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diff --git a/13837-0.txt b/13837-0.txt new file mode 100644 index 0000000..c14621f --- /dev/null +++ b/13837-0.txt @@ -0,0 +1,10221 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13837 *** + +GEORGE SAND + +CORRESPONDANCE + +1812-1876 + +II + + + + + +PARIS CALMANN LÉVY, ÉDITEUR. +ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES +3, RUE AUBER, 3 + +1883 + + + +CORRESPONDANCE DE GEORGE SAND + + + +CXLVI + +A MADAME D'AGOULT, A GENÈVE + + La Châtre, 10 juillet 1836. + +Hélas! mon amie, je n'ai point encore plaidé en cour royale; par +conséquent je n'ai ni gagné ni perdu. Il était question de mon dernier +jugement sans doute quand on vous a annoncé ma victoire. C'est le 25 +juillet seulement que je plaide. Si vous êtes à Genève le 1er août, vous +saurez mon sort, et peut-être le saurez-vous par moi-même si j'ai la +certitude de vous y trouver. Mais je n'ose l'espérer. Cependant, je rêve +mon oasis près de vous et de Franz. Après tant de sables traversés, +après avoir affronté tant d'orages, j'ai besoin de la source pure et de +l'ombrage des deux beaux palmiers du désert. Les trouverai-je? Si vous +ne devez pas être à Genève, je n'irai pas. J'irai à Paris voir l'abbé de +Lamennais et deux ou trois amis véritables que je compte, entre mille +amitiés _superficielles_, dans la «Babylone moderne». + +Avez-vous vu, pour parler comme Obermann, la lune monter sur le Vélan? +Que vous êtes-heureux, chers enfants, d'avoir la Suisse à vos pieds pour +observer toutes les merveilles de la nature! Il me faudrait cela pour +écrire deux ou trois chapitres de _Lélia_, car je refais _Lélia_, vous +l'ai-je dit? Le poison qui m'a rendu malade est maintenant un remède qui +me guérit. Ce livre m'avait précipitée dans le scepticisme; maintenant, +il m'en retire; car vous savez que la maladie fait le livre, que le +livre empire la maladie, et de même pour la guérison. Faire accorder +cette oeuvre de colère avec une oeuvre de mansuétude et maintenir +la plastique ne semble guère facile au premier abord. Cependant les +caractères donnés, si vous en avez gardé souvenance, vous comprendrez +que la sagesse ressort de celui de Trenmor, et l'amour divin de celui de +Lélia.--Le prêtre borné et fanatique, la courtisane et le jeune homme +faible et orgueilleux seront sacrifiés. Le tout à l'honneur de _la +morale_; non pas de la morale des épiciers, ni de celle de nos salons, +ma belle amie (je suis sûre que vous n'en êtes pas dupe), mais d'une +morale que je voudrais faire à la taille des êtres qui vous ressemblent, +et vous savez que j'ai l'ambition d'une certaine parenté avec vous à cet +égard. + +Se jeter dans le sein de mère Nature; la prendre réellement pour _mère_ +et pour _soeur_; retrancher stoïquement et religieusement de sa vie tout +ce qui est vanité satisfaite; résister opiniâtrement aux orgueilleux et +aux méchants; se faire humble et petit avec les infortunés; pleurer avec +la misère du pauvre et ne pas vouloir d'autre consolation que la chute +du riche; ne pas croire à d'autre Dieu que celui qui ordonne aux hommes +la justice, l'égalité; vénérer ce qui est _bon_; juger sévèrement ce qui +n'est que _fort_; vivre de presque rien, donner presque tout, afin de +rétablir l'égalité primitive et de faire revivre l'institution divine; +voilà la religion que je proclamerai dans mon petit coin et que j'aspire +à prêcher à mes douze apôtres sous le tilleul de mon jardin. + +Quant à l'amour, on en fera un livre et un cours à part. _Lélia_ +s'expliquera sous ce rapport d'une manière générale assez concise et +se rangera dans les exceptions. Elle est de la famille des esséniens, +compagne des palmiers, _gens solitaria_, dont parle Pline. Ce beau +passage sera l'épigraphe de mon troisième volume, c'est celle de +l'automne de ma vie.--Approuvez-vous mon plan de livre?--Quant au plan +de vie, vous n'êtes pas compétente, vous êtes trop heureuse et trop +jeune pour aller aux rives salubres de la mer Morte (toujours Pline le +Jeune), et pour entrer dans cette famille, _où personne ne naît, où +personne ne meurt_, etc. + +Si je vous trouve à Genève, je vous lirai ce que j'ai fait, et vous +m'aiderez à refaire mes levers de soleil, car vous les avez vus sur vos +montagnes cent fois plus beaux que moi dans mon petit vallon. Ce que +vous me dites de Franz me donne une envie vraiment maladive et furieuse +de l'entendre. Vous savez que je me mets sous le piano quand il en joue. +J'ai la fibre très forte et je ne trouve jamais des instruments assez +puissants. Il est, au reste, le seul artiste du monde qui sache donner +l'âme et la vie à un piano. J'ai entendu Thalberg à Paris. Il m'a fait +l'effet d'un bon petit enfant bien gentil et bien sage. Il y a des +heures où Franz, en s'amusant, badine comme lui sur quelques notes pour +déchaîner ensuite les éléments furieux sur cette petite brise. + +Attendez-moi, pour l'amour de Dieu! Je n'ose pourtant pas vous en prier; +car l'Italie vaut mieux que moi. Et je suis un triste personnage à +mettre dans la balance pour faire contre-poids à Rome et au soleil. +J'espère un peu que l'excessive chaleur vous effrayera et que vous +attendrez l'automne. + +Êtes-vous bien accablée de cette canicule? Peut-être ne menez-vous cas +une vie qui vous y expose souvent. Moi, je n'ai pas l'esprit de m'en +préserver. Je pars à pied à trois heures du matin, avec le ferme propos +de rentrer à huit; mais je me perds dans les trames, je m'oublie au bord +des ruisseaux, je cours après les insectes et je rentre, à midi dans un +état de torréfaction impossible à décrire. + +L'autre jour, j'étais si accablée, que j'entrai dans la rivière tout +habillée. Je n'avais pas prévu ce bain, de sorte que je n'avais pas de +vêtements _ad hoc_. J'en sortis mouillée de pied en cap. Un peu plus +loin, comme mes vêtements étaient déjà secs et que j'étais encore +baignée de sueur, je me replongeai de nouveau dans l'Indre. Toute ma +précaution fut d'accrocher ma robe à un buisson et de me baigner +en peignoir. Je remis ma robe par-dessus, et les rares passants ne +s'aperçurent pas dela singularité de mes _draperies_. Moyennant trois +ou quatre bains par promenade, je fais encore trois ou quatre lieues à +pied, par trente degrés de chaleur, et quelles lieues! Il ne passe pas +un hanneton que je ne courre après. Quelquefois, toute mouillée et +vêtue, je me jette sur l'herbe d'un pré au sortir de la rivière et je +fais la sieste. Admirable saison qui permet tout le bien-être de la vie +primitive. + +Vous n'avez pas d'idée de tous les rêves que je fais dans mes courses +au' soleil. Je me figure être aux beaux jours de la Grèce. Dans cet +heureux pays que j'habite, on fait souvent deux lieues sans rencontrer +une face humaine. Les troupeaux restent seuls dans les pâturages bien +clos de haies magnifiques. L'illusion peut donc durer longtemps. +C'est-un de mes grands amusements, quand je me promène un peu au loin +dans des sentiers que je ne connais pas, de m'imaginer que je parcours +un autre pays avec lequel je trouve de l'analogie. Je me souviens +d'avoir erré dans les Alpes et de m'être crue en Amérique durant des +heures entières. Maintenant, je me figure l'Arcadie en Berry. Il n'est +pas une prairie, pas un bouquet d'arbres qui, sous un si beau soleil, ne +me semble arcadien tout à fait. + +Je vous enseigne tous mes secrets de bonheur. Si quelque jour (ce que je +ne vous souhaite pas et ce à quoi je ne crois pas pour vous) vous êtes +_seule_, vous vous souviendrez de mes «promenades» _esséniennes_. +Peut-être trouverez-vous qu'il vaut mieux s'amuser à cela qu'à se brûler +la cervelle, comme j'ai été souvent tentée de le faire en entrant au +_désert_. Avez-vous de la force physique? C'est un grand point. + +Malgré cela, j'ai des accès de spleen, n'en doutez pas; mais je résiste +et je prie. Il y a manière de prier. Prier est une chose difficile, +importante: C'est la fin de l'homme moral. Vous ne pouvez pas prier, +vous. Je vous en défie, et, si vous prétendiez que vous le pouvez, je ne +vous croirais pas. Mais j'en suis au premier degré, au plus faible, au +plus imparfait, au plus misérable échelon de l'escalier de Jacob; Aussi +je prie rarement et fort mal. Mais, si peu et si mal que ce soit; je +sens un avant-goût d'extases infinies et de ravissements semblables à +ceux de mon enfance quand je croyais voir la Vierge, comme une tache +blanche, dans un soleil qui passait au-dessus de moi. Maintenant, je +n'ai que des visions d'étoiles; mais je commence à faire des rêves +singuliers. + +A propos, savez-vous le nom de toutes les étoiles de notre hémisphère? +Vous devriez bien apprendre l'astronomie pour me faire comprendre une +foule de choses que je ne peux pas transporter de notre sphère à la +voûte de l'immensité. Je parie que vous la savez à merveille, ou que, si +vous voulez, vous la saurez dans huit jours. + +Je suis désespérée du manque total d'intelligence que je découvre en moi +pour une foule de choses, et précisément pour des choses que je meurs +d'envie d'apprendre. Je suis venue à bout de bien connaître la carte +céleste sans avoir recours à la sphère. Mais, quand je porte les yeux +sur cette malheureuse boule peinte, et que je veux bien m'expliquer le +grand mécanisme universel, je n'y comprends plus goutte. Je ne sais que +des noms d'étoiles et de constellations. C'est toujours une très bonne +chose pour le sens poétique. + +On apprend à comprendre la beauté des astres par la comparaison. Aucune +étoile ne ressemble à une autre quand on y fait bien attention. Je ne +m'étais jamais doutée de cela avant cet été. Regardez, pour vous en +convaincre, Antarès au sud, de neuf à dix heures du soir, et comparez-le +avec Arcturus, que vous connaissez. Comparez Vega si blanche, si +tranquille, toute la nuit, avec la Chèvre, qui s'élance dans le ciel +vers minuit et qui est rouge, étincelante, _brûlante_ en quelque sorte. +A propos d'Antarès, qui est le coeur du Scorpion, regardez la courbe +gracieuse de cette constellation; il y a de quoi se prosterner. Regardez +aussi, si vous avez de bons yeux, la blancheur des Pléiades et la +délicatesse de leur petit groupe au point du jour, et précisément +au beau milieu de l'aube naissante. Vous connaissez tout cela; mais +peut-être n'y avez-vous pas fait depuis longtemps une attention +particulière. Je voudrais mettre un plaisir de plus dans votre heureuse +vie. Vous voyez que je ne suis point avare de mes découvertes. C'est que +Dieu est le maître de mes trésors. + +Écrivez-moi toujours à la Châtre, poste restante. On me fera passer vos +lettres à Bourges. Hélas! je quitte les nuits étoilées, et les prés de +l'Arcadie. Plaignez-moi, et aimez-moi. Je vous embrasse de coeur tous +deux et je salue respectueusement l'illustre docteur _Ratissimo_. + +Vous m'avez fait de vous un portrait dont je n'avais pas besoin. En ce +qu'il a de trop modeste, je sais mieux que vous à quoi m'en tenir. En ce +qu'il a de vrai, ne sais-je pas votre vie, sans que personne me l'ait +racontée? La fin n'explique-t-elle pas les antécédents? Oui, vous êtes +une grande âme, un noble caractère et un _bon coeur_; c'est plus que +tout le reste, c'est rare au dernier point, bien que tout le monde y +prétende. + +Plus j'avance en âge, plus je me prosterne devant la bonté, parce que je +vois que c'est le bienfait dont Dieu nous est le plus avare. Là où il +n'y a pas d'intelligence, ce qu'on appelle bonté est tout bonnement +ineptie. Là où il n'y a pas de force, cette prétendue bonté est apathie. +Là où il y a force et lumière, la bonté est presque introuvable; parce +que l'expérience et l'observation ont fait naître la méfiance et la +haine. Les âmes vouées aux plus nobles principes sont souvent les plus +rudes et les plus âcres, parce qu'elles sont devenues malades à force de +déceptions. On les estime, on les admire encore, mais on ne peut plus +les aimer. Avoir été malheureux, sans cesser d'être intelligent et bon, +fait supposer une organisation bien puissante, et ce sont celles-là que +je cherche et que j'embrasse. + +J'ai des _grands hommes_ plein le dos (passez-moi l'expression). Je +voudrais les voir tous dans Plutarque. Là, ils ne me font pas souffrir +du côté humain. Qu'on les taille en marbre, qu'on les coule en bronze, +et qu'on n'en parle plus. Tant qu'ils vivent, ils sont méchants, +persécutants, fantasques, despotiques, amers, soupçonneux. Ils +confondent dans le même mépris orgueilleux les boucs et les brebis. Ils +sont pires à leurs amis qu'à leurs ennemis. Dieu nous en garde! Restez +bonne, _bête_ même si vous voulez. Franz pourra vous dire que je ne +trouve jamais les gens que j'aime assez niais à mon gré. Que de fois je +lui ai reproché d'avoir trop d'esprit! Heureusement que ce trop n'est +pas grand'chose, et que je puis l'aimer beaucoup. + +Adieu, chère; écrivez-moi. Puissiez-vous ne pas partir! Il fait trop +chaud. Soyez sûre que vous souffrirez. On ne peut pas voyager la nuit en +Italie. Si vous passez le Simplon (qui est bien la plus belle chose de +l'univers), il faudra aller à pied pour bien voir, pour grimper. Vous +mourrez à la peine! Je voudrais trouver je ne sais quel épouvantail pour +nous retarder. + + + + +CXLVII + +A. M. SCIPION DU ROURE, AUX BAINS DE LUCQUES + + Bourges, 18 juillet 1836. + +Madame Sand a dit à M. George tout ce que vous avez de bienveillance et +de sympathie pour lui. Madame Sand est une bête que je ne vous engage +pas à connaître et qui vous ennuierait mortellement; mais George est +un excellent garçon, plein de coeur et de reconnaissance pour ceux qui +veulent bien l'aimer. + +Il sera heureux de serrer la main d'un ami inconnu, et, comme il a assez +bonne opinion de lui-même, il est très disposé à trouver parfaits ceux +qui l'acceptent tel qu'il est. Il n'a pas eu dans sa vie d'autre bonheur +que l'amitié. Tout le reste lui a manqué. Tout ce qui réussit aux autres +a mal tourné pour lui. Il s'en console avec les gens qui le comprennent +et qui le plaignent sans le sermonner. + +Vous lui êtes recommandé par un neveu qu'il aime et qu'il estime, et +votre lettre seule eût ouvert son âme à la confiance. Il sera donc +heureux de vous recevoir sous son toit quand il aura un toit quelconque. + +Pour le moment, il plaide contre des adversaires qui lui disputent avec +acharnement la maison de ses pères et les caresses de ses enfants. Il +espère cependant ouvrir bientôt la porte de ce pauvre manoir à ses vieux +amis et à ceux qui veulent bien le trouver digne de devenir le leur. +Vous n'aurez besoin ni de menthe sauvage, ni de _mesembriantheum_ pour +être accueilli fraternellement. Cependant les fleurs de l'Apennin seront +reçues avec reconnaissance, comme gage d'amitié et comme souvenir d'un +pays aimé. + +R... vous tiendra au courant des événements qui vont décider de mon +sort. Si mon espoir se réalise, je passerai les vacances en Berry. +Sinon, j'irai en Suisse me distraire de mes déboires et peut-être vous +rencontrerai-je là aussi. J'engagerai notre ami à vous rappeler la bonne +promesse que vous me faites. + +Tout à vous. + +GEORGE. + + + + +CXLVIII + +A M..., RÉDACTEUR DU _JOURNAL DU CHER_ + + Bourges, 30 juillet 1836. + +Monsieur, + +Je n'aurais pas songé à réclamer contre l'étrange mauvaise foi avec +laquelle le _Journal du Cher_ a rendu compte du discours de M. l'avocat +général dans le procès en séparation qui fait le sujet de votre article. + +Cette relation a été transcrite dans d'autres journaux et vous avez été, +comme eux, induit en erreur par l'évidente partialité qui a présidé à la +rédaction première. + +Le journaliste du Cher, après avoir complaisamment reproduit le +plaidoyer de mon adversaire (et, à coup sûr, ce n'est pas par amour pour +les belles-lettres ni pour l'éloquence), a jugé convenable de rendre en +trois lignes le discours de M. l'avocat général, discours très beau, +très impartial et très touchant, qui a ému le public en ma faveur durant +près de deux heures. + +Je me propose avec le temps d'écrire l'histoire de ce procès, +intéressant et important non à cause de moi, mais à cause des grandes +questions sociales qui s'y rattachent et qui ont été singulièrement +traitées par mes adversaires, plus singulièrement envisagées par la cour +royale de Bourges. + +Je chercherai, devant l'opinion publique, une justice qui ne m'a pas été +rendue, selon moi, par la magistrature, et l'opinion publique prononcera +en dernier ressort. Je chercherai cette justice par amour de la justice +et pour satisfaire l'invincible besoin de toute âme honnête. + +Dans cette relation, dont la sincérité pourra être vérifiée par ceux-là +mêmes qu'elle intéresse personnellement, je m'efforcerai de rendre +l'impression générale du discours de M. Corbin et de rectifier des +phrases que le journaliste du Cher n'a certainement pas sténographiées. + +Je ne croirai pas manquer aux convenances, en donnant toute la publicité +possible à des paroles prononcées devant un nombreux auditoire, et +recueillies par toutes les femmes, par toutes les mères avec des larmes +de sympathie. + +Je dirai que, si M. l'avocat général a prononcé le mot que vous +censurez, il ne lui a pas donné le sens qui vous blesse et qu'il a +qualifié de noble, de _glorieux_ le sentiment de force et de loyauté +qui dicta ma conduite en cette circonstance. M. l'avocat général me +pardonnera d'avoir si bonne mémoire. Il est le seul de mes juges dont je +connaisse et dont j'accepte l'arrêt. + +Je vous remercie, monsieur, non des éloges personnels que vous +m'accordez dans votre journal, je ne les mérite pas; mais de la justice +que vous rendez au vrai principe et au vrai sentiment de l'honneur +féminin: la sincérité. Je souhaite que ce principe triomphe et je ne me +pose pas comme l'héroïne de cette cause; je suis simplement l'adepte +zélé ou l'adhérent sympathique de toute doctrine tendant à établir son +règne. A ce titre, votre journal m'intéresse vivement. + +J'y chercherai avec attention la lumière et la sagesse dont nous avons +tous besoin pour savoir jusqu'où doit s'étendre la liberté de la +femme, et, dans un système d'amélioration de moeurs, où doit s'arrêter +l'indulgence de l'homme. + +Je ne vous demande ni ne vous interdis la publication de cette lettre; +je m'en rapporte à vous-même pour justifier M. l'avocat général d'une +accusation qu'il ne mérite pas, et pour le faire de la manière la plus +noble et la plus convenable. + +Agréez, monsieur, mes cordiales salutations. + +GEORGE SAND. + + + + +CXLIX + +A M. GIRERD, AVOCAT, A NEVERS + + Paris, 15 août 1836. + +Mon bon frère Girerd, + +J'ai déjà plusieurs fois commencé à vous répondre sans trouver une heure +de liberté pour achever. Ces derniers événements out mis tant d'activité +autour de nous, qu'il n'y a plus moyen de vivre pour son propre compte. +Mais comment pouvez-vous imaginer, mon enfant, que l'amitié de Michel[1] +se soit refroidie pour vous? l'ayant vu entouré, obsédé, écrasé comme +il l'a été tout ce temps et, par-dessus le marché, souvent et gravement +indisposé; je m'étonne peu qu'il n'ait point eu le temps de vous écrire. +Je lui ai lu votre lettre, que j'ai reçue au moment de son départ. Il +m'a dit qu'il vous écrirait de Bourges. Je crains qu'il ne soit malade; +car, depuis dix jours, je devrais avoir de ses nouvelles et je n'en ai +pas encore. Sa mauvaise santé m'inquiète et m'afflige beaucoup. Je l'ai +soigné ici aussi bien que j'ai pu, et je l'ai vu bien souffrir. Nous +avons parlé de vous tous les jours. Il vous dira, quand vous le +reverrez, que je vous aime bien et que, de tous les amis qu'il m'a +présentés, vous êtes celui pour lequel j'ai éprouvé le plus de +sympathie. Quand vous reverrai-je? Je vais à la Châtre vers le 22 de ce +mois-ci, et, vers le 30, je serai à Genève. Peut-être irai-je vous voir +à Nevers si cela ne me détourne pas trop de ma route et n'augmente pas +ma fatigue d'une manière trop exorbitante. Je serais si heureuse de +connaître votre femme, votre enfant, votre patrie! Et le cap Sunium! +nous avons fait de beaux rêves d'amitié, de repos, de bonheur! les +réaliserons-nous? + +Écrivez-moi à la Châtre, poste restante, du 20 au 30. Adieu, bon frère. +Embrassez votre femme pour moi; dites-lui que je suis un bon garçon +et que je suis bien heureuse de lui inspirer un peu de bienveillance. +Peut-être m'accordera-t-elle de l'amitié si j'ai le bonheur de la +connaître. On fait mon portrait de nouveau: je vous l'enverrai, ou je +vous le porterai, ce qui me plairait bien mieux. + +Tout à vous de coeur. + +GEORGE. + + [1] Michel (de Bourges). + + + + +CL + +A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS + + Nohant, 18 août 1836. + +Chère maman, + +J'allais partir pour Paris, au moment où mon fils est arrivé, tout seul +comme un homme, et si impatient de me revoir, qu'il n'a pu prendre sur +lui de rester un jour de plus à Paris pour vous embrasser. Cependant +il en avait l'intention; car, d'après des reproches que je lui avais +adressés à ce sujet, il m'écrivit, quelques jours avant son arrivée, une +lettre que je vous envoie, et où vous verrez qu'il a de bons sentiments +pour vous, malgré sa paresse ou son étourderie. Ce pauvre cher enfant +est bien heureux d'être ici: il joue avec sa soeur et il respire le +bon air de la campagne. Il n'a guère envie de retourner à Paris, et +ce serait, je crois, les priver l'un et l'autre du meilleur temps de +l'année que de les y ramener avant la fin des vacances. Je pense donc +que je n'irai pas avant cette époque, et, en attendant, nous allons +faire un petit voyage dans le Nivernais et dans l'Allier. Ils s'en font +une grande fête et je suis bien heureuse de les voir heureux. Nous avons +passé ces jours-ci à coller du papier dans mon cabinet de toilette; +nous en avons fait une petite pièce charmante où Maurice installe ses +joujoux, ses livres et ses crayons. Nous pensons à vous, à votre ardeur, +et à votre habileté dans ces grands travaux, à votre bon goût, et à +votre passion pour planter des clous. Quant à moi, j'en ai un torticolis +effroyable. + +Je vous envoie une lettre pour Pierret. Engagez-le à me répondre le plus +vite possible; car je pars à la fin du mois, pour ma petite tournée. +Donnez-moi en même temps de vos nouvelles, et soignez-vous bien afin de +ne m'en donner que de bonnes. Adieu, chère maman; je tombe de fatigue +et m'endors en vous embrassant de toute mon âme, ce qui me donnera une +bonne nuit, j'en réponds. + +Maurice vous écrira directement; aujourd'hui, la lettre est assez +grosse. Renvoyez-moi la lettre de Maurice, pour ne pas démembrer ma +collection; ce sont mes trésors, j'aime mieux cela que tous les romans +du monde. + + + + +CLI + +A M. FRANZ LISZT, A GENÈVE + + Nohant, 18 août 1836. + +J'ai failli vous arriver le jour du concert. Qu'eussiez-vous dit, si, au +milieu du grand morceau brillant de Puzzi-Primo, je fusse entrée avec +mes guêtres crottées et mon sac de voyage, et si je lui eusse frappé sur +l'épaule au point d'orgue? + +Puzzi-Primo ne se fût pas déconcerté, accoutumé qu'il est à braver +insolemment les regards d'un public infatué de lui; voire d'un public +de métaphysiciens, de Genevois. Mais Puzzi-Secondo, moins blasé sur le +triomphe et moins certain de la douce bienveillance des demoiselles de +seize ans, eût fait une exclamation inconvenante, qui n'eût pas été dans +le ton du morceau. + +J'aurais eu le plus grand plaisir du monde à vous faire manquer votre +rentrée et à vous faire gâcher et massacrer votre finale. J'aurais, la +première, tiré un sifflet, un mirliton, une guimbarde de ma poche, et +j'aurais donné au public de métaphysiciens le signal des huées. J'aurais +dit: «Messieurs, je suis l'agréable auteur de bagatelles immorales qui +n'ont qu'un défaut, celui d'être beaucoup trop morales pour vous. Comme +je suis un très grand métaphysicien, par conséquent très bon juge en +musique, je vous manifeste mon mécontentement de celle que nous venons +d'entendre, et je vous prie de vous joindre à moi, pour conspuer +l'artiste vétérinaire et le gamin musical que vous venez d'entendre +cogner misérablement cet instrument qui n'en peut mais.» + +A ce discours superbe, les banquettes auraient plu sur votre tête, et +je me fusse retirée fort satisfaite, comme fait Asmodée après chaque +sottise de sa façon. + +Sans plaisanterie, mes chers enfants, si j'avais eu cent écus, je +partais et j'arrivais à l'heure dite. Pourquoi n'avez-vous pas ouvert +une souscription pour me payer la diligence? Je vous déclare que, dans +six semaines ou deux mois, si vous êtes toujours là-bas, j'irai, quelque +orage qu'il fasse aux ceux, quelque calme plat qui règne dans mes +finances. Vous me nourrirez bien pendant une quinzaine: je fume plus que +je ne mange, et ma plus grande dépense sera le tabac. Je serais allée +vous rejoindre dans le courant du mois, si je n'étais retenue ici par +mes affaires. + +Je prends possession de ma pauvre vieille maison, que le baron veut bien +enfin me rendre (où je vais m'enterrer avec mes livres et mes cochons), +décidée à vivre agricolement, philosophiquement et laborieusement, +décidée à apprendre l'orthographe aussi bien que M. Planche, la logique +aussi bien que feu mon précepteur, et la métaphysique aussi bien que le +célèbre M. Liszt, élève de Ballanche, Rodrigues et Sénancour. Je veux, +en outre, écrire en coulée et en bâtarde, mieux que Brard et Saint-Omer, +et, si j'arrive jamais à faire au bas de mon nom le parafe de M. +Prudhomme, je serai parfaitement heureuse et je mourrai contente. Mais +ces graves études ne m'empêcheront pas d'aller voir de temps en temps +mes mioches à Paris, et vous autres, là où vous serez. Hirondelles +voyageuses, je vous trouverai bien, pourvu que vous me disiez où vous +êtes, et je serai heureuse près de vous tant que vous serez heureux près +de moi. + +Je suis maintenant avec mes enfants dans la chère vallée Noire. + +J'ai vu madame Liszt la veille de mon départ de Paris. Elle se portail +bien et je l'ai embrassée pour son fils et pour moi. J'ai vu une fois +Emmanuel, qui m'a chargée de le rappeler à votre amitié et qui m'a +questionnée avec intérêt sur votre compte. On dit que notre cousin Heine +s'est pétrifié en contemplation aux pieds de la princesse Belgiojoso. +Sosthènes[1] est mort, ou il s'est reconnu dans un passage de la lettre +imprimée, car je ne I'ai pas revu depuis ce temps-là. + +Moi, je me porte bien, je suis bête comme une oie. Je dors douze heures, +je ne fais rien du tout que coller des devants de cheminée, encadrer +des images, collectionner des papillons, éreinter mon cheval, fumer mon +narghilé, _conter des contes_ à Solange, écouter du fond d'un nuage de +tabac, à travers une croûte opaque d'imbécillité et de béatitude, les +pitoyables discours facétieux ou politiques de mes douze amis, tous plus +bêtes que moi. De temps en temps, je me lève dans un accès de colère +républicaine; mais je m'aperçois que cela ne sert à rien, et je me +replonge dans mon fauteuil sans avoir rien dit. + +Au fond, je ne suis pas gaie. Peut-on l'être, tout à fait, avec sa +raison? Non. La gaieté n'est qu'un excitant, comme la pipe et le café. +L'être qui en use n'en est ni plus fort ni plus brillant. Tout mon désir +est de m'abrutir, de m'appliquer aux occupations les plus simples, aux +plaisirs les plus tranquilles et les plus modestes. Je crois que j'en +viendrai aisément à bout. La vie active ne m'a jamais éblouie. Elle +m'a fait mal aux yeux; mais elle ne m'a pas obscurci la vue. J'espère +vieillir en paix avec moi-même et avec les autres. + +Bonsoir, mes enfants; soyez bénis. À vous! + +GEORGE. + + [1] Sosthènes de la Rochefoucauld. + + + + +CLII + +A MADAME D'AGOULT, A GENÈVE + + Nohant, 20 août 1836. + +_Quoi qu'il arrive_ désormais, et sans aucun prétexte de retard que +ma propre mort, je serai à Genève dans les quatre premiers jours de +septembre. Je quitte Nohant le 28, je passe vingt-quatre heures à +Bourges, et je me lance par Lyon. Les diligences sont pitoyables et +ne vont pas vite. C'est pourquoi je ne puis vous fixer le jour de mon +arrivée. Répondez-moi courrier par courrier où il faut que je descende à +Genève. Nos lettres mettent quatre jours à parvenir. Vous avez le temps +juste de me répondre un mot. + +Nous ferons ce que vous voudrez. Nous irons ou nous nous tiendrons où +vous voudrez. Pourvu que je sois avec vous, c'est tout ce qu'il me faut. +Je vous avertis seulement que j'ai mes deux mioches avec moi. S'il m'eût +fallu attendre la fin de leurs vacances pour tous aller voir, c'eût été +encore six semaines de retard. Je les emmène donc. Ils sont peu gênants, +très dociles, et accompagnés d'ailleurs d'une servante qui vous en +débarrassera quand ils vous ennuieront. Si j'ai une chambre, que vous +donniez un matelas par terre à Maurice, un même lit pour ma fille et +pour moi nous suffiront. A Paris, nous n'en avons pas davantage quand +ils sortent tous deux à la fois. La servante couchera à l'auberge. + +Quand je voudrai écrire, si l'envie m'en prend (ce dont j'aime à +douter), vous me prêterez un coin de votre table. Si toute cette +population que je traîne à ma suite vous gêne, vous nous mettrez tous à +l'auberge, que vous m'indiquerez la plus voisiné de votre domicile. En +attendant, vous me direz où est ce domicile, car je ne m'en souviens +plus, et j'écris au hasard _Grande Rue_ sur l'adresse, sans savoir +pourquoi. + +Adieu, mes enfants bien-aimés. Je ne retrouverai mes esprits (si +toutefois j'ai des _esprits_), je ne commencerai à croire à mon bonheur +qu'auprès de vous. + + + + +CLIII + +A-M. AUGUSTE MARTINEAU DESCHENEZ. A PARIS + + Nohant, 21 août 1836. + +Tu sais que mon procès est terminé. Je suis à Nohant en liberté et en +sécurité. Je ne te parlerai plus de mes affaires. Les journaux sont là +pour raconter ces mortels ennuis que je veux oublier, et sur lesquels il +ne m'est pas possible de revenir, même avec mes plus chers amis. + +Je comptais aller à Paris chercher Maurice, qui entrait en vacances et +serrer la main de mes bons camarades. Mais le tracas de mes affaires en +désarroi m'a retenue à Nohant quelques jours de plus que je ne pensais. +Pendant ce temps, Maurice est venu me trouver. Maintenant que le voilà +hors du triste Paris, il n'a guère envie d'y retourner avant la fin des +vacances. Pour le distraire de son année scolaire et de mes angoisses, +qu'il a si vivement partagées, je l'emmène, ainsi que Solange, à Genève, +où Liszt et une dame fort distinguée, que j'aime beaucoup et qui tient +de fort près à mon ami le musicien, nous attendent depuis longtemps. + +Nous partons le 28, et nous reviendrons à Paris tous ensemble à la fin +du mois. Ne dis à personne que je vais faire ce petit voyage. Un tas +d'oisifs viendraient m'y relancer, soit par écrit, soit en personne, et +je vais tâcher d'oublier la littérature au bord des lacs. + +Je te verrai donc au mois d'octobre, mon cher Benjamin, et, si je puis +t'enlever, je t'emmènerai passer quelque temps à Nohant. Tu es employé +du gouvernement, pauvre enfant! arrange-toi alors pour avoir une bonne +maladie de poitrine ou d'estomac (_censé_, comme dit Maurice), afin +de prendre l'air de la campagne sous mes vieux noyers et sous l'aile +paternelle de ton vieux George. + +Donne-moi, en attendant, de tes nouvelles à Genève sous le couvert de +Liszt, _Grande Rue_, et aime-moi comme je t'aime. + +Adieu. + + + + +CLIV + +A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE, A ANGERS + + Nohant, 21 août 1836. + +Mademoiselle, + +Je ne connais qu'une croyance et qu'un refuge: la foi en Dieu et en +notre immortalité. Mon secret n'est pas neuf, il n'y a rien autre. + +L'amour est une mauvaise chose, ou, tout au moins une tentative +dangereuse. La gloire est vide et le mariage est odieux. La maternité a +d'ineffables délices; mais, soit par l'amour, soit par le mariage, il +faut l'acheter à un prix que je ne conseillerai jamais à personne d'y +mettre. Quand je suis loin de mes enfants, dont l'éducation absorbe une +grande part du temps, je cherche la solitude et j'y trouve, depuis que +j'ai renoncé à beaucoup de choses impossibles, des douceurs que je +n'espérais pas. + +Je tâcherai de les exprimer, sous une forme poétique, dans un de mes +ouvrages que j'augmente d'un volume: _Lélia_, que vous avez la bonté de +juger avec indulgence et où j'ai mis plus de moi que dans tout autre +livre. Puisque vous me croyez en savoir plus long que vous sur la +science de la vie, je vous renvoie à la prochaine réimpression de cet +ouvrage. + +Mais j'ai bien peur que vous ne vous trompiez en m'attribuant le pouvoir +de vous guérir. Vous trouverez de vous-même tout ce que j'ai trouvé, et +vous le trouverez mieux approprié à vos facultés. Espérez, il y a des +temps d'épreuves; mais celui qui nous fait malheureux prend soin de nous +alléger le fardeau quand il devient trop lourd. Vous me paraissez être +un de ses _vases d'élection_. Vous avez donc à le remercier _d'être_, +sauf à savoir de lui, peu à peu, à quoi il vous destine. + +Je voudrais être de ceux qui le prient avec ardeur et qui sont sûrs +d'être exaucés. Je lui demanderais pour vous le bonheur ou, tout au +moins, le calme et la résignation que vous me semblez faite pour +comprendre et digne de posséder. + +Agréez l'assurance de ma haute considération. + +GEORGE SAND. + + + + +CLV + +A M. ALEXIS DUTEIL, A LA CHÂTRE + + Genève, septembre 1836. + +Je passe mon temps fort agréablement à Genève, mon cher ami. Je te +raconterai cela en détail, au coin du feu. J'ai à peine le temps de +dormir. Mais je veux te dire que j'ai reçu ta lettre et que je te +remercie mille fois de t'occuper de ton camarade absent et de ne pas +négliger ses affaires, qu'il néglige si bien. + +Et la vendange! cher Dyonisius? Songe à la vendange! songe à te faire du +vin blanc potable. Ne néglige pas un point aussi important. + +Je serai à Nohant dans les premiers jours d'octobre. Je pars d'ici le +30. Je m'arrêterai à Lyon. Je te porte du bon tabac à priser, et force +cigarettes. + +Adieu, bon vieux; dis à ta femme que je l'aime; aimez-moi, tous deux. A +bientôt! + +Mes mioches se portent à merveille. Ils supportent la fatigue +héroïquement. Ursule n'est pas de même.[1] Elle était très épouvantée +l'autre jour de se trouver dans un village appelé Martigny. Elle se +croyait à la Martinique et ne se consolait que dans l'espoir d'en +rapporter de bon café (historique). + +Je suis ici: l'objet de la curiosité publique. Je ne fais pas un pas, je +ne dis pas un mot qui n'en fasse faire et dire mille. Néanmoins on en +est à la bienveillance pour moi, c'est la mode présentement. + +Adieu, et _me ama_. + + [1] Ursule Josse, femme de chambre de George Sand. + + + + +CLVI + +A MADAME D'AGOULT, A GENÈVE + + Lyon, le 3 octobre 1836. + +Chers enfants, + +Je suis à Lyon le bec dans l'eau. Je voulais partir sur-le-champ en +recevant cette jolie lettre; mais je n'ai trouvé de places dans les +diligences que pour le 3, c'est-à-dire pour aujourd'hui. Cela fait que +j'enrage. + +Au lieu de passer encore, près de vous, quelques-uns de ces beaux, jours +qu'on cherche tant et qu'on attrape si peu, je suis dans la plus bête de +toutes les villes du royaume, flânant avec madame Montgolfîer et _un +tas de particuliers que je ne connais ni d'Eve ni d'Adam._ Ils m'ont +trimballée à Fourvières. N'y allez jamais! _il est bien pénible_ et _il_ +n'est pas _bien joli._ Puis ils m'ont menée au Gymnase, entendre piauler +et piailler madame***, qui est, comme vous savez, toute pointue. +Hier, ils m'ont assassinée en me faisant entendre _Guillaume Tell_, +abominablement écorché et massacré par le plus plat orchestre et les +plus, ignobles chanteurs que j'aie jamais entendus. + +Cela, au reste, m'a fait du bien, en ce sens que je me suis réconciliée +avec les théâtres d'Italie, que je méprisais beaucoup trop. Si la +seconde ville de France chante si faux et si salement, sans offenser +personne, il faut rendre hommage aux villes de cinquième et sixième +ordre de l'Italie. On y chante juste, et, si on y a mauvais goût, on y a +du chic, de l'élan et du toupet. + +Aujourd'hui, on m'a fait dîner dans un restaurant très burlesque. +On entre dans une cuisine, on monte à talons un escalier plein +d'immondices, et on arrive à une petite chambre fort sale, où on vous +sert cependant un très bon dîner. Ce soir, nous sommes rentrés chez +madame Montgolfîer, et un monsieur--que vous connaissez, à ce qu'on +dit,--m'a chanté, sans aucune espèce de voix, deux ou trois morceaux de +Schubert que je ne connaissais pas. J'ai deviné que cela devait être +très beau. + +La _Montgolfière_ me paraît une excellente femme un peu atteinte par la +cancanerie, l'investigation et la curiosité provinciales, brodant un +peu, amplifiant pas mal, et jugeant parfois à côté; du reste, proclamant +et pratiquant des sentiments très élevés, et possédant des facultés et +des qualités qui n'ont manqué que d'un peu plus de développement. Je la +crois très sincèrement zélée pour Franz et très dévouée à vous. Elle est +charmante pour moi. Gévaudan, qui m'avait quittée à moitié chemin pour +prendre une route plus courte, a reparu tout à coup hier sur mon horizon +mélancolique. Il prétend être rappelé à Lyon par sa caisse de cigares, +qu'il faut recevoir et payer. _As you like it, all is well that ends +well,_ et beaucoup d'autres proverbes shakespeariens qui ne changeront +rien à nos positions respectives. Je suis charmée de le voir, il promène +mes _Piffoels_[1] pendant que je travaille le matin à notre fameuse +relation[2], mais je crois qu'il fait _much ado about nothing._ + +Bonsoir, mes bons et chers enfants. Aimez-moi seulement la moitié de ce +que je vous aime, et ce sera beaucoup. Je n'ai pas le droit de vous en +demander davantage. Vous vous occupez tant le coeur et l'esprit l'un +et l'autre, qu'il ne reste pas une part de première qualité pour les +_rustres_ de mon espèce, _gens solitaria_ et thérapeutique. Mais cela ne +m'empêche pas de vous mettre en première ligne dans mes affections, sans +me soucier de «l'équilibre de la vie morale et intellectuelle». + +Fazy[3] m'a envoyé le cachet. Je ne vous charge pas de le remercier. +Il m'a dit qu'il serait le 4 à Lyon: c'est donc demain que je le +remercierai moi-même avec toute l'ardente effusion que vous me +connaissez. Je vous prie de donner une bonne poignée de main pour moi au +major[4] et à Grast[5], que j'aime beaucoup parce qu'il abonde toujours +dans mon sens. Rappelez-moi au souvenir de mademoiselle Mérienne[6], +donnez un grandissime coup de pied _gévaudanitique_ au _Rat_, et, quant +à madame sa mère, je crois que j'aurais dû aller lui faire une visite, +car elle a été _jadis_ très obligeante pour moi. Mais je sais que, +depuis, elle m'a prise en horreur, à cause de la redingote (ou +_redinglande_) de son fils. Le fait est que je l'ai oubliée absolument, +comme tout ce qui me paraît hostile est oublié de moi en cette vie et en +l'autre. _Amen!_ + +Les _Piffoels_ ronflent et se portent bien. Moi, je vous _bige_ et vous +presse tous deux dans mes bras. + +Je supplie Franz de m'envoyer ici mon épreuve d'_André_, courrier par +courrier, sous enveloppe. Si vous avez quelques courses à me faire +faire, dépêchez-vous de m'écrire. Adieu. + +_Hôtel de Milan, place des Terraux, à Lyon._ + + [1] Sobriquet donné par Litz à Maurice et à Solange + [2] Voy. les _Lettres d'un voyageur._ + [3] James Fazy, président de la république de Genève + [4] Le major Pictet, de l'armée fédérale Suisse, frère du savant + docteur Pictet. + [5] Grast, réfugié piémontais, alors à Genève. + [6] Mademoiselle Mérienne, artiste peintre, à Genève. + + + + +CLVII + +A M. FRANZ LISZT, A PARIS + + Nohant, 10 octobre 1836. + +Que devenez-vous, mes enfants chéris? Je reçois des lettres de tout +Genève, excepté de vous. Fazy et Grast m'ont déjà écrit. Ils me disent +que vous avez été donner un concert à Lausanne et que vous serez bientôt +à Paris. Moi aussi, j'y serai et j'aurai besoin de vous y retrouver pour +adoucir les jours de rentrée des _Piffoels_ à leurs écoles respectives. + +Ce moment-là est fort triste pour moi, tous les ans, et plus je vais, +plus il le devient; car je n'ai plus d'autre passion que celle de la +progéniture. C'est une passion comme les autres, accompagnée d'orages, +de bourrasques, de chagrins et de déceptions. Mais elle a sur toutes +les autres l'avantage de durer toujours et de ne se rebuter de rien. En +attendant la séparation, nous nous reposons ici. + +Je me suis avisée, après avoir mis ma lettre à la poste de Lyon, qu'en +raison du blocus, la convention postale était peut-être rompue et que +j'aurais dû affranchir. Vous me direz si vous l'avez reçue. + +Et vous, mes bons _Fellows_[1], nos chers projets tiennent-ils toujours? +Je fais approprier ma chambre le mieux possible pour y loger Marie. +Jamais je n'ai eu tant le souci de la propriété. Je m'aperçois de +mille inconvénients qui ne m'avaient jamais frappée. Je crains que les +appartements ne soient froids et incommodes. Je fais faire des rideaux, +chose inconnue dans ma chambre jusqu'à ce jour. Si j'avais le temps, je +ferais bâtir une aile à mon castel. Je suis aussi grognon envers les +ouvriers que le marquis de Morand. Enfin mes amis me demandent si j'ai +attrapé quelque maladie en Suisse pour prendre tant de soins et de +précautions. + +Avec tout cela, j'ai une peur affreuse que ma belle comtesse ne se croie +ici dans un champ de Cosaques. J'ai déjà essayé de l'y installer en +peinture, et je regarde à chaque instant le portrait, pour voir s'il +ne bâille pas et s'il ne s'enrhume pas. N'allez pas me donner tous ces +tourments pour rien, mes bons amis; que j'en sois au moins récompensée +par votre présence. Je ne puis promettre à Marie qu'elle sera contente +de mon domicile et de mon rustre entourage; mais elle sera contente de +mon zèle, de mon assiduité et du dévouement absolu de moi et de tous les +miens. + +Venez donc bientôt, _Fellows!_ Les _Piffoels_ comptent sur vous. + +Moi, je suis un peu spleenétique. Je ne sais pas trop pourquoi. C'est +peut-être parce que je n'ai pas d'argent. Adieu, mes enfants. Si vous ne +venez pas tout de suite à Paris, écrivez-moi chez Didier, rue du Regard, +6. J'y serai du 20 au 25. + +Aimez-vous un peu le solitaire marchand de cochons? Il vous aime de +toute son âme et vous _bige_ mille fois. + + [1] Sobriquet que se donnait Liszt et qu'il donnait aussi à son élève, + Hermann Cohen. + + + + +CLVIII + +A M. DUDEVAN, A PARIS + + Paris, novembre 1836. + +L'état de Maurice me tourmente beaucoup. Je ne le lui dis pas, mais je +crains qu'il n'ait une maladie de langueur. Il ne dort que d'un sommeil +léger et entrecoupé de rêves. Ce n'est pas là le sommeil de son âge. Il +ne souffre pas; mais les deux médecins qui le voient, celui du collège +et celui qui vient ici tous les jours, comme ami, lui trouvent les mêmes +symptômes d'excitation nerveuse et d'agitation au coeur. + +Je ne sais comment faire pour partir. J'ai besoin d'être à Nohant; mais, +dès que je parle de mon départ, il fond en larmes et la fièvre le prend. +Je l'ai tant raisonné, qu'il se soumet à tout ce que j'exige. Il ne +dit rien; mais il est malade. Venez à mon secours, je vous en supplie. +Parlez-lui avec tendresse et douceur. Cet enfant chérit également ses +parents; mais il est faible de corps et de caractère. La sévérité le +brise et le consterne. + +Les médecins recommandent de lui épargner la contrariété, cela devient +bien embarrassant. Comment élever un enfant sans le contrarier? Ils +disent que c'est une fièvre de croissance, mais qu'une maladie plus +grave peut se développer, si l'on irrite cette fièvre. En effet, je lui +trouve, la nuit, le coeur plus agité encore que lorsque ces messieurs +l'examinent. Je tremble qu'il ne soit attaqué de la maladie dont j'ai +souffert toute ma vie et dont je souffre toujours. Si j'étais au moins +assurée qu'il eût une aussi bonne constitution, que moi! Mais il n'en +est pas ainsi. Le chagrin lui est contraire. + +Je vous assure qu'on a fait une grande faute, je dirai même un grand +crime, en informant cet enfant de ce qu'il devait ignorer, de ce qu'il +pouvait du moins ignorer en partie et ne comprendre que vaguement. Le +mal est fait, ce n'est ni vous ni moi qui l'avons voulu. Quant à moi, +j'ai la conscience d'avoir toujours travaillé à lui faire partager +également son affection entre vous et moi. + +Aujourd'hui, il ne s'agit plus de nos dissensions personnelles; il +s'agit d'un intérêt qui passe avant tout: la santé de notre enfant. Ne +le jetons pas, au nom du ciel! dans une rivalité d'affection qui excite +sa sensibilité déjà trop vive. De même que je l'encourage dans sa +tendresse pour vous, ne le contrariez pas dans sa tendresse pour moi. +Venez le voir ici tant que vous voudrez. S'il vous est désagréable de me +rencontrer, rien n'est plus facile que de l'éviter. Quant a moi, je n'y +ai aucune répugnance. L'état où je vois Maurice fait taire tout autre +sentiment que le désir de le calmer, de le guérir au moral et au +physique. + +Je resterai ici jusqu'à ce qu'il soit rétabli et je ne ferai rien à son +égard que vous n'approuviez. Secondez-moi, vous aimez votre fils autant +que je l'aime. Épargnez-lui des émotions qu'il n'a pas la force de +supporter. Si je lui disais du mal de vous, je lui ferais beaucoup de +mal. Que la précaution soit réciproque. + +Quel intérêt aurions-nous maintenant à nous combattre dans le coeur d'un +pauvre enfant plein de douceur et d'affection? Ce serait pousser trop +loin la guerre, et, quant à moi, je ne la comprends pas à ce point. + +A. D. + +Maurice ignore absolument mes inquiétudes. Il s'attend toujours à +rentrer au collège d'un jour à l'autre. Ne lui parlez pas de son +battement de coeur. Le médecin dit toujours devant lui que ce n'est rien +du tout. + + + + +CLIX + +A M. SCIPION DU ROURE, A ARLES + + Paris, 13 décembre 1836. + +J'ai reçu votre lettre aujourd'hui seulement. Vous m'annoncez que vous +partez de chez vous le 10 décembre. Je crains bien que la réponse que je +vous adresse par le même courrier à Montélégier n'arrive pas à temps. +Dans cette lettre, je vous disais ce que je vais vous répéter. + +Mon fils est malade. D'un jour à l'autre, je m'apprête à partir; mais je +ne puis le mettre en voiture, sans la permission du médecin: Et puis son +père me le refuse; moi, je ne me soumets jamais aux refus. Je tranche le +noeud avec l'épée de ma volonté, qui n'est pas tout à fait aussi bien +trempée que celle d'Alexandre, mais qui n'est pas moins logique. + +Voici donc ce que vous allez faire si vous arrivez à Nohant avant moi. +A peine arrivé, vous m'écrirez et je vous répondrai un billet tous les +soirs pour vous donner mon bulletin. Vous m'écrirez également tous les +soirs. + +Les lettres mettent vingt-quatre heures à faire le chemin. Ce sera une +manière de vous faire prendre patience. + +Vous êtes recommandé à mes amis et il est ordonné à mes domestiques de +vous recevoir, héberger, servir, aimer et honorer, sous peine de mort. +Vous vous installerez dans la meilleure chambre possible. Puis vous vous +promènerez, puis vous lirez, puis vous m'écrirez; installez-vous à cet +effet dans mon cabinet. + +Puis vous préparerez la maison à nous recevoir; car nous arriverons +trois ou quatre, et je ne crois pas qu'il y ait une chambre potable pour +mes hôtes. Je vais joindre ici une note de tous les travaux que je vous +confie. Vous serez secondé par ma duègne, Rosalie, femme intelligente, +active et revêche, qui aime à être employée _aux grandes choses_ et qui +vous adorera. Voilà! + +Puis vous serez philosophe, puis vous mènerez la vie de l'ermite et du +pèlerin, puis vous serez bien certain que j'enrage pour deux raisons: +la première, parce que je vous fais attendre; la seconde, parce que mon +fils est malade. Je hais Paris, j'y meurs de spleen et je n'y +resterai pas une heure de plus qu'il ne faudra. J'y suis d'une humeur +massacrante, d'un caractère insupportable, toujours affairée, obsédée, +pestant d'être détournée de mes amis par une foule de sots, ne faisant +ni ce que je veux, ni ce que je dois, en grillant de secouer la boue de +cette ville maudite. + +S'il ne fait pas plus chaud dans la vallée Noire, du moins nous aurons +de beaux brouillards et de superbes bruits de vent dans les arbres. + +J'ai pleuré toute la nuit dernière dans ma chambre d'auberge, uniquement +par désespoir de ne pas voir le ciel et de ne pas entendre souffler +l'air. Si je ne sais quel incident prolongeait mon séjour ici d'un +certain nombre de jours, vous le sauriez aussitôt et vous tiendriez me +rejoindre rue Laffitte, 21.--Voilà mes précautions prises.--A la garde +de Dieu! Il est impossible que nous échappions encore cette fois l'un +à l'autre, si vous avez un aussi vif désir que moi de serrer une main +amie. + +Tout ce que vous m'annoncez de vous me convient de plus en plus, surtout +s'il est bien certain que vous ne _cultivez pas les belles-lettres._ +J'en ai plein le dos. Ainsi nous nous entendrons. + +Adieu, au revoir. Tout à vous de coeur. + +GEORGE. + + + + +CLX + +AU MÊME, A PARIS + + Paris, 5 janvier 1837. + +Quelque temps qu'il fasse, je pars samedi matin et je vous emmène dans +une horrible charrette que son propriétaire berrichon a nommée, Dieu me +pardonne? _calèche_ en me la prêtant. Vous n'y serez pas bien, je vous +en avertis; mais vous y serez consolé du froid par _les perles_ de ma +conversation. Je crains bien que vous n'invoquiez souvent les charmes de +la solitude. Cela ne me regarde pas. + +Mettez vos paquets à la diligence. N'ayez avec vous qu'un excessivement +petit sac de nuit, et soyez rue du Regard, n° 6, à sept heures du matin, +jour ou non, mort ou vif. C'est une drôle de partie de plaisir que je +vais vous faire faire! + +Si on me dit jamais que vous n'êtes pas mon véritable ami, après +pareille épreuve, j'aurai quelque raison de croire au moins à votre +persévérance stoïque. + +Je ne vous dirai pas un mot de mon amitié aujourd'hui, pour vous punir +d'en avoir douté hier. + +Tout à vous. + +GEORGE. + + + + +CLXI + +A MADAME D'AGOULT, A PARIS + + Nohant, 18 janvier 1837. + +Eh bien, chère, où êtes-vous donc? Partez-vous? Arrivez-vous? Je vous +croyais si près, ces jours-ci, que je vous avais écrit à Châteauroux. + +Rollinat vous attendait pour vous offrir ses services et vous embarquer. +Mais le voilà, aujourd'hui! Il arrive seul, et, de vous, point de +nouvelles. Je vous écris à tout hasard, désirant de tout mon coeur que +la _présente_ ne vous trouve plus à Paris. Venez donc! Sauf les rideaux, +qui sont trop courts de trois pieds, votre chambre est habitable. Il n'y +a pas un souffle d'air. Le garde-manger est garni de gibier. Il y a +du bois sec sous le hangar. L'aubergiste de la poste, chez lequel la +diligence de Blois vous dépose, est averti; vous aurez, pour venir de +Châteauroux à Nohant, une voiture fermée et des chevaux. Ainsi, ne +vous occupez de rien. Nommez-vous seulement, ou nommez-moi, et on vous +servira. A revoir bientôt, tout de suite, n'est-ce pas? Si le bon +Grzymala [1] veut vous accompagner, emmenez-le. Sa présence augmentera +(s'il est possible) l'honneur et le bonheur de la vôtre. + +Le futur précepteur[2] est chargé de ne pas quitter Paris sans +s'informer de vous et mettre à vos pieds son bras et ses jambes. Je +voudrais pouvoir vous envoyer prendre par un ballon chauffé à la vapeur; +mais l'argent me manque. + +Tout à vous de coeur. + +G. S. + +Franz (si Marie est partie), ma lettre allumera votre pipe, et je _vous +bige_. Venez le plus tôt possible. + + [1] Le comte Albert Grzymala, Polonais, ami de George Sand. + [2] Eugène Pelletan. + + + + +CLXII + +A M. ADOLPHE GUBROULT, A PARIS + + Nohant, 14 février 1837. + +Mon cher camarade, + +Il faut absolument que vous me trouviez l'adresse de ma _suivante_. Je +vous envoie une seconde lettre pour elle, je suis extrêmement pressée +d'en avoir la réponse. Pardon, mille fois, de la corvée. Donnez-moi à +tous les diables; mais faites un dernier effort de courage pour obliger +le plus oublieux de vos amis. + +Pour du talent, vous n'en manquez pas; votre article en est rempli. Mais +ce n'est pas le compliment que vous attendez de moi: vous voulez que je +rende justice à vos opinions. En leur rendant justice, je ne vous dirai +que des injures. + +Oui, mon ami, _vous êtes une canaille, une franche canaille. Ah! +Bertrand, je ne vous reconnais pas là!_ + +Que vous vouliez du bien aux Arabes, que vous soyez tenté de travailler +à leur liberté, que vous accusiez le despotisme de l'Égyptien, soit: +c'est prendre le bon côté des choses, en ce qui concerne l'Orient. Mais, +malheureux (je parle ici aux saint-simoniens plus qu'à vous), vous +abandonnez la cause de la justice et de la vérité en France, là où elle +pouvait être comprise plus vite que partout ailleurs et où elle le sera, +n'en doutez pas, par nos enfants. + +Si peu que vous eussiez fait, on eût pu dire qu'il existait une société +conservatrice du grand principe d'égalité. Principe banni, chassé, honni +et persécuté par toute la terre, mais réfugié dans le coeur d'un petit +nombre d'hommes de bien. Un jour, vous eussiez été des dieux peut-être! + +Vous avez été forcé de chercher à l'étranger des moyens d'existence. Il +vaudrait mieux se brûler la cervelle que de les tenir d'un gouvernement +infâme, d'un homme qui est le principe incarné d'oppression et de +démoralisation. S'expatrier est déjà une faiblesse. Vous avez cédé à +la persécution. Vous avez rougi, non de votre misère, qui vous rendait +véritablement grand, mais de votre impuissance sur l'opinion, qui +accusait le manque de talent dans la direction suprême de votre secte. + +Vous avez en tort. Si faible que fût la rédaction de votre morale, comme +cette morale était la seule, la vraie, elle eût fini par attirer sur +vous la considération que vous méritez. Et, si la grande affaire ne se +fût pas opérée un jour au nom de Saint-Simon et d'Enfantin, du moins +Enfantin et Saint-Simon eussent en une grande place dans l'histoire +de la morale, à côté de celle que Lafayette occupe dans l'histoire +politique. + +Mais tout cela est _fichu_. Vous êtes tombés dans un système de +transaction mystérieuse auquel on ne comprend plus rien. Vous semblez +pressés de vous faire oublier en France et d'obtenir le pardon du bien +que vous avez tenté. Vous parlez de régénérer des peuples qui n'existent +pas encore. En fait, vous vivez par la grâce de Louis-Philippe. Et +_vous?_ vous voilà rédacteur des _Débats_, ni plus ni moins que mon ami +Janin. + +Taisez-vous, relaps! vous feriez mieux de monter une boutique de +savetier et de ressemeler de vieilles bottes. Voyez à quelles +concessions vous êtes obligé de descendre pour faire avaler à M. Bertin +l'émission de vos idées sur le despotisme de Mohammed-Ali! + +En vérité, le juste milieu ne s'embarrasse guère des libéraux des bords +du Nil, pourvu qu'en leur faisant des compliments, vous ôtiez votre +chapeau bien bas devant la _poire royale_. C'est ce que vous faites. + +Vous dites: «En 1830, la France a mis la dernière main à son système +de liberté; _la liberté humaine, la dignité de l'individu ont été +constituées d'une manière désormais indestructible_, etc.!» et mille +autres blasphèmes qui feraient jurer Michel comme un possédé, et qui, à +moi, me font peine. + +Certainement, si vous raisonnez comme Thiers et Guizot; si la liberté +est pour vous compatible avec la monarchie; si la dignité humaine, +sans l'égalité, vous paraît admissible; si vous appelez _abolition des +distinctions sociales_ le principe qui serre comme un étau, dans le +coeur de l'homme, l'amour de la propriété, l'égoïsme, l'oubli complet du +pauvre, qui érige en vertu l'ordre public, c'est-à-dire le droit de tuer +quiconque demande du pain d'une voix forte et avec l'autorité de la +justice naturelle de la faim; certes, si vous acceptez tout cela, vous +raisonnez _bien_ et je n'ai pas le plus petit mot à dire. + +Mais, s'il vous reste, du saint-simonisme, au moins la religion du +principe fondamental: _la loi du partage et de l'égalité_, comment +pouvez-vous faire ces concessions, même avec de bonnes intentions, à un +état de choses odieux? Et c'est le lendemain des lois exécrables qui +enterrent toute liberté, toute dignité humaine pour dix ans, pour vingt +ans peut-être, que vous émettez ce beau principe: _La France est libre, +heureuse, honorable; il n'y a plus rien à lui souhaiter. Tâchons de +penser aux Arabes, et d'en faire un peuple aussi honnête que nous_. + +Oh non! laissez-les dans l'abrutissement. Ils ne sont pas coupables +d'être esclaves, eux qui n'ont pas le sentiment de la dignité humaine. +Mais, nous qui prétendons l'avoir, il est étrange de voir à quelle +époque de notre existence politique nous nous en vantons! + +Mon ami, je ne vous ferai pas changer d'avis. Quand on se décide à dire +et à écrire quelque chose, on y a songé; on croit avoir bien compris, +bien jugé la question; on est préparé à considérer comme des rêves et +des erreurs tout ce qui vient de la partie adverse. Je ne vous dis donc +pas mes raisons pour vous convertir; mais c'est afin que nous nous +comprenions, et que nous partions chacun d'un principe bien connu, pour +nous quereller si l'envie nous en vient. Je vous dis, moi, que je ne +connais et n'ai jamais connu qu'un principe: celui de l'abolition de la +propriété. + +Voilà en quoi j'ai toujours vénéré le saint-simonisme; voilà en quoi +j'adore certains républicains _véritables_ (il y en a peu, soyez-en +sûr). Si je ne suis ni saint-simonien, ni républicain (je me suppose +homme un instant), c'est que je ne vois pas une formule digne de rallier +des hommes, pas une circonstance capable de développer par des actions +les bons sentiments. Le moment ne permet rien à des hommes ordinaires, +comme Enfantin, vous et moi. Je dis ordinaires en fait d'intelligence; +car je n'ôte rien à la haute moralité d'Enfantin (je n'en sais rien et +j'aime à y croire). + +Il fallait donc attendre des chefs, un ordre de bataille, un drapeau et +une armée qui voulût combattre sérieusement. Tout cela manquant, il n'y +a plus autre chose à faire que de garder en soi le bon principe, pur, +sans tache, sans ombre de concession à ce _jésuitisme métaphysique_: +prétendue morale à laquelle les hommes ne croient ni les uns ni les +autres. + +Un jour viendra où ce bon principe aura son tour. Si nous ne sommes +plus, nos enfants ou nos neveux, l'ayant reçu de nous, parleront, et +feront quelque chose. Vous me parlez de deux cents exemplaires de +mon portrait distribués à vos prolétaires. Vous avez donc deux cents +prolétaires? Vous m'aviez toujours dit une cinquantaine au plus. Je +veux vous questionner sur le personnel de vos saint-simoniens. Que +croient-ils? Que pensent-ils? Que veulent-ils? + +Autant que j'en ai pu juger par Vinçard, ce sont des républicains +à l'eau de rose, des gens de bien, mais beaucoup trop doux, trop +évangéliques et trop patients. Les éléments de l'avenir seraient une +race de prolétaires farouches, orgueilleux, prêts à reprendre par la +force tous les droits de l'homme. + +Mais où est cette race? On la séduit d'un côté par une apparence de +bien-être, de l'autre par dès maximes de prétendue civilisation dont +elle sera dupe. Pauvre peuple! + +Si vous voyez Vinçard, dites-lui que j'espère dîner avec lui, à mon +premier voyage à Paris. Il est vrai que je ne sais pas quand j'irai. +Je vous attends toujours à la mi-novembre. Mettez-moi de côté, je +vous prie, quelques exemplaires de ce portrait. Je souscris pour une +vingtaine. Envoyez-m'en un dans une lettre, que je voie ce que cela +produit sur le papier. + +Dites-moi ce que devient Buloz. Est-il enfin l'époux d'une jeune et +belle fille? La fin de son mariage m'importe beaucoup pour mes affaires. +Répondez-moi. Adieu, cher ami; rappelez-moi au bon souvenir de madame +Mathieu et de votre gentille soeur. + +Tout à vous de coeur. + + + + +CLXIII + +A. M. JULES JANIN + + Nohant, 15 février 1837. + +Vous êtes, bien aimable de m'avoir répondu si vite et si +consciencieusement, mon cher camarade. Je vous remercie de votre +excellente disposition pour Calamatta. J'avais envoyé mon mauvais +feuilleton au _Monde_[1] lorsque j'ai reçu votre lettre, et je ne puis +ni le reprendre, ni en recommencer un; car je suis stupide à ce genre de +travail. + +Je suis totalement incapable de travailler dans les _Débats_. Je ne vous +parle pas des opinions, qui sont choses sacrées, même chez une femme; +mais seulement de la manière d'envisager la question littéraire. +Songez que je n'ai pas l'ombre d'esprit, que je suis lourde, prolixe, +emphatique, et que je n'ai aucune des conditions du journalisme. Ce que +je fais maintenant au _Monde_ n'irait point aux _Débats_, et, quant aux +idées, n'y serait peut-être point admis. + +Comment, mon ami, arriver dans un journal où vous écrivez et se risquer +sur un terrain où vous régnez incontestablement? Je n'irai jamais me +poser en rival de qui que ce soit. J'ai trop d'indolence pour cela, et +me poser en concurrence d'un souverain me convient encore moins. Je ne +me sens pas de force à lutter contre une gloire établie. Qui sait si +cette gloire que je salue avec tant de plaisir et d'affection, ne me +deviendrait pas amère du moment qu'elle m'écraserait! + +Ma foi, non! je suis bien plus heureuse comme cela. Laissez-moi mon +petit coin. D'ailleurs, je vous déclare, sur l'honneur, que je n'ai pas +le moindre souci d'ambition, soit d'argent, soit de réputation. J'ai +produit tout ce que je pouvais produire, et je n'aspire plus qu'à me +reposer et à suspendre ma plume à côté de ma pipe turque. + +Je ne travaille pas dans _le Monde_, je ne suis l'associée de personne. +Associée de l'abbé de Lamennais est un titre et un honneur qui ne +peuvent m'aller. Je suis son dévoué serviteur. Il est si bon et je +l'aime tant, que je lui donnerai autant de mon sang et de mon encre +qu'il m'en demandera. Mais il ne m'en demandera guère, car il n'a pas +besoin de moi, Dieu merci! Je n'ai pas l'outrecuidance de croire que +je le sers autrement que pour donner, par mon babil frivole, quelques +abonnés de plus à son journal; lequel journal durera ce qu'il voudra et +me payera ce qu'il pourra. Je ne m'en soucie pas beaucoup. L'abbé de +Lamennais sera toujours l'abbé de Lamennais, et il n'y a ni conseil ni +association possibles pour faire, de George, autre chose qu'un très +pauvre garçon. + +Je ne doute ni de la bonté de M. Bertin ni de sa largesse; mais il n'y +a pas de raison pour que j'aille, sans aucun droit, réclamer son vif +intérêt. Mon genre de travail ne lui conviendrait pas, et j'ai la tête +un peu dure, à présent que j'ai des cheveux blancs, pour acquérir la +grâce, la concision et tout ce qu'il faudrait pour plaire à son public. + +Croyez-moi, restons chacun chez nous. _C'est l'ambition qui perd les +hommes. Ne forçons point notre talent. Il ne faut faire en public que +ce qu'on fait fort bien_, etc., etc. Voyez Sancho Pança et _les trente +mille proverbes_. + +Tout mon désir est donc pour le moment _fiché_ en une seule chose: +vendre mon travail passé, afin de n'avoir plus de travail futur à +affronter. Vous n'imaginez pas, mon ami, quel dégoût m'inspire à présent +la littérature (la mienne s'entend). J'aime la campagne de passion; +j'ai, comme vous, tous les goûts du ménage, de l'intérieur, des chiens, +des chats, des enfants par-dessus tout. Je ne suis plus jeune. J'ai +besoin de dormir la nuit et de flâner tout le jour. Aidez-moi à me tirer +des pattes de Buloz, et je vous bénirai tous les jours de ma vie. Je +vous ferai des manuscrits pour allumer votre pipe, et je vous élèverai +des lévriers et des chats angoras. Si vous voulez me donner votre petite +fille en sevrage, je vous la rendrai belle, bien portante et méchante +comme le diable; car je la gâterai insupportablement. + +Vous devez bien comprendre tout cela, vous qui êtes si simple, si bon, +si peu grand homme dans vos manières, si différent des beaux esprits +de la critique. Vous ayez subi votre succès plus que vous ne l'avez +cherché. Il a été grand: mais, s'il n'eût été que médiocre, vous vous en +seriez contenté avec cette aimable insouciance dont je fais tant de cas. +Savez-vous ce que je prise au-dessus de tout le génie de l'univers? +c'est la bonté et la simplicité. Mon ambition désormais est de devenir +bon enfant; ce n'est pas facile et c'est bien rare. + +Merci de vos bons conseils et de l'intérêt que vous me témoignez si +chaleureusement. Je voudrais avoir assez de valeur pour mériter votre +zèle; mais je suis certaine d'avoir assez de coeur pour reconnaître +votre amitié. + + [1] Journal dirigé par l'abbé de Lamennais. + + + + +CLXIV + +A M. L'ABBÉ DE LAMENNAIS + + Nohant, 28 février 1837. + +Monsieur et excellent ami, + +Vous m'avez entraînée, sans le savoir, sur un terrain difficile à tenir. +En commençant ces _Lettres à Marcie_. Je me promettais de me renfermer +dans un cadre moins sérieux que celui où je me trouve aujourd'hui, +malgré moi, poussée par l'invincible vouloir de mes pauvres réflexions. +J'en suis effrayée; car, dans le peu d'heures que j'ai en le bonheur de +passer à vous écouter, avec le respect et la vénération dont mon coeur +est rempli pour vous, je n'ai jamais songé à vous demander le résultat +de votre examen sur les questions avec lesquelles je me trouve aux +prises aujourd'hui. + +Je ne sais même pas si le sort actuel des femmes vous a occupé au milieu +de tant de préoccupations religieuses et politiques dont votre vie +intellectuelle a été remplie. Ce qu'il y a de plus curieux en ceci, +c'est que, moi-même qui ai écrit durant toute ma vie littéraire sur ce +sujet, je sais à peine à quoi m'en tenir. Ne m'étant jamais résumée, +n'ayant jamais rien conclu que de très vague, il m'arrive aujourd'hui +de conclure d'inspiration, sans trop savoir d'où cela me vient, sans +savoir, le moins du monde, si je me trompe ou non, sans pouvoir +m'empêcher de conclure comme je fais et trouvant en moi je ne sais +quelle certitude, qui est peut-être une voix de la vérité et peut-être +une voix impertinente de l'orgueil. + +Pourtant, me voilà lancée, et j'éprouve le désir d'étendre ce cadre des +_Lettres à Marcie_, tant que je pourrai y faire entrer des questions +relatives aux femmes. Je voudrais parler de tous les devoirs, du +mariage, de la maternité, etc. En plusieurs endroits, je crains +d'être emportée par ma pétulance naturelle, plus loin que vous ne me +permettriez d'aller, si je pouvais vous consulter d'avance. Mais ai-je +le temps de vous demander, à chaque page, de me tracer le chemin? +Avez-vous le temps de suffire à mon ignorance? Non, le journal +s'imprime, je suis accablée de mille autres soins, et, quand j'ai une +heure le soir pour penser à _Marcie_, il faut produire et non chercher. + +Après tout, je ne suis peut-être pas capable de réfléchir davantage à +quoi que ce soit, et toutes les fois (je devrais dire plutôt le peu +de fois) qu'une bonne idée m'est venue, elle m'est tombée des nues au +moment où je m'y attendais le moins. Que faire donc? Me livrerai-je +à mon impulsion? ou bien vous prierai-je de jeter les yeux sur les +mauvaises pages que j'envoie au journal? Ce dernier moyen a bien des +inconvénients; jamais une oeuvre corrigée n'a d'unité. Elle perd son +ensemble, sa logique générale. Souvent, en réparant un coin de mur, on +fait tomber toute une maison qui serait sur pied si l'on n'y eût pas +touché. + +Je crois qu'il faudrait, pour obvier à tous ces inconvénients, convenir +de deux choses: c'est que je vous confesserai ici les principales +hardiesses qui me passent par l'esprit et que vous m'autoriserez à +écrire, dans ma liberté, sans trop vous soucier que je fasse quelque +sottise de détail. Je ne sais pas bien jusqu'à quel point les gens du +monde vous en rendraient responsable et je crois, d'ailleurs, que vous +vous souciez fort peu des gens du monde. Mais j'ai pour vous tant +d'affection profonde, je me sens recommandée par une telle confiance, +que, lors même que je serais certaine de n'avoir pas tort, je me +soumettrais encore pour mériter de vous une poignée de main. + +Pour vous dire en un mot toutes mes hardiesses, elles tiendraient à +réclamer le divorce dans le mariage. J'a beau chercher le remède aux +injustices sanglantes, aux misères sans fin, aux passions souvent sans +remède qui troublent l'union des sexes, je n'y vois que la liberté de +rompre et de reformer l'union conjugale. Je ne serais pas d'avis qu'on +dût le faire à la légère et sans des raisons moindres que celles dont on +appuie la séparation légale aujourd'hui en vigueur. + +Bien que, pour ma part, j'aimasse mieux passer le reste de ma vie +dans un cachot que de me remarier, je sais ailleurs des affections si +durables, si impérieuses, que je ne vois rien dans l'ancienne loi civile +et religieuse qui puisse y mettre un frein solide. Sans compter que ces +affections deviennent plus fortes et plus dignes d'intérêt à mesure que +l'intelligence humaine s'élève et s'épure. + +Il est certain que, dans le passé, elles n'ont pu être enchaînées, et +l'ordre social en a été troublé. Ce désordre n'a rien prouvé contre la +loi, tant qu'il a été provoqué par le vice et la corruption. Mais des +âmes fortes, de grands caractères, des coeurs pleins de foi et de bonté +out été dominés par des passions qui semblaient descendre du ciel même. +Que répondre à cela? Et comment écrire sur les femmes sans débattre une +question qu'elles posent en première ligne et qui occupe, dans leur vie, +la première place? + +Croyez-moi, je le sais mieux que vous, et qu'une seule fois le disciple +ose dire: + +«Maître, il y a par là des sentiers où vous n'avez point passé, des +abîmes où mon oeil a plongé. Vous avez vécu avec les anges; moi, j'ai +vécu avec les hommes et les femmes. Je sais combien on souffre, combien +on pèche, combien on a besoin d'une règle qui rende la vertu possible.» + +Fiez-vous à moi, personne ne chercherait avec plus de désir de la +trouver, avec plus de respect pour la vertu, avec moins de personnalité; +car je n'essayerai jamais de pallier mes fautes passées, et mon âge me +permet d'envisager avec calme les orages qui palpitent et meurent à mon +horizon. + +Répondez-moi un mot. Si vous me défendez d'aller plus avant, je +terminerai les _Lettres à Marcie_ où elles en sont, et je ferai toute +autre chose que vous me commanderez. Je puis me taire sur bien des +points et ne me crois pas appelée à rénover le monde. + +Adieu, père et ami; personne ne vous aime et ne vous respecte plus que +moi. + +G. SAND. + + + + +CLXV + +A M. FRANZ LISZT, A PARIS + + Nohant, 28 mars 1837. + +Je vous envoie le tout, décacheté, parce qu'il est défendu d'envoyer des +paquets fermés. Je vous recommande mes manuscrits. + +Bonjour, bon Franz. + +Venez nous voir le plus tôt possible. L'amour, l'estime et l'amitié vous +réclament à Nohant. _L'amour_ (Marie) est un peu souffrant. _L'estime_ +(c'est Maurice et Pelletan) ne va pas mal. _L'amitié_ (moi) est obèse et +bien portante. + +Marie m'a dit qu'il était question d'espérance de Chopin. Dites à Chopin +que je le prie de vous accompagner; que Marie ne peut pas vivre sans +lui, et que, moi, je l'adore. + +J'écrirai à Grzymala personnellement pour le décider aussi, si je peux, +à venir nous voir. Je voudrais pouvoir entourer Marie de tous ses amis, +pour qu'elle aussi vécût au sein de l'amour, l'estime et l'amitié. + +Il paraît que vous avez été archi-sublime dans vos concerts; Calamajo +[1] m'écrit à propos de vous: _Suona come Ingres disegna_. + +Bonsoir; je suis accablée de travail. Soyez assez bon pour faire passer +à Buloz le manuscrit que je vous envoie,--et à Blanche la lettre +ci-jointe.