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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13819 ***
+
+Alexandre Dumas
+
+LES COMPAGNONS
+DE JÉHU
+(1857)
+
+
+Table des matières
+
+PROLOGUE LA VILLE D'AVIGNON
+I -- UNE TABLE D'HÔTE
+II -- UN PROVERBE ITALIEN
+III -- L'ANGLAIS
+IV -- LE DUEL
+V -- ROLAND
+VI -- MORGAN
+VII -- LA CHARTREUSE DE SEILLON
+VIII -- À QUOI SERVAIT L’ARGENT DU DIRECTOIRE
+IX -- ROMÉO ET JULIETTE
+X -- LA FAMILLE DE ROLAND
+XI -- LE CHÂTEAU DES NOIRES--FONTAINES
+XII -- LES PLAISIRS DE LA PROVINCE
+XIII -- LE RAGOT
+XIV -- UNE MAUVAISE COMMISSION
+XV -- L'ESPRIT FORT
+XVI -- LE FANTÔME
+XVII -- PERQUISITION
+XVIII -- LE JUGEMENT
+XIX: LA PETITE MAISON DE LA RUE DE LA VICTOIRE
+XX -- LES CONVIVES DU GÉNÉRAL BONAPARTE
+XXI -- LE BILAN DU DIRECTOIRE
+XXII -- UN PROJET DE DÉCRET
+XXIII -- ALEA JACTA EST
+XXIV -- LE 18 BRUMAIRE
+XXV -- UNE COMMUNICATION IMPORTANTE
+XXVI -- LE BAL DES VICTIMES
+XXVII -- LA PEAU DES OURS
+XXVIII -- EN FAMILLE
+XXIX -- LA DILIGENCE DE GENÈVE
+XXX -- LE RAPPORT DU CITOYEN FOUCHÉ
+XXXI -- LE FILS DU MEUNIER DE LEGUERNO
+XXXII -- BLANC ET BLEU
+XXXIII -- LA PEINE DU TALION
+XXXIV -- LA DIPLOMATIE DE GEORGES CADOUDAL
+XXXV -- PROPOSITION DE MARIAGE
+XXXVI -- SCULPTURE ET PEINTURE
+XXXVII -- L'AMBASSADEUR
+XXXVIII -- LES DEUX SIGNAUX
+XXXIX -- LA GROTTE DE CEYZERIAT
+XL -- BUISSON CREUX
+XLI -- L'HÔTEL DE LA POSTE
+XLII -- LA MALLE DE CHAMBÉRY
+XLIII -- LA RÉPONSE DE LORD GRENVILLE
+XLIV -- DÉMÉNAGEMENT
+XLV -- LE CHERCHEUR DE PISTE
+XLVI -- UNE INSPIRATION
+XLVII -- UNE RECONNAISSANCE
+XLVIII -- OÙ LES PRESSENTIMENTS DE MORGAN SE RÉALISENT
+XLIX -- LA REVANCHE DE ROLAND
+L -- CADOUDAL AUX TUILERIES
+LI -- L'ARMÉE DE RÉSERVE
+LII -- LE JUGEMENT
+LIII -- OU AMÉLIE TIENT SA PAROLE
+LIV -- LA CONFESSION
+LV -- L'INVULNÉRABLE
+CONCLUSION
+UN MOT AU LECTEUR
+
+
+PROLOGUE
+LA VILLE D'AVIGNON
+
+Nous ne savons si le prologue que nous allons mettre sous les yeux
+du lecteur est bien utile, et cependant nous ne pouvons résister
+au désir d'en faire, non pas le premier chapitre, mais la préface
+de ce livre.
+
+Plus nous avançons dans la vie, plus nous avançons dans l'art,
+plus nous demeurons convaincu que rien n'est abrupt et isolé, que
+la nature et la société marchent par déductions et non par
+accidents, et que l'événement, fleur joyeuse ou triste, parfumée
+ou fétide, souriante ou fatale, qui s'ouvre aujourd'hui sous nos
+yeux, avait son bouton dans le passé et ses racines parfois dans
+les jours antérieurs à nos jours comme elle aura son fruit dans
+l'avenir.
+
+Jeune, l'homme prend le temps comme il vient, amoureux de la
+veille, insoucieux du jour, s'inquiétant peu du lendemain. La
+jeunesse, c'est le printemps avec ses fraîches aurores et ses
+beaux soirs; si parfois un orage passe au ciel, il éclate, gronde
+et s'évanouit, laissant le ciel plus azuré, l'atmosphère plus
+pure, la nature plus souriante qu'auparavant.
+
+À quoi bon réfléchir aux causes de cet orage qui passe, rapide
+comme un caprice, éphémère comme une fantaisie? Avant que nous
+ayons le mot de l'énigme météorologique, l'orage aura disparu.
+
+Mais il n'en est point ainsi de ces phénomènes terribles qui, vers
+la fin de l'été, menacent nos moissons; qui, au milieu de
+l'automne, assiègent nos vendanges: on se demande où ils vont, on
+s'inquiète d'où ils viennent, on cherche le moyen de les prévenir.
+
+Or, pour le penseur, pour l'historien, pour le poète, il y a un
+bien autre sujet de rêverie dans les révolutions, ces tempêtes de
+l'atmosphère sociale qui couvrent la terre de sang et brisent
+toute une génération d'hommes, que dans les orages du ciel qui
+noient une moisson ou grêlent une vendange, c'est-à-dire l'espoir
+d'une année seulement, et qui font un tort que peut, à tout
+prendre, largement réparer l'année suivante, à moins que le
+Seigneur ne soit dans ses jours de colère.
+
+Ainsi, autrefois, soit oubli, soit insouciance, ignorance peut-
+être -- heureux qui ignore! malheureux qui sait! -- autrefois,
+j'eusse eu à raconter l'histoire que je vais vous dire
+aujourd'hui, que, sans m'arrêter au lieu où se passe la première
+scène de mon livre, j'eusse insoucieusement écrit cette scène,
+j'eusse traversé le Midi comme une autre province, j'eusse nommé
+Avignon comme une autre ville.
+
+Mais aujourd'hui, il n'en est pas de même; j'en suis non plus aux
+bourrasques du printemps, mais aux orages de l'été, mais aux
+tempêtes de l'automne. Aujourd'hui, quand je nomme Avignon,
+j’évoque un spectre, et, de même qu'Antoine, déployant le linceul
+de César, disait: «Voici le trou qu'a fait le poignard de Casca,
+voici celui qu'a fait le glaive de Cassius, voici celui qu'a fait
+l'épée de Brutus», je dis, moi, en voyant le suaire sanglant de la
+ville papale: «Voilà le sang des Albigeois; voilà le sang des
+Cévennois; voilà le sang des républicains; voilà le sang des
+royalistes; voilà le sang de Lescuyer; voilà le sang du maréchal
+Brune.»
+
+Et je me sens alors pris d'une profonde tristesse, et je me mets à
+écrire; mais, dès les premières lignes, je m'aperçois que, sans
+que je m'en doutasse, le bureau de l'historien a pris, entre mes
+doigts, la place de la plume du romancier.
+
+Eh bien, soyons l'un et l'autre: lecteur, accordez les dix, les
+quinze, les vingt premières pages à l'historien; le romancier aura
+le reste.
+Disons donc quelques mots d'Avignon, lieu où va s'ouvrir la
+première scène du nouveau livre que nous offrons au public.
+
+Peut-être avant de lire ce que nous en dirons, est-il bon de jeter
+les yeux sur ce qu'en dit son historien national, François
+Nouguier.
+
+«Avignon, dit-il, ville noble pour son antiquité, agréable pour
+son assiette, superbe pour ses murailles, riante pour la fertilité
+du sol, charmante pour la douceur de ses habitants, magnifique
+pour son palais, belle pour ses grandes rues, merveilleuse pour la
+structure de son pont, riche par son commerce, et connue par toute
+la terre.»
+
+Que l'ombre de François Nouguier nous pardonne si nous ne voyons
+pas tout à fait sa ville avec les mêmes yeux que lui.
+
+Ceux qui connaissent Avignon diront qui l'a mieux vue de
+l'historien ou du romancier.
+
+Il est juste d'établir avant tout qu'Avignon est une ville à part,
+c'est-à-dire la ville des passions extrêmes; l'époque des
+dissensions religieuses qui ont amené pour elle les haines
+politiques, remonte au douzième siècle; les vallées du mont
+Ventoux abritèrent, après sa fuite de Lyon, Pierre de Valdo et ses
+Vaudois, les ancêtres de ces protestants qui, sous le nom
+d'Albigeois, coûtèrent aux comtes de Toulouse et valurent à la
+papauté les sept châteaux que Raymond VI possédait dans le
+Languedoc.
+
+Puissante république gouvernée par des podestats, Avignon refusa
+de se soumettre au roi de France. Un matin, Louis VIII -- qui
+trouvait plus simple de se croiser contre Avignon, comme avait
+fait Simon de Montfort, que pour Jérusalem, comme avait fait
+Philippe-Auguste -- un matin, disons-nous, Louis VIII se présenta
+aux portes d'Avignon, demandant à y entrer, la lance en arrêt, le
+casque en tête, les bannières déployées et les trompettes de
+guerre sonnant.
+
+Les bourgeois refusèrent; ils offrirent au roi de France, comme
+dernière concession, l'entrée pacifique, tête nue, lance haute, et
+bannière royale seule déployée. Le roi commença le blocus; ce
+blocus dura trois mois, pendant lesquels, dit le chroniqueur, les
+bourgeois d'Avignon rendirent aux soldats français flèches pour
+flèches, blessures pour blessures, mort pour mort.
+
+La ville capitula enfin. Louis VIII conduisait dans son armée le
+cardinal-légat romain de Saint-Ange; ce fut lui qui dicta les
+conditions, véritables conditions de prêtre, dures et absolues.
+
+Les Avignonnais furent condamnés à démolir leurs remparts, à
+combler leurs fossés, à abattre trois cents tours, à livrer leurs
+navires, à brûler leurs engins et leurs machines de guerre. Ils
+durent, en outre, payer une contribution énorme, abjurer l'hérésie
+vaudoise, entretenir en Palestine trente hommes d'armes
+parfaitement armés et équipés pour y concourir à la délivrance du
+tombeau du Christ. Enfin, pour veiller à l'accomplissement de ces
+conditions, dont la bulle existe encore dans les archives de la
+ville, il fut fondé une confrérie de pénitents qui, traversant
+plus des six siècles, s'est perpétuée jusqu'à nos jours.
+
+En opposition avec ces pénitents, qu'on appelait les pénitents
+blancs, se fonda l'ordre des pénitents noirs, tout imprégnés de
+l'esprit d'opposition de Raymond de Toulouse.
+
+À partir de ce jour, les haines religieuses devinrent des haines
+politiques.
+
+Ce n'était point assez pour Avignon d'être la terre de l'hérésie,
+il fallait qu'elle devînt le théâtre du schisme.
+Qu'on nous permette, à propos de la Rome française, une courte
+digression historique; à la rigueur, elle ne serait point
+nécessaire au sujet que nous traitons, et peut-être ferions-nous
+mieux d'entrer de plein bond dans le drame; mais nous espérons
+qu'on nous la pardonnera. Nous écrivons surtout pour ceux qui,
+dans un roman, aiment à rencontrer parfois autre chose que du
+roman.
+
+En 1285, Philippe le Bel monta sur le trône.
+
+C'est une grande date historique que cette date de 1285. La
+papauté, qui, dans la personne de Grégoire VII, a tenu tête à
+l'empereur d'Allemagne; la papauté, qui, vaincue matériellement
+par Henri IV, l'a vaincu moralement; la papauté est souffletée par
+un simple gentilhomme sabin, et le gantelet de fer de Colonna
+rougit la face de Boniface VIII.
+
+Mais le roi de France, par la main duquel le soufflet avait été
+réellement donné, qu'allait-il advenir de lui sous le successeur
+de Boniface VIII?
+
+Ce successeur, c'était Benoît XI, homme de bas lieu, mais qui eût
+été un homme de génie peut-être, si on lui en eût donné le temps.
+
+Trop faible pour heurter en face Philippe le Bel, il trouva un
+moyen que lui eût envié, deux cents ans plus tard, le fondateur
+d'un ordre célèbre: il pardonna hautement, publiquement à Colonna.
+
+Pardonner à Colonna, c'était déclarer Colonna coupable; les
+coupables seuls ont besoin de pardon.
+
+Si Colonna était coupable, le roi de France était au moins son
+complice.
+Il y avait quelque danger à soutenir un pareil argument; aussi
+Benoît XI ne fut-il pape que huit mois.
+
+Un jour, une femme voilée, qui se donnait pour converse de Sainte-
+Pétronille à Pérouse, vint, comme il était, à table, lui présenter
+une corbeille de figues.
+
+Un aspic y était-il caché, comme dans celle de Cléopâtre? Le fait
+est que, le lendemain, le saint-siège était vacant.
+
+Alors Philippe le Bel eut une idée étrange, si étrange, qu'elle
+dut lui paraître d'abord une hallucination.
+
+C'était de tirer la papauté de Rome, de l'amener en France, de la
+mettre en geôle et de lui faire battre monnaie à son profit.
+
+Le règne de Philippe le Bel est l'avènement de l'or.
+
+L'or, c'était le seul et unique dieu de ce roi qui avait souffleté
+un pape. Saint Louis avait eu pour ministre un prêtre, le digne
+abbé Suger; Philippe le Bel eut pour ministres deux banquiers, les
+deux Florentins Biscio et Musiato.
+
+Vous attendez-vous, cher lecteur, à ce que nous allons tomber dans
+ce lieu commun philosophique qui consiste à anathématiser l'or?
+Vous vous tromperiez.
+
+Au treizième siècle, l'or est un progrès.
+
+Jusque-là on ne connaissait que la terre.
+
+L'or, c'était la terre monnayée, la terre mobile, échangeable,
+transportable, divisible, subtilisée, spiritualisée, pour ainsi
+dire.
+
+Tant que la terre n'avait pas eu sa représentation dans l'or,
+l'homme, comme le dieu Terme, cette borne des champs, avait eu les
+pieds pris dans la terre. Autrefois, la terre emportait l'homme;
+aujourd’hui, c'est l'homme qui emporte la terre.
+
+Mais l'or, il fallait le tirer d'où il était; et où il était, il
+était bien autrement enfoui que dans les mines du Chili ou de
+Mexico.
+
+L'or était chez les juifs et dans les églises.
+
+Pour le tirer de cette double mine, il fallait plus qu'un roi, il
+fallait un pape.
+
+C'est pourquoi Philippe le Bel, le grand tireur d'or, résolut
+d'avoir un pape à lui.
+
+Benoît XI mort, il y avait conclave à Pérouse; les cardinaux
+français étaient en majorité au conclave.
+
+Philippe le Bel jeta les yeux sur l'archevêque de Bordeaux,
+Bertrand de Got. Il lui donna rendez-vous dans une forêt, près de
+Saint-Jean d'Angély.
+
+Bertrand de Got n'avait garde de manquer au rendez-vous.
+
+Le roi et l'archevêque y entendirent la messe, et, au moment de
+l'élévation, sur ce Dieu que l'on glorifiait, ils se jurèrent un
+secret absolu.
+
+Bertrand de Got ignorait encore ce dont il était question.
+
+La messe entendue:
+
+-- Archevêque, lui dit Philippe le Bel, il est en mon pouvoir de
+te faire pape.
+
+Bertrand de Got n'en écouta pas davantage et se jeta aux pieds du
+roi.
+
+-- Que faut-il faire pour cela? demanda-t-il.
+
+-- Me faire six grâces que je te demanderai, répondit Philippe le
+Bel.
+
+-- C'est à toi de commander et à moi d'obéir, dit le futur pape.
+
+Le serment de servage était fait.
+
+Le roi releva Bertrand de Got, le baisa sur la bouche et lui dit:
+
+-- Les six grâces que je te demande sont les suivantes:
+
+«La première, que tu me réconcilies parfaitement avec l'Église, et
+que tu me fasses pardonner le méfait que j'ai commis à l'égard de
+Boniface VIII.
+
+«La seconde, que tu me rendes à moi et aux miens la communion que
+la cour de Rome m'a enlevée.
+
+«La troisième, que tu m'accordes les décimes du clergé, dans mon
+royaume, pour cinq ans, afin d'aider aux dépenses faites en la
+guerre de Flandre.
+
+«La quatrième, que tu détruises et annules la mémoire du pape
+Boniface VIII.
+
+«La cinquième, que tu rendes la dignité de cardinal à messires
+Jacopo et Pietro de Colonna.
+
+«Pour la sixième grâce et promesse, je me réserve de t'en parler
+en temps et lieu.»
+
+Bertrand de Got jura pour les promesses et grâces connues, et pour
+la promesse et grâce inconnue.
+
+Cette dernière, que le roi n'avait osé dire à la suite des autres,
+c'était la destruction des Templiers.
+
+Outre la promesse et le serment faits sur le _Corpus Dominici,
+_Bertrand de Got donna pour otages son frère et deux de ses
+neveux.
+
+Le roi jura, de son côté, qu'il le ferait élire pape.
+
+Cette scène, se passant dans le carrefour d'une forêt, au milieu
+des ténèbres, ressemblait bien plus à une évocation entre un
+magicien et un démon, qu'à un engagement pris entre un roi et un
+pape.
+
+Aussi, le couronnement du roi, qui eut lieu quelque temps après à
+Lyon, et qui commençait la captivité de l'Église, parut-il peu
+agréable à Dieu.
+
+Au moment où le cortège royal passait, un mur chargé de
+spectateurs s'écroula, blessa le roi et tua le duc de Bretagne.
+
+Le pape fut renversé, la tiare roula dans la boue.
+
+Bertrand de Got fut élu pape sous le nom de Clément V.
+
+Clément V paya tout ce qu'avait promis Bertrand de Got.
+
+Philippe fut innocenté, la communion fut rendue à lui et aux
+siens, la pourpre remonta aux épaules des Colonna, l'Église fut
+obligée de payer les guerres de Flandre et la croisade de Philippe
+de Valois contre l'empire grec. La mémoire du pape Boniface VIII
+fut, sinon détruite et annulée, du moins flétrie; les murailles du
+Temple furent rasées et les Templiers brûlés sur le terre-plein du
+pont Neuf.
+
+Tous ces édits -- cela ne s'appelait plus des bulles, du moment où
+c'était le pouvoir temporel qui dictait -- tous ces édits étaient
+datés d'Avignon.
+
+Philippe le Bel fut le plus riche des rois de la monarchie
+française; il avait un trésor inépuisable: c'était son pape. Il
+l’avait acheté, il s'en servait, il le mettait au pressoir, et,
+comme d'un pressoir coulent le cidre et le vin, de ce pape écrasé,
+coulait l'or.
+
+Le pontificat, souffleté par Colonna dans la personne de Boniface
+VIII, abdiquait l’empire du monde dans celle de Clément V.
+
+Nous avons dit comment le roi du sang et le pape de l'or étaient
+venus.
+
+On sait comment ils s'en allèrent.
+
+Jacques de Molay, du haut de son bûcher, les avait ajournés tous
+deux à un an pour comparaître devant Dieu. H twn gerwn oibullia_,
+_dit Aristophane: _Les moribonds chenus ont l'esprit de la
+sibylle._
+
+Clément V partit le premier; il avait vu en songe son palais
+incendié.
+
+«À partir de ce moment, dit Baluze, il devint triste et ne dura
+guère.»
+
+Sept mois après, ce fut le tour de Philippe; les uns le font
+mourir à la chasse, renversé par un sanglier, Dante est du nombre
+de ceux-là. «Celui, dit-il, qui a été vu près de la Seine
+falsifiant les monnaies, mourra d'un coup de dent de sanglier.»
+
+Mais Guillaume de Nangis fait au roi faux-monnayeur une mort bien
+autrement providentielle.
+
+«Miné par une maladie inconnue aux médecins, Philippe s'éteignit,
+dit-il, au grand étonnement de tout le monde, sans que son pouls
+ni son urine révélassent ni la cause de la maladie ni l'imminence
+du péril.»
+
+Le roi désordre, le roi vacarme, Louis X, dit _le Hutin, _succède
+à son père Philippe le Bel; Jean XXII, à Clément V.
+
+Avignon devint alors bien véritablement une seconde Rome, Jean
+XXII et Clément VI la sacrèrent reine du luxe. Les moeurs du temps
+en firent la reine de la débauche et de la mollesse. À la place de
+ses tours, abattues par Romain de Saint-Ange, Hernandez de Héredi,
+grand maître de Saint-Jean de Jérusalem, lui noua autour de la
+taille une ceinture de murailles. Elle eut des moines dissolus,
+qui transformèrent l’enceinte bénie des couvents en lieux de
+débauche et de luxure; elle eut de belles courtisanes qui
+arrachèrent les diamants de la tiare pour s'en faire des bracelets
+et des colliers; enfin, elle eut les échos de Vaucluse, qui lui
+renvoyèrent les molles et mélodieuses chansons de Pétrarque.
+
+Cela dura jusqu'à ce que le roi Charles V, qui était un prince
+sage et religieux, ayant résolu de faire cesser ce scandale,
+envoya le maréchal de Boucicaut pour chasser d'Avignon l'antipape
+Benoît XIII; mais, à la vue des soldats du roi de France, celui-ci
+se souvint qu'avant d'être pape sous le nom de Benoît XIII, il
+avait été capitaine sous le nom de Pierre de Luna. Pendant cinq
+mois, il se défendit, pointant lui-même, du haut des murailles du
+château, ses machines de guerre, bien autrement meurtrières que
+ses foudres pontificales. Enfin, forcé de fuir, il sortit de la
+ville par une poterne, après avoir ruiné cent maisons et tué
+quatre mille Avignonnais, et se réfugia en Espagne, où le roi
+d'Aragon lui offrit un asile. Là, tous les matins, du haut d'une
+tour, assisté de deux prêtres, dont il avait fait son sacré
+collège, il bénissait le monde, qui n'en allait pas mieux, et
+excommuniait ses ennemis, qui ne s'en portaient pas plus mal.
+Enfin, se sentant près de mourir, et craignant que le schisme ne
+mourût avec lui, il nomma ses deux vicaires cardinaux, à la
+condition que, lui trépassé, l'un des deux élirait l'autre pape.
+L'élection se fit. Le nouveau pape poursuivit un instant le
+schisme, soutenu par le cardinal qui l'avait proclamé. Enfin, tous
+deux entrèrent en négociation avec Rome, firent amende honorable
+et rentrèrent dans le giron de la sainte Église, l'un avec le
+titre d'archevêque de Séville, l'autre avec celui d'archevêque de
+Tolède.
+
+À partir de ce moment jusqu'en 1790, Avignon, veuve de ses papes,
+avait été gouvernée par des légats et des vice-légats; elle avait
+eu sept souverains pontifes qui avaient résidé dans ses murs
+pendant sept dizaines d'années; elle avait sept hôpitaux, sept
+confréries de pénitents, sept couvents d'hommes, sept couvents de
+femmes, sept paroisses et sept cimetières. Pour ceux qui
+connaissent Avignon, il y avait à cette époque, il y a encore,
+deux villes dans la ville: la ville des prêtres, c'est-à-dire la
+ville romaine; la ville des commerçants, c'est-à-dire la ville
+française.
+
+La ville des prêtres, avec son palais des papes, ses cent églises,
+ses cloches innombrables, toujours prêtes à sonner le tocsin de
+l'incendie, le glas du meurtre.
+
+La ville des commerçants, avec son Rhône, ses ouvriers en soierie
+et son transit croisé qui va du nord au sud, de l'ouest à l'est,
+de Lyon à Marseille, de Nîmes à Turin.
+
+La ville française, la ville damnée, envieuse d'avoir un roi,
+jalouse d'obtenir des libertés et qui frémissait de se sentir
+terre esclave, terre des prêtres, ayant le clergé pour seigneur.
+
+Le clergé -- non pas le clergé pieux, tolérant, austère au devoir
+et à la charité, vivant dans le monde pour le consoler et
+l'édifier, sans se mêler à ses joies ni à ses passions -- mais le
+clergé tel que l'avaient fait l'intrigue, l'ambition et la
+cupidité, c'est-à-dire des abbés de cour, rivaux des abbés
+romains, oisifs, libertins, élégants, hardis, rois de la mode,
+autocrates des salons, baisant la main des dames dont ils
+s'honoraient d'être les sigisbées, donnant leurs mains à baiser
+aux femmes du peuple, à qui ils faisaient l'honneur de les prendre
+pour maîtresses.
+
+Voulez-vous un type de ces abbés-là? Prenez l'abbé Maury.
+Orgueilleux comme un duc, insolent comme un laquais, fils de
+cordonnier, plus aristocrate qu'un fils de grand seigneur.
+
+On comprend que ces deux catégories d'habitants, représentant,
+l'une l'hérésie, l'autre l'orthodoxie; l'une le parti français,
+l'autre le parti romain; l'une le parti monarchiste absolu,
+l'autre le parti constitutionnel progressif, n'étaient pas des
+éléments de paix et de sécurité pour l'ancienne ville pontificale;
+on comprend, disons-nous, qu'au moment où éclata la révolution à
+Paris et où cette révolution se manifesta par la prise de la
+Bastille, les deux partis, encore tout chauds des guerres de
+religion de Louis XIV, ne restèrent pas inertes en face l'un de
+l'autre.
+
+Nous avons dit: Avignon ville de prêtres, ajoutons ville de
+haines. Nulle part mieux que dans les couvents on n'apprend à
+haïr. Le coeur de l'enfant, partout ailleurs pur de mauvaises
+passions, naissait là plein de haines paternelles, léguées de père
+en fils, depuis huit cents ans, et, après une vie haineuse,
+léguait à son tour l'héritage diabolique à ses enfants.
+
+Aussi, au premier cri de liberté que poussa la France, la ville
+française se leva-t-elle pleine de joie et d'espérance; le moment
+était enfin venu pour elle de contester tout haut la concession
+faite par une jeune reine mineure, pour racheter ses péchés, d'une
+ville, d'une province et avec elle d'un demi-million d'âmes. De
+quel droit ces âmes avaient-elles été vendues _in oeternum _au
+plus dur et au plus exigeant de tous les maîtres, au pontife
+romain?
