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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13837 ***
+
+GEORGE SAND
+
+CORRESPONDANCE
+
+1812-1876
+
+II
+
+
+
+
+
+PARIS CALMANN LÉVY, ÉDITEUR.
+ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
+3, RUE AUBER, 3
+
+1883
+
+
+
+CORRESPONDANCE DE GEORGE SAND
+
+
+
+CXLVI
+
+A MADAME D'AGOULT, A GENÈVE
+
+ La Châtre, 10 juillet 1836.
+
+Hélas! mon amie, je n'ai point encore plaidé en cour royale; par
+conséquent je n'ai ni gagné ni perdu. Il était question de mon dernier
+jugement sans doute quand on vous a annoncé ma victoire. C'est le 25
+juillet seulement que je plaide. Si vous êtes à Genève le 1er août, vous
+saurez mon sort, et peut-être le saurez-vous par moi-même si j'ai la
+certitude de vous y trouver. Mais je n'ose l'espérer. Cependant, je rêve
+mon oasis près de vous et de Franz. Après tant de sables traversés,
+après avoir affronté tant d'orages, j'ai besoin de la source pure et de
+l'ombrage des deux beaux palmiers du désert. Les trouverai-je? Si vous
+ne devez pas être à Genève, je n'irai pas. J'irai à Paris voir l'abbé de
+Lamennais et deux ou trois amis véritables que je compte, entre mille
+amitiés _superficielles_, dans la «Babylone moderne».
+
+Avez-vous vu, pour parler comme Obermann, la lune monter sur le Vélan?
+Que vous êtes-heureux, chers enfants, d'avoir la Suisse à vos pieds pour
+observer toutes les merveilles de la nature! Il me faudrait cela pour
+écrire deux ou trois chapitres de _Lélia_, car je refais _Lélia_, vous
+l'ai-je dit? Le poison qui m'a rendu malade est maintenant un remède qui
+me guérit. Ce livre m'avait précipitée dans le scepticisme; maintenant,
+il m'en retire; car vous savez que la maladie fait le livre, que le
+livre empire la maladie, et de même pour la guérison. Faire accorder
+cette oeuvre de colère avec une oeuvre de mansuétude et maintenir
+la plastique ne semble guère facile au premier abord. Cependant les
+caractères donnés, si vous en avez gardé souvenance, vous comprendrez
+que la sagesse ressort de celui de Trenmor, et l'amour divin de celui de
+Lélia.--Le prêtre borné et fanatique, la courtisane et le jeune homme
+faible et orgueilleux seront sacrifiés. Le tout à l'honneur de _la
+morale_; non pas de la morale des épiciers, ni de celle de nos salons,
+ma belle amie (je suis sûre que vous n'en êtes pas dupe), mais d'une
+morale que je voudrais faire à la taille des êtres qui vous ressemblent,
+et vous savez que j'ai l'ambition d'une certaine parenté avec vous à cet
+égard.
+
+Se jeter dans le sein de mère Nature; la prendre réellement pour _mère_
+et pour _soeur_; retrancher stoïquement et religieusement de sa vie tout
+ce qui est vanité satisfaite; résister opiniâtrement aux orgueilleux et
+aux méchants; se faire humble et petit avec les infortunés; pleurer avec
+la misère du pauvre et ne pas vouloir d'autre consolation que la chute
+du riche; ne pas croire à d'autre Dieu que celui qui ordonne aux hommes
+la justice, l'égalité; vénérer ce qui est _bon_; juger sévèrement ce qui
+n'est que _fort_; vivre de presque rien, donner presque tout, afin de
+rétablir l'égalité primitive et de faire revivre l'institution divine;
+voilà la religion que je proclamerai dans mon petit coin et que j'aspire
+à prêcher à mes douze apôtres sous le tilleul de mon jardin.
+
+Quant à l'amour, on en fera un livre et un cours à part. _Lélia_
+s'expliquera sous ce rapport d'une manière générale assez concise et
+se rangera dans les exceptions. Elle est de la famille des esséniens,
+compagne des palmiers, _gens solitaria_, dont parle Pline. Ce beau
+passage sera l'épigraphe de mon troisième volume, c'est celle de
+l'automne de ma vie.--Approuvez-vous mon plan de livre?--Quant au plan
+de vie, vous n'êtes pas compétente, vous êtes trop heureuse et trop
+jeune pour aller aux rives salubres de la mer Morte (toujours Pline le
+Jeune), et pour entrer dans cette famille, _où personne ne naît, où
+personne ne meurt_, etc.
+
+Si je vous trouve à Genève, je vous lirai ce que j'ai fait, et vous
+m'aiderez à refaire mes levers de soleil, car vous les avez vus sur vos
+montagnes cent fois plus beaux que moi dans mon petit vallon. Ce que
+vous me dites de Franz me donne une envie vraiment maladive et furieuse
+de l'entendre. Vous savez que je me mets sous le piano quand il en joue.
+J'ai la fibre très forte et je ne trouve jamais des instruments assez
+puissants. Il est, au reste, le seul artiste du monde qui sache donner
+l'âme et la vie à un piano. J'ai entendu Thalberg à Paris. Il m'a fait
+l'effet d'un bon petit enfant bien gentil et bien sage. Il y a des
+heures où Franz, en s'amusant, badine comme lui sur quelques notes pour
+déchaîner ensuite les éléments furieux sur cette petite brise.
+
+Attendez-moi, pour l'amour de Dieu! Je n'ose pourtant pas vous en prier;
+car l'Italie vaut mieux que moi. Et je suis un triste personnage à
+mettre dans la balance pour faire contre-poids à Rome et au soleil.
+J'espère un peu que l'excessive chaleur vous effrayera et que vous
+attendrez l'automne.
+
+Êtes-vous bien accablée de cette canicule? Peut-être ne menez-vous cas
+une vie qui vous y expose souvent. Moi, je n'ai pas l'esprit de m'en
+préserver. Je pars à pied à trois heures du matin, avec le ferme propos
+de rentrer à huit; mais je me perds dans les trames, je m'oublie au bord
+des ruisseaux, je cours après les insectes et je rentre, à midi dans un
+état de torréfaction impossible à décrire.
+
+L'autre jour, j'étais si accablée, que j'entrai dans la rivière tout
+habillée. Je n'avais pas prévu ce bain, de sorte que je n'avais pas de
+vêtements _ad hoc_. J'en sortis mouillée de pied en cap. Un peu plus
+loin, comme mes vêtements étaient déjà secs et que j'étais encore
+baignée de sueur, je me replongeai de nouveau dans l'Indre. Toute ma
+précaution fut d'accrocher ma robe à un buisson et de me baigner
+en peignoir. Je remis ma robe par-dessus, et les rares passants ne
+s'aperçurent pas dela singularité de mes _draperies_. Moyennant trois
+ou quatre bains par promenade, je fais encore trois ou quatre lieues à
+pied, par trente degrés de chaleur, et quelles lieues! Il ne passe pas
+un hanneton que je ne courre après. Quelquefois, toute mouillée et
+vêtue, je me jette sur l'herbe d'un pré au sortir de la rivière et je
+fais la sieste. Admirable saison qui permet tout le bien-être de la vie
+primitive.
+
+Vous n'avez pas d'idée de tous les rêves que je fais dans mes courses
+au' soleil. Je me figure être aux beaux jours de la Grèce. Dans cet
+heureux pays que j'habite, on fait souvent deux lieues sans rencontrer
+une face humaine. Les troupeaux restent seuls dans les pâturages bien
+clos de haies magnifiques. L'illusion peut donc durer longtemps.
+C'est-un de mes grands amusements, quand je me promène un peu au loin
+dans des sentiers que je ne connais pas, de m'imaginer que je parcours
+un autre pays avec lequel je trouve de l'analogie. Je me souviens
+d'avoir erré dans les Alpes et de m'être crue en Amérique durant des
+heures entières. Maintenant, je me figure l'Arcadie en Berry. Il n'est
+pas une prairie, pas un bouquet d'arbres qui, sous un si beau soleil, ne
+me semble arcadien tout à fait.
+
+Je vous enseigne tous mes secrets de bonheur. Si quelque jour (ce que je
+ne vous souhaite pas et ce à quoi je ne crois pas pour vous) vous êtes
+_seule_, vous vous souviendrez de mes «promenades» _esséniennes_.
+Peut-être trouverez-vous qu'il vaut mieux s'amuser à cela qu'à se brûler
+la cervelle, comme j'ai été souvent tentée de le faire en entrant au
+_désert_. Avez-vous de la force physique? C'est un grand point.
+
+Malgré cela, j'ai des accès de spleen, n'en doutez pas; mais je résiste
+et je prie. Il y a manière de prier. Prier est une chose difficile,
+importante: C'est la fin de l'homme moral. Vous ne pouvez pas prier,
+vous. Je vous en défie, et, si vous prétendiez que vous le pouvez, je ne
+vous croirais pas. Mais j'en suis au premier degré, au plus faible, au
+plus imparfait, au plus misérable échelon de l'escalier de Jacob; Aussi
+je prie rarement et fort mal. Mais, si peu et si mal que ce soit; je
+sens un avant-goût d'extases infinies et de ravissements semblables à
+ceux de mon enfance quand je croyais voir la Vierge, comme une tache
+blanche, dans un soleil qui passait au-dessus de moi. Maintenant, je
+n'ai que des visions d'étoiles; mais je commence à faire des rêves
+singuliers.
+
+A propos, savez-vous le nom de toutes les étoiles de notre hémisphère?
+Vous devriez bien apprendre l'astronomie pour me faire comprendre une
+foule de choses que je ne peux pas transporter de notre sphère à la
+voûte de l'immensité. Je parie que vous la savez à merveille, ou que, si
+vous voulez, vous la saurez dans huit jours.
+
+Je suis désespérée du manque total d'intelligence que je découvre en moi
+pour une foule de choses, et précisément pour des choses que je meurs
+d'envie d'apprendre. Je suis venue à bout de bien connaître la carte
+céleste sans avoir recours à la sphère. Mais, quand je porte les yeux
+sur cette malheureuse boule peinte, et que je veux bien m'expliquer le
+grand mécanisme universel, je n'y comprends plus goutte. Je ne sais que
+des noms d'étoiles et de constellations. C'est toujours une très bonne
+chose pour le sens poétique.
+
+On apprend à comprendre la beauté des astres par la comparaison. Aucune
+étoile ne ressemble à une autre quand on y fait bien attention. Je ne
+m'étais jamais doutée de cela avant cet été. Regardez, pour vous en
+convaincre, Antarès au sud, de neuf à dix heures du soir, et comparez-le
+avec Arcturus, que vous connaissez. Comparez Vega si blanche, si
+tranquille, toute la nuit, avec la Chèvre, qui s'élance dans le ciel
+vers minuit et qui est rouge, étincelante, _brûlante_ en quelque sorte.
+A propos d'Antarès, qui est le coeur du Scorpion, regardez la courbe
+gracieuse de cette constellation; il y a de quoi se prosterner. Regardez
+aussi, si vous avez de bons yeux, la blancheur des Pléiades et la
+délicatesse de leur petit groupe au point du jour, et précisément
+au beau milieu de l'aube naissante. Vous connaissez tout cela; mais
+peut-être n'y avez-vous pas fait depuis longtemps une attention
+particulière. Je voudrais mettre un plaisir de plus dans votre heureuse
+vie. Vous voyez que je ne suis point avare de mes découvertes. C'est que
+Dieu est le maître de mes trésors.
+
+Écrivez-moi toujours à la Châtre, poste restante. On me fera passer vos
+lettres à Bourges. Hélas! je quitte les nuits étoilées, et les prés de
+l'Arcadie. Plaignez-moi, et aimez-moi. Je vous embrasse de coeur tous
+deux et je salue respectueusement l'illustre docteur _Ratissimo_.
+
+Vous m'avez fait de vous un portrait dont je n'avais pas besoin. En ce
+qu'il a de trop modeste, je sais mieux que vous à quoi m'en tenir. En ce
+qu'il a de vrai, ne sais-je pas votre vie, sans que personne me l'ait
+racontée? La fin n'explique-t-elle pas les antécédents? Oui, vous êtes
+une grande âme, un noble caractère et un _bon coeur_; c'est plus que
+tout le reste, c'est rare au dernier point, bien que tout le monde y
+prétende.
+
+Plus j'avance en âge, plus je me prosterne devant la bonté, parce que je
+vois que c'est le bienfait dont Dieu nous est le plus avare. Là où il
+n'y a pas d'intelligence, ce qu'on appelle bonté est tout bonnement
+ineptie. Là où il n'y a pas de force, cette prétendue bonté est apathie.
+Là où il y a force et lumière, la bonté est presque introuvable; parce
+que l'expérience et l'observation ont fait naître la méfiance et la
+haine. Les âmes vouées aux plus nobles principes sont souvent les plus
+rudes et les plus âcres, parce qu'elles sont devenues malades à force de
+déceptions. On les estime, on les admire encore, mais on ne peut plus
+les aimer. Avoir été malheureux, sans cesser d'être intelligent et bon,
+fait supposer une organisation bien puissante, et ce sont celles-là que
+je cherche et que j'embrasse.
+
+J'ai des _grands hommes_ plein le dos (passez-moi l'expression). Je
+voudrais les voir tous dans Plutarque. Là, ils ne me font pas souffrir
+du côté humain. Qu'on les taille en marbre, qu'on les coule en bronze,
+et qu'on n'en parle plus. Tant qu'ils vivent, ils sont méchants,
+persécutants, fantasques, despotiques, amers, soupçonneux. Ils
+confondent dans le même mépris orgueilleux les boucs et les brebis. Ils
+sont pires à leurs amis qu'à leurs ennemis. Dieu nous en garde! Restez
+bonne, _bête_ même si vous voulez. Franz pourra vous dire que je ne
+trouve jamais les gens que j'aime assez niais à mon gré. Que de fois je
+lui ai reproché d'avoir trop d'esprit! Heureusement que ce trop n'est
+pas grand'chose, et que je puis l'aimer beaucoup.
+
+Adieu, chère; écrivez-moi. Puissiez-vous ne pas partir! Il fait trop
+chaud. Soyez sûre que vous souffrirez. On ne peut pas voyager la nuit en
+Italie. Si vous passez le Simplon (qui est bien la plus belle chose de
+l'univers), il faudra aller à pied pour bien voir, pour grimper. Vous
+mourrez à la peine! Je voudrais trouver je ne sais quel épouvantail pour
+nous retarder.
+
+
+
+
+CXLVII
+
+A. M. SCIPION DU ROURE, AUX BAINS DE LUCQUES
+
+ Bourges, 18 juillet 1836.
+
+Madame Sand a dit à M. George tout ce que vous avez de bienveillance et
+de sympathie pour lui. Madame Sand est une bête que je ne vous engage
+pas à connaître et qui vous ennuierait mortellement; mais George est
+un excellent garçon, plein de coeur et de reconnaissance pour ceux qui
+veulent bien l'aimer.
+
+Il sera heureux de serrer la main d'un ami inconnu, et, comme il a assez
+bonne opinion de lui-même, il est très disposé à trouver parfaits ceux
+qui l'acceptent tel qu'il est. Il n'a pas eu dans sa vie d'autre bonheur
+que l'amitié. Tout le reste lui a manqué. Tout ce qui réussit aux autres
+a mal tourné pour lui. Il s'en console avec les gens qui le comprennent
+et qui le plaignent sans le sermonner.
+
+Vous lui êtes recommandé par un neveu qu'il aime et qu'il estime, et
+votre lettre seule eût ouvert son âme à la confiance. Il sera donc
+heureux de vous recevoir sous son toit quand il aura un toit quelconque.
+
+Pour le moment, il plaide contre des adversaires qui lui disputent avec
+acharnement la maison de ses pères et les caresses de ses enfants. Il
+espère cependant ouvrir bientôt la porte de ce pauvre manoir à ses vieux
+amis et à ceux qui veulent bien le trouver digne de devenir le leur.
+Vous n'aurez besoin ni de menthe sauvage, ni de _mesembriantheum_ pour
+être accueilli fraternellement. Cependant les fleurs de l'Apennin seront
+reçues avec reconnaissance, comme gage d'amitié et comme souvenir d'un
+pays aimé.
+
+R... vous tiendra au courant des événements qui vont décider de mon
+sort. Si mon espoir se réalise, je passerai les vacances en Berry.
+Sinon, j'irai en Suisse me distraire de mes déboires et peut-être vous
+rencontrerai-je là aussi. J'engagerai notre ami à vous rappeler la bonne
+promesse que vous me faites.
+
+Tout à vous.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CXLVIII
+
+A M..., RÉDACTEUR DU _JOURNAL DU CHER_
+
+ Bourges, 30 juillet 1836.
+
+Monsieur,
+
+Je n'aurais pas songé à réclamer contre l'étrange mauvaise foi avec
+laquelle le _Journal du Cher_ a rendu compte du discours de M. l'avocat
+général dans le procès en séparation qui fait le sujet de votre article.
+
+Cette relation a été transcrite dans d'autres journaux et vous avez été,
+comme eux, induit en erreur par l'évidente partialité qui a présidé à la
+rédaction première.
+
+Le journaliste du Cher, après avoir complaisamment reproduit le
+plaidoyer de mon adversaire (et, à coup sûr, ce n'est pas par amour pour
+les belles-lettres ni pour l'éloquence), a jugé convenable de rendre en
+trois lignes le discours de M. l'avocat général, discours très beau,
+très impartial et très touchant, qui a ému le public en ma faveur durant
+près de deux heures.
+
+Je me propose avec le temps d'écrire l'histoire de ce procès,
+intéressant et important non à cause de moi, mais à cause des grandes
+questions sociales qui s'y rattachent et qui ont été singulièrement
+traitées par mes adversaires, plus singulièrement envisagées par la cour
+royale de Bourges.
+
+Je chercherai, devant l'opinion publique, une justice qui ne m'a pas été
+rendue, selon moi, par la magistrature, et l'opinion publique prononcera
+en dernier ressort. Je chercherai cette justice par amour de la justice
+et pour satisfaire l'invincible besoin de toute âme honnête.
+
+Dans cette relation, dont la sincérité pourra être vérifiée par ceux-là
+mêmes qu'elle intéresse personnellement, je m'efforcerai de rendre
+l'impression générale du discours de M. Corbin et de rectifier des
+phrases que le journaliste du Cher n'a certainement pas sténographiées.
+
+Je ne croirai pas manquer aux convenances, en donnant toute la publicité
+possible à des paroles prononcées devant un nombreux auditoire, et
+recueillies par toutes les femmes, par toutes les mères avec des larmes
+de sympathie.
+
+Je dirai que, si M. l'avocat général a prononcé le mot que vous
+censurez, il ne lui a pas donné le sens qui vous blesse et qu'il a
+qualifié de noble, de _glorieux_ le sentiment de force et de loyauté
+qui dicta ma conduite en cette circonstance. M. l'avocat général me
+pardonnera d'avoir si bonne mémoire. Il est le seul de mes juges dont je
+connaisse et dont j'accepte l'arrêt.
+
+Je vous remercie, monsieur, non des éloges personnels que vous
+m'accordez dans votre journal, je ne les mérite pas; mais de la justice
+que vous rendez au vrai principe et au vrai sentiment de l'honneur
+féminin: la sincérité. Je souhaite que ce principe triomphe et je ne me
+pose pas comme l'héroïne de cette cause; je suis simplement l'adepte
+zélé ou l'adhérent sympathique de toute doctrine tendant à établir son
+règne. A ce titre, votre journal m'intéresse vivement.
+
+J'y chercherai avec attention la lumière et la sagesse dont nous avons
+tous besoin pour savoir jusqu'où doit s'étendre la liberté de la
+femme, et, dans un système d'amélioration de moeurs, où doit s'arrêter
+l'indulgence de l'homme.
+
+Je ne vous demande ni ne vous interdis la publication de cette lettre;
+je m'en rapporte à vous-même pour justifier M. l'avocat général d'une
+accusation qu'il ne mérite pas, et pour le faire de la manière la plus
+noble et la plus convenable.
+
+Agréez, monsieur, mes cordiales salutations.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CXLIX
+
+A M. GIRERD, AVOCAT, A NEVERS
+
+ Paris, 15 août 1836.
+
+Mon bon frère Girerd,
+
+J'ai déjà plusieurs fois commencé à vous répondre sans trouver une heure
+de liberté pour achever. Ces derniers événements out mis tant d'activité
+autour de nous, qu'il n'y a plus moyen de vivre pour son propre compte.
+Mais comment pouvez-vous imaginer, mon enfant, que l'amitié de Michel[1]
+se soit refroidie pour vous? l'ayant vu entouré, obsédé, écrasé comme
+il l'a été tout ce temps et, par-dessus le marché, souvent et gravement
+indisposé; je m'étonne peu qu'il n'ait point eu le temps de vous écrire.
+Je lui ai lu votre lettre, que j'ai reçue au moment de son départ. Il
+m'a dit qu'il vous écrirait de Bourges. Je crains qu'il ne soit malade;
+car, depuis dix jours, je devrais avoir de ses nouvelles et je n'en ai
+pas encore. Sa mauvaise santé m'inquiète et m'afflige beaucoup. Je l'ai
+soigné ici aussi bien que j'ai pu, et je l'ai vu bien souffrir. Nous
+avons parlé de vous tous les jours. Il vous dira, quand vous le
+reverrez, que je vous aime bien et que, de tous les amis qu'il m'a
+présentés, vous êtes celui pour lequel j'ai éprouvé le plus de
+sympathie. Quand vous reverrai-je? Je vais à la Châtre vers le 22 de ce
+mois-ci, et, vers le 30, je serai à Genève. Peut-être irai-je vous voir
+à Nevers si cela ne me détourne pas trop de ma route et n'augmente pas
+ma fatigue d'une manière trop exorbitante. Je serais si heureuse de
+connaître votre femme, votre enfant, votre patrie! Et le cap Sunium!
+nous avons fait de beaux rêves d'amitié, de repos, de bonheur! les
+réaliserons-nous?
+
+Écrivez-moi à la Châtre, poste restante, du 20 au 30. Adieu, bon frère.
+Embrassez votre femme pour moi; dites-lui que je suis un bon garçon
+et que je suis bien heureuse de lui inspirer un peu de bienveillance.
+Peut-être m'accordera-t-elle de l'amitié si j'ai le bonheur de la
+connaître. On fait mon portrait de nouveau: je vous l'enverrai, ou je
+vous le porterai, ce qui me plairait bien mieux.
+
+Tout à vous de coeur.
+
+GEORGE.
+
+ [1] Michel (de Bourges).
+
+
+
+
+CL
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Nohant, 18 août 1836.
+
+Chère maman,
+
+J'allais partir pour Paris, au moment où mon fils est arrivé, tout seul
+comme un homme, et si impatient de me revoir, qu'il n'a pu prendre sur
+lui de rester un jour de plus à Paris pour vous embrasser. Cependant
+il en avait l'intention; car, d'après des reproches que je lui avais
+adressés à ce sujet, il m'écrivit, quelques jours avant son arrivée, une
+lettre que je vous envoie, et où vous verrez qu'il a de bons sentiments
+pour vous, malgré sa paresse ou son étourderie. Ce pauvre cher enfant
+est bien heureux d'être ici: il joue avec sa soeur et il respire le
+bon air de la campagne. Il n'a guère envie de retourner à Paris, et
+ce serait, je crois, les priver l'un et l'autre du meilleur temps de
+l'année que de les y ramener avant la fin des vacances. Je pense donc
+que je n'irai pas avant cette époque, et, en attendant, nous allons
+faire un petit voyage dans le Nivernais et dans l'Allier. Ils s'en font
+une grande fête et je suis bien heureuse de les voir heureux. Nous avons
+passé ces jours-ci à coller du papier dans mon cabinet de toilette;
+nous en avons fait une petite pièce charmante où Maurice installe ses
+joujoux, ses livres et ses crayons. Nous pensons à vous, à votre ardeur,
+et à votre habileté dans ces grands travaux, à votre bon goût, et à
+votre passion pour planter des clous. Quant à moi, j'en ai un torticolis
+effroyable.
+
+Je vous envoie une lettre pour Pierret. Engagez-le à me répondre le plus
+vite possible; car je pars à la fin du mois, pour ma petite tournée.
+Donnez-moi en même temps de vos nouvelles, et soignez-vous bien afin de
+ne m'en donner que de bonnes. Adieu, chère maman; je tombe de fatigue
+et m'endors en vous embrassant de toute mon âme, ce qui me donnera une
+bonne nuit, j'en réponds.
+
+Maurice vous écrira directement; aujourd'hui, la lettre est assez
+grosse. Renvoyez-moi la lettre de Maurice, pour ne pas démembrer ma
+collection; ce sont mes trésors, j'aime mieux cela que tous les romans
+du monde.
+
+
+
+
+CLI
+
+A M. FRANZ LISZT, A GENÈVE
+
+ Nohant, 18 août 1836.
+
+J'ai failli vous arriver le jour du concert. Qu'eussiez-vous dit, si, au
+milieu du grand morceau brillant de Puzzi-Primo, je fusse entrée avec
+mes guêtres crottées et mon sac de voyage, et si je lui eusse frappé sur
+l'épaule au point d'orgue?
+
+Puzzi-Primo ne se fût pas déconcerté, accoutumé qu'il est à braver
+insolemment les regards d'un public infatué de lui; voire d'un public
+de métaphysiciens, de Genevois. Mais Puzzi-Secondo, moins blasé sur le
+triomphe et moins certain de la douce bienveillance des demoiselles de
+seize ans, eût fait une exclamation inconvenante, qui n'eût pas été dans
+le ton du morceau.
+
+J'aurais eu le plus grand plaisir du monde à vous faire manquer votre
+rentrée et à vous faire gâcher et massacrer votre finale. J'aurais, la
+première, tiré un sifflet, un mirliton, une guimbarde de ma poche, et
+j'aurais donné au public de métaphysiciens le signal des huées. J'aurais
+dit: «Messieurs, je suis l'agréable auteur de bagatelles immorales qui
+n'ont qu'un défaut, celui d'être beaucoup trop morales pour vous. Comme
+je suis un très grand métaphysicien, par conséquent très bon juge en
+musique, je vous manifeste mon mécontentement de celle que nous venons
+d'entendre, et je vous prie de vous joindre à moi, pour conspuer
+l'artiste vétérinaire et le gamin musical que vous venez d'entendre
+cogner misérablement cet instrument qui n'en peut mais.»
+
+A ce discours superbe, les banquettes auraient plu sur votre tête, et
+je me fusse retirée fort satisfaite, comme fait Asmodée après chaque
+sottise de sa façon.
+
+Sans plaisanterie, mes chers enfants, si j'avais eu cent écus, je
+partais et j'arrivais à l'heure dite. Pourquoi n'avez-vous pas ouvert
+une souscription pour me payer la diligence? Je vous déclare que, dans
+six semaines ou deux mois, si vous êtes toujours là-bas, j'irai, quelque
+orage qu'il fasse aux ceux, quelque calme plat qui règne dans mes
+finances. Vous me nourrirez bien pendant une quinzaine: je fume plus que
+je ne mange, et ma plus grande dépense sera le tabac. Je serais allée
+vous rejoindre dans le courant du mois, si je n'étais retenue ici par
+mes affaires.
+
+Je prends possession de ma pauvre vieille maison, que le baron veut bien
+enfin me rendre (où je vais m'enterrer avec mes livres et mes cochons),
+décidée à vivre agricolement, philosophiquement et laborieusement,
+décidée à apprendre l'orthographe aussi bien que M. Planche, la logique
+aussi bien que feu mon précepteur, et la métaphysique aussi bien que le
+célèbre M. Liszt, élève de Ballanche, Rodrigues et Sénancour. Je veux,
+en outre, écrire en coulée et en bâtarde, mieux que Brard et Saint-Omer,
+et, si j'arrive jamais à faire au bas de mon nom le parafe de M.
+Prudhomme, je serai parfaitement heureuse et je mourrai contente. Mais
+ces graves études ne m'empêcheront pas d'aller voir de temps en temps
+mes mioches à Paris, et vous autres, là où vous serez. Hirondelles
+voyageuses, je vous trouverai bien, pourvu que vous me disiez où vous
+êtes, et je serai heureuse près de vous tant que vous serez heureux près
+de moi.
+
+Je suis maintenant avec mes enfants dans la chère vallée Noire.
+
+J'ai vu madame Liszt la veille de mon départ de Paris. Elle se portail
+bien et je l'ai embrassée pour son fils et pour moi. J'ai vu une fois
+Emmanuel, qui m'a chargée de le rappeler à votre amitié et qui m'a
+questionnée avec intérêt sur votre compte. On dit que notre cousin Heine
+s'est pétrifié en contemplation aux pieds de la princesse Belgiojoso.
+Sosthènes[1] est mort, ou il s'est reconnu dans un passage de la lettre
+imprimée, car je ne I'ai pas revu depuis ce temps-là.
+
+Moi, je me porte bien, je suis bête comme une oie. Je dors douze heures,
+je ne fais rien du tout que coller des devants de cheminée, encadrer
+des images, collectionner des papillons, éreinter mon cheval, fumer mon
+narghilé, _conter des contes_ à Solange, écouter du fond d'un nuage de
+tabac, à travers une croûte opaque d'imbécillité et de béatitude, les
+pitoyables discours facétieux ou politiques de mes douze amis, tous plus
+bêtes que moi. De temps en temps, je me lève dans un accès de colère
+républicaine; mais je m'aperçois que cela ne sert à rien, et je me
+replonge dans mon fauteuil sans avoir rien dit.
+
+Au fond, je ne suis pas gaie. Peut-on l'être, tout à fait, avec sa
+raison? Non. La gaieté n'est qu'un excitant, comme la pipe et le café.
+L'être qui en use n'en est ni plus fort ni plus brillant. Tout mon désir
+est de m'abrutir, de m'appliquer aux occupations les plus simples, aux
+plaisirs les plus tranquilles et les plus modestes. Je crois que j'en
+viendrai aisément à bout. La vie active ne m'a jamais éblouie. Elle
+m'a fait mal aux yeux; mais elle ne m'a pas obscurci la vue. J'espère
+vieillir en paix avec moi-même et avec les autres.
+
+Bonsoir, mes enfants; soyez bénis. À vous!
+
+GEORGE.
+
+ [1] Sosthènes de la Rochefoucauld.
+
+
+
+
+CLII
+
+A MADAME D'AGOULT, A GENÈVE
+
+ Nohant, 20 août 1836.
+
+_Quoi qu'il arrive_ désormais, et sans aucun prétexte de retard que
+ma propre mort, je serai à Genève dans les quatre premiers jours de
+septembre. Je quitte Nohant le 28, je passe vingt-quatre heures à
+Bourges, et je me lance par Lyon. Les diligences sont pitoyables et
+ne vont pas vite. C'est pourquoi je ne puis vous fixer le jour de mon
+arrivée. Répondez-moi courrier par courrier où il faut que je descende à
+Genève. Nos lettres mettent quatre jours à parvenir. Vous avez le temps
+juste de me répondre un mot.
+
+Nous ferons ce que vous voudrez. Nous irons ou nous nous tiendrons où
+vous voudrez. Pourvu que je sois avec vous, c'est tout ce qu'il me faut.
+Je vous avertis seulement que j'ai mes deux mioches avec moi. S'il m'eût
+fallu attendre la fin de leurs vacances pour tous aller voir, c'eût été
+encore six semaines de retard. Je les emmène donc. Ils sont peu gênants,
+très dociles, et accompagnés d'ailleurs d'une servante qui vous en
+débarrassera quand ils vous ennuieront. Si j'ai une chambre, que vous
+donniez un matelas par terre à Maurice, un même lit pour ma fille et
+pour moi nous suffiront. A Paris, nous n'en avons pas davantage quand
+ils sortent tous deux à la fois. La servante couchera à l'auberge.
+
+Quand je voudrai écrire, si l'envie m'en prend (ce dont j'aime à
+douter), vous me prêterez un coin de votre table. Si toute cette
+population que je traîne à ma suite vous gêne, vous nous mettrez tous à
+l'auberge, que vous m'indiquerez la plus voisiné de votre domicile. En
+attendant, vous me direz où est ce domicile, car je ne m'en souviens
+plus, et j'écris au hasard _Grande Rue_ sur l'adresse, sans savoir
+pourquoi.
+
+Adieu, mes enfants bien-aimés. Je ne retrouverai mes esprits (si
+toutefois j'ai des _esprits_), je ne commencerai à croire à mon bonheur
+qu'auprès de vous.
+
+
+
+
+CLIII
+
+A-M. AUGUSTE MARTINEAU DESCHENEZ. A PARIS
+
+ Nohant, 21 août 1836.
+
+Tu sais que mon procès est terminé. Je suis à Nohant en liberté et en
+sécurité. Je ne te parlerai plus de mes affaires. Les journaux sont là
+pour raconter ces mortels ennuis que je veux oublier, et sur lesquels il
+ne m'est pas possible de revenir, même avec mes plus chers amis.
+
+Je comptais aller à Paris chercher Maurice, qui entrait en vacances et
+serrer la main de mes bons camarades. Mais le tracas de mes affaires en
+désarroi m'a retenue à Nohant quelques jours de plus que je ne pensais.
+Pendant ce temps, Maurice est venu me trouver. Maintenant que le voilà
+hors du triste Paris, il n'a guère envie d'y retourner avant la fin des
+vacances. Pour le distraire de son année scolaire et de mes angoisses,
+qu'il a si vivement partagées, je l'emmène, ainsi que Solange, à Genève,
+où Liszt et une dame fort distinguée, que j'aime beaucoup et qui tient
+de fort près à mon ami le musicien, nous attendent depuis longtemps.
+
+Nous partons le 28, et nous reviendrons à Paris tous ensemble à la fin
+du mois. Ne dis à personne que je vais faire ce petit voyage. Un tas
+d'oisifs viendraient m'y relancer, soit par écrit, soit en personne, et
+je vais tâcher d'oublier la littérature au bord des lacs.
+
+Je te verrai donc au mois d'octobre, mon cher Benjamin, et, si je puis
+t'enlever, je t'emmènerai passer quelque temps à Nohant. Tu es employé
+du gouvernement, pauvre enfant! arrange-toi alors pour avoir une bonne
+maladie de poitrine ou d'estomac (_censé_, comme dit Maurice), afin
+de prendre l'air de la campagne sous mes vieux noyers et sous l'aile
+paternelle de ton vieux George.
+
+Donne-moi, en attendant, de tes nouvelles à Genève sous le couvert de
+Liszt, _Grande Rue_, et aime-moi comme je t'aime.
+
+Adieu.
+
+
+
+
+CLIV
+
+A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE, A ANGERS
+
+ Nohant, 21 août 1836.
+
+Mademoiselle,
+
+Je ne connais qu'une croyance et qu'un refuge: la foi en Dieu et en
+notre immortalité. Mon secret n'est pas neuf, il n'y a rien autre.
+
+L'amour est une mauvaise chose, ou, tout au moins une tentative
+dangereuse. La gloire est vide et le mariage est odieux. La maternité a
+d'ineffables délices; mais, soit par l'amour, soit par le mariage, il
+faut l'acheter à un prix que je ne conseillerai jamais à personne d'y
+mettre. Quand je suis loin de mes enfants, dont l'éducation absorbe une
+grande part du temps, je cherche la solitude et j'y trouve, depuis que
+j'ai renoncé à beaucoup de choses impossibles, des douceurs que je
+n'espérais pas.
+
+Je tâcherai de les exprimer, sous une forme poétique, dans un de mes
+ouvrages que j'augmente d'un volume: _Lélia_, que vous avez la bonté de
+juger avec indulgence et où j'ai mis plus de moi que dans tout autre
+livre. Puisque vous me croyez en savoir plus long que vous sur la
+science de la vie, je vous renvoie à la prochaine réimpression de cet
+ouvrage.
+
+Mais j'ai bien peur que vous ne vous trompiez en m'attribuant le pouvoir
+de vous guérir. Vous trouverez de vous-même tout ce que j'ai trouvé, et
+vous le trouverez mieux approprié à vos facultés. Espérez, il y a des
+temps d'épreuves; mais celui qui nous fait malheureux prend soin de nous
+alléger le fardeau quand il devient trop lourd. Vous me paraissez être
+un de ses _vases d'élection_. Vous avez donc à le remercier _d'être_,
+sauf à savoir de lui, peu à peu, à quoi il vous destine.
+
+Je voudrais être de ceux qui le prient avec ardeur et qui sont sûrs
+d'être exaucés. Je lui demanderais pour vous le bonheur ou, tout au
+moins, le calme et la résignation que vous me semblez faite pour
+comprendre et digne de posséder.
+
+Agréez l'assurance de ma haute considération.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CLV
+
+A M. ALEXIS DUTEIL, A LA CHÂTRE
+
+ Genève, septembre 1836.
+
+Je passe mon temps fort agréablement à Genève, mon cher ami. Je te
+raconterai cela en détail, au coin du feu. J'ai à peine le temps de
+dormir. Mais je veux te dire que j'ai reçu ta lettre et que je te
+remercie mille fois de t'occuper de ton camarade absent et de ne pas
+négliger ses affaires, qu'il néglige si bien.
+
+Et la vendange! cher Dyonisius? Songe à la vendange! songe à te faire du
+vin blanc potable. Ne néglige pas un point aussi important.
+
+Je serai à Nohant dans les premiers jours d'octobre. Je pars d'ici le
+30. Je m'arrêterai à Lyon. Je te porte du bon tabac à priser, et force
+cigarettes.
+
+Adieu, bon vieux; dis à ta femme que je l'aime; aimez-moi, tous deux. A
+bientôt!
+
+Mes mioches se portent à merveille. Ils supportent la fatigue
+héroïquement. Ursule n'est pas de même.[1] Elle était très épouvantée
+l'autre jour de se trouver dans un village appelé Martigny. Elle se
+croyait à la Martinique et ne se consolait que dans l'espoir d'en
+rapporter de bon café (historique).
+
+Je suis ici: l'objet de la curiosité publique. Je ne fais pas un pas, je
+ne dis pas un mot qui n'en fasse faire et dire mille. Néanmoins on en
+est à la bienveillance pour moi, c'est la mode présentement.
+
+Adieu, et _me ama_.
+
+ [1] Ursule Josse, femme de chambre de George Sand.
+
+
+
+
+CLVI
+
+A MADAME D'AGOULT, A GENÈVE
+
+ Lyon, le 3 octobre 1836.
+
+Chers enfants,
+
+Je suis à Lyon le bec dans l'eau. Je voulais partir sur-le-champ en
+recevant cette jolie lettre; mais je n'ai trouvé de places dans les
+diligences que pour le 3, c'est-à-dire pour aujourd'hui. Cela fait que
+j'enrage.
+
+Au lieu de passer encore, près de vous, quelques-uns de ces beaux, jours
+qu'on cherche tant et qu'on attrape si peu, je suis dans la plus bête de
+toutes les villes du royaume, flânant avec madame Montgolfîer et _un
+tas de particuliers que je ne connais ni d'Eve ni d'Adam._ Ils m'ont
+trimballée à Fourvières. N'y allez jamais! _il est bien pénible_ et _il_
+n'est pas _bien joli._ Puis ils m'ont menée au Gymnase, entendre piauler
+et piailler madame***, qui est, comme vous savez, toute pointue.
+Hier, ils m'ont assassinée en me faisant entendre _Guillaume Tell_,
+abominablement écorché et massacré par le plus plat orchestre et les
+plus, ignobles chanteurs que j'aie jamais entendus.
+
+Cela, au reste, m'a fait du bien, en ce sens que je me suis réconciliée
+avec les théâtres d'Italie, que je méprisais beaucoup trop. Si la
+seconde ville de France chante si faux et si salement, sans offenser
+personne, il faut rendre hommage aux villes de cinquième et sixième
+ordre de l'Italie. On y chante juste, et, si on y a mauvais goût, on y a
+du chic, de l'élan et du toupet.
+
+Aujourd'hui, on m'a fait dîner dans un restaurant très burlesque.
+On entre dans une cuisine, on monte à talons un escalier plein
+d'immondices, et on arrive à une petite chambre fort sale, où on vous
+sert cependant un très bon dîner. Ce soir, nous sommes rentrés chez
+madame Montgolfîer, et un monsieur--que vous connaissez, à ce qu'on
+dit,--m'a chanté, sans aucune espèce de voix, deux ou trois morceaux de
+Schubert que je ne connaissais pas. J'ai deviné que cela devait être
+très beau.
+
+La _Montgolfière_ me paraît une excellente femme un peu atteinte par la
+cancanerie, l'investigation et la curiosité provinciales, brodant un
+peu, amplifiant pas mal, et jugeant parfois à côté; du reste, proclamant
+et pratiquant des sentiments très élevés, et possédant des facultés et
+des qualités qui n'ont manqué que d'un peu plus de développement. Je la
+crois très sincèrement zélée pour Franz et très dévouée à vous. Elle est
+charmante pour moi. Gévaudan, qui m'avait quittée à moitié chemin pour
+prendre une route plus courte, a reparu tout à coup hier sur mon horizon
+mélancolique. Il prétend être rappelé à Lyon par sa caisse de cigares,
+qu'il faut recevoir et payer. _As you like it, all is well that ends
+well,_ et beaucoup d'autres proverbes shakespeariens qui ne changeront
+rien à nos positions respectives. Je suis charmée de le voir, il promène
+mes _Piffoels_[1] pendant que je travaille le matin à notre fameuse
+relation[2], mais je crois qu'il fait _much ado about nothing._
+
+Bonsoir, mes bons et chers enfants. Aimez-moi seulement la moitié de ce
+que je vous aime, et ce sera beaucoup. Je n'ai pas le droit de vous en
+demander davantage. Vous vous occupez tant le coeur et l'esprit l'un
+et l'autre, qu'il ne reste pas une part de première qualité pour les
+_rustres_ de mon espèce, _gens solitaria_ et thérapeutique. Mais cela ne
+m'empêche pas de vous mettre en première ligne dans mes affections, sans
+me soucier de «l'équilibre de la vie morale et intellectuelle».
+
+Fazy[3] m'a envoyé le cachet. Je ne vous charge pas de le remercier.
+Il m'a dit qu'il serait le 4 à Lyon: c'est donc demain que je le
+remercierai moi-même avec toute l'ardente effusion que vous me
+connaissez. Je vous prie de donner une bonne poignée de main pour moi au
+major[4] et à Grast[5], que j'aime beaucoup parce qu'il abonde toujours
+dans mon sens. Rappelez-moi au souvenir de mademoiselle Mérienne[6],
+donnez un grandissime coup de pied _gévaudanitique_ au _Rat_, et, quant
+à madame sa mère, je crois que j'aurais dû aller lui faire une visite,
+car elle a été _jadis_ très obligeante pour moi. Mais je sais que,
+depuis, elle m'a prise en horreur, à cause de la redingote (ou
+_redinglande_) de son fils. Le fait est que je l'ai oubliée absolument,
+comme tout ce qui me paraît hostile est oublié de moi en cette vie et en
+l'autre. _Amen!_
+
+Les _Piffoels_ ronflent et se portent bien. Moi, je vous _bige_ et vous
+presse tous deux dans mes bras.
+
+Je supplie Franz de m'envoyer ici mon épreuve d'_André_, courrier par
+courrier, sous enveloppe. Si vous avez quelques courses à me faire
+faire, dépêchez-vous de m'écrire. Adieu.
+
+_Hôtel de Milan, place des Terraux, à Lyon._
+
+ [1] Sobriquet donné par Litz à Maurice et à Solange
+ [2] Voy. les _Lettres d'un voyageur._
+ [3] James Fazy, président de la république de Genève
+ [4] Le major Pictet, de l'armée fédérale Suisse, frère du savant
+ docteur Pictet.
+ [5] Grast, réfugié piémontais, alors à Genève.
+ [6] Mademoiselle Mérienne, artiste peintre, à Genève.
+
+
+
+
+CLVII
+
+A M. FRANZ LISZT, A PARIS
+
+ Nohant, 10 octobre 1836.
+
+Que devenez-vous, mes enfants chéris? Je reçois des lettres de tout
+Genève, excepté de vous. Fazy et Grast m'ont déjà écrit. Ils me disent
+que vous avez été donner un concert à Lausanne et que vous serez bientôt
+à Paris. Moi aussi, j'y serai et j'aurai besoin de vous y retrouver pour
+adoucir les jours de rentrée des _Piffoels_ à leurs écoles respectives.
+
+Ce moment-là est fort triste pour moi, tous les ans, et plus je vais,
+plus il le devient; car je n'ai plus d'autre passion que celle de la
+progéniture. C'est une passion comme les autres, accompagnée d'orages,
+de bourrasques, de chagrins et de déceptions. Mais elle a sur toutes
+les autres l'avantage de durer toujours et de ne se rebuter de rien. En
+attendant la séparation, nous nous reposons ici.
+
+Je me suis avisée, après avoir mis ma lettre à la poste de Lyon, qu'en
+raison du blocus, la convention postale était peut-être rompue et que
+j'aurais dû affranchir. Vous me direz si vous l'avez reçue.
+
+Et vous, mes bons _Fellows_[1], nos chers projets tiennent-ils toujours?
+Je fais approprier ma chambre le mieux possible pour y loger Marie.
+Jamais je n'ai eu tant le souci de la propriété. Je m'aperçois de
+mille inconvénients qui ne m'avaient jamais frappée. Je crains que les
+appartements ne soient froids et incommodes. Je fais faire des rideaux,
+chose inconnue dans ma chambre jusqu'à ce jour. Si j'avais le temps, je
+ferais bâtir une aile à mon castel. Je suis aussi grognon envers les
+ouvriers que le marquis de Morand. Enfin mes amis me demandent si j'ai
+attrapé quelque maladie en Suisse pour prendre tant de soins et de
+précautions.
+
+Avec tout cela, j'ai une peur affreuse que ma belle comtesse ne se croie
+ici dans un champ de Cosaques. J'ai déjà essayé de l'y installer en
+peinture, et je regarde à chaque instant le portrait, pour voir s'il
+ne bâille pas et s'il ne s'enrhume pas. N'allez pas me donner tous ces
+tourments pour rien, mes bons amis; que j'en sois au moins récompensée
+par votre présence. Je ne puis promettre à Marie qu'elle sera contente
+de mon domicile et de mon rustre entourage; mais elle sera contente de
+mon zèle, de mon assiduité et du dévouement absolu de moi et de tous les
+miens.
+
+Venez donc bientôt, _Fellows!_ Les _Piffoels_ comptent sur vous.
+
+Moi, je suis un peu spleenétique. Je ne sais pas trop pourquoi. C'est
+peut-être parce que je n'ai pas d'argent. Adieu, mes enfants. Si vous ne
+venez pas tout de suite à Paris, écrivez-moi chez Didier, rue du Regard,
+6. J'y serai du 20 au 25.
+
+Aimez-vous un peu le solitaire marchand de cochons? Il vous aime de
+toute son âme et vous _bige_ mille fois.
+
+ [1] Sobriquet que se donnait Liszt et qu'il donnait aussi à son élève,
+ Hermann Cohen.
+
+
+
+
+CLVIII
+
+A M. DUDEVAN, A PARIS
+
+ Paris, novembre 1836.
+
+L'état de Maurice me tourmente beaucoup. Je ne le lui dis pas, mais je
+crains qu'il n'ait une maladie de langueur. Il ne dort que d'un sommeil
+léger et entrecoupé de rêves. Ce n'est pas là le sommeil de son âge. Il
+ne souffre pas; mais les deux médecins qui le voient, celui du collège
+et celui qui vient ici tous les jours, comme ami, lui trouvent les mêmes
+symptômes d'excitation nerveuse et d'agitation au coeur.
+
+Je ne sais comment faire pour partir. J'ai besoin d'être à Nohant; mais,
+dès que je parle de mon départ, il fond en larmes et la fièvre le prend.
+Je l'ai tant raisonné, qu'il se soumet à tout ce que j'exige. Il ne
+dit rien; mais il est malade. Venez à mon secours, je vous en supplie.
+Parlez-lui avec tendresse et douceur. Cet enfant chérit également ses
+parents; mais il est faible de corps et de caractère. La sévérité le
+brise et le consterne.
+
+Les médecins recommandent de lui épargner la contrariété, cela devient
+bien embarrassant. Comment élever un enfant sans le contrarier? Ils
+disent que c'est une fièvre de croissance, mais qu'une maladie plus
+grave peut se développer, si l'on irrite cette fièvre. En effet, je lui
+trouve, la nuit, le coeur plus agité encore que lorsque ces messieurs
+l'examinent. Je tremble qu'il ne soit attaqué de la maladie dont j'ai
+souffert toute ma vie et dont je souffre toujours. Si j'étais au moins
+assurée qu'il eût une aussi bonne constitution, que moi! Mais il n'en
+est pas ainsi. Le chagrin lui est contraire.
+
+Je vous assure qu'on a fait une grande faute, je dirai même un grand
+crime, en informant cet enfant de ce qu'il devait ignorer, de ce qu'il
+pouvait du moins ignorer en partie et ne comprendre que vaguement. Le
+mal est fait, ce n'est ni vous ni moi qui l'avons voulu. Quant à moi,
+j'ai la conscience d'avoir toujours travaillé à lui faire partager
+également son affection entre vous et moi.
+
+Aujourd'hui, il ne s'agit plus de nos dissensions personnelles; il
+s'agit d'un intérêt qui passe avant tout: la santé de notre enfant. Ne
+le jetons pas, au nom du ciel! dans une rivalité d'affection qui excite
+sa sensibilité déjà trop vive. De même que je l'encourage dans sa
+tendresse pour vous, ne le contrariez pas dans sa tendresse pour moi.
+Venez le voir ici tant que vous voudrez. S'il vous est désagréable de me
+rencontrer, rien n'est plus facile que de l'éviter. Quant a moi, je n'y
+ai aucune répugnance. L'état où je vois Maurice fait taire tout autre
+sentiment que le désir de le calmer, de le guérir au moral et au
+physique.
+
+Je resterai ici jusqu'à ce qu'il soit rétabli et je ne ferai rien à son
+égard que vous n'approuviez. Secondez-moi, vous aimez votre fils autant
+que je l'aime. Épargnez-lui des émotions qu'il n'a pas la force de
+supporter. Si je lui disais du mal de vous, je lui ferais beaucoup de
+mal. Que la précaution soit réciproque.
+
+Quel intérêt aurions-nous maintenant à nous combattre dans le coeur d'un
+pauvre enfant plein de douceur et d'affection? Ce serait pousser trop
+loin la guerre, et, quant à moi, je ne la comprends pas à ce point.
+
+A. D.
+
+Maurice ignore absolument mes inquiétudes. Il s'attend toujours à
+rentrer au collège d'un jour à l'autre. Ne lui parlez pas de son
+battement de coeur. Le médecin dit toujours devant lui que ce n'est rien
+du tout.
+
+
+
+
+CLIX
+
+A M. SCIPION DU ROURE, A ARLES
+
+ Paris, 13 décembre 1836.
+
+J'ai reçu votre lettre aujourd'hui seulement. Vous m'annoncez que vous
+partez de chez vous le 10 décembre. Je crains bien que la réponse que je
+vous adresse par le même courrier à Montélégier n'arrive pas à temps.
+Dans cette lettre, je vous disais ce que je vais vous répéter.
+
+Mon fils est malade. D'un jour à l'autre, je m'apprête à partir; mais je
+ne puis le mettre en voiture, sans la permission du médecin: Et puis son
+père me le refuse; moi, je ne me soumets jamais aux refus. Je tranche le
+noeud avec l'épée de ma volonté, qui n'est pas tout à fait aussi bien
+trempée que celle d'Alexandre, mais qui n'est pas moins logique.
+
+Voici donc ce que vous allez faire si vous arrivez à Nohant avant moi.
+A peine arrivé, vous m'écrirez et je vous répondrai un billet tous les
+soirs pour vous donner mon bulletin. Vous m'écrirez également tous les
+soirs.
+
+Les lettres mettent vingt-quatre heures à faire le chemin. Ce sera une
+manière de vous faire prendre patience.
+
+Vous êtes recommandé à mes amis et il est ordonné à mes domestiques de
+vous recevoir, héberger, servir, aimer et honorer, sous peine de mort.
+Vous vous installerez dans la meilleure chambre possible. Puis vous vous
+promènerez, puis vous lirez, puis vous m'écrirez; installez-vous à cet
+effet dans mon cabinet.
+
+Puis vous préparerez la maison à nous recevoir; car nous arriverons
+trois ou quatre, et je ne crois pas qu'il y ait une chambre potable pour
+mes hôtes. Je vais joindre ici une note de tous les travaux que je vous
+confie. Vous serez secondé par ma duègne, Rosalie, femme intelligente,
+active et revêche, qui aime à être employée _aux grandes choses_ et qui
+vous adorera. Voilà!
+
+Puis vous serez philosophe, puis vous mènerez la vie de l'ermite et du
+pèlerin, puis vous serez bien certain que j'enrage pour deux raisons:
+la première, parce que je vous fais attendre; la seconde, parce que mon
+fils est malade. Je hais Paris, j'y meurs de spleen et je n'y
+resterai pas une heure de plus qu'il ne faudra. J'y suis d'une humeur
+massacrante, d'un caractère insupportable, toujours affairée, obsédée,
+pestant d'être détournée de mes amis par une foule de sots, ne faisant
+ni ce que je veux, ni ce que je dois, en grillant de secouer la boue de
+cette ville maudite.
+
+S'il ne fait pas plus chaud dans la vallée Noire, du moins nous aurons
+de beaux brouillards et de superbes bruits de vent dans les arbres.
+
+J'ai pleuré toute la nuit dernière dans ma chambre d'auberge, uniquement
+par désespoir de ne pas voir le ciel et de ne pas entendre souffler
+l'air. Si je ne sais quel incident prolongeait mon séjour ici d'un
+certain nombre de jours, vous le sauriez aussitôt et vous tiendriez me
+rejoindre rue Laffitte, 21.--Voilà mes précautions prises.--A la garde
+de Dieu! Il est impossible que nous échappions encore cette fois l'un
+à l'autre, si vous avez un aussi vif désir que moi de serrer une main
+amie.
+
+Tout ce que vous m'annoncez de vous me convient de plus en plus, surtout
+s'il est bien certain que vous ne _cultivez pas les belles-lettres._
+J'en ai plein le dos. Ainsi nous nous entendrons.
+
+Adieu, au revoir. Tout à vous de coeur.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CLX
+
+AU MÊME, A PARIS
+
+ Paris, 5 janvier 1837.
+
+Quelque temps qu'il fasse, je pars samedi matin et je vous emmène dans
+une horrible charrette que son propriétaire berrichon a nommée, Dieu me
+pardonne? _calèche_ en me la prêtant. Vous n'y serez pas bien, je vous
+en avertis; mais vous y serez consolé du froid par _les perles_ de ma
+conversation. Je crains bien que vous n'invoquiez souvent les charmes de
+la solitude. Cela ne me regarde pas.
+
+Mettez vos paquets à la diligence. N'ayez avec vous qu'un excessivement
+petit sac de nuit, et soyez rue du Regard, n° 6, à sept heures du matin,
+jour ou non, mort ou vif. C'est une drôle de partie de plaisir que je
+vais vous faire faire!
+
+Si on me dit jamais que vous n'êtes pas mon véritable ami, après
+pareille épreuve, j'aurai quelque raison de croire au moins à votre
+persévérance stoïque.
+
+Je ne vous dirai pas un mot de mon amitié aujourd'hui, pour vous punir
+d'en avoir douté hier.
+
+Tout à vous.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CLXI
+
+A MADAME D'AGOULT, A PARIS
+
+ Nohant, 18 janvier 1837.
+
+Eh bien, chère, où êtes-vous donc? Partez-vous? Arrivez-vous? Je vous
+croyais si près, ces jours-ci, que je vous avais écrit à Châteauroux.
+
+Rollinat vous attendait pour vous offrir ses services et vous embarquer.
+Mais le voilà, aujourd'hui! Il arrive seul, et, de vous, point de
+nouvelles. Je vous écris à tout hasard, désirant de tout mon coeur que
+la _présente_ ne vous trouve plus à Paris. Venez donc! Sauf les rideaux,
+qui sont trop courts de trois pieds, votre chambre est habitable. Il n'y
+a pas un souffle d'air. Le garde-manger est garni de gibier. Il y a
+du bois sec sous le hangar. L'aubergiste de la poste, chez lequel la
+diligence de Blois vous dépose, est averti; vous aurez, pour venir de
+Châteauroux à Nohant, une voiture fermée et des chevaux. Ainsi, ne
+vous occupez de rien. Nommez-vous seulement, ou nommez-moi, et on vous
+servira. A revoir bientôt, tout de suite, n'est-ce pas? Si le bon
+Grzymala [1] veut vous accompagner, emmenez-le. Sa présence augmentera
+(s'il est possible) l'honneur et le bonheur de la vôtre.
+
+Le futur précepteur[2] est chargé de ne pas quitter Paris sans
+s'informer de vous et mettre à vos pieds son bras et ses jambes. Je
+voudrais pouvoir vous envoyer prendre par un ballon chauffé à la vapeur;
+mais l'argent me manque.
+
+Tout à vous de coeur.
+
+G. S.
+
+Franz (si Marie est partie), ma lettre allumera votre pipe, et je _vous
+bige_. Venez le plus tôt possible.
+
+ [1] Le comte Albert Grzymala, Polonais, ami de George Sand.
+ [2] Eugène Pelletan.
+
+
+
+
+CLXII
+
+A M. ADOLPHE GUBROULT, A PARIS
+
+ Nohant, 14 février 1837.
+
+Mon cher camarade,
+
+Il faut absolument que vous me trouviez l'adresse de ma _suivante_. Je
+vous envoie une seconde lettre pour elle, je suis extrêmement pressée
+d'en avoir la réponse. Pardon, mille fois, de la corvée. Donnez-moi à
+tous les diables; mais faites un dernier effort de courage pour obliger
+le plus oublieux de vos amis.
+
+Pour du talent, vous n'en manquez pas; votre article en est rempli. Mais
+ce n'est pas le compliment que vous attendez de moi: vous voulez que je
+rende justice à vos opinions. En leur rendant justice, je ne vous dirai
+que des injures.
+
+Oui, mon ami, _vous êtes une canaille, une franche canaille. Ah!
+Bertrand, je ne vous reconnais pas là!_
+
+Que vous vouliez du bien aux Arabes, que vous soyez tenté de travailler
+à leur liberté, que vous accusiez le despotisme de l'Égyptien, soit:
+c'est prendre le bon côté des choses, en ce qui concerne l'Orient. Mais,
+malheureux (je parle ici aux saint-simoniens plus qu'à vous), vous
+abandonnez la cause de la justice et de la vérité en France, là où elle
+pouvait être comprise plus vite que partout ailleurs et où elle le sera,
+n'en doutez pas, par nos enfants.
+
+Si peu que vous eussiez fait, on eût pu dire qu'il existait une société
+conservatrice du grand principe d'égalité. Principe banni, chassé, honni
+et persécuté par toute la terre, mais réfugié dans le coeur d'un petit
+nombre d'hommes de bien. Un jour, vous eussiez été des dieux peut-être!
+
+Vous avez été forcé de chercher à l'étranger des moyens d'existence. Il
+vaudrait mieux se brûler la cervelle que de les tenir d'un gouvernement
+infâme, d'un homme qui est le principe incarné d'oppression et de
+démoralisation. S'expatrier est déjà une faiblesse. Vous avez cédé à
+la persécution. Vous avez rougi, non de votre misère, qui vous rendait
+véritablement grand, mais de votre impuissance sur l'opinion, qui
+accusait le manque de talent dans la direction suprême de votre secte.
+
+Vous avez en tort. Si faible que fût la rédaction de votre morale, comme
+cette morale était la seule, la vraie, elle eût fini par attirer sur
+vous la considération que vous méritez. Et, si la grande affaire ne se
+fût pas opérée un jour au nom de Saint-Simon et d'Enfantin, du moins
+Enfantin et Saint-Simon eussent en une grande place dans l'histoire
+de la morale, à côté de celle que Lafayette occupe dans l'histoire
+politique.
+
+Mais tout cela est _fichu_. Vous êtes tombés dans un système de
+transaction mystérieuse auquel on ne comprend plus rien. Vous semblez
+pressés de vous faire oublier en France et d'obtenir le pardon du bien
+que vous avez tenté. Vous parlez de régénérer des peuples qui n'existent
+pas encore. En fait, vous vivez par la grâce de Louis-Philippe. Et
+_vous?_ vous voilà rédacteur des _Débats_, ni plus ni moins que mon ami
+Janin.
+
+Taisez-vous, relaps! vous feriez mieux de monter une boutique de
+savetier et de ressemeler de vieilles bottes. Voyez à quelles
+concessions vous êtes obligé de descendre pour faire avaler à M. Bertin
+l'émission de vos idées sur le despotisme de Mohammed-Ali!
+
+En vérité, le juste milieu ne s'embarrasse guère des libéraux des bords
+du Nil, pourvu qu'en leur faisant des compliments, vous ôtiez votre
+chapeau bien bas devant la _poire royale_. C'est ce que vous faites.
+
+Vous dites: «En 1830, la France a mis la dernière main à son système
+de liberté; _la liberté humaine, la dignité de l'individu ont été
+constituées d'une manière désormais indestructible_, etc.!» et mille
+autres blasphèmes qui feraient jurer Michel comme un possédé, et qui, à
+moi, me font peine.
+
+Certainement, si vous raisonnez comme Thiers et Guizot; si la liberté
+est pour vous compatible avec la monarchie; si la dignité humaine,
+sans l'égalité, vous paraît admissible; si vous appelez _abolition des
+distinctions sociales_ le principe qui serre comme un étau, dans le
+coeur de l'homme, l'amour de la propriété, l'égoïsme, l'oubli complet du
+pauvre, qui érige en vertu l'ordre public, c'est-à-dire le droit de tuer
+quiconque demande du pain d'une voix forte et avec l'autorité de la
+justice naturelle de la faim; certes, si vous acceptez tout cela, vous
+raisonnez _bien_ et je n'ai pas le plus petit mot à dire.
+
+Mais, s'il vous reste, du saint-simonisme, au moins la religion du
+principe fondamental: _la loi du partage et de l'égalité_, comment
+pouvez-vous faire ces concessions, même avec de bonnes intentions, à un
+état de choses odieux? Et c'est le lendemain des lois exécrables qui
+enterrent toute liberté, toute dignité humaine pour dix ans, pour vingt
+ans peut-être, que vous émettez ce beau principe: _La France est libre,
+heureuse, honorable; il n'y a plus rien à lui souhaiter. Tâchons de
+penser aux Arabes, et d'en faire un peuple aussi honnête que nous_.
+
+Oh non! laissez-les dans l'abrutissement. Ils ne sont pas coupables
+d'être esclaves, eux qui n'ont pas le sentiment de la dignité humaine.
+Mais, nous qui prétendons l'avoir, il est étrange de voir à quelle
+époque de notre existence politique nous nous en vantons!
+
+Mon ami, je ne vous ferai pas changer d'avis. Quand on se décide à dire
+et à écrire quelque chose, on y a songé; on croit avoir bien compris,
+bien jugé la question; on est préparé à considérer comme des rêves et
+des erreurs tout ce qui vient de la partie adverse. Je ne vous dis donc
+pas mes raisons pour vous convertir; mais c'est afin que nous nous
+comprenions, et que nous partions chacun d'un principe bien connu, pour
+nous quereller si l'envie nous en vient. Je vous dis, moi, que je ne
+connais et n'ai jamais connu qu'un principe: celui de l'abolition de la
+propriété.
+
+Voilà en quoi j'ai toujours vénéré le saint-simonisme; voilà en quoi
+j'adore certains républicains _véritables_ (il y en a peu, soyez-en
+sûr). Si je ne suis ni saint-simonien, ni républicain (je me suppose
+homme un instant), c'est que je ne vois pas une formule digne de rallier
+des hommes, pas une circonstance capable de développer par des actions
+les bons sentiments. Le moment ne permet rien à des hommes ordinaires,
+comme Enfantin, vous et moi. Je dis ordinaires en fait d'intelligence;
+car je n'ôte rien à la haute moralité d'Enfantin (je n'en sais rien et
+j'aime à y croire).
+
+Il fallait donc attendre des chefs, un ordre de bataille, un drapeau et
+une armée qui voulût combattre sérieusement. Tout cela manquant, il n'y
+a plus autre chose à faire que de garder en soi le bon principe, pur,
+sans tache, sans ombre de concession à ce _jésuitisme métaphysique_:
+prétendue morale à laquelle les hommes ne croient ni les uns ni les
+autres.
+
+Un jour viendra où ce bon principe aura son tour. Si nous ne sommes
+plus, nos enfants ou nos neveux, l'ayant reçu de nous, parleront, et
+feront quelque chose. Vous me parlez de deux cents exemplaires de
+mon portrait distribués à vos prolétaires. Vous avez donc deux cents
+prolétaires? Vous m'aviez toujours dit une cinquantaine au plus. Je
+veux vous questionner sur le personnel de vos saint-simoniens. Que
+croient-ils? Que pensent-ils? Que veulent-ils?
+
+Autant que j'en ai pu juger par Vinçard, ce sont des républicains
+à l'eau de rose, des gens de bien, mais beaucoup trop doux, trop
+évangéliques et trop patients. Les éléments de l'avenir seraient une
+race de prolétaires farouches, orgueilleux, prêts à reprendre par la
+force tous les droits de l'homme.
+
+Mais où est cette race? On la séduit d'un côté par une apparence de
+bien-être, de l'autre par dès maximes de prétendue civilisation dont
+elle sera dupe. Pauvre peuple!
+
+Si vous voyez Vinçard, dites-lui que j'espère dîner avec lui, à mon
+premier voyage à Paris. Il est vrai que je ne sais pas quand j'irai.
+Je vous attends toujours à la mi-novembre. Mettez-moi de côté, je
+vous prie, quelques exemplaires de ce portrait. Je souscris pour une
+vingtaine. Envoyez-m'en un dans une lettre, que je voie ce que cela
+produit sur le papier.
+
+Dites-moi ce que devient Buloz. Est-il enfin l'époux d'une jeune et
+belle fille? La fin de son mariage m'importe beaucoup pour mes affaires.
+Répondez-moi. Adieu, cher ami; rappelez-moi au bon souvenir de madame
+Mathieu et de votre gentille soeur.
+
+Tout à vous de coeur.
+
+
+
+
+CLXIII
+
+A. M. JULES JANIN
+
+ Nohant, 15 février 1837.
+
+Vous êtes, bien aimable de m'avoir répondu si vite et si
+consciencieusement, mon cher camarade. Je vous remercie de votre
+excellente disposition pour Calamatta. J'avais envoyé mon mauvais
+feuilleton au _Monde_[1] lorsque j'ai reçu votre lettre, et je ne puis
+ni le reprendre, ni en recommencer un; car je suis stupide à ce genre de
+travail.
+
+Je suis totalement incapable de travailler dans les _Débats_. Je ne vous
+parle pas des opinions, qui sont choses sacrées, même chez une femme;
+mais seulement de la manière d'envisager la question littéraire.
+Songez que je n'ai pas l'ombre d'esprit, que je suis lourde, prolixe,
+emphatique, et que je n'ai aucune des conditions du journalisme. Ce que
+je fais maintenant au _Monde_ n'irait point aux _Débats_, et, quant aux
+idées, n'y serait peut-être point admis.
+
+Comment, mon ami, arriver dans un journal où vous écrivez et se risquer
+sur un terrain où vous régnez incontestablement? Je n'irai jamais me
+poser en rival de qui que ce soit. J'ai trop d'indolence pour cela, et
+me poser en concurrence d'un souverain me convient encore moins. Je ne
+me sens pas de force à lutter contre une gloire établie. Qui sait si
+cette gloire que je salue avec tant de plaisir et d'affection, ne me
+deviendrait pas amère du moment qu'elle m'écraserait!
+
+Ma foi, non! je suis bien plus heureuse comme cela. Laissez-moi mon
+petit coin. D'ailleurs, je vous déclare, sur l'honneur, que je n'ai pas
+le moindre souci d'ambition, soit d'argent, soit de réputation. J'ai
+produit tout ce que je pouvais produire, et je n'aspire plus qu'à me
+reposer et à suspendre ma plume à côté de ma pipe turque.
+
+Je ne travaille pas dans _le Monde_, je ne suis l'associée de personne.
+Associée de l'abbé de Lamennais est un titre et un honneur qui ne
+peuvent m'aller. Je suis son dévoué serviteur. Il est si bon et je
+l'aime tant, que je lui donnerai autant de mon sang et de mon encre
+qu'il m'en demandera. Mais il ne m'en demandera guère, car il n'a pas
+besoin de moi, Dieu merci! Je n'ai pas l'outrecuidance de croire que
+je le sers autrement que pour donner, par mon babil frivole, quelques
+abonnés de plus à son journal; lequel journal durera ce qu'il voudra et
+me payera ce qu'il pourra. Je ne m'en soucie pas beaucoup. L'abbé de
+Lamennais sera toujours l'abbé de Lamennais, et il n'y a ni conseil ni
+association possibles pour faire, de George, autre chose qu'un très
+pauvre garçon.
+
+Je ne doute ni de la bonté de M. Bertin ni de sa largesse; mais il n'y
+a pas de raison pour que j'aille, sans aucun droit, réclamer son vif
+intérêt. Mon genre de travail ne lui conviendrait pas, et j'ai la tête
+un peu dure, à présent que j'ai des cheveux blancs, pour acquérir la
+grâce, la concision et tout ce qu'il faudrait pour plaire à son public.
+
+Croyez-moi, restons chacun chez nous. _C'est l'ambition qui perd les
+hommes. Ne forçons point notre talent. Il ne faut faire en public que
+ce qu'on fait fort bien_, etc., etc. Voyez Sancho Pança et _les trente
+mille proverbes_.
+
+Tout mon désir est donc pour le moment _fiché_ en une seule chose:
+vendre mon travail passé, afin de n'avoir plus de travail futur à
+affronter. Vous n'imaginez pas, mon ami, quel dégoût m'inspire à présent
+la littérature (la mienne s'entend). J'aime la campagne de passion;
+j'ai, comme vous, tous les goûts du ménage, de l'intérieur, des chiens,
+des chats, des enfants par-dessus tout. Je ne suis plus jeune. J'ai
+besoin de dormir la nuit et de flâner tout le jour. Aidez-moi à me tirer
+des pattes de Buloz, et je vous bénirai tous les jours de ma vie. Je
+vous ferai des manuscrits pour allumer votre pipe, et je vous élèverai
+des lévriers et des chats angoras. Si vous voulez me donner votre petite
+fille en sevrage, je vous la rendrai belle, bien portante et méchante
+comme le diable; car je la gâterai insupportablement.
+
+Vous devez bien comprendre tout cela, vous qui êtes si simple, si bon,
+si peu grand homme dans vos manières, si différent des beaux esprits
+de la critique. Vous ayez subi votre succès plus que vous ne l'avez
+cherché. Il a été grand: mais, s'il n'eût été que médiocre, vous vous en
+seriez contenté avec cette aimable insouciance dont je fais tant de cas.
+Savez-vous ce que je prise au-dessus de tout le génie de l'univers?
+c'est la bonté et la simplicité. Mon ambition désormais est de devenir
+bon enfant; ce n'est pas facile et c'est bien rare.
+
+Merci de vos bons conseils et de l'intérêt que vous me témoignez si
+chaleureusement. Je voudrais avoir assez de valeur pour mériter votre
+zèle; mais je suis certaine d'avoir assez de coeur pour reconnaître
+votre amitié.
+
+ [1] Journal dirigé par l'abbé de Lamennais.
+
+
+
+
+CLXIV
+
+A M. L'ABBÉ DE LAMENNAIS
+
+ Nohant, 28 février 1837.
+
+Monsieur et excellent ami,
+
+Vous m'avez entraînée, sans le savoir, sur un terrain difficile à tenir.
+En commençant ces _Lettres à Marcie_. Je me promettais de me renfermer
+dans un cadre moins sérieux que celui où je me trouve aujourd'hui,
+malgré moi, poussée par l'invincible vouloir de mes pauvres réflexions.
+J'en suis effrayée; car, dans le peu d'heures que j'ai en le bonheur de
+passer à vous écouter, avec le respect et la vénération dont mon coeur
+est rempli pour vous, je n'ai jamais songé à vous demander le résultat
+de votre examen sur les questions avec lesquelles je me trouve aux
+prises aujourd'hui.
+
+Je ne sais même pas si le sort actuel des femmes vous a occupé au milieu
+de tant de préoccupations religieuses et politiques dont votre vie
+intellectuelle a été remplie. Ce qu'il y a de plus curieux en ceci,
+c'est que, moi-même qui ai écrit durant toute ma vie littéraire sur ce
+sujet, je sais à peine à quoi m'en tenir. Ne m'étant jamais résumée,
+n'ayant jamais rien conclu que de très vague, il m'arrive aujourd'hui
+de conclure d'inspiration, sans trop savoir d'où cela me vient, sans
+savoir, le moins du monde, si je me trompe ou non, sans pouvoir
+m'empêcher de conclure comme je fais et trouvant en moi je ne sais
+quelle certitude, qui est peut-être une voix de la vérité et peut-être
+une voix impertinente de l'orgueil.
+
+Pourtant, me voilà lancée, et j'éprouve le désir d'étendre ce cadre des
+_Lettres à Marcie_, tant que je pourrai y faire entrer des questions
+relatives aux femmes. Je voudrais parler de tous les devoirs, du
+mariage, de la maternité, etc. En plusieurs endroits, je crains
+d'être emportée par ma pétulance naturelle, plus loin que vous ne me
+permettriez d'aller, si je pouvais vous consulter d'avance. Mais ai-je
+le temps de vous demander, à chaque page, de me tracer le chemin?
+Avez-vous le temps de suffire à mon ignorance? Non, le journal
+s'imprime, je suis accablée de mille autres soins, et, quand j'ai une
+heure le soir pour penser à _Marcie_, il faut produire et non chercher.
+
+Après tout, je ne suis peut-être pas capable de réfléchir davantage à
+quoi que ce soit, et toutes les fois (je devrais dire plutôt le peu
+de fois) qu'une bonne idée m'est venue, elle m'est tombée des nues au
+moment où je m'y attendais le moins. Que faire donc? Me livrerai-je
+à mon impulsion? ou bien vous prierai-je de jeter les yeux sur les
+mauvaises pages que j'envoie au journal? Ce dernier moyen a bien des
+inconvénients; jamais une oeuvre corrigée n'a d'unité. Elle perd son
+ensemble, sa logique générale. Souvent, en réparant un coin de mur, on
+fait tomber toute une maison qui serait sur pied si l'on n'y eût pas
+touché.
+
+Je crois qu'il faudrait, pour obvier à tous ces inconvénients, convenir
+de deux choses: c'est que je vous confesserai ici les principales
+hardiesses qui me passent par l'esprit et que vous m'autoriserez à
+écrire, dans ma liberté, sans trop vous soucier que je fasse quelque
+sottise de détail. Je ne sais pas bien jusqu'à quel point les gens du
+monde vous en rendraient responsable et je crois, d'ailleurs, que vous
+vous souciez fort peu des gens du monde. Mais j'ai pour vous tant
+d'affection profonde, je me sens recommandée par une telle confiance,
+que, lors même que je serais certaine de n'avoir pas tort, je me
+soumettrais encore pour mériter de vous une poignée de main.
+
+Pour vous dire en un mot toutes mes hardiesses, elles tiendraient à
+réclamer le divorce dans le mariage. J'a beau chercher le remède aux
+injustices sanglantes, aux misères sans fin, aux passions souvent sans
+remède qui troublent l'union des sexes, je n'y vois que la liberté de
+rompre et de reformer l'union conjugale. Je ne serais pas d'avis qu'on
+dût le faire à la légère et sans des raisons moindres que celles dont on
+appuie la séparation légale aujourd'hui en vigueur.
+
+Bien que, pour ma part, j'aimasse mieux passer le reste de ma vie
+dans un cachot que de me remarier, je sais ailleurs des affections si
+durables, si impérieuses, que je ne vois rien dans l'ancienne loi civile
+et religieuse qui puisse y mettre un frein solide. Sans compter que ces
+affections deviennent plus fortes et plus dignes d'intérêt à mesure que
+l'intelligence humaine s'élève et s'épure.
+
+Il est certain que, dans le passé, elles n'ont pu être enchaînées, et
+l'ordre social en a été troublé. Ce désordre n'a rien prouvé contre la
+loi, tant qu'il a été provoqué par le vice et la corruption. Mais des
+âmes fortes, de grands caractères, des coeurs pleins de foi et de bonté
+out été dominés par des passions qui semblaient descendre du ciel même.
+Que répondre à cela? Et comment écrire sur les femmes sans débattre une
+question qu'elles posent en première ligne et qui occupe, dans leur vie,
+la première place?
+
+Croyez-moi, je le sais mieux que vous, et qu'une seule fois le disciple
+ose dire:
+
+«Maître, il y a par là des sentiers où vous n'avez point passé, des
+abîmes où mon oeil a plongé. Vous avez vécu avec les anges; moi, j'ai
+vécu avec les hommes et les femmes. Je sais combien on souffre, combien
+on pèche, combien on a besoin d'une règle qui rende la vertu possible.»
+
+Fiez-vous à moi, personne ne chercherait avec plus de désir de la
+trouver, avec plus de respect pour la vertu, avec moins de personnalité;
+car je n'essayerai jamais de pallier mes fautes passées, et mon âge me
+permet d'envisager avec calme les orages qui palpitent et meurent à mon
+horizon.
+
+Répondez-moi un mot. Si vous me défendez d'aller plus avant, je
+terminerai les _Lettres à Marcie_ où elles en sont, et je ferai toute
+autre chose que vous me commanderez. Je puis me taire sur bien des
+points et ne me crois pas appelée à rénover le monde.
+
+Adieu, père et ami; personne ne vous aime et ne vous respecte plus que
+moi.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CLXV
+
+A M. FRANZ LISZT, A PARIS
+
+ Nohant, 28 mars 1837.
+
+Je vous envoie le tout, décacheté, parce qu'il est défendu d'envoyer des
+paquets fermés. Je vous recommande mes manuscrits.
+
+Bonjour, bon Franz.
+
+Venez nous voir le plus tôt possible. L'amour, l'estime et l'amitié vous
+réclament à Nohant. _L'amour_ (Marie) est un peu souffrant. _L'estime_
+(c'est Maurice et Pelletan) ne va pas mal. _L'amitié_ (moi) est obèse et
+bien portante.
+
+Marie m'a dit qu'il était question d'espérance de Chopin. Dites à Chopin
+que je le prie de vous accompagner; que Marie ne peut pas vivre sans
+lui, et que, moi, je l'adore.
+
+J'écrirai à Grzymala personnellement pour le décider aussi, si je peux,
+à venir nous voir. Je voudrais pouvoir entourer Marie de tous ses amis,
+pour qu'elle aussi vécût au sein de l'amour, l'estime et l'amitié.
+
+Il paraît que vous avez été archi-sublime dans vos concerts; Calamajo
+[1] m'écrit à propos de vous: _Suona come Ingres disegna_.
+
+Bonsoir; je suis accablée de travail. Soyez assez bon pour faire passer
+à Buloz le manuscrit que je vous envoie,--et à Blanche la lettre
+ci-jointe.--Je ne sais pas son adresse. Je ne m'en souviens jamais.
+Portez-vous bien. Venez vite et aimez-moi.
+
+Ne tardez pas à faire remettre votre portrait à Calamatta. Il en est
+fort pressé.
+
+Ayez la bonté aussi, mon vieux, de _cacheter_ le paquet avant de
+l'envoyer à la _Revue_, rue des Beaux Arts, 10. Si vous le remettiez
+vous-même, cela ma ferait grand plaisir; car il y a pour deux mille
+francs de manuscrit.
+
+ [1] Luigi Calamatta.
+
+
+
+
+CLXVI
+
+À M. CALAMATTA, A PARIS
+
+ Nohant, 20 mars 1837
+
+_Carissimo_.
+
+Je mets aujourd'hui à la diligence le portrait de Listz. J'ai écrit a
+Planche, non de votre part, mais de mon fait, qu'il eût à faire un grand
+et excellent article sur vous dans la _Revue des Deux Mondes_. Je suis
+_presque_ sûre qu'il le fera. J'ai écrit aussi une longue lettre à
+Janin. Je ne réponds pas de lui, quoique je l'aie _flagorné_ à votre
+intention. Il est très bon, mais fantasque et oublieux. Vous feriez
+bien, dans deux ou trois jours, d'aller le voir. C'est un homme qu'il
+faut traiter rondement.
+
+Ne lui lâchez pas votre gravure sans avoir l'article; promettez-la-lui,
+sans condition. Il n'est pas connaisseur; peut-être sera-t-il plus
+désireux, du _Napoléon_ à cause du sujet; je crois qu'il ne l'a pas.
+Au reste, je lui ai entendu dire plusieurs fois que vous étiez le plus
+grand graveur de l'Europe. Un article de lui dans les _Débats_ vous
+vaudrait mieux pour la vente que tous les autres.--Le mien paraîtra
+dans _le Monde_; il y sera le 20. Vous en aurez un dans _l'Artiste_. Le
+précepteur de Maurice [1], qui a beaucoup de talent, y rédige. On me
+répond aussi d'un article dans _le Temps_. Didier et Arago peuvent aussi
+vous faire _mousser_ dans d'autres journaux. Listz lui-même peut
+y contribuer, il voit tout Paris. Il est certain qu'ils ne vous
+négligeront pas.
+
+Pour moi, je suis, beaucoup plus occupée de votre succès que je ne l'ai
+jamais été d'aucun de mes ouvrages, et, si vous réussissez autant
+que vous le méritez, j'en aurai plus de joie que s'il s'agissait de
+moi-même.
+
+Le portrait de Listz est un chef-d'oeuvre. La ressemblance est parfaite,
+le dessin magnifique, la pose et l'expression admirables. Je crois que
+vous vous êtes encore surpassé, je voudrais que vous fissiez beaucoup de
+portraits, vous gagneriez plus d'argent, et vous seriez vite populaire;
+ce qui est toujours un bien. Avec de l'argent et du succès, quand on a
+le bon sens de ne pas se laisser enivrer, on arrive à plus de liberté, à
+plus de moyens de développer son talent.
+
+Espérons que vous trouverez la justice qui vous est due. Moi qui déteste
+le public et qui le personnifie sous l'épithète de _giumento_, je
+voudrais aujourd'hui le personnifier dans ma personne, afin de poser sur
+vous la plus belle des couronnes.
+
+Maurice a été mal, il va de mieux en mieux; il vous embrasse et vous
+aime de tout son coeur. Il fait des progrès dans le dessin. Je vous
+envoie un petit cavalier qui a du mouvement, quoique grossièrement
+incorrect. Il faut qu'il soit peintre. IL n'a de passion que pour cela.
+Je ne sais vraiment pas ce que j'en ferai, s'il n'acquiert pas ce genre
+de talent.
+
+Marie[2] se porte médiocrement bien et vous serre cordialement la main.
+Je vous embrasse, moi, de tout mon coeur.
+
+GEORGE.
+
+ [1] Eugène Pelletan.
+ [2] Madame d'Agoult.
+
+
+
+
+CLXVII
+
+A MADAME D'AGOULT, PARIS
+
+ Nohant, 5 avril 1837.
+
+Bonne Marie,
+
+Je vous aime et vous regrette. Je vous désire et je vous espère. Plus je
+vous ai vue, plus je vous ai aimée et estimée. Je n'en pourrais pas dire
+autant de toutes les affections que j'ai soumises au grand creuset de
+l'intimité, de la vie de tous les jours.
+
+J'ai été toujours souffrante depuis votre départ. Le printemps me
+fatigue beaucoup. Par compensation, Maurice va infiniment mieux. Il
+reprend à vue d'oeil, au physique et au moral. Si vous pouvez me donner
+des nouvelles de ma fille, vous me ferez bien plaisir; car, depuis
+quelques jours, j'en suis inquiète. Je lui ai trouvé une gouvernante et
+je vais la reprendre. Si vous veniez tout de suite, je vous prierais de
+me l'amener; mais je crains, que vous ne soyez trop longtemps. Je la
+ferai venir au premier jour.
+
+P... va se jeter à vos genoux et vous raconter comme quoi il a mangé les
+plus beaux poissons d'avril qui aient jamais paru dans le département de
+L'Indre. Il a disputé de très bonne foi contre Duteil et Rollinat, qui
+s'étaient donné le mot et qui lui ont soutenu pendant tout un dîner que
+_la littérature ne servait à rien dans les arts_. Le malheureux
+était furieux, consterné; il foisonnait de citations, d'exorcismes
+scientifiques et d'arguments _ad hominem_.
+
+Le Malgache lui a apporté un très beau saucisson, qui s'est converti en
+bûche, lorsqu'il a défait le papier et les ficelles. Il est furieux
+et persiste à croire que Rollinat lui a envoyé l'infâme bourriche
+d'huîtres. Le père Rollinat, qui est venu passer ici quelques jours,
+lui a confirmé l'imposture très gravement et lui a donné la définition
+suivante: «Le poisson d'avril est un animal qui prend naissance dans une
+bourriche et qui voyage à l'aide de pierres et de pots cassés, dont il
+tire sa nourriture.» Le Malgache prétend que le _saucisson-bois_ est
+une plante qu'il a rapportée de Madagascar. Rollinat lui a fait encore
+avaler un troisième poisson, mais si malpropre, qu'à moins de vous le
+raconter en latin, je ne saurais comment m'y prendre. Or il y a une
+petite difficulté, c'est que je ne sais pas le latin, ni vous non plus.
+
+Dites à Mick..... (manière non compromettante d'écrire les noms
+polonais) que ma plume et ma maison sont à son service et trop heureuses
+d'y être, à Grrr... que je l'adore, à Chopin que je l'idolâtre, à tous
+ceux que vous aimez que je les aime, et qu'ils seront les bienvenus,
+amenés par vous. Le Berry en masse guette le retour du maestro pour
+l'entendre jouer du piano. Je crois que nous serons forcés de mettre le
+garde champêtre et la garde nationale de Nohant sous les armes pour nous
+défendre des _dilettanti berrichoni_.
+
+
+
+
+CLXVIII
+
+A LA MÊME
+
+ Nohant, 10 avril 1837.
+
+_Affaires_!
+
+Chère Marie,
+
+Ni l'une ni l'autre des presses Chaulin ne me convient. N'en parlons
+plus. Mon voiturier sera à Paris le 12 ou le 14. Il a diverses caisses
+à m'apporter. Si le piano est prêt, il le rapportera en huit ou neuf
+jours, et il sera ici du 22 au 25. Voyez si c'est l'époque à laquelle je
+puis vous espérer. Le piano serait plus en sûreté dans les mains de ce
+voiturier qu'au roulage ordinaire.
+
+Je veux les _fellows_, je les veux le plus tôt et le plus _longtemps_
+possible. Je les veux _à mort_. Je veux aussi le Chopin[1] et tous les
+Mickiewicz et Grzymala du monde. Je veux même Sue[2], si vous le voulez.
+Que ne voudrais-je pas encore, si c'était votre fantaisie? Voire M. de
+Suzannet ou Victor Schoelcher! Tout, excepté un amant. Quant au mauvais
+livre, soyez en paix. Il y en a encore en magasin, et laissons dire les
+sots; rira bien qui rira le dernier.
+
+Gévaudan est ici, toujours bon et excellent, qui vous aime tendrement
+et qui parle de vous admirablement. Il est venu, monté sur un bon
+petit cheval qui est à moi et que vous monterez, car il est infiniment
+supérieur à _Georgette_.
+
+J'ai reçu un livre d'Autun sur George Sand avec une lettre de l'auteur,
+Théobald Walsh, qui me déclare qu'il me méprise profondément; en raison
+de quoi, il me demande humblement mon amitié, ce qui n'est guère
+logique. Je ne lui répondrai que cela.
+
+Je ferai l'article sur Nourrit quand toutes les notices des journaux
+quotidiens auront paru, et je le ferai sous une autre forme que le
+feuilleton; car ce que je ferais aujourd'hui ne ressortirait pas de la
+foule des banalités qui vont se dire sur son compte. D'ailleurs, _le
+Monde_ a inséré un article de Fortoul[3], et je ne puis, d'ici à
+deux mois, me dépêtrer de _Mauprat_ et d'une nouvelle qui suivra
+immédiatement, pour compléter des volumes, dans la _Revue des Deux
+Mondes_. Ainsi, dites-lui que je garde mon bouquet pour le dernier du
+feu d'artifice.
+
+Je ne prends, du reste, aucun engagement pour l'avenir avec la
+_Revue-Buloz,_ et je réserve au _Monde_ ma liberté de conscience.--Si
+Didier[4] se doute de _notre poisson_, il doit m'en vouloir diablement.
+Ne nous trahissez pas.
+
+Bonsoir, mignonne; je suis toute chétive, et _l'amour_ me descend
+tellement dans les talons, que bientôt je le laisserai tout à fait par
+terre avec la poussière de mes pieds.
+
+Je ferai pour _Aspasie_ tout ce qu'on voudra; mais je n'aurai pas un
+jour de loisir avant la fin de l'été. Le travail m'écrase et mes forces
+ploient sous le faix.
+
+Adieu encore. Mes amitiés, tendresses et poignées de main à qui de
+droit.
+
+ [1] Frédéric Chopin.
+ [2] Eugène Sue.
+ [3] Hippolyte Fortoul.
+ [4] Charles Didier.
+
+
+
+
+CLXIX
+
+A M. SCIPION DU ROURE, A ARLES
+
+ 13 avril 1837.
+
+Mon ami Scipion,
+
+J'aurais dû vous écrire plus tôt pour vous dire que vos oranges sont,
+c'est-à-dire _furent_ excellentes (car elles sont avalées), que vos
+pipes sont, c'est-à-dire _furent_ brillantes (car elles sont cassées);
+pour vous dire surtout, que vous êtes le meilleur des hommes et que je
+vous aime de tout mon coeur. Ce dernier point, vous le savez. Quant
+aux deux autres, je suis la paresse incarnée, pourtant je ne suis pas
+mauvais garçon et j'ai le sens de la reconnaissance.
+
+Ne comptez pas sur beaucoup d'écritures de ma part; mais revenez me voir
+au plus tôt et comptez que vous serez toujours reçu joyeusement. Vous
+êtes du petit nombre des amis inconnus qui n'ont pas fait un _fiasco_
+épouvantable à mes yeux. Je vous ai trouvé excellent, aussi simple de
+coeur et aussi sain d'esprit que je vous avais trouvé dans vos lettres.
+
+Je n'en pourrais pas dire autant de tout le monde. Restez-moi donc frère
+à tout jamais et sachez que, dans vingt jours, comme dans vingt ans,
+vous me trouverez, toute dévouée.
+
+Que faites-vous? Parlez-moi un peu de vous. Reprenez-vous la vie de
+bohémien? Faites-vous de jolis petits vers à Mathilde, à Clotilde,
+à Bathilde, à Ermenegilde? Et votre lorgnon? Faites-lui bien mes
+compliments. Et votre nez? Envoyez-m'en une demi-aune pour une vingtaine
+de camards de ma connaissance.
+
+Maurice vous adore. Solange vient d'être assez malade. Moi, je suis
+éreintée de travail. Le printemps est affreux ici. Le rossignol a
+chanté trois jours sous la neige. J'ai un cheval très gentil, arrivé du
+Nivernais et sur lequel je fais chaque jour un temps de galop. Voilà
+tout ce qui est survenu de neuf dans ma vie depuis que je ne vous ai vu.
+
+Madame d'Agoult est à Paris et va revenir ici. Ma grue a un rhume de
+cerveau. J'ai apprivoisé un vanneau. Colette se porte bien. Le bonnet
+catalan, que vous m'avez rapporté de Marseille, a fait reculer
+d'épouvante le procureur du roi. Si on me poursuit pour m'être parée de
+ce symbole, je vous compromettrai de la belle manière. Je dirai, comme
+Meunier[1], que «vous m'avez payé des petits verres pour me porter à
+l'attentat».
+
+Bonsoir, mon bon vieux _Graffiapione, Scipiocane._ J'ai mal à la tête.
+Aimez-moi et ne gardez jamais rancune à ma paresse.
+
+G. S.
+
+ [1] Fanatique qui, le 27 décembre 1836, avait attenté à la vie du roi
+ Louis-Philippe.
+
+
+
+
+CLXX
+
+A MADAME D'AGOULT, A PARIS
+
+ Nohant, 21 avril 1837.
+
+Chère mignonne,
+
+Vous me pardonneriez l'effroyable retard que j'ai mis à vous écrire, si
+vous saviez ma vie depuis huit jours. Je me suis embarquée à fournir
+du _Mauprat_ à Buloz au jour le jour, croyant que je finirais où je
+voudrais et que je ferais cela par-dessous la jambe. Mais le sujet m'a
+emporté loin, et cette besogne m'a ennuyée, comme tout ce qui traîne en
+longueur. De sorte qu'au dernier moment de chaque quinzaine, depuis un
+mois et demi, me voilà _suant_ sur une besogne qui m'embête, que je fais
+en rechignant. Je n'ai pas même le temps de dormir et je suis sur les
+dents.
+
+Ne voilà-t-il pas que, pour m'achever, Solange se mêle d'avoir la
+variole! une variole aussi bénigne que possible, mais constituant une
+éruption effrayante et une véritable maladie. J'ai été d'abord très
+épouvantée. La vaccine ne me rassurait pas; car il y a des exemples de
+mort, malgré la vaccine. Enfin je suis en paix à présent; mais ma pauvre
+fille est toujours au lit avec de gros vilains boutons sur le nez,
+qui, heureusement, ne laisseront pas de traces, à ce que me promet le
+médecin. Elle a été bonne et douce comme un ange dans sa maladie. Depuis
+son retour de Paris, elle était si charmante, que j'en étais inquiète.
+Il est impossible d'être plus résignée, plus caressante et plus gaie
+qu'elle ne l'est, quoique malade encore.
+
+Elle a pour gouvernante une grande grosse fille, assez instruite, et
+tout à fait bonne (soeur de Rollinat). Gévaudan est toujours ici, retenu
+par le désir de vous voir. Il est toujours le meilleur garçon de la
+terre, et je vous assure que je le prends tout à fait, en amitié. Il est
+doué d'un bon sens que je voudrais bien donner à tous ceux avec qui
+j'ai eu l'honneur de faire connaissance dans ma vie. P... n'aura jamais
+l'ombre d'une idée juste; mais ce serait le juger trop sévèrement que de
+ne pas lui accorder un très bon coeur. Il est sincèrement désolé de
+vous avoir déplu; il ne se doutait même pas qu'il pût y avoir de
+l'impolitesse à ce qu'il a fait envers vous. Soyez assez bonne pour
+lui pardonner; il ne le fera plus, et cette petite leçon lui
+servira,--jusqu'à la prochaine fois.
+
+Au reste, vous seriez désarmée si vous saviez quelle énorme consommation
+de poissons d'avril il a faite depuis votre départ. Il faut que je vous
+les raconte pour vous engager à estimer sa candeur et sa loyauté.
+
+En arrivant de Paris il trouve ici Gévaudan.
+
+--Ah! ah! dit-il, voici M. de Gévaudan le légitimiste! madame d'Agoult
+m'a dit qu'il était arrivé.
+
+--Non pas, lui fais-je. Il devait venir; mais il est tombé malade au
+moment de se mettre en route, et il m'a envoyé mon cheval par l'occasion
+de monsieur, qui le lui a vendu. Monsieur est un artiste vétérinaire et
+maquignon, sourd par-dessus le marché, bête comme une oie, insolent,
+bavard, bel esprit, insupportable, amusant quelquefois, mais s'attachant
+comme de la poix à ceux qui ont le malheur de rire de ses sottises.
+
+P... se dévoue à faire société à l'artiste vétérinaire, lequel ne disait
+plus un mot sans jurer, sans frapper sur la table avec son verre, sans
+faire _des cuirs_, parlant cheval, écurie, maréchal ferrant, foire, etc.
+C'était le jeudi: tous mes camarades avaient le mot. A dîner, P... fait
+le gentil aux dépens du pauvre maquignon, lui demande s'il a connu
+Planche et Mallefille à l'École vétérinaire d'Alfort, s'il a connu un
+fameux, professeur d'équitation appelé Sainte-Beuve, etc., etc. Gévaudan
+répond qu'il a étudié la littérature, qu'il sait écrire _sous la
+dictée_, et qu'il y avait à l'École vétérinaire un professeur de
+belles-lettres pour enseigner l'orthographe; puis il pousse la lampe en
+disant: _F...! voilà-t-une lampe qui m'embête!_
+
+M. Bourgoing, qui était près de lui, lui dit:
+
+--Monsieur, voilà une parole bien déplacée, et je m'étonne que M. P...
+ne la relève pas. Quant à moi, je ne crois pas devoir la souffrir.
+
+--Qu'est-ce que c'est? dit P... avec douceur.
+
+--Monsieur dit que vous êtes une bête.
+
+Le vétérinaire s'en défend, M. Bourgoing soutient qu'il a manqué à la
+maîtresse de la maison, et une querelle burlesque, mais très bien jouée,
+s'engage, si bien que madame Fleury, qui n'était pas prévenue, faillit
+s'évanouir de peur. P... était fort étonné et ne savait quelle attitude
+prendre. La querelle s'apaise. M. Bourgoing feint d'être ivre-mort,
+s'attendrit, divague, sanglote dans le sein de P..., qui le promène dans
+la cour, soutient bénévolement le poids énorme du compère et finit par
+le mener coucher.
+
+Il revient nous trouver. Nous lui disons que le vétérinaire est encore
+plus ivre que l'autre, et qu'il faut aussi le mener coucher. Il le mène
+coucher et revient. Alors une chaise de poste arrive, et annonce _M.
+de Gévaudan,_ que personne ne se flattait de voir arriver, malgré sa
+maladie. _M. de Gévaudan, richement vêtu,_ entre et se précipite
+dans mes bras. P... reste stupéfait, devient mélancolique, pense à
+l'éternité, à l'infini, au génie méconnu, _et va se coucher_. Je passe
+sous silence cinq ou six _goujons_ qui furent avalés par le même, une
+belette dont Gévaudan a fait la chasse dans le grenier, et l'ordinaire
+courant, le crin coupé dans les lits, les fantômes, les sérénades, une
+charmante casquette rapportée de Paris et où Gévaudan a planté des
+fleurs, les potées d'eau jetées sur la tête, etc., etc. Gévaudan a
+abjuré toute dignité et fait mille cabrioles extravagantes. P... attaque
+tout le monde, et, quand on lui riposte, _il va se coucher_.
+
+Mais ce qui mérite d'être raconté dans toutes les langues, c'est le tour
+que nous avons joué à un certain M. X..., avocat sans cause, plein de
+suffisance, débarqué à la Châtre depuis quelques jours et s'accrochant à
+tout le monde, sans s'apercevoir que tout le monde se moque de lui. Il
+est venu ici pour me voir, tout tranquillement, sans ma permission et se
+recommandant de Rollinat, qu'il avait connu à Châteauroux, et qui lui
+avait refusé dix fois de l'amener ici.
+
+Rollinat, ne pouvant s'en défaire, lui dit:
+
+--Écoutez, je crois que madame Sand dort encore. _Moi, je vais me
+coucher._
+
+--Comment, en plein midi?
+
+--Oui, mon ami, c'est l'usage de la maison. Je vous souhaite le bonsoir.
+
+Et il va se coucher. On vient me dire que M. X... s'obstine à me voir.
+Je me cache dans les rideaux de mon lit, non sans y avoir fait un trou.
+M. X... est introduit dans ma chambre. Une personne respectable l'y
+reçoit. Elle était âgée d'environ quarante ans, mais on aurait pu lui en
+donner soixante à la rigueur. Elle avait eu de belles dents, mais elle
+n'en avait plus. Tout passe! Elle avait été assez belle; mais elle ne
+l'était plus. Tout change! Elle avait un gros ventre et les mains un peu
+sales; rien n'est parfait!
+
+Elle était vêtue d'une robe de laine grise mouchetée de noir et doublée
+d'écarlate. Un foulard était roulé négligemment autour de ses cheveux
+noirs. Elle était mal chaussée; mais elle était pleine de dignité. Elle
+semblait parfois sur le point de mettre quelques _s_ et quelques _t_
+mal à propos; mais elle se reprenait avec grâce, parlait de ses travaux
+littéraires, de M. Rollinat, son _excellent ami_, un _homme parfait_,
+des talents de M. X..., qui étaient venus jusqu'à son oreille,
+quoi-qu'elle vécût _très retirée, accablée de travail_. M. de Gévaudan
+plaçait un tabouret sous ses pieds, les enfants l'appelaient maman, les
+domestiques madame.
+
+Elle avait un gracieux sourire et des manières beaucoup plus distinguées
+que le gamin George Sand. En un mot, X... fut heureux et fier de sa
+visite. Perché sur une grande chaise, l'air radieux, le bras arrondi, le
+discours abondant, le regard pétillant, il resta un grand quart d'heure
+en extase et se retira saluant jusqu'à terre... Sophie[1]!
+
+À peine fut-il sorti, que, moi, jetant mes rideaux au loin, Rollinat
+poussant la porte derrière laquelle il s'était caché, sa soeur[2]
+arrivant d'un autre côté, Gévaudan rentrant après avoir reconduit le
+quidam, les enfants, les domestiques, tout le monde fut pris d'un rire
+inextinguible, immense, effroyable, et tel que le ciel et la terre
+n'en ont jamais entendu un pareil depuis la création des avocats, et
+l'invention des robes de chambre écarlates.
+
+M. X... est parti, dès le lendemain, pour Châteauroux, à seule fin
+de raconter son entrevue avec moi, et de faire la description de ma
+personne dans tous les cafés. Dépêchez-vous de revenir, afin d'être
+témoin invisible de sa seconde visite, des excellentes manières de
+Sophie, et afin de lire le poème latin que Rollinat a composé sur
+cette grande page historique. Nous comptons sur vous pour l'écrire en
+allemand; la gouvernante la met en anglais, moi en italien, Pelletan en
+grec, Gévaudan en _nivernois_, le Malgache en madécasse, etc., etc. Nous
+voulons l'écrire sur le mur de la maison afin de renvoyer les importuns,
+ou de leur faire voir à quoi on s'expose en franchissant la porte.
+_Lasciate ogni speranza, voi ch'entrate!_
+
+Je voudrais bien que toutes ces folies vous donnassent l'envie de
+revenir, chère bonne Mirabella. Maurice a un devant de cheminée vraiment
+merveilleux à vous présenter, et des caricatures de plus en plus
+parfaites. Solange est si gentille, que vous ne l'aimeriez peut-être
+plus, puisque vous l'aimiez tant quand elle avait le diable au corps. Il
+y a de grandes vérités qui bravent le temps et semblent éternelles comme
+Dieu, quoique tout change autour d'elles, même Gévaudan en artiste
+vétérinaire, même moi en Sophie, même Solange en agneau.
+
+Et que faites-vous? Vous me punissez bien de mon silence en ne
+m'écrivant pas. Je viens de passer des jours d'accablement et
+d'inquiétude. Une lettre de vous m'aurait fait du bien.
+
+Peut-être êtes-vous très occupée, malade et fatiguée, vous aussi! Quoi
+que vous disiez, quoi que vous fassiez, sachez bien que les Piffoels
+vous aiment et vous attendent avec impatience. Personne ne s'est permis
+de respirer l'air de votre chambre depuis que vous l'avez quittée. On
+s'arrangera pour loger tous ceux que vous voudrez bien amener. Je compte
+sur le _maestro_, sur Chopin et sur le _Rat_[3], s'il ne vous ennuie pas
+trop et sur tous les autres à votre choix.
+
+Bonne chère mignonne, aimez-moi comme je vous aime, comme j'aime mes
+amis, ardemment.
+
+ [1] Sophie Cramer, femme de chambre de George Sand.
+ [2] Marie-Louise.
+ [3] Hermann Cohën, élève de F. Lizst.
+
+
+
+
+CLXXI
+
+A LA MÊME
+
+ Nohant, mai 1837.
+
+Liszt est perdu dans un nuage de gloire, à ce que je vois dans les
+journaux. _Evviva!_ Cela ne m'apprend rien de son génie, que j'ai
+l'orgueil d'avoir compris avant que la presse embouchât toutes ses
+trompettes. Enfin notre ami lui a mis le mors et la bride. C'est une
+victoire «plus _nécessaire_ qu'_agréable_», comme dit M. Harel[1]. Vous
+devez courir comme un _chevreuil_ (animal rongeur et ruminant qui sert
+au besoin de femme de chambre aux dames de qualité...[2]; voyez M.
+de Buffon, chap.....) et faire étinceler vos cheveux blonds dans des
+milliards de concerts.
+
+Votre santé ne souffre-t-elle pas de cette vie d'émotions et de
+triomphes? Moi qui ai la fibre épaisse, je vous envie bien vos joies et
+les mélodies qui vous inondent (style Prudhomme)! Mais je n'ai pas le
+son et je suis forcée de m'en tenir aux mélodies des crapauds de mon
+jardin, qui, depuis dix nuits, font entendre, ma foi! de très jolies
+petites notes pour des notes de province. Du reste, vous ne trouverez
+pas une allumette dérangée à votre chambre. Nohant et la famille Piffoël
+sont ce qu'il y a de plus inamovible dans la société humaine, et de plus
+immuable, après Dieu et M. Schoelcher, dans le système de l'univers.
+
+Bonsoir, bonne et chère Mirabella. Si vous avez l'occasion de tirer
+la lourde oreille du _ragazzo di... rosa_[3], vous me ferez plaisir.
+J'embrasse le maestro et vous de toute mon âme.
+
+G.
+
+ [1] Directeur du théâtre de la Porte Saint-Martin.
+ [2] La femme de chambre de madame d'Agoult s'appelait mademoiselle
+ Chevreuil.
+ [3] Hermann, l'élève de Liszt.
+
+
+
+
+CLXXII
+
+A M. CALAMATTA, A PARIS
+
+ Nohant, mai 1837.
+
+Cher Calamatta,
+
+La commission dont vous me chargez auprès de Marie est très pénible.
+Avant de la faire, je me permettrai de vous donner le conseil que vous
+me demandez. C'est de ne pas prendre en mauvaise part ce qu'elle a fait.
+Je ne lui en ai pas demandé l'explication et je ne la lui demanderai que
+si vous m'y forcez. Mais il me semble que le petit présent qu'elle vous
+a fait vous blesse principalement, parce que vous lui attribuez, à votre
+égard, une autre manière de sentir que la véritable.
+
+Je ne comprends pas vos mots de _curva_, et _d'abbassarsi al mio
+livello_. Ces mots ne sont pas faits pour elle, soyez-en certain. Une
+personne qui a sacrifié toutes les vanités du monde, par amour pour
+un artiste, ne peut pas placer dans sa pensée les artistes au-dessous
+d'elle. Ce que vous m'écrivez fait un tel contraste avec ce qu'elle m'a
+dit de vous, en arrivant de Paris (où elle vous a beaucoup vu), que
+votre lettre m'a causé un profond chagrin. Sachant combien j'ai d'estime
+et d'amitié pour vous, elle s'est plu à me dire combien vous lui êtes
+sympathique, non seulement à cause de votre admirable talent, mais
+encore pour votre coeur et votre noble caractère.
+
+Elle est très souffrante à présent, et je la trouve si changée et si
+affaiblie, que je crains pour sa poitrine. Ces chagrins, petits ou
+grands, lui font beaucoup de mal, et je les lui épargne tant que je
+peux. Me pardonnerez-vous de lui épargner encore celui de savoir
+combien vous la jugez mal? Sans doute, tout cela vient d'un malentendu.
+L'artiste travaille pour vivre après tout, moi plus que tout autre; car
+je n'aime point la gloire, et j'ai de grands besoins d'argent. Le prêtre
+doit vivre de l'autel. Elle a pu croire que ce serait de sa part une
+indiscrétion, de vous faire faire deux portraits, pour rien. Si elle
+ne les a pas acceptés _en ami_, c'est parce qu'elle ne s'est pas cru,
+auprès de vous, les droits d'un ami. Ce n'est certainement pas qu'elle
+eût dédaigné votre amitié, si elle eût compris que vous travailliez pour
+elle absolument en ami.
+
+Comment pourrait-elle avoir le moindre doute sur votre délicatesse et
+sur votre fierté? Avant de vous connaître personnellement, ne vous
+connaissait-elle pas par moi?
+
+Pensez-vous que je ne lui aie pas donné de vous l'opinion qu'elle doit
+avoir? Je ne sais pas ce que c'est que l'affaire de Batta dont vous
+me parlez; mais je sais que Marie parle de vous avec la plus vive
+sympathie, et que la sympathie n'est point un mot banal chez elle.
+Réfléchissez donc bien, mon cher ami, avant de lui renvoyer cet argent;
+ce serait bien dur et bien sec. Et, quand même elle aurait eu tort de
+vous l'envoyer, l'intention n'étant pas mauvaise, l'action ne doit pas
+être sévèrement examinée.
+
+Si vous pensez que ces assurances de ma part ne soient pas une garantie
+suffisante, et que mon jugement sur cette affaire ne satisfasse pas
+entièrement votre dignité, je ferai absolument ce que vous voudrez.
+Écrivez-moi. Vous savez que je suis tout à vous du fond du coeur; mais
+j'engage, par avance, mon honneur à vous prouver que Liszt et Marie ont,
+à votre égard, des sentiments tout à fait opposés à ceux que vous leur
+supposez. Quant au petit article, j'en ai parlé à Liszt et il m'a priée
+de ne pas fermer ma lettre sans qu'il y insérât un mot de réponse.
+
+A mon tour, je vous adresse une demande. Veuillez jeter les yeux sur les
+belles gravures coloriées des costumes de Mercuri, et me dire quel était
+à Venise le costume des artistes du temps de Titien, et de Tintoret?
+Presque tous les portraits que j'ai vus de cette époque sont tout en
+noir. Vous avez un costume _dei compagni della calza_, et, je crois,
+celui d'une autre compagnie, que vous seriez bien gentil de me décrire
+sans vous donner d'autre peine que celle de dire: _maniche rosse,
+bianche_, etc., _calze gialle, lunghe_, etc.
+
+Le texte joint aux numéros de costumes de ces compagnies me serait aussi
+fort utile. Vous pourriez me le faire copier par Benjamin; car je ne
+voudrais pas vous faire perdre votre temps à de pareilles _puérilités_,
+comme dit Arnal.
+
+Je fais sur cette époque un petit conte, _les Maîtres mosaïstes,_ qui
+vous plaira, j'espère, non pas qu'il vaille mieux que le reste, mais
+parce qu'il est dans nos idées et dans nos goûts, à nous _artistes_.
+
+Non, cher ami, personne aujourd'hui ne méprise les artistes. Tout le
+monde les envie au contraire, et l'artiste ne doit jamais croire qu'on
+ait seulement la pensée d'une pareille extravagance. Il est vrai que
+bien des artistes soutiennent mal la dignité de leur rang; mais il en
+est qui réhabilitent la profession, et, aux yeux de tous; comme aux
+miens, vous êtes des premiers parmi ceux dont on se glorifie d'être de
+la famille.
+
+Venez nous voir. Vous n'avez ici que des amis, et, si je suis _de droit_
+le plus ancien et le plus dévoué, vous n'aurez pas à vous plaindre des
+autres. Je vous attends et vous désire vivement. Maurice, docile à vos
+avis, s'est mis à copier un peu. Il faut lui en savoir d'autant plus
+de gré, qu'il y a plus de répugnance. Vous l'encouragerez et vous lui
+donnerez quelques bons conseils. Toute mon ambition serait de lui voir
+embrasser cette profession; mais je crains que la vie de la campagne ne
+soit guère favorable à son développement. D'un autre côté, cette vie est
+nécessaire à sa santé et à mon repos.
+
+Solange vous embrasse, et sera joliment fière d'être _portraitée_ par
+vous.
+
+Adieu, _carissimo_. Tout à vous de coeur.
+
+G. S.
+
+
+
+
+CLXXIII
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Nohant, 9 juillet 1837.
+
+Chère mère,
+
+Quel bonheur pour moi de vous savoir moins souffrante et tout à fait en
+voie de guérison! Mon oncle m'avait beaucoup exagéré votre maladie. Je
+ne lui en veux pas, parce que ses craintes partaient de son affection
+pour vous; mais j'ai bien souffert. Si je n'avais reçu, dès le
+lendemain, une lettre de Pierret, je me mettais en route. Combien je
+remercie cet excellent ami de ses soins pour vous! Je l'ai toujours
+tendrement aimé, mais combien plus à présent! Si vous saviez comme il
+est heureux de pouvoir m'écrire que vous n'êtes pas en danger et que
+bientôt vous serez tout à fait guérie!
+
+Je remercie tendrement Caroline, non pas des soins qu'elle vous donne
+(elle obéit à son coeur et sa récompense est en elle même), mais de
+m'avoir écrit une bonne et affectueuse lettre, pleine de nouvelles
+heureuses qui m'ont rendu la vie! Il est donc vrai que je vous reverrai
+dans ce petit bois de Nohant, sur ce banc de gazon que nous avons
+construit pour vous il y a trois ans, et où j'ai été pleurer si
+amèrement ces jours derniers, vous croyant perdue pour moi!
+
+Mes enfants vous embrassent mille fois, et vous disent toute leur joie
+présente, toute leur peine passée. Croyez à la mienne aussi, bonne mère!
+Surtout, ayez toujours bon courage et confiance. Vous êtes forte, jeune,
+pleine de volonté. Vous êtes aimée, chérie, soignée. Guérissez vite, et,
+quand vous serez en état de voyager, j'irai vous chercher pour que vous
+vous remettiez de toutes vos souffrances à la campagne.
+
+Adieu, chère maman; je vous embrasse mille fois. Faites-moi donner
+souvent de vos nouvelles. J'embrasse aussi de toute mon âme Pierret et
+ma soeur, à qui j'écrirai directement.
+
+
+
+
+CLXXIV
+
+A M. CALAMATTA, A PARIS
+
+ Nohant, 12 juillet 1837.
+
+_Carissimo_,
+
+C'est moi qui me conduis avec vous d'une façon tout à fait _manante_;
+vous êtes si bon, que vous me pardonnerez tout; mais je ne ne pardonne
+aucun tort envers vous, que j'aime et que j'estime de toute mon âme.
+
+C'est bien tard venir vous féliciter de votre _fortuna_; mais vous savez
+bien quelle part j'y prends, mon bon vieux, et combien elle m'est plus
+agréable que tout ce qui me serait personnel en ce genre. Il était bien
+temps que vous fussiez récompensé, par un peu d'aisance, d'une vie si
+laborieuse et si stoïque. C'est la première fois que ces gens-là font
+quelque chose à propos.
+
+Le seul mauvais côté que j'y trouve, c'est que tous ces voyages et tous
+ces travaux vous empêcheront de venir me voir. Pourvu que vous soyez
+content, et que justice vous soit rendue, je sacrifierai cette joie à
+la vôtre. Je suis bien touchée de la gratitude que M. Ingres croit me
+devoir. Je n'ai obéi qu'à la vérité en le plaçant à la tête des artistes
+et en louant son oeuvre magnifique. Ce faible hommage étant arrivé
+jusqu'à lui, je ne refuse pas ses remerciements: je les reçois, au
+contraire, avec un grand sentiment d'orgueil et de joie.
+
+J'ai reçu votre tabac, qui est très bon, et je vous engage à ne pas
+mépriser la sublime profession de _contrebandier_, dans laquelle vous
+débutez si agréablement. Ne vous mettez pourtant pas _adosso_ une amende
+considérable. Vous savez qu'il y a deux choses à craindre dans la vie:
+_l'indifferenza d'un ministra e l'ira d'un doganiere_: c'est un proverbe
+vénitien. Vous avez échappé à la première, gardez-vous de la seconde.
+
+Dites-moi donc, _Calamajo benedetto_, si vous ne faites plus rien de
+mon portrait, ne pourriez-vous me l'envoyer? vous me feriez joliment
+plaisir; car j'en parle à tous, et tous désirent le voir.
+
+Vous m'avez mieux traitée que madame d'Agoult; vous m'avez vue avec
+les yeux du coeur, et elle, avec ceux de la raison. Vous l'avez un peu
+vieillie et rendue plus sévère qu'elle n'est, même dans ses moments
+sérieux. Du reste, c'est un admirable portrait, les cheveux semblaient
+devoir être inimitables, vous les avez rendus aussi beaux qu'ils le sont
+en nature. Cette tête grave et noble est digne de Van Dyck. Mais, pour
+la ressemblance, le portrait de Franz est plus complet. Celui de Maurice
+fait toujours l'admiration universelle et mes délices.
+
+J'ai reçu les dessins et je vous prie d'en remercier le _signor Nino_.
+Ils ne m'ont pas servi pour ce que j'étais en train de faire; mais ils
+vont me servir pour ce que je fais maintenant; car je ne puis m'arracher
+de ma chère Venise.
+
+Lisez, dans le prochain numéro de la _Revue, les Maîtres mosaïstes_.
+C'est peu de chose; mais j'ai pensé à vous en traçant le caractère de
+Valério. J'ai pensé aussi à votre fraternité avec Mercuri. Enfin,
+je crois que cette bluette réveillera en vous quelques-unes de nos
+sympathies et de nos saintes illusions de jeunesse.
+
+Bonsoir, mon grand artiste; donnez-moi souvent de vos nouvelles, quelle
+que soit mon ignoble paresse. Aimez-moi toujours du fond du coeur, comme
+je vous aime.
+
+Tout à vous.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CLXXV
+
+A M. GIRERD, AVOCAT, A NEVERS
+
+ Fontainebleau, 22 août 1837.
+
+Cher et excellent ami,
+
+J'avais déjà appris par la rumeur électorale ton histoire jusqu'à la
+veille du dénouement définitif, et j'étais extrêmement inquiète lorsque
+ta bonne et affectueuse lettre est venue me rassurer. Combien je suis
+touchée, frère, de cette preuve de ton affection, de ce souvenir si
+vif et si complet dans un moment si solennel! Oui, certes, tu pouvais
+compter sur moi pour me dévouer aux êtres qui te sont chers. Tu pouvais
+compter aussi sur moi pour venger ta mémoire de toute calomnieuse
+imputation, comme, à mon heure dernière, je compterai sur toi, si je
+pars avant toi. Tu as bien fait de penser que tu laissais en cette
+triste vie un autre toi-même, aimant ceux que tu aimes, haïssant ceux
+que tu hais.
+
+A présent, je suis toute prête à fulminer si quelqu'un ose dire un mot
+contre la vérité, en ce qui te concerne. Mais, ni dans les bruits qui me
+sont revenus, ni dans les journaux que j'ai lus, je n'ai rien trouvé qui
+fût contraire à la vérité des faits; par conséquent, rien d'attentatoire
+à ton honneur. Si quelque mensonge imprimé te tombait sous la main, tout
+en agissant pour ton compte de la manière que tu jugerais convenable,
+envoie-moi l'article, et j'y répondrai de bonne encre.
+
+Il n'est pas probable qu'on revienne maintenant sur cette affaire pour
+en dénaturer les faits dans quelque sens que ce soit.
+
+Je ne puis que te répéter ce que tu sais, ce dont je te remercie de ne
+pas douter. Je suis à toi de toute mon âme.
+
+Voilà Michel élu! Espérons, espérons pour la cause, pour lui aussi. La
+cause a besoin de sa force. Il a besoin, lui, du développement de sa
+force.--Il ne m'a pas écrit un mot de sa nomination, bien qu'il l'ait
+annoncée à tout le monde ici.--Je ne m'en plains pas.--Je lui reste
+dévouée en tant qu'il m'appellera et qu'il aura besoin de moi.
+
+Oh! que j'ai souffert, dans ma vie, mon pauvre frère! Et toi, es-tu
+un peu calme? En te sentant près de quitter la vie et en refaisant un
+nouveau bail avec elle, as-tu trouvé qu'elle valait plus ou moins que tu
+ne pensais? Dis-moi cela.--Moi, j'ai eu un terrible duel avec moi-même,
+un combat gigantesque avec mon idéal. J'ai été bien blessée, bien
+brisée. Je végète maintenant assez doucement. Je me fais l'effet d'un
+cyprès verdoyant sur un cadavre.
+
+Mon Dieu! mon Dieu! que j'ai renfoncé de larmes, que j'ai étouffé de
+plaintes, que j'ai renfermé de maux! Cela me ferait un bien infini de
+causer avec toi. Quand donc te verrai-je?
+
+Adieu, ami! adieu, frère! Aime-moi, écris-moi, viens à moi si tu peux,
+crois en moi.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CLXXVI
+
+A M. GUSTAVE PAPET, A ARS (INDRE)
+
+ Fontainebleau, 24 août 1837.
+
+Cher bon vieux,
+
+J'ai perdu ma pauvre mère! Elle a eu la mort la plus douce et la plus
+calme; sans aucune agonie, sans aucun sentiment de sa fin, et croyant
+s'endormir pour se réveiller un instant après. Tu sais qu'elle était
+proprette et coquette. Sa dernière parole a été: «Arrangez-moi mes
+cheveux.»
+
+Pauvre petite femme! fine, intelligente, artiste, généreuse; colère dans
+les petites choses et bonne dans les grandes. Elle m'avait fait bien
+souffrir, et mes plus grands maux me sont venus d'elle. Mais elle les
+avait bien réparés dans ces derniers temps, et j'ai eu la satisfaction
+de voir qu'elle comprenait enfin mon caractère et qu'elle me rendait une
+complète justice. J'ai la conscience d'avoir fait pour elle tout ce que
+je devais.
+
+Je puis bien dire que je n'ai plus de famille. Le ciel m'en a dédommagée
+en me donnant des amis tels que personne peut-être n'a eu le bonheur
+d'en avoir. C'est le seul bonheur réel et complet de ma vie. On prétend
+que j'en ai eu de faux, et d'ingrats. Je prétends, moi, que non;
+car j'ai oublié ceux-là, tant j'ai trouvé de consolations et de
+dédommagements chez les autres.
+
+Je suis enchantée d'avoir Maurice. Je suis revenue le trouver à
+Fontainebleau, où nous sommes cachés tête à tète, dans une charmante
+petite auberge ayant vue sur la forêt. Nous montons à cheval ou à âne
+tous les jours, nous prenons des bains et nous attrapons des papillons.
+Je ne suis pas fâchée qu'il ait un peu de vacances. Quand les fonds
+seront épuisés (ce qui ne sera pas bien long), et que j'aurai terminé
+mes affaires à Paris, où je retournerai passer trois jours, nous
+reprendrons la route du pays. Écris-moi ici. Embrasse ton père pour
+moi. Et aime toujours ta vieille mère, ta vieille soeur et ton vieux
+camarade. Maurice t'embrasse mille fois.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CLXXVII
+
+A MADAME D'AGOULT, A GENÈVE.
+
+ Fontainebleau, 25 août 1837.
+
+Chère princesse,
+
+Ceci est un mot jeté au hasard à la poste. Je suis persuadée qu'il
+ne vous arrivera pas; car une partie de nos lettres se perdent à la
+frontière. Je reçois votre lettre seulement le 25, aujourd'hui, à
+Fontainebleau, où je suis cachée loin des oisifs et des beaux esprits,
+en tête à tête avec Maurice.
+
+Je vous ai écrit à Genève, et j'espère que vous y avez reçu ma lettre
+avant de partir pour Milan. Je vous disais que j'avais bien du chagrin:
+ma pauvre mère était à l'extrémité. J'ai passé plusieurs jours à Paris
+pour l'assister à ses derniers moments. Pendant ce temps, j'ai eu une
+fausse alerte, et j'ai envoyé Mallefille [1] en poste à Nohant pour
+chercher mon fils, qu'on disait enlevé. Pendant que j'allais le recevoir
+à Fontainebleau, ma mère a expiré tout doucement et sans la moindre
+souffrance. Le lendemain matin, je l'ai trouvée raide dans son lit, et
+j'ai senti en embrassant son cadavre que ce qu'on dit de la force du
+sang et de la voix de la nature n'est pas un rêve, comme je l'avais
+souvent cru dans mes jours de mécontentement.
+
+Me voilà revenue à Fontainebleau, écrasée de fatigue et brisée d'un
+chagrin auquel je ne croyais pas il y a deux mois. Vraiment le coeur est
+une mine inépuisable de souffrances.
+
+Ma pauvre mère n'est plus! Elle repose au soleil, sous de belles fleurs
+où les papillons voltigent sans songer à la mort. J'ai été si frappée
+de la gaieté de cette tombe, au cimetière Montmartre, par un temps
+magnifique, que je me suis demandé pourquoi mes larmes y coulaient si
+abondamment. Vraiment, nous ne savons rien de ce mystère. Pourquoi
+pleurer, et comment ne pas pleurer? Toutes ces émotions instinctives,
+qui ont leur cause hors de notre raison et de notre volonté, veulent
+dire quelque chose certainement; mais quoi?
+
+Maurice se plaît beaucoup ici. Nous montons à cheval tous les jours et
+nous allons faire des collections de fleurs et de papillons dans les
+déserts de la forêt. C'est vraiment un pays adorable, une petite Suisse
+dont les Parisiens ne se doutent pas, et qui a le grand avantage de
+n'attirer personne. Je suis ici tout à fait inconnue, sous un faux nom
+et travaillant à force.
+
+Adieu, chère; prions pour que les chemins de fer prospèrent et que nous
+puissions aller faire une invasion à l'_isola Madre_, moyennant huit
+jours de loisir et peu d'argent. Le temps et l'argent! Le temps à cause
+de l'argent, l'argent à cause du temps. Quelles entraves! Et le temps
+d'être heureux? Et le moyen de l'être? Où cela se pêche-t-il? Dans le
+lac Majeur?
+
+Écrivez-moi, mon amie; parlez-moi de vous et aimez-moi comme je vous
+aime.
+
+ [1] Félicien Mallefille, auteur dramatique, plus tard consul de
+ France à Lisbonne.
+
+
+
+
+CLXXVIII
+
+A M. DUTEIL, A PÉRIGUEUX
+
+ Nohant, 30 septembre 1837.
+
+Mon Boutarin,
+
+Que deviens-tu? Quand reviens-tu? Crois-tu que je puisse vivre sans toi
+longtemps? Illusion, mon aimable ami! Je crie comme un aigle, depuis que
+je suis privée de toi. Que veux-tu que je devienne quand j'ai le spleen
+(et Dieu sait si je l'ai souvent!)? Quand j'ai envie de rire, à qui
+veux-tu que je dise des bêtises qui soient appréciées?
+
+La race humaine peut-elle jurer, comme moi, dans la colère? peut-elle
+abdiquer, comme moi, jusqu'à la dernière parcelle d'intelligence, dans
+la belle humeur? Toi seul, toi et Rollinat, qui ne faites qu'un pour
+moi, pouvez m'aider à porter ce fardeau de moi-même, insupportable à moi
+et aux autres. Et Rollinat qui n'est pas là non plus! Il arrive du
+Havre et repart pour Vienne, conduire sa soeur Juliette, qui va être
+gouvernante je ne sais dans quel pays sarmate autant qu'inconnu. Je
+n'ai pas seulement pu le voir. J'arrive... Devine d'où? De la frontière
+d'Espagne!
+
+Ah! il s'est passé bien des choses depuis que nous nous sommes quittés.
+D'abord, je m'en allais voir ma mère, qui était très malade, comme tu
+sais. Je la trouve dans un état déplorable, et, comme elle était un peu
+économe, livrée à une misère volontaire, à côté d'une _tirelire_ pleine
+d'or, je la tire de là, malgré elle. Je la soigne, je l'entoure de tout
+le bien-être possible; mais il était trop tard. Elle avait une maladie
+de foie incurable. La pauvre chère femme a été si bonne et si tendre
+pour moi au moment de mourir, que sa perte m'a causé une douleur tout à
+fait excédant mes prévisions.
+
+Pendant qu'elle agonisait, j'apprends que Dudevant part pour Nohant,
+afin de m'enlever Maurice. Je fais atteler en poste mon cabriolet, que
+j'avais amené à Fontainebleau, et j'envoie Mallefille chercher mon fils.
+Dudevant ne paraît pas en Berry. C'était une fausse alerte, une menace
+en l'air. Je me rassure.
+
+Pour reposer Maurice autant que pour surveiller mes affaires à Paris, je
+passais la moitié du temps à Fontainebleau, où nous étions enfermés
+tête à tête, Maurice et moi, dans une chambre d'auberge, ne cessant de
+travailler que pour faire un tour à cheval dans la forêt, et l'autre
+moitié à Paris, où je ne m'amusais guère. Enfin, le 16, je prenais la
+voiture à Fontainebleau avec Maurice pour revenir à Nohant, lorsque je
+reçois une lettre de Marie-Louise[1], qui m'annonce que mon mari est
+venu enlever ma fille de force, malgré les cris déchirants de la petite,
+malgré la résistance de la gouvernante, et l'a emmenée on ne sait où.
+
+Juge de la colère et de l'inquiétude!
+
+Je cours à Paris. Je braque le télégraphe. J'invoque la police. Je fais
+rendre une ordonnance. Je cours chez les ministres, je fais le diable,
+je me mets en règle, et je pars pour Nérac, où j'arrive un beau matin,
+après trois jours et trois nuits de chaise de poste, accompagnée de
+Mallefille, d'un domestique et d'un clerc de Genestal. Je tombe chez le
+sous-préfet, le baron Haussmann, beau-frère d'Artaud et, de plus, un
+charmant garçon. Le procureur du roi me donne, en faisant un peu la
+grimace, un réquisitoire. L'officier de gendarmerie, plus humain,
+consent à m'accompagner avec son maréchal-de-logis et deux adorables
+simples gendarmes. Je demande un huissier pour faire sommation d'ouvrir
+les portes en cas de résistance.
+
+Au moment de partir, une difficulté se présente. Il faudra le maire de
+Pompiey pour cette ouverture des portes. Or ledit maire ne se rendra
+pas à nos réclamations, vu qu'il est ami de Dudevant. Je cajole le
+sous-préfet, et le sous-préfet, attendri, monte dans ma voiture avec
+moi, le lieutenant de gendarmerie, l'huissier, etc., le reste à cheval.
+Juge quelle escorte! quelle sortie de Nérac! quel étonnement! La ville
+et les faubourgs sont sur pied. Deux malheureuses calèches de poste,
+qui se trouvaient par là et s'en allaient tranquillement aux eaux des
+Pyrénées, ont l'air d'être mes voitures de suite. Quant à moi, je suis
+une princesse espagnole et j'accomplis je ne sais quelle révolution..
+
+De longtemps, Nérac ne verra ses habitants aussi bouleversés, aussi
+abîmés dans leurs commentaires, aussi dévorés d'inquiétude et de
+curiosité. Enfin, nous arrivons à Guillery. Mon mari était déjà prévenu;
+déjà les apprêts de sa fuite étaient faits. Mais on cerne la maison; les
+recors procèdent, et Dudevant, devenu doux et poli, amène Solange par
+la main jusqu'au seuil de sa royale demeure, après m'avoir offert d'y
+entrer: ce que je refuse _gracieusement_. Solange a été mise dans mes
+mains comme une princesse à la limite des deux États. Nous avons échangé
+quelques mots agréables, le baron et moi. Il m'a menacé de reprendre son
+fils par autorité de justice, et nous nous sommes quittés charmés l'un
+de l'autre. Procès-verbal a été dressé sur le lieu. Revenus à Nérac,
+nous avons passé la journée à la sous-préfecture, où l'on a été charmant
+pour nous.
+
+Le lendemain, la fureur m'a prise d'aller revoir les Pyrénées. J'ai
+renvoyé mon escorte et j'ai été avec Solange jusqu'au Marborée,
+l'extrême frontière de France. La neige et le brouillard, la pluie et
+les torrents ne nous ont laissé voir qu'à demi le but de notre voyage,
+un des sites les plus sauvages qu'il y ait dans le monde. Nous avons
+fait ce jour-là quinze lieues à cheval, Solange trottant comme un démon,
+narguant la pluie et riant de tout son coeur, au bord des précipices
+épouvantables qui bordent la route. Nature d'aigle! Le quatrième jour,
+nous étions de retour à Nérac, où nous avons encore passé un jour. Puis
+nous sommes revenues tout d'un trait à Nohant, où je ne te trouve pas!
+
+Est-ce que tu ne reviens pas bientôt? Et ma chère Agasta, où est-elle?
+Guérit-elle? Se plaît-elle à la Rochelle? En ce cas, qu'elle y reste
+encore et que son plaisir, son bien-être, sa santé passent avant tout.
+Mais, si elle a envie de revenir, j'en ai parbleu bien plus envie
+qu'elle. Je ne comprends pas Nohant sans Duteil et sans Agasta. C'est la
+Thébaïde, c'est la Tartarie, c'est la mort. Toutes mes affaires sont en
+désarroi et mon cerveau en débâcle. Si tu avais été ici, Boutarin! on ne
+m'aurait pas enlevé ma fille.
+
+Entre nous soit dit, Marie-Louise et Papet ont seuls montré de
+l'énergie, et on les a paralysés en les traitant de fous! Cela m'a porté
+un grand coup de couteau en travers du coeur.
+
+La société! toujours et partout la société!
+
+Mon vieux, c'est comme ça. Il n'y a que les vagabonds comme nous qui
+échappent à la gelée.
+
+Maintenant, j'attends Maurice, que j'ai laissé à Paris chez des amis
+sûrs, et qui arrivera ici demain. Il ne veut pas me quitter. Sa santé
+est toujours chancelante. Toutes ces agitations font beaucoup de mal
+à mon pauvre enfant. Je me ferai couper par morceaux plutôt que de le
+lâcher.
+
+Mais tout cela m'a laissé un malaise et une inquiétude vraiment
+maladive. Je ne dors pas. A tout instant, je me réveille en sursaut,
+croyant entendre mes enfants crier après moi. Ce n'est pas vivre. Je
+donnerais je ne sais quoi pour que tu fusses là. Il me semble que je
+serais rassurée. Mais ne cède pas à cette faiblesse Ne reviens qu'autant
+que cela était dans tes vues.
+
+Adieu, vieux Boutarin.
+
+Adieu, chère et trois fois chère Agasta. Je vous aime tous deux plus que
+je ne peux vous le dire.
+
+ [1] Marie-Louise Rollinat, institutrice de Solange.
+
+
+
+
+CLXXIX
+
+A MADAME D'AGOULT, A BELLAGIO, MILAN
+
+ Nohant, 16 octobre 1837.
+
+Chère princesse,
+
+Voilà la cinquième fois que je vous écris. Il est décidé que mes lettres
+ne vous arriveront pas. Peut-être, à la faveur de celle de Charlotte[1],
+arriverai-je à vous faire _arriver_ celle-ci. Notre excellente
+_consulesse_ vous dit mes aventures; je ne vous parlerai donc pas de
+moi, qui suis tranquillement réinstallée à Nohant, les pieds sur mes
+chenets, attendant le nouvel assaut par lequel il plaira à dame Fortune
+de me tirer de mon repos spleenétique.
+
+Mais vous, chère Marie, vous êtes enfin heureuse. La douce Italie vous
+a guéri l'âme et le corps. Vous habitez mon cher lac de Côme, sur
+les bords duquel j'ai promené jadis mes pas errants et ma mélancolie
+botanique. Je suis parfois tentée de _réaliser mes capitaux_
+comme Robert Macaire et d'aller vous trouver; mais, là-bas, je ne
+travaillerais pas, et le galérien est à la chaîne. Si Buloz lui permet
+de se promener, c'est _sur parole_, et la parole est le boulet que le
+forçat traîne au pied. Et puis, si le coeur est chaud, le climat l'est
+toujours assez; si l'âme est pure, le ciel l'est aussi. Tout prend au
+dehors la couleur de l'être intérieur, et la grande poésie serait de
+transformer la nature en soi, au lieu de chercher à se transformer en
+elle.
+
+Je tombe dans le _Pierre Leroux_, et pour cause. Il était ici ces jours
+derniers. Charlotte et moi faisions le projet romanesque de lui élever
+ses enfants et de le tirer de la misère à son insu. C'est plus difficile
+que nous ne pensions. Il a une fierté d'autant plus invincible qu'il ne
+l'avoue pas et donne à ses résistances toute sorte de prétextes. Je ne
+sais pas si nous viendrons à bout de lui. Il est toujours le meilleur
+des hommes, et l'un des plus grands. Il a été voir Béranger à Tours et
+va revenir ensuite je ne sais pour combien de temps.
+
+Il est très drôle, quand il raconte son apparition dans votre salon de
+la rue Laffitte. Il dit:
+
+--J'étais tout crotté, tout honteux. Je me cachais dans un coin. _Cette
+dame_ est venue à moi et m'a parlé avec une bonté incroyable. Elle était
+bien belle!
+
+Alors je lui demande comment vous étiez vêtue, si vous êtes blonde ou
+brune, grande ou petite, etc. Il répond:
+
+--Je n'en sais rien, je suis très timide; je ne l'ai pas vue.
+
+--Mais comment savez-vous si elle est belle?
+
+--Je ne sais pas; elle avait un beau bouquet, et j'en ai conclu qu'elle
+devait être belle et aimable.
+
+Voilà bien une raison _philosophique_! qu'en dites-vous?
+
+Adieu, chère et adorable princesse. Embrassez Valaisan pour moi, et
+mettez mon coeur à vos pieds en guise de chancelière dans vos promenades
+sur le lac.
+
+Cachetez vos lettres avec des pains à cacheter et _sans devise_. La
+police est une institution respectable et sainte, qui veut, qui peut et
+qui doit lire les lettres. Les devises sanscrites lui sont suspectes,
+et, comme elle n'a pas le temps de décacheter avec soin, elle met au
+rebut les lettres qu'elle déchire.
+
+Sainte police, faites votre devoir! La sûreté des empires repose sur
+vous; recevez mes hommages et l'assurance de mon dévouement.
+
+ [1] Madame Charlotte Marliani.
+
+
+
+
+CLXXX
+
+A FRANZ LISZT, A GÈNES
+
+ Nohant, 28 janvier 1838.
+
+Vous avez pris bien au sérieux, chers enfants, quelques paroles
+insignifiantes de ma dernière lettre, que je ne me rappelle même pas,
+qu'il me serait, par conséquent, difficile d'expliquer, et que je
+n'expliquerais sans doute pas mieux, si vous me les remettiez sous les
+yeux. Vous savez que Piffoël n'est pas obligé de savoir ni ce qu'il dit,
+ni ce qu'il a voulu dire. Le condamner à rendre raison de tout ce qu'il
+avance, annonce et décide, serait de la plus haute injustice; car Dieu a
+créé le genre humain pour s'efforcer de trouver un sens aux paroles de
+Piffoël. Il n'a point créé Piffoël pour dire des paroles sensées au
+genre humain.
+
+Mieux que personne, les Fellows devraient savoir que rien de ce que dit
+ou écrit Piffoël ne prouve quoi que ce soit. Peut-être que, lorsque
+Piffoël vous écrivit la dernière fois, l'astre _Costiveness_, cet astre
+funeste, sous l'influence duquel Fellows et Piffoëls sont nés, dardait
+sa lumière sur l'horizon de Piffoël. Peut-être que Piffoël avait mal au
+foie, que ses pois ne voulaient pas cuire, que Buloz avait mal payé, ou
+que Mallefille avait eu de l'esprit.
+
+Ah! à propos de Mallefille! je voudrais bien savoir pourquoi Mirabella
+semble me rendre responsable des bêtises qu'il lui écrit.--Comme si
+j'étais chargée de lire les lettres de Mallefille, de les comprendre, de
+les commenter, de les corriger ou de les approuver! Dieu merci, je ne
+suis pas forcée de donner de l'esprit à ceux qui en manquent. Je n'en ai
+pas trop pour moi-même, et, si quelqu'un peut en donner à Mallefille
+(à qui cela ne ferait certes pas de mal), c'est la princesse et non le
+docteur Piffoël, qui se creuse vainement la tête pour comprendre quelque
+chose à cet incident bizarre.
+
+Mallefille écrit une lettre à la princesse; cette lettre est bête,
+ce qui ne m'étonne pas du tout. Croyant que la princesse était fort
+habituée aux lettres de Mallefille, et ne prétendant nullement les
+_endosser_, je donne _accès_ à ladite lettre dudit Mallefille dans une
+lettre de moi à la princesse. Je n'en prends, pardieu, pas connaissance.
+J'ai assez de lettres bêtes à lire tous les jours! Si celle de
+Mallefille se trouve encore plus bête ce jour-là que les autres jours,
+il me semble qu'on me doit des remerciements pour l'avoir mise dans la
+mienne et pour avoir épargné à la princesse de payer trente sons pour
+une lettre bête.
+
+Maintenant, je demande, quand on se laisse écrire par Mallefille, de
+quoi diable on a le droit de se plaindre? Quand on connaît Mallefille et
+son style, on doit s'attendre, à tout! Ah! sacrédié! il ne me manquerait
+plus que cela, de former Mallefille au style épistolaire! Je sais bien,
+pour mon compte, que je trouverai toujours ses lettres ravissantes, car
+j'espère bien n'en lire jamais une seule. Je l'aime de toute mon âme. Il
+peut me demander la moitié de mon sang; mais qu'il ne me demande jamais
+de lire une de ses lettres. Qu'il mette ma montre au mont-de-piété,
+qu'il me lise un chapitre de Barchou, qu'il danse, qu'il chante, qu'il
+me fasse la cour, tout ce qu'il voudra! mais, pour l'amour de Dieu,
+qu'il ne m'écrive jamais; car le lire et lui répondre, voilà jusqu'où
+mon amitié ne peut s'élever.
+
+Entre nous, je ne sais pas si Mallefille a été maussade avec la
+princesse, mais je puis vous dire qu'elle n'a pas d'ami plus sûr et
+plus dévoué. Je puis lui dire ce qu'elle savait avant moi, c'est qu'il
+n'existe pas d'être meilleur, plus loyal et plus sincère. Eût-il écrit
+vingt lettres cent fois plus bêtes à Marie, elle ferait bien de les lui
+pardonner en faveur de l'affection profonde qu'il lui porte; ce qui vaut
+mieux que le plus beau style.
+
+Ce pauvre garçon est tout étonné de la réponse foudroyante de la
+princesse, et le voilà qui s'en prend à moi et me demande pourquoi,
+depuis trois mois qu'il est ici, je ne lui ai pas appris à écrire. Merci
+bien! C'est assez d'être obligée de le nourrir, et Dieu sait à quelle
+consommation cela entraîne! Nous pourrions bien habiter une île déserte
+pendant vingt ans; je réponds qu'il en sortirait sans avoir reçu de
+moi une seule leçon de rédaction. J'aimerais mieux bâtir une ville,
+j'aimerais mieux apprendre la métaphysique, j'aimerais mieux écouter
+pérorer Schoelcher que d'enseigner une chose que je fais si mal pour mon
+compte et que d'avoir un écolier doué d'aussi _heureuses_ dispositions.
+
+Laissons Mallefille et sa lettre. Je lui déclare bien que jamais je ne
+lui donnerai de place dans les miennes pour lui insérer quoi que ce soit
+de son cru, vers ou prose, français ou chinois. Revenons à la vôtre, qui
+est tout à fait bonne et tendre, mon cher Fellow, et qui me donne une
+nouvelle preuve très inutile, mais très douce, de votre amitié. Si
+j'avais pu prévoir que ma lettre pût vous affliger, j'en aurais bien
+fait ce qu'on devrait faire de toutes celles de Mallefille. En vérité,
+vous avez attaché trop d'importance à ce projet de vous écrire moins
+souvent. Était-ce donc à l'état de résolution pour l'avenir, ou
+n'était-ce pas plutôt à l'état d'excuse pour le passé? Je n'en sais
+rien; mais, quoi qu'il en soit et quoi qu'il en ait été, il suffirait
+que le ralentissement de ma correspondance avec Marie lui causât le
+moindre chagrin ou le moindre regret pour que toute ma paresse fût
+dissipée en un clin d'oeil et pour que je lui écrivisse tous les jours
+si elle le voulait. Jamais aucune tristesse ne lui viendra de moi par ma
+faute, je l'espère. Si cela arrivait, il faudrait qu'elle fît ce qu'il y
+a toujours de mieux, à faire en pareil cas: s'expliquer pour le présent
+et pardonner pour le passé. Voilà tout ce que je puis répondre à votre
+lettre, que je ne comprends pas bien, à cause de mon peu de mémoire,
+mais qui me touche infiniment, et que je me réjouis bien de savoir
+_fondée sur rien_ de ma part.
+
+Bonsoir, cher ami. J'ai bien de la peine à tenir ma plume. Le malheureux
+Piffoël est affligé d'un rhumatisme dans le bras droit. N'allez pas
+prendre ceci pour une nouvelle excuse de ne pas vous écrire. Voilà le
+dégel; j'espère bien que, dans huit jours, je serai guérie.
+
+Je ne vous dis rien de la part de Mallefille; il se tirera des pattes
+blanches de la princesse comme il l'entendra. Pauvre diable! je ne
+voudrais pas être dans sa peau; j'aimerais mieux être une carpe dans les
+griffes d'un _beau_ chat.
+
+Les Piffoëls vous embrassent.
+
+
+
+
+CLXXXI
+
+A MADAME D'AGOULT, A GÈNES
+
+ Nohant, mars 1838.
+
+Chère Marie,
+
+Pardonnez-moi ma paresse ou, pour mieux dire, mon travail. Il m'a fallu
+mener de front, pendant deux mois, une espèce de chose inavouable que
+vous trouverez dans la _Revue des deux mondes_ et que je vous conseille
+de ne pas lire. Je viens de recevoir la lettre fantastique du maestro,
+et je relis avec remords et reconnaissance les lettres aimables et
+toujours ravissantes de la princesse, restées sans réponse. La princesse
+connaît bien mon infirmité et sait y compatir,
+
+Il ne faut pas qu'elle punisse mon silence par le sien et que, faute de
+mes maussades épîtres, elle me prive des siennes, qui sont ce qu'il y
+a de plus adorable dans le monde en fait de lettres. Le châtiment ne
+serait pas proportionné à l'offense. Et puis disons encore que
+la princesse m'a vue secouer ma paresse au temps où je la voyais
+spleenétique, et où je croyais (c'était elle qui, par ses gracieusetés,
+me donnait cette présomption) que mon babil pouvait la distraire, la
+consoler et la fortifier. Pour cela, il ne me fallait ni grande sagesse
+ni bel exemple, car je n'aurais su où prendre l'un et l'autre: il
+suffisait de lui dire ce qu'elle était, de la faire connaître à
+elle-même, de lui montrer tous les trésors qu'elle renfermait en elle et
+qu'elle niait en elle-même. Dans ce temps-là, je lui écrivais que je
+ne me sentirais plus appelée à lui écrire désormais; car il me semble
+qu'elle est calme, heureuse et forte. Pour parler comme mon ami Pierre
+Leroux, je dirai: _Ma mission est remplie_. Elle revendrait de la
+philosophie et du courage, voire de la gaieté, au sublime docteur
+Piffoël lui-même.
+
+Merci donc, mille fois merci, mes chers et bons enfants, des bonnes
+choses que vous me dites de vous-mêmes. Je vous remercie de vous aimer
+comme vous le faites. Je vous remercie d'être heureux, et je vous
+remercie de me le dire. Vous savez que, de tous les biens que vous me
+souhaitez sans cesse, celui-là est le plus grand que vous puissiez me
+faire.--Il est bien possible que j'aille vous rejoindre quelque jour
+en Italie. Cependant ce voyage, que j'avais arrangé pour le printemps
+prochain, me paraît moins certain maintenant quant à la date. Mon procès
+avec mes éditeurs, que je voudrais terminer auparavant, est porté au
+rôle pour le mois de juillet ou d'août. Si je suis forcée de m'en
+occuper, je ne pourrai passer les monts qu'en automne. Une fois en
+Italie, j'y veux rester au moins deux ans pour les études de Maurice,
+qui s'adonne définitivement à la peinture et qui aura besoin de
+séjourner à Rome.
+
+En attendant, il travaille ici avec le frère de Mercier[1], qui est
+un assez laborieux maître de dessin et ne manquant pas de talent.
+Mallefille, qui a la bonté de donner des leçons d'histoire et de
+philosophie au susdit mioche, se tire très bien de son préceptorat
+provisoire. Maurice s'est assez fortifié. Il a un petit cheval très
+comique et fait des _lancers_ épouvantables avec Mallefille, qui est
+devenu un assez bon écuyer, domptant _Bignat_, lequel _Bignat_ je ne
+monte plus, parce qu'il est devenu terrible. Il a doublé de volume,
+de force et d'ardeur depuis qu'il n'a plus le bonheur de porter
+la princesse. La douleur de son départ l'a jeté dans une telle
+exaspération, qu'il désarçonne tous ses cavaliers.
+
+A propos de _Bignat_, j'ai fait à Mallefille, de votre part, les plus
+sérieux reproches. Il s'accuse grandement et vous écrira demain. Par ces
+détails, vous pourrez voir, chers Fellows, que mon intérieur n'a rien
+de bien intéressant à offrir à votre attention. Il est paisible et
+laborieux. J'entasse romans sur nouvelles et Buloz sur Bonnaire;
+Mallefille entasse drames sur romans, Pélion sur Ossa; Mercier, tableaux
+sur tableaux; Tempète[2], bêtises sur bêtises; Maurice, caricatures sur
+caricatures, et Solange, cuisses de poulet sur fausses notes. Voilà la
+vie héroïque et fantastique qu'on mène à Nohant.
+
+Nous n'avons ni _lago di Como_, ni Barchou, ni jeunes filles chantant la
+_polenta_, ni sublimes accords du maestro, ni cathédrale de Milan, ni
+princesse, ni déesse; mais nous avons la mèche de Rollinat, les refrains
+rococo de Boutarin[3], le nez du Gaulois[4], les sabots du Malgache[5],
+le souvenir de Lasnier, les lettres de maître Emmanuel[6], l'avocat, et
+la barbe de Mallefille, qui a sept pieds de long. Tout cela fait une
+jolie constellation.
+
+ [1] Mercier, statuaire, l'auteur du médaillon de George Sand.
+ [2] Mademoiselle Rollinat.
+ [3] Duteil.
+ [4] Fleury.
+ [5] J. Neraud.
+ [6] Arago.
+
+
+
+
+CLXXXII
+
+AU MAJOR ADOLPHE PICTET, A GENÈVE
+
+ Paris, octobre 1838.
+
+Cher major,
+
+Votre conte[1] est un petit chef-d'oeuvre. Je ne sais pas si c'est parce
+que nulle part je ne me suis sentie aussi finement tancée et aussi
+affectueusement comprise; mais nulle part il ne me semble avoir été
+jugée avec tant de sagesse et louée avec tant de charme.
+
+Hoffmann n'aurait pas désavoué la partie poétique de ce conte, et, quant
+à la partie philosophique, il ne se fût jamais élevé si haut avec tant
+de clarté et de véritable éloquence. Je vous jure que jamais rien ne m'a
+fait plaisir dans ma vie en fait de louanges. Cela tenait non point à
+ma modestie (car je viens de découvrir, grâce à vous, que j'en manque
+beaucoup), mais aux éloges reçus, toujours ou grossièrement boursouflés
+ou abominablement stupides. Pour la première fois je respire cet encens
+auquel les dieux mêmes, dit-on, ne sont pas insensibles.
+
+Je crois à ce qu'il y a de bon en moi, parce que vous me le montrez,
+pour ainsi dire, paternellement, et, quant à ce qu'il y a d'absurde,
+j'en suis amusée et réjouie au dernier point, parce que, là, je vois
+ce que j'ai tant cherché en vain dans ce monde: la bienveillance, la
+justice, la raison et la bonté se donnant la main.
+
+Croyez, cher major, que je n'étais pas par nature aussi folle que je le
+suis devenue par réaction. Si j'eusse eu, dans ma jeunesse, des amis
+éclairés et tendres à la fois, j'eusse fait quelque chose de bon; mais
+je n'ai trouvé que des fous ou des insensibles et, naturellement, j'ai
+préféré les premiers. Je sais qu'à ma place vous en eussiez fait autant,
+à supposer que vous eussiez pu jamais, même le jour de votre naissance,
+avoir autant d'ignorance et de crédulité que j'en avais à vingt-cinq
+ans!
+
+Les réflexions philosophiques qui terminent l'action de votre conte
+m'ont vivement frappée. La cinquième, la neuvième, la dix-neuvième, la
+vingt-cinquième, la vingt-neuvième et la dernière me sont restées et me
+resteront dans l'esprit comme, dans mon enfance, certains versets de la
+Bible ou certaines maximes des vieux sages. Elles me plaisent d'autant
+plus qu'elles m'arrivent dans un moment où je suis plus disposée à les
+entendre: je suis un peu plus vieille qu'il y a deux ans, et je
+crois que je suis en voie de me réconcilier, ou _de vouloir bien me
+réconcilier avec mes contraires_.
+
+Je ne crois pas que la nature de mon esprit me porte jamais à mordre
+assez à la philosophie pour prendre une initiative quelconque. Mais
+peut-être arriverai-je à comprendre plusieurs choses que je ne savais
+pas. Pourvu que je ne sois pas obligée de travailler, je consens à faire
+tous les progrès imaginables. Il me manquera toujours le chalumeau de
+l'analyse; mais, si, au lieu de dissoudre mon cristal, le chalumeau
+veut bien diriger sa flamme de manière à l'éclairer, le cristal pourra
+réfléchir cette lumière-là, tout comme une autre.
+
+Malheureusement, ceci ne sert de rien hors du monde intellectuel, et
+la fatalité des bosses fait que la montagne de l'imagination, dominant
+toujours par son _antériorité d'occupation_ les petites collines que le
+raisonnement essaye d'élever alentour, je risque fort de n'acquérir de
+bon sens pratique que la dose nécessaire pour voir que je n'ai pas le
+sens commun; mais n'est-ce pas déjà quelque chose?
+
+Quand cela ne servirait qu'à me préserver de la morgue qui dessèche
+le coeur de mes confrères les poètes et à comprendre les amicales
+remontrances des esprits généreux! Ce serait un grand bonheur déjà, ce
+serait un sens de plus et un tourment de moins. Je me pique d'être peu
+tourmentée par la vanité, et je me flatte aussi de n'avoir pas un coeur
+de cristal et des amis de _carton_. Vous ne le croyez pas non plus,
+n'est-ce pas, cher major? et votre chalumeau ne vous a jamais montré en
+moi aucune affectation de sentiments? Ce que j'admire, c'est que vous
+connaissiez tout ce que je connais, tandis que, moi, je ne pourrai
+jamais qu'entrevoir ce que vous voyez clairement.
+
+La pensée est donc bien supérieure au sentiment puisqu'elle le possède
+et n'en est pas possédée? C'est beau! mais je me console d'être à
+distance; car, de la sphère où je suis, je contemple votre étoile et
+j'en rêve des merveilles sans y apercevoir aucune tache. Vous qui, avec
+la lunette, y entrez comme chez vous, vous y voyez peut-être des ravins,
+des précipices et des volcans qui vous la gâtent quelquefois ou du moins
+qui vous y rendent le trajet difficile. C'est comme pour la musique: je
+crois y trouver des jouissances infinies, que le travail de la science
+émousserait beaucoup, si j'étais musicienne.
+
+Adieu, bon major; je vous _récrirai_ à propos de tout cela; car
+j'ai encore beaucoup à vous dire de _moi_; et, puisque vous êtes si
+bienveillant, je ne finirai pas _Leila_[2] sans vous demander beaucoup
+de choses. Je ne sais pas si mon écriture est lisible, même pour un
+homme habitué au sanscrit.
+
+Adieu et merci mille fois. Vous seriez bien aimable de me donner de vos
+nouvelles ici, rue Grange-Batelière, 7. J'y serai encore une quinzaine
+et il est possible, probable même, que nous allions passer l'été en
+Suisse. La santé de mon fils est meilleure; mais les médecins lui
+ordonnent un climat frais en été et chaud en hiver. Nous serons donc
+bientôt à Genève et ensuite à Naples. Dites-moi dans quelle partie,
+bien sauvage et bien pittoresque de vos montagnes, je pourrais aller
+travailler; je voudrais un climat modéré pour Maurice, et pour moi des
+paysans parlant français. Les environs de Genève ne me paraissent pas
+assez _énergiques_ comme paysage, et je voudrais fuir les _Anglais_, les
+buveurs d'eaux, les touristes, etc., etc.
+
+--Je voudrais encore vivre à bon marché, car j'ai gagné deux procès et
+je suis ruinée.
+
+Votre livre m'a été apporté par un inconnu que je n'ai pas reçu: j'étais
+au lit avec mon rhume et ma fièvre, ni plus ni moins que la princesse
+Uranie. Je ne sais si c'était un simple messager ou un de vos amis; je
+l'ai fait prier de repasser et n'en ai plus entendu parler.
+
+Tout à vous.
+
+ [1] _Une Course à Chamonnix_, par le major Pictet.
+ [2] Il s'agit de la nouvelle édition de _Lélia_, augmentée d'un volume
+ publié en 1839.
+
+
+
+
+CLXXXIII
+
+A M. JULES BOUCOIRAN. A NIMES
+
+ Lyon, 23 octobre 1838.
+
+Cher Boucoiran,
+
+Je serai à Nîmes le 25 au soir ou le 26 au matin. Ne vous occupez pas de
+me faire arriver (je ne sais si je quitterai le bateau à Beaucaire ou à
+Avignon, cela dépendra des heures), mais occupez-vous, dès à présent; de
+me faire repartir. Il faut que je sois à Perpignan _le_ 29 _au soir_
+ou _le_ 30 _au matin_. Retenez-moi donc à la diligence trois places de
+coupé et une d'intérieur. Prévenez l'administration que j'ai beaucoup de
+bagages; que je ne veux rien laisser en arrière; que je ne pars pas
+sans mon bagage complet, composé de trois malles et cinq ou six autres
+paquets peu considérables. Si _toutes_ ces conditions ne peuvent être
+remplies par la diligence de manière à me faire arriver à Perpignan _le_
+29 _au soir_ ou _le_ 30 _au matin_, il faut, mon enfant, que vous me
+procuriez une voiture de louage, et je prendrai la poste. Il faudrait
+aussi me trouver un moyen de renvoyer cette voiture sans payer autant
+pour le retour que pour le voyage.
+
+Afin d'aplanir les difficultés de tout cela, faites un peu valoir
+les _hautes protections_ dont je suis munie, passeport du ministère,
+dispense des douanes, lettres pour tous les consuls, mes relations
+avec M. Molé, avec M. Conte[1], etc., etc. Enfin, faire mousser mon
+_importance_, qui est, du reste, bien établie par les papiers dont je
+suis munie. En province, les protections siéent bien aux pauvres diables
+de voyageurs. Elles aplanissent les obstacles et donnent zèle et
+confiance aux administrations.
+
+Je suis bien fâchée, cher enfant, de vous donner ces embarras, bien
+fâchée surtout de ne pas rester plus longtemps avec vous; mes affaires
+m'ont tenue esclave du jour de départ de Paris, et maintenant j'ai pris
+rendez-vous à Perpignan avec Mendizabal, ministre d'Espagne, qui m'est
+tout à fait indispensable pour m'installer en Espagne. Ainsi, je compte
+sur vous pour me faire arriver à temps. S'il faut passer une nuit en
+diligence, Maurice s'y résignera; car ce sera la seule du voyage, et
+nous allons très doucement jusque chez vous. Nous voici à Lyon sans
+aucune fatigue. Nous en repartons après-demain 25.
+
+Adieu et à bientôt, cher ami. Nous vous embrassons tendrement.
+
+GEORGE.
+
+ [1] Directeur général des postes.
+
+
+
+
+CLXXXIV
+
+A MADAME MARLIANI, A PARIS
+
+ Perpignan, novembre 1838.
+
+Chère bonne,
+
+Je quitte la France dans deux heures. Je vous écris du bord de la mer la
+plus bleue, la plus pure, la plus unie; on dirait d'une mer de Grèce, ou
+d'un lac de Suisse par le plus beau jour. Nous nous portons bien _tous_.
+
+Chopin est arrivé hier soir à Perpignan, frais comme une rose, et rose
+comme un navet; bien portant d'ailleurs, ayant supporté héroïquement ses
+quatre nuits de malle-poste. Quant à nous, nous avons voyagé lentement,
+paisiblement, et entourés, à toutes les stations, de nos amis, qui nous
+ont comblés de soins.
+
+M. Ferraris, sur la recommandation de Manoël[1], a été très aimable
+pour moi, et m'a paru être un excellent homme, absolument dans la même
+position que Manoël. Repoussé à Venise et à Trieste par le gouvernement
+autrichien, il attend sa destitution philosophiquement; car, à
+Perpignan, il s'ennuie à avaler sa langue. Il a gardé un très doux
+souvenir à votre mari, et a appris de moi avec joie qu'il est heureux
+dans son ménage et amoureux de sa femme.
+
+Vous avez dû recevoir de mes nouvelles de Nîmes et un panier de raisins.
+Je n'ai rien reçu de vous, et je serais inquiète si je n'avais de vos
+nouvelles par Chopin.
+
+Notre navigation s'annonce _sous les plus heureux auspices,_ comme on
+dit: le ciel est superbe, nous avons chaud, et nous voudrions, pour être
+tout à fait contents de notre voyage, que vous fussiez avec nous.
+
+Adieu, chère; mille tendresses à Marliani, poignées de main bien
+affectueuses à Enrico.
+
+Rappelez-moi à tous nos bons amis et donnez-leur de mes nouvelles. Je
+passerai huit jours à Barcelone. Dites à Valdemosa que je voyage avec
+son ami, qui est un charmant garçon.
+
+Adieu, chère amie; adieu. Aimez-moi comme je vous aime, du fond de
+l'âme, et notre cher Manoël aussi.
+
+GEORGE.
+
+Écrivez-moi, sous le couvert de _senor Francisco Riotord, junto à
+San-Francisco, En Palma de Mallorca_.
+
+ [1] M. Marliani.
+
+
+
+
+CLXXXV
+
+A LA MÊME
+
+ Palma de Mallorca, 14 novembre 1838.
+
+Chère amie,
+
+Je vous écris en courant; je quitte la ville et vais m'installer à la
+campagne: j'ai une jolie maison meublée, avec jardin et site magnifique,
+pour cinquante francs par mois. De plus, j'ai, à deux lieues de là, une
+cellule, c'est-à-dire trois pièces et un jardin plein d'oranges et de
+citrons, pour trente-cinq francs _par an,_ dans la grande chartreuse de
+Valdemosa!
+
+Valdemosa bipède vous expliquera ce que c'est que Valdemosa chartreuse;
+ce serait trop long à vous décrire.
+
+C'est la poésie, c'est la solitude, c'est tout ce qu'il y a de plus
+artiste, de plus _chiqué_ sous le ciel; et quel ciel! quel pays! nous
+sommes dans le ravissement.
+
+Nous avons eu un peu de peine à nous installer, et je ne conseillerais à
+personne de le tenter dans ce pays-ci, à moins de s'y faire annoncer six
+mois d'avance. Nous avons été favorisés par un concours de circonstances
+uniques. Si une famille venait après nous, je crois qu'elle ne
+trouverait rien à habiter; car, ici, on ne loue rien, on ne prête rien,
+on ne vend rien. Il faut tout commander, et tout se fait lentement. Si
+l'on veut se permettre le luxe exorbitant d'un pot de chambre, il faut
+écrire à Barcelone.
+
+Valdemosa, en nous parlant des facilités et du bien-être de son pays,
+nous a horriblement _blagués_. Mais le pays, la nature, les arbres, le
+ciel, la mer, les monuments dépassent tous mes rêves: c'est la terre
+promise, et, comme nous avons réussi à nous caser assez bien, nous
+sommes enchantés.
+
+Enfin notre voyage a été le plus heureux et le plus agréable du monde,
+et, comme je l'avais calculé avec Manoël, je n'ai pas dépensé quinze
+cents francs depuis mon départ de Paris jusqu'ici. Les gens de ce pays
+sont excellents et très ennuyeux. Cependant, le beau-frère et la soeur
+de Valdemosa sont charmants, et le consul de France est un excellent
+garçon qui s'est mis en quatre pour nous.
+
+Adieu, chère; je vous écrirai plus longuement une autre fois.
+Aujourd'hui, je suis écrasée par le tintamarre de mon installation à la
+campagne.
+
+Je vous aime tous deux et vous embrasse de toute mon âme; Adieu encore,
+écrivez-moi.
+
+
+
+
+CLXXXVI
+
+A LA MÊME
+
+ Palma de Mallorca, 14 décembre 1838.
+
+Chère amie,
+
+Vous devez me trouver bien paresseuse. Moi, je me plaindrais aussi de la
+rareté de vos lettres, si je ne savais comment vont les choses ici. Vous
+ne vous en doutez guère, vous autres! Ce bon Manoël, qui se figurait
+qu'en sept jours on pouvait correspondre avec Paris!
+
+D'abord, sachez que le bateau à vapeur de Palma à Barcelone a pour
+principal objet le commerce des cochons. Les passagers sont en seconde
+ligne. Le courrier ne compte pas. Qu'importe aux Mayorquins les
+nouvelles de la politique ou des beaux-arts? le cochon est la grande,
+la seule affaire de leur vie. Le paquebot est censé partir toutes les
+semaines; mais il ne part en réalité que quand le temps est parfaitement
+serein et la mer unie comme une glace. Le plus léger coup de vent le
+fait rentrer au port, même lorsqu'on est à moitié route. Pourquoi? Ce
+n'est pas que le bateau ne soit bon et la navigation sûre. C'est que le
+cochon a l'estomac délicat, il craint le mal de mer. Or, si un cochon
+meurt en route, l'équipage est en deuil, et donne au diable journaux,
+passagers, lettres, paquets et le reste. Voilà donc plus de quinze jours
+que le bateau est dans le port; peut-être partira-t-il demain! voilà
+vingt-cinq jours et plus que _Spiridion_ voyage; mais j'ignore si Buloz
+l'a reçu. J'ignore s'il le recevra.
+
+Il y a encore d'autres raisons de retard que je ne vous dis pas, parce
+que toute réflexion sur la poste et les affaires du pays sont au moins
+inutiles. Vous pouvez les pressentir et les dire à Buloz. Je vous prie
+même de lui faire parler à ce sujet; car il doit être dans les transes,
+dans la terreur, dans le désespoir! _Spiridion_ doit être interrompu
+depuis un siècle; à cela je ne puis rien. J'ai pesté contre le pays,
+contre le temps, contre la coutume, contre les cochons. J'ai un peu
+pesté contre ce cher Manoël, qui m'a dépeint ce pays comme si libre, si
+abordable, si hospitalier. Mais à quoi bon les plaintes et les murmures
+contre les ennemis naturels et inévitables de la vie? Ici, c'est une
+chose; là, une autre; partout, il y a à souffrir.
+
+Ce qu'il y a de vraiment beau ici, c'est le pays, le ciel, les
+montagnes, la bonne santé de Maurice, et le _radoucissement_ de Solange.
+Le bon Chopin n'est pas aussi brillant de santé. Son piano lui manque
+beaucoup. Nous en avons enfin reçu des nouvelles aujourd'hui. Il est
+parti de Marseille, et nous l'aurons peut-être dans une quinzaine de
+jours. Mon Dieu, que la vie physique est rude, difficile et misérable
+ici! c'est au delà de ce qu'on peut imaginer.
+
+J'ai, par un coup du sort, trouvé à acheter un mobilier propre, charmant
+pour le pays, mais dont un paysan de chez nous ne voudrait pas. Il a
+fallu se donner des peines inouïes pour avoir un poèle, du bois, du
+linge, que sais-je? depuis un mois, que je me crois installée, je suis
+toujours à la veille de l'être. Ici, une charrette met cinq heures
+pour faire trois lieues; jugez du reste! Il faut deux, mois pour
+confectionner une paire de pincettes. Il n'y a pas d'exagération dans ce
+que je vous dis. Devinez, sur ce pays, tout ce que je ne vous dis pas!
+Moi, je m'en moque; mais j'en ai un peu souffert, dans la crainte de
+voir mes enfants en souffrir beaucoup.
+
+Heureusement mon ambulance va bien. Demain, nous partons pour la
+chartreuse de Valdemosa, la plus poétique résidence de la terre. Nous y
+passerons l'hiver, qui commence à peine et qui va bientôt finir. Voilà
+le seul bonheur de cette contrée. Je n'ai de ma vie rencontré une nature
+aussi délicieuse que celle de Mayorque.
+
+Dites à Valdemosa que je n'ai pas pu voir beaucoup sa famille, car j'ai
+passé tout le temps à la campagne; mais, depuis cinq ou six jours, je
+suis revenue à Palma, où j'ai revu sa mère, sa soeur et son beau-frère.
+Ils sont charmants pour nous. Son beau-frère est très bien et plus
+distingué que le pays ne le comporte. Sa soeur est très gentille et
+chante à ravir. Dites aussi à M. Remisa que je le remercie beaucoup
+de m'avoir recommandée à M. Nunez, homme excellent, tout à fait
+_simpatico_. Veuillez le prévenir que, selon sa permission, j'ai pris,
+chez _Canut y Mugnerat_, trois mille francs payables à vue dans trente
+jours sur lui Remisa, à Paris.
+
+Les gens du pays sont, en général, très gracieux, très obligeants; mais
+tout cela en paroles. On m'a fait signer cette traite dans des termes un
+peu serrés, comme vous voyez, tout en me disant de prendre dix ans si je
+voulais, pour payer. Je ne comptais pas être obligée de dépenser tout
+d'un coup mille écus pour monter un ménage à Mallorca (ménage qu'on
+aurait en France pour mille francs). Je voulais envoyer à Buloz beaucoup
+de manuscrit; mais, d'une part, accablée de tant d'ennuis matériels,
+je n'ai pu faire grand-chose; et, de l'autre, la lenteur et le peu de
+sûreté des communications font que Buloz n'est peut-être pas encore
+nanti. Vous connaissez Buloz: «Pas de manuscrit, pas de Suisse.» Je vois
+donc M. Remisa m'avançant trois mille francs pour deux ou trois mois,
+et, quoique ce soit pour lui une misère, pour moi c'est une petite
+souffrance. Mon hôtel de _Narbonne_ ne rapporte rien encore, et je ne
+sais où en sont mes fermages de Nohant. Dites-moi si je puis, sans
+indiscrétion, accepter le crédit de M. Remisa dans ces termes; sinon,
+veuillez mettre mon avoué en campagne, afin qu'il me trouve de quoi
+rembourser au plus tôt.
+
+J'écrirai à Leroux, de la chartreuse, à tête reposée. Si vous saviez ce
+que j'ai à faire! Je fais presque la cuisine. Ici, autre agrément, on ne
+peut se faire servir. Le domestique est une brute: dévot, paresseux et
+gourmand; un véritable fils de moine (je crois qu'ils le sont tous). Il
+en faudrait dix pour faire l'ouvrage que vous fait voire brave Marie.
+Heureusement, la femme de chambre que j'ai amenée de Paris est très
+dévouée et se résigne à faire de gros ouvrages; mais elle n'est pas
+forte, et il faut que je l'aide. En outre, tout coûte très cher, et la
+nourriture est difficile quand l'estomac ne supporte ni l'huile rance,
+ni la graisse de porc. Je commence à m'y faire; mais Chopin est malade
+toutes les fois que nous ne lui préparons pas nous-mêmes ses aliments.
+Enfin, notre voyage ici est, sous beaucoup de rapports, un _fiasco_
+épouvantable.
+
+Mais nous y sommes. Nous ne pourrions en sortir sans nous exposer à la
+mauvaise saison et sans faire coup sur coup de nouvelles dépenses. Et
+puis j'ai mis beaucoup de courage et de persévérance à me caser ici.
+Si la Providence ne me maltraite pas trop, il est à croire que le plus
+difficile est fait et que nous allons recueillir le fruit de nos peines.
+Le printemps sera délicieux, Maurice recouvrera une belle santé; il se
+flatte d'avoir un jour des mollets; moi, je travaillerai et j'instruirai
+mes enfants, dont heureusement les leçons, jusqu'ici, n'ont pas trop
+souffert. Ils sont très studieux avec moi. Solange est presque toujours
+charmante depuis qu'elle a eu le mal de mer; Maurice prétend qu'elle a
+rendu tout son venin.
+
+Nous sommes si différents de la plupart des gens et des choses qui nous
+entourent, que nous nous faisons l'effet d'une pauvre colonie émigrée
+qui dispute son existence à une race malveillante ou stupide. Nos liens
+de famille en sont plus étroitement serrés, et nous nous pressons les
+uns contre les autres avec plus d'affection et de bonheur intime. De
+quoi peut-on se plaindre quand le coeur vit? Nous en sentons plus
+vivement aussi les bonnes et chères amitiés absentes. Combien votre
+douce intimité et votre coin de feu fraternel nous semblent précieux de
+loin! autant que de près, et c'est tout dire.
+
+Adieu, bien chère amie; embrassez pour moi votre bon Manoël, et dites à
+nos braves amis tout ce qu'il y a de plus tendre.
+
+
+
+
+CLXXXVII
+
+A LA MÊME
+
+ Valdemosa, 15 janvier 1839.
+
+Chère amie,
+
+Même silence de vous, ou même impossibilité de recevoir de vos
+nouvelles. Je vous adresse la dernière partie de _Spiridion_ par la
+famille Flayner, qui est, je crois, la voie la plus sûre. Ayez la bonté
+de le faire passer tout de suite à Buloz et de vous faire rembourser le
+port, qui ne sera pas mince et qui regarde le cher éditeur.
+
+Nous habitons la chartreuse de Valdemosa, endroit vraiment sublime, et
+que j'ai à peine le temps d'admirer, tant j'ai d'occupations avec mes
+enfants, leurs leçons, et mon travail.
+
+Il fait ici des pluies dont on n'a pas idée ailleurs: c'est un déluge
+effroyable! l'air en est si relâché, si mou, qu'on ne peut se traîner;
+on est réellement malade. Heureusement Maurice se porte à ravir; son
+tempérament ne craint que la gelée, chose inconnue ici. Mais le petit
+Chopin est bien accablé et tousse toujours beaucoup. J'attends pour lui
+avec impatience le retour du beau temps; qui ne peut tarder. Son piano
+est enfin arrivé à Palma; mais il est dans les griffes de la Douane,
+qui demande cinq à six cents francs de droits d'entrée et qui se montre
+intraitable.
+
+Ah! comme Marliani connaissait peu l'Espagne quand il me disait que
+les douanes n'étaient rien! Elles sont exécrables, au contraire. Pour
+connaître l'Espagne, il faudrait y aller tous les matins. Ce qu'on y
+voyait hier n'est pas ce qu'on y voit aujourd'hui, et Dieu sait ce qu'on
+y verra demain! Je vous avoue que je ne me faisais pas une idée de
+cette désorganisation de l'esprit humain; c'est un spectacle vraiment
+affligeant.
+
+Heureusement, comme je vous le dis, chère, je n'ai pas le temps d'y
+penser: je suis plongée avec Maurice dans Thucydide et compagnie; avec
+Solange, dans le régime indirect et l'accord du participe. Chopin joue
+d'un pauvre piano mayorquin qui me rappelle celui de Bouffé dans _Pauvre
+Jacques_. Ma nuit se passe, comme toujours, à gribouiller. Quand je lève
+le nez, c'est pour apercevoir, à travers la lucarne de ma cellule, la
+lune qui brille au milieu de la pluie sur les orangers, et je n'en pense
+pas plus long qu'elle.
+
+Adieu, chère bonne; je suis heureuse, quand même la pluie, quand même
+l'Espagne, quand même le travail, mais non pas quand même votre absence.
+
+J'embrasse votre Manoël. Amitiés à M. de Bonne-chose, que j'aime, comme
+vous savez, de tout mon coeur, et mille bénédictions au cher Enrico.
+
+Parlez-moi de tous nos amis; je n'ai de nouvelles de personne, sauf de
+Grzymala.
+
+
+
+
+CLXXXVIII
+
+A M. DUTEIL, A LA CHATRE
+
+ De la chartreuse de Valdemosa,
+ trois lieues de Palma, île Majorque,
+ 20 janvier 1839.
+
+
+Cher Boutarin,
+
+Tu ne m'écris donc pas?
+
+Peut-être m'écris-tu et que je ne reçois rien; car j'ai l'agrément, ici,
+de voir la moitié de ma correspondance aller je ne sais où!
+
+Je suis véritablement au bout du monde, quoiqu'à deux jours de mer de
+la France. Les temps sont si variables autour de notre île, et la
+civilisation, qui fait les prompts rapports, est si arriérée autour de
+Palma et dans toute l'Espagne, qu'il me faut deux mois pour avoir des
+réponses à mes lettres.
+
+Ce n'est pas le seul inconvénient du pays. Il en a d'innombrables, et
+pourtant c'est le plus beau des pays. Le climat est délicieux. À l'heure
+où je t'écris, Maurice jardine en manches de chemise, et Solange, assise
+par terre sous un oranger couvert de fruits, étudie sa leçon d'un
+air grave. Nous avons, des rosés en buissons et nous entrons dans le
+printemps. Notre hiver a duré six semaines, non froid, mais pluvieux
+à nous épouvanter. C'est un déluge! La pluie déracine les montagnes;
+toutes les eaux de la montagne se lancent dans la plaine; les chemins
+deviennent des torrents. Nous nous y sommes trouvés pris, Maurice et
+moi. Nous avions été à Palma par un temps superbe. Quand nous sommes
+revenus le soir, plus de champs, plus de chemins, plus que des arbres
+pour indiquer à peu près où il fallait aller. J'ai été véritablement
+fort effrayée, d'autant plus que le cheval nous a refusé service, et
+qu'il nous a fallu passer la montagne à pied, la nuit, avec des torrents
+à travers les jambes. Maurice est brave comme un César. Au milieu du
+chemin, faisant contre fortune bon coeur, nous nous sommes mis à dire
+des bêtises. Nous faisions semblant de pleurer, et nous disions: «J'veux
+m'en aller _cheux nous, dans noute pays de la Châtre, l'oùs'qu'y a pas
+de tout ça! _»
+
+Nous sommes installés depuis un mois seulement et nous avons eu toutes
+les peines du monde. Le naturel du pays est le type de la méfiance, de
+l'inhospitalité, de la mauvaise grâce et de l'égoïsme. De plus, ils
+sont menteurs, voleurs, dévots comme au moyen âge. Ils font bénir leurs
+bêtes, tout comme si c'étaient des chrétiens. Ils ont la fête des
+mulets, des chevaux, des ânes, des chèvres et des cochons. Ce sont de
+vrais animaux eux-mêmes, puants, grossiers et poltrons; avec cela,
+superbes, très bien costumés, jouant de la guitare et dansant le
+fandango. La classe _monsieur_ est charmante. C'est le genre
+_Adolphe_. L'industriel tient le milieu entre Peigne-de-buis et
+Robin-Magnifique[1]. Le prolétaire est un composé de Bonjean et du père
+Janvier[2]. Si Chabin[3] venait ici, il ferait un ravage de coeurs et
+serait capable de passer pour un aigle.
+
+Moi, je passe pour vouée au diable, parce que je ne vais pas à la messe,
+ni au bal, et que je vis seule au fond de ma montagne; enseignant à mes
+enfants _la clef des participes_ et autres gracieusetés. Au reste, nous
+sommes bien admirablement logés. Nous avons pris une cellule dans une
+grande chartreuse, ruinée à moitié, mais très commode et bien distribuée
+dans la partie que nous habitons. Nous sommes plantés entre ciel et
+terre. Les nuages traversent notre jardin sans se gêner et les aigles
+nous braillent sur la tête. De chaque côté de l'horizon, nous voyons la
+mer. En face une plaine de quinze à vingt lieues; laquelle plaine nous
+apercevons au bout d'un défilé de montagnes d'une lieue de profondeur.
+C'est un site peut-être unique en Europe. Je suis si occupée, que j'ai
+à peine le temps d'en jouir. Tous les jours, je fais travailler mes
+enfants pendant six ou sept heures; et, selon ma coutume, je passe la
+moitié de la nuit à travailler pour mon compte.
+
+Maurice se porte comme le pont Neuf. Il est fort, gras, rosé, ingambe.
+Il pioche le jardin et l'histoire avec autant d'aisance l'un que
+l'autre. Mais, mon Dieu! pendant que je me réjouis à te parler de nous
+et à te dire des bêtises; n'es-tu pas dans le chagrin? Vous êtes dans
+l'hiver jusqu'au cou, vous autres! Ma pauvre Agasta n'est-elle pas
+malade? Dieu veuille que ma lettre vous trouve tous bien portants et
+disposés à rire!
+
+Quand je songe combien j'aurais voulu décider Agasta à venir avec moi
+ici, je vois que, d'une part, j'aurais bien fait de réussir à cause du
+climat; mais, de l'autre, il y aurait eu bien des inconvénients. La vie
+est dure et difficile. On ne se figure pas ce que l'absence d'industrie
+met d'embarras et de privations dans les choses les plus simples. Nous
+avons été au moment de coucher dans la rue. Ensuite, l'article médecin
+est soigné! Ceux de Molière sont des Hippocrates en comparaison de
+ceux-ci. La pharmacie à l'avenant. Heureusement nous n'en avons pas
+besoin; car, ici, on nous donnerait de l'essence de piment pour tout
+potage. Le piment est le fond de l'existence mayorquine. On en mange, on
+en boit, on en plante, on en respire, on en parle, on en rêve. Et ils
+n'en sont pas plus gaillards pour cela! Du moins, ils n'en ont pas
+l'air!
+
+Adieu, mon Boutarin; je t'embrasse, toi, Agasta et les chers enfants.
+Donne de mes nouvelles à nos amis. Je les aime, je pense à eux aussi
+bien à Palma qu'à Nohant. Mais comment leur écrire, quand je n'ai le
+temps ni de dormir, ni de manger, ni de prendre l'air avec un peu de
+laisser aller. C'est une grande tâche pour moi d'élever mes enfants
+moi-même. Plus je vais, plus je vois que c'est la meilleure manière et
+qu'avec moi, ils en font plus dans un jour qu'ils n'en feraient en un
+mois avec les autres. Solange est toujours éblouissante de santé.
+
+Tous les deux vous embrassent.
+
+G. S.
+
+ [1] Petits commerçants de la Châtre.
+ [2] Vignerons de la Châtre.
+ [3] Pharmacien de la Châtre.
+
+
+
+
+CLXXXIX
+
+A MADAME MARLIANI, A PARIS.
+
+ Valdemosa, 22 février 1839.
+
+Chère amie,
+
+Vous dites que je ne vous écris pas. Moi, il me semble que je vous
+écris plus que vous ne m'écrivez, d'où il faut conclure que, de part et
+d'autre, nos lettres n'arrivent pas toujours. Il est vrai qu'on peut
+s'aimer sans s'écrire. Mais, avec vous, chère amie, c'est toujours
+un plaisir pour moi; vous êtes tellement moi-même, que je pourrais
+peut-être oublier de vous écrire, m'imaginant que vous m'entendez et me
+comprenez sans que je m'explique; mais jamais ce ne sera un travail pour
+moi; car nous nous connaissons si bien, qu'un mot nous suffit pour nous
+entendre. Ainsi je vous dis: _Rien de neuf_. Et vous vous reportez a mon
+ancienne lettre, vous me voyez à ma chartreuse de Valdemosa, toujours
+sédentaire et occupée le jour à mes enfants, la nuit à mon travail. Au
+milieu de tout cela, le ramage de Chopin, qui va son joli train et que
+les murs de la cellule sont bien étonnés d'entendre.
+
+Le seul événement remarquable depuis cette dernière lettre, c'est
+l'arrivée du piano tant attendu! Après quinze jours de démarches et
+d'attente, nous avons pu le retirer de la douane moyennant trois cent
+francs de droits. Joli pays! Enfin il a débarqué sans accident, et les
+voûtes de la chartreuse s'en réjouissent. Et tout cela n'est pas profané
+par l'admiration des sots: nous ne voyons pas un chat.
+
+Notre retraite dans la montagne, à trois lieues de la ville, nous a
+délivrés de la politesse des oisifs.
+
+Pourtant nous avons eu _une_ visite, et une visite de Paris! c'est M.
+Dembowski, Italiano-Polonais que Chopin connaît et qui se dit cousin de
+Marliani, à je ne sais quel degré. C'est un voyageur modèle, courant à
+pied, couchant dans le premier coin venu, sans souci des scorpions et
+compagnie, mangeant du piment et de la graisse avec ses guides. Enfin,
+de ces gens à qui l'on peut dire: _Bien du plaisir!_ Il a été très
+étonné de mon établissement dans les ruines, de mon mobilier de paysan,
+et surtout de notre isolement, qui lui semblait effrayant.
+
+Le fait est que nous sommes très contents de la liberté que cela nous
+donne, parce que nous avons à travailler; mais nous comprenons très bien
+que ces intervalles poétiques qu'on met dans sa vie ne sont que des
+temps de transition, un repos permis de l'esprit avant qu'il reprenne
+l'exercice des émotions. Je vous dis cela dans le sens purement
+intellectuel; car, pour la vie du coeur, elle ne peut cesser un instant
+et je sens que je vous aime autant ici qu'à Paris. Mais, l'idée de
+revivre à Paris m'épouvante, après ce bon silence et cet imperturbable
+calme de ma retraite. Et puis, en même temps, l'idée de vivre toujours
+ici, sans me retremper au spectacle d'anciens progrès de l'humanité me
+ferait l'effet de la mort; car vous ne pouvez pas vous figurer ce que
+c'est qu'un peuple arriéré. De loin, on le croit poétique, on imagine
+l'âge d'or, des moeurs patriarcales:--quelle erreur! La vue de pareils
+patriarches vous réconcilie avec le siècle, et on voit bien clairement
+que, si nous valons peu encore, ce n'est pas parce que nous en savons
+trop, mais que c'est parce que nous en savons trop peu.
+
+Ainsi je suis bien embarrassée de vous dire combien de temps encore je
+resterai ici. Concevez-vous rien à ce qui s'y passe? Maroto ne vous
+paraît-il pas vendu à la reine? Ce pays est destiné à se dévorer
+lui-même. Je ne serais pas étonnée que don Carlos, traqué en Espagne,
+vint se réfugier à Mayorque. Il y serait reçu comme le Messie. Il y
+relèverait les couvents, il y ramènerait les moines, et tout le monde
+serait content. Ces imbéciles-là ne font que pleurer leurs frocards et
+regretter la très sainte inquisition. Les paysans ne savent pas ce que
+c'est qu'Isabelle ou Christine. Ils disent _le roi_, ce qui veut dire
+don Carlos, et ils se croient gouvernés par lui.
+
+Écrivez-moi, quand même nos lettres mettraient beaucoup de temps en
+route, quand même quelques-unes se perdraient de part et d'autre. J'ai
+besoin que vous me disiez toujours que vous m'aimez, quoique je le sache
+bien.
+
+Dites à Leroux que j'élève Maurice dans son _Évangile_. Il faudra qu'il
+le perfectionne lui-même, quand le disciple sera sorti de page. En
+attendant, c'est un grand bonheur pour moi, je vous jure, que de pouvoir
+lui formuler mes sentiments et mes idées. C'est à Leroux que je dois
+cette formule, outre que je lui dois aussi quelques sentiments et
+beaucoup d'idées de plus. Quand vous verrez l'abbé de Lamennais,
+serrez-lui bien la main pour moi, et rappelez-moi à tous nos amis, selon
+la mesure que nous avons faite à chacun d'eux et qui est la même pour
+vous et moi.
+
+
+
+
+CXC
+
+A M. FRANÇOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX
+
+ Marseille, 8 mars 1839.
+
+Cher Pylade,
+
+Me voici de retour en France, après le plus malheureux essai de voyage
+qui se puisse imaginer. Au prix de mille peines et de grandes dépenses,
+nous étions parvenus à nous établir à Mayorque, pays magnifique, mais
+inhospitalier par excellence. Au bout d'un mois, le pauvre Chopin, qui,
+depuis Paris, allait toujours toussant, tomba plus malade et nous fîmes
+appeler un médecin, deux médecins, trois médecins, tous plus ânes les
+uns que les autres et qui allèrent répandre, dans l'île, la nouvelle que
+le malade était poitrinaire au dernier degré. Sur ce, grande épouvante!
+la phtisie est rare dans ces climats et passe pour contagieuse. Joignez
+à cela l'égoïsme, la lâcheté, l'insensibilité et la mauvaise foi des
+habitants. Nous fumes regardés comme des pestiférés; de plus, comme des
+païens; car nous n'allions pas à la messe. Le propriétaire de la petite
+maison que nous avions louée nous mit brutalement à la porte et voulut
+nous intenter un procès, pour nous forcer à recrépir sa maison infectée
+par la contagion. La jurisprudence indigène nous eût plumés comme des
+poulets. Il fallut être chassé, injurié, et payer. Ne sachant que
+devenir, car Chopin n'était pas transportable en France, nous fumes
+heureux de trouver, au fond d'une vieille chartreuse, un ménage espagnol
+que la politique forçait à se cacher là, et qui avait un petit mobilier
+de paysan assez complet. Ces réfugiés voulaient se retirer en France:
+nous achetâmes le mobilier le triple de sa valeur et nous nous
+installâmes dans la chartreuse de Valdemosa: nom poétique, demeure
+poétique, nature admirable, grandiose et sauvage, avec la mer aux deux
+bouts de l'horizon, des pics formidables autour de nous; des aigles
+faisant la chasse jusque sur les orangers de notre jardin, un chemin de
+cyprès serpentant du haut de notre montagne jusqu'au fond de la gorge,
+des torrents couverts de myrtes, des palmiers sous nos pieds; rien de
+plus magnifique que ce séjour!
+
+Mais on a eu raison de poser en principe que, là où la nature est belle
+et généreuse, les hommes sont mauvais et avares. Nous avions là toutes
+les peines du monde à nous procurer les aliments les plus vulgaires que
+l'île produit en abondance, grâce a la mauvaise foi insigne, à l'esprit
+de rapine des paysans, qui nous faisaient payer les choses à peu
+près dix fois plus que leur valeur, si bien que nous étions à leur
+discrétion, sous peine de mourir de faim. Nous ne pûmes nous procurer
+de domestiques, parce que nous n'étions pas _chrétiens_ et que personne
+d'ailleurs ne voulait servir un _poitrinaire_! Cependant nous étions
+installes tant bien que mal. Cette demeure était d'une poésie
+incomparable; nous ne voyions âme qui vive; rien ne troublait
+notre travail; après deux mois d'attente et trois cents francs de
+contribution, Chopin avait enfin reçu son piano, et les voûtes de la
+cellule s'enchantaient de ses mélodies. La santé et la force poussaient
+à vue d'oeil chez Maurice; moi, je faisais le précepteur sept heures par
+jour, un peu plus consciencieusement que Tempête (la bonne fille que
+j'embrasse _tout de même_ de bien grand coeur); je travaillais pour mon
+compte la moitié de la nuit. Chopin composait des chefs-d'oeuvre, et
+nous espérions avaler le reste de nos contrariétés à l'aide de ces
+compensations. Mais le climat devenait horrible à cause de l'élévation
+de la chartreuse dans la montagne. Nous vivions au milieu des nuages, et
+nous passâmes cinquante jours sans pouvoir descendre dans la plaine: les
+chemins s'étaient changés en torrents, et nous n'apercevions plus le
+soleil.
+
+Tout cela m'eût semblé beau, si le pauvre Chopin eût pu s'en arranger.
+Maurice n'en souffrait pas. Le vent et la mer chantaient sur un ton
+sublime en battant nos rochers. Les cloîtres immenses et déserts
+craquaient sur nos têtes. Si j'eusse écrit la la partie de _Lélia_ qui
+se passe au monastère, je l'eusse faite plus belle et plus vraie. Mais
+la poitrine de mon pauvre ami allait de mal en pis. Le beau temps ne
+revenait pas. Une femme de chambre que j'avais amenée de France et qui,
+jusqu'alors, s'était résignée, moyennant un gros salaire, à faire
+la cuisine et le ménage, commençait à refuser le service comme trop
+pénible. Le moment arrivait où, après avoir fait le coup de balai et le
+pot-au-feu, j'allais aussi tomber de fatigue; car, outre mon travail de
+précepteur, outre mon travail littéraire, outre les soins continuels
+qu'exigeait l'état de mon malade, et l'inquiétude mortelle qu'il me
+causait, j'étais couverte de rhumatismes.
+
+Dans ce pays-là, on ne connaît pas l'usage des cheminées; nous avions
+réussi, moyennant un prix exorbitant, à nous faire faire un poêle
+grotesque, espèce de chaudron en fer, qui nous portait à la tête, et
+nous desséchait la poitrine. Malgré cela, l'humidité de la chartreuse
+était telle, que nos habits moisissaient sur nous. Chopin empirait
+toujours, et, malgré toutes les offres de services que l'on nous
+faisait à la manière espagnole, nous n'eussions pas trouvé une maison
+hospitalière dans toute l'île. Enfin nous résolûmes de partir à tout
+prix, quoique Chopin n'eût pas la force de se traîner. Nous demandâmes
+un seul, un premier, un dernier service! une voiture pour le transporter
+à Palma, où nous voulions nous embarquer. Ce service nous fut refusé,
+quoique nos _amis_ eussent tous équipage et fortune à l'avenant. Il
+nous fallut faire trois lieues dans des chemins perdus en _birlocho,_
+c'est-à-dire en brouette!
+
+En arrivant à Palma, Chopin eut un crachement de sang épouvantable; nous
+nous embarquâmes le lendemain sur l'unique bateau à vapeur de l'île, qui
+sert à faire le transport des cochons à Barcelone. Aucune autre manière
+de quitter ce pays maudit. Nous étions en compagnie de _cent pourceaux_
+dont les cris continuels et l'odeur infecte ne laissèrent aucun repos et
+aucun air respirable au malade. Il arriva à Barcelone crachant toujours
+le sang à pleine cuvette, et se traînant comme un spectre. Là,
+heureusement, nos infortunes s'adoucirent! Le consul français et
+le commandant de la station française maritime nous reçurent avec
+l'hospitalité et la grâce qu'on ne connaît pas en Espagne. Nous fûmes
+transportés à bord d'un beau brick de guerre, dont le médecin, brave
+et digne homme, vint tout de suite au secours du malade et arrêta
+l'hémorragie du poumon au bout de vingt-quatre heures.
+
+De ce moment, il a été de mieux en mieux. Le consul nous fit transporter
+à l'auberge dans sa voiture. Chopin s'y reposa huit jours, au bout
+desquels le même bâtiment à vapeur qui nous avait amenés en Espagne nous
+ramena en France. Au moment où nous quittions l'auberge à Barcelone,
+l'hôte voulait nous faire payer le lit où Chopin avait couché, sous
+prétexte qu'il était infecté et que la police lui ordonnait de le
+brûler!
+
+L'Espagne est une odieuse nation! Barcelone est le refuge de tout ce que
+l'Espagne a de beaux jeunes gens, riches et pimpants. Ils viennent se
+cacher là derrière les fortifications de la ville, qui sont très fortes
+en effet, et, au lieu de servir leur pays, ils passent le jour à se
+pavaner sur les promenades sans songer à repousser les carlistes qui
+sont autour de la ville, à la portée du canon, et qui rançonnent leurs
+maisons de campagne. Le commerce paye des contributions à don Carlos,
+aussi bien qu'à la reine. Personne n'a d'opinion, on ne se doute pas de
+ce que peut être une conviction politique. On est dévot, c'est-à-dire
+fanatique et bigot, comme au temps de l'inquisition. Il n'y a ni amitié,
+ni foi, ni honneur, ni dévouement; ni sociabilité. Oh! les misérables!
+que je les hais et que je les méprise!
+
+Enfin, nous sommes à Marseille. Chopin a très bien supporté la
+traversée. Il est ici très faible, mais allant infiniment mieux sous
+tous les rapports, et dans les mains du docteur Cauvière, un excellent
+homme et un excellent médecin, qui le soigne paternellement et qui
+répond de sa guérison. Nous respirons enfin, mais après combien de
+peines et d'angoisses!
+
+Je ne t'ai pas écrit tout cela avant la fin. Je ne voulais pas
+t'attrister, j'attendais des jours meilleurs. Les voici enfin arrivés.
+Dieu te donne une vie toute de calme et d'espoir! Cher ami, je ne
+voudrais pas apprendre que tu as souffert autant que moi durant cette
+absence.
+
+Adieu; je te presse sur mon coeur. Mes amitiés à ceux des tiens qui
+m'aiment, à ton brave homme de père.
+
+Écris-moi ici à l'adresse du docteur Cauvière, rue de Rome, 71.
+
+Chopin me charge de te bien serrer la main de sa part. Maurice et
+Solange t'embrassent. Ils vont à merveille. Maurice est tout à fait
+guéri.
+
+
+
+
+CXCI
+
+AU MÊME
+
+ Marseille, 23 mars 1839.
+
+Cher ami,
+
+Que de malheurs! quelle fatalité sur toi! sur moi, par conséquent! Mon
+coeur saigne de toutes tes douleurs; mais celle-là m'est personnelle
+aussi. Je l'aimais profondément, ton digne père, et je savais que
+j'avais en lui un ami au-dessus de tous les préjugés et de toutes les
+calomnies. Un grand coeur plein d'affections généreuses et nourrissant
+la foi de l'idéal.
+
+Celui-là est de notre religion, n'en doute pas; nous le retrouverons
+dans une vie meilleure. Mais que celle-ci est longue et amère! quelle
+qu'elle soit, nous devons la supporter; nous avons des devoirs à
+remplir. Peut être la fatalité est-elle fatiguée de nous frapper. Lors
+même qu'elle ne le serait pas, il nous faut boire le calice jusqu'à la
+lie. Quoi qu'il arrive de ce misérable procès dont la sentence pèse sur
+ta tête, tu n'auras pas de lâche faiblesse, n'est-ce pas, Pylade, mon
+cher, mon meilleur ami?
+
+Il faut que tu m'en renouvelles la promesse, que tu m'en fasses le
+serment. Je sais qu'il y a de quoi dépasser les forces humaines; mais,
+jusqu'ici, tu as eu des forces plus qu'humaines pour lutter. D'ailleurs,
+il y a encore un autre sentiment que le devoir, c'est l'amitié. Tu ne
+voudrais pas m'abandonner, moi qui ai encore tant d'années à souffrir,
+et qui n'ai trouvé jusqu'ici qu'une chose inaltérable, certaine,
+absolue, ton amitié pour moi, et la mienne pour toi.
+
+Ce sentiment a été un Éden où je me suis toujours réfugiée, par la
+pensée, contre tout le reste, contre tout ce qui m'a blessée, trahie
+ou quittée. Malgré les malheurs qui t'accablent, il me semble toujours
+qu'une main providentielle te conduit vers moi pour que nos jours
+d'automne s'écoulent dans une sainte sérénité. Les liens les plus
+orageux, comme les plus paisibles, les plus funestes comme les plus
+sacrés, se dénouent ou se brisent autour de nous; c'est pour nous
+rapprocher sans doute.
+
+A présent, qui pourrait nous désunir? Une horrible injustice de
+l'opinion, la perte de ton état, la honte, la misère? Non! ce seraient,
+au contraire, des choses qui hâteraient le terme de ton exil dans cette
+vallée de douleurs et d'iniquités pour te rapprocher de mon coeur.
+
+Je te le répète, quoi qu'il arrive, souviens-toi que j'existe et que tu
+es la moitié de ma vie. Tu n'as pas besoin d'argent, tu n'as pas besoin
+de considération, tu as un asile contre la pauvreté, et une source
+inépuisable d'estime en moi.
+
+Tu perds une famille, mais tu en as une autre qui t'attend, et qui
+désire ta venue.
+
+Adieu; aime-moi comme je t'aime, tu pourras tout supporter!
+
+Mes enfants t'embrassent tendrement.
+
+
+
+
+CXCII
+
+À MADAME MARLIANI, À PARIS
+
+ Marseille, 22 avril 1839.
+
+Chère bonne amie,
+
+Il y a plusieurs jours que je ne vous ai écrit: j'ai subi le mistral et
+j'ai eu de la fièvre, par suite d'un gros rhume qui est cependant à peu
+près guéri. Me revoilà sur pied.
+
+J'ai été aussi occupée de déménager d'une auberge dans l'autre. Malgré
+tous ses soins et toutes ses recherches, le bon docteur n'a pu me
+trouver un coin de campagne pour y passer le mois d'avril.
+
+Je m'ennuie assez de cette ville de marchands et d'épiciers, où la
+vie de l'intelligence est parfaitement inconnue; mais j'y suis encore
+claquemurée pour tout le mois d'avril.
+
+Les jours de mistral, nous nous entourons de paravents (car le vent
+coulis est ici souverainement installé dans toutes les chambres) et nous
+travaillons, chacun à sa besogne. Aussitôt que le soleil luit, nous
+allons à la promenade entre deux murailles et enveloppés d'un nuage de
+poussière. Cependant nous arrivons à quelque beau point de vue et nous
+respirons. Vous voyez que notre existence est d'une innocence et d'une
+simplicité primitives.
+
+Au mois de mai, nous serons à Nohant, et, si vous êtes gentille, vous
+tiendrez votre promesse d'y venir au-devant de nous. Nous retournerions
+tous ensemble à Paris, au commencement de juin. Si Marliani était
+de retour de ses grandes courses, cela lui ferait un grand bien, de
+respirer à Nohant. Il aime la campagne, lui, et je lui tiendrais tête
+pour les plaisirs champêtres, tandis que vous philosopheriez au piano
+avec Chopin.--Il ne s'amuse guère à Marseille; mais il se résigne à
+guérir patiemment.
+
+Dites à Buloz de se consoler! Je lui fais une espèce de roman _dans
+son goût_; il le recevra en même temps que le _Mickieiwiez_ et pourra
+l'imprimer auparavant. Mais il faudra qu'il paye l'un et l'autre
+comptant, et qu'avant tout il fasse paraître _la Lyre_[1].
+
+Au reste, ne vous effrayez pas du roman _au goût_ de Buloz, j'y mettrai
+plus de philosophie qu'il n'en pourra comprendre. Il n'y verra que du
+feu, la forme lui fera avaler le fond.
+
+Écrivez-moi souvent, chère; vos lettres me donnent un peu de vie. Ici,
+pour peu que je mette le nez à la fenêtre sur la rue et sur le port, je
+me sens devenir pain de sucre, caisse de savon, ou paquet de chandelles.
+
+ [1] _Les Sept Cordes de la lyre_.
+
+
+
+
+CXCIII
+
+À LA MÊME
+
+ Marseille, 28 avril 1839.
+
+
+Il y a bien longtemps que je n'ai reçu de vos nouvelles, ma chérie; je
+ne suis pas habituée à cela, et j'en suis vraiment inquiète. Auriez-vous
+fait comme moi? sériez-vous malade?
+
+J'ai vu avant-hier madame Nourrit[1], avec ses six enfants, et le
+septième près de venir... Pauvre malheureuse femme! quel retour en
+France! accompagnant ce cadavre, qu'elle s'occupe elle-même de faire
+charger, voiturer, déballer comme un paquet! Elle m'a semblé avoir le
+courage stoïque des grandes douleurs; pas de larmes, peu de paroles, et
+des mots profonds. Elle est belle encore, très brune, mais terriblement
+fatiguée par tant de couches, tant de souffrances, et un si épouvantable
+malheur. Ses enfants (dont cinq filles) sont charmants, bien tenus,
+l'air intelligent et bon, ressemblant presque tous à leur père.
+
+On a fait ici au pauvre mort un très maigre service funèbre, l'évêque
+rechignant. C'était dans la petite église de Notre-Dame-du-Mont. Je ne
+sais pas si les chantres l'ont fait exprès, mais je n'ai jamais
+entendu chanter plus faux. Chopin s'est dévoué à jouer de l'orgue, à
+l'élévation; quel orgue! un instrument faux, criard, n'ayant de souffle
+que pour détonner. Pourtant _votre petit_ en a tiré tout le parti
+possible! Il a pris les jeux les moins aigres et il a joué _les Astres_,
+non pas d'un ton exalté et glorieux comme faisait Nourrit, mais d'un ton
+plaintif et doux, comme l'écho lointain d'un autre monde. Nous étions
+là deux ou trois tout au plus qui avons vivement senti cela et dont les
+yeux se sont remplis de larmes.
+
+Le reste de l'auditoire, qui s'était porté là en masse et avait poussé
+la curiosité jusqu'à payer cinquante centimes la chaise (prix inouï pour
+Marseille!), a été fort désappointé; car on s'attendait à ce que Chopin
+fît un vacarme à tout renverser et brisât pour le moins deux ou trois
+jeux d'orgue. On s'attendait aussi à me voir, en grande tenue, au beau
+milieu du choeur: que sais-je? On ne m'a point vue du tout; j'étais
+caché, dans l'orgue, et j'apercevais, à travers la balustrade, le
+cercueil de ce pauvre Nourrit. Vous souvenez-vous comme je l'embrassai
+de grand coeur chez Viardot, la dernière fois que nous le vîmes? Qui
+pouvait s'attendre à le retrouver sous un drap noir, entre des cierges?
+
+J'ai passé cette journée bien tristement, je vous assure. La vue de sa
+femme et de ses enfants m'a fait encore plus de mal. J'avais le coeur si
+gros et je craignais tant de pleurer devant elle, que je ne pouvais lui
+dire un mot.
+
+Bonsoir, chère amie; j'espère que cette lettre se croisera avec une de
+vous. Je pense que vous aurez reçu _Gabriel_. Je compte sur l'argent que
+j'ai demandé à Buloz pour quitter Marseille. Tout y est plus cher qu'à
+Paris, et mon voyage très lent et très _précautionneux_ me coûtera gros,
+comme on dit.
+
+Adieu, ma chérie; je vous embrasse tendrement.
+
+ [1] Veuve du célèbre ténor de ce nom, qui venait de se suicider à
+ Naples.
+
+
+
+
+CXCIV
+
+A LA MÊME
+
+ Marseille, 20 mai 1839.
+
+Mon amie,
+
+Nous arrivons de Gênes, par une tempête affreuse. Le mauvais temps nous
+a tenus en mer le double du temps ordinaire; quarante heures d'un roulis
+tel que je n'en avais vu depuis longtemps. C'était un beau spectacle,
+et, si tout mon monde n'eût été malade, j'y aurais pris un grand
+plaisir.
+
+Gênes n'a rien perdu à mes yeux de ce qu'elle était dans mes souvenirs:
+magnifiques peintures, nature admirable, palais et jardins échafaudés
+les uns sur les autres, avec ce caractère tout particulier qui lui est
+propre.
+
+Pendant que nous essuyions cet orage, vous étiez, vous autres tous,
+préoccupés d'orages bien plus sérieux que nous ignorions. Nous avons
+appris, en arrivant chez le docteur Cauvière (où nous nous reposons de
+nos fatigues), tout ce qui s'était passé en France durant notre absence.
+Au delà de la frontière, il y a comme une muraille de la Chine, entre
+les nouvelles de la civilisation et l'immobilité du vieux monde. Mais
+ces nouvelles sont tristes. Encore des victimes généreuses et folles
+inutilement sacrifiées! encore du temps perdu! encore un bon coup de
+vent pour la monarchie, en, attendant le naufrage inévitable, mais trop
+tardif!
+
+Nous partons après-demain matin pour Nohant. Adressez-moi là votre
+prochaine lettre; nous y serons dans huit jours. Ma voiture est arrivée
+de Châlon à Arles, par bateau et nous nous en irons en poste, tout
+tranquillement, couchant dans les auberges comme de bons bourgeois.
+
+On me cherche la brochure de l'abbé de Lamennais; mais on ne la trouve
+pas encore. Marseille est très arriérée. Le docteur Cauvière lit
+l'_Encyclopédie_[1] et se passionne pour Leroux et Raynaud avec une
+ardeur libérale et philosophique qui le rajeunit de quarante ans. Il va
+dans toute la ville prônant cette doctrine, et il me remercie de l'avoir
+initié. Il rêve de venir a Paris, rien que pourvoir Leroux, qu'il se
+reproche de n'avoir pas connu plus tôt.
+
+C'est un bien digne homme que ce docteur; je le quitte avec regret; mais
+j'ai besoin de retrouver une vie plus assise.
+
+Je n'aime plus les voyages ou plutôt je ne suis plus dans les conditions
+où je pouvais les aimer. Je ne suis plus _garçon_; une famille est
+singulièrement peu conciliable avec les déplacements fréquents.
+
+Je vous écrirai dès mon arrivée à Nohant; faites, ma chérie, que j'y
+trouve une lettre de vous.
+
+ [1] Cette _Encyclopédie nouvelle_ ne fut pas continuée.
+
+
+
+
+CXCV
+
+A LA MÊME
+
+ Nohant, 3 juin 1839.
+
+Oui, chère amie, je suis chez moi, bien enchantée de pouvoir enfin me
+reposer, une bonne fois, de cette vie de paquets et d'auberges que je
+traîne depuis six mois sur les chemins et sur les mers. Nous sommes
+arrivés sains et saufs, et Maurice a fait la stupéfaction du Berry par
+la métamorphose qui s'est opérée eu lui. C'est presque un jeune homme à
+présent, et je crois que le voilà entré à pleines voiles dans la vie.
+Ces pauvres enfants sont si heureux d'être à la campagne, que cela fuit
+plaisir à voir.
+
+Que me dites-vous donc, chère amie, d'efforts à tenter, et d'étendard
+à lever? Mon Dieu, j'ai la conviction que ni les hommes ni les femmes
+n'ont la maturité convenable pour proclamer une loi nouvelle. La
+seule expression complète du progrès de notre siècle est dans
+_l'Encyclopédie_, n'en doutez pas. M. de Lamennais est un vaillant
+champion qui combat en attendant, pour ouvrir la route, par de grands
+sentiments et de généreuses idées, à ce corps d'idées qui ne peut pas
+encore se répandre, vu qu'il n'est pas encore complètement formulé.
+Avant que les disciples se mettent à prêcher, il faut que les maîtres
+aient achevé d'enseigner. Autrement, ces efforts disséminés et
+indisciplinés ne feraient que retarder le bon effet de la doctrine. Moi,
+je ne puis aller plus vite que ceux de qui j'attends la lumière. Ma
+conscience ne peut même embrasser leur croyance qu'avec une certaine
+lenteur; car, je l'avoue à ma honte, je n'ai guère été jusqu'ici qu'un
+artiste, et je suis encore à bien des égards et malgré moi un grand
+enfant.
+
+Ayez patience, cher grand coeur. Calmez votre tête ardente, ou du moins
+nourrissez-la d'espoir et de confiance. De meilleurs jours viendront;
+c'est déjà une consolation de les pressentir et de les attendre avec
+foi.
+
+Au milieu de tout cela, j'ai eu hier une journée de larmes, en recevant
+votre lettre. La mort de Gaubert[1] ne m'affecte pas pour lui. Il
+croyait fermement comme moi à une existence meilleure que celle-ci. Il
+l'a méritée, il la possède à l'heure qu'il est. Mais j'ai pleuré pour
+moi, sur cette longue séparation qui s'est faite entre nous. Il est si
+utile pour l'âme et si bienfaisant pour le coeur de vivre sous l'égide
+de vrais amis! Et celui-là était un des meilleurs, un de ceux que
+j'estimais le plus haut et sur lequel je pouvais le plus compter! Je le
+retrouverai, voilà ce qui me soutient; je me suis endormie hier soir
+tout en pleurs et m'entretenant avec lui aussi intimement que s'il était
+là.
+
+Vous viendrez me voir, n'est-ce pas, ma chérie? Il va faire si beau à
+Nohant. Nos provinces du Nord sont réellement si belles après qu'on a
+vu cette aride et poudreuse Provence, que je me figure à présent que
+j'habite un Éden, et je vous y convie comme si vous deviez en être aussi
+enchantée que moi. Mais, au fond, je sais bien que vous y viendrez
+pour moi, et pour vivre avec un être qui vous aime, et qui, en fait de
+femmes, n'estime et n'aime complètement que vous.
+
+Je vous fâche peut-être; car vous croyez à la grandeur des femmes et
+vous les tenez pour meilleures que les hommes. Moi, ce n'est pas mon
+avis. Ayant été dégradées, il est impossible qu'elles n'aient pas pris
+les moeurs des esclaves, et il faudra encore plus de temps pour les en
+relever, qu'il n'en faudra aux hommes pour se relever eux-mêmes. Quand
+j'y songe, moi aussi, j'ai le spleen; mais je ne veux pas trop vivre
+dans le temps présent. Dieu a mis autour de nous, en attendant que nous
+ne fassions tous qu'une seule famille, des familles partielles, bien
+imparfaites et bien mal organisées encore, mais dont les douceurs sont
+telles, qu'elles nous donnent tout le courage nécessaire pour attendre
+et pour espérer. Ne nous laissons donc pas trop abattre parle mal
+général. N'avons-nous pas des affections profondes, certaines, durables?
+n'est-ce pas une source immense de consolations? n'y puiserons-nous pas
+la force de supporter les folies et les turpitudes du genre humain? Vous
+avez votre Manoël, cet homme que vous aimez par-dessus tout et qui vous
+aime avec toute l'ardeur d'un premier amour? Ne vous plaignez pas trop;
+c'est une âme admirable, plus je l'ai vu, plus j'ai compris, combien
+vous deviez vous chérir l'un l'autre, et cette charmante gaieté qui vous
+sauve de tout, ne vient pas, comme vous le prétendez quelquefois, d'un
+fond de légèreté qui serait en vous. Je crois, au contraire, que vous
+avez l'esprit fort sérieux; mais vous possédez dans votre intérieur
+un fond de bonheur inaltérable, et c'est là le secret de votre grande
+philosophie à beaucoup d'égards.
+
+Bonjour, chère bonne; écrivez-moi souvent. Aimez-moi toujours. Grondez
+Emmanuel de ce qu'il ne m'écrit jamais. Embrassez tendrement pour moi
+votre bon Manoël et parlez de moi à tous nos vrais amis.
+
+Je vous envoie une lettre pour le frère de Gaubert; vous aurez la bonté
+de la lui faire remettre.