--Je ne sais pas son adresse. Je ne m'en souviens jamais. +Portez-vous bien. Venez vite et aimez-moi. + +Ne tardez pas à faire remettre votre portrait à Calamatta. Il en est +fort pressé. + +Ayez la bonté aussi, mon vieux, de _cacheter_ le paquet avant de +l'envoyer à la _Revue_, rue des Beaux Arts, 10. Si vous le remettiez +vous-même, cela ma ferait grand plaisir; car il y a pour deux mille +francs de manuscrit. + + [1] Luigi Calamatta. + + + + +CLXVI + +À M. CALAMATTA, A PARIS + + Nohant, 20 mars 1837 + +_Carissimo_. + +Je mets aujourd'hui à la diligence le portrait de Listz. J'ai écrit a +Planche, non de votre part, mais de mon fait, qu'il eût à faire un grand +et excellent article sur vous dans la _Revue des Deux Mondes_. Je suis +_presque_ sûre qu'il le fera. J'ai écrit aussi une longue lettre à +Janin. Je ne réponds pas de lui, quoique je l'aie _flagorné_ à votre +intention. Il est très bon, mais fantasque et oublieux. Vous feriez +bien, dans deux ou trois jours, d'aller le voir. C'est un homme qu'il +faut traiter rondement. + +Ne lui lâchez pas votre gravure sans avoir l'article; promettez-la-lui, +sans condition. Il n'est pas connaisseur; peut-être sera-t-il plus +désireux, du _Napoléon_ à cause du sujet; je crois qu'il ne l'a pas. +Au reste, je lui ai entendu dire plusieurs fois que vous étiez le plus +grand graveur de l'Europe. Un article de lui dans les _Débats_ vous +vaudrait mieux pour la vente que tous les autres.--Le mien paraîtra +dans _le Monde_; il y sera le 20. Vous en aurez un dans _l'Artiste_. Le +précepteur de Maurice [1], qui a beaucoup de talent, y rédige. On me +répond aussi d'un article dans _le Temps_. Didier et Arago peuvent aussi +vous faire _mousser_ dans d'autres journaux. Listz lui-même peut +y contribuer, il voit tout Paris. Il est certain qu'ils ne vous +négligeront pas. + +Pour moi, je suis, beaucoup plus occupée de votre succès que je ne l'ai +jamais été d'aucun de mes ouvrages, et, si vous réussissez autant +que vous le méritez, j'en aurai plus de joie que s'il s'agissait de +moi-même. + +Le portrait de Listz est un chef-d'oeuvre. La ressemblance est parfaite, +le dessin magnifique, la pose et l'expression admirables. Je crois que +vous vous êtes encore surpassé, je voudrais que vous fissiez beaucoup de +portraits, vous gagneriez plus d'argent, et vous seriez vite populaire; +ce qui est toujours un bien. Avec de l'argent et du succès, quand on a +le bon sens de ne pas se laisser enivrer, on arrive à plus de liberté, à +plus de moyens de développer son talent. + +Espérons que vous trouverez la justice qui vous est due. Moi qui déteste +le public et qui le personnifie sous l'épithète de _giumento_, je +voudrais aujourd'hui le personnifier dans ma personne, afin de poser sur +vous la plus belle des couronnes. + +Maurice a été mal, il va de mieux en mieux; il vous embrasse et vous +aime de tout son coeur. Il fait des progrès dans le dessin. Je vous +envoie un petit cavalier qui a du mouvement, quoique grossièrement +incorrect. Il faut qu'il soit peintre. IL n'a de passion que pour cela. +Je ne sais vraiment pas ce que j'en ferai, s'il n'acquiert pas ce genre +de talent. + +Marie[2] se porte médiocrement bien et vous serre cordialement la main. +Je vous embrasse, moi, de tout mon coeur. + +GEORGE. + + [1] Eugène Pelletan. + [2] Madame d'Agoult. + + + + +CLXVII + +A MADAME D'AGOULT, PARIS + + Nohant, 5 avril 1837. + +Bonne Marie, + +Je vous aime et vous regrette. Je vous désire et je vous espère. Plus je +vous ai vue, plus je vous ai aimée et estimée. Je n'en pourrais pas dire +autant de toutes les affections que j'ai soumises au grand creuset de +l'intimité, de la vie de tous les jours. + +J'ai été toujours souffrante depuis votre départ. Le printemps me +fatigue beaucoup. Par compensation, Maurice va infiniment mieux. Il +reprend à vue d'oeil, au physique et au moral. Si vous pouvez me donner +des nouvelles de ma fille, vous me ferez bien plaisir; car, depuis +quelques jours, j'en suis inquiète. Je lui ai trouvé une gouvernante et +je vais la reprendre. Si vous veniez tout de suite, je vous prierais de +me l'amener; mais je crains, que vous ne soyez trop longtemps. Je la +ferai venir au premier jour. + +P... va se jeter à vos genoux et vous raconter comme quoi il a mangé les +plus beaux poissons d'avril qui aient jamais paru dans le département de +L'Indre. Il a disputé de très bonne foi contre Duteil et Rollinat, qui +s'étaient donné le mot et qui lui ont soutenu pendant tout un dîner que +_la littérature ne servait à rien dans les arts_. Le malheureux +était furieux, consterné; il foisonnait de citations, d'exorcismes +scientifiques et d'arguments _ad hominem_. + +Le Malgache lui a apporté un très beau saucisson, qui s'est converti en +bûche, lorsqu'il a défait le papier et les ficelles. Il est furieux +et persiste à croire que Rollinat lui a envoyé l'infâme bourriche +d'huîtres. Le père Rollinat, qui est venu passer ici quelques jours, +lui a confirmé l'imposture très gravement et lui a donné la définition +suivante: «Le poisson d'avril est un animal qui prend naissance dans une +bourriche et qui voyage à l'aide de pierres et de pots cassés, dont il +tire sa nourriture.» Le Malgache prétend que le _saucisson-bois_ est +une plante qu'il a rapportée de Madagascar. Rollinat lui a fait encore +avaler un troisième poisson, mais si malpropre, qu'à moins de vous le +raconter en latin, je ne saurais comment m'y prendre. Or il y a une +petite difficulté, c'est que je ne sais pas le latin, ni vous non plus. + +Dites à Mick..... (manière non compromettante d'écrire les noms +polonais) que ma plume et ma maison sont à son service et trop heureuses +d'y être, à Grrr... que je l'adore, à Chopin que je l'idolâtre, à tous +ceux que vous aimez que je les aime, et qu'ils seront les bienvenus, +amenés par vous. Le Berry en masse guette le retour du maestro pour +l'entendre jouer du piano. Je crois que nous serons forcés de mettre le +garde champêtre et la garde nationale de Nohant sous les armes pour nous +défendre des _dilettanti berrichoni_. + + + + +CLXVIII + +A LA MÊME + + Nohant, 10 avril 1837. + +_Affaires_! + +Chère Marie, + +Ni l'une ni l'autre des presses Chaulin ne me convient. N'en parlons +plus. Mon voiturier sera à Paris le 12 ou le 14. Il a diverses caisses +à m'apporter. Si le piano est prêt, il le rapportera en huit ou neuf +jours, et il sera ici du 22 au 25. Voyez si c'est l'époque à laquelle je +puis vous espérer. Le piano serait plus en sûreté dans les mains de ce +voiturier qu'au roulage ordinaire. + +Je veux les _fellows_, je les veux le plus tôt et le plus _longtemps_ +possible. Je les veux _à mort_. Je veux aussi le Chopin[1] et tous les +Mickiewicz et Grzymala du monde. Je veux même Sue[2], si vous le voulez. +Que ne voudrais-je pas encore, si c'était votre fantaisie? Voire M. de +Suzannet ou Victor Schoelcher! Tout, excepté un amant. Quant au mauvais +livre, soyez en paix. Il y en a encore en magasin, et laissons dire les +sots; rira bien qui rira le dernier. + +Gévaudan est ici, toujours bon et excellent, qui vous aime tendrement +et qui parle de vous admirablement. Il est venu, monté sur un bon +petit cheval qui est à moi et que vous monterez, car il est infiniment +supérieur à _Georgette_. + +J'ai reçu un livre d'Autun sur George Sand avec une lettre de l'auteur, +Théobald Walsh, qui me déclare qu'il me méprise profondément; en raison +de quoi, il me demande humblement mon amitié, ce qui n'est guère +logique. Je ne lui répondrai que cela. + +Je ferai l'article sur Nourrit quand toutes les notices des journaux +quotidiens auront paru, et je le ferai sous une autre forme que le +feuilleton; car ce que je ferais aujourd'hui ne ressortirait pas de la +foule des banalités qui vont se dire sur son compte. D'ailleurs, _le +Monde_ a inséré un article de Fortoul[3], et je ne puis, d'ici à +deux mois, me dépêtrer de _Mauprat_ et d'une nouvelle qui suivra +immédiatement, pour compléter des volumes, dans la _Revue des Deux +Mondes_. Ainsi, dites-lui que je garde mon bouquet pour le dernier du +feu d'artifice. + +Je ne prends, du reste, aucun engagement pour l'avenir avec la +_Revue-Buloz,_ et je réserve au _Monde_ ma liberté de conscience.--Si +Didier[4] se doute de _notre poisson_, il doit m'en vouloir diablement. +Ne nous trahissez pas. + +Bonsoir, mignonne; je suis toute chétive, et _l'amour_ me descend +tellement dans les talons, que bientôt je le laisserai tout à fait par +terre avec la poussière de mes pieds. + +Je ferai pour _Aspasie_ tout ce qu'on voudra; mais je n'aurai pas un +jour de loisir avant la fin de l'été. Le travail m'écrase et mes forces +ploient sous le faix. + +Adieu encore. Mes amitiés, tendresses et poignées de main à qui de +droit. + + [1] Frédéric Chopin. + [2] Eugène Sue. + [3] Hippolyte Fortoul. + [4] Charles Didier. + + + + +CLXIX + +A M. SCIPION DU ROURE, A ARLES + + 13 avril 1837. + +Mon ami Scipion, + +J'aurais dû vous écrire plus tôt pour vous dire que vos oranges sont, +c'est-à-dire _furent_ excellentes (car elles sont avalées), que vos +pipes sont, c'est-à-dire _furent_ brillantes (car elles sont cassées); +pour vous dire surtout, que vous êtes le meilleur des hommes et que je +vous aime de tout mon coeur. Ce dernier point, vous le savez. Quant +aux deux autres, je suis la paresse incarnée, pourtant je ne suis pas +mauvais garçon et j'ai le sens de la reconnaissance. + +Ne comptez pas sur beaucoup d'écritures de ma part; mais revenez me voir +au plus tôt et comptez que vous serez toujours reçu joyeusement. Vous +êtes du petit nombre des amis inconnus qui n'ont pas fait un _fiasco_ +épouvantable à mes yeux. Je vous ai trouvé excellent, aussi simple de +coeur et aussi sain d'esprit que je vous avais trouvé dans vos lettres. + +Je n'en pourrais pas dire autant de tout le monde. Restez-moi donc frère +à tout jamais et sachez que, dans vingt jours, comme dans vingt ans, +vous me trouverez, toute dévouée. + +Que faites-vous? Parlez-moi un peu de vous. Reprenez-vous la vie de +bohémien? Faites-vous de jolis petits vers à Mathilde, à Clotilde, +à Bathilde, à Ermenegilde? Et votre lorgnon? Faites-lui bien mes +compliments. Et votre nez? Envoyez-m'en une demi-aune pour une vingtaine +de camards de ma connaissance. + +Maurice vous adore. Solange vient d'être assez malade. Moi, je suis +éreintée de travail. Le printemps est affreux ici. Le rossignol a +chanté trois jours sous la neige. J'ai un cheval très gentil, arrivé du +Nivernais et sur lequel je fais chaque jour un temps de galop. Voilà +tout ce qui est survenu de neuf dans ma vie depuis que je ne vous ai vu. + +Madame d'Agoult est à Paris et va revenir ici. Ma grue a un rhume de +cerveau. J'ai apprivoisé un vanneau. Colette se porte bien. Le bonnet +catalan, que vous m'avez rapporté de Marseille, a fait reculer +d'épouvante le procureur du roi. Si on me poursuit pour m'être parée de +ce symbole, je vous compromettrai de la belle manière. Je dirai, comme +Meunier[1], que «vous m'avez payé des petits verres pour me porter à +l'attentat». + +Bonsoir, mon bon vieux _Graffiapione, Scipiocane._ J'ai mal à la tête. +Aimez-moi et ne gardez jamais rancune à ma paresse. + +G. S. + + [1] Fanatique qui, le 27 décembre 1836, avait attenté à la vie du roi + Louis-Philippe. + + + + +CLXX + +A MADAME D'AGOULT, A PARIS + + Nohant, 21 avril 1837. + +Chère mignonne, + +Vous me pardonneriez l'effroyable retard que j'ai mis à vous écrire, si +vous saviez ma vie depuis huit jours. Je me suis embarquée à fournir +du _Mauprat_ à Buloz au jour le jour, croyant que je finirais où je +voudrais et que je ferais cela par-dessous la jambe. Mais le sujet m'a +emporté loin, et cette besogne m'a ennuyée, comme tout ce qui traîne en +longueur. De sorte qu'au dernier moment de chaque quinzaine, depuis un +mois et demi, me voilà _suant_ sur une besogne qui m'embête, que je fais +en rechignant. Je n'ai pas même le temps de dormir et je suis sur les +dents. + +Ne voilà-t-il pas que, pour m'achever, Solange se mêle d'avoir la +variole! une variole aussi bénigne que possible, mais constituant une +éruption effrayante et une véritable maladie. J'ai été d'abord très +épouvantée. La vaccine ne me rassurait pas; car il y a des exemples de +mort, malgré la vaccine. Enfin je suis en paix à présent; mais ma pauvre +fille est toujours au lit avec de gros vilains boutons sur le nez, +qui, heureusement, ne laisseront pas de traces, à ce que me promet le +médecin. Elle a été bonne et douce comme un ange dans sa maladie. Depuis +son retour de Paris, elle était si charmante, que j'en étais inquiète. +Il est impossible d'être plus résignée, plus caressante et plus gaie +qu'elle ne l'est, quoique malade encore. + +Elle a pour gouvernante une grande grosse fille, assez instruite, et +tout à fait bonne (soeur de Rollinat). Gévaudan est toujours ici, retenu +par le désir de vous voir. Il est toujours le meilleur garçon de la +terre, et je vous assure que je le prends tout à fait, en amitié. Il est +doué d'un bon sens que je voudrais bien donner à tous ceux avec qui +j'ai eu l'honneur de faire connaissance dans ma vie. P... n'aura jamais +l'ombre d'une idée juste; mais ce serait le juger trop sévèrement que de +ne pas lui accorder un très bon coeur. Il est sincèrement désolé de +vous avoir déplu; il ne se doutait même pas qu'il pût y avoir de +l'impolitesse à ce qu'il a fait envers vous. Soyez assez bonne pour +lui pardonner; il ne le fera plus, et cette petite leçon lui +servira,--jusqu'à la prochaine fois. + +Au reste, vous seriez désarmée si vous saviez quelle énorme consommation +de poissons d'avril il a faite depuis votre départ. Il faut que je vous +les raconte pour vous engager à estimer sa candeur et sa loyauté. + +En arrivant de Paris il trouve ici Gévaudan. + +--Ah! ah! dit-il, voici M. de Gévaudan le légitimiste! madame d'Agoult +m'a dit qu'il était arrivé. + +--Non pas, lui fais-je. Il devait venir; mais il est tombé malade au +moment de se mettre en route, et il m'a envoyé mon cheval par l'occasion +de monsieur, qui le lui a vendu. Monsieur est un artiste vétérinaire et +maquignon, sourd par-dessus le marché, bête comme une oie, insolent, +bavard, bel esprit, insupportable, amusant quelquefois, mais s'attachant +comme de la poix à ceux qui ont le malheur de rire de ses sottises. + +P... se dévoue à faire société à l'artiste vétérinaire, lequel ne disait +plus un mot sans jurer, sans frapper sur la table avec son verre, sans +faire _des cuirs_, parlant cheval, écurie, maréchal ferrant, foire, etc. +C'était le jeudi: tous mes camarades avaient le mot. A dîner, P... fait +le gentil aux dépens du pauvre maquignon, lui demande s'il a connu +Planche et Mallefille à l'École vétérinaire d'Alfort, s'il a connu un +fameux, professeur d'équitation appelé Sainte-Beuve, etc., etc. Gévaudan +répond qu'il a étudié la littérature, qu'il sait écrire _sous la +dictée_, et qu'il y avait à l'École vétérinaire un professeur de +belles-lettres pour enseigner l'orthographe; puis il pousse la lampe en +disant: _F...! voilà-t-une lampe qui m'embête!_ + +M. Bourgoing, qui était près de lui, lui dit: + +--Monsieur, voilà une parole bien déplacée, et je m'étonne que M. P... +ne la relève pas. Quant à moi, je ne crois pas devoir la souffrir. + +--Qu'est-ce que c'est? dit P... avec douceur. + +--Monsieur dit que vous êtes une bête. + +Le vétérinaire s'en défend, M. Bourgoing soutient qu'il a manqué à la +maîtresse de la maison, et une querelle burlesque, mais très bien jouée, +s'engage, si bien que madame Fleury, qui n'était pas prévenue, faillit +s'évanouir de peur. P... était fort étonné et ne savait quelle attitude +prendre. La querelle s'apaise. M. Bourgoing feint d'être ivre-mort, +s'attendrit, divague, sanglote dans le sein de P..., qui le promène dans +la cour, soutient bénévolement le poids énorme du compère et finit par +le mener coucher. + +Il revient nous trouver. Nous lui disons que le vétérinaire est encore +plus ivre que l'autre, et qu'il faut aussi le mener coucher. Il le mène +coucher et revient. Alors une chaise de poste arrive, et annonce _M. +de Gévaudan,_ que personne ne se flattait de voir arriver, malgré sa +maladie. _M. de Gévaudan, richement vêtu,_ entre et se précipite +dans mes bras. P... reste stupéfait, devient mélancolique, pense à +l'éternité, à l'infini, au génie méconnu, _et va se coucher_. Je passe +sous silence cinq ou six _goujons_ qui furent avalés par le même, une +belette dont Gévaudan a fait la chasse dans le grenier, et l'ordinaire +courant, le crin coupé dans les lits, les fantômes, les sérénades, une +charmante casquette rapportée de Paris et où Gévaudan a planté des +fleurs, les potées d'eau jetées sur la tête, etc., etc. Gévaudan a +abjuré toute dignité et fait mille cabrioles extravagantes. P... attaque +tout le monde, et, quand on lui riposte, _il va se coucher_. + +Mais ce qui mérite d'être raconté dans toutes les langues, c'est le tour +que nous avons joué à un certain M. X..., avocat sans cause, plein de +suffisance, débarqué à la Châtre depuis quelques jours et s'accrochant à +tout le monde, sans s'apercevoir que tout le monde se moque de lui. Il +est venu ici pour me voir, tout tranquillement, sans ma permission et se +recommandant de Rollinat, qu'il avait connu à Châteauroux, et qui lui +avait refusé dix fois de l'amener ici. + +Rollinat, ne pouvant s'en défaire, lui dit: + +--Écoutez, je crois que madame Sand dort encore. _Moi, je vais me +coucher._ + +--Comment, en plein midi? + +--Oui, mon ami, c'est l'usage de la maison. Je vous souhaite le bonsoir. + +Et il va se coucher. On vient me dire que M. X... s'obstine à me voir. +Je me cache dans les rideaux de mon lit, non sans y avoir fait un trou. +M. X... est introduit dans ma chambre. Une personne respectable l'y +reçoit. Elle était âgée d'environ quarante ans, mais on aurait pu lui en +donner soixante à la rigueur. Elle avait eu de belles dents, mais elle +n'en avait plus. Tout passe! Elle avait été assez belle; mais elle ne +l'était plus. Tout change! Elle avait un gros ventre et les mains un peu +sales; rien n'est parfait! + +Elle était vêtue d'une robe de laine grise mouchetée de noir et doublée +d'écarlate. Un foulard était roulé négligemment autour de ses cheveux +noirs. Elle était mal chaussée; mais elle était pleine de dignité. Elle +semblait parfois sur le point de mettre quelques _s_ et quelques _t_ +mal à propos; mais elle se reprenait avec grâce, parlait de ses travaux +littéraires, de M. Rollinat, son _excellent ami_, un _homme parfait_, +des talents de M. X..., qui étaient venus jusqu'à son oreille, +quoi-qu'elle vécût _très retirée, accablée de travail_. M. de Gévaudan +plaçait un tabouret sous ses pieds, les enfants l'appelaient maman, les +domestiques madame. + +Elle avait un gracieux sourire et des manières beaucoup plus distinguées +que le gamin George Sand. En un mot, X... fut heureux et fier de sa +visite. Perché sur une grande chaise, l'air radieux, le bras arrondi, le +discours abondant, le regard pétillant, il resta un grand quart d'heure +en extase et se retira saluant jusqu'à terre... Sophie[1]! + +À peine fut-il sorti, que, moi, jetant mes rideaux au loin, Rollinat +poussant la porte derrière laquelle il s'était caché, sa soeur[2] +arrivant d'un autre côté, Gévaudan rentrant après avoir reconduit le +quidam, les enfants, les domestiques, tout le monde fut pris d'un rire +inextinguible, immense, effroyable, et tel que le ciel et la terre +n'en ont jamais entendu un pareil depuis la création des avocats, et +l'invention des robes de chambre écarlates. + +M. X... est parti, dès le lendemain, pour Châteauroux, à seule fin +de raconter son entrevue avec moi, et de faire la description de ma +personne dans tous les cafés. Dépêchez-vous de revenir, afin d'être +témoin invisible de sa seconde visite, des excellentes manières de +Sophie, et afin de lire le poème latin que Rollinat a composé sur +cette grande page historique. Nous comptons sur vous pour l'écrire en +allemand; la gouvernante la met en anglais, moi en italien, Pelletan en +grec, Gévaudan en _nivernois_, le Malgache en madécasse, etc., etc. Nous +voulons l'écrire sur le mur de la maison afin de renvoyer les importuns, +ou de leur faire voir à quoi on s'expose en franchissant la porte. +_Lasciate ogni speranza, voi ch'entrate!_ + +Je voudrais bien que toutes ces folies vous donnassent l'envie de +revenir, chère bonne Mirabella. Maurice a un devant de cheminée vraiment +merveilleux à vous présenter, et des caricatures de plus en plus +parfaites. Solange est si gentille, que vous ne l'aimeriez peut-être +plus, puisque vous l'aimiez tant quand elle avait le diable au corps. Il +y a de grandes vérités qui bravent le temps et semblent éternelles comme +Dieu, quoique tout change autour d'elles, même Gévaudan en artiste +vétérinaire, même moi en Sophie, même Solange en agneau. + +Et que faites-vous? Vous me punissez bien de mon silence en ne +m'écrivant pas. Je viens de passer des jours d'accablement et +d'inquiétude. Une lettre de vous m'aurait fait du bien. + +Peut-être êtes-vous très occupée, malade et fatiguée, vous aussi! Quoi +que vous disiez, quoi que vous fassiez, sachez bien que les Piffoels +vous aiment et vous attendent avec impatience. Personne ne s'est permis +de respirer l'air de votre chambre depuis que vous l'avez quittée. On +s'arrangera pour loger tous ceux que vous voudrez bien amener. Je compte +sur le _maestro_, sur Chopin et sur le _Rat_[3], s'il ne vous ennuie pas +trop et sur tous les autres à votre choix. + +Bonne chère mignonne, aimez-moi comme je vous aime, comme j'aime mes +amis, ardemment. + + [1] Sophie Cramer, femme de chambre de George Sand. + [2] Marie-Louise. + [3] Hermann Cohën, élève de F. Lizst. + + + + +CLXXI + +A LA MÊME + + Nohant, mai 1837. + +Liszt est perdu dans un nuage de gloire, à ce que je vois dans les +journaux. _Evviva!_ Cela ne m'apprend rien de son génie, que j'ai +l'orgueil d'avoir compris avant que la presse embouchât toutes ses +trompettes. Enfin notre ami lui a mis le mors et la bride. C'est une +victoire «plus _nécessaire_ qu'_agréable_», comme dit M. Harel[1]. Vous +devez courir comme un _chevreuil_ (animal rongeur et ruminant qui sert +au besoin de femme de chambre aux dames de qualité...[2]; voyez M. +de Buffon, chap.....) et faire étinceler vos cheveux blonds dans des +milliards de concerts. + +Votre santé ne souffre-t-elle pas de cette vie d'émotions et de +triomphes? Moi qui ai la fibre épaisse, je vous envie bien vos joies et +les mélodies qui vous inondent (style Prudhomme)! Mais je n'ai pas le +son et je suis forcée de m'en tenir aux mélodies des crapauds de mon +jardin, qui, depuis dix nuits, font entendre, ma foi! de très jolies +petites notes pour des notes de province. Du reste, vous ne trouverez +pas une allumette dérangée à votre chambre. Nohant et la famille Piffoël +sont ce qu'il y a de plus inamovible dans la société humaine, et de plus +immuable, après Dieu et M. Schoelcher, dans le système de l'univers. + +Bonsoir, bonne et chère Mirabella. Si vous avez l'occasion de tirer +la lourde oreille du _ragazzo di... rosa_[3], vous me ferez plaisir. +J'embrasse le maestro et vous de toute mon âme. + +G. + + [1] Directeur du théâtre de la Porte Saint-Martin. + [2] La femme de chambre de madame d'Agoult s'appelait mademoiselle + Chevreuil. + [3] Hermann, l'élève de Liszt. + + + + +CLXXII + +A M. CALAMATTA, A PARIS + + Nohant, mai 1837. + +Cher Calamatta, + +La commission dont vous me chargez auprès de Marie est très pénible. +Avant de la faire, je me permettrai de vous donner le conseil que vous +me demandez. C'est de ne pas prendre en mauvaise part ce qu'elle a fait. +Je ne lui en ai pas demandé l'explication et je ne la lui demanderai que +si vous m'y forcez. Mais il me semble que le petit présent qu'elle vous +a fait vous blesse principalement, parce que vous lui attribuez, à votre +égard, une autre manière de sentir que la véritable. + +Je ne comprends pas vos mots de _curva_, et _d'abbassarsi al mio +livello_. Ces mots ne sont pas faits pour elle, soyez-en certain. Une +personne qui a sacrifié toutes les vanités du monde, par amour pour +un artiste, ne peut pas placer dans sa pensée les artistes au-dessous +d'elle. Ce que vous m'écrivez fait un tel contraste avec ce qu'elle m'a +dit de vous, en arrivant de Paris (où elle vous a beaucoup vu), que +votre lettre m'a causé un profond chagrin. Sachant combien j'ai d'estime +et d'amitié pour vous, elle s'est plu à me dire combien vous lui êtes +sympathique, non seulement à cause de votre admirable talent, mais +encore pour votre coeur et votre noble caractère. + +Elle est très souffrante à présent, et je la trouve si changée et si +affaiblie, que je crains pour sa poitrine. Ces chagrins, petits ou +grands, lui font beaucoup de mal, et je les lui épargne tant que je +peux. Me pardonnerez-vous de lui épargner encore celui de savoir +combien vous la jugez mal? Sans doute, tout cela vient d'un malentendu. +L'artiste travaille pour vivre après tout, moi plus que tout autre; car +je n'aime point la gloire, et j'ai de grands besoins d'argent. Le prêtre +doit vivre de l'autel. Elle a pu croire que ce serait de sa part une +indiscrétion, de vous faire faire deux portraits, pour rien. Si elle +ne les a pas acceptés _en ami_, c'est parce qu'elle ne s'est pas cru, +auprès de vous, les droits d'un ami. Ce n'est certainement pas qu'elle +eût dédaigné votre amitié, si elle eût compris que vous travailliez pour +elle absolument en ami. + +Comment pourrait-elle avoir le moindre doute sur votre délicatesse et +sur votre fierté? Avant de vous connaître personnellement, ne vous +connaissait-elle pas par moi? + +Pensez-vous que je ne lui aie pas donné de vous l'opinion qu'elle doit +avoir? Je ne sais pas ce que c'est que l'affaire de Batta dont vous +me parlez; mais je sais que Marie parle de vous avec la plus vive +sympathie, et que la sympathie n'est point un mot banal chez elle. +Réfléchissez donc bien, mon cher ami, avant de lui renvoyer cet argent; +ce serait bien dur et bien sec. Et, quand même elle aurait eu tort de +vous l'envoyer, l'intention n'étant pas mauvaise, l'action ne doit pas +être sévèrement examinée. + +Si vous pensez que ces assurances de ma part ne soient pas une garantie +suffisante, et que mon jugement sur cette affaire ne satisfasse pas +entièrement votre dignité, je ferai absolument ce que vous voudrez. +Écrivez-moi. Vous savez que je suis tout à vous du fond du coeur; mais +j'engage, par avance, mon honneur à vous prouver que Liszt et Marie ont, +à votre égard, des sentiments tout à fait opposés à ceux que vous leur +supposez. Quant au petit article, j'en ai parlé à Liszt et il m'a priée +de ne pas fermer ma lettre sans qu'il y insérât un mot de réponse. + +A mon tour, je vous adresse une demande. Veuillez jeter les yeux sur les +belles gravures coloriées des costumes de Mercuri, et me dire quel était +à Venise le costume des artistes du temps de Titien, et de Tintoret? +Presque tous les portraits que j'ai vus de cette époque sont tout en +noir. Vous avez un costume _dei compagni della calza_, et, je crois, +celui d'une autre compagnie, que vous seriez bien gentil de me décrire +sans vous donner d'autre peine que celle de dire: _maniche rosse, +bianche_, etc., _calze gialle, lunghe_, etc. + +Le texte joint aux numéros de costumes de ces compagnies me serait aussi +fort utile. Vous pourriez me le faire copier par Benjamin; car je ne +voudrais pas vous faire perdre votre temps à de pareilles _puérilités_, +comme dit Arnal. + +Je fais sur cette époque un petit conte, _les Maîtres mosaïstes,_ qui +vous plaira, j'espère, non pas qu'il vaille mieux que le reste, mais +parce qu'il est dans nos idées et dans nos goûts, à nous _artistes_. + +Non, cher ami, personne aujourd'hui ne méprise les artistes. Tout le +monde les envie au contraire, et l'artiste ne doit jamais croire qu'on +ait seulement la pensée d'une pareille extravagance. Il est vrai que +bien des artistes soutiennent mal la dignité de leur rang; mais il en +est qui réhabilitent la profession, et, aux yeux de tous; comme aux +miens, vous êtes des premiers parmi ceux dont on se glorifie d'être de +la famille. + +Venez nous voir. Vous n'avez ici que des amis, et, si je suis _de droit_ +le plus ancien et le plus dévoué, vous n'aurez pas à vous plaindre des +autres. Je vous attends et vous désire vivement. Maurice, docile à vos +avis, s'est mis à copier un peu. Il faut lui en savoir d'autant plus +de gré, qu'il y a plus de répugnance. Vous l'encouragerez et vous lui +donnerez quelques bons conseils. Toute mon ambition serait de lui voir +embrasser cette profession; mais je crains que la vie de la campagne ne +soit guère favorable à son développement. D'un autre côté, cette vie est +nécessaire à sa santé et à mon repos. + +Solange vous embrasse, et sera joliment fière d'être _portraitée_ par +vous. + +Adieu, _carissimo_. Tout à vous de coeur. + +G. S. + + + + +CLXXIII + +A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS + + Nohant, 9 juillet 1837. + +Chère mère, + +Quel bonheur pour moi de vous savoir moins souffrante et tout à fait en +voie de guérison! Mon oncle m'avait beaucoup exagéré votre maladie. Je +ne lui en veux pas, parce que ses craintes partaient de son affection +pour vous; mais j'ai bien souffert. Si je n'avais reçu, dès le +lendemain, une lettre de Pierret, je me mettais en route. Combien je +remercie cet excellent ami de ses soins pour vous! Je l'ai toujours +tendrement aimé, mais combien plus à présent! Si vous saviez comme il +est heureux de pouvoir m'écrire que vous n'êtes pas en danger et que +bientôt vous serez tout à fait guérie! + +Je remercie tendrement Caroline, non pas des soins qu'elle vous donne +(elle obéit à son coeur et sa récompense est en elle même), mais de +m'avoir écrit une bonne et affectueuse lettre, pleine de nouvelles +heureuses qui m'ont rendu la vie! Il est donc vrai que je vous reverrai +dans ce petit bois de Nohant, sur ce banc de gazon que nous avons +construit pour vous il y a trois ans, et où j'ai été pleurer si +amèrement ces jours derniers, vous croyant perdue pour moi! + +Mes enfants vous embrassent mille fois, et vous disent toute leur joie +présente, toute leur peine passée. Croyez à la mienne aussi, bonne mère! +Surtout, ayez toujours bon courage et confiance. Vous êtes forte, jeune, +pleine de volonté. Vous êtes aimée, chérie, soignée. Guérissez vite, et, +quand vous serez en état de voyager, j'irai vous chercher pour que vous +vous remettiez de toutes vos souffrances à la campagne. + +Adieu, chère maman; je vous embrasse mille fois. Faites-moi donner +souvent de vos nouvelles. J'embrasse aussi de toute mon âme Pierret et +ma soeur, à qui j'écrirai directement. + + + + +CLXXIV + +A M. CALAMATTA, A PARIS + + Nohant, 12 juillet 1837. + +_Carissimo_, + +C'est moi qui me conduis avec vous d'une façon tout à fait _manante_; +vous êtes si bon, que vous me pardonnerez tout; mais je ne ne pardonne +aucun tort envers vous, que j'aime et que j'estime de toute mon âme. + +C'est bien tard venir vous féliciter de votre _fortuna_; mais vous savez +bien quelle part j'y prends, mon bon vieux, et combien elle m'est plus +agréable que tout ce qui me serait personnel en ce genre. Il était bien +temps que vous fussiez récompensé, par un peu d'aisance, d'une vie si +laborieuse et si stoïque. C'est la première fois que ces gens-là font +quelque chose à propos. + +Le seul mauvais côté que j'y trouve, c'est que tous ces voyages et tous +ces travaux vous empêcheront de venir me voir. Pourvu que vous soyez +content, et que justice vous soit rendue, je sacrifierai cette joie à +la vôtre. Je suis bien touchée de la gratitude que M. Ingres croit me +devoir. Je n'ai obéi qu'à la vérité en le plaçant à la tête des artistes +et en louant son oeuvre magnifique. Ce faible hommage étant arrivé +jusqu'à lui, je ne refuse pas ses remerciements: je les reçois, au +contraire, avec un grand sentiment d'orgueil et de joie. + +J'ai reçu votre tabac, qui est très bon, et je vous engage à ne pas +mépriser la sublime profession de _contrebandier_, dans laquelle vous +débutez si agréablement. Ne vous mettez pourtant pas _adosso_ une amende +considérable. Vous savez qu'il y a deux choses à craindre dans la vie: +_l'indifferenza d'un ministra e l'ira d'un doganiere_: c'est un proverbe +vénitien. Vous avez échappé à la première, gardez-vous de la seconde. + +Dites-moi donc, _Calamajo benedetto_, si vous ne faites plus rien de +mon portrait, ne pourriez-vous me l'envoyer? vous me feriez joliment +plaisir; car j'en parle à tous, et tous désirent le voir. + +Vous m'avez mieux traitée que madame d'Agoult; vous m'avez vue avec +les yeux du coeur, et elle, avec ceux de la raison. Vous l'avez un peu +vieillie et rendue plus sévère qu'elle n'est, même dans ses moments +sérieux. Du reste, c'est un admirable portrait, les cheveux semblaient +devoir être inimitables, vous les avez rendus aussi beaux qu'ils le sont +en nature. Cette tête grave et noble est digne de Van Dyck. Mais, pour +la ressemblance, le portrait de Franz est plus complet. Celui de Maurice +fait toujours l'admiration universelle et mes délices. + +J'ai reçu les dessins et je vous prie d'en remercier le _signor Nino_. +Ils ne m'ont pas servi pour ce que j'étais en train de faire; mais ils +vont me servir pour ce que je fais maintenant; car je ne puis m'arracher +de ma chère Venise. + +Lisez, dans le prochain numéro de la _Revue, les Maîtres mosaïstes_. +C'est peu de chose; mais j'ai pensé à vous en traçant le caractère de +Valério. J'ai pensé aussi à votre fraternité avec Mercuri. Enfin, +je crois que cette bluette réveillera en vous quelques-unes de nos +sympathies et de nos saintes illusions de jeunesse. + +Bonsoir, mon grand artiste; donnez-moi souvent de vos nouvelles, quelle +que soit mon ignoble paresse. Aimez-moi toujours du fond du coeur, comme +je vous aime. + +Tout à vous. + +GEORGE. + + + + +CLXXV + +A M. GIRERD, AVOCAT, A NEVERS + + Fontainebleau, 22 août 1837. + +Cher et excellent ami, + +J'avais déjà appris par la rumeur électorale ton histoire jusqu'à la +veille du dénouement définitif, et j'étais extrêmement inquiète lorsque +ta bonne et affectueuse lettre est venue me rassurer. Combien je suis +touchée, frère, de cette preuve de ton affection, de ce souvenir si +vif et si complet dans un moment si solennel! Oui, certes, tu pouvais +compter sur moi pour me dévouer aux êtres qui te sont chers. Tu pouvais +compter aussi sur moi pour venger ta mémoire de toute calomnieuse +imputation, comme, à mon heure dernière, je compterai sur toi, si je +pars avant toi. Tu as bien fait de penser que tu laissais en cette +triste vie un autre toi-même, aimant ceux que tu aimes, haïssant ceux +que tu hais. + +A présent, je suis toute prête à fulminer si quelqu'un ose dire un mot +contre la vérité, en ce qui te concerne. Mais, ni dans les bruits qui me +sont revenus, ni dans les journaux que j'ai lus, je n'ai rien trouvé qui +fût contraire à la vérité des faits; par conséquent, rien d'attentatoire +à ton honneur. Si quelque mensonge imprimé te tombait sous la main, tout +en agissant pour ton compte de la manière que tu jugerais convenable, +envoie-moi l'article, et j'y répondrai de bonne encre. + +Il n'est pas probable qu'on revienne maintenant sur cette affaire pour +en dénaturer les faits dans quelque sens que ce soit. + +Je ne puis que te répéter ce que tu sais, ce dont je te remercie de ne +pas douter. Je suis à toi de toute mon âme. + +Voilà Michel élu! Espérons, espérons pour la cause, pour lui aussi. La +cause a besoin de sa force. Il a besoin, lui, du développement de sa +force.--Il ne m'a pas écrit un mot de sa nomination, bien qu'il l'ait +annoncée à tout le monde ici.--Je ne m'en plains pas.--Je lui reste +dévouée en tant qu'il m'appellera et qu'il aura besoin de moi. + +Oh! que j'ai souffert, dans ma vie, mon pauvre frère! Et toi, es-tu +un peu calme? En te sentant près de quitter la vie et en refaisant un +nouveau bail avec elle, as-tu trouvé qu'elle valait plus ou moins que tu +ne pensais? Dis-moi cela.--Moi, j'ai eu un terrible duel avec moi-même, +un combat gigantesque avec mon idéal. J'ai été bien blessée, bien +brisée. Je végète maintenant assez doucement. Je me fais l'effet d'un +cyprès verdoyant sur un cadavre. + +Mon Dieu! mon Dieu! que j'ai renfoncé de larmes, que j'ai étouffé de +plaintes, que j'ai renfermé de maux! Cela me ferait un bien infini de +causer avec toi. Quand donc te verrai-je? + +Adieu, ami! adieu, frère! Aime-moi, écris-moi, viens à moi si tu peux, +crois en moi. + +GEORGE. + + + + +CLXXVI + +A M. GUSTAVE PAPET, A ARS (INDRE) + + Fontainebleau, 24 août 1837. + +Cher bon vieux, + +J'ai perdu ma pauvre mère! Elle a eu la mort la plus douce et la plus +calme; sans aucune agonie, sans aucun sentiment de sa fin, et croyant +s'endormir pour se réveiller un instant après. Tu sais qu'elle était +proprette et coquette. Sa dernière parole a été: «Arrangez-moi mes +cheveux.» + +Pauvre petite femme! fine, intelligente, artiste, généreuse; colère dans +les petites choses et bonne dans les grandes. Elle m'avait fait bien +souffrir, et mes plus grands maux me sont venus d'elle. Mais elle les +avait bien réparés dans ces derniers temps, et j'ai eu la satisfaction +de voir qu'elle comprenait enfin mon caractère et qu'elle me rendait une +complète justice. J'ai la conscience d'avoir fait pour elle tout ce que +je devais. + +Je puis bien dire que je n'ai plus de famille. Le ciel m'en a dédommagée +en me donnant des amis tels que personne peut-être n'a eu le bonheur +d'en avoir. C'est le seul bonheur réel et complet de ma vie. On prétend +que j'en ai eu de faux, et d'ingrats. Je prétends, moi, que non; +car j'ai oublié ceux-là, tant j'ai trouvé de consolations et de +dédommagements chez les autres. + +Je suis enchantée d'avoir Maurice. Je suis revenue le trouver à +Fontainebleau, où nous sommes cachés tête à tète, dans une charmante +petite auberge ayant vue sur la forêt. Nous montons à cheval ou à âne +tous les jours, nous prenons des bains et nous attrapons des papillons. +Je ne suis pas fâchée qu'il ait un peu de vacances. Quand les fonds +seront épuisés (ce qui ne sera pas bien long), et que j'aurai terminé +mes affaires à Paris, où je retournerai passer trois jours, nous +reprendrons la route du pays. Écris-moi ici. Embrasse ton père pour +moi. Et aime toujours ta vieille mère, ta vieille soeur et ton vieux +camarade. Maurice t'embrasse mille fois. + +GEORGE. + + + + +CLXXVII + +A MADAME D'AGOULT, A GENÈVE. + + Fontainebleau, 25 août 1837. + +Chère princesse, + +Ceci est un mot jeté au hasard à la poste. Je suis persuadée qu'il +ne vous arrivera pas; car une partie de nos lettres se perdent à la +frontière. Je reçois votre lettre seulement le 25, aujourd'hui, à +Fontainebleau, où je suis cachée loin des oisifs et des beaux esprits, +en tête à tête avec Maurice. + +Je vous ai écrit à Genève, et j'espère que vous y avez reçu ma lettre +avant de partir pour Milan. Je vous disais que j'avais bien du chagrin: +ma pauvre mère était à l'extrémité. J'ai passé plusieurs jours à Paris +pour l'assister à ses derniers moments. Pendant ce temps, j'ai eu une +fausse alerte, et j'ai envoyé Mallefille [1] en poste à Nohant pour +chercher mon fils, qu'on disait enlevé. Pendant que j'allais le recevoir +à Fontainebleau, ma mère a expiré tout doucement et sans la moindre +souffrance. Le lendemain matin, je l'ai trouvée raide dans son lit, et +j'ai senti en embrassant son cadavre que ce qu'on dit de la force du +sang et de la voix de la nature n'est pas un rêve, comme je l'avais +souvent cru dans mes jours de mécontentement. + +Me voilà revenue à Fontainebleau, écrasée de fatigue et brisée d'un +chagrin auquel je ne croyais pas il y a deux mois. Vraiment le coeur est +une mine inépuisable de souffrances. + +Ma pauvre mère n'est plus! Elle repose au soleil, sous de belles fleurs +où les papillons voltigent sans songer à la mort. J'ai été si frappée +de la gaieté de cette tombe, au cimetière Montmartre, par un temps +magnifique, que je me suis demandé pourquoi mes larmes y coulaient si +abondamment. Vraiment, nous ne savons rien de ce mystère. Pourquoi +pleurer, et comment ne pas pleurer? Toutes ces émotions instinctives, +qui ont leur cause hors de notre raison et de notre volonté, veulent +dire quelque chose certainement; mais quoi? + +Maurice se plaît beaucoup ici. Nous montons à cheval tous les jours et +nous allons faire des collections de fleurs et de papillons dans les +déserts de la forêt. C'est vraiment un pays adorable, une petite Suisse +dont les Parisiens ne se doutent pas, et qui a le grand avantage de +n'attirer personne. Je suis ici tout à fait inconnue, sous un faux nom +et travaillant à force. + +Adieu, chère; prions pour que les chemins de fer prospèrent et que nous +puissions aller faire une invasion à l'_isola Madre_, moyennant huit +jours de loisir et peu d'argent. Le temps et l'argent! Le temps à cause +de l'argent, l'argent à cause du temps. Quelles entraves! Et le temps +d'être heureux? Et le moyen de l'être? Où cela se pêche-t-il? Dans le +lac Majeur? + +Écrivez-moi, mon amie; parlez-moi de vous et aimez-moi comme je vous +aime. + + [1] Félicien Mallefille, auteur dramatique, plus tard consul de + France à Lisbonne. + + + + +CLXXVIII + +A M. DUTEIL, A PÉRIGUEUX + + Nohant, 30 septembre 1837. + +Mon Boutarin, + +Que deviens-tu? Quand reviens-tu? Crois-tu que je puisse vivre sans toi +longtemps? Illusion, mon aimable ami! Je crie comme un aigle, depuis que +je suis privée de toi. Que veux-tu que je devienne quand j'ai le spleen +(et Dieu sait si je l'ai souvent!)? Quand j'ai envie de rire, à qui +veux-tu que je dise des bêtises qui soient appréciées? + +La race humaine peut-elle jurer, comme moi, dans la colère? peut-elle +abdiquer, comme moi, jusqu'à la dernière parcelle d'intelligence, dans +la belle humeur? Toi seul, toi et Rollinat, qui ne faites qu'un pour +moi, pouvez m'aider à porter ce fardeau de moi-même, insupportable à moi +et aux autres. Et Rollinat qui n'est pas là non plus! Il arrive du +Havre et repart pour Vienne, conduire sa soeur Juliette, qui va être +gouvernante je ne sais dans quel pays sarmate autant qu'inconnu. Je +n'ai pas seulement pu le voir. J'arrive... Devine d'où? De la frontière +d'Espagne! + +Ah! il s'est passé bien des choses depuis que nous nous sommes quittés. +D'abord, je m'en allais voir ma mère, qui était très malade, comme tu +sais. Je la trouve dans un état déplorable, et, comme elle était un peu +économe, livrée à une misère volontaire, à côté d'une _tirelire_ pleine +d'or, je la tire de là, malgré elle. Je la soigne, je l'entoure de tout +le bien-être possible; mais il était trop tard. Elle avait une maladie +de foie incurable. La pauvre chère femme a été si bonne et si tendre +pour moi au moment de mourir, que sa perte m'a causé une douleur tout à +fait excédant mes prévisions. + +Pendant qu'elle agonisait, j'apprends que Dudevant part pour Nohant, +afin de m'enlever Maurice. Je fais atteler en poste mon cabriolet, que +j'avais amené à Fontainebleau, et j'envoie Mallefille chercher mon fils. +Dudevant ne paraît pas en Berry. C'était une fausse alerte, une menace +en l'air. Je me rassure. + +Pour reposer Maurice autant que pour surveiller mes affaires à Paris, je +passais la moitié du temps à Fontainebleau, où nous étions enfermés +tête à tête, Maurice et moi, dans une chambre d'auberge, ne cessant de +travailler que pour faire un tour à cheval dans la forêt, et l'autre +moitié à Paris, où je ne m'amusais guère. Enfin, le 16, je prenais la +voiture à Fontainebleau avec Maurice pour revenir à Nohant, lorsque je +reçois une lettre de Marie-Louise[1], qui m'annonce que mon mari est +venu enlever ma fille de force, malgré les cris déchirants de la petite, +malgré la résistance de la gouvernante, et l'a emmenée on ne sait où. + +Juge de la colère et de l'inquiétude! + +Je cours à Paris. Je braque le télégraphe. J'invoque la police. Je fais +rendre une ordonnance. Je cours chez les ministres, je fais le diable, +je me mets en règle, et je pars pour Nérac, où j'arrive un beau matin, +après trois jours et trois nuits de chaise de poste, accompagnée de +Mallefille, d'un domestique et d'un clerc de Genestal. Je tombe chez le +sous-préfet, le baron Haussmann, beau-frère d'Artaud et, de plus, un +charmant garçon. Le procureur du roi me donne, en faisant un peu la +grimace, un réquisitoire. L'officier de gendarmerie, plus humain, +consent à m'accompagner avec son maréchal-de-logis et deux adorables +simples gendarmes. Je demande un huissier pour faire sommation d'ouvrir +les portes en cas de résistance. + +Au moment de partir, une difficulté se présente. Il faudra le maire de +Pompiey pour cette ouverture des portes. Or ledit maire ne se rendra +pas à nos réclamations, vu qu'il est ami de Dudevant. Je cajole le +sous-préfet, et le sous-préfet, attendri, monte dans ma voiture avec +moi, le lieutenant de gendarmerie, l'huissier, etc., le reste à cheval. +Juge quelle escorte! quelle sortie de Nérac! quel étonnement! La ville +et les faubourgs sont sur pied. Deux malheureuses calèches de poste, +qui se trouvaient par là et s'en allaient tranquillement aux eaux des +Pyrénées, ont l'air d'être mes voitures de suite. Quant à moi, je suis +une princesse espagnole et j'accomplis je ne sais quelle révolution.. + +De longtemps, Nérac ne verra ses habitants aussi bouleversés, aussi +abîmés dans leurs commentaires, aussi dévorés d'inquiétude et de +curiosité. Enfin, nous arrivons à Guillery. Mon mari était déjà prévenu; +déjà les apprêts de sa fuite étaient faits. Mais on cerne la maison; les +recors procèdent, et Dudevant, devenu doux et poli, amène Solange par +la main jusqu'au seuil de sa royale demeure, après m'avoir offert d'y +entrer: ce que je refuse _gracieusement_. Solange a été mise dans mes +mains comme une princesse à la limite des deux États. Nous avons échangé +quelques mots agréables, le baron et moi. Il m'a menacé de reprendre son +fils par autorité de justice, et nous nous sommes quittés charmés l'un +de l'autre. Procès-verbal a été dressé sur le lieu. Revenus à Nérac, +nous avons passé la journée à la sous-préfecture, où l'on a été charmant +pour nous. + +Le lendemain, la fureur m'a prise d'aller revoir les Pyrénées. J'ai +renvoyé mon escorte et j'ai été avec Solange jusqu'au Marborée, +l'extrême frontière de France. La neige et le brouillard, la pluie et +les torrents ne nous ont laissé voir qu'à demi le but de notre voyage, +un des sites les plus sauvages qu'il y ait dans le monde. Nous avons +fait ce jour-là quinze lieues à cheval, Solange trottant comme un démon, +narguant la pluie et riant de tout son coeur, au bord des précipices +épouvantables qui bordent la route. Nature d'aigle! Le quatrième jour, +nous étions de retour à Nérac, où nous avons encore passé un jour. Puis +nous sommes revenues tout d'un trait à Nohant, où je ne te trouve pas! + +Est-ce que tu ne reviens pas bientôt? Et ma chère Agasta, où est-elle? +Guérit-elle? Se plaît-elle à la Rochelle? En ce cas, qu'elle y reste +encore et que son plaisir, son bien-être, sa santé passent avant tout. +Mais, si elle a envie de revenir, j'en ai parbleu bien plus envie +qu'elle. Je ne comprends pas Nohant sans Duteil et sans Agasta. C'est la +Thébaïde, c'est la Tartarie, c'est la mort. Toutes mes affaires sont en +désarroi et mon cerveau en débâcle. Si tu avais été ici, Boutarin! on ne +m'aurait pas enlevé ma fille. + +Entre nous soit dit, Marie-Louise et Papet ont seuls montré de +l'énergie, et on les a paralysés en les traitant de fous! Cela m'a porté +un grand coup de couteau en travers du coeur. + +La société! toujours et partout la société! + +Mon vieux, c'est comme ça. Il n'y a que les vagabonds comme nous qui +échappent à la gelée. + +Maintenant, j'attends Maurice, que j'ai laissé à Paris chez des amis +sûrs, et qui arrivera ici demain. Il ne veut pas me quitter. Sa santé +est toujours chancelante. Toutes ces agitations font beaucoup de mal +à mon pauvre enfant. Je me ferai couper par morceaux plutôt que de le +lâcher. + +Mais tout cela m'a laissé un malaise et une inquiétude vraiment +maladive. Je ne dors pas. A tout instant, je me réveille en sursaut, +croyant entendre mes enfants crier après moi. Ce n'est pas vivre. Je +donnerais je ne sais quoi pour que tu fusses là. Il me semble que je +serais rassurée. Mais ne cède pas à cette faiblesse Ne reviens qu'autant +que cela était dans tes vues. + +Adieu, vieux Boutarin. + +Adieu, chère et trois fois chère Agasta. Je vous aime tous deux plus que +je ne peux vous le dire. + + [1] Marie-Louise Rollinat, institutrice de Solange. + + + + +CLXXIX + +A MADAME D'AGOULT, A BELLAGIO, MILAN + + Nohant, 16 octobre 1837. + +Chère princesse, + +Voilà la cinquième fois que je vous écris. Il est décidé que mes lettres +ne vous arriveront pas. Peut-être, à la faveur de celle de Charlotte[1], +arriverai-je à vous faire _arriver_ celle-ci. Notre excellente +_consulesse_ vous dit mes aventures; je ne vous parlerai donc pas de +moi, qui suis tranquillement réinstallée à Nohant, les pieds sur mes +chenets, attendant le nouvel assaut par lequel il plaira à dame Fortune +de me tirer de mon repos spleenétique. + +Mais vous, chère Marie, vous êtes enfin heureuse. La douce Italie vous +a guéri l'âme et le corps. Vous habitez mon cher lac de Côme, sur +les bords duquel j'ai promené jadis mes pas errants et ma mélancolie +botanique. Je suis parfois tentée de _réaliser mes capitaux_ +comme Robert Macaire et d'aller vous trouver; mais, là-bas, je ne +travaillerais pas, et le galérien est à la chaîne. Si Buloz lui permet +de se promener, c'est _sur parole_, et la parole est le boulet que le +forçat traîne au pied. Et puis, si le coeur est chaud, le climat l'est +toujours assez; si l'âme est pure, le ciel l'est aussi. Tout prend au +dehors la couleur de l'être intérieur, et la grande poésie serait de +transformer la nature en soi, au lieu de chercher à se transformer en +elle. + +Je tombe dans le _Pierre Leroux_, et pour cause. Il était ici ces jours +derniers. Charlotte et moi faisions le projet romanesque de lui élever +ses enfants et de le tirer de la misère à son insu. C'est plus difficile +que nous ne pensions. Il a une fierté d'autant plus invincible qu'il ne +l'avoue pas et donne à ses résistances toute sorte de prétextes. Je ne +sais pas si nous viendrons à bout de lui. Il est toujours le meilleur +des hommes, et l'un des plus grands. Il a été voir Béranger à Tours et +va revenir ensuite je ne sais pour combien de temps. + +Il est très drôle, quand il raconte son apparition dans votre salon de +la rue Laffitte. Il dit: + +--J'étais tout crotté, tout honteux. Je me cachais dans un coin. _Cette +dame_ est venue à moi et m'a parlé avec une bonté incroyable. Elle était +bien belle! + +Alors je lui demande comment vous étiez vêtue, si vous êtes blonde ou +brune, grande ou petite, etc. Il répond: + +--Je n'en sais rien, je suis très timide; je ne l'ai pas vue. + +--Mais comment savez-vous si elle est belle? + +--Je ne sais pas; elle avait un beau bouquet, et j'en ai conclu qu'elle +devait être belle et aimable. + +Voilà bien une raison _philosophique_! qu'en dites-vous? + +Adieu, chère et adorable princesse. Embrassez Valaisan pour moi, et +mettez mon coeur à vos pieds en guise de chancelière dans vos promenades +sur le lac. + +Cachetez vos lettres avec des pains à cacheter et _sans devise_. La +police est une institution respectable et sainte, qui veut, qui peut et +qui doit lire les lettres. Les devises sanscrites lui sont suspectes, +et, comme elle n'a pas le temps de décacheter avec soin, elle met au +rebut les lettres qu'elle déchire. + +Sainte police, faites votre devoir! La sûreté des empires repose sur +vous; recevez mes hommages et l'assurance de mon dévouement. + + [1] Madame Charlotte Marliani. + + + + +CLXXX + +A FRANZ LISZT, A GÈNES + + Nohant, 28 janvier 1838. + +Vous avez pris bien au sérieux, chers enfants, quelques paroles +insignifiantes de ma dernière lettre, que je ne me rappelle même pas, +qu'il me serait, par conséquent, difficile d'expliquer, et que je +n'expliquerais sans doute pas mieux, si vous me les remettiez sous les +yeux. Vous savez que Piffoël n'est pas obligé de savoir ni ce qu'il dit, +ni ce qu'il a voulu dire. Le condamner à rendre raison de tout ce qu'il +avance, annonce et décide, serait de la plus haute injustice; car Dieu a +créé le genre humain pour s'efforcer de trouver un sens aux paroles de +Piffoël. Il n'a point créé Piffoël pour dire des paroles sensées au +genre humain. + +Mieux que personne, les Fellows devraient savoir que rien de ce que dit +ou écrit Piffoël ne prouve quoi que ce soit. Peut-être que, lorsque +Piffoël vous écrivit la dernière fois, l'astre _Costiveness_, cet astre +funeste, sous l'influence duquel Fellows et Piffoëls sont nés, dardait +sa lumière sur l'horizon de Piffoël. Peut-être que Piffoël avait mal au +foie, que ses pois ne voulaient pas cuire, que Buloz avait mal payé, ou +que Mallefille avait eu de l'esprit. + +Ah! à propos de Mallefille! je voudrais bien savoir pourquoi Mirabella +semble me rendre responsable des bêtises qu'il lui écrit.--Comme si +j'étais chargée de lire les lettres de Mallefille, de les comprendre, de +les commenter, de les corriger ou de les approuver! Dieu merci, je ne +suis pas forcée de donner de l'esprit à ceux qui en manquent. Je n'en ai +pas trop pour moi-même, et, si quelqu'un peut en donner à Mallefille +(à qui cela ne ferait certes pas de mal), c'est la princesse et non le +docteur Piffoël, qui se creuse vainement la tête pour comprendre quelque +chose à cet incident bizarre. + +Mallefille écrit une lettre à la princesse; cette lettre est bête, +ce qui ne m'étonne pas du tout. Croyant que la princesse était fort +habituée aux lettres de Mallefille, et ne prétendant nullement les +_endosser_, je donne _accès_ à ladite lettre dudit Mallefille dans une +lettre de moi à la princesse. Je n'en prends, pardieu, pas connaissance. +J'ai assez de lettres bêtes à lire tous les jours! Si celle de +Mallefille se trouve encore plus bête ce jour-là que les autres jours, +il me semble qu'on me doit des remerciements pour l'avoir mise dans la +mienne et pour avoir épargné à la princesse de payer trente sons pour +une lettre bête. + +Maintenant, je demande, quand on se laisse écrire par Mallefille, de +quoi diable on a le droit de se plaindre? Quand on connaît Mallefille et +son style, on doit s'attendre, à tout! Ah! sacrédié! il ne me manquerait +plus que cela, de former Mallefille au style épistolaire! Je sais bien, +pour mon compte, que je trouverai toujours ses lettres ravissantes, car +j'espère bien n'en lire jamais une seule. Je l'aime de toute mon âme. Il +peut me demander la moitié de mon sang; mais qu'il ne me demande jamais +de lire une de ses lettres. Qu'il mette ma montre au mont-de-piété, +qu'il me lise un chapitre de Barchou, qu'il danse, qu'il chante, qu'il +me fasse la cour, tout ce qu'il voudra! mais, pour l'amour de Dieu, +qu'il ne m'écrive jamais; car le lire et lui répondre, voilà jusqu'où +mon amitié ne peut s'élever. + +Entre nous, je ne sais pas si Mallefille a été maussade avec la +princesse, mais je puis vous dire qu'elle n'a pas d'ami plus sûr et +plus dévoué. Je puis lui dire ce qu'elle savait avant moi, c'est qu'il +n'existe pas d'être meilleur, plus loyal et plus sincère. Eût-il écrit +vingt lettres cent fois plus bêtes à Marie, elle ferait bien de les lui +pardonner en faveur de l'affection profonde qu'il lui porte; ce qui vaut +mieux que le plus beau style. + +Ce pauvre garçon est tout étonné de la réponse foudroyante de la +princesse, et le voilà qui s'en prend à moi et me demande pourquoi, +depuis trois mois qu'il est ici, je ne lui ai pas appris à écrire. Merci +bien! C'est assez d'être obligée de le nourrir, et Dieu sait à quelle +consommation cela entraîne! Nous pourrions bien habiter une île déserte +pendant vingt ans; je réponds qu'il en sortirait sans avoir reçu de +moi une seule leçon de rédaction. J'aimerais mieux bâtir une ville, +j'aimerais mieux apprendre la métaphysique, j'aimerais mieux écouter +pérorer Schoelcher que d'enseigner une chose que je fais si mal pour mon +compte et que d'avoir un écolier doué d'aussi _heureuses_ dispositions. + +Laissons Mallefille et sa lettre. Je lui déclare bien que jamais je ne +lui donnerai de place dans les miennes pour lui insérer quoi que ce soit +de son cru, vers ou prose, français ou chinois. Revenons à la vôtre, qui +est tout à fait bonne et tendre, mon cher Fellow, et qui me donne une +nouvelle preuve très inutile, mais très douce, de votre amitié. Si +j'avais pu prévoir que ma lettre pût vous affliger, j'en aurais bien +fait ce qu'on devrait faire de toutes celles de Mallefille. En vérité, +vous avez attaché trop d'importance à ce projet de vous écrire moins +souvent. Était-ce donc à l'état de résolution pour l'avenir, ou +n'était-ce pas plutôt à l'état d'excuse pour le passé? Je n'en sais +rien; mais, quoi qu'il en soit et quoi qu'il en ait été, il suffirait +que le ralentissement de ma correspondance avec Marie lui causât le +moindre chagrin ou le moindre regret pour que toute ma paresse fût +dissipée en un clin d'oeil et pour que je lui écrivisse tous les jours +si elle le voulait. Jamais aucune tristesse ne lui viendra de moi par ma +faute, je l'espère. Si cela arrivait, il faudrait qu'elle fît ce qu'il y +a toujours de mieux, à faire en pareil cas: s'expliquer pour le présent +et pardonner pour le passé. Voilà tout ce que je puis répondre à votre +lettre, que je ne comprends pas bien, à cause de mon peu de mémoire, +mais qui me touche infiniment, et que je me réjouis bien de savoir +_fondée sur rien_ de ma part. + +Bonsoir, cher ami. J'ai bien de la peine à tenir ma plume. Le malheureux +Piffoël est affligé d'un rhumatisme dans le bras droit. N'allez pas +prendre ceci pour une nouvelle excuse de ne pas vous écrire. Voilà le +dégel; j'espère bien que, dans huit jours, je serai guérie. + +Je ne vous dis rien de la part de Mallefille; il se tirera des pattes +blanches de la princesse comme il l'entendra. Pauvre diable! je ne +voudrais pas être dans sa peau; j'aimerais mieux être une carpe dans les +griffes d'un _beau_ chat. + +Les Piffoëls vous embrassent. + + + + +CLXXXI + +A MADAME D'AGOULT, A GÈNES + + Nohant, mars 1838. + +Chère Marie, + +Pardonnez-moi ma paresse ou, pour mieux dire, mon travail. Il m'a fallu +mener de front, pendant deux mois, une espèce de chose inavouable que +vous trouverez dans la _Revue des deux mondes_ et que je vous conseille +de ne pas lire. Je viens de recevoir la lettre fantastique du maestro, +et je relis avec remords et reconnaissance les lettres aimables et +toujours ravissantes de la princesse, restées sans réponse. La princesse +connaît bien mon infirmité et sait y compatir, + +Il ne faut pas qu'elle punisse mon silence par le sien et que, faute de +mes maussades épîtres, elle me prive des siennes, qui sont ce qu'il y +a de plus adorable dans le monde en fait de lettres. Le châtiment ne +serait pas proportionné à l'offense. Et puis disons encore que +la princesse m'a vue secouer ma paresse au temps où je la voyais +spleenétique, et où je croyais (c'était elle qui, par ses gracieusetés, +me donnait cette présomption) que mon babil pouvait la distraire, la +consoler et la fortifier. Pour cela, il ne me fallait ni grande sagesse +ni bel exemple, car je n'aurais su où prendre l'un et l'autre: il +suffisait de lui dire ce qu'elle était, de la faire connaître à +elle-même, de lui montrer tous les trésors qu'elle renfermait en elle et +qu'elle niait en elle-même. Dans ce temps-là, je lui écrivais que je +ne me sentirais plus appelée à lui écrire désormais; car il me semble +qu'elle est calme, heureuse et forte. Pour parler comme mon ami Pierre +Leroux, je dirai: _Ma mission est remplie_. Elle revendrait de la +philosophie et du courage, voire de la gaieté, au sublime docteur +Piffoël lui-même. + +Merci donc, mille fois merci, mes chers et bons enfants, des bonnes +choses que vous me dites de vous-mêmes. Je vous remercie de vous aimer +comme vous le faites. Je vous remercie d'être heureux, et je vous +remercie de me le dire. Vous savez que, de tous les biens que vous me +souhaitez sans cesse, celui-là est le plus grand que vous puissiez me +faire.