre quinze jours. J'aurais eu
+une bonne idée. Je l'ai eue malgré vous; mais, à présent, ce n'est pas
+pour vous.»
+
+Voilà comment il ne faut pas jeter le manche après la cognée; à présent
+que j'ai de l'expérience, je ne me laisse plus dépiter ni abattre. J'ai
+donc bien fait, cette fois surtout, d'être philosophe et de ne pas
+m'arrêter de piocher. Cette pièce nous fera beaucoup d'honneur, à ce
+que dit Alexandre. Jeudi, je dîne chez Magny; grand dîner donné par
+Demarquay. Tu vois que je fais une vie de Polichinelle. Je me porte
+bien; mais j'ai besoin d'avoir plus de nouvelles de vous, plus de
+détails. Ma Cocote est sur pied en _chambre_; il me tarde de savoir
+qu'elle est descendue. Aurore a-t-elle toujours une crise de pleurs le
+soir? Si ça a continué, il faut l'écrire au docteur Darchy.
+
+Tout l'univers me demande de vos nouvelles. Bonsoir, mes enfants.
+Je vous _bige_ à mort. J'espère que Cocote va être contente de mes
+nouvelles.
+
+Calamatla est-il parti?
+
+ [1] _Les Don Juan de village_.
+ [2] _Les Don Juan de village_ et _Héloïse Paranquet_.
+
+
+
+
+DCI
+
+A MADAME LA COMTESSE SOPHIE PODLIPSKA, A PRAGUE
+
+ Palaiseau, 12 février 1866
+
+Je suis vivement touchée, madame, de l'envoi que vous voulez bien me
+faire[1] (je ne l'ai reçu que depuis quelques jours) et de l'excellente
+lettre qui y était jointe. C'est un honneur pour moi d'être traduite par
+vous, et c'est une douceur que d'être aimée en même temps avec tant de
+délicatesse et de générosité.
+
+M. Léger a pris la peine de m'envoyer la traduction en français de votre
+intéressante préface. Elle m'a reportée au temps déjà éloigné où
+je rêvais les aventures de _Consuelo_, et où, manquant beaucoup de
+renseignements, j'essayais de m'initier, par interprétation et par
+divination, au génie de la Bohême, à la beauté de ses sites et à
+l'esprit profond, caché sous le symbole de la _coupe_. Je n'avais ni
+la liberté ni le moyen d'aller en Bohême, et je me disais que, si je
+commettais quelques erreurs, la Bohême me les pardonnerait, à cause de
+l'intention sincère et de la sympathie fervente. Je reste convaincue que
+le peuple qui a un passé si dramatique et si enthousiaste est et sera
+toujours un grand peuple.
+
+Agréez, madame, avec mes remerciements, l'expression de mes sentiments
+affectueux et dévoués.
+
+ [1] La traduction du _Consuelo_ en langue tchèque.
+
+
+
+
+DCII
+
+A M. DESPLANCHES, A PARIS
+
+ Palaiseau, 25 mai 1866.
+
+Mon cher ami,
+
+Vous dites très bien ce que vous voulez dire; mais votre manière de
+raisonner peut être mille fois contredite. Ne soyons fiers d'aucune
+définition; sur ce sujet-là, il n'y en a pas de bonne. Vous faites
+de Dieu une pure abstraction; de là votre certitude. Si Dieu n'était
+qu'abstraction, il _ne serait pas_. Il faudra donc, pour que l'homme ait
+la certitude de l'existence de Dieu, qu'il puisse arriver à le définir
+sous l'aspect abstrait et concret.--Pour, cela, il nous faut trouver le
+troisième terme, que vous appelez _l'union_. Oui, le trait d'union! Mais
+quel, est-il? Nous ne le tenons pas, malgré tous les noms qu'on lui a
+donnés en métaphysique et en philosophie. L'homme ne se connaît pas
+encore lui-même, il ne peut pas s'affirmer.
+
+«Je pense, _donc je suis_!» est très joli, mais ça n'est pas vrai. Quand
+je dors, je ne pense pas, je rêve; donc je ne suis pas? L'arbre ne pense
+pas, il n'est donc pas.
+
+Tout ça, c'est des mots.--Et vous ne savez pas comment Dieu pense.
+Peut-être n'y a-t-il dans son esprit aucune opération analogue à ce que
+vous appelez _penser_. On le ferait probablement rire si on lui disait:
+«Tu ne penses pas à la manière de l'homme, donc tu n'es pas.»
+
+Soyons simples si nous voulons être croyants, mon cher ami. Ni vous ni
+moi ne sommes assez forts--et de plus forts que nous y échouent--pour
+définir Dieu, vous en convenez, et, par conséquent, pour l'affirmer,
+vous n'en convenez pas. Mais l'homme ne pourra jamais affirmer ce qu'il
+ne pourrait pas définir et formuler.
+
+Ce siècle ne peut pas affirmer, mais l'avenir le pourra, j'espère!
+Croyons au progrès; croyons en Dieu dès à présent. Le sentiment nous
+y porte. La foi est une surexcitation, un enthousiasme, un état de
+grandeur intellectuelle qu'il faut garder en soi comme un trésor et ne
+pas le répandre sur les chemins en petite monnaie de cuivre, en vaines
+paroles, en raisonnements inexacts et pédantesques. Voilà votre erreur!
+vous voulez prêcher comme une doctrine nouvelle ce qui n'est que le
+ressassement de toutes nos vieilles notions insuffisantes et tombées en
+désuétude. Vous gâtez la cause en cherchant des preuves que vous n'avez
+pas et que personne encore ne peut avoir en poche.
+
+Laissez donc faire le temps et la science. C'est l'oeuvre des siècles de
+saisir l'action de Dieu dans l'univers. L'homme ne tient rien encore: il
+ne peut pas prouver que Dieu n'est pas; il ne peut pas davantage prouver
+que Dieu est. C'est déjà très beau de ne pouvoir le nier sans réplique.
+Contenions-nous de ça, mon bonhomme, nous qui sommes des artistes,
+c'est-à-dire des êtres de sentiment. Si vous vous donniez la peine de
+sortir de vous-même, de douter de votre infaillibilité, ou de celle de
+certains hommes _que je respecte_; de lire et d'étudier beaucoup tout ce
+qui se produit d'étonnant, de beau, de fou, de sage, de bête et de grand
+dans le'monde; à l'heure qu'il est, vous seriez plus calme et vous
+reconnaîtriez que, pas plus que les autres, vous n'avez trouvé la clef
+du mystère divin.
+
+Croyons quand même et disons: _Je crois_! ce n'est pas dire:
+«J'affirme;» disons: _J'espère_! ce n'est pas dire: «Je sais.»
+Unissons-nous dans cette notion, dans ce voeu, dans ce rêve, qui est
+celui des bonnes âmes. Nous sentons qu'il est nécessaire; que, pour
+avoir la charité, il faut avoir l'espérance et la foi; de même que, pour
+avoir la liberté et l'égalité, il faut avoir là fraternité.
+
+Voilà des vérités terre à terre qui sont plus élevées que tous les
+arguments des docteurs. Ayons la _modes__tie_ de nous en contenter, et
+ne prêchons pas l'abstrait et le concret à tort et à travers; car c'est
+encore ça des _mots_, mon petit, des mots dont on rira dans cinq cents
+ans au plus tôt ou au plus tard!
+
+Il n'y a pas plus d'abstrait que de concret et pas plus de concret que
+d'abstrait, c'est moi qui vous le dis. Ce sont des termes de convention
+qui ne portent sur rien et qu'on mettra au panier avec tout le
+vocabulaire de la métaphysique, excellent dans le passé, inconciliable
+aujourd'hui avec la vraie notion des choses humaines et divines.
+
+Vous êtes un noble coeur et une heureuse intelligence; mais changez-moi
+le procédé de démonstration. Il ne vaut rien. Dites à vos petits
+enfants: _Je crois, parce que j'aime_.--C'est bien, assez. Tout, le
+reste leur gâtera la cervelle. Laissez-les chercher eux-mêmes, et songez
+que déjà, appartenant à l'avenir, ils sont virtuellement plus forts et
+plus éclairés que nous.
+
+Et, là-dessus, je vous embrasse et vous aime de tout mon coeur.
+
+
+
+
+DCIII
+
+A M. ANDRÉ BOUTET, A PALAISEAU
+
+ Nohant, 14 juin 1866.
+
+Cher ami.
+
+Nos lettres se sont croisées ce matin entre Nohant et la Châtre. Nous
+comptons bien sur vous au 15 juillet ou dans la huitaine. Je ne sais
+pas si vous connaissez Bourges. Outre la cathédrale et la maison
+de Jacques-Coeur (hôtel de ville actuel), il y a à voir la maison
+improprement nommée _de Louis XI_, actuellement _couvent des Soeurs
+bleues_; c'est un bijou.
+
+Je ne sais pas comment vous voyagez. Si vous allez en chemin de fer,
+du Puy à Clermont, vous ne verrez guère le Velay ni l'Auvergne. Il
+faudrait au moins rayonner du Puy aux _dikes_ environnants, et de
+Clermont au mont Dore; car, à Clermont, il n'y a rien à voir que Royat,
+qui n'existe presque plus, et le puy de Dôme qui est tout nu et manque
+d'intérêt. Le mont Dore est une oasis. Je vous y recommande les gorges
+d'Enfer plus que le puy de Sancy; c'est moins pénible et plus beau.
+
+De Clermont à la Châtre, le voyage ne doit pas être aisé en patache. À
+quelques lieues de Clermont, sur cette route, Pontgibault avec ses laves
+est très curieux. Une pointe sur Volvic et Auval est très belle à faire.
+Cela se pourrait faire dans un seul jour, en partant de Clermont et en y
+revenant le soir; car le reste de la route sur la Châtre ne vous offrira
+plus que les dernières assises du massif d'Auvergne, de moins en moins
+accidentées.
+
+Je crois que vous auriez profit de temps et de fatigue à revenir prendre
+à Clermont le chemin de fer pour Châteauroux. À Châteauroux, deux heures
+et demie de patache pour venir à Nohant.
+
+Ah! pourtant, il faudrait voir, à Clermont, _Grave-noire._ C'est tout
+près, et sur la route du mont Dore. Ne vous faites pas enterrer dans la
+pouzzolane en allant trop près des coupures vives; mais voyez ça, vous
+saurez parfaitement ce que c'est qu'un volcan moderne. La fontaine
+incrustante est dans Clermont; on peut voir ça. Le puy de la Pège est
+assez loin et ne vaut pas la course.
+
+Ne gravissez pas le puy de Dôme: vous le verrez de reste en passant au
+pied et en le contournant pour aller à Pontgibault ou à Volvic. Il n'a
+pas d'intérêt botanique, et, si vous montez au Sancy, la vue est plus
+belle. Voyez, au mont Dore, la cascade de l'Écureuil.
+
+Surtout voyez le champ de laves de Pontgibault, vous aurez vu les grands
+brûlés de l'île Bourbon et les terrains probables de la lune. Ce champ
+de laves n'a pas de nom et les gens du pays ne vous y conduisent pas,
+ils n'en connaissent pas l'intérêt, ils vous mènent à une source glacée
+qui n'en a pas tant. Ces brûlés sont sur la route, tout, près de
+Pontgibault, à gauche en venant de Clermont; ils sont ou ils _étaient_
+masqués par des arbres et on passait à côté sans les voir; s'ils sont
+toujours masqués, ayez l'oeil ouvert: vous les apercevrez en arrivant à
+Pontgibault. Vous pousserez une petite barrière et vous pénétrerez dans
+une mer de scories assez étendue et d'un aspect livide, si la végétation
+qui commençait à l'envahir, il y a quelques années, ne l'a pas
+recouverte à présent. Vous pourrez déjeuner à Pontgibault, changer de
+cheval et de carriole, et, revenant sur vos pas jusqu'au massif du puy
+de Dôme, aller à Volvic, à la source de Saint-Geneix et à Auval, dont je
+vous recommande les constructions rustiques; c'est tout petit, mais bien
+joli.
+
+Le facteur passe. Je ferme ma lettre au galop en vous embrassant tous.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCIV
+
+A M. ALEXANDRE DUMAS FILS,
+A LA SCHLITTENBACH (SAVERNE)
+
+ Nohant, 28 juin 1866.
+
+Mon fils,
+
+J'ai reçu en même temps ce matin votre lettre et le volume[1]. Je vas
+lire. C'est du bonheur en barre. Mon machin philosophique est dans
+les mains de Buloz, qui fera paraître je ne sais quand. J'ai corrigé
+l'épreuve du premier numéro. Je travaille à _Mont-Revêche_. J'ai
+débrouillé deux actes, en suivant aveuglément votre conseil. Malgré le
+peu de goût et la difficulté que j'ai a passer deux fois par le même
+chemin, je me conforme au roman. Il me semble à présent que ça donne, en
+effet, quelque chose; mais comme j'aurais besoin de vous pour me donner
+confiance en moi!
+
+Ici, on va très bien, on est heureux et content. Les enfants gouvernent
+bien la barque et je suis heureuse de n'avoir rien à gouverner.
+
+La petite est ravissante, une nature calme et gaie sans bruit. _La peau
+toujours fraîche en plein soleil_. Qu'est-ce que ça signifie? Dites, si
+vous savez. Elle regarde tout avec une attention extraordinaire, comme
+si elle était destinée à se rendre compte de tout. Elle a des yeux
+étonnants; elle est très grasse enfin à présent, très dormeuse et très
+bien portante.
+
+Est-ce que vous avez tout votre monde à la Schlittenbach? Embrassez
+pour moi About et dites-lui d'embrasser sa charmante femme pour moi.
+Embrassez la vôtre d'abord, et Coliche, et la jeune czarine blonde. Mes
+enfants vous disent mille et mille amitiés. Venez donc nous voir si vous
+ne restez pas tout l'été en Alsace; car, moi, je ne sais pas si on ne me
+rappellera pas en août pour ma pièce. C'est dur, mais c'est comme ça. Je
+fais des voeux pour que les _Benoiton_ se prolongent. Quand j'aurai lu
+_Clemenceau_, je vous en écrirai.
+
+G. SAND.
+
+ [1] _L'Affaire Clemenceau_.
+
+
+
+
+DCV
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 5 juillet 1866.
+
+Soixante-deux ans aujourd'hui.
+
+Mon fils,
+
+C'est très beau, _très bien aussi_, émouvant, _vrai_, dramatique et
+simple. Eh bien, le style est très relevé et très net, excellent par
+conséquent; une ou deux fois, dans de très courts passages, un peu
+trop recherché peut-être, en parlant de la nature. Mais c'est un homme
+exalté, c'est Clemenceau qui parle, et alors ce qui ne serait pas assez
+_nature_, dans la bouche de l'auteur, est à sa place et complète le
+personnage. Son type est bien soutenu et vous entre dans la chair. Je
+voudrais bien qu'il fut acquitté, moi; car, s'il a eu une crise de
+folie furieuse, il y avait de quoi. La femme est complète et la mère
+effrayante de vérité. Enfin, je trouve tout réussi et digne de vous.
+
+Qu'est-ce que vous pouvez faire à la campagne par ce temps affreux?
+peut-être ne l'avez-vous pas? Ici, c'est comme la fin du monde, quinze
+jours d'orages et de tempêtes! J'en suis malade. Heureusement mon roman
+est fini; car, sous le coup de l'électricité dont l'air est saturé,
+j'aurais copié votre dénouement, et M. Sylvestre eût tué sa _carogne_
+de femme. Mais il n'avait pas ce droit-là, n'étant pas artiste,
+c'est-à-dire homme de premier mouvement, et se piquant d'être
+philosophe, c'est-à-dire homme de réflexion. Il faut croire que votre
+dénouement est le vrai, au reste, puisque mon bonhomme a senti que, s'il
+redevenait épris de sa femme, il la tuerait.
+
+A présent, mon fils, il nous faudrait faire, non pas la contre-partie,
+mais le pendant, en changeant de sexe. Voilà une femme pure, charmante,
+naïve, avec toutes les qualités et le prestige d'un Clemenceau femelle;
+son mari l'aime physiquement, mais il lui faut des courtisanes, c'est
+son habitude et il l'avilit par sa conduite. Que peut-elle faire? elle
+ne peut pas le tuer. Elle est prise de dégoût pour lui; ses _retours_ à
+elle lui font lever le coeur; elle se refuse. Mais elle n'en a pas le
+droit.--Ah! qu'est-ce qu'elle fera? Elle ne peut pas se venger; elle
+ne peut pas même se préserver, car il peut la violer et nul ne s'y
+opposera; elle ne peut pas fuir; si elle a des enfants, elle ne peut pas
+les abandonner. Plaider? elle ne gagnera pas son procès si l'adultère du
+mari n'a pas été commis à domicile. Elle ne peut pas se tuer si elle a
+un coeur de mère? Cherchez une solution; moi, je cherche. Direz-vous
+qu'elle doit pardonner? Oui, jusqu'au pardon physique, qui est
+l'abjection et qu'une àme fine ne peut accepter qu'avec un atroce
+désespoir, une invincible révolte des sens.
+
+
+
+
+DCVI
+
+A M. JOSEPH DESSAUER, A VIENNE
+
+ Nohant, 5 juillet 1866.
+
+Mon Favilla a donc pensé à moi pour mon anniversaire de la
+soixante-deuxième? J'en suis bien touchée, excellent ami. Vous ne dites
+rien de votre santé, votre coeur absorbe tout et il est navré des
+dangers de la patrie. Nous comprenons ça, nous qui sommes Italiens, mais
+pas Prussiens du tout. Quelle effroyable mêlée est sortie de ce petit
+démêlé du Holstein, et où est l'issue? Votre pays, fût-il écrasé,
+peut-il être rayé de la carte du monde, où il tient une si grande place?
+Trouvez-vous malheureux pour lui qu'il vienne à perdre la Vénétie?
+L'Italie n'a-t-elle pas toujours été une ruine et un danger, un boulet à
+son pied, comme maintenant l'Algérie au nôtre. On ne s'assimile jamais
+des nationalités aussi tranchées; on comprend mieux l'assimilation des
+pays slaves, quoique difficile encore. Mais que faire à tout cela? Le
+moment semble venu où il faut que les conquêtes soient des fléaux. La
+France s'en mêlera-t-elle? pour qui? avec qui? On la voit bien soutenant
+l'Italie, on ne la conçoit pas aidant la Prusse. Et, ici, nul ne sait si
+elle aidera quelqu'un. Le chef de l'État est d'autant plus impénétrable
+qu'il vit, dit-on, au jour le jour dans sa pensée et qu'on ne peut
+deviner des projets qui n'existent pas. Je vous dis ce qu'on dit, je
+suis loin de tout ici et ne sais rien par moi-même. Je vois pousser
+ma petite-fille, qui est belle et douce et qui me console autant que
+possible de la cruelle mort de son frère. Mes enfants sont aussi heureux
+qu'ils peuvent l'être après cette douleur, et, moi qui ai perdu mon
+pauvre ami, je me réconforte auprès d'eux. Nous _jouissons_ d'un été
+horrible, tempêtes diluviennes, chaleur écrasante, froid tout à coup.
+Pauvres soldats, pauvres blessés, pauvres morts, de toutes les nations,
+quels qu'ils soient! c'est un spectacle désespérant, et on n'ose se
+réjouir de rien, même dans le coin tranquille où on vit. Vous faites de
+la musique triste, j'en suis sûre, et pleine de rêves déchirants. Venez
+à nous qui vous aimons et qui plaignons toutes les souffrances. J'ai
+entendu massacrer le _Don Juan_ au Théâtre-Lyrique, à l'Opéra de Paris;
+on l'a escamoté au profit de quelques brillantes individualités et d'une
+belle mise en scène; Tout cela ne valait pas le _Don Juan_ de Chrishni
+au piano: celui-là, c'était le vrai et le bon. L'entendrai-je encore?
+c'est mon rêve, ne me l'ôtez pas.
+
+Tout le monde vous embrasse et vous aime.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCVII
+
+A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS
+
+ Nohant, 5 août 1866.
+
+Ma grande chère fille,
+
+Donnez de vos nouvelles, vous l'aviez promis. Ici, on vous aime et on
+vous crie de voler quelques jours à vos chers parents pour nous les
+donner. Moi aussi, je suis votre maman; moi aussi, je suis vieille, et
+bien maigrie, bien épuisée, sans être malade pourtant, mais sans être
+bien. Ça ne fait rien si tous mes enfants m'aiment, et il faut m'aimer,
+vous voyez.
+
+Si vous vous décidiez à venir bénir notre Aurore, qui est si gentille,
+écrivez un mot, pour qu'on ne soit pas en course.
+
+Mes enfants vous embrassent. Dites-nous à tout le moins que vous êtes
+contente et que vous vous portez bien.
+
+A vous.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCVIII
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
+
+ Paris, 10 août 1866.
+
+Embrassez d'abord pour moi votre bonne mère et votre charmante nièce. Je
+suis vraiment touchée du bon accueil que j'ai reçu dans votre milieu
+de chanoine, où un animal errant de mon espèce est une anomalie qu'on
+pouvait trouver gênante. Au lieu de ça, on m'a reçue comme si j'étais
+de la famille et j'ai vu que ce grand savoir-vivre venait du coeur. Ne
+m'oubliez pas auprès des très aimables amies, j'ai été vraiment très
+heureuse chez vous.
+
+Et puis, toi, tu es un brave et bon garçon, tout grand homme que tu
+es, et je t'aime de tout mon coeur. J'ai la tête pleine de Rouen,
+de monuments, de maisons bizarres. Tout cela vu avec vous me frappe
+doublement. Mais votre maison, votre jardin, votre _citadelle_, c'est
+comme un rêve et il me semble que j'y suis encore.
+
+J'ai trouvé Paris tout petit hier, en traversant les ponts. J'ai envie
+de repartir. Je ne vous ai pas vus assez, vous et votre cadre; mais il
+faut courir aux enfants, qui appellent et montrent les dents. Je vous
+embrasse et je vous bénis tous.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCIX
+
+A MAURICE SAND, A NOHANT
+
+ Paris, 10 août 1866.
+
+Une heure de l'après-midi.
+
+Il fait tellement sombre, que pour un peu j'allumerais la lampe. Quel
+temps! quelle année! c'est fichu, nous n'aurons pas d'été.
+
+Je suis arrivée hier à quatre heures chez moi; j'ai trouvé une seule
+lettre de ma Cocote, c'est bien peu; j'espérais mieux. Enfin, tout va
+bien chez vous. Aurichette est belle, tu es guéri de tes rhumes, Lina
+promet de s'en tenir à un rhume de cerveau.
+
+Je n'ai pas pu vous écrire hier en arrivant: j'ai trouvé Couture, qui
+m'attendait chez mon portier avec un manuscrit sous le bras: un volume
+de sa façon qu'il venait me lire, à moi qui ne l'avais pas vu depuis
+1852! Mais il a tant d'esprit, d'entrain; il a une grosse tête
+intelligente sur un gros petit corps si drôle, que je me suis exécutée
+séance tenante. Nous avons été dîner chez Magny, et, en rentrant, j'ai
+avalé le volume, qui est un ouvrage sur la peinture; très amusant et
+très intéressant. J'étais bien fatiguée tout de même, et, après ça,
+j'ai dormi... Ah! il faut vous dire que, dès le matin, à Rouen, j'avais
+encore couru la ville avec Flaubert. Mais c'est superbe, cette grande
+ville étalée sur ces belles grandes collines, et ce grand fleuve qui
+aflux et reflux comme la mer et qui est plus, coloré que la Manche à
+Saint-Valéry. Et tous ces monuments curieux, étranges; ces maisons, ces
+rues entières, ces quartiers encore debout du moyen âge! Je ne comprends
+pas que je n'eusse jamais vu ça, quand il fallait trois heures pour y
+aller.
+
+J'ai trouvé hier Paris, vu des ponts, si petit, si joli, si mignon, si
+gai, que je me figurais le voir pour la première fois.
+
+Croisset est un endroit délicieux, et notre ami Flaubert mène là une vie
+de chanoine au sein d'une charmante famille. On ne sait pas pourquoi
+c'est un esprit agité et impétueux; tout respire le calme et le
+bien-être autour de lui. Mais il y a cette grande Seine qui passe et
+repasse toujours devant sa fenêtre et qui est sinistre par elle-même
+malgré ses frais rivages. Elle ne fait qu'aller et venir sous le coup de
+la marée et du raz de marée (la barre ou mascaret). Les saules des îles
+sont toujours baignés ou _débaignés_! c'est triste et froid d'aspect,
+mais c'est beau et très beau. Ils ont été (chez lui) charmants pour
+moi, et on vous invite à y aller pour voir, les grandes forêts où on se
+promène en voiture des journées entières. Je suis, contente d'avoir vu
+ça.
+
+Mon rhume va très bien. Il avait empiré à Saint-Valéry la dernière
+journée et surtout la dernière nuit, où l'orage ouvrait des fenêtres
+impossibles à refermer. Quel tandis! Je n'irai pas y finir mes jours.
+Mais le pays est adorable, bien plus beau encore que les environs de
+Rouen. J'ai vu par là des _vestes dieppoises._ jolies, oh! mais jolies
+comme des bijoux, et je n'ai pas pu me tenir d'en commander une pour
+Cocote; je l'attends et je crois que ça lui fera plaisir.
+
+Parlons-de nous, car, de Paris, je ne connais rien encore. Je ne sais
+pas si on joue toujours _les Don Juan._ Je vous envoie des articles qui
+ne sont pas mauvais et on m'a écrit là-bas qu'il se faisait une réaction
+et qu'on s'apercevait que la pièce était charmante. Mais, si elle ne
+fait pas d'argent, on ne la soutiendra pas; on ne la soutient peut-être
+plus. Il fait un temps à ne pas mettre un chien dehors pour voir les
+affiches; et je ne songe même pas à aller à Palaiseau par ce déluge.
+Parlons donc de ce que nous allons faire. Il faut faire ce _Pied
+sanglant,_ [1] il faut le faire ensemble, d'entrain et vite. Mais il
+faut voir la Bretagne.
+
+Dites-moi tout de suite si vous voulez y venir; car, si c'est non,
+inutile que j'aille à Nohant pour repartir de là, et doubler la fatigue
+et les frais du voyage. Si vous y venez avec moi, c'est différent,
+j'irai vous prendre.
+
+Si vous ne voulez pas, j'irai y passer huit jours seule et j'irai
+ensuite à Nohant, d'où nous pourrons aller ailleurs. Quel que soit le
+temps, quand on veut, voir, on voit; on s'enveloppe, on se chausse et on
+n'en meurt pas, puisque me voilà mieux qu'au départ et contente d'avoir
+vu. Vite une réponse pendant que je m'occuperai ici de régler nos
+affaires avec Harmant et l'Odéon.
+
+Je vous _bige_ mille fois. Ayez soin de vous: couvrez-vous comme en
+hiver, chaussez-vous comme en Laponie. Ce soir, je vous dirai ce que
+j'aurai pu faire par cet affreux temps.
+
+ [1] Drame joué plus tard à la Porte-Saint-Martin sous le titre de
+ _Cadio_.
+
+
+
+
+DCX
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
+
+ Paris, 12 août 1856.
+
+Je n'ai pas encore lu ma pièce. J'ai encore quelque, chose, à refaire;
+rien ne presse. Celle de Bouilhet va admirablement bien, et on m'a dit
+que celle de mon ami Cadol viendrait ensuite. Or, pour rien au monde, je
+ne veux passer sur le corps de cet enfant. Cela me remet assez loin et
+ne me contrarie _ni ne me nuit_ en rien. Quel style! heureusement,
+je n'écris pas pour Buloz. J'ai vu votre ami, hier soir, au foyer de
+l'Odéon. Je lui ai serré les mains. Il avait l'air heureux. Et puis j'ai
+causé avec Duquesnel, de ta féerie. Il a grand envie de la connaître;
+vous n'avez qu'à vous montrer quand vous voudrez vous en occuper: vous
+serez reçu à bras ouverts.
+
+Mario Proth me donnera demain ou après-demain les renseignements exacts
+sur la transformation du journal. Demain, je sors et j'achète les
+souliers de votre chère maman; la semaine prochaine, je vais à Palaiseau
+et je cherche mon livre sur la faïence. Si j'oublie quelque chose,
+rappelez-le-moi.
+
+Je répondrai à toutes les questions, tout bonnement, comme vous avez
+répondu aux miennes. On est heureux, n'est-ce pas, de pouvoir dire toute
+sa vie? C'est bien moins compliqué que ne le croient les bourgeois et
+les mystères que l'on peut révéler à l'ami sont toujours le contraire de
+ce que supposent les indifférents.
+
+J'ai été très heureuse, pendant ces huit jours, auprès de vous: aucun
+souci, un bon nid, un beau paysage, des coeurs affectueux et votre belle
+et franche figure qui a quelque chose de paternel. L'âge n'y fait rien,
+on sent en vous une protection de bonté infinie, et, un soir que vous
+avez appelé votre mère _ma fille_, il m'est venu deux larmes dans
+les yeux. Il m'en a coûté de m'en aller, mais je vous empêchais de
+travailler et puis, et puis--une maladie de ma vieillesse, c'est de ne
+pas pouvoir tenir en place. J'ai peur m'attacher trop et de lasser. Les
+vieux doivent être d'une discrétion extrême. De loin, je peux vous dire
+combien je vous aime sans craindre de rabâcher. Vous êtes un des _rares_
+restés impressionnables, sincères, amoureux de l'art, pas corrompus
+par l'ambition, pas grisés par le succès. Enfin, vous aurez toujours
+vingt-cinq ans par toute sorte d'idées qui ont vieilli, à ce que
+prétendent les séniles jeunes gens de ce temps-ci. Chez eux, je
+crois bien que c'est une pose, mais elle est si bête! si c'est une
+impuissance, c'est encore pis. Ils sont _hommes de lettres_ et pas
+_hommes_. Bon courage au roman! Il est exquis; mais, c'est drôle, il y a
+tout un côté de vous qui ne se révèle ni ne se trahit dans ce que vous
+faites, quelque chose que vous ignorez probablement. Ça viendra plus
+tard, j'en suis sûre.
+
+Je vous embrasse tendrement, et la maman aussi et la charmante nièce.
+Ah! j'oubliais, j'ai vu Couture ce soir; il m'a dit que, pour vous être
+agréable, il ferait votre portrait au crayon comme le mien pour le prix
+que vous voudriez fixer. Vous voyez, que je suis bon commissionnaire.
+Employez-moi.
+
+
+
+
+DCXI
+
+A MAURICE SAND, A NOHANT
+
+ Paris, 1er septembre 1866.
+
+Je ne me décourage pas comme ça, moi. Les difficultés d'un sujet doivent
+être des stimulants et non des empêchements [1]. Je ne suis pas obligée
+de faire la peinture de la Révolution. Il me suffit d'en tirer la
+moralité, et ça n'est pas malin, puisque tout le monde est d'accord sur
+89. En mettant les passions dans la bouche d'un fou que nous rendrons
+intéressant quand même, nous ne choquerons personne.
+
+Pourquoi _Cadiou_ ne serait-il pas une espèce de Marat et de Bonaparte
+en même temps? pourquoi n'aurait-il pas des instincts sublimes et
+misérables? Il faut voir ici les choses de plus haut que l'histoire
+écrite. Il y avait en France alors des milliers de Bonaparte, des
+milliers de Marat, des milliers de Hoche, des milliers de Robespierre et
+de Saint-Just, lequel, par parenthèse, était un fou aussi. Seulement ces
+types, plus ou moins réussis par la nature, et plus ou moins effacés
+parles événements, s'appelaient Cadiou, Motus ou Riallo ou Garguille,
+ils n'en existaient pas moins. Les idées et les passions qui remirent un
+peuple en émoi, une société en dissolution et en reconstruction, ne sont
+pas propres à un homme; elles sont résumées par quelques hommes plus
+tranchés que les autres. Tu m'as donné l'idée de faire de Cadiou le
+héros de la pièce, c'est une idée excellente. Laisse-moi l'envisager
+comme elle me vient et en tirer parti. Il sera l'image et le reflet du
+passé et de l'avenir, il traversera le présent sans le comprendre, comme
+un homme ivre. Ce sera très original et très beau. Je me fiche bien de
+ce que l'auteur aura à expliquer de sa pensée au public! Il faut que
+l'auteur disparaisse derrière son personnage et que le public fasse la
+conclusion. Tout le difficile est de la lui rendre facile à faire. Il
+faut essayer et ne jamais reculer devant ce qui vous a ému et saisi.
+
+Aide-moi pour le cadre, les événements nécessaires à mon sujet. Un coin
+de la Vendée et de la chouannerie ensuite, un tout petit coin; il faut
+que le drame soit grand et la scène petite. Pioche, sois fort sur les
+dates, les événements; je prendrai où j'aurai besoin de prendre, et tu
+m'aideras pour arranger le scénario, Mais laisse-moi rêver et créer
+Cadiou. Pour ça, il faut que j'aille voir un petit coin de la Bretagne;
+réponds vite, si tu veux y aller. Sinon, je pars, et je vas ensuite à
+Nohant du 10 au 45. Voilà!
+
+Je vous aime et vous _bige_.
+
+[Footnote 1: George Sand avait songé d'abord à faire un drame de
+_Cadio_; mais, après l'avoir écrit de verve, c'est-à-dire avec des
+développements que ne comportait pas une pièce de théâtre, elle le
+publia comme roman dialogué, et c'est seulement un peu plus tard
+que, réduit aux proportions scéniques, l'ouvrage fut joué à la Porte
+Saint-Martin.]
+
+
+
+
+DCXII
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET.
+
+ Nohant, 21 septembre 1866.
+
+Je viens de courir pendant douze jours avec mes enfants, et, en arrivant
+chez nous, je trouve vos deux lettres; ce qui, ajouté à la joie de
+retrouver mademoiselle Aurore fraîche et belle, me rend tout à fait
+heureuse. Et toi, mon bénédictin, tu es tout, seul, dans ta ravissante
+chartreuse, travaillant et ne sortant jamais? Ce que c'est que d'avoir
+trop sorti! Il faut à monsieur des Syries, des déserts, des lacs
+Asphaltites, des dangers et des fatigues! Et cependant on fait des
+_Bovary_ où tous les petits recoins de la vie sont étudiés et peints en
+grand maître. Quel drôle de corps qui fait aussi le combat du Sphinx
+et de la Chimère! Vous êtes un être très à part, très mystérieux,
+doux comme un mouton avec tout ça. J'ai eu de grandes envies de vous
+questionner, mais un trop grand respect de vous m'en a empêchée; car je
+ne sais jouer qu'avec mes propres désastres, et ceux qu'un grand esprit
+a dû subir, pour être en état de produire, me paraissent choses sacrées
+qui ne se touchent pas brutalement ou légèrement.
+
+Sainte-Beuve, qui vous aime pourtant, prétend que vous êtes affreusement
+vicieux. Mais peut-être qu'il voit avec des yeux un peu salis, comme ce
+savant botaniste qui prétend que la germandrée est d'un jaune _sale_.
+L'observation était si fausse, que je n'ai pas pu m'empêcher d'écrire en
+marge de son livre: _C'est vous qui avez les yeux-sales._
+
+Moi, je présume que l'homme d'intelligence peut avoir de grandes
+curiosités. Je ne les ai pas eues, faute de courage. J'ai mieux aimé
+laisser mon esprit incomplet; ça me regarde, et chacun est libre de
+s'embarquer sur un grand navire à toutes voiles ou sur une barque de
+pêcheur. L'artiste est un explorateur que rien ne doit arrêter et qui ne
+fait ni bien ni mal de marcher à droite ou à gauche: son but sanctifie
+tout. C'est à lui de savoir, après un peu d'expérience, quelles sont les
+conditions de santé de son âme. Moi, je crois que la vôtre est en bon
+état de grâce, puisque vous avez plaisir à travailler et à être seul
+malgré la pluie.
+
+Savez-vous que, pendant que le déluge est partout, nous avons eu, sauf
+quelques averses, un beau soleil en Bretagne? Du vent à décorner les
+boeufs, sur les plages de I'Océan; mais que c'était beau, la grande
+houle! et comme la botanique des sables m'emportait! et que Maurice
+et sa femme ont la passion des coquillages! nous avons tout supporté
+gaiement. Pour le reste, c'est une fameuse balançoire que la Bretagne.
+
+Nous nous sommes pourtant indigérés de _dolmens_ et de _menhirs_, et
+nous sommes tombés dans des fêtes où nous avons vu tous les costumes
+qu'on dit supprimés et que les vieux portent toujours. Eh bien, c'est
+laid, ces hommes du passé, avec leurs culottes de toile, leurs longs
+cheveux, leurs vestes à poches sous les bras, leur air abruti, moitié
+pochard, moitié dévot. Et les débris celtiques, incontestablement
+curieux pour l'archéologue; ça n'a rien pour l'artiste, c'est mal
+encadré, mal composé, Carnac et Erdeven n'ont aucune physionomie.
+Bref, la Bretagne n'aura pas mes os; j'aimerais mille fois mieux
+votre Normandie cossue ou, dans les jours où l'on a du drame dans la
+_trompette_, les vrais pays d'horreur et de désespoir. Il n'y a rien là
+où règne le prêtre et où le vandalisme catholique ait passé, rasant les
+monuments du vieux monde et semant les poux de l'avenir.
+
+Vous dites _nous_, à propos de la _féerie_: je ne sais pas avec qui
+vous l'avez faite, mais je me figure toujours que cela devrait aller à
+l'Odéon actuel. Si je la connaissais, je saurais bien faire pour vous ce
+qu'on ne sait jamais faire pour soi-même, monter la tête aux directeurs.
+Une chose de vous doit être trop originale pour être comprise par ce
+gros Dumaine. Ayez donc une copie chez vous, et, le mois prochain,
+j'irai passer une journée avec vous, pour que vous me la lisiez. C'est
+si près de Palaiseau, le Croisset! et je suis dans une phase d'activité
+tranquille où j'aimerais bien à voir couler votre grand fleuve et à
+rêvasser dans votre verger, tranquille lui-même, tout en haut de la
+falaise. Mais je bavarde, et tu es en train de travailler. Il faut
+pardonner cette intempérance anormale à quelqu'un qui vient de voir des
+pierres, et qui n'a pas seulement aperçu une plume depuis douze jours.
+
+Vous êtes ma première visite aux vivants, au sortir d'un ensevelissement
+complet de mon pauvre _moi_. Vivez! voilà _mon oremus_ et ma
+bénédiction. Et je t'embrasse de tout mon coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCXIII
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 28 septembre 1866.
+
+C'est convenu, cher camarade et bon ami. Je ferai mon possible pour être
+à Paris à la représentation de la pièce de votre ami, et j'y ferai mon
+devoir fraternel comme toujours; après quoi, nous irons chez vous et j'y
+resterai huit jours, mais à la condition que vous ne vous dérangiez pas
+de votre chambre. Ça me désole, de déranger, et je n'ai pas besoin de
+tant de Chinois pour dormir. Je dors partout, dans les cendres ou sous
+un banc de cuisine, comme un chien de basse-cour. Tout est reluisant de
+propreté chez vous, donc on est bien partout. Je ferai le grabuge de
+votre mère et nous bavarderons, vous et moi, tant et plus. S'il fait
+beau, je vous forcerai à courir. S'il pleut toujours, nous nous cuirons
+les os des guiboles en nous racontant nos peines de coeur. Le grand
+fleuve coulera noir ou gris, sous la fenêtre, disant toujours: _Vite!
+vite!_ et emportant nos pensées, et nos jours et nos nuits, sans
+s'arrêter à regarder si peu de chose.
+
+J'ai emballé et mis à la _grande vitesse_ une bonne épreuve du dessin de
+Couture. C'est la meilleure que j'aie eue; je ne l'ai retrouvée qu'ici.
+J'y ai joint une épreuve photographique d'un dessin de Marchal, qui a
+été ressemblant aussi; mais, d'année en année, on change. L'âge donne
+sans cesse un autre caractère à la figure des gens qui pensent, et c'est
+pourquoi leurs portraits ne se ressemblent pas longtemps. Je rêvasse
+tant, et je vis si peu, que je n'ai parfois que trois ans. Mais, le
+lendemain, j'en ai trois cents, si la rêverie a été noire. N'est-ce pas
+la même chose pour vous? Ne vous semble-t-il pas, par moments, que vous
+commencez la vie sans même savoir ce que c'est, et, d'autres fois, ne
+sentez-vous pas sur vous le poids de plusieurs milliers de siècles,
+dont vous avez le souvenir vague et l'impression douloureuse? D'où
+venons-nous et où allons-nous? Tout est possible, puisque tout est
+inconnu.
+
+Embrassez pour moi la belle et bonne maman que vous avez. Je me fais une
+joie d'être avec vous deux. Tâchez donc de retrouver cette _blague_ sur
+les pierres celtiques, ça m'intéresserait beaucoup. Avait-on, quand vous
+les avez vues, ouvert le _galgal_ de Lockmariaker et déblayé le dolmen
+auprès de Plouharnel? Ces gens-là écrivaient, puisqu'il y a des pierres
+couvertes d'hiéroglyphes, et ils travaillaient l'or très bien, puisqu'on
+a trouvé des torques [1] très bien façonnées.
+
+Mes enfants, qui sont, comme moi, vos grands admirateurs, vous envoient
+leurs compliments, et je vous embrasse au front, puisque Sainte-Beuve a
+menti.
+
+G. SAND.
+
+ [1] Colliers gaulois.
+
+
+
+
+DCXIV
+
+A M. NOEL PARFAIT, A PARIS
+
+ Nohant, 28 septembre 1866.
+
+Mon parrain,
+
+Votre filleule dévouée vous demande un service: c'est de lire le
+manuscrit (ci-joint) de madame Thérèse Blanc, qui est une personne de
+talent et de mérite, tout à fait digne de votre intérêt (la femme) et de
+votre attention (le livre).
+
+Si vous en rendez bon compte à MM. Lévy, ils le publieront, et il y aura
+justice à donner un jeune et gracieux esprit, déjà solide, le moyen de
+se faire connaître et la confiance pour s'exercer. Vous n'aurez donc pas
+d'ennui à lire son ouvrage, et le service que je vous demande n'est pas
+un acte de pénible dévouement.
+
+A vous de coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCXV
+
+A MADEMOISELLE MARGUERITE LHUILLIER,
+A LA BOULAINE (NIÈVRE)
+
+ Nohant, 8 octobre 1866.
+
+Où es-tu, ma chère bonne petite Margot? J'espérais recevoir ici de tes
+nouvelles, en revenant de ton pays de Bretagne, où j'ai passé quelques
+jours avec mes enfants. Ton silence m'inquiète. Je n'ai pas ton adresse
+au juste. Dois-je attendre que tu me la donnes? Ne crains pas que je la
+répande. Je peux écrire sous le couvert d'Alexandrine. Enfin, dis-moi
+que tu n'es pas malade et pas triste. Tu sais qu'au moindre spleen
+sérieux, il faut venir à moi; qu'il y a Nohant, Gargilesse, Palaiseau
+et Paris, mes quatre domiciles à ton service, et moi, enchantée de te
+distraire et de te soigner.
+
+
+Un mot de toi, chère enfant! ne me laisse pas dans l'inquiétude.
+Dis-moi si cette campagne est assez installée pour toi I'hiver, et si
+Alexandrine s'y habitue. Je t'embrasse de tout mon coeur, et je t'envoie
+les amitiés de mes enfants.
+
+Amitiés à Alexandrine aussi.
+
+
+
+
+DCXVI
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
+
+ Nohant, lundi soir, octobre 1866.
+
+Cher ami,
+
+Votre lettre m'est revenue de Paris. Il ne m'en manque pas, j'y tiens
+trop pour en laisser perdre. Vous ne me parlez pas inondations, je pense
+donc que la Seine n'a pas fait de bêtises chez vous et que le tulipier
+n'y a pas trempé ses racines. Je craignais pour vous quelque ennui, et
+je me demandais si votre levée était assez haute pour vous protéger.
+Ici, nous n'avons rien à redouter en ce genre: nos ruisseaux sont très
+méchants, mais nous en sommes loin.
+
+Vous êtes heureux d'avoir des souvenirs si nets des autres existences.
+Beaucoup d'imagination et d'érudition, voilà votre mémoire; mais, si
+on ne se rappelle rien de distinct, on a un sentiment très vif de son
+propre renouvellement dans l'éternité. J'avais un frère très drôle, qui
+souvent disait: «Du temps que j'étais chien...» Il croyait être homme
+très récemment. Moi je crois que j'étais végétal ou pierre. Je ne suis
+pas toujours bien sûre d'exister complètement, et, d'autres fois, je
+crois sentir une grande fatigue accumulée pour avoir trop existé. Enfin,
+je ne sais pas, et je ne pourrais pas, comme vous, dire: «Je possède le
+passé.
+
+Mais alors vous croyez qu'on ne meurt pas, puisqu'on _redevient_? Si
+vous osez le dire aux _chiqueurs_, vous avez du courage, et c'est bien.
+Moi, j'ai ce courage-là, ce qui me fait passer pour imbécile; mais je
+n'y risque rien: je suis imbécile sous tant d'autres rapports.
+
+Je serai enchantée d'avoir votre impression écrite sur la Bretagne; moi,
+je n'ai rien vu assez pour en parler. Mais je cherchais une impression
+générale, et ça m'a servi pour reconstruire un ou deux tableaux dont
+j'avais besoin. Je vous lirai ça aussi, mais c'est encore un gâchis
+informe.
+
+Pourquoi votre voyage est-il resté inédit? Vous êtes _coquet_; vous ne
+trouvez pas tout ce que vous faites digne d'être montré. C'est un tort.
+Tout ce qui est d'un maître est enseignement, et il ne faut pas craindre
+de montrer ses croquis et ses ébauches. C'est encore très au-dessus du
+lecteur, et on lui donne tant de choses à son niveau, que le pauvre
+diable reste vulgaire, Il faut aimer les bêtes plus que soi; ne
+sont-elles pas les vraies infortunes de ce monde? Ne sont-ce pas les
+gens sans goût et sans idéal qui s'ennuient, ne jouissent de rien et ne
+servent à rien? Il faut se laisser abîmer, railler et méconnaître par
+eux, c'est inévitable; mais il ne faut pas les abandonner, et toujours
+il faut leur jeter du bon pain, qu'ils préfèrent ou non l'ordure; quand
+ils seront soûls d'ordures, ils mangeront le pain; mais, s'il n'y en a
+pas, ils mangeront l'ordure _in secula seculorum_.
+
+Je vous ai entendu dire: «Je n'écris que pour dix ou douze personnes.>>
+
+On dit, en causant, bien des choses qui sont le résultat de l'impression
+du moment; mais vous n'étiez pas seul à le dire: c'était l'opinion du
+_lundi_ ou la thèse de ce jour-là; j'ai protesté intérieurement. Les
+douze personnes pour lesquelles on écrit et qui vous apprécient, vous
+valent ou vous surpassent; vous n'avez jamais eu, vous, aucun besoin de
+lire les onze autres pour être vous. Donc, on écrit pour tout le monde,
+pour tout ce qui a besoin d'être initié; quand on n'est pas compris,
+on se résigne et on recommence. Quand on l'est, on se réjouit et on
+continue. Là est tout le secret de nos travaux persévérants et de notre
+amour de l'art. Qu'est-ce que c'est que l'art sans les coeurs et les
+esprits où on le verse? Un soleil qui ne projetterait pas de rayons, et
+ne donnerait la vie à rien.
+
+En y réfléchissant, n'est-ce pas votre avis? Si vous êtes convaincu de
+cela, vous ne connaîtrez jamais le dégoût et la lassitude. Et, si le
+présent est stérile et ingrat, si on perd toute action, tout crédit sur
+le public, en le servant de son mieux, reste le recours à l'avenir, qui
+soutient le courage et efface toute blessure d'amour-propre. Cent fois
+dans la vie, le bien que l'on fait ne paraît servir à rien d'immédiat;
+mais cela entretient quand même la tradition du bien vouloir et du bien
+faire, sans laquelle tout périrait. Est-ce depuis 89 qu'on patauge?
+Ne fallait--il pas patauger pour arriver à 48, où l'on a pataugé plus
+encore, mais pour arriver à ce qui doit être? Vous me direz comment vous
+l'entendez, et je relirai Turgot pour vous plaire. Je ne promets pas
+d'aller jusqu'à d'Holbach, _bien qu'il ait du bon!_
+
+Vous m'appellerez à l'époque de la pièce de Bouilhet. Je serai ici,
+piochant beaucoup, mais prête à courir et vous aimant de tout mon coeur.
+À présent que je ne suis plus une femme, si le bon Dieu était juste,
+je deviendrais un homme; j'aurais la force physique et je vous dirais:
+«Allons donc faire un tour à Carthage ou ailleurs. Mais voilà, on marche
+à l'enfance, qui n'a ni sexe ni énergie, et c'est ailleurs qu'on se
+renouvelle; _où_? Je saurai ça avant vous, et, si je peux, je reviendrai
+vous le dire en songe.
+
+
+
+
+DCXVII
+
+AU MÊME
+
+ Paris, 10 novembre 1866.
+
+En arrivant à Paris, j'apprends une triste nouvelle. Hier soir, pendant
+que nous causions,--et je crois qu'avant-hier nous avions parlé de
+lui,--mourait mon ami Charles Duveyrier, le plus tendre coeur et
+l'esprit le plus naïf. On l'enterre demain! Il avait un an de plus que
+moi. Ma génération s'en va pièce à pièce. Lui survivrai-je? Je ne le
+désire pas ardemment, surtout les jours de deuil et d'adieux. C'est
+comme Dieu voudra, à condition qu'il me permette d'aimer toujours dans
+cette vie et dans l'autre.
+
+Je garde aux morts une vive tendresse. Mais on aime les vivants
+autrement. Je vous donne la part de mon coeur qu'il avait; ce qui, joint
+à celle que vous avez, fait une grosse part. Il me semble que ça me
+console de vous faire ce cadeau-là. Littérairement, ce n'était pas un
+homme de premier ordre, on l'aimait pour sa bonté et sa spontanéité.
+Moins occupé d'affaires et de philosophie, il eût eu un talent charmant.
+Il laisse une jolie pièce: _Michel Perrin_.
+
+J'ai fait la moitié de la route seule, pensant à vous et à la maman,
+à Croisset, et regardant la Seine, qui, grâce à vous, est devenue une
+_divinité_ amie. Après cela, j'ai eu la société d'un particulier et
+de deux femmes d'une bêtise bruyante et fausse comme la musique de la
+pantomime de l'autre jour. Exemple: «J'ai regardé le soleil, ça m'a
+laissé comme deux points dans les yeux.» Le _mari_: «Ça s'appelle des
+points lumineux.»
+
+Et ainsi pendant une heure sans débrider. Je vas dormir toute cassée;
+j'ai pleuré comme une bête, toute la soirée, et je vous embrasse
+d'autant plus, cher ami.
+
+Aimez-moi _plus_ qu'avant, puisque j'ai de la peine.
+
+
+
+
+DCXVIII
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Paris, 16 novembre 1866.
+
+Mes chers enfants, je suis à Paris pour quelques jours. Je viens de
+Normandie pour la seconde fois. Auparavant, j'avais été en Bretagne avec
+Maurice et sa femme, puis à Nohant. Demain, je vais à Palaiseau pour
+revenir à Paris, d'où j'irai encore à Nohant. Voyez quelle hirondelle je
+suis devenue! Je ne m'arrête nulle part et je travaille partout. Depuis
+que la cruelle destinée m'a rendue indépendante, je profite de la seule
+compensation qu'elle m'offre: la liberté de courir et d'aller devant
+moi, souvent pour le seul plaisir de remuer, dont j'étais depuis
+longtemps privée. Il faut secouer le chagrin, qui est l'inévitable
+ennemi du bonheur. Ceci a l'air d'un mot de la Palisse. Non! on est
+heureux par soi-même quand on sait s'y prendre: avoir des goûts simples,
+un certain courage, une certaine abnégation, l'amour du travail et avant
+tout une bonne conscience.
+
+Donc, le bonheur n'est pas une chimère, j'en suis sûre à présent;
+moyennant l'expérience et la réflexion, on tire de soi beaucoup; on
+refait même sa santé par le vouloir et la patience. Mais l'implacable
+mort et le malheur des autres, souvent incurable malgré tous nos soins,
+voilà ce qui nous rappelle notre solidarité et le bonheur aux prises
+perpétuelles avec le chagrin, il ne faudrait pas que l'un détruisît
+l'autre. Le bonheur que nous savons et pouvons nous donner nous
+rendrait égoïstes et stériles. Le chagrin qui empêcherait notre sagesse
+intérieure de réagir, nous rendrait amers et lâches. Vivons donc la vie
+comme elle est, sans ingratitude et sans joie durable et assurée.
+
+Nous ne changerons pas cela. Acceptons-le. Ainsi, vous voilà bien
+portants pour le moment et incertains de l'époque de votre voyage.
+Prévenez-m'en toujours une quinzaine à l'avance; car vous voyez que je
+ne me fixe pas. Tant que la santé ira, je continuerai à _fuir_. Fuir
+quoi? Peut-être pourrais-je dire qu'à mon âge on a besoin de ne pas trop
+contempler, sous le même rayon de lumière ambiante, la solennité du
+vrai.
+
+Mais, au lieu de vous parler de choses de la vie courante, je vous fais
+un cours de philosophie très opposé peut-être à la disposition d'esprit
+où vous êtes. Vous voudriez et ne voudriez pas marier votre Solange.
+Elle ne veut pas; elle fait comme Maurice, qui se trouvait si heureux
+par moi, qu'il craignait de ne l'être pas autrement. J'ai dû le
+tourmenter parce qu'il se faisait tard pour lui. A présent, il est
+content d'avoir surmonté son appréhension.
+
+Il ne faut pourtant pas qu'une femme attende trop et contrarie la
+nature, qui reprend sa tyrannie un jour ou l'autre.
+
+Dites mes amitiés à tous ces bons amis qui se souviennent de moi, et
+embrassez pour moi vos chères filles.
+
+A Nohant, on va bien. Aurore devient charmante. On m'écrit tous les
+jours.
+
+Je compte bien sur l'envoi de vos oeuvres, et je suis très heureuse de
+cette publication.
+
+A vous succès et bénédictions, mon cher enfant.
+
+
+
+
+DCIX
+
+A MAURICE SAND, A NOHANT
+
+ Paris, 19 novembre 1866.
+
+Mes enfants,
+
+J'embarque demain matin _Cascaret_[1] pour Évreux; je le mène ce soir
+au dîner Magny; il va ouvrir de grands yeux en entendant les paradoxes
+exubérants qui s'y débitent. Quant à interroger Berthelot, je ne suis
+pas de force à lui faire des questions bien posées et à te rendre compte
+de ses réponses. Je ne suis d'ailleurs jamais à côté de lui et il est
+si timide, qu'il est intimidant. Je crois que Francis nous en dirait
+davantage. Il est tout frais émoulu de ces choses et très capable de me
+dire où en est la science. Il dit une chose juste et _terrible_ que
+je savais. La philosophie de l'esprit humain, telle que nous la
+connaissons, admet comme _inéluctable le_ principe de la division de
+la matière à l'infini. La chimie ne repose que sur la constatation des
+molécules; et qui dit molécule (si infinitésimale qu'elle soit) dit
+_corps défini_, c'est-à-dire indivisible. Donc, l'esprit humain patauge
+dans l'enfance des problèmes élémentaires. Ce qu'il admet logiquement
+et rationnellement, il le nie scientifiquement. _D'où il résulte_ qu'on
+peut tout supposer, tout inventer, et que le fantastique n'a pas de
+limites à l'heure qu'il est. Je t'avais donné un article, _de quoi_?
+Je ne sais plus, de la _Revue Germanique_, je crois, où l'état de
+la question qui t'intéresse était très bien précisé. Tu l'as trouvé
+ennuyeux; tu voulais y trouver justement le fantastique que tu dois
+trouver toi-même. Il faut pourtant le relire et l'avoir sous les yeux,
+il y était dit que l'on pouvait arriver à produire des tissus végétaux,
+peut-être des matières animales, mais non animées ni _animables_.
+Force l'hypothèse et que ton fantastique produise une demi-animation,
+effrayante et burlesque.
+
+Ne te lance pourtant pas trop dans _Mademoiselle Azote_[2]: «Qui trop
+embrase, mal éteint.»
+
+ [1] Francis Laur, ingénieur civil.
+
+ [2] Roman de Maurice Sand.
+
+
+
+
+DCXX
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
+
+ Palaiseau, 29 novembre 1866.
+
+Il ne faut être ni spiritualiste ni matérialiste, dites-vous, il faut
+être naturaliste. C'est une grosse question.
+
+Mon _Cascaret_--c'est comme ça que j'appelle le petit ingénieur--la
+résoudra comme il l'entendra. Ce n'est pas une bête, et il passera par
+bien des idées, des déductions et des émotions avant de réaliser la
+prédiction que vous faites. Je ne le catéchise qu'avec réserve; car
+il est plus fort que moi sur bien des points et ce n'est pas le
+spiritualisme catholique qui l'étouffe. Mais la question par elle-même
+est très sérieuse et plane sur notre art, à nous troubadours plus ou
+moins pendulifères, ou penduloïdes. Traitons-la d'une manière toute
+impersonnelle; car ce qui est bien pour l'un peut avoir son contraire
+très bien pour l'autre. Demandons-nous, en faisant abstraction de nos
+tendances ou de nos expériences, si l'être humain peut recevoir et
+chercher son entier développement physique sans que l'intellect en
+souffre. Oui, dans une société idéale et rationnelle, cela serait ainsi
+Mais, dans celle où nous vivons et dont il faut, bien nous contenter,
+la jouissance et l'abus ne vont-ils pas de compagnie, et peut-on les
+séparer, les limiter, à moins d'être un sage de première volée? Et,
+si l'on est un sage, adieu l'entraînement, qui est le père des joies
+réelles!
+
+La question, pour nous artistes, est de savoir si l'abstinence
+nous fortifie, ou si elle nous exalte trop, ce qui dégénère en
+faiblesse.--Vous me direz: «Il y a temps pour tout et puissance
+suffisante pour toute dépense de forces.» Donc, vous faites une
+distinction et vous posez des limites, il n'y a pas moyen de faire
+autrement. La nature, croyez-vous, en pose d'elle-même et nous empêche
+d'abuser. Ah! mais non, elle n'est pas plus sage que nous, qui sommes
+aussi la nature.
+
+Nos excès de travail, comme, nos excès de plaisir, nous tuent
+parfaitement, et plus nous sommes de grandes natures, plus nous
+dépassons les bornes et reculons la limite de nos puissances.
+
+Non, je n'ai pas de théories. Je passe ma vie à poser des questions et
+à les entendre résoudre dans un sens ou dans l'autre, sans qu'une
+conclusion victorieuse et sans réplique m'ait jamais été donnée.
+J'attends la lumière d'un nouvel état de mon intellect et de mes organes
+dans une autre vie; car, dans celle-ci, quiconque réfléchit embrasse
+jusqu'à leurs dernières conséquences les limites du pour et du contre.
+C'est M. Platon, je crois, qui demandait et croyait tenir le lien. Il ne
+l'avait pas plus que nous. Pourtant ce lien existe, puisque l'univers
+subsiste sans que le pour et le contre qui le constituent se détruisent
+réciproquement. Comment s'appellera-t-il pour la nature matérielle?
+_équilibre_, il n'y a pas à dire; et pour la nature spirituelle?
+_modération_, chasteté relative, abstinence des abus, tout ce que vous
+voudrez, mais ça se traduira toujours par _équilibre_. Ai-je tort, mon
+maître?
+
+Pensez-y, car, dans nos romans, ce que font ou ne font pas nos
+personnages ne repose pas sur une autre question que celle-là.
+Posséderont-ils, ne posséderont-ils pas l'objet de leurs ardentes
+convoitises? Que ce soit amour ou gloire, fortune ou plaisir, dès qu'ils
+existent, ils aspirent à un but. Si nous avons en nous une philosophie,
+ils marchent droit selon nous; si nous n'en avons pas, ils marchent au
+hasard et sont trop dominés par les événements que nous leur mettons
+dans les jambes. Imbus de nos propres idées, ils choquent souvent celles
+des autres. Dépourvus de nos idées et soumis à la fatalité, ils ne
+paraissent pas toujours logiques. Faut-il mettre un peu ou beaucoup de
+nous en eux? ne faut-il mettre que ce que la société met dans chacun de
+nous?
+
+Moi, je suis ma vieille pente, je me mets dans la peau de mes
+bonshommes. On me le reproche, ça ne fait rien. Vous, je ne sais pas
+bien si, par procédé ou par instinct, vous suivez une autre route. Ce
+que vous faites vous réussit; voilà pourquoi je vous demande si nous
+différons sur la question des luttes intérieures, si _l'homme-roman_
+doit en avoir, ou s'il ne doit pas les connaître.
+
+Vous m'étonnez toujours avec votre travail pénible; est-ce une
+coquetterie? Ça parait si peu! Ce que je trouve difficile, moi, c'est de
+choisir entre les mille combinaisons de l'action scénique, qui peuvent
+varier à l'infini, la situation nette et saisissante qui ne soit pas
+brutale ou forcée. Quant au style, j'en fais meilleur marché que vous.
+
+Le vent joue de ma vieille harpe comme il lui plaît d'en jouer. Il a ses
+_hauts_ et ses _bas;_ ses grosses notes et ses défaillances; au fond, ça
+m'est égal, pourvu que l'émotion vienne, mais je ne peux rien trouver
+en moi. C'est _l'autre_ qui chante à son gré, mal ou bien, et, quand
+j'essaye de penser à ça, je m'en effraye et me dis que je ne suis rien,
+rien du tout.
+
+Mais une grande sagesse, nous sauve; nous savons nous dire: «Eh bien,
+quand nous ne serions absolument que des instruments, c'est encore un
+joli état et une sensation à nulle autre pareille que de se sentir
+vibrer.»
+
+Laissez donc le vent courir un peu dans vos cordes. Moi, je crois que
+vous prenez plus de peine qu'il ne faut, et que vous devriez laisser
+faire _l'autre_ plus souvent. Ça irait tout de même et sans fatigue.
+L'instrument pourrait résonner faible à de certains moments; mais le
+souffle, en se prolongeant, trouverait sa force. Vous feriez après, ce
+que je ne fais pas, ce que je devrais faire; vous remonteriez le ton du
+tableau tout entier et vous sacrifieriez ce qui est trop également dans
+la lumière.
+
+_Vale et me ama_.
+
+
+
+
+DCXXI
+
+AU MÊME
+
+ Palaiseau, 30 novembre 1866.
+
+Il y aurait bien à dire sur tout ça, cher camarade. Mon _Cascaret_,
+c'est-à-dire le fiancé en question, se garde pour sa fiancée. Elle lui a
+dit: «: Attendons que vous ayez réalisé certaines questions de travail.»
+Et il travaille. Elle lui a dit: «Gardons nos puretés l'une pour
+l'autre.» Et il se garde. Ce n'est pas le spiritualisme catholique qui
+l'étouffe; mais il se fait un grand idéal de l'amour, et pourquoi lui
+conseillerait-on d'aller le perdre quand il met sa conscience et son
+mérite à le garder?
+
+Il y a un équilibre que la nature, notre souveraine, met elle-même dans
+nos instincts, et elle pose vite la limite de nos appétits. Les grandes
+natures ne sont pas les plus robustes. Nous ne sommes pas développés
+dans tous les sens par une éducation bien logique. On nous comprime de
+toute façon, et nous poussons nos racines et nos branches où et comme
+nous pouvons. Aussi les grands artistes sont-ils souvent infirmes, et
+plusieurs ont été impuissants. Quelques-uns, trop puissants par le
+désir, se sont épuisés vite. En général, je crois que nous avons des
+joies et des peines trop intenses, nous qui travaillons du cerveau. Le
+paysan qui fait, nuit et jour, une rude besogne avec la terre et avec sa
+femme, n'est pas une nature puissante. Son cerveau est des plus faibles.
+Se développer dans tous les sens, vous dites? Pas à la fois, ni sans
+repos, allez! Ceux qui s'en vantent blaguent un peu, ou, s'ils mènent
+tout à la fois, tout est manqué. Si l'amour est pour eux un petit
+pot-au-feu et l'art un petit gagne-pain, à la bonne heure; mais, s'ils
+ont le plaisir immense, touchant à l'infini, et le travail ardent,
+touchant à l'enthousiasme, ils ne les alternent pas comme la veille et
+le sommeil.
+
+Moi, je ne crois pas à ces don Juan qui sont en même temps des Byron.
+Don Juan ne faisait pas de poèmes, et Byron faisait, dit-on, bien mal
+l'amour. Il a dû avoir quelquefois--on peut compter ces émotions-là dans
+la vie--l'extase complète par le coeur, l'esprit et les sens; il en
+a connu assez pour être un des poètes de l'amour. Il n'en faut pas
+davantage aux instruments de notre vibration. Le vent continuel des
+petits appétits les briserait.
+
+Essayez quelque jour de faire un roman dont l'artiste (le vrai) sera le
+héros, vous verrez quelle sève énorme, mais délicate et contenue; comme
+il verra toute chose d'un oeil attentif, curieux et tranquille, et comme
+ses entraînements vers les choses qu'il examine et pénètre seront rares
+et sérieux. Vous verrez aussi comme il se craint lui-même, comme il sait
+qu'il ne peut se livrer sans s'anéantir, et comme une profonde pudeur
+dés trésors de son âme l'empêche de les répandre et de les gaspiller.
+L'artiste est un si beau type à faire, que je n'ai jamais osé le faire
+réellement; je ne me sentais pas digne de toucher à cette figure belle,
+et trop compliquée, c'est viser trop haut pour une simple femme. Mais ça
+pourra bien vous tenter quelque jour, et ça en vaudra la peine.
+
+Où est le modèle? Je ne sais pas, je n'en ai pas connu _à fond_ qui
+n'eût quelque, tache au soleil, je yeux dire quelque côté par où cet
+artiste touchait à l'épicier. Vous n'avez peut-être pas cette tache,
+vous devriez vous peindre. Moi, je l'ai. J'aime les classifications, je
+touche au pédagogue. J'aime à coudre et à torcher les enfants, je touche
+à la servante. J'ai des distractions et je touche à l'idiot. Et puis,
+enfin, je n'aimerais pas la perfection; je la sens et ne saurais la
+manifester. Mais on pourrait bien lui donner des défauts dans sa nature.
+Quels? Nous chercherons ça quelque jour. Ça n'est pas dans votre sujet
+actuel et je ne dois pas vous en distraire.
+
+Ayez moins de cruauté envers vous. Allez de l'avant, et, quand le
+souffle aura produit, vous remonterez le ton général et sacrifierez ce
+qui ne doit pas venir au premier plan. Est-ce que ça ne se peut pas?
+Il me semble que si. Ce que vous faites paraît si facile, si abondant!
+c'est un trop plein perpétuel, je ne comprends rien à votre angoisse.
+
+Bonsoir, cher frère; mes tendresses à tous les vôtres. Je suis revenue à
+ma solitude de Palaiseau, je l'aime; je m'en retourne à Paris lundi. Je
+vous embrasse bien fort. Travaillez bien.
+
+
+
+
+DCXXII
+
+A M. THOMAS COUTURE, A PARIS
+
+ Palaiseau, 13 décembre 1866.
+
+Cher maître,
+
+Votre ouvrage soulèvera, je crois, des tempêtes, et déjà on veut m'en
+rendre solidaire. On annonce que ma préface est prête. Cela n'est pas,
+et, réflexion faite, je ne la ferai pas. Tant que j'ai ignoré la partie
+qui est toute de critique, et même après avoir écouté la lecture de
+plusieurs fragments, je vous ai dit _oui._ Pourtant je vous
+conseillais de faire de votre ouvrage un traité, sans vous lancer
+dans l'appréciation des vivants, ou des morts de la veille; vous avez
+persisté, c'était votre droit indiscutable. Vous avez pourtant modifié
+votre jugement sur Delacroix quant aux expressions; mais, j'y ai pensé
+depuis, le fond reste le même, il n'en pouvait être autrement.
+
+D'ailleurs, je ne pourrais pas vous demander d'épargner les autres, de
+faire des réserves, vous m'enverriez promener et vous feriez bien. Mais,
+moi, j'endosserais, sans conviction et sans lumières suffisantes, une
+trop forte responsabilité; à moins de faire aussi des réserves, et,
+alors, à quoi bon une préface? Ça ne serait pas clair, ça ne paraîtrait
+pas franc. Je vous dis donc _non_, après vous avoir dit _oui_, parce
+que, au dernier moment, quand vous m'enverriez les épreuves, nous ne
+serions pas d'accord et il serait trop tard pour nous y mettre. Allez
+droit devant vous, bravez seul, et sans donner le bras à une femme, ce
+que vous voulez braver.
+
+Votre ouvrage, si remarquable d'exécution, et riche à tant d'égards,
+gagnera à se présenter seul, je vous en réponds. Consultez de vrais
+amis, des gens de goût, ils vous diront comme moi.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCXXIII
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
+
+ Paris, 9 janvier 1867.
+
+Cher camarade,
+
+Ton vieux troubadour a été tenté de claquer. Il est toujours à Paris. Il
+devait partir le 25 décembre; sa malle était bouclée; ta première lettre
+l'a attendu tous les jours à Nohant, Enfin, le voilà tout à fait en état
+de partir et il part demain matin avec son fils Alexandre, qui veut bien
+l'accompagner.
+
+C'est bête d'être jeté sur le flanc et de perdre pendant trois jours la
+notion de soi-même et de se relever aussi affaibli que si on avait fait
+quelque chose de pénible et d'utile. Ce n'était rien, au bout du compte,
+qu'une impossibilité momentanée de digérer quoi que ce soit. Froid,
+ou faiblesse, ou travail, je ne sais pas. Je n'y songe plus guère.
+Sainte-Beuve inquiète davantage, on a dû te l'écrire. Il va mieux aussi,
+mais il y aura infirmité sérieuse, et, à travers cela, des accidents à
+redouter. J'en suis tout attristée et inquiète.
+
+Je n'ai pas travaillé depuis plus de quinze jours; donc, ma tâche n'est
+pas avancée, et, comme je ne sais pas si je vas être en train tout de
+suite, j'ai donné _campo_ à l'Odéon. Ils me prendront quand je serai
+prête. Je médite d'aller un peu au Midi, quand j'aurai vu mes enfants.
+Les plantes du littoral me trottent par la tête. Je me désintéresse
+prodigieusement de tout ce qui n'est pas mon petit idéal de travail
+paisible, de vie champêtre et de tendre et pure amitié. Je crois bien
+que je ne dois pas vivre longtemps, toute guérie et très bien que je
+suis. Je tire cet avertissement du grand calme, _toujours plus calme_,
+qui se fait dans mon âme jadis agitée. Mon cerveau ne procède plus que
+de la synthèse à l'analyse; autrefois, c'était le contraire. A présent,
+ce qui se présente à mes yeux, quand je m'éveille, c'est la planète;
+j'ai quelque peine à y retrouver le _moi_ qui m'intéressait jadis et
+que je commence à appeler _vous_ au, pluriel. Elle est charmante, la
+planète, très intéressante, très curieuse, mais pas mal arriérée et
+encore peu praticable; j'espère passer dans une oasis mieux percée et
+possible à tous. Il faut tant d'argent et de ressources pour voyager
+ici! et le temps qu'on perd à se procurer ce nécessaire est perdu pour
+l'étude et la contemplation. Il me semble qu'il m'est dû quelque chose
+de moins compliqué, de moins civilisé, de plus naturellement luxueux et
+de plus facilement bon que cette étape enfiévrée. Viendras-tu dans le
+monde de mes rêves, si je réussis à en trouver le chemin? Ah! qui sait?
+
+Et ce roman marche-t-il? Le courage ne s'est pas démenti? La solitude
+ne te pèse pas? Je pense bien qu'elle n'est pas absolue, et qu'il y a
+encore quelque part une belle amie qui va et vient, ou qui demeure par
+là. Mais il y a de l'anachorète quand même dans ta vie, et j'envie ta
+situation. Moi, je suis trop seule à Palaiseau, avec un mort; pas
+assez seule à Nohant, avec des enfants que j'aime trop pour pouvoir
+m'appartenir,--et, à Paris, on ne sait pas ce qu'on est, on s'oublie
+entièrement pour mille choses qui ne valent pas mieux que soi. Je
+t'embrasse de tout coeur, cher ami; rappelle-moi à ta mère, à ta chère
+famille, et écris-moi à Nohant, ça me fera du bien.
+
+Les fromages? Je ne sais plus, il me semble qu'on m'en a parlé. Je te
+dirai ça de là-bas.
+
+
+
+
+DCXXIV
+
+A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE
+
+ Nohant, 15 janvier 1867.
+
+Cher ami de mon coeur,
+
+Cette bonne longue lettre que je reçois de vous me comble de
+reconnaissance et de joie. Je ne l'ai lue qu'il y a deux jours. Elle
+m'attendait ici, à Nohant, et j'étais à Paris, malade, tous les jours
+faisant ma malle, et tous les jours forcée de me mettre au lit. Je vais
+mieux; mais j'ai à combattre, depuis quelques années, une forte tendance
+à l'anémie; j'ai eu trop de fatigue et de chagrin à l'âge où l'on a le
+plus besoin de calme et de repos. Enfin, chaque été me remet sur mes
+pieds, et, si chaque hiver me démolit, je n'ai guère à me plaindre.
+
+Comme vous, je ne tiens pas à mourir. Certaine que la vie ne finit pas,
+qu'elle n'est pas même suspendue, que tout est passage et fonction,
+je vas devant moi avec la plus entière confiance dans l'inconnu. Je
+m'abstiens désormais de chercher à le deviner et à le définir; je
+vois un grand danger à ces efforts d'imagination qui nous rendent
+systématiques, intolérants et _fermés_ au progrès, qui souffle toujours
+et quand même des quatre coins de l'horizon. Mais j'ai la notion du
+devenir incessant et éternel, et, quel qu'il soit, il m'est démontré
+intérieurement, par un sentiment invincible, qu'il est logique, et par
+conséquent beau et bon. C'est assez pour vivre dans l'amour du bien et
+dans le calme relatif, dans la dose de sérénité fatalement restreinte
+et passagère que nous permet la solidarité avec l'univers et avec nos
+semblables. Ma petite philosophie pratique est devenue d'une excessive
+modestie.
+
+Je voudrais vous faire lire l'avant-dernier et le dernier roman que
+j'ai publiés, _M. Sylvestre_ et _le Dernier. Amour,_ qui en est le
+complément. C'est naïf pour ne pas dire niais; mais il y a, au fond, des
+choses vraies qui ont été bien senties, et qui ne vous déplairaient pas.
+Une page de cela de temps en temps pourrait vous faire l'effet d'une
+potion innocente, qui amuse l'ennui et la douleur. Si vous n'avez pas
+ces petits volumes sous la main, je dirai qu'on vous les envoie. Ils
+vous mettront en communication pour ne pas dire en communion avec votre
+vieille amie.
+
+Je vous parle de moi, c'est en vue de notre idéal commun, du rêve
+intérieur qui nous soutient et qui vous remplissait de force et de
+sérénité, la veille d'une condamnation à mort. Vous voilà condamné à la
+vie maintenant, cher ami! à une vie de langueur, d'empêchement et de
+souffrance, où votre âme stoïque s'épanouit quand même et vibre au
+souffle de toutes les émotions patriotiques.
+
+Je remarque avec attendrissement que vous êtes resté _chauvin_, comme
+disent nos jeunes beaux esprits de Paris, c'est-à-dire guerrier et
+chevalier--comme je suis restée _troubadour_, c'est-à-dire croyant à
+l'amour, à l'art, à l'idéal, et chantant quand même, quand le monde
+siffle et baragouine. Nous sommes les jeunes fous de cette génération.
+Ce qui va nous remplacer s'est chargé d'être vieux, blasé, sceptique à
+notre place. Ceci donne, hélas! bien raison à vos craintes sur l'avenir.
+Voici justement ce que m'écrit, en même temps que vous, un excellent
+ami à moi, Gustave Flaubert, un de ceux qui sont restés jeunes, à
+quarante-six ans: «Ah! oui, je veux bien vous suivre dans une autre
+planète; _l'argent_ rendra la nôtre inhabitable dans un avenir
+rapproché. Il sera impossible, même au plus riche, d'y vivre sans
+s'occuper _de son bien_. Il faudra que tout le monde passe plusieurs
+heures par jour à tripoter ses capitaux: ce sera charmant!»
+
+C'est qu'à côté d'une politique qui est grosse de catastrophes, il y a
+une économie sociale qui est grosse d'apoplexie foudroyante. Tout ce que
+vous prévoyez de la contagion anglo-saxonne arrivera. C'est là le nuage
+qui mange déjà tout l'horizon; la Prusse n'est qu'un grain qui ne
+crèvera peut-être pas. La stérilité des esprits et des coeurs est bien
+autrement à redouter que le manque de fusils, de soldats et d'émulation
+à un moment donné. Il faudra traverser une ère de ténèbres où notre
+souvenir--celui de notre glorieuse Révolution et de ces grands jours qui
+nous ont laissé une flamme dans l'esprit--disparaîtra comme le reste.
+Mais qu'importe, s'il le faut, mon ami? De par notre être éternel;
+nous ne pouvons pas douter du réveil de l'idéal dans l'humanité. Cette
+réaction d'athéisme moral est inévitable; elle est la conséquence du
+développement exagéré du mysticisme. L'homme, trompé et leurré durant
+tant de siècles, croit se sauver par la prétendue méthode expérimentale.
+Il ne voit qu'un côté de la vérité et il l'essaye. C'est son droit. Il a
+le droit de se mutiler. Quand il aura bien _expérimenté_ ce régime, il
+verra que ce n'est pas cela encore, et la France éclipsée redeviendra la
+terre des prodiges; question de temps! «Nous n'y serons pas, disent les
+faibles; la vie est courte et la nôtre s'écoule dans la peur et les
+larmes.».
+
+Disons-leur que la vie est continue et que les forts seront toujours où
+il faudra qu'ils soient.
+
+Dites-moi, à moi, quels sont les ouvrages sur Jeanne d'Arc qui vous ont
+donné une certitude sur ses notions personnelles. Je n'ai lu de sérieux
+sur son compte que ce qu'en dit Henri Martin dans son _Histoire de
+France._ Tout le reste de ce que j'ai eu dans les mains est trop
+légendaire et je n'y trouve pas une figure réelle, c'est à faire douter
+qu'elle ait existé. Ses réapparitions après la mort font ressembler
+son histoire à celle de Jésus,--qui n'a pas existé non plus, du moins
+_personnalisé_ comme on nous le représente.
+
+Ces grands hallucinés sont déjà bien loin de nous, et j'ai un certain
+éloignement pour les extatiques, je vous le confesse. J'aime tant
+l'histoire naturelle, j'y trouve le miracle permanent de la vie si
+beau, si complet dans la nature, que les miracles d'invention ou
+d'hallucination individuelle me paraissent petits et un peu _impies_.
+
+Cher ami, merci pour votre sollicitude. Tout va bien autour de moi.
+Maurice vous aime toujours; il est bien marié, sa petite femme est
+charmante. Ils sont tout deux actifs et laborieux. La petite Aurore est
+un amour que l'on adore. Elle a eu un an le jour de mon arrivée ici, la
+semaine dernière. Je suis _chez eux_ maintenant; car je leur ai laissé
+toute la gouverne du petit avoir, et j'ai le plaisir de ne plus m'en
+occuper; j'ai plus de temps et de liberté. J'espère guérir bientôt, et
+sinon, je suis bien soignée et bien choyée. Tout est donc pour le mieux.
+
+Ayez toujours espoir aussi. Pourquoi ne guéririez-vous pas? Si vous le
+voulez bien, qui sait? Et puis on vous aime tant! cela peut amener un de
+ces miracles _naturels_ que Dieu connaît!
+
+A vous de toute mon âme.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCXXV
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
+
+ Nohant, 15 janvier 1867.
+
+Me voilà chez nous, assez valide, sauf quelques heures le soir. Enfin,
+ça passera. _Le mal ou celui qui l'endure,_ disait mon vieux curé, _ça
+ne peut pas durer._
+
+Je reçois ta lettre ce matin, cher ami. Pourquoi que je t'aime plus
+que la plupart des autres, même plus que des camarades anciens et bien
+éprouvés? Je cherche, car mon état à cette heure, c'est d'être
+
+ Toi qui vas cherchant,
+ Au soleil couchant,
+ Fortune!...
+
+Oui, fortune intellectuelle, _lumière!_ Eh bien, voilà: on se fait,
+étant vieux, dans le soleil couchant de la vie,--qui est la plus belle
+heure des tons et des reflets,--une notion nouvelle de toute chose et de
+l'affection surtout.
+
+Dans l'âge de la puissance et de la personnalité, on tâte l'ami comme on
+tâte le terrain, au point de la réciprocité. Solide on se sent, solide
+on veut trouver ce qui vous porte ou vous conduit. Mais, quand s'enfuit
+l'intensité du _moi_, on aime les personnes et les choses pour ce
+qu'elles sont par elles-mêmes, pour ce qu'elles représentent aux yeux
+de votre âme, et nullement pour ce qu'elles apporteront en plus à votre
+destinée. C'est comme le tableau ou la statue que l'on voudrait avoir à
+soi, quand on rêve en même temps un beau chez soi pour l'y mettre.
+
+Mais on a parcouru la verte bohème sans y rien amasser; on est resté
+gueux, sentimental et troubadour. On sait très bien que ce sera toujours
+de même et qu'on mourra sans feu ni lieu. Alors, on pense à la statue,
+au tableau dont on ne saurait que faire et que l'on ne saurait où placer
+avec honneur si on les possédait. On est content de les savoir en
+quelque temple non profané par la froide analyse, un peu loin du regard,
+et on les aime d'autant plus. On se dit: «Je repasserai par le pays où
+ils sont. Je verrai encore et j'aimerai toujours ce qui me les a fait
+aimer et comprendre. Le contact de ma personnalité ne les aura pas
+modifiés, ce ne sera pas moi que j'aimerai en eux.»
+
+Et c'est ainsi, vraiment, que l'idéal, qu'on ne songe plus à fixer, se
+fixe en vous parce qu'il reste _lui._ Voilà tout le secret du beau, du
+seul vrai, de l'amour, de l'amitié, de l'art, de l'enthousiasme et de la
+foi. Penses-y, tu verras.
+
+Cette solitude où tu vis me paraîtrait délicieuse avec le beau temps. En
+hiver, je la trouve stoïque et suis forcée de me rappeler que tu n'as
+pas le besoin moral de la locomotion _à l'habitude._ Je pensais qu'il
+y avait pour toi une autre dépense de forces durant cette
+claustration;--alors c'est très beau, mais il ne faut pas prolonger cela
+indéfiniment; si le roman doit durer encore, il faut l'interrompre ou le
+panacher de distractions. Vrai, cher ami, pense à la vie du corps, qui
+se fâche et se crispe quand on la réduit trop. J'ai vu, étant malade, à
+Paris, un médecin très fou, mais très intelligent, qui disait là-dessus
+des choses vraies. Il me disait que je me spiritualisais d'un manière
+inquiétante, et, comme je lui disais justement à propos de toi que l'on
+pouvait s'abstraire de toute autre chose que le travail et avoir plutôt
+excès de force que diminution, il répondait que le danger était aussi
+grand dans l'accumulation que dans la déperdition, et, à ce propos,
+beaucoup de choses excellentes que je voudrais savoir te redire.
+
+Au reste, tu les sais, mais tu n'en tiens compte. Donc, ce travail que
+tu traites si mal en paroles, c'est une passion et une grande! Alors,
+je te dirai ce que tu me dis. Pour l'amour de nous et pour celui de ton
+vieux troubadour, ménage-toi un peu.
+
+_Consuelo, la Comtesse de Rudolstadt_, qu'est-ce que c'est que ça?
+Est-ce que c'est de moi? Je ne m'en rappelle pas un traître mot. Tu lis
+ça, toi! Est-ce que vraiment ça t'amuse? Alors, je le relirai un de ces
+jours et je m'aimerai si tu m'aimes.
+
+Qu'est-ce que c'est aussi que d'être hystérique? Je l'ai peut-être été
+aussi, je le suis peut-être; mais je n'en sais rien, n'ayant jamais
+approfondi la chose et en ayant ouï parler sans l'étudier. N'est-ce
+pas un malaise, une angoisse causés parle désir d'un impossible
+_quelconque_? En ce cas, nous en sommes tous atteints, de ce mal
+étrange, quand nous avons de l'imagination; et pourquoi une telle
+maladie aurait-elle un sexe?
+
+Et puis encore, il y a ceci pour les gens forts en anatomie: _il n'y a
+qu'un sexe_. Un homme et une femme, c'est si bien la même chose, que
+l'on ne comprend guère les tas de distinctions et de raisonnements
+subtils dont se sont nourries les sociétés sur ce chapitre-là. J'ai
+observé l'enfance et le développement de mon fils et de ma fille. Mon
+fils était moi, par conséquent femme bien plus que ma fille, qui était
+un homme pas réussi.
+
+Je t'embrasse; Maurice et Lina, qui se sont pourléchés de tes fromages,
+t'envoient leurs amitiés, et mademoiselle Aurore te crie: _Attends,
+attends, attends_! C'est tout ce qu'elle sait dire en riant comme une
+folle quand elle rit; car, au fond, elle est sérieuse, attentive,
+adroite de ses mains comme un singe et s'amusant mieux du jeu qu'elle
+invente que de tous ceux qu'on lui suggère.
+
+Si je ne guéris pas ici, j'irai à Cannes, où des personnes amies
+m'appellent. Mais je ne peux pas encore en ouvrir la bouche à mes
+enfants. Quand je suis avec eux, ce n'est pas aisé de bouger. Il y a
+passion et jalousie. Et toute, ma vie a été comme ça, jamais à moi!
+Plains-toi donc, toi qui t'appartiens!
+
+
+
+
+DCXXVI
+
+A M. HENRY HARISSE, A PARIS
+
+ Nohant, 19 janvier 1867.
+
+Merci pour votre excellente lettre, mon cher Américain. Tous les détails
+que vous me donnez sont bons; que Sainte-Beuve se porte mieux surtout,
+cela me cause une joie réelle. Moi, je lutte contre l'anémie qui me
+menace, et je ne songe même pas à travailler du cerveau. Je plante des
+choux toute la journée, ou je couds des rideaux et des courtepointes, le
+tout à l'effet de m'installer ici dans une chambre plus petite et plus
+chaude que celle où je travaille. Je me suis tapissée en bleu
+tendre parsemé de médaillons blancs où dansent de petites personnes
+mythologiques. Il me semble que ces tons fades et ces sujets rococos
+sont bien appropriés à l'état d'anémie et que je n'aurai là que des
+idées douces et bêtes. C'est ce qu'il me faut maintenant.
+
+Le beau berrichon de ma jeunesse est aujourd'hui une langue morte;
+la bourrée, cette danse si jolie, est remplacée par de stupides
+contredanses; nos chants du pays, admirables autrefois et qui faisaient
+l'admiration de Chopin et de Pauline Garcia, cèdent le pas à _la Femme à
+barbe_. De belles routes remplacent nos sentiers où l'on se perdait; de
+vieux ombrages presque vierges, que l'on savait où trouver et que nous
+seuls connaissions, ont disparu, et la botanique sylvestre est au
+diable.
+
+Refaire un roman berrichon! non, je ne vous l'ai pas promis. Ce serait
+repasser par le chemin des regrets, et vraiment, à mon âge, il faut
+combattre une tendance si naturelle et si fondée. Il faut vivre en
+avant; c'est la devise de notre pays, et, quoi qu'il m'en coûte de
+secouer mes souvenirs, je ne veux pas méconnaître ce que l'avenir
+peut nous apporter. Je ne veux pas être ingrate non plus envers la
+vieillesse, qui est aussi un bon âge, plein d'indulgence, de patience et
+de clartés. Si l'on me rendait mes énergies, je ne saurais plus qu'en
+faire, n'étant plus dupe de moi-même. Je voudrais revoir l'Italie, parce
+que ce sera une Italie nouvelle. Retrouverai-je la force d'y'aller? Ce
+n'est pas sûr; mais je ne veux pas m'en tourmenter. Si j'en suis à mes
+dernières lueurs, je me dirai que j'ai bien assez fait le métier du
+chien tournebroche et que la vie éternelle est un voyage qui promet
+assez d'émotions et d'étonnements.
+
+Priez donc Paul de Saint-Victor de me faire envoyer son livre [1]? C'est
+un talent, ah! oui, et un vrai. En lisant tant de chefs-d'oeuvre jetés
+le matin dans un feuilleton comme des perles à la consommation brutale
+des pourceaux, je me demandais toujours pourquoi cela n'était pas
+rassemblé et publié. Je suis curieuse de savoir si je retrouverai
+l'émotion que cela m'a donnée en détail.
+
+Non, Théo [2] ne sera pas de l'Académie. Il ne voudra pas faire ce qu'il
+faut pour cela, ou, s'il s'y résigne, il le fera mal. Il ne se tiendra
+pas de dire ce qu'il pense des vieux fétiches. Si je me trompe, je serai
+bien étonnée, par exemple!
+
+Mais, vous qui ne parlez pas de vous, êtes-vous toujours décidé à
+quitter la France dans un temps donné? Non, cela me parait impossible.
+Il me semble que la France a besoin de ses amants; ceux qui lui
+appartiennent légitimement la méconnaissent ou la brutalisent. Restez
+avec nous, aidez-nous à rester Français ou à le redevenir.
+
+N'oubliez pas que vous m'avez promis de venir me voir ici. Notre vieille
+maison est un coin assez curieux, où l'on a réussi, pendant trente ans,
+à vivre en dehors de toute convention et à être artiste pour soi, sans
+se donner en spectacle au monde. Vous y serez reçu par mes enfants comme
+un ami.
+
+Et bonsoir! me voilà très fatiguée devoir écrit; mais je suis à vous de
+tout coeur.
+
+G. SAND.
+
+ [1] _Hommes et Dieux_.
+ [2] Théophile Gautier.
+
+
+
+
+DCXXVII
+
+À M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS
+
+Nohant, 21 janvier 1867.
+
+Eh bien, cher fils, comment êtes-vous arrivé à Paris, par ce temps de
+frimas qui vous a surpris le jour du départ? Avez-vous eu froid dans
+l'affreuse diligence? Vous êtes-vous embêté. Je vous ai fait faire là
+une vraie corvée et je me le reprochais en voyant tomber la neige. Et
+j'ai été si patraque, moi, depuis ce temps-là, que je n'avais pas le
+courage de vous demander de vos nouvelles, et de celles de la patiente
+et stoïque _alitée_ [1]. Je crois que je vais mieux à présent, du moins
+il y a des jours où je me crois guérie. Ça ne peut guère se faire par
+une saison si dure; aussi je prends patience et m'arrange pour ne pas
+penser, à mon mal. J'ai fait diversion en m'installant dans ma nouvelle
+chambre, où j'ai enfin chaud et où je me trouve doucement et bêtement
+dans le bleu tendre, couleur d'anémie. J'ai soif de travailler.
+
+Avez-vous lu _Mont-Revêche?_ Y voyez-vous plus clair que moi.
+Pouvez-vous me lancer dans une bonne voie comme pour _Yilleiner_? Sauf à
+ne pouvoir pas _exécuter_ tout ce que vous m'indiquerez et à tourner du
+côté où je peux être _moi_, avec mes défauts et mes qualités. On ne
+se sépare pas de soi-même. Il me semble que vous me sortiriez de mes
+irrésolutions et que vous me rendriez la foi. Essayez, si _Madame
+Aubray_ ne vous absorbe pas trop. Peut-être que je m'en vas tout
+doucement et que je n'ai pas à m'inquiéter de l'avenir. Mais, si, avant
+de me confier à ce _toujours plus calme_ dont parle Goethe, je pouvais
+faire encore un bon travail, je serais satisfaite. Voyez, et voyez bien,
+si c'est avec _Mont-Revèche_ que je peux donner ce dernier coup de
+collier. Si, après réflexion, vous me dites _non, je_ pincerai d'une
+autre guitare, sans aucun découragement.
+
+Les enfants vous envoient des tendresses, ainsi qu'à tout votre beau
+sexe, Coliche comprise. Moi, je vous embrasse _trétous_, comme on dit
+ici.
+
+Qu'est-ce que vous pensez, vous, de ce _couronnement de l'édifice
+napoléonien_? Il me semble que ce n'est qu'une velléité; on sait si peu
+se servir de la liberté en France, qu'on se dépêchera de mal user du peu
+qu'on nous donne, et vite alors on reprendra plus qu'on ne nous avait
+pris, pour nous dire: «Vous voyez, c'est votre faute!» Ou bien quoi?
+sent-on qu'il faut s'exécuter et que la chose craque? c'est peut-être
+trop tard, on ne fait pas des citoyens d'un coup de plume, quand on les
+a si bien corrompus pendant quinze ans.
+
+Aurore a repris son aplomb après votre départ, et je croîs qu'un jour de
+plus l'eût apprivoisée. Elle n'est pas bruyante; mais elle est tout de
+même farceuse avec un air sérieux. Bonsoir, mon enfant. Je vous embrasse
+tendrement.
+
+G. SAND.
+
+ [1] Madame Alexandre Dumas.
+
+
+
+
+DCXXVIII
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
+
+Nohant, 8 février 1867.
+
+Bah! zut! troulala! aïe donc! aïe donc! je ne suis plus malade ou du
+moins je ne le suis plus qu'à moitié. L'air du pays me remet, ou la
+patience, ou _l'autre_, celui qui veut encore travailler et produire.
+Quelle est ma maladie? Rien. Tout en bon état, mais quelque chose qu'on
+appelle anémie, effet sans cause saisissable, dégringolade qui, depuis
+quelques années, menace, et qui s'est fait sentir à Palaiseau, après mon
+retour de Croisset. Un amaigrissement trop rapide pour être logique, le
+pouls trop lent, trop faible, l'estomac paresseux ou capricieux, avec
+un sentiment d'étouffement et des velléités d'inertie. Il y a eu
+impossibilité de garder un verre d'eau dans ce pauvre estomac durant
+plusieurs jours, et cela m'a mise si bas, que je me croyais peu
+guérissable; mais tout se remet, et même, depuis hier, je travaille.
+
+Toi, cher, tu te promènes dans la neige, la nuit. Voilà qui, pour une
+sortie exceptionnelle, est assez fou et pourrait bien te rendre malade
+aussi! Ce n'est pas la lune, c'est le soleil que je te conseillais; nous
+ne sommes pas des chouettes, que diable! Nous venons d'avoir trois jours
+de printemps. Je parie que tu n'as pas monté à mon cher verger, qui est
+si joli et que j'aime tant. Ne fût-ce qu'en souvenir de moi, tu devrais
+le grimper tous les jours de beau temps à midi. Le travail serait plus
+coulant après et regagnerait le temps perdu et au delà.
+
+Tu es donc dans des ennuis d'argent? Je ne sais plus ce que c'est
+depuis que je n'ai plus rien au monde. Je vis de ma journée comme le
+prolétaire; quand je ne pourrai plus faire ma journée, je serai emballée
+pour l'autre monde, et alors je n'aurai plus besoin de rien. Mais il
+faut que tu vives, toi. Comment vivre de ta plume si tu te laisses
+toujours duper et tondre? Ce n'est pas moi qui t'enseignerai le moyen
+de te défendre. Mais n'as-tu pas un ami qui sache agir pour toi? Hélas!
+oui, le monde va à la diable de ce côté-là; et je parlais de toi,
+l'autre jour, à un bien cher ami, en lui montrant l'artiste, celui qui
+est devenu si rare, maudissant la nécessité de penser au côté matériel
+de la vie. Je t'envoie la dernière page de sa lettre; tu verras que
+tu as là un ami dont tu ne te doutes guère, et dont la signature te
+surprendra.
+
+Non, je n'irai pas à Cannes malgré une forte tentation! Figure-toi
+qu'hier, je reçois une petite caisse remplie de fleurs coupées en pleine
+terre, il y a déjà cinq ou six jours; car l'envoi m'a cherchée à Paris
+et à Palaiseau. Ces fleurs sont adorablement fraîches, elles embaument,
+elles sont jolies comme tout.--Ah! partir, partir tout de suite pour les
+pays du soleil. Mais je n'ai pas d'argent et, d'ailleurs, je n'ai pas le
+temps. Mon mal m'a retardée et ajournée. Restons. Ne suis-je pas bien?
+Si je ne peux pas aller à Paris le mois prochain, ne viendras-tu pas me
+voir ici? Mais oui, c'est huit heures de route. Tu ne peux pas ne pas
+voir ce vieux nid. Tu m'y dois huit jours, ou je croirai que j'aime un
+gros ingrat qui ne me le rend pas.
+
+Pauvre Sainte-Beuve! Plus malheureux que nous, lui qui n'a pas eu de
+gros chagrins et qui n'a plus de soucis matériels. Le voilà qui pleure
+ce qu'il y a de moins regrettable et de moins sérieux dans la vie,
+entendue comme il l'entendait! Et puis très altier, lui qui a été
+janséniste, son coeur s'est refroidi de ce côté-là. L'intelligence s'est
+peut-être développée, mais elle ne suffit pas à nous faire vivre, et
+elle ne nous apprend pas à mourir. Barbès, qui depuis si longtemps
+attend à chaque minute qu'une syncope l'emporte, est doux et souriant.
+Il ne lui semble pas, et il ne semble pas non plus à ses amis, que la
+mort le séparera de nous. Celui qui s'en va tout à fait, c'est celui
+qui croit finir et ne tend la main à personne pour qu'on le suive ou le
+rejoigne.
+
+Et bonsoir, cher ami de mon coeur. On sonne la représentation, Maurice
+nous régale ce soir des marionnettes. C'est très amusant, et le théâtre
+est si joli! un vrai bijou d'artiste. Que n'es-tu là! C'est bête de ne
+pas vivre porte à porte avec ceux qu'on aime.
+
+
+
+
+DCXXIX
+
+A M. HENRY HARRISSE, A PARIS.
+
+ Nohant, 14 février 1867
+
+Cher ami,
+
+Je vous remercie de penser à moi, de vous occuper de ce qui m'intéresse,
+et de me le dire d'une façon si charmante. C'est une coquetterie que me
+fait la destinée, de me donner un correspondant tel que vous. Je vois,
+grâce à vous le dîner Magny comme si j'y étais. Seulement il me semble
+qu'il doit être encore plus gai sans moi; car Théo a parfois des remords
+quand il s'émancipe trop à mon oreille. Dieu sait pourtant que je ne
+voudrais, pour rien au monde, mettre une sourdine à sa verve. Elle fait
+d'autant plus ressortir l'inaltérable douceur de l'adorable Renan, avec
+sa tête de _Charles le Sage_.
+
+Plus heureuse que Sainte-Beuve, je me rétablis bien. J'ai encore eu une
+rechute d'accablement; mais je recommence à aller mieux et j'essaye de
+me remettre au _travail_, mot bien ambitieux pour un simple romancier.
+
+Merci pour l'article _Jouvin_; car j'ai retrouvé votre bonne écriture
+sur la bande. Je lui écris par le même courrier. Oui, nous avons eu et
+nous avons encore de belles journées ici. Notre climat est plus clair
+et plus chaud que celui des environs de Paris. Le pays n'est pas beau
+généralement chez nous: terrain calcaire, très fromental, mais peu
+propre au développement des arbres; des lignes douces et harmonieuses;
+beaucoup d'arbres, mais petits; un grand air de solitude, voilà tout
+son mérite. Il faudra vous attendre à ceci, que mon pays est comme moi,
+insignifiant d'aspect. Il a du bon quand on le connaît; mais il n'est
+guère plus opulent et plus démonstratif que ses habitants.
+
+Vous savez que je compte toujours vous y voir arriver un jour ou
+l'autre. Mais prévenez-moi, pour que je ne sois pas ailleurs, et
+tenez-moi au courant de vos voyages. Mon fils, à qui j'ai beaucoup parlé
+de vous, vous envoie d'avance toutes ses cordialités.
+
+A vous de coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCXXX
+
+A. GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS
+
+ Nohant, 16 février 1867.
+
+Non, je ne suis pas catholique, mais je proscris les monstruosités. Je
+dis que le vieux laid qui se paye des tendrons ne fait pas l'amour et
+qu'il n'y a là ni cyprès, ni ogive, ni infini, ni mâle, ni femelle. Il
+y a une chose contre nature; car ce n'est pas le désir qui pousse le
+tendron dans les bras du vieux laid, et, là où il n'y a pas liberté et
+réciprocité, c'est un attentat à la sainte nature.
+
+I1 faut croire que nous nous aimons tout de bon, cher camarade, car nous
+avons eu tous les deux en même temps la même pensée. Tu m'offres mille
+francs pour aller à Cannes, toi qui es gueux comme moi, et, quand tu
+m'as écrit que tu étais _embêté_ de ces choses d'argent, j'ai rouvert
+ma lettre pour t'offrir la moitié de mon avoir, qui se monte toujours à
+deux mille; c'est ma réserve. Et puis je n'ai pas osé. Pourquoi? C'est
+bien bête; tu as été meilleur que moi, tu as été tout bonnement au fait.
+Donc je t'embrasse pour cette bonne pensée et je n'accepte pas. Mais
+j'accepterais, sois-en sûr, si je n'avais pas d'autre ressource.
+Seulement, je dis que, si quelqu'un doit me prêter, c'est le seigneur
+Buloz, qui a acheté des châteaux et des terres avec mes romans. Il ne me
+refuserait pas, je le sais. Il m'offre même. Je prendrai donc chez lui,
+s'il le faut. Mais je ne suis pas en état de partir, je suis retombée
+ces jours-ci. J'ai dormi trente-six heures de suite, accablée. A
+présent, je suis sur pied, mais faible. Je t'avoue que je n'ai pas
+I'énergie de vouloir _vivre_. Je n'y tiens pas; me déranger d'où je suis
+bien, chercher de nouvelles fatigues, me donner un mal de chien pour
+renouveler une vie de chien, c'est un peu bête, je trouve, quand il
+serait si doux de s'en aller comme ça, encore aimant, encore aimé, en
+guerre avec personne, pas mécontent de soi et rêvant des merveilles dans
+les autres mondes; ce qui suppose l'imagination encore assez fraîche.
+
+Mais je ne sais pourquoi je te parle de choses réputées tristes, j'ai
+trop l'habitude de les envisager doucement. J'oublie qu'elles paraissent
+affligeantes à ceux qui semblent dans la plénitude de la vie. N'en
+parlons plus et laissons faire le printemps, qui va peut-être me
+souffler l'envie de reprendre ma tâche. Je serai aussi docile à la voix
+intérieure qui me dira de marcher qu'à celle qui me dira de m'asseoir.
+
+Ce n'est pas moi qui t'ai promis un roman sur la sainte Vierge. Je ne,
+crois pas du moins. Mon article sur la faïence, je ne le retrouve pas.
+Regarde donc s'il n'a pas été imprimé à la fin d'un de mes volumes pour
+compléter la dernière feuille. Ça s'appelait _Giovanni Freppa_ ou _les
+Maïoliques_.
+
+Oh! mais quelle chance! En t'écrivant, il me revient dans la tête un
+coin où je n'ai pas cherché. J'y cours, je trouve! Je trouve bien mieux
+que mon article, et je t'envoie trois ouvrages qui te rendront aussi
+savant que moi. Celui de Passeri est charmant.
+
+Barbès est une intelligence, certes, mais en _pain de sucre_.
+Cerveau tout en hauteur, un crâne indien aux instincts doux, presque
+introuvables; tout pour la pensée métaphysique, devenant instinct et
+passion qui dominent tout. De là un caractère que l'on ne peut comparer
+qu'à celui de Garibaldi. Un être invraisemblable à force d'être saint et
+parfait. Valeur immense, sans application immédiate en France. Le milieu
+a manqué à ce héros d'un autre, âge ou d'un autre pays.
+
+Sur ce, bonsoir.--Dieu, que je suis _veau_! Je te laisse le titre de
+_vache_, que tu t'attribues dans tes jours de lassitude. C'est égal,
+dis-moi quand tu seras à Paris. Il est probable qu'il me faudra y aller
+quelques jours pour une chose ou l'autre. Nous nous embrasserons, et
+puis vous viendrez à Nohant cet été. C'est convenu, il le faut!
+
+Mes tendresses à la maman et à la belle nièce.
+
+
+
+
+DCXXXI
+
+A M. PAUL DE SAINT-VICTOR, A PARIS
+
+ Nohant, 18 février 1867.
+
+Combien je vous remercie de ce beau livre, un chef-d'oeuvre, un modèle
+pour le fond, et pour la forme! Ce n'est pas une découverte pour moi.
+Je vous ai toujours suivi avec l'adoration de votre talent, chaque jour
+plus pur et plus plein; mais il fait bon tenir tout cela ensemble et le
+relire comme on relit sans cesse Mozart et Beethoven.
+
+Si je n'eusse été malade, et _très malade_, j'aurais voulu joindre ma
+petite note au concert des éloges, et la _Revue des Deux Mondes_ m'eût
+_peut-être_ laissé dire. Mais ce n'est que depuis trois jours que je
+peux écrire quelques pages. L'article que j'ai publié sur le livre de
+Maurice était fait il y a longtemps. Ce livre, qu'on a dû vous porter de
+sa part, devait paraître beaucoup plus tôt.
+
+Me voilà revenue à la vie et vous y avez contribué. Si quelque chose
+remet la tête et le coeur à leur place, c'est ce que vous avez dans la
+tête et dans le coeur.
+
+Bien à vous.
+
+G. SAND.
+
+Mon fils veut aussi que je vous dise son admiration.
+
+
+
+
+DGXXXII
+
+A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE
+
+ Nohant, 2 mars 1867.
+
+Cher excellent ami,
+
+Je suis guérie depuis une huitaine de jours; je reprends mes forces
+rapidement et je travaille. Je veux vous le dire pour ne pas laisser à
+votre tendre amitié une préoccupation vaine. Je refais un nouveau bail,
+sans joie ni chagrin, comme je vous le disais. La vie ne m'apportera pas
+de nouveaux bonheurs et peut-être me ménage-t-elle de nouveaux chagrins.
+Inutile d'en supputer les chances, puisque le devoir est de l'accepter
+quelle qu'elle soit.
+
+Ainsi vous faites, avec un courage bien supérieur au mien, qui n'est
+qu'un détachement amené par l'expérience. Vous, toujours prisonnier
+ou malade, vous n'avez guère vécu réellement; aussi votre âme s'est
+habituée à s'épanouir quand même, dans une région au-dessus de la vie
+réelle, et cette noble existence torturée, toujours souriante et douce,
+restera comme une légende dans le coeur de nos enfants.
+
+Merci, merci, et pardon mille fois pour les inquiétudes que vous
+m'exprimez. Aucun médecin ne sait jamais comment je m'atténue et me
+remets si vite; je ne le sais pas non plus. Je ne devrais, parler de moi
+qu'_in articulo mortis_, puisque je donne de fausses peurs à mes amis.
+
+Maurice vous embrasse, et moi aussi, bien tendrement. Ne vous fatiguez
+pas à m'écrire; mais, quand vous êtes bien ou passablement, deux lignes!
+c'est un si grand bonheur pour nous!
+
+A vous.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCXXXIII
+
+ A M. LOUIS VIARDOT, A BADEN
+
+Nohant, 11 avril 1867.
+
+Quoi qu'il en soit, me voilà mieux et très calme, à Nohant, où j'ai
+passé presque tout l'hiver. Maurice est heureux en ménage; il a un vrai
+petit trésor de femme, active, rangée, bonne mère et bonne ménagère,
+tout en restant artiste d'intelligence et de coeur. Nous avons un seul
+petit enfant; une fillette de quinze mois, qui s'appelle Aurore, et qui
+annonce aussi beaucoup d'intelligence et d'_attention_. La gentille
+créature semble faire son possible pour nous consoler du cher petit
+que nous avons perdu. Maurice est devenu grand piocheur, naturaliste,
+géologue et romancier par-dessus le marché. Moi, j'ai peu travaillé cet
+hiver; j'ai été trop détraquée.
+
+Voilà notre bulletin en réponse au vôtre. Mais pourquoi donc êtes-vous
+si _brouillés avec Paris_? Est-ce que l'Exposition n'attirera pas ma
+_fifille[1]?_ Et puis la France, en somme, n'est-ce pas quelque chose,
+et quelqu'un à retrouver, ne fût-ce que pour résumer sa propre vie en la
+voyant se transformer? La surface, n'est pas belle; c'est la phase de
+l'impudence dans les moeurs avec l'hypocrisie dans les idées. Mais
+on dit qu'il se fait, en dessous, un grand travail économique et
+philosophique d'où sortiront un socialisme nouveau et une politique
+nouvelle. Il faut vivre dans cet espoir; car les classes qui _remuent_
+et qui _paraissent_ sont affreusement pourries; et l'on est étonné de se
+voir, à soixante ans passés, plus jeune et plus naïf que la jeunesse et
+la prétendue virilité de ce temps. Que de choses il y aurait à se dire
+sur tout cela! mais vous pressentez bien ce qui en est, et, sauf que je
+me plains de l'abandon où vous laissez vos amis, j'approuve fort votre
+retraite dans la vie de famille, seul et dernier refuge de la liberté de
+l'âme.
+
+J'embrasse et chéris éternellement ma _fifille_ grande et bonne, et nous
+nous réunissons tous trois pour vous envoyer à tous deux, ainsi qu'à vos
+chers enfants, nos meilleures amitiés de coeur.
+
+G. SAND.
+
+ [1] Madame Pauline Viardot-Garcia.
+
+
+
+
+DCXXXIV
+
+A M. ANDRÉ BOUTET, A PALAISEAU
+
+ Nohant, 15 avril 1867.
+
+Cher ami,
+
+Je prends acte de votre bonne promesse pour les vacances ou pour un
+autre moment de l'année où vous serez le mieux disponible. Nous nous
+entendrons pour que je ne sois pas en excursion dans ce moment-là. Nous
+philosopherons au grand soleil, si Dieu nous donne un meilleur été que
+l'autre. Mais je crois notre philosophie bien droite et bien claire. Le
+désir maladif de se perdre dans les questions métaphysiques s'apaise
+quand on en a tâté sérieusement.
+
+Si le cher papa[1], qui croit découvrir des choses rebattues, avait
+fait quelques vraies études, il affirmerait de moins en moins la nature
+spéciale et le rôle spécial de Dieu. Contentons-nous de vivre du
+sentiment qui nous pousse à rêver une perfection relative, et à y croire
+d'autant plus que nous nous sentons devenir meilleurs.
+
+Au reste, pour en revenir au papa, sa lettre était bonne comme lui et
+moins fanatique de certitude que la précédente. Sa chimère est celle
+d'un esprit généreux; sa vanité, celle d'un coeur très pur.
+
+Quand on voit le genre humain perdu de bêtise et de vice, et la
+vieillesse, aussi bien que la jeunesse d'à présent, tourner à l'égoïsme
+et au matérialisme, on est heureux de trouver dans sa famille une belle
+âme dont les défauts et les travers ne sont que l'excès de qualités
+sérieuses et d'instincts touchants. Aimez-vous donc quand même. Ne
+faut-il pas que la famille s'essaye aux habitudes de tolérance et de
+libre pensée qui doivent gouverner les sociétés futures?
+
+Nous sommes malheureusement encore les fils de ceux qui s'envoyaient
+mutuellement à la guillotine, et les petits-fils de ceux qui
+s'envoyaient au bûcher, pour cause d'idées contraires. Il faut bien que
+nous apprenions à porter en nous notre propre pensée et nos propres
+croyances, sans exiger que les antres nous suivent et sans aimer
+moins ceux qui ne nous suivent pas. Ce n'est pas un idéal _si bleu_ à
+entrevoir. La raison, d'accord en ceci avec le sentiment, admet déjà la
+tolérance: reste l'habitude à prendre. Essayons, chacun chez nous.
+
+Maurice est très content que _Miss Mary_ vous amuse. Il en était un peu
+dégoûté à cause des _si_ et des _mais_ de la _Revue_, qui prend à tâche
+de décourager tous ses rédacteurs, et qui, au fond, est bien plus avec
+les princes libertins et les duchesses amoureuses et dévotes de F...,
+qu'avec les Sand et consorts. Mais je lui remonte le moral, parce que
+son roman est véritablement un progrès sur ceux qui précèdent.
+
+Embrassez, pour Lina et pour moi, toute la chère famille. Aurore vous
+envoie des baisers à poignée en se maniérant de la façon la plus
+comique.
+
+G. SAND.
+
+ [1] M. Desplanches. Voir la lettre DCIII, qui lui est adressée.
+
+
+
+
+DCXXXV
+
+A M. LOUIS VIARDOT, A PARIS[1]
+
+ Nohant, 24 avril 1867,
+
+Mon cher incrédule,
+
+C'est très bien, très bien dit et pensé. Je ne vous dis pas non.
+Seulement je vous dis: Il y a plus que ça. Vous êtes dans le vrai; mais
+le vrai n'est pas un chemin fermé; au delà du but atteint, il y a encore
+autre chose qui est encore le vrai, et ainsi toujours jusqu'à la fin des
+siècles de l'humanité. Si la raison et l'expérience fermaient le livre
+de la vie intellectuelle, elles ne vaudraient pas beaucoup mieux que les
+chimères d'un spiritualisme mal entendu. Je pense, moi, que vous n'avez
+pas assez tenu compte de l'importance du sentiment dans les éléments
+de la certitude. Vous trouvez trop commode de le supprimer comme une
+aimable hypothèse; vous oubliez qu'il a juste autant de valeur que la
+raison, et que l'induction ne le cède en rien à la déduction. Je ne vous
+donnerai pas la clef qui ouvrira les deux portes à la fois pour nous
+faire pénétrer dans le monde des idées complètes. Je ne l'ai pas, je
+suis trop bête; mais je sais bien qu'il y a une double entrée, et que
+vous ne frappez qu'à une seule. Sur ce, continuez à frapper; cela né
+peut faire que du bien; car le seul malice sont les portes qui ne
+s'ouvrent pas. Je vous embrasse avec amitié.
+
+Et je dis à Pauline:
+
+Fille chérie, vous me tentez bien; mais, hélas! vous ne savez pas comme
+je suis vieille depuis six mois. J'avais arrangé ma vie pour avoir un
+peu de liberté, et j'en aurais si je me portais bien. Mais me voilà à
+chaque instant faible et bonne à rien. Le printemps me ranime, et tout
+à coup m'écrase. Vais-je reprendre mon activité et la jeunesse de
+soixante-trois ans que je croyais revenue l'année dernière? C'est
+ambitieux, et, s'il faut me résigner à mon vrai âge, c'est comme
+_Dieu voudra_. Que Louis me pardonne cette _hypothèse_; moi, j'en ai
+l'habitude, et je n'accuse pas Dieu quand je suis malade; mais je lui
+demande tout de même de me donner la force d'aller vous voir, ma chère
+fille, avant de prendre des béquilles. Nous verrons ce qu'il décidera,
+ce vieux bon Dieu. Quand il fera chaud, bien chaud, peut-être que je
+serai vaillante encore une fois.
+
+Je vous embrasse maternellement, comme toujours.
+
+ [1] Après avoir reçu son opuscule intitulé _Libre Examen, apologie
+ d'un incrédule_.
+
+
+
+
+DCXXXVI
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
+
+ Nohant, 9 mai 1867.
+
+Cher ami,
+
+Je vas bien, je travaille, j'achève _Cadio_. Il fait chaud, je vis, je
+suis calme et triste, je ne sais guère pourquoi. Dans cette existence si
+unie, si tranquille et si douce que j'ai ici, je suis dans un élément
+qui me débilite moralement en me fortifiant au physique; et je tombe
+dans des spleens de miel et de rosés qui n'en sont pas moins des
+spleens. Il me, semble que tous ceux que j'ai aimés m'oublient et que
+c'est justice, puisque je vis en égoïste, sans avoir rien à faire pour
+eux.
+
+J'ai vécu de dévouements formidables qui m'écrasaient, qui dépassaient
+mes forces et que je maudissais souvent. Et il se trouve que, n'en ayant
+plus à exercer, je m'ennuie d'être bien. Si la race humaine allait très
+bien ou très mal, on se rattacherait à un intérêt général, on vivrait
+d'une idée, illusion ou sagesse. Mais tu vois où en sont les esprits,
+toi qui tempêtes avec énergie contre les trembleurs. Cela se dissipe,
+dis-tu? mais c'est pour recommencer! Qu'est-ce que c'est, qu'une société
+qui se paralyse au beau milieu de son expansion, parce que demain peut
+amener un orage? Jamais la pensée du danger n'a produit de pareilles
+démoralisations. Est-ce que nous sommes déchus à ce point qu'il faille
+nous prier de manger en nous jurant que rien ne viendra troubler notre
+digestion? Oui, c'est bête, c'est honteux. Est-ce le résultat du
+bien-être, et la civilisation va-t-elle nous pousser à cet égoïsme
+maladif et lâche?
+
+Mon optimisme a reçu une rude atteinte dans ces derniers temps. Je me
+faisais une joie, un courage à l'idée de te voir ici. C'était comme une
+guérison que je mijotais; mais te voilà inquiet de ta chère vieille
+mère, et certes je n'ai pas à réclamer.
+
+Enfin, si je peux, avant ton départ pour Paris, finir le _Çadio_ auquel
+je suis attelée sous peine de n'avoir plus de quoi payer mon tabac et
+mes souliers, j'irai t'embrasser avec Maurice. Sinon, je t'espérerai
+pour le milieu de l'été. Mes enfants, tout déconfits de ce retard,
+veulent t'espérer aussi, et nous le désirons d'autant plus que ce sera
+signe de bonne santé pour la chère maman.
+
+Maurice s'est replongé dans l'histoire naturelle; il veut se
+perfectionner dans les _micros_; j'apprends par contre-coup. Quand
+j'aurai fourré dans ma cervelle le nom et la figure de deux ou trois
+mille espèces imperceptibles, je serai bien avancée, n'est-ce pas? Eh
+bien, ces études-là sont de véritables _pieuvres_ qui vous enlacent
+et qui vous ouvrent je ne sais quel infini. Tu demandes si c'est la
+destinée de l'homme _de boire_ _l'infini_; ma foi, oui, n'en doute pas,
+c'est sa destinée, puisque c'est son rêve et sa passion.
+
+_Inventer_, c'est passionnant aussi; mais quelle fatigue, après! Comme
+on se sent vidé et épuisé intellectuellement, quand on a écrivaillé des
+semaines et des mois sur cet animal à deux pieds qui a seul le droit
+d'être représenté dans les romans! Je vois Maurice tout rafraîchi et
+tout rajeuni quand il retourne à ses bêtes et à ses cailloux, et, si
+j'aspire à sortir de ma misère, c'est pour m'enterrer aussi dans les
+études qui, au dire des épiciers, ne-_servent à rien_. Ça vaut toujours
+mieux que de dire la messe et de _sonner_ l'adoration du Créateur.
+
+Est-ce vrai, ce que tu me racontes de G...? est-ce possible? je ne peux
+pas croire ça. Est-ce qu'il y aurait, dans l'atmosphère que la terre
+engendre en ce moment, un gaz, _hilarant_ ou autre, qui empoigne tout à
+coup la cervelle et portera faire des extravagances, comme il y a eu,
+sous la première révolution, un fluide exaspérateur qui portait à
+commettre des cruautés? Nous sommes tombés de l'enfer du Dante dans
+celui de Scarron.