+
+ [1] Le docteur Gaubert aîné.
+
+
+
+
+CXCVI
+
+A.M. GIRERD, A NEVERS.
+
+ Paris, octobre 1839.
+
+Mon bon frère,
+
+Il y a des siècles que je veux t'écrire et je vis dans un tourbillon
+d'affaires et de travail si assommant, que j'attends toujours une heure
+de calme pour causer avec toi. C'est un bonheur que je ne voudrais
+pas empoisonner par mille sottes interruptions et mille tristes
+préoccupations.
+
+Mais qu'une lettre est peu de chose et dit mal ce qu'on se dirait dans
+le bon laisser aller du coin du feu! Tu devrais bien, maintenant que je
+suis enfin installée chez moi à Paris, venir y faire une promenade,
+et passer quelques bonnes journées avec moi. Tu me trouverais dans un
+mouvement perpétuel; mais tu serais avec moi dans le mouvement, et ton
+amitié y porterait le calme et la joie dont j'ai si souvent besoin. Il
+me semble que nous aurions tant à nous raconter!
+
+L'existence change si souvent et si complètement de face, dans le temps
+où nous sommes! Nous nous retrouverions changés tous deux à bien des
+égards sans doute, mais fidèles toujours au sentiment du devoir et a la
+vieille et sainte amitié. Je suis un peu inquiète pourtant de ton long
+silence. Serais-tu plus triste qu'autrefois? Si tu l'es, pourquoi ne me
+le dis-tu pas? Je me flatte aussi parfois de l'idée que tu n'as plus
+rien à me dire parce que tu es heureux.
+
+Comment ne le serais-tu pas, avec une si admirable compagne, de
+charmants enfants, tant d'amitiés et d'estimes solides?
+
+Enfin, quoi que tu aies à me dire, écris-moi. Tu me gâtais autrefois,
+tu me pardonnais de longs silences, et tu m'en réveillais toujours le
+premier. Ma paresse à écrire t'a-t-elle découragé? Non. Tu sais bien que
+cet affreux métier, d'écrivassier vous fait prendre en aversion la seule
+vue de l'encre et du papier. Et puis, en s'écrivant, on s'explique et on
+se résume toujours mal. On écrit sous l'impression du moment: triste à
+la mort. Ce n'est pas toujours vrai; car, une heure plus tard, on eût
+été calme et résigné. Où bien, on se dit plein d'espoir et de force, et
+ce n'est pas plus vrai; parce que, une heure plus tôt, on eût été faible
+et lâche. Quand on se voit, c'est autre chose. On a le temps de se
+montrer sous tous ses aspects, on se reconnaît, et l'on reçoit une
+impression plus certaine, plus durable et plus efficace par conséquent.
+Vraiment, tu devrais bien venir ici. Nous nous en trouverions bien tous
+deux, et mes enfants auraient tant de joie à te voir! Laisse-moi dans ce
+bon rêve et donne-moi l'espoir qu'il se réalisera.
+
+Bonsoir, bon vieux; aime-moi toujours comme je t'aime.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CXCVII
+
+A GUSTAVE PAPET, A ARS
+
+ Paris, janvier 1840.
+
+Mon cher vieux,
+
+Je suis enfin installée rue Pigalle, 16, depuis deux jours seulement,
+après avoir bisqué, ragé, pesté, juré contre les tapissiers, serruriers,
+etc., etc. Quelle longue, horrible, insupportable affaire que de se
+loger ici!
+
+Enfin, c'est terminé.
+
+Au milieu de tout cela, j'ai fait une comédie qui, une fois faite, ne
+m'a plus semblé bonne et que je ne veux pas même proposer au comité des
+Français. J'aime mieux attendre le résultat du drame[1].
+
+C'est décidément madame Dorval, qui entre aux Français dans deux mois au
+plus tard, et qui va commencer mes répétitions tout de suite. Elle vient
+de débuter à la Renaissance. Elle est plus belle que jamais et ses
+adversaires eux-mêmes en conviennent.
+
+J'ai tenu bon: j'ai poussé Buloz; j'ai été chez le ministre; j'ai
+renversé toutes les barrières et j'ai imposé au Théâtre-Français madame
+Dorval, qui n'en est pas plus contente pour cela.
+
+Quant à nos personnes, elles sont assez florissantes. Les enfants vont à
+merveille, moi bien.
+
+Adieu, mon bon vieux; je t'embrasse en te recommandant de venir voir ma
+pièce. Je t'avertirai à temps, et tu auras un pied-à-terre chez moi.
+Mille amitiés à ton père. Les enfants t'embrassent.
+
+GEORGE.
+
+ [1[ _Cosima_.
+
+
+
+
+CXCVIII.
+
+A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A MONTGIVRAY
+
+ Paris, 27 février 1840.
+
+Mon cher vieux,
+
+Tu ne m'écris donc plus? que deviens-tu? plaides-tu? as-tu reçu les
+papiers que tu demandais?
+
+Mon drame est toujours à la veille d'entrer en répétition. Je commence à
+croire que cette veille-là est celle du jugement dernier. Ils sont tous
+en révolution à la cour du roi Pétaud. Le comité se prend aux cheveux
+avec le ministère. On parle de dissolution de société. Le ministre veut
+donner sa démission, prétendant qu'il aimerait mieux gouverner une bande
+d'anthropophages que les comédiens du Théâtre-Français. Buloz perd
+l'esprit qui lui reste, et, moi, je tâche d'attendre avec patience la
+fin de la bataille.
+
+Pour couronner tous mes ennuis, j'aurai peut-être une sifflade de
+première classe et force pommes plus ou moins cuites. Enfin, vogue la
+galère! Que j'aie un succès ou une chute, j'irai me reposer à Nohant de
+la vie de Paris, à laquelle je ne me fais pas et ne me ferai, je crois,
+jamais.
+
+Du reste, tout va bien. Maurice passe ses journées à l'atelier et fait
+des progrès. Solange prend force leçons et perd beaucoup de temps à
+sa toilette. Elle tombe dans une coquetterie dont je te prierai de te
+moquer beaucoup quand tu la verras, pour la corriger.
+
+Le gros Grzymala est toujours amoureux de toutes les belles et roule ses
+gros yeux à la grande Borgnotte et à la petite Jacqueline.
+
+Ta _divine_ Dorval s'impatiente de ne pas voir commencer sa pièce. Elle
+a joué _Clotilde_ comme un ange et comme un diable. Madame Marliani
+est toujours dans la philosophie jusqu'aux oreilles. Maurice s'en est
+radicalement guéri.
+
+Adieu, mon vieux; écris-moi donc. Il me semble qu'il n'y a plus de
+Berry, que Nohant et Montgivray se sont _effondrés_ comme dans
+_le Tremblement de terre de la Martinique_ qu'on voit à la Porte
+Saint-Martin, où tous les noirs sont engloutis par douzaines, tandis que
+tous les blancs se sauvent: ce qui n'est pas infiniment vraisemblable;
+mais qui satisfait le patriotisme du parterre éclairé.
+
+Veille à ce que maître Pierre[1] me sème et me plante les légumes que
+j'aime, et non ceux qui se vendent le mieux, et à ce qu'il ne laisse pas
+geler mes fleurs.
+
+Je t'embrasse, ainsi que Léontine[2] et ta femme, à qui j'envie le
+plaisir de passer l'hiver à la campagne. Je ne connais rien de plus
+triste, de plus noir et de plus sale que Paris dans ce temps-ci, et j'y
+ai le spleen.
+
+ [1] Pierre Moreau, jardinier et domestique à Nohant.
+ [2] Léontine Chatiron, nièce de George Sand.
+
+
+
+
+
+CXCIX
+
+A M. CALAMATTA, A BRUXELLES
+
+ Paris, 1er mai 1840.
+
+Cher Carabiacai,
+
+J'ai été huée et sifflée comme je m'y attendais. Chaque mot approuvé et
+aimé de toi et de mes amis, a soulevé des éclats de rire et des tempêtes
+d'indignation. On criait sur tous les bancs que la pièce était immorale,
+et il n'est pas sûr que le gouvernement ne la défende pas. Les acteurs,
+déconcertés par ce mauvais accueil, avaient perdu la boule et jouaient
+tout de travers. Enfin la pièce a été jusqu'au bout, très attaquée et
+très défendue, très applaudie et très sifflée. Je suis contente du
+résultat et je ne changerai pas un mot aux représentations suivantes.
+
+J'étais là, fort tranquille et même fort gaie; car on a beau dire et
+beau croire que l'_auteur_ doit être accablé, tremblant et agité: je
+n'ai rien éprouvé de tout cela, et l'incident me paraît burlesque.
+S'il y a un côté triste, c'est de voir la grossièreté et la profonde
+corruption du goût. Je n'ai jamais pensé que ma pièce fût belle; mais je
+croirai toujours qu'elle est foncièrement honnête et que le sentiment en
+est pur et délicat. Je supporte philosophiquement la contradiction; ce
+n'est pas d'aujourd'hui que je sais dans quel temps nous vivons et à
+quelles gens nous avons affaire. Laissons-les crier! nous n'aurions plus
+rien à faire, s'ils n'étaient ce qu'ils sont.
+
+Console-toi de mon accident. Je l'avais prévenu, tu le sais, et j'étais
+aussi calme et aussi résolue la veille que je le suis le lendemain.
+
+Si la pièce n'est pas défendue, je crois qu'elle ira son train et
+qu'on finira par l'écouter. Sinon, j'aurai fait ce que je devais et je
+recommencerai à dire ce que je veux dire toute ma vie, n'importe sous
+quelle forme. Reviens-nous bientôt. Tu me manques comme une partie
+essentielle de ma vie.
+
+A toi de coeur.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CC
+
+A CHOPIN, A PARIS
+
+ Cambrai, 13 août 1840.
+
+Cher enfant,
+
+Je suis arrivée à midi bien fatiguée; car il y a quarante-cinq lieues
+et non trente-cinq de Paris jusqu'ici. Nous vous raconterons de belles
+choses des _bourgeois_ de Cambrai. Ils sont _beaux_, ils sont bêtes, ils
+sont épiciers; c'est te sublime du genre. Si la _Marche historique_ ne
+nous console pas, nous sommes capables de mourir d'ennui des politesses
+qu'on nous fait. Nous sommes logés comme des princes; mais quels hôtes,
+quelles conversations, quels dîners! nous en rions quand nous sommes
+ensemble; mais, quand nous sommes devant l'ennemi, quelle piteuse figure
+nous faisons! je ne désire plus vous voir arriver; mais j'aspire à m'en
+aller bien vite, et je commence à comprendre pourquoi vous ne voulez pas
+donner de concerts. Il serait possible que Pauline Viardot ne chantât
+pas après-demain, _faute d'une salle_. Nous repartirions peut-être
+un jour plus tôt. Je voudrais être déjà loin des Cambrésiens et des
+Cambrésiennes.
+
+Bonsoir. Je vais me coucher, je tombe de fatigue.
+
+Aimez votre vieille comme elle vous aime.
+
+G. S.
+
+
+
+
+CCI
+
+A MAURICE SAND, A PARIS
+
+ Cambrai, samedi soir 15 août 1840.
+
+Cher toutou,
+
+Je t'aime, je me porte bien, je me couche tôt et je me lève _idem_.
+Aujourd'hui, nous avons été voir une manufacture, une cathédrale et la
+_Marche historique_, qui serait une chose belle et curieuse de loin.
+Mais j'étais trop près et j'ai vu que c'était fort sale et déguenillé.
+Il y avait pourtant quelques beaux costumes, mais peu d'ensemble et rien
+d'exact.
+
+Nos hôtes nous ont régalés d'un dîner de quarante personnes, vrai
+gueuleton de province, trois heures à table et de l'esprit de gendarme
+_à mort_. Puis une soirée dansante, dans un superbe salon. Voilà tout ce
+qu'il y a à dire de la société; j'y ai rencontré une demi-douzaine de
+personnes qui prétendaient me connaître et que je ne connais ni d'Eve ni
+d'Adam. Un vrai _tas de particuliers_. Il y aurait de bonnes scènes de
+moeurs de province à faire sur l'intérieur de nos hôtes, bonnes gens,
+excellents, mais gendarmes! un gendarme, deux gendarmes, trois, quatre,
+six, huit, quarante gendarmes! c'est curieux dans son genre.
+
+Demain, le concert est à _onze heures du matin_, ce qui caractérise la
+vie cambrésienne. Ma présence en cette bonne ville est une des moins
+désagréables apparitions que j'aie faites en province. Je crois que
+personne n'y avait jamais entendu prononcer mon nom, ce qui me met fort
+à l'aise.
+
+On nous dit qu'il y a ici dans une église, un Rubens, _Descente de
+croix_.--La véritable! disent-ils; celle d'Anvers est, selon eux, une
+copie. Cela me fait l'effet d'une blague indigène. Nous irons tout de
+même voir ça, après le concert. Après-demain, autre concert, toujours à
+onze heures du matin, et, le soir, nous repartons. Je revole dans les
+bras de mes mignons, pour les _biger_ à mort.
+
+Recevrai-je de vos nouvelles demain? Je le voudrais bien. Bonsoir, mes
+chéris. Dis à ma grosse d'être sage, afin que je puisse, l'emmener si je
+refais un voyage. Qu'elle soit bonne; car, si madame Marliani se plaint
+d'elle, j'aurai moins de plaisir à l'embrasser.
+
+Bonsoir, mille baisers, à mardi.
+
+TA VIEILLE.
+
+
+
+
+CCII
+
+AU MÊME, A GUILLERY, PRÈS NÉRAC
+
+ Paris, 4 septembre 1840.
+
+Mon enfant chéri,
+
+Nous nous portons bien. Nous ayons reçu ta lettre, que nous attendions
+avec impatience, tu peux bien le croire. Je suis très reconnaissante
+envers Levassor de t'avoir un peu égayé en route et surtout au départ;
+car c'était le moment difficile. Moi aussi, j'avais le coeur bien gros;
+mais je ne voulais pas attrister davantage le commencement d'un voyage
+où tu t'amuseras, j'espère, et qui te fera du bien.
+
+Donne-toi du mouvement puisque tu es à même, et fortifie-toi. Reviens
+ici rassasié de plaisir, afin de pouvoir reprendre le travail un peu
+plus ardemment que par le passé. Je ne veux pas t'écrire des reproches.
+J'espère que tu feras des réflexions sérieuses sur le temps que tu as
+perdu et que tu seras résolu à le regagner. Il ne te reste pas beaucoup
+d'années à flâner avant d'être un homme.
+
+Boucoiran nous est arrivé avant-hier, et Rollinat hier, tous deux bien
+désolés de ne pas te trouver à Paris. Rollinat demeure chez nous. Nous
+avons été voir hier, encore une fois, les Michel-Ange et, dans le même
+palais des beaux-arts, les échantillons du génie de l'école ingriste.
+C'est pitoyable sous tous les rapports. Il y a un _Prométhée enchaîné_
+qui est textuellement copié de celui de Flaxmann; c'est un peu trop sans
+gêne. Somme toute, l'école n'est pas en progrès, et la concurrence n'est
+pas décourageante pour ceux qui veulent entrer dans la carrière.
+
+Nous avons eu ici de grands étalages de troupes. On a _fioné_ le
+gendarme et _cuissé_ le garde national. Tout Paris était en émoi, comme
+s'il s'agissait d'une révolution. Il n'y a rien eu, sinon quelques
+passants assommés par les sergents de ville.
+
+Il y avait des endroits de Paris où il était dangereux de circuler,
+_ces messieurs_ assassinant à droite et à gauche pour le plaisir de se
+refaire la main. Chopin, qui ne veut rien croire, a fini par en avoir la
+preuve et la certitude.
+
+Madame Marliani est de retour. J'ai dîné chez elle avant-hier avec
+l'abbé de Lamennais. Hier, Leroux a dîné ici. Chopin t'embrasse mille
+fois. Il est toujours _qui qui qui mè mè mè;_ Rollinat fume comme un
+bateau à vapeur. Solange a été sage pendant deux ou trois jours; mais,
+hier, elle a eu un accès de fureur. Ce sont les Reboul, des voisins
+anglais; gens et chiens, qui l'hébètent. Je les vois partir avec joie.
+Mais je crois bien que je serai forcée de la mettre en pension si elle
+ne veut pas travailler. Elle me ruine en maîtres qui ne servent à rien.
+
+Bonjour, mon enfant; écris-moi bien souvent. Je ne suis pas habituée
+à me passer de toi, j'ai besoin de recevoir de tes nouvelles. Nous
+t'embrassons tous; moi, je te presse mille fois contre mon coeur.
+
+Je suis contente de mes nouveaux domestiques, surtout du garçon, qui est
+un excellent sujet. Mais j'ai tant de guignon, que je vais le perdre: il
+est conscrit et on l'appelle à son poste.
+
+
+
+
+CCIII
+
+AU MÊME, A GUILLERY, PRÈS NÉRAC.
+
+ Paris, 20 septembre 1840
+
+Mon enfant,
+
+J'ai reçu ta seconde lettre de Guillery. Je suis heureuse d'apprendre
+que tu te portes bien et que tu t'amuses. Ne sois pas imprudent avec ton
+petit cheval; songe que tu n'es pas encore un bien fameux cavalier, et
+ne galope pas trop fort dans les sables. Il y a quelquefois en travers
+des sentiers, des racines qu'on ne peut pas voir et dans lesquelles les
+chevaux se prennent les pieds. Alors le meilleur cheval peut s'abattre
+et vous lancer en avant, comme Emmanuel, qui a fait, devant toi, une si
+dure cabriole. Mon pauvre père a été tué comme cela. Je sais bien que,
+si on pensait à tous ces accidents qui peuvent arriver, on ne ferait
+jamais rien et qu'on serait d'une poltronnerie stupide. Mais il y a
+une dose de prudence et de bon sens qui se concilie très bien avec la
+hardiesse et le plaisir. Tu sais mon système là-dessus. Je suis très
+brave et je ne me fais jamais de mal; c'est une habitude à prendre. Tout
+cela, c'est pour te dire de tenir toujours bien ton cheval en main,
+de ne pas te porter en avant quand tu galopes. Le poids du corps du
+cavalier en arrière donne de la force et de l'_attention_ aux jarrets du
+cheval, et de la liberté à ses épaules. Enfin, il faut _multiplier les
+points de contact_, comme dit cet admirable M. Génot.
+
+Nous allons toujours au manège, Solange et moi, et Calamatta, qui est de
+retour, y a fait sa rentrée avec éclat sur ce joli cheval rouge que tu
+as monté quelquefois. Je monte de temps en temps _Sylvio_, le grand
+cheval qui, sauf ton respect, faisait un jour des _bruits étranges_
+quand M. Latry[1] le talonnait. Il est bête comme une oie et dur comme
+un chien; mais il obéit bien à l'éperon et s'enlève avec beaucoup de
+force et d'aplomb. Je l'aime assez, quoiqu'il m'écorche un peu le
+jarret. Il y a maintenant un amour de cheval, fin, léger, ardent,
+toujours dansant, ne ruant jamais. C'est ma _passion_, et M. Latry
+trouve que je l'_avantage_ très bien. Solange n'ose pas encore le
+monter, mais cela viendra. Elle s'escrime sur la _Légère_ et sur
+_Diavolo_.
+
+En voilà assez sur les chevaux; mais, pour ne pas sortir des bêtes, je
+te dirai que notre ami Rey a lâché un nouveau mot plus beau que _béat_
+et _plantureux_, c'est _grelu_. Ce que cela veut dire, je ne me mêle pas
+de l'apprendre; car, quand on parle _comme un livre_, on n'a pas besoin
+d'être compris. Rey fait le bonheur de Rollinat, qui s'éveille la nuit,
+à ce qu'il prétend, pour rire en pensant à ses mots. Cela en inspire
+à Rollinat par émulation. Il a trouvé le caméléopard girafé, et bien
+d'autres. Tu vois qu'il cultive toujours le style fleuri et la métaphore
+_plantureuse_.
+
+Balzac est venu dîner avant-hier. Il est tout à fait fou. Il a découvert
+la _rose bleue_, pour laquelle les sociétés d'horticulteurs de Londres
+et de Belgique ont promis cinq cent mille francs de récompense _(qui
+dit, dit-il)._ Il vendra, en outre, chaque graine cent sous, et, pour
+cette grande production botanique, il ne dépensera que cinquante
+centimes. Là-dessus, Rollinat lui dit naïvement:
+
+--Eh bien, pourquoi donc ne vous y mettez-vous pas tout de suite?
+
+A quoi Balzac a répondu:
+
+--Oh! c'est que j'ai tant d'autres choses à faire! mais je m'y mettrai
+un de ces jours.
+
+Nous avons été voir _la Méduse_, dont Delacroix nous avait tant parlé;
+c'est en effet un beau mélodrame. Le décor et la mise en scène des deux
+derniers actes sont superbes. La scène du radeau fait vraiment illusion,
+et rend jusqu'à la couleur de Géricault d'une manière étonnante. Je
+voudrais bien qu'on le donnât encore quand tu reviendras.
+
+Voilà tout ce que nous avons vu depuis ma dernière lettre; je passe
+toutes mes nuits sur le _Tour de France[2],_ qui touche à sa fin.
+
+Bonsoir, mon Bouli. Il fait en ce moment un orage du diable, et tu ne
+l'entends pas; car tu ronfles sans doute plus fort que lui. Adieu; mille
+baisers. Écris-moi.
+
+ [1] Professeur d'équitation.
+ [2] _Le Compagnon du tour de France_.
+
+
+
+
+CCIV
+
+A M. HIPPOLYTE CHATIRON
+
+Mon cher vieux,
+
+Viens nous voir, tu ne me gêneras en rien. Solange s'arrangera avec
+Léontine. Il y a de quoi les coucher et loger toutes deux, chambres,
+lits et matelas, sans me faire d'embarras. Avertis-moi seulement deux
+jours d'avance, pour que Moreau joue du balai au second étage, et voilà
+tout.
+
+Si tu me réponds de me faire passer l'été à Nohant moyennant quatre
+mille francs, j'irai. Mais je n'y ai jamais été sans y dépenser quinze
+cents francs par mois, et, comme, ici, je n'en dépense pas la moitié,
+ce n'est ni l'amour du travail, ni celui de la dépense, ni celui de _la
+gloire_ qui me fait rester. J'ignore si j'ai été pillée; mais je né sais
+guère le moyen de ne pas l'être avec mon caractère et ma nonchalance,
+dans une maison aussi vaste et avec un genre de vie aussi large que
+celui de Nohant. Ici, je puis voir clair; tout se passe sous mes yeux
+comme je l'entends et comme je le veux. A Nohant, entre nous soit dit,
+tu sais qu'avant que je sois levée, il y a souvent douze personnes
+installées à la maison. Que puis-je faire? Me poser en économe, on
+m'accusera de _crasse_; laisser les choses aller, je n'y puis suffire.
+Vois si tu trouves à cela un remède.
+
+A Paris, il y a une indépendance admirable, on invite qui l'on veut, et,
+quand on ne veut pas recevoir, on fait dire par son portier qu'on est
+sorti. Pourtant je déteste Paris sous tous les autres rapports, j'y
+engraisse de corps et j'y maigris d'esprit. Toi qui sais comme j'y vis
+tranquille et retirée, je ne comprends pas que tu me dises, comme tous
+nos provinciaux, que j'y suis pour _la gloire_. Je n'ai point de gloire,
+je n'en ai jamais cherché, et je m'en soucie comme d'une cigarette. Je
+voudrais humer l'air et vivre en repos. J'y parviens, mais tu vois et tu
+sais à quelles conditions.
+
+M. Dudevant écrit à son fils:
+
+«J'ai une bonne nouvelle à t'apprendre. Madame de Boismartin[1] est
+morte.»
+
+Après quoi, il lui annonce que la pauvre vieille a légué à Solange une
+belle montre en or avec une chaîne pareille.--«Mais Solange est trop
+jeune, ajoute-t-il, pour avoir un bijou semblable et je le garde jusqu'à
+ce qu'elle soit grande. Quant à toi, continue-t-il, tu as hérité de
+_vingt napoléons_ pour que tu puisses acheter une montre pareille à
+celle de ta soeur. Vois si tu veux une montre ou bien si tu veux _un
+cheval arabe_.--Ce qui signifie: «Compte sur ton héritage et bois de
+l'eau; tu auras ou une montre de chrysocale, ou un cheval de cinquante
+écus. Le reste, je le garde jusqu'à ce que tu sois grand.» Et,
+là-dessus, il signe comme toujours: _Ton bon père,_ et lui annonce, pour
+ses étrennes, six pots de confitures dont il engage Solange à _goûter_,
+toujours pour ses étrennes. C'est à mourir de rire.
+
+Maurice est furieux. Il n'y a pas de mal à ce qu'il ouvre un peu les
+yeux et voie par lui-même les procédés de son _bon père._ Du reste, je
+suis très contente du gamin. Il travaille comme un nègre, et Delacroix
+m'a dit que, quoiqu'il fût le plus nouveau de l'atelier, il était déjà
+le plus fort. Il dit qu'il sera un grand peintre, s'il continue à le
+vouloir; et, quand Delacroix, qui est très féroce avec ses élèves, dit
+de pareilles choses, c'est bon signe. Ce succès a encouragé Maurice. Il
+passe ses journées à l'atelier, où, après avoir travaillé quatre heures
+au modèle, il fait deux heures d'anatomie avec un professeur que les
+élèves se sont donné en se cotisant et qui leur fait un cours complet à
+l'École de médecine.
+
+À cinq heures, il rentre et prend, un jour, une leçon d'italien; l'autre
+jour, une leçon de littérature française avec un jeune homme très
+distingué qui l'intéresse beaucoup. Après dîner, jusqu'à minuit, il se
+remet au dessin, soit à copier des gravures des anciens maîtres, soit à
+composer des sujets qui sont pleins d'imagination et de mouvement. Tout
+ce travail lui fait grand bien et rabote son caractère sans qu'il s'en
+aperçoive. Il oublie un peu la toilette et met tout son argent en
+gravures et en plâtres. Son père aurait grand tort de lui retenir ses
+quatre cents francs. Mais il les retiendra, tout en lui faisant les
+phrases les plus banales du monde pour l'engager _à devenir un Raphaël
+ou un Michel-Ange_.
+
+La grosse est fort sage à la pension, à ce qu'on dit. Je ne m'en
+aperçois guère à la maison. Elle se porte bien toujours. Dieu veuille
+qu'elle devienne un peu moins hérisson en grandissant! Quand je vois
+Léontine, qui n'était pas commode, douce et bonne comme elle l'est à
+présent, j'espère que Solange tournera de même quelque jour.
+
+Si je ne vais pas à Nohant cette année, il faudra que tu boives le
+bourgogne de ma cave, voilà tout le remède que j'y vois. Je voudrais
+pourtant y aller; car j'ai de Paris plein le dos. Si on nous fortifie
+surtout, nous allons tourner à l'imbécillité et à l'abrutissement le
+plus odieux. Apprêtons-nous à payer de jolis impôts, à perdre le bois
+de Boulogne, à voir les républicains du _National_ donner la main aux
+culottes de peau de l'Empire. Tout, cela est ignoble et révoltant. Cela
+s'est fait au milieu de telles intrigues, qu'on ne comprend plus rien à
+ce malheureux pays. Le peuple souffre de plus en plus, et la débauche
+des riches va son train.
+
+Il faut voir les théâtres regorger de prostituées dansant le cancan avec
+cette noble population bourgeoise qui se laisse insulter par le monde
+entier, qui souffre les trahisons de son gouvernement infâme, et qui
+cuve son vin et sa honte sur les marches des mauvais lieux. Si le peuple
+ne s'endort pas sous le fardeau, tout cela est bon, parce que c'est le
+craquement révolutionnaire qui se fait tout doucement. Mais, mon Dieu,
+il faudra que ce peuple ait bien du coeur, de l'énergie et de la vertu,
+si tout ce poison qui découle sur lui ne le corrompt pas.
+
+Bonsoir, mon vieux; viens toujours nous voir. Je t'embrasse.
+
+ [1] Dame de compagnie de feu la baronne Dudevant.
+
+
+
+
+CCV
+
+A M. L'ABBÉ DE LAMENNAIS, A SAINTE-PÉLAGIE
+
+ Paris, février 1841.
+
+Ce à quoi je tiens avant tout, monsieur, c'est que vous ne croyiez point
+qu'un sot amour propre blessé pût jamais me faire abjurer les sentiments
+d'affection et de respect que je vous ai voués. Quand même j'aurais eu
+la certitude que vous aviez voulu m'adresser du fond de votre prison une
+leçon incisive, comme on me l'a donné à entendre de toutes parts, je
+l'aurais acceptée, non pas sans douleur, mais du moins sans amertume.
+
+Le bon ami Gaubert[1] a dû vous le dire, et je suis sûre qu'au fond de
+votre coeur vous n'en avez jamais douté. Je crois, je persiste à croire
+que je suis fort desservie auprès de vous, et on aurait pu m'attribuer
+de telles paroles ou de telles pensées, qu'elles eussent fermé votre âme
+à toute estime et à toute confiance envers tout ce qui ne porte pas de
+_barbe au menton_.
+
+Je sais autour de vous des gens qui ne se font pas faute de me calomnier
+avec un acharnement qui m'afflige sans m'irriter, parce que cette haine
+gratuite me parait tenir de l'hypocondrie et presque de la démence.
+Quelquefois, dans les plus folles déclamations, il y a une sorte
+d'habileté (c'est un caractère de la maladie appelée _haine_) qui impose
+aux âmes les plus nobles et aux esprits les plus fermes. Je n'ai jamais
+pu penser que cette sorte d'anathème, lancé par vous _sans exception_
+sur notre sexe, fût une action lâche et méchante.
+
+J'ose à peine répéter les mots dont vous vous servez dans votre
+indignation généreuse, quand je songe que c'est vous qui êtes en cause,
+vous, monsieur, qui êtes l'objet d'une vénération religieuse de ma
+part, et de celle de tout ce qui m'entoure. Si j'avais jugé ainsi votre
+sévérité, je n'aurais jamais eu besoin de l'explication que vous voulez
+bien me donner; car je n'aurais jamais eu le moindre doute sur vos
+intentions.
+
+J'ai craint seulement, je le répète, un de ces mouvements de colère
+paternelle que vous éprouvez quand vous croyez la justice et la vérité
+méconnues, et que, grâce à Dieu et heureusement pour notre siècle,
+vous ne savez pas réprimer. Soyez certain que, si telle eût été votre
+inspiration, quoique je ne me sentisse pas frappée avec clairvoyance
+et justice, à certains égards j'aurais respecté votre pensée et votre
+intention, comme je respecte tout ce qui vient de vous.
+
+Je dis _à certains égards_; car, au manque de logique et de raisonnement
+que vous nous reprochez, je puis vous jurer, par l'affection que je vous
+porte, qu'en ce qui me concerne personnellement, je reconnais de bon
+coeur et très gaiement que vous avez grandement raison. Le reproche
+m'eût blessée dans le cas où j'aurais eu la prétention d'être ce que
+je ne suis pas, et j'avoue n'avoir jamais compris qu'on pût mettre son
+bonheur ou sa dignité à sortir de son rôle.
+
+Cela posé (et vous connaissez à ce sujet ma sincérité), j'oserai vous
+dire que je ne suis pas convaincue de l'infériorité des femmes, même
+sous ce rapport-là. Dirai-je en avoir rencontré qui eussent été capables
+de vous écouter, de vous suivre et de vous comprendre des heures
+entières? Je n'ai pas le droit de l'affirmer: ce serait m'attribuer la
+compétence d'un pareil jugement; mais, dans mon instinct et dans ma
+conscience, je le crois. Il est vrai que ces femmes-là ont vécu à
+l'ombre comme des fleurs et n'ont point porté de pétitions à la Chambre.
+
+Ne me trouvez-vous pas, monsieur, bien imbue, aujourd'hui, _de l'esprit
+de corps?_ C'est très désintéressé de ma part; car je n'ai fait aucune
+étude sérieuse sur mon intelligence et je n'ai jamais été mue que par le
+sentiment. En outre, j'ai beaucoup plus souffert de l'absurdité et de la
+malice des femmes que de celles des hommes.
+
+Mais j'ai toujours attribué cette infériorité de fait, qui existe en
+général, à l'infériorité qu'on veut consacrer éternellement en principe
+pour abuser de la faiblesse, de l'ignorance, de la vanité, en un mot de
+tous les travers que l'éducation nous donne. Réhabilitées à demi par la
+philosophie chrétienne, nous avons besoin de l'être encore davantage.
+
+Comme nous vous comptons parmi nos saints, comme vous êtes le père de
+notre Église nouvelle, nous sommes toutes désolées et toutes découragées
+quand, au lieu de nous bénir et d'élever notre intelligence, vous nous
+dites un peu sèchement: «Arrière, mes bonnes filles, vous êtes toutes de
+vraies sottes!»
+
+Je réponds pour mes soeurs: «C'est la vérité, maître; mais
+enseignez-nous à ne plus être sottes!»
+
+Le moyen n'est pas de nous dire que le mal tient à notre nature, mais
+qu'il résulte de la manière dont votre sexe nous a gouvernées jusqu'ici.
+Si nous demandons à Dieu l'intelligence, il nous la donnera peut-être,
+sans nous donner pour cela de la barbe, et alors vous serez bien
+attrapés à votre tour.
+
+Il me faut bien du courage pour plaisanter avec vous, monsieur, lorsque
+mon coeur est navré des souffrances que vous endurez dans la prison. Si
+je l'ose, c'est parce que je connais votre inaltérable sérénité, ce fond
+de gaieté que vous avez, et qui est à mes yeux la plus admirable preuve
+de votre bonté et de votre candeur.
+
+Vous avez voulu subir ce martyre: c'est bien de la bonté que vous avez
+pour une génération si légère et si froide. Tout en vous admirant, je ne
+puis vous approuver d'exposer votre santé et votre vie pour toute cette
+race qui ne vous vaut pas. Enfin, Dieu ne se fera pas le complice de
+vos bourreaux, et, malgré vous, il vous rendra à nos voeux, à notre
+dévouement et à notre respectueuse amitié.
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] Le docteur Gaubert jeune.
+
+
+
+
+CCVI
+
+A M. AUGUSTE MARTINEAU DESCHENEZ, A ALGER
+
+ Nohant, 16 juillet 1841.
+
+Non, mon cher enfant, je ne t'oublie pas, et je ne t'ai pas ôté mon
+amitié. Mais je n'écris plus à personne; ce que je dis non pour me
+justifier, mais pour que tu ne te croies pas plus maltraité que mes
+autres vieux amis. Je suis coupable envers vous tous, et mon horreur
+pour les lettres est aussi grande que mon dégoût des _belles-lettres_.
+J'aime pourtant à en recevoir des gens que j'aime, _belles_ ou non. Mais
+je ne sais plus répondre, je ne peux plus me résumer en quatre lignes
+comme autrefois, comme on le peut et comme on le fait quand on est
+jeune.
+
+Je ne le suis plus du tout, et apparemment mon cerveau s'est étrangement
+compliqué, puisque je ne peux plus rendre compte de moi à moins d'un
+volume que je t'épargne, et tu dois m'en savoir gré.
+
+Le fait est que ne puis plus dire si je suis triste ou gaie, forte ou
+abattue. Je n'en sais plus rien. Je suis triste ou contente selon les
+choses extérieures communes à nous tous; mais je n'ai plus aucune
+initiative avec ma vie. Elle me mène, je ne la gouverne plus. Et ce
+n'est pas chagrin de ma part, c'est indifférence de moi-même. Cela est
+venu avec les années et l'embonpoint; l'apathie naturelle y a contribué,
+et peut-être l'influence d'une époque où aucune de mes sympathies et de
+mes croyances n'est réalisée ni réalisable.
+
+Tu vois bien que je ne suis pas amusante et que je te parle de choses où
+tu n'entends rien. Car, Dieu merci, tu es jeune, tu aimes la vie, tu y
+trouves des souffrances ou des plaisirs personnels assez vifs pour que
+tu te sentes vivre. Enfin, tes idées n'ont pas encore pris une
+direction qui te rende la société antipathique. Peut-être même ne la
+prendront-elles jamais, et je ne sais pas pourquoi tu te souviens que
+j'existe, moi qui ne suis pas de ce monde et qui n'y pose qu'une patte,
+m'élançant avec les trois autres dans un avenir dont tu ne te soucies
+guère, et tu fais bien.
+
+Amuse-toi donc! je ne te plains pas, quoique je conçoive tes heures
+d'ennui et de souffrance là-bas. Mais enfin tu auras vu l'Afrique, et le
+présent, qui te déplaît souvent, aura son prix quand il sera entré dans
+le passé. Maurice, qui ne rêve que peinture et qui fait vraiment des
+progrès, voudrait bien être à ta place. Nous sommes à Nohant depuis un
+mois, et nous y _jouissons_ d'un temps détestable, par suite d'un petit
+imbécile de tremblement de terre qui est venu nous abîmer notre pauvre
+été.
+
+Solange est en pension et va venir ici passer ses vacances très
+prochainement.
+
+Maurice t'embrasse. Rapporte-lui de ton Afrique tout ce que tu pourras,
+tout ce que tu voudras, fussent de vieilles semelles arabes, ou une
+mèche de crins de cheval: il trouvera que cela a du _caractère_ et du
+_chic_.
+
+Bonsoir, mon cher Benjamin; reviens bientôt. Nous nous retrouverons,
+j'espère, à Paris, où je retournerai à l'automne. En attendant, ne crois
+pas que je t'aie mis de côté dans mes affections: à cet égard-là, je
+n'ai pas changé. Mais je suis devenue diablement sérieuse et ennuyeuse.
+
+Que Dieu soit avec toi et te donne du soleil, de l'insouciance et des
+émotions à doses mesurées. C'est ce que je puis te souhaiter de mieux.
+
+A toi de coeur.
+
+G. S.
+
+
+
+
+CCVII
+
+A MADAME MARLIANI, A PARIS
+
+ Nohant, 13 août 1841.
+
+Il y a bien longtemps que je ne vous ai écrit, chère belle et bonne.
+J'ai eu toutes mes nuits absorbées par le travail et la fatigue. J'ai
+passé tous les jours avec Pauline[1] à me promener, à jouer au billard,
+et tout cela me fait tellement sortir de mon caractère indolent et de
+mes habitudes paresseuses, que, la nuit, au lieu de travailler vite, je
+m'endors bêtement à chaque ligne. C'est une lutte très pénible, je vous
+assure, et pourtant, comme je suis déjà fort en retard avec Buloz, qui
+me tourmente, il n'y a pas moyen de céder au sommeil. Je me flatte
+toujours de m'éveiller à force de café et de cigarettes, afin d'arriver,
+vers trois heures du matin, à la fin de ma tâche et de pouvoir alors
+écrire le peu de lettres qui me tiennent au coeur. Mais je crois que
+le café est devenu pour moi de l'opium et que le tabac m'abrutit; car,
+avant d'avoir fait trois pages de mon roman, je bâille à me démettre la
+mâchoire, et, à la fin de la tâche, je tombe sur mon oreiller, comme si
+Enrico venait de me faire un discours sur les _fourtifications_.
+
+Je crois bien que mon roman ne sera guère plus amusant que lui: il est
+impossible de s'ennuyer aussi mortellement d'écrire, sans que le lecteur
+en fasse autant. Avec cela, je suis forcée de relire tous mes anciens
+romans pour les corrections de l'édition nouvelle[2]. Jugez quel plaisir
+de remâcher les points et les virgules d'une trentaine de volumes! Je
+crains sortir de là dans le dernier degré de l'idiotisme.
+
+Pauline me quitte le 16. Maurice part le 17 pour aller chercher sa
+soeur, qui doit être ici le 23. Elle ira vous voir si, dans la journée
+du 21 (jour de sa sortie de pension et de son départ pour Nohant), elle
+en trouve le temps au milieu des paquets et des commissions. Comme
+elle sera rue Pigalle, si vous passez par là, vous seriez bien bonne
+d'entrer. Je serais sûre d'avoir de vos nouvelles, par des yeux qui vous
+auraient vue.
+
+Au reste, Gaubert m'écrit que vous êtes guérie, mais que vous pouvez
+retomber si vous ne vous préservez pas. Encore une fois, et non pas
+pour la dernière, car je vous le rabâcherai toujours, chère amie,
+soignez-vous donc, et songez que vous n'avez pas le droit de vous moquer
+de vous-même quand vous êtes si nécessaire à votre gros Manoël, à moi, à
+nous tous.
+
+Vous ferez certainement bien d'aller en Normandie, et ensuite de venir
+à Nohant. J'espère que l'automne sera beau. C'est une saison qui, en
+Berry, ne manque jamais de nous dédommager. Pourvu que cette année de
+banqueroute ne me donne pas un démenti! Enfin, vous savez que ma
+baraque est saine et bien close. Vous y serez encore dans de meilleures
+conditions de santé qu'à Paris. Manoël y trouverait à chasser, puisqu'il
+aime la chasse, et vous devriez y amener par les oreilles le petit
+Gaston, qui cultive les bécasses, et à qui nous en fournirions de toute
+espèce. Viardot passe toutes ses journées à braconner, avec mon frère et
+Papet; car la chasse n'est pas encore ouverte, et ils bravent les lois
+divines et humaines. Pauline lit avec Chopin des partitions entières au
+piano. Elle est toujours bonne et charmante comme vous la connaissez. Sa
+grossesse ne l'incommode pas du tout; je suis désolée de ne pouvoir
+la garder plus longtemps. Mais elle retourne en Angleterre pour un
+_festival_.
+
+Bonsoir, chère bonne amie. N'imitez donc pas ma paresse, et écrivez-moi
+un peu plus souvent. Dites-moi ce que vous faites et où je dois vous
+écrire si vous quittez Paris.
+
+Je vous embrasse mille fois.
+
+A vous de coeur.
+
+GEORGE.
+
+Vous m'avez envoyé, par la poste, une petite brochure de M. Jognet, qui
+portait quelques mots écrits par lui à la main sur la couverture. En
+conséquence de quoi, j'ai payé trois francs de port! Dites à Enrico de
+ne pas me faire payer ses oeuvres aussi cher quand il me les enverra!
+
+ [1] Pauline Viardot.
+ [2] Première édition in-12. Perrotin, 1841-1842.
+
+
+
+
+CCVIII
+
+A MADEMOISELLE DE ROZIÈRES, A PARIS
+
+ Nohant, 22 septembre 1841.
+
+Chère amie,
+
+Je ne comprends pas que vous _m'accusiez_ de vous _accuser_, quand je
+vous approuve et vous plains de toute mon âme. Si je ne vous ai pas
+écrit, c'est que je ne savais où vous adresser ma lettre, et, comme le
+motif de votre absence était une chose fort secrète, comme on ne sait
+jamais ce que peut devenir une lettre qui ne va pas directement à la
+personne absente, je voulais attendre votre retour à Paris pour vous
+écrire. Je vous réponds ce soir à la hâte, ne voulant pas attendre la
+lettre de Solange, qui mettra bien deux ou trois jours à tailler et
+retailler sa plume, et ne voulant pas vous laisser dans le mauvais
+sentiment de doute que vous avez sur moi.
+
+J'ai passé la nuit à corriger des épreuves, la tête m'en craque; je ne
+vous dirai donc que deux mots. Parlez-moi à coeur ouvert si cela vous
+soulage, je ne me fais pas fort de vous consoler: je crois que vos
+douleurs sont grandes et qu'il n'est au pouvoir de personne de les
+guérir. Mais, si vous sentez le besoin de les dire, aucune affection ne
+recevra vos épanchements avec plus de sollicitude que la mienne.
+
+Où avez-vous pris que je pouvais vous blâmer? et par où êtes-vous
+blâmable? Je ne suis pas catholique, je ne suis pas du monde. Je ne
+comprends pas une femme sans amour et sans dévouement à ce qu'elle
+aime. Soyez aussi prudente que possible, pour que ce monde hypocrite
+et méchant ne vous fasse pas perdre l'extérieur et le nécessaire de
+l'existence matérielle.
+
+Mais votre vie intérieure, nul n'a droit de vous en demander compte. Si
+je puis quelque chose pour vous aider à lutter contre les méchants, vous
+me le direz dans l'occasion, et vous me trouverez toujours. Bonsoir,
+amie; parlez-moi de vous, de _lui_, de votre santé à tous deux. Ce que
+vous me faites pressentir me laisse dans un grand effroi. Est-il plus
+malade? est-ce vous qui le seriez?
+
+Personne ici n'a su que vous étiez absente, je n'en ai rien dit. Je
+crois que, s'il y a eu et s'il y a encore des cancans, ils viennent de
+M. F..., qui écrit toutes les semaines et qui cause toujours, par ses
+lettres (je ne sais si elles contiennent des nouvelles ou des ragots),
+un notable changement dans l'humeur. Je ne connais ce monsieur que de
+vue; mais je le crois écorché vif et toujours prêt à en vouloir à tout
+le monde de ses propres disgrâces. Ce caractère est peut-être plus digne
+de pitié que de blâme; mais il fait bien du mal à _l'autre_, qui a la
+peau si délicate, qu'une piqûre, de cousin y fait une plaie profonde.
+
+Mon Dieu, n'y a-t-il pas assez de maux véritables, sans en créer
+d'imaginaires?
+
+A vous de coeur et à toujours.
+
+
+
+
+CCIX
+
+A LA MÊME, AU CHÂTEAU DE MERVILLY PAR ORBEC (CALVADOS)
+
+ Nohant, 15 octobre 1841.
+
+Chère amie,
+
+Je me décide à retourner à Paris à la fin du mois, pour faire un bail
+relatif à la patraque de maison que j'ai à Paris, rue de la Harpe, et
+dont je veux régler les revenus. Je tâcherai d'arranger mes autres
+affaires de manière à passer quelques mois près de vous. Ainsi ne faites
+pas mon oraison funèbre, et gardez-moi cette bonne et chaude amitié qui
+ferait revivre les morts.
+
+Il est bien vrai que j'ai été sur le point de m'ensevelir à Nohan pour
+cet hiver, comme les marmottes dans la neige. Mes affaires ne sont pas
+plus brillantes; mais je retrouve parfois le courage de travailler pour
+suppléer aux revenus et je fais mon possible pour ne point me tenir
+éloignée de mes enfants.
+
+Vous seriez venue me voir, chère bonne, je me le dis avec
+reconnaissance; mais j'aime mieux aller vous voir, parce que ce sera
+pour plus longtemps. Et puis nous sommes voisines maintenant, et, si
+vous voulez n'être pas trop _mondaine_, j'irai bien souvent jaser et
+fumer avec vous. Au reste, si je vous prie d'être bien sage et bien
+retirée, ce n'est pas tant pour moi (qui aime mieux vous voir dans le
+tourbillon que de ne pas vous voir du tout) qu'à cause de vous et de
+votre santé, que l'air, la campagne et l'absence de tracasseries ont
+rétablie, comme je m'y attendais bien. Cette, vie de Paris nous tend
+les nerfs et nous tue à la longue. Ah! que je le hais, ce centre des
+lumières! je n'y mettrais jamais les pieds, si les gens que j'aime
+voulaient prendre la même résolution.
+
+N'attendez pas _Horace_ dans la _Revue_: Buloz exigeait des corrections
+que je n'ai pas voulu faire et je l'ai envoyé paître.
+
+Qu'est-ce que cette réaction en Espagne? est-ce un _puff_ politique?
+est-ce une affaire qui peut entraîner ce malheureux pays dans de
+nouveaux désastres? O familles royales! quel exemple de vertus
+domestiques vous savez donner! c'est chez vous seules qu'on voit le
+frère s'armer contre le frère et la mère contre la fille! Jusques à
+quand ces champignons vénéneux couronnés épuiseront-ils, à leur profit,
+tous les sucs de l'humanité!
+
+Mais je vous écris cela pendant que vous êtes dans le sein de votre
+famille, catholique et royaliste, je crois, Ne discutez pas inutilement,
+chère amie. On ne se corrige pas quand on n'a pas été formé de bonne
+heure aux idées de progrès. Pourvu qu'on soit bon, c'est beaucoup. Je
+crois que vous m'avez toujours dit que vos soeurs vous aimaient: je
+m'en réjouis parce qu'elles seront forcées d'aimer en vous le _monstre_
+révolutionnaire et progressif.
+
+Bonsoir donc, bonne et chère amie. Embrassez pour moi mon gros Manoël
+quand vous lui écrirez, et ce scélérat de petit Gaston quand vous le
+verrez.
+
+J'ai encore Solange avec moi; je la ramènerai à Paris. Maurice part pour
+Nérac et viendra bientôt me rejoindre. Arrivez aussi de votre Normandie,
+afin que Paris me semble supportable.
+
+Papet est au fond des forêts, dans _Erymanthe_ pour le moins, chassant
+le sanglier. Chopin est à Paris, et il est retombé, comme il dit, dans
+ses triples croches.
+
+A vous.
+
+G.
+
+
+
+
+CCX
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHÂTRE
+
+ Paris, 27 septembre 1841.
+
+Il y a plusieurs jours que je veux t'écrire; mais la fatigue a été trop
+forte depuis une quinzaine. Tu verras par notre prochain numéro[1] que
+j'ai barbouillé bien du papier. A peine ai-je donné une dizaine de jours
+aux barbouillages, qu'il en faut passer quatre ou cinq à la correction
+des épreuves. Et puis la correspondance pour ladite _Revue_ et mes
+affaires personnelles, qui sont toujours arriérées et qui prennent
+encore une huitaine. Tu vois ce qu'il me reste de jours, ce mois-ci,
+pour songer à ce que je vais dire dans le numéros suivant. Heureusement
+que je n'ai plus à chercher mes idées: elles sont éclaircies dans mon
+cerveau; je n'ai plus à combattre mes doutes: ils se sont dissipés comme
+de vains nuages devant la lumière de la conviction; je n'ai plus à
+interroger mes sentiments: ils parlent chaudement au fond de mes
+entrailles et imposent silence à toute hésitation, à tout amour-propre
+littéraire, à toute crainte du ridicule.
+
+Voilà à quoi m'a servi, à moi, l'étude de la philosophie, et d'une
+certaine philosophie, la seule claire pour moi, parce qu'elle est la
+seule qui soit aussi complète que l'est l'âme humaine aux temps où nous
+sommes arrivés. Je ne dis pas que ce soit le dernier mot de l'humanité;
+mais, quant à présent, c'en est l'expression la plus avancée.
+
+Tu demandes pourtant à quoi sert la philosophie et tu traites de
+subtilités inutiles et dangereuses la connaissance de la vérité
+cherchée, depuis que l'humanité existe, par tous les hommes, et arrachée
+brin à brin, filon par filon, du fond de la mine obscure, par les hommes
+les plus intelligents et les meilleurs dans tous les siècles. Tu traites
+un peu cavalièrement l'oeuvre de Moïse, de Jésus-Christ, de Platon,
+d'Aristote, de Zoroastre, de Pythagore, de Bossuet, de Montesquieu, de
+Luther, de Voltaire, de Pascal, de Jean-Jacques Rousseau, etc., etc.,
+etc.! Tu sabres à travers tout cela, peu habitué que tu es aux formules
+philosophiques. Tu trouves dans ton bon coeur et dans ton âme généreuse
+des fibres qui répondent à toutes ces formules et tu t'étonnes beaucoup,
+qu'il faille prendre la peine de lire dans un langage assez profond la
+doctrine qui légitime, explique, consacre, sanctifie et résume tout ce
+que tu as en toi de bonté et de vérité acquise et naturelle. L'oeuvre de
+la philosophie n'a pourtant jamais été et ne sera jamais autre chose
+que le résumé le plus pur et le plus élevé de ce qu'il y a de bonté,
+de vérité et de force répandu dans, les, hommes à l'époque où chaque
+philosophe l'examine. Qu'une idée de progrès, qu'une supériorité
+d'aperçus et une puissance d'amour et de foi dominent cette oeuvre
+d'examen (et comme qui dirait de statistique morale et intellectuelle),
+des richesses acquises précédemment et contemporainement par les hommes,
+et voilà une philosophie. Les brouillons du journalisme qui attendent
+apparemment qu'on les amuse avec des prophéties d'almanach, s'écrient:
+«Vous ne nous dites rien de neuf.» Les braves gens comme toi, disent:
+«Nous sommes aussi instruits que vous!» Tant mieux! alors donnez-nous un
+millier ou seulement une centaine de gens comme vous, et nous régénérons
+le monde. Mais, comme, jusqu'ici, on ne nous a guère fait le plaisir de
+nous dire que nous insistions trop sur des vérités reconnues; comme nous
+entendons, au contraire, ces paroles partir de tous côtés: «Nous savons
+bien que Jésus, Rousseau et compagnie ont prêché la charité et la
+fraternité; nous avons entendu parler de cela et ne savons pourquoi vous
+revenez sur ces choses dont personne ne veut et dont nous ne voulons
+pas!» comme ce ne sont pas seulement les nobles, les prêtres et
+les bourgeois qui nous tiennent ce langage, mais encore certains
+républicains, et le _National_ en tête, nous avons lieu de penser que
+nous ne faisons pas une oeuvre si étroite qu'elle en a l'air, ni si
+facile qu'elle te semble, ni si inutile que _le National_ fait semblant
+de le croire. Certaines autres classes n'en jugent pas ainsi et ne
+s'aperçoivent pas trop que cette vieille fraternité que nous prêchons
+et, cette jeune égalité que nous cherchons à rendre possible, _le
+plus prochainement possible_, soient des vérités banales, acceptées,
+triomphantes, et dont il soit inutile de se préoccuper. Ces classes,
+mécontentes et inquiètes, croient, au contraire, que nos vérités
+rebattues n'ont jamais préoccupé les gens qui n'y trouvaient pas leur
+profit; et les institutions faites pour la bourgeoisie le prouvent, je
+crois, un peu.
+
+Si donc, convaincu, comme tu l'es, que les masses sont toutes initiées
+au _pourquoi_, au _parce que_ et au _par conséquent_ de l'avenir et du
+passé, viens un peu te mettre à l'oeuvre avec nous, tu verras que tu
+n'as guère connu les masses jusqu'ici. Tu les verras pleines d'ardeur et
+de trouble, animées, pour la plupart, de ces bons et grands sentiments
+sans lesquels ni Leroux, ni toi, ni moi ne les aurions (puisque rien
+n'est isolé dans l'ordre moral ou physique de l'humanité). Mais aussi
+tu verras d'énormes obstacles, de coupables résistances, des intérêts
+obstinés et égoïstes, et ce qui, dans ces masses, domine les unes et les
+autres, un vague inconcevable dans la pensée et dans les croyances; une
+incertitude effrayante, mille fantaisies, mille rêves contradictoires;
+tous les bons voulant le bien, et à peine trois dans chaque million
+d'hommes étant d'accord sur un même point, parce que, s'il y a partout,
+comme tu le remarques fort bien, _l'instinct_ du vrai et du juste,
+nulle part cet instinct n'est arrivé à l'état de _connaissance_ et de
+certitude. Et comment cela serait-il possible quand l'histoire offre un
+chaos où tous les hommes, jusqu'ici, se sont perdus, avant d'y trouver
+la notion profondément politique, philosophique et religieuse du progrès
+indéfini? notion que tous les esprits un peu conséquents de ce siècle
+ont enfin adoptée sans restriction, même ceux qu'elle contrarie dans
+leurs intérêts présents.
+
+De nombreux et admirables travaux, des conclusions émanées de plusieurs
+points de vue opposés en apparence, mais se rencontrant sur le
+principal, ont fait passer cette notion dans l'âme humaine, et tu l'as
+reçue presque en naissant, sans te demander, enfant ingrat, quelle mère
+céleste t'avait inoculé cette vie nouvelle, que tes pères n'ont pas eue,
+et que tu légueras plus large et plus complète à tes enfants lorsque tu
+l'auras portée en toi et fécondée de ta propre essence. Cette mère
+de l'humanité, que les bons devraient chérir et vénérer, c'est la
+philosophie religieuse. Et vous appelez cela le pont aux ânes, au lieu
+d'avouer que, sans elle, sans cette clarté versée peu à peu, jour par
+jour en vous, vous seriez des sauvages!
+
+Je vais te poser une question sans réplique: Pourquoi n'es-tu pas un
+avide et grossier possesseur de terres, dur au pauvre, sourd à l'idée
+de progrès, furieux contre le mouvement d'égalité qui se fait parmi les
+hommes? cependant tu es le contraire de cet homme-là. Qui t'a rendu
+ainsi? qui t'a enseigné, dès ton enfance, que l'égoïsme est odieux, et
+qu'une grande pensée, un beau mouvement du coeur font plus de bien à toi
+et aux autres que l'argent et la prospérité matérielle? Est-ce l'idée
+révolutionnaire répandue en France depuis 93? Non, à moins que ce ne
+fût d'une façon indirecte; car nous ne la comprenions guère quand nous
+étions enfants, cette révolution qui inspirait autour de nous tant
+d'horreur aux uns, tant de regret aux autres. Qui donc détachait
+mystérieusement nos jeunes âmes de l'égoïsme un peu prêché et un peu
+déifié, il faut en convenir, dans toutes nos familles? N'était-ce pas
+tout bonnement l'idée chrétienne, c'est-à-dire le reflet lointain d'une
+philosophie antique passée à l'état de religion, comme toutes des
+philosophies un peu profondes? Et, après, quand nous avons été
+_émeutiers_ et _bousingots_ (de coeur, si nous ne l'avons été de fait),
+qui nous poussait au désir de ces luttes et au besoin de ces émotions?
+Était-ce, comme on l'a dit des républicains d'alors, l'_ambition?_
+
+Nous ne savions pas seulement ce que c'était que l'ambition; c'était
+l'idée révolutionnaire de 93 qui se réveillait en nous à l'âge où on
+lit la philosophie du dix-huitième siècle, et où l'on commence à se
+passionner pour cette ère d'application incomplète, et funeste à
+beaucoup d'égards, mais grande et saine en résultats, qui mène de
+Jean-Jacques à Robespierre.
+
+Et, aujourd'hui, pourquoi sommes-nous encore agités d'un besoin d'action
+et d'un zèle fanatique, sans savoir où nous prendre et par quel bout
+commencer, et à qui nous joindre, et sur quoi nous appuyer? car, voyons,
+savons-nous, avons-nous su, depuis, dix ans, tout cela? Si nous l'avions
+su, nous n'en serions pas où nous en sommes. Eh bien! ce qui nous rend
+toujours si ardents à une révolution morale dans l'humanité, c'est le
+sentiment religieux et philosophique de l'égalité, d'une loi divine,
+méconnue depuis que les hommes existent; reconnue enfin et conquise en
+principe, mais obscure, mais plongée à demi dans le Styx, mais niée et
+repoussée par les nobles, les prêtres, le souverain, la bourgeoisie et
+la bourgeoisie démocratique elle-même! Le _National!_ Nous savons
+bien sa pensée, mieux que vous, et j'ai un peu ri, je te l'avoue, du
+jésuitisme que le bon gros Thomas a dû employer dans sa lettre, pour
+vous faire rentrer dans son filet; demi-farceur, demi-_jobard_, flouant
+un peu les autres (en politique s'entend, et non en fait d'argent), afin
+de se consoler d'être floué en plein lui-même!
+
+D'où je conclus à te demander, mon enfant, toi dont je connais le coeur
+à fond, toi que je sais aussi romanesque que moi devant ces idées
+d'égalité que l'on a cru trop longtemps bonnes pour don Quichotte, et
+qui commencent à le devenir pour tous, je te demande, dis-je, qui t'a
+fait partisan de l'égalité, sincèrement et profondément?
+
+Sont-ce les doctrines du _National?_ Il n'en a pas, il n'en a jamais
+eu, même du temps de Carrel, qui était leur maître à tous. Il ne laisse
+aller sa pensée de temps en temps que pour dire que l'égalité, comme
+toi et moi l'entendons, est impossible, sinon abominable. Dupoty,
+cette malheureuse victime d'un odieux coup d'État de la patrie, était
+aristocrate et rougissait des partisans qu'on lui a supposés. Il n'avait
+même pas le mérite d'être coupable de sympathie pour ces pauvres fous
+du communisme que l'on peut blâmer tout bas, et que le _National_ a
+insultés et flétris jusque sous le couteau de la patrie! lâche en ceci!
+car, si le communisme avait fait une révolution, c'est-à-dire lorsqu'il
+en fera une, et ce sera malheureusement trop vite, le _National_ sera
+à ses pieds: comme Carrel lui-même, qui, le 26 juillet, traitait la
+révolution de «sale émeute», et qui en parlait très différemment le
+1er août. Doutez-vous de cela? vous le verrez! souvenez-vous de ceci
+seulement: que nous marchons vite, bien vite, et qu'il n'y a pas de
+temps à perdre, pas un jour, pas une heure, pour dire au peuple ce qu'il
+faut lui dire.
+
+Là gît le lièvre. Michel, qui est l'homme certainement le plus
+intelligent de ce parti du _National_, le Malgache et toi (qui,
+Dieu merci! n'es du parti que faute d'en avoir trouvé un qui soit
+l'expression de ton coeur), vous voilà disant: «Faisons une révolution,
+nous verrons après.»
+
+Nous, nous disons: «Faisons une révolution; mais voyons tout de suite ce
+que nous aurons à voir après.»
+
+Le _National_ dit: «Ces gens sont fous, ils veulent des institutions.
+Eux! des sectaires, des philosophes, des rêveurs! leurs institutions
+n'auront pas le sens commun.»
+
+Nous disons: «Ces gens sont aveugles, ils veulent agiter le peuple,
+avec des institutions déjà vieillies, à peine modifiées, et nullement
+appropriées aux besoins et aux idées de ce peuple, qu'ils ne connaissent
+pas et qui les connaît aussi peu.»
+
+Le _National_ dit: «Voyons-les donc, leurs belles institutions! Ah! ils
+nous parlent philosophie? que veulent-ils faire avec leur philosophie?
+Jean-Jacques a tout dit; Robespierre, tout essayé. Nous continuerons
+l'oeuvre de Rousseau et de Robespierre.»
+
+Nous disons: «Vous n'avez ni lu Rousseau, ni compris Robespierre, et
+cela parce que vous n'êtes pas philosophes, et que Robespierre et
+Rousseau étaient deux philosophes. Vous ne pourrez pas appliquer leur
+doctrine parce que vous ne savez ni ce que l'un a voulu dire, ni ce que
+l'autre a voulu faire. Vous croyez, par la guerre au dehors et la force
+au dedans, donner de la gloire à la France et à votre parti? Le peuple
+n'a pas besoin de gloire, il a besoin de bonheur et de vertu. Si cela
+ne peut s'acheter que par la guerre, il fera la guerre et vous prendra
+peut-être pour généraux, si vous faites vos preuves d'autre chose que
+de combattre le très petit combat à la plume; mais, tout en faisant la
+guerre, la France voudra des institutions, et ce n'est pas vous qui le
+ferez, vous en êtes incapables. Votre ignorance, votre inconséquence,
+votre violence et votre vanité, nous sont hautement manifestées par
+chaque ligne que vous écrivez, même sur les moindres matières. Qui donc
+fera ces lois? un Messie? nous n'y croyons pas. Des révélateurs? nous ne
+les avons pas vus apparaître. Nous? nous ne lisons pas dans l'avenir et
+ne savons pas quelle forme matérielle devra prendre la pensée humaine à
+un moment donné. Qui donc fera ces lois? Nous tous, le peuple d'abord,
+vous et nous, par-dessus le marché. Le moment inspirera les masses.
+
+Oui, disons-nous encore, les masses seront inspirées! Mais à quelle
+condition? à la condition d'être éclairées. Éclairées sur quoi? sur
+tout, sur la vérité, sur la justice, sur l'idée religieuse, sur
+l'égalité, la liberté et la fraternité, _sur les droits et sur les
+devoirs_, en un mot.
+
+Ici, entamez la discussion, si vous voulez; nous vous écouterons.
+Dites-nous où le droit finit, où le devoir commence, dites-nous quelle
+liberté aura l'individu et quelle autorité la société? quelle sera la
+politique, quelle sera la famille, quelles seront les répartitions du
+travail et du salaire, quelle sera la forme de la propriété? Discutez,
+examinez, posez, éclaircissez, émettez tous les principes, proclamez
+votre doctrine et votre foi sur tous ces points. Si vous possédez la
+vérité, nous serons à genoux devant vous. Si vous ne l'avez pas, mais
+que vous la cherchiez de bonne foi, nous vous estimerons et ne vous
+contredirons qu'avec le respect qu'on doit à ses frères.
+
+Mais, quoi! au lieu de chercher ces discussions dont les masses tiennent
+peut-être quelques solutions vagues (qui n'attendent pour s'éclaircir
+qu'un problème bien posé), au lieu de dire chaque jour au peuple les
+choses profondes qui doivent le faire méditer sur lui-même et de lui
+indiquer les principes d'où il tirera ses institutions, vous vous bornez
+à de vagues formules qui se contredisent les unes les autres et sur
+lesquelles vous ne voulez pas plus vous expliquer que des mages ou des
+oracles antiques? vous vous bornez à une guerre âcre et sans goût, sans
+esprit, sans discussion approfondie avec certains hommes et certaines
+choses? Il est possible qu'un journal de votre espèce soit nécessaire
+pour réveiller un peu la colère chez les mécontents et pour jeter
+quelque terreur dans l'âme des gouvernants; mais ce n'est qu'un
+instrument grossier. Qu'il fonctionne donc! Nous l'apprécions à sa juste
+valeur et nous tenons sur la réserve pour ne pas ébranler une des forces
+de l'opposition, qui n'en a pas de reste; mais ce n'est, à nos yeux
+comme aux yeux du peuple, qu'une force aveugle; et, quand ceux qui font
+jouer cette machine, cette catapulte informe, s'imaginent être à la fois
+et le peuple et l'armée, nous les renvoyons à leurs éléphants et à leurs
+pièces de bois, comme de vrais machinistes qu'ils sont. Vous dites à
+cela: «Un journal qui paraît tous les jours, et qui est exposé à
+toute la rigueur des lois de septembre, ne peut pas, comme un ouvrage
+philosophique de longue haleine, soulever des discussions sur le fond
+des choses; l'opposition de tous les instants, ne peut être qu'une
+guerre de _fait_ à _fait_.»
+
+A la bonne heure; mais, si vous êtes des hommes capables, les futurs
+représentants de la France, comme vous le prétendez, pourquoi ne
+faites-vous pas faire cette opposition, nécessaire mais grossière, par
+vos domestiques? Si vous ne vous fiez qu'à votre activité, à votre
+courage et à votre désintéressement (on vous accorde ces trois choses,
+et c'est beaucoup), eh bien! faites, mais ne niez pas qu'on puisse faire
+une critique plus sérieuse, plus pénétrante, portant au coeur des choses
+que vous ne faites qu'effleurer. Ne niez pas qu'on doive discuter la
+doctrine politique et l'appuyer sur les bases qui sont indispensables à
+toute société, l'unité de croyance. Au lieu de railler et de rejeter les
+idées fondamentales, encouragez-les, apportez les vôtres, si vous en
+avez, comme vous le dites; unissez-vous du moins par le coeur à ceux qui
+veulent travailler au temple, dont vous ne faites que le chemin de fer.
+
+Eh quoi! au lieu de cela, au lieu de les regarder comme vos frères, vous
+les raillez, vous les outragez, vous feignez de les dédaigner et de
+savoir mieux qu'eux ce que vous ne comprenez seulement pas! Eh bien! peu
+nous importe, et ce silence glacé de part et d'autre ne sera pas
+rompu par nous les premiers. Mais, le jour où vous manquerez de cette
+prudence, vous trouverez peut-être à qui parler. En attendant, vous êtes
+bien pleutres; car nous attaquons vos doctrines, nous nous en prenons à
+votre maître Carrel, nous interrogeons votre pensée d'il y a dix ans, et
+il n'y en a pas un de vous qui ait un mot à répondre. Ce prétendu dédain
+de la part de gens de votre force est bien comique en vérité, et ne
+peut pas nous offenser; mais il donne à croire que vous êtes de grands
+hypocrites et des ambitieux bien personnels, vous qui prenez tant
+d'ombrage de ce que vous appelez notre _concurrence_; vous qui
+dénoncez les autres journaux d'opposition dont vous craignez aussi la
+_concurrence_, comme n'ayant pas satisfait aux lois sur le timbre; vous
+qui ne vivez que de haine, de petitesse, d'envie et de morgue. Nous
+vous savons par coeur, et, si nous ne vous dénonçons pas à l'opinion
+publique, c'est parce que vous n'êtes pas assez forts pour faire
+beaucoup de mal, et parce qu'il y a bien autre chose à faire à cette
+heure que de s'occuper de vous.
+
+Cette boutade va te faire croire qu'il y a une guerre acharnée couvant
+dans nos coeurs contre le _National_ et sa _docte cabale_. Je puis te
+donner ma parole d'honneur que, depuis que je t'ai quitté, voici la
+première fois que j'en parle. Vivant au fond de mon cabinet, et ne
+voyant Leroux, qui travaille de même dans son coin, que quelques
+instants au bureau, pour nous entendre sur notre rédaction avec Viardot,
+et écrire quelques lettres d'administration intérieure, nous n'apprenons
+le mauvais vouloir et les petites menées du _National_ que pour rire
+un peu du _toupet_ avec lequel, partant de trois abonnés, et assurés
+seulement de trois rédacteurs (qui sont nous trois), exposés aux injures
+et à la fureur de tous les journaux, nous nous mettons en pleine
+mer sans nous soucier du lendemain. Nous nous sentons si forts de
+conviction, que, quand même personne ne nous écouterait, comme il ne
+s'agit ici ni d'argent ni de gloire, nous serions sûrs d'avoir fait
+notre devoir, obéi à une volonté intérieure qui nous enflamme, et laissé
+quelques vérités écrites qui mettront, un jour, quelques hommes sur la
+voie d'autres vérités.
+
+En arrangeant tout au plus mal, voilà ce qui peut nous arriver de pis,
+et c'est encore assez beau pour donner du courage. Aussi j'en ai plus
+que je ne m'en suis senti à aucune époque de ma vie, et j'éprouve
+un calme que n'altéreront pas, je te le promets, les _déclamations
+fougueuses_ que je viens de t'écrire contre ton _National_. Pourquoi me
+contiendrais-je avec toi quand il me prend fantaisie de jurer un peu?
+Cela soulage et ne prouve que l'ardeur avec laquelle je voudrais mettre
+la main sur ton coeur pour le disputer au diable. Quand, par hasard,
+dans la rue ou dans le salon de madame Marliani, où je mets le nez une
+fois par semaine, j'entends quelque hérésie contre ma foi, ou quelque
+cancan contre nos personnes, je n'en perds pas un point de mon ourlet,
+car j'ourle des mouchoirs à ces moments-là, et on ne me prendra pas par
+mes paroles avec les indifférents: à ceux-là, on parle par la voie de la
+presse; s'ils n'écoutent pas, qu'importe? Mais, puisque j'ai une nuit
+de disponible et que je ne la retrouverai peut-être pas d'ici à deux ou
+trois mois, j'en ai profité pour babiller avec foi, pour le dire que tu
+n'as pas le sens commun, quand tu dis: «Je suis un homme d'action; à
+quoi bon perdre le temps en réflexions?» C'est une grosse erreur, que de
+croire qu'il y a des hommes purement d'action, et des hommes purement
+de réflexion. Quel homme eut plus d'action que Napoléon? s'il n'eût pas
+fait de bonnes et profondes réflexions à la veille de chaque bataille,
+il n'en eût pas tant gagné. Il est vrai qu'il réfléchissait plus vite
+que nous; mais il n'en réfléchissait que davantage. Qu'est-ce qu'une
+action sans réflexion, sans méditation antérieure? Il y a un proverbe
+qui dit: _Où vont les chiens?_ Et tu sais qu'on a écrit et discuté avec
+une plaisante gravité, pour savoir si les chiens, en marchant devant
+eux, à droite, à gauche, avec cet air sérieux et affairé qui leur est
+propre, avaient un but, une idée, ou s'ils étaient mus par le hasard.
+
+Il est certain que pas même les animaux les plus stupides, pas même les
+polypes n'ont d'action sans but. Comment l'homme aurait-il une action
+quelconque sans une volonté, et une volonté sans une pensée, et une
+pensée sans un sentiment, et un sentiment sans une réflexion, et, par
+conséquent, une action sans le jeu de toutes ses facultés? Plus tu te
+poseras en homme d'action, plus tu affirmeras que la réflexion occupe
+en toi une grande part d'existence; à moins que tu ne fusses fou, ou
+le séide d'un parti qui dicte sans expliquer et qui commande sans
+convaincre. Non, cela n'est point: aucun parti, à l'heure où nous
+vivons, n'a de tels séides, et tu es l'homme le moins séide que je
+connaisse.
+
+Agis donc comme tu voudras dans la sphère d'activité présente où
+t'entraîne ce qu'on appelle l'opinion républicaine. Tu n'y feras pas
+un pas qui ne soit accompagné chez toi de doute et d'examen. Ainsi
+ne crains pas de lire de la philosophie. Tu verras qu'elle abrège
+singulièrement les irrésolutions. Quand elle est bonne et qu'elle
+pénètre, elle devient comme la table de Pythagore apprise par coeur. On
+n'a plus à supputer sur ses doigts; les lents calculs de l'expérience
+deviennent inutiles à répéter. Ils sont acquis a la mémoire, à l'ordre
+du cerveau, à la faculté de conclure. Il n'y a pas un seul homme tant
+soit peu complet et fort, et capable de prendre vite et bien un parti,
+de dominer un instant son individualité, là où il n'y a pas, comme dit
+le grand Diderot, _cette Minerve tout armée_ à l'entrée du cerveau.
+
+Tout ceci est pour te dire que tu me fais écrire là une lettre bien
+inutile pour ton instruction, puisqu'en lisant plus attentivement, et
+plutôt deux fois qu'une, les excellents et admirables articles de Leroux
+dans notre _Revue_, tu aurais trouvé la réponse même aux _pourquoi_ que
+tu m'adresses.
+
+Ensuite, si tu étais descendu dans ta propre réflexion avec une complète
+naïveté, tu te serais trouvé beaucoup plus grand (capable que tu es de
+pénétrer dans les profondeurs de la vérité) que tu ne crois l'être en
+disant: «Je ne suis qu'un homme d'action.» Un homme d'action, c'est
+Jacques Cherami, qui porte une lettre et ne sait pas pour quoi ni pour
+qui; ne te rapetisse pas. Tu as beaucoup rêvé, beaucoup senti; tu m'as
+dit, durant ces derniers temps que j'ai passés là-has, des choses trop
+remarquables comme grand sentiment de coeur et grande droiture d'esprit
+en politique, pour que je te croie un ouvrier de la vigne du seigneur
+Thomas, ce bon vigneron qui saurait si bien dire: _Adieu paniers,
+vendanges sont faites!_
+
+Bonsoir, cher ami; lis ma lettre à Fleury et à ta femme, si cela peut
+l'intéresser, mais à personne autre, je t'en prie; je serais désolée
+qu'on me crût occupée à cabaler contre le _National_, parce que je fais
+une _Revue_ qu'il ne veut pas annoncer. Dieu me garde de faire cette
+sale petite guerre du journalisme! je n'ai pas un mot à répondre à tous
+ceux qui me demandent: «Pourquoi le _National_ se sépare-t-il de vous?»
+Je leur dis que je n'en sais rien.--Silence donc là-dessus. Embrasse ta
+femme et tes enfants pour moi.
+
+Hélas! je crois que je t'écris pour tout l'hiver! Je n'ai pas le temps
+de causer et de me laisser aller. Écris-moi toujours; mais ne discutons
+plus, cela n'avance à rien. Si la _Revue_ t'embête, en fin de compte, ne
+va pas croire que je trouve mauvais que tu la _lâches_. Nous avons des
+abonnés et nous n'imposons rien, même à nos meilleurs amis. J'ai la
+certitude qu'un jour, on lira Leroux comme on lit le _Contrat social._
+C'est le mot de M. de Lamartine. Ainsi, si cela t'ennuie aujourd'hui,
+sois sûr que les plus grandes oeuvres de l'esprit humain en ont ennuyé
+bien d'autres qui n'étaient pas disposés à recevoir ces vérités dans
+le moment où elles ont retenti. Quelques années plus, tard, les uns
+rougissaient de n'avoir pas compris et goûté la chose des premiers.
+D'autres, plus sincères, disaient: «Ma foi, je n'y comprenais goutte
+d'abord, et puis j'ai été saisi, entraîné et pénétré.» Moi, je pourrais
+dire cela de Leroux précisément. Au temps de mon scepticisme, quand
+j'écrivais _Lélia_, la tête perdue de douleurs et de doutes sur toute
+chose, j'adorais la bonté, la simplicité, la science, la profondeur de
+Leroux; mais je n'étais pas convaincue. Je le regardais comme un homme
+dupe de sa vertu. J'en ai bien rappelé; car, si j'ai une goutte de vertu
+dans les veines, c'est à lui que je la dois, depuis cinq ans que
+je l'étudié, lui et ses oeuvres. Je te supplie de rire au nez des
+paltoquets qui viendront te faire des _Hélas_! sur son compte. Tu vois
+que je ne te traite pas en _paltoquet_, et que je le défends chaudement
+près de toi. Adieu encore. Aime-moi toujours un peu. Je suis très
+contente du moral de Jean[2], mais non de son physique: ses mains ont
+horreur de l'eau.
+
+Tu ne m'as pas dit un mot d'_Horace._ Pour cela, je te permets de n'en
+penser de bien ni aujourd'hui ni jamais. Tu sais que je ne tiens pas à
+mon _génie littéraire_. Si tu n'aimes pas ce roman, il faut ne pas te
+gêner de me le dire. Je voudrais te dédier quelque chose qui te plût, et
+je reporterais la dédicace au produit d'une meilleure inspiration.
+
+G.
+
+ [1] De la _Revue indépendante_.
+ [2] Domestique.
+
+
+
+
+CCXI
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Paris, 27 avril 1842.
+
+Mon enfant,
+
+Vous êtes un grand poète, le plus inspiré et le mieux doué parmi tous
+les beaux poètes prolétaires que nous avons vus surgir avec joie dans
+ces derniers temps. Vous pouvez être le plus grand poète de la France un
+jour, si la vanité, qui tue tous nos poètes bourgeois, n'approche pas de
+votre noble coeur, si vous gardez ce précieux trésor d'amour, de fierté
+et de bonté qui vous donne le génie.
+
+On s'efforcera de vous corrompre, n'en doutez pas; on vous fera des
+présents, on voudra vous pensionner, vous décorer peut-être, comme on
+l'a offert à un ouvrier écrivain de mes amis, qui a eu la prudence de
+deviner et de refuser. Le ministre de l'instruction publique, qui s'y
+connaît bien[1], a déjà _flairé_ en vous le vrai souffle, la redoutable
+puissance du poète. Si vous n'eussiez chanté que la mer et Désirée, la
+nature et l'amour, il ne vous eût pas envoyé une bibliothèque. Mais
+l'_Hiver aux riches_, la _Méditation sur les toits_, et d'autres
+élans sublimes de votre âme généreuse, lui ont fait ouvrir l'oreille.
+«Enchaînons-le par la louange et les bienfaits, s'est-il dit, afin qu'il
+ne chante plus que la vague et sa maîtresse.»
+
+Prenez donc garde, noble enfant du peuple! vous avez une mission plus
+grande peut-être que vous ne croyez. Résistez, souffrez; subissez la
+misère, l'obscurité, s'il le faut, plutôt que d'abandonner la cause
+sacrée de vos frères. C'est la cause de l'humanité, c'est le salut de
+l'avenir, auquel Dieu vous a ordonné de travailler, en vous donnant une
+si forte et si brûlante intelligence...
+
+Mais non! le fils du riche est de nature corruptible; l'enfant du peuple
+est plus fort, et son ambition vise plus haut qu'aux distinctions et aux
+amusements puérils du bien-être et de la vanité. Souvenez-vous, cher
+Poncy, du mouvement qui vous fit crier:
+
+ Pourquoi me brûles-tu, ma couronne d'épines?
+
+C'était un mouvement divin.
+
+Eh bien! beaucoup ont crié de même dans ce siècle de corruption et
+de faiblesse. On leur a donné de l'or et des honneurs; leur couronne
+d'épines a cessé de les brûler. Aussi ce ne sont pas là des Christs, et
+malgré le bruit qu'on fait autour d'eux, la postérité, les remettra à
+leur place.
+
+Faites-vous une place que la postérité vous confirme. Soyez le seul,
+parmi tous les grands poètes de notre temps, qui sache tenir sous ses
+pieds le démon de la vanité, comme l'archange Michel.
+
+Je ne veux pas altérer en vous la sainte reconnaissance que vous portez
+sans doute à l'auteur de votre préface; mais ce bon homme ne vous a pas
+compris Il a eu peur de vous. Il vous a donné de mauvais conseils et
+de pauvres louanges. Quand je parlerai de vous au public, j'espère en
+parler un peu mieux. Quand vous ferez un nouveau recueil, je vous prie
+de me prendre pour, votre éditeur et de me confier le soin de faire
+votre préface.
+
+Adieu; jamais mot ne fut d'un sens plus profond pour moi que celui-là,
+et jamais je ne l'ai dit avec plus d'émotion. A Dieu votre avenir, à
+Dieu votre vertu, à Dieu le salut de votre âme et de votre vraie
+gloire! que tout votre être et toute votre vie restent dans ses mains
+paternelles, afin que les hypocrites et les mystificateurs ne souillent
+pas son oeuvre.
+
+Si vous voulez m'écrire, bien que je sois ennemie par nature et par
+habitude du commerce épistolaire, je sens que j'aurai du bonheur à
+recevoir vos lettres et à y répondre. Je pars pour la campagne dans huit
+jours. Mon adresse sera: _La Châtre, département de l'Indre_, jusqu'à la
+fin d'août.
+
+Tout à vous.
+
+Votre morceau sur _le Forçat_ m'a fait pleurer. Quelle société! point
+d'expiation! point de réhabilitation! rien que le châtiment barbare!
+
+ [1] M. Villemain.
+
+
+
+
+CCXII
+
+A M. EDOUARD DE POMPÉRY, A PARIS
+
+ Paris, 20 avril 1842.
+
+Je vous dois mille remerciements, monsieur, pour l'appréciation
+généreuse et sympathique que vous avez faite de mes écrits dans la
+_Phalange_. Vous avez donné à mon talent beaucoup plus d'éloges qu'il
+n'en mérite; mais la droiture et l'élévation de votre coeur vous ont
+porté à cet excès de bienveillance envers moi, parce que vous ayez
+reconnu en moi la bonne intention. _Pax hominibus bonae voluntatis_,
+c'est ma devise, et le seul latin que je sache; mais, avec cette
+certitude au fond de l'âme, d'avoir toujours eu _la bonne intention_, je
+me suis consolée et des injustices d'autrui, et de mes propres défauts.
+
+Je viens maintenant vous prouver ma reconnaissance (mieux que par des
+phrases, selon moi), en vous demandant une grâce. C'est de lire le petit
+volume que je vous envoie et dans lequel vous trouverez, la révélation
+d'un prodigieux talent de poète. Si ce poète-maçon de vingt ans vous
+paraît, au premier coup d'oeil, procéder un peu à la façon de Victor
+Hugo, en faisant beaucoup d'arène ne jugez pas trop, vite et lisez tout.
+Vous verrez, une pièce intitulée _Méditation sur les toits_ qui est bien
+ingénieuse et bien belle. Une autre, intitulée _l'Hiver aux riches_, qui
+est forte de sentiments populaires. Et une appelée _le Forçat_, où la
+pitié est profonde sous l'expression de l'horreur et de l'effroi. Ce
+vers:
+
+ Si son âme pour moi devenait expansive!
+
+en dit _plus qu'il n'est gros_. Partout ailleurs, vous trouverez le
+sentiment d'un amour vrai et noble. Et puis de la peinture abondante,
+vigoureuse, souvent désordonnée à force d'être chaude de tons.
+
+Je suis sûre que vous voudrez encourager un talent si bien trempé, si
+sauvagement fort, et que vous en serez frappé comme je le suis. Bien que
+je ne connaisse ni le poète ni personne qui s'intéresse à lui, je veux
+faire quelques efforts pour le faire connaître et je commence par vous.
+Si vous voulez en parler dans la _Phalange_ et dans les autres journaux
+où vous écrivez, peut-être vous ferez un acte de justice, et trouverez à
+_lui_ donner de bons conseils afin qu'il comprenne où doit être l'_âme_
+de son talent, et l'emploi de son génie.
+
+Recevez encore l'expression, de ma gratitude bien sincère. Je sais que
+ce n'est pas à ma _personnalité_ que je la dois; car il n'en est pas de
+moins aimable et de moins attrayante. Mais je la dois à l'amour du vrai
+et du juste, qui établit entre nous des rapports plus certains et plus
+solides que ceux du monde et des conversations.
+
+Toute à vous.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CCXIII
+
+A MADEMOISELLE DE ROZIÈRES, A PARIS
+
+ Nohant, 9 mai 1842.
+
+Mignonne,
+
+Vite à l'ouvrage! Votre maître, le grand Chopin, a oublié (ce à quoi
+il tenait pourtant beaucoup) d'acheter un beau cadeau à Françoise, ma
+fidèle servante, qu'il adore, et il a bien raison.
+
+Il vous prie donc de lui envoyer, _tout de suite_, quatre aunes de
+dentelle haute de deux doigts au moins dans le prix de dix francs
+l'aune; de plus, un châle de ce que vous voudrez dans le prix de
+quarante francs. Nos paysannes portent ces châles en fichu, en faisant
+plusieurs plis retenus par une épingle sur la nuque, et en laissant
+descendre la pointe jusqu'au-dessous de la taille, et les côtés
+jusqu'au-dessus du coude, très croisés sur la poitrine. C'est donc
+plutôt un grand fichu qu'un châle, mais avec de la frange tout autour,
+quand elles sont en grande tenue. Il faut une bordure dans le dessin, ou
+un semis, ou encore un châle uni. Vous comprenez qu'une rayure en biais
+n'irait pas avec ce déploiement régulier sur le dos. Vous pouvez le
+prendre ou en soie ou en laine, peut-être en cachemire français léger.
+
+Quant à la couleur, comme Françoise porte le deuil toute sa vie en
+qualité de veuve berrichonne, il faut que ce soit un châle de deuil;
+mais le deuil de nos paysannes admet le gros bleu, le gris, le gros
+vert, le violet, le brun, le puce et le marron. Toutes les autres
+couleurs sont proscrites. Un seul point rouge serait une abomination.
+
+Voilà le superbe cadeau que vous demande votre _honoré maître_, avec
+un empressement digne de l'ardeur qu'il porte dans ses dons, et de
+l'impatience qu'il met dans les petites choses.
+
+Nous autres, Maurice et moi, qui sommes de grands philosophes, nous vous
+déclarons que, si vous ne nous envoyez pas _excessivement vite_ cinq
+billes de billard, nous vous écrirons un torrent d'injures, et nous
+mettrons Carillo[1] à feu et à sang. Nous avons trouvé notre billard
+desséché, les queues gelées, les billes écorchées, et tout l'attirail
+endommagé. Nous avons pris nos précautions pour beaucoup de choses; mais
+nous n'avions pas prévu que nos billes seraient marquées de la petite
+vérole. Il faut que les rats aient fait de beaux carambolages cet hiver.
+Ainsi, mademoiselle, faites-nous acheter cinq billes pour la _partie
+russe, deux blanches, une rouge, une jaune et une bleue_. Priez M. Gril
+de nous faire cette emplette, lui qui est un _fameux_ joueur de billard,
+puisqu'il m'a battue plusieurs fois. Dites-lui, pour sa gouverne, que le
+billard est grand, non pas énorme, mais assez grand, pour que les billes
+ne soient pas de la première petitesse, ni de la première grosseur. S'il
+pouvait, en même temps, nous acheter d'excellents procédés, il mettrait
+le comble à ses bienfaits. Je ne suis pas contente de ceux que j'ai
+emportés: ils sont trop durs. Je les ai pris chez Plenel, boulevard
+Saint-Martin; _avis_ pour n'y pas retourner. Mais, sur le même
+boulevard, il y a des marchands de billards à choisir.
+
+Tout le monde vous fait de tendres amitiés. Moi, je vous embrasse de
+toute mon âme, ma bonne petite fille. Je vous envoie un bon de cent
+francs pour nos emplettes, au cas que vous soyez, comme je suis presque
+toujours, sans le sou, à l'heure dite; c'est faire injure peut-être à
+votre esprit d'ordre; mais, quant à moi, j'y suis si habituée, que je
+n'en rougis plus.
+
+G.
+
+ [1] Le chien de mademoiselle de Rozières.
+
+
+
+
+CCXIV
+
+A MADAME MARLIANI, A PARIS
+
+ Nohant, 26 mai 1842.
+
+Vous êtes bien bonne et bien mignonne de m'écrire souvent. Ne vous
+lassez pas, chère amie, quand même je serais paresseuse, c'est-à-dire
+fatiguée; car, après avoir fait, chaque nuit, six heures de pieds de
+mouche, je suis bien aveuglée et bien roidie du bras droit pour écrire
+quelques lignes dans la journée. Pardonnez-moi quand je suis en retard,
+et sachez toujours bien que je pense à vous, que je parle de vous, et
+que je cause avec vous en rêve.
+
+Tout mon monde va bien. J'ai reçu votre lettre, jointe et collée par
+l'encre à celle de Leroux; c'était un bon jour pour moi de vous recevoir
+tous deux à la fois. J'aurais voulu me mettre sous la même enveloppe
+pour être plus avec vous. Le _vieux_ doit être content de moi à l'heure
+qu'il est. Il aura reçu mon envoi. J'ai reçu aussi le même jour des
+nouvelles de Pauline[1], qui devait chanter le _Barbier_ dans quatre ou
+cinq jours, ayant réussi à s'organiser tant bien que mal une troupe.
+Elle me paraît enchantée de l'Espagne, de la bonne réception qu'on lui
+a faite, du beau soleil et du mouvement dont elle avait besoin. Elle
+partira ensuite pour l'Andalousie et reviendra par Nohant.
+
+Que je suis donc heureuse pour vous de savoir le gros Manoël sur le
+point de vous revenir: le retrouverai-je à Paris à la fin d'août? je
+le voudrais bien. S'il retourne en Espagne auparavant, vous devriez
+le reconduire jusqu'à Nohant; de là, il reprendrait la malle-poste de
+Toulouse ou de Bordeaux à volonté. Promettez-moi d'y songer et d'y
+tâcher.
+
+Je suis tout émerveillée des gracieusetés du souverain d'Enrico; mais je
+défends à ce grand homme réhabilité de se laisser enivrer par la faveur
+royale: je le prie de rester à son métier et de ne plus songer à ses
+canons. C'était jadis un homme terrible, vous en avez fait une femme
+charmante. Il est beaucoup plus joli et plus heureux ainsi.
+
+Qu'est-ce que vous me dites, que Pététin est fâché de n'avoir pas été
+pris au sérieux par moi? Je le prends, au contraire, plus au sérieux
+qu'il ne voudrait. Je le prends pour un bon et excellent jeune homme
+qui veut faire le vieux chien, qui a la singulière manie de se faire
+grognon, misanthrope et sceptique, quand il a le coeur jeune et généreux
+en dépit de lui-même. Eh! mon Dieu, croit-il avoir le monopole des
+ennuis, des déceptions et des chagrins? Est-ce que nous n'avons pas
+battu tous ces chemins-là? est-ce que nous ne savons pas bien ce que
+c'est que la vie? Je le sais mieux que lui; j'ai six, huit ou dix ans
+de plus, et je sais bien aussi que, quand on n'est pas né sombre
+et haineux, on ne le devient pas, quel que soit le fardeau du mal
+personnel. J'ai tant souffert pour mon compte, que je ne m'effraye plus
+de voir souffrir. Mes idées ne sont plus à l'épouvante, à la plainte et
+à la compassion ardente. Je dis comme vous: «Plus loin, plus loin! ne
+nous arrêtons pas; allons au bout.»
+
+Et, depuis que je sens la main de la vieillesse s'étendre sur moi,
+je sens un calme, une espérance et une confiance en Dieu que je ne
+connaissais pas dans l'émotion de la jeunesse. Je trouve que Dieu est
+si bon, si bon de nous vieillir, de nous calmer et de nous ôter ces
+aiguillons de personnalité qui sont si âpres dans la jeunesse! Comment!
+nous nous plaignons de perdre quelque chose, quand nous gagnons tant,
+quand nos idées se redressent et s'étendent, quand notre coeur s'adoucit
+et s'élargit, et quand notre conscience, enfin victorieuse, peut
+regarder derrière elle et dire: «J'ai fait ma tâche, l'heure de la
+récompense approche!»
+
+Vous me comprenez, vous, chère amie. Je vous ai vue franchir cette
+planche où le pied des femmes tremble et trébuche; vous la passez
+gaiement, et vos soucis, quand vous en avez, ont une cause moins puérile
+que ces vains regrets d'un âge qui n'est plus à regretter dès qu'il est
+passé. Qu'ont-ils à se plaindre, ceux qui sont encore dans la vie que
+j'avais hier? Craignent-ils de ne pas vieillir? Est-ce que chaque phase
+de notre vie n'a pas ses forces, ses richesses, ses compensations? Il
+faut vivre comme on monte à cheval; être souple, ne pas contrarier la
+monture mal à propos, tenir la bride d'une main légère, courir quand le
+vent souffle et nous presse, aller au pas quand le soleil d'automne
+nous y invite. Dieu a bien fait les choses, et, lui aidant, les hommes
+arriveront à les comprendre.
+
+Voilà ce qui me passe par la tête en pensant à Pététin et à tant
+d'autres que je sais et qui passeront le torrent en disant: «Je le
+croyais plus furieux.»
+
+Bonsoir, ma bonne chérie. Mille tendresses à mon Gaston, et à vous mille
+caresses de coeur. Écrivez-moi.
+
+ [1] Pauline Viardot.
+
+
+
+
+CCXV
+
+A M. ANSELME PÉTÉTIN, A PARIS
+
+ Nohant, 30 mai 1842.
+
+Cher Gengiskan,
+
+Si vous êtes fâché contre moi, vous avez tort, je le pense. Je ne suis
+pas curieuse, ni désoeuvrée, ni taquine, quoi que vous en disiez. C'est
+vous qui êtes taquin: si vous voulez avoir bonne mémoire, vous vous
+rappellerez que c'est toujours vous qui m'avez attaquée, tantôt sur ma
+dureté de coeur à propos de bottes, tantôt sur mon égoïsme à propos de
+rien. Je ne me suis jamais défendue.
+
+Il m'est absolument indifférent d'être jugée froide. A l'âge que j'ai,
+ce n'est pas d'un mauvais goût, et mon amour-propre, sur ces choses-là,
+est peut-être plus accommodant que le vôtre; car vous m'avez dit,
+souvent des choses assez brutales à brûle-pourpoint et je ne m'en suis
+jamais fâchée. Je vous voyais les nerfs irrités et j'aimais mieux vous
+juger malade que _mauvais chien_.
+
+Peut-être aviez-vous des intentions hostiles en jetant toutes ces
+pierres dans mon jardin. Je ne le croyais pas et je vous répondais sans
+humeur; je le pense un peu à présent, en voyant que vous avez été blessé
+de réponses fort peu féroces selon moi, et qui convenaient plus à vos
+déclamations contre la Providence et la race humaine que de longues,
+âpres et inutiles discussions: vous vouliez peut-être les soulever entre
+nous; car vous attaquiez sans cesse les points les plus sensibles et
+les plus sacrés de nos croyances, sans charité aucune, et, peut-être
+pourrais-je dire, sans le moindre égard pour moi.
+
+Je faillis une ou deux fois m'y laisser prendre. Mais je me suis
+arrêtée, en voyant que vous n'étiez pas l'homme de vos théories et que
+votre coeur donnait un continuel démenti à vos blasphèmes. De la part
+d'un méchant, elles ne m'eussent pas laissée aussi calme; ou bien c'eût
+été le calme du mépris. Mais je me suis souvenue du noble et malheureux
+Alceste, et je vous ai simplement dit que vous étiez malade, en d'autres
+termes, misanthrope.
+
+C'est donc bien offensant? je ne le savais pas. Je me croyais autorisée
+à faire cette réflexion par l'espèce de dédain avec lequel vous débitiez
+vos hérésies à deux doigts de mon nez. J'ai eu la bêtise de croire
+que c'était de l'abandon de votre part; mais ce n'était pas chez vous
+affaire de confiance et vous ne m'autorisiez pas, dites-vous, à vous
+plaindre. Eh bien! mon vieux, je m'en abstiendrai devant vous, et, quand
+madame Marliani viendra me parler de vous, je la prierai de ne pas vous
+redire mon opinion sur votre maladie. Je ne sais pourquoi elle l'a fait,
+je ne l'y avais pas autorisée.
+
+Je ne me souviens pas de ce que je lui ai écrit; ce n'était pas une
+_réponse_ à votre attaque, comme vous le pensez. Je ne croyais pas que
+vous l'eussiez chargée de me faire le reproche que j'ai repoussé. Quoi
+qu'elle vous ait répété de ma lettre, je ne crains pas qu'elle vous
+offense, à moins que vous ne soyez fou; car je suis sûre de n'avoir
+jamais eu ni un mauvais sentiment, ni une mauvaise pensée à votre égard.
+
+Maintenant, si vous continuez à m'en vouloir, tant pis pour vous! vous
+manquerez à la raison et à la justice. Vous me donnez une leçon un peu
+rêche. Elle ne me pique point, parce que je ne la mérite pas. Vous me
+croyez dure parce que je ne suis pas coquette. Je ne répondrai pas,
+parce que c'est toujours une sotte chose de se laisser aller à parler
+de soi. Ceux qui out besoin de cela pour nous connaître ne nous aiment
+point, et ceux qui nous aiment nous devinent. Je ne vous reproche pas
+l'espèce d'antipathie qui, malgré plusieurs choses aimables, perce dans
+votre lettre. Vous faites profession de haïr Dieu d'abord et ensuite
+tous les hommes; je serais bien vaine de vouloir être exceptée, et vous
+ne vous trompez guère en disant que je ne vaux pas mieux que le premier
+venu.
+
+Je me défends seulement d'avoir été mauvaise pour vous. Mes paroles
+n'ont même pas pu être dures, puisque mon intention ne l'était pas.
+Votre lettre me prouve que vous êtes encore plus _malade_ que je ne le
+pensais, soit dit, _sans vous offenser_, pour la _dernière_ fois.
+Vous me faites même un peu l'effet de friser l'hypocondrie; vous êtes
+heureusement assez jeune pour la combattre et vous en distraire. Vieux,
+vous en serez guéri par la force des choses. La jeunesse a un sentiment
+très âpre de personnalité, orgueilleuse dans le triomphe, amère et
+colère dans la chute, douloureuse dans l'inaction. Cela est bien; car,
+sans cela, elle n'agirait pas; quand l'âge de l'action est passé, la
+personnalité s'efface, et l'on se console d'avoir trop ou trop peu agi,
+quand on peut se dire qu'on a fait de son mieux, que l'action nous a
+emporté ou que l'inaction nous a surmonté par la force des circonstances
+extérieures, indépendantes de notre volonté.
+
+On se réconcilie alors avec soi-même, on se soumet au jugement des
+hommes et à la volonté de Dieu; c'est alors qu'on cesse d'être personnel
+et que la vie des autres reprend, à nos yeux, sa véritable importance,
+son effet salutaire et doux. Il est vrai que, pour arriver en
+vieillissant à cet oubli de l'individualisme excessif, qui est le
+stimulant et le tourment de la jeunesse, il faut pouvoir se rappeler
+qu'on a été très sincère, et très ferme dans ses bonnes intentions.
+
+Donc, quand je dis que vous serez tranquille sur vos vieux jours, je
+ne vous fais pas d'insulte et je ne traite pas avec mépris votre mal
+présent. Je ne crois pas à l'heureuse vieillesse des vilaines gens. Je
+pense, au contraire, que leur âme va toujours s'aigrissant et que leur
+enfer est en ce monde. Vous me direz que le monde n'est peuplé que de
+ces gens-là. Eh! mon Dieu, je l'ai cru, je l'ai dit de même, tant qu'il
+a été en leur pouvoir de me faire souffrir. Et pourquoi avaient-ils
+ce pouvoir? c'est que je le leur donnais par la susceptibilité de mon
+amour-propre. Je ne pensais qu'à me battre avec eux, et guère à les
+plaindre; la pitié vient quand l'orgueil s'en va, elle change le point
+de vue, et, si elle rend parfois plus triste encore, c'est une tristesse
+douce et où l'espérance vient trouver place. N'allez pas me croire
+douce, bonne et tendre pour avoir pensé et dit cela. C'est encore chez
+moi à l'état de découverte, et, dans la pratique, je ne vaux encore
+rien; j'attends avec impatience qu'il ne me reste pas un cheveu noir sur
+la tête. Alors, j'en suis sure, je n'aurai plus un sentiment injuste
+dans le coeur; je verrai les hommes non méchants, mais ignorants et
+faibles, en réalité, comme je les aperçois déjà par la théorie. Et vous
+aussi, vous les verrez tels, et tout ce qui vous paraît absurde dans mon
+optimisme, vous l'aurez trouvé vous-même, et reconnu vrai.
+
+Votre jeunesse furibonde et hautaine me rappelle la mienne, et vous ne
+pouvez inventer aucun blasphème nouveau pour moi. Si je vous racontais
+jusqu'où j'ai poussé la haine de toute chose et l'horreur de la vie,
+j'aurais l'air de vous faire des romans.
+
+J'avais un ami, un vrai Pylade qui m'a surnommé son Oreste, pour m'avoir
+vue aux prises avec les Euménides, et pourtant je n'avais tué ni père ni
+mère. Il avait bien raison de ne me pas prendre au sérieux; car je me
+rêvais aussi méchante que les autres hommes, horriblement méchants à mes
+yeux. Il avait coutume de me dire: «Tu es malade, bien malade!» C'est
+peut-être à force de m'entendre répéter ce mot, qu'il m'est venu sur
+les lèvres, en vous voyant dans vos accès. Je n'y ai pas mis plus
+d'insolence que ne le faisait mon pauvre Pylade, le plus calme et le
+plus patient des hommes! Vous me direz que je n'ai pas l'honneur d'être
+votre Pylade. Je voudrais pouvoir être celui de tous les hommes qui
+souffrent et leur faire le bien que mon ami m'a fait.
+
+Vous direz encore que cette amitié universelle est la preuve de mon
+mauvais coeur. Il se peut, mais je ne le savais pas; qu'elle vous irrite
+et vous offense, au lieu de vous calmer, je vous en garderai votre
+part, et, pour vous la prouver, puisque c'est le moyen, je ne vous
+la témoignerai pas davantage. Sur ce, ô commandeur des non-croyants!
+pardonnez-moi, ne me tuez pas en duel, et remettez dans votre poche un
+de vos sujets de chagrin les plus mal fondés. Charlotte, qui vous aime,
+a cru bien faire en vous parlant de moi. Elle s'est trompée, ne l'agitez
+pas avec cela. Je ne lui en parlerai seulement pas. Elle a eu de bonnes
+intentions; car, elle, elle a un coeur affectueux, vous ne pouvez pas le
+nier.
+
+Maurice vous remercie de votre bon souvenir. Nous travaillons et
+cultivons Euripide, Eschyle et Sophocle pour le quart d'heure, dans des
+traductions sans doute fort plates, mais qui nous laissent encore voir
+que ces gens-là avaient quelque talent pour leur temps, comme on dirait
+à la cour.
+
+Moi, je m'occupe à avoir mal à la tête et aux yeux. Je ne sais si vous
+pourrez me lire. J'aurais mieux fait, pour ma santé, d'avoir le coeur de
+rocher dont vous me gratifiez, de vous laisser grogner tout votre saoul,
+que de m'endommager le nerf optique à vous répondre si longuement.
+
+Pardieu! je suis bien bête, et je devrais avoir les profits de
+l'égoïsme, puisque j'en ai les honneurs.
+
+Toute à vous.
+
+G.S.
+
+
+
+
+CCXVI
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 23 juin 1842.
+
+Mon cher Poncy,
+
+Je ne vous écris qu'un mot, en attendant que je puisse vous écrire
+davantage. J'ai, depuis six semaines, d'affreuses douleurs dans la tête,
+produites par l'effet de la lumière _sur les yeux_. J'ai une peine bien
+grande à fournir mon travail à la _Revue indépendante_, et, quatre ou
+cinq jours par semaine, je suis forcée de m'enfermer dans l'obscurité
+comme une chauve-souris; je vois alors le soleil et la nature par les
+yeux de l'esprit et par la mémoire; car, pour les yeux du corps,
+ils sont condamnés à l'inaction, ce qui m'attriste et m'ennuie
+prodigieusement.
+
+Je recevrai avec grand plaisir M. Paul Gaymard, voilà ce que je voulais
+vous répondre sans tarder.
+
+Et puis, maintenant, je vous dis bien vite que j'ai reçu vos deux
+lettres; que vos poésies sont toujours belles et grandes; que votre
+_Fête de l'Ascension_ est une promesse bien sainte et bien solennelle de
+ne jamais briser la coupe fraternelle où vous buvez, avec les hommes de
+la forte race, le courage et la douleur.
+
+Faites beaucoup de poésies de ce genre, afin qu'elles aillent au coeur
+du peuple et que la grande voix que le ciel vous a donnée pour chanter
+au bord de la mer ne meure pas sur les rochers, comme celle de la _Harpe
+des tempêtes_. Prenez dans vos robustes mains la harpe de l'humanité et
+qu'elle vibre comme on n'a pas encore su la faire vibrer. Vous avez un
+grand pas à faire (littérairement parlant) _pour associer vos grandes
+peintures de la nature sauvage avec la pensée et le sentiment humain_.
+Réfléchissez à ce que je souligne ici. Tout l'avenir, toute la mission
+de votre génie sont dans ces deux lignes. C'est peut-être une mauvaise
+formule de ce que je veux exprimer; mais c'est celle qui me vient dans
+ce moment, et, telle qu'elle est, c'est le résumé de mes impressions et
+de mes réflexions sur vous. Méditez-la, et, si elle vous suffit pour
+comprendre ce que j'attends de vos efforts, donnez-m'en vous-même
+l'explication et le développement dans votre réponse. C'est peut-être
+une énigme que je vous propose. Eh bien, c'est un travail pour votre
+intelligence. Si vous n'entendez pas la solution comme je l'entends,
+rappelez-moi ma formule, et je vous la développerai de mon côté dans
+ma prochaine lettre. Au reste, la difficulté que je vous propose,
+_d'associer_ (en d'autres termes) _le sentiment artistique et
+pittoresque avec le sentiment humain et moral_, vous l'avez
+instinctivement résolue d'une manière admirable en plusieurs endroits
+de vos poésies. Dans toutes celles où vous parlez de vous et de votre
+métier, vous sentez profondément que, si l'on a du plaisir avoir en vous
+l'individu parce qu'il est particulièrement doué, on en a encore plus à
+le voir maçon, prolétaire, travailleur. Et pourquoi? c'est parce qu'un
+individu qui se pose en poète, en artiste pur, en _Olympie_, comme la
+plupart de nos grands hommes bourgeois et aristocrates, nous fatigue
+bien vite de sa personnalité. Les délires, les joies et les souffrances
+de son orgueil, la jalousie de ses rivaux, les calomnies de ses ennemis,
+les insultes de là critique: que nous importent toutes ces choses
+dont ils nous entretiennent, avec leur comparaison des chênes et des
+champignons vénéneux poussés sur leur racine?--comparaison ingénieuse,
+mais qui nous fait sourire parce que nous y voyons percer la vanité de
+l'homme isolé, et que les hommes ne s'intéressent réellement à un homme
+qu'autant que cet homme s'intéresse à l'humanité. Ses souffrances ne
+trouvent d'intérêt et de sympathie qu'autant qu'elles sont subies pour
+l'humanité. Son martyre n'a de grandeur que lorsqu'il ressemble à
+celui du Christ; vous le savez, vous le sentez, vous l'avez dit. Voilà
+pourquoi votre couronne d'épines vous a été posée sur le front. C'est
+afin que chacune de ces épines brûlantes fit entrer dans votre front
+puissant une des souffrances et le sentiment d'une des injustices que
+subit l'humanité. Et l'humanité qui souffre, ce n'est pas nous, les
+hommes de lettres; ce n'est pas moi, qui ne connais (malheureusement
+pour moi peut-être) ni la faim ni la misère; ce n'est pas même vous, mon
+cher poète, qui trouverez dans votre gloire et dans la reconnaissance
+de vos frères, une haute récompense de vos maux personnels; c'est le
+peuple, le peuple ignorant, le peuple abandonné, plein de fougueuses
+passions qu'on excite dans un mauvais sens, ou qu'on refoule, sans
+respect de cette force que Dieu ne lui a pourtant pas donnée pour rien.
+C'est le peuple livré à tous les maux du corps et de l'âme, sans prêtres
+d'une vraie religion; sans compassion et sans respect de la part de ces
+classes éclairées (jusqu'à ce jour), qui mériteraient de retomber dans
+l'abrutissement, si Dieu n'était pas tout pitié, tout patience et tout
+pardon.
+
+Me voilà un peu loin de la concision que je me promettais en commençant
+ma lettre, et je crains que vous n'ayez autant de peine à déchiffrer mon
+écriture que moi à la voir. N'importe, je ne veux pas laisser mon idée
+trop incomplète. Je vous disais donc que vous aviez résolu la difficulté
+toutes les fois que vous avez parlé du travail. Maintenant il faut
+marier partout la grande peinture extérieure à l'idée même de votre
+poésie. Il faut faire des _marines_: elles sont trop belles pour que
+je veuille vous en empêcher; mais il faut, sans sacrifier la peinture,
+féconder par la comparaison ces belles pièces de poésie si fortes et si
+colorées. Vous avez rencontré parfois l'idée; mais je ne trouve pas
+que vous en ayez tiré tout le parti suffisant. Ainsi la plupart de vos
+_marines_ sont trop de _l'art pour l'art_, comme disent nos artistes
+sans coeur. Je voudrais que cette impitoyable mer, que vous connaissez
+et que vous montrez si bien, fût plus personnifiée, plus significative,
+et que, par un de ces miracles de la poésie que je ne puis vous
+indiquer, mais qu'il vous est donné de trouver, les émotions qu'elle
+vous inspire, la terreur et l'admiration, fussent liées à des sentiments
+toujours humains et profonds. Enfin il faut ne parler aux yeux de
+l'imagination que pour pénétrer dans l'âme plus avant que par le
+raisonnement. Pourquoi cette éternelle colère des éléments? cette lutte
+entre le ciel et l'abîme, le règne du soleil qui pacifie tout; pourquoi
+la rage, la force, la beauté, le calme? Ne sont-ce pas là des symboles,
+des images en rapport avec nos rages intérieures, et le calme n'est-il
+pas une des figures de la Divinité? Voyez Homère! comme il touche à la
+nature! il est plus romantique que tous nos modernes; et pourtant cette
+nature si bien sentie et si bien dépeinte n'est qu'un inépuisable
+arsenal où il trouve des comparaisons pour animer et colorer les actes
+de la vie divine et humaine. Tout le secret de la poésie, tous ses
+prodiges sont là. Vous l'avez senti dans la _Barque échouée_, dans la
+_Fumée qui monte des toits_, etc. Je voudrais que vous le sentissiez
+dans toutes les pièces que vous faites; c'est par là qu'elles seraient
+complètes, profondes, et que l'impression en serait ineffaçable. Hugo a
+senti cela quelquefois; mais son âme n'est pas assez morale pour l'avoir
+senti tout à fait et à propos. C'est parce que son coeur manque de
+flamme que sa muse manque de goût. L'oiseau chante pour chanter, dit-on.
+J'en doute.
+
+Il chante ses amours et son bonheur, et c'est par là qu'il est en
+rapport avec la nature. Mais l'homme a plus à faire, et le poète ne
+chante que pour émouvoir et faire penser.
+
+J'espère qu'en voilà assez pour une aveugle. Je crains que mon écriture
+ne vous communique ma cécité.
+
+Adieu, cher Poncy. Suppléez par votre intelligence à tout ce que je vous
+dis si mal et si obscurément. Solange et Maurice vous lisent et vous
+aiment. Maurice a presque votre âge, je crois. Il a dix-neuf ans; c'est
+un peintre. Il est doux, laborieux, calme comme la mer la plus calme.
+Solange a quatorze ans; elle est grande, belle et fière. C'est une
+créature indomptable et une intelligence supérieure, avec une paresse
+dont on n'a pas d'idée. Elle peut tout et ne veut rien. Son avenir est
+un mystère, un soleil sous les nuages. Le sentiment de l'indépendance et
+de l'égalité des droits, malgré ses instincts de domination, n'est que
+trop développé en elle. Il faudra voir comment elle l'entendra et ce
+qu'elle fera de sa puissance. Elle est très flattée de votre envoi et
+l'a collé clans son album avec les autographes les plus illustres.
+
+Avez-vous un numéro de la _Ruche populaire_ où mon ami Vinçard rend
+compte de vos _Marines_? Le _Progrès du Pas-de-Calais_, rédigé par mon
+ami Degeorge, doit avoir fait aussi un article. Enfin, la _Phalange_
+m'en a promis un. Si vous n'êtes pas à même de vous procurer ces
+journaux, dites-le-moi, je vous les ferai envoyer; J'ai écrit à mon
+éditeur Perretin de vous faire passer un exemplaire d'_Indiana_, et un
+de tous ceux de la nouvelle édition, à mesure qu'ils paraîtront.
+
+Quant aux vers que vous m'adressez, je les garde pour moi jusqu'à nouvel
+ordre. J'y suis sensible et j'en suis fière. Mais il ne faut pas les
+publier dans le prochain recueil; cela me gênerait pour le pousser
+comme je veux le faire. J'aurais l'air de vous gouter parce que vous
+me louez... Les sots n'y verraient pas autre chose, et diraient que je
+travaille à m'élever des autels. Cela ferait tort à votre succès, si on
+peut appeler succès la voix des journaux. Mais, toute mauvaise qu'elle
+est, il la faut jusqu'à un certain point.
+
+Adieu encore, et à vous de coeur.
+
+Ne vous donnez pas la peine de recopier les vers que vous m'avez
+envoyés. Je ne les égare pas, et, si je vous demande des changements
+et des corrections, à ceux-là et aux autres, vous aurez bien assez
+d'ouvrage. Ne vous fatiguez donc pas à écrire plus qu'il ne faut. Je lis
+parfaitement bien votre écriture. Si je suis sévère pour le fond, il
+faudra que vous soyez courageux et patient. Il ne s'agit pas de faire
+un second volume aussi bon que le premier. En poésie, qui n'avance pas
+recule. Il faut faire beaucoup mieux. Je ne vous ai pas parlé des taches
+et des négligences de votre premier volume. Il y avait tant à admirer et
+tant à s'étonner, que je n'ai pas trouvé de place dans mon esprit
+pour la critique. Mais il faut que le second volume n'ait pas ces
+incorrections. Il faut passer maître avant peu. Ménagez votre santé
+pourtant, mon pauvre enfant, et ne vous pressez pas. Quand vous n'êtes
+pas en train, reposez-vous et ne faites pas fonctionner le corps et
+l'esprit à la fois, au delà de vos forces. Vous avez bien le temps, vous
+êtes tout jeune, et nous nous usons tous trop vite. N'écrivez que quand
+l'inspiration vous possède et vous presse.
+
+
+
+
+CCXVII
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 24 août 1842
+
+Mon cher poète,
+
+J'ai trouvé vos deux lettres au retour d'un voyage que je viens de faire
+à Paris, pour mes affaires, c'est-à-dire pour celles de notre _Revue_.
+Je suis toujours malade, et mes yeux me refusent le service. Ne croyez
+donc pas, si je ne vous réponds pas exactement, qu'il y ait de ma faute.
+Mon travail même est sans cesse interrompu et repris avec de pénibles
+efforts souvent infructueux.
+
+Je crois qu'à certains égards, vous avez progressé. Vos idées
+s'enchaînent, se symbolisent et se complètent mieux. Mais je veux vous
+avertir avec la franchise et l'autorité maternelles que vous voulez
+bien m'accorder: vous négligez la forme et l'expression, au lieu de les
+corriger. Je ne vous ai pas fait de reproche pour votre volume imprimé,
+je n'ai fait d'attention sérieuse qu'à l'inspiration extraordinaire et
+à l'innéité, l'abondance de talent, qui s'y révèlent à chaque page. Je
+savais bien qu'à chaque page il y avait ou une incorrection de langage
+ou une métaphore manquant de justesse, ou un trait dont le goût n'était
+pas pur. Si vous voulez faire une seconde publication ayant les mêmes
+qualités et les mêmes défauts que la première, vous le pouvez. Je suis à
+votre service pour m'en occuper avec autant de zèle et de dévouement
+que s'il s'agissait de votre chef-d'oeuvre. Mais, si vous écoutez
+les conseils de mon amitié sérieuse et sévère, vous ne publierez vos
+nouvelles poésies que lorsque vous y reconnaîtrez vous-même plus de
+qualités et moins de défauts que dans les premières.
+
+Vous êtes si jeune, qu'il ne vous est pas permis de ne pas faire chaque
+année un progrès sensible. Or, je trouve, dans les pièces que vous
+m'avez envoyées, plus de qualités, il est vrai, mais aussi plus de
+défauts que dans votre volume. Je ne m'en étonne pas, et même je
+vous dirai que je m'y attendais. C'est une phase inévitable de la
+transformation qui se fait dans l'esprit d'un poète comme d'un artiste.
+J'étudie ces phases dans la peinture que fait mon fils, et je les ai
+étudiées sur moi-même dans ma jeunesse. Tant qu'on est dans l'heureux
+âge de progresser, on perd à chaque instant d'un côté ce qu'on gagne
+de l'autre. De ce que cela est inévitable, il n'en faut pas moins
+s'observer, s'efforcer, s'examiner et se corriger. Dans la peinture, on
+étudie les grands modèles. Dans la littérature, il en faut faire autant.
+Je voudrais que vous prissiez du repos pour quelque temps, puisque
+vous-même, au milieu de vos fatigues et de vos chagrins domestiques,
+vous en sentez le besoin. Il faudra lire beaucoup d'ancienne
+littérature, du Corneille, du Bossuet, du Jean-Jacques Rousseau; même
+du Boileau comme antidote à un certain débordement d'expressions et de
+métaphores romantiques dont on abuse aujourd'hui, et dont vous abusez
+souvent.
+
+Je ne veux pas que vous vous effaciez, que vous cessiez d'être moderne
+et romantique pour vous faire classique et ancien. Mais il n'y a pas de
+danger que cela vous arrive. Vous êtes riche à revendre, et il ne s'agit
+plus que de savoir choisir et ordonner vos richesses. Comme jeune homme
+et poète ardent, vous manquez souvent de goût: cette chose si fine,
+qu'elle est indéfinissable, que je ne pourrais jamais vous dire en quoi
+elle consiste, et que, sans elle, pourtant, il n'y a point d'art ni de
+vraie poésie. Si vous n'en aviez pas du tout, je n'essayerais pas de
+vous conseiller d'en avoir: ce serait bien inutile; mais c'est parce
+que vous en avez beaucoup et grandement que je vous avertis de penser
+maintenant au triage. Je vous détaillerais bien, vers par vers, vos
+succès et vos chutes en ce genre. Ainsi, les quatre vers qui terminent
+l'_Échappée_ _de mer_ sont une comparaison extrêmement hardie, et
+cependant juste, heureuse et belle. Mais quand, par un néologisme
+audacieux, vous faites le verbe _zigzaguer_, vous ne réussissez
+qu'à peindre aux yeux vivement une chose matérielle, et, au lieu de
+l'embellir par l'expression (ce qui est le devoir inexorable de la
+poésie), vous la rabaissez à un terme vulgaire et incorrect, vous
+manquez au goût. Vous peignez un spectacle grandiose: ne cessez pas
+d'être grandiose; vous voulez dire naïvement une chose naïve: soyez
+naïf. _Zigzaguer_ n'est ni l'un ni l'autre. Si je vous analysais vos
+vers un par un, je vous ennuierais, je vous effrayerais peut-être, et
+mon avis n'est pas qu'on reprenne un travail mot à mot pour le refaire
+péniblement. Il vaut mieux passer à un autre et s'observer en le
+faisant. Vous auriez même près de vous un conseil assidu et sévère,
+qu'il vous fatiguerait, et glacerait peut-être votre inspiration. Je
+ne veux faire ce triste métier avec vous que quand vous serez résolu à
+imprimer. Alors vous m'enverrez le tout, et, si vous le voulez, je ferai
+le travail d'élaguer et d'indiquer à un nouvel examen de vous ce qui ne
+me paraîtra pas bien. Mais, dans l'état de fatigue et d'agitation
+où vous êtes, le plus sage serait de travailler moins souvent et
+d'apprendre davantage. Je vous blâme beaucoup d'avoir une correspondance
+qui vous prend du temps. Je n'en ai pas, moi. Une fois par mois; j'écris
+une douzaine de lettres, tant pour mes amis que pour mes affaires, et je
+reçois au moins cent lettres par mois.
+
+Mais elles sont le fait de l'oisiveté, de la curiosité et de la vanité.
+Je n'ai garde d'y répondre, quand je n'y vois aucune utilité pour moi ou
+pour les autres. Cela me fait des ennemis. Je m'y résigne, ne pouvant
+l'éviter et n'ayant pas le moyen de payer une secrétaire pour la
+satisfaction d'autrui. Vous avez mieux à faire, mon cher enfant, que de
+gaspiller votre temps si rare, et vos forces si nécessaires, à de menues
+expansions de banale correspondance où l'on est toujours poussé par le
+besoin de parler de soi. Quand vous avez une heure de reste le soir,
+lisez donc de bons vers et de bonne prose, et, sans vous attacher à
+imiter aucun auteur, vous prendrez, sans vous en apercevoir, l'habitude
+d'un goût plus sévère et d'une pureté de forme plus soutenue.
+
+Quant aux lettres que vous m'écrivez, mon cher poète, et que je reçois
+toujours avec un vrai plaisir, ne vous demandez pas si elles sont bien
+écrites. Elles le sont. Votre coeur y parle, et le _lecteur_ n'y cherche
+pas autre chose.
+
+Si vous avez le courage de faire ce que je vous dis, avant peu de mois,
+vous vous réveillerez un beau jour ayant beaucoup acquis, et, sans vous
+en rendre compte peut-être, vous aurez trouvé des formes irréprochables
+pour rendre vos pensées nobles et chaleureuses.
+
+Mais le travail, la maladie, la misère, me direz-vous? Oh! je sais bien
+ce que c'est. Si vous comptez vivre de votre plume, et progresser en
+même temps, je vous dirai que c'est trop pour commencer, et qu'il faut
+vous résigner, pendant quelques années encore, à choisir entre le profit
+et le progrès du talent. Si vous étiez malade tout à fait et dans
+l'impossibilité de travailler des bras, j'espère que vous seriez assez
+bon fils pour me le dire et ne pas rougir d'un service, si tant est
+qu'on puisse appeler service un moment d'aide si doux à l'ami qui peut
+le procurer.
+
+Vous avez bien fait de repousser du pied l'or dont vous me parlez, si
+c'était de cet or de mauvais aloi que nous savons bien et qui souille
+le coeur et la main. Mais l'aide d'un coeur ami, c'est autre chose.
+J'espère que vous le comprendrez comme moi.
+
+Adieu, mon cher Poncy. Du courage! croyez qu'il m'en faut beaucoup pour
+vous sermonner comme je fais.
+
+A vous, de coeur.
+
+J'ai encore un mot à vous dire. Ne montrez jamais mes lettres qu'à votre
+mère, à votre femme, ou à votre meilleur ami. C'est une sauvagerie et
+une manie que j'ai au plus haut degré. L'idée que je n'écris pas pour la
+personne seule à qui j'écris, ou pour ceux qui l'aiment complètement, me
+glacerait sur-le-champ le coeur et la main. Chacun a son défaut. Le mien
+est une misanthropie d'habitudes extérieures, quoique, au fond, je n'aie
+guère d'autre passion maintenant que l'amour de mes semblables; mais ma
+personnalité n'a que faire dans les faibles services que mon coeur et ma
+foi peuvent rendre en ce monde.
+
+Quelques-uns m'ont fait beaucoup de peine sans le savoir, en parlant et
+en écrivant sur ma personne, mes _faits_ et _gestes_, même en bien et
+avec bonne intention. Respectez la maladie d'esprit de celle que vous
+appelez votre mère.
+
+
+
+
+CCXVIII
+
+A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE,
+A ANGERS
+
+ Nohant, 23 août 1842
+
+Mademoiselle,
+
+J'ai reçu à Paris, où je viens de passer quelques jours, la lettre que
+vous m'avez fait l'honneur de m'écrire il y a deux mois. Je répondrais
+mal à la confiance dont vous m'honorez si je n'essayais pas de vous dire
+mon opinion sur votre situation présente. Cependant, je suis un bien
+mauvais juge en pareille matière, et je n'ai point du tout le sens de la
+vie pratique. Je vous prie donc de regarder le jugement très bref que
+je vais vous soumettre comme une synthèse d'où je ne puis redescendre à
+l'analyse, parce que les détails de l'existence ne se présentent à moi
+que comme des romans plus ou moins malheureux et dont la conclusion ne
+se rapporte qu'à une maxime générale: changer la société de fond en
+comble.
+
+Je trouve la société livrée au plus affreux désordre, et, entre toutes
+les iniquités que je lui vois consacrer, je regarde, en première ligne,
+les rapports de l'homme avec la femme établis d'une manière injuste et
+absurde. Je ne puis donc conseiller à personne un mariage sanctionné par
+une loi civile qui consacre la dépendance, l'infériorité et la nullité
+sociale de la femme. J'ai passé dix ans à réfléchir là-dessus, et, après
+m'être demandé pourquoi tous les amours de ce monde, légitimés ou non
+légitimés par la société, étaient tous plus ou moins malheureux, quelles
+que fussent les qualités et les vertus des âmes ainsi associées, je me
+suis convaincue de l'impossibilité radicale de ce parfait bonheur,
+idéal de l'amour, dans des conditions d'inégalité, d'infériorité et de
+dépendance d'un sexe vis-à-vis de l'autre. Que ce soit la loi, que
+ce soit la morale reconnue généralement, que ce soit l'opinion ou le
+préjugé, la femme, en se donnant à l'homme, est nécessairement ou
+enchaînée ou coupable.
+
+Maintenant, vous me demandez si vous serez heureuse par l'amour et le
+mariage. Vous ne le serez ni par l'un ni par l'autre, j'en suis bien
+convaincue. Mais; si vous me demandez dans quelles conditions autres je
+place le bonheur de la femme, je vous répondrai que, ne pouvant refaire
+la société, et sachant bien qu'elle durera plus que notre courte
+apparition actuelle en ce monde, je la place dans un avenir auquel
+je crois fermement et où nous reviendrons à la vie humaine dans des
+conditions meilleures, au sein d'une société plus avancée, où nos
+intentions seront mieux comprises et notre dignité mieux établie.
+
+Je crois à la vie éternelle, à l'humanité éternelle, au progrès éternel;
+et, comme j'ai embrassé à cet égard les croyances de M. Pierre Leroux,
+je vous renvoie à ses démonstrations philosophiques. J'ignore si elles
+vous satisferont, mais je ne puis vous en donner de meilleures: quant à
+moi, elles ont entièrement résolu mes doutes et fondé ma foi religieuse.
+
+Mais, me direz-vous encore, faut-il renoncer, comme les moines du
+catholicisme, à toute jouissance, à toute action, à toute manifestation
+de la vie présente, dans l'espoir d'une vie future? Je ne crois point
+que ce soit là un devoir, sinon, pour les lâches et les impuissants. Que
+la femme, pour échapper à la souffrance et à l'humiliation, se préserve
+de l'amour et de la maternité, c'est une conclusion romanesque que j'ai
+essayée dans le roman de _Lélia_, non pas comme un exemple à suivre,
+mais comme la peinture d'un martyre qui peut donner à penser aux juges
+et aux bourreaux, aux hommes qui font la loi et à ceux qui l'appliquent.
+Cela n'était qu'un poème, et, puisque vous avez pris la peine de le lire
+(en trois volumes), vous n'y aurez pas vu, je l'espère, une doctrine. Je
+n'ai jamais fait de doctrine, je ne me sens pas une intelligence assez
+haute pour cela. J'en ai cherché une; je l'ai embrassée. Voilà pour ma
+synthèse à moi; mais je n'ai pas le génie de l'application, et je ne
+saurais vraiment pas vous dire dans quelles conditions vous devez
+accepter l'amour, subir le mariage et vous sanctifier par la maternité.
+
+L'amour, la fidélité, la maternité, tels sont pourtant les actes les
+plus nécessaires, les plus importants et les plus sacrés de la vie de la
+femme. Mais, dans l'absence d'une morale publique et d'une loi civile
+qui rendent ces devoirs possibles et fructueux, puis-je vous indiquer
+les cas particuliers où, pour les remplir, vous devez céder ou résister
+à la coutume générale, à la nécessité civile et à l'opinion publique? En
+y réfléchissant, mademoiselle vous reconnaîtrez que je ne le puis pas,
+et que vous seule êtes assez éclairée sur votre propre force et sur
+votre propre conscience, pour trouver un sentier à travers ces abîmes,
+et une route vers l'idéal que vous concevez.
+
+A votre place, je n'aurais, quant à moi, qu'une manière de trancher ces
+difficultés. Je ne songerais point à mon propre bonheur. Convaincue que,
+dans le temps où nous vivons (avec les idées philosophiques que notre
+intelligence nous suggère et la résistance que la législation et
+l'opinion opposent à des progrès dont nous sentons le besoin), il n'y
+a pas de bonheur possible au point de vue de l'égoïsme, j'accepterais
+cette vie avec un certain enthousiasme et une résolution analogue en
+quelque sorte à celle des premiers martyrs. Cette abjuration du bonheur
+personnel une fois faite sans retour, la question serait fort éclaircie.
+Il ne s'agirait plus que de chercher à faire mon devoir comme je
+l'entendrais. Et quel serait ce devoir? Ce serait de me placer, au
+risque de beaucoup de déceptions, de persécutions et de souffrances,
+dans les conditions où ma vie serait le plus utile au plus grand, nombre
+possible de mes semblables. Si l'amour parle en vous, quel sera, avec
+une telle abnégation, le but de votre amour? Faire le plus de bien
+possible à l'objet de votre amour. Je n'entends pas par là lui donner
+les richesses et les joies qu'elles procurent: c'est plutôt le moyen
+de corrompre que celui d'édifier. J'entends lui fournir les moyens
+d'ennoblir son âme, et de pratiquer la justice, la charité, la loyauté.
+Si vous n'espérez pas produire ces effets nobles et avoir cette action
+puissante sur l'être que vous aimez, votre amour et votre fortune ne lui
+feront aucun bien. Il sera ingrat, et vous serez humiliée.
+
+Si l'espoir de la maternité parle en vous, quel sera (toujours avec
+l'abnégation) le but de votre espoir? Ce sera de vous placer dans les
+conditions les plus favorables à l'éducation de vos enfants, aux bons
+exemples et aux bons préceptes que vous devez leur fournir.
+
+Enfin, si le désir de donner le bon exemple à votre entourage parle
+en vous, examinez d'abord si votre entourage est susceptible d'être
+impressionné et modifié par un bon exemple, et, s'il en est ainsi,
+cherchez les conditions dans lesquelles vous lui donnerez ce bon
+exemple.
+
+Ici s'arrête nécessairement mon instruction. Si vous me disiez
+d'appliquer à votre place ces trois préceptes, je ferais peut-être tout
+de travers. Je crois avoir une bonne conscience et de bonnes intentions.
+Mais je n'ai aucune habileté de conduite, et je me suis mille fois
+trompée dans l'action. Je crois que vous avez un meilleur jugement, et
+que, si vous, vous servez de ma théorie, vous sortirez des incertitudes
+où vous êtes plongée. La préoccupation où vous êtes d'une satisfaction
+personnelle que je crois impossible d'assurer est l'obstacle qui vous
+arrête, et, si vous vous sentez la foi et le courage de l'écarter la
+lumière se fera dans votre intelligence.
+
+Je n'ai pas lu les ouvrages que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer.
+Ils ont été égarés dans un déménagement avec d'autres livres, et je n'ai
+jamais pu les retrouver. Si vous aviez la bonté de renouveler votre
+envoi, j'y consacrerais les premières heures de liberté que j'aurai.
+Je vous demande pardon de mon griffonnage, j'ai la vue fort altérée.
+J'écris bien rarement des lettres et avec beaucoup de peine.
+
+Agréez, mademoiselle, l'expression de mon estime bien particulière et de
+mes sentiments distingués.
+
+GEORGE SAND.
+
+Je serai à Paris vers le 25 septembre. Veuillez adresser à la _Revue
+indépendante_.
+
+
+
+
+CCXIX
+
+A MONSEIGNEUR L'ARCHEVÊQUE DE PARIS
+
+ Nohant, septembre 1842.
+
+Monseigneur.
+
+Mon nom est peut-être une mauvaise recommandation près de vous; mais,
+si, avec des croyances peut-être différentes des vôtres; je viens à
+vous, pleine de confiance, pour vous indiquer une bonne oeuvre à faire,
+il me semble que votre sagesse éclairée et votre esprit de charité
+peuvent m'accorder aussi quelque confiance et m'écouter avec douceur.
+
+Il y a du moins un point qui rassemble les âmes engagées sur des routes
+diverses. C'est l'amour de la justice, et, comme toute justice émane de
+Dieu, peut-être ne suis-je pas une âme impie ni indigne de merci; c'est
+cet esprit de justice et de bonté que j'invoque, pour oser, sans être
+connue de vous, vous confier un secret et vous demander une grâce.
+
+Monseigneur, il y a, dans une commune de campagne, un desservant très
+orthodoxe, nullement partisan de mes dissidences avec la lettre des lois
+de l'Église, et avec lequel, par conséquent, je ne suis pas intimement
+liée. Je respecte trop la sincérité et la fermeté de sa foi pour
+chercher à l'ébranler par de vaines discussions, et sa foi me paraît
+bonne et bien entendue, puisqu'elle ne produit que de bonnes et nobles
+actions. Les services et les soins à rendre aux paysans malades ou
+indigents me sont imposés par un peu d'aisance et par mon séjour au
+milieu d'eux. C'est ainsi que j'ai été à même d'apprécier la conduite
+pure et respectable de ce vertueux prêtre, et, le voyant béni de tous,
+me trouvant parfois en relations avec lui pour aviser au soulagement de
+certaines souffrances et misères, je puis attester que c'est là un homme
+irréprochable aux yeux de toutes les opinions.
+
+Ces jours derniers, l'ayant rencontré dans une chaumière et revenant par
+le même chemin que lui, je remarquai qu'il était fort triste et abattu,
+et, l'ayant pressé de questions, j'obtins la confidence que je vais
+faire à Votre Grandeur. C'est un secret qui m'a été confié, et je ne le
+confierai jamais qu'à Elle, c'est lui dire que je compte absolument sur
+son honneur et sur sa religion pour ne point chercher à connaître le nom
+du prêtre dont il s'agit; car la démarche que je fais ici, je n'y suis
+point autorisée; je la prends dans un mouvement de mon coeur et dans une
+sorte d'inspiration que je crois bonne et sûre.
+
+Il y a quelques années, ce desservant, touché du désespoir d'une vieille
+mère de famille dont le fils, homme d'honneur, mais accablé par de
+malheureuses affaires, allait être poursuivi et emprisonné pour dettes,
+céda aux conseils de la pitié, accorda pleine confiance aux preuves
+qu'on lui donnait, et s'engagea à servir de caution auprès des
+créanciers pour une pauvre somme de quatre mille francs. C'était plus
+qu'il ne possédait, ou, pour mieux dire, il ne possédait rien du tout.
+Mais, comme les créanciers demandaient alors une garantie plutôt que de
+l'argent; que le débiteur paraissait pouvoir s'acquitter en quelques
+années par son travail, le bon prêtre calcula que, toutes choses étant
+mises au pis, il pourrait lui-même, avec le temps et en se privant
+chaque année, arriver à faire face au désastre.
+
+Malheureusement, le débiteur mourut peu après, ne laissant rien, et la
+dette retomba sur le prêtre, qui obtint un peu de temps, et qui, depuis
+deux ou trois ans, paye les intérêts sans avoir pu arriver à solder plus
+de deux cents francs sur le capital.
+
+Maintenant, voici que les créanciers se montrent fort durs et fort
+pressés, qu'ils exigent ce capital sur l'heure, menacent de poursuites,
+de frais et de saisie, et, pour avoir exercé la charité, un prêtre
+respectable et excellent peut être d'un jour à l'autre exposé à un
+scandale, à une honte poignante.
+
+Si j'avais eu quatre mille francs, j'aurais à l'instant même fait cesser
+l'inquiétude et la douleur de ce bon curé. Mais son histoire est la
+mienne, avec la différence que ce qui lui est arrivé une fois m'est
+arrivé plus de vingt fois, et que, dans la proportion de mes ressources
+aux siennes, je suis encore plus gênée et empêchée que lui. Ma position
+de femme, c'est-à-dire de mineure aux yeux de la loi (mineure de
+quarante ans, s'il vous plaît, monseigneur!), ne me permet pas
+d'emprunter, et je ne peux pas m'adresser à des amis. La plupart des
+miens sont pauvres; le peu de riches véritablement humains que j'ai
+rencontrés sont tellement épuisés d'aumônes et de charités, que c'est
+être indiscret que de recourir à eux encore une fois. Et puis je
+dois vous avouer que je suis liée en général avec des personnes de
+l'_opposition_ la plus prononcée, et que, malheureusement, il y a de
+l'intolérance au fond de toutes les opinions de ce temps-ci. Tel qui
+se dépouillera pour un détenu politique de sa couleur ne s'intéressera
+point à un curé et ne comprendra pas que je m'y intéresse.
+
+J'ai fait appel, sans les beaucoup connaître, à quelques personnes
+riches et pieuses, leur faisant entendre qu'il s'agissait d'un prêtre,
+et d'un prêtre aussi orthodoxe qu'elles pouvaient le désirer. On m'a
+répondu qu'on n'avait pas d'argent ou qu'on avait _ses pauvres._
+
+J'ai conseillé à mon desservant de s'adresser au prélat de son diocèse;
+mais d'autres le lui ont déconseillé, parce que monseigneur, dit-on,
+blâmerait l'action du prêtre charitable comme une légèreté, comme une
+imprudence, et que cet aveu pourrait lui faire du tort dans son esprit.
+Est-ce possible? la prudence humaine peut-elle parler, là où la pitié
+évangélique commande? Je ne comprends rien à cela, mais enfin je ne puis
+insister sur un avis où l'on croit voir de graves inconvénients. Dans
+cette perplexité, l'idée m'est venue de m'adresser tout droit à Votre
+Grandeur, parce qu'on m'a dit qu'Elle avait l'esprit élevé et l'âme
+véritablement apostolique. J'ai eu confiance, et j'ai osé. Je prévois
+bien que Votre Grandeur fait son devoir encore mieux que moi, encore
+mieux que tout le monde, et qu'Elle a quelque peine à satisfaire toutes
+les demandés nécessiteuses dont elle est accablée. Mais elle a de
+nombreuses et puissantes relations que je n'ai point, elle doit disposer
+de la bourse de beaucoup de personnes charitables, et il suffit d'un mot
+de sa bouche pour obtenir pleine croyance, tandis qu'une hérétique comme
+moi n'a point de crédit, et ne peut espérer d'être écoutée que par une
+àme aussi dégagée de soupçons et aussi saintement loyale que celle de
+Votre Grandeur.
+
+Je la prie d'agréer l'hommage de mon profond respect.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CXX
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHÂTRE
+
+ Paris, 12 novembre 1842.
+
+Mon bon Charles,
+
+Tu es excellent, et tes marrons le sont aussi. Nous les croquons à
+toutes les sauces, et cet échantillon du Berry, en même temps qu'il nous
+couvre de gloire aux yeux de nos convives, nous satisfait l'estomac en
+nous réjouissant le coeur. Solange surtout en fait son profit à belles
+dents, et madame Pauline les a trouvés si bons, que je lui en ai promis,
+de ta part, un joli sac que certainement tu ne lui refuseras pas.
+
+Je te dirai que nous sommes occupés de cette grande et bonne Pauline,
+avec redoublement depuis son _redébut_ aux Italiens. Je ne te dis rien
+de sa voix et de son génie, tu en sais aussi long que nous là-dessus;
+mais tu apprendras avec plaisir que son succès, un peu contesté dans
+les premiers jours, non par le public, mais par quelques coteries et
+boutiques de journalisme, a été, dans _la Cenerentola_ aussi brillant
+et aussi complet que possible. Elle y est admirable, et, durant trois
+représentations de suite, on lui a fait répéter le finale. On remonte
+maintenant le _Tancrède_ pour elle, et, les jours où elle ne chante pas,
+nous montons à cheval ensemble.
+
+Nous cultivons aussi le billard; j'en ai un joli petit, que je loue
+vingt francs par mois, dans mon salon, et, grâce à la bonne amitié, nous
+nous rapprochons, autant que faire se peut, dans ce triste Paris, de la
+vie de Nohant. Ce qui nous donne un air campagne, aussi, c'est que je
+demeure dans le même square que la famille Marliani, Chopin dans le
+pavillon suivant, de sorte que, sans sortir de cette grande cour
+d'Orléans, bien éclairée et bien sablée, nous courons, le soir, les uns
+chez les autres, comme de bons voisins de province. Nous avons même
+inventé de ne faire qu'une marmite, et de manger tous ensemble, chez
+madame Marliani; ce qui est plus économique et plus enjoué de beaucoup
+que le chacun chez soi. C'est une espèce de phalanstère qui nous
+divertit et où la liberté mutuelle est beaucoup plus garantie que dans
+celui des fouriéristes.
+
+Voilà comme nous vivons cette année, et, si tu viens nous voir, tu nous
+trouveras, j'espère, _très gentils_.
+
+Solange est en pension, et sort tous les samedis jusqu'au lundi matin.
+Maurice a repris l'atelier _con furia,_ et moi, j'ai repris _Consuelo_,
+comme un chien qu'on fouette; car j'avais tant flâné pour mon
+déménagement et mon installation, que je m'étais habituée délicieusement
+à ne rien faire. J'espère que je te donne sur nous tous les détails que
+tu peux désirer.
+
+Quant à notre _Revue_, nous sommes en train de la reconstituer, et
+j'espère qu'après le numéro qui paraîtra ce mois-ci, nous nous mettrons
+à flot. Tu me dis de lui mettre l'éperon au ventre, cela ne dépend pas
+de moi. Dans ce bas monde, le zèle et le courage ne sont rien sans
+l'argent. Je n'en ai point, je n'en ai pas mis dans l'affaire, et Leroux
+et moi n'y sommes que pour notre travail. La mise de fonds s'épuisait
+avant que les bénéfices eussent pu être sensibles. Nous devions chercher
+à doubler notre capital pour continuer, nous avons fait mieux: nous
+l'avons triplé, et peut-être allons-nous le quadrupler. En même temps,
+nous laissons les droits de propriété et les peines de la direction
+à nos bailleurs de fonds. Cette direction, jointe au travail de la
+rédaction et à la direction matérielle de l'imprimerie, était une charge
+effroyable, pesant tout entière sur la tête et les bras de Leroux.
+Viardot, occupé des voyages, des engagements et des représentations de
+sa femme, n'y pouvait apporter une coopération active ni suivie.
+
+Le peu que nous avons fait jusqu'ici est donc un tour de force, et, moi
+qui vois les choses de près, loin d'éperonner avec impatience mon pauvre
+philosophe, j'admire qu'il ait pu s'en tirer, sans manquer à paraître
+tous les mois, et en y poursuivant de difficiles et magnifiques travaux
+de politique sociale. Enfin le numéro de janvier sera fait sous
+la conduite de nos deux nouveaux associés (peut-être de nos trois
+associés), et nos noms disparaîtront de la couverture, parce que nous
+aurons un gérant signataire, qui, moyennant le cautionnement,--autre
+affaire grave que nous éludions, faute d'argent, en ne paraissant qu'une
+fois par mois,--fera marcher notre _Revue_ par quinzaines régulières.
+Viardot s'arrange et se concerte avec eux pour sa part de propriété, et
+nous restons comme rédacteurs principaux. Prenez donc patience avec nos
+dernières lenteurs. Si vous comptez vos numéros et la matière énorme
+qu'ils renferment, vous verrez que nous vous en avons donné plus que
+nous ne vous en promettions. Renouvelez vos abonnements, et, si vous
+êtes contents de notre _honnêteté_ de principes, comptez que la _Revue_
+ne changera pas de ligne, vu que nos associés sont des condisciples
+zélés et incorruptibles des mêmes doctrines.
+
+Maintenant, parle-moi de toi comme je te parle de moi; tu me dois cela
+en retour de mon bavardage. Je vois que tu as toujours une prédilection
+pour le beau pays romantique de Vijon. Heureux homme qui peux, vivre où
+tu veux et comme tu veux! Malgré tout ce que j'invente ici pour chasser
+le spleen que cette belle capitale me donne toujours, je ne cesse pas
+d'avoir le coeur enflé d'un gros soupir quand je pense aux terres
+labourées, aux noyers autour des guérets, aux boeufs _briolés_ par la
+voix des laboureurs, et à nos bonnes réunions, rares il est vrai, mais
+toujours si douces et, si complètes.
+
+Il n'y a pas à dire quand on est né campagnard, on ne se fait jamais au
+bruit des villes. Il me semble que la boue de chez nous est de la belle
+boue, tandis que celle d'ici me fait mal au coeur. J'aime beaucoup mieux
+le bel esprit de mon garde champêtre que celui de certains visiteurs
+d'ici. Il me semble que j'ai l'esprit moins lourd quand j'ai mangé la
+fromentée de la mère Nannette que lorsque j'ai pris du café à Paris.
+Enfin, il me semble que nous sommes tous parfaits et charmants là-has,
+que personne n'est plus aimable que nous, et que les Parisiens sont tous
+des paltoquets.
+
+Viens nous voir, cependant ici, comme tu en avais le dessein. Cela me
+fera du bien pour ma part, et, en embrassant les joues fleuries de ma
+grosse Eugénie, il me semble que j'embrasserai sainte Solange, notre
+patronne, en personne. Dis à cet infâme Gaulois de m'écrire un peu, et
+dis-moi si ma pauvre petite Laure est mieux portante. Parle-moi aussi de
+Duteil et d'Agasta, dont je ne sais rien et qui, de près ni de loin, ne
+me donnent signe de vie.
+
+Vous êtes bien gentils d'avoir fait quelque chose pour nos pauvres
+incendiés. De notre côté, nous méditons une petite soirée chantante
+où madame Pauline fera la quête pour les pauvres avec des notes
+irrésistibles. En réunissant chez nous une vingtaine de personnes à nous
+connues, nous ferons une petite somme, et je remplirai le déficit, s'il
+y a lieu. Enfin j'espère que nos désolés n'auront rien perdu.
+
+Bonsoir, cher vieux ami; mille baisers à ta femme et à tes chers
+enfants. Dis à Eugénie de m'aimer, et vous deux, n'en perdez pas
+l'habitude, je ne saurais pas m'en passer.
+
+A toi.
+
+GEORGE.
+
+Cour d'Orléans, 5, rue Saint-Lazare.
+
+Amitiés et poignées de main de la part de Viardot, de Chopin et de mes
+enfants. Pauline adore le Berry et les Berrichons. Elle y reviendra
+certainement l'automne prochain.
+
+
+
+
+CCXXI
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Paris, 21 janvier 1843.
+
+Mon cher Poncy,
+
+J'ai reçu presque en même temps un jeune ami à vous dont je n'ai pas
+retenu le nom et qui m'a remis une lettre de vous en me promettant
+de venir chercher la réponse (je ne l'attends pas, car il y a déjà
+plusieurs jours d'écoulés), et M. Paul Gaymard, qui m'a remis votre
+portrait et les poésies dont vous l'aviez chargé il y a déjà longtemps.
+J'étais en affaire et je n'ai pu recevoir ce dernier qu'une minute; mais
+je lui ai fait promettre de revenir me voir, et nous parlerons de vous.
+
+Vous vous plaignez beaucoup de mon silence, mon cher enfant, et pourtant
+je vous avais averti de la difficulté que j'éprouvais à écrire des
+lettres, ayant la vue abîmée, point de loisir, et surtout ce qu'on
+appelle une grande paresse à écrire, par suite d'une habitude que j'ai
+eue toute ma vie de correspondre à de très rares intervalles, même
+avec mes plus anciens et mes plus chers amis. J'ai là-dessus toute une
+théorie qui demanderait trop de temps pour être exposée dans une lettre,
+et qui ne vous persuaderait point, puisque vous êtes dans cet âge et
+dans cette disposition à l'expansion que j'ai fermée en moi à clef,
+comme un tiroir contenant ce qu'on a de plus précieux, et ce qu'on
+ne doit ouvrir que quand on en peut tirer le bonheur d'autrui. Que
+pourrais-je donc tirer d'utile pour vous de mon tiroir (puisque la
+métaphore y est, laissons-la)? Serait-ce de la louange? Vous n'en
+manquez pas, et je crains même que vous n'en ayez un peu trop autour de
+vous. Je trouve, dans la manière dont vous me parlez de vous-même,
+une confiance un peu exaltée dont je voudrais vous voir rabattre pour
+travailler vos vers plus consciencieusement et à tête refroidie, le
+lendemain de l'inspiration.
+
+Voyons ce qu'il y aurait dans le tiroir encore: de l'amitié, de la
+sympathie? un véritable intérêt? sans doute, vous savez que le coffre
+en est plein, et, si vous étiez comme moi, vous ne devriez pas aimer à
+abuser dans les mots des plus saintes choses du monde, en faisant trop
+prendre l'air aux reliques de l'âme.
+
+Troisièmes reliques du tiroir: des avis, des avertissements, des sermons
+affectueux dans l'occasion? Eh bien! si vous récapitulez, vous verrez
+que j'ai déjà maintes fois ouvert le tiroir pour vous écrire quand cela
+était utile. Je vous ai envoyé, pour commencer, l'amitié, l'intérêt,
+la sympathie, l'approbation, la louange sincère et méritée; et puis,
+ensuite, les sermons affectueux et des avis pleins de sollicitude. Si je
+le rouvrais toutes les semaines pour vous approuver, je vous donnerais
+de la vanité, et je vous ferais du mal. Si je le rouvrais de même pour
+vous sermonner; je vous causerais du découragement, et vous ferais
+encore du mal. Des lettres de bons procédés, de politesse ou de
+convenance, je n'en ai pas besoin, ni vous non plus. Je ne sais donc
+pas pourquoi vous m'écrivez, avec tant de vivacité, des plaintes si
+douloureuses sur mon silence et mon oubli. Je vois que vous êtes dans
+une période d'expansion excessive. Vous êtes tout jeune, vous êtes
+méridional, vous êtes poète, cela s'explique. Eh bien! mon enfant,
+faites des vers, de beaux vers. Jetez votre coeur à pleines mains à
+votre compagne, à votre mère, à vos amis et à vos camarades. Mais, avec
+moi, si vous voulez que votre attachement vous profite, soyez plus
+calme, plus sérieux et plus patient; car j'ai une nature très
+concentrée, très froide extérieurement, très réfléchie et très
+silencieuse. Si vous ne me comprenez pas, je ne vous serai bonne à rien.
+Mon amitié tranquille et rarement expansive vous blessera sans vous
+convaincre, et je serais pour votre vie une agitation, au lieu d'être un
+bienfait.
+
+Puisque nous voilà sur ce sujet, j'ai deux reproches à vous faire d'une
+nature assez délicate, et je veux que vous preniez Désirée pour seule
+confidente et pour juge, avec votre mère, si vous voulez, je suis sûre
+qu'elles ont plus de droiture et de sens qu'aucune dame de nos salons.
+Voici mes reproches: lisez les en riant, mais aussi en prenant la
+résolution de vous observer. C'est une querelle de pure littérature ture
+que je vous fais, une guerre de mots, une chicane sur les expressions.
+
+Vous ne vous apercevez pas qu'en m'exprimant une effusion filiale qui me
+touche et qui m'honore, vous vous servez de mots qui, mal interprétés,
+seraient le langage de la passion la plus exaltée. J'ai quarante ans;
+j'ai toute la raison qu'on doit avoir à mon âge. Loin de moi donc la
+sotte pruderie de croire que j'ai à me défendre d'une idée folle de
+la part de qui que ce soit. Ma vie est sérieuse, mes affections sont
+sérieuses, et mon jugement l'est aussi. Mais je vis parmi des gens
+calmes aussi, qui, ne connaissant pas l'enthousiasme méridional, où ne
+se rappelant pas celui de leur propre jeunesse, ne comprendraient rien à
+vos lettres si je les leur montrais. Je brûle donc vos lettres aussitôt
+que je les ai lues, en riant de cette précaution que vous me forcez
+de prendre, mais aussi en m'étonnant un peu que, vous qui êtes poète,
+c'est-à-dire artiste dans le choix des mots, _ouvrier en fait de
+langue_, comme on dit aujourd'hui, vous fassiez, sans vous en
+apercevoir, de tels contresens.
+
+Mon fils m'apporte toutes mes lettres le matin à mon réveil, et c'est
+lui qui me les lit; lui aussi est d'un caractère tranquille, peu
+expansif, mais solidement affectueux. Si une de vos dernières lettres
+avait été ouverte par lui, je ne sais ce qu'il en aurait pensé; mais
+je crois bien qu'il m'aurait demandé si vous n'êtes pas un peu fou, et
+j'aurais été obligée de lui répondre: «Oui, mon enfant, tous les poètes
+le sont.»
+
+Encore un sermon: c'est le tiroir aux sermons, aujourd'hui. Vous
+adressez à _Juana l'Espagnole_ et à diverses autres beautés fantastiques
+des vers que je n'approuve pas. Êtes-vous un poète bourgeois, ou un
+poète prolétaire? Si vous êtes le premier des deux, vous pouvez chanter
+toutes les voluptés et toutes les sirènes de l'univers, sans en avoir
+jamais connu une seule. Vous pouvez souper, en vers, avec les plus
+délicieuses houris, ou avec les plus grandes gourgandines, sans quitter
+le coin de votre feu et sans voir d'autres beautés que le nez de votre
+portier. Ces messieurs font ainsi et ne riment que mieux. Mais, si vous
+êtes un enfant du peuple, et le poète du peuple, vous ne devez pas
+quitter le chaste sein de Désirée pour courir après des bayadères et
+chanter leurs bras voluptueux.
+
+Je trouve là une infraction à la dignité de votre rôle. Le poète du
+peuple a des leçons de vertu à donner à nos classes corrompues, et, s'il
+n'est pas plus austère, plus pur et plus aimant le bien que nos poètes,
+il est leur copiste, leur singe et leur inférieur. Car ce n'est pas
+seulement l'art d'arranger les mots qui fait un grand poète: c'est là
+l'accessoire, c'est là l'effet d'une cause.--La cause doit être un
+grand sentiment, un amour immense et sérieux de la vertu, de toutes les
+vertus; une moralité à toute épreuve, enfin une supériorité d'âme et
+de principes qui s'exhale dans ses vers à chaque trait, et qui fasse
+pardonner à l'inexpérience de l'artiste, en faveur de la vraie grandeur
+de l'individu. Il me semble que vous éparpillez parfois votre âme, ou du
+moins votre muse à tous les vents. Dans votre premier volume, vous aviez
+exprimé l'amour d'une manière si chaste et si touchante! on voyait
+Désirée, la jeune et honnête fille du peuple, la vierge; de votre choix!
+Je vous en prie, supprimez _Juana_ du prochain volume, et, si vous
+conservez ces vers:
+
+ .... J'aime toutes les femmes,
+ Parce que le Poète aime toutes les fleurs.
+
+n'en faites pas du moins la devise de votre vie; parce qu'il vous
+arriverait bientôt, de n'aimer plus aucune femme et de ne plus sentir le
+parfum des fleurs.
+
+Vous n'en êtes point là, Dieu merci! vous aimez Désirée, vous la chantez
+encore, chantez-la toujours, et n'en chantez pas d'autres, maintenant
+qu'elle est à vous. On voit que vous l'aimez véritablement; car les vers
+que vous mettez dans sa bouche sont les plus charmants de votre dernier
+envoi; au lieu que dans ceux que vous m'avez envoyés sur une belle
+Espagnole, il y avait de l'affectation, des efforts, et point de feu
+véritable. Enfin, voulez-vous être un vrai poète, soyez un saint! et,
+quand votre coeur sera sanctifié, vous verrez comme votre cerveau vous
+inspirera.
+
+Je suis très contente de l'envoi que vous me faites par M. Paul Gaymard.
+Presque tout est bon, et il y a des choses vraiment belles.
+
+Votre _Sonnet_ est bien fait; votre _Enfant endormi_, votre _Bouquet de
+violettes_, etc., etc., sont de charmantes choses. Dans la lettre de
+Béranger à M. Ortolan, dont vous m'envoyez la copie, je vois bien qu'il
+est de mon avis, et qu'il ne voudrait pas que vous publiassiez un second
+volume, avant qu'un progrès remarquable se fût accompli en vous. Je veux
+demander à Béranger une entrevue dont vous serez le seul objet, et lui
+montrer votre nouveau recueil, afin qu'il m'aide à savoir si vous êtes
+dans cette bonne veine de progrès. Je n'ose m'en remettre à moi-même. Je
+ne fais pas de vers et crains d'être, quant à la forme, un mauvais juge.
+Il me fixera à cet égard, et, s'il approuve la publication, pendant que
+j'ai encore trois mois à passer ici, je m'en occuperai. Mais je n'ai pas
+tout ce que vous m'avez adressé d'après vos listes; j'ai lieu de penser
+qu'un paquet a été perdu. Dans notre petite ville du Berry, nous avons
+un buraliste fort négligent, et toutes nos lettres ne nous arrivent
+pas toujours. En outre, j'avais confié à M. Leroux plusieurs de vos
+feuillets, afin qu'il choisît une pièce qui conviendrait à la _Revue
+indépendante_. Il a choisi celle à Béranger, que vous avez dû voir
+imprimée avec la correction d'un ou deux mots que je me suis permis
+d'atténuer, les trouvant un peu boursouflés, et la suppression d'une
+ou deux strophes qui ne valaient pas les autres. En me rendant les
+manuscrits, bien qu'il m'eût promis de ne rien égarer, il en a, je
+crois, oublié une partie chez lui, et je crains de n'avoir pas le tout,
+ou d'en avoir laissé moi-même quelques feuillets à la campagne, dans mon
+secrétaire. Je ne retrouve pas une des pièces que j'aimais le mieux,
+des vers à propos d'une fête d'ouvriers, où vous parlez du Christ, etc.
+Ainsi faites-moi recopier par quelqu'un de vos amis, si vous n'avez pas
+le temps de le faire vous-même, tout ce que vous avez composé, avant et
+depuis l'envoi par M. Paul Gaymard. Cet envoi se compose de: _le Muiron
+et la Belle-Poule, Catarina la folle, A Charles Ferrand, Vendredi saint,
+Torrents, Mathilde, le Pécheur du lac, Sonnet, Matinée en rade, Tableau,
+Ma pensée, Nuit en mer, le Forçat, Vers à M. Paul Gaymard, A madame
+N***, A Méry, Dèlire, Courdouan, Promenade sur mer, l'Avarice, l'Enfant
+endormi, Ressemblance, le Bal aux Anglais, Bouquet de violettes_.
+
+Envoyez-moi donc tout le reste, ce sera plus tôt fait que de nous
+consulter par lettres sur ce que j'ai et sur ce qui me manque. Faites-en
+un paquet, et mettez-le à la diligence, enveloppé de plusieurs papiers
+forts, et en le faisant enregistrer au bureau.
+
+Bonsoir, mon cher Poncy; soyez heureux et courageux.
+
+Je vous demande pour mon compte de faire souvent des vers sur votre
+métier, ce sont les plus originaux de votre plume. Vous y mettez un
+mélange de gaieté forte et de tristesse poétique que personne ne
+pourrait trouver, à moins d'être vous. Les trois ou quatre strophes de
+l'_Épître à Béranger_, où vous parlez de votre truelle, avec tant
+de naïveté et de philosophie, ont un tour robuste et frais qui vous
+constitue une individualité véritable. Ce sont aussi les strophes qu'on
+a remarquées et goûtées ici, où il y a tant de poètes, où l'on publie
+tant de milliards de vers par semaine; où l'on est si blasé, si ennuyé
+de poésie, si difficile et si moqueur; ici, où l'on a tout chanté, le
+ciel, la mer, l'amour, l'orage, la solitude, la rêverie, enfin tout ce
+que chantent les poètes, on ne connaît pas la poésie du peuple, et c'est
+la _Revue indépendante_ qui a osé la découvrir un beau matin.
+
+Si vous voulez n'être pas perdu dans la foule des écriveurs, ne mettez
+donc pas l'habit de tout le monde; mais paraissez dans la littérature
+avec ce plâtre aux mains qui vous distingue et qui nous intéresse, parce
+que vous savez le rendre plus noir que notre encre. Ceci est une pure
+question littéraire. Mais, je le répète, soyez homme du peuple jusqu'au
+fond du coeur, et, si vous vous préservez de la vanité et de la
+corruption des _classes moyennes ou supérieures_, comme on les appelle,
+tout ira bien. Autrement votre force ne s'étendra pas au delà d'un
+certain point et ne passera pas les limites du clocher.
+
+
+
+
+CCXXII
+
+A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A MONTGIVRAY
+
+ Paris, 21 février 1843.
+
+Eh! bien, mon cher vieux, si tout est prévu, examiné et conclu, tant
+mieux. Je désire et j'espère le bonheur de ta fille, et le tien, par
+conséquent. Je serai toute disposée à accueillir avec amitié mon neveu
+Simonnet, et, s'il est parfait pour sa femme, je l'aimerai de tout mon
+coeur.
+
+Tu as dû recevoir la caisse: elle est partie depuis trois jours.
+
+Je ne sais pas encore si Pierret ira à la noce. Maurice vient de lui
+écrire pour l'engager à faire la route avec lui; car, enfin, Maurice,
+gagné par tes instances, et par la considération de trouver son père à
+Montgivray, a obtenu de son _patron_[1] une permission de huit jours. Il
+partira d'ici à vendredi prochain, et sera de retour le samedi, au plus
+tard, de l'autre semaine. Il te dira ses travaux, et je te demande ta
+parole d'honneur de ne pas le retenir plus longtemps et même de le faire
+partir au jour dit, s'il se laissait entraîner par le plaisir d'être
+avec vous. Il est en plein dans l'anatomie, science indispensable à
+acquérir vite; car, emporté par sa facilité, s'il n'apprend le dessin
+bien vite et scrupuleusement, il se gâtera et fera de la drogue toute sa
+vie.
+
+Cette étude à l'école pratique, au milieu de cinquante carabins dépeçant
+chacun une pauvre charogne humaine, lui répugne beaucoup. Cependant, il
+en a pris son parti, et même il est dans un bon train maintenant. Je
+crains beaucoup pour lui l'entraînement de distraction que cette noce va
+lui causer. Il doit concourir pour une place aux Beaux-Arts dans quinze
+jours; et, s'il n'est pas en mesure, il ne sera pas admis. Je te
+l'envoie donc en te priant bien sérieusement de faire entendre raison à
+son père là-dessus. Maurice est dans les deux ou trois années qui vont
+décider de son avenir, à savoir s'il sera un artiste ou un amateur. Tu
+me diras qu'il peut vivre sans être un artiste. Mais quelle différence
+dans la vie d'un homme, de savoir faire en maître ce qu'on a appris, ou
+de rester écolier! Il faut que, cette année, maître Maurice épouse
+dame Peinture pour tout de bon; nous voilà occupés tous deux de
+l'établissement de nos enfants, chacun à sa manière. Aide-moi à
+chapitrer Maurice sur ce point.
+
+Bonsoir, mon vieux; mille compliments et mille caresses à la bonne
+petite Léontine. En me disant qu'elle reçoit la récompense de sa
+simplicité, tu en fais un bel éloge, et qu'elle mérite. Mille et mille
+tendresses à Émilie. Je t'embrasse. Tous nos amis te Félicitent.
+
+ [1] Eugène Delacroix.
+
+
+
+
+CCXXIII
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Paris, 26 février 1843.
+
+Mon cher enfant,
+
+J'ai reçu votre lettre ce matin, et non vos corrections de la
+_Belle-Poule_, ni l'autre pièce dont vous me parlez. Vos vers sont dans
+les mains de Béranger, qui a fait un peu de difficulté pour se charger
+de l'examen et du conseil. Il trouvait la chose délicate et craignait de
+vous affliger en étant tout à fait franc et sévère. Je lui ai dit que
+c'était, au contraire, le plus grand service qu'il pût vous rendre et
+que vous en seriez reconnaissant; que vous n'aviez ni l'entêtement ni
+l'orgueil chagrin des autres poètes, et que vous saviez préférer un ami
+à un flatteur. Je vous donnerai sa réponse dès que je l'aurai. Tout en
+parlant avec lui de la publication de votre second volume, voici quel a
+été son avis: «Je n'entends pas plus que vous les affaires de librairie;
+et lui, les entend très bien, ainsi que les chances de succès.»
+
+Il pense que les vers, quelques beaux et nouveaux qu'ils soient, out peu
+de retentissement à Paris, où tout le monde en publie et où le public,
+inondé de ce déluge, ne se donne pas la peine de les regarder. De beaux
+vers ne sont accueillis que par un certain nombre d'amateurs assez
+restreint. Il faut que ce soient des gens de goût, à existence douce et
+tranquille. Il y a peu de ces gens-là ici. Il y en a de moins en moins
+tous les jours. Si vous voyiez cette vie affairée, matérielle et avide
+d'argent ou de grossiers plaisirs, vous en seriez consterné.
+
+Mais revenons à l'avis de Béranger. Il dit que, si vous vous faisiez
+imprimer en province, les frais seraient moindres de moitié et
+les placements plus faciles, l'ouvrage étant sous la main et vos
+souscriptions sur place. Vous pourriez, si l'impression était exécutée
+proprement (car, ici, c'est une considération pour les libraires),
+nous en envoyer un certain nombre qu'on ferait prendre à un éditeur en
+tâchant qu'il vous volât le moins possible. Pierrotin ne vous volerait
+pas du tout; mais il fera difficulté de se charger d'une petite affaire,
+lui qui, en ayant fait de très grandes avec un assez beau succès, n'aime
+plus aujourd'hui que les entreprises à nombreuses livraisons suivies.
+Nous verrions bien pour cela.
+
+En attendant, dites-moi si cette publication chez vous offre les
+meilleures chances que Béranger croit y voir. Les dépenses qu'on vous a
+fait faire pour votre premier volume me paraissent exorbitantes, et, si
+on les réduisait de moitié, vos profits seraient doubles. Je pense que
+vous trouverez facilement un éditeur qui ferait les frais, à charge de
+se rembourser avec des bénéfices modestes sur la vente; ou plutôt un
+imprimeur libraire; car je ne sais s'il y a des imprimeurs proprement
+dits en province. De plus, j'enverrais ma préface à lui, tout comme à
+un éditeur de Paris. Je ne sais pas pourquoi vous ne retireriez pas de
+cette production tout le bénéfice possible. Vous allez être père et un
+peu d'argent ne vous sera pas de trop.
+
+J'écrirais dans deux ou trois villes du Nord et du Centre, où je ferais
+prendre quelques douzaines d'exemplaires à des amis qui pourraient les
+répandre ou les placer chez des libraires. De votre côté, vous devez
+pouvoir le faire aussi. Répondez donc à tout cela. Enfin, en dernier
+cas, si nous attendions un ou deux mois, je suis presque sûre d'un
+nouveau procédé d'imprimerie que M. Pierre Leroux a découvert et qu'il
+va mettre en pratique, au moyen duquel nous aurions des livres imprimés
+avec une économie merveilleuse de frais. Si nous en étions là, tout
+irait de soi-même, sans que vous eussiez à vous occuper. Nous vous
+imprimerions de nos propres mains; car nous ne pensons pas à moins que
+simplifier l'imprimerie à ce point.
+
+La machine est faite, notre grand inventeur prend ses brevets, et nous
+la verrons fonctionner, je crois, la semaine prochaine. Si vous pouvez
+vous procurer la _Revue indépendante_, vous y verrez, au numéro du 25
+janvier dernier, un bel article de Leroux sur cette invention.
+
+Dites-moi, mon cher enfant, si vous connaissez tous les écrits
+philosophiques de Pierre Leroux? Sinon, dites-moi si vous vous sentez la
+force d'attention pour les lire. Vous êtes jeune et poète. Je les ai lus
+et compris sans fatigue, moi qui suis femme et romancier. C'est dire que
+je n'ai pas une bien forte tête pour ces matières.
+
+Pourtant, comme c'est la seule philosophie qui soit claire comme le jour
+et qui parle au coeur comme l'Évangile, je m'y suis plongée et je m'y
+suis transformée; j'y ai trouvé le calme, la force, la foi, l'espérance
+et l'amour patient et persévérant de l'humanité: trésors de mon enfance,
+que j'avais rêvés dans le catholicisme, mais qui avaient été détruits
+par l'examen du catholicisme, par l'insuffisance d'un culte vieilli,
+par le doute et le chagrin qui dévorent, dans notre temps, ceux que
+l'égoïsme et le bien-être n'ont pas abrutis ou faussés. Il vous faudrait
+peut-être un an, peut-être deux, pour vous pénétrer de cette philosophie
+qui n'est pas bizarre et algébrique comme les travaux de Fourier, et qui
+adopte et reconnaît tout ce qui est vrai, bon et beau dans toutes les
+morales et sciences du passé et du présent.
+
+Ces travaux de Leroux ne sont pas volumineux; quand on les a lus, on
+a besoin de les porter en soi, d'interroger son propre coeur sur
+l'adhésion qu'il y donne; enfin, c'est toute une religion, à la fois
+ancienne et nouvelle, dont on a besoin de se pénétrer et qu'il faut
+couver avec tendresse. Bien peu de coeurs s'y sont rendus complètement;
+il faut être foncièrement bon et sincère pour que la vérité ne vous
+offense pas. Enfin, si vous vous sentez cette volonté de comprendre
+l'humanité et vous-même, vous aurez une tête affermie, de la certitude,
+et le feu de votre poésie s'y rallumera tout entier. Vous en ferez
+verbalement l'explication et l'abrégé à Désirée, et vous verrez que son
+coeur de femme s'y plongera. Je dois vous dire cependant que ce sont des
+travaux incomplets, interrompus, fragmentés. La vie de Leroux a été trop
+agitée, trop malheureuse, pour qu'il pût encore se compléter. C'est là
+ce que ses adversaires lui reprochent. Mais une philosophie, c'est une
+religion, et une religion peut-elle éclore comme un roman ou comme un
+sonnet dans la tête d'un homme?
+
+Les grands poèmes épiques de nos pères ont été l'ouvrage de dix et de
+vingt années. Une religion n'est-elle pas toute la vie d'un homme?
+Leroux n'est qu'à la moitié de sa carrière. Il porte en lui, des
+solutions dont le coeur lui donne la certitude, mais dont la définition
+et la preuve pour les autres hommes demandent encore d'immenses travaux
+d'érudition, et des années de méditation. Quoi qu'il en soit, ces
+admirables fragments suffisent pour mettre un esprit droit et une bonne
+conscience dans la voie de la vérité. De plus, c'est la religion de la
+poésie. Si vous y mordez, vous ferez un jour la poésie de la religion.
+
+Dites, et je vous enverrai tout ce qu'il a écrit. Vous vivrez là-dessus
+comme un bon estomac sur du bon pain de pur froment. La poésie ira
+son train, et vous réserverez, chaque semaine, une ou deux heures
+solennelles, où vous entrerez dans ce temple élevé à la vraie divinité.
+
+Vous y associerez Désirée, doucement, sans la déranger de son culte, si
+elle est attachée au catholicisme. Son esprit fera une synthèse sans
+qu'elle sache ce que c'est qu'une synthèse, et un jour viendra où vous
+prierez ensemble sur le bord de cette mer où vous ne faites qu'aimer et
+chanter. Quand vous aurez une foi solide et éclairée à vous deux, vous
+verrez que l'âme de la plus simple femme vaut celle du plus grand poète,
+et qu'il n'est point de profondeurs ni de mystères, dans la science
+divine, pour les coeurs purs et les consciences paisibles.
+
+C'est alors vraiment que vous évangéliserez vos frères les travailleurs,
+et que vous ferez d'eux d'autres hommes. Aspirez à ce rôle que vous avez
+commencé par votre intelligence et que vous ne finirez que par une haute
+vertu. Point de vertu sans certitude; point de certitude sans examen
+et sans méditation. Calmez votre jeune sang, et, sans refroidir votre
+imagination, portez-la vers le ciel, sa patrie! Les merveilles de la
+terre qui agitent votre curiosité, les voyages lointains qui tentent
+votre inquiétude, ne vous apprendront rien de ce qui peut vous grandir.
+Croyez-moi, moi qui ai voyagé comme cet homme dont le poète a dit:
+
+Le chagrin monte en croupe et galope avec lui.
+
+Bonsoir, mon enfant; le matin arrive. Je vais me reposer. Embrassez pour
+moi Désirée et dites-lui qu'elle me rendra heureuse de donner à son
+enfant le nom de l'un des miens.
+
+Répondez-moi et surtout n'affranchissez pas vos lettres; vous me feriez
+de la peine. Laissez-moi affranchir les miennes quand j'y pense, et ne
+les montrez pas, si ce n'est à Désirée.
+
+
+
+
+CCXXIV
+
+A MADAME CLAIRE BRUNNE. A PARIS
+
+ Nohant, 18 mai 1843.
+
+Je ne sais point mentir à qui me parle franchement, et je crois, madame,
+que, dans ce cas-là, la politesse est une raillerie ou une lâcheté.
+J'ai bien dit, il est vrai, que votre manière d'être ne m'était pas
+sympathique, à cause d'une grande tension de l'amour-propre que j'ai cru
+remarquer en vous, et qui est la maladie de presque tous les esprits,
+supérieurs de notre époque.
+
+Mes besoins de coeur me portent vers la simplicité et le naturel, plus
+que vers l'intelligence orgueilleuse. Je n'ai peut-être pas ces vertus
+que j'aime tant, et ce n'est pas pour vous faire croire que je les
+ai, que je vous dis mon estime pour elles. Mais ce que j'ai dit est
+littéralement vrai. J'en ai besoin, je les cherche, et je crains les
+âmes là où je ne les sens pas. Si vous attachez quelque prix (comme vous
+avez la bonté de me l'exprimer) «à l'opinion que j'ai pu prendre de
+vous», je ne pense pas qu'une opinion aussi peu examinée en moi-même,
+et conçue aussi brusquement, je l'avoue, doive être, cette fois, à vos
+yeux, d'une grande importance.
+
+J'ai ouï dire du bien de vous, et je ne me suis point permis de juger
+autre chose que votre extérieur et vos discours. Il est vraisemblable
+que mes préventions se seraient évanouies si je vous avais connue
+davantage. Mais je me sens si peu aimable, j'ai l'esprit si paresseux,
+si éloigné du brillant et de l'animation que vous aimez, que j'aurais
+craint de ne vous voir jamais à l'aise avec moi. Et puis, enfin, je ne
+me suis jamais imaginé que vous me feriez l'honneur de vous apercevoir
+d'un peu de sympathie de plus ou de moins de ma part.
+
+Peut-être même ne vous en seriez-vous jamais aperçue, si des propos
+désobligeants pour vous, et malveillants pour moi, ne vous eussent
+forcée d'y prêter attention. Je pourrais peut-être m'excuser d'avoir
+exprimé mon sentiment, en vous disant, à vous, que j'y ai été provoquée
+et encouragée par des personnes qui vous ménageaient bien moins que moi,
+et qui, en vous répétant mes paroles (si tant est qu'elles les aient
+répétées sans les amplifier), ont oublié de faire mention des leurs
+propres, dans le compte rendu.
+
+Je vous remercie, madame, de l'envoi de vos deux volumes; je n'ai
+encore lu qu'_Ange de Spola_, et je vous en dirai mon avis avec la même
+sincérité, puisque vous l'avez provoqué de bonne foi. Ce n'est point un
+roman ordinaire, et, sur les cinq cents ou six cents romans de femme que
+j'ai feuilletés depuis dix ans, c'est un des trois ou quatre que j'ai
+pu lire en entier. Au fait, ce n'est point un roman; vous-même l'avez
+qualifié d'étude. Il manque essentiellement des qualités qui font un
+roman animé. Mais il a toutes celles d'une étude bien faite. C'est
+une énigme qui se dévoile peu à peu, et dont le mot n'est pas assez
+proclamé. Votre Ange cherche la grandeur et la vertu, et vous montrez,
+avec beaucoup d'élévation, que, sans grandeur et sans idéal, il n'y a
+pas d'amour possible pour une âme élevée. Seulement les ténèbres qui
+remplissent la vie douloureuse de cet Ange, vous ne les dissipez que
+faiblement.
+
+On voit bien que, dans ce pauvre et mesquin petit milieu du grand monde
+où vous avez enfermé son existence, l'Ange a dû mourir de froid et
+d'ennui, sans avoir vu clair un seul jour. Mais vous, l'auteur, vous qui
+jugez et racontez, vous deviez nous dire mieux ce qui lui a tant manqué.
+Vous nous l'eussiez dit en nous montrant dans Georges de Savenay un
+véritable homme; mais nous l'avons à peine connu. Il est brave et
+compatissant, il est bel esprit et homme de lettres. Mais quoi encore?
+quels sont ces grandes idées, ces nobles sentiments, que vous nous dites
+qu'il possède, et qu'il ne nous laisse pas apercevoir? On dirait que
+vous avez craint d'effaroucher et d'épouvanter les salons où la vie de
+votre Ange s'est étiolée, en nous montrant la figure d'un homme de bien
+tel que vous devez la concevoir et pouvez la peindre.
+
+Je vous prie, madame, de me pardonner ces observations, et d'être bien
+certaine que je ne me les permettrais pas, si votre talent et votre
+caractère ne me semblaient en valoir la peine; car c'est une peine,
+madame, que de dire la vérité qu'on pense, et c'est le plus grand acte
+de courage que nos amis aient le droit de nous demander.
+
+Agréez, madame, l'expression de mes sentiments distingués.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCXXV
+
+A MAURICE SAND, A GUILLERY
+
+ Nohant, 6 juin 1843.
+
+Mon cher enfant,
+
+Je suis heureuse que tu t'amuses et que tu prennes du bon temps. Quoique
+tu me manques beaucoup, j'en ferais le sacrifice aussi longtemps que tu
+le désirerais, mais tu sais que le travail et le maître doivent passer
+avant tout.
+
+Je reçois ce matin une lettre de Delacroix. Il sera ici dans quinze
+jours, le 20 au plus tard. Ainsi tu n'as pas de temps à perdre pour
+revenir; car tu auras besoin de te reposer un jour ou deux avant d'aller
+d'ici, avec le cabriolet, au-devant de ton _patron_. Tu savais bien
+que tu n'avais guère qu'une quinzaine de jours devant toi quand tu as
+entrepris ce voyage. Arrive donc de ton côté et fais provision d'ardeur
+pour le travail.
+
+Songe à ne pas te laisser accaparer trop longtemps. Tu ne fais rien, tu
+t'habitues à ne rien faire, ce qui est pire. Donne pourtant à ton père
+le temps convenable et sois gentil avec lui. Montre-lui que je ne t'ai
+pas si mal élevé.
+
+Je suis toute triste de ton absence. On ne vit pas pour soi, et on
+ne peut se passer de ceux qu'on aime. Personne cependant n'a plus de
+courage que moi pour se _suffire_ comme on dit vulgairement. Mais se
+suffire n'est que tuer le temps et tromper la tristesse. La maison est
+bien grande sans toi, mon pauvre Bouli, et les soirées seraient bien
+longues si je ne me plongeais dans les bouquins.
+
+Je suis dans la franc-maçonnerie jusqu'aux oreilles; je ne sors pas du
+_Kadosh_, du _Rose-Croix_ et du _Sublime Écossais_. Il va en résulter un
+roman des plus mystérieux. Je t'attends pour retrouver les origines de
+tout cela dans l'histoire d'Henri Martin, les templiers, etc.
+
+Je reçois une lettre anonyme d'un _Slave de la Moravie_ qui me remercie
+des réflexions que ma _plume gracieuse sème par-ci, par-là_ sur
+l'histoire de Bohème, et qui me promet la reconnaissance de la race
+slave depuis _la mer Égée jusqu'à sa_ SOEUR _glaciale_. Tu pourras
+donner ce nom à Solange quand elle ne sera pas sage.
+
+Bonsoir! reviens, porte-toi bien. J'attends de tes nouvelles avec
+impatience.
+
+
+
+
+CCXXVI
+
+A MADAME MARLIANI, A PARIS
+
+ Nohant, 13 juin 1843.
+
+Chère amie,
+
+Il est vrai que je ne vous ai pas écrit depuis bien des jours. J'ai eu
+d'horribles migraines et je n'ai rien donné à la _Revue_ pour le numéro
+du 10, ce qui vous prouve que j'ai laissé moisir mon encrier et que j'ai
+été tout à fait hors de combat. Cet affreux temps ne contribue pas peu à
+m'accabler. Nous aussi, nous faisons du feu tous, les jours. Malgré ce
+triste printemps, je ne peux pas dire qu'excepté vous et mes amis,
+je regrette Paris, ou, pour mieux dire, que je regrette Paris pour
+lui-même. Rien que de voir courir les nuages, les arbres plier sous le
+vent, et la pluie battre les vitres, je me sens à la campagne, je vois,
+un grand horizon, je ne quitte pas ma robe de chambre de la journée,
+je n'entends pas de sonnette dans mon antichambre, personne ne me fait
+_compliment de mes ouvrages;_ enfin, j'oublie entièrement que je suis
+_madame Sand_, et le peu de gens que je vois ne l'ont, je crois, jamais
+su. Cela compense bien la pluie.
+
+Mais ce qui n'a pas de compensation, c'est votre éloignement, et, pour
+surcroît dans ce moment-ci, celui de Maurice, dont je ne suis guère
+habituée à me passer. Je m'absorbe dans la lecture et j'arrive à oublier
+où je suis, à me persuader que je vais entendre Enrico sonner la cloche
+et que le dîner va nous réunir. Je vois en rêve la culotte à carreaux
+et le paletot crasseux du matin, de cet aimable être. J'entends mon bon
+Gaston faire la trompette avec son nez pendant que vous allongez le bout
+des doigts en criant: _Polvo!_ Je ne me console, lorsque j'aperçois mon
+erreur, qu'en pensant que la M*** et le P*** sont peut-être là auprès
+de vous; et que, si j'y étais, l'une se croirait obligée de me parler
+littérature et l'autre philosophie transcendante.
+
+Enfin, vous viendrez à Nohant avec Manoël, Gaston Rico, et alors, comme
+nous n'aurons ni philosophailleurs ni romançaillières, rien ne nous
+empêchera de mener une vie de cocagne.
+
+Qu'est-ce que c'est que ces troubles d'Espagne? Est-ce quelque chose ou
+n'est-ce rien comme le plus souvent? Vous n'êtes pas inquiète, j'espère
+et vous espérez toujours Manoël. Embrassez-le pour moi quinze fois au
+moins quand vous lui écrirez.
+
+Parlez-moi de notre cher Leroux et parlez-lui de moi. Dites-lui
+de m'envoyer des livres, s'il peut en trouver encore sur la
+franc-maçonnerie. J'y suis plongée jusqu'aux oreilles. Dites-lui aussi
+qu'il m'a jetée là dans un abîme de folies et d'incertitudes, mais que
+j'y barbote avec courage, sauf à n'en tirer que des bêtises. Dites-lui,
+enfin, que je l'aime toujours, comme les dévotes aiment leur _doux
+Jésus_.
+
+Bonsoir, chère. J'attends Maurice et mon frère dans quinze jours. Je
+n'ai pas de nouvelles de Papet. Dites à Pététin de se bien porter et
+de songer à venir nous voir. Je vais écrire à Delacroix. Soignez-vous,
+accourez sitôt qu'il fera beau, cela ne peut plus tarder.
+
+
+
+
+CCXXVII
+
+A M. LE COMTE JAUBERT[1],
+DÉPUTÉ DU CHER A BOURGES
+
+ Nohant, juillet 1843.
+
+Je vous remercie beaucoup, monsieur, de l'aimable envoi du vocabulaire
+berrichon, et je vous sais gré surtout d'avoir fait ce travail
+intéressant et sympathique. Il y avait bien longtemps que je projetais
+une grammaire, une syntaxe, et un dictionnaire de notre idiome, que je
+me pique de connaître à fond. Je me serais bornée à la localité que
+j'habite, croyant, comme je le crois encore (pardonnez-moi cette
+prétention), que nous parlons ici le berrichon pur et le français
+le plus primitif. C'est la lecture attentive de _Pantagruel_, dont
+l'orthographe, d'ailleurs, est identiquement semblable à notre
+prononciation, qui m'a donné cette conviction, peut-être un peu
+téméraire. Le travail que vous avez fait est plus étendu, par conséquent
+meilleur, plus important et plus utile. Mais, en étendant votre récolte,
+vous avez perdu quelques richesses de détail. Ainsi vos verbes ne sont
+pas complets comme les nôtres, ou peut-être vous n'avez pas voulu
+compléter votre conjugaison du verbe _manger_. Nous avons le subjonctif
+_que je mangisse_; première personne du pluriel _que je mangissienge_.
+Vous voyez que nous avons tous les temps, et que nous avons sujet d'être
+un peu pédants et de faire les puristes.
+
+Cependant nous ne ferons pas comme fait l'Académie. Nous ne vous
+volerons rien, et nous ne vous contesterons rien, que l'orthographe et
+le sens exact de quelques mots. De plus, je me propose de vous envoyer
+une centaine de mots que vous examinerez, et dont quelques-uns
+certainement vous plairont, soit que vous fassiez plus tard un appendice
+à votre vocabulaire, soit que, comme amateur éclairé, il vous paraisse
+amusant de les connaître. Je suis en train de les bien examiner de
+mon côté, pour en établir l'orthographe; car nos paysans ont une
+prononciation très accentuée. Ils prononcent qui _tchi_. Ainsi dans
+leurs pronoms démonstratifs, qui sont très riches, ils disent:
+_quaqui-la_, celui-ci; _quaqui-là là_, celui-là; et _quaqui-là là là_,
+celui-là plus loin ou là-has; et ils prononcent _quatchi-là, quatchi-là,
+là_, et _quatchi-là là là_, ce qui ne manque pas de caractère, comme
+vous-voyez: au féminin, _qualchi-là, qualchi-là là_, etc. Nous avons
+bien quelques _chiens frais_ qui se permettent de dire: _c'te'lui-là,
+c'tella-là. Mais ce sont_, comme dit Montaigne, _façons de parler
+champisses et mauvaises_, et nos puristes les traitent avec mépris.
+
+Je me permettrai une seule critique sur votre manière d'orthographier
+_bouffoi, bouffouet_ et tous les mots de pareille composition. Nous
+prononçons _bouffé_ (nous disons plus élégamment _bouffret_), et je
+crois qu'il est conforme à cette prononciation, ainsi qu'à la bonne
+orthographe, d'écrire _bouffouer_, comme les vieux auteurs, qui
+écrivaient _dressouer, draggouer_. Notre prononciation est si bonne,
+que, sans elle, nous aurions perdu le sens de plusieurs mots propres.
+Ainsi nous avons une commune qui s'appelle, en _chien frais_ et dans
+tous les actes et registres civils, _la L'oeuf_, nos paysans s'obstinent
+à lui donner son véritable nom: _l'Alleu_.
+
+Mais voici bien assez de critiques. Je vous dois les plus sincères
+éloges pour la réhabilitation et le nouveau lustre que vous donnez à
+notre idiome, à nos figures, et à quelques mots qui sont de création
+indigène et dont rien ne peut traduire la finesse. _Fafiot, fafioter,_
+berdin (qu'il faut écrire, je crois _bredin_, parce que nous disons
+beurdin, comme _peurnez_, prenez, _bourdouiller,_ bredouiller,
+_deurser_, dresser), sont des nuances d'ironie très fines, et je défie
+l'Académie tout entière de nous en donner l'équivalent. Il me faudra
+bien des phrases pour me faire connaître un caractère, que le simple
+adjectif de _fafiot_ me fera voir à l'instant. Mais, monsieur, vous
+ne connaissez pas le _vasivasat_, en bonne orthographe _vas-y vas-à,_
+l'homme incertain, timide, un peu fafiot, mais plus indécis encore et
+dont la peinture est complète dans un mot. Je vous supplie de ne pas
+dédaigner ce mot-là, et de lui rendre un jour son _droit de cité_, comme
+disent nos prétentieux critiqués modernes, à tout propos. Il est vrai
+que vous m'avez appris _galope science_ que j'ignorais et que je trouve
+admirable, par le temps qui court. Mais comment avez-vous été induit en
+erreur au point de traduire _diversieux_ par divertissant? _Diversieux_
+signifie capricieux, mobile, changeant. C'est l'homme de Montaigne,
+_ondoyant et divers_. Les Berrichons qui prennent ce mot dans une autre
+acception font une faute énorme, et c'est à vous de les redresser.
+
+Maintenant, monsieur, je compte écrire plus sérieusement, et sans aucune
+des critiques que je me permets ici, quelques lignes dans ma _Revue
+indépendante_, sur votre intéressant Vocabulaire et la spirituelle
+notice qui le précède. Comme vous avez modestement gardé l'anonyme en le
+publiant, je craindrais de commettre une indiscrétion en vous nommant;
+je vous prie donc de me faire savoir vos intentions à cet égard et de me
+permettre d'annoncer du moins le livre et de remercier l'auteur.
+
+Agréez, monsieur, l'expression de ma gratitude pour votre envoi et
+pour les choses gracieuses que vous voulez bien y joindre, ainsi que
+l'assurance de mes sentiments distingués.
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] Auteur du _Vocabulaire du Berry_, par un amateur de vieux langage,
+ 1812.
+
+
+
+
+CCXXVIII
+
+A MADAME MARLIANI, A ORBEC (CALVADOS)
+
+ Nohant, 2 octobre 1843.
+
+Chère bonne amie, j'arrive d'un petit voyage aux bords de la Creuse, à
+travers de fort petites montagnes, mais très pittoresques, et beaucoup
+plus impraticables que les Alpes, vu qu'il n'y a guère ni chemins ni
+auberges. Nous avons grimpé partout tant à pied qu'à cheval ou à âne.
+Nous avons couché sur la paille et nous ne nous sommes jamais mieux
+portés que pendant ces hasards et ces fatigues. Enfin, nous avons fait
+une bonne partie, pour nous reposer de trois jours et trois nuits de
+bals et fêtes rustiques à l'occasion du mariage de Françoise.[1]
+
+Vous me pardonnerez d'avoir été si longtemps sans vous écrire; vous me
+laissiez sur une lettre de Londres, où vous paraissiez si incertaine de
+vos projets, que je ne savais plus où vous prendre. Vous voilà enfin
+sortie de la _perfide Albion_, et vous reposant dans la bonne Normandie,
+avec la plus chère de vos soeurs et le gros Manoël, que j'embrasse
+tendrement en attendant le rendez-vous général à Paris.
+
+J'ai eu la visite de Mendizabal, un beau soir, au moment où je ne
+l'attendais guère, comme bien vous pensez. Il a passé ici trois heures,
+une à dîner et à bavarder, deux à entendre chanter Pauline, et à faire
+faire à Chopin toutes les charges de son répertoire. Il est parti à
+minuit, toujours actif, brave, jovial et entreprenant; allant soi-disant
+prendre les eaux des Pyrénées, mais songeant plutôt, selon moi, à remuer
+encore quelque chose à la frontière d'Espagne. Puisse-t-il y combattre
+efficacement les succès éphémères du parti de Christine, et se jeter
+dans les bras du parti réellement progressif et populaire, si toutefois
+ce parti existe, et si (au cas où il existerait) Mendizabal ne serait
+pas trop vieux pour le comprendre.
+
+Pauline est repartie d'ici avec sa mère et sa fille, il y a quinze
+jours. Elle part pour la Russie le 5 octobre, avec Viardot, qui se
+plaint toujours comme un pot cassé. Enfin, elle a un superbe engagement
+pour l'hiver avec Rubini et Tamburini, un autre pour le printemps à
+Vienne. Sa voix est magnifique, sa santé consolidée; elle est même
+engraissée, et supporte la fatigue comme un diable. Elle n'a fait que
+courir les bois et danser la _bourrée_ tout le temps qu'elle a passé
+ici.
+
+Malgré le froid qui commence à piquer fort, je tâcherai de rester ici
+jusqu'à la fin d'octobre pour mettre ordre à quelques affaires. Ensuite,
+nous nous retrouverons au phalanstère de la cité d'Orléans avec un
+nouveau plaisir.
+
+J'espère que toutes vos courses vous auront fait grand bien; profitez-en
+le plus longtemps possible. Le froid des champs est moins pernicieux que
+celui de Paris.
+
+Bonsoir, chère; rappelez-moi au souvenir de votre soeur chérie. Battez
+ferme, pour moi, sur le dos d'Enrico, et aimez-moi toujours, car je vous
+aime pour toujours.
+
+G. SAND.
+
+ [1] Françoise Meillant, ancienne domestique de madame Sand.
+
+
+
+
+CCXXIX
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHÂTRE
+
+ Nohant, 8 octobre 1843.
+
+Mon cher Charles,
+
+Arnault l'imprimeur à consenti à imprimer cinq cents exemplaires de
+_Fanchette_, pour une somme fort minime, à départir entre les gens de
+bonne volonté, mais dont je me chargerais au besoin, pourvu que ce ne
+fût pas trop ostensiblement. On m'accuserait de vanité littéraire, de
+haine politique ou d'amour du scandale si j'avais l'air de pousser, à
+une publicité particulière dans la localité. Cela m'est parfaitement
+égal, quant à moi, mais diminuerait peut-être dans quelques esprits la
+bonne impression que la lecture du _fait_ a produite.
+
+L'indignation est bonne aux humains et c'est ce qui leur manque le plus
+dans ce temps-ci. Si on pouvait susciter un peu de ce sentiment chez les
+ouvriers et les artisans de la Châtre, cela les rendrait meilleurs; ne
+fût-ce qu'un quart d'heure, ce serait toujours cela! Je serais donc
+_flattée_ d'émouvoir ce public-là un instant; et je crois que quiconque
+sait épeler peut comprendre le style trivial de Blaise Bonnin.
+
+Que ne pouvons-nous faire un journal! Je vous fournirais une série de
+lettres du même genre, où les moindres sujets, traités avec bonne foi,
+avec moquerie ou avec colère, feraient quelque impression sur les gens
+du _petit état_, et tu sais que ce sont ceux-là qui m'occupent. Les plus
+bêtes d'entre eux sont plus éducables, selon moi, que les plus, fameux
+d'entre nous, par la même raison qu'un enfant inculte peut tout
+apprendre, et qu'un vieillard savant et habile ne peut plus réformer en
+lui aucun vice, aucune erreur. Ceci ne s'applique qu'à notre génération;
+ce serait nier l'avenir, et Dieu m'en préserve! Tout le monde se
+corrigera, grands et petits. Mais, si nous donnons aujourd'hui quelques
+leçons aux petits, je suis persuadée qu'ils nous le rendront bien un
+jour.
+
+Laissons la discussion et parlons de Fanchette, de la vraie Fanchette;
+rien ne nous empêche, que je sache, d'ouvrir une petite souscription
+pour elle. Cela lui ferait du bien, et cela augmenterait le scandale,
+chose qui n'est pas mauvaise non plus. Mon idée était de faire vendre
+une partie des exemplaires de son histoire à bas prix, et à son profit;
+on aurait distribué l'autre gratis à des artisans.
+
+Vois, cependant, si l'une des bonnes oeuvres ne paralyserait pas
+l'autre; car nos bienfaiteurs de l'humanité n'aiment pas à donner deux
+fois. Confères-en avec le Gaulois.
+
+Papet m'a ouvert largement sa bourse d'avance. A qui remettrait-on la
+gestion de la petite somme que nous pourrions faire? Pour cela, il
+faudrait savoir en quelles mains on va mettre Fanchette. Si c'est aux
+soeurs de l'hôpital, ne sera-t-elle pas victime de leur ressentiment?
+ne devrait-on pas l'en retirer? Je pourrais bien la confier dans mon
+village à quelque femme honnête et pauvre qui trouverait son compte à la
+bien soigner.
+
+En faire les frais n'est pas ce qui m'embarrasse; mais il serait bon que
+ce ne fût pas, en apparence, un acte particulier de ma seule compassion,
+mais le concours de plusieurs, du plus grand nombre possible,
+d'indignations généreuses. Réponds, qu'en penses-tu? et, si mon idée est
+bonne, comment faut-il la réaliser? Faut-il demander l'autorisation de
+sauver Fanchette à ceux qui l'ont perdue? Ce serait drôle!
+
+Bonsoir, mon cher enfant. Embrasse Eugénie pour moi, et viens me dire ta
+réponse avec le Gaulois s'il a le temps, ou sans lui.
+
+Ne m'oublie pas auprès de madame Duvernet.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CCXXX
+
+A MAURICE SAND; A PARIS
+
+ Nohant, 17 octobre 1843.
+
+Mon enfant,
+
+Sois donc tranquille, je n'irai pas en prison, je n'aurai pas de procès.
+Il n'y a pas de danger, je n'y ai pas donné matière, je n'ai nommé
+personne, et, d'ailleurs, cela mettrait trop au jour la vérité. On
+ne s'y frottera pas. Je n'ai pas envie de chercher le danger; s'il
+m'atteignait, je le prendrais comme il faut; mais nous sommes si sûrs de
+l'impossibilité de ce procès, que nous avons ri de tes craintes.
+
+Voilà trois jours qui se sont passés, depuis deux heures de l'après-midi
+jusqu'au soir, en conciliabules, en brouillons de lettres, en
+délibérations, toujours pour constater et prouver de plus en plus
+l'histoire de Fanchette, que chaque renseignement rend plus certaine,
+plus évidente, et nous n'avons pas laissé passer une _parole_ de ma
+réponse sans la peser dix fois, afin de ne laisser aucune prise ni à la
+contradiction ni au procès.
+
+Delaveau et Boursault sont venus me donner renseignements et
+attestations; nous publions l'enquête; enfin nous sommes tranquilles et
+tu peux dormir sur les deux oreilles. Moi, j'ai la tête cassée de cette
+Fanchette.
+
+Maintenant nous sommes en train d'organiser un journal pour la Châtre.
+La seule difficulté était d'avoir un imprimeur qui voulut faire de
+l'opposition. M. François a levé l'obstacle en se chargeant de faire
+imprimer à Paris. Fleury en est comme un fou. Il fait des chiffres, des
+comptes, des listes, des projets, et François part demain matin, s'il
+trouve de la place dans la voiture d'Issoudun, ou, dans le jour, par
+celle de Châteauroux. Je ne lui remets pas de lettre pour toi, tu auras
+celle-ci plus tôt par la poste.
+
+Rassure-toi sur la _Revue indépendante_. Je connais à fond leur position
+maintenant, et je suis satisfaite. Quand même François la quitterait,
+Pernet la continuerait. Il est en position pour cela, et n'a pas besoin
+de scandale; mon nom surtout n'en a pas besoin pour leurs affaires.
+Ils sont honnêtes et désintéressés, et pécheraient plutôt par défaut
+d'âpreté au gain et au succès que par ces défauts-là. D'ailleurs, je ne
+ferai jamais un pas de plus que je ne voudrai en toute chose, et je n'ai
+pas de raison pour subir une autre influence que celle de mon bonnet.
+
+Je me suis reposée ces deux nuits de tout le bavardage de la journée, et
+je ne sais pas si j'aurai le temps de retravailler avant mon départ;
+car me voici dans le détail des comptes et règlements, et je n'ai plus
+l'esprit qu'aux paquets, aux malles et au départ.
+
+La semaine prochaine, le bail sera un autre ennui. Ta chambre ne sent
+plus que le mortier, les arbres sont plantés, l'escalier, de la cave
+est presque fait. Il n'y a que l'affaire du remboursement des dix
+mille francs qui ne soit pas encore réglée. Il faut que Fleury aille à
+Châteauroux pour cela.
+
+Dis-moi si Chopin n'est pas malade; ses lettres sont courtes et tristes.
+Soigne-le, s'il est plus souffrant. Remplace-moi un peu. Lui, me
+remplacerait avec tant de zèle auprès de toi, si tu étais malade.
+
+Bonsoir, mon cher enfant. Écris-moi.
+
+TA MAMAN.
+
+Je décachète ma lettre pour te dire qu'elle n'est pas partie ce soir.
+Thomas est arrivé trop tard. Tu en recevras deux à la fois.
+
+
+
+
+CCXXXI
+
+A MADAME MARLIANI, A PARIS
+
+ Nohant, l4 novembre 1843.
+
+Mon amie,
+
+Ce que vous me dites de Leroux m'effraye et me fait mal, non pas le mot
+de M. Jean Reynaud, que je crois sincèrement et profondément jaloux de
+lui en toute chose. Vous l'avez appris d'ailleurs de madame Roland, qui
+peut avoir de bonnes et belles qualités, mais qui a aussi de vilains
+petits défauts, le commérage en première ligne. Vous ne croyez peut-être
+cela ni de l'un ni de l'autre; mais vous verrez quelque jour que je ne
+me trompe pas.
+
+Ce qui m'inquiète, ce sont les vingt jours passés par vous sans voir
+Leroux; ce sont mes épreuves qu'il n'a pas corrigées. Je me moque bien
+de mes épreuves, comme vous pouvez penser; mais, pour qu'il les ait
+négligées, lui si bon pour moi, et si régulier à cette corvée, il faut
+qu'il ait eu, en effet, des préoccupations très grandes. J'ai reçu
+dernièrement une longue lettre de lui horriblement triste. La pénurie où
+il se trouvait pour l'achèvement de sa machine, et aussi sans doute pour
+les besoins de sa famille, est, je le sais, la cause de ses terreurs et
+de ses angoisses. Je lui ai envoyé aujourd'hui cinq cents francs. J'ai
+écrit à M. François de lui en remettre autant sur mon travail à la
+_Revue_. Mais cela n'est peut-être pas assez.
+
+Je sais que vous êtes bien gênée cette année. Mais ne pouvez-vous
+cependant trouver quelque chose aussi au fond de vos tiroirs? Je ne me
+bornerai pas là pour ma part, malgré la gêne, les crises imprévues, les
+charges et les dettes. Je pressurerai les mailles de ma maigre bourse et
+les facultés lucratives de mon cerveau épuisé. Non, nous ne pouvons pas
+le laisser succomber. La machine réussira-t-elle ou non?
+
+Ce n'est pas là ce qui m'occupe. Mais il ne faut pas que la lumière de
+son âme s'éteigne dans ce combat, il ne faut pas que l'effroi et le
+découragement l'envahissent, faute de quelques billets de banque.
+Confessez-le, arrachez-lui le secret de sa détresse. Sa timidité doit
+redoubler en raison des nombreux, services qu'il a déjà reçus de vous.
+Surmontez-la. Sachez aussi si François a pu lui remettre les autres
+cinq cents francs que je lui destinais tout de suite. Et, dans le cas
+contraire, avancez-les-moi pour une quinzaine seulement. En arrivant à
+Paris, j'aurai encore quelque chose à toucher.
+
+Bonsoir, mon amie; donnez-moi de ses nouvelles: je ne puis supporter
+l'idée que ce flambeau peut s'éteindre et nous laisser dans les
+ténèbres.
+
+A vous de coeur.
+
+G.
+
+Tout cela pour _vous seule_. Son malheur et notre dévouement sont notre
+secret à nous.
+
+
+
+
+CCXXXII
+
+A MAURICE SAND, A PARIS
+
+ Nohant, 16 novembre 1843
+
+Mon chéri Bouli,
+
+Ta lettre de mardi nous a donné un bon réveil. Ta soeur s'est mise à
+pleurer de grosses larmes en la lisant, et en disant d'une voix tout
+étouffée: «Maurice, il est ben mignon! «Si tu tiens à la lettre que je
+t'avais écrite sur elle, demande-la à Chopin. Elle était à vous deux, et
+elle ne lui a pas fait grand plaisir, à lui. Il l'a prise _en mal_, et
+je ne voulais pourtant pas le chagriner, Dieu m'en garde! Nous allons
+tous nous revoir et de bonnes _bigeades_ à la ronde effaceront tous mes
+sermons.
+
+Non, mon pauvre Mauricaud, je ne veux pas rester plus longtemps. La
+campagne est _bella invan_. J'ai plus soif de toi que de tout le reste,
+et je ne pourrais tenir une seconde fois à l'inquiétude de vous savoir
+tous deux malades en même temps. Mes affaires sont finies ou peu s'en
+faut.
+
+Aujourd'hui, nous avons eu grande assemblée: Moulin, Fleury, Duteil,
+Hippolyte, Lamouche, son métayer, le père et la mère Meillant, leurs
+fils, Denis et Sylvinot, pour régler les articles du bail. Le père et
+la mère étaient assis dans le salon sur des fauteuils Le père écoutant,
+n'entendant et ne comprenant rien, mais représentant le fantôme
+de l'autorité paternelle; ne demandant pas d'explications, mais
+sanctionnant par sa présence les engagements que prenaient ses enfants
+pour lui, et en son seul nom. Denis très calme, très ferme, très juste,
+très droit, à la fois prudent et confiant, et disant de temps en temps:
+_Silence!_ d'un ton doux mais absolu, à Sylvinot, qui a l'esprit, plus
+prompt que lui, qui comprend la procédure comme un notaire, et, tout
+en me montrant la plus grande confiance, frappait juste sur les
+tergiversations d'Hippolyte, et les mettait à néant; mais Denis
+reprenait: «J'arrangerons ça; silence!» Et Sylvinot de se taire comme
+par un ressort. La mère ne disait qu'un mot, toujours le même: «D'abord
+que nout'dame vous le promet! y a pas besun d'zou z'écrire.»
+
+Selon elle, toutes ces écritures ne riment à rien et ne valent pas une
+promesse. Elle traiterait les affaires comme les Turcs. Cette famille
+des Meillant est vraiment un beau type de droiture, de gravité et de
+hiérarchie patriarcale dans la famille; ce n'est plus que là qu'on peut
+revoir ce que le passé a eu de grand et de simple, d'autant plus qu'avec
+une autorité à différents degrés, volontairement acceptée, et dont nul
+n'abuse, il y a égalité de droits, égalité d'héritage. C'est le bienfait
+du présent et la beauté du passé. Victor Hugo aurait dû voir quelque
+action aussi simple avant de faire ses fantastiques _Burgraves_. Le
+silence du vieux qui a l'air d'être plongé dans une espèce de divagation
+intérieure, de rêverie à moitié hors de ce monde, était beaucoup plus
+beau que celui qui _sert des boeufs sur des plats d'or_.
+
+Il y avait double bail à examiner, celui de Polyte avec le père Lamouche
+(fermier à métayer) et celui de moi aux Meillant, le tout passant à ces
+derniers. Lamouche avec sa mine patibulaire faisait un contraste.
+Il avait l'air de ne rien comprendre, et, quand on lui disait:
+«Suivez-vous?» il répondait: «J'y comprends rin, c'est ça des affaires
+que j'y counais rin di tout.» Finesse de paysan pour faire ensuite à
+sa guise, en alléguant qu'on n'a pas compris, ou mal compris ses
+engagements. Denis le regardait avec ses yeux ronds en lui disant:
+«J'vous l'espliquerons bin, père Lamouche, ayez pas peur!» Je crois bien
+qu'en effet ledit Lamouche sera forcé de marcher droit avec eux, ce
+qu'il ne faisait guère avec Polyte, lequel avait beaucoup trop de
+faiblesse et de bonté. Je m'ôte là une épine du pied.
+
+Nous travaillons toujours à organiser le journal _la Conscience
+populaire_, ou quelque chose comme ça. Je viens d'écrire à M. de
+Barbançois de venir dîner avec moi bien vite avant mon départ.
+
+Je t'ai déjà répondu pour Solange, en ce qui concerne la pension. Elle
+y rentre sans humeur, et je lui promets de travailler à organiser ses
+études à la maison dans le courant de l'hiver. Elle paraît bien décidée
+à travailler, et (vois, ô miracle! jusqu'où va sa raison) elle dit
+qu'elle aimerait mieux retourner à la pension que de rester à la maison
+sans rien faire. Elle ne fait pourtant rien à proprement dire ici, si ce
+n'est de jouer du piano souvent; mais elle lit un peu, elle dessine un
+peu, et elle rêve beaucoup. Ses idées s'ouvrent, elle a l'air de se
+tâter et d'apercevoir enfin quelque chose à travers le brouillard. Elle
+s'en va avec regret, mais elle est assez heureuse de te revoir pour s'en
+consoler.
+
+Elle te porte un _cheret_ et une _cape_ neufs. Quand tu n'en auras plus
+besoin, tu en feras cadeau à quelque bergère. Elle est venue me voir
+hier avec ce costume; elle était superbe, c'était Jeanne d'Arc enfant.
+
+Bonsoir, mon mignon. J'espère qu'en voilà bien long cette fois. Jusqu'à
+mon départ, je ne t'écrirai plus que des petits billets, le temps me
+manquera. À jeudi.
+
+Nous nous moquons de la Sologne, nous mettrons nos sabots et nous rirons
+des accidents. Je crois que nous devons être à Paris vers l'heure du
+dîner. Nous partons de Châteauroux à dix heures du soir.
+
+Je t'embrasse mille et mille fois, et encore mille fois.
+
+
+
+
+CCXXXIII
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 28 novembre 1843.
+
+Cher mignon,
+
+Encore une journée en sabots, et une soirée de chiffres. Je m'abrutis,
+mais je me porte bien. J'ai été dans les champs avec Denis Meillant par
+une chaleur du moi de mai; j'avais une ombrelle et j'étais en nage.
+Ce n'est pas à Paris que vous avez un _parieux temps_. Après avoir
+recommencé l'examen et le devis des bergeries, étables, porcheries, et
+autres lieux plus ou moins parfumés, j'ai passé deux heures à faire
+retoiser les glacis de maître Prin. _Nout p'tit monsieu_, comme dit le
+père Lamouche, les avait bien fait toiser; mais _nout p'tit monsieu_ est
+un badaud qui n'y voit que du feu. Maître Prin, qui n'est point sot, lui
+en avait fait voir, tant le long de notre pré qu'à la métairie, dix-huit
+toises de plus qu'il n'y en a réellement. Il a fallu décompter. Maître
+Prin se grattait l'oreille. Diable! dix-huit toises de mur, ça se voit
+pourtant, c'est assez long, ça ne se met pas dans la poche. Je me
+promets de me moquer un peu du _p'tit monsieu_, lequel m'a laissé sur
+une note de sa main ces dix-huit toises du mur bien et dûment attestées.
+Il y aune autre bêtise qu'on lui met sur le dos et que nous vérifierons.
+
+Ce soir, j'ai eu à dîner Planet, Duteil, Fleury, Néraud et Duvernet.
+C'était la réunion décisive pour la fondation et le baptême de
+l'_Éclaireur de l'Indre_. C'était le comité de salut public. On parlait
+à tour de rôle. Planet a demandé plus de deux cents fois la parole. Il a
+fait plus de cinq cents motions. Fleury s'est mis en fureur, rouge comme
+un coq, plus de dix fois. Duteil était calme comme le Destin, Jules
+Néraud très ergoteur. Enfin, nous avons fini par nous entendre, et, tous
+comptes faits, recettes et dépenses, chaque _patriote_ taxé au tarif de
+sa dose d'enthousiasme, le comité de salut public a décrété la création
+de l'_Éclaireur_, dont seront bien _décrétés_ MM. Rochoux et Compagnie
+qui n'ont guère été _acrétés à ce matin_ en recevant la _Revue
+indépendante_.
+
+Au milieu de tout cela, comme c'est moi qui fais toutes les écritures,
+programmes, _professions de foi_ et circulaires, je n'ai pas pu
+travailler, et je voudrais bien que tu fisses _assavoir_ à maître Pernet
+ou François (décidément lequel est parti?) que je ne leur donnerai
+probablement pas de _Comtesse de Rudolstadt_ pour le 10 décembre. C'est
+un peu leur faute.
+
+Il était convenu avec M. François que, vu la longue tartine dédiée à
+Rochoux, on garderait la moitié dece numéro de la _Comtesse_ pour la
+prochaine fois. Enfin, ils se passeront bien de moi pour un numéro; je
+ne peux pas faire l'impossible; mais il faut les prévenir afin qu'ils se
+précautionnent. Dis-leur aussi que nous ferons imprimer notre journal
+à Orléans. C'est meilleur marché, et nous y avons un correcteur
+d'épreuves, tout trouvé et très zélé, Alfred Laisné. Il faut seulement,
+_mais plus que jamais_, que Pernet ou François, François ou Pernet, nous
+trouve un rédacteur en chef, à deux mille francs d'appointements. Ce
+n'est guère plus que les gages du domestique de Chopin, et dire que,
+pour cela, on peut trouver un homme de talent!
+
+Première mesure du comité de salut public: nous mettrons M. de Chopin
+hors la loi s'il se permet d'avoir des laquais salariés comme des
+publicistes.
+
+Je suis toute gaie d'aller te revoir, mon enfant chéri, malgré le beau
+temps que je quitte, et les _émotions de la politique berrichonne_, qui
+m'ont coûté jusqu'ici plus de cigarettes que de dépense d'esprit. Je
+pars toujours après-demain, et, comme cette lettre ne partira que demain
+au soir, je n'aurai plus à t'écrire; j'arriverai le même jour que ma
+lettre. Adieu donc. J'emballe les confitures; j'ai peu de paquets, je
+n'en ai jamais moins eu. Pistolet n'en a pas. Françoise fait un _poirat_
+superbe[1]. Elle n'en dort pas, de l'idée qu'on mangera de son poirat à
+Paris!