+
+La France allait se réunir au Champ-de-Mars dans l'embrassement
+fraternel de la Fédération. N'était-elle pas la France? On nomma
+des députés; ces députés se rendirent chez le légat et le prièrent
+respectueusement de partir.
+
+On lui donnait vingt-quatre heures pour quitter la ville.
+
+Pendant la nuit, les papistes s'amusèrent à pendre à une potence
+un mannequin portant la cocarde tricolore.
+
+On dirige le Rhône, on canalise la Durance, on met des digues aux
+âpres torrents qui, au moment de la fonte des neiges, se
+précipitent en avalanches liquides des sommets du mont Ventoux.
+Mais ce flot terrible, ce flot vivant, ce torrent humain qui
+bondit sur la pente rapide des rues d'Avignon, une fois lâché, une
+fois bondissant, Dieu lui-même n'a point encore essayé de
+l'arrêter.
+
+À la vue du mannequin aux couleurs nationales, se balançant au
+bout d'une corde, la ville française se souleva de ses fondements
+en poussant des cris de rage. Quatre papistes soupçonnés de ce
+sacrilège, deux marquis, un bourgeois, un ouvrier, furent arrachés
+de leur maison et pendus à la place du mannequin.
+
+C'était le 11 juin 1790.
+
+La ville française tout entière écrivit à l'Assemblée nationale
+qu'elle se donnait à la France, et avec elle son Rhône, son
+commerce, le Midi, la moitié de la Provence.
+
+L'Assemblée nationale était dans un de ses jours de réaction, elle
+ne voulait pas se brouiller avec le pape, elle ménageait le roi:
+elle ajourna l'affaire.
+
+Dès lors, le mouvement d'Avignon était une révolte, et le pape
+pouvait faire d'Avignon ce que la cour eût fait de Paris, après la
+prise de la Bastille, si l'Assemblée eût ajourné la proclamation
+des droits de l'homme.
+
+Le pape ordonna d'annuler tout ce qui s'était fait dans le Comtat
+Venaissin, de rétablir les privilèges des nobles et du clergé, et
+de relever l'inquisition dans toute sa rigueur.
+
+Les décrets pontificaux furent affichés.
+
+Un homme, seul, en plein jour, à la face de tous, osa aller droit
+à la muraille où était affiché le décret et l'en arracher.
+
+Il se nommait Lescuyer.
+
+Ce n'était point un jeune homme; il n'était donc point emporté par
+la fougue de l'âge. Non, c'était presque un vieillard qui n'était
+même pas du pays; il était Français, Picard, ardent et réfléchi à
+la fois; ancien notaire, établi depuis longtemps à Avignon.
+
+Ce fut un crime dont Avignon romaine se souvint; un crime si
+grand, que la Vierge en pleura!
+
+Vous le voyez, Avignon, c'est déjà l'Italie. Il lui faut à tout
+prix des miracles; et, si Dieu n'en fait pas, il se trouve à coup
+sûr quelqu'un pour en inventer. Encore faut-il que le miracle soit
+un miracle de la Vierge. La Vierge est tout pour l'Italie, cette
+terre poétique. La _Madonna, _tout l'esprit, tout le coeur, toute
+la langue des Italiens est pleine de ces deux mots.
+
+Ce fut dans l'église des Cordeliers que ce miracle se fit.
+
+La foule y accourut.
+
+C'était beaucoup que la Vierge pleurât; mais un bruit se répandit
+en même temps qui mit le comble à l’émotion. Un grand coffre bien
+fermé avait été transporté par la ville: ce coffre avait excité la
+curiosité des Avignonnais. Que pouvait-il contenir?
+
+Deux heures après, ce n'était plus un coffre dont il était
+question, c'étaient dix-huit malles que l'on avait vues se rendant
+au Rhône.
+
+Quant aux objets qu'elles contenaient, un portefaix l'avait
+révélé: c'étaient les effets du mont-de-piété, que le parti
+français emportait avec lui en s'exilant d'Avignon.
+
+Les effets du mont-de-piété, c'est-à-dire la dépouille des
+pauvres.
+
+Plus une ville est misérable, plus le mont-de-piété est riche. Peu
+de monts-de-piété pouvaient se vanter d'être aussi riches que
+celui d'Avignon.
+
+Ce n'était plus une affaire d'opinion, c'était un vol et un vol
+infâme. Blancs et rouges coururent à l'église des Cordeliers,
+criant qu'il fallait que la municipalité leur rendît compte.
+
+Lescuyer était le secrétaire de la municipalité.
+
+Son nom fut jeté à la foule, non pas comme ayant arraché les deux
+décrets pontificaux -- dès lors il y eût eu des défenseurs -- mais
+comme ayant signé l'ordre au gardien du mont-de-piété de laisser
+enlever les effets.
+
+On envoya quatre hommes pour prendre Lescuyer et l’amener à
+l'église. On le trouva dans la rue, se rendant à la municipalité.
+Les quatre hommes se ruèrent sur lui et le traînèrent dans
+l'église avec des cris féroces.
+
+Arrivé là, au lieu d'être dans la maison du Seigneur, Lescuyer
+comprit, aux yeux flamboyants qui se fixaient sur lui, aux poings
+étendus qui le menaçaient, aux cris qui demandaient sa mort,
+Lescuyer comprit qu'il était dans un de ces cercles de l’enfer
+oubliés par Dante.
+
+La seule idée qui lui vint fut que cette haine soulevée contre lui
+avait pour cause la mutilation des affiches pontificales; il monta
+dans la chaire, comptant s'en faire une tribune, et, de la voix
+d'un homme qui, non seulement ne se reproche rien, mais qui encore
+est prêt à recommencer:
+
+-- Mes frères, dit-il, j'ai cru la révolution nécessaire; j'ai, en
+conséquence, agi de tout mon pouvoir...
+
+Les fanatiques comprirent que si Lescuyer s'expliquait, Lescuyer
+était sauvé.
+
+Ce n'était point cela qu'il leur fallait. Ils se jetèrent sur lui,
+l'arrachèrent de la tribune, le poussèrent au milieu de la meute
+aboyante, qui l’entraîna vers l’autel en poussant cette espèce de
+cri terrible qui tient du sifflement du serpent et du rugissement
+du tigre, ce meurtrier _zou zou!_ particulier à la population
+avignonnaise.
+
+Lescuyer connaissait ce cri fatal; il essaya de se réfugier au
+pied de l'autel.
+
+Il ne s'y réfugia pas, il y tomba.
+
+Un ouvrier matelassier, armé d'un bâton, venait de lui en asséner
+un si rude coup sur la tête, que le bâton s'était brisé en deux
+morceaux.
+
+Alors on se précipita sur ce pauvre, corps, et, avec ce mélange de
+férocité et de gaieté particulier aux peuples du Midi, les hommes,
+en chantant, se mirent à lui danser sur le ventre, tandis que les
+femmes, afin qu'il expiât les blasphèmes qu'il avait prononcés
+contre le pape, lui découpaient, disons mieux, lui festonnaient
+les lèvres avec leurs ciseaux.
+
+Et de tout ce groupe effroyable sortait un cri ou plutôt un râle;
+ce râle disait:
+
+-- Au nom du ciel! au nom de la Vierge! au nom de l'humanité!
+tuez-moi tout de suite.
+
+Ce râle fut entendu: d'un commun accord, les assassins
+s'éloignèrent. On laissa le malheureux, sanglant, défiguré, broyé,
+savourer son agonie.
+
+Elle dura cinq heures pendant lesquelles, au milieu des éclats de
+rire, des insultes et des railleries de la foule, ce pauvre corps
+palpita sur les marches de l’autel.
+
+Voilà comment on tue à Avignon.
+Attendez; il y a une autre façon encore.
+
+Un homme du parti français eut l'idée d'aller au mont-de-piété et
+de s'informer.
+
+Tout y était en bon état, il n'en était pas sorti un couvert
+d'argent.
+
+Ce n'était donc pas comme complice d'un vol que Lescuyer venait
+d'être si cruellement assassiné: c'était comme patriote.
+
+Il y avait en ce moment à Avignon un homme qui disposait de la
+populace.
+
+Tous ces terribles meneurs du Midi ont conquis une si fatale
+célébrité, qu'il suffit de les nommer pour que chacun, même les
+moins lettrés, les connaisse.
+
+Cet homme, c'était Jourdan.
+
+Vantard et menteur, il avait fait croire aux gens du peuple que
+c'était lui qui avait coupé le cou au gouverneur de la Bastille.
+
+Aussi l'appelait-on Jourdan Coupe-Tête. Ce n'était pas son nom: il
+s'appelait Mathieu Jouve. Il n'était pas Provençal, il était du
+Puy-en-Velay. Il avait d'abord été muletier sur ces âpres hauteurs
+qui entourent sa ville natale, puis soldat sans guerre, la guerre
+l'eût peut-être rendu plus humain; puis cabaretier à Paris.
+
+À Avignon, il était marchand de garance.
+
+Il réunit trois cents hommes, s'empara des portes de la ville, y
+laissa la moitié de sa troupe, et, avec le reste, marcha sur
+l'église des Cordeliers, précédé de deux pièces de canon.
+Il les mit en batterie devant l'église et tira tout au hasard.
+
+Les assassins se dispersèrent comme une nuée d'oiseaux
+effarouchés, laissant quelques morts sur les degrés de l'église.
+
+Jourdan et ses hommes enjambèrent par-dessus les cadavres et
+entrèrent dans le saint lieu.
+
+Il n'y restait plus que la Vierge et le malheureux Lescuyer
+respirant encore.
+
+Jourdan et ses camarades se gardèrent bien d'achever Lescuyer: son
+agonie était un suprême moyen d'excitation. Ils prirent ce reste
+de vivant, ces trois quarts de cadavre, et l'emportèrent saignant,
+pantelant, râlant.
+
+Chacun fuyait à cette vue, fermant portes et fenêtres.
+
+Au bout d'une heure, Jourdan et ses trois cents hommes étaient
+maîtres de la ville.
+
+Lescuyer était mort, mais peu importait; on n'avait plus besoin de
+son agonie.
+
+Jourdan profita de la terreur qu'il inspirait, et arrêta ou fit
+arrêter quatre-vingts personnes à peu près, assassins ou prétendus
+assassins de Lescuyer.
+
+Trente peut-être n'avaient pas même mis le pied dans l'église;
+mais, quand on trouve une bonne occasion de se défaire de ses
+ennemis, il faut en profiter; les bonnes occasions sont rares.
+
+Ces quatre-vingts personnes furent entassées dans la tour
+Trouillas.
+
+On l'a appelée historiquement la tour de la Glacière.
+
+Pourquoi donc changer ce nom de la tour Trouillas? Le nom est
+immonde et va bien à l'immonde action qui devait s'y passer.
+
+C'était le théâtre de la torture inquisitionnelle.
+
+Aujourd'hui encore on y voit, le long des murailles, la grasse
+suie qui montait avec la fumée du bûcher où se consumaient les
+chairs humaines; aujourd'hui encore, on vous montre le mobilier de
+la torture précieusement conservé: la chaudière, le four, les
+chevalets, les chaînes, les oubliettes et jusqu'à des vieux
+ossements, rien n'y manque.
+
+Ce fut dans cette tour, bâtie par Clément V, que l'on enferma les
+quatre-vingts prisonniers.
+
+Ces quatre-vingts prisonniers faits et enfermés dans la tour
+Trouillas, on en fut bien embarrassé.
+
+Par qui les faire juger?
+
+Il n'y avait de tribunaux légalement constitués que les tribunaux
+du pape.
+
+Faire tuer ces malheureux comme ils avaient tué Lescuyer?
+
+Nous avons dit qu'il y en avait un tiers, une moitié peut-être,
+qui non seulement n'avaient point pris part à l'assassinat, mais
+qui même n'avaient pas mis le pied dans l'église.
+
+Les faire tuer! La tuerie passerait sur le compte des
+représailles.
+
+Mais pour tuer ces quatre-vingts personnes, il fallait un certain
+nombre de bourreaux.
+
+Une espèce de tribunal, improvisé par Jourdan, siégeait dans une
+des salles du palais: il avait un greffier nommé Raphel, un
+président moitié Italien, moitié Français, orateur en patois
+populaire, nommé Barbe Savournin de la Roua; puis trois ou quatre
+pauvres diables; un boulanger, un charcutier; les noms se perdent
+dans l'infimité des conditions.
+
+C'étaient ces gens-là qui criaient:
+
+-- Il faut les tuer tous; s'il s'en sauvait un seul, il servirait
+de témoin.
+
+Mais, nous l'avons dit, les tueurs manquaient.
+
+À peine avait-on sous la main une vingtaine d'hommes dans la cour,
+tous appartenant au petit peuple d'Avignon: un perruquier, un
+cordonnier pour femmes, un savetier, un maçon, un menuisier; tout
+cela armé à peine, au hasard, l'un d'un sabre, l'autre d'une
+baïonnette, celui-ci d'une barre de fer, celui-là d'un morceau de
+bois durci au feu.
+
+Tous ces gens-là refroidis par une fine pluie d'octobre.
+
+Il était difficile d'en faire des assassins.
+
+Bon! rien est-il difficile au diable?
+
+Il y a, dans ces sortes d'événements, une heure où il semble que
+Dieu abandonne la partie.
+
+Alors, c'est le tour du démon.
+
+Le démon entra en personne dans cette cour froide et boueuse.
+
+Il avait revêtu l'apparence, la forme, la figure d'un apothicaire
+du pays, nommé Mendes: il dressa une table éclairée par deux
+lanternes; sur cette table, il déposa des verres, des brocs, des
+cruches, des bouteilles.
+
+Quel était l'infernal breuvage renfermé dans ces mystérieux
+récipients, aux formes bizarres? On l’ignore, mais l'effet en est
+bien connu.
+
+Tous ceux qui burent de la liqueur diabolique se sentirent pris
+soudain d'une rage fiévreuse, d'un besoin de meurtre et de sang.
+Dès lors, on n'eut plus qu'à leur montrer la porte, ils se ruèrent
+dans le cachot.
+
+Le massacre dura toute la nuit: toute la nuit, des cris, des
+plaintes, des râles de mort furent entendus dans les ténèbres.
+
+On tua tout, on égorgea tout, hommes et femmes; ce fut long: les
+tueurs, nous l'avons dit, étaient ivres et mal armés.
+
+Cependant ils y arrivèrent.
+
+Au milieu des tueurs, un enfant se faisait remarquer par sa
+cruauté bestiale, par sa soif immodérée de sang.
+
+C'était le fils de Lescuyer.
+
+Il tuait, et puis tuait encore; il se vanta d'avoir à lui seul, de
+sa main enfantine, tué dix hommes et quatre femmes.
+
+-- Bon! je puis tuer à mon aise, disait-il: je n'ai pas quinze
+ans, on ne me fera rien.
+
+À mesure qu'on tuait, on jetait morts et blessés, cadavres et
+vivants, dans la tour Trouillas; ils tombaient de soixante pieds
+de haut; les hommes y furent jetés d'abord, les femmes ensuite. Il
+avait fallu aux assassins le temps de violer les cadavres de
+celles qui étaient jeunes et jolies.
+
+À neuf heures du matin, après douze heures de massacres, une voix
+criait encore du fond de ce sépulcre:
+
+-- Par grâce! venez m'achever, je ne puis mourir.
+
+Un homme, l'armurier Bouffier se pencha dans le trou et regarda;
+les autres n'osaient.
+
+-- Qui crie donc? demandèrent-ils.
+
+-- C'est Lami, répondit Bouffier.
+
+Puis, quand il fut au milieu des autres:
+
+-- Eh bien, firent-ils, qu'as-tu vu au fond?
+
+-- Une drôle de marmelade, dit-il: tout pêle-mêle, des hommes et
+des femmes, des prêtres et des jolies filles, c'est à crever de
+rire.
+
+«Décidément c'est une vilaine chenille que l'homme!...» disait le
+comte de Monte-Cristo à M. de Villefort.
+
+Eh bien, c'est dans la ville encore sanglante, encore chaude,
+encore émue de ces derniers massacres, que nous allons introduire
+les deux personnages principaux de notre histoire.
+
+
+I -- UNE TABLE D'HÔTE
+
+Le 9 octobre de l'année 1799, par une belle journée de cet automne
+méridional qui fait, aux deux extrémités de la Provence, mûrir les
+oranges d'Hyères et les raisins de Saint-Péray, une calèche
+attelée de trois chevaux de poste traversait à fond de train le
+pont jeté sur la Durance, entre Cavaillon et Château-Renard, se
+dirigeant sur Avignon, l'ancienne ville papale, qu'un décret du 25
+mai 1791 avait, huit ans auparavant, réunie à la France, réunion
+confirmée par le traité signé, en 1797, à Tolentino, entre le
+général Bonaparte et le pape Pie VI.
+
+La voiture entra par la porte d'Aix, traversa dans toute sa
+longueur, et sans ralentir sa course, la ville aux rues étroites
+et tortueuses, bâtie tout à la fois contre le vent et contre le
+soleil, et alla s'arrêter à cinquante pas de la porte d'Oulle, à
+l'hôtel du Palais-Égalité, que l'on commençait tout doucement à
+rappeler l'hôtel du Palais-Royal, nom qu'il avait porté autrefois
+et qu'il porte encore aujourd'hui.
+
+Ces quelques mots, presque insignifiants, à propos du titre de
+l’hôtel devant lequel s'arrêtait la chaise de poste sur laquelle
+nous avons les yeux fixés, indiquent assez bien l'état où était la
+France sous ce gouvernement de réaction thermidorienne que l'on
+appelait le Directoire.
+
+Après la lutte révolutionnaire qui s'était accomplie du 14 juillet
+1789 au 9 thermidor 1794; après les journées des 5 et 6 octobre,
+du 21 juin, du 10 août, des 2 et 3 septembre, du 21 mai, du 29
+thermidor, et du 1er prairial; après avoir vu tomber la tête du
+roi et de ses juges, de la reine et de son accusateur, des
+Girondins et des Cordeliers, des modérés et des Jacobins, la
+France avait éprouvé la plus effroyable et la plus nauséabonde de
+toutes les lassitudes, la lassitude du sang!
+
+Elle en était donc revenue, sinon au besoin de la royauté, du
+moins au désir d'un gouvernement fort, dans lequel elle pût mettre
+sa confiance, sur lequel elle pût s'appuyer, qui agît pour elle et
+qui lui permît de se reposer elle-même pendant qu'il agissait.
+
+À la place de ce gouvernement vaguement désiré, elle avait le
+faible et irrésolu Directoire, composé pour le moment du
+voluptueux Barras, de l'intrigant Sieyès, du brave Moulins, de
+l'insignifiant Roger Ducos et de l'honnête, mais un peu trop naïf,
+Gohier.
+
+Il en résultait une dignité médiocre au dehors et une tranquillité
+fort contestable au dedans.
+
+Il est vrai qu'au moment où nous en sommes arrivés, nos armées, si
+glorieuses pendant les campagnes épiques de 1796 et 1797, un
+instant refoulées vers la France par l'incapacité de Scherer à
+Vérone et à Cassano, et par la défaite et la mort de Joubert à
+Novi, commencent à reprendre l'offensive. Moreau a battu Souvaroff
+à Bassignano; Brune a battu le duc d'York et le général Hermann à
+Bergen; Masséna a anéanti les Austro-Russes à Zurich; Korsakov
+s'est sauvé à grand-peine et l'Autrichien Hotz ainsi que trois
+autres généraux ont été tués, et cinq faits prisonniers.
+
+Masséna a sauvé la France à Zurich, comme, quatre-vingt-dix ans
+auparavant, Villars l'avait sauvée à Denain.
+
+Mais, à l'intérieur, les affaires n'étaient point en si bon état,
+et le gouvernement directorial était, il faut le dire, fort
+embarrassé entre la guerre de la Vendée et les brigandages du
+Midi, auxquels, selon son habitude, la population avignonnaise
+était loin de rester étrangère.
+
+Sans doute, les deux voyageurs qui descendirent de la chaise de
+poste, arrêtée à la porte de l'hôtel du Palais-Royal, avaient-ils
+quelque raison de craindre la situation d'esprit dans laquelle se
+trouvait la population, toujours agitée, de la ville papale, car,
+un peu au-dessus d'Orgon, à l'endroit où trois chemins se
+présentent aux voyageurs -- l'un conduisant à Nîmes, le second à
+Carpentras, le troisième à Avignon -- le postillon avait arrêté
+ses chevaux, et, se retournant, avait demandé:
+
+-- Les citoyens passent-ils par Avignon ou par Carpentras?
+
+-- Laquelle des deux routes est la plus courte? avait demandé,
+d'une voix brève et stridente, l'aîné des deux voyageurs, qui,
+quoique visiblement plus vieux de quelques mois, était à peine âgé
+de trente ans.
+
+-- Oh! la route d'Avignon, citoyen, d'une bonne lieue et demie au
+moins.
+
+-- Alors, avait-il répondu, suivons la route d'Avignon.
+
+Et la voiture avait repris un galop qui annonçait que les
+_citoyens_ voyageurs, comme les appelait le postillon, quoique la
+qualification de _monsieur_ commençât à rentrer dans la
+conversation, payaient au moins trente sous de guides.
+
+Ce même désir de ne point perdre de temps se manifesta à l'entrée
+de l'hôtel.
+
+Ce fut toujours le plus âgé des deux voyageurs qui, là comme sur
+la route, prit la parole. Il demanda si l'on pouvait dîner
+promptement, et la forme dont était faite la demande indiquait
+qu'il était prêt à passer sur bien des exigences gastronomiques,
+pourvu que le repas demandé fût promptement servi.
+
+-- Citoyen, répondit l'hôte qui, au bruit de la voiture, était
+accouru, la serviette à la main, au-devant des voyageurs, vous
+serez rapidement et convenablement servis dans votre chambre; mais
+si je me permettais de vous donner un conseil...
+
+Il hésita.
+
+-- Oh! donnez! donnez! dit le plus jeune des deux voyageurs,
+prenant la parole pour la première fois.
+
+-- Eh bien, ce serait de dîner tout simplement à table d'hôte,
+comme fait en ce moment le voyageur qui est attendu par cette
+voiture tout attelée; le dîner y est excellent et tout servi.
+
+L'hôte, en même temps, montrait une voiture organisée de la façon
+la plus confortable, et attelée, en effet, de deux chevaux qui
+frappaient du pied tandis que le postillon prenait patience, en
+vidant, sur le bord de la fenêtre, une bouteille de vin de Cahors.
+
+Le premier mouvement de celui à qui cette offre était faite fut
+négatif; cependant, après une seconde de réflexion, le plus âgé
+des deux voyageurs, comme s'il fut revenu sur sa détermination
+première, fit un signe interrogateur à son compagnon.
+
+Celui-ci répondit d'un regard qui signifiait: «Vous savez bien que
+je suis à vos ordres.»
+
+-- Eh bien, soit, dit celui qui paraissait chargé de prendre
+l'initiative, nous dînerons à table d'hôte.
+
+Puis, se retournant vers le postillon qui, chapeau bas, attendait
+ses ordres:
+
+-- Que dans une demi-heure au plus tard, dit-il, les chevaux
+soient à la voiture.
+
+Et, sur l'indication du maître d'hôtel, tous deux entrèrent dans
+la salle à manger, le plus âgé des deux marchant le premier,
+l'autre le suivant.
+
+On sait l'impression que produisent, en général, de nouveaux venus
+à une table d'hôte. Tous les regards se tournèrent vers les
+arrivants; la conversation, qui paraissait assez animée, fut
+interrompue.
+
+Les convives se composaient des habitués de l'hôtel, du voyageur
+dont la voiture attendait tout attelée à la porte, d'un marchand
+de vin de Bordeaux en séjour momentané à Avignon pour les causes
+que nous allons dire, et d'un certain nombre de voyageurs se
+rendant de Marseille à Lyon par la diligence.
+
+Les nouveaux arrivés saluèrent la société d'une légère inclination
+de tête, et se placèrent à l'extrémité de la table, s'isolant des
+autres convives par un intervalle de trois ou quatre couverts.
+
+Cette espèce de réserve aristocratique redoubla la curiosité dont
+ils étaient l'objet; d'ailleurs, on sentait qu'on avait affaire à
+des personnages d'une incontestable distinction, quoique leurs
+vêtements fussent de la plus grande simplicité.
+
+Tous deux portaient la botte à retroussis sur la culotte courte,
+l'habit à longues basques, le surtout de voyage et le chapeau à
+larges bords, ce qui était à peu près le costume de tous les
+jeunes gens de l'époque; mais ce qui les distinguait des élégants
+de Paris et même de la province, c'étaient leurs cheveux, longs et
+plats, et leur cravate noire serrée autour du cou, à la façon des
+militaires.
+
+Les muscadins -- c'était le nom que l'on donnait alors aux jeunes
+gens à la mode -- les muscadins portaient les oreilles de chien
+bouffant aux deux tempes, les cheveux retroussés en chignon
+derrière la tête, et la cravate immense aux longs bouts flottants
+et dans laquelle s'engouffrait le menton. Quelques-uns poussaient
+la réaction jusqu'à la poudre.
+
+Quant au portrait des deux jeunes gens, il offrait deux types
+complètement opposés.
+
+Le plus âgé des deux, celui qui plusieurs fois avait, nous l'avons
+déjà remarqué, pris l'initiative, et dont la voix, même dans ses
+intonations les plus familières, dénotait l'habitude du
+commandement, était, nous l'avons dit, un homme d'une trentaine
+d'années, aux cheveux noirs séparés sur le milieu du front, plats
+et tombant le long des tempes jusque sur ses épaules. Il avait le
+teint basané de l'homme qui a voyagé dans les pays méridionaux,
+les lèvres minces, le nez droit, les dents blanches, et ces yeux
+de faucon que Dante donne à César.
+
+Sa taille était plutôt petite que grande, sa main était délicate,
+son pied fin et élégant; il avait dans les manières une certaine
+gêne qui indiquait qu'il portait en ce moment un costume dont il
+n'avait point l'habitude, et quand il avait parlé, si l'on eût été
+sur les bords de la Loire au lieu d'être sur les bords du Rhône,
+son interlocuteur aurait pu remarquer qu'il avait dans la
+prononciation un certain accent italien.