--Il est bien possible que j'aille vous rejoindre quelque jour +en Italie. Cependant ce voyage, que j'avais arrangé pour le printemps +prochain, me paraît moins certain maintenant quant à la date. Mon procès +avec mes éditeurs, que je voudrais terminer auparavant, est porté au +rôle pour le mois de juillet ou d'août. Si je suis forcée de m'en +occuper, je ne pourrai passer les monts qu'en automne. Une fois en +Italie, j'y veux rester au moins deux ans pour les études de Maurice, +qui s'adonne définitivement à la peinture et qui aura besoin de +séjourner à Rome. + +En attendant, il travaille ici avec le frère de Mercier[1], qui est +un assez laborieux maître de dessin et ne manquant pas de talent. +Mallefille, qui a la bonté de donner des leçons d'histoire et de +philosophie au susdit mioche, se tire très bien de son préceptorat +provisoire. Maurice s'est assez fortifié. Il a un petit cheval très +comique et fait des _lancers_ épouvantables avec Mallefille, qui est +devenu un assez bon écuyer, domptant _Bignat_, lequel _Bignat_ je ne +monte plus, parce qu'il est devenu terrible. Il a doublé de volume, +de force et d'ardeur depuis qu'il n'a plus le bonheur de porter +la princesse. La douleur de son départ l'a jeté dans une telle +exaspération, qu'il désarçonne tous ses cavaliers. + +A propos de _Bignat_, j'ai fait à Mallefille, de votre part, les plus +sérieux reproches. Il s'accuse grandement et vous écrira demain. Par ces +détails, vous pourrez voir, chers Fellows, que mon intérieur n'a rien +de bien intéressant à offrir à votre attention. Il est paisible et +laborieux. J'entasse romans sur nouvelles et Buloz sur Bonnaire; +Mallefille entasse drames sur romans, Pélion sur Ossa; Mercier, tableaux +sur tableaux; Tempète[2], bêtises sur bêtises; Maurice, caricatures sur +caricatures, et Solange, cuisses de poulet sur fausses notes. Voilà la +vie héroïque et fantastique qu'on mène à Nohant. + +Nous n'avons ni _lago di Como_, ni Barchou, ni jeunes filles chantant la +_polenta_, ni sublimes accords du maestro, ni cathédrale de Milan, ni +princesse, ni déesse; mais nous avons la mèche de Rollinat, les refrains +rococo de Boutarin[3], le nez du Gaulois[4], les sabots du Malgache[5], +le souvenir de Lasnier, les lettres de maître Emmanuel[6], l'avocat, et +la barbe de Mallefille, qui a sept pieds de long. Tout cela fait une +jolie constellation. + + [1] Mercier, statuaire, l'auteur du médaillon de George Sand. + [2] Mademoiselle Rollinat. + [3] Duteil. + [4] Fleury. + [5] J. Neraud. + [6] Arago. + + + + +CLXXXII + +AU MAJOR ADOLPHE PICTET, A GENÈVE + + Paris, octobre 1838. + +Cher major, + +Votre conte[1] est un petit chef-d'oeuvre. Je ne sais pas si c'est parce +que nulle part je ne me suis sentie aussi finement tancée et aussi +affectueusement comprise; mais nulle part il ne me semble avoir été +jugée avec tant de sagesse et louée avec tant de charme. + +Hoffmann n'aurait pas désavoué la partie poétique de ce conte, et, quant +à la partie philosophique, il ne se fût jamais élevé si haut avec tant +de clarté et de véritable éloquence. Je vous jure que jamais rien ne m'a +fait plaisir dans ma vie en fait de louanges. Cela tenait non point à +ma modestie (car je viens de découvrir, grâce à vous, que j'en manque +beaucoup), mais aux éloges reçus, toujours ou grossièrement boursouflés +ou abominablement stupides. Pour la première fois je respire cet encens +auquel les dieux mêmes, dit-on, ne sont pas insensibles. + +Je crois à ce qu'il y a de bon en moi, parce que vous me le montrez, +pour ainsi dire, paternellement, et, quant à ce qu'il y a d'absurde, +j'en suis amusée et réjouie au dernier point, parce que, là, je vois +ce que j'ai tant cherché en vain dans ce monde: la bienveillance, la +justice, la raison et la bonté se donnant la main. + +Croyez, cher major, que je n'étais pas par nature aussi folle que je le +suis devenue par réaction. Si j'eusse eu, dans ma jeunesse, des amis +éclairés et tendres à la fois, j'eusse fait quelque chose de bon; mais +je n'ai trouvé que des fous ou des insensibles et, naturellement, j'ai +préféré les premiers. Je sais qu'à ma place vous en eussiez fait autant, +à supposer que vous eussiez pu jamais, même le jour de votre naissance, +avoir autant d'ignorance et de crédulité que j'en avais à vingt-cinq +ans! + +Les réflexions philosophiques qui terminent l'action de votre conte +m'ont vivement frappée. La cinquième, la neuvième, la dix-neuvième, la +vingt-cinquième, la vingt-neuvième et la dernière me sont restées et me +resteront dans l'esprit comme, dans mon enfance, certains versets de la +Bible ou certaines maximes des vieux sages. Elles me plaisent d'autant +plus qu'elles m'arrivent dans un moment où je suis plus disposée à les +entendre: je suis un peu plus vieille qu'il y a deux ans, et je +crois que je suis en voie de me réconcilier, ou _de vouloir bien me +réconcilier avec mes contraires_. + +Je ne crois pas que la nature de mon esprit me porte jamais à mordre +assez à la philosophie pour prendre une initiative quelconque. Mais +peut-être arriverai-je à comprendre plusieurs choses que je ne savais +pas. Pourvu que je ne sois pas obligée de travailler, je consens à faire +tous les progrès imaginables. Il me manquera toujours le chalumeau de +l'analyse; mais, si, au lieu de dissoudre mon cristal, le chalumeau +veut bien diriger sa flamme de manière à l'éclairer, le cristal pourra +réfléchir cette lumière-là, tout comme une autre. + +Malheureusement, ceci ne sert de rien hors du monde intellectuel, et +la fatalité des bosses fait que la montagne de l'imagination, dominant +toujours par son _antériorité d'occupation_ les petites collines que le +raisonnement essaye d'élever alentour, je risque fort de n'acquérir de +bon sens pratique que la dose nécessaire pour voir que je n'ai pas le +sens commun; mais n'est-ce pas déjà quelque chose? + +Quand cela ne servirait qu'à me préserver de la morgue qui dessèche +le coeur de mes confrères les poètes et à comprendre les amicales +remontrances des esprits généreux! Ce serait un grand bonheur déjà, ce +serait un sens de plus et un tourment de moins. Je me pique d'être peu +tourmentée par la vanité, et je me flatte aussi de n'avoir pas un coeur +de cristal et des amis de _carton_. Vous ne le croyez pas non plus, +n'est-ce pas, cher major? et votre chalumeau ne vous a jamais montré en +moi aucune affectation de sentiments? Ce que j'admire, c'est que vous +connaissiez tout ce que je connais, tandis que, moi, je ne pourrai +jamais qu'entrevoir ce que vous voyez clairement. + +La pensée est donc bien supérieure au sentiment puisqu'elle le possède +et n'en est pas possédée? C'est beau! mais je me console d'être à +distance; car, de la sphère où je suis, je contemple votre étoile et +j'en rêve des merveilles sans y apercevoir aucune tache. Vous qui, avec +la lunette, y entrez comme chez vous, vous y voyez peut-être des ravins, +des précipices et des volcans qui vous la gâtent quelquefois ou du moins +qui vous y rendent le trajet difficile. C'est comme pour la musique: je +crois y trouver des jouissances infinies, que le travail de la science +émousserait beaucoup, si j'étais musicienne. + +Adieu, bon major; je vous _récrirai_ à propos de tout cela; car +j'ai encore beaucoup à vous dire de _moi_; et, puisque vous êtes si +bienveillant, je ne finirai pas _Leila_[2] sans vous demander beaucoup +de choses. Je ne sais pas si mon écriture est lisible, même pour un +homme habitué au sanscrit. + +Adieu et merci mille fois. Vous seriez bien aimable de me donner de vos +nouvelles ici, rue Grange-Batelière, 7. J'y serai encore une quinzaine +et il est possible, probable même, que nous allions passer l'été en +Suisse. La santé de mon fils est meilleure; mais les médecins lui +ordonnent un climat frais en été et chaud en hiver. Nous serons donc +bientôt à Genève et ensuite à Naples. Dites-moi dans quelle partie, +bien sauvage et bien pittoresque de vos montagnes, je pourrais aller +travailler; je voudrais un climat modéré pour Maurice, et pour moi des +paysans parlant français. Les environs de Genève ne me paraissent pas +assez _énergiques_ comme paysage, et je voudrais fuir les _Anglais_, les +buveurs d'eaux, les touristes, etc., etc. + +--Je voudrais encore vivre à bon marché, car j'ai gagné deux procès et +je suis ruinée. + +Votre livre m'a été apporté par un inconnu que je n'ai pas reçu: j'étais +au lit avec mon rhume et ma fièvre, ni plus ni moins que la princesse +Uranie. Je ne sais si c'était un simple messager ou un de vos amis; je +l'ai fait prier de repasser et n'en ai plus entendu parler. + +Tout à vous. + + [1] _Une Course à Chamonnix_, par le major Pictet. + [2] Il s'agit de la nouvelle édition de _Lélia_, augmentée d'un volume + publié en 1839. + + + + +CLXXXIII + +A M. JULES BOUCOIRAN. A NIMES + + Lyon, 23 octobre 1838. + +Cher Boucoiran, + +Je serai à Nîmes le 25 au soir ou le 26 au matin. Ne vous occupez pas de +me faire arriver (je ne sais si je quitterai le bateau à Beaucaire ou à +Avignon, cela dépendra des heures), mais occupez-vous, dès à présent; de +me faire repartir. Il faut que je sois à Perpignan _le_ 29 _au soir_ +ou _le_ 30 _au matin_. Retenez-moi donc à la diligence trois places de +coupé et une d'intérieur. Prévenez l'administration que j'ai beaucoup de +bagages; que je ne veux rien laisser en arrière; que je ne pars pas +sans mon bagage complet, composé de trois malles et cinq ou six autres +paquets peu considérables. Si _toutes_ ces conditions ne peuvent être +remplies par la diligence de manière à me faire arriver à Perpignan _le_ +29 _au soir_ ou _le_ 30 _au matin_, il faut, mon enfant, que vous me +procuriez une voiture de louage, et je prendrai la poste. Il faudrait +aussi me trouver un moyen de renvoyer cette voiture sans payer autant +pour le retour que pour le voyage. + +Afin d'aplanir les difficultés de tout cela, faites un peu valoir +les _hautes protections_ dont je suis munie, passeport du ministère, +dispense des douanes, lettres pour tous les consuls, mes relations +avec M. Molé, avec M. Conte[1], etc., etc. Enfin, faire mousser mon +_importance_, qui est, du reste, bien établie par les papiers dont je +suis munie. En province, les protections siéent bien aux pauvres diables +de voyageurs. Elles aplanissent les obstacles et donnent zèle et +confiance aux administrations. + +Je suis bien fâchée, cher enfant, de vous donner ces embarras, bien +fâchée surtout de ne pas rester plus longtemps avec vous; mes affaires +m'ont tenue esclave du jour de départ de Paris, et maintenant j'ai pris +rendez-vous à Perpignan avec Mendizabal, ministre d'Espagne, qui m'est +tout à fait indispensable pour m'installer en Espagne. Ainsi, je compte +sur vous pour me faire arriver à temps. S'il faut passer une nuit en +diligence, Maurice s'y résignera; car ce sera la seule du voyage, et +nous allons très doucement jusque chez vous. Nous voici à Lyon sans +aucune fatigue. Nous en repartons après-demain 25. + +Adieu et à bientôt, cher ami. Nous vous embrassons tendrement. + +GEORGE. + + [1] Directeur général des postes. + + + + +CLXXXIV + +A MADAME MARLIANI, A PARIS + + Perpignan, novembre 1838. + +Chère bonne, + +Je quitte la France dans deux heures. Je vous écris du bord de la mer la +plus bleue, la plus pure, la plus unie; on dirait d'une mer de Grèce, ou +d'un lac de Suisse par le plus beau jour. Nous nous portons bien _tous_. + +Chopin est arrivé hier soir à Perpignan, frais comme une rose, et rose +comme un navet; bien portant d'ailleurs, ayant supporté héroïquement ses +quatre nuits de malle-poste. Quant à nous, nous avons voyagé lentement, +paisiblement, et entourés, à toutes les stations, de nos amis, qui nous +ont comblés de soins. + +M. Ferraris, sur la recommandation de Manoël[1], a été très aimable +pour moi, et m'a paru être un excellent homme, absolument dans la même +position que Manoël. Repoussé à Venise et à Trieste par le gouvernement +autrichien, il attend sa destitution philosophiquement; car, à +Perpignan, il s'ennuie à avaler sa langue. Il a gardé un très doux +souvenir à votre mari, et a appris de moi avec joie qu'il est heureux +dans son ménage et amoureux de sa femme. + +Vous avez dû recevoir de mes nouvelles de Nîmes et un panier de raisins. +Je n'ai rien reçu de vous, et je serais inquiète si je n'avais de vos +nouvelles par Chopin. + +Notre navigation s'annonce _sous les plus heureux auspices,_ comme on +dit: le ciel est superbe, nous avons chaud, et nous voudrions, pour être +tout à fait contents de notre voyage, que vous fussiez avec nous. + +Adieu, chère; mille tendresses à Marliani, poignées de main bien +affectueuses à Enrico. + +Rappelez-moi à tous nos bons amis et donnez-leur de mes nouvelles. Je +passerai huit jours à Barcelone. Dites à Valdemosa que je voyage avec +son ami, qui est un charmant garçon. + +Adieu, chère amie; adieu. Aimez-moi comme je vous aime, du fond de +l'âme, et notre cher Manoël aussi. + +GEORGE. + +Écrivez-moi, sous le couvert de _senor Francisco Riotord, junto à +San-Francisco, En Palma de Mallorca_. + + [1] M. Marliani. + + + + +CLXXXV + +A LA MÊME + + Palma de Mallorca, 14 novembre 1838. + +Chère amie, + +Je vous écris en courant; je quitte la ville et vais m'installer à la +campagne: j'ai une jolie maison meublée, avec jardin et site magnifique, +pour cinquante francs par mois. De plus, j'ai, à deux lieues de là, une +cellule, c'est-à-dire trois pièces et un jardin plein d'oranges et de +citrons, pour trente-cinq francs _par an,_ dans la grande chartreuse de +Valdemosa! + +Valdemosa bipède vous expliquera ce que c'est que Valdemosa chartreuse; +ce serait trop long à vous décrire. + +C'est la poésie, c'est la solitude, c'est tout ce qu'il y a de plus +artiste, de plus _chiqué_ sous le ciel; et quel ciel! quel pays! nous +sommes dans le ravissement. + +Nous avons eu un peu de peine à nous installer, et je ne conseillerais à +personne de le tenter dans ce pays-ci, à moins de s'y faire annoncer six +mois d'avance. Nous avons été favorisés par un concours de circonstances +uniques. Si une famille venait après nous, je crois qu'elle ne +trouverait rien à habiter; car, ici, on ne loue rien, on ne prête rien, +on ne vend rien. Il faut tout commander, et tout se fait lentement. Si +l'on veut se permettre le luxe exorbitant d'un pot de chambre, il faut +écrire à Barcelone. + +Valdemosa, en nous parlant des facilités et du bien-être de son pays, +nous a horriblement _blagués_. Mais le pays, la nature, les arbres, le +ciel, la mer, les monuments dépassent tous mes rêves: c'est la terre +promise, et, comme nous avons réussi à nous caser assez bien, nous +sommes enchantés. + +Enfin notre voyage a été le plus heureux et le plus agréable du monde, +et, comme je l'avais calculé avec Manoël, je n'ai pas dépensé quinze +cents francs depuis mon départ de Paris jusqu'ici. Les gens de ce pays +sont excellents et très ennuyeux. Cependant, le beau-frère et la soeur +de Valdemosa sont charmants, et le consul de France est un excellent +garçon qui s'est mis en quatre pour nous. + +Adieu, chère; je vous écrirai plus longuement une autre fois. +Aujourd'hui, je suis écrasée par le tintamarre de mon installation à la +campagne. + +Je vous aime tous deux et vous embrasse de toute mon âme; Adieu encore, +écrivez-moi. + + + + +CLXXXVI + +A LA MÊME + + Palma de Mallorca, 14 décembre 1838. + +Chère amie, + +Vous devez me trouver bien paresseuse. Moi, je me plaindrais aussi de la +rareté de vos lettres, si je ne savais comment vont les choses ici. Vous +ne vous en doutez guère, vous autres! Ce bon Manoël, qui se figurait +qu'en sept jours on pouvait correspondre avec Paris! + +D'abord, sachez que le bateau à vapeur de Palma à Barcelone a pour +principal objet le commerce des cochons. Les passagers sont en seconde +ligne. Le courrier ne compte pas. Qu'importe aux Mayorquins les +nouvelles de la politique ou des beaux-arts? le cochon est la grande, +la seule affaire de leur vie. Le paquebot est censé partir toutes les +semaines; mais il ne part en réalité que quand le temps est parfaitement +serein et la mer unie comme une glace. Le plus léger coup de vent le +fait rentrer au port, même lorsqu'on est à moitié route. Pourquoi? Ce +n'est pas que le bateau ne soit bon et la navigation sûre. C'est que le +cochon a l'estomac délicat, il craint le mal de mer. Or, si un cochon +meurt en route, l'équipage est en deuil, et donne au diable journaux, +passagers, lettres, paquets et le reste. Voilà donc plus de quinze jours +que le bateau est dans le port; peut-être partira-t-il demain! voilà +vingt-cinq jours et plus que _Spiridion_ voyage; mais j'ignore si Buloz +l'a reçu. J'ignore s'il le recevra. + +Il y a encore d'autres raisons de retard que je ne vous dis pas, parce +que toute réflexion sur la poste et les affaires du pays sont au moins +inutiles. Vous pouvez les pressentir et les dire à Buloz. Je vous prie +même de lui faire parler à ce sujet; car il doit être dans les transes, +dans la terreur, dans le désespoir! _Spiridion_ doit être interrompu +depuis un siècle; à cela je ne puis rien. J'ai pesté contre le pays, +contre le temps, contre la coutume, contre les cochons. J'ai un peu +pesté contre ce cher Manoël, qui m'a dépeint ce pays comme si libre, si +abordable, si hospitalier. Mais à quoi bon les plaintes et les murmures +contre les ennemis naturels et inévitables de la vie? Ici, c'est une +chose; là, une autre; partout, il y a à souffrir. + +Ce qu'il y a de vraiment beau ici, c'est le pays, le ciel, les +montagnes, la bonne santé de Maurice, et le _radoucissement_ de Solange. +Le bon Chopin n'est pas aussi brillant de santé. Son piano lui manque +beaucoup. Nous en avons enfin reçu des nouvelles aujourd'hui. Il est +parti de Marseille, et nous l'aurons peut-être dans une quinzaine de +jours. Mon Dieu, que la vie physique est rude, difficile et misérable +ici! c'est au delà de ce qu'on peut imaginer. + +J'ai, par un coup du sort, trouvé à acheter un mobilier propre, charmant +pour le pays, mais dont un paysan de chez nous ne voudrait pas. Il a +fallu se donner des peines inouïes pour avoir un poèle, du bois, du +linge, que sais-je? depuis un mois, que je me crois installée, je suis +toujours à la veille de l'être. Ici, une charrette met cinq heures +pour faire trois lieues; jugez du reste! Il faut deux, mois pour +confectionner une paire de pincettes. Il n'y a pas d'exagération dans ce +que je vous dis. Devinez, sur ce pays, tout ce que je ne vous dis pas! +Moi, je m'en moque; mais j'en ai un peu souffert, dans la crainte de +voir mes enfants en souffrir beaucoup. + +Heureusement mon ambulance va bien. Demain, nous partons pour la +chartreuse de Valdemosa, la plus poétique résidence de la terre. Nous y +passerons l'hiver, qui commence à peine et qui va bientôt finir. Voilà +le seul bonheur de cette contrée. Je n'ai de ma vie rencontré une nature +aussi délicieuse que celle de Mayorque. + +Dites à Valdemosa que je n'ai pas pu voir beaucoup sa famille, car j'ai +passé tout le temps à la campagne; mais, depuis cinq ou six jours, je +suis revenue à Palma, où j'ai revu sa mère, sa soeur et son beau-frère. +Ils sont charmants pour nous. Son beau-frère est très bien et plus +distingué que le pays ne le comporte. Sa soeur est très gentille et +chante à ravir. Dites aussi à M. Remisa que je le remercie beaucoup +de m'avoir recommandée à M. Nunez, homme excellent, tout à fait +_simpatico_. Veuillez le prévenir que, selon sa permission, j'ai pris, +chez _Canut y Mugnerat_, trois mille francs payables à vue dans trente +jours sur lui Remisa, à Paris. + +Les gens du pays sont, en général, très gracieux, très obligeants; mais +tout cela en paroles. On m'a fait signer cette traite dans des termes un +peu serrés, comme vous voyez, tout en me disant de prendre dix ans si je +voulais, pour payer. Je ne comptais pas être obligée de dépenser tout +d'un coup mille écus pour monter un ménage à Mallorca (ménage qu'on +aurait en France pour mille francs). Je voulais envoyer à Buloz beaucoup +de manuscrit; mais, d'une part, accablée de tant d'ennuis matériels, +je n'ai pu faire grand-chose; et, de l'autre, la lenteur et le peu de +sûreté des communications font que Buloz n'est peut-être pas encore +nanti. Vous connaissez Buloz: «Pas de manuscrit, pas de Suisse.» Je vois +donc M. Remisa m'avançant trois mille francs pour deux ou trois mois, +et, quoique ce soit pour lui une misère, pour moi c'est une petite +souffrance. Mon hôtel de _Narbonne_ ne rapporte rien encore, et je ne +sais où en sont mes fermages de Nohant. Dites-moi si je puis, sans +indiscrétion, accepter le crédit de M. Remisa dans ces termes; sinon, +veuillez mettre mon avoué en campagne, afin qu'il me trouve de quoi +rembourser au plus tôt. + +J'écrirai à Leroux, de la chartreuse, à tête reposée. Si vous saviez ce +que j'ai à faire! Je fais presque la cuisine. Ici, autre agrément, on ne +peut se faire servir. Le domestique est une brute: dévot, paresseux et +gourmand; un véritable fils de moine (je crois qu'ils le sont tous). Il +en faudrait dix pour faire l'ouvrage que vous fait voire brave Marie. +Heureusement, la femme de chambre que j'ai amenée de Paris est très +dévouée et se résigne à faire de gros ouvrages; mais elle n'est pas +forte, et il faut que je l'aide. En outre, tout coûte très cher, et la +nourriture est difficile quand l'estomac ne supporte ni l'huile rance, +ni la graisse de porc. Je commence à m'y faire; mais Chopin est malade +toutes les fois que nous ne lui préparons pas nous-mêmes ses aliments. +Enfin, notre voyage ici est, sous beaucoup de rapports, un _fiasco_ +épouvantable. + +Mais nous y sommes. Nous ne pourrions en sortir sans nous exposer à la +mauvaise saison et sans faire coup sur coup de nouvelles dépenses. Et +puis j'ai mis beaucoup de courage et de persévérance à me caser ici. +Si la Providence ne me maltraite pas trop, il est à croire que le plus +difficile est fait et que nous allons recueillir le fruit de nos peines. +Le printemps sera délicieux, Maurice recouvrera une belle santé; il se +flatte d'avoir un jour des mollets; moi, je travaillerai et j'instruirai +mes enfants, dont heureusement les leçons, jusqu'ici, n'ont pas trop +souffert. Ils sont très studieux avec moi. Solange est presque toujours +charmante depuis qu'elle a eu le mal de mer; Maurice prétend qu'elle a +rendu tout son venin. + +Nous sommes si différents de la plupart des gens et des choses qui nous +entourent, que nous nous faisons l'effet d'une pauvre colonie émigrée +qui dispute son existence à une race malveillante ou stupide. Nos liens +de famille en sont plus étroitement serrés, et nous nous pressons les +uns contre les autres avec plus d'affection et de bonheur intime. De +quoi peut-on se plaindre quand le coeur vit? Nous en sentons plus +vivement aussi les bonnes et chères amitiés absentes. Combien votre +douce intimité et votre coin de feu fraternel nous semblent précieux de +loin! autant que de près, et c'est tout dire. + +Adieu, bien chère amie; embrassez pour moi votre bon Manoël, et dites à +nos braves amis tout ce qu'il y a de plus tendre. + + + + +CLXXXVII + +A LA MÊME + + Valdemosa, 15 janvier 1839. + +Chère amie, + +Même silence de vous, ou même impossibilité de recevoir de vos +nouvelles. Je vous adresse la dernière partie de _Spiridion_ par la +famille Flayner, qui est, je crois, la voie la plus sûre. Ayez la bonté +de le faire passer tout de suite à Buloz et de vous faire rembourser le +port, qui ne sera pas mince et qui regarde le cher éditeur. + +Nous habitons la chartreuse de Valdemosa, endroit vraiment sublime, et +que j'ai à peine le temps d'admirer, tant j'ai d'occupations avec mes +enfants, leurs leçons, et mon travail. + +Il fait ici des pluies dont on n'a pas idée ailleurs: c'est un déluge +effroyable! l'air en est si relâché, si mou, qu'on ne peut se traîner; +on est réellement malade. Heureusement Maurice se porte à ravir; son +tempérament ne craint que la gelée, chose inconnue ici. Mais le petit +Chopin est bien accablé et tousse toujours beaucoup. J'attends pour lui +avec impatience le retour du beau temps; qui ne peut tarder. Son piano +est enfin arrivé à Palma; mais il est dans les griffes de la Douane, +qui demande cinq à six cents francs de droits d'entrée et qui se montre +intraitable. + +Ah! comme Marliani connaissait peu l'Espagne quand il me disait que +les douanes n'étaient rien! Elles sont exécrables, au contraire. Pour +connaître l'Espagne, il faudrait y aller tous les matins. Ce qu'on y +voyait hier n'est pas ce qu'on y voit aujourd'hui, et Dieu sait ce qu'on +y verra demain! Je vous avoue que je ne me faisais pas une idée de +cette désorganisation de l'esprit humain; c'est un spectacle vraiment +affligeant. + +Heureusement, comme je vous le dis, chère, je n'ai pas le temps d'y +penser: je suis plongée avec Maurice dans Thucydide et compagnie; avec +Solange, dans le régime indirect et l'accord du participe. Chopin joue +d'un pauvre piano mayorquin qui me rappelle celui de Bouffé dans _Pauvre +Jacques_. Ma nuit se passe, comme toujours, à gribouiller. Quand je lève +le nez, c'est pour apercevoir, à travers la lucarne de ma cellule, la +lune qui brille au milieu de la pluie sur les orangers, et je n'en pense +pas plus long qu'elle. + +Adieu, chère bonne; je suis heureuse, quand même la pluie, quand même +l'Espagne, quand même le travail, mais non pas quand même votre absence. + +J'embrasse votre Manoël. Amitiés à M. de Bonne-chose, que j'aime, comme +vous savez, de tout mon coeur, et mille bénédictions au cher Enrico. + +Parlez-moi de tous nos amis; je n'ai de nouvelles de personne, sauf de +Grzymala. + + + + +CLXXXVIII + +A M. DUTEIL, A LA CHATRE + + De la chartreuse de Valdemosa, + trois lieues de Palma, île Majorque, + 20 janvier 1839. + + +Cher Boutarin, + +Tu ne m'écris donc pas? + +Peut-être m'écris-tu et que je ne reçois rien; car j'ai l'agrément, ici, +de voir la moitié de ma correspondance aller je ne sais où! + +Je suis véritablement au bout du monde, quoiqu'à deux jours de mer de +la France. Les temps sont si variables autour de notre île, et la +civilisation, qui fait les prompts rapports, est si arriérée autour de +Palma et dans toute l'Espagne, qu'il me faut deux mois pour avoir des +réponses à mes lettres. + +Ce n'est pas le seul inconvénient du pays. Il en a d'innombrables, et +pourtant c'est le plus beau des pays. Le climat est délicieux. À l'heure +où je t'écris, Maurice jardine en manches de chemise, et Solange, assise +par terre sous un oranger couvert de fruits, étudie sa leçon d'un +air grave. Nous avons, des rosés en buissons et nous entrons dans le +printemps. Notre hiver a duré six semaines, non froid, mais pluvieux +à nous épouvanter. C'est un déluge! La pluie déracine les montagnes; +toutes les eaux de la montagne se lancent dans la plaine; les chemins +deviennent des torrents. Nous nous y sommes trouvés pris, Maurice et +moi. Nous avions été à Palma par un temps superbe. Quand nous sommes +revenus le soir, plus de champs, plus de chemins, plus que des arbres +pour indiquer à peu près où il fallait aller. J'ai été véritablement +fort effrayée, d'autant plus que le cheval nous a refusé service, et +qu'il nous a fallu passer la montagne à pied, la nuit, avec des torrents +à travers les jambes. Maurice est brave comme un César. Au milieu du +chemin, faisant contre fortune bon coeur, nous nous sommes mis à dire +des bêtises. Nous faisions semblant de pleurer, et nous disions: «J'veux +m'en aller _cheux nous, dans noute pays de la Châtre, l'oùs'qu'y a pas +de tout ça! _» + +Nous sommes installés depuis un mois seulement et nous avons eu toutes +les peines du monde. Le naturel du pays est le type de la méfiance, de +l'inhospitalité, de la mauvaise grâce et de l'égoïsme. De plus, ils +sont menteurs, voleurs, dévots comme au moyen âge. Ils font bénir leurs +bêtes, tout comme si c'étaient des chrétiens. Ils ont la fête des +mulets, des chevaux, des ânes, des chèvres et des cochons. Ce sont de +vrais animaux eux-mêmes, puants, grossiers et poltrons; avec cela, +superbes, très bien costumés, jouant de la guitare et dansant le +fandango. La classe _monsieur_ est charmante. C'est le genre +_Adolphe_. L'industriel tient le milieu entre Peigne-de-buis et +Robin-Magnifique[1]. Le prolétaire est un composé de Bonjean et du père +Janvier[2]. Si Chabin[3] venait ici, il ferait un ravage de coeurs et +serait capable de passer pour un aigle. + +Moi, je passe pour vouée au diable, parce que je ne vais pas à la messe, +ni au bal, et que je vis seule au fond de ma montagne; enseignant à mes +enfants _la clef des participes_ et autres gracieusetés. Au reste, nous +sommes bien admirablement logés. Nous avons pris une cellule dans une +grande chartreuse, ruinée à moitié, mais très commode et bien distribuée +dans la partie que nous habitons. Nous sommes plantés entre ciel et +terre. Les nuages traversent notre jardin sans se gêner et les aigles +nous braillent sur la tête. De chaque côté de l'horizon, nous voyons la +mer. En face une plaine de quinze à vingt lieues; laquelle plaine nous +apercevons au bout d'un défilé de montagnes d'une lieue de profondeur. +C'est un site peut-être unique en Europe. Je suis si occupée, que j'ai +à peine le temps d'en jouir. Tous les jours, je fais travailler mes +enfants pendant six ou sept heures; et, selon ma coutume, je passe la +moitié de la nuit à travailler pour mon compte. + +Maurice se porte comme le pont Neuf. Il est fort, gras, rosé, ingambe. +Il pioche le jardin et l'histoire avec autant d'aisance l'un que +l'autre. Mais, mon Dieu! pendant que je me réjouis à te parler de nous +et à te dire des bêtises; n'es-tu pas dans le chagrin? Vous êtes dans +l'hiver jusqu'au cou, vous autres! Ma pauvre Agasta n'est-elle pas +malade? Dieu veuille que ma lettre vous trouve tous bien portants et +disposés à rire! + +Quand je songe combien j'aurais voulu décider Agasta à venir avec moi +ici, je vois que, d'une part, j'aurais bien fait de réussir à cause du +climat; mais, de l'autre, il y aurait eu bien des inconvénients. La vie +est dure et difficile. On ne se figure pas ce que l'absence d'industrie +met d'embarras et de privations dans les choses les plus simples. Nous +avons été au moment de coucher dans la rue. Ensuite, l'article médecin +est soigné! Ceux de Molière sont des Hippocrates en comparaison de +ceux-ci. La pharmacie à l'avenant. Heureusement nous n'en avons pas +besoin; car, ici, on nous donnerait de l'essence de piment pour tout +potage. Le piment est le fond de l'existence mayorquine. On en mange, on +en boit, on en plante, on en respire, on en parle, on en rêve. Et ils +n'en sont pas plus gaillards pour cela! Du moins, ils n'en ont pas +l'air! + +Adieu, mon Boutarin; je t'embrasse, toi, Agasta et les chers enfants. +Donne de mes nouvelles à nos amis. Je les aime, je pense à eux aussi +bien à Palma qu'à Nohant. Mais comment leur écrire, quand je n'ai le +temps ni de dormir, ni de manger, ni de prendre l'air avec un peu de +laisser aller. C'est une grande tâche pour moi d'élever mes enfants +moi-même. Plus je vais, plus je vois que c'est la meilleure manière et +qu'avec moi, ils en font plus dans un jour qu'ils n'en feraient en un +mois avec les autres. Solange est toujours éblouissante de santé. + +Tous les deux vous embrassent. + +G. S. + + [1] Petits commerçants de la Châtre. + [2] Vignerons de la Châtre. + [3] Pharmacien de la Châtre. + + + + +CLXXXIX + +A MADAME MARLIANI, A PARIS. + + Valdemosa, 22 février 1839. + +Chère amie, + +Vous dites que je ne vous écris pas. Moi, il me semble que je vous +écris plus que vous ne m'écrivez, d'où il faut conclure que, de part et +d'autre, nos lettres n'arrivent pas toujours. Il est vrai qu'on peut +s'aimer sans s'écrire. Mais, avec vous, chère amie, c'est toujours +un plaisir pour moi; vous êtes tellement moi-même, que je pourrais +peut-être oublier de vous écrire, m'imaginant que vous m'entendez et me +comprenez sans que je m'explique; mais jamais ce ne sera un travail pour +moi; car nous nous connaissons si bien, qu'un mot nous suffit pour nous +entendre. Ainsi je vous dis: _Rien de neuf_. Et vous vous reportez a mon +ancienne lettre, vous me voyez à ma chartreuse de Valdemosa, toujours +sédentaire et occupée le jour à mes enfants, la nuit à mon travail. Au +milieu de tout cela, le ramage de Chopin, qui va son joli train et que +les murs de la cellule sont bien étonnés d'entendre. + +Le seul événement remarquable depuis cette dernière lettre, c'est +l'arrivée du piano tant attendu! Après quinze jours de démarches et +d'attente, nous avons pu le retirer de la douane moyennant trois cent +francs de droits. Joli pays! Enfin il a débarqué sans accident, et les +voûtes de la chartreuse s'en réjouissent. Et tout cela n'est pas profané +par l'admiration des sots: nous ne voyons pas un chat. + +Notre retraite dans la montagne, à trois lieues de la ville, nous a +délivrés de la politesse des oisifs. + +Pourtant nous avons eu _une_ visite, et une visite de Paris! c'est M. +Dembowski, Italiano-Polonais que Chopin connaît et qui se dit cousin de +Marliani, à je ne sais quel degré. C'est un voyageur modèle, courant à +pied, couchant dans le premier coin venu, sans souci des scorpions et +compagnie, mangeant du piment et de la graisse avec ses guides. Enfin, +de ces gens à qui l'on peut dire: _Bien du plaisir!_ Il a été très +étonné de mon établissement dans les ruines, de mon mobilier de paysan, +et surtout de notre isolement, qui lui semblait effrayant. + +Le fait est que nous sommes très contents de la liberté que cela nous +donne, parce que nous avons à travailler; mais nous comprenons très bien +que ces intervalles poétiques qu'on met dans sa vie ne sont que des +temps de transition, un repos permis de l'esprit avant qu'il reprenne +l'exercice des émotions. Je vous dis cela dans le sens purement +intellectuel; car, pour la vie du coeur, elle ne peut cesser un instant +et je sens que je vous aime autant ici qu'à Paris. Mais, l'idée de +revivre à Paris m'épouvante, après ce bon silence et cet imperturbable +calme de ma retraite. Et puis, en même temps, l'idée de vivre toujours +ici, sans me retremper au spectacle d'anciens progrès de l'humanité me +ferait l'effet de la mort; car vous ne pouvez pas vous figurer ce que +c'est qu'un peuple arriéré. De loin, on le croit poétique, on imagine +l'âge d'or, des moeurs patriarcales:--quelle erreur! La vue de pareils +patriarches vous réconcilie avec le siècle, et on voit bien clairement +que, si nous valons peu encore, ce n'est pas parce que nous en savons +trop, mais que c'est parce que nous en savons trop peu. + +Ainsi je suis bien embarrassée de vous dire combien de temps encore je +resterai ici. Concevez-vous rien à ce qui s'y passe? Maroto ne vous +paraît-il pas vendu à la reine? Ce pays est destiné à se dévorer +lui-même. Je ne serais pas étonnée que don Carlos, traqué en Espagne, +vint se réfugier à Mayorque. Il y serait reçu comme le Messie. Il y +relèverait les couvents, il y ramènerait les moines, et tout le monde +serait content. Ces imbéciles-là ne font que pleurer leurs frocards et +regretter la très sainte inquisition. Les paysans ne savent pas ce que +c'est qu'Isabelle ou Christine. Ils disent _le roi_, ce qui veut dire +don Carlos, et ils se croient gouvernés par lui. + +Écrivez-moi, quand même nos lettres mettraient beaucoup de temps en +route, quand même quelques-unes se perdraient de part et d'autre. J'ai +besoin que vous me disiez toujours que vous m'aimez, quoique je le sache +bien. + +Dites à Leroux que j'élève Maurice dans son _Évangile_. Il faudra qu'il +le perfectionne lui-même, quand le disciple sera sorti de page. En +attendant, c'est un grand bonheur pour moi, je vous jure, que de pouvoir +lui formuler mes sentiments et mes idées. C'est à Leroux que je dois +cette formule, outre que je lui dois aussi quelques sentiments et +beaucoup d'idées de plus. Quand vous verrez l'abbé de Lamennais, +serrez-lui bien la main pour moi, et rappelez-moi à tous nos amis, selon +la mesure que nous avons faite à chacun d'eux et qui est la même pour +vous et moi. + + + + +CXC + +A M. FRANÇOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX + + Marseille, 8 mars 1839. + +Cher Pylade, + +Me voici de retour en France, après le plus malheureux essai de voyage +qui se puisse imaginer. Au prix de mille peines et de grandes dépenses, +nous étions parvenus à nous établir à Mayorque, pays magnifique, mais +inhospitalier par excellence. Au bout d'un mois, le pauvre Chopin, qui, +depuis Paris, allait toujours toussant, tomba plus malade et nous fîmes +appeler un médecin, deux médecins, trois médecins, tous plus ânes les +uns que les autres et qui allèrent répandre, dans l'île, la nouvelle que +le malade était poitrinaire au dernier degré. Sur ce, grande épouvante! +la phtisie est rare dans ces climats et passe pour contagieuse. Joignez +à cela l'égoïsme, la lâcheté, l'insensibilité et la mauvaise foi des +habitants. Nous fumes regardés comme des pestiférés; de plus, comme des +païens; car nous n'allions pas à la messe. Le propriétaire de la petite +maison que nous avions louée nous mit brutalement à la porte et voulut +nous intenter un procès, pour nous forcer à recrépir sa maison infectée +par la contagion. La jurisprudence indigène nous eût plumés comme des +poulets. Il fallut être chassé, injurié, et payer. Ne sachant que +devenir, car Chopin n'était pas transportable en France, nous fumes +heureux de trouver, au fond d'une vieille chartreuse, un ménage espagnol +que la politique forçait à se cacher là, et qui avait un petit mobilier +de paysan assez complet. Ces réfugiés voulaient se retirer en France: +nous achetâmes le mobilier le triple de sa valeur et nous nous +installâmes dans la chartreuse de Valdemosa: nom poétique, demeure +poétique, nature admirable, grandiose et sauvage, avec la mer aux deux +bouts de l'horizon, des pics formidables autour de nous; des aigles +faisant la chasse jusque sur les orangers de notre jardin, un chemin de +cyprès serpentant du haut de notre montagne jusqu'au fond de la gorge, +des torrents couverts de myrtes, des palmiers sous nos pieds; rien de +plus magnifique que ce séjour! + +Mais on a eu raison de poser en principe que, là où la nature est belle +et généreuse, les hommes sont mauvais et avares. Nous avions là toutes +les peines du monde à nous procurer les aliments les plus vulgaires que +l'île produit en abondance, grâce a la mauvaise foi insigne, à l'esprit +de rapine des paysans, qui nous faisaient payer les choses à peu +près dix fois plus que leur valeur, si bien que nous étions à leur +discrétion, sous peine de mourir de faim. Nous ne pûmes nous procurer +de domestiques, parce que nous n'étions pas _chrétiens_ et que personne +d'ailleurs ne voulait servir un _poitrinaire_! Cependant nous étions +installes tant bien que mal. Cette demeure était d'une poésie +incomparable; nous ne voyions âme qui vive; rien ne troublait +notre travail; après deux mois d'attente et trois cents francs de +contribution, Chopin avait enfin reçu son piano, et les voûtes de la +cellule s'enchantaient de ses mélodies. La santé et la force poussaient +à vue d'oeil chez Maurice; moi, je faisais le précepteur sept heures par +jour, un peu plus consciencieusement que Tempête (la bonne fille que +j'embrasse _tout de même_ de bien grand coeur); je travaillais pour mon +compte la moitié de la nuit. Chopin composait des chefs-d'oeuvre, et +nous espérions avaler le reste de nos contrariétés à l'aide de ces +compensations. Mais le climat devenait horrible à cause de l'élévation +de la chartreuse dans la montagne. Nous vivions au milieu des nuages, et +nous passâmes cinquante jours sans pouvoir descendre dans la plaine: les +chemins s'étaient changés en torrents, et nous n'apercevions plus le +soleil. + +Tout cela m'eût semblé beau, si le pauvre Chopin eût pu s'en arranger. +Maurice n'en souffrait pas. Le vent et la mer chantaient sur un ton +sublime en battant nos rochers. Les cloîtres immenses et déserts +craquaient sur nos têtes. Si j'eusse écrit la la partie de _Lélia_ qui +se passe au monastère, je l'eusse faite plus belle et plus vraie. Mais +la poitrine de mon pauvre ami allait de mal en pis. Le beau temps ne +revenait pas. Une femme de chambre que j'avais amenée de France et qui, +jusqu'alors, s'était résignée, moyennant un gros salaire, à faire +la cuisine et le ménage, commençait à refuser le service comme trop +pénible. Le moment arrivait où, après avoir fait le coup de balai et le +pot-au-feu, j'allais aussi tomber de fatigue; car, outre mon travail de +précepteur, outre mon travail littéraire, outre les soins continuels +qu'exigeait l'état de mon malade, et l'inquiétude mortelle qu'il me +causait, j'étais couverte de rhumatismes. + +Dans ce pays-là, on ne connaît pas l'usage des cheminées; nous avions +réussi, moyennant un prix exorbitant, à nous faire faire un poêle +grotesque, espèce de chaudron en fer, qui nous portait à la tête, et +nous desséchait la poitrine. Malgré cela, l'humidité de la chartreuse +était telle, que nos habits moisissaient sur nous. Chopin empirait +toujours, et, malgré toutes les offres de services que l'on nous +faisait à la manière espagnole, nous n'eussions pas trouvé une maison +hospitalière dans toute l'île. Enfin nous résolûmes de partir à tout +prix, quoique Chopin n'eût pas la force de se traîner. Nous demandâmes +un seul, un premier, un dernier service! une voiture pour le transporter +à Palma, où nous voulions nous embarquer. Ce service nous fut refusé, +quoique nos _amis_ eussent tous équipage et fortune à l'avenant. Il +nous fallut faire trois lieues dans des chemins perdus en _birlocho,_ +c'est-à-dire en brouette! + +En arrivant à Palma, Chopin eut un crachement de sang épouvantable; nous +nous embarquâmes le lendemain sur l'unique bateau à vapeur de l'île, qui +sert à faire le transport des cochons à Barcelone. Aucune autre manière +de quitter ce pays maudit. Nous étions en compagnie de _cent pourceaux_ +dont les cris continuels et l'odeur infecte ne laissèrent aucun repos et +aucun air respirable au malade. Il arriva à Barcelone crachant toujours +le sang à pleine cuvette, et se traînant comme un spectre. Là, +heureusement, nos infortunes s'adoucirent! Le consul français et +le commandant de la station française maritime nous reçurent avec +l'hospitalité et la grâce qu'on ne connaît pas en Espagne. Nous fûmes +transportés à bord d'un beau brick de guerre, dont le médecin, brave +et digne homme, vint tout de suite au secours du malade et arrêta +l'hémorragie du poumon au bout de vingt-quatre heures. + +De ce moment, il a été de mieux en mieux. Le consul nous fit transporter +à l'auberge dans sa voiture. Chopin s'y reposa huit jours, au bout +desquels le même bâtiment à vapeur qui nous avait amenés en Espagne nous +ramena en France. Au moment où nous quittions l'auberge à Barcelone, +l'hôte voulait nous faire payer le lit où Chopin avait couché, sous +prétexte qu'il était infecté et que la police lui ordonnait de le +brûler! + +L'Espagne est une odieuse nation! Barcelone est le refuge de tout ce que +l'Espagne a de beaux jeunes gens, riches et pimpants. Ils viennent se +cacher là derrière les fortifications de la ville, qui sont très fortes +en effet, et, au lieu de servir leur pays, ils passent le jour à se +pavaner sur les promenades sans songer à repousser les carlistes qui +sont autour de la ville, à la portée du canon, et qui rançonnent leurs +maisons de campagne. Le commerce paye des contributions à don Carlos, +aussi bien qu'à la reine. Personne n'a d'opinion, on ne se doute pas de +ce que peut être une conviction politique. On est dévot, c'est-à-dire +fanatique et bigot, comme au temps de l'inquisition. Il n'y a ni amitié, +ni foi, ni honneur, ni dévouement; ni sociabilité. Oh! les misérables! +que je les hais et que je les méprise! + +Enfin, nous sommes à Marseille. Chopin a très bien supporté la +traversée. Il est ici très faible, mais allant infiniment mieux sous +tous les rapports, et dans les mains du docteur Cauvière, un excellent +homme et un excellent médecin, qui le soigne paternellement et qui +répond de sa guérison. Nous respirons enfin, mais après combien de +peines et d'angoisses! + +Je ne t'ai pas écrit tout cela avant la fin. Je ne voulais pas +t'attrister, j'attendais des jours meilleurs. Les voici enfin arrivés. +Dieu te donne une vie toute de calme et d'espoir! Cher ami, je ne +voudrais pas apprendre que tu as souffert autant que moi durant cette +absence. + +Adieu; je te presse sur mon coeur. Mes amitiés à ceux des tiens qui +m'aiment, à ton brave homme de père. + +Écris-moi ici à l'adresse du docteur Cauvière, rue de Rome, 71. + +Chopin me charge de te bien serrer la main de sa part. Maurice et +Solange t'embrassent. Ils vont à merveille. Maurice est tout à fait +guéri. + + + + +CXCI + +AU MÊME + + Marseille, 23 mars 1839. + +Cher ami, + +Que de malheurs! quelle fatalité sur toi! sur moi, par conséquent! Mon +coeur saigne de toutes tes douleurs; mais celle-là m'est personnelle +aussi. Je l'aimais profondément, ton digne père, et je savais que +j'avais en lui un ami au-dessus de tous les préjugés et de toutes les +calomnies. Un grand coeur plein d'affections généreuses et nourrissant +la foi de l'idéal. + +Celui-là est de notre religion, n'en doute pas; nous le retrouverons +dans une vie meilleure. Mais que celle-ci est longue et amère! quelle +qu'elle soit, nous devons la supporter; nous avons des devoirs à +remplir. Peut être la fatalité est-elle fatiguée de nous frapper. Lors +même qu'elle ne le serait pas, il nous faut boire le calice jusqu'à la +lie. Quoi qu'il arrive de ce misérable procès dont la sentence pèse sur +ta tête, tu n'auras pas de lâche faiblesse, n'est-ce pas, Pylade, mon +cher, mon meilleur ami? + +Il faut que tu m'en renouvelles la promesse, que tu m'en fasses le +serment. Je sais qu'il y a de quoi dépasser les forces humaines; mais, +jusqu'ici, tu as eu des forces plus qu'humaines pour lutter. D'ailleurs, +il y a encore un autre sentiment que le devoir, c'est l'amitié. Tu ne +voudrais pas m'abandonner, moi qui ai encore tant d'années à souffrir, +et qui n'ai trouvé jusqu'ici qu'une chose inaltérable, certaine, +absolue, ton amitié pour moi, et la mienne pour toi. + +Ce sentiment a été un Éden où je me suis toujours réfugiée, par la +pensée, contre tout le reste, contre tout ce qui m'a blessée, trahie +ou quittée. Malgré les malheurs qui t'accablent, il me semble toujours +qu'une main providentielle te conduit vers moi pour que nos jours +d'automne s'écoulent dans une sainte sérénité. Les liens les plus +orageux, comme les plus paisibles, les plus funestes comme les plus +sacrés, se dénouent ou se brisent autour de nous; c'est pour nous +rapprocher sans doute. + +A présent, qui pourrait nous désunir? Une horrible injustice de +l'opinion, la perte de ton état, la honte, la misère? Non! ce seraient, +au contraire, des choses qui hâteraient le terme de ton exil dans cette +vallée de douleurs et d'iniquités pour te rapprocher de mon coeur. + +Je te le répète, quoi qu'il arrive, souviens-toi que j'existe et que tu +es la moitié de ma vie. Tu n'as pas besoin d'argent, tu n'as pas besoin +de considération, tu as un asile contre la pauvreté, et une source +inépuisable d'estime en moi. + +Tu perds une famille, mais tu en as une autre qui t'attend, et qui +désire ta venue. + +Adieu; aime-moi comme je t'aime, tu pourras tout supporter! + +Mes enfants t'embrassent tendrement. + + + + +CXCII + +À MADAME MARLIANI, À PARIS + + Marseille, 22 avril 1839. + +Chère bonne amie, + +Il y a plusieurs jours que je ne vous ai écrit: j'ai subi le mistral et +j'ai eu de la fièvre, par suite d'un gros rhume qui est cependant à peu +près guéri. Me revoilà sur pied. + +J'ai été aussi occupée de déménager d'une auberge dans l'autre. Malgré +tous ses soins et toutes ses recherches, le bon docteur n'a pu me +trouver un coin de campagne pour y passer le mois d'avril. + +Je m'ennuie assez de cette ville de marchands et d'épiciers, où la +vie de l'intelligence est parfaitement inconnue; mais j'y suis encore +claquemurée pour tout le mois d'avril. + +Les jours de mistral, nous nous entourons de paravents (car le vent +coulis est ici souverainement installé dans toutes les chambres) et nous +travaillons, chacun à sa besogne. Aussitôt que le soleil luit, nous +allons à la promenade entre deux murailles et enveloppés d'un nuage de +poussière. Cependant nous arrivons à quelque beau point de vue et nous +respirons. Vous voyez que notre existence est d'une innocence et d'une +simplicité primitives. + +Au mois de mai, nous serons à Nohant, et, si vous êtes gentille, vous +tiendrez votre promesse d'y venir au-devant de nous. Nous retournerions +tous ensemble à Paris, au commencement de juin. Si Marliani était +de retour de ses grandes courses, cela lui ferait un grand bien, de +respirer à Nohant. Il aime la campagne, lui, et je lui tiendrais tête +pour les plaisirs champêtres, tandis que vous philosopheriez au piano +avec Chopin.--Il ne s'amuse guère à Marseille; mais il se résigne à +guérir patiemment. + +Dites à Buloz de se consoler! Je lui fais une espèce de roman _dans +son goût_; il le recevra en même temps que le _Mickieiwiez_ et pourra +l'imprimer auparavant. Mais il faudra qu'il paye l'un et l'autre +comptant, et qu'avant tout il fasse paraître _la Lyre_[1]. + +Au reste, ne vous effrayez pas du roman _au goût_ de Buloz, j'y mettrai +plus de philosophie qu'il n'en pourra comprendre. Il n'y verra que du +feu, la forme lui fera avaler le fond. + +Écrivez-moi souvent, chère; vos lettres me donnent un peu de vie. Ici, +pour peu que je mette le nez à la fenêtre sur la rue et sur le port, je +me sens devenir pain de sucre, caisse de savon, ou paquet de chandelles. + + [1] _Les Sept Cordes de la lyre_. + + + + +CXCIII + +À LA MÊME + + Marseille, 28 avril 1839. + + +Il y a bien longtemps que je n'ai reçu de vos nouvelles, ma chérie; je +ne suis pas habituée à cela, et j'en suis vraiment inquiète. Auriez-vous +fait comme moi? sériez-vous malade? + +J'ai vu avant-hier madame Nourrit[1], avec ses six enfants, et le +septième près de venir... Pauvre malheureuse femme! quel retour en +France! accompagnant ce cadavre, qu'elle s'occupe elle-même de faire +charger, voiturer, déballer comme un paquet! Elle m'a semblé avoir le +courage stoïque des grandes douleurs; pas de larmes, peu de paroles, et +des mots profonds. Elle est belle encore, très brune, mais terriblement +fatiguée par tant de couches, tant de souffrances, et un si épouvantable +malheur. Ses enfants (dont cinq filles) sont charmants, bien tenus, +l'air intelligent et bon, ressemblant presque tous à leur père. + +On a fait ici au pauvre mort un très maigre service funèbre, l'évêque +rechignant. C'était dans la petite église de Notre-Dame-du-Mont. Je ne +sais pas si les chantres l'ont fait exprès, mais je n'ai jamais +entendu chanter plus faux. Chopin s'est dévoué à jouer de l'orgue, à +l'élévation; quel orgue! un instrument faux, criard, n'ayant de souffle +que pour détonner. Pourtant _votre petit_ en a tiré tout le parti +possible! Il a pris les jeux les moins aigres et il a joué _les Astres_, +non pas d'un ton exalté et glorieux comme faisait Nourrit, mais d'un ton +plaintif et doux, comme l'écho lointain d'un autre monde. Nous étions +là deux ou trois tout au plus qui avons vivement senti cela et dont les +yeux se sont remplis de larmes. + +Le reste de l'auditoire, qui s'était porté là en masse et avait poussé +la curiosité jusqu'à payer cinquante centimes la chaise (prix inouï pour +Marseille!), a été fort désappointé; car on s'attendait à ce que Chopin +fît un vacarme à tout renverser et brisât pour le moins deux ou trois +jeux d'orgue. On s'attendait aussi à me voir, en grande tenue, au beau +milieu du choeur: que sais-je? On ne m'a point vue du tout; j'étais +caché, dans l'orgue, et j'apercevais, à travers la balustrade, le +cercueil de ce pauvre Nourrit. Vous souvenez-vous comme je l'embrassai +de grand coeur chez Viardot, la dernière fois que nous le vîmes? Qui +pouvait s'attendre à le retrouver sous un drap noir, entre des cierges? + +J'ai passé cette journée bien tristement, je vous assure. La vue de sa +femme et de ses enfants m'a fait encore plus de mal. J'avais le coeur si +gros et je craignais tant de pleurer devant elle, que je ne pouvais lui +dire un mot. + +Bonsoir, chère amie; j'espère que cette lettre se croisera avec une de +vous. Je pense que vous aurez reçu _Gabriel_. Je compte sur l'argent que +j'ai demandé à Buloz pour quitter Marseille. Tout y est plus cher qu'à +Paris, et mon voyage très lent et très _précautionneux_ me coûtera gros, +comme on dit. + +Adieu, ma chérie; je vous embrasse tendrement. + + [1] Veuve du célèbre ténor de ce nom, qui venait de se suicider à + Naples. + + + + +CXCIV + +A LA MÊME + + Marseille, 20 mai 1839. + +Mon amie, + +Nous arrivons de Gênes, par une tempête affreuse. Le mauvais temps nous +a tenus en mer le double du temps ordinaire; quarante heures d'un roulis +tel que je n'en avais vu depuis longtemps. C'était un beau spectacle, +et, si tout mon monde n'eût été malade, j'y aurais pris un grand +plaisir. + +Gênes n'a rien perdu à mes yeux de ce qu'elle était dans mes souvenirs: +magnifiques peintures, nature admirable, palais et jardins échafaudés +les uns sur les autres, avec ce caractère tout particulier qui lui est +propre. + +Pendant que nous essuyions cet orage, vous étiez, vous autres tous, +préoccupés d'orages bien plus sérieux que nous ignorions. Nous avons +appris, en arrivant chez le docteur Cauvière (où nous nous reposons de +nos fatigues), tout ce qui s'était passé en France durant notre absence. +Au delà de la frontière, il y a comme une muraille de la Chine, entre +les nouvelles de la civilisation et l'immobilité du vieux monde. Mais +ces nouvelles sont tristes. Encore des victimes généreuses et folles +inutilement sacrifiées! encore du temps perdu! encore un bon coup de +vent pour la monarchie, en, attendant le naufrage inévitable, mais trop +tardif! + +Nous partons après-demain matin pour Nohant. Adressez-moi là votre +prochaine lettre; nous y serons dans huit jours. Ma voiture est arrivée +de Châlon à Arles, par bateau et nous nous en irons en poste, tout +tranquillement, couchant dans les auberges comme de bons bourgeois. + +On me cherche la brochure de l'abbé de Lamennais; mais on ne la trouve +pas encore. Marseille est très arriérée. Le docteur Cauvière lit +l'_Encyclopédie_[1] et se passionne pour Leroux et Raynaud avec une +ardeur libérale et philosophique qui le rajeunit de quarante ans. Il va +dans toute la ville prônant cette doctrine, et il me remercie de l'avoir +initié. Il rêve de venir a Paris, rien que pourvoir Leroux, qu'il se +reproche de n'avoir pas connu plus tôt. + +C'est un bien digne homme que ce docteur; je le quitte avec regret; mais +j'ai besoin de retrouver une vie plus assise. + +Je n'aime plus les voyages ou plutôt je ne suis plus dans les conditions +où je pouvais les aimer. Je ne suis plus _garçon_; une famille est +singulièrement peu conciliable avec les déplacements fréquents. + +Je vous écrirai dès mon arrivée à Nohant; faites, ma chérie, que j'y +trouve une lettre de vous. + + [1] Cette _Encyclopédie nouvelle_ ne fut pas continuée. + + + + +CXCV + +A LA MÊME + + Nohant, 3 juin 1839. + +Oui, chère amie, je suis chez moi, bien enchantée de pouvoir enfin me +reposer, une bonne fois, de cette vie de paquets et d'auberges que je +traîne depuis six mois sur les chemins et sur les mers. Nous sommes +arrivés sains et saufs, et Maurice a fait la stupéfaction du Berry par +la métamorphose qui s'est opérée eu lui. C'est presque un jeune homme à +présent, et je crois que le voilà entré à pleines voiles dans la vie. +Ces pauvres enfants sont si heureux d'être à la campagne, que cela fuit +plaisir à voir. + +Que me dites-vous donc, chère amie, d'efforts à tenter, et d'étendard +à lever? Mon Dieu, j'ai la conviction que ni les hommes ni les femmes +n'ont la maturité convenable pour proclamer une loi nouvelle. La +seule expression complète du progrès de notre siècle est dans +_l'Encyclopédie_, n'en doutez pas. M. de Lamennais est un vaillant +champion qui combat en attendant, pour ouvrir la route, par de grands +sentiments et de généreuses idées, à ce corps d'idées qui ne peut pas +encore se répandre, vu qu'il n'est pas encore complètement formulé. +Avant que les disciples se mettent à prêcher, il faut que les maîtres +aient achevé d'enseigner. Autrement, ces efforts disséminés et +indisciplinés ne feraient que retarder le bon effet de la doctrine. Moi, +je ne puis aller plus vite que ceux de qui j'attends la lumière. Ma +conscience ne peut même embrasser leur croyance qu'avec une certaine +lenteur; car, je l'avoue à ma honte, je n'ai guère été jusqu'ici qu'un +artiste, et je suis encore à bien des égards et malgré moi un grand +enfant. + +Ayez patience, cher grand coeur. Calmez votre tête ardente, ou du moins +nourrissez-la d'espoir et de confiance. De meilleurs jours viendront; +c'est déjà une consolation de les pressentir et de les attendre avec +foi. + +Au milieu de tout cela, j'ai eu hier une journée de larmes, en recevant +votre lettre. La mort de Gaubert[1] ne m'affecte pas pour lui. Il +croyait fermement comme moi à une existence meilleure que celle-ci. Il +l'a méritée, il la possède à l'heure qu'il est. Mais j'ai pleuré pour +moi, sur cette longue séparation qui s'est faite entre nous. Il est si +utile pour l'âme et si bienfaisant pour le coeur de vivre sous l'égide +de vrais amis! Et celui-là était un des meilleurs, un de ceux que +j'estimais le plus haut et sur lequel je pouvais le plus compter! Je le +retrouverai, voilà ce qui me soutient; je me suis endormie hier soir +tout en pleurs et m'entretenant avec lui aussi intimement que s'il était +là. + +Vous viendrez me voir, n'est-ce pas, ma chérie? Il va faire si beau à +Nohant. Nos provinces du Nord sont réellement si belles après qu'on a +vu cette aride et poudreuse Provence, que je me figure à présent que +j'habite un Éden, et je vous y convie comme si vous deviez en être aussi +enchantée que moi. Mais, au fond, je sais bien que vous y viendrez +pour moi, et pour vivre avec un être qui vous aime, et qui, en fait de +femmes, n'estime et n'aime complètement que vous. + +Je vous fâche peut-être; car vous croyez à la grandeur des femmes et +vous les tenez pour meilleures que les hommes. Moi, ce n'est pas mon +avis. Ayant été dégradées, il est impossible qu'elles n'aient pas pris +les moeurs des esclaves, et il faudra encore plus de temps pour les en +relever, qu'il n'en faudra aux hommes pour se relever eux-mêmes. Quand +j'y songe, moi aussi, j'ai le spleen; mais je ne veux pas trop vivre +dans le temps présent. Dieu a mis autour de nous, en attendant que nous +ne fassions tous qu'une seule famille, des familles partielles, bien +imparfaites et bien mal organisées encore, mais dont les douceurs sont +telles, qu'elles nous donnent tout le courage nécessaire pour attendre +et pour espérer. Ne nous laissons donc pas trop abattre parle mal +général. N'avons-nous pas des affections profondes, certaines, durables? +n'est-ce pas une source immense de consolations? n'y puiserons-nous pas +la force de supporter les folies et les turpitudes du genre humain? Vous +avez votre Manoël, cet homme que vous aimez par-dessus tout et qui vous +aime avec toute l'ardeur d'un premier amour? Ne vous plaignez pas trop; +c'est une âme admirable, plus je l'ai vu, plus j'ai compris, combien +vous deviez vous chérir l'un l'autre, et cette charmante gaieté qui vous +sauve de tout, ne vient pas, comme vous le prétendez quelquefois, d'un +fond de légèreté qui serait en vous. Je crois, au contraire, que vous +avez l'esprit fort sérieux; mais vous possédez dans votre intérieur +un fond de bonheur inaltérable, et c'est là le secret de votre grande +philosophie à beaucoup d'égards. + +Bonjour, chère bonne; écrivez-moi souvent. Aimez-moi toujours. Grondez +Emmanuel de ce qu'il ne m'écrit jamais. Embrassez tendrement pour moi +votre bon Manoël et parlez de moi à tous nos vrais amis. + +Je vous envoie une lettre pour le frère de Gaubert; vous aurez la bonté +de la lui faire remettre. + + [1] Le docteur Gaubert aîné. + + + + +CXCVI + +A.M. GIRERD, A NEVERS. + + Paris, octobre 1839. + +Mon bon frère, + +Il y a des siècles que je veux t'écrire et je vis dans un tourbillon +d'affaires et de travail si assommant, que j'attends toujours une heure +de calme pour causer avec toi. C'est un bonheur que je ne voudrais +pas empoisonner par mille sottes interruptions et mille tristes +préoccupations. + +Mais qu'une lettre est peu de chose et dit mal ce qu'on se dirait dans +le bon laisser aller du coin du feu! Tu devrais bien, maintenant que je +suis enfin installée chez moi à Paris, venir y faire une promenade, +et passer quelques bonnes journées avec moi. Tu me trouverais dans un +mouvement perpétuel; mais tu serais avec moi dans le mouvement, et ton +amitié y porterait le calme et la joie dont j'ai si souvent besoin. Il +me semble que nous aurions tant à nous raconter! + +L'existence change si souvent et si complètement de face, dans le temps +où nous sommes! Nous nous retrouverions changés tous deux à bien des +égards sans doute, mais fidèles toujours au sentiment du devoir et a la +vieille et sainte amitié. Je suis un peu inquiète pourtant de ton long +silence. Serais-tu plus triste qu'autrefois? Si tu l'es, pourquoi ne me +le dis-tu pas? Je me flatte aussi parfois de l'idée que tu n'as plus +rien à me dire parce que tu es heureux. + +Comment ne le serais-tu pas, avec une si admirable compagne, de +charmants enfants, tant d'amitiés et d'estimes solides? + +Enfin, quoi que tu aies à me dire, écris-moi. Tu me gâtais autrefois, +tu me pardonnais de longs silences, et tu m'en réveillais toujours le +premier. Ma paresse à écrire t'a-t-elle découragé? Non. Tu sais bien que +cet affreux métier, d'écrivassier vous fait prendre en aversion la seule +vue de l'encre et du papier. Et puis, en s'écrivant, on s'explique et on +se résume toujours mal. On écrit sous l'impression du moment: triste à +la mort. Ce n'est pas toujours vrai; car, une heure plus tard, on eût +été calme et résigné. Où bien, on se dit plein d'espoir et de force, et +ce n'est pas plus vrai; parce que, une heure plus tôt, on eût été faible +et lâche. Quand on se voit, c'est autre chose. On a le temps de se +montrer sous tous ses aspects, on se reconnaît, et l'on reçoit une +impression plus certaine, plus durable et plus efficace par conséquent. +Vraiment, tu devrais bien venir ici. Nous nous en trouverions bien tous +deux, et mes enfants auraient tant de joie à te voir! Laisse-moi dans ce +bon rêve et donne-moi l'espoir qu'il se réalisera. + +Bonsoir, bon vieux; aime-moi toujours comme je t'aime. + +G. SAND. + + + + +CXCVII + +A GUSTAVE PAPET, A ARS + + Paris, janvier 1840. + +Mon cher vieux, + +Je suis enfin installée rue Pigalle, 16, depuis deux jours seulement, +après avoir bisqué, ragé, pesté, juré contre les tapissiers, serruriers, +etc., etc. Quelle longue, horrible, insupportable affaire que de se +loger ici! + +Enfin, c'est terminé. + +Au milieu de tout cela, j'ai fait une comédie qui, une fois faite, ne +m'a plus semblé bonne et que je ne veux pas même proposer au comité des +Français. J'aime mieux attendre le résultat du drame[1]. + +C'est décidément madame Dorval, qui entre aux Français dans deux mois au +plus tard, et qui va commencer mes répétitions tout de suite. Elle vient +de débuter à la Renaissance. Elle est plus belle que jamais et ses +adversaires eux-mêmes en conviennent. + +J'ai tenu bon: j'ai poussé Buloz; j'ai été chez le ministre; j'ai +renversé toutes les barrières et j'ai imposé au Théâtre-Français madame +Dorval, qui n'en est pas plus contente pour cela. + +Quant à nos personnes, elles sont assez florissantes. Les enfants vont à +merveille, moi bien. + +Adieu, mon bon vieux; je t'embrasse en te recommandant de venir voir ma +pièce. Je t'avertirai à temps, et tu auras un pied-à-terre chez moi. +Mille amitiés à ton père. Les enfants t'embrassent. + +GEORGE. + + [1[ _Cosima_. + + + + +CXCVIII. + +A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A MONTGIVRAY + + Paris, 27 février 1840. + +Mon cher vieux, + +Tu ne m'écris donc plus? que deviens-tu? plaides-tu? as-tu reçu les +papiers que tu demandais? + +Mon drame est toujours à la veille d'entrer en répétition. Je commence à +croire que cette veille-là est celle du jugement dernier. Ils sont tous +en révolution à la cour du roi Pétaud. Le comité se prend aux cheveux +avec le ministère. On parle de dissolution de société. Le ministre veut +donner sa démission, prétendant qu'il aimerait mieux gouverner une bande +d'anthropophages que les comédiens du Théâtre-Français. Buloz perd +l'esprit qui lui reste, et, moi, je tâche d'attendre avec patience la +fin de la bataille. + +Pour couronner tous mes ennuis, j'aurai peut-être une sifflade de +première classe et force pommes plus ou moins cuites. Enfin, vogue la +galère! Que j'aie un succès ou une chute, j'irai me reposer à Nohant de +la vie de Paris, à laquelle je ne me fais pas et ne me ferai, je crois, +jamais. + +Du reste, tout va bien. Maurice passe ses journées à l'atelier et fait +des progrès. Solange prend force leçons et perd beaucoup de temps à +sa toilette. Elle tombe dans une coquetterie dont je te prierai de te +moquer beaucoup quand tu la verras, pour la corriger. + +Le gros Grzymala est toujours amoureux de toutes les belles et roule ses +gros yeux à la grande Borgnotte et à la petite Jacqueline. + +Ta _divine_ Dorval s'impatiente de ne pas voir commencer sa pièce. Elle +a joué _Clotilde_ comme un ange et comme un diable. Madame Marliani +est toujours dans la philosophie jusqu'aux oreilles. Maurice s'en est +radicalement guéri. + +Adieu, mon vieux; écris-moi donc. Il me semble qu'il n'y a plus de +Berry, que Nohant et Montgivray se sont _effondrés_ comme dans +_le Tremblement de terre de la Martinique_ qu'on voit à la Porte +Saint-Martin, où tous les noirs sont engloutis par douzaines, tandis que +tous les blancs se sauvent: ce qui n'est pas infiniment vraisemblable; +mais qui satisfait le patriotisme du parterre éclairé. + +Veille à ce que maître Pierre[1] me sème et me plante les légumes que +j'aime, et non ceux qui se vendent le mieux, et à ce qu'il ne laisse pas +geler mes fleurs. + +Je t'embrasse, ainsi que Léontine[2] et ta femme, à qui j'envie le +plaisir de passer l'hiver à la campagne. Je ne connais rien de plus +triste, de plus noir et de plus sale que Paris dans ce temps-ci, et j'y +ai le spleen. + + [1] Pierre Moreau, jardinier et domestique à Nohant. + [2] Léontine Chatiron, nièce de George Sand. + + + + + +CXCIX + +A M. CALAMATTA, A BRUXELLES + + Paris, 1er mai 1840. + +Cher Carabiacai, + +J'ai été huée et sifflée comme je m'y attendais. Chaque mot approuvé et +aimé de toi et de mes amis, a soulevé des éclats de rire et des tempêtes +d'indignation. On criait sur tous les bancs que la pièce était immorale, +et il n'est pas sûr que le gouvernement ne la défende pas. Les acteurs, +déconcertés par ce mauvais accueil, avaient perdu la boule et jouaient +tout de travers. Enfin la pièce a été jusqu'au bout, très attaquée et +très défendue, très applaudie et très sifflée. Je suis contente du +résultat et je ne changerai pas un mot aux représentations suivantes. + +J'étais là, fort tranquille et même fort gaie; car on a beau dire et +beau croire que l'_auteur_ doit être accablé, tremblant et agité: je +n'ai rien éprouvé de tout cela, et l'incident me paraît burlesque. +S'il y a un côté triste, c'est de voir la grossièreté et la profonde +corruption du goût. Je n'ai jamais pensé que ma pièce fût belle; mais je +croirai toujours qu'elle est foncièrement honnête et que le sentiment en +est pur et délicat. Je supporte philosophiquement la contradiction; ce +n'est pas d'aujourd'hui que je sais dans quel temps nous vivons et à +quelles gens nous avons affaire. Laissons-les crier! nous n'aurions plus +rien à faire, s'ils n'étaient ce qu'ils sont. + +Console-toi de mon accident. Je l'avais prévenu, tu le sais, et j'étais +aussi calme et aussi résolue la veille que je le suis le lendemain. + +Si la pièce n'est pas défendue, je crois qu'elle ira son train et +qu'on finira par l'écouter. Sinon, j'aurai fait ce que je devais et je +recommencerai à dire ce que je veux dire toute ma vie, n'importe sous +quelle forme. Reviens-nous bientôt. Tu me manques comme une partie +essentielle de ma vie. + +A toi de coeur. + +GEORGE. + + + + +CC + +A CHOPIN, A PARIS + + Cambrai, 13 août 1840. + +Cher enfant, + +Je suis arrivée à midi bien fatiguée; car il y a quarante-cinq lieues +et non trente-cinq de Paris jusqu'ici. Nous vous raconterons de belles +choses des _bourgeois_ de Cambrai. Ils sont _beaux_, ils sont bêtes, ils +sont épiciers; c'est te sublime du genre. Si la _Marche historique_ ne +nous console pas, nous sommes capables de mourir d'ennui des politesses +qu'on nous fait. Nous sommes logés comme des princes; mais quels hôtes, +quelles conversations, quels dîners! nous en rions quand nous sommes +ensemble; mais, quand nous sommes devant l'ennemi, quelle piteuse figure +nous faisons! je ne désire plus vous voir arriver; mais j'aspire à m'en +aller bien vite, et je commence à comprendre pourquoi vous ne voulez pas +donner de concerts. Il serait possible que Pauline Viardot ne chantât +pas après-demain, _faute d'une salle_. Nous repartirions peut-être +un jour plus tôt. Je voudrais être déjà loin des Cambrésiens et des +Cambrésiennes. + +Bonsoir. Je vais me coucher, je tombe de fatigue. + +Aimez votre vieille comme elle vous aime. + +G. S. + + + + +CCI + +A MAURICE SAND, A PARIS + + Cambrai, samedi soir 15 août 1840. + +Cher toutou, + +Je t'aime, je me porte bien, je me couche tôt et je me lève _idem_. +Aujourd'hui, nous avons été voir une manufacture, une cathédrale et la +_Marche historique_, qui serait une chose belle et curieuse de loin. +Mais j'étais trop près et j'ai vu que c'était fort sale et déguenillé. +Il y avait pourtant quelques beaux costumes, mais peu d'ensemble et rien +d'exact. + +Nos hôtes nous ont régalés d'un dîner de quarante personnes, vrai +gueuleton de province, trois heures à table et de l'esprit de gendarme +_à mort_. Puis une soirée dansante, dans un superbe salon. Voilà tout ce +qu'il y a à dire de la société; j'y ai rencontré une demi-douzaine de +personnes qui prétendaient me connaître et que je ne connais ni d'Eve ni +d'Adam. Un vrai _tas de particuliers_. Il y aurait de bonnes scènes de +moeurs de province à faire sur l'intérieur de nos hôtes, bonnes gens, +excellents, mais gendarmes! un gendarme, deux gendarmes, trois, quatre, +six, huit, quarante gendarmes! c'est curieux dans son genre. + +Demain, le concert est à _onze heures du matin_, ce qui caractérise la +vie cambrésienne. Ma présence en cette bonne ville est une des moins +désagréables apparitions que j'aie faites en province. Je crois que +personne n'y avait jamais entendu prononcer mon nom, ce qui me met fort +à l'aise. + +On nous dit qu'il y a ici dans une église, un Rubens, _Descente de +croix_.