+
+Que penses-tu, toi, bonne tête et bon coeur, au milieu de cette
+bacchanale? Tu es eu colère, c'est bien. J'aime mieux ça que si tu en
+riais; mais quand tu t'apaises et quand tu réfléchis?
+
+Il faut pourtant trouver un joint pour accepter l'honneur le devoir et
+la fatigue de vivre? Moi, je me rejette dans l'idée d'un éternel voyage
+dans des mondes plus amusants; mais il faudrait y passer vite et changer
+sans cesse. La vie que l'on craint tant de perdre est toujours trop
+longue pour ceux qui comprennent vite ce qu'ils voient. Tout s'y répète
+et s'y rabâche.
+
+Je t'assure qu'il n'y a qu'un plaisir: apprendre ce qu'on ne sait pas,
+et un bonheur: aimer les exceptions. Donc, je t'aime et je t'embrasse
+tendrement.
+
+Je suis inquiète de Sainte-Beuve. Quelle perte ce serait! Je suis
+contente si Bouilhet est content. Est-ce une position et une bonne?
+
+
+
+
+DCXXXVII
+
+A M. ARMAND BARBÈS, A LA HAYE
+
+ Nohant, 12 mai 1867.
+
+Ami,
+
+Je ne crois pas à l'invasion, ce n'est pas là ce qui me préoccupe. Je
+crains une révolution orléaniste, je me trompe peut-être. Chacun voit
+de l'observatoire où le hasard le place. Si les Cosaques voulaient nous
+ramener les Bourbons ou les d'Orléans, ils n'auraient pas beau jeu,
+ce me semble, et ces princes auraient peu de succès. Mais, si la
+bourgeoisie, plus habile que le peuple, ourdit une vaste conspiration
+et réussit à apaiser, avec les promesses dont tous les prétendants sont
+prodigues, les besoins de liberté qui se manifestent, quelle reculade et
+quelle nouveau leurre!
+
+On est las du présent, cela est certain. On est blessé d'être joué par
+un manque de confiance trop évident, on a soif de respirer. On rêve
+toute sorte de soulagements et d'inconséquences. On se démoralise, on se
+fatigue, et la victoire sera au plus habile. Quel remède? On a encouragé
+l'esprit prêtre, on a laissé les couvents envahir la France et les sales
+ignorantins s'emparer de l'éducation; on a compté qu'ils serviraient le
+principe d'autorité en abrutissant les enfants, sans tenir compte de
+celle vérité que qui n'apprend pas à résister ne sait jamais obéir.
+
+Y aura-t-il un peuple dans vingt ans d'ici? Dans les provinces, non, je
+le crains bien.
+
+Vous craignez les _Huns_! moi, je vois chez nous des barbares bien plus
+redoutables, et, pour résister à ces sauvages enfroqués, je vois le
+monde de l'intelligence tourmenté, de fantaisies qui n'aboutissent à
+rien, qu'à subir le hasard des révolutions sans y apporter ni conviction
+ni doctrine. Aucun idéal! Les révolutions tendent à devenir des énigmes
+dont il sera impossible d'écrire l'histoire et de saisir le vrai sens,
+tant elles seront compliquées d'intrigues et traversées d'intérêts
+divers, spéculant sur la paresse d'esprit du grand nombre. Il faut en
+prendre son parti, c'est une époque de dissolution où l'on veut essayer
+de tout et tout user avant de s'unir dans l'amour du vrai. Le vrai est
+trop simple, il faut y arriver toujours par le compliqué. Laissons
+passer ces tourbillons. Ils retardent les courants, ils ne les
+retiennent pas.
+
+L'avenir est beau quand même, allez! un avenir plus éloigné que nous ne
+l'avions pressenti dans notre jeunesse. La jeunesse devance toujours
+le possible; mais nous pouvons nous endormir tranquilles. Ce siècle a
+beaucoup fait et fera beaucoup encore; et nous, nous avons fait ce que
+nous avons pu. D'un monde meilleur, nous verrons peut-être que le blé
+lève dans celui-ci.
+
+Adieu, cher ami de mon coeur. Je vas bien à présent et je travaille. Ce
+beau temps va sûrement vous soulager. Maurice vous embrasse.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCXXXVIII
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
+
+ Nohant, 30 mai 1867.
+
+Te voilà chez toi, vieux de mon coeur, et il faudra que j'aille t'y
+embrasser avec Maurice. Si tu es toujours plongé dans le travail, nous
+ne ferons qu'aller et venir. C'est si près de Paris, qu'il ne faut point
+se gêner. Moi, j'ai fait _Cadio_, ouf!!! Je n'ai plus qu'à le _relicher_
+un peu. C'est une maladie que de porter si longtemps cette grosse
+machine dans sa _trompette_. J'ai été si interrompue par la maladie
+réelle, que j'ai eu de la peine à m'y remettre. Mais je me porte comme
+un charme depuis le beau temps et je vas prendre un bain de botanique.
+
+Maurice en prend un d'entomologie. Il fait trois lieues avec un ami de
+sa force pour aller chercher, au milieu d'une lande immense, un animal
+qu'il faut regarder à la loupe. Voilà le bonheur! c'est d'être bien
+toqué. Mes tristesses se sont dissipées en faisant _Cadio_; à présent,
+je n'ai plus que quinze ans, et tout me paraît pour le mieux dans le
+meilleur des mondes possibles. Ça durera ce que ça pourra. Ce sont des
+accès d'innocence, où l'oubli du mal équivaut à l'inexpérience de l'âge
+d'or.
+
+Comment va la chère mère? Elle est heureuse de te retrouver près d'elle!
+
+Et le roman? Il doit avancer, que diable! Marches-tu un peu? es-tu plus
+raisonnable?
+
+L'autre jour, il y avait ici des gens pas trop bêtes qui ont parlé de
+_Madame Bovary_ très bien, mais qui goûtaient moins _Salammbô_. Lina
+s'est mise dans une colère rouge, ne voulant pas permettre à ces
+malheureux la plus petite objection; Maurice a dû la calmer, et,
+là-dessus, il a très bien apprécié l'ouvrage, en artiste et en savant;
+si bien que les récalcitrants ont rendu les armes. J'aurais voulu écrire
+ce qu'il a dit. Il parle peu, et souvent mal; cette fois, c'était,
+extraordinairement réussi.
+
+Je veux donc te dire non pas adieu, mais au revoir, dès que je pourrai.
+Je t'aime beaucoup, mon cher vieux, tu le sais. L'idéal serait de vivre
+à longues années avec un bon et grand coeur comme toi. Mais alors on ne
+voudrait plus mourir, et, quand on est _vieux_ de fait comme moi, il
+faut bien se tenir prêt à tout.
+
+Je t'embrasse tendrement, Maurice aussi. Aurore est la personne la plus
+douce et la plus farceuse. Son père la fait boire en disant: _Dominus
+vobiscum!_ puis elle boit, et répond: _Amen_! La voilà qui marche.
+Quelle merveille que le développement d'un petit enfant! On n'a jamais
+fait cela. Suivi jour par jour, ce serait précieux à tous égards. C'est
+de ces choses que nous voyons tous sans les voir.
+
+Adieu encore; pense à ton vieux troubadour, qui pense à toi sans cesse.
+
+
+
+
+DCXXXIX
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 14 juin 1867.
+
+Cher ami,
+
+Je pars avec mon fils et sa femme pour passer quinze jours à Paris,
+peut-être plus si la reprise de _Villemer_ me mène plus tard. Donc, ta
+bonne chère mère, que, je ne veux pas manquer, non plus, a tout le temps
+d'aller voir ses filles. J'attendrai à Paris que tu me dises si elle est
+de retour, ou bien, si je vous fais une vraie visite, vous me donnerez
+l'époque qui vous ira le mieux.
+
+Mon intention, pour le moment, était tout bonnement d'aller passer une
+heure avec vous, et Lina était tentée d'en être; je lui aurais montré
+Rouen, et puis nous eussions été t'embrasser, pour revenir le soir à
+Paris; car la chère petite a toujours l'oreille et le coeur au guet
+quand elle est séparée d'Aurore, et ses jours de vacances lui sont
+comptés par une inquiétude continuelle que je comprends bien. Nous irons
+donc en courant te serrer les mains. Si cela ne se peut pas, j'irai
+seule plus tard quand le coeur t'en dira, et, si tu vas dans le Midi,
+je remettrai jusqu'à ce que tout s'arrange sans entraver en quoi que ce
+soit les projets de ta mère ou les tiens. Je suis très libre, moi. Donc,
+ne t'inquiète pas, et arrange ton été sans te préoccuper de moi.
+
+J'ai trente-six projets aussi; mais je ne m'attache à aucun; ce qui
+m'amuse, c'est ce qui me prend et m'emmène à l'improviste. Il en est
+du voyage comme du roman: ce qui passe est ce qui commande. Seulement,
+quand on est à Paris, Rouen n'est pas un voyage, et je serai toujours à
+même, quand je serai là, de répondre à ton appel. Je me fais un peu de
+remords de te prendre des jours entiers de travail, moi qui ne m'ennuie
+jamais de flâner, et que tu pourrais laisser des heures entières sous
+un arbre, ou devant deux bûches allumées avec la certitude que j'y
+trouverai quelque chose d'intéressant. Je sais si bien vivre _hors de
+moi!_ ça n'a pas toujours été comme ça. J'ai été jeune aussi et sujette
+aux indigestions. C'est fini!
+
+Depuis que j'ai mis le nez dans la vraie nature, j'ai trouvé là un
+ordre, une suite, une placidité de révolutions qui manquent à l'homme,
+mais que l'homme peut, jusqu'à un certain point, s'assimiler, quand il
+n'est pas trop directement aux prises avec les difficultés de la vie qui
+lui est propre. Quand ces difficultés reviennent, il faut bien qu'il
+s'efforce d'y parer; mais, s'il a bu à la coupe du vrai éternel, il ne
+se passionne plus trop pour ou contre le vrai éphémère et relatif.
+
+Mais pourquoi est-ce que je te dis cela? C'est que cela vient au courant
+de la plume; car, en y pensant bien, ton état de surexcitation est
+probablement plus vrai, ou tout au moins plus fécond et plus humain que
+ma tranquillité _sénile_. Je ne voudrais pas te rendre semblable à moi,
+quand même, au moyen d'une opération magique, je le pourrais. Je ne
+m'intéresserais pas _à moi_, si j'avais l'honneur de me rencontrer. Je
+me dirais que c'est assez d'un troubadour à gouverner et j'enverrais
+l'autre à Chaillot.
+
+A propos de bohémiens, sais-tu qu'il y a des bohémiens de mer? J'ai
+découvert, aux environs de Tamaris, dans des rochers perdus, de grandes
+barques bien abritées, avec des femmes, des enfants, une population
+côtière, très restreinte, toute basanée; péchant pour manger, sans
+faire grand commerce; parlant une langue à part que les gens du pays ne
+comprennent pas; ne demeurant nulle part que dans ces grandes barques
+échouées sur le sable, quand la tempête les tourmente dans leurs anses
+de rochers; se mariant entre eux, inoffensifs et sombres, timides ou
+sauvages; ne répondant pas quand on leur parle. Je ne sais plus comment
+on les appelle. Le nom que l'on m'a dit a glissé, mais je pourrais me
+le faire redire. Naturellement les gens du pays les abominent et disent
+qu'ils n'ont aucune espèce de religion: si cela est, ils doivent être
+supérieurs à nous. Je m'étais aventurée toute seule au milieu d'eux.
+«Bonjour, messieurs.» Réponse: un léger signe de tête. Je regarde leur
+campement, personne ne se dérange. Il semble qu'on ne me voie pas. Je
+leur demande si ma curiosité les contrarie.--Un haussement d'épaules
+comme pour dire: «Qu'est-ce que ça nous fait?» Je m'adresse à un jeune
+garçon qui refaisait très adroitement des mailles à un filet; je lui
+montre une pièce de cinq francs en or. Il regarde d'un autre côté. Je
+lui en montre une en argent. Il daigne la regarder. «La veux-tu?» Il
+baisse le nez sur son ouvrage. Je la place près de lui, il ne bouge pas.
+Je m'éloigne, il me suit des yeux. Quand-il croit que je ne le vois
+plus, il prend la pièce, et va causer, avec un groupe. J'ignore ce qui
+se passe. J'imagine qu'on joint tout cela au fonds commun. Je me mets
+à herboriser à quelque distance, en vue, pour savoir si on viendra me
+demander autre chose ou me remercier. Personne ne bouge. Je retourne
+comme par hasard de leur côté, même silence, même indifférence. Une
+heure après, j'étais au haut de la falaise et je demandais au garde-côte
+ce que c'était que ces gens-là qui ne parlaient ni français, ni italien,
+ni patois. Il me dit alors le nom, que je n'ai pas retenu.
+
+Dans son idée, c'étaient des Mores, restés à la côte depuis le temps des
+grandes invasions de la Provence, et il ne se trompait peut-être pas. Il
+me dit qu'il m'avait vue au milieu d'eux, du haut de son guettoir, et
+que j'avais eu tort, parce que c'étaient des gens capables de tout;
+mais, quand je lui demandai quel mal ils faisaient, il m'avoua qu'ils
+n'en faisaient aucun. Ils vivaient du produit de leur pêche et surtout
+des épaves qu'ils savaient recueillir avant les plus alertes. Ils
+étaient l'objet du plus parfait mépris. Pourquoi? Toujours la même
+histoire. Celui qui ne fait pas comme tout le monde ne peut faire que le
+mal.
+
+Si tu vas dans ce pays-là, tu pourras peut-être en rencontrer à la
+pointe du _Brusq_. Mais ce sont des oiseaux de passage, et il y a des
+années où ils ne paraissent plus.
+
+Je n'ai pas seulement aperçu le _Paris-Guide._ On me devait pourtant
+bien un exemplaire; car j'y ai donné quelque chose sans réclamer aucun
+payement. C'est à cause de ça, probablement, qu'on m'a oubliée. Pour
+conclure, je serai à Paris du 20 juin au 5 juillet. Donne-moi là de les
+nouvelles, toujours rue des Feuillantines,97. Je resterai peut-être
+davantage, mais je n'en sais rien. Je t'embrasse tendrement, mon grand
+vieux. Marche un peu, je t'en supplie. Je ne crains rien pour le roman;
+mais je crains pour le système nerveux prenant trop la place du système
+musculaire. Moi, je vais très bien, sauf des coups de foudre où je tombe
+sur mon lit pendant quarante-huit heures sans vouloir qu'on me parle.
+Mais c'est rare, et, pourvu que je ne me laisse pas attendrir pour qu'on
+me soigne, je me relève parfaitement guérie.
+
+Tendresses de Maurice. L'entomologie l'a repris cette année; il trouve
+des merveilles. Embrasse ta mère pour moi et soigne-la bien. Je vous
+aime de tout mon coeur.
+
+
+
+
+DCXL
+
+A M. HENRY HARRISSE, A VIENNE (AUTRICHE)
+
+ Nohant, 28 juillet 1867.
+
+Cher ami,
+
+Je vous ai écrit deux fois, et vous m'apprenez, de Venise, que vous
+n'avez rien reçu! L'Italie est donc toujours le pays où rien ne marche,
+pas même la poste, et où les lettres subissent un embargo mystérieux? Je
+savais bien que vous y auriez des déceptions terribles. L'étranger et
+le pape ne pèsent pas durant des siècles sur une nation pour qu'elle se
+réveille un beau matin jeune et forte. L'esclavage est un crime pour qui
+le subit, aussi bien que pour qui l'impose. Il faut bien en recevoir le
+châtiment, c'est-à-dire en subir la conséquence.
+
+J'avais pourtant rêvé de revoir Venise délivrée. Mais, si tout y va de
+mal en pis, si la liberté n'a pu lui rendre la vie, c'est encore plus
+triste que de la voir opprimée. Où êtes-vous, à présent? recevrez-vous
+cette lettre? J'en doute, puisque les autres ont été supprimées. Dieu
+sait pourtant si elles intéressaient les polices papales!--Je crois que
+vous allez être guéri et consolé par la vue des montagnes. Ces grandes
+choses-là ne changent pas.
+
+Vous me demandez où je serai en septembre. À Nohant probablement, et
+pourtant je n'en sais rien. S'il se faisait enfin un été, j'irais courir
+un peu. Nous avons pour la seconde fois une saison déplorable, des
+orages, de la pluie et du froid. Il faisait plus chaud à Paris, où
+j'ai passé quelques semaines, avec mes enfants, et où l'Exposition m'a
+beaucoup intéressée. J'y retournerai quand je pourrai. Mais, en vérité,
+je ne sais rien de moi. Je me trouve calme ici, et je vois pousser ma
+petite. Je travaille tout doucement. Il y a longtemps que _Cadio_ est
+fini et attend son tour à la _Revue_.
+
+Ne quittez pas l'Europe sans que nous nous revoyions. Nous nous
+arrangerons bien pour nous accrocher quand vous serez de retour en
+France. Mes enfants vous envoient leurs amitiés, et moi, je vous
+souhaite bon plaisir et bonne santé en voyage. A vous de coeur.
+
+
+
+
+DCXLI
+
+A M. FRANÇOIS ROLLINAT, À CHÂTEAUROUX
+
+ Nohant, 29 juillet 1867.
+
+Cher ami,
+
+Je n'ai pu voir M. Lafagette qu'un instant. J'étais souffrante et mes
+enfants m'emmenaient de force à la promenade. Je l'ai donc appelé en
+conférence sur la route, en passant à Vic. Puisque tu t'intéresses
+particulièrement à ce jeune homme, qui par lui-même d'ailleurs, me
+paraît intéressant, je désirerais être à même de lui donner un bon
+conseil. Mais, en fait de poésie montée de ton comme celle-ci, je suis
+un mauvais juge. J'ai trop fait de parodies de ce genre dans nos gaietés
+de famille, et tu m'as trop donné l'exemple, coupable que tu es, de
+chefs-d'oeuvre _ébouriffants_ pour que je puisse jamais prendre au
+sérieux les strophes échevelées des jeunes disciples de cette école.
+
+Et, pourtant, je ne voudrais pas être injuste: celui-ci a des éclairs
+dignes des maîtres, et, à côté de puérilités emphatiques, il a du vrai
+souffle, des expressions heureuses, de l'habileté de langage et de
+l'inspiration. Ce qu'il fait est souvent mauvais, parfois très beau,
+rarement médiocre. Ce serait grand dommage de le décourager, et je
+crois que le bon conseil à lui donner, s'il voulait le recevoir, serait
+celui-ci: «Faites des vers encore et toujours; mais n'en publiez pas
+encore. Attendez que votre goût se soit formé et que vous sentiez
+pourquoi on vous donne cet avis. C'est à, vous de le trouver vous-même.
+Autrement, toute critique vous semblera pédante et arbitraire, et vous
+nuira au lieu de vous profiter.»
+
+J'avais l'idée d'adresser M. Lafagette à Théophile Gautier, qui est un
+meilleur juge que moi. Mais, outre que je ne sais trop s'il ne m'enverra
+pas promener, je crois être sûre, à présent que j'ai lu avec attention
+I'opuscule entier, que son jugement serait conforme au mien. Toutefois,
+si M. Lafagette persiste, à le voir, je lui donnerai une lettre.
+Théophile est très bon, comme un grand artiste et un vrai maître qu'il
+est en _l'art des vers_, et je ne pense pas qu'il décourage ce jeune
+homme.
+
+Mais que va-t-il faire à Paris, après ces malédictions jetées à la
+moderne Babylone? C'est l'amour de la montagne et l'enthousiasme de la
+solitude qui l'ont inspiré. Il m'a dit vouloir _se lancer dans la
+vie littéraire_. Qu'est-ce que c'est que cela? où ça se trouve-t-il?
+qu'entend-il par là? J'ai cru d'abord que c'était un éditeur qu'il
+voulait trouver, et je lui ai dit la vérité. Eût-il une préface de
+Victor Hugo, il lui faudra probablement faire les frais de sa première
+publication. Aucune recommandation ne lui servira quand il s'agira, pour
+un marchand de littérature, de risquer une somme, quelconque. Les revues
+et les journaux littéraires sont encombrés de poésie et en consomment
+fort peu. Ils n'accepteront pas le côté pamphlétaire de la chose. C'est
+trop hardi pour eux, et, d'ailleurs, ils ne le pourraient pas. Je ne
+vois donc pas comment je pourrais être utile à ses débuts.
+
+Quant à la vie littéraire, je ne la connais pas. Je ne connais pas de
+milieu littéraire où elle s'exprime et se manifeste de manière à lui
+être accessible avant qu'il ait fait preuve de maturité;--c'est-à-dire
+que je ne connais intimement que des vieux comme moi.
+
+Résume tout cela à sa famille et à lui comme tu l'entendras. Pour être
+utile aux gens, il faut les connaître et savoir leur présenter les
+choses; autrement, on les blesse sans les éclairer.
+
+A toi de coeur, mon vieux ami.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DCXLII
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS
+
+ Nohant, 6 août 1867.
+
+Quand je vois le mal que mon vieux se donne pour faire un roman, ça me
+décourage de ma facilité, et je me dis que je fais de la littérature
+_savetée_. J'ai fini _Cadio_; il est depuis longtemps dans les pattes de
+Buloz. Je fais une autre machine [1] mais je n'y vois pas encore bien
+clair; que faire sans soleil et sans chaleur? C'est à présent que je
+devrais être à Paris, revoir l'Exposition à mon aise, et promener ta
+mère avec toi; mais il faut bien travailler, puisque je n'ai plus que ça
+pour vivre. Et puis les enfants! cette Aurore est une merveille. Il faut
+bien la voir, je ne la verrai peut-être pas longtemps, je ne me crois
+pas destinée à faire de bien vieux os: faut se dépêcher d'aimer!
+
+Oui, tu as raison, c'est là ce qui me soutient. Cette crise d'hypocrisie
+amasse une rude réplique et on ne perd rien pour attendre. Au contraire,
+on gagne. Tu verras ça, toi qui es un vieux encore tout jeune. Tu as
+l'âge de mon fils. Vous rirez ensemble quand vous verrez dégringoler ce
+tas d'ordures.
+
+Il ne faut pas être Normand, il faut venir nous voir plusieurs jours, tu
+feras des heureux; et, moi, ça me remettra du sang dans les veines et de
+la joie dans le coeur.
+
+Aime toujours ton vieux troubadour et parle-lui de Paris; quelques mots
+quand tu as le temps.
+
+Fais un canevas pour Nohant à quatre ou cinq personnages, nous te le
+jouerons.
+
+On t'embrasse et on t'appelle.
+
+ [1] _Mademoiselle Merquem_.
+
+
+
+
+DCXLIII
+
+A M. RAOUL LAFAGETTE, A PARIS
+
+ Nohant, 10 août 1867.
+
+Monsieur,
+
+Puisque, à tant d'éclat et de vigueur dans l'esprit, vous joignez tant
+de douceur et de modestie, j'irai jusqu'au bout de ma franchise. Je vous
+dirai: «Attendez encore pour vous faire connaître; vous êtes si jeune!»
+Et, pourtant, ceci est mon sentiment personnel, et il me vient des
+scrupules en lisant les deux pièces que vous m'envoyez. Il me semble
+qu'elles ont une réelle valeur. Tenez, allez voir un vrai maître,
+Théophile Gautier; allez-y de ma part, avec ma lettre. Il est bon comme
+ceux qui sont forts, il vous donnera un vrai bon conseil. Vous êtes
+discret, vous ne lui prendrez que le temps qu'il pourra vous donner; et
+vous avez le coeur droit,--cela, j'en suis sûre,--vous profiterez de
+ce qu'il vous dira. Moi j'ignore absolument comment on s'y prend pour
+publier des morceaux détachés. Il vous renseignera à cet égard en deux
+mots, et s'il vous dit, comme moi: «C'est trop tôt!» croyez-le avec la
+même aménité que vous me témoignez.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DCXLIV
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
+
+ Nohant, 18 août 1867.
+
+Où es-tu, mon cher vieux? Si par hasard tu étais à Paris dans les
+premiers jours de septembre, tâche que nous nous voyions. J'y passe
+trois jours et je reviens ici. Mais je n'espère pas t'y rencontrer. Tu
+dois être dans quelque beau pays, loin de Paris et de sa poussière.
+Je ne sais même pas si ma lettre te joindra. N'importe, si tu peux me
+donner de tes nouvelles, donne-m'en. Je suis au désespoir. J'ai perdu
+tout à coup, et sans le savoir malade, mon pauvre cher vieux ami
+Rollinat, un ange de bonté, de courage, de dévouement. C'est un coup de
+massue pour moi. Si tu étais là, tu me donnerais du courage; mais mes
+pauvres enfants sont-aussi consternés que moi: nous l'adorions, tout le
+pays l'adorait.
+
+Porte-toi bien, toi, et pense quelquefois, aux amis absents. Nous
+t'embrassons tendrement. La petite va très bien, elle est charmante.
+
+
+
+
+DCXLV
+
+A MADAME ARNOULD-PLÉSSY, A PARIS
+
+ Nohant, 23 août 1867.
+
+Chère fille,
+
+Je suis par terre. J'ai perdu inopinément, brutalement, mon vieux, mon
+cher Rollinat, mon ange sur la terre. La destinée est féroce. J'en suis
+malade et brisée. J'aurai le courage qu'il faut avoir, je sais bien que,
+là où il est, il est mieux. Sa vie était écrasante. C'est moi qui suis
+frappée: c'est dans l'ordre de souffrir.
+
+Je ne sais plus bien quand j'irai à Paris. Si j'y vas, je tâcherai bien
+d'aller à vous. Mais, en ce moment, je n'ai la force d'aucun projet
+arrêté. Je ne veux pas être triste devant mes enfants. En apprenant
+cette horrible nouvelle, ma pauvre Lina s'est évanouie. Elle est, entre
+nous soit dit, enceinte. Maurice a été bien affecté aussi, et tout le
+monde au pays, car il était si aimé!
+
+Je m'abrutis dans la poussière de mes herbiers, car je ne peux pas
+écrire. Tout ce qui est réflexion me navre. Ces sciences naturelles
+sont des secours. Votre pays est riche, à ce que je vois. Quand vous
+viendrez, je vous apprendrai à arranger vos plantes; elles sont mal
+préparées. Elles tombent en poussière et, pour quelques-unes, c'est
+grand dommage. Je partage votre prédilection pour la _parnassie_. On
+se figure que certaines plantes sont douces et heureuses plus que les
+autres. Je vous embrasse et vous aime, ma bonne fille.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCXLVI
+
+A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE
+
+ Nohant, 27 août 1867..
+
+Cher excellent ami,
+
+J'ai été frappée d'une douleur profonde. J'ai perdu mon ami Rollinat,
+qui était un frère dans ma vie: je l'ai su à peine malade et il
+demeurait à huit lieues de moi! J'ai été si accablée pendant quelques
+jours, que je ne comprenais pas cette séparation, je n'y croyais pas. Je
+la sens, à présent. C'est l'heure du courage qui est la plus cruelle,
+n'est-ce pas?
+
+On dit qu'en vieillissant on a moins de sensibilité et il en devrait
+être ainsi, car le terme de la séparation est plus court; mais je trouve
+le déchirement plus affreux, moi. Plus on avance dans le voyage, plus
+on a besoin de s'appuyer sur les vieux compagnons de route, et celui-là
+était un des plus éprouvés et des plus solides, une âme comme la vôtre;
+oui, il était digne de vous être comparé. Il avait toutes les vertus,
+aussi. Il est bien où il est à présent, il reçoit sa récompense, il se
+repose de ses fatigues, il entrevoit des lueurs nouvelles, un espoir
+plus net, une vie meilleure à parcourir, des devoirs nouveaux avec des
+forces retrempées et un coeur rajeuni.
+
+Mais rester sans lui, voilà le difficile et le cruel!
+
+Je sais que vous m'en aimerez mieux et que vous penserez à moi avec plus
+de tendresse encore. Je ne veux pas me plaindre. Rien ne m'attache plus
+à la vie que mes enfants et mes amis. Tout ce qui n'est pas affection
+m'ennuie à présent, le travail n'est plus pour moi qu'un moyen, de me
+fatiguer pour m'endormir.
+
+Je sais de la vie tout ce qu'elle peut donner, c'est-à-dire, hélas! tout
+ce qu'elle ne peut pas nous donner dans ces jours de décomposition où la
+misère humaine met à nu toutes ses plaies morales. Nous subissons les
+lois du temps et les fatalités de l'histoire. Plus heureux que les
+hommes du passé, nous ne disons pas comme eux: «C'est la fin du monde.»
+Nous ne croyons pas que tout est usé et brisé parce que tout va mal;
+mais la notion du progrès, qui nous a faits plus forts de raisonnement
+que nos pères, nous a-t-elle faits plus patients? Elle a, comme toutes
+les choses de la civilisation, aiguisé notre esprit et augmenté notre
+ardeur. Nous avons besoin d'être heureux, nous sentons que cela est dù à
+la race humaine, la soif du mieux, du bon et du vrai nous dévore.
+
+Nos pères avaient la résignation, le dégoût de la vie présente, le
+mépris de la terre. Cela ne nous est plus permis. Nous sentons que
+mépriser le jour où nous sommes est lâche et criminel, et pourtant nous
+tombons dans ce crime à chaque instant.--Pas vous! non, je vois bien
+que vous vivez toujours d'une idée intense. Vous voyez le fait, vous
+cherchez l'action, vous rêvez au moyen. Vous vous demandez comment la
+France peut sauver la France; vous êtes _militaire_ parce que vous êtes
+_militant_; c'est beau et bien, je vous envie.
+
+Moi, je ne doute pas des bras, je crains pour les coeurs. Que la guerre
+s'allume sur une grande ligne, avant peu, je le crois; que nous nous
+défendions bien, je l'espère; mais serons-nous plus forts après? Est-ce
+parce que nous gagnerons des batailles que nous serons plus hommes et
+que nous comprendrons mieux la vérité? En 93, nous défendions une idée;
+en 1815, nous ne défendions que le sol. N'importe, le nom sacré de la
+France est encore un prestige; vous avez raison; ne crions pas nos
+douleurs et, jusqu'à la mort, cachons nos blessures.
+
+Amitiés dévouées de Maurice, et à vous de tout mon coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCXLVII
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS
+
+ Nohant, août 1867.
+
+Je te bénis, mon cher vieux pour la bonne pensée que tu as eue de venir;
+mais tu as bien fait de ne pas voyager malade. Ah! mon Dieu, je ne rêve
+que maladie et malheur: soigne-toi, mon vieux camarade. J'irai te voir
+si je peux me remonter; car, depuis ce nouveau coup de poignard, je suis
+faible et accablée et je traîne une espèce de fièvre. Je t'écrirai un
+mot de Paris. Si tu es empêché, tu me répondras par télégramme. Tu sais
+qu'avec moi, il n'y a pas besoin d'explications: je sais tout ce qui est
+empêchement dans la vie et jamais je n'accuse les coeurs que je connais.
+--Je voudrais que, dès à présent, si tu as un moment pour m'écrire, tu
+me dises où il faut que j'aille passer trois jours pour voir la côte
+normande sans tomber dans les endroits où va _le monde_. J'ai besoin,
+pour continuer mon roman, de voir un paysage de la Manche, dont tout le
+monde n'ait pas parlé, et où il y ait de vrais habitants chez eux, des
+paysans, des pécheurs, un vrai village dans un bon coin à rochers. Si tu
+étais en train, nous irions ensemble. Sinon ne t'inquiète pas de moi.
+Je vas partout et je ne m'inquiète de rien. Tu m'as dit que cette
+population des côtes était la meilleure du pays, qu'il y avait là de
+vrais bonshommes trempés. Il serait bon de voir leurs figures, leurs
+habits, leurs maisons et leur horizon. C'est assez pour ce que je veux
+faire, je n'en ai besoin qu'en accessoires; je ne veux guère décrire;
+il me suffit de _voir_, pour ne pas mettre un coup de soleil à faux.
+Comment va ta mère? as-tu pu la promener et la distraire un peu?
+Embrasse-la pour moi comme je t'embrasse.
+
+Maurice t'embrasse; j'irai à Paris sans lui: il tombe au jury pour le 2
+septembre jusqu'au... on ne sait pas. C'est une corvée. Aurore est très
+coquette de ses bras, elle te les offre à embrasser; ses mains sont des
+merveilles, et d'une adresse inouïe pour son âge.
+
+Au revoir donc, si je peux me tirer bientôt de l'état où je suis. Le
+diable, c'est l'insomnie; on fait trop d'efforts le jour pour ne pas
+attrister les autres. La nuit, on retombe dans soi.
+
+
+
+
+DCXLVIII
+
+A MADAME ARNOULD-PLESSY, AU QUARTIER, PAR DIJON (COTE-D'OR)
+
+ Nohant, 1er septembre 1867.
+
+Chère fille,
+
+Auriez-vous, par hasard, dans vos environs un jardinier à nous indiquer?
+ou pourriez-vous vous en faire indiquer un à Dijon? Si oui, répondez
+tout de suite et je vous dirai nos exigences et nos offres.
+
+Il se peut bien que j'aille, de Paris, vous embrasser si je ne suis pas
+trop patraque; ce sera une question d'entrain et de santé. J'en ai bien
+envie; mais il faut pouvoir.
+
+La _succise_ est très mignonne; mais vous devez avoir, dans quelque
+terrain humide,--puisque vous m'avez envoyé le _drosera_ et la
+_parnassie_,--deux petites merveilles qui feront notre bonheur: c'est
+l'_anagallis tenella_ (mouron délicat) et la campanule à feuilles de
+lierre. Si vous ne les connaissez pas, après avoir dit oui ou non pour
+le jardinier, dites oui ou non pour les fleurettes. Je vous les enverrai
+dans une lettre.
+
+J'ai fini de ranger mon herbier du Centre. C'est un travail de huit
+jours qui m'a aidée à franchir le pas douloureux. Je ne pouvais plus
+écrire, je commence à m'y remettre.
+
+Je vous aime et je vous embrasse. Vous viendrez, vous, bien sûr,
+n'est-ce pas?
+
+G. SAND.
+
+
+
+DCXLIX
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
+
+ Nohant, 10 septembre 1867.
+
+Cher vieux,
+
+Je suis inquiète, de n'avoir pas de tes nouvelles depuis cette
+indisposition dont tu me parlais. Es-tu guéri? Oui, nous irons voir les
+galets et les falaises, le mois prochain, si tu veux, si le coeur t'en
+dit. Le roman galope; mais je le saupoudrerai de couleur locale après
+coup.
+
+En attendant, je suis encore ici, fourrée jusqu'au menton dans la
+rivière tous les jours, et reprenant mes forces tout à fait dans ce
+ruisseau froid et ombragé que j'adore, et où j'ai passé tant d'heures de
+ma vie à me refaire après les trop longues séances en tête-à-tête avec
+l'encrier. Je serai définitivement le 16 à Paris; le 17 à une heure,
+je pars pour Rouen et Jumièges, où m'attend, chez M. Lepel-Cointet,
+propriétaire, mon amie madame Lebarbier de Tinan; j'y resterai le 18
+pour revenir à Paris le 19. Passerai-je si près de toi sans t'embrasser?
+J'en serai malade d'envie; mais je suis si absolument forcée de passer
+la soirée du 19 à Paris, que je ne sais pas si j'aurai le temps. Tu
+me le diras. Je peux recevoir un mot de toi le 16 à Paris, rue des
+Feuillantines, 97. Je ne serai pas seule: j'ai pour compagne de voyage
+une charmante jeune femme de lettres, Juliette Lamber. Si tu étais joli,
+joli, tu viendrais te promener à Jumièges le l9. Nous reviendrions
+ensemble, de manière que je puisse être à Paris à six heures du soir au
+plus tard. Mais, si tu es tant soit peu souffrant encore, ou _plongé_
+dans l'encre, prends que je n'ai rien dit et remettons à nous voir au
+mois prochain. Quant à la promenade _d'hiver_ à la grève normande, ça me
+donne froid dans le dos, moi qui projette d'aller au golfe Jouan à cette
+époque-là!
+
+J'ai été malade de la mort de mon pauvre Rollinat. Le corps est guéri,
+mais l'âme! Il me faudrait passer huit jours avec toi pour me retremper
+à de l'énergie tendre; car le courage froid et purement philosophique,
+ça me fait comme un cautère sur une jambe de bois.
+
+
+
+
+DCL
+
+PROTESTATION INSÉRÉE DANS LE JOURNAL
+LA _LIBERTÉ_ A PARIS
+
+ Nohant, 23 septembre 1867.
+
+J'apprends avec la plus grande surprise que des journalistes sont
+menacés de poursuites, pour avoir reproduit un fragment de la préface du
+roman de _Cadio_, dont je suis l'auteur. Si ce fragment est dangereux,
+ce que je ne crois pas, pourquoi ceux qui l'ont cité seraient-ils plus
+blâmables que celui qui l'a écrit? Dira-t-on qu'en rapportant un fait
+historique encore inédit, on a voulu raviver des haines mal assoupies?
+Il est facile, en lisant toute la préface et tout le roman de _Cadio_,
+de voir que le but de l'ouvrage est diamétralement contraire à cette
+intention: que l'auteur s'est, pour ainsi dire, absenté de son travail,
+afin de laisser parler l'histoire; et l'histoire prouve de reste que les
+plus saintes causes sont souvent perdues quand le délire de la vengeance
+s'empare des hommes.
+
+Si jamais l'horreur de la cruauté, de quelque part qu'elle vienne, a
+endolori et troublé une âme, je puis dire que le roman de _Cadio_ est
+sorti navré de cette âme navrée, et que, pour conserver sa foi, l'auteur
+a dû lutter contre le terrrible spectre du passé. Il est impossible
+d'étudier certaines époques et de revoir les lieux où certaines scènes
+atroces se sont produites sans être tenté de proscrire tout esprit de
+lutte et sans aspirer à la paix à tout prix.
+
+Mais la paix à tout prix est un leurre, et celle qu'on achète par
+des lâchetés n'est qu'un écrasement féroce qui ne donne pas même le
+misérable bénéfice de la mort lente. Ce n'est donc pas par le sacrifice
+de la dignité humaine que l'on pourra jamais conquérir le repos; c'est
+par la discussion libre, et par elle seule, que l'on pourra préparer les
+hommes à traverser les luttes sociales sans éprouver l'horrible besoin
+de s'égorger les uns les autres. _Laissez donc la discussion s'établir
+sérieuse, pour qu'elle devienne impartiale_. Tout refoulement de la
+pensée, tout effort pour supprimer la vérité soulèveront des orages, et
+les orages emportent tôt ou tard ceux qui les provoquent.
+
+Dira-t-on qu'il ne faut pas chercher dans un passé trop récent les
+enseignements de l'histoire? Où donc les trouvera-t-on mieux appropriés
+au besoin que nous avons d'en profiter? Sont-ce les Grecs et les Romains
+qui nous révéleront les dangers et les espérances de notre avenir? Leur
+milieu historique, le sens philosophique de leur destinée ne nous sont
+plus applicables; et, d'ailleurs, c'est toujours dans l'expérience de
+sa propre vie que l'homme trouve la force de se vaincre ou de se
+développer. Pourquoi donc un gouvernement sorti de nos luttes les plus
+récentes, la révolution de 89 et celle de 48, prendrait-il fait et cause
+pour ou contre les acteurs d'un drame en deux parties qui, toutes deux,
+lui ont profité?
+
+Et puis, en somme, prenez garde à des poursuites contre l'histoire; car,
+en voulant empêcher qu'elle ne se fasse, vous la feriez vous-même avec
+une publicité, un éclat et un retentissement que nous n'avons pas à
+notre disposition. Nul ne peut nourrir l'espérance de supprimer le
+passé; Dieu même ne pourrait le reprendre. A quoi ont servi les
+poursuites, acharnées de la Restauration contre vous, messieurs, qui
+êtes aujourd'hui au pouvoir? Elles vous ont rendu le service de faire de
+vous des victimes, et d'amener à vous le libéralisme de cette époque.
+
+Ne faites donc pas de victimes, à moins que vous ne vouliez vous faire
+des ennemis. Laissez l'histoire se faire aussi d'elle-même par
+la discussion et par l'enseignement, par la polémique ou par la
+littérature; là seulement, elle éclora avec le calme que vous
+prescrivez. Ne l'obligez pas à sortir armée de chaque bouche, avec sa
+terrible preuve à l'appui. Il y en aurait trop, et vous seriez effrayés
+vous-mêmes des documents que le présent a mis en réserve pour l'avenir.
+L'histoire se ferait trop vite, et nous sommes les premiers à souhaiter
+qu'elle vienne à son heure, comme toute évolution sérieuse de la
+conscience humaine.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DCLI
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
+
+ Paris, mardi 1er octobre 1867.
+
+D'où crois-tu que j'arrive? De Normandie! Une charmante occasion m'a
+enlevée il y a six jours. Jumièges m'avait passionnée. Cette fois,
+j'ai vu Étretat, Yport, le plus joli de tous les villages, Fécamp,
+Sàint-Valery, que je connaissais, et Dieppe, qui m'a éblouie; les
+environs, le château d'Arques, la cité de Limes, quels pays! J'ai donc
+repassé deux fois à deux pas de Croisset et je t'ai envoyé de gros
+baisers, toujours prête à retourner avec toi au bord de la mer ou à
+bavarder avec toi, chez toi, quand tu seras libre. Si j'avais été seule,
+j'aurais acheté une vieille guitare et j'aurais été chanter une romance
+sous la fenêtre de ta mère. Mais je ne pouvais te conduire une _smala_.
+
+Je retourne à Nohant et je t'embrasse de tout mon coeur.
+
+Je crois que les _Bois-Doré_ vont bien, mais je n'en sais rien. J'ai une
+manière d'être à Paris, le long de la Manche, qui ne me met guère au
+courant de quoi que ce soit. Mais j'ai cueilli des gentianes dans les
+grandes herbes de l'immense oppidum de Limes avec une vue de mer un
+peu _chouette_. J'ai marché comme un vieux cheval: je reviens toute
+guillerette.
+
+
+
+
+DCLII
+
+A M. HENRY HARRISSE, A PARIS
+
+ Nohant, 14 octobre 1867.
+
+Je vous remercie, cher ami, de l'empressement que vous avez mis, à voir
+mes amis de la Ferme-des-Mathurins [1]. J'ai été un peu paresseuse et,
+depuis deux jours que je suis ici, je ne fais que dormir ou flâner,
+embrasser ma petite ou ranger des plantes. Quand on est seule chargée de
+conduire sa vie au dehors, femme et vieille avec ça, et distraite
+par nature, il faut faire de grands efforts de volonté pour ne pas
+s'embrouiller à tout instant. Quand je me retrouve ici, où la vie est
+toute faite, où je n'ai à me mêler d'aucune initiative, où le feu
+est fait sans que j'y mette la main, et le dîner prêt sans que je le
+commande, j'ai quelques jours d'un _farniente_ agréable et pas mal
+égoïste.
+
+Mais cela ne doit pas durer. Je vais me remettre au travail, et je
+commence par vous dire bonjour pour me sortir de mon idiotisme. J'ai
+trouvé Aurore en train d'être sevrée et un peu agitée; mais c'est fini
+et tout va bien. Le père et la mère vont bien aussi et sont ravis de
+savoir que vous nous reviendrez. Je vous le disais bien! Je sentais
+que vous ne pouviez pas quitter comme cela des gens qui vous aiment.
+Qu'est-ce qu'il y a de bon dans la vie hormis cela?
+
+A propos, le livre de Taine est bien dur, bien triste et bien froid:
+très beau pourtant, très artiste; le côté de _l'esprit_ est plus
+original que gai et plus tenté que réussi. Mais il y a tant d'admirables
+choses, que cela laisse tout de même une force dans l'âme et une clarté
+dans la conscience. Oserai-je lui dire cela, le bien et le mal? Je n'ai
+pas le droit de critique et je critiquerais surtout le _point de vue_,
+dont la vérité ne porte que sur un certain monde factice, et ne descend
+pas assez dans les intérieurs honnêtes et vrais. Ce n'est pas le don de
+voir le bon et le bien qui lui manque, à preuve les dernières-pages, qui
+sont adorables. Ne pourrait-on pas dire à M. Graindorge qu'il a vu le
+monde si laid, parce qu'il a fréquenté le vilain monde?--Mais quel
+talent! qu'il soit béni quand même.
+
+Quand partez-vous, et surtout quand revenez-vous? Si vous pouviez vous
+arranger pour ne pas partir du tout? Qui sait? En tout cas, tâchez de
+venir nous voir ou de m'attendre encore une fois à Paris.
+
+A vous de coeur.
+
+G. SAND.
+
+ [1] M. et madame Frédéric Viliot.
+
+
+
+
+DCLIII
+
+A M. ARMAND BARBÈS. A LA HAYE
+
+ Nohant, 12 octobre 1867.
+
+Cher grand ami,
+
+Je vous envoie le remerciement de Gustave Flaubert et même son
+griffonnage à moi adressé, où il est question de vous à coeur ouvert.
+Et, moi, je vous remercie de lui avoir donné des dates et des
+renseignements sûrs et directs; c'est un grand artiste et du petit
+nombre de ceux-qui sont des hommes. Je suis heureuse qu'il vous aime,
+c'est un complément à son âme et à mon affection pour lui. Moi aussi, je
+compte dans ma vie votre amitié comme une grande richesse. J'ai gaspillé
+de mon mieux tout ce qui est de la vie matérielle, argent, sécurité,
+bien-être, _utilité_ comme on l'entend dans cette région-là. Mais les
+vrais biens, je les ai appréciés et gardés; vous avez mis dans mon
+coeur, vous et fort peu d'autres, ce fonds de respect et de tendresse
+qui ne s'use pas et se retrouve intact à toutes les heures difficiles ou
+douloureuses de la vie. J'aurai passé dans le monde à côté de vous par
+l'âme, et, dans l'autre vie, cela me sera compté dans le plateau de la
+balance qui portera mes mérites et mes erreurs.
+
+Croyez-vous, comme Flaubert, que _ceci_ est la fin de Rome cléricale? je
+voudrais bien et j'attends les événements avec impatience. Comme lui, je
+crois que le mal est là et que cette religion du moyen âge est le grand
+ennemi du genre humain; mais je ne crois pas avec Garibaldi qu'il faille
+en proclamer une autre.
+
+Cela me paraît contraire à l'esprit du siècle, qui a un besoin
+inextinguible et trop longtemps refoulé de liberté absolue. Il faut bien
+prendre l'humanité comme elle est, avec ses excès de tendance et ses
+besoins impérieux, légitimes à certaines heures de sa vie. Je suis
+pourtant un esprit religieux et il m'a toujours paru bon d'aimer la
+prédication des nouvelles philosophies. Mais, les imposer, les réaliser,
+les établir en dogme, ou seulement les proposer comme conduite
+officielle en ce moment, me semblerait plus qu'impolitique,--presque
+antihumain.
+
+L'homme ne s'est pas encore connu, il n'a encore jamais été lui-même. Il
+faut qu'à un jour donné, et pour un temps donné, il s'appartienne, et
+qu'il ait le droit de nier Dieu même, sans crainte du bourreau, du
+persécuteur ou de l'anathème. C'est un droit, comme à l'affamé de manger
+après un long jeûne. Et nous, si nous avons la foi sublime, songeons que
+le premier article est de donner aux autres la liberté absolue, partant
+celle de ne pas croire avec nous.
+
+Il faudra que nous soyons les frères de tous, et que les athées soient
+notre chair et notre sang tout comme les autres, du moment qu'au lieu de
+se coucher pour mourir, ils se lèveront pour vivre.
+
+Disons cela à nos enfants et à nos neveux; car ce jour de liberté où
+toutes les poitrines aspireront tout l'air vital qu'il faut à l'homme
+pour être homme, le verrons-nous? Peut-être oui et peut-être non; mais
+qu'importe? nous savons qu'il viendra, nous n'en aurons pas douté. Morts
+à la peine ou dans la joie, nous aurons tout de même vécu autant qu'on
+pouvait vivre de notre temps. Nous sentons, sans le voir encore, qu'il y
+a une France indomptable dans l'avenir, et que ses luttes seront bénies.
+
+Cher ami, soyez béni d'abord, vous, et comptez que, si nous nous sommes
+peu vus en ce monde, nous nous reverrons mieux dans une autre série.
+
+A vous de tout coeur et à toujours.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCLIV
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS
+
+ Nohant, 12 octobre 1867.
+
+J'ai envoyé ta lettre à Barbès; elle est bonne et brave comme toi. Je
+sais que le digne homme en sera heureux. Mais, moi, j'ai envie de me
+jeter par les fenêtres; car mes enfants ne veulent pas entendre parler
+de me laisser repartir si tôt. Oui; c'est bien bête d'avoir vu ton toit
+quatre fois sans y entrer. Mais j'ai des discrétions qui vont jusqu'à
+l'épouvante. L'idée de t'appeler à Rouen pour vingt minutes au passage
+m'est bien venue. Mais tu n'as pas, comme moi, _un pied qui remue,_ et
+toujours prêt à partir. Tu vis dans ta robe de chambre, le grand ennemi
+de la liberté et de l'activité. Te forcer à t'habiller, à sortir,
+peut-être au milieu d'un chapitre attachant, et tout cela pour voir
+quelqu'un qui ne sait rien dire au vol et qui, plus il est content,
+tant plus il est stupide. Je n'ai pas osé. Me voilà forcée d'ailleurs
+d'achever quelque chose qui traîne, et, avant la dernière façon, j'irai
+encore en Normandie probablement. Je voudrais aller par la Seine à
+Honfleur: ce sera le mois prochain, si le froid ne me rend pas malade,
+et je tenterai, cette fois, de t'enlever en passant. Sinon, je te verrai
+du moins et puis j'irai en Provence.
+
+Ah! si je pouvais t'enlever jusque-là! Et si tu pouvais, si tu voulais,
+durant cette seconde quinzaine d'octobre où tu vas être libre, venir me
+voir ici! C'était promis, et mes enfants en seraient si contents! Mais
+tu ne nous aimes pas assez pour ça, gredin que tu es! Tu te figures que
+tu as un tas d'amis meilleurs: tu te trompes joliment; c'est toujours
+les meilleurs qu'on néglige ou qu'on ignore.
+
+Voyons, un peu de courage; on part de Paris à neuf heures un quart du
+matin, on arrive à quatre à Châteauroux, on trouve ma voiture, et on est
+ici à six pour dîner. Ce n'est pas le diable, et, une fois ici, on rit
+entre soi comme de bons ours; on ne s'habille pas, on ne se gêne pas, et
+on s'aime bien. Dis oui. Je t'embrasse. Et moi aussi, je m'embête _d'un
+an_ sans te voir.
+
+
+
+
+DCLV
+
+A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS
+
+ Nohant, 21 octobre 1867.
+
+Chère fille bien-aimée,
+
+J'ai été inquiète, de vous. Me voilà rassurée par l'affirmation de la
+bonne soeur [1] et des médecins, mais non consolée; car vous souffrez
+encore, et vous faites connaissance avec une triste chose, énervante ou
+irritante. Mais vous devez être plus courageuse que ceux qui ont
+passé leur vie à combattre et à s'user. Votre beau cerveau, si bien
+conditionné, doit réagir. Ne lui demandez pourtant pas trop et attendez
+qu'il redevienne le maître du logis. Cela viendra bientôt, j'espère.
+Vous ne pouvez pas avoir de mal compliqué, organisée comme vous l'êtes,
+et si jeune encore. Et puis vous connaîtrez ce que nous connaissons
+tous, ce que vous ne connaissiez peut-être pas encore: le plaisir de se
+sentir renaître et de reprendre goût à la vie.
+
+Mes enfants vous envoient tous leurs souhaits et tendresses. Ma Lina va
+bien et s'arrondit. Elle voit arriver pour le printemps des heures
+de grosse crise; dont elle ne s'effraye plus. La petite Aurore est
+charmante et vous envoie de gros baisers qu'elle lance à deux mains
+avec une effusion superbe. Dépêchez-vous de vous bien soigner, que je
+retrouve à Paris ma grande fille debout et toujours belle.
+
+Je vous embrasse tendrement, et, pour vous donner courage, je vous dis
+que je suis très forte et bien en train de travailler; vous m'avez vue
+pourtant bien bas l'autre hiver, et, moi, je suis vieille, vieille! Vous
+allez surmonter tout bien plus vite que moi, Dieu merci:
+
+Encore courage et pensez qu'on vous aime.
+
+G. SAND.
+
+ [1] Madame Mathieu-Plessy, veuve Emilie Guyon.
+
+
+
+
+DCLVI
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
+
+ Nohant, 28 octobre 1867.
+
+Je viens de résumer en quelques pages mon impression de paysagiste sur
+ce que j'ai vu de la Normandie: cela a peu d'importance, mais j'ai pu y
+encadrer entre guillemets trois lignes de _Salammbô_ qui me paraissent
+peindre le pays mieux que toutes mes phrases, et qui m'avaient toujours
+frappée comme un coup de pinceau magistral. En feuilletant pour
+retrouver ces lignes, j'ai naturellement relu presque tout, et je reste,
+convaincue que c'est un des plus beaux livres qui aient été faits depuis
+qu'on fait des livres.
+
+Je me porte bien et je travaille vite et beaucoup, pour vivre de _mes
+rentes_ cet hiver dans le Midi. Mais quels seront les délices de Cannes
+et où sera le coeur pour s'y plonger? J'ai l'esprit dans le pot au noir
+en songeant qu'à cette heure on se bat pour le pape. Ah! _Isodore!_
+
+J'ai vainement tenté d'aller revoir _ma Normandie_ ce mois-ci,
+c'est-à-dire mon gros cher ami de coeur. Mes enfants m'ont menacée de
+mort si je les quittais si vite. A présent, il nous arrive du monde. Il
+n'y a que toi qui ne parles pas d'arriver. Ce serait si bon pourtant! Je
+t'embrasse.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCLVII
+
+AU MEME
+
+ Nohant, 5 décembre 1867.
+
+Ton vieux troubadour est infect, j'en conviens. Il a travaillé comme un
+boeuf, pour avoir de quoi s'en aller, cet hiver, au golfe Jouan, et, au
+moment de partir, il voudrait rester. Il a de l'ennui de quitter ses
+enfants et la petite Aurore; mais il souffre du froid, il a peur de
+l'anémie et il croit faire son devoir en allant chercher une terre que
+la neige ne rende pas impraticable, et un ciel sous lequel on puisse
+respirer sans avoir des aiguilles dans le poumon.
+
+Voilà.
+
+Il a pensé à toi, probablement plus que toi à lui; car il a le travail
+bête et facile, et sa pensée trotte ailleurs, bien loin de lui et de sa
+tâche, quand sa main est lasse d'écrire. Toi, tu travailles pour de vrai
+et tu t'absorbes, et tu n'as pas dû entendre mon esprit, qui a fait plus
+d'une fois _toc toc_ à la porte de ton cabinet pour te dire: _C'est
+moi_. Ou tu as dit: «C'est un esprit frappeur; qu'il aille au diable!»
+
+Est-ce que tu ne vas pas venir à Paris? J'y passe du 15 au 20. J'y reste
+quelques jours seulement, et je me sauve à Cannes. Est-ce que tu y
+seras? Dieu le veuille! En somme, je me porte assez bien; j'enrage
+contre toi, qui ne veux pas venir à Nohant; je ne te le dis pas, parce
+que je ne sais pas faire de reproches. J'ai fait un tas de pattes de
+mouches sur du papier; mes enfants sont toujours excellents et gentils
+pour moi dans toute l'acception du mot; Aurore est un amour.
+
+Nous avons _ragé_ politique; nous tâchons de n'y plus penser et d'avoir
+patience. Nous parlons de toi souvent, et nous t'aimons. Ton vieux
+troubadour surtout, qui t'embrasse de tout son coeur, et se rappelle au
+souvenir de ta bonne mère.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCLVIII
+
+A M. CALAMATTA, A MILAN
+
+ Nohant, 24 décembre 1867.
+
+Cher ami,
+
+Je suis heureuse d'avoir enfin de tes nouvelles par toi-même. Tu as
+raison de vouloir fêter la petite par quelque friandise puisqu'elle
+mange pour deux. Elle est toute ronde à présent; ce qui ne l'empêche pas
+de se faire belle demain pour aller à un concert--pour les Polonais.
+Mais elle ne chantera pas: elle a un peu de rhume, notre petiote aussi;
+tout cela n'est rien. Nous supportons tous on ne peut mieux ce rude
+hiver. Lina, toujours active, va et vient dans sa petite voiture, et
+Maurice nous régale de marionnettes.
+
+On s'apprête, pour le jour de l'an, à une grande représentation; la
+_mortadelle_ et le _stracchino_, toujours infiniment estimables,
+seront les bienvenus, et, quant à ce que _l'inspiration_, te dictera
+d'ailleurs, pourvu que ce soit italien, Linette le dégustera
+religieusement.
+
+Nous avons besoin de nous distraire et de nous secouer en famille; car
+l'air du dehors est bien triste; je crois que toutes les âmes sont
+gelées, puisqu'on supporte la politique du jour en France, et que
+M. Thiers devient le dieu du moment en renchérissant sur les beaux
+principes de la majorité. Jolie opposition! c'est honteux! vous pouvez
+bien dire à présent, en Italie tout ce que vous voudrez contre nous,
+nous le méritons. Nous sommes idiots, nous sommes fous, nous sommes
+lâches; voilà ce que _l'autorité_ fait d'une nation. Mais on peut
+_rager_ sans _se décourager_. L'indignation <est grande et on pousse à
+l'extrême la situation. Nous verrons bien des choses d'ici à quelques
+années.
+
+Je t'embrasse tendrement, mon cher vieux. Ne te laisse pas abattre par
+les événements. Maurice me charge de t'embrasser aussi pour lui, et la
+petite Aurore, qui est une merveille de bon caractère et de gentillesse.
+Je t'écrirai pour le premier de l'an, afin de te dire où je vas, à Paris
+ou à Cannes, mais le jour n'est pas fixé. Il m'en coûte de quitter mes
+_fanfans_.
+
+Il le faut pourtant, je crains d'être pincée comme l'année dernière.
+
+A toi.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCLIX
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
+
+ Nohant, 31 décembre 1867.
+
+Je ne suis pas dans ton idée qu'il faille supprimer le sein pour tirer
+l'arc. J'ai une croyance tout à fait contraire pour mon usage et que je
+crois bonne pour beaucoup d'autres, probablement pour le grand nombre.
+Je viens de développer mon idée là-dessus dans un roman qui est à la
+_Revue_ et qui paraîtra après celui d'About.
+
+Je crois que l'artiste doit vivre dans sa nature le plus possible.
+A celui qui aime la lutte, la guerre; à celui qui aime les femmes,
+l'amour; au vieux qui, comme moi, aime la nature, le voyage et les
+fleurs, les roches, les grands paysages, les enfants aussi, la famille,
+tout ce qui émeut, tout ce qui combat l'anémie morale.
+
+Je crois que l'art a besoin d'une palette toujours débordante de tons
+doux ou violents suivant le sujet du tableau; que l'artiste est un
+instrument dont tout doit jouer avant qu'il joue des autres; mais tout
+cela n'est peut-être pas applicable à un esprit de ta sorte, qui a
+beaucoup acquis et qui n'a plus qu'à digérer. Je n'insisterai que sur un
+point; c'est que l'être physique est nécessaire à l'être moral et que je
+crains pour toi, un jour ou l'autre, une détérioration de la santé qui
+te forcerait à suspendre ton travail et à le laisser refroidir.
+
+Enfin, tu viens à Paris au commencement de janvier et nous nous verrons;
+car je n'y vais qu'après le premier de l'an. Mes enfants m'ont fait
+jurer de passer avec eux ce jour-là, et je n'ai pas su résister, malgré
+un grand besoin de locomotion. Ils sont si gentils! Maurice est d'une
+gaieté et d'une invention intarissables. Il a fait de son théâtre de
+marionnettes une merveille de décors, d'effets, de trucs, et les pièces
+qu'on joue dans cette ravissante boîte sont inouïes de fantastique.
+
+La dernière s'appelle «1870». On y voit _Isidore_ avec Antonelli
+commandant les brigands de la Calabre pour reconquérir son trône et
+rétablir la papauté. Tout est à l'avenant; à la fin, la veuve _Euphémie_
+épouse le Grand Turc, seul souverain resté debout. Il est vrai que c'est
+un ancien _démoc_ et on reconnaît qu'il n'est autre que _Coqenbois_, le
+grand tombeur masqué. Ces pièces-là durent jusqu'à deux heures du
+matin et on est fou en sortant. On soupe jusqu'à cinq heures. Il y a
+représentation deux fois par semaine et, le reste du temps on fait des
+_trucs_, et< la pièce continue avec les mêmes personnages, traversant
+les aventures les plus incroyables.
+
+Le public se compose de huit ou dix jeunes gens, mes trois petits-neveux
+et les fils de mes vieux amis. Ils se passionnent jusqu'à hurler. Aurore
+n'est pas admise; ces jeux ne sont pas de son âge; moi, je m'amuse à en
+être éreintée. Je suis sûre que tu t'amuserais follement aussi; car il y
+a dans ces improvisations une verve et un laisser aller splendides, et
+les personnages sculptés par Maurice ont l'air d'être vivants, d'une vie
+burlesque, à la fois réelle et impossible; cela ressemble à un rêve.
+Voilà comme je vis depuis quinze jours que je ne travaille plus.
+
+Maurice me donne cette récréation dans mes intervalles de repos, qui
+coïncident avec les siens. Il y porte autant d'ardeur et de passion que
+quand il s'occupe de science. C'est vraiment une charmante nature et on
+ne s'ennuie jamais avec lui. Sa femme aussi est charmante, toute ronde
+en ce moment; agissant toujours, s'occupant de tout, se couchant sur
+le sofa vingt fois par jour, se relevant pour courir à sa fille, à sa
+cuisinière, à son mari, qui demande un tas de choses pour son théâtre,
+revenant se coucher; criant qu'elle a mal et riant aux éclats d'une
+mouche qui vole; cousant des layettes, lisant des journaux avec rage,
+des romans qui la font pleurer; pleurant aussi aux marionnettes quand il
+y a un bout de sentiment, car il y en a aussi. Enfin, c'est une nature
+et un type: ça chante à ravir, c'est colère et tendre, ça fait des
+friandises succulentes _pour nous surprendre_, et chaque journée de
+notre phase de récréation est une petite fête qu'elle organise.
+
+La petite Aurore s'annonce toute douce et réfléchie, comprenant d'une
+manière merveilleuse ce qu'on lui dit et _cédant à la raison_ à deux
+ans. C'est très extraordinaire et je n'ai jamais vu cela. Ce serait même
+inquiétant si on ne sentait un grand calme dans les opérations de ce
+petit cerveau.
+
+Mais comme je bavarde avec toi! Est-ce que tout ça t'amuse? Je le
+voudrais pour qu'une lettre de causerie te remplaçât un de nos soupers
+que je regrette aussi, moi, et qui seraient si bons ici avec toi, si tu
+n'étais un cul de plomb qui ne te laisses pas entraîner, _à la vie pour
+la vie_. Ah! quand on est en vacances, comme le travail, la logique,
+la raison semblent d'étranges _balançoires!_ On se demande s'il est
+possible de retourner jamais à ce boulet.
+
+Je t'embrasse tendrement, mon cher vieux et Maurice trouve ta lettre si
+belle, qu'il va en fourrer tout de suite des phrases et des mots dans la
+bouche de son premier philosophe. Il me charge de t'embrasser.
+
+Madame Juliette Lamber [1] est vraiment charmante; tu l'aimerais
+beaucoup, et puis il y a là-bas 18 degrés au-dessus de O, et ici nous
+sommes dans la neige. C'est, dur; aussi, nous ne sortons guère, et mon
+chien lui-même ne veut pas aller dehors. Ce n'est pas le personnage le
+moins épatant de la société. Quand on l'appelle Badinguet, il se couche
+par terre honteux et désespéré, et boude toute la soirée.
+
+ [1] Depuis, madame Edmond Adam.
+
+
+
+
+DCLX
+
+A M. ARMAND BARBÉS, A LA HAYE
+
+ Nohant, 1er janvier 1868.
+
+Excellent ami,
+
+Je m'afflige de vous savoir si souvent malade. La destinée veut donc que
+vous soyez toujours martyr et que la liberté soit encore pour vous une
+sorte d'esclavage? C'est votre chaîne et voire gloire, puisque c'est en
+prison que vous avez pris ce long mal; mais ne croyez-vous pas que vous
+seriez mieux dans un climat plus chaud et plus sain? Vous ne voulez pas
+rentrer en France; mais l'Italie ne vous est pas fermée. Avez-vous des
+raisons sérieuses pour habiter la Hollande et croyez-vous que le voyage
+vous serait trop pénible?
+
+Je pars pour Cannes dans une quinzaine. Ah! si vous étiez par là, je
+franchirais bien vite la frontière pour aller vous embrasser.
+
+J'ai grand besoin, moi, d'un peu de soleil; mais je souffre sans avoir
+mérité l'honneur de souffrir comme vous!
+
+Votre lettre m'arrive au moment où j'allais vous souhaiter aussi une
+meilleure année! Cher excellent ami, nos voeux se croisent; mes braves
+enfants sont bien touchés aussi de votre souvenir. Nous voudrions mettre
+sur vos genoux notre petite Aurore pour que vous la bénissiez. Elle est
+si douce et si bonne qu'elle le mériterait!
+
+Je ne vous ai pas écrit pendant cette crise romaine; je ne sais pas
+jusqu'à quel point on peut s'écrire ce que l'on pense, sans que les
+lettres disparaissent. Cela m'est arrivé si souvent, que je me tiens sur
+mes gardes, le but d'une lettre étant avant tout d'avoir des nouvelles
+de ceux qu'on aime. Mais j'ai bien pensé à vous et nous avons souffert
+ensemble, je vous en réponds. L'avenir est étrange, il se présente avec
+des rayons, mais à travers la foudre.
+
+Cher frère, je vous récrirai de Cannes, pour vous donner mon adresse, je
+passerai auparavant quelques jours à Paris.
+
+Ayons espoir et courage quand même. La France ne peut pas périr, pas
+plus que l'âme qui est en nous et qui proteste à toute heure contre le
+néant.
+
+Je vous aime bien tendrement et respectueusement.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCLXI
+
+A MADEMOISELLE MARGUERITE THUILLIER, A LA BOULAINE
+
+ Nohant, 4 janvier 1868.
+
+Ma chère mignonne,
+
+Je suis encore à Nohant, attendant pour aller à Paris et faire mon grand
+voyage, une éclaircie entre deux grands froids. C'est un rude hiver, et
+mes entrailles assez débiles ne s'en arrangeraient pas. Je pense à toi,
+chère petite, qui es dans un pays encore plus rigoureux. As-tu au moins
+réussi à te faire un nid qui se chauffe bien? Permets-moi de t'envoyer
+du bois pour cet hiver affreux, sous forme de papier, puisque je ne
+peux pas t'envoyer des arbres sur une charrette. Si tu étais dans mon
+voisinage, tu ne refuserais pas ce petit cadeau. Ne me le refuse donc
+pas: sous la forme que je suis forcée de lui donner, ou tu me ferais
+beaucoup de peine.
+
+Je t'embrasse bien tendrement et te souhaite courage et santé, de toute
+mon âme.
+
+Tendresses de mes enfants et un baiser de notre Aurore, qui est belle et
+bonne tout à fait.
+
+Amitiés à _Sandrine_. Accuse-moi réception pour que je sache si la poste
+est fidèle.
+
+
+
+
+DCLXII
+
+A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS
+
+ Nohant, 16 janvier 1868.
+
+Lina t'aura dit, chère fille, que le froid du dehors, le bien-être du
+dedans, et surtout le bonheur de vivre avec cette chère famille avaient
+ajourné mon voyage. Il l'est encore un peu, je voudrais courir et je
+voudrais rester; c'est un peu difficile à arranger.
+
+Sitôt à Paris, j'irai frapper à votre porte, vous rendre en personne vos
+bons baisers du jour de l'an et me faire raconter les merveilles de
+la petite Berthe. Nous en parlions hier avec la grande Berthe[1],
+sa marraine, qui nous a présenté son Isabelle, très grande et très
+gentille, mais déjà timide comme une demoiselle et baissant les yeux en
+tortillant sa ceinture. Aurore n'en cherche pas encore si long. Sans
+exagération ni prévention de grand'mère, c'est l'enfant de deux ans
+le plus doux et le plus égal que j'aie jamais vu. Son intelligence
+s'annonce aussi étonnante que son caractère. Celle-là est vraiment née
+en bonne lune; si le suivant ou la suivante est ausi facile à vivre,
+nous aurons vraiment trop de chance.
+
+L'avenir changera-t-il cet heureux et aimable tempérament? on ne sait
+pas! Il y a bien une question de santé au fond de tout; mais les
+organisations donnent-elles leur premier mot pour le reprendre?
+Qu'en penses-tu, toi qui dois te préoccuper aussi beaucoup de ces
+questions-là?
+
+Tu ne nous parles guère de toi. Les choses vont-elles à ton souhait? Je
+sais bien que, dans la famille, vous n'avez que bonheur et affection.
+Mais le dehors se comporte-t-il bien, et recueilles-tu le fruit de tes
+peines et de ses mérites?
+
+Je ne peux te rien dire de ce que l'avenir promet à la grande famille
+du genre humain. Tout y va si mal, qu'on ne peut craindre rien de
+pire; mais se réveillera-t-on de l'insouciance avec laquelle on semble
+accepter tout? Je n'y comprends goutte. On a fait des révolutions pour
+la centième partie de ce que l'on supporte à présent!
+
+Je t'embrasse tendrement, ma bonne mignonne, ainsi que ton père et ta
+mère et les chers absents. Nous avons eu ici jusqu'à dix-sept degrés de
+froid.
+
+Aurore ne sortait pas et _n'en_ a pas souffert. Je pense que Berthe n'y
+a guère songé. Les enfants ont l'air de ne pas s'apercevoir de ce qui
+nous éprouve tant.
+
+Bon courage et bonne année!
+
+G. SAND.
+
+ [1] Madame Berthe Girerd.
+
+
+
+
+DCLXIII
+
+A M. CHARLES PONGY, A TOULON
+
+ Golfe Jouan, 22 février 1868.
+ Villa Bruyères, par Vallauris.
+
+Cher ami,
+
+Nous sommes très bien installés, très choyés, très actifs, très
+contents. Nous partons après-demain pour Nice, Monaco, Menton, etc. Nous
+serons absents trois ou quatre jours. Donc, tâchez de n'avoir affaire
+ici qu'à la fin de la semaine. Le vendredi, par exemple, on y est
+toujours. C'est le jour où madame Lamber reçoit. Pour les autres jours,
+il faudra que vous nous avertissiez; car nous avons assez, l'habitude de
+passer toute la journée dehors et assez loin. Nous ferons, en tout cas,
+notre possible pour courir avec vous aussi, au retour, un jour ou deux,
+autour de Toulon.
+
+Bonsoir, cher enfant. Je dors debout, car j'ai bien trotté aujourd'hui.
+
+Embrassez tendrement pour moi les deux chères fillettes.
+
+Amitiés de Maurice et remerciements de Maxime[1] pour, l'amitié que vous
+lui avez témoignée.
+
+ [1] Fils de Planet.
+
+
+
+
+DCLXIV
+
+A MADAME ARNOULD PLESSY, A NICE
+
+ Golfe Jouan, 7 mars 1868.
+
+Chère fille,
+
+J'ai été deux, fois chez vous tantôt. Je vous avais donné mon
+après-midi; mais je n'étais pas libre du reste de la journée et le
+chemin de fer n'attend pas. Une grande consolation au chagrin, de ne
+pas vous rencontrer, c'est de savoir, que vous êtes bien; un sommeil
+d'enfant, un appétit superbe, voilà ce que Henriette[1] m'a affirmé, et
+vous, ne vous ennuyez pas du Midi. Tant mieux, restez-y le plus possible
+et vous nous reviendrez vaillante, et en train de signer un nouveau bail
+avec la beauté, la jeunesse et le talent. Je pars rassuré, demain. Je
+suis ici depuis quinze jours et je retourné à ma, petite Lina, que nous
+ne voulons pas laisser seule plus longtemps, bien qu'elle nous pousse à
+courir et à nous amuser. Mais, sans elle, ce n'est pas si facile que ça!
+
+Adieux donc, mignonne, et au revoir à Paris ou à Nohant. Si vous avez un
+congé illimité, pourquoi ne viendriez-vous pas, après le mois de mai, y
+continuer le printemps? Quand il fera trop chaud ici, il fera bon chez
+nous. Vous aviez promis avant la maladie. Il faudra tenir parole à
+vos vieux amis, qui vous aiment et qui sont bien heureux de vous voir
+sauvée.
+
+G. SAND.
+
+Respects et amitiés de Maurice.
+
+ [1] Femme de chambre de madame Plessy.
+
+
+
+
+DCLXV
+
+A LA MÊME
+
+ Nohant, 15 mars 1868.
+
+Chère fille,
+
+Nous quittions Bruyères, près Cannes, le lendemain du jour où j'ai été
+en vain frapper deux fois à votre porte. Nous passions trois jours à
+Toulon, où nous avions donné rendez-vous à de vieux amis et nous ne
+nous pressions pas trop de revenir, Lina nous écrivant de ne pas nous
+inquiéter, qu'elle en avait encore pour un grand mois. Elle se trompait!
+Comme nous étions en route pour Paris, elle mettait au monde une belle
+petite fille. En arrivant rue des Feuillantines, nous trouvons une
+lettre dictée par elle, où elle nous dit, tranquillement: «Je suis
+accouchée cette nuit et je me porte très bien.»
+
+Sans déballer, nous repartons, et nous voila ici, trouvant la besogne
+faite sans nous, l'enfant bien à terme, superbe; la petite mère, qui
+n'a souffert que deux heures, fraîche comme une rosé et un appétit
+florissant. Aurore en extase devant sa petite-soeur, dont elle baise les
+menottes et les petits pieds.
+
+Nous sommes donc heureux et je me dépêche de vous le dire; car vous vous
+réjouirez avec nous, chère fille. Tendresses de Lina et de Maurice.
+Guérissez vite tout à fait pour venir voir tout ce cher monde qui vous
+aime ou vous aimera.
+
+G. SAND.
+
+J'embrasse Emilie[1]. Je ne la savais pas avec vous, Henriette ne me
+l'avait pas dit.
+
+ [1] Madame Emilie Guyon.
+
+
+
+
+DCLXVI
+
+A M. ÉDOUARD CADOL, A PARIS
+
+ Nohant, 17 mars 1868.
+
+Mon cher enfant,
+
+Une bonne nouvelle en vaut une autre. Vous avez un premier enfant, nous
+en avons un second. Votre lettre nous est arrivée à Cannes, après un
+long retard; car nous étions, Maurice et moi, en excursion à Monaco et
+à Menton. Il m'avait accompagnée, comptant revenir à Nohant au bout de
+huit jours. Puis Lina lui avait écrit: «Accompagne ta mère dans tout le
+voyage, j'en ai encore pour un grand mois et je ne vous attends qu'à la
+fin de mars.» Pourtant je ne sais quel pressentiment qu'elle se trompait
+nous a fait revenir le 18 à Paris, et, là, nous avons reçu une lettre
+d'elle, qui nous disait tranquillement: «Je suis accouchée hier soir et
+je me porte très bien.»
+
+Nous sommes partis sur-le-champ, et, le matin, nous trouvions la mère
+et l'enfant (qui est superbe) en bon état. C'est encore une fille, très
+forte, bien venue à terme et que nous recevons avec joie; la première
+est si belle et si aimable! Notre chère Lina est forte et vaillante, et
+nous voilà très heureux.
+
+Échangeons donc nos félicitations. Maurice me charge de vous embrasser
+et de vous dire qu'il est content de votre joie paternelle; Il la
+comprend si bien! il est fou de son Aurore, et se promet d'être fou de
+sa Gabrielle.
+
+Bon courage et bonne chance, mon cher enfant! Lina vous félicite aussi,
+recevez toutes nos tendresses.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCLXVII
+
+A MADAME JULIETTE LAMBER, A BRUYÈRES (GOLFE JOUAN)
+
+ Nohant, 23 mars 1868.
+
+Chère enfant,
+
+Vous voulez devenir _calme_; si cela était possible, je vous dirais:
+«Vite, vite, pour votre santé, pour votre sommeil et pour votre bonheur
+par conséquent; car la souffrance continuelle n'arrive à être combattue
+que par _l'amusement_ et ne peut arriver au bien-être de l'âme.» Mais
+le peut-on, môme en le voulant bien? Je sais que, pour moi, je l'ai
+beaucoup voulu; mais n'est-ce pas la vieillesse qui a fait le miracle?
+Je crois bien que oui.
+
+Ce remède-là vous viendra, c'est un grand détachement des petites
+choses qui prend à son heure, quand on se laisse faire sans dépit et
+sans-regret. Il n'y a pas grand mérite, ce n'est qu'une affaire de bon
+sens. Faut-il due la jeunesse devance l'oeuvre du temps? Non; son charme
+est _l'impressionnabilité_. Restez comme vous êtes, en vous modifiant
+seulement un peu, pour que ce qui est de votre âge ne soit pas excessif,
+par conséquent douloureux. Vous êtes exaltée et passionnée; c'est bien
+beau et bien bon; on vous aime à cause de cela. Mais vous êtes assez
+riche pour vivre de vos trésors, n'essayez pas d'être millionnaire pour
+vous ruiner. Il me semble que vous vous affectez quelquefois par besoin
+de souffrir; là est l'excès. Toute qualité, toute puissance a son trop
+plein et c'est sur ce trop plein que votre philosophie peut agir dans
+une certaine mesure. Au commencement, les victoires que l'on remporte
+sur soi-même paraissent bien petites; insensiblement elles sont plus
+amples et toujours plus faciles. C'est la loi; de la force dans l'essor,
+toujours augmentée par l'essor même.
+
+Je ne veux pas vous en dire davantage. Dépensez-vous, mais sans vous
+dévaster. Cette absence de sommeil, par exemple, n'est pas une condition
+de là jeunesse; donc, il y a quelque chose à refaire dans le mode
+d'expansion, dans les profondeurs du cerveau peut-être. Vous n'avez pas
+de maladie chronique. Je vous ai bien observée; vous êtes très forte et
+bien équilibrée. Votre insomnie est dans l'âme plus que dans le corps,
+si l'on peut ainsi parler de deux-choses qui n'en l'ont qu'une.
+
+Mais, comme elles réagissent l'une sur l'autre à tout instant, il faut
+essayer le grand combat. Les médecins les plus matérialistes ne nient
+pas la possibilité de la victoire de l'esprit sur le corps. C'est
+peut-être aussi une condition de régime. Quand on écrit sans nerfs, on
+peut bien dormir après; mais il est rare que les nerfs soient en repos
+quand l'imagination travaille. Il faudrait donc ne pas écrire le soir,
+mais écrire le matin, avant le travail de Toto. Il vous resterait la
+journée pour vous occuper d'elle[1], de votre maison, de vos amis. Vous
+dormiriez pour sùr à onze heures du soir, et, en vous levant à six
+heures du matin, vous auriez eu un repos bien suffisant: Essayez, si
+vous pouvez.
+
+Je vis tout autrement; mais, si je n'avais pas de sommeil, je
+n'hésiterais pas à changer vite toutes mes habitudes. Le travail est un
+acte de lucidité. Pas de complète lucidité sans repos préalable. Pardon
+pour tous ces lieux communs, dont votre énergie et votre ardeur ne
+changeront pas l'impassible et fatale vérité!
+
+Ma Lina ne se pique pas de calme; mais elle a de grands mouvements de
+vouloir et de raison qui se succèdent et se rattachent les uns aux
+autres après qu'une émotion vive a semblé les briser. C'est une nature
+rare, une grande force dans une exquise finesse. Elle est toute disposée
+à vous aimer, mais elle n'est pas expansive; elle est plutôt timide à
+première vue et observant plus qu'elle ne songe, à montrer. Elle eût été
+une artiste, si elle n'eut été avant tout une mère. Ce sentiment-là a
+absorbé toute sa vie depuis six ans. Elle y a mis toute son âme.
+
+Nos fillettes prospèrent. Aurore s'est développée avec le printemps plus
+qu'elle n'avait fait dans tout l'hiver. Elle est plus impétueuse et plus
+capricieuse. Elle a des besoins de mouvement immodérés, tant mieux!
+L'autre s'annonce comme la déesse de la tranquillité, mais gare aux
+premières dents.
+
+Bonsoir, ma chère mignonne; tendres baisers à Toto et à vous. Mille
+amitiés à Adam, qui n'est, pas un homme ordinaire. Je n'ai pas besoin de
+vous dire que j'ai su l'apprécier. Bonté, raison, douceur et une exquise
+finesse, il a tout ce que j'aime et tout ce que j'estime dans le sexe à
+barbe. Guérissez-le vite et nous l'amenez le plus tôt possible.
+
+Faites tous mes compliments aux personnes bienveillantes de votre
+entourage;--et mon souvenir à vos gentils brigasques des deux sexes.
+
+[Footnote 1: Mademoiselle Alice Lamessine, aujourd'hui madame Paul
+Segond, fille du premier mariage de madame Edmond Adam.]
+
+
+
+
+DCLXVIII
+
+A MADAME LEBARBIER DE TINAN, A PARIS
+
+ Nohant, 26 mars 1868.
+
+Je suis désolée, chère amie, de vous savoir toujours malade, forcée de
+lutter avec tout votre courage contre la souffrance, et, si quelque
+chose me rassure, c'est que vous aimez le travail. C'est une seconde
+âme qui nous remplace les forces fatiguées et qui nous sauve là où les
+médecins échouent.
+
+Oui, je serais enchantée d'avoir mon charmant filleul[1]. Mais je
+n'ai pas osé l'inviter tout de suite, sans savoir si les parents le
+permettraient volontiers. Chargez-vous, chère amie, de ma demande en
+même temps que de mes tendresses pour eux tous, et, si l'on m'accorde
+mon cher filleul, soyez sûrs tous que j'en, aurai soin comme de mon
+propre enfant. En partant de Paris sur les neuf heures du matin (il
+faudra savoir au bureau si les heures ne sont pas changées), il arrivera
+à Châteauroux vers quatre heures de l'après-midi. Il prendra la vilaine
+patache que l'on appelle la diligence de la Châtre, et il sera chez nous
+à sept heures du soir. Le conducteur s'appelle _La Jeunesse_! Il faudra
+lui dire: «Je ne vais pas jusqu'à la Châtre, je descends à Nohant.» On
+l'arrêtera devant la maison. Mes petites-filles, à qui je l'ai annoncé,
+se font déjà une fête de le voir, et il n'aura qu'à se préserver de trop
+de tendresses de leur part. Aurore demande si, étant mon filleul, ce
+Maurice n'est pas son cousin comme mes trois grands petits neveux,
+qu'elle adore; et, comme il ne faut pas la tromper, je lui ai dit qu'il
+n'était pas son parent pour cela. Alors elle a repris, «En ce cas, il
+sera notre ami et on le mettra dans la famille tout de même.» Je
+suis sûre que votre Maurice l'aimera tout de suite, car elle est
+singulièrement drôle et gentille; sans qu'il y ait rien de merveilleux
+en elle, elle a une droiture et une spontanéité de compréhension qui la
+rendent très intéressante. Quant à Maurice, il me paraît _vivant_ au
+possible, et c'est le plus grand éloge qu'on puisse faire d'un garçon
+en ce temps-ci, où, à peine sortis de l'enfance, ils sont comme
+indifférents, blasés et sceptiques. J'espère que son père le conservera
+jeune. Nous ferons en sorte qu'il ne s'ennuie pas ici. Tâchez qu'il, y
+soit dimanche. Il verra tous mes autres garçons, qui sont presque tous
+très gentils et qui le mettront bien vite à l'aise.
+
+Sur cette espérance, je vous embrasse, chère amie, et vous demande de me
+dire s'il y a quelque soin particulier à lui donner. Qu'il ne vienne pas
+la nuit, il fait trop froid et on s'enrhume affreusement. Qu'on me dise
+aussi combien de jours je peux le garder.
+
+Dieu veuille qu'il m'apporte de meilleures nouvelles de vous!
+
+G. SAND.
+
+Dites bien à Maurice que le vieux Maurice, mon fils, l'aimera, et que ma
+belle-fille, qui est une adorable personne, m'aidera à le gâter.
+
+[1] Maurice-Paul Albert.
+
+
+
+
+DCLXIX
+
+A M. HENRY HARRISSE, A PARIS
+
+ Nohant, 9 avril 1868.
+
+Cher ami,
+
+J'ai été encore un peu malade en arrivant ici, fatiguée surtout, bien
+que le voyage ne soit rien, et que je dorme en chemin de fer mieux que
+dans un lit. Mais je suis affaiblie cette année, et il faut que je
+patiente, ou que je m'habitue à n'avoir plus d'énergie vitale. Je ne
+souffre pas, c'est toujours ça. J'ai retrouvé ma charmante belle-fille
+toujours charmante, et ma petite-fille sachant donner de gros baisers,
+et marchant presque seule. Chère enfant! je n'ose pas l'adorer. Il m'a
+été si cruel de perdre les autres! Elle est forte et bien portante; mais
+je ne peux plus croire à aucun bonheur, bien que je paraisse toujours
+avec mes enfants l'espérance en personne.
+
+Nohant est tout en feuilles et en fleurs, bien plus que Paris et
+Palaiseau. Il n'y fait pas froid; mais nous avons des bourrasques comme
+en pleine mer. Maurice a fini toutes les corrections que vous lui aviez
+indiquées. Il me charge de vous renouveler tous ses remerciements et de
+vous exprimer sa cordiale gratitude. Moi, j'ai à vous remercier toujours
+pour vos bonnes lettres et les détails si intéressants sur tous nos amis
+_de lettres_. Vous vivez avec délices dans cette atmosphère capiteuse.
+C'est de votre âge. Moi, je m'y plais complètement quand j'y suis; mais
+je ne sais si je pourrais y vivre toujours sans dépérir. Je suis paysan
+au physique et au moral. Élevée aux champs, je n'ai pas pu changer, et,
+quand j'étais plus jeune, le monde littéraire m'était impossible. Je m'y
+voyais comme dans une mer, j'y perdais toute personnalité, et j'avais
+aussitôt un immense besoin de me retrouver seule ou avec des êtres
+primitifs. Nos paysans d'alors ressemblaient encore pas mal à des
+Indiens. A présent, ils sont plus civilisés et je suis moins sauvage.
+N'importe, j'ai encore du plaisir à revoir des gens sans esprit, que
+l'on comprend sans effort et que l'on écoute sans étonnement. Mais je ne
+veux pas vous désenchanter de ce qui vous enchante, d'autant plus que je
+m'y laisse enchanter aussi; et de très bon coeur, quand je rentre dans
+le courant. Vous subissez le charme de la rue de Courcelles, à ce que
+je vois. Ce charme est très grand, plus soutenu, mais moins intense que
+celui du _frère_. Ces deux personnes seront infiniment regrettables, si
+la tempête qui s'amasse les emporte loin de nous. Mais que faire? Les
+révolutions sont brutales, méfiantes et irréfléchies. Je ne sais où en
+sont les idées républicaines. J'ai perdu le fil de ce labyrinthe de
+rêves, depuis quelques années. Mon idéal s'appellera toujours
+_liberté, égalité, fraternité_! Mais par qui et comment, et _quand_ se
+réalisera-t-il tant soit peu? Je l'ignore. Ce que je sais, c'est que
+partout on entend sortir de la terre et des arbres, et des maisons et
+des nuages ce cri: «En voilà assez!»
+
+Je suis tentée de demander pourquoi, bien que je voie l'impuissance de
+l'idée napoléonienne en face d'une situation plus forte que cette idée;
+mais, quand on l'a acclamée et caressée quinze ans, comment fait-on pour
+en revenir et s'en dégoûter en un jour? Notez que ceux qui se plaignent
+et se fâchent le plus aujourd'hui sont ceux qui, depuis quinze ans, la
+défendaient avec le plus d'âpreté. Que s'est-il passé dans ces esprits
+bouleversés? N'y avait-il, dans leur enthousiasme, qu'une question
+d'intérêt, et la peur est-elle la suprême fantaisie?
+
+Vous ne voyez pas cela à Paris, là où vous êtes _situé_. Ce vieux Sénat
+vous impose, il vous indigne, et vous applaudissez les libres penseurs
+qu'on persécute. En province, on sent que cela ne tient à rien, et,
+généralement, on est abattu, parce qu'on méprise le parti du passé et
+qu'on redoute celui de l'avenir. Quelle étincelle allumera l'incendie?
+un hasard! et quel sera l'incendie? un mystère! Je suis naturellement
+optimiste; pourtant j'avoue que, cette fois, je n'ai pas grand espoir
+pour une génération qui, depuis quinze ans, supporte les jésuites.--J'en
+reviendrai peut-être.--J'attends!
+
+Songez à votre promesse de venir nous voir.
+
+A vous de coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCLXX
+
+A MADAME EDMOND ADAM, A PARIS
+
+ Nohant, 8 juin 1868.
+
+Chers enfants,
+
+Quand vous verra-t-on? On vous attend maintenant tout l'été, sans aucun
+autre projet que le bonheur de vous embrasser tous trois.
+
+Me voilà bien reposée de toutes mes agitations et inquiétudes: je me
+porte comme trois Turcs, ma Lina aussi, et nos deux fillettes viennent à
+ravir. Aurore est devenue plus impétueuse que cet hiver; mais elle a un
+si bon fonds, que ses petites colères ne sont que d'un instant, et les
+gentillesses reprennent le dessus aussitôt. Elle stupéfait madame Villot
+par son intelligence et ses petites grâces spontanées. Elle est timide
+et ne se livre qu'au bout de deux ou trois jours. Son père en est
+toujours fou. Nous vivons dans le plus grand calme sans ouvrir un
+journal, et nous plongeant tous les jours dans l'Indre et dans la
+botanique ou autres drôleries innocentes et saines. Enfin, si nos
+enfants gardent la vie et la santé, nous sommes des gens très heureux
+dans notre solitude berrichonne. Le pays n'est pas _beau_; mais il est
+aimable et doux, excepté pour les pieds. Vous apporterez de bonnes
+chaussures, si vous voulez faire quelques pas dehors.
+
+Venez quand vous aurez assez des amusements de votre installation dans
+une nouvelle existence.
+
+On tâchera d'amuser Toto et de vous distraire. Apportez votre ou vos
+romans. Vous me les lirez; ça peut servir d'avoir un écouteur attentif,
+sincère et jaloux de vous conserver votre individualité.
+
+Je suis contente que les _Lettres_ vous plaisent; Buloz en lisant que
+vous êtes _païenne_ a été _effrayé_, et m'a demandé si vraiment vous
+consentiez à ce que votre nom fut en toutes lettres. J'ai dû lui dire
+que vous aviez lu l'épreuve avant lui, avec droit absolu de correction
+et de suppression[1].
+
+Tendresses de nous tous, chère Juliette, et pour Toto et pour Adam. A
+bientôt, n'est-ce pas?
+
+G. SAND.
+
+ [1] L'épreuve de la _Lettre d'un voyageur_ publiée dans la _Revue
+ des Deux Mondes_ du 1er juin 1868.
+
+
+
+
+DCLXXI
+
+A M. LOUIS VIARDOT, A BADEN
+
+ Nohant, 10 juin 1868.
+
+Cher ami,
+
+Vous m'avez écrit le 10 avril: «Dites-moi vos projets quand vous les
+saurez vous-même.» Voici: j'ai passé tout le mois de mai à Paris...,
+tenue sur le qui-vive par la situation d'une jeune amie condamnée par
+les médecins. C'était une grossesse dont la solution leur paraissait
+impossible. La nature a fait un miracle: la mère et l'enfant se portent
+bien. Mais j'ai dû consacrer à ces jours de crise et d'effroi la
+quinzaine scientifiquement que la planète s'est faite toute seule que
+je me réservais, et puis un déménagement à faire à la vapeur, et, après
+tout cela, un peu de fatigue, et le besoin d'aller revoir ma marmaille
+chérie. A présent, voilà un gros travail à faire, trois mois sans
+désemparer. Ce ne sera donc qu'au mois de septembre que je puis espérer
+un peu de liberté. Allez donc aux eaux, si vous n'y êtes déjà... Moi,
+j'ai pesté un peu d'être à Paris durant ce radieux mois de mai. Mais
+j'étais inquiète, et je tenais à assister une jeune femme qui, en
+d'autres temps, m'a donné des soins dévoués. C'est la femme de mon petit
+ami Lambert, que vous connaissez, le peintre d'animaux. Il a beaucoup de
+talent à présent, et une compagne incomparable, et même un petit enfant
+venu par miracle, et très joli.
+
+Mais rien n'est si joli que ma petite Aurore, elle est aimable et
+intelligente comme était votre Claudie à son âge. L'autre fillette
+grossit comme un petit champignon, et Bouli (qu'on appelle toujours
+Bouli), est heureux en ménage comme pas un. Il est toujours passionné
+pour l'histoire naturelle. Nous avons chez nous _Micro_, un ami
+dont Pauline se souvient peut-être, le frère maigre, doux, hérissé,
+fantastique de notre vieille Élisa Tourangin. Il est absolument le même
+qu'autrefois, et, comme autrefois, il passe ses journées à analyser
+l'aile d'un papillon ou la capsule d'une plante. La _toquade_ botanique
+a bien aussi passé pas mal en moi, et, à propos d'histoire naturelle,
+j'ai bien lu et commenté tout ce qui s'écrit pour prouver et se défera
+de même. Soit; mais je reste dans un mélange de spiritualisme et de
+panthéisme qui se combine en moi sans trouble. Chacun vit du vin qu'il
+s'est versé, et en boit ce que son cerveau en peut porter. Je ne vois
+pas la nécessité de forcer son entendement, et de détruire en soi
+certaines facultés précieuses pour faire pièce aux dévots. Les dévots
+n'existent plus. Il n'y a aujourd'hui que des imbéciles ou des tartufes.
+Je ne leur fais pas l'honneur de me modifier pour les combattre. Je
+trouve que c'est pour la science une assez bonne campagne à faire que
+d'aller son train en tant que science, puisque chacun de ses pas enfonce
+l'Église un peu plus avant sous la terre. Il n'est pas nécessaire, il
+n'est pas utile peut-être, de tant affirmer le néant, dont nous ne
+savons rien. La vérité doit servir de drapeau dans une bataille;
+n'habillons pas à notre guise cette dame nue, qui ne s'est pas encore
+montrée sans voiles à nos regards. Tâchons de l'engager à se découvrir,
+mais n'exigeons pas qu'elle apparaisse sous des traits d'emprunt. Il me
+semble qu'en ce moment, on va trop loin dans l'affirmation d'un réalisme
+étroit et un peu grossier, dans la science comme dans l'art.
+
+Ceci, cher ami, n'est pas un reproche â votre adresse. Vous avez vécu
+longtemps de la philosophie très spiritualiste de Reynaud et de Leroux.
+Vous l'avez quittée sans subir d'autre influence que celle de vos
+réflexions, et vous avez usé du droit sacré de la liberté. Tant d'autres
+ont quitté les idées dont nous vivions alors pour se jeter dans le
+catholicisme, que votre protestation est digne et légitime. Et moi
+aussi, j'ai marché un peu plus loin, en avant ou de côté, je l'ignore,
+en arrière peut-être. N'importe, j'ai réfléchi aussi, et je me suis
+insensiblement modifiée. Mais, tout en réclamant avec ardeur le droit
+que la science a de nous dire tout ce qu'elle sait, et même tout ce
+qu'elle suppose, je ne conçois pas qu'elle nous dise: «Croyez cela avec
+moi, sous peine de rester avec les hommes du passé. Détruisons pour
+prouver, abattons tout pour reconstruire.»--Je réponds: Bornez-vous à
+prouver, et ne nous commandez rien. Ce n'est pas le rôle de la science
+d'abattre à coups de colère et à l'aidé des passions. Laissez le mépris
+tuer le surnaturel imbécile, et ne perdez pas le temps à raisonner
+contre ce qui ne raisonne pas. Apprenez et enseignez. Ce n'est pas avoir
+la vérité que de dire: «Il est nécessaire de croire que nous avons la
+vérité.» C'est parler comme le prêtre. La science est le chemin qui mène
+à la vérité, cela est certain; mais elle est encore loin du but, soit
+qu'elle affirme, soit qu'elle nie la clef de voûte de l'univers.
+
+Je ne vous chicane donc que sur ce que vous me dites dans votre lettre:
+«Il faut que la foi brûle et tue la science, ou que la science chasse et
+dissipe la foi.» Cette mutuelle extermination ne me paraît pas le fait
+d'une bataille, ni l'oeuvre d'une génération. La liberté y périrait. Il
+faut que tous les esprits sincères cherchent, et que par la force des
+choses, la vérité triomphe. Tout ce qui est bien démontré est vite
+acquis à l'heure qu'il est. C'est la vérité qui doit exterminer le
+mensonge. Nos indignations et nos enthousiasmes la serviront sans doute;
+mais une simple découverte comme la vaccine en dit plus contre le
+discernement de la Providence, ou la _justice divine_, qui envoyait
+à son gré la mort ou la guérison, que toutes les polémiques, quelque
+triomphantes qu'elles nous paraissent.
+
+Mais c'est assez _distinguer_. Unissons-nous dans l'amour du vrai et le
+culte de la libre pensée. C'est le premier point de ma religion, et vous
+devez croire, que votre _incrédulité_ ne me scandalise point. À vous de
+coeur. Amitiés et tendresses de nous tous à la grande Pauline et à vous
+et à tous les enfants. J'espère que tout va bien, vous en tête, et que
+vous ne me laisserez pas longtemps sans avoir de vos nouvelles.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCLXXII
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
+
+ Nohant, 21 juin 1868.
+
+Me voilà encore à t'_embêter_ avec l'adresse de M. Du Camp, que tu ne
+m'as jamais donnée. Je viens de lire son livre des _Forces perdues_; je
+lui avais promis de lui en dire mon avis et je lui tiens parole. Écris
+l'adresse, puis donne au facteur, et merci.
+
+Te voilà seul aux prises avec le soleil, dans ta villa charmante!
+
+Que ne suis-je la... rivière qui te berce de _son doux murmure_ et qui
+t'apporte la fraîcheur dans ton antre! Je causerais discrètement avec
+toi entre deux pages de ton roman, et je ferais taire ce fantastique
+grincement de chaîne[1] que tu détestes et dont l'étrangeté ne me
+déplaisait pourtant pas. J'aime tout ce qui caractérise un milieu, le
+roulement des voitures et le bruit des ouvriers à Paris, les cris de
+mille oiseaux à la campagne, le mouvement des embarcations sur les
+fleuves. J'aime aussi le silence absolu, profond, et, en résumé,
+j'aime tout ce qui est autour de moi, n'importe où je suis; c'est de
+l'_idiotisme auditif_, variété nouvelle. Il est vrai que je choisis mon
+milieu et ne vais pas au Sénat.
+
+Tout va bien chez nous, mon troubadour. Les enfants sont beaux, on les
+adore; il fait chaud, j'adore ça. C'est toujours la même rengaine
+que j'ai à le dire, et je t'aime comme le meilleur des amis et des
+camarades. Tu vois, ça n'est pas nouveau. Je garde bonne et forte
+impression de ce que tu m'as lu; ça m'a semblé si beau, qu'il n'est pas
+possible que ce ne soit pas bon. Moi, je ne fiche rien; la _flânerie_ me
+domine. Ça passera; ce qui ne passera pas, c'est mon amitié pour toi.
+
+Tendresses des miens, toujours.
+
+ [1] La chaîne du bateau remorqueur descendant ou remontant la Seine.
+
+
+
+
+DCLXXIII
+
+A M. JOSEPH DESSAGER, A ISCHL (AUTRICHE)
+
+ Nohant, 5 juillet 1868.
+
+Comme c'est aimable à toi, mon Christini, de ne pas oublier ce 5
+juillet, qui, tout en m'ajoutant des années, me réjouit toujours comme
+s'il m'en ôtait, parce qu'il me renouvelle le doux souvenir de mes amis
+éloignés. Si fait, va, nous nous reverrons. On n'est pas plus vieux à
+soixante et dix ans qu'à trente, quand on a conservé l'intelligence, le
+coeur et la volonté. Tu n'as rien perdu de tout cela; la seule infirmité
+dont tu te plaignes, c'est l'affaiblissement de la vue. Cela ne
+t'empêche pas de voir la nature et de me ramasser de très petites
+fleurettes, la _linaria pettiosierana_, et d'apprécier le magnifique
+spectacle de ton lac et de tes montagnes. Oui, c'est beau, ton pays,
+et je te l'envie, d'autant plus qu'il soutient contre l'intolérance et
+l'ambition cléricale une lutte qui humilie la France.
+
+Quant au déclin de l'art chez toi et chez nous, oui, c'est vrai: mais
+c'est une éclipse. Les étoiles ont des défaillances de lumière, les
+hommes peuvent bien en avoir! Ne désespérons jamais, mon ami! tout ce
+qui s'éteint en apparence est un travail occulte de renouvellement; et
+nous-mêmes, aujourd'hui, c'est toujours vie et mort, sommeil et réveil.
+Notre état normal résume si bien notre avenir infini!
+
+J'ai aujourd'hui soixante-quatre printemps. Je n'ai pas encore senti
+le poids des ans. Je marche autant, je travaille autant, je dors aussi
+bien. Ma vue est fatiguée aussi; je mets depuis si longtemps des
+lunettes, que c'est une question de numéro, voilà tout. Quand je ne
+pourrai plus agir, j'espère que j'aurai perdu la volonté d'agir. Et puis
+on s'effraye de l'âge avancé, comme si on était sûr d'y arriver. On ne
+pense pas à la tuile qui peut tomber du toit. Le mieux est de se tenir
+toujours prêt et de jouir des vieilles années mieux qu'on n'a su jouir
+des jeunes. On perd tant de temps et on gaspille tant la vie à vingt
+ans! Nos jours d'hiver comptent double; voilà notre compensation. Ce
+qui ne passe ni ne change, c'est l'amitié. Elle augmente, au contraire,
+puisqu'elle s'alimente de sa durée. Nous parlons bien souvent de toi,
+ici. Mes enfants t'aiment avec religion; nos deux petites filles
+sont charmantes. Aurore parle comme une grande personne. Elle est
+extraordinairement intelligente et bonne. Tu la verras; tu reviendras,
+tu nous charmeras encore avec ton piano. Nous t'aimons, cher maestro;
+nous t'aimons bien! tu voudras nous embrasser encore, et jamais pour la
+dernière fois. Ce mot n'a pas de sens.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+
+DCLXXIV
+
+A M. GUILLAUME GUIZOT, A PARIS
+
+ Nohant, 12 juillet 1868.
+
+On peut, on doit aimer les contraires quand les contraires sont
+grands. On peut être l'élève pieux de Jean-Jacques, on doit être l'ami
+respectueux de Montaigne. Rousseau est un réhabilité; Montaigne est pur,
+il est le galant homme dans toute l'acception du mot. Sa conscience est
+si nette, sa raison si droite, son examen si sincère, qu'il peut se
+passer des grands élans de Jean-Jacques. Celui-ci avait les ardeurs
+d'une âme agitée. Aucun trouble n'autorisait Montaigne à la plainte.
+S'il n'a pas songé au mal des autres, c'est que l'image du bien était
+trop forte en lui pour qu'il entrevît clairement l'image contraire. Il
+pensait que l'homme porte en lui tous ses éléments de sagesse et
+de bonheur. Il ne se trompait pas; et, en parlant de lui-même, en
+s'observant, en se peignant, en livrant son secret, il enseignait tout
+aussi utilement que les philosophes enthousiastes et les moralistes
+émus.
+
+Je ne vois pas d'antithèse réelle entre ces deux grands esprits. Je
+vois, au contraire, un heureux rapprochement à tenter, et des points
+de contact bien remarquables, non dans leurs méthodes, mais dans leurs
+résultantes. Il est bon d'avoir ces deux maîtres: l'un corrige l'autre.
+
+Pour mon compte, je ne suis pas le disciple de Jean-Jacques jusqu'au
+_Contrat social_: c'est peut-être grâce à Montaigne; et je ne suis pas
+le disciple de Montaigne jusqu'à l'indifférence: c'est, à coup sûr,
+grâce à Jean-Jacques.
+
+Voilà ce que je vous réponds, monsieur, sans vouloir relire ce que j'ai
+dit de Montaigne il y a vingt ans. Je ne m'en rappelle pas un mot, et
+je ne voudrais pas me croire obligée de ne pas modifier ma pensée,
+en avançant dans la vie. Il y a plus de vingt ans que je n'ai relu
+Montaigne en entier; mais, ou j'ai la main heureuse, ou l'affection que
+je lui porte est solide; car, chaque fois que je l'ouvre, je puise en
+lui un élément de patience et un détachement nouveau de ce que l'on
+appelle classiquement les _faux biens_ de la vie.
+
+J'ose me persuader que le couronnement d'un beau et sérieux travail sur
+Montaigne serait précisément, monsieur, toute critique faite librement,
+sévèrement même, si telle est votre impression, un parallèle à établir
+entre ces deux points extrêmes: le socialisme de Jean-Jacques Rousseau
+et l'individualisme de Montaigne. Soyez le trait d'union; car il y a là
+deux grandes causes à concilier. La vérité est au milieu, à coup sûr;
+mais vous savez mieux que moi qu'elle ne peut supprimer ni l'un ni
+l'autre.
+
+Pardon de mon griffonnage. Le temps me manque. Recevez l'expression de
+mes sentiments.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCLXXV
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
+
+ Nohant, 31 juillet 1868.
+
+Je t'écris à Croisset quand même, je doute que tu sois encore à Paris
+par cette chaleur de Tolède; à moins que les ombrages de Fontainebleau
+ne t'aient gardé. Quelle jolie forêt, hein? mais c'est surtout en hiver,
+sans feuilles, avec ses mousses fraîches, qu'elle a du chic. As-tu vu
+les sables d'_Arbonne?_ il y a là un petit Sahara qui doit être gentil à
+l'heure qu'il est.
+
+Nous, nous sommes très heureux ici. Tous les jours, un bain dans un
+ruisseau toujours froid et ombragé; le jour, quatre heures de travail;
+le soir, récréation et vie de polichinelle. Il nous est venu un _Roman
+comique_ en tournée, partie de la troupe de l'Odéon, dont plusieurs
+vieux amis, à qui nous avons donné à souper à la Châtre: deux nuits de
+suite avec toute leur bande, après la représentation; chants et rires
+avec champagne frappé, jusqu'à trois heures du matin, au grand scandale
+des bourgeois, qui faisaient des bassesses pour en être. Il y avait là
+un drôle de comique normand, un vrai Normand qui nous a chanté de vraies
+chansons de paysans dans le vrai langage. Sais-tu qu'il y en a d'un
+esprit et d'un malin tout à fait gaulois? Il y a là une mine inconnue,
+des chefs-d'oeuvre de genre. Ça m'a fait aimer encore plus la Normandie.
+Tu connais peut-être ce comédien. Il s'appelle Fréville: c'est lui qui
+est chargé, dans le répertoire, de faire les valets lourdauds et de
+recevoir les coups de pied au c... Sorti du théâtre, c'est un garçon
+charmant et amusant comme dix. Ce que c'est que la destinée!
+
+Nous avons eu chez nous des hôtes charmants, et nous avons mené joyeuse
+vie, sans préjudice des _Lettres d'un voyageur_ dans la _Revue_, et des
+courses botaniques dans des endroits sauvages très étonnants. Le plus
+beau de l'affaire, ce sont les petites filles. Gabrielle, un gros mouton
+qui dort et rit toute la journée; Aurore, plus fine, des yeux de velours
+et de feu, parlant à trente mois comme les autres à cinq ans, et
+adorable en toute chose. On la retient pour qu'elle n'aille pas trop
+vite.
+
+Tu m'inquiètes en me disant que ton livre accusera les patriotes de tout
+le mal; est-ce bien vrai, ça? et puis les vaincus! c'est bien assez
+d'être vaincu par sa faute sans qu'on vous crache au nez toutes vos
+bêtises. Aie pitié: il y a eu tant de belles âmes quand même! Le
+christianisme a été une toquade, et j'avoue qu'en tout temps, il est une
+séduction quand on n'en voit que le côté tendre; il prend le coeur.
+Il faut songer au mal qu'il a fait pour s'en débarrasser. Mais je ne
+m'étonne pas qu'un coeur généreux comme celui de Louis Blanc ait rêvé de
+le voir épuré et ramené à son idéal. J'ai eu aussi cette illusion; mais,
+aussitôt qu'on fait un pas dans le passé, on voit que ça ne peut pas se
+ranimer, et je suis bien sûre qu'a cette heure Louis Blanc sourit de son
+rêve. Il faut penser à cela aussi!
+
+Il faut se dire que tous ceux qui avaient une intelligence ont
+terriblement marché depuis vingt ans et qu'il ne serait pas généreux de
+leur reprocher ce qu'ils se reprochent probablement à eux-mêmes.
+
+Quant à Proudhon, je ne l'ai jamais cru de bonne foi. C'est un rhéteur
+de _génie_, à ce qu'on dit. Moi, je ne le comprends pas: c'est un
+spécimen d'antithèse perpétuelle, sans solution. Il me fait l'effet d'un
+de ces sophistes dont se moquait le vieux Socrate.
+
+Je me fie à toi pour le sentiment du _généreux_. Avec un mot de plus ou
+de moins, on peut donner le coup de fouet sans blessure quand la main
+est douce dans la force. Tu es si bon, que tu ne peux pas être méchant.
+
+Irai-je à Croisset cet automne? Je commence à craindre que non et que
+_Cadio_ ne soit en répétition. Enfin je tâcherai de m'échapper de Paris,
+ne fût-ce qu'un jour.
+
+Mes enfants t'envoient des amitiés. Ah diable! il y a eu une jolie prise
+de bec pour _Salammbô_; quelqu'un que tu ne connais pas se permettait
+de ne pas aimer ça. Maurice l'a traité de bourgeois, et, pour arranger
+l'affaire, la petite Lina, qui est rageuse, a déclaré que son mari avait
+eu tort de dire un mot pareil, vu qu'il aurait dû dire _imbécile_.
+Voilà. Je me porte comme un Turc. Je t'aime et je t'embrasse.
+
+
+
+
+DCLXXVI
+
+A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS
+
+ Nohant, août 1868.
+
+Merci, chère bonne cousine, pour l'amitié avec laquelle vous me jugez.
+Je ne mérite pas l'éloge, mais je mérite l'amitié; oui, car je sais vous
+apprécier et vous aimer.
+
+Mon cher monde va bien. Gabrielle prend un regard d'une expression très
+caressante. Lolo parle souvent de sa cousine Villot.
+
+Elle n'oublie pas, mais elle persiste dans ses idées de propriété sur
+Fadet[1]. Elle est néanmoins très bonne et très aimante pour son âge,
+et, chaque jour, elle fait un progrès extraordinaire. Cela m'effraye
+bien un peu; je n'ose penser à ce que je deviendrais s'il fallait encore
+perdre cet enfant-là; toute ma philosophie échoue!
+
+N'y pensons pas; je m'étais juré de ne plus trop aimer, c'est
+impossible. La passion me domine encore dans la fibre maternelle.
+Heureux ceux qui aiment faiblement!
+
+Mais je ne veux pas vous attrister, vous brisée aussi; nous sommes très
+heureux; tout va bien, et il me prend des terreurs. C'est injuste et
+lâche.
+
+Dites-moi ce que vous faites, et si vous trouvez quelque part un peu de
+fraîcheur. Ici, la zone torride recommence; mais nous aimons tant le
+chaud, que nous ne _voulons_ pas en sentir l'excès.
+
+Dites nos tendresses à Frédéric, et recevez-les toutes aussi.
+
+G. SAND.
+
+ [1] Le chien légendaire de Nohant.
+
+
+
+
+DCLXXVII
+
+A GUSTAVE FLAUBEKT, A CROISSET
+
+ Paris, août 1868
+
+Pour le coup, cher ami, il y a une rafle sur les correspondances. De
+tous les côtés, on me reproche à tort de ne pas répondre. Je t'ai écrit
+de Nohant, il y a environ quinze jours, que je partais pour Paris,
+afin de m'occuper de _Cadio_:--et, je repars pour Nohant, demain dès
+l'aurore, pour revoir mon Aurore. J'ai écrit, depuis huit jours,
+quatre tableaux du drame, et ma besogne est finie jusqu'à la fin des
+répétitions, dont mon ami et collaborateur, Paul Meurice, veut bien
+se charger. Tous ses soins n'empêchent pas que les débrouillagés
+du commencement ne soient qu'un affreux gâchis. Il faut voir les
+difficultés de monter une pièce, pour y croire, et, si l'on n'est pas
+cuirassé _d'humour_ et de gaieté intérieure pour étudier la nature
+humaine, dans les individus réels que va recouvrir la fiction, il y a de
+quoi rager. Mais je ne rage plus, je ris; je connais trop tout ça, pour
+m'en émouvoir et je t'en conterai de belles quand nous nous verrons.
+
+Comme je suis optimiste quand même, je considère le bon côté des choses
+et dès gens; mais la vérité est que tout est mal et que tout est bien en
+ce monde.
+
+La pauvre THUILLIER n'est pas brillante de santé; mais elle espère
+porter le fardeau du travail encore une fois. Elle a besoin de gagner sa
+vie, elle est cruellement pauvre. Je te disais, dans ma lettre perdue,
+que Sylvanie[1] avait passé quelques jours à Nohant. Elle est plus belle
+que jamais el bien ressuscitée après une terrible maladie.
+
+Croirais-tu que je n'ai pas vu Sainte-Beuve? que j'ai eu tout juste ici
+le temps de dormir un peu et de manger à la hâte? C'est comme ça. Je
+n'ai entendu parler de qui que ce soit en dehors du théâtre et des
+comédiens. J'ai eu des envies folles de tout lâcher et d'aller te
+surprendre deux heures; mais on ne m'a pas laissé un jour sans me tenir
+aux arrêts forcés.
+
+Je reviendrai ici à la fin du mois, et, quand on jouera _Cadio_, je
+te supplierai de venir passer ici vingt-quatre heures pour moi.
+Le voudras-tu? Oui; tu es trop bon troubadour pour me refuser. Je
+t'embrasse de tout mon coeur, ainsi que ta chère maman. Je suis heureuse
+qu'elle aille bien.
+
+G. SAND.
+
+ [1] Madame Arnould-Plessy.
+
+
+
+
+DCLXXVIII
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 18 septembre 1868.
+
+Ce sera, je crois, pour le 8 le ou 10 octobre. Le directeur annonce pour
+le 26 septembre. Mais cela paraît impossible à tout le monde. Rien n'est
+prêt; je serai prévenue, je te préviendrai. Je suis venue passer ici les
+jours de répit que mon collaborateur, très consciencieux et très dévoué,
+m'accorde. Je reprends un roman sur le _théâtre_ dont j'avais laissé une
+première partie sur mon bureau, et je me flanque tous les jours dans un
+petit torrent glacé qui me bouscule et me fait dormir comme un bijou.
+Qu'on est donc bien ici, avec ces deux petites filles qui rient et
+causent du matin au soir comme des oiseaux, et qu'on est bête d'aller
+composer et monter des _fictions_, quand la réalité est si commode et
+si bonne! Mais on s'habitue à regarder tout ça comme une consigne
+militaire, et on va au feu sans se demander si on sera tué ou blessé. Tu
+crois que ça me contrarie? Non, je t'assure; mais ça ne m'amuse pas
+non plus. Je vas devant moi, bête comme un chou et patiente comme un
+Berrichon. Il n'y a d'intéressant, dans ma vie à moi, que _les autres_.
+Te voir à Paris bientôt me sera plus doux que mes affaires ne me
+seront embêtantes. Ton roman m'intéresse plus que tous les miens.
+L'impersonnalité, espèce d'idiotisme qui m'est propre, fait de notables
+progrès. Si je ne me portais bien, je croirais que c'est une maladie. Si
+mon vieux coeur ne devenait tous les jours plus aimant, je croirais que
+c'est de l'égoïsme; bref, je ne sais pas, c'est comme ça. J'ai eu du
+chagrin ces jours-ci, je te le disais dans la lettre que tu n'as pas
+reçue. Une personne que tu connais, que j'aime beaucoup, s'est faite
+dévote, oh! mais, dévote extatique, mystique, moliniste, que sais-je?
+Je suis sortie de ma gangue, j'ai tempêté, je lui ai dit les choses les
+plus dures, je me suis moquée. Rien n'y fait, ça lui est bien égal. Le
+Père *** remplace pour elle toute amitié, toute estime; comprend-on
+cela? un très noble esprit, une vraie intelligence; un digne caractère!
+et voilà! T*** est dévote aussi, mais sans être changée; elle n'aime pas
+les prêtres, elle ne croit pas au diable, c'est une hérétique sans le
+savoir. Maurice et Lina sont furieux contre _l'autre_ Ils ne l'aiment
+plus du tout. Moi, ça me fait beaucoup de peine de ne plus l'aimer.
+
+Nous t'aimons, nous t'embrassons.
+
+Je te remercie de venir à _Cadio_.
+
+
+
+
+DCLXXIX
+
+A MAURICE SAND, A NOHANT
+
+ Paris, septembre 1868.
+
+On te demande _vite_ quelques costumes militaires de 1793-1794,
+pittoresques et sans grande recherche d'exactitude, mais dans la
+couleur. Il s'agit d'habiller le gros Deshayes (_Jean Bonnin_[1]). Il
+représente notre ancien capitaine Martin, capitaine de Mayençais au
+commencement et pauvre comme Job, arrivant de Mayence, avec Motus, non
+moins délabré.
+
+Mélingue se charge de Motus et de lui, Cadio. Mais Deshayes ne sait rien
+trouver. Il faudrait lui adapter une sorte de Raffet de fantaisie, qui
+ne dessinât ni ses jambes ni son corps.
+
+A la seconde apparition dans la pièce, en 1795, il est colonel, noir
+plus de Mayençais qui n'existent plus, mais d'un régiment de cavalerie
+quelconque que l'on ne désigne pas, et que tu choisiras à ton idée;
+pas de cuirasse si c'est possible, et pas de casque. Il ne saurait pas
+porter ça. Vois ce que tu peux nous donner. Si on le laisse s'habiller,
+il sera, peut-être absurde; tire-nous d'embarras.
+
+Dans ce théâtre, qui se recrée pour ainsi dire, il n'y a pas d'artiste
+attitré et capable, pour ces costumes qui, en somme, seront de
+fantaisie, vu la pénurie de l'époque, mais qui doivent rentrer dans la
+couleur vraie. Envoie vite. Je vas bien. Je travaille sans débrider.
+
+Je _bige_ tout mon cher monde et ma Lolo. Je trouve le temps de corriger
+les épreuves, trouve celui de m'envoyer deux ou trois croquis.
+
+ [1] Rôle créé par lui dans _François le Champi_.
+
+
+
+
+DCLXXX
+
+A M. GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
+
+ Paris, fin septembre 1868.
+
+Cher ami,
+
+C'est pour samedi prochain, 3 octobre. Je suis au théâtre tous les jours
+de six heures du soir à deux heures du matin. On parle de mettre des
+matelas dans les coulisses pour les acteurs qui ne sont pas en scène.