+
+Son compagnon paraissait de trois ou quatre ans moins âgé que lui.
+
+C'était un beau jeune homme au teint rose, aux cheveux blonds, aux
+yeux bleu clair, au nez ferme et droit, au menton prononcé, mais
+presque imberbe. Il pouvait avoir deux pouces de plus que son
+compagnon, et, quoique d'une taille au-dessus de la moyenne, il
+semblait si bien pris dans tout son ensemble, si admirablement
+libre dans tous ses mouvements, qu'on devinait qu'il devait être,
+sinon d'une force, au moins d'une agilité et d'une adresse peu
+communes.
+
+Quoique mis de la même façon, quoique se présentant sur le pied de
+l'égalité, il paraissait avoir pour le jeune homme brun une
+déférence remarquable, qui, ne pouvant tenir à l'âge, tenait sans
+doute à une infériorité dans la condition sociale. En outre, il
+l'appelait citoyen, tandis que son compagnon l'appelait simplement
+Roland.
+
+Ces remarques, que nous faisons pour initier plus profondément le
+lecteur à notre récit, ne furent probablement point faites dans
+toute leur étendue par les convives de la table d'hôte; car, après
+quelques secondes d'attention données aux nouveaux venus, les
+regards se détachèrent d'eux, et la conversation, un instant
+interrompue, reprit son cours.
+
+Il faut avouer qu'elle portait sur un sujet des plus intéressants
+pour des voyageurs: il était question de l'arrestation d'une
+diligence chargée d'une somme de soixante mille francs appartenant
+au gouvernement. L'arrestation avait eu lieu, la veille, sur la
+route de Marseille à Avignon, entre Lambesc et Pont-Royal.
+
+Aux premiers mots qui furent dits sur l’événement, les deux jeunes
+gens prêtèrent l'oreille avec un véritable intérêt.
+
+L'événement avait eu lieu sur la route même qu'ils venaient de
+suivre, et celui qui le racontait était un des acteurs principaux
+de cette scène de grand chemin.
+
+C'était le marchand de vin de Bordeaux.
+
+Ceux qui paraissaient le plus curieux de détails étaient les
+voyageurs de la diligence qui venait d'arriver et qui allait
+repartir. Les autres convives, ceux qui appartenaient à la
+localité, paraissaient assez au courant de ces sortes de
+catastrophes pour donner eux-mêmes des détails, au lieu d'en
+recevoir.
+
+-- Ainsi, citoyen, disait un gros monsieur contre lequel se
+pressait, dans sa terreur, une femme grande, sèche et maigre, vous
+dites que c'est sur la route même que nous venons de suivre que le
+vol a eu lieu?
+
+-- Oui, citoyen, entre Lambesc et Pont-Royal. Avez-vous remarqué
+un endroit où la route monte et se resserre entre deux monticules?
+Il y a là une foule de rochers.
+
+-- Oui, oui, mon ami, dit la femme en serrant le bras de son mari,
+je, l'ai remarqué; j'ai même dit, tu dois t'en souvenir: «Voici un
+mauvais endroit, j'aime mieux y passer de jour que de nuit.»
+
+-- Oh! madame, dit un jeune homme dont la voix affectait le parler
+grasseyant de l'époque, et qui, dans les temps ordinaires,
+paraissait exercer sur la table d'hôte la royauté de la
+conversation, vous savez que, pour MM. Les _compagnons de Jéhu_ il
+n'y a ni jour ni nuit.
+
+-- Comment! citoyen, demanda la dame encore plus effrayée, c'est
+en plein jour que vous avez été arrêté?
+
+-- En plein jour, citoyenne, à dix heures du matin.
+
+-- Et combien étaient-ils? demanda le gros monsieur.
+
+-- Quatre, citoyen.
+
+-- Embusqués sur la route?
+
+-- Non; ils sont arrivés à cheval, armés jusqu'aux dents et
+masqués.
+
+-- C'est leur habitude, dit le jeune habitué de la table d'hôte;
+ils ont dit, n'est-ce pas: «Ne vous défendez point, il ne vous
+sera fait aucun mal, nous n'en voulons qu'à l'argent du
+gouvernement.»
+
+-- Mot pour mot, citoyen.
+
+-- Puis, continua celui qui paraissait si bien renseigné, deux
+sont descendus de cheval, ont jeté la bride de leurs chevaux à
+leurs compagnons et ont sommé le conducteur de leur remettre
+l'argent.
+
+-- Citoyen, dit le gros homme émerveillé, vous racontez la chose
+comme si vous l'aviez vue.
+
+-- Monsieur y était peut-être, dit un des voyageurs, moitié
+plaisantant, moitié doutant.
+
+-- Je ne sais, citoyen, si, en disant cela, vous avez l'intention
+de me dire une impolitesse, fit insoucieusement le jeune homme qui
+venait si complaisamment et si pertinemment en aide au narrateur;
+mais mes opinions politiques font que je ne regarde pas votre
+soupçon comme une insulte. Si j'avais eu le malheur d'être du
+nombre de ceux qui étaient attaqués, ou l'honneur d'être du nombre
+de ceux qui attaquaient, je le dirais aussi franchement dans un
+cas que dans l'autre; mais, hier matin, à dix heures, juste au
+moment où l'on arrêtait la diligence à quatre lieues d'ici, je
+déjeunais tranquillement à cette même place, et justement, tenez,
+avec les deux citoyens qui me font en ce moment l'honneur d'être
+placés à ma droite et à ma gauche.
+
+-- Et, demanda le plus jeune des deux voyageurs qui venaient de
+prendre place à table, et que son compagnon désignait sous le nom
+de Roland, et combien étiez-vous d'hommes dans la diligence?
+
+-- Attendez; je crois que nous étions... oui, c'est cela, nous
+étions sept hommes et trois femmes.
+
+-- Sept hommes, non compris le conducteur? répéta Roland.
+
+-- Bien entendu.
+
+-- Et, à sept hommes, vous vous êtes laissés dévaliser par quatre
+bandits? Je vous en fais mon compliment, messieurs.
+
+-- Nous savions à qui nous avions affaire, répondit le marchand de
+vin, et nous n'avions garde de nous défendre.
+
+-- Comment! répliqua le jeune homme, à qui vous aviez affaire?
+mais vous aviez affaire, ce me semble, à des voleurs, à des
+bandits!
+
+-- Point du tout: ils s'étaient nommés.
+
+-- Ils s'étaient nommés?
+
+-- Ils avaient dit: «Messieurs, il est inutile de vous défendre;
+mesdames, n'ayez pas peur; nous ne sommes pas des brigands, nous
+sommes des _compagnons de Jéhu_.»
+
+-- Oui, dit le jeune homme de la table d'hôte, ils préviennent
+pour qu'il n'y ait pas de méprise, c'est leur habitude.
+
+-- Ah çà! dit Roland, qu'est-ce que c'est donc que ce Jéhu qui a
+des compagnons si polis? Est-ce leur capitaine?
+
+-- Monsieur, dit un homme dont le costume avait quelque chose d'un
+prêtre sécularisé et qui paraissait, lui aussi, non seulement un
+habitué de la table d'hôte, mais encore un initié aux mystères de
+l'honorable corporation dont on était en train de discuter les
+mérites, si vous étiez plus versé que vous ne paraissez l’être
+dans la lecture des Écritures saintes, vous sauriez qu'il y a
+quelque chose comme deux mille six cents ans que ce Jéhu est mort,
+et que, par conséquent, il ne peut arrêter, à l'heure qu'il est,
+les diligences sur les grandes routes.
+
+-- Monsieur l'abbé, répondit Roland qui avait reconnu l'homme
+d'Église, comme, malgré le ton aigrelet avec lequel vous parlez,
+vous paraissez fort instruit, permettez à un pauvre ignorant de
+vous demander quelques détails sur ce Jéhu mort il y a eu deux
+mille six cents ans, et qui, cependant, a l'honneur d'avoir des
+compagnons qui portent son nom.
+
+-- Jéhu! répondit l'homme d'Église du même ton vinaigré, était un
+roi d'Israël, sacré par Élisée, sous la condition de punir les
+crimes de la maison d'Achab et de Jézabel, et de mettre à mort
+tous les prêtres de Baal.
+
+-- Monsieur l’abbé, répliqua en riant le jeune homme, je vous
+remercie de l'explication: je ne doute point qu'elle ne soit
+exacte et surtout très savante; seulement, je vous avoue qu'elle
+ne m'apprend pas grand-chose.
+
+-- Comment, citoyen, dit l'habitué de la table d'hôte, vous ne
+comprenez pas que Jéhu, c'est Sa Majesté Louis XVIII, sacré sous
+la condition de punir les crimes de la Révolution et de mettre à
+mort les prêtres de Baal, c'est-à-dire tous ceux qui ont pris une
+part quelconque à cet abominable état de choses que, depuis sept
+ans, on appelle la République?
+
+-- Oui-da! fit le jeune homme; si fait, je comprends. Mais, parmi
+ceux que les compagnons de Jéhu sont chargés de combattre,
+comptez-vous les braves soldats qui ont repoussé l'étranger des
+frontières de France, et les illustres généraux qui ont commandé
+les armées du Tyrol, de Sambre-et-Meuse et d'Italie?
+
+-- Mais sans doute, ceux-là les premiers et avant tout.
+
+Les yeux du jeune homme lancèrent un éclair; sa narine se dilata,
+ses lèvres se serrèrent: il se souleva sur sa chaise; mais son
+compagnon le tira par son habit et le fit rasseoir, tandis que,
+d'un seul regard, il lui imposait silence.
+
+Puis celui qui venait de donner cette preuve de sa puissance,
+prenant la parole pour la première fois:
+
+-- Citoyen, dit-il, s'adressant au jeune homme de la table d'hôte,
+excusez deux voyageurs qui arrivent du bout du monde, comme qui
+dirait de l'Amérique ou de l'Inde, qui ont quitté la France depuis
+deux ans, qui ignorent complètement ce qui s'y passe, et qui sont
+désireux de s'instruire.
+
+-- Mais, comment donc, répondit celui auquel ces paroles étaient
+adressées, c'est trop juste, citoyen; interrogez et l'on vous
+répondra.
+
+-- Eh bien, continua le jeune homme brun à l'oeil d'aigle, aux
+cheveux noirs et plats, au teint granitique, maintenant que je
+sais ce que c’est Jéhu et dans quel but sa compagnie est
+instituée, je voudrais savoir ce que ses compagnons font de
+l’argent qu’ils prennent.
+
+-- Oh! mon Dieu, c’est bien simple, citoyen; vous savez qu’il est
+fort question de la restauration de la monarchie bourbonienne?
+
+-- Non, je ne le savais pas, répondit le jeune homme brun d'un ton
+qu'il essayait inutilement de rendre naïf; j'arrive, comme je vous
+l'ai dit, du bout du monde.
+
+-- Comment! vous ne saviez pas cela? eh bien, dans six mois ce
+sera un fait accompli.
+
+-- Vraiment!
+
+-- C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, citoyen.
+
+Les deux jeunes gens à la tournure militaire échangèrent entre eux
+un regard et un sourire, quoique le jeune blond parût sous le
+poids d'une vive impatience.
+
+Leur interlocuteur continua:
+
+-- Lyon est le quartier général de la conspiration, si toutefois
+on peut appeler conspiration un complot qui s'organise au grand
+jour; le nom de gouvernement provisoire conviendrait mieux.
+
+-- Eh bien, citoyen, dit le jeune homme brun avec une politesse
+qui n'était point exempte de raillerie, disons gouvernement
+provisoire.
+
+-- Ce gouvernement provisoire a son état-major et ses armées.
+
+-- Bah! son état-major, peut-être... mais ses armées...
+
+-- Ses armées, je le répète.
+
+-- Où sont-elles?
+
+-- Il y en a une qui s'organise dans les montagnes d'Auvergne,
+sous les ordres de M. de Chardon; une autre dans les montagnes du
+Jura, sous les ordres de M. Teyssonnet; enfin, une troisième qui
+fonctionne, et même assez agréablement à cette heure, dans la
+Vendée, sous les ordres d'Escarboville, d'Achille Leblond et de
+Cadoudal.
+
+-- En vérité, citoyen, vous me rendez un véritable service en
+m'apprenant toutes ces nouvelles. Je croyais les Bourbons
+complètements résignés à l’exil; je croyais la police faite de
+manière qu’il n’existât ni comité provisoire royaliste dans les
+grandes villes, ni bandits sur les grandes routes. Enfin, je
+croyais la Vendée complètement pacifiée par le général Hoche.
+
+Le jeune homme auquel s’adressait cette réponse éclata de rire.
+
+-- Mais d’où venez-vous? s’écria-t-il, d’où venez-vous?
+
+-- Je vous l’ai dit, citoyen, du bout du monde.
+
+-- On le voit.
+
+Puis continuant:
+
+-- Eh bien, vous comprenez dit-il, les Bourbons ne sont pas
+riches; les émigrés dont on a vendu les biens, sont ruinés; il est
+impossible d’organiser deux armées et d’en entretenir une
+troisième sans argent. On était embarrassé; il n’y avait que la
+République qui pût solder ses ennemis: or, il n’était pas probable
+qu’elle s’y décidât de gré à gré; alors, sans essayer avec elle
+cette négociation scabreuse, on jugea qu’il était plus court de
+lui prendre son argent que de le lui demander.
+
+-- Ah! je comprends enfin.
+
+-- C'est bien heureux.
+
+-- Les _compagnons de Jéhu _sont les intermédiaires entre la
+République et la contre-révolution, les percepteurs des généraux
+royalistes.
+
+-- Oui; ce n'est plus un vol, c'est une opération militaire, un
+fait d'armes comme un autre.
+
+-- Justement, citoyen, vous y êtes, et vous voilà sur ce point,
+maintenant, aussi savant que nous.
+
+-- Mais, glissa timidement le marchand de vin de Bordeaux, si
+MM. les compagnons de Jéhu -- remarquez que je n'en dis aucun mal
+-- si MM. Les compagnons de Jéhu n’en veulent qu’à l’argent du
+gouvernement...
+
+-- À l'argent du gouvernement, pas à d'autre; il est sans exemple
+qu'ils aient dévalisé un particulier.
+
+-- Sans exemple?
+
+-- Sans exemple.
+
+-- Comment se fait-il alors que, hier, avec l’argent du
+gouvernement, ils aient emporté un group de deux cents louis qui
+m’appartenait?
+
+-- Mon cher Monsieur, répondit le jeune homme de la table d’hôte,
+je vous ai déjà dit qu’il y avait là quelque erreur, et qu’aussi
+vrai que je m’appelle Alfred de Barjols, cet argent vous sera
+rendu un jour ou l’autre.
+
+Le marchand de vin poussa un soupir et secoua la tête en homme
+qui, malgré l’assurance qu’on lui donne, conserve encore quelques
+doutes.
+
+Mais, en ce moment, comme si l'engagement pris par le jeune noble,
+qui venait de révéler sa condition sociale en disant son nom,
+avait éveillé la délicatesse de ceux pour lesquels il se portait
+garant, un cheval s'arrêta à la porte, on entendit des pas dans le
+corridor, la porte de la salle à manger s'ouvrit, et un homme
+masqué et armé jusqu'aux dents parut sur le seuil.
+
+-- Messieurs, dit-il au milieu du profond silence causé par son
+apparition, y a-t-il parmi vous un voyageur nommé Jean Picot, qui
+se trouvait hier dans la diligence qui a été arrêtée entre Lambesc
+et Pont-Royal?
+
+-- Oui, dit le marchand de vin tout étonné.
+
+-- C'est vous? demanda l'homme masqué.
+
+-- C'est moi.
+
+-- Ne vous a-t-il rien été pris?
+
+-- Si fait, il m'a été pris un group de deux cents louis que
+j'avais confié au conducteur.
+
+-- Et je dois même dire, ajouta le jeune noble, qu'à l'instant
+même monsieur en parlait et le regardait comme perdu.
+
+-- Monsieur avait tort, dit l'inconnu masqué, nous faisons la
+guerre au gouvernement et non aux particuliers; nous sommes des
+partisans et non des voleurs. Voici vos deux cents louis,
+monsieur, et si pareille erreur arrivait à l'avenir, réclamez et
+recommandez-vous du nom de Morgan.
+
+À ces mots, l'homme masqué déposa un sac d'or à la droite du
+marchand de vin, salua courtoisement les convives de la table
+d'hôte et sortit, laissant les uns dans la terreur et les autres
+dans la stupéfaction d’une pareille hardiesse.
+
+
+II -- UN PROVERBE ITALIEN
+
+Au reste, quoique les deux sentiments que nous venons d'indiquer
+eussent été les sentiments dominants, ils ne se manifestaient
+point chez tous les assistants à un degré semblable. Les nuances
+se graduèrent selon le sexe, selon l'âge, selon le caractère, nous
+dirons presque selon la position sociale des auditeurs.
+
+Le marchand de vin, Jean Picot, principal intéressé dans
+l'événement qui venait de s'accomplir, reconnaissant dès la
+première vue, à son costume, à ses armes et à son masque, un des
+hommes auxquels il avait eu affaire la veille, avait d'abord, à
+son apparition, été frappé de stupeur: puis, peu à peu,
+reconnaissant le motif de la visite que lui faisait le mystérieux
+bandit, il avait passé de la stupeur à la joie en traversant
+toutes les nuances intermédiaires qui séparent ces deux
+sentiments. Son sac d'or était près de lui et l'on eût dit qu'il
+n'osait y toucher: peut-être craignait-il, au moment où il y
+porterait la main, de le voir s'évanouir comme l'or que l'on croit
+trouver en rêve et qui disparaît même avant que l'on rouvre les
+yeux, pendant cette période de lucidité progressive qui sépare le
+sommeil profond du réveil complet.
+
+Le gros monsieur de la diligence et sa femme avaient manifesté,
+ainsi que les autres voyageurs faisant partie du même convoi, la
+plus franche et la plus complète terreur. Placé à la gauche de
+Jean Picot, quand il avait vu le bandit s'approcher du marchand de
+vin, il avait, dans l'espérance illusoire de maintenir une
+distance honnête entre lui et le compagnon de Jéhu, reculé sa
+chaise sur celle de sa femme, qui, cédant au mouvement, de
+pression, avait essayé de reculer la sienne à son tour. Mais,
+comme la chaise qui venait ensuite était celle du citoyen Alfred
+de Barjols, qui, lui, n'avait aucun motif de craindre des hommes
+sur lesquels il venait de manifester une si haute et si
+avantageuse opinion, la chaise de la femme du gros monsieur avait
+trouvé un obstacle dans l'immobilité de celle du jeune noble; de
+sorte que, de même qu'il arriva à Marengo, huit ou neuf mois plus
+tard, lorsque le général en chef jugea qu'il était temps de
+reprendre l'offensive, le mouvement rétrograde s'était arrêté.
+
+Quant à celui-ci -- c'est du citoyen Alfred de Barjols que nous
+parlons -- son aspect, comme celui de l'abbé qui avait donné
+l'explication biblique touchant le roi d'Israël Jéhu et la mission
+qu'il avait reçue d'Élisée, son aspect, disons-nous, avait été
+celui d'un homme qui non seulement n'éprouve aucune crainte, mais
+qui s'attend même à l'événement qui arrive, si inattendu que soit
+cet événement. Il avait, le sourire sur les lèvres, suivi du
+regard l'homme masqué, et, si tous les convives n'eussent été si
+préoccupés des deux acteurs principaux de la scène qui
+s'accomplissait, ils eussent pu remarquer un signe presque
+imperceptible échangé des yeux entre le bandit et le jeune noble,
+signe qui, à l’instant même, s'était reproduit entre le jeune
+noble et l'abbé.
+
+De leur côté, les deux voyageurs que nous avons introduits dans la
+salle de la table d'hôte et qui, comme nous l'avons dit, étaient
+assez isolés à l'extrémité de la table, avaient conservé
+l'attitude propre à leurs différents caractères. Le plus jeune des
+deux avait instinctivement porté la main à son côté, comme pour y
+chercher une arme absente, et s'était levé, comme mû par un
+ressort, pour s'élancer à la gorge de l’homme masqué, ce qui n'eût
+certes pas manqué d'arriver s'il eût été seul; mais le plus âgé,
+celui qui paraissait avoir non seulement l'habitude, mais le droit
+de lui donner des ordres, s'était, comme il l'avait déjà fait une
+première fois, contenté de le retenir vivement par son habit en
+lui disant d'un ton impératif, presque dur même:
+
+-- Assis, Roland!
+
+Et le jeune homme s'était assis.
+
+Mais celui de tous les convives qui était demeuré, en apparence du
+moins, le plus impassible pendant toute la scène qui venait de
+s'accomplir, était un homme de trente-trois à trente-quatre ans,
+blond de cheveux, roux de barbe, calme et beau de visage, avec de
+grands yeux bleus, un teint clair, des lèvres intelligentes et
+fines, une taille élevée, et un accent étranger qui indiquait un
+homme né au sein de cette île dont le gouvernement nous faisait, à
+cette heure, une si rude guerre; autant qu'on pouvait en juger par
+les rares paroles qui lui étaient échappées, il parlait, malgré
+l'accent que nous avons signalé, la langue française avec une rare
+pureté. Au premier mot qu'il avait prononcé et dans lequel il
+avait reconnu cet accent d'outre-Manche, le plus âgé des deux
+voyageurs avait tressailli, et, se retournant du côté de son
+compagnon, habitué à lire la pensée dans son regard, il avait
+semblé lui demander comment un Anglais se trouvait en France au
+moment où la guerre acharnée que se faisaient les deux nations
+exilait naturellement les Anglais de la France, comme les Français
+de l'Angleterre. Sans doute, l'explication avait paru impossible à
+Roland, car celui-ci avait répondu d'un mouvement des yeux et d'un
+geste des épaules qui signifiaient: «Cela me paraît tout aussi
+extraordinaire qu'à vous; mais, si vous ne trouvez pas
+l'explication d'un pareil problème, vous, le mathématicien par
+excellence, ne me la demandez pas à moi.»
+
+Ce qui était resté de plus clair dans tout cela, dans l'esprit des
+deux jeunes gens, c'est que l'homme blond, à l'accent anglo-saxon,
+était le voyageur dont la calèche confortable attendait tout
+attelée à la porte de l'hôtel, et que ce voyageur était de Londres
+ou, tout au moins, de quelqu'un des comtés ou duchés de la Grande-
+Bretagne.
+
+Quant aux paroles qu'il avait prononcées, nous avons dit qu'elles
+étaient rares, si rares qu'en réalité c'étaient plutôt des
+exclamations que des paroles; seulement, à chaque explication qui
+avait été demandée sur l'état de la France, l'Anglais avait
+ostensiblement tiré un calepin de sa poche, et, en priant soit le
+marchand de vin, soit l'abbé, soit le jeune noble, de répéter
+l'explication -- ce que chacun avait fait avec une complaisance
+pareille à la courtoisie qui présidait à la demande -- il avait
+pris en note ce qui avait été dit de plus important, de plus
+extraordinaire et de plus pittoresque, sur l'arrestation de la
+diligence, l'état de la Vendée et les compagnons de Jéhu,
+remerciant chaque fois de la voix et du geste, avec cette roideur
+familière à nos voisins d'outre-mer, et chaque fois remettant dans
+la poche de côté de sa redingote son calepin enrichi d'une note
+nouvelle.
+
+Enfin, comme un spectateur tout joyeux d'un dénouement inattendu,
+il s'était écrié de satisfaction à l'aspect de l'homme masqué,
+avait écouté de toutes ses oreilles, avait regardé de tous ses
+yeux, ne l'avait point perdu de vue, que la porte ne se fût
+refermée derrière lui, et alors, tirant vivement son calepin de sa
+poche
+
+-- Oh! monsieur, avait-il dit à son voisin, qui n'était autre que
+l'abbé, seriez-vous assez bon, si je ne m'en souvenais pas, de me
+répéter mot pour mot ce qu'a dit le gentleman qui sort d'ici?
+
+Il s'était mis à écrire aussitôt, et, la mémoire de l'abbé
+s'associant à la sienne, il avait eu la satisfaction de
+transcrire, dans toute son intégrité, la phrase du compagnon de
+Jéhu au citoyen Jean Picot.
+
+Puis, cette phrase transcrite, il s'était écrié avec un accent qui
+ajoutait un étrange cachet d'originalité à ses paroles
+
+-- Oh! ce n'est qu'en France, en vérité, qu'il arrive de pareilles
+choses; la France, c'est le pays le plus curieux du monde. Je suis
+enchanté, messieurs, de voyager en France et de connaître les
+Français.
+
+Et la dernière phrase avait été dite avec tant de courtoisie qu'il
+ne restait plus, lorsqu'on l'avait entendue sortir de cette bouche
+sérieuse, qu'à remercier celui qui l'avait prononcée, fût-il le
+descendant des vainqueurs de Crécy, de Poitiers et d'Azincourt.
+
+Ce fut le plus jeune des deux voyageurs qui répondit à cette
+politesse avec le ton d'insouciante causticité qui paraissait lui
+être naturel.
+
+-- Par ma foi! je suis exactement comme vous, milord; je dis
+milord, car je présume que vous êtes Anglais.
+
+-- Oui, monsieur, répondit le gentleman, j'ai cet honneur.
+
+-- Eh bien! comme je vous le disais, continua le jeune homme, je
+suis enchanté de voyager en France et d'y voir ce que j'y ai vu.
+Il faut vivre sous le gouvernement des citoyens Gohier, Moulins,
+Roger Ducos, Sieyès et Barras, pour assister à une pareille
+drôlerie, et quand, dans cinquante ans, on racontera qu'au milieu
+d'une ville de trente mille âmes, en plein jour, un voleur de
+grand chemin est venu, le masque sur le visage, deux pistolets et
+un sabre à la ceinture, rapporter à un honnête négociant qui se
+désespérait de les avoir perdus, les deux cents louis qu'il lui
+avait pris la veille; quand on ajoutera que cela s'est passé à une
+table d'hôte où étaient assises vingt ou vingt-cinq personnes, et
+que ce bandit modèle s'est retiré sans que pas une des vingt ou
+vingt-cinq personnes présentes lui ait sauté à la gorge; j'offre
+de parier que l'on traitera d'infime menteur celui qui aura
+l'audace de raconter l'anecdote.