+
+La Sologne sera peut-être mauvaise. On peut manquer le convoi d'Orléans.
+Mais on arrive toujours; ainsi dors en paix.
+
+ [1] Chausson aux poires, gâteau berrichon.
+
+
+
+
+CCXXXIV
+
+A M. CHARLES DOVERNET, A LA CHÂTRE
+
+ Nohant, 29 novembre 1843.
+
+Certainement, mes amis, vous devez créer un journal. J'approuve
+grandement votre idée, et vous pouvez compter sur mon concours, 1° pour
+ma collaboration suivie, 2° pour ma part dans le cautionnement, 3° pour
+ma part de subvention annuelle, 4° pour le placement d'une cinquantaine
+d'exemplaires à Paris. Le chiffre de ces abonnements augmentera,
+j'espère, lorsque le journal aura paru.
+
+Je regarde cet engagement comme un devoir, et j'espère que tous vos
+amis, tous les amis du pays s'emploieront ardemment à vous seconder.
+Outre toutes les bonnes raisons que vous faites valoir dans votre
+programme, il y a nécessité urgente à décentraliser Paris, moralement,
+intellectuellement et politiquement. La presse parisienne, absorbée par
+ses propres agitations, ou fatiguée, de combattre sur une trop vaste
+arène, abandonne en quelque sorte la province à ses luttes intérieures.
+Et, quand la province s'abandonne elle-même, quand elle n'est pas
+représentée par un journal indépendant, elle est livrée, pieds et poings
+liés, à tous les abus de pouvoir de l'administration salariée. Vous avez
+raison de le dire, c'est une honte. C'est renoncer lâchement à un des
+droits qui constituent la dignité humaine, c'est reculer devant un
+devoir social. Les conséquences pourraient en être graves pour le
+pouvoir, aussi bien que pour les classes dont le sentiment public
+n'a pas d'organe public. Soyez donc cet organe, n'hésitez pas. M. de
+Lamartine donne un noble exemple en contribuant de sa plume et de sa
+bourse au brillant succès du _Bien public_, de Macon. Ce journal de
+localité a déjà, dans l'opinion de la France, une plus grande valeur
+que la plupart des journaux de la capitale. Je ne doute pas que nous ne
+puissions obtenir de ce noble publiciste quelques articles pour notre
+_Éclaireur_, et j'ose compter sur le concours de quelques autres noms
+illustres et chers au pays. Les hommes de grand coeur et de grande
+intelligence sentiront tous que la vie politique et morale doit être
+réveillée et entretenue sur tous les points de la France. Nous avons
+dans notre province des éléments admirables pour seconder ce généreux
+projet. Il ne s'agit que de les réunir.
+
+Littérairement, ce serait une oeuvre intéressante à tenter. Paris a
+passé son niveau un peu froid, un peu maniéré sur toutes les âmes, sur
+tous les styles. Chaque province a pourtant son tour d'esprit, son
+caractère particulier; cet effacement est regrettable. Ne serait-ce pas
+une sorte de rénovation littéraire que de voir tous ces éléments variés
+de l'intelligence française concourir, sous l'inspiration de l'idée
+commune de la pensée nationale, à élever un monument où chaque partie
+aurait sa valeur originale et distincte. L'héroïque Breton, le Normand
+généreux, le Provençal enthousiaste, et le Lyonnais éminemment
+synthétique, n'ont-ils pas chacun leur manière de sentir, leur forme
+d'expression, leur lumière individuelle pour ainsi dire?
+
+On croit peut-être que nous n'avons pas notre couleur, nous autres? On
+se tromperait fort. Le Berrichon, simple dans ses manières, calme dans
+son langage, mais d'humeur indépendante et narquoise, apporterait, dans
+la circulation des idées, cet admirable bon sens qui caractérise le
+coeur de la France. Remarquez qu'un journal de localité en serait
+infailliblement l'expression vive et franche, quels qu'en fussent les
+rédacteurs; il y a dans le contact des habitants quelque chose qui se
+reflète dans le plus simple exposé des faits, des besoins et des voeux
+d'une province. L'existence d'un journal donne du mouvement à l'esprit,
+on se rapproche, on parle, on pense tout haut; et naturellement chaque
+numéro résume les impressions générales. C'est ainsi que tout le monde
+produit le journal; oui, le véritable rédacteur, c'est tout le monde.
+Il doit donc y avoir une sorte d'amour-propre public, bon à encourager,
+dans la création d'un journal de localité, manifestation intéressante et
+significative de l'esprit du pays.
+
+Comptez sur mon zèle à vous seconder et ne craignez pas de mettre mon
+nom en avant, si vous croyez qu'il vous soit une garantie auprès de
+quelques personnes sympathiques. Je ne vous ferai pas défaut, de même
+que je m'effacerais entièrement de la rédaction, si vous jugiez mon
+concours inopportun.
+
+Tout à vous de coeur.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCXXXV
+
+M. F. GUILLON, A PARIS
+
+ Paris, 14 février 1844.
+
+M'en voulez-vous, mon cher monsieur Guillon, de vous avoir montré la
+crinière d'un vieux lion? c'est qu'il faut bien que je vous le dise,
+George Sand n'est qu'un pâle reflet de Pierre Leroux, un disciple
+fanatique du même idéal, mais un disciple muet et ravi devant sa parole,
+toujours prêt à jeter au feu toutes ses oeuvres, pour écrire, parler,
+penser, prier et agir sous son inspiration. Je ne suis que le
+vulgarisateur à la plume diligente et au coeur impressionnable, qui
+cherche à traduire dans des romans la philosophie du maître. Otez-vous
+donc de l'esprit que je suis un grand talent. Je ne suis rien du tout,
+qu'un croyant docile et pénétré.
+
+D'aucuns, comme on dit en Berry, prétendent que c'est l'amour qui fait
+ces miracles. L'amour de l'âme, je le veux bien, car, de la crinière du
+philosophe, je n'ai jamais songé à toucher un cheveu et n'ai jamais eu
+plus de rapports avec elle qu'avec la barbe du Grand Turc.
+
+Je vous dis cela pour que vous sentiez bien que c'est un acte de foi
+sérieux, le plus sérieux de ma vie, et non l'engouement équivoque d'une
+petite dame pour son médecin ou son confesseur. Il y a donc encore de la
+religion et de la foi en ce monde. Je le sens en mon coeur comme vous le
+sentez dans le vôtre.
+
+Maintenant réfléchissez bien. Nous ne nous sommes parlé que ce soir.
+Les autres entrevues out été consacrées à examiner les possibilités de
+_l'affaire,_ et, si mes amis du Berry me confirment mes pouvoirs, il n'y
+a pas de difficultés matérielles à notre association.
+
+Mais il y a les difficultés intellectuelles et morales qui peuvent
+naître de la _doctrine_, sans laquelle nous ne ferons rien d'utile et
+de bon; il faut donc que nous soyons d'accord sur ce point que, vous
+et moi, nous ne fassions qu'une tête et qu'une conscience. Je n'ai pas
+d'amour-propre, je ne crois en aucune chose valoir et peser plus que
+vous. Je ne voudrais jamais rien exiger. Je voudrais seulement qu'à nous
+deux nous fissions la tierce juste et non la dissonante.
+
+Devant l'excellent M. de Pompéry, je n'aurais pas osé vous parler du
+fond de ma croyance. Il discute trop, la discussion me fatigue, et
+je trouve que c'est du temps perdu, quand on n'a pas quelque but à
+poursuivre ensemble. Seule, je ne me suis pas senti l'_autorité_ de vous
+dire que je crois plus à l'eau de la source où j'ai puisé ma vie qu'à
+celle où vous avez puisé de votre côté. J'ai voulu que vous vissiez ma
+loi vivante, et je l'avais prié d'être bien net avec vous, parce qu'une
+heure de cette parole claire et pleine vous montre mieux mon être que ce
+que je ne saurais dire moi-même. Ce n'est donc pas un interrogatoire ou
+un examen auquel on vous a soumis: c'est un livre qu'on a ouvert devant
+vous, afin que vous sachiez bien ce qui est là, et que, s'il vous
+répugne d'y étudier la _vita nuova_, vous puissiez reprendre votre
+liberté d'examen et refuser de vous associer à notre genre d'utopie.
+
+Voyez bien, tâtez-vous. De mon caractère dans les relations de la vie,
+vous n'aurez jamais à vous plaindre; mais, de ma manière de comprendre
+l'action sociale, il est possible que vous ne puissiez plus vous
+accommoder. Vous n'avez pas bien lu Leroux, vous n'avez pas lu les
+dernières pages de la _Comtesse de Rudolstadt_, autrement vous n'auriez
+pas été étonné d'entendre ce que vous avez entendu ce soir. I1 ne faut
+pas que vous partiez pour un monde inconnu, sans vous y sentir appelé
+par les instincts du coeur et de l'intelligence Repensez-y et ne faites
+cette campagne qu'avec le sentiment qu'elle est bonne et utile; car il y
+a des politiques et des socialistes _dits pratiques_ qui jugent Leroux
+un rêveur dangereux, et moi une franche bête de croire en lui, tandis
+qu'en entrant dans la réalité, dans les _moyens_, j'aurais plus d'argent
+de mes éditeurs et plus de louanges dans les journaux.
+
+_Nous voilà!_ Vous nous connaissez un peu mieux; écrivez-moi quand vous
+aurez fait votre examen de conscience et fixé votre jugement sur nous.
+
+Tout à vous.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CCXXXVI
+
+A. M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE
+
+ Paris, 16 février 1844.
+
+Je crois que je vous ai trouvé un rédacteur! Encore trois jours pendant
+lesquels je veux le voir, l'examiner, l'interroger, et toutes les
+conditions de bon vouloir, de talent et de noble caractère se
+trouveraient remplies, si tout ce qu'on me dit, et tout ce que je lis de
+lui n'est pas démenti par son langage et sa tenue. Je vous écrirai en
+détail sur son compte, aussitôt que l'épreuve sera faite.
+
+L'idée de Delatouche doit nous inspirer beaucoup de reconnaissance.
+Mais, entre nous, vous ne devez y acquiescer qu'en désespoir de cause.
+Fleury, découragé et décourageant, s'en va tout penaud. Mais je vous
+dis, moi, qu'il n'y a point lieu à tout ce découragement. Le monde est
+triste, mais l'humanité n'est pas perdue.
+
+Si Delatouche et moi faisons le journal ici, il y aura plus de succès et
+d'abonnés à Paris qu'en Berry. Le Berry sera peut-être le prétexte, le
+cadre et le _moyen_ de faire une très jolie feuille d'opposition. Mais
+est-ce là le but? S'agit-il d'avoir du succès pour Delatouche et moi, ou
+s'agit-il de moraliser et d'éclairer notre province? J'aurais compris
+que nous commençassions le journal, lui et moi, en attendant un
+rédacteur, pour lancer le brûlot et peloter en attendant partie. Mais le
+fonder de la sorte irrévocablement me paraît une espèce d'apostasie. Je
+ferai à cet égard tout ce que vous voudrez; mais je crois que vous
+serez de mon avis. Désespérer de trouver un rédacteur est un véritable
+enfantillage. On m'en propose trois ce soir. Mais j'espère que je tiens
+le bon, et, si je me trompe, je continuerai mes recherches et mes
+épreuves.
+
+Ne découragez et n'effrayez donc personne. Ne dites pas _non_ à
+Delatouche. Hésitez, prétextez la difficulté de réunir tout d'un coup la
+majorité des votes. Mais laissez-moi agir dans mon sens et dans celui
+de notre premier mouvement, qui était le meilleur. Je vous aurai des
+abonnements ici quand nous aurons pris forme et couleur par notre
+rédacteur et notre prospectus. Je travaille déjà à charpenter ce
+prospectus, j'en ferai faire un au rédacteur, un à Delatouche s'il le
+faut, et, des trois, nous en ferons un que vous verrez et approuverez
+s'il y a lieu.
+
+Pour cela, il faudra nous réunir à Orléans peut-être dans une quinzaine,
+peut-être plus tôt, pour aviser à tout.
+
+Mille tendresses à tous.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CXXXVII
+
+A M.F. GUILLON, A PARIS
+
+ Paris, 25 février 1844
+
+Mon cher monsieur Guillon,
+
+J'attends toujours la réponse du comité berrichon.
+
+Je ne veux pas répondre à vos belles et bonnes lettres, avant d'avoir
+à vous dire: «Reprenons la dispute pour marcher «ensemble» ou bien «On
+nous sépare. Gardons chacun notre idéal.»
+
+Je n'ai rien ajouté et rien retranché aux bons renseignements que
+j'avais donnés de vous. La réponse décidera de notre _querelle_; car ou
+le comité acceptera d'emblée votre éclectisme religieux et politique,
+ou il repoussera sans appel la tentative de philosophie que je
+voulais faire avec vous. Comme il s'agit de marcher tous ensemble, je
+n'insisterai pas contre un refus qui serait motivé sur vos antécédents.
+Je trouverais le refus injuste, peut-être; mais je ne penserais pas
+devoir vous exposer à des suspicions fâcheuses pour vous; pour moi, qui
+vous cautionnerais moralement; pour le comité, qui ne respecterait pas
+comme il convient la personne du rédacteur.
+
+Enfin, nous voici avec nos systèmes et nos rêveries dans l'attente d'un
+dénouement réel, et je ne fais aucune autre démarche pour trouver
+un autre rédacteur. Voilà pourquoi je n'ose point insister, ni vous
+défendre, ni vous tourmenter; car, si nous ne devons pas entrer en
+campagne sous le même drapeau, à quoi bon nous essayer à mêler nos
+nuances? Vous avez beaucoup de richesses à perdre et je n'ai rien à vous
+donner. Mon fanatisme serait une arme dont vous vous serviriez peut-être
+mal pour combattre le mal, et je ne sais pas si votre calme pratique ne
+m'ôterait pas tout mon élan. Je vois bien que vous nous jugez un peu
+creux et un peu fous. C'est bien vite nous refuser la science sociale.
+Nous n'avons encore rien dit et rien formulé en fait de moyens.
+
+Mais, de ce que nous n'acceptons pas certaines formules qui ne nous sont
+pas sympathiques, qui nous semblent manquer d'âme, de religion et
+de dévouement, il n'est pas dit que nous repoussions toute autre
+application que la doctrine de Fourier. C'est parce qu'elle n'applique
+nullement nos principes, quoi que vous en disiez, que nous ne l'aimons
+pas et que nous ne la voulons pas. Vous conciliez ces principes et les
+nôtres avec beaucoup d'art et de talent. Mais, à votre insu, c'est une
+conciliation spécieuse; car la doctrine de l'industrialisme attrayant,
+comme on l'entend dans le fouriérisme; n'est pas dépourvue de
+_principes_. Elle en a, et nous les trouvons antireligieux, et nous les
+sentons non pas seulement inconciliables, mais opposés diamétralement
+aux nôtres.
+
+Je n'entends pas, puisque vous vous en défendez si bien, vous ranger
+dans certaine série déterminée: peut-être êtes-vous injuste, vous, de
+nous classer parmi les rêveurs impuissants.
+
+Mais, puisque vous ne nous accordez que la possession d'un tiers de
+vérité, voyez quel chemin il faudrait faire à vous ou à moi pour
+reconnaître que l'un de nous résume en lui la trinité? Vous croyez
+la tenir cette triplicité d'aspect de la vérité. Et, moi, je crois
+l'entrevoir. Mais nous ne la plaçons pas dans les mêmes choses; et
+je crois qu'au début, lorsque le bon et sincère M. de Pompéry nous
+présentait l'un à l'autre comme tout semblables l'un à l'autre, nous
+n'avions pas aperçu les buissons et les fossés que nous avions à
+franchir pour lui donner raison.
+
+N'importe, je ne refuse pas d'essayer; mais n'essayons pas de sauter
+ces barrières avant de savoir si nous avons ensuite un chemin à suivre
+ensemble; car, si cela n'est pas, mieux vaut nous examiner lentement
+pour nous retrouver un jour dans un chemin mieux cherché et mieux tracé.
+
+Peut-être alors aurez-vous mieux compris Leroux; peut-être aussi
+aurai-je mieux étudié Fourier, et alors nous nous entendrons sans faire
+violence à nos sympathies et à cette sorte d'instinct que l'artiste
+comme le politique doit beaucoup respecter en lui-même. Si, comme
+vous le croyez, tout concourt au but, si nos forces de répulsion,
+fussent-elles inintelligentes et injustes jusqu'à un certain point, sont
+les foyers mêmes de notre courage et le secret de notre puissance, quoi
+qu'il en résulte, croyez bien que je rends justice à votre intelligence
+et à votre loyauté, et que je ne regrette point de vous avoir causé
+quelques soucis d'esprit.
+
+Tout ce qui nous fait examiner, rêver et raisonner notre vie morale est
+une étude salutaire, et j'espère que vous ne m'en voudrez pas de vous
+avoir traité en homme de conscience et de réflexion.
+
+Tout à vous.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CCXXXVIII
+
+A M. ALEXANDRE WEILL, A PARIS
+
+ Paris, 4 mars 1844.
+
+Monsieur,
+
+Je n'ai pas de facultés pour la discussion, et je fuis toutes les
+disputes, parce que j'y serais toujours battue, eussé-je dix mille fois
+raison. J'ai craint de manquer à ce que l'on se doit _entre humains_, en
+ne vous répondant pas, et je suis très fâchée de l'avoir fait si
+vous prenez ma lettre pour une attaque à votre conviction et à votre
+caractère. Vous croyez, par exemple, que je vous refuse le _coeur_,
+et je n'ai pas songé à cela. Je n'ai aucun droit de douter du vôtre,
+surtout après les luttes que vous avez soutenues. Voilà à quoi mènent
+les discussions; on s'attache aux mots, et chaque mot demanderait un
+commentaire. Je crois comprendre qu'en niant Dieu, et l'amour divin, qui
+est une des faces de la Divinité, vous portez dans la recherche de ces
+hautes vérités une intelligence _froide_. Je ne dis pas pour cela
+que vous manquiez d'affection et de charité dans vos relations avec
+l'humanité. Votre coeur prend une route, et votre esprit une autre
+route, tandis que ce ne serait pas trop des deux réunis, pour chercher
+le _vrai Dieu_, que je n'explique pas du tout et que je ne conçois pas
+comme vous m'en attribuez la formule. Pendant quatre pages, vous prêchez
+à beaucoup d'égards quelqu'un qui n'avait pas besoin de tout cela
+pour rejeter l'idolâtrie de votre Jéhovah juif et de notre _bon Dieu_
+catholique. Mais je crois en _Dieu_ et en un _Dieu bon_, et toute
+l'Allemagne réunie à toute la France ne me l'ôterait pas du coeur.
+
+Je serais fort peinée que vous crussiez nos coeurs et nos portes fermées
+systématiquement à tout ce qui lutte en Allemagne contre l'ennemi
+commun. Mais, si vous êtes tous comme _vous_; si, dans votre ardeur
+spinoziste, vous nous appelez devant votre tribunal, et vous demandez
+compte de notre oeuvre, sans nous laisser la liberté de la concevoir
+selon nos forces et nos aptitudes, en nous déclarant stupides,
+hypocrites et infâmes de ne pas marcher sur les mêmes chemins que vous,
+vous êtes plus despotes, plus intolérants et plus inquisiteurs que Moïse
+et Dominique. Faites vos livres et tuez le faux christianisme comme vous
+l'entendrez; à qui refuse-t-on ici le choix des moyens? mais ne faites
+pas de persécution à domicile, ne provoquez pas les gens tranquilles
+et amis de la modestie; cela serait tout à fait contraire au _goût_
+français, dans lequel vous ferez bien de vous retremper un peu, si vous
+voulez qu'on profite en France de votre talent, de vos études et de
+votre zèle.
+
+Je vous ai écrit ces deux lettres à bonne intention pour ne pas manquer
+à la déférence et à la politesse, mais non pour combattre en champ clos
+votre philosophie. Si j'étais guerrier, je n'irais pas à la guerre
+pour le plaisir de frapper au hasard et pour satisfaire un caprice
+belliqueux. La guerre des idées demande un bien autre calme, et, selon
+moi, un sentiment d'humilité et de charité religieuses que vous méprisez
+au suprême degré. Ainsi nous ne disputerons pas davantage, s'il vous
+plaît. Nos armes ne sont, pas égales. Je n'admets ni les compliments
+ni 1es injures, et je refuse la compétence à quiconque, hors de
+l'enthousiasme qui fait tout oublier, se charge de me démontrer par la
+raillerie et le dédain qu'il est en possession de l'unique vérité. Au
+reste, votre confiance en vous-même se calmera bien vite ici, et je ne
+m'inquiète pas de votre avenir. Vous avez trop d'esprit pour ne pas
+reconnaître bientôt qu'il faut _affirmer_ avec plus de bienveillance et
+de sympathie, quelque hardie et courageuse que soit l'affirmation.
+
+J'ai l'honneur d'être votre servante.
+
+
+
+
+CCXXXIX
+
+A MESSIEURS PLANET, FLEURY,
+DUVERNET, DUTEIL, A LA CHÂTRE
+
+ Paris, 20 mars 1844.
+
+Mes amis,
+
+Leroux part pour Boussac, où il va installer sa famille. Il passe par la
+Châtre et vous remettra cette lettre. M. Victor Borie, un jeune homme
+dont j'ai parlé à Planet et qui est ami de Jules Leroux, à quitté, pour
+quinze jours, Tulle, où il fait un journal républicain. Il renoncerait à
+sa position, qui est faite et dont il n'est pas dégoûté, pour se dévouer
+à une oeuvre quelconque à laquelle je m'intéresserais.
+
+J'ignore s'il accepterait votre contrôle pour le journal. Dans le
+principe, lorsque je lui en ai fait parler, il pensait n'avoir affaire
+qu'à moi. C'est moi qui aurais subi ce contrôle, et lui par contre-coup.
+Au reste, tout cela lui fut proposé vaguement, éventuellement et il
+répondit en deux mots que, si je le regardais comme nécessaire
+au journal que j'étais alors censée _fonder_, il était tout à ma
+disposition.
+
+Maintenant, il est encore possible que, vous voyant, vous entendant,
+vous connaissant et se concertant avec vous, il puisse s'associer à vous
+pour être notre rédacteur, dans les conditions où vous le désirez. Vous
+savez que je ne vous impose plus personne, et que je n'exclus personne,
+c'est bien entendu. Mais je m'intéresse toujours à votre oeuvre, quoique
+j'aie à peu près renoncé à vous aider dans votre choix et je ne crois
+pas devoir vous laisser échapper une bonne occasion. De tous ceux que
+vous avez vus et qui vous out été proposés, M. Borie serait le plus
+propre à l'emploi. C'est un homme dont je puis vous répondre comme
+loyauté, comme caractère et comme intelligence. Il est dans la politique
+plus que moi, à coup sûr; mais je ne craindrais pas d'être solidaire de
+tout ce qu'il avancerait, ni de lui laisser contrôler ce que je ferais,
+parce que je suis sûre de la pureté de ses intentions, et du bon sens de
+ses vues.
+
+Maintenant donc, voyez-le, pendant le temps qu'il doit passer à Boussac,
+et sachez si vous pouvez vous accommoder de lui, et lui de vous.
+
+Je n'ai pas besoin de vous recommander la bonne hospitalité envers
+Leroux pendant son passage à la Châtre. Bonsoir, mes chers enfants. Tout
+à vous de coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CCXL
+
+A. M. PLANET, A LA CHÂTRE
+
+ Paris, avril 1844.
+
+Mon cher enfant,
+
+Est-ce décidé, que vous avez choisi M. Borie? Vous avez bien fait; car
+c'est le seul moyen, je crois, d'être imprimé à Boussac, et il ne faut
+pas vous plaindre que ce soit une condition _imposée_ par Pierre ou
+plutôt par Jules Leroux. Jules Leroux, homme d'idées austères et d'un
+caractère très ferme, n'étant pas votre ami, vous connaissant à
+peine, n'eût jamais voulu être l'ouvrier d'un journal contraire à ses
+principes; dans le doute même, dans l'attente de ce que serait l'esprit
+du journal, il ne se fût pas engagé â l'imprimer.
+
+Je conçois tout cela, et trouve ce scrupule fort respectable. Il y a
+donc eu là _condition_, à ce que je vois. Mais je ne digère pas votre
+mot d'_imposé_. On n'impose rien à des gens qui vous demandent un
+service et qui sont parfaitement libres de s'adresser ailleurs.
+
+Si ce mot me choque, appliqué aux Leroux, il me choque bien plus
+appliqué à moi-même; et peu s'en faut qu'il ne m'engage à envoyer le
+journal au diable.
+
+Qu'est-ce que cela signifie? Depuis quand est-ce que _j'impose_ quelque
+chose, parce que je ne veux pas me laisser _imposer_ un travail inutile
+ou antipathique? Je crois avoir assez fait pour l'obligeance et l'amitié
+en vous écrivant, en vous répétant que, quelque journal que vous fissiez
+(à moins qu'il ne fût juste-milieu ou carliste), je vous donnerais des
+articles; mais j'ajoutais que je vous en donnerais plus ou moins, selon
+que vous suivriez une ligne plus ou moins rapprochée de la mienne.
+Est-ce là imposer quelque chose? Et, quand je dis: «Si vous prenez _un
+tel_, je serai active et zélée, au lieu d'être complaisante et tolérante
+(je serai solidaire de votre tendance au lieu de me retirer de la
+solidarité),» vous m'écrivez par trois ou quatre fois (Fleury dans sa
+lettre d'hier, et toi dans celle d'aujourd'hui), que je vous impose un
+rédacteur?
+
+Je ne suis pas contente de cette façon d'être comprise, je te le dis
+franchement; finasser ou dominer me sont également antipathiques, et
+je ne comprends pas que, désirant de moi, non une inspiration et une
+direction, mais une pure et simple collaboration d'amitié, et, étant
+sûrs de ce dernier point, qui paraissait vous convenir beaucoup mieux
+que mon dévouement pour _l'être moral_ du journal et mon identification
+avec cette oeuvre commune, vous veniez me dire aujourd'hui que, pour
+avoir ma participation complète, vous sacrifiez vos sympathies, votre
+confiance, et que vous vous laissez imposer quelqu'un que vous jugez
+sans lumières et sans capacité.
+
+Si c'est là votre pensée et votre conduite, vous n'êtes pas des hommes,
+vous tournez sur vous-mêmes comme des girouettes, sans savoir quel vent
+vous pousse. Duvernet m'a écrit au moment de ton retour de Paris, que
+vous étiez enchantés de moi, que vous me trouviez _admirable_ d'avoir
+renoncé à rédiger votre journal, comme si ce n'était pas un sacrifice
+d'avoir offert de le rédiger, et comme si c'en était un d'y renoncer!
+
+Ne dirait-on pas que l'_Éclaireur de l'Indre_ est le consulat de la
+république; que j'ai voulu faire _un coup d'État_, un 18 brumaire, en
+offrant mon temps et ma peine; et qu'ensuite j'ai abdiqué, comme Sylla,
+pour le salut de la patrie! Tout cela est comique, mais d'un comique
+triste et qui me peine; car je ne croyais pas qu'il y eût tant
+d'amour-propre en jeu dans cette affaire. Ainsi, il y a eu _lutte_
+entre nous, et c'est moi qui _triomphe_? s'il en est ainsi, j'en suis,
+pardieu! bien fâchée, et je demande à _abdiquer_ bien vite. Je croyais,
+en me proposant, sauver le journal qui ne marchait pas. Je croyais, en
+me retirant, sauver encore le journal qui ne pouvait marcher avec moi.
+
+Un jour, vous me dites que vous ne pouvez rien sans moi. Je m'offre
+pieds et poings liés. Un autre jour, vous me dites que vous avez une
+autre route que la mienne, que je ne saurais pas ce qui convient, que
+je m'y prendrais mal, que _j'effaroucherais_ l'abonné, que je vous
+couvrirais de ridicule, que je vous effacerais. Maintenant, quand j'ai
+accepté cette exclusion de bon coeur, en restant attachée, par amitié
+pour vos personnes, à la partie purement littéraire de la rédaction,
+vous m'écrivez de nouveau que, pour avoir mieux de moi, vous acceptez à
+regret et à contre-coeur, le rédacteur que je vous _impose_!
+
+Au diable! je ne sais plus ce que vous voulez de moi, et je vous supplie
+de n'en rien vouloir du tout, vous me rendrez service; car, si le
+journal _doit_ exister sans moi d'après vos principes, pourquoi me
+fait-il le sacrifice incroyable de se laisser imposer un rédacteur?
+
+Je crois, Dieu me damne, que vous faites de la diplomatie avec moi? Moi,
+je ne saurais jamais et je ne voudrais jamais en faire avec vous. Je
+demande donc, avant de passer outré, l'explication de ce reproche amer,
+malgré le miel dont vous le couvrez.
+
+Quel diable de journal allons-nous faire, si vous pensez d'une façon et
+que je pense d'une autre, si vous me suiviez à regret, en disant qu'il
+l'a bien fallu?
+
+Dans tout cela, je ne vous conçois pas, je vous trouve irrésolus,
+enfants, et injustes au dernier point. Vous n'avez eu ni le courage de
+m'accepter, ni celui de me repousser. J'aurais voulu franchement l'un ou
+l'autre, et mon amitié, aussi bien que mon estime pour vous, eût grandi
+dans un cas comme dans l'autre.
+
+Ravisez-vous donc, s'il en est temps; prenez le rédacteur que vous
+préférez, faites-vous imprimer, ou à Guéret, si vous vous entendez avec
+M. Legrand, ou à Orléans, comme vous avez toujours cru pouvoir le faire,
+et ne me faites aucune concession. Je n'en veux pas, je n'en ai pas
+besoin pour rester votre ami et votre collaborateur. Si vous êtes dans
+un _système politique_, comme vous le pensez, si vous vous rattachez à
+un _parti existant_, si vous avez foi à ce parti et à ce système, quel
+si grand besoin avez-vous de moi? Deux ou trois feuilletons suffiront
+pour vous attirer quelques abonnés de plus, et c'est tout ce que je me
+préparais à faire.
+
+Est-ce que, dans la lettre que Leroux vous a remise, je vous imposais
+quoi que ce soit? est-ce que Leroux a pu vous parler d'autre chose que
+de la possibilité d'un _plus_ ou d'un _moins_ d'adhésions et de concours
+de ma part? Fleury dit qu'il vous _a fait entendre_... Je crois que vous
+entendez peu quand vous avez l'esprit prévenu,
+
+Voilà que je te donne un galop, mon Planet; ça ne m'empêche pas de
+t'aimer tendrement, et les autres aussi. Mais vous me suspectez, vous me
+tiraillez, vous m'accusez, il faut bien que je me défende, chaudement,
+comme je sens.
+
+Quoi qu'il arrive, je ne pourrai pas faire grand'chose avant le 15 ou
+le 20 mai. Il faut que je donne un roman à Véron fin d'avril, ou que je
+paye un dédit de dix mille francs. Il faut que je reste jusqu'au 15 mai
+pour le conseil de révision de Maurice.
+
+J'ai des affaires à ne savoir où donner de la tête. Je ne dors pas cinq
+heures, et vous m'avez ôté, avec vos chicanes, l'enthousiasme qui fait
+des miracles. Je t'embrasse et je t'aime.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCXLI
+
+A MADAME MARLIANI, A PARIS
+
+ Nohant, juin 1844.
+
+Chère amie,
+
+Nous nous portons tous bien; mais tout le monde ici est consterné, et
+il y a de quoi s'affliger de voir tant de malheureux ruinés par
+l'inondation. De mémoire d'homme, on n'avait jamais rien vu de pareil
+dans nos paisibles contrées. Nos ruisseaux sont devenus subitement des
+fleuves, avec un courant furieux et des vagues comme celles de la mer.
+Les routes ont été interceptées hier par ces filets d'eau, devenus aussi
+larges que la Loire et aussi rapides que le Rhône.
+
+M. et madame Viardot, qui s'étaient mis en route pour Paris, n'ont pu
+traverser un pont-écluse, l'eau qui passe sous la voûte s'étant mise à
+passer par-dessus, effaçant toute trace de pont et de chemin. Ils sont
+revenus ici ce matin, et nous les garderons quelques jours encore. Tous
+les foins de rivière sont perdus, et, ce qui ajoute aux désastres, c'est
+l'odeur fétide que le retour du soleil donne à ces herbes pourries. Les
+plus beaux prés sont devenus de vastes marécages infects, et il y a
+beaucoup à craindre de graves maladies, et en grand nombre, avant qu'il
+soit peu. Nous sommes dans un endroit plus élevé et isolé des rivières;
+ainsi n'ayez pas d'inquiétude pour nous. Ces exhalaisons ne nous
+arrivent pas.
+
+Mais que de misérables vont avoir la mort de leurs proches à pleurer
+après la ruine de leurs subsistances de l'année! Enfin, je m'effraye
+peut-être à tort, peut-être que la Providence ne se montrera pas irritée
+plus longtemps. Mais tout cela est bien triste, et on ne sait pas encore
+combien de noyés il faudra compter.
+
+J'espère que vous êtes à Paris et que vous ne songez pas à aller à la
+campagne tant que dureront ces bouleversements de l'atmosphère. Si je
+n'aimais pas la campagne de passion, je me repentirais d'y être venue;
+mais quoi qu'il arrive, je ne peux pas m'empêcher de me sentir ici
+l'esprit et le corps plus libres et plus vivants. Quelque temps qu'il
+fasse, nous courons, nous montons à cheval; Solange s'en trouve bien.
+
+Écrivez-nous, bonne amie; dites-nous que vous ne souffrez plus du tout
+et que vous prenez la vie le moins mal possible.
+
+J'ai vu Leroux hier au soir. Il imprime l'_Éclaireur_; il aurait voulu
+des avances plus considérables que celles qu'on a pu lui faire. Il
+se plaint un peu de tout le monde et ne veut pas comprendre que sa
+prétendue persévérance n'inspire de confiance à personne. Il dit qu'on
+le regarde apparemment comme un malhonnête homme en pensant qu'il peut
+manquer à sa parole. Que lui répondre? A qui a-t-on plus donné, plus
+confié, plus pardonné?
+
+Tout cela déchire le coeur quand on a fait son possible pour lui et
+souvent plus que le possible. Sa position est toujours précaire et
+difficile. Cependant, voilà le pain assuré; mais voudront-ils s'en
+nourrir? On lui assure de quatre à cinq mille francs par an.
+
+La poste part, adieu encore. Nous vous aimons tous, vous le savez.
+
+
+
+
+CCXLII
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 12 septembre 1844.
+
+«J'ai toujours désiré qu'un poète fit, sous un titre tel que celui-ci:
+_la Chanson de chaque métier_, un recueil de chansons populaires, à la
+fois enjouées, naïves, sérieuses et grandes, simples surtout, faciles à
+chanter, et sur un rythme auquel pussent s'adapter des airs connus, bien
+populaires, ou des airs nouveaux faciles à composer. Ou, à défaut de
+musique, que ces chants fussent si coulants et si simplement écrits,
+que l'ouvrier simple, sachant à peine lire, pût les comprendre et les
+retenir. Poétiser, anoblir chaque genre de travail, plaindre en même
+temps l'excès et la mauvaise direction sociale de ce travail, tel qu'on
+l'entend aujourd'hui, ce serait faire une oeuvre grande, utile et
+durable. Ce serait enseigner au riche à respecter l'ouvrier, au pauvre
+ouvrier à se respecter lui-même.
+
+«Il y a des états plus ou moins nobles en apparence, plus ou moins
+pénibles en réalité. Chacun demanderait au poète un examen approfondi,
+des réflexions sérieuses, un jugement particulier à la fois poétique,
+et philosophique; et il y aurait, avec l'unité de forme, une variété
+infinie dans un tel sujet. Il y a dix ans que j'y rêve. Si Béranger
+l'avait voulu, il aurait pu faire ces chansons-là de main de maître.
+C'est un sujet que j'ai conseillé à plusieurs jeunes poètes et qui les a
+tous effrayés, parce qu'ils n'avaient pas l'inspiration et la sympathie
+qu'il faut pour cela.
+
+«Un poète prolétaire devrait l'avoir. Poncy aurait la grandeur et
+l'enthousiasme. Mais, pour plier son talent un peu recherché et
+_brillanté_ à l'austère simplicité indispensable à ce genre de poésies,
+il lui faudrait travailler beaucoup, renoncer à beaucoup d'effets
+chatoyants, et à beaucoup d'expressions coquettes qu'il affectionne.
+Serait-il capable d'une si grande réforme? Sans cette réforme pourtant,
+l'ouvrage dont je parle n'aurait aucune valeur, aucun charme pour
+le petit peuple, et, le dirai-je? aucune nouveauté aux yeux des
+connaisseurs; car il s'agirait de faire quelque chose que personne n'a
+jamais fait encore. Il l'a fait à sa manière (et c'était une manière
+admirable), pour se peindre lui-même dans son état de maçon; mais il
+faudrait être encore plus simple, tout à fait simple.
+
+«Le simple est ce qu'il y a de plus difficile au monde: c'est le dernier
+terme de l'expérience et le dernier effort du génie. N'est-il pas encore
+trop jeune pour donner ces touches fermes et nettes, qui paraissent si
+faciles, que chacun se dit: «J'en aurais fait autant,» et que personne
+cependant ne peut le faire qu'un grand artiste? Le Postillon, le
+Forgeron, la Lavandière, le Maçon, le Colporteur, le Ciseleur, le
+Couvreur, la Chanteuse des rues, la Brodeuse, la Fleuriste, le
+Jardinier, le Fossoyeur, le Ménétrier du village, le Charpentier,
+etc., etc., etc., quelle foule inépuisable de types variés et qui tous
+pourraient être embellis ou plaints par le poète!
+
+«Il faudrait faire aimer toutes ces figures, même celles dont le premier
+aspect repousse, et inspirer une pitié tendre pour ceux qu'on ne
+pourrait admirer comme des êtres utiles et courageux. Moi, je résumerais
+le tout dans une dernière chanson intitulée: _la Chanson de la misère_,
+et qui commencerait tout, bonnement ainsi:
+
+Je suis dame misère...
+
+«Il faudrait, pour la plupart de ces chansons, renoncer à l'alexandrin
+et choisir un rythme court et facile à l'oreille.»
+
+Voilà, mon cher enfant, les idées que j'avais jetées sur le papier, il
+y a quelque temps, étant malade et fatiguée. Je le suis encore plus
+aujourd'hui et ne puis compléter ni éclaircir mon explication. Vous y
+suppléerez par votre vive intelligence; ou bien mon projet vous paraîtra
+puéril, et, dans ce cas, n'y donnez aucune attention; car il se peut
+qu'il n'entre en rien dans votre manière de sentir et de travailler.
+
+Il y a eu un temps où mon idée sur la _Chanson de tous les métiers_
+était si nette et si vive, que, si j'avais su faire des vers, je
+l'aurais réalisée sous le feu de l'inspiration. Depuis, je l'ai souvent
+expliquée en courant et fait comprendre à des gens qui ne savaient pas
+ou qui ne voulaient pas s'en servir. Maintenant, elle s'est beaucoup
+effacée, surtout devant la crainte de vous indiquer une voie qui ne
+serait pas la vôtre et qui vous mènerait de travers. Et puis, je peux
+de moins en moins m'exprimer dans des lettres. J'ai tant de travail,
+d'ailleurs, que je ne puis écrire à mes amis que les jours où la maladie
+m'empêche d'écrire pour mon compte. Aussi je leur écris toujours fort
+obscurément et dans une grande défaillance d'esprit.
+
+Dites à Désirée mille tendres bénédictions de ma part, pour elle et pour
+sa Solange, et de la part de ma Solange aussi. Mon fils est à Paris.
+
+Vos vers sur la _vérité_ et sur la _réalité_ me semblent très beaux,
+très touchants et très bien faits, sauf deux ou trois. L'idée est bien
+soutenue, sauf deux ou trois strophes où elle languit et devient un pen
+vague. Mais elle se relève bien et la fin est très belle. Courage!
+
+
+
+
+CCXLIII
+
+A M. LEROY PRÉFET DE L'INDRE
+
+ Nohant, ce 24 novembre 1844,
+
+Monsieur le préfet,
+
+Je vous dois des remerciements pour l'obligeance que vous m'avez
+témoignée tout en vous occupant charitablement de Fanchette[1]. La bonne
+volonté que vous voulez bien m'exprimer à cette occasion me trouve
+reconnaissante, et je ne craindrai pas de m'adresser à vous lorsque
+j'aurai à solliciter votre appui pour quelque malheureux.
+
+Mais vos généreuses offres à cet égard sont accompagnées de quelques
+réflexions auxquelles il m'est impossible de ne pas répondre, et, bien
+que la lettre dont mon ami M. Rollinat m'a donné communication ne me
+soit pas adressée, je crois plus sincère et plus poli d'y répondre
+directement que d'en charger un tiers, quelle que soit l'intimité qui me
+lie à M. Rollinat.
+
+Vous accusez l'_Éclaireur_, que je ne dirige pas, que je n'influence
+pas davantage, mais auquel je prête mon concours, de mensonge et de
+grossièreté envers vous. Je ne suis pas chargée de défendre mes amis
+auprès de vous, je ne veux les désavouer en rien; mais ne suis pas
+solidaire de leurs actes et de leurs écrits. J'ai fait mes réserves à
+cet égard, et j'ai dû ce respect à leur indépendance; mais, si vous
+désirez savoir mon opinion sur la polémique _personnelle_ en politique,
+je suis prête à vous le dire, et vous crois digne qu'on vous parle
+franchement.
+
+Je ne m'occupe point de cette polémique, mes goûts et surtout mon sexe
+m'en détournent. Une femme qui s'attaquerait à des hommes dans des vues
+de ressentiment et d'antipathie serait peu brave.
+
+Les hommes ont pour dernière ressource, quand ils se croient outragés,
+d'autres armes que la plume, et, comme je ne veux pas me battre en duel,
+je ne me servirai jamais de la faculté d'exprimer mes sentiments que
+pour des causes générales ou pour la défense de quelque malheur. Mes
+griefs particuliers ne m'ont jamais fait publier une ligne contre qui
+que ce soit, et je ne suis pas d'humeur à changer de système. Quelques
+autres considérations qui tiennent à mon expérience m'éloignent encore
+de la polémique de parti. Je trouve que l'esprit du gouvernement est
+odieux et lâche à l'égard de la presse indépendante; mais, avant de
+condamner les mandataires du pouvoir, je voudrais être mieux renseignée,
+sur la manière dont ils obéissent à leur consigne, que je ne l'ai
+été dans l'affaire de l'_Éclaireur_. Selon ma manière de voir, un
+fonctionnaire dans votre position ne devrait pas être personnellement
+mis en cause, à moins qu'il n'eût outrepassé son mandat, comme l'a fait,
+à ce qu'il me semble, mon neveu M. de Villeneuve préfet d'Orléans. Je
+plains les administrateurs en général plus que je ne les condamne, et
+voici pourquoi:
+
+Je suis certaine qu'ils n'obéissent qu'avec regret et répugnance à
+plusieurs de leurs attributions secrètes, et qu'ils rougiraient de se
+faire hommes de parti de leur propre impulsion. Mais les gouvernements
+s'efforcent sans cesse d'avilir la dignité et l'intégrité de leur
+magistrature, en les faisant complices de leurs passions. C'est par là
+qu'ils leurs ôtent la confiance et les sympathies de leur administrés.
+C'est un grand crime et une lourde faute dans laquelle tombent tous les
+gouvernements absolus de fait ou d'intention. Le gouvernement est donc
+le coupable, lâchement caché derrière vous. Le devoir de votre position
+est de nier ses torts et d'en assumer la responsabilité. Triste
+nécessité que vous ne pouvez pas m'avouer, monsieur; mais, moi, je sais
+ce dont je parle et c'est le secret de ma tolérance envers les hommes
+publics.
+
+Si mes amis de l'_Éclaireur_ ont été moins calmes, vous ne devez pas
+vous en étonner beaucoup et vous n'avez guère le droit de vous en
+fâcher. En acceptant les fonctions que vous occupez, vous avez dû
+prévoir qu'une guerre systématique et inévitable, provoquée par vous
+à la première occasion, allumerait une guerre moins froide, mais une
+guerre ostensible. J'ai prévu dès le commencement que mes amis seraient
+entraînés à cette guerre, et j'ai regretté que vous, qu'on dit homme de
+bien, fussiez obligé d'en jeter les premiers tisons. Vous aimez à faire
+le bien, vous devez souffrir quand on vous condamne à faire le mal.
+
+Quant à moi, par les raisons que je vous ai exposées, je ne me serais
+pas chargée de vous accuser. Mais vous dites, monsieur le préfet, que,
+lorsque _Messieurs de l'Éclaireur_ vous feront de mauvais compliments,
+vous serez certain que je n'y suis pour rien. Vous n'aurez pas de peine
+à le croire, je ne dicte rien, j'aime mieux écrire moi-même, c'est plus
+tôt fait, et je signe tout ce que j'écris. Il est fort possible que
+j'aie à m'occuper des actes administratifs de ma localité, et de quelque
+malheur particulier à propos des malheurs publics. Je regarderai
+toujours comme un devoir de prendre le parti du faible, de l'ignorant et
+du misérable, contre le puissant, l'habite et le riche, par conséquent
+contre les intérêts de la bourgeoisie, contre les miens propres, s'il
+le faut; contre vous-même, monsieur le préfet, si les actes de votre
+administration ne sont pas pas toujours paternels. Vous ne pouvez ni me
+craindre ni m'attribuer la sottise de vous faire une menace; mais je
+manquerais à toute loyauté si je ne répondais par ma bonne foi à la
+bonne foi de vos expressions. Dans vos attributions involontaires
+d'homme politique, moi qui déplore l'alliance monstrueuse de l'homme
+de parti et du magistrat, je ne me sens pas le courage de vous blâmer,
+puisque vous n'êtes pas libre de me répondre comme homme de parti, forcé
+que vous êtes d'agir comme tel en secret. Comme magistrat, vous serez
+toujours libre de vous disculper si l'on se trompe, parce que là tous
+vos actes sont publics. Je fais ces réserves pour l'acquit de ma
+conscience; car je crois fermement, d'après votre conduite dans
+l'affaire des enfants trouvés, que nous n'aurons qu'à louer votre
+justice et votre humanité.
+
+Maintenant, monsieur le préfet, vous dirai-je à mon tour que je ne
+vous rends pas solidaire des injures et des grossièretés qui me sont
+adressées par le _Journal de l'Indre?_ Si cela ne rentrait pas dans le
+secret de vos obligations et de vos moyens, je pourrais vous accuser
+sévèrement, et vous dire que je n'influence pas même l'_Éclaireur,_
+tandis que vous _gouvernez_ le journal de la préfecture, de par vos
+fonctions gouvernementales. Or il m'est revenu qu'on m'y sommait un peu
+brutalement de répondre à de fort beaux raisonnements que je n'ai
+pas lus, et qu'irrité de mon silence, on m'y traitait vaillamment de
+philanthrope à tant la phrase, ou quelque chose de semblable. J'ai
+beaucoup ri de voir le scribe gagé de la préfecture accuser de
+spéculation le collaborateur gratuit de l'_Éclaireur_. Vous pouvez faire
+savoir à votre champion officieux, monsieur le préfet, qu'il se donne un
+mal inutile et que je ne lui répondrai jamais. J'ai été provoquée par
+de plus gros messieurs, et, depuis douze ans que cela dure, je n'ai pas
+encore trouvé l'occasion de me fâcher. Seulement je pense que ce que je
+disais tout à l'heure des femmes qui ne doivent pas attaquer, à cause
+de leur impunité dans certains cas, serait applicable relativement à
+certains hommes. Je suis bien persuadée que vous ne lisez pas le journal
+de la préfecture: vous êtes de trop bonne compagnie pour cela. Pourtant
+cela rentre dans les nécessités désagréables de votre administration,
+et, si vous ne lavez pas de temps en temps la tête à vos gens, ils
+feront mille maladresses.
+
+Agréez mes explications, monsieur le préfet, avec le bon goût d'un homme
+d'esprit; car, lorsque je me permets de vous écrire ainsi, c'est à M.
+Leroy que je m'adresse, et»le collaborateur de l'_Éclaireur_ n'y est
+pour rien, vous le voyez, non plus que M. le préfet de l'Indre; nous
+parlons de ces personnes-là; mais celle qui a l'honneur de vous
+présenter ses sentiments les plus distingués c'est:
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] George Sand a écrit la touchante histoire de cette pauvre
+ fille idiote, que la soeur supérieure de l'hôpital de la
+ Châtre traitait avec tant d'inhumanité.
+
+
+
+
+CCXLIV
+
+A M. XXX...,
+CURÉ DE XXX...;
+
+ Nohant, 13 novembre 1844
+
+Monsieur le desservant,
+
+Malgré tout ce que votre circulaire a d'éloquent et d'habile,
+malgré tout ce que la lettre dont vous m'honorez a de flatteur dans
+l'expression, je vous répondrai franchement, ainsi qu'on peut répondre à
+un homme d'esprit.
+
+Je ne refuserais pas de m'associer à une oeuvre de charité, me fût-elle
+indiquée par le ministère ecclésiastique. Je puis avoir beaucoup
+d'estime et d'affection personnelle pour des membres du clergé, et je ne
+fais point de guerre systématique au corps dont vous faites partie. Mais
+tout ce qui tendra à la réédification du culte catholique trouvera en
+moi un adversaire, fort paisible à la vérité (à cause du peu de vigueur
+de mon caractère et du peu de poids de mon opinion), mais inébranlable
+dans sa conduite personnelle. Depuis que l'esprit de liberté a été
+étouffé dans l'Église, depuis qu'il n'y a plus, dans la doctrine
+catholique, ni discussions, ni conciles, ni progrès, ni lumières, je
+regarde la doctrine catholique comme une lettre morte, qui s'est placée
+comme un frein politique au-dessous des trônes et au-dessus des peuples.
+C'est à mes yeux un voile mensonger sur la parole du Christ, une fausse
+interprétation des sublimes Évangiles, et un obstacle insurmontable à
+la sainte égalité que Dieu promet, que Dieu accordera aux hommes sur la
+terre comme au ciel.
+
+Je n'en dirai pas davantage; je n'ai pas l'orgueil de vouloir
+engager une controverse avec vous, et, par cela même, je crains peu
+d'embarrasser et de troubler votre foi. Je vous dois compte du motif de
+mon refus, et je désire que vous ne l'imputiez à aucun autre sentiment
+que ma conviction. Le jour où vous prêcherez purement et simplement
+l'Évangile de saint Jean et la doctrine de saint Jean Chrysostôme, sans
+faux commentaire et sans concession aux puissances de ce monde, j'irai à
+vos sermons, monsieur le curé, et je mettrai mon offrande dans le tronc
+de votre église; mais je ne le désire pas pour vous: ce jour-là, vous
+serez interdit par votre évêque et les portes de votre temple seront
+fermées.
+
+Agréez, monsieur le curé, toutes mes excuses pour ma franchise, que vous
+avez provoquée, et l'expression particulière de ma haute considération.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCXLV
+
+A M. LOUIS BLANC, A PARIS
+
+ Nohant, novembre 1844.
+
+Mon cher monsieur Blanc,
+
+Mes vives et profondes sympathies pour l'oeuvre de la _Réforme_ et pour
+les personnes qui lui ont imprimé une direction à la fois sociale et
+politique, ne datent pas d'aujourd'hui. Peut-être que l'_art_ m'a
+manqué pour l'exprimer et le _loisir_ pour le prouver. Mais ce n'est ni
+l'intention ni le dévouement.
+
+Il y a deux parties dans la lettre si flatteuse que vous avez bien voulu
+m'écrire. Il y a un appel à ma collaboration littéraire: par ma volonté,
+elle est assurée à la _Réforme_ autant que les nécessités réelles et
+inévitables de ma vie me permettront de lui consacrer ses heures. Il y
+a aussi un appel plus intime à ma confiance et à mon zèle. Je répondrai
+franchement; Je vous estime trop pour n'être que polie; j'ai assez de
+conviction pour risquer de voir rompre un lien dont mon coeur serait
+pourtant si heureux.
+
+Je n'ai pas besoin de vous dire que votre probité politique et votre
+générosité personnelle à tous me sont aussi bien prouvées que ce que
+je sens dans ma propre conscience. Je n'ai pas besoin d'ajouter que
+je reconnais vos talents et que je voudrais les avoir pour mon propre
+compte et pour l'expression de mes croyances. Et, malgré tout cela,
+je ne suis pas certaine encore que ma collaboration, même purement
+littéraire, puisse vous convenir sans examen. Attendez donc encore un
+peu pour me la faire promettre; car je ne suis que trop disposée à
+m'engager.
+
+L'_Éclaireur_ publie dans ce moment une série de pauvres réflexions qui
+me sont venues, il y a quelque temps, après avoir causé avec un homme
+politique, M. Garnier-Pagès[1], homme qui m'a paru excellent et que je
+n'ai pas quitté sans lui serrer la main de bon coeur, mais avec lequel
+je n'étais pas du tout d'accord. Je destinais ces réflexions à
+moisir avec bien d'autres dans le fond de mon tiroir. Mes amis de
+l'_Éclaireur,_ à qui je disais que M. Garnier-Pagès m'avait battue à
+plat, mais que je lui avais répondu après qu'il avait été parti, ont
+voulu lire et publier cette réponse, qui s'adresse à eux aussi bien qu'à
+lui. J'y ai changé quelques mots, et c'est tout. C'est peu de chose et
+je ne vous en _recommande pas la lecture_; mais, si vous voulez savoir
+l'état de mon esprit, il faut pourtant que vous ayez la patience de
+jeter les yeux sur le troisième article. Mon cerveau n'en est que là, et
+je crains que vous ne trouviez mon éducation politique bien incomplète
+et mes curiosités religieuses un peu indiscrètes. Il ne me déplairait
+point d'être mieux endoctrinée. Je ne suis pas obstinée pour le
+plaisir de l'être, et, si vous me dites ce qu'il y a derrière les mots
+_socialisme, philosophie_ et _religion_, que la _Réforme_ emploie
+souvent, je vous dirai franchement si cela me saisit tout à fait ou
+seulement un peu.
+
+Je ne vous demande pas un dogme, ni un traité de métaphysique: je ne
+le comprendrais peut-être pas plus que ma mère, la fille du peuple, ne
+comprit le compliment politique qu'elle débita à Bailly et à Lafayette à
+l'hôtel de ville, en leur offrant une couronne au nom de son district.
+Mais je vous ferai deux ou trois questions bien bêtes, et, si vous n'en
+riez pas trop, vous pouvez compter sur le peu que je sais faire. Je
+suis trop vieille pour que le seul éclat du génie, du courage et de
+la renommée m'entraînent; mais je suis encore femme par l'esprit,
+c'est-à-dire qu'il faut que j'aie la foi pour avoir le courage.
+
+Je trouve votre appel aux pétitions excellent et j'y travaillerai ici
+de tout mon pouvoir en poussant mes paresseux d'amis. Si je puis faire
+autre chose, indiquez-le moi.
+
+Ne dites pas à ces messieurs combien je suis absurde dans ma réponse:
+remerciez-les pour moi et dites-leur combien je désire faire ce qu'ils
+me demandent. J'attends impatiemment le dernier volume de votre
+histoire[2] que votre oublieux de frère m'avait promis. Je lis dans
+l'_Éclaireur_ un fragment admirable. Ce jeune homme dont vous racontez
+si bien les coups de tête, Louis-Napoléon Bonaparte, m'a envoyé une
+brochure de sa façon qui complète le portrait que vous faites de lui.
+Personne ne peint comme vous. Il faut que vous nous donniez une histoire
+de l'Empire, ou, ce que j'aimerais encore mieux, une histoire de la
+Révolution. Cette histoire n'a pas été faite; pas plus que celle de
+Jésus-Christ.
+
+Dans quinze jours, je serai à Paris et je veux que vous me parliez de la
+_Réforme_ et de la politique.
+
+Toute à vous de coeur.
+
+ [1] Articles sur _la Politique et le Socialisme_.
+ [2] _L'Histoire de Dix ans_.
+
+
+
+
+CCXLVI
+
+
+AU PRINCE LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE AU FORT DE HAM
+
+ Paris, décembre 1844.
+
+Prince,
+
+Je dois vous remercier du souvenir flatteur que vous avez bien voulu
+me consacrer en m'adressant le remarquable travail de l'_Extinction du
+paupérisme_. C'est de grand coeur que je vous exprime l'intérêt sérieux
+avec lequel j'ai étudié votre projet. Je ne suis pas de force à en
+apprécier la réalisation, et, d'ailleurs, ce sont là des controverses
+dont, je suis sûre, vous feriez, au besoin, bon marché. En fait
+d'application, il faut avoir réellement la main à l'oeuvre pour savoir
+si l'on s'est trompé, et le fait d'une noble intelligence est de
+perfectionner ses plans en les exécutant.
+
+Mais l'exécution, prince, dans quelles mains l'avenir la mettra-t-elle?
+Nous autres, coeurs démocrates, nous aurions peut-être préféré être
+conquis par vous que par tout autre; mais nous n'aurions pas moins été
+conquis,... d'autres diraient délivrés! Je ne sais pas si votre défaite
+a des flatteurs, je sais qu'elle mérite d'avoir des amis. Croyez qu'il
+faut plus de courage aux âmes généreuses pour vous dire la vérité
+maintenant, qu'il ne leur en eût fallu si vous eussiez triomphé. C'est
+notre habitude, à nous, de braver les puissants, et cela ne nous coûte
+guère, quel que soit le danger.
+
+Mais, devant un guerrier captif et un héros désarmé, nous ne sommes pas
+braves. Sachez-nous donc quelque gré de nous défendre des séductions
+que votre caractère, votre intelligence et votre situation exercent
+sur nous, pour oser vous dire que jamais nous ne reconnaîtrons d'autre
+souverain que le peuple. Cette souveraineté nous paraît incompatible
+avec celle d'un homme; aucun miracle, aucune personnification du génie
+populaire dans un seul, ne nous prouvera le droit d'un seul.--Mais vous
+savez cela maintenant et peut-être le saviez-vous quand vous marchiez
+vers nous.
+
+Ce que vous ne saviez pas, sans doute, c'est que les hommes sont
+méfiants et que la pureté de vos intentions eût été fatalement méconnue.
+Vous ne vous seriez pas assis au milieu de nous sans avoir à nous
+combattre et à nous réduire. Telle est la force des lois providentielles
+qui poussent la France à son but, que vous n'aviez pas mission, vous,
+homme d'élite, de nous tirer des mains d'un homme vulgaire, pour ne rien
+dire de pis.
+
+Hélas! vous devez souffrir de cette pensée, autant que l'on souffre de
+l'envisager et de la dire; car vous méritiez de naître en des jours où
+vos rares qualités eussent pu faire notre bonheur et votre gloire.
+
+Mais il est une autre gloire que celle de l'épée, une autre puissance
+que celle du commandement; vous le sentez, maintenant que le malheur
+vous a rendu toute votre grandeur naturelle, et vous aspirez, dit-on, à
+n'être qu'un citoyen français.
+
+C'est un assez grand rôle pour qui sait le comprendre. Vos
+préoccupations et vos écrits prouvent que nous aurions eh vous un grand
+citoyen, si les ressentiments de la lutte pouvaient s'éteindre et si le
+règne de la liberté venait un jour guérir les ombrageuses défiances des
+hommes. Vous voyez comme les lois de la guerre sont encore farouches
+et implacables, vous qui les avez courageusement affrontées et qui les
+subissez plus courageusement encore. Elles nous paraissent plus odieuses
+que jamais quand nous voyons un homme tel que vous en être la victime.
+Ce n'est donc pas le nom terrible et magnifique que vous portez qui nous
+eût séduit. Nous avons à la fois diminué et grandi depuis les jours
+d'ivresse sublime qu'il nous a donnés: son règne illustre n'est
+plus de ce monde, et l'héritier de son nom se préoccupe du sort des
+prolétaires!
+
+Eh bien! oui, là est votre grandeur, là est l'aliment de votre âme
+active. C'est un aliment sain et qui ne corrompra pas la jeunesse et
+la droiture de vos pensées, comme l'eût fait, peut-être malgré vous,
+l'exercice du pouvoir. Là serait le lien entre vous et les âmes
+républicaines que la France compte par millions.
+
+Quant à moi personnellement, je ne connais pas le soupçon, et, s'il
+dépendait de moi, après vous avoir lu, j'aurais foi en vos promesses
+et j'ouvrirais la prison pour vous faire sortir, la main pour vous
+recevoir.
+
+Mais, hélas! ne vous faites pas d'illusions! ils sont tous inquiets et
+sombres autour de moi, ceux qui rêvent des temps meilleurs. Vous ne les
+vaincrez que par la pensée, par la vertu, par le sentiment démocratique,
+par la doctrine de l'égalité. Vous avez de tristes loisirs, mais vous
+savez en tirer parti.
+
+Parlez nous donc encore de liberté, noble captif! Le peuple est comme
+vous dans les fers. Le Napoléon d'aujourd'hui est celui qui personnifie
+la douleur du peuple comme l'autre personnifiait sa gloire.
+
+
+
+
+CCXLVII
+
+
+A M. EDOUARD DE POMPÉRY, A PARIS
+
+ Paris, janvier 1845.
+
+Laissez-moi tranquille avec votre fouriérisme, mon bon monsieur de
+Pompéry! J'aime mieux le pompérysme; car, si Fourier a quelque chose de
+bon, c'est vous qui l'avez fait. Vous êtes tout coeur et tout droiture;
+mais vous n'êtes qu'un poète quand vous prétendez marier Leroux et
+Fourier dans votre coeur. Que cela vous soit possible, apparemment oui,
+puisque cela est; mais c'est un tour de force dont mon imagination n'est
+pas capable. Les disciples de Fourier n'aiment leur maître que parce
+qu'ils l'ont refait à leur guise, et encore ne l'ont-ils pas fait tous à
+la mienne. Votre _Démocratie pacifique_ est froidement raisonnable, et
+froidement utopiste. Tout ce qui est froid me gèle, le froid est mon
+ennemi personnel. Ils n'ont auprès d'eux qu'un homme fort, dont le
+nom ne me revient pas maintenant... (ah! Vidal...), mais qui a parlé
+d'économie politique dans la _Revue indépendante_, l'année dernière; et
+un homme excellent et sage, qui est vous. Et encore ne pouvez-vous ni
+l'un ni l'autre être avec eux.
+
+Parlez-moi de madame Flora Tristan, je suis mieux informée que vous.
+Elle est ici: madame Roland s'en occupe et l'a placée chez madame
+Bascans, rue de Chaillot, n° 70. C'est la pension d'où ma fille est
+sortie. Pension excellente et dirigée par un ménage tout à fait
+respectable et intelligent. Madame Roland m'a amené cette jeune fille,
+dont je ne sais pas le vrai nom, mais qui est la fille de Flora et qui
+paraît aussi tendre et aussi bonne que sa mère était impérieuse et
+colère. Cette enfant a l'air d'un ange; sa tristesse, son deuil et ses
+beaux yeux, son isolement, son air modeste et affectueux m'ont été au
+coeur. Sa mère l'aimait-elle? Pourquoi étaient-elles ainsi séparées?
+Quel apostolat peut donc faire oublier et envoyer si loin, dans un
+magasin de modes, un être si charmant et si adorable? j'aimerais bien
+mieux que nous lui fissions un sort que d'élever un monument à sa mère,
+qui ne m'a jamais été sympathique malgré son courage et sa conviction.
+Il y avait trop de vanité et de sottise chez elle, Quand les gens sont
+morts, on se prosterne; c'est bien de respecter le mystère de la mort;
+mais pourquoi mentir? moi, je ne saurais.
+
+J'ai un conseil à vous donner, mon cher Pompéry; c'est de devenir
+amoureux de cette jeune fille (ce ne sera pas difficile) et de
+l'épouser. Cela sera une belle et bonne action, cela vaudra mieux que
+d'être amoureux de Fourier. Vous êtes un digne homme, vous la rendrez
+heureuse. Et il est impossible que vous ne le soyez pas, à cause de cela
+d'abord, ensuite parce qu'il est impossible qu'avec une pareille figure,
+elle ne soit pas un être adorable. Le bon Dieu serait un menteur s'il en
+était autrement. Allons! partez pour la rue de Chaillot et invitez-moi
+bientôt à vos noces.
+
+Tout à vous de coeur.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCXLVIII
+
+A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A LA CHÂTRE
+
+ Paris, 29 avril 1845.
+
+J'oubliais de te dire quelque chose qui te paraîtra singulier. Étant
+chez le dentiste de Solange, il y a une quinzaine, j'ai rencontré madame
+de la Roche-Aymon[1], qui est venue se jeter dans mes bras avec des
+protestations de tendresse et des supplications pour une réconciliation
+générale avec la famille. Elle est venue me voir dès le lendemain avec
+son mari, et m'a présenté sa fille, la princesse Galitzin. Je lui ai
+rendu sa visite; il n'y a sorte d'amitiés qu'elle ne m'ait faite.
+
+Elle est partie pour Chenonceaux, et, deux jours après, j'ai reçu une
+lettre de René[2], et une autre d'elle pour me prier et me supplier
+d'aller les voir. J'irai peut-être cet été. Mais d'où leur vient ce
+retour vers moi? Je n'en sais rien et ne me l'explique pas après un
+si long oubli. Emma a deux fils mariés ayant des enfants. Elle est
+archi-grand'mère et bien changée, comme tu penses, quoique agréable
+encore, et très bonne femme. Elle m'a dit que son père était resté jeune
+et toujours gai et aimable.
+
+Madame de Villeneuve me fait dire aussi d'aller à Chenonceaux et d'y
+mener mes enfants. Léonce est perdu de goutte comme son père. J'ai vu un
+de ses fils, un énorme garçon de seize ans... Septime[3] à je ne sais
+combien de fils et de filles. Comme tout cela nous rajeunit, hein?
+
+ [1] Née Emma de Villeneuve, fille de René de Villeneuve.
+ [2] Le comte René de Villeneuve, sénateur, cousin du colonel Maurice
+ Dupin, père de George Sand.
+ [3] Septime de Villeneuve, fils de René de Villeneuve.
+
+
+
+
+CCXLIX
+
+A M. DE POTTER, ÉDITEUR, A PARIS
+
+ 10 mai 1845
+
+Monsieur,
+
+Il m'est revenu de source certaine que vous disiez avoir en votre
+possession un ouvrage de moi qu'il vous était difficile de publier, à
+cause des opinions qui y sont émises. Vous savez mieux que personne que
+vous n'avez pas une ligne de moi à publier, et cet étrange mensonge me
+rappelle la tentative ou du moins l'intention déloyale que vous avez eue
+de publier sous mon nom, il y a un an, un ouvrage qui n'était pas de
+moi.
+
+Quand j'ai su que vous renonciez à cette entreprise frauduleuse, j'ai
+gardé le silence, quoique je fusse parfaitement renseignée. Je vous
+engage donc à ne pas abuser de ma générosité, en répandant sur mon
+compte des faits contraires à la vérité.
+
+Je ne comprends pas quel peut être votre but. Mais, quel qu'il soit,
+soyez assuré que je me tiens sur mes gardes et que, si vous veniez à
+tromper le public en vous servant de mon nom, je vous ferais donner à
+l'instant, par tous les organes de la publicité, un démenti qui vous
+serait à la fois honteux et préjudiciable. Je n'ai d'autre raison de
+vous ménager que la répugnance naturelle que j'éprouve à commettre un
+acte d'hostilité et à punir un mauvais procédé. Je vous prie donc de
+m'épargner cette pénible tâche et de ne pas m'en faire une nécessité.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCL.
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 12 septembre 1845.
+
+Ne me croyez donc jamais fâchée contre vous, mes chers enfants. Que je
+sois malade ou occupée au delà de mes forces, que je vous écrive ou non,
+ma tendresse vous est à jamais acquise à tous les trois; car vous êtes
+trois maintenant, et vous ne faites qu'un pour moi. Non, certes, je n'ai
+pas été mécontente des chansons. Elles me paraissent en bonne voie,
+et, quand il y en aura un volume, nous songerons à l'imprimer. Je suis
+toujours tout à votre service et, si je suis mortellement paresseuse
+pour écrire des lettres, je ne le serai pas dès qu'il sera question
+d'agir pour vous. Ainsi, comptez toujours sur moi, qui vous suis dévouée
+à toute heure. Prenez, quand je n'écris pas, que je dors; mais, comme
+l'âme ne dort jamais, je suis toujours prête à me lever et à courir pour
+vous. Que je vous dise d'abord ce qui concerne les petites affaires.
+
+Je me suis adressée à plusieurs journaux pour avoir de l'ouvrage. Je
+n'ai réussi à rien; sans quoi, je vous eusse écrit tout de suite. Les
+journaux sont encombrés et ne demandent que des romans. L'_Éclaireur de
+l'Indre_, auquel j'espérais pouvoir vous assurer quelques articles tous
+les ans, n'a pas le moyen de payer sa rédaction, et il est certain que
+j'ai toujours travaillé pour lui gratis. C'est en suivant la voie déjà
+suivie, en vous assurant des souscripteurs et en faisant imprimer, au
+moins de frais possible, par mon intermédiaire, que vous trouverez
+quelque profit dans votre plume. J'espère maintenant qu'avec,
+l'imprimerie de M. Pierre Leroux, qui fonctionne à Boussac, je pourrai
+vous faire avoir l'impression à bas prix, et ce sera autant de gagné.
+Enfin, rassemblez avec soin vos chansons, vos vers quelconques, et,
+pour changer un peu, pour réveiller l'appétit de vos souscripteurs, il
+faudrait tâcher d'avoir une préface de Béranger, ou d'Eugène Sue. Je
+crois que ce dernier ne vous refuserait pas. Je me joindrai à vous pour
+l'obtenir. Enfin, pour en finir avec les affaires, j'ai un peu
+d'argent en ce moment. Si vous avez quelque souci, quelque souffrance,
+adressez-vous à moi, mon cher enfant. Je serai heureuse de les faire
+cesser, et, si vous y mettiez de l'orgueil, vous auriez grand tort. Ce
+ne serait agir ni en fils avec moi, ni en père envers votre Solange, qui
+ne doit pas languir et pâtir quand elle a quelque part une _grand'mère_
+tout heureuse de lui tendre les bras.
+
+J'ai vu à Paris, cet hiver, M. Ortolan, avec qui j'ai beaucoup parlé
+de vous, et qui a eu occasion de rendre à un de mes amis un important
+service à ma requête. Il y a mis une grande bonté. Si vous lui écriviez
+quelquefois, dites-lui que je m'en souviens et que je ne l'oublierai
+jamais.
+
+J'ai été bien tentée cet été de vous dire de venir me voir à Nohant. Si
+je ne l'ai pas fait, c'est pour des raisons que je ne peux vous écrire,
+raisons un peu bizarres, et pourtant très simples et très naïves,
+mais qui demanderaient de longues explications. Je vous les dirai
+confidentiellement et fraternellement quand nous nous verrons; car nous
+nous verrons, à coup sûr. Ces raisons s'effacent et s'éloignent: elles
+ne sont pas de mon fait ni du vôtre; nous y sommes étrangers, nous n'y
+pouvons rien. Mais elles disparaissent et disparaîtront par la force du
+temps et des choses. Ne soyez nullement intrigué et ne cherchez pas à
+deviner. Vous ne trouveriez pas; car les choses les plus simples et les
+plus niaises sont celles dont on s'avise le moins quand on les commente,
+et souvent ce que l'on découvre après bien des efforts d'imagination
+est tel, qu'on en rit et qu'on se dit: «Ce n'était pas la peine de tant
+chercher.» Ces raisons-là n'ont eu de gravité que pour moi, puisqu'elles
+m'ont privé souvent, à propos d'anciens et de nouveaux amis des deux
+sexes, d'user d'une légitime et sainte liberté Mais qui peut dire qu'il
+a vécu sans faire des sacrifices? celui-là n'aurait pas de coeur qui
+n'aurait pas su les accepter. J'espère que, l'année prochaine, si vous
+avez quelque moment de vacances, je pourrai vous dire: «Venez voir votre
+_mère!_» Que ne puis-je mieux faire et vous dire: «Je cours, je voyage,
+je pars et je vais de votre côté, pour vous voir, pour serrer dans mes
+bras votre femme et votre enfant!» Mais je ne voyage plus, quoique ce
+soit fort dans mes goûts, et vous pensez bien qu'il y a aussi à cela
+quelque raison.
+
+Que je vous dise maintenant ce que je suis devenue depuis tant de temps
+que je ne vous ai écrit. J'ai été à Paris jusqu'au mois de juin, et,
+depuis ce temps, je suis à Nohant jusqu'à l'hiver, comme tous les ans,
+comme toujours; car ma vie est réglée désormais comme un papier de
+musique J'ai fait deux ou trois romans, dont un qui va paraître. Il a
+fait un été affreux; je suis peu sortie de mon jardin, j'ai peu monté à
+cheval et en cabriolet comme j'ai coutume de faire aux environs tous
+les ans. Tous les chemins de traverse qui conduisent à nos beaux sites
+favoris étaient impraticables, et ma fille n'est pas du tout marcheuse.
+Je lui ai acheté un petit cheval noir qu'elle gouverne dans la
+perfection et sur lequel elle paraît belle comme le jour.
+
+Mon fils est toujours mince et délicat, mais bien portant, d'ailleurs.
+C'est le meilleur être, le plus doux, le plus égal, le plus laborieux,
+le plus simple et le plus droit qu'on puisse voir. Nos caractères, outre
+nos coeurs, s'accordent si bien, que nous ne pouvons guère vivre un jour
+l'un sans l'autre. Le voilà qui entre dans sa vingt-troisième année, et
+moi dans ma quarante-deuxième, et Solange dans sa dix-huitième! Nous
+avons des habitudes de gaieté peu bruyante, mais assez soutenue, qui
+rapprochent nos âges, et, quand nous avons bien travaillé toute la
+semaine, nous nous donnons pour grande récréation d'aller manger une
+galette sur l'herbe à quelque distance de chez nous, dans un bois ou
+dans quelque ruine, avec mon frère, qui est un gros paysan, plein
+d'esprit et de bonté, et qui dîne tous les jours de la vie avec nous, vu
+qu'il demeure à un quart de lieue. Voilà donc nos grandes _fredaines_.
+
+Maurice dessine le site, mon frère fait un somme sur l'herbe. Les
+chevaux paissent en liberté. Les filleuls ou filleules sont aussi de la
+partie et nous réjouissent de leurs naïvetés. Les chiens gambadent, et
+le gros cheval, qui traîne toute la famille dans une espèce de grande
+brouette, vient manger dans nos assiettes. Malheureusement, nous avons
+peu joui de la campagne de cette façon, cet été. Il a toujours plu, et
+les rivières out effroyablement débordé. Mais l'automne s'annonce plus
+beau, et j'espère que nous reprendrons bientôt nos excursions. Puis nous
+allons marier une filleule de Maurice et faire la noce à la maison.
+
+Je crois que vous vous plairiez avec nous, mes enfants; car nous avons
+eu le bonheur de conserver des goûts simples. Nous avons une petite
+aisance qui nous permet de faire disparaître la misère autour de nous;
+et, si nous connaissons le chagrin de ne pouvoir empêcher celle qui
+désole le monde, chagrin profond, surtout à mon âge, quand la vie n'a
+plus de personnalité enivrante et qu'on voit clairement le spectacle de
+la société, de ses injustices et de son affreux désordre, du moins nous
+ne connaissons pas l'ennui, l'inquiétude ambitieuse et les passions
+égoïstes. Nous avons donc une sorte de bonheur relatif, et mes enfants
+le goûtent avec la simplicité de leur âge.
+
+Pour moi, je ne l'accepte qu'en tremblant; car tout bonheur est quasi un
+vol dans cette humanité mal réglée, où l'on ne peut jouir de l'aisance
+et de la liberté qu'au détriment de son semblable, par la force des
+choses, par la loi de l'inégalité: odieuse loi, odieuses combinaisons,
+dont la pensée empoisonne mes plus douces joies de famille et me révolte
+à chaque instant contre moi-même. Je ne puis me consoler qu'en me jurant
+d'écrire tant que j'aurai un souffle de vie, contre cette maxime infâme
+qui gouverne le monde: _Chacun chez soi, chacun pour soi_. Puisque je
+ne sais dire et faire que cette protestation, je la ferai sur tous les
+tons.
+
+Bonsoir, mon cher enfant. Voilà, j'espère, une longue lettre et où je
+vous parle de moi avec excès, pour répondre à toutes vos questions.
+Maintenant soyez tranquille sur mon compte. Ma santé est assez bonne, et
+mes yeux sont meilleurs, depuis six mois que j'ai renoncé à travailler
+la nuit. Je ne pouvais plus. J'ai eu quelque peine à me remettre au
+courant des heures de tout le monde. Je l'avais essayé cent fois sans
+succès. Enfin, je suis parvenue à dormir à minuit et à travailler dans
+la journée. Cela me laisse moins de temps, car, dans la matinée, quoi
+qu'on fasse, on est toujours dérangé, et rien ne remplace ce calme
+profond et absolu qui se fait de minuit à quatre heures du matin. Mais
+il le fallait absolument; je ne dormais pas assez, et ma santé était
+gravement altérée.
+
+Soyez tranquille surtout sur mon amitié. Elle est inaltérable pour vous.
+Écrivez-moi donc souvent, et sans vous tourmenter quand je ne réponds
+pas. Je suis heureuse de vous lire et de savoir ce que vous faites,
+à quoi vous pensez, et comment prospère notre chère petite Solange.
+Bénissez-la pour moi, ainsi que sa mère, et dites-vous à toute heure que
+mon coeur est avec vous.
+
+
+
+
+CCLI
+
+A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A MONTGIVRAY
+
+ Paris, 14 décembre 1845.
+
+J'ai reçu ta lettre à Chenonceaux, et je sais, cher ami, que tu as eu
+bien de l'ennui en voyage, de mauvaises places, et tout le désagrément
+d'un grand acte d'obligeance fraternelle. Je t'en remercie et te prie de
+me pardonner cette course que je t'ai fait faire, mais où tu as été bien
+utile à notre jeune et jolie parente. J'espère que tu es reposé et que
+tu ne m'en veux pas d'avoir usé de ton zèle et de ton bon vouloir.
+
+Nous nous sommes royalement ennuyés au milieu des grandeurs du passé,
+surtout les deux premiers jours. Peu à peu pourtant nous nous sommes
+trouvés plus à l'aise, et nous nous sommes quittés tous fort tendrement.
+Le fait est que nos hôtes ont été excellents pour moi et pour mes
+enfants. Mais croirais-tu que nous avons trouvé tout le contraire de ce
+qui était à prévoir? René très conservé physiquement, mais vieilli de
+cent ans au moral, pétrifié comme ses sculptures et ses armoiries, ne
+parlant que de ses ancêtres, de ceux de sa femme et de son gendre;
+enfin un marquis de Tuffières! _La qualité l'entête,_ comme dit le
+Misanthrope: et cela est d'autant plus étrange à entendre, que son
+caractère est resté bon, simple, affectueux et _soumis_. Quant
+à Appoline[1], c'est un miracle que la grâce, l'effusion et la
+bienveillance qu'elle a acquises en vieillissant. Elle a été charmante
+pour Solange et pour Maurice, et avec moi, vraiment affectueuse, sensée
+et naturelle. Elle est fort dévote maintenant, mais très tolérante et
+charitable.
+
+Quand mon père disait qu'avec de _bonnes et grandes qualités_, elle
+avait des petitesses incompréhensibles, il la jugeait bien. Elle a des
+petitesses, en effet, mais moins qu'on ne le croirait d'après son passé,
+et, quant aux grandes qualités, elle en est certainement douée. Elle a
+de l'enthousiasme et de la jeunesse d'esprit, je crois qu'elle a éteint
+son mari à son profit.
+
+Madame de la Roche-Aymon est la plus douce, la plus faible et la plus
+tendre créature du monde. Son mari a été charmant pour nous et pour
+Maurice en particulier, avec qui il a causé batailles et victoires de
+l'Empire. Il était colonel alors et il a fait les guerres d'Espagne.
+Au fond, tout ce monde-là n'a plus d'opinions politiques, à force d'en
+avoir eu. On a le portrait d'Henri V pour la forme, mais celui de
+Napoléon à côté pour le sentiment.
+
+Chenonceaux est une merveille. L'intérieur est arrangé à l'antique avec
+beaucoup d'art et d'élégance. On y jette toujours son pot de chambre par
+la fenêtre, ce qui faisait le bonheur de Maurice. Nous avons vu aussi
+Loches en détail; c'est fort curieux et intéressant, nous en aurons donc
+beaucoup à te raconter.
+
+Maurice repart dans quelques jours pour Guillery. Je vais bien m'ennuyer
+sans lui, moi qui ne m'amuse de rien à Paris. La sublime Solange va
+reprendre ses leçons. Tortillard[2] travaille dans le décor de l'Odéon.
+Augustine[3] se porte bien et te fait mille remerciements. La Luce[4]
+trouve le spectacle _ben brave; mais ceux gens qui vous argardent à
+travers des culs de bouteille en mode de linettes ça lui convint pas.
+C'est des argardures trop effrontées_. Elle s'amuse beaucoup jusqu'à
+présent.
+
+Bonsoir, cher vieux; embrasse ta femme pour moi et donne-moi de tes
+nouvelles.
+
+ [1] Appoline, comtesse de Villeneuve, épouse de René de Villeneuve.
+ [2] Eugène Lambert, artiste peintre.
+ [3] Augustine Brault, cousine de George Sand.
+ [4] Petite bonne de mademoiselle Solange.
+
+
+
+
+CCLII
+
+A M. MAURICE SCHLESINGER, DIRECTEUR DE LA _REVUE ET GAZETTE MUSICALE_, A
+PARIS
+
+ Paris, janvier 1846.
+
+Monsieur,
+
+En feuilletant votre journal, je crois pouvoir être certaine de la
+parfaite convenance de la _forme_ de mon opuscule. Puisque vous me
+l'avez rapporté, il est évident que c'est par la _qualité_ qu'il pèche.
+N'étant pas habituée à défendre mon faible talent, je souscris à toute
+espèce de condamnation, et sans appel. Mais, comme je ne fais pas mieux
+un jour que l'autre, je sais qu'il me serait impossible de remplir les
+conditions de supériorité, que vous exigez de vos rédacteurs.
+
+J'ai donc l'honneur de vous renvoyer les cinq cents francs que vous
+m'aviez remis. Je vous prierai de m'envoyer votre journal; j'aurai
+l'honneur de vous en rembourser l'abonnement et de vous payer la
+collection que vous avez eu la bonté de m'envoyer. J'aurai un grand
+plaisir à la lire; mais je ne me sens pas destinée au plaisir d'y
+travailler.
+
+Agréez l'expression de mes sentiments distingués.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCLIII
+
+A M. LE RÉDACTEUR DU JOURNAL***, A PARIS.
+
+ Paris, janvier 1846.
+
+Monsieur,
+
+C'est seulement aujourd'hui que je prends connaissance d'un feuilleton
+inséré dans votre numéro du 24 décembre dernier et intitulé _George Sand
+et Agricol Perdiguier._
+
+Je dois à la vérité de démentir la petite anecdote qu'il contient, et,
+comme cet article est déjà loin de nous, je vous demande la permission,
+monsieur, de vous en faire rapidement l'extrait.
+
+Selon le rédacteur de votre feuilleton, M. Agricol Perdiguier serait
+venu chez moi, l'été dernier, pour m'offrir la collaboration d'un livre
+sur le compagnonnage. Je l'aurais engagé à compléter ses notions, en
+faisant un voyage dans toutes les provinces de France. Il m'aurait
+confié sa mère infirme et misérable. J'aurais pris soin d'elle, et
+j'aurais donné de l'argent à M. Perdiguier pour l'aider dans ses courses
+et dans ses recherches. Enfin, j'aurais profité de son zèle et de ses
+travaux pour faire un roman dont j'aurais partagé le produit avec sa
+mère et avec lui.
+
+Voici maintenant la vérité:
+
+M. Agricol Perdiguier est l'auteur d'un livre sur le compagnonnage
+imprimé bien longtemps avant que j'eusse le dessein d'écrire un
+roman sur cette matière. Cherchant quelques renseignements exacts et
+consciencieux, j'eus naturellement recours à ce livre, et l'esprit droit
+et généreux que révélait cet opuscule me donna l'envie de connaître
+l'auteur. Je n'ai jamais eu le plaisir de voir ses parents, qui vivent
+dans l'aisance à quelques lieues d'Avignon; je n'ai donc jamais eu
+l'occasion de leur rendre le moindre service. Je n'ai pas non plus le
+mérite d'avoir rendu personnellement service à M. Agricol, et le voyage
+qu'il a entrepris dans différentes provinces de France n'a pas eu pour
+but de me recueillir des notes et de m'envoyer des renseignements.
+
+Ce serait diminuer de beaucoup l'importance et le mérite du pèlerinage
+accompli par cet homme vertueux que de faire de lui une sorte de commis
+voyageur au service de mon encrier. J'ai dit, dans la préface de mon
+livre _le Compagnon du tour de France,_ quelle mission de paix et de
+conciliation M. Perdiguier s'était imposée, en cherchant à nouer des
+relations avec les compagnons les plus intelligents des divers devoirs,
+afin de les engager à prêcher comme lui, à leurs frères et coassociés,
+la fin de leurs différends et le principe d'assistance fraternelle entre
+tous les travailleurs.
+
+Ce n'est pas moi qui ai suggéré à M. Perdiguier l'idée généreuse de ce
+voyage: elle est venue de lui seul, et, si quelques ressources out été
+mises par moi à sa disposition afin de lui permettre de suspendre son
+travail de menuiserie pendant une saison, cette petite collecte a été
+l'offrande de quelques personnes pénétrées de la sainteté de l'oeuvre
+qu'il allait entreprendre et nullement, l'aumône d'une charité
+intéressée.
+
+Dans une province où sont fixés la famille et les amis d'enfance de
+M. Agricol Perdiguier, l'erreur commise dans votre feuilleton du 25
+décembre a pu avoir, pour eux et pour lui, des résultats pénibles, que
+j'aurais voulu être à même de conjurer à temps; quoiqu'il soit un peu
+tard, j'espère, monsieur, que votre loyauté ne se refusera, pas à
+une rectification que je demande pour ma part à votre bienveillante
+courtoisie, et sur laquelle j'ose compter.
+
+Agréez, monsieur, l'expression des sentiments distingués avec lesquels
+j'ai l'honneur d'être,
+
+Votre très humble,
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCLIV
+
+AUX RÉDACTEURS DU JOURNAL L'ATELIER, A PARIS
+
+ Paris, février 1846.
+
+Messieurs,
+
+La manière détournée que vous employez pour répondre à ma lettre me
+parait empreinte d'un peu de passion. Nul plus que moi n'est porté à
+excuser la passion dirigée vers la recherche de la vérité, lors même
+qu'elle se fait un peu tranchante et intolérante. Cependant j'attendais
+de vous plus de justice et de sympathie. Il fallait ne point répondre du
+tout aux objections que contenait ma lettre, puisqu'elles n'appelaient
+pas et repoussaient, au contraire, une discussion publique, ou bien il
+fallait me demander l'autorisation, en m'en démontrant la nécessité, de
+publier ma lettre entière. Je viens vous demander maintenant l'insertion
+complète de cette lettre, dont je n'ai pas pris copie, et, sur ce point,
+je m'en rapporte entièrement à votre loyauté. Certes, je suis un faible
+champion de la vérité, et ma lettre n'est pas rédigée avec le soin que
+vous aviez apporté dans votre réfutation.
+
+Vous m'avez jugée par contumace, ou bien vous m'avez combattue à
+armes inégales, moi présentant à votre examen de conscience quelques
+objections prises rapidement au hasard entre beaucoup d'autres, et ne
+vous demandant, au nom de la conscience, que de les peser dans votre for
+intérieur; vous, travaillant et rédigeant à loisir un article pour un
+journal et opposant un mois de travail à une lettre particulière écrite
+au courant de la plume. Je crains pourtant que votre réponse ne soit
+empreinte d'une trop grande précipitation, et je ne me trouve ni
+convaincue ni satisfaite par vos arguments.
+
+La manière dont vous posez les questions est telle, que je m'abstiendrai
+plus que jamais d'engager une polémique; je vois que vous ne me
+convertiriez pas, et la polémique n'est pas le champ clos où ma vocation
+me porte à défendre les principes et les idées dont je suis pénétrée.
+
+Si je vous ai prié de ne pas insérer ma lettre et si je vous demande
+aujourd'hui le contraire, c'est pour des raisons que vous comprendrez et
+que tout le monde comprendra. J'avais une extrême répugnance à signaler
+aux ennemis du peuple les dissidences qui existent dans son sein. C'est,
+je crois, une mauvaise chose à faire que de leur donner le spectacle de
+nos incertitudes et de notre désaccord sur certains points.
+
+Vous n'avez pas tenu compte de mon scrupule, et, en cela, vous avez dû
+être persuadés et abusés par quelque esprit ennemi du peuple, ennemi de
+l'Évangile et de l'égalité. Vous avez voulu proclamer à tout prix le
+triomphe de l'Église catholique sur vos opinions. Il en est résulté que
+des journaux catholiques et autres se sont réjouie de nous voir aux
+prises les uns contre les autres. Pauvre peuple! faut-il que tu ne
+trouves la vérité qu'en traversant, à tes périls et à tes dépens, les
+embûches de tes éternels oppresseurs!
+
+Maintenant, je demande la publication de ma lettre, c'est pour déjouer
+autant qu'il est en moi cette misérable ruse de nos ennemis. Le public
+jugera en voyant le respect dont mon coeur est rempli pour le fond de
+notre cause commune, et pour ceux qui la défendent même en se trompant,
+si l'esprit d'hostilité est en moi et si la discorde est réellement
+entre nous.
+
+Agréez, messieurs, l'expression de mes sentiments affectueux.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCLV
+
+A M. MAGU, A LIZY-SUR-OURCQ (SEINE-ET-MARNE).
+
+ Paris, avril 1846.
+
+Mon cher monsieur Magu,
+
+Je me suis adressée pour vos exemplaires à trois éditeurs, les seuls que
+je connaisse. Le premier, riche et avide, n'a pas voulu se charger d'une
+affaire où il voyait peu à gagner. Le second, honnête mais pas généreux,
+a craint d'y perdre. Le troisième, généreux mais gueux, n'a pas le sou à
+débourser. Je ne sais plus à quelle porte frapper.
+
+J'avais l'intention de ne prendre pour moi et mes amis qu'une douzaine
+d'exemplaires. Je me suis souvenue de ce que vous m'avez dit de Delloye,
+et, voulant que ce petit profit entrât dans votre poche et non dans la
+sienne, je vous prie de me dire où je dois m'adresser pour avoir et
+rembourser ces exemplaires. Combien je suis chagrine d'avoir plus de
+dettes que de comptant! Vous n'attendriez pas longtemps l'avance de
+cette petite somme qui vous manque pour être tranquille et satisfait!
+Mais, depuis dix ans, je travaille en vain à me remettre au point
+où j'étais lorsqu'il me fallut réparer le désordre des affaires que
+d'autres me mirent sur les bras, et payer les dettes qu'ils avaient
+faites. Avant cette époque, j'avais toujours de quoi prélever une forte
+part de mon travail pour obliger mes amis, ou rendre des services bien
+placés. Aujourd'hui, je suis accusée de négligence ou d'indifférence,
+non par mes amis, qui connaissent bien ma position, mais par des
+personnes qui s'adressent à moi, et qui s'étonnent de voir mon ancien
+dévouement paralysé par la force des choses.
+
+Je souffre beaucoup de cette position, non pas à cause de ce qu'on
+peut dire et penser de moi: il y a longtemps que j'ai mis le mauvais
+amour-propre de côté, sachant qu'il était l'ennemi de la bonne
+conscience. Mais voir des souffrances, des inquiétudes et des maux de
+toute sorte en si grand nombre, et n'y pouvoir apporter qu'un stérile
+intérêt, est un plus grand chagrin, plus que toute l'injustice dont on
+peut être l'objet soi-même.
+
+J'ai, en outre, le regret continuel d'être un mauvais auxiliaire en
+fait de services qui demanderaient, en compensation de l'argent qui me
+manque, du crédit, de l'activité et de l'influence dans le monde. Si je
+suis une espèce d'homme de lettres, je suis avant tout mère de famille,
+et il ne me reste pas un instant pour voir le monde, pour rendre les
+visites qu'on me fait, et pour répondre aux nombreuses lettres qu'on
+m'adresse. Si j'ai une ou deux heures libres par semaine, j'aime mieux
+les consacrer à de vieux amis, ou à de nobles relations, comme je
+considère celles que je veux conserver avec vous, que de satisfaire la
+curiosité de quelques belles dames, ou de quelques jolis messieurs qui
+voudraient m'examiner à la loupe, comme une bête singulière. De là vient
+que je ne connais personne, et que, Dieu merci, personne ne me connaît
+dans ce monde, où d'autres posent, jasent, prononcent et imposent leurs
+sympathies et leurs opinions à des coteries.
+
+Voilà pourquoi aussi j'ai personnellement l'occasion de lancer un livre
+moins que qui que ce soit. Ma seule efficacité, si j'en ai une, est dans
+ma plume. Je n'ai jamais flatté personne et je n'ai jamais fait ce qu'on
+appelle de la critique que dans trois ou quatre occasions, où mon coeur
+était ému et ma conviction entière.
+
+Je ne vous serai donc un peu utile qu'en revenant, dans un article de
+la _Revue indépendante_, sur vos vers charmants, et en parlant de votre
+nouveau recueil. Je le ferai, n'en doutez pas; c'est ce que je pourrai
+faire de moins inutile. Je me justifie auprès de vous, parce que j'ai
+besoin de votre estime et de votre confiance, avant même que vous
+songiez à m'accuser, et parce que je ne veux pas que vous cessiez de
+vous adresser à moi toutes les fois que vous croirez que je peux faire
+quelque chose pour vous. Mon peu de succès vous donnerait peut-être à
+penser que j'y mets de la mauvaise volonté, et je ne veux pas que,
+par discrétion, vous vous absteniez. Ne craignez donc jamais de
+m'importuner, quelque maussade ou paresseuse que je vous semble.
+
+Ainsi, il m'a été impossible jusqu'ici de trouver un moment pour voir
+madame Benoît de Grazelles. Mais j'espère ne pas quitter Paris sans lui
+avoir rendu ses visites et lui avoir parlé de vous. Si cette dame a de
+nombreuses connaissances, comme vous dites qu'elle a beaucoup d'activité
+et de coeur, elle pourrait peut-être distribuer en détail encore une
+partie de vos exemplaires.
+
+De mon côté, je parlerai à tous mes amis, comme je l'ai déjà fait. Mais
+tous mes amis forment une bien petite et bien obscure phalange.
+
+Je pars pour la campagne (la Châtre), où je passerai quelques mois; vous
+pourrez m'y adresser les exemplaires que je vous demande, et j'espère
+bien que vous m'écrirez en même temps un petit mot d'amitié. Tout à vous
+de coeur.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCLVI
+
+A M. MARLIANI, SÉNATEUR, A MADRID
+
+ Paris, mai 1846.
+
+Cher Manoël,
+
+Bien que traduit en français et lu au coin du feu votre discours est
+encore très beau et très excellent. Je ne m'étonne donc pas de l'effet
+qu'il a produit sur le Sénat. Avec tant de présence d'esprit, de science
+des faits, de mémoire et d'habileté, vous devez apporter à vos hommes
+d'État de l'Espagne une bonne dose d'enseignement, et ils le sentent. En
+outre, vous avez en vous une grande puissance que vous développerez de
+plus en plus. C'est un fonds de principes et de convictions logiquement
+acceptées, en dessous de ce talent du moment que vous caractérisez à la
+fin de votre discours par le mot d'_opportunité_.
+
+La plupart des hommes ont l'un ou l'autre. Vous avez des deux, c'est une
+grande force. Vous sentez vivement dans les profondeurs de votre âme cet
+idéal politique qui n'est pas pure poésie, quoi qu'on en dise, puisque
+c'est tout simplement une vue anticipée de ce qui sera, par le sentiment
+chaleureux et lucide de ce qui doit être. Vous êtes pénétré de cet idéal
+et de cette _poésie_, quand vous faites la parfaite distinction de la
+politique et de la diplomatie qui conviennent aux nations, d'avec la
+politique et la diplomatie que pratiquent les rois dynastiques.
+
+Il y avait longtemps que j'attendais dans le monde parlementaire la
+manifestation de cette idée si vraie, qui n'était pourtant pas encore
+éclose à aucune tribune de l'Europe. Si j'avais été chargée d'écrire
+sur l'Espagne dans notre _Revue_ et sur l'équipée impertinente de
+M. _Narcisse_ Salvandy, je n'aurais pas dit autrement que vous, et
+peut-être exactement de même, quoique nous ne nous fussions pas donné
+le mot d'avance. Vous avez été courageux et vraiment dans la grande
+politique sociale en disant de telles choses dans une assemblée
+nationale. Si la France était moins courbée, moins douloureusement
+affaissée sous ses maux du moment, la presse libérale entière se fût
+emparée de votre discours comme d'un monument. Mais elle y reviendra
+plus tard, j'en suis certaine, et, dans nos assemblées nationales, on
+citera vos paroles dans quelques années comme vous avez cité celles de
+Vatel et de Martens. Vous avez aussi parlé de la révolution de 89 avec
+une grande vérité et un grand courage: continuez donc, et croyez que
+l'avenir est à nous, à l'Espagne et à la France, à la France et à
+l'Espagne l'une par l'autre, l'une pour l'autre, et toutes deux pour le
+monde entier.
+
+Vous me reprochez de haïr l'Angleterre _à la française._ Non, ce n'est
+pas à ce point de vue que je la hais; car je crois à son avenir, je
+compte sur son peuple.
+
+J'y vois éclore le chartisme, qui est notre phase, et je ne doute pas
+qu'elle ne soit le bras du monde que je rêve et que j'attends, comme
+nous en serons, Espagnols et Français, le coeur et la tête.
+
+Mais ce que vous dites de la politique d'intérêt personnel des cabinets,
+appliquez-le à ma haine pour l'Angleterre; je hais son action présente
+sur le monde, je la trouve injuste, inique, démoralisatrice, perfide et
+brutale; mais ne sais-je point que les victimes de ce système affreux
+sont là en majorité, comme chez nous les victimes du juste-milieu?
+
+Je ne hais point ce peuple; mais je hais cette société anglaise; de
+même, je ne haïssais point l'Espagne en y passant, mais j'exécrais cette
+action de Christine et de don Carlos, qui rapetissaient et avilissaient
+momentanément le caractère espagnol. Aujourd'hui, l'Espagne a de grandes
+destinées devant elle. Y entrera-t-elle d'un seul bond? Aura-t-elle
+encore des défaillances et des délires de malade? Qu'importe? rien de ce
+qu'elle fait de bon aujourd'hui ne sera perdu, et vous n'avez pas sujet
+de désespérer. Poussez à la fraternité, faites des voeux pour que le
+régent ait un bras de fer contre les conspirations. Ces insultes du
+cabinet français ne sont pas si funestes. Elles font sentir au duc de la
+Victoire que sa mission est une grande lutte, et que le salut est dans
+sa fierté comme dans sa persévérance.
+
+En vous écrivant dernièrement, je ne prétendais pas qu'il dût, quant à
+présent et tout d'un coup, renverser le fantôme de la royauté. Je me
+suis mal exprimée si vous m'avez ainsi entendue; mais je prétendais, je
+prétends toujours que, si la Providence lui conserve la vie, la force et
+la popularité, sa mission est là. Il y sera entraîné et porté un jour,
+s'il reste lui-même et si l'orage ne balaye pas son oeuvre d'aujourd'hui
+avant qu'elle ait pris racine. Espérons! J'espère bien pour la France,
+qui est en ce moment si malade et si avilie! je douterais de Dieu si je
+doutais de notre réveil et de notre guérison.
+
+Bonsoir, cher ami. Travaillez toujours, parlez souvent. Labourez et
+ensemencez, _semez et consacrez_, comme dit Faust. De mon amitié, je ne
+vous dis rien: vous savez tout là-dessus. Ma Charlotte et vous ne faites
+qu'un pour moi, et c'est une grosse part de ma vie, qui est dans votre
+unité, comme dirait Leroux.
+
+A vous.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCLVII
+
+A MADAME MARLIANI, A PARIS
+
+ Nohant, 1er septembre 1846.
+
+Chère amie,
+
+Merci mille fois! mais Solange ne serait point en état de faire le
+voyage de Paris dans ce moment-ci, à moins d'y aller à petites journées,
+comme nous faisons nos courses de campagne. D'ailleurs, je n'ai pas plus
+de confiance en M. Royer qu'en Papet, et je crois que la médecine ne
+sait rien pour ces maladies de langueur. Nous partons aujourd'hui pour
+divers points du Berry et de la Creuse, où nous nous arrêterons chaque
+fois un jour ou deux. Elle est un peu mieux depuis trois jours, mais
+toujours sans appétit et sans sommeil. Une petite fatigue lui est
+bonne, une grande fatigue très mauvaise. Nous avons été avant-hier à
+Châteauroux reconduire Delacroix et recevoir Emmanuel qui a fait un peu
+la grimace à l'idée de se remballer tout de suite, dans d'assez mauvais
+chemins et pour d'assez mauvais gîtes. Mais il aime encore mieux cela
+que de rester tout seul ici.
+
+Je vous écris à la hâte. Oui, vous devriez aller passer cette quinzaine
+encore en Normandie, si le voyage est court et pas fatigant; car les
+beaux jours ne dureront peut-être pas cet automne. Nous avons ici de
+grandes chaleurs et de grandes pluies qui semblent nous annoncer un
+hiver précoce. Moi, je n'ose pas vous répondre de l'emploi de mon mois
+de septembre. Je suis tourmentée et je suis décidée à tout essayer pour
+que ce triste état de Solange ne s'installe pas chez elle pour tout
+l'hiver. Vous êtes mille fois bonne de m'offrir un gîte. Nous avons
+toujours notre appartement du square Saint-Lazare et rien ne nous
+empêcherait d'y aller. Mais Papet ne me conseille pas du tout les
+longues étapes pour Solange; au contraire, elles irritent beaucoup notre
+malade. Nous la promenons une lieue à cheval, une lieue en voiture; puis
+on se repose, on reprend, et toujours ainsi. Je tâche de l'égayer; mais
+je ne suis pas gaie au fond. Elle est bien sensible à l'intérêt que vous
+lui témoignez et me charge de vous en remercier. Elle vous recommande de
+ne pas faire comme elle, et d'être bien portante avant tout.
+
+Adieu, chère; je vous embrasse tendrement, et je pars.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CCLVIII
+
+A LA MÊME
+
+ Nohant, 6 mai 1847.
+
+Chère amie,
+
+Vous êtes étonnée de mon silence, probablement. Moi, je suis étonnée
+d'avoir encore la force de vous écrire après des fatigues d'esprit et
+d'_yeux_ comme je viens d'en subir. Je ne puis vous dire que trois mots;
+mais je veux vous les dire avant tout.
+
+Solange se marie dans quinze jours avec Clésinger, sculpteur, homme
+d'un grand talent, gagnant beaucoup d'argent, et pouvant lui donner
+l'existence brillante qui est, je crois, dans ses goûts. Il en est très
+violemment épris, et il lui plait beaucoup. Elle a été aussi prompte et
+aussi ferme, cette fois, dans sa détermination qu'elle était jusqu'à
+présent capricieuse et irrésolue. Apparemment elle a rencontré ce
+qu'elle rêvait. Dieu le veuille!
+
+Pour mon compte, ce garçon me plaît beaucoup aussi, de même qu'à
+Maurice. Il est peu _civilisé_ au premier abord; mais il est plein
+de feu sacré, et il y a déjà quelque temps que, le voyant venir, je
+l'étudié sans en avoir l'air. Je le connais donc autant qu'on peut
+connaître quelqu'un qui veut plaire. Vous me direz que ce n'est pas
+toujours suffisant, c'est vrai. Mais ce qui me donne confiance, c'est
+que la principale face de son caractère, c'est une sincérité qui va
+jusqu'à la brusquerie. Il pécherait donc par excès de naïveté, plus que
+par toute autre chose, et il a encore d'autres qualités qui rachèteront
+tous les défauts qu'il _peut_ et _doit_ avoir. Il est laborieux,
+courageux, actif, décidé, persévérant. C'est quelque chose que la force,
+et il en a beaucoup, au physique comme au moral. Je me suis trouvée
+amenée par une circonstance fortuite, à faire sur son compte une
+véritable _enquête_, telle qu'un procureur du roi l'eût faite pour un
+accusé de cour d'assises.
+
+Quelqu'un m'avait dit de lui tout le mal qu'on peut dire d'un homme. Je
+ne savais pas encore alors qu'il songeât à ma fille; mais il faisait nos
+bustes. Il voulait les faire en marbre, gratis, et il ne me convenait
+pas d'être comblée de pareils présents par un homme dont on me disait
+_pis que pendre_. Et puis je voulais savoir si la personne qui le
+traitait de la sorte était une bonne ou une mauvaise langue. Quelques
+explications, auxquelles je n'attachais pas d'abord toute l'importance
+qu'elles eurent ensuite, amenèrent une foule de renseignements
+particuliers, et j'arrivai à pouvoir juger sur _preuves_; car vous savez
+que, dans ces sortes de choses, il se fait un enchaînement imprévu de
+découvertes. J'acquis donc la certitude que Clésinger était un homme
+irréprochable dans toute la force du mot, et son accusateur un homme
+d'esprit un peu léger. De sorte que je connaissais tous les faits de sa
+vie la plus intime, le jour où il me demanda ma fille. Le hasard avait
+amené à cet égard plus de lumières que je n'en aurais eu en l'examinant
+par mes yeux pendant des années. Néanmoins, je n'avais rien conclu en
+quittant Paris, et c'est depuis un mois que son activité a levé tous
+les obstacles et réduit à néant toutes les objections possibles. M.
+Dudevant, qu'il a été voir, consent. Nous ne savons pas encore où
+se fera le mariage. Peut-être à Nérac, pour empêcher M. Dudevant de
+s'endormir dans les éternels lendemains de la province.
+
+Je vous écrirai dans quelques jours; car, jusqu'ici, nous n'avons rien
+fixé, et j'attends Clésinger demain ou après, pour déterminer avec lui
+le jour et le lieu. Mais ce sera dans le courant de mai. Les bans se
+publient et on coud la robe blanche. Pourtant on ne sait encore rien
+dans ce pays-ci, et nous nous préservons des grandes annonces. Il a
+fallu ménager un chagrin encore assez vif, qui n'est pas loin de nous.
+Il y a eu un échange de lettres sincères très satisfaisant. Le pauvre
+abandonné est un noble enfant qui se montre, comme dit, avec raison, son
+oncle, M. de Grandeffe, _un vrai chevalier français_. Je regrette bien
+ce coeur-là; mais nous mettons dans la famille une meilleure tête, et
+il faut bien que la fatalité apparente soit une volonté d'en haut. Je
+n'aurais pas voulu d'abord qu'on fît si vite un autre choix. Mais, le
+choix étant fait (et vous savez que les parents n'empêchent rien de ce
+côté-là), je crois qu'il faut le ratifier bien vite.
+
+Bonsoir, chère amie; écrivez-moi et parlez-moi de vous. Moi, je ne puis
+vous rien dire de moi, sinon que je suis fatiguée à mourir; car, au
+milieu de ces préoccupations, il m'a fallu faire un roman pour avoir
+quelques billets de banque. La misère augmente ici tous les jours et
+j'en sais quelque chose. Je vous embrasse; soignez-vous, gouvernez votre
+volonté à l'effet de conserver votre santé. Créez-vous des devoirs qui
+vous ôtent le temps de penser à vous-même. Je crois que c'est le seul
+moyen de supporter le terrible poids de la vie. Plus il est lourd, mieux
+on marche peut-être! Et les devoirs ne sont pas difficiles à trouver
+dans ce temps de malheur et de souffrance matérielle. Votre coeur le
+sait bien. Mettez votre cerveau et vos jambes au service de votre coeur,
+et l'imagination s'endormira.
+
+
+
+
+CCLIX
+
+A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES
+
+ Nohant, 22 mai 1847
+
+Frère et ami,
+
+Je n'ai reçu qu'il y a quinze jours le numéro du _People's Journal_ qui
+contient deux articles dont je suis l'objet. Remerciez pour moi de sa
+bienveillance miss Jewsbury, signataire du premier, et laissez-moi vous
+dire que le vôtre m'a pénétrée d'un sentiment de bonheur. C'est qu'en
+effet il part de votre coeur.
+
+D'autres hommes éminents ont bien voulu me louer ou me défendre. Leur
+voix ne partait pas des entrailles comme la vôtre; car, en général, les
+hommes d'intelligence ont peu d'entrailles, et je ne me sens point de
+parenté avec eux. Ma gratitude pour eux n'était donc qu'une forme de
+politesse obligée, au lieu que, vous, je ne vous remercie pas; je
+sens que vous dites ce que vous pensez sur mon compte, parce que vous
+comprenez les souffrances de mon âme, ses besoins, ses aspirations et
+la sincérité de mon vouloir. Non, mon ami, je ne vous remercie pas d'un
+article _favorable_, comme on dit; mais je vous remercie de m'aimer,
+et de m'appeler votre soeur et votre amie. Il y a une fatalité
+providentielle et comme un instinct de secrète divination dans les
+coeurs.
+
+Il y a dix ans, j'étais en Suisse; vous y étiez caché et un hasard
+m'avait fait découvrir votre retraite. J'étais presque partie un matin,
+pour vous aller trouver. J'étais encore dans l'âge des tempêtes. Je
+revins sur mes pas, en me disant que vous aviez assez de votre fardeau à
+porter, et que vous n'aviez pas besoin d'une âme agitée comme la
+mienne. Je comptais bien que, plus tard, nous nous rencontrerions si je
+résistais à la tentation du suicide qui me poursuivait sur ces glaciers.
+Le vertige de Manfred est si profondément humain! Enfin, il y a encore,
+dans la vie, des récompenses attachées à l'accomplissement des devoirs,
+des compensations aux plus durs sacrifices, puisque votre amitié
+couronne ma vieillesse et me console du passé!
+
+Venez donc en France, venez donc me voir chez moi dans ma vallée Noire,
+si bête et si bonne. J'y suis plus moi-même qu'à Paris, où je suis
+toujours malade au moral et au physique. Nous avons bien des choses à
+nous dire; moi, j'en ai à vous demander. J'ai des conseils à recevoir
+que je n'ai osé demander à personne depuis bien longtemps, et des
+solutions que j'ai mises en réserve pour les chercher en vous. Vous
+disiez, cet hiver, que vous viendriez; est-ce que vous ne le pouvez ou
+ne le voulez plus?
+
+Je vous aurais écrit plus tôt sans de graves événements domestiques, qui
+m'ont pris jusqu'aux heures du sommeil. Je viens de marier ma fille et
+de la bien marier, je crois, avec un artiste très puissant d'inspiration
+et de volonté. Je n'avais pour elle qu'une ambition, c'est qu'elle aimât
+et qu'elle fût aimée; mon voeu est réalisé. L'avenir est dans la main de
+Dieu, mais j'espère la durée de cet amour et de cet hyménée.
+
+Je vous respecte et vous aime.
+
+Votre soeur,
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCLX
+
+A M. THÉOPHILE THORÉ, A PARIS
+
+ Nohant, juin 1817.
+
+J'aurais, monsieur, le plus grand désir d'être utile à la personne que
+vous me recommandez, et son titre de neveu de Saint-Just n'est pas mince
+auprès de moi. Mais ce qu'elle me demande est à peu près impossible.
+
+Jugez-en vous-même. M. Flaubert désire que je lui promette et que je
+lui laisse annoncer une préface de moi, pour la première livraison d'un
+livre qui n'est encore qu'en projet, dont il n'a pas écrit la première
+page et dont il me soumet le plan. Ce plan me paraît bon et utile;
+mais cela ne suffit pas pour que je puisse engager ma responsabilité.
+Personne ne peut _endosser_ l'esprit d'un livre avant d'avoir lu
+attentivement ce livre.
+
+Et puis j'ai fait trois ou quatre préfaces en ma vie, et je crois que je
+ne pourrais plus en faire une cinquième. C'est un travail auquel je ne
+suis pas propre et qui me coûte plus de peine que trois romans à écrire.
+Enfin, et c'est le plus sûr, une préface de n'importe qui n'a jamais
+servi à qui que ce fût. Si le livre est bon, à quoi sert la préface?
+s'il est mauvais, elle lui nuit davantage.
+
+Agréez, monsieur, l'expression de mes sentiments affectueux.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCLXI
+
+A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES
+
+ Nohant, 28 juillet 1847.
+
+Mon frère et mon ami,
+
+Cette année 1847, la plus agitée et la plus douloureuse peut-être de ma
+vie sous bien des rapports, m'apportera-t-elle au moins la consolation
+de vous voir et de vous connaître? Je n'ose y croire, tant le guignon
+m'a poursuivie; et pourtant vous le promettez, et nous approchons, du
+terme assigné. Dans pen de jours, nous aurons un chemin de fer depuis
+Paris jusqu'à Châteauroux, qui n'est qu'à neuf lieues de chez moi. Ainsi
+vous n'aurez plus besoin que je vous trace un petit itinéraire pour
+éviter les lenteurs et les contretemps de voyage, une des mille petites
+plaies de notre pauvre France, qui en a de si grandes d'ailleurs. Vous
+viendrez de Paris en six ou sept heures jusqu'à Châteauroux; et, de
+Châteauroux à Nohant, par la grande route et la diligence, en trois
+heures.
+
+Que votre lettre est bonne et votre coeur tendre et vrai! je suis
+certaine que vous me ferez un grand bien et que vous remonterez mon
+courage, qui a subi, depuis quelque temps, bien des atteintes dans des
+faits personnels. Et qu'est-ce que les faits personnels encore! je
+devrais dire que, depuis ces dernières années surtout, j'ai grand'peine
+à me maintenir, je ne dis pas croyante, la foi conquise au prix qu'elle
+nous a coûté ne se perd pas, mais sereine. Et la sérénité est un devoir,
+précisément, imposé aux âmes croyantes. C'est comme un témoignage
+qu'elles doivent à leur religion. Mais nous ne pouvons nous faire pures
+abstractions, et l'attente confiante d'une meilleure vie, l'amour de
+l'idéal immortel ne détruit pas en nous le sentiment et la douleur de
+la vie présente. Elle est affreuse, cette vie, à l'heure qu'il est. La
+corruption et l'impudence sont d'un côté; de l'autre, c'est la folie
+et la faiblesse. Toutes les âmes sont malades, tous les cerveaux sont
+troublés, et les mieux portants sont encore les plus malheureux; car ils
+voient, ils comprennent et ils souffrent.
+
+Cependant il faut traverser tout cela pour aller à Dieu, et il faut bien
+que chaque homme subisse en détail ce que subit l'humanité en masse.
+Venez me donner la main un instant, vous, éprouvé par tous les genres de
+martyre. Quand même vous ne me diriez rien que je ne sache, il me semble
+que je serais fortifiée et sanctifiée par cette antique formule qui
+consacre l'amitié entre les hommes.
+
+J'ai reçu une de vos brochures, mais non la lettre à Carlo-Alberto, à
+moins que vous ne l'ayez envoyée après coup et qu'elle ne soit à Paris.
+Les traductions me sont venues, aussi. Remerciez pour moi.
+
+Le mot _traîne_ est local et non français usité. Une traîne est un petit
+chemin encaissé et ombragé. C'est comme qui dirait un sentier. Mais
+notre dialecte du Berry, qui n'est qu'un vieux français, distingue le
+sentier du piéton et celui où peut passer une charrette. Le premier
+s'appelle _traque_ ou _traquette_, le second _traîne_. Le mot est joli
+en français et s'entend ou se devine même à Paris, où le peuple parle la
+plus laide et la plus incorrecte langue de France, parce que c'est
+une langue toute de fantaisie, de hasard et de rapides créations
+successives, tandis que les provinces conservent la tradition du langage
+et créent peu de mots nouveaux. J'ai un grand respect et un grand amour
+pour le langage des paysans, je l'estime plus correct.
+
+
+
+
+CCLXII
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 9 août 1847.
+
+Maintenant, mes enfants, je ne vous marquerai plus d'époque ni de jour
+pour venir. Cela nous a toujours porté malheur, et, quand vous pourrez
+venir, vous suivrez l'inspiration du moment, c'est-à-dire vous
+profiterez du concours de circonstances qui vous paraîtra le plus
+favorable: température, liberté d'autres soins, santé, repos d'esprit,
+envie même de voyager; car il faut tout cela pour qu'un voyage ne soit
+pas quelque chose de solennel et même d'un peu effrayant. A vous dire
+vrai, je suis tellement consternée du guignon qui s'est attaché à vous,
+dans toutes ces circonstances, que je n'oserai plus jamais vous dire:
+«Venez, je vous attends.» Je n'étais pas superstitieuse pourtant, et je
+le suis devenue à force de malheur depuis deux ans. Tous les chagrins
+m'ont accablée par un enchaînement fatal; mes plus pures intentions
+ont eu des résultats funestes pour moi et pour ceux que j'aime; mes
+meilleures actions ont été blâmées par les hommes et châtiées par le
+ciel comme des crimes. Et croyez-vous que je sois au bout? Non! tout
+ce que je vous ai raconté jusqu'ici n'est rien, et, depuis ma dernière
+lettre, j'ai épuisé tout ce que le calice de la vie a de désespérant.
+C'est même si amer et si inouï, que je ne puis en parler, du moins je
+ne puis l'écrire. Cela même me ferait trop de mal. Je vous en dirai
+quelques mots quand je vous verrai. Mais, si je ne reprends courage et
+santé jusque-là, vous me trouverez bien vieillie, malade, triste et
+comme abrutie. Voilà aussi, mon enfant, pourquoi je n'ose pas appeler
+Désirée avec l'ardeur que j'y aurais mise avant tous mes chagrins. Je
+crains que cette chère enfant ne me trouve toute différente de ce que
+vous lui avez dit de moi, et que le spectacle de mon abattement ne la
+froisse et ne la consterne. J'étais, quand vous m'avez vue, dans un état
+de sérénité, à la suite de grandes lassitudes. J'espérais du moins,
+pour la vieillesse où j'entrais, la récompense de grands sacrifices, de
+beaucoup de travaux, de fatigues et d'une vie entière de dévouement et
+d'abnégation. Je ne demandais qu'à rendre heureux les objets de mon
+affection. Eh bien! j'ai été payée d'ingratitude, et le mal l'a emporté
+dans une âme dont j'aurais voulu faire le sanctuaire et le foyer du beau
+et du bien. A présent, je lutte contre moi-même pour ne pas me laisser
+mourir. Je veux accomplir ma tâche jusqu'au bout. Que Dieu m'assiste! je
+crois en lui et j'espère!
+
+Nous avons ici un temps affreux, de la pluie par torrents, un ciel
+sombre et froid depuis huit jours. On ne peut finir les moissons. Cela
+ne contribue pas peu à me rendre triste. Augustine a beaucoup souffert,
+mais elle a eu un grand courage, un vrai sentiment de sa dignité; et sa
+santé, Dieu merci, n'a pas été atteinte. Mon bon Maurice est toujours
+calme, occupé, enjoué. Il me soutient et me console. Solange est à Paris
+avec son mari; ils vont voyager. Chopin est à Paris aussi; sa santé
+ne lui a pas encore permis de faire le voyage; mais il va mieux. Nous
+attendons tous les jours l'ouverture du chemin de fer qui nous permettra
+d'aller de Châteauroux à Paris en quelques heures, et qui nous était
+promise pour le mois dernier.
+
+Cette morsure dont vous me parlez m'inquiète, non pas que je croie aux
+suites de l'accident. En général, j'y crois peu, et j'ai toujours
+vu l'imagination faire tout le mal. Mais, justement, je crains les
+agitations de votre esprit. Je suis sûre que vous ne serez pas malade.
+Votre sang est trop, pur, et je parie que le chien était le plus
+innocent du monde. Mais vous allez vous tourmenter: je vous connais. Je
+vous supplie, mon enfant, de n'y pas penser du tout et même d'en rire,
+et de m'écrire que vous n'y songez plus.
+
+Bonsoir, cher fils; votre _mère_ vous bénit dans la douleur comme dans
+le repos. J'embrasse vos deux anges. Dites-moi donc ce que vous avez
+déboursé, je le veux.
+
+Merci pour Borie de votre souvenir. Il est à Orléans, à la tête d'un
+journal. Il viendra passer avec nous le mois de septembre.
+
+
+
+
+CCLXIII
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 14 décembre 1847.
+
+Je suis bien en retard avec vous, mon cher enfant, et je ne sais plus à
+laquelle de vos lettres je commencerai par répondre. Vous me pardonnez
+ce silence, je le sais, je le vois, puisque vous m'écrivez toujours et
+que votre tendre affection semble augmenter avec mon mutisme et mon
+accablement. Vous avez compris. Désirée et vous, vous autres dont l'âme
+est délicate parce qu'elle est ardente, que je traversais la plus grave
+et la plus douloureuse phase de ma vie. J'ai bien manqué y succomber,
+quoique je l'eusse prévue longtemps d'avance. Mais vous savez qu'on
+n'est pas toujours sous le coup d'une prévision sinistre, quelque
+évidente qu'elle soit. Il y a des jours, des semaines, des mois entiers
+même, où l'on vit d'illusions et où l'on se flatte de détourner le
+coup qui vous menace. Enfin, le malheur le plus probable nous surprend
+toujours désarmés et imprévoyants. A cette éclosion du malheureux germe
+qui couvait, sont venues se joindre diverses circonstances accessoires
+fort amères et tout à fait inattendues. Si bien que j'ai eu l'âme et le
+corps brisés par le chagrin. Je crois ce chagrin incurable; car, plus je
+réussis à m'en distraire pendant certaines heures, plus il rentre en moi
+sombre et poignant aux heures suivantes. Pourtant, je le combats sans
+relâche, et, si je n'espère pas une victoire qui consisterait à ne le
+plus sentir, du moins j'arrive à celle qui consiste à supporter la vie,
+à n'être presque plus malade, à reprendre le goût du travail et à ne
+point paraître troublée. J'ai retrouvé le calme et la gaieté extérieurs,
+si nécessaires pour les autres, et tout paraît bien marcher dans ma vie.
+
+Maurice a retrouvé son enjouement et son calme, et le voilà occupé avec
+Borie d'un _travail attrayant_. Borie transcrit littéralement le style
+de Rabelais en orthographe moderne, ce qui le rend moins difficile à
+lire. En outre, il l'expurge de toutes ses obscénités, de toutes
+ses saletés, et de certaines longueurs qui le rendent impossible ou
+ennuyeux. Ces taches enlevées, il reste quatre cinquièmes de l'oeuvre
+intacts, irréprochables et admirables; car c'est un des plus beaux
+monuments de l'esprit humain, et Rabelais est, bien plus que Montaigne,
+le grand émancipateur de l'esprit français au temps de la renaissance.
+Je ne me souviens plus si vous l'avez lu. Si non, attendez, pour le
+lire, notre édition expurgée; car je crois que les _immondices_ du
+texte _pur_ vous le feraient tomber des mains. Ces immondices sont
+la plaisanterie de son temps; et le nôtre, Dieu merci, ne peut plus
+supporter de telles ordures. Il en résulte qu'un livre de haute
+philosophie, de haute poésie, de haute raison et de grande vérité est
+devenu la jouissance de certains hommes spéciaux, savants ou débauchés,
+qui l'admirent pour son talent, ou le savourent pour son cynisme, la
+plupart sans en comprendre la portée, l'enseignement sérieux et les
+beautés infinies. Il y a vingt ans que, dans ma pensée, et même de
+l'oeil, en le relisant sans cesse, j'expurge Rabelais, toujours tentée
+de lui dire: «O divin maître, vous êtes un atroce cochon!» Maurice
+faisait le même travail, dans sa pensée. Très fort sur ce vieux langage
+dont notre idiome berrichon nous donne la clef plus qu'à tous les
+savants commentateurs, il le goûtait sérieusement et il avait fait (et
+vous l'avez vue, je crois) une série d'illustrations, dessinées dès
+son enfance d'une manière barbare, mais pleines de feu, d'originalité,
+d'invention, et, du reste, parfaitement chastes, comme le sentiment qui
+lui faisait adorer le côté grave, artiste et profond de Rabelais. Le
+temps seul me manquait pour réaliser mon désir. Borie s'est trouvé libre
+de son temps pour quelques mois, et je lui ai persuadé de faire ce
+travail. Il s'en tire à merveille; je revois après lui, et l'expurgation
+est faite avec un soin extrême pour ôter tout ce qui est _laid_ et
+garder tout ce qui est beau. Maurice, qui dessine assez bien maintenant,
+reprend en sous-oeuvre ses compositions, en invente de nouvelles, et
+fait sur bois une cinquantaine de dessins qui seront gravés et joints au
+texte. Ce sera un ouvrage de luxe, et, comme ces publications sont fort
+coûteuses, nous n'en, retirerons peut-être pas grand profit. Mais cela
+servira à poser l'artiste et l'expurgateur. De plus, nous aurons, je
+crois, rendu un grand service à la vérité et à l'art, en faisant
+passer, dans les mains des femmes honnêtes et des jeunes gens purs, un
+chef-d'oeuvre qui, jusqu'à ce jour, leur a été interdit avec raison.
+J'attacherai mon nom _en tiers_ à cette publication pour aider au
+succès de mes jeunes gens, et je ferai précéder l'ouvrage d'un travail
+préliminaire. Gardez-nous le secret, car c'en est un encore, jusqu'au
+jour des annonces, vu qu'on peut être devancé dans ces sortes de choses
+par des faiseurs habiles qui gâchent tout[1]. Voilà donc l'hiver
+de Maurice et de Borie bien occupé auprès de moi. Quant à ma chère
+Augustine, elle a donné dans le coeur d'un brave garçon qui est tout à
+fait digne d'elle et qui a de quoi vivre. Cela, joint à un peu d'aide
+de ma part, lui fera une existence indépendante, et, quant aux qualités
+essentielles de l'intelligence et du caractère, elle ne pouvait mieux
+rencontrer. Elle ne pourra se marier que dans trois mois. Alors, elle
+ira habiter le Limousin avec son mari et viendra passer les vacances
+avec moi. Nous nous regretterons donc l'une l'autre, les trois quarts
+de l'année; mais, enfin, j'espère qu'elle aura du bonheur, et que je
+pourrai mourir tranquille sur son compte.
+
+Moi, j'ai entrepris un ouvrage de longue haleine, intitulé _Histoire
+de ma vie_. C'est une série de souvenirs, de professions de foi et de
+méditations, dans un cadre dont les détails auront quelque poésie et
+beaucoup de simplicité. Ce ne sera pourtant pas toute ma vie que je
+révélerai. Je n'aime pas l'orgueil et le cynisme des confessions, et je
+ne trouve pas qu'on doive ouvrir tous les mystères de son coeur à des
+hommes plus mauvais que nous, et, par conséquent, disposés à y trouver
+une mauvaise leçon au lieu d'une bonne. D'ailleurs, notre vie est
+solidaire de toutes celles qui nous environnent, et on ne pourrait
+jamais se justifier de rien sans être forcé d'accuser quelqu'un, parfois
+notre meilleur ami. Or je ne veux accuser ni contrister personne. Cela
+me serait odieux et me ferait plus de mal qu'à mes victimes. Je crois
+donc que je ferai un livre utile, sans danger et sans scandale, sans
+vanité comme sans bassesse, et j'y travaille avec plaisir. Ce sera, en
+outre, une assez belle affaire qui me remettra sur mes pieds, et m'ôtera
+une partie de mes anxiétés sur l'avenir de Solange, qui est assez
+compromis.
+
+Vous m'avez envoyé une charmante épître en vers dont je ne vous ai pas
+remercié. Il faut la garder; car, en supprimant quelques vers qui me
+sont tout personnels, ce morceau trouvera sa place dans un de vos futurs
+recueils. Ne vous ai-je pas dit, dans le temps, que je trouvais votre
+_cigale_ et votre _fourmi_ ravissantes dans leur genre? A ce propos, et
+sans que ma contradiction porte en rien sur le fond de votre pensée,
+je veux vous dire que vous vous trompez sur le sens des fables de
+la Fontaine. Sa pensée était exactement la vôtre, et votre bouffon
+commentaire en fable-chanson la développe, sans la changer. Où
+prenez-vous, mon enfant, qu'il donne raison à l'avare fourmi? Non, non,
+dans aucune de ses adorables fables, il ne prêche l'égoïsme. Sa morale
+est belle comme sa forme, pure comme son coeur, et je souhaite au pauvre
+Lachambaudie d'avoir un sentiment de la vérité et de l'humanité qui
+l'inspire aussi bien.
+
+ La fourmi n'est pas prêteuse,
+ C'est là son moindre défaut.
+
+en dit tout autant que:
+
+ La fourmi qu'est dévote et n'aim'pas les acteurs.
+
+Cette manière de railler le pauvre chanteur est une raillerie à double
+tranchant, et c'est le côté réellement coupant de la lame qui tombe
+sur l'égoïsme. C'est la manière d'enseigner de la Fontaine et c'est la
+véritable forme de l'ironie de tous les temps. Vous trouverez cela bien
+autrement employé par Rabelais. Il a l'air d'admirer et de porter aux
+nues tout ce qu'il blâme et méprise, et, si le lecteur s'y trompe, c'est
+la faute du lecteur qui n'entend pas la plaisanterie et qui manque
+d'intelligence. De tout temps, et surtout dans les temps où la vérité a
+besoin d'un voile pour se répandre, l'ironie a procédé ainsi. C'est à
+nous d'expliquer à nos enfants comment ils doivent entendre la morale
+cachée sous ces finesses. Vous-même, vous raillez de cette façon dans
+votre parodie, tant cette forme est naturelle et instructive! De notre
+temps, nous mettons un peu plus les points sur les _i_. Nous n'y avons
+pas grand mérite, puisqu'il n'y a plus de Bastille pour les pensées
+courageuses; et croyez que l'art ne gagne pas grand'chose à avoir les
+coudées plus franches; car c'est un grand art, que de faire deviner ce
+qu'on ne peut pas dire tout crûment.
+
+Je vois si rarement et si brièvement Leroux, que je ne lui avais pas
+beaucoup parlé de vous, en effet; mais, quant à sa prétention d'ignorer
+que vous faisiez des chansons, souvenez-vous donc, mon enfant, que vous
+lui en avez chanté deux ou trois ici, et qu'il vous a un peu ennuyé de
+ses théories, bonnes en elles-mêmes, mais non applicables à mon avis
+dans la circonstance. Vous voyez qu'il est bien distrait et qu'il a
+oublié, complètement ce fait. C'est un génie admirable dans la vie
+idéale, mais qui patauge toujours dans la vie réelle.
+
+Vous me demandez un sujet de poème. Diable! comme vous y allez! J'y ai
+bien pensé, mais je crains, de ne pas trouver à votre gré. C'est bien
+grave. Voyons, pourtant. Pourquoi ne feriez-vous pas, soit en prose,
+soit en vers, l'_Histoire de Toulon_? la véritable histoire, rapide et
+chaude, du _peuple_ de votre ville natale? La France ignore l'histoire
+de toutes ses localités. Les localités elles-mêmes ignorent leur propre
+histoire. Et puis, en fait d'histoire, le point de vue rajeunit tout.
+La mode est à l'histoire. On ne lit plus que cela. Je ne vais pas plus
+loin. J'ai peur d'influencer votre inspiration individuelle en vous
+traçant une forme, un plan, une opinion quelconque. Mais voyez, si
+l'idée brute vous sourit. Vous avez fait l'_Histoire d'un pavé_. C'est
+le peuple qui est le vrai pavé, rude, solide, extrait des plus pures
+entrailles de la terre, asservi à de vils usages, foulé aux pieds, et
+destiné pourtant à écraser les têtes de l'hydre. Toulon a vu de grands
+faits. Les actions belles et mauvaises de son peuple, ses inspirations
+grandes, ses erreurs funestes, tout cela peut être raconté en traits
+ardents et commenté avec l'accablante précision du vers, comme un
+enseignement, un encouragement ou un redressement alternatifs. Ce peuple
+a, d'ailleurs, sa physionomie, et c'est à vous de le peindre. Peut-être
+le sujet vous emportera-t-il au-dessus des mille vers projetés. Il n'y
+aura point de mal à cela, et cependant, si vous êtes à la fois très
+clair et très rapide, ce sera encore mieux. Le moment où nous sommes est
+avide de regarder en arrière, comme un _lutteur_ qui mesure l'espace
+avant de sauter en avant. Voyez! si cela ne vous va pas, je chercherai
+autre chose.
+
+Bonsoir, mon enfant. Voilà une longue lettre. Mais voilà un beau temps
+qui ranime et qui vous inspirera mieux que moi. Il fait chaud même ici,
+et je crois que vous ne souffrirez pas du tout sous votre beau ciel.
+Vous avez toujours des accidents qui me désolent. Si j'étais Désirée,
+je vous gronderais; car je crois que la fatalité, c'est souvent notre
+distraction qui l'amène. J'attends le printemps avec impatience pour
+vous faire de vive voix les plus beaux sermons.
+
+Je ne pense pas aller à Paris; mais il faudra que, dans trois mois,
+j'aille en Limousin installer Augustine. Mais, une fois pour toutes,
+désormais, je ne vous arrêterai pas au moment du départ; car il y a de
+notre faute dans tout cela, et de la mienne par excès de sollicitude.
+Nous devrions nous dire que l'existence ne peut jamais être à l'abri
+d'un déplacement imprévu de quelques jours, et que, quand même vous ne
+me trouveriez pas à Nohant, comme il est certain que je ne peux pas ne
+pas y revenir après de très courtes absences, désormais il vaut mieux
+que vous m'y attendiez quelques journées que de manquer des mois à
+passer ensemble. Il me semble que ceci est une conclusion _logique_. Je
+me suis trop effrayée de l'idée que vous seriez tout déroutés de trouver
+la maison vide, et que Désirée s'ennuierait à m'attendre. Si je vous
+avais laissés venir, nous nous serions retrouvés bientôt, et nous
+aurions passé l'été ensemble. Il est vrai que vous eussiez été les
+convives d'une triste famille pendant quelque temps. Mais, enfin, quand
+serons-nous _assurés_ contre la douleur? Il n'y a point de _compagnie_
+pour ces désastres.
+
+Et puis j'espère que mes affaires vont se relever et que vous ne serez
+plus inquiet de la dépense.
+
+Bonsoir encore, mes trois chers enfants. Je vous embrasse comme je vous
+aime, et les enfants d'ici se joignent à moi pour vous aimer.
+
+ [1] Ce travail, aux trois quarts fait, n'a pas été publié à cause de
+ la révolution de février 1848.
+
+
+
+
+FIN DU TOME DEUXIÈME
+
+
+
+ TABLE
+
+1836
+
+ CXLVI. A madame la comtesse d'Agoult. 10 juillet.
+ CXLVII. A M. Scipion du Roure. 18 juillet.
+ CXLVIII. A M***, rédacteur du _Journal du Cher_. 30 juillet.
+ CXLIX. A M. Girerd. 1 5 août.
+ CL. A madame Maurice Dupin. 18 août.
+ CLI. A M. Franz Liszt. 18 août.
+ CLII. A madame la comtesse d'Agoult. 20 août.
+ CLIII. A M. Auguste Martineau-Deschenez. 21 août.
+ CLIV. A mademoiselle Desnoyers de Chantepie. 21 août.
+ CLV. A M. Alexis Duteil. septembre.
+ CLVI. A madame la comtesse d'Agoult. 3 octobre.
+ CLVII. A M. Franz Liszt. 16 octobre.
+ CLVIII. A M. Dudevant. novembre.
+ CLIX. A M. Scipion du Roure. 13 décembre.
+
+1837
+
+ CLX. À M. Scipion du Roure. 5 janvier
+ CLXI. A madame la comtesse d'Agoult. 18 janvier
+ CLXII. A M. Adolphe Guéroult. 14 janvier
+ CLXIII. A M. Jules Janin. 15 janvier
+ CLXIV. A M. l'abbé de Lamennais. 28 février
+ CLXV. A M. Franz Liszt. 28 mars
+ CLXVI. A M. Calamatta. mars
+ CLXVII. A madame la comtesse d'Agoult. 5 avril
+ CLXVIII. A la même. 10 avril
+ CLIX. A M. Scipion du Roure. 13 avril
+ CLXX. A madame la comtesse d'Agoult. 21 avril
+ CLXXI. A la même. mai
+ CLXXII. A M. Calamatta. mai
+ CLXXIII. A madame Maurice Dupin. 9 juillet
+ CLXXIV. A M. Calamatta. 12 juillet
+ CLXXV. A M. Girerd. 22 aoû
+ CLXXVI. A M. Gustave Papet. 24 août
+ CLXXVII. A madame la comtesse d'Agoult. 25 août
+ CLXXVIII. A M. Duteil. septembre
+ CLXXIX. A madame la comtesse d'Agoult. 16 octobre
+
+1838
+
+ CLXXX. A M. Frantz Liszt. 28 janvier.
+ CLXXXI. À madame la comtesse d'Agoult. mars.
+ CLXXXII. Au major A. Pictet. octobre.
+ CLXXXIII. A M. Jules Boucoiran. 23 octobre.
+ CLXXXIV. A madame Marliani. novembre.
+ CLXXXV. A la même. 14 novembre.
+ CLXXXVI. A la même. 14 décembre.
+
+1839
+
+ CLXXXVII. A madame Marliani. 15 janvier.
+ CLXXXVIII. A M. Duteil. 20 janvier.
+ CLXXXIX. A madame Marliani. 22 février.
+ CXC. A M. François Rollinat. 8 mars.
+ CXCI. Au même. 23 mars.
+ CXCII. A madame Marliani. 22 avril.
+ CXCIII. A la même. 28 avril.
+ CXCIV. A la même. 20 mai.
+ CXCV. A la même. 3 juin.
+ CXCVI. A M. Girerd. octobre.
+
+1840
+
+ CXCVII. A M. Gustave Papet. janvier.
+ CXCVIII. A M. Hippolyte Châtiron. 27 février.
+ CXCIX. A M. Calamatta. 1er mai.
+ CC. A M. Chopin. 13 août.
+ CCI. A Maurice Sand. 15 août.
+ CCII. Au même. 4 septembre.
+ CCIII. Au même. 20 septembre.
+ CCIV. A M. Hippolyte Châtiron.
+
+1841
+
+ CCV. A M. l'abbé de Lamennais. février.
+ CCVI. A M. Auguste Martineau-Deschenez. 16 juillet.
+ CCVII. A madame Marliani. 13 août.
+ CCVIII. A mademoiselle de Rozières. 22 septembre.
+ CCIX. A la même. 15 octobre.
+ CCX. A M. Charles Duvernet. 27 septembre.
+
+1842
+
+ CCXI. A M. Charles Poncy. 27 avril.
+ CCXII. A M. Edouard de Pompéry. 29 avril.
+ CCXIII. A mademoiselle de Rozières. 9 mai.
+ CCXIV. A madame Marliani. 26 mai.
+ CCXV. A M. Anselme Pététin. 30 mai.
+ CCXVI. A M. Charles Poncy. 23 juin.
+ CCXVII. Au même. 24 août.
+ CCXVIII. A mademoiselle Leroyer de Chantepie. 28 août.
+ CCXIX. A monseigneur l'archevêque de Paris. septembre.
+ CCXX. A M. Charles Duvernet. 12 novembre.
+
+1843
+
+ CCXXI. A M. Charles Poncy. 21 janvier.
+ CCXXII. A M. Hippolyte Châtiron. 2 février.
+ CCXXIII. A M. Charles Poncy. 26 février.
+ CCXXIV. A madame Claire Brunne. 18 mai.
+ CCXXV. A Maurice Sand. 6 juin.
+ CCXXVI. A madame Marliani. 13 juin.
+ CCXXVII. A M. le comte Jaubert. juillet.
+ CCXXVIII. A madame Marliani. 2 octobre.
+ CCXXIX. A M. Charles Duvernet. 8 octobre.
+ CCXXX. A Maurice Sand. 17 octobre.
+ CCXXXI. A madame Marliani. 14 novembre.
+ CCXXXII. A Maurice Sand. 16 novembre.
+ CCXXXIII. Au même. 28 novembre.
+ CCXXXIV. A M. Charles Duvernet. 29 novembre.
+
+1844
+
+ CCXXXV. A M. F. Dillon. 14 février.
+ CCXXXVI. A M. Charles Duvernet. 16 février.
+ CCXXXVII. A M. F. Dillon. 25 février.
+ CCXXXVIII. A M. Alexandre Weill. 4 mars.
+ CCXXXIX. A MM. Planet, Fleury, Duvernet et Duteil. 20 mars.
+ CCXL. A M. Planet. avril.
+ CCXLI. A madame Marliani. juin.
+ CCXLII. A M. Charles Poncy. 12 septembre.
+ CCXLIII. A M. Leroy. 24 novembre.
+ CCXLIV. A M. le curé de ***. 25 novembre.
+ CCXLV. A M. Louis Blanc. novembre.
+ CCXLVI. Au prince Louis-Napoléon Bonaparte. décembre.
+
+1845
+
+ CCXLVII. A M. Edouard de Pompéry. janvier.
+ CCXLVIII. A M. Hippolyte Châtiron. 29 avril.
+ CCXLIX. A M. de Potter. 10 mai.
+ CCL. A M. Charles Poncy. 12 septembre.
+ CCLI. A M. Hippolyte Châtiron. 14 décembre.
+
+1846
+
+ CCLII. A M. Maurice Schlesinger. janvier.
+ CCLIII. A M. le Rédacteur du journal ***. janvier.
+ CCLIV. Aux Rédacteurs du journal _l'Atelier_. février.
+ CCLV. A M. Magu. avril.
+ CCLVI. A M. Marliani. mai.
+ CCLVII. A madame Marliani. 1er septembre.
+
+1847
+
+ CCLVIII. A madame Marliani. 6 mai.
+ CCLIX. A M. Joseph Mazzini. 22 mai.
+ CCLX. A M. Théophile Thoré. juin.
+ CCLXI. A M. Joseph Mazzini. 28 juillet.
+ CCLXII. A M. Charles Poncy. 9 août.
+ CCLXIII. Au même. 14 décembre.
+
+
+
+FIN DE LA TABLE DU TOME DEUXIÈME
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Correspondance, Vol. 2, 1812-1876, by George Sand
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13837 ***
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+Project Gutenberg's Correspondance, Vol. 2, 1812-1876, by George Sand
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+Title: Correspondance, Vol. 2, 1812-1876
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: October 23, 2004 [EBook #13837]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE, VOL. 2, 1812-1876 ***
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+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+
+
+
+
+
+GEORGE SAND
+
+CORRESPONDANCE
+
+1812-1876
+
+II
+
+
+
+
+
+PARIS CALMANN LÉVY, ÉDITEUR.
+ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
+3, RUE AUBER, 3
+
+1883
+
+
+
+CORRESPONDANCE DE GEORGE SAND
+
+
+
+CXLVI
+
+A MADAME D'AGOULT, A GENÈVE
+
+ La Châtre, 10 juillet 1836.
+
+Hélas! mon amie, je n'ai point encore plaidé en cour royale; par
+conséquent je n'ai ni gagné ni perdu. Il était question de mon dernier
+jugement sans doute quand on vous a annoncé ma victoire. C'est le 25
+juillet seulement que je plaide. Si vous êtes à Genève le 1er août, vous
+saurez mon sort, et peut-être le saurez-vous par moi-même si j'ai la
+certitude de vous y trouver. Mais je n'ose l'espérer. Cependant, je rêve
+mon oasis près de vous et de Franz. Après tant de sables traversés,
+après avoir affronté tant d'orages, j'ai besoin de la source pure et de
+l'ombrage des deux beaux palmiers du désert. Les trouverai-je? Si vous
+ne devez pas être à Genève, je n'irai pas. J'irai à Paris voir l'abbé de
+Lamennais et deux ou trois amis véritables que je compte, entre mille
+amitiés _superficielles_, dans la «Babylone moderne».
+
+Avez-vous vu, pour parler comme Obermann, la lune monter sur le Vélan?
+Que vous êtes-heureux, chers enfants, d'avoir la Suisse à vos pieds pour
+observer toutes les merveilles de la nature! Il me faudrait cela pour
+écrire deux ou trois chapitres de _Lélia_, car je refais _Lélia_, vous
+l'ai-je dit? Le poison qui m'a rendu malade est maintenant un remède qui
+me guérit. Ce livre m'avait précipitée dans le scepticisme; maintenant,
+il m'en retire; car vous savez que la maladie fait le livre, que le
+livre empire la maladie, et de même pour la guérison. Faire accorder
+cette oeuvre de colère avec une oeuvre de mansuétude et maintenir
+la plastique ne semble guère facile au premier abord. Cependant les
+caractères donnés, si vous en avez gardé souvenance, vous comprendrez
+que la sagesse ressort de celui de Trenmor, et l'amour divin de celui de
+Lélia.--Le prêtre borné et fanatique, la courtisane et le jeune homme
+faible et orgueilleux seront sacrifiés. Le tout à l'honneur de _la
+morale_; non pas de la morale des épiciers, ni de celle de nos salons,
+ma belle amie (je suis sûre que vous n'en êtes pas dupe), mais d'une
+morale que je voudrais faire à la taille des êtres qui vous ressemblent,
+et vous savez que j'ai l'ambition d'une certaine parenté avec vous à cet
+égard.
+
+Se jeter dans le sein de mère Nature; la prendre réellement pour _mère_
+et pour _soeur_; retrancher stoïquement et religieusement de sa vie tout
+ce qui est vanité satisfaite; résister opiniâtrement aux orgueilleux et
+aux méchants; se faire humble et petit avec les infortunés; pleurer avec
+la misère du pauvre et ne pas vouloir d'autre consolation que la chute
+du riche; ne pas croire à d'autre Dieu que celui qui ordonne aux hommes
+la justice, l'égalité; vénérer ce qui est _bon_; juger sévèrement ce qui
+n'est que _fort_; vivre de presque rien, donner presque tout, afin de
+rétablir l'égalité primitive et de faire revivre l'institution divine;
+voilà la religion que je proclamerai dans mon petit coin et que j'aspire
+à prêcher à mes douze apôtres sous le tilleul de mon jardin.
+
+Quant à l'amour, on en fera un livre et un cours à part. _Lélia_
+s'expliquera sous ce rapport d'une manière générale assez concise et
+se rangera dans les exceptions. Elle est de la famille des esséniens,
+compagne des palmiers, _gens solitaria_, dont parle Pline. Ce beau
+passage sera l'épigraphe de mon troisième volume, c'est celle de
+l'automne de ma vie.--Approuvez-vous mon plan de livre?--Quant au plan
+de vie, vous n'êtes pas compétente, vous êtes trop heureuse et trop
+jeune pour aller aux rives salubres de la mer Morte (toujours Pline le
+Jeune), et pour entrer dans cette famille, _où personne ne naît, où
+personne ne meurt_, etc.
+
+Si je vous trouve à Genève, je vous lirai ce que j'ai fait, et vous
+m'aiderez à refaire mes levers de soleil, car vous les avez vus sur vos
+montagnes cent fois plus beaux que moi dans mon petit vallon. Ce que
+vous me dites de Franz me donne une envie vraiment maladive et furieuse
+de l'entendre. Vous savez que je me mets sous le piano quand il en joue.
+J'ai la fibre très forte et je ne trouve jamais des instruments assez
+puissants. Il est, au reste, le seul artiste du monde qui sache donner
+l'âme et la vie à un piano. J'ai entendu Thalberg à Paris. Il m'a fait
+l'effet d'un bon petit enfant bien gentil et bien sage. Il y a des
+heures où Franz, en s'amusant, badine comme lui sur quelques notes pour
+déchaîner ensuite les éléments furieux sur cette petite brise.
+
+Attendez-moi, pour l'amour de Dieu! Je n'ose pourtant pas vous en prier;
+car l'Italie vaut mieux que moi. Et je suis un triste personnage à
+mettre dans la balance pour faire contre-poids à Rome et au soleil.
+J'espère un peu que l'excessive chaleur vous effrayera et que vous
+attendrez l'automne.
+
+Êtes-vous bien accablée de cette canicule? Peut-être ne menez-vous cas
+une vie qui vous y expose souvent. Moi, je n'ai pas l'esprit de m'en
+préserver. Je pars à pied à trois heures du matin, avec le ferme propos
+de rentrer à huit; mais je me perds dans les trames, je m'oublie au bord
+des ruisseaux, je cours après les insectes et je rentre, à midi dans un
+état de torréfaction impossible à décrire.
+
+L'autre jour, j'étais si accablée, que j'entrai dans la rivière tout
+habillée. Je n'avais pas prévu ce bain, de sorte que je n'avais pas de
+vêtements _ad hoc_. J'en sortis mouillée de pied en cap. Un peu plus
+loin, comme mes vêtements étaient déjà secs et que j'étais encore
+baignée de sueur, je me replongeai de nouveau dans l'Indre. Toute ma
+précaution fut d'accrocher ma robe à un buisson et de me baigner
+en peignoir. Je remis ma robe par-dessus, et les rares passants ne
+s'aperçurent pas dela singularité de mes _draperies_. Moyennant trois
+ou quatre bains par promenade, je fais encore trois ou quatre lieues à
+pied, par trente degrés de chaleur, et quelles lieues! Il ne passe pas
+un hanneton que je ne courre après. Quelquefois, toute mouillée et
+vêtue, je me jette sur l'herbe d'un pré au sortir de la rivière et je
+fais la sieste. Admirable saison qui permet tout le bien-être de la vie
+primitive.
+
+Vous n'avez pas d'idée de tous les rêves que je fais dans mes courses
+au' soleil. Je me figure être aux beaux jours de la Grèce. Dans cet
+heureux pays que j'habite, on fait souvent deux lieues sans rencontrer
+une face humaine. Les troupeaux restent seuls dans les pâturages bien
+clos de haies magnifiques. L'illusion peut donc durer longtemps.
+C'est-un de mes grands amusements, quand je me promène un peu au loin
+dans des sentiers que je ne connais pas, de m'imaginer que je parcours
+un autre pays avec lequel je trouve de l'analogie. Je me souviens
+d'avoir erré dans les Alpes et de m'être crue en Amérique durant des
+heures entières. Maintenant, je me figure l'Arcadie en Berry. Il n'est
+pas une prairie, pas un bouquet d'arbres qui, sous un si beau soleil, ne
+me semble arcadien tout à fait.
+
+Je vous enseigne tous mes secrets de bonheur. Si quelque jour (ce que je
+ne vous souhaite pas et ce à quoi je ne crois pas pour vous) vous êtes
+_seule_, vous vous souviendrez de mes «promenades» _esséniennes_.
+Peut-être trouverez-vous qu'il vaut mieux s'amuser à cela qu'à se brûler
+la cervelle, comme j'ai été souvent tentée de le faire en entrant au
+_désert_. Avez-vous de la force physique? C'est un grand point.
+
+Malgré cela, j'ai des accès de spleen, n'en doutez pas; mais je résiste
+et je prie. Il y a manière de prier. Prier est une chose difficile,
+importante: C'est la fin de l'homme moral. Vous ne pouvez pas prier,
+vous. Je vous en défie, et, si vous prétendiez que vous le pouvez, je ne
+vous croirais pas. Mais j'en suis au premier degré, au plus faible, au
+plus imparfait, au plus misérable échelon de l'escalier de Jacob; Aussi
+je prie rarement et fort mal. Mais, si peu et si mal que ce soit; je
+sens un avant-goût d'extases infinies et de ravissements semblables à
+ceux de mon enfance quand je croyais voir la Vierge, comme une tache
+blanche, dans un soleil qui passait au-dessus de moi. Maintenant, je
+n'ai que des visions d'étoiles; mais je commence à faire des rêves
+singuliers.
+
+A propos, savez-vous le nom de toutes les étoiles de notre hémisphère?
+Vous devriez bien apprendre l'astronomie pour me faire comprendre une
+foule de choses que je ne peux pas transporter de notre sphère à la
+voûte de l'immensité. Je parie que vous la savez à merveille, ou que, si
+vous voulez, vous la saurez dans huit jours.
+
+Je suis désespérée du manque total d'intelligence que je découvre en moi
+pour une foule de choses, et précisément pour des choses que je meurs
+d'envie d'apprendre. Je suis venue à bout de bien connaître la carte
+céleste sans avoir recours à la sphère. Mais, quand je porte les yeux
+sur cette malheureuse boule peinte, et que je veux bien m'expliquer le
+grand mécanisme universel, je n'y comprends plus goutte. Je ne sais que
+des noms d'étoiles et de constellations. C'est toujours une très bonne
+chose pour le sens poétique.
+
+On apprend à comprendre la beauté des astres par la comparaison. Aucune
+étoile ne ressemble à une autre quand on y fait bien attention. Je ne
+m'étais jamais doutée de cela avant cet été. Regardez, pour vous en
+convaincre, Antarès au sud, de neuf à dix heures du soir, et comparez-le
+avec Arcturus, que vous connaissez. Comparez Vega si blanche, si
+tranquille, toute la nuit, avec la Chèvre, qui s'élance dans le ciel
+vers minuit et qui est rouge, étincelante, _brûlante_ en quelque sorte.
+A propos d'Antarès, qui est le coeur du Scorpion, regardez la courbe
+gracieuse de cette constellation; il y a de quoi se prosterner. Regardez
+aussi, si vous avez de bons yeux, la blancheur des Pléiades et la
+délicatesse de leur petit groupe au point du jour, et précisément
+au beau milieu de l'aube naissante. Vous connaissez tout cela; mais
+peut-être n'y avez-vous pas fait depuis longtemps une attention
+particulière. Je voudrais mettre un plaisir de plus dans votre heureuse
+vie. Vous voyez que je ne suis point avare de mes découvertes. C'est que
+Dieu est le maître de mes trésors.
+
+Écrivez-moi toujours à la Châtre, poste restante. On me fera passer vos
+lettres à Bourges. Hélas! je quitte les nuits étoilées, et les prés de
+l'Arcadie. Plaignez-moi, et aimez-moi. Je vous embrasse de coeur tous
+deux et je salue respectueusement l'illustre docteur _Ratissimo_.
+
+Vous m'avez fait de vous un portrait dont je n'avais pas besoin. En ce
+qu'il a de trop modeste, je sais mieux que vous à quoi m'en tenir. En ce
+qu'il a de vrai, ne sais-je pas votre vie, sans que personne me l'ait
+racontée? La fin n'explique-t-elle pas les antécédents? Oui, vous êtes
+une grande âme, un noble caractère et un _bon coeur_; c'est plus que
+tout le reste, c'est rare au dernier point, bien que tout le monde y
+prétende.
+
+Plus j'avance en âge, plus je me prosterne devant la bonté, parce que je
+vois que c'est le bienfait dont Dieu nous est le plus avare. Là où il
+n'y a pas d'intelligence, ce qu'on appelle bonté est tout bonnement
+ineptie. Là où il n'y a pas de force, cette prétendue bonté est apathie.
+Là où il y a force et lumière, la bonté est presque introuvable; parce
+que l'expérience et l'observation ont fait naître la méfiance et la
+haine. Les âmes vouées aux plus nobles principes sont souvent les plus
+rudes et les plus âcres, parce qu'elles sont devenues malades à force de
+déceptions. On les estime, on les admire encore, mais on ne peut plus
+les aimer. Avoir été malheureux, sans cesser d'être intelligent et bon,
+fait supposer une organisation bien puissante, et ce sont celles-là que
+je cherche et que j'embrasse.
+
+J'ai des _grands hommes_ plein le dos (passez-moi l'expression). Je
+voudrais les voir tous dans Plutarque. Là, ils ne me font pas souffrir
+du côté humain. Qu'on les taille en marbre, qu'on les coule en bronze,
+et qu'on n'en parle plus. Tant qu'ils vivent, ils sont méchants,
+persécutants, fantasques, despotiques, amers, soupçonneux. Ils
+confondent dans le même mépris orgueilleux les boucs et les brebis. Ils
+sont pires à leurs amis qu'à leurs ennemis. Dieu nous en garde! Restez
+bonne, _bête_ même si vous voulez. Franz pourra vous dire que je ne
+trouve jamais les gens que j'aime assez niais à mon gré. Que de fois je
+lui ai reproché d'avoir trop d'esprit! Heureusement que ce trop n'est
+pas grand'chose, et que je puis l'aimer beaucoup.
+
+Adieu, chère; écrivez-moi. Puissiez-vous ne pas partir! Il fait trop
+chaud. Soyez sûre que vous souffrirez. On ne peut pas voyager la nuit en
+Italie. Si vous passez le Simplon (qui est bien la plus belle chose de
+l'univers), il faudra aller à pied pour bien voir, pour grimper. Vous
+mourrez à la peine! Je voudrais trouver je ne sais quel épouvantail pour
+nous retarder.
+
+
+
+
+CXLVII
+
+A. M. SCIPION DU ROURE, AUX BAINS DE LUCQUES
+
+ Bourges, 18 juillet 1836.
+
+Madame Sand a dit à M. George tout ce que vous avez de bienveillance et
+de sympathie pour lui. Madame Sand est une bête que je ne vous engage
+pas à connaître et qui vous ennuierait mortellement; mais George est
+un excellent garçon, plein de coeur et de reconnaissance pour ceux qui
+veulent bien l'aimer.
+
+Il sera heureux de serrer la main d'un ami inconnu, et, comme il a assez
+bonne opinion de lui-même, il est très disposé à trouver parfaits ceux
+qui l'acceptent tel qu'il est. Il n'a pas eu dans sa vie d'autre bonheur
+que l'amitié. Tout le reste lui a manqué. Tout ce qui réussit aux autres
+a mal tourné pour lui. Il s'en console avec les gens qui le comprennent
+et qui le plaignent sans le sermonner.
+
+Vous lui êtes recommandé par un neveu qu'il aime et qu'il estime, et
+votre lettre seule eût ouvert son âme à la confiance. Il sera donc
+heureux de vous recevoir sous son toit quand il aura un toit quelconque.
+
+Pour le moment, il plaide contre des adversaires qui lui disputent avec
+acharnement la maison de ses pères et les caresses de ses enfants. Il
+espère cependant ouvrir bientôt la porte de ce pauvre manoir à ses vieux
+amis et à ceux qui veulent bien le trouver digne de devenir le leur.
+Vous n'aurez besoin ni de menthe sauvage, ni de _mesembriantheum_ pour
+être accueilli fraternellement. Cependant les fleurs de l'Apennin seront
+reçues avec reconnaissance, comme gage d'amitié et comme souvenir d'un
+pays aimé.
+
+R... vous tiendra au courant des événements qui vont décider de mon
+sort. Si mon espoir se réalise, je passerai les vacances en Berry.
+Sinon, j'irai en Suisse me distraire de mes déboires et peut-être vous
+rencontrerai-je là aussi. J'engagerai notre ami à vous rappeler la bonne
+promesse que vous me faites.
+
+Tout à vous.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CXLVIII
+
+A M..., RÉDACTEUR DU _JOURNAL DU CHER_
+
+ Bourges, 30 juillet 1836.
+
+Monsieur,
+
+Je n'aurais pas songé à réclamer contre l'étrange mauvaise foi avec
+laquelle le _Journal du Cher_ a rendu compte du discours de M. l'avocat
+général dans le procès en séparation qui fait le sujet de votre article.
+
+Cette relation a été transcrite dans d'autres journaux et vous avez été,
+comme eux, induit en erreur par l'évidente partialité qui a présidé à la
+rédaction première.
+
+Le journaliste du Cher, après avoir complaisamment reproduit le
+plaidoyer de mon adversaire (et, à coup sûr, ce n'est pas par amour pour
+les belles-lettres ni pour l'éloquence), a jugé convenable de rendre en
+trois lignes le discours de M. l'avocat général, discours très beau,
+très impartial et très touchant, qui a ému le public en ma faveur durant
+près de deux heures.
+
+Je me propose avec le temps d'écrire l'histoire de ce procès,
+intéressant et important non à cause de moi, mais à cause des grandes
+questions sociales qui s'y rattachent et qui ont été singulièrement
+traitées par mes adversaires, plus singulièrement envisagées par la cour
+royale de Bourges.
+
+Je chercherai, devant l'opinion publique, une justice qui ne m'a pas été
+rendue, selon moi, par la magistrature, et l'opinion publique prononcera
+en dernier ressort. Je chercherai cette justice par amour de la justice
+et pour satisfaire l'invincible besoin de toute âme honnête.
+
+Dans cette relation, dont la sincérité pourra être vérifiée par ceux-là
+mêmes qu'elle intéresse personnellement, je m'efforcerai de rendre
+l'impression générale du discours de M. Corbin et de rectifier des
+phrases que le journaliste du Cher n'a certainement pas sténographiées.
+
+Je ne croirai pas manquer aux convenances, en donnant toute la publicité
+possible à des paroles prononcées devant un nombreux auditoire, et
+recueillies par toutes les femmes, par toutes les mères avec des larmes
+de sympathie.
+
+Je dirai que, si M. l'avocat général a prononcé le mot que vous
+censurez, il ne lui a pas donné le sens qui vous blesse et qu'il a
+qualifié de noble, de _glorieux_ le sentiment de force et de loyauté
+qui dicta ma conduite en cette circonstance. M. l'avocat général me
+pardonnera d'avoir si bonne mémoire. Il est le seul de mes juges dont je
+connaisse et dont j'accepte l'arrêt.
+
+Je vous remercie, monsieur, non des éloges personnels que vous
+m'accordez dans votre journal, je ne les mérite pas; mais de la justice
+que vous rendez au vrai principe et au vrai sentiment de l'honneur
+féminin: la sincérité. Je souhaite que ce principe triomphe et je ne me
+pose pas comme l'héroïne de cette cause; je suis simplement l'adepte
+zélé ou l'adhérent sympathique de toute doctrine tendant à établir son
+règne. A ce titre, votre journal m'intéresse vivement.
+
+J'y chercherai avec attention la lumière et la sagesse dont nous avons
+tous besoin pour savoir jusqu'où doit s'étendre la liberté de la
+femme, et, dans un système d'amélioration de moeurs, où doit s'arrêter
+l'indulgence de l'homme.
+
+Je ne vous demande ni ne vous interdis la publication de cette lettre;
+je m'en rapporte à vous-même pour justifier M. l'avocat général d'une
+accusation qu'il ne mérite pas, et pour le faire de la manière la plus
+noble et la plus convenable.
+
+Agréez, monsieur, mes cordiales salutations.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CXLIX
+
+A M. GIRERD, AVOCAT, A NEVERS
+
+ Paris, 15 août 1836.
+
+Mon bon frère Girerd,
+
+J'ai déjà plusieurs fois commencé à vous répondre sans trouver une heure
+de liberté pour achever. Ces derniers événements out mis tant d'activité
+autour de nous, qu'il n'y a plus moyen de vivre pour son propre compte.
+Mais comment pouvez-vous imaginer, mon enfant, que l'amitié de Michel[1]
+se soit refroidie pour vous? l'ayant vu entouré, obsédé, écrasé comme
+il l'a été tout ce temps et, par-dessus le marché, souvent et gravement
+indisposé; je m'étonne peu qu'il n'ait point eu le temps de vous écrire.
+Je lui ai lu votre lettre, que j'ai reçue au moment de son départ. Il
+m'a dit qu'il vous écrirait de Bourges. Je crains qu'il ne soit malade;
+car, depuis dix jours, je devrais avoir de ses nouvelles et je n'en ai
+pas encore. Sa mauvaise santé m'inquiète et m'afflige beaucoup. Je l'ai
+soigné ici aussi bien que j'ai pu, et je l'ai vu bien souffrir. Nous
+avons parlé de vous tous les jours. Il vous dira, quand vous le
+reverrez, que je vous aime bien et que, de tous les amis qu'il m'a
+présentés, vous êtes celui pour lequel j'ai éprouvé le plus de
+sympathie. Quand vous reverrai-je? Je vais à la Châtre vers le 22 de ce
+mois-ci, et, vers le 30, je serai à Genève. Peut-être irai-je vous voir
+à Nevers si cela ne me détourne pas trop de ma route et n'augmente pas
+ma fatigue d'une manière trop exorbitante. Je serais si heureuse de
+connaître votre femme, votre enfant, votre patrie! Et le cap Sunium!
+nous avons fait de beaux rêves d'amitié, de repos, de bonheur! les
+réaliserons-nous?
+
+Écrivez-moi à la Châtre, poste restante, du 20 au 30. Adieu, bon frère.
+Embrassez votre femme pour moi; dites-lui que je suis un bon garçon
+et que je suis bien heureuse de lui inspirer un peu de bienveillance.
+Peut-être m'accordera-t-elle de l'amitié si j'ai le bonheur de la
+connaître. On fait mon portrait de nouveau: je vous l'enverrai, ou je
+vous le porterai, ce qui me plairait bien mieux.
+
+Tout à vous de coeur.
+
+GEORGE.
+
+ [1] Michel (de Bourges).
+
+
+
+
+CL
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Nohant, 18 août 1836.
+
+Chère maman,
+
+J'allais partir pour Paris, au moment où mon fils est arrivé, tout seul
+comme un homme, et si impatient de me revoir, qu'il n'a pu prendre sur
+lui de rester un jour de plus à Paris pour vous embrasser. Cependant
+il en avait l'intention; car, d'après des reproches que je lui avais
+adressés à ce sujet, il m'écrivit, quelques jours avant son arrivée, une
+lettre que je vous envoie, et où vous verrez qu'il a de bons sentiments
+pour vous, malgré sa paresse ou son étourderie. Ce pauvre cher enfant
+est bien heureux d'être ici: il joue avec sa soeur et il respire le
+bon air de la campagne. Il n'a guère envie de retourner à Paris, et
+ce serait, je crois, les priver l'un et l'autre du meilleur temps de
+l'année que de les y ramener avant la fin des vacances. Je pense donc
+que je n'irai pas avant cette époque, et, en attendant, nous allons
+faire un petit voyage dans le Nivernais et dans l'Allier. Ils s'en font
+une grande fête et je suis bien heureuse de les voir heureux. Nous avons
+passé ces jours-ci à coller du papier dans mon cabinet de toilette;
+nous en avons fait une petite pièce charmante où Maurice installe ses
+joujoux, ses livres et ses crayons. Nous pensons à vous, à votre ardeur,
+et à votre habileté dans ces grands travaux, à votre bon goût, et à
+votre passion pour planter des clous. Quant à moi, j'en ai un torticolis
+effroyable.
+
+Je vous envoie une lettre pour Pierret. Engagez-le à me répondre le plus
+vite possible; car je pars à la fin du mois, pour ma petite tournée.
+Donnez-moi en même temps de vos nouvelles, et soignez-vous bien afin de
+ne m'en donner que de bonnes. Adieu, chère maman; je tombe de fatigue
+et m'endors en vous embrassant de toute mon âme, ce qui me donnera une
+bonne nuit, j'en réponds.
+
+Maurice vous écrira directement; aujourd'hui, la lettre est assez
+grosse. Renvoyez-moi la lettre de Maurice, pour ne pas démembrer ma
+collection; ce sont mes trésors, j'aime mieux cela que tous les romans
+du monde.
+
+
+
+
+CLI
+
+A M. FRANZ LISZT, A GENÈVE
+
+ Nohant, 18 août 1836.
+
+J'ai failli vous arriver le jour du concert. Qu'eussiez-vous dit, si, au
+milieu du grand morceau brillant de Puzzi-Primo, je fusse entrée avec
+mes guêtres crottées et mon sac de voyage, et si je lui eusse frappé sur
+l'épaule au point d'orgue?
+
+Puzzi-Primo ne se fût pas déconcerté, accoutumé qu'il est à braver
+insolemment les regards d'un public infatué de lui; voire d'un public
+de métaphysiciens, de Genevois. Mais Puzzi-Secondo, moins blasé sur le
+triomphe et moins certain de la douce bienveillance des demoiselles de
+seize ans, eût fait une exclamation inconvenante, qui n'eût pas été dans
+le ton du morceau.
+
+J'aurais eu le plus grand plaisir du monde à vous faire manquer votre
+rentrée et à vous faire gâcher et massacrer votre finale. J'aurais, la
+première, tiré un sifflet, un mirliton, une guimbarde de ma poche, et
+j'aurais donné au public de métaphysiciens le signal des huées. J'aurais
+dit: «Messieurs, je suis l'agréable auteur de bagatelles immorales qui
+n'ont qu'un défaut, celui d'être beaucoup trop morales pour vous. Comme
+je suis un très grand métaphysicien, par conséquent très bon juge en
+musique, je vous manifeste mon mécontentement de celle que nous venons
+d'entendre, et je vous prie de vous joindre à moi, pour conspuer
+l'artiste vétérinaire et le gamin musical que vous venez d'entendre
+cogner misérablement cet instrument qui n'en peut mais.»
+
+A ce discours superbe, les banquettes auraient plu sur votre tête, et
+je me fusse retirée fort satisfaite, comme fait Asmodée après chaque
+sottise de sa façon.
+
+Sans plaisanterie, mes chers enfants, si j'avais eu cent écus, je
+partais et j'arrivais à l'heure dite. Pourquoi n'avez-vous pas ouvert
+une souscription pour me payer la diligence? Je vous déclare que, dans
+six semaines ou deux mois, si vous êtes toujours là-bas, j'irai, quelque
+orage qu'il fasse aux ceux, quelque calme plat qui règne dans mes
+finances. Vous me nourrirez bien pendant une quinzaine: je fume plus que
+je ne mange, et ma plus grande dépense sera le tabac. Je serais allée
+vous rejoindre dans le courant du mois, si je n'étais retenue ici par
+mes affaires.
+
+Je prends possession de ma pauvre vieille maison, que le baron veut bien
+enfin me rendre (où je vais m'enterrer avec mes livres et mes cochons),
+décidée à vivre agricolement, philosophiquement et laborieusement,
+décidée à apprendre l'orthographe aussi bien que M. Planche, la logique
+aussi bien que feu mon précepteur, et la métaphysique aussi bien que le
+célèbre M. Liszt, élève de Ballanche, Rodrigues et Sénancour. Je veux,
+en outre, écrire en coulée et en bâtarde, mieux que Brard et Saint-Omer,
+et, si j'arrive jamais à faire au bas de mon nom le parafe de M.
+Prudhomme, je serai parfaitement heureuse et je mourrai contente. Mais
+ces graves études ne m'empêcheront pas d'aller voir de temps en temps
+mes mioches à Paris, et vous autres, là où vous serez. Hirondelles
+voyageuses, je vous trouverai bien, pourvu que vous me disiez où vous
+êtes, et je serai heureuse près de vous tant que vous serez heureux près
+de moi.
+
+Je suis maintenant avec mes enfants dans la chère vallée Noire.
+
+J'ai vu madame Liszt la veille de mon départ de Paris. Elle se portail
+bien et je l'ai embrassée pour son fils et pour moi. J'ai vu une fois
+Emmanuel, qui m'a chargée de le rappeler à votre amitié et qui m'a
+questionnée avec intérêt sur votre compte. On dit que notre cousin Heine
+s'est pétrifié en contemplation aux pieds de la princesse Belgiojoso.
+Sosthènes[1] est mort, ou il s'est reconnu dans un passage de la lettre
+imprimée, car je ne I'ai pas revu depuis ce temps-là.
+
+Moi, je me porte bien, je suis bête comme une oie. Je dors douze heures,
+je ne fais rien du tout que coller des devants de cheminée, encadrer
+des images, collectionner des papillons, éreinter mon cheval, fumer mon
+narghilé, _conter des contes_ à Solange, écouter du fond d'un nuage de
+tabac, à travers une croûte opaque d'imbécillité et de béatitude, les
+pitoyables discours facétieux ou politiques de mes douze amis, tous plus
+bêtes que moi. De temps en temps, je me lève dans un accès de colère
+républicaine; mais je m'aperçois que cela ne sert à rien, et je me
+replonge dans mon fauteuil sans avoir rien dit.
+
+Au fond, je ne suis pas gaie. Peut-on l'être, tout à fait, avec sa
+raison? Non. La gaieté n'est qu'un excitant, comme la pipe et le café.
+L'être qui en use n'en est ni plus fort ni plus brillant. Tout mon désir
+est de m'abrutir, de m'appliquer aux occupations les plus simples, aux
+plaisirs les plus tranquilles et les plus modestes. Je crois que j'en
+viendrai aisément à bout. La vie active ne m'a jamais éblouie. Elle
+m'a fait mal aux yeux; mais elle ne m'a pas obscurci la vue. J'espère
+vieillir en paix avec moi-même et avec les autres.
+
+Bonsoir, mes enfants; soyez bénis. À vous!
+
+GEORGE.
+
+ [1] Sosthènes de la Rochefoucauld.
+
+
+
+
+CLII
+
+A MADAME D'AGOULT, A GENÈVE
+
+ Nohant, 20 août 1836.
+
+_Quoi qu'il arrive_ désormais, et sans aucun prétexte de retard que
+ma propre mort, je serai à Genève dans les quatre premiers jours de
+septembre. Je quitte Nohant le 28, je passe vingt-quatre heures à
+Bourges, et je me lance par Lyon. Les diligences sont pitoyables et
+ne vont pas vite. C'est pourquoi je ne puis vous fixer le jour de mon
+arrivée. Répondez-moi courrier par courrier où il faut que je descende à
+Genève. Nos lettres mettent quatre jours à parvenir. Vous avez le temps
+juste de me répondre un mot.
+
+Nous ferons ce que vous voudrez. Nous irons ou nous nous tiendrons où
+vous voudrez. Pourvu que je sois avec vous, c'est tout ce qu'il me faut.
+Je vous avertis seulement que j'ai mes deux mioches avec moi. S'il m'eût
+fallu attendre la fin de leurs vacances pour tous aller voir, c'eût été
+encore six semaines de retard. Je les emmène donc. Ils sont peu gênants,
+très dociles, et accompagnés d'ailleurs d'une servante qui vous en
+débarrassera quand ils vous ennuieront. Si j'ai une chambre, que vous
+donniez un matelas par terre à Maurice, un même lit pour ma fille et
+pour moi nous suffiront. A Paris, nous n'en avons pas davantage quand
+ils sortent tous deux à la fois. La servante couchera à l'auberge.
+
+Quand je voudrai écrire, si l'envie m'en prend (ce dont j'aime à
+douter), vous me prêterez un coin de votre table. Si toute cette
+population que je traîne à ma suite vous gêne, vous nous mettrez tous à
+l'auberge, que vous m'indiquerez la plus voisiné de votre domicile. En
+attendant, vous me direz où est ce domicile, car je ne m'en souviens
+plus, et j'écris au hasard _Grande Rue_ sur l'adresse, sans savoir
+pourquoi.
+
+Adieu, mes enfants bien-aimés. Je ne retrouverai mes esprits (si
+toutefois j'ai des _esprits_), je ne commencerai à croire à mon bonheur
+qu'auprès de vous.
+
+
+
+
+CLIII
+
+A-M. AUGUSTE MARTINEAU DESCHENEZ. A PARIS
+
+ Nohant, 21 août 1836.
+
+Tu sais que mon procès est terminé. Je suis à Nohant en liberté et en
+sécurité. Je ne te parlerai plus de mes affaires. Les journaux sont là
+pour raconter ces mortels ennuis que je veux oublier, et sur lesquels il
+ne m'est pas possible de revenir, même avec mes plus chers amis.
+
+Je comptais aller à Paris chercher Maurice, qui entrait en vacances et
+serrer la main de mes bons camarades. Mais le tracas de mes affaires en
+désarroi m'a retenue à Nohant quelques jours de plus que je ne pensais.
+Pendant ce temps, Maurice est venu me trouver. Maintenant que le voilà
+hors du triste Paris, il n'a guère envie d'y retourner avant la fin des
+vacances. Pour le distraire de son année scolaire et de mes angoisses,
+qu'il a si vivement partagées, je l'emmène, ainsi que Solange, à Genève,
+où Liszt et une dame fort distinguée, que j'aime beaucoup et qui tient
+de fort près à mon ami le musicien, nous attendent depuis longtemps.
+
+Nous partons le 28, et nous reviendrons à Paris tous ensemble à la fin
+du mois. Ne dis à personne que je vais faire ce petit voyage. Un tas
+d'oisifs viendraient m'y relancer, soit par écrit, soit en personne, et
+je vais tâcher d'oublier la littérature au bord des lacs.
+
+Je te verrai donc au mois d'octobre, mon cher Benjamin, et, si je puis
+t'enlever, je t'emmènerai passer quelque temps à Nohant. Tu es employé
+du gouvernement, pauvre enfant! arrange-toi alors pour avoir une bonne
+maladie de poitrine ou d'estomac (_censé_, comme dit Maurice), afin
+de prendre l'air de la campagne sous mes vieux noyers et sous l'aile
+paternelle de ton vieux George.
+
+Donne-moi, en attendant, de tes nouvelles à Genève sous le couvert de
+Liszt, _Grande Rue_, et aime-moi comme je t'aime.
+
+Adieu.
+
+
+
+
+CLIV
+
+A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE, A ANGERS
+
+ Nohant, 21 août 1836.
+
+Mademoiselle,
+
+Je ne connais qu'une croyance et qu'un refuge: la foi en Dieu et en
+notre immortalité. Mon secret n'est pas neuf, il n'y a rien autre.
+
+L'amour est une mauvaise chose, ou, tout au moins une tentative
+dangereuse. La gloire est vide et le mariage est odieux. La maternité a
+d'ineffables délices; mais, soit par l'amour, soit par le mariage, il
+faut l'acheter à un prix que je ne conseillerai jamais à personne d'y
+mettre. Quand je suis loin de mes enfants, dont l'éducation absorbe une
+grande part du temps, je cherche la solitude et j'y trouve, depuis que
+j'ai renoncé à beaucoup de choses impossibles, des douceurs que je
+n'espérais pas.
+
+Je tâcherai de les exprimer, sous une forme poétique, dans un de mes
+ouvrages que j'augmente d'un volume: _Lélia_, que vous avez la bonté de
+juger avec indulgence et où j'ai mis plus de moi que dans tout autre
+livre. Puisque vous me croyez en savoir plus long que vous sur la
+science de la vie, je vous renvoie à la prochaine réimpression de cet
+ouvrage.
+
+Mais j'ai bien peur que vous ne vous trompiez en m'attribuant le pouvoir
+de vous guérir. Vous trouverez de vous-même tout ce que j'ai trouvé, et
+vous le trouverez mieux approprié à vos facultés. Espérez, il y a des
+temps d'épreuves; mais celui qui nous fait malheureux prend soin de nous
+alléger le fardeau quand il devient trop lourd. Vous me paraissez être
+un de ses _vases d'élection_. Vous avez donc à le remercier _d'être_,
+sauf à savoir de lui, peu à peu, à quoi il vous destine.
+
+Je voudrais être de ceux qui le prient avec ardeur et qui sont sûrs
+d'être exaucés. Je lui demanderais pour vous le bonheur ou, tout au
+moins, le calme et la résignation que vous me semblez faite pour
+comprendre et digne de posséder.
+
+Agréez l'assurance de ma haute considération.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CLV
+
+A M. ALEXIS DUTEIL, A LA CHÂTRE
+
+ Genève, septembre 1836.
+
+Je passe mon temps fort agréablement à Genève, mon cher ami. Je te
+raconterai cela en détail, au coin du feu. J'ai à peine le temps de
+dormir. Mais je veux te dire que j'ai reçu ta lettre et que je te
+remercie mille fois de t'occuper de ton camarade absent et de ne pas
+négliger ses affaires, qu'il néglige si bien.
+
+Et la vendange! cher Dyonisius? Songe à la vendange! songe à te faire du
+vin blanc potable. Ne néglige pas un point aussi important.
+
+Je serai à Nohant dans les premiers jours d'octobre. Je pars d'ici le
+30. Je m'arrêterai à Lyon. Je te porte du bon tabac à priser, et force
+cigarettes.
+
+Adieu, bon vieux; dis à ta femme que je l'aime; aimez-moi, tous deux. A
+bientôt!
+
+Mes mioches se portent à merveille. Ils supportent la fatigue
+héroïquement. Ursule n'est pas de même.[1] Elle était très épouvantée
+l'autre jour de se trouver dans un village appelé Martigny. Elle se
+croyait à la Martinique et ne se consolait que dans l'espoir d'en
+rapporter de bon café (historique).
+
+Je suis ici: l'objet de la curiosité publique. Je ne fais pas un pas, je
+ne dis pas un mot qui n'en fasse faire et dire mille. Néanmoins on en
+est à la bienveillance pour moi, c'est la mode présentement.
+
+Adieu, et _me ama_.
+
+ [1] Ursule Josse, femme de chambre de George Sand.
+
+
+
+
+CLVI
+
+A MADAME D'AGOULT, A GENÈVE
+
+ Lyon, le 3 octobre 1836.
+
+Chers enfants,
+
+Je suis à Lyon le bec dans l'eau. Je voulais partir sur-le-champ en
+recevant cette jolie lettre; mais je n'ai trouvé de places dans les
+diligences que pour le 3, c'est-à-dire pour aujourd'hui. Cela fait que
+j'enrage.
+
+Au lieu de passer encore, près de vous, quelques-uns de ces beaux, jours
+qu'on cherche tant et qu'on attrape si peu, je suis dans la plus bête de
+toutes les villes du royaume, flânant avec madame Montgolfîer et _un
+tas de particuliers que je ne connais ni d'Eve ni d'Adam._ Ils m'ont
+trimballée à Fourvières. N'y allez jamais! _il est bien pénible_ et _il_
+n'est pas _bien joli._ Puis ils m'ont menée au Gymnase, entendre piauler
+et piailler madame***, qui est, comme vous savez, toute pointue.
+Hier, ils m'ont assassinée en me faisant entendre _Guillaume Tell_,
+abominablement écorché et massacré par le plus plat orchestre et les
+plus, ignobles chanteurs que j'aie jamais entendus.
+
+Cela, au reste, m'a fait du bien, en ce sens que je me suis réconciliée
+avec les théâtres d'Italie, que je méprisais beaucoup trop. Si la
+seconde ville de France chante si faux et si salement, sans offenser
+personne, il faut rendre hommage aux villes de cinquième et sixième
+ordre de l'Italie. On y chante juste, et, si on y a mauvais goût, on y a
+du chic, de l'élan et du toupet.
+
+Aujourd'hui, on m'a fait dîner dans un restaurant très burlesque.
+On entre dans une cuisine, on monte à talons un escalier plein
+d'immondices, et on arrive à une petite chambre fort sale, où on vous
+sert cependant un très bon dîner. Ce soir, nous sommes rentrés chez
+madame Montgolfîer, et un monsieur--que vous connaissez, à ce qu'on
+dit,--m'a chanté, sans aucune espèce de voix, deux ou trois morceaux de
+Schubert que je ne connaissais pas. J'ai deviné que cela devait être
+très beau.
+
+La _Montgolfière_ me paraît une excellente femme un peu atteinte par la
+cancanerie, l'investigation et la curiosité provinciales, brodant un
+peu, amplifiant pas mal, et jugeant parfois à côté; du reste, proclamant
+et pratiquant des sentiments très élevés, et possédant des facultés et
+des qualités qui n'ont manqué que d'un peu plus de développement. Je la
+crois très sincèrement zélée pour Franz et très dévouée à vous. Elle est
+charmante pour moi. Gévaudan, qui m'avait quittée à moitié chemin pour
+prendre une route plus courte, a reparu tout à coup hier sur mon horizon
+mélancolique. Il prétend être rappelé à Lyon par sa caisse de cigares,
+qu'il faut recevoir et payer. _As you like it, all is well that ends
+well,_ et beaucoup d'autres proverbes shakespeariens qui ne changeront
+rien à nos positions respectives. Je suis charmée de le voir, il promène
+mes _Piffoels_[1] pendant que je travaille le matin à notre fameuse
+relation[2], mais je crois qu'il fait _much ado about nothing._
+
+Bonsoir, mes bons et chers enfants. Aimez-moi seulement la moitié de ce
+que je vous aime, et ce sera beaucoup. Je n'ai pas le droit de vous en
+demander davantage. Vous vous occupez tant le coeur et l'esprit l'un
+et l'autre, qu'il ne reste pas une part de première qualité pour les
+_rustres_ de mon espèce, _gens solitaria_ et thérapeutique. Mais cela ne
+m'empêche pas de vous mettre en première ligne dans mes affections, sans
+me soucier de «l'équilibre de la vie morale et intellectuelle».
+
+Fazy[3] m'a envoyé le cachet. Je ne vous charge pas de le remercier.
+Il m'a dit qu'il serait le 4 à Lyon: c'est donc demain que je le
+remercierai moi-même avec toute l'ardente effusion que vous me
+connaissez. Je vous prie de donner une bonne poignée de main pour moi au
+major[4] et à Grast[5], que j'aime beaucoup parce qu'il abonde toujours
+dans mon sens. Rappelez-moi au souvenir de mademoiselle Mérienne[6],
+donnez un grandissime coup de pied _gévaudanitique_ au _Rat_, et, quant
+à madame sa mère, je crois que j'aurais dû aller lui faire une visite,
+car elle a été _jadis_ très obligeante pour moi. Mais je sais que,
+depuis, elle m'a prise en horreur, à cause de la redingote (ou
+_redinglande_) de son fils. Le fait est que je l'ai oubliée absolument,
+comme tout ce qui me paraît hostile est oublié de moi en cette vie et en
+l'autre. _Amen!_
+
+Les _Piffoels_ ronflent et se portent bien. Moi, je vous _bige_ et vous
+presse tous deux dans mes bras.
+
+Je supplie Franz de m'envoyer ici mon épreuve d'_André_, courrier par
+courrier, sous enveloppe. Si vous avez quelques courses à me faire
+faire, dépêchez-vous de m'écrire. Adieu.
+
+_Hôtel de Milan, place des Terraux, à Lyon._
+
+ [1] Sobriquet donné par Litz à Maurice et à Solange
+ [2] Voy. les _Lettres d'un voyageur._
+ [3] James Fazy, président de la république de Genève
+ [4] Le major Pictet, de l'armée fédérale Suisse, frère du savant
+ docteur Pictet.
+ [5] Grast, réfugié piémontais, alors à Genève.
+ [6] Mademoiselle Mérienne, artiste peintre, à Genève.
+
+
+
+
+CLVII
+
+A M. FRANZ LISZT, A PARIS
+
+ Nohant, 10 octobre 1836.
+
+Que devenez-vous, mes enfants chéris? Je reçois des lettres de tout
+Genève, excepté de vous. Fazy et Grast m'ont déjà écrit. Ils me disent
+que vous avez été donner un concert à Lausanne et que vous serez bientôt
+à Paris. Moi aussi, j'y serai et j'aurai besoin de vous y retrouver pour
+adoucir les jours de rentrée des _Piffoels_ à leurs écoles respectives.
+
+Ce moment-là est fort triste pour moi, tous les ans, et plus je vais,
+plus il le devient; car je n'ai plus d'autre passion que celle de la
+progéniture. C'est une passion comme les autres, accompagnée d'orages,
+de bourrasques, de chagrins et de déceptions. Mais elle a sur toutes
+les autres l'avantage de durer toujours et de ne se rebuter de rien. En
+attendant la séparation, nous nous reposons ici.
+
+Je me suis avisée, après avoir mis ma lettre à la poste de Lyon, qu'en
+raison du blocus, la convention postale était peut-être rompue et que
+j'aurais dû affranchir. Vous me direz si vous l'avez reçue.
+
+Et vous, mes bons _Fellows_[1], nos chers projets tiennent-ils toujours?
+Je fais approprier ma chambre le mieux possible pour y loger Marie.
+Jamais je n'ai eu tant le souci de la propriété. Je m'aperçois de
+mille inconvénients qui ne m'avaient jamais frappée. Je crains que les
+appartements ne soient froids et incommodes. Je fais faire des rideaux,
+chose inconnue dans ma chambre jusqu'à ce jour. Si j'avais le temps, je
+ferais bâtir une aile à mon castel. Je suis aussi grognon envers les
+ouvriers que le marquis de Morand. Enfin mes amis me demandent si j'ai
+attrapé quelque maladie en Suisse pour prendre tant de soins et de
+précautions.
+
+Avec tout cela, j'ai une peur affreuse que ma belle comtesse ne se croie
+ici dans un champ de Cosaques. J'ai déjà essayé de l'y installer en
+peinture, et je regarde à chaque instant le portrait, pour voir s'il
+ne bâille pas et s'il ne s'enrhume pas. N'allez pas me donner tous ces
+tourments pour rien, mes bons amis; que j'en sois au moins récompensée
+par votre présence. Je ne puis promettre à Marie qu'elle sera contente
+de mon domicile et de mon rustre entourage; mais elle sera contente de
+mon zèle, de mon assiduité et du dévouement absolu de moi et de tous les
+miens.
+
+Venez donc bientôt, _Fellows!_ Les _Piffoels_ comptent sur vous.
+
+Moi, je suis un peu spleenétique. Je ne sais pas trop pourquoi. C'est
+peut-être parce que je n'ai pas d'argent. Adieu, mes enfants. Si vous ne
+venez pas tout de suite à Paris, écrivez-moi chez Didier, rue du Regard,
+6. J'y serai du 20 au 25.
+
+Aimez-vous un peu le solitaire marchand de cochons? Il vous aime de
+toute son âme et vous _bige_ mille fois.
+
+ [1] Sobriquet que se donnait Liszt et qu'il donnait aussi à son élève,
+ Hermann Cohen.
+
+
+
+
+CLVIII
+
+A M. DUDEVAN, A PARIS
+
+ Paris, novembre 1836.
+
+L'état de Maurice me tourmente beaucoup. Je ne le lui dis pas, mais je
+crains qu'il n'ait une maladie de langueur. Il ne dort que d'un sommeil
+léger et entrecoupé de rêves. Ce n'est pas là le sommeil de son âge. Il
+ne souffre pas; mais les deux médecins qui le voient, celui du collège
+et celui qui vient ici tous les jours, comme ami, lui trouvent les mêmes
+symptômes d'excitation nerveuse et d'agitation au coeur.
+
+Je ne sais comment faire pour partir. J'ai besoin d'être à Nohant; mais,
+dès que je parle de mon départ, il fond en larmes et la fièvre le prend.
+Je l'ai tant raisonné, qu'il se soumet à tout ce que j'exige. Il ne
+dit rien; mais il est malade. Venez à mon secours, je vous en supplie.
+Parlez-lui avec tendresse et douceur. Cet enfant chérit également ses
+parents; mais il est faible de corps et de caractère. La sévérité le
+brise et le consterne.
+
+Les médecins recommandent de lui épargner la contrariété, cela devient
+bien embarrassant. Comment élever un enfant sans le contrarier? Ils
+disent que c'est une fièvre de croissance, mais qu'une maladie plus
+grave peut se développer, si l'on irrite cette fièvre. En effet, je lui
+trouve, la nuit, le coeur plus agité encore que lorsque ces messieurs
+l'examinent. Je tremble qu'il ne soit attaqué de la maladie dont j'ai
+souffert toute ma vie et dont je souffre toujours. Si j'étais au moins
+assurée qu'il eût une aussi bonne constitution, que moi! Mais il n'en
+est pas ainsi. Le chagrin lui est contraire.
+
+Je vous assure qu'on a fait une grande faute, je dirai même un grand
+crime, en informant cet enfant de ce qu'il devait ignorer, de ce qu'il
+pouvait du moins ignorer en partie et ne comprendre que vaguement. Le
+mal est fait, ce n'est ni vous ni moi qui l'avons voulu. Quant à moi,
+j'ai la conscience d'avoir toujours travaillé à lui faire partager
+également son affection entre vous et moi.
+
+Aujourd'hui, il ne s'agit plus de nos dissensions personnelles; il
+s'agit d'un intérêt qui passe avant tout: la santé de notre enfant. Ne
+le jetons pas, au nom du ciel! dans une rivalité d'affection qui excite
+sa sensibilité déjà trop vive. De même que je l'encourage dans sa
+tendresse pour vous, ne le contrariez pas dans sa tendresse pour moi.
+Venez le voir ici tant que vous voudrez. S'il vous est désagréable de me
+rencontrer, rien n'est plus facile que de l'éviter. Quant a moi, je n'y
+ai aucune répugnance. L'état où je vois Maurice fait taire tout autre
+sentiment que le désir de le calmer, de le guérir au moral et au
+physique.
+
+Je resterai ici jusqu'à ce qu'il soit rétabli et je ne ferai rien à son
+égard que vous n'approuviez. Secondez-moi, vous aimez votre fils autant
+que je l'aime. Épargnez-lui des émotions qu'il n'a pas la force de
+supporter. Si je lui disais du mal de vous, je lui ferais beaucoup de
+mal. Que la précaution soit réciproque.
+
+Quel intérêt aurions-nous maintenant à nous combattre dans le coeur d'un
+pauvre enfant plein de douceur et d'affection? Ce serait pousser trop
+loin la guerre, et, quant à moi, je ne la comprends pas à ce point.
+
+A. D.
+
+Maurice ignore absolument mes inquiétudes. Il s'attend toujours à
+rentrer au collège d'un jour à l'autre. Ne lui parlez pas de son
+battement de coeur. Le médecin dit toujours devant lui que ce n'est rien
+du tout.
+
+
+
+
+CLIX
+
+A M. SCIPION DU ROURE, A ARLES
+
+ Paris, 13 décembre 1836.
+
+J'ai reçu votre lettre aujourd'hui seulement. Vous m'annoncez que vous
+partez de chez vous le 10 décembre. Je crains bien que la réponse que je
+vous adresse par le même courrier à Montélégier n'arrive pas à temps.
+Dans cette lettre, je vous disais ce que je vais vous répéter.
+
+Mon fils est malade. D'un jour à l'autre, je m'apprête à partir; mais je
+ne puis le mettre en voiture, sans la permission du médecin: Et puis son
+père me le refuse; moi, je ne me soumets jamais aux refus. Je tranche le
+noeud avec l'épée de ma volonté, qui n'est pas tout à fait aussi bien
+trempée que celle d'Alexandre, mais qui n'est pas moins logique.
+
+Voici donc ce que vous allez faire si vous arrivez à Nohant avant moi.
+A peine arrivé, vous m'écrirez et je vous répondrai un billet tous les
+soirs pour vous donner mon bulletin. Vous m'écrirez également tous les
+soirs.
+
+Les lettres mettent vingt-quatre heures à faire le chemin. Ce sera une
+manière de vous faire prendre patience.
+
+Vous êtes recommandé à mes amis et il est ordonné à mes domestiques de
+vous recevoir, héberger, servir, aimer et honorer, sous peine de mort.
+Vous vous installerez dans la meilleure chambre possible. Puis vous vous
+promènerez, puis vous lirez, puis vous m'écrirez; installez-vous à cet
+effet dans mon cabinet.
+
+Puis vous préparerez la maison à nous recevoir; car nous arriverons
+trois ou quatre, et je ne crois pas qu'il y ait une chambre potable pour
+mes hôtes. Je vais joindre ici une note de tous les travaux que je vous
+confie. Vous serez secondé par ma duègne, Rosalie, femme intelligente,
+active et revêche, qui aime à être employée _aux grandes choses_ et qui
+vous adorera. Voilà!
+
+Puis vous serez philosophe, puis vous mènerez la vie de l'ermite et du
+pèlerin, puis vous serez bien certain que j'enrage pour deux raisons:
+la première, parce que je vous fais attendre; la seconde, parce que mon
+fils est malade. Je hais Paris, j'y meurs de spleen et je n'y
+resterai pas une heure de plus qu'il ne faudra. J'y suis d'une humeur
+massacrante, d'un caractère insupportable, toujours affairée, obsédée,
+pestant d'être détournée de mes amis par une foule de sots, ne faisant
+ni ce que je veux, ni ce que je dois, en grillant de secouer la boue de
+cette ville maudite.
+
+S'il ne fait pas plus chaud dans la vallée Noire, du moins nous aurons
+de beaux brouillards et de superbes bruits de vent dans les arbres.
+
+J'ai pleuré toute la nuit dernière dans ma chambre d'auberge, uniquement
+par désespoir de ne pas voir le ciel et de ne pas entendre souffler
+l'air. Si je ne sais quel incident prolongeait mon séjour ici d'un
+certain nombre de jours, vous le sauriez aussitôt et vous tiendriez me
+rejoindre rue Laffitte, 21.--Voilà mes précautions prises.--A la garde
+de Dieu! Il est impossible que nous échappions encore cette fois l'un
+à l'autre, si vous avez un aussi vif désir que moi de serrer une main
+amie.
+
+Tout ce que vous m'annoncez de vous me convient de plus en plus, surtout
+s'il est bien certain que vous ne _cultivez pas les belles-lettres._
+J'en ai plein le dos. Ainsi nous nous entendrons.
+
+Adieu, au revoir. Tout à vous de coeur.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CLX
+
+AU MÊME, A PARIS
+
+ Paris, 5 janvier 1837.
+
+Quelque temps qu'il fasse, je pars samedi matin et je vous emmène dans
+une horrible charrette que son propriétaire berrichon a nommée, Dieu me
+pardonne? _calèche_ en me la prêtant. Vous n'y serez pas bien, je vous
+en avertis; mais vous y serez consolé du froid par _les perles_ de ma
+conversation. Je crains bien que vous n'invoquiez souvent les charmes de
+la solitude. Cela ne me regarde pas.
+
+Mettez vos paquets à la diligence. N'ayez avec vous qu'un excessivement
+petit sac de nuit, et soyez rue du Regard, n° 6, à sept heures du matin,
+jour ou non, mort ou vif. C'est une drôle de partie de plaisir que je
+vais vous faire faire!
+
+Si on me dit jamais que vous n'êtes pas mon véritable ami, après
+pareille épreuve, j'aurai quelque raison de croire au moins à votre
+persévérance stoïque.
+
+Je ne vous dirai pas un mot de mon amitié aujourd'hui, pour vous punir
+d'en avoir douté hier.
+
+Tout à vous.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CLXI
+
+A MADAME D'AGOULT, A PARIS
+
+ Nohant, 18 janvier 1837.
+
+Eh bien, chère, où êtes-vous donc? Partez-vous? Arrivez-vous? Je vous
+croyais si près, ces jours-ci, que je vous avais écrit à Châteauroux.
+
+Rollinat vous attendait pour vous offrir ses services et vous embarquer.
+Mais le voilà, aujourd'hui! Il arrive seul, et, de vous, point de
+nouvelles. Je vous écris à tout hasard, désirant de tout mon coeur que
+la _présente_ ne vous trouve plus à Paris. Venez donc! Sauf les rideaux,
+qui sont trop courts de trois pieds, votre chambre est habitable. Il n'y
+a pas un souffle d'air. Le garde-manger est garni de gibier. Il y a
+du bois sec sous le hangar. L'aubergiste de la poste, chez lequel la
+diligence de Blois vous dépose, est averti; vous aurez, pour venir de
+Châteauroux à Nohant, une voiture fermée et des chevaux. Ainsi, ne
+vous occupez de rien. Nommez-vous seulement, ou nommez-moi, et on vous
+servira. A revoir bientôt, tout de suite, n'est-ce pas? Si le bon
+Grzymala [1] veut vous accompagner, emmenez-le. Sa présence augmentera
+(s'il est possible) l'honneur et le bonheur de la vôtre.
+
+Le futur précepteur[2] est chargé de ne pas quitter Paris sans
+s'informer de vous et mettre à vos pieds son bras et ses jambes. Je
+voudrais pouvoir vous envoyer prendre par un ballon chauffé à la vapeur;
+mais l'argent me manque.
+
+Tout à vous de coeur.
+
+G. S.
+
+Franz (si Marie est partie), ma lettre allumera votre pipe, et je _vous
+bige_. Venez le plus tôt possible.
+
+ [1] Le comte Albert Grzymala, Polonais, ami de George Sand.
+ [2] Eugène Pelletan.
+
+
+
+
+CLXII
+
+A M. ADOLPHE GUBROULT, A PARIS
+
+ Nohant, 14 février 1837.
+
+Mon cher camarade,
+
+Il faut absolument que vous me trouviez l'adresse de ma _suivante_. Je
+vous envoie une seconde lettre pour elle, je suis extrêmement pressée
+d'en avoir la réponse. Pardon, mille fois, de la corvée. Donnez-moi à
+tous les diables; mais faites un dernier effort de courage pour obliger
+le plus oublieux de vos amis.
+
+Pour du talent, vous n'en manquez pas; votre article en est rempli. Mais
+ce n'est pas le compliment que vous attendez de moi: vous voulez que je
+rende justice à vos opinions. En leur rendant justice, je ne vous dirai
+que des injures.
+
+Oui, mon ami, _vous êtes une canaille, une franche canaille. Ah!
+Bertrand, je ne vous reconnais pas là!_
+
+Que vous vouliez du bien aux Arabes, que vous soyez tenté de travailler
+à leur liberté, que vous accusiez le despotisme de l'Égyptien, soit:
+c'est prendre le bon côté des choses, en ce qui concerne l'Orient. Mais,
+malheureux (je parle ici aux saint-simoniens plus qu'à vous), vous
+abandonnez la cause de la justice et de la vérité en France, là où elle
+pouvait être comprise plus vite que partout ailleurs et où elle le sera,
+n'en doutez pas, par nos enfants.
+
+Si peu que vous eussiez fait, on eût pu dire qu'il existait une société
+conservatrice du grand principe d'égalité. Principe banni, chassé, honni
+et persécuté par toute la terre, mais réfugié dans le coeur d'un petit
+nombre d'hommes de bien. Un jour, vous eussiez été des dieux peut-être!
+
+Vous avez été forcé de chercher à l'étranger des moyens d'existence. Il
+vaudrait mieux se brûler la cervelle que de les tenir d'un gouvernement
+infâme, d'un homme qui est le principe incarné d'oppression et de
+démoralisation. S'expatrier est déjà une faiblesse. Vous avez cédé à
+la persécution. Vous avez rougi, non de votre misère, qui vous rendait
+véritablement grand, mais de votre impuissance sur l'opinion, qui
+accusait le manque de talent dans la direction suprême de votre secte.
+
+Vous avez en tort. Si faible que fût la rédaction de votre morale, comme
+cette morale était la seule, la vraie, elle eût fini par attirer sur
+vous la considération que vous méritez. Et, si la grande affaire ne se
+fût pas opérée un jour au nom de Saint-Simon et d'Enfantin, du moins
+Enfantin et Saint-Simon eussent en une grande place dans l'histoire
+de la morale, à côté de celle que Lafayette occupe dans l'histoire
+politique.
+
+Mais tout cela est _fichu_. Vous êtes tombés dans un système de
+transaction mystérieuse auquel on ne comprend plus rien. Vous semblez
+pressés de vous faire oublier en France et d'obtenir le pardon du bien
+que vous avez tenté. Vous parlez de régénérer des peuples qui n'existent
+pas encore. En fait, vous vivez par la grâce de Louis-Philippe. Et
+_vous?_ vous voilà rédacteur des _Débats_, ni plus ni moins que mon ami
+Janin.
+
+Taisez-vous, relaps! vous feriez mieux de monter une boutique de
+savetier et de ressemeler de vieilles bottes. Voyez à quelles
+concessions vous êtes obligé de descendre pour faire avaler à M. Bertin
+l'émission de vos idées sur le despotisme de Mohammed-Ali!
+
+En vérité, le juste milieu ne s'embarrasse guère des libéraux des bords
+du Nil, pourvu qu'en leur faisant des compliments, vous ôtiez votre
+chapeau bien bas devant la _poire royale_. C'est ce que vous faites.
+
+Vous dites: «En 1830, la France a mis la dernière main à son système
+de liberté; _la liberté humaine, la dignité de l'individu ont été
+constituées d'une manière désormais indestructible_, etc.!» et mille
+autres blasphèmes qui feraient jurer Michel comme un possédé, et qui, à
+moi, me font peine.
+
+Certainement, si vous raisonnez comme Thiers et Guizot; si la liberté
+est pour vous compatible avec la monarchie; si la dignité humaine,
+sans l'égalité, vous paraît admissible; si vous appelez _abolition des
+distinctions sociales_ le principe qui serre comme un étau, dans le
+coeur de l'homme, l'amour de la propriété, l'égoïsme, l'oubli complet du
+pauvre, qui érige en vertu l'ordre public, c'est-à-dire le droit de tuer
+quiconque demande du pain d'une voix forte et avec l'autorité de la
+justice naturelle de la faim; certes, si vous acceptez tout cela, vous
+raisonnez _bien_ et je n'ai pas le plus petit mot à dire.
+
+Mais, s'il vous reste, du saint-simonisme, au moins la religion du
+principe fondamental: _la loi du partage et de l'égalité_, comment
+pouvez-vous faire ces concessions, même avec de bonnes intentions, à un
+état de choses odieux? Et c'est le lendemain des lois exécrables qui
+enterrent toute liberté, toute dignité humaine pour dix ans, pour vingt
+ans peut-être, que vous émettez ce beau principe: _La France est libre,
+heureuse, honorable; il n'y a plus rien à lui souhaiter. Tâchons de
+penser aux Arabes, et d'en faire un peuple aussi honnête que nous_.
+
+Oh non! laissez-les dans l'abrutissement. Ils ne sont pas coupables
+d'être esclaves, eux qui n'ont pas le sentiment de la dignité humaine.
+Mais, nous qui prétendons l'avoir, il est étrange de voir à quelle
+époque de notre existence politique nous nous en vantons!
+
+Mon ami, je ne vous ferai pas changer d'avis. Quand on se décide à dire
+et à écrire quelque chose, on y a songé; on croit avoir bien compris,
+bien jugé la question; on est préparé à considérer comme des rêves et
+des erreurs tout ce qui vient de la partie adverse. Je ne vous dis donc
+pas mes raisons pour vous convertir; mais c'est afin que nous nous
+comprenions, et que nous partions chacun d'un principe bien connu, pour
+nous quereller si l'envie nous en vient. Je vous dis, moi, que je ne
+connais et n'ai jamais connu qu'un principe: celui de l'abolition de la
+propriété.
+
+Voilà en quoi j'ai toujours vénéré le saint-simonisme; voilà en quoi
+j'adore certains républicains _véritables_ (il y en a peu, soyez-en
+sûr). Si je ne suis ni saint-simonien, ni républicain (je me suppose
+homme un instant), c'est que je ne vois pas une formule digne de rallier
+des hommes, pas une circonstance capable de développer par des actions
+les bons sentiments. Le moment ne permet rien à des hommes ordinaires,
+comme Enfantin, vous et moi. Je dis ordinaires en fait d'intelligence;
+car je n'ôte rien à la haute moralité d'Enfantin (je n'en sais rien et
+j'aime à y croire).
+
+Il fallait donc attendre des chefs, un ordre de bataille, un drapeau et
+une armée qui voulût combattre sérieusement. Tout cela manquant, il n'y
+a plus autre chose à faire que de garder en soi le bon principe, pur,
+sans tache, sans ombre de concession à ce _jésuitisme métaphysique_:
+prétendue morale à laquelle les hommes ne croient ni les uns ni les
+autres.
+
+Un jour viendra où ce bon principe aura son tour. Si nous ne sommes
+plus, nos enfants ou nos neveux, l'ayant reçu de nous, parleront, et
+feront quelque chose. Vous me parlez de deux cents exemplaires de
+mon portrait distribués à vos prolétaires. Vous avez donc deux cents
+prolétaires? Vous m'aviez toujours dit une cinquantaine au plus. Je
+veux vous questionner sur le personnel de vos saint-simoniens. Que
+croient-ils? Que pensent-ils? Que veulent-ils?
+
+Autant que j'en ai pu juger par Vinçard, ce sont des républicains
+à l'eau de rose, des gens de bien, mais beaucoup trop doux, trop
+évangéliques et trop patients. Les éléments de l'avenir seraient une
+race de prolétaires farouches, orgueilleux, prêts à reprendre par la
+force tous les droits de l'homme.
+
+Mais où est cette race? On la séduit d'un côté par une apparence de
+bien-être, de l'autre par dès maximes de prétendue civilisation dont
+elle sera dupe. Pauvre peuple!
+
+Si vous voyez Vinçard, dites-lui que j'espère dîner avec lui, à mon
+premier voyage à Paris. Il est vrai que je ne sais pas quand j'irai.
+Je vous attends toujours à la mi-novembre. Mettez-moi de côté, je
+vous prie, quelques exemplaires de ce portrait. Je souscris pour une
+vingtaine. Envoyez-m'en un dans une lettre, que je voie ce que cela
+produit sur le papier.
+
+Dites-moi ce que devient Buloz. Est-il enfin l'époux d'une jeune et
+belle fille? La fin de son mariage m'importe beaucoup pour mes affaires.
+Répondez-moi. Adieu, cher ami; rappelez-moi au bon souvenir de madame
+Mathieu et de votre gentille soeur.
+
+Tout à vous de coeur.
+
+
+
+
+CLXIII
+
+A. M. JULES JANIN
+
+ Nohant, 15 février 1837.
+
+Vous êtes, bien aimable de m'avoir répondu si vite et si
+consciencieusement, mon cher camarade. Je vous remercie de votre
+excellente disposition pour Calamatta. J'avais envoyé mon mauvais
+feuilleton au _Monde_[1] lorsque j'ai reçu votre lettre, et je ne puis
+ni le reprendre, ni en recommencer un; car je suis stupide à ce genre de
+travail.
+
+Je suis totalement incapable de travailler dans les _Débats_. Je ne vous
+parle pas des opinions, qui sont choses sacrées, même chez une femme;
+mais seulement de la manière d'envisager la question littéraire.
+Songez que je n'ai pas l'ombre d'esprit, que je suis lourde, prolixe,
+emphatique, et que je n'ai aucune des conditions du journalisme. Ce que
+je fais maintenant au _Monde_ n'irait point aux _Débats_, et, quant aux
+idées, n'y serait peut-être point admis.
+
+Comment, mon ami, arriver dans un journal où vous écrivez et se risquer
+sur un terrain où vous régnez incontestablement? Je n'irai jamais me
+poser en rival de qui que ce soit. J'ai trop d'indolence pour cela, et
+me poser en concurrence d'un souverain me convient encore moins. Je ne
+me sens pas de force à lutter contre une gloire établie. Qui sait si
+cette gloire que je salue avec tant de plaisir et d'affection, ne me
+deviendrait pas amère du moment qu'elle m'écraserait!
+
+Ma foi, non! je suis bien plus heureuse comme cela. Laissez-moi mon
+petit coin. D'ailleurs, je vous déclare, sur l'honneur, que je n'ai pas
+le moindre souci d'ambition, soit d'argent, soit de réputation. J'ai
+produit tout ce que je pouvais produire, et je n'aspire plus qu'à me
+reposer et à suspendre ma plume à côté de ma pipe turque.
+
+Je ne travaille pas dans _le Monde_, je ne suis l'associée de personne.
+Associée de l'abbé de Lamennais est un titre et un honneur qui ne
+peuvent m'aller. Je suis son dévoué serviteur. Il est si bon et je
+l'aime tant, que je lui donnerai autant de mon sang et de mon encre
+qu'il m'en demandera. Mais il ne m'en demandera guère, car il n'a pas
+besoin de moi, Dieu merci! Je n'ai pas l'outrecuidance de croire que
+je le sers autrement que pour donner, par mon babil frivole, quelques
+abonnés de plus à son journal; lequel journal durera ce qu'il voudra et
+me payera ce qu'il pourra. Je ne m'en soucie pas beaucoup. L'abbé de
+Lamennais sera toujours l'abbé de Lamennais, et il n'y a ni conseil ni
+association possibles pour faire, de George, autre chose qu'un très
+pauvre garçon.
+
+Je ne doute ni de la bonté de M. Bertin ni de sa largesse; mais il n'y
+a pas de raison pour que j'aille, sans aucun droit, réclamer son vif
+intérêt. Mon genre de travail ne lui conviendrait pas, et j'ai la tête
+un peu dure, à présent que j'ai des cheveux blancs, pour acquérir la
+grâce, la concision et tout ce qu'il faudrait pour plaire à son public.
+
+Croyez-moi, restons chacun chez nous. _C'est l'ambition qui perd les
+hommes. Ne forçons point notre talent. Il ne faut faire en public que
+ce qu'on fait fort bien_, etc., etc. Voyez Sancho Pança et _les trente
+mille proverbes_.
+
+Tout mon désir est donc pour le moment _fiché_ en une seule chose:
+vendre mon travail passé, afin de n'avoir plus de travail futur à
+affronter. Vous n'imaginez pas, mon ami, quel dégoût m'inspire à présent
+la littérature (la mienne s'entend). J'aime la campagne de passion;
+j'ai, comme vous, tous les goûts du ménage, de l'intérieur, des chiens,
+des chats, des enfants par-dessus tout. Je ne suis plus jeune. J'ai
+besoin de dormir la nuit et de flâner tout le jour. Aidez-moi à me tirer
+des pattes de Buloz, et je vous bénirai tous les jours de ma vie. Je
+vous ferai des manuscrits pour allumer votre pipe, et je vous élèverai
+des lévriers et des chats angoras. Si vous voulez me donner votre petite
+fille en sevrage, je vous la rendrai belle, bien portante et méchante
+comme le diable; car je la gâterai insupportablement.
+
+Vous devez bien comprendre tout cela, vous qui êtes si simple, si bon,
+si peu grand homme dans vos manières, si différent des beaux esprits
+de la critique. Vous ayez subi votre succès plus que vous ne l'avez
+cherché. Il a été grand: mais, s'il n'eût été que médiocre, vous vous en
+seriez contenté avec cette aimable insouciance dont je fais tant de cas.
+Savez-vous ce que je prise au-dessus de tout le génie de l'univers?
+c'est la bonté et la simplicité. Mon ambition désormais est de devenir
+bon enfant; ce n'est pas facile et c'est bien rare.