+
+Quant à moi, habituée aux veilles comme toi-même, je n'éprouve aucune
+fatigue; mais j'aurais bien de l'ennui sans la ressource qu'on a
+toujours de penser à autre chose. J'ai assez l'habitude de faire une
+autre pièce pendant qu'on répète, et il ya quelque chose d'assez
+excitant dans ces grandes salles sombres où s'agitent des personnages
+mystérieux parlant à demi-voix, dans des costumes invraisemblables; rien
+ne ressemble plus à un rêve, à moins qu'on ne songe à une conspiration
+d'évadés de Bicêtre.
+
+Je ne sais pas du tout ce que sera la représentation. Si on ne
+connaissait les prodiges d'ensemble et de volonté qui se font à la
+dernière heure, on jugerait tout impossible, avec trente-cinq ou
+quarante acteurs parlants, dont cinq ou six seulement parlent bien. On
+passe des heures à faire entrer et sortir des personnages en blouse
+blanche ou bleue qui seront des soldats ou des paysans, mais qui, en
+attendant, exécutent des manoeuvres incompréhensibles. Toujours le rêve.
+Il faut être fou pour monter ces machines-là. Et la fièvre des acteurs,
+pâles et fatigués, qui se traînent à leur place en baillant, et tout à
+coup partent comme des énergumènes pour débiter leur tirade; toujours la
+réunion d'aliénés.
+
+La censure nous a laissés tranquilles quant au manuscrit; demain, ces
+messieurs verront des costumes qui les effaroucheront peut-être.
+
+J'ai laissé mon cher monde bien tranquille à Nohant. Si _Cadio_ réussit,
+ce sera une petite dot pour Aurore; voilà toute mon ambition. S'il ne
+réussit pas, ce sera à recommencer, voilà tout.
+
+Je te verrai. Donc, dans tous les cas, ce sera un heureux jour. Viens me
+voir la veille, si tu arrives la veille, ou, le jour même, viens diner
+avec moi. La veille ou le jour, je suis chez moi d'une heure à cinq
+heures.
+
+Merci; je t'embrasse et je t'aime.
+
+
+
+
+DCLXXXI
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 15 octobre 1868.
+
+Me voilà _cheux nous_, où, après avoir embrassé mes enfants et
+petits-enfants, j'ai dormi trente-six heures d'affilée. Il faut croire
+que j'étais lasse, et que je ne m'en apercevais pas. Je m'éveille de cet
+_hibernage_ tout animal, et tu es la première personne à laquelle je
+veuille écrire. Je ne t'ai pas assez remercié d'être venu pour moi à
+Paris, toi qui te déplaces peu; je ne t'ai pas assez vu non plus; quand
+j'ai su que tu avais soupé avec Plauchut, je m'en suis voulu d'être
+restée à soigner ma patraque de Thuillier, à qui je ne pouvais faire
+aucun bien, et qui ne m'en a pas su grand gré.
+
+Les artistes sont des enfants gâtés, et les meilleurs sont de grands
+égoïstes. Tu dis que je les aime trop; je les aime comme j'aime les bois
+et les champs, toutes les choses, tous les êtres que je connais un peu
+et que j'étudie toujours. Je fais mon état au milieu de tout cela,
+et, comme je l'aime, mon état, j'aime tout ce qui l'alimente et le
+renouvelle. On me fait bien des misères, que je vois, mais que je
+ne sens plus. Je sais qu'il y a des épines dans les buissons, ça ne
+m'empêche pas d'y fourrer toujours les mains et d'y trouver des fleurs.
+Si toutes ne sont pas belles, toutes sont curieuses. Le jour où tu
+m'as conduite à l'abbaye de Saint-Georges, j'ai trouvé la _scrofularia
+borealis_, plante très rare en France. J'étais enchantée; il y avait
+beaucoup de... à l'endroit où je l'ai cueillie. _Such is life_!
+
+Et, si on ne la prend pas comme ça, la vie, on ne peut la prendre par
+aucun bout, et alors, comment fait-on pour la supporter? Moi, je la
+trouve amusante et intéressante, et, de ce que j'accepte _tout_, je suis
+d'autant plus heureuse et enthousiaste quand je rencontre le beau et
+le bon. Si je n'avais pas une grande connaissance de l'espèce, je
+ne t'aurais pas vite compris, vite connu, vite aimé. Je peux avoir
+l'indulgence énorme, banale peut-être, tant elle a eu à agir; mais
+l'appréciation est tout autre chose, et je ne crois pas qu'elle soit
+usée encore dans l'esprit de ton vieux troubadour.
+
+J'ai trouvé mes enfants toujours bien bons et bien tendres, mes deux
+fillettes jolies et douces toujours. Ce matin, je rêvais, et je me suis
+éveillée en disant cette sentence bizarre: «Il y a toujours un jeune
+grand premier rôle dans le drame de la vie. Premier rôle dans la mienne:
+Aurore.» Le fait est qu'il est impossible de ne pas idolâtrer cette
+petite. Elle est si réussie comme intelligence et comme bonté, qu'elle
+me fait l'effet d'un rêve.
+
+Toi aussi, sans le savoir, t'es un rêve... comme ça. Planchut t'a vu un
+jour, et il t'adore. Ça prouve qu'il n'est pas bête. En me quittant à
+Paris, il m'a chargée de le rappeler à ton souvenir.
+
+J'ai laissé _Cadio_ dans des alternatives de recettes bonnes ou
+médiocres. La cabale contre la nouvelle direction s'est lassée dès le
+second jour. La presse a été moitié favorable, moitié hostile. Le beau
+temps est contraire. Le jeu détestable de Roger est contraire aussi. Si
+bien, que nous ne savons pas encore si nous ferons de l'argent. Pour
+moi, quand l'argent vient, je dis tant mieux sans transport, et, quand
+il ne vient pas, je dis tant pis sans chagrin aucun. L'argent, n'étant
+pas le but, ne doit pas être la préoccupation. Il n'est pas non plus la
+vraie preuve du succès, puisque tant de choses nulles ou mauvaises font
+de l'argent.
+
+Me voilà déjà en train de faire une autre pièce pour n'en pas perdre
+l'habitude. J'ai aussi un roman en train sur les _cabots_. Je les ai
+beaucoup étudiés cette fois-ci, mais sans rien apprendre de neuf. Je
+tenais le mécanisme. Il n'est pas compliqué et il est très logique.
+
+Je t'embrasse tendrement, ainsi que ta petite maman. Donne-moi signe de
+vie. Le roman avance-t-il?
+
+
+
+
+DCLXXXII
+
+A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PUYS
+
+ Nohant, 31 octobre 1868.
+
+Cher fils,
+
+Je ne sais pas plus que vous pourquoi la presse s'est tant déchaînée de
+tous les côtés contre _Cadio_: ceci d'un côté;--de l'autre, l'immense
+personnel de la _féerie_, qui ne veut pas de littérature à la
+Porte-Saint-Martin et qui, par les _filles nues_, a tant de
+ramifications au dehors; Roger, qui faisait mal à voir et à entendre;
+Thuillier trop malade; le directeur, qui s'était fait trop d'illusions
+et qui a jeté le manche après la cognée; les _titis_, qui ne trouvaient
+pas leur compte de coups de fusil et ne comprenaient pas Mélingue _bon_
+et _vrai_; que sais-je? La pièce n'a pas fait d'argent et la voilà
+finie; mais je la crois bonne tout de même.
+
+Il me semble que le travail de Paul Meurice est excellent. Je trouve
+que l'idée du livre était une idée. Donc, il n'y a pas de honte et
+les affronts ne nous atteignent pas. Gagner de l'argent n'est que la
+question secondaire; n'en pas gagner, c'est l'éventualité qu'il faut
+toujours admettre.
+
+Ce qui me console de tout, c'est que la chose vous a plu, et que vous
+n'avez pas eu à rougir de l'_intellect_ de votre maman.
+
+Et vous, nous faites-vous encore un chef-d'oeuvre? Il y en a bien
+besoin; car je n'ai rien vu de bon depuis longtemps. Je vous envoie
+toutes les tendresses de Nohant pour madame Dumas et pour vous. Vous ne
+ne me parlez pas de sa santé, à elle; j'espère que c'est bon signe. Ici,
+nous sommes tous enrhumés. Mais, sauf la petiote, qui fait ses premières
+dents et qui en souffre, nous sommes tous de bonne humeur et occupés;
+Aurore m'habitue à écrire avec un chat sur l'épaule, une poupée à cheval
+sur chaque bras et un ménage sur les genoux. Ce n'est pas toujours
+commode, mais c'est si amusant!
+
+Bonsoir, mon fils; dites-moi quand vous serez à Paris et comment vous
+vous portez tous.
+
+Votre maman.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCLXXXIII
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS
+
+ Nohant, 20 novembre 1868.
+
+Tu me dis «Quand se verra-t-on?» Vers le 15 décembre, ici, nous
+baptisons _protestantes_ nos, deux fillettes. C'est l'idée de Maurice,
+qui s'est marié devant le pasteur, et qui ne veut pas de persécution et
+d'influence catholique autour de ses filles. C'est notre ami Napoléon
+qui est le parrain d'Aurore; moi qui suis la marraine. Mon neveu est le
+parrain de l'autre. Tout cela se passe entre nous, en famille. Il faut
+venir, Maurice le veut, et, si tu dis non, tu lui feras beaucoup de
+peine. Tu apporteras ton roman, et, dans une éclaircie, tu me le liras;
+ça te fera du bien de le lire à qui écoute bien. On se résume et on se
+juge mieux. Je connais ça. Dis oui à ton vieux troubadour, il t'en saura
+un gré _soigné_.
+
+Je t'embrasse six fois, si tu dis oui.
+
+
+
+
+DCLXXXIV
+
+A M. DE CHILLY, DIRECTEUR DU THÉÂTRE DE L'ODÉON, A PARIS
+
+ Nohant, 12 décembre 1868.
+
+Mon cher ami,
+
+Me gardez-vous le mois de février? Comptez sur moi. Dois-je compter sur
+vous?
+
+J'ai un travail à vous lire, et je ne puis aller à Paris avant le mois
+de janvier. Ce serait trop tard pour faire des remaniements, s'il y en
+avait d'importants à faire. Voulez-vous me donner votre parole d'honneur
+que mon manuscrit ne sera lu que par vous, Duquesnel et une troisième
+personne, _sûre_, à votre choix? et que, jusqu'à ce que nous soyons
+d'accord sur la réception de la pièce, personne au monde ne saura que
+j'ai une pièce entre vos mains. Si vous ne me donnez pas cette parole,
+je ne puis agir; si vous me la donnez, je vous enverrai le manuscrit.
+
+La pièce que je vous offre est de moi seule[1]; elle n'a été lue qu'à
+mes enfants. Je n'en ai même dit un mot à qui que ce soit. S'il y a une
+indiscrétion, elle viendra donc de l'Odéon, et je vous demande le secret
+jusqu'à nouvel ordre.
+
+Réponse tout de suite.
+
+A vous de coeur.
+
+ [1] _L'Autre_.
+
+
+
+
+DCLXXXV
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME), A PARIS
+
+ Nohant, 17 décembre 1868.
+
+Cher et illustre compère,
+
+Merci encore pour moi, pour mes enfants et petits-enfants et pour tous
+nos amis, dont vous avez conquis les coeurs. Toute la journée, nous
+entendons: «Comme il est beau! comme il est bon! comme il parle bien!
+comme il est simple, et jeune, et aimable!» Nous ne disons pas non,
+comme bien vous pensez, et nous aimons davantage ceux qui vous aiment.
+
+Vous, on vous aimerait davantage, si c'était possible, pour cette grande
+marque d'amitié que vous avez bien voulu nous donner et qui sera un
+si cher souvenir dans la famille présente et à venir. Aurore en sera
+particulièrement fière et voudra, j'en suis sûre, mériter une protection
+si cordialement accordée, et si gracieusement témoignée. Elle envoie
+toujours des baisers à votre portrait et se permet de le tutoyer.
+
+Nous espérons que vous serez arrivé sans fatigue et que vous n'allez
+pas garder ce petit mouvement de fièvre que vous avez confié au jeune
+docteur et pas à nous. Il faudra revenir nous voir, n'est-ce pas? Vous
+avez dit que cela vous ferait plaisir de vous retrouver à Nohant. Ce
+qu'il y a de certain, c'est que vous y laissez une trace de bonheur et
+d'affection qui ne s'effacera pas.
+
+A vous de tout notre coeur. Maurice, Lina et,
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCLXXXVI
+
+A MADAME EDMOND ADAM, AU GOLFE JOUAN
+
+ Nohant, 20 décembre 1868.
+
+Chère enfant,
+
+Je n'ai pas eu un instant pour vous répondre. Nohant a été sens dessus
+dessous pour les fêtes de nos baptêmes _spiritualistes_; je ne veux pas
+dire protestants, bien que le premier sens du mot soit le vrai; avec
+cela, il fallait finir un gros travail[1]. On s'est amusé beaucoup, et
+on va se calmer; mais bientôt il faudra aller à Paris pour aviser à
+faire fructifier les griffonnages, et je ne pense pas avoir le temps de
+saluer cette année le soleil du Midi. Si je pouvais trouver quelques
+jours de liberté, ce serait une simple course pour vous embrasser
+d'abord, puis pour revoir la Corniche et revenir. Disposez donc de la
+belle villa du Pin, et, si vous m'en croyez, n'y mettez pas gratis des
+enfants et des nourrices.
+
+Merci mille fois pour moi et les miens de l'offre trop gracieuse. Il se
+passera encore quelque temps avant que Lina puisse promener sa marmaille
+si loin et laisser son intérieur, qui leur est encore si nécessaire.
+Nous ne pouvons rêver que des promenades détachées, et encore! La vie de
+travail pèse toujours sur nous de tout son poids, et c'est sans doute un
+bonheur malgré la privation de liberté, puisque nous n'avons jamais de
+dissentiments ni de tracas.
+
+Vous voilà entrée dans la grande aisance, vous. J'espère que vous allez
+guérir vos nerfs et travailler pour votre satisfaction; je n'ai pas
+encore relu votre livre, ç'a été plus qu'impossible; mais cela viendra.
+J'y mettrai la conscience que vous savez et je vous dirai mon impression
+comme on la doit à ceux qu'on aime.
+
+On vous embrasse tendrement tous, de la part de tous, vous reverrez
+sans doute bientôt notre cher gros Plauchut, que nous retenons le plus
+possible et qui vous racontera nos _noces et festins_.
+
+A vous de coeur, à Adam et à ma belle Toto[2].
+
+G. SAND.
+
+ [1] _L'Autre_.
+
+ [2] Madame Alice Segoud.
+
+
+
+
+DCLXXXVII
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
+
+ Nohant, 21 décembre 1868.
+
+Certainement que je te boude et que je t'en veux, non pas par exigence
+ni par égoïsme, mais, au contraire, parce que nous avons été joyeux et
+_hilares_, et que tu n'as pas voulu te distraire et t'amuser avec nous.
+Si c'était pour t'amuser ailleurs, tu serais pardonné d'avance; mais
+c'est pour t'enfermer, pour te brûler le sang, et encore pour un travail
+que tu maudis, et que--voulant et devant le faire quand même--tu
+voudrais pouvoir faire à ton aise et sans t'y absorber.
+
+Tu me dis que tu es comme ça. Il n'y a rien à dire; mais on peut bien se
+désoler d'avoir pour ami qu'on adore un captif enchaîné loin de soi, et
+que l'on ne peut pas délivrer. C'est peut-être un peu coquet de ta part,
+pour te faire plaindre et aimer davantage. Moi qui ne suis pas enterrée
+dans la littérature, j'ai beaucoup ri et vécu dans ces jours de fête,
+mais en pensant toujours à toi et en parlant de toi avec l'ami du
+Palais-Royal, qui eût été heureux de te voir et qui t'aime et t'apprécie
+beaucoup. Tourguenef a été plus heureux que nous, puisqu'il a pu
+t'arracher à ton encrier. Je le connais très peu, lui, mais je le sais
+par coeur. Quel talent! et comme c'est original et trempe! Je trouve que
+les étrangers font mieux que nous. Ils ne posent pas, et nous, ou nous
+nous drapons, ou nous nous vautrons; le Français n'a plus de milieu
+social, il n'a plus de milieu intellectuel.
+
+Je t'en excepte, toi qui te fais une vie d'exception, et je m'en excepte
+à cause du fonds de bohème insouciante qui m'a été départi; mais, moi,
+je ne sais pas soigner et polir, et j'aime trop la vie, je m'amuse trop
+à la moutarde et à tout ce qui n'est pas le dîner, pour être jamais un
+littérateur. J'ai eu des accès, ça n'a pas duré. L'existence où on ne
+connaît plus son _moi_ est si bonne, et la vie où on ne joue pas de rôle
+est une si jolie pièce à regarder et à écouter! Quand il faut donner
+de ma personne, je vis de courage et de résolution, mais je ne m'amuse
+plus.
+
+Toi, troubadour enragé, je te soupçonne de t'amuser du métier plus que
+de tout au monde. Malgré ce que tu en dis, il se pourrait bien que
+l'_art_ fut ta seule passion, et que ta claustration, sur laquelle je
+m'attendris comme une bête que je suis, fût ton état de délices. Si
+c'est comme ça, tant mieux, alors; mais avoue-le, pour me consoler.
+
+Je te quitte pour habiller les marionnettes, car on a repris les jeux et
+les ris avec le mauvais temps, et en voilà pour une partie de l'hiver,
+je suppose. Voilà l'imbécile que tu aimes et que tu appelles _maître_.
+Un joli maître, qui aime mieux s'amuser que travailler!
+
+Méprise-moi profondément, mais aime-moi toujours. Lina me charge de te
+dire que tu n'es qu'un pas grand'chose, et Maurice est furieux aussi;
+mais on t'aime malgré soi et on t'embrasse tout de même. L'ami Plauchut
+veut qu'on le rappelle à ton souvenir; il t'adore aussi.
+
+A toi, gros ingrat.
+
+J'avais lu la bourde du _Figaro_ et j'en avais ri. Il parait que ça a
+pris des proportions grotesques. Moi, on m'a flanqué dans les journaux
+un petit-fils à la place de mes deux fillettes et un baptême catholique
+à la place d'un baptême protestant. Ça ne fait rien, il faut bien mentir
+un peu pour se distraire.
+
+
+
+
+DCLXXXVIII.
+
+A M. EMILE ROLLINAT,
+EN GARNISON A PERPIGNAN
+
+ Nohant, 2 janvier 1869.
+
+Cher enfant,
+
+Merci de votre bon souvenir. Je suis heureuse de vous savoir content,
+c'est la marque d'un caractère solide et d'un esprit sérieux; car,
+puisque tous ceux de votre âge se plaignent, ne se trouvent bien placés
+nulle part et voudraient commander à la destinée, ce n'est pas tant le
+manque de philosophie que le manque de force qui fait ces âmes aigries,
+pleines d'exigence. Vous vous trouvez content d'avoir un état et vous
+savez vous y faire des loisirs utiles, un fonds d'études qui vous
+servirait au besoin. Je suis bien sûre à présent que l'avenir est à
+vous, que le destin ne vous traînera pas après lui, mais que vous le
+pousserez lui-même en avant. Les chagrins que vous rappelez, votre
+bien-aimé père me les avait confiés, et je l'ai vu bien tourmenté de
+votre avenir. Ce que je vous dis aujourd'hui, je le lui disais; car il
+me décrivait votre caractère, vos aptitudes, et on voyait sa tendresse
+dominer ses inquiétudes paternelles. La source de vos désaccords n'était
+dans aucun de vous: elle était en dehors de la famille, dans des idées
+d'autorité qui s'y glissaient malgré lui, et qui n'étaient pas justes,
+pas applicables à nos générations.
+
+J'ai lu ces jours-ci un livre très bon et très touchant qui m'a rappelé
+mes entretiens sur vous avec ce cher père et qui, en vérité, sont comme
+un reflet de ces entretiens, bien qu'ils soient restés absolument entre
+lui et moi. Ce livre s'appelle _les Pères et les Enfants_. Il est
+d'Ernest Legouvé. Si vous ne pouvez vous le procurer à Perpignan, je
+vous l'enverrai; il vous fera du bien, j'en suis sûre, mais il faut le
+lire entier. Il met en présence le _pour_ et le _contre_; la conclusion
+proclame l'indépendance de l'individu, l'affranchissement de l'homme
+par l'homme, du fils par le père, et en même temps, il renoue la chaîne
+souvent brisée des tendresses sublimes.
+
+Pendant que vous me demandiez les lettres et le calepin à Paris, je les
+avais là, dans un carton et je n'en savais rien; je les croyais ici. Mon
+premier soin a été, en arrivant, de les chercher, et, ne trouvant ni le
+carton ni les lettres, j'ai constaté ma bévue. Mais soyez tranquille, à
+mon premier voyage à Paris, je les retrouverai, et dites bien à votre
+mère d'être tranquille aussi: ces précieuses lettres lui seront rendues.
+
+A vous de coeur, mon cher enfant.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCLXXXIX
+
+A M. ARMAND BARBÈS, A LA HAYE
+
+ Nohant, 2 janvier 1869.
+
+Cher grand ami,
+
+Comme c'est bon à vous de ne pas m'oublier au nouvel an! nos pensées se
+sont croisées; car j'allais vous écrire aussi. Non, Aurore n'a pas de
+petit frère, il n'y a que deux fillettes: l'une de trois ans, l'autre
+de neuf à dix mois. Toutes deux ont été baptisées protestantes
+dernièrement; c'est ce baptême qui a fait croire à l'arrivée d'un nouvel
+enfant. Ce frère viendra peut-être, mais il n'est pas sur le tapis.
+Quant, au baptême protestant, ce n'est pas un engagement pris
+d'appartenir à une orthodoxie quelconque d'institution humaine. C'est,
+dans les idées de mon fils, une _protestation_ contre le catholicisme,
+un divorce de famille avec l'Église, une rupture déterminée et déclarée
+avec le prêtre romain. Sa femme et lui se sont dit que nous pouvions
+tous mourir avant d'avoir _fixé_ le sort de nos enfants, et qu'il
+fallait qu'ils fussent munis d'un sceau protecteur, autant que possible,
+contre la lâcheté humaine.
+
+Moi, je ne voudrais dans l'avenir aucun culte protégé ni prohibé, la
+liberté de conscience absolue; et, pour le philosophe, dès à présent, je
+ne conçois aucune pratique extérieure. Mais je ne suis pratique en rien,
+je l'avoue, et, mes enfants ayant de bonnes raisons dans l'esprit, je me
+suis associée de bon coeur à leur volonté. Nous sommes très heureux en
+famille et toujours d'accord en fait. Maurice est un excellent être,
+d'un esprit très cultivé et d'un coeur à la fois indépendant et fidèle.
+Il se rappellera toujours avec émotion la tendre bonté de votre accueil
+à Paris. Qu'il y a déjà longtemps de cela! et quels progrès avons-nous
+faits dans l'histoire? Aucun; il semble même, historiquement parlant,
+que nous ayons reculé de cinquante ans. Mais l'histoire n'enregistre que
+ce qui se voit et se touche. C'est une étude trop réaliste pour consoler
+les âmes. Moi, je crois toujours que nous avançons quand même et que nos
+souffrances servent, là où notre action ne peut rien.
+
+Je ne suis pas aussi politique que vous, je ne sais pas si vraiment
+nous sommes menacés par l'étranger. Il me semble qu'une heure de vérité
+acquise à la race humaine ferait fondre toutes les armées comme neige au
+soleil. Mais vous vous dites belliqueux encore. Tant mieux, c'est signe
+que l'âme est toujours forte et fera vivre le corps souffrant en dépit
+de tout. Nous vous aimons et vous embrassons tendrement.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCXC
+
+A MADAME EDMOND ADAM, AU GOLFE JOUAN
+
+ Nohant, 10 janvier 1869.
+
+Nous avons reçu tous les envois, celui de Toto d'abord, et puis le vôtre
+hier au soir, venant de Grasse directement, et délicieux, frais à rendre
+friands les plus sobres. Aurore aussi a fêté tout cela et va le fêter
+encore plus aujourd'hui; car c'est son anniversaire, ses trois ans
+accomplis; et je viens de lui faire un bouquet pour dîner. Je n'ai
+jamais vu, dans nos climats, une pareille floraison en plein janvier.
+La terre est un tapis de violettes et de pervenches, de narcisses et de
+pensées. Il fait presque aussi doux que, chez vous, au mois de mars;
+mais je m'imagine que, cette année-ci, vous devez avoir, à présent,
+presque trop chaud. Pourtant je ne sais pas, l'année est bizarre: ils
+ont mauvais temps en Italie; ici, la veille de Noël, au milieu
+du réveillon et pendant que Plauchut racontait son voyage à mes
+petits-neveux, nous avons eu deux grands coups de tonnerre très beaux.
+
+Dites-moi en gros la floraison de vos environs (la floraison _spontanée_
+du moment), ça m'intéresse,--pas celle des jardins.
+
+On est heureux aussi chez nous, on ne demande que la durée de ce qui
+est. Notre parrain _Jérôme_ est mieux portant, après nous avoir donné de
+l'inquiétude; il nous a écrit hier. Lolo se livre à présent à la danse
+et au chant avec succès. Maurice fait des merveilles de décors pour les
+marionnettes.
+
+Moi, j'ai achevé un grand travail et je ne fiche plus rien. Je suis
+en récréation, je donne le soir des leçons de fanfares au clairon des
+pompiers. En voilà une occupation! mais, comme je sais mon affaire, à
+présent! le réveil, l'appel, le rappel, la générale, la _berloque_,
+l'assemblée, le pas accéléré, le pas ordinaire, etc. Je profite de
+l'occasion pour apprendre les éléments de la musique à mon bonhomme,
+qui est garçon meunier et ne sait pas lire; il est intelligent, il
+apprendra.
+
+J'ai enfin relu _Laure_. Les défauts sont adoucis, les qualités mieux
+en lumière; mais les défauts existent toujours, défauts absolument
+relatifs, qui _n'en sont pas par eux-mêmes_, et qu'on peut signaler
+sans vous rien ôter de votre valeur personnelle. L'inconvénient de vos
+ouvrages est celui de ne pas s'adresser à une classe déterminée de
+lecteurs intellectuellement hybrides comme vous. C'est un obstacle, non
+au mérite, mais au succès de la chose. La partie qui intéresse les uns
+est celle qui n'intéresse pas les autres, et réciproquement. Je crois
+qu'il faudrait choisir, mais je ne peux pas encore vous dire dans quel
+sens vous pouvez le mieux marcher; cet ouvrage-ci ne tranche pas pour
+moi la question; j'y vois un grand progrès des deux faces de votre
+talent, mais pas encore les qualités de _métier_ nécessaires à l'une
+ou à l'autre, ou sachant fondre et marier habilement les deux. C'est
+affaire de temps, vous êtes jeune.
+
+Sur ce, chère enfant aimée, la famille vous envoie ses remerciements
+pour vos gâteries et vous renouvelle ses tendresses. Moi, je vous
+embrasse de coeur tous les trois.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCXCI
+
+A GUSTAVE FLAUBERT. A CROISSET
+
+ Nohant, 17 janvier 1869.
+
+L'individu nommé George Sand se porte bien; il savoure le merveilleux
+hiver qui _règne_ en Berry, cueille des fleurs, signale des anomalies
+botaniques intéressantes, coud des robes et des manteaux pour sa
+belle-fille, des costumes de marionnettes, découpe des décors, habille
+des poupées, lit de la musique, mais surtout passe des heures avec sa
+petite Aurore, qui est une fillette étonnante. Il n'y a pas d'être plus
+calme et plus heureux dans son intérieur que ce vieux troubadour retiré
+des affaires, qui chante de temps en temps sa petite romance à la lune,
+sans grand souci de bien ou mal chanter, pourvu qu'il dise le motif
+qui lui trotte dans la tête, et qui, le reste du temps, flâne
+délicieusement. Ça n'a pas été toujours si bien que ça. Il a eu la
+bêtise d'être jeune; mais, comme il n'a point fait de mal, ni connu les
+_mauvaises passions_, ni vécu pour la vanité, il a le bonheur d'être
+paisible et de s'amuser de tout.
+
+Ce pâle personnage a le grand loisir de t'aimer de tout son coeur, de
+ne point passer un jour sans penser à l'autre vieux troubadour, confiné
+dans sa solitude en artiste enragé, dédaigneux de tous les plaisirs de
+ce monde, ennemi de la flânerie et de ses douceurs. Nous sommes, je
+crois, les deux travailleurs les plus différents qui existent; mais,
+puisqu'on s'aime comme ça, tout va bien. Puisqu'on pense l'un à l'autre
+à la même heure, c'est qu'on a besoin de son contraire; on se complète
+en s'identifiant par moments à ce qui n'est pas soi.
+
+Je t'ai dit, je crois, que j'avais fait une pièce en revenant de Paris.
+Ils l'ont trouvée bien; mais je ne veux pas qu'on la joue au printemps,
+et leur fin d'hiver est remplie, à moins que la pièce qu'ils répètent
+ne tombe. Comme je ne sais pas faire de _voeux_ pour le mal de mes
+confrères, je ne suis pas pressée et mon manuscrit est sur la planche.
+J'ai le temps. Je fais mon petit roman de tous les ans, quand j'ai une
+ou deux heures par jour pour m'y remettre; il ne me déplait pas d'être
+empêchée d'y penser. Ça le mûrit. J'ai toujours avant de m'endormir, un
+petit quart d'heure agréable pour le continuer dans ma tête; voilà!
+
+Je ne sais rien, mais rien de l'incident Sainte-Beuve; je reçois une
+douzaine de journaux dont je respecte tellement la bande, que, sans
+Lina, qui me dit de temps en temps les nouvelles _principales_, je ne
+saurais pas si _Isidore_ est encore de ce monde.
+
+Sainte-Beuve est extrêmement colère, et, en fait d'opinions, si
+parfaitement sceptique, que je ne serai jamais étonnée, quelque chose
+qu'il fasse, dans un sens ou dans l'autre. Il n'a pas toujours été comme
+ça, du moins tant que ça; je l'ai connu plus croyant et plus républicain
+que je ne l'étais alors. Il était maigre, pâle et doux; comme on change!
+Son talent, son savoir, son esprit ont grandi immensément, mais j'aimais
+mieux son caractère. C'est égal, il y a encore bien dû bon. Il y a
+l'amour et le respect des lettres, et il sera le dernier des critiques.
+Le critique proprement dit disparaîtra. Peut-être n'a-t-il plus sa
+raison d'être. Que t'en semble?
+
+Il paraît que tu étudies le _pignouf_; moi, je le fuis, je le connais
+trop. J'aime le paysan berrichon qui ne l'est pas, qui ne l'est jamais,
+même quand il ne vaut pas grand'chose; le mot _pignouf_ a sa profondeur;
+il a été créé pour le bourgeois exclusivement, n'est-ce pas? Sur
+cent bourgeoises de province, quatre-vingt-dix sont _pignouflardes_
+renforcées, même avec de jolies petites mines, qui annonceraient des
+instincts délicats. On est tout surpris de trouver un fond de suffisance
+grossière dans ces fausses dames. Où est la femme maintenant? Ça devient
+une excentricité dans le monde.
+
+Bonsoir, mon troubadour; je t'aime et je t'embrasse bien fort; Maurice
+aussi.
+
+
+
+
+DCXCII.
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 11 février 1869.
+
+Pendant que tu trottes pour ton roman, j'invente tout ce que je
+peux pour ne pas faire le mien. Je me laisse aller à des fantaisies
+_coupables_, une lecture m'entraîne et je me mets à barbouiller du
+papier qui restera dans mon bureau et ne me rapportera rien. Ça m'a
+amusé ou plutôt ça m'a commandé, car c'est en vain que je lutterais
+contre ces caprices; ils m'interrompent et m'obligent... Tu vois que je
+n'ai pas la force que tu crois.
+
+Tu dis de très bonnes choses sur la critique. Mais, pour la faire comme
+tu dis, il faudrait des artistes, et l'artiste est trop occupé de son
+oeuvre pour s'oublier à approfondir celle des autres.
+
+Mon Dieu, quel beau temps! En jouis-tu au moins de ta fenêtre? Je parie
+que le tulipier est en boutons. Ici, pêchers et abricotiers sont en
+fleurs. On dit qu'ils seront fricassés; ça ne les empêche pas d'être
+jolis et de ne pas se tourmenter.
+
+Nous avons fait notre carnaval de famille: la nièce, les petits neveux,
+etc. Nous tous avons revêtu des déguisements; ce n'est pas difficile
+ici, il ne s'agît que de monter au vestiaire et on redescend en
+Cassandre, en Scapin, en Mezzetin, en Figaro, en Basile, etc., tout cela
+exact et très joli. La perle, c'était Lolo en petit Louis XIII satin
+cramoisi, rehaussé de satin blanc frangé et galonné d'argent. J'avais
+passé trois jours à faire ce costume avec un grand chic; c'était si
+joli et si drôle sur cette fillette de trois ans, que nous étions tous
+stupéfiés à la regarder. Nous avons joué ensuite des charades, soupé,
+folâtré jusqu'au jour. Tu vois que, relégués dans un désert, nous
+gardons pas mal de vitalité. Aussi je retarde tant que je peux le voyage
+à Paris et le chapitre des affaires. Si tu y étais, je ne me ferais pas
+tant tirer l'oreille. Mais tu y vas à la fin de mars et je ne pourrai
+tirer la ficelle jusque-là. Enfin, tu jures de venir cet été et nous y
+comptons absolument. J'irai plutôt te chercher par les cheveux.
+
+Je t'embrasse de toute ma force sur ce bon espoir.
+
+
+
+
+
+DCXCIII
+
+A. M. EDMOND PLAUCHUT, A PARIS
+
+ Nohant, 18 février 1869.
+
+Cher enfant,
+
+Je reçois ta lettre ce matin, et, ce soir, me voilà bien triste et toute
+seule avec mes deux petites, cachant à Aurore que papa et maman
+viennent de partir pour Milan. Un télégramme nous a annoncé que le
+père Calamatta, qui était malade depuis près d'un an sans donner
+d'inquiétudes sérieuses, était dans un état très alarmant. Les enfants
+sont donc partis tout de suite, Maurice bien affecté de quitter mère et
+enfants; Lina désolée de quitter tout cela pour aller peut-être trouver
+son père mort ou mourant.
+
+Voilà comme le malheur vous tombe sur la tête au milieu du calme et de
+la joie; car, à l'habitude et quand tout va bien physiquement chez nous
+et autour de nous, nous sommes vraiment des enfants gâtés du bon Dieu,
+vivant si unis les uns pour les autres. C'est-là, cher enfant, qu'il
+faut un peu de courage à ta vieille mère pour ne par broyer du noir;
+et les petites contrariétés de théâtre que tu m'as vu supporter si
+patiemment paraissent ce qu'elles sont, rien du tout au prix de ce qui
+contriste le coeur. Enfin! courage, n'est-ce pas? à ce chagrin qui nous
+menace et nous cogne, il se joindra peut-être de grandes contrariétés.
+Si ce pauvre homme meurt, il faudra probablement que mes enfants aillent
+à Rome, où il a enfoui tout ce qu'il possède, tableaux, meubles rares,
+etc. Il n'y en a pas pour un grosse somme; il faut pourtant ne pas
+laisser piller cela, et je crains que le transport ou la vente de ces
+objets ne donne beaucoup de peine ou d'ennui pour peu de compensation.
+
+Et puis c'est un prolongement d'absence et je serai peut-être seule un
+mois. Si c'était pour eux une partie de plaisir, je serais gaie dans ma
+solitude, de penser à leurs amusements; mais, dans les conditions où ils
+sont, ce voyage est navrant et j'en bois toute la tristesse, toute la
+fatigue, sans pouvoir la leur alléger.
+
+Je ne manquerai pourtant pas de courage, sois tranquille. J'ai ces deux
+chères fillettes à garder et à ne pas quitter d'une heure. Lolo ne sait
+pas encore qu'ils sont partis. On l'a emmenée jouer dans ma chambre
+pendant qu'on enlevait les malles, et elle n'a pas vu les larmes. A
+dîner, je vais inventer une histoire et demain encore; mais il y aura du
+gros chagrin quand elle constatera que nous sommes seules; car elle est
+passionnée dans ses affections et pas facile à attraper longtemps.
+
+Tu vois, cher enfant, que je ne suis pas en route pour Paris, tant s'en
+faut. Le premier mouvement de Maurice a été de t'écrire pour te confier
+sa mère. Je te le dis pour que tu voies quelle amitié il a pour toi,
+mais je l'en ai empêché. Nohant sans _eux_ est trop morne, et tu es dans
+l'âge de la force et du bonheur, je trouverais égoïste et lâche de te
+_faire quitter les tiens et tes plaisirs du Midi_ pour te condamner
+à l'état de chien de garde. Non, sois tranquille sur mon compte, je
+supporterai cette crise comme il le faut, tant qu'on a un devoir à
+remplir, on a la _grâce suffisante_ et je ne m'ennuierai pas; cette
+solitude me forcera de travailler. J'aurai le coeur gros souvent,
+surtout jusqu'à dimanche, où j'aurai un télégramme de leur arrivée à
+Milan. Jusque-là, l'inquiétude troublera le sommeil. Je ne sais pas si
+on passe le mont Cenis sans danger en cette saison, ni comment on le
+passe. C'est bête d'y penser; il y a du danger partout, même au coin de
+son feu; mais l'imagination est la folle qui n'obéit pas à la volonté.
+Si tu veux de leurs nouvelles, écris-leur: _Alla signora Lina Sand
+(Calamatta), Contrada Ciorasso, 11, Milano_.
+
+Au revoir donc, à Paris, _quand tu y seras selon le cours de tes
+projets_ quand tu auras vu tout ton monde et que le mien sera revenu,
+j'irai y passer quelques jours et te rappeler que Nohant t'attend quand
+tu seras un peu rassasié de Paris.
+
+Je t'embrasse tendrement, cher fils; ne sois pas inquiet de moi, mais
+plains-moi un peu; ça me fera du bien.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCXCIV
+
+À GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
+
+ Nohant, 21 février 1869.
+
+Je suis toute seule à Nohant, comme tu es tout seul à Croisset. Maurice
+et Lina sont partis pour Milan, pour voir Calamatta dangereusement
+malade. S'ils ont la douleur de le perdre, il faudra que, pour liquider
+ses affaires, ils aillent à Rome; un ennui sur un chagrin, c'est
+toujours comme cela. Cette brusque séparation a été triste, ma pauvre
+Lina pleurant de quitter ses filles et pleurant de ne pas être auprès de
+son père. On m'a laissé les enfants, que je quitte à peine et qui ne me
+laissent travailler que quand ils dorment; mais je suis encore heureuse
+d'avoir ce soin sur les bras pour me consoler. J'ai tous les jours,
+en deux heures, par télégramme, des nouvelles de Milan. Le malade est
+mieux; mes enfants ne sont encore qu'à Turin aujourd'hui et ne savent
+pas encore ce que je sais ici. Comme ce télégraphe change les notions de
+la vie, et, quand les formalités et formules seront encore simplifiées,
+comme l'existence sera pleine de faits et dégagée d'incertitudes!
+
+Aurore, qui vit d'adorations sur les genoux de son père et de sa mère et
+qui pleure tous les jours quand je m'absente, n'a pas demandé une seule
+fois où ils étaient. Elle joue et rit, puis s'arrête; ses grands beaux
+yeux se fixent, elle dit: _Mon père_? Une autre fois, elle dit: _Maman_?
+Je la distrais, elle n'y songe plus, et puis elle recommence. C'est très
+mystérieux, les enfants! ils pensent sans comprendre. Il ne faudrait
+qu'une parole triste pour faire sortir son chagrin. Elle le porte sans
+savoir. Elle me regarde dans les yeux pour voir si je suis triste ou
+inquiète; je ris et elle rit. Je crois qu'il faut tenir la sensibilité
+endormie le plus longtemps possible et qu'elle ne me pleurerait jamais
+si on ne lui parlait pas de moi.
+
+Quel est ton avis, à toi qui as élevé une nièce intelligente et
+charmante? Est-il bon de les rendre aimants et tendres de bonne
+heure? J'ai cru cela autrefois: j'ai eu peur en voyant Maurice trop
+impressionnable et Solange trop le contraire et réagissant. Je voudrais
+qu'on ne montrât aux petits que le doux et le bon de la vie, jusqu'au
+moment où la raison peut les aider à accepter ou à combattre le mauvais.
+Qu'est-ce que tu en dis?
+
+Je t'embrasse et te demande de me dire quand tu iras à Paris, mon voyage
+étant retardé, vu que mes enfants peuvent être un mois absents. Je
+pourrai peut-être me trouver avec toi à Paris.
+
+TON VIEUX SOLITAIRE.
+
+Quelle admirable définition je retrouve avec surprise dans le fataliste
+Pascal:
+
+«La nature agit par progrès, _itus et reditus_. Elle passe et revient,
+puis va plus loin, puis deux fois moins, puis plus que jamais.»
+
+Quelle manière de dire, hein? Comme la langue fléchit, se façonne,
+s'assouplit et se condense sous cette patte grandiose!
+
+
+
+
+DCXCV
+
+A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS.
+
+ Nohant, 12 mars 1869
+
+Mourir, sans souffrance, en dormant, c'est la plus belle mort, et c'est
+celle de Calamatta. Apoplexie séreuse, et puis une maladie dont il
+n'a pas su la gravité et qui ne le faisait pas souffrir. Mes enfants
+reviennent; Maurice a raison de ramener tout de suite ma pauvre Lina
+auprès de ses filles. La nature veut qu'elle soit heureuse de les
+revoir.
+
+Mourir ainsi, ce n'est pas mourir, c'est changer de place au gré de la
+locomotive. Moi qui ne crois pas à la mort, je dis: «Qu'importe tôt ou
+tard!» Mais le départ, indifférent pour les partants, change souvent
+cruellement la vie de ceux qui restent, et je ne veux pas que ceux que
+j'aime meurent avant moi qui suis toujours prête et qui ne regimberai
+que si je n'ai pas ma tête. Je ne crains que les infirmités qui font
+durer une vie inutile et à charge aux plus dévoués. Calamatta, qui
+s'était gardé extraordinairement jeune et actif à soixante-neuf ans,
+craignait aussi cela plus que la mort. Il a été, dans les derniers
+jours, menacé de paralysie. Si on lui eût donné à choisir, il eût choisi
+ce que la destinée lui a envoyé. Il a eu sa grandeur aussi, celui-là,
+par le respect et l'amour de l'art sérieux. Il avait à cet égard des
+convictions respectables par leur inflexibilité. Il ne comprenait la vie
+que sous un aspect, qui n'est peut-être pas la vie, et il la cherchait
+avec anxiété et entêtement, tout cela ennobli par la sincérité, le
+talent réel et la volonté, intéressant et irritant, sec et tendre,
+personnel et dévoué; des contrastes qui s'expliquaient par un idéalisme
+incomplet et douloureux. Manque d'éducation première dans l'art comme
+dans la société; un vrai produit de Rome, un descendant de ceux qui ne
+voyaient qu'eux dans l'univers et qui avaient raison à leur point de
+vue.
+
+Moi, je voudrais mourir après quelques années où j'aurais eu le loisir
+d'écrire pour moi seule et quelques amis. Il me faudrait un éditeur qui
+me fit vingt mille livres de rente pour subvenir à toutes mes charges;
+mais je ne saurai pas le trouver et je mourrai en tournant ma roue de
+pressoir. Je m'en console en me disant que ce que j'écrirais ne vaudrait
+peut-être pas la peine d'être écrit. C'est égal; si vous me trouvez, cet
+éditeur, pour l'année prochaine, prenez-le aux cheveux.
+
+Vous tracez pour vous un idéal de bonheur que vous pouvez, ce me semble,
+réaliser demain si bon vous semble. Mais vous ne le voulez pas, et vous
+avez bien raison.
+
+Il n'y a de bon dans la vie que ce qui est contraire à la vie; le jour
+où nous ne songerons plus qu'à la conserver, nous ne la mériterons plus.
+
+N'est-ce pas une fatigue d'aimer ses amis? Il serait bien plus commode
+de ne se déranger pour personne, de ne soigner ni enterrer les autres,
+de n'avoir ni à les consoler ni à les secourir et de ne point souffrir
+de leurs peines. Mais essayez! cela ne se peut.
+
+Bonsoir, cher fils; je vous aime: c'est la moralité de la chose.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCXCVI
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
+
+ Nohant, 2 avril 1869.
+
+Cher ami de mon coeur, nous voici redevenus calmes. Mes enfants me sont
+arrivés bien fatigués. Aurore a été un peu malade. La mère de Lina est
+venue s'entendre avec elle pour leurs affaires. C'est une loyale et
+excellente femme, très artiste et très aimable. J'ai eu aussi un gros
+rhume, mais tout se remet, et nos charmantes fillettes consolent leur
+petite mère. S'il faisait moins mauvais temps et si j'étais moins
+enrhumée, je me rendrais tout de suite à Paris, car je veux t'y trouver.
+Combien de temps y restes-tu? Dis-moi vite.
+
+Je serai bien contente de renouer connaissance avec Tourguenef, que j'ai
+un peu connu sans l'avoir lu, et que j'ai lu depuis avec une admiration
+entière. Tu me parais l'aimer beaucoup: alors je l'aime aussi, et je
+veux que, quand ton roman sera fini, tu l'amènes chez nous. Maurice
+aussi le connaît et l'apprécie beaucoup, lui qui aime ce qui ne
+ressemble pas aux autres.
+
+Je travaille à mon roman de _cabotins_, comme un forçat. Je tâche que
+cela soit amusant et explique _l'art_; c'est une forme nouvelle pour moi
+et qui m'amuse. Ça n'aura peut-être aucun succès. Le goût du jour est
+aux marquises et aux lorettes; mais qu'est-ce que ça fait?--Tu devrais
+bien me trouver un titre qui résumât cette idée: _le roman comique
+moderne_[1].
+
+Mes enfants t'envoient leurs tendresses; ton vieux troubadour embrasse
+son vieux troubadour.
+
+Réponds vite combien tu comptes rester à Paris.
+
+Tu dis que tu payes des notes et que tu es agacé. Si tu as besoin de
+_quibus_, j'ai pour le moment quelques sous à toucher. Tu sais que tu
+m'as offert une fois de me prêter et que, si j'avais été gênée, j'aurais
+accepté. Dis toutes mes amitiés à Maxime Du Camp et remercie-le de ne
+pas m'oublier.
+
+ [1] _Pierre, qui roule_.
+
+
+
+
+DCXCVII
+
+A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS
+
+ Nohant, 20 avril 1869.
+
+Cher ami,
+
+Pour le moment, je suis éreintée: j'ai dépassé mes forces, et mes
+soixante-cinq printemps me rappellent à l'ordre. Ce ne sera pas tout de
+suite que je pourrai écrire ou lire une ligne, _même de Victor Hugo_!
+et je vais me reposer à Paris en courant du matin au soir! Si on peut
+m'attendre, je ferai tout mon possible pour ne pas arriver trop lard.
+Ce qu'il y a de certain, c'est que je prends acte de la sommation du
+_Temps_, et je ne m'engagerai pas ailleurs.
+
+Certes _le Temps_ est un journal qui se respecte et se fait respecter,
+et, de plus, M. Nefftzer est un des êtres les plus sympathiques qu'on
+puisse rencontrer. Je ne sais pas comment je n'ai jamais rien écrit dans
+_sa maison_. C'est que je n'écris plus. Ce gagne-pain éternel, le roman
+à perpétuité m'absorbe et me commande. À propos, reprochez-lui de ne
+plus m'envoyer _le Temps_. Je n'étais pas indigne de le recevoir. On me
+l'a supprimé.
+
+Maurice vous remercie de votre bon souvenir. Il vient de faire un triste
+voyage à Milan pour voir mourir notre pauvre Calamatta. Sa petite femme
+a été bien éprouvée. Enfin, on se calme. Ils ont deux fillettes si
+charmantes! La grâce, la douceur, l'intelligence de l'aînée sont
+incroyables pour son âge.
+
+A bientôt, cher ami. N'oubliez pas qu'à Paris, je demeure rue Gay Lussac
+5, bien près de vous.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCXCVIII
+
+A MAURICE SAND, A NOHANT
+
+ Paris, 14 mai 1869.
+
+On se croirait en 1848 depuis hier. On chante _la Marseillaise_ à
+tue-tête dans les rues, et personne ne dit rien. Ce soir, quelques
+centaines d'étudiants, suivis de quelques blouses, ont passé trois fois
+sur mon boulevard, en chantant... faux comme toujours. _La Marseillaise_
+ne viendra jamais à bout d'être chantée juste. Les boutiquiers, toujours
+braves, se sont hâtés de fermer boutique. Les réunions électorales
+sont très orageuses, et la police est très modérée jusqu'ici; cela
+pourra-t-il durer? Il y a quelque chose dans l'air. Le public peut-il
+agir contre la troupe? Il serait écrasé. Mais le gouvernement peut-il
+sévir contre le public électoral? Ce serait jouer son va-tout. On en est
+là.
+
+Rochefort et Bancel sont les lions du moment. On garde un bon souvenir
+à Barbès. De Ledru-Rollin et des siens, pas plus question que s'ils
+n'avaient jamais existé.
+
+Voilà tout ce que je sais. Je suis trop occupée pour m'informer. Les
+jours passent comme des heures à ranger, trier, et me garer des visites.
+J'ai diné avec Plauchut, et nous avons fait ensuite une partie de
+dominos. Hier, j'ai diné rue de Courcelles, avec Théo, Flaubert, les
+Goncourt, Taine, etc. On n'a parlé que de littérature, et, comme de
+coutume, on n'a été d'accord sur rien.
+
+Je me porte bien; j'irai à Palaiseau après-demain probablement. Je vous
+_bige_ mille fois. Deux jours sans nouvelles de vous! Il n'y a personne
+de malade, au moins?
+
+Hier, Taine m'a parlé de toi avec de grands éloges. La princesse a dit
+que c'était grand dommage que tu ne fisses plus de peinture. Taine
+a dit: «Mais, il fait de la bonne littérature; c'est un esprit très
+substantiel et un talent sérieux.» Et puis il m'a dit qu'il avait lu
+dernièrement mes _Maîtres sonneurs_, et que c'était _tout aussi beau que
+Virgile_. Rien que ça! Enfin il m'a parlé de mes affaires et il veut en
+parler à Hachette.
+
+
+
+
+DCXCIX
+
+A M. EDMOND PLAUCHUT, A PARIS
+
+ Nohant, 11 juin 1869.
+
+Comment vas-tu, mon Planchemar? Ta petite personne délicate et frêle
+est-elle restaurée? Trempes-tu encore des biscuits dans du madère avant
+la soupe, pour te mettre en appétit?
+
+Pour moi, je vas comme les vieux chevaux qui travaillent jusqu'à la
+dernière minute avant l'abattoir. J'ai fait le voyage seule dans mon
+coupé, et n'en suis descendue qu'à Châteauroux. Comme cette route que je
+connais trop m'ennuie beaucoup, j'ai fermé tous les stores, j'ai dormi
+jusqu'à Orléans; puis j'ai lu tout un volume de Tourguenef, jusqu'à
+Nohant. Lina m'attendait à Vic, avec les deux fillettes. Toutes trois
+vont bien et Lolo continue à être une merveille. Elle ne veut plus me
+quitter, et, du jardin, elle me crie: «Es-tu chez toi, bonne mère? Tu
+vas pas t'en aller encore?»
+
+La poupée a eu le plus grand succès; mais les pelles et les brouettes
+l'emportent sur tout, et les bananes enfoncent tout autre mets. Maurice,
+Lina et moi, nous en avons aussi la passion, et je te réponds qu'on les
+fête: elles sont délicieuses! on te remercie, et Lolo répète que son
+Plauchut fait tout ce qu'elle veut. Allons, marie-toi donc, gros
+irrésolu, pour avoir une Aurore à gâter!
+
+Gabrielle est gentille aussi comme tout, toujours gaie et toujours en
+mouvement. Maurice est agriculteur jusqu'à la moelle. Il se lève à sept
+heures, va aux foires et marchés, et se porte à ravir. Ça l'a rajeuni
+de dix ans. Tu penses que je suis heureuse de voir que tout va bien et
+qu'on est heureux; Nohant est ombreux, fleuri, feuillé comme-je ne l'ai
+jamais vu; récolte de foins splendide chez nous, mauvaise ailleurs. Pas
+de fruits, ça fera l'affaire de Magny.
+
+On t'attend pour ma fête et on en saute de joie; je leur ai conté
+l'affaire de ton voyage nocturne à Palaiseau et ils en ont été tout
+attendris. Donne-nous de tes nouvelles et viens le plus tôt que tu
+pourras. J'ai beau être au milieu de ce que j'ai de plus cher au monde,
+ta bonne figure me manque, et il ne me semble plus que je sois au
+complet sans toi. A bientôt, donc, n'est-ce pas?
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCC
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 15 août 1869.
+
+Mon cher enfant,
+
+Qu'est-ce que tu deviens? Il y a plusieurs jours que tu n'as donné de
+tes nouvelles.
+
+Ici, on va toujours bien et on t'aime. Dis-nous si tes affaires vont à
+souhait, si tu t'amuses et si tu nous aimes toujours.
+
+G. SAND.
+
+P.-S.--Moi, j'ai repris mon herbier, de fond en comble. Quel travail!
+Il y a huit jours que j'y suis plongée du matin au soir. J'ai pris pour
+domestique mon élève le clairon des pompiers. Je lui ai demandé s'il
+était propre.
+
+--Très propre, madame; personne n'est aussi propre que moi.
+
+--Es-tu intelligent?
+
+--Très intelligent, madame; personne n'est aussi intelligent que moi.
+
+--Et raisonnable?
+
+--Très raisonnable, madame; personne, etc.
+
+Il a répondu ainsi à toutes les questions; j'ai fini par lui demander
+s'il était modeste.
+
+--Très modeste, madame; personne n'est plus modeste que moi.
+
+Voyant qu'il avait toutes les perfections, je l'ai pris pour laver
+Fadet, et il fait les choses avec tant de conscience, qu'il se met dans
+la fosse avec lui jusqu'au menton. C'est un vrai Jocrisse, mais si bon
+garçon et si zélé, que nous le garderons. Je lui ai appris la musique
+l'année dernière; je vais lui apprendre à lire.
+
+
+
+
+DCCI
+
+A MAURICE SAND, A NOHANT
+
+ Sainte-Monehouhl, 18 septembre 1869.
+
+Bonne santé et bon voyage! J'ai vu Reims, la cathédrale; la Champagne
+pouilleuse, très laide; les bords de l'Aisne, charmants! Nous avons très
+bien dormi dans le pays des pieds de cochon et joué aux dominos en wagon
+toute la journée d'hier, première de notre voyage.
+
+En ce moment, Adam visite le champ de bataille de Valmy, qu'il a étudié
+avec soin (la bataille, dans l'histoire, et, dans _André Bauvray_, la
+campagne).
+
+Après déjeuner, nous partons en calèche, pour les défilés de l'Argonne
+et nous coucherons à Verdun. Il fait un temps délicieux. Rien de très
+intéressant pour moi jusqu'ici; mais on quitte le chemin de fer et la
+promenade commence.
+
+Je vous _bige_ mille fois tous.
+
+
+
+
+DCCII
+
+AU MÊME
+
+ Paris, 23 septembre 1869.
+
+J'arrive à Paris, neuf heures du soir, en belle santé et nullement
+fatiguée, et j'y trouve de vos nouvelles. Tout va bien chez nous; je
+suis heureuse et contente. Je viens de voir un pays admirable, les
+vraies Ardennes, sans beaux arbres, mais avec des hauteurs et des
+rochers comme à Gargilesse. La Meuse au milieu, moins large et moins
+agitée que la Creuse, mais charmante et navigable. Nous l'avons suivie
+de Mézières à Givet en chemin de fer, en bateau, à pied, et de nouveau
+en chemin de fer. On fait ce délicieux trajet, sans se presser dans
+la journée, et même on à le temps de déjeuner très copieusement et
+proprement dans une maison en micaschiste, comme celles des paysans de
+Gargilesse, mais d'une propreté belge très réelle, au pied des beaux
+rochers appelés _les Dames-de-Meuse_.
+
+Si les défilés de l'Argonne sont dignes _d'André_ _Bauvray, les
+Dames-de-Meuse_ sont dignes du _Comme il vous plaira_ de Shakspeare. Il
+n'y manque que les vieux chênes. Le système très lucratif du déboisement
+et du reboisement de ces montagnes est très singulier. Je vous le
+_narrerai_ à la maison.
+
+De Givet, où nous avons passé deux nuits, et où Alice a été souffrante,
+j'ai été, avec Adam et Plauchut, à huit lieues en Belgique, voir les
+grottes de Han; c'est une rude course de trois heures dans le coeur de
+la montagne, le long des précipices de la Lesse souterraine, un petit
+torrent qui dort ou bouillonne au milieu des ténèbres pendant près
+d'une lieue, dans des galeries ou des salles immenses décorées des
+plus étranges stalactites. Cela finit par un lac souterrain où l'on
+s'embarque pour revoir la lumière d'une manière féerique.
+
+C'est une course très pénible et assez dangereuse que la promenade avec
+escalade ou descente perpétuelle dans ces grottes. Voyant les autres
+tomber comme des capucins de cartes, j'ai pris le bras du maître-guide
+en lui glissant à l'oreille l'amoureuse promesse d'une pièce de cinq
+francs. J'ai pris la tête de la caravane et je n'ai pas fait un faux
+pas. Il y avait là une vingtaine de Belges qui n'étaient pas contents de
+la préférence, _savez-vous?_ Fallait qu'ils s'en avisent, ainsi que de
+la pièce de deux francs à un des porteurs de lampe. Mais, quand on veut
+des _préférences_, on ne doit pas rechigner à la détente.
+
+Ni Alice ni sa mère ne seraient sorties de cette promenade, ou bien
+elles seraient encore à Givet très malades. Enfin nous les avons
+ramenées à Paris guéries et bien gaies. Nous avons tous été constamment
+d'accord, Adam étant un excellent _mar-chef._ Nous avons dépensé chacun
+cent soixante-cinq francs, en cinq jours, en ne nous refusant rien,
+voitures, auberges, bateaux et même l'Opéra à Charleville. Je ne sais si
+vous ne recevrez pas cette lettre-ci avant toutes les autres. Je vous ai
+écrit de toutes nos _couchées_.
+
+Je vous _bige_ mille fois et vais dormir dans mon lit. Nous avons parlé
+mille fois de vous en route. J'ai acheté à Verdun des dragées pour Lolo,
+et, à Reims, Plauchut lui a acheté des nonnettes.
+
+Je vous _bige_ et _rebige_. Gabrielle est-elle bien guérie de ses dents?
+Merci à ma Lolo de penser à moi.
+
+J'ai vu des vaches, des vaches! des moutons, des moutons! pas un boeuf;
+des montagnes d'ardoises, pas une coquille, pas une empreinte. Il est
+vrai que je n'ai pu visiter une seule ardoisière, le temps manquait.
+Presque toujours le terrain de Gargilesse plus schisteux encore,
+c'est-à-dire plus feuilleté, et plus friable, de Mézières à Givet.
+
+La cathédrale de Reims est une belle chose; mais c'est pourri
+d'obscénités, et parfaitement catholique. La luxure est représentée sur
+le porche dans la posture d'un monsieur qui s'amuse tout seul; charmant
+spectacle pour les jeunes communiantes.
+
+Nous ayons eu aussi tempête la nuit à Verdun, et grande pluie le soir à
+Charleville; mais je dormais trop bien pour entendre l'orage, pas plus
+que les _dianes_ de toutes ces villes de guerre. Juliette et Alice ne
+fermaient pas l'oeil.
+
+Tout le temps que nous avons été à _découvert_, il a fait un temps
+frais, doux, ravissant et par moments un beau soleil chaud. Le soleil
+tapait rude sur la montagne de Han; mais, dans la grotte, c'était
+un bain de boue, j'ai été crottée jusque sur mon chapeau, tant les
+stalactites pleurent!
+
+
+
+
+DCCIII
+
+AU MÊME
+
+ Paris, 17 octobre 1869.
+
+Ta Linette est arrivée à quatre heures et demie, en bonne santé et
+fraîche comme une rose. Je l'attendais avec Houdor à la gare, où elle a
+débarqué avec un bouquet de Nohant aussi frais qu'elle. Je l'ai menée à
+la maison; puis nous avons été dîner chez Magny, où Plauchemar est venu
+nous rejoindre; après, nous avons fait une partie de dominos et Titine
+est venue s'y joindre. J'ai causé de Nohant, de toi, de nos filles avec
+Cocote, qui s'est couchée à dix heures, très-vaillante, mais en bonne
+disposition de dormir. Je vais en faire autant; car je me suis levée
+à huit heures, pour aller enterrer le pauvre Sainte-Beuve. Tout Paris
+était là, les lettres, les arts, les sciences, la jeunesse et le peuple;
+pas de sénateurs ni de prêtres. J'y ai vu Girardin, qui a dit à Solange
+que son roman était très bien, et qui l'a beaucoup encouragée à
+continuer; Flaubert, qui était très affecté; Alexandre: son père, qui
+ne marche plus; Berton, Adam, Borie, Nefftzer, Taine, Trélat, le vieux
+Grzymala, Prévost-Paradol, Ratisbonne, Arnaud (de l'Ariège), catholique.
+Des athées, des croyants, des gens de tout âge, de toute opinion, et la
+foule.
+
+La chose finie, j'ai quitté tout ce monde officiel pour aller retrouver
+ma voiture; alors en rentrant dans la vraie foule, j'ai été l'objet
+d'une _manifestation_ dont je peux dire que j'ai été reconnaissante,
+parce qu'elle était tout à fait respectueuse et pas enthousiaste: on
+m'a escortée en se reculant pour me faire place et en levant tous les
+chapeaux en silence. La voiture a eu peine à se dégager de cette foule
+qui se retirait lentement, saluant toujours et ne me regardant pas
+sous le nez, et ne disant rien. Adam et Plauchut qui m'accompagnaient
+pleuraient presque, et Alexandre était tout étonné.
+
+J'ai trouvé cela mieux que des cris et des applaudissements de théâtre,
+et j'ai été seule l'objet de cette préférence. Il n'y avait pour les
+autres que des témoignages de curiosité. Plauchut m'a fait promettre de
+te raconter cela bien exactement, disant que tu en serais content, parce
+que c'était comme un mouvement général d'estime, pour le caractère, plus
+que pour la réputation.
+
+Demain, Lina va voir sa mère; je vais lui faciliter toutes les allées
+et venues, pour qu'elle puisse gagner du temps et ne pas se fatiguer.
+J'aurai bien soin d'elle, tu peux être tranquille, et le plus vite
+possible nous retournerons vers toi et nos chéries fillettes, dont nous
+avons bien soif!
+
+Embrasse pour moi _les jènes gens_, comme dit Lolo.
+
+
+
+
+DCCIV
+
+A M. EDMOND PLAUCHUT, AU MANS
+
+ Nohant, 10 novembre 1869.
+
+Je te croyais parti en effet, et, pendant que je t'écris au Mans, tu es
+peut-être encore à Paris à te dorloter. Ici, c'est un rhume général,
+sauf les enfants. Ça n'a pas empêché Maurice et René de rouvrir avec
+éclat le _Théâtre Balandard_, et de nous donner une pièce souvent
+interrompue par les bravos et les rires. Aurore, pour la première fois,
+a assisté à un premier acte; après quoi, on lui a dit que c'était fini
+et elle a été se coucher. Elle était figée d'étonnement et d'admiration,
+et disait toujours: «Encore! encore! j'en veux d'autres!» bien qu'il fut
+dix heures du soir; c'est la première fois qu'elle veille si tard. Elle
+est toujours merveilleusement gentille.
+
+Mon _jeu de Plauchut_ continue tous les soirs avec elle et dure une
+grande heure. Il n'y a pas moyen de lui en inventer un qui l'amuse
+autant que ce domino, qui recommence toujours les mêmes aventures. A
+présent, mon Plauchut a une petite fille qui est insupportable, qui fait
+dans son lit et qui crie toujours.
+
+Il n'y a pas de danger qu'elle t'oublie. Je croyais, à mon retour de
+Paris, qu'elle ne songeait plus à ce jeu; mais, dès le premier soir,
+quoiqu'elle n'y eût pas joué depuis deux mois, elle m'a dit: «Tu vas
+faire Plauchut.» Elle lui attribue le rôle que Balandard a dans les
+marionnettes; c'est lui qui bat tout le monde et qui jette les importuns
+par la fenêtre, mais le plus souvent dans les lieux.
+
+J'ai reçu l'_almanach_, qui est joliment bête, à commencer par _moi[1]._
+
+En politique, je n'aime pas le rôle de Rochefort. Je n'aime pas cette
+adulation du peuple, cet abandon de sa volonté, cette absence de
+principes. Ce n'est pas ainsi qu'il faut l'aimer et le servir: c'est le
+traiter en souverain absolu. Un homme qui se respecte ne dit pas: «Je
+prêterai serment ou je ne le prêterai pas, c'est comme vous voudrez».
+S'il n'en sait pas plus long que ses commettants; s'il attend leur
+caprice pour agir, le premier idiot venu est aussi bon à élire que lui.
+Toute cette nuance ultra-démocratique est une écume. Mais il n'y a pas
+d'ébullition sans écume et cela ne doit pas inquiéter outre mesure ceux
+qui veulent la révolution sociale.
+
+Elle se ferait mieux sans violence; mais, qu'on lutte ou non contre la
+violence, elle est fatale, elle aura son jour. Laissons passer.
+
+Tu nous annonces la mort de Victor-Emmanuel. Les journaux ne l'annoncent
+pas encore. Ce serait un malheur. Ses fils, dit-on, ne le valent pas, et
+l'Italie n'est pas prête à se passer de lui.
+
+Si je t'avais su encore à Paris, je t'aurais chargé de remettre à
+Galli-Marié _las muchachas_ que Berton nous a envoyées. Je les ai
+expédiées par la poste à la diva.
+
+Sauf les rhumes, tout va bien ici. Moi, je travaille, je fais le roman
+des Dames-de-Meuse et des grottes de Han[1]. Ça t'amusera de t'y
+promener en souvenir avec des personnages que tu ne connais pas.
+
+Tout le monde t'embrasse tendrement. Écris-nous.
+
+G. SAND.
+
+ [1] _Almanach du Rappel_, pour 1870.
+
+
+
+
+DCCV
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
+
+ Nohant, 15 novembre 1869.
+
+Qu'est-ce que tu deviens, mon vieux troubadour chéri? tu corriges tes
+épreuves comme un forçat, jusqu'à la dernière minute? On annonce ton
+livre _pour demain_ depuis deux jours. Je l'attends avec impatience, car
+tu auras soin de ne pas m'oublier? On va te louer et t'abîmer; tu t'y
+attends. Tu as trop de vraie supériorité pour n'avoir pas des envieux et
+tu t'en bats l'oeil, pas vrai? Et moi aussi pour toi. Tu es de force
+à être stimulé par ce qui abat les autres. Il y aura du pétard,
+certainement; ton sujet va être tout à fait de circonstance en ce
+moment de _Régimbards_. Les bons progressistes, les vrais démocrates
+t'approuveront. Les idiots seront furieux, et tu diras: «Vogue la
+galère!»
+
+Moi, je corrige aussi les épreuves de _Pierre qui roule_ et je suis à la
+moitié d'un roman nouveau qui ne fera pas grand bruit; c'est tout ce que
+je demande pour le quart d'heure. Je fais alternativement _mon_ roman,
+celui qui me plaît et celui qui ne déplaît pas autant à la _Revue_, et
+qui me plaît fort peu. C'est arrangé comme cela; je ne sais pas si je ne
+me trompe pas. Peut-être ceux que je préfère sont-ils les plus mauvais.
+Mais j'ai cessé de prendre souci de moi, si tant est que j'en aie
+jamais eu grand souci. La vie m'a toujours emportée hors de moi et elle
+m'emportera jusqu'à la fin. Le coeur est toujours pris au détrimen de
+la tête. A présent, ce sont les enfants qui mangent tout mon intellect;
+Aurore est un bijou, une nature devant laquelle je suis en admiration;
+ça durera-t-il comme ça?
+
+Tu vas passer l'hiver à Paris, et, moi, je ne sais pas quand j'irai. Le
+succès du _Bâtard_ continue; mais je ne m'impatiente pas; tu as promis
+de venir dès que tu serais libre, à Noël, au plus tard, faire réveillon
+avec nous. Je ne pense qu'à ça, et, si tu nous manques de parole, ça
+sera un désespoir ici. Sur ce, je t'embrasse à plein coeur comme je
+t'aime.
+
+G. SAND.
+
+ [1] _Malgré tout_.
+
+
+
+
+DCCVI
+
+A M, LOUIS ULBACH, A PARIS
+
+ Nohant, 26 novembre 1869.
+
+Cher et illustre ami,
+
+Je suis à Nohant, à huit heures de Paris (chemin de fer). Est-ce une
+trop longue enjambée pour le temps dont vous pouvez disposer? On part
+vers neuf heures de Paris, on dine à Nohant à sept.--On peut repartir
+le lendemain matin; mais, en restant un jour chez nous, il n'y a pas de
+fatigue et on aurait le temps de causer. Si cela ne se peut, ce sera à
+notre grand regret; car nous nous ferions une joie, mes enfants et moi,
+de vous embrasser, vous et votre _Cloche_[1], qui sonne si fort, sans
+cesser d'être un bel instrument et sans détonner dans les charivaris.
+
+J'irai à Paris, dans le courant de l'hiver, janvier ou février. Si vous
+ne pouvez m'attendre, consultez sur les quarante premières années de
+ma vie, l'_Histoire de ma vie_. Lévy vous portera les volumes à votre
+première réquisition.
+
+Cette histoire est vraie. Beaucoup de détails à passer; mais, en
+feuilletant, vous aurez _exacts_ tous les faits de ma vie.
+
+Pour les vingt-cinq dernières années, il n'y a plus rien d'intéressant;
+c'est la vieillesse très calme et très heureuse en famille, traversée
+par des chagrins tout personnels, les morts, les défections, et
+puis l'état général où nous avons souffert, vous et moi, des mêmes
+choses.--Je répondrai, à toutes les questions qu'il vous conviendrait de
+me faire, si nous causions, et ce serait mieux.
+
+J'ai perdu deux petits-enfants bien-aimés, la fille de ma fille et le
+fils de Maurice. J'ai encore deux petites charmantes de son heureux
+mariage. Ma belle-fille m'est presque aussi chère que lui. Je leur ai
+donné la gouverne du ménage et de toute chose. Mon temps se passe à
+amuser les enfants, à faire un peu de botanique en été, de grandes
+promenades (je suis encore un piéton distingué), et des romans, quand je
+peux trouver deux heures dans la journée et deux heures le soir.
+
+J'écris facilement et avec plaisir; c'est ma récréation; car la
+correspondance est énorme, et c'est là le travail. Vous savez cela. Si
+on n'avait à écrire qu'à ses amis! Mais que de demandes touchantes ou
+saugrenues! Toutes les fois que je peux quelque chose, je réponds. Ceux
+pour lesquels je ne peux rien, je ne réponds rien. Quelques-uns méritent
+que l'on essaye, même avec peu d'espoir de réussir. Il faut alors
+répondre qu'on essayera. Tout cela, avec les affaires personnelles, dont
+il faut bien s'occuper quelquefois, fait une dizaine de lettres par
+jour. C'est le fléau; mais qui n'a le sien?
+
+J'espère, après ma mort, aller dans une planète où l'on ne saura ni lire
+ni écrire. Il faudra être assez parfait pour n'en avoir pas besoin. En
+attendant, il faudrait bien que, dans celle-ci, il en fût autrement.
+
+Si vous voulez savoir ma position matérielle, elle est facile à établir.
+Mes comptes ne sont pas embrouillés. J'ai bien gagné, un million avec
+mon travail; je n'ai pas mis un sou de côté: j'ai tout donné, sauf vingt
+mille francs, que j'ai placés, il y a deux ans, pour ne pas coûter trop
+de tisane à mes enfants, si je tombe malade; et encore, ne suis-je pas
+sûre de garder ce capital; car il se trouvera des gens qui en auront
+besoin, et, si je me porte encore assez bien pour le renouveler, il
+faudra bien lâcher mes économies. Gardez-moi le secret, pour que je les
+garde le plus, possible.
+
+Si vous parlez de mes ressources, vous pouvez dire, en toute
+connaissance, que j'ai toujours vécu, au jour le jour, du fruit de mon
+travail, et que je regarde cette manière d'arranger la vie comme la
+plus heureuse. On n'a pas de soucis matériels, et on ne craint pas les
+voleurs. Tous les ans, à présent que mes enfants tiennent le ménage,
+j'ai le temps de faire quelques petites excursions en France; car les
+recoins de la France sont peu connus, et ils sont aussi beaux que ce
+qu'on va chercher bien loin. J'y trouve des cadres pour mes romans.
+J'aime à avoir vu ce que je décris. Cela simplifie les recherches, les
+études. N'eussé-je que trois mots à dire d'une localité, j'aime à la
+regarder dans mon souvenir et à me tromper le moins que je peux.
+
+Tout cela est bien banal, cher ami, et, quand on est convié par un
+biographe comme vous, on voudrait être grand comme une pyramide pour
+mériter l'honneur de l'occuper.
+
+Mais je ne puis me hausser. Je ne suis qu'une bonne femme à qui on'a
+prêté des férocités de caractère tout à fait fantastiques. On m'a aussi
+accusée de n'avoir pas su aimer passionnément. Il me semble que j'ai
+vécu de tendresse et qu'on pouvait bien s'en contenter.
+
+A présent, Dieu merci, on ne m'en demande pas davantage, et ceux qui
+veulent bien m'aimer, malgré le manque d'éclat de ma vie et de mon
+esprit, ne se plaignent pas de moi.
+
+Je suis restée très gaie, sans initiative pour amuser les autres, mais
+sachant les aider à s'amuser.
+
+Je dois avoir de gros défauts; je suis comme tout le monde, je ne les
+vois pas. Je ne sais pas non plus si j'ai des qualités et des vertus.
+J'ai beaucoup songé à ce qui est _vrai_, et, dans cette recherche, le
+sentiment du _moi_ s'efface chaque jour davantage. Vous devez bien le
+savoir par vous-même. Si on fait le bien, on ne s'en loue pas soi-même,
+on trouve qu'on a été logique, voilà tout. Si on fait le mal, c'est
+qu'on n'a pas su qu'on le faisait. Mieux éclairé, on ne le ferait plus
+jamais. C'est à quoi tous devraient tendre. Je ne crois pas au mal, mais
+je crois à l'ignorance...
+
+Sonnez _la Cloche_, cher ami; étouffez les voix du mensonge, forcez les
+oreilles à écouter.
+
+Vous avez fait de Napoléon III une biographie ravissante. On voudrait
+être déjà à cette sage et douce époque, où les fonctions seront des
+devoirs, et où l'ambition fera rire les honnêtes gens d'un bout du monde
+à l'autre.
+
+A vous de coeur, bien tendrement et fraternellement.
+
+G. SAND.
+
+ [1] Journal que publiait alors Louis Ulbach.
+
+
+
+
+DCCVII
+
+A M. MÉDÉRIC CHAROT, A COULOMMIERS
+
+ Nohant, 28 novembre 1869.
+
+Je vous remercie, monsieur, de votre dédicace et de votre envoi. J'ai lu
+la pièce, elle est très jolie et pleine de détails charmants. Il y a des
+longueurs au commencement, un peu trop de précipitation à la fin; mais
+on ne juge bien ces défauts de proportion qu'en voyant répéter. Vous
+en jugerez vous-même. La difficulté pour vous faire recevoir dans un
+théâtre de Paris est immense. Vous ne vous en faites aucune idée,
+et vous êtes bien jeune pour vous tant presser. Si j'avais autorité
+maternelle sur vous, je vous dirais: «Pas encore.» Essayez encore un
+succès de province. Attirez l'attention sur vous par ce genre d'essai
+modeste, et apportez à Paris un nom dont on aura parlé davantage, avec
+une pièce encore plus réussie. Vous allez trouver tous les théâtres
+encombrés, comme toujours, et, si on vous reçoit, vous ne serez pas
+joué avant deux ou trois ans. Les vers sont un obstacle auprès du gros
+public. Je doute que le théâtre de Cluny en veuille. L'Odéon même, qui a
+pour mission de jouer des pièces en vers, en a une très grande peur et
+ses cartons en regorgent, etc., etc...
+
+Mais je n'ose pas insister. Il faut d'abord vous renseigner sur le
+théâtre de Cluny. Je ne connais pas le directeur. Sachez s'il reculerait
+devant la pièce en vers, avant de tenter une démarche inutile, et, si
+cet obstacle n'existe pas, réfléchissez.--Si vous devez envoyer votre
+manuscrit, sachez aussi d'avance l'opinion de la direction. Il y
+a quelques mots sur les Césars qui effaroucheraient peut-être et
+empêcheraient de lire plus loin. Vous serez à même de les rétablir quand
+vous saurez sur quel terrain vous marchez.
+
+Voilà mon avis. Quand vous aurez décidé ce que vous voulez faire, je me
+chargerai bien volontiers d'envoyer votre manuscrit à M. Larochelle,
+avec une lettre de recommandation, pour qu'il le lise; mais mon
+influence n'ira pas au delà.
+
+Bon courage quand même. Il y a progrès. Faites-en encore et toujours.
+
+
+
+
+
+DCCVIII
+
+A MADAME EDMOND ADAM, AU GOLFE JOUAN
+
+ Nohant, 29 novembre 1869
+
+Chers amis,
+
+Nohant est content de vous savoir tous en bonne santé. Nohant va bien
+aussi, sauf les rhumes. L'année est humide et malsaine; les fanfans,
+Dieu merci, ne s'en ressentent pas. La ferme est sur un bon pied. La
+lumière se fait chaque jour, on a bon espoir. Cette première année a
+coûté de la peine et des avances; mais tout est couvert déjà par les
+produits à vendre. Lina a un peu de répit et chante comme un rossignol.
+Les marionnettes font _florès_ tous les dimanches. Les six _jènes gens_
+(dont Planet) viennent toujours le samedi soir pour s'en aller le lundi
+matin. Ledit Planet n'est pas vaillant, malgré son activité et sa
+gaieté. J'espérais qu'il prendrait goût au Midi et irait passer ses
+hivers à Nice ou à Monaco; mais c'est un vrai Berrichon qui ne peut
+quitter son trou sans se croire perdu.
+
+Moi, je fais un roman, _pour changer!_ Je suis sur la Meuse; le beau
+cadre que nous avons vu me sert et me plaît.--Je ne sais plus si je dois
+espérer d'aller vous voir. La pièce de l'Odéon a toujours du succès,
+celle qui vient après peut en avoir et je serais retardée jusqu'en
+février.
+
+D'ici là, que de choses peuvent arriver! On recommence ce qui a été bête
+et mauvais en 48, de part et d'autre. Des rouges trop pressés et trop
+blagueurs, des blancs trop stupides, des bleus trop timides et trop
+pales.--Nous verrons bien; l'avenir est à la vérité quand même.
+
+On vous embrasse tous. On vous aime et vous souhaite joie et santé.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCCIX
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS
+
+ Nohant, 30 novembre 1869.
+
+Cher ami,
+
+J'ai voulu relire ton livre[1]; ma belle-fille l'a lu aussi, et
+quelques-uns de mes jeunes gens, tous lecteurs de bonne foi et de
+premier jet--et pas bêtes du tout. Nous sommes tous du même avis, que
+c'est un beau livre, de la force des meilleurs de Balzac et plus réel,
+c'est-à-dire plus fidèle à la vérité d'un bout à l'autre.
+
+Il faut le grand art, la forme exquise et la sévérité de ton travail
+pour se passer des fleurs de la fantaisie. Tu jettes pourtant la poésie
+à pleines mains sur ta peinture, que tes personnages la comprennent ou
+non. Rosanette à Fontainebleau ne sait sur quelle herbe elle marche, et
+elle est poétique quand même.
+
+Tout cela est d'un maître et ta place est bien conquise pour toujours.
+Vis donc tranquille autant que possible, pour durer longtemps et
+produire beaucoup.
+
+J'ai vu deux bouts d'article qui ne m'ont pas eu l'air en révolte contre
+ton succès; mais je ne sais guère ce qui se passe; la politique me
+paraît absorber tout.
+
+Tiens-moi au courant. Si on ne te rendait pas justice, je me fâcherais
+et je dirais ce que je pense. C'est mon droit.
+
+Je ne sais au juste quand, mais, dans le courant du mois, j'irai sans
+doute t'embrasser et te chercher, si je peux te démarrer de Paris. Mes
+enfants y comptent toujours, et, tous, nous t'envoyons nos louanges et
+nos tendresses.
+
+À toi, mon vieux troubadour.
+
+G. SAND.
+
+ [1] _L'Éducation sentimentale_.
+
+
+
+
+DCCX
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 4 décembre 1869.
+
+J'ai refait aujourd'hui et ce soir mon article[1]. Je me porte mieux,
+c'est un peu plus clair. J'attends demain ton télégramme. Si tu n'y mets
+pas ton veto, j'enverrai l'article à Ulbach, qui, le 15 de ce mois,
+ouvre son journal, et qui m'a écrit ce matin pour me demander avec
+instance un article quelconque. Ce premier numéro sera, je pense,
+beaucoup lu, et ce serait une bonne publicité. Michel Lévy serait
+meilleur juge que nous de ce qu'il y a de plus utile à faire:
+consulte-le.
+
+Tu sembles étonné de la malveillance. Tu es trop naïf. Tu ne sais
+pas combien ton livre est original, et ce qu'il doit froisser de
+personnalités par la force qu'il contient. Tu crois faire des choses qui
+passeront comme une lettre à la poste; ah bien, oui!
+
+J'ai insisté sur le _dessin_ de ton livre; c'est ce que l'on comprend
+le moins et c'est ce qu'il y a de plus fort. J'ai essayé de faire
+comprendre aux simples comment ils doivent lire; car ce sont les simples
+qui font les succès. Les malins ne veulent pas du succès des autres.
+Je ne me suis pas occupée des méchants; ce serait leur faire trop
+d'honneur.
+
+Quatre heures. Je reçois ton télégramme et j'envoie mon manuscrit à
+Girardin.
+
+G. SAND.
+
+ [1] Sur _l'Éducation sentimentale_.
+
+
+
+
+DCCXI
+
+A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS
+
+ Nohant, 10 décembre 1869.
+
+Êtes-vous de retour à Paris, mon cher fils, et ma lettre vous y
+trouvera-t-elle? Je vous remercie de m'avoir écrit de Venise; c'est bien
+gentil à vous d'avoir pensé à moi. Avez-vous fait d'ailleurs un bon et
+beau voyage? avez-vous été en Orient? Vous voyez qu'à Nohant on ne sait
+rien. On s'y porte à merveille et on y travaille sans relâche; mais on
+voudrait avoir une longue-vue pour suivre ses amis absents et se réjouir
+ou s'embêter avec eux dans leurs joies et dans leurs déceptions.
+
+Moi, cette Égypte transformée en cabaret ne m'a pas tentée. Il me semble
+que les Majestés étrangères y ont porté la prose et l'ennui qui les
+environne. Ici, il est vrai, on ne s'amuse pas avec plus d'originalité
+et de distinction. Le pouvoir s'avachit, les vieilles rengaines se
+ressassent, et les hommes d'avenir ne trouvent rien de neuf; triste et
+inévitable mouvement des choses qui reviennent sur elles-mêmes au lieu
+d'avancer. Mais je suis de ceux qui ne croient pas la machine déviée
+parce qu'elle manque de graisse: ça reviendra et nous marcherons encore;
+seulement il faudra de la patience et de la philosophie, car il y aura
+bien des bêtises de faites et de dites.
+
+Mes petites-filles grandissent et sont gaies. L'aînée est très
+intelligente et bonne; c'est ma société, mon amie personnelle. Que c'est
+beau, la candeur de l'enfant! je ne sais plus rien des vôtres. J'attends
+que vous me parliez d'un heureux retour au nid et du nid en bon état. Je
+vous charge d'embrasser pour moi tout le cher monde et d'y joindre les
+amitiés et révérences de mes enfants.
+
+Votre maman.
+
+
+
+
+DCCXII
+
+A M. GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS
+
+ Nohant, 11 décembre 1869.
+
+Je ne vois pas paraître mon article et il en paraît d'autres qui sont
+mauvais et injustes. Les ennemis sont toujours mieux servis que les
+amis. Et puis, quand une grenouille commence à coasser, toutes les
+autres s'en mêlent. Un certain respect violé, c'est à qui sautera
+sur les épaules de la statue; c'est toujours comme ça. Tu subis les
+inconvénients d'une manière qui n'est pas encore consacrée par la
+routine et c'est à qui se fera idiot pour ne pas comprendre.
+
+_L'impersonnalité absolue_ est discutable, et je ne l'accepte pas
+_absolument_; mais j'admire que Saint-Victor, qui l'a tant prêchée
+et qui a abîmé mon théâtre parce qu'il n'était pas _impersonnel_,
+t'abandonne au lieu de te défendre. La critique ne sait plus où elle en
+est; trop de théorie!
+
+Ne t'embarrasse pas de tout cela et va devant toi. N'aie pas de système,
+obéis à ton inspiration.
+
+Voilà le beau temps, chez nous du moins, et nous nous préparons à nos
+fêtes de Noël en famille, au coin du feu. J'ai dit à Plauchut de tâcher
+de t'enlever; nous t'attendons. Si tu ne peux venir avec lui, viens du
+moins faire le réveillon et te soustraire au jour de l'an de Paris;
+c'est si ennuyeux!
+
+Lina me charge de te dire qu'on t'autorisera à ne pas quitter ta robe de
+chambre et tes pantoufles. Il n'y a pas de dames, pas d'étrangers. Enfin
+tu nous rendras bien heureux et il y a longtemps que tu promets.
+
+Je t'embrasse et suis encore plus en colère que toi de ces attaques,
+mais non démontée, et, si je t'avais là, nous nous remonterions si bien,
+que tu repartirais de l'autre jambe tout de suite pour un nouveau roman.
+
+Je t'embrasse.
+
+Ton vieux troubadour,
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCCXIII
+
+A M. BERTON PÈRE, A PARIS
+
+ Nohant, décembre 1869.
+
+Cher ami,
+
+Quand, vers la vingtième représentation _du Bâtard_, Chilly et Duquesnel
+sont venus me demander de laisser passer,--après _le Bâtard_, qui
+fournirait encore, selon eux, vingt-cinq ou trente représentations--une:
+_petite ordure (textuel)_ qui devait avoir au plus dix représentations,
+j'ai consenti; j'ai eu tort, j'ai manqué de prévoyance. On ne m'avait
+pas dit que cette pièce eût un certain mérite et que Berton en jouait le
+principal rôle. A présent, les choses se passent de façon à me remettre
+au mois de mars. Dois-je consentir à cela? M. Latour Saint-Ybars peut-il
+avoir des droits qui priment les miens? n'ai-je pas celui de dire que
+j'ai cédé à une éventualité qui ne se réalise pas, celle d'arriver en
+janvier, février au plus tard, et que je ne cède plus mon tour?
+
+Je te demande ton avis; si je consultais un homme d'affaires, il me
+pousserait à faire prévaloir mon droit; mais je ne m'occupe jamais
+que du droit moral. Que ferais-tu à ma place?--Je suppose que tu ne
+connaisses pas M. Latour Saint-Ybars, que tu ne saches rien de lui ni
+de sa pièce. Suis-je engagé moralement par une permission que l'on m'a,
+jusqu'à un certain point, extorquée? Peut-être! Quand on prend pour
+unique base de conduite la délicatesse, il y a des degrés de plus et de
+moins qui embarrassent; je te demande donc ce que tu ferais, parce que
+je sais que tu pars en tout de la même base que moi. Et puis autre
+chose: si ce rôle de _l'Affranchi_ te plaît mieux à jouer entre _deux
+habits noirs_; si tu dois éprouver la moindre contrariété à oublier un
+rôle appris pour le rapprendre plus tard; si, enfin, l'auteur t'est
+sympathique et s'il est intéressant, je ne yeux pas user de mon droit et
+j'attendrai les événements.
+
+Voilà, cher enfant de mon coeur, ce que ton avertissement me fait dire
+et penser; je n'oublie pas par imbécillité pure mes intérêts. J'ai des
+scrupules, je déteste mettre un homme au désespoir. La race des auteurs
+est si âpre au succès, que c'est les tuer à coups de couteau, que de
+leur arracher une espérance. Que ferais-tu, encore une fois? Serais-tu
+aussi bête que moi?
+
+Je finis en l'avertissant d'une tuile qui va te tomber sur la tête.
+_Pierre qui roule_ va paraître chez Lévy, et je me suis permis de te le
+dédier.
+
+Mes enfants t'envoient leurs meilleures amitiés. Quel dommage que le
+vendredi ne dure pas trois jours et que Nohant soit si loin de Paris! Tu
+viendrais voir notre vieux nid et on serait heureux.
+
+Amitiés au petit Pierre.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCCXIV
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS
+
+ Nohant, 17 décembre 1869
+
+Plauchut nous écrit que tu promets de venir le 24. Viens donc le 23 au
+soir, pour être reposé dans la nuit du 24 au 25 et faire réveillon avec
+nous. Autrement tu arriveras de Paris fatigué et endormi, et nos bêtises
+ne t'amuseront pas. Tu viens chez des enfants, je t'en avertis, et,
+comme tu es bon et tendre, tu aimes les enfants. Plauchut t'a-t-il dit
+d'apporter ta robe de chambre et les pantoufles, parce que nous ne
+voulons pas te condamner à la toilette? J'ajoute que je compte que tu
+apporteras quelque manuscrit. La _féerie_ refaite, _Saint-Antoine,_ ce
+qu'il y a de fait. J'espère bien que tu es en train de travailler. Les
+critiques sont un défi qui stimule.
+
+Ce pauvre Saint René Taillandier est aussi cuistre que la _Revue_.
+Sont-ils assez pudiques, dans cette pyramide? Je bisque un peu contre
+Girardin. Je sais bien que je n'ai pas de puissance dans les lettres, je
+ne suis pas assez lettrée pour ces messieurs; mais le bon public me lit
+et m'écoute un peu quand même.
+
+Si tu ne venais pas, nous serions désolés et tu serais un gros ingrat.
+Veux-tu que je t'envoie une voiture à Châteauroux le 23 à quatre heures?
+J'ai peur que tu ne sois mal dans cette patache qui fait le service, et
+il est si facile de t'épargner deux heures et demie de malaise!
+
+Nous t'embrassons pleins d'espérance. Je travaille comme un boeuf pour
+avoir fini mon roman et n'y plus penser une minute quand tu seras là.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCCXV
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 18 décembre 1869.
+
+Les femmes s'en mêlent aussi? Viens donc oublier cette persécution à nos
+cent mille lieues de la vie littéraire et parisienne; ou, plutôt, viens
+t'en réjouir; car ces grands éreintements sont l'inévitable consécration
+d'une grande valeur. Dis-toi bien que ceux qui n'ont pas passé par là
+restent _bons pour l'Académie._'
+
+Nos lettres, se sont croisées. Je te priais, je te prie encore de venir,
+non pas la veille de Noël, mais l'avant-veille pour faire réveillon le
+lendemain soir, la veille c'est-à-dire le 24. Voici le programme: On
+dîne à six heures juste, on fait l'arbre de Noël et les marionnettes
+pour les enfants, afin qu'ils puissent se coucher à neuf heures. Après
+ça, on jabote et on soupe à minuit. Or la diligence arrive au plus tôt
+ici à six heures et demie; ce qui rendrait impossible la grande joie de
+nos petites, trop attardées. Donc, il faut partir jeudi 23 à neuf heures
+du matin, afin qu'on se voie à l'aise, qu'on s'embrasse tous à loisir,
+et qu'on ne soit pas dérangé de la joie de ton arrivée par des fanfans
+impérieux et fous.
+
+Il faut rester avec nous bien longtemps, bien longtemps; on refera des
+folies pour le jour de l'an, pour les Rois. C'est une maison bête,
+heureuse, et c'est le temps de la récréation après le travail. Je finis
+ce soir ma tâche de l'année. Te voir, cher vieux ami bien-aimé, serait
+ma récompense; ne me la refuse pas.
+
+G. SAND
+
+
+
+
+DCCXVI
+
+A MADAME EDMOND ADAM, AU GOLFE JOUAN
+
+ Nohant, 24 décembre 1869.
+
+Puisqu'on imprime ce livre, je vais l'avoir bientôt, n'est-ce pas?
+J'admire qu'étant _mondaine_ et toujours par monts et par vaux, et très
+occupée de la famille et du ménage, vous ayez le temps d'écrire et de
+penser. Au reste, cette activité est bonne à l'esprit; mais n'y usez pas
+trop le corps.
+
+Ici, où l'on n'a pas de mérite à piocher, puisqu'on y a arrangé la vie à
+demeure, on va bien aussi et on est heureux de savoir que belle Toto et
+grand Adam sont florissants comme des Turcs. Je ne sais toujours pas si
+je les embrasserai cet hiver. Je sais que _le Bâtard_ a toujours du
+succès à l'Odéon, et que je ne peux pas m'en affliger; car il fait
+meilleure ici qu'à Paris.
+
+Demain, nous commençons l'année des enfants par un arbre de Noël et des
+marionnettes _ad hoc_ pour les petites filles. Nous attendons Plauchut
+et Flaubert ce soir. Je veux, moi, commencer par vous souhaiter la bonne
+année, de la part de tous les miens, à vous et aux chers vôtres. Recevez
+donc embrassades, hommages et les plus beaux souhaits de tous vos amis
+de Nohant. Quel malheur que Bruyères soit si loin! quel beau réveillon
+nous ferions ensemble!
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCCXVII
+
+A M. ARMAND BARBÉS, A LA HAYE
+
+ Nohant, 4 janvier 1870.
+
+Mon grand, excellent et cher ami,
+
+Je commençais à vous écrire quand j'ai reçu votre lettre. Depuis huit
+jours, voici, au milieu des enfants et des amis, le premier moment où je
+peux prendre une plume, et je veux commencer par vous, entre tous les
+chers absents. Vous n'avez pas besoin de me dire qu'on vous a fait agir
+et parler. Tout ce qui est sage, digne et noble est tellement écrit
+d'avance dans votre vie, que je lis en vous comme dans le plus beau et
+le meilleur des livres.
+
+Vous voyez de haut et vous voyez clair. La fin du pouvoir personnel,
+plus ou moins proche, est inévitable, fatale. C'est un pas de fait. Le
+règne de tous est encore loin; mais l'éducation commence. Il nous faut
+passer par l'initiative de quelques-uns et ces nouveaux combattants,
+formés sous l'Empire, en ont toutes les tendances sceptiques et toutes
+les vanités ambitieuses. Je ne désigne personne; mais je vois cette
+résultante dans les engouements des assemblées et dans le ton de la
+presse démocratique. Rien que des passions, aucune étude sérieuse des
+principes; un besoin effréné d'absolutisme dans ceux, qui le combattent,
+c'est encore là une chose fatale.
+
+On voudrait s'endormir pour ne s'éveiller que dans vingt ans; et, dans
+vingt ans, nous n'y serons plus. Nous n'aurons vu que le trouble, nous
+n'aurons connu que la peine; mais nous nous endormirons tranquilles, du
+sommeil dont on passe dans l'éternité. Peut-être, rentrés là pour en
+ressortir meilleurs et plus forts, aurons-nous une notion plus claire de
+cette foi qui nous soutient à titre de vertu, et qui sera une lumière.
+
+En attendant, je vous aime; vous êtes une des guérisons et une des
+forces de mon être. Quand je vois les misères de l'agitation présente,
+je pense à vous et je me réconcilie avec l'homme.
+
+Ayez toujours courage et ne désirez pas mourir. Votre vie est un
+enseignement, et un phare dans la tempête.
+
+Mes enfants me chargent de vous embrasser respectueusement et tendrement
+pour eux, et je m'en acquitte de toute mon âme.
+
+GEORGE SAND
+
+
+
+
+DCCXVIII
+
+A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS
+
+ Nouant, 6 janvier 1870.
+
+Chère filleule dont je suis fière et que j'aime, merci de ton bon
+souvenir.
+
+Tu as si peu le temps de m'écrire, que je bénis le jour de l'an, sachant
+qu'il m'apportera de tes nouvelles. Ta lettre m'arrive avec celle de
+Barbès, qui ne manque pas encore à l'appel, malgré sa pauvre santé, et
+qui, comme toi, est plus courageux et plus tendre que jamais.
+
+Je suis contente que vous alliez tous bien, _à la frontière[1]_ et ici;
+je suis bien sûre que la seconde petite de Valentine est aussi jolie que
+la première et qu'elle sera aussi adorée. C'est une force qu'on a contre
+l'horrible idée qui vient quelquefois au milieu du bonheur, qu'on
+pourrait perdre ces chers êtres.
+
+On se répond qu'il faut les aimer d'autant plus et qu'une existence se
+mesure non pas à sa durée, mais à la joie et aux tendresses qui l'ont
+remplie.
+
+Lina, Maurice et nos chères fillettes, qui vont à merveille, vous
+envoient à tous des tendresses et des baisers. Aurore est toujours
+merveilleuse de raison et d'amabilité. Ta filleule, qui trotte comme une
+souris, commence à dire la _fin des mots_. Elle prend pour cela un air
+capable et important qui est très comique. Elle sera, dit-on, plus jolie
+qu'Aurore; nous n'avons pas d'opinion là-dessus à la maison; nous les
+voyons toutes deux avec trop _d'imagination._
+
+Non, il n'y a pas de photographe à la Châtre et ceux qui passent sont
+des maladroits. Pour connaître ta filleule, il faudra que tu aies deux
+ou trois jours à voler à Valentine, qui nous en vole tant avec son
+Strasbourg.
+
+Embrasse-la mille fois pour nous, cette chère mignonne, et souhaite,
+pour nous aussi, à ton cher Gaulois de père [2] et à ta petite maman la
+bonne année la plus tendre. J'espère vous voir prochainement: Que ne
+puis-je vous mener, c'est-à-dire emmener les enfants!
+
+Je le _bige_ mille fois!
+
+G. SAND.
+
+ [1] La soeur de mademoiselle Nancy avait épousé un avocat de
+ Strasbourg, M. Engelhard.
+ [2] Alphonse Fleury.
+
+
+
+
+DCCXIX
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
+
+ Nohant, 9 janvier 1870.
+
+J'ai eu tant d'épreuves à corriger, que j'en suis abrutie. Il me fallait
+cela pour me consoler, de ton départ, troubadour de mon coeur.
+
+On continue à abîmer ton livre. Ça ne l'empêche pas d'être un beau et
+bon livre. Justice se fera plus tard, justice se fait toujours. Il
+n'est pas arrivé à son heure apparemment; ou plutôt, il y est trop bien
+arrivé: il a trop constaté le désarroi qui règne dans les esprits; il a
+froissé la plaie vive; on s'y est trop reconnu.
+
+Tout le monde, t'adore ici, et on est trop pur de conscience pour se
+fâcher de la vérité: nous parlons de toi tous les jours. Hier, Lina
+me disait qu'elle admirait beaucoup tout ce que tu fais, mais qu'elle
+préférait _Salammbo_ à tes peintures modernes. Si tu avais été dans un
+coin, voici ce que tu aurais entendu d'elle, de moi et des _autres_:
+
+«Il est plus grand et plus gros que la moyenne des êtres. Son esprit est
+comme lui, hors des proportions communes. En cela, il a du Victor Hugo,
+au moins autant que du Balzac; et il est artiste, ce que Balzac n'était
+pas.--Il n'a pas encore donné toute sa voix. Le volume énorme de son
+cerveau le trouble. Il ne sait s'il sera poète ou réaliste; et, comme il
+est l'un et l'autre, ça le gêne.--Il faut qu'il se débrouille dans ses
+rayonnements. Il voit tout et veut tout saisir à la fois.--Il n'est pas
+à la taille du public, qui veut manger par petites bouchées, et que les
+gros morceaux étouffent. Mais le public ira à lui, quand même, quand il
+aura compris.--Il ira même assez vite, si l'auteur _descend_ à vouloir
+être bien compris.--Pour cela, il faudra peut-être demander quelques
+concessions à la paresse de son intelligence.--Il y a à réfléchir avant
+d'oser donner ce conseil.»
+
+Voilà le résumé de ce qu'on a dit. Il n'est pas inutile de savoir
+l'opinion des bonnes gens et des jeunes gens. Les plus jeunes disent que
+_l'Éducation sentimentale_ les a rendus tristes. Ils ne s'y sont pas
+reconnus, eux qui n'ont pas encore vécu; mais ils ont des illusions, et
+disent: «Pourquoi cet homme si bon, si aimable, si gai, si simple, si
+sympathique, veut-il nous décourager de vivre?--C'est mal raisonné, ce
+qu'ils disent, mais, comme c'est instinctif, il faut peut-être en tenir
+compte.
+
+Aurore parle de toi et berce toujours ton baby sur son coeur; Gabrielle
+appelle Polichinelle _son petit_, et ne veut pas dîner s'il n'est
+vis-à-vis d'elle. Elles sont toujours nos idoles, ces marmailles.
+
+J'ai reçu hier, après ta lettre d'avant-hier, une lettre de Berton,
+qui croit qu'on ne jouera _l'Affranchi_ que du 18 au 20. Attends-moi,
+puisque tu peux retarder un peu ton départ. Il fait trop mauvais pour
+aller à Croisset; c'est toujours pour moi un effort de quitter mon cher
+nid pour aller faire mon triste état; mais l'effort est moindre quand
+j'espère te trouver à Paris.
+
+Je t'embrasse pour moi et pour toute la nichée.
+
+
+
+
+DCCXX
+
+A VICTOR HUGO, A GUERNESEY
+
+ Paris, 2 février 1870.
+
+Mon grand ami, je sors de la représentation de _Lucrèce Borgia_, le
+coeur tout rempli d'émotion et de joie. J'ai encore dans la pensée
+toutes ces scènes poignantes, tous ces mots charmants ou terribles, le
+sourire amer d'Alphonse d'Este, l'arrêt effrayant de Gennaro, le cri
+maternel de Lucrèce; j'ai dans les oreilles les acclamations de cette
+foule qui criait: «Vive Victor Hugo!» et qui vous appelait, hélas! comme
+si vous alliez venir, comme si vous pouviez l'entendre.
+
+On ne peut pas dire, quand on parle dune oeuvre consacrée telle que
+_Lucrèce Borgia:_ «Le drame a eu un immense succès;» mais je dirai: Vous
+avez eu un magnifique triomphe. Vos amis du _Rappel_, qui sont mes amis,
+me demandent si je veux être la première à vous donner la nouvelle de
+ce triomphe. Je le crois bien, que je le veux! Que ma lettre vous porte
+donc, cher absent, l'écho de cette belle soirée.
+
+Cette soirée m'en a rappelé une autre, non moins belle. Vous ne
+savez pas que j'assistais à la première représentation de _Lucrèce
+Borgia_,--il y a aujourd'hui, me dit-on, trente-sept ans, jour pour
+jour[1]?
+
+Je me souviens que j'étais au balcon, et le hasard m'avait placée à côté
+de Bocage, que je voyais ce jour-là pour la première fois. Nous étions,
+lui et moi, des étrangers l'un pour l'autre: l'enthousiasme commun nous
+fit amis. Nous applaudissions ensemble; nous disions ensemble: «Est-ce
+beau!» Dans les entr'actes, nous ne pouvions nous empêcher de nous
+parler, de nous extasier, de nous rappeler réciproquement tel passage ou
+telle scène.
+
+Il y avait alors dans les esprits une conviction et une passion
+littéraires qui tout de suite vous donnaient la même âme et créaient
+comme une fraternité de l'art. A la fin du drame, quand le rideau se
+baissa sur le cri tragique: «Je suis ta mère!» Nos mains furent vite
+l'une dans l'autre. Elles y sont restées jusqu'à la mort de ce grand
+artiste, de ce cher ami.
+
+J'ai revu aujourd'hui _Lucrèce Borgia_ telle que je l'avais vue alors.
+Le drame n'a pas vieilli d'un jour; il n'a pas un pli, pas une ride.
+Cette belle forme, aussi nette et aussi ferme que du marbre de Paros,
+est restée absolument intacte et pure.
+
+Et puis vous avez touché là, vous avez exprimé là, avec votre
+incomparable magie, le sentiment qui nous prend le plus aux entrailles:
+vous avez incarné et réalisé «la mère». C'est éternel comme le coeur.
+
+_Lucrèce Borgia_ est peut-être, dans tout votre théâtre, l'oeuvre la
+plus puissante et la plus haute. Si _Ruy Blas_ est par excellence
+le drame heureux et brillant, l'idée de _Lucrèce Borgia_ est plus
+pathétique, plus saisissante et plus profondément humaine.
+
+Ce que j'admire surtout, c'est la simplicité hardie qui, sur les
+robustes assises de trois situations capitales, a bâti ce grand drame.
+Le théâtre antique procédait avec cette largeur calme et forte.
+
+Trois actes; trois scènes suffisent à poser, à nouer et à dénouer
+cette étonnante action: La mère insultée en présence du fils; Le fils
+empoisonné par la mère; La mère punie et tuée par le fils; La superbe
+trilogie a dû être coulée d'un seul jet, comme un groupe de bronze. Elle
+l'a été, n'est-ce pas?
+
+Je me rappelle dans quelles conditions et dans quelles circonstances
+_Lucrèce Borgia_ fut en quelque sorte improvisée, au commencement de
+1833.
+
+Le Théâtre-Français avait donné, à la fin de 1832, la première et unique
+représentation du _Roi s'amuse_. Cette représentation avait été une rude
+bataille et s'était continuée et achevée entre une tempête de sifflets
+et une tempête de bravos. Aux représentations suivantes, qu'est-ce
+qui allait l'emporter, des bravos ou des sifflets? Grande question,
+importante épreuve pour l'auteur...
+
+Il n'y eut pas de représentations suivantes.
+
+Le lendemain de la première représentation, _le Roi s'amuse_ était
+interdit «par ordre», et attend encore sa seconde représentation. Il est
+vrai qu'on joue tous les jours _Rigoletto_.
+
+Cette confiscation brutale portait au poète un préjudice immense. Il dut
+y avoir là pour vous, mon ami, un cruel moment de douleur et de colère.
+
+Mais, dans ce même temps, Harel, le directeur de la Porte-Saint-Martin,
+vient vous demander un drame pour son théâtre et pour mademoiselle
+Georges. Seulement, ce drame, il le lui faut tout de suite, et _Lucrèce
+Borgia_ n'est construite que dans votre cerveau, l'exécution n'en est
+pas même commencée.
+
+N'importe! vous aussi, vous voulez tout de suite votre revanche. Vous
+vous dites à vous-même ce que vous avez dit depuis au public dans la
+préface même de _Lucrèce Borgia_:
+
+«Mettre au jour un nouveau drame, six semaines après le drame proscrit,
+ce sera encore une manière de dire son fait au gouvernement. Ce sera lui
+montrer qu'il perd sa peine. Ce sera lui prouver que l'art et la liberté
+peuvent repousser en une nuit sous le pied maladroit qui les écrase.»
+
+Vous vous mettez aussitôt à l'oeuvre. En six semaines, votre nouveau
+drame est écrit, appris, répété, joué. Et, le 2 février 1833, deux
+mois après la bataille du _Roi s'amuse_, la première représentation
+de _Lucrèce Borgia_ est la plus éclatante victoire de votre carrière
+dramatique.
+
+Il est tout simple que cette oeuvre d'une seule venue soit solide,
+indestructible et à jamais durable, et qu'on l'ait applaudie hier comme
+on l'avait applaudie il y a quarante ans, comme on l'applaudira dans
+quarante ans encore, comme on l'applaudira toujours.
+
+L'effet, très grand dès le premier acte, a grandi de scène en scène, et
+a eu, au dernier acte, toute son explosion.
+
+Chose étrange! ce dernier acte, on le connaît, on le sait par coeur, on
+attend l'entrée des moines, on attend l'apparition de Lucrèce Borgia, on
+attend le coup de couteau de Gennaro.
+
+Eh bien, on est pourtant saisi, terrifié, haletant, comme si on ignorait
+tout ce qui va se passer; la première note du _De Profundis_ coupant la
+chanson à boire vous fait passer un frisson dans les veines; on espère
+que Lucrèce Borgia sera reconnue et pardonnée par son fils, on espère
+que Gennaro ne tuera pas sa mère. Mais non, vous ne voudrez pas, maître
+inflexible: il faut que le crime soit expié, il faut que le parricide
+aveugle châtie et venge tous ces forfaits, aveugles aussi peut-être.
+
+Le drame a été admirablement monté et joué sur ce théâtre, où il se
+retrouvait chez lui.
+
+Madame Laurent a été vraiment superbe dans Lucrèce. Je ne méconnais
+pas les grandes qualités de beauté, de force et de race que possédait
+mademoiselle Georges; mais j'avouerai que son talent ne m'émouvait que
+quand j'étais émue par la situation même. Il me semble que Marie Laurent
+me ferait pleurer à elle seule. Elle a eu, comme mademoiselle Georges,
+au premier acte, son cri terrible de lionne blessée: «Assez! assez!»
+Mais, au dernier acte, quand elle se traîne aux pieds de Gennaro, elle
+est si humble, si tendre, si suppliante; elle a si peur, non d'être
+tuée, mais d'être tuée par son fils, que tous les coeurs se fondent
+comme le sien et avec le sien. On n'osait pas applaudir, on n'osait pas
+bouger, on retenait son souffle. Et puis toute la salle s'est levée pour
+la rappeler et pour l'acclamer en même temps que vous.
+
+Vous n'avez jamais eu un Alphonse d'Este aussi vrai et aussi beau que
+Mélingue. C'est un Bonington, ou mieux, c'est un Titien vivant. On n'est
+pas plus prince et prince italien, prince du XVIe siècle. Il est féroce
+et il est raffiné. Il prépare, il compose et il savoure sa vengeance
+en artiste, avec autant d'élégance que de cruauté. On l'admire avec
+épouvante, faisant griffe de velours comme un beau tigre royal.
+
+Taillade a bien la figure tragique et fatale de Gennaro. Il a trouvé de
+beaux accents d'àpreté hautaine et farouche, dans la scène où Gennaro
+est exécuteur et juge.
+
+Brésil, admirablement costumé en faux hidalgo, a une grande allure dans
+le personnage méphistophélique de Gubetta.
+
+Les cinq jeunes seigneurs, que des artistes de réelle valeur, Charles
+Lemaître en tête, ont tenu à honneur de jouer, avaient l'air d'être
+descendus de quelque toile de Giorgione ou de Bonifazio.
+
+La mise en scène est d'une exactitude, c'est-à-dire d'une richesse qui
+fait revivre à souhait pour le plaisir des yeux toute cette splendide
+Italie de la Renaissance. M. Raphaël Félix vous a traité bien plus que
+royalement: artistement.
+
+Mais--il ne m'en voudra pas de vous le dire--il y a quelqu'un qui vous a
+fêté encore mieux que lui, c'est le public, ou plutôt le peuple.
+
+Quelle ovation à votre nom et à votre oeuvre!
+
+J'étais tout heureuse et fière pour vous de cette juste et légitime
+ovation. Vous la méritez cent fois, cher grand ami. Je n'entends pas
+louer ici votre puissance et votre génie; mais on peut vous remercier
+d'être le bon ouvrier et l'infatigable travailleur que vous êtes.
+
+Quand on pense à ce que vous aviez fait déjà en 1833! Vous aviez
+renouvelé l'ode; vous aviez, dans la préface de _Cromwell_, donné le
+mot d'ordre à la révolution dramatique; vous aviez, le premier, révélé
+l'Orient dans _les Orientales_, le moyen âge dans _Notre-Dame de Paris_.
+
+Et, depuis, que d'oeuvres et que de chefs-d'oeuvre! que d'idées remuées!
+que de formes inventées! que de tentatives, d'audaces et de découvertes!
+
+Et vous ne vous reposez pas! Vous saviez hier là-bas, à Guernesey,
+qu'on reprenait _Lucrèce Borgia_ à Paris; vous avez causé doucement et
+paisiblement des chances de cette représentation; puis, à dix heures, au
+moment où toute la salle rappelait Mélingue et madame Laurent après le
+troisième acte, vous vous endormiez, afin de pouvoir vous lever, selon
+votre habitude, à la première heure, et on me dit que, dans le même
+instant où j'achève cette lettre, vous allumez votre lampe, et vous vous
+remettez tranquille à votre oeuvre commencée.
+
+ [1] La première représentation eut lieu, en effet, le 2 février 1833.
+
+
+
+
+DCCXXI
+
+A MAURICE SAND, A NOHANT
+
+ Paris, 21 février 1870.
+
+Pendant que tu m'écrivais que madame Chatiron allait probablement mieux,
+elle s'en allait, la pauvre femme! et j'ai reçu par René la triste
+nouvelle en même temps que les espérances de ta lettre.
+
+Je vois que la neige et la glace vous ont isolés, comme si vous étiez
+dans les Alpes ou dans les Pyrénées. Quel hiver! il n'est pas étonnant
+que ce pauvre être si fragile, dont la vie tenait du prodige, n'ait
+pu le supporter. C'était, en somme, une femme excellente et que j'ai
+appréciée quand elle a vécu chez moi. Je sais que Léontine la regrettera
+beaucoup; je lui écris; tâchez de la consoler un peu.
+
+Je suis enfin sortie aujourd'hui. J'ai été à la répétition et j'ai avalé
+mes cinq actes sans fatigue[1]. Il ne faisait plus froid; j'ai vu les
+décors, qui sont très beaux et j'ai fait mon compliment à Zarafle frisé.
+
+La pièce a beaucoup gagné à quelques coupures et à certains béquets.
+Les acteurs vont très bien; Sarah[2] a été secouée par mes reproches du
+commencement; elle joue enfin en jeune fille honnête et intéressante,
+tout se débrouille et avance. On croit à un grand succès de _durée_,
+tout est là; car la première représentation ne prouve plus rien dans les
+habitudes du théâtre moderne.
+
+Madame Bondois est très _approuvée_ et très bonne; elle a saisi le
+joint. La pièce passera jeudi ou vendredi au plus tard.
+
+Je vous _bige_ mille fois.
+
+ [1] Il s'agit de _l'Autre_, qui fut représenté, à l'Odéon, le
+ 25 février.
+ [2] Sarah Bernhardt.
+
+
+
+
+DCCXXII
+
+A MADAME SIMMONNET, A LA CHÂTRE
+
+ Paris, 21 février 1870.
+
+Chère enfant,
+
+J'apprends par René[1] que le douloureux événement prévu n'a pu être
+détourné[2]. Je joins mes regrets sincères aux vôtres, je garderai toute
+ma vie à cette digne femme un sentiment de profonde estime. Elle n'avait
+pas de petitesses; son caractère était à la hauteur de son intelligence;
+j'ai pu l'apprécier durant des années où nous avons vécu sous le même
+toit et où bien des choses autour de nous tendaient à nous désunir. Je
+l'ai toujours trouvée forte et vraie, fidèle en amitié et jugeant tout
+de très haut. La durée d'une existence si fragile était un problème;
+elle a vécu par la force morale.
+
+Je partage le déchirement de cette séparation pour toi et pour tes chers
+enfants. Ils sont bien bons, bien intelligents; ils t'aiment tendrement
+et religieusement; ils t'aideront à subir cette inévitable perte.
+Dis-leur que je les aime aussi comme s'ils étaient à moi, et que je leur
+recommande bien de te distraire et de te consoler.
+
+Je vous embrasse tous quatre bien affectueusement et maternellement.
+
+Ta tante,
+
+G. SAND.
+
+ [1] Fils aîné de madame Simonnet.
+ [2] La mort de madame Chaînon, belle-soeur de madame Sand et mère de
+ madame Simonnet.
+
+
+
+
+DCCXXIII
+
+A MAURICE SAND, A NOHANT
+
+ Paris, 23 février 1870.
+
+J'ai été dîner aujourd'hui chez Magny pour la première fois depuis huit
+jours; ça m'a réconfortée: j'étais un peu lasse de poulet froid.
+
+J'ai avalé mes quatre heures de répétition. Demain mercredi, répétition
+générale, lumières, décors et costumes. Ça va très bien maintenant;
+on pleure beaucoup, on rit aussi. Vendredi, sans faute, première
+représentation.
+
+J'ai distribué presque toutes mes places aujourd'hui, le reste partira
+demain. Me voilà dans le coup de feu de la fin; mais c'est le moment du
+calme, de l'attention et de la présence d'esprit. Pas plus émue qu'à
+l'ordinaire; c'est le départ d'une course en ballon. On fait de son
+mieux pour bien marcher, mais on ne gouverne pas les éléments, et, comme
+tout peut craquer, il n'y faut pas penser. Mes artistes commencent à
+pâlir, à trembler, a devenir nerveux. C'est ce qu'il leur faut, à eux,
+ils ont besoin de fièvre. Moi, il ne m'en faut pas, je n'en ai pas.
+
+Je pense à mes chères cocotes qui dormiront comme des anges pendant
+qu'on beuglera, en bien ou en mal, autour de la _bonne mère_.
+
+J'étais inquiète de vous pour cet enterrement dans la neige et ces
+émotions tristes. Enfin vous n'êtes pas malades! Il fait beau ici,
+encore assez froid; je ne sors qu'en voiture et bien emmitouflée.
+
+Mon pauvre Flaubert est triste. Je ne le vois pas: il soigne un ami
+mourant; plus son larbin, qui a un rhumatisme articulaire. En outre,
+on n'a pas voulu de sa féerie à la Gaieté; il a vraiment du malheur!
+Zacharie va bien; ses grandes jambes m'aident beaucoup; je lui ai donné
+trente places pour des étudiants ses amis, tous Berrichons ou Marchois.
+Je vous _bige_ mille fois. Ne soyez pas malades.
+
+
+
+
+DCCXXIV
+
+AU MÊME
+
+ Paris, 26 février 1870.
+
+Il faut que je vous écrive vite, vite. J'ai soupé cette nuit comme un
+ogre et j'ai dormi comme un boeuf; je me suis levée à une heure et les
+visites me pleuvent.
+
+Quelle soirée, mes enfants! quel succès! quel bon public! Salle grippée,
+retenant sa toux et sa respiration pour écouter, appréciant tout,
+applaudissant de lui-même, de toutes les places. Les claqueurs ont pu
+ménager et reposer leurs pattes. Un sifflet s'est risqué à la scène
+première des deux jeunes gens. Ça a enlevé le succès bruyant et
+passionné de l'auditoire.. On a prétendu que c'était un ami qui me
+rendait le service de ce sifflet; dans le théâtre, on a dit que ce
+devait être Plauchut. En réalité, c'était un petit Sulpicien de quinze
+ans.
+
+Le succès a grandi à chaque acte; enfin c'était tout ce que l'on peut
+imaginer en fait de succès spontané, et de bon aloi. Pas un essai
+d'allusion, pas une préoccupation politique. On était tout à la pièce et
+à l'émotion; on a pleuré, on a ri. Il s'est produit des effets où l'on
+n'en avait pas prévu.
+
+Sylvanie[1] était dans ma loge, sanglotant, toussant, mouchant, criant.