+
+Et le jeune homme, se renversant sur sa chaise, éclata de rire,
+mais d'un rire si nerveux et si strident, que tout le monde le
+regarda avec étonnement, tandis que, de son côté, son compagnon
+avait les yeux figés sur lui avec une inquiétude presque
+paternelle.
+
+-- Monsieur, dit le citoyen Alfred de Barjols, qui, ainsi que les
+autres, paraissait impressionné de cette étrange modulation, plus
+triste, ou plutôt plus douloureuse que gaie, et dont, avant de
+répondre, il avait laissé éteindre jusqu'au dernier frémissement;
+monsieur, permettez-moi de vous faire observer que l'homme que
+vous venez de voir n'est point un voleur de grand chemin.
+
+-- Bah? franchement, qu'est-ce donc?
+
+-- C'est, selon toute probabilité, un jeune homme d'aussi bonne
+famille que vous et moi.
+
+-- Le comte de Horn, que le régent fit rouer en place de Grève,
+était aussi un jeune homme de bonne famille, et la preuve, c'est
+que toute la noblesse de Paris envoya des voitures à son
+exécution.
+
+-- Le comte de Horn avait, si je m'en souviens bien, assassiné un
+juif pour lui voler une lettre de change qu'il n'était point en
+mesure de lui payer, et nul n'osera vous dire qu'un compagnon de
+Jéhu ait touché à un cheveu de la tête d'un enfant.
+
+-- Eh bien! soit; admettons que l’institution soit fondée au point
+de vue philanthropique, pour rétablir la balance entre les
+fortunes, redresser les caprices du hasard, réformer les abus de
+la société; pour être un voleur à la façon de Karl Moor, votre ami
+Morgan, n'est-ce point Morgan qu'a dit que s'appelait cet honnête
+citoyen?
+
+-- Oui, dit l'Anglais.
+
+-- Eh bien! votre ami Morgan n'en est pas moins un voleur.
+
+Le citoyen Alfred de Barjols devint très pâle.
+
+-- Le citoyen Morgan n'est pas mon ami, répondit le jeune
+aristocrate, et, s'il l'était, je me ferais honneur de son amitié.
+
+-- Sans doute, répondit Roland en éclatant de rire; comme dit
+M. de Voltaire: «_L'amitié d'un grand homme est un bienfait des
+dieux._»
+
+-- Roland, Roland! lui dit à voix basse son compagnon.
+
+-- Oh! général, répondit celui-ci laissant, à dessein peut-être,
+échapper le titre qui était dû à son compagnon, laissez-moi, par
+grâce, continuer avec monsieur une discussion qui m'intéresse au
+plus haut degré.
+
+Celui-ci haussa les épaules.
+
+-- Seulement, citoyen, continua le jeune homme avec une étrange
+persistance, j'ai besoin d'être édifié: il y a deux ans que j'ai
+quitté la France, et, depuis mon départ, tant de choses ont
+changé, costume, moeurs, accent, que la langue pourrait bien avoir
+changé aussi. Comment appelez-vous, dans la langue que l'on parle
+aujourd'hui en France, arrêter les diligences et prendre l'argent
+qu'elles renferment?
+
+-- Monsieur, dit le jeune homme du ton d'un homme décidé à
+soutenir la discussion jusqu'au bout, j'appelle cela faire la
+guerre; et voilà votre compagnon, que vous avez appelé général
+tout à l'heure, qui, en sa qualité de militaire, vous dira qu'à
+part le plaisir de tuer et d'être tué, les généraux de tout temps
+n'ont pas fait autre chose que ce que fait le citoyen Morgan.
+
+-- Comment! s'écria le jeune homme, dont les yeux lancèrent un
+éclair, vous osez comparer?...
+
+-- Laissez monsieur développer sa théorie, Roland, dit le voyageur
+brun, dont les yeux, tout au contraire de ceux de son compagnon,
+qui semblaient s'être dilatés pour jeter leurs flammes, se
+voilèrent sous ses longs cils noirs, pour ne point laisser voir ce
+qui se passait dans son coeur.
+
+-- Ah! dit le jeune homme avec son accent saccadé, vous voyez bien
+qu'à votre tour vous commencez à prendre intérêt à la discussion.
+
+Puis, se tournant vers celui qu'il semblait avoir pris à partie:
+
+-- Continuez, monsieur, continuez, dit-il, le général le permet.
+
+Le jeune noble rougit d'une façon aussi visible qu'il venait de
+pâlir un instant auparavant et, les dents serrées, les coudes sur
+la table, le menton sur son poing pour se rapprocher autant que
+possible de son adversaire, avec un accent provençal qui devenait
+de plus en plus prononcé à mesure que la discussion devenait plus
+intense:
+
+-- Puisque _le général le permet, _reprit-il en appuyant sur ces
+deux mots _le général, _j'aurai l'honneur de lui dire, et à vous,
+citoyen, par contrecoup, que je crois me souvenir d'avoir lu dans
+Plutarque, qu'au moment où Alexandre partit pour l'Inde, il
+n'emportait avec lui que dix-huit ou vingt talents d'or, quelque
+chose comme cent ou cent vingt mille francs. Or, croyez-vous que
+ce soit avec ces dix-huit ou vingt talents d'or qu'il nourrit son
+armée, gagna la bataille du Granique, soumit l'Asie Mineure,
+conquit Tyr, Gaza, la Syrie, l'Égypte, bâtit Alexandrie, pénétra
+jusqu'en Libye, se fit déclarer fils de Jupiter par l'oracle
+d'Ammon, pénétra jusqu'à l’Hyphase, et, comme ses soldats
+refusaient de le suivre plus loin, revint à Babylone pour y
+surpasser en luxe, en débauches et en mollesse, les plus luxueux,
+les plus débauchés et les plus voluptueux des rois d'Asie? Est-ce
+de Macédoine qu'il tirait son argent, et croyez-vous que le roi
+Philippe, un des plus pauvres rois de la pauvre Grèce, faisait
+honneur aux traites que son fils tirait sur lui? Non pas:
+Alexandre faisait comme le citoyen Morgan; seulement, au lieu
+d'arrêter les diligences sur les grandes routes, il pillait les
+villes, mettait les rois à rançon, levait des contributions sur
+les pays conquis. Passons à Annibal. Vous savez comment il est
+parti de Carthage, n'est-ce pas? Il n'avait pas même les dix-huit
+ou vingt talents de son prédécesseur Alexandre; mais, comme il lui
+fallait de l'argent, il prit et saccagea, au milieu de la paix et
+contre la foi des traités, la ville de Sagonte; dès lors il fut
+riche et put se mettre en campagne. Pardon, cette fois-ci, ce
+n'est plus du Plutarque, c'est du Cornélius Népos. Je vous tiens
+quitte de sa descente des Pyrénées, de sa montée des Alpes, des
+trois batailles qu'il a gagnées en s'emparant chaque fois des
+trésors du vaincu, et j'en arrive aux cinq ou six ans qu'il a
+passés dans la Campanie. Croyez-vous que lui et son armée payaient
+pension aux Capouans et que les banquiers de Carthage, qui étaient
+brouillés avec lui, lui envoyaient de l'argent? Non: la guerre
+nourrissait la guerre, système Morgan, citoyen. Passons à César.
+Ah! César, c'est autre chose. Il part de l’Espagne avec quelque
+chose comme trente millions de dettes, revient à peu près au pair,
+part pour la Gaule, reste dix ans chez nos ancêtres; pendant ces
+dix ans, il envoie plus de cent millions à Rome, repasse les
+Alpes, franchit le Rubicon, marche droit au Capitole, force les
+portes du temple de Saturne, où est le trésor, y prend pour ses
+besoins particuliers, et non pas pour la république, trois mille
+livres pesant d'or en lingots, et meurt, lui que ses créanciers,
+vingt ans auparavant, ne voulaient pas laisser sortir de sa petite
+maison de la rue Suburra, laissant deux ou trois mille sesterces
+par chaque tête de citoyen, dix ou douze millions à Calpurnie et
+trente ou quarante millions à Octave; système Morgan toujours, à
+l'exception que Morgan, j'en suis sûr, mourra sans avoir touché
+pour son compte ni à l'argent des Gaulois, ni à l'or du Capitole.
+Maintenant, sautons dix-huit cents ans et arrivons au général
+_Buonaparté_...
+
+Et le jeune aristocrate, comme avaient l'habitude de le faire les
+ennemis du vainqueur de l'Italie, affecta d'appuyer sur l'u, que
+Bonaparte avait retranché de son nom, et sur l'e dont il avait
+enlevé l'accent aigu.
+
+Cette affectation parut irriter vivement Roland, qui fit un
+mouvement comme pour s'élancer en avant; mais son compagnon
+l'arrêta.
+
+-- Laissez, dit-il, laissez, Roland; je suis bien sûr que le
+citoyen Barjols ne dira pas que le général _Buonaparté_, comme il
+l'appelle, est un voleur.
+
+-- Non, je ne le dirai pas, moi; mais il y a un proverbe italien
+qui le dit pour moi.
+
+-- Voyons le proverbe? demanda le général se substituant à son
+compagnon, et, cette fois, fixant sur le jeune noble son oeil
+limpide, calme et profond.
+
+-- Le voici dans toute sa simplicité: _»Francesi non sono tutti
+ladroni, ma buona, parte.» _Ce qui veut dire: «Tous les Français
+ne sont pas des voleurs, mais...»
+
+-- Une bonne partie? dit Roland.
+
+-- Oui, mais _Buonaparté_, répondit Alfred de Barjols.
+
+À peine l'insolente parole était-elle sortie de la bouche du jeune
+aristocrate, que l'assiette avec laquelle jouait Roland s'était
+échappée de ses mains et l'allait frapper en plein visage.
+
+Les femmes jetèrent un cri, les hommes se levèrent.
+
+Roland éclata de ce rire nerveux qui lui était habituel et retomba
+sur sa chaise.
+
+Le jeune aristocrate resta calme, quoiqu'une rigole de sang coulât
+de son sourcil sur sa joue.
+
+En ce moment, le conducteur entra, disant, selon la formule
+habituelle:
+
+-- Allons, citoyens voyageurs, en voiture!
+
+Les voyageurs, pressés de s'éloigner du théâtre de la rixe à
+laquelle ils venaient d'assister, se précipitèrent vers la porte.
+
+-- Pardon, monsieur, dit Alfred de Barjols à Roland, vous n'êtes
+pas de la diligence, j'espère?
+
+-- Non, monsieur, je suis de la chaise de poste; mais, soyez
+tranquille, je ne pars pas.
+
+-- Ni moi, dit l'Anglais; dételez les chevaux, je reste.
+
+-- Moi, je pars, dit avec un soupir le jeune homme brun, auquel
+Roland avait donné le titre de général; tu sais qu'il le faut, mon
+ami, et que ma présence est absolument nécessaire là-bas. Mais je
+te jure bien que je ne te quitterais point ainsi si je pouvais
+faire autrement...
+
+Et, en disant ces mots, sa voix trahissait une émotion dont son
+timbre, ordinairement ferme et métallique, ne paraissait pas
+susceptible.
+
+Tout au contraire, Roland paraissait au comble de la joie; on eût
+dit que cette nature de lutte s'épanouissait à l'approche du
+danger qu'il n'avait peut-être pas fait naître, mais que du moins
+il n'avait point cherché à éviter.
+
+-- Bon! général, dit-il, nous devions nous quitter à Lyon, puisque
+vous avez eu la bonté de m'accorder un congé d'un mois pour aller
+à Bourg, dans ma famille. C'est une soixantaine de lieues de moins
+que nous faisons ensemble, voilà tout. Je vous retrouverai à
+Paris. Seulement, vous savez, si vous avez besoin d'un homme
+dévoué et qui ne boude pas, songez à moi.
+
+-- Sois tranquille, Roland, fit le général.
+
+Puis, regardant attentivement les deux adversaires:
+
+-- Avant tout, Roland, dit-il à son compagnon avec un
+indéfinissable accent de tendresse, ne te fais pas tuer; mais, si
+la chose est possible, ne tue pas non plus ton adversaire. Ce
+jeune homme, à tout prendre, est un homme de coeur, et je veux
+avoir un jour pour moi tous les gens de coeur.
+
+-- On fera de son mieux, général, soyez tranquille.
+
+En ce moment, l’hôte parut sur le seuil de la porte.
+
+-- La chaise de poste pour Paris est attelée, dit-il.
+
+Le général prit son chapeau et sa canne déposés sur une chaise;
+mais, au contraire, Roland affecta de le suivre nu-tête, pour que
+l'on vît bien qu'il ne comptait point partir avec son compagnon.
+
+Aussi Alfred de Barjols ne fit-il aucune opposition à sa sortie.
+D'ailleurs, il était facile de voir que son adversaire était
+plutôt de ceux qui cherchent les querelles que de ceux qui les
+évitent.
+Celui-ci accompagna le général jusqu'à la voiture, où le général
+monta.
+
+-- C'est égal, dit ce dernier en s'asseyant, cela me fait gros
+coeur de te laisser seul ici, Roland, sans un ami pour te servir
+de témoin.
+
+-- Bon! ne vous inquiétez point de cela, général; on ne manque
+jamais de témoin: il y a et il y aura toujours des gens curieux de
+savoir comment un homme en tue un autre.
+
+-- Au revoir, Roland; tu entends bien, je ne te dis pas adieu, je
+te dis au revoir!
+
+-- Oui, mon cher général, répondit le jeune homme d'une voix
+presque attendrie, j'entends bien, et je vous remercie.
+
+-- Promets-moi de me donner de tes nouvelles aussitôt l'affaire
+terminée, ou de me faire écrire par quelqu'un, si tu ne pouvais
+m'écrire toi-même.
+
+-- Oh! n'ayez crainte, général; avant quatre jours, vous aurez une
+lettre de moi, répondit Roland.
+
+Puis, avec un accent de profonde amertume:
+
+-- Ne vous êtes-vous pas aperçu, dit-il, qu'il y a sur moi une
+fatalité qui ne veut pas que je meure?
+
+-- Roland! fit le général d'un ton sévère, encore!
+
+-- Rien, rien, dit le jeune homme en secouant la tête, et en
+donnant à ses traits l'apparence d'une insouciante gaieté, qui
+devait être l'expression habituelle de son visage avant que lui
+fût arrivé le malheur inconnu qui, si jeune, paraissait lui faire
+désirer la mort.
+
+-- Bien. À propos, tâche de savoir une chose.
+
+-- Laquelle, général?
+
+-- C'est comment il se fait qu'au moment où nous sommes en guerre
+avec l'Angleterre, un Anglais se promène en France, aussi libre et
+aussi tranquille que s'il était chez lui.
+
+-- Bon: je le saurai.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Je l'ignore; mais quand je vous promets de le savoir, je le
+saurai, dussé-je le lui demander, à lui.
+
+-- Mauvaise tête! ne va pas te faire une autre affaire de ce côté-
+là.
+
+-- Dans tous les cas, comme c'est un ennemi, ce ne serait plus un
+duel, ce serait un combat.
+
+-- Allons, encore une fois, au revoir et embrasse-moi.
+
+Roland se jeta avec un mouvement de reconnaissance passionnée au
+cou de celui qui venait de lui donner cette permission.
+
+-- Oh! général! s'écria-t-il, que je serais heureux... si je
+n'étais pas si malheureux!
+
+Le général le regarda avec une affection profonde.
+
+-- Un jour, tu me conteras ton malheur, n'est-ce pas, Roland? dit-
+il.
+
+Roland éclata de ce rire douloureux qui, deux ou trois fois déjà,
+s'était fait jour entre ses lèvres.
+
+-- Oh! par ma foi, non, dit-il, vous en ririez trop.
+
+Le général le regarda comme il eût regardé un fou.
+
+-- Enfin, dit-il, il faut prendre les gens comme ils sont.
+
+-- Surtout lorsqu'ils ne sont pas ce qu'ils paraissent être.
+
+-- Tu me prends pour OEdipe, et tu me poses des énigmes, Roland.
+
+-- Ah! si vous devinez celle-là, général, je vous salue roi de
+Thèbes. Mais, avec toutes mes folies, j'oublie que chacune de vos
+minutes est précieuse et que je vous retiens ici inutilement.
+
+-- Tu as raison. As-tu des commissions pour Paris?
+
+-- Trois, mes amitiés à Bourrienne, mes respects à votre frère
+Lucien, et mes plus tendres hommages à madame Bonaparte.
+
+-- Il sera fait comme tu le désires.
+
+-- Où vous retrouverai-je, à Paris?
+
+-- Dans ma maison de la rue de la
+Victoire, et peut-être...
+--
+-- Peut-être...
+
+-- Qui sait? peut-être au Luxembourg!
+
+Puis, se rejetant en arrière, comme s'il regrettait d'en avoir
+tant dit, même à celui qu'il regardait comme son meilleur ami:
+
+-- Route d'Orange! cria-t-il au postillon, et le plus vite
+possible.
+
+Le postillon, qui n'attendait qu'un ordre, fouetta ses chevaux; la
+voiture partit, rapide et grondante comme la foudre, et disparut
+par la porte d'Oulle.
+
+
+III -- L'ANGLAIS
+
+Roland resta immobile à sa place, non seulement tant qu'il put
+voir la voiture, mais encore longtemps après qu'elle eut disparu.
+
+Puis, secouant la tête comme pour faire tomber de son front le
+nuage qui l'assombrissait, il rentra dans l'hôtel et demanda une
+chambre.
+
+-- Conduisez monsieur au n° 3, dit l'hôte à une femme de chambre.
+
+La femme de chambre prit une clef suspendue à une large tablette
+de bois noir, sur laquelle étaient rangés, sur deux lignes, des
+numéros blancs, et fit signe au jeune voyageur qu'il pouvait la
+suivre.
+
+-- Faites-moi monter du papier, une plume et de l'encre, dit le
+jeune homme à l'hôte, et si M. de Barjols s'informe où je suis,
+donnez-lui le numéro de ma chambre.
+
+L'hôte promit de se conformer aux intentions de Roland, qui monta
+derrière la fille en sifflant la _Marseillaise_.
+
+Cinq minutes après, il était assis près d'une table, ayant devant
+lui le papier, la plume, l'encre demandés, et s'apprêtant à
+écrire.
+
+Mais, au moment où il allait tracer la première ligne, on frappa
+trois coups à sa porte.
+
+-- Entrez, dit-il en faisant pirouetter sur un de ses pieds de
+derrière le fauteuil dans lequel il était assis, afin de faire
+face au visiteur, qui, dans son appréciation, devait être soit
+M. de Barjols, soit un de ses amis.
+
+La porte s'ouvrit d'un mouvement régulier comme celui d'une
+mécanique, et l'Anglais parut sur le seuil.
+
+-- Ah! s'écria Roland, enchanté de la visite au point de vue de la
+recommandation que lui avait faite son général, c'est vous?
+
+-- Oui, dit l'Anglais, c'est moi.
+
+-- Soyez le bienvenu.
+
+-- Oh! que je sois le bienvenu, tant mieux! car je ne savais pas
+si je devais venir.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- À cause d'Aboukir.
+
+Roland se mit à rire.
+
+-- Il y a deux batailles d'Aboukir, dit-il: celle que nous avons
+perdue, celle que nous avons gagnée.
+
+-- À cause de celle que vous avez perdue.
+
+-- Bon! dit Roland, on se bat, on se tue, on s'extermine sur le
+champ de bataille; mais cela n'empêche point qu’on ne se serre la
+main quand on se rencontre en terre neutre. Je vous répète donc,
+soyez le bienvenu, surtout si vous voulez bien me dire pourquoi
+vous venez.
+
+-- Merci; mais, avant tout, lisez ceci.
+
+Et l'Anglais tira un papier de sa poche.
+
+-- Qu'est-ce? demanda Roland.
+
+-- Mon passeport.
+
+-- Qu'ai-je affaire de votre passeport? demanda Roland; je ne suis
+pas gendarme.
+
+-- Non; mais comme je viens vous offrir mes services, peut-être ne
+les accepteriez-vous point, si vous ne saviez pas qui je suis.
+
+-- Vos services, monsieur?
+
+-- Oui; mais lisez.
+
+«Au nom de la République française, le Directoire exécutif invite
+à laisser circuler librement, et à lui prêter aide et protection
+en cas de besoin, sir John Tanlay, dans toute l’étendue du
+territoire de la République.
+
+«Signé: FOUCHÉ.»
+
+-- Et plus bas, voyez.
+
+«Je recommande tout particulièrement à qui de droit sir John
+Tanlay comme un philanthrope et un ami de la liberté.
+
+«Signé: BARRAS.»
+
+-- Vous avez lu?
+
+-- Oui, j'ai lu; après?...
+
+-- Oh! après?... Mon père, milord Tanlay, a rendu des services à
+M. Barras; c'est pourquoi M. Barras permet que je me promène en
+France, et je suis bien content de me promener en France; je
+m'amuse beaucoup.
+
+-- Oui, je me le rappelle, sir John; vous nous avez déjà fait
+l'honneur de nous dire cela à table.
+
+-- Je l'ai dit, c'est vrai; j'ai dit aussi que j'aimais beaucoup
+les Français.
+
+Roland s'inclina.
+
+-- Et surtout le général Bonaparte, continua sir John.
+
+-- Vous aimez beaucoup le général Bonaparte?
+
+-- Je l'admire; c'est un grand, un très grand homme.
+
+-- Ah! pardieu! sir John, je suis fâché qu'il n'entende pas un
+Anglais dire cela de lui..
+
+-- Oh! s'il était là, je ne le dirais point.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- Je ne voudrais pas qu'il crût que je dis cela pour lui faire
+plaisir, je dis cela parce que c'est mon opinion.
+
+-- Je n'en doute pas, milord, fit Roland, qui ne savait pas où
+l'Anglais en voulait venir, et qui, ayant appris par le passeport
+ce qu'il voulait savoir, se tenait sur la réserve.
+
+-- Et quand j'ai vu, continua l'Anglais avec le même flegme, quand
+j'ai vu que vous preniez le parti du général Bonaparte, cela m'a
+fait plaisir.
+
+-- Vraiment?
+
+-- Grand plaisir, fit l'Anglais avec un mouvement de tête
+affirmatif.
+
+-- Tant mieux!
+
+-- Mais quand j'ai vu que vous jetiez une assiette à la tête de
+M. Alfred de Barjols, cela m'a fait de la peine.
+
+-- Cela vous a fait de la peine, milord; et en quoi?
+
+-- Parce qu'en Angleterre, un gentleman ne jette pas une assiette
+à la tête d'un autre gentleman.
+
+-- Ah! milord, dit Roland en se levant et fronçant le sourcil,
+seriez-vous venu, par hasard, pour me faire une leçon?
+
+-- Oh! non; je suis venu vous dire: vous êtes embarrassé peut-être
+de trouver un témoin?
+
+-- Ma foi, sir John, je vous l’avouerai, et, au moment où vous
+avez frappé à la porte, je m'interrogeais pour savoir à qui je
+demanderais ce service.
+
+-- Moi, si voulez, dit l’Anglais, je serai votre témoin.
+
+-- Ah! pardieu! fit Roland, j'accepte et de grand coeur!
+
+-- Voilà le service que je voulais rendre, moi, à vous!
+
+Roland lui tendit la main.
+
+-- Merci, dit-il.
+
+L'Anglais s'inclina.
+
+-- Maintenant, continua Roland, vous avez eu le bon goût, milord,
+avant de m'offrir vos services, de me dire qui vous étiez; il est
+trop juste, du moment où je les accepte, que vous sachiez qui je
+suis.
+
+-- Oh! comme vous voudrez.
+
+-- Je me nomme Louis de Montrevel; je suis aide de camp du général
+Bonaparte.
+
+-- Aide de camp du général Bonaparte! je suis bien aise.
+
+-- Cela vous explique comment j'ai pris, un peu trop chaudement
+peut-être, la défense de mon général.
+
+-- Non, pas trop chaudement; seulement, l'assiette...
+
+-- Oui, je sais bien, la provocation pouvait se passer de
+l'assiette; mais, que voulez-vous! je la tenais à la main, je ne
+savais qu'en faire, je l'ai jetée à la tête de M. de Barjols; elle
+est partie toute seule sans que je le voulusse.
+
+-- Vous ne lui direz pas cela, à lui?
+
+-- Oh! soyez tranquille; je vous le dis, à vous, pour mettre votre
+conscience en repos.
+
+-- Très bien; alors, vous vous battrez?
+
+-- Je suis resté pour cela, du moins.
+
+-- Et à quoi vous battrez-vous?
+
+-- Cela ne vous regarde pas, milord.
+
+-- Comment, cela ne me regarde pas?
+
+-- Non; M. de Barjols est l'insulté, c'est à lui de choisir ses
+armes.
+
+-- Alors, l'arme qu'il proposera, vous l'accepterez?
+
+-- Pas moi, sir John, mais vous, en mon nom, puisque vous me
+faites l'honneur d'être mon témoin.
+
+-- Et, si c'est le pistolet qu'il choisit, à quelle distance et
+comment désirez-vous vous battre?
+
+-- Ceci, c'est votre affaire, milord, et non la mienne. Je ne sais
+pas si cela se fait ainsi en Angleterre, mais, en France, les
+combattants ne se mêlent de rien; c'est aux témoins d'arranger les
+choses; ce qu'ils font est toujours bien fait.
+
+-- Alors ce que je ferai sera bien fait?
+
+-- Parfaitement fait, milord.
+
+L'Anglais s'inclina.
+
+-- L'heure et le jour du combat?
+
+-- Oh! cela, le plus tôt possible; il y a deux ans que je n'ai vu
+ma famille, et je vous avoue que je suis pressé d'embrasser tout
+mon monde.
+
+L'Anglais regarda Roland avec un certain étonnement; il parlait
+avec tant d'assurance, qu'on eût dit qu'il avait d'avance la
+certitude de ne pas être tué.
+
+En ce moment, on frappa à la porte, et la voix de l'aubergiste
+demanda:
+
+-- Peut-on entrer?
+
+Le jeune homme répondit affirmativement: la porte s'ouvrit, et
+l'aubergiste entra effectivement, tenant à la main une carte qu'il
+présenta à son hôte.
+
+Le jeune homme prit la carte et lut:
+
+«Charles de Valensolle.»