+
+Merci de vos bons conseils et de l'intérêt que vous me témoignez si
+chaleureusement. Je voudrais avoir assez de valeur pour mériter votre
+zèle; mais je suis certaine d'avoir assez de coeur pour reconnaître
+votre amitié.
+
+ [1] Journal dirigé par l'abbé de Lamennais.
+
+
+
+
+CLXIV
+
+A M. L'ABBÉ DE LAMENNAIS
+
+ Nohant, 28 février 1837.
+
+Monsieur et excellent ami,
+
+Vous m'avez entraînée, sans le savoir, sur un terrain difficile à tenir.
+En commençant ces _Lettres à Marcie_. Je me promettais de me renfermer
+dans un cadre moins sérieux que celui où je me trouve aujourd'hui,
+malgré moi, poussée par l'invincible vouloir de mes pauvres réflexions.
+J'en suis effrayée; car, dans le peu d'heures que j'ai en le bonheur de
+passer à vous écouter, avec le respect et la vénération dont mon coeur
+est rempli pour vous, je n'ai jamais songé à vous demander le résultat
+de votre examen sur les questions avec lesquelles je me trouve aux
+prises aujourd'hui.
+
+Je ne sais même pas si le sort actuel des femmes vous a occupé au milieu
+de tant de préoccupations religieuses et politiques dont votre vie
+intellectuelle a été remplie. Ce qu'il y a de plus curieux en ceci,
+c'est que, moi-même qui ai écrit durant toute ma vie littéraire sur ce
+sujet, je sais à peine à quoi m'en tenir. Ne m'étant jamais résumée,
+n'ayant jamais rien conclu que de très vague, il m'arrive aujourd'hui
+de conclure d'inspiration, sans trop savoir d'où cela me vient, sans
+savoir, le moins du monde, si je me trompe ou non, sans pouvoir
+m'empêcher de conclure comme je fais et trouvant en moi je ne sais
+quelle certitude, qui est peut-être une voix de la vérité et peut-être
+une voix impertinente de l'orgueil.
+
+Pourtant, me voilà lancée, et j'éprouve le désir d'étendre ce cadre des
+_Lettres à Marcie_, tant que je pourrai y faire entrer des questions
+relatives aux femmes. Je voudrais parler de tous les devoirs, du
+mariage, de la maternité, etc. En plusieurs endroits, je crains
+d'être emportée par ma pétulance naturelle, plus loin que vous ne me
+permettriez d'aller, si je pouvais vous consulter d'avance. Mais ai-je
+le temps de vous demander, à chaque page, de me tracer le chemin?
+Avez-vous le temps de suffire à mon ignorance? Non, le journal
+s'imprime, je suis accablée de mille autres soins, et, quand j'ai une
+heure le soir pour penser à _Marcie_, il faut produire et non chercher.
+
+Après tout, je ne suis peut-être pas capable de réfléchir davantage à
+quoi que ce soit, et toutes les fois (je devrais dire plutôt le peu
+de fois) qu'une bonne idée m'est venue, elle m'est tombée des nues au
+moment où je m'y attendais le moins. Que faire donc? Me livrerai-je
+à mon impulsion? ou bien vous prierai-je de jeter les yeux sur les
+mauvaises pages que j'envoie au journal? Ce dernier moyen a bien des
+inconvénients; jamais une oeuvre corrigée n'a d'unité. Elle perd son
+ensemble, sa logique générale. Souvent, en réparant un coin de mur, on
+fait tomber toute une maison qui serait sur pied si l'on n'y eût pas
+touché.
+
+Je crois qu'il faudrait, pour obvier à tous ces inconvénients, convenir
+de deux choses: c'est que je vous confesserai ici les principales
+hardiesses qui me passent par l'esprit et que vous m'autoriserez à
+écrire, dans ma liberté, sans trop vous soucier que je fasse quelque
+sottise de détail. Je ne sais pas bien jusqu'à quel point les gens du
+monde vous en rendraient responsable et je crois, d'ailleurs, que vous
+vous souciez fort peu des gens du monde. Mais j'ai pour vous tant
+d'affection profonde, je me sens recommandée par une telle confiance,
+que, lors même que je serais certaine de n'avoir pas tort, je me
+soumettrais encore pour mériter de vous une poignée de main.
+
+Pour vous dire en un mot toutes mes hardiesses, elles tiendraient à
+réclamer le divorce dans le mariage. J'a beau chercher le remède aux
+injustices sanglantes, aux misères sans fin, aux passions souvent sans
+remède qui troublent l'union des sexes, je n'y vois que la liberté de
+rompre et de reformer l'union conjugale. Je ne serais pas d'avis qu'on
+dût le faire à la légère et sans des raisons moindres que celles dont on
+appuie la séparation légale aujourd'hui en vigueur.
+
+Bien que, pour ma part, j'aimasse mieux passer le reste de ma vie
+dans un cachot que de me remarier, je sais ailleurs des affections si
+durables, si impérieuses, que je ne vois rien dans l'ancienne loi civile
+et religieuse qui puisse y mettre un frein solide. Sans compter que ces
+affections deviennent plus fortes et plus dignes d'intérêt à mesure que
+l'intelligence humaine s'élève et s'épure.
+
+Il est certain que, dans le passé, elles n'ont pu être enchaînées, et
+l'ordre social en a été troublé. Ce désordre n'a rien prouvé contre la
+loi, tant qu'il a été provoqué par le vice et la corruption. Mais des
+âmes fortes, de grands caractères, des coeurs pleins de foi et de bonté
+out été dominés par des passions qui semblaient descendre du ciel même.
+Que répondre à cela? Et comment écrire sur les femmes sans débattre une
+question qu'elles posent en première ligne et qui occupe, dans leur vie,
+la première place?
+
+Croyez-moi, je le sais mieux que vous, et qu'une seule fois le disciple
+ose dire:
+
+«Maître, il y a par là des sentiers où vous n'avez point passé, des
+abîmes où mon oeil a plongé. Vous avez vécu avec les anges; moi, j'ai
+vécu avec les hommes et les femmes. Je sais combien on souffre, combien
+on pèche, combien on a besoin d'une règle qui rende la vertu possible.»
+
+Fiez-vous à moi, personne ne chercherait avec plus de désir de la
+trouver, avec plus de respect pour la vertu, avec moins de personnalité;
+car je n'essayerai jamais de pallier mes fautes passées, et mon âge me
+permet d'envisager avec calme les orages qui palpitent et meurent à mon
+horizon.
+
+Répondez-moi un mot. Si vous me défendez d'aller plus avant, je
+terminerai les _Lettres à Marcie_ où elles en sont, et je ferai toute
+autre chose que vous me commanderez. Je puis me taire sur bien des
+points et ne me crois pas appelée à rénover le monde.
+
+Adieu, père et ami; personne ne vous aime et ne vous respecte plus que
+moi.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CLXV
+
+A M. FRANZ LISZT, A PARIS
+
+ Nohant, 28 mars 1837.
+
+Je vous envoie le tout, décacheté, parce qu'il est défendu d'envoyer des
+paquets fermés. Je vous recommande mes manuscrits.
+
+Bonjour, bon Franz.
+
+Venez nous voir le plus tôt possible. L'amour, l'estime et l'amitié vous
+réclament à Nohant. _L'amour_ (Marie) est un peu souffrant. _L'estime_
+(c'est Maurice et Pelletan) ne va pas mal. _L'amitié_ (moi) est obèse et
+bien portante.
+
+Marie m'a dit qu'il était question d'espérance de Chopin. Dites à Chopin
+que je le prie de vous accompagner; que Marie ne peut pas vivre sans
+lui, et que, moi, je l'adore.
+
+J'écrirai à Grzymala personnellement pour le décider aussi, si je peux,
+à venir nous voir. Je voudrais pouvoir entourer Marie de tous ses amis,
+pour qu'elle aussi vécût au sein de l'amour, l'estime et l'amitié.
+
+Il paraît que vous avez été archi-sublime dans vos concerts; Calamajo
+[1] m'écrit à propos de vous: _Suona come Ingres disegna_.
+
+Bonsoir; je suis accablée de travail. Soyez assez bon pour faire passer
+à Buloz le manuscrit que je vous envoie,--et à Blanche la lettre
+ci-jointe.--Je ne sais pas son adresse. Je ne m'en souviens jamais.
+Portez-vous bien. Venez vite et aimez-moi.
+
+Ne tardez pas à faire remettre votre portrait à Calamatta. Il en est
+fort pressé.
+
+Ayez la bonté aussi, mon vieux, de _cacheter_ le paquet avant de
+l'envoyer à la _Revue_, rue des Beaux Arts, 10. Si vous le remettiez
+vous-même, cela ma ferait grand plaisir; car il y a pour deux mille
+francs de manuscrit.
+
+ [1] Luigi Calamatta.
+
+
+
+
+CLXVI
+
+À M. CALAMATTA, A PARIS
+
+ Nohant, 20 mars 1837
+
+_Carissimo_.
+
+Je mets aujourd'hui à la diligence le portrait de Listz. J'ai écrit a
+Planche, non de votre part, mais de mon fait, qu'il eût à faire un grand
+et excellent article sur vous dans la _Revue des Deux Mondes_. Je suis
+_presque_ sûre qu'il le fera. J'ai écrit aussi une longue lettre à
+Janin. Je ne réponds pas de lui, quoique je l'aie _flagorné_ à votre
+intention. Il est très bon, mais fantasque et oublieux. Vous feriez
+bien, dans deux ou trois jours, d'aller le voir. C'est un homme qu'il
+faut traiter rondement.
+
+Ne lui lâchez pas votre gravure sans avoir l'article; promettez-la-lui,
+sans condition. Il n'est pas connaisseur; peut-être sera-t-il plus
+désireux, du _Napoléon_ à cause du sujet; je crois qu'il ne l'a pas.
+Au reste, je lui ai entendu dire plusieurs fois que vous étiez le plus
+grand graveur de l'Europe. Un article de lui dans les _Débats_ vous
+vaudrait mieux pour la vente que tous les autres.--Le mien paraîtra
+dans _le Monde_; il y sera le 20. Vous en aurez un dans _l'Artiste_. Le
+précepteur de Maurice [1], qui a beaucoup de talent, y rédige. On me
+répond aussi d'un article dans _le Temps_. Didier et Arago peuvent aussi
+vous faire _mousser_ dans d'autres journaux. Listz lui-même peut
+y contribuer, il voit tout Paris. Il est certain qu'ils ne vous
+négligeront pas.
+
+Pour moi, je suis, beaucoup plus occupée de votre succès que je ne l'ai
+jamais été d'aucun de mes ouvrages, et, si vous réussissez autant
+que vous le méritez, j'en aurai plus de joie que s'il s'agissait de
+moi-même.
+
+Le portrait de Listz est un chef-d'oeuvre. La ressemblance est parfaite,
+le dessin magnifique, la pose et l'expression admirables. Je crois que
+vous vous êtes encore surpassé, je voudrais que vous fissiez beaucoup de
+portraits, vous gagneriez plus d'argent, et vous seriez vite populaire;
+ce qui est toujours un bien. Avec de l'argent et du succès, quand on a
+le bon sens de ne pas se laisser enivrer, on arrive à plus de liberté, à
+plus de moyens de développer son talent.
+
+Espérons que vous trouverez la justice qui vous est due. Moi qui déteste
+le public et qui le personnifie sous l'épithète de _giumento_, je
+voudrais aujourd'hui le personnifier dans ma personne, afin de poser sur
+vous la plus belle des couronnes.
+
+Maurice a été mal, il va de mieux en mieux; il vous embrasse et vous
+aime de tout son coeur. Il fait des progrès dans le dessin. Je vous
+envoie un petit cavalier qui a du mouvement, quoique grossièrement
+incorrect. Il faut qu'il soit peintre. IL n'a de passion que pour cela.
+Je ne sais vraiment pas ce que j'en ferai, s'il n'acquiert pas ce genre
+de talent.
+
+Marie[2] se porte médiocrement bien et vous serre cordialement la main.
+Je vous embrasse, moi, de tout mon coeur.
+
+GEORGE.
+
+ [1] Eugène Pelletan.
+ [2] Madame d'Agoult.
+
+
+
+
+CLXVII
+
+A MADAME D'AGOULT, PARIS
+
+ Nohant, 5 avril 1837.
+
+Bonne Marie,
+
+Je vous aime et vous regrette. Je vous désire et je vous espère. Plus je
+vous ai vue, plus je vous ai aimée et estimée. Je n'en pourrais pas dire
+autant de toutes les affections que j'ai soumises au grand creuset de
+l'intimité, de la vie de tous les jours.
+
+J'ai été toujours souffrante depuis votre départ. Le printemps me
+fatigue beaucoup. Par compensation, Maurice va infiniment mieux. Il
+reprend à vue d'oeil, au physique et au moral. Si vous pouvez me donner
+des nouvelles de ma fille, vous me ferez bien plaisir; car, depuis
+quelques jours, j'en suis inquiète. Je lui ai trouvé une gouvernante et
+je vais la reprendre. Si vous veniez tout de suite, je vous prierais de
+me l'amener; mais je crains, que vous ne soyez trop longtemps. Je la
+ferai venir au premier jour.
+
+P... va se jeter à vos genoux et vous raconter comme quoi il a mangé les
+plus beaux poissons d'avril qui aient jamais paru dans le département de
+L'Indre. Il a disputé de très bonne foi contre Duteil et Rollinat, qui
+s'étaient donné le mot et qui lui ont soutenu pendant tout un dîner que
+_la littérature ne servait à rien dans les arts_. Le malheureux
+était furieux, consterné; il foisonnait de citations, d'exorcismes
+scientifiques et d'arguments _ad hominem_.
+
+Le Malgache lui a apporté un très beau saucisson, qui s'est converti en
+bûche, lorsqu'il a défait le papier et les ficelles. Il est furieux
+et persiste à croire que Rollinat lui a envoyé l'infâme bourriche
+d'huîtres. Le père Rollinat, qui est venu passer ici quelques jours,
+lui a confirmé l'imposture très gravement et lui a donné la définition
+suivante: «Le poisson d'avril est un animal qui prend naissance dans une
+bourriche et qui voyage à l'aide de pierres et de pots cassés, dont il
+tire sa nourriture.» Le Malgache prétend que le _saucisson-bois_ est
+une plante qu'il a rapportée de Madagascar. Rollinat lui a fait encore
+avaler un troisième poisson, mais si malpropre, qu'à moins de vous le
+raconter en latin, je ne saurais comment m'y prendre. Or il y a une
+petite difficulté, c'est que je ne sais pas le latin, ni vous non plus.
+
+Dites à Mick..... (manière non compromettante d'écrire les noms
+polonais) que ma plume et ma maison sont à son service et trop heureuses
+d'y être, à Grrr... que je l'adore, à Chopin que je l'idolâtre, à tous
+ceux que vous aimez que je les aime, et qu'ils seront les bienvenus,
+amenés par vous. Le Berry en masse guette le retour du maestro pour
+l'entendre jouer du piano. Je crois que nous serons forcés de mettre le
+garde champêtre et la garde nationale de Nohant sous les armes pour nous
+défendre des _dilettanti berrichoni_.
+
+
+
+
+CLXVIII
+
+A LA MÊME
+
+ Nohant, 10 avril 1837.
+
+_Affaires_!
+
+Chère Marie,
+
+Ni l'une ni l'autre des presses Chaulin ne me convient. N'en parlons
+plus. Mon voiturier sera à Paris le 12 ou le 14. Il a diverses caisses
+à m'apporter. Si le piano est prêt, il le rapportera en huit ou neuf
+jours, et il sera ici du 22 au 25. Voyez si c'est l'époque à laquelle je
+puis vous espérer. Le piano serait plus en sûreté dans les mains de ce
+voiturier qu'au roulage ordinaire.
+
+Je veux les _fellows_, je les veux le plus tôt et le plus _longtemps_
+possible. Je les veux _à mort_. Je veux aussi le Chopin[1] et tous les
+Mickiewicz et Grzymala du monde. Je veux même Sue[2], si vous le voulez.
+Que ne voudrais-je pas encore, si c'était votre fantaisie? Voire M. de
+Suzannet ou Victor Schoelcher! Tout, excepté un amant. Quant au mauvais
+livre, soyez en paix. Il y en a encore en magasin, et laissons dire les
+sots; rira bien qui rira le dernier.
+
+Gévaudan est ici, toujours bon et excellent, qui vous aime tendrement
+et qui parle de vous admirablement. Il est venu, monté sur un bon
+petit cheval qui est à moi et que vous monterez, car il est infiniment
+supérieur à _Georgette_.
+
+J'ai reçu un livre d'Autun sur George Sand avec une lettre de l'auteur,
+Théobald Walsh, qui me déclare qu'il me méprise profondément; en raison
+de quoi, il me demande humblement mon amitié, ce qui n'est guère
+logique. Je ne lui répondrai que cela.
+
+Je ferai l'article sur Nourrit quand toutes les notices des journaux
+quotidiens auront paru, et je le ferai sous une autre forme que le
+feuilleton; car ce que je ferais aujourd'hui ne ressortirait pas de la
+foule des banalités qui vont se dire sur son compte. D'ailleurs, _le
+Monde_ a inséré un article de Fortoul[3], et je ne puis, d'ici à
+deux mois, me dépêtrer de _Mauprat_ et d'une nouvelle qui suivra
+immédiatement, pour compléter des volumes, dans la _Revue des Deux
+Mondes_. Ainsi, dites-lui que je garde mon bouquet pour le dernier du
+feu d'artifice.
+
+Je ne prends, du reste, aucun engagement pour l'avenir avec la
+_Revue-Buloz,_ et je réserve au _Monde_ ma liberté de conscience.--Si
+Didier[4] se doute de _notre poisson_, il doit m'en vouloir diablement.
+Ne nous trahissez pas.
+
+Bonsoir, mignonne; je suis toute chétive, et _l'amour_ me descend
+tellement dans les talons, que bientôt je le laisserai tout à fait par
+terre avec la poussière de mes pieds.
+
+Je ferai pour _Aspasie_ tout ce qu'on voudra; mais je n'aurai pas un
+jour de loisir avant la fin de l'été. Le travail m'écrase et mes forces
+ploient sous le faix.
+
+Adieu encore. Mes amitiés, tendresses et poignées de main à qui de
+droit.
+
+ [1] Frédéric Chopin.
+ [2] Eugène Sue.
+ [3] Hippolyte Fortoul.
+ [4] Charles Didier.
+
+
+
+
+CLXIX
+
+A M. SCIPION DU ROURE, A ARLES
+
+ 13 avril 1837.
+
+Mon ami Scipion,
+
+J'aurais dû vous écrire plus tôt pour vous dire que vos oranges sont,
+c'est-à-dire _furent_ excellentes (car elles sont avalées), que vos
+pipes sont, c'est-à-dire _furent_ brillantes (car elles sont cassées);
+pour vous dire surtout, que vous êtes le meilleur des hommes et que je
+vous aime de tout mon coeur. Ce dernier point, vous le savez. Quant
+aux deux autres, je suis la paresse incarnée, pourtant je ne suis pas
+mauvais garçon et j'ai le sens de la reconnaissance.
+
+Ne comptez pas sur beaucoup d'écritures de ma part; mais revenez me voir
+au plus tôt et comptez que vous serez toujours reçu joyeusement. Vous
+êtes du petit nombre des amis inconnus qui n'ont pas fait un _fiasco_
+épouvantable à mes yeux. Je vous ai trouvé excellent, aussi simple de
+coeur et aussi sain d'esprit que je vous avais trouvé dans vos lettres.
+
+Je n'en pourrais pas dire autant de tout le monde. Restez-moi donc frère
+à tout jamais et sachez que, dans vingt jours, comme dans vingt ans,
+vous me trouverez, toute dévouée.
+
+Que faites-vous? Parlez-moi un peu de vous. Reprenez-vous la vie de
+bohémien? Faites-vous de jolis petits vers à Mathilde, à Clotilde,
+à Bathilde, à Ermenegilde? Et votre lorgnon? Faites-lui bien mes
+compliments. Et votre nez? Envoyez-m'en une demi-aune pour une vingtaine
+de camards de ma connaissance.
+
+Maurice vous adore. Solange vient d'être assez malade. Moi, je suis
+éreintée de travail. Le printemps est affreux ici. Le rossignol a
+chanté trois jours sous la neige. J'ai un cheval très gentil, arrivé du
+Nivernais et sur lequel je fais chaque jour un temps de galop. Voilà
+tout ce qui est survenu de neuf dans ma vie depuis que je ne vous ai vu.
+
+Madame d'Agoult est à Paris et va revenir ici. Ma grue a un rhume de
+cerveau. J'ai apprivoisé un vanneau. Colette se porte bien. Le bonnet
+catalan, que vous m'avez rapporté de Marseille, a fait reculer
+d'épouvante le procureur du roi. Si on me poursuit pour m'être parée de
+ce symbole, je vous compromettrai de la belle manière. Je dirai, comme
+Meunier[1], que «vous m'avez payé des petits verres pour me porter à
+l'attentat».
+
+Bonsoir, mon bon vieux _Graffiapione, Scipiocane._ J'ai mal à la tête.
+Aimez-moi et ne gardez jamais rancune à ma paresse.
+
+G. S.
+
+ [1] Fanatique qui, le 27 décembre 1836, avait attenté à la vie du roi
+ Louis-Philippe.
+
+
+
+
+CLXX
+
+A MADAME D'AGOULT, A PARIS
+
+ Nohant, 21 avril 1837.
+
+Chère mignonne,
+
+Vous me pardonneriez l'effroyable retard que j'ai mis à vous écrire, si
+vous saviez ma vie depuis huit jours. Je me suis embarquée à fournir
+du _Mauprat_ à Buloz au jour le jour, croyant que je finirais où je
+voudrais et que je ferais cela par-dessous la jambe. Mais le sujet m'a
+emporté loin, et cette besogne m'a ennuyée, comme tout ce qui traîne en
+longueur. De sorte qu'au dernier moment de chaque quinzaine, depuis un
+mois et demi, me voilà _suant_ sur une besogne qui m'embête, que je fais
+en rechignant. Je n'ai pas même le temps de dormir et je suis sur les
+dents.
+
+Ne voilà-t-il pas que, pour m'achever, Solange se mêle d'avoir la
+variole! une variole aussi bénigne que possible, mais constituant une
+éruption effrayante et une véritable maladie. J'ai été d'abord très
+épouvantée. La vaccine ne me rassurait pas; car il y a des exemples de
+mort, malgré la vaccine. Enfin je suis en paix à présent; mais ma pauvre
+fille est toujours au lit avec de gros vilains boutons sur le nez,
+qui, heureusement, ne laisseront pas de traces, à ce que me promet le
+médecin. Elle a été bonne et douce comme un ange dans sa maladie. Depuis
+son retour de Paris, elle était si charmante, que j'en étais inquiète.
+Il est impossible d'être plus résignée, plus caressante et plus gaie
+qu'elle ne l'est, quoique malade encore.
+
+Elle a pour gouvernante une grande grosse fille, assez instruite, et
+tout à fait bonne (soeur de Rollinat). Gévaudan est toujours ici, retenu
+par le désir de vous voir. Il est toujours le meilleur garçon de la
+terre, et je vous assure que je le prends tout à fait, en amitié. Il est
+doué d'un bon sens que je voudrais bien donner à tous ceux avec qui
+j'ai eu l'honneur de faire connaissance dans ma vie. P... n'aura jamais
+l'ombre d'une idée juste; mais ce serait le juger trop sévèrement que de
+ne pas lui accorder un très bon coeur. Il est sincèrement désolé de
+vous avoir déplu; il ne se doutait même pas qu'il pût y avoir de
+l'impolitesse à ce qu'il a fait envers vous. Soyez assez bonne pour
+lui pardonner; il ne le fera plus, et cette petite leçon lui
+servira,--jusqu'à la prochaine fois.
+
+Au reste, vous seriez désarmée si vous saviez quelle énorme consommation
+de poissons d'avril il a faite depuis votre départ. Il faut que je vous
+les raconte pour vous engager à estimer sa candeur et sa loyauté.
+
+En arrivant de Paris il trouve ici Gévaudan.
+
+--Ah! ah! dit-il, voici M. de Gévaudan le légitimiste! madame d'Agoult
+m'a dit qu'il était arrivé.
+
+--Non pas, lui fais-je. Il devait venir; mais il est tombé malade au
+moment de se mettre en route, et il m'a envoyé mon cheval par l'occasion
+de monsieur, qui le lui a vendu. Monsieur est un artiste vétérinaire et
+maquignon, sourd par-dessus le marché, bête comme une oie, insolent,
+bavard, bel esprit, insupportable, amusant quelquefois, mais s'attachant
+comme de la poix à ceux qui ont le malheur de rire de ses sottises.
+
+P... se dévoue à faire société à l'artiste vétérinaire, lequel ne disait
+plus un mot sans jurer, sans frapper sur la table avec son verre, sans
+faire _des cuirs_, parlant cheval, écurie, maréchal ferrant, foire, etc.
+C'était le jeudi: tous mes camarades avaient le mot. A dîner, P... fait
+le gentil aux dépens du pauvre maquignon, lui demande s'il a connu
+Planche et Mallefille à l'École vétérinaire d'Alfort, s'il a connu un
+fameux, professeur d'équitation appelé Sainte-Beuve, etc., etc. Gévaudan
+répond qu'il a étudié la littérature, qu'il sait écrire _sous la
+dictée_, et qu'il y avait à l'École vétérinaire un professeur de
+belles-lettres pour enseigner l'orthographe; puis il pousse la lampe en
+disant: _F...! voilà-t-une lampe qui m'embête!_
+
+M. Bourgoing, qui était près de lui, lui dit:
+
+--Monsieur, voilà une parole bien déplacée, et je m'étonne que M. P...
+ne la relève pas. Quant à moi, je ne crois pas devoir la souffrir.
+
+--Qu'est-ce que c'est? dit P... avec douceur.
+
+--Monsieur dit que vous êtes une bête.
+
+Le vétérinaire s'en défend, M. Bourgoing soutient qu'il a manqué à la
+maîtresse de la maison, et une querelle burlesque, mais très bien jouée,
+s'engage, si bien que madame Fleury, qui n'était pas prévenue, faillit
+s'évanouir de peur. P... était fort étonné et ne savait quelle attitude
+prendre. La querelle s'apaise. M. Bourgoing feint d'être ivre-mort,
+s'attendrit, divague, sanglote dans le sein de P..., qui le promène dans
+la cour, soutient bénévolement le poids énorme du compère et finit par
+le mener coucher.
+
+Il revient nous trouver. Nous lui disons que le vétérinaire est encore
+plus ivre que l'autre, et qu'il faut aussi le mener coucher. Il le mène
+coucher et revient. Alors une chaise de poste arrive, et annonce _M.
+de Gévaudan,_ que personne ne se flattait de voir arriver, malgré sa
+maladie. _M. de Gévaudan, richement vêtu,_ entre et se précipite
+dans mes bras. P... reste stupéfait, devient mélancolique, pense à
+l'éternité, à l'infini, au génie méconnu, _et va se coucher_. Je passe
+sous silence cinq ou six _goujons_ qui furent avalés par le même, une
+belette dont Gévaudan a fait la chasse dans le grenier, et l'ordinaire
+courant, le crin coupé dans les lits, les fantômes, les sérénades, une
+charmante casquette rapportée de Paris et où Gévaudan a planté des
+fleurs, les potées d'eau jetées sur la tête, etc., etc. Gévaudan a
+abjuré toute dignité et fait mille cabrioles extravagantes. P... attaque
+tout le monde, et, quand on lui riposte, _il va se coucher_.
+
+Mais ce qui mérite d'être raconté dans toutes les langues, c'est le tour
+que nous avons joué à un certain M. X..., avocat sans cause, plein de
+suffisance, débarqué à la Châtre depuis quelques jours et s'accrochant à
+tout le monde, sans s'apercevoir que tout le monde se moque de lui. Il
+est venu ici pour me voir, tout tranquillement, sans ma permission et se
+recommandant de Rollinat, qu'il avait connu à Châteauroux, et qui lui
+avait refusé dix fois de l'amener ici.
+
+Rollinat, ne pouvant s'en défaire, lui dit:
+
+--Écoutez, je crois que madame Sand dort encore. _Moi, je vais me
+coucher._
+
+--Comment, en plein midi?
+
+--Oui, mon ami, c'est l'usage de la maison. Je vous souhaite le bonsoir.
+
+Et il va se coucher. On vient me dire que M. X... s'obstine à me voir.
+Je me cache dans les rideaux de mon lit, non sans y avoir fait un trou.
+M. X... est introduit dans ma chambre. Une personne respectable l'y
+reçoit. Elle était âgée d'environ quarante ans, mais on aurait pu lui en
+donner soixante à la rigueur. Elle avait eu de belles dents, mais elle
+n'en avait plus. Tout passe! Elle avait été assez belle; mais elle ne
+l'était plus. Tout change! Elle avait un gros ventre et les mains un peu
+sales; rien n'est parfait!
+
+Elle était vêtue d'une robe de laine grise mouchetée de noir et doublée
+d'écarlate. Un foulard était roulé négligemment autour de ses cheveux
+noirs. Elle était mal chaussée; mais elle était pleine de dignité. Elle
+semblait parfois sur le point de mettre quelques _s_ et quelques _t_
+mal à propos; mais elle se reprenait avec grâce, parlait de ses travaux
+littéraires, de M. Rollinat, son _excellent ami_, un _homme parfait_,
+des talents de M. X..., qui étaient venus jusqu'à son oreille,
+quoi-qu'elle vécût _très retirée, accablée de travail_. M. de Gévaudan
+plaçait un tabouret sous ses pieds, les enfants l'appelaient maman, les
+domestiques madame.
+
+Elle avait un gracieux sourire et des manières beaucoup plus distinguées
+que le gamin George Sand. En un mot, X... fut heureux et fier de sa
+visite. Perché sur une grande chaise, l'air radieux, le bras arrondi, le
+discours abondant, le regard pétillant, il resta un grand quart d'heure
+en extase et se retira saluant jusqu'à terre... Sophie[1]!
+
+À peine fut-il sorti, que, moi, jetant mes rideaux au loin, Rollinat
+poussant la porte derrière laquelle il s'était caché, sa soeur[2]
+arrivant d'un autre côté, Gévaudan rentrant après avoir reconduit le
+quidam, les enfants, les domestiques, tout le monde fut pris d'un rire
+inextinguible, immense, effroyable, et tel que le ciel et la terre
+n'en ont jamais entendu un pareil depuis la création des avocats, et
+l'invention des robes de chambre écarlates.
+
+M. X... est parti, dès le lendemain, pour Châteauroux, à seule fin
+de raconter son entrevue avec moi, et de faire la description de ma
+personne dans tous les cafés. Dépêchez-vous de revenir, afin d'être
+témoin invisible de sa seconde visite, des excellentes manières de
+Sophie, et afin de lire le poème latin que Rollinat a composé sur
+cette grande page historique. Nous comptons sur vous pour l'écrire en
+allemand; la gouvernante la met en anglais, moi en italien, Pelletan en
+grec, Gévaudan en _nivernois_, le Malgache en madécasse, etc., etc. Nous
+voulons l'écrire sur le mur de la maison afin de renvoyer les importuns,
+ou de leur faire voir à quoi on s'expose en franchissant la porte.
+_Lasciate ogni speranza, voi ch'entrate!_
+
+Je voudrais bien que toutes ces folies vous donnassent l'envie de
+revenir, chère bonne Mirabella. Maurice a un devant de cheminée vraiment
+merveilleux à vous présenter, et des caricatures de plus en plus
+parfaites. Solange est si gentille, que vous ne l'aimeriez peut-être
+plus, puisque vous l'aimiez tant quand elle avait le diable au corps. Il
+y a de grandes vérités qui bravent le temps et semblent éternelles comme
+Dieu, quoique tout change autour d'elles, même Gévaudan en artiste
+vétérinaire, même moi en Sophie, même Solange en agneau.
+
+Et que faites-vous? Vous me punissez bien de mon silence en ne
+m'écrivant pas. Je viens de passer des jours d'accablement et
+d'inquiétude. Une lettre de vous m'aurait fait du bien.
+
+Peut-être êtes-vous très occupée, malade et fatiguée, vous aussi! Quoi
+que vous disiez, quoi que vous fassiez, sachez bien que les Piffoels
+vous aiment et vous attendent avec impatience. Personne ne s'est permis
+de respirer l'air de votre chambre depuis que vous l'avez quittée. On
+s'arrangera pour loger tous ceux que vous voudrez bien amener. Je compte
+sur le _maestro_, sur Chopin et sur le _Rat_[3], s'il ne vous ennuie pas
+trop et sur tous les autres à votre choix.
+
+Bonne chère mignonne, aimez-moi comme je vous aime, comme j'aime mes
+amis, ardemment.
+
+ [1] Sophie Cramer, femme de chambre de George Sand.
+ [2] Marie-Louise.
+ [3] Hermann Cohën, élève de F. Lizst.
+
+
+
+
+CLXXI
+
+A LA MÊME
+
+ Nohant, mai 1837.
+
+Liszt est perdu dans un nuage de gloire, à ce que je vois dans les
+journaux. _Evviva!_ Cela ne m'apprend rien de son génie, que j'ai
+l'orgueil d'avoir compris avant que la presse embouchât toutes ses
+trompettes. Enfin notre ami lui a mis le mors et la bride. C'est une
+victoire «plus _nécessaire_ qu'_agréable_», comme dit M. Harel[1]. Vous
+devez courir comme un _chevreuil_ (animal rongeur et ruminant qui sert
+au besoin de femme de chambre aux dames de qualité...[2]; voyez M.
+de Buffon, chap.....) et faire étinceler vos cheveux blonds dans des
+milliards de concerts.
+
+Votre santé ne souffre-t-elle pas de cette vie d'émotions et de
+triomphes? Moi qui ai la fibre épaisse, je vous envie bien vos joies et
+les mélodies qui vous inondent (style Prudhomme)! Mais je n'ai pas le
+son et je suis forcée de m'en tenir aux mélodies des crapauds de mon
+jardin, qui, depuis dix nuits, font entendre, ma foi! de très jolies
+petites notes pour des notes de province. Du reste, vous ne trouverez
+pas une allumette dérangée à votre chambre. Nohant et la famille Piffoël
+sont ce qu'il y a de plus inamovible dans la société humaine, et de plus
+immuable, après Dieu et M. Schoelcher, dans le système de l'univers.
+
+Bonsoir, bonne et chère Mirabella. Si vous avez l'occasion de tirer
+la lourde oreille du _ragazzo di... rosa_[3], vous me ferez plaisir.
+J'embrasse le maestro et vous de toute mon âme.
+
+G.
+
+ [1] Directeur du théâtre de la Porte Saint-Martin.
+ [2] La femme de chambre de madame d'Agoult s'appelait mademoiselle
+ Chevreuil.
+ [3] Hermann, l'élève de Liszt.
+
+
+
+
+CLXXII
+
+A M. CALAMATTA, A PARIS
+
+ Nohant, mai 1837.
+
+Cher Calamatta,
+
+La commission dont vous me chargez auprès de Marie est très pénible.
+Avant de la faire, je me permettrai de vous donner le conseil que vous
+me demandez. C'est de ne pas prendre en mauvaise part ce qu'elle a fait.
+Je ne lui en ai pas demandé l'explication et je ne la lui demanderai que
+si vous m'y forcez. Mais il me semble que le petit présent qu'elle vous
+a fait vous blesse principalement, parce que vous lui attribuez, à votre
+égard, une autre manière de sentir que la véritable.
+
+Je ne comprends pas vos mots de _curva_, et _d'abbassarsi al mio
+livello_. Ces mots ne sont pas faits pour elle, soyez-en certain. Une
+personne qui a sacrifié toutes les vanités du monde, par amour pour
+un artiste, ne peut pas placer dans sa pensée les artistes au-dessous
+d'elle. Ce que vous m'écrivez fait un tel contraste avec ce qu'elle m'a
+dit de vous, en arrivant de Paris (où elle vous a beaucoup vu), que
+votre lettre m'a causé un profond chagrin. Sachant combien j'ai d'estime
+et d'amitié pour vous, elle s'est plu à me dire combien vous lui êtes
+sympathique, non seulement à cause de votre admirable talent, mais
+encore pour votre coeur et votre noble caractère.
+
+Elle est très souffrante à présent, et je la trouve si changée et si
+affaiblie, que je crains pour sa poitrine. Ces chagrins, petits ou
+grands, lui font beaucoup de mal, et je les lui épargne tant que je
+peux. Me pardonnerez-vous de lui épargner encore celui de savoir
+combien vous la jugez mal? Sans doute, tout cela vient d'un malentendu.
+L'artiste travaille pour vivre après tout, moi plus que tout autre; car
+je n'aime point la gloire, et j'ai de grands besoins d'argent. Le prêtre
+doit vivre de l'autel. Elle a pu croire que ce serait de sa part une
+indiscrétion, de vous faire faire deux portraits, pour rien. Si elle
+ne les a pas acceptés _en ami_, c'est parce qu'elle ne s'est pas cru,
+auprès de vous, les droits d'un ami. Ce n'est certainement pas qu'elle
+eût dédaigné votre amitié, si elle eût compris que vous travailliez pour
+elle absolument en ami.
+
+Comment pourrait-elle avoir le moindre doute sur votre délicatesse et
+sur votre fierté? Avant de vous connaître personnellement, ne vous
+connaissait-elle pas par moi?
+
+Pensez-vous que je ne lui aie pas donné de vous l'opinion qu'elle doit
+avoir? Je ne sais pas ce que c'est que l'affaire de Batta dont vous
+me parlez; mais je sais que Marie parle de vous avec la plus vive
+sympathie, et que la sympathie n'est point un mot banal chez elle.
+Réfléchissez donc bien, mon cher ami, avant de lui renvoyer cet argent;
+ce serait bien dur et bien sec. Et, quand même elle aurait eu tort de
+vous l'envoyer, l'intention n'étant pas mauvaise, l'action ne doit pas
+être sévèrement examinée.
+
+Si vous pensez que ces assurances de ma part ne soient pas une garantie
+suffisante, et que mon jugement sur cette affaire ne satisfasse pas
+entièrement votre dignité, je ferai absolument ce que vous voudrez.
+Écrivez-moi. Vous savez que je suis tout à vous du fond du coeur; mais
+j'engage, par avance, mon honneur à vous prouver que Liszt et Marie ont,
+à votre égard, des sentiments tout à fait opposés à ceux que vous leur
+supposez. Quant au petit article, j'en ai parlé à Liszt et il m'a priée
+de ne pas fermer ma lettre sans qu'il y insérât un mot de réponse.
+
+A mon tour, je vous adresse une demande. Veuillez jeter les yeux sur les
+belles gravures coloriées des costumes de Mercuri, et me dire quel était
+à Venise le costume des artistes du temps de Titien, et de Tintoret?
+Presque tous les portraits que j'ai vus de cette époque sont tout en
+noir. Vous avez un costume _dei compagni della calza_, et, je crois,
+celui d'une autre compagnie, que vous seriez bien gentil de me décrire
+sans vous donner d'autre peine que celle de dire: _maniche rosse,
+bianche_, etc., _calze gialle, lunghe_, etc.
+
+Le texte joint aux numéros de costumes de ces compagnies me serait aussi
+fort utile. Vous pourriez me le faire copier par Benjamin; car je ne
+voudrais pas vous faire perdre votre temps à de pareilles _puérilités_,
+comme dit Arnal.
+
+Je fais sur cette époque un petit conte, _les Maîtres mosaïstes,_ qui
+vous plaira, j'espère, non pas qu'il vaille mieux que le reste, mais
+parce qu'il est dans nos idées et dans nos goûts, à nous _artistes_.
+
+Non, cher ami, personne aujourd'hui ne méprise les artistes. Tout le
+monde les envie au contraire, et l'artiste ne doit jamais croire qu'on
+ait seulement la pensée d'une pareille extravagance. Il est vrai que
+bien des artistes soutiennent mal la dignité de leur rang; mais il en
+est qui réhabilitent la profession, et, aux yeux de tous; comme aux
+miens, vous êtes des premiers parmi ceux dont on se glorifie d'être de
+la famille.
+
+Venez nous voir. Vous n'avez ici que des amis, et, si je suis _de droit_
+le plus ancien et le plus dévoué, vous n'aurez pas à vous plaindre des
+autres. Je vous attends et vous désire vivement. Maurice, docile à vos
+avis, s'est mis à copier un peu. Il faut lui en savoir d'autant plus
+de gré, qu'il y a plus de répugnance. Vous l'encouragerez et vous lui
+donnerez quelques bons conseils. Toute mon ambition serait de lui voir
+embrasser cette profession; mais je crains que la vie de la campagne ne
+soit guère favorable à son développement. D'un autre côté, cette vie est
+nécessaire à sa santé et à mon repos.
+
+Solange vous embrasse, et sera joliment fière d'être _portraitée_ par
+vous.
+
+Adieu, _carissimo_. Tout à vous de coeur.
+
+G. S.
+
+
+
+
+CLXXIII
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Nohant, 9 juillet 1837.
+
+Chère mère,
+
+Quel bonheur pour moi de vous savoir moins souffrante et tout à fait en
+voie de guérison! Mon oncle m'avait beaucoup exagéré votre maladie. Je
+ne lui en veux pas, parce que ses craintes partaient de son affection
+pour vous; mais j'ai bien souffert. Si je n'avais reçu, dès le
+lendemain, une lettre de Pierret, je me mettais en route. Combien je
+remercie cet excellent ami de ses soins pour vous! Je l'ai toujours
+tendrement aimé, mais combien plus à présent! Si vous saviez comme il
+est heureux de pouvoir m'écrire que vous n'êtes pas en danger et que
+bientôt vous serez tout à fait guérie!
+
+Je remercie tendrement Caroline, non pas des soins qu'elle vous donne
+(elle obéit à son coeur et sa récompense est en elle même), mais de
+m'avoir écrit une bonne et affectueuse lettre, pleine de nouvelles
+heureuses qui m'ont rendu la vie! Il est donc vrai que je vous reverrai
+dans ce petit bois de Nohant, sur ce banc de gazon que nous avons
+construit pour vous il y a trois ans, et où j'ai été pleurer si
+amèrement ces jours derniers, vous croyant perdue pour moi!
+
+Mes enfants vous embrassent mille fois, et vous disent toute leur joie
+présente, toute leur peine passée. Croyez à la mienne aussi, bonne mère!
+Surtout, ayez toujours bon courage et confiance. Vous êtes forte, jeune,
+pleine de volonté. Vous êtes aimée, chérie, soignée. Guérissez vite, et,
+quand vous serez en état de voyager, j'irai vous chercher pour que vous
+vous remettiez de toutes vos souffrances à la campagne.
+
+Adieu, chère maman; je vous embrasse mille fois. Faites-moi donner
+souvent de vos nouvelles. J'embrasse aussi de toute mon âme Pierret et
+ma soeur, à qui j'écrirai directement.
+
+
+
+
+CLXXIV
+
+A M. CALAMATTA, A PARIS
+
+ Nohant, 12 juillet 1837.
+
+_Carissimo_,
+
+C'est moi qui me conduis avec vous d'une façon tout à fait _manante_;
+vous êtes si bon, que vous me pardonnerez tout; mais je ne ne pardonne
+aucun tort envers vous, que j'aime et que j'estime de toute mon âme.
+
+C'est bien tard venir vous féliciter de votre _fortuna_; mais vous savez
+bien quelle part j'y prends, mon bon vieux, et combien elle m'est plus
+agréable que tout ce qui me serait personnel en ce genre. Il était bien
+temps que vous fussiez récompensé, par un peu d'aisance, d'une vie si
+laborieuse et si stoïque. C'est la première fois que ces gens-là font
+quelque chose à propos.
+
+Le seul mauvais côté que j'y trouve, c'est que tous ces voyages et tous
+ces travaux vous empêcheront de venir me voir. Pourvu que vous soyez
+content, et que justice vous soit rendue, je sacrifierai cette joie à
+la vôtre. Je suis bien touchée de la gratitude que M. Ingres croit me
+devoir. Je n'ai obéi qu'à la vérité en le plaçant à la tête des artistes
+et en louant son oeuvre magnifique. Ce faible hommage étant arrivé
+jusqu'à lui, je ne refuse pas ses remerciements: je les reçois, au
+contraire, avec un grand sentiment d'orgueil et de joie.
+
+J'ai reçu votre tabac, qui est très bon, et je vous engage à ne pas
+mépriser la sublime profession de _contrebandier_, dans laquelle vous
+débutez si agréablement. Ne vous mettez pourtant pas _adosso_ une amende
+considérable. Vous savez qu'il y a deux choses à craindre dans la vie:
+_l'indifferenza d'un ministra e l'ira d'un doganiere_: c'est un proverbe
+vénitien. Vous avez échappé à la première, gardez-vous de la seconde.
+
+Dites-moi donc, _Calamajo benedetto_, si vous ne faites plus rien de
+mon portrait, ne pourriez-vous me l'envoyer? vous me feriez joliment
+plaisir; car j'en parle à tous, et tous désirent le voir.
+
+Vous m'avez mieux traitée que madame d'Agoult; vous m'avez vue avec
+les yeux du coeur, et elle, avec ceux de la raison. Vous l'avez un peu
+vieillie et rendue plus sévère qu'elle n'est, même dans ses moments
+sérieux. Du reste, c'est un admirable portrait, les cheveux semblaient
+devoir être inimitables, vous les avez rendus aussi beaux qu'ils le sont
+en nature. Cette tête grave et noble est digne de Van Dyck. Mais, pour
+la ressemblance, le portrait de Franz est plus complet. Celui de Maurice
+fait toujours l'admiration universelle et mes délices.
+
+J'ai reçu les dessins et je vous prie d'en remercier le _signor Nino_.
+Ils ne m'ont pas servi pour ce que j'étais en train de faire; mais ils
+vont me servir pour ce que je fais maintenant; car je ne puis m'arracher
+de ma chère Venise.
+
+Lisez, dans le prochain numéro de la _Revue, les Maîtres mosaïstes_.
+C'est peu de chose; mais j'ai pensé à vous en traçant le caractère de
+Valério. J'ai pensé aussi à votre fraternité avec Mercuri. Enfin,
+je crois que cette bluette réveillera en vous quelques-unes de nos
+sympathies et de nos saintes illusions de jeunesse.
+
+Bonsoir, mon grand artiste; donnez-moi souvent de vos nouvelles, quelle
+que soit mon ignoble paresse. Aimez-moi toujours du fond du coeur, comme
+je vous aime.
+
+Tout à vous.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CLXXV
+
+A M. GIRERD, AVOCAT, A NEVERS
+
+ Fontainebleau, 22 août 1837.
+
+Cher et excellent ami,
+
+J'avais déjà appris par la rumeur électorale ton histoire jusqu'à la
+veille du dénouement définitif, et j'étais extrêmement inquiète lorsque
+ta bonne et affectueuse lettre est venue me rassurer. Combien je suis
+touchée, frère, de cette preuve de ton affection, de ce souvenir si
+vif et si complet dans un moment si solennel! Oui, certes, tu pouvais
+compter sur moi pour me dévouer aux êtres qui te sont chers. Tu pouvais
+compter aussi sur moi pour venger ta mémoire de toute calomnieuse
+imputation, comme, à mon heure dernière, je compterai sur toi, si je
+pars avant toi. Tu as bien fait de penser que tu laissais en cette
+triste vie un autre toi-même, aimant ceux que tu aimes, haïssant ceux
+que tu hais.
+
+A présent, je suis toute prête à fulminer si quelqu'un ose dire un mot
+contre la vérité, en ce qui te concerne. Mais, ni dans les bruits qui me
+sont revenus, ni dans les journaux que j'ai lus, je n'ai rien trouvé qui
+fût contraire à la vérité des faits; par conséquent, rien d'attentatoire
+à ton honneur. Si quelque mensonge imprimé te tombait sous la main, tout
+en agissant pour ton compte de la manière que tu jugerais convenable,
+envoie-moi l'article, et j'y répondrai de bonne encre.
+
+Il n'est pas probable qu'on revienne maintenant sur cette affaire pour
+en dénaturer les faits dans quelque sens que ce soit.
+
+Je ne puis que te répéter ce que tu sais, ce dont je te remercie de ne
+pas douter. Je suis à toi de toute mon âme.
+
+Voilà Michel élu! Espérons, espérons pour la cause, pour lui aussi. La
+cause a besoin de sa force. Il a besoin, lui, du développement de sa
+force.--Il ne m'a pas écrit un mot de sa nomination, bien qu'il l'ait
+annoncée à tout le monde ici.--Je ne m'en plains pas.--Je lui reste
+dévouée en tant qu'il m'appellera et qu'il aura besoin de moi.
+
+Oh! que j'ai souffert, dans ma vie, mon pauvre frère! Et toi, es-tu
+un peu calme? En te sentant près de quitter la vie et en refaisant un
+nouveau bail avec elle, as-tu trouvé qu'elle valait plus ou moins que tu
+ne pensais? Dis-moi cela.--Moi, j'ai eu un terrible duel avec moi-même,
+un combat gigantesque avec mon idéal. J'ai été bien blessée, bien
+brisée. Je végète maintenant assez doucement. Je me fais l'effet d'un
+cyprès verdoyant sur un cadavre.
+
+Mon Dieu! mon Dieu! que j'ai renfoncé de larmes, que j'ai étouffé de
+plaintes, que j'ai renfermé de maux! Cela me ferait un bien infini de
+causer avec toi. Quand donc te verrai-je?
+
+Adieu, ami! adieu, frère! Aime-moi, écris-moi, viens à moi si tu peux,
+crois en moi.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CLXXVI
+
+A M. GUSTAVE PAPET, A ARS (INDRE)
+
+ Fontainebleau, 24 août 1837.
+
+Cher bon vieux,
+
+J'ai perdu ma pauvre mère! Elle a eu la mort la plus douce et la plus
+calme; sans aucune agonie, sans aucun sentiment de sa fin, et croyant
+s'endormir pour se réveiller un instant après. Tu sais qu'elle était
+proprette et coquette. Sa dernière parole a été: «Arrangez-moi mes
+cheveux.»
+
+Pauvre petite femme! fine, intelligente, artiste, généreuse; colère dans
+les petites choses et bonne dans les grandes. Elle m'avait fait bien
+souffrir, et mes plus grands maux me sont venus d'elle. Mais elle les
+avait bien réparés dans ces derniers temps, et j'ai eu la satisfaction
+de voir qu'elle comprenait enfin mon caractère et qu'elle me rendait une
+complète justice. J'ai la conscience d'avoir fait pour elle tout ce que
+je devais.
+
+Je puis bien dire que je n'ai plus de famille. Le ciel m'en a dédommagée
+en me donnant des amis tels que personne peut-être n'a eu le bonheur
+d'en avoir. C'est le seul bonheur réel et complet de ma vie. On prétend
+que j'en ai eu de faux, et d'ingrats. Je prétends, moi, que non;
+car j'ai oublié ceux-là, tant j'ai trouvé de consolations et de
+dédommagements chez les autres.
+
+Je suis enchantée d'avoir Maurice. Je suis revenue le trouver à
+Fontainebleau, où nous sommes cachés tête à tète, dans une charmante
+petite auberge ayant vue sur la forêt. Nous montons à cheval ou à âne
+tous les jours, nous prenons des bains et nous attrapons des papillons.
+Je ne suis pas fâchée qu'il ait un peu de vacances. Quand les fonds
+seront épuisés (ce qui ne sera pas bien long), et que j'aurai terminé
+mes affaires à Paris, où je retournerai passer trois jours, nous
+reprendrons la route du pays. Écris-moi ici. Embrasse ton père pour
+moi. Et aime toujours ta vieille mère, ta vieille soeur et ton vieux
+camarade. Maurice t'embrasse mille fois.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CLXXVII
+
+A MADAME D'AGOULT, A GENÈVE.
+
+ Fontainebleau, 25 août 1837.
+
+Chère princesse,
+
+Ceci est un mot jeté au hasard à la poste. Je suis persuadée qu'il
+ne vous arrivera pas; car une partie de nos lettres se perdent à la
+frontière. Je reçois votre lettre seulement le 25, aujourd'hui, à
+Fontainebleau, où je suis cachée loin des oisifs et des beaux esprits,
+en tête à tête avec Maurice.
+
+Je vous ai écrit à Genève, et j'espère que vous y avez reçu ma lettre
+avant de partir pour Milan. Je vous disais que j'avais bien du chagrin:
+ma pauvre mère était à l'extrémité. J'ai passé plusieurs jours à Paris
+pour l'assister à ses derniers moments. Pendant ce temps, j'ai eu une
+fausse alerte, et j'ai envoyé Mallefille [1] en poste à Nohant pour
+chercher mon fils, qu'on disait enlevé. Pendant que j'allais le recevoir
+à Fontainebleau, ma mère a expiré tout doucement et sans la moindre
+souffrance. Le lendemain matin, je l'ai trouvée raide dans son lit, et
+j'ai senti en embrassant son cadavre que ce qu'on dit de la force du
+sang et de la voix de la nature n'est pas un rêve, comme je l'avais
+souvent cru dans mes jours de mécontentement.
+
+Me voilà revenue à Fontainebleau, écrasée de fatigue et brisée d'un
+chagrin auquel je ne croyais pas il y a deux mois. Vraiment le coeur est
+une mine inépuisable de souffrances.
+
+Ma pauvre mère n'est plus! Elle repose au soleil, sous de belles fleurs
+où les papillons voltigent sans songer à la mort. J'ai été si frappée
+de la gaieté de cette tombe, au cimetière Montmartre, par un temps
+magnifique, que je me suis demandé pourquoi mes larmes y coulaient si
+abondamment. Vraiment, nous ne savons rien de ce mystère. Pourquoi
+pleurer, et comment ne pas pleurer? Toutes ces émotions instinctives,
+qui ont leur cause hors de notre raison et de notre volonté, veulent
+dire quelque chose certainement; mais quoi?
+
+Maurice se plaît beaucoup ici. Nous montons à cheval tous les jours et
+nous allons faire des collections de fleurs et de papillons dans les
+déserts de la forêt. C'est vraiment un pays adorable, une petite Suisse
+dont les Parisiens ne se doutent pas, et qui a le grand avantage de
+n'attirer personne. Je suis ici tout à fait inconnue, sous un faux nom
+et travaillant à force.
+
+Adieu, chère; prions pour que les chemins de fer prospèrent et que nous
+puissions aller faire une invasion à l'_isola Madre_, moyennant huit
+jours de loisir et peu d'argent. Le temps et l'argent! Le temps à cause
+de l'argent, l'argent à cause du temps. Quelles entraves! Et le temps
+d'être heureux? Et le moyen de l'être? Où cela se pêche-t-il? Dans le
+lac Majeur?
+
+Écrivez-moi, mon amie; parlez-moi de vous et aimez-moi comme je vous
+aime.
+
+ [1] Félicien Mallefille, auteur dramatique, plus tard consul de
+ France à Lisbonne.
+
+
+
+
+CLXXVIII
+
+A M. DUTEIL, A PÉRIGUEUX
+
+ Nohant, 30 septembre 1837.
+
+Mon Boutarin,
+
+Que deviens-tu? Quand reviens-tu? Crois-tu que je puisse vivre sans toi
+longtemps? Illusion, mon aimable ami! Je crie comme un aigle, depuis que
+je suis privée de toi. Que veux-tu que je devienne quand j'ai le spleen
+(et Dieu sait si je l'ai souvent!)? Quand j'ai envie de rire, à qui
+veux-tu que je dise des bêtises qui soient appréciées?
+
+La race humaine peut-elle jurer, comme moi, dans la colère? peut-elle
+abdiquer, comme moi, jusqu'à la dernière parcelle d'intelligence, dans
+la belle humeur? Toi seul, toi et Rollinat, qui ne faites qu'un pour
+moi, pouvez m'aider à porter ce fardeau de moi-même, insupportable à moi
+et aux autres. Et Rollinat qui n'est pas là non plus! Il arrive du
+Havre et repart pour Vienne, conduire sa soeur Juliette, qui va être
+gouvernante je ne sais dans quel pays sarmate autant qu'inconnu. Je
+n'ai pas seulement pu le voir. J'arrive... Devine d'où? De la frontière
+d'Espagne!
+
+Ah! il s'est passé bien des choses depuis que nous nous sommes quittés.
+D'abord, je m'en allais voir ma mère, qui était très malade, comme tu
+sais. Je la trouve dans un état déplorable, et, comme elle était un peu
+économe, livrée à une misère volontaire, à côté d'une _tirelire_ pleine
+d'or, je la tire de là, malgré elle. Je la soigne, je l'entoure de tout
+le bien-être possible; mais il était trop tard. Elle avait une maladie
+de foie incurable. La pauvre chère femme a été si bonne et si tendre
+pour moi au moment de mourir, que sa perte m'a causé une douleur tout à
+fait excédant mes prévisions.
+
+Pendant qu'elle agonisait, j'apprends que Dudevant part pour Nohant,
+afin de m'enlever Maurice. Je fais atteler en poste mon cabriolet, que
+j'avais amené à Fontainebleau, et j'envoie Mallefille chercher mon fils.
+Dudevant ne paraît pas en Berry. C'était une fausse alerte, une menace
+en l'air. Je me rassure.
+
+Pour reposer Maurice autant que pour surveiller mes affaires à Paris, je
+passais la moitié du temps à Fontainebleau, où nous étions enfermés
+tête à tête, Maurice et moi, dans une chambre d'auberge, ne cessant de
+travailler que pour faire un tour à cheval dans la forêt, et l'autre
+moitié à Paris, où je ne m'amusais guère. Enfin, le 16, je prenais la
+voiture à Fontainebleau avec Maurice pour revenir à Nohant, lorsque je
+reçois une lettre de Marie-Louise[1], qui m'annonce que mon mari est
+venu enlever ma fille de force, malgré les cris déchirants de la petite,
+malgré la résistance de la gouvernante, et l'a emmenée on ne sait où.
+
+Juge de la colère et de l'inquiétude!
+
+Je cours à Paris. Je braque le télégraphe. J'invoque la police. Je fais
+rendre une ordonnance. Je cours chez les ministres, je fais le diable,
+je me mets en règle, et je pars pour Nérac, où j'arrive un beau matin,
+après trois jours et trois nuits de chaise de poste, accompagnée de
+Mallefille, d'un domestique et d'un clerc de Genestal. Je tombe chez le
+sous-préfet, le baron Haussmann, beau-frère d'Artaud et, de plus, un
+charmant garçon. Le procureur du roi me donne, en faisant un peu la
+grimace, un réquisitoire. L'officier de gendarmerie, plus humain,
+consent à m'accompagner avec son maréchal-de-logis et deux adorables
+simples gendarmes. Je demande un huissier pour faire sommation d'ouvrir
+les portes en cas de résistance.
+
+Au moment de partir, une difficulté se présente. Il faudra le maire de
+Pompiey pour cette ouverture des portes. Or ledit maire ne se rendra
+pas à nos réclamations, vu qu'il est ami de Dudevant. Je cajole le
+sous-préfet, et le sous-préfet, attendri, monte dans ma voiture avec
+moi, le lieutenant de gendarmerie, l'huissier, etc., le reste à cheval.
+Juge quelle escorte! quelle sortie de Nérac! quel étonnement! La ville
+et les faubourgs sont sur pied. Deux malheureuses calèches de poste,
+qui se trouvaient par là et s'en allaient tranquillement aux eaux des
+Pyrénées, ont l'air d'être mes voitures de suite. Quant à moi, je suis
+une princesse espagnole et j'accomplis je ne sais quelle révolution..
+
+De longtemps, Nérac ne verra ses habitants aussi bouleversés, aussi
+abîmés dans leurs commentaires, aussi dévorés d'inquiétude et de
+curiosité. Enfin, nous arrivons à Guillery. Mon mari était déjà prévenu;
+déjà les apprêts de sa fuite étaient faits. Mais on cerne la maison; les
+recors procèdent, et Dudevant, devenu doux et poli, amène Solange par
+la main jusqu'au seuil de sa royale demeure, après m'avoir offert d'y
+entrer: ce que je refuse _gracieusement_. Solange a été mise dans mes
+mains comme une princesse à la limite des deux États. Nous avons échangé
+quelques mots agréables, le baron et moi. Il m'a menacé de reprendre son
+fils par autorité de justice, et nous nous sommes quittés charmés l'un
+de l'autre. Procès-verbal a été dressé sur le lieu. Revenus à Nérac,
+nous avons passé la journée à la sous-préfecture, où l'on a été charmant
+pour nous.
+
+Le lendemain, la fureur m'a prise d'aller revoir les Pyrénées. J'ai
+renvoyé mon escorte et j'ai été avec Solange jusqu'au Marborée,
+l'extrême frontière de France. La neige et le brouillard, la pluie et
+les torrents ne nous ont laissé voir qu'à demi le but de notre voyage,
+un des sites les plus sauvages qu'il y ait dans le monde. Nous avons
+fait ce jour-là quinze lieues à cheval, Solange trottant comme un démon,
+narguant la pluie et riant de tout son coeur, au bord des précipices
+épouvantables qui bordent la route. Nature d'aigle! Le quatrième jour,
+nous étions de retour à Nérac, où nous avons encore passé un jour. Puis
+nous sommes revenues tout d'un trait à Nohant, où je ne te trouve pas!
+
+Est-ce que tu ne reviens pas bientôt? Et ma chère Agasta, où est-elle?
+Guérit-elle? Se plaît-elle à la Rochelle? En ce cas, qu'elle y reste
+encore et que son plaisir, son bien-être, sa santé passent avant tout.
+Mais, si elle a envie de revenir, j'en ai parbleu bien plus envie
+qu'elle. Je ne comprends pas Nohant sans Duteil et sans Agasta. C'est la
+Thébaïde, c'est la Tartarie, c'est la mort. Toutes mes affaires sont en
+désarroi et mon cerveau en débâcle. Si tu avais été ici, Boutarin! on ne
+m'aurait pas enlevé ma fille.
+
+Entre nous soit dit, Marie-Louise et Papet ont seuls montré de
+l'énergie, et on les a paralysés en les traitant de fous! Cela m'a porté
+un grand coup de couteau en travers du coeur.
+
+La société! toujours et partout la société!
+
+Mon vieux, c'est comme ça. Il n'y a que les vagabonds comme nous qui
+échappent à la gelée.
+
+Maintenant, j'attends Maurice, que j'ai laissé à Paris chez des amis
+sûrs, et qui arrivera ici demain. Il ne veut pas me quitter. Sa santé
+est toujours chancelante. Toutes ces agitations font beaucoup de mal
+à mon pauvre enfant. Je me ferai couper par morceaux plutôt que de le
+lâcher.
+
+Mais tout cela m'a laissé un malaise et une inquiétude vraiment
+maladive. Je ne dors pas. A tout instant, je me réveille en sursaut,
+croyant entendre mes enfants crier après moi. Ce n'est pas vivre. Je
+donnerais je ne sais quoi pour que tu fusses là. Il me semble que je
+serais rassurée. Mais ne cède pas à cette faiblesse Ne reviens qu'autant
+que cela était dans tes vues.
+
+Adieu, vieux Boutarin.
+
+Adieu, chère et trois fois chère Agasta. Je vous aime tous deux plus que
+je ne peux vous le dire.
+
+ [1] Marie-Louise Rollinat, institutrice de Solange.
+
+
+
+
+CLXXIX
+
+A MADAME D'AGOULT, A BELLAGIO, MILAN
+
+ Nohant, 16 octobre 1837.
+
+Chère princesse,
+
+Voilà la cinquième fois que je vous écris. Il est décidé que mes lettres
+ne vous arriveront pas. Peut-être, à la faveur de celle de Charlotte[1],
+arriverai-je à vous faire _arriver_ celle-ci. Notre excellente
+_consulesse_ vous dit mes aventures; je ne vous parlerai donc pas de
+moi, qui suis tranquillement réinstallée à Nohant, les pieds sur mes
+chenets, attendant le nouvel assaut par lequel il plaira à dame Fortune
+de me tirer de mon repos spleenétique.
+
+Mais vous, chère Marie, vous êtes enfin heureuse. La douce Italie vous
+a guéri l'âme et le corps. Vous habitez mon cher lac de Côme, sur
+les bords duquel j'ai promené jadis mes pas errants et ma mélancolie
+botanique. Je suis parfois tentée de _réaliser mes capitaux_
+comme Robert Macaire et d'aller vous trouver; mais, là-bas, je ne
+travaillerais pas, et le galérien est à la chaîne. Si Buloz lui permet
+de se promener, c'est _sur parole_, et la parole est le boulet que le
+forçat traîne au pied. Et puis, si le coeur est chaud, le climat l'est
+toujours assez; si l'âme est pure, le ciel l'est aussi. Tout prend au
+dehors la couleur de l'être intérieur, et la grande poésie serait de
+transformer la nature en soi, au lieu de chercher à se transformer en
+elle.
+
+Je tombe dans le _Pierre Leroux_, et pour cause. Il était ici ces jours
+derniers. Charlotte et moi faisions le projet romanesque de lui élever
+ses enfants et de le tirer de la misère à son insu. C'est plus difficile
+que nous ne pensions. Il a une fierté d'autant plus invincible qu'il ne
+l'avoue pas et donne à ses résistances toute sorte de prétextes. Je ne
+sais pas si nous viendrons à bout de lui. Il est toujours le meilleur
+des hommes, et l'un des plus grands. Il a été voir Béranger à Tours et
+va revenir ensuite je ne sais pour combien de temps.
+
+Il est très drôle, quand il raconte son apparition dans votre salon de
+la rue Laffitte. Il dit:
+
+--J'étais tout crotté, tout honteux. Je me cachais dans un coin. _Cette
+dame_ est venue à moi et m'a parlé avec une bonté incroyable. Elle était
+bien belle!
+
+Alors je lui demande comment vous étiez vêtue, si vous êtes blonde ou
+brune, grande ou petite, etc. Il répond:
+
+--Je n'en sais rien, je suis très timide; je ne l'ai pas vue.
+
+--Mais comment savez-vous si elle est belle?
+
+--Je ne sais pas; elle avait un beau bouquet, et j'en ai conclu qu'elle
+devait être belle et aimable.
+
+Voilà bien une raison _philosophique_! qu'en dites-vous?
+
+Adieu, chère et adorable princesse. Embrassez Valaisan pour moi, et
+mettez mon coeur à vos pieds en guise de chancelière dans vos promenades
+sur le lac.
+
+Cachetez vos lettres avec des pains à cacheter et _sans devise_. La
+police est une institution respectable et sainte, qui veut, qui peut et
+qui doit lire les lettres. Les devises sanscrites lui sont suspectes,
+et, comme elle n'a pas le temps de décacheter avec soin, elle met au
+rebut les lettres qu'elle déchire.
+
+Sainte police, faites votre devoir! La sûreté des empires repose sur
+vous; recevez mes hommages et l'assurance de mon dévouement.
+
+ [1] Madame Charlotte Marliani.
+
+
+
+
+CLXXX
+
+A FRANZ LISZT, A GÈNES
+
+ Nohant, 28 janvier 1838.
+
+Vous avez pris bien au sérieux, chers enfants, quelques paroles
+insignifiantes de ma dernière lettre, que je ne me rappelle même pas,
+qu'il me serait, par conséquent, difficile d'expliquer, et que je
+n'expliquerais sans doute pas mieux, si vous me les remettiez sous les
+yeux. Vous savez que Piffoël n'est pas obligé de savoir ni ce qu'il dit,
+ni ce qu'il a voulu dire. Le condamner à rendre raison de tout ce qu'il
+avance, annonce et décide, serait de la plus haute injustice; car Dieu a
+créé le genre humain pour s'efforcer de trouver un sens aux paroles de
+Piffoël. Il n'a point créé Piffoël pour dire des paroles sensées au
+genre humain.
+
+Mieux que personne, les Fellows devraient savoir que rien de ce que dit
+ou écrit Piffoël ne prouve quoi que ce soit. Peut-être que, lorsque
+Piffoël vous écrivit la dernière fois, l'astre _Costiveness_, cet astre
+funeste, sous l'influence duquel Fellows et Piffoëls sont nés, dardait
+sa lumière sur l'horizon de Piffoël. Peut-être que Piffoël avait mal au
+foie, que ses pois ne voulaient pas cuire, que Buloz avait mal payé, ou
+que Mallefille avait eu de l'esprit.
+
+Ah! à propos de Mallefille! je voudrais bien savoir pourquoi Mirabella
+semble me rendre responsable des bêtises qu'il lui écrit.--Comme si
+j'étais chargée de lire les lettres de Mallefille, de les comprendre, de
+les commenter, de les corriger ou de les approuver! Dieu merci, je ne
+suis pas forcée de donner de l'esprit à ceux qui en manquent. Je n'en ai
+pas trop pour moi-même, et, si quelqu'un peut en donner à Mallefille
+(à qui cela ne ferait certes pas de mal), c'est la princesse et non le
+docteur Piffoël, qui se creuse vainement la tête pour comprendre quelque
+chose à cet incident bizarre.
+
+Mallefille écrit une lettre à la princesse; cette lettre est bête,
+ce qui ne m'étonne pas du tout. Croyant que la princesse était fort
+habituée aux lettres de Mallefille, et ne prétendant nullement les
+_endosser_, je donne _accès_ à ladite lettre dudit Mallefille dans une
+lettre de moi à la princesse. Je n'en prends, pardieu, pas connaissance.
+J'ai assez de lettres bêtes à lire tous les jours! Si celle de
+Mallefille se trouve encore plus bête ce jour-là que les autres jours,
+il me semble qu'on me doit des remerciements pour l'avoir mise dans la
+mienne et pour avoir épargné à la princesse de payer trente sons pour
+une lettre bête.
+
+Maintenant, je demande, quand on se laisse écrire par Mallefille, de
+quoi diable on a le droit de se plaindre? Quand on connaît Mallefille et
+son style, on doit s'attendre, à tout! Ah! sacrédié! il ne me manquerait
+plus que cela, de former Mallefille au style épistolaire! Je sais bien,
+pour mon compte, que je trouverai toujours ses lettres ravissantes, car
+j'espère bien n'en lire jamais une seule. Je l'aime de toute mon âme. Il
+peut me demander la moitié de mon sang; mais qu'il ne me demande jamais
+de lire une de ses lettres. Qu'il mette ma montre au mont-de-piété,
+qu'il me lise un chapitre de Barchou, qu'il danse, qu'il chante, qu'il
+me fasse la cour, tout ce qu'il voudra! mais, pour l'amour de Dieu,
+qu'il ne m'écrive jamais; car le lire et lui répondre, voilà jusqu'où
+mon amitié ne peut s'élever.
+
+Entre nous, je ne sais pas si Mallefille a été maussade avec la
+princesse, mais je puis vous dire qu'elle n'a pas d'ami plus sûr et
+plus dévoué. Je puis lui dire ce qu'elle savait avant moi, c'est qu'il
+n'existe pas d'être meilleur, plus loyal et plus sincère. Eût-il écrit
+vingt lettres cent fois plus bêtes à Marie, elle ferait bien de les lui
+pardonner en faveur de l'affection profonde qu'il lui porte; ce qui vaut
+mieux que le plus beau style.
+
+Ce pauvre garçon est tout étonné de la réponse foudroyante de la
+princesse, et le voilà qui s'en prend à moi et me demande pourquoi,
+depuis trois mois qu'il est ici, je ne lui ai pas appris à écrire. Merci
+bien! C'est assez d'être obligée de le nourrir, et Dieu sait à quelle
+consommation cela entraîne! Nous pourrions bien habiter une île déserte
+pendant vingt ans; je réponds qu'il en sortirait sans avoir reçu de
+moi une seule leçon de rédaction. J'aimerais mieux bâtir une ville,
+j'aimerais mieux apprendre la métaphysique, j'aimerais mieux écouter
+pérorer Schoelcher que d'enseigner une chose que je fais si mal pour mon
+compte et que d'avoir un écolier doué d'aussi _heureuses_ dispositions.
+
+Laissons Mallefille et sa lettre. Je lui déclare bien que jamais je ne
+lui donnerai de place dans les miennes pour lui insérer quoi que ce soit
+de son cru, vers ou prose, français ou chinois. Revenons à la vôtre, qui
+est tout à fait bonne et tendre, mon cher Fellow, et qui me donne une
+nouvelle preuve très inutile, mais très douce, de votre amitié. Si
+j'avais pu prévoir que ma lettre pût vous affliger, j'en aurais bien
+fait ce qu'on devrait faire de toutes celles de Mallefille. En vérité,
+vous avez attaché trop d'importance à ce projet de vous écrire moins
+souvent. Était-ce donc à l'état de résolution pour l'avenir, ou
+n'était-ce pas plutôt à l'état d'excuse pour le passé? Je n'en sais
+rien; mais, quoi qu'il en soit et quoi qu'il en ait été, il suffirait
+que le ralentissement de ma correspondance avec Marie lui causât le
+moindre chagrin ou le moindre regret pour que toute ma paresse fût
+dissipée en un clin d'oeil et pour que je lui écrivisse tous les jours
+si elle le voulait. Jamais aucune tristesse ne lui viendra de moi par ma
+faute, je l'espère. Si cela arrivait, il faudrait qu'elle fît ce qu'il y
+a toujours de mieux, à faire en pareil cas: s'expliquer pour le présent
+et pardonner pour le passé. Voilà tout ce que je puis répondre à votre
+lettre, que je ne comprends pas bien, à cause de mon peu de mémoire,
+mais qui me touche infiniment, et que je me réjouis bien de savoir
+_fondée sur rien_ de ma part.
+
+Bonsoir, cher ami. J'ai bien de la peine à tenir ma plume. Le malheureux
+Piffoël est affligé d'un rhumatisme dans le bras droit. N'allez pas
+prendre ceci pour une nouvelle excuse de ne pas vous écrire. Voilà le
+dégel; j'espère bien que, dans huit jours, je serai guérie.
+
+Je ne vous dis rien de la part de Mallefille; il se tirera des pattes
+blanches de la princesse comme il l'entendra. Pauvre diable! je ne
+voudrais pas être dans sa peau; j'aimerais mieux être une carpe dans les
+griffes d'un _beau_ chat.
+
+Les Piffoëls vous embrassent.
+
+
+
+
+CLXXXI
+
+A MADAME D'AGOULT, A GÈNES
+
+ Nohant, mars 1838.
+
+Chère Marie,
+
+Pardonnez-moi ma paresse ou, pour mieux dire, mon travail. Il m'a fallu
+mener de front, pendant deux mois, une espèce de chose inavouable que
+vous trouverez dans la _Revue des deux mondes_ et que je vous conseille
+de ne pas lire. Je viens de recevoir la lettre fantastique du maestro,
+et je relis avec remords et reconnaissance les lettres aimables et
+toujours ravissantes de la princesse, restées sans réponse. La princesse
+connaît bien mon infirmité et sait y compatir,
+
+Il ne faut pas qu'elle punisse mon silence par le sien et que, faute de
+mes maussades épîtres, elle me prive des siennes, qui sont ce qu'il y
+a de plus adorable dans le monde en fait de lettres. Le châtiment ne
+serait pas proportionné à l'offense. Et puis disons encore que
+la princesse m'a vue secouer ma paresse au temps où je la voyais
+spleenétique, et où je croyais (c'était elle qui, par ses gracieusetés,
+me donnait cette présomption) que mon babil pouvait la distraire, la
+consoler et la fortifier. Pour cela, il ne me fallait ni grande sagesse
+ni bel exemple, car je n'aurais su où prendre l'un et l'autre: il
+suffisait de lui dire ce qu'elle était, de la faire connaître à
+elle-même, de lui montrer tous les trésors qu'elle renfermait en elle et
+qu'elle niait en elle-même. Dans ce temps-là, je lui écrivais que je
+ne me sentirais plus appelée à lui écrire désormais; car il me semble
+qu'elle est calme, heureuse et forte. Pour parler comme mon ami Pierre
+Leroux, je dirai: _Ma mission est remplie_. Elle revendrait de la
+philosophie et du courage, voire de la gaieté, au sublime docteur
+Piffoël lui-même.
+
+Merci donc, mille fois merci, mes chers et bons enfants, des bonnes
+choses que vous me dites de vous-mêmes. Je vous remercie de vous aimer
+comme vous le faites. Je vous remercie d'être heureux, et je vous
+remercie de me le dire. Vous savez que, de tous les biens que vous me
+souhaitez sans cesse, celui-là est le plus grand que vous puissiez me
+faire.--Il est bien possible que j'aille vous rejoindre quelque jour
+en Italie. Cependant ce voyage, que j'avais arrangé pour le printemps
+prochain, me paraît moins certain maintenant quant à la date. Mon procès
+avec mes éditeurs, que je voudrais terminer auparavant, est porté au
+rôle pour le mois de juillet ou d'août. Si je suis forcée de m'en
+occuper, je ne pourrai passer les monts qu'en automne. Une fois en
+Italie, j'y veux rester au moins deux ans pour les études de Maurice,
+qui s'adonne définitivement à la peinture et qui aura besoin de
+séjourner à Rome.
+
+En attendant, il travaille ici avec le frère de Mercier[1], qui est
+un assez laborieux maître de dessin et ne manquant pas de talent.
+Mallefille, qui a la bonté de donner des leçons d'histoire et de
+philosophie au susdit mioche, se tire très bien de son préceptorat
+provisoire. Maurice s'est assez fortifié. Il a un petit cheval très
+comique et fait des _lancers_ épouvantables avec Mallefille, qui est
+devenu un assez bon écuyer, domptant _Bignat_, lequel _Bignat_ je ne
+monte plus, parce qu'il est devenu terrible. Il a doublé de volume,
+de force et d'ardeur depuis qu'il n'a plus le bonheur de porter
+la princesse. La douleur de son départ l'a jeté dans une telle
+exaspération, qu'il désarçonne tous ses cavaliers.
+
+A propos de _Bignat_, j'ai fait à Mallefille, de votre part, les plus
+sérieux reproches. Il s'accuse grandement et vous écrira demain. Par ces
+détails, vous pourrez voir, chers Fellows, que mon intérieur n'a rien
+de bien intéressant à offrir à votre attention. Il est paisible et
+laborieux. J'entasse romans sur nouvelles et Buloz sur Bonnaire;
+Mallefille entasse drames sur romans, Pélion sur Ossa; Mercier, tableaux
+sur tableaux; Tempète[2], bêtises sur bêtises; Maurice, caricatures sur
+caricatures, et Solange, cuisses de poulet sur fausses notes. Voilà la
+vie héroïque et fantastique qu'on mène à Nohant.
+
+Nous n'avons ni _lago di Como_, ni Barchou, ni jeunes filles chantant la
+_polenta_, ni sublimes accords du maestro, ni cathédrale de Milan, ni
+princesse, ni déesse; mais nous avons la mèche de Rollinat, les refrains
+rococo de Boutarin[3], le nez du Gaulois[4], les sabots du Malgache[5],
+le souvenir de Lasnier, les lettres de maître Emmanuel[6], l'avocat, et
+la barbe de Mallefille, qui a sept pieds de long. Tout cela fait une
+jolie constellation.
+
+ [1] Mercier, statuaire, l'auteur du médaillon de George Sand.
+ [2] Mademoiselle Rollinat.
+ [3] Duteil.
+ [4] Fleury.
+ [5] J. Neraud.
+ [6] Arago.
+
+
+
+
+CLXXXII
+
+AU MAJOR ADOLPHE PICTET, A GENÈVE
+
+ Paris, octobre 1838.
+
+Cher major,
+
+Votre conte[1] est un petit chef-d'oeuvre. Je ne sais pas si c'est parce
+que nulle part je ne me suis sentie aussi finement tancée et aussi
+affectueusement comprise; mais nulle part il ne me semble avoir été
+jugée avec tant de sagesse et louée avec tant de charme.
+
+Hoffmann n'aurait pas désavoué la partie poétique de ce conte, et, quant
+à la partie philosophique, il ne se fût jamais élevé si haut avec tant
+de clarté et de véritable éloquence. Je vous jure que jamais rien ne m'a
+fait plaisir dans ma vie en fait de louanges. Cela tenait non point à
+ma modestie (car je viens de découvrir, grâce à vous, que j'en manque
+beaucoup), mais aux éloges reçus, toujours ou grossièrement boursouflés
+ou abominablement stupides. Pour la première fois je respire cet encens
+auquel les dieux mêmes, dit-on, ne sont pas insensibles.
+
+Je crois à ce qu'il y a de bon en moi, parce que vous me le montrez,
+pour ainsi dire, paternellement, et, quant à ce qu'il y a d'absurde,
+j'en suis amusée et réjouie au dernier point, parce que, là, je vois
+ce que j'ai tant cherché en vain dans ce monde: la bienveillance, la
+justice, la raison et la bonté se donnant la main.
+
+Croyez, cher major, que je n'étais pas par nature aussi folle que je le
+suis devenue par réaction. Si j'eusse eu, dans ma jeunesse, des amis
+éclairés et tendres à la fois, j'eusse fait quelque chose de bon; mais
+je n'ai trouvé que des fous ou des insensibles et, naturellement, j'ai
+préféré les premiers. Je sais qu'à ma place vous en eussiez fait autant,
+à supposer que vous eussiez pu jamais, même le jour de votre naissance,
+avoir autant d'ignorance et de crédulité que j'en avais à vingt-cinq
+ans!
+
+Les réflexions philosophiques qui terminent l'action de votre conte
+m'ont vivement frappée. La cinquième, la neuvième, la dix-neuvième, la
+vingt-cinquième, la vingt-neuvième et la dernière me sont restées et me
+resteront dans l'esprit comme, dans mon enfance, certains versets de la
+Bible ou certaines maximes des vieux sages. Elles me plaisent d'autant
+plus qu'elles m'arrivent dans un moment où je suis plus disposée à les
+entendre: je suis un peu plus vieille qu'il y a deux ans, et je
+crois que je suis en voie de me réconcilier, ou _de vouloir bien me
+réconcilier avec mes contraires_.
+
+Je ne crois pas que la nature de mon esprit me porte jamais à mordre
+assez à la philosophie pour prendre une initiative quelconque. Mais
+peut-être arriverai-je à comprendre plusieurs choses que je ne savais
+pas. Pourvu que je ne sois pas obligée de travailler, je consens à faire
+tous les progrès imaginables. Il me manquera toujours le chalumeau de
+l'analyse; mais, si, au lieu de dissoudre mon cristal, le chalumeau
+veut bien diriger sa flamme de manière à l'éclairer, le cristal pourra
+réfléchir cette lumière-là, tout comme une autre.
+
+Malheureusement, ceci ne sert de rien hors du monde intellectuel, et
+la fatalité des bosses fait que la montagne de l'imagination, dominant
+toujours par son _antériorité d'occupation_ les petites collines que le
+raisonnement essaye d'élever alentour, je risque fort de n'acquérir de
+bon sens pratique que la dose nécessaire pour voir que je n'ai pas le
+sens commun; mais n'est-ce pas déjà quelque chose?
+
+Quand cela ne servirait qu'à me préserver de la morgue qui dessèche
+le coeur de mes confrères les poètes et à comprendre les amicales
+remontrances des esprits généreux! Ce serait un grand bonheur déjà, ce
+serait un sens de plus et un tourment de moins. Je me pique d'être peu
+tourmentée par la vanité, et je me flatte aussi de n'avoir pas un coeur
+de cristal et des amis de _carton_. Vous ne le croyez pas non plus,
+n'est-ce pas, cher major? et votre chalumeau ne vous a jamais montré en
+moi aucune affectation de sentiments? Ce que j'admire, c'est que vous
+connaissiez tout ce que je connais, tandis que, moi, je ne pourrai
+jamais qu'entrevoir ce que vous voyez clairement.
+
+La pensée est donc bien supérieure au sentiment puisqu'elle le possède
+et n'en est pas possédée? C'est beau! mais je me console d'être à
+distance; car, de la sphère où je suis, je contemple votre étoile et
+j'en rêve des merveilles sans y apercevoir aucune tache. Vous qui, avec
+la lunette, y entrez comme chez vous, vous y voyez peut-être des ravins,
+des précipices et des volcans qui vous la gâtent quelquefois ou du moins
+qui vous y rendent le trajet difficile. C'est comme pour la musique: je
+crois y trouver des jouissances infinies, que le travail de la science
+émousserait beaucoup, si j'étais musicienne.
+
+Adieu, bon major; je vous _récrirai_ à propos de tout cela; car
+j'ai encore beaucoup à vous dire de _moi_; et, puisque vous êtes si
+bienveillant, je ne finirai pas _Leila_[2] sans vous demander beaucoup
+de choses. Je ne sais pas si mon écriture est lisible, même pour un
+homme habitué au sanscrit.
+
+Adieu et merci mille fois. Vous seriez bien aimable de me donner de vos
+nouvelles ici, rue Grange-Batelière, 7. J'y serai encore une quinzaine
+et il est possible, probable même, que nous allions passer l'été en
+Suisse. La santé de mon fils est meilleure; mais les médecins lui
+ordonnent un climat frais en été et chaud en hiver. Nous serons donc
+bientôt à Genève et ensuite à Naples. Dites-moi dans quelle partie,
+bien sauvage et bien pittoresque de vos montagnes, je pourrais aller
+travailler; je voudrais un climat modéré pour Maurice, et pour moi des
+paysans parlant français. Les environs de Genève ne me paraissent pas
+assez _énergiques_ comme paysage, et je voudrais fuir les _Anglais_, les
+buveurs d'eaux, les touristes, etc., etc.
+
+--Je voudrais encore vivre à bon marché, car j'ai gagné deux procès et
+je suis ruinée.
+
+Votre livre m'a été apporté par un inconnu que je n'ai pas reçu: j'étais
+au lit avec mon rhume et ma fièvre, ni plus ni moins que la princesse
+Uranie. Je ne sais si c'était un simple messager ou un de vos amis; je
+l'ai fait prier de repasser et n'en ai plus entendu parler.
+
+Tout à vous.
+
+ [1] _Une Course à Chamonnix_, par le major Pictet.
+ [2] Il s'agit de la nouvelle édition de _Lélia_, augmentée d'un volume
+ publié en 1839.
+
+
+
+
+CLXXXIII
+
+A M. JULES BOUCOIRAN. A NIMES
+
+ Lyon, 23 octobre 1838.
+
+Cher Boucoiran,
+
+Je serai à Nîmes le 25 au soir ou le 26 au matin. Ne vous occupez pas de
+me faire arriver (je ne sais si je quitterai le bateau à Beaucaire ou à
+Avignon, cela dépendra des heures), mais occupez-vous, dès à présent; de
+me faire repartir. Il faut que je sois à Perpignan _le_ 29 _au soir_
+ou _le_ 30 _au matin_. Retenez-moi donc à la diligence trois places de
+coupé et une d'intérieur. Prévenez l'administration que j'ai beaucoup de
+bagages; que je ne veux rien laisser en arrière; que je ne pars pas
+sans mon bagage complet, composé de trois malles et cinq ou six autres
+paquets peu considérables. Si _toutes_ ces conditions ne peuvent être
+remplies par la diligence de manière à me faire arriver à Perpignan _le_
+29 _au soir_ ou _le_ 30 _au matin_, il faut, mon enfant, que vous me
+procuriez une voiture de louage, et je prendrai la poste. Il faudrait
+aussi me trouver un moyen de renvoyer cette voiture sans payer autant
+pour le retour que pour le voyage.
+
+Afin d'aplanir les difficultés de tout cela, faites un peu valoir
+les _hautes protections_ dont je suis munie, passeport du ministère,
+dispense des douanes, lettres pour tous les consuls, mes relations
+avec M. Molé, avec M. Conte[1], etc., etc. Enfin, faire mousser mon
+_importance_, qui est, du reste, bien établie par les papiers dont je
+suis munie. En province, les protections siéent bien aux pauvres diables
+de voyageurs. Elles aplanissent les obstacles et donnent zèle et
+confiance aux administrations.
+
+Je suis bien fâchée, cher enfant, de vous donner ces embarras, bien
+fâchée surtout de ne pas rester plus longtemps avec vous; mes affaires
+m'ont tenue esclave du jour de départ de Paris, et maintenant j'ai pris
+rendez-vous à Perpignan avec Mendizabal, ministre d'Espagne, qui m'est
+tout à fait indispensable pour m'installer en Espagne. Ainsi, je compte
+sur vous pour me faire arriver à temps. S'il faut passer une nuit en
+diligence, Maurice s'y résignera; car ce sera la seule du voyage, et
+nous allons très doucement jusque chez vous. Nous voici à Lyon sans
+aucune fatigue. Nous en repartons après-demain 25.
+
+Adieu et à bientôt, cher ami. Nous vous embrassons tendrement.
+
+GEORGE.
+
+ [1] Directeur général des postes.
+
+
+
+
+CLXXXIV
+
+A MADAME MARLIANI, A PARIS
+
+ Perpignan, novembre 1838.
+
+Chère bonne,
+
+Je quitte la France dans deux heures. Je vous écris du bord de la mer la
+plus bleue, la plus pure, la plus unie; on dirait d'une mer de Grèce, ou
+d'un lac de Suisse par le plus beau jour. Nous nous portons bien _tous_.
+
+Chopin est arrivé hier soir à Perpignan, frais comme une rose, et rose
+comme un navet; bien portant d'ailleurs, ayant supporté héroïquement ses
+quatre nuits de malle-poste. Quant à nous, nous avons voyagé lentement,
+paisiblement, et entourés, à toutes les stations, de nos amis, qui nous
+ont comblés de soins.
+
+M. Ferraris, sur la recommandation de Manoël[1], a été très aimable
+pour moi, et m'a paru être un excellent homme, absolument dans la même
+position que Manoël. Repoussé à Venise et à Trieste par le gouvernement
+autrichien, il attend sa destitution philosophiquement; car, à
+Perpignan, il s'ennuie à avaler sa langue. Il a gardé un très doux
+souvenir à votre mari, et a appris de moi avec joie qu'il est heureux
+dans son ménage et amoureux de sa femme.
+
+Vous avez dû recevoir de mes nouvelles de Nîmes et un panier de raisins.
+Je n'ai rien reçu de vous, et je serais inquiète si je n'avais de vos
+nouvelles par Chopin.
+
+Notre navigation s'annonce _sous les plus heureux auspices,_ comme on
+dit: le ciel est superbe, nous avons chaud, et nous voudrions, pour être
+tout à fait contents de notre voyage, que vous fussiez avec nous.
+
+Adieu, chère; mille tendresses à Marliani, poignées de main bien
+affectueuses à Enrico.
+
+Rappelez-moi à tous nos bons amis et donnez-leur de mes nouvelles. Je
+passerai huit jours à Barcelone. Dites à Valdemosa que je voyage avec
+son ami, qui est un charmant garçon.
+
+Adieu, chère amie; adieu. Aimez-moi comme je vous aime, du fond de
+l'âme, et notre cher Manoël aussi.
+
+GEORGE.
+
+Écrivez-moi, sous le couvert de _senor Francisco Riotord, junto à
+San-Francisco, En Palma de Mallorca_.
+
+ [1] M. Marliani.
+
+
+
+
+CLXXXV
+
+A LA MÊME
+
+ Palma de Mallorca, 14 novembre 1838.
+
+Chère amie,
+
+Je vous écris en courant; je quitte la ville et vais m'installer à la
+campagne: j'ai une jolie maison meublée, avec jardin et site magnifique,
+pour cinquante francs par mois. De plus, j'ai, à deux lieues de là, une
+cellule, c'est-à-dire trois pièces et un jardin plein d'oranges et de
+citrons, pour trente-cinq francs _par an,_ dans la grande chartreuse de
+Valdemosa!
+
+Valdemosa bipède vous expliquera ce que c'est que Valdemosa chartreuse;
+ce serait trop long à vous décrire.
+
+C'est la poésie, c'est la solitude, c'est tout ce qu'il y a de plus
+artiste, de plus _chiqué_ sous le ciel; et quel ciel! quel pays! nous
+sommes dans le ravissement.
+
+Nous avons eu un peu de peine à nous installer, et je ne conseillerais à
+personne de le tenter dans ce pays-ci, à moins de s'y faire annoncer six
+mois d'avance. Nous avons été favorisés par un concours de circonstances
+uniques. Si une famille venait après nous, je crois qu'elle ne
+trouverait rien à habiter; car, ici, on ne loue rien, on ne prête rien,
+on ne vend rien. Il faut tout commander, et tout se fait lentement. Si
+l'on veut se permettre le luxe exorbitant d'un pot de chambre, il faut
+écrire à Barcelone.
+
+Valdemosa, en nous parlant des facilités et du bien-être de son pays,
+nous a horriblement _blagués_. Mais le pays, la nature, les arbres, le
+ciel, la mer, les monuments dépassent tous mes rêves: c'est la terre
+promise, et, comme nous avons réussi à nous caser assez bien, nous
+sommes enchantés.
+
+Enfin notre voyage a été le plus heureux et le plus agréable du monde,
+et, comme je l'avais calculé avec Manoël, je n'ai pas dépensé quinze
+cents francs depuis mon départ de Paris jusqu'ici. Les gens de ce pays
+sont excellents et très ennuyeux. Cependant, le beau-frère et la soeur
+de Valdemosa sont charmants, et le consul de France est un excellent
+garçon qui s'est mis en quatre pour nous.
+
+Adieu, chère; je vous écrirai plus longuement une autre fois.
+Aujourd'hui, je suis écrasée par le tintamarre de mon installation à la
+campagne.
+
+Je vous aime tous deux et vous embrasse de toute mon âme; Adieu encore,
+écrivez-moi.
+
+
+
+
+CLXXXVI
+
+A LA MÊME
+
+ Palma de Mallorca, 14 décembre 1838.
+
+Chère amie,
+
+Vous devez me trouver bien paresseuse. Moi, je me plaindrais aussi de la
+rareté de vos lettres, si je ne savais comment vont les choses ici. Vous
+ne vous en doutez guère, vous autres! Ce bon Manoël, qui se figurait
+qu'en sept jours on pouvait correspondre avec Paris!
+
+D'abord, sachez que le bateau à vapeur de Palma à Barcelone a pour
+principal objet le commerce des cochons. Les passagers sont en seconde
+ligne. Le courrier ne compte pas. Qu'importe aux Mayorquins les
+nouvelles de la politique ou des beaux-arts? le cochon est la grande,
+la seule affaire de leur vie. Le paquebot est censé partir toutes les
+semaines; mais il ne part en réalité que quand le temps est parfaitement
+serein et la mer unie comme une glace. Le plus léger coup de vent le
+fait rentrer au port, même lorsqu'on est à moitié route. Pourquoi? Ce
+n'est pas que le bateau ne soit bon et la navigation sûre. C'est que le
+cochon a l'estomac délicat, il craint le mal de mer. Or, si un cochon
+meurt en route, l'équipage est en deuil, et donne au diable journaux,
+passagers, lettres, paquets et le reste. Voilà donc plus de quinze jours
+que le bateau est dans le port; peut-être partira-t-il demain! voilà
+vingt-cinq jours et plus que _Spiridion_ voyage; mais j'ignore si Buloz
+l'a reçu. J'ignore s'il le recevra.
+
+Il y a encore d'autres raisons de retard que je ne vous dis pas, parce
+que toute réflexion sur la poste et les affaires du pays sont au moins
+inutiles. Vous pouvez les pressentir et les dire à Buloz. Je vous prie
+même de lui faire parler à ce sujet; car il doit être dans les transes,
+dans la terreur, dans le désespoir! _Spiridion_ doit être interrompu
+depuis un siècle; à cela je ne puis rien. J'ai pesté contre le pays,
+contre le temps, contre la coutume, contre les cochons. J'ai un peu
+pesté contre ce cher Manoël, qui m'a dépeint ce pays comme si libre, si
+abordable, si hospitalier. Mais à quoi bon les plaintes et les murmures
+contre les ennemis naturels et inévitables de la vie? Ici, c'est une
+chose; là, une autre; partout, il y a à souffrir.
+
+Ce qu'il y a de vraiment beau ici, c'est le pays, le ciel, les
+montagnes, la bonne santé de Maurice, et le _radoucissement_ de Solange.
+Le bon Chopin n'est pas aussi brillant de santé. Son piano lui manque
+beaucoup. Nous en avons enfin reçu des nouvelles aujourd'hui. Il est
+parti de Marseille, et nous l'aurons peut-être dans une quinzaine de
+jours. Mon Dieu, que la vie physique est rude, difficile et misérable
+ici! c'est au delà de ce qu'on peut imaginer.
+
+J'ai, par un coup du sort, trouvé à acheter un mobilier propre, charmant
+pour le pays, mais dont un paysan de chez nous ne voudrait pas. Il a
+fallu se donner des peines inouïes pour avoir un poèle, du bois, du
+linge, que sais-je? depuis un mois, que je me crois installée, je suis
+toujours à la veille de l'être. Ici, une charrette met cinq heures
+pour faire trois lieues; jugez du reste! Il faut deux, mois pour
+confectionner une paire de pincettes. Il n'y a pas d'exagération dans ce
+que je vous dis. Devinez, sur ce pays, tout ce que je ne vous dis pas!
+Moi, je m'en moque; mais j'en ai un peu souffert, dans la crainte de
+voir mes enfants en souffrir beaucoup.
+
+Heureusement mon ambulance va bien. Demain, nous partons pour la
+chartreuse de Valdemosa, la plus poétique résidence de la terre. Nous y
+passerons l'hiver, qui commence à peine et qui va bientôt finir. Voilà
+le seul bonheur de cette contrée. Je n'ai de ma vie rencontré une nature
+aussi délicieuse que celle de Mayorque.
+
+Dites à Valdemosa que je n'ai pas pu voir beaucoup sa famille, car j'ai
+passé tout le temps à la campagne; mais, depuis cinq ou six jours, je
+suis revenue à Palma, où j'ai revu sa mère, sa soeur et son beau-frère.
+Ils sont charmants pour nous. Son beau-frère est très bien et plus
+distingué que le pays ne le comporte. Sa soeur est très gentille et
+chante à ravir. Dites aussi à M. Remisa que je le remercie beaucoup
+de m'avoir recommandée à M. Nunez, homme excellent, tout à fait
+_simpatico_. Veuillez le prévenir que, selon sa permission, j'ai pris,
+chez _Canut y Mugnerat_, trois mille francs payables à vue dans trente
+jours sur lui Remisa, à Paris.
+
+Les gens du pays sont, en général, très gracieux, très obligeants; mais
+tout cela en paroles. On m'a fait signer cette traite dans des termes un
+peu serrés, comme vous voyez, tout en me disant de prendre dix ans si je
+voulais, pour payer. Je ne comptais pas être obligée de dépenser tout
+d'un coup mille écus pour monter un ménage à Mallorca (ménage qu'on
+aurait en France pour mille francs). Je voulais envoyer à Buloz beaucoup
+de manuscrit; mais, d'une part, accablée de tant d'ennuis matériels,
+je n'ai pu faire grand-chose; et, de l'autre, la lenteur et le peu de
+sûreté des communications font que Buloz n'est peut-être pas encore
+nanti. Vous connaissez Buloz: «Pas de manuscrit, pas de Suisse.» Je vois
+donc M. Remisa m'avançant trois mille francs pour deux ou trois mois,
+et, quoique ce soit pour lui une misère, pour moi c'est une petite
+souffrance. Mon hôtel de _Narbonne_ ne rapporte rien encore, et je ne
+sais où en sont mes fermages de Nohant. Dites-moi si je puis, sans
+indiscrétion, accepter le crédit de M. Remisa dans ces termes; sinon,
+veuillez mettre mon avoué en campagne, afin qu'il me trouve de quoi
+rembourser au plus tôt.
+
+J'écrirai à Leroux, de la chartreuse, à tête reposée. Si vous saviez ce
+que j'ai à faire! Je fais presque la cuisine. Ici, autre agrément, on ne
+peut se faire servir. Le domestique est une brute: dévot, paresseux et
+gourmand; un véritable fils de moine (je crois qu'ils le sont tous). Il
+en faudrait dix pour faire l'ouvrage que vous fait voire brave Marie.
+Heureusement, la femme de chambre que j'ai amenée de Paris est très
+dévouée et se résigne à faire de gros ouvrages; mais elle n'est pas
+forte, et il faut que je l'aide. En outre, tout coûte très cher, et la
+nourriture est difficile quand l'estomac ne supporte ni l'huile rance,
+ni la graisse de porc. Je commence à m'y faire; mais Chopin est malade
+toutes les fois que nous ne lui préparons pas nous-mêmes ses aliments.
+Enfin, notre voyage ici est, sous beaucoup de rapports, un _fiasco_
+épouvantable.
+
+Mais nous y sommes. Nous ne pourrions en sortir sans nous exposer à la
+mauvaise saison et sans faire coup sur coup de nouvelles dépenses. Et
+puis j'ai mis beaucoup de courage et de persévérance à me caser ici.
+Si la Providence ne me maltraite pas trop, il est à croire que le plus
+difficile est fait et que nous allons recueillir le fruit de nos peines.
+Le printemps sera délicieux, Maurice recouvrera une belle santé; il se
+flatte d'avoir un jour des mollets; moi, je travaillerai et j'instruirai
+mes enfants, dont heureusement les leçons, jusqu'ici, n'ont pas trop
+souffert. Ils sont très studieux avec moi. Solange est presque toujours
+charmante depuis qu'elle a eu le mal de mer; Maurice prétend qu'elle a
+rendu tout son venin.
+
+Nous sommes si différents de la plupart des gens et des choses qui nous
+entourent, que nous nous faisons l'effet d'une pauvre colonie émigrée
+qui dispute son existence à une race malveillante ou stupide. Nos liens
+de famille en sont plus étroitement serrés, et nous nous pressons les
+uns contre les autres avec plus d'affection et de bonheur intime. De
+quoi peut-on se plaindre quand le coeur vit? Nous en sentons plus
+vivement aussi les bonnes et chères amitiés absentes. Combien votre
+douce intimité et votre coin de feu fraternel nous semblent précieux de
+loin! autant que de près, et c'est tout dire.
+
+Adieu, bien chère amie; embrassez pour moi votre bon Manoël, et dites à
+nos braves amis tout ce qu'il y a de plus tendre.
+
+
+
+
+CLXXXVII
+
+A LA MÊME
+
+ Valdemosa, 15 janvier 1839.
+
+Chère amie,
+
+Même silence de vous, ou même impossibilité de recevoir de vos
+nouvelles. Je vous adresse la dernière partie de _Spiridion_ par la
+famille Flayner, qui est, je crois, la voie la plus sûre. Ayez la bonté
+de le faire passer tout de suite à Buloz et de vous faire rembourser le
+port, qui ne sera pas mince et qui regarde le cher éditeur.
+
+Nous habitons la chartreuse de Valdemosa, endroit vraiment sublime, et
+que j'ai à peine le temps d'admirer, tant j'ai d'occupations avec mes
+enfants, leurs leçons, et mon travail.
+
+Il fait ici des pluies dont on n'a pas idée ailleurs: c'est un déluge
+effroyable! l'air en est si relâché, si mou, qu'on ne peut se traîner;
+on est réellement malade. Heureusement Maurice se porte à ravir; son
+tempérament ne craint que la gelée, chose inconnue ici. Mais le petit
+Chopin est bien accablé et tousse toujours beaucoup. J'attends pour lui
+avec impatience le retour du beau temps; qui ne peut tarder. Son piano
+est enfin arrivé à Palma; mais il est dans les griffes de la Douane,
+qui demande cinq à six cents francs de droits d'entrée et qui se montre
+intraitable.
+
+Ah! comme Marliani connaissait peu l'Espagne quand il me disait que
+les douanes n'étaient rien! Elles sont exécrables, au contraire. Pour
+connaître l'Espagne, il faudrait y aller tous les matins. Ce qu'on y
+voyait hier n'est pas ce qu'on y voit aujourd'hui, et Dieu sait ce qu'on
+y verra demain! Je vous avoue que je ne me faisais pas une idée de
+cette désorganisation de l'esprit humain; c'est un spectacle vraiment
+affligeant.
+
+Heureusement, comme je vous le dis, chère, je n'ai pas le temps d'y
+penser: je suis plongée avec Maurice dans Thucydide et compagnie; avec
+Solange, dans le régime indirect et l'accord du participe. Chopin joue
+d'un pauvre piano mayorquin qui me rappelle celui de Bouffé dans _Pauvre
+Jacques_. Ma nuit se passe, comme toujours, à gribouiller. Quand je lève
+le nez, c'est pour apercevoir, à travers la lucarne de ma cellule, la
+lune qui brille au milieu de la pluie sur les orangers, et je n'en pense
+pas plus long qu'elle.
+
+Adieu, chère bonne; je suis heureuse, quand même la pluie, quand même
+l'Espagne, quand même le travail, mais non pas quand même votre absence.
+
+J'embrasse votre Manoël. Amitiés à M. de Bonne-chose, que j'aime, comme
+vous savez, de tout mon coeur, et mille bénédictions au cher Enrico.
+
+Parlez-moi de tous nos amis; je n'ai de nouvelles de personne, sauf de
+Grzymala.
+
+
+
+
+CLXXXVIII
+
+A M. DUTEIL, A LA CHATRE
+
+ De la chartreuse de Valdemosa,
+ trois lieues de Palma, île Majorque,
+ 20 janvier 1839.
+
+
+Cher Boutarin,
+
+Tu ne m'écris donc pas?
+
+Peut-être m'écris-tu et que je ne reçois rien; car j'ai l'agrément, ici,
+de voir la moitié de ma correspondance aller je ne sais où!
+
+Je suis véritablement au bout du monde, quoiqu'à deux jours de mer de
+la France. Les temps sont si variables autour de notre île, et la
+civilisation, qui fait les prompts rapports, est si arriérée autour de
+Palma et dans toute l'Espagne, qu'il me faut deux mois pour avoir des
+réponses à mes lettres.
+
+Ce n'est pas le seul inconvénient du pays. Il en a d'innombrables, et
+pourtant c'est le plus beau des pays. Le climat est délicieux. À l'heure
+où je t'écris, Maurice jardine en manches de chemise, et Solange, assise
+par terre sous un oranger couvert de fruits, étudie sa leçon d'un
+air grave. Nous avons, des rosés en buissons et nous entrons dans le
+printemps. Notre hiver a duré six semaines, non froid, mais pluvieux
+à nous épouvanter. C'est un déluge! La pluie déracine les montagnes;
+toutes les eaux de la montagne se lancent dans la plaine; les chemins
+deviennent des torrents. Nous nous y sommes trouvés pris, Maurice et
+moi. Nous avions été à Palma par un temps superbe. Quand nous sommes
+revenus le soir, plus de champs, plus de chemins, plus que des arbres
+pour indiquer à peu près où il fallait aller. J'ai été véritablement
+fort effrayée, d'autant plus que le cheval nous a refusé service, et
+qu'il nous a fallu passer la montagne à pied, la nuit, avec des torrents
+à travers les jambes. Maurice est brave comme un César. Au milieu du
+chemin, faisant contre fortune bon coeur, nous nous sommes mis à dire
+des bêtises. Nous faisions semblant de pleurer, et nous disions: «J'veux
+m'en aller _cheux nous, dans noute pays de la Châtre, l'oùs'qu'y a pas
+de tout ça! _»
+
+Nous sommes installés depuis un mois seulement et nous avons eu toutes
+les peines du monde. Le naturel du pays est le type de la méfiance, de
+l'inhospitalité, de la mauvaise grâce et de l'égoïsme. De plus, ils
+sont menteurs, voleurs, dévots comme au moyen âge. Ils font bénir leurs
+bêtes, tout comme si c'étaient des chrétiens. Ils ont la fête des
+mulets, des chevaux, des ânes, des chèvres et des cochons. Ce sont de
+vrais animaux eux-mêmes, puants, grossiers et poltrons; avec cela,
+superbes, très bien costumés, jouant de la guitare et dansant le
+fandango. La classe _monsieur_ est charmante. C'est le genre
+_Adolphe_. L'industriel tient le milieu entre Peigne-de-buis et
+Robin-Magnifique[1]. Le prolétaire est un composé de Bonjean et du père
+Janvier[2]. Si Chabin[3] venait ici, il ferait un ravage de coeurs et
+serait capable de passer pour un aigle.
+
+Moi, je passe pour vouée au diable, parce que je ne vais pas à la messe,
+ni au bal, et que je vis seule au fond de ma montagne; enseignant à mes
+enfants _la clef des participes_ et autres gracieusetés. Au reste, nous
+sommes bien admirablement logés. Nous avons pris une cellule dans une
+grande chartreuse, ruinée à moitié, mais très commode et bien distribuée
+dans la partie que nous habitons. Nous sommes plantés entre ciel et
+terre. Les nuages traversent notre jardin sans se gêner et les aigles
+nous braillent sur la tête. De chaque côté de l'horizon, nous voyons la
+mer. En face une plaine de quinze à vingt lieues; laquelle plaine nous
+apercevons au bout d'un défilé de montagnes d'une lieue de profondeur.
+C'est un site peut-être unique en Europe. Je suis si occupée, que j'ai
+à peine le temps d'en jouir. Tous les jours, je fais travailler mes
+enfants pendant six ou sept heures; et, selon ma coutume, je passe la
+moitié de la nuit à travailler pour mon compte.
+
+Maurice se porte comme le pont Neuf. Il est fort, gras, rosé, ingambe.
+Il pioche le jardin et l'histoire avec autant d'aisance l'un que
+l'autre. Mais, mon Dieu! pendant que je me réjouis à te parler de nous
+et à te dire des bêtises; n'es-tu pas dans le chagrin? Vous êtes dans
+l'hiver jusqu'au cou, vous autres! Ma pauvre Agasta n'est-elle pas
+malade? Dieu veuille que ma lettre vous trouve tous bien portants et
+disposés à rire!
+
+Quand je songe combien j'aurais voulu décider Agasta à venir avec moi
+ici, je vois que, d'une part, j'aurais bien fait de réussir à cause du
+climat; mais, de l'autre, il y aurait eu bien des inconvénients. La vie
+est dure et difficile. On ne se figure pas ce que l'absence d'industrie
+met d'embarras et de privations dans les choses les plus simples. Nous
+avons été au moment de coucher dans la rue. Ensuite, l'article médecin
+est soigné! Ceux de Molière sont des Hippocrates en comparaison de
+ceux-ci. La pharmacie à l'avenant. Heureusement nous n'en avons pas
+besoin; car, ici, on nous donnerait de l'essence de piment pour tout
+potage. Le piment est le fond de l'existence mayorquine. On en mange, on
+en boit, on en plante, on en respire, on en parle, on en rêve. Et ils
+n'en sont pas plus gaillards pour cela! Du moins, ils n'en ont pas
+l'air!
+
+Adieu, mon Boutarin; je t'embrasse, toi, Agasta et les chers enfants.
+Donne de mes nouvelles à nos amis. Je les aime, je pense à eux aussi
+bien à Palma qu'à Nohant. Mais comment leur écrire, quand je n'ai le
+temps ni de dormir, ni de manger, ni de prendre l'air avec un peu de
+laisser aller. C'est une grande tâche pour moi d'élever mes enfants
+moi-même. Plus je vais, plus je vois que c'est la meilleure manière et
+qu'avec moi, ils en font plus dans un jour qu'ils n'en feraient en un
+mois avec les autres. Solange est toujours éblouissante de santé.
+
+Tous les deux vous embrassent.
+
+G. S.
+
+ [1] Petits commerçants de la Châtre.
+ [2] Vignerons de la Châtre.
+ [3] Pharmacien de la Châtre.
+
+
+
+
+CLXXXIX
+
+A MADAME MARLIANI, A PARIS.
+
+ Valdemosa, 22 février 1839.
+
+Chère amie,
+
+Vous dites que je ne vous écris pas. Moi, il me semble que je vous
+écris plus que vous ne m'écrivez, d'où il faut conclure que, de part et
+d'autre, nos lettres n'arrivent pas toujours. Il est vrai qu'on peut
+s'aimer sans s'écrire. Mais, avec vous, chère amie, c'est toujours
+un plaisir pour moi; vous êtes tellement moi-même, que je pourrais
+peut-être oublier de vous écrire, m'imaginant que vous m'entendez et me
+comprenez sans que je m'explique; mais jamais ce ne sera un travail pour
+moi; car nous nous connaissons si bien, qu'un mot nous suffit pour nous
+entendre. Ainsi je vous dis: _Rien de neuf_. Et vous vous reportez a mon
+ancienne lettre, vous me voyez à ma chartreuse de Valdemosa, toujours
+sédentaire et occupée le jour à mes enfants, la nuit à mon travail. Au
+milieu de tout cela, le ramage de Chopin, qui va son joli train et que
+les murs de la cellule sont bien étonnés d'entendre.
+
+Le seul événement remarquable depuis cette dernière lettre, c'est
+l'arrivée du piano tant attendu! Après quinze jours de démarches et
+d'attente, nous avons pu le retirer de la douane moyennant trois cent
+francs de droits. Joli pays! Enfin il a débarqué sans accident, et les
+voûtes de la chartreuse s'en réjouissent. Et tout cela n'est pas profané
+par l'admiration des sots: nous ne voyons pas un chat.
+
+Notre retraite dans la montagne, à trois lieues de la ville, nous a
+délivrés de la politesse des oisifs.
+
+Pourtant nous avons eu _une_ visite, et une visite de Paris! c'est M.
+Dembowski, Italiano-Polonais que Chopin connaît et qui se dit cousin de
+Marliani, à je ne sais quel degré. C'est un voyageur modèle, courant à
+pied, couchant dans le premier coin venu, sans souci des scorpions et
+compagnie, mangeant du piment et de la graisse avec ses guides. Enfin,
+de ces gens à qui l'on peut dire: _Bien du plaisir!_ Il a été très
+étonné de mon établissement dans les ruines, de mon mobilier de paysan,
+et surtout de notre isolement, qui lui semblait effrayant.
+
+Le fait est que nous sommes très contents de la liberté que cela nous
+donne, parce que nous avons à travailler; mais nous comprenons très bien
+que ces intervalles poétiques qu'on met dans sa vie ne sont que des
+temps de transition, un repos permis de l'esprit avant qu'il reprenne
+l'exercice des émotions. Je vous dis cela dans le sens purement
+intellectuel; car, pour la vie du coeur, elle ne peut cesser un instant
+et je sens que je vous aime autant ici qu'à Paris. Mais, l'idée de
+revivre à Paris m'épouvante, après ce bon silence et cet imperturbable
+calme de ma retraite. Et puis, en même temps, l'idée de vivre toujours
+ici, sans me retremper au spectacle d'anciens progrès de l'humanité me
+ferait l'effet de la mort; car vous ne pouvez pas vous figurer ce que
+c'est qu'un peuple arriéré. De loin, on le croit poétique, on imagine
+l'âge d'or, des moeurs patriarcales:--quelle erreur! La vue de pareils
+patriarches vous réconcilie avec le siècle, et on voit bien clairement
+que, si nous valons peu encore, ce n'est pas parce que nous en savons
+trop, mais que c'est parce que nous en savons trop peu.
+
+Ainsi je suis bien embarrassée de vous dire combien de temps encore je
+resterai ici. Concevez-vous rien à ce qui s'y passe? Maroto ne vous
+paraît-il pas vendu à la reine? Ce pays est destiné à se dévorer
+lui-même. Je ne serais pas étonnée que don Carlos, traqué en Espagne,
+vint se réfugier à Mayorque. Il y serait reçu comme le Messie. Il y
+relèverait les couvents, il y ramènerait les moines, et tout le monde
+serait content. Ces imbéciles-là ne font que pleurer leurs frocards et
+regretter la très sainte inquisition. Les paysans ne savent pas ce que
+c'est qu'Isabelle ou Christine. Ils disent _le roi_, ce qui veut dire
+don Carlos, et ils se croient gouvernés par lui.
+
+Écrivez-moi, quand même nos lettres mettraient beaucoup de temps en
+route, quand même quelques-unes se perdraient de part et d'autre. J'ai
+besoin que vous me disiez toujours que vous m'aimez, quoique je le sache
+bien.
+
+Dites à Leroux que j'élève Maurice dans son _Évangile_. Il faudra qu'il
+le perfectionne lui-même, quand le disciple sera sorti de page. En
+attendant, c'est un grand bonheur pour moi, je vous jure, que de pouvoir
+lui formuler mes sentiments et mes idées. C'est à Leroux que je dois
+cette formule, outre que je lui dois aussi quelques sentiments et
+beaucoup d'idées de plus. Quand vous verrez l'abbé de Lamennais,
+serrez-lui bien la main pour moi, et rappelez-moi à tous nos amis, selon
+la mesure que nous avons faite à chacun d'eux et qui est la même pour
+vous et moi.
+
+
+
+
+CXC
+
+A M. FRANÇOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX
+
+ Marseille, 8 mars 1839.
+
+Cher Pylade,
+
+Me voici de retour en France, après le plus malheureux essai de voyage
+qui se puisse imaginer. Au prix de mille peines et de grandes dépenses,
+nous étions parvenus à nous établir à Mayorque, pays magnifique, mais
+inhospitalier par excellence. Au bout d'un mois, le pauvre Chopin, qui,
+depuis Paris, allait toujours toussant, tomba plus malade et nous fîmes
+appeler un médecin, deux médecins, trois médecins, tous plus ânes les
+uns que les autres et qui allèrent répandre, dans l'île, la nouvelle que
+le malade était poitrinaire au dernier degré. Sur ce, grande épouvante!
+la phtisie est rare dans ces climats et passe pour contagieuse. Joignez
+à cela l'égoïsme, la lâcheté, l'insensibilité et la mauvaise foi des
+habitants. Nous fumes regardés comme des pestiférés; de plus, comme des
+païens; car nous n'allions pas à la messe. Le propriétaire de la petite
+maison que nous avions louée nous mit brutalement à la porte et voulut
+nous intenter un procès, pour nous forcer à recrépir sa maison infectée
+par la contagion. La jurisprudence indigène nous eût plumés comme des
+poulets. Il fallut être chassé, injurié, et payer. Ne sachant que
+devenir, car Chopin n'était pas transportable en France, nous fumes
+heureux de trouver, au fond d'une vieille chartreuse, un ménage espagnol
+que la politique forçait à se cacher là, et qui avait un petit mobilier
+de paysan assez complet. Ces réfugiés voulaient se retirer en France:
+nous achetâmes le mobilier le triple de sa valeur et nous nous
+installâmes dans la chartreuse de Valdemosa: nom poétique, demeure
+poétique, nature admirable, grandiose et sauvage, avec la mer aux deux
+bouts de l'horizon, des pics formidables autour de nous; des aigles
+faisant la chasse jusque sur les orangers de notre jardin, un chemin de
+cyprès serpentant du haut de notre montagne jusqu'au fond de la gorge,
+des torrents couverts de myrtes, des palmiers sous nos pieds; rien de
+plus magnifique que ce séjour!
+
+Mais on a eu raison de poser en principe que, là où la nature est belle
+et généreuse, les hommes sont mauvais et avares. Nous avions là toutes
+les peines du monde à nous procurer les aliments les plus vulgaires que
+l'île produit en abondance, grâce a la mauvaise foi insigne, à l'esprit
+de rapine des paysans, qui nous faisaient payer les choses à peu
+près dix fois plus que leur valeur, si bien que nous étions à leur
+discrétion, sous peine de mourir de faim. Nous ne pûmes nous procurer
+de domestiques, parce que nous n'étions pas _chrétiens_ et que personne
+d'ailleurs ne voulait servir un _poitrinaire_! Cependant nous étions
+installes tant bien que mal. Cette demeure était d'une poésie
+incomparable; nous ne voyions âme qui vive; rien ne troublait
+notre travail; après deux mois d'attente et trois cents francs de
+contribution, Chopin avait enfin reçu son piano, et les voûtes de la
+cellule s'enchantaient de ses mélodies. La santé et la force poussaient
+à vue d'oeil chez Maurice; moi, je faisais le précepteur sept heures par
+jour, un peu plus consciencieusement que Tempête (la bonne fille que
+j'embrasse _tout de même_ de bien grand coeur); je travaillais pour mon
+compte la moitié de la nuit. Chopin composait des chefs-d'oeuvre, et
+nous espérions avaler le reste de nos contrariétés à l'aide de ces
+compensations. Mais le climat devenait horrible à cause de l'élévation
+de la chartreuse dans la montagne. Nous vivions au milieu des nuages, et
+nous passâmes cinquante jours sans pouvoir descendre dans la plaine: les
+chemins s'étaient changés en torrents, et nous n'apercevions plus le
+soleil.
+
+Tout cela m'eût semblé beau, si le pauvre Chopin eût pu s'en arranger.
+Maurice n'en souffrait pas. Le vent et la mer chantaient sur un ton
+sublime en battant nos rochers. Les cloîtres immenses et déserts
+craquaient sur nos têtes. Si j'eusse écrit la la partie de _Lélia_ qui
+se passe au monastère, je l'eusse faite plus belle et plus vraie. Mais
+la poitrine de mon pauvre ami allait de mal en pis. Le beau temps ne
+revenait pas. Une femme de chambre que j'avais amenée de France et qui,
+jusqu'alors, s'était résignée, moyennant un gros salaire, à faire
+la cuisine et le ménage, commençait à refuser le service comme trop
+pénible. Le moment arrivait où, après avoir fait le coup de balai et le
+pot-au-feu, j'allais aussi tomber de fatigue; car, outre mon travail de
+précepteur, outre mon travail littéraire, outre les soins continuels
+qu'exigeait l'état de mon malade, et l'inquiétude mortelle qu'il me
+causait, j'étais couverte de rhumatismes.
+
+Dans ce pays-là, on ne connaît pas l'usage des cheminées; nous avions
+réussi, moyennant un prix exorbitant, à nous faire faire un poêle
+grotesque, espèce de chaudron en fer, qui nous portait à la tête, et
+nous desséchait la poitrine. Malgré cela, l'humidité de la chartreuse
+était telle, que nos habits moisissaient sur nous. Chopin empirait
+toujours, et, malgré toutes les offres de services que l'on nous
+faisait à la manière espagnole, nous n'eussions pas trouvé une maison
+hospitalière dans toute l'île. Enfin nous résolûmes de partir à tout
+prix, quoique Chopin n'eût pas la force de se traîner. Nous demandâmes
+un seul, un premier, un dernier service! une voiture pour le transporter
+à Palma, où nous voulions nous embarquer. Ce service nous fut refusé,
+quoique nos _amis_ eussent tous équipage et fortune à l'avenant. Il
+nous fallut faire trois lieues dans des chemins perdus en _birlocho,_
+c'est-à-dire en brouette!
+
+En arrivant à Palma, Chopin eut un crachement de sang épouvantable; nous
+nous embarquâmes le lendemain sur l'unique bateau à vapeur de l'île, qui
+sert à faire le transport des cochons à Barcelone. Aucune autre manière
+de quitter ce pays maudit. Nous étions en compagnie de _cent pourceaux_
+dont les cris continuels et l'odeur infecte ne laissèrent aucun repos et
+aucun air respirable au malade. Il arriva à Barcelone crachant toujours
+le sang à pleine cuvette, et se traînant comme un spectre. Là,
+heureusement, nos infortunes s'adoucirent! Le consul français et
+le commandant de la station française maritime nous reçurent avec
+l'hospitalité et la grâce qu'on ne connaît pas en Espagne. Nous fûmes
+transportés à bord d'un beau brick de guerre, dont le médecin, brave
+et digne homme, vint tout de suite au secours du malade et arrêta
+l'hémorragie du poumon au bout de vingt-quatre heures.
+
+De ce moment, il a été de mieux en mieux. Le consul nous fit transporter
+à l'auberge dans sa voiture. Chopin s'y reposa huit jours, au bout
+desquels le même bâtiment à vapeur qui nous avait amenés en Espagne nous
+ramena en France. Au moment où nous quittions l'auberge à Barcelone,
+l'hôte voulait nous faire payer le lit où Chopin avait couché, sous
+prétexte qu'il était infecté et que la police lui ordonnait de le
+brûler!
+
+L'Espagne est une odieuse nation! Barcelone est le refuge de tout ce que
+l'Espagne a de beaux jeunes gens, riches et pimpants. Ils viennent se
+cacher là derrière les fortifications de la ville, qui sont très fortes
+en effet, et, au lieu de servir leur pays, ils passent le jour à se
+pavaner sur les promenades sans songer à repousser les carlistes qui
+sont autour de la ville, à la portée du canon, et qui rançonnent leurs
+maisons de campagne. Le commerce paye des contributions à don Carlos,
+aussi bien qu'à la reine. Personne n'a d'opinion, on ne se doute pas de
+ce que peut être une conviction politique. On est dévot, c'est-à-dire
+fanatique et bigot, comme au temps de l'inquisition. Il n'y a ni amitié,
+ni foi, ni honneur, ni dévouement; ni sociabilité. Oh! les misérables!
+que je les hais et que je les méprise!
+
+Enfin, nous sommes à Marseille. Chopin a très bien supporté la
+traversée. Il est ici très faible, mais allant infiniment mieux sous
+tous les rapports, et dans les mains du docteur Cauvière, un excellent
+homme et un excellent médecin, qui le soigne paternellement et qui
+répond de sa guérison. Nous respirons enfin, mais après combien de
+peines et d'angoisses!
+
+Je ne t'ai pas écrit tout cela avant la fin. Je ne voulais pas
+t'attrister, j'attendais des jours meilleurs. Les voici enfin arrivés.
+Dieu te donne une vie toute de calme et d'espoir! Cher ami, je ne
+voudrais pas apprendre que tu as souffert autant que moi durant cette
+absence.
+
+Adieu; je te presse sur mon coeur. Mes amitiés à ceux des tiens qui
+m'aiment, à ton brave homme de père.
+
+Écris-moi ici à l'adresse du docteur Cauvière, rue de Rome, 71.
+
+Chopin me charge de te bien serrer la main de sa part. Maurice et
+Solange t'embrassent. Ils vont à merveille. Maurice est tout à fait
+guéri.
+
+
+
+
+CXCI
+
+AU MÊME
+
+ Marseille, 23 mars 1839.
+
+Cher ami,
+
+Que de malheurs! quelle fatalité sur toi! sur moi, par conséquent! Mon
+coeur saigne de toutes tes douleurs; mais celle-là m'est personnelle
+aussi. Je l'aimais profondément, ton digne père, et je savais que
+j'avais en lui un ami au-dessus de tous les préjugés et de toutes les
+calomnies. Un grand coeur plein d'affections généreuses et nourrissant
+la foi de l'idéal.
+
+Celui-là est de notre religion, n'en doute pas; nous le retrouverons
+dans une vie meilleure. Mais que celle-ci est longue et amère! quelle
+qu'elle soit, nous devons la supporter; nous avons des devoirs à
+remplir. Peut être la fatalité est-elle fatiguée de nous frapper. Lors
+même qu'elle ne le serait pas, il nous faut boire le calice jusqu'à la
+lie. Quoi qu'il arrive de ce misérable procès dont la sentence pèse sur
+ta tête, tu n'auras pas de lâche faiblesse, n'est-ce pas, Pylade, mon
+cher, mon meilleur ami?
+
+Il faut que tu m'en renouvelles la promesse, que tu m'en fasses le
+serment. Je sais qu'il y a de quoi dépasser les forces humaines; mais,
+jusqu'ici, tu as eu des forces plus qu'humaines pour lutter. D'ailleurs,
+il y a encore un autre sentiment que le devoir, c'est l'amitié. Tu ne
+voudrais pas m'abandonner, moi qui ai encore tant d'années à souffrir,
+et qui n'ai trouvé jusqu'ici qu'une chose inaltérable, certaine,
+absolue, ton amitié pour moi, et la mienne pour toi.
+
+Ce sentiment a été un Éden où je me suis toujours réfugiée, par la
+pensée, contre tout le reste, contre tout ce qui m'a blessée, trahie
+ou quittée. Malgré les malheurs qui t'accablent, il me semble toujours
+qu'une main providentielle te conduit vers moi pour que nos jours
+d'automne s'écoulent dans une sainte sérénité. Les liens les plus
+orageux, comme les plus paisibles, les plus funestes comme les plus
+sacrés, se dénouent ou se brisent autour de nous; c'est pour nous
+rapprocher sans doute.
+
+A présent, qui pourrait nous désunir? Une horrible injustice de
+l'opinion, la perte de ton état, la honte, la misère? Non! ce seraient,
+au contraire, des choses qui hâteraient le terme de ton exil dans cette
+vallée de douleurs et d'iniquités pour te rapprocher de mon coeur.
+
+Je te le répète, quoi qu'il arrive, souviens-toi que j'existe et que tu
+es la moitié de ma vie. Tu n'as pas besoin d'argent, tu n'as pas besoin
+de considération, tu as un asile contre la pauvreté, et une source
+inépuisable d'estime en moi.
+
+Tu perds une famille, mais tu en as une autre qui t'attend, et qui
+désire ta venue.
+
+Adieu; aime-moi comme je t'aime, tu pourras tout supporter!
+
+Mes enfants t'embrassent tendrement.
+
+
+
+
+CXCII
+
+À MADAME MARLIANI, À PARIS
+
+ Marseille, 22 avril 1839.
+
+Chère bonne amie,
+
+Il y a plusieurs jours que je ne vous ai écrit: j'ai subi le mistral et
+j'ai eu de la fièvre, par suite d'un gros rhume qui est cependant à peu
+près guéri. Me revoilà sur pied.
+
+J'ai été aussi occupée de déménager d'une auberge dans l'autre. Malgré
+tous ses soins et toutes ses recherches, le bon docteur n'a pu me
+trouver un coin de campagne pour y passer le mois d'avril.
+
+Je m'ennuie assez de cette ville de marchands et d'épiciers, où la
+vie de l'intelligence est parfaitement inconnue; mais j'y suis encore
+claquemurée pour tout le mois d'avril.
+
+Les jours de mistral, nous nous entourons de paravents (car le vent
+coulis est ici souverainement installé dans toutes les chambres) et nous
+travaillons, chacun à sa besogne. Aussitôt que le soleil luit, nous
+allons à la promenade entre deux murailles et enveloppés d'un nuage de
+poussière. Cependant nous arrivons à quelque beau point de vue et nous
+respirons. Vous voyez que notre existence est d'une innocence et d'une
+simplicité primitives.
+
+Au mois de mai, nous serons à Nohant, et, si vous êtes gentille, vous
+tiendrez votre promesse d'y venir au-devant de nous. Nous retournerions
+tous ensemble à Paris, au commencement de juin. Si Marliani était
+de retour de ses grandes courses, cela lui ferait un grand bien, de
+respirer à Nohant. Il aime la campagne, lui, et je lui tiendrais tête
+pour les plaisirs champêtres, tandis que vous philosopheriez au piano
+avec Chopin.--Il ne s'amuse guère à Marseille; mais il se résigne à
+guérir patiemment.
+
+Dites à Buloz de se consoler! Je lui fais une espèce de roman _dans
+son goût_; il le recevra en même temps que le _Mickieiwiez_ et pourra
+l'imprimer auparavant. Mais il faudra qu'il paye l'un et l'autre
+comptant, et qu'avant tout il fasse paraître _la Lyre_[1].
+
+Au reste, ne vous effrayez pas du roman _au goût_ de Buloz, j'y mettrai
+plus de philosophie qu'il n'en pourra comprendre. Il n'y verra que du
+feu, la forme lui fera avaler le fond.
+
+Écrivez-moi souvent, chère; vos lettres me donnent un peu de vie. Ici,
+pour peu que je mette le nez à la fenêtre sur la rue et sur le port, je
+me sens devenir pain de sucre, caisse de savon, ou paquet de chandelles.
+
+ [1] _Les Sept Cordes de la lyre_.
+
+
+
+
+CXCIII
+
+À LA MÊME
+
+ Marseille, 28 avril 1839.
+
+
+Il y a bien longtemps que je n'ai reçu de vos nouvelles, ma chérie; je
+ne suis pas habituée à cela, et j'en suis vraiment inquiète. Auriez-vous
+fait comme moi? sériez-vous malade?
+
+J'ai vu avant-hier madame Nourrit[1], avec ses six enfants, et le
+septième près de venir... Pauvre malheureuse femme! quel retour en
+France! accompagnant ce cadavre, qu'elle s'occupe elle-même de faire
+charger, voiturer, déballer comme un paquet! Elle m'a semblé avoir le
+courage stoïque des grandes douleurs; pas de larmes, peu de paroles, et
+des mots profonds. Elle est belle encore, très brune, mais terriblement
+fatiguée par tant de couches, tant de souffrances, et un si épouvantable
+malheur. Ses enfants (dont cinq filles) sont charmants, bien tenus,
+l'air intelligent et bon, ressemblant presque tous à leur père.
+
+On a fait ici au pauvre mort un très maigre service funèbre, l'évêque
+rechignant. C'était dans la petite église de Notre-Dame-du-Mont. Je ne
+sais pas si les chantres l'ont fait exprès, mais je n'ai jamais
+entendu chanter plus faux. Chopin s'est dévoué à jouer de l'orgue, à
+l'élévation; quel orgue! un instrument faux, criard, n'ayant de souffle
+que pour détonner. Pourtant _votre petit_ en a tiré tout le parti
+possible! Il a pris les jeux les moins aigres et il a joué _les Astres_,
+non pas d'un ton exalté et glorieux comme faisait Nourrit, mais d'un ton
+plaintif et doux, comme l'écho lointain d'un autre monde. Nous étions
+là deux ou trois tout au plus qui avons vivement senti cela et dont les
+yeux se sont remplis de larmes.
+
+Le reste de l'auditoire, qui s'était porté là en masse et avait poussé
+la curiosité jusqu'à payer cinquante centimes la chaise (prix inouï pour
+Marseille!), a été fort désappointé; car on s'attendait à ce que Chopin
+fît un vacarme à tout renverser et brisât pour le moins deux ou trois
+jeux d'orgue. On s'attendait aussi à me voir, en grande tenue, au beau
+milieu du choeur: que sais-je? On ne m'a point vue du tout; j'étais
+caché, dans l'orgue, et j'apercevais, à travers la balustrade, le
+cercueil de ce pauvre Nourrit. Vous souvenez-vous comme je l'embrassai
+de grand coeur chez Viardot, la dernière fois que nous le vîmes? Qui
+pouvait s'attendre à le retrouver sous un drap noir, entre des cierges?
+
+J'ai passé cette journée bien tristement, je vous assure. La vue de sa
+femme et de ses enfants m'a fait encore plus de mal. J'avais le coeur si
+gros et je craignais tant de pleurer devant elle, que je ne pouvais lui
+dire un mot.
+
+Bonsoir, chère amie; j'espère que cette lettre se croisera avec une de
+vous. Je pense que vous aurez reçu _Gabriel_. Je compte sur l'argent que
+j'ai demandé à Buloz pour quitter Marseille. Tout y est plus cher qu'à
+Paris, et mon voyage très lent et très _précautionneux_ me coûtera gros,
+comme on dit.
+
+Adieu, ma chérie; je vous embrasse tendrement.
+
+ [1] Veuve du célèbre ténor de ce nom, qui venait de se suicider à
+ Naples.
+
+
+
+
+CXCIV
+
+A LA MÊME
+
+ Marseille, 20 mai 1839.
+
+Mon amie,
+
+Nous arrivons de Gênes, par une tempête affreuse. Le mauvais temps nous
+a tenus en mer le double du temps ordinaire; quarante heures d'un roulis
+tel que je n'en avais vu depuis longtemps. C'était un beau spectacle,
+et, si tout mon monde n'eût été malade, j'y aurais pris un grand
+plaisir.
+
+Gênes n'a rien perdu à mes yeux de ce qu'elle était dans mes souvenirs:
+magnifiques peintures, nature admirable, palais et jardins échafaudés
+les uns sur les autres, avec ce caractère tout particulier qui lui est
+propre.
+
+Pendant que nous essuyions cet orage, vous étiez, vous autres tous,
+préoccupés d'orages bien plus sérieux que nous ignorions. Nous avons
+appris, en arrivant chez le docteur Cauvière (où nous nous reposons de
+nos fatigues), tout ce qui s'était passé en France durant notre absence.
+Au delà de la frontière, il y a comme une muraille de la Chine, entre
+les nouvelles de la civilisation et l'immobilité du vieux monde. Mais
+ces nouvelles sont tristes. Encore des victimes généreuses et folles
+inutilement sacrifiées! encore du temps perdu! encore un bon coup de
+vent pour la monarchie, en, attendant le naufrage inévitable, mais trop
+tardif!
+
+Nous partons après-demain matin pour Nohant. Adressez-moi là votre
+prochaine lettre; nous y serons dans huit jours. Ma voiture est arrivée
+de Châlon à Arles, par bateau et nous nous en irons en poste, tout
+tranquillement, couchant dans les auberges comme de bons bourgeois.
+
+On me cherche la brochure de l'abbé de Lamennais; mais on ne la trouve
+pas encore. Marseille est très arriérée. Le docteur Cauvière lit
+l'_Encyclopédie_[1] et se passionne pour Leroux et Raynaud avec une
+ardeur libérale et philosophique qui le rajeunit de quarante ans. Il va
+dans toute la ville prônant cette doctrine, et il me remercie de l'avoir
+initié. Il rêve de venir a Paris, rien que pourvoir Leroux, qu'il se
+reproche de n'avoir pas connu plus tôt.
+
+C'est un bien digne homme que ce docteur; je le quitte avec regret; mais
+j'ai besoin de retrouver une vie plus assise.
+
+Je n'aime plus les voyages ou plutôt je ne suis plus dans les conditions
+où je pouvais les aimer. Je ne suis plus _garçon_; une famille est
+singulièrement peu conciliable avec les déplacements fréquents.
+
+Je vous écrirai dès mon arrivée à Nohant; faites, ma chérie, que j'y
+trouve une lettre de vous.
+
+ [1] Cette _Encyclopédie nouvelle_ ne fut pas continuée.
+
+
+
+
+CXCV
+
+A LA MÊME
+
+ Nohant, 3 juin 1839.
+
+Oui, chère amie, je suis chez moi, bien enchantée de pouvoir enfin me
+reposer, une bonne fois, de cette vie de paquets et d'auberges que je
+traîne depuis six mois sur les chemins et sur les mers. Nous sommes
+arrivés sains et saufs, et Maurice a fait la stupéfaction du Berry par
+la métamorphose qui s'est opérée eu lui. C'est presque un jeune homme à
+présent, et je crois que le voilà entré à pleines voiles dans la vie.
+Ces pauvres enfants sont si heureux d'être à la campagne, que cela fuit
+plaisir à voir.
+
+Que me dites-vous donc, chère amie, d'efforts à tenter, et d'étendard
+à lever? Mon Dieu, j'ai la conviction que ni les hommes ni les femmes
+n'ont la maturité convenable pour proclamer une loi nouvelle. La
+seule expression complète du progrès de notre siècle est dans
+_l'Encyclopédie_, n'en doutez pas. M. de Lamennais est un vaillant
+champion qui combat en attendant, pour ouvrir la route, par de grands
+sentiments et de généreuses idées, à ce corps d'idées qui ne peut pas
+encore se répandre, vu qu'il n'est pas encore complètement formulé.
+Avant que les disciples se mettent à prêcher, il faut que les maîtres
+aient achevé d'enseigner. Autrement, ces efforts disséminés et
+indisciplinés ne feraient que retarder le bon effet de la doctrine. Moi,
+je ne puis aller plus vite que ceux de qui j'attends la lumière. Ma
+conscience ne peut même embrasser leur croyance qu'avec une certaine
+lenteur; car, je l'avoue à ma honte, je n'ai guère été jusqu'ici qu'un
+artiste, et je suis encore à bien des égards et malgré moi un grand
+enfant.
+
+Ayez patience, cher grand coeur. Calmez votre tête ardente, ou du moins
+nourrissez-la d'espoir et de confiance. De meilleurs jours viendront;
+c'est déjà une consolation de les pressentir et de les attendre avec
+foi.
+
+Au milieu de tout cela, j'ai eu hier une journée de larmes, en recevant
+votre lettre. La mort de Gaubert[1] ne m'affecte pas pour lui. Il
+croyait fermement comme moi à une existence meilleure que celle-ci. Il
+l'a méritée, il la possède à l'heure qu'il est. Mais j'ai pleuré pour
+moi, sur cette longue séparation qui s'est faite entre nous. Il est si
+utile pour l'âme et si bienfaisant pour le coeur de vivre sous l'égide
+de vrais amis! Et celui-là était un des meilleurs, un de ceux que
+j'estimais le plus haut et sur lequel je pouvais le plus compter! Je le
+retrouverai, voilà ce qui me soutient; je me suis endormie hier soir
+tout en pleurs et m'entretenant avec lui aussi intimement que s'il était
+là.
+
+Vous viendrez me voir, n'est-ce pas, ma chérie? Il va faire si beau à
+Nohant. Nos provinces du Nord sont réellement si belles après qu'on a
+vu cette aride et poudreuse Provence, que je me figure à présent que
+j'habite un Éden, et je vous y convie comme si vous deviez en être aussi
+enchantée que moi. Mais, au fond, je sais bien que vous y viendrez
+pour moi, et pour vivre avec un être qui vous aime, et qui, en fait de
+femmes, n'estime et n'aime complètement que vous.
+
+Je vous fâche peut-être; car vous croyez à la grandeur des femmes et
+vous les tenez pour meilleures que les hommes. Moi, ce n'est pas mon
+avis. Ayant été dégradées, il est impossible qu'elles n'aient pas pris
+les moeurs des esclaves, et il faudra encore plus de temps pour les en
+relever, qu'il n'en faudra aux hommes pour se relever eux-mêmes. Quand
+j'y songe, moi aussi, j'ai le spleen; mais je ne veux pas trop vivre
+dans le temps présent. Dieu a mis autour de nous, en attendant que nous
+ne fassions tous qu'une seule famille, des familles partielles, bien
+imparfaites et bien mal organisées encore, mais dont les douceurs sont
+telles, qu'elles nous donnent tout le courage nécessaire pour attendre
+et pour espérer. Ne nous laissons donc pas trop abattre parle mal
+général. N'avons-nous pas des affections profondes, certaines, durables?
+n'est-ce pas une source immense de consolations? n'y puiserons-nous pas
+la force de supporter les folies et les turpitudes du genre humain? Vous
+avez votre Manoël, cet homme que vous aimez par-dessus tout et qui vous
+aime avec toute l'ardeur d'un premier amour? Ne vous plaignez pas trop;
+c'est une âme admirable, plus je l'ai vu, plus j'ai compris, combien
+vous deviez vous chérir l'un l'autre, et cette charmante gaieté qui vous
+sauve de tout, ne vient pas, comme vous le prétendez quelquefois, d'un
+fond de légèreté qui serait en vous. Je crois, au contraire, que vous
+avez l'esprit fort sérieux; mais vous possédez dans votre intérieur
+un fond de bonheur inaltérable, et c'est là le secret de votre grande
+philosophie à beaucoup d'égards.
+
+Bonjour, chère bonne; écrivez-moi souvent. Aimez-moi toujours. Grondez
+Emmanuel de ce qu'il ne m'écrit jamais. Embrassez tendrement pour moi
+votre bon Manoël et parlez de moi à tous nos vrais amis.
+
+Je vous envoie une lettre pour le frère de Gaubert; vous aurez la bonté
+de la lui faire remettre.
+
+ [1] Le docteur Gaubert aîné.
+
+
+
+
+CXCVI
+
+A.M. GIRERD, A NEVERS.
+
+ Paris, octobre 1839.
+
+Mon bon frère,
+
+Il y a des siècles que je veux t'écrire et je vis dans un tourbillon
+d'affaires et de travail si assommant, que j'attends toujours une heure
+de calme pour causer avec toi. C'est un bonheur que je ne voudrais
+pas empoisonner par mille sottes interruptions et mille tristes
+préoccupations.
+
+Mais qu'une lettre est peu de chose et dit mal ce qu'on se dirait dans
+le bon laisser aller du coin du feu! Tu devrais bien, maintenant que je
+suis enfin installée chez moi à Paris, venir y faire une promenade,
+et passer quelques bonnes journées avec moi. Tu me trouverais dans un
+mouvement perpétuel; mais tu serais avec moi dans le mouvement, et ton
+amitié y porterait le calme et la joie dont j'ai si souvent besoin. Il
+me semble que nous aurions tant à nous raconter!
+
+L'existence change si souvent et si complètement de face, dans le temps
+où nous sommes! Nous nous retrouverions changés tous deux à bien des
+égards sans doute, mais fidèles toujours au sentiment du devoir et a la
+vieille et sainte amitié. Je suis un peu inquiète pourtant de ton long
+silence. Serais-tu plus triste qu'autrefois? Si tu l'es, pourquoi ne me
+le dis-tu pas? Je me flatte aussi parfois de l'idée que tu n'as plus
+rien à me dire parce que tu es heureux.
+
+Comment ne le serais-tu pas, avec une si admirable compagne, de
+charmants enfants, tant d'amitiés et d'estimes solides?
+
+Enfin, quoi que tu aies à me dire, écris-moi. Tu me gâtais autrefois,
+tu me pardonnais de longs silences, et tu m'en réveillais toujours le
+premier. Ma paresse à écrire t'a-t-elle découragé? Non. Tu sais bien que
+cet affreux métier, d'écrivassier vous fait prendre en aversion la seule
+vue de l'encre et du papier. Et puis, en s'écrivant, on s'explique et on
+se résume toujours mal. On écrit sous l'impression du moment: triste à
+la mort. Ce n'est pas toujours vrai; car, une heure plus tard, on eût
+été calme et résigné. Où bien, on se dit plein d'espoir et de force, et
+ce n'est pas plus vrai; parce que, une heure plus tôt, on eût été faible
+et lâche. Quand on se voit, c'est autre chose. On a le temps de se
+montrer sous tous ses aspects, on se reconnaît, et l'on reçoit une
+impression plus certaine, plus durable et plus efficace par conséquent.
+Vraiment, tu devrais bien venir ici. Nous nous en trouverions bien tous
+deux, et mes enfants auraient tant de joie à te voir! Laisse-moi dans ce
+bon rêve et donne-moi l'espoir qu'il se réalisera.
+
+Bonsoir, bon vieux; aime-moi toujours comme je t'aime.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CXCVII
+
+A GUSTAVE PAPET, A ARS
+
+ Paris, janvier 1840.
+
+Mon cher vieux,
+
+Je suis enfin installée rue Pigalle, 16, depuis deux jours seulement,
+après avoir bisqué, ragé, pesté, juré contre les tapissiers, serruriers,
+etc., etc. Quelle longue, horrible, insupportable affaire que de se
+loger ici!
+
+Enfin, c'est terminé.
+
+Au milieu de tout cela, j'ai fait une comédie qui, une fois faite, ne
+m'a plus semblé bonne et que je ne veux pas même proposer au comité des
+Français. J'aime mieux attendre le résultat du drame[1].
+
+C'est décidément madame Dorval, qui entre aux Français dans deux mois au
+plus tard, et qui va commencer mes répétitions tout de suite. Elle vient
+de débuter à la Renaissance. Elle est plus belle que jamais et ses
+adversaires eux-mêmes en conviennent.
+
+J'ai tenu bon: j'ai poussé Buloz; j'ai été chez le ministre; j'ai
+renversé toutes les barrières et j'ai imposé au Théâtre-Français madame
+Dorval, qui n'en est pas plus contente pour cela.
+
+Quant à nos personnes, elles sont assez florissantes. Les enfants vont à
+merveille, moi bien.
+
+Adieu, mon bon vieux; je t'embrasse en te recommandant de venir voir ma
+pièce. Je t'avertirai à temps, et tu auras un pied-à-terre chez moi.
+Mille amitiés à ton père. Les enfants t'embrassent.
+
+GEORGE.
+
+ [1[ _Cosima_.
+
+
+
+
+CXCVIII.
+
+A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A MONTGIVRAY
+
+ Paris, 27 février 1840.
+
+Mon cher vieux,
+
+Tu ne m'écris donc plus? que deviens-tu? plaides-tu? as-tu reçu les
+papiers que tu demandais?
+
+Mon drame est toujours à la veille d'entrer en répétition. Je commence à
+croire que cette veille-là est celle du jugement dernier. Ils sont tous
+en révolution à la cour du roi Pétaud. Le comité se prend aux cheveux
+avec le ministère. On parle de dissolution de société. Le ministre veut
+donner sa démission, prétendant qu'il aimerait mieux gouverner une bande
+d'anthropophages que les comédiens du Théâtre-Français. Buloz perd
+l'esprit qui lui reste, et, moi, je tâche d'attendre avec patience la
+fin de la bataille.
+
+Pour couronner tous mes ennuis, j'aurai peut-être une sifflade de
+première classe et force pommes plus ou moins cuites. Enfin, vogue la
+galère! Que j'aie un succès ou une chute, j'irai me reposer à Nohant de
+la vie de Paris, à laquelle je ne me fais pas et ne me ferai, je crois,
+jamais.
+
+Du reste, tout va bien. Maurice passe ses journées à l'atelier et fait
+des progrès. Solange prend force leçons et perd beaucoup de temps à
+sa toilette. Elle tombe dans une coquetterie dont je te prierai de te
+moquer beaucoup quand tu la verras, pour la corriger.
+
+Le gros Grzymala est toujours amoureux de toutes les belles et roule ses
+gros yeux à la grande Borgnotte et à la petite Jacqueline.
+
+Ta _divine_ Dorval s'impatiente de ne pas voir commencer sa pièce. Elle
+a joué _Clotilde_ comme un ange et comme un diable. Madame Marliani
+est toujours dans la philosophie jusqu'aux oreilles. Maurice s'en est
+radicalement guéri.
+
+Adieu, mon vieux; écris-moi donc. Il me semble qu'il n'y a plus de
+Berry, que Nohant et Montgivray se sont _effondrés_ comme dans
+_le Tremblement de terre de la Martinique_ qu'on voit à la Porte
+Saint-Martin, où tous les noirs sont engloutis par douzaines, tandis que
+tous les blancs se sauvent: ce qui n'est pas infiniment vraisemblable;
+mais qui satisfait le patriotisme du parterre éclairé.
+
+Veille à ce que maître Pierre[1] me sème et me plante les légumes que
+j'aime, et non ceux qui se vendent le mieux, et à ce qu'il ne laisse pas
+geler mes fleurs.
+
+Je t'embrasse, ainsi que Léontine[2] et ta femme, à qui j'envie le
+plaisir de passer l'hiver à la campagne. Je ne connais rien de plus
+triste, de plus noir et de plus sale que Paris dans ce temps-ci, et j'y
+ai le spleen.
+
+ [1] Pierre Moreau, jardinier et domestique à Nohant.
+ [2] Léontine Chatiron, nièce de George Sand.
+
+
+
+
+
+CXCIX
+
+A M. CALAMATTA, A BRUXELLES
+
+ Paris, 1er mai 1840.
+
+Cher Carabiacai,
+
+J'ai été huée et sifflée comme je m'y attendais. Chaque mot approuvé et
+aimé de toi et de mes amis, a soulevé des éclats de rire et des tempêtes
+d'indignation. On criait sur tous les bancs que la pièce était immorale,
+et il n'est pas sûr que le gouvernement ne la défende pas. Les acteurs,
+déconcertés par ce mauvais accueil, avaient perdu la boule et jouaient
+tout de travers. Enfin la pièce a été jusqu'au bout, très attaquée et
+très défendue, très applaudie et très sifflée. Je suis contente du
+résultat et je ne changerai pas un mot aux représentations suivantes.
+
+J'étais là, fort tranquille et même fort gaie; car on a beau dire et
+beau croire que l'_auteur_ doit être accablé, tremblant et agité: je
+n'ai rien éprouvé de tout cela, et l'incident me paraît burlesque.
+S'il y a un côté triste, c'est de voir la grossièreté et la profonde
+corruption du goût. Je n'ai jamais pensé que ma pièce fût belle; mais je
+croirai toujours qu'elle est foncièrement honnête et que le sentiment en
+est pur et délicat. Je supporte philosophiquement la contradiction; ce
+n'est pas d'aujourd'hui que je sais dans quel temps nous vivons et à
+quelles gens nous avons affaire. Laissons-les crier! nous n'aurions plus
+rien à faire, s'ils n'étaient ce qu'ils sont.
+
+Console-toi de mon accident. Je l'avais prévenu, tu le sais, et j'étais
+aussi calme et aussi résolue la veille que je le suis le lendemain.
+
+Si la pièce n'est pas défendue, je crois qu'elle ira son train et
+qu'on finira par l'écouter. Sinon, j'aurai fait ce que je devais et je
+recommencerai à dire ce que je veux dire toute ma vie, n'importe sous
+quelle forme. Reviens-nous bientôt. Tu me manques comme une partie
+essentielle de ma vie.
+
+A toi de coeur.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CC
+
+A CHOPIN, A PARIS
+
+ Cambrai, 13 août 1840.
+
+Cher enfant,
+
+Je suis arrivée à midi bien fatiguée; car il y a quarante-cinq lieues
+et non trente-cinq de Paris jusqu'ici. Nous vous raconterons de belles
+choses des _bourgeois_ de Cambrai. Ils sont _beaux_, ils sont bêtes, ils
+sont épiciers; c'est te sublime du genre. Si la _Marche historique_ ne
+nous console pas, nous sommes capables de mourir d'ennui des politesses
+qu'on nous fait. Nous sommes logés comme des princes; mais quels hôtes,
+quelles conversations, quels dîners! nous en rions quand nous sommes
+ensemble; mais, quand nous sommes devant l'ennemi, quelle piteuse figure
+nous faisons! je ne désire plus vous voir arriver; mais j'aspire à m'en
+aller bien vite, et je commence à comprendre pourquoi vous ne voulez pas
+donner de concerts. Il serait possible que Pauline Viardot ne chantât
+pas après-demain, _faute d'une salle_. Nous repartirions peut-être
+un jour plus tôt. Je voudrais être déjà loin des Cambrésiens et des
+Cambrésiennes.
+
+Bonsoir. Je vais me coucher, je tombe de fatigue.
+
+Aimez votre vieille comme elle vous aime.
+
+G. S.
+
+
+
+
+CCI
+
+A MAURICE SAND, A PARIS
+
+ Cambrai, samedi soir 15 août 1840.
+
+Cher toutou,
+
+Je t'aime, je me porte bien, je me couche tôt et je me lève _idem_.
+Aujourd'hui, nous avons été voir une manufacture, une cathédrale et la
+_Marche historique_, qui serait une chose belle et curieuse de loin.
+Mais j'étais trop près et j'ai vu que c'était fort sale et déguenillé.
+Il y avait pourtant quelques beaux costumes, mais peu d'ensemble et rien
+d'exact.
+
+Nos hôtes nous ont régalés d'un dîner de quarante personnes, vrai
+gueuleton de province, trois heures à table et de l'esprit de gendarme
+_à mort_. Puis une soirée dansante, dans un superbe salon. Voilà tout ce
+qu'il y a à dire de la société; j'y ai rencontré une demi-douzaine de
+personnes qui prétendaient me connaître et que je ne connais ni d'Eve ni
+d'Adam. Un vrai _tas de particuliers_. Il y aurait de bonnes scènes de
+moeurs de province à faire sur l'intérieur de nos hôtes, bonnes gens,
+excellents, mais gendarmes! un gendarme, deux gendarmes, trois, quatre,
+six, huit, quarante gendarmes! c'est curieux dans son genre.
+
+Demain, le concert est à _onze heures du matin_, ce qui caractérise la
+vie cambrésienne. Ma présence en cette bonne ville est une des moins
+désagréables apparitions que j'aie faites en province. Je crois que
+personne n'y avait jamais entendu prononcer mon nom, ce qui me met fort
+à l'aise.
+
+On nous dit qu'il y a ici dans une église, un Rubens, _Descente de
+croix_.--La véritable! disent-ils; celle d'Anvers est, selon eux, une
+copie. Cela me fait l'effet d'une blague indigène. Nous irons tout de
+même voir ça, après le concert. Après-demain, autre concert, toujours à
+onze heures du matin, et, le soir, nous repartons. Je revole dans les
+bras de mes mignons, pour les _biger_ à mort.
+
+Recevrai-je de vos nouvelles demain? Je le voudrais bien. Bonsoir, mes
+chéris. Dis à ma grosse d'être sage, afin que je puisse, l'emmener si je
+refais un voyage. Qu'elle soit bonne; car, si madame Marliani se plaint
+d'elle, j'aurai moins de plaisir à l'embrasser.
+
+Bonsoir, mille baisers, à mardi.
+
+TA VIEILLE.
+
+
+
+
+CCII
+
+AU MÊME, A GUILLERY, PRÈS NÉRAC
+
+ Paris, 4 septembre 1840.
+
+Mon enfant chéri,
+
+Nous nous portons bien. Nous ayons reçu ta lettre, que nous attendions
+avec impatience, tu peux bien le croire. Je suis très reconnaissante
+envers Levassor de t'avoir un peu égayé en route et surtout au départ;
+car c'était le moment difficile. Moi aussi, j'avais le coeur bien gros;
+mais je ne voulais pas attrister davantage le commencement d'un voyage
+où tu t'amuseras, j'espère, et qui te fera du bien.
+
+Donne-toi du mouvement puisque tu es à même, et fortifie-toi. Reviens
+ici rassasié de plaisir, afin de pouvoir reprendre le travail un peu
+plus ardemment que par le passé. Je ne veux pas t'écrire des reproches.
+J'espère que tu feras des réflexions sérieuses sur le temps que tu as
+perdu et que tu seras résolu à le regagner. Il ne te reste pas beaucoup
+d'années à flâner avant d'être un homme.
+
+Boucoiran nous est arrivé avant-hier, et Rollinat hier, tous deux bien
+désolés de ne pas te trouver à Paris. Rollinat demeure chez nous. Nous
+avons été voir hier, encore une fois, les Michel-Ange et, dans le même
+palais des beaux-arts, les échantillons du génie de l'école ingriste.
+C'est pitoyable sous tous les rapports. Il y a un _Prométhée enchaîné_
+qui est textuellement copié de celui de Flaxmann; c'est un peu trop sans
+gêne. Somme toute, l'école n'est pas en progrès, et la concurrence n'est
+pas décourageante pour ceux qui veulent entrer dans la carrière.
+
+Nous avons eu ici de grands étalages de troupes. On a _fioné_ le
+gendarme et _cuissé_ le garde national. Tout Paris était en émoi, comme
+s'il s'agissait d'une révolution. Il n'y a rien eu, sinon quelques
+passants assommés par les sergents de ville.
+
+Il y avait des endroits de Paris où il était dangereux de circuler,
+_ces messieurs_ assassinant à droite et à gauche pour le plaisir de se
+refaire la main. Chopin, qui ne veut rien croire, a fini par en avoir la
+preuve et la certitude.
+
+Madame Marliani est de retour. J'ai dîné chez elle avant-hier avec
+l'abbé de Lamennais. Hier, Leroux a dîné ici. Chopin t'embrasse mille
+fois. Il est toujours _qui qui qui mè mè mè;_ Rollinat fume comme un
+bateau à vapeur. Solange a été sage pendant deux ou trois jours; mais,
+hier, elle a eu un accès de fureur. Ce sont les Reboul, des voisins
+anglais; gens et chiens, qui l'hébètent. Je les vois partir avec joie.
+Mais je crois bien que je serai forcée de la mettre en pension si elle
+ne veut pas travailler. Elle me ruine en maîtres qui ne servent à rien.
+
+Bonjour, mon enfant; écris-moi bien souvent. Je ne suis pas habituée
+à me passer de toi, j'ai besoin de recevoir de tes nouvelles. Nous
+t'embrassons tous; moi, je te presse mille fois contre mon coeur.
+
+Je suis contente de mes nouveaux domestiques, surtout du garçon, qui est
+un excellent sujet. Mais j'ai tant de guignon, que je vais le perdre: il
+est conscrit et on l'appelle à son poste.
+
+
+
+
+CCIII
+
+AU MÊME, A GUILLERY, PRÈS NÉRAC.
+
+ Paris, 20 septembre 1840
+
+Mon enfant,
+
+J'ai reçu ta seconde lettre de Guillery. Je suis heureuse d'apprendre
+que tu te portes bien et que tu t'amuses. Ne sois pas imprudent avec ton
+petit cheval; songe que tu n'es pas encore un bien fameux cavalier, et
+ne galope pas trop fort dans les sables. Il y a quelquefois en travers
+des sentiers, des racines qu'on ne peut pas voir et dans lesquelles les
+chevaux se prennent les pieds. Alors le meilleur cheval peut s'abattre
+et vous lancer en avant, comme Emmanuel, qui a fait, devant toi, une si
+dure cabriole. Mon pauvre père a été tué comme cela. Je sais bien que,
+si on pensait à tous ces accidents qui peuvent arriver, on ne ferait
+jamais rien et qu'on serait d'une poltronnerie stupide. Mais il y a
+une dose de prudence et de bon sens qui se concilie très bien avec la
+hardiesse et le plaisir. Tu sais mon système là-dessus. Je suis très
+brave et je ne me fais jamais de mal; c'est une habitude à prendre. Tout
+cela, c'est pour te dire de tenir toujours bien ton cheval en main,
+de ne pas te porter en avant quand tu galopes. Le poids du corps du
+cavalier en arrière donne de la force et de l'_attention_ aux jarrets du
+cheval, et de la liberté à ses épaules. Enfin, il faut _multiplier les
+points de contact_, comme dit cet admirable M. Génot.
+
+Nous allons toujours au manège, Solange et moi, et Calamatta, qui est de
+retour, y a fait sa rentrée avec éclat sur ce joli cheval rouge que tu
+as monté quelquefois. Je monte de temps en temps _Sylvio_, le grand
+cheval qui, sauf ton respect, faisait un jour des _bruits étranges_
+quand M. Latry[1] le talonnait. Il est bête comme une oie et dur comme
+un chien; mais il obéit bien à l'éperon et s'enlève avec beaucoup de
+force et d'aplomb. Je l'aime assez, quoiqu'il m'écorche un peu le
+jarret. Il y a maintenant un amour de cheval, fin, léger, ardent,
+toujours dansant, ne ruant jamais. C'est ma _passion_, et M. Latry
+trouve que je l'_avantage_ très bien. Solange n'ose pas encore le
+monter, mais cela viendra. Elle s'escrime sur la _Légère_ et sur
+_Diavolo_.
+
+En voilà assez sur les chevaux; mais, pour ne pas sortir des bêtes, je
+te dirai que notre ami Rey a lâché un nouveau mot plus beau que _béat_
+et _plantureux_, c'est _grelu_. Ce que cela veut dire, je ne me mêle pas
+de l'apprendre; car, quand on parle _comme un livre_, on n'a pas besoin
+d'être compris. Rey fait le bonheur de Rollinat, qui s'éveille la nuit,
+à ce qu'il prétend, pour rire en pensant à ses mots. Cela en inspire
+à Rollinat par émulation. Il a trouvé le caméléopard girafé, et bien
+d'autres. Tu vois qu'il cultive toujours le style fleuri et la métaphore
+_plantureuse_.
+
+Balzac est venu dîner avant-hier. Il est tout à fait fou. Il a découvert
+la _rose bleue_, pour laquelle les sociétés d'horticulteurs de Londres
+et de Belgique ont promis cinq cent mille francs de récompense _(qui
+dit, dit-il)._ Il vendra, en outre, chaque graine cent sous, et, pour
+cette grande production botanique, il ne dépensera que cinquante
+centimes. Là-dessus, Rollinat lui dit naïvement:
+
+--Eh bien, pourquoi donc ne vous y mettez-vous pas tout de suite?
+
+A quoi Balzac a répondu:
+
+--Oh! c'est que j'ai tant d'autres choses à faire! mais je m'y mettrai
+un de ces jours.
+
+Nous avons été voir _la Méduse_, dont Delacroix nous avait tant parlé;
+c'est en effet un beau mélodrame. Le décor et la mise en scène des deux
+derniers actes sont superbes. La scène du radeau fait vraiment illusion,
+et rend jusqu'à la couleur de Géricault d'une manière étonnante. Je
+voudrais bien qu'on le donnât encore quand tu reviendras.
+
+Voilà tout ce que nous avons vu depuis ma dernière lettre; je passe
+toutes mes nuits sur le _Tour de France[2],_ qui touche à sa fin.
+
+Bonsoir, mon Bouli. Il fait en ce moment un orage du diable, et tu ne
+l'entends pas; car tu ronfles sans doute plus fort que lui. Adieu; mille
+baisers. Écris-moi.
+
+ [1] Professeur d'équitation.
+ [2] _Le Compagnon du tour de France_.
+
+
+
+
+CCIV
+
+A M. HIPPOLYTE CHATIRON
+
+Mon cher vieux,
+
+Viens nous voir, tu ne me gêneras en rien. Solange s'arrangera avec
+Léontine. Il y a de quoi les coucher et loger toutes deux, chambres,
+lits et matelas, sans me faire d'embarras. Avertis-moi seulement deux
+jours d'avance, pour que Moreau joue du balai au second étage, et voilà
+tout.
+
+Si tu me réponds de me faire passer l'été à Nohant moyennant quatre
+mille francs, j'irai. Mais je n'y ai jamais été sans y dépenser quinze
+cents francs par mois, et, comme, ici, je n'en dépense pas la moitié,
+ce n'est ni l'amour du travail, ni celui de la dépense, ni celui de _la
+gloire_ qui me fait rester. J'ignore si j'ai été pillée; mais je né sais
+guère le moyen de ne pas l'être avec mon caractère et ma nonchalance,
+dans une maison aussi vaste et avec un genre de vie aussi large que
+celui de Nohant. Ici, je puis voir clair; tout se passe sous mes yeux
+comme je l'entends et comme je le veux. A Nohant, entre nous soit dit,
+tu sais qu'avant que je sois levée, il y a souvent douze personnes
+installées à la maison. Que puis-je faire? Me poser en économe, on
+m'accusera de _crasse_; laisser les choses aller, je n'y puis suffire.
+Vois si tu trouves à cela un remède.
+
+A Paris, il y a une indépendance admirable, on invite qui l'on veut, et,
+quand on ne veut pas recevoir, on fait dire par son portier qu'on est
+sorti. Pourtant je déteste Paris sous tous les autres rapports, j'y
+engraisse de corps et j'y maigris d'esprit. Toi qui sais comme j'y vis
+tranquille et retirée, je ne comprends pas que tu me dises, comme tous
+nos provinciaux, que j'y suis pour _la gloire_. Je n'ai point de gloire,
+je n'en ai jamais cherché, et je m'en soucie comme d'une cigarette. Je
+voudrais humer l'air et vivre en repos. J'y parviens, mais tu vois et tu
+sais à quelles conditions.
+
+M. Dudevant écrit à son fils:
+
+«J'ai une bonne nouvelle à t'apprendre. Madame de Boismartin[1] est
+morte.»
+
+Après quoi, il lui annonce que la pauvre vieille a légué à Solange une
+belle montre en or avec une chaîne pareille.--«Mais Solange est trop
+jeune, ajoute-t-il, pour avoir un bijou semblable et je le garde jusqu'à
+ce qu'elle soit grande. Quant à toi, continue-t-il, tu as hérité de
+_vingt napoléons_ pour que tu puisses acheter une montre pareille à
+celle de ta soeur. Vois si tu veux une montre ou bien si tu veux _un
+cheval arabe_.--Ce qui signifie: «Compte sur ton héritage et bois de
+l'eau; tu auras ou une montre de chrysocale, ou un cheval de cinquante
+écus. Le reste, je le garde jusqu'à ce que tu sois grand.» Et,
+là-dessus, il signe comme toujours: _Ton bon père,_ et lui annonce, pour
+ses étrennes, six pots de confitures dont il engage Solange à _goûter_,
+toujours pour ses étrennes. C'est à mourir de rire.
+
+Maurice est furieux. Il n'y a pas de mal à ce qu'il ouvre un peu les
+yeux et voie par lui-même les procédés de son _bon père._ Du reste, je
+suis très contente du gamin. Il travaille comme un nègre, et Delacroix
+m'a dit que, quoiqu'il fût le plus nouveau de l'atelier, il était déjà
+le plus fort. Il dit qu'il sera un grand peintre, s'il continue à le
+vouloir; et, quand Delacroix, qui est très féroce avec ses élèves, dit
+de pareilles choses, c'est bon signe. Ce succès a encouragé Maurice. Il
+passe ses journées à l'atelier, où, après avoir travaillé quatre heures
+au modèle, il fait deux heures d'anatomie avec un professeur que les
+élèves se sont donné en se cotisant et qui leur fait un cours complet à
+l'École de médecine.
+
+À cinq heures, il rentre et prend, un jour, une leçon d'italien; l'autre
+jour, une leçon de littérature française avec un jeune homme très
+distingué qui l'intéresse beaucoup. Après dîner, jusqu'à minuit, il se
+remet au dessin, soit à copier des gravures des anciens maîtres, soit à
+composer des sujets qui sont pleins d'imagination et de mouvement. Tout
+ce travail lui fait grand bien et rabote son caractère sans qu'il s'en
+aperçoive. Il oublie un peu la toilette et met tout son argent en
+gravures et en plâtres. Son père aurait grand tort de lui retenir ses
+quatre cents francs. Mais il les retiendra, tout en lui faisant les
+phrases les plus banales du monde pour l'engager _à devenir un Raphaël
+ou un Michel-Ange_.
+
+La grosse est fort sage à la pension, à ce qu'on dit. Je ne m'en
+aperçois guère à la maison. Elle se porte bien toujours. Dieu veuille
+qu'elle devienne un peu moins hérisson en grandissant! Quand je vois
+Léontine, qui n'était pas commode, douce et bonne comme elle l'est à
+présent, j'espère que Solange tournera de même quelque jour.
+
+Si je ne vais pas à Nohant cette année, il faudra que tu boives le
+bourgogne de ma cave, voilà tout le remède que j'y vois. Je voudrais
+pourtant y aller; car j'ai de Paris plein le dos. Si on nous fortifie
+surtout, nous allons tourner à l'imbécillité et à l'abrutissement le
+plus odieux. Apprêtons-nous à payer de jolis impôts, à perdre le bois
+de Boulogne, à voir les républicains du _National_ donner la main aux
+culottes de peau de l'Empire. Tout, cela est ignoble et révoltant. Cela
+s'est fait au milieu de telles intrigues, qu'on ne comprend plus rien à
+ce malheureux pays. Le peuple souffre de plus en plus, et la débauche
+des riches va son train.
+
+Il faut voir les théâtres regorger de prostituées dansant le cancan avec
+cette noble population bourgeoise qui se laisse insulter par le monde
+entier, qui souffre les trahisons de son gouvernement infâme, et qui
+cuve son vin et sa honte sur les marches des mauvais lieux. Si le peuple
+ne s'endort pas sous le fardeau, tout cela est bon, parce que c'est le
+craquement révolutionnaire qui se fait tout doucement. Mais, mon Dieu,
+il faudra que ce peuple ait bien du coeur, de l'énergie et de la vertu,
+si tout ce poison qui découle sur lui ne le corrompt pas.
+
+Bonsoir, mon vieux; viens toujours nous voir. Je t'embrasse.
+
+ [1] Dame de compagnie de feu la baronne Dudevant.
+
+
+
+
+CCV
+
+A M. L'ABBÉ DE LAMENNAIS, A SAINTE-PÉLAGIE
+
+ Paris, février 1841.
+
+Ce à quoi je tiens avant tout, monsieur, c'est que vous ne croyiez point
+qu'un sot amour propre blessé pût jamais me faire abjurer les sentiments
+d'affection et de respect que je vous ai voués. Quand même j'aurais eu
+la certitude que vous aviez voulu m'adresser du fond de votre prison une
+leçon incisive, comme on me l'a donné à entendre de toutes parts, je
+l'aurais acceptée, non pas sans douleur, mais du moins sans amertume.
+
+Le bon ami Gaubert[1] a dû vous le dire, et je suis sûre qu'au fond de
+votre coeur vous n'en avez jamais douté. Je crois, je persiste à croire
+que je suis fort desservie auprès de vous, et on aurait pu m'attribuer
+de telles paroles ou de telles pensées, qu'elles eussent fermé votre âme
+à toute estime et à toute confiance envers tout ce qui ne porte pas de
+_barbe au menton_.
+
+Je sais autour de vous des gens qui ne se font pas faute de me calomnier
+avec un acharnement qui m'afflige sans m'irriter, parce que cette haine
+gratuite me parait tenir de l'hypocondrie et presque de la démence.
+Quelquefois, dans les plus folles déclamations, il y a une sorte
+d'habileté (c'est un caractère de la maladie appelée _haine_) qui impose
+aux âmes les plus nobles et aux esprits les plus fermes. Je n'ai jamais
+pu penser que cette sorte d'anathème, lancé par vous _sans exception_
+sur notre sexe, fût une action lâche et méchante.
+
+J'ose à peine répéter les mots dont vous vous servez dans votre
+indignation généreuse, quand je songe que c'est vous qui êtes en cause,
+vous, monsieur, qui êtes l'objet d'une vénération religieuse de ma
+part, et de celle de tout ce qui m'entoure. Si j'avais jugé ainsi votre
+sévérité, je n'aurais jamais eu besoin de l'explication que vous voulez
+bien me donner; car je n'aurais jamais eu le moindre doute sur vos
+intentions.
+
+J'ai craint seulement, je le répète, un de ces mouvements de colère
+paternelle que vous éprouvez quand vous croyez la justice et la vérité
+méconnues, et que, grâce à Dieu et heureusement pour notre siècle,
+vous ne savez pas réprimer. Soyez certain que, si telle eût été votre
+inspiration, quoique je ne me sentisse pas frappée avec clairvoyance
+et justice, à certains égards j'aurais respecté votre pensée et votre
+intention, comme je respecte tout ce qui vient de vous.
+
+Je dis _à certains égards_; car, au manque de logique et de raisonnement
+que vous nous reprochez, je puis vous jurer, par l'affection que je vous
+porte, qu'en ce qui me concerne personnellement, je reconnais de bon
+coeur et très gaiement que vous avez grandement raison. Le reproche
+m'eût blessée dans le cas où j'aurais eu la prétention d'être ce que
+je ne suis pas, et j'avoue n'avoir jamais compris qu'on pût mettre son
+bonheur ou sa dignité à sortir de son rôle.
+
+Cela posé (et vous connaissez à ce sujet ma sincérité), j'oserai vous
+dire que je ne suis pas convaincue de l'infériorité des femmes, même
+sous ce rapport-là. Dirai-je en avoir rencontré qui eussent été capables
+de vous écouter, de vous suivre et de vous comprendre des heures
+entières? Je n'ai pas le droit de l'affirmer: ce serait m'attribuer la
+compétence d'un pareil jugement; mais, dans mon instinct et dans ma
+conscience, je le crois. Il est vrai que ces femmes-là ont vécu à
+l'ombre comme des fleurs et n'ont point porté de pétitions à la Chambre.
+
+Ne me trouvez-vous pas, monsieur, bien imbue, aujourd'hui, _de l'esprit
+de corps?_ C'est très désintéressé de ma part; car je n'ai fait aucune
+étude sérieuse sur mon intelligence et je n'ai jamais été mue que par le
+sentiment. En outre, j'ai beaucoup plus souffert de l'absurdité et de la
+malice des femmes que de celles des hommes.
+
+Mais j'ai toujours attribué cette infériorité de fait, qui existe en
+général, à l'infériorité qu'on veut consacrer éternellement en principe
+pour abuser de la faiblesse, de l'ignorance, de la vanité, en un mot de
+tous les travers que l'éducation nous donne. Réhabilitées à demi par la
+philosophie chrétienne, nous avons besoin de l'être encore davantage.
+
+Comme nous vous comptons parmi nos saints, comme vous êtes le père de
+notre Église nouvelle, nous sommes toutes désolées et toutes découragées
+quand, au lieu de nous bénir et d'élever notre intelligence, vous nous
+dites un peu sèchement: «Arrière, mes bonnes filles, vous êtes toutes de
+vraies sottes!»
+
+Je réponds pour mes soeurs: «C'est la vérité, maître; mais
+enseignez-nous à ne plus être sottes!»
+
+Le moyen n'est pas de nous dire que le mal tient à notre nature, mais
+qu'il résulte de la manière dont votre sexe nous a gouvernées jusqu'ici.
+Si nous demandons à Dieu l'intelligence, il nous la donnera peut-être,
+sans nous donner pour cela de la barbe, et alors vous serez bien
+attrapés à votre tour.
+
+Il me faut bien du courage pour plaisanter avec vous, monsieur, lorsque
+mon coeur est navré des souffrances que vous endurez dans la prison. Si
+je l'ose, c'est parce que je connais votre inaltérable sérénité, ce fond
+de gaieté que vous avez, et qui est à mes yeux la plus admirable preuve
+de votre bonté et de votre candeur.
+
+Vous avez voulu subir ce martyre: c'est bien de la bonté que vous avez
+pour une génération si légère et si froide. Tout en vous admirant, je ne
+puis vous approuver d'exposer votre santé et votre vie pour toute cette
+race qui ne vous vaut pas. Enfin, Dieu ne se fera pas le complice de
+vos bourreaux, et, malgré vous, il vous rendra à nos voeux, à notre
+dévouement et à notre respectueuse amitié.
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] Le docteur Gaubert jeune.
+
+
+
+
+CCVI
+
+A M. AUGUSTE MARTINEAU DESCHENEZ, A ALGER
+
+ Nohant, 16 juillet 1841.
+
+Non, mon cher enfant, je ne t'oublie pas, et je ne t'ai pas ôté mon
+amitié. Mais je n'écris plus à personne; ce que je dis non pour me
+justifier, mais pour que tu ne te croies pas plus maltraité que mes
+autres vieux amis. Je suis coupable envers vous tous, et mon horreur
+pour les lettres est aussi grande que mon dégoût des _belles-lettres_.
+J'aime pourtant à en recevoir des gens que j'aime, _belles_ ou non. Mais
+je ne sais plus répondre, je ne peux plus me résumer en quatre lignes
+comme autrefois, comme on le peut et comme on le fait quand on est
+jeune.
+
+Je ne le suis plus du tout, et apparemment mon cerveau s'est étrangement
+compliqué, puisque je ne peux plus rendre compte de moi à moins d'un
+volume que je t'épargne, et tu dois m'en savoir gré.
+
+Le fait est que ne puis plus dire si je suis triste ou gaie, forte ou
+abattue. Je n'en sais plus rien. Je suis triste ou contente selon les
+choses extérieures communes à nous tous; mais je n'ai plus aucune
+initiative avec ma vie. Elle me mène, je ne la gouverne plus. Et ce
+n'est pas chagrin de ma part, c'est indifférence de moi-même. Cela est
+venu avec les années et l'embonpoint; l'apathie naturelle y a contribué,
+et peut-être l'influence d'une époque où aucune de mes sympathies et de
+mes croyances n'est réalisée ni réalisable.
+
+Tu vois bien que je ne suis pas amusante et que je te parle de choses où
+tu n'entends rien. Car, Dieu merci, tu es jeune, tu aimes la vie, tu y
+trouves des souffrances ou des plaisirs personnels assez vifs pour que
+tu te sentes vivre. Enfin, tes idées n'ont pas encore pris une
+direction qui te rende la société antipathique. Peut-être même ne la
+prendront-elles jamais, et je ne sais pas pourquoi tu te souviens que
+j'existe, moi qui ne suis pas de ce monde et qui n'y pose qu'une patte,
+m'élançant avec les trois autres dans un avenir dont tu ne te soucies
+guère, et tu fais bien.
+
+Amuse-toi donc! je ne te plains pas, quoique je conçoive tes heures
+d'ennui et de souffrance là-bas. Mais enfin tu auras vu l'Afrique, et le
+présent, qui te déplaît souvent, aura son prix quand il sera entré dans
+le passé. Maurice, qui ne rêve que peinture et qui fait vraiment des
+progrès, voudrait bien être à ta place. Nous sommes à Nohant depuis un
+mois, et nous y _jouissons_ d'un temps détestable, par suite d'un petit
+imbécile de tremblement de terre qui est venu nous abîmer notre pauvre
+été.
+
+Solange est en pension et va venir ici passer ses vacances très
+prochainement.
+
+Maurice t'embrasse. Rapporte-lui de ton Afrique tout ce que tu pourras,
+tout ce que tu voudras, fussent de vieilles semelles arabes, ou une
+mèche de crins de cheval: il trouvera que cela a du _caractère_ et du
+_chic_.
+
+Bonsoir, mon cher Benjamin; reviens bientôt. Nous nous retrouverons,
+j'espère, à Paris, où je retournerai à l'automne. En attendant, ne crois
+pas que je t'aie mis de côté dans mes affections: à cet égard-là, je
+n'ai pas changé. Mais je suis devenue diablement sérieuse et ennuyeuse.
+
+Que Dieu soit avec toi et te donne du soleil, de l'insouciance et des
+émotions à doses mesurées. C'est ce que je puis te souhaiter de mieux.
+
+A toi de coeur.
+
+G. S.
+
+
+
+
+CCVII
+
+A MADAME MARLIANI, A PARIS
+
+ Nohant, 13 août 1841.
+
+Il y a bien longtemps que je ne vous ai écrit, chère belle et bonne.
+J'ai eu toutes mes nuits absorbées par le travail et la fatigue. J'ai
+passé tous les jours avec Pauline[1] à me promener, à jouer au billard,
+et tout cela me fait tellement sortir de mon caractère indolent et de
+mes habitudes paresseuses, que, la nuit, au lieu de travailler vite, je
+m'endors bêtement à chaque ligne. C'est une lutte très pénible, je vous
+assure, et pourtant, comme je suis déjà fort en retard avec Buloz, qui
+me tourmente, il n'y a pas moyen de céder au sommeil. Je me flatte
+toujours de m'éveiller à force de café et de cigarettes, afin d'arriver,
+vers trois heures du matin, à la fin de ma tâche et de pouvoir alors
+écrire le peu de lettres qui me tiennent au coeur. Mais je crois que
+le café est devenu pour moi de l'opium et que le tabac m'abrutit; car,
+avant d'avoir fait trois pages de mon roman, je bâille à me démettre la
+mâchoire, et, à la fin de la tâche, je tombe sur mon oreiller, comme si
+Enrico venait de me faire un discours sur les _fourtifications_.
+
+Je crois bien que mon roman ne sera guère plus amusant que lui: il est
+impossible de s'ennuyer aussi mortellement d'écrire, sans que le lecteur
+en fasse autant. Avec cela, je suis forcée de relire tous mes anciens
+romans pour les corrections de l'édition nouvelle[2]. Jugez quel plaisir
+de remâcher les points et les virgules d'une trentaine de volumes! Je
+crains sortir de là dans le dernier degré de l'idiotisme.
+
+Pauline me quitte le 16. Maurice part le 17 pour aller chercher sa
+soeur, qui doit être ici le 23. Elle ira vous voir si, dans la journée
+du 21 (jour de sa sortie de pension et de son départ pour Nohant), elle
+en trouve le temps au milieu des paquets et des commissions. Comme
+elle sera rue Pigalle, si vous passez par là, vous seriez bien bonne
+d'entrer. Je serais sûre d'avoir de vos nouvelles, par des yeux qui vous
+auraient vue.
+
+Au reste, Gaubert m'écrit que vous êtes guérie, mais que vous pouvez
+retomber si vous ne vous préservez pas. Encore une fois, et non pas
+pour la dernière, car je vous le rabâcherai toujours, chère amie,
+soignez-vous donc, et songez que vous n'avez pas le droit de vous moquer
+de vous-même quand vous êtes si nécessaire à votre gros Manoël, à moi, à
+nous tous.
+
+Vous ferez certainement bien d'aller en Normandie, et ensuite de venir
+à Nohant. J'espère que l'automne sera beau. C'est une saison qui, en
+Berry, ne manque jamais de nous dédommager. Pourvu que cette année de
+banqueroute ne me donne pas un démenti! Enfin, vous savez que ma
+baraque est saine et bien close. Vous y serez encore dans de meilleures
+conditions de santé qu'à Paris. Manoël y trouverait à chasser, puisqu'il
+aime la chasse, et vous devriez y amener par les oreilles le petit
+Gaston, qui cultive les bécasses, et à qui nous en fournirions de toute
+espèce. Viardot passe toutes ses journées à braconner, avec mon frère et
+Papet; car la chasse n'est pas encore ouverte, et ils bravent les lois
+divines et humaines. Pauline lit avec Chopin des partitions entières au
+piano. Elle est toujours bonne et charmante comme vous la connaissez. Sa
+grossesse ne l'incommode pas du tout; je suis désolée de ne pouvoir
+la garder plus longtemps. Mais elle retourne en Angleterre pour un
+_festival_.
+
+Bonsoir, chère bonne amie. N'imitez donc pas ma paresse, et écrivez-moi
+un peu plus souvent. Dites-moi ce que vous faites et où je dois vous
+écrire si vous quittez Paris.
+
+Je vous embrasse mille fois.
+
+A vous de coeur.
+
+GEORGE.
+
+Vous m'avez envoyé, par la poste, une petite brochure de M. Jognet, qui
+portait quelques mots écrits par lui à la main sur la couverture. En
+conséquence de quoi, j'ai payé trois francs de port! Dites à Enrico de
+ne pas me faire payer ses oeuvres aussi cher quand il me les enverra!
+
+ [1] Pauline Viardot.
+ [2] Première édition in-12. Perrotin, 1841-1842.
+
+
+
+
+CCVIII
+
+A MADEMOISELLE DE ROZIÈRES, A PARIS
+
+ Nohant, 22 septembre 1841.
+
+Chère amie,
+
+Je ne comprends pas que vous _m'accusiez_ de vous _accuser_, quand je
+vous approuve et vous plains de toute mon âme. Si je ne vous ai pas
+écrit, c'est que je ne savais où vous adresser ma lettre, et, comme le
+motif de votre absence était une chose fort secrète, comme on ne sait
+jamais ce que peut devenir une lettre qui ne va pas directement à la
+personne absente, je voulais attendre votre retour à Paris pour vous
+écrire. Je vous réponds ce soir à la hâte, ne voulant pas attendre la
+lettre de Solange, qui mettra bien deux ou trois jours à tailler et
+retailler sa plume, et ne voulant pas vous laisser dans le mauvais
+sentiment de doute que vous avez sur moi.
+
+J'ai passé la nuit à corriger des épreuves, la tête m'en craque; je ne
+vous dirai donc que deux mots. Parlez-moi à coeur ouvert si cela vous
+soulage, je ne me fais pas fort de vous consoler: je crois que vos
+douleurs sont grandes et qu'il n'est au pouvoir de personne de les
+guérir. Mais, si vous sentez le besoin de les dire, aucune affection ne
+recevra vos épanchements avec plus de sollicitude que la mienne.
+
+Où avez-vous pris que je pouvais vous blâmer? et par où êtes-vous
+blâmable? Je ne suis pas catholique, je ne suis pas du monde. Je ne
+comprends pas une femme sans amour et sans dévouement à ce qu'elle
+aime. Soyez aussi prudente que possible, pour que ce monde hypocrite
+et méchant ne vous fasse pas perdre l'extérieur et le nécessaire de
+l'existence matérielle.
+
+Mais votre vie intérieure, nul n'a droit de vous en demander compte. Si
+je puis quelque chose pour vous aider à lutter contre les méchants, vous
+me le direz dans l'occasion, et vous me trouverez toujours. Bonsoir,
+amie; parlez-moi de vous, de _lui_, de votre santé à tous deux. Ce que
+vous me faites pressentir me laisse dans un grand effroi. Est-il plus
+malade? est-ce vous qui le seriez?
+
+Personne ici n'a su que vous étiez absente, je n'en ai rien dit. Je
+crois que, s'il y a eu et s'il y a encore des cancans, ils viennent de
+M. F..., qui écrit toutes les semaines et qui cause toujours, par ses
+lettres (je ne sais si elles contiennent des nouvelles ou des ragots),
+un notable changement dans l'humeur. Je ne connais ce monsieur que de
+vue; mais je le crois écorché vif et toujours prêt à en vouloir à tout
+le monde de ses propres disgrâces. Ce caractère est peut-être plus digne
+de pitié que de blâme; mais il fait bien du mal à _l'autre_, qui a la
+peau si délicate, qu'une piqûre, de cousin y fait une plaie profonde.
+
+Mon Dieu, n'y a-t-il pas assez de maux véritables, sans en créer
+d'imaginaires?
+
+A vous de coeur et à toujours.
+
+
+
+
+CCIX
+
+A LA MÊME, AU CHÂTEAU DE MERVILLY PAR ORBEC (CALVADOS)
+
+ Nohant, 15 octobre 1841.
+
+Chère amie,
+
+Je me décide à retourner à Paris à la fin du mois, pour faire un bail
+relatif à la patraque de maison que j'ai à Paris, rue de la Harpe, et
+dont je veux régler les revenus. Je tâcherai d'arranger mes autres
+affaires de manière à passer quelques mois près de vous. Ainsi ne faites
+pas mon oraison funèbre, et gardez-moi cette bonne et chaude amitié qui
+ferait revivre les morts.
+
+Il est bien vrai que j'ai été sur le point de m'ensevelir à Nohan pour
+cet hiver, comme les marmottes dans la neige. Mes affaires ne sont pas
+plus brillantes; mais je retrouve parfois le courage de travailler pour
+suppléer aux revenus et je fais mon possible pour ne point me tenir
+éloignée de mes enfants.
+
+Vous seriez venue me voir, chère bonne, je me le dis avec
+reconnaissance; mais j'aime mieux aller vous voir, parce que ce sera
+pour plus longtemps. Et puis nous sommes voisines maintenant, et, si
+vous voulez n'être pas trop _mondaine_, j'irai bien souvent jaser et
+fumer avec vous. Au reste, si je vous prie d'être bien sage et bien
+retirée, ce n'est pas tant pour moi (qui aime mieux vous voir dans le
+tourbillon que de ne pas vous voir du tout) qu'à cause de vous et de
+votre santé, que l'air, la campagne et l'absence de tracasseries ont
+rétablie, comme je m'y attendais bien. Cette, vie de Paris nous tend
+les nerfs et nous tue à la longue. Ah! que je le hais, ce centre des
+lumières! je n'y mettrais jamais les pieds, si les gens que j'aime
+voulaient prendre la même résolution.
+
+N'attendez pas _Horace_ dans la _Revue_: Buloz exigeait des corrections
+que je n'ai pas voulu faire et je l'ai envoyé paître.
+
+Qu'est-ce que cette réaction en Espagne? est-ce un _puff_ politique?
+est-ce une affaire qui peut entraîner ce malheureux pays dans de
+nouveaux désastres? O familles royales! quel exemple de vertus
+domestiques vous savez donner! c'est chez vous seules qu'on voit le
+frère s'armer contre le frère et la mère contre la fille! Jusques à
+quand ces champignons vénéneux couronnés épuiseront-ils, à leur profit,
+tous les sucs de l'humanité!
+
+Mais je vous écris cela pendant que vous êtes dans le sein de votre
+famille, catholique et royaliste, je crois, Ne discutez pas inutilement,
+chère amie. On ne se corrige pas quand on n'a pas été formé de bonne
+heure aux idées de progrès. Pourvu qu'on soit bon, c'est beaucoup. Je
+crois que vous m'avez toujours dit que vos soeurs vous aimaient: je
+m'en réjouis parce qu'elles seront forcées d'aimer en vous le _monstre_
+révolutionnaire et progressif.
+
+Bonsoir donc, bonne et chère amie. Embrassez pour moi mon gros Manoël
+quand vous lui écrirez, et ce scélérat de petit Gaston quand vous le
+verrez.
+
+J'ai encore Solange avec moi; je la ramènerai à Paris. Maurice part pour
+Nérac et viendra bientôt me rejoindre. Arrivez aussi de votre Normandie,
+afin que Paris me semble supportable.
+
+Papet est au fond des forêts, dans _Erymanthe_ pour le moins, chassant
+le sanglier. Chopin est à Paris, et il est retombé, comme il dit, dans
+ses triples croches.
+
+A vous.
+
+G.
+
+
+
+
+CCX
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHÂTRE
+
+ Paris, 27 septembre 1841.
+
+Il y a plusieurs jours que je veux t'écrire; mais la fatigue a été trop
+forte depuis une quinzaine. Tu verras par notre prochain numéro[1] que
+j'ai barbouillé bien du papier. A peine ai-je donné une dizaine de jours
+aux barbouillages, qu'il en faut passer quatre ou cinq à la correction
+des épreuves. Et puis la correspondance pour ladite _Revue_ et mes
+affaires personnelles, qui sont toujours arriérées et qui prennent
+encore une huitaine. Tu vois ce qu'il me reste de jours, ce mois-ci,
+pour songer à ce que je vais dire dans le numéros suivant. Heureusement
+que je n'ai plus à chercher mes idées: elles sont éclaircies dans mon
+cerveau; je n'ai plus à combattre mes doutes: ils se sont dissipés comme
+de vains nuages devant la lumière de la conviction; je n'ai plus à
+interroger mes sentiments: ils parlent chaudement au fond de mes
+entrailles et imposent silence à toute hésitation, à tout amour-propre
+littéraire, à toute crainte du ridicule.
+
+Voilà à quoi m'a servi, à moi, l'étude de la philosophie, et d'une
+certaine philosophie, la seule claire pour moi, parce qu'elle est la
+seule qui soit aussi complète que l'est l'âme humaine aux temps où nous
+sommes arrivés. Je ne dis pas que ce soit le dernier mot de l'humanité;
+mais, quant à présent, c'en est l'expression la plus avancée.
+
+Tu demandes pourtant à quoi sert la philosophie et tu traites de
+subtilités inutiles et dangereuses la connaissance de la vérité
+cherchée, depuis que l'humanité existe, par tous les hommes, et arrachée
+brin à brin, filon par filon, du fond de la mine obscure, par les hommes
+les plus intelligents et les meilleurs dans tous les siècles. Tu traites
+un peu cavalièrement l'oeuvre de Moïse, de Jésus-Christ, de Platon,
+d'Aristote, de Zoroastre, de Pythagore, de Bossuet, de Montesquieu, de
+Luther, de Voltaire, de Pascal, de Jean-Jacques Rousseau, etc., etc.,
+etc.! Tu sabres à travers tout cela, peu habitué que tu es aux formules
+philosophiques. Tu trouves dans ton bon coeur et dans ton âme généreuse
+des fibres qui répondent à toutes ces formules et tu t'étonnes beaucoup,
+qu'il faille prendre la peine de lire dans un langage assez profond la
+doctrine qui légitime, explique, consacre, sanctifie et résume tout ce
+que tu as en toi de bonté et de vérité acquise et naturelle. L'oeuvre de
+la philosophie n'a pourtant jamais été et ne sera jamais autre chose
+que le résumé le plus pur et le plus élevé de ce qu'il y a de bonté,
+de vérité et de force répandu dans, les, hommes à l'époque où chaque
+philosophe l'examine. Qu'une idée de progrès, qu'une supériorité
+d'aperçus et une puissance d'amour et de foi dominent cette oeuvre
+d'examen (et comme qui dirait de statistique morale et intellectuelle),
+des richesses acquises précédemment et contemporainement par les hommes,
+et voilà une philosophie. Les brouillons du journalisme qui attendent
+apparemment qu'on les amuse avec des prophéties d'almanach, s'écrient:
+«Vous ne nous dites rien de neuf.» Les braves gens comme toi, disent:
+«Nous sommes aussi instruits que vous!» Tant mieux! alors donnez-nous un
+millier ou seulement une centaine de gens comme vous, et nous régénérons
+le monde. Mais, comme, jusqu'ici, on ne nous a guère fait le plaisir de
+nous dire que nous insistions trop sur des vérités reconnues; comme nous
+entendons, au contraire, ces paroles partir de tous côtés: «Nous savons
+bien que Jésus, Rousseau et compagnie ont prêché la charité et la
+fraternité; nous avons entendu parler de cela et ne savons pourquoi vous
+revenez sur ces choses dont personne ne veut et dont nous ne voulons
+pas!» comme ce ne sont pas seulement les nobles, les prêtres et
+les bourgeois qui nous tiennent ce langage, mais encore certains
+républicains, et le _National_ en tête, nous avons lieu de penser que
+nous ne faisons pas une oeuvre si étroite qu'elle en a l'air, ni si
+facile qu'elle te semble, ni si inutile que _le National_ fait semblant
+de le croire. Certaines autres classes n'en jugent pas ainsi et ne
+s'aperçoivent pas trop que cette vieille fraternité que nous prêchons
+et, cette jeune égalité que nous cherchons à rendre possible, _le
+plus prochainement possible_, soient des vérités banales, acceptées,
+triomphantes, et dont il soit inutile de se préoccuper. Ces classes,
+mécontentes et inquiètes, croient, au contraire, que nos vérités
+rebattues n'ont jamais préoccupé les gens qui n'y trouvaient pas leur
+profit; et les institutions faites pour la bourgeoisie le prouvent, je
+crois, un peu.
+
+Si donc, convaincu, comme tu l'es, que les masses sont toutes initiées
+au _pourquoi_, au _parce que_ et au _par conséquent_ de l'avenir et du
+passé, viens un peu te mettre à l'oeuvre avec nous, tu verras que tu
+n'as guère connu les masses jusqu'ici. Tu les verras pleines d'ardeur et
+de trouble, animées, pour la plupart, de ces bons et grands sentiments
+sans lesquels ni Leroux, ni toi, ni moi ne les aurions (puisque rien
+n'est isolé dans l'ordre moral ou physique de l'humanité). Mais aussi
+tu verras d'énormes obstacles, de coupables résistances, des intérêts
+obstinés et égoïstes, et ce qui, dans ces masses, domine les unes et les
+autres, un vague inconcevable dans la pensée et dans les croyances; une
+incertitude effrayante, mille fantaisies, mille rêves contradictoires;
+tous les bons voulant le bien, et à peine trois dans chaque million
+d'hommes étant d'accord sur un même point, parce que, s'il y a partout,
+comme tu le remarques fort bien, _l'instinct_ du vrai et du juste,
+nulle part cet instinct n'est arrivé à l'état de _connaissance_ et de
+certitude. Et comment cela serait-il possible quand l'histoire offre un
+chaos où tous les hommes, jusqu'ici, se sont perdus, avant d'y trouver
+la notion profondément politique, philosophique et religieuse du progrès
+indéfini? notion que tous les esprits un peu conséquents de ce siècle
+ont enfin adoptée sans restriction, même ceux qu'elle contrarie dans
+leurs intérêts présents.
+
+De nombreux et admirables travaux, des conclusions émanées de plusieurs
+points de vue opposés en apparence, mais se rencontrant sur le
+principal, ont fait passer cette notion dans l'âme humaine, et tu l'as
+reçue presque en naissant, sans te demander, enfant ingrat, quelle mère
+céleste t'avait inoculé cette vie nouvelle, que tes pères n'ont pas eue,
+et que tu légueras plus large et plus complète à tes enfants lorsque tu
+l'auras portée en toi et fécondée de ta propre essence. Cette mère
+de l'humanité, que les bons devraient chérir et vénérer, c'est la
+philosophie religieuse. Et vous appelez cela le pont aux ânes, au lieu
+d'avouer que, sans elle, sans cette clarté versée peu à peu, jour par
+jour en vous, vous seriez des sauvages!
+
+Je vais te poser une question sans réplique: Pourquoi n'es-tu pas un
+avide et grossier possesseur de terres, dur au pauvre, sourd à l'idée
+de progrès, furieux contre le mouvement d'égalité qui se fait parmi les
+hommes? cependant tu es le contraire de cet homme-là. Qui t'a rendu
+ainsi? qui t'a enseigné, dès ton enfance, que l'égoïsme est odieux, et
+qu'une grande pensée, un beau mouvement du coeur font plus de bien à toi
+et aux autres que l'argent et la prospérité matérielle? Est-ce l'idée
+révolutionnaire répandue en France depuis 93? Non, à moins que ce ne
+fût d'une façon indirecte; car nous ne la comprenions guère quand nous
+étions enfants, cette révolution qui inspirait autour de nous tant
+d'horreur aux uns, tant de regret aux autres. Qui donc détachait
+mystérieusement nos jeunes âmes de l'égoïsme un peu prêché et un peu
+déifié, il faut en convenir, dans toutes nos familles? N'était-ce pas
+tout bonnement l'idée chrétienne, c'est-à-dire le reflet lointain d'une
+philosophie antique passée à l'état de religion, comme toutes des
+philosophies un peu profondes? Et, après, quand nous avons été
+_émeutiers_ et _bousingots_ (de coeur, si nous ne l'avons été de fait),
+qui nous poussait au désir de ces luttes et au besoin de ces émotions?
+Était-ce, comme on l'a dit des républicains d'alors, l'_ambition?_
+
+Nous ne savions pas seulement ce que c'était que l'ambition; c'était
+l'idée révolutionnaire de 93 qui se réveillait en nous à l'âge où on
+lit la philosophie du dix-huitième siècle, et où l'on commence à se
+passionner pour cette ère d'application incomplète, et funeste à
+beaucoup d'égards, mais grande et saine en résultats, qui mène de
+Jean-Jacques à Robespierre.
+
+Et, aujourd'hui, pourquoi sommes-nous encore agités d'un besoin d'action
+et d'un zèle fanatique, sans savoir où nous prendre et par quel bout
+commencer, et à qui nous joindre, et sur quoi nous appuyer? car, voyons,
+savons-nous, avons-nous su, depuis, dix ans, tout cela? Si nous l'avions
+su, nous n'en serions pas où nous en sommes. Eh bien! ce qui nous rend
+toujours si ardents à une révolution morale dans l'humanité, c'est le
+sentiment religieux et philosophique de l'égalité, d'une loi divine,
+méconnue depuis que les hommes existent; reconnue enfin et conquise en
+principe, mais obscure, mais plongée à demi dans le Styx, mais niée et
+repoussée par les nobles, les prêtres, le souverain, la bourgeoisie et
+la bourgeoisie démocratique elle-même! Le _National!_ Nous savons
+bien sa pensée, mieux que vous, et j'ai un peu ri, je te l'avoue, du
+jésuitisme que le bon gros Thomas a dû employer dans sa lettre, pour
+vous faire rentrer dans son filet; demi-farceur, demi-_jobard_, flouant
+un peu les autres (en politique s'entend, et non en fait d'argent), afin
+de se consoler d'être floué en plein lui-même!
+
+D'où je conclus à te demander, mon enfant, toi dont je connais le coeur
+à fond, toi que je sais aussi romanesque que moi devant ces idées
+d'égalité que l'on a cru trop longtemps bonnes pour don Quichotte, et
+qui commencent à le devenir pour tous, je te demande, dis-je, qui t'a
+fait partisan de l'égalité, sincèrement et profondément?
+
+Sont-ce les doctrines du _National?_ Il n'en a pas, il n'en a jamais
+eu, même du temps de Carrel, qui était leur maître à tous. Il ne laisse
+aller sa pensée de temps en temps que pour dire que l'égalité, comme
+toi et moi l'entendons, est impossible, sinon abominable. Dupoty,
+cette malheureuse victime d'un odieux coup d'État de la patrie, était
+aristocrate et rougissait des partisans qu'on lui a supposés. Il n'avait
+même pas le mérite d'être coupable de sympathie pour ces pauvres fous
+du communisme que l'on peut blâmer tout bas, et que le _National_ a
+insultés et flétris jusque sous le couteau de la patrie! lâche en ceci!
+car, si le communisme avait fait une révolution, c'est-à-dire lorsqu'il
+en fera une, et ce sera malheureusement trop vite, le _National_ sera
+à ses pieds: comme Carrel lui-même, qui, le 26 juillet, traitait la
+révolution de «sale émeute», et qui en parlait très différemment le
+1er août. Doutez-vous de cela? vous le verrez! souvenez-vous de ceci
+seulement: que nous marchons vite, bien vite, et qu'il n'y a pas de
+temps à perdre, pas un jour, pas une heure, pour dire au peuple ce qu'il
+faut lui dire.
+
+Là gît le lièvre. Michel, qui est l'homme certainement le plus
+intelligent de ce parti du _National_, le Malgache et toi (qui,
+Dieu merci! n'es du parti que faute d'en avoir trouvé un qui soit
+l'expression de ton coeur), vous voilà disant: «Faisons une révolution,
+nous verrons après.»
+
+Nous, nous disons: «Faisons une révolution; mais voyons tout de suite ce
+que nous aurons à voir après.»
+
+Le _National_ dit: «Ces gens sont fous, ils veulent des institutions.
+Eux! des sectaires, des philosophes, des rêveurs! leurs institutions
+n'auront pas le sens commun.»
+
+Nous disons: «Ces gens sont aveugles, ils veulent agiter le peuple,
+avec des institutions déjà vieillies, à peine modifiées, et nullement
+appropriées aux besoins et aux idées de ce peuple, qu'ils ne connaissent
+pas et qui les connaît aussi peu.»
+
+Le _National_ dit: «Voyons-les donc, leurs belles institutions! Ah! ils
+nous parlent philosophie? que veulent-ils faire avec leur philosophie?
+Jean-Jacques a tout dit; Robespierre, tout essayé. Nous continuerons
+l'oeuvre de Rousseau et de Robespierre.»
+
+Nous disons: «Vous n'avez ni lu Rousseau, ni compris Robespierre, et
+cela parce que vous n'êtes pas philosophes, et que Robespierre et
+Rousseau étaient deux philosophes. Vous ne pourrez pas appliquer leur
+doctrine parce que vous ne savez ni ce que l'un a voulu dire, ni ce que
+l'autre a voulu faire. Vous croyez, par la guerre au dehors et la force
+au dedans, donner de la gloire à la France et à votre parti? Le peuple
+n'a pas besoin de gloire, il a besoin de bonheur et de vertu. Si cela
+ne peut s'acheter que par la guerre, il fera la guerre et vous prendra
+peut-être pour généraux, si vous faites vos preuves d'autre chose que
+de combattre le très petit combat à la plume; mais, tout en faisant la
+guerre, la France voudra des institutions, et ce n'est pas vous qui le
+ferez, vous en êtes incapables. Votre ignorance, votre inconséquence,
+votre violence et votre vanité, nous sont hautement manifestées par
+chaque ligne que vous écrivez, même sur les moindres matières. Qui donc
+fera ces lois? un Messie? nous n'y croyons pas. Des révélateurs? nous ne
+les avons pas vus apparaître. Nous? nous ne lisons pas dans l'avenir et
+ne savons pas quelle forme matérielle devra prendre la pensée humaine à
+un moment donné. Qui donc fera ces lois? Nous tous, le peuple d'abord,
+vous et nous, par-dessus le marché. Le moment inspirera les masses.
+
+Oui, disons-nous encore, les masses seront inspirées! Mais à quelle
+condition? à la condition d'être éclairées. Éclairées sur quoi? sur
+tout, sur la vérité, sur la justice, sur l'idée religieuse, sur
+l'égalité, la liberté et la fraternité, _sur les droits et sur les
+devoirs_, en un mot.
+
+Ici, entamez la discussion, si vous voulez; nous vous écouterons.
+Dites-nous où le droit finit, où le devoir commence, dites-nous quelle
+liberté aura l'individu et quelle autorité la société? quelle sera la
+politique, quelle sera la famille, quelles seront les répartitions du
+travail et du salaire, quelle sera la forme de la propriété? Discutez,
+examinez, posez, éclaircissez, émettez tous les principes, proclamez
+votre doctrine et votre foi sur tous ces points. Si vous possédez la
+vérité, nous serons à genoux devant vous. Si vous ne l'avez pas, mais
+que vous la cherchiez de bonne foi, nous vous estimerons et ne vous
+contredirons qu'avec le respect qu'on doit à ses frères.
+
+Mais, quoi! au lieu de chercher ces discussions dont les masses tiennent
+peut-être quelques solutions vagues (qui n'attendent pour s'éclaircir
+qu'un problème bien posé), au lieu de dire chaque jour au peuple les
+choses profondes qui doivent le faire méditer sur lui-même et de lui
+indiquer les principes d'où il tirera ses institutions, vous vous bornez
+à de vagues formules qui se contredisent les unes les autres et sur
+lesquelles vous ne voulez pas plus vous expliquer que des mages ou des
+oracles antiques? vous vous bornez à une guerre âcre et sans goût, sans
+esprit, sans discussion approfondie avec certains hommes et certaines
+choses? Il est possible qu'un journal de votre espèce soit nécessaire
+pour réveiller un peu la colère chez les mécontents et pour jeter
+quelque terreur dans l'âme des gouvernants; mais ce n'est qu'un
+instrument grossier. Qu'il fonctionne donc! Nous l'apprécions à sa juste
+valeur et nous tenons sur la réserve pour ne pas ébranler une des forces
+de l'opposition, qui n'en a pas de reste; mais ce n'est, à nos yeux
+comme aux yeux du peuple, qu'une force aveugle; et, quand ceux qui font
+jouer cette machine, cette catapulte informe, s'imaginent être à la fois
+et le peuple et l'armée, nous les renvoyons à leurs éléphants et à leurs
+pièces de bois, comme de vrais machinistes qu'ils sont. Vous dites à
+cela: «Un journal qui paraît tous les jours, et qui est exposé à
+toute la rigueur des lois de septembre, ne peut pas, comme un ouvrage
+philosophique de longue haleine, soulever des discussions sur le fond
+des choses; l'opposition de tous les instants, ne peut être qu'une
+guerre de _fait_ à _fait_.»
+
+A la bonne heure; mais, si vous êtes des hommes capables, les futurs
+représentants de la France, comme vous le prétendez, pourquoi ne
+faites-vous pas faire cette opposition, nécessaire mais grossière, par
+vos domestiques? Si vous ne vous fiez qu'à votre activité, à votre
+courage et à votre désintéressement (on vous accorde ces trois choses,
+et c'est beaucoup), eh bien! faites, mais ne niez pas qu'on puisse faire
+une critique plus sérieuse, plus pénétrante, portant au coeur des choses
+que vous ne faites qu'effleurer. Ne niez pas qu'on doive discuter la
+doctrine politique et l'appuyer sur les bases qui sont indispensables à
+toute société, l'unité de croyance. Au lieu de railler et de rejeter les
+idées fondamentales, encouragez-les, apportez les vôtres, si vous en
+avez, comme vous le dites; unissez-vous du moins par le coeur à ceux qui
+veulent travailler au temple, dont vous ne faites que le chemin de fer.
+
+Eh quoi! au lieu de cela, au lieu de les regarder comme vos frères, vous
+les raillez, vous les outragez, vous feignez de les dédaigner et de
+savoir mieux qu'eux ce que vous ne comprenez seulement pas! Eh bien! peu
+nous importe, et ce silence glacé de part et d'autre ne sera pas
+rompu par nous les premiers. Mais, le jour où vous manquerez de cette
+prudence, vous trouverez peut-être à qui parler. En attendant, vous êtes
+bien pleutres; car nous attaquons vos doctrines, nous nous en prenons à
+votre maître Carrel, nous interrogeons votre pensée d'il y a dix ans, et
+il n'y en a pas un de vous qui ait un mot à répondre. Ce prétendu dédain
+de la part de gens de votre force est bien comique en vérité, et ne
+peut pas nous offenser; mais il donne à croire que vous êtes de grands
+hypocrites et des ambitieux bien personnels, vous qui prenez tant
+d'ombrage de ce que vous appelez notre _concurrence_; vous qui
+dénoncez les autres journaux d'opposition dont vous craignez aussi la
+_concurrence_, comme n'ayant pas satisfait aux lois sur le timbre; vous
+qui ne vivez que de haine, de petitesse, d'envie et de morgue. Nous
+vous savons par coeur, et, si nous ne vous dénonçons pas à l'opinion
+publique, c'est parce que vous n'êtes pas assez forts pour faire
+beaucoup de mal, et parce qu'il y a bien autre chose à faire à cette
+heure que de s'occuper de vous.
+
+Cette boutade va te faire croire qu'il y a une guerre acharnée couvant
+dans nos coeurs contre le _National_ et sa _docte cabale_. Je puis te
+donner ma parole d'honneur que, depuis que je t'ai quitté, voici la
+première fois que j'en parle. Vivant au fond de mon cabinet, et ne
+voyant Leroux, qui travaille de même dans son coin, que quelques
+instants au bureau, pour nous entendre sur notre rédaction avec Viardot,
+et écrire quelques lettres d'administration intérieure, nous n'apprenons
+le mauvais vouloir et les petites menées du _National_ que pour rire
+un peu du _toupet_ avec lequel, partant de trois abonnés, et assurés
+seulement de trois rédacteurs (qui sont nous trois), exposés aux injures
+et à la fureur de tous les journaux, nous nous mettons en pleine
+mer sans nous soucier du lendemain. Nous nous sentons si forts de
+conviction, que, quand même personne ne nous écouterait, comme il ne
+s'agit ici ni d'argent ni de gloire, nous serions sûrs d'avoir fait
+notre devoir, obéi à une volonté intérieure qui nous enflamme, et laissé
+quelques vérités écrites qui mettront, un jour, quelques hommes sur la
+voie d'autres vérités.
+
+En arrangeant tout au plus mal, voilà ce qui peut nous arriver de pis,
+et c'est encore assez beau pour donner du courage. Aussi j'en ai plus
+que je ne m'en suis senti à aucune époque de ma vie, et j'éprouve
+un calme que n'altéreront pas, je te le promets, les _déclamations
+fougueuses_ que je viens de t'écrire contre ton _National_. Pourquoi me
+contiendrais-je avec toi quand il me prend fantaisie de jurer un peu?
+Cela soulage et ne prouve que l'ardeur avec laquelle je voudrais mettre
+la main sur ton coeur pour le disputer au diable. Quand, par hasard,
+dans la rue ou dans le salon de madame Marliani, où je mets le nez une
+fois par semaine, j'entends quelque hérésie contre ma foi, ou quelque
+cancan contre nos personnes, je n'en perds pas un point de mon ourlet,
+car j'ourle des mouchoirs à ces moments-là, et on ne me prendra pas par
+mes paroles avec les indifférents: à ceux-là, on parle par la voie de la
+presse; s'ils n'écoutent pas, qu'importe? Mais, puisque j'ai une nuit
+de disponible et que je ne la retrouverai peut-être pas d'ici à deux ou
+trois mois, j'en ai profité pour babiller avec foi, pour le dire que tu
+n'as pas le sens commun, quand tu dis: «Je suis un homme d'action; à
+quoi bon perdre le temps en réflexions?» C'est une grosse erreur, que de
+croire qu'il y a des hommes purement d'action, et des hommes purement
+de réflexion. Quel homme eut plus d'action que Napoléon? s'il n'eût pas
+fait de bonnes et profondes réflexions à la veille de chaque bataille,
+il n'en eût pas tant gagné. Il est vrai qu'il réfléchissait plus vite
+que nous; mais il n'en réfléchissait que davantage. Qu'est-ce qu'une
+action sans réflexion, sans méditation antérieure? Il y a un proverbe
+qui dit: _Où vont les chiens?_ Et tu sais qu'on a écrit et discuté avec
+une plaisante gravité, pour savoir si les chiens, en marchant devant
+eux, à droite, à gauche, avec cet air sérieux et affairé qui leur est
+propre, avaient un but, une idée, ou s'ils étaient mus par le hasard.