+Thuillier était dans une baignoire, faisant la même chose, enfin tout
+le monde; et j'en aurais tant à vous dire, que je ne vous dis rien.--Et
+puis la sonnette n'arrête pas.
+
+Mes directeurs sortent d'ici; ils sont aux anges. Ils croient à un
+succès d'argent superbe; About aussi. Je vous _bige_, l'heure avance,
+j'envoie ma lettre. Vous avez dû recevoir un télégramme aujourd'hui.
+_Bigez_ mes filles. Dites à Lolo que sa vieille grand-mère va bientôt
+revenir.
+
+Ne soyez pas malades, que je sois heureuse en tout.
+
+ [1] Madame Arnould-Plessy.
+
+
+
+
+DCCXXV
+
+AU MÊME
+
+ Paris, 27 février 1870.
+
+Nous ferons le carnaval en plein carême et ensemble, si l'on est en
+deuil autour de nous. Je veux revoir ma Lolo en costume Louis XIII.
+Il faut bien que je reste pour voir se décider le succès d'argent et
+veiller encore à beaucoup de choses.
+
+J'espère le grand succès, tout va bien. Je sors de la seconde
+représentation: une salle comble, donnée à moitié, mais payante à
+moitié; on a fait deux mille sept cent quarante-quatre francs; ce qui
+aurait fait le double si on n'eût été obligé, comme toujours, d'avoir
+le reste de la presse, du ministère et des amis de la maison. Le public
+excellent, applaudissant, pleurant, rappelant les acteurs à tous les
+actes.
+
+Les journaux enthousiastes, quelques-uns furieux du succès: les
+cléricaux. Zacharie vous en envoie trois bons que nous avons pu réunir
+au théâtre. Les directeurs sont enchantés, les acteurs ivres de joie,
+d'émotion et de fatigue; voilà. On s'embrasse comme du pain dans
+tous les coins du théâtre. Tous le monde s'adore. C'est la troupe de
+Balandard chez le prince Klémenti: l'ivresse du succès.
+
+Me voilà guérie: j'ai soupé ce soir avec Zacharie, qui est bien gentil,
+bien dévoué et qui se met en quatre. Nous avons dévoré un joli morceau
+de fromage, des fruits, des confitures; nous furetions dans la cuisine,
+c'était comme à Nohant. Mais comme vous nous manquiez! Quel bonheur si
+on pouvait jouir ensemble d'une bonne chance comme cela!
+
+Enfin! je vais vous revoir et tout sera pour le mieux. Mangez mon miel,
+on en aura d'autre; que ma Lolo dévore sa bonne mère. _Bigez_ Titite.
+Portez-vous bien, surtout!
+
+
+
+
+DCCXXVI
+
+AU MÊME
+
+ Paris, 2 mars 1870.
+
+Cinq mille cinquante francs de recette; on a chassé les musiciens,
+bourré l'orchestre et vendu des _places de couloir_. On ne croyait pas
+que l'Odéon pût faire cette recette, au prix où il est. J'y ai été
+faire un tour, ce soir. Le public est de plus en plus ému, attentif,
+enthousiaste. L'orchestre était plein de femmes en pleurs; elles
+s'amusent drôlement, un mardi gras! On est persuadé maintenant que c'est
+un second _Villemer_.
+
+J'ai reçu des étudiants toute la journée. Ils venaient, par bandes de
+douze, me remercier et me féliciter; tous très gentils et bien élevés.
+J'étais comme au milieu de nos jeunes gens de Nohant.
+
+Retenez-moi cheval, voiture et mon postillon d'habitude pour samedi;
+j'arriverai pour dîner. Quel bonheur de vous revoir, mes enfants, et
+avec un si beau résultat en main. _Bigez_ mes amours de cocotes.
+
+
+
+
+DCCXXVII
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS
+
+Nohant, 19 mars 1870.
+
+Je sais, mon ami, que tu lui es très dévoué. Je sais qu'_Elle_[1] est
+très bonne pour les malheureux qu'on lui recommande; voilà tout ce que
+je sais de sa vie privée. Je n'ai jamais eu ni révélation ni document
+sur son compte, _pas un mot, pas un fait_, qui m'eût autorisée à la
+peindre. Je n'ai donc tracé qu'une figure de fantaisie, je le jure,
+et ceux qui prétendraient la reconnaître dans une satire quelconque
+seraient, en tout cas, de mauvais serviteurs et de mauvais amis.
+
+Moi, je ne fais pas de satires: j'ignore même ce que c'est. Je ne fais
+pas non plus de _portraits_: ce n'est pas mon état. J'invente. Le
+public, qui ne sait pas en quoi consiste l'invention, veut voir partout
+des modèles. Il se trompe et rabaisse l'art.
+
+Voilà ma réponse _sincère_. Je n'ai que le temps de la mettre à la
+poste.
+
+G. SAND.
+
+ [1] Lettre écrite à propos du bruit qui courait, que, dans un des
+ principaux personnages de son roman de _Malgré tout_, George Sand
+ avait voulu peindre l'impératrice Eugénie; lettre qui fut envoyée
+ par Flaubert à madame Cornu, filleule de la reine Hortense et
+ soeur de lait de Napoléon III.
+
+
+
+
+DCCXXVIII
+
+AU MÊME, A CROISSET
+
+ Nohant, 30 mars 1870.
+ Nuit de mercredi à jeudi,
+ trois heures du matin.
+
+Ah! mon cher vieux, que j'ai passé douze tristes jours! Maurice a été
+très malade. Toujours ces affreuses angines, qui d'abord ne paraissent
+rien et qui se compliquent d'abcès et tendent à devenir couenneuses.
+Il n'a pas été en danger, mais toujours en _danger de danger_, et des
+souffrances cruelles, extinction de voix, impossibilité d'avaler; toutes
+les angoisses attachées aux violents maux de gorge que tu connais bien,
+puisque tu sors d'en prendre. Chez lui, ce mal tend toujours au pire,
+et la muqueuse a été si souvent le siège du même mal, qu'elle manque
+d'énergie pour réagir. Avec cela, peu ou point de fièvre, presque
+toujours debout, et l'abattement moral d'un homme habitué à une action
+continuelle du corps et de l'esprit, à qui l'esprit et le corps
+défendent d'agir. Nous l'avons si bien soigné, que le voilà, je crois,
+hors d'affaire, bien que, ce matin, j'aie eu encore des craintes et
+demandé le docteur Eavre, notre sauveur _ordinaire_.
+
+Dans la journée, je lui ai parlé, pour le distraire, de tes recherches
+sur les monstres; il s'est fait apporter ses cartons pour y chercher
+ce qu'il pouvait avoir à ton service: mais il n'a trouvé que de pures
+fantaisies de son cru. Je les ai trouvées, moi, si originales et si
+drôles, que je l'ai encouragé à te les envoyer. Elles ne te serviront de
+rien, si ce n'est à pouffer de rire, dans tes heures de récréation.
+
+J'espère que nous allons revivre sans rechutes nouvelles. Il est l'âme
+et la vie de la maison. Quand il s'abat, nous sommes mortes: mère, femme
+et filles. Aurore dit qu'elle voudrait être bien malade à la place de
+son père. Nous nous aimons passionnément nous cinq, et la _sacro-sainte
+littérature_, comme tu l'appelles, n'est que secondaire pour moi dans la
+vie. J'ai toujours aimé quelqu'un plus qu'elle, et ma famille plus que
+ce quelqu'un.
+
+Pourquoi donc ta pauvre petite mère est-elle aussi désespérée, au beau
+milieu d'une vieillesse que j'ai vue si verte encore et si gracieuse!
+Est-ce la surdité subite? Y avait-il manque absolu de philosophie et
+de patience avant les infirmités? J'en souffre avec toi, parce que je
+comprends ce que tu en souffres.
+
+Une autre vieillesse qui se fait pire, puisqu'elle se fait méchante;
+c'est celle de madame Colet. Je croyais que toute sa haine était contre
+moi, et cela me semblait un coin de folie; car jamais je n'ai rien fait,
+rien dit contre elle, même après ce pot de chambre de bouquin où elle a
+excrété toute sa fureur _sans cause_. Qu'à-t-elle contre toi, à présent
+que la passion est à l'état de légende? _Estrange! estrange!_ Et, à
+propos de Bouilhet, elle le haïssait donc, lui aussi, ce pauvre poète?
+C'est une folle.
+
+Tu penses bien que je n'ai pu écrire une panse d'_a_, depuis ces douze
+jours. Je vais, j'espère, me remettre à la besogne dès que j'aurai fini
+mon roman, qui est resté une patte en l'air aux dernières pages. Il va
+commencer à paraître et il n'est pas fini d'écrire. Je veille pourtant
+toutes les nuits jusqu'au jour; mais je n'ai pas eu l'esprit assez
+tranquille pour me distraire de mon malade.
+
+Bonsoir, cher bon ami de mon coeur.
+
+Mon Dieu! ne travaille et ne veille pas trop, puisque, toi aussi, tu as
+des maux de gorge. C'est un mal cruel et perfide. Nous t'aimons et nous
+t'embrassons tous. Aurore est charmante; elle apprend tout ce qu'on
+veut, on ne sait comment, sans avoir l'air de s'en apercevoir elle-même.
+
+
+
+
+DCCXXIX
+
+A M. EDMOND PLAUCHUT, A PARIS
+
+ Nohant, 3 avril 1870.
+
+Favre est parti ce matin, nous laissant tout à fait tranquilles sur
+Maurice, qui est sorti au jardin tantôt pour la première fois. Quant
+à Lolo, elle nous tourmente encore un peu, par ses retours de fièvre;
+mais, s'il y avait danger, notre docteur ne serait pas parti. Voilà
+ce dont je suis sûre, c'est un dévoué et un _bon_; de plus, c'est un
+médecin de génie; de plus encore, c'est un homme à part, qui ne veut pas
+gagner d'argent, et que l'on offenserait en lui parlant de _salaire_.
+
+Nous avons parlé de tout et de tous, durant les dix jours qu'il a passés
+ici (veillant toutes les nuits nos malades), et naturellement nous avons
+parlé de toi. Il sait que tu as été chez lui pour le renseigner sur
+le voyage, et il désire te voir et te connaître. Je lui ai donné ton
+adresse et je te renouvelle la sienne: rue de Rivoli, 69.
+
+Il parle beaucoup, beaucoup, et d'une façon étincelante, parfois
+obscure, tout à coup claire comme le jour et probante. C'est surtout en
+physiologie qu'il est merveilleux. Il vous donnerait une santé à toute
+épreuve si on lui rendait bien compte de soi et si on écoutait ses
+conseils d'hygiène générale. Au moral, il y a bien des points sur
+lesquels il vous remonte aussi. Enfin je te le décris et te l'annonce.
+C'est un homme remarquable et que tu seras content de connaître.
+
+Je t'embrasse,
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCCXXX
+
+A MICHEL LÉVY, ÉDITEUR, A PARIS
+
+ Nohant, 20 avril 1870.
+
+Cher ami,
+
+C'est encore moi! Je dis à tout le monde que nous sommes bons amis, et
+tout le monde veut que je m'adresse à vous. Je vous ai envoyé le roman
+de madame Blanc: je désire beaucoup qu'il vous convienne de le publier.
+
+A présent, Flaubert m'écrit qu'il a quelques dettes à payer et qu'il
+ne peut se décider à demander de l'argent. Je ne sais pas pourquoi,
+puisqu'il vous a trouvé très excellent envers lui, et que vous ne
+refusez jamais un solde ou une avance à qui en a besoin. J'ignore où
+vous en êtes avec lui de votre règlement; mais je vois que vous lui
+rendriez grand service en lui portant ou en lui envoyant de quoi se
+remettre à flot, puisqu'il ne sait pas demander lui-même. Il est
+_atrabilaire_ pour le moment. Il a perdu, après Bouilhet, un autre ami,
+un second Bouilhet; avec cela, il est en mauvaise santé, et ses lettres
+sont tristes. Je crois que sa position matérielle améliorée l'aiderait à
+reprendre le dessus.
+
+A vous de coeur.
+
+G. SAND.
+
+Ne parlez pas à Flaubert de ma lettre. Faites comme de vous-même [1].
+
+
+
+
+ [1] Voici quelle fut la réponse de Michel Lévy à cette lettre de George
+ Sand:
+
+ Paris, 24 avril,1870.
+
+Chère madame Sand,
+
+Je ne demande pas mieux que de rendre service à Flaubert, pour qui j'ai
+beaucoup d'amitié; mais, comme vous me priez de ne pas lui dire que vous
+m'avez écrit à son sujet, et que, pour sa part, il ne m'a fait aucune
+ouverture, je suis bien empêché sur la façon d'engager l'affaire. Il
+faudrait que j'eusse au moins une occasion, un prétexte. Tâchez de me
+fournir quelque moyen d'entrer en matière, et je serai très heureux de
+pouvoir, du même coup, être agréable à vous et à notre ami.
+
+A vous bien affectueusement.
+
+MICHEL LÉVY.
+
+
+
+
+DCCXXXI
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 26 avril 1870.
+
+Eh bien, mon cher ami, dites à _notre ami_ que je vous ai parlé de ses
+petits soucis d'argent, sans faire allusion à son état moral ni entrer
+dans les détails de ma lettre, afin de ne pas augmenter un découragement
+qu'il n'avoue pas, mais que vous verrez bien quand même. Vous, plus
+qu'un autre, pouvez lui remonter le moral. L'insuccès relatif de son
+livre[1] est une souffrance, et, s'il craint de vous parler d'argent,
+c'est, à coup sûr, dans l'appréhension d'un reproche indirect de votre
+part. Vous êtes au-dessus de ces choses par votre haute position
+commerciale, qui est aussi une position littéraire, et vous savez bien
+qu'un homme de talent, après avoir fait _Madame Bovary_, doit remonter
+sur l'eau. Il y a eu erreur sur la manifestation et sur le moyen
+d'empoigner le public. A quel grand esprit cela n'est-il pas arrivé?...
+Je crois comprendre qu'il a besoin tout de suite, qu'il ne veut pas vous
+le dire, et que, comme un grand enfant qu'il est, il attend que vous le
+deviniez.
+
+Vous voilà au courant autant que je peux vous y mettre. Avisez, et que
+votre bonne amitié pour lui vous conseille.
+
+A vous, cher ami,
+
+G. SAND.
+
+ [1] _L'Éducation sentimentale_.
+
+
+
+Réponse de Michel Lévy:
+
+ Paris, 9 mai 1870.
+
+Chère madame Sand,
+
+Pour vous prouver tout mon désir de vous être agréable, j'ai fait,
+auprès de notre ami Flaubert, la démarche que vous m'aviez conseillée,
+en me dépeignant sa situation matérielle et morale.
+
+Je pensais avoir trouvé le moyen de lui venir en aide, sans qu'il se
+crût trop mon obligé et que son amour-propre s'en inquiétât; c'était de
+lui proposer une avance de quatre à cinq mille francs sur le premier
+ouvrage qu'il ferait, à son temps et à ses heures, fût-ce dans cinq ans,
+fût-ce dans dix! Je suis fâché de vous dire que cette proposition n'a
+pas eu son agrément, toute désintéressée qu'elle était de ma part, et
+quelque tranquillité d'esprit qu'elle lui laissât.
+
+Quant à lui offrir une prime qui eût été attribuée à _l'Éducation
+sentimentale_, en vérité, cela ne m'était pas possible. Quoique ce livre
+soit loin d'avoir été un succès, il a rapporté à Flaubert 16,000 francs,
+c'est-à-dire ce que j'aurais payé 6,000 francs au plus à vous, à Renan
+ou à M. Guizot. Ajoutez qu'il est certain que, dans les dix ans où j'ai
+l'exploitation de _l'Éducation sentimentale_, je ne recouvrerai pas les
+16,000 francs dès aujourd'hui déboursés.
+
+Je regrette que Flaubert n'ait pas cru devoir accepter mon offre; mais
+j'ai fait ce que j'ai pu, et j'espère que vous me rendrez vous-même
+cette justice que je ne pouvais mieux faire.
+
+Tout ceci entre nous. Vous comprenez bien qu'avec Flaubert je n'ai pu
+dire aussi crûment les choses.
+
+Bien affectueusement à vous.
+
+MICHEL LÉVY.
+
+
+
+
+DCCXXXII
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
+
+ Nohant, 20 mai 1870.
+
+Il y a bien longtemps que je suis sans nouvelles de mon vieux
+troubadour. Tu dois être à Croisset. S'il y fait aussi chaud qu'ici, tu
+dois souffrir; nous avons, 34 degrés à l'ombre, et la nuit 24. Maurice a
+eu une forte rechute de mal de gorge. Enfin, cette chaleur insensée l'a
+guéri, elle nous va à tous ici. Les enfants sont gais et embellissent à
+vue d'oeil. Moi, je ne fiche rien; j'ai eu trop à faire pour soigner et
+veiller encore mon garçon, et, à présent que la petite mère est absente,
+les fillettes m'absorbent. Je travaille tout de même en projets et
+rêvasseries. Ce sera autant de fait quand je pourrai barbouiller du
+papier.
+
+Je suis toujours _sur mes pieds_, comme dit le docteur Favre. Pas encore
+de vieillesse, ou plutôt la vieillesse normale, le calme... _de la
+vertu_, cette chose dont on se moque, et que je dis par moquerie, mais
+qui correspond, par un mot emphatique et bête, à un état d'inoffensivité
+forcée, sans mérite par conséquent, mais agréable et bon à savourer. Il
+s'agit de le rendre utile à l'art quand on s'y dévoue; je n'ose pas dire
+combien je suis naïve et primitive de ce côté-là. C'est la mode de s'en
+moquer; mais qu'on se moque, je ne veux pas changer.
+
+Voilà mon examen de conscience: _du printemps_, pour ne plus penser, de
+tout l'été, qu'à ce qui ne sera pas moi.
+
+Voyons, toi, ta santé d'abord? Et cette tristesse, ce mécontentement
+que Paris t'a laissé, est-ce oublié? N'y a-t-il plus de circonstances
+extérieures douloureuses? Tu as été trop frappé, aussi. Deux amis de
+premier ordre partis coup sur coup. Il y a des époques de la vie où le
+sort nous est féroce. Tu es trop jeune pour te concentrer dans l'idée
+d'un _recouvrement_ des affections dans un monde meilleur, ou dans ce
+monde-ci amélioré. Il faut donc, à ton âge (et, au mien, je m'y
+essaye encore), se rattacher d'autant plus à ce qui nous reste. Tu me
+l'écrivais quand j'ai perdu Rollinat, mon double en cette vie, l'ami
+véritable, dont le sentiment de la différence des sexes n'avait jamais
+entamé la pure affection, même quand nous étions jeunes. C'était mon
+Bonilhet et plus encore; car, à mon intimité de coeur, se joignait un
+respect religieux pour un véritable type de courage moral qui avait subi
+toutes les épreuves avec une _douceur_ sublime. Je lui ai _dû_ tout ce
+que j'ai de bon, je tâche de le conserver pouf l'amour de lui. N'est-ce
+pas un héritage que nos morts aimés nous laissent?
+
+Le désespoir qui nous ferait nous abandonner nous-mêmes serait une
+trahison envers eux et une ingratitude. Dis-moi que tu es tranquille, et
+adouci, que tu ne travailles pas trop et que tu travailles bien. Je ne
+suis pas sans quelque inquiétude de n'avoir pas de lettre de toi depuis
+longtemps. Je ne voulais pas t'en demander avant de pouvoir te dire que
+Maurice était bien guéri; il t'embrasse, et les enfants ne t'oublient
+pas. Moi, je t'aime.
+
+
+
+
+DCCXXXIII
+
+A MADAME EDMOND ADAM, A PARIS
+
+ Nohant, 8 juin 1870.
+
+Chers amis,
+
+Nous sommes bien heureux de l'_affirmation_ que nous donne Lina! vous
+viendrez donc, ce mois-ci, revoir le vieux Nohant, tout grillé, tout
+desséché par la plus effroyable sécheresse qu'il ait jamais subie!
+En revanche, vous verrez nos fillettes fraîches et fleuries; le beau
+Plauchut rosé comme une citrouille, et le _Sargent_[1] encore un peu
+changé, mais en possession de toute sa gaieté. Nous sommes contents,
+enchantés et joyeux de compter sur vous trois. Lina nous dit que vous
+êtes bien portants et que Toto est superbe. Ou va donc rire de bon coeur
+et oublier tous les chagrins et inquiétudes de cette triste année! Vive
+la joie, alors! Lina vous demande (elle a oublié de le faire à Paris) si
+vous voulez des rideaux de lit dans votre chambre. Il y en a; on les
+met ou on ne les met pas en été, _au goût des personnes_. Réponse à cet
+important chapitre de ménage.
+
+On promet à Adam qu'on ne lui fera pas de farces, on n'en fera qu'à
+Plauchut; mais cela devient difficile, il a passé par toutes les
+épreuves. Je crois qu'on le laissera dormir. Il est bien heureux en ce
+moment-ci, on lui permet de chanter. Ça fait pleuvoir et on en a si
+grand besoin, qu'il a toute permission de nous assommer. Le fait est
+qu'il pleut depuis qu'il est ici.
+
+À bientôt donc, le plus tôt qu'il vous sera possible, chers et bons
+amis. On vous embrasse tendrement. Lolo et Titite, toutes fières de
+leurs beaux chapeaux, se joignent à nous. Aurore se souvient très bien
+de sa Toto.
+
+
+
+
+DCCXXXIV
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
+
+ Nohant, 29 juin 1870.
+
+Nos lettres se croisent toujours et j'ai maintenant la superstition
+qu'en l'écrivant le soir, je recevrai une lettre de toi le lendemain
+matin; nous pourrions nous dire:
+
+Vous m'êtes, en dormant, un peu triste apparu.
+
+Ce qui me préoccupe dans la mort de ce pauvre Jules de Goncourt, c'est
+le survivant. Je suis sûre que les morts sont bien, qu'ils se reposent
+peut-être avant de revivre, et que, dans tous les cas, ils retombent
+dans le creuset pour en ressortir avec ce qu'ils ont eu de bon, et du
+progrès en plus. Barbès n'a fait que souffrir toute sa vie. Le voilà qui
+dort profondément. Bientôt il se réveillera; mais nous, pauvres bêtes
+de survivants, nous ne les voyons plus. Peu de temps avant sa mort,
+Duveyrier, qui paraissait guéri, me disait: «Lequel de nous partira le
+premier?» Nous étions juste du même âge. Il se plaignait de ce que les
+premiers envolés ne pouvaient pas faire savoir à ceux qui restaient
+s'ils étaient heureux et s'ils se souvenaient de leurs amis. Je disais:
+_Qui sait?_ Alors nous nous étions juré de nous apparaître l'un
+à l'autre, de tâcher du moins de nous parler, le premier mort au
+survivant.
+
+Il n'est pas venu, je l'attendais, il ne m'a rien dit. C'était un coeur
+des plus tendres et une sincère volonté. Il n'a pas pu; cela n'est pas
+permis, ou bien, moi, je n'ai ni entendu ni compris.
+
+C'est, dis-je, ce pauvre Edmond qui m'inquiète. Cette vie à deux, finie,
+je ne comprends pas le lien rompu, à moins qu'il ne croie aussi qu'on ne
+meurt pas.
+
+Je voudrais bien aller te voir; apparemment, tu as _du frais_ à
+Croisset, puisque tu voudrais dormir _sur une plage chaude_. Viens ici,
+tu n'auras pas de plage, mais 36 degrés à l'ombre et une rivière froide
+comme glace, ce qui n'est pas à dédaigner. J'y vais tous les jours
+barboter après mes heures de travail; car il faut travailler, Buloz
+m'avance trop d'argent. Me voilà _faisant mon état_, comme dit Aurore,
+et ne pouvant pas bouger avant l'automne. J'ai trop flâné après mes
+fatigues de garde-malade. Le petit Buloz est venu ces jours-ci me
+relancer. Me voilà dans la pioche.
+
+Puisque tu vas à Paris en août, il faut venir passer quelques jours avec
+nous. Tu y as ri quand même; nous tâcherons de te distraire et de te
+secouer un peu. Tu verras les fillettes grandies et embellies; la
+petiote commence à parler. Aurore bavarde et argumente. Elle appelle
+Plauchut _vieux célibataire_. Et, à propos, avec toutes les tendresses
+de la famille, reçois les meilleures amitiés de ce bon et brave garçon.
+
+Moi, je t'embrasse tendrement et te supplie de te bien porter.
+
+ [1] Sobriquet donné à Maurice Sand à cause de ses charges sur les
+ sergents et caporaux.]
+
+
+
+
+DCCXXXV
+
+A M. EMILE DE GIRARDIN, A PARIS
+
+ Nohant, 3 juillet 1870.
+
+Cher ami,
+
+Voici ce que je lis dans le _New-York Evening Post_, à la suite d'une
+critique de mon dernier roman. Je traduis en supprimant les noms
+propres:
+
+«Quant à la question relative au caractère qui a servi à l'auteur de
+_Malgré tout_, elle est de celles qui ne souffrent pas de discussion
+pour quiconque sait sur quels principes repose la construction d'une
+oeuvre d'art. George Sand est un artiste: or il n'est point artiste, il
+est un vulgaire écrivain de lieux communs, celui qui photographie les
+personnages vivants dans une fiction. Que la prodigieuse carrière de
+telle ou telle individualité historique ait pu frapper l'esprit
+de George Sand, au moment où elle peignait les aspirations d'une
+aventurière ambitieuse, cela ne prouve pas qu'elle ait voulu peindre
+aucune figure de la vie réelle, ni qu'elle ait songé à jeter aucune
+lumière sur les faits qui la concernent.»
+
+Je trouve ces réflexions justes et de bon goût, et je suis très étonnée
+de lire dans _la Liberté_ une interprétation arbitraire des intentions
+que j'ai pu avoir.
+
+Je vis si loin du mouvement quotidien, que je ne sais pas quel nom
+propre couvre le pseudonyme de _Panoplès_. C'est un homme ou une
+femme de talent; comment peut-il ou peut-elle faire cet affront à la
+littérature: assimiler la tâche de l'artiste à celle du pamphlétaire
+honteux? Si j'avais voulu peindre une figure historique, je l'aurais
+nommée. Ne la nommant pas, je n'ai pas voulu la désigner; ne la
+connaissant pas, je n'aurais pu la peindre. S'il y a ressemblance
+fortuite, je l'ignore, mais je ne le crois pas. Tout personnage
+d'invention est plus fort et plus logique que nature, dans le bien ou
+dans le mal. On peut tracer la figure d'une classe d'ambitieuses qui ont
+échoué et qui ont réussi dans leurs projets, sans avoir aucune figure en
+vue, et je crois qu'il vaut beaucoup mieux pour l'artiste qu'il en soit
+ainsi. Vous savez tout cela aussi bien que moi. Vous êtes du bâtiment.
+_Panoplès_ trahit donc la fraternité maçonnique littéraire, en parlant
+comme il le fait.
+
+A vous de coeur,
+
+G. SAND.
+
+J'ai eu envie de répondre; mais je crois qu'il vaut mieux laisser tomber
+cela que d'en occuper le public.
+
+
+
+
+DCCXXXVI
+
+A M. LE DOCTEUR HENRI FAVRE, A PARIS
+
+ Nohant, 3 juillet 1870.
+
+Cher ami,
+
+Je suis bien contente que _l'occasion_ nous apporte votre souvenir.
+Je n'ai pas besoin de vous dire que je trouve de mauvais goût
+l'interprétation donnée aux _intentions_ d'un romancier. S'il a besoin
+de ce genre d'_intentions_ pour composer un personnage, c'est un pauvre
+artiste. Je ne prétends pas être une bien riche imagination. J'en ai
+pourtant assez pour me passer de modèles posant devant moi, et, comme
+celui qu'on prétend reconnaître ne m'a jamais fait cet honneur-là, je
+n'ai pu, en aucune façon, le copier et le présenter au public comme un
+portrait d'après nature.
+
+Tous vos malades sont des gens brillants de santé. Maurice engraisse
+visiblement, il prétend que vous l'avez _trop guéri_. Mais il mène
+une vie de cultivateur et de géologue si active, qu'il se défendra de
+l'alourdissement. On parle de vous sans cesse, et, si les oreilles ne
+vous tintent pas, c'est qu'il y a trop de gens partout qui vous louent
+et vous remercient.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCCXXXVII
+
+A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE, A ANGERS
+
+ Nohant, 14 juillet 1870.
+
+Je suis embarrassée pour vous conseiller, chère âme tourmentée. Vous
+êtes dans une de ces situations d'esprit où le pour et le contre se
+balancent sans solution. Vous éprouvez le besoin de changer de milieu,
+et, dès que vous quittez le vôtre, tout vous manque; vous regrettez,
+comme vous le dites, très bien, jusqu'aux herbes de votre jardin. J'ai
+traversé ces souffrances; mais je suis toujours revenue à mon nid
+avec bonheur, et, à présent, je crois que le mieux n'est pas dans le
+changement. Toute situation a ses amertumes ou ses langueurs, et je ne
+puis croire que les gens qui vous aiment vous laissent tourmenter à
+l'âge où vous ne pourriez plus vous défendre vous-même. Cet âge est loin
+encore, Dieu merci! et qui sait s'il viendra? La vieillesse n'est
+pas forcément la décadence intellectuelle. C'est quelquefois tout le
+contraire. Vous êtes une âme généreuse et forte de droiture. Si les
+fantômes vous tourmentent et vous terrassent par moments, vous vous
+retrouvez toujours sur vos pieds, _toujours la même_, vous en convenez
+vous-même. Vous n'êtes donc pas en danger de devenir la proie des
+inquisiteurs du corps et de l'âme. N'ayez pas cette crainte: la crainte
+est un vertige qui nous attire dans le péril imaginaire. Supprimez ce
+vertige, il n'y a plus de péril.
+
+Quant à l'emploi de votre fortune, c'est une question d'examen autour de
+vous. Il y a tant de misères intéressantes et dignes! A votre place, je
+ne serais pas embarrassée, vous avez su faire le bien toute votre vie,
+vous le saurez jusqu'à la dernière heure.
+
+Mais vous souffrez, vous êtes dans une crise d'étouffement. Tout le
+monde a de ces crises où tout froisse et déplaît, vous les ressentez
+plus vives, parce que votre intelligence s'en rend compte et que
+votre vie est peut-être un peu monotone. Est-ce que les voyages vous
+fatiguent? Il me semble qu'une excursion de temps en temps, dans un beau
+pays quelconque, vous ferait grand bien. Avec les chemins de fer, on
+peut maintenant voyager sans fatigue en s'arrêtant souvent. Le voyage à
+petites journées est encore très agréable et très sain. L'ami artiste
+que vous avez près de vous doit être très capable de vous piloter et de
+vous accompagner.
+
+J'ai reçu votre volume, et je vous en remercie bien. J'ai peu de
+temps pour lire; mais j'ai commencé et je suis charmée des premières
+nouvelles. J'y retrouve votre bonté et votre grand sentiment de justice.
+
+Croyez que je vous suis dévouée et même attachée de coeur; car il y
+a déjà longtemps que je vous connais par vos lettres et je vous vois
+toujours aussi digne de respect et d'affection qu'au commencement.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+FIN DU TOME CINQUIÈME
+
+
+
+ TABLE
+
+
+ DXLII. A madame Augustine de Bertholdi. 3 janvier.
+ DXLIII. A M. Auguste Vacquerie. 4 janvier.
+ DXLXIV. A M. Edouard Rodrigues. 12 janvier.
+ DXLV. Au même. 8 février.
+ DXLVI. A Maurice Sand. 21 février.
+ DXLVII. Au même. 28 février.
+ DXLVIII. Au même. 1er mars.
+ DXLIX. Au même. 2 mars.
+ DL. Au même. 8 mars.
+ DLI. A M. Gustave Flaubert. 16 mars.
+ DLII. A M. Charles Duvernet. 24 mars.
+ DLIII. A madame Augustine de Bertholdi. 31 mars.
+ DLIV. A M. Hippolyte Magen. 24 avril.
+ DLV. A M. Berton, père. 5 mai.
+ DLVI. A mademoiselle Fleury. 8 mai.
+ DLVII. A M. Oscar Casamajou. mai.
+ DLVIII. A M. Guillemat. 11 juin.
+ DLIX. A Maurice Sand 18 juin.
+ DLX. A madame Lina Sand. 29 juin.
+ DLXI. A M. Ludre-Gabillaud. 12 juillet.
+ DLXII. A madame Lina Sand. 14 juillet.
+ DLXIII. A M. Jules Boucoiran. 16 juillet.
+ DLXIV. A M. Ludre-Gabillaud. 24 juillet.
+ DLXV. A madame Simonnet. 24 juillet.
+ DLXVI. A Maurice Sand. 25 juillet.
+ DLXVII. A M. Noël Parfait. juillet.
+ DLXVIII. A mademoiselle Fleury. 4 août.
+ DLXIX. A Maurice Sand. 6 août.
+ DLXX. A M. Jules Boucoiran. 6 août.
+ DLXXI. A M. Charles Poncy. 26 août.
+ DLXXII. A M. Berton père. septembre.
+ DLXXIII. A M. Ludre-Gabillaud. octobre.
+ DLXXIV. A Maurice Sand. 24 octobre.
+ DLXXV. A M. Édouard Rodrigues. 29 octobre.
+ DLXXVI. A madame Lina Sand. novembre.
+ DLXXVII. A M. Philibert Audebrand. 23 décembre.
+ DLXXVIII. A M. Francis Melvil. 23 décembre.
+ DLXXIX. A M. Edouard de Pompéry 23 décembre.
+ DLXXX. A mademoiselle Leroyer Chantepie. 31 décembre.
+
+1865
+
+ DLXXXI. A M. Ladislas Mickiewicz. 11 janvier.
+ DLXXXII. A M. Nefftzer. 12 janvier.
+ DLXXXIII. A. M. Armand Barbès. 15 janvier.
+ DLXXXIV. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 7 février.
+ DLXXXV. Au même. 9 mars.
+ DLXXXVI. A M. Ernest Périgois. 26 mars.
+ DLXXXVII. A M. Louis Ratisbonne. 30 mars.
+ DLXXXVIII. A.M. Leblois. 17 mai.
+ DLXXXIX. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 1er juin.
+ DXC. A M.***. 9 juin.
+ DXCI. A M. Louis Ulbach. 27 juin.
+ DXCII. A Maurice Sand. 29 juin.
+ DXCIII. A M. Sainte-Beuve.
+ DXCIV. A M. Louis Ulbach. 27 septembre.
+ DXCV. A Gustave Flaubert. 22 novembre.
+ DXCVI. A M. le baron Taylor. 15 décembre.
+
+1866
+
+ DXCVII. A M. Alexandre Dumas fils. 7 janvier.
+ DXCVIII. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 20 janvier.
+ DXCIX. A Maurice Sand. 1er février.
+ DC. Au même. 5 février.
+ DCI. A madame la comtesse Sophie Podlipska. 12 février.
+ DCII. A M. Desplanches. 25 mai.
+ DCIII. A M. André Boutet. 14 juin.
+ DCIV. A M. Alexandre Dumas fils. 28 juin.
+ DCV. Au même. 5 juillet.
+ DCVI. A M.Joseph Dessauer. 5 juillet.
+ DCVII. A madame Arnould-Plessy. 5 août.
+ DCVIII. A Gustave Flaubert. 10 août.
+ DCIX. A Maurice Sand. 10 août.
+ DCX. A Gustave Flaubert. 12 août.
+ DCXI. A Maurice Sand. 1er septembre.
+ DCXII. A Gustave Flaubert. 21 septembre.
+ DCXIII. Au même. 28 septembre.
+ DCXIV. A M. Noël Parfait. 28 septembre.
+ DCXV. A mademoiselle Marguerite Thuillier. 8 octobre.
+ DCXVI. A Gustave Flaubert. octobre.
+ DCXVII. Au même. 10 novembre.
+ DCXVIII. A M. Charles Poncy. 16 novembre.
+ DCXIX. A Maurice Sand. 19 novembre.
+ DCXX. A Gustave Flaubert. 20 novembre.
+ DCXXI. Au même. 30 novembre.
+ DCXXII. A M. Thomas Couture. 13 décembre.
+
+1867
+
+ DCXXIII. A Gustave Flaubert. 9 janvier.
+ DCXXIV. A M. Armand Barbès. 15 janvier.
+ DCXXV. A Gustave Flaubert. 15 janvier.
+ DCXXVI. A M. Henri Harrisse. 19 janvier.
+ DCXXVII. A M. Alexandre Dumas fils. 21 janvier.
+ DCXXVIII. A Gustave Flaubert. 8 février.
+ DCXXIX. Au même. 16 février.
+ DCXXX. A M. Henri Harrisse. février.
+ DCXXXI. A M. Paul de Saint-Victor. 18 février.
+ DCXXXII. A M. Armand Barbès. 2 mars.
+ DCXXXIII. A M. Louis Viardot. 11 avril.
+ DCXXXIV. A M. André Boulet. 15 avril.
+ DCXXXV. A M. Louis Viardot. 24 avril.
+ DCXXXVI. A. Gustave Flaubert. 9 mai.
+ DCXXXVII. A M. Armand Barbès. 12 mai.
+ DCXXXVIII. A Gustave Flaubert. 30 mai.
+ DCXXXIX. Au même. 14 juin.
+ DCXL. A M. Henri Harrisse. 28 juillet.
+ DCXLI. A M. François Rollinat. 29 juillet.
+ DCXLII. A Gustave Flaubert. 6 août.
+ DCXLIII. A M. Raoul Lafagette. 10 août.
+ DCXLIV. A Gustave Flaubert. 18 août.
+ DCXLV. A madame Arnould-Plessy. 23 août.
+ DCXLVI. A M. Armand Barbès. 27 août.
+ DCXLVII. A Gustave Flaubert. août.
+ DCXLVIII. A madame Arnould-Plessy. 1er septembre.
+ DCXLXIX. A Gustave Flaubert. 10 septembre.
+ DCL. Au rédacteur en chef de _la Liberté_. 23 septembre.
+ DCLI. A Gustave Flaubert. 1er octobre.
+ DCLII. A M. Henri Harrisse. 11 octobre.
+ DCLIII. A M. Armand Barbès. 12 octobre.
+ DCLIV. A Gustave Flaubert. 12 octobre.
+ DCLV. A madame Arnould-Plessy. 21 octobre.
+ DCLVI. A Gustave Flaubert. 28 octobre.
+ DCLVII. Au même. 5 décembre.
+ DCLVIII. A M. Calamatta 21 décembre.
+ DCLIX. A Gustave Flaubert. 31 décembre.
+
+1868
+
+ DCLX. A M. Armand Barbès. 1er janvier.
+ DCLXI. A mademoiselle Marguerite Thuillier. 4 janvier.
+ DCLXII. A mademoiselle Fleury. 16 janvier.
+ DCLXIII. A M. Charles Poncy. 22 février.
+ DCLXIV. A madame Arnould-Plessy. 7 mars.
+ DCLXV. A la même. 15 mars.
+ DCLXVI. A M. Edouard Cadol. 17 mars.
+ DCLXVII. A madame Juliette Lambert. 23 mars.
+ DCLXVIII. A madame Lebarbier de Tinan. 26 mars.
+ DCLXIX. A M. Henri Harrisse. 9 avril.
+ DGLXX. A madame Edmond Adam. 8 juin.
+ DCLXXI. A M. Louis Viardot. 10 juin.
+ DCLXXII. A Gustave Flaubert. 21 juin.
+ DCLXXIII. A M. Joseph Dessauer. 5 juillet.
+ DCLXXIV. A M. Guillaume Guizot. 12 juillet.
+ DCLXXV. A Gustave Flaubert. 31 juillet.
+ DCLXXVI. A madame Pauline Villot. août.
+ DCLXXVII. A Gustave Flaubert. août.
+ DCLXXVIII. Au même. 18 septembre.
+ DCLXXIX. A Maurice Sand. septembre.
+ DCLXXX. A Gustave Flaubert. fin septembre.
+ DCLXXXI. Au même. 15 octobre.
+ DCLXXXII. A M. Alexandre Dumas fils. 31 octobre.
+ DCLXXXIII. A Gustave Flaubert. 20 novembre.
+ DCLXXXIV. A M. de Chilly. 12 décembre.
+ DCLXXXV. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 17 décembre.
+ DCLXXXVI. A madame Edmond Adam. 20 décembre.
+ DCLXXXVII. A Gustave Flaubert. 21 décembre.
+
+1869
+
+DCLXXXVIII. A M. Emile Rollinat. 2 janvier.
+ DCLXXXIX. A M. Armand Barbès. 2 janvier.
+ DCXC. A madame Edmond Adam. 10 janvier.
+ DCXCI. A Gustave Flaubert. 17 janvier.
+ DCXCII. Au même. 11 février.
+ DCXCIII. A M. Edmond Plauchut. 18 février.
+ DCXCIV. A Gustave Flaubert. 24 février.
+ DCXCV. A M. Alexandre Dumas fils. 12 mars.
+ DCXCVI. A Gustave Flaubert. 2 avril.
+ DCXCVII. A M. Charles-Edmond. 20 avril.
+ DCXCVIII. A Maurice Sand. 14 mai.
+ DCXCIX. A M. Edmond Plauchut. 11 juin.
+ DCC. Au même. 15 août.
+ DCCI. A Maurice Sand. 18 septembre.
+ DCCII. Au même. 22 septembre.
+ DCCIII. Au même. 17 octobre.
+ DCCIV. A M. Edmond Plauchut. 10 novembre.
+ DCCV. A Gustave Flaubert. 15 novembre.
+ DCCVI. A Louis Ulbach. 26 novembre.
+ DCCVII. A Médéric Charot. 28 novembre.
+ DCCVIII. A madame Edmond Adam. 29 novembre.
+ DCCIX. A Gustave Flaubert. 30 novembre.
+ DCCX. Au même. 4 décembre.
+ DCCXI. A M. Alexandre Dumas fils. 10 décembre.
+ DCCXII. A Gustave Flaubert. 14 décembre.
+ DCCXIII. A M. Berton père. décembre.
+ DCCXIV. A Gustave Flaubert. 17 décembre.
+ DCCXV. Au même. 18 décembre.
+ DCCXVI. A madame Edmond Adam. 24 décembre.
+
+1870
+
+ DCCXVII. A M. Armand Barbès. 4 janvier.
+ DCCXVIII. A mademoiselle N. Fleury. 6 janvier.
+ DCCXIX. A Gustave Flaubert. 9 janvier.
+ DCCXX. A Victor Hugo. 2 février.
+ DCCXXI. A Maurice Sand. 21 février.
+ DCCXXII. A madame Simonnet. 21 février.
+ DCGXXIII. A Maurice Sand. 23 février.
+ DCCXXIV. Au même. 26 février.
+ DCCXXV. Au même. 27 février.
+ DCCXXVI. Au même. 2 mars.
+ DCCXXVII. A Gustave Flaubert 19 mars.
+ DCCXXVIII. Au même. 30 mars.
+ DCCXXIX. A M. Edmond Plauchut. 3 avril.
+ DCCXXX. A Michel Lévy. 20 avril.
+ DCCXXXI. Au même. 26 avril.
+ DCCXXXII. A Gustave Flaubert. 20 mai.
+ DCCXXXIII. A madame Edmond Adam. 8 juin.
+ DCCXXXIV. A Gustave Flaubert. 29 juin.
+ DCCXXXV. A M. Emile de Girardin. 3 juillet.
+ DCCXXXVI. A M. le docteur Henri Favre. 3 juillet.
+ DCCXXXVII. A mademoiselle Leroyer de Chantepie. 14 juillet.
+
+
+FIN DE LA TABLE DU TOME CINQUIÈME
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Correspondance, Vol. 5, 1812-1876, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE, VOL. 5, 1812-1876 ***
+
+***** This file should be named 13839-8.txt or 13839-8.zip *****
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+Produced by Renald Levesque and the PG Online Distributed Proofreading
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+works. See paragraph 1.E below.
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+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+License as specified in paragraph 1.E.1.
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+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
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+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
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+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+++ b/old/13839.txt
@@ -0,0 +1,11121 @@
+Project Gutenberg's Correspondance, Vol. 5, 1812-1876, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Correspondance, Vol. 5, 1812-1876
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: October 23, 2004 [EBook #13839]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE, VOL. 5, 1812-1876 ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and the PG Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+GEORGE SAND
+
+CORRESPONDANCE
+
+1812-1876
+
+V
+
+
+
+
+QUATRIEME EDITION
+
+PARIS CALMANN LEVY, EDITEUR.
+ANCIENNE MAISON MICHEL LEVY FRERES
+3, RUE AUBER, 3
+
+1883
+
+
+
+
+
+
+
+CORRESPONDANCE DE GEORGE SAND
+
+
+
+
+DXLII
+
+A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A DECIZE (NIEVRE)
+
+ Nohant, 2 janvier 1864.
+
+Chere enfant,
+
+C'est vrai, que je n'ecris plus, parce que je n'en peux plus d'ecrire!
+mais tu sais bien que je ne t'oublie pas. Je suis souvent malade, je me
+remets sur pied pour un mois ou deux, puis je retombe. Me voila dans une
+mauvaise periode; j'aurais besoin de changer d'air et de regime; mais
+comment faire? Le travail ne peut pas s'arreter, et il suffit tout juste
+aux besoins courants.
+
+Ne parlons pas du mauvais cote des choses, puisqu'il y en a un serieux
+et inevitable pour tout le monde.
+
+Je suis contente que ta fillette, cette pauvre fillette qui t'a tant
+fait trembler, soit enfin en bonne voie de croissance, et de vie, et que
+George travaille bien. C'est le bonheur immediat, le plus actuel et le
+plus important dans ta vie. La notre coule tranquille tant que notre
+Marc est gai et frais comme une rose. Quand viendront les bobos, les
+crises inevitables, nous serons sens dessus dessous! Ainsi passe la vie
+de famille; jusqu'a present, c'a ete tout plaisir, et la premiere dent
+du cher petit ne l'a pas eprouve serieusement. Lina est bonne nourrice
+et se tire bien d'affaire.
+
+On travaille toujours comme des negres autour de ce berceau. Les
+vacances et les comedies ont ete tres courtes. Beaucoup de monde,
+toujours _trop a la fois_, dans la maison, et, comme Lina ne pouvait
+guere s'amuser, nous avons fini les rejouissances de bonne heure.
+Nous n'avons plus que Lambert et sa femme, qui est tres gentille et
+excellente personne; mais ils partent ces jours-ci. Ils t'envoient mille
+amities. Maurice a passe son jour de l'an dans son lit. Ce n'est rien
+heureusement, qu'une fievre de courbature. Lui et sa femme, qui est
+toujours tres charmante et mignonne, me chargent de t'embrasser.
+
+Merci a Bertholdi pour ses echantillons mineralogiques, qui sont tres
+beaux. Embrasse-le pour moi, ainsi que Jeannette, et Georget, quand tu
+le verras.
+
+G. SAND
+
+Pauvre Pologne! c'est navrant, c'est un deuil pour tous les coeurs.
+
+
+
+
+DXLIII
+
+A M. AUGUSTE VACQUERIE, A PARIS
+
+ Nohant, 4 janvier 1864
+
+Je ne vous ai pas remercie du plaisir que m'a cause _Jean Baudry_.
+J'esperais le voir jouer. Mais, mon voyage a Paris etant retarde, je
+me suis decidee a le lire, non sans un peu de crainte, je l'avoue. Les
+pieces qui reussissent perdent tant a la lecture, la plupart du temps!
+Eh bien, j'ai eu une charmante surprise. Votre piece est de celles qu'on
+peut lire avec attendrissement et avec satisfaction vraie.
+
+Le sujet est neuf, hardi et beau. Je trouve un seul reproche a faire a
+la maniere dont vous l'avez deroule et denoue: c'est que la brave et
+bonne Andree ne se mette pas tout a coup a aimer Jean a la fin, et
+qu'elle ne reponde pas a son dernier mot: "Oui, ramenez-le, car je
+ne l'aime plus, et votre femme l'adoptera!" ou bien: "Guerissez-le,
+corrigez-le, et revenez sans lui."
+
+Vous avez voulu que le sacrifice fut complet de la part de Jean.
+Il l'etait, ce me semble, sans ce dernier chatiment de partir sans
+recompense.
+
+Vous me direz: La femme n'est pas capable de ces choses-la. Moi, je dis:
+Pourquoi pas? Et je ne recule pas devant les bonnes grosses moralites:
+un sentiment sublime est toujours fecond. Jean est sublime; voila que
+cette petite Andree, qui ne l'aimait que d'amitie, se met a l'aimer
+d'enthousiasme, parce que le sublime a fait vibrer en elle une force
+inconnue. Vous voulez remuer cette fibre dans le public, pourquoi ne pas
+lui montrer l'operation magnetique et divine sur la scene? Ce serait
+plus contagieux encore; on ne s'en irait pas en se disant: "La vertu ne
+sert qu'a vous rendre malheureux."
+
+Voila ma critique. Elle est du domaine de la philosophie et n'ote rien
+a la sympathie et aux compliments de coeur de l'artiste. Vous avez fait
+agir et parler un homme sublime. C'est une grande et bonne chose par le
+temps qui court. Je suis heureuse de votre succes[1].
+
+
+
+ [1] _Reponse de M. Auguste Vacquerie_.
+
+Comme je suis fier que vous m'ayez ecrit une lettre si amicale et si
+sincere; mais comme je suis humilie que nous ne soyons pas du meme avis
+sur les denouements!
+
+Vous regrettez qu'Andree ne recompense pas la vertu de Jean Baudry. Mais
+est-ce que la vertu est jamais recompensee ailleurs qu'a l'Academie?
+J'ai essaye de faire un Promethee bourgeois; est-ce que la recompense
+de Promethee n'a pas ete le vautour? Et je ne sais pas qui est-ce qui
+gagnerait a ce qu'il en fut autrement.
+
+Ce ne serait pas Promethee, toujours! Le voyez-vous reconcilie avec
+Jupiter et bien en cour? voyez-vous Jeanne Darc finissant dame d'honneur
+de La reine, et Jesus ministre de Tibere!
+
+Ce ne serait pas la vertu non plus. Vous dites qu'elle est plus
+contagieuse quand elle est recompensee; je crois le contraire, et qu'il
+n'y a pas de plus grande propagande que le martyre. Supprimez la croix
+et vous supprimez peut-etre le christianisme.
+
+Pour redescendre a ma piece, il me semble que Jean Baudry serait
+considerablement diminue, et avec lui l'enseignement qu'il personnifie,
+s'il etait aime d'Andree a la fin. Je doute que Romeo et Juliette
+fussent touchants a perpetuite s'ils s'etaient maries tranquilles et
+s'ils avaient eu beaucoup d'enfants. Je ne repousse pas absolument les
+denouements heureux, mais je les crois d'abord moins vrais, ensuite
+moins efficaces. Je vous avoue que Tartufe cesse presque de m'etre
+odieux au moment ou on l'arrete.
+
+La moralite n'est pas dans le fait, mais dans l'impression du fait.
+Puisque vous regrettez que Jean Baudry ne soit pas heureux, l'impression
+finale est donc pour la vertu.
+
+Je trouve qu'Andree rendrait un mauvais service a la vertu et a Jean
+Baudry lui-meme en le preferant a Olivier, qui retomberait alors ou Jean
+Baudry l'a ramasse. Elle croit, comme Jean Baudry, qu'Olivier traverse
+la derniere crise du mal; elle a pour lui la meme sorte de tendresse que
+Jean Baudry, elle l'aime pour le parfaire; elle veut etre la mere de
+son ame, comme il en est le pere. Elle epouse mieux Jean Baudry en ne
+l'epousant pas et en collaborant a son oeuvre qu'en sterilisant son
+effort de onze annees. Ce n'est donc pas par incredulite a la grandeur
+des femmes, o chere grande femme! que j'ai voulu qu'Andree, preferat le
+coeur imparfait au coeur parfait; elle fait acte de grande bonte et de
+grand courage en choisissant celui qui a le plus besoin d'elle, non pas
+seulement pour etre heureux, chose secondaire, mais pour etre bon, chose
+essentielle.
+
+Et, maintenant, me pardonnerez-vous de n'avoir pas fait de mon
+denouement une distribution de prix Montyon, et d'Andree l'ane savant
+qui va presenter la patte a la personne la plus honnete de la societe?
+
+Me pardonnerez-vous de vous ennuyer si longuement de ma defense? Mais,
+si je plaide devant vous, c'est que je reconnais votre juridiction; je
+ne reponds pas a tout le monde, je n'assomme que vous; voila ce que
+rapporte le genie. Mais, pardonnez-moi ou non, moi, je vous remercie.
+
+AUGUSTE VACQUERIE. Paris,
+7 janvier 1804.]
+
+
+
+
+DXLIV
+
+A M. EDOUARD RODRIGUES, A PARIS
+
+ Nohant, 12 janvier 1864.
+
+... J'ai le droit de mepriser mon argent, ce me semble. Je le meprise
+en ce sens que je lui dis: "Tu representes l'aisance, la securite,
+l'independance, le repos necessaire a mes vieux jours. Tu representes
+donc, mon interet personnel, le sanctuaire de mon egoisme. Mais, pendant
+que je te placerai en lieu sur et que je te ferai fructifier, tout
+souffrira autour de moi et je ne m'en soucierai pas? Tu veux me tenter?
+Va au diable! je dedaigne ta seduction; donc, je te meprise!" Avec cette
+prodigalite-la, j'ai passe ma vie a ne me satisfaire jamais; a ecrire
+quand j'aurais voulu rever, a rester quand j'aurais voulu courir,
+a faire des economies sordides sur certains besoins entierement
+personnels, certains luxes de robes de chambre et certaines questions
+de pantoufles auxquelles j'aurais ete sensible; a ne pas flatter la
+gourmandise des convives, a ne pas voir les theatres, les concerts, le
+mouvement des arts; a me faire anachorete, moi qui aimais l'activite
+de la vie et le grand air des voyages. Je n'ai pas souffert de ces
+renoncements: je sentais en moi une joie superieure, celle de satisfaire
+ma conscience et d'assurer le repos du coeur de chaque jour. En
+compromettant et sacrifiant les aises de l'avenir? en meprisant mon
+argent qui voulait me tenter? Oui, c'est comme cela, et vous ne me
+donnerez pas tort, je parie.
+
+Ai-je ete _prodigue_ pour cela? Non, puisque je n'ai pas fait comme la
+plupart de mes confreres en alienant ma propriete, pour le plaisir de
+manger une centaine de mille francs par an. J'ai senti que, si j'eusse
+fait comme eux, je n'eusse rien _avale_, mais j'aurais tout donne; car,
+en detail, j'ai bien donne au moins 500 000 francs sans compter les
+dots des enfants. J'ai mis le _hola_ a mon entrainement, et mes enfants
+n'auront pas de reproches a me faire. J'ai resiste a la voix du
+socialisme mal entendu qui me criait que je faisais des reserves. Il y
+en a qu'il faut faire et on ne m'a pas ebranlee. Une theorie ne peut pas
+etre appliquee sans reserve dans une societe qui ne l'accepte pas. J'ai
+fait beaucoup d'ingrats, cela m'est egal. J'ai fait quelques heureux et
+sauve quelques braves gens. Je n'ai pas fait d'_etablissements utiles_:
+cela, _je ne sais pas_ m'y prendre. Je suis plus mefiante du _faux
+pauvre_ que je ne l'ai ete.
+
+Pour le moment, je n'ai absolument sur les bras qu'une famille de
+_mourants_ a nourrir: pere, mere, enfants, tout est malade; le pere et
+la mere mourront, les enfants au moins ne mourront pas de faim. Mais a
+ceux-la, un peu sauves, succedera un autre nid en deroute. Et puis, a
+la fin de l'annee, j'ai eu a payer l'annee du medecin et celle du
+pharmacien. Ceci est une grosse affaire, de 1500 a 2000 francs toujours.
+Le paysan d'ici n'est pas dans la derniere misere: il a une maison, un
+petit champ et ses journees; mais, s'il tombe malade, il est perdu. Les
+journees n'allant plus, le champ ne suffit pas s'il a des enfants; quant
+au medecin et aux remedes, impossible a lui de les payer et il s'en
+passe si je ne suis pas la. Il fait des remedes de sorcier, des remedes
+de cheval, et il en meurt. La femme sans mari est perdue. Elle ne peut
+pas cultiver son champ, il faut un journalier paye. Il n'y a pas la
+moindre industrie dans nos campagnes. Les fonds de la commune consacres
+a fournir des remedes et a payer les medecins ne sont distribues qu'aux
+veritables indigents, qui sont peu nombreux. Donc, tous les pretendus
+_aises_ sont a deux doigts de l'indigence si je ne m'en mele, et
+plusieurs gens bien respectables ne demandent pas et ne recoivent qu'en
+secret. Nos bourgeois de campagne ne sont pas mauvais; ils rendent des
+services, donnent quelquefois des soins. Mais delier la bourse est une
+grande douleur en Berry, et, quand on a donne dix sous, on soupire
+longtemps. Les campagnes du Centre, sont veritablement abandonnees.
+C'est le pays du sommeil et de la mort. Ceci pour vous expliquer ce que
+l'on est oblige de faire quand on voit que de plus riches font peu
+et que de moins riches ne font rien. On a cree a Chateauroux une
+manufacture de tabac qui soulage beaucoup d'ouvriers et emploie beaucoup
+de femmes; mais ces bienfaits-la n'arrivent pas jusqu'a nos campagnes.
+
+
+
+
+DXLV
+
+AU MEME
+
+ Nohant; 8 fevrier 1864.
+
+Mon brave et bon ami,
+
+J'ai fini ma grosse tache, et, avant que j'en commence une autre, je
+viens causer avec vous. Qu'est-ce que nous disions? Si la liberte de
+droit et la liberte de fait pouvaient exister simultanement? Helas! tout
+ce qu'il y a de beau et de bon pourra exister quand on le voudra;
+mais il faut d'abord que tous le comprennent, et le meilleur des
+gouvernements, de quelque nom qu'il s'appelle, sera celui qui enseignera
+aux hommes a s'affranchir eux-memes en voulant affranchir les autres au
+meme degre.
+
+Vous vouliez me faire des questions, faites-m'en, afin que je vous
+demande de m'aider a vous repondre; car je ne crois pas rien savoir de
+plus que vous, et tout ce que j'ai essaye de savoir, c'est de mettre de
+l'ordre dans mes idees, par consequent de l'ensemble dans mes croyances.
+Si vous me parlez philosophie et religion, ce qui pour moi est une seule
+et meme chose, je saurai vous dire ce que je crois; _politique_, c'est
+autre chose: c'est la une science au jour le jour, qui n'a d'ensemble et
+d'unite qu'autant qu'elle est dirigee par des principes plus eleves que
+le courant des choses et les moeurs du moment. Cette science, dans son
+application, consiste donc a tater chaque jour le pouls a la societe, et
+a savoir quelle dose d'amelioration sa maladie est capable de supporter
+sans crise trop violente et trop perilleuse. Pour etre ce bon medecin,
+il faut plus que la science des principes, il faut une science pratique
+qui se trouve dans de fortes tetes ou dans des assemblees libres,
+inspirees, par une grande bonne foi. Je ne peux pas avoir cette
+science-la, vivant avec les idees plus qu'avec les hommes, et, si je
+vous dis mon ideal, vous ne tiendrez pas pour cela les moyens pratiques;
+vous ne les jugerez vraiment, ces moyens, que par les tentatives qui
+passeront devant vos yeux et qui vous feront peser la force ou la
+faiblesse de l'humanite a un moment donne. Pour etre un sage politique,
+il faudrait, je crois, etre imbu, avant tout et par-dessus tout, de
+la foi au progres, et ne pas s'embarrasser des pas en arriere qui
+n'empechent pas le pas en avant du lendemain. Mais cette foi n'eclaire
+presque jamais les monarchies, et c'est pour, cela que je leur prefere
+les republiques, ou les plus grandes fautes ont en elles un principe
+reparateur, le besoin, la necessite d'avancer ou de tomber. Elles
+tombent lourdement, me direz-vous; oui, elles tombent plus vite que
+les monarchies, et toujours pour la meme cause, c'est qu'elles veulent
+s'arreter, et que l'esprit humain qui s'arrete se brise. Regardez en
+vous-meme, voyez ce qui vous soutient, ce qui vous fait vivre fortement,
+ce qui vous fera vivre tres longtemps, c'est votre incessante activite.
+Les societes ne different pas des individus.
+
+Pourtant vous etes prudent et vous savez que, si votre activite depasse
+la mesure de vos forces, elle vous tuera; meme danger pour le travail
+des renovations sociales; et impossible, je crois, de preserver la
+marche de l'humanite de ces _trop_ et de ces _trop peu_ alternatifs qui
+la menacent et l'eprouvent sans cesse. Que faire? direz-vous. Croire
+qu'il y a toujours, quand meme, une bonne route a chercher et que
+l'humanite la trouvera, et ne jamais dire. _Il n'y en a pas, il n'y en
+aura pas_.
+
+Je crois que l'humanite est aussi capable de grandir en science, en
+raison et en vertu, que quelques individus qui prennent l'avance. Je la
+vois, je la sais tres corrompue, affreusement malade, je ne doute pas
+d'elle pourtant. Elle m'impatiente tous les matins, je me reconcilie
+avec elle tous les soirs. Aussi n'ai-je pas de rancune contre ses
+fautes, et mes coleres ne m'empecheront jamais d'etre jour et nuit a son
+service. Passons l'eponge sur les miseres, les erreurs, les fautes de
+tels ou tels, de quelque opinion qu'ils soient ou qu'ils aient ete,
+s'ils ont dans le coeur des principes de progres ardents et sinceres.
+Quant aux hypocrites et aux exploiteurs, qu'en peut-on dire? Rien;
+c'est le fleau dont il faut se preserver, mais ce qu'ils font sous une
+banniere ou sous une autre ne peut etre attribue a la cause qu'ils
+proclament et qu'ils feignent de servir.
+
+Quand nous mettrons de l'ordre dans notre _catechisme_ par causerie, il
+faudra bien que nous commencions par le commencement et que, avant de
+nous demander quels sont les droits de l'homme en societe, nous nous
+demandions quels sont les devoirs de l'homme sur la terre, et cela nous
+fera remonter plus haut que republique et monarchie, vous verrez. Il
+nous faudra aller jusqu'a Dieu, sans la notion duquel rien ne s'explique
+et ne se resout; nous voila embarques sur un rude chemin, prenez-y
+garde! mais je ne recule pas si le coeur vous en dit.
+
+Bonsoir pour ce soir, cher ami, et a vous de coeur et de tout bon
+vouloir.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DXLVI
+
+A MAURICE SAND, A NOHANT
+
+ Paris, 21 fevrier 1864.
+
+Chers enfants,
+
+Je croyais bien avoir repondu a votre question. Comment, si je veux etre
+marraine de mon _Cocoton_? Je crois bien! Si c'etait comme catholique,
+je dirais: "Non! ca porte malheur." Mais l'Eglise libre, c'est
+different, et vous ne deviez pas douter un instant de mon adhesion.
+
+On commence a travailler serieusement a l'Odeon. Mais on a perdu tant de
+temps, que nous ne serons pas prets avant la fin du mois, et peut-etre
+le 2 ou le 3 mars. Voila ce qu'ils reconnaissent aujourd'hui. Mais je
+ne veux pas vous ennuyer de mes ennuis; ils ne sont pas minces, et vous
+seriez etonnes de la provision de patience que je fais tous les matins
+pour la journee.
+
+J'ai ete voir le prince hier matin, j'ai demande a voir son fils[1];
+il a fait dire a la bonne de l'amener. L'enfant est arrive avec une
+personne en petite robe de laine ecossaise que j'ai failli ne pas
+regarder, quand je me suis apercue que c'etait la princesse elle-meme
+qui m'amenait son jeune homme, toute seule et tres gentiment. L'enfant
+est tres beau et tres joli, avec un air melancolique et timide.
+
+Il tiendra de sa mere plus que de son pere. Il est tres mignon et
+obeissant comme une fille.
+
+Je me porte bien, toujours sans appetit; ca ne pousse pas a Paris.
+
+La vente de Delacroix a produit pres de deux cent mille francs en deux
+jours. Les moindres croquis se vendent deux, trois et quatre cents
+francs. Ce pauvre homme vendait des tableaux pour ce prix-la!
+
+Bonsoir, mes enfants cheris; je _bige_ bien tendrement.
+
+ [1] Le prince Victor.
+
+
+
+
+DXLVII
+
+AU MEME
+
+ Paris, 28 fevrier 1864.
+
+Mes chers enfants,
+
+C'est demain le grand jour! quand vous recevrez ma lettre, j'aurai des
+bravos ou des sifflets, peut-etre l'un et l'autre. Ribes ne va pas
+mieux; il joue quand meme et tres bien. La piece est mal sue, mais bien
+comprise et bien jouee.
+
+_Le duc_-Berton, _Villemer_-Ribes, _Caroline_-Thuillier, _la
+Marquise_-Ramelli, _Pierre_-Rey, sont excellents.
+
+_Diane de Saintrailles_, charmante, un peu manieree; _madame d'Arglade_,
+un peu faible, et Clerh-_Benoit_, qui dit quatre mots, ne gatent rien.
+
+Le theatre, depuis le directeur jusqu'aux ouvreuses, dont l'une
+m'appelle _notre tresor_, les musiciens, les machinistes, la troupe, les
+allumeurs de quinquets, les pompiers, pleurent a la repetition comme
+un tas de veaux et dans l'ivresse d'un succes qui va depasser celui du
+_Champi_. Tout ca, c'est la veille, il faut voir le lendemain; s'il y a
+deroute, ce sera autre chose. On annonce toujours une cabale. Les uns la
+disent formidable; les autres disent qu'il n'y aura rien; nous verrons
+bien. Le moment du calme est venu pour moi qui n'ai plus rien a faire
+que d'attendre l'issue. La salle sera comble et il y en aura autant a la
+porte. De memoire d'homme, l'Odeon n'a vu une pareille rage. L'empereur
+et l'imperatrice assisteront a la premiere; la princesse Mathilde en
+face d'eux, le prince et la princesse Napoleon au-dessous. M. de Morny,
+les ministeres, la police de l'empereur nous prennent trop de place, et
+ce n'est pas le meilleur de l'affaire. Nous aimerions mieux des artistes
+aux avant-scenes que des diplomates et des fonctionnaires. Ces gens-la
+ne crevent pas leurs gants blancs contre une cabale. Il n'y a que le
+prince qui applaudisse franchement.
+
+Enfin, nous y voila! les decors sont riches et laids. L'orchestre sera
+rempli de mouchards, rien ne manquera a la fete. Marchal ne demande qu'a
+etriper les recalcitrants. Le parterre est pris par des gens en cravate
+blanche et en habit noir. A demain des nouvelles.
+
+J'ai vu enfin M. Harmant a l'Odeon. Il m'a dit qu'il viendrait me voir
+apres la piece. Mario Proth va faire un article sur _Callirhoe_[1].
+Jourdan en raffole, il est de la religion de Marc Valery.
+
+ [1] Roman de Maurice Sand.
+
+
+
+
+DXLVIII
+
+AU MEME
+
+ Paris, mardi 1er mars 1864.
+ Deux heures du matin.
+
+Mes enfants,
+
+Je reviens escortee par les etudiants aux cris de "Vive George Sand!
+Vive _Mademoiselle La Quintinie!_ A bas les clericaux!" C'est une
+manifestation enragee en meme temps qu'un succes comme on n'en a jamais
+vu, dit-on, au theatre.
+
+Depuis dix heures du matin, les etudiants etaient sur la place de
+l'Odeon, et, tout le temps de la piece, une masse compacte qui n'avait
+pu entrer occupait les rues environnantes et la rue Racine jusqu'a ma
+porte. Marie a eu une ovation et madame Fromentin aussi, parce qu'on l'a
+prise pour moi dans la rue. Je crois que tout Paris etait la ce soir.
+Les ouvriers et les jeunes gens, furieux d'avoir ete pris pour des
+clericaux a l'affaire de _Gaetana_ d'About, etaient tout prets a faire
+le coup de poing. Dans la salle, c'etaient des trepignements et des
+hurlements a chaque scene, a chaque instant, en depit de la presence de
+toute la famille imperiale. Au reste, tous applaudissaient, l'empereur
+comme les autres, et meme il a pleure ouvertement. La princesse
+Mathilde est venue au foyer me donner la main. J'etais dans la loge de
+l'administration avec le prince, la princesse, Ferri, madame d'Abrantes.
+Le prince claquait comme trente claqueurs, se jetait hors de la loge et
+criait a tue-tete, Flaubert etait avec nous et pleurait comme une femme.
+Les acteurs ont tres bien joue, on les a rappeles a tous les actes.
+
+Dans le foyer, plus de deux cents personnes que je connais et que je ne
+connais pas sont venues me _biger_ tant et tant, que je n'en pouvais
+plus. Pas l'ombre d'une cabale, bien qu'il y eut grand nombre de
+gens mal disposes. Mais on faisait taire meme ceux qui se mouchaient
+innocemment.
+
+Enfin, c'est un evenement qui met le quartier Latin en rumeur depuis ce
+matin; toute la journee, j'ai recu des etudiants qui venaient quatre par
+quatre, avec leur carte au chapeau, me demander des places et protester
+contre le parti clerical en me donnant leurs noms.
+
+Je ne sais pas si ce sera aussi chaud demain. On dit que oui, et, comme
+on a refuse trois ou quatre mille personnes faute de place, il est a
+croire que le public sera encore nombreux et ardent. Nous verrons si
+la cabale se montrera. Ce matin, le prince a recu plusieurs lettres
+anonymes ou on lui disait de prendre garde a ce qui se passerait a
+l'Odeon. Rien ne s'est passe, sinon qu'on a chute les claqueurs de
+l'empereur a son entree, en criant: _A bas la claque!_ l'empereur a tres
+bien entendu; sa figure est restee impassible.
+
+Voila tout ce que je peux vous dire ce soir; le silence se fait, la
+circulation est retablie et je vas dormir.
+
+
+
+
+DXLIX
+
+AU MEME
+
+ Paris, 2 mars 1864.
+
+Mes enfants,
+
+La seconde de _Villemer_ a ete ce soir encore plus chaude que celle
+d'hier. C'est un triomphe inoui, une tempete d'applaudissements d'un
+bout a l'autre, a chaque mot, et si spontanee, si generale, qu'on coupe
+trois fois chaque tirade. Le groupe des claqueurs quand il essaye de
+marquer des points de repere a cet enthousiasme ne fait pas plus d'effet
+qu'un sac de noix. Le public ne s'en occupe pas, il interrompt ou il lui
+plait, et c'est le tonnerre. Jamais je n'ai rien entendu de pareil.
+La salle est comble, elle croule; la tirade de Ribes, au second acte,
+provoque un delire. Dans les entr'actes, les etudiants chantent des
+cantiques derisoires, crient: "Enfonces les jesuites! _Hommes noirs,
+d'ou sortez-vous?_ Vive _La Quintinie!_ Vive George Sand! Vive
+_Villemer_!" On rappelle les acteurs a tous les actes. Ils ont de la
+peine a finir la piece. Ces applaudissements les rendent ivres, Berton,
+ce matin, l'etait encore d'hier, lui qui ne boit jamais que de l'eau
+rougie. Ce soir, il me suivait dans les coulisses en me disant qu'il me
+devait le plus beau succes de sa vie, et le plus beau role qu'il eut
+jamais joue.
+
+Thuillier et Ramelli etaient folles. Il faut dire qu'elles ont joue
+admirablement. Ribes n'a pas le meme ensemble: il est laid, disgracieux,
+pas cabotin du tout; mais, par moments, il est si sympathique et si
+nerveux, qu'il electrise le public et recueille en bloc les bravos
+que les autres recoivent en detail. Je vous raconte tout ca pour vous
+amuser. Si vous voyiez mon calme au milieu de tout ca, vous en ririez;
+car je n'ai pas ete plus emue de peur et de plaisir que si ca ne m'eut
+pas regarde personnellement, et je ne pourrais pas expliquer pourquoi.
+Je m'etais preparee a ce qu'il y a de pire, c'est peut-etre pour ca que
+l'inattendu d'un succes si inconcevable, en ce qui me concerne, m'a un
+peu stupefiee. Il faut voir le personnel de l'Odeon autour de moi! je
+suis le bon Dieu. Je dois leur rendre cette justice que, tout le temps
+des repetitions, ils ont ete aussi gentils que le jour de la victoire;
+que, la veille, ils n'ont pas ete pris de la panique ordinaire qui fait
+qu'on veut _mascander_[1] la piece parce qu'on a peur de tout. Ils vont
+faire de l'argent, je l'espere. En ce moment, ils pourraient faire
+quatre mille francs par soiree; mais ils tiennent a laisser entrer les
+ecoles, beaucoup d'ouvriers, de bourgeois libres penseurs, enfin les
+amis naturels et ceux qui lancent le succes par conviction. En cela, ils
+agissent bien, et ils sont honnetes gens.
+
+Il y a eu ce soir encore un peu de tapage sur la place. On voulait
+recommencer la promenade d'hier au soir, car je ne savais pas hier quand
+je vous ai ecrit tout ce qui s'etait passe. Six mille personnes au
+moins, les etudiants en tete, ont ete a la porte du club catholique et
+de la maison des jesuites, chanter en fausset: _Esprit saint, descendez
+en nous!_ et autres cantiques, en moquerie. Ce n'etait pas bien mechant;
+mais, comme tous ces enfants s'etaient grises par leurs cris et leur
+queue de douze heures sur la place, on craignait de les voir aller trop
+loin, et la police les a disperses. Quelques-uns ont ete bouscules,
+dechires et menes au poste. Ni coups ni blessures pourtant. On
+s'attendait a du bruit et on avait consigne deux regiments, avec l'ordre
+d'etre prets a monter a cheval.
+
+Les jeunes gens avaient resolu de deteler mes chevaux du sapin et de
+m'amener rue Racine. On a, Dieu, merci, empeche et calme tout. On a un
+peu taquine l'imperatrice en lui chantant _le Sire de Framboisy_. Mais
+l'empereur a bien agi, il a applaudi la piece, il est sorti a pied
+jusqu'a sa voiture, que la foule empechait d'arriver. Il n'a pas
+voulu que la police lui fit faire place. On lui en a su gre et on l'a
+applaudi.
+
+Il devrait bien faire supprimer l'escouade de mouchards qui l'acclament
+a son entree, et auxquels les etudiants ont impose silence hier; je suis
+sure que, sans elle, toute la salle l'applaudirait.
+
+Les journaux d'aujourd'hui racontent de mille manieres ce qui s'est
+passe hier; mais ce que je vous raconte a batons rompus est exact.
+Aujourd'hui, il y avait dans la salle pas mal de catholiques qui
+essayaient de prendre des airs dedaigneux et embetes. Mais ils ne
+pouvaient pas seulement cracher, et la moindre parole de leur part eut
+fait eclater une tempete. Decidement tout le monde ne les aime pas, et
+ils n'oseront pas broncher. Ils se vengeront dans leurs journaux, soit!
+
+J'ai encore un jour ou deux a donner a _Villemer;_ et puis j'ai a voir
+M. Harmant, et puis la piece de Dumas, qui vient samedi, et quelques
+affaires de detail a terminer; l'impression de mon manuscrit de
+_Villemer_ a livrer, c'est-a-dire la correction d'un manuscrit conforme
+a la mise en scene. J'espere avoir fini tout cela la semaine prochaine
+et courir vers vous et mon Coco ton qui pousse bien, j'espere, pendant
+que je pioche, ce cher petit amour! Je vous _bige_ mille fois.
+Parlez-moi de vous et de lui.
+
+ [1] Abimer.
+
+
+
+
+DL
+
+AU MEME
+
+ Paris, 8 mars 1864
+
+_Villemer_ va toujours merveilleusement. La grande presse est encore
+plus elogieuse que la petite, et cela sans restriction. Ces messieurs
+qui m'avaient declaree incapable de faire du theatre, me proclament
+_tres forte_. L'Odeon fait tous les soirs quatre mille francs de
+location et de cinq a six cents francs au bureau. Il y a file de
+voitures toute la journee pour retenir les places, puis autre file le
+soir et queue au bureau.
+
+L'Odeon est illumine tous les soirs. La Rounat en deviendra fou. Les
+acteurs sont toujours rappeles entre tous les actes. C'est un succes
+splendide, et, comme il n'est plus soutenu par personne que le public
+payant, il est si unanime et si chaud, que jamais les acteurs n'en ont
+vu, disent-ils, de pareil. Ribes se soutient; le succes lui donne
+une vie artificielle et le guerira peut-etre. Il a des moments ou on
+l'interrompt trois fois par des applaudissements frenetiques comme le
+premier jour. Les voyageurs qui arrivent a Paris et qui passent le soir
+devant l'Odeon, font arreter leur sapin avec effroi et demandent si
+c'est une revolution, si on a proclame la Republique.
+
+La piece d'Alexandre a ete mieux recue ce soir[1]; mais elle souleve
+de l'opposition et n'aura pas de succes. Elle est pourtant amusante et
+pleine de talent; mais elle scandalise.
+
+Les epreuves de ma photographie n'ont pas encore tres bien reussi chez
+Nadar; j'y retourne demain. M. Harmant vient pour sur mercredi. Il m'a
+envoye une loge pour ce jour-la; car il faut bien que je connaisse son
+theatre. Je voudrais aussi voir _Villemer_, que je n'ai encore fait
+qu'apercevoir a moitie. J'ai demande hier trois places, pas une qui ne
+soit louee jusqu'a samedi.
+
+ [1] _L'Ami des femmes_.
+
+
+
+
+DLI
+
+M. GUSTAVE FLAUBERT
+
+ Paris, 10 mars 1864.
+
+Cher Flaubert,
+
+Je ne sais pas si vous m'avez prete ou donne le beau livre de M. Taine.
+Dans le doute, je vous le renvoie; je n'ai eu le temps d'en lire ici
+qu'une partie, et, a Nohant, je n'aurai que le temps de griffonner pour
+Buloz; mais, a mon retour, dans deux mois, je vous redemanderai ces
+excellents volumes d'une si haute et si noble portee.
+
+Je regrette de ne vous avoir pas dit adieu; toutefois, comme je reviens
+bientot, j'espere que vous ne m'aurez pas oubliee et que vous me ferez
+lire aussi quelque chose de vous.
+
+Vous avez ete si bon et si sympathique pour moi a la premiere
+representation de _Villemer_, que je n'admire plus seulement votre
+admirable talent, je vous aime de tout mon coeur.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DLII
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS
+
+ Nohant, 24 mars 1864.
+
+Mon cher ami,
+
+Nous changeons de place pour quelque temps. Mes enfants ne veulent pas
+habiter Nohant sans moi; ils ont raison et ils me font plaisir. Nous
+allons tous nous caser aupres de Paris, afin de pouvoir nous occuper de
+theatre et d'autres travaux plus realisables la ou nous serons. Nous
+organisons Nohant sur un bon pied de conservation, afin de pouvoir,
+tous les ans, y passer une saison tous ensemble. Voila. Ce n'est pas un
+depart ni un abandon du pays, ni une separation de famille, c'est une
+installation plus legere a porter et a transporter; car nous avons aussi
+pour l'annee prochaine des projets de voyage. Il me semble que vous
+faites un peu de meme en n'habitant pas le Coudray toute l'annee.
+Esperons que nos loisirs de campagne se rencontreront et que vous ne
+vous apercevrez guere par consequent de ce changement.
+
+As-tu recu signe devie de Gueroult? Je t'ai ecrit que je l'avais vu et
+qu'il m'avait promis ce que tu desires. Je n'ai pas repondu a ta lettre
+de felicitations pour _Villemer:_ je comptais te retrouver ici. Je te
+remercie donc aujourd'hui et j'embrasse toute ta chere famille. Amities
+d'ici.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DLIII
+
+A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A DECIZE
+
+ Nohant, 31 mars 1864
+
+Ma chere enfant,
+
+Puisque Duvernet t'a dit que je quittais Nohant, il aurait pu te dire
+aussi, puisque je le lui ai ecrit, que je ne le quittais pas d'une
+maniere absolue, mais que je prenais seulement des arrangements pour
+passer, ainsi que Maurice et Lina, une partie de l'annee a Paris. Le
+succes de _Villemer_ me permet de recouvrer un peu de liberte dont
+j'etais privee tout a fait a Nohant dans ces dernieres annees, grace
+aux bons Berrichons, qui, depuis les gardes champetres de tout le pays
+jusqu'aux amis de mes amis, et Dieu sait s'ils en ont! voulaient etre
+_places_ par mon _grand credit_. Je passais ma vie en correspondances
+inutiles et en complaisances oiseuses. Avec cela les visiteurs qui n'ont
+jamais voulu comprendre que le soir etait mon moment de liberte et le
+jour mon heure de travail! j'en etais arrivee a n'avoir plus que la
+nuit pour travailler et je n'en pouvais plus. Et puis trop de depense a
+Nohant, a moins de continuer ce travail ecrasant. Je change ce genre de
+vie; je m'en rejouis, et je trouve drole qu'on me plaigne. Mes enfants
+s'en trouveront bien aussi, puisqu'ils etaient claquemures aussi par les
+visites de Paris et que nous nous arrangerons pour etre tout pres les
+uns des autres a Paris, et pour revenir ensemble a Nohant quand il nous
+plaira d'y passer quelque temps. On a fait sur tout cela je ne sais
+quels cancans, et on me fait rire quand on me dit: "Vous allez donc nous
+quitter? Comment ferez-vous pour vivre sans nous?"
+
+Ces bons Berrichons! Il y a assez longtemps qu'ils vivent _de moi_.
+Duvernet sait bien tout cela, et je m'etonne qu'il s'etonne.
+
+
+
+
+DLIV
+
+A M. HIPPOLYTE MAGEN, A MADRID
+
+ Nohant, 24 avril 1864.
+
+Une absence de quelques jours m'a empechee, monsieur, de repondre a
+votre excellente lettre et de vous dire toute ma gratitude pour les
+details que vous me donnez.
+
+Vous adoucissez autant que possible la douleur de l'evenement[1], en me
+disant que notre ami n'a pas eu a lutter contre la crise finale, et que
+les derniers temps de sa vie ont ete heureux. La compensation a ete bien
+courte, apres une vie de luttes et de souffrances. Mais je suis de ceux
+qui croient que la mort est la recompense d'une bonne vie, et la vie de
+ce pauvre ami a ete meritante et genereuse. Les regrets sont pour nous,
+et votre coeur les apprecie noblement.
+
+J'ai envoye votre lettre a madame Y..., soeur de Fulbert, et je lui ai
+fait le sacrifice, du portrait photographie. S'il vous etait possible de
+m'en envoyer un autre exemplaire, je vous en serais doublement obligee.
+Madame Y... compte vous ecrire pour vous remercier aussi de l'affection
+delicate que vous portiez a son frere et pour vous confier, je pense, la
+mission que vous offrez si genereusement de remplir.
+
+_Quant aux details de l'enterrement, j'ignore ce qu'elle en pense_. Je
+la connais fort peu; mais je vous remercie, moi, pour mon compte, de la
+supreme convenance de votre intervention.
+
+Vous avez fait respecter le voeu qu'il eut exprime, lui, s'il eut pu
+vous adresser ses dernieres paroles.
+
+Merci, encore, monsieur, et bien a vous.
+
+G. SAND.
+
+ [1] La mort de Fulbert Martin, ancien avoue a la Chatre, exile apres
+ le coup d'Etat de 1851.
+
+
+
+
+DLV
+
+A M. BERTON PERE, A PARIS
+
+ Nohant, 5 mai 1864.
+
+Mon cher et charmant enfant,
+
+Voulez-vous vous charger de negocier avec M. Harmant[1] la reprise de
+_Villemer_ pour le 15 septembre prochain? M. de la Rounat m'ecrit
+que vous consentez a nous assurer cette reprise, car, sans vous, que
+serait-elle? Il n'y aurait pas a y attacher la moindre importance.
+Si donc vous ne nous abandonnez pas, et je vous en remercie bien
+serieusement, il faut que nous obtenions de M. Harmant qu'il vous laisse
+avec nous le plus longtemps possible, a la charge exclusive de l'Odeon,
+bien entendu, jusqu'au moment ou il aura _effectivement_ besoin de vous.
+Il m'a dit n'avoir besoin de vous en effet que pour jouer la piece que
+je compte lui faire et ou vous avez bien voulu accepter le premier role.
+Que cette piece soit _Christian Waldo_[2], ou une autre, je me mettrai
+a ce travail le mois prochain, et je ferai de mon mieux pour arriver en
+temps utile, c'est-a-dire en janvier, ce qui est bien dans mon interet.
+Jusque-la, quand meme vous joueriez encore _Villemer_, rien ne vous
+empecherait de me repeter a la Gaiete. Si vous n'etes pas effraye de
+voir devant vous tant de prose de George Sand, ayez l'obligeance de
+communiquer ma lettre a M. Harmant en lui offrant tous mes compliments,
+et de lui demander s'il accepte cet arrangement si simple. Comme, avant
+tout, il faut que vous l'acceptiez, c'est a vous que je m'adresse pour
+que nous nous entendions sur toute la ligne et sans perdre de temps. Je
+ne veux faire une piece nouvelle qu'autant que vous la jouerez, et
+il faut que je sois fixee pour y travailler bientot exclusivement.
+J'attends donc votre reponse pour cela, et pour dire a M. de la Rounat
+de traiter de _votre rachat_ avec M. Harmant pour l'automne prochain.
+
+A vous de coeur, mon cher enfant, et toutes les amities des miens.
+
+ [1] Directeur des theatres du Vaudeville et de la Gaiete.
+ [2] Tiree du roman de _l'Homme de neige_, par Maurice Sand;
+ non-representee.
+
+
+
+
+DLVI
+
+A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS
+
+ Nohant, 8 mai 1864.
+
+Chere amie,
+
+Je ne savais pas que cette petite _feignante_ de Lina ne vous avait
+pas repondu. Elle ne s'en est pas vantee. Elle est si absorbee par son
+poupon, et elle s'en occupe si gentiment et si bien, qu'il faut lui
+pardonner tout.
+
+Ne soyez pas inquiets de nous: nous nous portons tous bien, et nos
+petites incertitudes ont cesse. Les chers enfants ne veulent pas
+_gouverner_ Nohant; ils ont un peu tort dans leur interet, ils y
+mettraient sans doute plus d'economie que moi. Mais ils y portent je ne
+sais quels scrupules qui sont bons et tendres. Je mets donc Nohant sur
+le pied _d'absence_, avec la facilite d'y revenir a tout moment et d'y
+retrouver Sylvain, regisseur de la reserve; Marie, gouvernante de la
+maison, et le jardin en bonnes mains. Cela fait, je vole a Palaiseau;
+car, si _Villemer_ me donne de quoi payer mon arriere, ce n'est pas une
+raison pour que j'en recommence un nouveau l'annee prochaine, et que je
+ne puisse jamais me reposer.
+
+Mais, en ce moment, j'achete mon prochain repos par un surcroit de
+travail. Il faut que je fasse a Buloz, au grand galop, un long roman;
+et, comme ledit Buloz a ete tres bien pour moi, je dois le contenter,
+morte ou vive. Voila pourquoi je ne trouve pas une heure pour ecrire a
+mes amis. Je me porte bien a present. Je me suis envolee toute seule
+quelques jours a Gargilesse, ou j'ai travaille la nuit, mais ou j'ai
+couru le jour. C'est un paradis en cette saison. Mes enfants sont encore
+un peu aux arrets forces a cause de M. Marc[1]; mais le voila qui a des
+dents et qui mange de la viande. Il ne tardera pas a etre sevre; apres
+quoi, ses parents doivent le conduire dans le Midi et a Paris, ou ils
+ont envie de faire aussi une petite installation. Moi, je crois qu'ils
+seraient mieux a Nohant. Nous verrons. Le petit est charmant, gai comme
+un pinson et pas du tout grognon.
+
+Au revoir et a bientot, mes bons amis; aimez-vous toujours. Je vous
+embrasse tous bien tendrement. Lina reparera ses torts en vous ecrivant
+une longue lettre.
+
+G. SAND.
+
+ [1] Petit-fils de George Sand.
+
+
+
+
+DLVII
+
+A M. OSCAR CASAMAJOU, A CHATELLERAULT
+
+ Nohant, mai 1864.
+
+Ne crois donc pas ces betises, mon cher enfant. Ce sont les aimables
+commentaires de la Chatre sur un fait bien simple. Je me rapproche de
+Paris pour un temps plus long que de coutume, afin de pouvoir faire
+quelques pieces de theatre qui, si elles reussissent, meme _moitie
+moins_ que _Villemer_, me permettront de me reposer dans peu d'annees.
+Maurice aussi est tente d'en essayer, et, comme il a bien reussi dans le
+roman, il peut reussir la aussi. Mais, pour cela, il ne faut pas habiter
+Nohant toute l'annee, et, si on s'absente, il ne faut pas y laisser un
+train de maison qui coute autant que si l'on y etait. En consequence,
+nous nous sommes entendus pour reduire nos depenses ici et pour avoir un
+pied-a-terre plus complet a Paris. Nous n'aimons la ville ni les uns
+ni les autres; nous ferons notre pied-a-terre d'une petite campagne a
+portee d'un chemin de fer. Je compte aller a Paris le mois prochain,
+Maurice doit aller voir son pere avec Lina et Coco, a cette epoque. Il
+me rejoindra a Paris, et Nohant, mis sur un pied plus modeste, mais bien
+conserve par les soins de Sylvain et de Marie, qui y resteront avec un
+jardinier, nous reverra tous ensemble quand nous ne serons pas occupes a
+Paris. A tout cela nous trouverons tous de l'economie, et j'aurai, moi,
+un travail moins continu. Nous vivons toujours en bonne intelligence,
+Dieu merci; mais, si les gens de La Chatre n'avaient pas _incrimine_
+selon leur coutume, c'est qu'ils auraient ete malades.
+
+Je te remercie, cher enfant, du souci que tu en as pris. Mais sois sur
+que, si j'avais quelque gros chagrin, tu ne l'apprendrais pas par les
+autres. Ta femme a envoye a Lina des amours de robes. Coco a ete superbe
+avec ca, le jour de son bapteme, avant-hier. Il est gentil comme tout.
+Nous vous embrassons tendrement, mes chers enfants.
+
+Quand tu iras a Paris, comme j'ai quitte la rue Racine, dont les quatre
+etages me fatiguaient trop, tu sauras ou je suis, en allant _rue des
+Feuillantines_, 97; mets cela sur ton carnet.
+
+Je te disais que, si j'avais un gros chagrin, je te le dirais. J'ai
+eu, non un chagrin, mais un souci cet hiver. Mon budget s'etait trouve
+depasse et je me voyais surchargee de travail pour me remettre au pair.
+C'est alors que, tous ensemble, nous avons cherche une combinaison
+d'economie pour Nohant et que nous l'avons trouvee. Quant a l'arriere,
+_Villemer_ l'a deja couvert.
+
+
+
+
+DLVIII
+
+A M. GUILLEMAT, LIBRAIRE, A LA CHATRE[1]
+
+ Nohant, 11 juin 1864
+
+Monsieur,
+
+Je suis vivement touchee de la lettre collective qui m'a ete ecrite au
+nom de plusieurs artisans et commercants de la Chatre; je vous prie de
+leur en exprimer ma reconnaissance et de leur dire que je n'oublierai
+jamais notre bon pays et les sympathies que j'y ai rencontrees. Elles
+me payent largement des petites persecutions qui m'ont ete suscitees
+en d'autres temps et que j'aurais rencontrees partout ailleurs; car le
+monde ne comprend pas toujours que l'humanite n'est qu'une seule et meme
+famille, et il faudra encore du temps pour que l'on sache ou est le
+bonheur.
+
+Il serait dans la sainte fraternite et son jour viendra, les poetes n'en
+peuvent pas douter; car c'est le pressentiment qui les fait vivre.
+
+Nous traversons, en attendant, une epoque de civilisation ou le
+travail est anobli dans l'opinion des honnetes gens et ou beaucoup
+de souffrances et de fatigues ne font rien perdre a l'homme de son
+independance et de sa dignite, quand il sait les comprendre.
+
+Plusieurs comprennent: patience avec ceux qui ne comprennent pas!
+
+Je ne m'absente que pour peu de temps, j'espere; mais, de loin ou de
+pres, croyez bien, messieurs, que mon coeur restera avec vous et que
+votre belle et bonne lettre sera un de mes plus doux souvenirs.
+
+Recevez-en mes remerciements avec l'expression de mon devouement
+sincere.
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] En reponse a une lettre collective des ouvriers de la
+ Chatre, faisant leurs adieux a George Sand, qui allait quitter
+ Nohant, pour s'etablir a Palaiseau (Seine-et-Oise).
+
+
+
+
+DLIX
+
+A MAURICE SAND, A GUILLERY
+
+ Palaiseau, 18 juin 1864.
+
+Mon Bouli,
+
+J'ai recu ce matin ta lettre de jeudi soir, et, a l'heure qu'il est, tu
+es encore a Nohant. Celle-ci (de lettre) te trouvera a Guillery, d'ou il
+me tarde bien d'avoir des nouvelles de votre voyage. Ce brave Cocoton
+va-t-il etre etonne de dormir avec ce tapage de chemin de fer, lui qui
+ne veut pas que sa mere respire trop fort a cote de lui! Ce sera de quoi
+le corriger; car il faudra bien qu'il prenne son parti de ce vacarme.
+
+On dit _dans les journaux_ qu'il pleut a verse dans toute la France, si
+bien que je crains que vous ne trouviez pas le beau temps a Guillery.
+Mais pourtant le barometre remonte.
+
+Ici, le mauvais temps est supportable. La maison est si gentille et
+si bien appropriee a tous mes besoins, je suis si bien installee et
+outillee pour ecrire, que je ne m'impatiente pas d'y rester. Hier,
+il faisait beau, nous avons fait un tour dans le vallon de la petite
+riviere. La riviere est trouble en ce moment, mais le pays est
+delicieux. Les gens de la campagne sont tous cultivateurs,
+proprietaires, franchement paysans et tres gentils a la rencontre. Ils
+vous disent bonjour comme a Gargilesse.
+
+Il y en a qui ont, pour tout avoir, un champ de roses jete au milieu des
+champs de ble, et ce champ de roses embaume a un quart de lieue a la
+ronde. Je ne sais pas si ce pays serait a ton gout; moi, il me plait
+enormement. Il est rustique au possible, ce qui ne i'empeche pas d'avoir
+un grand style, a cause de ses beaux arbres et de ses verdures immenses.
+
+Jusqu'ici, je ne sais rien de ma depense, il faut quelques semaines pour
+s'en rendre compte. Je sais que la table est exquise et que je
+n'ai jamais si bien mange. Les fruits et les legumes, dont je vis
+principalement, sont d'un pays de Cocagne. Si nous avions Nohant en
+pareille terre, nous serions riches. On se procure au reste ici tout ce
+qu'on veut comme a Paris, poissons de mer, etc., en s'entendant avec les
+gens de l'endroit, qui sont serviables au possible. Enfin on ne manque
+absolument de rien. Ce doit etre aussi cher ou peu s'en faut qu'a Paris;
+mais Lucy me parait une grande econome: elle fait un plat pour quatre
+jours, et, tous les jours, elle vous le sert tellement transforme, qu'on
+croit manger du nouveau. Je ne sais de quoi vivent son mari et elle. Si
+cela dure, c'est merveilleux. Les nouveaux balais _swepe vounelo_[1]
+comme disait le bon Cauvieres[2]. On m'assure pourtant que ceux-ci
+dureront, parce qu'ils ont fait leurs preuves ailleurs. Nous verrons
+bien.
+
+Parlez-moi de vous, de ma Cocote, que je _bige_ mille fois, et de mon
+Cocoton et de Guillery. Dis mes amities a ton pere. Bonjour a Marie.
+
+J'ai vu en esprit la delivrance des lerots[3] et des poissons. Quelle
+noce! Ceux-la ne nous regrettent pas, Moi, je cherche un brochet pour
+nettoyer le petit _nymphee_, ou les grenouilles frayent un peu trop. Je
+me suis payee hier des pots de fleurs. On va me donner deux canards de
+Chine pour _mon eau_. Il y a ici, dans le jardin, un criocere enorme
+et d'un rouge fonce; c'est un insecte magnifique et tres abondant. Je
+l'appelle _criocere_ au hasard.
+
+ [1] Les nouveaux balais balayent bien.
+ [2] Docteur medecin a Marseille.
+ [3] Genre de petits ecureuils que Maurice Sand avait apprivoises et
+ qui vivaient en cage dans la salle a manger de Nohant, a cote
+ d'un aquarium peuple de tanches, de verons et d'epinoches.
+
+
+
+
+DLX
+
+A MADAME LINA SAND, A GUILLERY
+
+ Palaiseau, 29 juin 1864.
+
+Chere fille,
+
+Je recois ta lettre du 26, qui renverse mes notions. Ce n'est donc pas
+le 27, c'est donc le 26 ton anniversaire? au moins ma lettre et mon
+petit cadeau te seront-ils parvenus le 27? Tout ca, c'est egal a
+present, car tout a du arriver, et tu sais que je n'ai pas oublie les
+vingt-deux ans de ma Cocote, non plus que le 30 juin de Mauricot.
+
+Comment! ce pauvre amour de Cocoton a ete malade a ce point au moment du
+depart? J'ai peur qu'a Guillery vous ne vous enrhumiez, parce que vous
+etes mal clos dans vos chambres. Je me souviens du vent qui passe sous
+la porte et qui, de mon temps deja, soulevait les jupons. Ici, nous
+bravons les intemperies dans une maison excellente, epaisse, fermee et
+saine au possible. Mais ce mauvais temps est general. Nous avons vu le
+soleil deux ou trois fois depuis que je suis a Palaiseau. Toujours
+des giboulees, des nuages, ou un joli ciel gris comme en automne; des
+soirees si froides, que j'ai remis tous les habits d'hiver. C'est tres
+bon pour marcher; tous les soirs apres diner, nous faisons au moins deux
+lieues a pied. Le pays est admirable, varie au possible: des prairies
+nivelees comme des tapis, des potagers splendides a perte de vue, avec
+des arbres fruitiers enormes; puis des collines, meme assez escarpees;
+car, hier au soir, nous avons du renoncer a grimper. Des bois charmants,
+des plantes que je ne reconnais pas, tant elles sont differentes en
+grandeur de celles de Nohant: de la geologie toute fracassee et tordue
+de mouvements, des cailloux, de la craie schisteuse, des gres, des
+sables fins, de la meuliere; dans les fonds, deux metres de terre
+vegetale fine comme de la cendre, fertile comme l'Eldorado, et arrosee
+de sources a chaque pas. Aussi les paysans d'ici sont plus riches
+que les bourgeois de chez nous. Ils sont tres bons et obligeants, et
+respectent trop la propriete pour qu'on sache ce que c'est que le vol.
+
+Le pays, passe six heures du soir, est desert comme le Sahara. Une fois
+sortis du village, nous marchons trois heures sur les collines sans
+rencontrer une ame ou un animal. Pas de Parisiens ni de flaneurs; meme
+le dimanche, fort peu de bourgeois. Des paysans qui se couchent avec le
+soleil; le silence de Gargilesse. En somme, l'endroit me plait beaucoup
+et c'est un isolement complet qui est tres favorable au travail; aussi
+j'y pioche beaucoup et je m'y porte tres bien.
+
+L'habitation est loin de realiser ton reve de grottes, de parc et
+d'orangers. C'est tout petit, tout petit, mais si commode et si propre,
+que je ne demande rien de plus. Quant a vous, je vous vois d'ici
+promenant Cocoton dans son carrosse a travers les myrtes et les
+lauriers-roses, et il me tarde de vous savoir la; car vous y aurez vos
+aises, un beau climat, j'espere, et un bon medecin au besoin.
+
+Dis a Bouli que madame Buloz est venue avant-hier et qu'elle m'a dit
+ceci: "Buloz a lu le roman de Maurice[1]. Il le trouve tres amusant,
+tres bien fait, _rempli de talent_. Mais il en a tres grand'peur. Il
+dit que, sans de grandes suppressions, il risque d'etre arrete dans la
+_Revue des Deux-Mondes_, comme l'a ete _Madame Bovary_ dans la _Revue de
+Paris_."
+
+J'ai repondu: "Dites a Buloz qu'il relise encore et fasse des reflexions
+mures. Si, avec quelques suppressions de temps en temps, on peut rendre
+l'ouvrage possible dans la _Revue_, Maurice m'a donne carte blanche et
+je me charge de la besogne, sauf a retablir le texte dans l'edition de
+librairie. Mais, si les corrections et suppressions sont considerables
+au point de denaturer l'ouvrage et de lui enlever sa physionomie, il
+vaut mieux le publier tout de suite en volume."
+
+Madame Buloz a repris: "C'est bien l'intention de Buloz d'y renoncer
+plutot que de l'abimer. Aussi je ne suis pas chargee de vous dire qu'il
+le refuse. Il veut, avant de se prononcer, le lire une seconde fois et
+y bien reflechir. Il le regretterait fort, car il en fait le plus grand
+eloge et dit que c'est prodigieusement amusant et bien fait. Il ajoute
+qu'en volume cela peut avoir un succes comme _Madame Bovary_, parce que
+le lecteur de volumes n'est pas le lecteur de revues."
+
+Si Buloz decide qu'il ne peut publier sans abimer le livre, je le
+chargerai de faire un bon traite pour Maurice avec Michel Levy: une
+edition in-octavo qui remplacerait le produit de la _Revue_ (l'ouvrage
+inedit a toujours plus de valeur), et de petit format ensuite. Que
+Maurice me laisse faire, et ne se tourmente pas: son roman a chance de
+succes et j'en tirerai le meilleur parti possible. Au reste, Buloz
+est bien dispose, il est charmant pour Maurice et declare lui trouver
+beaucoup de talent. Peut-etre a-t-il raison quant a la pruderie de ses
+abonnes; peut-etre aussi, en y reflechissant, reconnaitra-t-il ce que
+je lui ai deja dit: "Un roman de moeurs modernes est choquant lorsqu'il
+blesse les idees modernes; mais l'eloignement historique permet de
+choquer, car il n'impose pas une morale nouvelle, et le lecteur fait bon
+marche de personnages si differents de lui-meme."
+
+Sur ce, bonsoir, ma cherie; _bige_ bien Mauricot et Cocoton; ecris-moi
+de longues lettres, tu seras bien Gentille.
+
+ [1] Raoul de la Chastre.
+
+
+
+
+DLXI
+
+A M. LUDRE-GABILLAUD, A LA CHATRE
+
+ Palaiseau, 12 juillet 1864.
+
+Cher et bon ami,
+
+Je serais la plus tranquille et la plus contente du monde, si mon pauvre
+petit Marc n'etait malade a Guillery. Il a la dysenterie tres fort et je
+suis cruellement inquiete depuis quelques jours. Autrement tout allait
+bien: les enfants en humeur de voyager, et moi a meme enfin de me
+reposer un peu.
+
+Le pays ou nous sommes est delicieux; la petite habitation charmante, et
+pas d'importuns. Je m'y occupe de bon coeur et avec toutes mes aises.
+J'ai une excellente domestique et je suis _riche_, puisque les depenses,
+qui allaient a Nohant par billets de mille francs, sont ici dans la
+proportion de cent francs. J'aurai donc de quoi voyager quand le coeur
+m'en dira. Mais, aujourd'hui, mon coeur, serre par l'inquietude, ne me
+dit rien, sinon que j'aspire a la guerison du petit.
+
+Vous etes la bonte et l'obligeance memes, mon cher ami. Je vous remercie
+de votre sollicitude pour Nohant et je ferai ce que vous conseillerez.
+Certes je crois qu'un garde est utile. Mais ou en trouver un qui
+garde reellement? Quant a l'assurance, faites-la, c'etait convenu, et
+faites-la comme vous l'entendrez, avec la Compagnie que vous jugerez la
+meilleure. Rappelez-vous aussi, que le _gateur_ d'arbres contre lequel
+un garde me serait utile est mon fermier lui-meme, qui laisse ses
+metayers tenir des chevres, les mener dehors et permet d'ebrancher
+autrement qu'il n'est convenu. Tenez la main a ce qu'il en soit puni en
+ne recevant pas les arbres que je lui cede ordinairement pour son usage.
+
+Bonsoir et merci encore, mon bon Ludre. Vous ne venez donc pas a Paris?
+La premiere fois que vous y aurez quelque affaire, il faut venir diner
+avec nous. On peut arriver ici a six heures et repartir a neuf et a dix.
+
+Embrassez bien pour moi votre chere femme, et aimez-moi, comme je vous
+aime.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DLXII
+
+A MADAME LINA SAND, A GUILLERY
+
+ Palaiseau, 14 juillet 1864.
+
+Ma pauvre cherie,
+
+J'ai ete bien inquiete hier de ne rien recevoir. Aujourd'hui, cher et
+cruel anniversaire! je recois ta lettre du 12, qui me tranquillise un
+peu; car, dans la journee d'hier et toute cette nuit, j'etais decouragee
+et desesperee. J'attends maintenant le telegramme promis... Ah! si vous
+pouviez me repondre: _Beaucoup mieux!_ je benirais encore ce 14 juillet,
+que je detestais ce matin. Ce qui est dechirant, c'est de penser a ce
+que souffre ce pauvre ange et a ce que vous souffrez, Maurice et toi, en
+le voyant souffrir. Prenez espoir et courage, mes pauvres chers enfants!
+Moi, j'en manque, je suis vieille et usee. Mais l'avenir est a vous.
+Surtout, ne sois pas malade a ton tour, ma petite cherie. Impossible
+d'elever des enfants sans inquietude, sans maladie, sans souffrance et
+sans danger. Le contraire serait un miracle. Mais quels jours amers a
+passer!
+
+Maurice, ne te decourage pas. Songe a soutenir les forces de ta Lina.
+Dieu, quel bonheur si vous me dites ce soir qu'il est mieux. J'ai
+mille livres de plomb sur le coeur. Ne me laissez pas sans nouvelles,
+ecrivez-moi, ne fut-ce qu'un mot. Le silence m'epouvante. Voici l'heure
+de la poste. Je vous embrasse et je vous aime.
+
+Onze heures du soir.
+
+Ma lettre a depasse l'heure de la poste. Je la rouvre, pour vous dire
+que j'ai recu le telegramme a six heures. A chaque coup de cloche, je
+suis folle. Enfin il y a du mieux! Beni soit le jour qui nous rend
+l'espoir. Si le mieux continue demain, nous pourrons respirer. Comme
+vous en avez besoin, mes pauvres enfants!
+
+
+
+
+DLXIII
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A NIMES
+
+ Guillery, 16 juillet 1864.
+
+Cher ami,
+
+Je vous envoie mes pauvres enfants, ne pouvant les suivre en voyage;
+j'ai compte que Nimes serait encore l'endroit ou ils auraient le plus de
+consolations, puisque vous serez la, vous qui les aimez tant et si bien.
+Vous direz a Maurice tout ce qu'il faut lui dire, il vous ecoutera. Il
+a du courage; mais il a des moments d'exasperation qui reviennent.
+Vous les combattrez. Parlez-lui de sa petite femme, de l'avenir, de
+ma vieillesse a epargner. Tachez qu'ils ne soient pas malades. S'ils
+l'etaient, ecrivez-moi, j'accourrai.
+
+Adieu! Dans un instant, nous quittons cette fatale maison et nous
+partons ensemble pour Agen.
+
+Je vous embrasse de coeur. Donnez-nous du courage!
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DLXIV
+
+A M. LUDRE-GABILLAUD A LA CHATRE
+
+ Palaiseau, 24 juillet 1864.
+
+Mon ami,
+
+Nous sommes brises: nous avons perdu notre enfant! Je suis partie avec
+un medecin mercredi soir pour Agen, d'ou j'ai couru sans respirer a
+Guillery. Le pauvre petit etait mort la veille au soir. Nous l'avons
+enseveli le lendemain et porte dans la tombe de son arriere-grand-pere,
+le brave pere de mon mari, a cote du premier enfant de Solange, mort
+aussi a Guillery. Un pasteur protestant de Nerac est venu faire la
+ceremonie, au milieu de la population catholique, qui est habituee a
+vivre cote a cote avec le protestantisme.
+
+Nous sommes repartis tous le soir meme pour Agen, ou mes pauvres enfants
+se sont trouves un peu plus calmes et ont pris du repos. Hier, a Agen,
+je les ai mis au chemin de fer pour Nimes. Ils eprouvent le besoin de
+voyager et je les y ai pousses. Il fallait combattre l'idee d'emporter
+ce pauvre petit corps a Nohant pour l'y ensevelir; et, vraiment, epuises
+comme ils le sont tous deux, c'etait de quoi les tuer. J'ai pu surmonter
+cette exaltation, obtenir le resultat que je viens de vous dire et les
+voir partir resignes et courageux. Dans quelques semaines, il viendront
+me rejoindre ici, et j'espere que leurs pensees se seront tournees vers
+l'avenir.
+
+Moi, je suis partie, laissant des epreuves a corriger et je suis revenue
+par l'express ce matin a cinq heures. Vous pensez qu'a mon age, c'est
+rude. Mais cette fatigue et cette depense d'energie m'ont soutenue au
+moral, et j'ai pu remonter l'esprit de ces pauvres malheureux. Le plus
+frappe est Maurice. Il s'etait acharne a sauver son enfant. Il le
+soignait jour et nuit sans fermer l'oeil. Il le croyait sauve; il
+m'ecrivait victoire. Une rechute terrible a fait echouer tous les soins.
+Enfin, il faut supporter cela aussi!
+
+Ne vous inquietez pas de nous. Le plus rude est passe. A present, la
+reflexion sera amere pendant bien longtemps. M. Dudevant a ete aussi
+affecte qu'il peut l'etre et m'a temoigne beaucoup d'amitie.
+
+Embrassez pour moi votre chere femme. Je sais qu'elle pleurera avec
+nous, elle qui etait si bonne pour ce pauvre petit.--Antoine dinait chez
+moi a Palaiseau le jour ou j'ai recu le telegramme d'alarme. Il a couru
+pour nous. Mais, malgre son aide et celle de M. Maillard, je n'ai pu
+partir le soir meme; l'express ne correspond pas avec Palaiseau.
+
+Adieu, mon bon ami; a vous de coeur.
+
+G. S.
+
+
+
+
+DLXV
+
+A MADAME SIMONNET, A MONGIVRAY, PRES-LA CHATRE
+
+ Palaiseau, 24 juillet 1864.
+
+Ma chere enfant,
+
+Rene a du te dire comment nous sommes partis tout a coup pour Guillery.
+Nous voila revenus, laissant notre pauvre enfant dans la tombe de son
+arriere-grand-pere. Maurice et Lina, que j'ai embarques pour Nimes, ont
+ete bien soulages de me voir, et ils ont ecoute mes consolations avec un
+coeur bien tendre. Mais quelle douleur! Maurice, qui s'etait extenue
+a soigner son enfant et qui le croyait sauve! Je reviens brisee de
+fatigue; mais j'ai besoin de courage pour leur en donner, et je
+supporterai mon propre chagrin aussi bien que je pourrai. Ecris-leur a
+Nimes, chez Boucoiran, au _Courrier du Gard_. Ils vont voyager un mois
+pour se remettre et se secouer; mais ils auront leur pied-a-terre a
+Nimes et ils y recevront leurs lettres. J'ai oublie de donner leur
+adresse a Ludre; fais-la-lui savoir tout de suite. Ces temoignages
+d'affection leur feront du bien.
+
+Aussitot que je pourrai, j'ecrirai au ministre pour Albert, sois
+tranquille.
+
+Je t'embrasse tendrement, ainsi que ta mere.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DLXVI
+
+A MAURICE SAND, A NIMES
+
+ Palaiseau, 25 juillet 1864.
+
+Mes enfants,
+
+J'attends impatiemment de vos nouvelles. Necessairement j'ai l'esprit
+frappe et j'ai besoin de vous savoir a Nimes, pres de notre bon
+Boucoiran, bien soignes, si vous etiez souffrants l'un ou l'autre. J'ai
+bien supporte le voyage; mais nous sommes beaucoup plus las aujourd'hui
+qu'hier, et je crains qu'il n'en soit de meme pour vous. Quand la
+volonte n'a plus rien a faire, on sent que le corps est brise. Toute la
+journee, j'ai corrige des epreuves[1]. Jugez si j'y avais la tete. Je
+relisais tout six fois sans comprendre, et c'est pour cette corvee que
+je vous ai quittes si vite; car la _Revue_ etait bouleversee et j'ai
+recu aujourd'hui quatre epreuves revenant de Nohant, de Nerac, etc.
+Louis Buloz est venu m'aider a terminer. J'ai marche un peu ce soir;
+mais je pleure en marchant, en dormant, en travaillant, et la moitie du
+temps sans penser a rien, comme en etat d'idiotisme. Il faut laisser
+faire la nature. Elle veut cela. Mais combattez l'amertume, mes pauvres
+enfants. Ayez le malheur doux, et n'accusez pas Dieu. Il vous a donne un
+an de bonheur et d'espoir. Il a repris dans son sein, qui est l'amour
+universel, le bien qu'il vous avait donne. Il vous le rendra sous
+d'autres traits. Nous aimerons, nous souffrirons, nous espererons, nous
+craindrons, nous serons pleins de joie, de terreurs, en un mot nous
+vivrons encore, puisque la vie est comme cela un terrible melange.
+Aimons-nous, appuyons-nous les uns sur les autres. Je vous embrasse
+mille fois. Maillard va s'occuper et s'occupe deja de vous chercher un
+gite qui nous rapproche.
+
+Ecrivez un petit mot amical a lui et a Camille Leclere[2], dans quelques
+jours. Suivez ses prescriptions, reprenez vos forces et remettez-vous
+l'esprit avant de travailler de nouveau pour l'avenir. Soignez-vous l'un
+l'autre au moral et au physique. Et, si l'ennui ne diminue pas la-bas,
+revenez ici. Parlez-moi de vous, de vos courses; mais, si vous n'avez
+pas le temps pour les details, donnez-moi au moins de vos nouvelles en
+deux mots. Cela m'est bien necessaire pour me remonter!
+
+Ne vous navrez pas a ecrire notre malheur. J'avertirai tout le monde, on
+vous ecrira.
+
+ [1] Les epreuves de _la Confession d'une jeune fille_.
+ [2] Docteur-medecin.
+
+
+
+
+DLXII
+
+A M. NOEL PARFAIT, A PARIS
+
+ Palaiseau, vendredi, juillet 1864.
+
+Eh bien, mon cher parrain[1], avez-vous lu le roman _terrible_[2]?
+Puis-je savoir votre avis?
+
+Viendrez-vous en causer avec moi, en acceptant mon petit diner de
+Palaiseau; ou, si vous n'avez pas le temps, irai-je a Paris le jour que
+vous m'indiquerez? Je voudrais bien connaitre votre jugement, o juge
+impeccable, et pouvoir m'y appuyer.
+
+Pardonnez-moi mon impatience, et comprenez-la.
+
+A vous de coeur.
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] Noel Parfait et Alexandre Dumas fils avaient ete les parrains de
+ George Sand, lors de son admission dans la Societe des auteurs
+ dramatiques.
+ [2] _Raoul de la Chastre_, roman de Maurice Sand, que la _Revue des
+ Deux-Mondes_ refusait de publier sous pretexte d'immoralite.
+
+
+
+
+DLXVIII
+
+A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS
+
+ Palaiseau, 4 aout 1864.
+
+Nous avons perdu notre pauvre enfant! Je suis arrivee a Guillery pour
+l'ensevelir. J'ai emmene Lina et Maurice a Agen. Je les ai mis en chemin
+de fer pour Nimes. Ils ont besoin de voyager un peu, ils sont aussi
+courageux que possible. Mais quel coup!
+
+J'ai fait trois a quatre cents lieues en trois jours; j'arrive, je n'en
+peux plus. Ne venez pas me voir encore, mais ecrivez-leur. Que Nancy
+surtout ecrive a Lina. Je vous embrasse.
+
+G. SAND.
+
+Ils sont a Nimes chez Boucoiran, au _Courrier du Gard._
+
+
+
+
+DLXIX
+
+A MAURICE SAND, A CHAMBERY
+
+ Palaiseau, 6 aout 1864
+
+Mes enfants,
+
+Je suis contente de vous savoir arretes quelque part dans un beau pays.
+Vous avez donc vu ma chere cascade de Coux, celle que Jean-Jacques
+Rousseau declarait une des plus belles qu'il eut vues? C'est la que se
+passe une scene de _Mademoiselle La Quintinie_.
+
+Vous aimez la Savoie, n'est-ce pas? Buloz vous fera voir ses petits
+ravins mysterieux et ses enormes arbres. C'est un endroit superbe, que
+sa propriete, et tout alentour il y a des promenades charmantes a faire.
+Il faut voir mon chateau de _Mademoiselle La Quintinie_: il s'appelle en
+realite _Bourdeaux_, et, de la, vous pouvez monter a la Dent-du-Chat.
+
+J'ai vu Calamatta, qui m'a dit que la course de taureaux dans les Arenes
+de Nimes etait vraiment un beau spectacle, tres emouvant, et que cela
+vous avait distraits et impressionnes tous les trois; il se porte bien,
+lui, et compte rester quelque temps a Paris. Avez-vous recu mes
+lettres adressees a Nimes, et une a l'hotel de _France_ de Chambery?
+Reclamez-la.
+
+Je te parlais, Mauricot, de l'opinion de Buloz, qu'il ne faut pas
+prendre absolument au pied de la lettre. Qu'il juge de ce qui convient
+a sa _Revue_, a la bonne heure; mais, quand il voit du danger a toute
+espece de publication de ce roman, il s'exagere evidemment la chose, et,
+d'ailleurs, il n'est pas juge en dernier ressort; et il faut qu'il te
+rende ton roman ou je lui dirai de me le renvoyer. Je l'ai donne a
+lire a Noel Parfait, qui saura bien nous dire s'il y a danger reel
+et complet. Buloz te dit d'attendre. Attendre quoi? Ce n'est pas une
+solution, puisqu'il ne change pas d'avis. Au reste, ne t'en tourmente
+pas pour le moment. Je ne laisserai pas dormir cela; je suis sure que
+Buloz est tres gentil pour nous, et son intention, quant au roman, est
+bonne et sincere.
+
+Je te disais, dans mes autres lettres, que nous ne trouvions rien autour
+de nous qui put realiser ton desir d'un grand jardin avec maison, pour
+trente mille francs. Il faudra voir toi-meme. Marchal explore Brunoy.
+Mais tout s'arrangera, quand vous serez ici, surtout si vous voyagez un
+peu pour gagner la fin de la saison. Je me porte bien; il est a peu pres
+decide qu'on va jouer _le Drac_ au Vaudeville: la nouvelle version, avec
+Jane Essler pour _le Drac_, Febvre pour _Bernard_, lequel Febvre est
+en grand progres et grand succes. Je vous _bige_ mille fois tout deux.
+Distrayez-vous, ne pensez a rien.
+
+"Quand vous ecrirez a Maurice, me dit Dumas fils, faites-lui mes
+amities; il n'a pas besoin que je lui ecrive pour savoir la part que je
+prends a son chagrin."
+
+
+
+
+DLXX
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A NIMES
+
+ Palaiseau, 6 aout 1864.