+
+-- De la part de M. Alfred de Barjols, dit l'hôte.
+-- Très bien! fit Roland.
+
+Puis, passant la carte à l’Anglais:
+
+-- Tenez, cela vous regarde; c'est inutile que je voie ce
+monsieur, puisque, dans ce pays-ci, on n'est plus citoyen...
+M. de Valensolle est le témoin de M. de Barjols, vous êtes le
+mien: arrangez la chose entre vous; seulement, ajouta le jeune
+homme en serrant la main de l'Anglais et en le regardant fixement,
+tâchez que ce soit sérieux; je ne récuserais ce que vous aurez
+fait que s'il n'y avait point chance de mort pour l'un ou pour
+l’autre.
+
+-- Soyez tranquille, dit l’Anglais, je ferai comme pour moi.
+
+-- À la bonne heure, allez, et, quand tout sera arrêté, remontez;
+je ne bouge pas d'ici.
+
+Sir John suivit l’aubergiste; Roland se rassit, fit pirouetter son
+fauteuil dans le sens inverse et se retrouva devant sa table.
+
+Il prit sa plume et se mit à écrire.
+
+Lorsque sir John rentra, Roland, après avoir écrit et cacheté deux
+lettres, mettait l’adresse sur la troisième.
+
+Il fit signe de la main à l'Anglais d'attendre qu'il eût fini afin
+de pouvoir lui donner toute son attention.
+
+Il acheva l’adresse, cacheta la lettre, et se retourna.
+
+-- Eh bien, demanda-t-il, tout est-il réglé?
+
+-- Oui, dit l’Anglais, et ça a été chose facile, vous avez affaire
+à un vrai gentleman.
+
+-- Tant mieux! fit Roland.
+
+Et il attendit.
+
+-- Vous vous battez dans deux heures à la fontaine de Vaucluse --
+un lieu charmant -- au pistolet, en marchant l'un sur l'autre,
+chacun tirant à sa volonté et pouvant continuer de marcher après
+le feu de son adversaire.
+
+-- Par ma foi! vous avez raison, sir John; voilà qui est tout à
+fait bien. C'est vous qui avez réglé cela?
+
+-- Moi et le témoin de M. Barjols, votre adversaire ayant renoncé
+à tous ses privilèges d'insulté.
+
+-- S'est-on occupé des armes?
+
+-- J'ai offert mes pistolets; ils ont été acceptés, sur ma parole
+d'honneur qu'ils étaient aussi inconnus à vous qu'à M. de Barjols;
+ce sont d'excellentes armes avec lesquelles, à vingt pas, je coupe
+une balle sur la lame d'un couteau.
+
+-- Peste! vous tirez bien, à ce qu'il paraît, milord?
+
+-- Oui; je suis, à ce que l'on dit, le meilleur tireur de
+l’Angleterre.
+
+-- C'est bon à savoir; quand je voudrai me faire tuer, sir John,
+je vous chercherai querelle.
+
+-- Oh! ne cherchez jamais une querelle à moi, dit l'Anglais, cela
+me ferait trop grand-peine d'être obligé de me battre avec vous.
+
+-- On tâchera, milord, de ne pas vous faire de chagrin. Ainsi,
+c'est dans deux heures.
+
+-- Oui; vous m'avez dit que vous étiez pressé.
+
+-- Parfaitement. Combien y a-t-il d'ici à l'endroit charmant?
+
+-- D'ici à Vaucluse?
+
+-- Oui.
+
+-- Quatre lieues.
+
+-- C'est l'affaire d'une heure et demie; nous n'avons pas de temps
+à perdre; débarrassons-nous donc des choses ennuyeuses pour
+n'avoir plus que le plaisir.
+
+L'Anglais regarda le jeune homme avec étonnement.
+
+Roland ne parut faire aucune attention à ce regard.
+
+-- Voici trois lettres, dit-il: une pour madame de Montrevel, ma
+mère; une pour mademoiselle de Montrevel, ma soeur, une pour le
+citoyen Bonaparte, mon général. Si je suis tué, vous les mettrez
+purement et simplement à la poste. Est-ce trop de peine?
+
+-- Si ce malheur arrive, je porterai moi-même les lettres, dit
+l'Anglais. Où demeurent madame votre mère et mademoiselle votre
+soeur? demanda celui-ci.
+-- À Bourg, chef-lieu du département de l'Ain.
+
+-- C'est tout près d'ici, répondit l'Anglais. Quant au général
+Bonaparte, j'irai, s'il le faut, en Égypte; je serais extrêmement
+satisfait de voir le général Bonaparte.
+
+-- Si vous prenez, comme vous le dites, milord, la peine de porter
+la lettre vous-même, vous n'aurez pas une si longue course à
+faire: dans trois jours, le général Bonaparte sera à Paris.
+
+-- Oh! fit l'Anglais, sans manifester le moindre étonnement, vous
+croyez?
+
+-- J'en suis sûr, répondit Roland.
+
+-- C'est, en vérité, un homme fort extraordinaire, que le général
+Bonaparte. Maintenant, avez-vous encore quelque autre
+recommandation à me faire, monsieur de Montrevel?
+
+-- Une seule, milord.
+
+-- Oh! plusieurs si vous voulez.
+
+-- Non, merci, une seule, mais très importante.
+
+-- Dites.
+
+-- Si je suis tué... mais je doute que j'aie cette chance...
+
+Sir John regarda Roland avec cet oeil étonné qu'il avait déjà deux
+ou trois fois arrêté sur lui.
+
+-- Si je suis tué, reprit Roland, car, au bout du compte, il faut
+bien tout prévoir...
+
+-- Oui, si vous êtes tué, j'entends.
+
+-- Écoutez bien ceci, milord, car je tiens expressément en ce cas,
+à ce que les choses se passent exactement comme je vais vous le
+dire.
+
+-- Cela se passera comme vous le direz, répliqua sir John; je suis
+un homme fort exact.
+
+-- Eh bien donc, si je suis tué, insista Roland en posant et en
+appuyant la main sur l'épaule de son témoin, comme pour mieux
+imprimer dans sa mémoire la recommandation qu'il allait lui faire,
+vous mettrez mon corps comme il sera, tout habillé, sans permettre
+que personne le touche, dans un cercueil de plomb que vous ferez
+souder devant vous; vous enfermerez le cercueil de plomb dans une
+bière de chêne, que vous ferez également clouer devant vous.
+Enfin, vous expédierez le tout à ma mère, à moins que vous
+n'aimiez mieux jeter le tout dans le Rhône, ce que je laisse
+absolument à votre choix, pourvu qu'il y soit jeté.
+
+-- Il ne me coûtera pas plus de peine, reprit l'Anglais, puisque
+je porte la lettre, de porter le cercueil avec moi.
+
+--Allons, décidément, milord, dit Roland riant aux éclats de son
+rire étrange, vous êtes un homme charmant, et c'est la Providence
+en personne qui a permis que je vous rencontre. En route, milord,
+en route!
+
+Tous deux sortirent de la chambre de Roland. Celle de sir John
+était située sur le même palier. Roland attendit que l'Anglais
+rentrât chez lui pour prendre ses armes.
+
+Il en sortit après quelques secondes, tenant à la main une boîte
+de pistolets.
+
+-- Maintenant, milord, demanda Roland, comment allons-nous à
+Vaucluse? à cheval ou en voiture?
+
+-- En voiture, si vous voulez bien. Une voiture, c'est commode
+beaucoup plus si l'on était blessé: la mienne attend en bas.
+
+-- Je croyais que vous aviez fait dételer?
+
+-- J'en avais donné l'ordre, mais j'ai fait courir après le
+postillon pour lui donner contre-ordre.
+
+On descendit l'escalier.
+
+-- Tom! Tom! dit sir John en arrivant à la porte, où l'attendait
+un domestique dans la sévère livrée d'un groom anglais, chargez-
+vous de cette boîte.
+_ _
+_-- I am going with, mylord _?_ _demanda_ _le domestique?
+
+-- _Yes_! répondit sir John.
+
+Puis, montrant à Roland le marchepied de la calèche qu'abaissait
+son domestique.
+
+-- Venez, monsieur de Montrevel, dit-il.
+
+Roland monta dans la calèche et s'y étendit voluptueusement.
+
+-- En vérité, dit-il, il n'y a décidément que vous autres Anglais
+pour comprendre les voitures de voyage; on est dans la vôtre comme
+dans son lit. Je parie que vous faites capitonner vos bières avant
+de vous y coucher.
+
+-- Oui, c'est un fait, répondit John, le peuple anglais, il entend
+très bien le confortable; mais le peuple français, il est un
+peuple plus curieux et plus amusant...
+
+-- Postillon, à Vaucluse.
+
+
+IV -- LE DUEL
+
+La route n'est praticable que d'Avignon à l'Isle. On fit les trois
+lieues qui séparent l'Isle d'Avignon en une heure.
+
+Pendant cette heure, Roland, comme s'il eût pris à tâche de faire
+paraître le temps court à son compagnon de voyage, fut verveux et
+plein d'entrain; plus il approchait du lieu du combat, plus sa
+gaieté redoublait. Quiconque n'eût pas su la cause du voyage ne se
+fût jamais douté que ce jeune homme, au babil intarissable et au
+rire incessant, fût sous la menace d'un danger mortel.
+
+Au village de l'Isle, il fallut descendre de voiture. On
+s'informa; Roland et sir John étaient les premiers arrivés.
+
+Ils s'engagèrent dans le chemin qui conduit à la fontaine.
+
+-- Oh! oh! dit Roland, il doit y avoir un bel écho ici.
+
+Il y jeta un ou deux cris auxquels l'écho répondit avec une
+complaisance parfaite.
+
+-- Ah! par ma foi, dit le jeune homme, voici un écho merveilleux.
+Je ne connais que celui de la Seinonnetta, à Milan, qui lui soit
+comparable. Attendez, milord.
+
+Et il se mit, avec des modulations qui indiquaient à la fois une
+voix admirable et une méthode excellente, à chanter une tyrolienne
+qui semblait un défi porté, par la musique révoltée, au gosier
+humain.
+
+Sir John regardait et écoutait Roland avec un étonnement qu'il ne
+se donnait plus la peine de dissimuler.
+Lorsque la dernière note se fut éteinte dans la cavité de la
+montagne:
+
+-- Je crois, Dieu me damne! dit sir John, que vous avez le spleen.
+
+Roland tressaillit et le regarda comme pour l'interroger. Mais,
+voyant que sir John n'allait pas plus loin:
+
+-- Bon! et qui vous fait croire cela demanda-t-il.
+
+-- Vous êtes trop bruyamment gai pour n'être pas profondément
+triste.
+
+-- Oui, et cette anomalie vous étonne?
+
+-- Rien ne m'étonne, chaque chose a sa raison d'être.
+
+-- C'est juste; le tout est d'être dans le secret de la chose. Eh
+bien, je vais vous y mettre.
+
+-- Oh! je ne vous y force aucunement.
+
+-- Vous êtes trop courtois pour cela; mais avouez que cela vous
+ferait plaisir d'être fixé à mon endroit.
+
+-- Par intérêt pour vous, oui.
+
+-- Eh bien, milord, voici le mot de l'énigme, et je vais vous
+dire, à vous, ce que je n'ai encore dit à personne. Tel que vous
+me voyez, et avec les apparences d'une santé excellente, je suis
+atteint d'un anévrisme qui me fait horriblement souffrir. Ce sont
+à tout moment des spasmes, des faiblesses, des évanouissements qui
+feraient honte à une femme. Je passe ma vie à prendre des
+précautions ridicules, et, avec tout cela, Larrey m'a prévenu que
+je dois m'attendre à disparaître de ce monde d'un moment à
+l'autre, l'artère attaquée pouvant se rompre dans ma poitrine au
+moindre effort que je ferai. Jugez comme c'est amusant pour un
+militaire! Vous comprenez que, du moment où j'ai été éclairé sur
+ma situation, j'ai décidé que je me ferais tuer avec le plus
+d'éclat possible. Je me suis mis incontinent à l'oeuvre. Un autre
+plus chanceux aurait réussi déjà cent fois; mais moi, ah bien,
+oui, je suis ensorcelé: ni balles ni boulets ne veulent de moi; on
+dirait que les sabres ont peur de s'ébrécher sur ma peau. Je ne
+manque pourtant pas une occasion; vous l'avez vu d'après ce qui
+s'est passé à table. Eh bien, nous allons nous battre, n'est-ce
+pas? Je vais me livrer comme un fou, donner tous les avantages à
+mon adversaire, cela n'y fera absolument rien: il tirera à quinze
+pas, à dix pas, à cinq pas, à bout portant sur moi, et il me
+manquera, ou son pistolet brûlera l'amorce sans partir; et tout
+cela, la belle avance, je vous le demande un peu, pour que je
+crève un beau jour au moment où je m'y attendrai le moins, en
+tirant mes bottes? Mais silence, voici mon adversaire.
+
+En effet, par la même route qu'avaient suivie Roland et sir John à
+travers les sinuosités du terrain et les aspérités du rocher, on
+voyait apparaître la partie supérieure du corps de trois
+personnages qui allaient grandissant à mesure qu'ils approchaient.
+
+Roland les compta.
+
+-- Trois. Pourquoi trois, dit-il, quand nous ne sommes que deux.
+
+-- Ah! j'avais oublié, dit l'Anglais: M. de Barjols, autant dans
+votre intérêt que dans le sien, a demandé d'amener un chirurgien
+de ses amis.
+
+-- Pourquoi faire? demanda Roland d'un ton brusque et en fronçant
+le sourcil.
+
+-- Mais pour le cas où l'un de vous serait blessé; une saignée,
+dans certaines circonstances, peut sauver la vie à un homme.
+
+-- Sir John, fit Roland avec une expression presque féroce, je ne
+comprends pas toutes ces délicatesses en matière de duel. Quand on
+se bat, c'est pour se tuer. Qu'on se fasse auparavant toutes
+sortes de politesses, comme vos ancêtres et les miens s'en sont
+fait à Fontenoy, très bien; mais, une fois que les épées sont hors
+du fourreau ou les pistolets chargés, il faut que la vie d'un
+homme paye la peine que l'on a prise et les battements de coeur
+que l'on a perdus. Moi, sur votre parole d’honneur, sir John, je
+vous demande une chose: c'est que blessé ou tué, vivant ou mort,
+le chirurgien de M. de Barjols ne me touchera pas.
+
+-- Mais cependant, monsieur Roland...
+
+-- Oh! c'est à prendre ou à laisser. Votre parole d'honneur,
+milord, ou, le diable m'emporte, je ne me bats pas.
+
+L'Anglais regarda le jeune homme avec étonnement: son visage était
+devenu livide, ses membres étaient agités d'un tremblement qui
+ressemblait à de la terreur.
+
+Sans rien comprendre à cette impression inexplicable, sir John
+donna sa parole.
+
+-- À la bonne heure, fit Roland; tenez, c'est encore un des effets
+de cette charmante maladie: toujours je suis prêt à me trouver mal
+à l’idée d’une trousse déroulée, à la vue d'un bistouri ou d'une
+lancette. J'ai dû devenir très pâle, n'est-ce pas?
+
+-- J'ai cru un instant que vous alliez vous évanouir.
+
+Roland éclata de rire.
+
+-- Ah! la belle affaire que cela eût fait, dit-il, nos adversaires
+arrivant et vous trouvant occupé à me faire respirer des sels
+comme à une femme qui a des syncopes. Savez-vous ce qu'ils
+auraient dit, eux, et ce que vous auriez dit vous le premier? Ils
+auraient dit que j'avais peur.
+Les trois nouveaux venus, pendant ce temps, s'étaient avancés et
+se trouvaient à portée de la voix, de sorte que sir John n'eut pas
+même le temps de répondre à Roland.
+
+Ils saluèrent en arrivant. Roland, le sourire sur les lèvres, ses
+belles dents à fleur de lèvres, répondit à leur salut.
+
+Sir John s'approcha de son oreille.
+
+-- Vous êtes encore un peu pâle, dit-il; allez faire un tour
+jusqu'à la fontaine; j'irai vous chercher quand il sera temps.
+
+-- Ah! c'est une idée, cela, dit Roland; j'ai toujours eu envie de
+voir cette fameuse fontaine de Vaucluse, Hippocrène de Pétrarque.
+Vous connaissez son sonnet?
+
+_Chiare, fresche e dolci acque_
+_Ove le belle membra_
+_Pose colei, che sofa a me par donna._
+
+-- Et cette occasion-ci passée, je n'en retrouverais peut-être pas
+une pareille. De quel côté est-elle, votre fontaine?
+
+-- Vous en êtes à trente pas; suivez le chemin, vous allez la
+trouver au détour de la route, au pied de cet énorme rocher dont
+vous voyez le faîte.
+
+-- Milord, dit Roland, vous êtes le meilleur cicérone que je
+connaisse; merci.
+
+Et, faisant à son témoin un signe amical de la main, il s'éloigna
+dans la direction de la fontaine en chantonnant entre ses dents la
+charmante villanelle de Philippe Desportes:
+
+_Rosette, pour un peu d’absence,_
+_Votre coeur vous avez changé._
+_Et, moi sachant cette inconstance,_
+_Le mien autre part j’ai rangé._
+_Jamais plus beauté si légère_
+_Sur moi tant de pouvoir n’aura;_
+_Nous verrons, volage bergère,_
+_Qui premier s’en repentira.»_
+
+Sir John se retourna aux modulations de cette voix à la fois
+fraîche et tendre, et qui, dans les notes élevées, avait quelque
+chose de la voix d'une femme; son esprit méthodique et froid ne
+comprenait rien à cette nature saccadée et nerveuse, sinon qu'il
+avait sous les yeux une des plus étonnantes organisations que l'on
+pût rencontrer.
+
+Les deux jeunes gens l'attendaient; le chirurgien se tenait un peu
+à l'écart.
+
+Sir John portait à la main sa boîte de pistolets; il la posa sur
+un rocher ayant la forme d'une table, tira de sa poche une petite
+clef qui semblait travaillée par un orfèvre, et non par un
+serrurier, et ouvrit la boîte.
+Les armes étaient magnifiques, quoique d'une grande simplicité;
+elles sortaient des ateliers de Menton, le grand-père de celui qui
+aujourd'hui est encore un des meilleurs arquebusiers de Londres.
+Il les donna à examiner au témoin de M. de Barjols, qui en fit
+jouer les ressorts et poussa la gâchette d'arrière en avant, pour
+voir s'ils étaient à double détente.
+
+Ils étaient à détente simple.
+
+M. de Barjols jeta dessus un coup d'oeil; mais ne les toucha même
+pas.
+
+-- Notre adversaire ne connaît point vos armes? demanda
+M. de Valensolle.
+
+-- Il ne les a même pas vues, répondit sir John, je vous en donne
+ma parole d'honneur.
+
+-- Oh! fit M. de Valensolle, une simple dénégation suffisait.
+
+On régla une seconde fois, afin qu'il n'y eût point de malentendu,
+les conditions du combat déjà arrêtées; puis, ces conditions
+réglées, afin de perdre le moins de temps possible en préparatifs
+inutiles, on chargea les pistolets, on les remit tout chargés dans
+la boîte, on confia la boîte au chirurgien, et sir John, la clef
+de sa boîte dans sa poche alla chercher Roland.
+
+Il le trouva causant avec un petit pâtre qui faisait paître trois
+chèvres aux flancs roides et rocailleux de la montagne, et jetant
+des cailloux dans le bassin.
+
+Sir John ouvrait la bouche pour lui dire que tout était prêt; mais
+lui, sans donner à l’Anglais le temps de parler:
+
+-- Vous ne savez pas ce que me raconte cet enfant, milord! Une
+véritable légende des bords du Rhin. Il dit que ce bassin, dont on
+ne connaît pas le fond, s'étend à plus de deux ou trois lieues
+sous la montagne, et sert de demeure à une fée, moitié femme,
+moitié serpent, qui, dans les nuits calmes et pures de l'été,
+glisse à la surface de l’eau, appelant les pâtres de la montagne
+et ne leur montrant, bien entendu, que sa tête aux longs cheveux,
+ses épaules nues et ses beaux bras; mais les imbéciles se laissent
+prendre à ce semblant de femme: ils s'approchent, lui font signe
+de venir à eux, tandis que, de son côté, la fée leur fait signe de
+venir à elle. Les imprudents s'avancent sans s'en apercevoir, ne
+regardant pas à leurs pieds; tout à coup la terre leur manque, la
+fée étend le bras, plonge avec eux dans ses palais humides, et, le
+lendemain, reparaît seule. Qui diable a pu faire à ces idiots de
+bergers le même conte que Virgile racontait en si beaux vers à
+Auguste et à Mécène?
+
+Il demeura pensif un instant, et les yeux fixés sur cette eau
+azurée et profonde; puis, se retournant vers sir John:
+
+-- On dit que jamais nageur, si vigoureux qu'il soit, n'a reparu
+après avoir plongé dans ce gouffre; si j'y plongeais, milord, ce
+serait peut-être plus sûr que la balle de M. de Barjols. Au fait,
+ce sera toujours une dernière ressource; en attendant, essayons de
+la balle. Allons, milord, allons.
+
+Et, prenant par dessous le bras l'Anglais émerveillé de cette
+mobilité d'esprit, il le ramena vers ceux qui les attendaient.
+
+Eux, pendant ce temps, s'étaient occupés de chercher un endroit
+convenable et l'avaient trouvé.
+
+C'était un petit plateau, accroché en quelque sorte à la rampe
+escarpée de la montagne, exposé au soleil couchant et portant une
+espèce de château en ruine, qui servait d'asile aux pâtres surpris
+par le mistral.
+Un espace plan, d'une cinquantaine de pas de long et d'une
+vingtaine de pas de large, lequel avait dû être autrefois la
+plate-forme du château, allait être le théâtre du drame qui
+approchait de son dénouement.
+
+-- Nous voici, messieurs, dit sir John.
+
+-- Nous sommes prêts, messieurs, dit M. de Valensolle.
+
+-- Que les adversaires veuillent bien écouter les conditions du
+combat, dit sir John.
+
+Puis, s'adressant à M. de Valensolle:
+
+-- Redites-les, monsieur, ajouta-t-il; vous êtes Français et moi
+étranger; vous les expliquerez plus clairement que moi.
+
+-- Vous êtes de ces étrangers, milord, qui montreraient la langue
+à de pauvres Provençaux comme nous; mais, puisque vous avez la
+courtoisie de me céder la parole, j'obéirai à votre invitation.
+
+Et il salua sir John, qui lui rendit son salut.
+
+-- Messieurs, continua le gentilhomme qui servait de témoin à
+M. de Barjols, il est convenu que l'on vous placera à quarante
+pas; que vous marcherez l'un vers l'autre; que chacun tirera à sa
+volonté, et, blessé ou non, aura la liberté de marcher après le
+feu de son adversaire.
+
+Les deux combattants s'inclinèrent en signe d'assentiment, et,
+d'une même voix, presque en même temps, dirent:
+
+-- Les armes!
+
+Sir John tira la petite clef de sa poche et ouvrit la boîte.
+
+Puis il s'approcha de M. de Barjols et la lui présenta tout
+ouverte.
+
+Celui-ci voulut renvoyer le choix des armes à son adversaire;
+mais, d'un signe de la main, Roland refusa en disant avec une voix
+d'une douceur presque féminine:
+
+-- Après vous, monsieur de Barjols; j'apprends que, quoique
+insulté par moi, vous avez renoncé à tous vos avantages; c'est
+bien le moins que je vous laisse celui-ci, si toutefois cela en
+est un.
+
+M. de Barjols n'insista point davantage et prit au hasard un des
+deux pistolets.
+
+Sir John alla offrir l'autre à Roland, qui le prit, l'arma, et,
+sans même en étudier le mécanisme, le laissa pendre au bout de son
+bras.
+Pendant ce temps, M. de Valensolle mesurait les quarante pas: une
+canne avait été plantée au point de départ.
+
+-- Voulez-vous mesurer après moi, monsieur? demanda-t-il à sir
+John.
+
+-- Inutile, monsieur, répondit celui-ci; nous nous en rapportons,
+M. de Montrevel et moi, parfaitement à vous.
+
+M. de Valensolle planta une seconde canne au quarantième pas.
+
+-- Messieurs, dit-il, quand vous voudrez.
+
+L'adversaire de Roland était déjà à son poste, chapeau et habit
+bas.
+
+Le chirurgien et les deux témoins se tenaient à l'écart.
+
+L'endroit avait été si bien choisi, que nul ne pouvait avoir sur
+son ennemi désavantage de terrain ni de soleil.
+
+Roland jeta près de lui son habit, son chapeau, et vint se placer
+à quarante pas de M. de Barjols, en face de lui.
+
+Tous deux, l'un à droite, l'autre à gauche, envoyèrent un regard
+sur le même horizon.
+
+L'aspect en était en harmonie avec la terrible solennité de la
+scène qui allait s'accomplir.
+
+Rien à voir à la droite de Roland, ni à la gauche de
+M. de Barjols; c'était la montagne descendant vers eux avec la
+pente rapide et élevée d'un toit gigantesque.
+
+Mais du côté opposé, c'est-à-dire à la droite de M. de Barjols et
+à la gauche de Roland, c'était tout autre chose.
+
+L'horizon était infini.
+
+Au premier plan, c'était cette plaine aux terrains rougeâtres
+trouée de tous côtés par des points de roches, et pareille à un
+cimetière de Titans dont les os perceraient la terre.
+
+Au second plan, se dessinant en vigueur sur le soleil couchant,
+c'était Avignon avec sa ceinture de murailles et son palais
+gigantesque, qui, pareil à un lion accroupi, semble tenir la ville
+haletante sous sa griffe.
+Au-delà d'Avignon, une lime lumineuse comme une rivière d'or fondu
+dénonçait le Rhône.
+
+Enfin, de l'autre côté du Rhône, se levait, comme une lime d'azur
+foncé, la chaîne de collines qui séparent Avignon de Nîmes et
+d'Uzès.
+
+Au fond, tout au fond, le soleil, que l'un de ces deux hommes
+regardait probablement pour la dernière fois, s'enfonçait
+lentement et majestueusement dans un océan d'or et de pourpre.
+
+Au reste, ces deux hommes formaient un contraste étrange.