--La véritable! disent-ils; celle d'Anvers est, selon eux, une +copie. Cela me fait l'effet d'une blague indigène. Nous irons tout de +même voir ça, après le concert. Après-demain, autre concert, toujours à +onze heures du matin, et, le soir, nous repartons. Je revole dans les +bras de mes mignons, pour les _biger_ à mort. + +Recevrai-je de vos nouvelles demain? Je le voudrais bien. Bonsoir, mes +chéris. Dis à ma grosse d'être sage, afin que je puisse, l'emmener si je +refais un voyage. Qu'elle soit bonne; car, si madame Marliani se plaint +d'elle, j'aurai moins de plaisir à l'embrasser. + +Bonsoir, mille baisers, à mardi. + +TA VIEILLE. + + + + +CCII + +AU MÊME, A GUILLERY, PRÈS NÉRAC + + Paris, 4 septembre 1840. + +Mon enfant chéri, + +Nous nous portons bien. Nous ayons reçu ta lettre, que nous attendions +avec impatience, tu peux bien le croire. Je suis très reconnaissante +envers Levassor de t'avoir un peu égayé en route et surtout au départ; +car c'était le moment difficile. Moi aussi, j'avais le coeur bien gros; +mais je ne voulais pas attrister davantage le commencement d'un voyage +où tu t'amuseras, j'espère, et qui te fera du bien. + +Donne-toi du mouvement puisque tu es à même, et fortifie-toi. Reviens +ici rassasié de plaisir, afin de pouvoir reprendre le travail un peu +plus ardemment que par le passé. Je ne veux pas t'écrire des reproches. +J'espère que tu feras des réflexions sérieuses sur le temps que tu as +perdu et que tu seras résolu à le regagner. Il ne te reste pas beaucoup +d'années à flâner avant d'être un homme. + +Boucoiran nous est arrivé avant-hier, et Rollinat hier, tous deux bien +désolés de ne pas te trouver à Paris. Rollinat demeure chez nous. Nous +avons été voir hier, encore une fois, les Michel-Ange et, dans le même +palais des beaux-arts, les échantillons du génie de l'école ingriste. +C'est pitoyable sous tous les rapports. Il y a un _Prométhée enchaîné_ +qui est textuellement copié de celui de Flaxmann; c'est un peu trop sans +gêne. Somme toute, l'école n'est pas en progrès, et la concurrence n'est +pas décourageante pour ceux qui veulent entrer dans la carrière. + +Nous avons eu ici de grands étalages de troupes. On a _fioné_ le +gendarme et _cuissé_ le garde national. Tout Paris était en émoi, comme +s'il s'agissait d'une révolution. Il n'y a rien eu, sinon quelques +passants assommés par les sergents de ville. + +Il y avait des endroits de Paris où il était dangereux de circuler, +_ces messieurs_ assassinant à droite et à gauche pour le plaisir de se +refaire la main. Chopin, qui ne veut rien croire, a fini par en avoir la +preuve et la certitude. + +Madame Marliani est de retour. J'ai dîné chez elle avant-hier avec +l'abbé de Lamennais. Hier, Leroux a dîné ici. Chopin t'embrasse mille +fois. Il est toujours _qui qui qui mè mè mè;_ Rollinat fume comme un +bateau à vapeur. Solange a été sage pendant deux ou trois jours; mais, +hier, elle a eu un accès de fureur. Ce sont les Reboul, des voisins +anglais; gens et chiens, qui l'hébètent. Je les vois partir avec joie. +Mais je crois bien que je serai forcée de la mettre en pension si elle +ne veut pas travailler. Elle me ruine en maîtres qui ne servent à rien. + +Bonjour, mon enfant; écris-moi bien souvent. Je ne suis pas habituée +à me passer de toi, j'ai besoin de recevoir de tes nouvelles. Nous +t'embrassons tous; moi, je te presse mille fois contre mon coeur. + +Je suis contente de mes nouveaux domestiques, surtout du garçon, qui est +un excellent sujet. Mais j'ai tant de guignon, que je vais le perdre: il +est conscrit et on l'appelle à son poste. + + + + +CCIII + +AU MÊME, A GUILLERY, PRÈS NÉRAC. + + Paris, 20 septembre 1840 + +Mon enfant, + +J'ai reçu ta seconde lettre de Guillery. Je suis heureuse d'apprendre +que tu te portes bien et que tu t'amuses. Ne sois pas imprudent avec ton +petit cheval; songe que tu n'es pas encore un bien fameux cavalier, et +ne galope pas trop fort dans les sables. Il y a quelquefois en travers +des sentiers, des racines qu'on ne peut pas voir et dans lesquelles les +chevaux se prennent les pieds. Alors le meilleur cheval peut s'abattre +et vous lancer en avant, comme Emmanuel, qui a fait, devant toi, une si +dure cabriole. Mon pauvre père a été tué comme cela. Je sais bien que, +si on pensait à tous ces accidents qui peuvent arriver, on ne ferait +jamais rien et qu'on serait d'une poltronnerie stupide. Mais il y a +une dose de prudence et de bon sens qui se concilie très bien avec la +hardiesse et le plaisir. Tu sais mon système là-dessus. Je suis très +brave et je ne me fais jamais de mal; c'est une habitude à prendre. Tout +cela, c'est pour te dire de tenir toujours bien ton cheval en main, +de ne pas te porter en avant quand tu galopes. Le poids du corps du +cavalier en arrière donne de la force et de l'_attention_ aux jarrets du +cheval, et de la liberté à ses épaules. Enfin, il faut _multiplier les +points de contact_, comme dit cet admirable M. Génot. + +Nous allons toujours au manège, Solange et moi, et Calamatta, qui est de +retour, y a fait sa rentrée avec éclat sur ce joli cheval rouge que tu +as monté quelquefois. Je monte de temps en temps _Sylvio_, le grand +cheval qui, sauf ton respect, faisait un jour des _bruits étranges_ +quand M. Latry[1] le talonnait. Il est bête comme une oie et dur comme +un chien; mais il obéit bien à l'éperon et s'enlève avec beaucoup de +force et d'aplomb. Je l'aime assez, quoiqu'il m'écorche un peu le +jarret. Il y a maintenant un amour de cheval, fin, léger, ardent, +toujours dansant, ne ruant jamais. C'est ma _passion_, et M. Latry +trouve que je l'_avantage_ très bien. Solange n'ose pas encore le +monter, mais cela viendra. Elle s'escrime sur la _Légère_ et sur +_Diavolo_. + +En voilà assez sur les chevaux; mais, pour ne pas sortir des bêtes, je +te dirai que notre ami Rey a lâché un nouveau mot plus beau que _béat_ +et _plantureux_, c'est _grelu_. Ce que cela veut dire, je ne me mêle pas +de l'apprendre; car, quand on parle _comme un livre_, on n'a pas besoin +d'être compris. Rey fait le bonheur de Rollinat, qui s'éveille la nuit, +à ce qu'il prétend, pour rire en pensant à ses mots. Cela en inspire +à Rollinat par émulation. Il a trouvé le caméléopard girafé, et bien +d'autres. Tu vois qu'il cultive toujours le style fleuri et la métaphore +_plantureuse_. + +Balzac est venu dîner avant-hier. Il est tout à fait fou. Il a découvert +la _rose bleue_, pour laquelle les sociétés d'horticulteurs de Londres +et de Belgique ont promis cinq cent mille francs de récompense _(qui +dit, dit-il)._ Il vendra, en outre, chaque graine cent sous, et, pour +cette grande production botanique, il ne dépensera que cinquante +centimes. Là-dessus, Rollinat lui dit naïvement: + +--Eh bien, pourquoi donc ne vous y mettez-vous pas tout de suite? + +A quoi Balzac a répondu: + +--Oh! c'est que j'ai tant d'autres choses à faire! mais je m'y mettrai +un de ces jours. + +Nous avons été voir _la Méduse_, dont Delacroix nous avait tant parlé; +c'est en effet un beau mélodrame. Le décor et la mise en scène des deux +derniers actes sont superbes. La scène du radeau fait vraiment illusion, +et rend jusqu'à la couleur de Géricault d'une manière étonnante. Je +voudrais bien qu'on le donnât encore quand tu reviendras. + +Voilà tout ce que nous avons vu depuis ma dernière lettre; je passe +toutes mes nuits sur le _Tour de France[2],_ qui touche à sa fin. + +Bonsoir, mon Bouli. Il fait en ce moment un orage du diable, et tu ne +l'entends pas; car tu ronfles sans doute plus fort que lui. Adieu; mille +baisers. Écris-moi. + + [1] Professeur d'équitation. + [2] _Le Compagnon du tour de France_. + + + + +CCIV + +A M. HIPPOLYTE CHATIRON + +Mon cher vieux, + +Viens nous voir, tu ne me gêneras en rien. Solange s'arrangera avec +Léontine. Il y a de quoi les coucher et loger toutes deux, chambres, +lits et matelas, sans me faire d'embarras. Avertis-moi seulement deux +jours d'avance, pour que Moreau joue du balai au second étage, et voilà +tout. + +Si tu me réponds de me faire passer l'été à Nohant moyennant quatre +mille francs, j'irai. Mais je n'y ai jamais été sans y dépenser quinze +cents francs par mois, et, comme, ici, je n'en dépense pas la moitié, +ce n'est ni l'amour du travail, ni celui de la dépense, ni celui de _la +gloire_ qui me fait rester. J'ignore si j'ai été pillée; mais je né sais +guère le moyen de ne pas l'être avec mon caractère et ma nonchalance, +dans une maison aussi vaste et avec un genre de vie aussi large que +celui de Nohant. Ici, je puis voir clair; tout se passe sous mes yeux +comme je l'entends et comme je le veux. A Nohant, entre nous soit dit, +tu sais qu'avant que je sois levée, il y a souvent douze personnes +installées à la maison. Que puis-je faire? Me poser en économe, on +m'accusera de _crasse_; laisser les choses aller, je n'y puis suffire. +Vois si tu trouves à cela un remède. + +A Paris, il y a une indépendance admirable, on invite qui l'on veut, et, +quand on ne veut pas recevoir, on fait dire par son portier qu'on est +sorti. Pourtant je déteste Paris sous tous les autres rapports, j'y +engraisse de corps et j'y maigris d'esprit. Toi qui sais comme j'y vis +tranquille et retirée, je ne comprends pas que tu me dises, comme tous +nos provinciaux, que j'y suis pour _la gloire_. Je n'ai point de gloire, +je n'en ai jamais cherché, et je m'en soucie comme d'une cigarette. Je +voudrais humer l'air et vivre en repos. J'y parviens, mais tu vois et tu +sais à quelles conditions. + +M. Dudevant écrit à son fils: + +«J'ai une bonne nouvelle à t'apprendre. Madame de Boismartin[1] est +morte.» + +Après quoi, il lui annonce que la pauvre vieille a légué à Solange une +belle montre en or avec une chaîne pareille.--«Mais Solange est trop +jeune, ajoute-t-il, pour avoir un bijou semblable et je le garde jusqu'à +ce qu'elle soit grande. Quant à toi, continue-t-il, tu as hérité de +_vingt napoléons_ pour que tu puisses acheter une montre pareille à +celle de ta soeur. Vois si tu veux une montre ou bien si tu veux _un +cheval arabe_.--Ce qui signifie: «Compte sur ton héritage et bois de +l'eau; tu auras ou une montre de chrysocale, ou un cheval de cinquante +écus. Le reste, je le garde jusqu'à ce que tu sois grand.» Et, +là-dessus, il signe comme toujours: _Ton bon père,_ et lui annonce, pour +ses étrennes, six pots de confitures dont il engage Solange à _goûter_, +toujours pour ses étrennes. C'est à mourir de rire. + +Maurice est furieux. Il n'y a pas de mal à ce qu'il ouvre un peu les +yeux et voie par lui-même les procédés de son _bon père._ Du reste, je +suis très contente du gamin. Il travaille comme un nègre, et Delacroix +m'a dit que, quoiqu'il fût le plus nouveau de l'atelier, il était déjà +le plus fort. Il dit qu'il sera un grand peintre, s'il continue à le +vouloir; et, quand Delacroix, qui est très féroce avec ses élèves, dit +de pareilles choses, c'est bon signe. Ce succès a encouragé Maurice. Il +passe ses journées à l'atelier, où, après avoir travaillé quatre heures +au modèle, il fait deux heures d'anatomie avec un professeur que les +élèves se sont donné en se cotisant et qui leur fait un cours complet à +l'École de médecine. + +À cinq heures, il rentre et prend, un jour, une leçon d'italien; l'autre +jour, une leçon de littérature française avec un jeune homme très +distingué qui l'intéresse beaucoup. Après dîner, jusqu'à minuit, il se +remet au dessin, soit à copier des gravures des anciens maîtres, soit à +composer des sujets qui sont pleins d'imagination et de mouvement. Tout +ce travail lui fait grand bien et rabote son caractère sans qu'il s'en +aperçoive. Il oublie un peu la toilette et met tout son argent en +gravures et en plâtres. Son père aurait grand tort de lui retenir ses +quatre cents francs. Mais il les retiendra, tout en lui faisant les +phrases les plus banales du monde pour l'engager _à devenir un Raphaël +ou un Michel-Ange_. + +La grosse est fort sage à la pension, à ce qu'on dit. Je ne m'en +aperçois guère à la maison. Elle se porte bien toujours. Dieu veuille +qu'elle devienne un peu moins hérisson en grandissant! Quand je vois +Léontine, qui n'était pas commode, douce et bonne comme elle l'est à +présent, j'espère que Solange tournera de même quelque jour. + +Si je ne vais pas à Nohant cette année, il faudra que tu boives le +bourgogne de ma cave, voilà tout le remède que j'y vois. Je voudrais +pourtant y aller; car j'ai de Paris plein le dos. Si on nous fortifie +surtout, nous allons tourner à l'imbécillité et à l'abrutissement le +plus odieux. Apprêtons-nous à payer de jolis impôts, à perdre le bois +de Boulogne, à voir les républicains du _National_ donner la main aux +culottes de peau de l'Empire. Tout, cela est ignoble et révoltant. Cela +s'est fait au milieu de telles intrigues, qu'on ne comprend plus rien à +ce malheureux pays. Le peuple souffre de plus en plus, et la débauche +des riches va son train. + +Il faut voir les théâtres regorger de prostituées dansant le cancan avec +cette noble population bourgeoise qui se laisse insulter par le monde +entier, qui souffre les trahisons de son gouvernement infâme, et qui +cuve son vin et sa honte sur les marches des mauvais lieux. Si le peuple +ne s'endort pas sous le fardeau, tout cela est bon, parce que c'est le +craquement révolutionnaire qui se fait tout doucement. Mais, mon Dieu, +il faudra que ce peuple ait bien du coeur, de l'énergie et de la vertu, +si tout ce poison qui découle sur lui ne le corrompt pas. + +Bonsoir, mon vieux; viens toujours nous voir. Je t'embrasse. + + [1] Dame de compagnie de feu la baronne Dudevant. + + + + +CCV + +A M. L'ABBÉ DE LAMENNAIS, A SAINTE-PÉLAGIE + + Paris, février 1841. + +Ce à quoi je tiens avant tout, monsieur, c'est que vous ne croyiez point +qu'un sot amour propre blessé pût jamais me faire abjurer les sentiments +d'affection et de respect que je vous ai voués. Quand même j'aurais eu +la certitude que vous aviez voulu m'adresser du fond de votre prison une +leçon incisive, comme on me l'a donné à entendre de toutes parts, je +l'aurais acceptée, non pas sans douleur, mais du moins sans amertume. + +Le bon ami Gaubert[1] a dû vous le dire, et je suis sûre qu'au fond de +votre coeur vous n'en avez jamais douté. Je crois, je persiste à croire +que je suis fort desservie auprès de vous, et on aurait pu m'attribuer +de telles paroles ou de telles pensées, qu'elles eussent fermé votre âme +à toute estime et à toute confiance envers tout ce qui ne porte pas de +_barbe au menton_. + +Je sais autour de vous des gens qui ne se font pas faute de me calomnier +avec un acharnement qui m'afflige sans m'irriter, parce que cette haine +gratuite me parait tenir de l'hypocondrie et presque de la démence. +Quelquefois, dans les plus folles déclamations, il y a une sorte +d'habileté (c'est un caractère de la maladie appelée _haine_) qui impose +aux âmes les plus nobles et aux esprits les plus fermes. Je n'ai jamais +pu penser que cette sorte d'anathème, lancé par vous _sans exception_ +sur notre sexe, fût une action lâche et méchante. + +J'ose à peine répéter les mots dont vous vous servez dans votre +indignation généreuse, quand je songe que c'est vous qui êtes en cause, +vous, monsieur, qui êtes l'objet d'une vénération religieuse de ma +part, et de celle de tout ce qui m'entoure. Si j'avais jugé ainsi votre +sévérité, je n'aurais jamais eu besoin de l'explication que vous voulez +bien me donner; car je n'aurais jamais eu le moindre doute sur vos +intentions. + +J'ai craint seulement, je le répète, un de ces mouvements de colère +paternelle que vous éprouvez quand vous croyez la justice et la vérité +méconnues, et que, grâce à Dieu et heureusement pour notre siècle, +vous ne savez pas réprimer. Soyez certain que, si telle eût été votre +inspiration, quoique je ne me sentisse pas frappée avec clairvoyance +et justice, à certains égards j'aurais respecté votre pensée et votre +intention, comme je respecte tout ce qui vient de vous. + +Je dis _à certains égards_; car, au manque de logique et de raisonnement +que vous nous reprochez, je puis vous jurer, par l'affection que je vous +porte, qu'en ce qui me concerne personnellement, je reconnais de bon +coeur et très gaiement que vous avez grandement raison. Le reproche +m'eût blessée dans le cas où j'aurais eu la prétention d'être ce que +je ne suis pas, et j'avoue n'avoir jamais compris qu'on pût mettre son +bonheur ou sa dignité à sortir de son rôle. + +Cela posé (et vous connaissez à ce sujet ma sincérité), j'oserai vous +dire que je ne suis pas convaincue de l'infériorité des femmes, même +sous ce rapport-là. Dirai-je en avoir rencontré qui eussent été capables +de vous écouter, de vous suivre et de vous comprendre des heures +entières? Je n'ai pas le droit de l'affirmer: ce serait m'attribuer la +compétence d'un pareil jugement; mais, dans mon instinct et dans ma +conscience, je le crois. Il est vrai que ces femmes-là ont vécu à +l'ombre comme des fleurs et n'ont point porté de pétitions à la Chambre. + +Ne me trouvez-vous pas, monsieur, bien imbue, aujourd'hui, _de l'esprit +de corps?_ C'est très désintéressé de ma part; car je n'ai fait aucune +étude sérieuse sur mon intelligence et je n'ai jamais été mue que par le +sentiment. En outre, j'ai beaucoup plus souffert de l'absurdité et de la +malice des femmes que de celles des hommes. + +Mais j'ai toujours attribué cette infériorité de fait, qui existe en +général, à l'infériorité qu'on veut consacrer éternellement en principe +pour abuser de la faiblesse, de l'ignorance, de la vanité, en un mot de +tous les travers que l'éducation nous donne. Réhabilitées à demi par la +philosophie chrétienne, nous avons besoin de l'être encore davantage. + +Comme nous vous comptons parmi nos saints, comme vous êtes le père de +notre Église nouvelle, nous sommes toutes désolées et toutes découragées +quand, au lieu de nous bénir et d'élever notre intelligence, vous nous +dites un peu sèchement: «Arrière, mes bonnes filles, vous êtes toutes de +vraies sottes!» + +Je réponds pour mes soeurs: «C'est la vérité, maître; mais +enseignez-nous à ne plus être sottes!» + +Le moyen n'est pas de nous dire que le mal tient à notre nature, mais +qu'il résulte de la manière dont votre sexe nous a gouvernées jusqu'ici. +Si nous demandons à Dieu l'intelligence, il nous la donnera peut-être, +sans nous donner pour cela de la barbe, et alors vous serez bien +attrapés à votre tour. + +Il me faut bien du courage pour plaisanter avec vous, monsieur, lorsque +mon coeur est navré des souffrances que vous endurez dans la prison. Si +je l'ose, c'est parce que je connais votre inaltérable sérénité, ce fond +de gaieté que vous avez, et qui est à mes yeux la plus admirable preuve +de votre bonté et de votre candeur. + +Vous avez voulu subir ce martyre: c'est bien de la bonté que vous avez +pour une génération si légère et si froide. Tout en vous admirant, je ne +puis vous approuver d'exposer votre santé et votre vie pour toute cette +race qui ne vous vaut pas. Enfin, Dieu ne se fera pas le complice de +vos bourreaux, et, malgré vous, il vous rendra à nos voeux, à notre +dévouement et à notre respectueuse amitié. + +GEORGE SAND. + + [1] Le docteur Gaubert jeune. + + + + +CCVI + +A M. AUGUSTE MARTINEAU DESCHENEZ, A ALGER + + Nohant, 16 juillet 1841. + +Non, mon cher enfant, je ne t'oublie pas, et je ne t'ai pas ôté mon +amitié. Mais je n'écris plus à personne; ce que je dis non pour me +justifier, mais pour que tu ne te croies pas plus maltraité que mes +autres vieux amis. Je suis coupable envers vous tous, et mon horreur +pour les lettres est aussi grande que mon dégoût des _belles-lettres_. +J'aime pourtant à en recevoir des gens que j'aime, _belles_ ou non. Mais +je ne sais plus répondre, je ne peux plus me résumer en quatre lignes +comme autrefois, comme on le peut et comme on le fait quand on est +jeune. + +Je ne le suis plus du tout, et apparemment mon cerveau s'est étrangement +compliqué, puisque je ne peux plus rendre compte de moi à moins d'un +volume que je t'épargne, et tu dois m'en savoir gré. + +Le fait est que ne puis plus dire si je suis triste ou gaie, forte ou +abattue. Je n'en sais plus rien. Je suis triste ou contente selon les +choses extérieures communes à nous tous; mais je n'ai plus aucune +initiative avec ma vie. Elle me mène, je ne la gouverne plus. Et ce +n'est pas chagrin de ma part, c'est indifférence de moi-même. Cela est +venu avec les années et l'embonpoint; l'apathie naturelle y a contribué, +et peut-être l'influence d'une époque où aucune de mes sympathies et de +mes croyances n'est réalisée ni réalisable. + +Tu vois bien que je ne suis pas amusante et que je te parle de choses où +tu n'entends rien. Car, Dieu merci, tu es jeune, tu aimes la vie, tu y +trouves des souffrances ou des plaisirs personnels assez vifs pour que +tu te sentes vivre. Enfin, tes idées n'ont pas encore pris une +direction qui te rende la société antipathique. Peut-être même ne la +prendront-elles jamais, et je ne sais pas pourquoi tu te souviens que +j'existe, moi qui ne suis pas de ce monde et qui n'y pose qu'une patte, +m'élançant avec les trois autres dans un avenir dont tu ne te soucies +guère, et tu fais bien. + +Amuse-toi donc! je ne te plains pas, quoique je conçoive tes heures +d'ennui et de souffrance là-bas. Mais enfin tu auras vu l'Afrique, et le +présent, qui te déplaît souvent, aura son prix quand il sera entré dans +le passé. Maurice, qui ne rêve que peinture et qui fait vraiment des +progrès, voudrait bien être à ta place. Nous sommes à Nohant depuis un +mois, et nous y _jouissons_ d'un temps détestable, par suite d'un petit +imbécile de tremblement de terre qui est venu nous abîmer notre pauvre +été. + +Solange est en pension et va venir ici passer ses vacances très +prochainement. + +Maurice t'embrasse. Rapporte-lui de ton Afrique tout ce que tu pourras, +tout ce que tu voudras, fussent de vieilles semelles arabes, ou une +mèche de crins de cheval: il trouvera que cela a du _caractère_ et du +_chic_. + +Bonsoir, mon cher Benjamin; reviens bientôt. Nous nous retrouverons, +j'espère, à Paris, où je retournerai à l'automne. En attendant, ne crois +pas que je t'aie mis de côté dans mes affections: à cet égard-là, je +n'ai pas changé. Mais je suis devenue diablement sérieuse et ennuyeuse. + +Que Dieu soit avec toi et te donne du soleil, de l'insouciance et des +émotions à doses mesurées. C'est ce que je puis te souhaiter de mieux. + +A toi de coeur. + +G. S. + + + + +CCVII + +A MADAME MARLIANI, A PARIS + + Nohant, 13 août 1841. + +Il y a bien longtemps que je ne vous ai écrit, chère belle et bonne. +J'ai eu toutes mes nuits absorbées par le travail et la fatigue. J'ai +passé tous les jours avec Pauline[1] à me promener, à jouer au billard, +et tout cela me fait tellement sortir de mon caractère indolent et de +mes habitudes paresseuses, que, la nuit, au lieu de travailler vite, je +m'endors bêtement à chaque ligne. C'est une lutte très pénible, je vous +assure, et pourtant, comme je suis déjà fort en retard avec Buloz, qui +me tourmente, il n'y a pas moyen de céder au sommeil. Je me flatte +toujours de m'éveiller à force de café et de cigarettes, afin d'arriver, +vers trois heures du matin, à la fin de ma tâche et de pouvoir alors +écrire le peu de lettres qui me tiennent au coeur. Mais je crois que +le café est devenu pour moi de l'opium et que le tabac m'abrutit; car, +avant d'avoir fait trois pages de mon roman, je bâille à me démettre la +mâchoire, et, à la fin de la tâche, je tombe sur mon oreiller, comme si +Enrico venait de me faire un discours sur les _fourtifications_. + +Je crois bien que mon roman ne sera guère plus amusant que lui: il est +impossible de s'ennuyer aussi mortellement d'écrire, sans que le lecteur +en fasse autant. Avec cela, je suis forcée de relire tous mes anciens +romans pour les corrections de l'édition nouvelle[2]. Jugez quel plaisir +de remâcher les points et les virgules d'une trentaine de volumes! Je +crains sortir de là dans le dernier degré de l'idiotisme. + +Pauline me quitte le 16. Maurice part le 17 pour aller chercher sa +soeur, qui doit être ici le 23. Elle ira vous voir si, dans la journée +du 21 (jour de sa sortie de pension et de son départ pour Nohant), elle +en trouve le temps au milieu des paquets et des commissions. Comme +elle sera rue Pigalle, si vous passez par là, vous seriez bien bonne +d'entrer. Je serais sûre d'avoir de vos nouvelles, par des yeux qui vous +auraient vue. + +Au reste, Gaubert m'écrit que vous êtes guérie, mais que vous pouvez +retomber si vous ne vous préservez pas. Encore une fois, et non pas +pour la dernière, car je vous le rabâcherai toujours, chère amie, +soignez-vous donc, et songez que vous n'avez pas le droit de vous moquer +de vous-même quand vous êtes si nécessaire à votre gros Manoël, à moi, à +nous tous. + +Vous ferez certainement bien d'aller en Normandie, et ensuite de venir +à Nohant. J'espère que l'automne sera beau. C'est une saison qui, en +Berry, ne manque jamais de nous dédommager. Pourvu que cette année de +banqueroute ne me donne pas un démenti! Enfin, vous savez que ma +baraque est saine et bien close. Vous y serez encore dans de meilleures +conditions de santé qu'à Paris. Manoël y trouverait à chasser, puisqu'il +aime la chasse, et vous devriez y amener par les oreilles le petit +Gaston, qui cultive les bécasses, et à qui nous en fournirions de toute +espèce. Viardot passe toutes ses journées à braconner, avec mon frère et +Papet; car la chasse n'est pas encore ouverte, et ils bravent les lois +divines et humaines. Pauline lit avec Chopin des partitions entières au +piano. Elle est toujours bonne et charmante comme vous la connaissez. Sa +grossesse ne l'incommode pas du tout; je suis désolée de ne pouvoir +la garder plus longtemps. Mais elle retourne en Angleterre pour un +_festival_. + +Bonsoir, chère bonne amie. N'imitez donc pas ma paresse, et écrivez-moi +un peu plus souvent. Dites-moi ce que vous faites et où je dois vous +écrire si vous quittez Paris. + +Je vous embrasse mille fois. + +A vous de coeur. + +GEORGE. + +Vous m'avez envoyé, par la poste, une petite brochure de M. Jognet, qui +portait quelques mots écrits par lui à la main sur la couverture. En +conséquence de quoi, j'ai payé trois francs de port! Dites à Enrico de +ne pas me faire payer ses oeuvres aussi cher quand il me les enverra! + + [1] Pauline Viardot. + [2] Première édition in-12. Perrotin, 1841-1842. + + + + +CCVIII + +A MADEMOISELLE DE ROZIÈRES, A PARIS + + Nohant, 22 septembre 1841. + +Chère amie, + +Je ne comprends pas que vous _m'accusiez_ de vous _accuser_, quand je +vous approuve et vous plains de toute mon âme. Si je ne vous ai pas +écrit, c'est que je ne savais où vous adresser ma lettre, et, comme le +motif de votre absence était une chose fort secrète, comme on ne sait +jamais ce que peut devenir une lettre qui ne va pas directement à la +personne absente, je voulais attendre votre retour à Paris pour vous +écrire. Je vous réponds ce soir à la hâte, ne voulant pas attendre la +lettre de Solange, qui mettra bien deux ou trois jours à tailler et +retailler sa plume, et ne voulant pas vous laisser dans le mauvais +sentiment de doute que vous avez sur moi. + +J'ai passé la nuit à corriger des épreuves, la tête m'en craque; je ne +vous dirai donc que deux mots. Parlez-moi à coeur ouvert si cela vous +soulage, je ne me fais pas fort de vous consoler: je crois que vos +douleurs sont grandes et qu'il n'est au pouvoir de personne de les +guérir. Mais, si vous sentez le besoin de les dire, aucune affection ne +recevra vos épanchements avec plus de sollicitude que la mienne. + +Où avez-vous pris que je pouvais vous blâmer? et par où êtes-vous +blâmable? Je ne suis pas catholique, je ne suis pas du monde. Je ne +comprends pas une femme sans amour et sans dévouement à ce qu'elle +aime. Soyez aussi prudente que possible, pour que ce monde hypocrite +et méchant ne vous fasse pas perdre l'extérieur et le nécessaire de +l'existence matérielle. + +Mais votre vie intérieure, nul n'a droit de vous en demander compte. Si +je puis quelque chose pour vous aider à lutter contre les méchants, vous +me le direz dans l'occasion, et vous me trouverez toujours. Bonsoir, +amie; parlez-moi de vous, de _lui_, de votre santé à tous deux. Ce que +vous me faites pressentir me laisse dans un grand effroi. Est-il plus +malade? est-ce vous qui le seriez? + +Personne ici n'a su que vous étiez absente, je n'en ai rien dit. Je +crois que, s'il y a eu et s'il y a encore des cancans, ils viennent de +M. F..., qui écrit toutes les semaines et qui cause toujours, par ses +lettres (je ne sais si elles contiennent des nouvelles ou des ragots), +un notable changement dans l'humeur. Je ne connais ce monsieur que de +vue; mais je le crois écorché vif et toujours prêt à en vouloir à tout +le monde de ses propres disgrâces. Ce caractère est peut-être plus digne +de pitié que de blâme; mais il fait bien du mal à _l'autre_, qui a la +peau si délicate, qu'une piqûre, de cousin y fait une plaie profonde. + +Mon Dieu, n'y a-t-il pas assez de maux véritables, sans en créer +d'imaginaires? + +A vous de coeur et à toujours. + + + + +CCIX + +A LA MÊME, AU CHÂTEAU DE MERVILLY PAR ORBEC (CALVADOS) + + Nohant, 15 octobre 1841. + +Chère amie, + +Je me décide à retourner à Paris à la fin du mois, pour faire un bail +relatif à la patraque de maison que j'ai à Paris, rue de la Harpe, et +dont je veux régler les revenus. Je tâcherai d'arranger mes autres +affaires de manière à passer quelques mois près de vous. Ainsi ne faites +pas mon oraison funèbre, et gardez-moi cette bonne et chaude amitié qui +ferait revivre les morts. + +Il est bien vrai que j'ai été sur le point de m'ensevelir à Nohan pour +cet hiver, comme les marmottes dans la neige. Mes affaires ne sont pas +plus brillantes; mais je retrouve parfois le courage de travailler pour +suppléer aux revenus et je fais mon possible pour ne point me tenir +éloignée de mes enfants. + +Vous seriez venue me voir, chère bonne, je me le dis avec +reconnaissance; mais j'aime mieux aller vous voir, parce que ce sera +pour plus longtemps. Et puis nous sommes voisines maintenant, et, si +vous voulez n'être pas trop _mondaine_, j'irai bien souvent jaser et +fumer avec vous. Au reste, si je vous prie d'être bien sage et bien +retirée, ce n'est pas tant pour moi (qui aime mieux vous voir dans le +tourbillon que de ne pas vous voir du tout) qu'à cause de vous et de +votre santé, que l'air, la campagne et l'absence de tracasseries ont +rétablie, comme je m'y attendais bien. Cette, vie de Paris nous tend +les nerfs et nous tue à la longue. Ah! que je le hais, ce centre des +lumières! je n'y mettrais jamais les pieds, si les gens que j'aime +voulaient prendre la même résolution. + +N'attendez pas _Horace_ dans la _Revue_: Buloz exigeait des corrections +que je n'ai pas voulu faire et je l'ai envoyé paître. + +Qu'est-ce que cette réaction en Espagne? est-ce un _puff_ politique? +est-ce une affaire qui peut entraîner ce malheureux pays dans de +nouveaux désastres? O familles royales! quel exemple de vertus +domestiques vous savez donner! c'est chez vous seules qu'on voit le +frère s'armer contre le frère et la mère contre la fille! Jusques à +quand ces champignons vénéneux couronnés épuiseront-ils, à leur profit, +tous les sucs de l'humanité! + +Mais je vous écris cela pendant que vous êtes dans le sein de votre +famille, catholique et royaliste, je crois, Ne discutez pas inutilement, +chère amie. On ne se corrige pas quand on n'a pas été formé de bonne +heure aux idées de progrès. Pourvu qu'on soit bon, c'est beaucoup. Je +crois que vous m'avez toujours dit que vos soeurs vous aimaient: je +m'en réjouis parce qu'elles seront forcées d'aimer en vous le _monstre_ +révolutionnaire et progressif. + +Bonsoir donc, bonne et chère amie. Embrassez pour moi mon gros Manoël +quand vous lui écrirez, et ce scélérat de petit Gaston quand vous le +verrez. + +J'ai encore Solange avec moi; je la ramènerai à Paris. Maurice part pour +Nérac et viendra bientôt me rejoindre. Arrivez aussi de votre Normandie, +afin que Paris me semble supportable. + +Papet est au fond des forêts, dans _Erymanthe_ pour le moins, chassant +le sanglier. Chopin est à Paris, et il est retombé, comme il dit, dans +ses triples croches. + +A vous. + +G. + + + + +CCX + +A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHÂTRE + + Paris, 27 septembre 1841. + +Il y a plusieurs jours que je veux t'écrire; mais la fatigue a été trop +forte depuis une quinzaine. Tu verras par notre prochain numéro[1] que +j'ai barbouillé bien du papier. A peine ai-je donné une dizaine de jours +aux barbouillages, qu'il en faut passer quatre ou cinq à la correction +des épreuves. Et puis la correspondance pour ladite _Revue_ et mes +affaires personnelles, qui sont toujours arriérées et qui prennent +encore une huitaine. Tu vois ce qu'il me reste de jours, ce mois-ci, +pour songer à ce que je vais dire dans le numéros suivant. Heureusement +que je n'ai plus à chercher mes idées: elles sont éclaircies dans mon +cerveau; je n'ai plus à combattre mes doutes: ils se sont dissipés comme +de vains nuages devant la lumière de la conviction; je n'ai plus à +interroger mes sentiments: ils parlent chaudement au fond de mes +entrailles et imposent silence à toute hésitation, à tout amour-propre +littéraire, à toute crainte du ridicule. + +Voilà à quoi m'a servi, à moi, l'étude de la philosophie, et d'une +certaine philosophie, la seule claire pour moi, parce qu'elle est la +seule qui soit aussi complète que l'est l'âme humaine aux temps où nous +sommes arrivés. Je ne dis pas que ce soit le dernier mot de l'humanité; +mais, quant à présent, c'en est l'expression la plus avancée. + +Tu demandes pourtant à quoi sert la philosophie et tu traites de +subtilités inutiles et dangereuses la connaissance de la vérité +cherchée, depuis que l'humanité existe, par tous les hommes, et arrachée +brin à brin, filon par filon, du fond de la mine obscure, par les hommes +les plus intelligents et les meilleurs dans tous les siècles. Tu traites +un peu cavalièrement l'oeuvre de Moïse, de Jésus-Christ, de Platon, +d'Aristote, de Zoroastre, de Pythagore, de Bossuet, de Montesquieu, de +Luther, de Voltaire, de Pascal, de Jean-Jacques Rousseau, etc., etc., +etc.! Tu sabres à travers tout cela, peu habitué que tu es aux formules +philosophiques. Tu trouves dans ton bon coeur et dans ton âme généreuse +des fibres qui répondent à toutes ces formules et tu t'étonnes beaucoup, +qu'il faille prendre la peine de lire dans un langage assez profond la +doctrine qui légitime, explique, consacre, sanctifie et résume tout ce +que tu as en toi de bonté et de vérité acquise et naturelle. L'oeuvre de +la philosophie n'a pourtant jamais été et ne sera jamais autre chose +que le résumé le plus pur et le plus élevé de ce qu'il y a de bonté, +de vérité et de force répandu dans, les, hommes à l'époque où chaque +philosophe l'examine. Qu'une idée de progrès, qu'une supériorité +d'aperçus et une puissance d'amour et de foi dominent cette oeuvre +d'examen (et comme qui dirait de statistique morale et intellectuelle), +des richesses acquises précédemment et contemporainement par les hommes, +et voilà une philosophie. Les brouillons du journalisme qui attendent +apparemment qu'on les amuse avec des prophéties d'almanach, s'écrient: +«Vous ne nous dites rien de neuf.» Les braves gens comme toi, disent: +«Nous sommes aussi instruits que vous!» Tant mieux! alors donnez-nous un +millier ou seulement une centaine de gens comme vous, et nous régénérons +le monde. Mais, comme, jusqu'ici, on ne nous a guère fait le plaisir de +nous dire que nous insistions trop sur des vérités reconnues; comme nous +entendons, au contraire, ces paroles partir de tous côtés: «Nous savons +bien que Jésus, Rousseau et compagnie ont prêché la charité et la +fraternité; nous avons entendu parler de cela et ne savons pourquoi vous +revenez sur ces choses dont personne ne veut et dont nous ne voulons +pas!» comme ce ne sont pas seulement les nobles, les prêtres et +les bourgeois qui nous tiennent ce langage, mais encore certains +républicains, et le _National_ en tête, nous avons lieu de penser que +nous ne faisons pas une oeuvre si étroite qu'elle en a l'air, ni si +facile qu'elle te semble, ni si inutile que _le National_ fait semblant +de le croire. Certaines autres classes n'en jugent pas ainsi et ne +s'aperçoivent pas trop que cette vieille fraternité que nous prêchons +et, cette jeune égalité que nous cherchons à rendre possible, _le +plus prochainement possible_, soient des vérités banales, acceptées, +triomphantes, et dont il soit inutile de se préoccuper. Ces classes, +mécontentes et inquiètes, croient, au contraire, que nos vérités +rebattues n'ont jamais préoccupé les gens qui n'y trouvaient pas leur +profit; et les institutions faites pour la bourgeoisie le prouvent, je +crois, un peu. + +Si donc, convaincu, comme tu l'es, que les masses sont toutes initiées +au _pourquoi_, au _parce que_ et au _par conséquent_ de l'avenir et du +passé, viens un peu te mettre à l'oeuvre avec nous, tu verras que tu +n'as guère connu les masses jusqu'ici. Tu les verras pleines d'ardeur et +de trouble, animées, pour la plupart, de ces bons et grands sentiments +sans lesquels ni Leroux, ni toi, ni moi ne les aurions (puisque rien +n'est isolé dans l'ordre moral ou physique de l'humanité). Mais aussi +tu verras d'énormes obstacles, de coupables résistances, des intérêts +obstinés et égoïstes, et ce qui, dans ces masses, domine les unes et les +autres, un vague inconcevable dans la pensée et dans les croyances; une +incertitude effrayante, mille fantaisies, mille rêves contradictoires; +tous les bons voulant le bien, et à peine trois dans chaque million +d'hommes étant d'accord sur un même point, parce que, s'il y a partout, +comme tu le remarques fort bien, _l'instinct_ du vrai et du juste, +nulle part cet instinct n'est arrivé à l'état de _connaissance_ et de +certitude. Et comment cela serait-il possible quand l'histoire offre un +chaos où tous les hommes, jusqu'ici, se sont perdus, avant d'y trouver +la notion profondément politique, philosophique et religieuse du progrès +indéfini? notion que tous les esprits un peu conséquents de ce siècle +ont enfin adoptée sans restriction, même ceux qu'elle contrarie dans +leurs intérêts présents. + +De nombreux et admirables travaux, des conclusions émanées de plusieurs +points de vue opposés en apparence, mais se rencontrant sur le +principal, ont fait passer cette notion dans l'âme humaine, et tu l'as +reçue presque en naissant, sans te demander, enfant ingrat, quelle mère +céleste t'avait inoculé cette vie nouvelle, que tes pères n'ont pas eue, +et que tu légueras plus large et plus complète à tes enfants lorsque tu +l'auras portée en toi et fécondée de ta propre essence. Cette mère +de l'humanité, que les bons devraient chérir et vénérer, c'est la +philosophie religieuse. Et vous appelez cela le pont aux ânes, au lieu +d'avouer que, sans elle, sans cette clarté versée peu à peu, jour par +jour en vous, vous seriez des sauvages! + +Je vais te poser une question sans réplique: Pourquoi n'es-tu pas un +avide et grossier possesseur de terres, dur au pauvre, sourd à l'idée +de progrès, furieux contre le mouvement d'égalité qui se fait parmi les +hommes? cependant tu es le contraire de cet homme-là. Qui t'a rendu +ainsi? qui t'a enseigné, dès ton enfance, que l'égoïsme est odieux, et +qu'une grande pensée, un beau mouvement du coeur font plus de bien à toi +et aux autres que l'argent et la prospérité matérielle? Est-ce l'idée +révolutionnaire répandue en France depuis 93? Non, à moins que ce ne +fût d'une façon indirecte; car nous ne la comprenions guère quand nous +étions enfants, cette révolution qui inspirait autour de nous tant +d'horreur aux uns, tant de regret aux autres. Qui donc détachait +mystérieusement nos jeunes âmes de l'égoïsme un peu prêché et un peu +déifié, il faut en convenir, dans toutes nos familles? N'était-ce pas +tout bonnement l'idée chrétienne, c'est-à-dire le reflet lointain d'une +philosophie antique passée à l'état de religion, comme toutes des +philosophies un peu profondes? Et, après, quand nous avons été +_émeutiers_ et _bousingots_ (de coeur, si nous ne l'avons été de fait), +qui nous poussait au désir de ces luttes et au besoin de ces émotions? +Était-ce, comme on l'a dit des républicains d'alors, l'_ambition?_ + +Nous ne savions pas seulement ce que c'était que l'ambition; c'était +l'idée révolutionnaire de 93 qui se réveillait en nous à l'âge où on +lit la philosophie du dix-huitième siècle, et où l'on commence à se +passionner pour cette ère d'application incomplète, et funeste à +beaucoup d'égards, mais grande et saine en résultats, qui mène de +Jean-Jacques à Robespierre. + +Et, aujourd'hui, pourquoi sommes-nous encore agités d'un besoin d'action +et d'un zèle fanatique, sans savoir où nous prendre et par quel bout +commencer, et à qui nous joindre, et sur quoi nous appuyer? car, voyons, +savons-nous, avons-nous su, depuis, dix ans, tout cela? Si nous l'avions +su, nous n'en serions pas où nous en sommes. Eh bien! ce qui nous rend +toujours si ardents à une révolution morale dans l'humanité, c'est le +sentiment religieux et philosophique de l'égalité, d'une loi divine, +méconnue depuis que les hommes existent; reconnue enfin et conquise en +principe, mais obscure, mais plongée à demi dans le Styx, mais niée et +repoussée par les nobles, les prêtres, le souverain, la bourgeoisie et +la bourgeoisie démocratique elle-même! Le _National!_ Nous savons +bien sa pensée, mieux que vous, et j'ai un peu ri, je te l'avoue, du +jésuitisme que le bon gros Thomas a dû employer dans sa lettre, pour +vous faire rentrer dans son filet; demi-farceur, demi-_jobard_, flouant +un peu les autres (en politique s'entend, et non en fait d'argent), afin +de se consoler d'être floué en plein lui-même! + +D'où je conclus à te demander, mon enfant, toi dont je connais le coeur +à fond, toi que je sais aussi romanesque que moi devant ces idées +d'égalité que l'on a cru trop longtemps bonnes pour don Quichotte, et +qui commencent à le devenir pour tous, je te demande, dis-je, qui t'a +fait partisan de l'égalité, sincèrement et profondément? + +Sont-ce les doctrines du _National?_ Il n'en a pas, il n'en a jamais +eu, même du temps de Carrel, qui était leur maître à tous. Il ne laisse +aller sa pensée de temps en temps que pour dire que l'égalité, comme +toi et moi l'entendons, est impossible, sinon abominable. Dupoty, +cette malheureuse victime d'un odieux coup d'État de la patrie, était +aristocrate et rougissait des partisans qu'on lui a supposés. Il n'avait +même pas le mérite d'être coupable de sympathie pour ces pauvres fous +du communisme que l'on peut blâmer tout bas, et que le _National_ a +insultés et flétris jusque sous le couteau de la patrie! lâche en ceci! +car, si le communisme avait fait une révolution, c'est-à-dire lorsqu'il +en fera une, et ce sera malheureusement trop vite, le _National_ sera +à ses pieds: comme Carrel lui-même, qui, le 26 juillet, traitait la +révolution de «sale émeute», et qui en parlait très différemment le +1er août. Doutez-vous de cela? vous le verrez! souvenez-vous de ceci +seulement: que nous marchons vite, bien vite, et qu'il n'y a pas de +temps à perdre, pas un jour, pas une heure, pour dire au peuple ce qu'il +faut lui dire. + +Là gît le lièvre. Michel, qui est l'homme certainement le plus +intelligent de ce parti du _National_, le Malgache et toi (qui, +Dieu merci! n'es du parti que faute d'en avoir trouvé un qui soit +l'expression de ton coeur), vous voilà disant: «Faisons une révolution, +nous verrons après.» + +Nous, nous disons: «Faisons une révolution; mais voyons tout de suite ce +que nous aurons à voir après.» + +Le _National_ dit: «Ces gens sont fous, ils veulent des institutions. +Eux! des sectaires, des philosophes, des rêveurs! leurs institutions +n'auront pas le sens commun.» + +Nous disons: «Ces gens sont aveugles, ils veulent agiter le peuple, +avec des institutions déjà vieillies, à peine modifiées, et nullement +appropriées aux besoins et aux idées de ce peuple, qu'ils ne connaissent +pas et qui les connaît aussi peu.» + +Le _National_ dit: «Voyons-les donc, leurs belles institutions! Ah! ils +nous parlent philosophie? que veulent-ils faire avec leur philosophie? +Jean-Jacques a tout dit; Robespierre, tout essayé. Nous continuerons +l'oeuvre de Rousseau et de Robespierre.» + +Nous disons: «Vous n'avez ni lu Rousseau, ni compris Robespierre, et +cela parce que vous n'êtes pas philosophes, et que Robespierre et +Rousseau étaient deux philosophes. Vous ne pourrez pas appliquer leur +doctrine parce que vous ne savez ni ce que l'un a voulu dire, ni ce que +l'autre a voulu faire. Vous croyez, par la guerre au dehors et la force +au dedans, donner de la gloire à la France et à votre parti? Le peuple +n'a pas besoin de gloire, il a besoin de bonheur et de vertu. Si cela +ne peut s'acheter que par la guerre, il fera la guerre et vous prendra +peut-être pour généraux, si vous faites vos preuves d'autre chose que +de combattre le très petit combat à la plume; mais, tout en faisant la +guerre, la France voudra des institutions, et ce n'est pas vous qui le +ferez, vous en êtes incapables. Votre ignorance, votre inconséquence, +votre violence et votre vanité, nous sont hautement manifestées par +chaque ligne que vous écrivez, même sur les moindres matières. Qui donc +fera ces lois? un Messie? nous n'y croyons pas. Des révélateurs? nous ne +les avons pas vus apparaître. Nous? nous ne lisons pas dans l'avenir et +ne savons pas quelle forme matérielle devra prendre la pensée humaine à +un moment donné. Qui donc fera ces lois? Nous tous, le peuple d'abord, +vous et nous, par-dessus le marché. Le moment inspirera les masses. + +Oui, disons-nous encore, les masses seront inspirées! Mais à quelle +condition? à la condition d'être éclairées. Éclairées sur quoi? sur +tout, sur la vérité, sur la justice, sur l'idée religieuse, sur +l'égalité, la liberté et la fraternité, _sur les droits et sur les +devoirs_, en un mot. + +Ici, entamez la discussion, si vous voulez; nous vous écouterons. +Dites-nous où le droit finit, où le devoir commence, dites-nous quelle +liberté aura l'individu et quelle autorité la société? quelle sera la +politique, quelle sera la famille, quelles seront les répartitions du +travail et du salaire, quelle sera la forme de la propriété? Discutez, +examinez, posez, éclaircissez, émettez tous les principes, proclamez +votre doctrine et votre foi sur tous ces points. Si vous possédez la +vérité, nous serons à genoux devant vous. Si vous ne l'avez pas, mais +que vous la cherchiez de bonne foi, nous vous estimerons et ne vous +contredirons qu'avec le respect qu'on doit à ses frères. + +Mais, quoi! au lieu de chercher ces discussions dont les masses tiennent +peut-être quelques solutions vagues (qui n'attendent pour s'éclaircir +qu'un problème bien posé), au lieu de dire chaque jour au peuple les +choses profondes qui doivent le faire méditer sur lui-même et de lui +indiquer les principes d'où il tirera ses institutions, vous vous bornez +à de vagues formules qui se contredisent les unes les autres et sur +lesquelles vous ne voulez pas plus vous expliquer que des mages ou des +oracles antiques? vous vous bornez à une guerre âcre et sans goût, sans +esprit, sans discussion approfondie avec certains hommes et certaines +choses? Il est possible qu'un journal de votre espèce soit nécessaire +pour réveiller un peu la colère chez les mécontents et pour jeter +quelque terreur dans l'âme des gouvernants; mais ce n'est qu'un +instrument grossier. Qu'il fonctionne donc! Nous l'apprécions à sa juste +valeur et nous tenons sur la réserve pour ne pas ébranler une des forces +de l'opposition, qui n'en a pas de reste; mais ce n'est, à nos yeux +comme aux yeux du peuple, qu'une force aveugle; et, quand ceux qui font +jouer cette machine, cette catapulte informe, s'imaginent être à la fois +et le peuple et l'armée, nous les renvoyons à leurs éléphants et à leurs +pièces de bois, comme de vrais machinistes qu'ils sont. Vous dites à +cela: «Un journal qui paraît tous les jours, et qui est exposé à +toute la rigueur des lois de septembre, ne peut pas, comme un ouvrage +philosophique de longue haleine, soulever des discussions sur le fond +des choses; l'opposition de tous les instants, ne peut être qu'une +guerre de _fait_ à _fait_.» + +A la bonne heure; mais, si vous êtes des hommes capables, les futurs +représentants de la France, comme vous le prétendez, pourquoi ne +faites-vous pas faire cette opposition, nécessaire mais grossière, par +vos domestiques? Si vous ne vous fiez qu'à votre activité, à votre +courage et à votre désintéressement (on vous accorde ces trois choses, +et c'est beaucoup), eh bien! faites, mais ne niez pas qu'on puisse faire +une critique plus sérieuse, plus pénétrante, portant au coeur des choses +que vous ne faites qu'effleurer. Ne niez pas qu'on doive discuter la +doctrine politique et l'appuyer sur les bases qui sont indispensables à +toute société, l'unité de croyance. Au lieu de railler et de rejeter les +idées fondamentales, encouragez-les, apportez les vôtres, si vous en +avez, comme vous le dites; unissez-vous du moins par le coeur à ceux qui +veulent travailler au temple, dont vous ne faites que le chemin de fer. + +Eh quoi! au lieu de cela, au lieu de les regarder comme vos frères, vous +les raillez, vous les outragez, vous feignez de les dédaigner et de +savoir mieux qu'eux ce que vous ne comprenez seulement pas! Eh bien! peu +nous importe, et ce silence glacé de part et d'autre ne sera pas +rompu par nous les premiers. Mais, le jour où vous manquerez de cette +prudence, vous trouverez peut-être à qui parler. En attendant, vous êtes +bien pleutres; car nous attaquons vos doctrines, nous nous en prenons à +votre maître Carrel, nous interrogeons votre pensée d'il y a dix ans, et +il n'y en a pas un de vous qui ait un mot à répondre. Ce prétendu dédain +de la part de gens de votre force est bien comique en vérité, et ne +peut pas nous offenser; mais il donne à croire que vous êtes de grands +hypocrites et des ambitieux bien personnels, vous qui prenez tant +d'ombrage de ce que vous appelez notre _concurrence_; vous qui +dénoncez les autres journaux d'opposition dont vous craignez aussi la +_concurrence_, comme n'ayant pas satisfait aux lois sur le timbre; vous +qui ne vivez que de haine, de petitesse, d'envie et de morgue. Nous +vous savons par coeur, et, si nous ne vous dénonçons pas à l'opinion +publique, c'est parce que vous n'êtes pas assez forts pour faire +beaucoup de mal, et parce qu'il y a bien autre chose à faire à cette +heure que de s'occuper de vous. + +Cette boutade va te faire croire qu'il y a une guerre acharnée couvant +dans nos coeurs contre le _National_ et sa _docte cabale_. Je puis te +donner ma parole d'honneur que, depuis que je t'ai quitté, voici la +première fois que j'en parle. Vivant au fond de mon cabinet, et ne +voyant Leroux, qui travaille de même dans son coin, que quelques +instants au bureau, pour nous entendre sur notre rédaction avec Viardot, +et écrire quelques lettres d'administration intérieure, nous n'apprenons +le mauvais vouloir et les petites menées du _National_ que pour rire +un peu du _toupet_ avec lequel, partant de trois abonnés, et assurés +seulement de trois rédacteurs (qui sont nous trois), exposés aux injures +et à la fureur de tous les journaux, nous nous mettons en pleine +mer sans nous soucier du lendemain. Nous nous sentons si forts de +conviction, que, quand même personne ne nous écouterait, comme il ne +s'agit ici ni d'argent ni de gloire, nous serions sûrs d'avoir fait +notre devoir, obéi à une volonté intérieure qui nous enflamme, et laissé +quelques vérités écrites qui mettront, un jour, quelques hommes sur la +voie d'autres vérités. + +En arrangeant tout au plus mal, voilà ce qui peut nous arriver de pis, +et c'est encore assez beau pour donner du courage. Aussi j'en ai plus +que je ne m'en suis senti à aucune époque de ma vie, et j'éprouve +un calme que n'altéreront pas, je te le promets, les _déclamations +fougueuses_ que je viens de t'écrire contre ton _National_. Pourquoi me +contiendrais-je avec toi quand il me prend fantaisie de jurer un peu? +Cela soulage et ne prouve que l'ardeur avec laquelle je voudrais mettre +la main sur ton coeur pour le disputer au diable. Quand, par hasard, +dans la rue ou dans le salon de madame Marliani, où je mets le nez une +fois par semaine, j'entends quelque hérésie contre ma foi, ou quelque +cancan contre nos personnes, je n'en perds pas un point de mon ourlet, +car j'ourle des mouchoirs à ces moments-là, et on ne me prendra pas par +mes paroles avec les indifférents: à ceux-là, on parle par la voie de la +presse; s'ils n'écoutent pas, qu'importe? Mais, puisque j'ai une nuit +de disponible et que je ne la retrouverai peut-être pas d'ici à deux ou +trois mois, j'en ai profité pour babiller avec foi, pour le dire que tu +n'as pas le sens commun, quand tu dis: «Je suis un homme d'action; à +quoi bon perdre le temps en réflexions?» C'est une grosse erreur, que de +croire qu'il y a des hommes purement d'action, et des hommes purement +de réflexion. Quel homme eut plus d'action que Napoléon? s'il n'eût pas +fait de bonnes et profondes réflexions à la veille de chaque bataille, +il n'en eût pas tant gagné. Il est vrai qu'il réfléchissait plus vite +que nous; mais il n'en réfléchissait que davantage. Qu'est-ce qu'une +action sans réflexion, sans méditation antérieure? Il y a un proverbe +qui dit: _Où vont les chiens?_ Et tu sais qu'on a écrit et discuté avec +une plaisante gravité, pour savoir si les chiens, en marchant devant +eux, à droite, à gauche, avec cet air sérieux et affairé qui leur est +propre, avaient un but, une idée, ou s'ils étaient mus par le hasard. + +Il est certain que pas même les animaux les plus stupides, pas même les +polypes n'ont d'action sans but. Comment l'homme aurait-il une action +quelconque sans une volonté, et une volonté sans une pensée, et une +pensée sans un sentiment, et un sentiment sans une réflexion, et, par +conséquent, une action sans le jeu de toutes ses facultés? Plus tu te +poseras en homme d'action, plus tu affirmeras que la réflexion occupe +en toi une grande part d'existence; à moins que tu ne fusses fou, ou +le séide d'un parti qui dicte sans expliquer et qui commande sans +convaincre. Non, cela n'est point: aucun parti, à l'heure où nous +vivons, n'a de tels séides, et tu es l'homme le moins séide que je +connaisse. + +Agis donc comme tu voudras dans la sphère d'activité présente où +t'entraîne ce qu'on appelle l'opinion républicaine. Tu n'y feras pas +un pas qui ne soit accompagné chez toi de doute et d'examen. Ainsi +ne crains pas de lire de la philosophie. Tu verras qu'elle abrège +singulièrement les irrésolutions. Quand elle est bonne et qu'elle +pénètre, elle devient comme la table de Pythagore apprise par coeur. On +n'a plus à supputer sur ses doigts; les lents calculs de l'expérience +deviennent inutiles à répéter. Ils sont acquis a la mémoire, à l'ordre +du cerveau, à la faculté de conclure. Il n'y a pas un seul homme tant +soit peu complet et fort, et capable de prendre vite et bien un parti, +de dominer un instant son individualité, là où il n'y a pas, comme dit +le grand Diderot, _cette Minerve tout armée_ à l'entrée du cerveau. + +Tout ceci est pour te dire que tu me fais écrire là une lettre bien +inutile pour ton instruction, puisqu'en lisant plus attentivement, et +plutôt deux fois qu'une, les excellents et admirables articles de Leroux +dans notre _Revue_, tu aurais trouvé la réponse même aux _pourquoi_ que +tu m'adresses. + +Ensuite, si tu étais descendu dans ta propre réflexion avec une complète +naïveté, tu te serais trouvé beaucoup plus grand (capable que tu es de +pénétrer dans les profondeurs de la vérité) que tu ne crois l'être en +disant: «Je ne suis qu'un homme d'action.» Un homme d'action, c'est +Jacques Cherami, qui porte une lettre et ne sait pas pour quoi ni pour +qui; ne te rapetisse pas. Tu as beaucoup rêvé, beaucoup senti; tu m'as +dit, durant ces derniers temps que j'ai passés là-has, des choses trop +remarquables comme grand sentiment de coeur et grande droiture d'esprit +en politique, pour que je te croie un ouvrier de la vigne du seigneur +Thomas, ce bon vigneron qui saurait si bien dire: _Adieu paniers, +vendanges sont faites!