+
+Il est certain que pas même les animaux les plus stupides, pas même les
+polypes n'ont d'action sans but. Comment l'homme aurait-il une action
+quelconque sans une volonté, et une volonté sans une pensée, et une
+pensée sans un sentiment, et un sentiment sans une réflexion, et, par
+conséquent, une action sans le jeu de toutes ses facultés? Plus tu te
+poseras en homme d'action, plus tu affirmeras que la réflexion occupe
+en toi une grande part d'existence; à moins que tu ne fusses fou, ou
+le séide d'un parti qui dicte sans expliquer et qui commande sans
+convaincre. Non, cela n'est point: aucun parti, à l'heure où nous
+vivons, n'a de tels séides, et tu es l'homme le moins séide que je
+connaisse.
+
+Agis donc comme tu voudras dans la sphère d'activité présente où
+t'entraîne ce qu'on appelle l'opinion républicaine. Tu n'y feras pas
+un pas qui ne soit accompagné chez toi de doute et d'examen. Ainsi
+ne crains pas de lire de la philosophie. Tu verras qu'elle abrège
+singulièrement les irrésolutions. Quand elle est bonne et qu'elle
+pénètre, elle devient comme la table de Pythagore apprise par coeur. On
+n'a plus à supputer sur ses doigts; les lents calculs de l'expérience
+deviennent inutiles à répéter. Ils sont acquis a la mémoire, à l'ordre
+du cerveau, à la faculté de conclure. Il n'y a pas un seul homme tant
+soit peu complet et fort, et capable de prendre vite et bien un parti,
+de dominer un instant son individualité, là où il n'y a pas, comme dit
+le grand Diderot, _cette Minerve tout armée_ à l'entrée du cerveau.
+
+Tout ceci est pour te dire que tu me fais écrire là une lettre bien
+inutile pour ton instruction, puisqu'en lisant plus attentivement, et
+plutôt deux fois qu'une, les excellents et admirables articles de Leroux
+dans notre _Revue_, tu aurais trouvé la réponse même aux _pourquoi_ que
+tu m'adresses.
+
+Ensuite, si tu étais descendu dans ta propre réflexion avec une complète
+naïveté, tu te serais trouvé beaucoup plus grand (capable que tu es de
+pénétrer dans les profondeurs de la vérité) que tu ne crois l'être en
+disant: «Je ne suis qu'un homme d'action.» Un homme d'action, c'est
+Jacques Cherami, qui porte une lettre et ne sait pas pour quoi ni pour
+qui; ne te rapetisse pas. Tu as beaucoup rêvé, beaucoup senti; tu m'as
+dit, durant ces derniers temps que j'ai passés là-has, des choses trop
+remarquables comme grand sentiment de coeur et grande droiture d'esprit
+en politique, pour que je te croie un ouvrier de la vigne du seigneur
+Thomas, ce bon vigneron qui saurait si bien dire: _Adieu paniers,
+vendanges sont faites!_
+
+Bonsoir, cher ami; lis ma lettre à Fleury et à ta femme, si cela peut
+l'intéresser, mais à personne autre, je t'en prie; je serais désolée
+qu'on me crût occupée à cabaler contre le _National_, parce que je fais
+une _Revue_ qu'il ne veut pas annoncer. Dieu me garde de faire cette
+sale petite guerre du journalisme! je n'ai pas un mot à répondre à tous
+ceux qui me demandent: «Pourquoi le _National_ se sépare-t-il de vous?»
+Je leur dis que je n'en sais rien.--Silence donc là-dessus. Embrasse ta
+femme et tes enfants pour moi.
+
+Hélas! je crois que je t'écris pour tout l'hiver! Je n'ai pas le temps
+de causer et de me laisser aller. Écris-moi toujours; mais ne discutons
+plus, cela n'avance à rien. Si la _Revue_ t'embête, en fin de compte, ne
+va pas croire que je trouve mauvais que tu la _lâches_. Nous avons des
+abonnés et nous n'imposons rien, même à nos meilleurs amis. J'ai la
+certitude qu'un jour, on lira Leroux comme on lit le _Contrat social._
+C'est le mot de M. de Lamartine. Ainsi, si cela t'ennuie aujourd'hui,
+sois sûr que les plus grandes oeuvres de l'esprit humain en ont ennuyé
+bien d'autres qui n'étaient pas disposés à recevoir ces vérités dans
+le moment où elles ont retenti. Quelques années plus, tard, les uns
+rougissaient de n'avoir pas compris et goûté la chose des premiers.
+D'autres, plus sincères, disaient: «Ma foi, je n'y comprenais goutte
+d'abord, et puis j'ai été saisi, entraîné et pénétré.» Moi, je pourrais
+dire cela de Leroux précisément. Au temps de mon scepticisme, quand
+j'écrivais _Lélia_, la tête perdue de douleurs et de doutes sur toute
+chose, j'adorais la bonté, la simplicité, la science, la profondeur de
+Leroux; mais je n'étais pas convaincue. Je le regardais comme un homme
+dupe de sa vertu. J'en ai bien rappelé; car, si j'ai une goutte de vertu
+dans les veines, c'est à lui que je la dois, depuis cinq ans que
+je l'étudié, lui et ses oeuvres. Je te supplie de rire au nez des
+paltoquets qui viendront te faire des _Hélas_! sur son compte. Tu vois
+que je ne te traite pas en _paltoquet_, et que je le défends chaudement
+près de toi. Adieu encore. Aime-moi toujours un peu. Je suis très
+contente du moral de Jean[2], mais non de son physique: ses mains ont
+horreur de l'eau.
+
+Tu ne m'as pas dit un mot d'_Horace._ Pour cela, je te permets de n'en
+penser de bien ni aujourd'hui ni jamais. Tu sais que je ne tiens pas à
+mon _génie littéraire_. Si tu n'aimes pas ce roman, il faut ne pas te
+gêner de me le dire. Je voudrais te dédier quelque chose qui te plût, et
+je reporterais la dédicace au produit d'une meilleure inspiration.
+
+G.
+
+ [1] De la _Revue indépendante_.
+ [2] Domestique.
+
+
+
+
+CCXI
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Paris, 27 avril 1842.
+
+Mon enfant,
+
+Vous êtes un grand poète, le plus inspiré et le mieux doué parmi tous
+les beaux poètes prolétaires que nous avons vus surgir avec joie dans
+ces derniers temps. Vous pouvez être le plus grand poète de la France un
+jour, si la vanité, qui tue tous nos poètes bourgeois, n'approche pas de
+votre noble coeur, si vous gardez ce précieux trésor d'amour, de fierté
+et de bonté qui vous donne le génie.
+
+On s'efforcera de vous corrompre, n'en doutez pas; on vous fera des
+présents, on voudra vous pensionner, vous décorer peut-être, comme on
+l'a offert à un ouvrier écrivain de mes amis, qui a eu la prudence de
+deviner et de refuser. Le ministre de l'instruction publique, qui s'y
+connaît bien[1], a déjà _flairé_ en vous le vrai souffle, la redoutable
+puissance du poète. Si vous n'eussiez chanté que la mer et Désirée, la
+nature et l'amour, il ne vous eût pas envoyé une bibliothèque. Mais
+l'_Hiver aux riches_, la _Méditation sur les toits_, et d'autres
+élans sublimes de votre âme généreuse, lui ont fait ouvrir l'oreille.
+«Enchaînons-le par la louange et les bienfaits, s'est-il dit, afin qu'il
+ne chante plus que la vague et sa maîtresse.»
+
+Prenez donc garde, noble enfant du peuple! vous avez une mission plus
+grande peut-être que vous ne croyez. Résistez, souffrez; subissez la
+misère, l'obscurité, s'il le faut, plutôt que d'abandonner la cause
+sacrée de vos frères. C'est la cause de l'humanité, c'est le salut de
+l'avenir, auquel Dieu vous a ordonné de travailler, en vous donnant une
+si forte et si brûlante intelligence...
+
+Mais non! le fils du riche est de nature corruptible; l'enfant du peuple
+est plus fort, et son ambition vise plus haut qu'aux distinctions et aux
+amusements puérils du bien-être et de la vanité. Souvenez-vous, cher
+Poncy, du mouvement qui vous fit crier:
+
+ Pourquoi me brûles-tu, ma couronne d'épines?
+
+C'était un mouvement divin.
+
+Eh bien! beaucoup ont crié de même dans ce siècle de corruption et
+de faiblesse. On leur a donné de l'or et des honneurs; leur couronne
+d'épines a cessé de les brûler. Aussi ce ne sont pas là des Christs, et
+malgré le bruit qu'on fait autour d'eux, la postérité, les remettra à
+leur place.
+
+Faites-vous une place que la postérité vous confirme. Soyez le seul,
+parmi tous les grands poètes de notre temps, qui sache tenir sous ses
+pieds le démon de la vanité, comme l'archange Michel.
+
+Je ne veux pas altérer en vous la sainte reconnaissance que vous portez
+sans doute à l'auteur de votre préface; mais ce bon homme ne vous a pas
+compris Il a eu peur de vous. Il vous a donné de mauvais conseils et
+de pauvres louanges. Quand je parlerai de vous au public, j'espère en
+parler un peu mieux. Quand vous ferez un nouveau recueil, je vous prie
+de me prendre pour, votre éditeur et de me confier le soin de faire
+votre préface.
+
+Adieu; jamais mot ne fut d'un sens plus profond pour moi que celui-là,
+et jamais je ne l'ai dit avec plus d'émotion. A Dieu votre avenir, à
+Dieu votre vertu, à Dieu le salut de votre âme et de votre vraie
+gloire! que tout votre être et toute votre vie restent dans ses mains
+paternelles, afin que les hypocrites et les mystificateurs ne souillent
+pas son oeuvre.
+
+Si vous voulez m'écrire, bien que je sois ennemie par nature et par
+habitude du commerce épistolaire, je sens que j'aurai du bonheur à
+recevoir vos lettres et à y répondre. Je pars pour la campagne dans huit
+jours. Mon adresse sera: _La Châtre, département de l'Indre_, jusqu'à la
+fin d'août.
+
+Tout à vous.
+
+Votre morceau sur _le Forçat_ m'a fait pleurer. Quelle société! point
+d'expiation! point de réhabilitation! rien que le châtiment barbare!
+
+ [1] M. Villemain.
+
+
+
+
+CCXII
+
+A M. EDOUARD DE POMPÉRY, A PARIS
+
+ Paris, 20 avril 1842.
+
+Je vous dois mille remerciements, monsieur, pour l'appréciation
+généreuse et sympathique que vous avez faite de mes écrits dans la
+_Phalange_. Vous avez donné à mon talent beaucoup plus d'éloges qu'il
+n'en mérite; mais la droiture et l'élévation de votre coeur vous ont
+porté à cet excès de bienveillance envers moi, parce que vous ayez
+reconnu en moi la bonne intention. _Pax hominibus bonae voluntatis_,
+c'est ma devise, et le seul latin que je sache; mais, avec cette
+certitude au fond de l'âme, d'avoir toujours eu _la bonne intention_, je
+me suis consolée et des injustices d'autrui, et de mes propres défauts.
+
+Je viens maintenant vous prouver ma reconnaissance (mieux que par des
+phrases, selon moi), en vous demandant une grâce. C'est de lire le petit
+volume que je vous envoie et dans lequel vous trouverez, la révélation
+d'un prodigieux talent de poète. Si ce poète-maçon de vingt ans vous
+paraît, au premier coup d'oeil, procéder un peu à la façon de Victor
+Hugo, en faisant beaucoup d'arène ne jugez pas trop, vite et lisez tout.
+Vous verrez, une pièce intitulée _Méditation sur les toits_ qui est bien
+ingénieuse et bien belle. Une autre, intitulée _l'Hiver aux riches_, qui
+est forte de sentiments populaires. Et une appelée _le Forçat_, où la
+pitié est profonde sous l'expression de l'horreur et de l'effroi. Ce
+vers:
+
+ Si son âme pour moi devenait expansive!
+
+en dit _plus qu'il n'est gros_. Partout ailleurs, vous trouverez le
+sentiment d'un amour vrai et noble. Et puis de la peinture abondante,
+vigoureuse, souvent désordonnée à force d'être chaude de tons.
+
+Je suis sûre que vous voudrez encourager un talent si bien trempé, si
+sauvagement fort, et que vous en serez frappé comme je le suis. Bien que
+je ne connaisse ni le poète ni personne qui s'intéresse à lui, je veux
+faire quelques efforts pour le faire connaître et je commence par vous.
+Si vous voulez en parler dans la _Phalange_ et dans les autres journaux
+où vous écrivez, peut-être vous ferez un acte de justice, et trouverez à
+_lui_ donner de bons conseils afin qu'il comprenne où doit être l'_âme_
+de son talent, et l'emploi de son génie.
+
+Recevez encore l'expression, de ma gratitude bien sincère. Je sais que
+ce n'est pas à ma _personnalité_ que je la dois; car il n'en est pas de
+moins aimable et de moins attrayante. Mais je la dois à l'amour du vrai
+et du juste, qui établit entre nous des rapports plus certains et plus
+solides que ceux du monde et des conversations.
+
+Toute à vous.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CCXIII
+
+A MADEMOISELLE DE ROZIÈRES, A PARIS
+
+ Nohant, 9 mai 1842.
+
+Mignonne,
+
+Vite à l'ouvrage! Votre maître, le grand Chopin, a oublié (ce à quoi
+il tenait pourtant beaucoup) d'acheter un beau cadeau à Françoise, ma
+fidèle servante, qu'il adore, et il a bien raison.
+
+Il vous prie donc de lui envoyer, _tout de suite_, quatre aunes de
+dentelle haute de deux doigts au moins dans le prix de dix francs
+l'aune; de plus, un châle de ce que vous voudrez dans le prix de
+quarante francs. Nos paysannes portent ces châles en fichu, en faisant
+plusieurs plis retenus par une épingle sur la nuque, et en laissant
+descendre la pointe jusqu'au-dessous de la taille, et les côtés
+jusqu'au-dessus du coude, très croisés sur la poitrine. C'est donc
+plutôt un grand fichu qu'un châle, mais avec de la frange tout autour,
+quand elles sont en grande tenue. Il faut une bordure dans le dessin, ou
+un semis, ou encore un châle uni. Vous comprenez qu'une rayure en biais
+n'irait pas avec ce déploiement régulier sur le dos. Vous pouvez le
+prendre ou en soie ou en laine, peut-être en cachemire français léger.
+
+Quant à la couleur, comme Françoise porte le deuil toute sa vie en
+qualité de veuve berrichonne, il faut que ce soit un châle de deuil;
+mais le deuil de nos paysannes admet le gros bleu, le gris, le gros
+vert, le violet, le brun, le puce et le marron. Toutes les autres
+couleurs sont proscrites. Un seul point rouge serait une abomination.
+
+Voilà le superbe cadeau que vous demande votre _honoré maître_, avec
+un empressement digne de l'ardeur qu'il porte dans ses dons, et de
+l'impatience qu'il met dans les petites choses.
+
+Nous autres, Maurice et moi, qui sommes de grands philosophes, nous vous
+déclarons que, si vous ne nous envoyez pas _excessivement vite_ cinq
+billes de billard, nous vous écrirons un torrent d'injures, et nous
+mettrons Carillo[1] à feu et à sang. Nous avons trouvé notre billard
+desséché, les queues gelées, les billes écorchées, et tout l'attirail
+endommagé. Nous avons pris nos précautions pour beaucoup de choses; mais
+nous n'avions pas prévu que nos billes seraient marquées de la petite
+vérole. Il faut que les rats aient fait de beaux carambolages cet hiver.
+Ainsi, mademoiselle, faites-nous acheter cinq billes pour la _partie
+russe, deux blanches, une rouge, une jaune et une bleue_. Priez M. Gril
+de nous faire cette emplette, lui qui est un _fameux_ joueur de billard,
+puisqu'il m'a battue plusieurs fois. Dites-lui, pour sa gouverne, que le
+billard est grand, non pas énorme, mais assez grand, pour que les billes
+ne soient pas de la première petitesse, ni de la première grosseur. S'il
+pouvait, en même temps, nous acheter d'excellents procédés, il mettrait
+le comble à ses bienfaits. Je ne suis pas contente de ceux que j'ai
+emportés: ils sont trop durs. Je les ai pris chez Plenel, boulevard
+Saint-Martin; _avis_ pour n'y pas retourner. Mais, sur le même
+boulevard, il y a des marchands de billards à choisir.
+
+Tout le monde vous fait de tendres amitiés. Moi, je vous embrasse de
+toute mon âme, ma bonne petite fille. Je vous envoie un bon de cent
+francs pour nos emplettes, au cas que vous soyez, comme je suis presque
+toujours, sans le sou, à l'heure dite; c'est faire injure peut-être à
+votre esprit d'ordre; mais, quant à moi, j'y suis si habituée, que je
+n'en rougis plus.
+
+G.
+
+ [1] Le chien de mademoiselle de Rozières.
+
+
+
+
+CCXIV
+
+A MADAME MARLIANI, A PARIS
+
+ Nohant, 26 mai 1842.
+
+Vous êtes bien bonne et bien mignonne de m'écrire souvent. Ne vous
+lassez pas, chère amie, quand même je serais paresseuse, c'est-à-dire
+fatiguée; car, après avoir fait, chaque nuit, six heures de pieds de
+mouche, je suis bien aveuglée et bien roidie du bras droit pour écrire
+quelques lignes dans la journée. Pardonnez-moi quand je suis en retard,
+et sachez toujours bien que je pense à vous, que je parle de vous, et
+que je cause avec vous en rêve.
+
+Tout mon monde va bien. J'ai reçu votre lettre, jointe et collée par
+l'encre à celle de Leroux; c'était un bon jour pour moi de vous recevoir
+tous deux à la fois. J'aurais voulu me mettre sous la même enveloppe
+pour être plus avec vous. Le _vieux_ doit être content de moi à l'heure
+qu'il est. Il aura reçu mon envoi. J'ai reçu aussi le même jour des
+nouvelles de Pauline[1], qui devait chanter le _Barbier_ dans quatre ou
+cinq jours, ayant réussi à s'organiser tant bien que mal une troupe.
+Elle me paraît enchantée de l'Espagne, de la bonne réception qu'on lui
+a faite, du beau soleil et du mouvement dont elle avait besoin. Elle
+partira ensuite pour l'Andalousie et reviendra par Nohant.
+
+Que je suis donc heureuse pour vous de savoir le gros Manoël sur le
+point de vous revenir: le retrouverai-je à Paris à la fin d'août? je
+le voudrais bien. S'il retourne en Espagne auparavant, vous devriez
+le reconduire jusqu'à Nohant; de là, il reprendrait la malle-poste de
+Toulouse ou de Bordeaux à volonté. Promettez-moi d'y songer et d'y
+tâcher.
+
+Je suis tout émerveillée des gracieusetés du souverain d'Enrico; mais je
+défends à ce grand homme réhabilité de se laisser enivrer par la faveur
+royale: je le prie de rester à son métier et de ne plus songer à ses
+canons. C'était jadis un homme terrible, vous en avez fait une femme
+charmante. Il est beaucoup plus joli et plus heureux ainsi.
+
+Qu'est-ce que vous me dites, que Pététin est fâché de n'avoir pas été
+pris au sérieux par moi? Je le prends, au contraire, plus au sérieux
+qu'il ne voudrait. Je le prends pour un bon et excellent jeune homme
+qui veut faire le vieux chien, qui a la singulière manie de se faire
+grognon, misanthrope et sceptique, quand il a le coeur jeune et généreux
+en dépit de lui-même. Eh! mon Dieu, croit-il avoir le monopole des
+ennuis, des déceptions et des chagrins? Est-ce que nous n'avons pas
+battu tous ces chemins-là? est-ce que nous ne savons pas bien ce que
+c'est que la vie? Je le sais mieux que lui; j'ai six, huit ou dix ans
+de plus, et je sais bien aussi que, quand on n'est pas né sombre
+et haineux, on ne le devient pas, quel que soit le fardeau du mal
+personnel. J'ai tant souffert pour mon compte, que je ne m'effraye plus
+de voir souffrir. Mes idées ne sont plus à l'épouvante, à la plainte et
+à la compassion ardente. Je dis comme vous: «Plus loin, plus loin! ne
+nous arrêtons pas; allons au bout.»
+
+Et, depuis que je sens la main de la vieillesse s'étendre sur moi,
+je sens un calme, une espérance et une confiance en Dieu que je ne
+connaissais pas dans l'émotion de la jeunesse. Je trouve que Dieu est
+si bon, si bon de nous vieillir, de nous calmer et de nous ôter ces
+aiguillons de personnalité qui sont si âpres dans la jeunesse! Comment!
+nous nous plaignons de perdre quelque chose, quand nous gagnons tant,
+quand nos idées se redressent et s'étendent, quand notre coeur s'adoucit
+et s'élargit, et quand notre conscience, enfin victorieuse, peut
+regarder derrière elle et dire: «J'ai fait ma tâche, l'heure de la
+récompense approche!»
+
+Vous me comprenez, vous, chère amie. Je vous ai vue franchir cette
+planche où le pied des femmes tremble et trébuche; vous la passez
+gaiement, et vos soucis, quand vous en avez, ont une cause moins puérile
+que ces vains regrets d'un âge qui n'est plus à regretter dès qu'il est
+passé. Qu'ont-ils à se plaindre, ceux qui sont encore dans la vie que
+j'avais hier? Craignent-ils de ne pas vieillir? Est-ce que chaque phase
+de notre vie n'a pas ses forces, ses richesses, ses compensations? Il
+faut vivre comme on monte à cheval; être souple, ne pas contrarier la
+monture mal à propos, tenir la bride d'une main légère, courir quand le
+vent souffle et nous presse, aller au pas quand le soleil d'automne
+nous y invite. Dieu a bien fait les choses, et, lui aidant, les hommes
+arriveront à les comprendre.
+
+Voilà ce qui me passe par la tête en pensant à Pététin et à tant
+d'autres que je sais et qui passeront le torrent en disant: «Je le
+croyais plus furieux.»
+
+Bonsoir, ma bonne chérie. Mille tendresses à mon Gaston, et à vous mille
+caresses de coeur. Écrivez-moi.
+
+ [1] Pauline Viardot.
+
+
+
+
+CCXV
+
+A M. ANSELME PÉTÉTIN, A PARIS
+
+ Nohant, 30 mai 1842.
+
+Cher Gengiskan,
+
+Si vous êtes fâché contre moi, vous avez tort, je le pense. Je ne suis
+pas curieuse, ni désoeuvrée, ni taquine, quoi que vous en disiez. C'est
+vous qui êtes taquin: si vous voulez avoir bonne mémoire, vous vous
+rappellerez que c'est toujours vous qui m'avez attaquée, tantôt sur ma
+dureté de coeur à propos de bottes, tantôt sur mon égoïsme à propos de
+rien. Je ne me suis jamais défendue.
+
+Il m'est absolument indifférent d'être jugée froide. A l'âge que j'ai,
+ce n'est pas d'un mauvais goût, et mon amour-propre, sur ces choses-là,
+est peut-être plus accommodant que le vôtre; car vous m'avez dit,
+souvent des choses assez brutales à brûle-pourpoint et je ne m'en suis
+jamais fâchée. Je vous voyais les nerfs irrités et j'aimais mieux vous
+juger malade que _mauvais chien_.
+
+Peut-être aviez-vous des intentions hostiles en jetant toutes ces
+pierres dans mon jardin. Je ne le croyais pas et je vous répondais sans
+humeur; je le pense un peu à présent, en voyant que vous avez été blessé
+de réponses fort peu féroces selon moi, et qui convenaient plus à vos
+déclamations contre la Providence et la race humaine que de longues,
+âpres et inutiles discussions: vous vouliez peut-être les soulever entre
+nous; car vous attaquiez sans cesse les points les plus sensibles et
+les plus sacrés de nos croyances, sans charité aucune, et, peut-être
+pourrais-je dire, sans le moindre égard pour moi.
+
+Je faillis une ou deux fois m'y laisser prendre. Mais je me suis
+arrêtée, en voyant que vous n'étiez pas l'homme de vos théories et que
+votre coeur donnait un continuel démenti à vos blasphèmes. De la part
+d'un méchant, elles ne m'eussent pas laissée aussi calme; ou bien c'eût
+été le calme du mépris. Mais je me suis souvenue du noble et malheureux
+Alceste, et je vous ai simplement dit que vous étiez malade, en d'autres
+termes, misanthrope.
+
+C'est donc bien offensant? je ne le savais pas. Je me croyais autorisée
+à faire cette réflexion par l'espèce de dédain avec lequel vous débitiez
+vos hérésies à deux doigts de mon nez. J'ai eu la bêtise de croire
+que c'était de l'abandon de votre part; mais ce n'était pas chez vous
+affaire de confiance et vous ne m'autorisiez pas, dites-vous, à vous
+plaindre. Eh bien! mon vieux, je m'en abstiendrai devant vous, et, quand
+madame Marliani viendra me parler de vous, je la prierai de ne pas vous
+redire mon opinion sur votre maladie. Je ne sais pourquoi elle l'a fait,
+je ne l'y avais pas autorisée.
+
+Je ne me souviens pas de ce que je lui ai écrit; ce n'était pas une
+_réponse_ à votre attaque, comme vous le pensez. Je ne croyais pas que
+vous l'eussiez chargée de me faire le reproche que j'ai repoussé. Quoi
+qu'elle vous ait répété de ma lettre, je ne crains pas qu'elle vous
+offense, à moins que vous ne soyez fou; car je suis sûre de n'avoir
+jamais eu ni un mauvais sentiment, ni une mauvaise pensée à votre égard.
+
+Maintenant, si vous continuez à m'en vouloir, tant pis pour vous! vous
+manquerez à la raison et à la justice. Vous me donnez une leçon un peu
+rêche. Elle ne me pique point, parce que je ne la mérite pas. Vous me
+croyez dure parce que je ne suis pas coquette. Je ne répondrai pas,
+parce que c'est toujours une sotte chose de se laisser aller à parler
+de soi. Ceux qui out besoin de cela pour nous connaître ne nous aiment
+point, et ceux qui nous aiment nous devinent. Je ne vous reproche pas
+l'espèce d'antipathie qui, malgré plusieurs choses aimables, perce dans
+votre lettre. Vous faites profession de haïr Dieu d'abord et ensuite
+tous les hommes; je serais bien vaine de vouloir être exceptée, et vous
+ne vous trompez guère en disant que je ne vaux pas mieux que le premier
+venu.
+
+Je me défends seulement d'avoir été mauvaise pour vous. Mes paroles
+n'ont même pas pu être dures, puisque mon intention ne l'était pas.
+Votre lettre me prouve que vous êtes encore plus _malade_ que je ne le
+pensais, soit dit, _sans vous offenser_, pour la _dernière_ fois.
+Vous me faites même un peu l'effet de friser l'hypocondrie; vous êtes
+heureusement assez jeune pour la combattre et vous en distraire. Vieux,
+vous en serez guéri par la force des choses. La jeunesse a un sentiment
+très âpre de personnalité, orgueilleuse dans le triomphe, amère et
+colère dans la chute, douloureuse dans l'inaction. Cela est bien; car,
+sans cela, elle n'agirait pas; quand l'âge de l'action est passé, la
+personnalité s'efface, et l'on se console d'avoir trop ou trop peu agi,
+quand on peut se dire qu'on a fait de son mieux, que l'action nous a
+emporté ou que l'inaction nous a surmonté par la force des circonstances
+extérieures, indépendantes de notre volonté.
+
+On se réconcilie alors avec soi-même, on se soumet au jugement des
+hommes et à la volonté de Dieu; c'est alors qu'on cesse d'être personnel
+et que la vie des autres reprend, à nos yeux, sa véritable importance,
+son effet salutaire et doux. Il est vrai que, pour arriver en
+vieillissant à cet oubli de l'individualisme excessif, qui est le
+stimulant et le tourment de la jeunesse, il faut pouvoir se rappeler
+qu'on a été très sincère, et très ferme dans ses bonnes intentions.
+
+Donc, quand je dis que vous serez tranquille sur vos vieux jours, je
+ne vous fais pas d'insulte et je ne traite pas avec mépris votre mal
+présent. Je ne crois pas à l'heureuse vieillesse des vilaines gens. Je
+pense, au contraire, que leur âme va toujours s'aigrissant et que leur
+enfer est en ce monde. Vous me direz que le monde n'est peuplé que de
+ces gens-là. Eh! mon Dieu, je l'ai cru, je l'ai dit de même, tant qu'il
+a été en leur pouvoir de me faire souffrir. Et pourquoi avaient-ils
+ce pouvoir? c'est que je le leur donnais par la susceptibilité de mon
+amour-propre. Je ne pensais qu'à me battre avec eux, et guère à les
+plaindre; la pitié vient quand l'orgueil s'en va, elle change le point
+de vue, et, si elle rend parfois plus triste encore, c'est une tristesse
+douce et où l'espérance vient trouver place. N'allez pas me croire
+douce, bonne et tendre pour avoir pensé et dit cela. C'est encore chez
+moi à l'état de découverte, et, dans la pratique, je ne vaux encore
+rien; j'attends avec impatience qu'il ne me reste pas un cheveu noir sur
+la tête. Alors, j'en suis sure, je n'aurai plus un sentiment injuste
+dans le coeur; je verrai les hommes non méchants, mais ignorants et
+faibles, en réalité, comme je les aperçois déjà par la théorie. Et vous
+aussi, vous les verrez tels, et tout ce qui vous paraît absurde dans mon
+optimisme, vous l'aurez trouvé vous-même, et reconnu vrai.
+
+Votre jeunesse furibonde et hautaine me rappelle la mienne, et vous ne
+pouvez inventer aucun blasphème nouveau pour moi. Si je vous racontais
+jusqu'où j'ai poussé la haine de toute chose et l'horreur de la vie,
+j'aurais l'air de vous faire des romans.
+
+J'avais un ami, un vrai Pylade qui m'a surnommé son Oreste, pour m'avoir
+vue aux prises avec les Euménides, et pourtant je n'avais tué ni père ni
+mère. Il avait bien raison de ne me pas prendre au sérieux; car je me
+rêvais aussi méchante que les autres hommes, horriblement méchants à mes
+yeux. Il avait coutume de me dire: «Tu es malade, bien malade!» C'est
+peut-être à force de m'entendre répéter ce mot, qu'il m'est venu sur
+les lèvres, en vous voyant dans vos accès. Je n'y ai pas mis plus
+d'insolence que ne le faisait mon pauvre Pylade, le plus calme et le
+plus patient des hommes! Vous me direz que je n'ai pas l'honneur d'être
+votre Pylade. Je voudrais pouvoir être celui de tous les hommes qui
+souffrent et leur faire le bien que mon ami m'a fait.
+
+Vous direz encore que cette amitié universelle est la preuve de mon
+mauvais coeur. Il se peut, mais je ne le savais pas; qu'elle vous irrite
+et vous offense, au lieu de vous calmer, je vous en garderai votre
+part, et, pour vous la prouver, puisque c'est le moyen, je ne vous
+la témoignerai pas davantage. Sur ce, ô commandeur des non-croyants!
+pardonnez-moi, ne me tuez pas en duel, et remettez dans votre poche un
+de vos sujets de chagrin les plus mal fondés. Charlotte, qui vous aime,
+a cru bien faire en vous parlant de moi. Elle s'est trompée, ne l'agitez
+pas avec cela. Je ne lui en parlerai seulement pas. Elle a eu de bonnes
+intentions; car, elle, elle a un coeur affectueux, vous ne pouvez pas le
+nier.
+
+Maurice vous remercie de votre bon souvenir. Nous travaillons et
+cultivons Euripide, Eschyle et Sophocle pour le quart d'heure, dans des
+traductions sans doute fort plates, mais qui nous laissent encore voir
+que ces gens-là avaient quelque talent pour leur temps, comme on dirait
+à la cour.
+
+Moi, je m'occupe à avoir mal à la tête et aux yeux. Je ne sais si vous
+pourrez me lire. J'aurais mieux fait, pour ma santé, d'avoir le coeur de
+rocher dont vous me gratifiez, de vous laisser grogner tout votre saoul,
+que de m'endommager le nerf optique à vous répondre si longuement.
+
+Pardieu! je suis bien bête, et je devrais avoir les profits de
+l'égoïsme, puisque j'en ai les honneurs.
+
+Toute à vous.
+
+G.S.
+
+
+
+
+CCXVI
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 23 juin 1842.
+
+Mon cher Poncy,
+
+Je ne vous écris qu'un mot, en attendant que je puisse vous écrire
+davantage. J'ai, depuis six semaines, d'affreuses douleurs dans la tête,
+produites par l'effet de la lumière _sur les yeux_. J'ai une peine bien
+grande à fournir mon travail à la _Revue indépendante_, et, quatre ou
+cinq jours par semaine, je suis forcée de m'enfermer dans l'obscurité
+comme une chauve-souris; je vois alors le soleil et la nature par les
+yeux de l'esprit et par la mémoire; car, pour les yeux du corps,
+ils sont condamnés à l'inaction, ce qui m'attriste et m'ennuie
+prodigieusement.
+
+Je recevrai avec grand plaisir M. Paul Gaymard, voilà ce que je voulais
+vous répondre sans tarder.
+
+Et puis, maintenant, je vous dis bien vite que j'ai reçu vos deux
+lettres; que vos poésies sont toujours belles et grandes; que votre
+_Fête de l'Ascension_ est une promesse bien sainte et bien solennelle de
+ne jamais briser la coupe fraternelle où vous buvez, avec les hommes de
+la forte race, le courage et la douleur.
+
+Faites beaucoup de poésies de ce genre, afin qu'elles aillent au coeur
+du peuple et que la grande voix que le ciel vous a donnée pour chanter
+au bord de la mer ne meure pas sur les rochers, comme celle de la _Harpe
+des tempêtes_. Prenez dans vos robustes mains la harpe de l'humanité et
+qu'elle vibre comme on n'a pas encore su la faire vibrer. Vous avez un
+grand pas à faire (littérairement parlant) _pour associer vos grandes
+peintures de la nature sauvage avec la pensée et le sentiment humain_.
+Réfléchissez à ce que je souligne ici. Tout l'avenir, toute la mission
+de votre génie sont dans ces deux lignes. C'est peut-être une mauvaise
+formule de ce que je veux exprimer; mais c'est celle qui me vient dans
+ce moment, et, telle qu'elle est, c'est le résumé de mes impressions et
+de mes réflexions sur vous. Méditez-la, et, si elle vous suffit pour
+comprendre ce que j'attends de vos efforts, donnez-m'en vous-même
+l'explication et le développement dans votre réponse. C'est peut-être
+une énigme que je vous propose. Eh bien, c'est un travail pour votre
+intelligence. Si vous n'entendez pas la solution comme je l'entends,
+rappelez-moi ma formule, et je vous la développerai de mon côté dans
+ma prochaine lettre. Au reste, la difficulté que je vous propose,
+_d'associer_ (en d'autres termes) _le sentiment artistique et
+pittoresque avec le sentiment humain et moral_, vous l'avez
+instinctivement résolue d'une manière admirable en plusieurs endroits
+de vos poésies. Dans toutes celles où vous parlez de vous et de votre
+métier, vous sentez profondément que, si l'on a du plaisir avoir en vous
+l'individu parce qu'il est particulièrement doué, on en a encore plus à
+le voir maçon, prolétaire, travailleur. Et pourquoi? c'est parce qu'un
+individu qui se pose en poète, en artiste pur, en _Olympie_, comme la
+plupart de nos grands hommes bourgeois et aristocrates, nous fatigue
+bien vite de sa personnalité. Les délires, les joies et les souffrances
+de son orgueil, la jalousie de ses rivaux, les calomnies de ses ennemis,
+les insultes de là critique: que nous importent toutes ces choses
+dont ils nous entretiennent, avec leur comparaison des chênes et des
+champignons vénéneux poussés sur leur racine?--comparaison ingénieuse,
+mais qui nous fait sourire parce que nous y voyons percer la vanité de
+l'homme isolé, et que les hommes ne s'intéressent réellement à un homme
+qu'autant que cet homme s'intéresse à l'humanité. Ses souffrances ne
+trouvent d'intérêt et de sympathie qu'autant qu'elles sont subies pour
+l'humanité. Son martyre n'a de grandeur que lorsqu'il ressemble à
+celui du Christ; vous le savez, vous le sentez, vous l'avez dit. Voilà
+pourquoi votre couronne d'épines vous a été posée sur le front. C'est
+afin que chacune de ces épines brûlantes fit entrer dans votre front
+puissant une des souffrances et le sentiment d'une des injustices que
+subit l'humanité. Et l'humanité qui souffre, ce n'est pas nous, les
+hommes de lettres; ce n'est pas moi, qui ne connais (malheureusement
+pour moi peut-être) ni la faim ni la misère; ce n'est pas même vous, mon
+cher poète, qui trouverez dans votre gloire et dans la reconnaissance
+de vos frères, une haute récompense de vos maux personnels; c'est le
+peuple, le peuple ignorant, le peuple abandonné, plein de fougueuses
+passions qu'on excite dans un mauvais sens, ou qu'on refoule, sans
+respect de cette force que Dieu ne lui a pourtant pas donnée pour rien.
+C'est le peuple livré à tous les maux du corps et de l'âme, sans prêtres
+d'une vraie religion; sans compassion et sans respect de la part de ces
+classes éclairées (jusqu'à ce jour), qui mériteraient de retomber dans
+l'abrutissement, si Dieu n'était pas tout pitié, tout patience et tout
+pardon.
+
+Me voilà un peu loin de la concision que je me promettais en commençant
+ma lettre, et je crains que vous n'ayez autant de peine à déchiffrer mon
+écriture que moi à la voir. N'importe, je ne veux pas laisser mon idée
+trop incomplète. Je vous disais donc que vous aviez résolu la difficulté
+toutes les fois que vous avez parlé du travail. Maintenant il faut
+marier partout la grande peinture extérieure à l'idée même de votre
+poésie. Il faut faire des _marines_: elles sont trop belles pour que
+je veuille vous en empêcher; mais il faut, sans sacrifier la peinture,
+féconder par la comparaison ces belles pièces de poésie si fortes et si
+colorées. Vous avez rencontré parfois l'idée; mais je ne trouve pas
+que vous en ayez tiré tout le parti suffisant. Ainsi la plupart de vos
+_marines_ sont trop de _l'art pour l'art_, comme disent nos artistes
+sans coeur. Je voudrais que cette impitoyable mer, que vous connaissez
+et que vous montrez si bien, fût plus personnifiée, plus significative,
+et que, par un de ces miracles de la poésie que je ne puis vous
+indiquer, mais qu'il vous est donné de trouver, les émotions qu'elle
+vous inspire, la terreur et l'admiration, fussent liées à des sentiments
+toujours humains et profonds. Enfin il faut ne parler aux yeux de
+l'imagination que pour pénétrer dans l'âme plus avant que par le
+raisonnement. Pourquoi cette éternelle colère des éléments? cette lutte
+entre le ciel et l'abîme, le règne du soleil qui pacifie tout; pourquoi
+la rage, la force, la beauté, le calme? Ne sont-ce pas là des symboles,
+des images en rapport avec nos rages intérieures, et le calme n'est-il
+pas une des figures de la Divinité? Voyez Homère! comme il touche à la
+nature! il est plus romantique que tous nos modernes; et pourtant cette
+nature si bien sentie et si bien dépeinte n'est qu'un inépuisable
+arsenal où il trouve des comparaisons pour animer et colorer les actes
+de la vie divine et humaine. Tout le secret de la poésie, tous ses
+prodiges sont là. Vous l'avez senti dans la _Barque échouée_, dans la
+_Fumée qui monte des toits_, etc. Je voudrais que vous le sentissiez
+dans toutes les pièces que vous faites; c'est par là qu'elles seraient
+complètes, profondes, et que l'impression en serait ineffaçable. Hugo a
+senti cela quelquefois; mais son âme n'est pas assez morale pour l'avoir
+senti tout à fait et à propos. C'est parce que son coeur manque de
+flamme que sa muse manque de goût. L'oiseau chante pour chanter, dit-on.
+J'en doute.
+
+Il chante ses amours et son bonheur, et c'est par là qu'il est en
+rapport avec la nature. Mais l'homme a plus à faire, et le poète ne
+chante que pour émouvoir et faire penser.
+
+J'espère qu'en voilà assez pour une aveugle. Je crains que mon écriture
+ne vous communique ma cécité.
+
+Adieu, cher Poncy. Suppléez par votre intelligence à tout ce que je vous
+dis si mal et si obscurément. Solange et Maurice vous lisent et vous
+aiment. Maurice a presque votre âge, je crois. Il a dix-neuf ans; c'est
+un peintre. Il est doux, laborieux, calme comme la mer la plus calme.
+Solange a quatorze ans; elle est grande, belle et fière. C'est une
+créature indomptable et une intelligence supérieure, avec une paresse
+dont on n'a pas d'idée. Elle peut tout et ne veut rien. Son avenir est
+un mystère, un soleil sous les nuages. Le sentiment de l'indépendance et
+de l'égalité des droits, malgré ses instincts de domination, n'est que
+trop développé en elle. Il faudra voir comment elle l'entendra et ce
+qu'elle fera de sa puissance. Elle est très flattée de votre envoi et
+l'a collé clans son album avec les autographes les plus illustres.
+
+Avez-vous un numéro de la _Ruche populaire_ où mon ami Vinçard rend
+compte de vos _Marines_? Le _Progrès du Pas-de-Calais_, rédigé par mon
+ami Degeorge, doit avoir fait aussi un article. Enfin, la _Phalange_
+m'en a promis un. Si vous n'êtes pas à même de vous procurer ces
+journaux, dites-le-moi, je vous les ferai envoyer; J'ai écrit à mon
+éditeur Perretin de vous faire passer un exemplaire d'_Indiana_, et un
+de tous ceux de la nouvelle édition, à mesure qu'ils paraîtront.
+
+Quant aux vers que vous m'adressez, je les garde pour moi jusqu'à nouvel
+ordre. J'y suis sensible et j'en suis fière. Mais il ne faut pas les
+publier dans le prochain recueil; cela me gênerait pour le pousser
+comme je veux le faire. J'aurais l'air de vous gouter parce que vous
+me louez... Les sots n'y verraient pas autre chose, et diraient que je
+travaille à m'élever des autels. Cela ferait tort à votre succès, si on
+peut appeler succès la voix des journaux. Mais, toute mauvaise qu'elle
+est, il la faut jusqu'à un certain point.
+
+Adieu encore, et à vous de coeur.
+
+Ne vous donnez pas la peine de recopier les vers que vous m'avez
+envoyés. Je ne les égare pas, et, si je vous demande des changements
+et des corrections, à ceux-là et aux autres, vous aurez bien assez
+d'ouvrage. Ne vous fatiguez donc pas à écrire plus qu'il ne faut. Je lis
+parfaitement bien votre écriture. Si je suis sévère pour le fond, il
+faudra que vous soyez courageux et patient. Il ne s'agit pas de faire
+un second volume aussi bon que le premier. En poésie, qui n'avance pas
+recule. Il faut faire beaucoup mieux. Je ne vous ai pas parlé des taches
+et des négligences de votre premier volume. Il y avait tant à admirer et
+tant à s'étonner, que je n'ai pas trouvé de place dans mon esprit
+pour la critique. Mais il faut que le second volume n'ait pas ces
+incorrections. Il faut passer maître avant peu. Ménagez votre santé
+pourtant, mon pauvre enfant, et ne vous pressez pas. Quand vous n'êtes
+pas en train, reposez-vous et ne faites pas fonctionner le corps et
+l'esprit à la fois, au delà de vos forces. Vous avez bien le temps, vous
+êtes tout jeune, et nous nous usons tous trop vite. N'écrivez que quand
+l'inspiration vous possède et vous presse.
+
+
+
+
+CCXVII
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 24 août 1842
+
+Mon cher poète,
+
+J'ai trouvé vos deux lettres au retour d'un voyage que je viens de faire
+à Paris, pour mes affaires, c'est-à-dire pour celles de notre _Revue_.
+Je suis toujours malade, et mes yeux me refusent le service. Ne croyez
+donc pas, si je ne vous réponds pas exactement, qu'il y ait de ma faute.
+Mon travail même est sans cesse interrompu et repris avec de pénibles
+efforts souvent infructueux.
+
+Je crois qu'à certains égards, vous avez progressé. Vos idées
+s'enchaînent, se symbolisent et se complètent mieux. Mais je veux vous
+avertir avec la franchise et l'autorité maternelles que vous voulez
+bien m'accorder: vous négligez la forme et l'expression, au lieu de les
+corriger. Je ne vous ai pas fait de reproche pour votre volume imprimé,
+je n'ai fait d'attention sérieuse qu'à l'inspiration extraordinaire et
+à l'innéité, l'abondance de talent, qui s'y révèlent à chaque page. Je
+savais bien qu'à chaque page il y avait ou une incorrection de langage
+ou une métaphore manquant de justesse, ou un trait dont le goût n'était
+pas pur. Si vous voulez faire une seconde publication ayant les mêmes
+qualités et les mêmes défauts que la première, vous le pouvez. Je suis à
+votre service pour m'en occuper avec autant de zèle et de dévouement
+que s'il s'agissait de votre chef-d'oeuvre. Mais, si vous écoutez
+les conseils de mon amitié sérieuse et sévère, vous ne publierez vos
+nouvelles poésies que lorsque vous y reconnaîtrez vous-même plus de
+qualités et moins de défauts que dans les premières.
+
+Vous êtes si jeune, qu'il ne vous est pas permis de ne pas faire chaque
+année un progrès sensible. Or, je trouve, dans les pièces que vous
+m'avez envoyées, plus de qualités, il est vrai, mais aussi plus de
+défauts que dans votre volume. Je ne m'en étonne pas, et même je
+vous dirai que je m'y attendais. C'est une phase inévitable de la
+transformation qui se fait dans l'esprit d'un poète comme d'un artiste.
+J'étudie ces phases dans la peinture que fait mon fils, et je les ai
+étudiées sur moi-même dans ma jeunesse. Tant qu'on est dans l'heureux
+âge de progresser, on perd à chaque instant d'un côté ce qu'on gagne
+de l'autre. De ce que cela est inévitable, il n'en faut pas moins
+s'observer, s'efforcer, s'examiner et se corriger. Dans la peinture, on
+étudie les grands modèles. Dans la littérature, il en faut faire autant.
+Je voudrais que vous prissiez du repos pour quelque temps, puisque
+vous-même, au milieu de vos fatigues et de vos chagrins domestiques,
+vous en sentez le besoin. Il faudra lire beaucoup d'ancienne
+littérature, du Corneille, du Bossuet, du Jean-Jacques Rousseau; même
+du Boileau comme antidote à un certain débordement d'expressions et de
+métaphores romantiques dont on abuse aujourd'hui, et dont vous abusez
+souvent.
+
+Je ne veux pas que vous vous effaciez, que vous cessiez d'être moderne
+et romantique pour vous faire classique et ancien. Mais il n'y a pas de
+danger que cela vous arrive. Vous êtes riche à revendre, et il ne s'agit
+plus que de savoir choisir et ordonner vos richesses. Comme jeune homme
+et poète ardent, vous manquez souvent de goût: cette chose si fine,
+qu'elle est indéfinissable, que je ne pourrais jamais vous dire en quoi
+elle consiste, et que, sans elle, pourtant, il n'y a point d'art ni de
+vraie poésie. Si vous n'en aviez pas du tout, je n'essayerais pas de
+vous conseiller d'en avoir: ce serait bien inutile; mais c'est parce
+que vous en avez beaucoup et grandement que je vous avertis de penser
+maintenant au triage. Je vous détaillerais bien, vers par vers, vos
+succès et vos chutes en ce genre. Ainsi, les quatre vers qui terminent
+l'_Échappée_ _de mer_ sont une comparaison extrêmement hardie, et
+cependant juste, heureuse et belle. Mais quand, par un néologisme
+audacieux, vous faites le verbe _zigzaguer_, vous ne réussissez
+qu'à peindre aux yeux vivement une chose matérielle, et, au lieu de
+l'embellir par l'expression (ce qui est le devoir inexorable de la
+poésie), vous la rabaissez à un terme vulgaire et incorrect, vous
+manquez au goût. Vous peignez un spectacle grandiose: ne cessez pas
+d'être grandiose; vous voulez dire naïvement une chose naïve: soyez
+naïf. _Zigzaguer_ n'est ni l'un ni l'autre. Si je vous analysais vos
+vers un par un, je vous ennuierais, je vous effrayerais peut-être, et
+mon avis n'est pas qu'on reprenne un travail mot à mot pour le refaire
+péniblement. Il vaut mieux passer à un autre et s'observer en le
+faisant. Vous auriez même près de vous un conseil assidu et sévère,
+qu'il vous fatiguerait, et glacerait peut-être votre inspiration. Je
+ne veux faire ce triste métier avec vous que quand vous serez résolu à
+imprimer. Alors vous m'enverrez le tout, et, si vous le voulez, je ferai
+le travail d'élaguer et d'indiquer à un nouvel examen de vous ce qui ne
+me paraîtra pas bien. Mais, dans l'état de fatigue et d'agitation
+où vous êtes, le plus sage serait de travailler moins souvent et
+d'apprendre davantage. Je vous blâme beaucoup d'avoir une correspondance
+qui vous prend du temps. Je n'en ai pas, moi. Une fois par mois; j'écris
+une douzaine de lettres, tant pour mes amis que pour mes affaires, et je
+reçois au moins cent lettres par mois.
+
+Mais elles sont le fait de l'oisiveté, de la curiosité et de la vanité.
+Je n'ai garde d'y répondre, quand je n'y vois aucune utilité pour moi ou
+pour les autres. Cela me fait des ennemis. Je m'y résigne, ne pouvant
+l'éviter et n'ayant pas le moyen de payer une secrétaire pour la
+satisfaction d'autrui. Vous avez mieux à faire, mon cher enfant, que de
+gaspiller votre temps si rare, et vos forces si nécessaires, à de menues
+expansions de banale correspondance où l'on est toujours poussé par le
+besoin de parler de soi. Quand vous avez une heure de reste le soir,
+lisez donc de bons vers et de bonne prose, et, sans vous attacher à
+imiter aucun auteur, vous prendrez, sans vous en apercevoir, l'habitude
+d'un goût plus sévère et d'une pureté de forme plus soutenue.
+
+Quant aux lettres que vous m'écrivez, mon cher poète, et que je reçois
+toujours avec un vrai plaisir, ne vous demandez pas si elles sont bien
+écrites. Elles le sont. Votre coeur y parle, et le _lecteur_ n'y cherche
+pas autre chose.
+
+Si vous avez le courage de faire ce que je vous dis, avant peu de mois,
+vous vous réveillerez un beau jour ayant beaucoup acquis, et, sans vous
+en rendre compte peut-être, vous aurez trouvé des formes irréprochables
+pour rendre vos pensées nobles et chaleureuses.
+
+Mais le travail, la maladie, la misère, me direz-vous? Oh! je sais bien
+ce que c'est. Si vous comptez vivre de votre plume, et progresser en
+même temps, je vous dirai que c'est trop pour commencer, et qu'il faut
+vous résigner, pendant quelques années encore, à choisir entre le profit
+et le progrès du talent. Si vous étiez malade tout à fait et dans
+l'impossibilité de travailler des bras, j'espère que vous seriez assez
+bon fils pour me le dire et ne pas rougir d'un service, si tant est
+qu'on puisse appeler service un moment d'aide si doux à l'ami qui peut
+le procurer.
+
+Vous avez bien fait de repousser du pied l'or dont vous me parlez, si
+c'était de cet or de mauvais aloi que nous savons bien et qui souille
+le coeur et la main. Mais l'aide d'un coeur ami, c'est autre chose.
+J'espère que vous le comprendrez comme moi.
+
+Adieu, mon cher Poncy. Du courage! croyez qu'il m'en faut beaucoup pour
+vous sermonner comme je fais.
+
+A vous, de coeur.
+
+J'ai encore un mot à vous dire. Ne montrez jamais mes lettres qu'à votre
+mère, à votre femme, ou à votre meilleur ami. C'est une sauvagerie et
+une manie que j'ai au plus haut degré. L'idée que je n'écris pas pour la
+personne seule à qui j'écris, ou pour ceux qui l'aiment complètement, me
+glacerait sur-le-champ le coeur et la main. Chacun a son défaut. Le mien
+est une misanthropie d'habitudes extérieures, quoique, au fond, je n'aie
+guère d'autre passion maintenant que l'amour de mes semblables; mais ma
+personnalité n'a que faire dans les faibles services que mon coeur et ma
+foi peuvent rendre en ce monde.
+
+Quelques-uns m'ont fait beaucoup de peine sans le savoir, en parlant et
+en écrivant sur ma personne, mes _faits_ et _gestes_, même en bien et
+avec bonne intention. Respectez la maladie d'esprit de celle que vous
+appelez votre mère.
+
+
+
+
+CCXVIII
+
+A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE,
+A ANGERS
+
+ Nohant, 23 août 1842
+
+Mademoiselle,
+
+J'ai reçu à Paris, où je viens de passer quelques jours, la lettre que
+vous m'avez fait l'honneur de m'écrire il y a deux mois. Je répondrais
+mal à la confiance dont vous m'honorez si je n'essayais pas de vous dire
+mon opinion sur votre situation présente. Cependant, je suis un bien
+mauvais juge en pareille matière, et je n'ai point du tout le sens de la
+vie pratique. Je vous prie donc de regarder le jugement très bref que
+je vais vous soumettre comme une synthèse d'où je ne puis redescendre à
+l'analyse, parce que les détails de l'existence ne se présentent à moi
+que comme des romans plus ou moins malheureux et dont la conclusion ne
+se rapporte qu'à une maxime générale: changer la société de fond en
+comble.
+
+Je trouve la société livrée au plus affreux désordre, et, entre toutes
+les iniquités que je lui vois consacrer, je regarde, en première ligne,
+les rapports de l'homme avec la femme établis d'une manière injuste et
+absurde. Je ne puis donc conseiller à personne un mariage sanctionné par
+une loi civile qui consacre la dépendance, l'infériorité et la nullité
+sociale de la femme. J'ai passé dix ans à réfléchir là-dessus, et, après
+m'être demandé pourquoi tous les amours de ce monde, légitimés ou non
+légitimés par la société, étaient tous plus ou moins malheureux, quelles
+que fussent les qualités et les vertus des âmes ainsi associées, je me
+suis convaincue de l'impossibilité radicale de ce parfait bonheur,
+idéal de l'amour, dans des conditions d'inégalité, d'infériorité et de
+dépendance d'un sexe vis-à-vis de l'autre. Que ce soit la loi, que
+ce soit la morale reconnue généralement, que ce soit l'opinion ou le
+préjugé, la femme, en se donnant à l'homme, est nécessairement ou
+enchaînée ou coupable.
+
+Maintenant, vous me demandez si vous serez heureuse par l'amour et le
+mariage. Vous ne le serez ni par l'un ni par l'autre, j'en suis bien
+convaincue. Mais; si vous me demandez dans quelles conditions autres je
+place le bonheur de la femme, je vous répondrai que, ne pouvant refaire
+la société, et sachant bien qu'elle durera plus que notre courte
+apparition actuelle en ce monde, je la place dans un avenir auquel
+je crois fermement et où nous reviendrons à la vie humaine dans des
+conditions meilleures, au sein d'une société plus avancée, où nos
+intentions seront mieux comprises et notre dignité mieux établie.
+
+Je crois à la vie éternelle, à l'humanité éternelle, au progrès éternel;
+et, comme j'ai embrassé à cet égard les croyances de M. Pierre Leroux,
+je vous renvoie à ses démonstrations philosophiques. J'ignore si elles
+vous satisferont, mais je ne puis vous en donner de meilleures: quant à
+moi, elles ont entièrement résolu mes doutes et fondé ma foi religieuse.
+
+Mais, me direz-vous encore, faut-il renoncer, comme les moines du
+catholicisme, à toute jouissance, à toute action, à toute manifestation
+de la vie présente, dans l'espoir d'une vie future? Je ne crois point
+que ce soit là un devoir, sinon, pour les lâches et les impuissants. Que
+la femme, pour échapper à la souffrance et à l'humiliation, se préserve
+de l'amour et de la maternité, c'est une conclusion romanesque que j'ai
+essayée dans le roman de _Lélia_, non pas comme un exemple à suivre,
+mais comme la peinture d'un martyre qui peut donner à penser aux juges
+et aux bourreaux, aux hommes qui font la loi et à ceux qui l'appliquent.
+Cela n'était qu'un poème, et, puisque vous avez pris la peine de le lire
+(en trois volumes), vous n'y aurez pas vu, je l'espère, une doctrine. Je
+n'ai jamais fait de doctrine, je ne me sens pas une intelligence assez
+haute pour cela. J'en ai cherché une; je l'ai embrassée. Voilà pour ma
+synthèse à moi; mais je n'ai pas le génie de l'application, et je ne
+saurais vraiment pas vous dire dans quelles conditions vous devez
+accepter l'amour, subir le mariage et vous sanctifier par la maternité.
+
+L'amour, la fidélité, la maternité, tels sont pourtant les actes les
+plus nécessaires, les plus importants et les plus sacrés de la vie de la
+femme. Mais, dans l'absence d'une morale publique et d'une loi civile
+qui rendent ces devoirs possibles et fructueux, puis-je vous indiquer
+les cas particuliers où, pour les remplir, vous devez céder ou résister
+à la coutume générale, à la nécessité civile et à l'opinion publique? En
+y réfléchissant, mademoiselle vous reconnaîtrez que je ne le puis pas,
+et que vous seule êtes assez éclairée sur votre propre force et sur
+votre propre conscience, pour trouver un sentier à travers ces abîmes,
+et une route vers l'idéal que vous concevez.
+
+A votre place, je n'aurais, quant à moi, qu'une manière de trancher ces
+difficultés. Je ne songerais point à mon propre bonheur. Convaincue que,
+dans le temps où nous vivons (avec les idées philosophiques que notre
+intelligence nous suggère et la résistance que la législation et
+l'opinion opposent à des progrès dont nous sentons le besoin), il n'y
+a pas de bonheur possible au point de vue de l'égoïsme, j'accepterais
+cette vie avec un certain enthousiasme et une résolution analogue en
+quelque sorte à celle des premiers martyrs. Cette abjuration du bonheur
+personnel une fois faite sans retour, la question serait fort éclaircie.
+Il ne s'agirait plus que de chercher à faire mon devoir comme je
+l'entendrais. Et quel serait ce devoir? Ce serait de me placer, au
+risque de beaucoup de déceptions, de persécutions et de souffrances,
+dans les conditions où ma vie serait le plus utile au plus grand, nombre
+possible de mes semblables. Si l'amour parle en vous, quel sera, avec
+une telle abnégation, le but de votre amour? Faire le plus de bien
+possible à l'objet de votre amour. Je n'entends pas par là lui donner
+les richesses et les joies qu'elles procurent: c'est plutôt le moyen
+de corrompre que celui d'édifier. J'entends lui fournir les moyens
+d'ennoblir son âme, et de pratiquer la justice, la charité, la loyauté.
+Si vous n'espérez pas produire ces effets nobles et avoir cette action
+puissante sur l'être que vous aimez, votre amour et votre fortune ne lui
+feront aucun bien. Il sera ingrat, et vous serez humiliée.
+
+Si l'espoir de la maternité parle en vous, quel sera (toujours avec
+l'abnégation) le but de votre espoir? Ce sera de vous placer dans les
+conditions les plus favorables à l'éducation de vos enfants, aux bons
+exemples et aux bons préceptes que vous devez leur fournir.
+
+Enfin, si le désir de donner le bon exemple à votre entourage parle
+en vous, examinez d'abord si votre entourage est susceptible d'être
+impressionné et modifié par un bon exemple, et, s'il en est ainsi,
+cherchez les conditions dans lesquelles vous lui donnerez ce bon
+exemple.
+
+Ici s'arrête nécessairement mon instruction. Si vous me disiez
+d'appliquer à votre place ces trois préceptes, je ferais peut-être tout
+de travers. Je crois avoir une bonne conscience et de bonnes intentions.
+Mais je n'ai aucune habileté de conduite, et je me suis mille fois
+trompée dans l'action. Je crois que vous avez un meilleur jugement, et
+que, si vous, vous servez de ma théorie, vous sortirez des incertitudes
+où vous êtes plongée. La préoccupation où vous êtes d'une satisfaction
+personnelle que je crois impossible d'assurer est l'obstacle qui vous
+arrête, et, si vous vous sentez la foi et le courage de l'écarter la
+lumière se fera dans votre intelligence.
+
+Je n'ai pas lu les ouvrages que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer.
+Ils ont été égarés dans un déménagement avec d'autres livres, et je n'ai
+jamais pu les retrouver. Si vous aviez la bonté de renouveler votre
+envoi, j'y consacrerais les premières heures de liberté que j'aurai.
+Je vous demande pardon de mon griffonnage, j'ai la vue fort altérée.
+J'écris bien rarement des lettres et avec beaucoup de peine.
+
+Agréez, mademoiselle, l'expression de mon estime bien particulière et de
+mes sentiments distingués.
+
+GEORGE SAND.
+
+Je serai à Paris vers le 25 septembre. Veuillez adresser à la _Revue
+indépendante_.
+
+
+
+
+CCXIX
+
+A MONSEIGNEUR L'ARCHEVÊQUE DE PARIS
+
+ Nohant, septembre 1842.
+
+Monseigneur.
+
+Mon nom est peut-être une mauvaise recommandation près de vous; mais,
+si, avec des croyances peut-être différentes des vôtres; je viens à
+vous, pleine de confiance, pour vous indiquer une bonne oeuvre à faire,
+il me semble que votre sagesse éclairée et votre esprit de charité
+peuvent m'accorder aussi quelque confiance et m'écouter avec douceur.
+
+Il y a du moins un point qui rassemble les âmes engagées sur des routes
+diverses. C'est l'amour de la justice, et, comme toute justice émane de
+Dieu, peut-être ne suis-je pas une âme impie ni indigne de merci; c'est
+cet esprit de justice et de bonté que j'invoque, pour oser, sans être
+connue de vous, vous confier un secret et vous demander une grâce.
+
+Monseigneur, il y a, dans une commune de campagne, un desservant très
+orthodoxe, nullement partisan de mes dissidences avec la lettre des lois
+de l'Église, et avec lequel, par conséquent, je ne suis pas intimement
+liée. Je respecte trop la sincérité et la fermeté de sa foi pour
+chercher à l'ébranler par de vaines discussions, et sa foi me paraît
+bonne et bien entendue, puisqu'elle ne produit que de bonnes et nobles
+actions. Les services et les soins à rendre aux paysans malades ou
+indigents me sont imposés par un peu d'aisance et par mon séjour au
+milieu d'eux. C'est ainsi que j'ai été à même d'apprécier la conduite
+pure et respectable de ce vertueux prêtre, et, le voyant béni de tous,
+me trouvant parfois en relations avec lui pour aviser au soulagement de
+certaines souffrances et misères, je puis attester que c'est là un homme
+irréprochable aux yeux de toutes les opinions.
+
+Ces jours derniers, l'ayant rencontré dans une chaumière et revenant par
+le même chemin que lui, je remarquai qu'il était fort triste et abattu,
+et, l'ayant pressé de questions, j'obtins la confidence que je vais
+faire à Votre Grandeur. C'est un secret qui m'a été confié, et je ne le
+confierai jamais qu'à Elle, c'est lui dire que je compte absolument sur
+son honneur et sur sa religion pour ne point chercher à connaître le nom
+du prêtre dont il s'agit; car la démarche que je fais ici, je n'y suis
+point autorisée; je la prends dans un mouvement de mon coeur et dans une
+sorte d'inspiration que je crois bonne et sûre.
+
+Il y a quelques années, ce desservant, touché du désespoir d'une vieille
+mère de famille dont le fils, homme d'honneur, mais accablé par de
+malheureuses affaires, allait être poursuivi et emprisonné pour dettes,
+céda aux conseils de la pitié, accorda pleine confiance aux preuves
+qu'on lui donnait, et s'engagea à servir de caution auprès des
+créanciers pour une pauvre somme de quatre mille francs. C'était plus
+qu'il ne possédait, ou, pour mieux dire, il ne possédait rien du tout.
+Mais, comme les créanciers demandaient alors une garantie plutôt que de
+l'argent; que le débiteur paraissait pouvoir s'acquitter en quelques
+années par son travail, le bon prêtre calcula que, toutes choses étant
+mises au pis, il pourrait lui-même, avec le temps et en se privant
+chaque année, arriver à faire face au désastre.
+
+Malheureusement, le débiteur mourut peu après, ne laissant rien, et la
+dette retomba sur le prêtre, qui obtint un peu de temps, et qui, depuis
+deux ou trois ans, paye les intérêts sans avoir pu arriver à solder plus
+de deux cents francs sur le capital.
+
+Maintenant, voici que les créanciers se montrent fort durs et fort
+pressés, qu'ils exigent ce capital sur l'heure, menacent de poursuites,
+de frais et de saisie, et, pour avoir exercé la charité, un prêtre
+respectable et excellent peut être d'un jour à l'autre exposé à un
+scandale, à une honte poignante.
+
+Si j'avais eu quatre mille francs, j'aurais à l'instant même fait cesser
+l'inquiétude et la douleur de ce bon curé. Mais son histoire est la
+mienne, avec la différence que ce qui lui est arrivé une fois m'est
+arrivé plus de vingt fois, et que, dans la proportion de mes ressources
+aux siennes, je suis encore plus gênée et empêchée que lui. Ma position
+de femme, c'est-à-dire de mineure aux yeux de la loi (mineure de
+quarante ans, s'il vous plaît, monseigneur!), ne me permet pas
+d'emprunter, et je ne peux pas m'adresser à des amis. La plupart des
+miens sont pauvres; le peu de riches véritablement humains que j'ai
+rencontrés sont tellement épuisés d'aumônes et de charités, que c'est
+être indiscret que de recourir à eux encore une fois. Et puis je
+dois vous avouer que je suis liée en général avec des personnes de
+l'_opposition_ la plus prononcée, et que, malheureusement, il y a de
+l'intolérance au fond de toutes les opinions de ce temps-ci. Tel qui
+se dépouillera pour un détenu politique de sa couleur ne s'intéressera
+point à un curé et ne comprendra pas que je m'y intéresse.
+
+J'ai fait appel, sans les beaucoup connaître, à quelques personnes
+riches et pieuses, leur faisant entendre qu'il s'agissait d'un prêtre,
+et d'un prêtre aussi orthodoxe qu'elles pouvaient le désirer. On m'a
+répondu qu'on n'avait pas d'argent ou qu'on avait _ses pauvres._
+
+J'ai conseillé à mon desservant de s'adresser au prélat de son diocèse;
+mais d'autres le lui ont déconseillé, parce que monseigneur, dit-on,
+blâmerait l'action du prêtre charitable comme une légèreté, comme une
+imprudence, et que cet aveu pourrait lui faire du tort dans son esprit.
+Est-ce possible? la prudence humaine peut-elle parler, là où la pitié
+évangélique commande? Je ne comprends rien à cela, mais enfin je ne puis
+insister sur un avis où l'on croit voir de graves inconvénients. Dans
+cette perplexité, l'idée m'est venue de m'adresser tout droit à Votre
+Grandeur, parce qu'on m'a dit qu'Elle avait l'esprit élevé et l'âme
+véritablement apostolique. J'ai eu confiance, et j'ai osé. Je prévois
+bien que Votre Grandeur fait son devoir encore mieux que moi, encore
+mieux que tout le monde, et qu'Elle a quelque peine à satisfaire toutes
+les demandés nécessiteuses dont elle est accablée. Mais elle a de
+nombreuses et puissantes relations que je n'ai point, elle doit disposer
+de la bourse de beaucoup de personnes charitables, et il suffit d'un mot
+de sa bouche pour obtenir pleine croyance, tandis qu'une hérétique comme
+moi n'a point de crédit, et ne peut espérer d'être écoutée que par une
+àme aussi dégagée de soupçons et aussi saintement loyale que celle de
+Votre Grandeur.
+
+Je la prie d'agréer l'hommage de mon profond respect.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CXX
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHÂTRE
+
+ Paris, 12 novembre 1842.
+
+Mon bon Charles,
+
+Tu es excellent, et tes marrons le sont aussi. Nous les croquons à
+toutes les sauces, et cet échantillon du Berry, en même temps qu'il nous
+couvre de gloire aux yeux de nos convives, nous satisfait l'estomac en
+nous réjouissant le coeur. Solange surtout en fait son profit à belles
+dents, et madame Pauline les a trouvés si bons, que je lui en ai promis,
+de ta part, un joli sac que certainement tu ne lui refuseras pas.
+
+Je te dirai que nous sommes occupés de cette grande et bonne Pauline,
+avec redoublement depuis son _redébut_ aux Italiens. Je ne te dis rien
+de sa voix et de son génie, tu en sais aussi long que nous là-dessus;
+mais tu apprendras avec plaisir que son succès, un peu contesté dans
+les premiers jours, non par le public, mais par quelques coteries et
+boutiques de journalisme, a été, dans _la Cenerentola_ aussi brillant
+et aussi complet que possible. Elle y est admirable, et, durant trois
+représentations de suite, on lui a fait répéter le finale. On remonte
+maintenant le _Tancrède_ pour elle, et, les jours où elle ne chante pas,
+nous montons à cheval ensemble.
+
+Nous cultivons aussi le billard; j'en ai un joli petit, que je loue
+vingt francs par mois, dans mon salon, et, grâce à la bonne amitié, nous
+nous rapprochons, autant que faire se peut, dans ce triste Paris, de la
+vie de Nohant. Ce qui nous donne un air campagne, aussi, c'est que je
+demeure dans le même square que la famille Marliani, Chopin dans le
+pavillon suivant, de sorte que, sans sortir de cette grande cour
+d'Orléans, bien éclairée et bien sablée, nous courons, le soir, les uns
+chez les autres, comme de bons voisins de province. Nous avons même
+inventé de ne faire qu'une marmite, et de manger tous ensemble, chez
+madame Marliani; ce qui est plus économique et plus enjoué de beaucoup
+que le chacun chez soi. C'est une espèce de phalanstère qui nous
+divertit et où la liberté mutuelle est beaucoup plus garantie que dans
+celui des fouriéristes.
+
+Voilà comme nous vivons cette année, et, si tu viens nous voir, tu nous
+trouveras, j'espère, _très gentils_.
+
+Solange est en pension, et sort tous les samedis jusqu'au lundi matin.
+Maurice a repris l'atelier _con furia,_ et moi, j'ai repris _Consuelo_,
+comme un chien qu'on fouette; car j'avais tant flâné pour mon
+déménagement et mon installation, que je m'étais habituée délicieusement
+à ne rien faire. J'espère que je te donne sur nous tous les détails que
+tu peux désirer.
+
+Quant à notre _Revue_, nous sommes en train de la reconstituer, et
+j'espère qu'après le numéro qui paraîtra ce mois-ci, nous nous mettrons
+à flot. Tu me dis de lui mettre l'éperon au ventre, cela ne dépend pas
+de moi. Dans ce bas monde, le zèle et le courage ne sont rien sans
+l'argent. Je n'en ai point, je n'en ai pas mis dans l'affaire, et Leroux
+et moi n'y sommes que pour notre travail. La mise de fonds s'épuisait
+avant que les bénéfices eussent pu être sensibles. Nous devions chercher
+à doubler notre capital pour continuer, nous avons fait mieux: nous
+l'avons triplé, et peut-être allons-nous le quadrupler. En même temps,
+nous laissons les droits de propriété et les peines de la direction
+à nos bailleurs de fonds. Cette direction, jointe au travail de la
+rédaction et à la direction matérielle de l'imprimerie, était une charge
+effroyable, pesant tout entière sur la tête et les bras de Leroux.
+Viardot, occupé des voyages, des engagements et des représentations de
+sa femme, n'y pouvait apporter une coopération active ni suivie.
+
+Le peu que nous avons fait jusqu'ici est donc un tour de force, et, moi
+qui vois les choses de près, loin d'éperonner avec impatience mon pauvre
+philosophe, j'admire qu'il ait pu s'en tirer, sans manquer à paraître
+tous les mois, et en y poursuivant de difficiles et magnifiques travaux
+de politique sociale. Enfin le numéro de janvier sera fait sous
+la conduite de nos deux nouveaux associés (peut-être de nos trois
+associés), et nos noms disparaîtront de la couverture, parce que nous
+aurons un gérant signataire, qui, moyennant le cautionnement,--autre
+affaire grave que nous éludions, faute d'argent, en ne paraissant qu'une
+fois par mois,--fera marcher notre _Revue_ par quinzaines régulières.
+Viardot s'arrange et se concerte avec eux pour sa part de propriété, et
+nous restons comme rédacteurs principaux. Prenez donc patience avec nos
+dernières lenteurs. Si vous comptez vos numéros et la matière énorme
+qu'ils renferment, vous verrez que nous vous en avons donné plus que
+nous ne vous en promettions. Renouvelez vos abonnements, et, si vous
+êtes contents de notre _honnêteté_ de principes, comptez que la _Revue_
+ne changera pas de ligne, vu que nos associés sont des condisciples
+zélés et incorruptibles des mêmes doctrines.
+
+Maintenant, parle-moi de toi comme je te parle de moi; tu me dois cela
+en retour de mon bavardage. Je vois que tu as toujours une prédilection
+pour le beau pays romantique de Vijon. Heureux homme qui peux, vivre où
+tu veux et comme tu veux! Malgré tout ce que j'invente ici pour chasser
+le spleen que cette belle capitale me donne toujours, je ne cesse pas
+d'avoir le coeur enflé d'un gros soupir quand je pense aux terres
+labourées, aux noyers autour des guérets, aux boeufs _briolés_ par la
+voix des laboureurs, et à nos bonnes réunions, rares il est vrai, mais
+toujours si douces et, si complètes.
+
+Il n'y a pas à dire quand on est né campagnard, on ne se fait jamais au
+bruit des villes. Il me semble que la boue de chez nous est de la belle
+boue, tandis que celle d'ici me fait mal au coeur. J'aime beaucoup mieux
+le bel esprit de mon garde champêtre que celui de certains visiteurs
+d'ici. Il me semble que j'ai l'esprit moins lourd quand j'ai mangé la
+fromentée de la mère Nannette que lorsque j'ai pris du café à Paris.
+Enfin, il me semble que nous sommes tous parfaits et charmants là-has,
+que personne n'est plus aimable que nous, et que les Parisiens sont tous
+des paltoquets.
+
+Viens nous voir, cependant ici, comme tu en avais le dessein. Cela me
+fera du bien pour ma part, et, en embrassant les joues fleuries de ma
+grosse Eugénie, il me semble que j'embrasserai sainte Solange, notre
+patronne, en personne. Dis à cet infâme Gaulois de m'écrire un peu, et
+dis-moi si ma pauvre petite Laure est mieux portante. Parle-moi aussi de
+Duteil et d'Agasta, dont je ne sais rien et qui, de près ni de loin, ne
+me donnent signe de vie.
+
+Vous êtes bien gentils d'avoir fait quelque chose pour nos pauvres
+incendiés. De notre côté, nous méditons une petite soirée chantante
+où madame Pauline fera la quête pour les pauvres avec des notes
+irrésistibles. En réunissant chez nous une vingtaine de personnes à nous
+connues, nous ferons une petite somme, et je remplirai le déficit, s'il
+y a lieu. Enfin j'espère que nos désolés n'auront rien perdu.
+
+Bonsoir, cher vieux ami; mille baisers à ta femme et à tes chers
+enfants. Dis à Eugénie de m'aimer, et vous deux, n'en perdez pas
+l'habitude, je ne saurais pas m'en passer.
+
+A toi.
+
+GEORGE.
+
+Cour d'Orléans, 5, rue Saint-Lazare.
+
+Amitiés et poignées de main de la part de Viardot, de Chopin et de mes
+enfants. Pauline adore le Berry et les Berrichons. Elle y reviendra
+certainement l'automne prochain.
+
+
+
+
+CCXXI
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Paris, 21 janvier 1843.
+
+Mon cher Poncy,
+
+J'ai reçu presque en même temps un jeune ami à vous dont je n'ai pas
+retenu le nom et qui m'a remis une lettre de vous en me promettant
+de venir chercher la réponse (je ne l'attends pas, car il y a déjà
+plusieurs jours d'écoulés), et M. Paul Gaymard, qui m'a remis votre
+portrait et les poésies dont vous l'aviez chargé il y a déjà longtemps.
+J'étais en affaire et je n'ai pu recevoir ce dernier qu'une minute; mais
+je lui ai fait promettre de revenir me voir, et nous parlerons de vous.
+
+Vous vous plaignez beaucoup de mon silence, mon cher enfant, et pourtant
+je vous avais averti de la difficulté que j'éprouvais à écrire des
+lettres, ayant la vue abîmée, point de loisir, et surtout ce qu'on
+appelle une grande paresse à écrire, par suite d'une habitude que j'ai
+eue toute ma vie de correspondre à de très rares intervalles, même
+avec mes plus anciens et mes plus chers amis. J'ai là-dessus toute une
+théorie qui demanderait trop de temps pour être exposée dans une lettre,
+et qui ne vous persuaderait point, puisque vous êtes dans cet âge et
+dans cette disposition à l'expansion que j'ai fermée en moi à clef,
+comme un tiroir contenant ce qu'on a de plus précieux, et ce qu'on
+ne doit ouvrir que quand on en peut tirer le bonheur d'autrui. Que
+pourrais-je donc tirer d'utile pour vous de mon tiroir (puisque la
+métaphore y est, laissons-la)? Serait-ce de la louange? Vous n'en
+manquez pas, et je crains même que vous n'en ayez un peu trop autour de
+vous. Je trouve, dans la manière dont vous me parlez de vous-même,
+une confiance un peu exaltée dont je voudrais vous voir rabattre pour
+travailler vos vers plus consciencieusement et à tête refroidie, le
+lendemain de l'inspiration.
+
+Voyons ce qu'il y aurait dans le tiroir encore: de l'amitié, de la
+sympathie? un véritable intérêt? sans doute, vous savez que le coffre
+en est plein, et, si vous étiez comme moi, vous ne devriez pas aimer à
+abuser dans les mots des plus saintes choses du monde, en faisant trop
+prendre l'air aux reliques de l'âme.
+
+Troisièmes reliques du tiroir: des avis, des avertissements, des sermons
+affectueux dans l'occasion? Eh bien! si vous récapitulez, vous verrez
+que j'ai déjà maintes fois ouvert le tiroir pour vous écrire quand cela
+était utile. Je vous ai envoyé, pour commencer, l'amitié, l'intérêt,
+la sympathie, l'approbation, la louange sincère et méritée; et puis,
+ensuite, les sermons affectueux et des avis pleins de sollicitude. Si je
+le rouvrais toutes les semaines pour vous approuver, je vous donnerais
+de la vanité, et je vous ferais du mal. Si je le rouvrais de même pour
+vous sermonner; je vous causerais du découragement, et vous ferais
+encore du mal. Des lettres de bons procédés, de politesse ou de
+convenance, je n'en ai pas besoin, ni vous non plus. Je ne sais donc
+pas pourquoi vous m'écrivez, avec tant de vivacité, des plaintes si
+douloureuses sur mon silence et mon oubli. Je vois que vous êtes dans
+une période d'expansion excessive. Vous êtes tout jeune, vous êtes
+méridional, vous êtes poète, cela s'explique. Eh bien! mon enfant,
+faites des vers, de beaux vers. Jetez votre coeur à pleines mains à
+votre compagne, à votre mère, à vos amis et à vos camarades. Mais, avec
+moi, si vous voulez que votre attachement vous profite, soyez plus
+calme, plus sérieux et plus patient; car j'ai une nature très
+concentrée, très froide extérieurement, très réfléchie et très
+silencieuse. Si vous ne me comprenez pas, je ne vous serai bonne à rien.
+Mon amitié tranquille et rarement expansive vous blessera sans vous
+convaincre, et je serais pour votre vie une agitation, au lieu d'être un
+bienfait.
+
+Puisque nous voilà sur ce sujet, j'ai deux reproches à vous faire d'une
+nature assez délicate, et je veux que vous preniez Désirée pour seule
+confidente et pour juge, avec votre mère, si vous voulez, je suis sûre
+qu'elles ont plus de droiture et de sens qu'aucune dame de nos salons.
+Voici mes reproches: lisez les en riant, mais aussi en prenant la
+résolution de vous observer. C'est une querelle de pure littérature ture
+que je vous fais, une guerre de mots, une chicane sur les expressions.
+
+Vous ne vous apercevez pas qu'en m'exprimant une effusion filiale qui me
+touche et qui m'honore, vous vous servez de mots qui, mal interprétés,
+seraient le langage de la passion la plus exaltée. J'ai quarante ans;
+j'ai toute la raison qu'on doit avoir à mon âge. Loin de moi donc la
+sotte pruderie de croire que j'ai à me défendre d'une idée folle de
+la part de qui que ce soit. Ma vie est sérieuse, mes affections sont
+sérieuses, et mon jugement l'est aussi. Mais je vis parmi des gens
+calmes aussi, qui, ne connaissant pas l'enthousiasme méridional, où ne
+se rappelant pas celui de leur propre jeunesse, ne comprendraient rien à
+vos lettres si je les leur montrais. Je brûle donc vos lettres aussitôt
+que je les ai lues, en riant de cette précaution que vous me forcez
+de prendre, mais aussi en m'étonnant un peu que, vous qui êtes poète,
+c'est-à-dire artiste dans le choix des mots, _ouvrier en fait de
+langue_, comme on dit aujourd'hui, vous fassiez, sans vous en
+apercevoir, de tels contresens.
+
+Mon fils m'apporte toutes mes lettres le matin à mon réveil, et c'est
+lui qui me les lit; lui aussi est d'un caractère tranquille, peu
+expansif, mais solidement affectueux. Si une de vos dernières lettres
+avait été ouverte par lui, je ne sais ce qu'il en aurait pensé; mais
+je crois bien qu'il m'aurait demandé si vous n'êtes pas un peu fou, et
+j'aurais été obligée de lui répondre: «Oui, mon enfant, tous les poètes
+le sont.»
+
+Encore un sermon: c'est le tiroir aux sermons, aujourd'hui. Vous
+adressez à _Juana l'Espagnole_ et à diverses autres beautés fantastiques
+des vers que je n'approuve pas. Êtes-vous un poète bourgeois, ou un
+poète prolétaire? Si vous êtes le premier des deux, vous pouvez chanter
+toutes les voluptés et toutes les sirènes de l'univers, sans en avoir
+jamais connu une seule. Vous pouvez souper, en vers, avec les plus
+délicieuses houris, ou avec les plus grandes gourgandines, sans quitter
+le coin de votre feu et sans voir d'autres beautés que le nez de votre
+portier. Ces messieurs font ainsi et ne riment que mieux. Mais, si vous
+êtes un enfant du peuple, et le poète du peuple, vous ne devez pas
+quitter le chaste sein de Désirée pour courir après des bayadères et
+chanter leurs bras voluptueux.
+
+Je trouve là une infraction à la dignité de votre rôle. Le poète du
+peuple a des leçons de vertu à donner à nos classes corrompues, et, s'il
+n'est pas plus austère, plus pur et plus aimant le bien que nos poètes,
+il est leur copiste, leur singe et leur inférieur. Car ce n'est pas
+seulement l'art d'arranger les mots qui fait un grand poète: c'est là
+l'accessoire, c'est là l'effet d'une cause.--La cause doit être un
+grand sentiment, un amour immense et sérieux de la vertu, de toutes les
+vertus; une moralité à toute épreuve, enfin une supériorité d'âme et
+de principes qui s'exhale dans ses vers à chaque trait, et qui fasse
+pardonner à l'inexpérience de l'artiste, en faveur de la vraie grandeur
+de l'individu. Il me semble que vous éparpillez parfois votre âme, ou du
+moins votre muse à tous les vents. Dans votre premier volume, vous aviez
+exprimé l'amour d'une manière si chaste et si touchante! on voyait
+Désirée, la jeune et honnête fille du peuple, la vierge; de votre choix!
+Je vous en prie, supprimez _Juana_ du prochain volume, et, si vous
+conservez ces vers:
+
+ .... J'aime toutes les femmes,
+ Parce que le Poète aime toutes les fleurs.
+
+n'en faites pas du moins la devise de votre vie; parce qu'il vous
+arriverait bientôt, de n'aimer plus aucune femme et de ne plus sentir le
+parfum des fleurs.
+
+Vous n'en êtes point là, Dieu merci! vous aimez Désirée, vous la chantez
+encore, chantez-la toujours, et n'en chantez pas d'autres, maintenant
+qu'elle est à vous. On voit que vous l'aimez véritablement; car les vers
+que vous mettez dans sa bouche sont les plus charmants de votre dernier
+envoi; au lieu que dans ceux que vous m'avez envoyés sur une belle
+Espagnole, il y avait de l'affectation, des efforts, et point de feu
+véritable. Enfin, voulez-vous être un vrai poète, soyez un saint! et,
+quand votre coeur sera sanctifié, vous verrez comme votre cerveau vous
+inspirera.
+
+Je suis très contente de l'envoi que vous me faites par M. Paul Gaymard.
+Presque tout est bon, et il y a des choses vraiment belles.
+
+Votre _Sonnet_ est bien fait; votre _Enfant endormi_, votre _Bouquet de
+violettes_, etc., etc., sont de charmantes choses. Dans la lettre de
+Béranger à M. Ortolan, dont vous m'envoyez la copie, je vois bien qu'il
+est de mon avis, et qu'il ne voudrait pas que vous publiassiez un second
+volume, avant qu'un progrès remarquable se fût accompli en vous. Je veux
+demander à Béranger une entrevue dont vous serez le seul objet, et lui
+montrer votre nouveau recueil, afin qu'il m'aide à savoir si vous êtes
+dans cette bonne veine de progrès. Je n'ose m'en remettre à moi-même. Je
+ne fais pas de vers et crains d'être, quant à la forme, un mauvais juge.
+Il me fixera à cet égard, et, s'il approuve la publication, pendant que
+j'ai encore trois mois à passer ici, je m'en occuperai. Mais je n'ai pas
+tout ce que vous m'avez adressé d'après vos listes; j'ai lieu de penser
+qu'un paquet a été perdu. Dans notre petite ville du Berry, nous avons
+un buraliste fort négligent, et toutes nos lettres ne nous arrivent
+pas toujours. En outre, j'avais confié à M. Leroux plusieurs de vos
+feuillets, afin qu'il choisît une pièce qui conviendrait à la _Revue
+indépendante_. Il a choisi celle à Béranger, que vous avez dû voir
+imprimée avec la correction d'un ou deux mots que je me suis permis
+d'atténuer, les trouvant un peu boursouflés, et la suppression d'une
+ou deux strophes qui ne valaient pas les autres. En me rendant les
+manuscrits, bien qu'il m'eût promis de ne rien égarer, il en a, je
+crois, oublié une partie chez lui, et je crains de n'avoir pas le tout,
+ou d'en avoir laissé moi-même quelques feuillets à la campagne, dans mon
+secrétaire. Je ne retrouve pas une des pièces que j'aimais le mieux,
+des vers à propos d'une fête d'ouvriers, où vous parlez du Christ, etc.
+Ainsi faites-moi recopier par quelqu'un de vos amis, si vous n'avez pas
+le temps de le faire vous-même, tout ce que vous avez composé, avant et
+depuis l'envoi par M. Paul Gaymard. Cet envoi se compose de: _le Muiron
+et la Belle-Poule, Catarina la folle, A Charles Ferrand, Vendredi saint,
+Torrents, Mathilde, le Pécheur du lac, Sonnet, Matinée en rade, Tableau,
+Ma pensée, Nuit en mer, le Forçat, Vers à M. Paul Gaymard, A madame
+N***, A Méry, Dèlire, Courdouan, Promenade sur mer, l'Avarice, l'Enfant
+endormi, Ressemblance, le Bal aux Anglais, Bouquet de violettes_.
+
+Envoyez-moi donc tout le reste, ce sera plus tôt fait que de nous
+consulter par lettres sur ce que j'ai et sur ce qui me manque. Faites-en
+un paquet, et mettez-le à la diligence, enveloppé de plusieurs papiers
+forts, et en le faisant enregistrer au bureau.
+
+Bonsoir, mon cher Poncy; soyez heureux et courageux.
+
+Je vous demande pour mon compte de faire souvent des vers sur votre
+métier, ce sont les plus originaux de votre plume. Vous y mettez un
+mélange de gaieté forte et de tristesse poétique que personne ne
+pourrait trouver, à moins d'être vous. Les trois ou quatre strophes de
+l'_Épître à Béranger_, où vous parlez de votre truelle, avec tant
+de naïveté et de philosophie, ont un tour robuste et frais qui vous
+constitue une individualité véritable. Ce sont aussi les strophes qu'on
+a remarquées et goûtées ici, où il y a tant de poètes, où l'on publie
+tant de milliards de vers par semaine; où l'on est si blasé, si ennuyé
+de poésie, si difficile et si moqueur; ici, où l'on a tout chanté, le
+ciel, la mer, l'amour, l'orage, la solitude, la rêverie, enfin tout ce
+que chantent les poètes, on ne connaît pas la poésie du peuple, et c'est
+la _Revue indépendante_ qui a osé la découvrir un beau matin.
+
+Si vous voulez n'être pas perdu dans la foule des écriveurs, ne mettez
+donc pas l'habit de tout le monde; mais paraissez dans la littérature
+avec ce plâtre aux mains qui vous distingue et qui nous intéresse, parce
+que vous savez le rendre plus noir que notre encre. Ceci est une pure
+question littéraire. Mais, je le répète, soyez homme du peuple jusqu'au
+fond du coeur, et, si vous vous préservez de la vanité et de la
+corruption des _classes moyennes ou supérieures_, comme on les appelle,
+tout ira bien. Autrement votre force ne s'étendra pas au delà d'un
+certain point et ne passera pas les limites du clocher.
+
+
+
+
+CCXXII
+
+A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A MONTGIVRAY
+
+ Paris, 21 février 1843.
+
+Eh! bien, mon cher vieux, si tout est prévu, examiné et conclu, tant
+mieux. Je désire et j'espère le bonheur de ta fille, et le tien, par
+conséquent. Je serai toute disposée à accueillir avec amitié mon neveu
+Simonnet, et, s'il est parfait pour sa femme, je l'aimerai de tout mon
+coeur.
+
+Tu as dû recevoir la caisse: elle est partie depuis trois jours.
+
+Je ne sais pas encore si Pierret ira à la noce. Maurice vient de lui
+écrire pour l'engager à faire la route avec lui; car, enfin, Maurice,
+gagné par tes instances, et par la considération de trouver son père à
+Montgivray, a obtenu de son _patron_[1] une permission de huit jours. Il
+partira d'ici à vendredi prochain, et sera de retour le samedi, au plus
+tard, de l'autre semaine. Il te dira ses travaux, et je te demande ta
+parole d'honneur de ne pas le retenir plus longtemps et même de le faire
+partir au jour dit, s'il se laissait entraîner par le plaisir d'être
+avec vous. Il est en plein dans l'anatomie, science indispensable à
+acquérir vite; car, emporté par sa facilité, s'il n'apprend le dessin
+bien vite et scrupuleusement, il se gâtera et fera de la drogue toute sa
+vie.
+
+Cette étude à l'école pratique, au milieu de cinquante carabins dépeçant
+chacun une pauvre charogne humaine, lui répugne beaucoup. Cependant, il
+en a pris son parti, et même il est dans un bon train maintenant. Je
+crains beaucoup pour lui l'entraînement de distraction que cette noce va
+lui causer. Il doit concourir pour une place aux Beaux-Arts dans quinze
+jours; et, s'il n'est pas en mesure, il ne sera pas admis. Je te
+l'envoie donc en te priant bien sérieusement de faire entendre raison à
+son père là-dessus. Maurice est dans les deux ou trois années qui vont
+décider de son avenir, à savoir s'il sera un artiste ou un amateur. Tu
+me diras qu'il peut vivre sans être un artiste. Mais quelle différence
+dans la vie d'un homme, de savoir faire en maître ce qu'on a appris, ou
+de rester écolier! Il faut que, cette année, maître Maurice épouse
+dame Peinture pour tout de bon; nous voilà occupés tous deux de
+l'établissement de nos enfants, chacun à sa manière. Aide-moi à
+chapitrer Maurice sur ce point.
+
+Bonsoir, mon vieux; mille compliments et mille caresses à la bonne
+petite Léontine. En me disant qu'elle reçoit la récompense de sa
+simplicité, tu en fais un bel éloge, et qu'elle mérite. Mille et mille
+tendresses à Émilie. Je t'embrasse. Tous nos amis te Félicitent.
+
+ [1] Eugène Delacroix.
+
+
+
+
+CCXXIII
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Paris, 26 février 1843.
+
+Mon cher enfant,
+
+J'ai reçu votre lettre ce matin, et non vos corrections de la
+_Belle-Poule_, ni l'autre pièce dont vous me parlez. Vos vers sont dans
+les mains de Béranger, qui a fait un peu de difficulté pour se charger
+de l'examen et du conseil. Il trouvait la chose délicate et craignait de
+vous affliger en étant tout à fait franc et sévère. Je lui ai dit que
+c'était, au contraire, le plus grand service qu'il pût vous rendre et
+que vous en seriez reconnaissant; que vous n'aviez ni l'entêtement ni
+l'orgueil chagrin des autres poètes, et que vous saviez préférer un ami
+à un flatteur. Je vous donnerai sa réponse dès que je l'aurai. Tout en
+parlant avec lui de la publication de votre second volume, voici quel a
+été son avis: «Je n'entends pas plus que vous les affaires de librairie;
+et lui, les entend très bien, ainsi que les chances de succès.»
+
+Il pense que les vers, quelques beaux et nouveaux qu'ils soient, out peu
+de retentissement à Paris, où tout le monde en publie et où le public,
+inondé de ce déluge, ne se donne pas la peine de les regarder. De beaux
+vers ne sont accueillis que par un certain nombre d'amateurs assez
+restreint. Il faut que ce soient des gens de goût, à existence douce et
+tranquille. Il y a peu de ces gens-là ici. Il y en a de moins en moins
+tous les jours. Si vous voyiez cette vie affairée, matérielle et avide
+d'argent ou de grossiers plaisirs, vous en seriez consterné.
+
+Mais revenons à l'avis de Béranger. Il dit que, si vous vous faisiez
+imprimer en province, les frais seraient moindres de moitié et
+les placements plus faciles, l'ouvrage étant sous la main et vos
+souscriptions sur place. Vous pourriez, si l'impression était exécutée
+proprement (car, ici, c'est une considération pour les libraires),
+nous en envoyer un certain nombre qu'on ferait prendre à un éditeur en
+tâchant qu'il vous volât le moins possible. Pierrotin ne vous volerait
+pas du tout; mais il fera difficulté de se charger d'une petite affaire,
+lui qui, en ayant fait de très grandes avec un assez beau succès, n'aime
+plus aujourd'hui que les entreprises à nombreuses livraisons suivies.
+Nous verrions bien pour cela.
+
+En attendant, dites-moi si cette publication chez vous offre les
+meilleures chances que Béranger croit y voir. Les dépenses qu'on vous a
+fait faire pour votre premier volume me paraissent exorbitantes, et, si
+on les réduisait de moitié, vos profits seraient doubles. Je pense que
+vous trouverez facilement un éditeur qui ferait les frais, à charge de
+se rembourser avec des bénéfices modestes sur la vente; ou plutôt un
+imprimeur libraire; car je ne sais s'il y a des imprimeurs proprement
+dits en province. De plus, j'enverrais ma préface à lui, tout comme à
+un éditeur de Paris. Je ne sais pas pourquoi vous ne retireriez pas de
+cette production tout le bénéfice possible. Vous allez être père et un
+peu d'argent ne vous sera pas de trop.
+
+J'écrirais dans deux ou trois villes du Nord et du Centre, où je ferais
+prendre quelques douzaines d'exemplaires à des amis qui pourraient les
+répandre ou les placer chez des libraires. De votre côté, vous devez
+pouvoir le faire aussi. Répondez donc à tout cela. Enfin, en dernier
+cas, si nous attendions un ou deux mois, je suis presque sûre d'un
+nouveau procédé d'imprimerie que M. Pierre Leroux a découvert et qu'il
+va mettre en pratique, au moyen duquel nous aurions des livres imprimés
+avec une économie merveilleuse de frais. Si nous en étions là, tout
+irait de soi-même, sans que vous eussiez à vous occuper. Nous vous
+imprimerions de nos propres mains; car nous ne pensons pas à moins que
+simplifier l'imprimerie à ce point.
+
+La machine est faite, notre grand inventeur prend ses brevets, et nous
+la verrons fonctionner, je crois, la semaine prochaine. Si vous pouvez
+vous procurer la _Revue indépendante_, vous y verrez, au numéro du 25
+janvier dernier, un bel article de Leroux sur cette invention.
+
+Dites-moi, mon cher enfant, si vous connaissez tous les écrits
+philosophiques de Pierre Leroux? Sinon, dites-moi si vous vous sentez la
+force d'attention pour les lire. Vous êtes jeune et poète. Je les ai lus
+et compris sans fatigue, moi qui suis femme et romancier. C'est dire que
+je n'ai pas une bien forte tête pour ces matières.
+
+Pourtant, comme c'est la seule philosophie qui soit claire comme le jour
+et qui parle au coeur comme l'Évangile, je m'y suis plongée et je m'y
+suis transformée; j'y ai trouvé le calme, la force, la foi, l'espérance
+et l'amour patient et persévérant de l'humanité: trésors de mon enfance,
+que j'avais rêvés dans le catholicisme, mais qui avaient été détruits
+par l'examen du catholicisme, par l'insuffisance d'un culte vieilli,
+par le doute et le chagrin qui dévorent, dans notre temps, ceux que
+l'égoïsme et le bien-être n'ont pas abrutis ou faussés. Il vous faudrait
+peut-être un an, peut-être deux, pour vous pénétrer de cette philosophie
+qui n'est pas bizarre et algébrique comme les travaux de Fourier, et qui
+adopte et reconnaît tout ce qui est vrai, bon et beau dans toutes les
+morales et sciences du passé et du présent.
+
+Ces travaux de Leroux ne sont pas volumineux; quand on les a lus, on
+a besoin de les porter en soi, d'interroger son propre coeur sur
+l'adhésion qu'il y donne; enfin, c'est toute une religion, à la fois
+ancienne et nouvelle, dont on a besoin de se pénétrer et qu'il faut
+couver avec tendresse. Bien peu de coeurs s'y sont rendus complètement;
+il faut être foncièrement bon et sincère pour que la vérité ne vous
+offense pas. Enfin, si vous vous sentez cette volonté de comprendre
+l'humanité et vous-même, vous aurez une tête affermie, de la certitude,
+et le feu de votre poésie s'y rallumera tout entier. Vous en ferez
+verbalement l'explication et l'abrégé à Désirée, et vous verrez que son
+coeur de femme s'y plongera. Je dois vous dire cependant que ce sont des
+travaux incomplets, interrompus, fragmentés. La vie de Leroux a été trop
+agitée, trop malheureuse, pour qu'il pût encore se compléter. C'est là
+ce que ses adversaires lui reprochent. Mais une philosophie, c'est une
+religion, et une religion peut-elle éclore comme un roman ou comme un
+sonnet dans la tête d'un homme?
+
+Les grands poèmes épiques de nos pères ont été l'ouvrage de dix et de
+vingt années. Une religion n'est-elle pas toute la vie d'un homme?
+Leroux n'est qu'à la moitié de sa carrière. Il porte en lui, des
+solutions dont le coeur lui donne la certitude, mais dont la définition
+et la preuve pour les autres hommes demandent encore d'immenses travaux
+d'érudition, et des années de méditation. Quoi qu'il en soit, ces
+admirables fragments suffisent pour mettre un esprit droit et une bonne
+conscience dans la voie de la vérité. De plus, c'est la religion de la
+poésie. Si vous y mordez, vous ferez un jour la poésie de la religion.
+
+Dites, et je vous enverrai tout ce qu'il a écrit. Vous vivrez là-dessus
+comme un bon estomac sur du bon pain de pur froment. La poésie ira
+son train, et vous réserverez, chaque semaine, une ou deux heures
+solennelles, où vous entrerez dans ce temple élevé à la vraie divinité.
+
+Vous y associerez Désirée, doucement, sans la déranger de son culte, si
+elle est attachée au catholicisme. Son esprit fera une synthèse sans
+qu'elle sache ce que c'est qu'une synthèse, et un jour viendra où vous
+prierez ensemble sur le bord de cette mer où vous ne faites qu'aimer et
+chanter. Quand vous aurez une foi solide et éclairée à vous deux, vous
+verrez que l'âme de la plus simple femme vaut celle du plus grand poète,
+et qu'il n'est point de profondeurs ni de mystères, dans la science
+divine, pour les coeurs purs et les consciences paisibles.
+
+C'est alors vraiment que vous évangéliserez vos frères les travailleurs,
+et que vous ferez d'eux d'autres hommes. Aspirez à ce rôle que vous avez
+commencé par votre intelligence et que vous ne finirez que par une haute
+vertu. Point de vertu sans certitude; point de certitude sans examen
+et sans méditation. Calmez votre jeune sang, et, sans refroidir votre
+imagination, portez-la vers le ciel, sa patrie! Les merveilles de la
+terre qui agitent votre curiosité, les voyages lointains qui tentent
+votre inquiétude, ne vous apprendront rien de ce qui peut vous grandir.
+Croyez-moi, moi qui ai voyagé comme cet homme dont le poète a dit:
+
+Le chagrin monte en croupe et galope avec lui.
+
+Bonsoir, mon enfant; le matin arrive. Je vais me reposer. Embrassez pour
+moi Désirée et dites-lui qu'elle me rendra heureuse de donner à son
+enfant le nom de l'un des miens.
+
+Répondez-moi et surtout n'affranchissez pas vos lettres; vous me feriez
+de la peine. Laissez-moi affranchir les miennes quand j'y pense, et ne
+les montrez pas, si ce n'est à Désirée.
+
+
+
+
+CCXXIV
+
+A MADAME CLAIRE BRUNNE. A PARIS
+
+ Nohant, 18 mai 1843.
+
+Je ne sais point mentir à qui me parle franchement, et je crois, madame,
+que, dans ce cas-là, la politesse est une raillerie ou une lâcheté.
+J'ai bien dit, il est vrai, que votre manière d'être ne m'était pas
+sympathique, à cause d'une grande tension de l'amour-propre que j'ai cru
+remarquer en vous, et qui est la maladie de presque tous les esprits,
+supérieurs de notre époque.
+
+Mes besoins de coeur me portent vers la simplicité et le naturel, plus
+que vers l'intelligence orgueilleuse. Je n'ai peut-être pas ces vertus
+que j'aime tant, et ce n'est pas pour vous faire croire que je les
+ai, que je vous dis mon estime pour elles. Mais ce que j'ai dit est
+littéralement vrai. J'en ai besoin, je les cherche, et je crains les
+âmes là où je ne les sens pas. Si vous attachez quelque prix (comme vous
+avez la bonté de me l'exprimer) «à l'opinion que j'ai pu prendre de
+vous», je ne pense pas qu'une opinion aussi peu examinée en moi-même,
+et conçue aussi brusquement, je l'avoue, doive être, cette fois, à vos
+yeux, d'une grande importance.
+
+J'ai ouï dire du bien de vous, et je ne me suis point permis de juger
+autre chose que votre extérieur et vos discours. Il est vraisemblable
+que mes préventions se seraient évanouies si je vous avais connue
+davantage. Mais je me sens si peu aimable, j'ai l'esprit si paresseux,
+si éloigné du brillant et de l'animation que vous aimez, que j'aurais
+craint de ne vous voir jamais à l'aise avec moi. Et puis, enfin, je ne
+me suis jamais imaginé que vous me feriez l'honneur de vous apercevoir
+d'un peu de sympathie de plus ou de moins de ma part.
+
+Peut-être même ne vous en seriez-vous jamais aperçue, si des propos
+désobligeants pour vous, et malveillants pour moi, ne vous eussent
+forcée d'y prêter attention. Je pourrais peut-être m'excuser d'avoir
+exprimé mon sentiment, en vous disant, à vous, que j'y ai été provoquée
+et encouragée par des personnes qui vous ménageaient bien moins que moi,
+et qui, en vous répétant mes paroles (si tant est qu'elles les aient
+répétées sans les amplifier), ont oublié de faire mention des leurs
+propres, dans le compte rendu.
+
+Je vous remercie, madame, de l'envoi de vos deux volumes; je n'ai
+encore lu qu'_Ange de Spola_, et je vous en dirai mon avis avec la même
+sincérité, puisque vous l'avez provoqué de bonne foi. Ce n'est point un
+roman ordinaire, et, sur les cinq cents ou six cents romans de femme que
+j'ai feuilletés depuis dix ans, c'est un des trois ou quatre que j'ai
+pu lire en entier. Au fait, ce n'est point un roman; vous-même l'avez
+qualifié d'étude. Il manque essentiellement des qualités qui font un
+roman animé. Mais il a toutes celles d'une étude bien faite. C'est
+une énigme qui se dévoile peu à peu, et dont le mot n'est pas assez
+proclamé. Votre Ange cherche la grandeur et la vertu, et vous montrez,
+avec beaucoup d'élévation, que, sans grandeur et sans idéal, il n'y a
+pas d'amour possible pour une âme élevée. Seulement les ténèbres qui
+remplissent la vie douloureuse de cet Ange, vous ne les dissipez que
+faiblement.
+
+On voit bien que, dans ce pauvre et mesquin petit milieu du grand monde
+où vous avez enfermé son existence, l'Ange a dû mourir de froid et
+d'ennui, sans avoir vu clair un seul jour. Mais vous, l'auteur, vous qui
+jugez et racontez, vous deviez nous dire mieux ce qui lui a tant manqué.
+Vous nous l'eussiez dit en nous montrant dans Georges de Savenay un
+véritable homme; mais nous l'avons à peine connu. Il est brave et
+compatissant, il est bel esprit et homme de lettres. Mais quoi encore?
+quels sont ces grandes idées, ces nobles sentiments, que vous nous dites
+qu'il possède, et qu'il ne nous laisse pas apercevoir? On dirait que
+vous avez craint d'effaroucher et d'épouvanter les salons où la vie de
+votre Ange s'est étiolée, en nous montrant la figure d'un homme de bien
+tel que vous devez la concevoir et pouvez la peindre.
+
+Je vous prie, madame, de me pardonner ces observations, et d'être bien
+certaine que je ne me les permettrais pas, si votre talent et votre
+caractère ne me semblaient en valoir la peine; car c'est une peine,
+madame, que de dire la vérité qu'on pense, et c'est le plus grand acte
+de courage que nos amis aient le droit de nous demander.
+
+Agréez, madame, l'expression de mes sentiments distingués.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCXXV
+
+A MAURICE SAND, A GUILLERY
+
+ Nohant, 6 juin 1843.
+
+Mon cher enfant,
+
+Je suis heureuse que tu t'amuses et que tu prennes du bon temps. Quoique
+tu me manques beaucoup, j'en ferais le sacrifice aussi longtemps que tu
+le désirerais, mais tu sais que le travail et le maître doivent passer
+avant tout.
+
+Je reçois ce matin une lettre de Delacroix. Il sera ici dans quinze
+jours, le 20 au plus tard. Ainsi tu n'as pas de temps à perdre pour
+revenir; car tu auras besoin de te reposer un jour ou deux avant d'aller
+d'ici, avec le cabriolet, au-devant de ton _patron_. Tu savais bien
+que tu n'avais guère qu'une quinzaine de jours devant toi quand tu as
+entrepris ce voyage. Arrive donc de ton côté et fais provision d'ardeur
+pour le travail.
+
+Songe à ne pas te laisser accaparer trop longtemps. Tu ne fais rien, tu
+t'habitues à ne rien faire, ce qui est pire. Donne pourtant à ton père
+le temps convenable et sois gentil avec lui. Montre-lui que je ne t'ai
+pas si mal élevé.
+
+Je suis toute triste de ton absence. On ne vit pas pour soi, et on
+ne peut se passer de ceux qu'on aime. Personne cependant n'a plus de
+courage que moi pour se _suffire_ comme on dit vulgairement. Mais se
+suffire n'est que tuer le temps et tromper la tristesse. La maison est
+bien grande sans toi, mon pauvre Bouli, et les soirées seraient bien
+longues si je ne me plongeais dans les bouquins.
+
+Je suis dans la franc-maçonnerie jusqu'aux oreilles; je ne sors pas du
+_Kadosh_, du _Rose-Croix_ et du _Sublime Écossais_. Il va en résulter un
+roman des plus mystérieux. Je t'attends pour retrouver les origines de
+tout cela dans l'histoire d'Henri Martin, les templiers, etc.
+
+Je reçois une lettre anonyme d'un _Slave de la Moravie_ qui me remercie
+des réflexions que ma _plume gracieuse sème par-ci, par-là_ sur
+l'histoire de Bohème, et qui me promet la reconnaissance de la race
+slave depuis _la mer Égée jusqu'à sa_ SOEUR _glaciale_. Tu pourras
+donner ce nom à Solange quand elle ne sera pas sage.
+
+Bonsoir! reviens, porte-toi bien. J'attends de tes nouvelles avec
+impatience.
+
+
+
+
+CCXXVI
+
+A MADAME MARLIANI, A PARIS
+
+ Nohant, 13 juin 1843.
+
+Chère amie,
+
+Il est vrai que je ne vous ai pas écrit depuis bien des jours. J'ai eu
+d'horribles migraines et je n'ai rien donné à la _Revue_ pour le numéro
+du 10, ce qui vous prouve que j'ai laissé moisir mon encrier et que j'ai
+été tout à fait hors de combat. Cet affreux temps ne contribue pas peu à
+m'accabler. Nous aussi, nous faisons du feu tous, les jours. Malgré ce
+triste printemps, je ne peux pas dire qu'excepté vous et mes amis,
+je regrette Paris, ou, pour mieux dire, que je regrette Paris pour
+lui-même. Rien que de voir courir les nuages, les arbres plier sous le
+vent, et la pluie battre les vitres, je me sens à la campagne, je vois,
+un grand horizon, je ne quitte pas ma robe de chambre de la journée,
+je n'entends pas de sonnette dans mon antichambre, personne ne me fait
+_compliment de mes ouvrages;_ enfin, j'oublie entièrement que je suis
+_madame Sand_, et le peu de gens que je vois ne l'ont, je crois, jamais
+su. Cela compense bien la pluie.
+
+Mais ce qui n'a pas de compensation, c'est votre éloignement, et, pour
+surcroît dans ce moment-ci, celui de Maurice, dont je ne suis guère
+habituée à me passer. Je m'absorbe dans la lecture et j'arrive à oublier
+où je suis, à me persuader que je vais entendre Enrico sonner la cloche
+et que le dîner va nous réunir. Je vois en rêve la culotte à carreaux
+et le paletot crasseux du matin, de cet aimable être. J'entends mon bon
+Gaston faire la trompette avec son nez pendant que vous allongez le bout
+des doigts en criant: _Polvo!_ Je ne me console, lorsque j'aperçois mon
+erreur, qu'en pensant que la M*** et le P*** sont peut-être là auprès
+de vous; et que, si j'y étais, l'une se croirait obligée de me parler
+littérature et l'autre philosophie transcendante.
+
+Enfin, vous viendrez à Nohant avec Manoël, Gaston Rico, et alors, comme
+nous n'aurons ni philosophailleurs ni romançaillières, rien ne nous
+empêchera de mener une vie de cocagne.
+
+Qu'est-ce que c'est que ces troubles d'Espagne? Est-ce quelque chose ou
+n'est-ce rien comme le plus souvent? Vous n'êtes pas inquiète, j'espère
+et vous espérez toujours Manoël. Embrassez-le pour moi quinze fois au
+moins quand vous lui écrirez.
+
+Parlez-moi de notre cher Leroux et parlez-lui de moi. Dites-lui
+de m'envoyer des livres, s'il peut en trouver encore sur la
+franc-maçonnerie. J'y suis plongée jusqu'aux oreilles. Dites-lui aussi
+qu'il m'a jetée là dans un abîme de folies et d'incertitudes, mais que
+j'y barbote avec courage, sauf à n'en tirer que des bêtises. Dites-lui,
+enfin, que je l'aime toujours, comme les dévotes aiment leur _doux
+Jésus_.
+
+Bonsoir, chère. J'attends Maurice et mon frère dans quinze jours. Je
+n'ai pas de nouvelles de Papet. Dites à Pététin de se bien porter et
+de songer à venir nous voir. Je vais écrire à Delacroix. Soignez-vous,
+accourez sitôt qu'il fera beau, cela ne peut plus tarder.
+
+
+
+
+CCXXVII
+
+A M. LE COMTE JAUBERT[1],
+DÉPUTÉ DU CHER A BOURGES
+
+ Nohant, juillet 1843.
+
+Je vous remercie beaucoup, monsieur, de l'aimable envoi du vocabulaire
+berrichon, et je vous sais gré surtout d'avoir fait ce travail
+intéressant et sympathique. Il y avait bien longtemps que je projetais
+une grammaire, une syntaxe, et un dictionnaire de notre idiome, que je
+me pique de connaître à fond. Je me serais bornée à la localité que
+j'habite, croyant, comme je le crois encore (pardonnez-moi cette
+prétention), que nous parlons ici le berrichon pur et le français
+le plus primitif. C'est la lecture attentive de _Pantagruel_, dont
+l'orthographe, d'ailleurs, est identiquement semblable à notre
+prononciation, qui m'a donné cette conviction, peut-être un peu
+téméraire. Le travail que vous avez fait est plus étendu, par conséquent
+meilleur, plus important et plus utile. Mais, en étendant votre récolte,
+vous avez perdu quelques richesses de détail. Ainsi vos verbes ne sont
+pas complets comme les nôtres, ou peut-être vous n'avez pas voulu
+compléter votre conjugaison du verbe _manger_. Nous avons le subjonctif
+_que je mangisse_; première personne du pluriel _que je mangissienge_.
+Vous voyez que nous avons tous les temps, et que nous avons sujet d'être
+un peu pédants et de faire les puristes.
+
+Cependant nous ne ferons pas comme fait l'Académie. Nous ne vous
+volerons rien, et nous ne vous contesterons rien, que l'orthographe et
+le sens exact de quelques mots. De plus, je me propose de vous envoyer
+une centaine de mots que vous examinerez, et dont quelques-uns
+certainement vous plairont, soit que vous fassiez plus tard un appendice
+à votre vocabulaire, soit que, comme amateur éclairé, il vous paraisse
+amusant de les connaître. Je suis en train de les bien examiner de
+mon côté, pour en établir l'orthographe; car nos paysans ont une
+prononciation très accentuée. Ils prononcent qui _tchi_. Ainsi dans
+leurs pronoms démonstratifs, qui sont très riches, ils disent:
+_quaqui-la_, celui-ci; _quaqui-là là_, celui-là; et _quaqui-là là là_,
+celui-là plus loin ou là-has; et ils prononcent _quatchi-là, quatchi-là,
+là_, et _quatchi-là là là_, ce qui ne manque pas de caractère, comme
+vous-voyez: au féminin, _qualchi-là, qualchi-là là_, etc. Nous avons
+bien quelques _chiens frais_ qui se permettent de dire: _c'te'lui-là,
+c'tella-là. Mais ce sont_, comme dit Montaigne, _façons de parler
+champisses et mauvaises_, et nos puristes les traitent avec mépris.
+
+Je me permettrai une seule critique sur votre manière d'orthographier
+_bouffoi, bouffouet_ et tous les mots de pareille composition. Nous
+prononçons _bouffé_ (nous disons plus élégamment _bouffret_), et je
+crois qu'il est conforme à cette prononciation, ainsi qu'à la bonne
+orthographe, d'écrire _bouffouer_, comme les vieux auteurs, qui
+écrivaient _dressouer, draggouer_. Notre prononciation est si bonne,
+que, sans elle, nous aurions perdu le sens de plusieurs mots propres.
+Ainsi nous avons une commune qui s'appelle, en _chien frais_ et dans
+tous les actes et registres civils, _la L'oeuf_, nos paysans s'obstinent
+à lui donner son véritable nom: _l'Alleu_.
+
+Mais voici bien assez de critiques. Je vous dois les plus sincères
+éloges pour la réhabilitation et le nouveau lustre que vous donnez à
+notre idiome, à nos figures, et à quelques mots qui sont de création
+indigène et dont rien ne peut traduire la finesse. _Fafiot, fafioter,_
+berdin (qu'il faut écrire, je crois _bredin_, parce que nous disons
+beurdin, comme _peurnez_, prenez, _bourdouiller,_ bredouiller,
+_deurser_, dresser), sont des nuances d'ironie très fines, et je défie
+l'Académie tout entière de nous en donner l'équivalent. Il me faudra
+bien des phrases pour me faire connaître un caractère, que le simple
+adjectif de _fafiot_ me fera voir à l'instant. Mais, monsieur, vous
+ne connaissez pas le _vasivasat_, en bonne orthographe _vas-y vas-à,_
+l'homme incertain, timide, un peu fafiot, mais plus indécis encore et
+dont la peinture est complète dans un mot. Je vous supplie de ne pas
+dédaigner ce mot-là, et de lui rendre un jour son _droit de cité_, comme
+disent nos prétentieux critiqués modernes, à tout propos. Il est vrai
+que vous m'avez appris _galope science_ que j'ignorais et que je trouve
+admirable, par le temps qui court. Mais comment avez-vous été induit en
+erreur au point de traduire _diversieux_ par divertissant? _Diversieux_
+signifie capricieux, mobile, changeant. C'est l'homme de Montaigne,
+_ondoyant et divers_. Les Berrichons qui prennent ce mot dans une autre
+acception font une faute énorme, et c'est à vous de les redresser.
+
+Maintenant, monsieur, je compte écrire plus sérieusement, et sans aucune
+des critiques que je me permets ici, quelques lignes dans ma _Revue
+indépendante_, sur votre intéressant Vocabulaire et la spirituelle
+notice qui le précède. Comme vous avez modestement gardé l'anonyme en le
+publiant, je craindrais de commettre une indiscrétion en vous nommant;
+je vous prie donc de me faire savoir vos intentions à cet égard et de me
+permettre d'annoncer du moins le livre et de remercier l'auteur.
+
+Agréez, monsieur, l'expression de ma gratitude pour votre envoi et
+pour les choses gracieuses que vous voulez bien y joindre, ainsi que
+l'assurance de mes sentiments distingués.
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] Auteur du _Vocabulaire du Berry_, par un amateur de vieux langage,
+ 1812.
+
+
+
+
+CCXXVIII
+
+A MADAME MARLIANI, A ORBEC (CALVADOS)
+
+ Nohant, 2 octobre 1843.
+
+Chère bonne amie, j'arrive d'un petit voyage aux bords de la Creuse, à
+travers de fort petites montagnes, mais très pittoresques, et beaucoup
+plus impraticables que les Alpes, vu qu'il n'y a guère ni chemins ni
+auberges. Nous avons grimpé partout tant à pied qu'à cheval ou à âne.
+Nous avons couché sur la paille et nous ne nous sommes jamais mieux
+portés que pendant ces hasards et ces fatigues. Enfin, nous avons fait
+une bonne partie, pour nous reposer de trois jours et trois nuits de
+bals et fêtes rustiques à l'occasion du mariage de Françoise.[1]
+
+Vous me pardonnerez d'avoir été si longtemps sans vous écrire; vous me
+laissiez sur une lettre de Londres, où vous paraissiez si incertaine de
+vos projets, que je ne savais plus où vous prendre. Vous voilà enfin
+sortie de la _perfide Albion_, et vous reposant dans la bonne Normandie,
+avec la plus chère de vos soeurs et le gros Manoël, que j'embrasse
+tendrement en attendant le rendez-vous général à Paris.
+
+J'ai eu la visite de Mendizabal, un beau soir, au moment où je ne
+l'attendais guère, comme bien vous pensez. Il a passé ici trois heures,
+une à dîner et à bavarder, deux à entendre chanter Pauline, et à faire
+faire à Chopin toutes les charges de son répertoire. Il est parti à
+minuit, toujours actif, brave, jovial et entreprenant; allant soi-disant
+prendre les eaux des Pyrénées, mais songeant plutôt, selon moi, à remuer
+encore quelque chose à la frontière d'Espagne. Puisse-t-il y combattre
+efficacement les succès éphémères du parti de Christine, et se jeter
+dans les bras du parti réellement progressif et populaire, si toutefois
+ce parti existe, et si (au cas où il existerait) Mendizabal ne serait
+pas trop vieux pour le comprendre.
+
+Pauline est repartie d'ici avec sa mère et sa fille, il y a quinze
+jours. Elle part pour la Russie le 5 octobre, avec Viardot, qui se
+plaint toujours comme un pot cassé. Enfin, elle a un superbe engagement
+pour l'hiver avec Rubini et Tamburini, un autre pour le printemps à
+Vienne. Sa voix est magnifique, sa santé consolidée; elle est même
+engraissée, et supporte la fatigue comme un diable. Elle n'a fait que
+courir les bois et danser la _bourrée_ tout le temps qu'elle a passé
+ici.
+
+Malgré le froid qui commence à piquer fort, je tâcherai de rester ici
+jusqu'à la fin d'octobre pour mettre ordre à quelques affaires. Ensuite,
+nous nous retrouverons au phalanstère de la cité d'Orléans avec un
+nouveau plaisir.
+
+J'espère que toutes vos courses vous auront fait grand bien; profitez-en
+le plus longtemps possible. Le froid des champs est moins pernicieux que
+celui de Paris.
+
+Bonsoir, chère; rappelez-moi au souvenir de votre soeur chérie. Battez
+ferme, pour moi, sur le dos d'Enrico, et aimez-moi toujours, car je vous
+aime pour toujours.
+
+G. SAND.
+
+ [1] Françoise Meillant, ancienne domestique de madame Sand.
+
+
+
+
+CCXXIX
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHÂTRE
+
+ Nohant, 8 octobre 1843.
+
+Mon cher Charles,
+
+Arnault l'imprimeur à consenti à imprimer cinq cents exemplaires de
+_Fanchette_, pour une somme fort minime, à départir entre les gens de
+bonne volonté, mais dont je me chargerais au besoin, pourvu que ce ne
+fût pas trop ostensiblement. On m'accuserait de vanité littéraire, de
+haine politique ou d'amour du scandale si j'avais l'air de pousser, à
+une publicité particulière dans la localité. Cela m'est parfaitement
+égal, quant à moi, mais diminuerait peut-être dans quelques esprits la
+bonne impression que la lecture du _fait_ a produite.
+
+L'indignation est bonne aux humains et c'est ce qui leur manque le plus
+dans ce temps-ci. Si on pouvait susciter un peu de ce sentiment chez les
+ouvriers et les artisans de la Châtre, cela les rendrait meilleurs; ne
+fût-ce qu'un quart d'heure, ce serait toujours cela! Je serais donc
+_flattée_ d'émouvoir ce public-là un instant; et je crois que quiconque
+sait épeler peut comprendre le style trivial de Blaise Bonnin.
+
+Que ne pouvons-nous faire un journal! Je vous fournirais une série de
+lettres du même genre, où les moindres sujets, traités avec bonne foi,
+avec moquerie ou avec colère, feraient quelque impression sur les gens
+du _petit état_, et tu sais que ce sont ceux-là qui m'occupent. Les plus
+bêtes d'entre eux sont plus éducables, selon moi, que les plus, fameux
+d'entre nous, par la même raison qu'un enfant inculte peut tout
+apprendre, et qu'un vieillard savant et habile ne peut plus réformer en
+lui aucun vice, aucune erreur. Ceci ne s'applique qu'à notre génération;
+ce serait nier l'avenir, et Dieu m'en préserve! Tout le monde se
+corrigera, grands et petits. Mais, si nous donnons aujourd'hui quelques
+leçons aux petits, je suis persuadée qu'ils nous le rendront bien un
+jour.
+
+Laissons la discussion et parlons de Fanchette, de la vraie Fanchette;
+rien ne nous empêche, que je sache, d'ouvrir une petite souscription
+pour elle. Cela lui ferait du bien, et cela augmenterait le scandale,
+chose qui n'est pas mauvaise non plus. Mon idée était de faire vendre
+une partie des exemplaires de son histoire à bas prix, et à son profit;
+on aurait distribué l'autre gratis à des artisans.
+
+Vois, cependant, si l'une des bonnes oeuvres ne paralyserait pas
+l'autre; car nos bienfaiteurs de l'humanité n'aiment pas à donner deux
+fois. Confères-en avec le Gaulois.
+
+Papet m'a ouvert largement sa bourse d'avance. A qui remettrait-on la
+gestion de la petite somme que nous pourrions faire? Pour cela, il
+faudrait savoir en quelles mains on va mettre Fanchette. Si c'est aux
+soeurs de l'hôpital, ne sera-t-elle pas victime de leur ressentiment?
+ne devrait-on pas l'en retirer? Je pourrais bien la confier dans mon
+village à quelque femme honnête et pauvre qui trouverait son compte à la
+bien soigner.
+
+En faire les frais n'est pas ce qui m'embarrasse; mais il serait bon que
+ce ne fût pas, en apparence, un acte particulier de ma seule compassion,
+mais le concours de plusieurs, du plus grand nombre possible,
+d'indignations généreuses. Réponds, qu'en penses-tu? et, si mon idée est
+bonne, comment faut-il la réaliser? Faut-il demander l'autorisation de
+sauver Fanchette à ceux qui l'ont perdue? Ce serait drôle!
+
+Bonsoir, mon cher enfant. Embrasse Eugénie pour moi, et viens me dire ta
+réponse avec le Gaulois s'il a le temps, ou sans lui.
+
+Ne m'oublie pas auprès de madame Duvernet.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CCXXX
+
+A MAURICE SAND; A PARIS
+
+ Nohant, 17 octobre 1843.
+
+Mon enfant,
+
+Sois donc tranquille, je n'irai pas en prison, je n'aurai pas de procès.
+Il n'y a pas de danger, je n'y ai pas donné matière, je n'ai nommé
+personne, et, d'ailleurs, cela mettrait trop au jour la vérité. On
+ne s'y frottera pas. Je n'ai pas envie de chercher le danger; s'il
+m'atteignait, je le prendrais comme il faut; mais nous sommes si sûrs de
+l'impossibilité de ce procès, que nous avons ri de tes craintes.
+
+Voilà trois jours qui se sont passés, depuis deux heures de l'après-midi
+jusqu'au soir, en conciliabules, en brouillons de lettres, en
+délibérations, toujours pour constater et prouver de plus en plus
+l'histoire de Fanchette, que chaque renseignement rend plus certaine,
+plus évidente, et nous n'avons pas laissé passer une _parole_ de ma
+réponse sans la peser dix fois, afin de ne laisser aucune prise ni à la
+contradiction ni au procès.
+
+Delaveau et Boursault sont venus me donner renseignements et
+attestations; nous publions l'enquête; enfin nous sommes tranquilles et
+tu peux dormir sur les deux oreilles. Moi, j'ai la tête cassée de cette
+Fanchette.
+
+Maintenant nous sommes en train d'organiser un journal pour la Châtre.
+La seule difficulté était d'avoir un imprimeur qui voulut faire de
+l'opposition. M. François a levé l'obstacle en se chargeant de faire
+imprimer à Paris. Fleury en est comme un fou. Il fait des chiffres, des
+comptes, des listes, des projets, et François part demain matin, s'il
+trouve de la place dans la voiture d'Issoudun, ou, dans le jour, par
+celle de Châteauroux. Je ne lui remets pas de lettre pour toi, tu auras
+celle-ci plus tôt par la poste.
+
+Rassure-toi sur la _Revue indépendante_. Je connais à fond leur position
+maintenant, et je suis satisfaite. Quand même François la quitterait,
+Pernet la continuerait. Il est en position pour cela, et n'a pas besoin
+de scandale; mon nom surtout n'en a pas besoin pour leurs affaires.
+Ils sont honnêtes et désintéressés, et pécheraient plutôt par défaut
+d'âpreté au gain et au succès que par ces défauts-là. D'ailleurs, je ne
+ferai jamais un pas de plus que je ne voudrai en toute chose, et je n'ai
+pas de raison pour subir une autre influence que celle de mon bonnet.
+
+Je me suis reposée ces deux nuits de tout le bavardage de la journée, et
+je ne sais pas si j'aurai le temps de retravailler avant mon départ;
+car me voici dans le détail des comptes et règlements, et je n'ai plus
+l'esprit qu'aux paquets, aux malles et au départ.
+
+La semaine prochaine, le bail sera un autre ennui. Ta chambre ne sent
+plus que le mortier, les arbres sont plantés, l'escalier, de la cave
+est presque fait. Il n'y a que l'affaire du remboursement des dix
+mille francs qui ne soit pas encore réglée. Il faut que Fleury aille à
+Châteauroux pour cela.
+
+Dis-moi si Chopin n'est pas malade; ses lettres sont courtes et tristes.
+Soigne-le, s'il est plus souffrant. Remplace-moi un peu. Lui, me
+remplacerait avec tant de zèle auprès de toi, si tu étais malade.
+
+Bonsoir, mon cher enfant. Écris-moi.
+
+TA MAMAN.
+
+Je décachète ma lettre pour te dire qu'elle n'est pas partie ce soir.
+Thomas est arrivé trop tard. Tu en recevras deux à la fois.
+
+
+
+
+CCXXXI
+
+A MADAME MARLIANI, A PARIS
+
+ Nohant, l4 novembre 1843.
+
+Mon amie,
+
+Ce que vous me dites de Leroux m'effraye et me fait mal, non pas le mot
+de M. Jean Reynaud, que je crois sincèrement et profondément jaloux de
+lui en toute chose. Vous l'avez appris d'ailleurs de madame Roland, qui
+peut avoir de bonnes et belles qualités, mais qui a aussi de vilains
+petits défauts, le commérage en première ligne. Vous ne croyez peut-être
+cela ni de l'un ni de l'autre; mais vous verrez quelque jour que je ne
+me trompe pas.
+
+Ce qui m'inquiète, ce sont les vingt jours passés par vous sans voir
+Leroux; ce sont mes épreuves qu'il n'a pas corrigées. Je me moque bien
+de mes épreuves, comme vous pouvez penser; mais, pour qu'il les ait
+négligées, lui si bon pour moi, et si régulier à cette corvée, il faut
+qu'il ait eu, en effet, des préoccupations très grandes. J'ai reçu
+dernièrement une longue lettre de lui horriblement triste. La pénurie où
+il se trouvait pour l'achèvement de sa machine, et aussi sans doute pour
+les besoins de sa famille, est, je le sais, la cause de ses terreurs et
+de ses angoisses. Je lui ai envoyé aujourd'hui cinq cents francs. J'ai
+écrit à M. François de lui en remettre autant sur mon travail à la
+_Revue_. Mais cela n'est peut-être pas assez.
+
+Je sais que vous êtes bien gênée cette année. Mais ne pouvez-vous
+cependant trouver quelque chose aussi au fond de vos tiroirs? Je ne me
+bornerai pas là pour ma part, malgré la gêne, les crises imprévues, les
+charges et les dettes. Je pressurerai les mailles de ma maigre bourse et
+les facultés lucratives de mon cerveau épuisé. Non, nous ne pouvons pas
+le laisser succomber. La machine réussira-t-elle ou non?
+
+Ce n'est pas là ce qui m'occupe. Mais il ne faut pas que la lumière de
+son âme s'éteigne dans ce combat, il ne faut pas que l'effroi et le
+découragement l'envahissent, faute de quelques billets de banque.
+Confessez-le, arrachez-lui le secret de sa détresse. Sa timidité doit
+redoubler en raison des nombreux, services qu'il a déjà reçus de vous.
+Surmontez-la. Sachez aussi si François a pu lui remettre les autres
+cinq cents francs que je lui destinais tout de suite. Et, dans le cas
+contraire, avancez-les-moi pour une quinzaine seulement. En arrivant à
+Paris, j'aurai encore quelque chose à toucher.
+
+Bonsoir, mon amie; donnez-moi de ses nouvelles: je ne puis supporter
+l'idée que ce flambeau peut s'éteindre et nous laisser dans les
+ténèbres.
+
+A vous de coeur.
+
+G.
+
+Tout cela pour _vous seule_. Son malheur et notre dévouement sont notre
+secret à nous.
+
+
+
+
+CCXXXII
+
+A MAURICE SAND, A PARIS
+
+ Nohant, 16 novembre 1843
+
+Mon chéri Bouli,
+
+Ta lettre de mardi nous a donné un bon réveil. Ta soeur s'est mise à
+pleurer de grosses larmes en la lisant, et en disant d'une voix tout
+étouffée: «Maurice, il est ben mignon! «Si tu tiens à la lettre que je
+t'avais écrite sur elle, demande-la à Chopin. Elle était à vous deux, et
+elle ne lui a pas fait grand plaisir, à lui. Il l'a prise _en mal_, et
+je ne voulais pourtant pas le chagriner, Dieu m'en garde! Nous allons
+tous nous revoir et de bonnes _bigeades_ à la ronde effaceront tous mes
+sermons.
+
+Non, mon pauvre Mauricaud, je ne veux pas rester plus longtemps. La
+campagne est _bella invan_. J'ai plus soif de toi que de tout le reste,
+et je ne pourrais tenir une seconde fois à l'inquiétude de vous savoir
+tous deux malades en même temps. Mes affaires sont finies ou peu s'en
+faut.
+
+Aujourd'hui, nous avons eu grande assemblée: Moulin, Fleury, Duteil,
+Hippolyte, Lamouche, son métayer, le père et la mère Meillant, leurs
+fils, Denis et Sylvinot, pour régler les articles du bail. Le père et
+la mère étaient assis dans le salon sur des fauteuils Le père écoutant,
+n'entendant et ne comprenant rien, mais représentant le fantôme
+de l'autorité paternelle; ne demandant pas d'explications, mais
+sanctionnant par sa présence les engagements que prenaient ses enfants
+pour lui, et en son seul nom. Denis très calme, très ferme, très juste,
+très droit, à la fois prudent et confiant, et disant de temps en temps:
+_Silence!_ d'un ton doux mais absolu, à Sylvinot, qui a l'esprit, plus
+prompt que lui, qui comprend la procédure comme un notaire, et, tout
+en me montrant la plus grande confiance, frappait juste sur les
+tergiversations d'Hippolyte, et les mettait à néant; mais Denis
+reprenait: «J'arrangerons ça; silence!» Et Sylvinot de se taire comme
+par un ressort. La mère ne disait qu'un mot, toujours le même: «D'abord
+que nout'dame vous le promet! y a pas besun d'zou z'écrire.»
+
+Selon elle, toutes ces écritures ne riment à rien et ne valent pas une
+promesse. Elle traiterait les affaires comme les Turcs. Cette famille
+des Meillant est vraiment un beau type de droiture, de gravité et de
+hiérarchie patriarcale dans la famille; ce n'est plus que là qu'on peut
+revoir ce que le passé a eu de grand et de simple, d'autant plus qu'avec
+une autorité à différents degrés, volontairement acceptée, et dont nul
+n'abuse, il y a égalité de droits, égalité d'héritage. C'est le bienfait
+du présent et la beauté du passé. Victor Hugo aurait dû voir quelque
+action aussi simple avant de faire ses fantastiques _Burgraves_. Le
+silence du vieux qui a l'air d'être plongé dans une espèce de divagation
+intérieure, de rêverie à moitié hors de ce monde, était beaucoup plus
+beau que celui qui _sert des boeufs sur des plats d'or_.
+
+Il y avait double bail à examiner, celui de Polyte avec le père Lamouche
+(fermier à métayer) et celui de moi aux Meillant, le tout passant à ces
+derniers. Lamouche avec sa mine patibulaire faisait un contraste.
+Il avait l'air de ne rien comprendre, et, quand on lui disait:
+«Suivez-vous?» il répondait: «J'y comprends rin, c'est ça des affaires
+que j'y counais rin di tout.» Finesse de paysan pour faire ensuite à
+sa guise, en alléguant qu'on n'a pas compris, ou mal compris ses
+engagements. Denis le regardait avec ses yeux ronds en lui disant:
+«J'vous l'espliquerons bin, père Lamouche, ayez pas peur!» Je crois bien
+qu'en effet ledit Lamouche sera forcé de marcher droit avec eux, ce
+qu'il ne faisait guère avec Polyte, lequel avait beaucoup trop de
+faiblesse et de bonté. Je m'ôte là une épine du pied.
+
+Nous travaillons toujours à organiser le journal _la Conscience
+populaire_, ou quelque chose comme ça. Je viens d'écrire à M. de
+Barbançois de venir dîner avec moi bien vite avant mon départ.
+
+Je t'ai déjà répondu pour Solange, en ce qui concerne la pension. Elle
+y rentre sans humeur, et je lui promets de travailler à organiser ses
+études à la maison dans le courant de l'hiver. Elle paraît bien décidée
+à travailler, et (vois, ô miracle! jusqu'où va sa raison) elle dit
+qu'elle aimerait mieux retourner à la pension que de rester à la maison
+sans rien faire. Elle ne fait pourtant rien à proprement dire ici, si ce
+n'est de jouer du piano souvent; mais elle lit un peu, elle dessine un
+peu, et elle rêve beaucoup. Ses idées s'ouvrent, elle a l'air de se
+tâter et d'apercevoir enfin quelque chose à travers le brouillard. Elle
+s'en va avec regret, mais elle est assez heureuse de te revoir pour s'en
+consoler.
+
+Elle te porte un _cheret_ et une _cape_ neufs. Quand tu n'en auras plus
+besoin, tu en feras cadeau à quelque bergère. Elle est venue me voir
+hier avec ce costume; elle était superbe, c'était Jeanne d'Arc enfant.
+
+Bonsoir, mon mignon. J'espère qu'en voilà bien long cette fois. Jusqu'à
+mon départ, je ne t'écrirai plus que des petits billets, le temps me
+manquera. À jeudi.
+
+Nous nous moquons de la Sologne, nous mettrons nos sabots et nous rirons
+des accidents. Je crois que nous devons être à Paris vers l'heure du
+dîner. Nous partons de Châteauroux à dix heures du soir.
+
+Je t'embrasse mille et mille fois, et encore mille fois.
+
+
+
+
+CCXXXIII
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 28 novembre 1843.
+
+Cher mignon,
+
+Encore une journée en sabots, et une soirée de chiffres. Je m'abrutis,
+mais je me porte bien. J'ai été dans les champs avec Denis Meillant par
+une chaleur du moi de mai; j'avais une ombrelle et j'étais en nage.
+Ce n'est pas à Paris que vous avez un _parieux temps_. Après avoir
+recommencé l'examen et le devis des bergeries, étables, porcheries, et
+autres lieux plus ou moins parfumés, j'ai passé deux heures à faire
+retoiser les glacis de maître Prin. _Nout p'tit monsieu_, comme dit le
+père Lamouche, les avait bien fait toiser; mais _nout p'tit monsieu_ est
+un badaud qui n'y voit que du feu. Maître Prin, qui n'est point sot, lui
+en avait fait voir, tant le long de notre pré qu'à la métairie, dix-huit
+toises de plus qu'il n'y en a réellement. Il a fallu décompter. Maître
+Prin se grattait l'oreille. Diable! dix-huit toises de mur, ça se voit
+pourtant, c'est assez long, ça ne se met pas dans la poche. Je me
+promets de me moquer un peu du _p'tit monsieu_, lequel m'a laissé sur
+une note de sa main ces dix-huit toises du mur bien et dûment attestées.
+Il y aune autre bêtise qu'on lui met sur le dos et que nous vérifierons.
+
+Ce soir, j'ai eu à dîner Planet, Duteil, Fleury, Néraud et Duvernet.
+C'était la réunion décisive pour la fondation et le baptême de
+l'_Éclaireur de l'Indre_. C'était le comité de salut public. On parlait
+à tour de rôle. Planet a demandé plus de deux cents fois la parole. Il a
+fait plus de cinq cents motions. Fleury s'est mis en fureur, rouge comme
+un coq, plus de dix fois. Duteil était calme comme le Destin, Jules
+Néraud très ergoteur. Enfin, nous avons fini par nous entendre, et, tous
+comptes faits, recettes et dépenses, chaque _patriote_ taxé au tarif de
+sa dose d'enthousiasme, le comité de salut public a décrété la création
+de l'_Éclaireur_, dont seront bien _décrétés_ MM. Rochoux et Compagnie
+qui n'ont guère été _acrétés à ce matin_ en recevant la _Revue
+indépendante_.
+
+Au milieu de tout cela, comme c'est moi qui fais toutes les écritures,
+programmes, _professions de foi_ et circulaires, je n'ai pas pu
+travailler, et je voudrais bien que tu fisses _assavoir_ à maître Pernet
+ou François (décidément lequel est parti?) que je ne leur donnerai
+probablement pas de _Comtesse de Rudolstadt_ pour le 10 décembre. C'est
+un peu leur faute.
+
+Il était convenu avec M. François que, vu la longue tartine dédiée à
+Rochoux, on garderait la moitié dece numéro de la _Comtesse_ pour la
+prochaine fois. Enfin, ils se passeront bien de moi pour un numéro; je
+ne peux pas faire l'impossible; mais il faut les prévenir afin qu'ils se
+précautionnent. Dis-leur aussi que nous ferons imprimer notre journal
+à Orléans. C'est meilleur marché, et nous y avons un correcteur
+d'épreuves, tout trouvé et très zélé, Alfred Laisné. Il faut seulement,
+_mais plus que jamais_, que Pernet ou François, François ou Pernet, nous
+trouve un rédacteur en chef, à deux mille francs d'appointements. Ce
+n'est guère plus que les gages du domestique de Chopin, et dire que,
+pour cela, on peut trouver un homme de talent!
+
+Première mesure du comité de salut public: nous mettrons M. de Chopin
+hors la loi s'il se permet d'avoir des laquais salariés comme des
+publicistes.
+
+Je suis toute gaie d'aller te revoir, mon enfant chéri, malgré le beau
+temps que je quitte, et les _émotions de la politique berrichonne_, qui
+m'ont coûté jusqu'ici plus de cigarettes que de dépense d'esprit. Je
+pars toujours après-demain, et, comme cette lettre ne partira que demain
+au soir, je n'aurai plus à t'écrire; j'arriverai le même jour que ma
+lettre. Adieu donc. J'emballe les confitures; j'ai peu de paquets, je
+n'en ai jamais moins eu. Pistolet n'en a pas. Françoise fait un _poirat_
+superbe[1]. Elle n'en dort pas, de l'idée qu'on mangera de son poirat à
+Paris!
+
+La Sologne sera peut-être mauvaise. On peut manquer le convoi d'Orléans.
+Mais on arrive toujours; ainsi dors en paix.
+
+ [1] Chausson aux poires, gâteau berrichon.
+
+
+
+
+CCXXXIV
+
+A M. CHARLES DOVERNET, A LA CHÂTRE
+
+ Nohant, 29 novembre 1843.
+
+Certainement, mes amis, vous devez créer un journal. J'approuve
+grandement votre idée, et vous pouvez compter sur mon concours, 1° pour
+ma collaboration suivie, 2° pour ma part dans le cautionnement, 3° pour
+ma part de subvention annuelle, 4° pour le placement d'une cinquantaine
+d'exemplaires à Paris. Le chiffre de ces abonnements augmentera,
+j'espère, lorsque le journal aura paru.
+
+Je regarde cet engagement comme un devoir, et j'espère que tous vos
+amis, tous les amis du pays s'emploieront ardemment à vous seconder.
+Outre toutes les bonnes raisons que vous faites valoir dans votre
+programme, il y a nécessité urgente à décentraliser Paris, moralement,
+intellectuellement et politiquement. La presse parisienne, absorbée par
+ses propres agitations, ou fatiguée, de combattre sur une trop vaste
+arène, abandonne en quelque sorte la province à ses luttes intérieures.
+Et, quand la province s'abandonne elle-même, quand elle n'est pas
+représentée par un journal indépendant, elle est livrée, pieds et poings
+liés, à tous les abus de pouvoir de l'administration salariée. Vous avez
+raison de le dire, c'est une honte. C'est renoncer lâchement à un des
+droits qui constituent la dignité humaine, c'est reculer devant un
+devoir social. Les conséquences pourraient en être graves pour le
+pouvoir, aussi bien que pour les classes dont le sentiment public
+n'a pas d'organe public. Soyez donc cet organe, n'hésitez pas. M. de
+Lamartine donne un noble exemple en contribuant de sa plume et de sa
+bourse au brillant succès du _Bien public_, de Macon. Ce journal de
+localité a déjà, dans l'opinion de la France, une plus grande valeur
+que la plupart des journaux de la capitale. Je ne doute pas que nous ne
+puissions obtenir de ce noble publiciste quelques articles pour notre
+_Éclaireur_, et j'ose compter sur le concours de quelques autres noms
+illustres et chers au pays. Les hommes de grand coeur et de grande
+intelligence sentiront tous que la vie politique et morale doit être
+réveillée et entretenue sur tous les points de la France. Nous avons
+dans notre province des éléments admirables pour seconder ce généreux
+projet. Il ne s'agit que de les réunir.
+
+Littérairement, ce serait une oeuvre intéressante à tenter. Paris a
+passé son niveau un peu froid, un peu maniéré sur toutes les âmes, sur
+tous les styles. Chaque province a pourtant son tour d'esprit, son
+caractère particulier; cet effacement est regrettable. Ne serait-ce pas
+une sorte de rénovation littéraire que de voir tous ces éléments variés
+de l'intelligence française concourir, sous l'inspiration de l'idée
+commune de la pensée nationale, à élever un monument où chaque partie
+aurait sa valeur originale et distincte. L'héroïque Breton, le Normand
+généreux, le Provençal enthousiaste, et le Lyonnais éminemment
+synthétique, n'ont-ils pas chacun leur manière de sentir, leur forme
+d'expression, leur lumière individuelle pour ainsi dire?
+
+On croit peut-être que nous n'avons pas notre couleur, nous autres? On
+se tromperait fort. Le Berrichon, simple dans ses manières, calme dans
+son langage, mais d'humeur indépendante et narquoise, apporterait, dans
+la circulation des idées, cet admirable bon sens qui caractérise le
+coeur de la France. Remarquez qu'un journal de localité en serait
+infailliblement l'expression vive et franche, quels qu'en fussent les
+rédacteurs; il y a dans le contact des habitants quelque chose qui se
+reflète dans le plus simple exposé des faits, des besoins et des voeux
+d'une province. L'existence d'un journal donne du mouvement à l'esprit,
+on se rapproche, on parle, on pense tout haut; et naturellement chaque
+numéro résume les impressions générales. C'est ainsi que tout le monde
+produit le journal; oui, le véritable rédacteur, c'est tout le monde.
+Il doit donc y avoir une sorte d'amour-propre public, bon à encourager,
+dans la création d'un journal de localité, manifestation intéressante et
+significative de l'esprit du pays.
+
+Comptez sur mon zèle à vous seconder et ne craignez pas de mettre mon
+nom en avant, si vous croyez qu'il vous soit une garantie auprès de
+quelques personnes sympathiques. Je ne vous ferai pas défaut, de même
+que je m'effacerais entièrement de la rédaction, si vous jugiez mon
+concours inopportun.
+
+Tout à vous de coeur.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCXXXV
+
+M. F. GUILLON, A PARIS
+
+ Paris, 14 février 1844.
+
+M'en voulez-vous, mon cher monsieur Guillon, de vous avoir montré la
+crinière d'un vieux lion? c'est qu'il faut bien que je vous le dise,
+George Sand n'est qu'un pâle reflet de Pierre Leroux, un disciple
+fanatique du même idéal, mais un disciple muet et ravi devant sa parole,
+toujours prêt à jeter au feu toutes ses oeuvres, pour écrire, parler,
+penser, prier et agir sous son inspiration. Je ne suis que le
+vulgarisateur à la plume diligente et au coeur impressionnable, qui
+cherche à traduire dans des romans la philosophie du maître. Otez-vous
+donc de l'esprit que je suis un grand talent. Je ne suis rien du tout,
+qu'un croyant docile et pénétré.
+
+D'aucuns, comme on dit en Berry, prétendent que c'est l'amour qui fait
+ces miracles. L'amour de l'âme, je le veux bien, car, de la crinière du
+philosophe, je n'ai jamais songé à toucher un cheveu et n'ai jamais eu
+plus de rapports avec elle qu'avec la barbe du Grand Turc.
+
+Je vous dis cela pour que vous sentiez bien que c'est un acte de foi
+sérieux, le plus sérieux de ma vie, et non l'engouement équivoque d'une
+petite dame pour son médecin ou son confesseur. Il y a donc encore de la
+religion et de la foi en ce monde. Je le sens en mon coeur comme vous le
+sentez dans le vôtre.
+
+Maintenant réfléchissez bien. Nous ne nous sommes parlé que ce soir.
+Les autres entrevues out été consacrées à examiner les possibilités de
+_l'affaire,_ et, si mes amis du Berry me confirment mes pouvoirs, il n'y
+a pas de difficultés matérielles à notre association.
+
+Mais il y a les difficultés intellectuelles et morales qui peuvent
+naître de la _doctrine_, sans laquelle nous ne ferons rien d'utile et
+de bon; il faut donc que nous soyons d'accord sur ce point que, vous
+et moi, nous ne fassions qu'une tête et qu'une conscience. Je n'ai pas
+d'amour-propre, je ne crois en aucune chose valoir et peser plus que
+vous. Je ne voudrais jamais rien exiger. Je voudrais seulement qu'à nous
+deux nous fissions la tierce juste et non la dissonante.
+
+Devant l'excellent M. de Pompéry, je n'aurais pas osé vous parler du
+fond de ma croyance. Il discute trop, la discussion me fatigue, et
+je trouve que c'est du temps perdu, quand on n'a pas quelque but à
+poursuivre ensemble. Seule, je ne me suis pas senti l'_autorité_ de vous
+dire que je crois plus à l'eau de la source où j'ai puisé ma vie qu'à
+celle où vous avez puisé de votre côté. J'ai voulu que vous vissiez ma
+loi vivante, et je l'avais prié d'être bien net avec vous, parce qu'une
+heure de cette parole claire et pleine vous montre mieux mon être que ce
+que je ne saurais dire moi-même. Ce n'est donc pas un interrogatoire ou
+un examen auquel on vous a soumis: c'est un livre qu'on a ouvert devant
+vous, afin que vous sachiez bien ce qui est là, et que, s'il vous
+répugne d'y étudier la _vita nuova_, vous puissiez reprendre votre
+liberté d'examen et refuser de vous associer à notre genre d'utopie.
+
+Voyez bien, tâtez-vous. De mon caractère dans les relations de la vie,
+vous n'aurez jamais à vous plaindre; mais, de ma manière de comprendre
+l'action sociale, il est possible que vous ne puissiez plus vous
+accommoder. Vous n'avez pas bien lu Leroux, vous n'avez pas lu les
+dernières pages de la _Comtesse de Rudolstadt_, autrement vous n'auriez
+pas été étonné d'entendre ce que vous avez entendu ce soir. I1 ne faut
+pas que vous partiez pour un monde inconnu, sans vous y sentir appelé
+par les instincts du coeur et de l'intelligence Repensez-y et ne faites
+cette campagne qu'avec le sentiment qu'elle est bonne et utile; car il y
+a des politiques et des socialistes _dits pratiques_ qui jugent Leroux
+un rêveur dangereux, et moi une franche bête de croire en lui, tandis
+qu'en entrant dans la réalité, dans les _moyens_, j'aurais plus d'argent
+de mes éditeurs et plus de louanges dans les journaux.
+
+_Nous voilà!_ Vous nous connaissez un peu mieux; écrivez-moi quand vous
+aurez fait votre examen de conscience et fixé votre jugement sur nous.
+
+Tout à vous.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CCXXXVI
+
+A. M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE
+
+ Paris, 16 février 1844.
+
+Je crois que je vous ai trouvé un rédacteur! Encore trois jours pendant
+lesquels je veux le voir, l'examiner, l'interroger, et toutes les
+conditions de bon vouloir, de talent et de noble caractère se
+trouveraient remplies, si tout ce qu'on me dit, et tout ce que je lis de
+lui n'est pas démenti par son langage et sa tenue. Je vous écrirai en
+détail sur son compte, aussitôt que l'épreuve sera faite.
+
+L'idée de Delatouche doit nous inspirer beaucoup de reconnaissance.
+Mais, entre nous, vous ne devez y acquiescer qu'en désespoir de cause.
+Fleury, découragé et décourageant, s'en va tout penaud. Mais je vous
+dis, moi, qu'il n'y a point lieu à tout ce découragement. Le monde est
+triste, mais l'humanité n'est pas perdue.
+
+Si Delatouche et moi faisons le journal ici, il y aura plus de succès et
+d'abonnés à Paris qu'en Berry. Le Berry sera peut-être le prétexte, le
+cadre et le _moyen_ de faire une très jolie feuille d'opposition. Mais
+est-ce là le but? S'agit-il d'avoir du succès pour Delatouche et moi, ou
+s'agit-il de moraliser et d'éclairer notre province? J'aurais compris
+que nous commençassions le journal, lui et moi, en attendant un
+rédacteur, pour lancer le brûlot et peloter en attendant partie. Mais le
+fonder de la sorte irrévocablement me paraît une espèce d'apostasie. Je
+ferai à cet égard tout ce que vous voudrez; mais je crois que vous
+serez de mon avis. Désespérer de trouver un rédacteur est un véritable
+enfantillage. On m'en propose trois ce soir. Mais j'espère que je tiens
+le bon, et, si je me trompe, je continuerai mes recherches et mes
+épreuves.
+
+Ne découragez et n'effrayez donc personne. Ne dites pas _non_ à
+Delatouche. Hésitez, prétextez la difficulté de réunir tout d'un coup la
+majorité des votes. Mais laissez-moi agir dans mon sens et dans celui
+de notre premier mouvement, qui était le meilleur. Je vous aurai des
+abonnements ici quand nous aurons pris forme et couleur par notre
+rédacteur et notre prospectus. Je travaille déjà à charpenter ce
+prospectus, j'en ferai faire un au rédacteur, un à Delatouche s'il le
+faut, et, des trois, nous en ferons un que vous verrez et approuverez
+s'il y a lieu.
+
+Pour cela, il faudra nous réunir à Orléans peut-être dans une quinzaine,
+peut-être plus tôt, pour aviser à tout.
+
+Mille tendresses à tous.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CXXXVII
+
+A M.F. GUILLON, A PARIS
+
+ Paris, 25 février 1844
+
+Mon cher monsieur Guillon,
+
+J'attends toujours la réponse du comité berrichon.
+
+Je ne veux pas répondre à vos belles et bonnes lettres, avant d'avoir
+à vous dire: «Reprenons la dispute pour marcher «ensemble» ou bien «On
+nous sépare. Gardons chacun notre idéal.»
+
+Je n'ai rien ajouté et rien retranché aux bons renseignements que
+j'avais donnés de vous. La réponse décidera de notre _querelle_; car ou
+le comité acceptera d'emblée votre éclectisme religieux et politique,
+ou il repoussera sans appel la tentative de philosophie que je
+voulais faire avec vous. Comme il s'agit de marcher tous ensemble, je
+n'insisterai pas contre un refus qui serait motivé sur vos antécédents.
+Je trouverais le refus injuste, peut-être; mais je ne penserais pas
+devoir vous exposer à des suspicions fâcheuses pour vous; pour moi, qui
+vous cautionnerais moralement; pour le comité, qui ne respecterait pas
+comme il convient la personne du rédacteur.
+
+Enfin, nous voici avec nos systèmes et nos rêveries dans l'attente d'un
+dénouement réel, et je ne fais aucune autre démarche pour trouver
+un autre rédacteur. Voilà pourquoi je n'ose point insister, ni vous
+défendre, ni vous tourmenter; car, si nous ne devons pas entrer en
+campagne sous le même drapeau, à quoi bon nous essayer à mêler nos
+nuances? Vous avez beaucoup de richesses à perdre et je n'ai rien à vous
+donner. Mon fanatisme serait une arme dont vous vous serviriez peut-être
+mal pour combattre le mal, et je ne sais pas si votre calme pratique ne
+m'ôterait pas tout mon élan. Je vois bien que vous nous jugez un peu
+creux et un peu fous. C'est bien vite nous refuser la science sociale.
+Nous n'avons encore rien dit et rien formulé en fait de moyens.
+
+Mais, de ce que nous n'acceptons pas certaines formules qui ne nous sont
+pas sympathiques, qui nous semblent manquer d'âme, de religion et
+de dévouement, il n'est pas dit que nous repoussions toute autre
+application que la doctrine de Fourier. C'est parce qu'elle n'applique
+nullement nos principes, quoi que vous en disiez, que nous ne l'aimons
+pas et que nous ne la voulons pas. Vous conciliez ces principes et les
+nôtres avec beaucoup d'art et de talent. Mais, à votre insu, c'est une
+conciliation spécieuse; car la doctrine de l'industrialisme attrayant,
+comme on l'entend dans le fouriérisme; n'est pas dépourvue de
+_principes_. Elle en a, et nous les trouvons antireligieux, et nous les
+sentons non pas seulement inconciliables, mais opposés diamétralement
+aux nôtres.
+
+Je n'entends pas, puisque vous vous en défendez si bien, vous ranger
+dans certaine série déterminée: peut-être êtes-vous injuste, vous, de
+nous classer parmi les rêveurs impuissants.
+
+Mais, puisque vous ne nous accordez que la possession d'un tiers de
+vérité, voyez quel chemin il faudrait faire à vous ou à moi pour
+reconnaître que l'un de nous résume en lui la trinité? Vous croyez
+la tenir cette triplicité d'aspect de la vérité. Et, moi, je crois
+l'entrevoir. Mais nous ne la plaçons pas dans les mêmes choses; et
+je crois qu'au début, lorsque le bon et sincère M. de Pompéry nous
+présentait l'un à l'autre comme tout semblables l'un à l'autre, nous
+n'avions pas aperçu les buissons et les fossés que nous avions à
+franchir pour lui donner raison.
+
+N'importe, je ne refuse pas d'essayer; mais n'essayons pas de sauter
+ces barrières avant de savoir si nous avons ensuite un chemin à suivre
+ensemble; car, si cela n'est pas, mieux vaut nous examiner lentement
+pour nous retrouver un jour dans un chemin mieux cherché et mieux tracé.
+
+Peut-être alors aurez-vous mieux compris Leroux; peut-être aussi
+aurai-je mieux étudié Fourier, et alors nous nous entendrons sans faire
+violence à nos sympathies et à cette sorte d'instinct que l'artiste
+comme le politique doit beaucoup respecter en lui-même. Si, comme
+vous le croyez, tout concourt au but, si nos forces de répulsion,
+fussent-elles inintelligentes et injustes jusqu'à un certain point, sont
+les foyers mêmes de notre courage et le secret de notre puissance, quoi
+qu'il en résulte, croyez bien que je rends justice à votre intelligence
+et à votre loyauté, et que je ne regrette point de vous avoir causé
+quelques soucis d'esprit.
+
+Tout ce qui nous fait examiner, rêver et raisonner notre vie morale est
+une étude salutaire, et j'espère que vous ne m'en voudrez pas de vous
+avoir traité en homme de conscience et de réflexion.
+
+Tout à vous.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CCXXXVIII
+
+A M. ALEXANDRE WEILL, A PARIS
+
+ Paris, 4 mars 1844.
+
+Monsieur,
+
+Je n'ai pas de facultés pour la discussion, et je fuis toutes les
+disputes, parce que j'y serais toujours battue, eussé-je dix mille fois
+raison. J'ai craint de manquer à ce que l'on se doit _entre humains_, en
+ne vous répondant pas, et je suis très fâchée de l'avoir fait si
+vous prenez ma lettre pour une attaque à votre conviction et à votre
+caractère. Vous croyez, par exemple, que je vous refuse le _coeur_,
+et je n'ai pas songé à cela. Je n'ai aucun droit de douter du vôtre,
+surtout après les luttes que vous avez soutenues. Voilà à quoi mènent
+les discussions; on s'attache aux mots, et chaque mot demanderait un
+commentaire. Je crois comprendre qu'en niant Dieu, et l'amour divin, qui
+est une des faces de la Divinité, vous portez dans la recherche de ces
+hautes vérités une intelligence _froide_. Je ne dis pas pour cela
+que vous manquiez d'affection et de charité dans vos relations avec
+l'humanité. Votre coeur prend une route, et votre esprit une autre
+route, tandis que ce ne serait pas trop des deux réunis, pour chercher
+le _vrai Dieu_, que je n'explique pas du tout et que je ne conçois pas
+comme vous m'en attribuez la formule. Pendant quatre pages, vous prêchez
+à beaucoup d'égards quelqu'un qui n'avait pas besoin de tout cela
+pour rejeter l'idolâtrie de votre Jéhovah juif et de notre _bon Dieu_
+catholique. Mais je crois en _Dieu_ et en un _Dieu bon_, et toute
+l'Allemagne réunie à toute la France ne me l'ôterait pas du coeur.
+
+Je serais fort peinée que vous crussiez nos coeurs et nos portes fermées
+systématiquement à tout ce qui lutte en Allemagne contre l'ennemi
+commun. Mais, si vous êtes tous comme _vous_; si, dans votre ardeur
+spinoziste, vous nous appelez devant votre tribunal, et vous demandez
+compte de notre oeuvre, sans nous laisser la liberté de la concevoir
+selon nos forces et nos aptitudes, en nous déclarant stupides,
+hypocrites et infâmes de ne pas marcher sur les mêmes chemins que vous,
+vous êtes plus despotes, plus intolérants et plus inquisiteurs que Moïse
+et Dominique. Faites vos livres et tuez le faux christianisme comme vous
+l'entendrez; à qui refuse-t-on ici le choix des moyens? mais ne faites
+pas de persécution à domicile, ne provoquez pas les gens tranquilles
+et amis de la modestie; cela serait tout à fait contraire au _goût_
+français, dans lequel vous ferez bien de vous retremper un peu, si vous
+voulez qu'on profite en France de votre talent, de vos études et de
+votre zèle.
+
+Je vous ai écrit ces deux lettres à bonne intention pour ne pas manquer
+à la déférence et à la politesse, mais non pour combattre en champ clos
+votre philosophie. Si j'étais guerrier, je n'irais pas à la guerre
+pour le plaisir de frapper au hasard et pour satisfaire un caprice
+belliqueux. La guerre des idées demande un bien autre calme, et, selon
+moi, un sentiment d'humilité et de charité religieuses que vous méprisez
+au suprême degré. Ainsi nous ne disputerons pas davantage, s'il vous
+plaît. Nos armes ne sont, pas égales. Je n'admets ni les compliments
+ni 1es injures, et je refuse la compétence à quiconque, hors de
+l'enthousiasme qui fait tout oublier, se charge de me démontrer par la
+raillerie et le dédain qu'il est en possession de l'unique vérité. Au
+reste, votre confiance en vous-même se calmera bien vite ici, et je ne
+m'inquiète pas de votre avenir. Vous avez trop d'esprit pour ne pas
+reconnaître bientôt qu'il faut _affirmer_ avec plus de bienveillance et
+de sympathie, quelque hardie et courageuse que soit l'affirmation.
+
+J'ai l'honneur d'être votre servante.
+
+
+
+
+CCXXXIX
+
+A MESSIEURS PLANET, FLEURY,
+DUVERNET, DUTEIL, A LA CHÂTRE
+
+ Paris, 20 mars 1844.
+
+Mes amis,
+
+Leroux part pour Boussac, où il va installer sa famille. Il passe par la
+Châtre et vous remettra cette lettre. M. Victor Borie, un jeune homme
+dont j'ai parlé à Planet et qui est ami de Jules Leroux, à quitté, pour
+quinze jours, Tulle, où il fait un journal républicain. Il renoncerait à
+sa position, qui est faite et dont il n'est pas dégoûté, pour se dévouer
+à une oeuvre quelconque à laquelle je m'intéresserais.
+
+J'ignore s'il accepterait votre contrôle pour le journal. Dans le
+principe, lorsque je lui en ai fait parler, il pensait n'avoir affaire
+qu'à moi. C'est moi qui aurais subi ce contrôle, et lui par contre-coup.
+Au reste, tout cela lui fut proposé vaguement, éventuellement et il
+répondit en deux mots que, si je le regardais comme nécessaire
+au journal que j'étais alors censée _fonder_, il était tout à ma
+disposition.
+
+Maintenant, il est encore possible que, vous voyant, vous entendant,
+vous connaissant et se concertant avec vous, il puisse s'associer à vous
+pour être notre rédacteur, dans les conditions où vous le désirez. Vous
+savez que je ne vous impose plus personne, et que je n'exclus personne,
+c'est bien entendu. Mais je m'intéresse toujours à votre oeuvre, quoique
+j'aie à peu près renoncé à vous aider dans votre choix et je ne crois
+pas devoir vous laisser échapper une bonne occasion. De tous ceux que
+vous avez vus et qui vous out été proposés, M. Borie serait le plus
+propre à l'emploi. C'est un homme dont je puis vous répondre comme
+loyauté, comme caractère et comme intelligence. Il est dans la politique
+plus que moi, à coup sûr; mais je ne craindrais pas d'être solidaire de
+tout ce qu'il avancerait, ni de lui laisser contrôler ce que je ferais,
+parce que je suis sûre de la pureté de ses intentions, et du bon sens de
+ses vues.
+
+Maintenant donc, voyez-le, pendant le temps qu'il doit passer à Boussac,
+et sachez si vous pouvez vous accommoder de lui, et lui de vous.
+
+Je n'ai pas besoin de vous recommander la bonne hospitalité envers
+Leroux pendant son passage à la Châtre. Bonsoir, mes chers enfants. Tout
+à vous de coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CCXL
+
+A. M. PLANET, A LA CHÂTRE
+
+ Paris, avril 1844.
+
+Mon cher enfant,
+
+Est-ce décidé, que vous avez choisi M. Borie? Vous avez bien fait; car
+c'est le seul moyen, je crois, d'être imprimé à Boussac, et il ne faut
+pas vous plaindre que ce soit une condition _imposée_ par Pierre ou
+plutôt par Jules Leroux. Jules Leroux, homme d'idées austères et d'un
+caractère très ferme, n'étant pas votre ami, vous connaissant à
+peine, n'eût jamais voulu être l'ouvrier d'un journal contraire à ses
+principes; dans le doute même, dans l'attente de ce que serait l'esprit
+du journal, il ne se fût pas engagé â l'imprimer.
+
+Je conçois tout cela, et trouve ce scrupule fort respectable. Il y a
+donc eu là _condition_, à ce que je vois. Mais je ne digère pas votre
+mot d'_imposé_. On n'impose rien à des gens qui vous demandent un
+service et qui sont parfaitement libres de s'adresser ailleurs.
+
+Si ce mot me choque, appliqué aux Leroux, il me choque bien plus
+appliqué à moi-même; et peu s'en faut qu'il ne m'engage à envoyer le
+journal au diable.
+
+Qu'est-ce que cela signifie? Depuis quand est-ce que _j'impose_ quelque
+chose, parce que je ne veux pas me laisser _imposer_ un travail inutile
+ou antipathique? Je crois avoir assez fait pour l'obligeance et l'amitié
+en vous écrivant, en vous répétant que, quelque journal que vous fissiez
+(à moins qu'il ne fût juste-milieu ou carliste), je vous donnerais des
+articles; mais j'ajoutais que je vous en donnerais plus ou moins, selon
+que vous suivriez une ligne plus ou moins rapprochée de la mienne.
+Est-ce là imposer quelque chose? Et, quand je dis: «Si vous prenez _un
+tel_, je serai active et zélée, au lieu d'être complaisante et tolérante
+(je serai solidaire de votre tendance au lieu de me retirer de la
+solidarité),» vous m'écrivez par trois ou quatre fois (Fleury dans sa
+lettre d'hier, et toi dans celle d'aujourd'hui), que je vous impose un
+rédacteur?
+
+Je ne suis pas contente de cette façon d'être comprise, je te le dis
+franchement; finasser ou dominer me sont également antipathiques, et
+je ne comprends pas que, désirant de moi, non une inspiration et une
+direction, mais une pure et simple collaboration d'amitié, et, étant
+sûrs de ce dernier point, qui paraissait vous convenir beaucoup mieux
+que mon dévouement pour _l'être moral_ du journal et mon identification
+avec cette oeuvre commune, vous veniez me dire aujourd'hui que, pour
+avoir ma participation complète, vous sacrifiez vos sympathies, votre
+confiance, et que vous vous laissez imposer quelqu'un que vous jugez
+sans lumières et sans capacité.
+
+Si c'est là votre pensée et votre conduite, vous n'êtes pas des hommes,
+vous tournez sur vous-mêmes comme des girouettes, sans savoir quel vent
+vous pousse. Duvernet m'a écrit au moment de ton retour de Paris, que
+vous étiez enchantés de moi, que vous me trouviez _admirable_ d'avoir
+renoncé à rédiger votre journal, comme si ce n'était pas un sacrifice
+d'avoir offert de le rédiger, et comme si c'en était un d'y renoncer!
+
+Ne dirait-on pas que l'_Éclaireur de l'Indre_ est le consulat de la
+république; que j'ai voulu faire _un coup d'État_, un 18 brumaire, en
+offrant mon temps et ma peine; et qu'ensuite j'ai abdiqué, comme Sylla,
+pour le salut de la patrie! Tout cela est comique, mais d'un comique
+triste et qui me peine; car je ne croyais pas qu'il y eût tant
+d'amour-propre en jeu dans cette affaire. Ainsi, il y a eu _lutte_
+entre nous, et c'est moi qui _triomphe_? s'il en est ainsi, j'en suis,
+pardieu! bien fâchée, et je demande à _abdiquer_ bien vite. Je croyais,
+en me proposant, sauver le journal qui ne marchait pas. Je croyais, en
+me retirant, sauver encore le journal qui ne pouvait marcher avec moi.
+
+Un jour, vous me dites que vous ne pouvez rien sans moi. Je m'offre
+pieds et poings liés. Un autre jour, vous me dites que vous avez une
+autre route que la mienne, que je ne saurais pas ce qui convient, que
+je m'y prendrais mal, que _j'effaroucherais_ l'abonné, que je vous
+couvrirais de ridicule, que je vous effacerais. Maintenant, quand j'ai
+accepté cette exclusion de bon coeur, en restant attachée, par amitié
+pour vos personnes, à la partie purement littéraire de la rédaction,
+vous m'écrivez de nouveau que, pour avoir mieux de moi, vous acceptez à
+regret et à contre-coeur, le rédacteur que je vous _impose_!
+
+Au diable! je ne sais plus ce que vous voulez de moi, et je vous supplie
+de n'en rien vouloir du tout, vous me rendrez service; car, si le
+journal _doit_ exister sans moi d'après vos principes, pourquoi me
+fait-il le sacrifice incroyable de se laisser imposer un rédacteur?
+
+Je crois, Dieu me damne, que vous faites de la diplomatie avec moi? Moi,
+je ne saurais jamais et je ne voudrais jamais en faire avec vous. Je
+demande donc, avant de passer outré, l'explication de ce reproche amer,
+malgré le miel dont vous le couvrez.
+
+Quel diable de journal allons-nous faire, si vous pensez d'une façon et
+que je pense d'une autre, si vous me suiviez à regret, en disant qu'il
+l'a bien fallu?
+
+Dans tout cela, je ne vous conçois pas, je vous trouve irrésolus,
+enfants, et injustes au dernier point. Vous n'avez eu ni le courage de
+m'accepter, ni celui de me repousser. J'aurais voulu franchement l'un ou
+l'autre, et mon amitié, aussi bien que mon estime pour vous, eût grandi
+dans un cas comme dans l'autre.
+
+Ravisez-vous donc, s'il en est temps; prenez le rédacteur que vous
+préférez, faites-vous imprimer, ou à Guéret, si vous vous entendez avec
+M. Legrand, ou à Orléans, comme vous avez toujours cru pouvoir le faire,
+et ne me faites aucune concession. Je n'en veux pas, je n'en ai pas
+besoin pour rester votre ami et votre collaborateur. Si vous êtes dans
+un _système politique_, comme vous le pensez, si vous vous rattachez à
+un _parti existant_, si vous avez foi à ce parti et à ce système, quel
+si grand besoin avez-vous de moi? Deux ou trois feuilletons suffiront
+pour vous attirer quelques abonnés de plus, et c'est tout ce que je me
+préparais à faire.
+
+Est-ce que, dans la lettre que Leroux vous a remise, je vous imposais
+quoi que ce soit? est-ce que Leroux a pu vous parler d'autre chose que
+de la possibilité d'un _plus_ ou d'un _moins_ d'adhésions et de concours
+de ma part? Fleury dit qu'il vous _a fait entendre_... Je crois que vous
+entendez peu quand vous avez l'esprit prévenu,
+
+Voilà que je te donne un galop, mon Planet; ça ne m'empêche pas de
+t'aimer tendrement, et les autres aussi. Mais vous me suspectez, vous me
+tiraillez, vous m'accusez, il faut bien que je me défende, chaudement,
+comme je sens.
+
+Quoi qu'il arrive, je ne pourrai pas faire grand'chose avant le 15 ou
+le 20 mai. Il faut que je donne un roman à Véron fin d'avril, ou que je
+paye un dédit de dix mille francs. Il faut que je reste jusqu'au 15 mai
+pour le conseil de révision de Maurice.
+
+J'ai des affaires à ne savoir où donner de la tête. Je ne dors pas cinq
+heures, et vous m'avez ôté, avec vos chicanes, l'enthousiasme qui fait
+des miracles. Je t'embrasse et je t'aime.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCXLI
+
+A MADAME MARLIANI, A PARIS
+
+ Nohant, juin 1844.
+
+Chère amie,
+
+Nous nous portons tous bien; mais tout le monde ici est consterné, et
+il y a de quoi s'affliger de voir tant de malheureux ruinés par
+l'inondation. De mémoire d'homme, on n'avait jamais rien vu de pareil
+dans nos paisibles contrées. Nos ruisseaux sont devenus subitement des
+fleuves, avec un courant furieux et des vagues comme celles de la mer.
+Les routes ont été interceptées hier par ces filets d'eau, devenus aussi
+larges que la Loire et aussi rapides que le Rhône.
+
+M. et madame Viardot, qui s'étaient mis en route pour Paris, n'ont pu
+traverser un pont-écluse, l'eau qui passe sous la voûte s'étant mise à
+passer par-dessus, effaçant toute trace de pont et de chemin. Ils sont
+revenus ici ce matin, et nous les garderons quelques jours encore. Tous
+les foins de rivière sont perdus, et, ce qui ajoute aux désastres, c'est
+l'odeur fétide que le retour du soleil donne à ces herbes pourries. Les
+plus beaux prés sont devenus de vastes marécages infects, et il y a
+beaucoup à craindre de graves maladies, et en grand nombre, avant qu'il
+soit peu. Nous sommes dans un endroit plus élevé et isolé des rivières;
+ainsi n'ayez pas d'inquiétude pour nous. Ces exhalaisons ne nous
+arrivent pas.
+
+Mais que de misérables vont avoir la mort de leurs proches à pleurer
+après la ruine de leurs subsistances de l'année! Enfin, je m'effraye
+peut-être à tort, peut-être que la Providence ne se montrera pas irritée
+plus longtemps. Mais tout cela est bien triste, et on ne sait pas encore
+combien de noyés il faudra compter.
+
+J'espère que vous êtes à Paris et que vous ne songez pas à aller à la
+campagne tant que dureront ces bouleversements de l'atmosphère. Si je
+n'aimais pas la campagne de passion, je me repentirais d'y être venue;
+mais quoi qu'il arrive, je ne peux pas m'empêcher de me sentir ici
+l'esprit et le corps plus libres et plus vivants. Quelque temps qu'il
+fasse, nous courons, nous montons à cheval; Solange s'en trouve bien.
+
+Écrivez-nous, bonne amie; dites-nous que vous ne souffrez plus du tout
+et que vous prenez la vie le moins mal possible.
+
+J'ai vu Leroux hier au soir. Il imprime l'_Éclaireur_; il aurait voulu
+des avances plus considérables que celles qu'on a pu lui faire. Il
+se plaint un peu de tout le monde et ne veut pas comprendre que sa
+prétendue persévérance n'inspire de confiance à personne. Il dit qu'on
+le regarde apparemment comme un malhonnête homme en pensant qu'il peut
+manquer à sa parole. Que lui répondre? A qui a-t-on plus donné, plus
+confié, plus pardonné?
+
+Tout cela déchire le coeur quand on a fait son possible pour lui et
+souvent plus que le possible. Sa position est toujours précaire et
+difficile. Cependant, voilà le pain assuré; mais voudront-ils s'en
+nourrir? On lui assure de quatre à cinq mille francs par an.
+
+La poste part, adieu encore. Nous vous aimons tous, vous le savez.
+
+
+
+
+CCXLII
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 12 septembre 1844.
+
+«J'ai toujours désiré qu'un poète fit, sous un titre tel que celui-ci:
+_la Chanson de chaque métier_, un recueil de chansons populaires, à la
+fois enjouées, naïves, sérieuses et grandes, simples surtout, faciles à
+chanter, et sur un rythme auquel pussent s'adapter des airs connus, bien
+populaires, ou des airs nouveaux faciles à composer. Ou, à défaut de
+musique, que ces chants fussent si coulants et si simplement écrits,
+que l'ouvrier simple, sachant à peine lire, pût les comprendre et les
+retenir. Poétiser, anoblir chaque genre de travail, plaindre en même
+temps l'excès et la mauvaise direction sociale de ce travail, tel qu'on
+l'entend aujourd'hui, ce serait faire une oeuvre grande, utile et
+durable. Ce serait enseigner au riche à respecter l'ouvrier, au pauvre
+ouvrier à se respecter lui-même.
+
+«Il y a des états plus ou moins nobles en apparence, plus ou moins
+pénibles en réalité. Chacun demanderait au poète un examen approfondi,
+des réflexions sérieuses, un jugement particulier à la fois poétique,
+et philosophique; et il y aurait, avec l'unité de forme, une variété
+infinie dans un tel sujet. Il y a dix ans que j'y rêve. Si Béranger
+l'avait voulu, il aurait pu faire ces chansons-là de main de maître.
+C'est un sujet que j'ai conseillé à plusieurs jeunes poètes et qui les a
+tous effrayés, parce qu'ils n'avaient pas l'inspiration et la sympathie
+qu'il faut pour cela.
+
+«Un poète prolétaire devrait l'avoir. Poncy aurait la grandeur et
+l'enthousiasme. Mais, pour plier son talent un peu recherché et
+_brillanté_ à l'austère simplicité indispensable à ce genre de poésies,
+il lui faudrait travailler beaucoup, renoncer à beaucoup d'effets
+chatoyants, et à beaucoup d'expressions coquettes qu'il affectionne.
+Serait-il capable d'une si grande réforme? Sans cette réforme pourtant,
+l'ouvrage dont je parle n'aurait aucune valeur, aucun charme pour
+le petit peuple, et, le dirai-je? aucune nouveauté aux yeux des
+connaisseurs; car il s'agirait de faire quelque chose que personne n'a
+jamais fait encore. Il l'a fait à sa manière (et c'était une manière
+admirable), pour se peindre lui-même dans son état de maçon; mais il
+faudrait être encore plus simple, tout à fait simple.
+
+«Le simple est ce qu'il y a de plus difficile au monde: c'est le dernier
+terme de l'expérience et le dernier effort du génie. N'est-il pas encore
+trop jeune pour donner ces touches fermes et nettes, qui paraissent si
+faciles, que chacun se dit: «J'en aurais fait autant,» et que personne
+cependant ne peut le faire qu'un grand artiste? Le Postillon, le
+Forgeron, la Lavandière, le Maçon, le Colporteur, le Ciseleur, le
+Couvreur, la Chanteuse des rues, la Brodeuse, la Fleuriste, le
+Jardinier, le Fossoyeur, le Ménétrier du village, le Charpentier,
+etc., etc., etc., quelle foule inépuisable de types variés et qui tous
+pourraient être embellis ou plaints par le poète!
+
+«Il faudrait faire aimer toutes ces figures, même celles dont le premier
+aspect repousse, et inspirer une pitié tendre pour ceux qu'on ne
+pourrait admirer comme des êtres utiles et courageux. Moi, je résumerais
+le tout dans une dernière chanson intitulée: _la Chanson de la misère_,
+et qui commencerait tout, bonnement ainsi:
+
+Je suis dame misère...
+
+«Il faudrait, pour la plupart de ces chansons, renoncer à l'alexandrin
+et choisir un rythme court et facile à l'oreille.»
+
+Voilà, mon cher enfant, les idées que j'avais jetées sur le papier, il
+y a quelque temps, étant malade et fatiguée. Je le suis encore plus
+aujourd'hui et ne puis compléter ni éclaircir mon explication. Vous y
+suppléerez par votre vive intelligence; ou bien mon projet vous paraîtra
+puéril, et, dans ce cas, n'y donnez aucune attention; car il se peut
+qu'il n'entre en rien dans votre manière de sentir et de travailler.
+
+Il y a eu un temps où mon idée sur la _Chanson de tous les métiers_
+était si nette et si vive, que, si j'avais su faire des vers, je
+l'aurais réalisée sous le feu de l'inspiration. Depuis, je l'ai souvent
+expliquée en courant et fait comprendre à des gens qui ne savaient pas
+ou qui ne voulaient pas s'en servir. Maintenant, elle s'est beaucoup
+effacée, surtout devant la crainte de vous indiquer une voie qui ne
+serait pas la vôtre et qui vous mènerait de travers. Et puis, je peux
+de moins en moins m'exprimer dans des lettres. J'ai tant de travail,
+d'ailleurs, que je ne puis écrire à mes amis que les jours où la maladie
+m'empêche d'écrire pour mon compte. Aussi je leur écris toujours fort
+obscurément et dans une grande défaillance d'esprit.
+
+Dites à Désirée mille tendres bénédictions de ma part, pour elle et pour
+sa Solange, et de la part de ma Solange aussi. Mon fils est à Paris.
+
+Vos vers sur la _vérité_ et sur la _réalité_ me semblent très beaux,
+très touchants et très bien faits, sauf deux ou trois. L'idée est bien
+soutenue, sauf deux ou trois strophes où elle languit et devient un pen
+vague. Mais elle se relève bien et la fin est très belle. Courage!
+
+
+
+
+CCXLIII
+
+A M. LEROY PRÉFET DE L'INDRE
+
+ Nohant, ce 24 novembre 1844,
+
+Monsieur le préfet,
+
+Je vous dois des remerciements pour l'obligeance que vous m'avez
+témoignée tout en vous occupant charitablement de Fanchette[1]. La bonne
+volonté que vous voulez bien m'exprimer à cette occasion me trouve
+reconnaissante, et je ne craindrai pas de m'adresser à vous lorsque
+j'aurai à solliciter votre appui pour quelque malheureux.
+
+Mais vos généreuses offres à cet égard sont accompagnées de quelques
+réflexions auxquelles il m'est impossible de ne pas répondre, et, bien
+que la lettre dont mon ami M. Rollinat m'a donné communication ne me
+soit pas adressée, je crois plus sincère et plus poli d'y répondre
+directement que d'en charger un tiers, quelle que soit l'intimité qui me
+lie à M. Rollinat.
+
+Vous accusez l'_Éclaireur_, que je ne dirige pas, que je n'influence
+pas davantage, mais auquel je prête mon concours, de mensonge et de
+grossièreté envers vous. Je ne suis pas chargée de défendre mes amis
+auprès de vous, je ne veux les désavouer en rien; mais ne suis pas
+solidaire de leurs actes et de leurs écrits. J'ai fait mes réserves à
+cet égard, et j'ai dû ce respect à leur indépendance; mais, si vous
+désirez savoir mon opinion sur la polémique _personnelle_ en politique,
+je suis prête à vous le dire, et vous crois digne qu'on vous parle
+franchement.
+
+Je ne m'occupe point de cette polémique, mes goûts et surtout mon sexe
+m'en détournent. Une femme qui s'attaquerait à des hommes dans des vues
+de ressentiment et d'antipathie serait peu brave.
+
+Les hommes ont pour dernière ressource, quand ils se croient outragés,
+d'autres armes que la plume, et, comme je ne veux pas me battre en duel,
+je ne me servirai jamais de la faculté d'exprimer mes sentiments que
+pour des causes générales ou pour la défense de quelque malheur. Mes
+griefs particuliers ne m'ont jamais fait publier une ligne contre qui
+que ce soit, et je ne suis pas d'humeur à changer de système. Quelques
+autres considérations qui tiennent à mon expérience m'éloignent encore
+de la polémique de parti. Je trouve que l'esprit du gouvernement est
+odieux et lâche à l'égard de la presse indépendante; mais, avant de
+condamner les mandataires du pouvoir, je voudrais être mieux renseignée,
+sur la manière dont ils obéissent à leur consigne, que je ne l'ai
+été dans l'affaire de l'_Éclaireur_. Selon ma manière de voir, un
+fonctionnaire dans votre position ne devrait pas être personnellement
+mis en cause, à moins qu'il n'eût outrepassé son mandat, comme l'a fait,
+à ce qu'il me semble, mon neveu M. de Villeneuve préfet d'Orléans. Je
+plains les administrateurs en général plus que je ne les condamne, et
+voici pourquoi:
+
+Je suis certaine qu'ils n'obéissent qu'avec regret et répugnance à
+plusieurs de leurs attributions secrètes, et qu'ils rougiraient de se
+faire hommes de parti de leur propre impulsion. Mais les gouvernements
+s'efforcent sans cesse d'avilir la dignité et l'intégrité de leur
+magistrature, en les faisant complices de leurs passions. C'est par là
+qu'ils leurs ôtent la confiance et les sympathies de leur administrés.
+C'est un grand crime et une lourde faute dans laquelle tombent tous les
+gouvernements absolus de fait ou d'intention. Le gouvernement est donc
+le coupable, lâchement caché derrière vous. Le devoir de votre position
+est de nier ses torts et d'en assumer la responsabilité. Triste
+nécessité que vous ne pouvez pas m'avouer, monsieur; mais, moi, je sais
+ce dont je parle et c'est le secret de ma tolérance envers les hommes
+publics.
+
+Si mes amis de l'_Éclaireur_ ont été moins calmes, vous ne devez pas
+vous en étonner beaucoup et vous n'avez guère le droit de vous en
+fâcher. En acceptant les fonctions que vous occupez, vous avez dû
+prévoir qu'une guerre systématique et inévitable, provoquée par vous
+à la première occasion, allumerait une guerre moins froide, mais une
+guerre ostensible. J'ai prévu dès le commencement que mes amis seraient
+entraînés à cette guerre, et j'ai regretté que vous, qu'on dit homme de
+bien, fussiez obligé d'en jeter les premiers tisons. Vous aimez à faire
+le bien, vous devez souffrir quand on vous condamne à faire le mal.
+
+Quant à moi, par les raisons que je vous ai exposées, je ne me serais
+pas chargée de vous accuser. Mais vous dites, monsieur le préfet, que,
+lorsque _Messieurs de l'Éclaireur_ vous feront de mauvais compliments,
+vous serez certain que je n'y suis pour rien. Vous n'aurez pas de peine
+à le croire, je ne dicte rien, j'aime mieux écrire moi-même, c'est plus
+tôt fait, et je signe tout ce que j'écris. Il est fort possible que
+j'aie à m'occuper des actes administratifs de ma localité, et de quelque
+malheur particulier à propos des malheurs publics. Je regarderai
+toujours comme un devoir de prendre le parti du faible, de l'ignorant et
+du misérable, contre le puissant, l'habite et le riche, par conséquent
+contre les intérêts de la bourgeoisie, contre les miens propres, s'il
+le faut; contre vous-même, monsieur le préfet, si les actes de votre
+administration ne sont pas pas toujours paternels. Vous ne pouvez ni me
+craindre ni m'attribuer la sottise de vous faire une menace; mais je
+manquerais à toute loyauté si je ne répondais par ma bonne foi à la
+bonne foi de vos expressions. Dans vos attributions involontaires
+d'homme politique, moi qui déplore l'alliance monstrueuse de l'homme
+de parti et du magistrat, je ne me sens pas le courage de vous blâmer,
+puisque vous n'êtes pas libre de me répondre comme homme de parti, forcé
+que vous êtes d'agir comme tel en secret. Comme magistrat, vous serez
+toujours libre de vous disculper si l'on se trompe, parce que là tous
+vos actes sont publics. Je fais ces réserves pour l'acquit de ma
+conscience; car je crois fermement, d'après votre conduite dans
+l'affaire des enfants trouvés, que nous n'aurons qu'à louer votre
+justice et votre humanité.
+
+Maintenant, monsieur le préfet, vous dirai-je à mon tour que je ne
+vous rends pas solidaire des injures et des grossièretés qui me sont
+adressées par le _Journal de l'Indre?_ Si cela ne rentrait pas dans le
+secret de vos obligations et de vos moyens, je pourrais vous accuser
+sévèrement, et vous dire que je n'influence pas même l'_Éclaireur,_
+tandis que vous _gouvernez_ le journal de la préfecture, de par vos
+fonctions gouvernementales. Or il m'est revenu qu'on m'y sommait un peu
+brutalement de répondre à de fort beaux raisonnements que je n'ai
+pas lus, et qu'irrité de mon silence, on m'y traitait vaillamment de
+philanthrope à tant la phrase, ou quelque chose de semblable. J'ai
+beaucoup ri de voir le scribe gagé de la préfecture accuser de
+spéculation le collaborateur gratuit de l'_Éclaireur_. Vous pouvez faire
+savoir à votre champion officieux, monsieur le préfet, qu'il se donne un
+mal inutile et que je ne lui répondrai jamais. J'ai été provoquée par
+de plus gros messieurs, et, depuis douze ans que cela dure, je n'ai pas
+encore trouvé l'occasion de me fâcher. Seulement je pense que ce que je
+disais tout à l'heure des femmes qui ne doivent pas attaquer, à cause
+de leur impunité dans certains cas, serait applicable relativement à
+certains hommes. Je suis bien persuadée que vous ne lisez pas le journal
+de la préfecture: vous êtes de trop bonne compagnie pour cela. Pourtant
+cela rentre dans les nécessités désagréables de votre administration,
+et, si vous ne lavez pas de temps en temps la tête à vos gens, ils
+feront mille maladresses.
+
+Agréez mes explications, monsieur le préfet, avec le bon goût d'un homme
+d'esprit; car, lorsque je me permets de vous écrire ainsi, c'est à M.
+Leroy que je m'adresse, et»le collaborateur de l'_Éclaireur_ n'y est
+pour rien, vous le voyez, non plus que M. le préfet de l'Indre; nous
+parlons de ces personnes-là; mais celle qui a l'honneur de vous
+présenter ses sentiments les plus distingués c'est:
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] George Sand a écrit la touchante histoire de cette pauvre
+ fille idiote, que la soeur supérieure de l'hôpital de la
+ Châtre traitait avec tant d'inhumanité.
+
+
+
+
+CCXLIV
+
+A M. XXX...,
+CURÉ DE XXX...;
+
+ Nohant, 13 novembre 1844
+
+Monsieur le desservant,
+
+Malgré tout ce que votre circulaire a d'éloquent et d'habile,
+malgré tout ce que la lettre dont vous m'honorez a de flatteur dans
+l'expression, je vous répondrai franchement, ainsi qu'on peut répondre à
+un homme d'esprit.
+
+Je ne refuserais pas de m'associer à une oeuvre de charité, me fût-elle
+indiquée par le ministère ecclésiastique. Je puis avoir beaucoup
+d'estime et d'affection personnelle pour des membres du clergé, et je ne
+fais point de guerre systématique au corps dont vous faites partie. Mais
+tout ce qui tendra à la réédification du culte catholique trouvera en
+moi un adversaire, fort paisible à la vérité (à cause du peu de vigueur
+de mon caractère et du peu de poids de mon opinion), mais inébranlable
+dans sa conduite personnelle. Depuis que l'esprit de liberté a été
+étouffé dans l'Église, depuis qu'il n'y a plus, dans la doctrine
+catholique, ni discussions, ni conciles, ni progrès, ni lumières, je
+regarde la doctrine catholique comme une lettre morte, qui s'est placée
+comme un frein politique au-dessous des trônes et au-dessus des peuples.
+C'est à mes yeux un voile mensonger sur la parole du Christ, une fausse
+interprétation des sublimes Évangiles, et un obstacle insurmontable à
+la sainte égalité que Dieu promet, que Dieu accordera aux hommes sur la
+terre comme au ciel.
+
+Je n'en dirai pas davantage; je n'ai pas l'orgueil de vouloir
+engager une controverse avec vous, et, par cela même, je crains peu
+d'embarrasser et de troubler votre foi. Je vous dois compte du motif de
+mon refus, et je désire que vous ne l'imputiez à aucun autre sentiment
+que ma conviction. Le jour où vous prêcherez purement et simplement
+l'Évangile de saint Jean et la doctrine de saint Jean Chrysostôme, sans
+faux commentaire et sans concession aux puissances de ce monde, j'irai à
+vos sermons, monsieur le curé, et je mettrai mon offrande dans le tronc
+de votre église; mais je ne le désire pas pour vous: ce jour-là, vous
+serez interdit par votre évêque et les portes de votre temple seront
+fermées.
+
+Agréez, monsieur le curé, toutes mes excuses pour ma franchise, que vous
+avez provoquée, et l'expression particulière de ma haute considération.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCXLV
+
+A M. LOUIS BLANC, A PARIS
+
+ Nohant, novembre 1844.
+
+Mon cher monsieur Blanc,
+
+Mes vives et profondes sympathies pour l'oeuvre de la _Réforme_ et pour
+les personnes qui lui ont imprimé une direction à la fois sociale et
+politique, ne datent pas d'aujourd'hui. Peut-être que l'_art_ m'a
+manqué pour l'exprimer et le _loisir_ pour le prouver. Mais ce n'est ni
+l'intention ni le dévouement.
+
+Il y a deux parties dans la lettre si flatteuse que vous avez bien voulu
+m'écrire. Il y a un appel à ma collaboration littéraire: par ma volonté,
+elle est assurée à la _Réforme_ autant que les nécessités réelles et
+inévitables de ma vie me permettront de lui consacrer ses heures. Il y
+a aussi un appel plus intime à ma confiance et à mon zèle. Je répondrai
+franchement; Je vous estime trop pour n'être que polie; j'ai assez de
+conviction pour risquer de voir rompre un lien dont mon coeur serait
+pourtant si heureux.
+
+Je n'ai pas besoin de vous dire que votre probité politique et votre
+générosité personnelle à tous me sont aussi bien prouvées que ce que
+je sens dans ma propre conscience. Je n'ai pas besoin d'ajouter que
+je reconnais vos talents et que je voudrais les avoir pour mon propre
+compte et pour l'expression de mes croyances. Et, malgré tout cela,
+je ne suis pas certaine encore que ma collaboration, même purement
+littéraire, puisse vous convenir sans examen. Attendez donc encore un
+peu pour me la faire promettre; car je ne suis que trop disposée à
+m'engager.
+
+L'_Éclaireur_ publie dans ce moment une série de pauvres réflexions qui
+me sont venues, il y a quelque temps, après avoir causé avec un homme
+politique, M. Garnier-Pagès[1], homme qui m'a paru excellent et que je
+n'ai pas quitté sans lui serrer la main de bon coeur, mais avec lequel
+je n'étais pas du tout d'accord. Je destinais ces réflexions à
+moisir avec bien d'autres dans le fond de mon tiroir. Mes amis de
+l'_Éclaireur,_ à qui je disais que M. Garnier-Pagès m'avait battue à
+plat, mais que je lui avais répondu après qu'il avait été parti, ont
+voulu lire et publier cette réponse, qui s'adresse à eux aussi bien qu'à
+lui. J'y ai changé quelques mots, et c'est tout. C'est peu de chose et
+je ne vous en _recommande pas la lecture_; mais, si vous voulez savoir
+l'état de mon esprit, il faut pourtant que vous ayez la patience de
+jeter les yeux sur le troisième article. Mon cerveau n'en est que là, et
+je crains que vous ne trouviez mon éducation politique bien incomplète
+et mes curiosités religieuses un peu indiscrètes. Il ne me déplairait
+point d'être mieux endoctrinée. Je ne suis pas obstinée pour le
+plaisir de l'être, et, si vous me dites ce qu'il y a derrière les mots
+_socialisme, philosophie_ et _religion_, que la _Réforme_ emploie
+souvent, je vous dirai franchement si cela me saisit tout à fait ou
+seulement un peu.
+
+Je ne vous demande pas un dogme, ni un traité de métaphysique: je ne
+le comprendrais peut-être pas plus que ma mère, la fille du peuple, ne
+comprit le compliment politique qu'elle débita à Bailly et à Lafayette à
+l'hôtel de ville, en leur offrant une couronne au nom de son district.
+Mais je vous ferai deux ou trois questions bien bêtes, et, si vous n'en
+riez pas trop, vous pouvez compter sur le peu que je sais faire. Je
+suis trop vieille pour que le seul éclat du génie, du courage et de
+la renommée m'entraînent; mais je suis encore femme par l'esprit,
+c'est-à-dire qu'il faut que j'aie la foi pour avoir le courage.
+
+Je trouve votre appel aux pétitions excellent et j'y travaillerai ici
+de tout mon pouvoir en poussant mes paresseux d'amis. Si je puis faire
+autre chose, indiquez-le moi.
+
+Ne dites pas à ces messieurs combien je suis absurde dans ma réponse:
+remerciez-les pour moi et dites-leur combien je désire faire ce qu'ils
+me demandent. J'attends impatiemment le dernier volume de votre
+histoire[2] que votre oublieux de frère m'avait promis. Je lis dans
+l'_Éclaireur_ un fragment admirable. Ce jeune homme dont vous racontez
+si bien les coups de tête, Louis-Napoléon Bonaparte, m'a envoyé une
+brochure de sa façon qui complète le portrait que vous faites de lui.
+Personne ne peint comme vous. Il faut que vous nous donniez une histoire
+de l'Empire, ou, ce que j'aimerais encore mieux, une histoire de la
+Révolution. Cette histoire n'a pas été faite; pas plus que celle de
+Jésus-Christ.
+
+Dans quinze jours, je serai à Paris et je veux que vous me parliez de la
+_Réforme_ et de la politique.
+
+Toute à vous de coeur.
+
+ [1] Articles sur _la Politique et le Socialisme_.
+ [2] _L'Histoire de Dix ans_.
+
+
+
+
+CCXLVI
+
+
+AU PRINCE LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE AU FORT DE HAM
+
+ Paris, décembre 1844.
+
+Prince,
+
+Je dois vous remercier du souvenir flatteur que vous avez bien voulu
+me consacrer en m'adressant le remarquable travail de l'_Extinction du
+paupérisme_. C'est de grand coeur que je vous exprime l'intérêt sérieux
+avec lequel j'ai étudié votre projet. Je ne suis pas de force à en
+apprécier la réalisation, et, d'ailleurs, ce sont là des controverses
+dont, je suis sûre, vous feriez, au besoin, bon marché. En fait
+d'application, il faut avoir réellement la main à l'oeuvre pour savoir
+si l'on s'est trompé, et le fait d'une noble intelligence est de
+perfectionner ses plans en les exécutant.
+
+Mais l'exécution, prince, dans quelles mains l'avenir la mettra-t-elle?
+Nous autres, coeurs démocrates, nous aurions peut-être préféré être
+conquis par vous que par tout autre; mais nous n'aurions pas moins été
+conquis,... d'autres diraient délivrés! Je ne sais pas si votre défaite
+a des flatteurs, je sais qu'elle mérite d'avoir des amis. Croyez qu'il
+faut plus de courage aux âmes généreuses pour vous dire la vérité
+maintenant, qu'il ne leur en eût fallu si vous eussiez triomphé. C'est
+notre habitude, à nous, de braver les puissants, et cela ne nous coûte
+guère, quel que soit le danger.
+
+Mais, devant un guerrier captif et un héros désarmé, nous ne sommes pas
+braves. Sachez-nous donc quelque gré de nous défendre des séductions
+que votre caractère, votre intelligence et votre situation exercent
+sur nous, pour oser vous dire que jamais nous ne reconnaîtrons d'autre
+souverain que le peuple. Cette souveraineté nous paraît incompatible
+avec celle d'un homme; aucun miracle, aucune personnification du génie
+populaire dans un seul, ne nous prouvera le droit d'un seul.--Mais vous
+savez cela maintenant et peut-être le saviez-vous quand vous marchiez
+vers nous.
+
+Ce que vous ne saviez pas, sans doute, c'est que les hommes sont
+méfiants et que la pureté de vos intentions eût été fatalement méconnue.
+Vous ne vous seriez pas assis au milieu de nous sans avoir à nous
+combattre et à nous réduire. Telle est la force des lois providentielles
+qui poussent la France à son but, que vous n'aviez pas mission, vous,
+homme d'élite, de nous tirer des mains d'un homme vulgaire, pour ne rien
+dire de pis.
+
+Hélas! vous devez souffrir de cette pensée, autant que l'on souffre de
+l'envisager et de la dire; car vous méritiez de naître en des jours où
+vos rares qualités eussent pu faire notre bonheur et votre gloire.
+
+Mais il est une autre gloire que celle de l'épée, une autre puissance
+que celle du commandement; vous le sentez, maintenant que le malheur
+vous a rendu toute votre grandeur naturelle, et vous aspirez, dit-on, à
+n'être qu'un citoyen français.
+
+C'est un assez grand rôle pour qui sait le comprendre. Vos
+préoccupations et vos écrits prouvent que nous aurions eh vous un grand
+citoyen, si les ressentiments de la lutte pouvaient s'éteindre et si le
+règne de la liberté venait un jour guérir les ombrageuses défiances des
+hommes. Vous voyez comme les lois de la guerre sont encore farouches
+et implacables, vous qui les avez courageusement affrontées et qui les
+subissez plus courageusement encore. Elles nous paraissent plus odieuses
+que jamais quand nous voyons un homme tel que vous en être la victime.
+Ce n'est donc pas le nom terrible et magnifique que vous portez qui nous
+eût séduit. Nous avons à la fois diminué et grandi depuis les jours
+d'ivresse sublime qu'il nous a donnés: son règne illustre n'est
+plus de ce monde, et l'héritier de son nom se préoccupe du sort des
+prolétaires!
+
+Eh bien! oui, là est votre grandeur, là est l'aliment de votre âme
+active. C'est un aliment sain et qui ne corrompra pas la jeunesse et
+la droiture de vos pensées, comme l'eût fait, peut-être malgré vous,
+l'exercice du pouvoir. Là serait le lien entre vous et les âmes
+républicaines que la France compte par millions.
+
+Quant à moi personnellement, je ne connais pas le soupçon, et, s'il
+dépendait de moi, après vous avoir lu, j'aurais foi en vos promesses
+et j'ouvrirais la prison pour vous faire sortir, la main pour vous
+recevoir.
+
+Mais, hélas! ne vous faites pas d'illusions! ils sont tous inquiets et
+sombres autour de moi, ceux qui rêvent des temps meilleurs. Vous ne les
+vaincrez que par la pensée, par la vertu, par le sentiment démocratique,
+par la doctrine de l'égalité. Vous avez de tristes loisirs, mais vous
+savez en tirer parti.
+
+Parlez nous donc encore de liberté, noble captif! Le peuple est comme
+vous dans les fers. Le Napoléon d'aujourd'hui est celui qui personnifie
+la douleur du peuple comme l'autre personnifiait sa gloire.
+
+
+
+
+CCXLVII
+
+
+A M. EDOUARD DE POMPÉRY, A PARIS
+
+ Paris, janvier 1845.
+
+Laissez-moi tranquille avec votre fouriérisme, mon bon monsieur de
+Pompéry! J'aime mieux le pompérysme; car, si Fourier a quelque chose de
+bon, c'est vous qui l'avez fait. Vous êtes tout coeur et tout droiture;
+mais vous n'êtes qu'un poète quand vous prétendez marier Leroux et
+Fourier dans votre coeur. Que cela vous soit possible, apparemment oui,
+puisque cela est; mais c'est un tour de force dont mon imagination n'est
+pas capable. Les disciples de Fourier n'aiment leur maître que parce
+qu'ils l'ont refait à leur guise, et encore ne l'ont-ils pas fait tous à
+la mienne. Votre _Démocratie pacifique_ est froidement raisonnable, et
+froidement utopiste. Tout ce qui est froid me gèle, le froid est mon
+ennemi personnel. Ils n'ont auprès d'eux qu'un homme fort, dont le
+nom ne me revient pas maintenant... (ah! Vidal...), mais qui a parlé
+d'économie politique dans la _Revue indépendante_, l'année dernière; et
+un homme excellent et sage, qui est vous. Et encore ne pouvez-vous ni
+l'un ni l'autre être avec eux.
+
+Parlez-moi de madame Flora Tristan, je suis mieux informée que vous.
+Elle est ici: madame Roland s'en occupe et l'a placée chez madame
+Bascans, rue de Chaillot, n° 70. C'est la pension d'où ma fille est
+sortie. Pension excellente et dirigée par un ménage tout à fait
+respectable et intelligent. Madame Roland m'a amené cette jeune fille,
+dont je ne sais pas le vrai nom, mais qui est la fille de Flora et qui
+paraît aussi tendre et aussi bonne que sa mère était impérieuse et
+colère. Cette enfant a l'air d'un ange; sa tristesse, son deuil et ses
+beaux yeux, son isolement, son air modeste et affectueux m'ont été au
+coeur. Sa mère l'aimait-elle? Pourquoi étaient-elles ainsi séparées?
+Quel apostolat peut donc faire oublier et envoyer si loin, dans un
+magasin de modes, un être si charmant et si adorable? j'aimerais bien
+mieux que nous lui fissions un sort que d'élever un monument à sa mère,
+qui ne m'a jamais été sympathique malgré son courage et sa conviction.
+Il y avait trop de vanité et de sottise chez elle, Quand les gens sont
+morts, on se prosterne; c'est bien de respecter le mystère de la mort;
+mais pourquoi mentir? moi, je ne saurais.
+
+J'ai un conseil à vous donner, mon cher Pompéry; c'est de devenir
+amoureux de cette jeune fille (ce ne sera pas difficile) et de
+l'épouser. Cela sera une belle et bonne action, cela vaudra mieux que
+d'être amoureux de Fourier. Vous êtes un digne homme, vous la rendrez
+heureuse. Et il est impossible que vous ne le soyez pas, à cause de cela
+d'abord, ensuite parce qu'il est impossible qu'avec une pareille figure,
+elle ne soit pas un être adorable. Le bon Dieu serait un menteur s'il en
+était autrement. Allons! partez pour la rue de Chaillot et invitez-moi
+bientôt à vos noces.
+
+Tout à vous de coeur.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCXLVIII
+
+A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A LA CHÂTRE
+
+ Paris, 29 avril 1845.
+
+J'oubliais de te dire quelque chose qui te paraîtra singulier. Étant
+chez le dentiste de Solange, il y a une quinzaine, j'ai rencontré madame
+de la Roche-Aymon[1], qui est venue se jeter dans mes bras avec des
+protestations de tendresse et des supplications pour une réconciliation
+générale avec la famille. Elle est venue me voir dès le lendemain avec
+son mari, et m'a présenté sa fille, la princesse Galitzin. Je lui ai
+rendu sa visite; il n'y a sorte d'amitiés qu'elle ne m'ait faite.
+
+Elle est partie pour Chenonceaux, et, deux jours après, j'ai reçu une
+lettre de René[2], et une autre d'elle pour me prier et me supplier
+d'aller les voir. J'irai peut-être cet été. Mais d'où leur vient ce
+retour vers moi? Je n'en sais rien et ne me l'explique pas après un
+si long oubli. Emma a deux fils mariés ayant des enfants. Elle est
+archi-grand'mère et bien changée, comme tu penses, quoique agréable
+encore, et très bonne femme. Elle m'a dit que son père était resté jeune
+et toujours gai et aimable.
+
+Madame de Villeneuve me fait dire aussi d'aller à Chenonceaux et d'y
+mener mes enfants. Léonce est perdu de goutte comme son père. J'ai vu un
+de ses fils, un énorme garçon de seize ans... Septime[3] à je ne sais
+combien de fils et de filles. Comme tout cela nous rajeunit, hein?
+
+ [1] Née Emma de Villeneuve, fille de René de Villeneuve.
+ [2] Le comte René de Villeneuve, sénateur, cousin du colonel Maurice
+ Dupin, père de George Sand.
+ [3] Septime de Villeneuve, fils de René de Villeneuve.
+
+
+
+
+CCXLIX
+
+A M. DE POTTER, ÉDITEUR, A PARIS
+
+ 10 mai 1845
+
+Monsieur,
+
+Il m'est revenu de source certaine que vous disiez avoir en votre
+possession un ouvrage de moi qu'il vous était difficile de publier, à
+cause des opinions qui y sont émises. Vous savez mieux que personne que
+vous n'avez pas une ligne de moi à publier, et cet étrange mensonge me
+rappelle la tentative ou du moins l'intention déloyale que vous avez eue
+de publier sous mon nom, il y a un an, un ouvrage qui n'était pas de
+moi.
+
+Quand j'ai su que vous renonciez à cette entreprise frauduleuse, j'ai
+gardé le silence, quoique je fusse parfaitement renseignée. Je vous
+engage donc à ne pas abuser de ma générosité, en répandant sur mon
+compte des faits contraires à la vérité.
+
+Je ne comprends pas quel peut être votre but. Mais, quel qu'il soit,
+soyez assuré que je me tiens sur mes gardes et que, si vous veniez à
+tromper le public en vous servant de mon nom, je vous ferais donner à
+l'instant, par tous les organes de la publicité, un démenti qui vous
+serait à la fois honteux et préjudiciable. Je n'ai d'autre raison de
+vous ménager que la répugnance naturelle que j'éprouve à commettre un
+acte d'hostilité et à punir un mauvais procédé. Je vous prie donc de
+m'épargner cette pénible tâche et de ne pas m'en faire une nécessité.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCL.
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 12 septembre 1845.
+
+Ne me croyez donc jamais fâchée contre vous, mes chers enfants. Que je
+sois malade ou occupée au delà de mes forces, que je vous écrive ou non,
+ma tendresse vous est à jamais acquise à tous les trois; car vous êtes
+trois maintenant, et vous ne faites qu'un pour moi. Non, certes, je n'ai
+pas été mécontente des chansons. Elles me paraissent en bonne voie,
+et, quand il y en aura un volume, nous songerons à l'imprimer. Je suis
+toujours tout à votre service et, si je suis mortellement paresseuse
+pour écrire des lettres, je ne le serai pas dès qu'il sera question
+d'agir pour vous. Ainsi, comptez toujours sur moi, qui vous suis dévouée
+à toute heure. Prenez, quand je n'écris pas, que je dors; mais, comme
+l'âme ne dort jamais, je suis toujours prête à me lever et à courir pour
+vous. Que je vous dise d'abord ce qui concerne les petites affaires.
+
+Je me suis adressée à plusieurs journaux pour avoir de l'ouvrage. Je
+n'ai réussi à rien; sans quoi, je vous eusse écrit tout de suite. Les
+journaux sont encombrés et ne demandent que des romans. L'_Éclaireur de
+l'Indre_, auquel j'espérais pouvoir vous assurer quelques articles tous
+les ans, n'a pas le moyen de payer sa rédaction, et il est certain que
+j'ai toujours travaillé pour lui gratis. C'est en suivant la voie déjà
+suivie, en vous assurant des souscripteurs et en faisant imprimer, au
+moins de frais possible, par mon intermédiaire, que vous trouverez
+quelque profit dans votre plume. J'espère maintenant qu'avec,
+l'imprimerie de M. Pierre Leroux, qui fonctionne à Boussac, je pourrai
+vous faire avoir l'impression à bas prix, et ce sera autant de gagné.
+Enfin, rassemblez avec soin vos chansons, vos vers quelconques, et,
+pour changer un peu, pour réveiller l'appétit de vos souscripteurs, il
+faudrait tâcher d'avoir une préface de Béranger, ou d'Eugène Sue. Je
+crois que ce dernier ne vous refuserait pas. Je me joindrai à vous pour
+l'obtenir. Enfin, pour en finir avec les affaires, j'ai un peu
+d'argent en ce moment. Si vous avez quelque souci, quelque souffrance,
+adressez-vous à moi, mon cher enfant. Je serai heureuse de les faire
+cesser, et, si vous y mettiez de l'orgueil, vous auriez grand tort. Ce
+ne serait agir ni en fils avec moi, ni en père envers votre Solange, qui
+ne doit pas languir et pâtir quand elle a quelque part une _grand'mère_
+tout heureuse de lui tendre les bras.
+
+J'ai vu à Paris, cet hiver, M. Ortolan, avec qui j'ai beaucoup parlé
+de vous, et qui a eu occasion de rendre à un de mes amis un important
+service à ma requête. Il y a mis une grande bonté. Si vous lui écriviez
+quelquefois, dites-lui que je m'en souviens et que je ne l'oublierai
+jamais.