+
+L'un, avec ses cheveux noirs, son teint basané, ses membres
+grêles, son oeil sombre, était le type de cette race méridionale
+qui compte parmi ses ancêtres des Grecs, des Romains, des Arabes
+et des Espagnols.
+
+L'autre, avec son teint rosé, ses cheveux blonds, ses grands yeux
+azurés, ses mains potelées comme celles d'une femme, était le type
+de cette race des pays tempérés, qui compte les Gaulois, les
+Germains et les Normands parmi ses aïeux.
+
+Si l'on voulait grandir la situation, il était facile d'en arriver
+à croire que c'était quelque chose de plus qu'un combat singulier
+entre deux hommes.
+
+On pouvait croire que c'était le duel d'un peuple contre un autre
+peuple, d'une race contre une autre race, du Midi contre le Nord.
+
+Étaient-ce les idées que nous venons d'exprimer qui occupaient
+l'esprit de Roland et qui le plongeaient dans une mélancolique
+rêverie?
+
+Ce n'est point probable.
+
+Le fait est qu'un moment il sembla oublier témoins, duel,
+adversaire, abîmé qu'il était dans la contemplation du splendide
+spectacle.
+
+La voix de M. de Barjols le tira de ce poétique engourdissement.
+
+-- Quand vous serez prêt, monsieur, dit-il, je le suis.
+
+Roland tressaillit.
+
+-- Pardon de vous avoir fait attendre, monsieur, dit-il; mais il
+ne fallait pas vous préoccuper de moi, je suis fort distrait; me
+voici, monsieur.
+
+Et, le sourire aux lèvres, les cheveux soulevés par le vent du
+soir, sans s'effacer, comme il eût fait dans une promenade
+ordinaire, tandis qu'au contraire son adversaire prenait toutes
+les précautions usitées en pareil cas, Roland marcha droit sur
+M. de Barjols.
+
+La physionomie de sir John, malgré son impassibilité ordinaire,
+trahissait une angoisse profonde.
+
+La distance s'effaçait rapidement entre les deux adversaires.
+
+M. de Barjols s'arrêta le premier, visa et fit feu, au moment où
+Roland n'était plus qu'à dix pas de lui.
+
+La balle de son pistolet enleva une boucle des cheveux de Roland,
+mais ne l'atteignit pas.
+
+Le jeune homme se retourna vers son témoin.
+
+-- Eh bien, demanda-t-il, que vous avais-je dit?
+
+-- Tirez, monsieur, tirez donc! dirent les témoins.
+
+M. de Barjols resta muet et immobile à la place où il avait fait
+feu.
+
+-- Pardon, messieurs, répondit Roland; mais vous me permettrez, je
+l'espère, d'être juge du moment et de la façon dont je dois
+riposter. Après avoir essuyé le feu de M. de Barjols, j'ai à lui
+dire quelques paroles que je ne pouvais lui dire auparavant.
+
+Puis, se retournant vers le jeune aristocrate, pâle mais calme:
+
+-- Monsieur, lui dit-il, peut-être ai-je été un peu vif dans notre
+discussion de ce matin.
+
+Et il attendit.
+
+-- C'est à vous de tirer, monsieur, répondit M. de Barjols.
+
+-- Mais, continua Roland comme s'il n'avait pas entendu, vous
+allez comprendre la cause de cette vivacité et l'excuser peut-
+être. Je suis militaire et aide de camp du général Bonaparte.
+
+-- Tirez, monsieur, répéta le jeune noble.
+
+-- Dites une simple parole de rétractation, monsieur, reprit le
+jeune officier; dites que la réputation d'honneur et de
+délicatesse du général Bonaparte est telle, qu'un mauvais proverbe
+italien, fait par des vaincus de mauvaise humeur, ne peut lui
+porter atteinte; dites cela, et je jette cette arme loin de moi,
+et je vais vous serrer la main; car, je le reconnais, monsieur,
+vous êtes un brave.
+
+-- Je ne rendrai hommage à cette réputation d'honneur et de
+délicatesse dont vous parlez, monsieur, que lorsque votre général
+en chef se servira de l'influence que lui a donnée son génie sur
+les affaires de la France, pour faire ce qu'a fait Monk, c'est-à-
+dire pour rendre le trône à son souverain légitime.
+
+-- Ah! fit Roland avec un sourire, c'est trop demander d'un
+général républicain.
+
+-- Alors, je maintiens ce que j'ai dit, répondit le jeune noble;
+tirez, monsieur, tirez.
+
+Puis, comme Roland ne se hâtait pas d'obéir à l’injonction:
+
+-- Mais, ciel et terre! tirez donc! dit-il en frappant du pied.
+
+Roland, à ces mots, fit un mouvement indiquant qu'il allait tirer
+en l'air.
+
+Alors, avec une vivacité de parole et de geste qui ne lui permit
+pas de l’accomplir:
+
+-- Ah! s'écria M. de Barjols, ne tirez point en l'air, par grâce!
+ou j'exige que l'on recommence et que vous fassiez feu le premier.
+
+-- Sur mon honneur! s'écria Roland devenant aussi pâle que si tout
+son sang l'abandonnait, voici la première fois que j'en fais
+autant pour un homme, quel qu'il soit. Allez-vous en au diable!
+et, puisque vous ne voulez pas de la vie, prenez la mort.
+
+Et à l'instant même, sans prendre la peine de viser, il abaissa
+son arme et fit feu.
+
+Alfred de Barjols porta la main à sa poitrine, oscilla en avant et
+en arrière, fit un tour sur lui-même et tomba la face contre
+terre.
+
+La balle de Roland lui avait traversé le coeur.
+
+Sir John, en voyant tomber M. de Barjols, alla droit à Roland et
+l'entraîna vers l'endroit où il avait jeté son habit et son
+chapeau.
+
+-- C'est le troisième, murmura Roland avec un soupir; mais vous
+m'êtes témoin que celui-ci l'a voulu.
+
+Et, rendant son pistolet tout fumant à sir John, il revêtit son
+habit et son chapeau.
+
+Pendant ce temps, M. de Valensolle ramassait le pistolet échappé à
+la main de son ami et le rapportait avec la boîte à sir John.
+
+-- Eh bien? demanda l’Anglais en désignant des yeux Alfred de
+Barjols.
+
+-- Il est mort, répondit le témoin.
+
+-- Ai-je fait en homme d'honneur, monsieur? demanda Roland en
+essuyant avec son mouchoir la sueur qui, à l'annonce de la mort de
+son adversaire, lui avait subitement inondé le visage.
+
+-- Oui, monsieur, répondit M. de Valensolle; seulement, laissez-
+moi vous dire ceci: vous avez la main malheureuse.
+
+Et, saluant Roland et son témoin avec une exquise politesse, il
+retourna près du cadavre de son ami.
+
+-- Et vous, milord, reprit Roland, que dites-vous?
+
+-- Je dis, répliqua sir John avec une espèce d'admiration forcée,
+que vous êtes de ces hommes à qui le divin Shakespeare fait dire
+d'eux-mêmes: «Le danger et moi sommes deux lions nés le même jour:
+mais je suis l'aîné.»
+
+
+V -- ROLAND
+
+Le retour fut muet et triste; on eût dit qu'en voyant s'évanouir
+ses chances de mort, Roland avait perdu toute sa gaieté.
+
+La catastrophe dont il venait d'être l'auteur pouvait bien être
+pour quelque chose dans cette taciturnité; mais, hâtons-nous de le
+dire, Roland, sur le champ de bataille, et surtout dans sa
+dernière campagne contre les Arabes, avait eu trop souvent à
+enlever son cheval par-dessus les cadavres qu'il venait de faire,
+pour que l'impression produite sur lui par la mort d'un inconnu
+l'eût si fort impressionné.
+
+Il y avait donc une autre raison à cette tristesse; il fallait
+donc que ce fût bien réellement celle que le jeune homme avait
+confiée à sir John. Ce n'était donc pas le regret de la mort
+d'autrui, c'était le désappointement de sa propre mort.
+
+En rentrant à l'hôtel du Palais-Royal, sir John monta dans sa
+chambre pour y déposer ses pistolets, dont la vue pouvait exciter
+dans l'esprit de Roland quelque chose de pareil à un remords; puis
+il vint rejoindre le jeune officier pour lui remettre les trois
+lettres qu'il en avait reçues.
+
+Il le trouva tout pensif et accoudé sur sa table.
+
+Sans prononcer une parole, l'Anglais déposa les trois lettres
+devant Roland.
+
+Le jeune homme jeta les yeux sur les adresses, prit celle qui
+était destinée à sa mère, la décacheta et la lut.
+
+À mesure qu'il la lisait, de grosses larmes coulaient sur ses
+joues.
+
+Sir John regardait avec étonnement cette nouvelle face sous
+laquelle Roland lui apparaissait.
+
+Il eût cru tout possible à cette nature multiple, excepté de
+verser les larmes qui coulaient silencieusement de ses yeux.
+
+Puis, secouant la tête et sans faire le moins du monde attention à
+la présence de sir John, Roland murmura:
+
+-- Pauvre mère! elle eût bien pleuré; peut-être vaut-il mieux que
+cela soit ainsi: des mères ne sont pas faites pour pleurer leurs
+enfants!
+
+Et, d'un mouvement machinal, il déchira la lettre écrite à sa
+mère, celle écrite à sa soeur, et celle écrite au général
+Bonaparte.
+
+Après quoi, il en brûla avec soin tous les morceaux.
+
+Alors, sonnant la fille de chambre:
+
+-- Jusqu'à quelle heure peut-on mettre les lettres à la poste?
+demanda-t-il.
+
+-- Jusqu'à six heures et demie, répondit celle-ci; vous n'avez
+plus que quelques minutes.
+
+-- Attendez, alors.
+
+Il prit une plume et écrivit:
+
+«Mon cher général,
+
+«Je vous l'avais bien dit, je suis vivant et lui mort. Vous
+conviendrez que cela a l'air d'une gageure.
+
+«Dévouement jusqu'à la mort.
+
+«Votre paladin.»
+
+Puis il cacheta la lettre, écrivit sur l'adresse: Au _général
+Bonaparte, rue de la victoire, à Paris_, et la remit à la fille de
+chambre en lui recommandant de ne pas perdre une seconde pour la
+faire mettre à la poste.
+
+Ce fut alors seulement qu'il parut remarquer sir John et qu'il lui
+tendit la main.
+
+-- Vous venez de me rendre un grand service, milord, lui dit-il,
+un de ces services qui lient deux hommes pour l'éternité. Je suis
+déjà votre ami; voulez-vous me faire l'honneur d'être le mien?
+
+Sir John serra la main que lui présentait Roland.
+
+-- Oh! dit-il; je vous remercie bien beaucoup. Je n'eusse point
+osé vous demander cet honneur; mais vous me l'offrez... je
+l'accepte.
+
+Et, à son tour, l’impassible Anglais sentit s'amollir son coeur et
+secoua une larme qui tremblait au bout de ses cils.
+
+Puis, regardant Roland:
+
+-- Il est très malheureux, dit-il, que vous soyez si pressé de
+partir; j'eusse été heureux et satisfait de passer encore un jour
+ou deux avec vous.
+
+-- Où alliez-vous, milord, quand je vous ai rencontré?
+
+-- Oh! moi, nulle part, je voyageais pour désennuyer moi! J'ai le
+malheur de m'ennuyer souvent.
+
+-- De sorte que vous n'alliez nulle part?
+
+-- J'allais partout.
+
+-- C'est exactement la même chose, dit le jeune officier en
+souriant. Eh bien, voulez-vous faire une chose?
+
+-- Oh! très volontiers, si c'est possible.
+
+-- Parfaitement possible: elle ne dépend que de vous.
+
+-- Dites.
+
+-- Vous deviez, si j'étais tué, me reconduire mort à ma mère, ou
+me jeter dans le Rhône?
+
+-- Je vous eusse reconduit mort à votre mère et pas jeté dans le
+Rhône.
+
+-- Eh bien, au lieu de me reconduire mort, reconduisez-moi vivant,
+vous n'en serez que mieux reçu.
+
+-- Oh!
+
+-- Nous resterons quinze jours à Bourg; c'est ma ville natale, une
+des villes les plus ennuyeuses de France; mais, comme vos
+compatriotes brillent surtout par l'originalité, peut-être vous
+amuserez-vous où les autres s'ennuient. Est-ce dit?
+
+-- Je ne demanderais pas mieux, fit l'Anglais; mais il me semble
+que c'est peu convenable de ma part.
+
+-- Oh! nous ne sommes pas en Angleterre, milord, où l'étiquette
+est une souveraine absolue. Nous, nous n'avons plus ni roi ni
+reine, et nous n'avons pas coupé le cou à cette pauvre créature
+qui s’appelait Marie-Antoinette, pour mettre Sa Majesté
+l'Étiquette à sa place.
+
+-- J'en ai bien envie, dit sir John.
+
+-- Vous le verrez, ma mère est une excellente femme, d'ailleurs
+fort distinguée. Ma soeur avait seize ans quand je suis parti,
+elle doit en avoir dix-huit; elle était jolie, elle doit être
+belle. Il n'y a pas jusqu'à mon frère Édouard, un charmant gamin
+de douze ans, qui vous fera partir des fusées dans les jambes et
+qui baragouinera l'anglais avec vous; puis, ces quinze jours
+passés, nous irons à Paris ensemble.
+
+-- J'en viens, de Paris, fit l'Anglais.
+
+-- Attendez donc, vous vouliez aller en Égypte pour voir le
+général Bonaparte: il n'y a pas si loin d'ici à Paris que d'ici au
+Caire; je vous présenterai à lui; présenté par moi, soyez
+tranquille, vous serez bien reçu. Puis vous parliez de Shakespeare
+tout à l'heure.
+
+-- Oh! oui, j'en parle toujours.
+
+-- Cela prouve que vous aimez les comédies, les drames.
+-- Je les aime beaucoup, c'est vrai.
+
+-- Eh bien, le général Bonaparte est sur le point d'en faire
+représenter un à sa façon, qui ne manquera pas d'intérêt, je vous
+en réponds.
+
+-- Ainsi, dit sir John hésitant encore, je puis, sans être
+indiscret, accepter votre offre?
+
+-- Je le crois bien, et vous ferez plaisir à tout le monde, à moi
+surtout.
+
+-- J'accepte, alors.
+
+-- Bravo! Eh bien, voyons, quand voulez-vous partir?
+
+-- Aussitôt qu'il vous plaira. Ma calèche était attelée quand vous
+avez jeté cette malheureuse assiette à la tête de Barjols; mais
+comme, sans cette assiette, je ne vous eusse jamais connu, je suis
+content que vous la lui ayez jetée; oui, très content.
+
+-- Voulez-vous que nous partions ce soir?
+
+-- À l'instant. Je vais dire au postillon de renvoyer un de ses
+camarades avec d'autres chevaux, et, le postillon et les chevaux
+arrivés, nous partons.
+
+Roland fit un signe d'assentiment.
+
+Sir John sortit pour donner ses ordres, remonta en disant qu'il
+venait de faire servir deux côtelettes et une volaille froide.
+
+Roland prit la valise et descendit.
+L'Anglais réintégra ses pistolets dans le coffre de sa voiture.
+
+Tous deux mangèrent un morceau pour pouvoir marcher toute la nuit
+sans s'arrêter, et, comme neuf heures sonnaient à l'église des
+Cordeliers, tous deux s'accommodèrent dans la voiture et
+quittèrent Avignon, où leur passage laissait une nouvelle tache de
+sang, Roland avec l’insouciance de son caractère, sir John Tanlay
+avec l’impassibilité de sa nation.
+
+Un quart d'heure après, tous deux dormaient, ou du moins le
+silence que chacun gardait de son côté pouvait faire croire qu'ils
+avaient cédé au sommeil.
+
+Nous profiterons de cet instant de repos pour donner à nos
+lecteurs quelques renseignements indispensables sur Roland et sa
+famille.
+
+Roland était né le 1er juillet 1773, quatre ans et quelques jours
+après Bonaparte, aux côtés duquel, ou plutôt à la suite duquel il
+a fait son apparition dans ce livre.
+
+Il était fils de M. Charles de Montrevel, colonel d'un régiment
+longtemps en garnison à la Martinique, où il s'était marié à une
+créole nommée Clotilde de la Clémencière.
+
+Trois enfants étaient nés de ce mariage, deux garçons et une
+fille: Louis, avec qui nous avons fait connaissance sous le nom de
+Roland; Amélie, dont celui-ci avait vanté la beauté à sir John, et
+Édouard.
+
+Rappelé en France vers 1782, M. de Montrevel avait obtenu
+l'admission du jeune Louis de Montrevel (nous verrons plus tard
+comment il troqua son nom de Louis contre celui de Roland) à
+l'École militaire de Paris.
+
+Louis était le plus jeune des élèves.
+
+Quoiqu'il n'eût que treize ans, il se faisait déjà remarquer par
+ce caractère indomptable et querelleur dont nous lui avons vu,
+dix-sept ans plus tard, donner un exemple à la table d'hôte
+d'Avignon.
+
+Bonaparte avait, lui, tout enfant aussi, le bon côté de ce
+caractère, c'est-à-dire que, sans être querelleur, il était
+absolu, entêté, indomptable; il reconnut dans l’enfant quelques
+unes des qualités qu'il avait lui-même, et cette parité de
+sentiments fit qu'il lui pardonna ses défauts et s'attacha à lui.
+
+De son côté, l'enfant, sentant dans le jeune Corse un soutien, s'y
+appuya.
+
+Un jour, l’enfant vint trouver son grand ami, c'est ainsi qu'il
+appelait Napoléon, au moment où celui-ci était profondément
+enseveli dans la solution d'un problème de mathématiques.
+
+Il savait l’importance que le futur officier d'artillerie
+attachait à cette science qui lui avait valu, jusque-là, ses plus
+grands, ou plutôt ses seuls succès.
+
+Il se tint debout près de lui, sans parler, sans bouger.
+
+Le jeune mathématicien devina la présence de l’enfant et s'enfonça
+de plus en plus dans ses déductions mathématiques, d'où, au bout
+de dix minutes, il se tira enfin à son honneur.
+
+Alors, il se retourna vers son jeune camarade avec la satisfaction
+intérieure de l’homme qui sort vainqueur d'une lutte quelconque,
+soit contre la science, soit contre la matière.
+
+L'enfant était debout, pâle, les dents serrées, les bras roides,
+les poings fermés.
+
+-- Oh! oh! dit le jeune Bonaparte, qu'y a-t-il donc de nouveau?
+
+-- Il y a que Valence, le neveu du gouverneur, m'a donné un
+soufflet.
+
+-- Ah! dit Bonaparte en riant, et tu viens me chercher pour que je
+le lui rende?
+
+L'enfant secoua la tête.
+
+-- Non, dit-il je viens te chercher parce que je veux me battre.
+
+-- Avec Valence?
+
+-- Oui.
+
+-- Mais c'est Valence qui te battra, mon enfant; il est quatre
+fois fort comme toi.
+
+-- Aussi, je ne veux pas me battre contre lui comme se battent les
+enfants, mais comme se battent les hommes.
+
+-- Ah bah!
+
+-- Cela t’étonne? demanda l'enfant.
+
+-- Non, dit Bonaparte. Et à quoi veux-tu te battre?
+
+-- À l’épée.
+-- Mais les sergents seuls ont des épées, et ils ne vous en
+prêteront pas.
+
+-- Nous nous passerons d'épées.
+
+-- Et avec quoi vous battrez-vous?
+
+L'enfant montra au jeune mathématicien le compas avec lequel il
+venait de faire ses équations.
+
+-- Oh! mon enfant, dit Bonaparte, c'est une bien mauvaise blessure
+que celle d'un compas.
+
+Tant mieux, répliqua Louis, je le tuerai.
+
+-- Et, s'il te tue, toi?
+
+-- J'aime mieux cela que de garder son soufflet.
+
+Bonaparte n'insista pas davantage: il aimait le courage par
+instinct: celui de son jeune camarade lui plut.
+
+-- Eh bien soit! reprit-il; j'irai dire à Valence que tu veux te
+battre avec lui, mais demain.
+
+-- Pourquoi demain?
+
+-- Tu auras la nuit pour réfléchir.
+
+-- Et d'ici à demain, répliqua l'enfant, Valence croira que je
+suis un lâche!
+
+Puis, secouant la tête:
+-- C'est trop long d'ici à demain.
+
+Et il s'éloigna.
+
+-- Où vas-tu? lui demanda Bonaparte.
+
+-- Je vais demander à un autre s'il veut être mon ami.
+
+-- Je ne le suis donc plus, moi?
+
+-- Tu ne l'es plus, puisque tu me crois un lâche.
+
+-- C'est bien, dit le jeune homme en se levant.
+
+-- Tu y vas?
+
+-- J'y vais.
+
+-- Tout de suite?
+
+-- Tout de suite.
+
+-- Ah! s'écria l'enfant, je te demande pardon: tu es toujours mon
+ami.
+
+Et il lui sauta au cou en pleurant.
+
+C'étaient les premières larmes qu'il avait versées depuis le
+soufflet reçu.
+
+Bonaparte alla trouver Valence et lui expliqua gravement la
+mission dont il était chargé.
+Valence était un grand garçon de dix-sept ans, ayant déjà, comme
+chez certaines natures hâtives, de la barbe et des moustaches: il
+en paraissait vingt. II avait, en outre, la tête de plus que celui
+qu'il avait insulté.
+
+Valence répondit que Louis était venu lui tirer la queue de la
+même façon qu'il eût tiré un cordon de sonnette -- on portait des
+queues à cette époque -- qu'il l'avait prévenu deux fois de ne pas
+y revenir, que Louis y était revenu une troisième, et qu'alors, ne
+voyant en lui qu'un gamin, il l'avait traité comme un gamin.
+
+On alla porter la réponse de Valence à Louis, qui répliqua que
+tirer la queue d'un camarade n'était qu'une taquinerie, tandis que
+donner un soufflet était une insulte.
+
+L'entêtement donnait à un enfant de treize ans la logique d'un
+homme de trente.
+
+Le moderne Popilius retourna porter la guerre à Valence.
+
+Le jeune homme était fort embarrassé: il ne pouvait, sous peine de
+ridicule, se battre avec un enfant: s'il se battait et qu'il le
+blessât, c'était odieux; s'il était blessé lui-même, c'était à ne
+jamais s'en consoler de sa vie.
+
+Cependant l'entêtement de Louis, qui n'en démordait pas, rendait
+l'affaire grave.
+
+On assembla le conseil des _grands_, comme cela se faisait dans
+les circonstances sérieuses.
+
+Le conseil des grands décida qu'un des leurs ne pouvait pas se
+battre avec un enfant; mais que, puisque cet enfant s'obstinait à
+se regarder comme un jeune homme, Valence lui dirait devant tous
+ses compagnons qu'il était fâché de s'être laissé emporter à le
+traiter comme un enfant et que désormais il le regarderait comme
+un jeune homme.
+
+On envoya chercher Louis, qui attendait dans la chambre de son
+ami; on l'introduisit au milieu du cercle que faisaient dans la
+cour les jeunes élèves.
+
+Là, Valence, à qui ses camarades avaient dicté une sorte de
+discours longtemps débattu entre eux pour sauvegarder l'honneur
+des grands à l'endroit des petits, déclara à Louis qu'il était au
+désespoir de ce qui était arrivé, qu'il l'avait traité selon son
+âge, et non selon son intelligence et son courage, le priant de
+vouloir bien excuser sa vivacité et de lui donner la main en signe
+que tout était oublié.
+
+Mais Louis secoua la tête.
+
+-- J'ai entendu dire un jour à mon père, qui est colonel,
+répliqua-t-il, que celui qui recevait un soufflet et qui ne se
+battait pas était un lâche. La première fois que je verrai mon
+père, je lui demanderai si celui qui donne le soufflet et qui fait
+des excuses pour ne pas se battre n'est pas plus lâche que celui
+qui l'a reçu.
+
+Les jeunes gens se regardèrent; mais l'avis général avait été
+contre un duel qui eût ressemblé à un assassinat, et les jeunes
+gens à l'unanimité, Bonaparte compris, affirmèrent à l'enfant
+qu'il devait se contenter de ce qu'avait dit Valence, ce que
+Valence avait dit étant le résumé de l'opinion générale.
+
+Louis se retira pâle de colère, et boudant son grand ami, qui,
+disait-il avec un imperturbable sérieux, avait abandonné les
+intérêts de son honneur.
+
+Le lendemain, à la leçon de mathématiques des grands, Louis se
+glissa dans la salle d'études, et, tandis que Valence faisait une
+démonstration sur la table noire, il s'approcha de lui sans que
+personne le remarquât, monta sur un tabouret, afin de parvenir à
+la hauteur de son visage, et lui rendit le soufflet qu'il en avait
+reçu la veille.
+
+-- Là, dit-il, maintenant nous sommes quittes et j'ai tes excuses
+de plus; car, moi, je ne t'en ferai pas, tu peux bien être
+tranquille.
+
+Le scandale fut grand; le fait s'était passé en présence du
+professeur, qui fut obligé de faire son rapport au gouverneur de
+l'école, le marquis Tiburce Valence.
+
+Celui-ci qui ne connaissait pas les antécédents du soufflet reçu
+par son neveu, fit venir le délinquant devant lui, et après une
+effroyable semonce, lui annonça qu'il ne faisait plus partie de
+l'école, et qu'il devait le même jour se tenir prêt à retourner à
+Bourg, près de sa mère.
+
+Louis répondit que, dans dix minutes, son paquet serait fait, et
+que, dans un quart d'heure, il serait hors de l'école.
+
+Du soufflet qu'il avait reçu lui-même, il ne dit point un mot.
+
+La réponse parut plus qu'irrévérencieuse au marquis Tiburce
+Valence; il avait bonne envie d'envoyer l'insolent pour huit jours
+au cachot, mais il ne pouvait à la fois l'envoyer au cachot et le
+mettre à la porte.
+
+On donna à l'enfant un surveillant qui ne devait plus le quitter
+qu'après l'avoir déposé dans la voiture de Mâcon; madame de
+Montrevel serait prévenue d'aller recevoir son fils à la descente
+de la voiture.