+
+Cher ami,
+
+Mes enfants m'ont ecrit que vous aviez ete pour eux un vrai papa, que
+vous les aviez soutenus, plaints, consoles, distraits, et qu'enfin ils
+vous aimaient tendrement et n'oublieraient jamais l'affection que vous
+leur avez temoignee. Je savais bien qu'il en serait ainsi et je suis
+contente qu'ils aient passe pres de vous ces premiers cruels jours.
+J'ai vu Calamatta, qui m'a dit la meme chose, et que lui et les enfants
+avaient ete tres saisis et impressionnes par les taureaux et les Arenes.
+Je ne vous remercie pas, cher ami, d'avoir mis tout votre coeur a
+soulager celui de mes pauvres enfants, mais vous savez si j'apprecie
+votre immense bonte et votre immense attachement.
+
+Je vous embrasse de coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DLXXI
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Palaiseau, 26 aout 1864.
+
+Cher ami,
+
+Pendant que vous etiez dans la fatigue et dans l'angoisse, nous etions
+dans le desespoir. Nous avons perdu notre cher petit Marc, si joli,
+si gai, si vivant, et qui venait d'atteindre son premier
+anniversaire!--Maurice et sa femme avaient ete voir mon mari, pres de
+Nerac. L'enfant y a ete pris de la dysenterie, et il y est mort apres
+douze jours de souffrances atroces. Je le croyais sauve; j'avais tous
+les jours un telegramme et je ne m'inquietais plus, quand la nouvelle
+_du plus mal_ est arrivee. Je suis partie pour Nerac. Nous sommes
+arrives pour ensevelir notre pauvre enfant, emmener les parents desoles
+et leur rendre un peu de courage. Ils ont ete, en effet, depuis, passer
+quelques jours pres de Chambery, chez M. Buloz. Maintenant, ils sont a
+Paris, occupes d'acheter, non loin de moi, une maisonnette, pour etre a
+portee des occupations de Paris, sans habiter Paris meme.
+
+Moi, j'habite decidement Palaiseau, ou je me trouve tres bien et
+parfaitement tranquille. C'est un _Tamaris_ a climat doux, aussi retire,
+mais a deux pas de la civilisation. Je n'ai a me plaindre de rien. Mais
+quel fonds de tristesse a savourer!... Cet enfant etait tout mon reve
+et mon bien.--Encore, passe que je souffre de sa perte; mais mon pauvre
+Maurice et sa femme! Leur douleur est amere et profonde. Ils l'avaient
+si bien soigne!
+
+Enfin, ne parlons plus de cela. Vous voila triomphant d'avoir sauve
+votre chere fille. Embrassez-la bien pour moi et pour nous tous.
+
+Nous allons courir ce mois prochain, avec Maurice et Lina, un peu
+partout, avant de prendre nos quartiers d'hiver. Mais, comme nous
+n'allons pas loin, si vous venez a Paris, j'espere bien que nous le
+saurons a temps pour nous rencontrer. Il faudra vous informer de nous,
+rue des Feuillantines, 97, ou nous avons un petit pied-a-terre.
+
+Merci de votre bon souvenir pour Marie. Elle est a Nohant en attendant
+que Maurice et sa femme s'installent par ici. C'est a eux qu'en ce
+moment elle est necessaire.
+
+Bonsoir, chers enfants. Que le malheur s'arrete donc et que la sante, le
+courage et l'affection soient avec vous.
+
+A vous de coeur.
+
+
+
+
+DLXXII
+
+A M. BERTON PERE, A PARIS
+
+ Palaiseau, septembre 1864.
+
+Mon cher enfant,
+
+J'etais tellement commandee par l'heure du chemin de fer, ce matin, que
+je n'ai pas fait retourner mon fiacre pour courir apres vous. J'aurais
+pourtant voulu vous serrer la main et vous dire mille choses que je n'ai
+pu vous ecrire. D'abord M. de la Rounat avait completement disparu
+dans ses villegiatures de l'ete, et je n'ai pu avoir de lui un mot
+d'explication. Ensuite un cruel malheur m'a frappee. Mon fils a perdu
+son enfant. J'ai ete dans le Midi, et puis en Berry. J'ai pense a
+_Villemer_ et revu La Rounat presque a la veille de la reprise, que je
+ne croyais pas si prochaine. J'ai eu enfin le recit de ses peripeties
+a propos de vous, et je l'ai eu trop tard pour rien changer a ses
+resolutions, puisque vous etiez en pleine _Sonora_[1] et qu'il faisait
+repeter M. Brindeau. Le resultat final, c'est que M. Brindeau a tres
+bien joue; mais ce n'etait pas une preoccupation egoiste qui me faisait
+reclamer la connaissance des faits anterieurs a son engagement. Je
+tenais bien plutot a ne pas avoir ete, a mon insu, prise pour complice
+d'une _infidelite_ envers vous, a qui nous avons du un si beau succes.
+Apres beaucoup de details trop longs a retrouver, La Rounat m'a donne sa
+parole d'honneur qu'au moment ou il avait engage Brindeau, M. Harmant
+lui avait absolument refuse de vous rendre votre liberte, en lui
+demontrant par _a_ plus _b_ que cela etait impossible.
+
+J'ai cette affirmation depuis si peu de temps, que je n'ai pu vous
+l'ecrire. Elle etait, d'ailleurs, assez inutile. Ce a quoi je tenais,
+c'est a vous dire qu'on avait tout fait sans me consulter et sans me
+mettre a meme de vous dire mes regrets et mes remerciements. Mais vous
+n'avez pas doute de moi, j'espere, dans tout cela, et je compte bien que
+nous livrerons encore ensemble quelque serieuse bataille. Merci de tout
+coeur pour la derniere, et, quand vous aurez une matinee a perdre, venez
+(en me prevenant toutefois un jour d'avance) me voir a Palaiseau. Vous
+me ferez un vrai plaisir.
+
+A vous,
+
+G. SAND.
+
+ [1] Berton venait de jouer _les Pirates de la Savane_.
+
+
+
+
+DLXXIII
+
+M. LUDRE-GABILLAUD, A LA CHATRE
+
+ Palaiseau, octobre 1864.
+
+Cher ami,
+
+Je vous reponds tout de suite pour le conseil que Maurice vous demande.
+Du moment qu'ils ont franchi courageusement cette grande tristesse de
+revenir seuls a Nohant, ce qu'ils feront de mieux, ces chers enfants,
+c'est d'y vivre, tout en se reservant un pied-a-terre a Paris, ou ils
+pourront aller de temps en temps se distraire. S'ils organisent bien
+leur petit systeme d'economie domestique, ils pourront aussi faire de
+petites excursions en Savoie, en Auvergne et meme en Italie. Tout cela
+peut et doit faire une vie agreable; car j'irai les voir a Nohant, et il
+faut esperer qu'il y aura bientot une chere compagnie: celle d'un nouvel
+enfant. Il n'en est pas question; mais, quand leurs esprits seront bien
+rassis, j'espere qu'on nous fera cette bonne surprise. Alors il y aura
+necessairement deux ans a rester sedentaire pour la jeune femme; ou
+sera-t-elle mieux qu'a Nohant pour elever son petit monde?
+
+Je vois bien maintenant, d'apres leur incertitude, leurs besoins de
+bien-etre, leurs projets toujours inconciliables avec les necessites et
+les depenses de la vie actuelle, qu'ils ne sauront s'installer, comme il
+faut, nulle part. Ils peuvent etre si bien chez nous, en reduisant la
+vie de Nohant a des proportions moderees et avec le surcroit de revenu
+que je leur laisse! Si mes arrangements avec les domestiques ne leur
+conviennent pas, ils seront libres, l'annee prochaine, de m'en proposer
+d'autres et je voudrai ce qu'ils voudront. Qu'ils tatent le terrain,
+et, a la prochaine Saint-Jean, ils sauront a quoi s'en tenir sur leur
+situation interieure. Apres moi, ils auront, non pas les ressources
+journalieres que peut me creer mon travail quand je me porte bien, mais
+le produit de tous mes travaux; ce qui augmentera beaucoup leur aisance,
+et, comme ils n'ont pas a se preoccuper de l'avenir, ils peuvent
+depenser leurs revenus sans inquietude.
+
+Je sais qu'il y a pour Maurice un grand chagrin de coeur et un grand
+mecompte d'habitudes a ne m'avoir pas toujours sous sa main pour songer
+a tout, a sa place. Mais il est temps pour lui de se charger de sa
+propre existence, et le devoir de sa femme est _d'avoir, de la tete_
+et de me remplacer. N'est-ce pas avec elle qu'il doit vieillir, et
+comptait-il, le pauvre enfant, que je durerais autant que lui?
+
+Attirez leur attention et provoquez leur conviction sur cette idee, que,
+pour que je meure en paix, il faut que je les voie prendre les renes
+et mener leur attelage. Ce qui etait n'etait pas bien, puisqu'ils n'en
+etaient pas contents et qu'ils m'en faisaient souvent l'observation.
+J'ai change les choses autant que j'ai pu dans leur interet, et je suis
+toujours la, prete a modifier selon leur desir, mais a la condition que
+je n'aurai plus la responsabilite de ce qui ne realisera pas un ideal
+qui n'est point de ce monde.
+
+Je m'en remets a votre sagesse et aussi a votre adresse de coeur delicat
+pour calmer ces chers etres, que vous aimez aussi paternellement, et
+pour les rassurer sur mes sentiments, qui sont toujours aussi tendres
+pour eux.
+
+A vous de coeur, cher ami. Quand venez-vous a Paris? Prevenez-moi des a
+present, si vous pouvez; car, toutes affaires cessantes, je veux vous
+voir a Palaiseau et ne pas me croiser avec vous.
+
+Tendresses a votre femme. Parlez-moi d'Antoine, que j'embrasse de tout
+mon coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DLXXIV
+
+A MAURICE SAND, A NOHANT
+
+ Palaiseau, 24 octobre 1864.
+
+Cher enfant,
+
+Voila la pluie, et, si elle dure quelques jours, j'interromprai mes
+plantations et j'irai vous embrasser.
+
+J'aurais mieux aime les finir et rester plus longtemps avec vous.
+
+Si tu as la tete cassee de chercher, je t'offre la pareille; car
+j'essaye de tirer une piece, soit de _Germandre_ pour le Vaudeville,
+soit de _Mont-Reveche_ pour l'Odeon, et je vas de l'une a l'autre,
+ecrivant, effacant, sans savoir encore par laquelle je commencerai;
+et peut-etre, en somme, ne ferai-je ni l'une ni l'autre. Ce sont des
+douleurs d'enfantement, et il faut-bien passer par la. Si on n'en sort
+pas vite, il faut se secouer, aller faire une bonne promenade, et, s'il
+pleut, lire un ouvrage de science qui vous arrache tout a fait a la
+fatigue du cerveau; car il ne faut pas commencer fatigue.
+
+Voila mon hygiene, et je sors de ces crises habituellement avec succes
+ou du moins avec plaisir. Quelquefois aussi, apres plusieurs essais pour
+s'en distraire et s'y remettre, on reconnait que le sujet ne vaut rien
+ou qu'on n'est pas propre a s'en servir. On y renonce. On a perdu du
+temps, c'est vrai; mais il n'est pas perdu, en ce sens qu'on a _reguise_
+l'instrument cerebral qui sert a composer, et il fonctionne mieux
+ensuite pour un autre sujet. Rappelle-toi qu'avant de faire _Raoul_,
+tu voulais faire _le Deluge_. J'ai bien commence cent romans que
+j'ai abandonnes; et ca ne doit pas decourager, a moins qu'on ne soit
+_feignant_; mais il faut compter sur l'inspiration, qui ne se commande
+pas et qui n'est point une intervention miraculeuse de _la muse_, mais
+bien un _etat_ de notre etre, un moment de bonne harmonie complete entre
+le physique et le moral. Ce moment n'arrive guere quand on le cherche
+avec trop d'effort, parce que le corps en souffre et refuse au cerveau
+ses forces vitales. C'est pourquoi je te dis de faire comme moi.
+
+Ca ne va pas? Allons-nous promener, oublions, dormons; ca viendra demain
+au moment ou je n'y penserai plus. J'ai quelquefois trouve ce que je
+cherchais la veille, en cherchant autre chose le lendemain.
+
+
+
+
+DLXXV
+
+A M. EDOUARD, RODRIGUES, A PARIS
+
+ Palaiseau, vendredi soir,
+ 29 octobre 1864.
+
+Cher ami,
+
+Je ne sors pas de mon petit jardin, ou je fais planter et deplanter,
+et je n'ecris guere, c'est vrai! figurez-vous tous les preparatifs
+indispensables pour une installation d'hiver, et plus la maison est
+petite! plus il est difficile d'y etre bien sans de grands soins. Nous
+arriverons a y avoir chaud; il est bien necessaire de n'avoir pas les
+doigts engourdis pour griffonner. Je me plais on ne peut plus dans ce
+petit coin. Pourtant je, vais passer quinze jours aupres de mes pauvres
+enfants a Nohant. Ils ne s'y habituent guere sans moi, surtout sous le
+coup de ce chagrin encore si saignant de la perte du pauvre petit.
+
+Comme vous me lisez souvent, cher ami! Je suis toute honteuse-et tout
+effrayee, moi qui ne me relis que contrainte et forcee! J'ai peur que
+vous ne vous degoutiez de cet ecrivain trop, fecond! Il m'amuse si peu,
+que, ayant a faire une piece qu'on me demande, avec _Mont-Reveche,_ je
+n'ai pas le courage de relire le livre!
+
+A vous.
+
+G. SAND,
+
+
+
+
+DLXXVI
+
+A MADAME LINA SAND, A NOHANT
+
+ Palaiseau, novembre 1864.
+
+Ma belle Cocote,
+
+Tu es bien gentille d'etre _sage_ et mieux portante. Si je t'ai donne du
+courage, c'est en ayant celui de ne pas te parler de mon propre chagrin.
+L'oublier et en prendre son parti est impossible; mais vivre quand meme
+pour faire son devoir, pour consoler ceux qu'on aime et les aider a
+vivre, voila ce qui est commande par le coeur. La philosophie, la
+religion meme sont par moments insuffisantes; mais, quand on aime, on
+doit avoir la douleur bonne, c'est-a-dire aimante. Aide donc ton Bouli
+a moins souffrir; et a se fortifier par le travail et l'esperance d'un
+meilleur avenir. Il peut etre encore si beau pour vous deux, sous tous
+les rapports! Ne le gatez pas parle decouragement. La destinee et le
+monde abandonnent ceux, qui s'abandonnent eux-memes.
+
+Moi, j'ai bon espoir pour la piece; Bouli te donnera tons les details
+que je lui ecris. Je suis desolee que tu aies commande un chapeau, je
+t'en envoie trois: un chapeau, une toque et un chapeau rond; c'est-tout
+ce qui se porte, et a volonte, selon qu'il fait chaud, froid ou doux:
+_modes de cour_, rien que ca! La loque est, selon moi, un bijou; le
+chapeau noir et rose, tout ce qu'il y a de plus distingue pour faire des
+visites, quand il gele.
+
+Je regrette mes pauvres pigeons blancs. Il y a certainement une fouine
+ou une belette ou un rat qui les menace. Peut-etre une chouette dans
+l'arbre; il faudrait deplacer leur maisonnette et la mettre contre un
+mur.
+
+Si les petites poules et les faisans vous ennuient, donnez les poules
+a Leontine et les faisans a Angele, ou a madame Duvernet, ou a madame
+Souchois. Je crois que c'est encore celle-ci qui endura le plus de soin
+et a qui ca fera le plus de plaisir.
+
+J'ai vu madame Arnould-Plessy, qui m'a chargee de t'embrasser. Dumas
+se marie decidement avec madame Narishkine. Je vas me remettre a
+_Mont-Reveche_ et faire planter mon jardin. Rien de nouveau d'ailleurs.
+Je n'ai pas eu le courage d'aller voir ta maman et je n'ai pas voulu
+la faire venir, souffrante et par ce temps de Siberie. Il faut laisser
+passer ca. Je me payerai de ne pas faire de visites de jour de l'an, et
+on ne m'en fera pas, Dieu merci. Je plaindrais ceux qui en auraient le
+courage!
+
+On me dit qu'a Palaiseau l'hiver se fait plus _a la fois_ que chez nous
+et que les gelees de mai, si desastreuses dans le Berry, sont tout a
+fait exceptionnelles. C'est ce qui m'explique que les environs de Paris
+ont presque toujours des fruits. Au reste, nous verrons bien.
+
+Je te _bige_ quatorze mille fois; donnes-en un peu a ton Bouli. Je ne
+veux pas encore m'interesser au _roman antediluvien_. Je veux qu'il
+pense a sa piece, c'est la grosse affaire. Ca reussira ou non, mais ca
+doit etre _tente_.
+
+
+
+
+DLXXVII
+
+A M. PHILIBERT AUDEBRAND
+
+ Paris, 23 decembre 1864.
+
+Je viens, monsieur, vous demander un leger service, votre bienveillance
+ne me le refusera pas.
+
+Pour beaucoup de raisons qui ne vous interesseraient nullement et qui
+seraient longues a dire, il m'importe personnellement de ne pas laisser
+publier trop d'erreurs sur mon compte. On vous a completement trompe en
+vous disant que je faisais batir _des villas_. Ma position est des plus
+modestes et je n'ai pu seulement avoir l'idee qu'on me prete.
+
+Comme la chose par elle-meme est bien peu interessante pour le public,
+ayez l'obligeance d'ecrire vous-meme deux lignes de rectification. Je
+vous en serai reconnaissante.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DLXXVIII
+
+A M. FRANCIS MELVIL, A PARIS
+
+ Paris, 23 decembre 1864.
+
+Monsieur,
+
+J'ai recu ces jours-ci votre lettre du 7 novembre, apres une absence
+de six semaines et plus. Tout ce que je peux faire pour vous, c'est
+d'engager la personne chargee dans la maison Levy de l'examen des
+manuscrits, a prendre connaissance du votre le plus tot possible. Quant
+a influencer le jugement d'un editeur sur les conditions de succes d'un
+ouvrage, c'est la chose impossible. Ils vous repondent avec raison, que,
+ayant a faire _les frais_ de la publication, ils sont seuls juges _du
+debit_. Ce sont la des raisons prosaiques, mais si positives, que,
+apres avoir essaye _plusieurs centaines de fois_ de rendre des services
+analogues a celui que vous reclamez de moi, j'ai reconnu la parfaite
+inutilite de mes instances. Il n'y aurait donc pour vous aucun avantage
+a ce que je prisse connaissance de votre manuscrit; et comment
+d'ailleurs pourrais-je le faire? J'ai des armoires pleines de manuscrits
+qui m'ont ete soumis, et ma vie ne suffirait pas a les lire et a les
+juger. Les editeurs sont encore plus encombres; mais ils ont des
+fonctionnaires competents qui ne font pas autre chose et qui, tot ou
+tard, distinguent les ouvrages de merite. Soyez donc tranquille: si les
+votres sont bons, ils verront le jour. La personne qui fait cet examen
+chez MM. Levy est impartiale et capable. L'interet des editeurs repond
+de votre cause si elle est bonne.
+
+Agreez, monsieur, l'expression de mes sentiments distingues.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DLXXIX
+
+A M. EDOUARD DE POMPERY, A PARIS
+
+ Paris, 23 decembre 1864.
+
+Cher monsieur,
+
+Je n'ai encore pu lire votre livre. Je ne fais pas de mon temps ce qui
+me plait; mais j'ai lu l'article de la _Revue de Paris_ et je ne serai
+pas parmi vos contradicteurs. Je pense comme vous sur le role que la
+logique et le coeur imposent a la femme. Celles qui pretendent qu'elles
+auraient le temps d'etre deputes et d'elever leurs enfants ne les ont
+pas eleves elles-memes; sans cela, elles sauraient que c'est impossible.
+Beaucoup de femmes de merite, excellentes meres, sont forcees, par le
+travail, de confier leurs petits a des etrangeres; mais c'est le vice
+d'un etat social qui, a chaque instant, meconnait et contrarie la
+nature.
+
+La femme peut bien, a un moment donne, remplir d'inspiration un role
+social et politique, mais non une fonction qui la prive de sa mission
+naturelle: l'amour de la famille. On m'a dit souvent que j'etais
+arrieree dans mon ideal de progres, et il est certain qu'en fait de
+progres l'imagination peut tout admettre. Mais le coeur est-il destine a
+changer? Je ne le crois pas, et je vois la femme a jamais esclave de son
+propre coeur et de ses entrailles. J'ai ecrit cela maintes fois et je le
+pense toujours.
+
+Je vous fais compliment des remarquables progres de votre talent, la
+forme est excellente et rend le sujet vivant et neuf, en depit, de tout
+ce qui a ete dit et ecrit sur l'eternelle question.
+
+Bien a vous.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DLXXX
+
+A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE,
+
+A ANGERS
+
+ Palaiseau, 31 decembre 1864.
+
+Mademoiselle,
+
+Le recit que vous me faites m'a vivement touchee; ce que j'y vois
+surtout, c'est votre immense bonte, c'est votre vie entiere consacree
+a faire des heureux ou des _moins malheureux_. Comment, avec cette ame
+pleine de tendres souvenirs, et cette conscience d'avoir fait tant de
+bien, pouvez-vous etre triste et decouragee? c'est vraiment douter de la
+justice divine. Et justement vous ne croyez pas aux peines eternelles!
+que craignez-vous donc de Dieu? est-ce que son appreciation de nos
+fautes peut etre jugee par nous et mesuree selon nos idees?
+
+Je me suis dit bien souvent, quand je me suis vue forcee de reprendre
+les autres, de gronder un enfant, et meme d'enfermer un animal: "Certes
+Dieu n'est pas _juste_ a notre maniere. S'il connaissait la necessite de
+chatier, de reprimer, de punir, il serait malheureux; son coeur serait
+brise a toute heure; les larmes et les cris des creatures navreraient sa
+bonte. Dieu ne peut pas etre malheureux; donc, nos erreurs n'existent
+pas comme un mal devant lui. Il ne reprime pas meme les criminels les
+plus odieux; il ne punit pas meme les monstres. Donc, apres la mort, une
+vie eternelle, entierement inconnue, s'ouvre devant nous. Quelle qu'elle
+soit, notre religion doit consister a nous y fier entierement; car Dieu
+nous a donne l'esperance et c'etait nous faire une promesse. Il est la
+perfection: rien des bons instincts et des nobles facultes qu'il a mis
+en nous ne peut mentir."
+
+Vous savez tout cela aussi bien que moi, et vous vous rendez bien compte
+de l'etat maladif qui fait naitre vos terreurs et vos doutes. Je crois,
+mademoiselle, que votre devoir est de les combattre, et de traiter votre
+maladie morale tres serieusement: c'est un devoir religieux auquel vous
+devez vous soumettre. Vous n'avez pas le droit de laisser deteriorer
+votre intelligence, pas plus que votre sante. Ouvrage de Dieu, nous
+devons nous conserver purs de chimeres et d'insanites. Allez donc vivre
+ailleurs qu'a Angers, dont le sejour vous rejette dans le delire. Allez
+n'importe ou; pourvu que vous y ayez le theatre et la musique, puisque
+vous en ressentez un si grand bien. Faites cela par amitie pour ceux qui
+ont de l'amitie pour vous, faites-le aussi pour votre conscience, qui
+vous defend l'abandon de vous-meme.
+
+Agreez tous mes sentiments affectueux et devoues.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DLXXXI
+
+A M. LADISLAS MICKIEWICZ, A PARIS
+
+ Paris, 11 janvier 1865.
+
+Monsieur,
+
+J'ai recu le bel ouvrage de M. Zaleski, et je vous prie de lui en
+temoigner ma gratitude et ma satisfaction. J'ai recu aussi les ouvrages
+que vous avez publies et que vous avez bien voulu m'envoyer. Je suis
+touchee de votre souvenir et je n'ai pas besoin de vous dire que je sais
+apprecier votre talent d'ecrivain et l'ardeur de votre patriotisme. Je
+regrette de n'avoir, dans cette question palpitante, aucune lumiere a
+laquelle j'ose me livrer entierement. Je vois un conflit terrible entre
+des hommes qui ont tous combattu pour leur patrie, ou que le malheur
+a tous frappes, et qui se reprochent mutuellement ce commun desastre:
+c'est l'histoire de tous les desastres! En France, nous avons ete
+divises aussi par la defaite; et quelle force, quelle sagesse il faut
+avoir, dans ces moments-la, pour ne pas se maudire et s'accuser les uns
+les autres! Il faudrait, pour prononcer, etre initie tout a coup aux
+clartes que l'histoire seule pourra tirer des faits divers mis en
+presence. Je ne me suis pas sentie autorisee a instruire, dans ma pensee
+et dans ma conviction, ces grands proces politiques, ou tant de details
+sont a controler, tant d'accusations a verifier soi-meme. Il y faudrait
+toute une vie exclusivement consacree a l'enquete immense que l'avenir
+seul pourra mettre sous nos yeux. Vous etes bien jeune pour ce travail
+d'exploration! et ne craignez-vous pas de vous tromper? Des appels a
+l'indignation publique contre telle ou telle figure historique n'ont-ils
+pas le danger de desaffectionner de l'oeuvre commune? Ils consternent un
+peu ma conscience, je vous le confesse, et je n'ose vous dire que vous
+faites bien de montrer les plaies de la Pologne avec cette absence de
+menagement.
+
+Je n'ose pas non plus vous dire que vous faites mal; car vous obeissez
+a l'emportement d'une passion vraie, et, comme tout ce qui arrive
+doit servir a tout ce qui doit arriver, peut-etre faut-il que vous
+accomplissiez la rude tache que vous vous imposez. La verite ne se fait
+qu'avec ce qui la provoque; car, d'elle-meme, elle est paresseuse a se
+montrer, et tant d'obstacles sont entre Dieu et nous!
+
+Agreez, monsieur, l'expression de ma sollicitude _quand meme_, et _parce
+que_.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DLXXXII
+
+A M. NEPFTZER, DIRECTEUR DU _TEMPS_, A PARIS
+
+ Palaiseau, 12 janvier 1865.
+
+Il est piquant sans doute de se reveiller en apprenant, par la voie
+des journaux, des nouvelles de soi-meme, nouvelles que l'on ignorait
+completement.
+
+J'apprenais ainsi, il y a quelques jours, que j'avais achete un terrain
+et que j'allais y faire batir un hotel tres curieux et tres original.
+Cette fortune venue en reve ne me fachait pas; mais la construction
+de l'hotel ainsi annoncee m'embarrassait beaucoup. Je ne suis pas
+architecte et je n'aime pas a batir. Aussi, en me frottant les yeux, me
+suis-je trouvee fort aise de n'avoir pas le moindre capital a placer et
+de ne pas etre forcee de tenir les promesses du journal a ses abonnes.
+
+Il a ete annonce aussi dans plusieurs journaux que je faisais pour
+l'Odeon une piece tiree de mon roman de _Valvedre_, chose a laquelle
+je n'ai jamais songe. Enfin voici _le Temps_ qui va envoyer bien des
+visiteurs se casser le nez a ma porte, en annoncant mon arrivee a Paris.
+
+Il parait que le but de mon installation a Paris est d'assister aux
+repetitions d'une piece que mon fils a presentee a l'Odeon. Comme toutes
+ces nouvelles n'ont rien de malveillant, j'espere que les redacteurs
+voudront bien comprendre qu'elles peuvent mettre, dans la vie des gens
+quelconques, certains quiproquos embarrassants et leur faire ecrire a
+leurs amis et connaissances mystifies beaucoup de lettres inutiles. Je
+leur en demande donc la rectification benevole. Je n'ai pas gagne a la
+loterie, je ne fais rien batir, je fais une piece dont le titre n'est
+pas fixe et dont le sujet n'est pas tire de _Valvedre_. Mon fils n'a pas
+fait de piece pour l'Odeon, et, quand il sera en repetition, il s'en
+occupera lui-meme. Enfin, je ne suis pas a Paris, et il n'y a absolument
+rien, dans ma vie, qui offre le moindre interet de nouveaute et de
+curiosite au public parisien.
+
+GEORGE SAND
+
+
+
+
+DLXXXIII
+
+A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE
+
+ Palaiseau, 15 janvier 1865.
+
+Cher ami,
+
+Combien je suis touchee de tout ce que vous m'ecrivez! Vos souffrances,
+votre courage invincible, votre affection pour moi, voila bien des
+sujets de douleur et de joie. Vous vous etes cramponne a l'exil, et il a
+bien fallu vous admirer, malgre les prieres et les regrets.
+
+Mais, si vous avez eu un moment de sante suffisante, comme Nadar me le
+disait, pourquoi n'en avoir pas profite pour chercher, ne fut-ce que
+momentanement, un climat meilleur pour vous? Vous parlez si peu de
+vous-meme, vous faites si bon marche de votre mal, qu'on ne sait pas ce
+qui peut l'alleger.
+
+Pour ma part, j'ai une foi, c'est qu'il n'y a pas de maladies
+incurables. La medecine avancee commence a le croire; moi, je l'ai
+toujours cru, et je me dis que c'est un devoir envers l'avenir, envers
+l'humanite, de vouloir guerir. J'ai eu, il y a quatre ans, une fievre
+typhoide: il m'est reste une maladie de l'estomac qui a dure trois ans
+et qui etait qualifiee de _chronique_. M'en voila guerie, mais aussi je
+l'ai voulu.
+
+Et, pourtant, croyez bien que je pourrais dire avec vous: _Ma vie a ete
+triste!_ Elle a ete, elle sera toujours pleine d'atroces dechirements,
+et mon fonds de gaiete interieure ne me preserve pas des accablements
+complets. J'ai perdu, l'ete dernier, mon petit Marc, l'enfant de Maurice
+et de sa gentille compagne, la fille de Calamatta. Le pauvre petit avait
+un an, il etait ne le 14 juillet; le jour de son premier anniversaire,
+son agonie a commence. Il etait joli et intelligent deja. Quelle
+douleur! nous n'en sommes pas encore revenus; et, pourtant, je demande,
+je _commande_ un autre enfant; car il faut aimer, il faut souffrir, il
+faut pleurer, esperer, creer, _etre_; il faut vouloir enfin, dans tous
+les sens, divin et naturel. Mes pauvres enfants ne me repondent encore
+que par des larmes; ils ont trop aime ce premier enfant, ils craignent
+de ne pas aimer le second; ce qui prouve, helas! qu'ils l'aimeront trop
+encore! mais peut-on se dire qu'on limitera les elans du coeur et des
+entrailles?
+
+Vous me dites, ami, que vous me comparez quelquefois a la France; je
+sens du moins que je suis Francaise, a cette conviction souveraine,
+qu'il ne faut pas compter les chutes, les blessures, les vains espoirs,
+les cruels ecrasements de la pensee, mais qu'il faut toujours se
+relever, ramasser, rassembler les lambeaux de son coeur accroches a
+toutes les ronces du chemin, et aller toujours a Dieu avec ce sanglant
+trophee.
+
+Me voila loin de mon sermon sur la sante; pourtant, j'y reviens
+naturellement. Votre vie est precieuse, quelque brisee ou dechiree
+qu'elle soit. Faites donc tout au monde pour _nous_ la garder.
+
+Adieu, ami; je vous aime. Maurice aussi, lui!
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DLXXXIV
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME)
+A PARIS
+
+ Palaiseau, 7 fevrier 1865.
+
+Voila votre victoire annoncee dans les journaux, mon grand ami! C'est un
+beau soleil d'Austerlitz que ce jour brumeux de fevrier. Il ne fera
+pas brailler tant de trompettes, mais on en celebrera plus longtemps
+l'anniversaire. C'est votre oeuvre, on le saura et on s'en souviendra.
+Moi, je n'oublierai pas que vous avez passe avec nous, dans un petit
+coin, la soiree apres ce beau combat, et, en vous ecoutant, j'aurais
+oublie les heures; je crains que nous n'ayons abuse de votre bonte, nous
+qui n'avons rien de mieux a faire que de vous entendre, tandis que,
+vous, vous avez tant de grandes et bonnes choses a accomplir.
+
+Le bonheur est une abstraction en meme temps qu'une realite, quoi qu'en
+disent les philosophes. Durable et certain a l'etat d'_ideal_ pour qui
+en connait la vraie et haute nature, il est _momentane_ et puissant a
+l'etat de _realite_, quand les faits servent l'ideal. Donc, portant en
+vous la vraie notion du bonheur, qui est de le repandre et de le donner,
+vous en savourez quelquefois la sensation, quand les faits obeissent a
+votre ardente et genereuse volonte.
+
+Soyez donc heureux, puisque le bonheur est une conquete et que vous
+venez de gagner une belle bataille. Les jours de degout et de fatigue
+reviendront. Le bonheur a l'etat de realite complete n'est pas une chose
+permanente pour l'homme; mais il vous restera a l'etat d'ideal, augmente
+du souvenir des victoires; et la morale de ceci est qu'il faut
+combattre toujours pour augmenter votre tresor de force et de foi. La
+reconnaissance des hommes, ce qu'on appelle la gloire n'est qu'une
+consequence, un accessoire peut-etre! vous l'aurez. Mais votre but est
+plus eleve. Vous n'etes pas pour rien de la race ambitieuse du bien, qui
+lutte en ce siecle contre la race ambitieuse d'argent. Vous avez des
+forces a depenser, c'est deja un bonheur que d'etre riche en ce sens-la.
+
+J'ai recu vos invitations en regle; merci de votre bon souvenir. Mais
+me voila au coin du feu avec la grippe, et, pour quelques jours, je
+lutterai sans grand effort contre la fievre.
+
+Ce ne sera rien; je penserai a vous et je parlerai de vous, ayant aupres
+de moi quelqu'un qui ne demande que cela.
+
+Avez-vous pense, en vous en allant tout seul, a pied, depuis le
+Pantheon, les mains dans vos poches, au clair de la lune, que, dans cent
+ans d'ici, la France, le monde par consequent vivrait, grace a vous,
+d'une autre vie?
+
+Du haut du Pantheon quelque chose a du vous parler et vous crier:
+"Marche!"
+
+A vous de coeur toujours et toujours plus.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DLXXXV
+
+AU MEME
+
+ Palaiseau, 9 mars 1865.
+
+Cher prince, vous me disiez bien que rien n'etait fait puisqu'il y avait
+encore a faire. Le desaveu de M. Duruy et de votre genereuse inspiration
+ne vous surprend peut-etre pas; mais il doit vous facher. Moi, Je n'en
+suis pas contente, oh! non. Mais c'est partie remise, j'espere, et vous
+emporterez d'assaut la citadelle a la premiere occasion. Il y a la une
+belle question a plaider devant le pays. Vous la plaiderez, n'est-ce
+pas?
+
+Je ne sais pas si on vous a envoye, comme je l'avais demande, l'epreuve
+de mon article sur la _Vie de Cesar_. Je n'ai pas du me demander si elle
+plairait ou non a l'illustre auteur.
+
+Tout en rendant hommage au talent reel et considerable, je ne puis
+accepter la these, et j'ai failli dire que, comparer l'oeuvre de Cesar,
+cet _acheteur de consciences_, a l'oeuvre, peut-etre blamable a certains
+egards, mais du moins _integre_ et vraiment fiere de Napoleon Ier me
+paraissait un blaspheme. Je l'aurais dit si je n'eusse craint d'empieter
+sur le domaine de la politique, interdite au petit journal ou j'insere
+cet article, a la demande de mon editeur.
+
+Vous m'avez fait esperer que je vous verrais un de ces jours, mon grand
+ami. J'ai tellement peur de vous manquer, que je ne bougerai pas de la
+semaine. Je vous aime de tout mon coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DLXXXVI
+
+A M. ERNEST PERIGOIS, A LA CHATRE
+
+ Palaiseau, 26 mars 1865.
+
+Cher ami,
+
+D'abord, dites a Angele que je la remercie de sa pelote et de sa
+charmante lettre; j'attends encore que les dames Fleury m'envoient la
+premiere. Berthe m'a promis de me la faire parvenir, et puis Lina,
+et personne ne m'a tenu parole. Il faudra donc que j'aille moi-meme
+reclamer mon bien; mais je vais tres peu a Paris, et, quand j'y vais,
+c'est toujours pour quelque affaire pressee. Il y a des siecles que je
+n'ai fait de visites a mes amis. Il fait si froid et si humide pour se
+promener en sapin, que je remets au printemps les courses qui ne sont
+pas absolument obligatoires. Mes enfants sont paresseux pour venir a
+Palaiseau. Je le leur pardonne; ils ont ete enrhumes comme des loups, et
+je suis un peu loin du chemin de fer, sans omnibus ni fiacre, avec des
+chemins souvent _chetifs_; mais je sais que la piece de Maurice est
+recue pour l'hiver prochain au Chatelet, et que son roman a paru.
+
+Votre etude sur Cesar est bien plus savante et plus approfondie que la
+mienne, et je la relirai avec soin quand je rendrai compte du second
+volume. Mais le journal qui m'a demande ce travail et que je tiens a
+obliger parce qu'il appartient a Michel Levy, mon editeur, et qu'il est
+dirige par notre ami Aucante, ne souffre ni longs developpements, ni
+erudition trop serieuse, ni allusions politiques. Il y en avait deja
+un peu trop dans mon premier article. Mais, quant au jugement sur
+l'ouvrage, je n'ai pas eu a surmonter l'embarras que vous me supposez.
+Si j'eusse trouve l'ouvrage mauvais, comme le journal n'eut pas insere
+une critique trop rude, je n'eusse pas fait l'article. C'etait bien
+simple. Je suis la premiere personne qui ait ete a meme de le lire, et
+mon compte rendu est le premier qui ait ete fait. J'etais donc tres
+libre de mon jugement et j'ai trouve que le livre avait du merite. Je
+savais pertinemment qu'il etait tout entier, et sans correction aucune,
+du fait de celui qui le signe. Donc, je devais mon eloge impartial au
+talent, qui est reel. Quant a approuver la preface et a admirer Cesar,
+le diable ne m'aurait pas fait departir de ma facon de penser, et je
+dois dire qu'on a bien pris la chose.
+
+Cette publication sera un bien, en ce sens que, de tous cotes, on se met
+a faire ce que nous faisons: on demolit Cesar, avec un peu plus ou
+un peu moins d'indulgence ou de passion; la critique le decouronne
+generalement et il ne sortira pas blanc de la sellette ou le livre
+imperial le fait asseoir. Bien peu de gens, en somme, savent l'histoire,
+et il est bon qu'on leur mette le nez dessus. Le livre n'aura pas de
+succes. C'est un talent froid et concis, sans profondeur reelle et qui
+n'a d'interet litteraire que pour les gens du metier. Encore tous ne
+sont pas comme moi, qui suis un peu pantheiste en fait d'art et qui aime
+toutes les manieres, celles qui sont un peu exuberantes et celles qui
+ne le sont pas du lout. J'aime ce qui est bien fait, n'importe par quel
+procede, et, pour mon compte, je n'en ai pas, ou, si j'en ai, c'est sans
+m'en rendre compte. Les lettres sont generalement plus forts que moi sur
+ce point, et, quant au gros public, peu lui importe qu'on serve l'erreur
+ou la verite, pourvu qu'on l'amuse ou l'etonne. Or il ne trouvera dans
+le livre imperial rien d'assez epice pour lui et il ne l'achetera pas,
+c'a ete ma premiere impression. Heureusement que les editeurs n'ont
+pas de droits d'auteur a payer; car ils auraient fait la une mauvaise
+affaire.
+
+Mais en voila bien assez sur cela.
+
+Quel rude et long hiver! J'attends la chaleur avec impatience. Du reste,
+je me plais ici: pays charmant, braves gens, solitude, silence, ouvriers
+_avances_ et pourtant sages, paysans laborieux, culture admirable, ni
+mendiants ni voleurs, pas de Parisiens, pas de flaneurs sur les chemins.
+Ce coin est inconnu, et, si ce pauvre Jean-Jacques l'eut decouvert, il
+n'y serait pas mort de chagrin.
+
+Bonsoir, mes chers enfants; embrassez pour moi les beaux mioches;
+rappelez-moi au souvenir de tous nos amis communs.
+
+G. SAND.
+
+Vous me demandez si je travaille. Oui certes, puisque je suis encore de
+ce monde. Je fais en meme temps un roman pour ce printemps et une piece
+pour l'hiver prochain. J'ai decouvert que l'un me reposait de l'autre,
+et ca m'amuse comme ca.
+
+
+
+
+DLXXXVII
+
+A M. LOUIS RATISBONNE, A PARIS
+
+ Palaiseau, 30 mars 1865.
+
+Votre bienveillante sympathie pour moi m'enhardit a vous demander,
+monsieur, votre appui pour mon fils. Son livre[1], tres enjoue a la
+surface, a, je crois, beaucoup de fond, car il fait revivre une figure
+de fantaisie que l'on peut croire historique, puisqu'elle resume une
+phase de _l'etat humain_, si je puis dire ainsi. L'etude de cet etre
+evanoui, l'homme d'il y a cinq cents ans, avec toutes ses erreurs, tous
+ses deportements, ses notions fausses, ses qualites natives, sa rudesse,
+son aveuglement et sa bonte, offre, je crois, quelque chose de plus
+serieux que le recit des aventures arrangees pour le plaisir du lecteur;
+et, comme les aventures ne manquent pourtant pas dans ce roman et sont
+amusantes quand meme, je crois, sans trop de prevention, maternelle,
+qu'il merite quelque attention et l'encouragement de la critique
+serieuse.
+
+Me pardonnerez-vous de vous demander la votre pour qui n'oserait pas
+vous la demander lui-meme, en vous promettant que nous en serons tous
+deux tres flattes et tres reconnaissants?
+
+Agreez, monsieur, l'expression de mes sentiments distingues.
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] _Raoul de la Chastre_, qui venait de paraitre, chez Michel Levy.
+
+
+
+
+DLXXXVIII
+
+A M. LEBLOIS, PASTEUR, A STRASBOURG
+
+ Palaiseau, 17 mai 1865.
+
+J'apprends, monsieur, de quelle mortelle douleur vous avez ete frappe.
+Ce n'est pas a vous, ame profondement religieuse, qu'il faut parler
+de courage et de foi. Vous en avez pour nous tous, pour vous-meme par
+consequent. Mais le courage et la foi n'empechent pas la douleur d'etre
+vive et cruelle, et vos amis, en respectant votre vraie piete, n'en
+plaignent pas moins votre infortune. Que leur affection et leur
+sollicitude adoucissent, autant que possible, le dechirement de votre
+ame, et veuillez me compter, monsieur, parmi ceux qui vous portent le
+plus sincere et le plus fervent interet.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DLXXXIX
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON.(JEROME).
+A PARIS
+
+ Palaiseau, 1er juin 1865.
+
+Cher grand ami,
+
+Maurice m'envoie pour vous un mot du coeur que je vous transmets.
+
+Si vous etiez un ambitieux, je vous dirais que ce qui arrive est bien
+heureux pour vous et vous place bien haut! Mais vous aimez le progres
+pour lui-meme et vous souffrez quand il s'arrete, meme a votre profit.
+Et puis vous etes loyal et votre ame souffre d'etre meconnue. Je sens
+tout cela et je suis indignee de voir l'esprit du passe souffler sur
+toutes les idees vraies.
+
+Quelle triste situation que celle d'un homme qui reve le pouvoir absolu,
+et qui croit l'atteindre en etouffant la verite! tout cela, voyez-vous,
+c'est la _faute a_ Cesar. On reve de resumer, en soi une sagesse
+providentielle, et on oublie que les hommes d'aujourd'hui ont tous
+recu de la _Providence_, c'est-a-dire de la loi qui preside a leur
+emancipation, une dose de sagesse qu'il faut connaitre et consulter
+avant d'oser dire: "Il n'y a qu'un maitre et c'est moi!" Comme c'est
+vieux, cette doctrine de l'autorite d'un seul, et comme c'est vide
+au temps ou nous vivons! comme le genre humain tout entier proteste,
+sciemment ou non, contre cette chimere! C'est le fatal chemin de
+l'eternel desastre.
+
+Dormez tranquille, votre conscience est en paix. Vous pouvez rire de
+ceux qui disent: "Il veut le bien, donc il a de mauvais desseins."
+
+Plaignez ceux qui pensent ainsi et comptez que la France n'est pas avec
+eux et vous rend justice. Quel beau et noble talent vous avez! On ne
+pourra jamais vous empecher d'etre ce que vous etes. Il n'est pas
+adroit, si l'on s'en inquiete, de le manifester publiquement.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DXC
+
+A M.
+
+ Palaiseau, 9 juin
+
+Cher monsieur,
+
+J'ai lu votre livre. Il est savant, ingenieux, clair et interessant au
+possible. Il me laisse toutefois au point ou il m'a prise. Je savais
+bien que Jesus croyait a la resurrection des corps, et je suis d'autant
+plus persuadee que sa doctrine etait la continuation de la vie humaine
+ou la reapparition personnelle dans la vie humaine, que vous etablissez
+sans replique la source de cette croyance, son histoire, sa raison
+d'etre, son lien avec le passe, enfin tout ce qui constitue le fait
+historique, peu connu jusqu'ici dans ses details. Mais votre conclusion
+ne me soumet pas. En croyant a l'immortalite du corps, Jesus et ses
+aieux croyaient a celle des ames, par la raison qu'il n'est pas de
+corps sans ame. Il etait donc spiritualiste sans etre exclusivement
+spiritualiste. Vous, vous etes exclusivement spiritualiste; je ne peux
+pas comprendre cette doctrine, par la raison qu'il ne me semble pas
+possible _d'affirmer_ des ames sans corps.
+
+Vous avez mille fois raison de placer Dieu et la forme de notre
+immortalite dans la region de l'impenetrable. Mais qui dit
+_l'immortalite_ dit _la vie_. La vie est une loi que nous connaissons;
+elle ne se manifeste pas pour nous dans la separation de l'ame et du
+corps, dans la pensee sans organes pour se manifester. Nous ne pouvons
+donc pas nous faire la moindre idee d'une vie spirituelle qui soit
+purement spirituelle; et je ne peux pas vous dire que je crois a une
+chose dont je n'ai pas la moindre idee.
+
+Jesus se trompait sur les conditions de la resurrection, nous n'en
+doutons pas; mais il me semble que, quant au principe de la vie, il le
+comprenait bien, ou du moins aussi bien qu'il est donne a I'homme de le
+comprendre. Que l'ame se revete d'un corps de chair ou de fluide, il ne
+lui en faut pas moins quelque chose a animer, ou bien elle n'est plus
+une ame, elle n'est rien. Nous savons qu'il y a des planetes legeres,
+relativement a nous, comme le liege, comme le bois, etc. Elles n'en sont
+pas moins des mondes, et leur existence est tout aussi materielle que la
+notre.
+
+Socrate n'est pas si clair qu'il vous parait. Je pense qu'il croyait
+bien que son ame revetirait un autre corps; quoiqu'il semble souvent
+dire le contraire par la bouche du _divus Plato._ Ailleurs, Platon voit
+les ames faire elles-memes leur destinee, courir ou leurs passions les
+emportent, et, la, il donne la main a Pythagore. Si les ames ont des
+passions bonnes, ou mauvaises, elles sont _organisees_.--Autrement?
+
+Enfin, vous aurez encore beaucoup a nous dire la-dessus; car votre
+hypothese laisse une lacune philosophique des plus graves. Pardon de mes
+objections, cher monsieur. Vous etes si sympathique et vous paraissez si
+bon, qu'on vous doit de dire ce qu'on pense.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DXCI
+
+A M. LOUIS ULBACH, A PARIS
+
+ Palaiseau, 27 juin 1865.
+
+Cher monsieur,
+
+Combien je suis heureuse d'avoir a vous remercier! Quand votre loyale et
+forte main signe un brevet de talent, l'apprenti passe maitre et prend
+son rang; Vous avez surtout senti ce qui ne pouvait echapper a un coup
+d'oeil comme le votre, mais ce qu'il etait bien utile pour mon fils de
+dire au public vulgaire: c'est qu'il a une individualite qui est bien
+sienne et qu'aucune direction n'a pu lui donner. Tout mon role, a moi,
+etait de ne pas la lui oter et de comprendre sa reelle valeur. C'est a
+quoi je me suis attachee toute ma vie, et j'en suis recompensee, le jour
+ou vous me prouvez, vous en qui je crois, que je ne me suis pas fait
+d'illusions maternelles sur cette valeur de talent.
+
+Votre appreciation, si franche et si delicate, est une joie reelle pour
+moi, et je vous remercie du fond du coeur d'avoir lu le livre avec cette
+conscience et cet esprit de genereuse protection. J'envoie l'article a
+Maurice, qui est a Nohant avec sa femme. Tous deux seront bien heureux
+et bien reconnaissants.
+
+Et votre livre, a vous, ce livre dont vous me parliez a l'Odeon, est-il
+publie? Je ne sais rien la ou je suis, garde-malade affligee, et blessee
+par-dessus le marche, par suite d'une chute. Quand vous paraitrez, ne
+m'oubliez pas. Je vous serre les mains, cher confrere, et suis, avec
+affection, tout a vous.
+
+
+
+
+DXCII
+
+A MAURICE SAND A NOHANT
+
+ Palaiseau, 29 juin 1865.
+
+Bouli,
+
+Je t'enverrai demain ton manuscrit et tes articles. Mais tu me troubles
+fort en me demandant conseil. Pour tout ce qui est _erudition_, tu es
+plus ferre que moi; moi, je pense au succes, et je voudrais t'epargner
+les critiques qui ont ecrase _Salammbo_, ouvrage tres fort, tres beau,
+mais qui n'a vraiment d'interet que pour les artistes et les erudits.
+Ils le discutent d'autant plus, mais il le lisent, tandis que le public
+se contente de dire: "C'est peut-etre superbe, mais les gens de ce
+temps-la ne m'interessent pas du tout." Tu en risquais autant avec ton
+moyen age; tu as su vaincre la difficulte et rendre la chose amusante
+pour le gros public en meme temps qu'appreciable aux artistes.
+
+Il faut trouver moyen de faire le meme tour de force pour ton _Coq_. Or
+il sera tres indifferent au public et aux journalistes, qui ne sont
+pas erudits,--tu peux t'en apercevoir,--que tes personnages soient les
+ingenieuses personnifications des races antiques. Cela plairait a des
+savants dans la partie; mais combien y en a-t-il? Et le peu qu'il y en a
+ne te liront meme pas: il suffit qu'une chose s'appelle roman pour qu'il
+ne l'ouvrent jamais.
+
+Donc, ta science sera perdue et te nuira, si c'est en vue de la science
+que tu fais ton livre. Il est amusant et plein de grandissimes qualites,
+c'est bien; mais il y faut une base qui manque. Il faut un ton,
+c'est-a-dire une forme, un style qui rattache l'esprit du lecteur a une
+epoque connue de lui. Plus tu la prendras moderne, plus tu auras de
+lecteurs. La couleur _indiano-persane_ en aura dix sur cent; personne ne
+la connait. La couleur d'Apulee en aura cent sur cent: le type de _l'Ane
+d'or_ est devenu populaire. Tu vois que c'est bien important, et je te
+croyais fixe la-dessus. Je voudrais qu'avant d'entreprendre un nouvel
+_Ane d'or,_ tu fisses du _Coq d'or [1]_ une chose dans cette couleur.
+Il etait convenu qu'un Apulee ou un Lucien apocryphe, un de leurs amis
+_civis buliscus_, je veux bien, aurait voyage dans l'Inde ou dans la
+Perse, et recueilli de la bouche d'un Bouliskof de ce temps-la; le recit
+traditionnel des aventures de l'Atlantide, et qu'il expliquerait en peu
+de mots les types et les fictions a sa maniere et a son point de vue.
+
+Exemple: "Vous me demanderez, mon cher Lucien, ce que je pense des
+Gaules et si je crois a leur existence. En verite, j'y crois un peu pour
+telle ou telle raison."
+
+Ces interruptions du narrateur feraient tres bien. Elles rameneraient,
+du fond d'une antiquite fantastique, le lecteur au sentiment d'une
+realite antique a lui connue. Elle peindrait l'etat des esprits au temps
+du narrateur, et cet etat est, s'il m'en souvient bien, un melange de
+scepticisme audacieux et plaisant, avec une foule de superstitions
+grossieres comme l'histoire naturelle d'Oppien. Tout cela mettrait le
+lecteur sur ses pieds. Il se dirait: ": Voici d'ou je pars et voila ou
+l'on me mene. Je le veux bien; pourvu qu'on me rappelle de temps en
+temps ou j'etais."
+
+Autrement, il dira qu'on l'emmene trop loin, qu'on le perd dans le
+brouillard, et que des gens si anciens ne sont pas assez differents du
+present, ou bien qu'ils le sont trop; qu'il ne peut en etre juge, et,
+quand le lecteur se sent trop depayse, il vous lache.
+
+Enfin, il voudra se dire a chaque instant: "Voila de droles de moeurs et
+d'incroyables habitudes! Mais c'etait comme ca, on me le prouve; Celui
+qui raconte ces choses et que je connais parbleu bien, puisque c'etait
+un ami de mon ami Apulee, m'explique que ce devait etre comme ca. Alors
+j'y crois, et, du moment que j'y crois un peu, ca m'amuse."
+
+Voila mes raisons, toutes de fait et prosaiques; mais il faut tenir
+compte de cela quand on s'adresse au public des romans. Autrement, il
+faut faire des ouvrages d'erudition pure; autre public.
+
+Reflechis et decide; car bien certainement il y a un parti a prendre
+dans lequel tu sais mieux que moi ce qu'il y a a faire. Mais, avec
+ma version, je vois tout possible dans ce que tu as fait, sauf les
+longueurs et le trop d'importance donne a des personnages secondaires.
+Je laisserais les anoplotheres, sans les nommer peut etre, mais en les
+decrivant, et le narrateur dirait qu'il croit a l'existence de ces
+animaux parce qu'il en a vu des ossements en tel ou tel endroit. "Reste
+a savoir, dirait-il, s'il y en avait encore du temps de Satouran. Je
+vous donne la legende comme on me l'a donnee."
+
+Tu ferais ce narrateur gai, malin et naif, poete quand meme, lorsqu'il
+raconte les grandes scenes de la fin, qui sont belles et qu'il ne faut
+pas changer.
+
+Sur ce; je te _bige_, et encore ma Cocote. Je vas me coucher.
+
+Mes amities a _Rigolo_. Il faut le rendre tres savant, il est en age
+d'apprendre un tas de choses. Quoi qu'on en dise, il n'y a rien de si
+intelligent qu'un ane. Ca parlerait si ca voulait, mais ca ne veut pas.
+
+ [1] _Le Coq aux cheveux d'or,_ roman de Maurice Sand.
+
+
+
+
+DXCIII
+
+A M. SAINTE-BEUVE, A PARIS
+
+ Palaiseau, 1865.
+
+Avez-vous lu un singulier petit volume qui a paru, y il a quelque temps,
+chez Dentu, sous un mauvais titre: _un Amour du Midi_, et sous le voile
+de l'anonyme? Est-ce manque de courage, ou empechement de position?
+N'importe. L'ouvrage est bizarre, inegalement ecrit, souvent tres peu
+correct d'expressions, parfois trop naif, parfois trop declamatoire
+(comme, du reste, l'auteur a l'esprit de le juger lui-meme); s'elevant
+dans le vague et retombant a plat dans le non-sens; enfin tres obscur
+parfois, comme la parole d'un exalte qui ne sait pas toujours ce qu'il
+dit.
+
+Voila bien des defauts. Eh bien, ces defauts pourraient etre une grande
+habilete. Mais nous ne le croyons pas; nous aimons mieux penser que
+l'auteur, jeune, est sans soin, sans experience, et tout a fait depourvu
+de ce que l'on est convenu d'appeler du talent.
+
+Il n'en est pas moins vrai que cet essai anonyme merite beaucoup d'etre
+remarque. Ce n'est ni un roman proprement dit, ni une analyse: c'est un
+cri de la passion. Mais ce cri est vrai et il est fort. Il ne ressemble
+a rien de ce qui s'ecrit pour ecrire. Il a pour lui la jeunesse, le vrai
+delire, la naivete, la plenitude, tout ce que I'on cherche en vain dans
+un livre bien fait: l'emotion sans bornes, degagee hardiment du controle
+de la raison.
+
+Il a aussi, malgre la frequente vulgarite des mots et des images, une
+distinction et une originalite de sentiments tres touchantes. Il a la
+foi, il croit a Dieu, a l'amour, a la liberte et meme aux journaux. Il
+croit aussi a la gloire et il croit en lui. C'est un enfant genereux,
+c'est peut-etre un etranger, tombe de quelque planete ou l'on vit encore
+par le coeur et ou l'on dit tout ce qu'on pense sans se soucier de faire
+rire M. Proudhon.
+
+Enfin, c'est quelque chose qui nous a fait dire spontanement: "C'est
+bien mauvais!" et: "C'est bien beau!" Que voulez-vous! tout le monde a
+du talent; nous ne sommes pas blases, nous cherissons le talent. Mais
+tout le monde n'a pas la passion, et c'est la ce qui, bien ou mal
+exprime, l'emportera toujours sur l'art, comme le parfum d'une rose
+l'emporte sur toutes les essences d'une boutique de parfumeur.
+
+La critique peut dire: "Sachez ecrire ou n'ecrivez pas." Elle a raison.
+Mais le public peut dire aussi: "Soyez emu ou n'esperez pas nous
+emouvoir." Aura-t-il tort?
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DXCIV
+
+A M. LOUIS ULBACH, A PARIS
+
+ Palaiseau, 27 septembre 1865.
+
+Vos livres me sont arrives dans un moment affreux, cher monsieur,
+laissez-moi plutot dire _ami_. J'ai ete morte, je ne sais pas si je
+suis vivante, bien que mon corps marche et agisse. Etait-ce une bonne
+disposition pour vous lire? Pourtant je viens de lire _Louise Tardy_,
+et cela me semble un chef-d'oeuvre d'analyse delicate, subtile et
+vigoureuse a la fois; une de ces histoires sans evenements qu'on
+n'oublie pourtant jamais, parce qu'on croit avoir toujours connu ces
+ames-la. Et quelle forme exquise, ingenieuse a definir toutes les
+emotions et toutes les reflexions!
+
+Vous me traitez de maitre, c'est vous qui passez maitre, et, moi, je
+passe je ne sais quoi. Je double le cap de l'Amertume, et j'entre dans
+les mers inconnues de l'Isolement. N'importe! dans la douleur ou dans le
+calme, je vous applaudirai toujours du coeur et des deux mains. Merci
+d'avoir pense a moi; je lirai _le Parrain,_ bien sur.
+
+Cette femme de lettres que vous peignez si bien, elle est jeune, et
+on peut s'imaginer, au premier abord, que son etat l'a blasee sur les
+choses de la vie; mais, si elle etait vieille, vous eussiez pu la
+peindre tout de suite comme aiguisee et surexcitee, et disposee a
+souffrir plus que les autres. Au reste, vous avez conclu. Vous avez
+montre que notre travail d'analyse, a vous, a moi, a tous les artistes
+qui prennent leur tache au serieux, pousse au besoin de se devouer et
+de se defendre, deux sollicitations contraires qui rendent la vie plus
+difficile a nous qu'aux autres. Quelle affaire que la vie! et la mort,
+quel abime!
+
+Ayez grand courage, vous avez le grand lot.
+
+A vous de coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DXCV
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS
+
+ Palaiseau, 22 novembre 1865.
+
+Il me semble que ca me portera bonheur de dire bonsoir a mon cher
+camarade avant de me mettre a l'ouvrage.
+
+Me voila _toute seule_ dans ma maisonnette. Le jardinier et son menage
+logent dans le pavillon du jardin, et nous sommes la derniere maison
+au bas du village, tout isolee dans la campagne, qui est une oasis
+ravissante. Des pres, des bois, des pommiers comme en Normandie; pas
+de grand fleuve avec ses cris de vapeur et sa chaine infernale; un
+ruisselet qui passe muet sous les saules; un silence... ah! mais il me
+semble qu'on est au fond de la foret vierge: rien ne parle que le petit
+jet de la source qui empile sans relache des diamants au clair de la
+lune. Les mouches endormies dans les coins de la chambre se reveillent
+a la chaleur de mon feu. Elles s'etaient mises la pour mourir, elles
+arrivent aupres de la lampe, elles sont prises d'une gaiete folle, elles
+bourdonnent, elles sautent, elles rient, elles ont meme des velleites
+d'amour; mais c'est l'heure de mourir, et, paf! au milieu, de la danse,
+elles tombent raides. C'est fini, adieu le bal!
+
+Je suis triste ici tout de meme. Cette solitude absolue, qui a toujours
+ete pour moi vacance et recreation, est partagee maintenant par un mort
+qui a fini la, comme une lampe qui s'eteint, et qui est toujours la. Je
+ne le tiens pas pour malheureux, dans la region qu'il habite; mais cette
+image qu'il a laissee autour de moi, qui n'est plus qu'un reflet, semble
+se plaindre de ne pouvoir plus me parler.
+
+N'importe! la tristesse n'est pas malsaine: elle nous empeche de nous
+dessecher. Et vous, mon ami, que faites-vous a cette heure? Vous piochez
+aussi, seul aussi; car la maman doit etre a Rouen. Ca doit etre beau
+aussi, la nuit, la-bas. Y pensez-vous quelquefois au "vieux troubadour
+de pendule d'auberge, qui toujours chante et chantera le parfait amour"?
+Eh bien, oui, quand meme! Vous n'etes pas pour la chastete, monseigneur,
+ca vous regarde. Moi, je dis _qu'elle, a du bon_.
+
+Et, sur ce, je vous embrasse de tout mon coeur et je vais faire parler,
+si je peux, des gens qui s'aiment a la vieille mode.
+
+Vous n'etes pas force de m'ecrire quand vous n'etes pas en train. Pas de
+vraie amitie sans liberte _absolue_.
+
+A Paris, la semaine prochaine, et puis a Palaiseau encore, et puis a
+Nohant.
+
+
+
+
+DXCVI
+
+A M. LE BARON TAYLOR, A PARIS
+
+ Nohant, 15 decembre 1865.
+
+Monsieur,
+
+Vous m'avez arrache une promesse que je ne puis tenir; vous et les
+eminents ecrivains qui vous secondaient, vous etiez persuasifs,
+affectueux, indulgents, irresistibles. Mais j'ai trop presume de mes
+forces devant un devoir a remplir. Il y a des devoirs aussi envers le
+public. Il ne faut pas le leurrer d'un attrait qu'on se sent incapable
+de lui offrir. Vous auriez regret de l'avoir convoque pour lui montrer
+une personne timide et gauche qui resterait court. Mes enfants et mes
+amis ont _bondi_ devant l'annonce de cette lecture. Ils s'y opposent
+de tout leur pouvoir. Ils savent qu'en aucune circonstance je n'ai pu
+surmonter mon embarras, ma defiance absolue de moi-meme. Demandez-moi,
+commandez-moi toute autre chose ou je n'aurai pas a payer de ma
+personne.
+
+Croyez, monsieur, vous et les membres du comite qui m'ont honore de leur
+visite, que je ne me console de mon impuissance et de ma defection
+que par le souvenir des bontes que vous m'avez temoignees et par la
+reconnaissance qu'elles m'inspirent.
+
+
+
+
+DXCVII
+
+A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS
+
+ Nohant, 7 janvier 1866.
+
+Merci, cent fois merci, mon fils, pour toute la peine que _nous nous_
+donnons; car vous en prenez autant que moi. Si vous dites que La Rounat
+a raison, c'est qu'il a raison. Et je crois pourtant toujours qu'il y
+avait du remede; car ce qui manque dans ma version, c'est de l'interet,
+je le vois a present; c'est de la passion[1]. Eh bien, que la jeune
+fille fut (telle qu'elle est, et en commencant par une fantaisie
+romanesque) prise d'une passion veritable, qu'elle la, fit partager a
+Lelio, que Lelio se sacrifiat a son ami, il y avait motif a emotion ou a
+souffrance, et le moyen de la fin pouvait prendre plus d'importance et
+de vraisemblance pour guerir ces coeurs blesses (moyen de la fin auquel,
+du reste, je ne tiens pas, s'il ne vous dit rien, et qui deviendrait
+peut-etre inutile). Enfin je vois dix combinaisons pour une, comme
+toujours. C'est ma nature de ne pas croire a l'impossible et de ne pas
+croire non plus a l'impuissance des, sujets. Du moment qu'on peut les
+tourner du cote qu'on veut, c'est une question d'essai et de recherche.
+Je crois que, si j'avais pu etre a Paris, savoir tout de suite, et non
+au bout de huit jours d'attente inutile, l'impression de La Rounat,
+j'aurais ete a vous tout de suite et nous aurions pare le coup. Il est
+vrai que j'aurais eu votre opinion avant la sienne; car je vous aurais
+montre la chose avant de me la laisser arracher par lui acte par acte.
+
+C'est un impatient aveugle qui, devant une deception, abandonne tout et
+ne cherche pas le remede ou vous empeche de le chercher.
+
+Il est, au reste, comme presque tout le monde, en ce monde, et je ne lui
+en veux pas pour ca: ce n'est pas l'affaire des directeurs de theatre
+d'avoir de la perseverance, de la philosophie et de la presence
+d'esprit. Il a laisse passer un temps precieux et il cherche son salut
+Dieu sait ou.
+
+Quant a nous autres, il ne nous est ni permis ni possible de nous
+decourager, et je _vois_ que vous _voyez_ deja quelque chose a tenter
+dans un autre sujet. Moi, je ne vois rien dans les sujets, au premier
+apercu.
+
+Dans tout cela, cher fils, je ne pense jamais a la peine prise en pure
+perte, et a ce qu'on appelle, le travail perdu. Il n'y a pas de travail
+perdu, du moment qu'on a eu le plaisir de travailler. D'ailleurs, ca
+apprend, et la vie se passe a apprendre; ceux qui la passent a regretter
+ne vivent pas. Je vous benis de prendre interet a ma vie, et aucune
+verite ne me degoute du travail. Ce qui degoute ou peut degouter du
+_metier_, ce sont les injustices du public ou la mauvaise foi des
+critiques; mais ce qui porte sur nous-meme, les erreurs qu'on nous
+fait voir, le mal qu'on nous indique a reparer, c'est bien bon et bien
+stimulant.
+
+ [1] Il s'agissait d'une piece tiree de _la Derniere Alddui_.
+
+
+
+
+DXCVIII
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME), A PARIS
+
+ Nohant, 20 janvier 1866.
+
+Cher prince,
+
+Je veux vous donner moi-meme de nos nouvelles. J'ai toujours ete, depuis
+dix jours, sage-femme ou nourrice, berceuse ou garde-malade, et je n'ai
+pas eu un moment de repos. Ma belle-fille, apres une delivrance prompte
+et heureuse, a ete assez serieusement malade a plusieurs reprises.
+Elle va mieux sans etre guerie, et, comme cela peut se prolonger et
+la fatiguer trop pour nourrir, nous avons donne une belle paysanne a
+mademoiselle Aurore.
+
+Au milieu de tout cela, Maurice, en courant au secours dans un incendie,
+a failli etre tue et je l'ai vu rentrer couvert de sang; ce qui, au
+premier moment, n'est pas gai pour une mere mediocrement spartiate.
+Heureusement, c'est sans gravite, et il n'aura qu'une cicatrice bien
+presentable. Nous voila donc, sinon tout a fait tranquilles, du moins en
+etat de respirer; mais je ne peux pas encore quitter ma chere couvee;
+et, pourvu que vous ne partiez pas pour quelque nouveau voyage avant que
+je vous aie revu! Il y a des siecles, et je ne m'y habitue pas.
+
+Toutes ces emotions ont coupe mon travail et mes projets de cet hiver
+pour le theatre. Les artistes, dit-on, ne devraient pas avoir de
+famille. Moi, je crois le contraire, pour mille raisons que vous savez
+mieux que moi.
+
+Joyeuse, triste, inquiete ou tranquille, je vous aime et je pense a
+vous, cher prince, comme a une des meilleures affections de ma vie.
+
+Mon blesse et ma malade vous remercient de votre bonne lettre, et me
+chargent de les bien rappeler a vous; Calamatta vous envoie l'expression
+de son respect.
+
+G. SAND.
+
+
+
+DXCIX
+
+A MAURICE SAND, A NOHANT
+
+ Paris, 1er fevrier 1866.
+
+Me voila recasee aux Feuillantines. J'ai fait un tres bon voyage: un
+lever de soleil fantastique, admirable, sur la vallee Noire: tous les
+ors pales, froids, chauds, rouges, verts, soufre, pourpre, violets,
+bleus, de la palette du grand artisan qui a fait la lumiere; tout le
+ciel, du zenith a l'horizon, etait ruisselant de feu et de couleur; la
+campagne charmante, des ajoncs en fleurs autour de flaques d'eau rosee.
+
+Il faisait si doux, meme a sept heures du matin, que j'ai voyage avec
+les vitres baissees. La route est tres dure; mais on y promene de grands
+rouleaux de fonte et elle sera bientot belle; j'avais un bon postillon
+et de bons chevaux.
+
+A Chateauroux, surprise agreable: mes vieux Vergne, qui partaient pour
+Paris et avec qui j'ai eu le plaisir de voyager.
+
+A la gare, ici, j'ai trouve les Boutet; j'ai dine avec les Africains.
+J'ai vu le soir les Lambert et Marchal; j'ai bien dormi, je n'ai pas eu
+la moindre fatigue.
+
+Il vient de m'arriver une depeche telegraphique. Ca m'a fait une
+peur atroce: j'ai cru que Lina etait retombee malade. Ca arrive tout
+bonnement de Neuilly: c'est Alexandre qui vient diner avec moi. Nouveau
+systeme de correspondance, que je ne m'explique pas encore: la depeche
+est imprimee par l'appareil telegraphique. _Ils se z'inventeriont le
+diable_!
+
+Mefie-toi de ce trop joli temps traitre. A Paris, il fait doux; mais on
+n'apercoit, pas le soleil, je l'ai laisse dans la vallee Noire, et j'ai
+trouve ici la boue et la pluie.
+
+_Bige_ ma Cocote pour moi, et mon Aurore, et Calamatta.
+
+Et je te _bige_ mille fois toi-meme. Ecris souvent.
+
+
+
+
+DC
+
+AU MEME
+
+ Paris, 5 fevrier 1866.
+
+Je viens de t'ecrire un mot pour que tu saches des demain la bonne
+nouvelle. Tu sais qu'il n'y a pas d'_ecouteur_ moins entrainable, plus
+froid et plus positif qu'Alexandre. C'est pour moi le plus difficile
+public qui existe et le plus intimidant. J'ai tout de meme tres bien lu
+la piece[1]. Tout le temps, il a ri ou crie: "Bien! charmant! parfait!"
+Le pere Germinet a ete pour lui un type accompli. Il a donne deux ou
+trois conseils, excellents:
+
+Au premier acte, mettre la fin de la scene de Jean et Blanchon au
+commencement de ladite scene.
+
+Au troisieme, faire qu'on ne sache pas que le gendre annonce par
+Germinet est Cadet Blanchon.
+
+Enfin, a la derniere tirade de Jean Robin, quand Gervaise refuse, faire
+qu'il aille jusqu'a un petit coup de couteau et une tache de sang au
+gilet, pour amener un cri de Gervaise et le pardon complet de tout le
+monde.
+
+Ce n'est donc qu'un point lumineux a mettre. Il trouve la piece
+admirablement faite et soutenue. Il dit que c'est un bijou, qu'il faut
+pour le public qu'elle soit admirablement jouee, et qu'elle ira a tout
+public _quel qu'il soit_, parce que c'est la vie de tout le monde et
+la verite de toutes les situations dans toutes les classes. A peine la
+lecture finie, il a pris son chapeau et a couru dire a Thierry qu'il
+venait d'entendre un chef-d'oeuvre et lui conseiller de venir me le
+demander, pour le faire jouer par l'elite de la troupe des Francais:
+
+Lafontaine--_Jean_.
+
+Coquelin--_Blanehon_.
+
+Regnier ou Got--_Germinet_, etc.
+
+Si Thierry ne recoit pas la chose de confiance et d'enthousiasme, il va
+au Gymnase. En ce moment, il y a un succes enorme, _Heloise Paranquet_,
+qui est censee de M. Durantin, mais qui est de lui, Alexandre.
+
+Dans un mois ou six semaines, _Jean Robin_ sera su, _Heloise_ baissera,
+et, comme les deux pieces [2] sont courtes, on les jouerait ensemble.
+Nous aurions, pour Germinet: Arnal ou Lesueur. La saison du printemps
+sera excellente, vu qu'apres un hiver si doux, nous aurons du froid
+jusqu'en juin. D'ailleurs, on ne quitte plus Paris qu'en plein ete.
+Si les frimas gatent ton jardin et tes noyers, tu te diras pour
+consolation: "Ca fait marcher ma piece;" car c'est ta piece autant que
+la mienne. Nous nous nommons tous deux et nous partageons. Alexandre y
+voit un succes; non pas des millions,--ce n'est qu'une piece en trois
+actes,--mais assez d'argent pour que ca paye joliment le peu de peine
+que ca nous a coute. Il a fini en disant: "Vous vous etes donne bien du
+mal pour l'_Aldini_, qui n'a pas ete, et voila un chef-d'oeuvre que vous
+avez ecrit en vous amusant."
+
+C'est La Rounat qui va faire une drole de tete, quand il verra que je
+lui disais vrai, et qu'en huit jours on pouvait lui donner une bonne
+piece. Au lieu de ca, il court apres la piece d'Augier, qu'il n'aura
+pas, dit-on; et, s'il l'a, reussira-t-elle? et, si elle reussit, lui
+fera-elle grand bien? Augier, qui n'est pas bete, se fait donner la
+moitie des recettes.
+
+En attendant qu'on sache si Augier lui donnera cette piece, on repete
+Cadol, que j'ai vu hier et qui est sur les epines, content tout de meme;
+car il avait accepte la situation, et on le jouera plus tard, si
+ce n'est tout de suite. On dit que sa piece est bien; il est plein
+d'espoir.
+
+J'ai dine hier chez les Joubert, des gens riches, amis des Dumas et de
+Marchal. C'est le pere Dumas qui a fait la cuisine, tout le diner; dix
+plats enormes, exquis; douze couverts. On avait renvoye les cuisiniers
+de la maison pour ce jour-la, afin de le laisser fonctionner sans
+controle, sans _trahison_ et sans difficulte. Il est venu a trois heures
+de l'apres-midi avec sa vieille bonne, et, en realite, sans blague, il
+nous a fait manger comme ne mangent pas les empereurs. Il etait charmant
+par-dessus le marche, bon enfant et drole au possible. Il m'a beaucoup
+demande de vos nouvelles et repete que _Raoul de la Chastre_ etait un
+chef-d'oeuvre.
+
+J'ai eu la chance de vendre la cinq cents francs un petit Boucher grand
+comme l'ongle, dont le proprietaire demandait cent cinquante francs.
+Quand je lui ai porte tout a l'heure le billet de cinq cents francs, il
+s'est mis a pleurer comme un veau, de joie. C'est un malheureux, homme
+que tu connais, Doligny, ancien acteur et ancien directeur de theatre.
+Il est tombe dans une telle panne, qu'on allait lui vendre ses meubles
+demain, et il a sa femme mourante. Il a eu l'idee de m'apporter ce petit
+Boucher hier, et, aujourd'hui, il vient d'en recevoir le prix. On a
+rarement cette bonne chance de faire plaisir aux gens avec tant de
+facilite.
+
+J'ai vu les Lambert et je les revois ce soir a l'Odeon, ou je vais
+entendre _la Vie de Boheme_, que je ne connais pas.
+
+Minuit.
+
+Je reviens de l'Odeon, ou j'ai pleure comme un Doligny. C'est navrant et
+charmant, cette piece. C'est tres bien joue; Thuillier est superbe. J'ai
+vu La Rounat, qui a la piece d'Augier, mais pas de Berton pour la jouer;
+il est dans tous ses etats. J'y ai vu Cadol, toujours sur la branche, et
+tous les grands et petits cabots qui me pleurent. J'ai dit a La Rounat:
+"Vous n'avez eu qu'un tort, c'est de ne pas esperer que je pourrais
+faire un miracle de volonte et de promptitude, de vous decourager et de
+me decourager de vous, en me faisant perdre quinze jours. J'aurais eu
+une bonne idee. Je l'ai eue malgre vous; mais, a present, ce n'est pas
+pour vous."
+
+Voila comment il ne faut pas jeter le manche apres la cognee; a present
+que j'ai de l'experience, je ne me laisse plus depiter ni abattre. J'ai
+donc bien fait, cette fois surtout, d'etre philosophe et de ne pas
+m'arreter de piocher. Cette piece nous fera beaucoup d'honneur, a ce
+que dit Alexandre. Jeudi, je dine chez Magny; grand diner donne par
+Demarquay. Tu vois que je fais une vie de Polichinelle. Je me porte
+bien; mais j'ai besoin d'avoir plus de nouvelles de vous, plus de
+details. Ma Cocote est sur pied en _chambre_; il me tarde de savoir
+qu'elle est descendue. Aurore a-t-elle toujours une crise de pleurs le
+soir? Si ca a continue, il faut l'ecrire au docteur Darchy.
+
+Tout l'univers me demande de vos nouvelles. Bonsoir, mes enfants.
+Je vous _bige_ a mort. J'espere que Cocote va etre contente de mes
+nouvelles.
+
+Calamatla est-il parti?
+
+ [1] _Les Don Juan de village_.
+ [2] _Les Don Juan de village_ et _Heloise Paranquet_.
+
+
+
+
+DCI
+
+A MADAME LA COMTESSE SOPHIE PODLIPSKA, A PRAGUE
+
+ Palaiseau, 12 fevrier 1866
+
+Je suis vivement touchee, madame, de l'envoi que vous voulez bien me
+faire[1] (je ne l'ai recu que depuis quelques jours) et de l'excellente
+lettre qui y etait jointe. C'est un honneur pour moi d'etre traduite par
+vous, et c'est une douceur que d'etre aimee en meme temps avec tant de
+delicatesse et de generosite.
+
+M. Leger a pris la peine de m'envoyer la traduction en francais de votre
+interessante preface. Elle m'a reportee au temps deja eloigne ou
+je revais les aventures de _Consuelo_, et ou, manquant beaucoup de
+renseignements, j'essayais de m'initier, par interpretation et par
+divination, au genie de la Boheme, a la beaute de ses sites et a
+l'esprit profond, cache sous le symbole de la _coupe_. Je n'avais ni
+la liberte ni le moyen d'aller en Boheme, et je me disais que, si je
+commettais quelques erreurs, la Boheme me les pardonnerait, a cause de
+l'intention sincere et de la sympathie fervente. Je reste convaincue que
+le peuple qui a un passe si dramatique et si enthousiaste est et sera
+toujours un grand peuple.
+
+Agreez, madame, avec mes remerciements, l'expression de mes sentiments
+affectueux et devoues.
+
+ [1] La traduction du _Consuelo_ en langue tcheque.
+
+
+
+
+DCII
+
+A M. DESPLANCHES, A PARIS
+
+ Palaiseau, 25 mai 1866.
+
+Mon cher ami,
+
+Vous dites tres bien ce que vous voulez dire; mais votre maniere de
+raisonner peut etre mille fois contredite. Ne soyons fiers d'aucune
+definition; sur ce sujet-la, il n'y en a pas de bonne. Vous faites
+de Dieu une pure abstraction; de la votre certitude. Si Dieu n'etait
+qu'abstraction, il _ne serait pas_. Il faudra donc, pour que l'homme ait
+la certitude de l'existence de Dieu, qu'il puisse arriver a le definir
+sous l'aspect abstrait et concret.--Pour, cela, il nous faut trouver le
+troisieme terme, que vous appelez _l'union_. Oui, le trait d'union! Mais
+quel, est-il? Nous ne le tenons pas, malgre tous les noms qu'on lui a
+donnes en metaphysique et en philosophie. L'homme ne se connait pas
+encore lui-meme, il ne peut pas s'affirmer.
+
+"Je pense, _donc je suis_!" est tres joli, mais ca n'est pas vrai. Quand
+je dors, je ne pense pas, je reve; donc je ne suis pas? L'arbre ne pense
+pas, il n'est donc pas.
+
+Tout ca, c'est des mots.--Et vous ne savez pas comment Dieu pense.
+Peut-etre n'y a-t-il dans son esprit aucune operation analogue a ce que
+vous appelez _penser_. On le ferait probablement rire si on lui disait:
+"Tu ne penses pas a la maniere de l'homme, donc tu n'es pas."
+
+Soyons simples si nous voulons etre croyants, mon cher ami. Ni vous ni
+moi ne sommes assez forts--et de plus forts que nous y echouent--pour
+definir Dieu, vous en convenez, et, par consequent, pour l'affirmer,
+vous n'en convenez pas. Mais l'homme ne pourra jamais affirmer ce qu'il
+ne pourrait pas definir et formuler.
+
+Ce siecle ne peut pas affirmer, mais l'avenir le pourra, j'espere!
+Croyons au progres; croyons en Dieu des a present. Le sentiment nous
+y porte. La foi est une surexcitation, un enthousiasme, un etat de
+grandeur intellectuelle qu'il faut garder en soi comme un tresor et ne
+pas le repandre sur les chemins en petite monnaie de cuivre, en vaines
+paroles, en raisonnements inexacts et pedantesques. Voila votre erreur!
+vous voulez precher comme une doctrine nouvelle ce qui n'est que le
+ressassement de toutes nos vieilles notions insuffisantes et tombees en
+desuetude. Vous gatez la cause en cherchant des preuves que vous n'avez
+pas et que personne encore ne peut avoir en poche.
+
+Laissez donc faire le temps et la science. C'est l'oeuvre des siecles de
+saisir l'action de Dieu dans l'univers. L'homme ne tient rien encore: il
+ne peut pas prouver que Dieu n'est pas; il ne peut pas davantage prouver
+que Dieu est. C'est deja tres beau de ne pouvoir le nier sans replique.
+Contenions-nous de ca, mon bonhomme, nous qui sommes des artistes,
+c'est-a-dire des etres de sentiment. Si vous vous donniez la peine de
+sortir de vous-meme, de douter de votre infaillibilite, ou de celle de
+certains hommes _que je respecte_; de lire et d'etudier beaucoup tout ce
+qui se produit d'etonnant, de beau, de fou, de sage, de bete et de grand
+dans le'monde; a l'heure qu'il est, vous seriez plus calme et vous
+reconnaitriez que, pas plus que les autres, vous n'avez trouve la clef
+du mystere divin.
+
+Croyons quand meme et disons: _Je crois_! ce n'est pas dire:
+"J'affirme;" disons: _J'espere_! ce n'est pas dire: "Je sais."
+Unissons-nous dans cette notion, dans ce voeu, dans ce reve, qui est
+celui des bonnes ames. Nous sentons qu'il est necessaire; que, pour
+avoir la charite, il faut avoir l'esperance et la foi; de meme que, pour
+avoir la liberte et l'egalite, il faut avoir la fraternite.
+
+Voila des verites terre a terre qui sont plus elevees que tous les
+arguments des docteurs. Ayons la _modes__tie_ de nous en contenter, et
+ne prechons pas l'abstrait et le concret a tort et a travers; car c'est
+encore ca des _mots_, mon petit, des mots dont on rira dans cinq cents
+ans au plus tot ou au plus tard!
+
+Il n'y a pas plus d'abstrait que de concret et pas plus de concret que
+d'abstrait, c'est moi qui vous le dis. Ce sont des termes de convention
+qui ne portent sur rien et qu'on mettra au panier avec tout le
+vocabulaire de la metaphysique, excellent dans le passe, inconciliable
+aujourd'hui avec la vraie notion des choses humaines et divines.
+
+Vous etes un noble coeur et une heureuse intelligence; mais changez-moi
+le procede de demonstration. Il ne vaut rien. Dites a vos petits
+enfants: _Je crois, parce que j'aime_.--C'est bien, assez. Tout, le
+reste leur gatera la cervelle. Laissez-les chercher eux-memes, et songez
+que deja, appartenant a l'avenir, ils sont virtuellement plus forts et
+plus eclaires que nous.
+
+Et, la-dessus, je vous embrasse et vous aime de tout mon coeur.
+
+
+
+
+DCIII
+
+A M. ANDRE BOUTET, A PALAISEAU
+
+ Nohant, 14 juin 1866.
+
+Cher ami.
+
+Nos lettres se sont croisees ce matin entre Nohant et la Chatre. Nous
+comptons bien sur vous au 15 juillet ou dans la huitaine. Je ne sais
+pas si vous connaissez Bourges. Outre la cathedrale et la maison
+de Jacques-Coeur (hotel de ville actuel), il y a a voir la maison
+improprement nommee _de Louis XI_, actuellement _couvent des Soeurs
+bleues_; c'est un bijou.
+
+Je ne sais pas comment vous voyagez. Si vous allez en chemin de fer,
+du Puy a Clermont, vous ne verrez guere le Velay ni l'Auvergne. Il
+faudrait au moins rayonner du Puy aux _dikes_ environnants, et de
+Clermont au mont Dore; car, a Clermont, il n'y a rien a voir que Royat,
+qui n'existe presque plus, et le puy de Dome qui est tout nu et manque
+d'interet. Le mont Dore est une oasis. Je vous y recommande les gorges
+d'Enfer plus que le puy de Sancy; c'est moins penible et plus beau.
+
+De Clermont a la Chatre, le voyage ne doit pas etre aise en patache. A
+quelques lieues de Clermont, sur cette route, Pontgibault avec ses laves
+est tres curieux. Une pointe sur Volvic et Auval est tres belle a faire.
+Cela se pourrait faire dans un seul jour, en partant de Clermont et en y
+revenant le soir; car le reste de la route sur la Chatre ne vous offrira
+plus que les dernieres assises du massif d'Auvergne, de moins en moins
+accidentees.
+
+Je crois que vous auriez profit de temps et de fatigue a revenir prendre
+a Clermont le chemin de fer pour Chateauroux. A Chateauroux, deux heures
+et demie de patache pour venir a Nohant.
+
+Ah! pourtant, il faudrait voir, a Clermont, _Grave-noire._ C'est tout
+pres, et sur la route du mont Dore. Ne vous faites pas enterrer dans la
+pouzzolane en allant trop pres des coupures vives; mais voyez ca, vous
+saurez parfaitement ce que c'est qu'un volcan moderne. La fontaine
+incrustante est dans Clermont; on peut voir ca. Le puy de la Pege est
+assez loin et ne vaut pas la course.
+
+Ne gravissez pas le puy de Dome: vous le verrez de reste en passant au
+pied et en le contournant pour aller a Pontgibault ou a Volvic. Il n'a
+pas d'interet botanique, et, si vous montez au Sancy, la vue est plus
+belle. Voyez, au mont Dore, la cascade de l'Ecureuil.
+
+Surtout voyez le champ de laves de Pontgibault, vous aurez vu les grands
+brules de l'ile Bourbon et les terrains probables de la lune. Ce champ
+de laves n'a pas de nom et les gens du pays ne vous y conduisent pas,
+ils n'en connaissent pas l'interet, ils vous menent a une source glacee
+qui n'en a pas tant. Ces brules sont sur la route, tout, pres de
+Pontgibault, a gauche en venant de Clermont; ils sont ou ils _etaient_
+masques par des arbres et on passait a cote sans les voir; s'ils sont
+toujours masques, ayez l'oeil ouvert: vous les apercevrez en arrivant a
+Pontgibault. Vous pousserez une petite barriere et vous penetrerez dans
+une mer de scories assez etendue et d'un aspect livide, si la vegetation
+qui commencait a l'envahir, il y a quelques annees, ne l'a pas
+recouverte a present. Vous pourrez dejeuner a Pontgibault, changer de
+cheval et de carriole, et, revenant sur vos pas jusqu'au massif du puy
+de Dome, aller a Volvic, a la source de Saint-Geneix et a Auval, dont je
+vous recommande les constructions rustiques; c'est tout petit, mais bien
+joli.
+
+Le facteur passe. Je ferme ma lettre au galop en vous embrassant tous.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCIV
+
+A M. ALEXANDRE DUMAS FILS,
+A LA SCHLITTENBACH (SAVERNE)
+
+ Nohant, 28 juin 1866.
+
+Mon fils,
+
+J'ai recu en meme temps ce matin votre lettre et le volume[1]. Je vas
+lire. C'est du bonheur en barre. Mon machin philosophique est dans
+les mains de Buloz, qui fera paraitre je ne sais quand. J'ai corrige
+l'epreuve du premier numero. Je travaille a _Mont-Reveche_. J'ai
+debrouille deux actes, en suivant aveuglement votre conseil. Malgre le
+peu de gout et la difficulte que j'ai a passer deux fois par le meme
+chemin, je me conforme au roman. Il me semble a present que ca donne, en
+effet, quelque chose; mais comme j'aurais besoin de vous pour me donner
+confiance en moi!
+
+Ici, on va tres bien, on est heureux et content. Les enfants gouvernent
+bien la barque et je suis heureuse de n'avoir rien a gouverner.
+
+La petite est ravissante, une nature calme et gaie sans bruit. _La peau
+toujours fraiche en plein soleil_. Qu'est-ce que ca signifie? Dites, si
+vous savez. Elle regarde tout avec une attention extraordinaire, comme
+si elle etait destinee a se rendre compte de tout. Elle a des yeux
+etonnants; elle est tres grasse enfin a present, tres dormeuse et tres
+bien portante.
+
+Est-ce que vous avez tout votre monde a la Schlittenbach? Embrassez
+pour moi About et dites-lui d'embrasser sa charmante femme pour moi.
+Embrassez la votre d'abord, et Coliche, et la jeune czarine blonde. Mes
+enfants vous disent mille et mille amities. Venez donc nous voir si vous
+ne restez pas tout l'ete en Alsace; car, moi, je ne sais pas si on ne me
+rappellera pas en aout pour ma piece. C'est dur, mais c'est comme ca. Je
+fais des voeux pour que les _Benoiton_ se prolongent. Quand j'aurai lu
+_Clemenceau_, je vous en ecrirai.
+
+G. SAND.
+
+ [1] _L'Affaire Clemenceau_.
+
+
+
+
+DCV
+
+AU MEME
+
+ Nohant, 5 juillet 1866.
+
+Soixante-deux ans aujourd'hui.
+
+Mon fils,
+
+C'est tres beau, _tres bien aussi_, emouvant, _vrai_, dramatique et
+simple. Eh bien, le style est tres releve et tres net, excellent par
+consequent; une ou deux fois, dans de tres courts passages, un peu
+trop recherche peut-etre, en parlant de la nature. Mais c'est un homme
+exalte, c'est Clemenceau qui parle, et alors ce qui ne serait pas assez
+_nature_, dans la bouche de l'auteur, est a sa place et complete le
+personnage. Son type est bien soutenu et vous entre dans la chair. Je
+voudrais bien qu'il fut acquitte, moi; car, s'il a eu une crise de
+folie furieuse, il y avait de quoi. La femme est complete et la mere
+effrayante de verite. Enfin, je trouve tout reussi et digne de vous.
+
+Qu'est-ce que vous pouvez faire a la campagne par ce temps affreux?
+peut-etre ne l'avez-vous pas? Ici, c'est comme la fin du monde, quinze
+jours d'orages et de tempetes! J'en suis malade. Heureusement mon roman
+est fini; car, sous le coup de l'electricite dont l'air est sature,
+j'aurais copie votre denouement, et M. Sylvestre eut tue sa _carogne_
+de femme. Mais il n'avait pas ce droit-la, n'etant pas artiste,
+c'est-a-dire homme de premier mouvement, et se piquant d'etre
+philosophe, c'est-a-dire homme de reflexion. Il faut croire que votre
+denouement est le vrai, au reste, puisque mon bonhomme a senti que, s'il
+redevenait epris de sa femme, il la tuerait.
+
+A present, mon fils, il nous faudrait faire, non pas la contre-partie,
+mais le pendant, en changeant de sexe. Voila une femme pure, charmante,
+naive, avec toutes les qualites et le prestige d'un Clemenceau femelle;
+son mari l'aime physiquement, mais il lui faut des courtisanes, c'est
+son habitude et il l'avilit par sa conduite. Que peut-elle faire? elle
+ne peut pas le tuer. Elle est prise de degout pour lui; ses _retours_ a
+elle lui font lever le coeur; elle se refuse. Mais elle n'en a pas le
+droit.--Ah! qu'est-ce qu'elle fera? Elle ne peut pas se venger; elle
+ne peut pas meme se preserver, car il peut la violer et nul ne s'y
+opposera; elle ne peut pas fuir; si elle a des enfants, elle ne peut pas
+les abandonner. Plaider? elle ne gagnera pas son proces si l'adultere du
+mari n'a pas ete commis a domicile. Elle ne peut pas se tuer si elle a
+un coeur de mere? Cherchez une solution; moi, je cherche. Direz-vous
+qu'elle doit pardonner? Oui, jusqu'au pardon physique, qui est
+l'abjection et qu'une ame fine ne peut accepter qu'avec un atroce
+desespoir, une invincible revolte des sens.
+
+
+
+
+DCVI
+
+A M. JOSEPH DESSAUER, A VIENNE
+
+ Nohant, 5 juillet 1866.
+
+Mon Favilla a donc pense a moi pour mon anniversaire de la
+soixante-deuxieme? J'en suis bien touchee, excellent ami. Vous ne dites
+rien de votre sante, votre coeur absorbe tout et il est navre des
+dangers de la patrie. Nous comprenons ca, nous qui sommes Italiens, mais
+pas Prussiens du tout. Quelle effroyable melee est sortie de ce petit
+demele du Holstein, et ou est l'issue? Votre pays, fut-il ecrase,
+peut-il etre raye de la carte du monde, ou il tient une si grande place?
+Trouvez-vous malheureux pour lui qu'il vienne a perdre la Venetie?
+L'Italie n'a-t-elle pas toujours ete une ruine et un danger, un boulet a
+son pied, comme maintenant l'Algerie au notre. On ne s'assimile jamais
+des nationalites aussi tranchees; on comprend mieux l'assimilation des
+pays slaves, quoique difficile encore. Mais que faire a tout cela? Le
+moment semble venu ou il faut que les conquetes soient des fleaux. La
+France s'en melera-t-elle? pour qui? avec qui? On la voit bien soutenant
+l'Italie, on ne la concoit pas aidant la Prusse. Et, ici, nul ne sait si
+elle aidera quelqu'un. Le chef de l'Etat est d'autant plus impenetrable
+qu'il vit, dit-on, au jour le jour dans sa pensee et qu'on ne peut
+deviner des projets qui n'existent pas. Je vous dis ce qu'on dit, je
+suis loin de tout ici et ne sais rien par moi-meme. Je vois pousser
+ma petite-fille, qui est belle et douce et qui me console autant que
+possible de la cruelle mort de son frere. Mes enfants sont aussi heureux
+qu'ils peuvent l'etre apres cette douleur, et, moi qui ai perdu mon
+pauvre ami, je me reconforte aupres d'eux. Nous _jouissons_ d'un ete
+horrible, tempetes diluviennes, chaleur ecrasante, froid tout a coup.
+Pauvres soldats, pauvres blesses, pauvres morts, de toutes les nations,
+quels qu'ils soient! c'est un spectacle desesperant, et on n'ose se
+rejouir de rien, meme dans le coin tranquille ou on vit. Vous faites de
+la musique triste, j'en suis sure, et pleine de reves dechirants. Venez
+a nous qui vous aimons et qui plaignons toutes les souffrances. J'ai
+entendu massacrer le _Don Juan_ au Theatre-Lyrique, a l'Opera de Paris;
+on l'a escamote au profit de quelques brillantes individualites et d'une
+belle mise en scene; Tout cela ne valait pas le _Don Juan_ de Chrishni
+au piano: celui-la, c'etait le vrai et le bon. L'entendrai-je encore?
+c'est mon reve, ne me l'otez pas.
+
+Tout le monde vous embrasse et vous aime.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCVII
+
+A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS
+
+ Nohant, 5 aout 1866.
+
+Ma grande chere fille,
+
+Donnez de vos nouvelles, vous l'aviez promis. Ici, on vous aime et on
+vous crie de voler quelques jours a vos chers parents pour nous les
+donner. Moi aussi, je suis votre maman; moi aussi, je suis vieille, et
+bien maigrie, bien epuisee, sans etre malade pourtant, mais sans etre
+bien. Ca ne fait rien si tous mes enfants m'aiment, et il faut m'aimer,
+vous voyez.
+
+Si vous vous decidiez a venir benir notre Aurore, qui est si gentille,
+ecrivez un mot, pour qu'on ne soit pas en course.
+
+Mes enfants vous embrassent. Dites-nous a tout le moins que vous etes
+contente et que vous vous portez bien.
+
+A vous.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCVIII
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
+
+ Paris, 10 aout 1866.
+
+Embrassez d'abord pour moi votre bonne mere et votre charmante niece. Je
+suis vraiment touchee du bon accueil que j'ai recu dans votre milieu
+de chanoine, ou un animal errant de mon espece est une anomalie qu'on
+pouvait trouver genante. Au lieu de ca, on m'a recue comme si j'etais
+de la famille et j'ai vu que ce grand savoir-vivre venait du coeur. Ne
+m'oubliez pas aupres des tres aimables amies, j'ai ete vraiment tres
+heureuse chez vous.
+
+Et puis, toi, tu es un brave et bon garcon, tout grand homme que tu
+es, et je t'aime de tout mon coeur. J'ai la tete pleine de Rouen,
+de monuments, de maisons bizarres. Tout cela vu avec vous me frappe
+doublement. Mais votre maison, votre jardin, votre _citadelle_, c'est
+comme un reve et il me semble que j'y suis encore.
+
+J'ai trouve Paris tout petit hier, en traversant les ponts. J'ai envie
+de repartir. Je ne vous ai pas vus assez, vous et votre cadre; mais il
+faut courir aux enfants, qui appellent et montrent les dents. Je vous
+embrasse et je vous benis tous.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCIX
+
+A MAURICE SAND, A NOHANT
+
+ Paris, 10 aout 1866.
+
+Une heure de l'apres-midi.
+
+Il fait tellement sombre, que pour un peu j'allumerais la lampe. Quel
+temps! quelle annee! c'est fichu, nous n'aurons pas d'ete.
+
+Je suis arrivee hier a quatre heures chez moi; j'ai trouve une seule
+lettre de ma Cocote, c'est bien peu; j'esperais mieux. Enfin, tout va
+bien chez vous. Aurichette est belle, tu es gueri de tes rhumes, Lina
+promet de s'en tenir a un rhume de cerveau.
+
+Je n'ai pas pu vous ecrire hier en arrivant: j'ai trouve Couture, qui
+m'attendait chez mon portier avec un manuscrit sous le bras: un volume
+de sa facon qu'il venait me lire, a moi qui ne l'avais pas vu depuis
+1852! Mais il a tant d'esprit, d'entrain; il a une grosse tete
+intelligente sur un gros petit corps si drole, que je me suis executee
+seance tenante. Nous avons ete diner chez Magny, et, en rentrant, j'ai
+avale le volume, qui est un ouvrage sur la peinture; tres amusant et
+tres interessant. J'etais bien fatiguee tout de meme, et, apres ca,
+j'ai dormi... Ah! il faut vous dire que, des le matin, a Rouen, j'avais
+encore couru la ville avec Flaubert. Mais c'est superbe, cette grande
+ville etalee sur ces belles grandes collines, et ce grand fleuve qui
+aflux et reflux comme la mer et qui est plus, colore que la Manche a
+Saint-Valery. Et tous ces monuments curieux, etranges; ces maisons, ces
+rues entieres, ces quartiers encore debout du moyen age! Je ne comprends
+pas que je n'eusse jamais vu ca, quand il fallait trois heures pour y
+aller.
+
+J'ai trouve hier Paris, vu des ponts, si petit, si joli, si mignon, si
+gai, que je me figurais le voir pour la premiere fois.
+
+Croisset est un endroit delicieux, et notre ami Flaubert mene la une vie
+de chanoine au sein d'une charmante famille. On ne sait pas pourquoi
+c'est un esprit agite et impetueux; tout respire le calme et le
+bien-etre autour de lui. Mais il y a cette grande Seine qui passe et
+repasse toujours devant sa fenetre et qui est sinistre par elle-meme
+malgre ses frais rivages. Elle ne fait qu'aller et venir sous le coup de
+la maree et du raz de maree (la barre ou mascaret). Les saules des iles
+sont toujours baignes ou _debaignes_! c'est triste et froid d'aspect,
+mais c'est beau et tres beau. Ils ont ete (chez lui) charmants pour
+moi, et on vous invite a y aller pour voir, les grandes forets ou on se
+promene en voiture des journees entieres. Je suis, contente d'avoir vu
+ca.
+
+Mon rhume va tres bien. Il avait empire a Saint-Valery la derniere
+journee et surtout la derniere nuit, ou l'orage ouvrait des fenetres
+impossibles a refermer. Quel tandis! Je n'irai pas y finir mes jours.
+Mais le pays est adorable, bien plus beau encore que les environs de
+Rouen. J'ai vu par la des _vestes dieppoises._ jolies, oh! mais jolies
+comme des bijoux, et je n'ai pas pu me tenir d'en commander une pour
+Cocote; je l'attends et je crois que ca lui fera plaisir.
+
+Parlons-de nous, car, de Paris, je ne connais rien encore. Je ne sais
+pas si on joue toujours _les Don Juan._ Je vous envoie des articles qui
+ne sont pas mauvais et on m'a ecrit la-bas qu'il se faisait une reaction
+et qu'on s'apercevait que la piece etait charmante. Mais, si elle ne
+fait pas d'argent, on ne la soutiendra pas; on ne la soutient peut-etre
+plus. Il fait un temps a ne pas mettre un chien dehors pour voir les
+affiches; et je ne songe meme pas a aller a Palaiseau par ce deluge.
+Parlons donc de ce que nous allons faire. Il faut faire ce _Pied
+sanglant,_ [1] il faut le faire ensemble, d'entrain et vite. Mais il
+faut voir la Bretagne.
+
+Dites-moi tout de suite si vous voulez y venir; car, si c'est non,
+inutile que j'aille a Nohant pour repartir de la, et doubler la fatigue
+et les frais du voyage. Si vous y venez avec moi, c'est different,
+j'irai vous prendre.
+
+Si vous ne voulez pas, j'irai y passer huit jours seule et j'irai
+ensuite a Nohant, d'ou nous pourrons aller ailleurs. Quel que soit le
+temps, quand on veut, voir, on voit; on s'enveloppe, on se chausse et on
+n'en meurt pas, puisque me voila mieux qu'au depart et contente d'avoir
+vu. Vite une reponse pendant que je m'occuperai ici de regler nos
+affaires avec Harmant et l'Odeon.
+
+Je vous _bige_ mille fois. Ayez soin de vous: couvrez-vous comme en
+hiver, chaussez-vous comme en Laponie. Ce soir, je vous dirai ce que
+j'aurai pu faire par cet affreux temps.
+
+ [1] Drame joue plus tard a la Porte-Saint-Martin sous le titre de
+ _Cadio_.
+
+
+
+
+DCX
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
+
+ Paris, 12 aout 1856.
+
+Je n'ai pas encore lu ma piece. J'ai encore quelque, chose, a refaire;
+rien ne presse. Celle de Bouilhet va admirablement bien, et on m'a dit
+que celle de mon ami Cadol viendrait ensuite. Or, pour rien au monde, je
+ne veux passer sur le corps de cet enfant. Cela me remet assez loin et
+ne me contrarie _ni ne me nuit_ en rien. Quel style! heureusement,
+je n'ecris pas pour Buloz. J'ai vu votre ami, hier soir, au foyer de
+l'Odeon. Je lui ai serre les mains. Il avait l'air heureux. Et puis j'ai
+cause avec Duquesnel, de ta feerie. Il a grand envie de la connaitre;
+vous n'avez qu'a vous montrer quand vous voudrez vous en occuper: vous
+serez recu a bras ouverts.
+
+Mario Proth me donnera demain ou apres-demain les renseignements exacts
+sur la transformation du journal. Demain, je sors et j'achete les
+souliers de votre chere maman; la semaine prochaine, je vais a Palaiseau
+et je cherche mon livre sur la faience. Si j'oublie quelque chose,
+rappelez-le-moi.
+
+Je repondrai a toutes les questions, tout bonnement, comme vous avez
+repondu aux miennes. On est heureux, n'est-ce pas, de pouvoir dire toute
+sa vie? C'est bien moins complique que ne le croient les bourgeois et
+les mysteres que l'on peut reveler a l'ami sont toujours le contraire de
+ce que supposent les indifferents.
+
+J'ai ete tres heureuse, pendant ces huit jours, aupres de vous: aucun
+souci, un bon nid, un beau paysage, des coeurs affectueux et votre belle
+et franche figure qui a quelque chose de paternel. L'age n'y fait rien,
+on sent en vous une protection de bonte infinie, et, un soir que vous
+avez appele votre mere _ma fille_, il m'est venu deux larmes dans
+les yeux. Il m'en a coute de m'en aller, mais je vous empechais de
+travailler et puis, et puis--une maladie de ma vieillesse, c'est de ne
+pas pouvoir tenir en place. J'ai peur m'attacher trop et de lasser. Les
+vieux doivent etre d'une discretion extreme. De loin, je peux vous dire
+combien je vous aime sans craindre de rabacher. Vous etes un des _rares_
+restes impressionnables, sinceres, amoureux de l'art, pas corrompus
+par l'ambition, pas grises par le succes. Enfin, vous aurez toujours
+vingt-cinq ans par toute sorte d'idees qui ont vieilli, a ce que
+pretendent les seniles jeunes gens de ce temps-ci. Chez eux, je
+crois bien que c'est une pose, mais elle est si bete! si c'est une
+impuissance, c'est encore pis. Ils sont _hommes de lettres_ et pas
+_hommes_. Bon courage au roman! Il est exquis; mais, c'est drole, il y a
+tout un cote de vous qui ne se revele ni ne se trahit dans ce que vous
+faites, quelque chose que vous ignorez probablement. Ca viendra plus
+tard, j'en suis sure.
+
+Je vous embrasse tendrement, et la maman aussi et la charmante niece.
+Ah! j'oubliais, j'ai vu Couture ce soir; il m'a dit que, pour vous etre
+agreable, il ferait votre portrait au crayon comme le mien pour le prix
+que vous voudriez fixer. Vous voyez, que je suis bon commissionnaire.
+Employez-moi.
+
+
+
+
+DCXI
+
+A MAURICE SAND, A NOHANT
+
+ Paris, 1er septembre 1866.
+
+Je ne me decourage pas comme ca, moi. Les difficultes d'un sujet doivent
+etre des stimulants et non des empechements [1]. Je ne suis pas obligee
+de faire la peinture de la Revolution. Il me suffit d'en tirer la
+moralite, et ca n'est pas malin, puisque tout le monde est d'accord sur
+89. En mettant les passions dans la bouche d'un fou que nous rendrons
+interessant quand meme, nous ne choquerons personne.
+
+Pourquoi _Cadiou_ ne serait-il pas une espece de Marat et de Bonaparte
+en meme temps? pourquoi n'aurait-il pas des instincts sublimes et
+miserables? Il faut voir ici les choses de plus haut que l'histoire
+ecrite. Il y avait en France alors des milliers de Bonaparte, des
+milliers de Marat, des milliers de Hoche, des milliers de Robespierre et
+de Saint-Just, lequel, par parenthese, etait un fou aussi. Seulement ces
+types, plus ou moins reussis par la nature, et plus ou moins effaces
+parles evenements, s'appelaient Cadiou, Motus ou Riallo ou Garguille,
+ils n'en existaient pas moins. Les idees et les passions qui remirent un
+peuple en emoi, une societe en dissolution et en reconstruction, ne sont
+pas propres a un homme; elles sont resumees par quelques hommes plus
+tranches que les autres. Tu m'as donne l'idee de faire de Cadiou le
+heros de la piece, c'est une idee excellente. Laisse-moi l'envisager
+comme elle me vient et en tirer parti. Il sera l'image et le reflet du
+passe et de l'avenir, il traversera le present sans le comprendre, comme
+un homme ivre. Ce sera tres original et tres beau. Je me fiche bien de
+ce que l'auteur aura a expliquer de sa pensee au public! Il faut que
+l'auteur disparaisse derriere son personnage et que le public fasse la
+conclusion. Tout le difficile est de la lui rendre facile a faire. Il
+faut essayer et ne jamais reculer devant ce qui vous a emu et saisi.
+
+Aide-moi pour le cadre, les evenements necessaires a mon sujet. Un coin
+de la Vendee et de la chouannerie ensuite, un tout petit coin; il faut
+que le drame soit grand et la scene petite. Pioche, sois fort sur les
+dates, les evenements; je prendrai ou j'aurai besoin de prendre, et tu
+m'aideras pour arranger le scenario, Mais laisse-moi rever et creer
+Cadiou. Pour ca, il faut que j'aille voir un petit coin de la Bretagne;
+reponds vite, si tu veux y aller. Sinon, je pars, et je vas ensuite a
+Nohant du 10 au 45. Voila!
+
+Je vous aime et vous _bige_.
+
+[Footnote 1: George Sand avait songe d'abord a faire un drame de
+_Cadio_; mais, apres l'avoir ecrit de verve, c'est-a-dire avec des
+developpements que ne comportait pas une piece de theatre, elle le
+publia comme roman dialogue, et c'est seulement un peu plus tard
+que, reduit aux proportions sceniques, l'ouvrage fut joue a la Porte
+Saint-Martin.]
+
+
+
+
+DCXII
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET.
+
+ Nohant, 21 septembre 1866.
+
+Je viens de courir pendant douze jours avec mes enfants, et, en arrivant
+chez nous, je trouve vos deux lettres; ce qui, ajoute a la joie de
+retrouver mademoiselle Aurore fraiche et belle, me rend tout a fait
+heureuse. Et toi, mon benedictin, tu es tout, seul, dans ta ravissante
+chartreuse, travaillant et ne sortant jamais? Ce que c'est que d'avoir
+trop sorti! Il faut a monsieur des Syries, des deserts, des lacs
+Asphaltites, des dangers et des fatigues! Et cependant on fait des
+_Bovary_ ou tous les petits recoins de la vie sont etudies et peints en
+grand maitre. Quel drole de corps qui fait aussi le combat du Sphinx
+et de la Chimere! Vous etes un etre tres a part, tres mysterieux,
+doux comme un mouton avec tout ca. J'ai eu de grandes envies de vous
+questionner, mais un trop grand respect de vous m'en a empechee; car je
+ne sais jouer qu'avec mes propres desastres, et ceux qu'un grand esprit
+a du subir, pour etre en etat de produire, me paraissent choses sacrees
+qui ne se touchent pas brutalement ou legerement.
+
+Sainte-Beuve, qui vous aime pourtant, pretend que vous etes affreusement
+vicieux. Mais peut-etre qu'il voit avec des yeux un peu salis, comme ce
+savant botaniste qui pretend que la germandree est d'un jaune _sale_.
+L'observation etait si fausse, que je n'ai pas pu m'empecher d'ecrire en
+marge de son livre: _C'est vous qui avez les yeux-sales._
+
+Moi, je presume que l'homme d'intelligence peut avoir de grandes
+curiosites. Je ne les ai pas eues, faute de courage. J'ai mieux aime
+laisser mon esprit incomplet; ca me regarde, et chacun est libre de
+s'embarquer sur un grand navire a toutes voiles ou sur une barque de
+pecheur. L'artiste est un explorateur que rien ne doit arreter et qui ne
+fait ni bien ni mal de marcher a droite ou a gauche: son but sanctifie
+tout. C'est a lui de savoir, apres un peu d'experience, quelles sont les
+conditions de sante de son ame. Moi, je crois que la votre est en bon
+etat de grace, puisque vous avez plaisir a travailler et a etre seul
+malgre la pluie.
+
+Savez-vous que, pendant que le deluge est partout, nous avons eu, sauf
+quelques averses, un beau soleil en Bretagne? Du vent a decorner les
+boeufs, sur les plages de I'Ocean; mais que c'etait beau, la grande
+houle! et comme la botanique des sables m'emportait! et que Maurice
+et sa femme ont la passion des coquillages! nous avons tout supporte
+gaiement. Pour le reste, c'est une fameuse balancoire que la Bretagne.
+
+Nous nous sommes pourtant indigeres de _dolmens_ et de _menhirs_, et
+nous sommes tombes dans des fetes ou nous avons vu tous les costumes
+qu'on dit supprimes et que les vieux portent toujours. Eh bien, c'est
+laid, ces hommes du passe, avec leurs culottes de toile, leurs longs
+cheveux, leurs vestes a poches sous les bras, leur air abruti, moitie
+pochard, moitie devot. Et les debris celtiques, incontestablement
+curieux pour l'archeologue; ca n'a rien pour l'artiste, c'est mal
+encadre, mal compose, Carnac et Erdeven n'ont aucune physionomie.
+Bref, la Bretagne n'aura pas mes os; j'aimerais mille fois mieux
+votre Normandie cossue ou, dans les jours ou l'on a du drame dans la
+_trompette_, les vrais pays d'horreur et de desespoir. Il n'y a rien la
+ou regne le pretre et ou le vandalisme catholique ait passe, rasant les
+monuments du vieux monde et semant les poux de l'avenir.
+
+Vous dites _nous_, a propos de la _feerie_: je ne sais pas avec qui
+vous l'avez faite, mais je me figure toujours que cela devrait aller a
+l'Odeon actuel. Si je la connaissais, je saurais bien faire pour vous ce
+qu'on ne sait jamais faire pour soi-meme, monter la tete aux directeurs.
+Une chose de vous doit etre trop originale pour etre comprise par ce
+gros Dumaine. Ayez donc une copie chez vous, et, le mois prochain,
+j'irai passer une journee avec vous, pour que vous me la lisiez. C'est
+si pres de Palaiseau, le Croisset! et je suis dans une phase d'activite
+tranquille ou j'aimerais bien a voir couler votre grand fleuve et a
+revasser dans votre verger, tranquille lui-meme, tout en haut de la
+falaise. Mais je bavarde, et tu es en train de travailler. Il faut
+pardonner cette intemperance anormale a quelqu'un qui vient de voir des
+pierres, et qui n'a pas seulement apercu une plume depuis douze jours.
+
+Vous etes ma premiere visite aux vivants, au sortir d'un ensevelissement
+complet de mon pauvre _moi_. Vivez! voila _mon oremus_ et ma
+benediction. Et je t'embrasse de tout mon coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCXIII
+
+AU MEME
+
+ Nohant, 28 septembre 1866.
+
+C'est convenu, cher camarade et bon ami. Je ferai mon possible pour etre
+a Paris a la representation de la piece de votre ami, et j'y ferai mon
+devoir fraternel comme toujours; apres quoi, nous irons chez vous et j'y
+resterai huit jours, mais a la condition que vous ne vous derangiez pas
+de votre chambre. Ca me desole, de deranger, et je n'ai pas besoin de
+tant de Chinois pour dormir. Je dors partout, dans les cendres ou sous
+un banc de cuisine, comme un chien de basse-cour. Tout est reluisant de
+proprete chez vous, donc on est bien partout. Je ferai le grabuge de
+votre mere et nous bavarderons, vous et moi, tant et plus. S'il fait
+beau, je vous forcerai a courir. S'il pleut toujours, nous nous cuirons
+les os des guiboles en nous racontant nos peines de coeur. Le grand
+fleuve coulera noir ou gris, sous la fenetre, disant toujours: _Vite!
+vite!_ et emportant nos pensees, et nos jours et nos nuits, sans
+s'arreter a regarder si peu de chose.
+
+J'ai emballe et mis a la _grande vitesse_ une bonne epreuve du dessin de
+Couture. C'est la meilleure que j'aie eue; je ne l'ai retrouvee qu'ici.
+J'y ai joint une epreuve photographique d'un dessin de Marchal, qui a
+ete ressemblant aussi; mais, d'annee en annee, on change. L'age donne
+sans cesse un autre caractere a la figure des gens qui pensent, et c'est
+pourquoi leurs portraits ne se ressemblent pas longtemps. Je revasse
+tant, et je vis si peu, que je n'ai parfois que trois ans. Mais, le
+lendemain, j'en ai trois cents, si la reverie a ete noire. N'est-ce pas
+la meme chose pour vous? Ne vous semble-t-il pas, par moments, que vous
+commencez la vie sans meme savoir ce que c'est, et, d'autres fois, ne
+sentez-vous pas sur vous le poids de plusieurs milliers de siecles,
+dont vous avez le souvenir vague et l'impression douloureuse? D'ou
+venons-nous et ou allons-nous? Tout est possible, puisque tout est
+inconnu.
+
+Embrassez pour moi la belle et bonne maman que vous avez. Je me fais une
+joie d'etre avec vous deux. Tachez donc de retrouver cette _blague_ sur
+les pierres celtiques, ca m'interesserait beaucoup. Avait-on, quand vous
+les avez vues, ouvert le _galgal_ de Lockmariaker et deblaye le dolmen
+aupres de Plouharnel? Ces gens-la ecrivaient, puisqu'il y a des pierres
+couvertes d'hieroglyphes, et ils travaillaient l'or tres bien, puisqu'on
+a trouve des torques [1] tres bien faconnees.
+
+Mes enfants, qui sont, comme moi, vos grands admirateurs, vous envoient
+leurs compliments, et je vous embrasse au front, puisque Sainte-Beuve a
+menti.
+
+G. SAND.
+
+ [1] Colliers gaulois.
+
+
+
+
+DCXIV
+
+A M. NOEL PARFAIT, A PARIS
+
+ Nohant, 28 septembre 1866.
+
+Mon parrain,
+
+Votre filleule devouee vous demande un service: c'est de lire le
+manuscrit (ci-joint) de madame Therese Blanc, qui est une personne de
+talent et de merite, tout a fait digne de votre interet (la femme) et de
+votre attention (le livre).
+
+Si vous en rendez bon compte a MM. Levy, ils le publieront, et il y aura
+justice a donner un jeune et gracieux esprit, deja solide, le moyen de
+se faire connaitre et la confiance pour s'exercer. Vous n'aurez donc pas
+d'ennui a lire son ouvrage, et le service que je vous demande n'est pas
+un acte de penible devouement.
+
+A vous de coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCXV
+
+A MADEMOISELLE MARGUERITE LHUILLIER,
+A LA BOULAINE (NIEVRE)
+
+ Nohant, 8 octobre 1866.
+
+Ou es-tu, ma chere bonne petite Margot? J'esperais recevoir ici de tes
+nouvelles, en revenant de ton pays de Bretagne, ou j'ai passe quelques
+jours avec mes enfants. Ton silence m'inquiete. Je n'ai pas ton adresse
+au juste. Dois-je attendre que tu me la donnes? Ne crains pas que je la
+repande. Je peux ecrire sous le couvert d'Alexandrine. Enfin, dis-moi
+que tu n'es pas malade et pas triste. Tu sais qu'au moindre spleen
+serieux, il faut venir a moi; qu'il y a Nohant, Gargilesse, Palaiseau
+et Paris, mes quatre domiciles a ton service, et moi, enchantee de te
+distraire et de te soigner.
+
+
+Un mot de toi, chere enfant! ne me laisse pas dans l'inquietude.
+Dis-moi si cette campagne est assez installee pour toi I'hiver, et si
+Alexandrine s'y habitue. Je t'embrasse de tout mon coeur, et je t'envoie
+les amities de mes enfants.
+
+Amities a Alexandrine aussi.