+
+J'ai été bien tentée cet été de vous dire de venir me voir à Nohant. Si
+je ne l'ai pas fait, c'est pour des raisons que je ne peux vous écrire,
+raisons un peu bizarres, et pourtant très simples et très naïves,
+mais qui demanderaient de longues explications. Je vous les dirai
+confidentiellement et fraternellement quand nous nous verrons; car nous
+nous verrons, à coup sûr. Ces raisons s'effacent et s'éloignent: elles
+ne sont pas de mon fait ni du vôtre; nous y sommes étrangers, nous n'y
+pouvons rien. Mais elles disparaissent et disparaîtront par la force du
+temps et des choses. Ne soyez nullement intrigué et ne cherchez pas à
+deviner. Vous ne trouveriez pas; car les choses les plus simples et les
+plus niaises sont celles dont on s'avise le moins quand on les commente,
+et souvent ce que l'on découvre après bien des efforts d'imagination
+est tel, qu'on en rit et qu'on se dit: «Ce n'était pas la peine de tant
+chercher.» Ces raisons-là n'ont eu de gravité que pour moi, puisqu'elles
+m'ont privé souvent, à propos d'anciens et de nouveaux amis des deux
+sexes, d'user d'une légitime et sainte liberté Mais qui peut dire qu'il
+a vécu sans faire des sacrifices? celui-là n'aurait pas de coeur qui
+n'aurait pas su les accepter. J'espère que, l'année prochaine, si vous
+avez quelque moment de vacances, je pourrai vous dire: «Venez voir votre
+_mère!_» Que ne puis-je mieux faire et vous dire: «Je cours, je voyage,
+je pars et je vais de votre côté, pour vous voir, pour serrer dans mes
+bras votre femme et votre enfant!» Mais je ne voyage plus, quoique ce
+soit fort dans mes goûts, et vous pensez bien qu'il y a aussi à cela
+quelque raison.
+
+Que je vous dise maintenant ce que je suis devenue depuis tant de temps
+que je ne vous ai écrit. J'ai été à Paris jusqu'au mois de juin, et,
+depuis ce temps, je suis à Nohant jusqu'à l'hiver, comme tous les ans,
+comme toujours; car ma vie est réglée désormais comme un papier de
+musique J'ai fait deux ou trois romans, dont un qui va paraître. Il a
+fait un été affreux; je suis peu sortie de mon jardin, j'ai peu monté à
+cheval et en cabriolet comme j'ai coutume de faire aux environs tous
+les ans. Tous les chemins de traverse qui conduisent à nos beaux sites
+favoris étaient impraticables, et ma fille n'est pas du tout marcheuse.
+Je lui ai acheté un petit cheval noir qu'elle gouverne dans la
+perfection et sur lequel elle paraît belle comme le jour.
+
+Mon fils est toujours mince et délicat, mais bien portant, d'ailleurs.
+C'est le meilleur être, le plus doux, le plus égal, le plus laborieux,
+le plus simple et le plus droit qu'on puisse voir. Nos caractères, outre
+nos coeurs, s'accordent si bien, que nous ne pouvons guère vivre un jour
+l'un sans l'autre. Le voilà qui entre dans sa vingt-troisième année, et
+moi dans ma quarante-deuxième, et Solange dans sa dix-huitième! Nous
+avons des habitudes de gaieté peu bruyante, mais assez soutenue, qui
+rapprochent nos âges, et, quand nous avons bien travaillé toute la
+semaine, nous nous donnons pour grande récréation d'aller manger une
+galette sur l'herbe à quelque distance de chez nous, dans un bois ou
+dans quelque ruine, avec mon frère, qui est un gros paysan, plein
+d'esprit et de bonté, et qui dîne tous les jours de la vie avec nous, vu
+qu'il demeure à un quart de lieue. Voilà donc nos grandes _fredaines_.
+
+Maurice dessine le site, mon frère fait un somme sur l'herbe. Les
+chevaux paissent en liberté. Les filleuls ou filleules sont aussi de la
+partie et nous réjouissent de leurs naïvetés. Les chiens gambadent, et
+le gros cheval, qui traîne toute la famille dans une espèce de grande
+brouette, vient manger dans nos assiettes. Malheureusement, nous avons
+peu joui de la campagne de cette façon, cet été. Il a toujours plu, et
+les rivières out effroyablement débordé. Mais l'automne s'annonce plus
+beau, et j'espère que nous reprendrons bientôt nos excursions. Puis nous
+allons marier une filleule de Maurice et faire la noce à la maison.
+
+Je crois que vous vous plairiez avec nous, mes enfants; car nous avons
+eu le bonheur de conserver des goûts simples. Nous avons une petite
+aisance qui nous permet de faire disparaître la misère autour de nous;
+et, si nous connaissons le chagrin de ne pouvoir empêcher celle qui
+désole le monde, chagrin profond, surtout à mon âge, quand la vie n'a
+plus de personnalité enivrante et qu'on voit clairement le spectacle de
+la société, de ses injustices et de son affreux désordre, du moins nous
+ne connaissons pas l'ennui, l'inquiétude ambitieuse et les passions
+égoïstes. Nous avons donc une sorte de bonheur relatif, et mes enfants
+le goûtent avec la simplicité de leur âge.
+
+Pour moi, je ne l'accepte qu'en tremblant; car tout bonheur est quasi un
+vol dans cette humanité mal réglée, où l'on ne peut jouir de l'aisance
+et de la liberté qu'au détriment de son semblable, par la force des
+choses, par la loi de l'inégalité: odieuse loi, odieuses combinaisons,
+dont la pensée empoisonne mes plus douces joies de famille et me révolte
+à chaque instant contre moi-même. Je ne puis me consoler qu'en me jurant
+d'écrire tant que j'aurai un souffle de vie, contre cette maxime infâme
+qui gouverne le monde: _Chacun chez soi, chacun pour soi_. Puisque je
+ne sais dire et faire que cette protestation, je la ferai sur tous les
+tons.
+
+Bonsoir, mon cher enfant. Voilà, j'espère, une longue lettre et où je
+vous parle de moi avec excès, pour répondre à toutes vos questions.
+Maintenant soyez tranquille sur mon compte. Ma santé est assez bonne, et
+mes yeux sont meilleurs, depuis six mois que j'ai renoncé à travailler
+la nuit. Je ne pouvais plus. J'ai eu quelque peine à me remettre au
+courant des heures de tout le monde. Je l'avais essayé cent fois sans
+succès. Enfin, je suis parvenue à dormir à minuit et à travailler dans
+la journée. Cela me laisse moins de temps, car, dans la matinée, quoi
+qu'on fasse, on est toujours dérangé, et rien ne remplace ce calme
+profond et absolu qui se fait de minuit à quatre heures du matin. Mais
+il le fallait absolument; je ne dormais pas assez, et ma santé était
+gravement altérée.
+
+Soyez tranquille surtout sur mon amitié. Elle est inaltérable pour vous.
+Écrivez-moi donc souvent, et sans vous tourmenter quand je ne réponds
+pas. Je suis heureuse de vous lire et de savoir ce que vous faites,
+à quoi vous pensez, et comment prospère notre chère petite Solange.
+Bénissez-la pour moi, ainsi que sa mère, et dites-vous à toute heure que
+mon coeur est avec vous.
+
+
+
+
+CCLI
+
+A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A MONTGIVRAY
+
+ Paris, 14 décembre 1845.
+
+J'ai reçu ta lettre à Chenonceaux, et je sais, cher ami, que tu as eu
+bien de l'ennui en voyage, de mauvaises places, et tout le désagrément
+d'un grand acte d'obligeance fraternelle. Je t'en remercie et te prie de
+me pardonner cette course que je t'ai fait faire, mais où tu as été bien
+utile à notre jeune et jolie parente. J'espère que tu es reposé et que
+tu ne m'en veux pas d'avoir usé de ton zèle et de ton bon vouloir.
+
+Nous nous sommes royalement ennuyés au milieu des grandeurs du passé,
+surtout les deux premiers jours. Peu à peu pourtant nous nous sommes
+trouvés plus à l'aise, et nous nous sommes quittés tous fort tendrement.
+Le fait est que nos hôtes ont été excellents pour moi et pour mes
+enfants. Mais croirais-tu que nous avons trouvé tout le contraire de ce
+qui était à prévoir? René très conservé physiquement, mais vieilli de
+cent ans au moral, pétrifié comme ses sculptures et ses armoiries, ne
+parlant que de ses ancêtres, de ceux de sa femme et de son gendre;
+enfin un marquis de Tuffières! _La qualité l'entête,_ comme dit le
+Misanthrope: et cela est d'autant plus étrange à entendre, que son
+caractère est resté bon, simple, affectueux et _soumis_. Quant
+à Appoline[1], c'est un miracle que la grâce, l'effusion et la
+bienveillance qu'elle a acquises en vieillissant. Elle a été charmante
+pour Solange et pour Maurice, et avec moi, vraiment affectueuse, sensée
+et naturelle. Elle est fort dévote maintenant, mais très tolérante et
+charitable.
+
+Quand mon père disait qu'avec de _bonnes et grandes qualités_, elle
+avait des petitesses incompréhensibles, il la jugeait bien. Elle a des
+petitesses, en effet, mais moins qu'on ne le croirait d'après son passé,
+et, quant aux grandes qualités, elle en est certainement douée. Elle a
+de l'enthousiasme et de la jeunesse d'esprit, je crois qu'elle a éteint
+son mari à son profit.
+
+Madame de la Roche-Aymon est la plus douce, la plus faible et la plus
+tendre créature du monde. Son mari a été charmant pour nous et pour
+Maurice en particulier, avec qui il a causé batailles et victoires de
+l'Empire. Il était colonel alors et il a fait les guerres d'Espagne.
+Au fond, tout ce monde-là n'a plus d'opinions politiques, à force d'en
+avoir eu. On a le portrait d'Henri V pour la forme, mais celui de
+Napoléon à côté pour le sentiment.
+
+Chenonceaux est une merveille. L'intérieur est arrangé à l'antique avec
+beaucoup d'art et d'élégance. On y jette toujours son pot de chambre par
+la fenêtre, ce qui faisait le bonheur de Maurice. Nous avons vu aussi
+Loches en détail; c'est fort curieux et intéressant, nous en aurons donc
+beaucoup à te raconter.
+
+Maurice repart dans quelques jours pour Guillery. Je vais bien m'ennuyer
+sans lui, moi qui ne m'amuse de rien à Paris. La sublime Solange va
+reprendre ses leçons. Tortillard[2] travaille dans le décor de l'Odéon.
+Augustine[3] se porte bien et te fait mille remerciements. La Luce[4]
+trouve le spectacle _ben brave; mais ceux gens qui vous argardent à
+travers des culs de bouteille en mode de linettes ça lui convint pas.
+C'est des argardures trop effrontées_. Elle s'amuse beaucoup jusqu'à
+présent.
+
+Bonsoir, cher vieux; embrasse ta femme pour moi et donne-moi de tes
+nouvelles.
+
+ [1] Appoline, comtesse de Villeneuve, épouse de René de Villeneuve.
+ [2] Eugène Lambert, artiste peintre.
+ [3] Augustine Brault, cousine de George Sand.
+ [4] Petite bonne de mademoiselle Solange.
+
+
+
+
+CCLII
+
+A M. MAURICE SCHLESINGER, DIRECTEUR DE LA _REVUE ET GAZETTE MUSICALE_, A
+PARIS
+
+ Paris, janvier 1846.
+
+Monsieur,
+
+En feuilletant votre journal, je crois pouvoir être certaine de la
+parfaite convenance de la _forme_ de mon opuscule. Puisque vous me
+l'avez rapporté, il est évident que c'est par la _qualité_ qu'il pèche.
+N'étant pas habituée à défendre mon faible talent, je souscris à toute
+espèce de condamnation, et sans appel. Mais, comme je ne fais pas mieux
+un jour que l'autre, je sais qu'il me serait impossible de remplir les
+conditions de supériorité, que vous exigez de vos rédacteurs.
+
+J'ai donc l'honneur de vous renvoyer les cinq cents francs que vous
+m'aviez remis. Je vous prierai de m'envoyer votre journal; j'aurai
+l'honneur de vous en rembourser l'abonnement et de vous payer la
+collection que vous avez eu la bonté de m'envoyer. J'aurai un grand
+plaisir à la lire; mais je ne me sens pas destinée au plaisir d'y
+travailler.
+
+Agréez l'expression de mes sentiments distingués.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCLIII
+
+A M. LE RÉDACTEUR DU JOURNAL***, A PARIS.
+
+ Paris, janvier 1846.
+
+Monsieur,
+
+C'est seulement aujourd'hui que je prends connaissance d'un feuilleton
+inséré dans votre numéro du 24 décembre dernier et intitulé _George Sand
+et Agricol Perdiguier._
+
+Je dois à la vérité de démentir la petite anecdote qu'il contient, et,
+comme cet article est déjà loin de nous, je vous demande la permission,
+monsieur, de vous en faire rapidement l'extrait.
+
+Selon le rédacteur de votre feuilleton, M. Agricol Perdiguier serait
+venu chez moi, l'été dernier, pour m'offrir la collaboration d'un livre
+sur le compagnonnage. Je l'aurais engagé à compléter ses notions, en
+faisant un voyage dans toutes les provinces de France. Il m'aurait
+confié sa mère infirme et misérable. J'aurais pris soin d'elle, et
+j'aurais donné de l'argent à M. Perdiguier pour l'aider dans ses courses
+et dans ses recherches. Enfin, j'aurais profité de son zèle et de ses
+travaux pour faire un roman dont j'aurais partagé le produit avec sa
+mère et avec lui.
+
+Voici maintenant la vérité:
+
+M. Agricol Perdiguier est l'auteur d'un livre sur le compagnonnage
+imprimé bien longtemps avant que j'eusse le dessein d'écrire un
+roman sur cette matière. Cherchant quelques renseignements exacts et
+consciencieux, j'eus naturellement recours à ce livre, et l'esprit droit
+et généreux que révélait cet opuscule me donna l'envie de connaître
+l'auteur. Je n'ai jamais eu le plaisir de voir ses parents, qui vivent
+dans l'aisance à quelques lieues d'Avignon; je n'ai donc jamais eu
+l'occasion de leur rendre le moindre service. Je n'ai pas non plus le
+mérite d'avoir rendu personnellement service à M. Agricol, et le voyage
+qu'il a entrepris dans différentes provinces de France n'a pas eu pour
+but de me recueillir des notes et de m'envoyer des renseignements.
+
+Ce serait diminuer de beaucoup l'importance et le mérite du pèlerinage
+accompli par cet homme vertueux que de faire de lui une sorte de commis
+voyageur au service de mon encrier. J'ai dit, dans la préface de mon
+livre _le Compagnon du tour de France,_ quelle mission de paix et de
+conciliation M. Perdiguier s'était imposée, en cherchant à nouer des
+relations avec les compagnons les plus intelligents des divers devoirs,
+afin de les engager à prêcher comme lui, à leurs frères et coassociés,
+la fin de leurs différends et le principe d'assistance fraternelle entre
+tous les travailleurs.
+
+Ce n'est pas moi qui ai suggéré à M. Perdiguier l'idée généreuse de ce
+voyage: elle est venue de lui seul, et, si quelques ressources out été
+mises par moi à sa disposition afin de lui permettre de suspendre son
+travail de menuiserie pendant une saison, cette petite collecte a été
+l'offrande de quelques personnes pénétrées de la sainteté de l'oeuvre
+qu'il allait entreprendre et nullement, l'aumône d'une charité
+intéressée.
+
+Dans une province où sont fixés la famille et les amis d'enfance de
+M. Agricol Perdiguier, l'erreur commise dans votre feuilleton du 25
+décembre a pu avoir, pour eux et pour lui, des résultats pénibles, que
+j'aurais voulu être à même de conjurer à temps; quoiqu'il soit un peu
+tard, j'espère, monsieur, que votre loyauté ne se refusera, pas à
+une rectification que je demande pour ma part à votre bienveillante
+courtoisie, et sur laquelle j'ose compter.
+
+Agréez, monsieur, l'expression des sentiments distingués avec lesquels
+j'ai l'honneur d'être,
+
+Votre très humble,
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCLIV
+
+AUX RÉDACTEURS DU JOURNAL L'ATELIER, A PARIS
+
+ Paris, février 1846.
+
+Messieurs,
+
+La manière détournée que vous employez pour répondre à ma lettre me
+parait empreinte d'un peu de passion. Nul plus que moi n'est porté à
+excuser la passion dirigée vers la recherche de la vérité, lors même
+qu'elle se fait un peu tranchante et intolérante. Cependant j'attendais
+de vous plus de justice et de sympathie. Il fallait ne point répondre du
+tout aux objections que contenait ma lettre, puisqu'elles n'appelaient
+pas et repoussaient, au contraire, une discussion publique, ou bien il
+fallait me demander l'autorisation, en m'en démontrant la nécessité, de
+publier ma lettre entière. Je viens vous demander maintenant l'insertion
+complète de cette lettre, dont je n'ai pas pris copie, et, sur ce point,
+je m'en rapporte entièrement à votre loyauté. Certes, je suis un faible
+champion de la vérité, et ma lettre n'est pas rédigée avec le soin que
+vous aviez apporté dans votre réfutation.
+
+Vous m'avez jugée par contumace, ou bien vous m'avez combattue à
+armes inégales, moi présentant à votre examen de conscience quelques
+objections prises rapidement au hasard entre beaucoup d'autres, et ne
+vous demandant, au nom de la conscience, que de les peser dans votre for
+intérieur; vous, travaillant et rédigeant à loisir un article pour un
+journal et opposant un mois de travail à une lettre particulière écrite
+au courant de la plume. Je crains pourtant que votre réponse ne soit
+empreinte d'une trop grande précipitation, et je ne me trouve ni
+convaincue ni satisfaite par vos arguments.
+
+La manière dont vous posez les questions est telle, que je m'abstiendrai
+plus que jamais d'engager une polémique; je vois que vous ne me
+convertiriez pas, et la polémique n'est pas le champ clos où ma vocation
+me porte à défendre les principes et les idées dont je suis pénétrée.
+
+Si je vous ai prié de ne pas insérer ma lettre et si je vous demande
+aujourd'hui le contraire, c'est pour des raisons que vous comprendrez et
+que tout le monde comprendra. J'avais une extrême répugnance à signaler
+aux ennemis du peuple les dissidences qui existent dans son sein. C'est,
+je crois, une mauvaise chose à faire que de leur donner le spectacle de
+nos incertitudes et de notre désaccord sur certains points.
+
+Vous n'avez pas tenu compte de mon scrupule, et, en cela, vous avez dû
+être persuadés et abusés par quelque esprit ennemi du peuple, ennemi de
+l'Évangile et de l'égalité. Vous avez voulu proclamer à tout prix le
+triomphe de l'Église catholique sur vos opinions. Il en est résulté que
+des journaux catholiques et autres se sont réjouie de nous voir aux
+prises les uns contre les autres. Pauvre peuple! faut-il que tu ne
+trouves la vérité qu'en traversant, à tes périls et à tes dépens, les
+embûches de tes éternels oppresseurs!
+
+Maintenant, je demande la publication de ma lettre, c'est pour déjouer
+autant qu'il est en moi cette misérable ruse de nos ennemis. Le public
+jugera en voyant le respect dont mon coeur est rempli pour le fond de
+notre cause commune, et pour ceux qui la défendent même en se trompant,
+si l'esprit d'hostilité est en moi et si la discorde est réellement
+entre nous.
+
+Agréez, messieurs, l'expression de mes sentiments affectueux.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCLV
+
+A M. MAGU, A LIZY-SUR-OURCQ (SEINE-ET-MARNE).
+
+ Paris, avril 1846.
+
+Mon cher monsieur Magu,
+
+Je me suis adressée pour vos exemplaires à trois éditeurs, les seuls que
+je connaisse. Le premier, riche et avide, n'a pas voulu se charger d'une
+affaire où il voyait peu à gagner. Le second, honnête mais pas généreux,
+a craint d'y perdre. Le troisième, généreux mais gueux, n'a pas le sou à
+débourser. Je ne sais plus à quelle porte frapper.
+
+J'avais l'intention de ne prendre pour moi et mes amis qu'une douzaine
+d'exemplaires. Je me suis souvenue de ce que vous m'avez dit de Delloye,
+et, voulant que ce petit profit entrât dans votre poche et non dans la
+sienne, je vous prie de me dire où je dois m'adresser pour avoir et
+rembourser ces exemplaires. Combien je suis chagrine d'avoir plus de
+dettes que de comptant! Vous n'attendriez pas longtemps l'avance de
+cette petite somme qui vous manque pour être tranquille et satisfait!
+Mais, depuis dix ans, je travaille en vain à me remettre au point
+où j'étais lorsqu'il me fallut réparer le désordre des affaires que
+d'autres me mirent sur les bras, et payer les dettes qu'ils avaient
+faites. Avant cette époque, j'avais toujours de quoi prélever une forte
+part de mon travail pour obliger mes amis, ou rendre des services bien
+placés. Aujourd'hui, je suis accusée de négligence ou d'indifférence,
+non par mes amis, qui connaissent bien ma position, mais par des
+personnes qui s'adressent à moi, et qui s'étonnent de voir mon ancien
+dévouement paralysé par la force des choses.
+
+Je souffre beaucoup de cette position, non pas à cause de ce qu'on
+peut dire et penser de moi: il y a longtemps que j'ai mis le mauvais
+amour-propre de côté, sachant qu'il était l'ennemi de la bonne
+conscience. Mais voir des souffrances, des inquiétudes et des maux de
+toute sorte en si grand nombre, et n'y pouvoir apporter qu'un stérile
+intérêt, est un plus grand chagrin, plus que toute l'injustice dont on
+peut être l'objet soi-même.
+
+J'ai, en outre, le regret continuel d'être un mauvais auxiliaire en
+fait de services qui demanderaient, en compensation de l'argent qui me
+manque, du crédit, de l'activité et de l'influence dans le monde. Si je
+suis une espèce d'homme de lettres, je suis avant tout mère de famille,
+et il ne me reste pas un instant pour voir le monde, pour rendre les
+visites qu'on me fait, et pour répondre aux nombreuses lettres qu'on
+m'adresse. Si j'ai une ou deux heures libres par semaine, j'aime mieux
+les consacrer à de vieux amis, ou à de nobles relations, comme je
+considère celles que je veux conserver avec vous, que de satisfaire la
+curiosité de quelques belles dames, ou de quelques jolis messieurs qui
+voudraient m'examiner à la loupe, comme une bête singulière. De là vient
+que je ne connais personne, et que, Dieu merci, personne ne me connaît
+dans ce monde, où d'autres posent, jasent, prononcent et imposent leurs
+sympathies et leurs opinions à des coteries.
+
+Voilà pourquoi aussi j'ai personnellement l'occasion de lancer un livre
+moins que qui que ce soit. Ma seule efficacité, si j'en ai une, est dans
+ma plume. Je n'ai jamais flatté personne et je n'ai jamais fait ce qu'on
+appelle de la critique que dans trois ou quatre occasions, où mon coeur
+était ému et ma conviction entière.
+
+Je ne vous serai donc un peu utile qu'en revenant, dans un article de
+la _Revue indépendante_, sur vos vers charmants, et en parlant de votre
+nouveau recueil. Je le ferai, n'en doutez pas; c'est ce que je pourrai
+faire de moins inutile. Je me justifie auprès de vous, parce que j'ai
+besoin de votre estime et de votre confiance, avant même que vous
+songiez à m'accuser, et parce que je ne veux pas que vous cessiez de
+vous adresser à moi toutes les fois que vous croirez que je peux faire
+quelque chose pour vous. Mon peu de succès vous donnerait peut-être à
+penser que j'y mets de la mauvaise volonté, et je ne veux pas que,
+par discrétion, vous vous absteniez. Ne craignez donc jamais de
+m'importuner, quelque maussade ou paresseuse que je vous semble.
+
+Ainsi, il m'a été impossible jusqu'ici de trouver un moment pour voir
+madame Benoît de Grazelles. Mais j'espère ne pas quitter Paris sans lui
+avoir rendu ses visites et lui avoir parlé de vous. Si cette dame a de
+nombreuses connaissances, comme vous dites qu'elle a beaucoup d'activité
+et de coeur, elle pourrait peut-être distribuer en détail encore une
+partie de vos exemplaires.
+
+De mon côté, je parlerai à tous mes amis, comme je l'ai déjà fait. Mais
+tous mes amis forment une bien petite et bien obscure phalange.
+
+Je pars pour la campagne (la Châtre), où je passerai quelques mois; vous
+pourrez m'y adresser les exemplaires que je vous demande, et j'espère
+bien que vous m'écrirez en même temps un petit mot d'amitié. Tout à vous
+de coeur.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCLVI
+
+A M. MARLIANI, SÉNATEUR, A MADRID
+
+ Paris, mai 1846.
+
+Cher Manoël,
+
+Bien que traduit en français et lu au coin du feu votre discours est
+encore très beau et très excellent. Je ne m'étonne donc pas de l'effet
+qu'il a produit sur le Sénat. Avec tant de présence d'esprit, de science
+des faits, de mémoire et d'habileté, vous devez apporter à vos hommes
+d'État de l'Espagne une bonne dose d'enseignement, et ils le sentent. En
+outre, vous avez en vous une grande puissance que vous développerez de
+plus en plus. C'est un fonds de principes et de convictions logiquement
+acceptées, en dessous de ce talent du moment que vous caractérisez à la
+fin de votre discours par le mot d'_opportunité_.
+
+La plupart des hommes ont l'un ou l'autre. Vous avez des deux, c'est une
+grande force. Vous sentez vivement dans les profondeurs de votre âme cet
+idéal politique qui n'est pas pure poésie, quoi qu'on en dise, puisque
+c'est tout simplement une vue anticipée de ce qui sera, par le sentiment
+chaleureux et lucide de ce qui doit être. Vous êtes pénétré de cet idéal
+et de cette _poésie_, quand vous faites la parfaite distinction de la
+politique et de la diplomatie qui conviennent aux nations, d'avec la
+politique et la diplomatie que pratiquent les rois dynastiques.
+
+Il y avait longtemps que j'attendais dans le monde parlementaire la
+manifestation de cette idée si vraie, qui n'était pourtant pas encore
+éclose à aucune tribune de l'Europe. Si j'avais été chargée d'écrire
+sur l'Espagne dans notre _Revue_ et sur l'équipée impertinente de
+M. _Narcisse_ Salvandy, je n'aurais pas dit autrement que vous, et
+peut-être exactement de même, quoique nous ne nous fussions pas donné
+le mot d'avance. Vous avez été courageux et vraiment dans la grande
+politique sociale en disant de telles choses dans une assemblée
+nationale. Si la France était moins courbée, moins douloureusement
+affaissée sous ses maux du moment, la presse libérale entière se fût
+emparée de votre discours comme d'un monument. Mais elle y reviendra
+plus tard, j'en suis certaine, et, dans nos assemblées nationales, on
+citera vos paroles dans quelques années comme vous avez cité celles de
+Vatel et de Martens. Vous avez aussi parlé de la révolution de 89 avec
+une grande vérité et un grand courage: continuez donc, et croyez que
+l'avenir est à nous, à l'Espagne et à la France, à la France et à
+l'Espagne l'une par l'autre, l'une pour l'autre, et toutes deux pour le
+monde entier.
+
+Vous me reprochez de haïr l'Angleterre _à la française._ Non, ce n'est
+pas à ce point de vue que je la hais; car je crois à son avenir, je
+compte sur son peuple.
+
+J'y vois éclore le chartisme, qui est notre phase, et je ne doute pas
+qu'elle ne soit le bras du monde que je rêve et que j'attends, comme
+nous en serons, Espagnols et Français, le coeur et la tête.
+
+Mais ce que vous dites de la politique d'intérêt personnel des cabinets,
+appliquez-le à ma haine pour l'Angleterre; je hais son action présente
+sur le monde, je la trouve injuste, inique, démoralisatrice, perfide et
+brutale; mais ne sais-je point que les victimes de ce système affreux
+sont là en majorité, comme chez nous les victimes du juste-milieu?
+
+Je ne hais point ce peuple; mais je hais cette société anglaise; de
+même, je ne haïssais point l'Espagne en y passant, mais j'exécrais cette
+action de Christine et de don Carlos, qui rapetissaient et avilissaient
+momentanément le caractère espagnol. Aujourd'hui, l'Espagne a de grandes
+destinées devant elle. Y entrera-t-elle d'un seul bond? Aura-t-elle
+encore des défaillances et des délires de malade? Qu'importe? rien de ce
+qu'elle fait de bon aujourd'hui ne sera perdu, et vous n'avez pas sujet
+de désespérer. Poussez à la fraternité, faites des voeux pour que le
+régent ait un bras de fer contre les conspirations. Ces insultes du
+cabinet français ne sont pas si funestes. Elles font sentir au duc de la
+Victoire que sa mission est une grande lutte, et que le salut est dans
+sa fierté comme dans sa persévérance.
+
+En vous écrivant dernièrement, je ne prétendais pas qu'il dût, quant à
+présent et tout d'un coup, renverser le fantôme de la royauté. Je me
+suis mal exprimée si vous m'avez ainsi entendue; mais je prétendais, je
+prétends toujours que, si la Providence lui conserve la vie, la force et
+la popularité, sa mission est là. Il y sera entraîné et porté un jour,
+s'il reste lui-même et si l'orage ne balaye pas son oeuvre d'aujourd'hui
+avant qu'elle ait pris racine. Espérons! J'espère bien pour la France,
+qui est en ce moment si malade et si avilie! je douterais de Dieu si je
+doutais de notre réveil et de notre guérison.
+
+Bonsoir, cher ami. Travaillez toujours, parlez souvent. Labourez et
+ensemencez, _semez et consacrez_, comme dit Faust. De mon amitié, je ne
+vous dis rien: vous savez tout là-dessus. Ma Charlotte et vous ne faites
+qu'un pour moi, et c'est une grosse part de ma vie, qui est dans votre
+unité, comme dirait Leroux.
+
+A vous.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCLVII
+
+A MADAME MARLIANI, A PARIS
+
+ Nohant, 1er septembre 1846.
+
+Chère amie,
+
+Merci mille fois! mais Solange ne serait point en état de faire le
+voyage de Paris dans ce moment-ci, à moins d'y aller à petites journées,
+comme nous faisons nos courses de campagne. D'ailleurs, je n'ai pas plus
+de confiance en M. Royer qu'en Papet, et je crois que la médecine ne
+sait rien pour ces maladies de langueur. Nous partons aujourd'hui pour
+divers points du Berry et de la Creuse, où nous nous arrêterons chaque
+fois un jour ou deux. Elle est un peu mieux depuis trois jours, mais
+toujours sans appétit et sans sommeil. Une petite fatigue lui est
+bonne, une grande fatigue très mauvaise. Nous avons été avant-hier à
+Châteauroux reconduire Delacroix et recevoir Emmanuel qui a fait un peu
+la grimace à l'idée de se remballer tout de suite, dans d'assez mauvais
+chemins et pour d'assez mauvais gîtes. Mais il aime encore mieux cela
+que de rester tout seul ici.
+
+Je vous écris à la hâte. Oui, vous devriez aller passer cette quinzaine
+encore en Normandie, si le voyage est court et pas fatigant; car les
+beaux jours ne dureront peut-être pas cet automne. Nous avons ici de
+grandes chaleurs et de grandes pluies qui semblent nous annoncer un
+hiver précoce. Moi, je n'ose pas vous répondre de l'emploi de mon mois
+de septembre. Je suis tourmentée et je suis décidée à tout essayer pour
+que ce triste état de Solange ne s'installe pas chez elle pour tout
+l'hiver. Vous êtes mille fois bonne de m'offrir un gîte. Nous avons
+toujours notre appartement du square Saint-Lazare et rien ne nous
+empêcherait d'y aller. Mais Papet ne me conseille pas du tout les
+longues étapes pour Solange; au contraire, elles irritent beaucoup notre
+malade. Nous la promenons une lieue à cheval, une lieue en voiture; puis
+on se repose, on reprend, et toujours ainsi. Je tâche de l'égayer; mais
+je ne suis pas gaie au fond. Elle est bien sensible à l'intérêt que vous
+lui témoignez et me charge de vous en remercier. Elle vous recommande de
+ne pas faire comme elle, et d'être bien portante avant tout.
+
+Adieu, chère; je vous embrasse tendrement, et je pars.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CCLVIII
+
+A LA MÊME
+
+ Nohant, 6 mai 1847.
+
+Chère amie,
+
+Vous êtes étonnée de mon silence, probablement. Moi, je suis étonnée
+d'avoir encore la force de vous écrire après des fatigues d'esprit et
+d'_yeux_ comme je viens d'en subir. Je ne puis vous dire que trois mots;
+mais je veux vous les dire avant tout.
+
+Solange se marie dans quinze jours avec Clésinger, sculpteur, homme
+d'un grand talent, gagnant beaucoup d'argent, et pouvant lui donner
+l'existence brillante qui est, je crois, dans ses goûts. Il en est très
+violemment épris, et il lui plait beaucoup. Elle a été aussi prompte et
+aussi ferme, cette fois, dans sa détermination qu'elle était jusqu'à
+présent capricieuse et irrésolue. Apparemment elle a rencontré ce
+qu'elle rêvait. Dieu le veuille!
+
+Pour mon compte, ce garçon me plaît beaucoup aussi, de même qu'à
+Maurice. Il est peu _civilisé_ au premier abord; mais il est plein
+de feu sacré, et il y a déjà quelque temps que, le voyant venir, je
+l'étudié sans en avoir l'air. Je le connais donc autant qu'on peut
+connaître quelqu'un qui veut plaire. Vous me direz que ce n'est pas
+toujours suffisant, c'est vrai. Mais ce qui me donne confiance, c'est
+que la principale face de son caractère, c'est une sincérité qui va
+jusqu'à la brusquerie. Il pécherait donc par excès de naïveté, plus que
+par toute autre chose, et il a encore d'autres qualités qui rachèteront
+tous les défauts qu'il _peut_ et _doit_ avoir. Il est laborieux,
+courageux, actif, décidé, persévérant. C'est quelque chose que la force,
+et il en a beaucoup, au physique comme au moral. Je me suis trouvée
+amenée par une circonstance fortuite, à faire sur son compte une
+véritable _enquête_, telle qu'un procureur du roi l'eût faite pour un
+accusé de cour d'assises.
+
+Quelqu'un m'avait dit de lui tout le mal qu'on peut dire d'un homme. Je
+ne savais pas encore alors qu'il songeât à ma fille; mais il faisait nos
+bustes. Il voulait les faire en marbre, gratis, et il ne me convenait
+pas d'être comblée de pareils présents par un homme dont on me disait
+_pis que pendre_. Et puis je voulais savoir si la personne qui le
+traitait de la sorte était une bonne ou une mauvaise langue. Quelques
+explications, auxquelles je n'attachais pas d'abord toute l'importance
+qu'elles eurent ensuite, amenèrent une foule de renseignements
+particuliers, et j'arrivai à pouvoir juger sur _preuves_; car vous savez
+que, dans ces sortes de choses, il se fait un enchaînement imprévu de
+découvertes. J'acquis donc la certitude que Clésinger était un homme
+irréprochable dans toute la force du mot, et son accusateur un homme
+d'esprit un peu léger. De sorte que je connaissais tous les faits de sa
+vie la plus intime, le jour où il me demanda ma fille. Le hasard avait
+amené à cet égard plus de lumières que je n'en aurais eu en l'examinant
+par mes yeux pendant des années. Néanmoins, je n'avais rien conclu en
+quittant Paris, et c'est depuis un mois que son activité a levé tous
+les obstacles et réduit à néant toutes les objections possibles. M.
+Dudevant, qu'il a été voir, consent. Nous ne savons pas encore où
+se fera le mariage. Peut-être à Nérac, pour empêcher M. Dudevant de
+s'endormir dans les éternels lendemains de la province.
+
+Je vous écrirai dans quelques jours; car, jusqu'ici, nous n'avons rien
+fixé, et j'attends Clésinger demain ou après, pour déterminer avec lui
+le jour et le lieu. Mais ce sera dans le courant de mai. Les bans se
+publient et on coud la robe blanche. Pourtant on ne sait encore rien
+dans ce pays-ci, et nous nous préservons des grandes annonces. Il a
+fallu ménager un chagrin encore assez vif, qui n'est pas loin de nous.
+Il y a eu un échange de lettres sincères très satisfaisant. Le pauvre
+abandonné est un noble enfant qui se montre, comme dit, avec raison, son
+oncle, M. de Grandeffe, _un vrai chevalier français_. Je regrette bien
+ce coeur-là; mais nous mettons dans la famille une meilleure tête, et
+il faut bien que la fatalité apparente soit une volonté d'en haut. Je
+n'aurais pas voulu d'abord qu'on fît si vite un autre choix. Mais, le
+choix étant fait (et vous savez que les parents n'empêchent rien de ce
+côté-là), je crois qu'il faut le ratifier bien vite.
+
+Bonsoir, chère amie; écrivez-moi et parlez-moi de vous. Moi, je ne puis
+vous rien dire de moi, sinon que je suis fatiguée à mourir; car, au
+milieu de ces préoccupations, il m'a fallu faire un roman pour avoir
+quelques billets de banque. La misère augmente ici tous les jours et
+j'en sais quelque chose. Je vous embrasse; soignez-vous, gouvernez votre
+volonté à l'effet de conserver votre santé. Créez-vous des devoirs qui
+vous ôtent le temps de penser à vous-même. Je crois que c'est le seul
+moyen de supporter le terrible poids de la vie. Plus il est lourd, mieux
+on marche peut-être! Et les devoirs ne sont pas difficiles à trouver
+dans ce temps de malheur et de souffrance matérielle. Votre coeur le
+sait bien. Mettez votre cerveau et vos jambes au service de votre coeur,
+et l'imagination s'endormira.
+
+
+
+
+CCLIX
+
+A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES
+
+ Nohant, 22 mai 1847
+
+Frère et ami,
+
+Je n'ai reçu qu'il y a quinze jours le numéro du _People's Journal_ qui
+contient deux articles dont je suis l'objet. Remerciez pour moi de sa
+bienveillance miss Jewsbury, signataire du premier, et laissez-moi vous
+dire que le vôtre m'a pénétrée d'un sentiment de bonheur. C'est qu'en
+effet il part de votre coeur.
+
+D'autres hommes éminents ont bien voulu me louer ou me défendre. Leur
+voix ne partait pas des entrailles comme la vôtre; car, en général, les
+hommes d'intelligence ont peu d'entrailles, et je ne me sens point de
+parenté avec eux. Ma gratitude pour eux n'était donc qu'une forme de
+politesse obligée, au lieu que, vous, je ne vous remercie pas; je
+sens que vous dites ce que vous pensez sur mon compte, parce que vous
+comprenez les souffrances de mon âme, ses besoins, ses aspirations et
+la sincérité de mon vouloir. Non, mon ami, je ne vous remercie pas d'un
+article _favorable_, comme on dit; mais je vous remercie de m'aimer,
+et de m'appeler votre soeur et votre amie. Il y a une fatalité
+providentielle et comme un instinct de secrète divination dans les
+coeurs.
+
+Il y a dix ans, j'étais en Suisse; vous y étiez caché et un hasard
+m'avait fait découvrir votre retraite. J'étais presque partie un matin,
+pour vous aller trouver. J'étais encore dans l'âge des tempêtes. Je
+revins sur mes pas, en me disant que vous aviez assez de votre fardeau à
+porter, et que vous n'aviez pas besoin d'une âme agitée comme la
+mienne. Je comptais bien que, plus tard, nous nous rencontrerions si je
+résistais à la tentation du suicide qui me poursuivait sur ces glaciers.
+Le vertige de Manfred est si profondément humain! Enfin, il y a encore,
+dans la vie, des récompenses attachées à l'accomplissement des devoirs,
+des compensations aux plus durs sacrifices, puisque votre amitié
+couronne ma vieillesse et me console du passé!
+
+Venez donc en France, venez donc me voir chez moi dans ma vallée Noire,
+si bête et si bonne. J'y suis plus moi-même qu'à Paris, où je suis
+toujours malade au moral et au physique. Nous avons bien des choses à
+nous dire; moi, j'en ai à vous demander. J'ai des conseils à recevoir
+que je n'ai osé demander à personne depuis bien longtemps, et des
+solutions que j'ai mises en réserve pour les chercher en vous. Vous
+disiez, cet hiver, que vous viendriez; est-ce que vous ne le pouvez ou
+ne le voulez plus?
+
+Je vous aurais écrit plus tôt sans de graves événements domestiques, qui
+m'ont pris jusqu'aux heures du sommeil. Je viens de marier ma fille et
+de la bien marier, je crois, avec un artiste très puissant d'inspiration
+et de volonté. Je n'avais pour elle qu'une ambition, c'est qu'elle aimât
+et qu'elle fût aimée; mon voeu est réalisé. L'avenir est dans la main de
+Dieu, mais j'espère la durée de cet amour et de cet hyménée.
+
+Je vous respecte et vous aime.
+
+Votre soeur,
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCLX
+
+A M. THÉOPHILE THORÉ, A PARIS
+
+ Nohant, juin 1817.
+
+J'aurais, monsieur, le plus grand désir d'être utile à la personne que
+vous me recommandez, et son titre de neveu de Saint-Just n'est pas mince
+auprès de moi. Mais ce qu'elle me demande est à peu près impossible.
+
+Jugez-en vous-même. M. Flaubert désire que je lui promette et que je
+lui laisse annoncer une préface de moi, pour la première livraison d'un
+livre qui n'est encore qu'en projet, dont il n'a pas écrit la première
+page et dont il me soumet le plan. Ce plan me paraît bon et utile;
+mais cela ne suffit pas pour que je puisse engager ma responsabilité.
+Personne ne peut _endosser_ l'esprit d'un livre avant d'avoir lu
+attentivement ce livre.
+
+Et puis j'ai fait trois ou quatre préfaces en ma vie, et je crois que je
+ne pourrais plus en faire une cinquième. C'est un travail auquel je ne
+suis pas propre et qui me coûte plus de peine que trois romans à écrire.
+Enfin, et c'est le plus sûr, une préface de n'importe qui n'a jamais
+servi à qui que ce fût. Si le livre est bon, à quoi sert la préface?
+s'il est mauvais, elle lui nuit davantage.
+
+Agréez, monsieur, l'expression de mes sentiments affectueux.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCLXI
+
+A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES
+
+ Nohant, 28 juillet 1847.
+
+Mon frère et mon ami,
+
+Cette année 1847, la plus agitée et la plus douloureuse peut-être de ma
+vie sous bien des rapports, m'apportera-t-elle au moins la consolation
+de vous voir et de vous connaître? Je n'ose y croire, tant le guignon
+m'a poursuivie; et pourtant vous le promettez, et nous approchons, du
+terme assigné. Dans pen de jours, nous aurons un chemin de fer depuis
+Paris jusqu'à Châteauroux, qui n'est qu'à neuf lieues de chez moi. Ainsi
+vous n'aurez plus besoin que je vous trace un petit itinéraire pour
+éviter les lenteurs et les contretemps de voyage, une des mille petites
+plaies de notre pauvre France, qui en a de si grandes d'ailleurs. Vous
+viendrez de Paris en six ou sept heures jusqu'à Châteauroux; et, de
+Châteauroux à Nohant, par la grande route et la diligence, en trois
+heures.
+
+Que votre lettre est bonne et votre coeur tendre et vrai! je suis
+certaine que vous me ferez un grand bien et que vous remonterez mon
+courage, qui a subi, depuis quelque temps, bien des atteintes dans des
+faits personnels. Et qu'est-ce que les faits personnels encore! je
+devrais dire que, depuis ces dernières années surtout, j'ai grand'peine
+à me maintenir, je ne dis pas croyante, la foi conquise au prix qu'elle
+nous a coûté ne se perd pas, mais sereine. Et la sérénité est un devoir,
+précisément, imposé aux âmes croyantes. C'est comme un témoignage
+qu'elles doivent à leur religion. Mais nous ne pouvons nous faire pures
+abstractions, et l'attente confiante d'une meilleure vie, l'amour de
+l'idéal immortel ne détruit pas en nous le sentiment et la douleur de
+la vie présente. Elle est affreuse, cette vie, à l'heure qu'il est. La
+corruption et l'impudence sont d'un côté; de l'autre, c'est la folie
+et la faiblesse. Toutes les âmes sont malades, tous les cerveaux sont
+troublés, et les mieux portants sont encore les plus malheureux; car ils
+voient, ils comprennent et ils souffrent.
+
+Cependant il faut traverser tout cela pour aller à Dieu, et il faut bien
+que chaque homme subisse en détail ce que subit l'humanité en masse.
+Venez me donner la main un instant, vous, éprouvé par tous les genres de
+martyre. Quand même vous ne me diriez rien que je ne sache, il me semble
+que je serais fortifiée et sanctifiée par cette antique formule qui
+consacre l'amitié entre les hommes.
+
+J'ai reçu une de vos brochures, mais non la lettre à Carlo-Alberto, à
+moins que vous ne l'ayez envoyée après coup et qu'elle ne soit à Paris.
+Les traductions me sont venues, aussi. Remerciez pour moi.
+
+Le mot _traîne_ est local et non français usité. Une traîne est un petit
+chemin encaissé et ombragé. C'est comme qui dirait un sentier. Mais
+notre dialecte du Berry, qui n'est qu'un vieux français, distingue le
+sentier du piéton et celui où peut passer une charrette. Le premier
+s'appelle _traque_ ou _traquette_, le second _traîne_. Le mot est joli
+en français et s'entend ou se devine même à Paris, où le peuple parle la
+plus laide et la plus incorrecte langue de France, parce que c'est
+une langue toute de fantaisie, de hasard et de rapides créations
+successives, tandis que les provinces conservent la tradition du langage
+et créent peu de mots nouveaux. J'ai un grand respect et un grand amour
+pour le langage des paysans, je l'estime plus correct.
+
+
+
+
+CCLXII
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 9 août 1847.
+
+Maintenant, mes enfants, je ne vous marquerai plus d'époque ni de jour
+pour venir. Cela nous a toujours porté malheur, et, quand vous pourrez
+venir, vous suivrez l'inspiration du moment, c'est-à-dire vous
+profiterez du concours de circonstances qui vous paraîtra le plus
+favorable: température, liberté d'autres soins, santé, repos d'esprit,
+envie même de voyager; car il faut tout cela pour qu'un voyage ne soit
+pas quelque chose de solennel et même d'un peu effrayant. A vous dire
+vrai, je suis tellement consternée du guignon qui s'est attaché à vous,
+dans toutes ces circonstances, que je n'oserai plus jamais vous dire:
+«Venez, je vous attends.» Je n'étais pas superstitieuse pourtant, et je
+le suis devenue à force de malheur depuis deux ans. Tous les chagrins
+m'ont accablée par un enchaînement fatal; mes plus pures intentions
+ont eu des résultats funestes pour moi et pour ceux que j'aime; mes
+meilleures actions ont été blâmées par les hommes et châtiées par le
+ciel comme des crimes. Et croyez-vous que je sois au bout? Non! tout
+ce que je vous ai raconté jusqu'ici n'est rien, et, depuis ma dernière
+lettre, j'ai épuisé tout ce que le calice de la vie a de désespérant.
+C'est même si amer et si inouï, que je ne puis en parler, du moins je
+ne puis l'écrire. Cela même me ferait trop de mal. Je vous en dirai
+quelques mots quand je vous verrai. Mais, si je ne reprends courage et
+santé jusque-là, vous me trouverez bien vieillie, malade, triste et
+comme abrutie. Voilà aussi, mon enfant, pourquoi je n'ose pas appeler
+Désirée avec l'ardeur que j'y aurais mise avant tous mes chagrins. Je
+crains que cette chère enfant ne me trouve toute différente de ce que
+vous lui avez dit de moi, et que le spectacle de mon abattement ne la
+froisse et ne la consterne. J'étais, quand vous m'avez vue, dans un état
+de sérénité, à la suite de grandes lassitudes. J'espérais du moins,
+pour la vieillesse où j'entrais, la récompense de grands sacrifices, de
+beaucoup de travaux, de fatigues et d'une vie entière de dévouement et
+d'abnégation. Je ne demandais qu'à rendre heureux les objets de mon
+affection. Eh bien! j'ai été payée d'ingratitude, et le mal l'a emporté
+dans une âme dont j'aurais voulu faire le sanctuaire et le foyer du beau
+et du bien. A présent, je lutte contre moi-même pour ne pas me laisser
+mourir. Je veux accomplir ma tâche jusqu'au bout. Que Dieu m'assiste! je
+crois en lui et j'espère!
+
+Nous avons ici un temps affreux, de la pluie par torrents, un ciel
+sombre et froid depuis huit jours. On ne peut finir les moissons. Cela
+ne contribue pas peu à me rendre triste. Augustine a beaucoup souffert,
+mais elle a eu un grand courage, un vrai sentiment de sa dignité; et sa
+santé, Dieu merci, n'a pas été atteinte. Mon bon Maurice est toujours
+calme, occupé, enjoué. Il me soutient et me console. Solange est à Paris
+avec son mari; ils vont voyager. Chopin est à Paris aussi; sa santé
+ne lui a pas encore permis de faire le voyage; mais il va mieux. Nous
+attendons tous les jours l'ouverture du chemin de fer qui nous permettra
+d'aller de Châteauroux à Paris en quelques heures, et qui nous était
+promise pour le mois dernier.
+
+Cette morsure dont vous me parlez m'inquiète, non pas que je croie aux
+suites de l'accident. En général, j'y crois peu, et j'ai toujours
+vu l'imagination faire tout le mal. Mais, justement, je crains les
+agitations de votre esprit. Je suis sûre que vous ne serez pas malade.
+Votre sang est trop, pur, et je parie que le chien était le plus
+innocent du monde. Mais vous allez vous tourmenter: je vous connais. Je
+vous supplie, mon enfant, de n'y pas penser du tout et même d'en rire,
+et de m'écrire que vous n'y songez plus.
+
+Bonsoir, cher fils; votre _mère_ vous bénit dans la douleur comme dans
+le repos. J'embrasse vos deux anges. Dites-moi donc ce que vous avez
+déboursé, je le veux.
+
+Merci pour Borie de votre souvenir. Il est à Orléans, à la tête d'un
+journal. Il viendra passer avec nous le mois de septembre.
+
+
+
+
+CCLXIII
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 14 décembre 1847.
+
+Je suis bien en retard avec vous, mon cher enfant, et je ne sais plus à
+laquelle de vos lettres je commencerai par répondre. Vous me pardonnez
+ce silence, je le sais, je le vois, puisque vous m'écrivez toujours et
+que votre tendre affection semble augmenter avec mon mutisme et mon
+accablement. Vous avez compris. Désirée et vous, vous autres dont l'âme
+est délicate parce qu'elle est ardente, que je traversais la plus grave
+et la plus douloureuse phase de ma vie. J'ai bien manqué y succomber,
+quoique je l'eusse prévue longtemps d'avance. Mais vous savez qu'on
+n'est pas toujours sous le coup d'une prévision sinistre, quelque
+évidente qu'elle soit. Il y a des jours, des semaines, des mois entiers
+même, où l'on vit d'illusions et où l'on se flatte de détourner le
+coup qui vous menace. Enfin, le malheur le plus probable nous surprend
+toujours désarmés et imprévoyants. A cette éclosion du malheureux germe
+qui couvait, sont venues se joindre diverses circonstances accessoires
+fort amères et tout à fait inattendues. Si bien que j'ai eu l'âme et le
+corps brisés par le chagrin. Je crois ce chagrin incurable; car, plus je
+réussis à m'en distraire pendant certaines heures, plus il rentre en moi
+sombre et poignant aux heures suivantes. Pourtant, je le combats sans
+relâche, et, si je n'espère pas une victoire qui consisterait à ne le
+plus sentir, du moins j'arrive à celle qui consiste à supporter la vie,
+à n'être presque plus malade, à reprendre le goût du travail et à ne
+point paraître troublée. J'ai retrouvé le calme et la gaieté extérieurs,
+si nécessaires pour les autres, et tout paraît bien marcher dans ma vie.
+
+Maurice a retrouvé son enjouement et son calme, et le voilà occupé avec
+Borie d'un _travail attrayant_. Borie transcrit littéralement le style
+de Rabelais en orthographe moderne, ce qui le rend moins difficile à
+lire. En outre, il l'expurge de toutes ses obscénités, de toutes
+ses saletés, et de certaines longueurs qui le rendent impossible ou
+ennuyeux. Ces taches enlevées, il reste quatre cinquièmes de l'oeuvre
+intacts, irréprochables et admirables; car c'est un des plus beaux
+monuments de l'esprit humain, et Rabelais est, bien plus que Montaigne,
+le grand émancipateur de l'esprit français au temps de la renaissance.
+Je ne me souviens plus si vous l'avez lu. Si non, attendez, pour le
+lire, notre édition expurgée; car je crois que les _immondices_ du
+texte _pur_ vous le feraient tomber des mains. Ces immondices sont
+la plaisanterie de son temps; et le nôtre, Dieu merci, ne peut plus
+supporter de telles ordures. Il en résulte qu'un livre de haute
+philosophie, de haute poésie, de haute raison et de grande vérité est
+devenu la jouissance de certains hommes spéciaux, savants ou débauchés,
+qui l'admirent pour son talent, ou le savourent pour son cynisme, la
+plupart sans en comprendre la portée, l'enseignement sérieux et les
+beautés infinies. Il y a vingt ans que, dans ma pensée, et même de
+l'oeil, en le relisant sans cesse, j'expurge Rabelais, toujours tentée
+de lui dire: «O divin maître, vous êtes un atroce cochon!» Maurice
+faisait le même travail, dans sa pensée. Très fort sur ce vieux langage
+dont notre idiome berrichon nous donne la clef plus qu'à tous les
+savants commentateurs, il le goûtait sérieusement et il avait fait (et
+vous l'avez vue, je crois) une série d'illustrations, dessinées dès
+son enfance d'une manière barbare, mais pleines de feu, d'originalité,
+d'invention, et, du reste, parfaitement chastes, comme le sentiment qui
+lui faisait adorer le côté grave, artiste et profond de Rabelais. Le
+temps seul me manquait pour réaliser mon désir. Borie s'est trouvé libre
+de son temps pour quelques mois, et je lui ai persuadé de faire ce
+travail. Il s'en tire à merveille; je revois après lui, et l'expurgation
+est faite avec un soin extrême pour ôter tout ce qui est _laid_ et
+garder tout ce qui est beau. Maurice, qui dessine assez bien maintenant,
+reprend en sous-oeuvre ses compositions, en invente de nouvelles, et
+fait sur bois une cinquantaine de dessins qui seront gravés et joints au
+texte. Ce sera un ouvrage de luxe, et, comme ces publications sont fort
+coûteuses, nous n'en, retirerons peut-être pas grand profit. Mais cela
+servira à poser l'artiste et l'expurgateur. De plus, nous aurons, je
+crois, rendu un grand service à la vérité et à l'art, en faisant
+passer, dans les mains des femmes honnêtes et des jeunes gens purs, un
+chef-d'oeuvre qui, jusqu'à ce jour, leur a été interdit avec raison.
+J'attacherai mon nom _en tiers_ à cette publication pour aider au
+succès de mes jeunes gens, et je ferai précéder l'ouvrage d'un travail
+préliminaire. Gardez-nous le secret, car c'en est un encore, jusqu'au
+jour des annonces, vu qu'on peut être devancé dans ces sortes de choses
+par des faiseurs habiles qui gâchent tout[1]. Voilà donc l'hiver
+de Maurice et de Borie bien occupé auprès de moi. Quant à ma chère
+Augustine, elle a donné dans le coeur d'un brave garçon qui est tout à
+fait digne d'elle et qui a de quoi vivre. Cela, joint à un peu d'aide
+de ma part, lui fera une existence indépendante, et, quant aux qualités
+essentielles de l'intelligence et du caractère, elle ne pouvait mieux
+rencontrer. Elle ne pourra se marier que dans trois mois. Alors, elle
+ira habiter le Limousin avec son mari et viendra passer les vacances
+avec moi. Nous nous regretterons donc l'une l'autre, les trois quarts
+de l'année; mais, enfin, j'espère qu'elle aura du bonheur, et que je
+pourrai mourir tranquille sur son compte.
+
+Moi, j'ai entrepris un ouvrage de longue haleine, intitulé _Histoire
+de ma vie_. C'est une série de souvenirs, de professions de foi et de
+méditations, dans un cadre dont les détails auront quelque poésie et
+beaucoup de simplicité. Ce ne sera pourtant pas toute ma vie que je
+révélerai. Je n'aime pas l'orgueil et le cynisme des confessions, et je
+ne trouve pas qu'on doive ouvrir tous les mystères de son coeur à des
+hommes plus mauvais que nous, et, par conséquent, disposés à y trouver
+une mauvaise leçon au lieu d'une bonne. D'ailleurs, notre vie est
+solidaire de toutes celles qui nous environnent, et on ne pourrait
+jamais se justifier de rien sans être forcé d'accuser quelqu'un, parfois
+notre meilleur ami. Or je ne veux accuser ni contrister personne. Cela
+me serait odieux et me ferait plus de mal qu'à mes victimes. Je crois
+donc que je ferai un livre utile, sans danger et sans scandale, sans
+vanité comme sans bassesse, et j'y travaille avec plaisir. Ce sera, en
+outre, une assez belle affaire qui me remettra sur mes pieds, et m'ôtera
+une partie de mes anxiétés sur l'avenir de Solange, qui est assez
+compromis.
+
+Vous m'avez envoyé une charmante épître en vers dont je ne vous ai pas
+remercié. Il faut la garder; car, en supprimant quelques vers qui me
+sont tout personnels, ce morceau trouvera sa place dans un de vos futurs
+recueils. Ne vous ai-je pas dit, dans le temps, que je trouvais votre
+_cigale_ et votre _fourmi_ ravissantes dans leur genre? A ce propos, et
+sans que ma contradiction porte en rien sur le fond de votre pensée,
+je veux vous dire que vous vous trompez sur le sens des fables de
+la Fontaine. Sa pensée était exactement la vôtre, et votre bouffon
+commentaire en fable-chanson la développe, sans la changer. Où
+prenez-vous, mon enfant, qu'il donne raison à l'avare fourmi? Non, non,
+dans aucune de ses adorables fables, il ne prêche l'égoïsme. Sa morale
+est belle comme sa forme, pure comme son coeur, et je souhaite au pauvre
+Lachambaudie d'avoir un sentiment de la vérité et de l'humanité qui
+l'inspire aussi bien.
+
+ La fourmi n'est pas prêteuse,
+ C'est là son moindre défaut.
+
+en dit tout autant que:
+
+ La fourmi qu'est dévote et n'aim'pas les acteurs.
+
+Cette manière de railler le pauvre chanteur est une raillerie à double
+tranchant, et c'est le côté réellement coupant de la lame qui tombe
+sur l'égoïsme. C'est la manière d'enseigner de la Fontaine et c'est la
+véritable forme de l'ironie de tous les temps. Vous trouverez cela bien
+autrement employé par Rabelais. Il a l'air d'admirer et de porter aux
+nues tout ce qu'il blâme et méprise, et, si le lecteur s'y trompe, c'est
+la faute du lecteur qui n'entend pas la plaisanterie et qui manque
+d'intelligence. De tout temps, et surtout dans les temps où la vérité a
+besoin d'un voile pour se répandre, l'ironie a procédé ainsi. C'est à
+nous d'expliquer à nos enfants comment ils doivent entendre la morale
+cachée sous ces finesses. Vous-même, vous raillez de cette façon dans
+votre parodie, tant cette forme est naturelle et instructive! De notre
+temps, nous mettons un peu plus les points sur les _i_. Nous n'y avons
+pas grand mérite, puisqu'il n'y a plus de Bastille pour les pensées
+courageuses; et croyez que l'art ne gagne pas grand'chose à avoir les
+coudées plus franches; car c'est un grand art, que de faire deviner ce
+qu'on ne peut pas dire tout crûment.
+
+Je vois si rarement et si brièvement Leroux, que je ne lui avais pas
+beaucoup parlé de vous, en effet; mais, quant à sa prétention d'ignorer
+que vous faisiez des chansons, souvenez-vous donc, mon enfant, que vous
+lui en avez chanté deux ou trois ici, et qu'il vous a un peu ennuyé de
+ses théories, bonnes en elles-mêmes, mais non applicables à mon avis
+dans la circonstance. Vous voyez qu'il est bien distrait et qu'il a
+oublié, complètement ce fait. C'est un génie admirable dans la vie
+idéale, mais qui patauge toujours dans la vie réelle.
+
+Vous me demandez un sujet de poème. Diable! comme vous y allez! J'y ai
+bien pensé, mais je crains, de ne pas trouver à votre gré. C'est bien
+grave. Voyons, pourtant. Pourquoi ne feriez-vous pas, soit en prose,
+soit en vers, l'_Histoire de Toulon_? la véritable histoire, rapide et
+chaude, du _peuple_ de votre ville natale? La France ignore l'histoire
+de toutes ses localités. Les localités elles-mêmes ignorent leur propre
+histoire. Et puis, en fait d'histoire, le point de vue rajeunit tout.
+La mode est à l'histoire. On ne lit plus que cela. Je ne vais pas plus
+loin. J'ai peur d'influencer votre inspiration individuelle en vous
+traçant une forme, un plan, une opinion quelconque. Mais voyez, si
+l'idée brute vous sourit. Vous avez fait l'_Histoire d'un pavé_. C'est
+le peuple qui est le vrai pavé, rude, solide, extrait des plus pures
+entrailles de la terre, asservi à de vils usages, foulé aux pieds, et
+destiné pourtant à écraser les têtes de l'hydre. Toulon a vu de grands
+faits. Les actions belles et mauvaises de son peuple, ses inspirations
+grandes, ses erreurs funestes, tout cela peut être raconté en traits
+ardents et commenté avec l'accablante précision du vers, comme un
+enseignement, un encouragement ou un redressement alternatifs. Ce peuple
+a, d'ailleurs, sa physionomie, et c'est à vous de le peindre. Peut-être
+le sujet vous emportera-t-il au-dessus des mille vers projetés. Il n'y
+aura point de mal à cela, et cependant, si vous êtes à la fois très
+clair et très rapide, ce sera encore mieux. Le moment où nous sommes est
+avide de regarder en arrière, comme un _lutteur_ qui mesure l'espace
+avant de sauter en avant. Voyez! si cela ne vous va pas, je chercherai
+autre chose.
+
+Bonsoir, mon enfant. Voilà une longue lettre. Mais voilà un beau temps
+qui ranime et qui vous inspirera mieux que moi. Il fait chaud même ici,
+et je crois que vous ne souffrirez pas du tout sous votre beau ciel.
+Vous avez toujours des accidents qui me désolent. Si j'étais Désirée,
+je vous gronderais; car je crois que la fatalité, c'est souvent notre
+distraction qui l'amène. J'attends le printemps avec impatience pour
+vous faire de vive voix les plus beaux sermons.
+
+Je ne pense pas aller à Paris; mais il faudra que, dans trois mois,
+j'aille en Limousin installer Augustine. Mais, une fois pour toutes,
+désormais, je ne vous arrêterai pas au moment du départ; car il y a de
+notre faute dans tout cela, et de la mienne par excès de sollicitude.
+Nous devrions nous dire que l'existence ne peut jamais être à l'abri
+d'un déplacement imprévu de quelques jours, et que, quand même vous ne
+me trouveriez pas à Nohant, comme il est certain que je ne peux pas ne
+pas y revenir après de très courtes absences, désormais il vaut mieux
+que vous m'y attendiez quelques journées que de manquer des mois à
+passer ensemble. Il me semble que ceci est une conclusion _logique_. Je
+me suis trop effrayée de l'idée que vous seriez tout déroutés de trouver
+la maison vide, et que Désirée s'ennuierait à m'attendre. Si je vous
+avais laissés venir, nous nous serions retrouvés bientôt, et nous
+aurions passé l'été ensemble. Il est vrai que vous eussiez été les
+convives d'une triste famille pendant quelque temps. Mais, enfin, quand
+serons-nous _assurés_ contre la douleur? Il n'y a point de _compagnie_
+pour ces désastres.
+
+Et puis j'espère que mes affaires vont se relever et que vous ne serez
+plus inquiet de la dépense.
+
+Bonsoir encore, mes trois chers enfants. Je vous embrasse comme je vous
+aime, et les enfants d'ici se joignent à moi pour vous aimer.
+
+ [1] Ce travail, aux trois quarts fait, n'a pas été publié à cause de
+ la révolution de février 1848.
+
+
+
+
+FIN DU TOME DEUXIÈME
+
+
+
+ TABLE
+
+1836
+
+ CXLVI. A madame la comtesse d'Agoult. 10 juillet.
+ CXLVII. A M. Scipion du Roure. 18 juillet.
+ CXLVIII. A M***, rédacteur du _Journal du Cher_. 30 juillet.
+ CXLIX. A M. Girerd. 1 5 août.
+ CL. A madame Maurice Dupin. 18 août.
+ CLI. A M. Franz Liszt. 18 août.
+ CLII. A madame la comtesse d'Agoult. 20 août.
+ CLIII. A M. Auguste Martineau-Deschenez. 21 août.
+ CLIV. A mademoiselle Desnoyers de Chantepie. 21 août.
+ CLV. A M. Alexis Duteil. septembre.
+ CLVI. A madame la comtesse d'Agoult. 3 octobre.
+ CLVII. A M. Franz Liszt. 16 octobre.
+ CLVIII. A M. Dudevant. novembre.
+ CLIX. A M. Scipion du Roure. 13 décembre.
+
+1837
+
+ CLX. À M. Scipion du Roure. 5 janvier
+ CLXI. A madame la comtesse d'Agoult. 18 janvier
+ CLXII. A M. Adolphe Guéroult. 14 janvier
+ CLXIII. A M. Jules Janin. 15 janvier
+ CLXIV. A M. l'abbé de Lamennais. 28 février
+ CLXV. A M. Franz Liszt. 28 mars
+ CLXVI. A M. Calamatta. mars
+ CLXVII. A madame la comtesse d'Agoult. 5 avril
+ CLXVIII. A la même. 10 avril
+ CLIX. A M. Scipion du Roure. 13 avril
+ CLXX. A madame la comtesse d'Agoult. 21 avril
+ CLXXI. A la même. mai
+ CLXXII. A M. Calamatta. mai
+ CLXXIII. A madame Maurice Dupin. 9 juillet
+ CLXXIV. A M. Calamatta. 12 juillet
+ CLXXV. A M. Girerd. 22 aoû
+ CLXXVI. A M. Gustave Papet. 24 août
+ CLXXVII. A madame la comtesse d'Agoult. 25 août
+ CLXXVIII. A M. Duteil. septembre
+ CLXXIX. A madame la comtesse d'Agoult. 16 octobre
+
+1838
+
+ CLXXX. A M. Frantz Liszt. 28 janvier.
+ CLXXXI. À madame la comtesse d'Agoult. mars.
+ CLXXXII. Au major A. Pictet. octobre.
+ CLXXXIII. A M. Jules Boucoiran. 23 octobre.
+ CLXXXIV. A madame Marliani. novembre.
+ CLXXXV. A la même. 14 novembre.
+ CLXXXVI. A la même. 14 décembre.
+
+1839
+
+ CLXXXVII. A madame Marliani. 15 janvier.
+ CLXXXVIII. A M. Duteil. 20 janvier.
+ CLXXXIX. A madame Marliani. 22 février.
+ CXC. A M. François Rollinat. 8 mars.
+ CXCI. Au même. 23 mars.
+ CXCII. A madame Marliani. 22 avril.
+ CXCIII. A la même. 28 avril.
+ CXCIV. A la même. 20 mai.
+ CXCV. A la même. 3 juin.
+ CXCVI. A M. Girerd. octobre.
+
+1840
+
+ CXCVII. A M. Gustave Papet. janvier.
+ CXCVIII. A M. Hippolyte Châtiron. 27 février.
+ CXCIX. A M. Calamatta. 1er mai.
+ CC. A M. Chopin. 13 août.
+ CCI. A Maurice Sand. 15 août.
+ CCII. Au même. 4 septembre.
+ CCIII. Au même. 20 septembre.
+ CCIV. A M. Hippolyte Châtiron.
+
+1841
+
+ CCV. A M. l'abbé de Lamennais. février.
+ CCVI. A M. Auguste Martineau-Deschenez. 16 juillet.
+ CCVII. A madame Marliani. 13 août.
+ CCVIII. A mademoiselle de Rozières. 22 septembre.
+ CCIX. A la même. 15 octobre.
+ CCX. A M. Charles Duvernet. 27 septembre.
+
+1842
+
+ CCXI. A M. Charles Poncy. 27 avril.
+ CCXII. A M. Edouard de Pompéry. 29 avril.
+ CCXIII. A mademoiselle de Rozières. 9 mai.
+ CCXIV. A madame Marliani. 26 mai.
+ CCXV. A M. Anselme Pététin. 30 mai.
+ CCXVI. A M. Charles Poncy. 23 juin.
+ CCXVII. Au même. 24 août.
+ CCXVIII. A mademoiselle Leroyer de Chantepie. 28 août.
+ CCXIX. A monseigneur l'archevêque de Paris. septembre.
+ CCXX. A M. Charles Duvernet. 12 novembre.
+
+1843
+
+ CCXXI. A M. Charles Poncy. 21 janvier.
+ CCXXII. A M. Hippolyte Châtiron. 2 février.
+ CCXXIII. A M. Charles Poncy. 26 février.
+ CCXXIV. A madame Claire Brunne. 18 mai.
+ CCXXV. A Maurice Sand. 6 juin.
+ CCXXVI. A madame Marliani. 13 juin.
+ CCXXVII. A M. le comte Jaubert. juillet.
+ CCXXVIII. A madame Marliani. 2 octobre.
+ CCXXIX. A M. Charles Duvernet. 8 octobre.
+ CCXXX. A Maurice Sand. 17 octobre.
+ CCXXXI. A madame Marliani. 14 novembre.
+ CCXXXII. A Maurice Sand. 16 novembre.
+ CCXXXIII. Au même. 28 novembre.
+ CCXXXIV. A M. Charles Duvernet. 29 novembre.
+
+1844
+
+ CCXXXV. A M. F. Dillon. 14 février.
+ CCXXXVI. A M. Charles Duvernet. 16 février.
+ CCXXXVII. A M. F. Dillon. 25 février.
+ CCXXXVIII. A M. Alexandre Weill. 4 mars.
+ CCXXXIX. A MM. Planet, Fleury, Duvernet et Duteil. 20 mars.
+ CCXL. A M. Planet. avril.
+ CCXLI. A madame Marliani. juin.
+ CCXLII. A M. Charles Poncy. 12 septembre.
+ CCXLIII. A M. Leroy. 24 novembre.
+ CCXLIV. A M. le curé de ***. 25 novembre.
+ CCXLV. A M. Louis Blanc. novembre.
+ CCXLVI. Au prince Louis-Napoléon Bonaparte. décembre.
+
+1845
+
+ CCXLVII. A M. Edouard de Pompéry. janvier.
+ CCXLVIII. A M. Hippolyte Châtiron. 29 avril.
+ CCXLIX. A M. de Potter. 10 mai.
+ CCL. A M. Charles Poncy. 12 septembre.
+ CCLI. A M. Hippolyte Châtiron. 14 décembre.
+
+1846
+
+ CCLII. A M. Maurice Schlesinger. janvier.
+ CCLIII. A M. le Rédacteur du journal ***. janvier.
+ CCLIV. Aux Rédacteurs du journal _l'Atelier_. février.
+ CCLV. A M. Magu. avril.
+ CCLVI. A M. Marliani. mai.
+ CCLVII. A madame Marliani. 1er septembre.
+
+1847
+
+ CCLVIII. A madame Marliani. 6 mai.
+ CCLIX. A M. Joseph Mazzini. 22 mai.
+ CCLX. A M. Théophile Thoré. juin.
+ CCLXI. A M. Joseph Mazzini. 28 juillet.
+ CCLXII. A M. Charles Poncy. 9 août.
+ CCLXIII. Au même. 14 décembre.
+
+
+
+FIN DE LA TABLE DU TOME DEUXIÈME
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Correspondance, Vol. 2, 1812-1876, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE, VOL. 2, 1812-1876 ***
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+
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+Project Gutenberg's Correspondance, Vol. 2, 1812-1876, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Correspondance, Vol. 2, 1812-1876
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: October 23, 2004 [EBook #13837]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE, VOL. 2, 1812-1876 ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and the PG Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica)
+
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+
+
+
+
+GEORGE SAND
+
+CORRESPONDANCE
+
+1812-1876
+
+II
+
+
+
+
+
+PARIS CALMANN LEVY, EDITEUR.
+ANCIENNE MAISON MICHEL LEVY FRERES
+3, RUE AUBER, 3
+
+1883
+
+
+
+CORRESPONDANCE DE GEORGE SAND
+
+
+
+CXLVI
+
+A MADAME D'AGOULT, A GENEVE
+
+ La Chatre, 10 juillet 1836.
+
+Helas! mon amie, je n'ai point encore plaide en cour royale; par
+consequent je n'ai ni gagne ni perdu. Il etait question de mon dernier
+jugement sans doute quand on vous a annonce ma victoire. C'est le 25
+juillet seulement que je plaide. Si vous etes a Geneve le 1er aout, vous
+saurez mon sort, et peut-etre le saurez-vous par moi-meme si j'ai la
+certitude de vous y trouver. Mais je n'ose l'esperer. Cependant, je reve
+mon oasis pres de vous et de Franz. Apres tant de sables traverses,
+apres avoir affronte tant d'orages, j'ai besoin de la source pure et de
+l'ombrage des deux beaux palmiers du desert. Les trouverai-je? Si vous
+ne devez pas etre a Geneve, je n'irai pas. J'irai a Paris voir l'abbe de
+Lamennais et deux ou trois amis veritables que je compte, entre mille
+amities _superficielles_, dans la "Babylone moderne".
+
+Avez-vous vu, pour parler comme Obermann, la lune monter sur le Velan?
+Que vous etes-heureux, chers enfants, d'avoir la Suisse a vos pieds pour
+observer toutes les merveilles de la nature! Il me faudrait cela pour
+ecrire deux ou trois chapitres de _Lelia_, car je refais _Lelia_, vous
+l'ai-je dit? Le poison qui m'a rendu malade est maintenant un remede qui
+me guerit. Ce livre m'avait precipitee dans le scepticisme; maintenant,
+il m'en retire; car vous savez que la maladie fait le livre, que le
+livre empire la maladie, et de meme pour la guerison. Faire accorder
+cette oeuvre de colere avec une oeuvre de mansuetude et maintenir
+la plastique ne semble guere facile au premier abord. Cependant les
+caracteres donnes, si vous en avez garde souvenance, vous comprendrez
+que la sagesse ressort de celui de Trenmor, et l'amour divin de celui de
+Lelia.--Le pretre borne et fanatique, la courtisane et le jeune homme
+faible et orgueilleux seront sacrifies. Le tout a l'honneur de _la
+morale_; non pas de la morale des epiciers, ni de celle de nos salons,
+ma belle amie (je suis sure que vous n'en etes pas dupe), mais d'une
+morale que je voudrais faire a la taille des etres qui vous ressemblent,
+et vous savez que j'ai l'ambition d'une certaine parente avec vous a cet
+egard.
+
+Se jeter dans le sein de mere Nature; la prendre reellement pour _mere_
+et pour _soeur_; retrancher stoiquement et religieusement de sa vie tout
+ce qui est vanite satisfaite; resister opiniatrement aux orgueilleux et
+aux mechants; se faire humble et petit avec les infortunes; pleurer avec
+la misere du pauvre et ne pas vouloir d'autre consolation que la chute
+du riche; ne pas croire a d'autre Dieu que celui qui ordonne aux hommes
+la justice, l'egalite; venerer ce qui est _bon_; juger severement ce qui
+n'est que _fort_; vivre de presque rien, donner presque tout, afin de
+retablir l'egalite primitive et de faire revivre l'institution divine;
+voila la religion que je proclamerai dans mon petit coin et que j'aspire
+a precher a mes douze apotres sous le tilleul de mon jardin.
+
+Quant a l'amour, on en fera un livre et un cours a part. _Lelia_
+s'expliquera sous ce rapport d'une maniere generale assez concise et
+se rangera dans les exceptions. Elle est de la famille des esseniens,
+compagne des palmiers, _gens solitaria_, dont parle Pline. Ce beau
+passage sera l'epigraphe de mon troisieme volume, c'est celle de
+l'automne de ma vie.--Approuvez-vous mon plan de livre?--Quant au plan
+de vie, vous n'etes pas competente, vous etes trop heureuse et trop
+jeune pour aller aux rives salubres de la mer Morte (toujours Pline le
+Jeune), et pour entrer dans cette famille, _ou personne ne nait, ou
+personne ne meurt_, etc.
+
+Si je vous trouve a Geneve, je vous lirai ce que j'ai fait, et vous
+m'aiderez a refaire mes levers de soleil, car vous les avez vus sur vos
+montagnes cent fois plus beaux que moi dans mon petit vallon. Ce que
+vous me dites de Franz me donne une envie vraiment maladive et furieuse
+de l'entendre. Vous savez que je me mets sous le piano quand il en joue.
+J'ai la fibre tres forte et je ne trouve jamais des instruments assez
+puissants. Il est, au reste, le seul artiste du monde qui sache donner
+l'ame et la vie a un piano. J'ai entendu Thalberg a Paris. Il m'a fait
+l'effet d'un bon petit enfant bien gentil et bien sage. Il y a des
+heures ou Franz, en s'amusant, badine comme lui sur quelques notes pour
+dechainer ensuite les elements furieux sur cette petite brise.
+
+Attendez-moi, pour l'amour de Dieu! Je n'ose pourtant pas vous en prier;
+car l'Italie vaut mieux que moi. Et je suis un triste personnage a
+mettre dans la balance pour faire contre-poids a Rome et au soleil.
+J'espere un peu que l'excessive chaleur vous effrayera et que vous
+attendrez l'automne.
+
+Etes-vous bien accablee de cette canicule? Peut-etre ne menez-vous cas
+une vie qui vous y expose souvent. Moi, je n'ai pas l'esprit de m'en
+preserver. Je pars a pied a trois heures du matin, avec le ferme propos
+de rentrer a huit; mais je me perds dans les trames, je m'oublie au bord
+des ruisseaux, je cours apres les insectes et je rentre, a midi dans un
+etat de torrefaction impossible a decrire.
+
+L'autre jour, j'etais si accablee, que j'entrai dans la riviere tout
+habillee. Je n'avais pas prevu ce bain, de sorte que je n'avais pas de
+vetements _ad hoc_. J'en sortis mouillee de pied en cap. Un peu plus
+loin, comme mes vetements etaient deja secs et que j'etais encore
+baignee de sueur, je me replongeai de nouveau dans l'Indre. Toute ma
+precaution fut d'accrocher ma robe a un buisson et de me baigner
+en peignoir. Je remis ma robe par-dessus, et les rares passants ne
+s'apercurent pas dela singularite de mes _draperies_. Moyennant trois
+ou quatre bains par promenade, je fais encore trois ou quatre lieues a
+pied, par trente degres de chaleur, et quelles lieues! Il ne passe pas
+un hanneton que je ne courre apres. Quelquefois, toute mouillee et
+vetue, je me jette sur l'herbe d'un pre au sortir de la riviere et je
+fais la sieste. Admirable saison qui permet tout le bien-etre de la vie
+primitive.
+
+Vous n'avez pas d'idee de tous les reves que je fais dans mes courses
+au' soleil. Je me figure etre aux beaux jours de la Grece. Dans cet
+heureux pays que j'habite, on fait souvent deux lieues sans rencontrer
+une face humaine. Les troupeaux restent seuls dans les paturages bien
+clos de haies magnifiques. L'illusion peut donc durer longtemps.
+C'est-un de mes grands amusements, quand je me promene un peu au loin
+dans des sentiers que je ne connais pas, de m'imaginer que je parcours
+un autre pays avec lequel je trouve de l'analogie. Je me souviens
+d'avoir erre dans les Alpes et de m'etre crue en Amerique durant des
+heures entieres. Maintenant, je me figure l'Arcadie en Berry. Il n'est
+pas une prairie, pas un bouquet d'arbres qui, sous un si beau soleil, ne
+me semble arcadien tout a fait.
+
+Je vous enseigne tous mes secrets de bonheur. Si quelque jour (ce que je
+ne vous souhaite pas et ce a quoi je ne crois pas pour vous) vous etes
+_seule_, vous vous souviendrez de mes "promenades" _esseniennes_.
+Peut-etre trouverez-vous qu'il vaut mieux s'amuser a cela qu'a se bruler
+la cervelle, comme j'ai ete souvent tentee de le faire en entrant au
+_desert_. Avez-vous de la force physique? C'est un grand point.
+
+Malgre cela, j'ai des acces de spleen, n'en doutez pas; mais je resiste
+et je prie. Il y a maniere de prier. Prier est une chose difficile,
+importante: C'est la fin de l'homme moral. Vous ne pouvez pas prier,
+vous. Je vous en defie, et, si vous pretendiez que vous le pouvez, je ne
+vous croirais pas. Mais j'en suis au premier degre, au plus faible, au
+plus imparfait, au plus miserable echelon de l'escalier de Jacob; Aussi
+je prie rarement et fort mal. Mais, si peu et si mal que ce soit; je
+sens un avant-gout d'extases infinies et de ravissements semblables a
+ceux de mon enfance quand je croyais voir la Vierge, comme une tache
+blanche, dans un soleil qui passait au-dessus de moi. Maintenant, je
+n'ai que des visions d'etoiles; mais je commence a faire des reves
+singuliers.
+
+A propos, savez-vous le nom de toutes les etoiles de notre hemisphere?
+Vous devriez bien apprendre l'astronomie pour me faire comprendre une
+foule de choses que je ne peux pas transporter de notre sphere a la
+voute de l'immensite. Je parie que vous la savez a merveille, ou que, si
+vous voulez, vous la saurez dans huit jours.
+
+Je suis desesperee du manque total d'intelligence que je decouvre en moi
+pour une foule de choses, et precisement pour des choses que je meurs
+d'envie d'apprendre. Je suis venue a bout de bien connaitre la carte
+celeste sans avoir recours a la sphere. Mais, quand je porte les yeux
+sur cette malheureuse boule peinte, et que je veux bien m'expliquer le
+grand mecanisme universel, je n'y comprends plus goutte. Je ne sais que
+des noms d'etoiles et de constellations. C'est toujours une tres bonne
+chose pour le sens poetique.
+
+On apprend a comprendre la beaute des astres par la comparaison. Aucune
+etoile ne ressemble a une autre quand on y fait bien attention. Je ne
+m'etais jamais doutee de cela avant cet ete. Regardez, pour vous en
+convaincre, Antares au sud, de neuf a dix heures du soir, et comparez-le
+avec Arcturus, que vous connaissez. Comparez Vega si blanche, si
+tranquille, toute la nuit, avec la Chevre, qui s'elance dans le ciel
+vers minuit et qui est rouge, etincelante, _brulante_ en quelque sorte.
+A propos d'Antares, qui est le coeur du Scorpion, regardez la courbe
+gracieuse de cette constellation; il y a de quoi se prosterner. Regardez
+aussi, si vous avez de bons yeux, la blancheur des Pleiades et la
+delicatesse de leur petit groupe au point du jour, et precisement
+au beau milieu de l'aube naissante. Vous connaissez tout cela; mais
+peut-etre n'y avez-vous pas fait depuis longtemps une attention
+particuliere. Je voudrais mettre un plaisir de plus dans votre heureuse
+vie. Vous voyez que je ne suis point avare de mes decouvertes. C'est que
+Dieu est le maitre de mes tresors.
+
+Ecrivez-moi toujours a la Chatre, poste restante. On me fera passer vos
+lettres a Bourges. Helas! je quitte les nuits etoilees, et les pres de
+l'Arcadie. Plaignez-moi, et aimez-moi. Je vous embrasse de coeur tous
+deux et je salue respectueusement l'illustre docteur _Ratissimo_.
+
+Vous m'avez fait de vous un portrait dont je n'avais pas besoin. En ce
+qu'il a de trop modeste, je sais mieux que vous a quoi m'en tenir. En ce
+qu'il a de vrai, ne sais-je pas votre vie, sans que personne me l'ait
+racontee? La fin n'explique-t-elle pas les antecedents? Oui, vous etes
+une grande ame, un noble caractere et un _bon coeur_; c'est plus que
+tout le reste, c'est rare au dernier point, bien que tout le monde y
+pretende.
+
+Plus j'avance en age, plus je me prosterne devant la bonte, parce que je
+vois que c'est le bienfait dont Dieu nous est le plus avare. La ou il
+n'y a pas d'intelligence, ce qu'on appelle bonte est tout bonnement
+ineptie. La ou il n'y a pas de force, cette pretendue bonte est apathie.
+La ou il y a force et lumiere, la bonte est presque introuvable; parce
+que l'experience et l'observation ont fait naitre la mefiance et la
+haine. Les ames vouees aux plus nobles principes sont souvent les plus
+rudes et les plus acres, parce qu'elles sont devenues malades a force de
+deceptions. On les estime, on les admire encore, mais on ne peut plus
+les aimer. Avoir ete malheureux, sans cesser d'etre intelligent et bon,
+fait supposer une organisation bien puissante, et ce sont celles-la que
+je cherche et que j'embrasse.
+
+J'ai des _grands hommes_ plein le dos (passez-moi l'expression). Je
+voudrais les voir tous dans Plutarque. La, ils ne me font pas souffrir
+du cote humain. Qu'on les taille en marbre, qu'on les coule en bronze,
+et qu'on n'en parle plus. Tant qu'ils vivent, ils sont mechants,
+persecutants, fantasques, despotiques, amers, soupconneux. Ils
+confondent dans le meme mepris orgueilleux les boucs et les brebis. Ils
+sont pires a leurs amis qu'a leurs ennemis. Dieu nous en garde! Restez
+bonne, _bete_ meme si vous voulez. Franz pourra vous dire que je ne
+trouve jamais les gens que j'aime assez niais a mon gre. Que de fois je
+lui ai reproche d'avoir trop d'esprit! Heureusement que ce trop n'est
+pas grand'chose, et que je puis l'aimer beaucoup.
+
+Adieu, chere; ecrivez-moi. Puissiez-vous ne pas partir! Il fait trop
+chaud. Soyez sure que vous souffrirez. On ne peut pas voyager la nuit en
+Italie. Si vous passez le Simplon (qui est bien la plus belle chose de
+l'univers), il faudra aller a pied pour bien voir, pour grimper. Vous
+mourrez a la peine! Je voudrais trouver je ne sais quel epouvantail pour
+nous retarder.
+
+
+
+
+CXLVII
+
+A. M. SCIPION DU ROURE, AUX BAINS DE LUCQUES
+
+ Bourges, 18 juillet 1836.
+
+Madame Sand a dit a M. George tout ce que vous avez de bienveillance et
+de sympathie pour lui. Madame Sand est une bete que je ne vous engage
+pas a connaitre et qui vous ennuierait mortellement; mais George est
+un excellent garcon, plein de coeur et de reconnaissance pour ceux qui
+veulent bien l'aimer.
+
+Il sera heureux de serrer la main d'un ami inconnu, et, comme il a assez
+bonne opinion de lui-meme, il est tres dispose a trouver parfaits ceux
+qui l'acceptent tel qu'il est. Il n'a pas eu dans sa vie d'autre bonheur
+que l'amitie. Tout le reste lui a manque. Tout ce qui reussit aux autres
+a mal tourne pour lui. Il s'en console avec les gens qui le comprennent
+et qui le plaignent sans le sermonner.
+
+Vous lui etes recommande par un neveu qu'il aime et qu'il estime, et
+votre lettre seule eut ouvert son ame a la confiance. Il sera donc
+heureux de vous recevoir sous son toit quand il aura un toit quelconque.
+
+Pour le moment, il plaide contre des adversaires qui lui disputent avec
+acharnement la maison de ses peres et les caresses de ses enfants. Il
+espere cependant ouvrir bientot la porte de ce pauvre manoir a ses vieux
+amis et a ceux qui veulent bien le trouver digne de devenir le leur.
+Vous n'aurez besoin ni de menthe sauvage, ni de _mesembriantheum_ pour
+etre accueilli fraternellement. Cependant les fleurs de l'Apennin seront
+recues avec reconnaissance, comme gage d'amitie et comme souvenir d'un
+pays aime.
+
+R... vous tiendra au courant des evenements qui vont decider de mon
+sort. Si mon espoir se realise, je passerai les vacances en Berry.
+Sinon, j'irai en Suisse me distraire de mes deboires et peut-etre vous
+rencontrerai-je la aussi. J'engagerai notre ami a vous rappeler la bonne
+promesse que vous me faites.
+
+Tout a vous.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CXLVIII
+
+A M..., REDACTEUR DU _JOURNAL DU CHER_
+
+ Bourges, 30 juillet 1836.
+
+Monsieur,
+
+Je n'aurais pas songe a reclamer contre l'etrange mauvaise foi avec
+laquelle le _Journal du Cher_ a rendu compte du discours de M. l'avocat
+general dans le proces en separation qui fait le sujet de votre article.
+
+Cette relation a ete transcrite dans d'autres journaux et vous avez ete,
+comme eux, induit en erreur par l'evidente partialite qui a preside a la
+redaction premiere.
+
+Le journaliste du Cher, apres avoir complaisamment reproduit le
+plaidoyer de mon adversaire (et, a coup sur, ce n'est pas par amour pour
+les belles-lettres ni pour l'eloquence), a juge convenable de rendre en
+trois lignes le discours de M. l'avocat general, discours tres beau,
+tres impartial et tres touchant, qui a emu le public en ma faveur durant
+pres de deux heures.
+
+Je me propose avec le temps d'ecrire l'histoire de ce proces,
+interessant et important non a cause de moi, mais a cause des grandes
+questions sociales qui s'y rattachent et qui ont ete singulierement
+traitees par mes adversaires, plus singulierement envisagees par la cour
+royale de Bourges.
+
+Je chercherai, devant l'opinion publique, une justice qui ne m'a pas ete
+rendue, selon moi, par la magistrature, et l'opinion publique prononcera
+en dernier ressort. Je chercherai cette justice par amour de la justice
+et pour satisfaire l'invincible besoin de toute ame honnete.
+
+Dans cette relation, dont la sincerite pourra etre verifiee par ceux-la
+memes qu'elle interesse personnellement, je m'efforcerai de rendre
+l'impression generale du discours de M. Corbin et de rectifier des
+phrases que le journaliste du Cher n'a certainement pas stenographiees.
+
+Je ne croirai pas manquer aux convenances, en donnant toute la publicite
+possible a des paroles prononcees devant un nombreux auditoire, et
+recueillies par toutes les femmes, par toutes les meres avec des larmes
+de sympathie.
+
+Je dirai que, si M. l'avocat general a prononce le mot que vous
+censurez, il ne lui a pas donne le sens qui vous blesse et qu'il a
+qualifie de noble, de _glorieux_ le sentiment de force et de loyaute
+qui dicta ma conduite en cette circonstance. M. l'avocat general me
+pardonnera d'avoir si bonne memoire. Il est le seul de mes juges dont je
+connaisse et dont j'accepte l'arret.
+
+Je vous remercie, monsieur, non des eloges personnels que vous
+m'accordez dans votre journal, je ne les merite pas; mais de la justice
+que vous rendez au vrai principe et au vrai sentiment de l'honneur
+feminin: la sincerite. Je souhaite que ce principe triomphe et je ne me
+pose pas comme l'heroine de cette cause; je suis simplement l'adepte
+zele ou l'adherent sympathique de toute doctrine tendant a etablir son
+regne. A ce titre, votre journal m'interesse vivement.
+
+J'y chercherai avec attention la lumiere et la sagesse dont nous avons
+tous besoin pour savoir jusqu'ou doit s'etendre la liberte de la
+femme, et, dans un systeme d'amelioration de moeurs, ou doit s'arreter
+l'indulgence de l'homme.
+
+Je ne vous demande ni ne vous interdis la publication de cette lettre;
+je m'en rapporte a vous-meme pour justifier M. l'avocat general d'une
+accusation qu'il ne merite pas, et pour le faire de la maniere la plus
+noble et la plus convenable.
+
+Agreez, monsieur, mes cordiales salutations.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CXLIX
+
+A M. GIRERD, AVOCAT, A NEVERS
+
+ Paris, 15 aout 1836.
+
+Mon bon frere Girerd,
+
+J'ai deja plusieurs fois commence a vous repondre sans trouver une heure
+de liberte pour achever. Ces derniers evenements out mis tant d'activite
+autour de nous, qu'il n'y a plus moyen de vivre pour son propre compte.
+Mais comment pouvez-vous imaginer, mon enfant, que l'amitie de Michel[1]
+se soit refroidie pour vous? l'ayant vu entoure, obsede, ecrase comme
+il l'a ete tout ce temps et, par-dessus le marche, souvent et gravement
+indispose; je m'etonne peu qu'il n'ait point eu le temps de vous ecrire.
+Je lui ai lu votre lettre, que j'ai recue au moment de son depart. Il
+m'a dit qu'il vous ecrirait de Bourges. Je crains qu'il ne soit malade;
+car, depuis dix jours, je devrais avoir de ses nouvelles et je n'en ai
+pas encore. Sa mauvaise sante m'inquiete et m'afflige beaucoup. Je l'ai
+soigne ici aussi bien que j'ai pu, et je l'ai vu bien souffrir. Nous
+avons parle de vous tous les jours. Il vous dira, quand vous le
+reverrez, que je vous aime bien et que, de tous les amis qu'il m'a
+presentes, vous etes celui pour lequel j'ai eprouve le plus de
+sympathie. Quand vous reverrai-je? Je vais a la Chatre vers le 22 de ce
+mois-ci, et, vers le 30, je serai a Geneve. Peut-etre irai-je vous voir
+a Nevers si cela ne me detourne pas trop de ma route et n'augmente pas
+ma fatigue d'une maniere trop exorbitante. Je serais si heureuse de
+connaitre votre femme, votre enfant, votre patrie! Et le cap Sunium!
+nous avons fait de beaux reves d'amitie, de repos, de bonheur! les
+realiserons-nous?
+
+Ecrivez-moi a la Chatre, poste restante, du 20 au 30. Adieu, bon frere.
+Embrassez votre femme pour moi; dites-lui que je suis un bon garcon
+et que je suis bien heureuse de lui inspirer un peu de bienveillance.
+Peut-etre m'accordera-t-elle de l'amitie si j'ai le bonheur de la
+connaitre. On fait mon portrait de nouveau: je vous l'enverrai, ou je
+vous le porterai, ce qui me plairait bien mieux.
+
+Tout a vous de coeur.
+
+GEORGE.
+
+ [1] Michel (de Bourges).
+
+
+
+
+CL
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Nohant, 18 aout 1836.
+
+Chere maman,
+
+J'allais partir pour Paris, au moment ou mon fils est arrive, tout seul
+comme un homme, et si impatient de me revoir, qu'il n'a pu prendre sur
+lui de rester un jour de plus a Paris pour vous embrasser. Cependant
+il en avait l'intention; car, d'apres des reproches que je lui avais
+adresses a ce sujet, il m'ecrivit, quelques jours avant son arrivee, une
+lettre que je vous envoie, et ou vous verrez qu'il a de bons sentiments
+pour vous, malgre sa paresse ou son etourderie. Ce pauvre cher enfant
+est bien heureux d'etre ici: il joue avec sa soeur et il respire le
+bon air de la campagne. Il n'a guere envie de retourner a Paris, et
+ce serait, je crois, les priver l'un et l'autre du meilleur temps de
+l'annee que de les y ramener avant la fin des vacances. Je pense donc
+que je n'irai pas avant cette epoque, et, en attendant, nous allons
+faire un petit voyage dans le Nivernais et dans l'Allier. Ils s'en font
+une grande fete et je suis bien heureuse de les voir heureux. Nous avons
+passe ces jours-ci a coller du papier dans mon cabinet de toilette;
+nous en avons fait une petite piece charmante ou Maurice installe ses
+joujoux, ses livres et ses crayons. Nous pensons a vous, a votre ardeur,
+et a votre habilete dans ces grands travaux, a votre bon gout, et a
+votre passion pour planter des clous. Quant a moi, j'en ai un torticolis
+effroyable.
+
+Je vous envoie une lettre pour Pierret. Engagez-le a me repondre le plus
+vite possible; car je pars a la fin du mois, pour ma petite tournee.
+Donnez-moi en meme temps de vos nouvelles, et soignez-vous bien afin de
+ne m'en donner que de bonnes. Adieu, chere maman; je tombe de fatigue
+et m'endors en vous embrassant de toute mon ame, ce qui me donnera une
+bonne nuit, j'en reponds.
+
+Maurice vous ecrira directement; aujourd'hui, la lettre est assez
+grosse. Renvoyez-moi la lettre de Maurice, pour ne pas demembrer ma
+collection; ce sont mes tresors, j'aime mieux cela que tous les romans
+du monde.
+
+
+
+
+CLI
+
+A M. FRANZ LISZT, A GENEVE
+
+ Nohant, 18 aout 1836.
+
+J'ai failli vous arriver le jour du concert. Qu'eussiez-vous dit, si, au
+milieu du grand morceau brillant de Puzzi-Primo, je fusse entree avec
+mes guetres crottees et mon sac de voyage, et si je lui eusse frappe sur
+l'epaule au point d'orgue?
+
+Puzzi-Primo ne se fut pas deconcerte, accoutume qu'il est a braver
+insolemment les regards d'un public infatue de lui; voire d'un public
+de metaphysiciens, de Genevois. Mais Puzzi-Secondo, moins blase sur le
+triomphe et moins certain de la douce bienveillance des demoiselles de
+seize ans, eut fait une exclamation inconvenante, qui n'eut pas ete dans
+le ton du morceau.
+
+J'aurais eu le plus grand plaisir du monde a vous faire manquer votre
+rentree et a vous faire gacher et massacrer votre finale. J'aurais, la
+premiere, tire un sifflet, un mirliton, une guimbarde de ma poche, et
+j'aurais donne au public de metaphysiciens le signal des huees. J'aurais
+dit: "Messieurs, je suis l'agreable auteur de bagatelles immorales qui
+n'ont qu'un defaut, celui d'etre beaucoup trop morales pour vous. Comme
+je suis un tres grand metaphysicien, par consequent tres bon juge en
+musique, je vous manifeste mon mecontentement de celle que nous venons
+d'entendre, et je vous prie de vous joindre a moi, pour conspuer
+l'artiste veterinaire et le gamin musical que vous venez d'entendre
+cogner miserablement cet instrument qui n'en peut mais."
+
+A ce discours superbe, les banquettes auraient plu sur votre tete, et
+je me fusse retiree fort satisfaite, comme fait Asmodee apres chaque
+sottise de sa facon.
+
+Sans plaisanterie, mes chers enfants, si j'avais eu cent ecus, je
+partais et j'arrivais a l'heure dite. Pourquoi n'avez-vous pas ouvert
+une souscription pour me payer la diligence? Je vous declare que, dans
+six semaines ou deux mois, si vous etes toujours la-bas, j'irai, quelque
+orage qu'il fasse aux ceux, quelque calme plat qui regne dans mes
+finances. Vous me nourrirez bien pendant une quinzaine: je fume plus que
+je ne mange, et ma plus grande depense sera le tabac. Je serais allee
+vous rejoindre dans le courant du mois, si je n'etais retenue ici par
+mes affaires.
+
+Je prends possession de ma pauvre vieille maison, que le baron veut bien
+enfin me rendre (ou je vais m'enterrer avec mes livres et mes cochons),
+decidee a vivre agricolement, philosophiquement et laborieusement,
+decidee a apprendre l'orthographe aussi bien que M. Planche, la logique
+aussi bien que feu mon precepteur, et la metaphysique aussi bien que le
+celebre M. Liszt, eleve de Ballanche, Rodrigues et Senancour. Je veux,
+en outre, ecrire en coulee et en batarde, mieux que Brard et Saint-Omer,
+et, si j'arrive jamais a faire au bas de mon nom le parafe de M.
+Prudhomme, je serai parfaitement heureuse et je mourrai contente. Mais
+ces graves etudes ne m'empecheront pas d'aller voir de temps en temps
+mes mioches a Paris, et vous autres, la ou vous serez. Hirondelles
+voyageuses, je vous trouverai bien, pourvu que vous me disiez ou vous
+etes, et je serai heureuse pres de vous tant que vous serez heureux pres
+de moi.
+
+Je suis maintenant avec mes enfants dans la chere vallee Noire.
+
+J'ai vu madame Liszt la veille de mon depart de Paris. Elle se portail
+bien et je l'ai embrassee pour son fils et pour moi. J'ai vu une fois
+Emmanuel, qui m'a chargee de le rappeler a votre amitie et qui m'a
+questionnee avec interet sur votre compte. On dit que notre cousin Heine
+s'est petrifie en contemplation aux pieds de la princesse Belgiojoso.
+Sosthenes[1] est mort, ou il s'est reconnu dans un passage de la lettre
+imprimee, car je ne I'ai pas revu depuis ce temps-la.
+
+Moi, je me porte bien, je suis bete comme une oie. Je dors douze heures,
+je ne fais rien du tout que coller des devants de cheminee, encadrer
+des images, collectionner des papillons, ereinter mon cheval, fumer mon
+narghile, _conter des contes_ a Solange, ecouter du fond d'un nuage de
+tabac, a travers une croute opaque d'imbecillite et de beatitude, les
+pitoyables discours facetieux ou politiques de mes douze amis, tous plus
+betes que moi. De temps en temps, je me leve dans un acces de colere
+republicaine; mais je m'apercois que cela ne sert a rien, et je me
+replonge dans mon fauteuil sans avoir rien dit.
+
+Au fond, je ne suis pas gaie. Peut-on l'etre, tout a fait, avec sa
+raison? Non. La gaiete n'est qu'un excitant, comme la pipe et le cafe.
+L'etre qui en use n'en est ni plus fort ni plus brillant. Tout mon desir
+est de m'abrutir, de m'appliquer aux occupations les plus simples, aux
+plaisirs les plus tranquilles et les plus modestes. Je crois que j'en
+viendrai aisement a bout. La vie active ne m'a jamais eblouie. Elle
+m'a fait mal aux yeux; mais elle ne m'a pas obscurci la vue. J'espere
+vieillir en paix avec moi-meme et avec les autres.
+
+Bonsoir, mes enfants; soyez benis. A vous!
+
+GEORGE.
+
+ [1] Sosthenes de la Rochefoucauld.
+
+
+
+
+CLII
+
+A MADAME D'AGOULT, A GENEVE
+
+ Nohant, 20 aout 1836.
+
+_Quoi qu'il arrive_ desormais, et sans aucun pretexte de retard que
+ma propre mort, je serai a Geneve dans les quatre premiers jours de
+septembre. Je quitte Nohant le 28, je passe vingt-quatre heures a
+Bourges, et je me lance par Lyon. Les diligences sont pitoyables et
+ne vont pas vite. C'est pourquoi je ne puis vous fixer le jour de mon
+arrivee. Repondez-moi courrier par courrier ou il faut que je descende a
+Geneve. Nos lettres mettent quatre jours a parvenir. Vous avez le temps
+juste de me repondre un mot.
+
+Nous ferons ce que vous voudrez. Nous irons ou nous nous tiendrons ou
+vous voudrez. Pourvu que je sois avec vous, c'est tout ce qu'il me faut.
+Je vous avertis seulement que j'ai mes deux mioches avec moi. S'il m'eut
+fallu attendre la fin de leurs vacances pour tous aller voir, c'eut ete
+encore six semaines de retard. Je les emmene donc. Ils sont peu genants,
+tres dociles, et accompagnes d'ailleurs d'une servante qui vous en
+debarrassera quand ils vous ennuieront. Si j'ai une chambre, que vous
+donniez un matelas par terre a Maurice, un meme lit pour ma fille et
+pour moi nous suffiront. A Paris, nous n'en avons pas davantage quand
+ils sortent tous deux a la fois. La servante couchera a l'auberge.
+
+Quand je voudrai ecrire, si l'envie m'en prend (ce dont j'aime a
+douter), vous me preterez un coin de votre table. Si toute cette
+population que je traine a ma suite vous gene, vous nous mettrez tous a
+l'auberge, que vous m'indiquerez la plus voisine de votre domicile. En
+attendant, vous me direz ou est ce domicile, car je ne m'en souviens
+plus, et j'ecris au hasard _Grande Rue_ sur l'adresse, sans savoir
+pourquoi.
+
+Adieu, mes enfants bien-aimes. Je ne retrouverai mes esprits (si
+toutefois j'ai des _esprits_), je ne commencerai a croire a mon bonheur
+qu'aupres de vous.
+
+
+
+
+CLIII
+
+A-M. AUGUSTE MARTINEAU DESCHENEZ. A PARIS
+
+ Nohant, 21 aout 1836.
+
+Tu sais que mon proces est termine. Je suis a Nohant en liberte et en
+securite. Je ne te parlerai plus de mes affaires. Les journaux sont la
+pour raconter ces mortels ennuis que je veux oublier, et sur lesquels il
+ne m'est pas possible de revenir, meme avec mes plus chers amis.
+
+Je comptais aller a Paris chercher Maurice, qui entrait en vacances et
+serrer la main de mes bons camarades. Mais le tracas de mes affaires en
+desarroi m'a retenue a Nohant quelques jours de plus que je ne pensais.
+Pendant ce temps, Maurice est venu me trouver. Maintenant que le voila
+hors du triste Paris, il n'a guere envie d'y retourner avant la fin des
+vacances. Pour le distraire de son annee scolaire et de mes angoisses,
+qu'il a si vivement partagees, je l'emmene, ainsi que Solange, a Geneve,
+ou Liszt et une dame fort distinguee, que j'aime beaucoup et qui tient
+de fort pres a mon ami le musicien, nous attendent depuis longtemps.
+
+Nous partons le 28, et nous reviendrons a Paris tous ensemble a la fin
+du mois. Ne dis a personne que je vais faire ce petit voyage. Un tas
+d'oisifs viendraient m'y relancer, soit par ecrit, soit en personne, et
+je vais tacher d'oublier la litterature au bord des lacs.
+
+Je te verrai donc au mois d'octobre, mon cher Benjamin, et, si je puis
+t'enlever, je t'emmenerai passer quelque temps a Nohant. Tu es employe
+du gouvernement, pauvre enfant! arrange-toi alors pour avoir une bonne
+maladie de poitrine ou d'estomac (_cense_, comme dit Maurice), afin
+de prendre l'air de la campagne sous mes vieux noyers et sous l'aile
+paternelle de ton vieux George.
+
+Donne-moi, en attendant, de tes nouvelles a Geneve sous le couvert de
+Liszt, _Grande Rue_, et aime-moi comme je t'aime.
+
+Adieu.
+
+
+
+
+CLIV
+
+A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE, A ANGERS
+
+ Nohant, 21 aout 1836.
+
+Mademoiselle,
+
+Je ne connais qu'une croyance et qu'un refuge: la foi en Dieu et en
+notre immortalite. Mon secret n'est pas neuf, il n'y a rien autre.
+
+L'amour est une mauvaise chose, ou, tout au moins une tentative
+dangereuse. La gloire est vide et le mariage est odieux. La maternite a
+d'ineffables delices; mais, soit par l'amour, soit par le mariage, il
+faut l'acheter a un prix que je ne conseillerai jamais a personne d'y
+mettre. Quand je suis loin de mes enfants, dont l'education absorbe une
+grande part du temps, je cherche la solitude et j'y trouve, depuis que
+j'ai renonce a beaucoup de choses impossibles, des douceurs que je
+n'esperais pas.
+
+Je tacherai de les exprimer, sous une forme poetique, dans un de mes
+ouvrages que j'augmente d'un volume: _Lelia_, que vous avez la bonte de
+juger avec indulgence et ou j'ai mis plus de moi que dans tout autre
+livre. Puisque vous me croyez en savoir plus long que vous sur la
+science de la vie, je vous renvoie a la prochaine reimpression de cet
+ouvrage.
+
+Mais j'ai bien peur que vous ne vous trompiez en m'attribuant le pouvoir
+de vous guerir. Vous trouverez de vous-meme tout ce que j'ai trouve, et
+vous le trouverez mieux approprie a vos facultes. Esperez, il y a des
+temps d'epreuves; mais celui qui nous fait malheureux prend soin de nous
+alleger le fardeau quand il devient trop lourd. Vous me paraissez etre
+un de ses _vases d'election_. Vous avez donc a le remercier _d'etre_,
+sauf a savoir de lui, peu a peu, a quoi il vous destine.
+
+Je voudrais etre de ceux qui le prient avec ardeur et qui sont surs
+d'etre exauces. Je lui demanderais pour vous le bonheur ou, tout au
+moins, le calme et la resignation que vous me semblez faite pour
+comprendre et digne de posseder.
+
+Agreez l'assurance de ma haute consideration.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CLV
+
+A M. ALEXIS DUTEIL, A LA CHATRE
+
+ Geneve, septembre 1836.
+
+Je passe mon temps fort agreablement a Geneve, mon cher ami. Je te
+raconterai cela en detail, au coin du feu. J'ai a peine le temps de
+dormir. Mais je veux te dire que j'ai recu ta lettre et que je te
+remercie mille fois de t'occuper de ton camarade absent et de ne pas
+negliger ses affaires, qu'il neglige si bien.
+
+Et la vendange! cher Dyonisius? Songe a la vendange! songe a te faire du
+vin blanc potable. Ne neglige pas un point aussi important.
+
+Je serai a Nohant dans les premiers jours d'octobre. Je pars d'ici le
+30. Je m'arreterai a Lyon. Je te porte du bon tabac a priser, et force
+cigarettes.
+
+Adieu, bon vieux; dis a ta femme que je l'aime; aimez-moi, tous deux. A
+bientot!
+
+Mes mioches se portent a merveille. Ils supportent la fatigue
+heroiquement. Ursule n'est pas de meme.[1] Elle etait tres epouvantee
+l'autre jour de se trouver dans un village appele Martigny. Elle se
+croyait a la Martinique et ne se consolait que dans l'espoir d'en
+rapporter de bon cafe (historique).
+
+Je suis ici: l'objet de la curiosite publique. Je ne fais pas un pas, je
+ne dis pas un mot qui n'en fasse faire et dire mille. Neanmoins on en
+est a la bienveillance pour moi, c'est la mode presentement.
+
+Adieu, et _me ama_.
+
+ [1] Ursule Josse, femme de chambre de George Sand.
+
+
+
+
+CLVI
+
+A MADAME D'AGOULT, A GENEVE
+
+ Lyon, le 3 octobre 1836.
+
+Chers enfants,
+
+Je suis a Lyon le bec dans l'eau. Je voulais partir sur-le-champ en
+recevant cette jolie lettre; mais je n'ai trouve de places dans les
+diligences que pour le 3, c'est-a-dire pour aujourd'hui. Cela fait que
+j'enrage.
+
+Au lieu de passer encore, pres de vous, quelques-uns de ces beaux, jours
+qu'on cherche tant et qu'on attrape si peu, je suis dans la plus bete de
+toutes les villes du royaume, flanant avec madame Montgolfier et _un
+tas de particuliers que je ne connais ni d'Eve ni d'Adam._ Ils m'ont
+trimballee a Fourvieres. N'y allez jamais! _il est bien penible_ et _il_
+n'est pas _bien joli._ Puis ils m'ont menee au Gymnase, entendre piauler
+et piailler madame***, qui est, comme vous savez, toute pointue.
+Hier, ils m'ont assassinee en me faisant entendre _Guillaume Tell_,
+abominablement ecorche et massacre par le plus plat orchestre et les
+plus, ignobles chanteurs que j'aie jamais entendus.
+
+Cela, au reste, m'a fait du bien, en ce sens que je me suis reconciliee
+avec les theatres d'Italie, que je meprisais beaucoup trop. Si la
+seconde ville de France chante si faux et si salement, sans offenser
+personne, il faut rendre hommage aux villes de cinquieme et sixieme
+ordre de l'Italie. On y chante juste, et, si on y a mauvais gout, on y a
+du chic, de l'elan et du toupet.
+
+Aujourd'hui, on m'a fait diner dans un restaurant tres burlesque.
+On entre dans une cuisine, on monte a talons un escalier plein
+d'immondices, et on arrive a une petite chambre fort sale, ou on vous
+sert cependant un tres bon diner. Ce soir, nous sommes rentres chez
+madame Montgolfier, et un monsieur--que vous connaissez, a ce qu'on
+dit,--m'a chante, sans aucune espece de voix, deux ou trois morceaux de
+Schubert que je ne connaissais pas. J'ai devine que cela devait etre
+tres beau.
+
+La _Montgolfiere_ me parait une excellente femme un peu atteinte par la
+cancanerie, l'investigation et la curiosite provinciales, brodant un
+peu, amplifiant pas mal, et jugeant parfois a cote; du reste, proclamant
+et pratiquant des sentiments tres eleves, et possedant des facultes et
+des qualites qui n'ont manque que d'un peu plus de developpement. Je la
+crois tres sincerement zelee pour Franz et tres devouee a vous. Elle est
+charmante pour moi. Gevaudan, qui m'avait quittee a moitie chemin pour
+prendre une route plus courte, a reparu tout a coup hier sur mon horizon
+melancolique. Il pretend etre rappele a Lyon par sa caisse de cigares,
+qu'il faut recevoir et payer. _As you like it, all is well that ends
+well,_ et beaucoup d'autres proverbes shakespeariens qui ne changeront
+rien a nos positions respectives. Je suis charmee de le voir, il promene
+mes _Piffoels_[1] pendant que je travaille le matin a notre fameuse
+relation[2], mais je crois qu'il fait _much ado about nothing._
+
+Bonsoir, mes bons et chers enfants. Aimez-moi seulement la moitie de ce
+que je vous aime, et ce sera beaucoup. Je n'ai pas le droit de vous en
+demander davantage. Vous vous occupez tant le coeur et l'esprit l'un
+et l'autre, qu'il ne reste pas une part de premiere qualite pour les
+_rustres_ de mon espece, _gens solitaria_ et therapeutique. Mais cela ne
+m'empeche pas de vous mettre en premiere ligne dans mes affections, sans
+me soucier de "l'equilibre de la vie morale et intellectuelle".
+
+Fazy[3] m'a envoye le cachet. Je ne vous charge pas de le remercier.
+Il m'a dit qu'il serait le 4 a Lyon: c'est donc demain que je le
+remercierai moi-meme avec toute l'ardente effusion que vous me
+connaissez. Je vous prie de donner une bonne poignee de main pour moi au
+major[4] et a Grast[5], que j'aime beaucoup parce qu'il abonde toujours
+dans mon sens. Rappelez-moi au souvenir de mademoiselle Merienne[6],
+donnez un grandissime coup de pied _gevaudanitique_ au _Rat_, et, quant
+a madame sa mere, je crois que j'aurais du aller lui faire une visite,
+car elle a ete _jadis_ tres obligeante pour moi. Mais je sais que,
+depuis, elle m'a prise en horreur, a cause de la redingote (ou
+_redinglande_) de son fils. Le fait est que je l'ai oubliee absolument,
+comme tout ce qui me parait hostile est oublie de moi en cette vie et en
+l'autre. _Amen!_
+
+Les _Piffoels_ ronflent et se portent bien. Moi, je vous _bige_ et vous
+presse tous deux dans mes bras.
+
+Je supplie Franz de m'envoyer ici mon epreuve d'_Andre_, courrier par
+courrier, sous enveloppe. Si vous avez quelques courses a me faire
+faire, depechez-vous de m'ecrire. Adieu.
+
+_Hotel de Milan, place des Terraux, a Lyon._
+
+ [1] Sobriquet donne par Litz a Maurice et a Solange
+ [2] Voy. les _Lettres d'un voyageur._
+ [3] James Fazy, president de la republique de Geneve
+ [4] Le major Pictet, de l'armee federale Suisse, frere du savant
+ docteur Pictet.
+ [5] Grast, refugie piemontais, alors a Geneve.
+ [6] Mademoiselle Merienne, artiste peintre, a Geneve.
+
+
+
+
+CLVII
+
+A M. FRANZ LISZT, A PARIS
+
+ Nohant, 10 octobre 1836.
+
+Que devenez-vous, mes enfants cheris? Je recois des lettres de tout
+Geneve, excepte de vous. Fazy et Grast m'ont deja ecrit. Ils me disent
+que vous avez ete donner un concert a Lausanne et que vous serez bientot
+a Paris. Moi aussi, j'y serai et j'aurai besoin de vous y retrouver pour
+adoucir les jours de rentree des _Piffoels_ a leurs ecoles respectives.
+
+Ce moment-la est fort triste pour moi, tous les ans, et plus je vais,
+plus il le devient; car je n'ai plus d'autre passion que celle de la
+progeniture. C'est une passion comme les autres, accompagnee d'orages,
+de bourrasques, de chagrins et de deceptions. Mais elle a sur toutes
+les autres l'avantage de durer toujours et de ne se rebuter de rien. En
+attendant la separation, nous nous reposons ici.
+
+Je me suis avisee, apres avoir mis ma lettre a la poste de Lyon, qu'en
+raison du blocus, la convention postale etait peut-etre rompue et que
+j'aurais du affranchir. Vous me direz si vous l'avez recue.
+
+Et vous, mes bons _Fellows_[1], nos chers projets tiennent-ils toujours?
+Je fais approprier ma chambre le mieux possible pour y loger Marie.
+Jamais je n'ai eu tant le souci de la propriete. Je m'apercois de
+mille inconvenients qui ne m'avaient jamais frappee. Je crains que les
+appartements ne soient froids et incommodes. Je fais faire des rideaux,
+chose inconnue dans ma chambre jusqu'a ce jour. Si j'avais le temps, je
+ferais batir une aile a mon castel. Je suis aussi grognon envers les
+ouvriers que le marquis de Morand. Enfin mes amis me demandent si j'ai
+attrape quelque maladie en Suisse pour prendre tant de soins et de
+precautions.
+
+Avec tout cela, j'ai une peur affreuse que ma belle comtesse ne se croie
+ici dans un champ de Cosaques. J'ai deja essaye de l'y installer en
+peinture, et je regarde a chaque instant le portrait, pour voir s'il
+ne baille pas et s'il ne s'enrhume pas. N'allez pas me donner tous ces
+tourments pour rien, mes bons amis; que j'en sois au moins recompensee
+par votre presence. Je ne puis promettre a Marie qu'elle sera contente
+de mon domicile et de mon rustre entourage; mais elle sera contente de
+mon zele, de mon assiduite et du devouement absolu de moi et de tous les
+miens.
+
+Venez donc bientot, _Fellows!_ Les _Piffoels_ comptent sur vous.
+
+Moi, je suis un peu spleenetique. Je ne sais pas trop pourquoi. C'est
+peut-etre parce que je n'ai pas d'argent. Adieu, mes enfants. Si vous ne
+venez pas tout de suite a Paris, ecrivez-moi chez Didier, rue du Regard,
+6. J'y serai du 20 au 25.
+
+Aimez-vous un peu le solitaire marchand de cochons? Il vous aime de
+toute son ame et vous _bige_ mille fois.
+
+ [1] Sobriquet que se donnait Liszt et qu'il donnait aussi a son eleve,
+ Hermann Cohen.
+
+
+
+
+CLVIII
+
+A M. DUDEVAN, A PARIS
+
+ Paris, novembre 1836.
+
+L'etat de Maurice me tourmente beaucoup. Je ne le lui dis pas, mais je
+crains qu'il n'ait une maladie de langueur. Il ne dort que d'un sommeil
+leger et entrecoupe de reves. Ce n'est pas la le sommeil de son age. Il
+ne souffre pas; mais les deux medecins qui le voient, celui du college
+et celui qui vient ici tous les jours, comme ami, lui trouvent les memes
+symptomes d'excitation nerveuse et d'agitation au coeur.
+
+Je ne sais comment faire pour partir. J'ai besoin d'etre a Nohant; mais,
+des que je parle de mon depart, il fond en larmes et la fievre le prend.
+Je l'ai tant raisonne, qu'il se soumet a tout ce que j'exige. Il ne
+dit rien; mais il est malade. Venez a mon secours, je vous en supplie.
+Parlez-lui avec tendresse et douceur. Cet enfant cherit egalement ses
+parents; mais il est faible de corps et de caractere. La severite le
+brise et le consterne.
+
+Les medecins recommandent de lui epargner la contrariete, cela devient
+bien embarrassant. Comment elever un enfant sans le contrarier? Ils
+disent que c'est une fievre de croissance, mais qu'une maladie plus
+grave peut se developper, si l'on irrite cette fievre. En effet, je lui
+trouve, la nuit, le coeur plus agite encore que lorsque ces messieurs
+l'examinent. Je tremble qu'il ne soit attaque de la maladie dont j'ai
+souffert toute ma vie et dont je souffre toujours. Si j'etais au moins
+assuree qu'il eut une aussi bonne constitution, que moi! Mais il n'en
+est pas ainsi. Le chagrin lui est contraire.
+
+Je vous assure qu'on a fait une grande faute, je dirai meme un grand
+crime, en informant cet enfant de ce qu'il devait ignorer, de ce qu'il
+pouvait du moins ignorer en partie et ne comprendre que vaguement. Le
+mal est fait, ce n'est ni vous ni moi qui l'avons voulu. Quant a moi,
+j'ai la conscience d'avoir toujours travaille a lui faire partager
+egalement son affection entre vous et moi.
+
+Aujourd'hui, il ne s'agit plus de nos dissensions personnelles; il
+s'agit d'un interet qui passe avant tout: la sante de notre enfant. Ne
+le jetons pas, au nom du ciel! dans une rivalite d'affection qui excite
+sa sensibilite deja trop vive. De meme que je l'encourage dans sa
+tendresse pour vous, ne le contrariez pas dans sa tendresse pour moi.
+Venez le voir ici tant que vous voudrez. S'il vous est desagreable de me
+rencontrer, rien n'est plus facile que de l'eviter. Quant a moi, je n'y
+ai aucune repugnance. L'etat ou je vois Maurice fait taire tout autre
+sentiment que le desir de le calmer, de le guerir au moral et au
+physique.
+
+Je resterai ici jusqu'a ce qu'il soit retabli et je ne ferai rien a son
+egard que vous n'approuviez. Secondez-moi, vous aimez votre fils autant
+que je l'aime. Epargnez-lui des emotions qu'il n'a pas la force de
+supporter. Si je lui disais du mal de vous, je lui ferais beaucoup de
+mal. Que la precaution soit reciproque.
+
+Quel interet aurions-nous maintenant a nous combattre dans le coeur d'un
+pauvre enfant plein de douceur et d'affection? Ce serait pousser trop
+loin la guerre, et, quant a moi, je ne la comprends pas a ce point.
+
+A. D.
+
+Maurice ignore absolument mes inquietudes. Il s'attend toujours a
+rentrer au college d'un jour a l'autre. Ne lui parlez pas de son
+battement de coeur. Le medecin dit toujours devant lui que ce n'est rien
+du tout.
+
+
+
+
+CLIX
+
+A M. SCIPION DU ROURE, A ARLES
+
+ Paris, 13 decembre 1836.
+
+J'ai recu votre lettre aujourd'hui seulement. Vous m'annoncez que vous
+partez de chez vous le 10 decembre. Je crains bien que la reponse que je
+vous adresse par le meme courrier a Montelegier n'arrive pas a temps.
+Dans cette lettre, je vous disais ce que je vais vous repeter.
+
+Mon fils est malade. D'un jour a l'autre, je m'apprete a partir; mais je
+ne puis le mettre en voiture, sans la permission du medecin: Et puis son
+pere me le refuse; moi, je ne me soumets jamais aux refus. Je tranche le
+noeud avec l'epee de ma volonte, qui n'est pas tout a fait aussi bien
+trempee que celle d'Alexandre, mais qui n'est pas moins logique.
+
+Voici donc ce que vous allez faire si vous arrivez a Nohant avant moi.
+A peine arrive, vous m'ecrirez et je vous repondrai un billet tous les
+soirs pour vous donner mon bulletin. Vous m'ecrirez egalement tous les
+soirs.
+
+Les lettres mettent vingt-quatre heures a faire le chemin. Ce sera une
+maniere de vous faire prendre patience.
+
+Vous etes recommande a mes amis et il est ordonne a mes domestiques de
+vous recevoir, heberger, servir, aimer et honorer, sous peine de mort.
+Vous vous installerez dans la meilleure chambre possible. Puis vous vous
+promenerez, puis vous lirez, puis vous m'ecrirez; installez-vous a cet
+effet dans mon cabinet.
+
+Puis vous preparerez la maison a nous recevoir; car nous arriverons
+trois ou quatre, et je ne crois pas qu'il y ait une chambre potable pour
+mes hotes. Je vais joindre ici une note de tous les travaux que je vous
+confie. Vous serez seconde par ma duegne, Rosalie, femme intelligente,
+active et reveche, qui aime a etre employee _aux grandes choses_ et qui
+vous adorera. Voila!
+
+Puis vous serez philosophe, puis vous menerez la vie de l'ermite et du
+pelerin, puis vous serez bien certain que j'enrage pour deux raisons:
+la premiere, parce que je vous fais attendre; la seconde, parce que mon
+fils est malade. Je hais Paris, j'y meurs de spleen et je n'y
+resterai pas une heure de plus qu'il ne faudra. J'y suis d'une humeur
+massacrante, d'un caractere insupportable, toujours affairee, obsedee,
+pestant d'etre detournee de mes amis par une foule de sots, ne faisant
+ni ce que je veux, ni ce que je dois, en grillant de secouer la boue de
+cette ville maudite.
+
+S'il ne fait pas plus chaud dans la vallee Noire, du moins nous aurons
+de beaux brouillards et de superbes bruits de vent dans les arbres.
+
+J'ai pleure toute la nuit derniere dans ma chambre d'auberge, uniquement
+par desespoir de ne pas voir le ciel et de ne pas entendre souffler
+l'air. Si je ne sais quel incident prolongeait mon sejour ici d'un
+certain nombre de jours, vous le sauriez aussitot et vous tiendriez me
+rejoindre rue Laffitte, 21.--Voila mes precautions prises.--A la garde
+de Dieu! Il est impossible que nous echappions encore cette fois l'un
+a l'autre, si vous avez un aussi vif desir que moi de serrer une main
+amie.
+
+Tout ce que vous m'annoncez de vous me convient de plus en plus, surtout
+s'il est bien certain que vous ne _cultivez pas les belles-lettres._
+J'en ai plein le dos. Ainsi nous nous entendrons.
+
+Adieu, au revoir. Tout a vous de coeur.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CLX
+
+AU MEME, A PARIS
+
+ Paris, 5 janvier 1837.
+
+Quelque temps qu'il fasse, je pars samedi matin et je vous emmene dans
+une horrible charrette que son proprietaire berrichon a nommee, Dieu me
+pardonne? _caleche_ en me la pretant. Vous n'y serez pas bien, je vous
+en avertis; mais vous y serez console du froid par _les perles_ de ma
+conversation. Je crains bien que vous n'invoquiez souvent les charmes de
+la solitude. Cela ne me regarde pas.
+
+Mettez vos paquets a la diligence. N'ayez avec vous qu'un excessivement
+petit sac de nuit, et soyez rue du Regard, n deg. 6, a sept heures du matin,
+jour ou non, mort ou vif. C'est une drole de partie de plaisir que je
+vais vous faire faire!
+
+Si on me dit jamais que vous n'etes pas mon veritable ami, apres
+pareille epreuve, j'aurai quelque raison de croire au moins a votre
+perseverance stoique.
+
+Je ne vous dirai pas un mot de mon amitie aujourd'hui, pour vous punir
+d'en avoir doute hier.
+
+Tout a vous.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CLXI
+
+A MADAME D'AGOULT, A PARIS
+
+ Nohant, 18 janvier 1837.
+
+Eh bien, chere, ou etes-vous donc? Partez-vous? Arrivez-vous? Je vous
+croyais si pres, ces jours-ci, que je vous avais ecrit a Chateauroux.
+
+Rollinat vous attendait pour vous offrir ses services et vous embarquer.
+Mais le voila, aujourd'hui! Il arrive seul, et, de vous, point de
+nouvelles. Je vous ecris a tout hasard, desirant de tout mon coeur que
+la _presente_ ne vous trouve plus a Paris. Venez donc! Sauf les rideaux,
+qui sont trop courts de trois pieds, votre chambre est habitable. Il n'y
+a pas un souffle d'air. Le garde-manger est garni de gibier. Il y a
+du bois sec sous le hangar. L'aubergiste de la poste, chez lequel la
+diligence de Blois vous depose, est averti; vous aurez, pour venir de
+Chateauroux a Nohant, une voiture fermee et des chevaux. Ainsi, ne
+vous occupez de rien. Nommez-vous seulement, ou nommez-moi, et on vous
+servira. A revoir bientot, tout de suite, n'est-ce pas? Si le bon
+Grzymala [1] veut vous accompagner, emmenez-le. Sa presence augmentera
+(s'il est possible) l'honneur et le bonheur de la votre.
+
+Le futur precepteur[2] est charge de ne pas quitter Paris sans
+s'informer de vous et mettre a vos pieds son bras et ses jambes. Je
+voudrais pouvoir vous envoyer prendre par un ballon chauffe a la vapeur;
+mais l'argent me manque.
+
+Tout a vous de coeur.
+
+G. S.
+
+Franz (si Marie est partie), ma lettre allumera votre pipe, et je _vous
+bige_. Venez le plus tot possible.
+
+ [1] Le comte Albert Grzymala, Polonais, ami de George Sand.
+ [2] Eugene Pelletan.
+
+
+
+
+CLXII
+
+A M. ADOLPHE GUBROULT, A PARIS
+
+ Nohant, 14 fevrier 1837.
+
+Mon cher camarade,
+
+Il faut absolument que vous me trouviez l'adresse de ma _suivante_. Je
+vous envoie une seconde lettre pour elle, je suis extremement pressee
+d'en avoir la reponse. Pardon, mille fois, de la corvee. Donnez-moi a
+tous les diables; mais faites un dernier effort de courage pour obliger
+le plus oublieux de vos amis.
+
+Pour du talent, vous n'en manquez pas; votre article en est rempli. Mais
+ce n'est pas le compliment que vous attendez de moi: vous voulez que je
+rende justice a vos opinions. En leur rendant justice, je ne vous dirai
+que des injures.
+
+Oui, mon ami, _vous etes une canaille, une franche canaille. Ah!
+Bertrand, je ne vous reconnais pas la!_
+
+Que vous vouliez du bien aux Arabes, que vous soyez tente de travailler
+a leur liberte, que vous accusiez le despotisme de l'Egyptien, soit:
+c'est prendre le bon cote des choses, en ce qui concerne l'Orient. Mais,
+malheureux (je parle ici aux saint-simoniens plus qu'a vous), vous
+abandonnez la cause de la justice et de la verite en France, la ou elle
+pouvait etre comprise plus vite que partout ailleurs et ou elle le sera,
+n'en doutez pas, par nos enfants.
+
+Si peu que vous eussiez fait, on eut pu dire qu'il existait une societe
+conservatrice du grand principe d'egalite. Principe banni, chasse, honni
+et persecute par toute la terre, mais refugie dans le coeur d'un petit
+nombre d'hommes de bien. Un jour, vous eussiez ete des dieux peut-etre!
+
+Vous avez ete force de chercher a l'etranger des moyens d'existence. Il
+vaudrait mieux se bruler la cervelle que de les tenir d'un gouvernement
+infame, d'un homme qui est le principe incarne d'oppression et de
+demoralisation. S'expatrier est deja une faiblesse. Vous avez cede a
+la persecution. Vous avez rougi, non de votre misere, qui vous rendait
+veritablement grand, mais de votre impuissance sur l'opinion, qui
+accusait le manque de talent dans la direction supreme de votre secte.
+
+Vous avez en tort. Si faible que fut la redaction de votre morale, comme
+cette morale etait la seule, la vraie, elle eut fini par attirer sur
+vous la consideration que vous meritez. Et, si la grande affaire ne se
+fut pas operee un jour au nom de Saint-Simon et d'Enfantin, du moins
+Enfantin et Saint-Simon eussent en une grande place dans l'histoire
+de la morale, a cote de celle que Lafayette occupe dans l'histoire
+politique.
+
+Mais tout cela est _fichu_. Vous etes tombes dans un systeme de
+transaction mysterieuse auquel on ne comprend plus rien. Vous semblez
+presses de vous faire oublier en France et d'obtenir le pardon du bien
+que vous avez tente. Vous parlez de regenerer des peuples qui n'existent
+pas encore. En fait, vous vivez par la grace de Louis-Philippe. Et
+_vous?_ vous voila redacteur des _Debats_, ni plus ni moins que mon ami
+Janin.
+
+Taisez-vous, relaps! vous feriez mieux de monter une boutique de
+savetier et de ressemeler de vieilles bottes. Voyez a quelles
+concessions vous etes oblige de descendre pour faire avaler a M. Bertin
+l'emission de vos idees sur le despotisme de Mohammed-Ali!
+
+En verite, le juste milieu ne s'embarrasse guere des liberaux des bords
+du Nil, pourvu qu'en leur faisant des compliments, vous otiez votre
+chapeau bien bas devant la _poire royale_. C'est ce que vous faites.
+
+Vous dites: "En 1830, la France a mis la derniere main a son systeme
+de liberte; _la liberte humaine, la dignite de l'individu ont ete
+constituees d'une maniere desormais indestructible_, etc.!" et mille
+autres blasphemes qui feraient jurer Michel comme un possede, et qui, a
+moi, me font peine.
+
+Certainement, si vous raisonnez comme Thiers et Guizot; si la liberte
+est pour vous compatible avec la monarchie; si la dignite humaine,
+sans l'egalite, vous parait admissible; si vous appelez _abolition des
+distinctions sociales_ le principe qui serre comme un etau, dans le
+coeur de l'homme, l'amour de la propriete, l'egoisme, l'oubli complet du
+pauvre, qui erige en vertu l'ordre public, c'est-a-dire le droit de tuer
+quiconque demande du pain d'une voix forte et avec l'autorite de la
+justice naturelle de la faim; certes, si vous acceptez tout cela, vous
+raisonnez _bien_ et je n'ai pas le plus petit mot a dire.
+
+Mais, s'il vous reste, du saint-simonisme, au moins la religion du
+principe fondamental: _la loi du partage et de l'egalite_, comment
+pouvez-vous faire ces concessions, meme avec de bonnes intentions, a un
+etat de choses odieux? Et c'est le lendemain des lois execrables qui
+enterrent toute liberte, toute dignite humaine pour dix ans, pour vingt
+ans peut-etre, que vous emettez ce beau principe: _La France est libre,
+heureuse, honorable; il n'y a plus rien a lui souhaiter. Tachons de
+penser aux Arabes, et d'en faire un peuple aussi honnete que nous_.
+
+Oh non! laissez-les dans l'abrutissement. Ils ne sont pas coupables
+d'etre esclaves, eux qui n'ont pas le sentiment de la dignite humaine.
+Mais, nous qui pretendons l'avoir, il est etrange de voir a quelle
+epoque de notre existence politique nous nous en vantons!
+
+Mon ami, je ne vous ferai pas changer d'avis. Quand on se decide a dire
+et a ecrire quelque chose, on y a songe; on croit avoir bien compris,
+bien juge la question; on est prepare a considerer comme des reves et
+des erreurs tout ce qui vient de la partie adverse. Je ne vous dis donc
+pas mes raisons pour vous convertir; mais c'est afin que nous nous
+comprenions, et que nous partions chacun d'un principe bien connu, pour
+nous quereller si l'envie nous en vient. Je vous dis, moi, que je ne
+connais et n'ai jamais connu qu'un principe: celui de l'abolition de la
+propriete.
+
+Voila en quoi j'ai toujours venere le saint-simonisme; voila en quoi
+j'adore certains republicains _veritables_ (il y en a peu, soyez-en
+sur). Si je ne suis ni saint-simonien, ni republicain (je me suppose
+homme un instant), c'est que je ne vois pas une formule digne de rallier
+des hommes, pas une circonstance capable de developper par des actions
+les bons sentiments. Le moment ne permet rien a des hommes ordinaires,
+comme Enfantin, vous et moi. Je dis ordinaires en fait d'intelligence;
+car je n'ote rien a la haute moralite d'Enfantin (je n'en sais rien et
+j'aime a y croire).
+
+Il fallait donc attendre des chefs, un ordre de bataille, un drapeau et
+une armee qui voulut combattre serieusement. Tout cela manquant, il n'y
+a plus autre chose a faire que de garder en soi le bon principe, pur,
+sans tache, sans ombre de concession a ce _jesuitisme metaphysique_:
+pretendue morale a laquelle les hommes ne croient ni les uns ni les
+autres.
+
+Un jour viendra ou ce bon principe aura son tour. Si nous ne sommes
+plus, nos enfants ou nos neveux, l'ayant recu de nous, parleront, et
+feront quelque chose. Vous me parlez de deux cents exemplaires de
+mon portrait distribues a vos proletaires. Vous avez donc deux cents
+proletaires? Vous m'aviez toujours dit une cinquantaine au plus. Je
+veux vous questionner sur le personnel de vos saint-simoniens. Que
+croient-ils? Que pensent-ils? Que veulent-ils?
+
+Autant que j'en ai pu juger par Vincard, ce sont des republicains
+a l'eau de rose, des gens de bien, mais beaucoup trop doux, trop
+evangeliques et trop patients. Les elements de l'avenir seraient une
+race de proletaires farouches, orgueilleux, prets a reprendre par la
+force tous les droits de l'homme.
+
+Mais ou est cette race? On la seduit d'un cote par une apparence de
+bien-etre, de l'autre par des maximes de pretendue civilisation dont
+elle sera dupe. Pauvre peuple!
+
+Si vous voyez Vincard, dites-lui que j'espere diner avec lui, a mon
+premier voyage a Paris. Il est vrai que je ne sais pas quand j'irai.
+Je vous attends toujours a la mi-novembre. Mettez-moi de cote, je
+vous prie, quelques exemplaires de ce portrait. Je souscris pour une
+vingtaine. Envoyez-m'en un dans une lettre, que je voie ce que cela
+produit sur le papier.
+
+Dites-moi ce que devient Buloz. Est-il enfin l'epoux d'une jeune et
+belle fille? La fin de son mariage m'importe beaucoup pour mes affaires.
+Repondez-moi. Adieu, cher ami; rappelez-moi au bon souvenir de madame
+Mathieu et de votre gentille soeur.
+
+Tout a vous de coeur.
+
+
+
+
+CLXIII
+
+A. M. JULES JANIN
+
+ Nohant, 15 fevrier 1837.
+
+Vous etes, bien aimable de m'avoir repondu si vite et si
+consciencieusement, mon cher camarade. Je vous remercie de votre
+excellente disposition pour Calamatta. J'avais envoye mon mauvais
+feuilleton au _Monde_[1] lorsque j'ai recu votre lettre, et je ne puis
+ni le reprendre, ni en recommencer un; car je suis stupide a ce genre de
+travail.
+
+Je suis totalement incapable de travailler dans les _Debats_. Je ne vous
+parle pas des opinions, qui sont choses sacrees, meme chez une femme;
+mais seulement de la maniere d'envisager la question litteraire.
+Songez que je n'ai pas l'ombre d'esprit, que je suis lourde, prolixe,
+emphatique, et que je n'ai aucune des conditions du journalisme. Ce que
+je fais maintenant au _Monde_ n'irait point aux _Debats_, et, quant aux
+idees, n'y serait peut-etre point admis.
+
+Comment, mon ami, arriver dans un journal ou vous ecrivez et se risquer
+sur un terrain ou vous regnez incontestablement? Je n'irai jamais me
+poser en rival de qui que ce soit. J'ai trop d'indolence pour cela, et
+me poser en concurrence d'un souverain me convient encore moins. Je ne
+me sens pas de force a lutter contre une gloire etablie. Qui sait si
+cette gloire que je salue avec tant de plaisir et d'affection, ne me
+deviendrait pas amere du moment qu'elle m'ecraserait!
+
+Ma foi, non! je suis bien plus heureuse comme cela. Laissez-moi mon
+petit coin. D'ailleurs, je vous declare, sur l'honneur, que je n'ai pas
+le moindre souci d'ambition, soit d'argent, soit de reputation. J'ai
+produit tout ce que je pouvais produire, et je n'aspire plus qu'a me
+reposer et a suspendre ma plume a cote de ma pipe turque.
+
+Je ne travaille pas dans _le Monde_, je ne suis l'associee de personne.
+Associee de l'abbe de Lamennais est un titre et un honneur qui ne
+peuvent m'aller. Je suis son devoue serviteur. Il est si bon et je
+l'aime tant, que je lui donnerai autant de mon sang et de mon encre
+qu'il m'en demandera. Mais il ne m'en demandera guere, car il n'a pas
+besoin de moi, Dieu merci! Je n'ai pas l'outrecuidance de croire que
+je le sers autrement que pour donner, par mon babil frivole, quelques
+abonnes de plus a son journal; lequel journal durera ce qu'il voudra et
+me payera ce qu'il pourra. Je ne m'en soucie pas beaucoup. L'abbe de
+Lamennais sera toujours l'abbe de Lamennais, et il n'y a ni conseil ni
+association possibles pour faire, de George, autre chose qu'un tres
+pauvre garcon.
+
+Je ne doute ni de la bonte de M. Bertin ni de sa largesse; mais il n'y
+a pas de raison pour que j'aille, sans aucun droit, reclamer son vif
+interet. Mon genre de travail ne lui conviendrait pas, et j'ai la tete
+un peu dure, a present que j'ai des cheveux blancs, pour acquerir la
+grace, la concision et tout ce qu'il faudrait pour plaire a son public.
+
+Croyez-moi, restons chacun chez nous. _C'est l'ambition qui perd les
+hommes. Ne forcons point notre talent. Il ne faut faire en public que
+ce qu'on fait fort bien_, etc., etc. Voyez Sancho Panca et _les trente
+mille proverbes_.
+
+Tout mon desir est donc pour le moment _fiche_ en une seule chose:
+vendre mon travail passe, afin de n'avoir plus de travail futur a
+affronter. Vous n'imaginez pas, mon ami, quel degout m'inspire a present
+la litterature (la mienne s'entend). J'aime la campagne de passion;
+j'ai, comme vous, tous les gouts du menage, de l'interieur, des chiens,
+des chats, des enfants par-dessus tout. Je ne suis plus jeune. J'ai
+besoin de dormir la nuit et de flaner tout le jour. Aidez-moi a me tirer
+des pattes de Buloz, et je vous benirai tous les jours de ma vie. Je
+vous ferai des manuscrits pour allumer votre pipe, et je vous eleverai
+des levriers et des chats angoras. Si vous voulez me donner votre petite
+fille en sevrage, je vous la rendrai belle, bien portante et mechante
+comme le diable; car je la gaterai insupportablement.
+
+Vous devez bien comprendre tout cela, vous qui etes si simple, si bon,
+si peu grand homme dans vos manieres, si different des beaux esprits
+de la critique. Vous ayez subi votre succes plus que vous ne l'avez
+cherche. Il a ete grand: mais, s'il n'eut ete que mediocre, vous vous en
+seriez contente avec cette aimable insouciance dont je fais tant de cas.
+Savez-vous ce que je prise au-dessus de tout le genie de l'univers?
+c'est la bonte et la simplicite. Mon ambition desormais est de devenir
+bon enfant; ce n'est pas facile et c'est bien rare.
+
+Merci de vos bons conseils et de l'interet que vous me temoignez si
+chaleureusement. Je voudrais avoir assez de valeur pour meriter votre
+zele; mais je suis certaine d'avoir assez de coeur pour reconnaitre
+votre amitie.
+
+ [1] Journal dirige par l'abbe de Lamennais.
+
+
+
+
+CLXIV
+
+A M. L'ABBE DE LAMENNAIS
+
+ Nohant, 28 fevrier 1837.
+
+Monsieur et excellent ami,
+
+Vous m'avez entrainee, sans le savoir, sur un terrain difficile a tenir.
+En commencant ces _Lettres a Marcie_. Je me promettais de me renfermer
+dans un cadre moins serieux que celui ou je me trouve aujourd'hui,
+malgre moi, poussee par l'invincible vouloir de mes pauvres reflexions.
+J'en suis effrayee; car, dans le peu d'heures que j'ai en le bonheur de
+passer a vous ecouter, avec le respect et la veneration dont mon coeur
+est rempli pour vous, je n'ai jamais songe a vous demander le resultat
+de votre examen sur les questions avec lesquelles je me trouve aux
+prises aujourd'hui.
+
+Je ne sais meme pas si le sort actuel des femmes vous a occupe au milieu
+de tant de preoccupations religieuses et politiques dont votre vie
+intellectuelle a ete remplie. Ce qu'il y a de plus curieux en ceci,
+c'est que, moi-meme qui ai ecrit durant toute ma vie litteraire sur ce
+sujet, je sais a peine a quoi m'en tenir. Ne m'etant jamais resumee,
+n'ayant jamais rien conclu que de tres vague, il m'arrive aujourd'hui
+de conclure d'inspiration, sans trop savoir d'ou cela me vient, sans
+savoir, le moins du monde, si je me trompe ou non, sans pouvoir
+m'empecher de conclure comme je fais et trouvant en moi je ne sais
+quelle certitude, qui est peut-etre une voix de la verite et peut-etre
+une voix impertinente de l'orgueil.
+
+Pourtant, me voila lancee, et j'eprouve le desir d'etendre ce cadre des
+_Lettres a Marcie_, tant que je pourrai y faire entrer des questions
+relatives aux femmes. Je voudrais parler de tous les devoirs, du
+mariage, de la maternite, etc. En plusieurs endroits, je crains
+d'etre emportee par ma petulance naturelle, plus loin que vous ne me
+permettriez d'aller, si je pouvais vous consulter d'avance. Mais ai-je
+le temps de vous demander, a chaque page, de me tracer le chemin?
+Avez-vous le temps de suffire a mon ignorance? Non, le journal
+s'imprime, je suis accablee de mille autres soins, et, quand j'ai une
+heure le soir pour penser a _Marcie_, il faut produire et non chercher.
+
+Apres tout, je ne suis peut-etre pas capable de reflechir davantage a
+quoi que ce soit, et toutes les fois (je devrais dire plutot le peu
+de fois) qu'une bonne idee m'est venue, elle m'est tombee des nues au
+moment ou je m'y attendais le moins. Que faire donc? Me livrerai-je
+a mon impulsion? ou bien vous prierai-je de jeter les yeux sur les
+mauvaises pages que j'envoie au journal? Ce dernier moyen a bien des
+inconvenients; jamais une oeuvre corrigee n'a d'unite. Elle perd son
+ensemble, sa logique generale. Souvent, en reparant un coin de mur, on
+fait tomber toute une maison qui serait sur pied si l'on n'y eut pas
+touche.
+
+Je crois qu'il faudrait, pour obvier a tous ces inconvenients, convenir
+de deux choses: c'est que je vous confesserai ici les principales
+hardiesses qui me passent par l'esprit et que vous m'autoriserez a
+ecrire, dans ma liberte, sans trop vous soucier que je fasse quelque
+sottise de detail. Je ne sais pas bien jusqu'a quel point les gens du
+monde vous en rendraient responsable et je crois, d'ailleurs, que vous
+vous souciez fort peu des gens du monde. Mais j'ai pour vous tant
+d'affection profonde, je me sens recommandee par une telle confiance,
+que, lors meme que je serais certaine de n'avoir pas tort, je me
+soumettrais encore pour meriter de vous une poignee de main.
+
+Pour vous dire en un mot toutes mes hardiesses, elles tiendraient a
+reclamer le divorce dans le mariage. J'a beau chercher le remede aux
+injustices sanglantes, aux miseres sans fin, aux passions souvent sans
+remede qui troublent l'union des sexes, je n'y vois que la liberte de
+rompre et de reformer l'union conjugale. Je ne serais pas d'avis qu'on
+dut le faire a la legere et sans des raisons moindres que celles dont on
+appuie la separation legale aujourd'hui en vigueur.
+
+Bien que, pour ma part, j'aimasse mieux passer le reste de ma vie
+dans un cachot que de me remarier, je sais ailleurs des affections si
+durables, si imperieuses, que je ne vois rien dans l'ancienne loi civile
+et religieuse qui puisse y mettre un frein solide. Sans compter que ces
+affections deviennent plus fortes et plus dignes d'interet a mesure que
+l'intelligence humaine s'eleve et s'epure.
+
+Il est certain que, dans le passe, elles n'ont pu etre enchainees, et
+l'ordre social en a ete trouble. Ce desordre n'a rien prouve contre la
+loi, tant qu'il a ete provoque par le vice et la corruption. Mais des
+ames fortes, de grands caracteres, des coeurs pleins de foi et de bonte
+out ete domines par des passions qui semblaient descendre du ciel meme.
+Que repondre a cela? Et comment ecrire sur les femmes sans debattre une
+question qu'elles posent en premiere ligne et qui occupe, dans leur vie,
+la premiere place?
+
+Croyez-moi, je le sais mieux que vous, et qu'une seule fois le disciple
+ose dire:
+
+"Maitre, il y a par la des sentiers ou vous n'avez point passe, des
+abimes ou mon oeil a plonge. Vous avez vecu avec les anges; moi, j'ai
+vecu avec les hommes et les femmes. Je sais combien on souffre, combien
+on peche, combien on a besoin d'une regle qui rende la vertu possible."
+
+Fiez-vous a moi, personne ne chercherait avec plus de desir de la
+trouver, avec plus de respect pour la vertu, avec moins de personnalite;
+car je n'essayerai jamais de pallier mes fautes passees, et mon age me
+permet d'envisager avec calme les orages qui palpitent et meurent a mon
+horizon.
+
+Repondez-moi un mot. Si vous me defendez d'aller plus avant, je
+terminerai les _Lettres a Marcie_ ou elles en sont, et je ferai toute
+autre chose que vous me commanderez. Je puis me taire sur bien des
+points et ne me crois pas appelee a renover le monde.
+
+Adieu, pere et ami; personne ne vous aime et ne vous respecte plus que
+moi.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CLXV
+
+A M. FRANZ LISZT, A PARIS
+
+ Nohant, 28 mars 1837.
+
+Je vous envoie le tout, decachete, parce qu'il est defendu d'envoyer des
+paquets fermes. Je vous recommande mes manuscrits.
+
+Bonjour, bon Franz.
+
+Venez nous voir le plus tot possible. L'amour, l'estime et l'amitie vous
+reclament a Nohant. _L'amour_ (Marie) est un peu souffrant. _L'estime_
+(c'est Maurice et Pelletan) ne va pas mal. _L'amitie_ (moi) est obese et
+bien portante.
+
+Marie m'a dit qu'il etait question d'esperance de Chopin. Dites a Chopin
+que je le prie de vous accompagner; que Marie ne peut pas vivre sans
+lui, et que, moi, je l'adore.
+
+J'ecrirai a Grzymala personnellement pour le decider aussi, si je peux,
+a venir nous voir. Je voudrais pouvoir entourer Marie de tous ses amis,
+pour qu'elle aussi vecut au sein de l'amour, l'estime et l'amitie.
+
+Il parait que vous avez ete archi-sublime dans vos concerts; Calamajo
+[1] m'ecrit a propos de vous: _Suona come Ingres disegna_.
+
+Bonsoir; je suis accablee de travail. Soyez assez bon pour faire passer
+a Buloz le manuscrit que je vous envoie,--et a Blanche la lettre
+ci-jointe.--Je ne sais pas son adresse. Je ne m'en souviens jamais.
+Portez-vous bien. Venez vite et aimez-moi.
+
+Ne tardez pas a faire remettre votre portrait a Calamatta. Il en est
+fort presse.
+
+Ayez la bonte aussi, mon vieux, de _cacheter_ le paquet avant de
+l'envoyer a la _Revue_, rue des Beaux Arts, 10. Si vous le remettiez
+vous-meme, cela ma ferait grand plaisir; car il y a pour deux mille
+francs de manuscrit.
+
+ [1] Luigi Calamatta.
+
+
+
+
+CLXVI
+
+A M. CALAMATTA, A PARIS
+
+ Nohant, 20 mars 1837
+
+_Carissimo_.
+
+Je mets aujourd'hui a la diligence le portrait de Listz. J'ai ecrit a
+Planche, non de votre part, mais de mon fait, qu'il eut a faire un grand
+et excellent article sur vous dans la _Revue des Deux Mondes_. Je suis
+_presque_ sure qu'il le fera. J'ai ecrit aussi une longue lettre a
+Janin. Je ne reponds pas de lui, quoique je l'aie _flagorne_ a votre
+intention. Il est tres bon, mais fantasque et oublieux. Vous feriez
+bien, dans deux ou trois jours, d'aller le voir. C'est un homme qu'il
+faut traiter rondement.
+
+Ne lui lachez pas votre gravure sans avoir l'article; promettez-la-lui,
+sans condition. Il n'est pas connaisseur; peut-etre sera-t-il plus
+desireux, du _Napoleon_ a cause du sujet; je crois qu'il ne l'a pas.
+Au reste, je lui ai entendu dire plusieurs fois que vous etiez le plus
+grand graveur de l'Europe. Un article de lui dans les _Debats_ vous
+vaudrait mieux pour la vente que tous les autres.--Le mien paraitra
+dans _le Monde_; il y sera le 20. Vous en aurez un dans _l'Artiste_. Le
+precepteur de Maurice [1], qui a beaucoup de talent, y redige. On me
+repond aussi d'un article dans _le Temps_. Didier et Arago peuvent aussi
+vous faire _mousser_ dans d'autres journaux. Listz lui-meme peut
+y contribuer, il voit tout Paris. Il est certain qu'ils ne vous
+negligeront pas.
+
+Pour moi, je suis, beaucoup plus occupee de votre succes que je ne l'ai
+jamais ete d'aucun de mes ouvrages, et, si vous reussissez autant
+que vous le meritez, j'en aurai plus de joie que s'il s'agissait de
+moi-meme.
+
+Le portrait de Listz est un chef-d'oeuvre. La ressemblance est parfaite,
+le dessin magnifique, la pose et l'expression admirables. Je crois que
+vous vous etes encore surpasse, je voudrais que vous fissiez beaucoup de
+portraits, vous gagneriez plus d'argent, et vous seriez vite populaire;
+ce qui est toujours un bien. Avec de l'argent et du succes, quand on a
+le bon sens de ne pas se laisser enivrer, on arrive a plus de liberte, a
+plus de moyens de developper son talent.
+
+Esperons que vous trouverez la justice qui vous est due. Moi qui deteste
+le public et qui le personnifie sous l'epithete de _giumento_, je
+voudrais aujourd'hui le personnifier dans ma personne, afin de poser sur
+vous la plus belle des couronnes.
+
+Maurice a ete mal, il va de mieux en mieux; il vous embrasse et vous
+aime de tout son coeur. Il fait des progres dans le dessin. Je vous
+envoie un petit cavalier qui a du mouvement, quoique grossierement
+incorrect. Il faut qu'il soit peintre. IL n'a de passion que pour cela.
+Je ne sais vraiment pas ce que j'en ferai, s'il n'acquiert pas ce genre
+de talent.
+
+Marie[2] se porte mediocrement bien et vous serre cordialement la main.
+Je vous embrasse, moi, de tout mon coeur.
+
+GEORGE.
+
+ [1] Eugene Pelletan.
+ [2] Madame d'Agoult.
+
+
+
+
+CLXVII
+
+A MADAME D'AGOULT, PARIS
+
+ Nohant, 5 avril 1837.
+
+Bonne Marie,
+
+Je vous aime et vous regrette. Je vous desire et je vous espere. Plus je
+vous ai vue, plus je vous ai aimee et estimee. Je n'en pourrais pas dire
+autant de toutes les affections que j'ai soumises au grand creuset de
+l'intimite, de la vie de tous les jours.
+
+J'ai ete toujours souffrante depuis votre depart. Le printemps me
+fatigue beaucoup. Par compensation, Maurice va infiniment mieux. Il
+reprend a vue d'oeil, au physique et au moral. Si vous pouvez me donner
+des nouvelles de ma fille, vous me ferez bien plaisir; car, depuis
+quelques jours, j'en suis inquiete. Je lui ai trouve une gouvernante et
+je vais la reprendre. Si vous veniez tout de suite, je vous prierais de
+me l'amener; mais je crains, que vous ne soyez trop longtemps. Je la
+ferai venir au premier jour.
+
+P... va se jeter a vos genoux et vous raconter comme quoi il a mange les
+plus beaux poissons d'avril qui aient jamais paru dans le departement de
+L'Indre. Il a dispute de tres bonne foi contre Duteil et Rollinat, qui
+s'etaient donne le mot et qui lui ont soutenu pendant tout un diner que
+_la litterature ne servait a rien dans les arts_. Le malheureux
+etait furieux, consterne; il foisonnait de citations, d'exorcismes
+scientifiques et d'arguments _ad hominem_.
+
+Le Malgache lui a apporte un tres beau saucisson, qui s'est converti en
+buche, lorsqu'il a defait le papier et les ficelles. Il est furieux
+et persiste a croire que Rollinat lui a envoye l'infame bourriche
+d'huitres. Le pere Rollinat, qui est venu passer ici quelques jours,
+lui a confirme l'imposture tres gravement et lui a donne la definition
+suivante: "Le poisson d'avril est un animal qui prend naissance dans une
+bourriche et qui voyage a l'aide de pierres et de pots casses, dont il
+tire sa nourriture." Le Malgache pretend que le _saucisson-bois_ est
+une plante qu'il a rapportee de Madagascar. Rollinat lui a fait encore
+avaler un troisieme poisson, mais si malpropre, qu'a moins de vous le
+raconter en latin, je ne saurais comment m'y prendre. Or il y a une
+petite difficulte, c'est que je ne sais pas le latin, ni vous non plus.
+
+Dites a Mick..... (maniere non compromettante d'ecrire les noms
+polonais) que ma plume et ma maison sont a son service et trop heureuses
+d'y etre, a Grrr... que je l'adore, a Chopin que je l'idolatre, a tous
+ceux que vous aimez que je les aime, et qu'ils seront les bienvenus,
+amenes par vous. Le Berry en masse guette le retour du maestro pour
+l'entendre jouer du piano. Je crois que nous serons forces de mettre le
+garde champetre et la garde nationale de Nohant sous les armes pour nous
+defendre des _dilettanti berrichoni_.
+
+
+
+
+CLXVIII
+
+A LA MEME
+
+ Nohant, 10 avril 1837.
+
+_Affaires_!
+
+Chere Marie,
+
+Ni l'une ni l'autre des presses Chaulin ne me convient. N'en parlons
+plus. Mon voiturier sera a Paris le 12 ou le 14. Il a diverses caisses
+a m'apporter. Si le piano est pret, il le rapportera en huit ou neuf
+jours, et il sera ici du 22 au 25. Voyez si c'est l'epoque a laquelle je
+puis vous esperer. Le piano serait plus en surete dans les mains de ce
+voiturier qu'au roulage ordinaire.
+
+Je veux les _fellows_, je les veux le plus tot et le plus _longtemps_
+possible. Je les veux _a mort_. Je veux aussi le Chopin[1] et tous les
+Mickiewicz et Grzymala du monde. Je veux meme Sue[2], si vous le voulez.
+Que ne voudrais-je pas encore, si c'etait votre fantaisie? Voire M. de
+Suzannet ou Victor Schoelcher! Tout, excepte un amant. Quant au mauvais
+livre, soyez en paix. Il y en a encore en magasin, et laissons dire les
+sots; rira bien qui rira le dernier.
+
+Gevaudan est ici, toujours bon et excellent, qui vous aime tendrement
+et qui parle de vous admirablement. Il est venu, monte sur un bon
+petit cheval qui est a moi et que vous monterez, car il est infiniment
+superieur a _Georgette_.
+
+J'ai recu un livre d'Autun sur George Sand avec une lettre de l'auteur,
+Theobald Walsh, qui me declare qu'il me meprise profondement; en raison
+de quoi, il me demande humblement mon amitie, ce qui n'est guere
+logique. Je ne lui repondrai que cela.
+
+Je ferai l'article sur Nourrit quand toutes les notices des journaux
+quotidiens auront paru, et je le ferai sous une autre forme que le
+feuilleton; car ce que je ferais aujourd'hui ne ressortirait pas de la
+foule des banalites qui vont se dire sur son compte. D'ailleurs, _le
+Monde_ a insere un article de Fortoul[3], et je ne puis, d'ici a
+deux mois, me depetrer de _Mauprat_ et d'une nouvelle qui suivra
+immediatement, pour completer des volumes, dans la _Revue des Deux
+Mondes_. Ainsi, dites-lui que je garde mon bouquet pour le dernier du
+feu d'artifice.
+
+Je ne prends, du reste, aucun engagement pour l'avenir avec la
+_Revue-Buloz,_ et je reserve au _Monde_ ma liberte de conscience.--Si
+Didier[4] se doute de _notre poisson_, il doit m'en vouloir diablement.
+Ne nous trahissez pas.
+
+Bonsoir, mignonne; je suis toute chetive, et _l'amour_ me descend
+tellement dans les talons, que bientot je le laisserai tout a fait par
+terre avec la poussiere de mes pieds.
+
+Je ferai pour _Aspasie_ tout ce qu'on voudra; mais je n'aurai pas un
+jour de loisir avant la fin de l'ete. Le travail m'ecrase et mes forces
+ploient sous le faix.
+
+Adieu encore. Mes amities, tendresses et poignees de main a qui de
+droit.
+
+ [1] Frederic Chopin.
+ [2] Eugene Sue.
+ [3] Hippolyte Fortoul.
+ [4] Charles Didier.
+
+
+
+
+CLXIX
+
+A M. SCIPION DU ROURE, A ARLES
+
+ 13 avril 1837.
+
+Mon ami Scipion,
+
+J'aurais du vous ecrire plus tot pour vous dire que vos oranges sont,
+c'est-a-dire _furent_ excellentes (car elles sont avalees), que vos
+pipes sont, c'est-a-dire _furent_ brillantes (car elles sont cassees);
+pour vous dire surtout, que vous etes le meilleur des hommes et que je
+vous aime de tout mon coeur. Ce dernier point, vous le savez. Quant
+aux deux autres, je suis la paresse incarnee, pourtant je ne suis pas
+mauvais garcon et j'ai le sens de la reconnaissance.
+
+Ne comptez pas sur beaucoup d'ecritures de ma part; mais revenez me voir
+au plus tot et comptez que vous serez toujours recu joyeusement. Vous
+etes du petit nombre des amis inconnus qui n'ont pas fait un _fiasco_
+epouvantable a mes yeux. Je vous ai trouve excellent, aussi simple de
+coeur et aussi sain d'esprit que je vous avais trouve dans vos lettres.
+
+Je n'en pourrais pas dire autant de tout le monde. Restez-moi donc frere
+a tout jamais et sachez que, dans vingt jours, comme dans vingt ans,
+vous me trouverez, toute devouee.
+
+Que faites-vous? Parlez-moi un peu de vous. Reprenez-vous la vie de
+bohemien? Faites-vous de jolis petits vers a Mathilde, a Clotilde,
+a Bathilde, a Ermenegilde? Et votre lorgnon? Faites-lui bien mes
+compliments. Et votre nez? Envoyez-m'en une demi-aune pour une vingtaine
+de camards de ma connaissance.
+
+Maurice vous adore. Solange vient d'etre assez malade. Moi, je suis
+ereintee de travail. Le printemps est affreux ici. Le rossignol a
+chante trois jours sous la neige. J'ai un cheval tres gentil, arrive du
+Nivernais et sur lequel je fais chaque jour un temps de galop. Voila
+tout ce qui est survenu de neuf dans ma vie depuis que je ne vous ai vu.
+
+Madame d'Agoult est a Paris et va revenir ici. Ma grue a un rhume de
+cerveau. J'ai apprivoise un vanneau. Colette se porte bien. Le bonnet
+catalan, que vous m'avez rapporte de Marseille, a fait reculer
+d'epouvante le procureur du roi. Si on me poursuit pour m'etre paree de
+ce symbole, je vous compromettrai de la belle maniere. Je dirai, comme
+Meunier[1], que "vous m'avez paye des petits verres pour me porter a
+l'attentat".
+
+Bonsoir, mon bon vieux _Graffiapione, Scipiocane._ J'ai mal a la tete.
+Aimez-moi et ne gardez jamais rancune a ma paresse.
+
+G. S.
+
+ [1] Fanatique qui, le 27 decembre 1836, avait attente a la vie du roi
+ Louis-Philippe.
+
+
+
+
+CLXX
+
+A MADAME D'AGOULT, A PARIS
+
+ Nohant, 21 avril 1837.
+
+Chere mignonne,
+
+Vous me pardonneriez l'effroyable retard que j'ai mis a vous ecrire, si
+vous saviez ma vie depuis huit jours. Je me suis embarquee a fournir
+du _Mauprat_ a Buloz au jour le jour, croyant que je finirais ou je
+voudrais et que je ferais cela par-dessous la jambe. Mais le sujet m'a
+emporte loin, et cette besogne m'a ennuyee, comme tout ce qui traine en
+longueur. De sorte qu'au dernier moment de chaque quinzaine, depuis un
+mois et demi, me voila _suant_ sur une besogne qui m'embete, que je fais
+en rechignant. Je n'ai pas meme le temps de dormir et je suis sur les
+dents.
+
+Ne voila-t-il pas que, pour m'achever, Solange se mele d'avoir la
+variole! une variole aussi benigne que possible, mais constituant une
+eruption effrayante et une veritable maladie. J'ai ete d'abord tres
+epouvantee. La vaccine ne me rassurait pas; car il y a des exemples de
+mort, malgre la vaccine. Enfin je suis en paix a present; mais ma pauvre
+fille est toujours au lit avec de gros vilains boutons sur le nez,
+qui, heureusement, ne laisseront pas de traces, a ce que me promet le
+medecin. Elle a ete bonne et douce comme un ange dans sa maladie. Depuis
+son retour de Paris, elle etait si charmante, que j'en etais inquiete.
+Il est impossible d'etre plus resignee, plus caressante et plus gaie
+qu'elle ne l'est, quoique malade encore.
+
+Elle a pour gouvernante une grande grosse fille, assez instruite, et
+tout a fait bonne (soeur de Rollinat). Gevaudan est toujours ici, retenu
+par le desir de vous voir. Il est toujours le meilleur garcon de la
+terre, et je vous assure que je le prends tout a fait, en amitie. Il est
+doue d'un bon sens que je voudrais bien donner a tous ceux avec qui
+j'ai eu l'honneur de faire connaissance dans ma vie. P... n'aura jamais
+l'ombre d'une idee juste; mais ce serait le juger trop severement que de
+ne pas lui accorder un tres bon coeur. Il est sincerement desole de
+vous avoir deplu; il ne se doutait meme pas qu'il put y avoir de
+l'impolitesse a ce qu'il a fait envers vous. Soyez assez bonne pour
+lui pardonner; il ne le fera plus, et cette petite lecon lui
+servira,--jusqu'a la prochaine fois.
+
+Au reste, vous seriez desarmee si vous saviez quelle enorme consommation
+de poissons d'avril il a faite depuis votre depart. Il faut que je vous
+les raconte pour vous engager a estimer sa candeur et sa loyaute.
+
+En arrivant de Paris il trouve ici Gevaudan.
+
+--Ah! ah! dit-il, voici M. de Gevaudan le legitimiste! madame d'Agoult
+m'a dit qu'il etait arrive.
+
+--Non pas, lui fais-je. Il devait venir; mais il est tombe malade au
+moment de se mettre en route, et il m'a envoye mon cheval par l'occasion
+de monsieur, qui le lui a vendu. Monsieur est un artiste veterinaire et
+maquignon, sourd par-dessus le marche, bete comme une oie, insolent,
+bavard, bel esprit, insupportable, amusant quelquefois, mais s'attachant
+comme de la poix a ceux qui ont le malheur de rire de ses sottises.
+
+P... se devoue a faire societe a l'artiste veterinaire, lequel ne disait
+plus un mot sans jurer, sans frapper sur la table avec son verre, sans
+faire _des cuirs_, parlant cheval, ecurie, marechal ferrant, foire, etc.
+C'etait le jeudi: tous mes camarades avaient le mot. A diner, P... fait
+le gentil aux depens du pauvre maquignon, lui demande s'il a connu
+Planche et Mallefille a l'Ecole veterinaire d'Alfort, s'il a connu un
+fameux, professeur d'equitation appele Sainte-Beuve, etc., etc. Gevaudan
+repond qu'il a etudie la litterature, qu'il sait ecrire _sous la
+dictee_, et qu'il y avait a l'Ecole veterinaire un professeur de
+belles-lettres pour enseigner l'orthographe; puis il pousse la lampe en
+disant: _F...! voila-t-une lampe qui m'embete!_
+
+M. Bourgoing, qui etait pres de lui, lui dit:
+
+--Monsieur, voila une parole bien deplacee, et je m'etonne que M. P...
+ne la releve pas. Quant a moi, je ne crois pas devoir la souffrir.
+
+--Qu'est-ce que c'est? dit P... avec douceur.
+
+--Monsieur dit que vous etes une bete.
+
+Le veterinaire s'en defend, M. Bourgoing soutient qu'il a manque a la
+maitresse de la maison, et une querelle burlesque, mais tres bien jouee,
+s'engage, si bien que madame Fleury, qui n'etait pas prevenue, faillit
+s'evanouir de peur. P... etait fort etonne et ne savait quelle attitude
+prendre. La querelle s'apaise. M. Bourgoing feint d'etre ivre-mort,
+s'attendrit, divague, sanglote dans le sein de P..., qui le promene dans
+la cour, soutient benevolement le poids enorme du compere et finit par
+le mener coucher.
+
+Il revient nous trouver. Nous lui disons que le veterinaire est encore
+plus ivre que l'autre, et qu'il faut aussi le mener coucher. Il le mene
+coucher et revient. Alors une chaise de poste arrive, et annonce _M.
+de Gevaudan,_ que personne ne se flattait de voir arriver, malgre sa
+maladie. _M. de Gevaudan, richement vetu,_ entre et se precipite
+dans mes bras. P... reste stupefait, devient melancolique, pense a
+l'eternite, a l'infini, au genie meconnu, _et va se coucher_. Je passe
+sous silence cinq ou six _goujons_ qui furent avales par le meme, une
+belette dont Gevaudan a fait la chasse dans le grenier, et l'ordinaire
+courant, le crin coupe dans les lits, les fantomes, les serenades, une
+charmante casquette rapportee de Paris et ou Gevaudan a plante des
+fleurs, les potees d'eau jetees sur la tete, etc., etc. Gevaudan a
+abjure toute dignite et fait mille cabrioles extravagantes. P... attaque
+tout le monde, et, quand on lui riposte, _il va se coucher_.
+
+Mais ce qui merite d'etre raconte dans toutes les langues, c'est le tour
+que nous avons joue a un certain M. X..., avocat sans cause, plein de
+suffisance, debarque a la Chatre depuis quelques jours et s'accrochant a
+tout le monde, sans s'apercevoir que tout le monde se moque de lui. Il
+est venu ici pour me voir, tout tranquillement, sans ma permission et se
+recommandant de Rollinat, qu'il avait connu a Chateauroux, et qui lui
+avait refuse dix fois de l'amener ici.
+
+Rollinat, ne pouvant s'en defaire, lui dit:
+
+--Ecoutez, je crois que madame Sand dort encore. _Moi, je vais me
+coucher._
+
+--Comment, en plein midi?
+
+--Oui, mon ami, c'est l'usage de la maison. Je vous souhaite le bonsoir.
+
+Et il va se coucher. On vient me dire que M. X... s'obstine a me voir.
+Je me cache dans les rideaux de mon lit, non sans y avoir fait un trou.
+M. X... est introduit dans ma chambre. Une personne respectable l'y
+recoit. Elle etait agee d'environ quarante ans, mais on aurait pu lui en
+donner soixante a la rigueur. Elle avait eu de belles dents, mais elle
+n'en avait plus. Tout passe! Elle avait ete assez belle; mais elle ne
+l'etait plus. Tout change! Elle avait un gros ventre et les mains un peu
+sales; rien n'est parfait!
+
+Elle etait vetue d'une robe de laine grise mouchetee de noir et doublee
+d'ecarlate. Un foulard etait roule negligemment autour de ses cheveux
+noirs. Elle etait mal chaussee; mais elle etait pleine de dignite. Elle
+semblait parfois sur le point de mettre quelques _s_ et quelques _t_
+mal a propos; mais elle se reprenait avec grace, parlait de ses travaux
+litteraires, de M. Rollinat, son _excellent ami_, un _homme parfait_,
+des talents de M. X..., qui etaient venus jusqu'a son oreille,
+quoi-qu'elle vecut _tres retiree, accablee de travail_. M. de Gevaudan
+placait un tabouret sous ses pieds, les enfants l'appelaient maman, les
+domestiques madame.
+
+Elle avait un gracieux sourire et des manieres beaucoup plus distinguees
+que le gamin George Sand. En un mot, X... fut heureux et fier de sa
+visite. Perche sur une grande chaise, l'air radieux, le bras arrondi, le
+discours abondant, le regard petillant, il resta un grand quart d'heure
+en extase et se retira saluant jusqu'a terre... Sophie[1]!
+
+A peine fut-il sorti, que, moi, jetant mes rideaux au loin, Rollinat
+poussant la porte derriere laquelle il s'etait cache, sa soeur[2]
+arrivant d'un autre cote, Gevaudan rentrant apres avoir reconduit le
+quidam, les enfants, les domestiques, tout le monde fut pris d'un rire
+inextinguible, immense, effroyable, et tel que le ciel et la terre
+n'en ont jamais entendu un pareil depuis la creation des avocats, et
+l'invention des robes de chambre ecarlates.
+
+M. X... est parti, des le lendemain, pour Chateauroux, a seule fin
+de raconter son entrevue avec moi, et de faire la description de ma
+personne dans tous les cafes. Depechez-vous de revenir, afin d'etre
+temoin invisible de sa seconde visite, des excellentes manieres de
+Sophie, et afin de lire le poeme latin que Rollinat a compose sur
+cette grande page historique. Nous comptons sur vous pour l'ecrire en
+allemand; la gouvernante la met en anglais, moi en italien, Pelletan en
+grec, Gevaudan en _nivernois_, le Malgache en madecasse, etc., etc. Nous
+voulons l'ecrire sur le mur de la maison afin de renvoyer les importuns,
+ou de leur faire voir a quoi on s'expose en franchissant la porte.
+_Lasciate ogni speranza, voi ch'entrate!_
+
+Je voudrais bien que toutes ces folies vous donnassent l'envie de
+revenir, chere bonne Mirabella. Maurice a un devant de cheminee vraiment
+merveilleux a vous presenter, et des caricatures de plus en plus
+parfaites. Solange est si gentille, que vous ne l'aimeriez peut-etre
+plus, puisque vous l'aimiez tant quand elle avait le diable au corps. Il
+y a de grandes verites qui bravent le temps et semblent eternelles comme
+Dieu, quoique tout change autour d'elles, meme Gevaudan en artiste
+veterinaire, meme moi en Sophie, meme Solange en agneau.
+
+Et que faites-vous? Vous me punissez bien de mon silence en ne
+m'ecrivant pas. Je viens de passer des jours d'accablement et
+d'inquietude. Une lettre de vous m'aurait fait du bien.
+
+Peut-etre etes-vous tres occupee, malade et fatiguee, vous aussi! Quoi
+que vous disiez, quoi que vous fassiez, sachez bien que les Piffoels
+vous aiment et vous attendent avec impatience. Personne ne s'est permis
+de respirer l'air de votre chambre depuis que vous l'avez quittee. On
+s'arrangera pour loger tous ceux que vous voudrez bien amener. Je compte
+sur le _maestro_, sur Chopin et sur le _Rat_[3], s'il ne vous ennuie pas
+trop et sur tous les autres a votre choix.
+
+Bonne chere mignonne, aimez-moi comme je vous aime, comme j'aime mes
+amis, ardemment.
+
+ [1] Sophie Cramer, femme de chambre de George Sand.
+ [2] Marie-Louise.
+ [3] Hermann Cohen, eleve de F. Lizst.
+
+
+
+
+CLXXI
+
+A LA MEME
+
+ Nohant, mai 1837.
+
+Liszt est perdu dans un nuage de gloire, a ce que je vois dans les
+journaux. _Evviva!_ Cela ne m'apprend rien de son genie, que j'ai
+l'orgueil d'avoir compris avant que la presse embouchat toutes ses
+trompettes. Enfin notre ami lui a mis le mors et la bride. C'est une
+victoire "plus _necessaire_ qu'_agreable_", comme dit M. Harel[1]. Vous
+devez courir comme un _chevreuil_ (animal rongeur et ruminant qui sert
+au besoin de femme de chambre aux dames de qualite...[2]; voyez M.
+de Buffon, chap.....) et faire etinceler vos cheveux blonds dans des
+milliards de concerts.
+
+Votre sante ne souffre-t-elle pas de cette vie d'emotions et de
+triomphes? Moi qui ai la fibre epaisse, je vous envie bien vos joies et
+les melodies qui vous inondent (style Prudhomme)! Mais je n'ai pas le
+son et je suis forcee de m'en tenir aux melodies des crapauds de mon
+jardin, qui, depuis dix nuits, font entendre, ma foi! de tres jolies
+petites notes pour des notes de province. Du reste, vous ne trouverez
+pas une allumette derangee a votre chambre. Nohant et la famille Piffoel
+sont ce qu'il y a de plus inamovible dans la societe humaine, et de plus
+immuable, apres Dieu et M. Schoelcher, dans le systeme de l'univers.
+
+Bonsoir, bonne et chere Mirabella. Si vous avez l'occasion de tirer
+la lourde oreille du _ragazzo di... rosa_[3], vous me ferez plaisir.
+J'embrasse le maestro et vous de toute mon ame.
+
+G.
+
+ [1] Directeur du theatre de la Porte Saint-Martin.
+ [2] La femme de chambre de madame d'Agoult s'appelait mademoiselle
+ Chevreuil.
+ [3] Hermann, l'eleve de Liszt.
+
+
+
+
+CLXXII
+
+A M. CALAMATTA, A PARIS
+
+ Nohant, mai 1837.
+
+Cher Calamatta,
+
+La commission dont vous me chargez aupres de Marie est tres penible.
+Avant de la faire, je me permettrai de vous donner le conseil que vous
+me demandez. C'est de ne pas prendre en mauvaise part ce qu'elle a fait.
+Je ne lui en ai pas demande l'explication et je ne la lui demanderai que
+si vous m'y forcez. Mais il me semble que le petit present qu'elle vous
+a fait vous blesse principalement, parce que vous lui attribuez, a votre
+egard, une autre maniere de sentir que la veritable.
+
+Je ne comprends pas vos mots de _curva_, et _d'abbassarsi al mio
+livello_. Ces mots ne sont pas faits pour elle, soyez-en certain. Une
+personne qui a sacrifie toutes les vanites du monde, par amour pour
+un artiste, ne peut pas placer dans sa pensee les artistes au-dessous
+d'elle. Ce que vous m'ecrivez fait un tel contraste avec ce qu'elle m'a
+dit de vous, en arrivant de Paris (ou elle vous a beaucoup vu), que
+votre lettre m'a cause un profond chagrin. Sachant combien j'ai d'estime
+et d'amitie pour vous, elle s'est plu a me dire combien vous lui etes
+sympathique, non seulement a cause de votre admirable talent, mais
+encore pour votre coeur et votre noble caractere.
+
+Elle est tres souffrante a present, et je la trouve si changee et si
+affaiblie, que je crains pour sa poitrine. Ces chagrins, petits ou
+grands, lui font beaucoup de mal, et je les lui epargne tant que je
+peux. Me pardonnerez-vous de lui epargner encore celui de savoir
+combien vous la jugez mal? Sans doute, tout cela vient d'un malentendu.
+L'artiste travaille pour vivre apres tout, moi plus que tout autre; car
+je n'aime point la gloire, et j'ai de grands besoins d'argent. Le pretre
+doit vivre de l'autel. Elle a pu croire que ce serait de sa part une
+indiscretion, de vous faire faire deux portraits, pour rien. Si elle
+ne les a pas acceptes _en ami_, c'est parce qu'elle ne s'est pas cru,
+aupres de vous, les droits d'un ami. Ce n'est certainement pas qu'elle
+eut dedaigne votre amitie, si elle eut compris que vous travailliez pour
+elle absolument en ami.
+
+Comment pourrait-elle avoir le moindre doute sur votre delicatesse et
+sur votre fierte? Avant de vous connaitre personnellement, ne vous
+connaissait-elle pas par moi?
+
+Pensez-vous que je ne lui aie pas donne de vous l'opinion qu'elle doit
+avoir? Je ne sais pas ce que c'est que l'affaire de Batta dont vous
+me parlez; mais je sais que Marie parle de vous avec la plus vive
+sympathie, et que la sympathie n'est point un mot banal chez elle.
+Reflechissez donc bien, mon cher ami, avant de lui renvoyer cet argent;
+ce serait bien dur et bien sec. Et, quand meme elle aurait eu tort de
+vous l'envoyer, l'intention n'etant pas mauvaise, l'action ne doit pas
+etre severement examinee.
+
+Si vous pensez que ces assurances de ma part ne soient pas une garantie
+suffisante, et que mon jugement sur cette affaire ne satisfasse pas
+entierement votre dignite, je ferai absolument ce que vous voudrez.
+Ecrivez-moi. Vous savez que je suis tout a vous du fond du coeur; mais
+j'engage, par avance, mon honneur a vous prouver que Liszt et Marie ont,
+a votre egard, des sentiments tout a fait opposes a ceux que vous leur
+supposez. Quant au petit article, j'en ai parle a Liszt et il m'a priee
+de ne pas fermer ma lettre sans qu'il y inserat un mot de reponse.
+
+A mon tour, je vous adresse une demande. Veuillez jeter les yeux sur les
+belles gravures coloriees des costumes de Mercuri, et me dire quel etait
+a Venise le costume des artistes du temps de Titien, et de Tintoret?
+Presque tous les portraits que j'ai vus de cette epoque sont tout en
+noir. Vous avez un costume _dei compagni della calza_, et, je crois,
+celui d'une autre compagnie, que vous seriez bien gentil de me decrire
+sans vous donner d'autre peine que celle de dire: _maniche rosse,
+bianche_, etc., _calze gialle, lunghe_, etc.
+
+Le texte joint aux numeros de costumes de ces compagnies me serait aussi
+fort utile. Vous pourriez me le faire copier par Benjamin; car je ne
+voudrais pas vous faire perdre votre temps a de pareilles _puerilites_,
+comme dit Arnal.
+
+Je fais sur cette epoque un petit conte, _les Maitres mosaistes,_ qui
+vous plaira, j'espere, non pas qu'il vaille mieux que le reste, mais
+parce qu'il est dans nos idees et dans nos gouts, a nous _artistes_.
+
+Non, cher ami, personne aujourd'hui ne meprise les artistes. Tout le
+monde les envie au contraire, et l'artiste ne doit jamais croire qu'on
+ait seulement la pensee d'une pareille extravagance. Il est vrai que
+bien des artistes soutiennent mal la dignite de leur rang; mais il en
+est qui rehabilitent la profession, et, aux yeux de tous; comme aux
+miens, vous etes des premiers parmi ceux dont on se glorifie d'etre de
+la famille.
+
+Venez nous voir. Vous n'avez ici que des amis, et, si je suis _de droit_
+le plus ancien et le plus devoue, vous n'aurez pas a vous plaindre des
+autres. Je vous attends et vous desire vivement. Maurice, docile a vos
+avis, s'est mis a copier un peu. Il faut lui en savoir d'autant plus
+de gre, qu'il y a plus de repugnance. Vous l'encouragerez et vous lui
+donnerez quelques bons conseils. Toute mon ambition serait de lui voir
+embrasser cette profession; mais je crains que la vie de la campagne ne
+soit guere favorable a son developpement. D'un autre cote, cette vie est
+necessaire a sa sante et a mon repos.
+
+Solange vous embrasse, et sera joliment fiere d'etre _portraitee_ par
+vous.
+
+Adieu, _carissimo_. Tout a vous de coeur.
+
+G. S.
+
+
+
+
+CLXXIII
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Nohant, 9 juillet 1837.
+
+Chere mere,
+
+Quel bonheur pour moi de vous savoir moins souffrante et tout a fait en
+voie de guerison! Mon oncle m'avait beaucoup exagere votre maladie. Je
+ne lui en veux pas, parce que ses craintes partaient de son affection
+pour vous; mais j'ai bien souffert. Si je n'avais recu, des le
+lendemain, une lettre de Pierret, je me mettais en route. Combien je
+remercie cet excellent ami de ses soins pour vous! Je l'ai toujours
+tendrement aime, mais combien plus a present! Si vous saviez comme il
+est heureux de pouvoir m'ecrire que vous n'etes pas en danger et que
+bientot vous serez tout a fait guerie!
+
+Je remercie tendrement Caroline, non pas des soins qu'elle vous donne
+(elle obeit a son coeur et sa recompense est en elle meme), mais de
+m'avoir ecrit une bonne et affectueuse lettre, pleine de nouvelles
+heureuses qui m'ont rendu la vie! Il est donc vrai que je vous reverrai
+dans ce petit bois de Nohant, sur ce banc de gazon que nous avons
+construit pour vous il y a trois ans, et ou j'ai ete pleurer si
+amerement ces jours derniers, vous croyant perdue pour moi!
+
+Mes enfants vous embrassent mille fois, et vous disent toute leur joie
+presente, toute leur peine passee. Croyez a la mienne aussi, bonne mere!
+Surtout, ayez toujours bon courage et confiance. Vous etes forte, jeune,
+pleine de volonte. Vous etes aimee, cherie, soignee. Guerissez vite, et,
+quand vous serez en etat de voyager, j'irai vous chercher pour que vous
+vous remettiez de toutes vos souffrances a la campagne.
+
+Adieu, chere maman; je vous embrasse mille fois. Faites-moi donner
+souvent de vos nouvelles. J'embrasse aussi de toute mon ame Pierret et
+ma soeur, a qui j'ecrirai directement.
+
+
+
+
+CLXXIV
+
+A M. CALAMATTA, A PARIS
+
+ Nohant, 12 juillet 1837.
+
+_Carissimo_,
+
+C'est moi qui me conduis avec vous d'une facon tout a fait _manante_;
+vous etes si bon, que vous me pardonnerez tout; mais je ne ne pardonne
+aucun tort envers vous, que j'aime et que j'estime de toute mon ame.
+
+C'est bien tard venir vous feliciter de votre _fortuna_; mais vous savez
+bien quelle part j'y prends, mon bon vieux, et combien elle m'est plus
+agreable que tout ce qui me serait personnel en ce genre. Il etait bien
+temps que vous fussiez recompense, par un peu d'aisance, d'une vie si
+laborieuse et si stoique. C'est la premiere fois que ces gens-la font
+quelque chose a propos.
+
+Le seul mauvais cote que j'y trouve, c'est que tous ces voyages et tous
+ces travaux vous empecheront de venir me voir. Pourvu que vous soyez
+content, et que justice vous soit rendue, je sacrifierai cette joie a
+la votre. Je suis bien touchee de la gratitude que M. Ingres croit me
+devoir. Je n'ai obei qu'a la verite en le placant a la tete des artistes
+et en louant son oeuvre magnifique. Ce faible hommage etant arrive
+jusqu'a lui, je ne refuse pas ses remerciements: je les recois, au
+contraire, avec un grand sentiment d'orgueil et de joie.
+
+J'ai recu votre tabac, qui est tres bon, et je vous engage a ne pas
+mepriser la sublime profession de _contrebandier_, dans laquelle vous
+debutez si agreablement. Ne vous mettez pourtant pas _adosso_ une amende
+considerable. Vous savez qu'il y a deux choses a craindre dans la vie:
+_l'indifferenza d'un ministra e l'ira d'un doganiere_: c'est un proverbe
+venitien. Vous avez echappe a la premiere, gardez-vous de la seconde.
+
+Dites-moi donc, _Calamajo benedetto_, si vous ne faites plus rien de
+mon portrait, ne pourriez-vous me l'envoyer? vous me feriez joliment
+plaisir; car j'en parle a tous, et tous desirent le voir.
+
+Vous m'avez mieux traitee que madame d'Agoult; vous m'avez vue avec
+les yeux du coeur, et elle, avec ceux de la raison. Vous l'avez un peu
+vieillie et rendue plus severe qu'elle n'est, meme dans ses moments
+serieux. Du reste, c'est un admirable portrait, les cheveux semblaient
+devoir etre inimitables, vous les avez rendus aussi beaux qu'ils le sont
+en nature. Cette tete grave et noble est digne de Van Dyck. Mais, pour
+la ressemblance, le portrait de Franz est plus complet. Celui de Maurice
+fait toujours l'admiration universelle et mes delices.
+
+J'ai recu les dessins et je vous prie d'en remercier le _signor Nino_.
+Ils ne m'ont pas servi pour ce que j'etais en train de faire; mais ils
+vont me servir pour ce que je fais maintenant; car je ne puis m'arracher
+de ma chere Venise.
+
+Lisez, dans le prochain numero de la _Revue, les Maitres mosaistes_.
+C'est peu de chose; mais j'ai pense a vous en tracant le caractere de
+Valerio. J'ai pense aussi a votre fraternite avec Mercuri. Enfin,
+je crois que cette bluette reveillera en vous quelques-unes de nos
+sympathies et de nos saintes illusions de jeunesse.
+
+Bonsoir, mon grand artiste; donnez-moi souvent de vos nouvelles, quelle
+que soit mon ignoble paresse. Aimez-moi toujours du fond du coeur, comme
+je vous aime.
+
+Tout a vous.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CLXXV
+
+A M. GIRERD, AVOCAT, A NEVERS
+
+ Fontainebleau, 22 aout 1837.
+
+Cher et excellent ami,
+
+J'avais deja appris par la rumeur electorale ton histoire jusqu'a la
+veille du denouement definitif, et j'etais extremement inquiete lorsque
+ta bonne et affectueuse lettre est venue me rassurer. Combien je suis
+touchee, frere, de cette preuve de ton affection, de ce souvenir si
+vif et si complet dans un moment si solennel! Oui, certes, tu pouvais
+compter sur moi pour me devouer aux etres qui te sont chers. Tu pouvais
+compter aussi sur moi pour venger ta memoire de toute calomnieuse
+imputation, comme, a mon heure derniere, je compterai sur toi, si je
+pars avant toi. Tu as bien fait de penser que tu laissais en cette
+triste vie un autre toi-meme, aimant ceux que tu aimes, haissant ceux
+que tu hais.
+
+A present, je suis toute prete a fulminer si quelqu'un ose dire un mot
+contre la verite, en ce qui te concerne. Mais, ni dans les bruits qui me
+sont revenus, ni dans les journaux que j'ai lus, je n'ai rien trouve qui
+fut contraire a la verite des faits; par consequent, rien d'attentatoire
+a ton honneur. Si quelque mensonge imprime te tombait sous la main, tout
+en agissant pour ton compte de la maniere que tu jugerais convenable,
+envoie-moi l'article, et j'y repondrai de bonne encre.
+
+Il n'est pas probable qu'on revienne maintenant sur cette affaire pour
+en denaturer les faits dans quelque sens que ce soit.
+
+Je ne puis que te repeter ce que tu sais, ce dont je te remercie de ne
+pas douter. Je suis a toi de toute mon ame.
+
+Voila Michel elu! Esperons, esperons pour la cause, pour lui aussi. La
+cause a besoin de sa force. Il a besoin, lui, du developpement de sa
+force.--Il ne m'a pas ecrit un mot de sa nomination, bien qu'il l'ait
+annoncee a tout le monde ici.--Je ne m'en plains pas.--Je lui reste
+devouee en tant qu'il m'appellera et qu'il aura besoin de moi.
+
+Oh! que j'ai souffert, dans ma vie, mon pauvre frere! Et toi, es-tu
+un peu calme? En te sentant pres de quitter la vie et en refaisant un
+nouveau bail avec elle, as-tu trouve qu'elle valait plus ou moins que tu
+ne pensais? Dis-moi cela.--Moi, j'ai eu un terrible duel avec moi-meme,
+un combat gigantesque avec mon ideal. J'ai ete bien blessee, bien
+brisee. Je vegete maintenant assez doucement. Je me fais l'effet d'un
+cypres verdoyant sur un cadavre.
+
+Mon Dieu! mon Dieu! que j'ai renfonce de larmes, que j'ai etouffe de
+plaintes, que j'ai renferme de maux! Cela me ferait un bien infini de
+causer avec toi. Quand donc te verrai-je?
+
+Adieu, ami! adieu, frere! Aime-moi, ecris-moi, viens a moi si tu peux,
+crois en moi.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CLXXVI
+
+A M. GUSTAVE PAPET, A ARS (INDRE)
+
+ Fontainebleau, 24 aout 1837.
+
+Cher bon vieux,
+
+J'ai perdu ma pauvre mere! Elle a eu la mort la plus douce et la plus
+calme; sans aucune agonie, sans aucun sentiment de sa fin, et croyant
+s'endormir pour se reveiller un instant apres. Tu sais qu'elle etait
+proprette et coquette. Sa derniere parole a ete: "Arrangez-moi mes
+cheveux."
+
+Pauvre petite femme! fine, intelligente, artiste, genereuse; colere dans
+les petites choses et bonne dans les grandes. Elle m'avait fait bien
+souffrir, et mes plus grands maux me sont venus d'elle. Mais elle les
+avait bien repares dans ces derniers temps, et j'ai eu la satisfaction
+de voir qu'elle comprenait enfin mon caractere et qu'elle me rendait une
+complete justice. J'ai la conscience d'avoir fait pour elle tout ce que
+je devais.
+
+Je puis bien dire que je n'ai plus de famille. Le ciel m'en a dedommagee
+en me donnant des amis tels que personne peut-etre n'a eu le bonheur
+d'en avoir. C'est le seul bonheur reel et complet de ma vie. On pretend
+que j'en ai eu de faux, et d'ingrats. Je pretends, moi, que non;
+car j'ai oublie ceux-la, tant j'ai trouve de consolations et de
+dedommagements chez les autres.
+
+Je suis enchantee d'avoir Maurice. Je suis revenue le trouver a
+Fontainebleau, ou nous sommes caches tete a tete, dans une charmante
+petite auberge ayant vue sur la foret. Nous montons a cheval ou a ane
+tous les jours, nous prenons des bains et nous attrapons des papillons.
+Je ne suis pas fachee qu'il ait un peu de vacances. Quand les fonds
+seront epuises (ce qui ne sera pas bien long), et que j'aurai termine
+mes affaires a Paris, ou je retournerai passer trois jours, nous
+reprendrons la route du pays. Ecris-moi ici. Embrasse ton pere pour
+moi. Et aime toujours ta vieille mere, ta vieille soeur et ton vieux
+camarade. Maurice t'embrasse mille fois.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CLXXVII
+
+A MADAME D'AGOULT, A GENEVE.
+
+ Fontainebleau, 25 aout 1837.
+
+Chere princesse,
+
+Ceci est un mot jete au hasard a la poste. Je suis persuadee qu'il
+ne vous arrivera pas; car une partie de nos lettres se perdent a la
+frontiere. Je recois votre lettre seulement le 25, aujourd'hui, a
+Fontainebleau, ou je suis cachee loin des oisifs et des beaux esprits,
+en tete a tete avec Maurice.
+
+Je vous ai ecrit a Geneve, et j'espere que vous y avez recu ma lettre
+avant de partir pour Milan. Je vous disais que j'avais bien du chagrin:
+ma pauvre mere etait a l'extremite. J'ai passe plusieurs jours a Paris
+pour l'assister a ses derniers moments. Pendant ce temps, j'ai eu une
+fausse alerte, et j'ai envoye Mallefille [1] en poste a Nohant pour
+chercher mon fils, qu'on disait enleve. Pendant que j'allais le recevoir
+a Fontainebleau, ma mere a expire tout doucement et sans la moindre
+souffrance. Le lendemain matin, je l'ai trouvee raide dans son lit, et
+j'ai senti en embrassant son cadavre que ce qu'on dit de la force du
+sang et de la voix de la nature n'est pas un reve, comme je l'avais
+souvent cru dans mes jours de mecontentement.
+
+Me voila revenue a Fontainebleau, ecrasee de fatigue et brisee d'un
+chagrin auquel je ne croyais pas il y a deux mois. Vraiment le coeur est
+une mine inepuisable de souffrances.
+
+Ma pauvre mere n'est plus! Elle repose au soleil, sous de belles fleurs
+ou les papillons voltigent sans songer a la mort. J'ai ete si frappee
+de la gaiete de cette tombe, au cimetiere Montmartre, par un temps
+magnifique, que je me suis demande pourquoi mes larmes y coulaient si
+abondamment. Vraiment, nous ne savons rien de ce mystere. Pourquoi
+pleurer, et comment ne pas pleurer? Toutes ces emotions instinctives,
+qui ont leur cause hors de notre raison et de notre volonte, veulent
+dire quelque chose certainement; mais quoi?
+
+Maurice se plait beaucoup ici. Nous montons a cheval tous les jours et
+nous allons faire des collections de fleurs et de papillons dans les
+deserts de la foret. C'est vraiment un pays adorable, une petite Suisse
+dont les Parisiens ne se doutent pas, et qui a le grand avantage de
+n'attirer personne. Je suis ici tout a fait inconnue, sous un faux nom
+et travaillant a force.
+
+Adieu, chere; prions pour que les chemins de fer prosperent et que nous
+puissions aller faire une invasion a l'_isola Madre_, moyennant huit
+jours de loisir et peu d'argent. Le temps et l'argent! Le temps a cause
+de l'argent, l'argent a cause du temps. Quelles entraves! Et le temps
+d'etre heureux? Et le moyen de l'etre? Ou cela se peche-t-il? Dans le
+lac Majeur?
+
+Ecrivez-moi, mon amie; parlez-moi de vous et aimez-moi comme je vous
+aime.
+
+ [1] Felicien Mallefille, auteur dramatique, plus tard consul de
+ France a Lisbonne.
+
+
+
+
+CLXXVIII
+
+A M. DUTEIL, A PERIGUEUX
+
+ Nohant, 30 septembre 1837.
+
+Mon Boutarin,
+
+Que deviens-tu? Quand reviens-tu? Crois-tu que je puisse vivre sans toi
+longtemps? Illusion, mon aimable ami! Je crie comme un aigle, depuis que
+je suis privee de toi. Que veux-tu que je devienne quand j'ai le spleen
+(et Dieu sait si je l'ai souvent!)? Quand j'ai envie de rire, a qui
+veux-tu que je dise des betises qui soient appreciees?
+
+La race humaine peut-elle jurer, comme moi, dans la colere? peut-elle
+abdiquer, comme moi, jusqu'a la derniere parcelle d'intelligence, dans
+la belle humeur? Toi seul, toi et Rollinat, qui ne faites qu'un pour
+moi, pouvez m'aider a porter ce fardeau de moi-meme, insupportable a moi
+et aux autres. Et Rollinat qui n'est pas la non plus! Il arrive du
+Havre et repart pour Vienne, conduire sa soeur Juliette, qui va etre
+gouvernante je ne sais dans quel pays sarmate autant qu'inconnu. Je
+n'ai pas seulement pu le voir. J'arrive... Devine d'ou? De la frontiere
+d'Espagne!
+
+Ah! il s'est passe bien des choses depuis que nous nous sommes quittes.
+D'abord, je m'en allais voir ma mere, qui etait tres malade, comme tu
+sais. Je la trouve dans un etat deplorable, et, comme elle etait un peu
+econome, livree a une misere volontaire, a cote d'une _tirelire_ pleine
+d'or, je la tire de la, malgre elle. Je la soigne, je l'entoure de tout
+le bien-etre possible; mais il etait trop tard. Elle avait une maladie
+de foie incurable. La pauvre chere femme a ete si bonne et si tendre
+pour moi au moment de mourir, que sa perte m'a cause une douleur tout a
+fait excedant mes previsions.
+
+Pendant qu'elle agonisait, j'apprends que Dudevant part pour Nohant,
+afin de m'enlever Maurice. Je fais atteler en poste mon cabriolet, que
+j'avais amene a Fontainebleau, et j'envoie Mallefille chercher mon fils.
+Dudevant ne parait pas en Berry. C'etait une fausse alerte, une menace
+en l'air. Je me rassure.
+
+Pour reposer Maurice autant que pour surveiller mes affaires a Paris, je
+passais la moitie du temps a Fontainebleau, ou nous etions enfermes
+tete a tete, Maurice et moi, dans une chambre d'auberge, ne cessant de
+travailler que pour faire un tour a cheval dans la foret, et l'autre
+moitie a Paris, ou je ne m'amusais guere. Enfin, le 16, je prenais la
+voiture a Fontainebleau avec Maurice pour revenir a Nohant, lorsque je
+recois une lettre de Marie-Louise[1], qui m'annonce que mon mari est
+venu enlever ma fille de force, malgre les cris dechirants de la petite,
+malgre la resistance de la gouvernante, et l'a emmenee on ne sait ou.
+
+Juge de la colere et de l'inquietude!
+
+Je cours a Paris. Je braque le telegraphe. J'invoque la police. Je fais
+rendre une ordonnance. Je cours chez les ministres, je fais le diable,
+je me mets en regle, et je pars pour Nerac, ou j'arrive un beau matin,
+apres trois jours et trois nuits de chaise de poste, accompagnee de
+Mallefille, d'un domestique et d'un clerc de Genestal. Je tombe chez le
+sous-prefet, le baron Haussmann, beau-frere d'Artaud et, de plus, un
+charmant garcon. Le procureur du roi me donne, en faisant un peu la
+grimace, un requisitoire. L'officier de gendarmerie, plus humain,
+consent a m'accompagner avec son marechal-de-logis et deux adorables
+simples gendarmes. Je demande un huissier pour faire sommation d'ouvrir
+les portes en cas de resistance.
+
+Au moment de partir, une difficulte se presente. Il faudra le maire de
+Pompiey pour cette ouverture des portes. Or ledit maire ne se rendra
+pas a nos reclamations, vu qu'il est ami de Dudevant. Je cajole le
+sous-prefet, et le sous-prefet, attendri, monte dans ma voiture avec
+moi, le lieutenant de gendarmerie, l'huissier, etc., le reste a cheval.
+Juge quelle escorte! quelle sortie de Nerac! quel etonnement! La ville
+et les faubourgs sont sur pied. Deux malheureuses caleches de poste,
+qui se trouvaient par la et s'en allaient tranquillement aux eaux des
+Pyrenees, ont l'air d'etre mes voitures de suite. Quant a moi, je suis
+une princesse espagnole et j'accomplis je ne sais quelle revolution..
+
+De longtemps, Nerac ne verra ses habitants aussi bouleverses, aussi
+abimes dans leurs commentaires, aussi devores d'inquietude et de
+curiosite. Enfin, nous arrivons a Guillery. Mon mari etait deja prevenu;
+deja les apprets de sa fuite etaient faits. Mais on cerne la maison; les
+recors procedent, et Dudevant, devenu doux et poli, amene Solange par
+la main jusqu'au seuil de sa royale demeure, apres m'avoir offert d'y
+entrer: ce que je refuse _gracieusement_. Solange a ete mise dans mes
+mains comme une princesse a la limite des deux Etats. Nous avons echange
+quelques mots agreables, le baron et moi. Il m'a menace de reprendre son
+fils par autorite de justice, et nous nous sommes quittes charmes l'un
+de l'autre. Proces-verbal a ete dresse sur le lieu. Revenus a Nerac,
+nous avons passe la journee a la sous-prefecture, ou l'on a ete charmant
+pour nous.
+
+Le lendemain, la fureur m'a prise d'aller revoir les Pyrenees. J'ai
+renvoye mon escorte et j'ai ete avec Solange jusqu'au Marboree,
+l'extreme frontiere de France. La neige et le brouillard, la pluie et
+les torrents ne nous ont laisse voir qu'a demi le but de notre voyage,
+un des sites les plus sauvages qu'il y ait dans le monde. Nous avons
+fait ce jour-la quinze lieues a cheval, Solange trottant comme un demon,
+narguant la pluie et riant de tout son coeur, au bord des precipices
+epouvantables qui bordent la route. Nature d'aigle! Le quatrieme jour,
+nous etions de retour a Nerac, ou nous avons encore passe un jour. Puis
+nous sommes revenues tout d'un trait a Nohant, ou je ne te trouve pas!
+
+Est-ce que tu ne reviens pas bientot? Et ma chere Agasta, ou est-elle?
+Guerit-elle? Se plait-elle a la Rochelle? En ce cas, qu'elle y reste
+encore et que son plaisir, son bien-etre, sa sante passent avant tout.
+Mais, si elle a envie de revenir, j'en ai parbleu bien plus envie
+qu'elle. Je ne comprends pas Nohant sans Duteil et sans Agasta. C'est la
+Thebaide, c'est la Tartarie, c'est la mort. Toutes mes affaires sont en
+desarroi et mon cerveau en debacle. Si tu avais ete ici, Boutarin! on ne
+m'aurait pas enleve ma fille.
+
+Entre nous soit dit, Marie-Louise et Papet ont seuls montre de
+l'energie, et on les a paralyses en les traitant de fous! Cela m'a porte
+un grand coup de couteau en travers du coeur.
+
+La societe! toujours et partout la societe!
+
+Mon vieux, c'est comme ca. Il n'y a que les vagabonds comme nous qui
+echappent a la gelee.
+
+Maintenant, j'attends Maurice, que j'ai laisse a Paris chez des amis
+surs, et qui arrivera ici demain. Il ne veut pas me quitter. Sa sante
+est toujours chancelante. Toutes ces agitations font beaucoup de mal
+a mon pauvre enfant. Je me ferai couper par morceaux plutot que de le
+lacher.
+
+Mais tout cela m'a laisse un malaise et une inquietude vraiment
+maladive. Je ne dors pas. A tout instant, je me reveille en sursaut,
+croyant entendre mes enfants crier apres moi. Ce n'est pas vivre. Je
+donnerais je ne sais quoi pour que tu fusses la. Il me semble que je
+serais rassuree. Mais ne cede pas a cette faiblesse Ne reviens qu'autant
+que cela etait dans tes vues.
+
+Adieu, vieux Boutarin.
+
+Adieu, chere et trois fois chere Agasta. Je vous aime tous deux plus que
+je ne peux vous le dire.
+
+ [1] Marie-Louise Rollinat, institutrice de Solange.
+
+
+
+
+CLXXIX
+
+A MADAME D'AGOULT, A BELLAGIO, MILAN
+
+ Nohant, 16 octobre 1837.
+
+Chere princesse,
+
+Voila la cinquieme fois que je vous ecris. Il est decide que mes lettres
+ne vous arriveront pas. Peut-etre, a la faveur de celle de Charlotte[1],
+arriverai-je a vous faire _arriver_ celle-ci. Notre excellente
+_consulesse_ vous dit mes aventures; je ne vous parlerai donc pas de
+moi, qui suis tranquillement reinstallee a Nohant, les pieds sur mes
+chenets, attendant le nouvel assaut par lequel il plaira a dame Fortune
+de me tirer de mon repos spleenetique.
+
+Mais vous, chere Marie, vous etes enfin heureuse. La douce Italie vous
+a gueri l'ame et le corps. Vous habitez mon cher lac de Come, sur
+les bords duquel j'ai promene jadis mes pas errants et ma melancolie
+botanique. Je suis parfois tentee de _realiser mes capitaux_
+comme Robert Macaire et d'aller vous trouver; mais, la-bas, je ne
+travaillerais pas, et le galerien est a la chaine. Si Buloz lui permet
+de se promener, c'est _sur parole_, et la parole est le boulet que le
+forcat traine au pied. Et puis, si le coeur est chaud, le climat l'est
+toujours assez; si l'ame est pure, le ciel l'est aussi. Tout prend au
+dehors la couleur de l'etre interieur, et la grande poesie serait de
+transformer la nature en soi, au lieu de chercher a se transformer en
+elle.
+
+Je tombe dans le _Pierre Leroux_, et pour cause. Il etait ici ces jours
+derniers. Charlotte et moi faisions le projet romanesque de lui elever
+ses enfants et de le tirer de la misere a son insu. C'est plus difficile
+que nous ne pensions. Il a une fierte d'autant plus invincible qu'il ne
+l'avoue pas et donne a ses resistances toute sorte de pretextes. Je ne
+sais pas si nous viendrons a bout de lui. Il est toujours le meilleur
+des hommes, et l'un des plus grands. Il a ete voir Beranger a Tours et
+va revenir ensuite je ne sais pour combien de temps.
+
+Il est tres drole, quand il raconte son apparition dans votre salon de
+la rue Laffitte. Il dit:
+
+--J'etais tout crotte, tout honteux. Je me cachais dans un coin. _Cette
+dame_ est venue a moi et m'a parle avec une bonte incroyable. Elle etait
+bien belle!
+
+Alors je lui demande comment vous etiez vetue, si vous etes blonde ou
+brune, grande ou petite, etc. Il repond:
+
+--Je n'en sais rien, je suis tres timide; je ne l'ai pas vue.
+
+--Mais comment savez-vous si elle est belle?
+
+--Je ne sais pas; elle avait un beau bouquet, et j'en ai conclu qu'elle
+devait etre belle et aimable.
+
+Voila bien une raison _philosophique_! qu'en dites-vous?
+
+Adieu, chere et adorable princesse. Embrassez Valaisan pour moi, et
+mettez mon coeur a vos pieds en guise de chanceliere dans vos promenades
+sur le lac.
+
+Cachetez vos lettres avec des pains a cacheter et _sans devise_. La
+police est une institution respectable et sainte, qui veut, qui peut et
+qui doit lire les lettres. Les devises sanscrites lui sont suspectes,
+et, comme elle n'a pas le temps de decacheter avec soin, elle met au
+rebut les lettres qu'elle dechire.
+
+Sainte police, faites votre devoir! La surete des empires repose sur
+vous; recevez mes hommages et l'assurance de mon devouement.
+
+ [1] Madame Charlotte Marliani.
+
+
+
+
+CLXXX
+
+A FRANZ LISZT, A GENES
+
+ Nohant, 28 janvier 1838.
+
+Vous avez pris bien au serieux, chers enfants, quelques paroles
+insignifiantes de ma derniere lettre, que je ne me rappelle meme pas,
+qu'il me serait, par consequent, difficile d'expliquer, et que je
+n'expliquerais sans doute pas mieux, si vous me les remettiez sous les
+yeux. Vous savez que Piffoel n'est pas oblige de savoir ni ce qu'il dit,
+ni ce qu'il a voulu dire. Le condamner a rendre raison de tout ce qu'il
+avance, annonce et decide, serait de la plus haute injustice; car Dieu a
+cree le genre humain pour s'efforcer de trouver un sens aux paroles de
+Piffoel. Il n'a point cree Piffoel pour dire des paroles sensees au
+genre humain.
+
+Mieux que personne, les Fellows devraient savoir que rien de ce que dit
+ou ecrit Piffoel ne prouve quoi que ce soit. Peut-etre que, lorsque
+Piffoel vous ecrivit la derniere fois, l'astre _Costiveness_, cet astre
+funeste, sous l'influence duquel Fellows et Piffoels sont nes, dardait
+sa lumiere sur l'horizon de Piffoel. Peut-etre que Piffoel avait mal au
+foie, que ses pois ne voulaient pas cuire, que Buloz avait mal paye, ou
+que Mallefille avait eu de l'esprit.
+
+Ah! a propos de Mallefille! je voudrais bien savoir pourquoi Mirabella
+semble me rendre responsable des betises qu'il lui ecrit.--Comme si
+j'etais chargee de lire les lettres de Mallefille, de les comprendre, de
+les commenter, de les corriger ou de les approuver! Dieu merci, je ne
+suis pas forcee de donner de l'esprit a ceux qui en manquent. Je n'en ai
+pas trop pour moi-meme, et, si quelqu'un peut en donner a Mallefille
+(a qui cela ne ferait certes pas de mal), c'est la princesse et non le
+docteur Piffoel, qui se creuse vainement la tete pour comprendre quelque
+chose a cet incident bizarre.
+
+Mallefille ecrit une lettre a la princesse; cette lettre est bete,
+ce qui ne m'etonne pas du tout. Croyant que la princesse etait fort
+habituee aux lettres de Mallefille, et ne pretendant nullement les
+_endosser_, je donne _acces_ a ladite lettre dudit Mallefille dans une
+lettre de moi a la princesse. Je n'en prends, pardieu, pas connaissance.
+J'ai assez de lettres betes a lire tous les jours! Si celle de
+Mallefille se trouve encore plus bete ce jour-la que les autres jours,
+il me semble qu'on me doit des remerciements pour l'avoir mise dans la
+mienne et pour avoir epargne a la princesse de payer trente sons pour
+une lettre bete.
+
+Maintenant, je demande, quand on se laisse ecrire par Mallefille, de
+quoi diable on a le droit de se plaindre? Quand on connait Mallefille et
+son style, on doit s'attendre, a tout! Ah! sacredie! il ne me manquerait
+plus que cela, de former Mallefille au style epistolaire! Je sais bien,
+pour mon compte, que je trouverai toujours ses lettres ravissantes, car
+j'espere bien n'en lire jamais une seule. Je l'aime de toute mon ame. Il
+peut me demander la moitie de mon sang; mais qu'il ne me demande jamais
+de lire une de ses lettres. Qu'il mette ma montre au mont-de-piete,
+qu'il me lise un chapitre de Barchou, qu'il danse, qu'il chante, qu'il
+me fasse la cour, tout ce qu'il voudra! mais, pour l'amour de Dieu,
+qu'il ne m'ecrive jamais; car le lire et lui repondre, voila jusqu'ou
+mon amitie ne peut s'elever.
+
+Entre nous, je ne sais pas si Mallefille a ete maussade avec la
+princesse, mais je puis vous dire qu'elle n'a pas d'ami plus sur et
+plus devoue. Je puis lui dire ce qu'elle savait avant moi, c'est qu'il
+n'existe pas d'etre meilleur, plus loyal et plus sincere. Eut-il ecrit
+vingt lettres cent fois plus betes a Marie, elle ferait bien de les lui
+pardonner en faveur de l'affection profonde qu'il lui porte; ce qui vaut
+mieux que le plus beau style.