_ + +Bonsoir, cher ami; lis ma lettre à Fleury et à ta femme, si cela peut +l'intéresser, mais à personne autre, je t'en prie; je serais désolée +qu'on me crût occupée à cabaler contre le _National_, parce que je fais +une _Revue_ qu'il ne veut pas annoncer. Dieu me garde de faire cette +sale petite guerre du journalisme! je n'ai pas un mot à répondre à tous +ceux qui me demandent: «Pourquoi le _National_ se sépare-t-il de vous?» +Je leur dis que je n'en sais rien.--Silence donc là-dessus. Embrasse ta +femme et tes enfants pour moi. + +Hélas! je crois que je t'écris pour tout l'hiver! Je n'ai pas le temps +de causer et de me laisser aller. Écris-moi toujours; mais ne discutons +plus, cela n'avance à rien. Si la _Revue_ t'embête, en fin de compte, ne +va pas croire que je trouve mauvais que tu la _lâches_. Nous avons des +abonnés et nous n'imposons rien, même à nos meilleurs amis. J'ai la +certitude qu'un jour, on lira Leroux comme on lit le _Contrat social._ +C'est le mot de M. de Lamartine. Ainsi, si cela t'ennuie aujourd'hui, +sois sûr que les plus grandes oeuvres de l'esprit humain en ont ennuyé +bien d'autres qui n'étaient pas disposés à recevoir ces vérités dans +le moment où elles ont retenti. Quelques années plus, tard, les uns +rougissaient de n'avoir pas compris et goûté la chose des premiers. +D'autres, plus sincères, disaient: «Ma foi, je n'y comprenais goutte +d'abord, et puis j'ai été saisi, entraîné et pénétré.» Moi, je pourrais +dire cela de Leroux précisément. Au temps de mon scepticisme, quand +j'écrivais _Lélia_, la tête perdue de douleurs et de doutes sur toute +chose, j'adorais la bonté, la simplicité, la science, la profondeur de +Leroux; mais je n'étais pas convaincue. Je le regardais comme un homme +dupe de sa vertu. J'en ai bien rappelé; car, si j'ai une goutte de vertu +dans les veines, c'est à lui que je la dois, depuis cinq ans que +je l'étudié, lui et ses oeuvres. Je te supplie de rire au nez des +paltoquets qui viendront te faire des _Hélas_! sur son compte. Tu vois +que je ne te traite pas en _paltoquet_, et que je le défends chaudement +près de toi. Adieu encore. Aime-moi toujours un peu. Je suis très +contente du moral de Jean[2], mais non de son physique: ses mains ont +horreur de l'eau. + +Tu ne m'as pas dit un mot d'_Horace._ Pour cela, je te permets de n'en +penser de bien ni aujourd'hui ni jamais. Tu sais que je ne tiens pas à +mon _génie littéraire_. Si tu n'aimes pas ce roman, il faut ne pas te +gêner de me le dire. Je voudrais te dédier quelque chose qui te plût, et +je reporterais la dédicace au produit d'une meilleure inspiration. + +G. + + [1] De la _Revue indépendante_. + [2] Domestique. + + + + +CCXI + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Paris, 27 avril 1842. + +Mon enfant, + +Vous êtes un grand poète, le plus inspiré et le mieux doué parmi tous +les beaux poètes prolétaires que nous avons vus surgir avec joie dans +ces derniers temps. Vous pouvez être le plus grand poète de la France un +jour, si la vanité, qui tue tous nos poètes bourgeois, n'approche pas de +votre noble coeur, si vous gardez ce précieux trésor d'amour, de fierté +et de bonté qui vous donne le génie. + +On s'efforcera de vous corrompre, n'en doutez pas; on vous fera des +présents, on voudra vous pensionner, vous décorer peut-être, comme on +l'a offert à un ouvrier écrivain de mes amis, qui a eu la prudence de +deviner et de refuser. Le ministre de l'instruction publique, qui s'y +connaît bien[1], a déjà _flairé_ en vous le vrai souffle, la redoutable +puissance du poète. Si vous n'eussiez chanté que la mer et Désirée, la +nature et l'amour, il ne vous eût pas envoyé une bibliothèque. Mais +l'_Hiver aux riches_, la _Méditation sur les toits_, et d'autres +élans sublimes de votre âme généreuse, lui ont fait ouvrir l'oreille. +«Enchaînons-le par la louange et les bienfaits, s'est-il dit, afin qu'il +ne chante plus que la vague et sa maîtresse.» + +Prenez donc garde, noble enfant du peuple! vous avez une mission plus +grande peut-être que vous ne croyez. Résistez, souffrez; subissez la +misère, l'obscurité, s'il le faut, plutôt que d'abandonner la cause +sacrée de vos frères. C'est la cause de l'humanité, c'est le salut de +l'avenir, auquel Dieu vous a ordonné de travailler, en vous donnant une +si forte et si brûlante intelligence... + +Mais non! le fils du riche est de nature corruptible; l'enfant du peuple +est plus fort, et son ambition vise plus haut qu'aux distinctions et aux +amusements puérils du bien-être et de la vanité. Souvenez-vous, cher +Poncy, du mouvement qui vous fit crier: + + Pourquoi me brûles-tu, ma couronne d'épines? + +C'était un mouvement divin. + +Eh bien! beaucoup ont crié de même dans ce siècle de corruption et +de faiblesse. On leur a donné de l'or et des honneurs; leur couronne +d'épines a cessé de les brûler. Aussi ce ne sont pas là des Christs, et +malgré le bruit qu'on fait autour d'eux, la postérité, les remettra à +leur place. + +Faites-vous une place que la postérité vous confirme. Soyez le seul, +parmi tous les grands poètes de notre temps, qui sache tenir sous ses +pieds le démon de la vanité, comme l'archange Michel. + +Je ne veux pas altérer en vous la sainte reconnaissance que vous portez +sans doute à l'auteur de votre préface; mais ce bon homme ne vous a pas +compris Il a eu peur de vous. Il vous a donné de mauvais conseils et +de pauvres louanges. Quand je parlerai de vous au public, j'espère en +parler un peu mieux. Quand vous ferez un nouveau recueil, je vous prie +de me prendre pour, votre éditeur et de me confier le soin de faire +votre préface. + +Adieu; jamais mot ne fut d'un sens plus profond pour moi que celui-là, +et jamais je ne l'ai dit avec plus d'émotion. A Dieu votre avenir, à +Dieu votre vertu, à Dieu le salut de votre âme et de votre vraie +gloire! que tout votre être et toute votre vie restent dans ses mains +paternelles, afin que les hypocrites et les mystificateurs ne souillent +pas son oeuvre. + +Si vous voulez m'écrire, bien que je sois ennemie par nature et par +habitude du commerce épistolaire, je sens que j'aurai du bonheur à +recevoir vos lettres et à y répondre. Je pars pour la campagne dans huit +jours. Mon adresse sera: _La Châtre, département de l'Indre_, jusqu'à la +fin d'août. + +Tout à vous. + +Votre morceau sur _le Forçat_ m'a fait pleurer. Quelle société! point +d'expiation! point de réhabilitation! rien que le châtiment barbare! + + [1] M. Villemain. + + + + +CCXII + +A M. EDOUARD DE POMPÉRY, A PARIS + + Paris, 20 avril 1842. + +Je vous dois mille remerciements, monsieur, pour l'appréciation +généreuse et sympathique que vous avez faite de mes écrits dans la +_Phalange_. Vous avez donné à mon talent beaucoup plus d'éloges qu'il +n'en mérite; mais la droiture et l'élévation de votre coeur vous ont +porté à cet excès de bienveillance envers moi, parce que vous ayez +reconnu en moi la bonne intention. _Pax hominibus bonae voluntatis_, +c'est ma devise, et le seul latin que je sache; mais, avec cette +certitude au fond de l'âme, d'avoir toujours eu _la bonne intention_, je +me suis consolée et des injustices d'autrui, et de mes propres défauts. + +Je viens maintenant vous prouver ma reconnaissance (mieux que par des +phrases, selon moi), en vous demandant une grâce. C'est de lire le petit +volume que je vous envoie et dans lequel vous trouverez, la révélation +d'un prodigieux talent de poète. Si ce poète-maçon de vingt ans vous +paraît, au premier coup d'oeil, procéder un peu à la façon de Victor +Hugo, en faisant beaucoup d'arène ne jugez pas trop, vite et lisez tout. +Vous verrez, une pièce intitulée _Méditation sur les toits_ qui est bien +ingénieuse et bien belle. Une autre, intitulée _l'Hiver aux riches_, qui +est forte de sentiments populaires. Et une appelée _le Forçat_, où la +pitié est profonde sous l'expression de l'horreur et de l'effroi. Ce +vers: + + Si son âme pour moi devenait expansive! + +en dit _plus qu'il n'est gros_. Partout ailleurs, vous trouverez le +sentiment d'un amour vrai et noble. Et puis de la peinture abondante, +vigoureuse, souvent désordonnée à force d'être chaude de tons. + +Je suis sûre que vous voudrez encourager un talent si bien trempé, si +sauvagement fort, et que vous en serez frappé comme je le suis. Bien que +je ne connaisse ni le poète ni personne qui s'intéresse à lui, je veux +faire quelques efforts pour le faire connaître et je commence par vous. +Si vous voulez en parler dans la _Phalange_ et dans les autres journaux +où vous écrivez, peut-être vous ferez un acte de justice, et trouverez à +_lui_ donner de bons conseils afin qu'il comprenne où doit être l'_âme_ +de son talent, et l'emploi de son génie. + +Recevez encore l'expression, de ma gratitude bien sincère. Je sais que +ce n'est pas à ma _personnalité_ que je la dois; car il n'en est pas de +moins aimable et de moins attrayante. Mais je la dois à l'amour du vrai +et du juste, qui établit entre nous des rapports plus certains et plus +solides que ceux du monde et des conversations. + +Toute à vous. + +G. SAND. + + + + +CCXIII + +A MADEMOISELLE DE ROZIÈRES, A PARIS + + Nohant, 9 mai 1842. + +Mignonne, + +Vite à l'ouvrage! Votre maître, le grand Chopin, a oublié (ce à quoi +il tenait pourtant beaucoup) d'acheter un beau cadeau à Françoise, ma +fidèle servante, qu'il adore, et il a bien raison. + +Il vous prie donc de lui envoyer, _tout de suite_, quatre aunes de +dentelle haute de deux doigts au moins dans le prix de dix francs +l'aune; de plus, un châle de ce que vous voudrez dans le prix de +quarante francs. Nos paysannes portent ces châles en fichu, en faisant +plusieurs plis retenus par une épingle sur la nuque, et en laissant +descendre la pointe jusqu'au-dessous de la taille, et les côtés +jusqu'au-dessus du coude, très croisés sur la poitrine. C'est donc +plutôt un grand fichu qu'un châle, mais avec de la frange tout autour, +quand elles sont en grande tenue. Il faut une bordure dans le dessin, ou +un semis, ou encore un châle uni. Vous comprenez qu'une rayure en biais +n'irait pas avec ce déploiement régulier sur le dos. Vous pouvez le +prendre ou en soie ou en laine, peut-être en cachemire français léger. + +Quant à la couleur, comme Françoise porte le deuil toute sa vie en +qualité de veuve berrichonne, il faut que ce soit un châle de deuil; +mais le deuil de nos paysannes admet le gros bleu, le gris, le gros +vert, le violet, le brun, le puce et le marron. Toutes les autres +couleurs sont proscrites. Un seul point rouge serait une abomination. + +Voilà le superbe cadeau que vous demande votre _honoré maître_, avec +un empressement digne de l'ardeur qu'il porte dans ses dons, et de +l'impatience qu'il met dans les petites choses. + +Nous autres, Maurice et moi, qui sommes de grands philosophes, nous vous +déclarons que, si vous ne nous envoyez pas _excessivement vite_ cinq +billes de billard, nous vous écrirons un torrent d'injures, et nous +mettrons Carillo[1] à feu et à sang. Nous avons trouvé notre billard +desséché, les queues gelées, les billes écorchées, et tout l'attirail +endommagé. Nous avons pris nos précautions pour beaucoup de choses; mais +nous n'avions pas prévu que nos billes seraient marquées de la petite +vérole. Il faut que les rats aient fait de beaux carambolages cet hiver. +Ainsi, mademoiselle, faites-nous acheter cinq billes pour la _partie +russe, deux blanches, une rouge, une jaune et une bleue_. Priez M. Gril +de nous faire cette emplette, lui qui est un _fameux_ joueur de billard, +puisqu'il m'a battue plusieurs fois. Dites-lui, pour sa gouverne, que le +billard est grand, non pas énorme, mais assez grand, pour que les billes +ne soient pas de la première petitesse, ni de la première grosseur. S'il +pouvait, en même temps, nous acheter d'excellents procédés, il mettrait +le comble à ses bienfaits. Je ne suis pas contente de ceux que j'ai +emportés: ils sont trop durs. Je les ai pris chez Plenel, boulevard +Saint-Martin; _avis_ pour n'y pas retourner. Mais, sur le même +boulevard, il y a des marchands de billards à choisir. + +Tout le monde vous fait de tendres amitiés. Moi, je vous embrasse de +toute mon âme, ma bonne petite fille. Je vous envoie un bon de cent +francs pour nos emplettes, au cas que vous soyez, comme je suis presque +toujours, sans le sou, à l'heure dite; c'est faire injure peut-être à +votre esprit d'ordre; mais, quant à moi, j'y suis si habituée, que je +n'en rougis plus. + +G. + + [1] Le chien de mademoiselle de Rozières. + + + + +CCXIV + +A MADAME MARLIANI, A PARIS + + Nohant, 26 mai 1842. + +Vous êtes bien bonne et bien mignonne de m'écrire souvent. Ne vous +lassez pas, chère amie, quand même je serais paresseuse, c'est-à-dire +fatiguée; car, après avoir fait, chaque nuit, six heures de pieds de +mouche, je suis bien aveuglée et bien roidie du bras droit pour écrire +quelques lignes dans la journée. Pardonnez-moi quand je suis en retard, +et sachez toujours bien que je pense à vous, que je parle de vous, et +que je cause avec vous en rêve. + +Tout mon monde va bien. J'ai reçu votre lettre, jointe et collée par +l'encre à celle de Leroux; c'était un bon jour pour moi de vous recevoir +tous deux à la fois. J'aurais voulu me mettre sous la même enveloppe +pour être plus avec vous. Le _vieux_ doit être content de moi à l'heure +qu'il est. Il aura reçu mon envoi. J'ai reçu aussi le même jour des +nouvelles de Pauline[1], qui devait chanter le _Barbier_ dans quatre ou +cinq jours, ayant réussi à s'organiser tant bien que mal une troupe. +Elle me paraît enchantée de l'Espagne, de la bonne réception qu'on lui +a faite, du beau soleil et du mouvement dont elle avait besoin. Elle +partira ensuite pour l'Andalousie et reviendra par Nohant. + +Que je suis donc heureuse pour vous de savoir le gros Manoël sur le +point de vous revenir: le retrouverai-je à Paris à la fin d'août? je +le voudrais bien. S'il retourne en Espagne auparavant, vous devriez +le reconduire jusqu'à Nohant; de là, il reprendrait la malle-poste de +Toulouse ou de Bordeaux à volonté. Promettez-moi d'y songer et d'y +tâcher. + +Je suis tout émerveillée des gracieusetés du souverain d'Enrico; mais je +défends à ce grand homme réhabilité de se laisser enivrer par la faveur +royale: je le prie de rester à son métier et de ne plus songer à ses +canons. C'était jadis un homme terrible, vous en avez fait une femme +charmante. Il est beaucoup plus joli et plus heureux ainsi. + +Qu'est-ce que vous me dites, que Pététin est fâché de n'avoir pas été +pris au sérieux par moi? Je le prends, au contraire, plus au sérieux +qu'il ne voudrait. Je le prends pour un bon et excellent jeune homme +qui veut faire le vieux chien, qui a la singulière manie de se faire +grognon, misanthrope et sceptique, quand il a le coeur jeune et généreux +en dépit de lui-même. Eh! mon Dieu, croit-il avoir le monopole des +ennuis, des déceptions et des chagrins? Est-ce que nous n'avons pas +battu tous ces chemins-là? est-ce que nous ne savons pas bien ce que +c'est que la vie? Je le sais mieux que lui; j'ai six, huit ou dix ans +de plus, et je sais bien aussi que, quand on n'est pas né sombre +et haineux, on ne le devient pas, quel que soit le fardeau du mal +personnel. J'ai tant souffert pour mon compte, que je ne m'effraye plus +de voir souffrir. Mes idées ne sont plus à l'épouvante, à la plainte et +à la compassion ardente. Je dis comme vous: «Plus loin, plus loin! ne +nous arrêtons pas; allons au bout.» + +Et, depuis que je sens la main de la vieillesse s'étendre sur moi, +je sens un calme, une espérance et une confiance en Dieu que je ne +connaissais pas dans l'émotion de la jeunesse. Je trouve que Dieu est +si bon, si bon de nous vieillir, de nous calmer et de nous ôter ces +aiguillons de personnalité qui sont si âpres dans la jeunesse! Comment! +nous nous plaignons de perdre quelque chose, quand nous gagnons tant, +quand nos idées se redressent et s'étendent, quand notre coeur s'adoucit +et s'élargit, et quand notre conscience, enfin victorieuse, peut +regarder derrière elle et dire: «J'ai fait ma tâche, l'heure de la +récompense approche!» + +Vous me comprenez, vous, chère amie. Je vous ai vue franchir cette +planche où le pied des femmes tremble et trébuche; vous la passez +gaiement, et vos soucis, quand vous en avez, ont une cause moins puérile +que ces vains regrets d'un âge qui n'est plus à regretter dès qu'il est +passé. Qu'ont-ils à se plaindre, ceux qui sont encore dans la vie que +j'avais hier? Craignent-ils de ne pas vieillir? Est-ce que chaque phase +de notre vie n'a pas ses forces, ses richesses, ses compensations? Il +faut vivre comme on monte à cheval; être souple, ne pas contrarier la +monture mal à propos, tenir la bride d'une main légère, courir quand le +vent souffle et nous presse, aller au pas quand le soleil d'automne +nous y invite. Dieu a bien fait les choses, et, lui aidant, les hommes +arriveront à les comprendre. + +Voilà ce qui me passe par la tête en pensant à Pététin et à tant +d'autres que je sais et qui passeront le torrent en disant: «Je le +croyais plus furieux.» + +Bonsoir, ma bonne chérie. Mille tendresses à mon Gaston, et à vous mille +caresses de coeur. Écrivez-moi. + + [1] Pauline Viardot. + + + + +CCXV + +A M. ANSELME PÉTÉTIN, A PARIS + + Nohant, 30 mai 1842. + +Cher Gengiskan, + +Si vous êtes fâché contre moi, vous avez tort, je le pense. Je ne suis +pas curieuse, ni désoeuvrée, ni taquine, quoi que vous en disiez. C'est +vous qui êtes taquin: si vous voulez avoir bonne mémoire, vous vous +rappellerez que c'est toujours vous qui m'avez attaquée, tantôt sur ma +dureté de coeur à propos de bottes, tantôt sur mon égoïsme à propos de +rien. Je ne me suis jamais défendue. + +Il m'est absolument indifférent d'être jugée froide. A l'âge que j'ai, +ce n'est pas d'un mauvais goût, et mon amour-propre, sur ces choses-là, +est peut-être plus accommodant que le vôtre; car vous m'avez dit, +souvent des choses assez brutales à brûle-pourpoint et je ne m'en suis +jamais fâchée. Je vous voyais les nerfs irrités et j'aimais mieux vous +juger malade que _mauvais chien_. + +Peut-être aviez-vous des intentions hostiles en jetant toutes ces +pierres dans mon jardin. Je ne le croyais pas et je vous répondais sans +humeur; je le pense un peu à présent, en voyant que vous avez été blessé +de réponses fort peu féroces selon moi, et qui convenaient plus à vos +déclamations contre la Providence et la race humaine que de longues, +âpres et inutiles discussions: vous vouliez peut-être les soulever entre +nous; car vous attaquiez sans cesse les points les plus sensibles et +les plus sacrés de nos croyances, sans charité aucune, et, peut-être +pourrais-je dire, sans le moindre égard pour moi. + +Je faillis une ou deux fois m'y laisser prendre. Mais je me suis +arrêtée, en voyant que vous n'étiez pas l'homme de vos théories et que +votre coeur donnait un continuel démenti à vos blasphèmes. De la part +d'un méchant, elles ne m'eussent pas laissée aussi calme; ou bien c'eût +été le calme du mépris. Mais je me suis souvenue du noble et malheureux +Alceste, et je vous ai simplement dit que vous étiez malade, en d'autres +termes, misanthrope. + +C'est donc bien offensant? je ne le savais pas. Je me croyais autorisée +à faire cette réflexion par l'espèce de dédain avec lequel vous débitiez +vos hérésies à deux doigts de mon nez. J'ai eu la bêtise de croire +que c'était de l'abandon de votre part; mais ce n'était pas chez vous +affaire de confiance et vous ne m'autorisiez pas, dites-vous, à vous +plaindre. Eh bien! mon vieux, je m'en abstiendrai devant vous, et, quand +madame Marliani viendra me parler de vous, je la prierai de ne pas vous +redire mon opinion sur votre maladie. Je ne sais pourquoi elle l'a fait, +je ne l'y avais pas autorisée. + +Je ne me souviens pas de ce que je lui ai écrit; ce n'était pas une +_réponse_ à votre attaque, comme vous le pensez. Je ne croyais pas que +vous l'eussiez chargée de me faire le reproche que j'ai repoussé. Quoi +qu'elle vous ait répété de ma lettre, je ne crains pas qu'elle vous +offense, à moins que vous ne soyez fou; car je suis sûre de n'avoir +jamais eu ni un mauvais sentiment, ni une mauvaise pensée à votre égard. + +Maintenant, si vous continuez à m'en vouloir, tant pis pour vous! vous +manquerez à la raison et à la justice. Vous me donnez une leçon un peu +rêche. Elle ne me pique point, parce que je ne la mérite pas. Vous me +croyez dure parce que je ne suis pas coquette. Je ne répondrai pas, +parce que c'est toujours une sotte chose de se laisser aller à parler +de soi. Ceux qui out besoin de cela pour nous connaître ne nous aiment +point, et ceux qui nous aiment nous devinent. Je ne vous reproche pas +l'espèce d'antipathie qui, malgré plusieurs choses aimables, perce dans +votre lettre. Vous faites profession de haïr Dieu d'abord et ensuite +tous les hommes; je serais bien vaine de vouloir être exceptée, et vous +ne vous trompez guère en disant que je ne vaux pas mieux que le premier +venu. + +Je me défends seulement d'avoir été mauvaise pour vous. Mes paroles +n'ont même pas pu être dures, puisque mon intention ne l'était pas. +Votre lettre me prouve que vous êtes encore plus _malade_ que je ne le +pensais, soit dit, _sans vous offenser_, pour la _dernière_ fois. +Vous me faites même un peu l'effet de friser l'hypocondrie; vous êtes +heureusement assez jeune pour la combattre et vous en distraire. Vieux, +vous en serez guéri par la force des choses. La jeunesse a un sentiment +très âpre de personnalité, orgueilleuse dans le triomphe, amère et +colère dans la chute, douloureuse dans l'inaction. Cela est bien; car, +sans cela, elle n'agirait pas; quand l'âge de l'action est passé, la +personnalité s'efface, et l'on se console d'avoir trop ou trop peu agi, +quand on peut se dire qu'on a fait de son mieux, que l'action nous a +emporté ou que l'inaction nous a surmonté par la force des circonstances +extérieures, indépendantes de notre volonté. + +On se réconcilie alors avec soi-même, on se soumet au jugement des +hommes et à la volonté de Dieu; c'est alors qu'on cesse d'être personnel +et que la vie des autres reprend, à nos yeux, sa véritable importance, +son effet salutaire et doux. Il est vrai que, pour arriver en +vieillissant à cet oubli de l'individualisme excessif, qui est le +stimulant et le tourment de la jeunesse, il faut pouvoir se rappeler +qu'on a été très sincère, et très ferme dans ses bonnes intentions. + +Donc, quand je dis que vous serez tranquille sur vos vieux jours, je +ne vous fais pas d'insulte et je ne traite pas avec mépris votre mal +présent. Je ne crois pas à l'heureuse vieillesse des vilaines gens. Je +pense, au contraire, que leur âme va toujours s'aigrissant et que leur +enfer est en ce monde. Vous me direz que le monde n'est peuplé que de +ces gens-là. Eh! mon Dieu, je l'ai cru, je l'ai dit de même, tant qu'il +a été en leur pouvoir de me faire souffrir. Et pourquoi avaient-ils +ce pouvoir? c'est que je le leur donnais par la susceptibilité de mon +amour-propre. Je ne pensais qu'à me battre avec eux, et guère à les +plaindre; la pitié vient quand l'orgueil s'en va, elle change le point +de vue, et, si elle rend parfois plus triste encore, c'est une tristesse +douce et où l'espérance vient trouver place. N'allez pas me croire +douce, bonne et tendre pour avoir pensé et dit cela. C'est encore chez +moi à l'état de découverte, et, dans la pratique, je ne vaux encore +rien; j'attends avec impatience qu'il ne me reste pas un cheveu noir sur +la tête. Alors, j'en suis sure, je n'aurai plus un sentiment injuste +dans le coeur; je verrai les hommes non méchants, mais ignorants et +faibles, en réalité, comme je les aperçois déjà par la théorie. Et vous +aussi, vous les verrez tels, et tout ce qui vous paraît absurde dans mon +optimisme, vous l'aurez trouvé vous-même, et reconnu vrai. + +Votre jeunesse furibonde et hautaine me rappelle la mienne, et vous ne +pouvez inventer aucun blasphème nouveau pour moi. Si je vous racontais +jusqu'où j'ai poussé la haine de toute chose et l'horreur de la vie, +j'aurais l'air de vous faire des romans. + +J'avais un ami, un vrai Pylade qui m'a surnommé son Oreste, pour m'avoir +vue aux prises avec les Euménides, et pourtant je n'avais tué ni père ni +mère. Il avait bien raison de ne me pas prendre au sérieux; car je me +rêvais aussi méchante que les autres hommes, horriblement méchants à mes +yeux. Il avait coutume de me dire: «Tu es malade, bien malade!» C'est +peut-être à force de m'entendre répéter ce mot, qu'il m'est venu sur +les lèvres, en vous voyant dans vos accès. Je n'y ai pas mis plus +d'insolence que ne le faisait mon pauvre Pylade, le plus calme et le +plus patient des hommes! Vous me direz que je n'ai pas l'honneur d'être +votre Pylade. Je voudrais pouvoir être celui de tous les hommes qui +souffrent et leur faire le bien que mon ami m'a fait. + +Vous direz encore que cette amitié universelle est la preuve de mon +mauvais coeur. Il se peut, mais je ne le savais pas; qu'elle vous irrite +et vous offense, au lieu de vous calmer, je vous en garderai votre +part, et, pour vous la prouver, puisque c'est le moyen, je ne vous +la témoignerai pas davantage. Sur ce, ô commandeur des non-croyants! +pardonnez-moi, ne me tuez pas en duel, et remettez dans votre poche un +de vos sujets de chagrin les plus mal fondés. Charlotte, qui vous aime, +a cru bien faire en vous parlant de moi. Elle s'est trompée, ne l'agitez +pas avec cela. Je ne lui en parlerai seulement pas. Elle a eu de bonnes +intentions; car, elle, elle a un coeur affectueux, vous ne pouvez pas le +nier. + +Maurice vous remercie de votre bon souvenir. Nous travaillons et +cultivons Euripide, Eschyle et Sophocle pour le quart d'heure, dans des +traductions sans doute fort plates, mais qui nous laissent encore voir +que ces gens-là avaient quelque talent pour leur temps, comme on dirait +à la cour. + +Moi, je m'occupe à avoir mal à la tête et aux yeux. Je ne sais si vous +pourrez me lire. J'aurais mieux fait, pour ma santé, d'avoir le coeur de +rocher dont vous me gratifiez, de vous laisser grogner tout votre saoul, +que de m'endommager le nerf optique à vous répondre si longuement. + +Pardieu! je suis bien bête, et je devrais avoir les profits de +l'égoïsme, puisque j'en ai les honneurs. + +Toute à vous. + +G.S. + + + + +CCXVI + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Nohant, 23 juin 1842. + +Mon cher Poncy, + +Je ne vous écris qu'un mot, en attendant que je puisse vous écrire +davantage. J'ai, depuis six semaines, d'affreuses douleurs dans la tête, +produites par l'effet de la lumière _sur les yeux_. J'ai une peine bien +grande à fournir mon travail à la _Revue indépendante_, et, quatre ou +cinq jours par semaine, je suis forcée de m'enfermer dans l'obscurité +comme une chauve-souris; je vois alors le soleil et la nature par les +yeux de l'esprit et par la mémoire; car, pour les yeux du corps, +ils sont condamnés à l'inaction, ce qui m'attriste et m'ennuie +prodigieusement. + +Je recevrai avec grand plaisir M. Paul Gaymard, voilà ce que je voulais +vous répondre sans tarder. + +Et puis, maintenant, je vous dis bien vite que j'ai reçu vos deux +lettres; que vos poésies sont toujours belles et grandes; que votre +_Fête de l'Ascension_ est une promesse bien sainte et bien solennelle de +ne jamais briser la coupe fraternelle où vous buvez, avec les hommes de +la forte race, le courage et la douleur. + +Faites beaucoup de poésies de ce genre, afin qu'elles aillent au coeur +du peuple et que la grande voix que le ciel vous a donnée pour chanter +au bord de la mer ne meure pas sur les rochers, comme celle de la _Harpe +des tempêtes_. Prenez dans vos robustes mains la harpe de l'humanité et +qu'elle vibre comme on n'a pas encore su la faire vibrer. Vous avez un +grand pas à faire (littérairement parlant) _pour associer vos grandes +peintures de la nature sauvage avec la pensée et le sentiment humain_. +Réfléchissez à ce que je souligne ici. Tout l'avenir, toute la mission +de votre génie sont dans ces deux lignes. C'est peut-être une mauvaise +formule de ce que je veux exprimer; mais c'est celle qui me vient dans +ce moment, et, telle qu'elle est, c'est le résumé de mes impressions et +de mes réflexions sur vous. Méditez-la, et, si elle vous suffit pour +comprendre ce que j'attends de vos efforts, donnez-m'en vous-même +l'explication et le développement dans votre réponse. C'est peut-être +une énigme que je vous propose. Eh bien, c'est un travail pour votre +intelligence. Si vous n'entendez pas la solution comme je l'entends, +rappelez-moi ma formule, et je vous la développerai de mon côté dans +ma prochaine lettre. Au reste, la difficulté que je vous propose, +_d'associer_ (en d'autres termes) _le sentiment artistique et +pittoresque avec le sentiment humain et moral_, vous l'avez +instinctivement résolue d'une manière admirable en plusieurs endroits +de vos poésies. Dans toutes celles où vous parlez de vous et de votre +métier, vous sentez profondément que, si l'on a du plaisir avoir en vous +l'individu parce qu'il est particulièrement doué, on en a encore plus à +le voir maçon, prolétaire, travailleur. Et pourquoi? c'est parce qu'un +individu qui se pose en poète, en artiste pur, en _Olympie_, comme la +plupart de nos grands hommes bourgeois et aristocrates, nous fatigue +bien vite de sa personnalité. Les délires, les joies et les souffrances +de son orgueil, la jalousie de ses rivaux, les calomnies de ses ennemis, +les insultes de là critique: que nous importent toutes ces choses +dont ils nous entretiennent, avec leur comparaison des chênes et des +champignons vénéneux poussés sur leur racine?--comparaison ingénieuse, +mais qui nous fait sourire parce que nous y voyons percer la vanité de +l'homme isolé, et que les hommes ne s'intéressent réellement à un homme +qu'autant que cet homme s'intéresse à l'humanité. Ses souffrances ne +trouvent d'intérêt et de sympathie qu'autant qu'elles sont subies pour +l'humanité. Son martyre n'a de grandeur que lorsqu'il ressemble à +celui du Christ; vous le savez, vous le sentez, vous l'avez dit. Voilà +pourquoi votre couronne d'épines vous a été posée sur le front. C'est +afin que chacune de ces épines brûlantes fit entrer dans votre front +puissant une des souffrances et le sentiment d'une des injustices que +subit l'humanité. Et l'humanité qui souffre, ce n'est pas nous, les +hommes de lettres; ce n'est pas moi, qui ne connais (malheureusement +pour moi peut-être) ni la faim ni la misère; ce n'est pas même vous, mon +cher poète, qui trouverez dans votre gloire et dans la reconnaissance +de vos frères, une haute récompense de vos maux personnels; c'est le +peuple, le peuple ignorant, le peuple abandonné, plein de fougueuses +passions qu'on excite dans un mauvais sens, ou qu'on refoule, sans +respect de cette force que Dieu ne lui a pourtant pas donnée pour rien. +C'est le peuple livré à tous les maux du corps et de l'âme, sans prêtres +d'une vraie religion; sans compassion et sans respect de la part de ces +classes éclairées (jusqu'à ce jour), qui mériteraient de retomber dans +l'abrutissement, si Dieu n'était pas tout pitié, tout patience et tout +pardon. + +Me voilà un peu loin de la concision que je me promettais en commençant +ma lettre, et je crains que vous n'ayez autant de peine à déchiffrer mon +écriture que moi à la voir. N'importe, je ne veux pas laisser mon idée +trop incomplète. Je vous disais donc que vous aviez résolu la difficulté +toutes les fois que vous avez parlé du travail. Maintenant il faut +marier partout la grande peinture extérieure à l'idée même de votre +poésie. Il faut faire des _marines_: elles sont trop belles pour que +je veuille vous en empêcher; mais il faut, sans sacrifier la peinture, +féconder par la comparaison ces belles pièces de poésie si fortes et si +colorées. Vous avez rencontré parfois l'idée; mais je ne trouve pas +que vous en ayez tiré tout le parti suffisant. Ainsi la plupart de vos +_marines_ sont trop de _l'art pour l'art_, comme disent nos artistes +sans coeur. Je voudrais que cette impitoyable mer, que vous connaissez +et que vous montrez si bien, fût plus personnifiée, plus significative, +et que, par un de ces miracles de la poésie que je ne puis vous +indiquer, mais qu'il vous est donné de trouver, les émotions qu'elle +vous inspire, la terreur et l'admiration, fussent liées à des sentiments +toujours humains et profonds. Enfin il faut ne parler aux yeux de +l'imagination que pour pénétrer dans l'âme plus avant que par le +raisonnement. Pourquoi cette éternelle colère des éléments? cette lutte +entre le ciel et l'abîme, le règne du soleil qui pacifie tout; pourquoi +la rage, la force, la beauté, le calme? Ne sont-ce pas là des symboles, +des images en rapport avec nos rages intérieures, et le calme n'est-il +pas une des figures de la Divinité? Voyez Homère! comme il touche à la +nature! il est plus romantique que tous nos modernes; et pourtant cette +nature si bien sentie et si bien dépeinte n'est qu'un inépuisable +arsenal où il trouve des comparaisons pour animer et colorer les actes +de la vie divine et humaine. Tout le secret de la poésie, tous ses +prodiges sont là. Vous l'avez senti dans la _Barque échouée_, dans la +_Fumée qui monte des toits_, etc. Je voudrais que vous le sentissiez +dans toutes les pièces que vous faites; c'est par là qu'elles seraient +complètes, profondes, et que l'impression en serait ineffaçable. Hugo a +senti cela quelquefois; mais son âme n'est pas assez morale pour l'avoir +senti tout à fait et à propos. C'est parce que son coeur manque de +flamme que sa muse manque de goût. L'oiseau chante pour chanter, dit-on. +J'en doute. + +Il chante ses amours et son bonheur, et c'est par là qu'il est en +rapport avec la nature. Mais l'homme a plus à faire, et le poète ne +chante que pour émouvoir et faire penser. + +J'espère qu'en voilà assez pour une aveugle. Je crains que mon écriture +ne vous communique ma cécité. + +Adieu, cher Poncy. Suppléez par votre intelligence à tout ce que je vous +dis si mal et si obscurément. Solange et Maurice vous lisent et vous +aiment. Maurice a presque votre âge, je crois. Il a dix-neuf ans; c'est +un peintre. Il est doux, laborieux, calme comme la mer la plus calme. +Solange a quatorze ans; elle est grande, belle et fière. C'est une +créature indomptable et une intelligence supérieure, avec une paresse +dont on n'a pas d'idée. Elle peut tout et ne veut rien. Son avenir est +un mystère, un soleil sous les nuages. Le sentiment de l'indépendance et +de l'égalité des droits, malgré ses instincts de domination, n'est que +trop développé en elle. Il faudra voir comment elle l'entendra et ce +qu'elle fera de sa puissance. Elle est très flattée de votre envoi et +l'a collé clans son album avec les autographes les plus illustres. + +Avez-vous un numéro de la _Ruche populaire_ où mon ami Vinçard rend +compte de vos _Marines_? Le _Progrès du Pas-de-Calais_, rédigé par mon +ami Degeorge, doit avoir fait aussi un article. Enfin, la _Phalange_ +m'en a promis un. Si vous n'êtes pas à même de vous procurer ces +journaux, dites-le-moi, je vous les ferai envoyer; J'ai écrit à mon +éditeur Perretin de vous faire passer un exemplaire d'_Indiana_, et un +de tous ceux de la nouvelle édition, à mesure qu'ils paraîtront. + +Quant aux vers que vous m'adressez, je les garde pour moi jusqu'à nouvel +ordre. J'y suis sensible et j'en suis fière. Mais il ne faut pas les +publier dans le prochain recueil; cela me gênerait pour le pousser +comme je veux le faire. J'aurais l'air de vous gouter parce que vous +me louez... Les sots n'y verraient pas autre chose, et diraient que je +travaille à m'élever des autels. Cela ferait tort à votre succès, si on +peut appeler succès la voix des journaux. Mais, toute mauvaise qu'elle +est, il la faut jusqu'à un certain point. + +Adieu encore, et à vous de coeur. + +Ne vous donnez pas la peine de recopier les vers que vous m'avez +envoyés. Je ne les égare pas, et, si je vous demande des changements +et des corrections, à ceux-là et aux autres, vous aurez bien assez +d'ouvrage. Ne vous fatiguez donc pas à écrire plus qu'il ne faut. Je lis +parfaitement bien votre écriture. Si je suis sévère pour le fond, il +faudra que vous soyez courageux et patient. Il ne s'agit pas de faire +un second volume aussi bon que le premier. En poésie, qui n'avance pas +recule. Il faut faire beaucoup mieux. Je ne vous ai pas parlé des taches +et des négligences de votre premier volume. Il y avait tant à admirer et +tant à s'étonner, que je n'ai pas trouvé de place dans mon esprit +pour la critique. Mais il faut que le second volume n'ait pas ces +incorrections. Il faut passer maître avant peu. Ménagez votre santé +pourtant, mon pauvre enfant, et ne vous pressez pas. Quand vous n'êtes +pas en train, reposez-vous et ne faites pas fonctionner le corps et +l'esprit à la fois, au delà de vos forces. Vous avez bien le temps, vous +êtes tout jeune, et nous nous usons tous trop vite. N'écrivez que quand +l'inspiration vous possède et vous presse. + + + + +CCXVII + +AU MÊME + + Nohant, 24 août 1842 + +Mon cher poète, + +J'ai trouvé vos deux lettres au retour d'un voyage que je viens de faire +à Paris, pour mes affaires, c'est-à-dire pour celles de notre _Revue_. +Je suis toujours malade, et mes yeux me refusent le service. Ne croyez +donc pas, si je ne vous réponds pas exactement, qu'il y ait de ma faute. +Mon travail même est sans cesse interrompu et repris avec de pénibles +efforts souvent infructueux. + +Je crois qu'à certains égards, vous avez progressé. Vos idées +s'enchaînent, se symbolisent et se complètent mieux. Mais je veux vous +avertir avec la franchise et l'autorité maternelles que vous voulez +bien m'accorder: vous négligez la forme et l'expression, au lieu de les +corriger. Je ne vous ai pas fait de reproche pour votre volume imprimé, +je n'ai fait d'attention sérieuse qu'à l'inspiration extraordinaire et +à l'innéité, l'abondance de talent, qui s'y révèlent à chaque page. Je +savais bien qu'à chaque page il y avait ou une incorrection de langage +ou une métaphore manquant de justesse, ou un trait dont le goût n'était +pas pur. Si vous voulez faire une seconde publication ayant les mêmes +qualités et les mêmes défauts que la première, vous le pouvez. Je suis à +votre service pour m'en occuper avec autant de zèle et de dévouement +que s'il s'agissait de votre chef-d'oeuvre. Mais, si vous écoutez +les conseils de mon amitié sérieuse et sévère, vous ne publierez vos +nouvelles poésies que lorsque vous y reconnaîtrez vous-même plus de +qualités et moins de défauts que dans les premières. + +Vous êtes si jeune, qu'il ne vous est pas permis de ne pas faire chaque +année un progrès sensible. Or, je trouve, dans les pièces que vous +m'avez envoyées, plus de qualités, il est vrai, mais aussi plus de +défauts que dans votre volume. Je ne m'en étonne pas, et même je +vous dirai que je m'y attendais. C'est une phase inévitable de la +transformation qui se fait dans l'esprit d'un poète comme d'un artiste. +J'étudie ces phases dans la peinture que fait mon fils, et je les ai +étudiées sur moi-même dans ma jeunesse. Tant qu'on est dans l'heureux +âge de progresser, on perd à chaque instant d'un côté ce qu'on gagne +de l'autre. De ce que cela est inévitable, il n'en faut pas moins +s'observer, s'efforcer, s'examiner et se corriger. Dans la peinture, on +étudie les grands modèles. Dans la littérature, il en faut faire autant. +Je voudrais que vous prissiez du repos pour quelque temps, puisque +vous-même, au milieu de vos fatigues et de vos chagrins domestiques, +vous en sentez le besoin. Il faudra lire beaucoup d'ancienne +littérature, du Corneille, du Bossuet, du Jean-Jacques Rousseau; même +du Boileau comme antidote à un certain débordement d'expressions et de +métaphores romantiques dont on abuse aujourd'hui, et dont vous abusez +souvent. + +Je ne veux pas que vous vous effaciez, que vous cessiez d'être moderne +et romantique pour vous faire classique et ancien. Mais il n'y a pas de +danger que cela vous arrive. Vous êtes riche à revendre, et il ne s'agit +plus que de savoir choisir et ordonner vos richesses. Comme jeune homme +et poète ardent, vous manquez souvent de goût: cette chose si fine, +qu'elle est indéfinissable, que je ne pourrais jamais vous dire en quoi +elle consiste, et que, sans elle, pourtant, il n'y a point d'art ni de +vraie poésie. Si vous n'en aviez pas du tout, je n'essayerais pas de +vous conseiller d'en avoir: ce serait bien inutile; mais c'est parce +que vous en avez beaucoup et grandement que je vous avertis de penser +maintenant au triage. Je vous détaillerais bien, vers par vers, vos +succès et vos chutes en ce genre. Ainsi, les quatre vers qui terminent +l'_Échappée_ _de mer_ sont une comparaison extrêmement hardie, et +cependant juste, heureuse et belle. Mais quand, par un néologisme +audacieux, vous faites le verbe _zigzaguer_, vous ne réussissez +qu'à peindre aux yeux vivement une chose matérielle, et, au lieu de +l'embellir par l'expression (ce qui est le devoir inexorable de la +poésie), vous la rabaissez à un terme vulgaire et incorrect, vous +manquez au goût. Vous peignez un spectacle grandiose: ne cessez pas +d'être grandiose; vous voulez dire naïvement une chose naïve: soyez +naïf. _Zigzaguer_ n'est ni l'un ni l'autre. Si je vous analysais vos +vers un par un, je vous ennuierais, je vous effrayerais peut-être, et +mon avis n'est pas qu'on reprenne un travail mot à mot pour le refaire +péniblement. Il vaut mieux passer à un autre et s'observer en le +faisant. Vous auriez même près de vous un conseil assidu et sévère, +qu'il vous fatiguerait, et glacerait peut-être votre inspiration. Je +ne veux faire ce triste métier avec vous que quand vous serez résolu à +imprimer. Alors vous m'enverrez le tout, et, si vous le voulez, je ferai +le travail d'élaguer et d'indiquer à un nouvel examen de vous ce qui ne +me paraîtra pas bien. Mais, dans l'état de fatigue et d'agitation +où vous êtes, le plus sage serait de travailler moins souvent et +d'apprendre davantage. Je vous blâme beaucoup d'avoir une correspondance +qui vous prend du temps. Je n'en ai pas, moi. Une fois par mois; j'écris +une douzaine de lettres, tant pour mes amis que pour mes affaires, et je +reçois au moins cent lettres par mois. + +Mais elles sont le fait de l'oisiveté, de la curiosité et de la vanité. +Je n'ai garde d'y répondre, quand je n'y vois aucune utilité pour moi ou +pour les autres. Cela me fait des ennemis. Je m'y résigne, ne pouvant +l'éviter et n'ayant pas le moyen de payer une secrétaire pour la +satisfaction d'autrui. Vous avez mieux à faire, mon cher enfant, que de +gaspiller votre temps si rare, et vos forces si nécessaires, à de menues +expansions de banale correspondance où l'on est toujours poussé par le +besoin de parler de soi. Quand vous avez une heure de reste le soir, +lisez donc de bons vers et de bonne prose, et, sans vous attacher à +imiter aucun auteur, vous prendrez, sans vous en apercevoir, l'habitude +d'un goût plus sévère et d'une pureté de forme plus soutenue. + +Quant aux lettres que vous m'écrivez, mon cher poète, et que je reçois +toujours avec un vrai plaisir, ne vous demandez pas si elles sont bien +écrites. Elles le sont. Votre coeur y parle, et le _lecteur_ n'y cherche +pas autre chose. + +Si vous avez le courage de faire ce que je vous dis, avant peu de mois, +vous vous réveillerez un beau jour ayant beaucoup acquis, et, sans vous +en rendre compte peut-être, vous aurez trouvé des formes irréprochables +pour rendre vos pensées nobles et chaleureuses. + +Mais le travail, la maladie, la misère, me direz-vous? Oh! je sais bien +ce que c'est. Si vous comptez vivre de votre plume, et progresser en +même temps, je vous dirai que c'est trop pour commencer, et qu'il faut +vous résigner, pendant quelques années encore, à choisir entre le profit +et le progrès du talent. Si vous étiez malade tout à fait et dans +l'impossibilité de travailler des bras, j'espère que vous seriez assez +bon fils pour me le dire et ne pas rougir d'un service, si tant est +qu'on puisse appeler service un moment d'aide si doux à l'ami qui peut +le procurer. + +Vous avez bien fait de repousser du pied l'or dont vous me parlez, si +c'était de cet or de mauvais aloi que nous savons bien et qui souille +le coeur et la main. Mais l'aide d'un coeur ami, c'est autre chose. +J'espère que vous le comprendrez comme moi. + +Adieu, mon cher Poncy. Du courage! croyez qu'il m'en faut beaucoup pour +vous sermonner comme je fais. + +A vous, de coeur. + +J'ai encore un mot à vous dire. Ne montrez jamais mes lettres qu'à votre +mère, à votre femme, ou à votre meilleur ami. C'est une sauvagerie et +une manie que j'ai au plus haut degré. L'idée que je n'écris pas pour la +personne seule à qui j'écris, ou pour ceux qui l'aiment complètement, me +glacerait sur-le-champ le coeur et la main. Chacun a son défaut. Le mien +est une misanthropie d'habitudes extérieures, quoique, au fond, je n'aie +guère d'autre passion maintenant que l'amour de mes semblables; mais ma +personnalité n'a que faire dans les faibles services que mon coeur et ma +foi peuvent rendre en ce monde. + +Quelques-uns m'ont fait beaucoup de peine sans le savoir, en parlant et +en écrivant sur ma personne, mes _faits_ et _gestes_, même en bien et +avec bonne intention. Respectez la maladie d'esprit de celle que vous +appelez votre mère. + + + + +CCXVIII + +A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE, +A ANGERS + + Nohant, 23 août 1842 + +Mademoiselle, + +J'ai reçu à Paris, où je viens de passer quelques jours, la lettre que +vous m'avez fait l'honneur de m'écrire il y a deux mois. Je répondrais +mal à la confiance dont vous m'honorez si je n'essayais pas de vous dire +mon opinion sur votre situation présente. Cependant, je suis un bien +mauvais juge en pareille matière, et je n'ai point du tout le sens de la +vie pratique. Je vous prie donc de regarder le jugement très bref que +je vais vous soumettre comme une synthèse d'où je ne puis redescendre à +l'analyse, parce que les détails de l'existence ne se présentent à moi +que comme des romans plus ou moins malheureux et dont la conclusion ne +se rapporte qu'à une maxime générale: changer la société de fond en +comble. + +Je trouve la société livrée au plus affreux désordre, et, entre toutes +les iniquités que je lui vois consacrer, je regarde, en première ligne, +les rapports de l'homme avec la femme établis d'une manière injuste et +absurde. Je ne puis donc conseiller à personne un mariage sanctionné par +une loi civile qui consacre la dépendance, l'infériorité et la nullité +sociale de la femme. J'ai passé dix ans à réfléchir là-dessus, et, après +m'être demandé pourquoi tous les amours de ce monde, légitimés ou non +légitimés par la société, étaient tous plus ou moins malheureux, quelles +que fussent les qualités et les vertus des âmes ainsi associées, je me +suis convaincue de l'impossibilité radicale de ce parfait bonheur, +idéal de l'amour, dans des conditions d'inégalité, d'infériorité et de +dépendance d'un sexe vis-à-vis de l'autre. Que ce soit la loi, que +ce soit la morale reconnue généralement, que ce soit l'opinion ou le +préjugé, la femme, en se donnant à l'homme, est nécessairement ou +enchaînée ou coupable. + +Maintenant, vous me demandez si vous serez heureuse par l'amour et le +mariage. Vous ne le serez ni par l'un ni par l'autre, j'en suis bien +convaincue. Mais; si vous me demandez dans quelles conditions autres je +place le bonheur de la femme, je vous répondrai que, ne pouvant refaire +la société, et sachant bien qu'elle durera plus que notre courte +apparition actuelle en ce monde, je la place dans un avenir auquel +je crois fermement et où nous reviendrons à la vie humaine dans des +conditions meilleures, au sein d'une société plus avancée, où nos +intentions seront mieux comprises et notre dignité mieux établie. + +Je crois à la vie éternelle, à l'humanité éternelle, au progrès éternel; +et, comme j'ai embrassé à cet égard les croyances de M. Pierre Leroux, +je vous renvoie à ses démonstrations philosophiques. J'ignore si elles +vous satisferont, mais je ne puis vous en donner de meilleures: quant à +moi, elles ont entièrement résolu mes doutes et fondé ma foi religieuse. + +Mais, me direz-vous encore, faut-il renoncer, comme les moines du +catholicisme, à toute jouissance, à toute action, à toute manifestation +de la vie présente, dans l'espoir d'une vie future? Je ne crois point +que ce soit là un devoir, sinon, pour les lâches et les impuissants. Que +la femme, pour échapper à la souffrance et à l'humiliation, se préserve +de l'amour et de la maternité, c'est une conclusion romanesque que j'ai +essayée dans le roman de _Lélia_, non pas comme un exemple à suivre, +mais comme la peinture d'un martyre qui peut donner à penser aux juges +et aux bourreaux, aux hommes qui font la loi et à ceux qui l'appliquent. +Cela n'était qu'un poème, et, puisque vous avez pris la peine de le lire +(en trois volumes), vous n'y aurez pas vu, je l'espère, une doctrine. Je +n'ai jamais fait de doctrine, je ne me sens pas une intelligence assez +haute pour cela. J'en ai cherché une; je l'ai embrassée. Voilà pour ma +synthèse à moi; mais je n'ai pas le génie de l'application, et je ne +saurais vraiment pas vous dire dans quelles conditions vous devez +accepter l'amour, subir le mariage et vous sanctifier par la maternité. + +L'amour, la fidélité, la maternité, tels sont pourtant les actes les +plus nécessaires, les plus importants et les plus sacrés de la vie de la +femme. Mais, dans l'absence d'une morale publique et d'une loi civile +qui rendent ces devoirs possibles et fructueux, puis-je vous indiquer +les cas particuliers où, pour les remplir, vous devez céder ou résister +à la coutume générale, à la nécessité civile et à l'opinion publique? En +y réfléchissant, mademoiselle vous reconnaîtrez que je ne le puis pas, +et que vous seule êtes assez éclairée sur votre propre force et sur +votre propre conscience, pour trouver un sentier à travers ces abîmes, +et une route vers l'idéal que vous concevez. + +A votre place, je n'aurais, quant à moi, qu'une manière de trancher ces +difficultés. Je ne songerais point à mon propre bonheur. Convaincue que, +dans le temps où nous vivons (avec les idées philosophiques que notre +intelligence nous suggère et la résistance que la législation et +l'opinion opposent à des progrès dont nous sentons le besoin), il n'y +a pas de bonheur possible au point de vue de l'égoïsme, j'accepterais +cette vie avec un certain enthousiasme et une résolution analogue en +quelque sorte à celle des premiers martyrs. Cette abjuration du bonheur +personnel une fois faite sans retour, la question serait fort éclaircie. +Il ne s'agirait plus que de chercher à faire mon devoir comme je +l'entendrais. Et quel serait ce devoir? Ce serait de me placer, au +risque de beaucoup de déceptions, de persécutions et de souffrances, +dans les conditions où ma vie serait le plus utile au plus grand, nombre +possible de mes semblables. Si l'amour parle en vous, quel sera, avec +une telle abnégation, le but de votre amour? Faire le plus de bien +possible à l'objet de votre amour. Je n'entends pas par là lui donner +les richesses et les joies qu'elles procurent: c'est plutôt le moyen +de corrompre que celui d'édifier. J'entends lui fournir les moyens +d'ennoblir son âme, et de pratiquer la justice, la charité, la loyauté. +Si vous n'espérez pas produire ces effets nobles et avoir cette action +puissante sur l'être que vous aimez, votre amour et votre fortune ne lui +feront aucun bien. Il sera ingrat, et vous serez humiliée. + +Si l'espoir de la maternité parle en vous, quel sera (toujours avec +l'abnégation) le but de votre espoir? Ce sera de vous placer dans les +conditions les plus favorables à l'éducation de vos enfants, aux bons +exemples et aux bons préceptes que vous devez leur fournir. + +Enfin, si le désir de donner le bon exemple à votre entourage parle +en vous, examinez d'abord si votre entourage est susceptible d'être +impressionné et modifié par un bon exemple, et, s'il en est ainsi, +cherchez les conditions dans lesquelles vous lui donnerez ce bon +exemple. + +Ici s'arrête nécessairement mon instruction. Si vous me disiez +d'appliquer à votre place ces trois préceptes, je ferais peut-être tout +de travers. Je crois avoir une bonne conscience et de bonnes intentions. +Mais je n'ai aucune habileté de conduite, et je me suis mille fois +trompée dans l'action. Je crois que vous avez un meilleur jugement, et +que, si vous, vous servez de ma théorie, vous sortirez des incertitudes +où vous êtes plongée. La préoccupation où vous êtes d'une satisfaction +personnelle que je crois impossible d'assurer est l'obstacle qui vous +arrête, et, si vous vous sentez la foi et le courage de l'écarter la +lumière se fera dans votre intelligence. + +Je n'ai pas lu les ouvrages que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer. +Ils ont été égarés dans un déménagement avec d'autres livres, et je n'ai +jamais pu les retrouver. Si vous aviez la bonté de renouveler votre +envoi, j'y consacrerais les premières heures de liberté que j'aurai. +Je vous demande pardon de mon griffonnage, j'ai la vue fort altérée. +J'écris bien rarement des lettres et avec beaucoup de peine. + +Agréez, mademoiselle, l'expression de mon estime bien particulière et de +mes sentiments distingués. + +GEORGE SAND. + +Je serai à Paris vers le 25 septembre. Veuillez adresser à la _Revue +indépendante_. + + + + +CCXIX + +A MONSEIGNEUR L'ARCHEVÊQUE DE PARIS + + Nohant, septembre 1842. + +Monseigneur. + +Mon nom est peut-être une mauvaise recommandation près de vous; mais, +si, avec des croyances peut-être différentes des vôtres; je viens à +vous, pleine de confiance, pour vous indiquer une bonne oeuvre à faire, +il me semble que votre sagesse éclairée et votre esprit de charité +peuvent m'accorder aussi quelque confiance et m'écouter avec douceur. + +Il y a du moins un point qui rassemble les âmes engagées sur des routes +diverses. C'est l'amour de la justice, et, comme toute justice émane de +Dieu, peut-être ne suis-je pas une âme impie ni indigne de merci; c'est +cet esprit de justice et de bonté que j'invoque, pour oser, sans être +connue de vous, vous confier un secret et vous demander une grâce. + +Monseigneur, il y a, dans une commune de campagne, un desservant très +orthodoxe, nullement partisan de mes dissidences avec la lettre des lois +de l'Église, et avec lequel, par conséquent, je ne suis pas intimement +liée. Je respecte trop la sincérité et la fermeté de sa foi pour +chercher à l'ébranler par de vaines discussions, et sa foi me paraît +bonne et bien entendue, puisqu'elle ne produit que de bonnes et nobles +actions. Les services et les soins à rendre aux paysans malades ou +indigents me sont imposés par un peu d'aisance et par mon séjour au +milieu d'eux. C'est ainsi que j'ai été à même d'apprécier la conduite +pure et respectable de ce vertueux prêtre, et, le voyant béni de tous, +me trouvant parfois en relations avec lui pour aviser au soulagement de +certaines souffrances et misères, je puis attester que c'est là un homme +irréprochable aux yeux de toutes les opinions. + +Ces jours derniers, l'ayant rencontré dans une chaumière et revenant par +le même chemin que lui, je remarquai qu'il était fort triste et abattu, +et, l'ayant pressé de questions, j'obtins la confidence que je vais +faire à Votre Grandeur. C'est un secret qui m'a été confié, et je ne le +confierai jamais qu'à Elle, c'est lui dire que je compte absolument sur +son honneur et sur sa religion pour ne point chercher à connaître le nom +du prêtre dont il s'agit; car la démarche que je fais ici, je n'y suis +point autorisée; je la prends dans un mouvement de mon coeur et dans une +sorte d'inspiration que je crois bonne et sûre. + +Il y a quelques années, ce desservant, touché du désespoir d'une vieille +mère de famille dont le fils, homme d'honneur, mais accablé par de +malheureuses affaires, allait être poursuivi et emprisonné pour dettes, +céda aux conseils de la pitié, accorda pleine confiance aux preuves +qu'on lui donnait, et s'engagea à servir de caution auprès des +créanciers pour une pauvre somme de quatre mille francs. C'était plus +qu'il ne possédait, ou, pour mieux dire, il ne possédait rien du tout. +Mais, comme les créanciers demandaient alors une garantie plutôt que de +l'argent; que le débiteur paraissait pouvoir s'acquitter en quelques +années par son travail, le bon prêtre calcula que, toutes choses étant +mises au pis, il pourrait lui-même, avec le temps et en se privant +chaque année, arriver à faire face au désastre. + +Malheureusement, le débiteur mourut peu après, ne laissant rien, et la +dette retomba sur le prêtre, qui obtint un peu de temps, et qui, depuis +deux ou trois ans, paye les intérêts sans avoir pu arriver à solder plus +de deux cents francs sur le capital. + +Maintenant, voici que les créanciers se montrent fort durs et fort +pressés, qu'ils exigent ce capital sur l'heure, menacent de poursuites, +de frais et de saisie, et, pour avoir exercé la charité, un prêtre +respectable et excellent peut être d'un jour à l'autre exposé à un +scandale, à une honte poignante. + +Si j'avais eu quatre mille francs, j'aurais à l'instant même fait cesser +l'inquiétude et la douleur de ce bon curé. Mais son histoire est la +mienne, avec la différence que ce qui lui est arrivé une fois m'est +arrivé plus de vingt fois, et que, dans la proportion de mes ressources +aux siennes, je suis encore plus gênée et empêchée que lui. Ma position +de femme, c'est-à-dire de mineure aux yeux de la loi (mineure de +quarante ans, s'il vous plaît, monseigneur!), ne me permet pas +d'emprunter, et je ne peux pas m'adresser à des amis. La plupart des +miens sont pauvres; le peu de riches véritablement humains que j'ai +rencontrés sont tellement épuisés d'aumônes et de charités, que c'est +être indiscret que de recourir à eux encore une fois. Et puis je +dois vous avouer que je suis liée en général avec des personnes de +l'_opposition_ la plus prononcée, et que, malheureusement, il y a de +l'intolérance au fond de toutes les opinions de ce temps-ci. Tel qui +se dépouillera pour un détenu politique de sa couleur ne s'intéressera +point à un curé et ne comprendra pas que je m'y intéresse. + +J'ai fait appel, sans les beaucoup connaître, à quelques personnes +riches et pieuses, leur faisant entendre qu'il s'agissait d'un prêtre, +et d'un prêtre aussi orthodoxe qu'elles pouvaient le désirer. On m'a +répondu qu'on n'avait pas d'argent ou qu'on avait _ses pauvres._ + +J'ai conseillé à mon desservant de s'adresser au prélat de son diocèse; +mais d'autres le lui ont déconseillé, parce que monseigneur, dit-on, +blâmerait l'action du prêtre charitable comme une légèreté, comme une +imprudence, et que cet aveu pourrait lui faire du tort dans son esprit. +Est-ce possible? la prudence humaine peut-elle parler, là où la pitié +évangélique commande? Je ne comprends rien à cela, mais enfin je ne puis +insister sur un avis où l'on croit voir de graves inconvénients. Dans +cette perplexité, l'idée m'est venue de m'adresser tout droit à Votre +Grandeur, parce qu'on m'a dit qu'Elle avait l'esprit élevé et l'âme +véritablement apostolique. J'ai eu confiance, et j'ai osé. Je prévois +bien que Votre Grandeur fait son devoir encore mieux que moi, encore +mieux que tout le monde, et qu'Elle a quelque peine à satisfaire toutes +les demandés nécessiteuses dont elle est accablée. Mais elle a de +nombreuses et puissantes relations que je n'ai point, elle doit disposer +de la bourse de beaucoup de personnes charitables, et il suffit d'un mot +de sa bouche pour obtenir pleine croyance, tandis qu'une hérétique comme +moi n'a point de crédit, et ne peut espérer d'être écoutée que par une +àme aussi dégagée de soupçons et aussi saintement loyale que celle de +Votre Grandeur. + +Je la prie d'agréer l'hommage de mon profond respect. + +GEORGE SAND. + + + + +CXX + +A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHÂTRE + + Paris, 12 novembre 1842. + +Mon bon Charles, + +Tu es excellent, et tes marrons le sont aussi. Nous les croquons à +toutes les sauces, et cet échantillon du Berry, en même temps qu'il nous +couvre de gloire aux yeux de nos convives, nous satisfait l'estomac en +nous réjouissant le coeur. Solange surtout en fait son profit à belles +dents, et madame Pauline les a trouvés si bons, que je lui en ai promis, +de ta part, un joli sac que certainement tu ne lui refuseras pas. + +Je te dirai que nous sommes occupés de cette grande et bonne Pauline, +avec redoublement depuis son _redébut_ aux Italiens. Je ne te dis rien +de sa voix et de son génie, tu en sais aussi long que nous là-dessus; +mais tu apprendras avec plaisir que son succès, un peu contesté dans +les premiers jours, non par le public, mais par quelques coteries et +boutiques de journalisme, a été, dans _la Cenerentola_ aussi brillant +et aussi complet que possible. Elle y est admirable, et, durant trois +représentations de suite, on lui a fait répéter le finale. On remonte +maintenant le _Tancrède_ pour elle, et, les jours où elle ne chante pas, +nous montons à cheval ensemble. + +Nous cultivons aussi le billard; j'en ai un joli petit, que je loue +vingt francs par mois, dans mon salon, et, grâce à la bonne amitié, nous +nous rapprochons, autant que faire se peut, dans ce triste Paris, de la +vie de Nohant. Ce qui nous donne un air campagne, aussi, c'est que je +demeure dans le même square que la famille Marliani, Chopin dans le +pavillon suivant, de sorte que, sans sortir de cette grande cour +d'Orléans, bien éclairée et bien sablée, nous courons, le soir, les uns +chez les autres, comme de bons voisins de province. Nous avons même +inventé de ne faire qu'une marmite, et de manger tous ensemble, chez +madame Marliani; ce qui est plus économique et plus enjoué de beaucoup +que le chacun chez soi. C'est une espèce de phalanstère qui nous +divertit et où la liberté mutuelle est beaucoup plus garantie que dans +celui des fouriéristes. + +Voilà comme nous vivons cette année, et, si tu viens nous voir, tu nous +trouveras, j'espère, _très gentils_. + +Solange est en pension, et sort tous les samedis jusqu'au lundi matin. +Maurice a repris l'atelier _con furia,_ et moi, j'ai repris _Consuelo_, +comme un chien qu'on fouette; car j'avais tant flâné pour mon +déménagement et mon installation, que je m'étais habituée délicieusement +à ne rien faire. J'espère que je te donne sur nous tous les détails que +tu peux désirer. + +Quant à notre _Revue_, nous sommes en train de la reconstituer, et +j'espère qu'après le numéro qui paraîtra ce mois-ci, nous nous mettrons +à flot. Tu me dis de lui mettre l'éperon au ventre, cela ne dépend pas +de moi. Dans ce bas monde, le zèle et le courage ne sont rien sans +l'argent. Je n'en ai point, je n'en ai pas mis dans l'affaire, et Leroux +et moi n'y sommes que pour notre travail. La mise de fonds s'épuisait +avant que les bénéfices eussent pu être sensibles. Nous devions chercher +à doubler notre capital pour continuer, nous avons fait mieux: nous +l'avons triplé, et peut-être allons-nous le quadrupler. En même temps, +nous laissons les droits de propriété et les peines de la direction +à nos bailleurs de fonds. Cette direction, jointe au travail de la +rédaction et à la direction matérielle de l'imprimerie, était une charge +effroyable, pesant tout entière sur la tête et les bras de Leroux. +Viardot, occupé des voyages, des engagements et des représentations de +sa femme, n'y pouvait apporter une coopération active ni suivie. + +Le peu que nous avons fait jusqu'ici est donc un tour de force, et, moi +qui vois les choses de près, loin d'éperonner avec impatience mon pauvre +philosophe, j'admire qu'il ait pu s'en tirer, sans manquer à paraître +tous les mois, et en y poursuivant de difficiles et magnifiques