+
+
+
+
+DCXVI
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
+
+ Nohant, lundi soir, octobre 1866.
+
+Cher ami,
+
+Votre lettre m'est revenue de Paris. Il ne m'en manque pas, j'y tiens
+trop pour en laisser perdre. Vous ne me parlez pas inondations, je pense
+donc que la Seine n'a pas fait de betises chez vous et que le tulipier
+n'y a pas trempe ses racines. Je craignais pour vous quelque ennui, et
+je me demandais si votre levee etait assez haute pour vous proteger.
+Ici, nous n'avons rien a redouter en ce genre: nos ruisseaux sont tres
+mechants, mais nous en sommes loin.
+
+Vous etes heureux d'avoir des souvenirs si nets des autres existences.
+Beaucoup d'imagination et d'erudition, voila votre memoire; mais, si
+on ne se rappelle rien de distinct, on a un sentiment tres vif de son
+propre renouvellement dans l'eternite. J'avais un frere tres drole, qui
+souvent disait: "Du temps que j'etais chien..." Il croyait etre homme
+tres recemment. Moi je crois que j'etais vegetal ou pierre. Je ne suis
+pas toujours bien sure d'exister completement, et, d'autres fois, je
+crois sentir une grande fatigue accumulee pour avoir trop existe. Enfin,
+je ne sais pas, et je ne pourrais pas, comme vous, dire: "Je possede le
+passe.
+
+Mais alors vous croyez qu'on ne meurt pas, puisqu'on _redevient_? Si
+vous osez le dire aux _chiqueurs_, vous avez du courage, et c'est bien.
+Moi, j'ai ce courage-la, ce qui me fait passer pour imbecile; mais je
+n'y risque rien: je suis imbecile sous tant d'autres rapports.
+
+Je serai enchantee d'avoir votre impression ecrite sur la Bretagne; moi,
+je n'ai rien vu assez pour en parler. Mais je cherchais une impression
+generale, et ca m'a servi pour reconstruire un ou deux tableaux dont
+j'avais besoin. Je vous lirai ca aussi, mais c'est encore un gachis
+informe.
+
+Pourquoi votre voyage est-il reste inedit? Vous etes _coquet_; vous ne
+trouvez pas tout ce que vous faites digne d'etre montre. C'est un tort.
+Tout ce qui est d'un maitre est enseignement, et il ne faut pas craindre
+de montrer ses croquis et ses ebauches. C'est encore tres au-dessus du
+lecteur, et on lui donne tant de choses a son niveau, que le pauvre
+diable reste vulgaire, Il faut aimer les betes plus que soi; ne
+sont-elles pas les vraies infortunes de ce monde? Ne sont-ce pas les
+gens sans gout et sans ideal qui s'ennuient, ne jouissent de rien et ne
+servent a rien? Il faut se laisser abimer, railler et meconnaitre par
+eux, c'est inevitable; mais il ne faut pas les abandonner, et toujours
+il faut leur jeter du bon pain, qu'ils preferent ou non l'ordure; quand
+ils seront souls d'ordures, ils mangeront le pain; mais, s'il n'y en a
+pas, ils mangeront l'ordure _in secula seculorum_.
+
+Je vous ai entendu dire: "Je n'ecris que pour dix ou douze personnes.>>
+
+On dit, en causant, bien des choses qui sont le resultat de l'impression
+du moment; mais vous n'etiez pas seul a le dire: c'etait l'opinion du
+_lundi_ ou la these de ce jour-la; j'ai proteste interieurement. Les
+douze personnes pour lesquelles on ecrit et qui vous apprecient, vous
+valent ou vous surpassent; vous n'avez jamais eu, vous, aucun besoin de
+lire les onze autres pour etre vous. Donc, on ecrit pour tout le monde,
+pour tout ce qui a besoin d'etre initie; quand on n'est pas compris,
+on se resigne et on recommence. Quand on l'est, on se rejouit et on
+continue. La est tout le secret de nos travaux perseverants et de notre
+amour de l'art. Qu'est-ce que c'est que l'art sans les coeurs et les
+esprits ou on le verse? Un soleil qui ne projetterait pas de rayons, et
+ne donnerait la vie a rien.
+
+En y reflechissant, n'est-ce pas votre avis? Si vous etes convaincu de
+cela, vous ne connaitrez jamais le degout et la lassitude. Et, si le
+present est sterile et ingrat, si on perd toute action, tout credit sur
+le public, en le servant de son mieux, reste le recours a l'avenir, qui
+soutient le courage et efface toute blessure d'amour-propre. Cent fois
+dans la vie, le bien que l'on fait ne parait servir a rien d'immediat;
+mais cela entretient quand meme la tradition du bien vouloir et du bien
+faire, sans laquelle tout perirait. Est-ce depuis 89 qu'on patauge?
+Ne fallait--il pas patauger pour arriver a 48, ou l'on a patauge plus
+encore, mais pour arriver a ce qui doit etre? Vous me direz comment vous
+l'entendez, et je relirai Turgot pour vous plaire. Je ne promets pas
+d'aller jusqu'a d'Holbach, _bien qu'il ait du bon!_
+
+Vous m'appellerez a l'epoque de la piece de Bouilhet. Je serai ici,
+piochant beaucoup, mais prete a courir et vous aimant de tout mon coeur.
+A present que je ne suis plus une femme, si le bon Dieu etait juste,
+je deviendrais un homme; j'aurais la force physique et je vous dirais:
+"Allons donc faire un tour a Carthage ou ailleurs. Mais voila, on marche
+a l'enfance, qui n'a ni sexe ni energie, et c'est ailleurs qu'on se
+renouvelle; _ou_? Je saurai ca avant vous, et, si je peux, je reviendrai
+vous le dire en songe.
+
+
+
+
+DCXVII
+
+AU MEME
+
+ Paris, 10 novembre 1866.
+
+En arrivant a Paris, j'apprends une triste nouvelle. Hier soir, pendant
+que nous causions,--et je crois qu'avant-hier nous avions parle de
+lui,--mourait mon ami Charles Duveyrier, le plus tendre coeur et
+l'esprit le plus naif. On l'enterre demain! Il avait un an de plus que
+moi. Ma generation s'en va piece a piece. Lui survivrai-je? Je ne le
+desire pas ardemment, surtout les jours de deuil et d'adieux. C'est
+comme Dieu voudra, a condition qu'il me permette d'aimer toujours dans
+cette vie et dans l'autre.
+
+Je garde aux morts une vive tendresse. Mais on aime les vivants
+autrement. Je vous donne la part de mon coeur qu'il avait; ce qui, joint
+a celle que vous avez, fait une grosse part. Il me semble que ca me
+console de vous faire ce cadeau-la. Litterairement, ce n'etait pas un
+homme de premier ordre, on l'aimait pour sa bonte et sa spontaneite.
+Moins occupe d'affaires et de philosophie, il eut eu un talent charmant.
+Il laisse une jolie piece: _Michel Perrin_.
+
+J'ai fait la moitie de la route seule, pensant a vous et a la maman,
+a Croisset, et regardant la Seine, qui, grace a vous, est devenue une
+_divinite_ amie. Apres cela, j'ai eu la societe d'un particulier et
+de deux femmes d'une betise bruyante et fausse comme la musique de la
+pantomime de l'autre jour. Exemple: "J'ai regarde le soleil, ca m'a
+laisse comme deux points dans les yeux." Le _mari_: "Ca s'appelle des
+points lumineux."
+
+Et ainsi pendant une heure sans debrider. Je vas dormir toute cassee;
+j'ai pleure comme une bete, toute la soiree, et je vous embrasse
+d'autant plus, cher ami.
+
+Aimez-moi _plus_ qu'avant, puisque j'ai de la peine.
+
+
+
+
+DCXVIII
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Paris, 16 novembre 1866.
+
+Mes chers enfants, je suis a Paris pour quelques jours. Je viens de
+Normandie pour la seconde fois. Auparavant, j'avais ete en Bretagne avec
+Maurice et sa femme, puis a Nohant. Demain, je vais a Palaiseau pour
+revenir a Paris, d'ou j'irai encore a Nohant. Voyez quelle hirondelle je
+suis devenue! Je ne m'arrete nulle part et je travaille partout. Depuis
+que la cruelle destinee m'a rendue independante, je profite de la seule
+compensation qu'elle m'offre: la liberte de courir et d'aller devant
+moi, souvent pour le seul plaisir de remuer, dont j'etais depuis
+longtemps privee. Il faut secouer le chagrin, qui est l'inevitable
+ennemi du bonheur. Ceci a l'air d'un mot de la Palisse. Non! on est
+heureux par soi-meme quand on sait s'y prendre: avoir des gouts simples,
+un certain courage, une certaine abnegation, l'amour du travail et avant
+tout une bonne conscience.
+
+Donc, le bonheur n'est pas une chimere, j'en suis sure a present;
+moyennant l'experience et la reflexion, on tire de soi beaucoup; on
+refait meme sa sante par le vouloir et la patience. Mais l'implacable
+mort et le malheur des autres, souvent incurable malgre tous nos soins,
+voila ce qui nous rappelle notre solidarite et le bonheur aux prises
+perpetuelles avec le chagrin, il ne faudrait pas que l'un detruisit
+l'autre. Le bonheur que nous savons et pouvons nous donner nous
+rendrait egoistes et steriles. Le chagrin qui empecherait notre sagesse
+interieure de reagir, nous rendrait amers et laches. Vivons donc la vie
+comme elle est, sans ingratitude et sans joie durable et assuree.
+
+Nous ne changerons pas cela. Acceptons-le. Ainsi, vous voila bien
+portants pour le moment et incertains de l'epoque de votre voyage.
+Prevenez-m'en toujours une quinzaine a l'avance; car vous voyez que je
+ne me fixe pas. Tant que la sante ira, je continuerai a _fuir_. Fuir
+quoi? Peut-etre pourrais-je dire qu'a mon age on a besoin de ne pas trop
+contempler, sous le meme rayon de lumiere ambiante, la solennite du
+vrai.
+
+Mais, au lieu de vous parler de choses de la vie courante, je vous fais
+un cours de philosophie tres oppose peut-etre a la disposition d'esprit
+ou vous etes. Vous voudriez et ne voudriez pas marier votre Solange.
+Elle ne veut pas; elle fait comme Maurice, qui se trouvait si heureux
+par moi, qu'il craignait de ne l'etre pas autrement. J'ai du le
+tourmenter parce qu'il se faisait tard pour lui. A present, il est
+content d'avoir surmonte son apprehension.
+
+Il ne faut pourtant pas qu'une femme attende trop et contrarie la
+nature, qui reprend sa tyrannie un jour ou l'autre.
+
+Dites mes amities a tous ces bons amis qui se souviennent de moi, et
+embrassez pour moi vos cheres filles.
+
+A Nohant, on va bien. Aurore devient charmante. On m'ecrit tous les
+jours.
+
+Je compte bien sur l'envoi de vos oeuvres, et je suis tres heureuse de
+cette publication.
+
+A vous succes et benedictions, mon cher enfant.
+
+
+
+
+DCIX
+
+A MAURICE SAND, A NOHANT
+
+ Paris, 19 novembre 1866.
+
+Mes enfants,
+
+J'embarque demain matin _Cascaret_[1] pour Evreux; je le mene ce soir
+au diner Magny; il va ouvrir de grands yeux en entendant les paradoxes
+exuberants qui s'y debitent. Quant a interroger Berthelot, je ne suis
+pas de force a lui faire des questions bien posees et a te rendre compte
+de ses reponses. Je ne suis d'ailleurs jamais a cote de lui et il est
+si timide, qu'il est intimidant. Je crois que Francis nous en dirait
+davantage. Il est tout frais emoulu de ces choses et tres capable de me
+dire ou en est la science. Il dit une chose juste et _terrible_ que
+je savais. La philosophie de l'esprit humain, telle que nous la
+connaissons, admet comme _ineluctable le_ principe de la division de
+la matiere a l'infini. La chimie ne repose que sur la constatation des
+molecules; et qui dit molecule (si infinitesimale qu'elle soit) dit
+_corps defini_, c'est-a-dire indivisible. Donc, l'esprit humain patauge
+dans l'enfance des problemes elementaires. Ce qu'il admet logiquement
+et rationnellement, il le nie scientifiquement. _D'ou il resulte_ qu'on
+peut tout supposer, tout inventer, et que le fantastique n'a pas de
+limites a l'heure qu'il est. Je t'avais donne un article, _de quoi_?
+Je ne sais plus, de la _Revue Germanique_, je crois, ou l'etat de
+la question qui t'interesse etait tres bien precise. Tu l'as trouve
+ennuyeux; tu voulais y trouver justement le fantastique que tu dois
+trouver toi-meme. Il faut pourtant le relire et l'avoir sous les yeux,
+il y etait dit que l'on pouvait arriver a produire des tissus vegetaux,
+peut-etre des matieres animales, mais non animees ni _animables_.
+Force l'hypothese et que ton fantastique produise une demi-animation,
+effrayante et burlesque.
+
+Ne te lance pourtant pas trop dans _Mademoiselle Azote_[2]: "Qui trop
+embrase, mal eteint."
+
+ [1] Francis Laur, ingenieur civil.
+
+ [2] Roman de Maurice Sand.
+
+
+
+
+DCXX
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
+
+ Palaiseau, 29 novembre 1866.
+
+Il ne faut etre ni spiritualiste ni materialiste, dites-vous, il faut
+etre naturaliste. C'est une grosse question.
+
+Mon _Cascaret_--c'est comme ca que j'appelle le petit ingenieur--la
+resoudra comme il l'entendra. Ce n'est pas une bete, et il passera par
+bien des idees, des deductions et des emotions avant de realiser la
+prediction que vous faites. Je ne le catechise qu'avec reserve; car
+il est plus fort que moi sur bien des points et ce n'est pas le
+spiritualisme catholique qui l'etouffe. Mais la question par elle-meme
+est tres serieuse et plane sur notre art, a nous troubadours plus ou
+moins penduliferes, ou penduloides. Traitons-la d'une maniere toute
+impersonnelle; car ce qui est bien pour l'un peut avoir son contraire
+tres bien pour l'autre. Demandons-nous, en faisant abstraction de nos
+tendances ou de nos experiences, si l'etre humain peut recevoir et
+chercher son entier developpement physique sans que l'intellect en
+souffre. Oui, dans une societe ideale et rationnelle, cela serait ainsi
+Mais, dans celle ou nous vivons et dont il faut, bien nous contenter,
+la jouissance et l'abus ne vont-ils pas de compagnie, et peut-on les
+separer, les limiter, a moins d'etre un sage de premiere volee? Et,
+si l'on est un sage, adieu l'entrainement, qui est le pere des joies
+reelles!
+
+La question, pour nous artistes, est de savoir si l'abstinence
+nous fortifie, ou si elle nous exalte trop, ce qui degenere en
+faiblesse.--Vous me direz: "Il y a temps pour tout et puissance
+suffisante pour toute depense de forces." Donc, vous faites une
+distinction et vous posez des limites, il n'y a pas moyen de faire
+autrement. La nature, croyez-vous, en pose d'elle-meme et nous empeche
+d'abuser. Ah! mais non, elle n'est pas plus sage que nous, qui sommes
+aussi la nature.
+
+Nos exces de travail, comme, nos exces de plaisir, nous tuent
+parfaitement, et plus nous sommes de grandes natures, plus nous
+depassons les bornes et reculons la limite de nos puissances.
+
+Non, je n'ai pas de theories. Je passe ma vie a poser des questions et
+a les entendre resoudre dans un sens ou dans l'autre, sans qu'une
+conclusion victorieuse et sans replique m'ait jamais ete donnee.
+J'attends la lumiere d'un nouvel etat de mon intellect et de mes organes
+dans une autre vie; car, dans celle-ci, quiconque reflechit embrasse
+jusqu'a leurs dernieres consequences les limites du pour et du contre.
+C'est M. Platon, je crois, qui demandait et croyait tenir le lien. Il ne
+l'avait pas plus que nous. Pourtant ce lien existe, puisque l'univers
+subsiste sans que le pour et le contre qui le constituent se detruisent
+reciproquement. Comment s'appellera-t-il pour la nature materielle?
+_equilibre_, il n'y a pas a dire; et pour la nature spirituelle?
+_moderation_, chastete relative, abstinence des abus, tout ce que vous
+voudrez, mais ca se traduira toujours par _equilibre_. Ai-je tort, mon
+maitre?
+
+Pensez-y, car, dans nos romans, ce que font ou ne font pas nos
+personnages ne repose pas sur une autre question que celle-la.
+Possederont-ils, ne possederont-ils pas l'objet de leurs ardentes
+convoitises? Que ce soit amour ou gloire, fortune ou plaisir, des qu'ils
+existent, ils aspirent a un but. Si nous avons en nous une philosophie,
+ils marchent droit selon nous; si nous n'en avons pas, ils marchent au
+hasard et sont trop domines par les evenements que nous leur mettons
+dans les jambes. Imbus de nos propres idees, ils choquent souvent celles
+des autres. Depourvus de nos idees et soumis a la fatalite, ils ne
+paraissent pas toujours logiques. Faut-il mettre un peu ou beaucoup de
+nous en eux? ne faut-il mettre que ce que la societe met dans chacun de
+nous?
+
+Moi, je suis ma vieille pente, je me mets dans la peau de mes
+bonshommes. On me le reproche, ca ne fait rien. Vous, je ne sais pas
+bien si, par procede ou par instinct, vous suivez une autre route. Ce
+que vous faites vous reussit; voila pourquoi je vous demande si nous
+differons sur la question des luttes interieures, si _l'homme-roman_
+doit en avoir, ou s'il ne doit pas les connaitre.
+
+Vous m'etonnez toujours avec votre travail penible; est-ce une
+coquetterie? Ca parait si peu! Ce que je trouve difficile, moi, c'est de
+choisir entre les mille combinaisons de l'action scenique, qui peuvent
+varier a l'infini, la situation nette et saisissante qui ne soit pas
+brutale ou forcee. Quant au style, j'en fais meilleur marche que vous.
+
+Le vent joue de ma vieille harpe comme il lui plait d'en jouer. Il a ses
+_hauts_ et ses _bas;_ ses grosses notes et ses defaillances; au fond, ca
+m'est egal, pourvu que l'emotion vienne, mais je ne peux rien trouver
+en moi. C'est _l'autre_ qui chante a son gre, mal ou bien, et, quand
+j'essaye de penser a ca, je m'en effraye et me dis que je ne suis rien,
+rien du tout.
+
+Mais une grande sagesse, nous sauve; nous savons nous dire: "Eh bien,
+quand nous ne serions absolument que des instruments, c'est encore un
+joli etat et une sensation a nulle autre pareille que de se sentir
+vibrer."
+
+Laissez donc le vent courir un peu dans vos cordes. Moi, je crois que
+vous prenez plus de peine qu'il ne faut, et que vous devriez laisser
+faire _l'autre_ plus souvent. Ca irait tout de meme et sans fatigue.
+L'instrument pourrait resonner faible a de certains moments; mais le
+souffle, en se prolongeant, trouverait sa force. Vous feriez apres, ce
+que je ne fais pas, ce que je devrais faire; vous remonteriez le ton du
+tableau tout entier et vous sacrifieriez ce qui est trop egalement dans
+la lumiere.
+
+_Vale et me ama_.
+
+
+
+
+DCXXI
+
+AU MEME
+
+ Palaiseau, 30 novembre 1866.
+
+Il y aurait bien a dire sur tout ca, cher camarade. Mon _Cascaret_,
+c'est-a-dire le fiance en question, se garde pour sa fiancee. Elle lui a
+dit: ": Attendons que vous ayez realise certaines questions de travail."
+Et il travaille. Elle lui a dit: "Gardons nos puretes l'une pour
+l'autre." Et il se garde. Ce n'est pas le spiritualisme catholique qui
+l'etouffe; mais il se fait un grand ideal de l'amour, et pourquoi lui
+conseillerait-on d'aller le perdre quand il met sa conscience et son
+merite a le garder?
+
+Il y a un equilibre que la nature, notre souveraine, met elle-meme dans
+nos instincts, et elle pose vite la limite de nos appetits. Les grandes
+natures ne sont pas les plus robustes. Nous ne sommes pas developpes
+dans tous les sens par une education bien logique. On nous comprime de
+toute facon, et nous poussons nos racines et nos branches ou et comme
+nous pouvons. Aussi les grands artistes sont-ils souvent infirmes, et
+plusieurs ont ete impuissants. Quelques-uns, trop puissants par le
+desir, se sont epuises vite. En general, je crois que nous avons des
+joies et des peines trop intenses, nous qui travaillons du cerveau. Le
+paysan qui fait, nuit et jour, une rude besogne avec la terre et avec sa
+femme, n'est pas une nature puissante. Son cerveau est des plus faibles.
+Se developper dans tous les sens, vous dites? Pas a la fois, ni sans
+repos, allez! Ceux qui s'en vantent blaguent un peu, ou, s'ils menent
+tout a la fois, tout est manque. Si l'amour est pour eux un petit
+pot-au-feu et l'art un petit gagne-pain, a la bonne heure; mais, s'ils
+ont le plaisir immense, touchant a l'infini, et le travail ardent,
+touchant a l'enthousiasme, ils ne les alternent pas comme la veille et
+le sommeil.
+
+Moi, je ne crois pas a ces don Juan qui sont en meme temps des Byron.
+Don Juan ne faisait pas de poemes, et Byron faisait, dit-on, bien mal
+l'amour. Il a du avoir quelquefois--on peut compter ces emotions-la dans
+la vie--l'extase complete par le coeur, l'esprit et les sens; il en
+a connu assez pour etre un des poetes de l'amour. Il n'en faut pas
+davantage aux instruments de notre vibration. Le vent continuel des
+petits appetits les briserait.
+
+Essayez quelque jour de faire un roman dont l'artiste (le vrai) sera le
+heros, vous verrez quelle seve enorme, mais delicate et contenue; comme
+il verra toute chose d'un oeil attentif, curieux et tranquille, et comme
+ses entrainements vers les choses qu'il examine et penetre seront rares
+et serieux. Vous verrez aussi comme il se craint lui-meme, comme il sait
+qu'il ne peut se livrer sans s'aneantir, et comme une profonde pudeur
+des tresors de son ame l'empeche de les repandre et de les gaspiller.
+L'artiste est un si beau type a faire, que je n'ai jamais ose le faire
+reellement; je ne me sentais pas digne de toucher a cette figure belle,
+et trop compliquee, c'est viser trop haut pour une simple femme. Mais ca
+pourra bien vous tenter quelque jour, et ca en vaudra la peine.
+
+Ou est le modele? Je ne sais pas, je n'en ai pas connu _a fond_ qui
+n'eut quelque, tache au soleil, je yeux dire quelque cote par ou cet
+artiste touchait a l'epicier. Vous n'avez peut-etre pas cette tache,
+vous devriez vous peindre. Moi, je l'ai. J'aime les classifications, je
+touche au pedagogue. J'aime a coudre et a torcher les enfants, je touche
+a la servante. J'ai des distractions et je touche a l'idiot. Et puis,
+enfin, je n'aimerais pas la perfection; je la sens et ne saurais la
+manifester. Mais on pourrait bien lui donner des defauts dans sa nature.
+Quels? Nous chercherons ca quelque jour. Ca n'est pas dans votre sujet
+actuel et je ne dois pas vous en distraire.
+
+Ayez moins de cruaute envers vous. Allez de l'avant, et, quand le
+souffle aura produit, vous remonterez le ton general et sacrifierez ce
+qui ne doit pas venir au premier plan. Est-ce que ca ne se peut pas?
+Il me semble que si. Ce que vous faites parait si facile, si abondant!
+c'est un trop plein perpetuel, je ne comprends rien a votre angoisse.
+
+Bonsoir, cher frere; mes tendresses a tous les votres. Je suis revenue a
+ma solitude de Palaiseau, je l'aime; je m'en retourne a Paris lundi. Je
+vous embrasse bien fort. Travaillez bien.
+
+
+
+
+DCXXII
+
+A M. THOMAS COUTURE, A PARIS
+
+ Palaiseau, 13 decembre 1866.
+
+Cher maitre,
+
+Votre ouvrage soulevera, je crois, des tempetes, et deja on veut m'en
+rendre solidaire. On annonce que ma preface est prete. Cela n'est pas,
+et, reflexion faite, je ne la ferai pas. Tant que j'ai ignore la partie
+qui est toute de critique, et meme apres avoir ecoute la lecture de
+plusieurs fragments, je vous ai dit _oui._ Pourtant je vous
+conseillais de faire de votre ouvrage un traite, sans vous lancer
+dans l'appreciation des vivants, ou des morts de la veille; vous avez
+persiste, c'etait votre droit indiscutable. Vous avez pourtant modifie
+votre jugement sur Delacroix quant aux expressions; mais, j'y ai pense
+depuis, le fond reste le meme, il n'en pouvait etre autrement.
+
+D'ailleurs, je ne pourrais pas vous demander d'epargner les autres, de
+faire des reserves, vous m'enverriez promener et vous feriez bien. Mais,
+moi, j'endosserais, sans conviction et sans lumieres suffisantes, une
+trop forte responsabilite; a moins de faire aussi des reserves, et,
+alors, a quoi bon une preface? Ca ne serait pas clair, ca ne paraitrait
+pas franc. Je vous dis donc _non_, apres vous avoir dit _oui_, parce
+que, au dernier moment, quand vous m'enverriez les epreuves, nous ne
+serions pas d'accord et il serait trop tard pour nous y mettre. Allez
+droit devant vous, bravez seul, et sans donner le bras a une femme, ce
+que vous voulez braver.
+
+Votre ouvrage, si remarquable d'execution, et riche a tant d'egards,
+gagnera a se presenter seul, je vous en reponds. Consultez de vrais
+amis, des gens de gout, ils vous diront comme moi.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCXXIII
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
+
+ Paris, 9 janvier 1867.
+
+Cher camarade,
+
+Ton vieux troubadour a ete tente de claquer. Il est toujours a Paris. Il
+devait partir le 25 decembre; sa malle etait bouclee; ta premiere lettre
+l'a attendu tous les jours a Nohant, Enfin, le voila tout a fait en etat
+de partir et il part demain matin avec son fils Alexandre, qui veut bien
+l'accompagner.
+
+C'est bete d'etre jete sur le flanc et de perdre pendant trois jours la
+notion de soi-meme et de se relever aussi affaibli que si on avait fait
+quelque chose de penible et d'utile. Ce n'etait rien, au bout du compte,
+qu'une impossibilite momentanee de digerer quoi que ce soit. Froid,
+ou faiblesse, ou travail, je ne sais pas. Je n'y songe plus guere.
+Sainte-Beuve inquiete davantage, on a du te l'ecrire. Il va mieux aussi,
+mais il y aura infirmite serieuse, et, a travers cela, des accidents a
+redouter. J'en suis tout attristee et inquiete.
+
+Je n'ai pas travaille depuis plus de quinze jours; donc, ma tache n'est
+pas avancee, et, comme je ne sais pas si je vas etre en train tout de
+suite, j'ai donne _campo_ a l'Odeon. Ils me prendront quand je serai
+prete. Je medite d'aller un peu au Midi, quand j'aurai vu mes enfants.
+Les plantes du littoral me trottent par la tete. Je me desinteresse
+prodigieusement de tout ce qui n'est pas mon petit ideal de travail
+paisible, de vie champetre et de tendre et pure amitie. Je crois bien
+que je ne dois pas vivre longtemps, toute guerie et tres bien que je
+suis. Je tire cet avertissement du grand calme, _toujours plus calme_,
+qui se fait dans mon ame jadis agitee. Mon cerveau ne procede plus que
+de la synthese a l'analyse; autrefois, c'etait le contraire. A present,
+ce qui se presente a mes yeux, quand je m'eveille, c'est la planete;
+j'ai quelque peine a y retrouver le _moi_ qui m'interessait jadis et
+que je commence a appeler _vous_ au, pluriel. Elle est charmante, la
+planete, tres interessante, tres curieuse, mais pas mal arrieree et
+encore peu praticable; j'espere passer dans une oasis mieux percee et
+possible a tous. Il faut tant d'argent et de ressources pour voyager
+ici! et le temps qu'on perd a se procurer ce necessaire est perdu pour
+l'etude et la contemplation. Il me semble qu'il m'est du quelque chose
+de moins complique, de moins civilise, de plus naturellement luxueux et
+de plus facilement bon que cette etape enfievree. Viendras-tu dans le
+monde de mes reves, si je reussis a en trouver le chemin? Ah! qui sait?
+
+Et ce roman marche-t-il? Le courage ne s'est pas dementi? La solitude
+ne te pese pas? Je pense bien qu'elle n'est pas absolue, et qu'il y a
+encore quelque part une belle amie qui va et vient, ou qui demeure par
+la. Mais il y a de l'anachorete quand meme dans ta vie, et j'envie ta
+situation. Moi, je suis trop seule a Palaiseau, avec un mort; pas
+assez seule a Nohant, avec des enfants que j'aime trop pour pouvoir
+m'appartenir,--et, a Paris, on ne sait pas ce qu'on est, on s'oublie
+entierement pour mille choses qui ne valent pas mieux que soi. Je
+t'embrasse de tout coeur, cher ami; rappelle-moi a ta mere, a ta chere
+famille, et ecris-moi a Nohant, ca me fera du bien.
+
+Les fromages? Je ne sais plus, il me semble qu'on m'en a parle. Je te
+dirai ca de la-bas.
+
+
+
+
+DCXXIV
+
+A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE
+
+ Nohant, 15 janvier 1867.
+
+Cher ami de mon coeur,
+
+Cette bonne longue lettre que je recois de vous me comble de
+reconnaissance et de joie. Je ne l'ai lue qu'il y a deux jours. Elle
+m'attendait ici, a Nohant, et j'etais a Paris, malade, tous les jours
+faisant ma malle, et tous les jours forcee de me mettre au lit. Je vais
+mieux; mais j'ai a combattre, depuis quelques annees, une forte tendance
+a l'anemie; j'ai eu trop de fatigue et de chagrin a l'age ou l'on a le
+plus besoin de calme et de repos. Enfin, chaque ete me remet sur mes
+pieds, et, si chaque hiver me demolit, je n'ai guere a me plaindre.
+
+Comme vous, je ne tiens pas a mourir. Certaine que la vie ne finit pas,
+qu'elle n'est pas meme suspendue, que tout est passage et fonction,
+je vas devant moi avec la plus entiere confiance dans l'inconnu. Je
+m'abstiens desormais de chercher a le deviner et a le definir; je
+vois un grand danger a ces efforts d'imagination qui nous rendent
+systematiques, intolerants et _fermes_ au progres, qui souffle toujours
+et quand meme des quatre coins de l'horizon. Mais j'ai la notion du
+devenir incessant et eternel, et, quel qu'il soit, il m'est demontre
+interieurement, par un sentiment invincible, qu'il est logique, et par
+consequent beau et bon. C'est assez pour vivre dans l'amour du bien et
+dans le calme relatif, dans la dose de serenite fatalement restreinte
+et passagere que nous permet la solidarite avec l'univers et avec nos
+semblables. Ma petite philosophie pratique est devenue d'une excessive
+modestie.
+
+Je voudrais vous faire lire l'avant-dernier et le dernier roman que
+j'ai publies, _M. Sylvestre_ et _le Dernier. Amour,_ qui en est le
+complement. C'est naif pour ne pas dire niais; mais il y a, au fond, des
+choses vraies qui ont ete bien senties, et qui ne vous deplairaient pas.
+Une page de cela de temps en temps pourrait vous faire l'effet d'une
+potion innocente, qui amuse l'ennui et la douleur. Si vous n'avez pas
+ces petits volumes sous la main, je dirai qu'on vous les envoie. Ils
+vous mettront en communication pour ne pas dire en communion avec votre
+vieille amie.
+
+Je vous parle de moi, c'est en vue de notre ideal commun, du reve
+interieur qui nous soutient et qui vous remplissait de force et de
+serenite, la veille d'une condamnation a mort. Vous voila condamne a la
+vie maintenant, cher ami! a une vie de langueur, d'empechement et de
+souffrance, ou votre ame stoique s'epanouit quand meme et vibre au
+souffle de toutes les emotions patriotiques.
+
+Je remarque avec attendrissement que vous etes reste _chauvin_, comme
+disent nos jeunes beaux esprits de Paris, c'est-a-dire guerrier et
+chevalier--comme je suis restee _troubadour_, c'est-a-dire croyant a
+l'amour, a l'art, a l'ideal, et chantant quand meme, quand le monde
+siffle et baragouine. Nous sommes les jeunes fous de cette generation.
+Ce qui va nous remplacer s'est charge d'etre vieux, blase, sceptique a
+notre place. Ceci donne, helas! bien raison a vos craintes sur l'avenir.
+Voici justement ce que m'ecrit, en meme temps que vous, un excellent
+ami a moi, Gustave Flaubert, un de ceux qui sont restes jeunes, a
+quarante-six ans: "Ah! oui, je veux bien vous suivre dans une autre
+planete; _l'argent_ rendra la notre inhabitable dans un avenir
+rapproche. Il sera impossible, meme au plus riche, d'y vivre sans
+s'occuper _de son bien_. Il faudra que tout le monde passe plusieurs
+heures par jour a tripoter ses capitaux: ce sera charmant!"
+
+C'est qu'a cote d'une politique qui est grosse de catastrophes, il y a
+une economie sociale qui est grosse d'apoplexie foudroyante. Tout ce que
+vous prevoyez de la contagion anglo-saxonne arrivera. C'est la le nuage
+qui mange deja tout l'horizon; la Prusse n'est qu'un grain qui ne
+crevera peut-etre pas. La sterilite des esprits et des coeurs est bien
+autrement a redouter que le manque de fusils, de soldats et d'emulation
+a un moment donne. Il faudra traverser une ere de tenebres ou notre
+souvenir--celui de notre glorieuse Revolution et de ces grands jours qui
+nous ont laisse une flamme dans l'esprit--disparaitra comme le reste.
+Mais qu'importe, s'il le faut, mon ami? De par notre etre eternel;
+nous ne pouvons pas douter du reveil de l'ideal dans l'humanite. Cette
+reaction d'atheisme moral est inevitable; elle est la consequence du
+developpement exagere du mysticisme. L'homme, trompe et leurre durant
+tant de siecles, croit se sauver par la pretendue methode experimentale.
+Il ne voit qu'un cote de la verite et il l'essaye. C'est son droit. Il a
+le droit de se mutiler. Quand il aura bien _experimente_ ce regime, il
+verra que ce n'est pas cela encore, et la France eclipsee redeviendra la
+terre des prodiges; question de temps! "Nous n'y serons pas, disent les
+faibles; la vie est courte et la notre s'ecoule dans la peur et les
+larmes.".
+
+Disons-leur que la vie est continue et que les forts seront toujours ou
+il faudra qu'ils soient.
+
+Dites-moi, a moi, quels sont les ouvrages sur Jeanne d'Arc qui vous ont
+donne une certitude sur ses notions personnelles. Je n'ai lu de serieux
+sur son compte que ce qu'en dit Henri Martin dans son _Histoire de
+France._ Tout le reste de ce que j'ai eu dans les mains est trop
+legendaire et je n'y trouve pas une figure reelle, c'est a faire douter
+qu'elle ait existe. Ses reapparitions apres la mort font ressembler
+son histoire a celle de Jesus,--qui n'a pas existe non plus, du moins
+_personnalise_ comme on nous le represente.
+
+Ces grands hallucines sont deja bien loin de nous, et j'ai un certain
+eloignement pour les extatiques, je vous le confesse. J'aime tant
+l'histoire naturelle, j'y trouve le miracle permanent de la vie si
+beau, si complet dans la nature, que les miracles d'invention ou
+d'hallucination individuelle me paraissent petits et un peu _impies_.
+
+Cher ami, merci pour votre sollicitude. Tout va bien autour de moi.
+Maurice vous aime toujours; il est bien marie, sa petite femme est
+charmante. Ils sont tout deux actifs et laborieux. La petite Aurore est
+un amour que l'on adore. Elle a eu un an le jour de mon arrivee ici, la
+semaine derniere. Je suis _chez eux_ maintenant; car je leur ai laisse
+toute la gouverne du petit avoir, et j'ai le plaisir de ne plus m'en
+occuper; j'ai plus de temps et de liberte. J'espere guerir bientot, et
+sinon, je suis bien soignee et bien choyee. Tout est donc pour le mieux.
+
+Ayez toujours espoir aussi. Pourquoi ne gueririez-vous pas? Si vous le
+voulez bien, qui sait? Et puis on vous aime tant! cela peut amener un de
+ces miracles _naturels_ que Dieu connait!
+
+A vous de toute mon ame.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCXXV
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
+
+ Nohant, 15 janvier 1867.
+
+Me voila chez nous, assez valide, sauf quelques heures le soir. Enfin,
+ca passera. _Le mal ou celui qui l'endure,_ disait mon vieux cure, _ca
+ne peut pas durer._
+
+Je recois ta lettre ce matin, cher ami. Pourquoi que je t'aime plus
+que la plupart des autres, meme plus que des camarades anciens et bien
+eprouves? Je cherche, car mon etat a cette heure, c'est d'etre
+
+ Toi qui vas cherchant,
+ Au soleil couchant,
+ Fortune!...
+
+Oui, fortune intellectuelle, _lumiere!_ Eh bien, voila: on se fait,
+etant vieux, dans le soleil couchant de la vie,--qui est la plus belle
+heure des tons et des reflets,--une notion nouvelle de toute chose et de
+l'affection surtout.
+
+Dans l'age de la puissance et de la personnalite, on tate l'ami comme on
+tate le terrain, au point de la reciprocite. Solide on se sent, solide
+on veut trouver ce qui vous porte ou vous conduit. Mais, quand s'enfuit
+l'intensite du _moi_, on aime les personnes et les choses pour ce
+qu'elles sont par elles-memes, pour ce qu'elles representent aux yeux
+de votre ame, et nullement pour ce qu'elles apporteront en plus a votre
+destinee. C'est comme le tableau ou la statue que l'on voudrait avoir a
+soi, quand on reve en meme temps un beau chez soi pour l'y mettre.
+
+Mais on a parcouru la verte boheme sans y rien amasser; on est reste
+gueux, sentimental et troubadour. On sait tres bien que ce sera toujours
+de meme et qu'on mourra sans feu ni lieu. Alors, on pense a la statue,
+au tableau dont on ne saurait que faire et que l'on ne saurait ou placer
+avec honneur si on les possedait. On est content de les savoir en
+quelque temple non profane par la froide analyse, un peu loin du regard,
+et on les aime d'autant plus. On se dit: "Je repasserai par le pays ou
+ils sont. Je verrai encore et j'aimerai toujours ce qui me les a fait
+aimer et comprendre. Le contact de ma personnalite ne les aura pas
+modifies, ce ne sera pas moi que j'aimerai en eux."
+
+Et c'est ainsi, vraiment, que l'ideal, qu'on ne songe plus a fixer, se
+fixe en vous parce qu'il reste _lui._ Voila tout le secret du beau, du
+seul vrai, de l'amour, de l'amitie, de l'art, de l'enthousiasme et de la
+foi. Penses-y, tu verras.
+
+Cette solitude ou tu vis me paraitrait delicieuse avec le beau temps. En
+hiver, je la trouve stoique et suis forcee de me rappeler que tu n'as
+pas le besoin moral de la locomotion _a l'habitude._ Je pensais qu'il
+y avait pour toi une autre depense de forces durant cette
+claustration;--alors c'est tres beau, mais il ne faut pas prolonger cela
+indefiniment; si le roman doit durer encore, il faut l'interrompre ou le
+panacher de distractions. Vrai, cher ami, pense a la vie du corps, qui
+se fache et se crispe quand on la reduit trop. J'ai vu, etant malade, a
+Paris, un medecin tres fou, mais tres intelligent, qui disait la-dessus
+des choses vraies. Il me disait que je me spiritualisais d'un maniere
+inquietante, et, comme je lui disais justement a propos de toi que l'on
+pouvait s'abstraire de toute autre chose que le travail et avoir plutot
+exces de force que diminution, il repondait que le danger etait aussi
+grand dans l'accumulation que dans la deperdition, et, a ce propos,
+beaucoup de choses excellentes que je voudrais savoir te redire.
+
+Au reste, tu les sais, mais tu n'en tiens compte. Donc, ce travail que
+tu traites si mal en paroles, c'est une passion et une grande! Alors,
+je te dirai ce que tu me dis. Pour l'amour de nous et pour celui de ton
+vieux troubadour, menage-toi un peu.
+
+_Consuelo, la Comtesse de Rudolstadt_, qu'est-ce que c'est que ca?
+Est-ce que c'est de moi? Je ne m'en rappelle pas un traitre mot. Tu lis
+ca, toi! Est-ce que vraiment ca t'amuse? Alors, je le relirai un de ces
+jours et je m'aimerai si tu m'aimes.
+
+Qu'est-ce que c'est aussi que d'etre hysterique? Je l'ai peut-etre ete
+aussi, je le suis peut-etre; mais je n'en sais rien, n'ayant jamais
+approfondi la chose et en ayant oui parler sans l'etudier. N'est-ce
+pas un malaise, une angoisse causes parle desir d'un impossible
+_quelconque_? En ce cas, nous en sommes tous atteints, de ce mal
+etrange, quand nous avons de l'imagination; et pourquoi une telle
+maladie aurait-elle un sexe?
+
+Et puis encore, il y a ceci pour les gens forts en anatomie: _il n'y a
+qu'un sexe_. Un homme et une femme, c'est si bien la meme chose, que
+l'on ne comprend guere les tas de distinctions et de raisonnements
+subtils dont se sont nourries les societes sur ce chapitre-la. J'ai
+observe l'enfance et le developpement de mon fils et de ma fille. Mon
+fils etait moi, par consequent femme bien plus que ma fille, qui etait
+un homme pas reussi.
+
+Je t'embrasse; Maurice et Lina, qui se sont pourleches de tes fromages,
+t'envoient leurs amities, et mademoiselle Aurore te crie: _Attends,
+attends, attends_! C'est tout ce qu'elle sait dire en riant comme une
+folle quand elle rit; car, au fond, elle est serieuse, attentive,
+adroite de ses mains comme un singe et s'amusant mieux du jeu qu'elle
+invente que de tous ceux qu'on lui suggere.
+
+Si je ne gueris pas ici, j'irai a Cannes, ou des personnes amies
+m'appellent. Mais je ne peux pas encore en ouvrir la bouche a mes
+enfants. Quand je suis avec eux, ce n'est pas aise de bouger. Il y a
+passion et jalousie. Et toute, ma vie a ete comme ca, jamais a moi!
+Plains-toi donc, toi qui t'appartiens!
+
+
+
+
+DCXXVI
+
+A M. HENRY HARISSE, A PARIS
+
+ Nohant, 19 janvier 1867.
+
+Merci pour votre excellente lettre, mon cher Americain. Tous les details
+que vous me donnez sont bons; que Sainte-Beuve se porte mieux surtout,
+cela me cause une joie reelle. Moi, je lutte contre l'anemie qui me
+menace, et je ne songe meme pas a travailler du cerveau. Je plante des
+choux toute la journee, ou je couds des rideaux et des courtepointes, le
+tout a l'effet de m'installer ici dans une chambre plus petite et plus
+chaude que celle ou je travaille. Je me suis tapissee en bleu
+tendre parseme de medaillons blancs ou dansent de petites personnes
+mythologiques. Il me semble que ces tons fades et ces sujets rococos
+sont bien appropries a l'etat d'anemie et que je n'aurai la que des
+idees douces et betes. C'est ce qu'il me faut maintenant.
+
+Le beau berrichon de ma jeunesse est aujourd'hui une langue morte;
+la bourree, cette danse si jolie, est remplacee par de stupides
+contredanses; nos chants du pays, admirables autrefois et qui faisaient
+l'admiration de Chopin et de Pauline Garcia, cedent le pas a _la Femme a
+barbe_. De belles routes remplacent nos sentiers ou l'on se perdait; de
+vieux ombrages presque vierges, que l'on savait ou trouver et que nous
+seuls connaissions, ont disparu, et la botanique sylvestre est au
+diable.
+
+Refaire un roman berrichon! non, je ne vous l'ai pas promis. Ce serait
+repasser par le chemin des regrets, et vraiment, a mon age, il faut
+combattre une tendance si naturelle et si fondee. Il faut vivre en
+avant; c'est la devise de notre pays, et, quoi qu'il m'en coute de
+secouer mes souvenirs, je ne veux pas meconnaitre ce que l'avenir
+peut nous apporter. Je ne veux pas etre ingrate non plus envers la
+vieillesse, qui est aussi un bon age, plein d'indulgence, de patience et
+de clartes. Si l'on me rendait mes energies, je ne saurais plus qu'en
+faire, n'etant plus dupe de moi-meme. Je voudrais revoir l'Italie, parce
+que ce sera une Italie nouvelle. Retrouverai-je la force d'y'aller? Ce
+n'est pas sur; mais je ne veux pas m'en tourmenter. Si j'en suis a mes
+dernieres lueurs, je me dirai que j'ai bien assez fait le metier du
+chien tournebroche et que la vie eternelle est un voyage qui promet
+assez d'emotions et d'etonnements.
+
+Priez donc Paul de Saint-Victor de me faire envoyer son livre [1]? C'est
+un talent, ah! oui, et un vrai. En lisant tant de chefs-d'oeuvre jetes
+le matin dans un feuilleton comme des perles a la consommation brutale
+des pourceaux, je me demandais toujours pourquoi cela n'etait pas
+rassemble et publie. Je suis curieuse de savoir si je retrouverai
+l'emotion que cela m'a donnee en detail.
+
+Non, Theo [2] ne sera pas de l'Academie. Il ne voudra pas faire ce qu'il
+faut pour cela, ou, s'il s'y resigne, il le fera mal. Il ne se tiendra
+pas de dire ce qu'il pense des vieux fetiches. Si je me trompe, je serai
+bien etonnee, par exemple!
+
+Mais, vous qui ne parlez pas de vous, etes-vous toujours decide a
+quitter la France dans un temps donne? Non, cela me parait impossible.
+Il me semble que la France a besoin de ses amants; ceux qui lui
+appartiennent legitimement la meconnaissent ou la brutalisent. Restez
+avec nous, aidez-nous a rester Francais ou a le redevenir.
+
+N'oubliez pas que vous m'avez promis de venir me voir ici. Notre vieille
+maison est un coin assez curieux, ou l'on a reussi, pendant trente ans,
+a vivre en dehors de toute convention et a etre artiste pour soi, sans
+se donner en spectacle au monde. Vous y serez recu par mes enfants comme
+un ami.
+
+Et bonsoir! me voila tres fatiguee devoir ecrit; mais je suis a vous de
+tout coeur.
+
+G. SAND.
+
+ [1] _Hommes et Dieux_.
+ [2] Theophile Gautier.
+
+
+
+
+DCXXVII
+
+A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS
+
+Nohant, 21 janvier 1867.
+
+Eh bien, cher fils, comment etes-vous arrive a Paris, par ce temps de
+frimas qui vous a surpris le jour du depart? Avez-vous eu froid dans
+l'affreuse diligence? Vous etes-vous embete. Je vous ai fait faire la
+une vraie corvee et je me le reprochais en voyant tomber la neige. Et
+j'ai ete si patraque, moi, depuis ce temps-la, que je n'avais pas le
+courage de vous demander de vos nouvelles, et de celles de la patiente
+et stoique _alitee_ [1]. Je crois que je vais mieux a present, du moins
+il y a des jours ou je me crois guerie. Ca ne peut guere se faire par
+une saison si dure; aussi je prends patience et m'arrange pour ne pas
+penser, a mon mal. J'ai fait diversion en m'installant dans ma nouvelle
+chambre, ou j'ai enfin chaud et ou je me trouve doucement et betement
+dans le bleu tendre, couleur d'anemie. J'ai soif de travailler.
+
+Avez-vous lu _Mont-Reveche?_ Y voyez-vous plus clair que moi.
+Pouvez-vous me lancer dans une bonne voie comme pour _Yilleiner_? Sauf a
+ne pouvoir pas _executer_ tout ce que vous m'indiquerez et a tourner du
+cote ou je peux etre _moi_, avec mes defauts et mes qualites. On ne
+se separe pas de soi-meme. Il me semble que vous me sortiriez de mes
+irresolutions et que vous me rendriez la foi. Essayez, si _Madame
+Aubray_ ne vous absorbe pas trop. Peut-etre que je m'en vas tout
+doucement et que je n'ai pas a m'inquieter de l'avenir. Mais, si, avant
+de me confier a ce _toujours plus calme_ dont parle Goethe, je pouvais
+faire encore un bon travail, je serais satisfaite. Voyez, et voyez bien,
+si c'est avec _Mont-Reveche_ que je peux donner ce dernier coup de
+collier. Si, apres reflexion, vous me dites _non, je_ pincerai d'une
+autre guitare, sans aucun decouragement.
+
+Les enfants vous envoient des tendresses, ainsi qu'a tout votre beau
+sexe, Coliche comprise. Moi, je vous embrasse _tretous_, comme on dit
+ici.
+
+Qu'est-ce que vous pensez, vous, de ce _couronnement de l'edifice
+napoleonien_? Il me semble que ce n'est qu'une velleite; on sait si peu
+se servir de la liberte en France, qu'on se depechera de mal user du peu
+qu'on nous donne, et vite alors on reprendra plus qu'on ne nous avait
+pris, pour nous dire: "Vous voyez, c'est votre faute!" Ou bien quoi?
+sent-on qu'il faut s'executer et que la chose craque? c'est peut-etre
+trop tard, on ne fait pas des citoyens d'un coup de plume, quand on les
+a si bien corrompus pendant quinze ans.
+
+Aurore a repris son aplomb apres votre depart, et je crois qu'un jour de
+plus l'eut apprivoisee. Elle n'est pas bruyante; mais elle est tout de
+meme farceuse avec un air serieux. Bonsoir, mon enfant. Je vous embrasse
+tendrement.
+
+G. SAND.
+
+ [1] Madame Alexandre Dumas.
+
+
+
+
+DCXXVIII
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
+
+Nohant, 8 fevrier 1867.
+
+Bah! zut! troulala! aie donc! aie donc! je ne suis plus malade ou du
+moins je ne le suis plus qu'a moitie. L'air du pays me remet, ou la
+patience, ou _l'autre_, celui qui veut encore travailler et produire.
+Quelle est ma maladie? Rien. Tout en bon etat, mais quelque chose qu'on
+appelle anemie, effet sans cause saisissable, degringolade qui, depuis
+quelques annees, menace, et qui s'est fait sentir a Palaiseau, apres mon
+retour de Croisset. Un amaigrissement trop rapide pour etre logique, le
+pouls trop lent, trop faible, l'estomac paresseux ou capricieux, avec
+un sentiment d'etouffement et des velleites d'inertie. Il y a eu
+impossibilite de garder un verre d'eau dans ce pauvre estomac durant
+plusieurs jours, et cela m'a mise si bas, que je me croyais peu
+guerissable; mais tout se remet, et meme, depuis hier, je travaille.
+
+Toi, cher, tu te promenes dans la neige, la nuit. Voila qui, pour une
+sortie exceptionnelle, est assez fou et pourrait bien te rendre malade
+aussi! Ce n'est pas la lune, c'est le soleil que je te conseillais; nous
+ne sommes pas des chouettes, que diable! Nous venons d'avoir trois jours
+de printemps. Je parie que tu n'as pas monte a mon cher verger, qui est
+si joli et que j'aime tant. Ne fut-ce qu'en souvenir de moi, tu devrais
+le grimper tous les jours de beau temps a midi. Le travail serait plus
+coulant apres et regagnerait le temps perdu et au dela.
+
+Tu es donc dans des ennuis d'argent? Je ne sais plus ce que c'est
+depuis que je n'ai plus rien au monde. Je vis de ma journee comme le
+proletaire; quand je ne pourrai plus faire ma journee, je serai emballee
+pour l'autre monde, et alors je n'aurai plus besoin de rien. Mais il
+faut que tu vives, toi. Comment vivre de ta plume si tu te laisses
+toujours duper et tondre? Ce n'est pas moi qui t'enseignerai le moyen
+de te defendre. Mais n'as-tu pas un ami qui sache agir pour toi? Helas!
+oui, le monde va a la diable de ce cote-la; et je parlais de toi,
+l'autre jour, a un bien cher ami, en lui montrant l'artiste, celui qui
+est devenu si rare, maudissant la necessite de penser au cote materiel
+de la vie. Je t'envoie la derniere page de sa lettre; tu verras que
+tu as la un ami dont tu ne te doutes guere, et dont la signature te
+surprendra.
+
+Non, je n'irai pas a Cannes malgre une forte tentation! Figure-toi
+qu'hier, je recois une petite caisse remplie de fleurs coupees en pleine
+terre, il y a deja cinq ou six jours; car l'envoi m'a cherchee a Paris
+et a Palaiseau. Ces fleurs sont adorablement fraiches, elles embaument,
+elles sont jolies comme tout.--Ah! partir, partir tout de suite pour les
+pays du soleil. Mais je n'ai pas d'argent et, d'ailleurs, je n'ai pas le
+temps. Mon mal m'a retardee et ajournee. Restons. Ne suis-je pas bien?
+Si je ne peux pas aller a Paris le mois prochain, ne viendras-tu pas me
+voir ici? Mais oui, c'est huit heures de route. Tu ne peux pas ne pas
+voir ce vieux nid. Tu m'y dois huit jours, ou je croirai que j'aime un
+gros ingrat qui ne me le rend pas.
+
+Pauvre Sainte-Beuve! Plus malheureux que nous, lui qui n'a pas eu de
+gros chagrins et qui n'a plus de soucis materiels. Le voila qui pleure
+ce qu'il y a de moins regrettable et de moins serieux dans la vie,
+entendue comme il l'entendait! Et puis tres altier, lui qui a ete
+janseniste, son coeur s'est refroidi de ce cote-la. L'intelligence s'est
+peut-etre developpee, mais elle ne suffit pas a nous faire vivre, et
+elle ne nous apprend pas a mourir. Barbes, qui depuis si longtemps
+attend a chaque minute qu'une syncope l'emporte, est doux et souriant.
+Il ne lui semble pas, et il ne semble pas non plus a ses amis, que la
+mort le separera de nous. Celui qui s'en va tout a fait, c'est celui
+qui croit finir et ne tend la main a personne pour qu'on le suive ou le
+rejoigne.
+
+Et bonsoir, cher ami de mon coeur. On sonne la representation, Maurice
+nous regale ce soir des marionnettes. C'est tres amusant, et le theatre
+est si joli! un vrai bijou d'artiste. Que n'es-tu la! C'est bete de ne
+pas vivre porte a porte avec ceux qu'on aime.
+
+
+
+
+DCXXIX
+
+A M. HENRY HARRISSE, A PARIS.
+
+ Nohant, 14 fevrier 1867
+
+Cher ami,
+
+Je vous remercie de penser a moi, de vous occuper de ce qui m'interesse,
+et de me le dire d'une facon si charmante. C'est une coquetterie que me
+fait la destinee, de me donner un correspondant tel que vous. Je vois,
+grace a vous le diner Magny comme si j'y etais. Seulement il me semble
+qu'il doit etre encore plus gai sans moi; car Theo a parfois des remords
+quand il s'emancipe trop a mon oreille. Dieu sait pourtant que je ne
+voudrais, pour rien au monde, mettre une sourdine a sa verve. Elle fait
+d'autant plus ressortir l'inalterable douceur de l'adorable Renan, avec
+sa tete de _Charles le Sage_.
+
+Plus heureuse que Sainte-Beuve, je me retablis bien. J'ai encore eu une
+rechute d'accablement; mais je recommence a aller mieux et j'essaye de
+me remettre au _travail_, mot bien ambitieux pour un simple romancier.
+
+Merci pour l'article _Jouvin_; car j'ai retrouve votre bonne ecriture
+sur la bande. Je lui ecris par le meme courrier. Oui, nous avons eu et
+nous avons encore de belles journees ici. Notre climat est plus clair
+et plus chaud que celui des environs de Paris. Le pays n'est pas beau
+generalement chez nous: terrain calcaire, tres fromental, mais peu
+propre au developpement des arbres; des lignes douces et harmonieuses;
+beaucoup d'arbres, mais petits; un grand air de solitude, voila tout
+son merite. Il faudra vous attendre a ceci, que mon pays est comme moi,
+insignifiant d'aspect. Il a du bon quand on le connait; mais il n'est
+guere plus opulent et plus demonstratif que ses habitants.
+
+Vous savez que je compte toujours vous y voir arriver un jour ou
+l'autre. Mais prevenez-moi, pour que je ne sois pas ailleurs, et
+tenez-moi au courant de vos voyages. Mon fils, a qui j'ai beaucoup parle
+de vous, vous envoie d'avance toutes ses cordialites.
+
+A vous de coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCXXX
+
+A. GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS
+
+ Nohant, 16 fevrier 1867.
+
+Non, je ne suis pas catholique, mais je proscris les monstruosites. Je
+dis que le vieux laid qui se paye des tendrons ne fait pas l'amour et
+qu'il n'y a la ni cypres, ni ogive, ni infini, ni male, ni femelle. Il
+y a une chose contre nature; car ce n'est pas le desir qui pousse le
+tendron dans les bras du vieux laid, et, la ou il n'y a pas liberte et
+reciprocite, c'est un attentat a la sainte nature.
+
+I1 faut croire que nous nous aimons tout de bon, cher camarade, car nous
+avons eu tous les deux en meme temps la meme pensee. Tu m'offres mille
+francs pour aller a Cannes, toi qui es gueux comme moi, et, quand tu
+m'as ecrit que tu etais _embete_ de ces choses d'argent, j'ai rouvert
+ma lettre pour t'offrir la moitie de mon avoir, qui se monte toujours a
+deux mille; c'est ma reserve. Et puis je n'ai pas ose. Pourquoi? C'est
+bien bete; tu as ete meilleur que moi, tu as ete tout bonnement au fait.
+Donc je t'embrasse pour cette bonne pensee et je n'accepte pas. Mais
+j'accepterais, sois-en sur, si je n'avais pas d'autre ressource.
+Seulement, je dis que, si quelqu'un doit me preter, c'est le seigneur
+Buloz, qui a achete des chateaux et des terres avec mes romans. Il ne me
+refuserait pas, je le sais. Il m'offre meme. Je prendrai donc chez lui,
+s'il le faut. Mais je ne suis pas en etat de partir, je suis retombee
+ces jours-ci. J'ai dormi trente-six heures de suite, accablee. A
+present, je suis sur pied, mais faible. Je t'avoue que je n'ai pas
+I'energie de vouloir _vivre_. Je n'y tiens pas; me deranger d'ou je suis
+bien, chercher de nouvelles fatigues, me donner un mal de chien pour
+renouveler une vie de chien, c'est un peu bete, je trouve, quand il
+serait si doux de s'en aller comme ca, encore aimant, encore aime, en
+guerre avec personne, pas mecontent de soi et revant des merveilles dans
+les autres mondes; ce qui suppose l'imagination encore assez fraiche.
+
+Mais je ne sais pourquoi je te parle de choses reputees tristes, j'ai
+trop l'habitude de les envisager doucement. J'oublie qu'elles paraissent
+affligeantes a ceux qui semblent dans la plenitude de la vie. N'en
+parlons plus et laissons faire le printemps, qui va peut-etre me
+souffler l'envie de reprendre ma tache. Je serai aussi docile a la voix
+interieure qui me dira de marcher qu'a celle qui me dira de m'asseoir.
+
+Ce n'est pas moi qui t'ai promis un roman sur la sainte Vierge. Je ne,
+crois pas du moins. Mon article sur la faience, je ne le retrouve pas.
+Regarde donc s'il n'a pas ete imprime a la fin d'un de mes volumes pour
+completer la derniere feuille. Ca s'appelait _Giovanni Freppa_ ou _les
+Maioliques_.
+
+Oh! mais quelle chance! En t'ecrivant, il me revient dans la tete un
+coin ou je n'ai pas cherche. J'y cours, je trouve! Je trouve bien mieux
+que mon article, et je t'envoie trois ouvrages qui te rendront aussi
+savant que moi. Celui de Passeri est charmant.
+
+Barbes est une intelligence, certes, mais en _pain de sucre_.
+Cerveau tout en hauteur, un crane indien aux instincts doux, presque
+introuvables; tout pour la pensee metaphysique, devenant instinct et
+passion qui dominent tout. De la un caractere que l'on ne peut comparer
+qu'a celui de Garibaldi. Un etre invraisemblable a force d'etre saint et
+parfait. Valeur immense, sans application immediate en France. Le milieu
+a manque a ce heros d'un autre, age ou d'un autre pays.
+
+Sur ce, bonsoir.--Dieu, que je suis _veau_! Je te laisse le titre de
+_vache_, que tu t'attribues dans tes jours de lassitude. C'est egal,
+dis-moi quand tu seras a Paris. Il est probable qu'il me faudra y aller
+quelques jours pour une chose ou l'autre. Nous nous embrasserons, et
+puis vous viendrez a Nohant cet ete. C'est convenu, il le faut!
+
+Mes tendresses a la maman et a la belle niece.
+
+
+
+
+DCXXXI
+
+A M. PAUL DE SAINT-VICTOR, A PARIS
+
+ Nohant, 18 fevrier 1867.
+
+Combien je vous remercie de ce beau livre, un chef-d'oeuvre, un modele
+pour le fond, et pour la forme! Ce n'est pas une decouverte pour moi.
+Je vous ai toujours suivi avec l'adoration de votre talent, chaque jour
+plus pur et plus plein; mais il fait bon tenir tout cela ensemble et le
+relire comme on relit sans cesse Mozart et Beethoven.
+
+Si je n'eusse ete malade, et _tres malade_, j'aurais voulu joindre ma
+petite note au concert des eloges, et la _Revue des Deux Mondes_ m'eut
+_peut-etre_ laisse dire. Mais ce n'est que depuis trois jours que je
+peux ecrire quelques pages. L'article que j'ai publie sur le livre de
+Maurice etait fait il y a longtemps. Ce livre, qu'on a du vous porter de
+sa part, devait paraitre beaucoup plus tot.
+
+Me voila revenue a la vie et vous y avez contribue. Si quelque chose
+remet la tete et le coeur a leur place, c'est ce que vous avez dans la
+tete et dans le coeur.
+
+Bien a vous.
+
+G. SAND.
+
+Mon fils veut aussi que je vous dise son admiration.
+
+
+
+
+DGXXXII
+
+A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE
+
+ Nohant, 2 mars 1867.
+
+Cher excellent ami,
+
+Je suis guerie depuis une huitaine de jours; je reprends mes forces
+rapidement et je travaille. Je veux vous le dire pour ne pas laisser a
+votre tendre amitie une preoccupation vaine. Je refais un nouveau bail,
+sans joie ni chagrin, comme je vous le disais. La vie ne m'apportera pas
+de nouveaux bonheurs et peut-etre me menage-t-elle de nouveaux chagrins.
+Inutile d'en supputer les chances, puisque le devoir est de l'accepter
+quelle qu'elle soit.
+
+Ainsi vous faites, avec un courage bien superieur au mien, qui n'est
+qu'un detachement amene par l'experience. Vous, toujours prisonnier
+ou malade, vous n'avez guere vecu reellement; aussi votre ame s'est
+habituee a s'epanouir quand meme, dans une region au-dessus de la vie
+reelle, et cette noble existence torturee, toujours souriante et douce,
+restera comme une legende dans le coeur de nos enfants.
+
+Merci, merci, et pardon mille fois pour les inquietudes que vous
+m'exprimez. Aucun medecin ne sait jamais comment je m'attenue et me
+remets si vite; je ne le sais pas non plus. Je ne devrais, parler de moi
+qu'_in articulo mortis_, puisque je donne de fausses peurs a mes amis.
+
+Maurice vous embrasse, et moi aussi, bien tendrement. Ne vous fatiguez
+pas a m'ecrire; mais, quand vous etes bien ou passablement, deux lignes!
+c'est un si grand bonheur pour nous!
+
+A vous.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCXXXIII
+
+ A M. LOUIS VIARDOT, A BADEN
+
+Nohant, 11 avril 1867.
+
+Quoi qu'il en soit, me voila mieux et tres calme, a Nohant, ou j'ai
+passe presque tout l'hiver. Maurice est heureux en menage; il a un vrai
+petit tresor de femme, active, rangee, bonne mere et bonne menagere,
+tout en restant artiste d'intelligence et de coeur. Nous avons un seul
+petit enfant; une fillette de quinze mois, qui s'appelle Aurore, et qui
+annonce aussi beaucoup d'intelligence et d'_attention_. La gentille
+creature semble faire son possible pour nous consoler du cher petit
+que nous avons perdu. Maurice est devenu grand piocheur, naturaliste,
+geologue et romancier par-dessus le marche. Moi, j'ai peu travaille cet
+hiver; j'ai ete trop detraquee.
+
+Voila notre bulletin en reponse au votre. Mais pourquoi donc etes-vous
+si _brouilles avec Paris_? Est-ce que l'Exposition n'attirera pas ma
+_fifille[1]?_ Et puis la France, en somme, n'est-ce pas quelque chose,
+et quelqu'un a retrouver, ne fut-ce que pour resumer sa propre vie en la
+voyant se transformer? La surface, n'est pas belle; c'est la phase de
+l'impudence dans les moeurs avec l'hypocrisie dans les idees. Mais
+on dit qu'il se fait, en dessous, un grand travail economique et
+philosophique d'ou sortiront un socialisme nouveau et une politique
+nouvelle. Il faut vivre dans cet espoir; car les classes qui _remuent_
+et qui _paraissent_ sont affreusement pourries; et l'on est etonne de se
+voir, a soixante ans passes, plus jeune et plus naif que la jeunesse et
+la pretendue virilite de ce temps. Que de choses il y aurait a se dire
+sur tout cela! mais vous pressentez bien ce qui en est, et, sauf que je
+me plains de l'abandon ou vous laissez vos amis, j'approuve fort votre
+retraite dans la vie de famille, seul et dernier refuge de la liberte de
+l'ame.
+
+J'embrasse et cheris eternellement ma _fifille_ grande et bonne, et nous
+nous reunissons tous trois pour vous envoyer a tous deux, ainsi qu'a vos
+chers enfants, nos meilleures amities de coeur.
+
+G. SAND.
+
+ [1] Madame Pauline Viardot-Garcia.
+
+
+
+
+DCXXXIV
+
+A M. ANDRE BOUTET, A PALAISEAU
+
+ Nohant, 15 avril 1867.
+
+Cher ami,
+
+Je prends acte de votre bonne promesse pour les vacances ou pour un
+autre moment de l'annee ou vous serez le mieux disponible. Nous nous
+entendrons pour que je ne sois pas en excursion dans ce moment-la. Nous
+philosopherons au grand soleil, si Dieu nous donne un meilleur ete que
+l'autre. Mais je crois notre philosophie bien droite et bien claire. Le
+desir maladif de se perdre dans les questions metaphysiques s'apaise
+quand on en a tate serieusement.
+
+Si le cher papa[1], qui croit decouvrir des choses rebattues, avait
+fait quelques vraies etudes, il affirmerait de moins en moins la nature
+speciale et le role special de Dieu. Contentons-nous de vivre du
+sentiment qui nous pousse a rever une perfection relative, et a y croire
+d'autant plus que nous nous sentons devenir meilleurs.
+
+Au reste, pour en revenir au papa, sa lettre etait bonne comme lui et
+moins fanatique de certitude que la precedente. Sa chimere est celle
+d'un esprit genereux; sa vanite, celle d'un coeur tres pur.
+
+Quand on voit le genre humain perdu de betise et de vice, et la
+vieillesse, aussi bien que la jeunesse d'a present, tourner a l'egoisme
+et au materialisme, on est heureux de trouver dans sa famille une belle
+ame dont les defauts et les travers ne sont que l'exces de qualites
+serieuses et d'instincts touchants. Aimez-vous donc quand meme. Ne
+faut-il pas que la famille s'essaye aux habitudes de tolerance et de
+libre pensee qui doivent gouverner les societes futures?
+
+Nous sommes malheureusement encore les fils de ceux qui s'envoyaient
+mutuellement a la guillotine, et les petits-fils de ceux qui
+s'envoyaient au bucher, pour cause d'idees contraires. Il faut bien que
+nous apprenions a porter en nous notre propre pensee et nos propres
+croyances, sans exiger que les antres nous suivent et sans aimer
+moins ceux qui ne nous suivent pas. Ce n'est pas un ideal _si bleu_ a
+entrevoir. La raison, d'accord en ceci avec le sentiment, admet deja la
+tolerance: reste l'habitude a prendre. Essayons, chacun chez nous.
+
+Maurice est tres content que _Miss Mary_ vous amuse. Il en etait un peu
+degoute a cause des _si_ et des _mais_ de la _Revue_, qui prend a tache
+de decourager tous ses redacteurs, et qui, au fond, est bien plus avec
+les princes libertins et les duchesses amoureuses et devotes de F...,
+qu'avec les Sand et consorts. Mais je lui remonte le moral, parce que
+son roman est veritablement un progres sur ceux qui precedent.
+
+Embrassez, pour Lina et pour moi, toute la chere famille. Aurore vous
+envoie des baisers a poignee en se manierant de la facon la plus
+comique.
+
+G. SAND.
+
+ [1] M. Desplanches. Voir la lettre DCIII, qui lui est adressee.
+
+
+
+
+DCXXXV
+
+A M. LOUIS VIARDOT, A PARIS[1]
+
+ Nohant, 24 avril 1867,
+
+Mon cher incredule,
+
+C'est tres bien, tres bien dit et pense. Je ne vous dis pas non.
+Seulement je vous dis: Il y a plus que ca. Vous etes dans le vrai; mais
+le vrai n'est pas un chemin ferme; au dela du but atteint, il y a encore
+autre chose qui est encore le vrai, et ainsi toujours jusqu'a la fin des
+siecles de l'humanite. Si la raison et l'experience fermaient le livre
+de la vie intellectuelle, elles ne vaudraient pas beaucoup mieux que les
+chimeres d'un spiritualisme mal entendu. Je pense, moi, que vous n'avez
+pas assez tenu compte de l'importance du sentiment dans les elements
+de la certitude. Vous trouvez trop commode de le supprimer comme une
+aimable hypothese; vous oubliez qu'il a juste autant de valeur que la
+raison, et que l'induction ne le cede en rien a la deduction. Je ne vous
+donnerai pas la clef qui ouvrira les deux portes a la fois pour nous
+faire penetrer dans le monde des idees completes. Je ne l'ai pas, je
+suis trop bete; mais je sais bien qu'il y a une double entree, et que
+vous ne frappez qu'a une seule. Sur ce, continuez a frapper; cela ne
+peut faire que du bien; car le seul malice sont les portes qui ne
+s'ouvrent pas. Je vous embrasse avec amitie.
+
+Et je dis a Pauline:
+
+Fille cherie, vous me tentez bien; mais, helas! vous ne savez pas comme
+je suis vieille depuis six mois. J'avais arrange ma vie pour avoir un
+peu de liberte, et j'en aurais si je me portais bien. Mais me voila a
+chaque instant faible et bonne a rien. Le printemps me ranime, et tout
+a coup m'ecrase. Vais-je reprendre mon activite et la jeunesse de
+soixante-trois ans que je croyais revenue l'annee derniere? C'est
+ambitieux, et, s'il faut me resigner a mon vrai age, c'est comme
+_Dieu voudra_. Que Louis me pardonne cette _hypothese_; moi, j'en ai
+l'habitude, et je n'accuse pas Dieu quand je suis malade; mais je lui
+demande tout de meme de me donner la force d'aller vous voir, ma chere
+fille, avant de prendre des bequilles. Nous verrons ce qu'il decidera,
+ce vieux bon Dieu. Quand il fera chaud, bien chaud, peut-etre que je
+serai vaillante encore une fois.
+
+Je vous embrasse maternellement, comme toujours.
+
+ [1] Apres avoir recu son opuscule intitule _Libre Examen, apologie
+ d'un incredule_.
+
+
+
+
+DCXXXVI
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
+
+ Nohant, 9 mai 1867.
+
+Cher ami,
+
+Je vas bien, je travaille, j'acheve _Cadio_. Il fait chaud, je vis, je
+suis calme et triste, je ne sais guere pourquoi. Dans cette existence si
+unie, si tranquille et si douce que j'ai ici, je suis dans un element
+qui me debilite moralement en me fortifiant au physique; et je tombe
+dans des spleens de miel et de roses qui n'en sont pas moins des
+spleens. Il me, semble que tous ceux que j'ai aimes m'oublient et que
+c'est justice, puisque je vis en egoiste, sans avoir rien a faire pour
+eux.
+
+J'ai vecu de devouements formidables qui m'ecrasaient, qui depassaient
+mes forces et que je maudissais souvent. Et il se trouve que, n'en ayant
+plus a exercer, je m'ennuie d'etre bien. Si la race humaine allait tres
+bien ou tres mal, on se rattacherait a un interet general, on vivrait
+d'une idee, illusion ou sagesse. Mais tu vois ou en sont les esprits,
+toi qui tempetes avec energie contre les trembleurs. Cela se dissipe,
+dis-tu? mais c'est pour recommencer! Qu'est-ce que c'est, qu'une societe
+qui se paralyse au beau milieu de son expansion, parce que demain peut
+amener un orage? Jamais la pensee du danger n'a produit de pareilles
+demoralisations. Est-ce que nous sommes dechus a ce point qu'il faille
+nous prier de manger en nous jurant que rien ne viendra troubler notre
+digestion? Oui, c'est bete, c'est honteux. Est-ce le resultat du
+bien-etre, et la civilisation va-t-elle nous pousser a cet egoisme
+maladif et lache?
+
+Mon optimisme a recu une rude atteinte dans ces derniers temps. Je me
+faisais une joie, un courage a l'idee de te voir ici. C'etait comme une
+guerison que je mijotais; mais te voila inquiet de ta chere vieille
+mere, et certes je n'ai pas a reclamer.
+
+Enfin, si je peux, avant ton depart pour Paris, finir le _Cadio_ auquel
+je suis attelee sous peine de n'avoir plus de quoi payer mon tabac et
+mes souliers, j'irai t'embrasser avec Maurice. Sinon, je t'espererai
+pour le milieu de l'ete. Mes enfants, tout deconfits de ce retard,
+veulent t'esperer aussi, et nous le desirons d'autant plus que ce sera
+signe de bonne sante pour la chere maman.
+
+Maurice s'est replonge dans l'histoire naturelle; il veut se
+perfectionner dans les _micros_; j'apprends par contre-coup. Quand
+j'aurai fourre dans ma cervelle le nom et la figure de deux ou trois
+mille especes imperceptibles, je serai bien avancee, n'est-ce pas? Eh
+bien, ces etudes-la sont de veritables _pieuvres_ qui vous enlacent
+et qui vous ouvrent je ne sais quel infini. Tu demandes si c'est la
+destinee de l'homme _de boire_ _l'infini_; ma foi, oui, n'en doute pas,
+c'est sa destinee, puisque c'est son reve et sa passion.
+
+_Inventer_, c'est passionnant aussi; mais quelle fatigue, apres! Comme
+on se sent vide et epuise intellectuellement, quand on a ecrivaille des
+semaines et des mois sur cet animal a deux pieds qui a seul le droit
+d'etre represente dans les romans! Je vois Maurice tout rafraichi et
+tout rajeuni quand il retourne a ses betes et a ses cailloux, et, si
+j'aspire a sortir de ma misere, c'est pour m'enterrer aussi dans les
+etudes qui, au dire des epiciers, ne-_servent a rien_. Ca vaut toujours
+mieux que de dire la messe et de _sonner_ l'adoration du Createur.
+
+Est-ce vrai, ce que tu me racontes de G...? est-ce possible? je ne peux
+pas croire ca. Est-ce qu'il y aurait, dans l'atmosphere que la terre
+engendre en ce moment, un gaz, _hilarant_ ou autre, qui empoigne tout a
+coup la cervelle et portera faire des extravagances, comme il y a eu,
+sous la premiere revolution, un fluide exasperateur qui portait a
+commettre des cruautes? Nous sommes tombes de l'enfer du Dante dans
+celui de Scarron.
+
+Que penses-tu, toi, bonne tete et bon coeur, au milieu de cette
+bacchanale? Tu es eu colere, c'est bien. J'aime mieux ca que si tu en
+riais; mais quand tu t'apaises et quand tu reflechis?
+
+Il faut pourtant trouver un joint pour accepter l'honneur le devoir et
+la fatigue de vivre? Moi, je me rejette dans l'idee d'un eternel voyage
+dans des mondes plus amusants; mais il faudrait y passer vite et changer
+sans cesse. La vie que l'on craint tant de perdre est toujours trop
+longue pour ceux qui comprennent vite ce qu'ils voient. Tout s'y repete
+et s'y rabache.
+
+Je t'assure qu'il n'y a qu'un plaisir: apprendre ce qu'on ne sait pas,
+et un bonheur: aimer les exceptions. Donc, je t'aime et je t'embrasse
+tendrement.
+
+Je suis inquiete de Sainte-Beuve. Quelle perte ce serait! Je suis
+contente si Bouilhet est content. Est-ce une position et une bonne?
+
+
+
+
+DCXXXVII
+
+A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE
+
+ Nohant, 12 mai 1867.
+
+Ami,
+
+Je ne crois pas a l'invasion, ce n'est pas la ce qui me preoccupe. Je
+crains une revolution orleaniste, je me trompe peut-etre. Chacun voit
+de l'observatoire ou le hasard le place. Si les Cosaques voulaient nous
+ramener les Bourbons ou les d'Orleans, ils n'auraient pas beau jeu,
+ce me semble, et ces princes auraient peu de succes. Mais, si la
+bourgeoisie, plus habile que le peuple, ourdit une vaste conspiration
+et reussit a apaiser, avec les promesses dont tous les pretendants sont
+prodigues, les besoins de liberte qui se manifestent, quelle reculade et
+quelle nouveau leurre!
+
+On est las du present, cela est certain. On est blesse d'etre joue par
+un manque de confiance trop evident, on a soif de respirer. On reve
+toute sorte de soulagements et d'inconsequences. On se demoralise, on se
+fatigue, et la victoire sera au plus habile. Quel remede? On a encourage
+l'esprit pretre, on a laisse les couvents envahir la France et les sales
+ignorantins s'emparer de l'education; on a compte qu'ils serviraient le
+principe d'autorite en abrutissant les enfants, sans tenir compte de
+celle verite que qui n'apprend pas a resister ne sait jamais obeir.
+
+Y aura-t-il un peuple dans vingt ans d'ici? Dans les provinces, non, je
+le crains bien.
+
+Vous craignez les _Huns_! moi, je vois chez nous des barbares bien plus
+redoutables, et, pour resister a ces sauvages enfroques, je vois le
+monde de l'intelligence tourmente, de fantaisies qui n'aboutissent a
+rien, qu'a subir le hasard des revolutions sans y apporter ni conviction
+ni doctrine. Aucun ideal! Les revolutions tendent a devenir des enigmes
+dont il sera impossible d'ecrire l'histoire et de saisir le vrai sens,
+tant elles seront compliquees d'intrigues et traversees d'interets
+divers, speculant sur la paresse d'esprit du grand nombre. Il faut en
+prendre son parti, c'est une epoque de dissolution ou l'on veut essayer
+de tout et tout user avant de s'unir dans l'amour du vrai. Le vrai est
+trop simple, il faut y arriver toujours par le complique. Laissons
+passer ces tourbillons. Ils retardent les courants, ils ne les
+retiennent pas.
+
+L'avenir est beau quand meme, allez! un avenir plus eloigne que nous ne
+l'avions pressenti dans notre jeunesse. La jeunesse devance toujours
+le possible; mais nous pouvons nous endormir tranquilles. Ce siecle a
+beaucoup fait et fera beaucoup encore; et nous, nous avons fait ce que
+nous avons pu. D'un monde meilleur, nous verrons peut-etre que le ble
+leve dans celui-ci.
+
+Adieu, cher ami de mon coeur. Je vas bien a present et je travaille. Ce
+beau temps va surement vous soulager. Maurice vous embrasse.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCXXXVIII
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
+
+ Nohant, 30 mai 1867.
+
+Te voila chez toi, vieux de mon coeur, et il faudra que j'aille t'y
+embrasser avec Maurice. Si tu es toujours plonge dans le travail, nous
+ne ferons qu'aller et venir. C'est si pres de Paris, qu'il ne faut point
+se gener. Moi, j'ai fait _Cadio_, ouf!!! Je n'ai plus qu'a le _relicher_
+un peu. C'est une maladie que de porter si longtemps cette grosse
+machine dans sa _trompette_. J'ai ete si interrompue par la maladie
+reelle, que j'ai eu de la peine a m'y remettre. Mais je me porte comme
+un charme depuis le beau temps et je vas prendre un bain de botanique.
+
+Maurice en prend un d'entomologie. Il fait trois lieues avec un ami de
+sa force pour aller chercher, au milieu d'une lande immense, un animal
+qu'il faut regarder a la loupe. Voila le bonheur! c'est d'etre bien
+toque. Mes tristesses se sont dissipees en faisant _Cadio_; a present,
+je n'ai plus que quinze ans, et tout me parait pour le mieux dans le
+meilleur des mondes possibles. Ca durera ce que ca pourra. Ce sont des
+acces d'innocence, ou l'oubli du mal equivaut a l'inexperience de l'age
+d'or.
+
+Comment va la chere mere? Elle est heureuse de te retrouver pres d'elle!
+
+Et le roman? Il doit avancer, que diable! Marches-tu un peu? es-tu plus
+raisonnable?
+
+L'autre jour, il y avait ici des gens pas trop betes qui ont parle de
+_Madame Bovary_ tres bien, mais qui goutaient moins _Salammbo_. Lina
+s'est mise dans une colere rouge, ne voulant pas permettre a ces
+malheureux la plus petite objection; Maurice a du la calmer, et,
+la-dessus, il a tres bien apprecie l'ouvrage, en artiste et en savant;
+si bien que les recalcitrants ont rendu les armes. J'aurais voulu ecrire
+ce qu'il a dit. Il parle peu, et souvent mal; cette fois, c'etait,
+extraordinairement reussi.
+
+Je veux donc te dire non pas adieu, mais au revoir, des que je pourrai.
+Je t'aime beaucoup, mon cher vieux, tu le sais. L'ideal serait de vivre
+a longues annees avec un bon et grand coeur comme toi. Mais alors on ne
+voudrait plus mourir, et, quand on est _vieux_ de fait comme moi, il
+faut bien se tenir pret a tout.
+
+Je t'embrasse tendrement, Maurice aussi. Aurore est la personne la plus
+douce et la plus farceuse. Son pere la fait boire en disant: _Dominus
+vobiscum!_ puis elle boit, et repond: _Amen_! La voila qui marche.
+Quelle merveille que le developpement d'un petit enfant! On n'a jamais
+fait cela. Suivi jour par jour, ce serait precieux a tous egards. C'est
+de ces choses que nous voyons tous sans les voir.
+
+Adieu encore; pense a ton vieux troubadour, qui pense a toi sans cesse.
+
+
+
+
+DCXXXIX
+
+AU MEME
+
+ Nohant, 14 juin 1867.
+
+Cher ami,
+
+Je pars avec mon fils et sa femme pour passer quinze jours a Paris,
+peut-etre plus si la reprise de _Villemer_ me mene plus tard. Donc, ta
+bonne chere mere, que, je ne veux pas manquer, non plus, a tout le temps
+d'aller voir ses filles. J'attendrai a Paris que tu me dises si elle est
+de retour, ou bien, si je vous fais une vraie visite, vous me donnerez
+l'epoque qui vous ira le mieux.
+
+Mon intention, pour le moment, etait tout bonnement d'aller passer une
+heure avec vous, et Lina etait tentee d'en etre; je lui aurais montre
+Rouen, et puis nous eussions ete t'embrasser, pour revenir le soir a
+Paris; car la chere petite a toujours l'oreille et le coeur au guet
+quand elle est separee d'Aurore, et ses jours de vacances lui sont
+comptes par une inquietude continuelle que je comprends bien. Nous irons
+donc en courant te serrer les mains. Si cela ne se peut pas, j'irai
+seule plus tard quand le coeur t'en dira, et, si tu vas dans le Midi,
+je remettrai jusqu'a ce que tout s'arrange sans entraver en quoi que ce
+soit les projets de ta mere ou les tiens. Je suis tres libre, moi. Donc,
+ne t'inquiete pas, et arrange ton ete sans te preoccuper de moi.
+
+J'ai trente-six projets aussi; mais je ne m'attache a aucun; ce qui
+m'amuse, c'est ce qui me prend et m'emmene a l'improviste. Il en est
+du voyage comme du roman: ce qui passe est ce qui commande. Seulement,
+quand on est a Paris, Rouen n'est pas un voyage, et je serai toujours a
+meme, quand je serai la, de repondre a ton appel. Je me fais un peu de
+remords de te prendre des jours entiers de travail, moi qui ne m'ennuie
+jamais de flaner, et que tu pourrais laisser des heures entieres sous
+un arbre, ou devant deux buches allumees avec la certitude que j'y
+trouverai quelque chose d'interessant. Je sais si bien vivre _hors de
+moi!_ ca n'a pas toujours ete comme ca. J'ai ete jeune aussi et sujette
+aux indigestions. C'est fini!
+
+Depuis que j'ai mis le nez dans la vraie nature, j'ai trouve la un
+ordre, une suite, une placidite de revolutions qui manquent a l'homme,
+mais que l'homme peut, jusqu'a un certain point, s'assimiler, quand il
+n'est pas trop directement aux prises avec les difficultes de la vie qui
+lui est propre. Quand ces difficultes reviennent, il faut bien qu'il
+s'efforce d'y parer; mais, s'il a bu a la coupe du vrai eternel, il ne
+se passionne plus trop pour ou contre le vrai ephemere et relatif.
+
+Mais pourquoi est-ce que je te dis cela? C'est que cela vient au courant
+de la plume; car, en y pensant bien, ton etat de surexcitation est
+probablement plus vrai, ou tout au moins plus fecond et plus humain que
+ma tranquillite _senile_. Je ne voudrais pas te rendre semblable a moi,
+quand meme, au moyen d'une operation magique, je le pourrais. Je ne
+m'interesserais pas _a moi_, si j'avais l'honneur de me rencontrer. Je
+me dirais que c'est assez d'un troubadour a gouverner et j'enverrais
+l'autre a Chaillot.
+
+A propos de bohemiens, sais-tu qu'il y a des bohemiens de mer? J'ai
+decouvert, aux environs de Tamaris, dans des rochers perdus, de grandes
+barques bien abritees, avec des femmes, des enfants, une population
+cotiere, tres restreinte, toute basanee; pechant pour manger, sans
+faire grand commerce; parlant une langue a part que les gens du pays ne
+comprennent pas; ne demeurant nulle part que dans ces grandes barques
+echouees sur le sable, quand la tempete les tourmente dans leurs anses
+de rochers; se mariant entre eux, inoffensifs et sombres, timides ou
+sauvages; ne repondant pas quand on leur parle. Je ne sais plus comment
+on les appelle. Le nom que l'on m'a dit a glisse, mais je pourrais me
+le faire redire. Naturellement les gens du pays les abominent et disent
+qu'ils n'ont aucune espece de religion: si cela est, ils doivent etre
+superieurs a nous. Je m'etais aventuree toute seule au milieu d'eux.
+"Bonjour, messieurs." Reponse: un leger signe de tete. Je regarde leur
+campement, personne ne se derange. Il semble qu'on ne me voie pas. Je
+leur demande si ma curiosite les contrarie.--Un haussement d'epaules
+comme pour dire: "Qu'est-ce que ca nous fait?" Je m'adresse a un jeune
+garcon qui refaisait tres adroitement des mailles a un filet; je lui
+montre une piece de cinq francs en or. Il regarde d'un autre cote. Je
+lui en montre une en argent. Il daigne la regarder. "La veux-tu?" Il
+baisse le nez sur son ouvrage. Je la place pres de lui, il ne bouge pas.
+Je m'eloigne, il me suit des yeux. Quand-il croit que je ne le vois
+plus, il prend la piece, et va causer, avec un groupe. J'ignore ce qui
+se passe. J'imagine qu'on joint tout cela au fonds commun. Je me mets
+a herboriser a quelque distance, en vue, pour savoir si on viendra me
+demander autre chose ou me remercier. Personne ne bouge. Je retourne
+comme par hasard de leur cote, meme silence, meme indifference. Une
+heure apres, j'etais au haut de la falaise et je demandais au garde-cote
+ce que c'etait que ces gens-la qui ne parlaient ni francais, ni italien,
+ni patois. Il me dit alors le nom, que je n'ai pas retenu.
+
+Dans son idee, c'etaient des Mores, restes a la cote depuis le temps des
+grandes invasions de la Provence, et il ne se trompait peut-etre pas. Il
+me dit qu'il m'avait vue au milieu d'eux, du haut de son guettoir, et
+que j'avais eu tort, parce que c'etaient des gens capables de tout;
+mais, quand je lui demandai quel mal ils faisaient, il m'avoua qu'ils
+n'en faisaient aucun. Ils vivaient du produit de leur peche et surtout
+des epaves qu'ils savaient recueillir avant les plus alertes. Ils
+etaient l'objet du plus parfait mepris. Pourquoi? Toujours la meme
+histoire. Celui qui ne fait pas comme tout le monde ne peut faire que le
+mal.
+
+Si tu vas dans ce pays-la, tu pourras peut-etre en rencontrer a la
+pointe du _Brusq_. Mais ce sont des oiseaux de passage, et il y a des
+annees ou ils ne paraissent plus.
+
+Je n'ai pas seulement apercu le _Paris-Guide._ On me devait pourtant
+bien un exemplaire; car j'y ai donne quelque chose sans reclamer aucun
+payement. C'est a cause de ca, probablement, qu'on m'a oubliee. Pour
+conclure, je serai a Paris du 20 juin au 5 juillet. Donne-moi la de les
+nouvelles, toujours rue des Feuillantines,97. Je resterai peut-etre
+davantage, mais je n'en sais rien. Je t'embrasse tendrement, mon grand
+vieux. Marche un peu, je t'en supplie. Je ne crains rien pour le roman;
+mais je crains pour le systeme nerveux prenant trop la place du systeme
+musculaire. Moi, je vais tres bien, sauf des coups de foudre ou je tombe
+sur mon lit pendant quarante-huit heures sans vouloir qu'on me parle.
+Mais c'est rare, et, pourvu que je ne me laisse pas attendrir pour qu'on
+me soigne, je me releve parfaitement guerie.
+
+Tendresses de Maurice. L'entomologie l'a repris cette annee; il trouve
+des merveilles. Embrasse ta mere pour moi et soigne-la bien. Je vous
+aime de tout mon coeur.
+
+
+
+
+DCXL
+
+A M. HENRY HARRISSE, A VIENNE (AUTRICHE)
+
+ Nohant, 28 juillet 1867.
+
+Cher ami,
+
+Je vous ai ecrit deux fois, et vous m'apprenez, de Venise, que vous
+n'avez rien recu! L'Italie est donc toujours le pays ou rien ne marche,
+pas meme la poste, et ou les lettres subissent un embargo mysterieux? Je
+savais bien que vous y auriez des deceptions terribles. L'etranger et
+le pape ne pesent pas durant des siecles sur une nation pour qu'elle se
+reveille un beau matin jeune et forte. L'esclavage est un crime pour qui
+le subit, aussi bien que pour qui l'impose. Il faut bien en recevoir le
+chatiment, c'est-a-dire en subir la consequence.
+
+J'avais pourtant reve de revoir Venise delivree. Mais, si tout y va de
+mal en pis, si la liberte n'a pu lui rendre la vie, c'est encore plus
+triste que de la voir opprimee. Ou etes-vous, a present? recevrez-vous
+cette lettre? J'en doute, puisque les autres ont ete supprimees. Dieu
+sait pourtant si elles interessaient les polices papales!--Je crois que
+vous allez etre gueri et console par la vue des montagnes. Ces grandes
+choses-la ne changent pas.
+
+Vous me demandez ou je serai en septembre. A Nohant probablement, et
+pourtant je n'en sais rien. S'il se faisait enfin un ete, j'irais courir
+un peu. Nous avons pour la seconde fois une saison deplorable, des
+orages, de la pluie et du froid. Il faisait plus chaud a Paris, ou
+j'ai passe quelques semaines, avec mes enfants, et ou l'Exposition m'a
+beaucoup interessee. J'y retournerai quand je pourrai. Mais, en verite,
+je ne sais rien de moi. Je me trouve calme ici, et je vois pousser ma
+petite. Je travaille tout doucement. Il y a longtemps que _Cadio_ est
+fini et attend son tour a la _Revue_.
+
+Ne quittez pas l'Europe sans que nous nous revoyions. Nous nous
+arrangerons bien pour nous accrocher quand vous serez de retour en
+France. Mes enfants vous envoient leurs amities, et moi, je vous
+souhaite bon plaisir et bonne sante en voyage. A vous de coeur.
+
+
+
+
+DCXLI
+
+A M. FRANCOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX
+
+ Nohant, 29 juillet 1867.
+
+Cher ami,
+
+Je n'ai pu voir M. Lafagette qu'un instant. J'etais souffrante et mes
+enfants m'emmenaient de force a la promenade. Je l'ai donc appele en
+conference sur la route, en passant a Vic. Puisque tu t'interesses
+particulierement a ce jeune homme, qui par lui-meme d'ailleurs, me
+parait interessant, je desirerais etre a meme de lui donner un bon
+conseil. Mais, en fait de poesie montee de ton comme celle-ci, je suis
+un mauvais juge. J'ai trop fait de parodies de ce genre dans nos gaietes
+de famille, et tu m'as trop donne l'exemple, coupable que tu es, de
+chefs-d'oeuvre _ebouriffants_ pour que je puisse jamais prendre au
+serieux les strophes echevelees des jeunes disciples de cette ecole.
+
+Et, pourtant, je ne voudrais pas etre injuste: celui-ci a des eclairs
+dignes des maitres, et, a cote de puerilites emphatiques, il a du vrai
+souffle, des expressions heureuses, de l'habilete de langage et de
+l'inspiration. Ce qu'il fait est souvent mauvais, parfois tres beau,
+rarement mediocre. Ce serait grand dommage de le decourager, et je
+crois que le bon conseil a lui donner, s'il voulait le recevoir, serait
+celui-ci: "Faites des vers encore et toujours; mais n'en publiez pas
+encore. Attendez que votre gout se soit forme et que vous sentiez
+pourquoi on vous donne cet avis. C'est a, vous de le trouver vous-meme.
+Autrement, toute critique vous semblera pedante et arbitraire, et vous
+nuira au lieu de vous profiter."
+
+J'avais l'idee d'adresser M. Lafagette a Theophile Gautier, qui est un
+meilleur juge que moi. Mais, outre que je ne sais trop s'il ne m'enverra
+pas promener, je crois etre sure, a present que j'ai lu avec attention
+I'opuscule entier, que son jugement serait conforme au mien. Toutefois,
+si M. Lafagette persiste, a le voir, je lui donnerai une lettre.
+Theophile est tres bon, comme un grand artiste et un vrai maitre qu'il
+est en _l'art des vers_, et je ne pense pas qu'il decourage ce jeune
+homme.
+
+Mais que va-t-il faire a Paris, apres ces maledictions jetees a la
+moderne Babylone? C'est l'amour de la montagne et l'enthousiasme de la
+solitude qui l'ont inspire. Il m'a dit vouloir _se lancer dans la
+vie litteraire_. Qu'est-ce que c'est que cela? ou ca se trouve-t-il?
+qu'entend-il par la? J'ai cru d'abord que c'etait un editeur qu'il
+voulait trouver, et je lui ai dit la verite. Eut-il une preface de
+Victor Hugo, il lui faudra probablement faire les frais de sa premiere
+publication. Aucune recommandation ne lui servira quand il s'agira, pour
+un marchand de litterature, de risquer une somme, quelconque. Les revues
+et les journaux litteraires sont encombres de poesie et en consomment
+fort peu. Ils n'accepteront pas le cote pamphletaire de la chose. C'est
+trop hardi pour eux, et, d'ailleurs, ils ne le pourraient pas. Je ne
+vois donc pas comment je pourrais etre utile a ses debuts.
+
+Quant a la vie litteraire, je ne la connais pas. Je ne connais pas de
+milieu litteraire ou elle s'exprime et se manifeste de maniere a lui
+etre accessible avant qu'il ait fait preuve de maturite;--c'est-a-dire
+que je ne connais intimement que des vieux comme moi.
+
+Resume tout cela a sa famille et a lui comme tu l'entendras. Pour etre
+utile aux gens, il faut les connaitre et savoir leur presenter les
+choses; autrement, on les blesse sans les eclairer.
+
+A toi de coeur, mon vieux ami.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DCXLII
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS
+
+ Nohant, 6 aout 1867.
+
+Quand je vois le mal que mon vieux se donne pour faire un roman, ca me
+decourage de ma facilite, et je me dis que je fais de la litterature
+_savetee_. J'ai fini _Cadio_; il est depuis longtemps dans les pattes de
+Buloz. Je fais une autre machine [1] mais je n'y vois pas encore bien
+clair; que faire sans soleil et sans chaleur? C'est a present que je
+devrais etre a Paris, revoir l'Exposition a mon aise, et promener ta
+mere avec toi; mais il faut bien travailler, puisque je n'ai plus que ca
+pour vivre. Et puis les enfants! cette Aurore est une merveille. Il faut
+bien la voir, je ne la verrai peut-etre pas longtemps, je ne me crois
+pas destinee a faire de bien vieux os: faut se depecher d'aimer!
+
+Oui, tu as raison, c'est la ce qui me soutient. Cette crise d'hypocrisie
+amasse une rude replique et on ne perd rien pour attendre. Au contraire,
+on gagne. Tu verras ca, toi qui es un vieux encore tout jeune. Tu as
+l'age de mon fils. Vous rirez ensemble quand vous verrez degringoler ce
+tas d'ordures.
+
+Il ne faut pas etre Normand, il faut venir nous voir plusieurs jours, tu
+feras des heureux; et, moi, ca me remettra du sang dans les veines et de
+la joie dans le coeur.
+
+Aime toujours ton vieux troubadour et parle-lui de Paris; quelques mots
+quand tu as le temps.
+
+Fais un canevas pour Nohant a quatre ou cinq personnages, nous te le
+jouerons.
+
+On t'embrasse et on t'appelle.
+
+ [1] _Mademoiselle Merquem_.
+
+
+
+
+DCXLIII
+
+A M. RAOUL LAFAGETTE, A PARIS
+
+ Nohant, 10 aout 1867.
+
+Monsieur,
+
+Puisque, a tant d'eclat et de vigueur dans l'esprit, vous joignez tant
+de douceur et de modestie, j'irai jusqu'au bout de ma franchise. Je vous
+dirai: "Attendez encore pour vous faire connaitre; vous etes si jeune!"
+Et, pourtant, ceci est mon sentiment personnel, et il me vient des
+scrupules en lisant les deux pieces que vous m'envoyez. Il me semble
+qu'elles ont une reelle valeur. Tenez, allez voir un vrai maitre,
+Theophile Gautier; allez-y de ma part, avec ma lettre. Il est bon comme
+ceux qui sont forts, il vous donnera un vrai bon conseil. Vous etes
+discret, vous ne lui prendrez que le temps qu'il pourra vous donner; et
+vous avez le coeur droit,--cela, j'en suis sure,--vous profiterez de
+ce qu'il vous dira. Moi j'ignore absolument comment on s'y prend pour
+publier des morceaux detaches. Il vous renseignera a cet egard en deux
+mots, et s'il vous dit, comme moi: "C'est trop tot!" croyez-le avec la
+meme amenite que vous me temoignez.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DCXLIV
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
+
+ Nohant, 18 aout 1867.
+
+Ou es-tu, mon cher vieux? Si par hasard tu etais a Paris dans les
+premiers jours de septembre, tache que nous nous voyions. J'y passe
+trois jours et je reviens ici. Mais je n'espere pas t'y rencontrer. Tu
+dois etre dans quelque beau pays, loin de Paris et de sa poussiere.
+Je ne sais meme pas si ma lettre te joindra. N'importe, si tu peux me
+donner de tes nouvelles, donne-m'en. Je suis au desespoir. J'ai perdu
+tout a coup, et sans le savoir malade, mon pauvre cher vieux ami
+Rollinat, un ange de bonte, de courage, de devouement. C'est un coup de
+massue pour moi. Si tu etais la, tu me donnerais du courage; mais mes
+pauvres enfants sont-aussi consternes que moi: nous l'adorions, tout le
+pays l'adorait.
+
+Porte-toi bien, toi, et pense quelquefois, aux amis absents. Nous
+t'embrassons tendrement. La petite va tres bien, elle est charmante.
+
+
+
+
+DCXLV
+
+A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS
+
+ Nohant, 23 aout 1867.
+
+Chere fille,
+
+Je suis par terre. J'ai perdu inopinement, brutalement, mon vieux, mon
+cher Rollinat, mon ange sur la terre. La destinee est feroce. J'en suis
+malade et brisee. J'aurai le courage qu'il faut avoir, je sais bien que,
+la ou il est, il est mieux. Sa vie etait ecrasante. C'est moi qui suis
+frappee: c'est dans l'ordre de souffrir.
+
+Je ne sais plus bien quand j'irai a Paris. Si j'y vas, je tacherai bien
+d'aller a vous. Mais, en ce moment, je n'ai la force d'aucun projet
+arrete. Je ne veux pas etre triste devant mes enfants. En apprenant
+cette horrible nouvelle, ma pauvre Lina s'est evanouie. Elle est, entre
+nous soit dit, enceinte. Maurice a ete bien affecte aussi, et tout le
+monde au pays, car il etait si aime!
+
+Je m'abrutis dans la poussiere de mes herbiers, car je ne peux pas
+ecrire. Tout ce qui est reflexion me navre. Ces sciences naturelles
+sont des secours. Votre pays est riche, a ce que je vois. Quand vous
+viendrez, je vous apprendrai a arranger vos plantes; elles sont mal
+preparees. Elles tombent en poussiere et, pour quelques-unes, c'est
+grand dommage. Je partage votre predilection pour la _parnassie_. On
+se figure que certaines plantes sont douces et heureuses plus que les
+autres. Je vous embrasse et vous aime, ma bonne fille.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCXLVI
+
+A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE
+
+ Nohant, 27 aout 1867..
+
+Cher excellent ami,
+
+J'ai ete frappee d'une douleur profonde. J'ai perdu mon ami Rollinat,
+qui etait un frere dans ma vie: je l'ai su a peine malade et il
+demeurait a huit lieues de moi! J'ai ete si accablee pendant quelques
+jours, que je ne comprenais pas cette separation, je n'y croyais pas. Je
+la sens, a present. C'est l'heure du courage qui est la plus cruelle,
+n'est-ce pas?
+
+On dit qu'en vieillissant on a moins de sensibilite et il en devrait
+etre ainsi, car le terme de la separation est plus court; mais je trouve
+le dechirement plus affreux, moi. Plus on avance dans le voyage, plus
+on a besoin de s'appuyer sur les vieux compagnons de route, et celui-la
+etait un des plus eprouves et des plus solides, une ame comme la votre;
+oui, il etait digne de vous etre compare. Il avait toutes les vertus,
+aussi. Il est bien ou il est a present, il recoit sa recompense, il se
+repose de ses fatigues, il entrevoit des lueurs nouvelles, un espoir
+plus net, une vie meilleure a parcourir, des devoirs nouveaux avec des
+forces retrempees et un coeur rajeuni.
+
+Mais rester sans lui, voila le difficile et le cruel!
+
+Je sais que vous m'en aimerez mieux et que vous penserez a moi avec plus
+de tendresse encore. Je ne veux pas me plaindre. Rien ne m'attache plus
+a la vie que mes enfants et mes amis. Tout ce qui n'est pas affection
+m'ennuie a present, le travail n'est plus pour moi qu'un moyen, de me
+fatiguer pour m'endormir.
+
+Je sais de la vie tout ce qu'elle peut donner, c'est-a-dire, helas! tout
+ce qu'elle ne peut pas nous donner dans ces jours de decomposition ou la
+misere humaine met a nu toutes ses plaies morales. Nous subissons les
+lois du temps et les fatalites de l'histoire. Plus heureux que les
+hommes du passe, nous ne disons pas comme eux: "C'est la fin du monde."
+Nous ne croyons pas que tout est use et brise parce que tout va mal;
+mais la notion du progres, qui nous a faits plus forts de raisonnement
+que nos peres, nous a-t-elle faits plus patients? Elle a, comme toutes
+les choses de la civilisation, aiguise notre esprit et augmente notre
+ardeur. Nous avons besoin d'etre heureux, nous sentons que cela est du a
+la race humaine, la soif du mieux, du bon et du vrai nous devore.
+
+Nos peres avaient la resignation, le degout de la vie presente, le
+mepris de la terre. Cela ne nous est plus permis. Nous sentons que
+mepriser le jour ou nous sommes est lache et criminel, et pourtant nous
+tombons dans ce crime a chaque instant.--Pas vous! non, je vois bien
+que vous vivez toujours d'une idee intense. Vous voyez le fait, vous
+cherchez l'action, vous revez au moyen. Vous vous demandez comment la
+France peut sauver la France; vous etes _militaire_ parce que vous etes
+_militant_; c'est beau et bien, je vous envie.
+
+Moi, je ne doute pas des bras, je crains pour les coeurs. Que la guerre
+s'allume sur une grande ligne, avant peu, je le crois; que nous nous
+defendions bien, je l'espere; mais serons-nous plus forts apres? Est-ce
+parce que nous gagnerons des batailles que nous serons plus hommes et
+que nous comprendrons mieux la verite? En 93, nous defendions une idee;
+en 1815, nous ne defendions que le sol. N'importe, le nom sacre de la
+France est encore un prestige; vous avez raison; ne crions pas nos
+douleurs et, jusqu'a la mort, cachons nos blessures.
+
+Amities devouees de Maurice, et a vous de tout mon coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCXLVII
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS
+
+ Nohant, aout 1867.
+
+Je te benis, mon cher vieux pour la bonne pensee que tu as eue de venir;
+mais tu as bien fait de ne pas voyager malade. Ah! mon Dieu, je ne reve
+que maladie et malheur: soigne-toi, mon vieux camarade. J'irai te voir
+si je peux me remonter; car, depuis ce nouveau coup de poignard, je suis
+faible et accablee et je traine une espece de fievre. Je t'ecrirai un
+mot de Paris. Si tu es empeche, tu me repondras par telegramme. Tu sais
+qu'avec moi, il n'y a pas besoin d'explications: je sais tout ce qui est
+empechement dans la vie et jamais je n'accuse les coeurs que je connais.
+--Je voudrais que, des a present, si tu as un moment pour m'ecrire, tu
+me dises ou il faut que j'aille passer trois jours pour voir la cote
+normande sans tomber dans les endroits ou va _le monde_. J'ai besoin,
+pour continuer mon roman, de voir un paysage de la Manche, dont tout le
+monde n'ait pas parle, et ou il y ait de vrais habitants chez eux, des
+paysans, des pecheurs, un vrai village dans un bon coin a rochers. Si tu
+etais en train, nous irions ensemble. Sinon ne t'inquiete pas de moi.
+Je vas partout et je ne m'inquiete de rien. Tu m'as dit que cette
+population des cotes etait la meilleure du pays, qu'il y avait la de
+vrais bonshommes trempes. Il serait bon de voir leurs figures, leurs
+habits, leurs maisons et leur horizon. C'est assez pour ce que je veux
+faire, je n'en ai besoin qu'en accessoires; je ne veux guere decrire;
+il me suffit de _voir_, pour ne pas mettre un coup de soleil a faux.
+Comment va ta mere? as-tu pu la promener et la distraire un peu?
+Embrasse-la pour moi comme je t'embrasse.
+
+Maurice t'embrasse; j'irai a Paris sans lui: il tombe au jury pour le 2
+septembre jusqu'au... on ne sait pas. C'est une corvee. Aurore est tres
+coquette de ses bras, elle te les offre a embrasser; ses mains sont des
+merveilles, et d'une adresse inouie pour son age.
+
+Au revoir donc, si je peux me tirer bientot de l'etat ou je suis. Le
+diable, c'est l'insomnie; on fait trop d'efforts le jour pour ne pas
+attrister les autres. La nuit, on retombe dans soi.
+
+
+
+
+DCXLVIII
+
+A MADAME ARNOULD-PLESSY, AU QUARTIER, PAR DIJON (COTE-D'OR)
+
+ Nohant, 1er septembre 1867.
+
+Chere fille,
+
+Auriez-vous, par hasard, dans vos environs un jardinier a nous indiquer?
+ou pourriez-vous vous en faire indiquer un a Dijon? Si oui, repondez
+tout de suite et je vous dirai nos exigences et nos offres.
+
+Il se peut bien que j'aille, de Paris, vous embrasser si je ne suis pas
+trop patraque; ce sera une question d'entrain et de sante. J'en ai bien
+envie; mais il faut pouvoir.
+
+La _succise_ est tres mignonne; mais vous devez avoir, dans quelque
+terrain humide,--puisque vous m'avez envoye le _drosera_ et la
+_parnassie_,--deux petites merveilles qui feront notre bonheur: c'est
+l'_anagallis tenella_ (mouron delicat) et la campanule a feuilles de
+lierre. Si vous ne les connaissez pas, apres avoir dit oui ou non pour
+le jardinier, dites oui ou non pour les fleurettes. Je vous les enverrai
+dans une lettre.
+
+J'ai fini de ranger mon herbier du Centre. C'est un travail de huit
+jours qui m'a aidee a franchir le pas douloureux. Je ne pouvais plus
+ecrire, je commence a m'y remettre.
+
+Je vous aime et je vous embrasse. Vous viendrez, vous, bien sur,
+n'est-ce pas?
+
+G. SAND.
+
+
+
+DCXLIX
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
+
+ Nohant, 10 septembre 1867.
+
+Cher vieux,
+
+Je suis inquiete, de n'avoir pas de tes nouvelles depuis cette
+indisposition dont tu me parlais. Es-tu gueri? Oui, nous irons voir les
+galets et les falaises, le mois prochain, si tu veux, si le coeur t'en
+dit. Le roman galope; mais je le saupoudrerai de couleur locale apres
+coup.
+
+En attendant, je suis encore ici, fourree jusqu'au menton dans la
+riviere tous les jours, et reprenant mes forces tout a fait dans ce
+ruisseau froid et ombrage que j'adore, et ou j'ai passe tant d'heures de
+ma vie a me refaire apres les trop longues seances en tete-a-tete avec
+l'encrier. Je serai definitivement le 16 a Paris; le 17 a une heure,
+je pars pour Rouen et Jumieges, ou m'attend, chez M. Lepel-Cointet,
+proprietaire, mon amie madame Lebarbier de Tinan; j'y resterai le 18
+pour revenir a Paris le 19. Passerai-je si pres de toi sans t'embrasser?
+J'en serai malade d'envie; mais je suis si absolument forcee de passer
+la soiree du 19 a Paris, que je ne sais pas si j'aurai le temps. Tu
+me le diras. Je peux recevoir un mot de toi le 16 a Paris, rue des
+Feuillantines, 97. Je ne serai pas seule: j'ai pour compagne de voyage
+une charmante jeune femme de lettres, Juliette Lamber. Si tu etais joli,
+joli, tu viendrais te promener a Jumieges le l9. Nous reviendrions
+ensemble, de maniere que je puisse etre a Paris a six heures du soir au
+plus tard. Mais, si tu es tant soit peu souffrant encore, ou _plonge_
+dans l'encre, prends que je n'ai rien dit et remettons a nous voir au
+mois prochain. Quant a la promenade _d'hiver_ a la greve normande, ca me
+donne froid dans le dos, moi qui projette d'aller au golfe Jouan a cette
+epoque-la!
+
+J'ai ete malade de la mort de mon pauvre Rollinat. Le corps est gueri,
+mais l'ame! Il me faudrait passer huit jours avec toi pour me retremper
+a de l'energie tendre; car le courage froid et purement philosophique,
+ca me fait comme un cautere sur une jambe de bois.
+
+
+
+
+DCL
+
+PROTESTATION INSEREE DANS LE JOURNAL
+LA _LIBERTE_ A PARIS
+
+ Nohant, 23 septembre 1867.
+
+J'apprends avec la plus grande surprise que des journalistes sont
+menaces de poursuites, pour avoir reproduit un fragment de la preface du
+roman de _Cadio_, dont je suis l'auteur. Si ce fragment est dangereux,
+ce que je ne crois pas, pourquoi ceux qui l'ont cite seraient-ils plus
+blamables que celui qui l'a ecrit? Dira-t-on qu'en rapportant un fait
+historique encore inedit, on a voulu raviver des haines mal assoupies?
+Il est facile, en lisant toute la preface et tout le roman de _Cadio_,
+de voir que le but de l'ouvrage est diametralement contraire a cette
+intention: que l'auteur s'est, pour ainsi dire, absente de son travail,
+afin de laisser parler l'histoire; et l'histoire prouve de reste que les
+plus saintes causes sont souvent perdues quand le delire de la vengeance
+s'empare des hommes.
+
+Si jamais l'horreur de la cruaute, de quelque part qu'elle vienne, a
+endolori et trouble une ame, je puis dire que le roman de _Cadio_ est
+sorti navre de cette ame navree, et que, pour conserver sa foi, l'auteur
+a du lutter contre le terrrible spectre du passe. Il est impossible
+d'etudier certaines epoques et de revoir les lieux ou certaines scenes
+atroces se sont produites sans etre tente de proscrire tout esprit de
+lutte et sans aspirer a la paix a tout prix.
+
+Mais la paix a tout prix est un leurre, et celle qu'on achete par
+des lachetes n'est qu'un ecrasement feroce qui ne donne pas meme le
+miserable benefice de la mort lente. Ce n'est donc pas par le sacrifice
+de la dignite humaine que l'on pourra jamais conquerir le repos; c'est
+par la discussion libre, et par elle seule, que l'on pourra preparer les
+hommes a traverser les luttes sociales sans eprouver l'horrible besoin
+de s'egorger les uns les autres. _Laissez donc la discussion s'etablir
+serieuse, pour qu'elle devienne impartiale_. Tout refoulement de la
+pensee, tout effort pour supprimer la verite souleveront des orages, et
+les orages emportent tot ou tard ceux qui les provoquent.
+
+Dira-t-on qu'il ne faut pas chercher dans un passe trop recent les
+enseignements de l'histoire? Ou donc les trouvera-t-on mieux appropries
+au besoin que nous avons d'en profiter? Sont-ce les Grecs et les Romains
+qui nous reveleront les dangers et les esperances de notre avenir? Leur
+milieu historique, le sens philosophique de leur destinee ne nous sont
+plus applicables; et, d'ailleurs, c'est toujours dans l'experience de
+sa propre vie que l'homme trouve la force de se vaincre ou de se
+developper. Pourquoi donc un gouvernement sorti de nos luttes les plus
+recentes, la revolution de 89 et celle de 48, prendrait-il fait et cause
+pour ou contre les acteurs d'un drame en deux parties qui, toutes deux,
+lui ont profite?
+
+Et puis, en somme, prenez garde a des poursuites contre l'histoire; car,
+en voulant empecher qu'elle ne se fasse, vous la feriez vous-meme avec
+une publicite, un eclat et un retentissement que nous n'avons pas a
+notre disposition. Nul ne peut nourrir l'esperance de supprimer le
+passe; Dieu meme ne pourrait le reprendre. A quoi ont servi les
+poursuites, acharnees de la Restauration contre vous, messieurs, qui
+etes aujourd'hui au pouvoir? Elles vous ont rendu le service de faire de
+vous des victimes, et d'amener a vous le liberalisme de cette epoque.
+
+Ne faites donc pas de victimes, a moins que vous ne vouliez vous faire
+des ennemis. Laissez l'histoire se faire aussi d'elle-meme par
+la discussion et par l'enseignement, par la polemique ou par la
+litterature; la seulement, elle eclora avec le calme que vous
+prescrivez. Ne l'obligez pas a sortir armee de chaque bouche, avec sa
+terrible preuve a l'appui. Il y en aurait trop, et vous seriez effrayes
+vous-memes des documents que le present a mis en reserve pour l'avenir.
+L'histoire se ferait trop vite, et nous sommes les premiers a souhaiter
+qu'elle vienne a son heure, comme toute evolution serieuse de la
+conscience humaine.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DCLI
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
+
+ Paris, mardi 1er octobre 1867.
+
+D'ou crois-tu que j'arrive? De Normandie! Une charmante occasion m'a
+enlevee il y a six jours. Jumieges m'avait passionnee. Cette fois,
+j'ai vu Etretat, Yport, le plus joli de tous les villages, Fecamp,
+Saint-Valery, que je connaissais, et Dieppe, qui m'a eblouie; les
+environs, le chateau d'Arques, la cite de Limes, quels pays! J'ai donc
+repasse deux fois a deux pas de Croisset et je t'ai envoye de gros
+baisers, toujours prete a retourner avec toi au bord de la mer ou a
+bavarder avec toi, chez toi, quand tu seras libre. Si j'avais ete seule,
+j'aurais achete une vieille guitare et j'aurais ete chanter une romance
+sous la fenetre de ta mere. Mais je ne pouvais te conduire une _smala_.
+
+Je retourne a Nohant et je t'embrasse de tout mon coeur.
+
+Je crois que les _Bois-Dore_ vont bien, mais je n'en sais rien. J'ai une
+maniere d'etre a Paris, le long de la Manche, qui ne me met guere au
+courant de quoi que ce soit. Mais j'ai cueilli des gentianes dans les
+grandes herbes de l'immense oppidum de Limes avec une vue de mer un
+peu _chouette_. J'ai marche comme un vieux cheval: je reviens toute
+guillerette.
+
+
+
+
+DCLII
+
+A M. HENRY HARRISSE, A PARIS
+
+ Nohant, 14 octobre 1867.
+
+Je vous remercie, cher ami, de l'empressement que vous avez mis, a voir
+mes amis de la Ferme-des-Mathurins [1]. J'ai ete un peu paresseuse et,
+depuis deux jours que je suis ici, je ne fais que dormir ou flaner,
+embrasser ma petite ou ranger des plantes. Quand on est seule chargee de
+conduire sa vie au dehors, femme et vieille avec ca, et distraite
+par nature, il faut faire de grands efforts de volonte pour ne pas
+s'embrouiller a tout instant. Quand je me retrouve ici, ou la vie est
+toute faite, ou je n'ai a me meler d'aucune initiative, ou le feu
+est fait sans que j'y mette la main, et le diner pret sans que je le
+commande, j'ai quelques jours d'un _farniente_ agreable et pas mal
+egoiste.
+
+Mais cela ne doit pas durer. Je vais me remettre au travail, et je
+commence par vous dire bonjour pour me sortir de mon idiotisme. J'ai
+trouve Aurore en train d'etre sevree et un peu agitee; mais c'est fini
+et tout va bien. Le pere et la mere vont bien aussi et sont ravis de
+savoir que vous nous reviendrez. Je vous le disais bien! Je sentais
+que vous ne pouviez pas quitter comme cela des gens qui vous aiment.
+Qu'est-ce qu'il y a de bon dans la vie hormis cela?