+
+Ce pauvre garcon est tout etonne de la reponse foudroyante de la
+princesse, et le voila qui s'en prend a moi et me demande pourquoi,
+depuis trois mois qu'il est ici, je ne lui ai pas appris a ecrire. Merci
+bien! C'est assez d'etre obligee de le nourrir, et Dieu sait a quelle
+consommation cela entraine! Nous pourrions bien habiter une ile deserte
+pendant vingt ans; je reponds qu'il en sortirait sans avoir recu de
+moi une seule lecon de redaction. J'aimerais mieux batir une ville,
+j'aimerais mieux apprendre la metaphysique, j'aimerais mieux ecouter
+perorer Schoelcher que d'enseigner une chose que je fais si mal pour mon
+compte et que d'avoir un ecolier doue d'aussi _heureuses_ dispositions.
+
+Laissons Mallefille et sa lettre. Je lui declare bien que jamais je ne
+lui donnerai de place dans les miennes pour lui inserer quoi que ce soit
+de son cru, vers ou prose, francais ou chinois. Revenons a la votre, qui
+est tout a fait bonne et tendre, mon cher Fellow, et qui me donne une
+nouvelle preuve tres inutile, mais tres douce, de votre amitie. Si
+j'avais pu prevoir que ma lettre put vous affliger, j'en aurais bien
+fait ce qu'on devrait faire de toutes celles de Mallefille. En verite,
+vous avez attache trop d'importance a ce projet de vous ecrire moins
+souvent. Etait-ce donc a l'etat de resolution pour l'avenir, ou
+n'etait-ce pas plutot a l'etat d'excuse pour le passe? Je n'en sais
+rien; mais, quoi qu'il en soit et quoi qu'il en ait ete, il suffirait
+que le ralentissement de ma correspondance avec Marie lui causat le
+moindre chagrin ou le moindre regret pour que toute ma paresse fut
+dissipee en un clin d'oeil et pour que je lui ecrivisse tous les jours
+si elle le voulait. Jamais aucune tristesse ne lui viendra de moi par ma
+faute, je l'espere. Si cela arrivait, il faudrait qu'elle fit ce qu'il y
+a toujours de mieux, a faire en pareil cas: s'expliquer pour le present
+et pardonner pour le passe. Voila tout ce que je puis repondre a votre
+lettre, que je ne comprends pas bien, a cause de mon peu de memoire,
+mais qui me touche infiniment, et que je me rejouis bien de savoir
+_fondee sur rien_ de ma part.
+
+Bonsoir, cher ami. J'ai bien de la peine a tenir ma plume. Le malheureux
+Piffoel est afflige d'un rhumatisme dans le bras droit. N'allez pas
+prendre ceci pour une nouvelle excuse de ne pas vous ecrire. Voila le
+degel; j'espere bien que, dans huit jours, je serai guerie.
+
+Je ne vous dis rien de la part de Mallefille; il se tirera des pattes
+blanches de la princesse comme il l'entendra. Pauvre diable! je ne
+voudrais pas etre dans sa peau; j'aimerais mieux etre une carpe dans les
+griffes d'un _beau_ chat.
+
+Les Piffoels vous embrassent.
+
+
+
+
+CLXXXI
+
+A MADAME D'AGOULT, A GENES
+
+ Nohant, mars 1838.
+
+Chere Marie,
+
+Pardonnez-moi ma paresse ou, pour mieux dire, mon travail. Il m'a fallu
+mener de front, pendant deux mois, une espece de chose inavouable que
+vous trouverez dans la _Revue des deux mondes_ et que je vous conseille
+de ne pas lire. Je viens de recevoir la lettre fantastique du maestro,
+et je relis avec remords et reconnaissance les lettres aimables et
+toujours ravissantes de la princesse, restees sans reponse. La princesse
+connait bien mon infirmite et sait y compatir,
+
+Il ne faut pas qu'elle punisse mon silence par le sien et que, faute de
+mes maussades epitres, elle me prive des siennes, qui sont ce qu'il y
+a de plus adorable dans le monde en fait de lettres. Le chatiment ne
+serait pas proportionne a l'offense. Et puis disons encore que
+la princesse m'a vue secouer ma paresse au temps ou je la voyais
+spleenetique, et ou je croyais (c'etait elle qui, par ses gracieusetes,
+me donnait cette presomption) que mon babil pouvait la distraire, la
+consoler et la fortifier. Pour cela, il ne me fallait ni grande sagesse
+ni bel exemple, car je n'aurais su ou prendre l'un et l'autre: il
+suffisait de lui dire ce qu'elle etait, de la faire connaitre a
+elle-meme, de lui montrer tous les tresors qu'elle renfermait en elle et
+qu'elle niait en elle-meme. Dans ce temps-la, je lui ecrivais que je
+ne me sentirais plus appelee a lui ecrire desormais; car il me semble
+qu'elle est calme, heureuse et forte. Pour parler comme mon ami Pierre
+Leroux, je dirai: _Ma mission est remplie_. Elle revendrait de la
+philosophie et du courage, voire de la gaiete, au sublime docteur
+Piffoel lui-meme.
+
+Merci donc, mille fois merci, mes chers et bons enfants, des bonnes
+choses que vous me dites de vous-memes. Je vous remercie de vous aimer
+comme vous le faites. Je vous remercie d'etre heureux, et je vous
+remercie de me le dire. Vous savez que, de tous les biens que vous me
+souhaitez sans cesse, celui-la est le plus grand que vous puissiez me
+faire.--Il est bien possible que j'aille vous rejoindre quelque jour
+en Italie. Cependant ce voyage, que j'avais arrange pour le printemps
+prochain, me parait moins certain maintenant quant a la date. Mon proces
+avec mes editeurs, que je voudrais terminer auparavant, est porte au
+role pour le mois de juillet ou d'aout. Si je suis forcee de m'en
+occuper, je ne pourrai passer les monts qu'en automne. Une fois en
+Italie, j'y veux rester au moins deux ans pour les etudes de Maurice,
+qui s'adonne definitivement a la peinture et qui aura besoin de
+sejourner a Rome.
+
+En attendant, il travaille ici avec le frere de Mercier[1], qui est
+un assez laborieux maitre de dessin et ne manquant pas de talent.
+Mallefille, qui a la bonte de donner des lecons d'histoire et de
+philosophie au susdit mioche, se tire tres bien de son preceptorat
+provisoire. Maurice s'est assez fortifie. Il a un petit cheval tres
+comique et fait des _lancers_ epouvantables avec Mallefille, qui est
+devenu un assez bon ecuyer, domptant _Bignat_, lequel _Bignat_ je ne
+monte plus, parce qu'il est devenu terrible. Il a double de volume,
+de force et d'ardeur depuis qu'il n'a plus le bonheur de porter
+la princesse. La douleur de son depart l'a jete dans une telle
+exasperation, qu'il desarconne tous ses cavaliers.
+
+A propos de _Bignat_, j'ai fait a Mallefille, de votre part, les plus
+serieux reproches. Il s'accuse grandement et vous ecrira demain. Par ces
+details, vous pourrez voir, chers Fellows, que mon interieur n'a rien
+de bien interessant a offrir a votre attention. Il est paisible et
+laborieux. J'entasse romans sur nouvelles et Buloz sur Bonnaire;
+Mallefille entasse drames sur romans, Pelion sur Ossa; Mercier, tableaux
+sur tableaux; Tempete[2], betises sur betises; Maurice, caricatures sur
+caricatures, et Solange, cuisses de poulet sur fausses notes. Voila la
+vie heroique et fantastique qu'on mene a Nohant.
+
+Nous n'avons ni _lago di Como_, ni Barchou, ni jeunes filles chantant la
+_polenta_, ni sublimes accords du maestro, ni cathedrale de Milan, ni
+princesse, ni deesse; mais nous avons la meche de Rollinat, les refrains
+rococo de Boutarin[3], le nez du Gaulois[4], les sabots du Malgache[5],
+le souvenir de Lasnier, les lettres de maitre Emmanuel[6], l'avocat, et
+la barbe de Mallefille, qui a sept pieds de long. Tout cela fait une
+jolie constellation.
+
+ [1] Mercier, statuaire, l'auteur du medaillon de George Sand.
+ [2] Mademoiselle Rollinat.
+ [3] Duteil.
+ [4] Fleury.
+ [5] J. Neraud.
+ [6] Arago.
+
+
+
+
+CLXXXII
+
+AU MAJOR ADOLPHE PICTET, A GENEVE
+
+ Paris, octobre 1838.
+
+Cher major,
+
+Votre conte[1] est un petit chef-d'oeuvre. Je ne sais pas si c'est parce
+que nulle part je ne me suis sentie aussi finement tancee et aussi
+affectueusement comprise; mais nulle part il ne me semble avoir ete
+jugee avec tant de sagesse et louee avec tant de charme.
+
+Hoffmann n'aurait pas desavoue la partie poetique de ce conte, et, quant
+a la partie philosophique, il ne se fut jamais eleve si haut avec tant
+de clarte et de veritable eloquence. Je vous jure que jamais rien ne m'a
+fait plaisir dans ma vie en fait de louanges. Cela tenait non point a
+ma modestie (car je viens de decouvrir, grace a vous, que j'en manque
+beaucoup), mais aux eloges recus, toujours ou grossierement boursoufles
+ou abominablement stupides. Pour la premiere fois je respire cet encens
+auquel les dieux memes, dit-on, ne sont pas insensibles.
+
+Je crois a ce qu'il y a de bon en moi, parce que vous me le montrez,
+pour ainsi dire, paternellement, et, quant a ce qu'il y a d'absurde,
+j'en suis amusee et rejouie au dernier point, parce que, la, je vois
+ce que j'ai tant cherche en vain dans ce monde: la bienveillance, la
+justice, la raison et la bonte se donnant la main.
+
+Croyez, cher major, que je n'etais pas par nature aussi folle que je le
+suis devenue par reaction. Si j'eusse eu, dans ma jeunesse, des amis
+eclaires et tendres a la fois, j'eusse fait quelque chose de bon; mais
+je n'ai trouve que des fous ou des insensibles et, naturellement, j'ai
+prefere les premiers. Je sais qu'a ma place vous en eussiez fait autant,
+a supposer que vous eussiez pu jamais, meme le jour de votre naissance,
+avoir autant d'ignorance et de credulite que j'en avais a vingt-cinq
+ans!
+
+Les reflexions philosophiques qui terminent l'action de votre conte
+m'ont vivement frappee. La cinquieme, la neuvieme, la dix-neuvieme, la
+vingt-cinquieme, la vingt-neuvieme et la derniere me sont restees et me
+resteront dans l'esprit comme, dans mon enfance, certains versets de la
+Bible ou certaines maximes des vieux sages. Elles me plaisent d'autant
+plus qu'elles m'arrivent dans un moment ou je suis plus disposee a les
+entendre: je suis un peu plus vieille qu'il y a deux ans, et je
+crois que je suis en voie de me reconcilier, ou _de vouloir bien me
+reconcilier avec mes contraires_.
+
+Je ne crois pas que la nature de mon esprit me porte jamais a mordre
+assez a la philosophie pour prendre une initiative quelconque. Mais
+peut-etre arriverai-je a comprendre plusieurs choses que je ne savais
+pas. Pourvu que je ne sois pas obligee de travailler, je consens a faire
+tous les progres imaginables. Il me manquera toujours le chalumeau de
+l'analyse; mais, si, au lieu de dissoudre mon cristal, le chalumeau
+veut bien diriger sa flamme de maniere a l'eclairer, le cristal pourra
+reflechir cette lumiere-la, tout comme une autre.
+
+Malheureusement, ceci ne sert de rien hors du monde intellectuel, et
+la fatalite des bosses fait que la montagne de l'imagination, dominant
+toujours par son _anteriorite d'occupation_ les petites collines que le
+raisonnement essaye d'elever alentour, je risque fort de n'acquerir de
+bon sens pratique que la dose necessaire pour voir que je n'ai pas le
+sens commun; mais n'est-ce pas deja quelque chose?
+
+Quand cela ne servirait qu'a me preserver de la morgue qui desseche
+le coeur de mes confreres les poetes et a comprendre les amicales
+remontrances des esprits genereux! Ce serait un grand bonheur deja, ce
+serait un sens de plus et un tourment de moins. Je me pique d'etre peu
+tourmentee par la vanite, et je me flatte aussi de n'avoir pas un coeur
+de cristal et des amis de _carton_. Vous ne le croyez pas non plus,
+n'est-ce pas, cher major? et votre chalumeau ne vous a jamais montre en
+moi aucune affectation de sentiments? Ce que j'admire, c'est que vous
+connaissiez tout ce que je connais, tandis que, moi, je ne pourrai
+jamais qu'entrevoir ce que vous voyez clairement.
+
+La pensee est donc bien superieure au sentiment puisqu'elle le possede
+et n'en est pas possedee? C'est beau! mais je me console d'etre a
+distance; car, de la sphere ou je suis, je contemple votre etoile et
+j'en reve des merveilles sans y apercevoir aucune tache. Vous qui, avec
+la lunette, y entrez comme chez vous, vous y voyez peut-etre des ravins,
+des precipices et des volcans qui vous la gatent quelquefois ou du moins
+qui vous y rendent le trajet difficile. C'est comme pour la musique: je
+crois y trouver des jouissances infinies, que le travail de la science
+emousserait beaucoup, si j'etais musicienne.
+
+Adieu, bon major; je vous _recrirai_ a propos de tout cela; car
+j'ai encore beaucoup a vous dire de _moi_; et, puisque vous etes si
+bienveillant, je ne finirai pas _Leila_[2] sans vous demander beaucoup
+de choses. Je ne sais pas si mon ecriture est lisible, meme pour un
+homme habitue au sanscrit.
+
+Adieu et merci mille fois. Vous seriez bien aimable de me donner de vos
+nouvelles ici, rue Grange-Bateliere, 7. J'y serai encore une quinzaine
+et il est possible, probable meme, que nous allions passer l'ete en
+Suisse. La sante de mon fils est meilleure; mais les medecins lui
+ordonnent un climat frais en ete et chaud en hiver. Nous serons donc
+bientot a Geneve et ensuite a Naples. Dites-moi dans quelle partie,
+bien sauvage et bien pittoresque de vos montagnes, je pourrais aller
+travailler; je voudrais un climat modere pour Maurice, et pour moi des
+paysans parlant francais. Les environs de Geneve ne me paraissent pas
+assez _energiques_ comme paysage, et je voudrais fuir les _Anglais_, les
+buveurs d'eaux, les touristes, etc., etc.
+
+--Je voudrais encore vivre a bon marche, car j'ai gagne deux proces et
+je suis ruinee.
+
+Votre livre m'a ete apporte par un inconnu que je n'ai pas recu: j'etais
+au lit avec mon rhume et ma fievre, ni plus ni moins que la princesse
+Uranie. Je ne sais si c'etait un simple messager ou un de vos amis; je
+l'ai fait prier de repasser et n'en ai plus entendu parler.
+
+Tout a vous.
+
+ [1] _Une Course a Chamonnix_, par le major Pictet.
+ [2] Il s'agit de la nouvelle edition de _Lelia_, augmentee d'un volume
+ publie en 1839.
+
+
+
+
+CLXXXIII
+
+A M. JULES BOUCOIRAN. A NIMES
+
+ Lyon, 23 octobre 1838.
+
+Cher Boucoiran,
+
+Je serai a Nimes le 25 au soir ou le 26 au matin. Ne vous occupez pas de
+me faire arriver (je ne sais si je quitterai le bateau a Beaucaire ou a
+Avignon, cela dependra des heures), mais occupez-vous, des a present; de
+me faire repartir. Il faut que je sois a Perpignan _le_ 29 _au soir_
+ou _le_ 30 _au matin_. Retenez-moi donc a la diligence trois places de
+coupe et une d'interieur. Prevenez l'administration que j'ai beaucoup de
+bagages; que je ne veux rien laisser en arriere; que je ne pars pas
+sans mon bagage complet, compose de trois malles et cinq ou six autres
+paquets peu considerables. Si _toutes_ ces conditions ne peuvent etre
+remplies par la diligence de maniere a me faire arriver a Perpignan _le_
+29 _au soir_ ou _le_ 30 _au matin_, il faut, mon enfant, que vous me
+procuriez une voiture de louage, et je prendrai la poste. Il faudrait
+aussi me trouver un moyen de renvoyer cette voiture sans payer autant
+pour le retour que pour le voyage.
+
+Afin d'aplanir les difficultes de tout cela, faites un peu valoir
+les _hautes protections_ dont je suis munie, passeport du ministere,
+dispense des douanes, lettres pour tous les consuls, mes relations
+avec M. Mole, avec M. Conte[1], etc., etc. Enfin, faire mousser mon
+_importance_, qui est, du reste, bien etablie par les papiers dont je
+suis munie. En province, les protections sieent bien aux pauvres diables
+de voyageurs. Elles aplanissent les obstacles et donnent zele et
+confiance aux administrations.
+
+Je suis bien fachee, cher enfant, de vous donner ces embarras, bien
+fachee surtout de ne pas rester plus longtemps avec vous; mes affaires
+m'ont tenue esclave du jour de depart de Paris, et maintenant j'ai pris
+rendez-vous a Perpignan avec Mendizabal, ministre d'Espagne, qui m'est
+tout a fait indispensable pour m'installer en Espagne. Ainsi, je compte
+sur vous pour me faire arriver a temps. S'il faut passer une nuit en
+diligence, Maurice s'y resignera; car ce sera la seule du voyage, et
+nous allons tres doucement jusque chez vous. Nous voici a Lyon sans
+aucune fatigue. Nous en repartons apres-demain 25.
+
+Adieu et a bientot, cher ami. Nous vous embrassons tendrement.
+
+GEORGE.
+
+ [1] Directeur general des postes.
+
+
+
+
+CLXXXIV
+
+A MADAME MARLIANI, A PARIS
+
+ Perpignan, novembre 1838.
+
+Chere bonne,
+
+Je quitte la France dans deux heures. Je vous ecris du bord de la mer la
+plus bleue, la plus pure, la plus unie; on dirait d'une mer de Grece, ou
+d'un lac de Suisse par le plus beau jour. Nous nous portons bien _tous_.
+
+Chopin est arrive hier soir a Perpignan, frais comme une rose, et rose
+comme un navet; bien portant d'ailleurs, ayant supporte heroiquement ses
+quatre nuits de malle-poste. Quant a nous, nous avons voyage lentement,
+paisiblement, et entoures, a toutes les stations, de nos amis, qui nous
+ont combles de soins.
+
+M. Ferraris, sur la recommandation de Manoel[1], a ete tres aimable
+pour moi, et m'a paru etre un excellent homme, absolument dans la meme
+position que Manoel. Repousse a Venise et a Trieste par le gouvernement
+autrichien, il attend sa destitution philosophiquement; car, a
+Perpignan, il s'ennuie a avaler sa langue. Il a garde un tres doux
+souvenir a votre mari, et a appris de moi avec joie qu'il est heureux
+dans son menage et amoureux de sa femme.
+
+Vous avez du recevoir de mes nouvelles de Nimes et un panier de raisins.
+Je n'ai rien recu de vous, et je serais inquiete si je n'avais de vos
+nouvelles par Chopin.
+
+Notre navigation s'annonce _sous les plus heureux auspices,_ comme on
+dit: le ciel est superbe, nous avons chaud, et nous voudrions, pour etre
+tout a fait contents de notre voyage, que vous fussiez avec nous.
+
+Adieu, chere; mille tendresses a Marliani, poignees de main bien
+affectueuses a Enrico.
+
+Rappelez-moi a tous nos bons amis et donnez-leur de mes nouvelles. Je
+passerai huit jours a Barcelone. Dites a Valdemosa que je voyage avec
+son ami, qui est un charmant garcon.
+
+Adieu, chere amie; adieu. Aimez-moi comme je vous aime, du fond de
+l'ame, et notre cher Manoel aussi.
+
+GEORGE.
+
+Ecrivez-moi, sous le couvert de _senor Francisco Riotord, junto a
+San-Francisco, En Palma de Mallorca_.
+
+ [1] M. Marliani.
+
+
+
+
+CLXXXV
+
+A LA MEME
+
+ Palma de Mallorca, 14 novembre 1838.
+
+Chere amie,
+
+Je vous ecris en courant; je quitte la ville et vais m'installer a la
+campagne: j'ai une jolie maison meublee, avec jardin et site magnifique,
+pour cinquante francs par mois. De plus, j'ai, a deux lieues de la, une
+cellule, c'est-a-dire trois pieces et un jardin plein d'oranges et de
+citrons, pour trente-cinq francs _par an,_ dans la grande chartreuse de
+Valdemosa!
+
+Valdemosa bipede vous expliquera ce que c'est que Valdemosa chartreuse;
+ce serait trop long a vous decrire.
+
+C'est la poesie, c'est la solitude, c'est tout ce qu'il y a de plus
+artiste, de plus _chique_ sous le ciel; et quel ciel! quel pays! nous
+sommes dans le ravissement.
+
+Nous avons eu un peu de peine a nous installer, et je ne conseillerais a
+personne de le tenter dans ce pays-ci, a moins de s'y faire annoncer six
+mois d'avance. Nous avons ete favorises par un concours de circonstances
+uniques. Si une famille venait apres nous, je crois qu'elle ne
+trouverait rien a habiter; car, ici, on ne loue rien, on ne prete rien,
+on ne vend rien. Il faut tout commander, et tout se fait lentement. Si
+l'on veut se permettre le luxe exorbitant d'un pot de chambre, il faut
+ecrire a Barcelone.
+
+Valdemosa, en nous parlant des facilites et du bien-etre de son pays,
+nous a horriblement _blagues_. Mais le pays, la nature, les arbres, le
+ciel, la mer, les monuments depassent tous mes reves: c'est la terre
+promise, et, comme nous avons reussi a nous caser assez bien, nous
+sommes enchantes.
+
+Enfin notre voyage a ete le plus heureux et le plus agreable du monde,
+et, comme je l'avais calcule avec Manoel, je n'ai pas depense quinze
+cents francs depuis mon depart de Paris jusqu'ici. Les gens de ce pays
+sont excellents et tres ennuyeux. Cependant, le beau-frere et la soeur
+de Valdemosa sont charmants, et le consul de France est un excellent
+garcon qui s'est mis en quatre pour nous.
+
+Adieu, chere; je vous ecrirai plus longuement une autre fois.
+Aujourd'hui, je suis ecrasee par le tintamarre de mon installation a la
+campagne.
+
+Je vous aime tous deux et vous embrasse de toute mon ame; Adieu encore,
+ecrivez-moi.
+
+
+
+
+CLXXXVI
+
+A LA MEME
+
+ Palma de Mallorca, 14 decembre 1838.
+
+Chere amie,
+
+Vous devez me trouver bien paresseuse. Moi, je me plaindrais aussi de la
+rarete de vos lettres, si je ne savais comment vont les choses ici. Vous
+ne vous en doutez guere, vous autres! Ce bon Manoel, qui se figurait
+qu'en sept jours on pouvait correspondre avec Paris!
+
+D'abord, sachez que le bateau a vapeur de Palma a Barcelone a pour
+principal objet le commerce des cochons. Les passagers sont en seconde
+ligne. Le courrier ne compte pas. Qu'importe aux Mayorquins les
+nouvelles de la politique ou des beaux-arts? le cochon est la grande,
+la seule affaire de leur vie. Le paquebot est cense partir toutes les
+semaines; mais il ne part en realite que quand le temps est parfaitement
+serein et la mer unie comme une glace. Le plus leger coup de vent le
+fait rentrer au port, meme lorsqu'on est a moitie route. Pourquoi? Ce
+n'est pas que le bateau ne soit bon et la navigation sure. C'est que le
+cochon a l'estomac delicat, il craint le mal de mer. Or, si un cochon
+meurt en route, l'equipage est en deuil, et donne au diable journaux,
+passagers, lettres, paquets et le reste. Voila donc plus de quinze jours
+que le bateau est dans le port; peut-etre partira-t-il demain! voila
+vingt-cinq jours et plus que _Spiridion_ voyage; mais j'ignore si Buloz
+l'a recu. J'ignore s'il le recevra.
+
+Il y a encore d'autres raisons de retard que je ne vous dis pas, parce
+que toute reflexion sur la poste et les affaires du pays sont au moins
+inutiles. Vous pouvez les pressentir et les dire a Buloz. Je vous prie
+meme de lui faire parler a ce sujet; car il doit etre dans les transes,
+dans la terreur, dans le desespoir! _Spiridion_ doit etre interrompu
+depuis un siecle; a cela je ne puis rien. J'ai peste contre le pays,
+contre le temps, contre la coutume, contre les cochons. J'ai un peu
+peste contre ce cher Manoel, qui m'a depeint ce pays comme si libre, si
+abordable, si hospitalier. Mais a quoi bon les plaintes et les murmures
+contre les ennemis naturels et inevitables de la vie? Ici, c'est une
+chose; la, une autre; partout, il y a a souffrir.
+
+Ce qu'il y a de vraiment beau ici, c'est le pays, le ciel, les
+montagnes, la bonne sante de Maurice, et le _radoucissement_ de Solange.
+Le bon Chopin n'est pas aussi brillant de sante. Son piano lui manque
+beaucoup. Nous en avons enfin recu des nouvelles aujourd'hui. Il est
+parti de Marseille, et nous l'aurons peut-etre dans une quinzaine de
+jours. Mon Dieu, que la vie physique est rude, difficile et miserable
+ici! c'est au dela de ce qu'on peut imaginer.
+
+J'ai, par un coup du sort, trouve a acheter un mobilier propre, charmant
+pour le pays, mais dont un paysan de chez nous ne voudrait pas. Il a
+fallu se donner des peines inouies pour avoir un poele, du bois, du
+linge, que sais-je? depuis un mois, que je me crois installee, je suis
+toujours a la veille de l'etre. Ici, une charrette met cinq heures
+pour faire trois lieues; jugez du reste! Il faut deux, mois pour
+confectionner une paire de pincettes. Il n'y a pas d'exageration dans ce
+que je vous dis. Devinez, sur ce pays, tout ce que je ne vous dis pas!
+Moi, je m'en moque; mais j'en ai un peu souffert, dans la crainte de
+voir mes enfants en souffrir beaucoup.
+
+Heureusement mon ambulance va bien. Demain, nous partons pour la
+chartreuse de Valdemosa, la plus poetique residence de la terre. Nous y
+passerons l'hiver, qui commence a peine et qui va bientot finir. Voila
+le seul bonheur de cette contree. Je n'ai de ma vie rencontre une nature
+aussi delicieuse que celle de Mayorque.
+
+Dites a Valdemosa que je n'ai pas pu voir beaucoup sa famille, car j'ai
+passe tout le temps a la campagne; mais, depuis cinq ou six jours, je
+suis revenue a Palma, ou j'ai revu sa mere, sa soeur et son beau-frere.
+Ils sont charmants pour nous. Son beau-frere est tres bien et plus
+distingue que le pays ne le comporte. Sa soeur est tres gentille et
+chante a ravir. Dites aussi a M. Remisa que je le remercie beaucoup
+de m'avoir recommandee a M. Nunez, homme excellent, tout a fait
+_simpatico_. Veuillez le prevenir que, selon sa permission, j'ai pris,
+chez _Canut y Mugnerat_, trois mille francs payables a vue dans trente
+jours sur lui Remisa, a Paris.
+
+Les gens du pays sont, en general, tres gracieux, tres obligeants; mais
+tout cela en paroles. On m'a fait signer cette traite dans des termes un
+peu serres, comme vous voyez, tout en me disant de prendre dix ans si je
+voulais, pour payer. Je ne comptais pas etre obligee de depenser tout
+d'un coup mille ecus pour monter un menage a Mallorca (menage qu'on
+aurait en France pour mille francs). Je voulais envoyer a Buloz beaucoup
+de manuscrit; mais, d'une part, accablee de tant d'ennuis materiels,
+je n'ai pu faire grand-chose; et, de l'autre, la lenteur et le peu de
+surete des communications font que Buloz n'est peut-etre pas encore
+nanti. Vous connaissez Buloz: "Pas de manuscrit, pas de Suisse." Je vois
+donc M. Remisa m'avancant trois mille francs pour deux ou trois mois,
+et, quoique ce soit pour lui une misere, pour moi c'est une petite
+souffrance. Mon hotel de _Narbonne_ ne rapporte rien encore, et je ne
+sais ou en sont mes fermages de Nohant. Dites-moi si je puis, sans
+indiscretion, accepter le credit de M. Remisa dans ces termes; sinon,
+veuillez mettre mon avoue en campagne, afin qu'il me trouve de quoi
+rembourser au plus tot.
+
+J'ecrirai a Leroux, de la chartreuse, a tete reposee. Si vous saviez ce
+que j'ai a faire! Je fais presque la cuisine. Ici, autre agrement, on ne
+peut se faire servir. Le domestique est une brute: devot, paresseux et
+gourmand; un veritable fils de moine (je crois qu'ils le sont tous). Il
+en faudrait dix pour faire l'ouvrage que vous fait voire brave Marie.
+Heureusement, la femme de chambre que j'ai amenee de Paris est tres
+devouee et se resigne a faire de gros ouvrages; mais elle n'est pas
+forte, et il faut que je l'aide. En outre, tout coute tres cher, et la
+nourriture est difficile quand l'estomac ne supporte ni l'huile rance,
+ni la graisse de porc. Je commence a m'y faire; mais Chopin est malade
+toutes les fois que nous ne lui preparons pas nous-memes ses aliments.
+Enfin, notre voyage ici est, sous beaucoup de rapports, un _fiasco_
+epouvantable.
+
+Mais nous y sommes. Nous ne pourrions en sortir sans nous exposer a la
+mauvaise saison et sans faire coup sur coup de nouvelles depenses. Et
+puis j'ai mis beaucoup de courage et de perseverance a me caser ici.
+Si la Providence ne me maltraite pas trop, il est a croire que le plus
+difficile est fait et que nous allons recueillir le fruit de nos peines.
+Le printemps sera delicieux, Maurice recouvrera une belle sante; il se
+flatte d'avoir un jour des mollets; moi, je travaillerai et j'instruirai
+mes enfants, dont heureusement les lecons, jusqu'ici, n'ont pas trop
+souffert. Ils sont tres studieux avec moi. Solange est presque toujours
+charmante depuis qu'elle a eu le mal de mer; Maurice pretend qu'elle a
+rendu tout son venin.
+
+Nous sommes si differents de la plupart des gens et des choses qui nous
+entourent, que nous nous faisons l'effet d'une pauvre colonie emigree
+qui dispute son existence a une race malveillante ou stupide. Nos liens
+de famille en sont plus etroitement serres, et nous nous pressons les
+uns contre les autres avec plus d'affection et de bonheur intime. De
+quoi peut-on se plaindre quand le coeur vit? Nous en sentons plus
+vivement aussi les bonnes et cheres amities absentes. Combien votre
+douce intimite et votre coin de feu fraternel nous semblent precieux de
+loin! autant que de pres, et c'est tout dire.
+
+Adieu, bien chere amie; embrassez pour moi votre bon Manoel, et dites a
+nos braves amis tout ce qu'il y a de plus tendre.
+
+
+
+
+CLXXXVII
+
+A LA MEME
+
+ Valdemosa, 15 janvier 1839.
+
+Chere amie,
+
+Meme silence de vous, ou meme impossibilite de recevoir de vos
+nouvelles. Je vous adresse la derniere partie de _Spiridion_ par la
+famille Flayner, qui est, je crois, la voie la plus sure. Ayez la bonte
+de le faire passer tout de suite a Buloz et de vous faire rembourser le
+port, qui ne sera pas mince et qui regarde le cher editeur.
+
+Nous habitons la chartreuse de Valdemosa, endroit vraiment sublime, et
+que j'ai a peine le temps d'admirer, tant j'ai d'occupations avec mes
+enfants, leurs lecons, et mon travail.
+
+Il fait ici des pluies dont on n'a pas idee ailleurs: c'est un deluge
+effroyable! l'air en est si relache, si mou, qu'on ne peut se trainer;
+on est reellement malade. Heureusement Maurice se porte a ravir; son
+temperament ne craint que la gelee, chose inconnue ici. Mais le petit
+Chopin est bien accable et tousse toujours beaucoup. J'attends pour lui
+avec impatience le retour du beau temps; qui ne peut tarder. Son piano
+est enfin arrive a Palma; mais il est dans les griffes de la Douane,
+qui demande cinq a six cents francs de droits d'entree et qui se montre
+intraitable.
+
+Ah! comme Marliani connaissait peu l'Espagne quand il me disait que
+les douanes n'etaient rien! Elles sont execrables, au contraire. Pour
+connaitre l'Espagne, il faudrait y aller tous les matins. Ce qu'on y
+voyait hier n'est pas ce qu'on y voit aujourd'hui, et Dieu sait ce qu'on
+y verra demain! Je vous avoue que je ne me faisais pas une idee de
+cette desorganisation de l'esprit humain; c'est un spectacle vraiment
+affligeant.
+
+Heureusement, comme je vous le dis, chere, je n'ai pas le temps d'y
+penser: je suis plongee avec Maurice dans Thucydide et compagnie; avec
+Solange, dans le regime indirect et l'accord du participe. Chopin joue
+d'un pauvre piano mayorquin qui me rappelle celui de Bouffe dans _Pauvre
+Jacques_. Ma nuit se passe, comme toujours, a gribouiller. Quand je leve
+le nez, c'est pour apercevoir, a travers la lucarne de ma cellule, la
+lune qui brille au milieu de la pluie sur les orangers, et je n'en pense
+pas plus long qu'elle.
+
+Adieu, chere bonne; je suis heureuse, quand meme la pluie, quand meme
+l'Espagne, quand meme le travail, mais non pas quand meme votre absence.
+
+J'embrasse votre Manoel. Amities a M. de Bonne-chose, que j'aime, comme
+vous savez, de tout mon coeur, et mille benedictions au cher Enrico.
+
+Parlez-moi de tous nos amis; je n'ai de nouvelles de personne, sauf de
+Grzymala.
+
+
+
+
+CLXXXVIII
+
+A M. DUTEIL, A LA CHATRE
+
+ De la chartreuse de Valdemosa,
+ trois lieues de Palma, ile Majorque,
+ 20 janvier 1839.
+
+
+Cher Boutarin,
+
+Tu ne m'ecris donc pas?
+
+Peut-etre m'ecris-tu et que je ne recois rien; car j'ai l'agrement, ici,
+de voir la moitie de ma correspondance aller je ne sais ou!
+
+Je suis veritablement au bout du monde, quoiqu'a deux jours de mer de
+la France. Les temps sont si variables autour de notre ile, et la
+civilisation, qui fait les prompts rapports, est si arrieree autour de
+Palma et dans toute l'Espagne, qu'il me faut deux mois pour avoir des
+reponses a mes lettres.
+
+Ce n'est pas le seul inconvenient du pays. Il en a d'innombrables, et
+pourtant c'est le plus beau des pays. Le climat est delicieux. A l'heure
+ou je t'ecris, Maurice jardine en manches de chemise, et Solange, assise
+par terre sous un oranger couvert de fruits, etudie sa lecon d'un
+air grave. Nous avons, des roses en buissons et nous entrons dans le
+printemps. Notre hiver a dure six semaines, non froid, mais pluvieux
+a nous epouvanter. C'est un deluge! La pluie deracine les montagnes;
+toutes les eaux de la montagne se lancent dans la plaine; les chemins
+deviennent des torrents. Nous nous y sommes trouves pris, Maurice et
+moi. Nous avions ete a Palma par un temps superbe. Quand nous sommes
+revenus le soir, plus de champs, plus de chemins, plus que des arbres
+pour indiquer a peu pres ou il fallait aller. J'ai ete veritablement
+fort effrayee, d'autant plus que le cheval nous a refuse service, et
+qu'il nous a fallu passer la montagne a pied, la nuit, avec des torrents
+a travers les jambes. Maurice est brave comme un Cesar. Au milieu du
+chemin, faisant contre fortune bon coeur, nous nous sommes mis a dire
+des betises. Nous faisions semblant de pleurer, et nous disions: "J'veux
+m'en aller _cheux nous, dans noute pays de la Chatre, l'ous'qu'y a pas
+de tout ca! _"
+
+Nous sommes installes depuis un mois seulement et nous avons eu toutes
+les peines du monde. Le naturel du pays est le type de la mefiance, de
+l'inhospitalite, de la mauvaise grace et de l'egoisme. De plus, ils
+sont menteurs, voleurs, devots comme au moyen age. Ils font benir leurs
+betes, tout comme si c'etaient des chretiens. Ils ont la fete des
+mulets, des chevaux, des anes, des chevres et des cochons. Ce sont de
+vrais animaux eux-memes, puants, grossiers et poltrons; avec cela,
+superbes, tres bien costumes, jouant de la guitare et dansant le
+fandango. La classe _monsieur_ est charmante. C'est le genre
+_Adolphe_. L'industriel tient le milieu entre Peigne-de-buis et
+Robin-Magnifique[1]. Le proletaire est un compose de Bonjean et du pere
+Janvier[2]. Si Chabin[3] venait ici, il ferait un ravage de coeurs et
+serait capable de passer pour un aigle.
+
+Moi, je passe pour vouee au diable, parce que je ne vais pas a la messe,
+ni au bal, et que je vis seule au fond de ma montagne; enseignant a mes
+enfants _la clef des participes_ et autres gracieusetes. Au reste, nous
+sommes bien admirablement loges. Nous avons pris une cellule dans une
+grande chartreuse, ruinee a moitie, mais tres commode et bien distribuee
+dans la partie que nous habitons. Nous sommes plantes entre ciel et
+terre. Les nuages traversent notre jardin sans se gener et les aigles
+nous braillent sur la tete. De chaque cote de l'horizon, nous voyons la
+mer. En face une plaine de quinze a vingt lieues; laquelle plaine nous
+apercevons au bout d'un defile de montagnes d'une lieue de profondeur.
+C'est un site peut-etre unique en Europe. Je suis si occupee, que j'ai
+a peine le temps d'en jouir. Tous les jours, je fais travailler mes
+enfants pendant six ou sept heures; et, selon ma coutume, je passe la
+moitie de la nuit a travailler pour mon compte.
+
+Maurice se porte comme le pont Neuf. Il est fort, gras, rose, ingambe.
+Il pioche le jardin et l'histoire avec autant d'aisance l'un que
+l'autre. Mais, mon Dieu! pendant que je me rejouis a te parler de nous
+et a te dire des betises; n'es-tu pas dans le chagrin? Vous etes dans
+l'hiver jusqu'au cou, vous autres! Ma pauvre Agasta n'est-elle pas
+malade? Dieu veuille que ma lettre vous trouve tous bien portants et
+disposes a rire!
+
+Quand je songe combien j'aurais voulu decider Agasta a venir avec moi
+ici, je vois que, d'une part, j'aurais bien fait de reussir a cause du
+climat; mais, de l'autre, il y aurait eu bien des inconvenients. La vie
+est dure et difficile. On ne se figure pas ce que l'absence d'industrie
+met d'embarras et de privations dans les choses les plus simples. Nous
+avons ete au moment de coucher dans la rue. Ensuite, l'article medecin
+est soigne! Ceux de Moliere sont des Hippocrates en comparaison de
+ceux-ci. La pharmacie a l'avenant. Heureusement nous n'en avons pas
+besoin; car, ici, on nous donnerait de l'essence de piment pour tout
+potage. Le piment est le fond de l'existence mayorquine. On en mange, on
+en boit, on en plante, on en respire, on en parle, on en reve. Et ils
+n'en sont pas plus gaillards pour cela! Du moins, ils n'en ont pas
+l'air!
+
+Adieu, mon Boutarin; je t'embrasse, toi, Agasta et les chers enfants.
+Donne de mes nouvelles a nos amis. Je les aime, je pense a eux aussi
+bien a Palma qu'a Nohant. Mais comment leur ecrire, quand je n'ai le
+temps ni de dormir, ni de manger, ni de prendre l'air avec un peu de
+laisser aller. C'est une grande tache pour moi d'elever mes enfants
+moi-meme. Plus je vais, plus je vois que c'est la meilleure maniere et
+qu'avec moi, ils en font plus dans un jour qu'ils n'en feraient en un
+mois avec les autres. Solange est toujours eblouissante de sante.
+
+Tous les deux vous embrassent.
+
+G. S.
+
+ [1] Petits commercants de la Chatre.
+ [2] Vignerons de la Chatre.
+ [3] Pharmacien de la Chatre.
+
+
+
+
+CLXXXIX
+
+A MADAME MARLIANI, A PARIS.
+
+ Valdemosa, 22 fevrier 1839.
+
+Chere amie,
+
+Vous dites que je ne vous ecris pas. Moi, il me semble que je vous
+ecris plus que vous ne m'ecrivez, d'ou il faut conclure que, de part et
+d'autre, nos lettres n'arrivent pas toujours. Il est vrai qu'on peut
+s'aimer sans s'ecrire. Mais, avec vous, chere amie, c'est toujours
+un plaisir pour moi; vous etes tellement moi-meme, que je pourrais
+peut-etre oublier de vous ecrire, m'imaginant que vous m'entendez et me
+comprenez sans que je m'explique; mais jamais ce ne sera un travail pour
+moi; car nous nous connaissons si bien, qu'un mot nous suffit pour nous
+entendre. Ainsi je vous dis: _Rien de neuf_. Et vous vous reportez a mon
+ancienne lettre, vous me voyez a ma chartreuse de Valdemosa, toujours
+sedentaire et occupee le jour a mes enfants, la nuit a mon travail. Au
+milieu de tout cela, le ramage de Chopin, qui va son joli train et que
+les murs de la cellule sont bien etonnes d'entendre.
+
+Le seul evenement remarquable depuis cette derniere lettre, c'est
+l'arrivee du piano tant attendu! Apres quinze jours de demarches et
+d'attente, nous avons pu le retirer de la douane moyennant trois cent
+francs de droits. Joli pays! Enfin il a debarque sans accident, et les
+voutes de la chartreuse s'en rejouissent. Et tout cela n'est pas profane
+par l'admiration des sots: nous ne voyons pas un chat.
+
+Notre retraite dans la montagne, a trois lieues de la ville, nous a
+delivres de la politesse des oisifs.
+
+Pourtant nous avons eu _une_ visite, et une visite de Paris! c'est M.
+Dembowski, Italiano-Polonais que Chopin connait et qui se dit cousin de
+Marliani, a je ne sais quel degre. C'est un voyageur modele, courant a
+pied, couchant dans le premier coin venu, sans souci des scorpions et
+compagnie, mangeant du piment et de la graisse avec ses guides. Enfin,
+de ces gens a qui l'on peut dire: _Bien du plaisir!_ Il a ete tres
+etonne de mon etablissement dans les ruines, de mon mobilier de paysan,
+et surtout de notre isolement, qui lui semblait effrayant.
+
+Le fait est que nous sommes tres contents de la liberte que cela nous
+donne, parce que nous avons a travailler; mais nous comprenons tres bien
+que ces intervalles poetiques qu'on met dans sa vie ne sont que des
+temps de transition, un repos permis de l'esprit avant qu'il reprenne
+l'exercice des emotions. Je vous dis cela dans le sens purement
+intellectuel; car, pour la vie du coeur, elle ne peut cesser un instant
+et je sens que je vous aime autant ici qu'a Paris. Mais, l'idee de
+revivre a Paris m'epouvante, apres ce bon silence et cet imperturbable
+calme de ma retraite. Et puis, en meme temps, l'idee de vivre toujours
+ici, sans me retremper au spectacle d'anciens progres de l'humanite me
+ferait l'effet de la mort; car vous ne pouvez pas vous figurer ce que
+c'est qu'un peuple arriere. De loin, on le croit poetique, on imagine
+l'age d'or, des moeurs patriarcales:--quelle erreur! La vue de pareils
+patriarches vous reconcilie avec le siecle, et on voit bien clairement
+que, si nous valons peu encore, ce n'est pas parce que nous en savons
+trop, mais que c'est parce que nous en savons trop peu.
+
+Ainsi je suis bien embarrassee de vous dire combien de temps encore je
+resterai ici. Concevez-vous rien a ce qui s'y passe? Maroto ne vous
+parait-il pas vendu a la reine? Ce pays est destine a se devorer
+lui-meme. Je ne serais pas etonnee que don Carlos, traque en Espagne,
+vint se refugier a Mayorque. Il y serait recu comme le Messie. Il y
+releverait les couvents, il y ramenerait les moines, et tout le monde
+serait content. Ces imbeciles-la ne font que pleurer leurs frocards et
+regretter la tres sainte inquisition. Les paysans ne savent pas ce que
+c'est qu'Isabelle ou Christine. Ils disent _le roi_, ce qui veut dire
+don Carlos, et ils se croient gouvernes par lui.
+
+Ecrivez-moi, quand meme nos lettres mettraient beaucoup de temps en
+route, quand meme quelques-unes se perdraient de part et d'autre. J'ai
+besoin que vous me disiez toujours que vous m'aimez, quoique je le sache
+bien.
+
+Dites a Leroux que j'eleve Maurice dans son _Evangile_. Il faudra qu'il
+le perfectionne lui-meme, quand le disciple sera sorti de page. En
+attendant, c'est un grand bonheur pour moi, je vous jure, que de pouvoir
+lui formuler mes sentiments et mes idees. C'est a Leroux que je dois
+cette formule, outre que je lui dois aussi quelques sentiments et
+beaucoup d'idees de plus. Quand vous verrez l'abbe de Lamennais,
+serrez-lui bien la main pour moi, et rappelez-moi a tous nos amis, selon
+la mesure que nous avons faite a chacun d'eux et qui est la meme pour
+vous et moi.
+
+
+
+
+CXC
+
+A M. FRANCOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX
+
+ Marseille, 8 mars 1839.
+
+Cher Pylade,
+
+Me voici de retour en France, apres le plus malheureux essai de voyage
+qui se puisse imaginer. Au prix de mille peines et de grandes depenses,
+nous etions parvenus a nous etablir a Mayorque, pays magnifique, mais
+inhospitalier par excellence. Au bout d'un mois, le pauvre Chopin, qui,
+depuis Paris, allait toujours toussant, tomba plus malade et nous fimes
+appeler un medecin, deux medecins, trois medecins, tous plus anes les
+uns que les autres et qui allerent repandre, dans l'ile, la nouvelle que
+le malade etait poitrinaire au dernier degre. Sur ce, grande epouvante!
+la phtisie est rare dans ces climats et passe pour contagieuse. Joignez
+a cela l'egoisme, la lachete, l'insensibilite et la mauvaise foi des
+habitants. Nous fumes regardes comme des pestiferes; de plus, comme des
+paiens; car nous n'allions pas a la messe. Le proprietaire de la petite
+maison que nous avions louee nous mit brutalement a la porte et voulut
+nous intenter un proces, pour nous forcer a recrepir sa maison infectee
+par la contagion. La jurisprudence indigene nous eut plumes comme des
+poulets. Il fallut etre chasse, injurie, et payer. Ne sachant que
+devenir, car Chopin n'etait pas transportable en France, nous fumes
+heureux de trouver, au fond d'une vieille chartreuse, un menage espagnol
+que la politique forcait a se cacher la, et qui avait un petit mobilier
+de paysan assez complet. Ces refugies voulaient se retirer en France:
+nous achetames le mobilier le triple de sa valeur et nous nous
+installames dans la chartreuse de Valdemosa: nom poetique, demeure
+poetique, nature admirable, grandiose et sauvage, avec la mer aux deux
+bouts de l'horizon, des pics formidables autour de nous; des aigles
+faisant la chasse jusque sur les orangers de notre jardin, un chemin de
+cypres serpentant du haut de notre montagne jusqu'au fond de la gorge,
+des torrents couverts de myrtes, des palmiers sous nos pieds; rien de
+plus magnifique que ce sejour!
+
+Mais on a eu raison de poser en principe que, la ou la nature est belle
+et genereuse, les hommes sont mauvais et avares. Nous avions la toutes
+les peines du monde a nous procurer les aliments les plus vulgaires que
+l'ile produit en abondance, grace a la mauvaise foi insigne, a l'esprit
+de rapine des paysans, qui nous faisaient payer les choses a peu
+pres dix fois plus que leur valeur, si bien que nous etions a leur
+discretion, sous peine de mourir de faim. Nous ne pumes nous procurer
+de domestiques, parce que nous n'etions pas _chretiens_ et que personne
+d'ailleurs ne voulait servir un _poitrinaire_! Cependant nous etions
+installes tant bien que mal. Cette demeure etait d'une poesie
+incomparable; nous ne voyions ame qui vive; rien ne troublait
+notre travail; apres deux mois d'attente et trois cents francs de
+contribution, Chopin avait enfin recu son piano, et les voutes de la
+cellule s'enchantaient de ses melodies. La sante et la force poussaient
+a vue d'oeil chez Maurice; moi, je faisais le precepteur sept heures par
+jour, un peu plus consciencieusement que Tempete (la bonne fille que
+j'embrasse _tout de meme_ de bien grand coeur); je travaillais pour mon
+compte la moitie de la nuit. Chopin composait des chefs-d'oeuvre, et
+nous esperions avaler le reste de nos contrarietes a l'aide de ces
+compensations. Mais le climat devenait horrible a cause de l'elevation
+de la chartreuse dans la montagne. Nous vivions au milieu des nuages, et
+nous passames cinquante jours sans pouvoir descendre dans la plaine: les
+chemins s'etaient changes en torrents, et nous n'apercevions plus le
+soleil.
+
+Tout cela m'eut semble beau, si le pauvre Chopin eut pu s'en arranger.
+Maurice n'en souffrait pas. Le vent et la mer chantaient sur un ton
+sublime en battant nos rochers. Les cloitres immenses et deserts
+craquaient sur nos tetes. Si j'eusse ecrit la la partie de _Lelia_ qui
+se passe au monastere, je l'eusse faite plus belle et plus vraie. Mais
+la poitrine de mon pauvre ami allait de mal en pis. Le beau temps ne
+revenait pas. Une femme de chambre que j'avais amenee de France et qui,
+jusqu'alors, s'etait resignee, moyennant un gros salaire, a faire
+la cuisine et le menage, commencait a refuser le service comme trop
+penible. Le moment arrivait ou, apres avoir fait le coup de balai et le
+pot-au-feu, j'allais aussi tomber de fatigue; car, outre mon travail de
+precepteur, outre mon travail litteraire, outre les soins continuels
+qu'exigeait l'etat de mon malade, et l'inquietude mortelle qu'il me
+causait, j'etais couverte de rhumatismes.
+
+Dans ce pays-la, on ne connait pas l'usage des cheminees; nous avions
+reussi, moyennant un prix exorbitant, a nous faire faire un poele
+grotesque, espece de chaudron en fer, qui nous portait a la tete, et
+nous dessechait la poitrine. Malgre cela, l'humidite de la chartreuse
+etait telle, que nos habits moisissaient sur nous. Chopin empirait
+toujours, et, malgre toutes les offres de services que l'on nous
+faisait a la maniere espagnole, nous n'eussions pas trouve une maison
+hospitaliere dans toute l'ile. Enfin nous resolumes de partir a tout
+prix, quoique Chopin n'eut pas la force de se trainer. Nous demandames
+un seul, un premier, un dernier service! une voiture pour le transporter
+a Palma, ou nous voulions nous embarquer. Ce service nous fut refuse,
+quoique nos _amis_ eussent tous equipage et fortune a l'avenant. Il
+nous fallut faire trois lieues dans des chemins perdus en _birlocho,_
+c'est-a-dire en brouette!
+
+En arrivant a Palma, Chopin eut un crachement de sang epouvantable; nous
+nous embarquames le lendemain sur l'unique bateau a vapeur de l'ile, qui
+sert a faire le transport des cochons a Barcelone. Aucune autre maniere
+de quitter ce pays maudit. Nous etions en compagnie de _cent pourceaux_
+dont les cris continuels et l'odeur infecte ne laisserent aucun repos et
+aucun air respirable au malade. Il arriva a Barcelone crachant toujours
+le sang a pleine cuvette, et se trainant comme un spectre. La,
+heureusement, nos infortunes s'adoucirent! Le consul francais et
+le commandant de la station francaise maritime nous recurent avec
+l'hospitalite et la grace qu'on ne connait pas en Espagne. Nous fumes
+transportes a bord d'un beau brick de guerre, dont le medecin, brave
+et digne homme, vint tout de suite au secours du malade et arreta
+l'hemorragie du poumon au bout de vingt-quatre heures.
+
+De ce moment, il a ete de mieux en mieux. Le consul nous fit transporter
+a l'auberge dans sa voiture. Chopin s'y reposa huit jours, au bout
+desquels le meme batiment a vapeur qui nous avait amenes en Espagne nous
+ramena en France. Au moment ou nous quittions l'auberge a Barcelone,
+l'hote voulait nous faire payer le lit ou Chopin avait couche, sous
+pretexte qu'il etait infecte et que la police lui ordonnait de le
+bruler!
+
+L'Espagne est une odieuse nation! Barcelone est le refuge de tout ce que
+l'Espagne a de beaux jeunes gens, riches et pimpants. Ils viennent se
+cacher la derriere les fortifications de la ville, qui sont tres fortes
+en effet, et, au lieu de servir leur pays, ils passent le jour a se
+pavaner sur les promenades sans songer a repousser les carlistes qui
+sont autour de la ville, a la portee du canon, et qui ranconnent leurs
+maisons de campagne. Le commerce paye des contributions a don Carlos,
+aussi bien qu'a la reine. Personne n'a d'opinion, on ne se doute pas de
+ce que peut etre une conviction politique. On est devot, c'est-a-dire
+fanatique et bigot, comme au temps de l'inquisition. Il n'y a ni amitie,
+ni foi, ni honneur, ni devouement; ni sociabilite. Oh! les miserables!
+que je les hais et que je les meprise!
+
+Enfin, nous sommes a Marseille. Chopin a tres bien supporte la
+traversee. Il est ici tres faible, mais allant infiniment mieux sous
+tous les rapports, et dans les mains du docteur Cauviere, un excellent
+homme et un excellent medecin, qui le soigne paternellement et qui
+repond de sa guerison. Nous respirons enfin, mais apres combien de
+peines et d'angoisses!
+
+Je ne t'ai pas ecrit tout cela avant la fin. Je ne voulais pas
+t'attrister, j'attendais des jours meilleurs. Les voici enfin arrives.
+Dieu te donne une vie toute de calme et d'espoir! Cher ami, je ne
+voudrais pas apprendre que tu as souffert autant que moi durant cette
+absence.
+
+Adieu; je te presse sur mon coeur. Mes amities a ceux des tiens qui
+m'aiment, a ton brave homme de pere.
+
+Ecris-moi ici a l'adresse du docteur Cauviere, rue de Rome, 71.
+
+Chopin me charge de te bien serrer la main de sa part. Maurice et
+Solange t'embrassent. Ils vont a merveille. Maurice est tout a fait
+gueri.
+
+
+
+
+CXCI
+
+AU MEME
+
+ Marseille, 23 mars 1839.
+
+Cher ami,
+
+Que de malheurs! quelle fatalite sur toi! sur moi, par consequent! Mon
+coeur saigne de toutes tes douleurs; mais celle-la m'est personnelle
+aussi. Je l'aimais profondement, ton digne pere, et je savais que
+j'avais en lui un ami au-dessus de tous les prejuges et de toutes les
+calomnies. Un grand coeur plein d'affections genereuses et nourrissant
+la foi de l'ideal.
+
+Celui-la est de notre religion, n'en doute pas; nous le retrouverons
+dans une vie meilleure. Mais que celle-ci est longue et amere! quelle
+qu'elle soit, nous devons la supporter; nous avons des devoirs a
+remplir. Peut etre la fatalite est-elle fatiguee de nous frapper. Lors
+meme qu'elle ne le serait pas, il nous faut boire le calice jusqu'a la
+lie. Quoi qu'il arrive de ce miserable proces dont la sentence pese sur
+ta tete, tu n'auras pas de lache faiblesse, n'est-ce pas, Pylade, mon
+cher, mon meilleur ami?
+
+Il faut que tu m'en renouvelles la promesse, que tu m'en fasses le
+serment. Je sais qu'il y a de quoi depasser les forces humaines; mais,
+jusqu'ici, tu as eu des forces plus qu'humaines pour lutter. D'ailleurs,
+il y a encore un autre sentiment que le devoir, c'est l'amitie. Tu ne
+voudrais pas m'abandonner, moi qui ai encore tant d'annees a souffrir,
+et qui n'ai trouve jusqu'ici qu'une chose inalterable, certaine,
+absolue, ton amitie pour moi, et la mienne pour toi.
+
+Ce sentiment a ete un Eden ou je me suis toujours refugiee, par la
+pensee, contre tout le reste, contre tout ce qui m'a blessee, trahie
+ou quittee. Malgre les malheurs qui t'accablent, il me semble toujours
+qu'une main providentielle te conduit vers moi pour que nos jours
+d'automne s'ecoulent dans une sainte serenite. Les liens les plus
+orageux, comme les plus paisibles, les plus funestes comme les plus
+sacres, se denouent ou se brisent autour de nous; c'est pour nous
+rapprocher sans doute.
+
+A present, qui pourrait nous desunir? Une horrible injustice de
+l'opinion, la perte de ton etat, la honte, la misere? Non! ce seraient,
+au contraire, des choses qui hateraient le terme de ton exil dans cette
+vallee de douleurs et d'iniquites pour te rapprocher de mon coeur.
+
+Je te le repete, quoi qu'il arrive, souviens-toi que j'existe et que tu
+es la moitie de ma vie. Tu n'as pas besoin d'argent, tu n'as pas besoin
+de consideration, tu as un asile contre la pauvrete, et une source
+inepuisable d'estime en moi.
+
+Tu perds une famille, mais tu en as une autre qui t'attend, et qui
+desire ta venue.
+
+Adieu; aime-moi comme je t'aime, tu pourras tout supporter!
+
+Mes enfants t'embrassent tendrement.
+
+
+
+
+CXCII
+
+A MADAME MARLIANI, A PARIS
+
+ Marseille, 22 avril 1839.
+
+Chere bonne amie,
+
+Il y a plusieurs jours que je ne vous ai ecrit: j'ai subi le mistral et
+j'ai eu de la fievre, par suite d'un gros rhume qui est cependant a peu
+pres gueri. Me revoila sur pied.
+
+J'ai ete aussi occupee de demenager d'une auberge dans l'autre. Malgre
+tous ses soins et toutes ses recherches, le bon docteur n'a pu me
+trouver un coin de campagne pour y passer le mois d'avril.
+
+Je m'ennuie assez de cette ville de marchands et d'epiciers, ou la
+vie de l'intelligence est parfaitement inconnue; mais j'y suis encore
+claquemuree pour tout le mois d'avril.
+
+Les jours de mistral, nous nous entourons de paravents (car le vent
+coulis est ici souverainement installe dans toutes les chambres) et nous
+travaillons, chacun a sa besogne. Aussitot que le soleil luit, nous
+allons a la promenade entre deux murailles et enveloppes d'un nuage de
+poussiere. Cependant nous arrivons a quelque beau point de vue et nous
+respirons. Vous voyez que notre existence est d'une innocence et d'une
+simplicite primitives.
+
+Au mois de mai, nous serons a Nohant, et, si vous etes gentille, vous
+tiendrez votre promesse d'y venir au-devant de nous. Nous retournerions
+tous ensemble a Paris, au commencement de juin. Si Marliani etait
+de retour de ses grandes courses, cela lui ferait un grand bien, de
+respirer a Nohant. Il aime la campagne, lui, et je lui tiendrais tete
+pour les plaisirs champetres, tandis que vous philosopheriez au piano
+avec Chopin.--Il ne s'amuse guere a Marseille; mais il se resigne a
+guerir patiemment.
+
+Dites a Buloz de se consoler! Je lui fais une espece de roman _dans
+son gout_; il le recevra en meme temps que le _Mickieiwiez_ et pourra
+l'imprimer auparavant. Mais il faudra qu'il paye l'un et l'autre
+comptant, et qu'avant tout il fasse paraitre _la Lyre_[1].
+
+Au reste, ne vous effrayez pas du roman _au gout_ de Buloz, j'y mettrai
+plus de philosophie qu'il n'en pourra comprendre. Il n'y verra que du
+feu, la forme lui fera avaler le fond.
+
+Ecrivez-moi souvent, chere; vos lettres me donnent un peu de vie. Ici,
+pour peu que je mette le nez a la fenetre sur la rue et sur le port, je
+me sens devenir pain de sucre, caisse de savon, ou paquet de chandelles.
+
+ [1] _Les Sept Cordes de la lyre_.
+
+
+
+
+CXCIII
+
+A LA MEME
+
+ Marseille, 28 avril 1839.
+
+
+Il y a bien longtemps que je n'ai recu de vos nouvelles, ma cherie; je
+ne suis pas habituee a cela, et j'en suis vraiment inquiete. Auriez-vous
+fait comme moi? seriez-vous malade?
+
+J'ai vu avant-hier madame Nourrit[1], avec ses six enfants, et le
+septieme pres de venir... Pauvre malheureuse femme! quel retour en
+France! accompagnant ce cadavre, qu'elle s'occupe elle-meme de faire
+charger, voiturer, deballer comme un paquet! Elle m'a semble avoir le
+courage stoique des grandes douleurs; pas de larmes, peu de paroles, et
+des mots profonds. Elle est belle encore, tres brune, mais terriblement
+fatiguee par tant de couches, tant de souffrances, et un si epouvantable
+malheur. Ses enfants (dont cinq filles) sont charmants, bien tenus,
+l'air intelligent et bon, ressemblant presque tous a leur pere.
+
+On a fait ici au pauvre mort un tres maigre service funebre, l'eveque
+rechignant. C'etait dans la petite eglise de Notre-Dame-du-Mont. Je ne
+sais pas si les chantres l'ont fait expres, mais je n'ai jamais
+entendu chanter plus faux. Chopin s'est devoue a jouer de l'orgue, a
+l'elevation; quel orgue! un instrument faux, criard, n'ayant de souffle
+que pour detonner. Pourtant _votre petit_ en a tire tout le parti
+possible! Il a pris les jeux les moins aigres et il a joue _les Astres_,
+non pas d'un ton exalte et glorieux comme faisait Nourrit, mais d'un ton
+plaintif et doux, comme l'echo lointain d'un autre monde. Nous etions
+la deux ou trois tout au plus qui avons vivement senti cela et dont les
+yeux se sont remplis de larmes.
+
+Le reste de l'auditoire, qui s'etait porte la en masse et avait pousse
+la curiosite jusqu'a payer cinquante centimes la chaise (prix inoui pour
+Marseille!), a ete fort desappointe; car on s'attendait a ce que Chopin
+fit un vacarme a tout renverser et brisat pour le moins deux ou trois
+jeux d'orgue. On s'attendait aussi a me voir, en grande tenue, au beau
+milieu du choeur: que sais-je? On ne m'a point vue du tout; j'etais
+cache, dans l'orgue, et j'apercevais, a travers la balustrade, le
+cercueil de ce pauvre Nourrit. Vous souvenez-vous comme je l'embrassai
+de grand coeur chez Viardot, la derniere fois que nous le vimes? Qui
+pouvait s'attendre a le retrouver sous un drap noir, entre des cierges?
+
+J'ai passe cette journee bien tristement, je vous assure. La vue de sa
+femme et de ses enfants m'a fait encore plus de mal. J'avais le coeur si
+gros et je craignais tant de pleurer devant elle, que je ne pouvais lui
+dire un mot.
+
+Bonsoir, chere amie; j'espere que cette lettre se croisera avec une de
+vous. Je pense que vous aurez recu _Gabriel_. Je compte sur l'argent que
+j'ai demande a Buloz pour quitter Marseille. Tout y est plus cher qu'a
+Paris, et mon voyage tres lent et tres _precautionneux_ me coutera gros,
+comme on dit.
+
+Adieu, ma cherie; je vous embrasse tendrement.
+
+ [1] Veuve du celebre tenor de ce nom, qui venait de se suicider a
+ Naples.
+
+
+
+
+CXCIV
+
+A LA MEME
+
+ Marseille, 20 mai 1839.
+
+Mon amie,
+
+Nous arrivons de Genes, par une tempete affreuse. Le mauvais temps nous
+a tenus en mer le double du temps ordinaire; quarante heures d'un roulis
+tel que je n'en avais vu depuis longtemps. C'etait un beau spectacle,
+et, si tout mon monde n'eut ete malade, j'y aurais pris un grand
+plaisir.
+
+Genes n'a rien perdu a mes yeux de ce qu'elle etait dans mes souvenirs:
+magnifiques peintures, nature admirable, palais et jardins echafaudes
+les uns sur les autres, avec ce caractere tout particulier qui lui est
+propre.
+
+Pendant que nous essuyions cet orage, vous etiez, vous autres tous,
+preoccupes d'orages bien plus serieux que nous ignorions. Nous avons
+appris, en arrivant chez le docteur Cauviere (ou nous nous reposons de
+nos fatigues), tout ce qui s'etait passe en France durant notre absence.
+Au dela de la frontiere, il y a comme une muraille de la Chine, entre
+les nouvelles de la civilisation et l'immobilite du vieux monde. Mais
+ces nouvelles sont tristes. Encore des victimes genereuses et folles
+inutilement sacrifiees! encore du temps perdu! encore un bon coup de
+vent pour la monarchie, en, attendant le naufrage inevitable, mais trop
+tardif!
+
+Nous partons apres-demain matin pour Nohant. Adressez-moi la votre
+prochaine lettre; nous y serons dans huit jours. Ma voiture est arrivee
+de Chalon a Arles, par bateau et nous nous en irons en poste, tout
+tranquillement, couchant dans les auberges comme de bons bourgeois.
+
+On me cherche la brochure de l'abbe de Lamennais; mais on ne la trouve
+pas encore. Marseille est tres arrieree. Le docteur Cauviere lit
+l'_Encyclopedie_[1] et se passionne pour Leroux et Raynaud avec une
+ardeur liberale et philosophique qui le rajeunit de quarante ans. Il va
+dans toute la ville pronant cette doctrine, et il me remercie de l'avoir
+initie. Il reve de venir a Paris, rien que pourvoir Leroux, qu'il se
+reproche de n'avoir pas connu plus tot.
+
+C'est un bien digne homme que ce docteur; je le quitte avec regret; mais
+j'ai besoin de retrouver une vie plus assise.
+
+Je n'aime plus les voyages ou plutot je ne suis plus dans les conditions
+ou je pouvais les aimer. Je ne suis plus _garcon_; une famille est
+singulierement peu conciliable avec les deplacements frequents.
+
+Je vous ecrirai des mon arrivee a Nohant; faites, ma cherie, que j'y
+trouve une lettre de vous.
+
+ [1] Cette _Encyclopedie nouvelle_ ne fut pas continuee.
+
+
+
+
+CXCV
+
+A LA MEME
+
+ Nohant, 3 juin 1839.
+
+Oui, chere amie, je suis chez moi, bien enchantee de pouvoir enfin me
+reposer, une bonne fois, de cette vie de paquets et d'auberges que je
+traine depuis six mois sur les chemins et sur les mers. Nous sommes
+arrives sains et saufs, et Maurice a fait la stupefaction du Berry par
+la metamorphose qui s'est operee eu lui. C'est presque un jeune homme a
+present, et je crois que le voila entre a pleines voiles dans la vie.
+Ces pauvres enfants sont si heureux d'etre a la campagne, que cela fuit
+plaisir a voir.
+
+Que me dites-vous donc, chere amie, d'efforts a tenter, et d'etendard
+a lever? Mon Dieu, j'ai la conviction que ni les hommes ni les femmes
+n'ont la maturite convenable pour proclamer une loi nouvelle. La
+seule expression complete du progres de notre siecle est dans
+_l'Encyclopedie_, n'en doutez pas. M. de Lamennais est un vaillant
+champion qui combat en attendant, pour ouvrir la route, par de grands
+sentiments et de genereuses idees, a ce corps d'idees qui ne peut pas
+encore se repandre, vu qu'il n'est pas encore completement formule.
+Avant que les disciples se mettent a precher, il faut que les maitres
+aient acheve d'enseigner. Autrement, ces efforts dissemines et
+indisciplines ne feraient que retarder le bon effet de la doctrine. Moi,
+je ne puis aller plus vite que ceux de qui j'attends la lumiere. Ma
+conscience ne peut meme embrasser leur croyance qu'avec une certaine
+lenteur; car, je l'avoue a ma honte, je n'ai guere ete jusqu'ici qu'un
+artiste, et je suis encore a bien des egards et malgre moi un grand
+enfant.
+
+Ayez patience, cher grand coeur. Calmez votre tete ardente, ou du moins
+nourrissez-la d'espoir et de confiance. De meilleurs jours viendront;
+c'est deja une consolation de les pressentir et de les attendre avec
+foi.
+
+Au milieu de tout cela, j'ai eu hier une journee de larmes, en recevant
+votre lettre. La mort de Gaubert[1] ne m'affecte pas pour lui. Il
+croyait fermement comme moi a une existence meilleure que celle-ci. Il
+l'a meritee, il la possede a l'heure qu'il est. Mais j'ai pleure pour
+moi, sur cette longue separation qui s'est faite entre nous. Il est si
+utile pour l'ame et si bienfaisant pour le coeur de vivre sous l'egide
+de vrais amis! Et celui-la etait un des meilleurs, un de ceux que
+j'estimais le plus haut et sur lequel je pouvais le plus compter! Je le
+retrouverai, voila ce qui me soutient; je me suis endormie hier soir
+tout en pleurs et m'entretenant avec lui aussi intimement que s'il etait
+la.
+
+Vous viendrez me voir, n'est-ce pas, ma cherie? Il va faire si beau a
+Nohant. Nos provinces du Nord sont reellement si belles apres qu'on a
+vu cette aride et poudreuse Provence, que je me figure a present que
+j'habite un Eden, et je vous y convie comme si vous deviez en etre aussi
+enchantee que moi. Mais, au fond, je sais bien que vous y viendrez
+pour moi, et pour vivre avec un etre qui vous aime, et qui, en fait de
+femmes, n'estime et n'aime completement que vous.
+
+Je vous fache peut-etre; car vous croyez a la grandeur des femmes et
+vous les tenez pour meilleures que les hommes. Moi, ce n'est pas mon
+avis. Ayant ete degradees, il est impossible qu'elles n'aient pas pris
+les moeurs des esclaves, et il faudra encore plus de temps pour les en
+relever, qu'il n'en faudra aux hommes pour se relever eux-memes. Quand
+j'y songe, moi aussi, j'ai le spleen; mais je ne veux pas trop vivre
+dans le temps present. Dieu a mis autour de nous, en attendant que nous
+ne fassions tous qu'une seule famille, des familles partielles, bien
+imparfaites et bien mal organisees encore, mais dont les douceurs sont
+telles, qu'elles nous donnent tout le courage necessaire pour attendre
+et pour esperer. Ne nous laissons donc pas trop abattre parle mal
+general. N'avons-nous pas des affections profondes, certaines, durables?
+n'est-ce pas une source immense de consolations? n'y puiserons-nous pas
+la force de supporter les folies et les turpitudes du genre humain? Vous
+avez votre Manoel, cet homme que vous aimez par-dessus tout et qui vous
+aime avec toute l'ardeur d'un premier amour? Ne vous plaignez pas trop;
+c'est une ame admirable, plus je l'ai vu, plus j'ai compris, combien
+vous deviez vous cherir l'un l'autre, et cette charmante gaiete qui vous
+sauve de tout, ne vient pas, comme vous le pretendez quelquefois, d'un
+fond de legerete qui serait en vous. Je crois, au contraire, que vous
+avez l'esprit fort serieux; mais vous possedez dans votre interieur
+un fond de bonheur inalterable, et c'est la le secret de votre grande
+philosophie a beaucoup d'egards.
+
+Bonjour, chere bonne; ecrivez-moi souvent. Aimez-moi toujours. Grondez
+Emmanuel de ce qu'il ne m'ecrit jamais. Embrassez tendrement pour moi
+votre bon Manoel et parlez de moi a tous nos vrais amis.
+
+Je vous envoie une lettre pour le frere de Gaubert; vous aurez la bonte
+de la lui faire remettre.
+
+ [1] Le docteur Gaubert aine.
+
+
+
+
+CXCVI
+
+A.M. GIRERD, A NEVERS.
+
+ Paris, octobre 1839.
+
+Mon bon frere,
+
+Il y a des siecles que je veux t'ecrire et je vis dans un tourbillon
+d'affaires et de travail si assommant, que j'attends toujours une heure
+de calme pour causer avec toi. C'est un bonheur que je ne voudrais
+pas empoisonner par mille sottes interruptions et mille tristes
+preoccupations.
+
+Mais qu'une lettre est peu de chose et dit mal ce qu'on se dirait dans
+le bon laisser aller du coin du feu! Tu devrais bien, maintenant que je
+suis enfin installee chez moi a Paris, venir y faire une promenade,
+et passer quelques bonnes journees avec moi. Tu me trouverais dans un
+mouvement perpetuel; mais tu serais avec moi dans le mouvement, et ton
+amitie y porterait le calme et la joie dont j'ai si souvent besoin. Il
+me semble que nous aurions tant a nous raconter!
+
+L'existence change si souvent et si completement de face, dans le temps
+ou nous sommes! Nous nous retrouverions changes tous deux a bien des
+egards sans doute, mais fideles toujours au sentiment du devoir et a la
+vieille et sainte amitie. Je suis un peu inquiete pourtant de ton long
+silence. Serais-tu plus triste qu'autrefois? Si tu l'es, pourquoi ne me
+le dis-tu pas? Je me flatte aussi parfois de l'idee que tu n'as plus
+rien a me dire parce que tu es heureux.
+
+Comment ne le serais-tu pas, avec une si admirable compagne, de
+charmants enfants, tant d'amities et d'estimes solides?
+
+Enfin, quoi que tu aies a me dire, ecris-moi. Tu me gatais autrefois,
+tu me pardonnais de longs silences, et tu m'en reveillais toujours le
+premier. Ma paresse a ecrire t'a-t-elle decourage? Non. Tu sais bien que
+cet affreux metier, d'ecrivassier vous fait prendre en aversion la seule
+vue de l'encre et du papier. Et puis, en s'ecrivant, on s'explique et on
+se resume toujours mal. On ecrit sous l'impression du moment: triste a
+la mort. Ce n'est pas toujours vrai; car, une heure plus tard, on eut
+ete calme et resigne. Ou bien, on se dit plein d'espoir et de force, et
+ce n'est pas plus vrai; parce que, une heure plus tot, on eut ete faible
+et lache. Quand on se voit, c'est autre chose. On a le temps de se
+montrer sous tous ses aspects, on se reconnait, et l'on recoit une
+impression plus certaine, plus durable et plus efficace par consequent.
+Vraiment, tu devrais bien venir ici. Nous nous en trouverions bien tous
+deux, et mes enfants auraient tant de joie a te voir! Laisse-moi dans ce
+bon reve et donne-moi l'espoir qu'il se realisera.
+
+Bonsoir, bon vieux; aime-moi toujours comme je t'aime.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CXCVII
+
+A GUSTAVE PAPET, A ARS
+
+ Paris, janvier 1840.
+
+Mon cher vieux,
+
+Je suis enfin installee rue Pigalle, 16, depuis deux jours seulement,
+apres avoir bisque, rage, peste, jure contre les tapissiers, serruriers,
+etc., etc. Quelle longue, horrible, insupportable affaire que de se
+loger ici!
+
+Enfin, c'est termine.
+
+Au milieu de tout cela, j'ai fait une comedie qui, une fois faite, ne
+m'a plus semble bonne et que je ne veux pas meme proposer au comite des
+Francais. J'aime mieux attendre le resultat du drame[1].
+
+C'est decidement madame Dorval, qui entre aux Francais dans deux mois au
+plus tard, et qui va commencer mes repetitions tout de suite. Elle vient
+de debuter a la Renaissance. Elle est plus belle que jamais et ses
+adversaires eux-memes en conviennent.
+
+J'ai tenu bon: j'ai pousse Buloz; j'ai ete chez le ministre; j'ai
+renverse toutes les barrieres et j'ai impose au Theatre-Francais madame
+Dorval, qui n'en est pas plus contente pour cela.
+
+Quant a nos personnes, elles sont assez florissantes. Les enfants vont a
+merveille, moi bien.
+
+Adieu, mon bon vieux; je t'embrasse en te recommandant de venir voir ma
+piece. Je t'avertirai a temps, et tu auras un pied-a-terre chez moi.
+Mille amities a ton pere. Les enfants t'embrassent.
+
+GEORGE.
+
+ [1[ _Cosima_.
+
+
+
+
+CXCVIII.
+
+A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A MONTGIVRAY
+
+ Paris, 27 fevrier 1840.
+
+Mon cher vieux,
+
+Tu ne m'ecris donc plus? que deviens-tu? plaides-tu? as-tu recu les
+papiers que tu demandais?
+
+Mon drame est toujours a la veille d'entrer en repetition. Je commence a
+croire que cette veille-la est celle du jugement dernier. Ils sont tous
+en revolution a la cour du roi Petaud. Le comite se prend aux cheveux
+avec le ministere. On parle de dissolution de societe. Le ministre veut
+donner sa demission, pretendant qu'il aimerait mieux gouverner une bande
+d'anthropophages que les comediens du Theatre-Francais. Buloz perd
+l'esprit qui lui reste, et, moi, je tache d'attendre avec patience la
+fin de la bataille.
+
+Pour couronner tous mes ennuis, j'aurai peut-etre une sifflade de
+premiere classe et force pommes plus ou moins cuites. Enfin, vogue la
+galere! Que j'aie un succes ou une chute, j'irai me reposer a Nohant de
+la vie de Paris, a laquelle je ne me fais pas et ne me ferai, je crois,
+jamais.
+
+Du reste, tout va bien. Maurice passe ses journees a l'atelier et fait
+des progres. Solange prend force lecons et perd beaucoup de temps a
+sa toilette. Elle tombe dans une coquetterie dont je te prierai de te
+moquer beaucoup quand tu la verras, pour la corriger.
+
+Le gros Grzymala est toujours amoureux de toutes les belles et roule ses
+gros yeux a la grande Borgnotte et a la petite Jacqueline.
+
+Ta _divine_ Dorval s'impatiente de ne pas voir commencer sa piece. Elle
+a joue _Clotilde_ comme un ange et comme un diable. Madame Marliani
+est toujours dans la philosophie jusqu'aux oreilles. Maurice s'en est
+radicalement gueri.
+
+Adieu, mon vieux; ecris-moi donc. Il me semble qu'il n'y a plus de
+Berry, que Nohant et Montgivray se sont _effondres_ comme dans
+_le Tremblement de terre de la Martinique_ qu'on voit a la Porte
+Saint-Martin, ou tous les noirs sont engloutis par douzaines, tandis que
+tous les blancs se sauvent: ce qui n'est pas infiniment vraisemblable;
+mais qui satisfait le patriotisme du parterre eclaire.
+
+Veille a ce que maitre Pierre[1] me seme et me plante les legumes que
+j'aime, et non ceux qui se vendent le mieux, et a ce qu'il ne laisse pas
+geler mes fleurs.
+
+Je t'embrasse, ainsi que Leontine[2] et ta femme, a qui j'envie le
+plaisir de passer l'hiver a la campagne. Je ne connais rien de plus
+triste, de plus noir et de plus sale que Paris dans ce temps-ci, et j'y
+ai le spleen.
+
+ [1] Pierre Moreau, jardinier et domestique a Nohant.
+ [2] Leontine Chatiron, niece de George Sand.
+
+
+
+
+
+CXCIX
+
+A M. CALAMATTA, A BRUXELLES
+
+ Paris, 1er mai 1840.
+
+Cher Carabiacai,
+
+J'ai ete huee et sifflee comme je m'y attendais. Chaque mot approuve et
+aime de toi et de mes amis, a souleve des eclats de rire et des tempetes
+d'indignation. On criait sur tous les bancs que la piece etait immorale,
+et il n'est pas sur que le gouvernement ne la defende pas. Les acteurs,
+deconcertes par ce mauvais accueil, avaient perdu la boule et jouaient
+tout de travers. Enfin la piece a ete jusqu'au bout, tres attaquee et
+tres defendue, tres applaudie et tres sifflee. Je suis contente du
+resultat et je ne changerai pas un mot aux representations suivantes.
+
+J'etais la, fort tranquille et meme fort gaie; car on a beau dire et
+beau croire que l'_auteur_ doit etre accable, tremblant et agite: je
+n'ai rien eprouve de tout cela, et l'incident me parait burlesque.
+S'il y a un cote triste, c'est de voir la grossierete et la profonde
+corruption du gout. Je n'ai jamais pense que ma piece fut belle; mais je
+croirai toujours qu'elle est foncierement honnete et que le sentiment en
+est pur et delicat. Je supporte philosophiquement la contradiction; ce
+n'est pas d'aujourd'hui que je sais dans quel temps nous vivons et a
+quelles gens nous avons affaire. Laissons-les crier! nous n'aurions plus
+rien a faire, s'ils n'etaient ce qu'ils sont.
+
+Console-toi de mon accident. Je l'avais prevenu, tu le sais, et j'etais
+aussi calme et aussi resolue la veille que je le suis le lendemain.
+
+Si la piece n'est pas defendue, je crois qu'elle ira son train et
+qu'on finira par l'ecouter. Sinon, j'aurai fait ce que je devais et je
+recommencerai a dire ce que je veux dire toute ma vie, n'importe sous
+quelle forme. Reviens-nous bientot. Tu me manques comme une partie
+essentielle de ma vie.
+
+A toi de coeur.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CC
+
+A CHOPIN, A PARIS
+
+ Cambrai, 13 aout 1840.
+
+Cher enfant,
+
+Je suis arrivee a midi bien fatiguee; car il y a quarante-cinq lieues
+et non trente-cinq de Paris jusqu'ici. Nous vous raconterons de belles
+choses des _bourgeois_ de Cambrai. Ils sont _beaux_, ils sont betes, ils
+sont epiciers; c'est te sublime du genre. Si la _Marche historique_ ne
+nous console pas, nous sommes capables de mourir d'ennui des politesses
+qu'on nous fait. Nous sommes loges comme des princes; mais quels hotes,
+quelles conversations, quels diners! nous en rions quand nous sommes
+ensemble; mais, quand nous sommes devant l'ennemi, quelle piteuse figure
+nous faisons! je ne desire plus vous voir arriver; mais j'aspire a m'en
+aller bien vite, et je commence a comprendre pourquoi vous ne voulez pas
+donner de concerts. Il serait possible que Pauline Viardot ne chantat
+pas apres-demain, _faute d'une salle_. Nous repartirions peut-etre
+un jour plus tot. Je voudrais etre deja loin des Cambresiens et des
+Cambresiennes.
+
+Bonsoir. Je vais me coucher, je tombe de fatigue.
+
+Aimez votre vieille comme elle vous aime.
+
+G. S.
+
+
+
+
+CCI
+
+A MAURICE SAND, A PARIS
+
+ Cambrai, samedi soir 15 aout 1840.
+
+Cher toutou,
+
+Je t'aime, je me porte bien, je me couche tot et je me leve _idem_.
+Aujourd'hui, nous avons ete voir une manufacture, une cathedrale et la
+_Marche historique_, qui serait une chose belle et curieuse de loin.
+Mais j'etais trop pres et j'ai vu que c'etait fort sale et deguenille.
+Il y avait pourtant quelques beaux costumes, mais peu d'ensemble et rien
+d'exact.
+
+Nos hotes nous ont regales d'un diner de quarante personnes, vrai
+gueuleton de province, trois heures a table et de l'esprit de gendarme
+_a mort_. Puis une soiree dansante, dans un superbe salon. Voila tout ce
+qu'il y a a dire de la societe; j'y ai rencontre une demi-douzaine de
+personnes qui pretendaient me connaitre et que je ne connais ni d'Eve ni
+d'Adam. Un vrai _tas de particuliers_. Il y aurait de bonnes scenes de
+moeurs de province a faire sur l'interieur de nos hotes, bonnes gens,
+excellents, mais gendarmes! un gendarme, deux gendarmes, trois, quatre,
+six, huit, quarante gendarmes! c'est curieux dans son genre.
+
+Demain, le concert est a _onze heures du matin_, ce qui caracterise la
+vie cambresienne. Ma presence en cette bonne ville est une des moins
+desagreables apparitions que j'aie faites en province. Je crois que
+personne n'y avait jamais entendu prononcer mon nom, ce qui me met fort
+a l'aise.
+
+On nous dit qu'il y a ici dans une eglise, un Rubens, _Descente de
+croix_.--La veritable! disent-ils; celle d'Anvers est, selon eux, une
+copie. Cela me fait l'effet d'une blague indigene. Nous irons tout de
+meme voir ca, apres le concert. Apres-demain, autre concert, toujours a
+onze heures du matin, et, le soir, nous repartons. Je revole dans les
+bras de mes mignons, pour les _biger_ a mort.
+
+Recevrai-je de vos nouvelles demain? Je le voudrais bien. Bonsoir, mes
+cheris. Dis a ma grosse d'etre sage, afin que je puisse, l'emmener si je
+refais un voyage. Qu'elle soit bonne; car, si madame Marliani se plaint
+d'elle, j'aurai moins de plaisir a l'embrasser.
+
+Bonsoir, mille baisers, a mardi.
+
+TA VIEILLE.
+
+
+
+
+CCII
+
+AU MEME, A GUILLERY, PRES NERAC
+
+ Paris, 4 septembre 1840.
+
+Mon enfant cheri,
+
+Nous nous portons bien. Nous ayons recu ta lettre, que nous attendions
+avec impatience, tu peux bien le croire. Je suis tres reconnaissante
+envers Levassor de t'avoir un peu egaye en route et surtout au depart;
+car c'etait le moment difficile. Moi aussi, j'avais le coeur bien gros;
+mais je ne voulais pas attrister davantage le commencement d'un voyage
+ou tu t'amuseras, j'espere, et qui te fera du bien.
+
+Donne-toi du mouvement puisque tu es a meme, et fortifie-toi. Reviens
+ici rassasie de plaisir, afin de pouvoir reprendre le travail un peu
+plus ardemment que par le passe. Je ne veux pas t'ecrire des reproches.
+J'espere que tu feras des reflexions serieuses sur le temps que tu as
+perdu et que tu seras resolu a le regagner. Il ne te reste pas beaucoup
+d'annees a flaner avant d'etre un homme.
+
+Boucoiran nous est arrive avant-hier, et Rollinat hier, tous deux bien
+desoles de ne pas te trouver a Paris. Rollinat demeure chez nous. Nous
+avons ete voir hier, encore une fois, les Michel-Ange et, dans le meme
+palais des beaux-arts, les echantillons du genie de l'ecole ingriste.
+C'est pitoyable sous tous les rapports. Il y a un _Promethee enchaine_
+qui est textuellement copie de celui de Flaxmann; c'est un peu trop sans
+gene. Somme toute, l'ecole n'est pas en progres, et la concurrence n'est
+pas decourageante pour ceux qui veulent entrer dans la carriere.
+
+Nous avons eu ici de grands etalages de troupes. On a _fione_ le
+gendarme et _cuisse_ le garde national. Tout Paris etait en emoi, comme
+s'il s'agissait d'une revolution. Il n'y a rien eu, sinon quelques
+passants assommes par les sergents de ville.
+
+Il y avait des endroits de Paris ou il etait dangereux de circuler,
+_ces messieurs_ assassinant a droite et a gauche pour le plaisir de se
+refaire la main. Chopin, qui ne veut rien croire, a fini par en avoir la
+preuve et la certitude.
+
+Madame Marliani est de retour. J'ai dine chez elle avant-hier avec
+l'abbe de Lamennais. Hier, Leroux a dine ici. Chopin t'embrasse mille
+fois. Il est toujours _qui qui qui me me me;_ Rollinat fume comme un
+bateau a vapeur. Solange a ete sage pendant deux ou trois jours; mais,
+hier, elle a eu un acces de fureur. Ce sont les Reboul, des voisins
+anglais; gens et chiens, qui l'hebetent. Je les vois partir avec joie.
+Mais je crois bien que je serai forcee de la mettre en pension si elle
+ne veut pas travailler. Elle me ruine en maitres qui ne servent a rien.
+
+Bonjour, mon enfant; ecris-moi bien souvent. Je ne suis pas habituee
+a me passer de toi, j'ai besoin de recevoir de tes nouvelles. Nous
+t'embrassons tous; moi, je te presse mille fois contre mon coeur.
+
+Je suis contente de mes nouveaux domestiques, surtout du garcon, qui est
+un excellent sujet. Mais j'ai tant de guignon, que je vais le perdre: il
+est conscrit et on l'appelle a son poste.
+
+
+
+
+CCIII
+
+AU MEME, A GUILLERY, PRES NERAC.
+
+ Paris, 20 septembre 1840
+
+Mon enfant,
+
+J'ai recu ta seconde lettre de Guillery. Je suis heureuse d'apprendre
+que tu te portes bien et que tu t'amuses. Ne sois pas imprudent avec ton
+petit cheval; songe que tu n'es pas encore un bien fameux cavalier, et
+ne galope pas trop fort dans les sables. Il y a quelquefois en travers
+des sentiers, des racines qu'on ne peut pas voir et dans lesquelles les
+chevaux se prennent les pieds. Alors le meilleur cheval peut s'abattre
+et vous lancer en avant, comme Emmanuel, qui a fait, devant toi, une si
+dure cabriole. Mon pauvre pere a ete tue comme cela. Je sais bien que,
+si on pensait a tous ces accidents qui peuvent arriver, on ne ferait
+jamais rien et qu'on serait d'une poltronnerie stupide. Mais il y a
+une dose de prudence et de bon sens qui se concilie tres bien avec la
+hardiesse et le plaisir. Tu sais mon systeme la-dessus. Je suis tres
+brave et je ne me fais jamais de mal; c'est une habitude a prendre. Tout
+cela, c'est pour te dire de tenir toujours bien ton cheval en main,
+de ne pas te porter en avant quand tu galopes. Le poids du corps du
+cavalier en arriere donne de la force et de l'_attention_ aux jarrets du
+cheval, et de la liberte a ses epaules. Enfin, il faut _multiplier les
+points de contact_, comme dit cet admirable M. Genot.
+
+Nous allons toujours au manege, Solange et moi, et Calamatta, qui est de
+retour, y a fait sa rentree avec eclat sur ce joli cheval rouge que tu
+as monte quelquefois. Je monte de temps en temps _Sylvio_, le grand
+cheval qui, sauf ton respect, faisait un jour des _bruits etranges_
+quand M. Latry[1] le talonnait. Il est bete comme une oie et dur comme
+un chien; mais il obeit bien a l'eperon et s'enleve avec beaucoup de
+force et d'aplomb. Je l'aime assez, quoiqu'il m'ecorche un peu le
+jarret. Il y a maintenant un amour de cheval, fin, leger, ardent,
+toujours dansant, ne ruant jamais. C'est ma _passion_, et M. Latry
+trouve que je l'_avantage_ tres bien. Solange n'ose pas encore le
+monter, mais cela viendra. Elle s'escrime sur la _Legere_ et sur
+_Diavolo_.
+
+En voila assez sur les chevaux; mais, pour ne pas sortir des betes, je
+te dirai que notre ami Rey a lache un nouveau mot plus beau que _beat_
+et _plantureux_, c'est _grelu_. Ce que cela veut dire, je ne me mele pas
+de l'apprendre; car, quand on parle _comme un livre_, on n'a pas besoin
+d'etre compris. Rey fait le bonheur de Rollinat, qui s'eveille la nuit,
+a ce qu'il pretend, pour rire en pensant a ses mots. Cela en inspire
+a Rollinat par emulation. Il a trouve le cameleopard girafe, et bien
+d'autres. Tu vois qu'il cultive toujours le style fleuri et la metaphore
+_plantureuse_.
+
+Balzac est venu diner avant-hier. Il est tout a fait fou. Il a decouvert
+la _rose bleue_, pour laquelle les societes d'horticulteurs de Londres
+et de Belgique ont promis cinq cent mille francs de recompense _(qui
+dit, dit-il)._ Il vendra, en outre, chaque graine cent sous, et, pour
+cette grande production botanique, il ne depensera que cinquante
+centimes. La-dessus, Rollinat lui dit naivement:
+
+--Eh bien, pourquoi donc ne vous y mettez-vous pas tout de suite?
+
+A quoi Balzac a repondu:
+
+--Oh! c'est que j'ai tant d'autres choses a faire! mais je m'y mettrai
+un de ces jours.
+
+Nous avons ete voir _la Meduse_, dont Delacroix nous avait tant parle;
+c'est en effet un beau melodrame. Le decor et la mise en scene des deux
+derniers actes sont superbes. La scene du radeau fait vraiment illusion,
+et rend jusqu'a la couleur de Gericault d'une maniere etonnante. Je
+voudrais bien qu'on le donnat encore quand tu reviendras.
+
+Voila tout ce que nous avons vu depuis ma derniere lettre; je passe
+toutes mes nuits sur le _Tour de France[2],_ qui touche a sa fin.
+
+Bonsoir, mon Bouli. Il fait en ce moment un orage du diable, et tu ne
+l'entends pas; car tu ronfles sans doute plus fort que lui. Adieu; mille
+baisers. Ecris-moi.
+
+ [1] Professeur d'equitation.
+ [2] _Le Compagnon du tour de France_.
+
+
+
+
+CCIV
+
+A M. HIPPOLYTE CHATIRON
+
+Mon cher vieux,
+
+Viens nous voir, tu ne me generas en rien. Solange s'arrangera avec
+Leontine. Il y a de quoi les coucher et loger toutes deux, chambres,
+lits et matelas, sans me faire d'embarras. Avertis-moi seulement deux
+jours d'avance, pour que Moreau joue du balai au second etage, et voila
+tout.
+
+Si tu me reponds de me faire passer l'ete a Nohant moyennant quatre
+mille francs, j'irai. Mais je n'y ai jamais ete sans y depenser quinze
+cents francs par mois, et, comme, ici, je n'en depense pas la moitie,
+ce n'est ni l'amour du travail, ni celui de la depense, ni celui de _la
+gloire_ qui me fait rester. J'ignore si j'ai ete pillee; mais je ne sais
+guere le moyen de ne pas l'etre avec mon caractere et ma nonchalance,
+dans une maison aussi vaste et avec un genre de vie aussi large que
+celui de Nohant. Ici, je puis voir clair; tout se passe sous mes yeux
+comme je l'entends et comme je le veux. A Nohant, entre nous soit dit,
+tu sais qu'avant que je sois levee, il y a souvent douze personnes
+installees a la maison. Que puis-je faire? Me poser en econome, on
+m'accusera de _crasse_; laisser les choses aller, je n'y puis suffire.
+Vois si tu trouves a cela un remede.
+
+A Paris, il y a une independance admirable, on invite qui l'on veut, et,
+quand on ne veut pas recevoir, on fait dire par son portier qu'on est
+sorti. Pourtant je deteste Paris sous tous les autres rapports, j'y
+engraisse de corps et j'y maigris d'esprit. Toi qui sais comme j'y vis
+tranquille et retiree, je ne comprends pas que tu me dises, comme tous
+nos provinciaux, que j'y suis pour _la gloire_. Je n'ai point de gloire,
+je n'en ai jamais cherche, et je m'en soucie comme d'une cigarette. Je
+voudrais humer l'air et vivre en repos. J'y parviens, mais tu vois et tu
+sais a quelles conditions.
+
+M. Dudevant ecrit a son fils:
+
+"J'ai une bonne nouvelle a t'apprendre. Madame de Boismartin[1] est
+morte."
+
+Apres quoi, il lui annonce que la pauvre vieille a legue a Solange une
+belle montre en or avec une chaine pareille.--"Mais Solange est trop
+jeune, ajoute-t-il, pour avoir un bijou semblable et je le garde jusqu'a
+ce qu'elle soit grande. Quant a toi, continue-t-il, tu as herite de
+_vingt napoleons_ pour que tu puisses acheter une montre pareille a
+celle de ta soeur. Vois si tu veux une montre ou bien si tu veux _un
+cheval arabe_.--Ce qui signifie: "Compte sur ton heritage et bois de
+l'eau; tu auras ou une montre de chrysocale, ou un cheval de cinquante
+ecus. Le reste, je le garde jusqu'a ce que tu sois grand." Et,
+la-dessus, il signe comme toujours: _Ton bon pere,_ et lui annonce, pour
+ses etrennes, six pots de confitures dont il engage Solange a _gouter_,
+toujours pour ses etrennes. C'est a mourir de rire.
+
+Maurice est furieux. Il n'y a pas de mal a ce qu'il ouvre un peu les
+yeux et voie par lui-meme les procedes de son _bon pere._ Du reste, je
+suis tres contente du gamin. Il travaille comme un negre, et Delacroix
+m'a dit que, quoiqu'il fut le plus nouveau de l'atelier, il etait deja
+le plus fort. Il dit qu'il sera un grand peintre, s'il continue a le
+vouloir; et, quand Delacroix, qui est tres feroce avec ses eleves, dit
+de pareilles choses, c'est bon signe. Ce succes a encourage Maurice. Il
+passe ses journees a l'atelier, ou, apres avoir travaille quatre heures
+au modele, il fait deux heures d'anatomie avec un professeur que les
+eleves se sont donne en se cotisant et qui leur fait un cours complet a
+l'Ecole de medecine.
+
+A cinq heures, il rentre et prend, un jour, une lecon d'italien; l'autre
+jour, une lecon de litterature francaise avec un jeune homme tres
+distingue qui l'interesse beaucoup. Apres diner, jusqu'a minuit, il se
+remet au dessin, soit a copier des gravures des anciens maitres, soit a
+composer des sujets qui sont pleins d'imagination et de mouvement. Tout
+ce travail lui fait grand bien et rabote son caractere sans qu'il s'en
+apercoive. Il oublie un peu la toilette et met tout son argent en
+gravures et en platres. Son pere aurait grand tort de lui retenir ses
+quatre cents francs. Mais il les retiendra, tout en lui faisant les
+phrases les plus banales du monde pour l'engager _a devenir un Raphael
+ou un Michel-Ange_.
+
+La grosse est fort sage a la pension, a ce qu'on dit. Je ne m'en
+apercois guere a la maison. Elle se porte bien toujours. Dieu veuille
+qu'elle devienne un peu moins herisson en grandissant! Quand je vois
+Leontine, qui n'etait pas commode, douce et bonne comme elle l'est a
+present, j'espere que Solange tournera de meme quelque jour.
+
+Si je ne vais pas a Nohant cette annee, il faudra que tu boives le
+bourgogne de ma cave, voila tout le remede que j'y vois. Je voudrais
+pourtant y aller; car j'ai de Paris plein le dos. Si on nous fortifie
+surtout, nous allons tourner a l'imbecillite et a l'abrutissement le
+plus odieux. Appretons-nous a payer de jolis impots, a perdre le bois
+de Boulogne, a voir les republicains du _National_ donner la main aux
+culottes de peau de l'Empire. Tout, cela est ignoble et revoltant. Cela
+s'est fait au milieu de telles intrigues, qu'on ne comprend plus rien a
+ce malheureux pays. Le peuple souffre de plus en plus, et la debauche
+des riches va son train.
+
+Il faut voir les theatres regorger de prostituees dansant le cancan avec
+cette noble population bourgeoise qui se laisse insulter par le monde
+entier, qui souffre les trahisons de son gouvernement infame, et qui
+cuve son vin et sa honte sur les marches des mauvais lieux. Si le peuple
+ne s'endort pas sous le fardeau, tout cela est bon, parce que c'est le
+craquement revolutionnaire qui se fait tout doucement. Mais, mon Dieu,
+il faudra que ce peuple ait bien du coeur, de l'energie et de la vertu,
+si tout ce poison qui decoule sur lui ne le corrompt pas.
+
+Bonsoir, mon vieux; viens toujours nous voir. Je t'embrasse.
+
+ [1] Dame de compagnie de feu la baronne Dudevant.
+
+
+
+
+CCV
+
+A M. L'ABBE DE LAMENNAIS, A SAINTE-PELAGIE
+
+ Paris, fevrier 1841.
+
+Ce a quoi je tiens avant tout, monsieur, c'est que vous ne croyiez point
+qu'un sot amour propre blesse put jamais me faire abjurer les sentiments
+d'affection et de respect que je vous ai voues. Quand meme j'aurais eu
+la certitude que vous aviez voulu m'adresser du fond de votre prison une
+lecon incisive, comme on me l'a donne a entendre de toutes parts, je
+l'aurais acceptee, non pas sans douleur, mais du moins sans amertume.
+
+Le bon ami Gaubert[1] a du vous le dire, et je suis sure qu'au fond de
+votre coeur vous n'en avez jamais doute. Je crois, je persiste a croire
+que je suis fort desservie aupres de vous, et on aurait pu m'attribuer
+de telles paroles ou de telles pensees, qu'elles eussent ferme votre ame
+a toute estime et a toute confiance envers tout ce qui ne porte pas de
+_barbe au menton_.
+
+Je sais autour de vous des gens qui ne se font pas faute de me calomnier
+avec un acharnement qui m'afflige sans m'irriter, parce que cette haine
+gratuite me parait tenir de l'hypocondrie et presque de la demence.
+Quelquefois, dans les plus folles declamations, il y a une sorte
+d'habilete (c'est un caractere de la maladie appelee _haine_) qui impose
+aux ames les plus nobles et aux esprits les plus fermes. Je n'ai jamais
+pu penser que cette sorte d'anatheme, lance par vous _sans exception_
+sur notre sexe, fut une action lache et mechante.
+
+J'ose a peine repeter les mots dont vous vous servez dans votre
+indignation genereuse, quand je songe que c'est vous qui etes en cause,
+vous, monsieur, qui etes l'objet d'une veneration religieuse de ma
+part, et de celle de tout ce qui m'entoure. Si j'avais juge ainsi votre
+severite, je n'aurais jamais eu besoin de l'explication que vous voulez
+bien me donner; car je n'aurais jamais eu le moindre doute sur vos
+intentions.
+
+J'ai craint seulement, je le repete, un de ces mouvements de colere
+paternelle que vous eprouvez quand vous croyez la justice et la verite
+meconnues, et que, grace a Dieu et heureusement pour notre siecle,
+vous ne savez pas reprimer. Soyez certain que, si telle eut ete votre
+inspiration, quoique je ne me sentisse pas frappee avec clairvoyance
+et justice, a certains egards j'aurais respecte votre pensee et votre
+intention, comme je respecte tout ce qui vient de vous.
+
+Je dis _a certains egards_; car, au manque de logique et de raisonnement
+que vous nous reprochez, je puis vous jurer, par l'affection que je vous
+porte, qu'en ce qui me concerne personnellement, je reconnais de bon
+coeur et tres gaiement que vous avez grandement raison. Le reproche
+m'eut blessee dans le cas ou j'aurais eu la pretention d'etre ce que
+je ne suis pas, et j'avoue n'avoir jamais compris qu'on put mettre son
+bonheur ou sa dignite a sortir de son role.
+
+Cela pose (et vous connaissez a ce sujet ma sincerite), j'oserai vous
+dire que je ne suis pas convaincue de l'inferiorite des femmes, meme
+sous ce rapport-la. Dirai-je en avoir rencontre qui eussent ete capables
+de vous ecouter, de vous suivre et de vous comprendre des heures
+entieres? Je n'ai pas le droit de l'affirmer: ce serait m'attribuer la
+competence d'un pareil jugement; mais, dans mon instinct et dans ma
+conscience, je le crois. Il est vrai que ces femmes-la ont vecu a
+l'ombre comme des fleurs et n'ont point porte de petitions a la Chambre.
+
+Ne me trouvez-vous pas, monsieur, bien imbue, aujourd'hui, _de l'esprit
+de corps?_ C'est tres desinteresse de ma part; car je n'ai fait aucune
+etude serieuse sur mon intelligence et je n'ai jamais ete mue que par le
+sentiment. En outre, j'ai beaucoup plus souffert de l'absurdite et de la
+malice des femmes que de celles des hommes.
+
+Mais j'ai toujours attribue cette inferiorite de fait, qui existe en
+general, a l'inferiorite qu'on veut consacrer eternellement en principe
+pour abuser de la faiblesse, de l'ignorance, de la vanite, en un mot de
+tous les travers que l'education nous donne. Rehabilitees a demi par la
+philosophie chretienne, nous avons besoin de l'etre encore davantage.
+
+Comme nous vous comptons parmi nos saints, comme vous etes le pere de
+notre Eglise nouvelle, nous sommes toutes desolees et toutes decouragees
+quand, au lieu de nous benir et d'elever notre intelligence, vous nous
+dites un peu sechement: "Arriere, mes bonnes filles, vous etes toutes de
+vraies sottes!"
+
+Je reponds pour mes soeurs: "C'est la verite, maitre; mais
+enseignez-nous a ne plus etre sottes!"
+
+Le moyen n'est pas de nous dire que le mal tient a notre nature, mais
+qu'il resulte de la maniere dont votre sexe nous a gouvernees jusqu'ici.
+Si nous demandons a Dieu l'intelligence, il nous la donnera peut-etre,
+sans nous donner pour cela de la barbe, et alors vous serez bien
+attrapes a votre tour.
+
+Il me faut bien du courage pour plaisanter avec vous, monsieur, lorsque
+mon coeur est navre des souffrances que vous endurez dans la prison. Si
+je l'ose, c'est parce que je connais votre inalterable serenite, ce fond
+de gaiete que vous avez, et qui est a mes yeux la plus admirable preuve
+de votre bonte et de votre candeur.
+
+Vous avez voulu subir ce martyre: c'est bien de la bonte que vous avez
+pour une generation si legere et si froide. Tout en vous admirant, je ne
+puis vous approuver d'exposer votre sante et votre vie pour toute cette
+race qui ne vous vaut pas. Enfin, Dieu ne se fera pas le complice de
+vos bourreaux, et, malgre vous, il vous rendra a nos voeux, a notre
+devouement et a notre respectueuse amitie.
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] Le docteur Gaubert jeune.
+
+
+
+
+CCVI
+
+A M. AUGUSTE MARTINEAU DESCHENEZ, A ALGER
+
+ Nohant, 16 juillet 1841.
+
+Non, mon cher enfant, je ne t'oublie pas, et je ne t'ai pas ote mon
+amitie. Mais je n'ecris plus a personne; ce que je dis non pour me
+justifier, mais pour que tu ne te croies pas plus maltraite que mes
+autres vieux amis. Je suis coupable envers vous tous, et mon horreur
+pour les lettres est aussi grande que mon degout des _belles-lettres_.
+J'aime pourtant a en recevoir des gens que j'aime, _belles_ ou non. Mais
+je ne sais plus repondre, je ne peux plus me resumer en quatre lignes
+comme autrefois, comme on le peut et comme on le fait quand on est
+jeune.
+
+Je ne le suis plus du tout, et apparemment mon cerveau s'est etrangement
+complique, puisque je ne peux plus rendre compte de moi a moins d'un
+volume que je t'epargne, et tu dois m'en savoir gre.
+
+Le fait est que ne puis plus dire si je suis triste ou gaie, forte ou
+abattue. Je n'en sais plus rien. Je suis triste ou contente selon les
+choses exterieures communes a nous tous; mais je n'ai plus aucune
+initiative avec ma vie. Elle me mene, je ne la gouverne plus. Et ce
+n'est pas chagrin de ma part, c'est indifference de moi-meme. Cela est
+venu avec les annees et l'embonpoint; l'apathie naturelle y a contribue,
+et peut-etre l'influence d'une epoque ou aucune de mes sympathies et de
+mes croyances n'est realisee ni realisable.
+
+Tu vois bien que je ne suis pas amusante et que je te parle de choses ou
+tu n'entends rien. Car, Dieu merci, tu es jeune, tu aimes la vie, tu y
+trouves des souffrances ou des plaisirs personnels assez vifs pour que
+tu te sentes vivre. Enfin, tes idees n'ont pas encore pris une
+direction qui te rende la societe antipathique. Peut-etre meme ne la
+prendront-elles jamais, et je ne sais pas pourquoi tu te souviens que
+j'existe, moi qui ne suis pas de ce monde et qui n'y pose qu'une patte,
+m'elancant avec les trois autres dans un avenir dont tu ne te soucies
+guere, et tu fais bien.
+
+Amuse-toi donc! je ne te plains pas, quoique je concoive tes heures
+d'ennui et de souffrance la-bas. Mais enfin tu auras vu l'Afrique, et le
+present, qui te deplait souvent, aura son prix quand il sera entre dans
+le passe. Maurice, qui ne reve que peinture et qui fait vraiment des
+progres, voudrait bien etre a ta place. Nous sommes a Nohant depuis un
+mois, et nous y _jouissons_ d'un temps detestable, par suite d'un petit
+imbecile de tremblement de terre qui est venu nous abimer notre pauvre
+ete.
+
+Solange est en pension et va venir ici passer ses vacances tres
+prochainement.
+
+Maurice t'embrasse. Rapporte-lui de ton Afrique tout ce que tu pourras,
+tout ce que tu voudras, fussent de vieilles semelles arabes, ou une
+meche de crins de cheval: il trouvera que cela a du _caractere_ et du
+_chic_.
+
+Bonsoir, mon cher Benjamin; reviens bientot. Nous nous retrouverons,
+j'espere, a Paris, ou je retournerai a l'automne. En attendant, ne crois
+pas que je t'aie mis de cote dans mes affections: a cet egard-la, je
+n'ai pas change. Mais je suis devenue diablement serieuse et ennuyeuse.
+
+Que Dieu soit avec toi et te donne du soleil, de l'insouciance et des
+emotions a doses mesurees. C'est ce que je puis te souhaiter de mieux.
+
+A toi de coeur.
+
+G. S.
+
+
+
+
+CCVII
+
+A MADAME MARLIANI, A PARIS
+
+ Nohant, 13 aout 1841.
+
+Il y a bien longtemps que je ne vous ai ecrit, chere belle et bonne.
+J'ai eu toutes mes nuits absorbees par le travail et la fatigue. J'ai
+passe tous les jours avec Pauline[1] a me promener, a jouer au billard,
+et tout cela me fait tellement sortir de mon caractere indolent et de
+mes habitudes paresseuses, que, la nuit, au lieu de travailler vite, je
+m'endors betement a chaque ligne. C'est une lutte tres penible, je vous
+assure, et pourtant, comme je suis deja fort en retard avec Buloz, qui
+me tourmente, il n'y a pas moyen de ceder au sommeil. Je me flatte
+toujours de m'eveiller a force de cafe et de cigarettes, afin d'arriver,
+vers trois heures du matin, a la fin de ma tache et de pouvoir alors
+ecrire le peu de lettres qui me tiennent au coeur. Mais je crois que
+le cafe est devenu pour moi de l'opium et que le tabac m'abrutit; car,
+avant d'avoir fait trois pages de mon roman, je baille a me demettre la
+machoire, et, a la fin de la tache, je tombe sur mon oreiller, comme si
+Enrico venait de me faire un discours sur les _fourtifications_.
+
+Je crois bien que mon roman ne sera guere plus amusant que lui: il est
+impossible de s'ennuyer aussi mortellement d'ecrire, sans que le lecteur
+en fasse autant. Avec cela, je suis forcee de relire tous mes anciens
+romans pour les corrections de l'edition nouvelle[2]. Jugez quel plaisir
+de remacher les points et les virgules d'une trentaine de volumes! Je
+crains sortir de la dans le dernier degre de l'idiotisme.
+
+Pauline me quitte le 16. Maurice part le 17 pour aller chercher sa
+soeur, qui doit etre ici le 23. Elle ira vous voir si, dans la journee
+du 21 (jour de sa sortie de pension et de son depart pour Nohant), elle
+en trouve le temps au milieu des paquets et des commissions. Comme
+elle sera rue Pigalle, si vous passez par la, vous seriez bien bonne
+d'entrer. Je serais sure d'avoir de vos nouvelles, par des yeux qui vous
+auraient vue.
+
+Au reste, Gaubert m'ecrit que vous etes guerie, mais que vous pouvez
+retomber si vous ne vous preservez pas. Encore une fois, et non pas
+pour la derniere, car je vous le rabacherai toujours, chere amie,
+soignez-vous donc, et songez que vous n'avez pas le droit de vous moquer
+de vous-meme quand vous etes si necessaire a votre gros Manoel, a moi, a
+nous tous.
+
+Vous ferez certainement bien d'aller en Normandie, et ensuite de venir
+a Nohant. J'espere que l'automne sera beau. C'est une saison qui, en
+Berry, ne manque jamais de nous dedommager. Pourvu que cette annee de
+banqueroute ne me donne pas un dementi! Enfin, vous savez que ma
+baraque est saine et bien close. Vous y serez encore dans de meilleures
+conditions de sante qu'a Paris. Manoel y trouverait a chasser, puisqu'il
+aime la chasse, et vous devriez y amener par les oreilles le petit
+Gaston, qui cultive les becasses, et a qui nous en fournirions de toute
+espece. Viardot passe toutes ses journees a braconner, avec mon frere et
+Papet; car la chasse n'est pas encore ouverte, et ils bravent les lois
+divines et humaines. Pauline lit avec Chopin des partitions entieres au
+piano. Elle est toujours bonne et charmante comme vous la connaissez. Sa
+grossesse ne l'incommode pas du tout; je suis desolee de ne pouvoir
+la garder plus longtemps. Mais elle retourne en Angleterre pour un
+_festival_.
+
+Bonsoir, chere bonne amie. N'imitez donc pas ma paresse, et ecrivez-moi
+un peu plus souvent. Dites-moi ce que vous faites et ou je dois vous
+ecrire si vous quittez Paris.
+
+Je vous embrasse mille fois.
+
+A vous de coeur.
+
+GEORGE.
+
+Vous m'avez envoye, par la poste, une petite brochure de M. Jognet, qui
+portait quelques mots ecrits par lui a la main sur la couverture. En
+consequence de quoi, j'ai paye trois francs de port! Dites a Enrico de
+ne pas me faire payer ses oeuvres aussi cher quand il me les enverra!
+
+ [1] Pauline Viardot.
+ [2] Premiere edition in-12. Perrotin, 1841-1842.
+
+
+
+
+CCVIII
+
+A MADEMOISELLE DE ROZIERES, A PARIS
+
+ Nohant, 22 septembre 1841.
+
+Chere amie,
+
+Je ne comprends pas que vous _m'accusiez_ de vous _accuser_, quand je
+vous approuve et vous plains de toute mon ame. Si je ne vous ai pas
+ecrit, c'est que je ne savais ou vous adresser ma lettre, et, comme le
+motif de votre absence etait une chose fort secrete, comme on ne sait
+jamais ce que peut devenir une lettre qui ne va pas directement a la
+personne absente, je voulais attendre votre retour a Paris pour vous
+ecrire. Je vous reponds ce soir a la hate, ne voulant pas attendre la
+lettre de Solange, qui mettra bien deux ou trois jours a tailler et
+retailler sa plume, et ne voulant pas vous laisser dans le mauvais
+sentiment de doute que vous avez sur moi.
+
+J'ai passe la nuit a corriger des epreuves, la tete m'en craque; je ne
+vous dirai donc que deux mots. Parlez-moi a coeur ouvert si cela vous
+soulage, je ne me fais pas fort de vous consoler: je crois que vos
+douleurs sont grandes et qu'il n'est au pouvoir de personne de les
+guerir. Mais, si vous sentez le besoin de les dire, aucune affection ne
+recevra vos epanchements avec plus de sollicitude que la mienne.
+
+Ou avez-vous pris que je pouvais vous blamer? et par ou etes-vous
+blamable? Je ne suis pas catholique, je ne suis pas du monde. Je ne
+comprends pas une femme sans amour et sans devouement a ce qu'elle
+aime. Soyez aussi prudente que possible, pour que ce monde hypocrite
+et mechant ne vous fasse pas perdre l'exterieur et le necessaire de
+l'existence materielle.
+
+Mais votre vie interieure, nul n'a droit de vous en demander compte. Si
+je puis quelque chose pour vous aider a lutter contre les mechants, vous
+me le direz dans l'occasion, et vous me trouverez toujours. Bonsoir,
+amie; parlez-moi de vous, de _lui_, de votre sante a tous deux. Ce que
+vous me faites pressentir me laisse dans un grand effroi. Est-il plus
+malade? est-ce vous qui le seriez?
+
+Personne ici n'a su que vous etiez absente, je n'en ai rien dit. Je
+crois que, s'il y a eu et s'il y a encore des cancans, ils viennent de
+M. F..., qui ecrit toutes les semaines et qui cause toujours, par ses
+lettres (je ne sais si elles contiennent des nouvelles ou des ragots),
+un notable changement dans l'humeur. Je ne connais ce monsieur que de
+vue; mais je le crois ecorche vif et toujours pret a en vouloir a tout
+le monde de ses propres disgraces. Ce caractere est peut-etre plus digne
+de pitie que de blame; mais il fait bien du mal a _l'autre_, qui a la
+peau si delicate, qu'une piqure, de cousin y fait une plaie profonde.
+
+Mon Dieu, n'y a-t-il pas assez de maux veritables, sans en creer
+d'imaginaires?
+
+A vous de coeur et a toujours.
+
+
+
+
+CCIX
+
+A LA MEME, AU CHATEAU DE MERVILLY PAR ORBEC (CALVADOS)
+
+ Nohant, 15 octobre 1841.
+
+Chere amie,
+
+Je me decide a retourner a Paris a la fin du mois, pour faire un bail
+relatif a la patraque de maison que j'ai a Paris, rue de la Harpe, et
+dont je veux regler les revenus. Je tacherai d'arranger mes autres
+affaires de maniere a passer quelques mois pres de vous. Ainsi ne faites
+pas mon oraison funebre, et gardez-moi cette bonne et chaude amitie qui
+ferait revivre les morts.
+
+Il est bien vrai que j'ai ete sur le point de m'ensevelir a Nohan pour
+cet hiver, comme les marmottes dans la neige. Mes affaires ne sont pas
+plus brillantes; mais je retrouve parfois le courage de travailler pour
+suppleer aux revenus et je fais mon possible pour ne point me tenir
+eloignee de mes enfants.
+
+Vous seriez venue me voir, chere bonne, je me le dis avec
+reconnaissance; mais j'aime mieux aller vous voir, parce que ce sera
+pour plus longtemps. Et puis nous sommes voisines maintenant, et, si
+vous voulez n'etre pas trop _mondaine_, j'irai bien souvent jaser et
+fumer avec vous. Au reste, si je vous prie d'etre bien sage et bien
+retiree, ce n'est pas tant pour moi (qui aime mieux vous voir dans le
+tourbillon que de ne pas vous voir du tout) qu'a cause de vous et de
+votre sante, que l'air, la campagne et l'absence de tracasseries ont
+retablie, comme je m'y attendais bien. Cette, vie de Paris nous tend
+les nerfs et nous tue a la longue. Ah! que je le hais, ce centre des
+lumieres! je n'y mettrais jamais les pieds, si les gens que j'aime
+voulaient prendre la meme resolution.
+
+N'attendez pas _Horace_ dans la _Revue_: Buloz exigeait des corrections
+que je n'ai pas voulu faire et je l'ai envoye paitre.
+
+Qu'est-ce que cette reaction en Espagne? est-ce un _puff_ politique?
+est-ce une affaire qui peut entrainer ce malheureux pays dans de
+nouveaux desastres? O familles royales! quel exemple de vertus
+domestiques vous savez donner! c'est chez vous seules qu'on voit le
+frere s'armer contre le frere et la mere contre la fille! Jusques a
+quand ces champignons veneneux couronnes epuiseront-ils, a leur profit,
+tous les sucs de l'humanite!
+
+Mais je vous ecris cela pendant que vous etes dans le sein de votre
+famille, catholique et royaliste, je crois, Ne discutez pas inutilement,
+chere amie. On ne se corrige pas quand on n'a pas ete forme de bonne
+heure aux idees de progres. Pourvu qu'on soit bon, c'est beaucoup. Je
+crois que vous m'avez toujours dit que vos soeurs vous aimaient: je
+m'en rejouis parce qu'elles seront forcees d'aimer en vous le _monstre_
+revolutionnaire et progressif.
+
+Bonsoir donc, bonne et chere amie. Embrassez pour moi mon gros Manoel
+quand vous lui ecrirez, et ce scelerat de petit Gaston quand vous le
+verrez.
+
+J'ai encore Solange avec moi; je la ramenerai a Paris. Maurice part pour
+Nerac et viendra bientot me rejoindre. Arrivez aussi de votre Normandie,
+afin que Paris me semble supportable.
+
+Papet est au fond des forets, dans _Erymanthe_ pour le moins, chassant
+le sanglier. Chopin est a Paris, et il est retombe, comme il dit, dans
+ses triples croches.
+
+A vous.
+
+G.
+
+
+
+
+CCX
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE
+
+ Paris, 27 septembre 1841.
+
+Il y a plusieurs jours que je veux t'ecrire; mais la fatigue a ete trop
+forte depuis une quinzaine. Tu verras par notre prochain numero[1] que
+j'ai barbouille bien du papier. A peine ai-je donne une dizaine de jours
+aux barbouillages, qu'il en faut passer quatre ou cinq a la correction
+des epreuves. Et puis la correspondance pour ladite _Revue_ et mes
+affaires personnelles, qui sont toujours arrierees et qui prennent
+encore une huitaine. Tu vois ce qu'il me reste de jours, ce mois-ci,
+pour songer a ce que je vais dire dans le numeros suivant. Heureusement
+que je n'ai plus a chercher mes idees: elles sont eclaircies dans mon
+cerveau; je n'ai plus a combattre mes doutes: ils se sont dissipes comme
+de vains nuages devant la lumiere de la conviction; je n'ai plus a
+interroger mes sentiments: ils parlent chaudement au fond de mes
+entrailles et imposent silence a toute hesitation, a tout amour-propre
+litteraire, a toute crainte du ridicule.
+
+Voila a quoi m'a servi, a moi, l'etude de la philosophie, et d'une
+certaine philosophie, la seule claire pour moi, parce qu'elle est la
+seule qui soit aussi complete que l'est l'ame humaine aux temps ou nous
+sommes arrives. Je ne dis pas que ce soit le dernier mot de l'humanite;
+mais, quant a present, c'en est l'expression la plus avancee.
+
+Tu demandes pourtant a quoi sert la philosophie et tu traites de
+subtilites inutiles et dangereuses la connaissance de la verite
+cherchee, depuis que l'humanite existe, par tous les hommes, et arrachee
+brin a brin, filon par filon, du fond de la mine obscure, par les hommes
+les plus intelligents et les meilleurs dans tous les siecles. Tu traites
+un peu cavalierement l'oeuvre de Moise, de Jesus-Christ, de Platon,
+d'Aristote, de Zoroastre, de Pythagore, de Bossuet, de Montesquieu, de
+Luther, de Voltaire, de Pascal, de Jean-Jacques Rousseau, etc., etc.,
+etc.! Tu sabres a travers tout cela, peu habitue que tu es aux formules
+philosophiques. Tu trouves dans ton bon coeur et dans ton ame genereuse
+des fibres qui repondent a toutes ces formules et tu t'etonnes beaucoup,
+qu'il faille prendre la peine de lire dans un langage assez profond la
+doctrine qui legitime, explique, consacre, sanctifie et resume tout ce
+que tu as en toi de bonte et de verite acquise et naturelle. L'oeuvre de
+la philosophie n'a pourtant jamais ete et ne sera jamais autre chose
+que le resume le plus pur et le plus eleve de ce qu'il y a de bonte,
+de verite et de force repandu dans, les, hommes a l'epoque ou chaque
+philosophe l'examine. Qu'une idee de progres, qu'une superiorite
+d'apercus et une puissance d'amour et de foi dominent cette oeuvre
+d'examen (et comme qui dirait de statistique morale et intellectuelle),
+des richesses acquises precedemment et contemporainement par les hommes,
+et voila une philosophie. Les brouillons du journalisme qui attendent
+apparemment qu'on les amuse avec des propheties d'almanach, s'ecrient:
+"Vous ne nous dites rien de neuf." Les braves gens comme toi, disent:
+"Nous sommes aussi instruits que vous!" Tant mieux! alors donnez-nous un
+millier ou seulement une centaine de gens comme vous, et nous regenerons
+le monde. Mais, comme, jusqu'ici, on ne nous a guere fait le plaisir de
+nous dire que nous insistions trop sur des verites reconnues; comme nous
+entendons, au contraire, ces paroles partir de tous cotes: "Nous savons
+bien que Jesus, Rousseau et compagnie ont preche la charite et la
+fraternite; nous avons entendu parler de cela et ne savons pourquoi vous
+revenez sur ces choses dont personne ne veut et dont nous ne voulons
+pas!" comme ce ne sont pas seulement les nobles, les pretres et
+les bourgeois qui nous tiennent ce langage, mais encore certains
+republicains, et le _National_ en tete, nous avons lieu de penser que
+nous ne faisons pas une oeuvre si etroite qu'elle en a l'air, ni si
+facile qu'elle te semble, ni si inutile que _le National_ fait semblant
+de le croire. Certaines autres classes n'en jugent pas ainsi et ne
+s'apercoivent pas trop que cette vieille fraternite que nous prechons
+et, cette jeune egalite que nous cherchons a rendre possible, _le
+plus prochainement possible_, soient des verites banales, acceptees,
+triomphantes, et dont il soit inutile de se preoccuper. Ces classes,
+mecontentes et inquietes, croient, au contraire, que nos verites
+rebattues n'ont jamais preoccupe les gens qui n'y trouvaient pas leur
+profit; et les institutions faites pour la bourgeoisie le prouvent, je
+crois, un peu.
+
+Si donc, convaincu, comme tu l'es, que les masses sont toutes initiees
+au _pourquoi_, au _parce que_ et au _par consequent_ de l'avenir et du
+passe, viens un peu te mettre a l'oeuvre avec nous, tu verras que tu
+n'as guere connu les masses jusqu'ici. Tu les verras pleines d'ardeur et
+de trouble, animees, pour la plupart, de ces bons et grands sentiments
+sans lesquels ni Leroux, ni toi, ni moi ne les aurions (puisque rien
+n'est isole dans l'ordre moral ou physique de l'humanite). Mais aussi
+tu verras d'enormes obstacles, de coupables resistances, des interets
+obstines et egoistes, et ce qui, dans ces masses, domine les unes et les
+autres, un vague inconcevable dans la pensee et dans les croyances; une
+incertitude effrayante, mille fantaisies, mille reves contradictoires;
+tous les bons voulant le bien, et a peine trois dans chaque million
+d'hommes etant d'accord sur un meme point, parce que, s'il y a partout,
+comme tu le remarques fort bien, _l'instinct_ du vrai et du juste,
+nulle part cet instinct n'est arrive a l'etat de _connaissance_ et de
+certitude. Et comment cela serait-il possible quand l'histoire offre un
+chaos ou tous les hommes, jusqu'ici, se sont perdus, avant d'y trouver
+la notion profondement politique, philosophique et religieuse du progres
+indefini? notion que tous les esprits un peu consequents de ce siecle
+ont enfin adoptee sans restriction, meme ceux qu'elle contrarie dans
+leurs interets presents.
+
+De nombreux et admirables travaux, des conclusions emanees de plusieurs
+points de vue opposes en apparence, mais se rencontrant sur le
+principal, ont fait passer cette notion dans l'ame humaine, et tu l'as
+recue presque en naissant, sans te demander, enfant ingrat, quelle mere
+celeste t'avait inocule cette vie nouvelle, que tes peres n'ont pas eue,
+et que tu legueras plus large et plus complete a tes enfants lorsque tu
+l'auras portee en toi et fecondee de ta propre essence. Cette mere
+de l'humanite, que les bons devraient cherir et venerer, c'est la
+philosophie religieuse. Et vous appelez cela le pont aux anes, au lieu
+d'avouer que, sans elle, sans cette clarte versee peu a peu, jour par
+jour en vous, vous seriez des sauvages!
+
+Je vais te poser une question sans replique: Pourquoi n'es-tu pas un
+avide et grossier possesseur de terres, dur au pauvre, sourd a l'idee
+de progres, furieux contre le mouvement d'egalite qui se fait parmi les
+hommes? cependant tu es le contraire de cet homme-la. Qui t'a rendu
+ainsi? qui t'a enseigne, des ton enfance, que l'egoisme est odieux, et
+qu'une grande pensee, un beau mouvement du coeur font plus de bien a toi
+et aux autres que l'argent et la prosperite materielle? Est-ce l'idee
+revolutionnaire repandue en France depuis 93? Non, a moins que ce ne
+fut d'une facon indirecte; car nous ne la comprenions guere quand nous
+etions enfants, cette revolution qui inspirait autour de nous tant
+d'horreur aux uns, tant de regret aux autres. Qui donc detachait
+mysterieusement nos jeunes ames de l'egoisme un peu preche et un peu
+deifie, il faut en convenir, dans toutes nos familles? N'etait-ce pas
+tout bonnement l'idee chretienne, c'est-a-dire le reflet lointain d'une
+philosophie antique passee a l'etat de religion, comme toutes des
+philosophies un peu profondes? Et, apres, quand nous avons ete
+_emeutiers_ et _bousingots_ (de coeur, si nous ne l'avons ete de fait),
+qui nous poussait au desir de ces luttes et au besoin de ces emotions?
+Etait-ce, comme on l'a dit des republicains d'alors, l'_ambition?_
+
+Nous ne savions pas seulement ce que c'etait que l'ambition; c'etait
+l'idee revolutionnaire de 93 qui se reveillait en nous a l'age ou on
+lit la philosophie du dix-huitieme siecle, et ou l'on commence a se
+passionner pour cette ere d'application incomplete, et funeste a
+beaucoup d'egards, mais grande et saine en resultats, qui mene de
+Jean-Jacques a Robespierre.
+
+Et, aujourd'hui, pourquoi sommes-nous encore agites d'un besoin d'action
+et d'un zele fanatique, sans savoir ou nous prendre et par quel bout
+commencer, et a qui nous joindre, et sur quoi nous appuyer? car, voyons,
+savons-nous, avons-nous su, depuis, dix ans, tout cela? Si nous l'avions
+su, nous n'en serions pas ou nous en sommes. Eh bien! ce qui nous rend
+toujours si ardents a une revolution morale dans l'humanite, c'est le
+sentiment religieux et philosophique de l'egalite, d'une loi divine,
+meconnue depuis que les hommes existent; reconnue enfin et conquise en
+principe, mais obscure, mais plongee a demi dans le Styx, mais niee et
+repoussee par les nobles, les pretres, le souverain, la bourgeoisie et
+la bourgeoisie democratique elle-meme! Le _National!_ Nous savons
+bien sa pensee, mieux que vous, et j'ai un peu ri, je te l'avoue, du
+jesuitisme que le bon gros Thomas a du employer dans sa lettre, pour
+vous faire rentrer dans son filet; demi-farceur, demi-_jobard_, flouant
+un peu les autres (en politique s'entend, et non en fait d'argent), afin
+de se consoler d'etre floue en plein lui-meme!
+
+D'ou je conclus a te demander, mon enfant, toi dont je connais le coeur
+a fond, toi que je sais aussi romanesque que moi devant ces idees
+d'egalite que l'on a cru trop longtemps bonnes pour don Quichotte, et
+qui commencent a le devenir pour tous, je te demande, dis-je, qui t'a
+fait partisan de l'egalite, sincerement et profondement?
+
+Sont-ce les doctrines du _National?_ Il n'en a pas, il n'en a jamais
+eu, meme du temps de Carrel, qui etait leur maitre a tous. Il ne laisse
+aller sa pensee de temps en temps que pour dire que l'egalite, comme
+toi et moi l'entendons, est impossible, sinon abominable. Dupoty,
+cette malheureuse victime d'un odieux coup d'Etat de la patrie, etait
+aristocrate et rougissait des partisans qu'on lui a supposes. Il n'avait
+meme pas le merite d'etre coupable de sympathie pour ces pauvres fous
+du communisme que l'on peut blamer tout bas, et que le _National_ a
+insultes et fletris jusque sous le couteau de la patrie! lache en ceci!
+car, si le communisme avait fait une revolution, c'est-a-dire lorsqu'il
+en fera une, et ce sera malheureusement trop vite, le _National_ sera
+a ses pieds: comme Carrel lui-meme, qui, le 26 juillet, traitait la
+revolution de "sale emeute", et qui en parlait tres differemment le
+1er aout. Doutez-vous de cela? vous le verrez! souvenez-vous de ceci
+seulement: que nous marchons vite, bien vite, et qu'il n'y a pas de
+temps a perdre, pas un jour, pas une heure, pour dire au peuple ce qu'il
+faut lui dire.
+
+La git le lievre. Michel, qui est l'homme certainement le plus
+intelligent de ce parti du _National_, le Malgache et toi (qui,
+Dieu merci! n'es du parti que faute d'en avoir trouve un qui soit
+l'expression de ton coeur), vous voila disant: "Faisons une revolution,
+nous verrons apres."
+
+Nous, nous disons: "Faisons une revolution; mais voyons tout de suite ce
+que nous aurons a voir apres."
+
+Le _National_ dit: "Ces gens sont fous, ils veulent des institutions.
+Eux! des sectaires, des philosophes, des reveurs! leurs institutions
+n'auront pas le sens commun."
+
+Nous disons: "Ces gens sont aveugles, ils veulent agiter le peuple,
+avec des institutions deja vieillies, a peine modifiees, et nullement
+appropriees aux besoins et aux idees de ce peuple, qu'ils ne connaissent
+pas et qui les connait aussi peu."
+
+Le _National_ dit: "Voyons-les donc, leurs belles institutions! Ah! ils
+nous parlent philosophie? que veulent-ils faire avec leur philosophie?
+Jean-Jacques a tout dit; Robespierre, tout essaye. Nous continuerons
+l'oeuvre de Rousseau et de Robespierre."
+
+Nous disons: "Vous n'avez ni lu Rousseau, ni compris Robespierre, et
+cela parce que vous n'etes pas philosophes, et que Robespierre et
+Rousseau etaient deux philosophes. Vous ne pourrez pas appliquer leur
+doctrine parce que vous ne savez ni ce que l'un a voulu dire, ni ce que
+l'autre a voulu faire. Vous croyez, par la guerre au dehors et la force
+au dedans, donner de la gloire a la France et a votre parti? Le peuple
+n'a pas besoin de gloire, il a besoin de bonheur et de vertu. Si cela
+ne peut s'acheter que par la guerre, il fera la guerre et vous prendra
+peut-etre pour generaux, si vous faites vos preuves d'autre chose que
+de combattre le tres petit combat a la plume; mais, tout en faisant la
+guerre, la France voudra des institutions, et ce n'est pas vous qui le
+ferez, vous en etes incapables. Votre ignorance, votre inconsequence,
+votre violence et votre vanite, nous sont hautement manifestees par
+chaque ligne que vous ecrivez, meme sur les moindres matieres. Qui donc
+fera ces lois? un Messie? nous n'y croyons pas. Des revelateurs? nous ne
+les avons pas vus apparaitre. Nous? nous ne lisons pas dans l'avenir et
+ne savons pas quelle forme materielle devra prendre la pensee humaine a
+un moment donne. Qui donc fera ces lois? Nous tous, le peuple d'abord,
+vous et nous, par-dessus le marche. Le moment inspirera les masses.
+
+Oui, disons-nous encore, les masses seront inspirees! Mais a quelle
+condition? a la condition d'etre eclairees. Eclairees sur quoi? sur
+tout, sur la verite, sur la justice, sur l'idee religieuse, sur
+l'egalite, la liberte et la fraternite, _sur les droits et sur les
+devoirs_, en un mot.
+
+Ici, entamez la discussion, si vous voulez; nous vous ecouterons.
+Dites-nous ou le droit finit, ou le devoir commence, dites-nous quelle
+liberte aura l'individu et quelle autorite la societe? quelle sera la
+politique, quelle sera la famille, quelles seront les repartitions du
+travail et du salaire, quelle sera la forme de la propriete? Discutez,
+examinez, posez, eclaircissez, emettez tous les principes, proclamez
+votre doctrine et votre foi sur tous ces points. Si vous possedez la
+verite, nous serons a genoux devant vous. Si vous ne l'avez pas, mais
+que vous la cherchiez de bonne foi, nous vous estimerons et ne vous
+contredirons qu'avec le respect qu'on doit a ses freres.
+
+Mais, quoi! au lieu de chercher ces discussions dont les masses tiennent
+peut-etre quelques solutions vagues (qui n'attendent pour s'eclaircir
+qu'un probleme bien pose), au lieu de dire chaque jour au peuple les
+choses profondes qui doivent le faire mediter sur lui-meme et de lui
+indiquer les principes d'ou il tirera ses institutions, vous vous bornez
+a de vagues formules qui se contredisent les unes les autres et sur
+lesquelles vous ne voulez pas plus vous expliquer que des mages ou des
+oracles antiques? vous vous bornez a une guerre acre et sans gout, sans
+esprit, sans discussion approfondie avec certains hommes et certaines
+choses? Il est possible qu'un journal de votre espece soit necessaire
+pour reveiller un peu la colere chez les mecontents et pour jeter
+quelque terreur dans l'ame des gouvernants; mais ce n'est qu'un
+instrument grossier. Qu'il fonctionne donc! Nous l'apprecions a sa juste
+valeur et nous tenons sur la reserve pour ne pas ebranler une des forces
+de l'opposition, qui n'en a pas de reste; mais ce n'est, a nos yeux
+comme aux yeux du peuple, qu'une force aveugle; et, quand ceux qui font
+jouer cette machine, cette catapulte informe, s'imaginent etre a la fois
+et le peuple et l'armee, nous les renvoyons a leurs elephants et a leurs
+pieces de bois, comme de vrais machinistes qu'ils sont. Vous dites a
+cela: "Un journal qui parait tous les jours, et qui est expose a
+toute la rigueur des lois de septembre, ne peut pas, comme un ouvrage
+philosophique de longue haleine, soulever des discussions sur le fond
+des choses; l'opposition de tous les instants, ne peut etre qu'une
+guerre de _fait_ a _fait_."
+
+A la bonne heure; mais, si vous etes des hommes capables, les futurs
+representants de la France, comme vous le pretendez, pourquoi ne
+faites-vous pas faire cette opposition, necessaire mais grossiere, par
+vos domestiques? Si vous ne vous fiez qu'a votre activite, a votre
+courage et a votre desinteressement (on vous accorde ces trois choses,
+et c'est beaucoup), eh bien! faites, mais ne niez pas qu'on puisse faire
+une critique plus serieuse, plus penetrante, portant au coeur des choses
+que vous ne faites qu'effleurer. Ne niez pas qu'on doive discuter la
+doctrine politique et l'appuyer sur les bases qui sont indispensables a
+toute societe, l'unite de croyance. Au lieu de railler et de rejeter les
+idees fondamentales, encouragez-les, apportez les votres, si vous en
+avez, comme vous le dites; unissez-vous du moins par le coeur a ceux qui
+veulent travailler au temple, dont vous ne faites que le chemin de fer.
+
+Eh quoi! au lieu de cela, au lieu de les regarder comme vos freres, vous
+les raillez, vous les outragez, vous feignez de les dedaigner et de
+savoir mieux qu'eux ce que vous ne comprenez seulement pas! Eh bien! peu
+nous importe, et ce silence glace de part et d'autre ne sera pas
+rompu par nous les premiers. Mais, le jour ou vous manquerez de cette
+prudence, vous trouverez peut-etre a qui parler. En attendant, vous etes
+bien pleutres; car nous attaquons vos doctrines, nous nous en prenons a
+votre maitre Carrel, nous interrogeons votre pensee d'il y a dix ans, et
+il n'y en a pas un de vous qui ait un mot a repondre. Ce pretendu dedain
+de la part de gens de votre force est bien comique en verite, et ne
+peut pas nous offenser; mais il donne a croire que vous etes de grands
+hypocrites et des ambitieux bien personnels, vous qui prenez tant
+d'ombrage de ce que vous appelez notre _concurrence_; vous qui
+denoncez les autres journaux d'opposition dont vous craignez aussi la
+_concurrence_, comme n'ayant pas satisfait aux lois sur le timbre; vous
+qui ne vivez que de haine, de petitesse, d'envie et de morgue. Nous
+vous savons par coeur, et, si nous ne vous denoncons pas a l'opinion
+publique, c'est parce que vous n'etes pas assez forts pour faire
+beaucoup de mal, et parce qu'il y a bien autre chose a faire a cette
+heure que de s'occuper de vous.
+
+Cette boutade va te faire croire qu'il y a une guerre acharnee couvant
+dans nos coeurs contre le _National_ et sa _docte cabale_. Je puis te
+donner ma parole d'honneur que, depuis que je t'ai quitte, voici la
+premiere fois que j'en parle. Vivant au fond de mon cabinet, et ne
+voyant Leroux, qui travaille de meme dans son coin, que quelques
+instants au bureau, pour nous entendre sur notre redaction avec Viardot,
+et ecrire quelques lettres d'administration interieure, nous n'apprenons
+le mauvais vouloir et les petites menees du _National_ que pour rire
+un peu du _toupet_ avec lequel, partant de trois abonnes, et assures
+seulement de trois redacteurs (qui sont nous trois), exposes aux injures
+et a la fureur de tous les journaux, nous nous mettons en pleine
+mer sans nous soucier du lendemain. Nous nous sentons si forts de
+conviction, que, quand meme personne ne nous ecouterait, comme il ne
+s'agit ici ni d'argent ni de gloire, nous serions surs d'avoir fait
+notre devoir, obei a une volonte interieure qui nous enflamme, et laisse
+quelques verites ecrites qui mettront, un jour, quelques hommes sur la
+voie d'autres verites.
+
+En arrangeant tout au plus mal, voila ce qui peut nous arriver de pis,
+et c'est encore assez beau pour donner du courage. Aussi j'en ai plus
+que je ne m'en suis senti a aucune epoque de ma vie, et j'eprouve
+un calme que n'altereront pas, je te le promets, les _declamations
+fougueuses_ que je viens de t'ecrire contre ton _National_. Pourquoi me
+contiendrais-je avec toi quand il me prend fantaisie de jurer un peu?
+Cela soulage et ne prouve que l'ardeur avec laquelle je voudrais mettre
+la main sur ton coeur pour le disputer au diable. Quand, par hasard,
+dans la rue ou dans le salon de madame Marliani, ou je mets le nez une
+fois par semaine, j'entends quelque heresie contre ma foi, ou quelque
+cancan contre nos personnes, je n'en perds pas un point de mon ourlet,
+car j'ourle des mouchoirs a ces moments-la, et on ne me prendra pas par
+mes paroles avec les indifferents: a ceux-la, on parle par la voie de la
+presse; s'ils n'ecoutent pas, qu'importe? Mais, puisque j'ai une nuit
+de disponible et que je ne la retrouverai peut-etre pas d'ici a deux ou
+trois mois, j'en ai profite pour babiller avec foi, pour le dire que tu
+n'as pas le sens commun, quand tu dis: "Je suis un homme d'action; a
+quoi bon perdre le temps en reflexions?" C'est une grosse erreur, que de
+croire qu'il y a des hommes purement d'action, et des hommes purement
+de reflexion. Quel homme eut plus d'action que Napoleon? s'il n'eut pas
+fait de bonnes et profondes reflexions a la veille de chaque bataille,
+il n'en eut pas tant gagne. Il est vrai qu'il reflechissait plus vite
+que nous; mais il n'en reflechissait que davantage. Qu'est-ce qu'une
+action sans reflexion, sans meditation anterieure? Il y a un proverbe
+qui dit: _Ou vont les chiens?_ Et tu sais qu'on a ecrit et discute avec
+une plaisante gravite, pour savoir si les chiens, en marchant devant
+eux, a droite, a gauche, avec cet air serieux et affaire qui leur est
+propre, avaient un but, une idee, ou s'ils etaient mus par le hasard.
+
+Il est certain que pas meme les animaux les plus stupides, pas meme les
+polypes n'ont d'action sans but. Comment l'homme aurait-il une action
+quelconque sans une volonte, et une volonte sans une pensee, et une
+pensee sans un sentiment, et un sentiment sans une reflexion, et, par
+consequent, une action sans le jeu de toutes ses facultes? Plus tu te
+poseras en homme d'action, plus tu affirmeras que la reflexion occupe
+en toi une grande part d'existence; a moins que tu ne fusses fou, ou
+le seide d'un parti qui dicte sans expliquer et qui commande sans
+convaincre. Non, cela n'est point: aucun parti, a l'heure ou nous
+vivons, n'a de tels seides, et tu es l'homme le moins seide que je
+connaisse.
+
+Agis donc comme tu voudras dans la sphere d'activite presente ou
+t'entraine ce qu'on appelle l'opinion republicaine. Tu n'y feras pas
+un pas qui ne soit accompagne chez toi de doute et d'examen. Ainsi
+ne crains pas de lire de la philosophie. Tu verras qu'elle abrege
+singulierement les irresolutions. Quand elle est bonne et qu'elle
+penetre, elle devient comme la table de Pythagore apprise par coeur. On
+n'a plus a supputer sur ses doigts; les lents calculs de l'experience
+deviennent inutiles a repeter. Ils sont acquis a la memoire, a l'ordre
+du cerveau, a la faculte de conclure. Il n'y a pas un seul homme tant
+soit peu complet et fort, et capable de prendre vite et bien un parti,
+de dominer un instant son individualite, la ou il n'y a pas, comme dit
+le grand Diderot, _cette Minerve tout armee_ a l'entree du cerveau.
+
+Tout ceci est pour te dire que tu me fais ecrire la une lettre bien
+inutile pour ton instruction, puisqu'en lisant plus attentivement, et
+plutot deux fois qu'une, les excellents et admirables articles de Leroux
+dans notre _Revue_, tu aurais trouve la reponse meme aux _pourquoi_ que
+tu m'adresses.
+
+Ensuite, si tu etais descendu dans ta propre reflexion avec une complete
+naivete, tu te serais trouve beaucoup plus grand (capable que tu es de
+penetrer dans les profondeurs de la verite) que tu ne crois l'etre en
+disant: "Je ne suis qu'un homme d'action." Un homme d'action, c'est
+Jacques Cherami, qui porte une lettre et ne sait pas pour quoi ni pour
+qui; ne te rapetisse pas. Tu as beaucoup reve, beaucoup senti; tu m'as
+dit, durant ces derniers temps que j'ai passes la-has, des choses trop
+remarquables comme grand sentiment de coeur et grande droiture d'esprit
+en politique, pour que je te croie un ouvrier de la vigne du seigneur
+Thomas, ce bon vigneron qui saurait si bien dire: _Adieu paniers,
+vendanges sont faites!_
+
+Bonsoir, cher ami; lis ma lettre a Fleury et a ta femme, si cela peut
+l'interesser, mais a personne autre, je t'en prie; je serais desolee
+qu'on me crut occupee a cabaler contre le _National_, parce que je fais
+une _Revue_ qu'il ne veut pas annoncer. Dieu me garde de faire cette
+sale petite guerre du journalisme! je n'ai pas un mot a repondre a tous
+ceux qui me demandent: "Pourquoi le _National_ se separe-t-il de vous?"
+Je leur dis que je n'en sais rien.--Silence donc la-dessus. Embrasse ta
+femme et tes enfants pour moi.
+
+Helas! je crois que je t'ecris pour tout l'hiver! Je n'ai pas le temps
+de causer et de me laisser aller. Ecris-moi toujours; mais ne discutons
+plus, cela n'avance a rien. Si la _Revue_ t'embete, en fin de compte, ne
+va pas croire que je trouve mauvais que tu la _laches_. Nous avons des
+abonnes et nous n'imposons rien, meme a nos meilleurs amis. J'ai la
+certitude qu'un jour, on lira Leroux comme on lit le _Contrat social._
+C'est le mot de M. de Lamartine. Ainsi, si cela t'ennuie aujourd'hui,
+sois sur que les plus grandes oeuvres de l'esprit humain en ont ennuye
+bien d'autres qui n'etaient pas disposes a recevoir ces verites dans
+le moment ou elles ont retenti. Quelques annees plus, tard, les uns
+rougissaient de n'avoir pas compris et goute la chose des premiers.
+D'autres, plus sinceres, disaient: "Ma foi, je n'y comprenais goutte
+d'abord, et puis j'ai ete saisi, entraine et penetre." Moi, je pourrais
+dire cela de Leroux precisement. Au temps de mon scepticisme, quand
+j'ecrivais _Lelia_, la tete perdue de douleurs et de doutes sur toute
+chose, j'adorais la bonte, la simplicite, la science, la profondeur de
+Leroux; mais je n'etais pas convaincue. Je le regardais comme un homme
+dupe de sa vertu. J'en ai bien rappele; car, si j'ai une goutte de vertu
+dans les veines, c'est a lui que je la dois, depuis cinq ans que
+je l'etudie, lui et ses oeuvres. Je te supplie de rire au nez des
+paltoquets qui viendront te faire des _Helas_! sur son compte. Tu vois
+que je ne te traite pas en _paltoquet_, et que je le defends chaudement
+pres de toi. Adieu encore. Aime-moi toujours un peu. Je suis tres
+contente du moral de Jean[2], mais non de son physique: ses mains ont
+horreur de l'eau.
+
+Tu ne m'as pas dit un mot d'_Horace._ Pour cela, je te permets de n'en
+penser de bien ni aujourd'hui ni jamais. Tu sais que je ne tiens pas a
+mon _genie litteraire_. Si tu n'aimes pas ce roman, il faut ne pas te
+gener de me le dire. Je voudrais te dedier quelque chose qui te plut, et
+je reporterais la dedicace au produit d'une meilleure inspiration.
+
+G.
+
+ [1] De la _Revue independante_.
+ [2] Domestique.
+
+
+
+
+CCXI
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Paris, 27 avril 1842.
+
+Mon enfant,
+
+Vous etes un grand poete, le plus inspire et le mieux doue parmi tous
+les beaux poetes proletaires que nous avons vus surgir avec joie dans
+ces derniers temps. Vous pouvez etre le plus grand poete de la France un
+jour, si la vanite, qui tue tous nos poetes bourgeois, n'approche pas de
+votre noble coeur, si vous gardez ce precieux tresor d'amour, de fierte
+et de bonte qui vous donne le genie.
+
+On s'efforcera de vous corrompre, n'en doutez pas; on vous fera des
+presents, on voudra vous pensionner, vous decorer peut-etre, comme on
+l'a offert a un ouvrier ecrivain de mes amis, qui a eu la prudence de
+deviner et de refuser. Le ministre de l'instruction publique, qui s'y
+connait bien[1], a deja _flaire_ en vous le vrai souffle, la redoutable
+puissance du poete. Si vous n'eussiez chante que la mer et Desiree, la
+nature et l'amour, il ne vous eut pas envoye une bibliotheque. Mais
+l'_Hiver aux riches_, la _Meditation sur les toits_, et d'autres
+elans sublimes de votre ame genereuse, lui ont fait ouvrir l'oreille.
+"Enchainons-le par la louange et les bienfaits, s'est-il dit, afin qu'il
+ne chante plus que la vague et sa maitresse."
+
+Prenez donc garde, noble enfant du peuple! vous avez une mission plus
+grande peut-etre que vous ne croyez. Resistez, souffrez; subissez la
+misere, l'obscurite, s'il le faut, plutot que d'abandonner la cause
+sacree de vos freres. C'est la cause de l'humanite, c'est le salut de
+l'avenir, auquel Dieu vous a ordonne de travailler, en vous donnant une
+si forte et si brulante intelligence...
+
+Mais non! le fils du riche est de nature corruptible; l'enfant du peuple
+est plus fort, et son ambition vise plus haut qu'aux distinctions et aux
+amusements puerils du bien-etre et de la vanite. Souvenez-vous, cher
+Poncy, du mouvement qui vous fit crier:
+
+ Pourquoi me brules-tu, ma couronne d'epines?
+
+C'etait un mouvement divin.
+
+Eh bien! beaucoup ont crie de meme dans ce siecle de corruption et
+de faiblesse. On leur a donne de l'or et des honneurs; leur couronne
+d'epines a cesse de les bruler. Aussi ce ne sont pas la des Christs, et
+malgre le bruit qu'on fait autour d'eux, la posterite, les remettra a
+leur place.
+
+Faites-vous une place que la posterite vous confirme. Soyez le seul,
+parmi tous les grands poetes de notre temps, qui sache tenir sous ses
+pieds le demon de la vanite, comme l'archange Michel.
+
+Je ne veux pas alterer en vous la sainte reconnaissance que vous portez
+sans doute a l'auteur de votre preface; mais ce bon homme ne vous a pas
+compris Il a eu peur de vous. Il vous a donne de mauvais conseils et
+de pauvres louanges. Quand je parlerai de vous au public, j'espere en
+parler un peu mieux. Quand vous ferez un nouveau recueil, je vous prie
+de me prendre pour, votre editeur et de me confier le soin de faire
+votre preface.
+
+Adieu; jamais mot ne fut d'un sens plus profond pour moi que celui-la,
+et jamais je ne l'ai dit avec plus d'emotion. A Dieu votre avenir, a
+Dieu votre vertu, a Dieu le salut de votre ame et de votre vraie
+gloire! que tout votre etre et toute votre vie restent dans ses mains
+paternelles, afin que les hypocrites et les mystificateurs ne souillent
+pas son oeuvre.
+
+Si vous voulez m'ecrire, bien que je sois ennemie par nature et par
+habitude du commerce epistolaire, je sens que j'aurai du bonheur a
+recevoir vos lettres et a y repondre. Je pars pour la campagne dans huit
+jours. Mon adresse sera: _La Chatre, departement de l'Indre_, jusqu'a la
+fin d'aout.
+
+Tout a vous.
+
+Votre morceau sur _le Forcat_ m'a fait pleurer. Quelle societe! point
+d'expiation! point de rehabilitation! rien que le chatiment barbare!
+
+ [1] M. Villemain.
+
+
+
+
+CCXII
+
+A M. EDOUARD DE POMPERY, A PARIS
+
+ Paris, 20 avril 1842.
+
+Je vous dois mille remerciements, monsieur, pour l'appreciation
+genereuse et sympathique que vous avez faite de mes ecrits dans la
+_Phalange_. Vous avez donne a mon talent beaucoup plus d'eloges qu'il
+n'en merite; mais la droiture et l'elevation de votre coeur vous ont
+porte a cet exces de bienveillance envers moi, parce que vous ayez
+reconnu en moi la bonne intention. _Pax hominibus bonae voluntatis_,
+c'est ma devise, et le seul latin que je sache; mais, avec cette
+certitude au fond de l'ame, d'avoir toujours eu _la bonne intention_, je
+me suis consolee et des injustices d'autrui, et de mes propres defauts.
+
+Je viens maintenant vous prouver ma reconnaissance (mieux que par des
+phrases, selon moi), en vous demandant une grace. C'est de lire le petit
+volume que je vous envoie et dans lequel vous trouverez, la revelation
+d'un prodigieux talent de poete. Si ce poete-macon de vingt ans vous
+parait, au premier coup d'oeil, proceder un peu a la facon de Victor
+Hugo, en faisant beaucoup d'arene ne jugez pas trop, vite et lisez tout.
+Vous verrez, une piece intitulee _Meditation sur les toits_ qui est bien
+ingenieuse et bien belle. Une autre, intitulee _l'Hiver aux riches_, qui
+est forte de sentiments populaires. Et une appelee _le Forcat_, ou la
+pitie est profonde sous l'expression de l'horreur et de l'effroi. Ce
+vers:
+
+ Si son ame pour moi devenait expansive!
+
+en dit _plus qu'il n'est gros_. Partout ailleurs, vous trouverez le
+sentiment d'un amour vrai et noble. Et puis de la peinture abondante,
+vigoureuse, souvent desordonnee a force d'etre chaude de tons.
+
+Je suis sure que vous voudrez encourager un talent si bien trempe, si
+sauvagement fort, et que vous en serez frappe comme je le suis. Bien que
+je ne connaisse ni le poete ni personne qui s'interesse a lui, je veux
+faire quelques efforts pour le faire connaitre et je commence par vous.
+Si vous voulez en parler dans la _Phalange_ et dans les autres journaux
+ou vous ecrivez, peut-etre vous ferez un acte de justice, et trouverez a
+_lui_ donner de bons conseils afin qu'il comprenne ou doit etre l'_ame_
+de son talent, et l'emploi de son genie.
+
+Recevez encore l'expression, de ma gratitude bien sincere. Je sais que
+ce n'est pas a ma _personnalite_ que je la dois; car il n'en est pas de
+moins aimable et de moins attrayante. Mais je la dois a l'amour du vrai
+et du juste, qui etablit entre nous des rapports plus certains et plus
+solides que ceux du monde et des conversations.
+
+Toute a vous.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CCXIII
+
+A MADEMOISELLE DE ROZIERES, A PARIS
+
+ Nohant, 9 mai 1842.
+
+Mignonne,
+
+Vite a l'ouvrage! Votre maitre, le grand Chopin, a oublie (ce a quoi
+il tenait pourtant beaucoup) d'acheter un beau cadeau a Francoise, ma
+fidele servante, qu'il adore, et il a bien raison.
+
+Il vous prie donc de lui envoyer, _tout de suite_, quatre aunes de
+dentelle haute de deux doigts au moins dans le prix de dix francs
+l'aune; de plus, un chale de ce que vous voudrez dans le prix de
+quarante francs. Nos paysannes portent ces chales en fichu, en faisant
+plusieurs plis retenus par une epingle sur la nuque, et en laissant
+descendre la pointe jusqu'au-dessous de la taille, et les cotes
+jusqu'au-dessus du coude, tres croises sur la poitrine. C'est donc
+plutot un grand fichu qu'un chale, mais avec de la frange tout autour,
+quand elles sont en grande tenue. Il faut une bordure dans le dessin, ou
+un semis, ou encore un chale uni. Vous comprenez qu'une rayure en biais
+n'irait pas avec ce deploiement regulier sur le dos. Vous pouvez le
+prendre ou en soie ou en laine, peut-etre en cachemire francais leger.
+
+Quant a la couleur, comme Francoise porte le deuil toute sa vie en
+qualite de veuve berrichonne, il faut que ce soit un chale de deuil;
+mais le deuil de nos paysannes admet le gros bleu, le gris, le gros
+vert, le violet, le brun, le puce et le marron. Toutes les autres
+couleurs sont proscrites. Un seul point rouge serait une abomination.
+
+Voila le superbe cadeau que vous demande votre _honore maitre_, avec
+un empressement digne de l'ardeur qu'il porte dans ses dons, et de
+l'impatience qu'il met dans les petites choses.
+
+Nous autres, Maurice et moi, qui sommes de grands philosophes, nous vous
+declarons que, si vous ne nous envoyez pas _excessivement vite_ cinq
+billes de billard, nous vous ecrirons un torrent d'injures, et nous
+mettrons Carillo[1] a feu et a sang. Nous avons trouve notre billard
+desseche, les queues gelees, les billes ecorchees, et tout l'attirail
+endommage. Nous avons pris nos precautions pour beaucoup de choses; mais
+nous n'avions pas prevu que nos billes seraient marquees de la petite
+verole. Il faut que les rats aient fait de beaux carambolages cet hiver.
+Ainsi, mademoiselle, faites-nous acheter cinq billes pour la _partie
+russe, deux blanches, une rouge, une jaune et une bleue_. Priez M. Gril
+de nous faire cette emplette, lui qui est un _fameux_ joueur de billard,
+puisqu'il m'a battue plusieurs fois. Dites-lui, pour sa gouverne, que le
+billard est grand, non pas enorme, mais assez grand, pour que les billes
+ne soient pas de la premiere petitesse, ni de la premiere grosseur. S'il
+pouvait, en meme temps, nous acheter d'excellents procedes, il mettrait
+le comble a ses bienfaits. Je ne suis pas contente de ceux que j'ai
+emportes: ils sont trop durs. Je les ai pris chez Plenel, boulevard
+Saint-Martin; _avis_ pour n'y pas retourner. Mais, sur le meme
+boulevard, il y a des marchands de billards a choisir.
+
+Tout le monde vous fait de tendres amities. Moi, je vous embrasse de
+toute mon ame, ma bonne petite fille. Je vous envoie un bon de cent
+francs pour nos emplettes, au cas que vous soyez, comme je suis presque
+toujours, sans le sou, a l'heure dite; c'est faire injure peut-etre a
+votre esprit d'ordre; mais, quant a moi, j'y suis si habituee, que je
+n'en rougis plus.
+
+G.
+
+ [1] Le chien de mademoiselle de Rozieres.
+
+
+
+
+CCXIV
+
+A MADAME MARLIANI, A PARIS
+
+ Nohant, 26 mai 1842.
+
+Vous etes bien bonne et bien mignonne de m'ecrire souvent. Ne vous
+lassez pas, chere amie, quand meme je serais paresseuse, c'est-a-dire
+fatiguee; car, apres avoir fait, chaque nuit, six heures de pieds de
+mouche, je suis bien aveuglee et bien roidie du bras droit pour ecrire
+quelques lignes dans la journee. Pardonnez-moi quand je suis en retard,
+et sachez toujours bien que je pense a vous, que je parle de vous, et
+que je cause avec vous en reve.
+
+Tout mon monde va bien. J'ai recu votre lettre, jointe et collee par
+l'encre a celle de Leroux; c'etait un bon jour pour moi de vous recevoir
+tous deux a la fois. J'aurais voulu me mettre sous la meme enveloppe
+pour etre plus avec vous. Le _vieux_ doit etre content de moi a l'heure
+qu'il est. Il aura recu mon envoi. J'ai recu aussi le meme jour des
+nouvelles de Pauline[1], qui devait chanter le _Barbier_ dans quatre ou
+cinq jours, ayant reussi a s'organiser tant bien que mal une troupe.
+Elle me parait enchantee de l'Espagne, de la bonne reception qu'on lui
+a faite, du beau soleil et du mouvement dont elle avait besoin. Elle
+partira ensuite pour l'Andalousie et reviendra par Nohant.
+
+Que je suis donc heureuse pour vous de savoir le gros Manoel sur le
+point de vous revenir: le retrouverai-je a Paris a la fin d'aout? je
+le voudrais bien. S'il retourne en Espagne auparavant, vous devriez
+le reconduire jusqu'a Nohant; de la, il reprendrait la malle-poste de
+Toulouse ou de Bordeaux a volonte. Promettez-moi d'y songer et d'y
+tacher.
+
+Je suis tout emerveillee des gracieusetes du souverain d'Enrico; mais je
+defends a ce grand homme rehabilite de se laisser enivrer par la faveur
+royale: je le prie de rester a son metier et de ne plus songer a ses
+canons. C'etait jadis un homme terrible, vous en avez fait une femme
+charmante. Il est beaucoup plus joli et plus heureux ainsi.
+
+Qu'est-ce que vous me dites, que Petetin est fache de n'avoir pas ete
+pris au serieux par moi? Je le prends, au contraire, plus au serieux
+qu'il ne voudrait. Je le prends pour un bon et excellent jeune homme
+qui veut faire le vieux chien, qui a la singuliere manie de se faire
+grognon, misanthrope et sceptique, quand il a le coeur jeune et genereux
+en depit de lui-meme. Eh! mon Dieu, croit-il avoir le monopole des
+ennuis, des deceptions et des chagrins? Est-ce que nous n'avons pas
+battu tous ces chemins-la? est-ce que nous ne savons pas bien ce que
+c'est que la vie? Je le sais mieux que lui; j'ai six, huit ou dix ans
+de plus, et je sais bien aussi que, quand on n'est pas ne sombre
+et haineux, on ne le devient pas, quel que soit le fardeau du mal
+personnel. J'ai tant souffert pour mon compte, que je ne m'effraye plus
+de voir souffrir. Mes idees ne sont plus a l'epouvante, a la plainte et
+a la compassion ardente. Je dis comme vous: "Plus loin, plus loin! ne
+nous arretons pas; allons au bout."
+
+Et, depuis que je sens la main de la vieillesse s'etendre sur moi,
+je sens un calme, une esperance et une confiance en Dieu que je ne
+connaissais pas dans l'emotion de la jeunesse. Je trouve que Dieu est
+si bon, si bon de nous vieillir, de nous calmer et de nous oter ces
+aiguillons de personnalite qui sont si apres dans la jeunesse! Comment!
+nous nous plaignons de perdre quelque chose, quand nous gagnons tant,
+quand nos idees se redressent et s'etendent, quand notre coeur s'adoucit
+et s'elargit, et quand notre conscience, enfin victorieuse, peut
+regarder derriere elle et dire: "J'ai fait ma tache, l'heure de la
+recompense approche!"
+
+Vous me comprenez, vous, chere amie. Je vous ai vue franchir cette
+planche ou le pied des femmes tremble et trebuche; vous la passez
+gaiement, et vos soucis, quand vous en avez, ont une cause moins puerile
+que ces vains regrets d'un age qui n'est plus a regretter des qu'il est
+passe. Qu'ont-ils a se plaindre, ceux qui sont encore dans la vie que
+j'avais hier? Craignent-ils de ne pas vieillir? Est-ce que chaque phase
+de notre vie n'a pas ses forces, ses richesses, ses compensations? Il
+faut vivre comme on monte a cheval; etre souple, ne pas contrarier la
+monture mal a propos, tenir la bride d'une main legere, courir quand le
+vent souffle et nous presse, aller au pas quand le soleil d'automne
+nous y invite. Dieu a bien fait les choses, et, lui aidant, les hommes
+arriveront a les comprendre.
+
+Voila ce qui me passe par la tete en pensant a Petetin et a tant
+d'autres que je sais et qui passeront le torrent en disant: "Je le
+croyais plus furieux."
+
+Bonsoir, ma bonne cherie. Mille tendresses a mon Gaston, et a vous mille
+caresses de coeur. Ecrivez-moi.
+
+ [1] Pauline Viardot.
+
+
+
+
+CCXV
+
+A M. ANSELME PETETIN, A PARIS
+
+ Nohant, 30 mai 1842.
+
+Cher Gengiskan,
+
+Si vous etes fache contre moi, vous avez tort, je le pense. Je ne suis
+pas curieuse, ni desoeuvree, ni taquine, quoi que vous en disiez. C'est
+vous qui etes taquin: si vous voulez avoir bonne memoire, vous vous
+rappellerez que c'est toujours vous qui m'avez attaquee, tantot sur ma
+durete de coeur a propos de bottes, tantot sur mon egoisme a propos de
+rien. Je ne me suis jamais defendue.
+
+Il m'est absolument indifferent d'etre jugee froide. A l'age que j'ai,
+ce n'est pas d'un mauvais gout, et mon amour-propre, sur ces choses-la,
+est peut-etre plus accommodant que le votre; car vous m'avez dit,
+souvent des choses assez brutales a brule-pourpoint et je ne m'en suis
+jamais fachee. Je vous voyais les nerfs irrites et j'aimais mieux vous
+juger malade que _mauvais chien_.
+
+Peut-etre aviez-vous des intentions hostiles en jetant toutes ces
+pierres dans mon jardin. Je ne le croyais pas et je vous repondais sans
+humeur; je le pense un peu a present, en voyant que vous avez ete blesse
+de reponses fort peu feroces selon moi, et qui convenaient plus a vos
+declamations contre la Providence et la race humaine que de longues,
+apres et inutiles discussions: vous vouliez peut-etre les soulever entre
+nous; car vous attaquiez sans cesse les points les plus sensibles et
+les plus sacres de nos croyances, sans charite aucune, et, peut-etre
+pourrais-je dire, sans le moindre egard pour moi.
+
+Je faillis une ou deux fois m'y laisser prendre. Mais je me suis
+arretee, en voyant que vous n'etiez pas l'homme de vos theories et que
+votre coeur donnait un continuel dementi a vos blasphemes. De la part
+d'un mechant, elles ne m'eussent pas laissee aussi calme; ou bien c'eut
+ete le calme du mepris. Mais je me suis souvenue du noble et malheureux
+Alceste, et je vous ai simplement dit que vous etiez malade, en d'autres
+termes, misanthrope.
+
+C'est donc bien offensant? je ne le savais pas. Je me croyais autorisee
+a faire cette reflexion par l'espece de dedain avec lequel vous debitiez
+vos heresies a deux doigts de mon nez. J'ai eu la betise de croire
+que c'etait de l'abandon de votre part; mais ce n'etait pas chez vous
+affaire de confiance et vous ne m'autorisiez pas, dites-vous, a vous
+plaindre. Eh bien! mon vieux, je m'en abstiendrai devant vous, et, quand
+madame Marliani viendra me parler de vous, je la prierai de ne pas vous
+redire mon opinion sur votre maladie. Je ne sais pourquoi elle l'a fait,
+je ne l'y avais pas autorisee.
+
+Je ne me souviens pas de ce que je lui ai ecrit; ce n'etait pas une
+_reponse_ a votre attaque, comme vous le pensez. Je ne croyais pas que
+vous l'eussiez chargee de me faire le reproche que j'ai repousse. Quoi
+qu'elle vous ait repete de ma lettre, je ne crains pas qu'elle vous
+offense, a moins que vous ne soyez fou; car je suis sure de n'avoir
+jamais eu ni un mauvais sentiment, ni une mauvaise pensee a votre egard.
+
+Maintenant, si vous continuez a m'en vouloir, tant pis pour vous! vous
+manquerez a la raison et a la justice. Vous me donnez une lecon un peu
+reche. Elle ne me pique point, parce que je ne la merite pas. Vous me
+croyez dure parce que je ne suis pas coquette. Je ne repondrai pas,
+parce que c'est toujours une sotte chose de se laisser aller a parler
+de soi. Ceux qui out besoin de cela pour nous connaitre ne nous aiment
+point, et ceux qui nous aiment nous devinent. Je ne vous reproche pas
+l'espece d'antipathie qui, malgre plusieurs choses aimables, perce dans
+votre lettre. Vous faites profession de hair Dieu d'abord et ensuite
+tous les hommes; je serais bien vaine de vouloir etre exceptee, et vous
+ne vous trompez guere en disant que je ne vaux pas mieux que le premier
+venu.
+
+Je me defends seulement d'avoir ete mauvaise pour vous. Mes paroles
+n'ont meme pas pu etre dures, puisque mon intention ne l'etait pas.
+Votre lettre me prouve que vous etes encore plus _malade_ que je ne le
+pensais, soit dit, _sans vous offenser_, pour la _derniere_ fois.
+Vous me faites meme un peu l'effet de friser l'hypocondrie; vous etes
+heureusement assez jeune pour la combattre et vous en distraire. Vieux,
+vous en serez gueri par la force des choses. La jeunesse a un sentiment
+tres apre de personnalite, orgueilleuse dans le triomphe, amere et
+colere dans la chute, douloureuse dans l'inaction. Cela est bien; car,
+sans cela, elle n'agirait pas; quand l'age de l'action est passe, la
+personnalite s'efface, et l'on se console d'avoir trop ou trop peu agi,
+quand on peut se dire qu'on a fait de son mieux, que l'action nous a
+emporte ou que l'inaction nous a surmonte par la force des circonstances
+exterieures, independantes de notre volonte.
+
+On se reconcilie alors avec soi-meme, on se soumet au jugement des
+hommes et a la volonte de Dieu; c'est alors qu'on cesse d'etre personnel
+et que la vie des autres reprend, a nos yeux, sa veritable importance,
+son effet salutaire et doux. Il est vrai que, pour arriver en
+vieillissant a cet oubli de l'individualisme excessif, qui est le
+stimulant et le tourment de la jeunesse, il faut pouvoir se rappeler
+qu'on a ete tres sincere, et tres ferme dans ses bonnes intentions.
+
+Donc, quand je dis que vous serez tranquille sur vos vieux jours, je
+ne vous fais pas d'insulte et je ne traite pas avec mepris votre mal
+present. Je ne crois pas a l'heureuse vieillesse des vilaines gens. Je
+pense, au contraire, que leur ame va toujours s'aigrissant et que leur
+enfer est en ce monde. Vous me direz que le monde n'est peuple que de
+ces gens-la. Eh! mon Dieu, je l'ai cru, je l'ai dit de meme, tant qu'il
+a ete en leur pouvoir de me faire souffrir. Et pourquoi avaient-ils
+ce pouvoir? c'est que je le leur donnais par la susceptibilite de mon
+amour-propre. Je ne pensais qu'a me battre avec eux, et guere a les
+plaindre; la pitie vient quand l'orgueil s'en va, elle change le point
+de vue, et, si elle rend parfois plus triste encore, c'est une tristesse
+douce et ou l'esperance vient trouver place. N'allez pas me croire
+douce, bonne et tendre pour avoir pense et dit cela. C'est encore chez
+moi a l'etat de decouverte, et, dans la pratique, je ne vaux encore
+rien; j'attends avec impatience qu'il ne me reste pas un cheveu noir sur
+la tete. Alors, j'en suis sure, je n'aurai plus un sentiment injuste
+dans le coeur; je verrai les hommes non mechants, mais ignorants et
+faibles, en realite, comme je les apercois deja par la theorie. Et vous
+aussi, vous les verrez tels, et tout ce qui vous parait absurde dans mon
+optimisme, vous l'aurez trouve vous-meme, et reconnu vrai.
+
+Votre jeunesse furibonde et hautaine me rappelle la mienne, et vous ne
+pouvez inventer aucun blaspheme nouveau pour moi. Si je vous racontais
+jusqu'ou j'ai pousse la haine de toute chose et l'horreur de la vie,
+j'aurais l'air de vous faire des romans.
+
+J'avais un ami, un vrai Pylade qui m'a surnomme son Oreste, pour m'avoir
+vue aux prises avec les Eumenides, et pourtant je n'avais tue ni pere ni
+mere. Il avait bien raison de ne me pas prendre au serieux; car je me
+revais aussi mechante que les autres hommes, horriblement mechants a mes
+yeux. Il avait coutume de me dire: "Tu es malade, bien malade!" C'est
+peut-etre a force de m'entendre repeter ce mot, qu'il m'est venu sur
+les levres, en vous voyant dans vos acces. Je n'y ai pas mis plus
+d'insolence que ne le faisait mon pauvre Pylade, le plus calme et le
+plus patient des hommes! Vous me direz que je n'ai pas l'honneur d'etre
+votre Pylade. Je voudrais pouvoir etre celui de tous les hommes qui
+souffrent et leur faire le bien que mon ami m'a fait.
+
+Vous direz encore que cette amitie universelle est la preuve de mon
+mauvais coeur. Il se peut, mais je ne le savais pas; qu'elle vous irrite
+et vous offense, au lieu de vous calmer, je vous en garderai votre
+part, et, pour vous la prouver, puisque c'est le moyen, je ne vous
+la temoignerai pas davantage. Sur ce, o commandeur des non-croyants!
+pardonnez-moi, ne me tuez pas en duel, et remettez dans votre poche un
+de vos sujets de chagrin les plus mal fondes. Charlotte, qui vous aime,
+a cru bien faire en vous parlant de moi. Elle s'est trompee, ne l'agitez
+pas avec cela. Je ne lui en parlerai seulement pas. Elle a eu de bonnes
+intentions; car, elle, elle a un coeur affectueux, vous ne pouvez pas le
+nier.
+
+Maurice vous remercie de votre bon souvenir. Nous travaillons et
+cultivons Euripide, Eschyle et Sophocle pour le quart d'heure, dans des
+traductions sans doute fort plates, mais qui nous laissent encore voir
+que ces gens-la avaient quelque talent pour leur temps, comme on dirait
+a la cour.
+
+Moi, je m'occupe a avoir mal a la tete et aux yeux. Je ne sais si vous
+pourrez me lire. J'aurais mieux fait, pour ma sante, d'avoir le coeur de
+rocher dont vous me gratifiez, de vous laisser grogner tout votre saoul,
+que de m'endommager le nerf optique a vous repondre si longuement.
+
+Pardieu! je suis bien bete, et je devrais avoir les profits de
+l'egoisme, puisque j'en ai les honneurs.
+
+Toute a vous.
+
+G.S.
+
+
+
+
+CCXVI
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 23 juin 1842.
+
+Mon cher Poncy,
+
+Je ne vous ecris qu'un mot, en attendant que je puisse vous ecrire
+davantage. J'ai, depuis six semaines, d'affreuses douleurs dans la tete,
+produites par l'effet de la lumiere _sur les yeux_. J'ai une peine bien
+grande a fournir mon travail a la _Revue independante_, et, quatre ou
+cinq jours par semaine, je suis forcee de m'enfermer dans l'obscurite
+comme une chauve-souris; je vois alors le soleil et la nature par les
+yeux de l'esprit et par la memoire; car, pour les yeux du corps,
+ils sont condamnes a l'inaction, ce qui m'attriste et m'ennuie
+prodigieusement.
+
+Je recevrai avec grand plaisir M. Paul Gaymard, voila ce que je voulais
+vous repondre sans tarder.
+
+Et puis, maintenant, je vous dis bien vite que j'ai recu vos deux
+lettres; que vos poesies sont toujours belles et grandes; que votre
+_Fete de l'Ascension_ est une promesse bien sainte et bien solennelle de
+ne jamais briser la coupe fraternelle ou vous buvez, avec les hommes de
+la forte race, le courage et la douleur.
+
+Faites beaucoup de poesies de ce genre, afin qu'elles aillent au coeur
+du peuple et que la grande voix que le ciel vous a donnee pour chanter
+au bord de la mer ne meure pas sur les rochers, comme celle de la _Harpe
+des tempetes_. Prenez dans vos robustes mains la harpe de l'humanite et
+qu'elle vibre comme on n'a pas encore su la faire vibrer. Vous avez un
+grand pas a faire (litterairement parlant) _pour associer vos grandes
+peintures de la nature sauvage avec la pensee et le sentiment humain_.
+Reflechissez a ce que je souligne ici. Tout l'avenir, toute la mission
+de votre genie sont dans ces deux lignes. C'est peut-etre une mauvaise
+formule de ce que je veux exprimer; mais c'est celle qui me vient dans
+ce moment, et, telle qu'elle est, c'est le resume de mes impressions et
+de mes reflexions sur vous. Meditez-la, et, si elle vous suffit pour
+comprendre ce que j'attends de vos efforts, donnez-m'en vous-meme
+l'explication et le developpement dans votre reponse. C'est peut-etre
+une enigme que je vous propose. Eh bien, c'est un travail pour votre
+intelligence. Si vous n'entendez pas la solution comme je l'entends,
+rappelez-moi ma formule, et je vous la developperai de mon cote dans
+ma prochaine lettre. Au reste, la difficulte que je vous propose,
+_d'associer_ (en d'autres termes) _le sentiment artistique et
+pittoresque avec le sentiment humain et moral_, vous l'avez
+instinctivement resolue d'une maniere admirable en plusieurs endroits
+de vos poesies. Dans toutes celles ou vous parlez de vous et de votre
+metier, vous sentez profondement que, si l'on a du plaisir avoir en vous
+l'individu parce qu'il est particulierement doue, on en a encore plus a
+le voir macon, proletaire, travailleur. Et pourquoi? c'est parce qu'un
+individu qui se pose en poete, en artiste pur, en _Olympie_, comme la
+plupart de nos grands hommes bourgeois et aristocrates, nous fatigue
+bien vite de sa personnalite. Les delires, les joies et les souffrances
+de son orgueil, la jalousie de ses rivaux, les calomnies de ses ennemis,
+les insultes de la critique: que nous importent toutes ces choses
+dont ils nous entretiennent, avec leur comparaison des chenes et des
+champignons veneneux pousses sur leur racine?--comparaison ingenieuse,
+mais qui nous fait sourire parce que nous y voyons percer la vanite de
+l'homme isole, et que les hommes ne s'interessent reellement a un homme
+qu'autant que cet homme s'interesse a l'humanite. Ses souffrances ne
+trouvent d'interet et de sympathie qu'autant qu'elles sont subies pour
+l'humanite. Son martyre n'a de grandeur que lorsqu'il ressemble a
+celui du Christ; vous le savez, vous le sentez, vous l'avez dit. Voila
+pourquoi votre couronne d'epines vous a ete posee sur le front. C'est
+afin que chacune de ces epines brulantes fit entrer dans votre front
+puissant une des souffrances et le sentiment d'une des injustices que
+subit l'humanite. Et l'humanite qui souffre, ce n'est pas nous, les
+hommes de lettres; ce n'est pas moi, qui ne connais (malheureusement
+pour moi peut-etre) ni la faim ni la misere; ce n'est pas meme vous, mon
+cher poete, qui trouverez dans votre gloire et dans la reconnaissance
+de vos freres, une haute recompense de vos maux personnels; c'est le
+peuple, le peuple ignorant, le peuple abandonne, plein de fougueuses
+passions qu'on excite dans un mauvais sens, ou qu'on refoule, sans
+respect de cette force que Dieu ne lui a pourtant pas donnee pour rien.
+C'est le peuple livre a tous les maux du corps et de l'ame, sans pretres
+d'une vraie religion; sans compassion et sans respect de la part de ces
+classes eclairees (jusqu'a ce jour), qui meriteraient de retomber dans
+l'abrutissement, si Dieu n'etait pas tout pitie, tout patience et tout
+pardon.
+
+Me voila un peu loin de la concision que je me promettais en commencant
+ma lettre, et je crains que vous n'ayez autant de peine a dechiffrer mon
+ecriture que moi a la voir. N'importe, je ne veux pas laisser mon idee
+trop incomplete. Je vous disais donc que vous aviez resolu la difficulte
+toutes les fois que vous avez parle du travail. Maintenant il faut
+marier partout la grande peinture exterieure a l'idee meme de votre
+poesie. Il faut faire des _marines_: elles sont trop belles pour que
+je veuille vous en empecher; mais il faut, sans sacrifier la peinture,
+feconder par la comparaison ces belles pieces de poesie si fortes et si
+colorees. Vous avez rencontre parfois l'idee; mais je ne trouve pas
+que vous en ayez tire tout le parti suffisant. Ainsi la plupart de vos
+_marines_ sont trop de _l'art pour l'art_, comme disent nos artistes
+sans coeur. Je voudrais que cette impitoyable mer, que vous connaissez
+et que vous montrez si bien, fut plus personnifiee, plus significative,
+et que, par un de ces miracles de la poesie que je ne puis vous
+indiquer, mais qu'il vous est donne de trouver, les emotions qu'elle
+vous inspire, la terreur et l'admiration, fussent liees a des sentiments
+toujours humains et profonds. Enfin il faut ne parler aux yeux de
+l'imagination que pour penetrer dans l'ame plus avant que par le
+raisonnement. Pourquoi cette eternelle colere des elements? cette lutte
+entre le ciel et l'abime, le regne du soleil qui pacifie tout; pourquoi
+la rage, la force, la beaute, le calme? Ne sont-ce pas la des symboles,
+des images en rapport avec nos rages interieures, et le calme n'est-il
+pas une des figures de la Divinite? Voyez Homere! comme il touche a la
+nature! il est plus romantique que tous nos modernes; et pourtant cette
+nature si bien sentie et si bien depeinte n'est qu'un inepuisable
+arsenal ou il trouve des comparaisons pour animer et colorer les actes
+de la vie divine et humaine. Tout le secret de la poesie, tous ses
+prodiges sont la. Vous l'avez senti dans la _Barque echouee_, dans la
+_Fumee qui monte des toits_, etc. Je voudrais que vous le sentissiez
+dans toutes les pieces que vous faites; c'est par la qu'elles seraient
+completes, profondes, et que l'impression en serait ineffacable. Hugo a
+senti cela quelquefois; mais son ame n'est pas assez morale pour l'avoir
+senti tout a fait et a propos. C'est parce que son coeur manque de
+flamme que sa muse manque de gout. L'oiseau chante pour chanter, dit-on.
+J'en doute.
+
+Il chante ses amours et son bonheur, et c'est par la qu'il est en
+rapport avec la nature. Mais l'homme a plus a faire, et le poete ne
+chante que pour emouvoir et faire penser.
+
+J'espere qu'en voila assez pour une aveugle. Je crains que mon ecriture
+ne vous communique ma cecite.
+
+Adieu, cher Poncy. Suppleez par votre intelligence a tout ce que je vous
+dis si mal et si obscurement. Solange et Maurice vous lisent et vous
+aiment. Maurice a presque votre age, je crois. Il a dix-neuf ans; c'est
+un peintre. Il est doux, laborieux, calme comme la mer la plus calme.
+Solange a quatorze ans; elle est grande, belle et fiere. C'est une
+creature indomptable et une intelligence superieure, avec une paresse
+dont on n'a pas d'idee. Elle peut tout et ne veut rien. Son avenir est
+un mystere, un soleil sous les nuages. Le sentiment de l'independance et
+de l'egalite des droits, malgre ses instincts de domination, n'est que
+trop developpe en elle. Il faudra voir comment elle l'entendra et ce
+qu'elle fera de sa puissance. Elle est tres flattee de votre envoi et
+l'a colle clans son album avec les autographes les plus illustres.
+
+Avez-vous un numero de la _Ruche populaire_ ou mon ami Vincard rend
+compte de vos _Marines_? Le _Progres du Pas-de-Calais_, redige par mon
+ami Degeorge, doit avoir fait aussi un article. Enfin, la _Phalange_
+m'en a promis un. Si vous n'etes pas a meme de vous procurer ces
+journaux, dites-le-moi, je vous les ferai envoyer; J'ai ecrit a mon
+editeur Perretin de vous faire passer un exemplaire d'_Indiana_, et un
+de tous ceux de la nouvelle edition, a mesure qu'ils paraitront.
+
+Quant aux vers que vous m'adressez, je les garde pour moi jusqu'a nouvel
+ordre. J'y suis sensible et j'en suis fiere. Mais il ne faut pas les
+publier dans le prochain recueil; cela me generait pour le pousser
+comme je veux le faire. J'aurais l'air de vous gouter parce que vous
+me louez... Les sots n'y verraient pas autre chose, et diraient que je
+travaille a m'elever des autels. Cela ferait tort a votre succes, si on
+peut appeler succes la voix des journaux. Mais, toute mauvaise qu'elle
+est, il la faut jusqu'a un certain point.
+
+Adieu encore, et a vous de coeur.
+
+Ne vous donnez pas la peine de recopier les vers que vous m'avez
+envoyes. Je ne les egare pas, et, si je vous demande des changements
+et des corrections, a ceux-la et aux autres, vous aurez bien assez
+d'ouvrage. Ne vous fatiguez donc pas a ecrire plus qu'il ne faut. Je lis
+parfaitement bien votre ecriture. Si je suis severe pour le fond, il
+faudra que vous soyez courageux et patient. Il ne s'agit pas de faire
+un second volume aussi bon que le premier. En poesie, qui n'avance pas
+recule. Il faut faire beaucoup mieux. Je ne vous ai pas parle des taches
+et des negligences de votre premier volume. Il y avait tant a admirer et
+tant a s'etonner, que je n'ai pas trouve de place dans mon esprit
+pour la critique. Mais il faut que le second volume n'ait pas ces
+incorrections. Il faut passer maitre avant peu. Menagez votre sante
+pourtant, mon pauvre enfant, et ne vous pressez pas. Quand vous n'etes
+pas en train, reposez-vous et ne faites pas fonctionner le corps et
+l'esprit a la fois, au dela de vos forces. Vous avez bien le temps, vous
+etes tout jeune, et nous nous usons tous trop vite. N'ecrivez que quand
+l'inspiration vous possede et vous presse.
+
+
+
+
+CCXVII
+
+AU MEME
+
+ Nohant, 24 aout 1842
+
+Mon cher poete,
+
+J'ai trouve vos deux lettres au retour d'un voyage que je viens de faire
+a Paris, pour mes affaires, c'est-a-dire pour celles de notre _Revue_.
+Je suis toujours malade, et mes yeux me refusent le service. Ne croyez
+donc pas, si je ne vous reponds pas exactement, qu'il y ait de ma faute.
+Mon travail meme est sans cesse interrompu et repris avec de penibles
+efforts souvent infructueux.
+
+Je crois qu'a certains egards, vous avez progresse. Vos idees
+s'enchainent, se symbolisent et se completent mieux. Mais je veux vous
+avertir avec la franchise et l'autorite maternelles que vous voulez
+bien m'accorder: vous negligez la forme et l'expression, au lieu de les
+corriger. Je ne vous ai pas fait de reproche pour votre volume imprime,
+je n'ai fait d'attention serieuse qu'a l'inspiration extraordinaire et
+a l'inneite, l'abondance de talent, qui s'y revelent a chaque page. Je
+savais bien qu'a chaque page il y avait ou une incorrection de langage
+ou une metaphore manquant de justesse, ou un trait dont le gout n'etait
+pas pur. Si vous voulez faire une seconde publication ayant les memes
+qualites et les memes defauts que la premiere, vous le pouvez. Je suis a
+votre service pour m'en occuper avec autant de zele et de devouement
+que s'il s'agissait de votre chef-d'oeuvre. Mais, si vous ecoutez
+les conseils de mon amitie serieuse et severe, vous ne publierez vos
+nouvelles poesies que lorsque vous y reconnaitrez vous-meme plus de
+qualites et moins de defauts que dans les premieres.
+
+Vous etes si jeune, qu'il ne vous est pas permis de ne pas faire chaque
+annee un progres sensible. Or, je trouve, dans les pieces que vous
+m'avez envoyees, plus de qualites, il est vrai, mais aussi plus de
+defauts que dans votre volume. Je ne m'en etonne pas, et meme je
+vous dirai que je m'y attendais. C'est une phase inevitable de la
+transformation qui se fait dans l'esprit d'un poete comme d'un artiste.
+J'etudie ces phases dans la peinture que fait mon fils, et je les ai
+etudiees sur moi-meme dans ma jeunesse. Tant qu'on est dans l'heureux
+age de progresser, on perd a chaque instant d'un cote ce qu'on gagne
+de l'autre. De ce que cela est inevitable, il n'en faut pas moins
+s'observer, s'efforcer, s'examiner et se corriger. Dans la peinture, on
+etudie les grands modeles. Dans la litterature, il en faut faire autant.
+Je voudrais que vous prissiez du repos pour quelque temps, puisque
+vous-meme, au milieu de vos fatigues et de vos chagrins domestiques,
+vous en sentez le besoin. Il faudra lire beaucoup d'ancienne
+litterature, du Corneille, du Bossuet, du Jean-Jacques Rousseau; meme
+du Boileau comme antidote a un certain debordement d'expressions et de
+metaphores romantiques dont on abuse aujourd'hui, et dont vous abusez
+souvent.
+
+Je ne veux pas que vous vous effaciez, que vous cessiez d'etre moderne
+et romantique pour vous faire classique et ancien. Mais il n'y a pas de
+danger que cela vous arrive. Vous etes riche a revendre, et il ne s'agit
+plus que de savoir choisir et ordonner vos richesses. Comme jeune homme
+et poete ardent, vous manquez souvent de gout: cette chose si fine,
+qu'elle est indefinissable, que je ne pourrais jamais vous dire en quoi
+elle consiste, et que, sans elle, pourtant, il n'y a point d'art ni de
+vraie poesie. Si vous n'en aviez pas du tout, je n'essayerais pas de
+vous conseiller d'en avoir: ce serait bien inutile; mais c'est parce
+que vous en avez beaucoup et grandement que je vous avertis de penser
+maintenant au triage. Je vous detaillerais bien, vers par vers, vos
+succes et vos chutes en ce genre. Ainsi, les quatre vers qui terminent
+l'_Echappee_ _de mer_ sont une comparaison extremement hardie, et
+cependant juste, heureuse et belle. Mais quand, par un neologisme
+audacieux, vous faites le verbe _zigzaguer_, vous ne reussissez
+qu'a peindre aux yeux vivement une chose materielle, et, au lieu de
+l'embellir par l'expression (ce qui est le devoir inexorable de la
+poesie), vous la rabaissez a un terme vulgaire et incorrect, vous
+manquez au gout. Vous peignez un spectacle grandiose: ne cessez pas
+d'etre grandiose; vous voulez dire naivement une chose naive: soyez
+naif. _Zigzaguer_ n'est ni l'un ni l'autre. Si je vous analysais vos
+vers un par un, je vous ennuierais, je vous effrayerais peut-etre, et
+mon avis n'est pas qu'on reprenne un travail mot a mot pour le refaire
+peniblement. Il vaut mieux passer a un autre et s'observer en le
+faisant. Vous auriez meme pres de vous un conseil assidu et severe,
+qu'il vous fatiguerait, et glacerait peut-etre votre inspiration. Je
+ne veux faire ce triste metier avec vous que quand vous serez resolu a
+imprimer. Alors vous m'enverrez le tout, et, si vous le voulez, je ferai
+le travail d'elaguer et d'indiquer a un nouvel examen de vous ce qui ne
+me paraitra pas bien. Mais, dans l'etat de fatigue et d'agitation
+ou vous etes, le plus sage serait de travailler moins souvent et
+d'apprendre davantage. Je vous blame beaucoup d'avoir une correspondance
+qui vous prend du temps. Je n'en ai pas, moi. Une fois par mois; j'ecris
+une douzaine de lettres, tant pour mes amis que pour mes affaires, et je
+recois au moins cent lettres par mois.
+
+Mais elles sont le fait de l'oisivete, de la curiosite et de la vanite.
+Je n'ai garde d'y repondre, quand je n'y vois aucune utilite pour moi ou
+pour les autres. Cela me fait des ennemis. Je m'y resigne, ne pouvant
+l'eviter et n'ayant pas le moyen de payer une secretaire pour la
+satisfaction d'autrui. Vous avez mieux a faire, mon cher enfant, que de
+gaspiller votre temps si rare, et vos forces si necessaires, a de menues
+expansions de banale correspondance ou l'on est toujours pousse par le
+besoin de parler de soi. Quand vous avez une heure de reste le soir,
+lisez donc de bons vers et de bonne prose, et, sans vous attacher a
+imiter aucun auteur, vous prendrez, sans vous en apercevoir, l'habitude
+d'un gout plus severe et d'une purete de forme plus soutenue.
+
+Quant aux lettres que vous m'ecrivez, mon cher poete, et que je recois
+toujours avec un vrai plaisir, ne vous demandez pas si elles sont bien
+ecrites. Elles le sont. Votre coeur y parle, et le _lecteur_ n'y cherche
+pas autre chose.
+
+Si vous avez le courage de faire ce que je vous dis, avant peu de mois,
+vous vous reveillerez un beau jour ayant beaucoup acquis, et, sans vous
+en rendre compte peut-etre, vous aurez trouve des formes irreprochables
+pour rendre vos pensees nobles et chaleureuses.
+
+Mais le travail, la maladie, la misere, me direz-vous? Oh! je sais bien
+ce que c'est. Si vous comptez vivre de votre plume, et progresser en
+meme temps, je vous dirai que c'est trop pour commencer, et qu'il faut
+vous resigner, pendant quelques annees encore, a choisir entre le profit
+et le progres du talent. Si vous etiez malade tout a fait et dans
+l'impossibilite de travailler des bras, j'espere que vous seriez assez
+bon fils pour me le dire et ne pas rougir d'un service, si tant est
+qu'on puisse appeler service un moment d'aide si doux a l'ami qui peut
+le procurer.
+
+Vous avez bien fait de repousser du pied l'or dont vous me parlez, si
+c'etait de cet or de mauvais aloi que nous savons bien et qui souille
+le coeur et la main. Mais l'aide d'un coeur ami, c'est autre chose.
+J'espere que vous le comprendrez comme moi.
+
+Adieu, mon cher Poncy. Du courage! croyez qu'il m'en faut beaucoup pour
+vous sermonner comme je fais.
+
+A vous, de coeur.
+
+J'ai encore un mot a vous dire. Ne montrez jamais mes lettres qu'a votre
+mere, a votre femme, ou a votre meilleur ami. C'est une sauvagerie et
+une manie que j'ai au plus haut degre. L'idee que je n'ecris pas pour la
+personne seule a qui j'ecris, ou pour ceux qui l'aiment completement, me
+glacerait sur-le-champ le coeur et la main. Chacun a son defaut. Le mien
+est une misanthropie d'habitudes exterieures, quoique, au fond, je n'aie
+guere d'autre passion maintenant que l'amour de mes semblables; mais ma
+personnalite n'a que faire dans les faibles services que mon coeur et ma
+foi peuvent rendre en ce monde.
+
+Quelques-uns m'ont fait beaucoup de peine sans le savoir, en parlant et
+en ecrivant sur ma personne, mes _faits_ et _gestes_, meme en bien et
+avec bonne intention. Respectez la maladie d'esprit de celle que vous
+appelez votre mere.
+
+
+
+
+CCXVIII
+
+A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE,
+A ANGERS
+
+ Nohant, 23 aout 1842
+
+Mademoiselle,
+
+J'ai recu a Paris, ou je viens de passer quelques jours, la lettre que
+vous m'avez fait l'honneur de m'ecrire il y a deux mois. Je repondrais
+mal a la confiance dont vous m'honorez si je n'essayais pas de vous dire
+mon opinion sur votre situation presente. Cependant, je suis un bien
+mauvais juge en pareille matiere, et je n'ai point du tout le sens de la
+vie pratique. Je vous prie donc de regarder le jugement tres bref que
+je vais vous soumettre comme une synthese d'ou je ne puis redescendre a
+l'analyse, parce que les details de l'existence ne se presentent a moi
+que comme des romans plus ou moins malheureux et dont la conclusion ne
+se rapporte qu'a une maxime generale: changer la societe de fond en
+comble.
+
+Je trouve la societe livree au plus affreux desordre, et, entre toutes
+les iniquites que je lui vois consacrer, je regarde, en premiere ligne,
+les rapports de l'homme avec la femme etablis d'une maniere injuste et
+absurde. Je ne puis donc conseiller a personne un mariage sanctionne par
+une loi civile qui consacre la dependance, l'inferiorite et la nullite
+sociale de la femme. J'ai passe dix ans a reflechir la-dessus, et, apres
+m'etre demande pourquoi tous les amours de ce monde, legitimes ou non
+legitimes par la societe, etaient tous plus ou moins malheureux, quelles
+que fussent les qualites et les vertus des ames ainsi associees, je me
+suis convaincue de l'impossibilite radicale de ce parfait bonheur,
+ideal de l'amour, dans des conditions d'inegalite, d'inferiorite et de
+dependance d'un sexe vis-a-vis de l'autre. Que ce soit la loi, que
+ce soit la morale reconnue generalement, que ce soit l'opinion ou le
+prejuge, la femme, en se donnant a l'homme, est necessairement ou
+enchainee ou coupable.
+
+Maintenant, vous me demandez si vous serez heureuse par l'amour et le
+mariage. Vous ne le serez ni par l'un ni par l'autre, j'en suis bien
+convaincue. Mais; si vous me demandez dans quelles conditions autres je
+place le bonheur de la femme, je vous repondrai que, ne pouvant refaire
+la societe, et sachant bien qu'elle durera plus que notre courte
+apparition actuelle en ce monde, je la place dans un avenir auquel
+je crois fermement et ou nous reviendrons a la vie humaine dans des
+conditions meilleures, au sein d'une societe plus avancee, ou nos
+intentions seront mieux comprises et notre dignite mieux etablie.
+
+Je crois a la vie eternelle, a l'humanite eternelle, au progres eternel;
+et, comme j'ai embrasse a cet egard les croyances de M. Pierre Leroux,
+je vous renvoie a ses demonstrations philosophiques. J'ignore si elles
+vous satisferont, mais je ne puis vous en donner de meilleures: quant a
+moi, elles ont entierement resolu mes doutes et fonde ma foi religieuse.
+
+Mais, me direz-vous encore, faut-il renoncer, comme les moines du
+catholicisme, a toute jouissance, a toute action, a toute manifestation
+de la vie presente, dans l'espoir d'une vie future? Je ne crois point
+que ce soit la un devoir, sinon, pour les laches et les impuissants. Que
+la femme, pour echapper a la souffrance et a l'humiliation, se preserve
+de l'amour et de la maternite, c'est une conclusion romanesque que j'ai
+essayee dans le roman de _Lelia_, non pas comme un exemple a suivre,
+mais comme la peinture d'un martyre qui peut donner a penser aux juges
+et aux bourreaux, aux hommes qui font la loi et a ceux qui l'appliquent.
+Cela n'etait qu'un poeme, et, puisque vous avez pris la peine de le lire
+(en trois volumes), vous n'y aurez pas vu, je l'espere, une doctrine. Je
+n'ai jamais fait de doctrine, je ne me sens pas une intelligence assez
+haute pour cela. J'en ai cherche une; je l'ai embrassee. Voila pour ma
+synthese a moi; mais je n'ai pas le genie de l'application, et je ne
+saurais vraiment pas vous dire dans quelles conditions vous devez
+accepter l'amour, subir le mariage et vous sanctifier par la maternite.
+
+L'amour, la fidelite, la maternite, tels sont pourtant les actes les
+plus necessaires, les plus importants et les plus sacres de la vie de la
+femme. Mais, dans l'absence d'une morale publique et d'une loi civile
+qui rendent ces devoirs possibles et fructueux, puis-je vous indiquer
+les cas particuliers ou, pour les remplir, vous devez ceder ou resister
+a la coutume generale, a la necessite civile et a l'opinion publique? En
+y reflechissant, mademoiselle vous reconnaitrez que je ne le puis pas,
+et que vous seule etes assez eclairee sur votre propre force et sur
+votre propre conscience, pour trouver un sentier a travers ces abimes,
+et une route vers l'ideal que vous concevez.
+
+A votre place, je n'aurais, quant a moi, qu'une maniere de trancher ces
+difficultes. Je ne songerais point a mon propre bonheur. Convaincue que,
+dans le temps ou nous vivons (avec les idees philosophiques que notre
+intelligence nous suggere et la resistance que la legislation et
+l'opinion opposent a des progres dont nous sentons le besoin), il n'y
+a pas de bonheur possible au point de vue de l'egoisme, j'accepterais
+cette vie avec un certain enthousiasme et une resolution analogue en
+quelque sorte a celle des premiers martyrs. Cette abjuration du bonheur
+personnel une fois faite sans retour, la question serait fort eclaircie.
+Il ne s'agirait plus que de chercher a faire mon devoir comme je
+l'entendrais. Et quel serait ce devoir? Ce serait de me placer, au
+risque de beaucoup de deceptions, de persecutions et de souffrances,
+dans les conditions ou ma vie serait le plus utile au plus grand, nombre
+possible de mes semblables. Si l'amour parle en vous, quel sera, avec
+une telle abnegation, le but de votre amour? Faire le plus de bien
+possible a l'objet de votre amour. Je n'entends pas par la lui donner
+les richesses et les joies qu'elles procurent: c'est plutot le moyen
+de corrompre que celui d'edifier. J'entends lui fournir les moyens
+d'ennoblir son ame, et de pratiquer la justice, la charite, la loyaute.
+Si vous n'esperez pas produire ces effets nobles et avoir cette action
+puissante sur l'etre que vous aimez, votre amour et votre fortune ne lui
+feront aucun bien. Il sera ingrat, et vous serez humiliee.
+
+Si l'espoir de la maternite parle en vous, quel sera (toujours avec
+l'abnegation) le but de votre espoir? Ce sera de vous placer dans les
+conditions les plus favorables a l'education de vos enfants, aux bons
+exemples et aux bons preceptes que vous devez leur fournir.
+
+Enfin, si le desir de donner le bon exemple a votre entourage parle
+en vous, examinez d'abord si votre entourage est susceptible d'etre
+impressionne et modifie par un bon exemple, et, s'il en est ainsi,
+cherchez les conditions dans lesquelles vous lui donnerez ce bon
+exemple.
+
+Ici s'arrete necessairement mon instruction. Si vous me disiez
+d'appliquer a votre place ces trois preceptes, je ferais peut-etre tout
+de travers. Je crois avoir une bonne conscience et de bonnes intentions.
+Mais je n'ai aucune habilete de conduite, et je me suis mille fois
+trompee dans l'action. Je crois que vous avez un meilleur jugement, et
+que, si vous, vous servez de ma theorie, vous sortirez des incertitudes
+ou vous etes plongee. La preoccupation ou vous etes d'une satisfaction
+personnelle que je crois impossible d'assurer est l'obstacle qui vous
+arrete, et, si vous vous sentez la foi et le courage de l'ecarter la
+lumiere se fera dans votre intelligence.
+
+Je n'ai pas lu les ouvrages que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer.
+Ils ont ete egares dans un demenagement avec d'autres livres, et je n'ai
+jamais pu les retrouver. Si vous aviez la bonte de renouveler votre
+envoi, j'y consacrerais les premieres heures de liberte que j'aurai.
+Je vous demande pardon de mon griffonnage, j'ai la vue fort alteree.
+J'ecris bien rarement des lettres et avec beaucoup de peine.
+
+Agreez, mademoiselle, l'expression de mon estime bien particuliere et de
+mes sentiments distingues.
+
+GEORGE SAND.
+
+Je serai a Paris vers le 25 septembre. Veuillez adresser a la _Revue
+independante_.
+
+
+
+
+CCXIX
+
+A MONSEIGNEUR L'ARCHEVEQUE DE PARIS
+
+ Nohant, septembre 1842.
+
+Monseigneur.
+
+Mon nom est peut-etre une mauvaise recommandation pres de vous; mais,
+si, avec des croyances peut-etre differentes des votres; je viens a
+vous, pleine de confiance, pour vous indiquer une bonne oeuvre a faire,
+il me semble que votre sagesse eclairee et votre esprit de charite
+peuvent m'accorder aussi quelque confiance et m'ecouter avec douceur.
+
+Il y a du moins un point qui rassemble les ames engagees sur des routes
+diverses. C'est l'amour de la justice, et, comme toute justice emane de
+Dieu, peut-etre ne suis-je pas une ame impie ni indigne de merci; c'est
+cet esprit de justice et de bonte que j'invoque, pour oser, sans etre
+connue de vous, vous confier un secret et vous demander une grace.
+
+Monseigneur, il y a, dans une commune de campagne, un desservant tres
+orthodoxe, nullement partisan de mes dissidences avec la lettre des lois
+de l'Eglise, et avec lequel, par consequent, je ne suis pas intimement
+liee. Je respecte trop la sincerite et la fermete de sa foi pour
+chercher a l'ebranler par de vaines discussions, et sa foi me parait
+bonne et bien entendue, puisqu'elle ne produit que de bonnes et nobles
+actions. Les services et les soins a rendre aux paysans malades ou
+indigents me sont imposes par un peu d'aisance et par mon sejour au
+milieu d'eux. C'est ainsi que j'ai ete a meme d'apprecier la conduite
+pure et respectable de ce vertueux pretre, et, le voyant beni de tous,
+me trouvant parfois en relations avec lui pour aviser au soulagement de
+certaines souffrances et miseres, je puis attester que c'est la un homme
+irreprochable aux yeux de toutes les opinions.
+
+Ces jours derniers, l'ayant rencontre dans une chaumiere et revenant par
+le meme chemin que lui, je remarquai qu'il etait fort triste et abattu,
+et, l'ayant presse de questions, j'obtins la confidence que je vais
+faire a Votre Grandeur. C'est un secret qui m'a ete confie, et je ne le
+confierai jamais qu'a Elle, c'est lui dire que je compte absolument sur
+son honneur et sur sa religion pour ne point chercher a connaitre le nom
+du pretre dont il s'agit; car la demarche que je fais ici, je n'y suis
+point autorisee; je la prends dans un mouvement de mon coeur et dans une
+sorte d'inspiration que je crois bonne et sure.
+
+Il y a quelques annees, ce desservant, touche du desespoir d'une vieille
+mere de famille dont le fils, homme d'honneur, mais accable par de
+malheureuses affaires, allait etre poursuivi et emprisonne pour dettes,
+ceda aux conseils de la pitie, accorda pleine confiance aux preuves
+qu'on lui donnait, et s'engagea a servir de caution aupres des
+creanciers pour une pauvre somme de quatre mille francs. C'etait plus
+qu'il ne possedait, ou, pour mieux dire, il ne possedait rien du tout.
+Mais, comme les creanciers demandaient alors une garantie plutot que de
+l'argent; que le debiteur paraissait pouvoir s'acquitter en quelques
+annees par son travail, le bon pretre calcula que, toutes choses etant
+mises au pis, il pourrait lui-meme, avec le temps et en se privant
+chaque annee, arriver a faire face au desastre.
+
+Malheureusement, le debiteur mourut peu apres, ne laissant rien, et la
+dette retomba sur le pretre, qui obtint un peu de temps, et qui, depuis
+deux ou trois ans, paye les interets sans avoir pu arriver a solder plus
+de deux cents francs sur le capital.
+
+Maintenant, voici que les creanciers se montrent fort durs et fort
+presses, qu'ils exigent ce capital sur l'heure, menacent de poursuites,
+de frais et de saisie, et, pour avoir exerce la charite, un pretre
+respectable et excellent peut etre d'un jour a l'autre expose a un
+scandale, a une honte poignante.
+
+Si j'avais eu quatre mille francs, j'aurais a l'instant meme fait cesser
+l'inquietude et la douleur de ce bon cure. Mais son histoire est la
+mienne, avec la difference que ce qui lui est arrive une fois m'est
+arrive plus de vingt fois, et que, dans la proportion de mes ressources
+aux siennes, je suis encore plus genee et empechee que lui. Ma position
+de femme, c'est-a-dire de mineure aux yeux de la loi (mineure de
+quarante ans, s'il vous plait, monseigneur!), ne me permet pas
+d'emprunter, et je ne peux pas m'adresser a des amis. La plupart des
+miens sont pauvres; le peu de riches veritablement humains que j'ai
+rencontres sont tellement epuises d'aumones et de charites, que c'est
+etre indiscret que de recourir a eux encore une fois. Et puis je
+dois vous avouer que je suis liee en general avec des personnes de
+l'_opposition_ la plus prononcee, et que, malheureusement, il y a de
+l'intolerance au fond de toutes les opinions de ce temps-ci. Tel qui
+se depouillera pour un detenu politique de sa couleur ne s'interessera
+point a un cure et ne comprendra pas que je m'y interesse.
+
+J'ai fait appel, sans les beaucoup connaitre, a quelques personnes
+riches et pieuses, leur faisant entendre qu'il s'agissait d'un pretre,
+et d'un pretre aussi orthodoxe qu'elles pouvaient le desirer. On m'a
+repondu qu'on n'avait pas d'argent ou qu'on avait _ses pauvres._
+
+J'ai conseille a mon desservant de s'adresser au prelat de son diocese;
+mais d'autres le lui ont deconseille, parce que monseigneur, dit-on,
+blamerait l'action du pretre charitable comme une legerete, comme une
+imprudence, et que cet aveu pourrait lui faire du tort dans son esprit.
+Est-ce possible? la prudence humaine peut-elle parler, la ou la pitie
+evangelique commande? Je ne comprends rien a cela, mais enfin je ne puis
+insister sur un avis ou l'on croit voir de graves inconvenients. Dans
+cette perplexite, l'idee m'est venue de m'adresser tout droit a Votre
+Grandeur, parce qu'on m'a dit qu'Elle avait l'esprit eleve et l'ame
+veritablement apostolique. J'ai eu confiance, et j'ai ose. Je prevois
+bien que Votre Grandeur fait son devoir encore mieux que moi, encore
+mieux que tout le monde, et qu'Elle a quelque peine a satisfaire toutes
+les demandes necessiteuses dont elle est accablee. Mais elle a de
+nombreuses et puissantes relations que je n'ai point, elle doit disposer
+de la bourse de beaucoup de personnes charitables, et il suffit d'un mot
+de sa bouche pour obtenir pleine croyance, tandis qu'une heretique comme
+moi n'a point de credit, et ne peut esperer d'etre ecoutee que par une
+ame aussi degagee de soupcons et aussi saintement loyale que celle de
+Votre Grandeur.
+
+Je la prie d'agreer l'hommage de mon profond respect.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CXX
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE
+
+ Paris, 12 novembre 1842.
+
+Mon bon Charles,
+
+Tu es excellent, et tes marrons le sont aussi. Nous les croquons a
+toutes les sauces, et cet echantillon du Berry, en meme temps qu'il nous
+couvre de gloire aux yeux de nos convives, nous satisfait l'estomac en
+nous rejouissant le coeur. Solange surtout en fait son profit a belles
+dents, et madame Pauline les a trouves si bons, que je lui en ai promis,
+de ta part, un joli sac que certainement tu ne lui refuseras pas.
+
+Je te dirai que nous sommes occupes de cette grande et bonne Pauline,
+avec redoublement depuis son _redebut_ aux Italiens. Je ne te dis rien
+de sa voix et de son genie, tu en sais aussi long que nous la-dessus;
+mais tu apprendras avec plaisir que son succes, un peu conteste dans
+les premiers jours, non par le public, mais par quelques coteries et
+boutiques de journalisme, a ete, dans _la Cenerentola_ aussi brillant
+et aussi complet que possible. Elle y est admirable, et, durant trois
+representations de suite, on lui a fait repeter le finale. On remonte
+maintenant le _Tancrede_ pour elle, et, les jours ou elle ne chante pas,
+nous montons a cheval ensemble.
+
+Nous cultivons aussi le billard; j'en ai un joli petit, que je loue
+vingt francs par mois, dans mon salon, et, grace a la bonne amitie, nous
+nous rapprochons, autant que faire se peut, dans ce triste Paris, de la
+vie de Nohant. Ce qui nous donne un air campagne, aussi, c'est que je
+demeure dans le meme square que la famille Marliani, Chopin dans le
+pavillon suivant, de sorte que, sans sortir de cette grande cour
+d'Orleans, bien eclairee et bien sablee, nous courons, le soir, les uns
+chez les autres, comme de bons voisins de province. Nous avons meme
+invente de ne faire qu'une marmite, et de manger tous ensemble, chez
+madame Marliani; ce qui est plus economique et plus enjoue de beaucoup
+que le chacun chez soi. C'est une espece de phalanstere qui nous
+divertit et ou la liberte mutuelle est beaucoup plus garantie que dans
+celui des fourieristes.
+
+Voila comme nous vivons cette annee, et, si tu viens nous voir, tu nous
+trouveras, j'espere, _tres gentils_.
+
+Solange est en pension, et sort tous les samedis jusqu'au lundi matin.
+Maurice a repris l'atelier _con furia,_ et moi, j'ai repris _Consuelo_,
+comme un chien qu'on fouette; car j'avais tant flane pour mon
+demenagement et mon installation, que je m'etais habituee delicieusement
+a ne rien faire. J'espere que je te donne sur nous tous les details que
+tu peux desirer.