+Bonaparte rencontra le jeune homme suivi de son surveillant, et
+lui demanda une explication sur cette espèce de garde de la
+connétablie attaché à sa personne.
+
+-- Je vous raconterais cela si vous étiez encore mon ami, répondit
+l'enfant; mais vous ne l'êtes plus: pourquoi vous inquiétez-vous
+de ce qui m'arrive de bon ou de mauvais?
+
+Bonaparte fit un signe au surveillant, qui, tandis que Louis
+faisait sa petite malle, vint lui parler à la porte.
+
+Il apprit alors que l'enfant était chassé de l'école.
+
+La mesure était grave: elle désespérait toute une famille et
+brisait peut-être l'avenir de son jeune camarade.
+
+Avec cette rapidité de décision qui était un des signes
+caractéristiques de son organisation, il prit le parti de faire
+demander une audience au gouverneur, tout en recommandant au
+surveillant de ne pas presser le départ de Louis.
+
+Bonaparte était un excellent élève, fort aimé à l'école, fort
+estimé du marquis Tiburce Valence; sa demande lui fut donc
+accordée à l'instant même.
+
+Introduit près du gouverneur, il lui raconta tout, et, sans
+charger le moins du monde Valence, il tâcha d'innocenter Louis.
+
+-- C'est vrai, ce que vous me racontez là, monsieur? demanda le
+gouverneur.
+
+-- Interrogez votre neveu lui-même, je m'en rapporterai à ce qu'il
+vous dira.
+
+On envoya chercher Valence. Il avait appris l'expulsion de Louis
+et venait lui même raconter à son oncle ce qui s'était passé.
+
+Son récit fut entièrement conforme à celui du jeune Bonaparte.
+
+-- C'est bien, dit le gouverneur; Louis ne partira pas, c'est vous
+qui partirez; vous êtes en âge de sortir de l'école.
+
+Puis, sonnant:
+
+-- Que l'on me donne le tableau des sous-lieutenances vacantes,
+dit-il au planton.
+
+Le même jour, une sous-lieutenance était demandée d'urgence au
+ministre pour le jeune Valence.
+
+Le même soir, Valence partait pour rejoindre son régiment.
+
+Il alla dire adieu à Louis, qu'il embrassa moitié de gré, moitié
+de force, tandis que Bonaparte lui tenait les mains.
+
+L'enfant ne reçut l'accolade qu'à contrecoeur.
+
+-- C'est bien pour maintenant, dit-il; mais, si nous nous
+rencontrons jamais et que nous ayons tous deux l'épée au côté...
+
+Un geste de menace acheva sa phrase.
+
+Valence partit.
+
+Le 10 octobre 1785, Bonaparte recevait lui-même son brevet de
+sous-lieutenant: il faisait partie des cinquante-huit brevets que
+Louis XVI venait de signer pour l’école militaire.
+
+Onze ans plus tard, le 15 novembre 1796, Bonaparte, général en
+chef de l'armée d'Italie, à la tête du pont d'Arcole, que
+défendaient deux régiments de Croates et deux pièces de canon,
+voyant la mitraille et la fusillade décimer ses rangs, sentant la
+victoire plier entre ses mains, s'effrayant de l'hésitation des
+plus braves, arrachait aux doigts crispés d'un mort un drapeau
+tricolore et s'élançait sur le pont en s'écriant: «Soldats!
+n'êtes-vous plus les hommes de Lodi?» lorsqu'il s'aperçut qu'il
+était dépassé par un jeune lieutenant qui le couvrait de son
+corps.
+
+Ce n'était point ce que voulait Bonaparte; il voulait passer le
+premier; il eût voulu, si la chose eût été possible, passer seul.
+
+Il saisit le jeune homme par le pan de son habit, et, le tirant en
+arrière:
+
+-- Citoyen, dit-il, tu n’es que lieutenant, je suis général en
+chef; à moi le pas.
+
+-- C’est trop juste, répondit celui-ci.
+
+Et il suivit Bonaparte, au lieu de le précéder.
+
+Le soir, en apprenant que deux divisions autrichiennes avaient été
+complètement détruites, en voyant les deux mille prisonniers qu’il
+avait faits, en comptant les canons et les drapeaux enlevés,
+Bonaparte se souvint de ce jeune lieutenant qu’il avait trouvé
+devant lui au moment où il croyait n’avoir devant lui que la mort.
+
+-- Berthier, dit-il, donne l’ordre à mon aide de camp Valence de
+me chercher un jeune lieutenant de grenadiers avec lequel j’ai eu
+une affaire ce matin sur le pont d’Arcole.
+
+-- Général, répondit Berthier en balbutiant, Valence est blessé.
+
+-- En effet, je ne l’ai pas vu aujourd’hui. Blessé, où? comment?
+sur le champ de bataille?
+
+-- Non général; il a pris hier une querelle et a reçu un coup
+d’épée à travers la poitrine.
+
+Bonaparte fronce le sourcil:
+
+-- On sait cependant autour de moi que je n’aime pas les duels; le
+sang d’un soldat n’est pas à lui, il est à la France. Donne
+l’ordre à Muiron, alors.
+
+-- Il est tué, général.
+
+-- À Elliot, en ce cas.
+
+-- Tué aussi.
+
+Bonaparte tira un mouchoir de sa poche et le passa sur son front
+inondé de sueur.
+
+-- À qui vous voudrez, alors; mais je veux voir ce lieutenant.
+
+Il n'osait plus nommer personne, de peur d'entendre encore
+retentir cette fatale parole: «Il est tué.»
+
+Un quart d'heure après, le jeune lieutenant était introduit sous
+sa tente.
+
+La lampe ne jetait qu'une faible lueur.
+
+-- Approchez, lieutenant, dit Bonaparte.
+
+Le jeune homme fit trois pas et entra dans le cercle de lumière.
+
+-- C'est donc vous, continua Bonaparte, qui vouliez ce matin
+passer avant _moi?_
+
+-- C'était un pari que j'avais fait, général, répondit gaiement le
+jeune lieutenant, dont la voix fit tressaillir le général en chef.
+
+-- Et je vous l’ai fait perdre?
+
+-- Peut-être oui, peut-être non.
+
+-- Et quel était ce pari?
+
+-- Que je serais nommé aujourd'hui capitaine.
+
+-- Vous avez gagné.
+
+-- Merci, général.
+
+Et le jeune homme s’élança comme pour serrer la main de Bonaparte;
+mais presque aussitôt il fit un mouvement en arrière.
+
+La lumière avait éclairé son visage pendant une seconde; cette
+seconde avait suffi au général en chef pour remarquer le visage
+comme il avait remarqué la voix.
+
+Ni l'un ni l’autre ne lui étaient inconnus.
+
+Il chercha un instant dans sa mémoire; mais, trouvant sa mémoire
+rebelle:
+
+-- Je vous connais, dit-il.
+
+-- C'est possible, général.
+
+-- C'est certain même; seulement je ne puis me rappeler votre nom.
+
+-- Vous vous êtes arrangé, général, de manière qu'on n'oublie pas
+le vôtre.
+
+-- Qui êtes-vous?
+
+-- Demandez à Valence, général.
+
+Bonaparte poussa un cri de joie.
+
+-- Louis de Montrevel, dit-il.
+
+Et il ouvrit ses deux bras.
+
+Cette fois, le jeune lieutenant ne fit point difficulté de s'y
+jeter.
+
+-- C'est bien, dit Bonaparte, tu feras huit jours le service de
+ton nouveau grade, afin qu'on s'habitue à te voir sur le dos les
+épaulettes de capitaine, et puis tu remplaceras mon pauvre Muiron
+comme aide de, camp. Va!
+
+-- Encore une fois, dit le jeune homme en faisant le geste d'un
+homme qui ouvre les bras.
+
+-- Ah! ma foi! oui, dit Bonaparte avec joie.
+
+Et, le retenant contre lui après l'avoir embrassé une seconde
+fois:
+
+-- Ah çà! c'est donc toi qui as donné un coup d'épée à Valence?
+lui demanda-t-il.
+-- Dame! général, répondit le nouveau capitaine et le futur aide
+de camp, vous étiez là quand je le lui ai promis: un soldat n'a
+que sa parole.
+
+Huit jours après, le capitaine Montrevel faisait le service
+d'officier d'ordonnance près du général en chef qui avait remplacé
+son prénom de Louis, malsonnant à cette époque, par le pseudonyme
+de _Roland_.
+
+Et le jeune homme s'était consolé de ne plus descendre de saint
+Louis en devenant le neveu de Charlemagne.
+
+Roland -- nul ne se serait avisé d'appeler le capitaine Montrevel
+Louis, du moment où Bonaparte l’avait baptisé Roland -- Roland fit
+avec le général en chef la campagne d'Italie, et revint avec lui à
+Paris, après la paix de Campo-Formio.
+
+Lorsque l’expédition d'Égypte fut décidée, Roland, que la mort du
+général de brigade de Montrevel, tué sur le Rhin tandis que son
+fils combattait sur l'Adige et le Mincio, avait rappelé près de sa
+mère, Roland fut désigné un des premiers par le général en chef
+pour prendre rang dans l'inutile mais poétique croisade qu'il
+entreprenait.
+
+Il laissa sa mère, sa soeur Amélie et son jeune frère Édouard à
+Bourg, ville natale du général de Montrevel; ils habitaient à
+trois quarts de lieue de la ville, c'est-à-dire aux Noires-
+Fontaines, une charmante maison à laquelle on donnait le nom de
+château, et qui, avec une ferme et quelques centaines d'arpents de
+terre situés aux environs, formait toute la fortune du général,
+six ou huit mille livres de rente à peu près.
+
+Ce fut une grande douleur au coeur de la pauvre veuve que le
+départ de Roland pour cette aventureuse expédition; la mort du
+père semblait présager celle du fils, et madame de Montrevel,
+douce et tendre créole, était loin d'avoir les âpres vertus d'une
+mère de Sparte ou de Lacédémone.
+
+Bonaparte, qui aimait de tout son coeur son ancien camarade de
+l'École militaire, avait permis à celui-ci de le rejoindre au
+dernier moment à Toulon.
+
+Mais la peur d'arriver trop tard empêcha Roland de profiter de la
+permission dans toute son étendue. Il quitta sa mère en lui
+promettant une chose qu'il n'avait garde de tenir: c'était de ne
+s'exposer que dans les cas d'une absolue nécessité, et arriva à
+Marseille huit jours avant que la flotte ne mît à la voile.
+
+Notre intention n'est pas plus de faire une relation de la
+campagne d'Égypte que nous n'en avons fait une de la campagne
+d'Italie. Nous n'en dirons que ce qui sera absolument nécessaire à
+l'intelligence de cette histoire et au développement du caractère
+de Roland.
+
+Le 19 mai 1798, Bonaparte et tout son état-major mettaient à la
+voile pour l'Orient; le 15 juin, les chevaliers de Malte lui
+rendaient les clefs de la citadelle. Le 2 juillet, l'armée
+débarquait au Marabout; le même jour, elle prenait Alexandrie; le
+25, Bonaparte entrait au Caire après avoir battu les mameluks à
+Chébreïss et aux Pyramides.
+
+Pendant cette suite de marches et de combats, Roland avait été
+l'officier que nous connaissons, gai, courageux, spirituel,
+bravant la chaleur dévorante des jours, la rosée glaciale des
+nuits, se jetant en héros ou en fou au milieu des sabres turcs ou
+des balles bédouines.
+
+En outre, pendant les quarante jours de traversée, il n'avait
+point quitté l'interprète Ventura; de sorte qu'avec sa facilité
+admirable, il était arrivé, non point à parler couramment l'arabe,
+mais à se faire entendre dans cette langue.
+
+Aussi arrivait-il souvent que, quand le général en chef ne voulait
+point avoir recours à l’interprète juré, c'était Roland qu'il
+chargeait de faire certaines communications aux muftis, aux ulémas
+et aux cheiks.
+
+Pendant la nuit du 20 au 21 octobre, le Caire se révolta; à cinq
+heures du matin, on apprit la mort du général Dupuy, tué d'un coup
+de lance; à huit heures du matin, au moment où l'on croyait être
+maître de l’insurrection, un aide de camp du général mort
+accourut, annonçant que les Bédouins de la campagne menaçaient
+Bab-el-Nasr ou la porte de la Victoire.
+
+Bonaparte déjeunait avec son aide de camp Sulkowsky, grièvement
+blessé à Salahieh, et qui se levait à grand-peine de son lit de
+douleur.
+
+Bonaparte, dans sa préoccupation, oublia l'état dans lequel était
+le jeune Polonais.
+
+-- Sulkowsky, dit-il, prenez quinze guides, et allez voir ce que
+nous veut cette canaille.
+
+Sulkowsky se leva.
+
+-- Général, dit Roland, chargez-moi de la commission; vous voyez
+bien que mon camarade peut à peine se tenir debout.
+
+-- C'est juste, dit Bonaparte; va.
+
+Roland sortit, prit quinze guides et partit.
+
+Mais l'ordre avait été donné à Sulkowsky, et Sulkowsky tenait à
+l'exécuter.
+
+Il partit de son côté avec cinq ou six hommes qu'il trouva prêts.
+
+Soit hasard, soit qu'il connût mieux que Roland les rues du Caire,
+il arriva quelques. secondes avant lui à la porte de la Victoire.
+
+En arrivant à son tour, Roland vit un officier que les Arabes
+emmenaient; ses cinq ou six hommes étaient déjà tués.
+Quelquefois les Arabes, qui massacraient impitoyablement les
+soldats, épargnaient les officiers dans l'espoir d'une rançon.
+
+Roland reconnut Sulkowsky; il le montra de la pointe de son sabre
+à ses quinze hommes, et chargea au galop.
+
+Une demi-heure après, un guide rentrait seul au quartier général,
+annonçant la mort de Sulkowsky, de Roland et de ses vingt et un
+compagnons.
+Bonaparte, nous l'avons dit, aimait Roland comme un frère, comme
+un fils, comme il aimait Eugène; il voulut connaître la
+catastrophe dans tous ses détails et interrogea le guide.
+
+Le guide avait vu un Arabe trancher la tête de Sulkowsky et
+attacher cette tête à l'arçon de sa selle.
+
+Quant à Roland, son cheval avait été tué. Pour lui, il s'était
+dégagé des étriers et avait combattu un instant à pied; mais
+bientôt il avait disparu dans une fusillade presque à bout
+portant.
+
+Bonaparte poussa un soupir, versa une larme, murmura: «Encore un!»
+et sembla n'y plus penser.
+
+Seulement, il s'informa à quelle tribu appartenaient les Arabes
+bédouins qui venaient de lui tuer deux des hommes qu'il aimait le
+mieux.
+
+Il apprit que c'était une tribu d'Arabes insoumis dont le village
+était distant de dix lieues à peu près.
+
+Bonaparte leur laissa un mois, afin qu'ils crussent bien à leur
+impunité; puis, un mois écoulé, il ordonna à un de ses aides de
+camp, nommé Croisier, de cerner le village, de détruire les
+buttes, de faire couper la tête aux hommes, de mettre les têtes
+dans des sacs, et d'amener au Caire le reste de la population,
+c'est-à-dire les femmes et les enfants.
+
+Croisier exécuta ponctuellement l'ordre; on amena au Caire toute
+la population de femmes et d'enfants que l'on put prendre, et,
+parmi cette population, un Arabe vivant, lié et garrotté sur son
+cheval.
+
+-- Pourquoi cet homme vivant? demanda Bonaparte; j'avais dit de
+trancher la tête à tout ce qui était en état de porter les armes.
+
+-- Général, dit Croisier, qui, lui aussi, baragouinait quelques
+mots d'arabe, au moment où j'allais faire couper la tête de cet
+homme, j'ai cru comprendre qu'il offrait d'échanger sa vie contre
+celle d'un prisonnier. J'ai pensé que nous aurions toujours le
+temps de lui couper la tête, et je l'ai amené. Si je me suis
+trompé, la cérémonie qui aurait dû avoir lieu là-bas se fera ici
+même; ce qui est différé n'est pas perdu.
+
+On fit venir l'interprète Ventura et l'on interrogea le Bédouin.
+
+Le Bédouin répondit qu'il avait sauvé la vie à un officier
+français, grièvement blessé à la porte de la Victoire; que cet
+officier, qui parlait un peu l’arabe, s'était dit aide de camp du
+général Bonaparte; qu'il l’avait envoyé à son frère, qui exerçait
+la profession de médecin dans la tribu voisine; que l'officier
+était prisonnier dans cette tribu, et que, si on voulait lui
+promettre la vie, il écrirait à son frère de renvoyer le
+prisonnier au Caire.
+
+C'était peut-être une fable pour gagner du temps, mais c'était
+peut-être aussi la vérité; on ne risquait rien d'attendre.
+
+On plaça l’Arabe sous bonne garde, on lui donna un _thaleb_ qui
+écrivit sous sa dictée, il scella la lettre de son cachet, et un
+Arabe du Caire partit pour mener la négociation.
+
+Il y avait, si le négociateur réussissait, la vie pour le Bédouin,
+cinq cents piastres pour le négociateur.
+
+Trois jours après, le négociateur revint ramenant Roland.
+
+Bonaparte avait espéré ce retour, mais il n'y avait pas cru.
+Ce coeur de bronze, qui avait paru insensible à la douleur, se
+fondit dans la joie. Il ouvrit ses bras à Roland comme au jour où
+il l’avait retrouvé, et deux larmes, deux perles -- les larmes de
+Bonaparte étaient rares -- coulèrent de ses yeux.
+
+Quant à Roland, chose étrange! il resta sombre au milieu de la
+joie qu'occasionnait son retour, confirma le récit de l’Arabe,
+appuya sa mise en liberté, mais refusa de donner aucun détail
+personnel sur la façon dont il avait été pris par les bédouins et
+traité par le _thaleb_: quant à Sulkowsky, il avait été tué et
+décapité sous ses yeux; il n'y fallait donc plus songer.
+
+Seulement, Roland reprit son service d'habitude, et l'on remarqua
+que ce qui, jusque-là, avait été du courage chez lui, était devenu
+de la témérité; que ce qui avait été un besoin de gloire, semblait
+être devenu un besoin de mort.
+
+D’un autre côté, comme il arrive à ceux qui bravent le fer et le
+feu, le fer et le feu s'écartèrent miraculeusement de lui; devant,
+derrière Roland, à ses côtés, les hommes tombaient: lui restait
+debout, invulnérable comme le démon de la guerre.
+
+Lors de la campagne de Syrie, on envoya deux parlementaires sommer
+Djezzar-Pacha de rendre Saint-Jean d'Acre; les deux parlementaires
+ne reparurent plus: ils avaient eu la tête tranchée.
+
+On dut en envoyer un troisième: Roland se présenta, insista pour y
+aller, en obtint, à force d'instances, la permission du général en
+chef, et revint.
+
+Il fut de chacun des dix-neuf assauts qu'on livra à la forteresse;
+à chaque assaut on le vit parvenir sur la brèche: il fut un des
+dix hommes qui pénétrèrent dans la tour Maudite; neuf y restèrent,
+lui revint sans une égratignure.
+
+Pendant la retraite, Bonaparte ordonna à ce qui restait de
+cavaliers dans l'armée de donner leurs chevaux aux blessés et aux
+malades; c'était à qui ne donnerait pas son cheval aux pestiférés,
+de peur de la contagion.
+
+Roland donna le sien de préférence à ceux-ci: trois tombèrent de
+son cheval à terre; il remonta son cheval après eux, et arriva
+sain et sauf au Caire.
+
+À Aboukir, il se jeta au milieu de la mêlée, pénétra jusqu'au
+pacha en forçant la ceinture de noirs qui l'entouraient, l'arrêta
+par la barbe, et essuya le feu de ses deux pistolets, dont l'un
+brûla l'amorce seulement; la balle de l'autre passa sous son bras
+et alla tuer un guide derrière lui.
+
+Quand Bonaparte prit la résolution de revenir en France, Roland
+fut le premier à qui le général en chef annonça ce retour. Tout
+autre eût bondi de joie; lui resta triste et sombre, disant:
+
+-- J'aurais mieux aimé que nous restassions ici, général; j'avais
+plus de chance d'y mourir.
+
+Cependant, c'eût été une ingratitude à lui de ne pas suivre le
+général en chef; il le suivit.
+
+Pendant toute la traversée, il resta morne et impassible. Dans les
+mers de Corse, on aperçut la flotte anglaise; là seulement, il
+sembla se reprendre à la vie. Bonaparte avait déclaré à l'amiral
+Gantheaume que l'on combattrait jusqu'à la mort, et avait donné
+l’ordre de faire sauter la frégate plutôt que d'amener le
+pavillon.
+
+On passa sans être vu au milieu de la flotte, et, le 8 octobre
+1799, on débarqua à Fréjus.
+
+Ce fut à qui toucherait le premier la terre de France; Roland
+descendit le dernier.
+
+Le général en chef semblait ne faire attention à aucun de ces
+détails, pas un ne lui échappait; il fit partir Eugène, Berthier,
+Bourrienne, ses aides de camp, sa suite, par la route de Gap et de
+Draguignan.
+
+Lui prit incognito la route d'Aix, afin de juger par ses yeux de
+l'état du Midi, ne gardant avec lui que Roland.
+
+Dans l'espoir qu'à la vue de la famille, la vie rentrerait dans ce
+tueur brisé d'une atteinte inconnue, il lui avait annoncé, en
+arrivant à Aix, qu'il le laisserait à Lyon, et lui donnait trois
+semaines de congé à titre de gratification pour lui et de surprise
+à sa mère et à sa soeur.
+
+Roland avait répondu:
+
+-- Merci, général; ma soeur et ma mère seront bien heureuses de me
+revoir.
+
+Autrefois Roland aurait répondu: «Merci, général, je serai bien
+heureux de revoir ma mère et ma soeur.»
+
+Nous avons assisté à ce qui s'était passé à Avignon; nous avons vu
+avec quel mépris profond du danger, avec quel dégoût amer de la
+vie Roland avait marché à un duel terrible. Nous avons entendu la
+raison qu'il avait donnée à sir John de son insouciance en face de
+la mort: la raison était-elle bonne ou mauvaise, vraie ou fausse?
+Sir John dut se contenter de celle-là; évidemment, Roland n'était
+point disposé à en donner d'autre.
+
+Et maintenant, nous l’avons dit, tous deux dormaient ou faisaient
+semblant de dormir, rapidement emportés par le galop de deux
+chevaux de poste sur la route d'Avignon à Orange.
+
+
+VI -- MORGAN
+
+Il faut que nos lecteurs nous permettent d'abandonner un instant
+Roland et sir John, qui, grâce à la disposition physique et morale
+dans laquelle nous les avons laissés, ne doivent leur inspirer
+aucune inquiétude, et de nous occuper sérieusement d'un personnage
+qui n'a fait qu'apparaître dans cette histoire et qui, cependant,
+doit y jouer un grand rôle.
+
+Nous voulons parler de l'homme qui était entré masqué et armé dans
+la salle de la table d'hôte d'Avignon, pour rapporter à Jean Picot
+le group de deux cents louis qui lui avait été volé par mégarde,
+confondu qu'il était avec l’argent du gouvernement.
+
+Nous avons vu que l'audacieux bandit, qui s'était donné à lui-même
+le nom de Morgan, était arrivé à Avignon, masqué, à cheval et en
+plein jour. Il avait, pour entrer dans l'hôtel du Palais-Égalité,
+laissé son cheval à la porte, et, comme si ce cheval eût joui dans
+la ville pontificale et royaliste de la même impunité que son
+maître, il l’avait retrouvé au tournebride, l'avait détaché, avait
+sauté dessus, était sorti par la porte d'Oulle, avait longé les
+murailles au grand galop et avait disparu sur la route de Lyon.
+
+Seulement, à un quart de lieue d'Avignon, il avait ramené son
+manteau autour de lui pour dérober aux passants la vue de ses
+armes, et, ôtant son masque, il l'avait glissé dans une de ses
+fontes.
+
+Ceux qu'il avait laissés à Avignon si fort intrigués de ce que
+pouvait être ce terrible Morgan, la terreur du Midi, eussent pu
+alors, s'ils se fussent trouvés sur la route d'Avignon à
+Bédarrides, s'assurer par leurs propres yeux si l'aspect du bandit
+était aussi terrible que l'était sa renommée.
+
+Nous n'hésitons point à dire que les traits qui se fussent alors
+offerts à leurs regards leur auraient paru si peu en harmonie avec
+l'idée que leur imagination prévenue s'en était faite, que leur
+étonnement eût été extrême.
+
+En effet, le masque, enlevé par une main d'une blancheur et d'une
+délicatesse parfaites, venait de laisser à découvert le visage
+d'un jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans à peine, visage
+qui, par la régularité des traits et la douceur de la physionomie,
+eût pu le disputer à un visage de femme.
+
+Un seul détail donnait à cette physionomie ou plutôt devait lui
+donner, dans certains moments, un caractère de fermeté étrange:
+c'étaient, sous de beaux cheveux blonds flottant sur le front et
+sur les tempes, comme on les portait à cette époque, des sourcils,
+des yeux et des cils d'un noir d'ébène.
+
+Le reste du visage, nous l’avons dit, était presque féminin.
+
+Il se composait de deux petites oreilles dont on n'apercevait que
+l'extrémité sous cette touffe de cheveux temporale à laquelle les
+incroyables de l'époque avaient donné le nom d'oreilles de chien;
+d'un nez droit et d'une proportion parfaite; d'une bouche un peu
+brande, mais rosée et toujours souriante, et qui, en souriant,
+laissait voir une double rangée de dents admirables; d'un menton
+fin et délicat, légèrement teinté de bleu et indiquant, par cette
+nuance, que, si sa barbe n'eût point été si soigneusement et si
+récemment faite, elle eût, protestant contre la couleur dorée de
+la chevelure, été du même ton que les sourcils, les cils et les
+yeux, c'est-à-dire du noir le plus prononcé.
+
+Quant à la taille de l'inconnu, on avait pu l'apprécier au moment
+où il était entré dans la salle de la table d'hôte: elle était
+élevée, bien prise, flexible, et dénotait, sinon une grande force
+musculaire, du moins une grande souplesse et une grande agilité.
+
+Quant à la façon dont il était à cheval, elle indiquait
+l'assurance d'un écuyer consommé.