+
+A propos, le livre de Taine est bien dur, bien triste et bien froid:
+tres beau pourtant, tres artiste; le cote de _l'esprit_ est plus
+original que gai et plus tente que reussi. Mais il y a tant d'admirables
+choses, que cela laisse tout de meme une force dans l'ame et une clarte
+dans la conscience. Oserai-je lui dire cela, le bien et le mal? Je n'ai
+pas le droit de critique et je critiquerais surtout le _point de vue_,
+dont la verite ne porte que sur un certain monde factice, et ne descend
+pas assez dans les interieurs honnetes et vrais. Ce n'est pas le don de
+voir le bon et le bien qui lui manque, a preuve les dernieres-pages, qui
+sont adorables. Ne pourrait-on pas dire a M. Graindorge qu'il a vu le
+monde si laid, parce qu'il a frequente le vilain monde?--Mais quel
+talent! qu'il soit beni quand meme.
+
+Quand partez-vous, et surtout quand revenez-vous? Si vous pouviez vous
+arranger pour ne pas partir du tout? Qui sait? En tout cas, tachez de
+venir nous voir ou de m'attendre encore une fois a Paris.
+
+A vous de coeur.
+
+G. SAND.
+
+ [1] M. et madame Frederic Viliot.
+
+
+
+
+DCLIII
+
+A M. ARMAND BARBES. A LA HAYE
+
+ Nohant, 12 octobre 1867.
+
+Cher grand ami,
+
+Je vous envoie le remerciement de Gustave Flaubert et meme son
+griffonnage a moi adresse, ou il est question de vous a coeur ouvert.
+Et, moi, je vous remercie de lui avoir donne des dates et des
+renseignements surs et directs; c'est un grand artiste et du petit
+nombre de ceux-qui sont des hommes. Je suis heureuse qu'il vous aime,
+c'est un complement a son ame et a mon affection pour lui. Moi aussi, je
+compte dans ma vie votre amitie comme une grande richesse. J'ai gaspille
+de mon mieux tout ce qui est de la vie materielle, argent, securite,
+bien-etre, _utilite_ comme on l'entend dans cette region-la. Mais les
+vrais biens, je les ai apprecies et gardes; vous avez mis dans mon
+coeur, vous et fort peu d'autres, ce fonds de respect et de tendresse
+qui ne s'use pas et se retrouve intact a toutes les heures difficiles ou
+douloureuses de la vie. J'aurai passe dans le monde a cote de vous par
+l'ame, et, dans l'autre vie, cela me sera compte dans le plateau de la
+balance qui portera mes merites et mes erreurs.
+
+Croyez-vous, comme Flaubert, que _ceci_ est la fin de Rome clericale? je
+voudrais bien et j'attends les evenements avec impatience. Comme lui, je
+crois que le mal est la et que cette religion du moyen age est le grand
+ennemi du genre humain; mais je ne crois pas avec Garibaldi qu'il faille
+en proclamer une autre.
+
+Cela me parait contraire a l'esprit du siecle, qui a un besoin
+inextinguible et trop longtemps refoule de liberte absolue. Il faut bien
+prendre l'humanite comme elle est, avec ses exces de tendance et ses
+besoins imperieux, legitimes a certaines heures de sa vie. Je suis
+pourtant un esprit religieux et il m'a toujours paru bon d'aimer la
+predication des nouvelles philosophies. Mais, les imposer, les realiser,
+les etablir en dogme, ou seulement les proposer comme conduite
+officielle en ce moment, me semblerait plus qu'impolitique,--presque
+antihumain.
+
+L'homme ne s'est pas encore connu, il n'a encore jamais ete lui-meme. Il
+faut qu'a un jour donne, et pour un temps donne, il s'appartienne, et
+qu'il ait le droit de nier Dieu meme, sans crainte du bourreau, du
+persecuteur ou de l'anatheme. C'est un droit, comme a l'affame de manger
+apres un long jeune. Et nous, si nous avons la foi sublime, songeons que
+le premier article est de donner aux autres la liberte absolue, partant
+celle de ne pas croire avec nous.
+
+Il faudra que nous soyons les freres de tous, et que les athees soient
+notre chair et notre sang tout comme les autres, du moment qu'au lieu de
+se coucher pour mourir, ils se leveront pour vivre.
+
+Disons cela a nos enfants et a nos neveux; car ce jour de liberte ou
+toutes les poitrines aspireront tout l'air vital qu'il faut a l'homme
+pour etre homme, le verrons-nous? Peut-etre oui et peut-etre non; mais
+qu'importe? nous savons qu'il viendra, nous n'en aurons pas doute. Morts
+a la peine ou dans la joie, nous aurons tout de meme vecu autant qu'on
+pouvait vivre de notre temps. Nous sentons, sans le voir encore, qu'il y
+a une France indomptable dans l'avenir, et que ses luttes seront benies.
+
+Cher ami, soyez beni d'abord, vous, et comptez que, si nous nous sommes
+peu vus en ce monde, nous nous reverrons mieux dans une autre serie.
+
+A vous de tout coeur et a toujours.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCLIV
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS
+
+ Nohant, 12 octobre 1867.
+
+J'ai envoye ta lettre a Barbes; elle est bonne et brave comme toi. Je
+sais que le digne homme en sera heureux. Mais, moi, j'ai envie de me
+jeter par les fenetres; car mes enfants ne veulent pas entendre parler
+de me laisser repartir si tot. Oui; c'est bien bete d'avoir vu ton toit
+quatre fois sans y entrer. Mais j'ai des discretions qui vont jusqu'a
+l'epouvante. L'idee de t'appeler a Rouen pour vingt minutes au passage
+m'est bien venue. Mais tu n'as pas, comme moi, _un pied qui remue,_ et
+toujours pret a partir. Tu vis dans ta robe de chambre, le grand ennemi
+de la liberte et de l'activite. Te forcer a t'habiller, a sortir,
+peut-etre au milieu d'un chapitre attachant, et tout cela pour voir
+quelqu'un qui ne sait rien dire au vol et qui, plus il est content,
+tant plus il est stupide. Je n'ai pas ose. Me voila forcee d'ailleurs
+d'achever quelque chose qui traine, et, avant la derniere facon, j'irai
+encore en Normandie probablement. Je voudrais aller par la Seine a
+Honfleur: ce sera le mois prochain, si le froid ne me rend pas malade,
+et je tenterai, cette fois, de t'enlever en passant. Sinon, je te verrai
+du moins et puis j'irai en Provence.
+
+Ah! si je pouvais t'enlever jusque-la! Et si tu pouvais, si tu voulais,
+durant cette seconde quinzaine d'octobre ou tu vas etre libre, venir me
+voir ici! C'etait promis, et mes enfants en seraient si contents! Mais
+tu ne nous aimes pas assez pour ca, gredin que tu es! Tu te figures que
+tu as un tas d'amis meilleurs: tu te trompes joliment; c'est toujours
+les meilleurs qu'on neglige ou qu'on ignore.
+
+Voyons, un peu de courage; on part de Paris a neuf heures un quart du
+matin, on arrive a quatre a Chateauroux, on trouve ma voiture, et on est
+ici a six pour diner. Ce n'est pas le diable, et, une fois ici, on rit
+entre soi comme de bons ours; on ne s'habille pas, on ne se gene pas, et
+on s'aime bien. Dis oui. Je t'embrasse. Et moi aussi, je m'embete _d'un
+an_ sans te voir.
+
+
+
+
+DCLV
+
+A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS
+
+ Nohant, 21 octobre 1867.
+
+Chere fille bien-aimee,
+
+J'ai ete inquiete, de vous. Me voila rassuree par l'affirmation de la
+bonne soeur [1] et des medecins, mais non consolee; car vous souffrez
+encore, et vous faites connaissance avec une triste chose, enervante ou
+irritante. Mais vous devez etre plus courageuse que ceux qui ont
+passe leur vie a combattre et a s'user. Votre beau cerveau, si bien
+conditionne, doit reagir. Ne lui demandez pourtant pas trop et attendez
+qu'il redevienne le maitre du logis. Cela viendra bientot, j'espere.
+Vous ne pouvez pas avoir de mal complique, organisee comme vous l'etes,
+et si jeune encore. Et puis vous connaitrez ce que nous connaissons
+tous, ce que vous ne connaissiez peut-etre pas encore: le plaisir de se
+sentir renaitre et de reprendre gout a la vie.
+
+Mes enfants vous envoient tous leurs souhaits et tendresses. Ma Lina va
+bien et s'arrondit. Elle voit arriver pour le printemps des heures
+de grosse crise; dont elle ne s'effraye plus. La petite Aurore est
+charmante et vous envoie de gros baisers qu'elle lance a deux mains
+avec une effusion superbe. Depechez-vous de vous bien soigner, que je
+retrouve a Paris ma grande fille debout et toujours belle.
+
+Je vous embrasse tendrement, et, pour vous donner courage, je vous dis
+que je suis tres forte et bien en train de travailler; vous m'avez vue
+pourtant bien bas l'autre hiver, et, moi, je suis vieille, vieille! Vous
+allez surmonter tout bien plus vite que moi, Dieu merci:
+
+Encore courage et pensez qu'on vous aime.
+
+G. SAND.
+
+ [1] Madame Mathieu-Plessy, veuve Emilie Guyon.
+
+
+
+
+DCLVI
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
+
+ Nohant, 28 octobre 1867.
+
+Je viens de resumer en quelques pages mon impression de paysagiste sur
+ce que j'ai vu de la Normandie: cela a peu d'importance, mais j'ai pu y
+encadrer entre guillemets trois lignes de _Salammbo_ qui me paraissent
+peindre le pays mieux que toutes mes phrases, et qui m'avaient toujours
+frappee comme un coup de pinceau magistral. En feuilletant pour
+retrouver ces lignes, j'ai naturellement relu presque tout, et je reste,
+convaincue que c'est un des plus beaux livres qui aient ete faits depuis
+qu'on fait des livres.
+
+Je me porte bien et je travaille vite et beaucoup, pour vivre de _mes
+rentes_ cet hiver dans le Midi. Mais quels seront les delices de Cannes
+et ou sera le coeur pour s'y plonger? J'ai l'esprit dans le pot au noir
+en songeant qu'a cette heure on se bat pour le pape. Ah! _Isodore!_
+
+J'ai vainement tente d'aller revoir _ma Normandie_ ce mois-ci,
+c'est-a-dire mon gros cher ami de coeur. Mes enfants m'ont menacee de
+mort si je les quittais si vite. A present, il nous arrive du monde. Il
+n'y a que toi qui ne parles pas d'arriver. Ce serait si bon pourtant! Je
+t'embrasse.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCLVII
+
+AU MEME
+
+ Nohant, 5 decembre 1867.
+
+Ton vieux troubadour est infect, j'en conviens. Il a travaille comme un
+boeuf, pour avoir de quoi s'en aller, cet hiver, au golfe Jouan, et, au
+moment de partir, il voudrait rester. Il a de l'ennui de quitter ses
+enfants et la petite Aurore; mais il souffre du froid, il a peur de
+l'anemie et il croit faire son devoir en allant chercher une terre que
+la neige ne rende pas impraticable, et un ciel sous lequel on puisse
+respirer sans avoir des aiguilles dans le poumon.
+
+Voila.
+
+Il a pense a toi, probablement plus que toi a lui; car il a le travail
+bete et facile, et sa pensee trotte ailleurs, bien loin de lui et de sa
+tache, quand sa main est lasse d'ecrire. Toi, tu travailles pour de vrai
+et tu t'absorbes, et tu n'as pas du entendre mon esprit, qui a fait plus
+d'une fois _toc toc_ a la porte de ton cabinet pour te dire: _C'est
+moi_. Ou tu as dit: "C'est un esprit frappeur; qu'il aille au diable!"
+
+Est-ce que tu ne vas pas venir a Paris? J'y passe du 15 au 20. J'y reste
+quelques jours seulement, et je me sauve a Cannes. Est-ce que tu y
+seras? Dieu le veuille! En somme, je me porte assez bien; j'enrage
+contre toi, qui ne veux pas venir a Nohant; je ne te le dis pas, parce
+que je ne sais pas faire de reproches. J'ai fait un tas de pattes de
+mouches sur du papier; mes enfants sont toujours excellents et gentils
+pour moi dans toute l'acception du mot; Aurore est un amour.
+
+Nous avons _rage_ politique; nous tachons de n'y plus penser et d'avoir
+patience. Nous parlons de toi souvent, et nous t'aimons. Ton vieux
+troubadour surtout, qui t'embrasse de tout son coeur, et se rappelle au
+souvenir de ta bonne mere.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCLVIII
+
+A M. CALAMATTA, A MILAN
+
+ Nohant, 24 decembre 1867.
+
+Cher ami,
+
+Je suis heureuse d'avoir enfin de tes nouvelles par toi-meme. Tu as
+raison de vouloir feter la petite par quelque friandise puisqu'elle
+mange pour deux. Elle est toute ronde a present; ce qui ne l'empeche pas
+de se faire belle demain pour aller a un concert--pour les Polonais.
+Mais elle ne chantera pas: elle a un peu de rhume, notre petiote aussi;
+tout cela n'est rien. Nous supportons tous on ne peut mieux ce rude
+hiver. Lina, toujours active, va et vient dans sa petite voiture, et
+Maurice nous regale de marionnettes.
+
+On s'apprete, pour le jour de l'an, a une grande representation; la
+_mortadelle_ et le _stracchino_, toujours infiniment estimables,
+seront les bienvenus, et, quant a ce que _l'inspiration_, te dictera
+d'ailleurs, pourvu que ce soit italien, Linette le degustera
+religieusement.
+
+Nous avons besoin de nous distraire et de nous secouer en famille; car
+l'air du dehors est bien triste; je crois que toutes les ames sont
+gelees, puisqu'on supporte la politique du jour en France, et que
+M. Thiers devient le dieu du moment en rencherissant sur les beaux
+principes de la majorite. Jolie opposition! c'est honteux! vous pouvez
+bien dire a present, en Italie tout ce que vous voudrez contre nous,
+nous le meritons. Nous sommes idiots, nous sommes fous, nous sommes
+laches; voila ce que _l'autorite_ fait d'une nation. Mais on peut
+_rager_ sans _se decourager_. L'indignation <est grande et on pousse a
+l'extreme la situation. Nous verrons bien des choses d'ici a quelques
+annees.
+
+Je t'embrasse tendrement, mon cher vieux. Ne te laisse pas abattre par
+les evenements. Maurice me charge de t'embrasser aussi pour lui, et la
+petite Aurore, qui est une merveille de bon caractere et de gentillesse.
+Je t'ecrirai pour le premier de l'an, afin de te dire ou je vas, a Paris
+ou a Cannes, mais le jour n'est pas fixe. Il m'en coute de quitter mes
+_fanfans_.
+
+Il le faut pourtant, je crains d'etre pincee comme l'annee derniere.
+
+A toi.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCLIX
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
+
+ Nohant, 31 decembre 1867.
+
+Je ne suis pas dans ton idee qu'il faille supprimer le sein pour tirer
+l'arc. J'ai une croyance tout a fait contraire pour mon usage et que je
+crois bonne pour beaucoup d'autres, probablement pour le grand nombre.
+Je viens de developper mon idee la-dessus dans un roman qui est a la
+_Revue_ et qui paraitra apres celui d'About.
+
+Je crois que l'artiste doit vivre dans sa nature le plus possible.
+A celui qui aime la lutte, la guerre; a celui qui aime les femmes,
+l'amour; au vieux qui, comme moi, aime la nature, le voyage et les
+fleurs, les roches, les grands paysages, les enfants aussi, la famille,
+tout ce qui emeut, tout ce qui combat l'anemie morale.
+
+Je crois que l'art a besoin d'une palette toujours debordante de tons
+doux ou violents suivant le sujet du tableau; que l'artiste est un
+instrument dont tout doit jouer avant qu'il joue des autres; mais tout
+cela n'est peut-etre pas applicable a un esprit de ta sorte, qui a
+beaucoup acquis et qui n'a plus qu'a digerer. Je n'insisterai que sur un
+point; c'est que l'etre physique est necessaire a l'etre moral et que je
+crains pour toi, un jour ou l'autre, une deterioration de la sante qui
+te forcerait a suspendre ton travail et a le laisser refroidir.
+
+Enfin, tu viens a Paris au commencement de janvier et nous nous verrons;
+car je n'y vais qu'apres le premier de l'an. Mes enfants m'ont fait
+jurer de passer avec eux ce jour-la, et je n'ai pas su resister, malgre
+un grand besoin de locomotion. Ils sont si gentils! Maurice est d'une
+gaiete et d'une invention intarissables. Il a fait de son theatre de
+marionnettes une merveille de decors, d'effets, de trucs, et les pieces
+qu'on joue dans cette ravissante boite sont inouies de fantastique.
+
+La derniere s'appelle "1870". On y voit _Isidore_ avec Antonelli
+commandant les brigands de la Calabre pour reconquerir son trone et
+retablir la papaute. Tout est a l'avenant; a la fin, la veuve _Euphemie_
+epouse le Grand Turc, seul souverain reste debout. Il est vrai que c'est
+un ancien _democ_ et on reconnait qu'il n'est autre que _Coqenbois_, le
+grand tombeur masque. Ces pieces-la durent jusqu'a deux heures du
+matin et on est fou en sortant. On soupe jusqu'a cinq heures. Il y a
+representation deux fois par semaine et, le reste du temps on fait des
+_trucs_, et< la piece continue avec les memes personnages, traversant
+les aventures les plus incroyables.
+
+Le public se compose de huit ou dix jeunes gens, mes trois petits-neveux
+et les fils de mes vieux amis. Ils se passionnent jusqu'a hurler. Aurore
+n'est pas admise; ces jeux ne sont pas de son age; moi, je m'amuse a en
+etre ereintee. Je suis sure que tu t'amuserais follement aussi; car il y
+a dans ces improvisations une verve et un laisser aller splendides, et
+les personnages sculptes par Maurice ont l'air d'etre vivants, d'une vie
+burlesque, a la fois reelle et impossible; cela ressemble a un reve.
+Voila comme je vis depuis quinze jours que je ne travaille plus.
+
+Maurice me donne cette recreation dans mes intervalles de repos, qui
+coincident avec les siens. Il y porte autant d'ardeur et de passion que
+quand il s'occupe de science. C'est vraiment une charmante nature et on
+ne s'ennuie jamais avec lui. Sa femme aussi est charmante, toute ronde
+en ce moment; agissant toujours, s'occupant de tout, se couchant sur
+le sofa vingt fois par jour, se relevant pour courir a sa fille, a sa
+cuisiniere, a son mari, qui demande un tas de choses pour son theatre,
+revenant se coucher; criant qu'elle a mal et riant aux eclats d'une
+mouche qui vole; cousant des layettes, lisant des journaux avec rage,
+des romans qui la font pleurer; pleurant aussi aux marionnettes quand il
+y a un bout de sentiment, car il y en a aussi. Enfin, c'est une nature
+et un type: ca chante a ravir, c'est colere et tendre, ca fait des
+friandises succulentes _pour nous surprendre_, et chaque journee de
+notre phase de recreation est une petite fete qu'elle organise.
+
+La petite Aurore s'annonce toute douce et reflechie, comprenant d'une
+maniere merveilleuse ce qu'on lui dit et _cedant a la raison_ a deux
+ans. C'est tres extraordinaire et je n'ai jamais vu cela. Ce serait meme
+inquietant si on ne sentait un grand calme dans les operations de ce
+petit cerveau.
+
+Mais comme je bavarde avec toi! Est-ce que tout ca t'amuse? Je le
+voudrais pour qu'une lettre de causerie te remplacat un de nos soupers
+que je regrette aussi, moi, et qui seraient si bons ici avec toi, si tu
+n'etais un cul de plomb qui ne te laisses pas entrainer, _a la vie pour
+la vie_. Ah! quand on est en vacances, comme le travail, la logique,
+la raison semblent d'etranges _balancoires!_ On se demande s'il est
+possible de retourner jamais a ce boulet.
+
+Je t'embrasse tendrement, mon cher vieux et Maurice trouve ta lettre si
+belle, qu'il va en fourrer tout de suite des phrases et des mots dans la
+bouche de son premier philosophe. Il me charge de t'embrasser.
+
+Madame Juliette Lamber [1] est vraiment charmante; tu l'aimerais
+beaucoup, et puis il y a la-bas 18 degres au-dessus de O, et ici nous
+sommes dans la neige. C'est, dur; aussi, nous ne sortons guere, et mon
+chien lui-meme ne veut pas aller dehors. Ce n'est pas le personnage le
+moins epatant de la societe. Quand on l'appelle Badinguet, il se couche
+par terre honteux et desespere, et boude toute la soiree.
+
+ [1] Depuis, madame Edmond Adam.
+
+
+
+
+DCLX
+
+A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE
+
+ Nohant, 1er janvier 1868.
+
+Excellent ami,
+
+Je m'afflige de vous savoir si souvent malade. La destinee veut donc que
+vous soyez toujours martyr et que la liberte soit encore pour vous une
+sorte d'esclavage? C'est votre chaine et voire gloire, puisque c'est en
+prison que vous avez pris ce long mal; mais ne croyez-vous pas que vous
+seriez mieux dans un climat plus chaud et plus sain? Vous ne voulez pas
+rentrer en France; mais l'Italie ne vous est pas fermee. Avez-vous des
+raisons serieuses pour habiter la Hollande et croyez-vous que le voyage
+vous serait trop penible?
+
+Je pars pour Cannes dans une quinzaine. Ah! si vous etiez par la, je
+franchirais bien vite la frontiere pour aller vous embrasser.
+
+J'ai grand besoin, moi, d'un peu de soleil; mais je souffre sans avoir
+merite l'honneur de souffrir comme vous!
+
+Votre lettre m'arrive au moment ou j'allais vous souhaiter aussi une
+meilleure annee! Cher excellent ami, nos voeux se croisent; mes braves
+enfants sont bien touches aussi de votre souvenir. Nous voudrions mettre
+sur vos genoux notre petite Aurore pour que vous la benissiez. Elle est
+si douce et si bonne qu'elle le meriterait!
+
+Je ne vous ai pas ecrit pendant cette crise romaine; je ne sais pas
+jusqu'a quel point on peut s'ecrire ce que l'on pense, sans que les
+lettres disparaissent. Cela m'est arrive si souvent, que je me tiens sur
+mes gardes, le but d'une lettre etant avant tout d'avoir des nouvelles
+de ceux qu'on aime. Mais j'ai bien pense a vous et nous avons souffert
+ensemble, je vous en reponds. L'avenir est etrange, il se presente avec
+des rayons, mais a travers la foudre.
+
+Cher frere, je vous recrirai de Cannes, pour vous donner mon adresse, je
+passerai auparavant quelques jours a Paris.
+
+Ayons espoir et courage quand meme. La France ne peut pas perir, pas
+plus que l'ame qui est en nous et qui proteste a toute heure contre le
+neant.
+
+Je vous aime bien tendrement et respectueusement.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCLXI
+
+A MADEMOISELLE MARGUERITE THUILLIER, A LA BOULAINE
+
+ Nohant, 4 janvier 1868.
+
+Ma chere mignonne,
+
+Je suis encore a Nohant, attendant pour aller a Paris et faire mon grand
+voyage, une eclaircie entre deux grands froids. C'est un rude hiver, et
+mes entrailles assez debiles ne s'en arrangeraient pas. Je pense a toi,
+chere petite, qui es dans un pays encore plus rigoureux. As-tu au moins
+reussi a te faire un nid qui se chauffe bien? Permets-moi de t'envoyer
+du bois pour cet hiver affreux, sous forme de papier, puisque je ne
+peux pas t'envoyer des arbres sur une charrette. Si tu etais dans mon
+voisinage, tu ne refuserais pas ce petit cadeau. Ne me le refuse donc
+pas: sous la forme que je suis forcee de lui donner, ou tu me ferais
+beaucoup de peine.
+
+Je t'embrasse bien tendrement et te souhaite courage et sante, de toute
+mon ame.
+
+Tendresses de mes enfants et un baiser de notre Aurore, qui est belle et
+bonne tout a fait.
+
+Amities a _Sandrine_. Accuse-moi reception pour que je sache si la poste
+est fidele.
+
+
+
+
+DCLXII
+
+A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS
+
+ Nohant, 16 janvier 1868.
+
+Lina t'aura dit, chere fille, que le froid du dehors, le bien-etre du
+dedans, et surtout le bonheur de vivre avec cette chere famille avaient
+ajourne mon voyage. Il l'est encore un peu, je voudrais courir et je
+voudrais rester; c'est un peu difficile a arranger.
+
+Sitot a Paris, j'irai frapper a votre porte, vous rendre en personne vos
+bons baisers du jour de l'an et me faire raconter les merveilles de
+la petite Berthe. Nous en parlions hier avec la grande Berthe[1],
+sa marraine, qui nous a presente son Isabelle, tres grande et tres
+gentille, mais deja timide comme une demoiselle et baissant les yeux en
+tortillant sa ceinture. Aurore n'en cherche pas encore si long. Sans
+exageration ni prevention de grand'mere, c'est l'enfant de deux ans
+le plus doux et le plus egal que j'aie jamais vu. Son intelligence
+s'annonce aussi etonnante que son caractere. Celle-la est vraiment nee
+en bonne lune; si le suivant ou la suivante est ausi facile a vivre,
+nous aurons vraiment trop de chance.
+
+L'avenir changera-t-il cet heureux et aimable temperament? on ne sait
+pas! Il y a bien une question de sante au fond de tout; mais les
+organisations donnent-elles leur premier mot pour le reprendre?
+Qu'en penses-tu, toi qui dois te preoccuper aussi beaucoup de ces
+questions-la?
+
+Tu ne nous parles guere de toi. Les choses vont-elles a ton souhait? Je
+sais bien que, dans la famille, vous n'avez que bonheur et affection.
+Mais le dehors se comporte-t-il bien, et recueilles-tu le fruit de tes
+peines et de ses merites?
+
+Je ne peux te rien dire de ce que l'avenir promet a la grande famille
+du genre humain. Tout y va si mal, qu'on ne peut craindre rien de
+pire; mais se reveillera-t-on de l'insouciance avec laquelle on semble
+accepter tout? Je n'y comprends goutte. On a fait des revolutions pour
+la centieme partie de ce que l'on supporte a present!
+
+Je t'embrasse tendrement, ma bonne mignonne, ainsi que ton pere et ta
+mere et les chers absents. Nous avons eu ici jusqu'a dix-sept degres de
+froid.
+
+Aurore ne sortait pas et _n'en_ a pas souffert. Je pense que Berthe n'y
+a guere songe. Les enfants ont l'air de ne pas s'apercevoir de ce qui
+nous eprouve tant.
+
+Bon courage et bonne annee!
+
+G. SAND.
+
+ [1] Madame Berthe Girerd.
+
+
+
+
+DCLXIII
+
+A M. CHARLES PONGY, A TOULON
+
+ Golfe Jouan, 22 fevrier 1868.
+ Villa Bruyeres, par Vallauris.
+
+Cher ami,
+
+Nous sommes tres bien installes, tres choyes, tres actifs, tres
+contents. Nous partons apres-demain pour Nice, Monaco, Menton, etc. Nous
+serons absents trois ou quatre jours. Donc, tachez de n'avoir affaire
+ici qu'a la fin de la semaine. Le vendredi, par exemple, on y est
+toujours. C'est le jour ou madame Lamber recoit. Pour les autres jours,
+il faudra que vous nous avertissiez; car nous avons assez, l'habitude de
+passer toute la journee dehors et assez loin. Nous ferons, en tout cas,
+notre possible pour courir avec vous aussi, au retour, un jour ou deux,
+autour de Toulon.
+
+Bonsoir, cher enfant. Je dors debout, car j'ai bien trotte aujourd'hui.
+
+Embrassez tendrement pour moi les deux cheres fillettes.
+
+Amities de Maurice et remerciements de Maxime[1] pour, l'amitie que vous
+lui avez temoignee.
+
+ [1] Fils de Planet.
+
+
+
+
+DCLXIV
+
+A MADAME ARNOULD PLESSY, A NICE
+
+ Golfe Jouan, 7 mars 1868.
+
+Chere fille,
+
+J'ai ete deux, fois chez vous tantot. Je vous avais donne mon
+apres-midi; mais je n'etais pas libre du reste de la journee et le
+chemin de fer n'attend pas. Une grande consolation au chagrin, de ne
+pas vous rencontrer, c'est de savoir, que vous etes bien; un sommeil
+d'enfant, un appetit superbe, voila ce que Henriette[1] m'a affirme, et
+vous, ne vous ennuyez pas du Midi. Tant mieux, restez-y le plus possible
+et vous nous reviendrez vaillante, et en train de signer un nouveau bail
+avec la beaute, la jeunesse et le talent. Je pars rassure, demain. Je
+suis ici depuis quinze jours et je retourne a ma, petite Lina, que nous
+ne voulons pas laisser seule plus longtemps, bien qu'elle nous pousse a
+courir et a nous amuser. Mais, sans elle, ce n'est pas si facile que ca!
+
+Adieux donc, mignonne, et au revoir a Paris ou a Nohant. Si vous avez un
+conge illimite, pourquoi ne viendriez-vous pas, apres le mois de mai, y
+continuer le printemps? Quand il fera trop chaud ici, il fera bon chez
+nous. Vous aviez promis avant la maladie. Il faudra tenir parole a
+vos vieux amis, qui vous aiment et qui sont bien heureux de vous voir
+sauvee.
+
+G. SAND.
+
+Respects et amities de Maurice.
+
+ [1] Femme de chambre de madame Plessy.
+
+
+
+
+DCLXV
+
+A LA MEME
+
+ Nohant, 15 mars 1868.
+
+Chere fille,
+
+Nous quittions Bruyeres, pres Cannes, le lendemain du jour ou j'ai ete
+en vain frapper deux fois a votre porte. Nous passions trois jours a
+Toulon, ou nous avions donne rendez-vous a de vieux amis et nous ne
+nous pressions pas trop de revenir, Lina nous ecrivant de ne pas nous
+inquieter, qu'elle en avait encore pour un grand mois. Elle se trompait!
+Comme nous etions en route pour Paris, elle mettait au monde une belle
+petite fille. En arrivant rue des Feuillantines, nous trouvons une
+lettre dictee par elle, ou elle nous dit, tranquillement: "Je suis
+accouchee cette nuit et je me porte tres bien."
+
+Sans deballer, nous repartons, et nous voila ici, trouvant la besogne
+faite sans nous, l'enfant bien a terme, superbe; la petite mere, qui
+n'a souffert que deux heures, fraiche comme une rose et un appetit
+florissant. Aurore en extase devant sa petite-soeur, dont elle baise les
+menottes et les petits pieds.
+
+Nous sommes donc heureux et je me depeche de vous le dire; car vous vous
+rejouirez avec nous, chere fille. Tendresses de Lina et de Maurice.
+Guerissez vite tout a fait pour venir voir tout ce cher monde qui vous
+aime ou vous aimera.
+
+G. SAND.
+
+J'embrasse Emilie[1]. Je ne la savais pas avec vous, Henriette ne me
+l'avait pas dit.
+
+ [1] Madame Emilie Guyon.
+
+
+
+
+DCLXVI
+
+A M. EDOUARD CADOL, A PARIS
+
+ Nohant, 17 mars 1868.
+
+Mon cher enfant,
+
+Une bonne nouvelle en vaut une autre. Vous avez un premier enfant, nous
+en avons un second. Votre lettre nous est arrivee a Cannes, apres un
+long retard; car nous etions, Maurice et moi, en excursion a Monaco et
+a Menton. Il m'avait accompagnee, comptant revenir a Nohant au bout de
+huit jours. Puis Lina lui avait ecrit: "Accompagne ta mere dans tout le
+voyage, j'en ai encore pour un grand mois et je ne vous attends qu'a la
+fin de mars." Pourtant je ne sais quel pressentiment qu'elle se trompait
+nous a fait revenir le 18 a Paris, et, la, nous avons recu une lettre
+d'elle, qui nous disait tranquillement: "Je suis accouchee hier soir et
+je me porte tres bien."
+
+Nous sommes partis sur-le-champ, et, le matin, nous trouvions la mere
+et l'enfant (qui est superbe) en bon etat. C'est encore une fille, tres
+forte, bien venue a terme et que nous recevons avec joie; la premiere
+est si belle et si aimable! Notre chere Lina est forte et vaillante, et
+nous voila tres heureux.
+
+Echangeons donc nos felicitations. Maurice me charge de vous embrasser
+et de vous dire qu'il est content de votre joie paternelle; Il la
+comprend si bien! il est fou de son Aurore, et se promet d'etre fou de
+sa Gabrielle.
+
+Bon courage et bonne chance, mon cher enfant! Lina vous felicite aussi,
+recevez toutes nos tendresses.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCLXVII
+
+A MADAME JULIETTE LAMBER, A BRUYERES (GOLFE JOUAN)
+
+ Nohant, 23 mars 1868.
+
+Chere enfant,
+
+Vous voulez devenir _calme_; si cela etait possible, je vous dirais:
+"Vite, vite, pour votre sante, pour votre sommeil et pour votre bonheur
+par consequent; car la souffrance continuelle n'arrive a etre combattue
+que par _l'amusement_ et ne peut arriver au bien-etre de l'ame." Mais
+le peut-on, mome en le voulant bien? Je sais que, pour moi, je l'ai
+beaucoup voulu; mais n'est-ce pas la vieillesse qui a fait le miracle?
+Je crois bien que oui.
+
+Ce remede-la vous viendra, c'est un grand detachement des petites
+choses qui prend a son heure, quand on se laisse faire sans depit et
+sans-regret. Il n'y a pas grand merite, ce n'est qu'une affaire de bon
+sens. Faut-il due la jeunesse devance l'oeuvre du temps? Non; son charme
+est _l'impressionnabilite_. Restez comme vous etes, en vous modifiant
+seulement un peu, pour que ce qui est de votre age ne soit pas excessif,
+par consequent douloureux. Vous etes exaltee et passionnee; c'est bien
+beau et bien bon; on vous aime a cause de cela. Mais vous etes assez
+riche pour vivre de vos tresors, n'essayez pas d'etre millionnaire pour
+vous ruiner. Il me semble que vous vous affectez quelquefois par besoin
+de souffrir; la est l'exces. Toute qualite, toute puissance a son trop
+plein et c'est sur ce trop plein que votre philosophie peut agir dans
+une certaine mesure. Au commencement, les victoires que l'on remporte
+sur soi-meme paraissent bien petites; insensiblement elles sont plus
+amples et toujours plus faciles. C'est la loi; de la force dans l'essor,
+toujours augmentee par l'essor meme.
+
+Je ne veux pas vous en dire davantage. Depensez-vous, mais sans vous
+devaster. Cette absence de sommeil, par exemple, n'est pas une condition
+de la jeunesse; donc, il y a quelque chose a refaire dans le mode
+d'expansion, dans les profondeurs du cerveau peut-etre. Vous n'avez pas
+de maladie chronique. Je vous ai bien observee; vous etes tres forte et
+bien equilibree. Votre insomnie est dans l'ame plus que dans le corps,
+si l'on peut ainsi parler de deux-choses qui n'en l'ont qu'une.
+
+Mais, comme elles reagissent l'une sur l'autre a tout instant, il faut
+essayer le grand combat. Les medecins les plus materialistes ne nient
+pas la possibilite de la victoire de l'esprit sur le corps. C'est
+peut-etre aussi une condition de regime. Quand on ecrit sans nerfs, on
+peut bien dormir apres; mais il est rare que les nerfs soient en repos
+quand l'imagination travaille. Il faudrait donc ne pas ecrire le soir,
+mais ecrire le matin, avant le travail de Toto. Il vous resterait la
+journee pour vous occuper d'elle[1], de votre maison, de vos amis. Vous
+dormiriez pour sur a onze heures du soir, et, en vous levant a six
+heures du matin, vous auriez eu un repos bien suffisant: Essayez, si
+vous pouvez.
+
+Je vis tout autrement; mais, si je n'avais pas de sommeil, je
+n'hesiterais pas a changer vite toutes mes habitudes. Le travail est un
+acte de lucidite. Pas de complete lucidite sans repos prealable. Pardon
+pour tous ces lieux communs, dont votre energie et votre ardeur ne
+changeront pas l'impassible et fatale verite!
+
+Ma Lina ne se pique pas de calme; mais elle a de grands mouvements de
+vouloir et de raison qui se succedent et se rattachent les uns aux
+autres apres qu'une emotion vive a semble les briser. C'est une nature
+rare, une grande force dans une exquise finesse. Elle est toute disposee
+a vous aimer, mais elle n'est pas expansive; elle est plutot timide a
+premiere vue et observant plus qu'elle ne songe, a montrer. Elle eut ete
+une artiste, si elle n'eut ete avant tout une mere. Ce sentiment-la a
+absorbe toute sa vie depuis six ans. Elle y a mis toute son ame.
+
+Nos fillettes prosperent. Aurore s'est developpee avec le printemps plus
+qu'elle n'avait fait dans tout l'hiver. Elle est plus impetueuse et plus
+capricieuse. Elle a des besoins de mouvement immoderes, tant mieux!
+L'autre s'annonce comme la deesse de la tranquillite, mais gare aux
+premieres dents.
+
+Bonsoir, ma chere mignonne; tendres baisers a Toto et a vous. Mille
+amities a Adam, qui n'est, pas un homme ordinaire. Je n'ai pas besoin de
+vous dire que j'ai su l'apprecier. Bonte, raison, douceur et une exquise
+finesse, il a tout ce que j'aime et tout ce que j'estime dans le sexe a
+barbe. Guerissez-le vite et nous l'amenez le plus tot possible.
+
+Faites tous mes compliments aux personnes bienveillantes de votre
+entourage;--et mon souvenir a vos gentils brigasques des deux sexes.
+
+[Footnote 1: Mademoiselle Alice Lamessine, aujourd'hui madame Paul
+Segond, fille du premier mariage de madame Edmond Adam.]
+
+
+
+
+DCLXVIII
+
+A MADAME LEBARBIER DE TINAN, A PARIS
+
+ Nohant, 26 mars 1868.
+
+Je suis desolee, chere amie, de vous savoir toujours malade, forcee de
+lutter avec tout votre courage contre la souffrance, et, si quelque
+chose me rassure, c'est que vous aimez le travail. C'est une seconde
+ame qui nous remplace les forces fatiguees et qui nous sauve la ou les
+medecins echouent.
+
+Oui, je serais enchantee d'avoir mon charmant filleul[1]. Mais je
+n'ai pas ose l'inviter tout de suite, sans savoir si les parents le
+permettraient volontiers. Chargez-vous, chere amie, de ma demande en
+meme temps que de mes tendresses pour eux tous, et, si l'on m'accorde
+mon cher filleul, soyez surs tous que j'en, aurai soin comme de mon
+propre enfant. En partant de Paris sur les neuf heures du matin (il
+faudra savoir au bureau si les heures ne sont pas changees), il arrivera
+a Chateauroux vers quatre heures de l'apres-midi. Il prendra la vilaine
+patache que l'on appelle la diligence de la Chatre, et il sera chez nous
+a sept heures du soir. Le conducteur s'appelle _La Jeunesse_! Il faudra
+lui dire: "Je ne vais pas jusqu'a la Chatre, je descends a Nohant." On
+l'arretera devant la maison. Mes petites-filles, a qui je l'ai annonce,
+se font deja une fete de le voir, et il n'aura qu'a se preserver de trop
+de tendresses de leur part. Aurore demande si, etant mon filleul, ce
+Maurice n'est pas son cousin comme mes trois grands petits neveux,
+qu'elle adore; et, comme il ne faut pas la tromper, je lui ai dit qu'il
+n'etait pas son parent pour cela. Alors elle a repris, "En ce cas, il
+sera notre ami et on le mettra dans la famille tout de meme." Je
+suis sure que votre Maurice l'aimera tout de suite, car elle est
+singulierement drole et gentille; sans qu'il y ait rien de merveilleux
+en elle, elle a une droiture et une spontaneite de comprehension qui la
+rendent tres interessante. Quant a Maurice, il me parait _vivant_ au
+possible, et c'est le plus grand eloge qu'on puisse faire d'un garcon
+en ce temps-ci, ou, a peine sortis de l'enfance, ils sont comme
+indifferents, blases et sceptiques. J'espere que son pere le conservera
+jeune. Nous ferons en sorte qu'il ne s'ennuie pas ici. Tachez qu'il, y
+soit dimanche. Il verra tous mes autres garcons, qui sont presque tous
+tres gentils et qui le mettront bien vite a l'aise.
+
+Sur cette esperance, je vous embrasse, chere amie, et vous demande de me
+dire s'il y a quelque soin particulier a lui donner. Qu'il ne vienne pas
+la nuit, il fait trop froid et on s'enrhume affreusement. Qu'on me dise
+aussi combien de jours je peux le garder.
+
+Dieu veuille qu'il m'apporte de meilleures nouvelles de vous!
+
+G. SAND.
+
+Dites bien a Maurice que le vieux Maurice, mon fils, l'aimera, et que ma
+belle-fille, qui est une adorable personne, m'aidera a le gater.
+
+[1] Maurice-Paul Albert.
+
+
+
+
+DCLXIX
+
+A M. HENRY HARRISSE, A PARIS
+
+ Nohant, 9 avril 1868.
+
+Cher ami,
+
+J'ai ete encore un peu malade en arrivant ici, fatiguee surtout, bien
+que le voyage ne soit rien, et que je dorme en chemin de fer mieux que
+dans un lit. Mais je suis affaiblie cette annee, et il faut que je
+patiente, ou que je m'habitue a n'avoir plus d'energie vitale. Je ne
+souffre pas, c'est toujours ca. J'ai retrouve ma charmante belle-fille
+toujours charmante, et ma petite-fille sachant donner de gros baisers,
+et marchant presque seule. Chere enfant! je n'ose pas l'adorer. Il m'a
+ete si cruel de perdre les autres! Elle est forte et bien portante; mais
+je ne peux plus croire a aucun bonheur, bien que je paraisse toujours
+avec mes enfants l'esperance en personne.
+
+Nohant est tout en feuilles et en fleurs, bien plus que Paris et
+Palaiseau. Il n'y fait pas froid; mais nous avons des bourrasques comme
+en pleine mer. Maurice a fini toutes les corrections que vous lui aviez
+indiquees. Il me charge de vous renouveler tous ses remerciements et de
+vous exprimer sa cordiale gratitude. Moi, j'ai a vous remercier toujours
+pour vos bonnes lettres et les details si interessants sur tous nos amis
+_de lettres_. Vous vivez avec delices dans cette atmosphere capiteuse.
+C'est de votre age. Moi, je m'y plais completement quand j'y suis; mais
+je ne sais si je pourrais y vivre toujours sans deperir. Je suis paysan
+au physique et au moral. Elevee aux champs, je n'ai pas pu changer, et,
+quand j'etais plus jeune, le monde litteraire m'etait impossible. Je m'y
+voyais comme dans une mer, j'y perdais toute personnalite, et j'avais
+aussitot un immense besoin de me retrouver seule ou avec des etres
+primitifs. Nos paysans d'alors ressemblaient encore pas mal a des
+Indiens. A present, ils sont plus civilises et je suis moins sauvage.
+N'importe, j'ai encore du plaisir a revoir des gens sans esprit, que
+l'on comprend sans effort et que l'on ecoute sans etonnement. Mais je ne
+veux pas vous desenchanter de ce qui vous enchante, d'autant plus que je
+m'y laisse enchanter aussi; et de tres bon coeur, quand je rentre dans
+le courant. Vous subissez le charme de la rue de Courcelles, a ce que
+je vois. Ce charme est tres grand, plus soutenu, mais moins intense que
+celui du _frere_. Ces deux personnes seront infiniment regrettables, si
+la tempete qui s'amasse les emporte loin de nous. Mais que faire? Les
+revolutions sont brutales, mefiantes et irreflechies. Je ne sais ou en
+sont les idees republicaines. J'ai perdu le fil de ce labyrinthe de
+reves, depuis quelques annees. Mon ideal s'appellera toujours
+_liberte, egalite, fraternite_! Mais par qui et comment, et _quand_ se
+realisera-t-il tant soit peu? Je l'ignore. Ce que je sais, c'est que
+partout on entend sortir de la terre et des arbres, et des maisons et
+des nuages ce cri: "En voila assez!"
+
+Je suis tentee de demander pourquoi, bien que je voie l'impuissance de
+l'idee napoleonienne en face d'une situation plus forte que cette idee;
+mais, quand on l'a acclamee et caressee quinze ans, comment fait-on pour
+en revenir et s'en degouter en un jour? Notez que ceux qui se plaignent
+et se fachent le plus aujourd'hui sont ceux qui, depuis quinze ans, la
+defendaient avec le plus d'aprete. Que s'est-il passe dans ces esprits
+bouleverses? N'y avait-il, dans leur enthousiasme, qu'une question
+d'interet, et la peur est-elle la supreme fantaisie?
+
+Vous ne voyez pas cela a Paris, la ou vous etes _situe_. Ce vieux Senat
+vous impose, il vous indigne, et vous applaudissez les libres penseurs
+qu'on persecute. En province, on sent que cela ne tient a rien, et,
+generalement, on est abattu, parce qu'on meprise le parti du passe et
+qu'on redoute celui de l'avenir. Quelle etincelle allumera l'incendie?
+un hasard! et quel sera l'incendie? un mystere! Je suis naturellement
+optimiste; pourtant j'avoue que, cette fois, je n'ai pas grand espoir
+pour une generation qui, depuis quinze ans, supporte les jesuites.--J'en
+reviendrai peut-etre.--J'attends!
+
+Songez a votre promesse de venir nous voir.
+
+A vous de coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCLXX
+
+A MADAME EDMOND ADAM, A PARIS
+
+ Nohant, 8 juin 1868.
+
+Chers enfants,
+
+Quand vous verra-t-on? On vous attend maintenant tout l'ete, sans aucun
+autre projet que le bonheur de vous embrasser tous trois.
+
+Me voila bien reposee de toutes mes agitations et inquietudes: je me
+porte comme trois Turcs, ma Lina aussi, et nos deux fillettes viennent a
+ravir. Aurore est devenue plus impetueuse que cet hiver; mais elle a un
+si bon fonds, que ses petites coleres ne sont que d'un instant, et les
+gentillesses reprennent le dessus aussitot. Elle stupefait madame Villot
+par son intelligence et ses petites graces spontanees. Elle est timide
+et ne se livre qu'au bout de deux ou trois jours. Son pere en est
+toujours fou. Nous vivons dans le plus grand calme sans ouvrir un
+journal, et nous plongeant tous les jours dans l'Indre et dans la
+botanique ou autres droleries innocentes et saines. Enfin, si nos
+enfants gardent la vie et la sante, nous sommes des gens tres heureux
+dans notre solitude berrichonne. Le pays n'est pas _beau_; mais il est
+aimable et doux, excepte pour les pieds. Vous apporterez de bonnes
+chaussures, si vous voulez faire quelques pas dehors.
+
+Venez quand vous aurez assez des amusements de votre installation dans
+une nouvelle existence.
+
+On tachera d'amuser Toto et de vous distraire. Apportez votre ou vos
+romans. Vous me les lirez; ca peut servir d'avoir un ecouteur attentif,
+sincere et jaloux de vous conserver votre individualite.
+
+Je suis contente que les _Lettres_ vous plaisent; Buloz en lisant que
+vous etes _paienne_ a ete _effraye_, et m'a demande si vraiment vous
+consentiez a ce que votre nom fut en toutes lettres. J'ai du lui dire
+que vous aviez lu l'epreuve avant lui, avec droit absolu de correction
+et de suppression[1].
+
+Tendresses de nous tous, chere Juliette, et pour Toto et pour Adam. A
+bientot, n'est-ce pas?
+
+G. SAND.
+
+ [1] L'epreuve de la _Lettre d'un voyageur_ publiee dans la _Revue
+ des Deux Mondes_ du 1er juin 1868.
+
+
+
+
+DCLXXI
+
+A M. LOUIS VIARDOT, A BADEN
+
+ Nohant, 10 juin 1868.
+
+Cher ami,
+
+Vous m'avez ecrit le 10 avril: "Dites-moi vos projets quand vous les
+saurez vous-meme." Voici: j'ai passe tout le mois de mai a Paris...,
+tenue sur le qui-vive par la situation d'une jeune amie condamnee par
+les medecins. C'etait une grossesse dont la solution leur paraissait
+impossible. La nature a fait un miracle: la mere et l'enfant se portent
+bien. Mais j'ai du consacrer a ces jours de crise et d'effroi la
+quinzaine scientifiquement que la planete s'est faite toute seule que
+je me reservais, et puis un demenagement a faire a la vapeur, et, apres
+tout cela, un peu de fatigue, et le besoin d'aller revoir ma marmaille
+cherie. A present, voila un gros travail a faire, trois mois sans
+desemparer. Ce ne sera donc qu'au mois de septembre que je puis esperer
+un peu de liberte. Allez donc aux eaux, si vous n'y etes deja... Moi,
+j'ai peste un peu d'etre a Paris durant ce radieux mois de mai. Mais
+j'etais inquiete, et je tenais a assister une jeune femme qui, en
+d'autres temps, m'a donne des soins devoues. C'est la femme de mon petit
+ami Lambert, que vous connaissez, le peintre d'animaux. Il a beaucoup de
+talent a present, et une compagne incomparable, et meme un petit enfant
+venu par miracle, et tres joli.
+
+Mais rien n'est si joli que ma petite Aurore, elle est aimable et
+intelligente comme etait votre Claudie a son age. L'autre fillette
+grossit comme un petit champignon, et Bouli (qu'on appelle toujours
+Bouli), est heureux en menage comme pas un. Il est toujours passionne
+pour l'histoire naturelle. Nous avons chez nous _Micro_, un ami
+dont Pauline se souvient peut-etre, le frere maigre, doux, herisse,
+fantastique de notre vieille Elisa Tourangin. Il est absolument le meme
+qu'autrefois, et, comme autrefois, il passe ses journees a analyser
+l'aile d'un papillon ou la capsule d'une plante. La _toquade_ botanique
+a bien aussi passe pas mal en moi, et, a propos d'histoire naturelle,
+j'ai bien lu et commente tout ce qui s'ecrit pour prouver et se defera
+de meme. Soit; mais je reste dans un melange de spiritualisme et de
+pantheisme qui se combine en moi sans trouble. Chacun vit du vin qu'il
+s'est verse, et en boit ce que son cerveau en peut porter. Je ne vois
+pas la necessite de forcer son entendement, et de detruire en soi
+certaines facultes precieuses pour faire piece aux devots. Les devots
+n'existent plus. Il n'y a aujourd'hui que des imbeciles ou des tartufes.
+Je ne leur fais pas l'honneur de me modifier pour les combattre. Je
+trouve que c'est pour la science une assez bonne campagne a faire que
+d'aller son train en tant que science, puisque chacun de ses pas enfonce
+l'Eglise un peu plus avant sous la terre. Il n'est pas necessaire, il
+n'est pas utile peut-etre, de tant affirmer le neant, dont nous ne
+savons rien. La verite doit servir de drapeau dans une bataille;
+n'habillons pas a notre guise cette dame nue, qui ne s'est pas encore
+montree sans voiles a nos regards. Tachons de l'engager a se decouvrir,
+mais n'exigeons pas qu'elle apparaisse sous des traits d'emprunt. Il me
+semble qu'en ce moment, on va trop loin dans l'affirmation d'un realisme
+etroit et un peu grossier, dans la science comme dans l'art.
+
+Ceci, cher ami, n'est pas un reproche a votre adresse. Vous avez vecu
+longtemps de la philosophie tres spiritualiste de Reynaud et de Leroux.
+Vous l'avez quittee sans subir d'autre influence que celle de vos
+reflexions, et vous avez use du droit sacre de la liberte. Tant d'autres
+ont quitte les idees dont nous vivions alors pour se jeter dans le
+catholicisme, que votre protestation est digne et legitime. Et moi
+aussi, j'ai marche un peu plus loin, en avant ou de cote, je l'ignore,
+en arriere peut-etre. N'importe, j'ai reflechi aussi, et je me suis
+insensiblement modifiee. Mais, tout en reclamant avec ardeur le droit
+que la science a de nous dire tout ce qu'elle sait, et meme tout ce
+qu'elle suppose, je ne concois pas qu'elle nous dise: "Croyez cela avec
+moi, sous peine de rester avec les hommes du passe. Detruisons pour
+prouver, abattons tout pour reconstruire."--Je reponds: Bornez-vous a
+prouver, et ne nous commandez rien. Ce n'est pas le role de la science
+d'abattre a coups de colere et a l'aide des passions. Laissez le mepris
+tuer le surnaturel imbecile, et ne perdez pas le temps a raisonner
+contre ce qui ne raisonne pas. Apprenez et enseignez. Ce n'est pas avoir
+la verite que de dire: "Il est necessaire de croire que nous avons la
+verite." C'est parler comme le pretre. La science est le chemin qui mene
+a la verite, cela est certain; mais elle est encore loin du but, soit
+qu'elle affirme, soit qu'elle nie la clef de voute de l'univers.
+
+Je ne vous chicane donc que sur ce que vous me dites dans votre lettre:
+"Il faut que la foi brule et tue la science, ou que la science chasse et
+dissipe la foi." Cette mutuelle extermination ne me parait pas le fait
+d'une bataille, ni l'oeuvre d'une generation. La liberte y perirait. Il
+faut que tous les esprits sinceres cherchent, et que par la force des
+choses, la verite triomphe. Tout ce qui est bien demontre est vite
+acquis a l'heure qu'il est. C'est la verite qui doit exterminer le
+mensonge. Nos indignations et nos enthousiasmes la serviront sans doute;
+mais une simple decouverte comme la vaccine en dit plus contre le
+discernement de la Providence, ou la _justice divine_, qui envoyait
+a son gre la mort ou la guerison, que toutes les polemiques, quelque
+triomphantes qu'elles nous paraissent.
+
+Mais c'est assez _distinguer_. Unissons-nous dans l'amour du vrai et le
+culte de la libre pensee. C'est le premier point de ma religion, et vous
+devez croire, que votre _incredulite_ ne me scandalise point. A vous de
+coeur. Amities et tendresses de nous tous a la grande Pauline et a vous
+et a tous les enfants. J'espere que tout va bien, vous en tete, et que
+vous ne me laisserez pas longtemps sans avoir de vos nouvelles.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCLXXII
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
+
+ Nohant, 21 juin 1868.
+
+Me voila encore a t'_embeter_ avec l'adresse de M. Du Camp, que tu ne
+m'as jamais donnee. Je viens de lire son livre des _Forces perdues_; je
+lui avais promis de lui en dire mon avis et je lui tiens parole. Ecris
+l'adresse, puis donne au facteur, et merci.
+
+Te voila seul aux prises avec le soleil, dans ta villa charmante!
+
+Que ne suis-je la... riviere qui te berce de _son doux murmure_ et qui
+t'apporte la fraicheur dans ton antre! Je causerais discretement avec
+toi entre deux pages de ton roman, et je ferais taire ce fantastique
+grincement de chaine[1] que tu detestes et dont l'etrangete ne me
+deplaisait pourtant pas. J'aime tout ce qui caracterise un milieu, le
+roulement des voitures et le bruit des ouvriers a Paris, les cris de
+mille oiseaux a la campagne, le mouvement des embarcations sur les
+fleuves. J'aime aussi le silence absolu, profond, et, en resume,
+j'aime tout ce qui est autour de moi, n'importe ou je suis; c'est de
+l'_idiotisme auditif_, variete nouvelle. Il est vrai que je choisis mon
+milieu et ne vais pas au Senat.
+
+Tout va bien chez nous, mon troubadour. Les enfants sont beaux, on les
+adore; il fait chaud, j'adore ca. C'est toujours la meme rengaine
+que j'ai a le dire, et je t'aime comme le meilleur des amis et des
+camarades. Tu vois, ca n'est pas nouveau. Je garde bonne et forte
+impression de ce que tu m'as lu; ca m'a semble si beau, qu'il n'est pas
+possible que ce ne soit pas bon. Moi, je ne fiche rien; la _flanerie_ me
+domine. Ca passera; ce qui ne passera pas, c'est mon amitie pour toi.
+
+Tendresses des miens, toujours.
+
+ [1] La chaine du bateau remorqueur descendant ou remontant la Seine.
+
+
+
+
+DCLXXIII
+
+A M. JOSEPH DESSAGER, A ISCHL (AUTRICHE)
+
+ Nohant, 5 juillet 1868.
+
+Comme c'est aimable a toi, mon Christini, de ne pas oublier ce 5
+juillet, qui, tout en m'ajoutant des annees, me rejouit toujours comme
+s'il m'en otait, parce qu'il me renouvelle le doux souvenir de mes amis
+eloignes. Si fait, va, nous nous reverrons. On n'est pas plus vieux a
+soixante et dix ans qu'a trente, quand on a conserve l'intelligence, le
+coeur et la volonte. Tu n'as rien perdu de tout cela; la seule infirmite
+dont tu te plaignes, c'est l'affaiblissement de la vue. Cela ne
+t'empeche pas de voir la nature et de me ramasser de tres petites
+fleurettes, la _linaria pettiosierana_, et d'apprecier le magnifique
+spectacle de ton lac et de tes montagnes. Oui, c'est beau, ton pays,
+et je te l'envie, d'autant plus qu'il soutient contre l'intolerance et
+l'ambition clericale une lutte qui humilie la France.
+
+Quant au declin de l'art chez toi et chez nous, oui, c'est vrai: mais
+c'est une eclipse. Les etoiles ont des defaillances de lumiere, les
+hommes peuvent bien en avoir! Ne desesperons jamais, mon ami! tout ce
+qui s'eteint en apparence est un travail occulte de renouvellement; et
+nous-memes, aujourd'hui, c'est toujours vie et mort, sommeil et reveil.
+Notre etat normal resume si bien notre avenir infini!
+
+J'ai aujourd'hui soixante-quatre printemps. Je n'ai pas encore senti
+le poids des ans. Je marche autant, je travaille autant, je dors aussi
+bien. Ma vue est fatiguee aussi; je mets depuis si longtemps des
+lunettes, que c'est une question de numero, voila tout. Quand je ne
+pourrai plus agir, j'espere que j'aurai perdu la volonte d'agir. Et puis
+on s'effraye de l'age avance, comme si on etait sur d'y arriver. On ne
+pense pas a la tuile qui peut tomber du toit. Le mieux est de se tenir
+toujours pret et de jouir des vieilles annees mieux qu'on n'a su jouir
+des jeunes. On perd tant de temps et on gaspille tant la vie a vingt
+ans! Nos jours d'hiver comptent double; voila notre compensation. Ce
+qui ne passe ni ne change, c'est l'amitie. Elle augmente, au contraire,
+puisqu'elle s'alimente de sa duree. Nous parlons bien souvent de toi,
+ici. Mes enfants t'aiment avec religion; nos deux petites filles
+sont charmantes. Aurore parle comme une grande personne. Elle est
+extraordinairement intelligente et bonne. Tu la verras; tu reviendras,
+tu nous charmeras encore avec ton piano. Nous t'aimons, cher maestro;
+nous t'aimons bien! tu voudras nous embrasser encore, et jamais pour la
+derniere fois. Ce mot n'a pas de sens.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+
+DCLXXIV
+
+A M. GUILLAUME GUIZOT, A PARIS
+
+ Nohant, 12 juillet 1868.
+
+On peut, on doit aimer les contraires quand les contraires sont
+grands. On peut etre l'eleve pieux de Jean-Jacques, on doit etre l'ami
+respectueux de Montaigne. Rousseau est un rehabilite; Montaigne est pur,
+il est le galant homme dans toute l'acception du mot. Sa conscience est
+si nette, sa raison si droite, son examen si sincere, qu'il peut se
+passer des grands elans de Jean-Jacques. Celui-ci avait les ardeurs
+d'une ame agitee. Aucun trouble n'autorisait Montaigne a la plainte.
+S'il n'a pas songe au mal des autres, c'est que l'image du bien etait
+trop forte en lui pour qu'il entrevit clairement l'image contraire. Il
+pensait que l'homme porte en lui tous ses elements de sagesse et
+de bonheur. Il ne se trompait pas; et, en parlant de lui-meme, en
+s'observant, en se peignant, en livrant son secret, il enseignait tout
+aussi utilement que les philosophes enthousiastes et les moralistes
+emus.
+
+Je ne vois pas d'antithese reelle entre ces deux grands esprits. Je
+vois, au contraire, un heureux rapprochement a tenter, et des points
+de contact bien remarquables, non dans leurs methodes, mais dans leurs
+resultantes. Il est bon d'avoir ces deux maitres: l'un corrige l'autre.
+
+Pour mon compte, je ne suis pas le disciple de Jean-Jacques jusqu'au
+_Contrat social_: c'est peut-etre grace a Montaigne; et je ne suis pas
+le disciple de Montaigne jusqu'a l'indifference: c'est, a coup sur,
+grace a Jean-Jacques.
+
+Voila ce que je vous reponds, monsieur, sans vouloir relire ce que j'ai
+dit de Montaigne il y a vingt ans. Je ne m'en rappelle pas un mot, et
+je ne voudrais pas me croire obligee de ne pas modifier ma pensee,
+en avancant dans la vie. Il y a plus de vingt ans que je n'ai relu
+Montaigne en entier; mais, ou j'ai la main heureuse, ou l'affection que
+je lui porte est solide; car, chaque fois que je l'ouvre, je puise en
+lui un element de patience et un detachement nouveau de ce que l'on
+appelle classiquement les _faux biens_ de la vie.
+
+J'ose me persuader que le couronnement d'un beau et serieux travail sur
+Montaigne serait precisement, monsieur, toute critique faite librement,
+severement meme, si telle est votre impression, un parallele a etablir
+entre ces deux points extremes: le socialisme de Jean-Jacques Rousseau
+et l'individualisme de Montaigne. Soyez le trait d'union; car il y a la
+deux grandes causes a concilier. La verite est au milieu, a coup sur;
+mais vous savez mieux que moi qu'elle ne peut supprimer ni l'un ni
+l'autre.
+
+Pardon de mon griffonnage. Le temps me manque. Recevez l'expression de
+mes sentiments.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCLXXV
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
+
+ Nohant, 31 juillet 1868.
+
+Je t'ecris a Croisset quand meme, je doute que tu sois encore a Paris
+par cette chaleur de Tolede; a moins que les ombrages de Fontainebleau
+ne t'aient garde. Quelle jolie foret, hein? mais c'est surtout en hiver,
+sans feuilles, avec ses mousses fraiches, qu'elle a du chic. As-tu vu
+les sables d'_Arbonne?_ il y a la un petit Sahara qui doit etre gentil a
+l'heure qu'il est.
+
+Nous, nous sommes tres heureux ici. Tous les jours, un bain dans un
+ruisseau toujours froid et ombrage; le jour, quatre heures de travail;
+le soir, recreation et vie de polichinelle. Il nous est venu un _Roman
+comique_ en tournee, partie de la troupe de l'Odeon, dont plusieurs
+vieux amis, a qui nous avons donne a souper a la Chatre: deux nuits de
+suite avec toute leur bande, apres la representation; chants et rires
+avec champagne frappe, jusqu'a trois heures du matin, au grand scandale
+des bourgeois, qui faisaient des bassesses pour en etre. Il y avait la
+un drole de comique normand, un vrai Normand qui nous a chante de vraies
+chansons de paysans dans le vrai langage. Sais-tu qu'il y en a d'un
+esprit et d'un malin tout a fait gaulois? Il y a la une mine inconnue,
+des chefs-d'oeuvre de genre. Ca m'a fait aimer encore plus la Normandie.
+Tu connais peut-etre ce comedien. Il s'appelle Freville: c'est lui qui
+est charge, dans le repertoire, de faire les valets lourdauds et de
+recevoir les coups de pied au c... Sorti du theatre, c'est un garcon
+charmant et amusant comme dix. Ce que c'est que la destinee!
+
+Nous avons eu chez nous des hotes charmants, et nous avons mene joyeuse
+vie, sans prejudice des _Lettres d'un voyageur_ dans la _Revue_, et des
+courses botaniques dans des endroits sauvages tres etonnants. Le plus
+beau de l'affaire, ce sont les petites filles. Gabrielle, un gros mouton
+qui dort et rit toute la journee; Aurore, plus fine, des yeux de velours
+et de feu, parlant a trente mois comme les autres a cinq ans, et
+adorable en toute chose. On la retient pour qu'elle n'aille pas trop
+vite.
+
+Tu m'inquietes en me disant que ton livre accusera les patriotes de tout
+le mal; est-ce bien vrai, ca? et puis les vaincus! c'est bien assez
+d'etre vaincu par sa faute sans qu'on vous crache au nez toutes vos
+betises. Aie pitie: il y a eu tant de belles ames quand meme! Le
+christianisme a ete une toquade, et j'avoue qu'en tout temps, il est une
+seduction quand on n'en voit que le cote tendre; il prend le coeur.
+Il faut songer au mal qu'il a fait pour s'en debarrasser. Mais je ne
+m'etonne pas qu'un coeur genereux comme celui de Louis Blanc ait reve de
+le voir epure et ramene a son ideal. J'ai eu aussi cette illusion; mais,
+aussitot qu'on fait un pas dans le passe, on voit que ca ne peut pas se
+ranimer, et je suis bien sure qu'a cette heure Louis Blanc sourit de son
+reve. Il faut penser a cela aussi!
+
+Il faut se dire que tous ceux qui avaient une intelligence ont
+terriblement marche depuis vingt ans et qu'il ne serait pas genereux de
+leur reprocher ce qu'ils se reprochent probablement a eux-memes.
+
+Quant a Proudhon, je ne l'ai jamais cru de bonne foi. C'est un rheteur
+de _genie_, a ce qu'on dit. Moi, je ne le comprends pas: c'est un
+specimen d'antithese perpetuelle, sans solution. Il me fait l'effet d'un
+de ces sophistes dont se moquait le vieux Socrate.
+
+Je me fie a toi pour le sentiment du _genereux_. Avec un mot de plus ou
+de moins, on peut donner le coup de fouet sans blessure quand la main
+est douce dans la force. Tu es si bon, que tu ne peux pas etre mechant.
+
+Irai-je a Croisset cet automne? Je commence a craindre que non et que
+_Cadio_ ne soit en repetition. Enfin je tacherai de m'echapper de Paris,
+ne fut-ce qu'un jour.
+
+Mes enfants t'envoient des amities. Ah diable! il y a eu une jolie prise
+de bec pour _Salammbo_; quelqu'un que tu ne connais pas se permettait
+de ne pas aimer ca. Maurice l'a traite de bourgeois, et, pour arranger
+l'affaire, la petite Lina, qui est rageuse, a declare que son mari avait
+eu tort de dire un mot pareil, vu qu'il aurait du dire _imbecile_.
+Voila. Je me porte comme un Turc. Je t'aime et je t'embrasse.
+
+
+
+
+DCLXXVI
+
+A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS
+
+ Nohant, aout 1868.
+
+Merci, chere bonne cousine, pour l'amitie avec laquelle vous me jugez.
+Je ne merite pas l'eloge, mais je merite l'amitie; oui, car je sais vous
+apprecier et vous aimer.
+
+Mon cher monde va bien. Gabrielle prend un regard d'une expression tres
+caressante. Lolo parle souvent de sa cousine Villot.
+
+Elle n'oublie pas, mais elle persiste dans ses idees de propriete sur
+Fadet[1]. Elle est neanmoins tres bonne et tres aimante pour son age,
+et, chaque jour, elle fait un progres extraordinaire. Cela m'effraye
+bien un peu; je n'ose penser a ce que je deviendrais s'il fallait encore
+perdre cet enfant-la; toute ma philosophie echoue!
+
+N'y pensons pas; je m'etais jure de ne plus trop aimer, c'est
+impossible. La passion me domine encore dans la fibre maternelle.
+Heureux ceux qui aiment faiblement!
+
+Mais je ne veux pas vous attrister, vous brisee aussi; nous sommes tres
+heureux; tout va bien, et il me prend des terreurs. C'est injuste et
+lache.
+
+Dites-moi ce que vous faites, et si vous trouvez quelque part un peu de
+fraicheur. Ici, la zone torride recommence; mais nous aimons tant le
+chaud, que nous ne _voulons_ pas en sentir l'exces.
+
+Dites nos tendresses a Frederic, et recevez-les toutes aussi.
+
+G. SAND.
+
+ [1] Le chien legendaire de Nohant.
+
+
+
+
+DCLXXVII
+
+A GUSTAVE FLAUBEKT, A CROISSET
+
+ Paris, aout 1868
+
+Pour le coup, cher ami, il y a une rafle sur les correspondances. De
+tous les cotes, on me reproche a tort de ne pas repondre. Je t'ai ecrit
+de Nohant, il y a environ quinze jours, que je partais pour Paris,
+afin de m'occuper de _Cadio_:--et, je repars pour Nohant, demain des
+l'aurore, pour revoir mon Aurore. J'ai ecrit, depuis huit jours,
+quatre tableaux du drame, et ma besogne est finie jusqu'a la fin des
+repetitions, dont mon ami et collaborateur, Paul Meurice, veut bien
+se charger. Tous ses soins n'empechent pas que les debrouillages
+du commencement ne soient qu'un affreux gachis. Il faut voir les
+difficultes de monter une piece, pour y croire, et, si l'on n'est pas
+cuirasse _d'humour_ et de gaiete interieure pour etudier la nature
+humaine, dans les individus reels que va recouvrir la fiction, il y a de
+quoi rager. Mais je ne rage plus, je ris; je connais trop tout ca, pour
+m'en emouvoir et je t'en conterai de belles quand nous nous verrons.
+
+Comme je suis optimiste quand meme, je considere le bon cote des choses
+et des gens; mais la verite est que tout est mal et que tout est bien en
+ce monde.
+
+La pauvre THUILLIER n'est pas brillante de sante; mais elle espere
+porter le fardeau du travail encore une fois. Elle a besoin de gagner sa
+vie, elle est cruellement pauvre. Je te disais, dans ma lettre perdue,
+que Sylvanie[1] avait passe quelques jours a Nohant. Elle est plus belle
+que jamais el bien ressuscitee apres une terrible maladie.
+
+Croirais-tu que je n'ai pas vu Sainte-Beuve? que j'ai eu tout juste ici
+le temps de dormir un peu et de manger a la hate? C'est comme ca. Je
+n'ai entendu parler de qui que ce soit en dehors du theatre et des
+comediens. J'ai eu des envies folles de tout lacher et d'aller te
+surprendre deux heures; mais on ne m'a pas laisse un jour sans me tenir
+aux arrets forces.
+
+Je reviendrai ici a la fin du mois, et, quand on jouera _Cadio_, je
+te supplierai de venir passer ici vingt-quatre heures pour moi.
+Le voudras-tu? Oui; tu es trop bon troubadour pour me refuser. Je
+t'embrasse de tout mon coeur, ainsi que ta chere maman. Je suis heureuse
+qu'elle aille bien.
+
+G. SAND.
+
+ [1] Madame Arnould-Plessy.
+
+
+
+
+DCLXXVIII
+
+AU MEME
+
+ Nohant, 18 septembre 1868.
+
+Ce sera, je crois, pour le 8 le ou 10 octobre. Le directeur annonce pour
+le 26 septembre. Mais cela parait impossible a tout le monde. Rien n'est
+pret; je serai prevenue, je te previendrai. Je suis venue passer ici les
+jours de repit que mon collaborateur, tres consciencieux et tres devoue,
+m'accorde. Je reprends un roman sur le _theatre_ dont j'avais laisse une
+premiere partie sur mon bureau, et je me flanque tous les jours dans un
+petit torrent glace qui me bouscule et me fait dormir comme un bijou.
+Qu'on est donc bien ici, avec ces deux petites filles qui rient et
+causent du matin au soir comme des oiseaux, et qu'on est bete d'aller
+composer et monter des _fictions_, quand la realite est si commode et
+si bonne! Mais on s'habitue a regarder tout ca comme une consigne
+militaire, et on va au feu sans se demander si on sera tue ou blesse. Tu
+crois que ca me contrarie? Non, je t'assure; mais ca ne m'amuse pas
+non plus. Je vas devant moi, bete comme un chou et patiente comme un
+Berrichon. Il n'y a d'interessant, dans ma vie a moi, que _les autres_.
+Te voir a Paris bientot me sera plus doux que mes affaires ne me
+seront embetantes. Ton roman m'interesse plus que tous les miens.
+L'impersonnalite, espece d'idiotisme qui m'est propre, fait de notables
+progres. Si je ne me portais bien, je croirais que c'est une maladie. Si
+mon vieux coeur ne devenait tous les jours plus aimant, je croirais que
+c'est de l'egoisme; bref, je ne sais pas, c'est comme ca. J'ai eu du
+chagrin ces jours-ci, je te le disais dans la lettre que tu n'as pas
+recue. Une personne que tu connais, que j'aime beaucoup, s'est faite
+devote, oh! mais, devote extatique, mystique, moliniste, que sais-je?
+Je suis sortie de ma gangue, j'ai tempete, je lui ai dit les choses les
+plus dures, je me suis moquee. Rien n'y fait, ca lui est bien egal. Le
+Pere *** remplace pour elle toute amitie, toute estime; comprend-on
+cela? un tres noble esprit, une vraie intelligence; un digne caractere!
+et voila! T*** est devote aussi, mais sans etre changee; elle n'aime pas
+les pretres, elle ne croit pas au diable, c'est une heretique sans le
+savoir. Maurice et Lina sont furieux contre _l'autre_ Ils ne l'aiment
+plus du tout. Moi, ca me fait beaucoup de peine de ne plus l'aimer.
+
+Nous t'aimons, nous t'embrassons.
+
+Je te remercie de venir a _Cadio_.
+
+
+
+
+DCLXXIX
+
+A MAURICE SAND, A NOHANT
+
+ Paris, septembre 1868.
+
+On te demande _vite_ quelques costumes militaires de 1793-1794,
+pittoresques et sans grande recherche d'exactitude, mais dans la
+couleur. Il s'agit d'habiller le gros Deshayes (_Jean Bonnin_[1]). Il
+represente notre ancien capitaine Martin, capitaine de Mayencais au
+commencement et pauvre comme Job, arrivant de Mayence, avec Motus, non
+moins delabre.
+
+Melingue se charge de Motus et de lui, Cadio. Mais Deshayes ne sait rien
+trouver. Il faudrait lui adapter une sorte de Raffet de fantaisie, qui
+ne dessinat ni ses jambes ni son corps.
+
+A la seconde apparition dans la piece, en 1795, il est colonel, noir
+plus de Mayencais qui n'existent plus, mais d'un regiment de cavalerie
+quelconque que l'on ne designe pas, et que tu choisiras a ton idee;
+pas de cuirasse si c'est possible, et pas de casque. Il ne saurait pas
+porter ca. Vois ce que tu peux nous donner. Si on le laisse s'habiller,
+il sera, peut-etre absurde; tire-nous d'embarras.
+
+Dans ce theatre, qui se recree pour ainsi dire, il n'y a pas d'artiste
+attitre et capable, pour ces costumes qui, en somme, seront de
+fantaisie, vu la penurie de l'epoque, mais qui doivent rentrer dans la
+couleur vraie. Envoie vite. Je vas bien. Je travaille sans debrider.
+
+Je _bige_ tout mon cher monde et ma Lolo. Je trouve le temps de corriger
+les epreuves, trouve celui de m'envoyer deux ou trois croquis.
+
+ [1] Role cree par lui dans _Francois le Champi_.
+
+
+
+
+DCLXXX
+
+A M. GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
+
+ Paris, fin septembre 1868.
+
+Cher ami,
+
+C'est pour samedi prochain, 3 octobre. Je suis au theatre tous les jours
+de six heures du soir a deux heures du matin. On parle de mettre des
+matelas dans les coulisses pour les acteurs qui ne sont pas en scene.
+
+Quant a moi, habituee aux veilles comme toi-meme, je n'eprouve aucune
+fatigue; mais j'aurais bien de l'ennui sans la ressource qu'on a
+toujours de penser a autre chose. J'ai assez l'habitude de faire une
+autre piece pendant qu'on repete, et il ya quelque chose d'assez
+excitant dans ces grandes salles sombres ou s'agitent des personnages
+mysterieux parlant a demi-voix, dans des costumes invraisemblables; rien
+ne ressemble plus a un reve, a moins qu'on ne songe a une conspiration
+d'evades de Bicetre.
+
+Je ne sais pas du tout ce que sera la representation. Si on ne
+connaissait les prodiges d'ensemble et de volonte qui se font a la
+derniere heure, on jugerait tout impossible, avec trente-cinq ou
+quarante acteurs parlants, dont cinq ou six seulement parlent bien. On
+passe des heures a faire entrer et sortir des personnages en blouse
+blanche ou bleue qui seront des soldats ou des paysans, mais qui, en
+attendant, executent des manoeuvres incomprehensibles. Toujours le reve.
+Il faut etre fou pour monter ces machines-la. Et la fievre des acteurs,
+pales et fatigues, qui se trainent a leur place en baillant, et tout a
+coup partent comme des energumenes pour debiter leur tirade; toujours la
+reunion d'alienes.
+
+La censure nous a laisses tranquilles quant au manuscrit; demain, ces
+messieurs verront des costumes qui les effaroucheront peut-etre.
+
+J'ai laisse mon cher monde bien tranquille a Nohant. Si _Cadio_ reussit,
+ce sera une petite dot pour Aurore; voila toute mon ambition. S'il ne
+reussit pas, ce sera a recommencer, voila tout.
+
+Je te verrai. Donc, dans tous les cas, ce sera un heureux jour. Viens me
+voir la veille, si tu arrives la veille, ou, le jour meme, viens diner
+avec moi. La veille ou le jour, je suis chez moi d'une heure a cinq
+heures.
+
+Merci; je t'embrasse et je t'aime.
+
+
+
+
+DCLXXXI
+
+AU MEME
+
+ Nohant, 15 octobre 1868.
+
+Me voila _cheux nous_, ou, apres avoir embrasse mes enfants et
+petits-enfants, j'ai dormi trente-six heures d'affilee. Il faut croire
+que j'etais lasse, et que je ne m'en apercevais pas. Je m'eveille de cet
+_hibernage_ tout animal, et tu es la premiere personne a laquelle je
+veuille ecrire. Je ne t'ai pas assez remercie d'etre venu pour moi a
+Paris, toi qui te deplaces peu; je ne t'ai pas assez vu non plus; quand
+j'ai su que tu avais soupe avec Plauchut, je m'en suis voulu d'etre
+restee a soigner ma patraque de Thuillier, a qui je ne pouvais faire
+aucun bien, et qui ne m'en a pas su grand gre.
+
+Les artistes sont des enfants gates, et les meilleurs sont de grands
+egoistes. Tu dis que je les aime trop; je les aime comme j'aime les bois
+et les champs, toutes les choses, tous les etres que je connais un peu
+et que j'etudie toujours. Je fais mon etat au milieu de tout cela,
+et, comme je l'aime, mon etat, j'aime tout ce qui l'alimente et le
+renouvelle. On me fait bien des miseres, que je vois, mais que je
+ne sens plus. Je sais qu'il y a des epines dans les buissons, ca ne
+m'empeche pas d'y fourrer toujours les mains et d'y trouver des fleurs.
+Si toutes ne sont pas belles, toutes sont curieuses. Le jour ou tu
+m'as conduite a l'abbaye de Saint-Georges, j'ai trouve la _scrofularia
+borealis_, plante tres rare en France. J'etais enchantee; il y avait
+beaucoup de... a l'endroit ou je l'ai cueillie. _Such is life_!
+
+Et, si on ne la prend pas comme ca, la vie, on ne peut la prendre par
+aucun bout, et alors, comment fait-on pour la supporter? Moi, je la
+trouve amusante et interessante, et, de ce que j'accepte _tout_, je suis
+d'autant plus heureuse et enthousiaste quand je rencontre le beau et
+le bon. Si je n'avais pas une grande connaissance de l'espece, je
+ne t'aurais pas vite compris, vite connu, vite aime. Je peux avoir
+l'indulgence enorme, banale peut-etre, tant elle a eu a agir; mais
+l'appreciation est tout autre chose, et je ne crois pas qu'elle soit
+usee encore dans l'esprit de ton vieux troubadour.
+
+J'ai trouve mes enfants toujours bien bons et bien tendres, mes deux
+fillettes jolies et douces toujours. Ce matin, je revais, et je me suis
+eveillee en disant cette sentence bizarre: "Il y a toujours un jeune
+grand premier role dans le drame de la vie. Premier role dans la mienne:
+Aurore." Le fait est qu'il est impossible de ne pas idolatrer cette
+petite. Elle est si reussie comme intelligence et comme bonte, qu'elle
+me fait l'effet d'un reve.
+
+Toi aussi, sans le savoir, t'es un reve... comme ca. Planchut t'a vu un
+jour, et il t'adore. Ca prouve qu'il n'est pas bete. En me quittant a
+Paris, il m'a chargee de le rappeler a ton souvenir.
+
+J'ai laisse _Cadio_ dans des alternatives de recettes bonnes ou
+mediocres. La cabale contre la nouvelle direction s'est lassee des le
+second jour. La presse a ete moitie favorable, moitie hostile. Le beau
+temps est contraire. Le jeu detestable de Roger est contraire aussi. Si
+bien, que nous ne savons pas encore si nous ferons de l'argent. Pour
+moi, quand l'argent vient, je dis tant mieux sans transport, et, quand
+il ne vient pas, je dis tant pis sans chagrin aucun. L'argent, n'etant
+pas le but, ne doit pas etre la preoccupation. Il n'est pas non plus la
+vraie preuve du succes, puisque tant de choses nulles ou mauvaises font
+de l'argent.
+
+Me voila deja en train de faire une autre piece pour n'en pas perdre
+l'habitude. J'ai aussi un roman en train sur les _cabots_. Je les ai
+beaucoup etudies cette fois-ci, mais sans rien apprendre de neuf. Je
+tenais le mecanisme. Il n'est pas complique et il est tres logique.
+
+Je t'embrasse tendrement, ainsi que ta petite maman. Donne-moi signe de
+vie. Le roman avance-t-il?
+
+
+
+
+DCLXXXII
+
+A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PUYS
+
+ Nohant, 31 octobre 1868.
+
+Cher fils,
+
+Je ne sais pas plus que vous pourquoi la presse s'est tant dechainee de
+tous les cotes contre _Cadio_: ceci d'un cote;--de l'autre, l'immense
+personnel de la _feerie_, qui ne veut pas de litterature a la
+Porte-Saint-Martin et qui, par les _filles nues_, a tant de
+ramifications au dehors; Roger, qui faisait mal a voir et a entendre;
+Thuillier trop malade; le directeur, qui s'etait fait trop d'illusions
+et qui a jete le manche apres la cognee; les _titis_, qui ne trouvaient
+pas leur compte de coups de fusil et ne comprenaient pas Melingue _bon_
+et _vrai_; que sais-je? La piece n'a pas fait d'argent et la voila
+finie; mais je la crois bonne tout de meme.
+
+Il me semble que le travail de Paul Meurice est excellent. Je trouve
+que l'idee du livre etait une idee. Donc, il n'y a pas de honte et
+les affronts ne nous atteignent pas. Gagner de l'argent n'est que la
+question secondaire; n'en pas gagner, c'est l'eventualite qu'il faut
+toujours admettre.
+
+Ce qui me console de tout, c'est que la chose vous a plu, et que vous
+n'avez pas eu a rougir de l'_intellect_ de votre maman.
+
+Et vous, nous faites-vous encore un chef-d'oeuvre? Il y en a bien
+besoin; car je n'ai rien vu de bon depuis longtemps. Je vous envoie
+toutes les tendresses de Nohant pour madame Dumas et pour vous. Vous ne
+ne me parlez pas de sa sante, a elle; j'espere que c'est bon signe. Ici,
+nous sommes tous enrhumes. Mais, sauf la petiote, qui fait ses premieres
+dents et qui en souffre, nous sommes tous de bonne humeur et occupes;
+Aurore m'habitue a ecrire avec un chat sur l'epaule, une poupee a cheval
+sur chaque bras et un menage sur les genoux. Ce n'est pas toujours
+commode, mais c'est si amusant!
+
+Bonsoir, mon fils; dites-moi quand vous serez a Paris et comment vous
+vous portez tous.
+
+Votre maman.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCLXXXIII
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS
+
+ Nohant, 20 novembre 1868.
+
+Tu me dis "Quand se verra-t-on?" Vers le 15 decembre, ici, nous
+baptisons _protestantes_ nos, deux fillettes. C'est l'idee de Maurice,
+qui s'est marie devant le pasteur, et qui ne veut pas de persecution et
+d'influence catholique autour de ses filles. C'est notre ami Napoleon
+qui est le parrain d'Aurore; moi qui suis la marraine. Mon neveu est le
+parrain de l'autre. Tout cela se passe entre nous, en famille. Il faut
+venir, Maurice le veut, et, si tu dis non, tu lui feras beaucoup de
+peine. Tu apporteras ton roman, et, dans une eclaircie, tu me le liras;
+ca te fera du bien de le lire a qui ecoute bien. On se resume et on se
+juge mieux. Je connais ca. Dis oui a ton vieux troubadour, il t'en saura
+un gre _soigne_.
+
+Je t'embrasse six fois, si tu dis oui.
+
+
+
+
+DCLXXXIV
+
+A M. DE CHILLY, DIRECTEUR DU THEATRE DE L'ODEON, A PARIS
+
+ Nohant, 12 decembre 1868.
+
+Mon cher ami,
+
+Me gardez-vous le mois de fevrier? Comptez sur moi. Dois-je compter sur
+vous?
+
+J'ai un travail a vous lire, et je ne puis aller a Paris avant le mois
+de janvier. Ce serait trop tard pour faire des remaniements, s'il y en
+avait d'importants a faire. Voulez-vous me donner votre parole d'honneur
+que mon manuscrit ne sera lu que par vous, Duquesnel et une troisieme
+personne, _sure_, a votre choix? et que, jusqu'a ce que nous soyons
+d'accord sur la reception de la piece, personne au monde ne saura que
+j'ai une piece entre vos mains. Si vous ne me donnez pas cette parole,
+je ne puis agir; si vous me la donnez, je vous enverrai le manuscrit.
+
+La piece que je vous offre est de moi seule[1]; elle n'a ete lue qu'a
+mes enfants. Je n'en ai meme dit un mot a qui que ce soit. S'il y a une
+indiscretion, elle viendra donc de l'Odeon, et je vous demande le secret
+jusqu'a nouvel ordre.
+
+Reponse tout de suite.
+
+A vous de coeur.
+
+ [1] _L'Autre_.
+
+
+
+
+DCLXXXV
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME), A PARIS
+
+ Nohant, 17 decembre 1868.
+
+Cher et illustre compere,
+
+Merci encore pour moi, pour mes enfants et petits-enfants et pour tous
+nos amis, dont vous avez conquis les coeurs. Toute la journee, nous
+entendons: "Comme il est beau! comme il est bon! comme il parle bien!
+comme il est simple, et jeune, et aimable!" Nous ne disons pas non,
+comme bien vous pensez, et nous aimons davantage ceux qui vous aiment.
+
+Vous, on vous aimerait davantage, si c'etait possible, pour cette grande
+marque d'amitie que vous avez bien voulu nous donner et qui sera un
+si cher souvenir dans la famille presente et a venir. Aurore en sera
+particulierement fiere et voudra, j'en suis sure, meriter une protection
+si cordialement accordee, et si gracieusement temoignee. Elle envoie
+toujours des baisers a votre portrait et se permet de le tutoyer.
+
+Nous esperons que vous serez arrive sans fatigue et que vous n'allez
+pas garder ce petit mouvement de fievre que vous avez confie au jeune
+docteur et pas a nous. Il faudra revenir nous voir, n'est-ce pas? Vous
+avez dit que cela vous ferait plaisir de vous retrouver a Nohant. Ce
+qu'il y a de certain, c'est que vous y laissez une trace de bonheur et
+d'affection qui ne s'effacera pas.
+
+A vous de tout notre coeur. Maurice, Lina et,
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCLXXXVI
+
+A MADAME EDMOND ADAM, AU GOLFE JOUAN
+
+ Nohant, 20 decembre 1868.
+
+Chere enfant,
+
+Je n'ai pas eu un instant pour vous repondre. Nohant a ete sens dessus
+dessous pour les fetes de nos baptemes _spiritualistes_; je ne veux pas
+dire protestants, bien que le premier sens du mot soit le vrai; avec
+cela, il fallait finir un gros travail[1]. On s'est amuse beaucoup, et
+on va se calmer; mais bientot il faudra aller a Paris pour aviser a
+faire fructifier les griffonnages, et je ne pense pas avoir le temps de
+saluer cette annee le soleil du Midi. Si je pouvais trouver quelques
+jours de liberte, ce serait une simple course pour vous embrasser
+d'abord, puis pour revoir la Corniche et revenir. Disposez donc de la
+belle villa du Pin, et, si vous m'en croyez, n'y mettez pas gratis des
+enfants et des nourrices.
+
+Merci mille fois pour moi et les miens de l'offre trop gracieuse. Il se
+passera encore quelque temps avant que Lina puisse promener sa marmaille
+si loin et laisser son interieur, qui leur est encore si necessaire.
+Nous ne pouvons rever que des promenades detachees, et encore! La vie de
+travail pese toujours sur nous de tout son poids, et c'est sans doute un
+bonheur malgre la privation de liberte, puisque nous n'avons jamais de
+dissentiments ni de tracas.
+
+Vous voila entree dans la grande aisance, vous. J'espere que vous allez
+guerir vos nerfs et travailler pour votre satisfaction; je n'ai pas
+encore relu votre livre, c'a ete plus qu'impossible; mais cela viendra.
+J'y mettrai la conscience que vous savez et je vous dirai mon impression
+comme on la doit a ceux qu'on aime.
+
+On vous embrasse tendrement tous, de la part de tous, vous reverrez
+sans doute bientot notre cher gros Plauchut, que nous retenons le plus
+possible et qui vous racontera nos _noces et festins_.
+
+A vous de coeur, a Adam et a ma belle Toto[2].
+
+G. SAND.
+
+ [1] _L'Autre_.
+
+ [2] Madame Alice Segoud.
+
+
+
+
+DCLXXXVII
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
+
+ Nohant, 21 decembre 1868.
+
+Certainement que je te boude et que je t'en veux, non pas par exigence
+ni par egoisme, mais, au contraire, parce que nous avons ete joyeux et
+_hilares_, et que tu n'as pas voulu te distraire et t'amuser avec nous.
+Si c'etait pour t'amuser ailleurs, tu serais pardonne d'avance; mais
+c'est pour t'enfermer, pour te bruler le sang, et encore pour un travail
+que tu maudis, et que--voulant et devant le faire quand meme--tu
+voudrais pouvoir faire a ton aise et sans t'y absorber.
+
+Tu me dis que tu es comme ca. Il n'y a rien a dire; mais on peut bien se
+desoler d'avoir pour ami qu'on adore un captif enchaine loin de soi, et
+que l'on ne peut pas delivrer. C'est peut-etre un peu coquet de ta part,
+pour te faire plaindre et aimer davantage. Moi qui ne suis pas enterree
+dans la litterature, j'ai beaucoup ri et vecu dans ces jours de fete,
+mais en pensant toujours a toi et en parlant de toi avec l'ami du
+Palais-Royal, qui eut ete heureux de te voir et qui t'aime et t'apprecie
+beaucoup. Tourguenef a ete plus heureux que nous, puisqu'il a pu
+t'arracher a ton encrier. Je le connais tres peu, lui, mais je le sais
+par coeur. Quel talent! et comme c'est original et trempe! Je trouve que
+les etrangers font mieux que nous. Ils ne posent pas, et nous, ou nous
+nous drapons, ou nous nous vautrons; le Francais n'a plus de milieu
+social, il n'a plus de milieu intellectuel.
+
+Je t'en excepte, toi qui te fais une vie d'exception, et je m'en excepte
+a cause du fonds de boheme insouciante qui m'a ete departi; mais, moi,
+je ne sais pas soigner et polir, et j'aime trop la vie, je m'amuse trop
+a la moutarde et a tout ce qui n'est pas le diner, pour etre jamais un
+litterateur. J'ai eu des acces, ca n'a pas dure. L'existence ou on ne
+connait plus son _moi_ est si bonne, et la vie ou on ne joue pas de role
+est une si jolie piece a regarder et a ecouter! Quand il faut donner
+de ma personne, je vis de courage et de resolution, mais je ne m'amuse
+plus.
+
+Toi, troubadour enrage, je te soupconne de t'amuser du metier plus que
+de tout au monde. Malgre ce que tu en dis, il se pourrait bien que
+l'_art_ fut ta seule passion, et que ta claustration, sur laquelle je
+m'attendris comme une bete que je suis, fut ton etat de delices. Si
+c'est comme ca, tant mieux, alors; mais avoue-le, pour me consoler.
+
+Je te quitte pour habiller les marionnettes, car on a repris les jeux et
+les ris avec le mauvais temps, et en voila pour une partie de l'hiver,
+je suppose. Voila l'imbecile que tu aimes et que tu appelles _maitre_.
+Un joli maitre, qui aime mieux s'amuser que travailler!
+
+Meprise-moi profondement, mais aime-moi toujours. Lina me charge de te
+dire que tu n'es qu'un pas grand'chose, et Maurice est furieux aussi;
+mais on t'aime malgre soi et on t'embrasse tout de meme. L'ami Plauchut
+veut qu'on le rappelle a ton souvenir; il t'adore aussi.
+
+A toi, gros ingrat.
+
+J'avais lu la bourde du _Figaro_ et j'en avais ri. Il parait que ca a
+pris des proportions grotesques. Moi, on m'a flanque dans les journaux
+un petit-fils a la place de mes deux fillettes et un bapteme catholique
+a la place d'un bapteme protestant. Ca ne fait rien, il faut bien mentir
+un peu pour se distraire.
+
+
+
+
+DCLXXXVIII.
+
+A M. EMILE ROLLINAT,
+EN GARNISON A PERPIGNAN
+
+ Nohant, 2 janvier 1869.
+
+Cher enfant,
+
+Merci de votre bon souvenir. Je suis heureuse de vous savoir content,
+c'est la marque d'un caractere solide et d'un esprit serieux; car,
+puisque tous ceux de votre age se plaignent, ne se trouvent bien places
+nulle part et voudraient commander a la destinee, ce n'est pas tant le
+manque de philosophie que le manque de force qui fait ces ames aigries,
+pleines d'exigence. Vous vous trouvez content d'avoir un etat et vous
+savez vous y faire des loisirs utiles, un fonds d'etudes qui vous
+servirait au besoin. Je suis bien sure a present que l'avenir est a
+vous, que le destin ne vous trainera pas apres lui, mais que vous le
+pousserez lui-meme en avant. Les chagrins que vous rappelez, votre
+bien-aime pere me les avait confies, et je l'ai vu bien tourmente de
+votre avenir. Ce que je vous dis aujourd'hui, je le lui disais; car il
+me decrivait votre caractere, vos aptitudes, et on voyait sa tendresse
+dominer ses inquietudes paternelles. La source de vos desaccords n'etait
+dans aucun de vous: elle etait en dehors de la famille, dans des idees
+d'autorite qui s'y glissaient malgre lui, et qui n'etaient pas justes,
+pas applicables a nos generations.
+
+J'ai lu ces jours-ci un livre tres bon et tres touchant qui m'a rappele
+mes entretiens sur vous avec ce cher pere et qui, en verite, sont comme
+un reflet de ces entretiens, bien qu'ils soient restes absolument entre
+lui et moi. Ce livre s'appelle _les Peres et les Enfants_. Il est
+d'Ernest Legouve. Si vous ne pouvez vous le procurer a Perpignan, je
+vous l'enverrai; il vous fera du bien, j'en suis sure, mais il faut le
+lire entier. Il met en presence le _pour_ et le _contre_; la conclusion
+proclame l'independance de l'individu, l'affranchissement de l'homme
+par l'homme, du fils par le pere, et en meme temps, il renoue la chaine
+souvent brisee des tendresses sublimes.
+
+Pendant que vous me demandiez les lettres et le calepin a Paris, je les
+avais la, dans un carton et je n'en savais rien; je les croyais ici. Mon
+premier soin a ete, en arrivant, de les chercher, et, ne trouvant ni le
+carton ni les lettres, j'ai constate ma bevue. Mais soyez tranquille, a
+mon premier voyage a Paris, je les retrouverai, et dites bien a votre
+mere d'etre tranquille aussi: ces precieuses lettres lui seront rendues.
+
+A vous de coeur, mon cher enfant.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCLXXXIX
+
+A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE
+
+ Nohant, 2 janvier 1869.
+
+Cher grand ami,
+
+Comme c'est bon a vous de ne pas m'oublier au nouvel an! nos pensees se
+sont croisees; car j'allais vous ecrire aussi. Non, Aurore n'a pas de
+petit frere, il n'y a que deux fillettes: l'une de trois ans, l'autre
+de neuf a dix mois. Toutes deux ont ete baptisees protestantes
+dernierement; c'est ce bapteme qui a fait croire a l'arrivee d'un nouvel
+enfant. Ce frere viendra peut-etre, mais il n'est pas sur le tapis.
+Quant, au bapteme protestant, ce n'est pas un engagement pris
+d'appartenir a une orthodoxie quelconque d'institution humaine. C'est,
+dans les idees de mon fils, une _protestation_ contre le catholicisme,
+un divorce de famille avec l'Eglise, une rupture determinee et declaree
+avec le pretre romain. Sa femme et lui se sont dit que nous pouvions
+tous mourir avant d'avoir _fixe_ le sort de nos enfants, et qu'il
+fallait qu'ils fussent munis d'un sceau protecteur, autant que possible,
+contre la lachete humaine.
+
+Moi, je ne voudrais dans l'avenir aucun culte protege ni prohibe, la
+liberte de conscience absolue; et, pour le philosophe, des a present, je
+ne concois aucune pratique exterieure. Mais je ne suis pratique en rien,
+je l'avoue, et, mes enfants ayant de bonnes raisons dans l'esprit, je me
+suis associee de bon coeur a leur volonte. Nous sommes tres heureux en
+famille et toujours d'accord en fait. Maurice est un excellent etre,
+d'un esprit tres cultive et d'un coeur a la fois independant et fidele.
+Il se rappellera toujours avec emotion la tendre bonte de votre accueil
+a Paris. Qu'il y a deja longtemps de cela! et quels progres avons-nous
+faits dans l'histoire? Aucun; il semble meme, historiquement parlant,
+que nous ayons recule de cinquante ans. Mais l'histoire n'enregistre que
+ce qui se voit et se touche. C'est une etude trop realiste pour consoler
+les ames. Moi, je crois toujours que nous avancons quand meme et que nos
+souffrances servent, la ou notre action ne peut rien.
+
+Je ne suis pas aussi politique que vous, je ne sais pas si vraiment
+nous sommes menaces par l'etranger. Il me semble qu'une heure de verite
+acquise a la race humaine ferait fondre toutes les armees comme neige au
+soleil. Mais vous vous dites belliqueux encore. Tant mieux, c'est signe
+que l'ame est toujours forte et fera vivre le corps souffrant en depit
+de tout. Nous vous aimons et vous embrassons tendrement.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCXC
+
+A MADAME EDMOND ADAM, AU GOLFE JOUAN
+
+ Nohant, 10 janvier 1869.
+
+Nous avons recu tous les envois, celui de Toto d'abord, et puis le votre
+hier au soir, venant de Grasse directement, et delicieux, frais a rendre
+friands les plus sobres. Aurore aussi a fete tout cela et va le feter
+encore plus aujourd'hui; car c'est son anniversaire, ses trois ans
+accomplis; et je viens de lui faire un bouquet pour diner. Je n'ai
+jamais vu, dans nos climats, une pareille floraison en plein janvier.
+La terre est un tapis de violettes et de pervenches, de narcisses et de
+pensees. Il fait presque aussi doux que, chez vous, au mois de mars;
+mais je m'imagine que, cette annee-ci, vous devez avoir, a present,
+presque trop chaud. Pourtant je ne sais pas, l'annee est bizarre: ils
+ont mauvais temps en Italie; ici, la veille de Noel, au milieu
+du reveillon et pendant que Plauchut racontait son voyage a mes
+petits-neveux, nous avons eu deux grands coups de tonnerre tres beaux.
+
+Dites-moi en gros la floraison de vos environs (la floraison _spontanee_
+du moment), ca m'interesse,--pas celle des jardins.
+
+On est heureux aussi chez nous, on ne demande que la duree de ce qui
+est. Notre parrain _Jerome_ est mieux portant, apres nous avoir donne de
+l'inquietude; il nous a ecrit hier. Lolo se livre a present a la danse
+et au chant avec succes. Maurice fait des merveilles de decors pour les
+marionnettes.
+
+Moi, j'ai acheve un grand travail et je ne fiche plus rien. Je suis
+en recreation, je donne le soir des lecons de fanfares au clairon des
+pompiers. En voila une occupation! mais, comme je sais mon affaire, a
+present! le reveil, l'appel, le rappel, la generale, la _berloque_,
+l'assemblee, le pas accelere, le pas ordinaire, etc. Je profite de
+l'occasion pour apprendre les elements de la musique a mon bonhomme,
+qui est garcon meunier et ne sait pas lire; il est intelligent, il
+apprendra.
+
+J'ai enfin relu _Laure_. Les defauts sont adoucis, les qualites mieux
+en lumiere; mais les defauts existent toujours, defauts absolument
+relatifs, qui _n'en sont pas par eux-memes_, et qu'on peut signaler
+sans vous rien oter de votre valeur personnelle. L'inconvenient de vos
+ouvrages est celui de ne pas s'adresser a une classe determinee de
+lecteurs intellectuellement hybrides comme vous. C'est un obstacle, non
+au merite, mais au succes de la chose. La partie qui interesse les uns
+est celle qui n'interesse pas les autres, et reciproquement. Je crois
+qu'il faudrait choisir, mais je ne peux pas encore vous dire dans quel
+sens vous pouvez le mieux marcher; cet ouvrage-ci ne tranche pas pour
+moi la question; j'y vois un grand progres des deux faces de votre
+talent, mais pas encore les qualites de _metier_ necessaires a l'une
+ou a l'autre, ou sachant fondre et marier habilement les deux. C'est
+affaire de temps, vous etes jeune.
+
+Sur ce, chere enfant aimee, la famille vous envoie ses remerciements
+pour vos gateries et vous renouvelle ses tendresses. Moi, je vous
+embrasse de coeur tous les trois.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCXCI
+
+A GUSTAVE FLAUBERT. A CROISSET
+
+ Nohant, 17 janvier 1869.
+
+L'individu nomme George Sand se porte bien; il savoure le merveilleux
+hiver qui _regne_ en Berry, cueille des fleurs, signale des anomalies
+botaniques interessantes, coud des robes et des manteaux pour sa
+belle-fille, des costumes de marionnettes, decoupe des decors, habille
+des poupees, lit de la musique, mais surtout passe des heures avec sa
+petite Aurore, qui est une fillette etonnante. Il n'y a pas d'etre plus
+calme et plus heureux dans son interieur que ce vieux troubadour retire
+des affaires, qui chante de temps en temps sa petite romance a la lune,
+sans grand souci de bien ou mal chanter, pourvu qu'il dise le motif
+qui lui trotte dans la tete, et qui, le reste du temps, flane
+delicieusement. Ca n'a pas ete toujours si bien que ca. Il a eu la
+betise d'etre jeune; mais, comme il n'a point fait de mal, ni connu les
+_mauvaises passions_, ni vecu pour la vanite, il a le bonheur d'etre
+paisible et de s'amuser de tout.
+
+Ce pale personnage a le grand loisir de t'aimer de tout son coeur, de
+ne point passer un jour sans penser a l'autre vieux troubadour, confine
+dans sa solitude en artiste enrage, dedaigneux de tous les plaisirs de
+ce monde, ennemi de la flanerie et de ses douceurs. Nous sommes, je
+crois, les deux travailleurs les plus differents qui existent; mais,
+puisqu'on s'aime comme ca, tout va bien. Puisqu'on pense l'un a l'autre
+a la meme heure, c'est qu'on a besoin de son contraire; on se complete
+en s'identifiant par moments a ce qui n'est pas soi.
+
+Je t'ai dit, je crois, que j'avais fait une piece en revenant de Paris.
+Ils l'ont trouvee bien; mais je ne veux pas qu'on la joue au printemps,
+et leur fin d'hiver est remplie, a moins que la piece qu'ils repetent
+ne tombe. Comme je ne sais pas faire de _voeux_ pour le mal de mes
+confreres, je ne suis pas pressee et mon manuscrit est sur la planche.
+J'ai le temps. Je fais mon petit roman de tous les ans, quand j'ai une
+ou deux heures par jour pour m'y remettre; il ne me deplait pas d'etre
+empechee d'y penser. Ca le murit. J'ai toujours avant de m'endormir, un
+petit quart d'heure agreable pour le continuer dans ma tete; voila!
+
+Je ne sais rien, mais rien de l'incident Sainte-Beuve; je recois une
+douzaine de journaux dont je respecte tellement la bande, que, sans
+Lina, qui me dit de temps en temps les nouvelles _principales_, je ne
+saurais pas si _Isidore_ est encore de ce monde.
+
+Sainte-Beuve est extremement colere, et, en fait d'opinions, si
+parfaitement sceptique, que je ne serai jamais etonnee, quelque chose
+qu'il fasse, dans un sens ou dans l'autre. Il n'a pas toujours ete comme
+ca, du moins tant que ca; je l'ai connu plus croyant et plus republicain
+que je ne l'etais alors. Il etait maigre, pale et doux; comme on change!
+Son talent, son savoir, son esprit ont grandi immensement, mais j'aimais
+mieux son caractere. C'est egal, il y a encore bien du bon. Il y a
+l'amour et le respect des lettres, et il sera le dernier des critiques.
+Le critique proprement dit disparaitra. Peut-etre n'a-t-il plus sa
+raison d'etre. Que t'en semble?
+
+Il parait que tu etudies le _pignouf_; moi, je le fuis, je le connais
+trop. J'aime le paysan berrichon qui ne l'est pas, qui ne l'est jamais,
+meme quand il ne vaut pas grand'chose; le mot _pignouf_ a sa profondeur;
+il a ete cree pour le bourgeois exclusivement, n'est-ce pas? Sur
+cent bourgeoises de province, quatre-vingt-dix sont _pignouflardes_
+renforcees, meme avec de jolies petites mines, qui annonceraient des
+instincts delicats. On est tout surpris de trouver un fond de suffisance
+grossiere dans ces fausses dames. Ou est la femme maintenant? Ca devient
+une excentricite dans le monde.
+
+Bonsoir, mon troubadour; je t'aime et je t'embrasse bien fort; Maurice
+aussi.
+
+
+
+
+DCXCII.
+
+AU MEME
+
+ Nohant, 11 fevrier 1869.
+
+Pendant que tu trottes pour ton roman, j'invente tout ce que je
+peux pour ne pas faire le mien. Je me laisse aller a des fantaisies
+_coupables_, une lecture m'entraine et je me mets a barbouiller du
+papier qui restera dans mon bureau et ne me rapportera rien. Ca m'a
+amuse ou plutot ca m'a commande, car c'est en vain que je lutterais
+contre ces caprices; ils m'interrompent et m'obligent... Tu vois que je
+n'ai pas la force que tu crois.
+
+Tu dis de tres bonnes choses sur la critique. Mais, pour la faire comme
+tu dis, il faudrait des artistes, et l'artiste est trop occupe de son
+oeuvre pour s'oublier a approfondir celle des autres.
+
+Mon Dieu, quel beau temps! En jouis-tu au moins de ta fenetre? Je parie
+que le tulipier est en boutons. Ici, pechers et abricotiers sont en
+fleurs. On dit qu'ils seront fricasses; ca ne les empeche pas d'etre
+jolis et de ne pas se tourmenter.
+
+Nous avons fait notre carnaval de famille: la niece, les petits neveux,
+etc. Nous tous avons revetu des deguisements; ce n'est pas difficile
+ici, il ne s'agit que de monter au vestiaire et on redescend en
+Cassandre, en Scapin, en Mezzetin, en Figaro, en Basile, etc., tout cela
+exact et tres joli. La perle, c'etait Lolo en petit Louis XIII satin
+cramoisi, rehausse de satin blanc frange et galonne d'argent. J'avais
+passe trois jours a faire ce costume avec un grand chic; c'etait si
+joli et si drole sur cette fillette de trois ans, que nous etions tous
+stupefies a la regarder. Nous avons joue ensuite des charades, soupe,
+folatre jusqu'au jour. Tu vois que, relegues dans un desert, nous
+gardons pas mal de vitalite. Aussi je retarde tant que je peux le voyage
+a Paris et le chapitre des affaires. Si tu y etais, je ne me ferais pas
+tant tirer l'oreille. Mais tu y vas a la fin de mars et je ne pourrai
+tirer la ficelle jusque-la. Enfin, tu jures de venir cet ete et nous y
+comptons absolument. J'irai plutot te chercher par les cheveux.
+
+Je t'embrasse de toute ma force sur ce bon espoir.
+
+
+
+
+
+DCXCIII
+
+A. M. EDMOND PLAUCHUT, A PARIS
+
+ Nohant, 18 fevrier 1869.
+
+Cher enfant,
+
+Je recois ta lettre ce matin, et, ce soir, me voila bien triste et toute
+seule avec mes deux petites, cachant a Aurore que papa et maman
+viennent de partir pour Milan. Un telegramme nous a annonce que le
+pere Calamatta, qui etait malade depuis pres d'un an sans donner
+d'inquietudes serieuses, etait dans un etat tres alarmant. Les enfants
+sont donc partis tout de suite, Maurice bien affecte de quitter mere et
+enfants; Lina desolee de quitter tout cela pour aller peut-etre trouver
+son pere mort ou mourant.
+
+Voila comme le malheur vous tombe sur la tete au milieu du calme et de
+la joie; car, a l'habitude et quand tout va bien physiquement chez nous
+et autour de nous, nous sommes vraiment des enfants gates du bon Dieu,
+vivant si unis les uns pour les autres. C'est-la, cher enfant, qu'il
+faut un peu de courage a ta vieille mere pour ne par broyer du noir;
+et les petites contrarietes de theatre que tu m'as vu supporter si
+patiemment paraissent ce qu'elles sont, rien du tout au prix de ce qui
+contriste le coeur. Enfin! courage, n'est-ce pas? a ce chagrin qui nous
+menace et nous cogne, il se joindra peut-etre de grandes contrarietes.
+Si ce pauvre homme meurt, il faudra probablement que mes enfants aillent
+a Rome, ou il a enfoui tout ce qu'il possede, tableaux, meubles rares,
+etc. Il n'y en a pas pour un grosse somme; il faut pourtant ne pas
+laisser piller cela, et je crains que le transport ou la vente de ces
+objets ne donne beaucoup de peine ou d'ennui pour peu de compensation.
+
+Et puis c'est un prolongement d'absence et je serai peut-etre seule un
+mois. Si c'etait pour eux une partie de plaisir, je serais gaie dans ma
+solitude, de penser a leurs amusements; mais, dans les conditions ou ils
+sont, ce voyage est navrant et j'en bois toute la tristesse, toute la
+fatigue, sans pouvoir la leur alleger.
+
+Je ne manquerai pourtant pas de courage, sois tranquille. J'ai ces deux
+cheres fillettes a garder et a ne pas quitter d'une heure. Lolo ne sait
+pas encore qu'ils sont partis. On l'a emmenee jouer dans ma chambre
+pendant qu'on enlevait les malles, et elle n'a pas vu les larmes. A
+diner, je vais inventer une histoire et demain encore; mais il y aura du
+gros chagrin quand elle constatera que nous sommes seules; car elle est
+passionnee dans ses affections et pas facile a attraper longtemps.
+
+Tu vois, cher enfant, que je ne suis pas en route pour Paris, tant s'en
+faut. Le premier mouvement de Maurice a ete de t'ecrire pour te confier
+sa mere. Je te le dis pour que tu voies quelle amitie il a pour toi,
+mais je l'en ai empeche. Nohant sans _eux_ est trop morne, et tu es dans
+l'age de la force et du bonheur, je trouverais egoiste et lache de te
+_faire quitter les tiens et tes plaisirs du Midi_ pour te condamner
+a l'etat de chien de garde. Non, sois tranquille sur mon compte, je
+supporterai cette crise comme il le faut, tant qu'on a un devoir a
+remplir, on a la _grace suffisante_ et je ne m'ennuierai pas; cette
+solitude me forcera de travailler. J'aurai le coeur gros souvent,
+surtout jusqu'a dimanche, ou j'aurai un telegramme de leur arrivee a
+Milan. Jusque-la, l'inquietude troublera le sommeil. Je ne sais pas si
+on passe le mont Cenis sans danger en cette saison, ni comment on le
+passe. C'est bete d'y penser; il y a du danger partout, meme au coin de
+son feu; mais l'imagination est la folle qui n'obeit pas a la volonte.
+Si tu veux de leurs nouvelles, ecris-leur: _Alla signora Lina Sand
+(Calamatta), Contrada Ciorasso, 11, Milano_.
+
+Au revoir donc, a Paris, _quand tu y seras selon le cours de tes
+projets_ quand tu auras vu tout ton monde et que le mien sera revenu,
+j'irai y passer quelques jours et te rappeler que Nohant t'attend quand
+tu seras un peu rassasie de Paris.
+
+Je t'embrasse tendrement, cher fils; ne sois pas inquiet de moi, mais
+plains-moi un peu; ca me fera du bien.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCXCIV
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
+
+ Nohant, 21 fevrier 1869.
+
+Je suis toute seule a Nohant, comme tu es tout seul a Croisset. Maurice
+et Lina sont partis pour Milan, pour voir Calamatta dangereusement
+malade. S'ils ont la douleur de le perdre, il faudra que, pour liquider
+ses affaires, ils aillent a Rome; un ennui sur un chagrin, c'est
+toujours comme cela. Cette brusque separation a ete triste, ma pauvre
+Lina pleurant de quitter ses filles et pleurant de ne pas etre aupres de
+son pere. On m'a laisse les enfants, que je quitte a peine et qui ne me
+laissent travailler que quand ils dorment; mais je suis encore heureuse
+d'avoir ce soin sur les bras pour me consoler. J'ai tous les jours,
+en deux heures, par telegramme, des nouvelles de Milan. Le malade est
+mieux; mes enfants ne sont encore qu'a Turin aujourd'hui et ne savent
+pas encore ce que je sais ici. Comme ce telegraphe change les notions de
+la vie, et, quand les formalites et formules seront encore simplifiees,
+comme l'existence sera pleine de faits et degagee d'incertitudes!
+
+Aurore, qui vit d'adorations sur les genoux de son pere et de sa mere et
+qui pleure tous les jours quand je m'absente, n'a pas demande une seule
+fois ou ils etaient. Elle joue et rit, puis s'arrete; ses grands beaux
+yeux se fixent, elle dit: _Mon pere_? Une autre fois, elle dit: _Maman_?
+Je la distrais, elle n'y songe plus, et puis elle recommence. C'est tres
+mysterieux, les enfants! ils pensent sans comprendre. Il ne faudrait
+qu'une parole triste pour faire sortir son chagrin. Elle le porte sans
+savoir. Elle me regarde dans les yeux pour voir si je suis triste ou
+inquiete; je ris et elle rit. Je crois qu'il faut tenir la sensibilite
+endormie le plus longtemps possible et qu'elle ne me pleurerait jamais
+si on ne lui parlait pas de moi.
+
+Quel est ton avis, a toi qui as eleve une niece intelligente et
+charmante? Est-il bon de les rendre aimants et tendres de bonne
+heure? J'ai cru cela autrefois: j'ai eu peur en voyant Maurice trop
+impressionnable et Solange trop le contraire et reagissant. Je voudrais
+qu'on ne montrat aux petits que le doux et le bon de la vie, jusqu'au
+moment ou la raison peut les aider a accepter ou a combattre le mauvais.
+Qu'est-ce que tu en dis?
+
+Je t'embrasse et te demande de me dire quand tu iras a Paris, mon voyage
+etant retarde, vu que mes enfants peuvent etre un mois absents. Je
+pourrai peut-etre me trouver avec toi a Paris.
+
+TON VIEUX SOLITAIRE.
+
+Quelle admirable definition je retrouve avec surprise dans le fataliste
+Pascal:
+
+"La nature agit par progres, _itus et reditus_. Elle passe et revient,
+puis va plus loin, puis deux fois moins, puis plus que jamais."
+
+Quelle maniere de dire, hein? Comme la langue flechit, se faconne,
+s'assouplit et se condense sous cette patte grandiose!
+
+
+
+
+DCXCV
+
+A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS.
+
+ Nohant, 12 mars 1869
+
+Mourir, sans souffrance, en dormant, c'est la plus belle mort, et c'est
+celle de Calamatta. Apoplexie sereuse, et puis une maladie dont il
+n'a pas su la gravite et qui ne le faisait pas souffrir. Mes enfants
+reviennent; Maurice a raison de ramener tout de suite ma pauvre Lina
+aupres de ses filles. La nature veut qu'elle soit heureuse de les
+revoir.
+
+Mourir ainsi, ce n'est pas mourir, c'est changer de place au gre de la
+locomotive. Moi qui ne crois pas a la mort, je dis: "Qu'importe tot ou
+tard!" Mais le depart, indifferent pour les partants, change souvent
+cruellement la vie de ceux qui restent, et je ne veux pas que ceux que
+j'aime meurent avant moi qui suis toujours prete et qui ne regimberai
+que si je n'ai pas ma tete. Je ne crains que les infirmites qui font
+durer une vie inutile et a charge aux plus devoues. Calamatta, qui
+s'etait garde extraordinairement jeune et actif a soixante-neuf ans,
+craignait aussi cela plus que la mort. Il a ete, dans les derniers
+jours, menace de paralysie. Si on lui eut donne a choisir, il eut choisi
+ce que la destinee lui a envoye. Il a eu sa grandeur aussi, celui-la,
+par le respect et l'amour de l'art serieux. Il avait a cet egard des
+convictions respectables par leur inflexibilite. Il ne comprenait la vie
+que sous un aspect, qui n'est peut-etre pas la vie, et il la cherchait
+avec anxiete et entetement, tout cela ennobli par la sincerite, le
+talent reel et la volonte, interessant et irritant, sec et tendre,
+personnel et devoue; des contrastes qui s'expliquaient par un idealisme
+incomplet et douloureux. Manque d'education premiere dans l'art comme
+dans la societe; un vrai produit de Rome, un descendant de ceux qui ne
+voyaient qu'eux dans l'univers et qui avaient raison a leur point de
+vue.
+
+Moi, je voudrais mourir apres quelques annees ou j'aurais eu le loisir
+d'ecrire pour moi seule et quelques amis. Il me faudrait un editeur qui
+me fit vingt mille livres de rente pour subvenir a toutes mes charges;
+mais je ne saurai pas le trouver et je mourrai en tournant ma roue de
+pressoir. Je m'en console en me disant que ce que j'ecrirais ne vaudrait
+peut-etre pas la peine d'etre ecrit. C'est egal; si vous me trouvez, cet
+editeur, pour l'annee prochaine, prenez-le aux cheveux.
+
+Vous tracez pour vous un ideal de bonheur que vous pouvez, ce me semble,
+realiser demain si bon vous semble. Mais vous ne le voulez pas, et vous
+avez bien raison.
+
+Il n'y a de bon dans la vie que ce qui est contraire a la vie; le jour
+ou nous ne songerons plus qu'a la conserver, nous ne la meriterons plus.
+
+N'est-ce pas une fatigue d'aimer ses amis? Il serait bien plus commode
+de ne se deranger pour personne, de ne soigner ni enterrer les autres,
+de n'avoir ni a les consoler ni a les secourir et de ne point souffrir
+de leurs peines. Mais essayez! cela ne se peut.