+
+Quant a notre _Revue_, nous sommes en train de la reconstituer, et
+j'espere qu'apres le numero qui paraitra ce mois-ci, nous nous mettrons
+a flot. Tu me dis de lui mettre l'eperon au ventre, cela ne depend pas
+de moi. Dans ce bas monde, le zele et le courage ne sont rien sans
+l'argent. Je n'en ai point, je n'en ai pas mis dans l'affaire, et Leroux
+et moi n'y sommes que pour notre travail. La mise de fonds s'epuisait
+avant que les benefices eussent pu etre sensibles. Nous devions chercher
+a doubler notre capital pour continuer, nous avons fait mieux: nous
+l'avons triple, et peut-etre allons-nous le quadrupler. En meme temps,
+nous laissons les droits de propriete et les peines de la direction
+a nos bailleurs de fonds. Cette direction, jointe au travail de la
+redaction et a la direction materielle de l'imprimerie, etait une charge
+effroyable, pesant tout entiere sur la tete et les bras de Leroux.
+Viardot, occupe des voyages, des engagements et des representations de
+sa femme, n'y pouvait apporter une cooperation active ni suivie.
+
+Le peu que nous avons fait jusqu'ici est donc un tour de force, et, moi
+qui vois les choses de pres, loin d'eperonner avec impatience mon pauvre
+philosophe, j'admire qu'il ait pu s'en tirer, sans manquer a paraitre
+tous les mois, et en y poursuivant de difficiles et magnifiques travaux
+de politique sociale. Enfin le numero de janvier sera fait sous
+la conduite de nos deux nouveaux associes (peut-etre de nos trois
+associes), et nos noms disparaitront de la couverture, parce que nous
+aurons un gerant signataire, qui, moyennant le cautionnement,--autre
+affaire grave que nous eludions, faute d'argent, en ne paraissant qu'une
+fois par mois,--fera marcher notre _Revue_ par quinzaines regulieres.
+Viardot s'arrange et se concerte avec eux pour sa part de propriete, et
+nous restons comme redacteurs principaux. Prenez donc patience avec nos
+dernieres lenteurs. Si vous comptez vos numeros et la matiere enorme
+qu'ils renferment, vous verrez que nous vous en avons donne plus que
+nous ne vous en promettions. Renouvelez vos abonnements, et, si vous
+etes contents de notre _honnetete_ de principes, comptez que la _Revue_
+ne changera pas de ligne, vu que nos associes sont des condisciples
+zeles et incorruptibles des memes doctrines.
+
+Maintenant, parle-moi de toi comme je te parle de moi; tu me dois cela
+en retour de mon bavardage. Je vois que tu as toujours une predilection
+pour le beau pays romantique de Vijon. Heureux homme qui peux, vivre ou
+tu veux et comme tu veux! Malgre tout ce que j'invente ici pour chasser
+le spleen que cette belle capitale me donne toujours, je ne cesse pas
+d'avoir le coeur enfle d'un gros soupir quand je pense aux terres
+labourees, aux noyers autour des guerets, aux boeufs _brioles_ par la
+voix des laboureurs, et a nos bonnes reunions, rares il est vrai, mais
+toujours si douces et, si completes.
+
+Il n'y a pas a dire quand on est ne campagnard, on ne se fait jamais au
+bruit des villes. Il me semble que la boue de chez nous est de la belle
+boue, tandis que celle d'ici me fait mal au coeur. J'aime beaucoup mieux
+le bel esprit de mon garde champetre que celui de certains visiteurs
+d'ici. Il me semble que j'ai l'esprit moins lourd quand j'ai mange la
+fromentee de la mere Nannette que lorsque j'ai pris du cafe a Paris.
+Enfin, il me semble que nous sommes tous parfaits et charmants la-has,
+que personne n'est plus aimable que nous, et que les Parisiens sont tous
+des paltoquets.
+
+Viens nous voir, cependant ici, comme tu en avais le dessein. Cela me
+fera du bien pour ma part, et, en embrassant les joues fleuries de ma
+grosse Eugenie, il me semble que j'embrasserai sainte Solange, notre
+patronne, en personne. Dis a cet infame Gaulois de m'ecrire un peu, et
+dis-moi si ma pauvre petite Laure est mieux portante. Parle-moi aussi de
+Duteil et d'Agasta, dont je ne sais rien et qui, de pres ni de loin, ne
+me donnent signe de vie.
+
+Vous etes bien gentils d'avoir fait quelque chose pour nos pauvres
+incendies. De notre cote, nous meditons une petite soiree chantante
+ou madame Pauline fera la quete pour les pauvres avec des notes
+irresistibles. En reunissant chez nous une vingtaine de personnes a nous
+connues, nous ferons une petite somme, et je remplirai le deficit, s'il
+y a lieu. Enfin j'espere que nos desoles n'auront rien perdu.
+
+Bonsoir, cher vieux ami; mille baisers a ta femme et a tes chers
+enfants. Dis a Eugenie de m'aimer, et vous deux, n'en perdez pas
+l'habitude, je ne saurais pas m'en passer.
+
+A toi.
+
+GEORGE.
+
+Cour d'Orleans, 5, rue Saint-Lazare.
+
+Amities et poignees de main de la part de Viardot, de Chopin et de mes
+enfants. Pauline adore le Berry et les Berrichons. Elle y reviendra
+certainement l'automne prochain.
+
+
+
+
+CCXXI
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Paris, 21 janvier 1843.
+
+Mon cher Poncy,
+
+J'ai recu presque en meme temps un jeune ami a vous dont je n'ai pas
+retenu le nom et qui m'a remis une lettre de vous en me promettant
+de venir chercher la reponse (je ne l'attends pas, car il y a deja
+plusieurs jours d'ecoules), et M. Paul Gaymard, qui m'a remis votre
+portrait et les poesies dont vous l'aviez charge il y a deja longtemps.
+J'etais en affaire et je n'ai pu recevoir ce dernier qu'une minute; mais
+je lui ai fait promettre de revenir me voir, et nous parlerons de vous.
+
+Vous vous plaignez beaucoup de mon silence, mon cher enfant, et pourtant
+je vous avais averti de la difficulte que j'eprouvais a ecrire des
+lettres, ayant la vue abimee, point de loisir, et surtout ce qu'on
+appelle une grande paresse a ecrire, par suite d'une habitude que j'ai
+eue toute ma vie de correspondre a de tres rares intervalles, meme
+avec mes plus anciens et mes plus chers amis. J'ai la-dessus toute une
+theorie qui demanderait trop de temps pour etre exposee dans une lettre,
+et qui ne vous persuaderait point, puisque vous etes dans cet age et
+dans cette disposition a l'expansion que j'ai fermee en moi a clef,
+comme un tiroir contenant ce qu'on a de plus precieux, et ce qu'on
+ne doit ouvrir que quand on en peut tirer le bonheur d'autrui. Que
+pourrais-je donc tirer d'utile pour vous de mon tiroir (puisque la
+metaphore y est, laissons-la)? Serait-ce de la louange? Vous n'en
+manquez pas, et je crains meme que vous n'en ayez un peu trop autour de
+vous. Je trouve, dans la maniere dont vous me parlez de vous-meme,
+une confiance un peu exaltee dont je voudrais vous voir rabattre pour
+travailler vos vers plus consciencieusement et a tete refroidie, le
+lendemain de l'inspiration.
+
+Voyons ce qu'il y aurait dans le tiroir encore: de l'amitie, de la
+sympathie? un veritable interet? sans doute, vous savez que le coffre
+en est plein, et, si vous etiez comme moi, vous ne devriez pas aimer a
+abuser dans les mots des plus saintes choses du monde, en faisant trop
+prendre l'air aux reliques de l'ame.
+
+Troisiemes reliques du tiroir: des avis, des avertissements, des sermons
+affectueux dans l'occasion? Eh bien! si vous recapitulez, vous verrez
+que j'ai deja maintes fois ouvert le tiroir pour vous ecrire quand cela
+etait utile. Je vous ai envoye, pour commencer, l'amitie, l'interet,
+la sympathie, l'approbation, la louange sincere et meritee; et puis,
+ensuite, les sermons affectueux et des avis pleins de sollicitude. Si je
+le rouvrais toutes les semaines pour vous approuver, je vous donnerais
+de la vanite, et je vous ferais du mal. Si je le rouvrais de meme pour
+vous sermonner; je vous causerais du decouragement, et vous ferais
+encore du mal. Des lettres de bons procedes, de politesse ou de
+convenance, je n'en ai pas besoin, ni vous non plus. Je ne sais donc
+pas pourquoi vous m'ecrivez, avec tant de vivacite, des plaintes si
+douloureuses sur mon silence et mon oubli. Je vois que vous etes dans
+une periode d'expansion excessive. Vous etes tout jeune, vous etes
+meridional, vous etes poete, cela s'explique. Eh bien! mon enfant,
+faites des vers, de beaux vers. Jetez votre coeur a pleines mains a
+votre compagne, a votre mere, a vos amis et a vos camarades. Mais, avec
+moi, si vous voulez que votre attachement vous profite, soyez plus
+calme, plus serieux et plus patient; car j'ai une nature tres
+concentree, tres froide exterieurement, tres reflechie et tres
+silencieuse. Si vous ne me comprenez pas, je ne vous serai bonne a rien.
+Mon amitie tranquille et rarement expansive vous blessera sans vous
+convaincre, et je serais pour votre vie une agitation, au lieu d'etre un
+bienfait.
+
+Puisque nous voila sur ce sujet, j'ai deux reproches a vous faire d'une
+nature assez delicate, et je veux que vous preniez Desiree pour seule
+confidente et pour juge, avec votre mere, si vous voulez, je suis sure
+qu'elles ont plus de droiture et de sens qu'aucune dame de nos salons.
+Voici mes reproches: lisez les en riant, mais aussi en prenant la
+resolution de vous observer. C'est une querelle de pure litterature ture
+que je vous fais, une guerre de mots, une chicane sur les expressions.
+
+Vous ne vous apercevez pas qu'en m'exprimant une effusion filiale qui me
+touche et qui m'honore, vous vous servez de mots qui, mal interpretes,
+seraient le langage de la passion la plus exaltee. J'ai quarante ans;
+j'ai toute la raison qu'on doit avoir a mon age. Loin de moi donc la
+sotte pruderie de croire que j'ai a me defendre d'une idee folle de
+la part de qui que ce soit. Ma vie est serieuse, mes affections sont
+serieuses, et mon jugement l'est aussi. Mais je vis parmi des gens
+calmes aussi, qui, ne connaissant pas l'enthousiasme meridional, ou ne
+se rappelant pas celui de leur propre jeunesse, ne comprendraient rien a
+vos lettres si je les leur montrais. Je brule donc vos lettres aussitot
+que je les ai lues, en riant de cette precaution que vous me forcez
+de prendre, mais aussi en m'etonnant un peu que, vous qui etes poete,
+c'est-a-dire artiste dans le choix des mots, _ouvrier en fait de
+langue_, comme on dit aujourd'hui, vous fassiez, sans vous en
+apercevoir, de tels contresens.
+
+Mon fils m'apporte toutes mes lettres le matin a mon reveil, et c'est
+lui qui me les lit; lui aussi est d'un caractere tranquille, peu
+expansif, mais solidement affectueux. Si une de vos dernieres lettres
+avait ete ouverte par lui, je ne sais ce qu'il en aurait pense; mais
+je crois bien qu'il m'aurait demande si vous n'etes pas un peu fou, et
+j'aurais ete obligee de lui repondre: "Oui, mon enfant, tous les poetes
+le sont."
+
+Encore un sermon: c'est le tiroir aux sermons, aujourd'hui. Vous
+adressez a _Juana l'Espagnole_ et a diverses autres beautes fantastiques
+des vers que je n'approuve pas. Etes-vous un poete bourgeois, ou un
+poete proletaire? Si vous etes le premier des deux, vous pouvez chanter
+toutes les voluptes et toutes les sirenes de l'univers, sans en avoir
+jamais connu une seule. Vous pouvez souper, en vers, avec les plus
+delicieuses houris, ou avec les plus grandes gourgandines, sans quitter
+le coin de votre feu et sans voir d'autres beautes que le nez de votre
+portier. Ces messieurs font ainsi et ne riment que mieux. Mais, si vous
+etes un enfant du peuple, et le poete du peuple, vous ne devez pas
+quitter le chaste sein de Desiree pour courir apres des bayaderes et
+chanter leurs bras voluptueux.
+
+Je trouve la une infraction a la dignite de votre role. Le poete du
+peuple a des lecons de vertu a donner a nos classes corrompues, et, s'il
+n'est pas plus austere, plus pur et plus aimant le bien que nos poetes,
+il est leur copiste, leur singe et leur inferieur. Car ce n'est pas
+seulement l'art d'arranger les mots qui fait un grand poete: c'est la
+l'accessoire, c'est la l'effet d'une cause.--La cause doit etre un
+grand sentiment, un amour immense et serieux de la vertu, de toutes les
+vertus; une moralite a toute epreuve, enfin une superiorite d'ame et
+de principes qui s'exhale dans ses vers a chaque trait, et qui fasse
+pardonner a l'inexperience de l'artiste, en faveur de la vraie grandeur
+de l'individu. Il me semble que vous eparpillez parfois votre ame, ou du
+moins votre muse a tous les vents. Dans votre premier volume, vous aviez
+exprime l'amour d'une maniere si chaste et si touchante! on voyait
+Desiree, la jeune et honnete fille du peuple, la vierge; de votre choix!
+Je vous en prie, supprimez _Juana_ du prochain volume, et, si vous
+conservez ces vers:
+
+ .... J'aime toutes les femmes,
+ Parce que le Poete aime toutes les fleurs.
+
+n'en faites pas du moins la devise de votre vie; parce qu'il vous
+arriverait bientot, de n'aimer plus aucune femme et de ne plus sentir le
+parfum des fleurs.
+
+Vous n'en etes point la, Dieu merci! vous aimez Desiree, vous la chantez
+encore, chantez-la toujours, et n'en chantez pas d'autres, maintenant
+qu'elle est a vous. On voit que vous l'aimez veritablement; car les vers
+que vous mettez dans sa bouche sont les plus charmants de votre dernier
+envoi; au lieu que dans ceux que vous m'avez envoyes sur une belle
+Espagnole, il y avait de l'affectation, des efforts, et point de feu
+veritable. Enfin, voulez-vous etre un vrai poete, soyez un saint! et,
+quand votre coeur sera sanctifie, vous verrez comme votre cerveau vous
+inspirera.
+
+Je suis tres contente de l'envoi que vous me faites par M. Paul Gaymard.
+Presque tout est bon, et il y a des choses vraiment belles.
+
+Votre _Sonnet_ est bien fait; votre _Enfant endormi_, votre _Bouquet de
+violettes_, etc., etc., sont de charmantes choses. Dans la lettre de
+Beranger a M. Ortolan, dont vous m'envoyez la copie, je vois bien qu'il
+est de mon avis, et qu'il ne voudrait pas que vous publiassiez un second
+volume, avant qu'un progres remarquable se fut accompli en vous. Je veux
+demander a Beranger une entrevue dont vous serez le seul objet, et lui
+montrer votre nouveau recueil, afin qu'il m'aide a savoir si vous etes
+dans cette bonne veine de progres. Je n'ose m'en remettre a moi-meme. Je
+ne fais pas de vers et crains d'etre, quant a la forme, un mauvais juge.
+Il me fixera a cet egard, et, s'il approuve la publication, pendant que
+j'ai encore trois mois a passer ici, je m'en occuperai. Mais je n'ai pas
+tout ce que vous m'avez adresse d'apres vos listes; j'ai lieu de penser
+qu'un paquet a ete perdu. Dans notre petite ville du Berry, nous avons
+un buraliste fort negligent, et toutes nos lettres ne nous arrivent
+pas toujours. En outre, j'avais confie a M. Leroux plusieurs de vos
+feuillets, afin qu'il choisit une piece qui conviendrait a la _Revue
+independante_. Il a choisi celle a Beranger, que vous avez du voir
+imprimee avec la correction d'un ou deux mots que je me suis permis
+d'attenuer, les trouvant un peu boursoufles, et la suppression d'une
+ou deux strophes qui ne valaient pas les autres. En me rendant les
+manuscrits, bien qu'il m'eut promis de ne rien egarer, il en a, je
+crois, oublie une partie chez lui, et je crains de n'avoir pas le tout,
+ou d'en avoir laisse moi-meme quelques feuillets a la campagne, dans mon
+secretaire. Je ne retrouve pas une des pieces que j'aimais le mieux,
+des vers a propos d'une fete d'ouvriers, ou vous parlez du Christ, etc.
+Ainsi faites-moi recopier par quelqu'un de vos amis, si vous n'avez pas
+le temps de le faire vous-meme, tout ce que vous avez compose, avant et
+depuis l'envoi par M. Paul Gaymard. Cet envoi se compose de: _le Muiron
+et la Belle-Poule, Catarina la folle, A Charles Ferrand, Vendredi saint,
+Torrents, Mathilde, le Pecheur du lac, Sonnet, Matinee en rade, Tableau,
+Ma pensee, Nuit en mer, le Forcat, Vers a M. Paul Gaymard, A madame
+N***, A Mery, Delire, Courdouan, Promenade sur mer, l'Avarice, l'Enfant
+endormi, Ressemblance, le Bal aux Anglais, Bouquet de violettes_.
+
+Envoyez-moi donc tout le reste, ce sera plus tot fait que de nous
+consulter par lettres sur ce que j'ai et sur ce qui me manque. Faites-en
+un paquet, et mettez-le a la diligence, enveloppe de plusieurs papiers
+forts, et en le faisant enregistrer au bureau.
+
+Bonsoir, mon cher Poncy; soyez heureux et courageux.
+
+Je vous demande pour mon compte de faire souvent des vers sur votre
+metier, ce sont les plus originaux de votre plume. Vous y mettez un
+melange de gaiete forte et de tristesse poetique que personne ne
+pourrait trouver, a moins d'etre vous. Les trois ou quatre strophes de
+l'_Epitre a Beranger_, ou vous parlez de votre truelle, avec tant
+de naivete et de philosophie, ont un tour robuste et frais qui vous
+constitue une individualite veritable. Ce sont aussi les strophes qu'on
+a remarquees et goutees ici, ou il y a tant de poetes, ou l'on publie
+tant de milliards de vers par semaine; ou l'on est si blase, si ennuye
+de poesie, si difficile et si moqueur; ici, ou l'on a tout chante, le
+ciel, la mer, l'amour, l'orage, la solitude, la reverie, enfin tout ce
+que chantent les poetes, on ne connait pas la poesie du peuple, et c'est
+la _Revue independante_ qui a ose la decouvrir un beau matin.
+
+Si vous voulez n'etre pas perdu dans la foule des ecriveurs, ne mettez
+donc pas l'habit de tout le monde; mais paraissez dans la litterature
+avec ce platre aux mains qui vous distingue et qui nous interesse, parce
+que vous savez le rendre plus noir que notre encre. Ceci est une pure
+question litteraire. Mais, je le repete, soyez homme du peuple jusqu'au
+fond du coeur, et, si vous vous preservez de la vanite et de la
+corruption des _classes moyennes ou superieures_, comme on les appelle,
+tout ira bien. Autrement votre force ne s'etendra pas au dela d'un
+certain point et ne passera pas les limites du clocher.
+
+
+
+
+CCXXII
+
+A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A MONTGIVRAY
+
+ Paris, 21 fevrier 1843.
+
+Eh! bien, mon cher vieux, si tout est prevu, examine et conclu, tant
+mieux. Je desire et j'espere le bonheur de ta fille, et le tien, par
+consequent. Je serai toute disposee a accueillir avec amitie mon neveu
+Simonnet, et, s'il est parfait pour sa femme, je l'aimerai de tout mon
+coeur.
+
+Tu as du recevoir la caisse: elle est partie depuis trois jours.
+
+Je ne sais pas encore si Pierret ira a la noce. Maurice vient de lui
+ecrire pour l'engager a faire la route avec lui; car, enfin, Maurice,
+gagne par tes instances, et par la consideration de trouver son pere a
+Montgivray, a obtenu de son _patron_[1] une permission de huit jours. Il
+partira d'ici a vendredi prochain, et sera de retour le samedi, au plus
+tard, de l'autre semaine. Il te dira ses travaux, et je te demande ta
+parole d'honneur de ne pas le retenir plus longtemps et meme de le faire
+partir au jour dit, s'il se laissait entrainer par le plaisir d'etre
+avec vous. Il est en plein dans l'anatomie, science indispensable a
+acquerir vite; car, emporte par sa facilite, s'il n'apprend le dessin
+bien vite et scrupuleusement, il se gatera et fera de la drogue toute sa
+vie.
+
+Cette etude a l'ecole pratique, au milieu de cinquante carabins depecant
+chacun une pauvre charogne humaine, lui repugne beaucoup. Cependant, il
+en a pris son parti, et meme il est dans un bon train maintenant. Je
+crains beaucoup pour lui l'entrainement de distraction que cette noce va
+lui causer. Il doit concourir pour une place aux Beaux-Arts dans quinze
+jours; et, s'il n'est pas en mesure, il ne sera pas admis. Je te
+l'envoie donc en te priant bien serieusement de faire entendre raison a
+son pere la-dessus. Maurice est dans les deux ou trois annees qui vont
+decider de son avenir, a savoir s'il sera un artiste ou un amateur. Tu
+me diras qu'il peut vivre sans etre un artiste. Mais quelle difference
+dans la vie d'un homme, de savoir faire en maitre ce qu'on a appris, ou
+de rester ecolier! Il faut que, cette annee, maitre Maurice epouse
+dame Peinture pour tout de bon; nous voila occupes tous deux de
+l'etablissement de nos enfants, chacun a sa maniere. Aide-moi a
+chapitrer Maurice sur ce point.
+
+Bonsoir, mon vieux; mille compliments et mille caresses a la bonne
+petite Leontine. En me disant qu'elle recoit la recompense de sa
+simplicite, tu en fais un bel eloge, et qu'elle merite. Mille et mille
+tendresses a Emilie. Je t'embrasse. Tous nos amis te Felicitent.
+
+ [1] Eugene Delacroix.
+
+
+
+
+CCXXIII
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Paris, 26 fevrier 1843.
+
+Mon cher enfant,
+
+J'ai recu votre lettre ce matin, et non vos corrections de la
+_Belle-Poule_, ni l'autre piece dont vous me parlez. Vos vers sont dans
+les mains de Beranger, qui a fait un peu de difficulte pour se charger
+de l'examen et du conseil. Il trouvait la chose delicate et craignait de
+vous affliger en etant tout a fait franc et severe. Je lui ai dit que
+c'etait, au contraire, le plus grand service qu'il put vous rendre et
+que vous en seriez reconnaissant; que vous n'aviez ni l'entetement ni
+l'orgueil chagrin des autres poetes, et que vous saviez preferer un ami
+a un flatteur. Je vous donnerai sa reponse des que je l'aurai. Tout en
+parlant avec lui de la publication de votre second volume, voici quel a
+ete son avis: "Je n'entends pas plus que vous les affaires de librairie;
+et lui, les entend tres bien, ainsi que les chances de succes."
+
+Il pense que les vers, quelques beaux et nouveaux qu'ils soient, out peu
+de retentissement a Paris, ou tout le monde en publie et ou le public,
+inonde de ce deluge, ne se donne pas la peine de les regarder. De beaux
+vers ne sont accueillis que par un certain nombre d'amateurs assez
+restreint. Il faut que ce soient des gens de gout, a existence douce et
+tranquille. Il y a peu de ces gens-la ici. Il y en a de moins en moins
+tous les jours. Si vous voyiez cette vie affairee, materielle et avide
+d'argent ou de grossiers plaisirs, vous en seriez consterne.
+
+Mais revenons a l'avis de Beranger. Il dit que, si vous vous faisiez
+imprimer en province, les frais seraient moindres de moitie et
+les placements plus faciles, l'ouvrage etant sous la main et vos
+souscriptions sur place. Vous pourriez, si l'impression etait executee
+proprement (car, ici, c'est une consideration pour les libraires),
+nous en envoyer un certain nombre qu'on ferait prendre a un editeur en
+tachant qu'il vous volat le moins possible. Pierrotin ne vous volerait
+pas du tout; mais il fera difficulte de se charger d'une petite affaire,
+lui qui, en ayant fait de tres grandes avec un assez beau succes, n'aime
+plus aujourd'hui que les entreprises a nombreuses livraisons suivies.
+Nous verrions bien pour cela.
+
+En attendant, dites-moi si cette publication chez vous offre les
+meilleures chances que Beranger croit y voir. Les depenses qu'on vous a
+fait faire pour votre premier volume me paraissent exorbitantes, et, si
+on les reduisait de moitie, vos profits seraient doubles. Je pense que
+vous trouverez facilement un editeur qui ferait les frais, a charge de
+se rembourser avec des benefices modestes sur la vente; ou plutot un
+imprimeur libraire; car je ne sais s'il y a des imprimeurs proprement
+dits en province. De plus, j'enverrais ma preface a lui, tout comme a
+un editeur de Paris. Je ne sais pas pourquoi vous ne retireriez pas de
+cette production tout le benefice possible. Vous allez etre pere et un
+peu d'argent ne vous sera pas de trop.
+
+J'ecrirais dans deux ou trois villes du Nord et du Centre, ou je ferais
+prendre quelques douzaines d'exemplaires a des amis qui pourraient les
+repandre ou les placer chez des libraires. De votre cote, vous devez
+pouvoir le faire aussi. Repondez donc a tout cela. Enfin, en dernier
+cas, si nous attendions un ou deux mois, je suis presque sure d'un
+nouveau procede d'imprimerie que M. Pierre Leroux a decouvert et qu'il
+va mettre en pratique, au moyen duquel nous aurions des livres imprimes
+avec une economie merveilleuse de frais. Si nous en etions la, tout
+irait de soi-meme, sans que vous eussiez a vous occuper. Nous vous
+imprimerions de nos propres mains; car nous ne pensons pas a moins que
+simplifier l'imprimerie a ce point.
+
+La machine est faite, notre grand inventeur prend ses brevets, et nous
+la verrons fonctionner, je crois, la semaine prochaine. Si vous pouvez
+vous procurer la _Revue independante_, vous y verrez, au numero du 25
+janvier dernier, un bel article de Leroux sur cette invention.
+
+Dites-moi, mon cher enfant, si vous connaissez tous les ecrits
+philosophiques de Pierre Leroux? Sinon, dites-moi si vous vous sentez la
+force d'attention pour les lire. Vous etes jeune et poete. Je les ai lus
+et compris sans fatigue, moi qui suis femme et romancier. C'est dire que
+je n'ai pas une bien forte tete pour ces matieres.
+
+Pourtant, comme c'est la seule philosophie qui soit claire comme le jour
+et qui parle au coeur comme l'Evangile, je m'y suis plongee et je m'y
+suis transformee; j'y ai trouve le calme, la force, la foi, l'esperance
+et l'amour patient et perseverant de l'humanite: tresors de mon enfance,
+que j'avais reves dans le catholicisme, mais qui avaient ete detruits
+par l'examen du catholicisme, par l'insuffisance d'un culte vieilli,
+par le doute et le chagrin qui devorent, dans notre temps, ceux que
+l'egoisme et le bien-etre n'ont pas abrutis ou fausses. Il vous faudrait
+peut-etre un an, peut-etre deux, pour vous penetrer de cette philosophie
+qui n'est pas bizarre et algebrique comme les travaux de Fourier, et qui
+adopte et reconnait tout ce qui est vrai, bon et beau dans toutes les
+morales et sciences du passe et du present.
+
+Ces travaux de Leroux ne sont pas volumineux; quand on les a lus, on
+a besoin de les porter en soi, d'interroger son propre coeur sur
+l'adhesion qu'il y donne; enfin, c'est toute une religion, a la fois
+ancienne et nouvelle, dont on a besoin de se penetrer et qu'il faut
+couver avec tendresse. Bien peu de coeurs s'y sont rendus completement;
+il faut etre foncierement bon et sincere pour que la verite ne vous
+offense pas. Enfin, si vous vous sentez cette volonte de comprendre
+l'humanite et vous-meme, vous aurez une tete affermie, de la certitude,
+et le feu de votre poesie s'y rallumera tout entier. Vous en ferez
+verbalement l'explication et l'abrege a Desiree, et vous verrez que son
+coeur de femme s'y plongera. Je dois vous dire cependant que ce sont des
+travaux incomplets, interrompus, fragmentes. La vie de Leroux a ete trop
+agitee, trop malheureuse, pour qu'il put encore se completer. C'est la
+ce que ses adversaires lui reprochent. Mais une philosophie, c'est une
+religion, et une religion peut-elle eclore comme un roman ou comme un
+sonnet dans la tete d'un homme?
+
+Les grands poemes epiques de nos peres ont ete l'ouvrage de dix et de
+vingt annees. Une religion n'est-elle pas toute la vie d'un homme?
+Leroux n'est qu'a la moitie de sa carriere. Il porte en lui, des
+solutions dont le coeur lui donne la certitude, mais dont la definition
+et la preuve pour les autres hommes demandent encore d'immenses travaux
+d'erudition, et des annees de meditation. Quoi qu'il en soit, ces
+admirables fragments suffisent pour mettre un esprit droit et une bonne
+conscience dans la voie de la verite. De plus, c'est la religion de la
+poesie. Si vous y mordez, vous ferez un jour la poesie de la religion.
+
+Dites, et je vous enverrai tout ce qu'il a ecrit. Vous vivrez la-dessus
+comme un bon estomac sur du bon pain de pur froment. La poesie ira
+son train, et vous reserverez, chaque semaine, une ou deux heures
+solennelles, ou vous entrerez dans ce temple eleve a la vraie divinite.
+
+Vous y associerez Desiree, doucement, sans la deranger de son culte, si
+elle est attachee au catholicisme. Son esprit fera une synthese sans
+qu'elle sache ce que c'est qu'une synthese, et un jour viendra ou vous
+prierez ensemble sur le bord de cette mer ou vous ne faites qu'aimer et
+chanter. Quand vous aurez une foi solide et eclairee a vous deux, vous
+verrez que l'ame de la plus simple femme vaut celle du plus grand poete,
+et qu'il n'est point de profondeurs ni de mysteres, dans la science
+divine, pour les coeurs purs et les consciences paisibles.
+
+C'est alors vraiment que vous evangeliserez vos freres les travailleurs,
+et que vous ferez d'eux d'autres hommes. Aspirez a ce role que vous avez
+commence par votre intelligence et que vous ne finirez que par une haute
+vertu. Point de vertu sans certitude; point de certitude sans examen
+et sans meditation. Calmez votre jeune sang, et, sans refroidir votre
+imagination, portez-la vers le ciel, sa patrie! Les merveilles de la
+terre qui agitent votre curiosite, les voyages lointains qui tentent
+votre inquietude, ne vous apprendront rien de ce qui peut vous grandir.
+Croyez-moi, moi qui ai voyage comme cet homme dont le poete a dit:
+
+Le chagrin monte en croupe et galope avec lui.
+
+Bonsoir, mon enfant; le matin arrive. Je vais me reposer. Embrassez pour
+moi Desiree et dites-lui qu'elle me rendra heureuse de donner a son
+enfant le nom de l'un des miens.
+
+Repondez-moi et surtout n'affranchissez pas vos lettres; vous me feriez
+de la peine. Laissez-moi affranchir les miennes quand j'y pense, et ne
+les montrez pas, si ce n'est a Desiree.
+
+
+
+
+CCXXIV
+
+A MADAME CLAIRE BRUNNE. A PARIS
+
+ Nohant, 18 mai 1843.
+
+Je ne sais point mentir a qui me parle franchement, et je crois, madame,
+que, dans ce cas-la, la politesse est une raillerie ou une lachete.
+J'ai bien dit, il est vrai, que votre maniere d'etre ne m'etait pas
+sympathique, a cause d'une grande tension de l'amour-propre que j'ai cru
+remarquer en vous, et qui est la maladie de presque tous les esprits,
+superieurs de notre epoque.
+
+Mes besoins de coeur me portent vers la simplicite et le naturel, plus
+que vers l'intelligence orgueilleuse. Je n'ai peut-etre pas ces vertus
+que j'aime tant, et ce n'est pas pour vous faire croire que je les
+ai, que je vous dis mon estime pour elles. Mais ce que j'ai dit est
+litteralement vrai. J'en ai besoin, je les cherche, et je crains les
+ames la ou je ne les sens pas. Si vous attachez quelque prix (comme vous
+avez la bonte de me l'exprimer) "a l'opinion que j'ai pu prendre de
+vous", je ne pense pas qu'une opinion aussi peu examinee en moi-meme,
+et concue aussi brusquement, je l'avoue, doive etre, cette fois, a vos
+yeux, d'une grande importance.
+
+J'ai oui dire du bien de vous, et je ne me suis point permis de juger
+autre chose que votre exterieur et vos discours. Il est vraisemblable
+que mes preventions se seraient evanouies si je vous avais connue
+davantage. Mais je me sens si peu aimable, j'ai l'esprit si paresseux,
+si eloigne du brillant et de l'animation que vous aimez, que j'aurais
+craint de ne vous voir jamais a l'aise avec moi. Et puis, enfin, je ne
+me suis jamais imagine que vous me feriez l'honneur de vous apercevoir
+d'un peu de sympathie de plus ou de moins de ma part.
+
+Peut-etre meme ne vous en seriez-vous jamais apercue, si des propos
+desobligeants pour vous, et malveillants pour moi, ne vous eussent
+forcee d'y preter attention. Je pourrais peut-etre m'excuser d'avoir
+exprime mon sentiment, en vous disant, a vous, que j'y ai ete provoquee
+et encouragee par des personnes qui vous menageaient bien moins que moi,
+et qui, en vous repetant mes paroles (si tant est qu'elles les aient
+repetees sans les amplifier), ont oublie de faire mention des leurs
+propres, dans le compte rendu.
+
+Je vous remercie, madame, de l'envoi de vos deux volumes; je n'ai
+encore lu qu'_Ange de Spola_, et je vous en dirai mon avis avec la meme
+sincerite, puisque vous l'avez provoque de bonne foi. Ce n'est point un
+roman ordinaire, et, sur les cinq cents ou six cents romans de femme que
+j'ai feuilletes depuis dix ans, c'est un des trois ou quatre que j'ai
+pu lire en entier. Au fait, ce n'est point un roman; vous-meme l'avez
+qualifie d'etude. Il manque essentiellement des qualites qui font un
+roman anime. Mais il a toutes celles d'une etude bien faite. C'est
+une enigme qui se devoile peu a peu, et dont le mot n'est pas assez
+proclame. Votre Ange cherche la grandeur et la vertu, et vous montrez,
+avec beaucoup d'elevation, que, sans grandeur et sans ideal, il n'y a
+pas d'amour possible pour une ame elevee. Seulement les tenebres qui
+remplissent la vie douloureuse de cet Ange, vous ne les dissipez que
+faiblement.
+
+On voit bien que, dans ce pauvre et mesquin petit milieu du grand monde
+ou vous avez enferme son existence, l'Ange a du mourir de froid et
+d'ennui, sans avoir vu clair un seul jour. Mais vous, l'auteur, vous qui
+jugez et racontez, vous deviez nous dire mieux ce qui lui a tant manque.
+Vous nous l'eussiez dit en nous montrant dans Georges de Savenay un
+veritable homme; mais nous l'avons a peine connu. Il est brave et
+compatissant, il est bel esprit et homme de lettres. Mais quoi encore?
+quels sont ces grandes idees, ces nobles sentiments, que vous nous dites
+qu'il possede, et qu'il ne nous laisse pas apercevoir? On dirait que
+vous avez craint d'effaroucher et d'epouvanter les salons ou la vie de
+votre Ange s'est etiolee, en nous montrant la figure d'un homme de bien
+tel que vous devez la concevoir et pouvez la peindre.
+
+Je vous prie, madame, de me pardonner ces observations, et d'etre bien
+certaine que je ne me les permettrais pas, si votre talent et votre
+caractere ne me semblaient en valoir la peine; car c'est une peine,
+madame, que de dire la verite qu'on pense, et c'est le plus grand acte
+de courage que nos amis aient le droit de nous demander.
+
+Agreez, madame, l'expression de mes sentiments distingues.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCXXV
+
+A MAURICE SAND, A GUILLERY
+
+ Nohant, 6 juin 1843.
+
+Mon cher enfant,
+
+Je suis heureuse que tu t'amuses et que tu prennes du bon temps. Quoique
+tu me manques beaucoup, j'en ferais le sacrifice aussi longtemps que tu
+le desirerais, mais tu sais que le travail et le maitre doivent passer
+avant tout.
+
+Je recois ce matin une lettre de Delacroix. Il sera ici dans quinze
+jours, le 20 au plus tard. Ainsi tu n'as pas de temps a perdre pour
+revenir; car tu auras besoin de te reposer un jour ou deux avant d'aller
+d'ici, avec le cabriolet, au-devant de ton _patron_. Tu savais bien
+que tu n'avais guere qu'une quinzaine de jours devant toi quand tu as
+entrepris ce voyage. Arrive donc de ton cote et fais provision d'ardeur
+pour le travail.
+
+Songe a ne pas te laisser accaparer trop longtemps. Tu ne fais rien, tu
+t'habitues a ne rien faire, ce qui est pire. Donne pourtant a ton pere
+le temps convenable et sois gentil avec lui. Montre-lui que je ne t'ai
+pas si mal eleve.
+
+Je suis toute triste de ton absence. On ne vit pas pour soi, et on
+ne peut se passer de ceux qu'on aime. Personne cependant n'a plus de
+courage que moi pour se _suffire_ comme on dit vulgairement. Mais se
+suffire n'est que tuer le temps et tromper la tristesse. La maison est
+bien grande sans toi, mon pauvre Bouli, et les soirees seraient bien
+longues si je ne me plongeais dans les bouquins.
+
+Je suis dans la franc-maconnerie jusqu'aux oreilles; je ne sors pas du
+_Kadosh_, du _Rose-Croix_ et du _Sublime Ecossais_. Il va en resulter un
+roman des plus mysterieux. Je t'attends pour retrouver les origines de
+tout cela dans l'histoire d'Henri Martin, les templiers, etc.
+
+Je recois une lettre anonyme d'un _Slave de la Moravie_ qui me remercie
+des reflexions que ma _plume gracieuse seme par-ci, par-la_ sur
+l'histoire de Boheme, et qui me promet la reconnaissance de la race
+slave depuis _la mer Egee jusqu'a sa_ SOEUR _glaciale_. Tu pourras
+donner ce nom a Solange quand elle ne sera pas sage.
+
+Bonsoir! reviens, porte-toi bien. J'attends de tes nouvelles avec
+impatience.
+
+
+
+
+CCXXVI
+
+A MADAME MARLIANI, A PARIS
+
+ Nohant, 13 juin 1843.
+
+Chere amie,
+
+Il est vrai que je ne vous ai pas ecrit depuis bien des jours. J'ai eu
+d'horribles migraines et je n'ai rien donne a la _Revue_ pour le numero
+du 10, ce qui vous prouve que j'ai laisse moisir mon encrier et que j'ai
+ete tout a fait hors de combat. Cet affreux temps ne contribue pas peu a
+m'accabler. Nous aussi, nous faisons du feu tous, les jours. Malgre ce
+triste printemps, je ne peux pas dire qu'excepte vous et mes amis,
+je regrette Paris, ou, pour mieux dire, que je regrette Paris pour
+lui-meme. Rien que de voir courir les nuages, les arbres plier sous le
+vent, et la pluie battre les vitres, je me sens a la campagne, je vois,
+un grand horizon, je ne quitte pas ma robe de chambre de la journee,
+je n'entends pas de sonnette dans mon antichambre, personne ne me fait
+_compliment de mes ouvrages;_ enfin, j'oublie entierement que je suis
+_madame Sand_, et le peu de gens que je vois ne l'ont, je crois, jamais
+su. Cela compense bien la pluie.
+
+Mais ce qui n'a pas de compensation, c'est votre eloignement, et, pour
+surcroit dans ce moment-ci, celui de Maurice, dont je ne suis guere
+habituee a me passer. Je m'absorbe dans la lecture et j'arrive a oublier
+ou je suis, a me persuader que je vais entendre Enrico sonner la cloche
+et que le diner va nous reunir. Je vois en reve la culotte a carreaux
+et le paletot crasseux du matin, de cet aimable etre. J'entends mon bon
+Gaston faire la trompette avec son nez pendant que vous allongez le bout
+des doigts en criant: _Polvo!_ Je ne me console, lorsque j'apercois mon
+erreur, qu'en pensant que la M*** et le P*** sont peut-etre la aupres
+de vous; et que, si j'y etais, l'une se croirait obligee de me parler
+litterature et l'autre philosophie transcendante.
+
+Enfin, vous viendrez a Nohant avec Manoel, Gaston Rico, et alors, comme
+nous n'aurons ni philosophailleurs ni romancaillieres, rien ne nous
+empechera de mener une vie de cocagne.
+
+Qu'est-ce que c'est que ces troubles d'Espagne? Est-ce quelque chose ou
+n'est-ce rien comme le plus souvent? Vous n'etes pas inquiete, j'espere
+et vous esperez toujours Manoel. Embrassez-le pour moi quinze fois au
+moins quand vous lui ecrirez.
+
+Parlez-moi de notre cher Leroux et parlez-lui de moi. Dites-lui
+de m'envoyer des livres, s'il peut en trouver encore sur la
+franc-maconnerie. J'y suis plongee jusqu'aux oreilles. Dites-lui aussi
+qu'il m'a jetee la dans un abime de folies et d'incertitudes, mais que
+j'y barbote avec courage, sauf a n'en tirer que des betises. Dites-lui,
+enfin, que je l'aime toujours, comme les devotes aiment leur _doux
+Jesus_.
+
+Bonsoir, chere. J'attends Maurice et mon frere dans quinze jours. Je
+n'ai pas de nouvelles de Papet. Dites a Petetin de se bien porter et
+de songer a venir nous voir. Je vais ecrire a Delacroix. Soignez-vous,
+accourez sitot qu'il fera beau, cela ne peut plus tarder.
+
+
+
+
+CCXXVII
+
+A M. LE COMTE JAUBERT[1],
+DEPUTE DU CHER A BOURGES
+
+ Nohant, juillet 1843.
+
+Je vous remercie beaucoup, monsieur, de l'aimable envoi du vocabulaire
+berrichon, et je vous sais gre surtout d'avoir fait ce travail
+interessant et sympathique. Il y avait bien longtemps que je projetais
+une grammaire, une syntaxe, et un dictionnaire de notre idiome, que je
+me pique de connaitre a fond. Je me serais bornee a la localite que
+j'habite, croyant, comme je le crois encore (pardonnez-moi cette
+pretention), que nous parlons ici le berrichon pur et le francais
+le plus primitif. C'est la lecture attentive de _Pantagruel_, dont
+l'orthographe, d'ailleurs, est identiquement semblable a notre
+prononciation, qui m'a donne cette conviction, peut-etre un peu
+temeraire. Le travail que vous avez fait est plus etendu, par consequent
+meilleur, plus important et plus utile. Mais, en etendant votre recolte,
+vous avez perdu quelques richesses de detail. Ainsi vos verbes ne sont
+pas complets comme les notres, ou peut-etre vous n'avez pas voulu
+completer votre conjugaison du verbe _manger_. Nous avons le subjonctif
+_que je mangisse_; premiere personne du pluriel _que je mangissienge_.
+Vous voyez que nous avons tous les temps, et que nous avons sujet d'etre
+un peu pedants et de faire les puristes.
+
+Cependant nous ne ferons pas comme fait l'Academie. Nous ne vous
+volerons rien, et nous ne vous contesterons rien, que l'orthographe et
+le sens exact de quelques mots. De plus, je me propose de vous envoyer
+une centaine de mots que vous examinerez, et dont quelques-uns
+certainement vous plairont, soit que vous fassiez plus tard un appendice
+a votre vocabulaire, soit que, comme amateur eclaire, il vous paraisse
+amusant de les connaitre. Je suis en train de les bien examiner de
+mon cote, pour en etablir l'orthographe; car nos paysans ont une
+prononciation tres accentuee. Ils prononcent qui _tchi_. Ainsi dans
+leurs pronoms demonstratifs, qui sont tres riches, ils disent:
+_quaqui-la_, celui-ci; _quaqui-la la_, celui-la; et _quaqui-la la la_,
+celui-la plus loin ou la-has; et ils prononcent _quatchi-la, quatchi-la,
+la_, et _quatchi-la la la_, ce qui ne manque pas de caractere, comme
+vous-voyez: au feminin, _qualchi-la, qualchi-la la_, etc. Nous avons
+bien quelques _chiens frais_ qui se permettent de dire: _c'te'lui-la,
+c'tella-la. Mais ce sont_, comme dit Montaigne, _facons de parler
+champisses et mauvaises_, et nos puristes les traitent avec mepris.
+
+Je me permettrai une seule critique sur votre maniere d'orthographier
+_bouffoi, bouffouet_ et tous les mots de pareille composition. Nous
+prononcons _bouffe_ (nous disons plus elegamment _bouffret_), et je
+crois qu'il est conforme a cette prononciation, ainsi qu'a la bonne
+orthographe, d'ecrire _bouffouer_, comme les vieux auteurs, qui
+ecrivaient _dressouer, draggouer_. Notre prononciation est si bonne,
+que, sans elle, nous aurions perdu le sens de plusieurs mots propres.
+Ainsi nous avons une commune qui s'appelle, en _chien frais_ et dans
+tous les actes et registres civils, _la L'oeuf_, nos paysans s'obstinent
+a lui donner son veritable nom: _l'Alleu_.
+
+Mais voici bien assez de critiques. Je vous dois les plus sinceres
+eloges pour la rehabilitation et le nouveau lustre que vous donnez a
+notre idiome, a nos figures, et a quelques mots qui sont de creation
+indigene et dont rien ne peut traduire la finesse. _Fafiot, fafioter,_
+berdin (qu'il faut ecrire, je crois _bredin_, parce que nous disons
+beurdin, comme _peurnez_, prenez, _bourdouiller,_ bredouiller,
+_deurser_, dresser), sont des nuances d'ironie tres fines, et je defie
+l'Academie tout entiere de nous en donner l'equivalent. Il me faudra
+bien des phrases pour me faire connaitre un caractere, que le simple
+adjectif de _fafiot_ me fera voir a l'instant. Mais, monsieur, vous
+ne connaissez pas le _vasivasat_, en bonne orthographe _vas-y vas-a,_
+l'homme incertain, timide, un peu fafiot, mais plus indecis encore et
+dont la peinture est complete dans un mot. Je vous supplie de ne pas
+dedaigner ce mot-la, et de lui rendre un jour son _droit de cite_, comme
+disent nos pretentieux critiques modernes, a tout propos. Il est vrai
+que vous m'avez appris _galope science_ que j'ignorais et que je trouve
+admirable, par le temps qui court. Mais comment avez-vous ete induit en
+erreur au point de traduire _diversieux_ par divertissant? _Diversieux_
+signifie capricieux, mobile, changeant. C'est l'homme de Montaigne,
+_ondoyant et divers_. Les Berrichons qui prennent ce mot dans une autre
+acception font une faute enorme, et c'est a vous de les redresser.
+
+Maintenant, monsieur, je compte ecrire plus serieusement, et sans aucune
+des critiques que je me permets ici, quelques lignes dans ma _Revue
+independante_, sur votre interessant Vocabulaire et la spirituelle
+notice qui le precede. Comme vous avez modestement garde l'anonyme en le
+publiant, je craindrais de commettre une indiscretion en vous nommant;
+je vous prie donc de me faire savoir vos intentions a cet egard et de me
+permettre d'annoncer du moins le livre et de remercier l'auteur.
+
+Agreez, monsieur, l'expression de ma gratitude pour votre envoi et
+pour les choses gracieuses que vous voulez bien y joindre, ainsi que
+l'assurance de mes sentiments distingues.
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] Auteur du _Vocabulaire du Berry_, par un amateur de vieux langage,
+ 1812.
+
+
+
+
+CCXXVIII
+
+A MADAME MARLIANI, A ORBEC (CALVADOS)
+
+ Nohant, 2 octobre 1843.
+
+Chere bonne amie, j'arrive d'un petit voyage aux bords de la Creuse, a
+travers de fort petites montagnes, mais tres pittoresques, et beaucoup
+plus impraticables que les Alpes, vu qu'il n'y a guere ni chemins ni
+auberges. Nous avons grimpe partout tant a pied qu'a cheval ou a ane.
+Nous avons couche sur la paille et nous ne nous sommes jamais mieux
+portes que pendant ces hasards et ces fatigues. Enfin, nous avons fait
+une bonne partie, pour nous reposer de trois jours et trois nuits de
+bals et fetes rustiques a l'occasion du mariage de Francoise.[1]
+
+Vous me pardonnerez d'avoir ete si longtemps sans vous ecrire; vous me
+laissiez sur une lettre de Londres, ou vous paraissiez si incertaine de
+vos projets, que je ne savais plus ou vous prendre. Vous voila enfin
+sortie de la _perfide Albion_, et vous reposant dans la bonne Normandie,
+avec la plus chere de vos soeurs et le gros Manoel, que j'embrasse
+tendrement en attendant le rendez-vous general a Paris.
+
+J'ai eu la visite de Mendizabal, un beau soir, au moment ou je ne
+l'attendais guere, comme bien vous pensez. Il a passe ici trois heures,
+une a diner et a bavarder, deux a entendre chanter Pauline, et a faire
+faire a Chopin toutes les charges de son repertoire. Il est parti a
+minuit, toujours actif, brave, jovial et entreprenant; allant soi-disant
+prendre les eaux des Pyrenees, mais songeant plutot, selon moi, a remuer
+encore quelque chose a la frontiere d'Espagne. Puisse-t-il y combattre
+efficacement les succes ephemeres du parti de Christine, et se jeter
+dans les bras du parti reellement progressif et populaire, si toutefois
+ce parti existe, et si (au cas ou il existerait) Mendizabal ne serait
+pas trop vieux pour le comprendre.
+
+Pauline est repartie d'ici avec sa mere et sa fille, il y a quinze
+jours. Elle part pour la Russie le 5 octobre, avec Viardot, qui se
+plaint toujours comme un pot casse. Enfin, elle a un superbe engagement
+pour l'hiver avec Rubini et Tamburini, un autre pour le printemps a
+Vienne. Sa voix est magnifique, sa sante consolidee; elle est meme
+engraissee, et supporte la fatigue comme un diable. Elle n'a fait que
+courir les bois et danser la _bourree_ tout le temps qu'elle a passe
+ici.
+
+Malgre le froid qui commence a piquer fort, je tacherai de rester ici
+jusqu'a la fin d'octobre pour mettre ordre a quelques affaires. Ensuite,
+nous nous retrouverons au phalanstere de la cite d'Orleans avec un
+nouveau plaisir.
+
+J'espere que toutes vos courses vous auront fait grand bien; profitez-en
+le plus longtemps possible. Le froid des champs est moins pernicieux que
+celui de Paris.
+
+Bonsoir, chere; rappelez-moi au souvenir de votre soeur cherie. Battez
+ferme, pour moi, sur le dos d'Enrico, et aimez-moi toujours, car je vous
+aime pour toujours.
+
+G. SAND.
+
+ [1] Francoise Meillant, ancienne domestique de madame Sand.
+
+
+
+
+CCXXIX
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE
+
+ Nohant, 8 octobre 1843.
+
+Mon cher Charles,
+
+Arnault l'imprimeur a consenti a imprimer cinq cents exemplaires de
+_Fanchette_, pour une somme fort minime, a departir entre les gens de
+bonne volonte, mais dont je me chargerais au besoin, pourvu que ce ne
+fut pas trop ostensiblement. On m'accuserait de vanite litteraire, de
+haine politique ou d'amour du scandale si j'avais l'air de pousser, a
+une publicite particuliere dans la localite. Cela m'est parfaitement
+egal, quant a moi, mais diminuerait peut-etre dans quelques esprits la
+bonne impression que la lecture du _fait_ a produite.
+
+L'indignation est bonne aux humains et c'est ce qui leur manque le plus
+dans ce temps-ci. Si on pouvait susciter un peu de ce sentiment chez les
+ouvriers et les artisans de la Chatre, cela les rendrait meilleurs; ne
+fut-ce qu'un quart d'heure, ce serait toujours cela! Je serais donc
+_flattee_ d'emouvoir ce public-la un instant; et je crois que quiconque
+sait epeler peut comprendre le style trivial de Blaise Bonnin.
+
+Que ne pouvons-nous faire un journal! Je vous fournirais une serie de
+lettres du meme genre, ou les moindres sujets, traites avec bonne foi,
+avec moquerie ou avec colere, feraient quelque impression sur les gens
+du _petit etat_, et tu sais que ce sont ceux-la qui m'occupent. Les plus
+betes d'entre eux sont plus educables, selon moi, que les plus, fameux
+d'entre nous, par la meme raison qu'un enfant inculte peut tout
+apprendre, et qu'un vieillard savant et habile ne peut plus reformer en
+lui aucun vice, aucune erreur. Ceci ne s'applique qu'a notre generation;
+ce serait nier l'avenir, et Dieu m'en preserve! Tout le monde se
+corrigera, grands et petits. Mais, si nous donnons aujourd'hui quelques
+lecons aux petits, je suis persuadee qu'ils nous le rendront bien un
+jour.
+
+Laissons la discussion et parlons de Fanchette, de la vraie Fanchette;
+rien ne nous empeche, que je sache, d'ouvrir une petite souscription
+pour elle. Cela lui ferait du bien, et cela augmenterait le scandale,
+chose qui n'est pas mauvaise non plus. Mon idee etait de faire vendre
+une partie des exemplaires de son histoire a bas prix, et a son profit;
+on aurait distribue l'autre gratis a des artisans.
+
+Vois, cependant, si l'une des bonnes oeuvres ne paralyserait pas
+l'autre; car nos bienfaiteurs de l'humanite n'aiment pas a donner deux
+fois. Conferes-en avec le Gaulois.
+
+Papet m'a ouvert largement sa bourse d'avance. A qui remettrait-on la
+gestion de la petite somme que nous pourrions faire? Pour cela, il
+faudrait savoir en quelles mains on va mettre Fanchette. Si c'est aux
+soeurs de l'hopital, ne sera-t-elle pas victime de leur ressentiment?
+ne devrait-on pas l'en retirer? Je pourrais bien la confier dans mon
+village a quelque femme honnete et pauvre qui trouverait son compte a la
+bien soigner.
+
+En faire les frais n'est pas ce qui m'embarrasse; mais il serait bon que
+ce ne fut pas, en apparence, un acte particulier de ma seule compassion,
+mais le concours de plusieurs, du plus grand nombre possible,
+d'indignations genereuses. Reponds, qu'en penses-tu? et, si mon idee est
+bonne, comment faut-il la realiser? Faut-il demander l'autorisation de
+sauver Fanchette a ceux qui l'ont perdue? Ce serait drole!
+
+Bonsoir, mon cher enfant. Embrasse Eugenie pour moi, et viens me dire ta
+reponse avec le Gaulois s'il a le temps, ou sans lui.
+
+Ne m'oublie pas aupres de madame Duvernet.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CCXXX
+
+A MAURICE SAND; A PARIS
+
+ Nohant, 17 octobre 1843.
+
+Mon enfant,
+
+Sois donc tranquille, je n'irai pas en prison, je n'aurai pas de proces.
+Il n'y a pas de danger, je n'y ai pas donne matiere, je n'ai nomme
+personne, et, d'ailleurs, cela mettrait trop au jour la verite. On
+ne s'y frottera pas. Je n'ai pas envie de chercher le danger; s'il
+m'atteignait, je le prendrais comme il faut; mais nous sommes si surs de
+l'impossibilite de ce proces, que nous avons ri de tes craintes.
+
+Voila trois jours qui se sont passes, depuis deux heures de l'apres-midi
+jusqu'au soir, en conciliabules, en brouillons de lettres, en
+deliberations, toujours pour constater et prouver de plus en plus
+l'histoire de Fanchette, que chaque renseignement rend plus certaine,
+plus evidente, et nous n'avons pas laisse passer une _parole_ de ma
+reponse sans la peser dix fois, afin de ne laisser aucune prise ni a la
+contradiction ni au proces.
+
+Delaveau et Boursault sont venus me donner renseignements et
+attestations; nous publions l'enquete; enfin nous sommes tranquilles et
+tu peux dormir sur les deux oreilles. Moi, j'ai la tete cassee de cette
+Fanchette.
+
+Maintenant nous sommes en train d'organiser un journal pour la Chatre.
+La seule difficulte etait d'avoir un imprimeur qui voulut faire de
+l'opposition. M. Francois a leve l'obstacle en se chargeant de faire
+imprimer a Paris. Fleury en est comme un fou. Il fait des chiffres, des
+comptes, des listes, des projets, et Francois part demain matin, s'il
+trouve de la place dans la voiture d'Issoudun, ou, dans le jour, par
+celle de Chateauroux. Je ne lui remets pas de lettre pour toi, tu auras
+celle-ci plus tot par la poste.
+
+Rassure-toi sur la _Revue independante_. Je connais a fond leur position
+maintenant, et je suis satisfaite. Quand meme Francois la quitterait,
+Pernet la continuerait. Il est en position pour cela, et n'a pas besoin
+de scandale; mon nom surtout n'en a pas besoin pour leurs affaires.
+Ils sont honnetes et desinteresses, et pecheraient plutot par defaut
+d'aprete au gain et au succes que par ces defauts-la. D'ailleurs, je ne
+ferai jamais un pas de plus que je ne voudrai en toute chose, et je n'ai
+pas de raison pour subir une autre influence que celle de mon bonnet.
+
+Je me suis reposee ces deux nuits de tout le bavardage de la journee, et
+je ne sais pas si j'aurai le temps de retravailler avant mon depart;
+car me voici dans le detail des comptes et reglements, et je n'ai plus
+l'esprit qu'aux paquets, aux malles et au depart.
+
+La semaine prochaine, le bail sera un autre ennui. Ta chambre ne sent
+plus que le mortier, les arbres sont plantes, l'escalier, de la cave
+est presque fait. Il n'y a que l'affaire du remboursement des dix
+mille francs qui ne soit pas encore reglee. Il faut que Fleury aille a
+Chateauroux pour cela.
+
+Dis-moi si Chopin n'est pas malade; ses lettres sont courtes et tristes.
+Soigne-le, s'il est plus souffrant. Remplace-moi un peu. Lui, me
+remplacerait avec tant de zele aupres de toi, si tu etais malade.
+
+Bonsoir, mon cher enfant. Ecris-moi.
+
+TA MAMAN.
+
+Je decachete ma lettre pour te dire qu'elle n'est pas partie ce soir.
+Thomas est arrive trop tard. Tu en recevras deux a la fois.
+
+
+
+
+CCXXXI
+
+A MADAME MARLIANI, A PARIS
+
+ Nohant, l4 novembre 1843.
+
+Mon amie,
+
+Ce que vous me dites de Leroux m'effraye et me fait mal, non pas le mot
+de M. Jean Reynaud, que je crois sincerement et profondement jaloux de
+lui en toute chose. Vous l'avez appris d'ailleurs de madame Roland, qui
+peut avoir de bonnes et belles qualites, mais qui a aussi de vilains
+petits defauts, le commerage en premiere ligne. Vous ne croyez peut-etre
+cela ni de l'un ni de l'autre; mais vous verrez quelque jour que je ne
+me trompe pas.
+
+Ce qui m'inquiete, ce sont les vingt jours passes par vous sans voir
+Leroux; ce sont mes epreuves qu'il n'a pas corrigees. Je me moque bien
+de mes epreuves, comme vous pouvez penser; mais, pour qu'il les ait
+negligees, lui si bon pour moi, et si regulier a cette corvee, il faut
+qu'il ait eu, en effet, des preoccupations tres grandes. J'ai recu
+dernierement une longue lettre de lui horriblement triste. La penurie ou
+il se trouvait pour l'achevement de sa machine, et aussi sans doute pour
+les besoins de sa famille, est, je le sais, la cause de ses terreurs et
+de ses angoisses. Je lui ai envoye aujourd'hui cinq cents francs. J'ai
+ecrit a M. Francois de lui en remettre autant sur mon travail a la
+_Revue_. Mais cela n'est peut-etre pas assez.
+
+Je sais que vous etes bien genee cette annee. Mais ne pouvez-vous
+cependant trouver quelque chose aussi au fond de vos tiroirs? Je ne me
+bornerai pas la pour ma part, malgre la gene, les crises imprevues, les
+charges et les dettes. Je pressurerai les mailles de ma maigre bourse et
+les facultes lucratives de mon cerveau epuise. Non, nous ne pouvons pas
+le laisser succomber. La machine reussira-t-elle ou non?
+
+Ce n'est pas la ce qui m'occupe. Mais il ne faut pas que la lumiere de
+son ame s'eteigne dans ce combat, il ne faut pas que l'effroi et le
+decouragement l'envahissent, faute de quelques billets de banque.
+Confessez-le, arrachez-lui le secret de sa detresse. Sa timidite doit
+redoubler en raison des nombreux, services qu'il a deja recus de vous.
+Surmontez-la. Sachez aussi si Francois a pu lui remettre les autres
+cinq cents francs que je lui destinais tout de suite. Et, dans le cas
+contraire, avancez-les-moi pour une quinzaine seulement. En arrivant a
+Paris, j'aurai encore quelque chose a toucher.
+
+Bonsoir, mon amie; donnez-moi de ses nouvelles: je ne puis supporter
+l'idee que ce flambeau peut s'eteindre et nous laisser dans les
+tenebres.
+
+A vous de coeur.
+
+G.
+
+Tout cela pour _vous seule_. Son malheur et notre devouement sont notre
+secret a nous.
+
+
+
+
+CCXXXII
+
+A MAURICE SAND, A PARIS
+
+ Nohant, 16 novembre 1843
+
+Mon cheri Bouli,
+
+Ta lettre de mardi nous a donne un bon reveil. Ta soeur s'est mise a
+pleurer de grosses larmes en la lisant, et en disant d'une voix tout
+etouffee: "Maurice, il est ben mignon! "Si tu tiens a la lettre que je
+t'avais ecrite sur elle, demande-la a Chopin. Elle etait a vous deux, et
+elle ne lui a pas fait grand plaisir, a lui. Il l'a prise _en mal_, et
+je ne voulais pourtant pas le chagriner, Dieu m'en garde! Nous allons
+tous nous revoir et de bonnes _bigeades_ a la ronde effaceront tous mes
+sermons.
+
+Non, mon pauvre Mauricaud, je ne veux pas rester plus longtemps. La
+campagne est _bella invan_. J'ai plus soif de toi que de tout le reste,
+et je ne pourrais tenir une seconde fois a l'inquietude de vous savoir
+tous deux malades en meme temps. Mes affaires sont finies ou peu s'en
+faut.
+
+Aujourd'hui, nous avons eu grande assemblee: Moulin, Fleury, Duteil,
+Hippolyte, Lamouche, son metayer, le pere et la mere Meillant, leurs
+fils, Denis et Sylvinot, pour regler les articles du bail. Le pere et
+la mere etaient assis dans le salon sur des fauteuils Le pere ecoutant,
+n'entendant et ne comprenant rien, mais representant le fantome
+de l'autorite paternelle; ne demandant pas d'explications, mais
+sanctionnant par sa presence les engagements que prenaient ses enfants
+pour lui, et en son seul nom. Denis tres calme, tres ferme, tres juste,
+tres droit, a la fois prudent et confiant, et disant de temps en temps:
+_Silence!_ d'un ton doux mais absolu, a Sylvinot, qui a l'esprit, plus
+prompt que lui, qui comprend la procedure comme un notaire, et, tout
+en me montrant la plus grande confiance, frappait juste sur les
+tergiversations d'Hippolyte, et les mettait a neant; mais Denis
+reprenait: "J'arrangerons ca; silence!" Et Sylvinot de se taire comme
+par un ressort. La mere ne disait qu'un mot, toujours le meme: "D'abord
+que nout'dame vous le promet! y a pas besun d'zou z'ecrire."
+
+Selon elle, toutes ces ecritures ne riment a rien et ne valent pas une
+promesse. Elle traiterait les affaires comme les Turcs. Cette famille
+des Meillant est vraiment un beau type de droiture, de gravite et de
+hierarchie patriarcale dans la famille; ce n'est plus que la qu'on peut
+revoir ce que le passe a eu de grand et de simple, d'autant plus qu'avec
+une autorite a differents degres, volontairement acceptee, et dont nul
+n'abuse, il y a egalite de droits, egalite d'heritage. C'est le bienfait
+du present et la beaute du passe. Victor Hugo aurait du voir quelque
+action aussi simple avant de faire ses fantastiques _Burgraves_. Le
+silence du vieux qui a l'air d'etre plonge dans une espece de divagation
+interieure, de reverie a moitie hors de ce monde, etait beaucoup plus
+beau que celui qui _sert des boeufs sur des plats d'or_.
+
+Il y avait double bail a examiner, celui de Polyte avec le pere Lamouche
+(fermier a metayer) et celui de moi aux Meillant, le tout passant a ces
+derniers. Lamouche avec sa mine patibulaire faisait un contraste.
+Il avait l'air de ne rien comprendre, et, quand on lui disait:
+"Suivez-vous?" il repondait: "J'y comprends rin, c'est ca des affaires
+que j'y counais rin di tout." Finesse de paysan pour faire ensuite a
+sa guise, en alleguant qu'on n'a pas compris, ou mal compris ses
+engagements. Denis le regardait avec ses yeux ronds en lui disant:
+"J'vous l'espliquerons bin, pere Lamouche, ayez pas peur!" Je crois bien
+qu'en effet ledit Lamouche sera force de marcher droit avec eux, ce
+qu'il ne faisait guere avec Polyte, lequel avait beaucoup trop de
+faiblesse et de bonte. Je m'ote la une epine du pied.
+
+Nous travaillons toujours a organiser le journal _la Conscience
+populaire_, ou quelque chose comme ca. Je viens d'ecrire a M. de
+Barbancois de venir diner avec moi bien vite avant mon depart.
+
+Je t'ai deja repondu pour Solange, en ce qui concerne la pension. Elle
+y rentre sans humeur, et je lui promets de travailler a organiser ses
+etudes a la maison dans le courant de l'hiver. Elle parait bien decidee
+a travailler, et (vois, o miracle! jusqu'ou va sa raison) elle dit
+qu'elle aimerait mieux retourner a la pension que de rester a la maison
+sans rien faire. Elle ne fait pourtant rien a proprement dire ici, si ce
+n'est de jouer du piano souvent; mais elle lit un peu, elle dessine un
+peu, et elle reve beaucoup. Ses idees s'ouvrent, elle a l'air de se
+tater et d'apercevoir enfin quelque chose a travers le brouillard. Elle
+s'en va avec regret, mais elle est assez heureuse de te revoir pour s'en
+consoler.
+
+Elle te porte un _cheret_ et une _cape_ neufs. Quand tu n'en auras plus
+besoin, tu en feras cadeau a quelque bergere. Elle est venue me voir
+hier avec ce costume; elle etait superbe, c'etait Jeanne d'Arc enfant.
+
+Bonsoir, mon mignon. J'espere qu'en voila bien long cette fois. Jusqu'a
+mon depart, je ne t'ecrirai plus que des petits billets, le temps me
+manquera. A jeudi.
+
+Nous nous moquons de la Sologne, nous mettrons nos sabots et nous rirons
+des accidents. Je crois que nous devons etre a Paris vers l'heure du
+diner. Nous partons de Chateauroux a dix heures du soir.
+
+Je t'embrasse mille et mille fois, et encore mille fois.
+
+
+
+
+CCXXXIII
+
+AU MEME
+
+ Nohant, 28 novembre 1843.
+
+Cher mignon,
+
+Encore une journee en sabots, et une soiree de chiffres. Je m'abrutis,
+mais je me porte bien. J'ai ete dans les champs avec Denis Meillant par
+une chaleur du moi de mai; j'avais une ombrelle et j'etais en nage.
+Ce n'est pas a Paris que vous avez un _parieux temps_. Apres avoir
+recommence l'examen et le devis des bergeries, etables, porcheries, et
+autres lieux plus ou moins parfumes, j'ai passe deux heures a faire
+retoiser les glacis de maitre Prin. _Nout p'tit monsieu_, comme dit le
+pere Lamouche, les avait bien fait toiser; mais _nout p'tit monsieu_ est
+un badaud qui n'y voit que du feu. Maitre Prin, qui n'est point sot, lui
+en avait fait voir, tant le long de notre pre qu'a la metairie, dix-huit
+toises de plus qu'il n'y en a reellement. Il a fallu decompter. Maitre
+Prin se grattait l'oreille. Diable! dix-huit toises de mur, ca se voit
+pourtant, c'est assez long, ca ne se met pas dans la poche. Je me
+promets de me moquer un peu du _p'tit monsieu_, lequel m'a laisse sur
+une note de sa main ces dix-huit toises du mur bien et dument attestees.
+Il y aune autre betise qu'on lui met sur le dos et que nous verifierons.
+
+Ce soir, j'ai eu a diner Planet, Duteil, Fleury, Neraud et Duvernet.
+C'etait la reunion decisive pour la fondation et le bapteme de
+l'_Eclaireur de l'Indre_. C'etait le comite de salut public. On parlait
+a tour de role. Planet a demande plus de deux cents fois la parole. Il a
+fait plus de cinq cents motions. Fleury s'est mis en fureur, rouge comme
+un coq, plus de dix fois. Duteil etait calme comme le Destin, Jules
+Neraud tres ergoteur. Enfin, nous avons fini par nous entendre, et, tous
+comptes faits, recettes et depenses, chaque _patriote_ taxe au tarif de
+sa dose d'enthousiasme, le comite de salut public a decrete la creation
+de l'_Eclaireur_, dont seront bien _decretes_ MM. Rochoux et Compagnie
+qui n'ont guere ete _acretes a ce matin_ en recevant la _Revue
+independante_.
+
+Au milieu de tout cela, comme c'est moi qui fais toutes les ecritures,
+programmes, _professions de foi_ et circulaires, je n'ai pas pu
+travailler, et je voudrais bien que tu fisses _assavoir_ a maitre Pernet
+ou Francois (decidement lequel est parti?) que je ne leur donnerai
+probablement pas de _Comtesse de Rudolstadt_ pour le 10 decembre. C'est
+un peu leur faute.
+
+Il etait convenu avec M. Francois que, vu la longue tartine dediee a
+Rochoux, on garderait la moitie dece numero de la _Comtesse_ pour la
+prochaine fois. Enfin, ils se passeront bien de moi pour un numero; je
+ne peux pas faire l'impossible; mais il faut les prevenir afin qu'ils se
+precautionnent. Dis-leur aussi que nous ferons imprimer notre journal
+a Orleans. C'est meilleur marche, et nous y avons un correcteur
+d'epreuves, tout trouve et tres zele, Alfred Laisne. Il faut seulement,
+_mais plus que jamais_, que Pernet ou Francois, Francois ou Pernet, nous
+trouve un redacteur en chef, a deux mille francs d'appointements. Ce
+n'est guere plus que les gages du domestique de Chopin, et dire que,
+pour cela, on peut trouver un homme de talent!
+
+Premiere mesure du comite de salut public: nous mettrons M. de Chopin
+hors la loi s'il se permet d'avoir des laquais salaries comme des
+publicistes.
+
+Je suis toute gaie d'aller te revoir, mon enfant cheri, malgre le beau
+temps que je quitte, et les _emotions de la politique berrichonne_, qui
+m'ont coute jusqu'ici plus de cigarettes que de depense d'esprit. Je
+pars toujours apres-demain, et, comme cette lettre ne partira que demain
+au soir, je n'aurai plus a t'ecrire; j'arriverai le meme jour que ma
+lettre. Adieu donc. J'emballe les confitures; j'ai peu de paquets, je
+n'en ai jamais moins eu. Pistolet n'en a pas. Francoise fait un _poirat_
+superbe[1]. Elle n'en dort pas, de l'idee qu'on mangera de son poirat a
+Paris!
+
+La Sologne sera peut-etre mauvaise. On peut manquer le convoi d'Orleans.
+Mais on arrive toujours; ainsi dors en paix.
+
+ [1] Chausson aux poires, gateau berrichon.
+
+
+
+
+CCXXXIV
+
+A M. CHARLES DOVERNET, A LA CHATRE
+
+ Nohant, 29 novembre 1843.
+
+Certainement, mes amis, vous devez creer un journal. J'approuve
+grandement votre idee, et vous pouvez compter sur mon concours, 1 deg. pour
+ma collaboration suivie, 2 deg. pour ma part dans le cautionnement, 3 deg. pour
+ma part de subvention annuelle, 4 deg. pour le placement d'une cinquantaine
+d'exemplaires a Paris. Le chiffre de ces abonnements augmentera,
+j'espere, lorsque le journal aura paru.
+
+Je regarde cet engagement comme un devoir, et j'espere que tous vos
+amis, tous les amis du pays s'emploieront ardemment a vous seconder.
+Outre toutes les bonnes raisons que vous faites valoir dans votre
+programme, il y a necessite urgente a decentraliser Paris, moralement,
+intellectuellement et politiquement. La presse parisienne, absorbee par
+ses propres agitations, ou fatiguee, de combattre sur une trop vaste
+arene, abandonne en quelque sorte la province a ses luttes interieures.
+Et, quand la province s'abandonne elle-meme, quand elle n'est pas
+representee par un journal independant, elle est livree, pieds et poings
+lies, a tous les abus de pouvoir de l'administration salariee. Vous avez
+raison de le dire, c'est une honte. C'est renoncer lachement a un des
+droits qui constituent la dignite humaine, c'est reculer devant un
+devoir social. Les consequences pourraient en etre graves pour le
+pouvoir, aussi bien que pour les classes dont le sentiment public
+n'a pas d'organe public. Soyez donc cet organe, n'hesitez pas. M. de
+Lamartine donne un noble exemple en contribuant de sa plume et de sa
+bourse au brillant succes du _Bien public_, de Macon. Ce journal de
+localite a deja, dans l'opinion de la France, une plus grande valeur
+que la plupart des journaux de la capitale. Je ne doute pas que nous ne
+puissions obtenir de ce noble publiciste quelques articles pour notre
+_Eclaireur_, et j'ose compter sur le concours de quelques autres noms
+illustres et chers au pays. Les hommes de grand coeur et de grande
+intelligence sentiront tous que la vie politique et morale doit etre
+reveillee et entretenue sur tous les points de la France. Nous avons
+dans notre province des elements admirables pour seconder ce genereux
+projet. Il ne s'agit que de les reunir.
+
+Litterairement, ce serait une oeuvre interessante a tenter. Paris a
+passe son niveau un peu froid, un peu maniere sur toutes les ames, sur
+tous les styles. Chaque province a pourtant son tour d'esprit, son
+caractere particulier; cet effacement est regrettable. Ne serait-ce pas
+une sorte de renovation litteraire que de voir tous ces elements varies
+de l'intelligence francaise concourir, sous l'inspiration de l'idee
+commune de la pensee nationale, a elever un monument ou chaque partie
+aurait sa valeur originale et distincte. L'heroique Breton, le Normand
+genereux, le Provencal enthousiaste, et le Lyonnais eminemment
+synthetique, n'ont-ils pas chacun leur maniere de sentir, leur forme
+d'expression, leur lumiere individuelle pour ainsi dire?
+
+On croit peut-etre que nous n'avons pas notre couleur, nous autres? On
+se tromperait fort. Le Berrichon, simple dans ses manieres, calme dans
+son langage, mais d'humeur independante et narquoise, apporterait, dans
+la circulation des idees, cet admirable bon sens qui caracterise le
+coeur de la France. Remarquez qu'un journal de localite en serait
+infailliblement l'expression vive et franche, quels qu'en fussent les
+redacteurs; il y a dans le contact des habitants quelque chose qui se
+reflete dans le plus simple expose des faits, des besoins et des voeux
+d'une province. L'existence d'un journal donne du mouvement a l'esprit,
+on se rapproche, on parle, on pense tout haut; et naturellement chaque
+numero resume les impressions generales. C'est ainsi que tout le monde
+produit le journal; oui, le veritable redacteur, c'est tout le monde.
+Il doit donc y avoir une sorte d'amour-propre public, bon a encourager,
+dans la creation d'un journal de localite, manifestation interessante et
+significative de l'esprit du pays.
+
+Comptez sur mon zele a vous seconder et ne craignez pas de mettre mon
+nom en avant, si vous croyez qu'il vous soit une garantie aupres de
+quelques personnes sympathiques. Je ne vous ferai pas defaut, de meme
+que je m'effacerais entierement de la redaction, si vous jugiez mon
+concours inopportun.
+
+Tout a vous de coeur.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCXXXV
+
+M. F. GUILLON, A PARIS
+
+ Paris, 14 fevrier 1844.
+
+M'en voulez-vous, mon cher monsieur Guillon, de vous avoir montre la
+criniere d'un vieux lion? c'est qu'il faut bien que je vous le dise,
+George Sand n'est qu'un pale reflet de Pierre Leroux, un disciple
+fanatique du meme ideal, mais un disciple muet et ravi devant sa parole,
+toujours pret a jeter au feu toutes ses oeuvres, pour ecrire, parler,
+penser, prier et agir sous son inspiration. Je ne suis que le
+vulgarisateur a la plume diligente et au coeur impressionnable, qui
+cherche a traduire dans des romans la philosophie du maitre. Otez-vous
+donc de l'esprit que je suis un grand talent. Je ne suis rien du tout,
+qu'un croyant docile et penetre.
+
+D'aucuns, comme on dit en Berry, pretendent que c'est l'amour qui fait
+ces miracles. L'amour de l'ame, je le veux bien, car, de la criniere du
+philosophe, je n'ai jamais songe a toucher un cheveu et n'ai jamais eu
+plus de rapports avec elle qu'avec la barbe du Grand Turc.
+
+Je vous dis cela pour que vous sentiez bien que c'est un acte de foi
+serieux, le plus serieux de ma vie, et non l'engouement equivoque d'une
+petite dame pour son medecin ou son confesseur. Il y a donc encore de la
+religion et de la foi en ce monde. Je le sens en mon coeur comme vous le
+sentez dans le votre.
+
+Maintenant reflechissez bien. Nous ne nous sommes parle que ce soir.
+Les autres entrevues out ete consacrees a examiner les possibilites de
+_l'affaire,_ et, si mes amis du Berry me confirment mes pouvoirs, il n'y
+a pas de difficultes materielles a notre association.
+
+Mais il y a les difficultes intellectuelles et morales qui peuvent
+naitre de la _doctrine_, sans laquelle nous ne ferons rien d'utile et
+de bon; il faut donc que nous soyons d'accord sur ce point que, vous
+et moi, nous ne fassions qu'une tete et qu'une conscience. Je n'ai pas
+d'amour-propre, je ne crois en aucune chose valoir et peser plus que
+vous. Je ne voudrais jamais rien exiger. Je voudrais seulement qu'a nous
+deux nous fissions la tierce juste et non la dissonante.
+
+Devant l'excellent M. de Pompery, je n'aurais pas ose vous parler du
+fond de ma croyance. Il discute trop, la discussion me fatigue, et
+je trouve que c'est du temps perdu, quand on n'a pas quelque but a
+poursuivre ensemble. Seule, je ne me suis pas senti l'_autorite_ de vous
+dire que je crois plus a l'eau de la source ou j'ai puise ma vie qu'a
+celle ou vous avez puise de votre cote. J'ai voulu que vous vissiez ma
+loi vivante, et je l'avais prie d'etre bien net avec vous, parce qu'une
+heure de cette parole claire et pleine vous montre mieux mon etre que ce
+que je ne saurais dire moi-meme. Ce n'est donc pas un interrogatoire ou
+un examen auquel on vous a soumis: c'est un livre qu'on a ouvert devant
+vous, afin que vous sachiez bien ce qui est la, et que, s'il vous
+repugne d'y etudier la _vita nuova_, vous puissiez reprendre votre
+liberte d'examen et refuser de vous associer a notre genre d'utopie.
+
+Voyez bien, tatez-vous. De mon caractere dans les relations de la vie,
+vous n'aurez jamais a vous plaindre; mais, de ma maniere de comprendre
+l'action sociale, il est possible que vous ne puissiez plus vous
+accommoder. Vous n'avez pas bien lu Leroux, vous n'avez pas lu les
+dernieres pages de la _Comtesse de Rudolstadt_, autrement vous n'auriez
+pas ete etonne d'entendre ce que vous avez entendu ce soir. I1 ne faut
+pas que vous partiez pour un monde inconnu, sans vous y sentir appele
+par les instincts du coeur et de l'intelligence Repensez-y et ne faites
+cette campagne qu'avec le sentiment qu'elle est bonne et utile; car il y
+a des politiques et des socialistes _dits pratiques_ qui jugent Leroux
+un reveur dangereux, et moi une franche bete de croire en lui, tandis
+qu'en entrant dans la realite, dans les _moyens_, j'aurais plus d'argent
+de mes editeurs et plus de louanges dans les journaux.
+
+_Nous voila!_ Vous nous connaissez un peu mieux; ecrivez-moi quand vous
+aurez fait votre examen de conscience et fixe votre jugement sur nous.
+
+Tout a vous.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CCXXXVI
+
+A. M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE
+
+ Paris, 16 fevrier 1844.
+
+Je crois que je vous ai trouve un redacteur! Encore trois jours pendant
+lesquels je veux le voir, l'examiner, l'interroger, et toutes les
+conditions de bon vouloir, de talent et de noble caractere se
+trouveraient remplies, si tout ce qu'on me dit, et tout ce que je lis de
+lui n'est pas dementi par son langage et sa tenue. Je vous ecrirai en
+detail sur son compte, aussitot que l'epreuve sera faite.
+
+L'idee de Delatouche doit nous inspirer beaucoup de reconnaissance.
+Mais, entre nous, vous ne devez y acquiescer qu'en desespoir de cause.
+Fleury, decourage et decourageant, s'en va tout penaud. Mais je vous
+dis, moi, qu'il n'y a point lieu a tout ce decouragement. Le monde est
+triste, mais l'humanite n'est pas perdue.
+
+Si Delatouche et moi faisons le journal ici, il y aura plus de succes et
+d'abonnes a Paris qu'en Berry. Le Berry sera peut-etre le pretexte, le
+cadre et le _moyen_ de faire une tres jolie feuille d'opposition. Mais
+est-ce la le but? S'agit-il d'avoir du succes pour Delatouche et moi, ou
+s'agit-il de moraliser et d'eclairer notre province? J'aurais compris
+que nous commencassions le journal, lui et moi, en attendant un
+redacteur, pour lancer le brulot et peloter en attendant partie. Mais le
+fonder de la sorte irrevocablement me parait une espece d'apostasie. Je
+ferai a cet egard tout ce que vous voudrez; mais je crois que vous
+serez de mon avis. Desesperer de trouver un redacteur est un veritable
+enfantillage. On m'en propose trois ce soir. Mais j'espere que je tiens
+le bon, et, si je me trompe, je continuerai mes recherches et mes
+epreuves.
+
+Ne decouragez et n'effrayez donc personne. Ne dites pas _non_ a
+Delatouche. Hesitez, pretextez la difficulte de reunir tout d'un coup la
+majorite des votes. Mais laissez-moi agir dans mon sens et dans celui
+de notre premier mouvement, qui etait le meilleur. Je vous aurai des
+abonnements ici quand nous aurons pris forme et couleur par notre
+redacteur et notre prospectus. Je travaille deja a charpenter ce
+prospectus, j'en ferai faire un au redacteur, un a Delatouche s'il le
+faut, et, des trois, nous en ferons un que vous verrez et approuverez
+s'il y a lieu.
+
+Pour cela, il faudra nous reunir a Orleans peut-etre dans une quinzaine,
+peut-etre plus tot, pour aviser a tout.
+
+Mille tendresses a tous.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CXXXVII
+
+A M.F. GUILLON, A PARIS
+
+ Paris, 25 fevrier 1844
+
+Mon cher monsieur Guillon,
+
+J'attends toujours la reponse du comite berrichon.
+
+Je ne veux pas repondre a vos belles et bonnes lettres, avant d'avoir
+a vous dire: "Reprenons la dispute pour marcher "ensemble" ou bien "On
+nous separe. Gardons chacun notre ideal."
+
+Je n'ai rien ajoute et rien retranche aux bons renseignements que
+j'avais donnes de vous. La reponse decidera de notre _querelle_; car ou
+le comite acceptera d'emblee votre eclectisme religieux et politique,
+ou il repoussera sans appel la tentative de philosophie que je
+voulais faire avec vous. Comme il s'agit de marcher tous ensemble, je
+n'insisterai pas contre un refus qui serait motive sur vos antecedents.
+Je trouverais le refus injuste, peut-etre; mais je ne penserais pas
+devoir vous exposer a des suspicions facheuses pour vous; pour moi, qui
+vous cautionnerais moralement; pour le comite, qui ne respecterait pas
+comme il convient la personne du redacteur.
+
+Enfin, nous voici avec nos systemes et nos reveries dans l'attente d'un
+denouement reel, et je ne fais aucune autre demarche pour trouver
+un autre redacteur. Voila pourquoi je n'ose point insister, ni vous
+defendre, ni vous tourmenter; car, si nous ne devons pas entrer en
+campagne sous le meme drapeau, a quoi bon nous essayer a meler nos
+nuances? Vous avez beaucoup de richesses a perdre et je n'ai rien a vous
+donner. Mon fanatisme serait une arme dont vous vous serviriez peut-etre
+mal pour combattre le mal, et je ne sais pas si votre calme pratique ne
+m'oterait pas tout mon elan. Je vois bien que vous nous jugez un peu
+creux et un peu fous. C'est bien vite nous refuser la science sociale.
+Nous n'avons encore rien dit et rien formule en fait de moyens.
+
+Mais, de ce que nous n'acceptons pas certaines formules qui ne nous sont
+pas sympathiques, qui nous semblent manquer d'ame, de religion et
+de devouement, il n'est pas dit que nous repoussions toute autre
+application que la doctrine de Fourier. C'est parce qu'elle n'applique
+nullement nos principes, quoi que vous en disiez, que nous ne l'aimons
+pas et que nous ne la voulons pas. Vous conciliez ces principes et les
+notres avec beaucoup d'art et de talent. Mais, a votre insu, c'est une
+conciliation specieuse; car la doctrine de l'industrialisme attrayant,
+comme on l'entend dans le fourierisme; n'est pas depourvue de
+_principes_. Elle en a, et nous les trouvons antireligieux, et nous les
+sentons non pas seulement inconciliables, mais opposes diametralement
+aux notres.
+
+Je n'entends pas, puisque vous vous en defendez si bien, vous ranger
+dans certaine serie determinee: peut-etre etes-vous injuste, vous, de
+nous classer parmi les reveurs impuissants.
+
+Mais, puisque vous ne nous accordez que la possession d'un tiers de
+verite, voyez quel chemin il faudrait faire a vous ou a moi pour
+reconnaitre que l'un de nous resume en lui la trinite? Vous croyez
+la tenir cette triplicite d'aspect de la verite. Et, moi, je crois
+l'entrevoir. Mais nous ne la placons pas dans les memes choses; et
+je crois qu'au debut, lorsque le bon et sincere M. de Pompery nous
+presentait l'un a l'autre comme tout semblables l'un a l'autre, nous
+n'avions pas apercu les buissons et les fosses que nous avions a
+franchir pour lui donner raison.
+
+N'importe, je ne refuse pas d'essayer; mais n'essayons pas de sauter
+ces barrieres avant de savoir si nous avons ensuite un chemin a suivre
+ensemble; car, si cela n'est pas, mieux vaut nous examiner lentement
+pour nous retrouver un jour dans un chemin mieux cherche et mieux trace.
+
+Peut-etre alors aurez-vous mieux compris Leroux; peut-etre aussi
+aurai-je mieux etudie Fourier, et alors nous nous entendrons sans faire
+violence a nos sympathies et a cette sorte d'instinct que l'artiste
+comme le politique doit beaucoup respecter en lui-meme. Si, comme
+vous le croyez, tout concourt au but, si nos forces de repulsion,
+fussent-elles inintelligentes et injustes jusqu'a un certain point, sont
+les foyers memes de notre courage et le secret de notre puissance, quoi
+qu'il en resulte, croyez bien que je rends justice a votre intelligence
+et a votre loyaute, et que je ne regrette point de vous avoir cause
+quelques soucis d'esprit.
+
+Tout ce qui nous fait examiner, rever et raisonner notre vie morale est
+une etude salutaire, et j'espere que vous ne m'en voudrez pas de vous
+avoir traite en homme de conscience et de reflexion.
+
+Tout a vous.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CCXXXVIII
+
+A M. ALEXANDRE WEILL, A PARIS
+
+ Paris, 4 mars 1844.
+
+Monsieur,
+
+Je n'ai pas de facultes pour la discussion, et je fuis toutes les
+disputes, parce que j'y serais toujours battue, eusse-je dix mille fois
+raison. J'ai craint de manquer a ce que l'on se doit _entre humains_, en
+ne vous repondant pas, et je suis tres fachee de l'avoir fait si
+vous prenez ma lettre pour une attaque a votre conviction et a votre
+caractere. Vous croyez, par exemple, que je vous refuse le _coeur_,
+et je n'ai pas songe a cela. Je n'ai aucun droit de douter du votre,
+surtout apres les luttes que vous avez soutenues. Voila a quoi menent
+les discussions; on s'attache aux mots, et chaque mot demanderait un
+commentaire. Je crois comprendre qu'en niant Dieu, et l'amour divin, qui
+est une des faces de la Divinite, vous portez dans la recherche de ces
+hautes verites une intelligence _froide_. Je ne dis pas pour cela
+que vous manquiez d'affection et de charite dans vos relations avec
+l'humanite. Votre coeur prend une route, et votre esprit une autre
+route, tandis que ce ne serait pas trop des deux reunis, pour chercher
+le _vrai Dieu_, que je n'explique pas du tout et que je ne concois pas
+comme vous m'en attribuez la formule. Pendant quatre pages, vous prechez
+a beaucoup d'egards quelqu'un qui n'avait pas besoin de tout cela
+pour rejeter l'idolatrie de votre Jehovah juif et de notre _bon Dieu_
+catholique. Mais je crois en _Dieu_ et en un _Dieu bon_, et toute
+l'Allemagne reunie a toute la France ne me l'oterait pas du coeur.
+
+Je serais fort peinee que vous crussiez nos coeurs et nos portes fermees
+systematiquement a tout ce qui lutte en Allemagne contre l'ennemi
+commun. Mais, si vous etes tous comme _vous_; si, dans votre ardeur
+spinoziste, vous nous appelez devant votre tribunal, et vous demandez
+compte de notre oeuvre, sans nous laisser la liberte de la concevoir
+selon nos forces et nos aptitudes, en nous declarant stupides,
+hypocrites et infames de ne pas marcher sur les memes chemins que vous,
+vous etes plus despotes, plus intolerants et plus inquisiteurs que Moise
+et Dominique. Faites vos livres et tuez le faux christianisme comme vous
+l'entendrez; a qui refuse-t-on ici le choix des moyens? mais ne faites
+pas de persecution a domicile, ne provoquez pas les gens tranquilles
+et amis de la modestie; cela serait tout a fait contraire au _gout_
+francais, dans lequel vous ferez bien de vous retremper un peu, si vous
+voulez qu'on profite en France de votre talent, de vos etudes et de
+votre zele.
+
+Je vous ai ecrit ces deux lettres a bonne intention pour ne pas manquer
+a la deference et a la politesse, mais non pour combattre en champ clos
+votre philosophie. Si j'etais guerrier, je n'irais pas a la guerre
+pour le plaisir de frapper au hasard et pour satisfaire un caprice
+belliqueux. La guerre des idees demande un bien autre calme, et, selon
+moi, un sentiment d'humilite et de charite religieuses que vous meprisez
+au supreme degre. Ainsi nous ne disputerons pas davantage, s'il vous
+plait. Nos armes ne sont, pas egales. Je n'admets ni les compliments
+ni 1es injures, et je refuse la competence a quiconque, hors de
+l'enthousiasme qui fait tout oublier, se charge de me demontrer par la
+raillerie et le dedain qu'il est en possession de l'unique verite. Au
+reste, votre confiance en vous-meme se calmera bien vite ici, et je ne
+m'inquiete pas de votre avenir. Vous avez trop d'esprit pour ne pas
+reconnaitre bientot qu'il faut _affirmer_ avec plus de bienveillance et
+de sympathie, quelque hardie et courageuse que soit l'affirmation.
+
+J'ai l'honneur d'etre votre servante.
+
+
+
+
+CCXXXIX
+
+A MESSIEURS PLANET, FLEURY,
+DUVERNET, DUTEIL, A LA CHATRE
+
+ Paris, 20 mars 1844.
+
+Mes amis,
+
+Leroux part pour Boussac, ou il va installer sa famille. Il passe par la
+Chatre et vous remettra cette lettre. M. Victor Borie, un jeune homme
+dont j'ai parle a Planet et qui est ami de Jules Leroux, a quitte, pour
+quinze jours, Tulle, ou il fait un journal republicain. Il renoncerait a
+sa position, qui est faite et dont il n'est pas degoute, pour se devouer
+a une oeuvre quelconque a laquelle je m'interesserais.
+
+J'ignore s'il accepterait votre controle pour le journal. Dans le
+principe, lorsque je lui en ai fait parler, il pensait n'avoir affaire
+qu'a moi. C'est moi qui aurais subi ce controle, et lui par contre-coup.
+Au reste, tout cela lui fut propose vaguement, eventuellement et il
+repondit en deux mots que, si je le regardais comme necessaire
+au journal que j'etais alors censee _fonder_, il etait tout a ma
+disposition.
+
+Maintenant, il est encore possible que, vous voyant, vous entendant,
+vous connaissant et se concertant avec vous, il puisse s'associer a vous
+pour etre notre redacteur, dans les conditions ou vous le desirez. Vous
+savez que je ne vous impose plus personne, et que je n'exclus personne,
+c'est bien entendu. Mais je m'interesse toujours a votre oeuvre, quoique
+j'aie a peu pres renonce a vous aider dans votre choix et je ne crois
+pas devoir vous laisser echapper une bonne occasion. De tous ceux que
+vous avez vus et qui vous out ete proposes, M. Borie serait le plus
+propre a l'emploi. C'est un homme dont je puis vous repondre comme
+loyaute, comme caractere et comme intelligence. Il est dans la politique
+plus que moi, a coup sur; mais je ne craindrais pas d'etre solidaire de
+tout ce qu'il avancerait, ni de lui laisser controler ce que je ferais,
+parce que je suis sure de la purete de ses intentions, et du bon sens de
+ses vues.
+
+Maintenant donc, voyez-le, pendant le temps qu'il doit passer a Boussac,
+et sachez si vous pouvez vous accommoder de lui, et lui de vous.
+
+Je n'ai pas besoin de vous recommander la bonne hospitalite envers
+Leroux pendant son passage a la Chatre. Bonsoir, mes chers enfants. Tout
+a vous de coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CCXL
+
+A. M. PLANET, A LA CHATRE
+
+ Paris, avril 1844.
+
+Mon cher enfant,
+
+Est-ce decide, que vous avez choisi M. Borie? Vous avez bien fait; car
+c'est le seul moyen, je crois, d'etre imprime a Boussac, et il ne faut
+pas vous plaindre que ce soit une condition _imposee_ par Pierre ou
+plutot par Jules Leroux. Jules Leroux, homme d'idees austeres et d'un
+caractere tres ferme, n'etant pas votre ami, vous connaissant a
+peine, n'eut jamais voulu etre l'ouvrier d'un journal contraire a ses
+principes; dans le doute meme, dans l'attente de ce que serait l'esprit
+du journal, il ne se fut pas engage a l'imprimer.
+
+Je concois tout cela, et trouve ce scrupule fort respectable. Il y a
+donc eu la _condition_, a ce que je vois. Mais je ne digere pas votre
+mot d'_impose_. On n'impose rien a des gens qui vous demandent un
+service et qui sont parfaitement libres de s'adresser ailleurs.
+
+Si ce mot me choque, applique aux Leroux, il me choque bien plus
+applique a moi-meme; et peu s'en faut qu'il ne m'engage a envoyer le
+journal au diable.
+
+Qu'est-ce que cela signifie? Depuis quand est-ce que _j'impose_ quelque
+chose, parce que je ne veux pas me laisser _imposer_ un travail inutile
+ou antipathique? Je crois avoir assez fait pour l'obligeance et l'amitie
+en vous ecrivant, en vous repetant que, quelque journal que vous fissiez
+(a moins qu'il ne fut juste-milieu ou carliste), je vous donnerais des
+articles; mais j'ajoutais que je vous en donnerais plus ou moins, selon
+que vous suivriez une ligne plus ou moins rapprochee de la mienne.
+Est-ce la imposer quelque chose? Et, quand je dis: "Si vous prenez _un
+tel_, je serai active et zelee, au lieu d'etre complaisante et tolerante
+(je serai solidaire de votre tendance au lieu de me retirer de la
+solidarite)," vous m'ecrivez par trois ou quatre fois (Fleury dans sa
+lettre d'hier, et toi dans celle d'aujourd'hui), que je vous impose un
+redacteur?
+
+Je ne suis pas contente de cette facon d'etre comprise, je te le dis
+franchement; finasser ou dominer me sont egalement antipathiques, et
+je ne comprends pas que, desirant de moi, non une inspiration et une
+direction, mais une pure et simple collaboration d'amitie, et, etant
+surs de ce dernier point, qui paraissait vous convenir beaucoup mieux
+que mon devouement pour _l'etre moral_ du journal et mon identification
+avec cette oeuvre commune, vous veniez me dire aujourd'hui que, pour
+avoir ma participation complete, vous sacrifiez vos sympathies, votre
+confiance, et que vous vous laissez imposer quelqu'un que vous jugez
+sans lumieres et sans capacite.
+
+Si c'est la votre pensee et votre conduite, vous n'etes pas des hommes,
+vous tournez sur vous-memes comme des girouettes, sans savoir quel vent
+vous pousse. Duvernet m'a ecrit au moment de ton retour de Paris, que
+vous etiez enchantes de moi, que vous me trouviez _admirable_ d'avoir
+renonce a rediger votre journal, comme si ce n'etait pas un sacrifice
+d'avoir offert de le rediger, et comme si c'en etait un d'y renoncer!
+
+Ne dirait-on pas que l'_Eclaireur de l'Indre_ est le consulat de la
+republique; que j'ai voulu faire _un coup d'Etat_, un 18 brumaire, en
+offrant mon temps et ma peine; et qu'ensuite j'ai abdique, comme Sylla,
+pour le salut de la patrie! Tout cela est comique, mais d'un comique
+triste et qui me peine; car je ne croyais pas qu'il y eut tant
+d'amour-propre en jeu dans cette affaire. Ainsi, il y a eu _lutte_
+entre nous, et c'est moi qui _triomphe_? s'il en est ainsi, j'en suis,
+pardieu! bien fachee, et je demande a _abdiquer_ bien vite. Je croyais,
+en me proposant, sauver le journal qui ne marchait pas. Je croyais, en
+me retirant, sauver encore le journal qui ne pouvait marcher avec moi.
+
+Un jour, vous me dites que vous ne pouvez rien sans moi. Je m'offre
+pieds et poings lies. Un autre jour, vous me dites que vous avez une
+autre route que la mienne, que je ne saurais pas ce qui convient, que
+je m'y prendrais mal, que _j'effaroucherais_ l'abonne, que je vous
+couvrirais de ridicule, que je vous effacerais. Maintenant, quand j'ai
+accepte cette exclusion de bon coeur, en restant attachee, par amitie
+pour vos personnes, a la partie purement litteraire de la redaction,
+vous m'ecrivez de nouveau que, pour avoir mieux de moi, vous acceptez a
+regret et a contre-coeur, le redacteur que je vous _impose_!
+
+Au diable! je ne sais plus ce que vous voulez de moi, et je vous supplie
+de n'en rien vouloir du tout, vous me rendrez service; car, si le
+journal _doit_ exister sans moi d'apres vos principes, pourquoi me
+fait-il le sacrifice incroyable de se laisser imposer un redacteur?
+
+Je crois, Dieu me damne, que vous faites de la diplomatie avec moi? Moi,
+je ne saurais jamais et je ne voudrais jamais en faire avec vous. Je
+demande donc, avant de passer outre, l'explication de ce reproche amer,
+malgre le miel dont vous le couvrez.
+
+Quel diable de journal allons-nous faire, si vous pensez d'une facon et
+que je pense d'une autre, si vous me suiviez a regret, en disant qu'il
+l'a bien fallu?
+
+Dans tout cela, je ne vous concois pas, je vous trouve irresolus,
+enfants, et injustes au dernier point. Vous n'avez eu ni le courage de
+m'accepter, ni celui de me repousser. J'aurais voulu franchement l'un ou
+l'autre, et mon amitie, aussi bien que mon estime pour vous, eut grandi
+dans un cas comme dans l'autre.
+
+Ravisez-vous donc, s'il en est temps; prenez le redacteur que vous
+preferez, faites-vous imprimer, ou a Gueret, si vous vous entendez avec
+M. Legrand, ou a Orleans, comme vous avez toujours cru pouvoir le faire,
+et ne me faites aucune concession. Je n'en veux pas, je n'en ai pas
+besoin pour rester votre ami et votre collaborateur. Si vous etes dans
+un _systeme politique_, comme vous le pensez, si vous vous rattachez a
+un _parti existant_, si vous avez foi a ce parti et a ce systeme, quel
+si grand besoin avez-vous de moi? Deux ou trois feuilletons suffiront
+pour vous attirer quelques abonnes de plus, et c'est tout ce que je me
+preparais a faire.
+
+Est-ce que, dans la lettre que Leroux vous a remise, je vous imposais
+quoi que ce soit? est-ce que Leroux a pu vous parler d'autre chose que
+de la possibilite d'un _plus_ ou d'un _moins_ d'adhesions et de concours
+de ma part? Fleury dit qu'il vous _a fait entendre_... Je crois que vous
+entendez peu quand vous avez l'esprit prevenu,
+
+Voila que je te donne un galop, mon Planet; ca ne m'empeche pas de
+t'aimer tendrement, et les autres aussi. Mais vous me suspectez, vous me
+tiraillez, vous m'accusez, il faut bien que je me defende, chaudement,
+comme je sens.
+
+Quoi qu'il arrive, je ne pourrai pas faire grand'chose avant le 15 ou
+le 20 mai. Il faut que je donne un roman a Veron fin d'avril, ou que je
+paye un dedit de dix mille francs. Il faut que je reste jusqu'au 15 mai
+pour le conseil de revision de Maurice.
+
+J'ai des affaires a ne savoir ou donner de la tete. Je ne dors pas cinq
+heures, et vous m'avez ote, avec vos chicanes, l'enthousiasme qui fait
+des miracles. Je t'embrasse et je t'aime.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCXLI
+
+A MADAME MARLIANI, A PARIS
+
+ Nohant, juin 1844.
+
+Chere amie,
+
+Nous nous portons tous bien; mais tout le monde ici est consterne, et
+il y a de quoi s'affliger de voir tant de malheureux ruines par
+l'inondation. De memoire d'homme, on n'avait jamais rien vu de pareil
+dans nos paisibles contrees. Nos ruisseaux sont devenus subitement des
+fleuves, avec un courant furieux et des vagues comme celles de la mer.
+Les routes ont ete interceptees hier par ces filets d'eau, devenus aussi
+larges que la Loire et aussi rapides que le Rhone.
+
+M. et madame Viardot, qui s'etaient mis en route pour Paris, n'ont pu
+traverser un pont-ecluse, l'eau qui passe sous la voute s'etant mise a
+passer par-dessus, effacant toute trace de pont et de chemin. Ils sont
+revenus ici ce matin, et nous les garderons quelques jours encore. Tous
+les foins de riviere sont perdus, et, ce qui ajoute aux desastres, c'est
+l'odeur fetide que le retour du soleil donne a ces herbes pourries. Les
+plus beaux pres sont devenus de vastes marecages infects, et il y a
+beaucoup a craindre de graves maladies, et en grand nombre, avant qu'il
+soit peu. Nous sommes dans un endroit plus eleve et isole des rivieres;
+ainsi n'ayez pas d'inquietude pour nous. Ces exhalaisons ne nous
+arrivent pas.
+
+Mais que de miserables vont avoir la mort de leurs proches a pleurer
+apres la ruine de leurs subsistances de l'annee! Enfin, je m'effraye
+peut-etre a tort, peut-etre que la Providence ne se montrera pas irritee
+plus longtemps. Mais tout cela est bien triste, et on ne sait pas encore
+combien de noyes il faudra compter.
+
+J'espere que vous etes a Paris et que vous ne songez pas a aller a la
+campagne tant que dureront ces bouleversements de l'atmosphere. Si je
+n'aimais pas la campagne de passion, je me repentirais d'y etre venue;
+mais quoi qu'il arrive, je ne peux pas m'empecher de me sentir ici
+l'esprit et le corps plus libres et plus vivants. Quelque temps qu'il
+fasse, nous courons, nous montons a cheval; Solange s'en trouve bien.
+
+Ecrivez-nous, bonne amie; dites-nous que vous ne souffrez plus du tout
+et que vous prenez la vie le moins mal possible.
+
+J'ai vu Leroux hier au soir. Il imprime l'_Eclaireur_; il aurait voulu
+des avances plus considerables que celles qu'on a pu lui faire. Il
+se plaint un peu de tout le monde et ne veut pas comprendre que sa
+pretendue perseverance n'inspire de confiance a personne. Il dit qu'on
+le regarde apparemment comme un malhonnete homme en pensant qu'il peut
+manquer a sa parole. Que lui repondre? A qui a-t-on plus donne, plus
+confie, plus pardonne?
+
+Tout cela dechire le coeur quand on a fait son possible pour lui et
+souvent plus que le possible. Sa position est toujours precaire et
+difficile. Cependant, voila le pain assure; mais voudront-ils s'en
+nourrir? On lui assure de quatre a cinq mille francs par an.
+
+La poste part, adieu encore. Nous vous aimons tous, vous le savez.
+
+
+
+
+CCXLII
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 12 septembre 1844.
+
+"J'ai toujours desire qu'un poete fit, sous un titre tel que celui-ci:
+_la Chanson de chaque metier_, un recueil de chansons populaires, a la
+fois enjouees, naives, serieuses et grandes, simples surtout, faciles a
+chanter, et sur un rythme auquel pussent s'adapter des airs connus, bien
+populaires, ou des airs nouveaux faciles a composer. Ou, a defaut de
+musique, que ces chants fussent si coulants et si simplement ecrits,
+que l'ouvrier simple, sachant a peine lire, put les comprendre et les
+retenir. Poetiser, anoblir chaque genre de travail, plaindre en meme
+temps l'exces et la mauvaise direction sociale de ce travail, tel qu'on
+l'entend aujourd'hui, ce serait faire une oeuvre grande, utile et
+durable. Ce serait enseigner au riche a respecter l'ouvrier, au pauvre
+ouvrier a se respecter lui-meme.
+
+"Il y a des etats plus ou moins nobles en apparence, plus ou moins
+penibles en realite. Chacun demanderait au poete un examen approfondi,
+des reflexions serieuses, un jugement particulier a la fois poetique,
+et philosophique; et il y aurait, avec l'unite de forme, une variete
+infinie dans un tel sujet. Il y a dix ans que j'y reve. Si Beranger
+l'avait voulu, il aurait pu faire ces chansons-la de main de maitre.
+C'est un sujet que j'ai conseille a plusieurs jeunes poetes et qui les a
+tous effrayes, parce qu'ils n'avaient pas l'inspiration et la sympathie
+qu'il faut pour cela.
+
+"Un poete proletaire devrait l'avoir. Poncy aurait la grandeur et
+l'enthousiasme. Mais, pour plier son talent un peu recherche et
+_brillante_ a l'austere simplicite indispensable a ce genre de poesies,
+il lui faudrait travailler beaucoup, renoncer a beaucoup d'effets
+chatoyants, et a beaucoup d'expressions coquettes qu'il affectionne.
+Serait-il capable d'une si grande reforme? Sans cette reforme pourtant,
+l'ouvrage dont je parle n'aurait aucune valeur, aucun charme pour
+le petit peuple, et, le dirai-je? aucune nouveaute aux yeux des
+connaisseurs; car il s'agirait de faire quelque chose que personne n'a
+jamais fait encore. Il l'a fait a sa maniere (et c'etait une maniere
+admirable), pour se peindre lui-meme dans son etat de macon; mais il
+faudrait etre encore plus simple, tout a fait simple.
+
+"Le simple est ce qu'il y a de plus difficile au monde: c'est le dernier
+terme de l'experience et le dernier effort du genie. N'est-il pas encore
+trop jeune pour donner ces touches fermes et nettes, qui paraissent si
+faciles, que chacun se dit: "J'en aurais fait autant," et que personne
+cependant ne peut le faire qu'un grand artiste? Le Postillon, le
+Forgeron, la Lavandiere, le Macon, le Colporteur, le Ciseleur, le
+Couvreur, la Chanteuse des rues, la Brodeuse, la Fleuriste, le
+Jardinier, le Fossoyeur, le Menetrier du village, le Charpentier,
+etc., etc., etc., quelle foule inepuisable de types varies et qui tous
+pourraient etre embellis ou plaints par le poete!
+
+"Il faudrait faire aimer toutes ces figures, meme celles dont le premier
+aspect repousse, et inspirer une pitie tendre pour ceux qu'on ne
+pourrait admirer comme des etres utiles et courageux. Moi, je resumerais
+le tout dans une derniere chanson intitulee: _la Chanson de la misere_,
+et qui commencerait tout, bonnement ainsi:
+
+Je suis dame misere...
+
+"Il faudrait, pour la plupart de ces chansons, renoncer a l'alexandrin
+et choisir un rythme court et facile a l'oreille."
+
+Voila, mon cher enfant, les idees que j'avais jetees sur le papier, il
+y a quelque temps, etant malade et fatiguee. Je le suis encore plus
+aujourd'hui et ne puis completer ni eclaircir mon explication. Vous y
+suppleerez par votre vive intelligence; ou bien mon projet vous paraitra
+pueril, et, dans ce cas, n'y donnez aucune attention; car il se peut
+qu'il n'entre en rien dans votre maniere de sentir et de travailler.
+
+Il y a eu un temps ou mon idee sur la _Chanson de tous les metiers_
+etait si nette et si vive, que, si j'avais su faire des vers, je
+l'aurais realisee sous le feu de l'inspiration. Depuis, je l'ai souvent
+expliquee en courant et fait comprendre a des gens qui ne savaient pas
+ou qui ne voulaient pas s'en servir. Maintenant, elle s'est beaucoup
+effacee, surtout devant la crainte de vous indiquer une voie qui ne
+serait pas la votre et qui vous menerait de travers. Et puis, je peux
+de moins en moins m'exprimer dans des lettres. J'ai tant de travail,
+d'ailleurs, que je ne puis ecrire a mes amis que les jours ou la maladie
+m'empeche d'ecrire pour mon compte. Aussi je leur ecris toujours fort
+obscurement et dans une grande defaillance d'esprit.
+
+Dites a Desiree mille tendres benedictions de ma part, pour elle et pour
+sa Solange, et de la part de ma Solange aussi. Mon fils est a Paris.
+
+Vos vers sur la _verite_ et sur la _realite_ me semblent tres beaux,
+tres touchants et tres bien faits, sauf deux ou trois. L'idee est bien
+soutenue, sauf deux ou trois strophes ou elle languit et devient un pen
+vague. Mais elle se releve bien et la fin est tres belle. Courage!
+
+
+
+
+CCXLIII
+
+A M. LEROY PREFET DE L'INDRE
+
+ Nohant, ce 24 novembre 1844,
+
+Monsieur le prefet,
+
+Je vous dois des remerciements pour l'obligeance que vous m'avez
+temoignee tout en vous occupant charitablement de Fanchette[1]. La bonne
+volonte que vous voulez bien m'exprimer a cette occasion me trouve
+reconnaissante, et je ne craindrai pas de m'adresser a vous lorsque
+j'aurai a solliciter votre appui pour quelque malheureux.
+
+Mais vos genereuses offres a cet egard sont accompagnees de quelques
+reflexions auxquelles il m'est impossible de ne pas repondre, et, bien
+que la lettre dont mon ami M. Rollinat m'a donne communication ne me
+soit pas adressee, je crois plus sincere et plus poli d'y repondre
+directement que d'en charger un tiers, quelle que soit l'intimite qui me
+lie a M. Rollinat.
+
+Vous accusez l'_Eclaireur_, que je ne dirige pas, que je n'influence
+pas davantage, mais auquel je prete mon concours, de mensonge et de
+grossierete envers vous. Je ne suis pas chargee de defendre mes amis
+aupres de vous, je ne veux les desavouer en rien; mais ne suis pas
+solidaire de leurs actes et de leurs ecrits. J'ai fait mes reserves a
+cet egard, et j'ai du ce respect a leur independance; mais, si vous
+desirez savoir mon opinion sur la polemique _personnelle_ en politique,
+je suis prete a vous le dire, et vous crois digne qu'on vous parle
+franchement.
+
+Je ne m'occupe point de cette polemique, mes gouts et surtout mon sexe
+m'en detournent. Une femme qui s'attaquerait a des hommes dans des vues
+de ressentiment et d'antipathie serait peu brave.
+
+Les hommes ont pour derniere ressource, quand ils se croient outrages,
+d'autres armes que la plume, et, comme je ne veux pas me battre en duel,
+je ne me servirai jamais de la faculte d'exprimer mes sentiments que
+pour des causes generales ou pour la defense de quelque malheur. Mes
+griefs particuliers ne m'ont jamais fait publier une ligne contre qui
+que ce soit, et je ne suis pas d'humeur a changer de systeme. Quelques
+autres considerations qui tiennent a mon experience m'eloignent encore
+de la polemique de parti. Je trouve que l'esprit du gouvernement est
+odieux et lache a l'egard de la presse independante; mais, avant de
+condamner les mandataires du pouvoir, je voudrais etre mieux renseignee,
+sur la maniere dont ils obeissent a leur consigne, que je ne l'ai
+ete dans l'affaire de l'_Eclaireur_. Selon ma maniere de voir, un
+fonctionnaire dans votre position ne devrait pas etre personnellement
+mis en cause, a moins qu'il n'eut outrepasse son mandat, comme l'a fait,
+a ce qu'il me semble, mon neveu M. de Villeneuve prefet d'Orleans. Je
+plains les administrateurs en general plus que je ne les condamne, et
+voici pourquoi:
+
+Je suis certaine qu'ils n'obeissent qu'avec regret et repugnance a
+plusieurs de leurs attributions secretes, et qu'ils rougiraient de se
+faire hommes de parti de leur propre impulsion. Mais les gouvernements
+s'efforcent sans cesse d'avilir la dignite et l'integrite de leur
+magistrature, en les faisant complices de leurs passions. C'est par la
+qu'ils leurs otent la confiance et les sympathies de leur administres.
+C'est un grand crime et une lourde faute dans laquelle tombent tous les
+gouvernements absolus de fait ou d'intention. Le gouvernement est donc
+le coupable, lachement cache derriere vous. Le devoir de votre position
+est de nier ses torts et d'en assumer la responsabilite. Triste
+necessite que vous ne pouvez pas m'avouer, monsieur; mais, moi, je sais
+ce dont je parle et c'est le secret de ma tolerance envers les hommes
+publics.
+
+Si mes amis de l'_Eclaireur_ ont ete moins calmes, vous ne devez pas
+vous en etonner beaucoup et vous n'avez guere le droit de vous en
+facher. En acceptant les fonctions que vous occupez, vous avez du
+prevoir qu'une guerre systematique et inevitable, provoquee par vous
+a la premiere occasion, allumerait une guerre moins froide, mais une
+guerre ostensible. J'ai prevu des le commencement que mes amis seraient
+entraines a cette guerre, et j'ai regrette que vous, qu'on dit homme de
+bien, fussiez oblige d'en jeter les premiers tisons. Vous aimez a faire
+le bien, vous devez souffrir quand on vous condamne a faire le mal.
+
+Quant a moi, par les raisons que je vous ai exposees, je ne me serais
+pas chargee de vous accuser. Mais vous dites, monsieur le prefet, que,
+lorsque _Messieurs de l'Eclaireur_ vous feront de mauvais compliments,
+vous serez certain que je n'y suis pour rien. Vous n'aurez pas de peine
+a le croire, je ne dicte rien, j'aime mieux ecrire moi-meme, c'est plus
+tot fait, et je signe tout ce que j'ecris. Il est fort possible que
+j'aie a m'occuper des actes administratifs de ma localite, et de quelque
+malheur particulier a propos des malheurs publics. Je regarderai
+toujours comme un devoir de prendre le parti du faible, de l'ignorant et
+du miserable, contre le puissant, l'habite et le riche, par consequent
+contre les interets de la bourgeoisie, contre les miens propres, s'il
+le faut; contre vous-meme, monsieur le prefet, si les actes de votre
+administration ne sont pas pas toujours paternels. Vous ne pouvez ni me
+craindre ni m'attribuer la sottise de vous faire une menace; mais je
+manquerais a toute loyaute si je ne repondais par ma bonne foi a la
+bonne foi de vos expressions. Dans vos attributions involontaires
+d'homme politique, moi qui deplore l'alliance monstrueuse de l'homme
+de parti et du magistrat, je ne me sens pas le courage de vous blamer,
+puisque vous n'etes pas libre de me repondre comme homme de parti, force
+que vous etes d'agir comme tel en secret. Comme magistrat, vous serez
+toujours libre de vous disculper si l'on se trompe, parce que la tous
+vos actes sont publics. Je fais ces reserves pour l'acquit de ma
+conscience; car je crois fermement, d'apres votre conduite dans
+l'affaire des enfants trouves, que nous n'aurons qu'a louer votre
+justice et votre humanite.
+
+Maintenant, monsieur le prefet, vous dirai-je a mon tour que je ne
+vous rends pas solidaire des injures et des grossieretes qui me sont
+adressees par le _Journal de l'Indre?_ Si cela ne rentrait pas dans le
+secret de vos obligations et de vos moyens, je pourrais vous accuser
+severement, et vous dire que je n'influence pas meme l'_Eclaireur,_
+tandis que vous _gouvernez_ le journal de la prefecture, de par vos
+fonctions gouvernementales. Or il m'est revenu qu'on m'y sommait un peu
+brutalement de repondre a de fort beaux raisonnements que je n'ai
+pas lus, et qu'irrite de mon silence, on m'y traitait vaillamment de
+philanthrope a tant la phrase, ou quelque chose de semblable. J'ai
+beaucoup ri de voir le scribe gage de la prefecture accuser de
+speculation le collaborateur gratuit de l'_Eclaireur_. Vous pouvez faire
+savoir a votre champion officieux, monsieur le prefet, qu'il se donne un
+mal inutile et que je ne lui repondrai jamais. J'ai ete provoquee par
+de plus gros messieurs, et, depuis douze ans que cela dure, je n'ai pas
+encore trouve l'occasion de me facher. Seulement je pense que ce que je
+disais tout a l'heure des femmes qui ne doivent pas attaquer, a cause
+de leur impunite dans certains cas, serait applicable relativement a
+certains hommes. Je suis bien persuadee que vous ne lisez pas le journal
+de la prefecture: vous etes de trop bonne compagnie pour cela. Pourtant
+cela rentre dans les necessites desagreables de votre administration,
+et, si vous ne lavez pas de temps en temps la tete a vos gens, ils
+feront mille maladresses.
+
+Agreez mes explications, monsieur le prefet, avec le bon gout d'un homme
+d'esprit; car, lorsque je me permets de vous ecrire ainsi, c'est a M.
+Leroy que je m'adresse, et"le collaborateur de l'_Eclaireur_ n'y est
+pour rien, vous le voyez, non plus que M. le prefet de l'Indre; nous
+parlons de ces personnes-la; mais celle qui a l'honneur de vous
+presenter ses sentiments les plus distingues c'est:
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] George Sand a ecrit la touchante histoire de cette pauvre
+ fille idiote, que la soeur superieure de l'hopital de la
+ Chatre traitait avec tant d'inhumanite.
+
+
+
+
+CCXLIV
+
+A M. XXX...,
+CURE DE XXX...;
+
+ Nohant, 13 novembre 1844
+
+Monsieur le desservant,
+
+Malgre tout ce que votre circulaire a d'eloquent et d'habile,
+malgre tout ce que la lettre dont vous m'honorez a de flatteur dans
+l'expression, je vous repondrai franchement, ainsi qu'on peut repondre a
+un homme d'esprit.
+
+Je ne refuserais pas de m'associer a une oeuvre de charite, me fut-elle
+indiquee par le ministere ecclesiastique. Je puis avoir beaucoup
+d'estime et d'affection personnelle pour des membres du clerge, et je ne
+fais point de guerre systematique au corps dont vous faites partie. Mais
+tout ce qui tendra a la reedification du culte catholique trouvera en
+moi un adversaire, fort paisible a la verite (a cause du peu de vigueur
+de mon caractere et du peu de poids de mon opinion), mais inebranlable
+dans sa conduite personnelle. Depuis que l'esprit de liberte a ete
+etouffe dans l'Eglise, depuis qu'il n'y a plus, dans la doctrine
+catholique, ni discussions, ni conciles, ni progres, ni lumieres, je
+regarde la doctrine catholique comme une lettre morte, qui s'est placee
+comme un frein politique au-dessous des trones et au-dessus des peuples.
+C'est a mes yeux un voile mensonger sur la parole du Christ, une fausse
+interpretation des sublimes Evangiles, et un obstacle insurmontable a
+la sainte egalite que Dieu promet, que Dieu accordera aux hommes sur la
+terre comme au ciel.
+
+Je n'en dirai pas davantage; je n'ai pas l'orgueil de vouloir
+engager une controverse avec vous, et, par cela meme, je crains peu
+d'embarrasser et de troubler votre foi. Je vous dois compte du motif de
+mon refus, et je desire que vous ne l'imputiez a aucun autre sentiment
+que ma conviction. Le jour ou vous precherez purement et simplement
+l'Evangile de saint Jean et la doctrine de saint Jean Chrysostome, sans
+faux commentaire et sans concession aux puissances de ce monde, j'irai a
+vos sermons, monsieur le cure, et je mettrai mon offrande dans le tronc
+de votre eglise; mais je ne le desire pas pour vous: ce jour-la, vous
+serez interdit par votre eveque et les portes de votre temple seront
+fermees.
+
+Agreez, monsieur le cure, toutes mes excuses pour ma franchise, que vous
+avez provoquee, et l'expression particuliere de ma haute consideration.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCXLV
+
+A M. LOUIS BLANC, A PARIS
+
+ Nohant, novembre 1844.
+
+Mon cher monsieur Blanc,
+
+Mes vives et profondes sympathies pour l'oeuvre de la _Reforme_ et pour
+les personnes qui lui ont imprime une direction a la fois sociale et
+politique, ne datent pas d'aujourd'hui. Peut-etre que l'_art_ m'a
+manque pour l'exprimer et le _loisir_ pour le prouver. Mais ce n'est ni
+l'intention ni le devouement.
+
+Il y a deux parties dans la lettre si flatteuse que vous avez bien voulu
+m'ecrire. Il y a un appel a ma collaboration litteraire: par ma volonte,
+elle est assuree a la _Reforme_ autant que les necessites reelles et
+inevitables de ma vie me permettront de lui consacrer ses heures. Il y
+a aussi un appel plus intime a ma confiance et a mon zele. Je repondrai
+franchement; Je vous estime trop pour n'etre que polie; j'ai assez de
+conviction pour risquer de voir rompre un lien dont mon coeur serait
+pourtant si heureux.
+
+Je n'ai pas besoin de vous dire que votre probite politique et votre
+generosite personnelle a tous me sont aussi bien prouvees que ce que
+je sens dans ma propre conscience. Je n'ai pas besoin d'ajouter que
+je reconnais vos talents et que je voudrais les avoir pour mon propre
+compte et pour l'expression de mes croyances. Et, malgre tout cela,
+je ne suis pas certaine encore que ma collaboration, meme purement
+litteraire, puisse vous convenir sans examen. Attendez donc encore un
+peu pour me la faire promettre; car je ne suis que trop disposee a
+m'engager.
+
+L'_Eclaireur_ publie dans ce moment une serie de pauvres reflexions qui
+me sont venues, il y a quelque temps, apres avoir cause avec un homme
+politique, M. Garnier-Pages[1], homme qui m'a paru excellent et que je
+n'ai pas quitte sans lui serrer la main de bon coeur, mais avec lequel
+je n'etais pas du tout d'accord. Je destinais ces reflexions a
+moisir avec bien d'autres dans le fond de mon tiroir. Mes amis de
+l'_Eclaireur,_ a qui je disais que M. Garnier-Pages m'avait battue a
+plat, mais que je lui avais repondu apres qu'il avait ete parti, ont
+voulu lire et publier cette reponse, qui s'adresse a eux aussi bien qu'a
+lui. J'y ai change quelques mots, et c'est tout. C'est peu de chose et
+je ne vous en _recommande pas la lecture_; mais, si vous voulez savoir
+l'etat de mon esprit, il faut pourtant que vous ayez la patience de
+jeter les yeux sur le troisieme article. Mon cerveau n'en est que la, et
+je crains que vous ne trouviez mon education politique bien incomplete
+et mes curiosites religieuses un peu indiscretes. Il ne me deplairait
+point d'etre mieux endoctrinee. Je ne suis pas obstinee pour le
+plaisir de l'etre, et, si vous me dites ce qu'il y a derriere les mots
+_socialisme, philosophie_ et _religion_, que la _Reforme_ emploie
+souvent, je vous dirai franchement si cela me saisit tout a fait ou
+seulement un peu.
+
+Je ne vous demande pas un dogme, ni un traite de metaphysique: je ne
+le comprendrais peut-etre pas plus que ma mere, la fille du peuple, ne
+comprit le compliment politique qu'elle debita a Bailly et a Lafayette a
+l'hotel de ville, en leur offrant une couronne au nom de son district.
+Mais je vous ferai deux ou trois questions bien betes, et, si vous n'en
+riez pas trop, vous pouvez compter sur le peu que je sais faire. Je
+suis trop vieille pour que le seul eclat du genie, du courage et de
+la renommee m'entrainent; mais je suis encore femme par l'esprit,
+c'est-a-dire qu'il faut que j'aie la foi pour avoir le courage.
+
+Je trouve votre appel aux petitions excellent et j'y travaillerai ici
+de tout mon pouvoir en poussant mes paresseux d'amis. Si je puis faire
+autre chose, indiquez-le moi.
+
+Ne dites pas a ces messieurs combien je suis absurde dans ma reponse:
+remerciez-les pour moi et dites-leur combien je desire faire ce qu'ils
+me demandent. J'attends impatiemment le dernier volume de votre
+histoire[2] que votre oublieux de frere m'avait promis. Je lis dans
+l'_Eclaireur_ un fragment admirable. Ce jeune homme dont vous racontez
+si bien les coups de tete, Louis-Napoleon Bonaparte, m'a envoye une
+brochure de sa facon qui complete le portrait que vous faites de lui.
+Personne ne peint comme vous. Il faut que vous nous donniez une histoire
+de l'Empire, ou, ce que j'aimerais encore mieux, une histoire de la
+Revolution. Cette histoire n'a pas ete faite; pas plus que celle de
+Jesus-Christ.
+
+Dans quinze jours, je serai a Paris et je veux que vous me parliez de la
+_Reforme_ et de la politique.
+
+Toute a vous de coeur.
+
+ [1] Articles sur _la Politique et le Socialisme_.
+ [2] _L'Histoire de Dix ans_.
+
+
+
+
+CCXLVI
+
+
+AU PRINCE LOUIS-NAPOLEON BONAPARTE AU FORT DE HAM
+
+ Paris, decembre 1844.
+
+Prince,
+
+Je dois vous remercier du souvenir flatteur que vous avez bien voulu
+me consacrer en m'adressant le remarquable travail de l'_Extinction du
+pauperisme_. C'est de grand coeur que je vous exprime l'interet serieux
+avec lequel j'ai etudie votre projet. Je ne suis pas de force a en
+apprecier la realisation, et, d'ailleurs, ce sont la des controverses
+dont, je suis sure, vous feriez, au besoin, bon marche. En fait
+d'application, il faut avoir reellement la main a l'oeuvre pour savoir
+si l'on s'est trompe, et le fait d'une noble intelligence est de
+perfectionner ses plans en les executant.
+
+Mais l'execution, prince, dans quelles mains l'avenir la mettra-t-elle?
+Nous autres, coeurs democrates, nous aurions peut-etre prefere etre
+conquis par vous que par tout autre; mais nous n'aurions pas moins ete
+conquis,... d'autres diraient delivres! Je ne sais pas si votre defaite
+a des flatteurs, je sais qu'elle merite d'avoir des amis. Croyez qu'il
+faut plus de courage aux ames genereuses pour vous dire la verite
+maintenant, qu'il ne leur en eut fallu si vous eussiez triomphe. C'est
+notre habitude, a nous, de braver les puissants, et cela ne nous coute
+guere, quel que soit le danger.
+
+Mais, devant un guerrier captif et un heros desarme, nous ne sommes pas
+braves. Sachez-nous donc quelque gre de nous defendre des seductions
+que votre caractere, votre intelligence et votre situation exercent
+sur nous, pour oser vous dire que jamais nous ne reconnaitrons d'autre
+souverain que le peuple. Cette souverainete nous parait incompatible
+avec celle d'un homme; aucun miracle, aucune personnification du genie
+populaire dans un seul, ne nous prouvera le droit d'un seul.--Mais vous
+savez cela maintenant et peut-etre le saviez-vous quand vous marchiez
+vers nous.
+
+Ce que vous ne saviez pas, sans doute, c'est que les hommes sont
+mefiants et que la purete de vos intentions eut ete fatalement meconnue.
+Vous ne vous seriez pas assis au milieu de nous sans avoir a nous
+combattre et a nous reduire. Telle est la force des lois providentielles
+qui poussent la France a son but, que vous n'aviez pas mission, vous,
+homme d'elite, de nous tirer des mains d'un homme vulgaire, pour ne rien
+dire de pis.
+
+Helas! vous devez souffrir de cette pensee, autant que l'on souffre de
+l'envisager et de la dire; car vous meritiez de naitre en des jours ou
+vos rares qualites eussent pu faire notre bonheur et votre gloire.
+
+Mais il est une autre gloire que celle de l'epee, une autre puissance
+que celle du commandement; vous le sentez, maintenant que le malheur
+vous a rendu toute votre grandeur naturelle, et vous aspirez, dit-on, a
+n'etre qu'un citoyen francais.
+
+C'est un assez grand role pour qui sait le comprendre. Vos
+preoccupations et vos ecrits prouvent que nous aurions eh vous un grand
+citoyen, si les ressentiments de la lutte pouvaient s'eteindre et si le
+regne de la liberte venait un jour guerir les ombrageuses defiances des
+hommes. Vous voyez comme les lois de la guerre sont encore farouches
+et implacables, vous qui les avez courageusement affrontees et qui les
+subissez plus courageusement encore. Elles nous paraissent plus odieuses
+que jamais quand nous voyons un homme tel que vous en etre la victime.
+Ce n'est donc pas le nom terrible et magnifique que vous portez qui nous
+eut seduit. Nous avons a la fois diminue et grandi depuis les jours
+d'ivresse sublime qu'il nous a donnes: son regne illustre n'est
+plus de ce monde, et l'heritier de son nom se preoccupe du sort des
+proletaires!
+
+Eh bien! oui, la est votre grandeur, la est l'aliment de votre ame
+active. C'est un aliment sain et qui ne corrompra pas la jeunesse et
+la droiture de vos pensees, comme l'eut fait, peut-etre malgre vous,
+l'exercice du pouvoir. La serait le lien entre vous et les ames
+republicaines que la France compte par millions.
+
+Quant a moi personnellement, je ne connais pas le soupcon, et, s'il
+dependait de moi, apres vous avoir lu, j'aurais foi en vos promesses
+et j'ouvrirais la prison pour vous faire sortir, la main pour vous
+recevoir.
+
+Mais, helas! ne vous faites pas d'illusions! ils sont tous inquiets et
+sombres autour de moi, ceux qui revent des temps meilleurs. Vous ne les
+vaincrez que par la pensee, par la vertu, par le sentiment democratique,
+par la doctrine de l'egalite. Vous avez de tristes loisirs, mais vous
+savez en tirer parti.
+
+Parlez nous donc encore de liberte, noble captif! Le peuple est comme
+vous dans les fers. Le Napoleon d'aujourd'hui est celui qui personnifie
+la douleur du peuple comme l'autre personnifiait sa gloire.
+
+
+
+
+CCXLVII
+
+
+A M. EDOUARD DE POMPERY, A PARIS
+
+ Paris, janvier 1845.
+
+Laissez-moi tranquille avec votre fourierisme, mon bon monsieur de
+Pompery! J'aime mieux le pomperysme; car, si Fourier a quelque chose de
+bon, c'est vous qui l'avez fait. Vous etes tout coeur et tout droiture;
+mais vous n'etes qu'un poete quand vous pretendez marier Leroux et
+Fourier dans votre coeur. Que cela vous soit possible, apparemment oui,
+puisque cela est; mais c'est un tour de force dont mon imagination n'est
+pas capable. Les disciples de Fourier n'aiment leur maitre que parce
+qu'ils l'ont refait a leur guise, et encore ne l'ont-ils pas fait tous a
+la mienne. Votre _Democratie pacifique_ est froidement raisonnable, et
+froidement utopiste. Tout ce qui est froid me gele, le froid est mon
+ennemi personnel. Ils n'ont aupres d'eux qu'un homme fort, dont le
+nom ne me revient pas maintenant... (ah! Vidal...), mais qui a parle
+d'economie politique dans la _Revue independante_, l'annee derniere; et
+un homme excellent et sage, qui est vous. Et encore ne pouvez-vous ni
+l'un ni l'autre etre avec eux.
+
+Parlez-moi de madame Flora Tristan, je suis mieux informee que vous.
+Elle est ici: madame Roland s'en occupe et l'a placee chez madame
+Bascans, rue de Chaillot, n deg. 70. C'est la pension d'ou ma fille est
+sortie. Pension excellente et dirigee par un menage tout a fait
+respectable et intelligent. Madame Roland m'a amene cette jeune fille,
+dont je ne sais pas le vrai nom, mais qui est la fille de Flora et qui
+parait aussi tendre et aussi bonne que sa mere etait imperieuse et
+colere. Cette enfant a l'air d'un ange; sa tristesse, son deuil et ses
+beaux yeux, son isolement, son air modeste et affectueux m'ont ete au
+coeur. Sa mere l'aimait-elle? Pourquoi etaient-elles ainsi separees?
+Quel apostolat peut donc faire oublier et envoyer si loin, dans un
+magasin de modes, un etre si charmant et si adorable? j'aimerais bien
+mieux que nous lui fissions un sort que d'elever un monument a sa mere,
+qui ne m'a jamais ete sympathique malgre son courage et sa conviction.
+Il y avait trop de vanite et de sottise chez elle, Quand les gens sont
+morts, on se prosterne; c'est bien de respecter le mystere de la mort;
+mais pourquoi mentir? moi, je ne saurais.
+
+J'ai un conseil a vous donner, mon cher Pompery; c'est de devenir
+amoureux de cette jeune fille (ce ne sera pas difficile) et de
+l'epouser. Cela sera une belle et bonne action, cela vaudra mieux que
+d'etre amoureux de Fourier. Vous etes un digne homme, vous la rendrez
+heureuse. Et il est impossible que vous ne le soyez pas, a cause de cela
+d'abord, ensuite parce qu'il est impossible qu'avec une pareille figure,
+elle ne soit pas un etre adorable. Le bon Dieu serait un menteur s'il en
+etait autrement. Allons! partez pour la rue de Chaillot et invitez-moi
+bientot a vos noces.
+
+Tout a vous de coeur.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCXLVIII
+
+A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A LA CHATRE
+
+ Paris, 29 avril 1845.
+
+J'oubliais de te dire quelque chose qui te paraitra singulier. Etant
+chez le dentiste de Solange, il y a une quinzaine, j'ai rencontre madame
+de la Roche-Aymon[1], qui est venue se jeter dans mes bras avec des
+protestations de tendresse et des supplications pour une reconciliation
+generale avec la famille. Elle est venue me voir des le lendemain avec
+son mari, et m'a presente sa fille, la princesse Galitzin. Je lui ai
+rendu sa visite; il n'y a sorte d'amities qu'elle ne m'ait faite.
+
+Elle est partie pour Chenonceaux, et, deux jours apres, j'ai recu une
+lettre de Rene[2], et une autre d'elle pour me prier et me supplier
+d'aller les voir. J'irai peut-etre cet ete. Mais d'ou leur vient ce
+retour vers moi? Je n'en sais rien et ne me l'explique pas apres un
+si long oubli. Emma a deux fils maries ayant des enfants. Elle est
+archi-grand'mere et bien changee, comme tu penses, quoique agreable
+encore, et tres bonne femme. Elle m'a dit que son pere etait reste jeune
+et toujours gai et aimable.
+
+Madame de Villeneuve me fait dire aussi d'aller a Chenonceaux et d'y
+mener mes enfants. Leonce est perdu de goutte comme son pere. J'ai vu un
+de ses fils, un enorme garcon de seize ans... Septime[3] a je ne sais
+combien de fils et de filles. Comme tout cela nous rajeunit, hein?
+
+ [1] Nee Emma de Villeneuve, fille de Rene de Villeneuve.
+ [2] Le comte Rene de Villeneuve, senateur, cousin du colonel Maurice
+ Dupin, pere de George Sand.
+ [3] Septime de Villeneuve, fils de Rene de Villeneuve.
+
+
+
+
+CCXLIX
+
+A M. DE POTTER, EDITEUR, A PARIS
+
+ 10 mai 1845
+
+Monsieur,
+
+Il m'est revenu de source certaine que vous disiez avoir en votre
+possession un ouvrage de moi qu'il vous etait difficile de publier, a
+cause des opinions qui y sont emises. Vous savez mieux que personne que
+vous n'avez pas une ligne de moi a publier, et cet etrange mensonge me
+rappelle la tentative ou du moins l'intention deloyale que vous avez eue
+de publier sous mon nom, il y a un an, un ouvrage qui n'etait pas de
+moi.
+
+Quand j'ai su que vous renonciez a cette entreprise frauduleuse, j'ai
+garde le silence, quoique je fusse parfaitement renseignee. Je vous
+engage donc a ne pas abuser de ma generosite, en repandant sur mon
+compte des faits contraires a la verite.
+
+Je ne comprends pas quel peut etre votre but. Mais, quel qu'il soit,
+soyez assure que je me tiens sur mes gardes et que, si vous veniez a
+tromper le public en vous servant de mon nom, je vous ferais donner a
+l'instant, par tous les organes de la publicite, un dementi qui vous
+serait a la fois honteux et prejudiciable. Je n'ai d'autre raison de
+vous menager que la repugnance naturelle que j'eprouve a commettre un
+acte d'hostilite et a punir un mauvais procede. Je vous prie donc de
+m'epargner cette penible tache et de ne pas m'en faire une necessite.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCL.
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 12 septembre 1845.
+
+Ne me croyez donc jamais fachee contre vous, mes chers enfants. Que je
+sois malade ou occupee au dela de mes forces, que je vous ecrive ou non,
+ma tendresse vous est a jamais acquise a tous les trois; car vous etes
+trois maintenant, et vous ne faites qu'un pour moi. Non, certes, je n'ai
+pas ete mecontente des chansons. Elles me paraissent en bonne voie,
+et, quand il y en aura un volume, nous songerons a l'imprimer. Je suis
+toujours tout a votre service et, si je suis mortellement paresseuse
+pour ecrire des lettres, je ne le serai pas des qu'il sera question
+d'agir pour vous. Ainsi, comptez toujours sur moi, qui vous suis devouee
+a toute heure. Prenez, quand je n'ecris pas, que je dors; mais, comme
+l'ame ne dort jamais, je suis toujours prete a me lever et a courir pour
+vous. Que je vous dise d'abord ce qui concerne les petites affaires.
+
+Je me suis adressee a plusieurs journaux pour avoir de l'ouvrage. Je
+n'ai reussi a rien; sans quoi, je vous eusse ecrit tout de suite. Les
+journaux sont encombres et ne demandent que des romans. L'_Eclaireur de
+l'Indre_, auquel j'esperais pouvoir vous assurer quelques articles tous
+les ans, n'a pas le moyen de payer sa redaction, et il est certain que
+j'ai toujours travaille pour lui gratis. C'est en suivant la voie deja
+suivie, en vous assurant des souscripteurs et en faisant imprimer, au
+moins de frais possible, par mon intermediaire, que vous trouverez
+quelque profit dans votre plume. J'espere maintenant qu'avec,
+l'imprimerie de M. Pierre Leroux, qui fonctionne a Boussac, je pourrai
+vous faire avoir l'impression a bas prix, et ce sera autant de gagne.
+Enfin, rassemblez avec soin vos chansons, vos vers quelconques, et,
+pour changer un peu, pour reveiller l'appetit de vos souscripteurs, il
+faudrait tacher d'avoir une preface de Beranger, ou d'Eugene Sue. Je
+crois que ce dernier ne vous refuserait pas. Je me joindrai a vous pour
+l'obtenir. Enfin, pour en finir avec les affaires, j'ai un peu
+d'argent en ce moment. Si vous avez quelque souci, quelque souffrance,
+adressez-vous a moi, mon cher enfant. Je serai heureuse de les faire
+cesser, et, si vous y mettiez de l'orgueil, vous auriez grand tort. Ce
+ne serait agir ni en fils avec moi, ni en pere envers votre Solange, qui
+ne doit pas languir et patir quand elle a quelque part une _grand'mere_
+tout heureuse de lui tendre les bras.
+
+J'ai vu a Paris, cet hiver, M. Ortolan, avec qui j'ai beaucoup parle
+de vous, et qui a eu occasion de rendre a un de mes amis un important
+service a ma requete. Il y a mis une grande bonte. Si vous lui ecriviez
+quelquefois, dites-lui que je m'en souviens et que je ne l'oublierai
+jamais.
+
+J'ai ete bien tentee cet ete de vous dire de venir me voir a Nohant. Si
+je ne l'ai pas fait, c'est pour des raisons que je ne peux vous ecrire,
+raisons un peu bizarres, et pourtant tres simples et tres naives,
+mais qui demanderaient de longues explications. Je vous les dirai
+confidentiellement et fraternellement quand nous nous verrons; car nous
+nous verrons, a coup sur. Ces raisons s'effacent et s'eloignent: elles
+ne sont pas de mon fait ni du votre; nous y sommes etrangers, nous n'y
+pouvons rien. Mais elles disparaissent et disparaitront par la force du
+temps et des choses. Ne soyez nullement intrigue et ne cherchez pas a
+deviner. Vous ne trouveriez pas; car les choses les plus simples et les
+plus niaises sont celles dont on s'avise le moins quand on les commente,
+et souvent ce que l'on decouvre apres bien des efforts d'imagination
+est tel, qu'on en rit et qu'on se dit: "Ce n'etait pas la peine de tant
+chercher." Ces raisons-la n'ont eu de gravite que pour moi, puisqu'elles
+m'ont prive souvent, a propos d'anciens et de nouveaux amis des deux
+sexes, d'user d'une legitime et sainte liberte Mais qui peut dire qu'il
+a vecu sans faire des sacrifices? celui-la n'aurait pas de coeur qui
+n'aurait pas su les accepter. J'espere que, l'annee prochaine, si vous
+avez quelque moment de vacances, je pourrai vous dire: "Venez voir votre
+_mere!_" Que ne puis-je mieux faire et vous dire: "Je cours, je voyage,
+je pars et je vais de votre cote, pour vous voir, pour serrer dans mes
+bras votre femme et votre enfant!" Mais je ne voyage plus, quoique ce
+soit fort dans mes gouts, et vous pensez bien qu'il y a aussi a cela
+quelque raison.
+
+Que je vous dise maintenant ce que je suis devenue depuis tant de temps
+que je ne vous ai ecrit. J'ai ete a Paris jusqu'au mois de juin, et,
+depuis ce temps, je suis a Nohant jusqu'a l'hiver, comme tous les ans,
+comme toujours; car ma vie est reglee desormais comme un papier de
+musique J'ai fait deux ou trois romans, dont un qui va paraitre. Il a
+fait un ete affreux; je suis peu sortie de mon jardin, j'ai peu monte a
+cheval et en cabriolet comme j'ai coutume de faire aux environs tous
+les ans. Tous les chemins de traverse qui conduisent a nos beaux sites
+favoris etaient impraticables, et ma fille n'est pas du tout marcheuse.
+Je lui ai achete un petit cheval noir qu'elle gouverne dans la
+perfection et sur lequel elle parait belle comme le jour.
+
+Mon fils est toujours mince et delicat, mais bien portant, d'ailleurs.
+C'est le meilleur etre, le plus doux, le plus egal, le plus laborieux,
+le plus simple et le plus droit qu'on puisse voir. Nos caracteres, outre
+nos coeurs, s'accordent si bien, que nous ne pouvons guere vivre un jour
+l'un sans l'autre. Le voila qui entre dans sa vingt-troisieme annee, et
+moi dans ma quarante-deuxieme, et Solange dans sa dix-huitieme! Nous
+avons des habitudes de gaiete peu bruyante, mais assez soutenue, qui
+rapprochent nos ages, et, quand nous avons bien travaille toute la
+semaine, nous nous donnons pour grande recreation d'aller manger une
+galette sur l'herbe a quelque distance de chez nous, dans un bois ou
+dans quelque ruine, avec mon frere, qui est un gros paysan, plein
+d'esprit et de bonte, et qui dine tous les jours de la vie avec nous, vu
+qu'il demeure a un quart de lieue. Voila donc nos grandes _fredaines_.
+
+Maurice dessine le site, mon frere fait un somme sur l'herbe. Les
+chevaux paissent en liberte. Les filleuls ou filleules sont aussi de la
+partie et nous rejouissent de leurs naivetes. Les chiens gambadent, et
+le gros cheval, qui traine toute la famille dans une espece de grande
+brouette, vient manger dans nos assiettes. Malheureusement, nous avons
+peu joui de la campagne de cette facon, cet ete. Il a toujours plu, et
+les rivieres out effroyablement deborde. Mais l'automne s'annonce plus
+beau, et j'espere que nous reprendrons bientot nos excursions. Puis nous
+allons marier une filleule de Maurice et faire la noce a la maison.
+
+Je crois que vous vous plairiez avec nous, mes enfants; car nous avons
+eu le bonheur de conserver des gouts simples. Nous avons une petite
+aisance qui nous permet de faire disparaitre la misere autour de nous;
+et, si nous connaissons le chagrin de ne pouvoir empecher celle qui
+desole le monde, chagrin profond, surtout a mon age, quand la vie n'a
+plus de personnalite enivrante et qu'on voit clairement le spectacle de
+la societe, de ses injustices et de son affreux desordre, du moins nous
+ne connaissons pas l'ennui, l'inquietude ambitieuse et les passions
+egoistes. Nous avons donc une sorte de bonheur relatif, et mes enfants
+le goutent avec la simplicite de leur age.
+
+Pour moi, je ne l'accepte qu'en tremblant; car tout bonheur est quasi un
+vol dans cette humanite mal reglee, ou l'on ne peut jouir de l'aisance
+et de la liberte qu'au detriment de son semblable, par la force des
+choses, par la loi de l'inegalite: odieuse loi, odieuses combinaisons,
+dont la pensee empoisonne mes plus douces joies de famille et me revolte
+a chaque instant contre moi-meme. Je ne puis me consoler qu'en me jurant
+d'ecrire tant que j'aurai un souffle de vie, contre cette maxime infame
+qui gouverne le monde: _Chacun chez soi, chacun pour soi_. Puisque je
+ne sais dire et faire que cette protestation, je la ferai sur tous les
+tons.
+
+Bonsoir, mon cher enfant. Voila, j'espere, une longue lettre et ou je
+vous parle de moi avec exces, pour repondre a toutes vos questions.
+Maintenant soyez tranquille sur mon compte. Ma sante est assez bonne, et
+mes yeux sont meilleurs, depuis six mois que j'ai renonce a travailler
+la nuit. Je ne pouvais plus. J'ai eu quelque peine a me remettre au
+courant des heures de tout le monde. Je l'avais essaye cent fois sans
+succes. Enfin, je suis parvenue a dormir a minuit et a travailler dans
+la journee. Cela me laisse moins de temps, car, dans la matinee, quoi
+qu'on fasse, on est toujours derange, et rien ne remplace ce calme
+profond et absolu qui se fait de minuit a quatre heures du matin. Mais
+il le fallait absolument; je ne dormais pas assez, et ma sante etait
+gravement alteree.
+
+Soyez tranquille surtout sur mon amitie. Elle est inalterable pour vous.
+Ecrivez-moi donc souvent, et sans vous tourmenter quand je ne reponds
+pas. Je suis heureuse de vous lire et de savoir ce que vous faites,
+a quoi vous pensez, et comment prospere notre chere petite Solange.
+Benissez-la pour moi, ainsi que sa mere, et dites-vous a toute heure que
+mon coeur est avec vous.
+
+
+
+
+CCLI
+
+A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A MONTGIVRAY
+
+ Paris, 14 decembre 1845.
+
+J'ai recu ta lettre a Chenonceaux, et je sais, cher ami, que tu as eu
+bien de l'ennui en voyage, de mauvaises places, et tout le desagrement
+d'un grand acte d'obligeance fraternelle. Je t'en remercie et te prie de
+me pardonner cette course que je t'ai fait faire, mais ou tu as ete bien
+utile a notre jeune et jolie parente. J'espere que tu es repose et que
+tu ne m'en veux pas d'avoir use de ton zele et de ton bon vouloir.
+
+Nous nous sommes royalement ennuyes au milieu des grandeurs du passe,
+surtout les deux premiers jours. Peu a peu pourtant nous nous sommes
+trouves plus a l'aise, et nous nous sommes quittes tous fort tendrement.
+Le fait est que nos hotes ont ete excellents pour moi et pour mes
+enfants. Mais croirais-tu que nous avons trouve tout le contraire de ce
+qui etait a prevoir? Rene tres conserve physiquement, mais vieilli de
+cent ans au moral, petrifie comme ses sculptures et ses armoiries, ne
+parlant que de ses ancetres, de ceux de sa femme et de son gendre;
+enfin un marquis de Tuffieres! _La qualite l'entete,_ comme dit le
+Misanthrope: et cela est d'autant plus etrange a entendre, que son
+caractere est reste bon, simple, affectueux et _soumis_. Quant
+a Appoline[1], c'est un miracle que la grace, l'effusion et la
+bienveillance qu'elle a acquises en vieillissant. Elle a ete charmante
+pour Solange et pour Maurice, et avec moi, vraiment affectueuse, sensee
+et naturelle. Elle est fort devote maintenant, mais tres tolerante et
+charitable.
+
+Quand mon pere disait qu'avec de _bonnes et grandes qualites_, elle
+avait des petitesses incomprehensibles, il la jugeait bien. Elle a des
+petitesses, en effet, mais moins qu'on ne le croirait d'apres son passe,
+et, quant aux grandes qualites, elle en est certainement douee. Elle a
+de l'enthousiasme et de la jeunesse d'esprit, je crois qu'elle a eteint
+son mari a son profit.
+
+Madame de la Roche-Aymon est la plus douce, la plus faible et la plus
+tendre creature du monde. Son mari a ete charmant pour nous et pour
+Maurice en particulier, avec qui il a cause batailles et victoires de
+l'Empire. Il etait colonel alors et il a fait les guerres d'Espagne.
+Au fond, tout ce monde-la n'a plus d'opinions politiques, a force d'en
+avoir eu. On a le portrait d'Henri V pour la forme, mais celui de
+Napoleon a cote pour le sentiment.
+
+Chenonceaux est une merveille. L'interieur est arrange a l'antique avec
+beaucoup d'art et d'elegance. On y jette toujours son pot de chambre par
+la fenetre, ce qui faisait le bonheur de Maurice. Nous avons vu aussi
+Loches en detail; c'est fort curieux et interessant, nous en aurons donc
+beaucoup a te raconter.
+
+Maurice repart dans quelques jours pour Guillery. Je vais bien m'ennuyer
+sans lui, moi qui ne m'amuse de rien a Paris. La sublime Solange va
+reprendre ses lecons. Tortillard[2] travaille dans le decor de l'Odeon.
+Augustine[3] se porte bien et te fait mille remerciements. La Luce[4]
+trouve le spectacle _ben brave; mais ceux gens qui vous argardent a
+travers des culs de bouteille en mode de linettes ca lui convint pas.
+C'est des argardures trop effrontees_. Elle s'amuse beaucoup jusqu'a
+present.
+
+Bonsoir, cher vieux; embrasse ta femme pour moi et donne-moi de tes
+nouvelles.
+
+ [1] Appoline, comtesse de Villeneuve, epouse de Rene de Villeneuve.
+ [2] Eugene Lambert, artiste peintre.
+ [3] Augustine Brault, cousine de George Sand.
+ [4] Petite bonne de mademoiselle Solange.
+
+
+
+
+CCLII
+
+A M. MAURICE SCHLESINGER, DIRECTEUR DE LA _REVUE ET GAZETTE MUSICALE_, A
+PARIS
+
+ Paris, janvier 1846.
+
+Monsieur,
+
+En feuilletant votre journal, je crois pouvoir etre certaine de la
+parfaite convenance de la _forme_ de mon opuscule. Puisque vous me
+l'avez rapporte, il est evident que c'est par la _qualite_ qu'il peche.
+N'etant pas habituee a defendre mon faible talent, je souscris a toute
+espece de condamnation, et sans appel. Mais, comme je ne fais pas mieux
+un jour que l'autre, je sais qu'il me serait impossible de remplir les
+conditions de superiorite, que vous exigez de vos redacteurs.
+
+J'ai donc l'honneur de vous renvoyer les cinq cents francs que vous
+m'aviez remis. Je vous prierai de m'envoyer votre journal; j'aurai
+l'honneur de vous en rembourser l'abonnement et de vous payer la
+collection que vous avez eu la bonte de m'envoyer. J'aurai un grand
+plaisir a la lire; mais je ne me sens pas destinee au plaisir d'y
+travailler.
+
+Agreez l'expression de mes sentiments distingues.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCLIII
+
+A M. LE REDACTEUR DU JOURNAL***, A PARIS.
+
+ Paris, janvier 1846.
+
+Monsieur,
+
+C'est seulement aujourd'hui que je prends connaissance d'un feuilleton
+insere dans votre numero du 24 decembre dernier et intitule _George Sand
+et Agricol Perdiguier._
+
+Je dois a la verite de dementir la petite anecdote qu'il contient, et,
+comme cet article est deja loin de nous, je vous demande la permission,
+monsieur, de vous en faire rapidement l'extrait.
+
+Selon le redacteur de votre feuilleton, M. Agricol Perdiguier serait
+venu chez moi, l'ete dernier, pour m'offrir la collaboration d'un livre
+sur le compagnonnage. Je l'aurais engage a completer ses notions, en
+faisant un voyage dans toutes les provinces de France. Il m'aurait
+confie sa mere infirme et miserable. J'aurais pris soin d'elle, et
+j'aurais donne de l'argent a M. Perdiguier pour l'aider dans ses courses
+et dans ses recherches. Enfin, j'aurais profite de son zele et de ses
+travaux pour faire un roman dont j'aurais partage le produit avec sa
+mere et avec lui.
+
+Voici maintenant la verite:
+
+M. Agricol Perdiguier est l'auteur d'un livre sur le compagnonnage
+imprime bien longtemps avant que j'eusse le dessein d'ecrire un
+roman sur cette matiere. Cherchant quelques renseignements exacts et
+consciencieux, j'eus naturellement recours a ce livre, et l'esprit droit
+et genereux que revelait cet opuscule me donna l'envie de connaitre
+l'auteur. Je n'ai jamais eu le plaisir de voir ses parents, qui vivent
+dans l'aisance a quelques lieues d'Avignon; je n'ai donc jamais eu
+l'occasion de leur rendre le moindre service. Je n'ai pas non plus le
+merite d'avoir rendu personnellement service a M. Agricol, et le voyage
+qu'il a entrepris dans differentes provinces de France n'a pas eu pour
+but de me recueillir des notes et de m'envoyer des renseignements.
+
+Ce serait diminuer de beaucoup l'importance et le merite du pelerinage
+accompli par cet homme vertueux que de faire de lui une sorte de commis
+voyageur au service de mon encrier. J'ai dit, dans la preface de mon
+livre _le Compagnon du tour de France,_ quelle mission de paix et de
+conciliation M. Perdiguier s'etait imposee, en cherchant a nouer des
+relations avec les compagnons les plus intelligents des divers devoirs,
+afin de les engager a precher comme lui, a leurs freres et coassocies,
+la fin de leurs differends et le principe d'assistance fraternelle entre
+tous les travailleurs.
+
+Ce n'est pas moi qui ai suggere a M. Perdiguier l'idee genereuse de ce
+voyage: elle est venue de lui seul, et, si quelques ressources out ete
+mises par moi a sa disposition afin de lui permettre de suspendre son
+travail de menuiserie pendant une saison, cette petite collecte a ete
+l'offrande de quelques personnes penetrees de la saintete de l'oeuvre
+qu'il allait entreprendre et nullement, l'aumone d'une charite
+interessee.
+
+Dans une province ou sont fixes la famille et les amis d'enfance de
+M. Agricol Perdiguier, l'erreur commise dans votre feuilleton du 25
+decembre a pu avoir, pour eux et pour lui, des resultats penibles, que
+j'aurais voulu etre a meme de conjurer a temps; quoiqu'il soit un peu
+tard, j'espere, monsieur, que votre loyaute ne se refusera, pas a
+une rectification que je demande pour ma part a votre bienveillante
+courtoisie, et sur laquelle j'ose compter.
+
+Agreez, monsieur, l'expression des sentiments distingues avec lesquels
+j'ai l'honneur d'etre,
+
+Votre tres humble,
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCLIV
+
+AUX REDACTEURS DU JOURNAL L'ATELIER, A PARIS
+
+ Paris, fevrier 1846.
+
+Messieurs,
+
+La maniere detournee que vous employez pour repondre a ma lettre me
+parait empreinte d'un peu de passion. Nul plus que moi n'est porte a
+excuser la passion dirigee vers la recherche de la verite, lors meme
+qu'elle se fait un peu tranchante et intolerante. Cependant j'attendais
+de vous plus de justice et de sympathie. Il fallait ne point repondre du
+tout aux objections que contenait ma lettre, puisqu'elles n'appelaient
+pas et repoussaient, au contraire, une discussion publique, ou bien il
+fallait me demander l'autorisation, en m'en demontrant la necessite, de
+publier ma lettre entiere. Je viens vous demander maintenant l'insertion
+complete de cette lettre, dont je n'ai pas pris copie, et, sur ce point,
+je m'en rapporte entierement a votre loyaute. Certes, je suis un faible
+champion de la verite, et ma lettre n'est pas redigee avec le soin que
+vous aviez apporte dans votre refutation.
+
+Vous m'avez jugee par contumace, ou bien vous m'avez combattue a
+armes inegales, moi presentant a votre examen de conscience quelques
+objections prises rapidement au hasard entre beaucoup d'autres, et ne
+vous demandant, au nom de la conscience, que de les peser dans votre for
+interieur; vous, travaillant et redigeant a loisir un article pour un
+journal et opposant un mois de travail a une lettre particuliere ecrite
+au courant de la plume. Je crains pourtant que votre reponse ne soit
+empreinte d'une trop grande precipitation, et je ne me trouve ni
+convaincue ni satisfaite par vos arguments.
+
+La maniere dont vous posez les questions est telle, que je m'abstiendrai
+plus que jamais d'engager une polemique; je vois que vous ne me
+convertiriez pas, et la polemique n'est pas le champ clos ou ma vocation
+me porte a defendre les principes et les idees dont je suis penetree.
+
+Si je vous ai prie de ne pas inserer ma lettre et si je vous demande
+aujourd'hui le contraire, c'est pour des raisons que vous comprendrez et
+que tout le monde comprendra. J'avais une extreme repugnance a signaler
+aux ennemis du peuple les dissidences qui existent dans son sein. C'est,
+je crois, une mauvaise chose a faire que de leur donner le spectacle de
+nos incertitudes et de notre desaccord sur certains points.
+
+Vous n'avez pas tenu compte de mon scrupule, et, en cela, vous avez du
+etre persuades et abuses par quelque esprit ennemi du peuple, ennemi de
+l'Evangile et de l'egalite. Vous avez voulu proclamer a tout prix le
+triomphe de l'Eglise catholique sur vos opinions. Il en est resulte que
+des journaux catholiques et autres se sont rejouie de nous voir aux
+prises les uns contre les autres. Pauvre peuple! faut-il que tu ne
+trouves la verite qu'en traversant, a tes perils et a tes depens, les
+embuches de tes eternels oppresseurs!
+
+Maintenant, je demande la publication de ma lettre, c'est pour dejouer
+autant qu'il est en moi cette miserable ruse de nos ennemis. Le public
+jugera en voyant le respect dont mon coeur est rempli pour le fond de
+notre cause commune, et pour ceux qui la defendent meme en se trompant,
+si l'esprit d'hostilite est en moi et si la discorde est reellement
+entre nous.
+
+Agreez, messieurs, l'expression de mes sentiments affectueux.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCLV
+
+A M. MAGU, A LIZY-SUR-OURCQ (SEINE-ET-MARNE).
+
+ Paris, avril 1846.
+
+Mon cher monsieur Magu,
+
+Je me suis adressee pour vos exemplaires a trois editeurs, les seuls que
+je connaisse. Le premier, riche et avide, n'a pas voulu se charger d'une
+affaire ou il voyait peu a gagner. Le second, honnete mais pas genereux,
+a craint d'y perdre. Le troisieme, genereux mais gueux, n'a pas le sou a
+debourser. Je ne sais plus a quelle porte frapper.
+
+J'avais l'intention de ne prendre pour moi et mes amis qu'une douzaine
+d'exemplaires. Je me suis souvenue de ce que vous m'avez dit de Delloye,
+et, voulant que ce petit profit entrat dans votre poche et non dans la
+sienne, je vous prie de me dire ou je dois m'adresser pour avoir et
+rembourser ces exemplaires. Combien je suis chagrine d'avoir plus de
+dettes que de comptant! Vous n'attendriez pas longtemps l'avance de
+cette petite somme qui vous manque pour etre tranquille et satisfait!
+Mais, depuis dix ans, je travaille en vain a me remettre au point
+ou j'etais lorsqu'il me fallut reparer le desordre des affaires que
+d'autres me mirent sur les bras, et payer les dettes qu'ils avaient
+faites. Avant cette epoque, j'avais toujours de quoi prelever une forte
+part de mon travail pour obliger mes amis, ou rendre des services bien
+places. Aujourd'hui, je suis accusee de negligence ou d'indifference,
+non par mes amis, qui connaissent bien ma position, mais par des
+personnes qui s'adressent a moi, et qui s'etonnent de voir mon ancien
+devouement paralyse par la force des choses.
+
+Je souffre beaucoup de cette position, non pas a cause de ce qu'on
+peut dire et penser de moi: il y a longtemps que j'ai mis le mauvais
+amour-propre de cote, sachant qu'il etait l'ennemi de la bonne
+conscience. Mais voir des souffrances, des inquietudes et des maux de
+toute sorte en si grand nombre, et n'y pouvoir apporter qu'un sterile
+interet, est un plus grand chagrin, plus que toute l'injustice dont on
+peut etre l'objet soi-meme.
+
+J'ai, en outre, le regret continuel d'etre un mauvais auxiliaire en
+fait de services qui demanderaient, en compensation de l'argent qui me
+manque, du credit, de l'activite et de l'influence dans le monde. Si je
+suis une espece d'homme de lettres, je suis avant tout mere de famille,
+et il ne me reste pas un instant pour voir le monde, pour rendre les
+visites qu'on me fait, et pour repondre aux nombreuses lettres qu'on
+m'adresse. Si j'ai une ou deux heures libres par semaine, j'aime mieux
+les consacrer a de vieux amis, ou a de nobles relations, comme je
+considere celles que je veux conserver avec vous, que de satisfaire la
+curiosite de quelques belles dames, ou de quelques jolis messieurs qui
+voudraient m'examiner a la loupe, comme une bete singuliere. De la vient
+que je ne connais personne, et que, Dieu merci, personne ne me connait
+dans ce monde, ou d'autres posent, jasent, prononcent et imposent leurs
+sympathies et leurs opinions a des coteries.
+
+Voila pourquoi aussi j'ai personnellement l'occasion de lancer un livre
+moins que qui que ce soit. Ma seule efficacite, si j'en ai une, est dans
+ma plume. Je n'ai jamais flatte personne et je n'ai jamais fait ce qu'on
+appelle de la critique que dans trois ou quatre occasions, ou mon coeur
+etait emu et ma conviction entiere.
+
+Je ne vous serai donc un peu utile qu'en revenant, dans un article de
+la _Revue independante_, sur vos vers charmants, et en parlant de votre
+nouveau recueil. Je le ferai, n'en doutez pas; c'est ce que je pourrai
+faire de moins inutile. Je me justifie aupres de vous, parce que j'ai
+besoin de votre estime et de votre confiance, avant meme que vous
+songiez a m'accuser, et parce que je ne veux pas que vous cessiez de
+vous adresser a moi toutes les fois que vous croirez que je peux faire
+quelque chose pour vous. Mon peu de succes vous donnerait peut-etre a
+penser que j'y mets de la mauvaise volonte, et je ne veux pas que,
+par discretion, vous vous absteniez. Ne craignez donc jamais de
+m'importuner, quelque maussade ou paresseuse que je vous semble.
+
+Ainsi, il m'a ete impossible jusqu'ici de trouver un moment pour voir
+madame Benoit de Grazelles. Mais j'espere ne pas quitter Paris sans lui
+avoir rendu ses visites et lui avoir parle de vous. Si cette dame a de
+nombreuses connaissances, comme vous dites qu'elle a beaucoup d'activite
+et de coeur, elle pourrait peut-etre distribuer en detail encore une
+partie de vos exemplaires.
+
+De mon cote, je parlerai a tous mes amis, comme je l'ai deja fait. Mais
+tous mes amis forment une bien petite et bien obscure phalange.
+
+Je pars pour la campagne (la Chatre), ou je passerai quelques mois; vous
+pourrez m'y adresser les exemplaires que je vous demande, et j'espere
+bien que vous m'ecrirez en meme temps un petit mot d'amitie. Tout a vous
+de coeur.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCLVI
+
+A M. MARLIANI, SENATEUR, A MADRID
+
+ Paris, mai 1846.
+
+Cher Manoel,
+
+Bien que traduit en francais et lu au coin du feu votre discours est
+encore tres beau et tres excellent. Je ne m'etonne donc pas de l'effet
+qu'il a produit sur le Senat. Avec tant de presence d'esprit, de science
+des faits, de memoire et d'habilete, vous devez apporter a vos hommes
+d'Etat de l'Espagne une bonne dose d'enseignement, et ils le sentent. En
+outre, vous avez en vous une grande puissance que vous developperez de
+plus en plus. C'est un fonds de principes et de convictions logiquement
+acceptees, en dessous de ce talent du moment que vous caracterisez a la
+fin de votre discours par le mot d'_opportunite_.
+
+La plupart des hommes ont l'un ou l'autre. Vous avez des deux, c'est une
+grande force. Vous sentez vivement dans les profondeurs de votre ame cet
+ideal politique qui n'est pas pure poesie, quoi qu'on en dise, puisque
+c'est tout simplement une vue anticipee de ce qui sera, par le sentiment
+chaleureux et lucide de ce qui doit etre. Vous etes penetre de cet ideal
+et de cette _poesie_, quand vous faites la parfaite distinction de la
+politique et de la diplomatie qui conviennent aux nations, d'avec la
+politique et la diplomatie que pratiquent les rois dynastiques.
+
+Il y avait longtemps que j'attendais dans le monde parlementaire la
+manifestation de cette idee si vraie, qui n'etait pourtant pas encore
+eclose a aucune tribune de l'Europe. Si j'avais ete chargee d'ecrire
+sur l'Espagne dans notre _Revue_ et sur l'equipee impertinente de
+M. _Narcisse_ Salvandy, je n'aurais pas dit autrement que vous, et
+peut-etre exactement de meme, quoique nous ne nous fussions pas donne
+le mot d'avance. Vous avez ete courageux et vraiment dans la grande
+politique sociale en disant de telles choses dans une assemblee
+nationale. Si la France etait moins courbee, moins douloureusement
+affaissee sous ses maux du moment, la presse liberale entiere se fut
+emparee de votre discours comme d'un monument. Mais elle y reviendra
+plus tard, j'en suis certaine, et, dans nos assemblees nationales, on
+citera vos paroles dans quelques annees comme vous avez cite celles de
+Vatel et de Martens. Vous avez aussi parle de la revolution de 89 avec
+une grande verite et un grand courage: continuez donc, et croyez que
+l'avenir est a nous, a l'Espagne et a la France, a la France et a
+l'Espagne l'une par l'autre, l'une pour l'autre, et toutes deux pour le
+monde entier.
+
+Vous me reprochez de hair l'Angleterre _a la francaise._ Non, ce n'est
+pas a ce point de vue que je la hais; car je crois a son avenir, je
+compte sur son peuple.
+
+J'y vois eclore le chartisme, qui est notre phase, et je ne doute pas
+qu'elle ne soit le bras du monde que je reve et que j'attends, comme
+nous en serons, Espagnols et Francais, le coeur et la tete.
+
+Mais ce que vous dites de la politique d'interet personnel des cabinets,
+appliquez-le a ma haine pour l'Angleterre; je hais son action presente
+sur le monde, je la trouve injuste, inique, demoralisatrice, perfide et
+brutale; mais ne sais-je point que les victimes de ce systeme affreux
+sont la en majorite, comme chez nous les victimes du juste-milieu?
+
+Je ne hais point ce peuple; mais je hais cette societe anglaise; de
+meme, je ne haissais point l'Espagne en y passant, mais j'execrais cette
+action de Christine et de don Carlos, qui rapetissaient et avilissaient
+momentanement le caractere espagnol. Aujourd'hui, l'Espagne a de grandes
+destinees devant elle. Y entrera-t-elle d'un seul bond? Aura-t-elle
+encore des defaillances et des delires de malade? Qu'importe? rien de ce
+qu'elle fait de bon aujourd'hui ne sera perdu, et vous n'avez pas sujet
+de desesperer. Poussez a la fraternite, faites des voeux pour que le
+regent ait un bras de fer contre les conspirations. Ces insultes du
+cabinet francais ne sont pas si funestes. Elles font sentir au duc de la
+Victoire que sa mission est une grande lutte, et que le salut est dans
+sa fierte comme dans sa perseverance.
+
+En vous ecrivant dernierement, je ne pretendais pas qu'il dut, quant a
+present et tout d'un coup, renverser le fantome de la royaute. Je me
+suis mal exprimee si vous m'avez ainsi entendue; mais je pretendais, je
+pretends toujours que, si la Providence lui conserve la vie, la force et
+la popularite, sa mission est la. Il y sera entraine et porte un jour,
+s'il reste lui-meme et si l'orage ne balaye pas son oeuvre d'aujourd'hui
+avant qu'elle ait pris racine. Esperons! J'espere bien pour la France,
+qui est en ce moment si malade et si avilie! je douterais de Dieu si je
+doutais de notre reveil et de notre guerison.
+
+Bonsoir, cher ami. Travaillez toujours, parlez souvent. Labourez et
+ensemencez, _semez et consacrez_, comme dit Faust. De mon amitie, je ne
+vous dis rien: vous savez tout la-dessus. Ma Charlotte et vous ne faites
+qu'un pour moi, et c'est une grosse part de ma vie, qui est dans votre
+unite, comme dirait Leroux.
+
+A vous.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCLVII
+
+A MADAME MARLIANI, A PARIS
+
+ Nohant, 1er septembre 1846.
+
+Chere amie,
+
+Merci mille fois! mais Solange ne serait point en etat de faire le
+voyage de Paris dans ce moment-ci, a moins d'y aller a petites journees,
+comme nous faisons nos courses de campagne. D'ailleurs, je n'ai pas plus
+de confiance en M. Royer qu'en Papet, et je crois que la medecine ne
+sait rien pour ces maladies de langueur. Nous partons aujourd'hui pour
+divers points du Berry et de la Creuse, ou nous nous arreterons chaque
+fois un jour ou deux. Elle est un peu mieux depuis trois jours, mais
+toujours sans appetit et sans sommeil. Une petite fatigue lui est
+bonne, une grande fatigue tres mauvaise. Nous avons ete avant-hier a
+Chateauroux reconduire Delacroix et recevoir Emmanuel qui a fait un peu
+la grimace a l'idee de se remballer tout de suite, dans d'assez mauvais
+chemins et pour d'assez mauvais gites. Mais il aime encore mieux cela
+que de rester tout seul ici.
+
+Je vous ecris a la hate. Oui, vous devriez aller passer cette quinzaine
+encore en Normandie, si le voyage est court et pas fatigant; car les
+beaux jours ne dureront peut-etre pas cet automne. Nous avons ici de
+grandes chaleurs et de grandes pluies qui semblent nous annoncer un
+hiver precoce. Moi, je n'ose pas vous repondre de l'emploi de mon mois
+de septembre. Je suis tourmentee et je suis decidee a tout essayer pour
+que ce triste etat de Solange ne s'installe pas chez elle pour tout
+l'hiver. Vous etes mille fois bonne de m'offrir un gite. Nous avons
+toujours notre appartement du square Saint-Lazare et rien ne nous
+empecherait d'y aller. Mais Papet ne me conseille pas du tout les
+longues etapes pour Solange; au contraire, elles irritent beaucoup notre
+malade. Nous la promenons une lieue a cheval, une lieue en voiture; puis
+on se repose, on reprend, et toujours ainsi. Je tache de l'egayer; mais
+je ne suis pas gaie au fond. Elle est bien sensible a l'interet que vous
+lui temoignez et me charge de vous en remercier. Elle vous recommande de
+ne pas faire comme elle, et d'etre bien portante avant tout.
+
+Adieu, chere; je vous embrasse tendrement, et je pars.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CCLVIII
+
+A LA MEME
+
+ Nohant, 6 mai 1847.
+
+Chere amie,
+
+Vous etes etonnee de mon silence, probablement. Moi, je suis etonnee
+d'avoir encore la force de vous ecrire apres des fatigues d'esprit et
+d'_yeux_ comme je viens d'en subir. Je ne puis vous dire que trois mots;
+mais je veux vous les dire avant tout.
+
+Solange se marie dans quinze jours avec Clesinger, sculpteur, homme
+d'un grand talent, gagnant beaucoup d'argent, et pouvant lui donner
+l'existence brillante qui est, je crois, dans ses gouts. Il en est tres
+violemment epris, et il lui plait beaucoup. Elle a ete aussi prompte et
+aussi ferme, cette fois, dans sa determination qu'elle etait jusqu'a
+present capricieuse et irresolue. Apparemment elle a rencontre ce
+qu'elle revait. Dieu le veuille!
+
+Pour mon compte, ce garcon me plait beaucoup aussi, de meme qu'a
+Maurice. Il est peu _civilise_ au premier abord; mais il est plein
+de feu sacre, et il y a deja quelque temps que, le voyant venir, je
+l'etudie sans en avoir l'air. Je le connais donc autant qu'on peut
+connaitre quelqu'un qui veut plaire. Vous me direz que ce n'est pas
+toujours suffisant, c'est vrai. Mais ce qui me donne confiance, c'est
+que la principale face de son caractere, c'est une sincerite qui va
+jusqu'a la brusquerie. Il pecherait donc par exces de naivete, plus que
+par toute autre chose, et il a encore d'autres qualites qui racheteront
+tous les defauts qu'il _peut_ et _doit_ avoir. Il est laborieux,
+courageux, actif, decide, perseverant. C'est quelque chose que la force,
+et il en a beaucoup, au physique comme au moral. Je me suis trouvee
+amenee par une circonstance fortuite, a faire sur son compte une
+veritable _enquete_, telle qu'un procureur du roi l'eut faite pour un
+accuse de cour d'assises.
+
+Quelqu'un m'avait dit de lui tout le mal qu'on peut dire d'un homme. Je
+ne savais pas encore alors qu'il songeat a ma fille; mais il faisait nos
+bustes. Il voulait les faire en marbre, gratis, et il ne me convenait
+pas d'etre comblee de pareils presents par un homme dont on me disait
+_pis que pendre_. Et puis je voulais savoir si la personne qui le
+traitait de la sorte etait une bonne ou une mauvaise langue. Quelques
+explications, auxquelles je n'attachais pas d'abord toute l'importance
+qu'elles eurent ensuite, amenerent une foule de renseignements
+particuliers, et j'arrivai a pouvoir juger sur _preuves_; car vous savez
+que, dans ces sortes de choses, il se fait un enchainement imprevu de
+decouvertes. J'acquis donc la certitude que Clesinger etait un homme
+irreprochable dans toute la force du mot, et son accusateur un homme
+d'esprit un peu leger. De sorte que je connaissais tous les faits de sa
+vie la plus intime, le jour ou il me demanda ma fille. Le hasard avait
+amene a cet egard plus de lumieres que je n'en aurais eu en l'examinant
+par mes yeux pendant des annees. Neanmoins, je n'avais rien conclu en
+quittant Paris, et c'est depuis un mois que son activite a leve tous
+les obstacles et reduit a neant toutes les objections possibles. M.
+Dudevant, qu'il a ete voir, consent. Nous ne savons pas encore ou
+se fera le mariage. Peut-etre a Nerac, pour empecher M. Dudevant de
+s'endormir dans les eternels lendemains de la province.
+
+Je vous ecrirai dans quelques jours; car, jusqu'ici, nous n'avons rien
+fixe, et j'attends Clesinger demain ou apres, pour determiner avec lui
+le jour et le lieu. Mais ce sera dans le courant de mai. Les bans se
+publient et on coud la robe blanche. Pourtant on ne sait encore rien
+dans ce pays-ci, et nous nous preservons des grandes annonces. Il a
+fallu menager un chagrin encore assez vif, qui n'est pas loin de nous.
+Il y a eu un echange de lettres sinceres tres satisfaisant. Le pauvre
+abandonne est un noble enfant qui se montre, comme dit, avec raison, son
+oncle, M. de Grandeffe, _un vrai chevalier francais_. Je regrette bien
+ce coeur-la; mais nous mettons dans la famille une meilleure tete, et
+il faut bien que la fatalite apparente soit une volonte d'en haut. Je
+n'aurais pas voulu d'abord qu'on fit si vite un autre choix. Mais, le
+choix etant fait (et vous savez que les parents n'empechent rien de ce
+cote-la), je crois qu'il faut le ratifier bien vite.
+
+Bonsoir, chere amie; ecrivez-moi et parlez-moi de vous. Moi, je ne puis
+vous rien dire de moi, sinon que je suis fatiguee a mourir; car, au
+milieu de ces preoccupations, il m'a fallu faire un roman pour avoir
+quelques billets de banque. La misere augmente ici tous les jours et
+j'en sais quelque chose. Je vous embrasse; soignez-vous, gouvernez votre
+volonte a l'effet de conserver votre sante. Creez-vous des devoirs qui
+vous otent le temps de penser a vous-meme. Je crois que c'est le seul
+moyen de supporter le terrible poids de la vie. Plus il est lourd, mieux
+on marche peut-etre! Et les devoirs ne sont pas difficiles a trouver
+dans ce temps de malheur et de souffrance materielle. Votre coeur le
+sait bien. Mettez votre cerveau et vos jambes au service de votre coeur,
+et l'imagination s'endormira.
+
+
+
+
+CCLIX
+
+A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES
+
+ Nohant, 22 mai 1847
+
+Frere et ami,
+
+Je n'ai recu qu'il y a quinze jours le numero du _People's Journal_ qui
+contient deux articles dont je suis l'objet. Remerciez pour moi de sa
+bienveillance miss Jewsbury, signataire du premier, et laissez-moi vous
+dire que le votre m'a penetree d'un sentiment de bonheur. C'est qu'en
+effet il part de votre coeur.
+
+D'autres hommes eminents ont bien voulu me louer ou me defendre. Leur
+voix ne partait pas des entrailles comme la votre; car, en general, les
+hommes d'intelligence ont peu d'entrailles, et je ne me sens point de
+parente avec eux. Ma gratitude pour eux n'etait donc qu'une forme de
+politesse obligee, au lieu que, vous, je ne vous remercie pas; je
+sens que vous dites ce que vous pensez sur mon compte, parce que vous
+comprenez les souffrances de mon ame, ses besoins, ses aspirations et
+la sincerite de mon vouloir. Non, mon ami, je ne vous remercie pas d'un
+article _favorable_, comme on dit; mais je vous remercie de m'aimer,
+et de m'appeler votre soeur et votre amie. Il y a une fatalite
+providentielle et comme un instinct de secrete divination dans les
+coeurs.
+
+Il y a dix ans, j'etais en Suisse; vous y etiez cache et un hasard
+m'avait fait decouvrir votre retraite. J'etais presque partie un matin,
+pour vous aller trouver. J'etais encore dans l'age des tempetes. Je
+revins sur mes pas, en me disant que vous aviez assez de votre fardeau a
+porter, et que vous n'aviez pas besoin d'une ame agitee comme la
+mienne. Je comptais bien que, plus tard, nous nous rencontrerions si je
+resistais a la tentation du suicide qui me poursuivait sur ces glaciers.
+Le vertige de Manfred est si profondement humain! Enfin, il y a encore,
+dans la vie, des recompenses attachees a l'accomplissement des devoirs,
+des compensations aux plus durs sacrifices, puisque votre amitie
+couronne ma vieillesse et me console du passe!
+
+Venez donc en France, venez donc me voir chez moi dans ma vallee Noire,
+si bete et si bonne. J'y suis plus moi-meme qu'a Paris, ou je suis
+toujours malade au moral et au physique. Nous avons bien des choses a
+nous dire; moi, j'en ai a vous demander. J'ai des conseils a recevoir
+que je n'ai ose demander a personne depuis bien longtemps, et des
+solutions que j'ai mises en reserve pour les chercher en vous. Vous
+disiez, cet hiver, que vous viendriez; est-ce que vous ne le pouvez ou
+ne le voulez plus?
+
+Je vous aurais ecrit plus tot sans de graves evenements domestiques, qui
+m'ont pris jusqu'aux heures du sommeil. Je viens de marier ma fille et
+de la bien marier, je crois, avec un artiste tres puissant d'inspiration
+et de volonte. Je n'avais pour elle qu'une ambition, c'est qu'elle aimat
+et qu'elle fut aimee; mon voeu est realise. L'avenir est dans la main de
+Dieu, mais j'espere la duree de cet amour et de cet hymenee.
+
+Je vous respecte et vous aime.
+
+Votre soeur,
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCLX
+
+A M. THEOPHILE THORE, A PARIS
+
+ Nohant, juin 1847.
+
+J'aurais, monsieur, le plus grand desir d'etre utile a la personne que
+vous me recommandez, et son titre de neveu de Saint-Just n'est pas mince
+aupres de moi. Mais ce qu'elle me demande est a peu pres impossible.
+
+Jugez-en vous-meme. M. Flaubert desire que je lui promette et que je
+lui laisse annoncer une preface de moi, pour la premiere livraison d'un
+livre qui n'est encore qu'en projet, dont il n'a pas ecrit la premiere
+page et dont il me soumet le plan. Ce plan me parait bon et utile;
+mais cela ne suffit pas pour que je puisse engager ma responsabilite.
+Personne ne peut _endosser_ l'esprit d'un livre avant d'avoir lu
+attentivement ce livre.
+
+Et puis j'ai fait trois ou quatre prefaces en ma vie, et je crois que je
+ne pourrais plus en faire une cinquieme. C'est un travail auquel je ne
+suis pas propre et qui me coute plus de peine que trois romans a ecrire.
+Enfin, et c'est le plus sur, une preface de n'importe qui n'a jamais
+servi a qui que ce fut. Si le livre est bon, a quoi sert la preface?
+s'il est mauvais, elle lui nuit davantage.
+
+Agreez, monsieur, l'expression de mes sentiments affectueux.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCLXI
+
+A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES
+
+ Nohant, 28 juillet 1847.
+
+Mon frere et mon ami,
+
+Cette annee 1847, la plus agitee et la plus douloureuse peut-etre de ma
+vie sous bien des rapports, m'apportera-t-elle au moins la consolation
+de vous voir et de vous connaitre? Je n'ose y croire, tant le guignon
+m'a poursuivie; et pourtant vous le promettez, et nous approchons, du
+terme assigne. Dans pen de jours, nous aurons un chemin de fer depuis
+Paris jusqu'a Chateauroux, qui n'est qu'a neuf lieues de chez moi. Ainsi
+vous n'aurez plus besoin que je vous trace un petit itineraire pour
+eviter les lenteurs et les contretemps de voyage, une des mille petites
+plaies de notre pauvre France, qui en a de si grandes d'ailleurs. Vous
+viendrez de Paris en six ou sept heures jusqu'a Chateauroux; et, de
+Chateauroux a Nohant, par la grande route et la diligence, en trois
+heures.
+
+Que votre lettre est bonne et votre coeur tendre et vrai! je suis
+certaine que vous me ferez un grand bien et que vous remonterez mon
+courage, qui a subi, depuis quelque temps, bien des atteintes dans des
+faits personnels. Et qu'est-ce que les faits personnels encore! je
+devrais dire que, depuis ces dernieres annees surtout, j'ai grand'peine
+a me maintenir, je ne dis pas croyante, la foi conquise au prix qu'elle
+nous a coute ne se perd pas, mais sereine. Et la serenite est un devoir,
+precisement, impose aux ames croyantes. C'est comme un temoignage
+qu'elles doivent a leur religion. Mais nous ne pouvons nous faire pures
+abstractions, et l'attente confiante d'une meilleure vie, l'amour de
+l'ideal immortel ne detruit pas en nous le sentiment et la douleur de
+la vie presente. Elle est affreuse, cette vie, a l'heure qu'il est. La
+corruption et l'impudence sont d'un cote; de l'autre, c'est la folie
+et la faiblesse. Toutes les ames sont malades, tous les cerveaux sont
+troubles, et les mieux portants sont encore les plus malheureux; car ils
+voient, ils comprennent et ils souffrent.
+
+Cependant il faut traverser tout cela pour aller a Dieu, et il faut bien
+que chaque homme subisse en detail ce que subit l'humanite en masse.
+Venez me donner la main un instant, vous, eprouve par tous les genres de
+martyre. Quand meme vous ne me diriez rien que je ne sache, il me semble
+que je serais fortifiee et sanctifiee par cette antique formule qui
+consacre l'amitie entre les hommes.
+
+J'ai recu une de vos brochures, mais non la lettre a Carlo-Alberto, a
+moins que vous ne l'ayez envoyee apres coup et qu'elle ne soit a Paris.
+Les traductions me sont venues, aussi. Remerciez pour moi.
+
+Le mot _traine_ est local et non francais usite. Une traine est un petit
+chemin encaisse et ombrage. C'est comme qui dirait un sentier. Mais
+notre dialecte du Berry, qui n'est qu'un vieux francais, distingue le
+sentier du pieton et celui ou peut passer une charrette. Le premier
+s'appelle _traque_ ou _traquette_, le second _traine_. Le mot est joli
+en francais et s'entend ou se devine meme a Paris, ou le peuple parle la
+plus laide et la plus incorrecte langue de France, parce que c'est
+une langue toute de fantaisie, de hasard et de rapides creations
+successives, tandis que les provinces conservent la tradition du langage
+et creent peu de mots nouveaux. J'ai un grand respect et un grand amour
+pour le langage des paysans, je l'estime plus correct.
+
+
+
+
+CCLXII
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 9 aout 1847.
+
+Maintenant, mes enfants, je ne vous marquerai plus d'epoque ni de jour
+pour venir. Cela nous a toujours porte malheur, et, quand vous pourrez
+venir, vous suivrez l'inspiration du moment, c'est-a-dire vous
+profiterez du concours de circonstances qui vous paraitra le plus
+favorable: temperature, liberte d'autres soins, sante, repos d'esprit,
+envie meme de voyager; car il faut tout cela pour qu'un voyage ne soit
+pas quelque chose de solennel et meme d'un peu effrayant. A vous dire
+vrai, je suis tellement consternee du guignon qui s'est attache a vous,
+dans toutes ces circonstances, que je n'oserai plus jamais vous dire:
+"Venez, je vous attends." Je n'etais pas superstitieuse pourtant, et je
+le suis devenue a force de malheur depuis deux ans. Tous les chagrins
+m'ont accablee par un enchainement fatal; mes plus pures intentions
+ont eu des resultats funestes pour moi et pour ceux que j'aime; mes
+meilleures actions ont ete blamees par les hommes et chatiees par le
+ciel comme des crimes. Et croyez-vous que je sois au bout? Non! tout
+ce que je vous ai raconte jusqu'ici n'est rien, et, depuis ma derniere
+lettre, j'ai epuise tout ce que le calice de la vie a de desesperant.
+C'est meme si amer et si inoui, que je ne puis en parler, du moins je
+ne puis l'ecrire. Cela meme me ferait trop de mal. Je vous en dirai
+quelques mots quand je vous verrai. Mais, si je ne reprends courage et
+sante jusque-la, vous me trouverez bien vieillie, malade, triste et
+comme abrutie. Voila aussi, mon enfant, pourquoi je n'ose pas appeler
+Desiree avec l'ardeur que j'y aurais mise avant tous mes chagrins. Je
+crains que cette chere enfant ne me trouve toute differente de ce que
+vous lui avez dit de moi, et que le spectacle de mon abattement ne la
+froisse et ne la consterne. J'etais, quand vous m'avez vue, dans un etat
+de serenite, a la suite de grandes lassitudes. J'esperais du moins,
+pour la vieillesse ou j'entrais, la recompense de grands sacrifices, de
+beaucoup de travaux, de fatigues et d'une vie entiere de devouement et
+d'abnegation. Je ne demandais qu'a rendre heureux les objets de mon
+affection. Eh bien! j'ai ete payee d'ingratitude, et le mal l'a emporte
+dans une ame dont j'aurais voulu faire le sanctuaire et le foyer du beau
+et du bien. A present, je lutte contre moi-meme pour ne pas me laisser
+mourir. Je veux accomplir ma tache jusqu'au bout. Que Dieu m'assiste! je
+crois en lui et j'espere!
+
+Nous avons ici un temps affreux, de la pluie par torrents, un ciel
+sombre et froid depuis huit jours. On ne peut finir les moissons. Cela
+ne contribue pas peu a me rendre triste. Augustine a beaucoup souffert,
+mais elle a eu un grand courage, un vrai sentiment de sa dignite; et sa
+sante, Dieu merci, n'a pas ete atteinte. Mon bon Maurice est toujours
+calme, occupe, enjoue. Il me soutient et me console. Solange est a Paris
+avec son mari; ils vont voyager. Chopin est a Paris aussi; sa sante
+ne lui a pas encore permis de faire le voyage; mais il va mieux. Nous
+attendons tous les jours l'ouverture du chemin de fer qui nous permettra
+d'aller de Chateauroux a Paris en quelques heures, et qui nous etait
+promise pour le mois dernier.
+
+Cette morsure dont vous me parlez m'inquiete, non pas que je croie aux
+suites de l'accident. En general, j'y crois peu, et j'ai toujours
+vu l'imagination faire tout le mal. Mais, justement, je crains les
+agitations de votre esprit. Je suis sure que vous ne serez pas malade.
+Votre sang est trop, pur, et je parie que le chien etait le plus
+innocent du monde. Mais vous allez vous tourmenter: je vous connais. Je
+vous supplie, mon enfant, de n'y pas penser du tout et meme d'en rire,
+et de m'ecrire que vous n'y songez plus.
+
+Bonsoir, cher fils; votre _mere_ vous benit dans la douleur comme dans
+le repos. J'embrasse vos deux anges. Dites-moi donc ce que vous avez
+debourse, je le veux.
+
+Merci pour Borie de votre souvenir. Il est a Orleans, a la tete d'un
+journal. Il viendra passer avec nous le mois de septembre.
+
+
+
+
+CCLXIII
+
+AU MEME
+
+ Nohant, 14 decembre 1847.
+
+Je suis bien en retard avec vous, mon cher enfant, et je ne sais plus a
+laquelle de vos lettres je commencerai par repondre. Vous me pardonnez
+ce silence, je le sais, je le vois, puisque vous m'ecrivez toujours et
+que votre tendre affection semble augmenter avec mon mutisme et mon
+accablement. Vous avez compris. Desiree et vous, vous autres dont l'ame
+est delicate parce qu'elle est ardente, que je traversais la plus grave
+et la plus douloureuse phase de ma vie. J'ai bien manque y succomber,
+quoique je l'eusse prevue longtemps d'avance. Mais vous savez qu'on
+n'est pas toujours sous le coup d'une prevision sinistre, quelque
+evidente qu'elle soit. Il y a des jours, des semaines, des mois entiers
+meme, ou l'on vit d'illusions et ou l'on se flatte de detourner le
+coup qui vous menace. Enfin, le malheur le plus probable nous surprend
+toujours desarmes et imprevoyants. A cette eclosion du malheureux germe
+qui couvait, sont venues se joindre diverses circonstances accessoires
+fort ameres et tout a fait inattendues. Si bien que j'ai eu l'ame et le
+corps brises par le chagrin. Je crois ce chagrin incurable; car, plus je
+reussis a m'en distraire pendant certaines heures, plus il rentre en moi
+sombre et poignant aux heures suivantes. Pourtant, je le combats sans
+relache, et, si je n'espere pas une victoire qui consisterait a ne le
+plus sentir, du moins j'arrive a celle qui consiste a supporter la vie,
+a n'etre presque plus malade, a reprendre le gout du travail et a ne
+point paraitre troublee. J'ai retrouve le calme et la gaiete exterieurs,
+si necessaires pour les autres, et tout parait bien marcher dans ma vie.
+
+Maurice a retrouve son enjouement et son calme, et le voila occupe avec
+Borie d'un _travail attrayant_. Borie transcrit litteralement le style
+de Rabelais en orthographe moderne, ce qui le rend moins difficile a
+lire. En outre, il l'expurge de toutes ses obscenites, de toutes
+ses saletes, et de certaines longueurs qui le rendent impossible ou
+ennuyeux. Ces taches enlevees, il reste quatre cinquiemes de l'oeuvre
+intacts, irreprochables et admirables; car c'est un des plus beaux
+monuments de l'esprit humain, et Rabelais est, bien plus que Montaigne,
+le grand emancipateur de l'esprit francais au temps de la renaissance.
+Je ne me souviens plus si vous l'avez lu. Si non, attendez, pour le
+lire, notre edition expurgee; car je crois que les _immondices_ du
+texte _pur_ vous le feraient tomber des mains. Ces immondices sont
+la plaisanterie de son temps; et le notre, Dieu merci, ne peut plus
+supporter de telles ordures. Il en resulte qu'un livre de haute
+philosophie, de haute poesie, de haute raison et de grande verite est
+devenu la jouissance de certains hommes speciaux, savants ou debauches,
+qui l'admirent pour son talent, ou le savourent pour son cynisme, la
+plupart sans en comprendre la portee, l'enseignement serieux et les
+beautes infinies. Il y a vingt ans que, dans ma pensee, et meme de
+l'oeil, en le relisant sans cesse, j'expurge Rabelais, toujours tentee
+de lui dire: "O divin maitre, vous etes un atroce cochon!" Maurice
+faisait le meme travail, dans sa pensee. Tres fort sur ce vieux langage
+dont notre idiome berrichon nous donne la clef plus qu'a tous les
+savants commentateurs, il le goutait serieusement et il avait fait (et
+vous l'avez vue, je crois) une serie d'illustrations, dessinees des
+son enfance d'une maniere barbare, mais pleines de feu, d'originalite,
+d'invention, et, du reste, parfaitement chastes, comme le sentiment qui
+lui faisait adorer le cote grave, artiste et profond de Rabelais. Le
+temps seul me manquait pour realiser mon desir. Borie s'est trouve libre
+de son temps pour quelques mois, et je lui ai persuade de faire ce
+travail. Il s'en tire a merveille; je revois apres lui, et l'expurgation
+est faite avec un soin extreme pour oter tout ce qui est _laid_ et
+garder tout ce qui est beau. Maurice, qui dessine assez bien maintenant,
+reprend en sous-oeuvre ses compositions, en invente de nouvelles, et
+fait sur bois une cinquantaine de dessins qui seront graves et joints au
+texte. Ce sera un ouvrage de luxe, et, comme ces publications sont fort
+couteuses, nous n'en, retirerons peut-etre pas grand profit. Mais cela
+servira a poser l'artiste et l'expurgateur. De plus, nous aurons, je
+crois, rendu un grand service a la verite et a l'art, en faisant
+passer, dans les mains des femmes honnetes et des jeunes gens purs, un
+chef-d'oeuvre qui, jusqu'a ce jour, leur a ete interdit avec raison.
+J'attacherai mon nom _en tiers_ a cette publication pour aider au
+succes de mes jeunes gens, et je ferai preceder l'ouvrage d'un travail
+preliminaire. Gardez-nous le secret, car c'en est un encore, jusqu'au
+jour des annonces, vu qu'on peut etre devance dans ces sortes de choses
+par des faiseurs habiles qui gachent tout[1]. Voila donc l'hiver
+de Maurice et de Borie bien occupe aupres de moi. Quant a ma chere
+Augustine, elle a donne dans le coeur d'un brave garcon qui est tout a
+fait digne d'elle et qui a de quoi vivre. Cela, joint a un peu d'aide
+de ma part, lui fera une existence independante, et, quant aux qualites
+essentielles de l'intelligence et du caractere, elle ne pouvait mieux
+rencontrer. Elle ne pourra se marier que dans trois mois. Alors, elle
+ira habiter le Limousin avec son mari et viendra passer les vacances
+avec moi. Nous nous regretterons donc l'une l'autre, les trois quarts
+de l'annee; mais, enfin, j'espere qu'elle aura du bonheur, et que je
+pourrai mourir tranquille sur son compte.
+
+Moi, j'ai entrepris un ouvrage de longue haleine, intitule _Histoire
+de ma vie_. C'est une serie de souvenirs, de professions de foi et de
+meditations, dans un cadre dont les details auront quelque poesie et
+beaucoup de simplicite. Ce ne sera pourtant pas toute ma vie que je
+revelerai. Je n'aime pas l'orgueil et le cynisme des confessions, et je
+ne trouve pas qu'on doive ouvrir tous les mysteres de son coeur a des
+hommes plus mauvais que nous, et, par consequent, disposes a y trouver
+une mauvaise lecon au lieu d'une bonne. D'ailleurs, notre vie est
+solidaire de toutes celles qui nous environnent, et on ne pourrait
+jamais se justifier de rien sans etre force d'accuser quelqu'un, parfois
+notre meilleur ami. Or je ne veux accuser ni contrister personne. Cela
+me serait odieux et me ferait plus de mal qu'a mes victimes. Je crois
+donc que je ferai un livre utile, sans danger et sans scandale, sans
+vanite comme sans bassesse, et j'y travaille avec plaisir. Ce sera, en
+outre, une assez belle affaire qui me remettra sur mes pieds, et m'otera
+une partie de mes anxietes sur l'avenir de Solange, qui est assez
+compromis.
+
+Vous m'avez envoye une charmante epitre en vers dont je ne vous ai pas
+remercie. Il faut la garder; car, en supprimant quelques vers qui me
+sont tout personnels, ce morceau trouvera sa place dans un de vos futurs
+recueils. Ne vous ai-je pas dit, dans le temps, que je trouvais votre
+_cigale_ et votre _fourmi_ ravissantes dans leur genre? A ce propos, et
+sans que ma contradiction porte en rien sur le fond de votre pensee,
+je veux vous dire que vous vous trompez sur le sens des fables de
+la Fontaine. Sa pensee etait exactement la votre, et votre bouffon
+commentaire en fable-chanson la developpe, sans la changer. Ou
+prenez-vous, mon enfant, qu'il donne raison a l'avare fourmi? Non, non,
+dans aucune de ses adorables fables, il ne preche l'egoisme. Sa morale
+est belle comme sa forme, pure comme son coeur, et je souhaite au pauvre
+Lachambaudie d'avoir un sentiment de la verite et de l'humanite qui
+l'inspire aussi bien.
+
+ La fourmi n'est pas preteuse,
+ C'est la son moindre defaut.
+
+en dit tout autant que:
+
+ La fourmi qu'est devote et n'aim'pas les acteurs.
+
+Cette maniere de railler le pauvre chanteur est une raillerie a double
+tranchant, et c'est le cote reellement coupant de la lame qui tombe
+sur l'egoisme. C'est la maniere d'enseigner de la Fontaine et c'est la
+veritable forme de l'ironie de tous les temps. Vous trouverez cela bien
+autrement employe par Rabelais. Il a l'air d'admirer et de porter aux
+nues tout ce qu'il blame et meprise, et, si le lecteur s'y trompe, c'est
+la faute du lecteur qui n'entend pas la plaisanterie et qui manque
+d'intelligence. De tout temps, et surtout dans les temps ou la verite a
+besoin d'un voile pour se repandre, l'ironie a procede ainsi. C'est a
+nous d'expliquer a nos enfants comment ils doivent entendre la morale
+cachee sous ces finesses. Vous-meme, vous raillez de cette facon dans
+votre parodie, tant cette forme est naturelle et instructive! De notre
+temps, nous mettons un peu plus les points sur les _i_. Nous n'y avons
+pas grand merite, puisqu'il n'y a plus de Bastille pour les pensees
+courageuses; et croyez que l'art ne gagne pas grand'chose a avoir les
+coudees plus franches; car c'est un grand art, que de faire deviner ce
+qu'on ne peut pas dire tout crument.
+
+Je vois si rarement et si brievement Leroux, que je ne lui avais pas
+beaucoup parle de vous, en effet; mais, quant a sa pretention d'ignorer
+que vous faisiez des chansons, souvenez-vous donc, mon enfant, que vous
+lui en avez chante deux ou trois ici, et qu'il vous a un peu ennuye de
+ses theories, bonnes en elles-memes, mais non applicables a mon avis
+dans la circonstance. Vous voyez qu'il est bien distrait et qu'il a
+oublie, completement ce fait. C'est un genie admirable dans la vie
+ideale, mais qui patauge toujours dans la vie reelle.
+
+Vous me demandez un sujet de poeme. Diable! comme vous y allez! J'y ai
+bien pense, mais je crains, de ne pas trouver a votre gre. C'est bien
+grave. Voyons, pourtant. Pourquoi ne feriez-vous pas, soit en prose,
+soit en vers, l'_Histoire de Toulon_? la veritable histoire, rapide et
+chaude, du _peuple_ de votre ville natale? La France ignore l'histoire
+de toutes ses localites. Les localites elles-memes ignorent leur propre
+histoire. Et puis, en fait d'histoire, le point de vue rajeunit tout.
+La mode est a l'histoire. On ne lit plus que cela. Je ne vais pas plus
+loin. J'ai peur d'influencer votre inspiration individuelle en vous
+tracant une forme, un plan, une opinion quelconque. Mais voyez, si
+l'idee brute vous sourit. Vous avez fait l'_Histoire d'un pave_. C'est
+le peuple qui est le vrai pave, rude, solide, extrait des plus pures
+entrailles de la terre, asservi a de vils usages, foule aux pieds, et
+destine pourtant a ecraser les tetes de l'hydre. Toulon a vu de grands
+faits. Les actions belles et mauvaises de son peuple, ses inspirations
+grandes, ses erreurs funestes, tout cela peut etre raconte en traits
+ardents et commente avec l'accablante precision du vers, comme un
+enseignement, un encouragement ou un redressement alternatifs. Ce peuple
+a, d'ailleurs, sa physionomie, et c'est a vous de le peindre. Peut-etre
+le sujet vous emportera-t-il au-dessus des mille vers projetes. Il n'y
+aura point de mal a cela, et cependant, si vous etes a la fois tres
+clair et tres rapide, ce sera encore mieux. Le moment ou nous sommes est
+avide de regarder en arriere, comme un _lutteur_ qui mesure l'espace
+avant de sauter en avant. Voyez! si cela ne vous va pas, je chercherai
+autre chose.
+
+Bonsoir, mon enfant. Voila une longue lettre. Mais voila un beau temps
+qui ranime et qui vous inspirera mieux que moi. Il fait chaud meme ici,
+et je crois que vous ne souffrirez pas du tout sous votre beau ciel.
+Vous avez toujours des accidents qui me desolent. Si j'etais Desiree,
+je vous gronderais; car je crois que la fatalite, c'est souvent notre
+distraction qui l'amene. J'attends le printemps avec impatience pour
+vous faire de vive voix les plus beaux sermons.
+
+Je ne pense pas aller a Paris; mais il faudra que, dans trois mois,
+j'aille en Limousin installer Augustine. Mais, une fois pour toutes,
+desormais, je ne vous arreterai pas au moment du depart; car il y a de
+notre faute dans tout cela, et de la mienne par exces de sollicitude.
+Nous devrions nous dire que l'existence ne peut jamais etre a l'abri
+d'un deplacement imprevu de quelques jours, et que, quand meme vous ne
+me trouveriez pas a Nohant, comme il est certain que je ne peux pas ne
+pas y revenir apres de tres courtes absences, desormais il vaut mieux
+que vous m'y attendiez quelques journees que de manquer des mois a
+passer ensemble. Il me semble que ceci est une conclusion _logique_. Je
+me suis trop effrayee de l'idee que vous seriez tout deroutes de trouver
+la maison vide, et que Desiree s'ennuierait a m'attendre. Si je vous
+avais laisses venir, nous nous serions retrouves bientot, et nous
+aurions passe l'ete ensemble. Il est vrai que vous eussiez ete les
+convives d'une triste famille pendant quelque temps. Mais, enfin, quand
+serons-nous _assures_ contre la douleur? Il n'y a point de _compagnie_
+pour ces desastres.
+
+Et puis j'espere que mes affaires vont se relever et que vous ne serez
+plus inquiet de la depense.
+
+Bonsoir encore, mes trois chers enfants. Je vous embrasse comme je vous
+aime, et les enfants d'ici se joignent a moi pour vous aimer.
+
+ [1] Ce travail, aux trois quarts fait, n'a pas ete publie a cause de
+ la revolution de fevrier 1848.
+
+
+
+
+FIN DU TOME DEUXIEME
+
+
+
+ TABLE
+
+1836
+
+ CXLVI. A madame la comtesse d'Agoult. 10 juillet.
+ CXLVII. A M. Scipion du Roure. 18 juillet.
+ CXLVIII. A M***, redacteur du _Journal du Cher_. 30 juillet.
+ CXLIX. A M. Girerd. 1 5 aout.
+ CL. A madame Maurice Dupin. 18 aout.
+ CLI. A M. Franz Liszt. 18 aout.
+ CLII. A madame la comtesse d'Agoult. 20 aout.
+ CLIII. A M. Auguste Martineau-Deschenez. 21 aout.
+ CLIV. A mademoiselle Desnoyers de Chantepie. 21 aout.
+ CLV. A M. Alexis Duteil. septembre.
+ CLVI. A madame la comtesse d'Agoult. 3 octobre.
+ CLVII. A M. Franz Liszt. 16 octobre.
+ CLVIII. A M. Dudevant. novembre.
+ CLIX. A M. Scipion du Roure. 13 decembre.
+
+1837
+
+ CLX. A M. Scipion du Roure. 5 janvier
+ CLXI. A madame la comtesse d'Agoult. 18 janvier
+ CLXII. A M. Adolphe Gueroult. 14 janvier
+ CLXIII. A M. Jules Janin. 15 janvier
+ CLXIV. A M. l'abbe de Lamennais. 28 fevrier
+ CLXV. A M. Franz Liszt. 28 mars
+ CLXVI. A M. Calamatta. mars
+ CLXVII. A madame la comtesse d'Agoult. 5 avril
+ CLXVIII. A la meme. 10 avril
+ CLIX. A M. Scipion du Roure. 13 avril
+ CLXX. A madame la comtesse d'Agoult. 21 avril
+ CLXXI. A la meme. mai
+ CLXXII. A M. Calamatta. mai
+ CLXXIII. A madame Maurice Dupin. 9 juillet
+ CLXXIV. A M. Calamatta. 12 juillet
+ CLXXV. A M. Girerd. 22 aou
+ CLXXVI. A M. Gustave Papet. 24 aout
+ CLXXVII. A madame la comtesse d'Agoult. 25 aout
+ CLXXVIII. A M. Duteil. septembre
+ CLXXIX. A madame la comtesse d'Agoult. 16 octobre
+
+1838
+
+ CLXXX. A M. Frantz Liszt. 28 janvier.
+ CLXXXI. A madame la comtesse d'Agoult. mars.
+ CLXXXII. Au major A. Pictet. octobre.
+ CLXXXIII. A M. Jules Boucoiran. 23 octobre.
+ CLXXXIV. A madame Marliani. novembre.
+ CLXXXV. A la meme. 14 novembre.
+ CLXXXVI. A la meme. 14 decembre.
+
+1839
+
+ CLXXXVII. A madame Marliani. 15 janvier.
+ CLXXXVIII. A M. Duteil. 20 janvier.
+ CLXXXIX. A madame Marliani. 22 fevrier.
+ CXC. A M. Francois Rollinat. 8 mars.
+ CXCI. Au meme. 23 mars.
+ CXCII. A madame Marliani. 22 avril.
+ CXCIII. A la meme. 28 avril.
+ CXCIV. A la meme. 20 mai.
+ CXCV. A la meme. 3 juin.
+ CXCVI. A M. Girerd. octobre.
+
+1840
+
+ CXCVII. A M. Gustave Papet. janvier.
+ CXCVIII. A M. Hippolyte Chatiron. 27 fevrier.
+ CXCIX. A M. Calamatta. 1er mai.
+ CC. A M. Chopin. 13 aout.
+ CCI. A Maurice Sand. 15 aout.
+ CCII. Au meme. 4 septembre.
+ CCIII. Au meme. 20 septembre.
+ CCIV. A M. Hippolyte Chatiron.
+
+1841
+
+ CCV. A M. l'abbe de Lamennais. fevrier.
+ CCVI. A M. Auguste Martineau-Deschenez. 16 juillet.
+ CCVII. A madame Marliani. 13 aout.
+ CCVIII. A mademoiselle de Rozieres. 22 septembre.
+ CCIX. A la meme. 15 octobre.
+ CCX. A M. Charles Duvernet. 27 septembre.
+
+1842
+
+ CCXI. A M. Charles Poncy. 27 avril.
+ CCXII. A M. Edouard de Pompery. 29 avril.
+ CCXIII. A mademoiselle de Rozieres. 9 mai.
+ CCXIV. A madame Marliani. 26 mai.
+ CCXV. A M. Anselme Petetin. 30 mai.
+ CCXVI. A M. Charles Poncy. 23 juin.
+ CCXVII. Au meme. 24 aout.
+ CCXVIII. A mademoiselle Leroyer de Chantepie. 28 aout.
+ CCXIX. A monseigneur l'archeveque de Paris. septembre.
+ CCXX. A M. Charles Duvernet. 12 novembre.
+
+1843
+
+ CCXXI. A M. Charles Poncy. 21 janvier.
+ CCXXII. A M. Hippolyte Chatiron. 2 fevrier.
+ CCXXIII. A M. Charles Poncy. 26 fevrier.
+ CCXXIV. A madame Claire Brunne. 18 mai.
+ CCXXV. A Maurice Sand. 6 juin.
+ CCXXVI. A madame Marliani. 13 juin.
+ CCXXVII. A M. le comte Jaubert. juillet.
+ CCXXVIII. A madame Marliani. 2 octobre.
+ CCXXIX. A M. Charles Duvernet. 8 octobre.
+ CCXXX. A Maurice Sand. 17 octobre.
+ CCXXXI. A madame Marliani. 14 novembre.
+ CCXXXII. A Maurice Sand. 16 novembre.
+ CCXXXIII. Au meme. 28 novembre.
+ CCXXXIV. A M. Charles Duvernet. 29 novembre.
+
+1844
+
+ CCXXXV. A M. F. Dillon. 14 fevrier.
+ CCXXXVI. A M. Charles Duvernet. 16 fevrier.
+ CCXXXVII. A M. F. Dillon. 25 fevrier.
+ CCXXXVIII. A M. Alexandre Weill. 4 mars.
+ CCXXXIX. A MM. Planet, Fleury, Duvernet et Duteil. 20 mars.
+ CCXL. A M. Planet. avril.
+ CCXLI. A madame Marliani. juin.
+ CCXLII. A M. Charles Poncy. 12 septembre.
+ CCXLIII. A M. Leroy. 24 novembre.
+ CCXLIV. A M. le cure de ***. 25 novembre.
+ CCXLV. A M. Louis Blanc. novembre.
+ CCXLVI. Au prince Louis-Napoleon Bonaparte. decembre.
+
+1845
+
+ CCXLVII. A M. Edouard de Pompery. janvier.
+ CCXLVIII. A M. Hippolyte Chatiron. 29 avril.
+ CCXLIX. A M. de Potter. 10 mai.
+ CCL. A M. Charles Poncy. 12 septembre.
+ CCLI. A M. Hippolyte Chatiron. 14 decembre.
+
+1846
+
+ CCLII. A M. Maurice Schlesinger. janvier.
+ CCLIII. A M. le Redacteur du journal ***. janvier.
+ CCLIV. Aux Redacteurs du journal _l'Atelier_. fevrier.
+ CCLV. A M. Magu. avril.
+ CCLVI. A M. Marliani. mai.
+ CCLVII. A madame Marliani. 1er septembre.
+
+1847
+
+ CCLVIII. A madame Marliani. 6 mai.
+ CCLIX. A M. Joseph Mazzini. 22 mai.
+ CCLX. A M. Theophile Thore. juin.
+ CCLXI. A M. Joseph Mazzini. 28 juillet.
+ CCLXII. A M. Charles Poncy. 9 aout.
+ CCLXIII. Au meme. 14 decembre.
+
+
+
+FIN DE LA TABLE DU TOME DEUXIEME
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Correspondance, Vol. 2, 1812-1876, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE, VOL. 2, 1812-1876 ***
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+
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+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+ of receipt of the work.
+
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+++ b/old/13837.zip
Binary files differ