travaux +de politique sociale. Enfin le numéro de janvier sera fait sous +la conduite de nos deux nouveaux associés (peut-être de nos trois +associés), et nos noms disparaîtront de la couverture, parce que nous +aurons un gérant signataire, qui, moyennant le cautionnement,--autre +affaire grave que nous éludions, faute d'argent, en ne paraissant qu'une +fois par mois,--fera marcher notre _Revue_ par quinzaines régulières. +Viardot s'arrange et se concerte avec eux pour sa part de propriété, et +nous restons comme rédacteurs principaux. Prenez donc patience avec nos +dernières lenteurs. Si vous comptez vos numéros et la matière énorme +qu'ils renferment, vous verrez que nous vous en avons donné plus que +nous ne vous en promettions. Renouvelez vos abonnements, et, si vous +êtes contents de notre _honnêteté_ de principes, comptez que la _Revue_ +ne changera pas de ligne, vu que nos associés sont des condisciples +zélés et incorruptibles des mêmes doctrines. + +Maintenant, parle-moi de toi comme je te parle de moi; tu me dois cela +en retour de mon bavardage. Je vois que tu as toujours une prédilection +pour le beau pays romantique de Vijon. Heureux homme qui peux, vivre où +tu veux et comme tu veux! Malgré tout ce que j'invente ici pour chasser +le spleen que cette belle capitale me donne toujours, je ne cesse pas +d'avoir le coeur enflé d'un gros soupir quand je pense aux terres +labourées, aux noyers autour des guérets, aux boeufs _briolés_ par la +voix des laboureurs, et à nos bonnes réunions, rares il est vrai, mais +toujours si douces et, si complètes. + +Il n'y a pas à dire quand on est né campagnard, on ne se fait jamais au +bruit des villes. Il me semble que la boue de chez nous est de la belle +boue, tandis que celle d'ici me fait mal au coeur. J'aime beaucoup mieux +le bel esprit de mon garde champêtre que celui de certains visiteurs +d'ici. Il me semble que j'ai l'esprit moins lourd quand j'ai mangé la +fromentée de la mère Nannette que lorsque j'ai pris du café à Paris. +Enfin, il me semble que nous sommes tous parfaits et charmants là-has, +que personne n'est plus aimable que nous, et que les Parisiens sont tous +des paltoquets. + +Viens nous voir, cependant ici, comme tu en avais le dessein. Cela me +fera du bien pour ma part, et, en embrassant les joues fleuries de ma +grosse Eugénie, il me semble que j'embrasserai sainte Solange, notre +patronne, en personne. Dis à cet infâme Gaulois de m'écrire un peu, et +dis-moi si ma pauvre petite Laure est mieux portante. Parle-moi aussi de +Duteil et d'Agasta, dont je ne sais rien et qui, de près ni de loin, ne +me donnent signe de vie. + +Vous êtes bien gentils d'avoir fait quelque chose pour nos pauvres +incendiés. De notre côté, nous méditons une petite soirée chantante +où madame Pauline fera la quête pour les pauvres avec des notes +irrésistibles. En réunissant chez nous une vingtaine de personnes à nous +connues, nous ferons une petite somme, et je remplirai le déficit, s'il +y a lieu. Enfin j'espère que nos désolés n'auront rien perdu. + +Bonsoir, cher vieux ami; mille baisers à ta femme et à tes chers +enfants. Dis à Eugénie de m'aimer, et vous deux, n'en perdez pas +l'habitude, je ne saurais pas m'en passer. + +A toi. + +GEORGE. + +Cour d'Orléans, 5, rue Saint-Lazare. + +Amitiés et poignées de main de la part de Viardot, de Chopin et de mes +enfants. Pauline adore le Berry et les Berrichons. Elle y reviendra +certainement l'automne prochain. + + + + +CCXXI + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Paris, 21 janvier 1843. + +Mon cher Poncy, + +J'ai reçu presque en même temps un jeune ami à vous dont je n'ai pas +retenu le nom et qui m'a remis une lettre de vous en me promettant +de venir chercher la réponse (je ne l'attends pas, car il y a déjà +plusieurs jours d'écoulés), et M. Paul Gaymard, qui m'a remis votre +portrait et les poésies dont vous l'aviez chargé il y a déjà longtemps. +J'étais en affaire et je n'ai pu recevoir ce dernier qu'une minute; mais +je lui ai fait promettre de revenir me voir, et nous parlerons de vous. + +Vous vous plaignez beaucoup de mon silence, mon cher enfant, et pourtant +je vous avais averti de la difficulté que j'éprouvais à écrire des +lettres, ayant la vue abîmée, point de loisir, et surtout ce qu'on +appelle une grande paresse à écrire, par suite d'une habitude que j'ai +eue toute ma vie de correspondre à de très rares intervalles, même +avec mes plus anciens et mes plus chers amis. J'ai là-dessus toute une +théorie qui demanderait trop de temps pour être exposée dans une lettre, +et qui ne vous persuaderait point, puisque vous êtes dans cet âge et +dans cette disposition à l'expansion que j'ai fermée en moi à clef, +comme un tiroir contenant ce qu'on a de plus précieux, et ce qu'on +ne doit ouvrir que quand on en peut tirer le bonheur d'autrui. Que +pourrais-je donc tirer d'utile pour vous de mon tiroir (puisque la +métaphore y est, laissons-la)? Serait-ce de la louange? Vous n'en +manquez pas, et je crains même que vous n'en ayez un peu trop autour de +vous. Je trouve, dans la manière dont vous me parlez de vous-même, +une confiance un peu exaltée dont je voudrais vous voir rabattre pour +travailler vos vers plus consciencieusement et à tête refroidie, le +lendemain de l'inspiration. + +Voyons ce qu'il y aurait dans le tiroir encore: de l'amitié, de la +sympathie? un véritable intérêt? sans doute, vous savez que le coffre +en est plein, et, si vous étiez comme moi, vous ne devriez pas aimer à +abuser dans les mots des plus saintes choses du monde, en faisant trop +prendre l'air aux reliques de l'âme. + +Troisièmes reliques du tiroir: des avis, des avertissements, des sermons +affectueux dans l'occasion? Eh bien! si vous récapitulez, vous verrez +que j'ai déjà maintes fois ouvert le tiroir pour vous écrire quand cela +était utile. Je vous ai envoyé, pour commencer, l'amitié, l'intérêt, +la sympathie, l'approbation, la louange sincère et méritée; et puis, +ensuite, les sermons affectueux et des avis pleins de sollicitude. Si je +le rouvrais toutes les semaines pour vous approuver, je vous donnerais +de la vanité, et je vous ferais du mal. Si je le rouvrais de même pour +vous sermonner; je vous causerais du découragement, et vous ferais +encore du mal. Des lettres de bons procédés, de politesse ou de +convenance, je n'en ai pas besoin, ni vous non plus. Je ne sais donc +pas pourquoi vous m'écrivez, avec tant de vivacité, des plaintes si +douloureuses sur mon silence et mon oubli. Je vois que vous êtes dans +une période d'expansion excessive. Vous êtes tout jeune, vous êtes +méridional, vous êtes poète, cela s'explique. Eh bien! mon enfant, +faites des vers, de beaux vers. Jetez votre coeur à pleines mains à +votre compagne, à votre mère, à vos amis et à vos camarades. Mais, avec +moi, si vous voulez que votre attachement vous profite, soyez plus +calme, plus sérieux et plus patient; car j'ai une nature très +concentrée, très froide extérieurement, très réfléchie et très +silencieuse. Si vous ne me comprenez pas, je ne vous serai bonne à rien. +Mon amitié tranquille et rarement expansive vous blessera sans vous +convaincre, et je serais pour votre vie une agitation, au lieu d'être un +bienfait. + +Puisque nous voilà sur ce sujet, j'ai deux reproches à vous faire d'une +nature assez délicate, et je veux que vous preniez Désirée pour seule +confidente et pour juge, avec votre mère, si vous voulez, je suis sûre +qu'elles ont plus de droiture et de sens qu'aucune dame de nos salons. +Voici mes reproches: lisez les en riant, mais aussi en prenant la +résolution de vous observer. C'est une querelle de pure littérature ture +que je vous fais, une guerre de mots, une chicane sur les expressions. + +Vous ne vous apercevez pas qu'en m'exprimant une effusion filiale qui me +touche et qui m'honore, vous vous servez de mots qui, mal interprétés, +seraient le langage de la passion la plus exaltée. J'ai quarante ans; +j'ai toute la raison qu'on doit avoir à mon âge. Loin de moi donc la +sotte pruderie de croire que j'ai à me défendre d'une idée folle de +la part de qui que ce soit. Ma vie est sérieuse, mes affections sont +sérieuses, et mon jugement l'est aussi. Mais je vis parmi des gens +calmes aussi, qui, ne connaissant pas l'enthousiasme méridional, où ne +se rappelant pas celui de leur propre jeunesse, ne comprendraient rien à +vos lettres si je les leur montrais. Je brûle donc vos lettres aussitôt +que je les ai lues, en riant de cette précaution que vous me forcez +de prendre, mais aussi en m'étonnant un peu que, vous qui êtes poète, +c'est-à-dire artiste dans le choix des mots, _ouvrier en fait de +langue_, comme on dit aujourd'hui, vous fassiez, sans vous en +apercevoir, de tels contresens. + +Mon fils m'apporte toutes mes lettres le matin à mon réveil, et c'est +lui qui me les lit; lui aussi est d'un caractère tranquille, peu +expansif, mais solidement affectueux. Si une de vos dernières lettres +avait été ouverte par lui, je ne sais ce qu'il en aurait pensé; mais +je crois bien qu'il m'aurait demandé si vous n'êtes pas un peu fou, et +j'aurais été obligée de lui répondre: «Oui, mon enfant, tous les poètes +le sont.» + +Encore un sermon: c'est le tiroir aux sermons, aujourd'hui. Vous +adressez à _Juana l'Espagnole_ et à diverses autres beautés fantastiques +des vers que je n'approuve pas. Êtes-vous un poète bourgeois, ou un +poète prolétaire? Si vous êtes le premier des deux, vous pouvez chanter +toutes les voluptés et toutes les sirènes de l'univers, sans en avoir +jamais connu une seule. Vous pouvez souper, en vers, avec les plus +délicieuses houris, ou avec les plus grandes gourgandines, sans quitter +le coin de votre feu et sans voir d'autres beautés que le nez de votre +portier. Ces messieurs font ainsi et ne riment que mieux. Mais, si vous +êtes un enfant du peuple, et le poète du peuple, vous ne devez pas +quitter le chaste sein de Désirée pour courir après des bayadères et +chanter leurs bras voluptueux. + +Je trouve là une infraction à la dignité de votre rôle. Le poète du +peuple a des leçons de vertu à donner à nos classes corrompues, et, s'il +n'est pas plus austère, plus pur et plus aimant le bien que nos poètes, +il est leur copiste, leur singe et leur inférieur. Car ce n'est pas +seulement l'art d'arranger les mots qui fait un grand poète: c'est là +l'accessoire, c'est là l'effet d'une cause.--La cause doit être un +grand sentiment, un amour immense et sérieux de la vertu, de toutes les +vertus; une moralité à toute épreuve, enfin une supériorité d'âme et +de principes qui s'exhale dans ses vers à chaque trait, et qui fasse +pardonner à l'inexpérience de l'artiste, en faveur de la vraie grandeur +de l'individu. Il me semble que vous éparpillez parfois votre âme, ou du +moins votre muse à tous les vents. Dans votre premier volume, vous aviez +exprimé l'amour d'une manière si chaste et si touchante! on voyait +Désirée, la jeune et honnête fille du peuple, la vierge; de votre choix! +Je vous en prie, supprimez _Juana_ du prochain volume, et, si vous +conservez ces vers: + + .... J'aime toutes les femmes, + Parce que le Poète aime toutes les fleurs. + +n'en faites pas du moins la devise de votre vie; parce qu'il vous +arriverait bientôt, de n'aimer plus aucune femme et de ne plus sentir le +parfum des fleurs. + +Vous n'en êtes point là, Dieu merci! vous aimez Désirée, vous la chantez +encore, chantez-la toujours, et n'en chantez pas d'autres, maintenant +qu'elle est à vous. On voit que vous l'aimez véritablement; car les vers +que vous mettez dans sa bouche sont les plus charmants de votre dernier +envoi; au lieu que dans ceux que vous m'avez envoyés sur une belle +Espagnole, il y avait de l'affectation, des efforts, et point de feu +véritable. Enfin, voulez-vous être un vrai poète, soyez un saint! et, +quand votre coeur sera sanctifié, vous verrez comme votre cerveau vous +inspirera. + +Je suis très contente de l'envoi que vous me faites par M. Paul Gaymard. +Presque tout est bon, et il y a des choses vraiment belles. + +Votre _Sonnet_ est bien fait; votre _Enfant endormi_, votre _Bouquet de +violettes_, etc., etc., sont de charmantes choses. Dans la lettre de +Béranger à M. Ortolan, dont vous m'envoyez la copie, je vois bien qu'il +est de mon avis, et qu'il ne voudrait pas que vous publiassiez un second +volume, avant qu'un progrès remarquable se fût accompli en vous. Je veux +demander à Béranger une entrevue dont vous serez le seul objet, et lui +montrer votre nouveau recueil, afin qu'il m'aide à savoir si vous êtes +dans cette bonne veine de progrès. Je n'ose m'en remettre à moi-même. Je +ne fais pas de vers et crains d'être, quant à la forme, un mauvais juge. +Il me fixera à cet égard, et, s'il approuve la publication, pendant que +j'ai encore trois mois à passer ici, je m'en occuperai. Mais je n'ai pas +tout ce que vous m'avez adressé d'après vos listes; j'ai lieu de penser +qu'un paquet a été perdu. Dans notre petite ville du Berry, nous avons +un buraliste fort négligent, et toutes nos lettres ne nous arrivent +pas toujours. En outre, j'avais confié à M. Leroux plusieurs de vos +feuillets, afin qu'il choisît une pièce qui conviendrait à la _Revue +indépendante_. Il a choisi celle à Béranger, que vous avez dû voir +imprimée avec la correction d'un ou deux mots que je me suis permis +d'atténuer, les trouvant un peu boursouflés, et la suppression d'une +ou deux strophes qui ne valaient pas les autres. En me rendant les +manuscrits, bien qu'il m'eût promis de ne rien égarer, il en a, je +crois, oublié une partie chez lui, et je crains de n'avoir pas le tout, +ou d'en avoir laissé moi-même quelques feuillets à la campagne, dans mon +secrétaire. Je ne retrouve pas une des pièces que j'aimais le mieux, +des vers à propos d'une fête d'ouvriers, où vous parlez du Christ, etc. +Ainsi faites-moi recopier par quelqu'un de vos amis, si vous n'avez pas +le temps de le faire vous-même, tout ce que vous avez composé, avant et +depuis l'envoi par M. Paul Gaymard. Cet envoi se compose de: _le Muiron +et la Belle-Poule, Catarina la folle, A Charles Ferrand, Vendredi saint, +Torrents, Mathilde, le Pécheur du lac, Sonnet, Matinée en rade, Tableau, +Ma pensée, Nuit en mer, le Forçat, Vers à M. Paul Gaymard, A madame +N***, A Méry, Dèlire, Courdouan, Promenade sur mer, l'Avarice, l'Enfant +endormi, Ressemblance, le Bal aux Anglais, Bouquet de violettes_. + +Envoyez-moi donc tout le reste, ce sera plus tôt fait que de nous +consulter par lettres sur ce que j'ai et sur ce qui me manque. Faites-en +un paquet, et mettez-le à la diligence, enveloppé de plusieurs papiers +forts, et en le faisant enregistrer au bureau. + +Bonsoir, mon cher Poncy; soyez heureux et courageux. + +Je vous demande pour mon compte de faire souvent des vers sur votre +métier, ce sont les plus originaux de votre plume. Vous y mettez un +mélange de gaieté forte et de tristesse poétique que personne ne +pourrait trouver, à moins d'être vous. Les trois ou quatre strophes de +l'_Épître à Béranger_, où vous parlez de votre truelle, avec tant +de naïveté et de philosophie, ont un tour robuste et frais qui vous +constitue une individualité véritable. Ce sont aussi les strophes qu'on +a remarquées et goûtées ici, où il y a tant de poètes, où l'on publie +tant de milliards de vers par semaine; où l'on est si blasé, si ennuyé +de poésie, si difficile et si moqueur; ici, où l'on a tout chanté, le +ciel, la mer, l'amour, l'orage, la solitude, la rêverie, enfin tout ce +que chantent les poètes, on ne connaît pas la poésie du peuple, et c'est +la _Revue indépendante_ qui a osé la découvrir un beau matin. + +Si vous voulez n'être pas perdu dans la foule des écriveurs, ne mettez +donc pas l'habit de tout le monde; mais paraissez dans la littérature +avec ce plâtre aux mains qui vous distingue et qui nous intéresse, parce +que vous savez le rendre plus noir que notre encre. Ceci est une pure +question littéraire. Mais, je le répète, soyez homme du peuple jusqu'au +fond du coeur, et, si vous vous préservez de la vanité et de la +corruption des _classes moyennes ou supérieures_, comme on les appelle, +tout ira bien. Autrement votre force ne s'étendra pas au delà d'un +certain point et ne passera pas les limites du clocher. + + + + +CCXXII + +A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A MONTGIVRAY + + Paris, 21 février 1843. + +Eh! bien, mon cher vieux, si tout est prévu, examiné et conclu, tant +mieux. Je désire et j'espère le bonheur de ta fille, et le tien, par +conséquent. Je serai toute disposée à accueillir avec amitié mon neveu +Simonnet, et, s'il est parfait pour sa femme, je l'aimerai de tout mon +coeur. + +Tu as dû recevoir la caisse: elle est partie depuis trois jours. + +Je ne sais pas encore si Pierret ira à la noce. Maurice vient de lui +écrire pour l'engager à faire la route avec lui; car, enfin, Maurice, +gagné par tes instances, et par la considération de trouver son père à +Montgivray, a obtenu de son _patron_[1] une permission de huit jours. Il +partira d'ici à vendredi prochain, et sera de retour le samedi, au plus +tard, de l'autre semaine. Il te dira ses travaux, et je te demande ta +parole d'honneur de ne pas le retenir plus longtemps et même de le faire +partir au jour dit, s'il se laissait entraîner par le plaisir d'être +avec vous. Il est en plein dans l'anatomie, science indispensable à +acquérir vite; car, emporté par sa facilité, s'il n'apprend le dessin +bien vite et scrupuleusement, il se gâtera et fera de la drogue toute sa +vie. + +Cette étude à l'école pratique, au milieu de cinquante carabins dépeçant +chacun une pauvre charogne humaine, lui répugne beaucoup. Cependant, il +en a pris son parti, et même il est dans un bon train maintenant. Je +crains beaucoup pour lui l'entraînement de distraction que cette noce va +lui causer. Il doit concourir pour une place aux Beaux-Arts dans quinze +jours; et, s'il n'est pas en mesure, il ne sera pas admis. Je te +l'envoie donc en te priant bien sérieusement de faire entendre raison à +son père là-dessus. Maurice est dans les deux ou trois années qui vont +décider de son avenir, à savoir s'il sera un artiste ou un amateur. Tu +me diras qu'il peut vivre sans être un artiste. Mais quelle différence +dans la vie d'un homme, de savoir faire en maître ce qu'on a appris, ou +de rester écolier! Il faut que, cette année, maître Maurice épouse +dame Peinture pour tout de bon; nous voilà occupés tous deux de +l'établissement de nos enfants, chacun à sa manière. Aide-moi à +chapitrer Maurice sur ce point. + +Bonsoir, mon vieux; mille compliments et mille caresses à la bonne +petite Léontine. En me disant qu'elle reçoit la récompense de sa +simplicité, tu en fais un bel éloge, et qu'elle mérite. Mille et mille +tendresses à Émilie. Je t'embrasse. Tous nos amis te Félicitent. + + [1] Eugène Delacroix. + + + + +CCXXIII + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Paris, 26 février 1843. + +Mon cher enfant, + +J'ai reçu votre lettre ce matin, et non vos corrections de la +_Belle-Poule_, ni l'autre pièce dont vous me parlez. Vos vers sont dans +les mains de Béranger, qui a fait un peu de difficulté pour se charger +de l'examen et du conseil. Il trouvait la chose délicate et craignait de +vous affliger en étant tout à fait franc et sévère. Je lui ai dit que +c'était, au contraire, le plus grand service qu'il pût vous rendre et +que vous en seriez reconnaissant; que vous n'aviez ni l'entêtement ni +l'orgueil chagrin des autres poètes, et que vous saviez préférer un ami +à un flatteur. Je vous donnerai sa réponse dès que je l'aurai. Tout en +parlant avec lui de la publication de votre second volume, voici quel a +été son avis: «Je n'entends pas plus que vous les affaires de librairie; +et lui, les entend très bien, ainsi que les chances de succès.» + +Il pense que les vers, quelques beaux et nouveaux qu'ils soient, out peu +de retentissement à Paris, où tout le monde en publie et où le public, +inondé de ce déluge, ne se donne pas la peine de les regarder. De beaux +vers ne sont accueillis que par un certain nombre d'amateurs assez +restreint. Il faut que ce soient des gens de goût, à existence douce et +tranquille. Il y a peu de ces gens-là ici. Il y en a de moins en moins +tous les jours. Si vous voyiez cette vie affairée, matérielle et avide +d'argent ou de grossiers plaisirs, vous en seriez consterné. + +Mais revenons à l'avis de Béranger. Il dit que, si vous vous faisiez +imprimer en province, les frais seraient moindres de moitié et +les placements plus faciles, l'ouvrage étant sous la main et vos +souscriptions sur place. Vous pourriez, si l'impression était exécutée +proprement (car, ici, c'est une considération pour les libraires), +nous en envoyer un certain nombre qu'on ferait prendre à un éditeur en +tâchant qu'il vous volât le moins possible. Pierrotin ne vous volerait +pas du tout; mais il fera difficulté de se charger d'une petite affaire, +lui qui, en ayant fait de très grandes avec un assez beau succès, n'aime +plus aujourd'hui que les entreprises à nombreuses livraisons suivies. +Nous verrions bien pour cela. + +En attendant, dites-moi si cette publication chez vous offre les +meilleures chances que Béranger croit y voir. Les dépenses qu'on vous a +fait faire pour votre premier volume me paraissent exorbitantes, et, si +on les réduisait de moitié, vos profits seraient doubles. Je pense que +vous trouverez facilement un éditeur qui ferait les frais, à charge de +se rembourser avec des bénéfices modestes sur la vente; ou plutôt un +imprimeur libraire; car je ne sais s'il y a des imprimeurs proprement +dits en province. De plus, j'enverrais ma préface à lui, tout comme à +un éditeur de Paris. Je ne sais pas pourquoi vous ne retireriez pas de +cette production tout le bénéfice possible. Vous allez être père et un +peu d'argent ne vous sera pas de trop. + +J'écrirais dans deux ou trois villes du Nord et du Centre, où je ferais +prendre quelques douzaines d'exemplaires à des amis qui pourraient les +répandre ou les placer chez des libraires. De votre côté, vous devez +pouvoir le faire aussi. Répondez donc à tout cela. Enfin, en dernier +cas, si nous attendions un ou deux mois, je suis presque sûre d'un +nouveau procédé d'imprimerie que M. Pierre Leroux a découvert et qu'il +va mettre en pratique, au moyen duquel nous aurions des livres imprimés +avec une économie merveilleuse de frais. Si nous en étions là, tout +irait de soi-même, sans que vous eussiez à vous occuper. Nous vous +imprimerions de nos propres mains; car nous ne pensons pas à moins que +simplifier l'imprimerie à ce point. + +La machine est faite, notre grand inventeur prend ses brevets, et nous +la verrons fonctionner, je crois, la semaine prochaine. Si vous pouvez +vous procurer la _Revue indépendante_, vous y verrez, au numéro du 25 +janvier dernier, un bel article de Leroux sur cette invention. + +Dites-moi, mon cher enfant, si vous connaissez tous les écrits +philosophiques de Pierre Leroux? Sinon, dites-moi si vous vous sentez la +force d'attention pour les lire. Vous êtes jeune et poète. Je les ai lus +et compris sans fatigue, moi qui suis femme et romancier. C'est dire que +je n'ai pas une bien forte tête pour ces matières. + +Pourtant, comme c'est la seule philosophie qui soit claire comme le jour +et qui parle au coeur comme l'Évangile, je m'y suis plongée et je m'y +suis transformée; j'y ai trouvé le calme, la force, la foi, l'espérance +et l'amour patient et persévérant de l'humanité: trésors de mon enfance, +que j'avais rêvés dans le catholicisme, mais qui avaient été détruits +par l'examen du catholicisme, par l'insuffisance d'un culte vieilli, +par le doute et le chagrin qui dévorent, dans notre temps, ceux que +l'égoïsme et le bien-être n'ont pas abrutis ou faussés. Il vous faudrait +peut-être un an, peut-être deux, pour vous pénétrer de cette philosophie +qui n'est pas bizarre et algébrique comme les travaux de Fourier, et qui +adopte et reconnaît tout ce qui est vrai, bon et beau dans toutes les +morales et sciences du passé et du présent. + +Ces travaux de Leroux ne sont pas volumineux; quand on les a lus, on +a besoin de les porter en soi, d'interroger son propre coeur sur +l'adhésion qu'il y donne; enfin, c'est toute une religion, à la fois +ancienne et nouvelle, dont on a besoin de se pénétrer et qu'il faut +couver avec tendresse. Bien peu de coeurs s'y sont rendus complètement; +il faut être foncièrement bon et sincère pour que la vérité ne vous +offense pas. Enfin, si vous vous sentez cette volonté de comprendre +l'humanité et vous-même, vous aurez une tête affermie, de la certitude, +et le feu de votre poésie s'y rallumera tout entier. Vous en ferez +verbalement l'explication et l'abrégé à Désirée, et vous verrez que son +coeur de femme s'y plongera. Je dois vous dire cependant que ce sont des +travaux incomplets, interrompus, fragmentés. La vie de Leroux a été trop +agitée, trop malheureuse, pour qu'il pût encore se compléter. C'est là +ce que ses adversaires lui reprochent. Mais une philosophie, c'est une +religion, et une religion peut-elle éclore comme un roman ou comme un +sonnet dans la tête d'un homme? + +Les grands poèmes épiques de nos pères ont été l'ouvrage de dix et de +vingt années. Une religion n'est-elle pas toute la vie d'un homme? +Leroux n'est qu'à la moitié de sa carrière. Il porte en lui, des +solutions dont le coeur lui donne la certitude, mais dont la définition +et la preuve pour les autres hommes demandent encore d'immenses travaux +d'érudition, et des années de méditation. Quoi qu'il en soit, ces +admirables fragments suffisent pour mettre un esprit droit et une bonne +conscience dans la voie de la vérité. De plus, c'est la religion de la +poésie. Si vous y mordez, vous ferez un jour la poésie de la religion. + +Dites, et je vous enverrai tout ce qu'il a écrit. Vous vivrez là-dessus +comme un bon estomac sur du bon pain de pur froment. La poésie ira +son train, et vous réserverez, chaque semaine, une ou deux heures +solennelles, où vous entrerez dans ce temple élevé à la vraie divinité. + +Vous y associerez Désirée, doucement, sans la déranger de son culte, si +elle est attachée au catholicisme. Son esprit fera une synthèse sans +qu'elle sache ce que c'est qu'une synthèse, et un jour viendra où vous +prierez ensemble sur le bord de cette mer où vous ne faites qu'aimer et +chanter. Quand vous aurez une foi solide et éclairée à vous deux, vous +verrez que l'âme de la plus simple femme vaut celle du plus grand poète, +et qu'il n'est point de profondeurs ni de mystères, dans la science +divine, pour les coeurs purs et les consciences paisibles. + +C'est alors vraiment que vous évangéliserez vos frères les travailleurs, +et que vous ferez d'eux d'autres hommes. Aspirez à ce rôle que vous avez +commencé par votre intelligence et que vous ne finirez que par une haute +vertu. Point de vertu sans certitude; point de certitude sans examen +et sans méditation. Calmez votre jeune sang, et, sans refroidir votre +imagination, portez-la vers le ciel, sa patrie! Les merveilles de la +terre qui agitent votre curiosité, les voyages lointains qui tentent +votre inquiétude, ne vous apprendront rien de ce qui peut vous grandir. +Croyez-moi, moi qui ai voyagé comme cet homme dont le poète a dit: + +Le chagrin monte en croupe et galope avec lui. + +Bonsoir, mon enfant; le matin arrive. Je vais me reposer. Embrassez pour +moi Désirée et dites-lui qu'elle me rendra heureuse de donner à son +enfant le nom de l'un des miens. + +Répondez-moi et surtout n'affranchissez pas vos lettres; vous me feriez +de la peine. Laissez-moi affranchir les miennes quand j'y pense, et ne +les montrez pas, si ce n'est à Désirée. + + + + +CCXXIV + +A MADAME CLAIRE BRUNNE. A PARIS + + Nohant, 18 mai 1843. + +Je ne sais point mentir à qui me parle franchement, et je crois, madame, +que, dans ce cas-là, la politesse est une raillerie ou une lâcheté. +J'ai bien dit, il est vrai, que votre manière d'être ne m'était pas +sympathique, à cause d'une grande tension de l'amour-propre que j'ai cru +remarquer en vous, et qui est la maladie de presque tous les esprits, +supérieurs de notre époque. + +Mes besoins de coeur me portent vers la simplicité et le naturel, plus +que vers l'intelligence orgueilleuse. Je n'ai peut-être pas ces vertus +que j'aime tant, et ce n'est pas pour vous faire croire que je les +ai, que je vous dis mon estime pour elles. Mais ce que j'ai dit est +littéralement vrai. J'en ai besoin, je les cherche, et je crains les +âmes là où je ne les sens pas. Si vous attachez quelque prix (comme vous +avez la bonté de me l'exprimer) «à l'opinion que j'ai pu prendre de +vous», je ne pense pas qu'une opinion aussi peu examinée en moi-même, +et conçue aussi brusquement, je l'avoue, doive être, cette fois, à vos +yeux, d'une grande importance. + +J'ai ouï dire du bien de vous, et je ne me suis point permis de juger +autre chose que votre extérieur et vos discours. Il est vraisemblable +que mes préventions se seraient évanouies si je vous avais connue +davantage. Mais je me sens si peu aimable, j'ai l'esprit si paresseux, +si éloigné du brillant et de l'animation que vous aimez, que j'aurais +craint de ne vous voir jamais à l'aise avec moi. Et puis, enfin, je ne +me suis jamais imaginé que vous me feriez l'honneur de vous apercevoir +d'un peu de sympathie de plus ou de moins de ma part. + +Peut-être même ne vous en seriez-vous jamais aperçue, si des propos +désobligeants pour vous, et malveillants pour moi, ne vous eussent +forcée d'y prêter attention. Je pourrais peut-être m'excuser d'avoir +exprimé mon sentiment, en vous disant, à vous, que j'y ai été provoquée +et encouragée par des personnes qui vous ménageaient bien moins que moi, +et qui, en vous répétant mes paroles (si tant est qu'elles les aient +répétées sans les amplifier), ont oublié de faire mention des leurs +propres, dans le compte rendu. + +Je vous remercie, madame, de l'envoi de vos deux volumes; je n'ai +encore lu qu'_Ange de Spola_, et je vous en dirai mon avis avec la même +sincérité, puisque vous l'avez provoqué de bonne foi. Ce n'est point un +roman ordinaire, et, sur les cinq cents ou six cents romans de femme que +j'ai feuilletés depuis dix ans, c'est un des trois ou quatre que j'ai +pu lire en entier. Au fait, ce n'est point un roman; vous-même l'avez +qualifié d'étude. Il manque essentiellement des qualités qui font un +roman animé. Mais il a toutes celles d'une étude bien faite. C'est +une énigme qui se dévoile peu à peu, et dont le mot n'est pas assez +proclamé. Votre Ange cherche la grandeur et la vertu, et vous montrez, +avec beaucoup d'élévation, que, sans grandeur et sans idéal, il n'y a +pas d'amour possible pour une âme élevée. Seulement les ténèbres qui +remplissent la vie douloureuse de cet Ange, vous ne les dissipez que +faiblement. + +On voit bien que, dans ce pauvre et mesquin petit milieu du grand monde +où vous avez enfermé son existence, l'Ange a dû mourir de froid et +d'ennui, sans avoir vu clair un seul jour. Mais vous, l'auteur, vous qui +jugez et racontez, vous deviez nous dire mieux ce qui lui a tant manqué. +Vous nous l'eussiez dit en nous montrant dans Georges de Savenay un +véritable homme; mais nous l'avons à peine connu. Il est brave et +compatissant, il est bel esprit et homme de lettres. Mais quoi encore? +quels sont ces grandes idées, ces nobles sentiments, que vous nous dites +qu'il possède, et qu'il ne nous laisse pas apercevoir? On dirait que +vous avez craint d'effaroucher et d'épouvanter les salons où la vie de +votre Ange s'est étiolée, en nous montrant la figure d'un homme de bien +tel que vous devez la concevoir et pouvez la peindre. + +Je vous prie, madame, de me pardonner ces observations, et d'être bien +certaine que je ne me les permettrais pas, si votre talent et votre +caractère ne me semblaient en valoir la peine; car c'est une peine, +madame, que de dire la vérité qu'on pense, et c'est le plus grand acte +de courage que nos amis aient le droit de nous demander. + +Agréez, madame, l'expression de mes sentiments distingués. + +GEORGE SAND. + + + + +CCXXV + +A MAURICE SAND, A GUILLERY + + Nohant, 6 juin 1843. + +Mon cher enfant, + +Je suis heureuse que tu t'amuses et que tu prennes du bon temps. Quoique +tu me manques beaucoup, j'en ferais le sacrifice aussi longtemps que tu +le désirerais, mais tu sais que le travail et le maître doivent passer +avant tout. + +Je reçois ce matin une lettre de Delacroix. Il sera ici dans quinze +jours, le 20 au plus tard. Ainsi tu n'as pas de temps à perdre pour +revenir; car tu auras besoin de te reposer un jour ou deux avant d'aller +d'ici, avec le cabriolet, au-devant de ton _patron_. Tu savais bien +que tu n'avais guère qu'une quinzaine de jours devant toi quand tu as +entrepris ce voyage. Arrive donc de ton côté et fais provision d'ardeur +pour le travail. + +Songe à ne pas te laisser accaparer trop longtemps. Tu ne fais rien, tu +t'habitues à ne rien faire, ce qui est pire. Donne pourtant à ton père +le temps convenable et sois gentil avec lui. Montre-lui que je ne t'ai +pas si mal élevé. + +Je suis toute triste de ton absence. On ne vit pas pour soi, et on +ne peut se passer de ceux qu'on aime. Personne cependant n'a plus de +courage que moi pour se _suffire_ comme on dit vulgairement. Mais se +suffire n'est que tuer le temps et tromper la tristesse. La maison est +bien grande sans toi, mon pauvre Bouli, et les soirées seraient bien +longues si je ne me plongeais dans les bouquins. + +Je suis dans la franc-maçonnerie jusqu'aux oreilles; je ne sors pas du +_Kadosh_, du _Rose-Croix_ et du _Sublime Écossais_. Il va en résulter un +roman des plus mystérieux. Je t'attends pour retrouver les origines de +tout cela dans l'histoire d'Henri Martin, les templiers, etc. + +Je reçois une lettre anonyme d'un _Slave de la Moravie_ qui me remercie +des réflexions que ma _plume gracieuse sème par-ci, par-là_ sur +l'histoire de Bohème, et qui me promet la reconnaissance de la race +slave depuis _la mer Égée jusqu'à sa_ SOEUR _glaciale_. Tu pourras +donner ce nom à Solange quand elle ne sera pas sage. + +Bonsoir! reviens, porte-toi bien. J'attends de tes nouvelles avec +impatience. + + + + +CCXXVI + +A MADAME MARLIANI, A PARIS + + Nohant, 13 juin 1843. + +Chère amie, + +Il est vrai que je ne vous ai pas écrit depuis bien des jours. J'ai eu +d'horribles migraines et je n'ai rien donné à la _Revue_ pour le numéro +du 10, ce qui vous prouve que j'ai laissé moisir mon encrier et que j'ai +été tout à fait hors de combat. Cet affreux temps ne contribue pas peu à +m'accabler. Nous aussi, nous faisons du feu tous, les jours. Malgré ce +triste printemps, je ne peux pas dire qu'excepté vous et mes amis, +je regrette Paris, ou, pour mieux dire, que je regrette Paris pour +lui-même. Rien que de voir courir les nuages, les arbres plier sous le +vent, et la pluie battre les vitres, je me sens à la campagne, je vois, +un grand horizon, je ne quitte pas ma robe de chambre de la journée, +je n'entends pas de sonnette dans mon antichambre, personne ne me fait +_compliment de mes ouvrages;_ enfin, j'oublie entièrement que je suis +_madame Sand_, et le peu de gens que je vois ne l'ont, je crois, jamais +su. Cela compense bien la pluie. + +Mais ce qui n'a pas de compensation, c'est votre éloignement, et, pour +surcroît dans ce moment-ci, celui de Maurice, dont je ne suis guère +habituée à me passer. Je m'absorbe dans la lecture et j'arrive à oublier +où je suis, à me persuader que je vais entendre Enrico sonner la cloche +et que le dîner va nous réunir. Je vois en rêve la culotte à carreaux +et le paletot crasseux du matin, de cet aimable être. J'entends mon bon +Gaston faire la trompette avec son nez pendant que vous allongez le bout +des doigts en criant: _Polvo!_ Je ne me console, lorsque j'aperçois mon +erreur, qu'en pensant que la M*** et le P*** sont peut-être là auprès +de vous; et que, si j'y étais, l'une se croirait obligée de me parler +littérature et l'autre philosophie transcendante. + +Enfin, vous viendrez à Nohant avec Manoël, Gaston Rico, et alors, comme +nous n'aurons ni philosophailleurs ni romançaillières, rien ne nous +empêchera de mener une vie de cocagne. + +Qu'est-ce que c'est que ces troubles d'Espagne? Est-ce quelque chose ou +n'est-ce rien comme le plus souvent? Vous n'êtes pas inquiète, j'espère +et vous espérez toujours Manoël. Embrassez-le pour moi quinze fois au +moins quand vous lui écrirez. + +Parlez-moi de notre cher Leroux et parlez-lui de moi. Dites-lui +de m'envoyer des livres, s'il peut en trouver encore sur la +franc-maçonnerie. J'y suis plongée jusqu'aux oreilles. Dites-lui aussi +qu'il m'a jetée là dans un abîme de folies et d'incertitudes, mais que +j'y barbote avec courage, sauf à n'en tirer que des bêtises. Dites-lui, +enfin, que je l'aime toujours, comme les dévotes aiment leur _doux +Jésus_. + +Bonsoir, chère. J'attends Maurice et mon frère dans quinze jours. Je +n'ai pas de nouvelles de Papet. Dites à Pététin de se bien porter et +de songer à venir nous voir. Je vais écrire à Delacroix. Soignez-vous, +accourez sitôt qu'il fera beau, cela ne peut plus tarder. + + + + +CCXXVII + +A M. LE COMTE JAUBERT[1], +DÉPUTÉ DU CHER A BOURGES + + Nohant, juillet 1843. + +Je vous remercie beaucoup, monsieur, de l'aimable envoi du vocabulaire +berrichon, et je vous sais gré surtout d'avoir fait ce travail +intéressant et sympathique. Il y avait bien longtemps que je projetais +une grammaire, une syntaxe, et un dictionnaire de notre idiome, que je +me pique de connaître à fond. Je me serais bornée à la localité que +j'habite, croyant, comme je le crois encore (pardonnez-moi cette +prétention), que nous parlons ici le berrichon pur et le français +le plus primitif. C'est la lecture attentive de _Pantagruel_, dont +l'orthographe, d'ailleurs, est identiquement semblable à notre +prononciation, qui m'a donné cette conviction, peut-être un peu +téméraire. Le travail que vous avez fait est plus étendu, par conséquent +meilleur, plus important et plus utile. Mais, en étendant votre récolte, +vous avez perdu quelques richesses de détail. Ainsi vos verbes ne sont +pas complets comme les nôtres, ou peut-être vous n'avez pas voulu +compléter votre conjugaison du verbe _manger_. Nous avons le subjonctif +_que je mangisse_; première personne du pluriel _que je mangissienge_. +Vous voyez que nous avons tous les temps, et que nous avons sujet d'être +un peu pédants et de faire les puristes. + +Cependant nous ne ferons pas comme fait l'Académie. Nous ne vous +volerons rien, et nous ne vous contesterons rien, que l'orthographe et +le sens exact de quelques mots. De plus, je me propose de vous envoyer +une centaine de mots que vous examinerez, et dont quelques-uns +certainement vous plairont, soit que vous fassiez plus tard un appendice +à votre vocabulaire, soit que, comme amateur éclairé, il vous paraisse +amusant de les connaître. Je suis en train de les bien examiner de +mon côté, pour en établir l'orthographe; car nos paysans ont une +prononciation très accentuée. Ils prononcent qui _tchi_. Ainsi dans +leurs pronoms démonstratifs, qui sont très riches, ils disent: +_quaqui-la_, celui-ci; _quaqui-là là_, celui-là; et _quaqui-là là là_, +celui-là plus loin ou là-has; et ils prononcent _quatchi-là, quatchi-là, +là_, et _quatchi-là là là_, ce qui ne manque pas de caractère, comme +vous-voyez: au féminin, _qualchi-là, qualchi-là là_, etc. Nous avons +bien quelques _chiens frais_ qui se permettent de dire: _c'te'lui-là, +c'tella-là. Mais ce sont_, comme dit Montaigne, _façons de parler +champisses et mauvaises_, et nos puristes les traitent avec mépris. + +Je me permettrai une seule critique sur votre manière d'orthographier +_bouffoi, bouffouet_ et tous les mots de pareille composition. Nous +prononçons _bouffé_ (nous disons plus élégamment _bouffret_), et je +crois qu'il est conforme à cette prononciation, ainsi qu'à la bonne +orthographe, d'écrire _bouffouer_, comme les vieux auteurs, qui +écrivaient _dressouer, draggouer_. Notre prononciation est si bonne, +que, sans elle, nous aurions perdu le sens de plusieurs mots propres. +Ainsi nous avons une commune qui s'appelle, en _chien frais_ et dans +tous les actes et registres civils, _la L'oeuf_, nos paysans s'obstinent +à lui donner son véritable nom: _l'Alleu_. + +Mais voici bien assez de critiques. Je vous dois les plus sincères +éloges pour la réhabilitation et le nouveau lustre que vous donnez à +notre idiome, à nos figures, et à quelques mots qui sont de création +indigène et dont rien ne peut traduire la finesse. _Fafiot, fafioter,_ +berdin (qu'il faut écrire, je crois _bredin_, parce que nous disons +beurdin, comme _peurnez_, prenez, _bourdouiller,_ bredouiller, +_deurser_, dresser), sont des nuances d'ironie très fines, et je défie +l'Académie tout entière de nous en donner l'équivalent. Il me faudra +bien des phrases pour me faire connaître un caractère, que le simple +adjectif de _fafiot_ me fera voir à l'instant. Mais, monsieur, vous +ne connaissez pas le _vasivasat_, en bonne orthographe _vas-y vas-à,_ +l'homme incertain, timide, un peu fafiot, mais plus indécis encore et +dont la peinture est complète dans un mot. Je vous supplie de ne pas +dédaigner ce mot-là, et de lui rendre un jour son _droit de cité_, comme +disent nos prétentieux critiqués modernes, à tout propos. Il est vrai +que vous m'avez appris _galope science_ que j'ignorais et que je trouve +admirable, par le temps qui court. Mais comment avez-vous été induit en +erreur au point de traduire _diversieux_ par divertissant? _Diversieux_ +signifie capricieux, mobile, changeant. C'est l'homme de Montaigne, +_ondoyant et divers_. Les Berrichons qui prennent ce mot dans une autre +acception font une faute énorme, et c'est à vous de les redresser. + +Maintenant, monsieur, je compte écrire plus sérieusement, et sans aucune +des critiques que je me permets ici, quelques lignes dans ma _Revue +indépendante_, sur votre intéressant Vocabulaire et la spirituelle +notice qui le précède. Comme vous avez modestement gardé l'anonyme en le +publiant, je craindrais de commettre une indiscrétion en vous nommant; +je vous prie donc de me faire savoir vos intentions à cet égard et de me +permettre d'annoncer du moins le livre et de remercier l'auteur. + +Agréez, monsieur, l'expression de ma gratitude pour votre envoi et +pour les choses gracieuses que vous voulez bien y joindre, ainsi que +l'assurance de mes sentiments distingués. + +GEORGE SAND. + + [1] Auteur du _Vocabulaire du Berry_, par un amateur de vieux langage, + 1812. + + + + +CCXXVIII + +A MADAME MARLIANI, A ORBEC (CALVADOS) + + Nohant, 2 octobre 1843. + +Chère bonne amie, j'arrive d'un petit voyage aux bords de la Creuse, à +travers de fort petites montagnes, mais très pittoresques, et beaucoup +plus impraticables que les Alpes, vu qu'il n'y a guère ni chemins ni +auberges. Nous avons grimpé partout tant à pied qu'à cheval ou à âne. +Nous avons couché sur la paille et nous ne nous sommes jamais mieux +portés que pendant ces hasards et ces fatigues. Enfin, nous avons fait +une bonne partie, pour nous reposer de trois jours et trois nuits de +bals et fêtes rustiques à l'occasion du mariage de Françoise.[1] + +Vous me pardonnerez d'avoir été si longtemps sans vous écrire; vous me +laissiez sur une lettre de Londres, où vous paraissiez si incertaine de +vos projets, que je ne savais plus où vous prendre. Vous voilà enfin +sortie de la _perfide Albion_, et vous reposant dans la bonne Normandie, +avec la plus chère de vos soeurs et le gros Manoël, que j'embrasse +tendrement en attendant le rendez-vous général à Paris. + +J'ai eu la visite de Mendizabal, un beau soir, au moment où je ne +l'attendais guère, comme bien vous pensez. Il a passé ici trois heures, +une à dîner et à bavarder, deux à entendre chanter Pauline, et à faire +faire à Chopin toutes les charges de son répertoire. Il est parti à +minuit, toujours actif, brave, jovial et entreprenant; allant soi-disant +prendre les eaux des Pyrénées, mais songeant plutôt, selon moi, à remuer +encore quelque chose à la frontière d'Espagne. Puisse-t-il y combattre +efficacement les succès éphémères du parti de Christine, et se jeter +dans les bras du parti réellement progressif et populaire, si toutefois +ce parti existe, et si (au cas où il existerait) Mendizabal ne serait +pas trop vieux pour le comprendre. + +Pauline est repartie d'ici avec sa mère et sa fille, il y a quinze +jours. Elle part pour la Russie le 5 octobre, avec Viardot, qui se +plaint toujours comme un pot cassé. Enfin, elle a un superbe engagement +pour l'hiver avec Rubini et Tamburini, un autre pour le printemps à +Vienne. Sa voix est magnifique, sa santé consolidée; elle est même +engraissée, et supporte la fatigue comme un diable. Elle n'a fait que +courir les bois et danser la _bourrée_ tout le temps qu'elle a passé +ici. + +Malgré le froid qui commence à piquer fort, je tâcherai de rester ici +jusqu'à la fin d'octobre pour mettre ordre à quelques affaires. Ensuite, +nous nous retrouverons au phalanstère de la cité d'Orléans avec un +nouveau plaisir. + +J'espère que toutes vos courses vous auront fait grand bien; profitez-en +le plus longtemps possible. Le froid des champs est moins pernicieux que +celui de Paris. + +Bonsoir, chère; rappelez-moi au souvenir de votre soeur chérie. Battez +ferme, pour moi, sur le dos d'Enrico, et aimez-moi toujours, car je vous +aime pour toujours. + +G. SAND. + + [1] Françoise Meillant, ancienne domestique de madame Sand. + + + + +CCXXIX + +A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHÂTRE + + Nohant, 8 octobre 1843. + +Mon cher Charles, + +Arnault l'imprimeur à consenti à imprimer cinq cents exemplaires de +_Fanchette_, pour une somme fort minime, à départir entre les gens de +bonne volonté, mais dont je me chargerais au besoin, pourvu que ce ne +fût pas trop ostensiblement. On m'accuserait de vanité littéraire, de +haine politique ou d'amour du scandale si j'avais l'air de pousser, à +une publicité particulière dans la localité. Cela m'est parfaitement +égal, quant à moi, mais diminuerait peut-être dans quelques esprits la +bonne impression que la lecture du _fait_ a produite. + +L'indignation est bonne aux humains et c'est ce qui leur manque le plus +dans ce temps-ci. Si on pouvait susciter un peu de ce sentiment chez les +ouvriers et les artisans de la Châtre, cela les rendrait meilleurs; ne +fût-ce qu'un quart d'heure, ce serait toujours cela! Je serais donc +_flattée_ d'émouvoir ce public-là un instant; et je crois que quiconque +sait épeler peut comprendre le style trivial de Blaise Bonnin. + +Que ne pouvons-nous faire un journal! Je vous fournirais une série de +lettres du même genre, où les moindres sujets, traités avec bonne foi, +avec moquerie ou avec colère, feraient quelque impression sur les gens +du _petit état_, et tu sais que ce sont ceux-là qui m'occupent. Les plus +bêtes d'entre eux sont plus éducables, selon moi, que les plus, fameux +d'entre nous, par la même raison qu'un enfant inculte peut tout +apprendre, et qu'un vieillard savant et habile ne peut plus réformer en +lui aucun vice, aucune erreur. Ceci ne s'applique qu'à notre génération; +ce serait nier l'avenir, et Dieu m'en préserve! Tout le monde se +corrigera, grands et petits. Mais, si nous donnons aujourd'hui quelques +leçons aux petits, je suis persuadée qu'ils nous le rendront bien un +jour. + +Laissons la discussion et parlons de Fanchette, de la vraie Fanchette; +rien ne nous empêche, que je sache, d'ouvrir une petite souscription +pour elle. Cela lui ferait du bien, et cela augmenterait le scandale, +chose qui n'est pas mauvaise non plus. Mon idée était de faire vendre +une partie des exemplaires de son histoire à bas prix, et à son profit; +on aurait distribué l'autre gratis à des artisans. + +Vois, cependant, si l'une des bonnes oeuvres ne paralyserait pas +l'autre; car nos bienfaiteurs de l'humanité n'aiment pas à donner deux +fois. Confères-en avec le Gaulois. + +Papet m'a ouvert largement sa bourse d'avance. A qui remettrait-on la +gestion de la petite somme que nous pourrions faire? Pour cela, il +faudrait savoir en quelles mains on va mettre Fanchette. Si c'est aux +soeurs de l'hôpital, ne sera-t-elle pas victime de leur ressentiment? +ne devrait-on pas l'en retirer? Je pourrais bien la confier dans mon +village à quelque femme honnête et pauvre qui trouverait son compte à la +bien soigner. + +En faire les frais n'est pas ce qui m'embarrasse; mais il serait bon que +ce ne fût pas, en apparence, un acte particulier de ma seule compassion, +mais le concours de plusieurs, du plus grand nombre possible, +d'indignations généreuses. Réponds, qu'en penses-tu? et, si mon idée est +bonne, comment faut-il la réaliser? Faut-il demander l'autorisation de +sauver Fanchette à ceux qui l'ont perdue? Ce serait drôle! + +Bonsoir, mon cher enfant. Embrasse Eugénie pour moi, et viens me dire ta +réponse avec le Gaulois s'il a le temps, ou sans lui. + +Ne m'oublie pas auprès de madame Duvernet. + +GEORGE. + + + + +CCXXX + +A MAURICE SAND; A PARIS + + Nohant, 17 octobre 1843. + +Mon enfant, + +Sois donc tranquille, je n'irai pas en prison, je n'aurai pas de procès. +Il n'y a pas de danger, je n'y ai pas donné matière, je n'ai nommé +personne, et, d'ailleurs, cela mettrait trop au jour la vérité. On +ne s'y frottera pas. Je n'ai pas envie de chercher le danger; s'il +m'atteignait, je le prendrais comme il faut; mais nous sommes si sûrs de +l'impossibilité de ce procès, que nous avons ri de tes craintes. + +Voilà trois jours qui se sont passés, depuis deux heures de l'après-midi +jusqu'au soir, en conciliabules, en brouillons de lettres, en +délibérations, toujours pour constater et prouver de plus en plus +l'histoire de Fanchette, que chaque renseignement rend plus certaine, +plus évidente, et nous n'avons pas laissé passer une _parole_ de ma +réponse sans la peser dix fois, afin de ne laisser aucune prise ni à la +contradiction ni au procès. + +Delaveau et Boursault sont venus me donner renseignements et +attestations; nous publions l'enquête; enfin nous sommes tranquilles et +tu peux dormir sur les deux oreilles. Moi, j'ai la tête cassée de cette +Fanchette. + +Maintenant nous sommes en train d'organiser un journal pour la Châtre. +La seule difficulté était d'avoir un imprimeur qui voulut faire de +l'opposition. M. François a levé l'obstacle en se chargeant de faire +imprimer à Paris. Fleury en est comme un fou. Il fait des chiffres, des +comptes, des listes, des projets, et François part demain matin, s'il +trouve de la place dans la voiture d'Issoudun, ou, dans le jour, par +celle de Châteauroux. Je ne lui remets pas de lettre pour toi, tu auras +celle-ci plus tôt par la poste. + +Rassure-toi sur la _Revue indépendante_. Je connais à fond leur position +maintenant, et je suis satisfaite. Quand même François la quitterait, +Pernet la continuerait. Il est en position pour cela, et n'a pas besoin +de scandale; mon nom surtout n'en a pas besoin pour leurs affaires. +Ils sont honnêtes et désintéressés, et pécheraient plutôt par défaut +d'âpreté au gain et au succès que par ces défauts-là. D'ailleurs, je ne +ferai jamais un pas de plus que je ne voudrai en toute chose, et je n'ai +pas de raison pour subir une autre influence que celle de mon bonnet. + +Je me suis reposée ces deux nuits de tout le bavardage de la journée, et +je ne sais pas si j'aurai le temps de retravailler avant mon départ; +car me voici dans le détail des comptes et règlements, et je n'ai plus +l'esprit qu'aux paquets, aux malles et au départ. + +La semaine prochaine, le bail sera un autre ennui. Ta chambre ne sent +plus que le mortier, les arbres sont plantés, l'escalier, de la cave +est presque fait. Il n'y a que l'affaire du remboursement des dix +mille francs qui ne soit pas encore réglée. Il faut que Fleury aille à +Châteauroux pour cela. + +Dis-moi si Chopin n'est pas malade; ses lettres sont courtes et tristes. +Soigne-le, s'il est plus souffrant. Remplace-moi un peu. Lui, me +remplacerait avec tant de zèle auprès de toi, si tu étais malade. + +Bonsoir, mon cher enfant. Écris-moi. + +TA MAMAN. + +Je décachète ma lettre pour te dire qu'elle n'est pas partie ce soir. +Thomas est arrivé trop tard. Tu en recevras deux à la fois. + + + + +CCXXXI + +A MADAME MARLIANI, A PARIS + + Nohant, l4 novembre 1843. + +Mon amie, + +Ce que vous me dites de Leroux m'effraye et me fait mal, non pas le mot +de M. Jean Reynaud, que je crois sincèrement et profondément jaloux de +lui en toute chose. Vous l'avez appris d'ailleurs de madame Roland, qui +peut avoir de bonnes et belles qualités, mais qui a aussi de vilains +petits défauts, le commérage en première ligne. Vous ne croyez peut-être +cela ni de l'un ni de l'autre; mais vous verrez quelque jour que je ne +me trompe pas. + +Ce qui m'inquiète, ce sont les vingt jours passés par vous sans voir +Leroux; ce sont mes épreuves qu'il n'a pas corrigées. Je me moque bien +de mes épreuves, comme vous pouvez penser; mais, pour qu'il les ait +négligées, lui si bon pour moi, et si régulier à cette corvée, il faut +qu'il ait eu, en effet, des préoccupations très grandes. J'ai reçu +dernièrement une longue lettre de lui horriblement triste. La pénurie où +il se trouvait pour l'achèvement de sa machine, et aussi sans doute pour +les besoins de sa famille, est, je le sais, la cause de ses terreurs et +de ses angoisses. Je lui ai envoyé aujourd'hui cinq cents francs. J'ai +écrit à M. François de lui en remettre autant sur mon travail à la +_Revue_. Mais cela n'est peut-être pas assez. + +Je sais que vous êtes bien gênée cette année. Mais ne pouvez-vous +cependant trouver quelque chose aussi au fond de vos tiroirs? Je ne me +bornerai pas là pour ma part, malgré la gêne, les crises imprévues, les +charges et les dettes. Je pressurerai les mailles de ma maigre bourse et +les facultés lucratives de mon cerveau épuisé. Non, nous ne pouvons pas +le laisser succomber. La machine réussira-t-elle ou non? + +Ce n'est pas là ce qui m'occupe. Mais il ne faut pas que la lumière de +son âme s'éteigne dans ce combat, il ne faut pas que l'effroi et le +découragement l'envahissent, faute de quelques billets de banque. +Confessez-le, arrachez-lui le secret de sa détresse. Sa timidité doit +redoubler en raison des nombreux, services qu'il a déjà reçus de vous. +Surmontez-la. Sachez aussi si François a pu lui remettre les autres +cinq cents francs que je lui destinais tout de suite. Et, dans le cas +contraire, avancez-les-moi pour une quinzaine seulement. En arrivant à +Paris, j'aurai encore quelque chose à toucher. + +Bonsoir, mon amie; donnez-moi de ses nouvelles: je ne puis supporter +l'idée que ce flambeau peut s'éteindre et nous laisser dans les +ténèbres. + +A vous de coeur. + +G. + +Tout cela pour _vous seule_. Son malheur et notre dévouement sont notre +secret à nous. + + + + +CCXXXII + +A MAURICE SAND, A PARIS + + Nohant, 16 novembre 1843 + +Mon chéri Bouli, + +Ta lettre de mardi nous a donné un bon réveil. Ta soeur s'est mise à +pleurer de grosses larmes en la lisant, et en disant d'une voix tout +étouffée: «Maurice, il est ben mignon! «Si tu tiens à la lettre que je +t'avais écrite sur elle, demande-la à Chopin. Elle était à vous deux, et +elle ne lui a pas fait grand plaisir, à lui. Il l'a prise _en mal_, et +je ne voulais pourtant pas le chagriner, Dieu m'en garde! Nous allons +tous nous revoir et de bonnes _bigeades_ à la ronde effaceront tous mes +sermons. + +Non, mon pauvre Mauricaud, je ne veux pas rester plus longtemps. La +campagne est _bella invan_. J'ai plus soif de toi que de tout le reste, +et je ne pourrais tenir une seconde fois à l'inquiétude de vous savoir +tous deux malades en même temps. Mes affaires sont finies ou peu s'en +faut. + +Aujourd'hui, nous avons eu grande assemblée: Moulin, Fleury, Duteil, +Hippolyte, Lamouche, son métayer, le père et la mère Meillant, leurs +fils, Denis et Sylvinot, pour régler les articles du bail. Le père et +la mère étaient assis dans le salon sur des fauteuils Le père écoutant, +n'entendant et ne comprenant rien, mais représentant le fantôme +de l'autorité paternelle; ne demandant pas d'explications, mais +sanctionnant par sa présence les engagements que prenaient ses enfants +pour lui, et en son seul nom. Denis très calme, très ferme, très juste, +très droit, à la fois prudent et confiant, et disant de temps en temps: +_Silence!_ d'un ton doux mais absolu, à Sylvinot, qui a l'esprit, plus +prompt que lui, qui comprend la procédure comme un notaire, et, tout +en me montrant la plus grande confiance, frappait juste sur les +tergiversations d'Hippolyte, et les mettait à néant; mais Denis +reprenait: «J'arrangerons ça; silence!» Et Sylvinot de se taire comme +par un ressort. La mère ne disait qu'un mot, toujours le même: «D'abord +que nout'dame vous le promet! y a pas besun d'zou z'écrire.» + +Selon elle, toutes ces écritures ne riment à rien et ne valent pas une +promesse. Elle traiterait les affaires comme les Turcs. Cette famille +des Meillant est vraiment un beau type de droiture, de gravité et de +hiérarchie patriarcale dans la famille; ce n'est plus que là qu'on peut +revoir ce que le passé a eu de grand et de simple, d'autant plus qu'avec +une autorité à différents degrés, volontairement acceptée, et dont nul +n'abuse, il y a égalité de droits, égalité d'héritage. C'est le bienfait +du présent et la beauté du passé. Victor Hugo aurait dû voir quelque +action aussi simple avant de faire ses fantastiques _Burgraves_. Le +silence du vieux qui a l'air d'être plongé dans une espèce de divagation +intérieure, de rêverie à moitié hors de ce monde, était beaucoup plus +beau que celui qui _sert des boeufs sur des plats d'or_. + +Il y avait double bail à examiner, celui de Polyte avec le père Lamouche +(fermier à métayer) et celui de moi aux Meillant, le tout passant à ces +derniers. Lamouche avec sa mine patibulaire faisait un contraste. +Il avait l'air de ne rien comprendre, et, quand on lui disait: +«Suivez-vous?» il répondait: «J'y comprends rin, c'est ça des affaires +que j'y counais rin di tout.» Finesse de paysan pour faire ensuite à +sa guise, en alléguant qu'on n'a pas compris, ou mal compris ses +engagements. Denis le regardait avec ses yeux ronds en lui disant: +«J'vous l'espliquerons bin, père Lamouche, ayez pas peur!» Je crois bien +qu'en effet ledit Lamouche sera forcé de marcher droit avec eux, ce +qu'il ne faisait guère avec Polyte, lequel avait beaucoup trop de +faiblesse et de bonté. Je m'ôte là une épine du pied. + +Nous travaillons toujours à organiser le journal _la Conscience +populaire_, ou quelque chose comme ça. Je viens d'écrire à M. de +Barbançois de venir dîner avec moi bien vite avant mon départ. + +Je t'ai déjà répondu pour Solange, en ce qui concerne la pension. Elle +y rentre sans humeur, et je lui promets de travailler à organiser ses +études à la maison dans le courant de l'hiver. Elle paraît bien décidée +à travailler, et (vois, ô miracle! jusqu'où va sa raison) elle dit +qu'elle aimerait mieux retourner à la pension que de rester à la maison +sans rien faire. Elle ne fait pourtant rien à proprement dire ici, si ce +n'est de jouer du piano souvent; mais elle lit un peu, elle dessine un +peu, et elle rêve beaucoup. Ses idées s'ouvrent, elle a l'air de se +tâter et d'apercevoir enfin quelque chose à travers le brouillard. Elle +s'en va avec regret, mais elle est assez heureuse de te revoir pour s'en +consoler. + +Elle te porte un _cheret_ et une _cape_ neufs. Quand tu n'en auras plus +besoin, tu en feras cadeau à quelque bergère. Elle est venue me voir +hier avec ce costume; elle était superbe, c'était Jeanne d'Arc enfant. + +Bonsoir, mon mignon. J'espère qu'en voilà bien long cette fois. Jusqu'à +mon départ, je ne t'écrirai plus que des petits billets, le temps me +manquera. À jeudi. + +Nous nous moquons de la Sologne, nous mettrons nos sabots et nous rirons +des accidents. Je crois que nous devons être à Paris vers l'heure du +dîner. Nous partons de Châteauroux à dix heures du soir. + +Je t'embrasse mille et mille fois, et encore mille fois. + + + + +CCXXXIII + +AU MÊME + + Nohant, 28 novembre 1843. + +Cher mignon, + +Encore une journée en sabots, et une soirée de chiffres. Je m'abrutis, +mais je me porte bien. J'ai été dans les champs avec Denis Meillant par +une chaleur du moi de mai; j'avais une ombrelle et j'étais en nage. +Ce n'est pas à Paris que vous avez un _parieux temps_. Après avoir +recommencé l'examen et le devis des bergeries, étables, porcheries, et +autres lieux plus ou moins parfumés, j'ai passé deux heures à faire +retoiser les glacis de maître Prin. _Nout p'tit monsieu_, comme dit le +père Lamouche, les avait bien fait toiser; mais _nout p'tit monsieu_ est +un badaud qui n'y voit que du feu. Maître Prin, qui n'est point sot, lui +en avait fait voir, tant le long de notre pré qu'à la métairie, dix-huit +toises de plus qu'il n'y en a réellement. Il a fallu décompter. Maître +Prin se grattait l'oreille. Diable! dix-huit toises de mur, ça se voit +pourtant, c'est assez long, ça ne se met pas dans la poche. Je me +promets de me moquer un peu du _p'tit monsieu_, lequel m'a laissé sur +une note de sa main ces dix-huit toises du mur bien et dûment attestées. +Il y aune autre bêtise qu'on lui met sur le dos et que nous vérifierons. + +Ce soir, j'ai eu à dîner Planet, Duteil, Fleury, Néraud et Duvernet. +C'était la réunion décisive pour la fondation et le baptême de +l'_Éclaireur de l'Indre_. C'était le comité de salut public. On parlait +à tour de rôle. Planet a demandé plus de deux cents fois la parole. Il a +fait plus de cinq cents motions. Fleury s'est mis en fureur, rouge comme +un coq, plus de dix fois. Duteil était calme comme le Destin, Jules +Néraud très ergoteur. Enfin, nous avons fini par nous entendre, et, tous +comptes faits, recettes et dépenses, chaque _patriote_ taxé au tarif de +sa dose d'enthousiasme, le comité de salut public a décrété la création +de l'_Éclaireur_, dont seront bien _décrétés_ MM. Rochoux et Compagnie +qui n'ont guère été _acrétés à ce matin_ en recevant la _Revue +indépendante_. + +Au milieu de tout cela, comme c'est moi qui fais toutes les écritures, +programmes, _professions de foi_ et circulaires, je n'ai pas pu +travailler, et je voudrais bien que tu fisses _assavoir_ à maître Pernet +ou François (décidément lequel est parti?) que je ne leur donnerai +probablement pas de _Comtesse de Rudolstadt_ pour le 10 décembre. C'est +un peu leur faute. + +Il était convenu avec M. François que, vu la longue tartine dédiée à +Rochoux, on garderait la moitié dece numéro de la _Comtesse_ pour la +prochaine fois. Enfin, ils se passeront bien de moi pour un numéro; je +ne peux pas faire l'impossible; mais il faut les prévenir afin qu'ils se +précautionnent. Dis-leur aussi que nous ferons imprimer notre journal +à Orléans. C'est meilleur marché, et nous y avons un correcteur +d'épreuves, tout trouvé et très zélé, Alfred Laisné. Il faut seulement, +_mais plus que jamais_, que Pernet ou François, François ou Pernet, nous +trouve un rédacteur en chef, à deux mille francs d'appointements. Ce +n'est guère plus que les gages du domestique de Chopin, et dire que, +pour cela, on peut trouver un homme de talent! + +Première mesure du comité de salut public: nous mettrons M. de Chopin +hors la loi s'il se permet d'avoir des laquais salariés comme des +publicistes. + +Je suis toute gaie d'aller te revoir, mon enfant chéri, malgré le beau +temps que je quitte, et les _émotions de la politique berrichonne_, qui +m'ont coûté jusqu'ici plus de cigarettes que de dépense d'esprit. Je +pars toujours après-demain, et, comme cette lettre ne partira que demain +au soir, je n'aurai plus à t'écrire; j'arriverai le même jour que ma +lettre. Adieu donc. J'emballe les confitures; j'ai peu de paquets, je +n'en ai jamais moins eu. Pistolet n'en a pas. Françoise fait un _poirat_ +superbe[1]. Elle n'en dort pas, de l'idée qu'on mangera de son poirat à +Paris! + +La Sologne sera peut-être mauvaise. On peut manquer le convoi d'Orléans. +Mais on arrive toujours; ainsi dors en paix. + + [1] Chausson aux poires, gâteau berrichon. + + + + +CCXXXIV + +A M. CHARLES DOVERNET, A LA CHÂTRE + + Nohant, 29 novembre 1843. + +Certainement, mes amis, vous devez créer un journal. J'approuve +grandement votre idée, et vous pouvez compter sur mon concours, 1° pour +ma collaboration suivie, 2° pour ma part dans le cautionnement, 3° pour +ma part de subvention annuelle, 4° pour le placement d'une cinquantaine +d'exemplaires à Paris. Le chiffre de ces abonnements augmentera, +j'espère, lorsque le journal aura paru. + +Je regarde cet engagement comme un devoir, et j'espère que tous vos +amis, tous les amis du pays s'emploieront ardemment à vous seconder. +Outre toutes les bonnes raisons que vous faites valoir dans votre +programme, il y a nécessité urgente à décentraliser Paris, moralement, +intellectuellement et politiquement. La presse parisienne, absorbée par +ses propres agitations, ou fatiguée, de combattre sur une trop vaste +arène, abandonne en quelque sorte la province à ses luttes intérieures. +Et, quand la province s'abandonne elle-même, quand elle n'est pas +représentée par un journal indépendant, elle est livrée, pieds et poings +liés, à tous les abus de pouvoir de l'administration salariée. Vous avez +raison de le dire, c'est une honte. C'est renoncer lâchement à un des +droits qui constituent la dignité humaine, c'est reculer devant un +devoir social. Les conséquences pourraient en être graves pour le +pouvoir, aussi bien que pour les classes dont le sentiment public +n'a pas d'organe public. Soyez donc cet organe, n'hésitez pas. M. de +Lamartine donne un noble exemple en contribuant de sa plume et de sa +bourse au brillant succès du _Bien public_, de Macon. Ce journal de +localité a déjà, dans l'opinion de la France, une plus grande valeur +que la plupart des journaux de la capitale. Je ne doute pas que nous ne +puissions obtenir de ce noble publiciste quelques articles pour notre +_Éclaireur_, et j'ose compter sur le concours de quelques autres noms +illustres et chers au pays. Les hommes de grand coeur et de grande +intelligence sentiront tous que la vie politique et morale doit être +réveillée et entretenue sur tous les points de la France. Nous avons +dans notre province des éléments admirables pour seconder ce généreux +projet. Il ne s'agit que de les réunir. + +Littérairement, ce serait une oeuvre intéressante à tenter. Paris a +passé son niveau un peu froid, un peu maniéré sur toutes les âmes, sur +tous les styles. Chaque province a pourtant son tour d'esprit, son +caractère particulier; cet effacement est regrettable. Ne serait-ce pas +une sorte de rénovation littéraire que de voir tous ces éléments variés +de l'intelligence française concourir, sous l'inspiration de l'idée +commune de la pensée nationale, à élever un monument où chaque partie +aurait sa valeur originale et distincte. L'héroïque Breton, le Normand +généreux, le Provençal enthousiaste, et le Lyonnais éminemment +synthétique, n'ont-ils pas chacun leur manière de sentir, leur forme +d'expression, leur lumière individuelle pour ainsi dire? + +On croit peut-être que nous n'avons pas notre couleur, nous autres? On +se tromperait fort. Le Berrichon, simple dans ses manières, calme dans +son langage, mais d'humeur indépendante et narquoise, apporterait, dans +la circulation des idées, cet admirable bon sens qui caractérise le +coeur de la France. Remarquez qu'un journal de localité en serait +infailliblement l'expression vive et franche, quels qu'en fussent les +rédacteurs; il y a dans le contact des habitants quelque chose qui se +reflète dans le plus simple exposé des faits, des besoins et des voeux +d'une province. L'existence d'un journal donne du mouvement à l'esprit, +on se rapproche, on parle, on pense tout haut; et naturellement chaque +numéro résume les impressions générales. C'est ainsi que tout le monde +produit le journal; oui, le véritable rédacteur, c'est tout le monde. +Il doit donc y avoir une sorte d'amour-propre public, bon à encourager, +dans la création d'un journal de localité, manifestation intéressante et +significative de l'esprit du pays. + +Comptez sur mon zèle à vous seconder et ne craignez pas de mettre mon +nom en avant, si vous croyez qu'il vous soit une garantie auprès de +quelques personnes sympathiques. Je ne vous ferai pas défaut, de même +que je m'effacerais entièrement de la rédaction, si vous jugiez mon +concours inopportun. + +Tout à vous de coeur. + +GEORGE SAND. + + + + +CCXXXV + +M. F. GUILLON, A PARIS + + Paris, 14 février 1844. + +M'en voulez-vous, mon cher monsieur Guillon, de vous avoir montré la +crinière d'un vieux lion? c'est qu'il faut bien que je vous le dise, +George Sand n'est qu'un pâle reflet de Pierre Leroux, un disciple +fanatique du même idéal, mais un disciple muet et ravi devant sa parole, +toujours prêt à jeter au feu toutes ses oeuvres, pour écrire, parler, +penser, prier et agir sous son inspiration. Je ne suis que le +vulgarisateur à la plume diligente et au coeur impressionnable, qui +cherche à traduire dans des romans la philosophie du maître. Otez-vous +donc de l'esprit que je suis un grand talent. Je ne suis rien du tout, +qu'un croyant docile et pénétré. + +D'aucuns, comme on dit en Berry, prétendent que c'est l'amour qui fait +ces miracles. L'amour de l'âme, je le veux bien, car, de la crinière du +philosophe, je n'ai jamais songé à toucher un cheveu et n'ai jamais eu +plus de rapports avec elle qu'avec la barbe du Grand Turc. + +Je vous dis cela pour que vous sentiez bien que c'est un acte de foi +sérieux, le plus sérieux de ma vie, et non l'engouement équivoque d'une +petite dame pour son médecin ou son confesseur. Il y a donc encore de la +religion et de la foi en ce monde. Je le sens en mon coeur comme vous le +sentez dans le vôtre. + +Maintenant réfléchissez bien. Nous ne nous sommes parlé que ce soir. +Les autres entrevues out été consacrées à examiner les possibilités de +_l'affaire,_ et, si mes amis du Berry me confirment mes pouvoirs, il n'y +a pas de difficultés matérielles à notre association. + +Mais il y a les difficultés intellectuelles et morales qui peuvent +naître de la _doctrine_, sans laquelle nous ne ferons rien d'utile et +de bon; il faut donc que nous soyons d'accord sur ce point que, vous +et moi, nous ne fassions qu'une tête et qu'une conscience. Je n'ai pas +d'amour-propre, je ne crois en aucune chose valoir et peser plus que +vous. Je ne voudrais jamais rien exiger. Je voudrais seulement qu'à nous +deux nous fissions la tierce juste et non la dissonante. + +Devant l'excellent M. de Pompéry, je n'aurais pas osé vous parler du +fond de ma croyance. Il discute trop, la discussion me fatigue, et +je trouve que c'est du temps perdu, quand on n'a pas quelque but à +poursuivre ensemble. Seule, je ne me suis pas senti l'_autorité_ de vous +dire que je crois plus à l'eau de la source où j'ai puisé ma vie qu'à +celle où vous avez puisé de votre côté. J'ai voulu que vous vissiez ma +loi vivante, et je l'avais prié d'être bien net avec vous, parce qu'une +heure de cette parole claire et pleine vous montre mieux mon être que ce +que je ne saurais dire moi-même. Ce n'est donc pas un interrogatoire ou +un examen auquel on vous a soumis: c'est un livre qu'on a ouvert devant +vous, afin que vous sachiez bien ce qui est là, et que, s'il vous +répugne d'y étudier la _vita nuova_, vous puissiez reprendre votre +liberté d'examen et refuser de vous associer à notre genre d'utopie. + +Voyez bien, tâtez-vous. De mon caractère dans les relations de la vie, +vous n'aurez jamais à vous plaindre; mais, de ma manière de comprendre +l'action sociale, il est possible que vous ne puissiez plus vous +accommoder. Vous n'avez pas bien lu Leroux, vous n'avez pas lu les +dernières pages de la _Comtesse de Rudolstadt_, autrement vous n'auriez +pas été étonné d'entendre ce que vous avez entendu ce soir. I1 ne faut +pas que vous partiez pour un monde inconnu, sans vous y sentir appelé +par les instincts du coeur et de l'intelligence Repensez-y et ne faites +cette campagne qu'avec le sentiment qu'elle est bonne et utile; car il y +a des politiques et des socialistes _dits pratiques_ qui jugent Leroux +un rêveur dangereux, et moi une franche bête de croire en lui, tandis +qu'en entrant dans la réalité, dans les _moyens_, j'aurais plus d'argent +de mes éditeurs et plus de louanges dans les journaux. + +_Nous voilà!