+
+Bonsoir, cher fils; je vous aime: c'est la moralite de la chose.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCXCVI
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
+
+ Nohant, 2 avril 1869.
+
+Cher ami de mon coeur, nous voici redevenus calmes. Mes enfants me sont
+arrives bien fatigues. Aurore a ete un peu malade. La mere de Lina est
+venue s'entendre avec elle pour leurs affaires. C'est une loyale et
+excellente femme, tres artiste et tres aimable. J'ai eu aussi un gros
+rhume, mais tout se remet, et nos charmantes fillettes consolent leur
+petite mere. S'il faisait moins mauvais temps et si j'etais moins
+enrhumee, je me rendrais tout de suite a Paris, car je veux t'y trouver.
+Combien de temps y restes-tu? Dis-moi vite.
+
+Je serai bien contente de renouer connaissance avec Tourguenef, que j'ai
+un peu connu sans l'avoir lu, et que j'ai lu depuis avec une admiration
+entiere. Tu me parais l'aimer beaucoup: alors je l'aime aussi, et je
+veux que, quand ton roman sera fini, tu l'amenes chez nous. Maurice
+aussi le connait et l'apprecie beaucoup, lui qui aime ce qui ne
+ressemble pas aux autres.
+
+Je travaille a mon roman de _cabotins_, comme un forcat. Je tache que
+cela soit amusant et explique _l'art_; c'est une forme nouvelle pour moi
+et qui m'amuse. Ca n'aura peut-etre aucun succes. Le gout du jour est
+aux marquises et aux lorettes; mais qu'est-ce que ca fait?--Tu devrais
+bien me trouver un titre qui resumat cette idee: _le roman comique
+moderne_[1].
+
+Mes enfants t'envoient leurs tendresses; ton vieux troubadour embrasse
+son vieux troubadour.
+
+Reponds vite combien tu comptes rester a Paris.
+
+Tu dis que tu payes des notes et que tu es agace. Si tu as besoin de
+_quibus_, j'ai pour le moment quelques sous a toucher. Tu sais que tu
+m'as offert une fois de me preter et que, si j'avais ete genee, j'aurais
+accepte. Dis toutes mes amities a Maxime Du Camp et remercie-le de ne
+pas m'oublier.
+
+ [1] _Pierre, qui roule_.
+
+
+
+
+DCXCVII
+
+A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS
+
+ Nohant, 20 avril 1869.
+
+Cher ami,
+
+Pour le moment, je suis ereintee: j'ai depasse mes forces, et mes
+soixante-cinq printemps me rappellent a l'ordre. Ce ne sera pas tout de
+suite que je pourrai ecrire ou lire une ligne, _meme de Victor Hugo_!
+et je vais me reposer a Paris en courant du matin au soir! Si on peut
+m'attendre, je ferai tout mon possible pour ne pas arriver trop lard.
+Ce qu'il y a de certain, c'est que je prends acte de la sommation du
+_Temps_, et je ne m'engagerai pas ailleurs.
+
+Certes _le Temps_ est un journal qui se respecte et se fait respecter,
+et, de plus, M. Nefftzer est un des etres les plus sympathiques qu'on
+puisse rencontrer. Je ne sais pas comment je n'ai jamais rien ecrit dans
+_sa maison_. C'est que je n'ecris plus. Ce gagne-pain eternel, le roman
+a perpetuite m'absorbe et me commande. A propos, reprochez-lui de ne
+plus m'envoyer _le Temps_. Je n'etais pas indigne de le recevoir. On me
+l'a supprime.
+
+Maurice vous remercie de votre bon souvenir. Il vient de faire un triste
+voyage a Milan pour voir mourir notre pauvre Calamatta. Sa petite femme
+a ete bien eprouvee. Enfin, on se calme. Ils ont deux fillettes si
+charmantes! La grace, la douceur, l'intelligence de l'ainee sont
+incroyables pour son age.
+
+A bientot, cher ami. N'oubliez pas qu'a Paris, je demeure rue Gay Lussac
+5, bien pres de vous.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCXCVIII
+
+A MAURICE SAND, A NOHANT
+
+ Paris, 14 mai 1869.
+
+On se croirait en 1848 depuis hier. On chante _la Marseillaise_ a
+tue-tete dans les rues, et personne ne dit rien. Ce soir, quelques
+centaines d'etudiants, suivis de quelques blouses, ont passe trois fois
+sur mon boulevard, en chantant... faux comme toujours. _La Marseillaise_
+ne viendra jamais a bout d'etre chantee juste. Les boutiquiers, toujours
+braves, se sont hates de fermer boutique. Les reunions electorales
+sont tres orageuses, et la police est tres moderee jusqu'ici; cela
+pourra-t-il durer? Il y a quelque chose dans l'air. Le public peut-il
+agir contre la troupe? Il serait ecrase. Mais le gouvernement peut-il
+sevir contre le public electoral? Ce serait jouer son va-tout. On en est
+la.
+
+Rochefort et Bancel sont les lions du moment. On garde un bon souvenir
+a Barbes. De Ledru-Rollin et des siens, pas plus question que s'ils
+n'avaient jamais existe.
+
+Voila tout ce que je sais. Je suis trop occupee pour m'informer. Les
+jours passent comme des heures a ranger, trier, et me garer des visites.
+J'ai dine avec Plauchut, et nous avons fait ensuite une partie de
+dominos. Hier, j'ai dine rue de Courcelles, avec Theo, Flaubert, les
+Goncourt, Taine, etc. On n'a parle que de litterature, et, comme de
+coutume, on n'a ete d'accord sur rien.
+
+Je me porte bien; j'irai a Palaiseau apres-demain probablement. Je vous
+_bige_ mille fois. Deux jours sans nouvelles de vous! Il n'y a personne
+de malade, au moins?
+
+Hier, Taine m'a parle de toi avec de grands eloges. La princesse a dit
+que c'etait grand dommage que tu ne fisses plus de peinture. Taine
+a dit: "Mais, il fait de la bonne litterature; c'est un esprit tres
+substantiel et un talent serieux." Et puis il m'a dit qu'il avait lu
+dernierement mes _Maitres sonneurs_, et que c'etait _tout aussi beau que
+Virgile_. Rien que ca! Enfin il m'a parle de mes affaires et il veut en
+parler a Hachette.
+
+
+
+
+DCXCIX
+
+A M. EDMOND PLAUCHUT, A PARIS
+
+ Nohant, 11 juin 1869.
+
+Comment vas-tu, mon Planchemar? Ta petite personne delicate et frele
+est-elle restauree? Trempes-tu encore des biscuits dans du madere avant
+la soupe, pour te mettre en appetit?
+
+Pour moi, je vas comme les vieux chevaux qui travaillent jusqu'a la
+derniere minute avant l'abattoir. J'ai fait le voyage seule dans mon
+coupe, et n'en suis descendue qu'a Chateauroux. Comme cette route que je
+connais trop m'ennuie beaucoup, j'ai ferme tous les stores, j'ai dormi
+jusqu'a Orleans; puis j'ai lu tout un volume de Tourguenef, jusqu'a
+Nohant. Lina m'attendait a Vic, avec les deux fillettes. Toutes trois
+vont bien et Lolo continue a etre une merveille. Elle ne veut plus me
+quitter, et, du jardin, elle me crie: "Es-tu chez toi, bonne mere? Tu
+vas pas t'en aller encore?"
+
+La poupee a eu le plus grand succes; mais les pelles et les brouettes
+l'emportent sur tout, et les bananes enfoncent tout autre mets. Maurice,
+Lina et moi, nous en avons aussi la passion, et je te reponds qu'on les
+fete: elles sont delicieuses! on te remercie, et Lolo repete que son
+Plauchut fait tout ce qu'elle veut. Allons, marie-toi donc, gros
+irresolu, pour avoir une Aurore a gater!
+
+Gabrielle est gentille aussi comme tout, toujours gaie et toujours en
+mouvement. Maurice est agriculteur jusqu'a la moelle. Il se leve a sept
+heures, va aux foires et marches, et se porte a ravir. Ca l'a rajeuni
+de dix ans. Tu penses que je suis heureuse de voir que tout va bien et
+qu'on est heureux; Nohant est ombreux, fleuri, feuille comme-je ne l'ai
+jamais vu; recolte de foins splendide chez nous, mauvaise ailleurs. Pas
+de fruits, ca fera l'affaire de Magny.
+
+On t'attend pour ma fete et on en saute de joie; je leur ai conte
+l'affaire de ton voyage nocturne a Palaiseau et ils en ont ete tout
+attendris. Donne-nous de tes nouvelles et viens le plus tot que tu
+pourras. J'ai beau etre au milieu de ce que j'ai de plus cher au monde,
+ta bonne figure me manque, et il ne me semble plus que je sois au
+complet sans toi. A bientot, donc, n'est-ce pas?
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCC
+
+AU MEME
+
+ Nohant, 15 aout 1869.
+
+Mon cher enfant,
+
+Qu'est-ce que tu deviens? Il y a plusieurs jours que tu n'as donne de
+tes nouvelles.
+
+Ici, on va toujours bien et on t'aime. Dis-nous si tes affaires vont a
+souhait, si tu t'amuses et si tu nous aimes toujours.
+
+G. SAND.
+
+P.-S.--Moi, j'ai repris mon herbier, de fond en comble. Quel travail!
+Il y a huit jours que j'y suis plongee du matin au soir. J'ai pris pour
+domestique mon eleve le clairon des pompiers. Je lui ai demande s'il
+etait propre.
+
+--Tres propre, madame; personne n'est aussi propre que moi.
+
+--Es-tu intelligent?
+
+--Tres intelligent, madame; personne n'est aussi intelligent que moi.
+
+--Et raisonnable?
+
+--Tres raisonnable, madame; personne, etc.
+
+Il a repondu ainsi a toutes les questions; j'ai fini par lui demander
+s'il etait modeste.
+
+--Tres modeste, madame; personne n'est plus modeste que moi.
+
+Voyant qu'il avait toutes les perfections, je l'ai pris pour laver
+Fadet, et il fait les choses avec tant de conscience, qu'il se met dans
+la fosse avec lui jusqu'au menton. C'est un vrai Jocrisse, mais si bon
+garcon et si zele, que nous le garderons. Je lui ai appris la musique
+l'annee derniere; je vais lui apprendre a lire.
+
+
+
+
+DCCI
+
+A MAURICE SAND, A NOHANT
+
+ Sainte-Monehouhl, 18 septembre 1869.
+
+Bonne sante et bon voyage! J'ai vu Reims, la cathedrale; la Champagne
+pouilleuse, tres laide; les bords de l'Aisne, charmants! Nous avons tres
+bien dormi dans le pays des pieds de cochon et joue aux dominos en wagon
+toute la journee d'hier, premiere de notre voyage.
+
+En ce moment, Adam visite le champ de bataille de Valmy, qu'il a etudie
+avec soin (la bataille, dans l'histoire, et, dans _Andre Bauvray_, la
+campagne).
+
+Apres dejeuner, nous partons en caleche, pour les defiles de l'Argonne
+et nous coucherons a Verdun. Il fait un temps delicieux. Rien de tres
+interessant pour moi jusqu'ici; mais on quitte le chemin de fer et la
+promenade commence.
+
+Je vous _bige_ mille fois tous.
+
+
+
+
+DCCII
+
+AU MEME
+
+ Paris, 23 septembre 1869.
+
+J'arrive a Paris, neuf heures du soir, en belle sante et nullement
+fatiguee, et j'y trouve de vos nouvelles. Tout va bien chez nous; je
+suis heureuse et contente. Je viens de voir un pays admirable, les
+vraies Ardennes, sans beaux arbres, mais avec des hauteurs et des
+rochers comme a Gargilesse. La Meuse au milieu, moins large et moins
+agitee que la Creuse, mais charmante et navigable. Nous l'avons suivie
+de Mezieres a Givet en chemin de fer, en bateau, a pied, et de nouveau
+en chemin de fer. On fait ce delicieux trajet, sans se presser dans
+la journee, et meme on a le temps de dejeuner tres copieusement et
+proprement dans une maison en micaschiste, comme celles des paysans de
+Gargilesse, mais d'une proprete belge tres reelle, au pied des beaux
+rochers appeles _les Dames-de-Meuse_.
+
+Si les defiles de l'Argonne sont dignes _d'Andre_ _Bauvray, les
+Dames-de-Meuse_ sont dignes du _Comme il vous plaira_ de Shakspeare. Il
+n'y manque que les vieux chenes. Le systeme tres lucratif du deboisement
+et du reboisement de ces montagnes est tres singulier. Je vous le
+_narrerai_ a la maison.
+
+De Givet, ou nous avons passe deux nuits, et ou Alice a ete souffrante,
+j'ai ete, avec Adam et Plauchut, a huit lieues en Belgique, voir les
+grottes de Han; c'est une rude course de trois heures dans le coeur de
+la montagne, le long des precipices de la Lesse souterraine, un petit
+torrent qui dort ou bouillonne au milieu des tenebres pendant pres
+d'une lieue, dans des galeries ou des salles immenses decorees des
+plus etranges stalactites. Cela finit par un lac souterrain ou l'on
+s'embarque pour revoir la lumiere d'une maniere feerique.
+
+C'est une course tres penible et assez dangereuse que la promenade avec
+escalade ou descente perpetuelle dans ces grottes. Voyant les autres
+tomber comme des capucins de cartes, j'ai pris le bras du maitre-guide
+en lui glissant a l'oreille l'amoureuse promesse d'une piece de cinq
+francs. J'ai pris la tete de la caravane et je n'ai pas fait un faux
+pas. Il y avait la une vingtaine de Belges qui n'etaient pas contents de
+la preference, _savez-vous?_ Fallait qu'ils s'en avisent, ainsi que de
+la piece de deux francs a un des porteurs de lampe. Mais, quand on veut
+des _preferences_, on ne doit pas rechigner a la detente.
+
+Ni Alice ni sa mere ne seraient sorties de cette promenade, ou bien
+elles seraient encore a Givet tres malades. Enfin nous les avons
+ramenees a Paris gueries et bien gaies. Nous avons tous ete constamment
+d'accord, Adam etant un excellent _mar-chef._ Nous avons depense chacun
+cent soixante-cinq francs, en cinq jours, en ne nous refusant rien,
+voitures, auberges, bateaux et meme l'Opera a Charleville. Je ne sais si
+vous ne recevrez pas cette lettre-ci avant toutes les autres. Je vous ai
+ecrit de toutes nos _couchees_.
+
+Je vous _bige_ mille fois et vais dormir dans mon lit. Nous avons parle
+mille fois de vous en route. J'ai achete a Verdun des dragees pour Lolo,
+et, a Reims, Plauchut lui a achete des nonnettes.
+
+Je vous _bige_ et _rebige_. Gabrielle est-elle bien guerie de ses dents?
+Merci a ma Lolo de penser a moi.
+
+J'ai vu des vaches, des vaches! des moutons, des moutons! pas un boeuf;
+des montagnes d'ardoises, pas une coquille, pas une empreinte. Il est
+vrai que je n'ai pu visiter une seule ardoisiere, le temps manquait.
+Presque toujours le terrain de Gargilesse plus schisteux encore,
+c'est-a-dire plus feuillete, et plus friable, de Mezieres a Givet.
+
+La cathedrale de Reims est une belle chose; mais c'est pourri
+d'obscenites, et parfaitement catholique. La luxure est representee sur
+le porche dans la posture d'un monsieur qui s'amuse tout seul; charmant
+spectacle pour les jeunes communiantes.
+
+Nous ayons eu aussi tempete la nuit a Verdun, et grande pluie le soir a
+Charleville; mais je dormais trop bien pour entendre l'orage, pas plus
+que les _dianes_ de toutes ces villes de guerre. Juliette et Alice ne
+fermaient pas l'oeil.
+
+Tout le temps que nous avons ete a _decouvert_, il a fait un temps
+frais, doux, ravissant et par moments un beau soleil chaud. Le soleil
+tapait rude sur la montagne de Han; mais, dans la grotte, c'etait
+un bain de boue, j'ai ete crottee jusque sur mon chapeau, tant les
+stalactites pleurent!
+
+
+
+
+DCCIII
+
+AU MEME
+
+ Paris, 17 octobre 1869.
+
+Ta Linette est arrivee a quatre heures et demie, en bonne sante et
+fraiche comme une rose. Je l'attendais avec Houdor a la gare, ou elle a
+debarque avec un bouquet de Nohant aussi frais qu'elle. Je l'ai menee a
+la maison; puis nous avons ete diner chez Magny, ou Plauchemar est venu
+nous rejoindre; apres, nous avons fait une partie de dominos et Titine
+est venue s'y joindre. J'ai cause de Nohant, de toi, de nos filles avec
+Cocote, qui s'est couchee a dix heures, tres-vaillante, mais en bonne
+disposition de dormir. Je vais en faire autant; car je me suis levee
+a huit heures, pour aller enterrer le pauvre Sainte-Beuve. Tout Paris
+etait la, les lettres, les arts, les sciences, la jeunesse et le peuple;
+pas de senateurs ni de pretres. J'y ai vu Girardin, qui a dit a Solange
+que son roman etait tres bien, et qui l'a beaucoup encouragee a
+continuer; Flaubert, qui etait tres affecte; Alexandre: son pere, qui
+ne marche plus; Berton, Adam, Borie, Nefftzer, Taine, Trelat, le vieux
+Grzymala, Prevost-Paradol, Ratisbonne, Arnaud (de l'Ariege), catholique.
+Des athees, des croyants, des gens de tout age, de toute opinion, et la
+foule.
+
+La chose finie, j'ai quitte tout ce monde officiel pour aller retrouver
+ma voiture; alors en rentrant dans la vraie foule, j'ai ete l'objet
+d'une _manifestation_ dont je peux dire que j'ai ete reconnaissante,
+parce qu'elle etait tout a fait respectueuse et pas enthousiaste: on
+m'a escortee en se reculant pour me faire place et en levant tous les
+chapeaux en silence. La voiture a eu peine a se degager de cette foule
+qui se retirait lentement, saluant toujours et ne me regardant pas
+sous le nez, et ne disant rien. Adam et Plauchut qui m'accompagnaient
+pleuraient presque, et Alexandre etait tout etonne.
+
+J'ai trouve cela mieux que des cris et des applaudissements de theatre,
+et j'ai ete seule l'objet de cette preference. Il n'y avait pour les
+autres que des temoignages de curiosite. Plauchut m'a fait promettre de
+te raconter cela bien exactement, disant que tu en serais content, parce
+que c'etait comme un mouvement general d'estime, pour le caractere, plus
+que pour la reputation.
+
+Demain, Lina va voir sa mere; je vais lui faciliter toutes les allees
+et venues, pour qu'elle puisse gagner du temps et ne pas se fatiguer.
+J'aurai bien soin d'elle, tu peux etre tranquille, et le plus vite
+possible nous retournerons vers toi et nos cheries fillettes, dont nous
+avons bien soif!
+
+Embrasse pour moi _les jenes gens_, comme dit Lolo.
+
+
+
+
+DCCIV
+
+A M. EDMOND PLAUCHUT, AU MANS
+
+ Nohant, 10 novembre 1869.
+
+Je te croyais parti en effet, et, pendant que je t'ecris au Mans, tu es
+peut-etre encore a Paris a te dorloter. Ici, c'est un rhume general,
+sauf les enfants. Ca n'a pas empeche Maurice et Rene de rouvrir avec
+eclat le _Theatre Balandard_, et de nous donner une piece souvent
+interrompue par les bravos et les rires. Aurore, pour la premiere fois,
+a assiste a un premier acte; apres quoi, on lui a dit que c'etait fini
+et elle a ete se coucher. Elle etait figee d'etonnement et d'admiration,
+et disait toujours: "Encore! encore! j'en veux d'autres!" bien qu'il fut
+dix heures du soir; c'est la premiere fois qu'elle veille si tard. Elle
+est toujours merveilleusement gentille.
+
+Mon _jeu de Plauchut_ continue tous les soirs avec elle et dure une
+grande heure. Il n'y a pas moyen de lui en inventer un qui l'amuse
+autant que ce domino, qui recommence toujours les memes aventures. A
+present, mon Plauchut a une petite fille qui est insupportable, qui fait
+dans son lit et qui crie toujours.
+
+Il n'y a pas de danger qu'elle t'oublie. Je croyais, a mon retour de
+Paris, qu'elle ne songeait plus a ce jeu; mais, des le premier soir,
+quoiqu'elle n'y eut pas joue depuis deux mois, elle m'a dit: "Tu vas
+faire Plauchut." Elle lui attribue le role que Balandard a dans les
+marionnettes; c'est lui qui bat tout le monde et qui jette les importuns
+par la fenetre, mais le plus souvent dans les lieux.
+
+J'ai recu l'_almanach_, qui est joliment bete, a commencer par _moi[1]._
+
+En politique, je n'aime pas le role de Rochefort. Je n'aime pas cette
+adulation du peuple, cet abandon de sa volonte, cette absence de
+principes. Ce n'est pas ainsi qu'il faut l'aimer et le servir: c'est le
+traiter en souverain absolu. Un homme qui se respecte ne dit pas: "Je
+preterai serment ou je ne le preterai pas, c'est comme vous voudrez".
+S'il n'en sait pas plus long que ses commettants; s'il attend leur
+caprice pour agir, le premier idiot venu est aussi bon a elire que lui.
+Toute cette nuance ultra-democratique est une ecume. Mais il n'y a pas
+d'ebullition sans ecume et cela ne doit pas inquieter outre mesure ceux
+qui veulent la revolution sociale.
+
+Elle se ferait mieux sans violence; mais, qu'on lutte ou non contre la
+violence, elle est fatale, elle aura son jour. Laissons passer.
+
+Tu nous annonces la mort de Victor-Emmanuel. Les journaux ne l'annoncent
+pas encore. Ce serait un malheur. Ses fils, dit-on, ne le valent pas, et
+l'Italie n'est pas prete a se passer de lui.
+
+Si je t'avais su encore a Paris, je t'aurais charge de remettre a
+Galli-Marie _las muchachas_ que Berton nous a envoyees. Je les ai
+expediees par la poste a la diva.
+
+Sauf les rhumes, tout va bien ici. Moi, je travaille, je fais le roman
+des Dames-de-Meuse et des grottes de Han[1]. Ca t'amusera de t'y
+promener en souvenir avec des personnages que tu ne connais pas.
+
+Tout le monde t'embrasse tendrement. Ecris-nous.
+
+G. SAND.
+
+ [1] _Almanach du Rappel_, pour 1870.
+
+
+
+
+DCCV
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
+
+ Nohant, 15 novembre 1869.
+
+Qu'est-ce que tu deviens, mon vieux troubadour cheri? tu corriges tes
+epreuves comme un forcat, jusqu'a la derniere minute? On annonce ton
+livre _pour demain_ depuis deux jours. Je l'attends avec impatience, car
+tu auras soin de ne pas m'oublier? On va te louer et t'abimer; tu t'y
+attends. Tu as trop de vraie superiorite pour n'avoir pas des envieux et
+tu t'en bats l'oeil, pas vrai? Et moi aussi pour toi. Tu es de force
+a etre stimule par ce qui abat les autres. Il y aura du petard,
+certainement; ton sujet va etre tout a fait de circonstance en ce
+moment de _Regimbards_. Les bons progressistes, les vrais democrates
+t'approuveront. Les idiots seront furieux, et tu diras: "Vogue la
+galere!"
+
+Moi, je corrige aussi les epreuves de _Pierre qui roule_ et je suis a la
+moitie d'un roman nouveau qui ne fera pas grand bruit; c'est tout ce que
+je demande pour le quart d'heure. Je fais alternativement _mon_ roman,
+celui qui me plait et celui qui ne deplait pas autant a la _Revue_, et
+qui me plait fort peu. C'est arrange comme cela; je ne sais pas si je ne
+me trompe pas. Peut-etre ceux que je prefere sont-ils les plus mauvais.
+Mais j'ai cesse de prendre souci de moi, si tant est que j'en aie
+jamais eu grand souci. La vie m'a toujours emportee hors de moi et elle
+m'emportera jusqu'a la fin. Le coeur est toujours pris au detrimen de
+la tete. A present, ce sont les enfants qui mangent tout mon intellect;
+Aurore est un bijou, une nature devant laquelle je suis en admiration;
+ca durera-t-il comme ca?
+
+Tu vas passer l'hiver a Paris, et, moi, je ne sais pas quand j'irai. Le
+succes du _Batard_ continue; mais je ne m'impatiente pas; tu as promis
+de venir des que tu serais libre, a Noel, au plus tard, faire reveillon
+avec nous. Je ne pense qu'a ca, et, si tu nous manques de parole, ca
+sera un desespoir ici. Sur ce, je t'embrasse a plein coeur comme je
+t'aime.
+
+G. SAND.
+
+ [1] _Malgre tout_.
+
+
+
+
+DCCVI
+
+A M, LOUIS ULBACH, A PARIS
+
+ Nohant, 26 novembre 1869.
+
+Cher et illustre ami,
+
+Je suis a Nohant, a huit heures de Paris (chemin de fer). Est-ce une
+trop longue enjambee pour le temps dont vous pouvez disposer? On part
+vers neuf heures de Paris, on dine a Nohant a sept.--On peut repartir
+le lendemain matin; mais, en restant un jour chez nous, il n'y a pas de
+fatigue et on aurait le temps de causer. Si cela ne se peut, ce sera a
+notre grand regret; car nous nous ferions une joie, mes enfants et moi,
+de vous embrasser, vous et votre _Cloche_[1], qui sonne si fort, sans
+cesser d'etre un bel instrument et sans detonner dans les charivaris.
+
+J'irai a Paris, dans le courant de l'hiver, janvier ou fevrier. Si vous
+ne pouvez m'attendre, consultez sur les quarante premieres annees de
+ma vie, l'_Histoire de ma vie_. Levy vous portera les volumes a votre
+premiere requisition.
+
+Cette histoire est vraie. Beaucoup de details a passer; mais, en
+feuilletant, vous aurez _exacts_ tous les faits de ma vie.
+
+Pour les vingt-cinq dernieres annees, il n'y a plus rien d'interessant;
+c'est la vieillesse tres calme et tres heureuse en famille, traversee
+par des chagrins tout personnels, les morts, les defections, et
+puis l'etat general ou nous avons souffert, vous et moi, des memes
+choses.--Je repondrai, a toutes les questions qu'il vous conviendrait de
+me faire, si nous causions, et ce serait mieux.
+
+J'ai perdu deux petits-enfants bien-aimes, la fille de ma fille et le
+fils de Maurice. J'ai encore deux petites charmantes de son heureux
+mariage. Ma belle-fille m'est presque aussi chere que lui. Je leur ai
+donne la gouverne du menage et de toute chose. Mon temps se passe a
+amuser les enfants, a faire un peu de botanique en ete, de grandes
+promenades (je suis encore un pieton distingue), et des romans, quand je
+peux trouver deux heures dans la journee et deux heures le soir.
+
+J'ecris facilement et avec plaisir; c'est ma recreation; car la
+correspondance est enorme, et c'est la le travail. Vous savez cela. Si
+on n'avait a ecrire qu'a ses amis! Mais que de demandes touchantes ou
+saugrenues! Toutes les fois que je peux quelque chose, je reponds. Ceux
+pour lesquels je ne peux rien, je ne reponds rien. Quelques-uns meritent
+que l'on essaye, meme avec peu d'espoir de reussir. Il faut alors
+repondre qu'on essayera. Tout cela, avec les affaires personnelles, dont
+il faut bien s'occuper quelquefois, fait une dizaine de lettres par
+jour. C'est le fleau; mais qui n'a le sien?
+
+J'espere, apres ma mort, aller dans une planete ou l'on ne saura ni lire
+ni ecrire. Il faudra etre assez parfait pour n'en avoir pas besoin. En
+attendant, il faudrait bien que, dans celle-ci, il en fut autrement.
+
+Si vous voulez savoir ma position materielle, elle est facile a etablir.
+Mes comptes ne sont pas embrouilles. J'ai bien gagne, un million avec
+mon travail; je n'ai pas mis un sou de cote: j'ai tout donne, sauf vingt
+mille francs, que j'ai places, il y a deux ans, pour ne pas couter trop
+de tisane a mes enfants, si je tombe malade; et encore, ne suis-je pas
+sure de garder ce capital; car il se trouvera des gens qui en auront
+besoin, et, si je me porte encore assez bien pour le renouveler, il
+faudra bien lacher mes economies. Gardez-moi le secret, pour que je les
+garde le plus, possible.
+
+Si vous parlez de mes ressources, vous pouvez dire, en toute
+connaissance, que j'ai toujours vecu, au jour le jour, du fruit de mon
+travail, et que je regarde cette maniere d'arranger la vie comme la
+plus heureuse. On n'a pas de soucis materiels, et on ne craint pas les
+voleurs. Tous les ans, a present que mes enfants tiennent le menage,
+j'ai le temps de faire quelques petites excursions en France; car les
+recoins de la France sont peu connus, et ils sont aussi beaux que ce
+qu'on va chercher bien loin. J'y trouve des cadres pour mes romans.
+J'aime a avoir vu ce que je decris. Cela simplifie les recherches, les
+etudes. N'eusse-je que trois mots a dire d'une localite, j'aime a la
+regarder dans mon souvenir et a me tromper le moins que je peux.
+
+Tout cela est bien banal, cher ami, et, quand on est convie par un
+biographe comme vous, on voudrait etre grand comme une pyramide pour
+meriter l'honneur de l'occuper.
+
+Mais je ne puis me hausser. Je ne suis qu'une bonne femme a qui on'a
+prete des ferocites de caractere tout a fait fantastiques. On m'a aussi
+accusee de n'avoir pas su aimer passionnement. Il me semble que j'ai
+vecu de tendresse et qu'on pouvait bien s'en contenter.
+
+A present, Dieu merci, on ne m'en demande pas davantage, et ceux qui
+veulent bien m'aimer, malgre le manque d'eclat de ma vie et de mon
+esprit, ne se plaignent pas de moi.
+
+Je suis restee tres gaie, sans initiative pour amuser les autres, mais
+sachant les aider a s'amuser.
+
+Je dois avoir de gros defauts; je suis comme tout le monde, je ne les
+vois pas. Je ne sais pas non plus si j'ai des qualites et des vertus.
+J'ai beaucoup songe a ce qui est _vrai_, et, dans cette recherche, le
+sentiment du _moi_ s'efface chaque jour davantage. Vous devez bien le
+savoir par vous-meme. Si on fait le bien, on ne s'en loue pas soi-meme,
+on trouve qu'on a ete logique, voila tout. Si on fait le mal, c'est
+qu'on n'a pas su qu'on le faisait. Mieux eclaire, on ne le ferait plus
+jamais. C'est a quoi tous devraient tendre. Je ne crois pas au mal, mais
+je crois a l'ignorance...
+
+Sonnez _la Cloche_, cher ami; etouffez les voix du mensonge, forcez les
+oreilles a ecouter.
+
+Vous avez fait de Napoleon III une biographie ravissante. On voudrait
+etre deja a cette sage et douce epoque, ou les fonctions seront des
+devoirs, et ou l'ambition fera rire les honnetes gens d'un bout du monde
+a l'autre.
+
+A vous de coeur, bien tendrement et fraternellement.
+
+G. SAND.
+
+ [1] Journal que publiait alors Louis Ulbach.
+
+
+
+
+DCCVII
+
+A M. MEDERIC CHAROT, A COULOMMIERS
+
+ Nohant, 28 novembre 1869.
+
+Je vous remercie, monsieur, de votre dedicace et de votre envoi. J'ai lu
+la piece, elle est tres jolie et pleine de details charmants. Il y a des
+longueurs au commencement, un peu trop de precipitation a la fin; mais
+on ne juge bien ces defauts de proportion qu'en voyant repeter. Vous
+en jugerez vous-meme. La difficulte pour vous faire recevoir dans un
+theatre de Paris est immense. Vous ne vous en faites aucune idee,
+et vous etes bien jeune pour vous tant presser. Si j'avais autorite
+maternelle sur vous, je vous dirais: "Pas encore." Essayez encore un
+succes de province. Attirez l'attention sur vous par ce genre d'essai
+modeste, et apportez a Paris un nom dont on aura parle davantage, avec
+une piece encore plus reussie. Vous allez trouver tous les theatres
+encombres, comme toujours, et, si on vous recoit, vous ne serez pas
+joue avant deux ou trois ans. Les vers sont un obstacle aupres du gros
+public. Je doute que le theatre de Cluny en veuille. L'Odeon meme, qui a
+pour mission de jouer des pieces en vers, en a une tres grande peur et
+ses cartons en regorgent, etc., etc...
+
+Mais je n'ose pas insister. Il faut d'abord vous renseigner sur le
+theatre de Cluny. Je ne connais pas le directeur. Sachez s'il reculerait
+devant la piece en vers, avant de tenter une demarche inutile, et, si
+cet obstacle n'existe pas, reflechissez.--Si vous devez envoyer votre
+manuscrit, sachez aussi d'avance l'opinion de la direction. Il y
+a quelques mots sur les Cesars qui effaroucheraient peut-etre et
+empecheraient de lire plus loin. Vous serez a meme de les retablir quand
+vous saurez sur quel terrain vous marchez.
+
+Voila mon avis. Quand vous aurez decide ce que vous voulez faire, je me
+chargerai bien volontiers d'envoyer votre manuscrit a M. Larochelle,
+avec une lettre de recommandation, pour qu'il le lise; mais mon
+influence n'ira pas au dela.
+
+Bon courage quand meme. Il y a progres. Faites-en encore et toujours.
+
+
+
+
+
+DCCVIII
+
+A MADAME EDMOND ADAM, AU GOLFE JOUAN
+
+ Nohant, 29 novembre 1869
+
+Chers amis,
+
+Nohant est content de vous savoir tous en bonne sante. Nohant va bien
+aussi, sauf les rhumes. L'annee est humide et malsaine; les fanfans,
+Dieu merci, ne s'en ressentent pas. La ferme est sur un bon pied. La
+lumiere se fait chaque jour, on a bon espoir. Cette premiere annee a
+coute de la peine et des avances; mais tout est couvert deja par les
+produits a vendre. Lina a un peu de repit et chante comme un rossignol.
+Les marionnettes font _flores_ tous les dimanches. Les six _jenes gens_
+(dont Planet) viennent toujours le samedi soir pour s'en aller le lundi
+matin. Ledit Planet n'est pas vaillant, malgre son activite et sa
+gaiete. J'esperais qu'il prendrait gout au Midi et irait passer ses
+hivers a Nice ou a Monaco; mais c'est un vrai Berrichon qui ne peut
+quitter son trou sans se croire perdu.
+
+Moi, je fais un roman, _pour changer!_ Je suis sur la Meuse; le beau
+cadre que nous avons vu me sert et me plait.--Je ne sais plus si je dois
+esperer d'aller vous voir. La piece de l'Odeon a toujours du succes,
+celle qui vient apres peut en avoir et je serais retardee jusqu'en
+fevrier.
+
+D'ici la, que de choses peuvent arriver! On recommence ce qui a ete bete
+et mauvais en 48, de part et d'autre. Des rouges trop presses et trop
+blagueurs, des blancs trop stupides, des bleus trop timides et trop
+pales.--Nous verrons bien; l'avenir est a la verite quand meme.
+
+On vous embrasse tous. On vous aime et vous souhaite joie et sante.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCCIX
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS
+
+ Nohant, 30 novembre 1869.
+
+Cher ami,
+
+J'ai voulu relire ton livre[1]; ma belle-fille l'a lu aussi, et
+quelques-uns de mes jeunes gens, tous lecteurs de bonne foi et de
+premier jet--et pas betes du tout. Nous sommes tous du meme avis, que
+c'est un beau livre, de la force des meilleurs de Balzac et plus reel,
+c'est-a-dire plus fidele a la verite d'un bout a l'autre.
+
+Il faut le grand art, la forme exquise et la severite de ton travail
+pour se passer des fleurs de la fantaisie. Tu jettes pourtant la poesie
+a pleines mains sur ta peinture, que tes personnages la comprennent ou
+non. Rosanette a Fontainebleau ne sait sur quelle herbe elle marche, et
+elle est poetique quand meme.
+
+Tout cela est d'un maitre et ta place est bien conquise pour toujours.
+Vis donc tranquille autant que possible, pour durer longtemps et
+produire beaucoup.
+
+J'ai vu deux bouts d'article qui ne m'ont pas eu l'air en revolte contre
+ton succes; mais je ne sais guere ce qui se passe; la politique me
+parait absorber tout.
+
+Tiens-moi au courant. Si on ne te rendait pas justice, je me facherais
+et je dirais ce que je pense. C'est mon droit.
+
+Je ne sais au juste quand, mais, dans le courant du mois, j'irai sans
+doute t'embrasser et te chercher, si je peux te demarrer de Paris. Mes
+enfants y comptent toujours, et, tous, nous t'envoyons nos louanges et
+nos tendresses.
+
+A toi, mon vieux troubadour.
+
+G. SAND.
+
+ [1] _L'Education sentimentale_.
+
+
+
+
+DCCX
+
+AU MEME
+
+ Nohant, 4 decembre 1869.
+
+J'ai refait aujourd'hui et ce soir mon article[1]. Je me porte mieux,
+c'est un peu plus clair. J'attends demain ton telegramme. Si tu n'y mets
+pas ton veto, j'enverrai l'article a Ulbach, qui, le 15 de ce mois,
+ouvre son journal, et qui m'a ecrit ce matin pour me demander avec
+instance un article quelconque. Ce premier numero sera, je pense,
+beaucoup lu, et ce serait une bonne publicite. Michel Levy serait
+meilleur juge que nous de ce qu'il y a de plus utile a faire:
+consulte-le.
+
+Tu sembles etonne de la malveillance. Tu es trop naif. Tu ne sais
+pas combien ton livre est original, et ce qu'il doit froisser de
+personnalites par la force qu'il contient. Tu crois faire des choses qui
+passeront comme une lettre a la poste; ah bien, oui!
+
+J'ai insiste sur le _dessin_ de ton livre; c'est ce que l'on comprend
+le moins et c'est ce qu'il y a de plus fort. J'ai essaye de faire
+comprendre aux simples comment ils doivent lire; car ce sont les simples
+qui font les succes. Les malins ne veulent pas du succes des autres.
+Je ne me suis pas occupee des mechants; ce serait leur faire trop
+d'honneur.
+
+Quatre heures. Je recois ton telegramme et j'envoie mon manuscrit a
+Girardin.
+
+G. SAND.
+
+ [1] Sur _l'Education sentimentale_.
+
+
+
+
+DCCXI
+
+A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS
+
+ Nohant, 10 decembre 1869.
+
+Etes-vous de retour a Paris, mon cher fils, et ma lettre vous y
+trouvera-t-elle? Je vous remercie de m'avoir ecrit de Venise; c'est bien
+gentil a vous d'avoir pense a moi. Avez-vous fait d'ailleurs un bon et
+beau voyage? avez-vous ete en Orient? Vous voyez qu'a Nohant on ne sait
+rien. On s'y porte a merveille et on y travaille sans relache; mais on
+voudrait avoir une longue-vue pour suivre ses amis absents et se rejouir
+ou s'embeter avec eux dans leurs joies et dans leurs deceptions.
+
+Moi, cette Egypte transformee en cabaret ne m'a pas tentee. Il me semble
+que les Majestes etrangeres y ont porte la prose et l'ennui qui les
+environne. Ici, il est vrai, on ne s'amuse pas avec plus d'originalite
+et de distinction. Le pouvoir s'avachit, les vieilles rengaines se
+ressassent, et les hommes d'avenir ne trouvent rien de neuf; triste et
+inevitable mouvement des choses qui reviennent sur elles-memes au lieu
+d'avancer. Mais je suis de ceux qui ne croient pas la machine deviee
+parce qu'elle manque de graisse: ca reviendra et nous marcherons encore;
+seulement il faudra de la patience et de la philosophie, car il y aura
+bien des betises de faites et de dites.
+
+Mes petites-filles grandissent et sont gaies. L'ainee est tres
+intelligente et bonne; c'est ma societe, mon amie personnelle. Que c'est
+beau, la candeur de l'enfant! je ne sais plus rien des votres. J'attends
+que vous me parliez d'un heureux retour au nid et du nid en bon etat. Je
+vous charge d'embrasser pour moi tout le cher monde et d'y joindre les
+amities et reverences de mes enfants.
+
+Votre maman.
+
+
+
+
+DCCXII
+
+A M. GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS
+
+ Nohant, 11 decembre 1869.
+
+Je ne vois pas paraitre mon article et il en parait d'autres qui sont
+mauvais et injustes. Les ennemis sont toujours mieux servis que les
+amis. Et puis, quand une grenouille commence a coasser, toutes les
+autres s'en melent. Un certain respect viole, c'est a qui sautera
+sur les epaules de la statue; c'est toujours comme ca. Tu subis les
+inconvenients d'une maniere qui n'est pas encore consacree par la
+routine et c'est a qui se fera idiot pour ne pas comprendre.
+
+_L'impersonnalite absolue_ est discutable, et je ne l'accepte pas
+_absolument_; mais j'admire que Saint-Victor, qui l'a tant prechee
+et qui a abime mon theatre parce qu'il n'etait pas _impersonnel_,
+t'abandonne au lieu de te defendre. La critique ne sait plus ou elle en
+est; trop de theorie!
+
+Ne t'embarrasse pas de tout cela et va devant toi. N'aie pas de systeme,
+obeis a ton inspiration.
+
+Voila le beau temps, chez nous du moins, et nous nous preparons a nos
+fetes de Noel en famille, au coin du feu. J'ai dit a Plauchut de tacher
+de t'enlever; nous t'attendons. Si tu ne peux venir avec lui, viens du
+moins faire le reveillon et te soustraire au jour de l'an de Paris;
+c'est si ennuyeux!
+
+Lina me charge de te dire qu'on t'autorisera a ne pas quitter ta robe de
+chambre et tes pantoufles. Il n'y a pas de dames, pas d'etrangers. Enfin
+tu nous rendras bien heureux et il y a longtemps que tu promets.
+
+Je t'embrasse et suis encore plus en colere que toi de ces attaques,
+mais non demontee, et, si je t'avais la, nous nous remonterions si bien,
+que tu repartirais de l'autre jambe tout de suite pour un nouveau roman.
+
+Je t'embrasse.
+
+Ton vieux troubadour,
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCCXIII
+
+A M. BERTON PERE, A PARIS
+
+ Nohant, decembre 1869.
+
+Cher ami,
+
+Quand, vers la vingtieme representation _du Batard_, Chilly et Duquesnel
+sont venus me demander de laisser passer,--apres _le Batard_, qui
+fournirait encore, selon eux, vingt-cinq ou trente representations--une:
+_petite ordure (textuel)_ qui devait avoir au plus dix representations,
+j'ai consenti; j'ai eu tort, j'ai manque de prevoyance. On ne m'avait
+pas dit que cette piece eut un certain merite et que Berton en jouait le
+principal role. A present, les choses se passent de facon a me remettre
+au mois de mars. Dois-je consentir a cela? M. Latour Saint-Ybars peut-il
+avoir des droits qui priment les miens? n'ai-je pas celui de dire que
+j'ai cede a une eventualite qui ne se realise pas, celle d'arriver en
+janvier, fevrier au plus tard, et que je ne cede plus mon tour?
+
+Je te demande ton avis; si je consultais un homme d'affaires, il me
+pousserait a faire prevaloir mon droit; mais je ne m'occupe jamais
+que du droit moral. Que ferais-tu a ma place?--Je suppose que tu ne
+connaisses pas M. Latour Saint-Ybars, que tu ne saches rien de lui ni
+de sa piece. Suis-je engage moralement par une permission que l'on m'a,
+jusqu'a un certain point, extorquee? Peut-etre! Quand on prend pour
+unique base de conduite la delicatesse, il y a des degres de plus et de
+moins qui embarrassent; je te demande donc ce que tu ferais, parce que
+je sais que tu pars en tout de la meme base que moi. Et puis autre
+chose: si ce role de _l'Affranchi_ te plait mieux a jouer entre _deux
+habits noirs_; si tu dois eprouver la moindre contrariete a oublier un
+role appris pour le rapprendre plus tard; si, enfin, l'auteur t'est
+sympathique et s'il est interessant, je ne yeux pas user de mon droit et
+j'attendrai les evenements.
+
+Voila, cher enfant de mon coeur, ce que ton avertissement me fait dire
+et penser; je n'oublie pas par imbecillite pure mes interets. J'ai des
+scrupules, je deteste mettre un homme au desespoir. La race des auteurs
+est si apre au succes, que c'est les tuer a coups de couteau, que de
+leur arracher une esperance. Que ferais-tu, encore une fois? Serais-tu
+aussi bete que moi?
+
+Je finis en l'avertissant d'une tuile qui va te tomber sur la tete.
+_Pierre qui roule_ va paraitre chez Levy, et je me suis permis de te le
+dedier.
+
+Mes enfants t'envoient leurs meilleures amities. Quel dommage que le
+vendredi ne dure pas trois jours et que Nohant soit si loin de Paris! Tu
+viendrais voir notre vieux nid et on serait heureux.
+
+Amities au petit Pierre.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCCXIV
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS
+
+ Nohant, 17 decembre 1869
+
+Plauchut nous ecrit que tu promets de venir le 24. Viens donc le 23 au
+soir, pour etre repose dans la nuit du 24 au 25 et faire reveillon avec
+nous. Autrement tu arriveras de Paris fatigue et endormi, et nos betises
+ne t'amuseront pas. Tu viens chez des enfants, je t'en avertis, et,
+comme tu es bon et tendre, tu aimes les enfants. Plauchut t'a-t-il dit
+d'apporter ta robe de chambre et les pantoufles, parce que nous ne
+voulons pas te condamner a la toilette? J'ajoute que je compte que tu
+apporteras quelque manuscrit. La _feerie_ refaite, _Saint-Antoine,_ ce
+qu'il y a de fait. J'espere bien que tu es en train de travailler. Les
+critiques sont un defi qui stimule.
+
+Ce pauvre Saint Rene Taillandier est aussi cuistre que la _Revue_.
+Sont-ils assez pudiques, dans cette pyramide? Je bisque un peu contre
+Girardin. Je sais bien que je n'ai pas de puissance dans les lettres, je
+ne suis pas assez lettree pour ces messieurs; mais le bon public me lit
+et m'ecoute un peu quand meme.
+
+Si tu ne venais pas, nous serions desoles et tu serais un gros ingrat.
+Veux-tu que je t'envoie une voiture a Chateauroux le 23 a quatre heures?
+J'ai peur que tu ne sois mal dans cette patache qui fait le service, et
+il est si facile de t'epargner deux heures et demie de malaise!
+
+Nous t'embrassons pleins d'esperance. Je travaille comme un boeuf pour
+avoir fini mon roman et n'y plus penser une minute quand tu seras la.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCCXV
+
+AU MEME
+
+ Nohant, 18 decembre 1869.
+
+Les femmes s'en melent aussi? Viens donc oublier cette persecution a nos
+cent mille lieues de la vie litteraire et parisienne; ou, plutot, viens
+t'en rejouir; car ces grands ereintements sont l'inevitable consecration
+d'une grande valeur. Dis-toi bien que ceux qui n'ont pas passe par la
+restent _bons pour l'Academie._'
+
+Nos lettres, se sont croisees. Je te priais, je te prie encore de venir,
+non pas la veille de Noel, mais l'avant-veille pour faire reveillon le
+lendemain soir, la veille c'est-a-dire le 24. Voici le programme: On
+dine a six heures juste, on fait l'arbre de Noel et les marionnettes
+pour les enfants, afin qu'ils puissent se coucher a neuf heures. Apres
+ca, on jabote et on soupe a minuit. Or la diligence arrive au plus tot
+ici a six heures et demie; ce qui rendrait impossible la grande joie de
+nos petites, trop attardees. Donc, il faut partir jeudi 23 a neuf heures
+du matin, afin qu'on se voie a l'aise, qu'on s'embrasse tous a loisir,
+et qu'on ne soit pas derange de la joie de ton arrivee par des fanfans
+imperieux et fous.
+
+Il faut rester avec nous bien longtemps, bien longtemps; on refera des
+folies pour le jour de l'an, pour les Rois. C'est une maison bete,
+heureuse, et c'est le temps de la recreation apres le travail. Je finis
+ce soir ma tache de l'annee. Te voir, cher vieux ami bien-aime, serait
+ma recompense; ne me la refuse pas.
+
+G. SAND
+
+
+
+
+DCCXVI
+
+A MADAME EDMOND ADAM, AU GOLFE JOUAN
+
+ Nohant, 24 decembre 1869.
+
+Puisqu'on imprime ce livre, je vais l'avoir bientot, n'est-ce pas?
+J'admire qu'etant _mondaine_ et toujours par monts et par vaux, et tres
+occupee de la famille et du menage, vous ayez le temps d'ecrire et de
+penser. Au reste, cette activite est bonne a l'esprit; mais n'y usez pas
+trop le corps.
+
+Ici, ou l'on n'a pas de merite a piocher, puisqu'on y a arrange la vie a
+demeure, on va bien aussi et on est heureux de savoir que belle Toto et
+grand Adam sont florissants comme des Turcs. Je ne sais toujours pas si
+je les embrasserai cet hiver. Je sais que _le Batard_ a toujours du
+succes a l'Odeon, et que je ne peux pas m'en affliger; car il fait
+meilleure ici qu'a Paris.
+
+Demain, nous commencons l'annee des enfants par un arbre de Noel et des
+marionnettes _ad hoc_ pour les petites filles. Nous attendons Plauchut
+et Flaubert ce soir. Je veux, moi, commencer par vous souhaiter la bonne
+annee, de la part de tous les miens, a vous et aux chers votres. Recevez
+donc embrassades, hommages et les plus beaux souhaits de tous vos amis
+de Nohant. Quel malheur que Bruyeres soit si loin! quel beau reveillon
+nous ferions ensemble!
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCCXVII
+
+A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE
+
+ Nohant, 4 janvier 1870.
+
+Mon grand, excellent et cher ami,
+
+Je commencais a vous ecrire quand j'ai recu votre lettre. Depuis huit
+jours, voici, au milieu des enfants et des amis, le premier moment ou je
+peux prendre une plume, et je veux commencer par vous, entre tous les
+chers absents. Vous n'avez pas besoin de me dire qu'on vous a fait agir
+et parler. Tout ce qui est sage, digne et noble est tellement ecrit
+d'avance dans votre vie, que je lis en vous comme dans le plus beau et
+le meilleur des livres.
+
+Vous voyez de haut et vous voyez clair. La fin du pouvoir personnel,
+plus ou moins proche, est inevitable, fatale. C'est un pas de fait. Le
+regne de tous est encore loin; mais l'education commence. Il nous faut
+passer par l'initiative de quelques-uns et ces nouveaux combattants,
+formes sous l'Empire, en ont toutes les tendances sceptiques et toutes
+les vanites ambitieuses. Je ne designe personne; mais je vois cette
+resultante dans les engouements des assemblees et dans le ton de la
+presse democratique. Rien que des passions, aucune etude serieuse des
+principes; un besoin effrene d'absolutisme dans ceux, qui le combattent,
+c'est encore la une chose fatale.
+
+On voudrait s'endormir pour ne s'eveiller que dans vingt ans; et, dans
+vingt ans, nous n'y serons plus. Nous n'aurons vu que le trouble, nous
+n'aurons connu que la peine; mais nous nous endormirons tranquilles, du
+sommeil dont on passe dans l'eternite. Peut-etre, rentres la pour en
+ressortir meilleurs et plus forts, aurons-nous une notion plus claire de
+cette foi qui nous soutient a titre de vertu, et qui sera une lumiere.
+
+En attendant, je vous aime; vous etes une des guerisons et une des
+forces de mon etre. Quand je vois les miseres de l'agitation presente,
+je pense a vous et je me reconcilie avec l'homme.
+
+Ayez toujours courage et ne desirez pas mourir. Votre vie est un
+enseignement, et un phare dans la tempete.
+
+Mes enfants me chargent de vous embrasser respectueusement et tendrement
+pour eux, et je m'en acquitte de toute mon ame.
+
+GEORGE SAND
+
+
+
+
+DCCXVIII
+
+A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS
+
+ Nouant, 6 janvier 1870.
+
+Chere filleule dont je suis fiere et que j'aime, merci de ton bon
+souvenir.
+
+Tu as si peu le temps de m'ecrire, que je benis le jour de l'an, sachant
+qu'il m'apportera de tes nouvelles. Ta lettre m'arrive avec celle de
+Barbes, qui ne manque pas encore a l'appel, malgre sa pauvre sante, et
+qui, comme toi, est plus courageux et plus tendre que jamais.
+
+Je suis contente que vous alliez tous bien, _a la frontiere[1]_ et ici;
+je suis bien sure que la seconde petite de Valentine est aussi jolie que
+la premiere et qu'elle sera aussi adoree. C'est une force qu'on a contre
+l'horrible idee qui vient quelquefois au milieu du bonheur, qu'on
+pourrait perdre ces chers etres.
+
+On se repond qu'il faut les aimer d'autant plus et qu'une existence se
+mesure non pas a sa duree, mais a la joie et aux tendresses qui l'ont
+remplie.
+
+Lina, Maurice et nos cheres fillettes, qui vont a merveille, vous
+envoient a tous des tendresses et des baisers. Aurore est toujours
+merveilleuse de raison et d'amabilite. Ta filleule, qui trotte comme une
+souris, commence a dire la _fin des mots_. Elle prend pour cela un air
+capable et important qui est tres comique. Elle sera, dit-on, plus jolie
+qu'Aurore; nous n'avons pas d'opinion la-dessus a la maison; nous les
+voyons toutes deux avec trop _d'imagination._
+
+Non, il n'y a pas de photographe a la Chatre et ceux qui passent sont
+des maladroits. Pour connaitre ta filleule, il faudra que tu aies deux
+ou trois jours a voler a Valentine, qui nous en vole tant avec son
+Strasbourg.
+
+Embrasse-la mille fois pour nous, cette chere mignonne, et souhaite,
+pour nous aussi, a ton cher Gaulois de pere [2] et a ta petite maman la
+bonne annee la plus tendre. J'espere vous voir prochainement: Que ne
+puis-je vous mener, c'est-a-dire emmener les enfants!
+
+Je le _bige_ mille fois!
+
+G. SAND.
+
+ [1] La soeur de mademoiselle Nancy avait epouse un avocat de
+ Strasbourg, M. Engelhard.
+ [2] Alphonse Fleury.
+
+
+
+
+DCCXIX
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
+
+ Nohant, 9 janvier 1870.
+
+J'ai eu tant d'epreuves a corriger, que j'en suis abrutie. Il me fallait
+cela pour me consoler, de ton depart, troubadour de mon coeur.
+
+On continue a abimer ton livre. Ca ne l'empeche pas d'etre un beau et
+bon livre. Justice se fera plus tard, justice se fait toujours. Il
+n'est pas arrive a son heure apparemment; ou plutot, il y est trop bien
+arrive: il a trop constate le desarroi qui regne dans les esprits; il a
+froisse la plaie vive; on s'y est trop reconnu.
+
+Tout le monde, t'adore ici, et on est trop pur de conscience pour se
+facher de la verite: nous parlons de toi tous les jours. Hier, Lina
+me disait qu'elle admirait beaucoup tout ce que tu fais, mais qu'elle
+preferait _Salammbo_ a tes peintures modernes. Si tu avais ete dans un
+coin, voici ce que tu aurais entendu d'elle, de moi et des _autres_:
+
+"Il est plus grand et plus gros que la moyenne des etres. Son esprit est
+comme lui, hors des proportions communes. En cela, il a du Victor Hugo,
+au moins autant que du Balzac; et il est artiste, ce que Balzac n'etait
+pas.--Il n'a pas encore donne toute sa voix. Le volume enorme de son
+cerveau le trouble. Il ne sait s'il sera poete ou realiste; et, comme il
+est l'un et l'autre, ca le gene.--Il faut qu'il se debrouille dans ses
+rayonnements. Il voit tout et veut tout saisir a la fois.--Il n'est pas
+a la taille du public, qui veut manger par petites bouchees, et que les
+gros morceaux etouffent. Mais le public ira a lui, quand meme, quand il
+aura compris.--Il ira meme assez vite, si l'auteur _descend_ a vouloir
+etre bien compris.--Pour cela, il faudra peut-etre demander quelques
+concessions a la paresse de son intelligence.--Il y a a reflechir avant
+d'oser donner ce conseil."
+
+Voila le resume de ce qu'on a dit. Il n'est pas inutile de savoir
+l'opinion des bonnes gens et des jeunes gens. Les plus jeunes disent que
+_l'Education sentimentale_ les a rendus tristes. Ils ne s'y sont pas
+reconnus, eux qui n'ont pas encore vecu; mais ils ont des illusions, et
+disent: "Pourquoi cet homme si bon, si aimable, si gai, si simple, si
+sympathique, veut-il nous decourager de vivre?--C'est mal raisonne, ce
+qu'ils disent, mais, comme c'est instinctif, il faut peut-etre en tenir
+compte.
+
+Aurore parle de toi et berce toujours ton baby sur son coeur; Gabrielle
+appelle Polichinelle _son petit_, et ne veut pas diner s'il n'est
+vis-a-vis d'elle. Elles sont toujours nos idoles, ces marmailles.
+
+J'ai recu hier, apres ta lettre d'avant-hier, une lettre de Berton,
+qui croit qu'on ne jouera _l'Affranchi_ que du 18 au 20. Attends-moi,
+puisque tu peux retarder un peu ton depart. Il fait trop mauvais pour
+aller a Croisset; c'est toujours pour moi un effort de quitter mon cher
+nid pour aller faire mon triste etat; mais l'effort est moindre quand
+j'espere te trouver a Paris.
+
+Je t'embrasse pour moi et pour toute la nichee.
+
+
+
+
+DCCXX
+
+A VICTOR HUGO, A GUERNESEY
+
+ Paris, 2 fevrier 1870.
+
+Mon grand ami, je sors de la representation de _Lucrece Borgia_, le
+coeur tout rempli d'emotion et de joie. J'ai encore dans la pensee
+toutes ces scenes poignantes, tous ces mots charmants ou terribles, le
+sourire amer d'Alphonse d'Este, l'arret effrayant de Gennaro, le cri
+maternel de Lucrece; j'ai dans les oreilles les acclamations de cette
+foule qui criait: "Vive Victor Hugo!" et qui vous appelait, helas! comme
+si vous alliez venir, comme si vous pouviez l'entendre.
+
+On ne peut pas dire, quand on parle dune oeuvre consacree telle que
+_Lucrece Borgia:_ "Le drame a eu un immense succes;" mais je dirai: Vous
+avez eu un magnifique triomphe. Vos amis du _Rappel_, qui sont mes amis,
+me demandent si je veux etre la premiere a vous donner la nouvelle de
+ce triomphe. Je le crois bien, que je le veux! Que ma lettre vous porte
+donc, cher absent, l'echo de cette belle soiree.
+
+Cette soiree m'en a rappele une autre, non moins belle. Vous ne
+savez pas que j'assistais a la premiere representation de _Lucrece
+Borgia_,--il y a aujourd'hui, me dit-on, trente-sept ans, jour pour
+jour[1]?
+
+Je me souviens que j'etais au balcon, et le hasard m'avait placee a cote
+de Bocage, que je voyais ce jour-la pour la premiere fois. Nous etions,
+lui et moi, des etrangers l'un pour l'autre: l'enthousiasme commun nous
+fit amis. Nous applaudissions ensemble; nous disions ensemble: "Est-ce
+beau!" Dans les entr'actes, nous ne pouvions nous empecher de nous
+parler, de nous extasier, de nous rappeler reciproquement tel passage ou
+telle scene.
+
+Il y avait alors dans les esprits une conviction et une passion
+litteraires qui tout de suite vous donnaient la meme ame et creaient
+comme une fraternite de l'art. A la fin du drame, quand le rideau se
+baissa sur le cri tragique: "Je suis ta mere!" Nos mains furent vite
+l'une dans l'autre. Elles y sont restees jusqu'a la mort de ce grand
+artiste, de ce cher ami.
+
+J'ai revu aujourd'hui _Lucrece Borgia_ telle que je l'avais vue alors.
+Le drame n'a pas vieilli d'un jour; il n'a pas un pli, pas une ride.
+Cette belle forme, aussi nette et aussi ferme que du marbre de Paros,
+est restee absolument intacte et pure.
+
+Et puis vous avez touche la, vous avez exprime la, avec votre
+incomparable magie, le sentiment qui nous prend le plus aux entrailles:
+vous avez incarne et realise "la mere". C'est eternel comme le coeur.
+
+_Lucrece Borgia_ est peut-etre, dans tout votre theatre, l'oeuvre la
+plus puissante et la plus haute. Si _Ruy Blas_ est par excellence
+le drame heureux et brillant, l'idee de _Lucrece Borgia_ est plus
+pathetique, plus saisissante et plus profondement humaine.
+
+Ce que j'admire surtout, c'est la simplicite hardie qui, sur les
+robustes assises de trois situations capitales, a bati ce grand drame.
+Le theatre antique procedait avec cette largeur calme et forte.
+
+Trois actes; trois scenes suffisent a poser, a nouer et a denouer
+cette etonnante action: La mere insultee en presence du fils; Le fils
+empoisonne par la mere; La mere punie et tuee par le fils; La superbe
+trilogie a du etre coulee d'un seul jet, comme un groupe de bronze. Elle
+l'a ete, n'est-ce pas?
+
+Je me rappelle dans quelles conditions et dans quelles circonstances
+_Lucrece Borgia_ fut en quelque sorte improvisee, au commencement de
+1833.
+
+Le Theatre-Francais avait donne, a la fin de 1832, la premiere et unique
+representation du _Roi s'amuse_. Cette representation avait ete une rude
+bataille et s'etait continuee et achevee entre une tempete de sifflets
+et une tempete de bravos. Aux representations suivantes, qu'est-ce
+qui allait l'emporter, des bravos ou des sifflets? Grande question,
+importante epreuve pour l'auteur...
+
+Il n'y eut pas de representations suivantes.
+
+Le lendemain de la premiere representation, _le Roi s'amuse_ etait
+interdit "par ordre", et attend encore sa seconde representation. Il est
+vrai qu'on joue tous les jours _Rigoletto_.
+
+Cette confiscation brutale portait au poete un prejudice immense. Il dut
+y avoir la pour vous, mon ami, un cruel moment de douleur et de colere.
+
+Mais, dans ce meme temps, Harel, le directeur de la Porte-Saint-Martin,
+vient vous demander un drame pour son theatre et pour mademoiselle
+Georges. Seulement, ce drame, il le lui faut tout de suite, et _Lucrece
+Borgia_ n'est construite que dans votre cerveau, l'execution n'en est
+pas meme commencee.
+
+N'importe! vous aussi, vous voulez tout de suite votre revanche. Vous
+vous dites a vous-meme ce que vous avez dit depuis au public dans la
+preface meme de _Lucrece Borgia_:
+
+"Mettre au jour un nouveau drame, six semaines apres le drame proscrit,
+ce sera encore une maniere de dire son fait au gouvernement. Ce sera lui
+montrer qu'il perd sa peine. Ce sera lui prouver que l'art et la liberte
+peuvent repousser en une nuit sous le pied maladroit qui les ecrase."
+
+Vous vous mettez aussitot a l'oeuvre. En six semaines, votre nouveau
+drame est ecrit, appris, repete, joue. Et, le 2 fevrier 1833, deux
+mois apres la bataille du _Roi s'amuse_, la premiere representation
+de _Lucrece Borgia_ est la plus eclatante victoire de votre carriere
+dramatique.
+
+Il est tout simple que cette oeuvre d'une seule venue soit solide,
+indestructible et a jamais durable, et qu'on l'ait applaudie hier comme
+on l'avait applaudie il y a quarante ans, comme on l'applaudira dans
+quarante ans encore, comme on l'applaudira toujours.
+
+L'effet, tres grand des le premier acte, a grandi de scene en scene, et
+a eu, au dernier acte, toute son explosion.
+
+Chose etrange! ce dernier acte, on le connait, on le sait par coeur, on
+attend l'entree des moines, on attend l'apparition de Lucrece Borgia, on
+attend le coup de couteau de Gennaro.
+
+Eh bien, on est pourtant saisi, terrifie, haletant, comme si on ignorait
+tout ce qui va se passer; la premiere note du _De Profundis_ coupant la
+chanson a boire vous fait passer un frisson dans les veines; on espere
+que Lucrece Borgia sera reconnue et pardonnee par son fils, on espere
+que Gennaro ne tuera pas sa mere. Mais non, vous ne voudrez pas, maitre
+inflexible: il faut que le crime soit expie, il faut que le parricide
+aveugle chatie et venge tous ces forfaits, aveugles aussi peut-etre.
+
+Le drame a ete admirablement monte et joue sur ce theatre, ou il se
+retrouvait chez lui.
+
+Madame Laurent a ete vraiment superbe dans Lucrece. Je ne meconnais
+pas les grandes qualites de beaute, de force et de race que possedait
+mademoiselle Georges; mais j'avouerai que son talent ne m'emouvait que
+quand j'etais emue par la situation meme. Il me semble que Marie Laurent
+me ferait pleurer a elle seule. Elle a eu, comme mademoiselle Georges,
+au premier acte, son cri terrible de lionne blessee: "Assez! assez!"
+Mais, au dernier acte, quand elle se traine aux pieds de Gennaro, elle
+est si humble, si tendre, si suppliante; elle a si peur, non d'etre
+tuee, mais d'etre tuee par son fils, que tous les coeurs se fondent
+comme le sien et avec le sien. On n'osait pas applaudir, on n'osait pas
+bouger, on retenait son souffle. Et puis toute la salle s'est levee pour
+la rappeler et pour l'acclamer en meme temps que vous.
+
+Vous n'avez jamais eu un Alphonse d'Este aussi vrai et aussi beau que
+Melingue. C'est un Bonington, ou mieux, c'est un Titien vivant. On n'est
+pas plus prince et prince italien, prince du XVIe siecle. Il est feroce
+et il est raffine. Il prepare, il compose et il savoure sa vengeance
+en artiste, avec autant d'elegance que de cruaute. On l'admire avec
+epouvante, faisant griffe de velours comme un beau tigre royal.
+
+Taillade a bien la figure tragique et fatale de Gennaro. Il a trouve de
+beaux accents d'aprete hautaine et farouche, dans la scene ou Gennaro
+est executeur et juge.
+
+Bresil, admirablement costume en faux hidalgo, a une grande allure dans
+le personnage mephistophelique de Gubetta.
+
+Les cinq jeunes seigneurs, que des artistes de reelle valeur, Charles
+Lemaitre en tete, ont tenu a honneur de jouer, avaient l'air d'etre
+descendus de quelque toile de Giorgione ou de Bonifazio.
+
+La mise en scene est d'une exactitude, c'est-a-dire d'une richesse qui
+fait revivre a souhait pour le plaisir des yeux toute cette splendide
+Italie de la Renaissance. M. Raphael Felix vous a traite bien plus que
+royalement: artistement.
+
+Mais--il ne m'en voudra pas de vous le dire--il y a quelqu'un qui vous a
+fete encore mieux que lui, c'est le public, ou plutot le peuple.
+
+Quelle ovation a votre nom et a votre oeuvre!
+
+J'etais tout heureuse et fiere pour vous de cette juste et legitime
+ovation. Vous la meritez cent fois, cher grand ami. Je n'entends pas
+louer ici votre puissance et votre genie; mais on peut vous remercier
+d'etre le bon ouvrier et l'infatigable travailleur que vous etes.
+
+Quand on pense a ce que vous aviez fait deja en 1833! Vous aviez
+renouvele l'ode; vous aviez, dans la preface de _Cromwell_, donne le
+mot d'ordre a la revolution dramatique; vous aviez, le premier, revele
+l'Orient dans _les Orientales_, le moyen age dans _Notre-Dame de Paris_.
+
+Et, depuis, que d'oeuvres et que de chefs-d'oeuvre! que d'idees remuees!
+que de formes inventees! que de tentatives, d'audaces et de decouvertes!
+
+Et vous ne vous reposez pas! Vous saviez hier la-bas, a Guernesey,
+qu'on reprenait _Lucrece Borgia_ a Paris; vous avez cause doucement et
+paisiblement des chances de cette representation; puis, a dix heures, au
+moment ou toute la salle rappelait Melingue et madame Laurent apres le
+troisieme acte, vous vous endormiez, afin de pouvoir vous lever, selon
+votre habitude, a la premiere heure, et on me dit que, dans le meme
+instant ou j'acheve cette lettre, vous allumez votre lampe, et vous vous
+remettez tranquille a votre oeuvre commencee.
+
+ [1] La premiere representation eut lieu, en effet, le 2 fevrier 1833.
+
+
+
+
+DCCXXI
+
+A MAURICE SAND, A NOHANT
+
+ Paris, 21 fevrier 1870.
+
+Pendant que tu m'ecrivais que madame Chatiron allait probablement mieux,
+elle s'en allait, la pauvre femme! et j'ai recu par Rene la triste
+nouvelle en meme temps que les esperances de ta lettre.
+
+Je vois que la neige et la glace vous ont isoles, comme si vous etiez
+dans les Alpes ou dans les Pyrenees. Quel hiver! il n'est pas etonnant
+que ce pauvre etre si fragile, dont la vie tenait du prodige, n'ait
+pu le supporter. C'etait, en somme, une femme excellente et que j'ai
+appreciee quand elle a vecu chez moi. Je sais que Leontine la regrettera
+beaucoup; je lui ecris; tachez de la consoler un peu.
+
+Je suis enfin sortie aujourd'hui. J'ai ete a la repetition et j'ai avale
+mes cinq actes sans fatigue[1]. Il ne faisait plus froid; j'ai vu les
+decors, qui sont tres beaux et j'ai fait mon compliment a Zarafle frise.
+
+La piece a beaucoup gagne a quelques coupures et a certains bequets.
+Les acteurs vont tres bien; Sarah[2] a ete secouee par mes reproches du
+commencement; elle joue enfin en jeune fille honnete et interessante,
+tout se debrouille et avance. On croit a un grand succes de _duree_,
+tout est la; car la premiere representation ne prouve plus rien dans les
+habitudes du theatre moderne.
+
+Madame Bondois est tres _approuvee_ et tres bonne; elle a saisi le
+joint. La piece passera jeudi ou vendredi au plus tard.
+
+Je vous _bige_ mille fois.
+
+ [1] Il s'agit de _l'Autre_, qui fut represente, a l'Odeon, le
+ 25 fevrier.
+ [2] Sarah Bernhardt.
+
+
+
+
+DCCXXII
+
+A MADAME SIMMONNET, A LA CHATRE
+
+ Paris, 21 fevrier 1870.
+
+Chere enfant,
+
+J'apprends par Rene[1] que le douloureux evenement prevu n'a pu etre
+detourne[2]. Je joins mes regrets sinceres aux votres, je garderai toute
+ma vie a cette digne femme un sentiment de profonde estime. Elle n'avait
+pas de petitesses; son caractere etait a la hauteur de son intelligence;
+j'ai pu l'apprecier durant des annees ou nous avons vecu sous le meme
+toit et ou bien des choses autour de nous tendaient a nous desunir. Je
+l'ai toujours trouvee forte et vraie, fidele en amitie et jugeant tout
+de tres haut. La duree d'une existence si fragile etait un probleme;
+elle a vecu par la force morale.
+
+Je partage le dechirement de cette separation pour toi et pour tes chers
+enfants. Ils sont bien bons, bien intelligents; ils t'aiment tendrement
+et religieusement; ils t'aideront a subir cette inevitable perte.
+Dis-leur que je les aime aussi comme s'ils etaient a moi, et que je leur
+recommande bien de te distraire et de te consoler.
+
+Je vous embrasse tous quatre bien affectueusement et maternellement.
+
+Ta tante,
+
+G. SAND.
+
+ [1] Fils aine de madame Simonnet.
+ [2] La mort de madame Chainon, belle-soeur de madame Sand et mere de
+ madame Simonnet.
+
+
+
+
+DCCXXIII
+
+A MAURICE SAND, A NOHANT
+
+ Paris, 23 fevrier 1870.
+
+J'ai ete diner aujourd'hui chez Magny pour la premiere fois depuis huit
+jours; ca m'a reconfortee: j'etais un peu lasse de poulet froid.
+
+J'ai avale mes quatre heures de repetition. Demain mercredi, repetition
+generale, lumieres, decors et costumes. Ca va tres bien maintenant;
+on pleure beaucoup, on rit aussi. Vendredi, sans faute, premiere
+representation.
+
+J'ai distribue presque toutes mes places aujourd'hui, le reste partira
+demain. Me voila dans le coup de feu de la fin; mais c'est le moment du
+calme, de l'attention et de la presence d'esprit. Pas plus emue qu'a
+l'ordinaire; c'est le depart d'une course en ballon. On fait de son
+mieux pour bien marcher, mais on ne gouverne pas les elements, et, comme
+tout peut craquer, il n'y faut pas penser. Mes artistes commencent a
+palir, a trembler, a devenir nerveux. C'est ce qu'il leur faut, a eux,
+ils ont besoin de fievre. Moi, il ne m'en faut pas, je n'en ai pas.
+
+Je pense a mes cheres cocotes qui dormiront comme des anges pendant
+qu'on beuglera, en bien ou en mal, autour de la _bonne mere_.
+
+J'etais inquiete de vous pour cet enterrement dans la neige et ces
+emotions tristes. Enfin vous n'etes pas malades! Il fait beau ici,
+encore assez froid; je ne sors qu'en voiture et bien emmitouflee.
+
+Mon pauvre Flaubert est triste. Je ne le vois pas: il soigne un ami
+mourant; plus son larbin, qui a un rhumatisme articulaire. En outre,
+on n'a pas voulu de sa feerie a la Gaiete; il a vraiment du malheur!
+Zacharie va bien; ses grandes jambes m'aident beaucoup; je lui ai donne
+trente places pour des etudiants ses amis, tous Berrichons ou Marchois.
+Je vous _bige_ mille fois. Ne soyez pas malades.
+
+
+
+
+DCCXXIV
+
+AU MEME
+
+ Paris, 26 fevrier 1870.
+
+Il faut que je vous ecrive vite, vite. J'ai soupe cette nuit comme un
+ogre et j'ai dormi comme un boeuf; je me suis levee a une heure et les
+visites me pleuvent.
+
+Quelle soiree, mes enfants! quel succes! quel bon public! Salle grippee,
+retenant sa toux et sa respiration pour ecouter, appreciant tout,
+applaudissant de lui-meme, de toutes les places. Les claqueurs ont pu
+menager et reposer leurs pattes. Un sifflet s'est risque a la scene
+premiere des deux jeunes gens. Ca a enleve le succes bruyant et
+passionne de l'auditoire.. On a pretendu que c'etait un ami qui me
+rendait le service de ce sifflet; dans le theatre, on a dit que ce
+devait etre Plauchut. En realite, c'etait un petit Sulpicien de quinze
+ans.
+
+Le succes a grandi a chaque acte; enfin c'etait tout ce que l'on peut
+imaginer en fait de succes spontane, et de bon aloi. Pas un essai
+d'allusion, pas une preoccupation politique. On etait tout a la piece et
+a l'emotion; on a pleure, on a ri. Il s'est produit des effets ou l'on
+n'en avait pas prevu.
+
+Sylvanie[1] etait dans ma loge, sanglotant, toussant, mouchant, criant.
+Thuillier etait dans une baignoire, faisant la meme chose, enfin tout
+le monde; et j'en aurais tant a vous dire, que je ne vous dis rien.--Et
+puis la sonnette n'arrete pas.
+
+Mes directeurs sortent d'ici; ils sont aux anges. Ils croient a un
+succes d'argent superbe; About aussi. Je vous _bige_, l'heure avance,
+j'envoie ma lettre. Vous avez du recevoir un telegramme aujourd'hui.
+_Bigez_ mes filles. Dites a Lolo que sa vieille grand-mere va bientot
+revenir.
+
+Ne soyez pas malades, que je sois heureuse en tout.
+
+ [1] Madame Arnould-Plessy.
+
+
+
+
+DCCXXV
+
+AU MEME
+
+ Paris, 27 fevrier 1870.
+
+Nous ferons le carnaval en plein careme et ensemble, si l'on est en
+deuil autour de nous. Je veux revoir ma Lolo en costume Louis XIII.
+Il faut bien que je reste pour voir se decider le succes d'argent et
+veiller encore a beaucoup de choses.
+
+J'espere le grand succes, tout va bien. Je sors de la seconde
+representation: une salle comble, donnee a moitie, mais payante a
+moitie; on a fait deux mille sept cent quarante-quatre francs; ce qui
+aurait fait le double si on n'eut ete oblige, comme toujours, d'avoir
+le reste de la presse, du ministere et des amis de la maison. Le public
+excellent, applaudissant, pleurant, rappelant les acteurs a tous les
+actes.
+
+Les journaux enthousiastes, quelques-uns furieux du succes: les
+clericaux. Zacharie vous en envoie trois bons que nous avons pu reunir
+au theatre. Les directeurs sont enchantes, les acteurs ivres de joie,
+d'emotion et de fatigue; voila. On s'embrasse comme du pain dans
+tous les coins du theatre. Tous le monde s'adore. C'est la troupe de
+Balandard chez le prince Klementi: l'ivresse du succes.
+
+Me voila guerie: j'ai soupe ce soir avec Zacharie, qui est bien gentil,
+bien devoue et qui se met en quatre. Nous avons devore un joli morceau
+de fromage, des fruits, des confitures; nous furetions dans la cuisine,
+c'etait comme a Nohant. Mais comme vous nous manquiez! Quel bonheur si
+on pouvait jouir ensemble d'une bonne chance comme cela!
+
+Enfin! je vais vous revoir et tout sera pour le mieux. Mangez mon miel,
+on en aura d'autre; que ma Lolo devore sa bonne mere. _Bigez_ Titite.
+Portez-vous bien, surtout!
+
+
+
+
+DCCXXVI
+
+AU MEME
+
+ Paris, 2 mars 1870.
+
+Cinq mille cinquante francs de recette; on a chasse les musiciens,
+bourre l'orchestre et vendu des _places de couloir_. On ne croyait pas
+que l'Odeon put faire cette recette, au prix ou il est. J'y ai ete
+faire un tour, ce soir. Le public est de plus en plus emu, attentif,
+enthousiaste. L'orchestre etait plein de femmes en pleurs; elles
+s'amusent drolement, un mardi gras! On est persuade maintenant que c'est
+un second _Villemer_.
+
+J'ai recu des etudiants toute la journee. Ils venaient, par bandes de
+douze, me remercier et me feliciter; tous tres gentils et bien eleves.
+J'etais comme au milieu de nos jeunes gens de Nohant.
+
+Retenez-moi cheval, voiture et mon postillon d'habitude pour samedi;
+j'arriverai pour diner. Quel bonheur de vous revoir, mes enfants, et
+avec un si beau resultat en main. _Bigez_ mes amours de cocotes.
+
+
+
+
+DCCXXVII
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS
+
+Nohant, 19 mars 1870.
+
+Je sais, mon ami, que tu lui es tres devoue. Je sais qu'_Elle_[1] est
+tres bonne pour les malheureux qu'on lui recommande; voila tout ce que
+je sais de sa vie privee. Je n'ai jamais eu ni revelation ni document
+sur son compte, _pas un mot, pas un fait_, qui m'eut autorisee a la
+peindre. Je n'ai donc trace qu'une figure de fantaisie, je le jure,
+et ceux qui pretendraient la reconnaitre dans une satire quelconque
+seraient, en tout cas, de mauvais serviteurs et de mauvais amis.
+
+Moi, je ne fais pas de satires: j'ignore meme ce que c'est. Je ne fais
+pas non plus de _portraits_: ce n'est pas mon etat. J'invente. Le
+public, qui ne sait pas en quoi consiste l'invention, veut voir partout
+des modeles. Il se trompe et rabaisse l'art.
+
+Voila ma reponse _sincere_. Je n'ai que le temps de la mettre a la
+poste.
+
+G. SAND.
+
+ [1] Lettre ecrite a propos du bruit qui courait, que, dans un des
+ principaux personnages de son roman de _Malgre tout_, George Sand
+ avait voulu peindre l'imperatrice Eugenie; lettre qui fut envoyee
+ par Flaubert a madame Cornu, filleule de la reine Hortense et
+ soeur de lait de Napoleon III.
+
+
+
+
+DCCXXVIII
+
+AU MEME, A CROISSET
+
+ Nohant, 30 mars 1870.
+ Nuit de mercredi a jeudi,
+ trois heures du matin.
+
+Ah! mon cher vieux, que j'ai passe douze tristes jours! Maurice a ete
+tres malade. Toujours ces affreuses angines, qui d'abord ne paraissent
+rien et qui se compliquent d'abces et tendent a devenir couenneuses.
+Il n'a pas ete en danger, mais toujours en _danger de danger_, et des
+souffrances cruelles, extinction de voix, impossibilite d'avaler; toutes
+les angoisses attachees aux violents maux de gorge que tu connais bien,
+puisque tu sors d'en prendre. Chez lui, ce mal tend toujours au pire,
+et la muqueuse a ete si souvent le siege du meme mal, qu'elle manque
+d'energie pour reagir. Avec cela, peu ou point de fievre, presque
+toujours debout, et l'abattement moral d'un homme habitue a une action
+continuelle du corps et de l'esprit, a qui l'esprit et le corps
+defendent d'agir. Nous l'avons si bien soigne, que le voila, je crois,
+hors d'affaire, bien que, ce matin, j'aie eu encore des craintes et
+demande le docteur Eavre, notre sauveur _ordinaire_.
+
+Dans la journee, je lui ai parle, pour le distraire, de tes recherches
+sur les monstres; il s'est fait apporter ses cartons pour y chercher
+ce qu'il pouvait avoir a ton service: mais il n'a trouve que de pures
+fantaisies de son cru. Je les ai trouvees, moi, si originales et si
+droles, que je l'ai encourage a te les envoyer. Elles ne te serviront de
+rien, si ce n'est a pouffer de rire, dans tes heures de recreation.
+
+J'espere que nous allons revivre sans rechutes nouvelles. Il est l'ame
+et la vie de la maison. Quand il s'abat, nous sommes mortes: mere, femme
+et filles. Aurore dit qu'elle voudrait etre bien malade a la place de
+son pere. Nous nous aimons passionnement nous cinq, et la _sacro-sainte
+litterature_, comme tu l'appelles, n'est que secondaire pour moi dans la
+vie. J'ai toujours aime quelqu'un plus qu'elle, et ma famille plus que
+ce quelqu'un.
+
+Pourquoi donc ta pauvre petite mere est-elle aussi desesperee, au beau
+milieu d'une vieillesse que j'ai vue si verte encore et si gracieuse!
+Est-ce la surdite subite? Y avait-il manque absolu de philosophie et
+de patience avant les infirmites? J'en souffre avec toi, parce que je
+comprends ce que tu en souffres.
+
+Une autre vieillesse qui se fait pire, puisqu'elle se fait mechante;
+c'est celle de madame Colet. Je croyais que toute sa haine etait contre
+moi, et cela me semblait un coin de folie; car jamais je n'ai rien fait,
+rien dit contre elle, meme apres ce pot de chambre de bouquin ou elle a
+excrete toute sa fureur _sans cause_. Qu'a-t-elle contre toi, a present
+que la passion est a l'etat de legende? _Estrange! estrange!_ Et, a
+propos de Bouilhet, elle le haissait donc, lui aussi, ce pauvre poete?
+C'est une folle.
+
+Tu penses bien que je n'ai pu ecrire une panse d'_a_, depuis ces douze
+jours. Je vais, j'espere, me remettre a la besogne des que j'aurai fini
+mon roman, qui est reste une patte en l'air aux dernieres pages. Il va
+commencer a paraitre et il n'est pas fini d'ecrire. Je veille pourtant
+toutes les nuits jusqu'au jour; mais je n'ai pas eu l'esprit assez
+tranquille pour me distraire de mon malade.
+
+Bonsoir, cher bon ami de mon coeur.
+
+Mon Dieu! ne travaille et ne veille pas trop, puisque, toi aussi, tu as
+des maux de gorge. C'est un mal cruel et perfide. Nous t'aimons et nous
+t'embrassons tous. Aurore est charmante; elle apprend tout ce qu'on
+veut, on ne sait comment, sans avoir l'air de s'en apercevoir elle-meme.
+
+
+
+
+DCCXXIX
+
+A M. EDMOND PLAUCHUT, A PARIS
+
+ Nohant, 3 avril 1870.
+
+Favre est parti ce matin, nous laissant tout a fait tranquilles sur
+Maurice, qui est sorti au jardin tantot pour la premiere fois. Quant
+a Lolo, elle nous tourmente encore un peu, par ses retours de fievre;
+mais, s'il y avait danger, notre docteur ne serait pas parti. Voila
+ce dont je suis sure, c'est un devoue et un _bon_; de plus, c'est un
+medecin de genie; de plus encore, c'est un homme a part, qui ne veut pas
+gagner d'argent, et que l'on offenserait en lui parlant de _salaire_.
+
+Nous avons parle de tout et de tous, durant les dix jours qu'il a passes
+ici (veillant toutes les nuits nos malades), et naturellement nous avons
+parle de toi. Il sait que tu as ete chez lui pour le renseigner sur
+le voyage, et il desire te voir et te connaitre. Je lui ai donne ton
+adresse et je te renouvelle la sienne: rue de Rivoli, 69.
+
+Il parle beaucoup, beaucoup, et d'une facon etincelante, parfois
+obscure, tout a coup claire comme le jour et probante. C'est surtout en
+physiologie qu'il est merveilleux. Il vous donnerait une sante a toute
+epreuve si on lui rendait bien compte de soi et si on ecoutait ses
+conseils d'hygiene generale. Au moral, il y a bien des points sur
+lesquels il vous remonte aussi. Enfin je te le decris et te l'annonce.
+C'est un homme remarquable et que tu seras content de connaitre.
+
+Je t'embrasse,
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCCXXX
+
+A MICHEL LEVY, EDITEUR, A PARIS
+
+ Nohant, 20 avril 1870.
+
+Cher ami,
+
+C'est encore moi! Je dis a tout le monde que nous sommes bons amis, et
+tout le monde veut que je m'adresse a vous. Je vous ai envoye le roman
+de madame Blanc: je desire beaucoup qu'il vous convienne de le publier.
+
+A present, Flaubert m'ecrit qu'il a quelques dettes a payer et qu'il
+ne peut se decider a demander de l'argent. Je ne sais pas pourquoi,
+puisqu'il vous a trouve tres excellent envers lui, et que vous ne
+refusez jamais un solde ou une avance a qui en a besoin. J'ignore ou
+vous en etes avec lui de votre reglement; mais je vois que vous lui
+rendriez grand service en lui portant ou en lui envoyant de quoi se
+remettre a flot, puisqu'il ne sait pas demander lui-meme. Il est
+_atrabilaire_ pour le moment. Il a perdu, apres Bouilhet, un autre ami,
+un second Bouilhet; avec cela, il est en mauvaise sante, et ses lettres
+sont tristes. Je crois que sa position materielle amelioree l'aiderait a
+reprendre le dessus.
+
+A vous de coeur.
+
+G. SAND.
+
+Ne parlez pas a Flaubert de ma lettre. Faites comme de vous-meme [1].
+
+
+
+
+ [1] Voici quelle fut la reponse de Michel Levy a cette lettre de George
+ Sand:
+
+ Paris, 24 avril,1870.
+
+Chere madame Sand,
+
+Je ne demande pas mieux que de rendre service a Flaubert, pour qui j'ai
+beaucoup d'amitie; mais, comme vous me priez de ne pas lui dire que vous
+m'avez ecrit a son sujet, et que, pour sa part, il ne m'a fait aucune
+ouverture, je suis bien empeche sur la facon d'engager l'affaire. Il
+faudrait que j'eusse au moins une occasion, un pretexte. Tachez de me
+fournir quelque moyen d'entrer en matiere, et je serai tres heureux de
+pouvoir, du meme coup, etre agreable a vous et a notre ami.
+
+A vous bien affectueusement.
+
+MICHEL LEVY.
+
+
+
+
+DCCXXXI
+
+AU MEME
+
+ Nohant, 26 avril 1870.
+
+Eh bien, mon cher ami, dites a _notre ami_ que je vous ai parle de ses
+petits soucis d'argent, sans faire allusion a son etat moral ni entrer
+dans les details de ma lettre, afin de ne pas augmenter un decouragement
+qu'il n'avoue pas, mais que vous verrez bien quand meme. Vous, plus
+qu'un autre, pouvez lui remonter le moral. L'insucces relatif de son
+livre[1] est une souffrance, et, s'il craint de vous parler d'argent,
+c'est, a coup sur, dans l'apprehension d'un reproche indirect de votre
+part. Vous etes au-dessus de ces choses par votre haute position
+commerciale, qui est aussi une position litteraire, et vous savez bien
+qu'un homme de talent, apres avoir fait _Madame Bovary_, doit remonter
+sur l'eau. Il y a eu erreur sur la manifestation et sur le moyen
+d'empoigner le public. A quel grand esprit cela n'est-il pas arrive?...
+Je crois comprendre qu'il a besoin tout de suite, qu'il ne veut pas vous
+le dire, et que, comme un grand enfant qu'il est, il attend que vous le
+deviniez.
+
+Vous voila au courant autant que je peux vous y mettre. Avisez, et que
+votre bonne amitie pour lui vous conseille.
+
+A vous, cher ami,
+
+G. SAND.
+
+ [1] _L'Education sentimentale_.
+
+
+
+Reponse de Michel Levy:
+
+ Paris, 9 mai 1870.
+
+Chere madame Sand,
+
+Pour vous prouver tout mon desir de vous etre agreable, j'ai fait,
+aupres de notre ami Flaubert, la demarche que vous m'aviez conseillee,
+en me depeignant sa situation materielle et morale.
+
+Je pensais avoir trouve le moyen de lui venir en aide, sans qu'il se
+crut trop mon oblige et que son amour-propre s'en inquietat; c'etait de
+lui proposer une avance de quatre a cinq mille francs sur le premier
+ouvrage qu'il ferait, a son temps et a ses heures, fut-ce dans cinq ans,
+fut-ce dans dix! Je suis fache de vous dire que cette proposition n'a
+pas eu son agrement, toute desinteressee qu'elle etait de ma part, et
+quelque tranquillite d'esprit qu'elle lui laissat.
+
+Quant a lui offrir une prime qui eut ete attribuee a _l'Education
+sentimentale_, en verite, cela ne m'etait pas possible. Quoique ce livre
+soit loin d'avoir ete un succes, il a rapporte a Flaubert 16,000 francs,
+c'est-a-dire ce que j'aurais paye 6,000 francs au plus a vous, a Renan
+ou a M. Guizot. Ajoutez qu'il est certain que, dans les dix ans ou j'ai
+l'exploitation de _l'Education sentimentale_, je ne recouvrerai pas les
+16,000 francs des aujourd'hui debourses.
+
+Je regrette que Flaubert n'ait pas cru devoir accepter mon offre; mais
+j'ai fait ce que j'ai pu, et j'espere que vous me rendrez vous-meme
+cette justice que je ne pouvais mieux faire.
+
+Tout ceci entre nous. Vous comprenez bien qu'avec Flaubert je n'ai pu
+dire aussi crument les choses.
+
+Bien affectueusement a vous.
+
+MICHEL LEVY.
+
+
+
+
+DCCXXXII
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
+
+ Nohant, 20 mai 1870.
+
+Il y a bien longtemps que je suis sans nouvelles de mon vieux
+troubadour. Tu dois etre a Croisset. S'il y fait aussi chaud qu'ici, tu
+dois souffrir; nous avons, 34 degres a l'ombre, et la nuit 24. Maurice a
+eu une forte rechute de mal de gorge. Enfin, cette chaleur insensee l'a
+gueri, elle nous va a tous ici. Les enfants sont gais et embellissent a
+vue d'oeil. Moi, je ne fiche rien; j'ai eu trop a faire pour soigner et
+veiller encore mon garcon, et, a present que la petite mere est absente,
+les fillettes m'absorbent. Je travaille tout de meme en projets et
+revasseries. Ce sera autant de fait quand je pourrai barbouiller du
+papier.
+
+Je suis toujours _sur mes pieds_, comme dit le docteur Favre. Pas encore
+de vieillesse, ou plutot la vieillesse normale, le calme... _de la
+vertu_, cette chose dont on se moque, et que je dis par moquerie, mais
+qui correspond, par un mot emphatique et bete, a un etat d'inoffensivite
+forcee, sans merite par consequent, mais agreable et bon a savourer. Il
+s'agit de le rendre utile a l'art quand on s'y devoue; je n'ose pas dire
+combien je suis naive et primitive de ce cote-la. C'est la mode de s'en
+moquer; mais qu'on se moque, je ne veux pas changer.
+
+Voila mon examen de conscience: _du printemps_, pour ne plus penser, de
+tout l'ete, qu'a ce qui ne sera pas moi.
+
+Voyons, toi, ta sante d'abord? Et cette tristesse, ce mecontentement
+que Paris t'a laisse, est-ce oublie? N'y a-t-il plus de circonstances
+exterieures douloureuses? Tu as ete trop frappe, aussi. Deux amis de
+premier ordre partis coup sur coup. Il y a des epoques de la vie ou le
+sort nous est feroce. Tu es trop jeune pour te concentrer dans l'idee
+d'un _recouvrement_ des affections dans un monde meilleur, ou dans ce
+monde-ci ameliore. Il faut donc, a ton age (et, au mien, je m'y
+essaye encore), se rattacher d'autant plus a ce qui nous reste. Tu me
+l'ecrivais quand j'ai perdu Rollinat, mon double en cette vie, l'ami
+veritable, dont le sentiment de la difference des sexes n'avait jamais
+entame la pure affection, meme quand nous etions jeunes. C'etait mon
+Bonilhet et plus encore; car, a mon intimite de coeur, se joignait un
+respect religieux pour un veritable type de courage moral qui avait subi
+toutes les epreuves avec une _douceur_ sublime. Je lui ai _du_ tout ce
+que j'ai de bon, je tache de le conserver pouf l'amour de lui. N'est-ce
+pas un heritage que nos morts aimes nous laissent?
+
+Le desespoir qui nous ferait nous abandonner nous-memes serait une
+trahison envers eux et une ingratitude. Dis-moi que tu es tranquille, et
+adouci, que tu ne travailles pas trop et que tu travailles bien. Je ne
+suis pas sans quelque inquietude de n'avoir pas de lettre de toi depuis
+longtemps. Je ne voulais pas t'en demander avant de pouvoir te dire que
+Maurice etait bien gueri; il t'embrasse, et les enfants ne t'oublient
+pas. Moi, je t'aime.
+
+
+
+
+DCCXXXIII
+
+A MADAME EDMOND ADAM, A PARIS
+
+ Nohant, 8 juin 1870.
+
+Chers amis,
+
+Nous sommes bien heureux de l'_affirmation_ que nous donne Lina! vous
+viendrez donc, ce mois-ci, revoir le vieux Nohant, tout grille, tout
+desseche par la plus effroyable secheresse qu'il ait jamais subie!
+En revanche, vous verrez nos fillettes fraiches et fleuries; le beau
+Plauchut rose comme une citrouille, et le _Sargent_[1] encore un peu
+change, mais en possession de toute sa gaiete. Nous sommes contents,
+enchantes et joyeux de compter sur vous trois. Lina nous dit que vous
+etes bien portants et que Toto est superbe. Ou va donc rire de bon coeur
+et oublier tous les chagrins et inquietudes de cette triste annee! Vive
+la joie, alors! Lina vous demande (elle a oublie de le faire a Paris) si
+vous voulez des rideaux de lit dans votre chambre. Il y en a; on les
+met ou on ne les met pas en ete, _au gout des personnes_. Reponse a cet
+important chapitre de menage.
+
+On promet a Adam qu'on ne lui fera pas de farces, on n'en fera qu'a
+Plauchut; mais cela devient difficile, il a passe par toutes les
+epreuves. Je crois qu'on le laissera dormir. Il est bien heureux en ce
+moment-ci, on lui permet de chanter. Ca fait pleuvoir et on en a si
+grand besoin, qu'il a toute permission de nous assommer. Le fait est
+qu'il pleut depuis qu'il est ici.
+
+A bientot donc, le plus tot qu'il vous sera possible, chers et bons
+amis. On vous embrasse tendrement. Lolo et Titite, toutes fieres de
+leurs beaux chapeaux, se joignent a nous. Aurore se souvient tres bien
+de sa Toto.
+
+
+
+
+DCCXXXIV
+
+A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
+
+ Nohant, 29 juin 1870.
+
+Nos lettres se croisent toujours et j'ai maintenant la superstition
+qu'en l'ecrivant le soir, je recevrai une lettre de toi le lendemain
+matin; nous pourrions nous dire:
+
+Vous m'etes, en dormant, un peu triste apparu.
+
+Ce qui me preoccupe dans la mort de ce pauvre Jules de Goncourt, c'est
+le survivant. Je suis sure que les morts sont bien, qu'ils se reposent
+peut-etre avant de revivre, et que, dans tous les cas, ils retombent
+dans le creuset pour en ressortir avec ce qu'ils ont eu de bon, et du
+progres en plus. Barbes n'a fait que souffrir toute sa vie. Le voila qui
+dort profondement. Bientot il se reveillera; mais nous, pauvres betes
+de survivants, nous ne les voyons plus. Peu de temps avant sa mort,
+Duveyrier, qui paraissait gueri, me disait: "Lequel de nous partira le
+premier?" Nous etions juste du meme age. Il se plaignait de ce que les
+premiers envoles ne pouvaient pas faire savoir a ceux qui restaient
+s'ils etaient heureux et s'ils se souvenaient de leurs amis. Je disais:
+_Qui sait?_ Alors nous nous etions jure de nous apparaitre l'un
+a l'autre, de tacher du moins de nous parler, le premier mort au
+survivant.
+
+Il n'est pas venu, je l'attendais, il ne m'a rien dit. C'etait un coeur
+des plus tendres et une sincere volonte. Il n'a pas pu; cela n'est pas
+permis, ou bien, moi, je n'ai ni entendu ni compris.
+
+C'est, dis-je, ce pauvre Edmond qui m'inquiete. Cette vie a deux, finie,
+je ne comprends pas le lien rompu, a moins qu'il ne croie aussi qu'on ne
+meurt pas.
+
+Je voudrais bien aller te voir; apparemment, tu as _du frais_ a
+Croisset, puisque tu voudrais dormir _sur une plage chaude_. Viens ici,
+tu n'auras pas de plage, mais 36 degres a l'ombre et une riviere froide
+comme glace, ce qui n'est pas a dedaigner. J'y vais tous les jours
+barboter apres mes heures de travail; car il faut travailler, Buloz
+m'avance trop d'argent. Me voila _faisant mon etat_, comme dit Aurore,
+et ne pouvant pas bouger avant l'automne. J'ai trop flane apres mes
+fatigues de garde-malade. Le petit Buloz est venu ces jours-ci me
+relancer. Me voila dans la pioche.
+
+Puisque tu vas a Paris en aout, il faut venir passer quelques jours avec
+nous. Tu y as ri quand meme; nous tacherons de te distraire et de te
+secouer un peu. Tu verras les fillettes grandies et embellies; la
+petiote commence a parler. Aurore bavarde et argumente. Elle appelle
+Plauchut _vieux celibataire_. Et, a propos, avec toutes les tendresses
+de la famille, recois les meilleures amities de ce bon et brave garcon.
+
+Moi, je t'embrasse tendrement et te supplie de te bien porter.
+
+ [1] Sobriquet donne a Maurice Sand a cause de ses charges sur les
+ sergents et caporaux.]
+
+
+
+
+DCCXXXV
+
+A M. EMILE DE GIRARDIN, A PARIS
+
+ Nohant, 3 juillet 1870.
+
+Cher ami,
+
+Voici ce que je lis dans le _New-York Evening Post_, a la suite d'une
+critique de mon dernier roman. Je traduis en supprimant les noms
+propres:
+
+"Quant a la question relative au caractere qui a servi a l'auteur de
+_Malgre tout_, elle est de celles qui ne souffrent pas de discussion
+pour quiconque sait sur quels principes repose la construction d'une
+oeuvre d'art. George Sand est un artiste: or il n'est point artiste, il
+est un vulgaire ecrivain de lieux communs, celui qui photographie les
+personnages vivants dans une fiction. Que la prodigieuse carriere de
+telle ou telle individualite historique ait pu frapper l'esprit
+de George Sand, au moment ou elle peignait les aspirations d'une
+aventuriere ambitieuse, cela ne prouve pas qu'elle ait voulu peindre
+aucune figure de la vie reelle, ni qu'elle ait songe a jeter aucune
+lumiere sur les faits qui la concernent."
+
+Je trouve ces reflexions justes et de bon gout, et je suis tres etonnee
+de lire dans _la Liberte_ une interpretation arbitraire des intentions
+que j'ai pu avoir.
+
+Je vis si loin du mouvement quotidien, que je ne sais pas quel nom
+propre couvre le pseudonyme de _Panoples_. C'est un homme ou une
+femme de talent; comment peut-il ou peut-elle faire cet affront a la
+litterature: assimiler la tache de l'artiste a celle du pamphletaire
+honteux? Si j'avais voulu peindre une figure historique, je l'aurais
+nommee. Ne la nommant pas, je n'ai pas voulu la designer; ne la
+connaissant pas, je n'aurais pu la peindre. S'il y a ressemblance
+fortuite, je l'ignore, mais je ne le crois pas. Tout personnage
+d'invention est plus fort et plus logique que nature, dans le bien ou
+dans le mal. On peut tracer la figure d'une classe d'ambitieuses qui ont
+echoue et qui ont reussi dans leurs projets, sans avoir aucune figure en
+vue, et je crois qu'il vaut beaucoup mieux pour l'artiste qu'il en soit
+ainsi. Vous savez tout cela aussi bien que moi. Vous etes du batiment.
+_Panoples_ trahit donc la fraternite maconnique litteraire, en parlant
+comme il le fait.
+
+A vous de coeur,
+
+G. SAND.
+
+J'ai eu envie de repondre; mais je crois qu'il vaut mieux laisser tomber
+cela que d'en occuper le public.
+
+
+
+
+DCCXXXVI
+
+A M. LE DOCTEUR HENRI FAVRE, A PARIS
+
+ Nohant, 3 juillet 1870.
+
+Cher ami,
+
+Je suis bien contente que _l'occasion_ nous apporte votre souvenir.
+Je n'ai pas besoin de vous dire que je trouve de mauvais gout
+l'interpretation donnee aux _intentions_ d'un romancier. S'il a besoin
+de ce genre d'_intentions_ pour composer un personnage, c'est un pauvre
+artiste. Je ne pretends pas etre une bien riche imagination. J'en ai
+pourtant assez pour me passer de modeles posant devant moi, et, comme
+celui qu'on pretend reconnaitre ne m'a jamais fait cet honneur-la, je
+n'ai pu, en aucune facon, le copier et le presenter au public comme un
+portrait d'apres nature.
+
+Tous vos malades sont des gens brillants de sante. Maurice engraisse
+visiblement, il pretend que vous l'avez _trop gueri_. Mais il mene
+une vie de cultivateur et de geologue si active, qu'il se defendra de
+l'alourdissement. On parle de vous sans cesse, et, si les oreilles ne
+vous tintent pas, c'est qu'il y a trop de gens partout qui vous louent
+et vous remercient.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DCCXXXVII
+
+A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE, A ANGERS
+
+ Nohant, 14 juillet 1870.
+
+Je suis embarrassee pour vous conseiller, chere ame tourmentee. Vous
+etes dans une de ces situations d'esprit ou le pour et le contre se
+balancent sans solution. Vous eprouvez le besoin de changer de milieu,
+et, des que vous quittez le votre, tout vous manque; vous regrettez,
+comme vous le dites, tres bien, jusqu'aux herbes de votre jardin. J'ai
+traverse ces souffrances; mais je suis toujours revenue a mon nid
+avec bonheur, et, a present, je crois que le mieux n'est pas dans le
+changement. Toute situation a ses amertumes ou ses langueurs, et je ne
+puis croire que les gens qui vous aiment vous laissent tourmenter a
+l'age ou vous ne pourriez plus vous defendre vous-meme. Cet age est loin
+encore, Dieu merci! et qui sait s'il viendra? La vieillesse n'est
+pas forcement la decadence intellectuelle. C'est quelquefois tout le
+contraire. Vous etes une ame genereuse et forte de droiture. Si les
+fantomes vous tourmentent et vous terrassent par moments, vous vous
+retrouvez toujours sur vos pieds, _toujours la meme_, vous en convenez
+vous-meme. Vous n'etes donc pas en danger de devenir la proie des
+inquisiteurs du corps et de l'ame. N'ayez pas cette crainte: la crainte
+est un vertige qui nous attire dans le peril imaginaire. Supprimez ce
+vertige, il n'y a plus de peril.
+
+Quant a l'emploi de votre fortune, c'est une question d'examen autour de
+vous. Il y a tant de miseres interessantes et dignes! A votre place, je
+ne serais pas embarrassee, vous avez su faire le bien toute votre vie,
+vous le saurez jusqu'a la derniere heure.
+
+Mais vous souffrez, vous etes dans une crise d'etouffement. Tout le
+monde a de ces crises ou tout froisse et deplait, vous les ressentez
+plus vives, parce que votre intelligence s'en rend compte et que
+votre vie est peut-etre un peu monotone. Est-ce que les voyages vous
+fatiguent? Il me semble qu'une excursion de temps en temps, dans un beau
+pays quelconque, vous ferait grand bien. Avec les chemins de fer, on
+peut maintenant voyager sans fatigue en s'arretant souvent. Le voyage a
+petites journees est encore tres agreable et tres sain. L'ami artiste
+que vous avez pres de vous doit etre tres capable de vous piloter et de
+vous accompagner.
+
+J'ai recu votre volume, et je vous en remercie bien. J'ai peu de
+temps pour lire; mais j'ai commence et je suis charmee des premieres
+nouvelles. J'y retrouve votre bonte et votre grand sentiment de justice.
+
+Croyez que je vous suis devouee et meme attachee de coeur; car il y
+a deja longtemps que je vous connais par vos lettres et je vous vois
+toujours aussi digne de respect et d'affection qu'au commencement.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+FIN DU TOME CINQUIEME
+
+
+
+ TABLE
+
+
+ DXLII. A madame Augustine de Bertholdi. 3 janvier.
+ DXLIII. A M. Auguste Vacquerie. 4 janvier.
+ DXLXIV. A M. Edouard Rodrigues. 12 janvier.
+ DXLV. Au meme. 8 fevrier.
+ DXLVI. A Maurice Sand. 21 fevrier.
+ DXLVII. Au meme. 28 fevrier.
+ DXLVIII. Au meme. 1er mars.
+ DXLIX. Au meme. 2 mars.
+ DL. Au meme. 8 mars.
+ DLI. A M. Gustave Flaubert. 16 mars.
+ DLII. A M. Charles Duvernet. 24 mars.
+ DLIII. A madame Augustine de Bertholdi. 31 mars.
+ DLIV. A M. Hippolyte Magen. 24 avril.
+ DLV. A M. Berton, pere. 5 mai.
+ DLVI. A mademoiselle Fleury. 8 mai.
+ DLVII. A M. Oscar Casamajou. mai.
+ DLVIII. A M. Guillemat. 11 juin.
+ DLIX. A Maurice Sand 18 juin.
+ DLX. A madame Lina Sand. 29 juin.
+ DLXI. A M. Ludre-Gabillaud. 12 juillet.
+ DLXII. A madame Lina Sand. 14 juillet.
+ DLXIII. A M. Jules Boucoiran. 16 juillet.
+ DLXIV. A M. Ludre-Gabillaud. 24 juillet.
+ DLXV. A madame Simonnet. 24 juillet.
+ DLXVI. A Maurice Sand. 25 juillet.
+ DLXVII. A M. Noel Parfait. juillet.
+ DLXVIII. A mademoiselle Fleury. 4 aout.
+ DLXIX. A Maurice Sand. 6 aout.
+ DLXX. A M. Jules Boucoiran. 6 aout.
+ DLXXI. A M. Charles Poncy. 26 aout.
+ DLXXII. A M. Berton pere. septembre.
+ DLXXIII. A M. Ludre-Gabillaud. octobre.
+ DLXXIV. A Maurice Sand. 24 octobre.
+ DLXXV. A M. Edouard Rodrigues. 29 octobre.
+ DLXXVI. A madame Lina Sand. novembre.
+ DLXXVII. A M. Philibert Audebrand. 23 decembre.
+ DLXXVIII. A M. Francis Melvil. 23 decembre.
+ DLXXIX. A M. Edouard de Pompery 23 decembre.
+ DLXXX. A mademoiselle Leroyer Chantepie. 31 decembre.
+
+1865
+
+ DLXXXI. A M. Ladislas Mickiewicz. 11 janvier.
+ DLXXXII. A M. Nefftzer. 12 janvier.
+ DLXXXIII. A. M. Armand Barbes. 15 janvier.
+ DLXXXIV. A S. A. le prince Napoleon (Jerome). 7 fevrier.
+ DLXXXV. Au meme. 9 mars.
+ DLXXXVI. A M. Ernest Perigois. 26 mars.
+ DLXXXVII. A M. Louis Ratisbonne. 30 mars.
+ DLXXXVIII. A.M. Leblois. 17 mai.
+ DLXXXIX. A S. A. le prince Napoleon (Jerome). 1er juin.
+ DXC. A M.***. 9 juin.
+ DXCI. A M. Louis Ulbach. 27 juin.
+ DXCII. A Maurice Sand. 29 juin.
+ DXCIII. A M. Sainte-Beuve.
+ DXCIV. A M. Louis Ulbach. 27 septembre.
+ DXCV. A Gustave Flaubert. 22 novembre.
+ DXCVI. A M. le baron Taylor. 15 decembre.
+
+1866
+
+ DXCVII. A M. Alexandre Dumas fils. 7 janvier.
+ DXCVIII. A S. A. le prince Napoleon (Jerome). 20 janvier.
+ DXCIX. A Maurice Sand. 1er fevrier.
+ DC. Au meme. 5 fevrier.
+ DCI. A madame la comtesse Sophie Podlipska. 12 fevrier.
+ DCII. A M. Desplanches. 25 mai.
+ DCIII. A M. Andre Boutet. 14 juin.
+ DCIV. A M. Alexandre Dumas fils. 28 juin.
+ DCV. Au meme. 5 juillet.
+ DCVI. A M.Joseph Dessauer. 5 juillet.
+ DCVII. A madame Arnould-Plessy. 5 aout.
+ DCVIII. A Gustave Flaubert. 10 aout.
+ DCIX. A Maurice Sand. 10 aout.
+ DCX. A Gustave Flaubert. 12 aout.
+ DCXI. A Maurice Sand. 1er septembre.
+ DCXII. A Gustave Flaubert. 21 septembre.
+ DCXIII. Au meme. 28 septembre.
+ DCXIV. A M. Noel Parfait. 28 septembre.
+ DCXV. A mademoiselle Marguerite Thuillier. 8 octobre.
+ DCXVI. A Gustave Flaubert. octobre.
+ DCXVII. Au meme. 10 novembre.
+ DCXVIII. A M. Charles Poncy. 16 novembre.
+ DCXIX. A Maurice Sand. 19 novembre.
+ DCXX. A Gustave Flaubert. 20 novembre.
+ DCXXI. Au meme. 30 novembre.
+ DCXXII. A M. Thomas Couture. 13 decembre.
+
+1867
+
+ DCXXIII. A Gustave Flaubert. 9 janvier.
+ DCXXIV. A M. Armand Barbes. 15 janvier.
+ DCXXV. A Gustave Flaubert. 15 janvier.
+ DCXXVI. A M. Henri Harrisse. 19 janvier.
+ DCXXVII. A M. Alexandre Dumas fils. 21 janvier.
+ DCXXVIII. A Gustave Flaubert. 8 fevrier.
+ DCXXIX. Au meme. 16 fevrier.
+ DCXXX. A M. Henri Harrisse. fevrier.
+ DCXXXI. A M. Paul de Saint-Victor. 18 fevrier.
+ DCXXXII. A M. Armand Barbes. 2 mars.
+ DCXXXIII. A M. Louis Viardot. 11 avril.
+ DCXXXIV. A M. Andre Boulet. 15 avril.
+ DCXXXV. A M. Louis Viardot. 24 avril.
+ DCXXXVI. A. Gustave Flaubert. 9 mai.
+ DCXXXVII. A M. Armand Barbes. 12 mai.
+ DCXXXVIII. A Gustave Flaubert. 30 mai.
+ DCXXXIX. Au meme. 14 juin.
+ DCXL. A M. Henri Harrisse. 28 juillet.
+ DCXLI. A M. Francois Rollinat. 29 juillet.
+ DCXLII. A Gustave Flaubert. 6 aout.
+ DCXLIII. A M. Raoul Lafagette. 10 aout.
+ DCXLIV. A Gustave Flaubert. 18 aout.
+ DCXLV. A madame Arnould-Plessy. 23 aout.
+ DCXLVI. A M. Armand Barbes. 27 aout.
+ DCXLVII. A Gustave Flaubert. aout.
+ DCXLVIII. A madame Arnould-Plessy. 1er septembre.
+ DCXLXIX. A Gustave Flaubert. 10 septembre.
+ DCL. Au redacteur en chef de _la Liberte_. 23 septembre.
+ DCLI. A Gustave Flaubert. 1er octobre.
+ DCLII. A M. Henri Harrisse. 11 octobre.
+ DCLIII. A M. Armand Barbes. 12 octobre.
+ DCLIV. A Gustave Flaubert. 12 octobre.
+ DCLV. A madame Arnould-Plessy. 21 octobre.
+ DCLVI. A Gustave Flaubert. 28 octobre.
+ DCLVII. Au meme. 5 decembre.
+ DCLVIII. A M. Calamatta 21 decembre.
+ DCLIX. A Gustave Flaubert. 31 decembre.
+
+1868
+
+ DCLX. A M. Armand Barbes. 1er janvier.
+ DCLXI. A mademoiselle Marguerite Thuillier. 4 janvier.
+ DCLXII. A mademoiselle Fleury. 16 janvier.
+ DCLXIII. A M. Charles Poncy. 22 fevrier.
+ DCLXIV. A madame Arnould-Plessy. 7 mars.
+ DCLXV. A la meme. 15 mars.
+ DCLXVI. A M. Edouard Cadol. 17 mars.
+ DCLXVII. A madame Juliette Lambert. 23 mars.
+ DCLXVIII. A madame Lebarbier de Tinan. 26 mars.
+ DCLXIX. A M. Henri Harrisse. 9 avril.
+ DGLXX. A madame Edmond Adam. 8 juin.
+ DCLXXI. A M. Louis Viardot. 10 juin.
+ DCLXXII. A Gustave Flaubert. 21 juin.
+ DCLXXIII. A M. Joseph Dessauer. 5 juillet.
+ DCLXXIV. A M. Guillaume Guizot. 12 juillet.
+ DCLXXV. A Gustave Flaubert. 31 juillet.
+ DCLXXVI. A madame Pauline Villot. aout.
+ DCLXXVII. A Gustave Flaubert. aout.
+ DCLXXVIII. Au meme. 18 septembre.
+ DCLXXIX. A Maurice Sand. septembre.
+ DCLXXX. A Gustave Flaubert. fin septembre.
+ DCLXXXI. Au meme. 15 octobre.
+ DCLXXXII. A M. Alexandre Dumas fils. 31 octobre.
+ DCLXXXIII. A Gustave Flaubert. 20 novembre.
+ DCLXXXIV. A M. de Chilly. 12 decembre.
+ DCLXXXV. A S. A. le prince Napoleon (Jerome). 17 decembre.
+ DCLXXXVI. A madame Edmond Adam. 20 decembre.
+ DCLXXXVII. A Gustave Flaubert. 21 decembre.
+
+1869
+
+DCLXXXVIII. A M. Emile Rollinat. 2 janvier.
+ DCLXXXIX. A M. Armand Barbes. 2 janvier.
+ DCXC. A madame Edmond Adam. 10 janvier.
+ DCXCI. A Gustave Flaubert. 17 janvier.
+ DCXCII. Au meme. 11 fevrier.
+ DCXCIII. A M. Edmond Plauchut. 18 fevrier.
+ DCXCIV. A Gustave Flaubert. 24 fevrier.
+ DCXCV. A M. Alexandre Dumas fils. 12 mars.
+ DCXCVI. A Gustave Flaubert. 2 avril.
+ DCXCVII. A M. Charles-Edmond. 20 avril.
+ DCXCVIII. A Maurice Sand. 14 mai.
+ DCXCIX. A M. Edmond Plauchut. 11 juin.
+ DCC. Au meme. 15 aout.
+ DCCI. A Maurice Sand. 18 septembre.
+ DCCII. Au meme. 22 septembre.
+ DCCIII. Au meme. 17 octobre.
+ DCCIV. A M. Edmond Plauchut. 10 novembre.
+ DCCV. A Gustave Flaubert. 15 novembre.
+ DCCVI. A Louis Ulbach. 26 novembre.
+ DCCVII. A Mederic Charot. 28 novembre.
+ DCCVIII. A madame Edmond Adam. 29 novembre.
+ DCCIX. A Gustave Flaubert. 30 novembre.
+ DCCX. Au meme. 4 decembre.
+ DCCXI. A M. Alexandre Dumas fils. 10 decembre.
+ DCCXII. A Gustave Flaubert. 14 decembre.
+ DCCXIII. A M. Berton pere. decembre.
+ DCCXIV. A Gustave Flaubert. 17 decembre.
+ DCCXV. Au meme. 18 decembre.
+ DCCXVI. A madame Edmond Adam. 24 decembre.
+
+1870
+
+ DCCXVII. A M. Armand Barbes. 4 janvier.
+ DCCXVIII. A mademoiselle N. Fleury. 6 janvier.
+ DCCXIX. A Gustave Flaubert. 9 janvier.
+ DCCXX. A Victor Hugo. 2 fevrier.
+ DCCXXI. A Maurice Sand. 21 fevrier.
+ DCCXXII. A madame Simonnet. 21 fevrier.
+ DCGXXIII. A Maurice Sand. 23 fevrier.
+ DCCXXIV. Au meme. 26 fevrier.
+ DCCXXV. Au meme. 27 fevrier.
+ DCCXXVI. Au meme. 2 mars.
+ DCCXXVII. A Gustave Flaubert 19 mars.
+ DCCXXVIII. Au meme. 30 mars.
+ DCCXXIX. A M. Edmond Plauchut. 3 avril.
+ DCCXXX. A Michel Levy. 20 avril.
+ DCCXXXI. Au meme. 26 avril.
+ DCCXXXII. A Gustave Flaubert. 20 mai.
+ DCCXXXIII. A madame Edmond Adam. 8 juin.
+ DCCXXXIV. A Gustave Flaubert. 29 juin.
+ DCCXXXV. A M. Emile de Girardin. 3 juillet.
+ DCCXXXVI. A M. le docteur Henri Favre. 3 juillet.
+ DCCXXXVII. A mademoiselle Leroyer de Chantepie. 14 juillet.
+
+
+FIN DE LA TABLE DU TOME CINQUIEME
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Correspondance, Vol. 5, 1812-1876, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE, VOL. 5, 1812-1876 ***
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
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+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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Binary files differ