_ Vous nous connaissez un peu mieux; écrivez-moi quand vous +aurez fait votre examen de conscience et fixé votre jugement sur nous. + +Tout à vous. + +G. SAND. + + + + +CCXXXVI + +A. M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE + + Paris, 16 février 1844. + +Je crois que je vous ai trouvé un rédacteur! Encore trois jours pendant +lesquels je veux le voir, l'examiner, l'interroger, et toutes les +conditions de bon vouloir, de talent et de noble caractère se +trouveraient remplies, si tout ce qu'on me dit, et tout ce que je lis de +lui n'est pas démenti par son langage et sa tenue. Je vous écrirai en +détail sur son compte, aussitôt que l'épreuve sera faite. + +L'idée de Delatouche doit nous inspirer beaucoup de reconnaissance. +Mais, entre nous, vous ne devez y acquiescer qu'en désespoir de cause. +Fleury, découragé et décourageant, s'en va tout penaud. Mais je vous +dis, moi, qu'il n'y a point lieu à tout ce découragement. Le monde est +triste, mais l'humanité n'est pas perdue. + +Si Delatouche et moi faisons le journal ici, il y aura plus de succès et +d'abonnés à Paris qu'en Berry. Le Berry sera peut-être le prétexte, le +cadre et le _moyen_ de faire une très jolie feuille d'opposition. Mais +est-ce là le but? S'agit-il d'avoir du succès pour Delatouche et moi, ou +s'agit-il de moraliser et d'éclairer notre province? J'aurais compris +que nous commençassions le journal, lui et moi, en attendant un +rédacteur, pour lancer le brûlot et peloter en attendant partie. Mais le +fonder de la sorte irrévocablement me paraît une espèce d'apostasie. Je +ferai à cet égard tout ce que vous voudrez; mais je crois que vous +serez de mon avis. Désespérer de trouver un rédacteur est un véritable +enfantillage. On m'en propose trois ce soir. Mais j'espère que je tiens +le bon, et, si je me trompe, je continuerai mes recherches et mes +épreuves. + +Ne découragez et n'effrayez donc personne. Ne dites pas _non_ à +Delatouche. Hésitez, prétextez la difficulté de réunir tout d'un coup la +majorité des votes. Mais laissez-moi agir dans mon sens et dans celui +de notre premier mouvement, qui était le meilleur. Je vous aurai des +abonnements ici quand nous aurons pris forme et couleur par notre +rédacteur et notre prospectus. Je travaille déjà à charpenter ce +prospectus, j'en ferai faire un au rédacteur, un à Delatouche s'il le +faut, et, des trois, nous en ferons un que vous verrez et approuverez +s'il y a lieu. + +Pour cela, il faudra nous réunir à Orléans peut-être dans une quinzaine, +peut-être plus tôt, pour aviser à tout. + +Mille tendresses à tous. + +GEORGE. + + + + +CXXXVII + +A M.F. GUILLON, A PARIS + + Paris, 25 février 1844 + +Mon cher monsieur Guillon, + +J'attends toujours la réponse du comité berrichon. + +Je ne veux pas répondre à vos belles et bonnes lettres, avant d'avoir +à vous dire: «Reprenons la dispute pour marcher «ensemble» ou bien «On +nous sépare. Gardons chacun notre idéal.» + +Je n'ai rien ajouté et rien retranché aux bons renseignements que +j'avais donnés de vous. La réponse décidera de notre _querelle_; car ou +le comité acceptera d'emblée votre éclectisme religieux et politique, +ou il repoussera sans appel la tentative de philosophie que je +voulais faire avec vous. Comme il s'agit de marcher tous ensemble, je +n'insisterai pas contre un refus qui serait motivé sur vos antécédents. +Je trouverais le refus injuste, peut-être; mais je ne penserais pas +devoir vous exposer à des suspicions fâcheuses pour vous; pour moi, qui +vous cautionnerais moralement; pour le comité, qui ne respecterait pas +comme il convient la personne du rédacteur. + +Enfin, nous voici avec nos systèmes et nos rêveries dans l'attente d'un +dénouement réel, et je ne fais aucune autre démarche pour trouver +un autre rédacteur. Voilà pourquoi je n'ose point insister, ni vous +défendre, ni vous tourmenter; car, si nous ne devons pas entrer en +campagne sous le même drapeau, à quoi bon nous essayer à mêler nos +nuances? Vous avez beaucoup de richesses à perdre et je n'ai rien à vous +donner. Mon fanatisme serait une arme dont vous vous serviriez peut-être +mal pour combattre le mal, et je ne sais pas si votre calme pratique ne +m'ôterait pas tout mon élan. Je vois bien que vous nous jugez un peu +creux et un peu fous. C'est bien vite nous refuser la science sociale. +Nous n'avons encore rien dit et rien formulé en fait de moyens. + +Mais, de ce que nous n'acceptons pas certaines formules qui ne nous sont +pas sympathiques, qui nous semblent manquer d'âme, de religion et +de dévouement, il n'est pas dit que nous repoussions toute autre +application que la doctrine de Fourier. C'est parce qu'elle n'applique +nullement nos principes, quoi que vous en disiez, que nous ne l'aimons +pas et que nous ne la voulons pas. Vous conciliez ces principes et les +nôtres avec beaucoup d'art et de talent. Mais, à votre insu, c'est une +conciliation spécieuse; car la doctrine de l'industrialisme attrayant, +comme on l'entend dans le fouriérisme; n'est pas dépourvue de +_principes_. Elle en a, et nous les trouvons antireligieux, et nous les +sentons non pas seulement inconciliables, mais opposés diamétralement +aux nôtres. + +Je n'entends pas, puisque vous vous en défendez si bien, vous ranger +dans certaine série déterminée: peut-être êtes-vous injuste, vous, de +nous classer parmi les rêveurs impuissants. + +Mais, puisque vous ne nous accordez que la possession d'un tiers de +vérité, voyez quel chemin il faudrait faire à vous ou à moi pour +reconnaître que l'un de nous résume en lui la trinité? Vous croyez +la tenir cette triplicité d'aspect de la vérité. Et, moi, je crois +l'entrevoir. Mais nous ne la plaçons pas dans les mêmes choses; et +je crois qu'au début, lorsque le bon et sincère M. de Pompéry nous +présentait l'un à l'autre comme tout semblables l'un à l'autre, nous +n'avions pas aperçu les buissons et les fossés que nous avions à +franchir pour lui donner raison. + +N'importe, je ne refuse pas d'essayer; mais n'essayons pas de sauter +ces barrières avant de savoir si nous avons ensuite un chemin à suivre +ensemble; car, si cela n'est pas, mieux vaut nous examiner lentement +pour nous retrouver un jour dans un chemin mieux cherché et mieux tracé. + +Peut-être alors aurez-vous mieux compris Leroux; peut-être aussi +aurai-je mieux étudié Fourier, et alors nous nous entendrons sans faire +violence à nos sympathies et à cette sorte d'instinct que l'artiste +comme le politique doit beaucoup respecter en lui-même. Si, comme +vous le croyez, tout concourt au but, si nos forces de répulsion, +fussent-elles inintelligentes et injustes jusqu'à un certain point, sont +les foyers mêmes de notre courage et le secret de notre puissance, quoi +qu'il en résulte, croyez bien que je rends justice à votre intelligence +et à votre loyauté, et que je ne regrette point de vous avoir causé +quelques soucis d'esprit. + +Tout ce qui nous fait examiner, rêver et raisonner notre vie morale est +une étude salutaire, et j'espère que vous ne m'en voudrez pas de vous +avoir traité en homme de conscience et de réflexion. + +Tout à vous. + +G. SAND. + + + + +CCXXXVIII + +A M. ALEXANDRE WEILL, A PARIS + + Paris, 4 mars 1844. + +Monsieur, + +Je n'ai pas de facultés pour la discussion, et je fuis toutes les +disputes, parce que j'y serais toujours battue, eussé-je dix mille fois +raison. J'ai craint de manquer à ce que l'on se doit _entre humains_, en +ne vous répondant pas, et je suis très fâchée de l'avoir fait si +vous prenez ma lettre pour une attaque à votre conviction et à votre +caractère. Vous croyez, par exemple, que je vous refuse le _coeur_, +et je n'ai pas songé à cela. Je n'ai aucun droit de douter du vôtre, +surtout après les luttes que vous avez soutenues. Voilà à quoi mènent +les discussions; on s'attache aux mots, et chaque mot demanderait un +commentaire. Je crois comprendre qu'en niant Dieu, et l'amour divin, qui +est une des faces de la Divinité, vous portez dans la recherche de ces +hautes vérités une intelligence _froide_. Je ne dis pas pour cela +que vous manquiez d'affection et de charité dans vos relations avec +l'humanité. Votre coeur prend une route, et votre esprit une autre +route, tandis que ce ne serait pas trop des deux réunis, pour chercher +le _vrai Dieu_, que je n'explique pas du tout et que je ne conçois pas +comme vous m'en attribuez la formule. Pendant quatre pages, vous prêchez +à beaucoup d'égards quelqu'un qui n'avait pas besoin de tout cela +pour rejeter l'idolâtrie de votre Jéhovah juif et de notre _bon Dieu_ +catholique. Mais je crois en _Dieu_ et en un _Dieu bon_, et toute +l'Allemagne réunie à toute la France ne me l'ôterait pas du coeur. + +Je serais fort peinée que vous crussiez nos coeurs et nos portes fermées +systématiquement à tout ce qui lutte en Allemagne contre l'ennemi +commun. Mais, si vous êtes tous comme _vous_; si, dans votre ardeur +spinoziste, vous nous appelez devant votre tribunal, et vous demandez +compte de notre oeuvre, sans nous laisser la liberté de la concevoir +selon nos forces et nos aptitudes, en nous déclarant stupides, +hypocrites et infâmes de ne pas marcher sur les mêmes chemins que vous, +vous êtes plus despotes, plus intolérants et plus inquisiteurs que Moïse +et Dominique. Faites vos livres et tuez le faux christianisme comme vous +l'entendrez; à qui refuse-t-on ici le choix des moyens? mais ne faites +pas de persécution à domicile, ne provoquez pas les gens tranquilles +et amis de la modestie; cela serait tout à fait contraire au _goût_ +français, dans lequel vous ferez bien de vous retremper un peu, si vous +voulez qu'on profite en France de votre talent, de vos études et de +votre zèle. + +Je vous ai écrit ces deux lettres à bonne intention pour ne pas manquer +à la déférence et à la politesse, mais non pour combattre en champ clos +votre philosophie. Si j'étais guerrier, je n'irais pas à la guerre +pour le plaisir de frapper au hasard et pour satisfaire un caprice +belliqueux. La guerre des idées demande un bien autre calme, et, selon +moi, un sentiment d'humilité et de charité religieuses que vous méprisez +au suprême degré. Ainsi nous ne disputerons pas davantage, s'il vous +plaît. Nos armes ne sont, pas égales. Je n'admets ni les compliments +ni 1es injures, et je refuse la compétence à quiconque, hors de +l'enthousiasme qui fait tout oublier, se charge de me démontrer par la +raillerie et le dédain qu'il est en possession de l'unique vérité. Au +reste, votre confiance en vous-même se calmera bien vite ici, et je ne +m'inquiète pas de votre avenir. Vous avez trop d'esprit pour ne pas +reconnaître bientôt qu'il faut _affirmer_ avec plus de bienveillance et +de sympathie, quelque hardie et courageuse que soit l'affirmation. + +J'ai l'honneur d'être votre servante. + + + + +CCXXXIX + +A MESSIEURS PLANET, FLEURY, +DUVERNET, DUTEIL, A LA CHÂTRE + + Paris, 20 mars 1844. + +Mes amis, + +Leroux part pour Boussac, où il va installer sa famille. Il passe par la +Châtre et vous remettra cette lettre. M. Victor Borie, un jeune homme +dont j'ai parlé à Planet et qui est ami de Jules Leroux, à quitté, pour +quinze jours, Tulle, où il fait un journal républicain. Il renoncerait à +sa position, qui est faite et dont il n'est pas dégoûté, pour se dévouer +à une oeuvre quelconque à laquelle je m'intéresserais. + +J'ignore s'il accepterait votre contrôle pour le journal. Dans le +principe, lorsque je lui en ai fait parler, il pensait n'avoir affaire +qu'à moi. C'est moi qui aurais subi ce contrôle, et lui par contre-coup. +Au reste, tout cela lui fut proposé vaguement, éventuellement et il +répondit en deux mots que, si je le regardais comme nécessaire +au journal que j'étais alors censée _fonder_, il était tout à ma +disposition. + +Maintenant, il est encore possible que, vous voyant, vous entendant, +vous connaissant et se concertant avec vous, il puisse s'associer à vous +pour être notre rédacteur, dans les conditions où vous le désirez. Vous +savez que je ne vous impose plus personne, et que je n'exclus personne, +c'est bien entendu. Mais je m'intéresse toujours à votre oeuvre, quoique +j'aie à peu près renoncé à vous aider dans votre choix et je ne crois +pas devoir vous laisser échapper une bonne occasion. De tous ceux que +vous avez vus et qui vous out été proposés, M. Borie serait le plus +propre à l'emploi. C'est un homme dont je puis vous répondre comme +loyauté, comme caractère et comme intelligence. Il est dans la politique +plus que moi, à coup sûr; mais je ne craindrais pas d'être solidaire de +tout ce qu'il avancerait, ni de lui laisser contrôler ce que je ferais, +parce que je suis sûre de la pureté de ses intentions, et du bon sens de +ses vues. + +Maintenant donc, voyez-le, pendant le temps qu'il doit passer à Boussac, +et sachez si vous pouvez vous accommoder de lui, et lui de vous. + +Je n'ai pas besoin de vous recommander la bonne hospitalité envers +Leroux pendant son passage à la Châtre. Bonsoir, mes chers enfants. Tout +à vous de coeur. + +G. SAND. + + + + +CCXL + +A. M. PLANET, A LA CHÂTRE + + Paris, avril 1844. + +Mon cher enfant, + +Est-ce décidé, que vous avez choisi M. Borie? Vous avez bien fait; car +c'est le seul moyen, je crois, d'être imprimé à Boussac, et il ne faut +pas vous plaindre que ce soit une condition _imposée_ par Pierre ou +plutôt par Jules Leroux. Jules Leroux, homme d'idées austères et d'un +caractère très ferme, n'étant pas votre ami, vous connaissant à +peine, n'eût jamais voulu être l'ouvrier d'un journal contraire à ses +principes; dans le doute même, dans l'attente de ce que serait l'esprit +du journal, il ne se fût pas engagé â l'imprimer. + +Je conçois tout cela, et trouve ce scrupule fort respectable. Il y a +donc eu là _condition_, à ce que je vois. Mais je ne digère pas votre +mot d'_imposé_. On n'impose rien à des gens qui vous demandent un +service et qui sont parfaitement libres de s'adresser ailleurs. + +Si ce mot me choque, appliqué aux Leroux, il me choque bien plus +appliqué à moi-même; et peu s'en faut qu'il ne m'engage à envoyer le +journal au diable. + +Qu'est-ce que cela signifie? Depuis quand est-ce que _j'impose_ quelque +chose, parce que je ne veux pas me laisser _imposer_ un travail inutile +ou antipathique? Je crois avoir assez fait pour l'obligeance et l'amitié +en vous écrivant, en vous répétant que, quelque journal que vous fissiez +(à moins qu'il ne fût juste-milieu ou carliste), je vous donnerais des +articles; mais j'ajoutais que je vous en donnerais plus ou moins, selon +que vous suivriez une ligne plus ou moins rapprochée de la mienne. +Est-ce là imposer quelque chose? Et, quand je dis: «Si vous prenez _un +tel_, je serai active et zélée, au lieu d'être complaisante et tolérante +(je serai solidaire de votre tendance au lieu de me retirer de la +solidarité),» vous m'écrivez par trois ou quatre fois (Fleury dans sa +lettre d'hier, et toi dans celle d'aujourd'hui), que je vous impose un +rédacteur? + +Je ne suis pas contente de cette façon d'être comprise, je te le dis +franchement; finasser ou dominer me sont également antipathiques, et +je ne comprends pas que, désirant de moi, non une inspiration et une +direction, mais une pure et simple collaboration d'amitié, et, étant +sûrs de ce dernier point, qui paraissait vous convenir beaucoup mieux +que mon dévouement pour _l'être moral_ du journal et mon identification +avec cette oeuvre commune, vous veniez me dire aujourd'hui que, pour +avoir ma participation complète, vous sacrifiez vos sympathies, votre +confiance, et que vous vous laissez imposer quelqu'un que vous jugez +sans lumières et sans capacité. + +Si c'est là votre pensée et votre conduite, vous n'êtes pas des hommes, +vous tournez sur vous-mêmes comme des girouettes, sans savoir quel vent +vous pousse. Duvernet m'a écrit au moment de ton retour de Paris, que +vous étiez enchantés de moi, que vous me trouviez _admirable_ d'avoir +renoncé à rédiger votre journal, comme si ce n'était pas un sacrifice +d'avoir offert de le rédiger, et comme si c'en était un d'y renoncer! + +Ne dirait-on pas que l'_Éclaireur de l'Indre_ est le consulat de la +république; que j'ai voulu faire _un coup d'État_, un 18 brumaire, en +offrant mon temps et ma peine; et qu'ensuite j'ai abdiqué, comme Sylla, +pour le salut de la patrie! Tout cela est comique, mais d'un comique +triste et qui me peine; car je ne croyais pas qu'il y eût tant +d'amour-propre en jeu dans cette affaire. Ainsi, il y a eu _lutte_ +entre nous, et c'est moi qui _triomphe_? s'il en est ainsi, j'en suis, +pardieu! bien fâchée, et je demande à _abdiquer_ bien vite. Je croyais, +en me proposant, sauver le journal qui ne marchait pas. Je croyais, en +me retirant, sauver encore le journal qui ne pouvait marcher avec moi. + +Un jour, vous me dites que vous ne pouvez rien sans moi. Je m'offre +pieds et poings liés. Un autre jour, vous me dites que vous avez une +autre route que la mienne, que je ne saurais pas ce qui convient, que +je m'y prendrais mal, que _j'effaroucherais_ l'abonné, que je vous +couvrirais de ridicule, que je vous effacerais. Maintenant, quand j'ai +accepté cette exclusion de bon coeur, en restant attachée, par amitié +pour vos personnes, à la partie purement littéraire de la rédaction, +vous m'écrivez de nouveau que, pour avoir mieux de moi, vous acceptez à +regret et à contre-coeur, le rédacteur que je vous _impose_! + +Au diable! je ne sais plus ce que vous voulez de moi, et je vous supplie +de n'en rien vouloir du tout, vous me rendrez service; car, si le +journal _doit_ exister sans moi d'après vos principes, pourquoi me +fait-il le sacrifice incroyable de se laisser imposer un rédacteur? + +Je crois, Dieu me damne, que vous faites de la diplomatie avec moi? Moi, +je ne saurais jamais et je ne voudrais jamais en faire avec vous. Je +demande donc, avant de passer outré, l'explication de ce reproche amer, +malgré le miel dont vous le couvrez. + +Quel diable de journal allons-nous faire, si vous pensez d'une façon et +que je pense d'une autre, si vous me suiviez à regret, en disant qu'il +l'a bien fallu? + +Dans tout cela, je ne vous conçois pas, je vous trouve irrésolus, +enfants, et injustes au dernier point. Vous n'avez eu ni le courage de +m'accepter, ni celui de me repousser. J'aurais voulu franchement l'un ou +l'autre, et mon amitié, aussi bien que mon estime pour vous, eût grandi +dans un cas comme dans l'autre. + +Ravisez-vous donc, s'il en est temps; prenez le rédacteur que vous +préférez, faites-vous imprimer, ou à Guéret, si vous vous entendez avec +M. Legrand, ou à Orléans, comme vous avez toujours cru pouvoir le faire, +et ne me faites aucune concession. Je n'en veux pas, je n'en ai pas +besoin pour rester votre ami et votre collaborateur. Si vous êtes dans +un _système politique_, comme vous le pensez, si vous vous rattachez à +un _parti existant_, si vous avez foi à ce parti et à ce système, quel +si grand besoin avez-vous de moi? Deux ou trois feuilletons suffiront +pour vous attirer quelques abonnés de plus, et c'est tout ce que je me +préparais à faire. + +Est-ce que, dans la lettre que Leroux vous a remise, je vous imposais +quoi que ce soit? est-ce que Leroux a pu vous parler d'autre chose que +de la possibilité d'un _plus_ ou d'un _moins_ d'adhésions et de concours +de ma part? Fleury dit qu'il vous _a fait entendre_... Je crois que vous +entendez peu quand vous avez l'esprit prévenu, + +Voilà que je te donne un galop, mon Planet; ça ne m'empêche pas de +t'aimer tendrement, et les autres aussi. Mais vous me suspectez, vous me +tiraillez, vous m'accusez, il faut bien que je me défende, chaudement, +comme je sens. + +Quoi qu'il arrive, je ne pourrai pas faire grand'chose avant le 15 ou +le 20 mai. Il faut que je donne un roman à Véron fin d'avril, ou que je +paye un dédit de dix mille francs. Il faut que je reste jusqu'au 15 mai +pour le conseil de révision de Maurice. + +J'ai des affaires à ne savoir où donner de la tête. Je ne dors pas cinq +heures, et vous m'avez ôté, avec vos chicanes, l'enthousiasme qui fait +des miracles. Je t'embrasse et je t'aime. + +GEORGE SAND. + + + + +CCXLI + +A MADAME MARLIANI, A PARIS + + Nohant, juin 1844. + +Chère amie, + +Nous nous portons tous bien; mais tout le monde ici est consterné, et +il y a de quoi s'affliger de voir tant de malheureux ruinés par +l'inondation. De mémoire d'homme, on n'avait jamais rien vu de pareil +dans nos paisibles contrées. Nos ruisseaux sont devenus subitement des +fleuves, avec un courant furieux et des vagues comme celles de la mer. +Les routes ont été interceptées hier par ces filets d'eau, devenus aussi +larges que la Loire et aussi rapides que le Rhône. + +M. et madame Viardot, qui s'étaient mis en route pour Paris, n'ont pu +traverser un pont-écluse, l'eau qui passe sous la voûte s'étant mise à +passer par-dessus, effaçant toute trace de pont et de chemin. Ils sont +revenus ici ce matin, et nous les garderons quelques jours encore. Tous +les foins de rivière sont perdus, et, ce qui ajoute aux désastres, c'est +l'odeur fétide que le retour du soleil donne à ces herbes pourries. Les +plus beaux prés sont devenus de vastes marécages infects, et il y a +beaucoup à craindre de graves maladies, et en grand nombre, avant qu'il +soit peu. Nous sommes dans un endroit plus élevé et isolé des rivières; +ainsi n'ayez pas d'inquiétude pour nous. Ces exhalaisons ne nous +arrivent pas. + +Mais que de misérables vont avoir la mort de leurs proches à pleurer +après la ruine de leurs subsistances de l'année! Enfin, je m'effraye +peut-être à tort, peut-être que la Providence ne se montrera pas irritée +plus longtemps. Mais tout cela est bien triste, et on ne sait pas encore +combien de noyés il faudra compter. + +J'espère que vous êtes à Paris et que vous ne songez pas à aller à la +campagne tant que dureront ces bouleversements de l'atmosphère. Si je +n'aimais pas la campagne de passion, je me repentirais d'y être venue; +mais quoi qu'il arrive, je ne peux pas m'empêcher de me sentir ici +l'esprit et le corps plus libres et plus vivants. Quelque temps qu'il +fasse, nous courons, nous montons à cheval; Solange s'en trouve bien. + +Écrivez-nous, bonne amie; dites-nous que vous ne souffrez plus du tout +et que vous prenez la vie le moins mal possible. + +J'ai vu Leroux hier au soir. Il imprime l'_Éclaireur_; il aurait voulu +des avances plus considérables que celles qu'on a pu lui faire. Il +se plaint un peu de tout le monde et ne veut pas comprendre que sa +prétendue persévérance n'inspire de confiance à personne. Il dit qu'on +le regarde apparemment comme un malhonnête homme en pensant qu'il peut +manquer à sa parole. Que lui répondre? A qui a-t-on plus donné, plus +confié, plus pardonné? + +Tout cela déchire le coeur quand on a fait son possible pour lui et +souvent plus que le possible. Sa position est toujours précaire et +difficile. Cependant, voilà le pain assuré; mais voudront-ils s'en +nourrir? On lui assure de quatre à cinq mille francs par an. + +La poste part, adieu encore. Nous vous aimons tous, vous le savez. + + + + +CCXLII + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Nohant, 12 septembre 1844. + +«J'ai toujours désiré qu'un poète fit, sous un titre tel que celui-ci: +_la Chanson de chaque métier_, un recueil de chansons populaires, à la +fois enjouées, naïves, sérieuses et grandes, simples surtout, faciles à +chanter, et sur un rythme auquel pussent s'adapter des airs connus, bien +populaires, ou des airs nouveaux faciles à composer. Ou, à défaut de +musique, que ces chants fussent si coulants et si simplement écrits, +que l'ouvrier simple, sachant à peine lire, pût les comprendre et les +retenir. Poétiser, anoblir chaque genre de travail, plaindre en même +temps l'excès et la mauvaise direction sociale de ce travail, tel qu'on +l'entend aujourd'hui, ce serait faire une oeuvre grande, utile et +durable. Ce serait enseigner au riche à respecter l'ouvrier, au pauvre +ouvrier à se respecter lui-même. + +«Il y a des états plus ou moins nobles en apparence, plus ou moins +pénibles en réalité. Chacun demanderait au poète un examen approfondi, +des réflexions sérieuses, un jugement particulier à la fois poétique, +et philosophique; et il y aurait, avec l'unité de forme, une variété +infinie dans un tel sujet. Il y a dix ans que j'y rêve. Si Béranger +l'avait voulu, il aurait pu faire ces chansons-là de main de maître. +C'est un sujet que j'ai conseillé à plusieurs jeunes poètes et qui les a +tous effrayés, parce qu'ils n'avaient pas l'inspiration et la sympathie +qu'il faut pour cela. + +«Un poète prolétaire devrait l'avoir. Poncy aurait la grandeur et +l'enthousiasme. Mais, pour plier son talent un peu recherché et +_brillanté_ à l'austère simplicité indispensable à ce genre de poésies, +il lui faudrait travailler beaucoup, renoncer à beaucoup d'effets +chatoyants, et à beaucoup d'expressions coquettes qu'il affectionne. +Serait-il capable d'une si grande réforme? Sans cette réforme pourtant, +l'ouvrage dont je parle n'aurait aucune valeur, aucun charme pour +le petit peuple, et, le dirai-je? aucune nouveauté aux yeux des +connaisseurs; car il s'agirait de faire quelque chose que personne n'a +jamais fait encore. Il l'a fait à sa manière (et c'était une manière +admirable), pour se peindre lui-même dans son état de maçon; mais il +faudrait être encore plus simple, tout à fait simple. + +«Le simple est ce qu'il y a de plus difficile au monde: c'est le dernier +terme de l'expérience et le dernier effort du génie. N'est-il pas encore +trop jeune pour donner ces touches fermes et nettes, qui paraissent si +faciles, que chacun se dit: «J'en aurais fait autant,» et que personne +cependant ne peut le faire qu'un grand artiste? Le Postillon, le +Forgeron, la Lavandière, le Maçon, le Colporteur, le Ciseleur, le +Couvreur, la Chanteuse des rues, la Brodeuse, la Fleuriste, le +Jardinier, le Fossoyeur, le Ménétrier du village, le Charpentier, +etc., etc., etc., quelle foule inépuisable de types variés et qui tous +pourraient être embellis ou plaints par le poète! + +«Il faudrait faire aimer toutes ces figures, même celles dont le premier +aspect repousse, et inspirer une pitié tendre pour ceux qu'on ne +pourrait admirer comme des êtres utiles et courageux. Moi, je résumerais +le tout dans une dernière chanson intitulée: _la Chanson de la misère_, +et qui commencerait tout, bonnement ainsi: + +Je suis dame misère... + +«Il faudrait, pour la plupart de ces chansons, renoncer à l'alexandrin +et choisir un rythme court et facile à l'oreille.» + +Voilà, mon cher enfant, les idées que j'avais jetées sur le papier, il +y a quelque temps, étant malade et fatiguée. Je le suis encore plus +aujourd'hui et ne puis compléter ni éclaircir mon explication. Vous y +suppléerez par votre vive intelligence; ou bien mon projet vous paraîtra +puéril, et, dans ce cas, n'y donnez aucune attention; car il se peut +qu'il n'entre en rien dans votre manière de sentir et de travailler. + +Il y a eu un temps où mon idée sur la _Chanson de tous les métiers_ +était si nette et si vive, que, si j'avais su faire des vers, je +l'aurais réalisée sous le feu de l'inspiration. Depuis, je l'ai souvent +expliquée en courant et fait comprendre à des gens qui ne savaient pas +ou qui ne voulaient pas s'en servir. Maintenant, elle s'est beaucoup +effacée, surtout devant la crainte de vous indiquer une voie qui ne +serait pas la vôtre et qui vous mènerait de travers. Et puis, je peux +de moins en moins m'exprimer dans des lettres. J'ai tant de travail, +d'ailleurs, que je ne puis écrire à mes amis que les jours où la maladie +m'empêche d'écrire pour mon compte. Aussi je leur écris toujours fort +obscurément et dans une grande défaillance d'esprit. + +Dites à Désirée mille tendres bénédictions de ma part, pour elle et pour +sa Solange, et de la part de ma Solange aussi. Mon fils est à Paris. + +Vos vers sur la _vérité_ et sur la _réalité_ me semblent très beaux, +très touchants et très bien faits, sauf deux ou trois. L'idée est bien +soutenue, sauf deux ou trois strophes où elle languit et devient un pen +vague. Mais elle se relève bien et la fin est très belle. Courage! + + + + +CCXLIII + +A M. LEROY PRÉFET DE L'INDRE + + Nohant, ce 24 novembre 1844, + +Monsieur le préfet, + +Je vous dois des remerciements pour l'obligeance que vous m'avez +témoignée tout en vous occupant charitablement de Fanchette[1]. La bonne +volonté que vous voulez bien m'exprimer à cette occasion me trouve +reconnaissante, et je ne craindrai pas de m'adresser à vous lorsque +j'aurai à solliciter votre appui pour quelque malheureux. + +Mais vos généreuses offres à cet égard sont accompagnées de quelques +réflexions auxquelles il m'est impossible de ne pas répondre, et, bien +que la lettre dont mon ami M. Rollinat m'a donné communication ne me +soit pas adressée, je crois plus sincère et plus poli d'y répondre +directement que d'en charger un tiers, quelle que soit l'intimité qui me +lie à M. Rollinat. + +Vous accusez l'_Éclaireur_, que je ne dirige pas, que je n'influence +pas davantage, mais auquel je prête mon concours, de mensonge et de +grossièreté envers vous. Je ne suis pas chargée de défendre mes amis +auprès de vous, je ne veux les désavouer en rien; mais ne suis pas +solidaire de leurs actes et de leurs écrits. J'ai fait mes réserves à +cet égard, et j'ai dû ce respect à leur indépendance; mais, si vous +désirez savoir mon opinion sur la polémique _personnelle_ en politique, +je suis prête à vous le dire, et vous crois digne qu'on vous parle +franchement. + +Je ne m'occupe point de cette polémique, mes goûts et surtout mon sexe +m'en détournent. Une femme qui s'attaquerait à des hommes dans des vues +de ressentiment et d'antipathie serait peu brave. + +Les hommes ont pour dernière ressource, quand ils se croient outragés, +d'autres armes que la plume, et, comme je ne veux pas me battre en duel, +je ne me servirai jamais de la faculté d'exprimer mes sentiments que +pour des causes générales ou pour la défense de quelque malheur. Mes +griefs particuliers ne m'ont jamais fait publier une ligne contre qui +que ce soit, et je ne suis pas d'humeur à changer de système. Quelques +autres considérations qui tiennent à mon expérience m'éloignent encore +de la polémique de parti. Je trouve que l'esprit du gouvernement est +odieux et lâche à l'égard de la presse indépendante; mais, avant de +condamner les mandataires du pouvoir, je voudrais être mieux renseignée, +sur la manière dont ils obéissent à leur consigne, que je ne l'ai +été dans l'affaire de l'_Éclaireur_. Selon ma manière de voir, un +fonctionnaire dans votre position ne devrait pas être personnellement +mis en cause, à moins qu'il n'eût outrepassé son mandat, comme l'a fait, +à ce qu'il me semble, mon neveu M. de Villeneuve préfet d'Orléans. Je +plains les administrateurs en général plus que je ne les condamne, et +voici pourquoi: + +Je suis certaine qu'ils n'obéissent qu'avec regret et répugnance à +plusieurs de leurs attributions secrètes, et qu'ils rougiraient de se +faire hommes de parti de leur propre impulsion. Mais les gouvernements +s'efforcent sans cesse d'avilir la dignité et l'intégrité de leur +magistrature, en les faisant complices de leurs passions. C'est par là +qu'ils leurs ôtent la confiance et les sympathies de leur administrés. +C'est un grand crime et une lourde faute dans laquelle tombent tous les +gouvernements absolus de fait ou d'intention. Le gouvernement est donc +le coupable, lâchement caché derrière vous. Le devoir de votre position +est de nier ses torts et d'en assumer la responsabilité. Triste +nécessité que vous ne pouvez pas m'avouer, monsieur; mais, moi, je sais +ce dont je parle et c'est le secret de ma tolérance envers les hommes +publics. + +Si mes amis de l'_Éclaireur_ ont été moins calmes, vous ne devez pas +vous en étonner beaucoup et vous n'avez guère le droit de vous en +fâcher. En acceptant les fonctions que vous occupez, vous avez dû +prévoir qu'une guerre systématique et inévitable, provoquée par vous +à la première occasion, allumerait une guerre moins froide, mais une +guerre ostensible. J'ai prévu dès le commencement que mes amis seraient +entraînés à cette guerre, et j'ai regretté que vous, qu'on dit homme de +bien, fussiez obligé d'en jeter les premiers tisons. Vous aimez à faire +le bien, vous devez souffrir quand on vous condamne à faire le mal. + +Quant à moi, par les raisons que je vous ai exposées, je ne me serais +pas chargée de vous accuser. Mais vous dites, monsieur le préfet, que, +lorsque _Messieurs de l'Éclaireur_ vous feront de mauvais compliments, +vous serez certain que je n'y suis pour rien. Vous n'aurez pas de peine +à le croire, je ne dicte rien, j'aime mieux écrire moi-même, c'est plus +tôt fait, et je signe tout ce que j'écris. Il est fort possible que +j'aie à m'occuper des actes administratifs de ma localité, et de quelque +malheur particulier à propos des malheurs publics. Je regarderai +toujours comme un devoir de prendre le parti du faible, de l'ignorant et +du misérable, contre le puissant, l'habite et le riche, par conséquent +contre les intérêts de la bourgeoisie, contre les miens propres, s'il +le faut; contre vous-même, monsieur le préfet, si les actes de votre +administration ne sont pas pas toujours paternels. Vous ne pouvez ni me +craindre ni m'attribuer la sottise de vous faire une menace; mais je +manquerais à toute loyauté si je ne répondais par ma bonne foi à la +bonne foi de vos expressions. Dans vos attributions involontaires +d'homme politique, moi qui déplore l'alliance monstrueuse de l'homme +de parti et du magistrat, je ne me sens pas le courage de vous blâmer, +puisque vous n'êtes pas libre de me répondre comme homme de parti, forcé +que vous êtes d'agir comme tel en secret. Comme magistrat, vous serez +toujours libre de vous disculper si l'on se trompe, parce que là tous +vos actes sont publics. Je fais ces réserves pour l'acquit de ma +conscience; car je crois fermement, d'après votre conduite dans +l'affaire des enfants trouvés, que nous n'aurons qu'à louer votre +justice et votre humanité. + +Maintenant, monsieur le préfet, vous dirai-je à mon tour que je ne +vous rends pas solidaire des injures et des grossièretés qui me sont +adressées par le _Journal de l'Indre?_ Si cela ne rentrait pas dans le +secret de vos obligations et de vos moyens, je pourrais vous accuser +sévèrement, et vous dire que je n'influence pas même l'_Éclaireur,_ +tandis que vous _gouvernez_ le journal de la préfecture, de par vos +fonctions gouvernementales. Or il m'est revenu qu'on m'y sommait un peu +brutalement de répondre à de fort beaux raisonnements que je n'ai +pas lus, et qu'irrité de mon silence, on m'y traitait vaillamment de +philanthrope à tant la phrase, ou quelque chose de semblable. J'ai +beaucoup ri de voir le scribe gagé de la préfecture accuser de +spéculation le collaborateur gratuit de l'_Éclaireur_. Vous pouvez faire +savoir à votre champion officieux, monsieur le préfet, qu'il se donne un +mal inutile et que je ne lui répondrai jamais. J'ai été provoquée par +de plus gros messieurs, et, depuis douze ans que cela dure, je n'ai pas +encore trouvé l'occasion de me fâcher. Seulement je pense que ce que je +disais tout à l'heure des femmes qui ne doivent pas attaquer, à cause +de leur impunité dans certains cas, serait applicable relativement à +certains hommes. Je suis bien persuadée que vous ne lisez pas le journal +de la préfecture: vous êtes de trop bonne compagnie pour cela. Pourtant +cela rentre dans les nécessités désagréables de votre administration, +et, si vous ne lavez pas de temps en temps la tête à vos gens, ils +feront mille maladresses. + +Agréez mes explications, monsieur le préfet, avec le bon goût d'un homme +d'esprit; car, lorsque je me permets de vous écrire ainsi, c'est à M. +Leroy que je m'adresse, et»le collaborateur de l'_Éclaireur_ n'y est +pour rien, vous le voyez, non plus que M. le préfet de l'Indre; nous +parlons de ces personnes-là; mais celle qui a l'honneur de vous +présenter ses sentiments les plus distingués c'est: + +GEORGE SAND. + + [1] George Sand a écrit la touchante histoire de cette pauvre + fille idiote, que la soeur supérieure de l'hôpital de la + Châtre traitait avec tant d'inhumanité. + + + + +CCXLIV + +A M. XXX..., +CURÉ DE XXX...; + + Nohant, 13 novembre 1844 + +Monsieur le desservant, + +Malgré tout ce que votre circulaire a d'éloquent et d'habile, +malgré tout ce que la lettre dont vous m'honorez a de flatteur dans +l'expression, je vous répondrai franchement, ainsi qu'on peut répondre à +un homme d'esprit. + +Je ne refuserais pas de m'associer à une oeuvre de charité, me fût-elle +indiquée par le ministère ecclésiastique. Je puis avoir beaucoup +d'estime et d'affection personnelle pour des membres du clergé, et je ne +fais point de guerre systématique au corps dont vous faites partie. Mais +tout ce qui tendra à la réédification du culte catholique trouvera en +moi un adversaire, fort paisible à la vérité (à cause du peu de vigueur +de mon caractère et du peu de poids de mon opinion), mais inébranlable +dans sa conduite personnelle. Depuis que l'esprit de liberté a été +étouffé dans l'Église, depuis qu'il n'y a plus, dans la doctrine +catholique, ni discussions, ni conciles, ni progrès, ni lumières, je +regarde la doctrine catholique comme une lettre morte, qui s'est placée +comme un frein politique au-dessous des trônes et au-dessus des peuples. +C'est à mes yeux un voile mensonger sur la parole du Christ, une fausse +interprétation des sublimes Évangiles, et un obstacle insurmontable à +la sainte égalité que Dieu promet, que Dieu accordera aux hommes sur la +terre comme au ciel. + +Je n'en dirai pas davantage; je n'ai pas l'orgueil de vouloir +engager une controverse avec vous, et, par cela même, je crains peu +d'embarrasser et de troubler votre foi. Je vous dois compte du motif de +mon refus, et je désire que vous ne l'imputiez à aucun autre sentiment +que ma conviction. Le jour où vous prêcherez purement et simplement +l'Évangile de saint Jean et la doctrine de saint Jean Chrysostôme, sans +faux commentaire et sans concession aux puissances de ce monde, j'irai à +vos sermons, monsieur le curé, et je mettrai mon offrande dans le tronc +de votre église; mais je ne le désire pas pour vous: ce jour-là, vous +serez interdit par votre évêque et les portes de votre temple seront +fermées. + +Agréez, monsieur le curé, toutes mes excuses pour ma franchise, que vous +avez provoquée, et l'expression particulière de ma haute considération. + +GEORGE SAND. + + + + +CCXLV + +A M. LOUIS BLANC, A PARIS + + Nohant, novembre 1844. + +Mon cher monsieur Blanc, + +Mes vives et profondes sympathies pour l'oeuvre de la _Réforme_ et pour +les personnes qui lui ont imprimé une direction à la fois sociale et +politique, ne datent pas d'aujourd'hui. Peut-être que l'_art_ m'a +manqué pour l'exprimer et le _loisir_ pour le prouver. Mais ce n'est ni +l'intention ni le dévouement. + +Il y a deux parties dans la lettre si flatteuse que vous avez bien voulu +m'écrire. Il y a un appel à ma collaboration littéraire: par ma volonté, +elle est assurée à la _Réforme_ autant que les nécessités réelles et +inévitables de ma vie me permettront de lui consacrer ses heures. Il y +a aussi un appel plus intime à ma confiance et à mon zèle. Je répondrai +franchement; Je vous estime trop pour n'être que polie; j'ai assez de +conviction pour risquer de voir rompre un lien dont mon coeur serait +pourtant si heureux. + +Je n'ai pas besoin de vous dire que votre probité politique et votre +générosité personnelle à tous me sont aussi bien prouvées que ce que +je sens dans ma propre conscience. Je n'ai pas besoin d'ajouter que +je reconnais vos talents et que je voudrais les avoir pour mon propre +compte et pour l'expression de mes croyances. Et, malgré tout cela, +je ne suis pas certaine encore que ma collaboration, même purement +littéraire, puisse vous convenir sans examen. Attendez donc encore un +peu pour me la faire promettre; car je ne suis que trop disposée à +m'engager. + +L'_Éclaireur_ publie dans ce moment une série de pauvres réflexions qui +me sont venues, il y a quelque temps, après avoir causé avec un homme +politique, M. Garnier-Pagès[1], homme qui m'a paru excellent et que je +n'ai pas quitté sans lui serrer la main de bon coeur, mais avec lequel +je n'étais pas du tout d'accord. Je destinais ces réflexions à +moisir avec bien d'autres dans le fond de mon tiroir. Mes amis de +l'_Éclaireur,_ à qui je disais que M. Garnier-Pagès m'avait battue à +plat, mais que je lui avais répondu après qu'il avait été parti, ont +voulu lire et publier cette réponse, qui s'adresse à eux aussi bien qu'à +lui. J'y ai changé quelques mots, et c'est tout. C'est peu de chose et +je ne vous en _recommande pas la lecture_; mais, si vous voulez savoir +l'état de mon esprit, il faut pourtant que vous ayez la patience de +jeter les yeux sur le troisième article. Mon cerveau n'en est que là, et +je crains que vous ne trouviez mon éducation politique bien incomplète +et mes curiosités religieuses un peu indiscrètes. Il ne me déplairait +point d'être mieux endoctrinée. Je ne suis pas obstinée pour le +plaisir de l'être, et, si vous me dites ce qu'il y a derrière les mots +_socialisme, philosophie_ et _religion_, que la _Réforme_ emploie +souvent, je vous dirai franchement si cela me saisit tout à fait ou +seulement un peu. + +Je ne vous demande pas un dogme, ni un traité de métaphysique: je ne +le comprendrais peut-être pas plus que ma mère, la fille du peuple, ne +comprit le compliment politique qu'elle débita à Bailly et à Lafayette à +l'hôtel de ville, en leur offrant une couronne au nom de son district. +Mais je vous ferai deux ou trois questions bien bêtes, et, si vous n'en +riez pas trop, vous pouvez compter sur le peu que je sais faire. Je +suis trop vieille pour que le seul éclat du génie, du courage et de +la renommée m'entraînent; mais je suis encore femme par l'esprit, +c'est-à-dire qu'il faut que j'aie la foi pour avoir le courage. + +Je trouve votre appel aux pétitions excellent et j'y travaillerai ici +de tout mon pouvoir en poussant mes paresseux d'amis. Si je puis faire +autre chose, indiquez-le moi. + +Ne dites pas à ces messieurs combien je suis absurde dans ma réponse: +remerciez-les pour moi et dites-leur combien je désire faire ce qu'ils +me demandent. J'attends impatiemment le dernier volume de votre +histoire[2] que votre oublieux de frère m'avait promis. Je lis dans +l'_Éclaireur_ un fragment admirable. Ce jeune homme dont vous racontez +si bien les coups de tête, Louis-Napoléon Bonaparte, m'a envoyé une +brochure de sa façon qui complète le portrait que vous faites de lui. +Personne ne peint comme vous. Il faut que vous nous donniez une histoire +de l'Empire, ou, ce que j'aimerais encore mieux, une histoire de la +Révolution. Cette histoire n'a pas été faite; pas plus que celle de +Jésus-Christ. + +Dans quinze jours, je serai à Paris et je veux que vous me parliez de la +_Réforme_ et de la politique. + +Toute à vous de coeur. + + [1] Articles sur _la Politique et le Socialisme_. + [2] _L'Histoire de Dix ans_. + + + + +CCXLVI + + +AU PRINCE LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE AU FORT DE HAM + + Paris, décembre 1844. + +Prince, + +Je dois vous remercier du souvenir flatteur que vous avez bien voulu +me consacrer en m'adressant le remarquable travail de l'_Extinction du +paupérisme_. C'est de grand coeur que je vous exprime l'intérêt sérieux +avec lequel j'ai étudié votre projet. Je ne suis pas de force à en +apprécier la réalisation, et, d'ailleurs, ce sont là des controverses +dont, je suis sûre, vous feriez, au besoin, bon marché. En fait +d'application, il faut avoir réellement la main à l'oeuvre pour savoir +si l'on s'est trompé, et le fait d'une noble intelligence est de +perfectionner ses plans en les exécutant. + +Mais l'exécution, prince, dans quelles mains l'avenir la mettra-t-elle? +Nous autres, coeurs démocrates, nous aurions peut-être préféré être +conquis par vous que par tout autre; mais nous n'aurions pas moins été +conquis,... d'autres diraient délivrés! Je ne sais pas si votre défaite +a des flatteurs, je sais qu'elle mérite d'avoir des amis. Croyez qu'il +faut plus de courage aux âmes généreuses pour vous dire la vérité +maintenant, qu'il ne leur en eût fallu si vous eussiez triomphé. C'est +notre habitude, à nous, de braver les puissants, et cela ne nous coûte +guère, quel que soit le danger. + +Mais, devant un guerrier captif et un héros désarmé, nous ne sommes pas +braves. Sachez-nous donc quelque gré de nous défendre des séductions +que votre caractère, votre intelligence et votre situation exercent +sur nous, pour oser vous dire que jamais nous ne reconnaîtrons d'autre +souverain que le peuple. Cette souveraineté nous paraît incompatible +avec celle d'un homme; aucun miracle, aucune personnification du génie +populaire dans un seul, ne nous prouvera le droit d'un seul.--Mais vous +savez cela maintenant et peut-être le saviez-vous quand vous marchiez +vers nous. + +Ce que vous ne saviez pas, sans doute, c'est que les hommes sont +méfiants et que la pureté de vos intentions eût été fatalement méconnue. +Vous ne vous seriez pas assis au milieu de nous sans avoir à nous +combattre et à nous réduire. Telle est la force des lois providentielles +qui poussent la France à son but, que vous n'aviez pas mission, vous, +homme d'élite, de nous tirer des mains d'un homme vulgaire, pour ne rien +dire de pis. + +Hélas! vous devez souffrir de cette pensée, autant que l'on souffre de +l'envisager et de la dire; car vous méritiez de naître en des jours où +vos rares qualités eussent pu faire notre bonheur et votre gloire. + +Mais il est une autre gloire que celle de l'épée, une autre puissance +que celle du commandement; vous le sentez, maintenant que le malheur +vous a rendu toute votre grandeur naturelle, et vous aspirez, dit-on, à +n'être qu'un citoyen français. + +C'est un assez grand rôle pour qui sait le comprendre. Vos +préoccupations et vos écrits prouvent que nous aurions eh vous un grand +citoyen, si les ressentiments de la lutte pouvaient s'éteindre et si le +règne de la liberté venait un jour guérir les ombrageuses défiances des +hommes. Vous voyez comme les lois de la guerre sont encore farouches +et implacables, vous qui les avez courageusement affrontées et qui les +subissez plus courageusement encore. Elles nous paraissent plus odieuses +que jamais quand nous voyons un homme tel que vous en être la victime. +Ce n'est donc pas le nom terrible et magnifique que vous portez qui nous +eût séduit. Nous avons à la fois diminué et grandi depuis les jours +d'ivresse sublime qu'il nous a donnés: son règne illustre n'est +plus de ce monde, et l'héritier de son nom se préoccupe du sort des +prolétaires! + +Eh bien! oui, là est votre grandeur, là est l'aliment de votre âme +active. C'est un aliment sain et qui ne corrompra pas la jeunesse et +la droiture de vos pensées, comme l'eût fait, peut-être malgré vous, +l'exercice du pouvoir. Là serait le lien entre vous et les âmes +républicaines que la France compte par millions. + +Quant à moi personnellement, je ne connais pas le soupçon, et, s'il +dépendait de moi, après vous avoir lu, j'aurais foi en vos promesses +et j'ouvrirais la prison pour vous faire sortir, la main pour vous +recevoir. + +Mais, hélas! ne vous faites pas d'illusions! ils sont tous inquiets et +sombres autour de moi, ceux qui rêvent des temps meilleurs. Vous ne les +vaincrez que par la pensée, par la vertu, par le sentiment démocratique, +par la doctrine de l'égalité. Vous avez de tristes loisirs, mais vous +savez en tirer parti. + +Parlez nous donc encore de liberté, noble captif! Le peuple est comme +vous dans les fers. Le Napoléon d'aujourd'hui est celui qui personnifie +la douleur du peuple comme l'autre personnifiait sa gloire. + + + + +CCXLVII + + +A M. EDOUARD DE POMPÉRY, A PARIS + + Paris, janvier 1845. + +Laissez-moi tranquille avec votre fouriérisme, mon bon monsieur de +Pompéry! J'aime mieux le pompérysme; car, si Fourier a quelque chose de +bon, c'est vous qui l'avez fait. Vous êtes tout coeur et tout droiture; +mais vous n'êtes qu'un poète quand vous prétendez marier Leroux et +Fourier dans votre coeur. Que cela vous soit possible, apparemment oui, +puisque cela est; mais c'est un tour de force dont mon imagination n'est +pas capable. Les disciples de Fourier n'aiment leur maître que parce +qu'ils l'ont refait à leur guise, et encore ne l'ont-ils pas fait tous à +la mienne. Votre _Démocratie pacifique_ est froidement raisonnable, et +froidement utopiste. Tout ce qui est froid me gèle, le froid est mon +ennemi personnel. Ils n'ont auprès d'eux qu'un homme fort, dont le +nom ne me revient pas maintenant... (ah! Vidal...), mais qui a parlé +d'économie politique dans la _Revue indépendante_, l'année dernière; et +un homme excellent et sage, qui est vous. Et encore ne pouvez-vous ni +l'un ni l'autre être avec eux. + +Parlez-moi de madame Flora Tristan, je suis mieux informée que vous. +Elle est ici: madame Roland s'en occupe et l'a placée chez madame +Bascans, rue de Chaillot, n° 70. C'est la pension d'où ma fille est +sortie. Pension excellente et dirigée par un ménage tout à fait +respectable et intelligent. Madame Roland m'a amené cette jeune fille, +dont je ne sais pas le vrai nom, mais qui est la fille de Flora et qui +paraît aussi tendre et aussi bonne que sa mère était impérieuse et +colère. Cette enfant a l'air d'un ange; sa tristesse, son deuil et ses +beaux yeux, son isolement, son air modeste et affectueux m'ont été au +coeur. Sa mère l'aimait-elle? Pourquoi étaient-elles ainsi séparées? +Quel apostolat peut donc faire oublier et envoyer si loin, dans un +magasin de modes, un être si charmant et si adorable? j'aimerais bien +mieux que nous lui fissions un sort que d'élever un monument à sa mère, +qui ne m'a jamais été sympathique malgré son courage et sa conviction. +Il y avait trop de vanité et de sottise chez elle, Quand les gens sont +morts, on se prosterne; c'est bien de respecter le mystère de la mort; +mais pourquoi mentir? moi, je ne saurais. + +J'ai un conseil à vous donner, mon cher Pompéry; c'est de devenir +amoureux de cette jeune fille (ce ne sera pas difficile) et de +l'épouser. Cela sera une belle et bonne action, cela vaudra mieux que +d'être amoureux de Fourier. Vous êtes un digne homme, vous la rendrez +heureuse. Et il est impossible que vous ne le soyez pas, à cause de cela +d'abord, ensuite parce qu'il est impossible qu'avec une pareille figure, +elle ne soit pas un être adorable. Le bon Dieu serait un menteur s'il en +était autrement. Allons! partez pour la rue de Chaillot et invitez-moi +bientôt à vos noces. + +Tout à vous de coeur. + +GEORGE SAND. + + + + +CCXLVIII + +A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A LA CHÂTRE + + Paris, 29 avril 1845. + +J'oubliais de te dire quelque chose qui te paraîtra singulier. Étant +chez le dentiste de Solange, il y a une quinzaine, j'ai rencontré madame +de la Roche-Aymon[1], qui est venue se jeter dans mes bras avec des +protestations de tendresse et des supplications pour une réconciliation +générale avec la famille. Elle est venue me voir dès le lendemain avec +son mari, et m'a présenté sa fille, la princesse Galitzin. Je lui ai +rendu sa visite; il n'y a sorte d'amitiés qu'elle ne m'ait faite. + +Elle est partie pour Chenonceaux, et, deux jours après, j'ai reçu une +lettre de René[2], et une autre d'elle pour me prier et me supplier +d'aller les voir. J'irai peut-être cet été. Mais d'où leur vient ce +retour vers moi? Je n'en sais rien et ne me l'explique pas après un +si long oubli. Emma a deux fils mariés ayant des enfants. Elle est +archi-grand'mère et bien changée, comme tu penses, quoique agréable +encore, et très bonne femme. Elle m'a dit que son père était resté jeune +et toujours gai et aimable. + +Madame de Villeneuve me fait dire aussi d'aller à Chenonceaux et d'y +mener mes enfants. Léonce est perdu de goutte comme son père. J'ai vu un +de ses fils, un énorme garçon de seize ans... Septime[3] à je ne sais +combien de fils et de filles. Comme tout cela nous rajeunit, hein? + + [1] Née Emma de Villeneuve, fille de René de Villeneuve. + [2] Le comte René de Villeneuve, sénateur, cousin du colonel Maurice + Dupin, père de George Sand. + [3] Septime de Villeneuve, fils de René de Villeneuve. + + + + +CCXLIX + +A M. DE POTTER, ÉDITEUR, A PARIS + + 10 mai 1845 + +Monsieur, + +Il m'est revenu de source certaine que vous disiez avoir en votre +possession un ouvrage de moi qu'il vous était difficile de publier, à +cause des opinions qui y sont émises. Vous savez mieux que personne que +vous n'avez pas une ligne de moi à publier, et cet étrange mensonge me +rappelle la tentative ou du moins l'intention déloyale que vous avez eue +de publier sous mon nom, il y a un an, un ouvrage qui n'était pas de +moi. + +Quand j'ai su que vous renonciez à cette entreprise frauduleuse, j'ai +gardé le silence, quoique je fusse parfaitement renseignée. Je vous +engage donc à ne pas abuser de ma générosité, en répandant sur mon +compte des faits contraires à la vérité. + +Je ne comprends pas quel peut être votre but. Mais, quel qu'il soit, +soyez assuré que je me tiens sur mes gardes et que, si vous veniez à +tromper le public en vous servant de mon nom, je vous ferais donner à +l'instant, par tous les organes de la publicité, un démenti qui vous +serait à la fois honteux et préjudiciable. Je n'ai d'autre raison de +vous ménager que la répugnance naturelle que j'éprouve à commettre un +acte d'hostilité et à punir un mauvais procédé. Je vous prie donc de +m'épargner cette pénible tâche et de ne pas m'en faire une nécessité. + +GEORGE SAND. + + + + +CCL. + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Nohant, 12 septembre 1845. + +Ne me croyez donc jamais fâchée contre vous, mes chers enfants. Que je +sois malade ou occupée au delà de mes forces, que je vous écrive ou non, +ma tendresse vous est à jamais acquise à tous les trois; car vous êtes +trois maintenant, et vous ne faites qu'un pour moi. Non, certes, je n'ai +pas été mécontente des chansons. Elles me paraissent en bonne voie, +et, quand il y en aura un volume, nous songerons à l'imprimer. Je suis +toujours tout à votre service et, si je suis mortellement paresseuse +pour écrire des lettres, je ne le serai pas dès qu'il sera question +d'agir pour vous. Ainsi, comptez toujours sur moi, qui vous suis dévouée +à toute heure. Prenez, quand je n'écris pas, que je dors; mais, comme +l'âme ne dort jamais, je suis toujours prête à me lever et à courir pour +vous. Que je vous dise d'abord ce qui concerne les petites affaires. + +Je me suis adressée à plusieurs journaux pour avoir de l'ouvrage. Je +n'ai réussi à rien; sans quoi, je vous eusse écrit tout de suite. Les +journaux sont encombrés et ne demandent que des romans. L'_Éclaireur de +l'Indre_, auquel j'espérais pouvoir vous assurer quelques articles tous +les ans, n'a pas le moyen de payer sa rédaction, et il est certain que +j'ai toujours travaillé pour lui gratis. C'est en suivant la voie déjà +suivie, en vous assurant des souscripteurs et en faisant imprimer, au +moins de frais possible, par mon intermédiaire, que vous trouverez +quelque profit dans votre plume. J'espère maintenant qu'avec, +l'imprimerie de M. Pierre Leroux, qui fonctionne à Boussac, je pourrai +vous faire avoir l'impression à bas prix, et ce sera autant de gagné. +Enfin, rassemblez avec soin vos chansons, vos vers quelconques, et, +pour changer un peu, pour réveiller l'appétit de vos souscripteurs, il +faudrait tâcher d'avoir une préface de Béranger, ou d'Eugène Sue. Je +crois que ce dernier ne vous refuserait pas. Je me joindrai à vous pour +l'obtenir. Enfin, pour en finir avec les affaires, j'ai un peu +d'argent en ce moment. Si vous avez quelque souci, quelque souffrance, +adressez-vous à moi, mon cher enfant. Je serai heureuse de les faire +cesser, et, si vous y mettiez de l'orgueil, vous auriez grand tort. Ce +ne serait agir ni en fils avec moi, ni en père envers votre Solange, qui +ne doit pas languir et pâtir quand elle a quelque part une _grand'mère_ +tout heureuse de lui tendre les bras. + +J'ai vu à Paris, cet hiver, M. Ortolan, avec qui j'ai beaucoup parlé +de vous, et qui a eu occasion de rendre à un de mes amis un important +service à ma requête. Il y a mis une grande bonté. Si vous lui écriviez +quelquefois, dites-lui que je m'en souviens et que je ne l'oublierai +jamais. + +J'ai été bien tentée cet été de vous dire de venir me voir à Nohant. Si +je ne l'ai pas fait, c'est pour des raisons que je ne peux vous écrire, +raisons un peu bizarres, et pourtant très simples et très naïves, +mais qui demanderaient de longues explications. Je vous les dirai +confidentiellement et fraternellement quand nous nous verrons; car nous +nous verrons, à coup sûr. Ces raisons s'effacent et s'éloignent: elles +ne sont pas de mon fait ni du vôtre; nous y sommes étrangers, nous n'y +pouvons rien. Mais elles disparaissent et disparaîtront par la force du +temps et des choses. Ne soyez nullement intrigué et ne cherchez pas à +deviner. Vous ne trouveriez pas; car les choses les plus simples et les +plus niaises sont celles dont on s'avise le moins quand on les commente, +et souvent ce que l'on découvre après bien des efforts d'imagination +est tel, qu'on en rit et qu'on se dit: «Ce n'était pas la peine de tant +chercher.» Ces raisons-là n'ont eu de gravité que pour moi, puisqu'elles +m'ont privé souvent, à propos d'anciens et de nouveaux amis des deux +sexes, d'user d'une légitime et sainte liberté Mais qui peut dire qu'il +a vécu sans faire des sacrifices? celui-là n'aurait pas de coeur qui +n'aurait pas su les accepter. J'espère que, l'année prochaine, si vous +avez quelque moment de vacances, je pourrai vous dire: «Venez voir votre +_mère!_» Que ne puis-je mieux faire et vous dire: «Je cours, je voyage, +je pars et je vais de votre côté, pour vous voir, pour serrer dans mes +bras votre femme et votre enfant!» Mais je ne voyage plus, quoique ce +soit fort dans mes goûts, et vous pensez bien qu'il y a aussi à cela +quelque raison. + +Que je vous dise maintenant ce que je suis devenue depuis tant de temps +que je ne vous ai écrit. J'ai été à Paris jusqu'au mois de juin, et, +depuis ce temps, je suis à Nohant jusqu'à l'hiver, comme tous les ans, +comme toujours; car ma vie est réglée désormais comme un papier de +musique J'ai fait deux ou trois romans, dont un qui va paraître. Il a +fait un été affreux; je suis peu sortie de mon jardin, j'ai peu monté à +cheval et en cabriolet comme j'ai coutume de faire aux environs tous +les ans. Tous les chemins de traverse qui conduisent à nos beaux sites +favoris étaient impraticables, et ma fille n'est pas du tout marcheuse. +Je lui ai acheté un petit cheval noir qu'elle gouverne dans la +perfection et sur lequel elle paraît belle comme le jour. + +Mon fils est toujours mince et délicat, mais bien portant, d'ailleurs. +C'est le meilleur être, le plus doux, le plus égal, le plus laborieux, +le plus simple et le plus droit qu'on puisse voir. Nos caractères, outre +nos coeurs, s'accordent si bien, que nous ne pouvons guère vivre un jour +l'un sans l'autre. Le voilà qui entre dans sa vingt-troisième année, et +moi dans ma quarante-deuxième, et Solange dans sa dix-huitième! Nous +avons des habitudes de gaieté peu bruyante, mais assez soutenue, qui +rapprochent nos âges, et, quand nous avons bien travaillé toute la +semaine, nous nous donnons pour grande récréation d'aller manger une +galette sur l'herbe à quelque distance de chez nous, dans un bois ou +dans quelque ruine, avec mon frère, qui est un gros paysan, plein +d'esprit et de bonté, et qui dîne tous les jours de la vie avec nous, vu +qu'il demeure à un quart de lieue. Voilà donc nos grandes _fredaines_. + +Maurice dessine le site, mon frère fait un somme sur l'herbe. Les +chevaux paissent en liberté. Les filleuls ou filleules sont aussi de la +partie et nous réjouissent de leurs naïvetés. Les chiens gambadent, et +le gros cheval, qui traîne toute la famille dans une espèce de grande +brouette, vient manger dans nos assiettes. Malheureusement, nous avons +peu joui de la campagne de cette façon, cet été. Il a toujours plu, et +les rivières out effroyablement débordé. Mais l'automne s'annonce plus +beau, et j'espère que nous reprendrons bientôt nos excursions. Puis nous +allons marier une filleule de Maurice et faire la noce à la maison. + +Je crois que vous vous plairiez avec nous, mes enfants; car nous avons +eu le bonheur de conserver des goûts simples. Nous avons une petite +aisance qui nous permet de faire disparaître la misère autour de nous; +et, si nous connaissons le chagrin de ne pouvoir empêcher celle qui +désole le monde, chagrin profond, surtout à mon âge, quand la vie n'a +plus de personnalité enivrante et qu'on voit clairement le spectacle de +la société, de ses injustices et de son affreux désordre, du moins nous +ne connaissons pas l'ennui, l'inquiétude ambitieuse et les passions +égoïstes. Nous avons donc une sorte de bonheur relatif, et mes enfants +le goûtent avec la simplicité de leur âge. + +Pour moi, je ne l'accepte qu'en tremblant; car tout bonheur est quasi un +vol dans cette humanité mal réglée, où l'on ne peut jouir de l'aisance +et de la liberté qu'au détriment de son semblable, par la force des +choses, par la loi de l'inégalité: odieuse loi, odieuses combinaisons, +dont la pensée empoisonne mes plus douces joies de famille et me révolte +à chaque instant contre moi-même. Je ne puis me consoler qu'en me jurant +d'écrire tant que j'aurai un souffle de vie, contre cette maxime infâme +qui gouverne le monde: _Chacun chez soi, chacun pour soi_. Puisque je +ne sais dire et faire que cette protestation, je la ferai sur tous les +tons. + +Bonsoir, mon cher enfant. Voilà, j'espère, une longue lettre et où je +vous parle de moi avec excès, pour répondre à toutes vos questions. +Maintenant soyez tranquille sur mon compte. Ma santé est assez bonne, et +mes yeux sont meilleurs, depuis six mois que j'ai renoncé à travailler +la nuit. Je ne pouvais plus. J'ai eu quelque peine à me remettre au +courant des heures de tout le monde. Je l'avais essayé cent fois sans +succès. Enfin, je suis parvenue à dormir à minuit et à travailler dans +la journée. Cela me laisse moins de temps, car, dans la matinée, quoi +qu'on fasse, on est toujours dérangé, et rien ne remplace ce calme +profond et absolu qui se fait de minuit à quatre heures du matin. Mais +il le fallait absolument; je ne dormais pas assez, et ma santé était +gravement altérée. + +Soyez tranquille surtout sur mon amitié. Elle est inaltérable pour vous. +Écrivez-moi donc souvent, et sans vous tourmenter quand je ne réponds +pas. Je suis heureuse de vous lire et de savoir ce que vous faites, +à quoi vous pensez, et comment prospère notre chère petite Solange. +Bénissez-la pour moi, ainsi que sa mère, et dites-vous à toute heure que +mon coeur est avec vous. + + + + +CCLI + +A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A MONTGIVRAY + + Paris, 14 décembre 1845. + +J'ai reçu ta lettre à Chenonceaux, et je sais, cher ami, que tu as eu +bien de l'ennui en voyage, de mauvaises places, et tout le désagrément +d'un grand acte d'obligeance fraternelle. Je t'en remercie et te prie de +me pardonner cette course que je t'ai fait faire, mais où tu as été bien +utile à notre jeune et jolie parente. J'espère que tu es reposé et que +tu ne m'en veux pas d'avoir usé de ton zèle et de ton bon vouloir. + +Nous nous sommes royalement ennuyés au milieu des grandeurs du passé, +surtout les deux premiers jours. Peu à peu pourtant nous nous sommes +trouvés plus à l'aise, et nous nous sommes quittés tous fort tendrement. +Le fait est que nos hôtes ont été excellents pour moi et pour mes +enfants. Mais croirais-tu que nous avons trouvé tout le contraire de ce +qui était à prévoir? René très conservé physiquement, mais vieilli de +cent ans au moral, pétrifié comme ses sculptures et ses armoiries, ne +parlant que de ses ancêtres, de ceux de sa femme et de son gendre; +enfin un marquis de Tuffières! _La qualité l'entête,_ comme dit le +Misanthrope: et cela est d'autant plus étrange à entendre, que son +caractère est resté bon, simple, affectueux et _soumis_. Quant +à Appoline[1], c'est un miracle que la grâce, l'effusion et la +bienveillance qu'elle a acquises en vieillissant. Elle a été charmante +pour Solange et pour Maurice, et avec moi, vraiment affectueuse, sensée +et naturelle. Elle est fort dévote maintenant, mais très tolérante et +charitable. + +Quand mon père disait qu'avec de _bonnes et grandes qualités_, elle +avait des petitesses incompréhensibles, il la jugeait bien. Elle a des +petitesses, en effet, mais moins qu'on ne le croirait d'après son passé, +et, quant aux grandes qualités, elle en est certainement douée. Elle a +de l'enthousiasme et de la jeunesse d'esprit, je crois qu'elle a éteint +son mari à son profit. + +Madame de la Roche-Aymon est la plus douce, la plus faible et la plus +tendre créature du monde. Son mari a été charmant pour nous et pour +Maurice en particulier, avec qui il a causé batailles et victoires de +l'Empire. Il était colonel alors et il a fait les guerres d'Espagne. +Au fond, tout ce monde-là n'a plus d'opinions politiques, à force d'en +avoir eu. On a le portrait d'Henri V pour la forme, mais celui de +Napoléon à côté pour le sentiment. + +Chenonceaux est une merveille. L'intérieur est arrangé à l'antique avec +beaucoup d'art et d'élégance. On y jette toujours son pot de chambre par +la fenêtre, ce qui faisait le bonheur de Maurice. Nous avons vu aussi +Loches en détail; c'est fort curieux et intéressant, nous en aurons donc +beaucoup à te raconter. + +Maurice repart dans quelques jours pour Guillery. Je vais bien m'ennuyer +sans lui, moi qui ne m'amuse de rien à Paris. La sublime Solange va +reprendre ses leçons. Tortillard[2] travaille dans le décor de l'Odéon. +Augustine[3] se porte bien et te fait mille remerciements. La Luce[4] +trouve le spectacle _ben brave; mais ceux gens qui vous argardent à +travers des culs de bouteille en mode de linettes ça lui convint pas. +C'est des argardures trop effrontées_. Elle s'amuse beaucoup jusqu'à +présent. + +Bonsoir, cher vieux; embrasse ta femme pour moi et donne-moi de tes +nouvelles. + + [1] Appoline, comtesse de Villeneuve, épouse de René de Villeneuve. + [2] Eugène Lambert, artiste peintre. + [3] Augustine Brault, cousine de George Sand. + [4] Petite bonne de mademoiselle Solange. + + + + +CCLII + +A M. MAURICE SCHLESINGER, DIRECTEUR DE LA _REVUE ET GAZETTE MUSICALE_, A +PARIS + + Paris, janvier 1846. + +Monsieur, + +En feuilletant votre journal, je crois pouvoir être certaine de la +parfaite convenance de la _forme_ de mon opuscule. Puisque vous me +l'avez rapporté, il est évident que c'est par la _qualité_ qu'il pèche. +N'étant pas habituée à défendre mon faible talent, je souscris à toute +espèce de condamnation, et sans appel. Mais, comme je ne fais pas mieux +un jour que l'autre, je sais qu'il me serait impossible de remplir les +conditions de supériorité, que vous exigez de vos rédacteurs. + +J'ai donc l'honneur de vous renvoyer les cinq cents francs que vous +m'aviez remis. Je vous prierai de m'envoyer votre journal; j'aurai +l'honneur de vous en rembourser l'abonnement et de vous payer la +collection que vous avez eu la bonté de m'envoyer. J'aurai un grand +plaisir à la lire; mais je ne me sens pas destinée au plaisir d'y +travailler. + +Agréez l'expression de mes sentiments distingués. + +GEORGE SAND. + + + + +CCLIII + +A M. LE RÉDACTEUR DU JOURNAL***, A PARIS. + + Paris, janvier 1846. + +Monsieur, + +C'est seulement aujourd'hui que je prends connaissance d'un feuilleton +inséré dans votre numéro du 24 décembre dernier et intitulé _George Sand +et Agricol Perdiguier._ + +Je dois à la vérité de démentir la petite anecdote qu'il contient, et, +comme cet article est déjà loin de nous, je vous demande la permission, +monsieur, de vous en faire rapidement l'extrait. + +Selon le rédacteur de votre feuilleton, M. Agricol Perdiguier serait +venu chez moi, l'été dernier, pour m'offrir la collaboration d'un livre +sur le compagnonnage. Je l'aurais engagé à compléter ses notions, en +faisant un voyage dans toutes les provinces de France. Il m'aurait +confié sa mère infirme et misérable. J'aurais pris soin d'elle, et +j'aurais donné de l'argent à M. Perdiguier pour l'aider dans ses courses +et dans ses recherches. Enfin, j'aurais profité de son zèle et de ses +travaux pour faire un roman dont j'aurais partagé le produit avec sa +mère et avec lui. + +Voici maintenant la vérité: + +M. Agricol Perdiguier est l'auteur d'un livre sur le compagnonnage +imprimé bien longtemps avant que j'eusse le dessein d'écrire un +roman sur cette matière. Cherchant quelques renseignements exacts et +consciencieux, j'eus naturellement recours à ce livre, et l'esprit droit +et généreux que révélait cet opuscule me donna l'envie de connaître +l'auteur. Je n'ai jamais eu le plaisir de voir ses parents, qui vivent +dans l'aisance à quelques lieues d'Avignon; je n'ai donc jamais eu +l'occasion de leur rendre le moindre service. Je n'ai pas non plus le +mérite d'avoir rendu personnellement service à M. Agricol, et le voyage +qu'il a entrepris dans différentes provinces de France n'a pas eu pour +but de me recueillir des notes et de m'envoyer des renseignements. + +Ce serait diminuer de beaucoup l'importance et le mérite du pèlerinage +accompli par cet homme vertueux que de faire de lui une sorte de commis +voyageur au service de mon encrier. J'ai dit, dans la préface de mon +livre _le Compagnon du tour de France,_ quelle mission de paix et de +conciliation M. Perdiguier s'était imposée, en cherchant à nouer des +relations avec les compagnons les plus intelligents des divers devoirs, +afin de les engager à prêcher comme lui, à leurs frères et coassociés, +la fin de leurs différends et le principe d'assistance fraternelle entre +tous les travailleurs. + +Ce n'est pas moi qui ai suggéré à M. Perdiguier l'idée généreuse de ce +voyage: elle est venue de lui seul, et, si quelques ressources out été +mises par moi à sa disposition afin de lui permettre de suspendre son +travail de menuiserie pendant une saison, cette petite collecte a été +l'offrande de quelques personnes pénétrées de la sainteté de l'oeuvre +qu'il allait entreprendre et nullement, l'aumône d'une charité +intéressée. + +Dans une province où sont fixés la famille et les amis d'enfance de +M. Agricol Perdiguier, l'erreur commise dans votre feuilleton du 25 +décembre a pu avoir, pour eux et pour lui, des résultats pénibles, que +j'aurais voulu être à même de conjurer à temps; quoiqu'il soit un peu +tard, j'espère, monsieur, que votre loyauté ne se refusera, pas à +une rectification que je demande pour ma part à votre bienveillante +courtoisie, et sur laquelle j'ose compter. + +Agréez, monsieur, l'expression des sentiments distingués avec lesquels +j'ai l'honneur d'être, + +Votre très humble, + +GEORGE SAND. + + + + +CCLIV + +AUX RÉDACTEURS DU JOURNAL L'ATELIER, A PARIS + + Paris, février 1846. + +Messieurs, + +La manière détournée que vous employez pour répondre à ma lettre me +parait empreinte d'un peu de passion. Nul plus que moi n'est porté à +excuser la passion dirigée vers la recherche de la vérité, lors même +qu'elle se fait un peu tranchante et intolérante. Cependant j'attendais +de vous plus de justice et de sympathie. Il fallait ne point répondre du +tout aux objections que contenait ma lettre, puisqu'elles n'appelaient +pas et repoussaient, au contraire, une discussion publique, ou bien il +fallait me demander l'autorisation, en m'en démontrant la nécessité, de +publier ma lettre entière. Je viens vous demander maintenant l'insertion +complète de cette lettre, dont je n'ai pas pris copie, et, sur ce point, +je m'en rapporte entièrement à votre loyauté. Certes, je suis un faible +champion de la vérité, et ma lettre n'est pas rédigée avec le soin que +vous aviez apporté dans votre réfutation. + +Vous m'avez jugée par contumace, ou bien vous m'avez combattue à +armes inégales, moi présentant à votre examen de conscience quelques +objections prises rapidement au hasard entre beaucoup d'autres, et ne +vous demandant, au nom de la conscience, que de les peser dans votre for +intérieur; vous, travaillant et rédigeant à loisir un article pour un +journal et opposant un mois de travail à une lettre particulière écrite +au courant de la plume. Je crains pourtant que votre réponse ne soit +empreinte d'une trop grande précipitation, et je ne me trouve ni +convaincue ni satisfaite par vos arguments. + +La manière dont vous posez les questions est telle, que je m'abstiendrai +plus que jamais d'engager une polémique; je vois que vous ne me +convertiriez pas, et la polémique n'est pas le champ clos où ma vocation +me porte à défendre les principes et les idées dont je suis pénétrée. + +Si je vous ai prié de ne pas insérer ma lettre et si je vous demande +aujourd'hui le contraire, c'est pour des raisons que vous comprendrez et +que tout le monde comprendra. J'avais une extrême répugnance à signaler +aux ennemis du peuple les dissidences qui existent dans son sein. C'est, +je crois, une mauvaise chose à faire que de leur donner le spectacle de +nos incertitudes et de notre désaccord sur certains points. + +Vous n'avez pas tenu compte de mon scrupule, et, en cela, vous avez dû +être persuadés et abusés par quelque esprit ennemi du peuple, ennemi de +l'Évangile et de l'égalité. Vous avez voulu proclamer à tout prix le +triomphe de l'Église catholique sur vos opinions. Il en est résulté que +des journaux catholiques et autres se sont réjouie de nous voir aux +prises les uns contre les autres. Pauvre peuple! faut-il que tu ne +trouves la vérité qu'en traversant, à tes périls et à tes dépens, les +embûches de tes éternels oppresseurs! + +Maintenant, je demande la publication de ma lettre, c'est pour déjouer +autant qu'il est en moi cette misérable ruse de nos ennemis. Le public +jugera en voyant le respect dont mon coeur est rempli pour le fond de +notre cause commune, et pour ceux qui la défendent même en se trompant, +si l'esprit d'hostilité est en moi et si la discorde est réellement +entre nous. + +Agréez, messieurs, l'expression de mes sentiments affectueux. + +GEORGE SAND. + + + + +CCLV + +A M. MAGU, A LIZY-SUR-OURCQ (SEINE-ET-MARNE). + + Paris, avril 1846. + +Mon cher monsieur Magu, + +Je me suis adressée pour vos exemplaires à trois éditeurs, les seuls que +je connaisse. Le premier, riche et avide, n'a pas voulu se charger d'une +affaire où il voyait peu à gagner. Le second, honnête mais pas généreux, +a craint d'y perdre. Le troisième, généreux mais gueux, n'a pas le sou à +débourser. Je ne sais plus à quelle porte frapper. + +J'avais l'intention de ne prendre pour moi et mes amis qu'une douzaine +d'exemplaires. Je me suis souvenue de ce que vous m'avez dit de Delloye, +et, voulant que ce petit profit entrât dans votre poche et non dans la +sienne, je vous prie de me dire où je dois m'adresser pour avoir et +rembourser ces exemplaires. Combien je suis chagrine d'avoir plus de +dettes que de comptant! Vous n'attendriez pas longtemps l'avance de +cette petite somme qui vous manque pour être tranquille et satisfait! +Mais, depuis dix ans, je travaille en vain à me remettre au point +où j'étais lorsqu'il me fallut réparer le désordre des affaires que +d'autres me mirent sur les bras, et payer les dettes qu'ils avaient +faites. Avant cette époque, j'avais toujours de quoi prélever une forte +part de mon travail pour obliger mes amis, ou rendre des services bien +placés. Aujourd'hui, je suis accusée de négligence ou d'indifférence, +non par mes amis, qui connaissent bien ma position, mais par des +personnes qui s'adressent à moi, et qui s'étonnent de voir mon ancien +dévouement paralysé par la force des choses. + +Je souffre beaucoup de cette position, non pas à cause de ce qu'on +peut dire et penser de moi: il y a longtemps que j'ai mis le mauvais +amour-propre de côté, sachant qu'il était l'ennemi de la bonne +conscience. Mais voir des souffrances, des inquiétudes et des maux de +toute sorte en si grand nombre, et n'y pouvoir apporter qu'un stérile +intérêt, est un plus grand chagrin, plus que toute l'injustice dont on +peut être l'objet soi-même. + +J'ai, en outre, le regret continuel d'être un mauvais auxiliaire en +fait de services qui demanderaient, en compensation de l'argent qui me +manque, du crédit, de l'activité et de l'influence dans le monde. Si je +suis une espèce d'homme de lettres, je suis avant tout mère de famille, +et il ne me reste pas un instant pour voir le monde, pour rendre les +visites qu'on me fait, et pour répondre aux nombreuses lettres qu'on +m'adresse. Si j'ai une ou deux heures libres par semaine, j'aime mieux +les consacrer à de vieux amis, ou à de nobles relations, comme je +considère celles que je veux conserver avec vous, que de satisfaire la +curiosité de quelques belles dames, ou de quelques jolis messieurs qui +voudraient m'examiner à la loupe, comme une bête singulière. De là vient +que je ne connais personne, et que, Dieu merci, personne ne me connaît +dans ce monde, où d'autres posent, jasent, prononcent et imposent leurs +sympathies et leurs opinions à des coteries. + +Voilà pourquoi aussi j'ai personnellement l'occasion de lancer un livre +moins que qui que ce soit. Ma seule efficacité, si j'en ai une, est dans +ma plume. Je n'ai jamais flatté personne et je n'ai jamais fait ce qu'on +appelle de la critique que dans trois ou quatre occasions, où mon coeur +était ému et ma conviction entière. + +Je ne vous serai donc un peu utile qu'en revenant, dans un article de +la _Revue indépendante_, sur vos vers charmants, et en parlant de votre +nouveau recueil. Je le ferai, n'en doutez pas; c'est ce que je pourrai +faire de moins inutile. Je me justifie auprès de vous, parce que j'ai +besoin de votre estime et de votre confiance, avant même que vous +songiez à m'accuser, et parce que je ne veux pas que vous cessiez de +vous adresser à moi toutes les fois que vous croirez que je peux faire +quelque chose pour vous. Mon peu de succès vous donnerait peut-être à +penser que j'y mets de la mauvaise volonté, et je ne veux pas que, +par discrétion, vous vous absteniez. Ne craignez donc jamais de +m'importuner, quelque maussade ou paresseuse que je vous semble. + +Ainsi, il m'a été impossible jusqu'ici de trouver un moment pour voir +madame Benoît de Grazelles. Mais j'espère ne pas quitter Paris sans lui +avoir rendu ses visites et lui avoir parlé de vous. Si cette dame a de +nombreuses connaissances, comme vous dites qu'elle a beaucoup d'activité +et de coeur, elle pourrait peut-être distribuer en détail encore une +partie de vos exemplaires. + +De mon côté, je parlerai à tous mes amis, comme je l'ai déjà fait. Mais +tous mes amis forment une bien petite et bien obscure phalange. + +Je pars pour la campagne (la Châtre), où je passerai quelques mois; vous +pourrez m'y adresser les exemplaires que je vous demande, et j'espère +bien que vous m'écrirez en même temps un petit mot d'amitié. Tout à vous +de coeur. + +GEORGE SAND. + + + + +CCLVI + +A M. MARLIANI, SÉNATEUR, A MADRID + + Paris, mai 1846. + +Cher Manoël, + +Bien que traduit en français et lu au coin du feu votre discours est +encore très beau et très excellent. Je ne m'étonne donc pas de l'effet +qu'il a produit sur le Sénat. Avec tant de présence d'esprit, de science +des faits, de mémoire et d'habileté, vous devez apporter à vos hommes +d'État de l'Espagne une bonne dose d'enseignement, et ils le sentent. En +outre, vous avez en vous une grande puissance que vous développerez de +plus en plus. C'est un fonds de principes et de convictions logiquement +acceptées, en dessous de ce talent du moment que vous caractérisez à la +fin de votre discours par le mot d'_opportunité_. + +La plupart des hommes ont l'un ou l'autre. Vous avez des deux, c'est une +grande force. Vous sentez vivement dans les profondeurs de votre âme cet +idéal politique qui n'est pas pure poésie, quoi qu'on en dise, puisque +c'est tout simplement une vue anticipée de ce qui sera, par le sentiment +chaleureux et lucide de ce qui doit être. Vous êtes pénétré de cet idéal +et de cette _poésie_, quand vous faites la parfaite distinction de la +politique et de la diplomatie qui conviennent aux nations, d'avec la +politique et la diplomatie que pratiquent les rois dynastiques. + +Il y avait longtemps que j'attendais dans le monde parlementaire la +manifestation de cette idée si vraie, qui n'était pourtant pas encore +éclose à aucune tribune de l'Europe. Si j'avais été chargée d'écrire +sur l'Espagne dans notre _Revue_ et sur l'équipée impertinente de +M. _Narcisse_ Salvandy, je n'aurais pas dit autrement que vous, et +peut-être exactement de même, quoique nous ne nous fussions pas donné +le mot d'avance. Vous avez été courageux et vraiment dans la grande +politique sociale en disant de telles choses dans une assemblée +nationale. Si la France était moins courbée, moins douloureusement +affaissée sous ses maux du moment, la presse libérale entière se fût +emparée de votre discours comme d'un monument. Mais elle y reviendra +plus tard, j'en suis certaine, et, dans nos assemblées nationales, on +citera vos paroles dans quelques années comme vous avez cité celles de +Vatel et de Martens. Vous avez aussi parlé de la révolution de 89 avec +une grande vérité et un grand courage: continuez donc, et croyez que +l'avenir est à nous, à l'Espagne et à la France, à la France et à +l'Espagne l'une par l'autre, l'une pour l'autre, et toutes deux pour le +monde entier. + +Vous me reprochez de haïr l'Angleterre _à la française._ Non, ce n'est +pas à ce point de vue que je la hais; car je crois à son avenir, je +compte sur son peuple. + +J'y vois éclore le chartisme, qui est notre phase, et je ne doute pas +qu'elle ne soit le bras du monde que je rêve et que j'attends, comme +nous en serons, Espagnols et Français, le coeur et la tête. + +Mais ce que vous dites de la politique d'intérêt personnel des cabinets, +appliquez-le à ma haine pour l'Angleterre; je hais son action présente +sur le monde, je la trouve injuste, inique, démoralisatrice, perfide et +brutale; mais ne sais-je point que les victimes de ce système affreux +sont là en majorité, comme chez nous les victimes du juste-milieu? + +Je ne hais point ce peuple; mais je hais cette société anglaise; de +même, je ne haïssais point l'Espagne en y passant, mais j'exécrais cette +action de Christine et de don Carlos, qui rapetissaient et avilissaient +momentanément le caractère espagnol. Aujourd'hui, l'Espagne a de grandes +destinées devant elle. Y entrera-t-elle d'un seul bond? Aura-t-elle +encore des défaillances et des délires de malade? Qu'importe? rien de ce +qu'elle fait de bon aujourd'hui ne sera perdu, et vous n'avez pas sujet +de désespérer. Poussez à la fraternité, faites des voeux pour que le +régent ait un bras de fer contre les conspirations. Ces insultes du +cabinet français ne sont pas si funestes. Elles font sentir au duc de la +Victoire que sa mission est une grande lutte, et que le salut est dans +sa fierté comme dans sa persévérance. + +En vous écrivant dernièrement, je ne prétendais pas qu'il dût, quant à +présent et tout d'un coup, renverser le fantôme de la royauté. Je me +suis mal exprimée si vous m'avez ainsi entendue; mais je prétendais, je +prétends toujours que, si la Providence lui conserve la vie, la force et +la popularité, sa mission est là. Il y sera entraîné et porté un jour, +s'il reste lui-même et si l'orage ne balaye pas son oeuvre d'aujourd'hui +avant qu'elle ait pris racine. Espérons! J'espère bien pour la France, +qui est en ce moment si malade et si avilie! je douterais de Dieu si je +doutais de notre réveil et de notre guérison. + +Bonsoir, cher ami. Travaillez toujours, parlez souvent. Labourez et +ensemencez, _semez et consacrez_, comme dit Faust. De mon amitié, je ne +vous dis rien: vous savez tout là-dessus. Ma Charlotte et vous ne faites +qu'un pour moi, et c'est une grosse part de ma vie, qui est dans votre +unité, comme dirait Leroux. + +A vous. + +GEORGE SAND. + + + + +CCLVII + +A MADAME MARLIANI, A PARIS + + Nohant, 1er septembre 1846. + +Chère amie, + +Merci mille fois! mais Solange ne serait point en état de faire le +voyage de Paris dans ce moment-ci, à moins d'y aller à petites journées, +comme nous faisons nos courses de campagne. D'ailleurs, je n'ai pas plus +de confiance en M. Royer qu'en Papet, et je crois que la médecine ne +sait rien pour ces maladies de langueur. Nous partons aujourd'hui pour +divers points du Berry et de la Creuse, où nous nous arrêterons chaque +fois un jour ou deux. Elle est un peu mieux depuis trois jours, mais +toujours sans appétit et sans sommeil. Une petite fatigue lui est +bonne, une grande fatigue très mauvaise. Nous avons été avant-hier à +Châteauroux reconduire Delacroix et recevoir Emmanuel qui a fait un peu +la grimace à l'idée de se remballer tout de suite, dans d'assez mauvais +chemins et pour d'assez mauvais gîtes. Mais il aime encore mieux cela +que de rester tout seul ici. + +Je vous écris à la hâte. Oui, vous devriez aller passer cette quinzaine +encore en Normandie, si le voyage est court et pas fatigant; car les +beaux jours ne dureront peut-être pas cet automne. Nous avons ici de +grandes chaleurs et de grandes pluies qui semblent nous annoncer un +hiver précoce. Moi, je n'ose pas vous répondre de l'emploi de mon mois +de septembre. Je suis tourmentée et je suis décidée à tout essayer pour +que ce triste état de Solange ne s'installe pas chez elle pour tout +l'hiver. Vous êtes mille fois bonne de m'offrir un gîte. Nous avons +toujours notre appartement du square Saint-Lazare et rien ne nous +empêcherait d'y aller. Mais Papet ne me conseille pas du tout les +longues étapes pour Solange; au contraire, elles irritent beaucoup notre +malade. Nous la promenons une lieue à cheval, une lieue en voiture; puis +on se repose, on reprend, et toujours ainsi. Je tâche de l'égayer; mais +je ne suis pas gaie au fond. Elle est bien sensible à l'intérêt que vous +lui témoignez et me charge de vous en remercier. Elle vous recommande de +ne pas faire comme elle, et d'être bien portante avant tout. + +Adieu, chère; je vous embrasse tendrement, et je pars. + +GEORGE. + + + + +CCLVIII + +A LA MÊME + + Nohant, 6 mai 1847. + +Chère amie, + +Vous êtes étonnée de mon silence, probablement. Moi, je suis étonnée +d'avoir encore la force de vous écrire après des fatigues d'esprit et +d'_yeux_ comme je viens d'en subir. Je ne puis vous dire que trois mots; +mais je veux vous les dire avant tout. + +Solange se marie dans quinze jours avec Clésinger, sculpteur, homme +d'un grand talent, gagnant beaucoup d'argent, et pouvant lui donner +l'existence brillante qui est, je crois, dans ses goûts. Il en est très +violemment épris, et il lui plait beaucoup. Elle a été aussi prompte et +aussi ferme, cette fois, dans sa détermination qu'elle était jusqu'à +présent capricieuse et irrésolue. Apparemment elle a rencontré ce +qu'elle rêvait. Dieu le veuille! + +Pour mon compte, ce garçon me plaît beaucoup aussi, de même qu'à +Maurice. Il est peu _civilisé_ au premier abord; mais il est plein +de feu sacré, et il y a déjà quelque temps que, le voyant venir, je +l'étudié sans en avoir l'air. Je le connais donc autant qu'on peut +connaître quelqu'un qui veut plaire. Vous me direz que ce n'est pas +toujours suffisant, c'est vrai. Mais ce qui me donne confiance, c'est +que la principale face de son caractère, c'est une sincérité qui va +jusqu'à la brusquerie. Il pécherait donc par excès de naïveté, plus que +par toute autre chose, et il a encore d'autres qualités qui rachèteront +tous les défauts qu'il _peut_ et _doit_ avoir. Il est laborieux, +courageux, actif, décidé, persévérant. C'est quelque chose que la force, +et il en a beaucoup, au physique comme au moral. Je me suis trouvée +amenée par une circonstance fortuite, à faire sur son compte une +véritable _enquête_, telle qu'un procureur du roi l'eût faite pour un +accusé de cour d'assises. + +Quelqu'un m'avait dit de lui tout le mal qu'on peut dire d'un homme. Je +ne savais pas encore alors qu'il songeât à ma fille; mais il faisait nos +bustes. Il voulait les faire en marbre, gratis, et il ne me convenait +pas d'être comblée de pareils présents par un homme dont on me disait +_pis que pendre_. Et puis je voulais savoir si la personne qui le +traitait de la sorte était une bonne ou une mauvaise langue. Quelques +explications, auxquelles je n'attachais pas d'abord toute l'importance +qu'elles eurent ensuite, amenèrent une foule de renseignements +particuliers, et j'arrivai à pouvoir juger sur _preuves_; car vous savez +que, dans ces sortes de choses, il se fait un enchaînement imprévu de +découvertes. J'acquis donc la certitude que Clésinger était un homme +irréprochable dans toute la force du mot, et son accusateur un homme +d'esprit un peu léger. De sorte que je connaissais tous les faits de sa +vie la plus intime, le jour où il me demanda ma fille. Le hasard avait +amené à cet égard plus de lumières que je n'en aurais eu en l'examinant +par mes yeux pendant des années. Néanmoins, je n'avais rien conclu en +quittant Paris, et c'est depuis un mois que son activité a levé tous +les obstacles et réduit à néant toutes les objections possibles. M. +Dudevant, qu'il a été voir, consent. Nous ne savons pas encore où +se fera le mariage. Peut-être à Nérac, pour empêcher M. Dudevant de +s'endormir dans les éternels lendemains de la province. + +Je vous écrirai dans quelques jours; car, jusqu'ici, nous n'avons rien +fixé, et j'attends Clésinger demain ou après, pour déterminer avec lui +le jour et le lieu. Mais ce sera dans le courant de mai. Les bans se +publient et on coud la robe blanche. Pourtant on ne sait encore rien +dans ce pays-ci, et nous nous préservons des grandes annonces. Il a +fallu ménager un chagrin encore assez vif, qui n'est pas loin de nous. +Il y a eu un échange de lettres sincères très satisfaisant. Le pauvre +abandonné est un noble enfant qui se montre, comme dit, avec raison, son +oncle, M. de Grandeffe, _un vrai chevalier français_. Je regrette bien +ce coeur-là; mais nous mettons dans la famille une meilleure tête, et +il faut bien que la fatalité apparente soit une volonté d'en haut. Je +n'aurais pas voulu d'abord qu'on fît si vite un autre choix. Mais, le +choix étant fait (et vous savez que les parents n'empêchent rien de ce +côté-là), je crois qu'il faut le ratifier bien vite. + +Bonsoir, chère amie; écrivez-moi et parlez-moi de vous. Moi, je ne puis +vous rien dire de moi, sinon que je suis fatiguée à mourir; car, au +milieu de ces préoccupations, il m'a fallu faire un roman pour avoir +quelques billets de banque. La misère augmente ici tous les jours et +j'en sais quelque chose. Je vous embrasse; soignez-vous, gouvernez votre +volonté à l'effet de conserver votre santé. Créez-vous des devoirs qui +vous ôtent le temps de penser à vous-même. Je crois que c'est le seul +moyen de supporter le terrible poids de la vie. Plus il est lourd, mieux +on marche peut-être! Et les devoirs ne sont pas difficiles à trouver +dans ce temps de malheur et de souffrance matérielle. Votre coeur le +sait bien. Mettez votre cerveau et vos jambes au service de votre coeur, +et l'imagination s'endormira. + + + + +CCLIX + +A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES + + Nohant, 22 mai 1847 + +Frère et ami, + +Je n'ai reçu qu'il y a quinze jours le numéro du _People's Journal_ qui +contient deux articles dont je suis l'objet. Remerciez pour moi de sa +bienveillance miss Jewsbury, signataire du premier, et laissez-moi vous +dire que le vôtre m'a pénétrée d'un sentiment de bonheur. C'est qu'en +effet il part de votre coeur. + +D'autres hommes éminents ont bien voulu me louer ou me défendre. Leur +voix ne partait pas des entrailles comme la vôtre; car, en général, les +hommes d'intelligence ont peu d'entrailles, et je ne me sens point de +parenté avec eux. Ma gratitude pour eux n'était donc qu'une forme de +politesse obligée, au lieu que, vous, je ne vous remercie pas; je +sens que vous dites ce que vous pensez sur mon compte, parce que vous +comprenez les souffrances de mon âme, ses besoins, ses aspirations et +la sincérité de mon vouloir. Non, mon ami, je ne vous remercie pas d'un +article _favorable_, comme on dit; mais je vous remercie de m'aimer, +et de m'appeler votre soeur et votre amie. Il y a une fatalité +providentielle et comme un instinct de secrète divination dans les +coeurs. + +Il y a dix ans, j'étais en Suisse; vous y étiez caché et un hasard +m'avait fait découvrir votre retraite. J'étais presque partie un matin, +pour vous aller trouver. J'étais encore dans l'âge des tempêtes. Je +revins sur mes pas, en me disant que vous aviez assez de votre fardeau à +porter, et que vous n'aviez pas besoin d'une âme agitée comme la +mienne. Je comptais bien que, plus tard, nous nous rencontrerions si je +résistais à la tentation du suicide qui me poursuivait sur ces glaciers. +Le vertige de Manfred est si profondément humain! Enfin, il y a encore, +dans la vie, des récompenses attachées à l'accomplissement des devoirs, +des compensations aux plus durs sacrifices, puisque votre amitié +couronne ma vieillesse et me console du passé! + +Venez donc en France, venez donc me voir chez moi dans ma vallée Noire, +si bête et si bonne. J'y suis plus moi-même qu'à Paris, où je suis +toujours malade au moral et au physique. Nous avons bien des choses à +nous dire; moi, j'en ai à vous demander. J'ai des conseils à recevoir +que je n'ai osé demander à personne depuis bien longtemps, et des +solutions que j'ai mises en réserve pour les chercher en vous. Vous +disiez, cet hiver, que vous viendriez; est-ce que vous ne le pouvez ou +ne le voulez plus? + +Je vous aurais écrit plus tôt sans de graves événements domestiques, qui +m'ont pris jusqu'aux heures du sommeil. Je viens de marier ma fille et +de la bien marier, je crois, avec un artiste très puissant d'inspiration +et de volonté. Je n'avais pour elle qu'une ambition, c'est qu'elle aimât +et qu'elle fût aimée; mon voeu est réalisé. L'avenir est dans la main de +Dieu, mais j'espère la durée de cet amour et de cet hyménée. + +Je vous respecte et vous aime. + +Votre soeur, + +GEORGE SAND. + + + + +CCLX + +A M. THÉOPHILE THORÉ, A PARIS + + Nohant, juin 1817. + +J'aurais, monsieur, le plus grand désir d'être utile à la personne que +vous me recommandez, et son titre de neveu de Saint-Just n'est pas mince +auprès de moi. Mais ce qu'elle me demande est à peu près impossible. + +Jugez-en vous-même. M. Flaubert désire que je lui promette et que je +lui laisse annoncer une préface de moi, pour la première livraison d'un +livre qui n'est encore qu'en projet, dont il n'a pas écrit la première +page et dont il me soumet le plan. Ce plan me paraît bon et utile; +mais cela ne suffit pas pour que je puisse engager ma responsabilité. +Personne ne peut _endosser_ l'esprit d'un livre avant d'avoir lu +attentivement ce livre. + +Et puis j'ai fait trois ou quatre préfaces en ma vie, et je crois que je +ne pourrais plus en faire une cinquième. C'est un travail auquel je ne +suis pas propre et qui me coûte plus de peine que trois romans à écrire. +Enfin, et c'est le plus sûr, une préface de n'importe qui n'a jamais +servi à qui que ce fût. Si le livre est bon, à quoi sert la préface? +s'il est mauvais, elle lui nuit davantage. + +Agréez, monsieur, l'expression de mes sentiments affectueux. + +GEORGE SAND. + + + + +CCLXI + +A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES + + Nohant, 28 juillet 1847. + +Mon frère et mon ami, + +Cette année 1847, la plus agitée et la plus douloureuse peut-être de ma +vie sous bien des rapports, m'apportera-t-elle au moins la consolation +de vous voir et de vous connaître? Je n'ose y croire, tant le guignon +m'a poursuivie; et pourtant vous le promettez, et nous approchons, du +terme assigné. Dans pen de jours, nous aurons un chemin de fer depuis +Paris jusqu'à Châteauroux, qui n'est qu'à neuf lieues de chez moi. Ainsi +vous n'aurez plus besoin que je vous trace un petit itinéraire pour +éviter les lenteurs et les contretemps de voyage, une des mille petites +plaies de notre pauvre France, qui en a de si grandes d'ailleurs. Vous +viendrez de Paris en six ou sept heures jusqu'à Châteauroux; et, de +Châteauroux à Nohant, par la grande route et la diligence, en trois +heures. + +Que votre lettre est bonne et votre coeur tendre et vrai! je suis +certaine que vous me ferez un grand bien et que vous remonterez mon +courage, qui a subi, depuis quelque temps, bien des atteintes dans des +faits personnels. Et qu'est-ce que les faits personnels encore! je +devrais dire que, depuis ces dernières années surtout, j'ai grand'peine +à me maintenir, je ne dis pas croyante, la foi conquise au prix qu'elle +nous a coûté ne se perd pas, mais sereine. Et la sérénité est un devoir, +précisément, imposé aux âmes croyantes. C'est comme un témoignage +qu'elles doivent à leur religion. Mais nous ne pouvons nous faire pures +abstractions, et l'attente confiante d'une meilleure vie, l'amour de +l'idéal immortel ne détruit pas en nous le sentiment et la douleur de +la vie présente. Elle est affreuse, cette vie, à l'heure qu'il est. La +corruption et l'impudence sont d'un côté; de l'autre, c'est la folie +et la faiblesse. Toutes les âmes sont malades, tous les cerveaux sont +troublés, et les mieux portants sont encore les plus malheureux; car ils +voient, ils comprennent et ils souffrent. + +Cependant il faut traverser tout cela pour aller à Dieu, et il faut bien +que chaque homme subisse en détail ce que subit l'humanité en masse. +Venez me donner la main un instant, vous, éprouvé par tous les genres de +martyre. Quand même vous ne me diriez rien que je ne sache, il me semble +que je serais fortifiée et sanctifiée par cette antique formule qui +consacre l'amitié entre les hommes. + +J'ai reçu une de vos brochures, mais non la lettre à Carlo-Alberto, à +moins que vous ne l'ayez envoyée après coup et qu'elle ne soit à Paris. +Les traductions me sont venues, aussi. Remerciez pour moi. + +Le mot _traîne_ est local et non français usité. Une traîne est un petit +chemin encaissé et ombragé. C'est comme qui dirait un sentier. Mais +notre dialecte du Berry, qui n'est qu'un vieux français, distingue le +sentier du piéton et celui où peut passer une charrette. Le premier +s'appelle _traque_ ou _traquette_, le second _traîne_. Le mot est joli +en français et s'entend ou se devine même à Paris, où le peuple parle la +plus laide et la plus incorrecte langue de France, parce que c'est +une langue toute de fantaisie, de hasard et de rapides créations +successives, tandis que les provinces conservent la tradition du langage +et créent peu de mots nouveaux. J'ai un grand respect et un grand amour +pour le langage des paysans, je l'estime plus correct. + + + + +CCLXII + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Nohant, 9 août 1847. + +Maintenant, mes enfants, je ne vous marquerai plus d'époque ni de jour +pour venir. Cela nous a toujours porté malheur, et, quand vous pourrez +venir, vous suivrez l'inspiration du moment, c'est-à-dire vous +profiterez du concours de circonstances qui vous paraîtra le plus +favorable: température, liberté d'autres soins, santé, repos d'esprit, +envie même de voyager; car il faut tout cela pour qu'un voyage ne soit +pas quelque chose de solennel et même d'un peu effrayant. A vous dire +vrai, je suis tellement consternée du guignon qui s'est attaché à vous, +dans toutes ces circonstances, que je n'oserai plus jamais vous dire: +«Venez, je vous attends.» Je n'étais pas superstitieuse pourtant, et je +le suis devenue à force de malheur depuis deux ans. Tous les chagrins +m'ont accablée par un enchaînement fatal; mes plus pures intentions +ont eu des résultats funestes pour moi et pour ceux que j'aime; mes +meilleures actions ont été blâmées par les hommes et châtiées par le +ciel comme des crimes. Et croyez-vous que je sois au bout? Non! tout +ce que je vous ai raconté jusqu'ici n'est rien, et, depuis ma dernière +lettre, j'ai épuisé tout ce que le calice de la vie a de désespérant. +C'est même si amer et si inouï, que je ne puis en parler, du moins je +ne puis l'écrire. Cela même me ferait trop de mal. Je vous en dirai +quelques mots quand je vous verrai. Mais, si je ne reprends courage et +santé jusque-là, vous me trouverez bien vieillie, malade, triste et +comme abrutie. Voilà aussi, mon enfant, pourquoi je n'ose pas appeler +Désirée avec l'ardeur que j'y aurais mise avant tous mes chagrins. Je +crains que cette chère enfant ne me trouve toute différente de ce que +vous lui avez dit de moi, et que le spectacle de mon abattement ne la +froisse et ne la consterne. J'étais, quand vous m'avez vue, dans un état +de sérénité, à la suite de grandes lassitudes. J'espérais du moins, +pour la vieillesse où j'entrais, la récompense de grands sacrifices, de +beaucoup de travaux, de fatigues et d'une vie entière de dévouement et +d'abnégation. Je ne demandais qu'à rendre heureux les objets de mon +affection. Eh bien! j'ai été payée d'ingratitude, et le mal l'a emporté +dans une âme dont j'aurais voulu faire le sanctuaire et le foyer du beau +et du bien. A présent, je lutte contre moi-même pour ne pas me laisser +mourir. Je veux accomplir ma tâche jusqu'au bout. Que Dieu m'assiste! je +crois en lui et j'espère! + +Nous avons ici un temps affreux, de la pluie par torrents, un ciel +sombre et froid depuis huit jours. On ne peut finir les moissons. Cela +ne contribue pas peu à me rendre triste. Augustine a beaucoup souffert, +mais elle a eu un grand courage, un vrai sentiment de sa dignité; et sa +santé, Dieu merci, n'a pas été atteinte. Mon bon Maurice est toujours +calme, occupé, enjoué. Il me soutient et me console. Solange est à Paris +avec son mari; ils vont voyager. Chopin est à Paris aussi; sa santé +ne lui a pas encore permis de faire le voyage; mais il va mieux. Nous +attendons tous les jours l'ouverture du chemin de fer qui nous permettra +d'aller de Châteauroux à Paris en quelques heures, et qui nous était +promise pour le mois dernier. + +Cette morsure dont vous me parlez m'inquiète, non pas que je croie aux +suites de l'accident. En général, j'y crois peu, et j'ai toujours +vu l'imagination faire tout le mal. Mais, justement, je crains les +agitations de votre esprit. Je suis sûre que vous ne serez pas malade. +Votre sang est trop, pur, et je parie que le chien était le plus +innocent du monde. Mais vous allez vous tourmenter: je vous connais. Je +vous supplie, mon enfant, de n'y pas penser du tout et même d'en rire, +et de m'écrire que vous n'y songez plus. + +Bonsoir, cher fils; votre _mère_ vous bénit dans la douleur comme dans +le repos. J'embrasse vos deux anges. Dites-moi donc ce que vous avez +déboursé, je le veux. + +Merci pour Borie de votre souvenir. Il est à Orléans, à la tête d'un +journal. Il viendra passer avec nous le mois de septembre. + + + + +CCLXIII + +AU MÊME + + Nohant, 14 décembre 1847. + +Je suis bien en retard avec vous, mon cher enfant, et je ne sais plus à +laquelle de vos lettres je commencerai par répondre. Vous me pardonnez +ce silence, je le sais, je le vois, puisque vous m'écrivez toujours et +que votre tendre affection semble augmenter avec mon mutisme et mon +accablement. Vous avez compris. Désirée et vous, vous autres dont l'âme +est délicate parce qu'elle est ardente, que je traversais la plus grave +et la plus douloureuse phase de ma vie. J'ai bien manqué y succomber, +quoique je l'eusse prévue longtemps d'avance. Mais vous savez qu'on +n'est pas toujours sous le coup d'une prévision sinistre, quelque +évidente qu'elle soit. Il y a des jours, des semaines, des mois entiers +même, où l'on vit d'illusions et où l'on se flatte de détourner le +coup qui vous menace. Enfin, le malheur le plus probable nous surprend +toujours désarmés et imprévoyants. A cette éclosion du malheureux germe +qui couvait, sont venues se joindre diverses circonstances accessoires +fort amères et tout à fait inattendues. Si bien que j'ai eu l'âme et le +corps brisés par le chagrin. Je crois ce chagrin incurable; car, plus je +réussis à m'en distraire pendant certaines heures, plus il rentre en moi +sombre et poignant aux heures suivantes. Pourtant, je le combats sans +relâche, et, si je n'espère pas une victoire qui consisterait à ne le +plus sentir, du moins j'arrive à celle qui consiste à supporter la vie, +à n'être presque plus malade, à reprendre le goût du travail et à ne +point paraître troublée. J'ai retrouvé le calme et la gaieté extérieurs, +si nécessaires pour les autres, et tout paraît bien marcher dans ma vie. + +Maurice a retrouvé son enjouement et son calme, et le voilà occupé avec +Borie d'un _travail attrayant_. Borie transcrit littéralement le style +de Rabelais en orthographe moderne, ce qui le rend moins difficile à +lire. En outre, il l'expurge de toutes ses obscénités, de toutes +ses saletés, et de certaines longueurs qui le rendent impossible ou +ennuyeux. Ces taches enlevées, il reste quatre cinquièmes de l'oeuvre +intacts, irréprochables et admirables; car c'est un des plus beaux +monuments de l'esprit humain, et Rabelais est, bien plus que Montaigne, +le grand émancipateur de l'esprit français au temps de la renaissance. +Je ne me souviens plus si vous l'avez lu. Si non, attendez, pour le +lire, notre édition expurgée; car je crois que les _immondices_ du +texte _pur_ vous le feraient tomber des mains. Ces immondices sont +la plaisanterie de son temps; et le nôtre, Dieu merci, ne peut plus +supporter de telles ordures. Il en résulte qu'un livre de haute +philosophie, de haute poésie, de haute raison et de grande vérité est +devenu la jouissance de certains hommes spéciaux, savants ou débauchés, +qui l'admirent pour son talent, ou le savourent pour son cynisme, la +plupart sans en comprendre la portée, l'enseignement sérieux et les +beautés infinies. Il y a vingt ans que, dans ma pensée, et même de +l'oeil, en le relisant sans cesse, j'expurge Rabelais, toujours tentée +de lui dire: «O divin maître, vous êtes un atroce cochon!» Maurice +faisait le même travail, dans sa pensée. Très fort sur ce vieux langage +dont notre idiome berrichon nous donne la clef plus qu'à tous les +savants commentateurs, il le goûtait sérieusement et il avait fait (et +vous l'avez vue, je crois) une série d'illustrations, dessinées dès +son enfance d'une manière barbare, mais pleines de feu, d'originalité, +d'invention, et, du reste, parfaitement chastes, comme le sentiment qui +lui faisait adorer le côté grave, artiste et profond de Rabelais. Le +temps seul me manquait pour réaliser mon désir. Borie s'est trouvé libre +de son temps pour quelques mois, et je lui ai persuadé de faire ce +travail. Il s'en tire à merveille; je revois après lui, et l'expurgation +est faite avec un soin extrême pour ôter tout ce qui est _laid_ et +garder tout ce qui est beau. Maurice, qui dessine assez bien maintenant, +reprend en sous-oeuvre ses compositions, en invente de nouvelles, et +fait sur bois une cinquantaine de dessins qui seront gravés et joints au +texte. Ce sera un ouvrage de luxe, et, comme ces publications sont fort +coûteuses, nous n'en, retirerons peut-être pas grand profit. Mais cela +servira à poser l'artiste et l'expurgateur. De plus, nous aurons, je +crois, rendu un grand service à la vérité et à l'art, en faisant +passer, dans les mains des femmes honnêtes et des jeunes gens purs, un +chef-d'oeuvre qui, jusqu'à ce jour, leur a été interdit avec raison. +J'attacherai mon nom _en tiers_ à cette publication pour aider au +succès de mes jeunes gens, et je ferai précéder l'ouvrage d'un travail +préliminaire. Gardez-nous le secret, car c'en est un encore, jusqu'au +jour des annonces, vu qu'on peut être devancé dans ces sortes de choses +par des faiseurs habiles qui gâchent tout[1]. Voilà donc l'hiver +de Maurice et de Borie bien occupé auprès de moi. Quant à ma chère +Augustine, elle a donné dans le coeur d'un brave garçon qui est tout à +fait digne d'elle et qui a de quoi vivre. Cela, joint à un peu d'aide +de ma part, lui fera une existence indépendante, et, quant aux qualités +essentielles de l'intelligence et du caractère, elle ne pouvait mieux +rencontrer. Elle ne pourra se marier que dans trois mois. Alors, elle +ira habiter le Limousin avec son mari et viendra passer les vacances +avec moi. Nous nous regretterons donc l'une l'autre, les trois quarts +de l'année; mais, enfin, j'espère qu'elle aura du bonheur, et que je +pourrai mourir tranquille sur son compte. + +Moi, j'ai entrepris un ouvrage de longue haleine, intitulé _Histoire +de ma vie_. C'est une série de souvenirs, de professions de foi et de +méditations, dans un cadre dont les détails auront quelque poésie et +beaucoup de simplicité. Ce ne sera pourtant pas toute ma vie que je +révélerai. Je n'aime pas l'orgueil et le cynisme des confessions, et je +ne trouve pas qu'on doive ouvrir tous les mystères de son coeur à des +hommes plus mauvais que nous, et, par conséquent, disposés à y trouver +une mauvaise leçon au lieu d'une bonne. D'ailleurs, notre vie est +solidaire de toutes celles qui nous environnent, et on ne pourrait +jamais se justifier de rien sans être forcé d'accuser quelqu'un, parfois +notre meilleur ami. Or je ne veux accuser ni contrister personne. Cela +me serait odieux et me ferait plus de mal qu'à mes victimes. Je crois +donc que je ferai un livre utile, sans danger et sans scandale, sans +vanité comme sans bassesse, et j'y travaille avec plaisir. Ce sera, en +outre, une assez belle affaire qui me remettra sur mes pieds, et m'ôtera +une partie de mes anxiétés sur l'avenir de Solange, qui est assez +compromis. + +Vous m'avez envoyé une charmante épître en vers dont je ne vous ai pas +remercié. Il faut la garder; car, en supprimant quelques vers qui me +sont tout personnels, ce morceau trouvera sa place dans un de vos futurs +recueils. Ne vous ai-je pas dit, dans le temps, que je trouvais votre +_cigale_ et votre _fourmi_ ravissantes dans leur genre? A ce propos, et +sans que ma contradiction porte en rien sur le fond de votre pensée, +je veux vous dire que vous vous trompez sur le sens des fables de +la Fontaine. Sa pensée était exactement la vôtre, et votre bouffon +commentaire en fable-chanson la développe, sans la changer. Où +prenez-vous, mon enfant, qu'il donne raison à l'avare fourmi? Non, non, +dans aucune de ses adorables fables, il ne prêche l'égoïsme. Sa morale +est belle comme sa forme, pure comme son coeur, et je souhaite au pauvre +Lachambaudie d'avoir un sentiment de la vérité et de l'humanité qui +l'inspire aussi bien. + + La fourmi n'est pas prêteuse, + C'est là son moindre défaut. + +en dit tout autant que: + + La fourmi qu'est dévote et n'aim'pas les acteurs. + +Cette manière de railler le pauvre chanteur est une raillerie à double +tranchant, et c'est le côté réellement coupant de la lame qui tombe +sur l'égoïsme. C'est la manière d'enseigner de la Fontaine et c'est la +véritable forme de l'ironie de tous les temps. Vous trouverez cela bien +autrement employé par Rabelais. Il a l'air d'admirer et de porter aux +nues tout ce qu'il blâme et méprise, et, si le lecteur s'y trompe, c'est +la faute du lecteur qui n'entend pas la plaisanterie et qui manque +d'intelligence. De tout temps, et surtout dans les temps où la vérité a +besoin d'un voile pour se répandre, l'ironie a procédé ainsi. C'est à +nous d'expliquer à nos enfants comment ils doivent entendre la morale +cachée sous ces finesses. Vous-même, vous raillez de cette façon dans +votre parodie, tant cette forme est naturelle et instructive! De notre +temps, nous mettons un peu plus les points sur les _i_. Nous n'y avons +pas grand mérite, puisqu'il n'y a plus de Bastille pour les pensées +courageuses; et croyez que l'art ne gagne pas grand'chose à avoir les +coudées plus franches; car c'est un grand art, que de faire deviner ce +qu'on ne peut pas dire tout crûment. + +Je vois si rarement et si brièvement Leroux, que je ne lui avais pas +beaucoup parlé de vous, en effet; mais, quant à sa prétention d'ignorer +que vous faisiez des chansons, souvenez-vous donc, mon enfant, que vous +lui en avez chanté deux ou trois ici, et qu'il vous a un peu ennuyé de +ses théories, bonnes en elles-mêmes, mais non applicables à mon avis +dans la circonstance. Vous voyez qu'il est bien distrait et qu'il a +oublié, complètement ce fait. C'est un génie admirable dans la vie +idéale, mais qui patauge toujours dans la vie réelle. + +Vous me demandez un sujet de poème. Diable! comme vous y allez! J'y ai +bien pensé, mais je crains, de ne pas trouver à votre gré. C'est bien +grave. Voyons, pourtant. Pourquoi ne feriez-vous pas, soit en prose, +soit en vers, l'_Histoire de Toulon_? la véritable histoire, rapide et +chaude, du _peuple_ de votre ville natale? La France ignore l'histoire +de toutes ses localités. Les localités elles-mêmes ignorent leur propre +histoire. Et puis, en fait d'histoire, le point de vue rajeunit tout. +La mode est à l'histoire. On ne lit plus que cela. Je ne vais pas plus +loin. J'ai peur d'influencer votre inspiration individuelle en vous +traçant une forme, un plan, une opinion quelconque. Mais voyez, si +l'idée brute vous sourit. Vous avez fait l'_Histoire d'un pavé_. C'est +le peuple qui est le vrai pavé, rude, solide, extrait des plus pures +entrailles de la terre, asservi à de vils usages, foulé aux pieds, et +destiné pourtant à écraser les têtes de l'hydre. Toulon a vu de grands +faits. Les actions belles et mauvaises de son peuple, ses inspirations +grandes, ses erreurs funestes, tout cela peut être raconté en traits +ardents et commenté avec l'accablante précision du vers, comme un +enseignement, un encouragement ou un redressement alternatifs. Ce peuple +a, d'ailleurs, sa physionomie, et c'est à vous de le peindre. Peut-être +le sujet vous emportera-t-il au-dessus des mille vers projetés. Il n'y +aura point de mal à cela, et cependant, si vous êtes à la fois très +clair et très rapide, ce sera encore mieux. Le moment où nous sommes est +avide de regarder en arrière, comme un _lutteur_ qui mesure l'espace +avant de sauter en avant. Voyez! si cela ne vous va pas, je chercherai +autre chose. + +Bonsoir, mon enfant. Voilà une longue lettre. Mais voilà un beau temps +qui ranime et qui vous inspirera mieux que moi. Il fait chaud même ici, +et je crois que vous ne souffrirez pas du tout sous votre beau ciel. +Vous avez toujours des accidents qui me désolent. Si j'étais Désirée, +je vous gronderais; car je crois que la fatalité, c'est souvent notre +distraction qui l'amène. J'attends le printemps avec impatience pour +vous faire de vive voix les plus beaux sermons. + +Je ne pense pas aller à Paris; mais il faudra que, dans trois mois, +j'aille en Limousin installer Augustine. Mais, une fois pour toutes, +désormais, je ne vous arrêterai pas au moment du départ; car il y a de +notre faute dans tout cela, et de la mienne par excès de sollicitude. +Nous devrions nous dire que l'existence ne peut jamais être à l'abri +d'un déplacement imprévu de quelques jours, et que, quand même vous ne +me trouveriez pas à Nohant, comme il est certain que je ne peux pas ne +pas y revenir après de très courtes absences, désormais il vaut mieux +que vous m'y attendiez quelques journées que de manquer des mois à +passer ensemble. Il me semble que ceci est une conclusion _logique_. Je +me suis trop effrayée de l'idée que vous seriez tout déroutés de trouver +la maison vide, et que Désirée s'ennuierait à m'attendre. Si je vous +avais laissés venir, nous nous serions retrouvés bientôt, et nous +aurions passé l'été ensemble. Il est vrai que vous eussiez été les +convives d'une triste famille pendant quelque temps. Mais, enfin, quand +serons-nous _assurés_ contre la douleur? Il n'y a point de _compagnie_ +pour ces désastres. + +Et puis j'espère que mes affaires vont se relever et que vous ne serez +plus inquiet de la dépense. + +Bonsoir encore, mes trois chers enfants. Je vous embrasse comme je vous +aime, et les enfants d'ici se joignent à moi pour vous aimer. + + [1] Ce travail, aux trois quarts fait, n'a pas été publié à cause de + la révolution de février 1848. + + + + +FIN DU TOME DEUXIÈME + + + + TABLE + +1836 + + CXLVI. A madame la comtesse d'Agoult. 10 juillet. + CXLVII. A M. Scipion du Roure. 18 juillet. + CXLVIII. A M***, rédacteur du _Journal du Cher_. 30 juillet. + CXLIX. A M. Girerd. 1 5 août. + CL. A madame Maurice Dupin. 18 août. + CLI. A M. Franz Liszt. 18 août. + CLII. A madame la comtesse d'Agoult. 20 août. + CLIII. A M. Auguste Martineau-Deschenez. 21 août. + CLIV. A mademoiselle Desnoyers de Chantepie. 21 août. + CLV. A M. Alexis Duteil. septembre. + CLVI. A madame la comtesse d'Agoult. 3 octobre. + CLVII. A M. Franz Liszt. 16 octobre. + CLVIII. A M. Dudevant. novembre. + CLIX. A M. Scipion du Roure. 13 décembre. + +1837 + + CLX. À M. Scipion du Roure. 5 janvier + CLXI. A madame la comtesse d'Agoult. 18 janvier + CLXII. A M. Adolphe Guéroult. 14 janvier + CLXIII. A M. Jules Janin. 15 janvier + CLXIV. A M. l'abbé de Lamennais. 28 février + CLXV. A M. Franz Liszt. 28 mars + CLXVI. A M. Calamatta. mars + CLXVII. A madame la comtesse d'Agoult. 5 avril + CLXVIII. A la même. 10 avril + CLIX. A M. Scipion du Roure. 13 avril + CLXX. A madame la comtesse d'Agoult. 21 avril + CLXXI. A la même. mai + CLXXII. A M. Calamatta. mai + CLXXIII. A madame Maurice Dupin. 9 juillet + CLXXIV. A M. Calamatta. 12 juillet + CLXXV. A M. Girerd. 22 aoû + CLXXVI. A M. Gustave Papet. 24 août + CLXXVII. A madame la comtesse d'Agoult. 25 août + CLXXVIII. A M. Duteil. septembre + CLXXIX. A madame la comtesse d'Agoult. 16 octobre + +1838 + + CLXXX. A M. Frantz Liszt. 28 janvier. + CLXXXI. À madame la comtesse d'Agoult. mars. + CLXXXII. Au major A. Pictet. octobre. + CLXXXIII. A M. Jules Boucoiran. 23 octobre. + CLXXXIV. A madame Marliani. novembre. + CLXXXV. A la même. 14 novembre. + CLXXXVI. A la même. 14 décembre. + +1839 + + CLXXXVII. A madame Marliani. 15 janvier. + CLXXXVIII. A M. Duteil. 20 janvier. + CLXXXIX. A madame Marliani. 22 février. + CXC. A M. François Rollinat. 8 mars. + CXCI. Au même. 23 mars. + CXCII. A madame Marliani. 22 avril. + CXCIII. A la même. 28 avril. + CXCIV. A la même. 20 mai. + CXCV. A la même. 3 juin. + CXCVI. A M. Girerd. octobre. + +1840 + + CXCVII. A M. Gustave Papet. janvier. + CXCVIII. A M. Hippolyte Châtiron. 27 février. + CXCIX. A M. Calamatta. 1er mai. + CC. A M. Chopin. 13 août. + CCI. A Maurice Sand. 15 août. + CCII. Au même. 4 septembre. + CCIII. Au même. 20 septembre. + CCIV. A M. Hippolyte Châtiron. + +1841 + + CCV. A M. l'abbé de Lamennais. février. + CCVI. A M. Auguste Martineau-Deschenez. 16 juillet. + CCVII. A madame Marliani. 13 août. + CCVIII. A mademoiselle de Rozières. 22 septembre. + CCIX. A la même. 15 octobre. + CCX. A M. Charles Duvernet. 27 septembre. + +1842 + + CCXI. A M. Charles Poncy. 27 avril. + CCXII. A M. Edouard de Pompéry. 29 avril. + CCXIII. A mademoiselle de Rozières. 9 mai. + CCXIV. A madame Marliani. 26 mai. + CCXV. A M. Anselme Pététin. 30 mai. + CCXVI. A M. Charles Poncy. 23 juin. + CCXVII. Au même. 24 août. + CCXVIII. A mademoiselle Leroyer de Chantepie. 28 août. + CCXIX. A monseigneur l'archevêque de Paris. septembre. + CCXX. A M. Charles Duvernet. 12 novembre. + +1843 + + CCXXI. A M. Charles Poncy. 21 janvier. + CCXXII. A M. Hippolyte Châtiron. 2 février. + CCXXIII. A M. Charles Poncy. 26 février. + CCXXIV. A madame Claire Brunne. 18 mai. + CCXXV. A Maurice Sand. 6 juin. + CCXXVI. A madame Marliani. 13 juin. + CCXXVII. A M. le comte Jaubert. juillet. + CCXXVIII. A madame Marliani. 2 octobre. + CCXXIX. A M. Charles Duvernet. 8 octobre. + CCXXX. A Maurice Sand. 17 octobre. + CCXXXI. A madame Marliani. 14 novembre. + CCXXXII. A Maurice Sand. 16 novembre. + CCXXXIII. Au même. 28 novembre. + CCXXXIV. A M. Charles Duvernet. 29 novembre. + +1844 + + CCXXXV. A M. F. Dillon. 14 février. + CCXXXVI. A M. Charles Duvernet. 16 février. + CCXXXVII. A M. F. Dillon. 25 février. + CCXXXVIII. A M. Alexandre Weill. 4 mars. + CCXXXIX. A MM. Planet, Fleury, Duvernet et Duteil. 20 mars. + CCXL. A M. Planet. avril. + CCXLI. A madame Marliani. juin. + CCXLII. A M. Charles Poncy. 12 septembre. + CCXLIII. A M. Leroy. 24 novembre. + CCXLIV. A M. le curé de ***. 25 novembre. + CCXLV. A M. Louis Blanc. novembre. + CCXLVI. Au prince Louis-Napoléon Bonaparte. décembre. + +1845 + + CCXLVII. A M. Edouard de Pompéry. janvier. + CCXLVIII. A M. Hippolyte Châtiron. 29 avril. + CCXLIX. A M. de Potter. 10 mai. + CCL. A M. Charles Poncy. 12 septembre. + CCLI. A M. Hippolyte Châtiron. 14 décembre. + +1846 + + CCLII. A M. Maurice Schlesinger. janvier. + CCLIII. A M. le Rédacteur du journal ***. janvier. + CCLIV. Aux Rédacteurs du journal _l'Atelier_. février. + CCLV. A M. Magu. avril. + CCLVI. A M. Marliani. mai. + CCLVII. A madame Marliani. 1er septembre. + +1847 + + CCLVIII. A madame Marliani. 6 mai. + CCLIX. A M. Joseph Mazzini. 22 mai. + CCLX. A M. Théophile Thoré. juin. + CCLXI. A M. Joseph Mazzini. 28 juillet. + CCLXII. A M. Charles Poncy. 9 août. + CCLXIII. Au même. 14 décembre. + + + +FIN DE LA TABLE DU TOME DEUXIÈME + + + + + +End of Project Gutenberg's Correspondance, Vol. 2, 1812-1876, by George Sand + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13837 *** |