+
+Son manteau rejeté sur son épaule, son masque caché dans ses
+fontes, son chapeau enfoncé sur ses yeux, le cavalier reprit
+l'allure rapide un instant abandonnée par lui, traversa Bédarrides
+au galop, et, arrivé aux premières maisons d'Orange, entra sous
+une porte qui se referma immédiatement derrière lui.
+
+Un domestique attendait et sauta au mors du cheval.
+
+Le cavalier mit rapidement pied à terre.
+
+-- Ton maître est-il ici? demanda-t-il au domestique.
+
+-- Non, monsieur le baron, répondit celui-ci; cette nuit, il a été
+forcé de partir, et il a dit que, si monsieur venait et le
+demandait, on répondît à monsieur qu'il voyageait pour les
+affaires de la compagnie.
+
+-- Bien, Baptiste. Je lui ramène son cheval en bon état quoique un
+peu fatigué. Il faudrait le laver avec du vin, en même temps que
+tu lui donnerais, pendant deux ou trois jours, de l'orge au lieu
+d'avoine; il a fait quelque chose comme quarante lieues depuis
+hier matin.
+
+-- Monsieur le_ _baron en a été content?
+
+-- Très content. La voiture est-elle prête?
+
+-- Oui, monsieur le baron, tout attelée sous la remise; le
+postillon boit avec Julien: monsieur avait recommandé qu'on
+l’occupât hors de la maison pour qu'il ne le vît pas venir.
+
+-- Il croit que c'est ton maître qu'il conduit?
+
+-- Oui, monsieur le baron; voici le passeport de mon maître, avec
+lequel on a été prendre les chevaux à la poste, et, comme mon
+maître est allé du côté de Bordeaux avec le passeport de M. le
+baron, et que M. le baron va du côté de Genève avec le passeport
+de mon maître, il est probable que l'écheveau de fil sera assez
+embrouillé pour que dame police, si subtils que soient ses doigts,
+ne le dévide pas facilement.
+
+-- Détache la valise qui est à la croupe du cheval, Baptiste, et
+donne-la-moi.
+
+Baptiste se mit en devoir d'obéir; seulement, la valise faillit
+lui échapper des mains.
+
+-- Ah! dit-il en riant, M. le baron ne m'avait pas prévenu!
+Diable! M. le baron n'a pas perdu son temps, à ce qu'il paraît.
+
+-- C'est ce qui te trompe, Baptiste: si je n'ai pas perdu tout mon
+temps, j'en ai au moins perdu beaucoup; aussi je voudrais bien
+repartir le plus tôt possible.
+
+-- M. le baron ne déjeunera-t-il pas?
+
+-- Je mangerai un morceau, mais très rapidement.
+
+-- Monsieur ne sera pas retardé; il est deux heures de l’après-
+midi, et le déjeuner l'attend depuis dix heures du matin;
+heureusement que c'est un déjeuner froid.
+
+Et Baptiste se mit en devoir de faire, en l'absence de son maître,
+les honneurs de la maison à l'étranger en lui montrant la route de
+la salle à manger.
+-- Inutile, dit celui-ci, je connais le chemin. Occupe-toi de la
+voiture; qu'elle soit sous l'allée, la portière tout ouverte au
+moment où je sortirai, afin que le postillon ne puisse me voir.
+Voilà de quoi lui payer sa première poste.
+
+Et l'étranger, désigné sous le titre de baron, remit à Baptiste
+une poignée d'assignats.
+
+-- Ah! monsieur, dit celui-ci, mais il y a là de quoi payer le
+voyage jusqu'à Lyon!
+
+-- Contente-toi de le payer jusqu'à Valence, sous prétexte que je
+veux dormir; le reste sera pour la peine que tu vas prendre à
+faire les comptes.
+
+-- Dois-je mettre la valise dans le coffre?
+
+-- Je l'y mettrai moi-même.
+
+Et, prenant la valise des mains du domestique, sans laisser voir
+qu'elle pesât à sa main, il s'achemina vers la salle à manger,
+tandis que Baptiste s'acheminait vers le cabaret voisin, en
+mettant de l’ordre dans ses assignats.
+
+Comme l'avait dit l'étranger, le chemin lui était familier; car il
+s'enfonça dans un corridor, ouvrit sans hésiter une première
+porte, puis une seconde, et, cette seconde porte ouverte, se
+trouva en face d'une table élégamment servie.
+
+Une volaille, deux perdreaux, un jambon froid, des fromages de
+plusieurs espèces, un dessert composé de fruits magnifiques, et
+deux carafes contenant, l'une du vin couleur de rubis, et l'autre
+du vin couleur de topaze, constituaient un déjeuner, qui, quoique
+évidemment servi pour une seule personne puisqu'un seul couvert
+était mis, pouvait, en cas de besoin, suffire à trois ou quatre
+convives.
+
+Le premier soin du jeune homme, en entrant dans la salle à manger,
+fut d'aller droit à une glace, d'ôter son chapeau, de rajuster ses
+cheveux avec un petit peigne qu'il tira de sa poche; après quoi,
+il s'avança vers un bassin de faïence surmonté de sa fontaine,
+prit une serviette qui paraissait préparée à cet effet, et se lava
+le visage et les mains.
+
+Ce ne fut qu'après ces soins -- qui indiquaient l'homme élégant
+par habitude -- ce ne fut, disons-nous, qu'après ces soins
+minutieusement accomplis que l’étranger se mit à table.
+
+Quelques minutes lui suffirent pour satisfaire un appétit auquel
+la fatigue et la jeunesse avaient cependant donné de majestueuses
+proportions; et, quand Baptiste reparut pour annoncer au convive
+solitaire que la voiture était prête, il le vit aussitôt debout
+que prévenu.
+
+L'étranger enfonça son chapeau sur ses yeux, s'enveloppa de son
+manteau, mit sa valise sous son bras, et, comme Baptiste avait eu
+le soin de faire approcher le marchepied aussi près que possible
+de la porte, il s'élança dans la chaise de poste sans avoir été vu
+du postillon.
+
+Baptiste referma la portière sur lui; puis, s'adressant à l'homme
+aux grosses bottes:
+
+-- Tout est payé jusqu'à Valence, n'est-ce pas, postes et guides?
+demanda-t-il.
+
+-- Tout; vous faut-il un reçu? répondit en goguenardant le
+postillon.
+
+-- Non; mais M. le marquis de Ribier, mon maître, ne désire pas
+être dérangé jusqu'à Valence.
+
+-- C'est bien, répondit le postillon avec le même accent
+gouailleur, on ne dérangera pas le citoyen marquis. Allons houp!
+
+Et il enleva ses chevaux en faisant résonner son fouet avec cette
+bruyante éloquence qui dit à la fois aux voisins et aux passants:
+«Gare ici, gare là-bas, ou sinon tant pis pour vous! je mène un
+homme qui paye bien et qui a le droit d'écraser les autres.»
+
+Une fois dans la voiture, le faux marquis de Ribier ouvrit les
+glaces, baissa les stores, leva la banquette, mit sa valise dans
+le coffre, s'assit dessus, s'enveloppa dans son manteau, et, sûr
+de n'être réveillé qu'à Valence, s'endormit comme il avait
+déjeuné, c'est-à-dire avec tout l'appétit de la jeunesse.
+
+On fit le trajet d'Orange à Valence en huit heures; un peu avant
+d'entrer dans la ville, notre voyageur se réveilla.
+
+Il souleva un store avec précaution et reconnut qu'il traversait
+le petit bourg de la Paillasse: il faisait nuit; il fit sonner sa
+montre: elle sonna onze heures du soir.
+
+Il jugea inutile de se rendormir, fit le compte des postes à payer
+jusqu’à Lyon, et prépara son argent.
+
+Au moment où le postillon de Valence s'approchait de son camarade
+qu'il allait remplacer, le voyageur entendit celui-ci qui disait à
+l'autre:
+
+-- Il paraît que c'est un ci-devant; mais, depuis Orange, il est
+recommandé, et, vu qu'il paye vingt sous de guides, faut le mener
+comme un patriote.
+-- C'est bon, répondit le Valentinois, on le mènera en
+conséquence.
+
+Le voyageur crut que c'était le moment d'intervenir, il souleva
+son store.
+
+-- Et tu ne feras que me rendre justice, dit-il, un patriote,
+corbleu! je me vante d'en être un, et du premier calibre encore;
+et la preuve, tiens, voilà pour boire à la santé de la République!
+
+Et il donna un assignat de cent francs au postillon qui l'avait
+recommandé à son camarade.
+
+Et comme l'autre regardait d'un oeil avide le chiffon de papier:
+
+-- Et voilà le pareil pour toi, dit-il, si tu veux faire aux
+autres la même recommandation que tu viens de recevoir.
+
+-- Oh! soyez tranquille, citoyen, dit le postillon, il n'y aura
+qu'un mot d'ordre d'ici à Lyon: ventre à terre!
+
+-- Et voici d'avance le prix des seize postes, y compris la double
+poste d'entrée; je paye vingt sous de guides; arrangez cela entre
+vous.
+
+Le postillon enfourcha son cheval et partit au galop.
+
+La voiture relayait à Lyon vers les quatre heures de l'après-midi.
+
+Pendant que la voiture relayait, un homme habillé en
+commissionnaire, et qui, son crochet sur le dos, se tenait assis
+sur une borne, se leva, s'approcha de la voiture et dit tout bas
+au jeune compagnon de Jéhu quelques paroles qui parurent jeter
+celui-ci dans le plus profond étonnement.
+
+-- En es-tu bien sûr? demanda-t-il au commissionnaire.
+
+-- Quand je te dis que je l'ai vu, de mes yeux vu! répondit ce
+dernier.
+
+-- Je puis donc annoncer à nos amis la nouvelle comme certaine?
+
+-- Tu le peux; seulement, hâte-toi.
+
+-- Est-on prévenu à Serval?
+
+-- Oui; tu trouveras un cheval prêt, entre Serval et Sue.
+
+Le postillon s'approcha; le jeune homme échangea un dernier regard
+avec le commissionnaire qui s'éloigna comme s'il était chargé
+d'une lettre très pressée.
+
+-- Quelle route, citoyen? demanda le postillon.
+
+-- La route de Bourg; il faut que je sois à Serval à neuf heures
+du soir; je paye trente sous de guides.
+
+-- Quatorze lieues en cinq heures, c'est dur; mais, enfin, cela
+peut se faire.
+
+-- Cela se fera-t-il?
+
+-- On tâchera.
+
+Et le postillon enleva ses chevaux au grand galop.
+
+À neuf heures sonnantes, on entrait dans Serval.
+
+-- Un écu de six livres pour ne pas relayer et me conduire à
+moitié chemin de Sue! cria par la portière le jeune homme au
+postillon.
+
+-- Ça va! répondit celui-ci.
+
+Et la voiture passa sans s'arrêter devant la poste.
+
+À un demi-quart de lieue de Serval, Morgan fit arrêter la voiture,
+passa sa tête par la portière, rapprocha ses mains, et imita le
+cri du chat-huant.
+
+L'imitation était si fidèle, que, des bois voisins, un chat-huant
+lui répondit.
+
+-- C'est ici, cria Morgan.
+
+Le postillon arrêta ses chevaux.
+
+-- Si c'est ici, dit-il, inutile d'aller plus loin.
+
+Le jeune homme prit la valise, ouvrit la portière, descendit, et,
+s'approchant du postillon
+
+-- Voici l'écu de six livres promis.
+
+Le postillon prit l’écu, le mit dans l’orbite de son oeil, et l’y
+maintint comme un élégant de nos jours y maintient son lorgnon.
+
+Morgan devina que cette pantomime avait une signification.
+
+-- Eh bien, demanda-t-il que veut dire cela?
+
+-- Cela veut dire, fit le postillon, que, j'ai beau faire, j'y
+vois d'un oeil.
+
+-- Je comprends, reprit le jeune homme en riant, et si je bouche
+l'autre oeil...
+
+-- Dame! je n'y verrai plus.
+
+-- En voilà un drôle, qui aime mieux être aveugle que borgne!
+Enfin, il ne faut pas disputer des goûts; tiens!
+
+Et il lui donna un second écu.
+
+Le postillon le mit sur son autre oeil, fit tourner la voiture, et
+reprit le chemin de Serval.
+
+Le compagnon de Jéhu attendit qu'il se fût perdu dans l'obscurité,
+et, approchant de sa bouche une clef forée, il en tira un son
+prolongé et tremblotant, comme celui d'un sifflet de contremaître.
+
+Un son pareil lui répondit.
+
+Et, en même temps, on vit un cavalier sortir du bois et
+s'approcher au galop.
+
+À la vue de ce cavalier, Morgan se couvrit de nouveau le visage de
+son masque.
+
+-- Au nom de qui venez-vous? demanda le cavalier, dont on ne
+pouvait point voir la figure, cachée qu'elle était sous les bords
+d'un énorme chapeau.
+
+-- Au nom du prophète Élisée, répondit le jeune homme masqué.
+
+-- Alors c'est vous que j'attends.
+
+Et il descendit de cheval.
+
+-- Es-tu prophète ou disciple? demanda Morgan.
+
+-- Je suis disciple, répondit le nouveau venu.
+
+-- Et ton maître, où est-il?
+
+-- Vous le trouverez à la chartreuse de Seillon.
+
+-- Sais-tu le nombre des compagnons qui y sont réunis ce soir?
+-- Douze.
+
+-- C'est bien; si tu en rencontres quelques autres, envoie-les au
+rendez-vous.
+
+Celui qui s'était donné le titre de disciple s'inclina en signe
+d'obéissance, aida Morgan à attacher la valise sur la croupe de
+son cheval, et le tint respectueusement par le mors, tandis que
+celui-ci montait.
+
+Sans même attendre que son second pied eût atteint l'étrier,
+Morgan piqua son cheval, qui arracha le mors des mains du
+domestique et partit au galop.
+
+On voyait à la droite de la route s'étendre la forêt de Seillon,
+comme une mer de ténèbres dont le vent de la nuit faisait onduler
+et gémir les vagues sombres.
+
+À un quart de lieue au delà de Sue, le cavalier poussa son cheval
+à travers terres, et alla au-devant de la forêt, qui, de son coté,
+semblait venir au-devant de lui.
+
+Le cheval, guidé par une main expérimentée, s'y enfonça sans
+hésitation.
+
+Au bout de dix minutes, il reparut de l'autre côté.
+
+À cent pas de la forêt s'élevait une masse sombre, isolée au
+milieu de la plaine.
+
+C'était un bâtiment d'une architecture massive, ombragé par cinq
+ou six arbres séculaires.
+
+Le cavalier s'arrêta devant une grande porte au-dessus de laquelle
+étaient placées, en triangle, trois statues: celle de la Vierge,
+celle de Notre-Seigneur Jésus, et celle de saint Jean-Baptiste. La
+statue de la Vierge marquait le point le plus élevé du triangle.
+
+Le voyageur mystérieux était arrivé au but de son voyage, c'est-à-
+dire à la chartreuse de Seillon.
+
+La chartreuse de Seillon, la vingt-deuxième de l'ordre, avait été
+fondée en 1178.
+En 1672, un bâtiment moderne avait été substitué au vieux
+monastère; c'est de cette dernière construction que l'on voit
+encore aujourd'hui les vestiges.
+
+Ces vestiges sont, à l'extérieur, la façade que, nous avons dite,
+façade ornée de trois statues, et devant laquelle nous avons vu
+s'arrêter le cavalier mystérieux; à l'intérieur, une petite
+chapelle ayant son entrée à droite sous la grande porte.
+
+Un paysan, sa femme, deux enfants l'habitent à cette heure, et, de
+l'ancien monastère, ils ont fait une ferme.
+
+En 1791, les chartreux avaient été expulsés de leur couvent; en
+1792, la chartreuse et ses dépendances avaient été mises en vente
+comme propriété ecclésiastique.
+
+Les dépendances étaient d'abord le parc, attenant aux bâtiments,
+et ensuite la belle forêt qui porte encore aujourd'hui le nom de
+Seillon.
+
+Mais, à Bourg, ville royaliste et surtout religieuse, personne ne
+risqua de compromettre son âme, en achetant un bien qui avait
+appartenu à de dignes moines que chacun vénérait. Il en résultait
+que le couvent, le parc et la forêt étaient devenus, sous le titre
+de _biens de l'État_, la propriété de la République, c'est-à-dire
+n'appartenaient à personne -- ou, du moins, restaient délaissés --
+car la République, depuis sept ans, avait eu bien autre chose à
+penser que de faire recrépir des murs, entretenir un verger, et
+mettre en coupe réglée une forêt.
+
+Depuis sept ans donc, la chartreuse était complètement abandonnée,
+et quand, par hasard, un regard curieux pénétrait par le trou de
+la serrure, il voyait l'herbe poussant dans les cours comme les
+ronces dans le verger, comme les broussailles dans la forêt,
+laquelle, percée à cette époque d'une route et de deux ou trois
+sentiers seulement, était partout ailleurs, en apparence du moins,
+devenue impraticable.
+
+Une espèce de pavillon, nommé la Correrie, dépendant de la
+chartreuse et distant du monastère d'un demi-quart de lieue,
+verdissait de son côté dans la forêt, laquelle, profitant de la
+liberté qui lui était laissée de pousser à sa fantaisie, l'avait
+enveloppé de tout côté d'une ceinture de feuillages, et avait fini
+par le dérober à la vue.
+
+Au reste, les bruits les plus étranges couraient sur ces deux
+bâtiments: on les disait hantés par des hôtes invisibles le jour,
+effrayants la nuit; des bûcherons ou des paysans attardés, qui
+parfois allaient encore exercer dans la forêt de la République les
+droits d'usage dont la ville de Bourg jouissait du temps des
+chartreux, prétendaient avoir vu, à travers les fentes des volets
+fermés, courir des flammes dans les corridors et dans les
+escaliers, et avoir distinctement entendu des bruits de chaînes
+traînant sur les dalles des cloîtres et les pavés des cours. Les
+esprits forts niaient la chose; mais, en opposition avec les
+incrédules, deux sortes de gens l’affirmaient et donnaient, selon
+leurs opinions et leurs croyances, à ces bruits effrayants et à
+ces lueurs nocturnes, deux causes différentes: les patriotes
+prétendaient que c'étaient les âmes des pauvres moines que la
+tyrannie des cloîtres avait ensevelis vivants dans les _in-pace_,
+qui revenaient en appelant la vengeance du ciel sur leurs
+persécuteurs, et qui traînaient après leur mort les fers dont ils
+avaient été chargés pendant leur vie; les royalistes disaient que
+c'était le diable en personne qui, trouvant un couvent vide et
+n'ayant plus à craindre le goupillon des dignes religieux, venait
+tranquillement prendre ses ébats là où autrefois il n'eût pas osé
+hasarder le bout de sa griffe; mais il y avait un fait qui
+laissait toute chose en suspens: c'est que pas un de ceux qui
+niaient ou qui affirmaient -- soit qu'il eût pris parti pour les
+âmes des moines martyrs ou pour le sabbat tenu par Belzébuth --
+n'avait eu le courage de se hasarder dans les ténèbres et de
+venir, aux heures solennelles de la nuit, s'assurer de la vérité,
+afin de pouvoir dire le lendemain si la chartreuse était solitaire
+ou hantée, et, si elle était hantée, quelle espèce d'hôtes y
+revenaient.
+
+Mais sans doute tous ces bruits, fondés on non, n'avaient aucune
+influence sur le cavalier mystérieux; car, ainsi que nous l'avons
+dit, quoique neuf heures sonnassent à Bourg, et que, par
+conséquent, il fît nuit close, il arrêta son cheval à la porte du
+monastère abandonné, et, sans mettre pied à terre, tirant un
+pistolet de ses fontes, il frappa du pommeau contre la porte trois
+coups espacés à la manière des francs-maçons.
+
+Puis il écouta.
+
+Un instant il avait douté qu'il y eût réunion à la chartreuse,
+car, si fixement qu'il eût regardé, si attentivement qu'il eût
+prêté l'oreille; il n'avait vu aucune lumière, n'avait entendu
+aucun bruit.
+
+Cependant, il lui sembla qu'un pas circonspect s'approchait
+intérieurement de la porte.
+
+Il frappa une seconde fois avec la même arme et de la même façon.
+
+-- Qui frappe? demanda une voix.
+
+-- Celui qui vient de la part d'Élisée, répondit le voyageur.
+
+-- Quel est le roi auquel les fils d'Isaac doivent obéir?
+
+-- Jéhu.
+
+-- Quelle est la maison qu'ils doivent exterminer?
+
+-- Celle d'Achab.
+
+-- Êtes-vous prophète ou disciple?
+
+-- Je suis prophète.
+
+-- Alors, soyez le bienvenu dans la maison du Seigneur, dit la
+voix.
+
+Aussitôt les barres de fer qui assuraient la massive clôture
+basculèrent sur elles-mêmes, les verrous grincèrent dans les
+tenons, un des battants de la porte s'ouvrit silencieusement, et
+le cheval et le cavalier s'enfoncèrent sous la sombre voûte qui se
+referma derrière eux.
+
+Celui qui avait ouvert cette porte, si lente à s'ouvrir, si
+prompte à se refermer, était vêtu de la longue robe blanche des
+chartreux, dont le capuchon, retombant sur son visage, voilait
+entièrement ses traits.
+
+
+VII -- LA CHARTREUSE DE SEILLON
+
+Sans doute, de même que le premier affilié rencontré sur la route
+de Sue par celui qui venait de se donner le titre de prophète, le
+moine qui avait ouvert la porte n'occupait qu'un rang secondaire
+dans la confrérie car, saisissant la bride du cheval, il le
+maintint tandis que le cavalier mettait pied à terre, rendant
+ainsi au jeune homme le même service que lui eût rendu un
+palefrenier.
+
+Morgan descendit, détacha la valise, tira les pistolets de leurs
+fontes, les passa à sa ceinture, près de ceux qui y étaient déjà,
+et, s'adressant au moine d'un ton de commandement
+
+-- Je croyais, dit-il, trouver les frères réunis en conseil.
+
+-- Ils sont réunis, en effet, répondit le moine.
+
+-- Où cela?
+
+-- Dans la Correrie; on a vu, depuis quelques jours, rôder autour
+de la chartreuse des figures suspectes, et des ordres supérieurs
+ont ordonné les plus grandes précautions.
+
+Le jeune homme haussa les épaules en signe qu'il regardait ces
+précautions comme inutiles, et, toujours du même ton de
+commandement:
+
+-- Faites mener ce cheval à l’écurie et conduisez-moi au conseil,
+dit-il.
+
+Le moine appela un autre frère aux mains duquel il jeta la bride
+du cheval, prit une torche qu'il alluma à une lampe brûlant dans
+la petite chapelle que l'on peut, aujourd'hui encore, voir à
+droite sous la grande porte, et marcha devant le nouvel arrivé.
+
+Il traversa le cloître, fit quelques pas dans le jardin, ouvrit
+une porte conduisant à une espèce de citerne, fit entrer Morgan,
+referma aussi soigneusement la porte de la citerne qu'il avait
+refermé celle de la rue, poussa du pied une pierre qui semblait se
+trouver là par hasard, démasqua un anneau et souleva une dalle
+fermant l'entrée d'un souterrain dans lequel on descendait par
+plusieurs marches.
+
+Ces marches conduisaient à un couloir arrondi en voûte et pouvant
+donner passage à deux hommes s'avançant de front.
+
+Nos deux personnages marchèrent ainsi pendant cinq à six minutes,
+après lesquelles ils se trouvèrent en face d'une grille. Le moine
+tira une clef de dessous sa robe et l'ouvrit. Puis, quand tous
+deux eurent franchi la grille et que la grille se fut refermée:
+
+-- Sous quel nom vous annoncerai-je? demanda le moine.
+
+-- Sous le nom de frère Morgan.
+
+-- Attendez ici; dans cinq minutes je serai de retour.
+
+Le jeune homme fit de la tête un signe qui annonçait qu'il était
+familiarisé avec toutes ces défiances et toutes ces précautions.
+Puis il s'assit sur une tombe -- on était dans les caveaux
+mortuaires du couvent --, et il attendit.
+
+En effet, cinq minutes ne s'étaient point écoulées, que le moine
+reparut.
+
+-- Suivez-moi, dit-il: les frères sont heureux de votre présence;
+ils craignaient qu'il ne vous fût arrivé malheur.
+
+Quelques secondes plus tard, frère Morgan était introduit dans la
+salle du conseil.
+
+Douze moines l'attendaient, le capuchon rabattu sur les yeux;
+mais, dès que la porte se fut refermée derrière lui et que le
+frère servant eut disparu, en même temps que Morgan lui-même ôtait
+son masque, tous les capuchons se rabattirent et chaque moine
+laissa voir son visage.
+
+Jamais communauté n'avait brillé par une semblable réunion de
+beaux et joyeux jeunes gens.
+
+Deux ou trois seulement, parmi ces étranges moines, avaient
+atteint l'âge de quarante ans.
+
+Toutes les mains se tendirent vers Morgan; deux ou trois accolades
+furent données au nouvel arrivant.
+
+-- Ah! par ma foi, dit l'un de ceux qui l'avaient embrassé le plus
+tendrement, tu nous tires une fameuse épine hors du pied: nous te
+croyions mort ou tout au moins prisonnier.
+
+-- Mort, je te le passe, Amiet; mais prisonnier, non, citoyen,
+comme on dit encore quelquefois -- et comme on ne dira bientôt
+plus, j'espère -- il faut même dire que les choses se sont passées
+de part et d'autre avec une aménité touchante: dès qu'il nous ont
+aperçus, le conducteur a crié au postillon d'arrêter; je crois
+même qu'il a ajouté: «Je sais ce que c'est». -- Alors, lui ai-je
+dit, si vous savez ce que c'est, mon cher ami, les explications ne
+seront pas longues. -- L'argent du gouvernement? a-t-il demandé. -
+- Justement, ai-je répondu. Puis, comme il se faisait un grand
+remue-ménage dans la voiture: «Attendez, mon ami, ai-je ajouté;
+avant tout, descendez, et dites à ces messieurs, et surtout à ces
+dames, que nous sommes des gens comme il faut, qu'on ne les
+touchera pas -- ces dames, bien entendu -- et que l'on ne
+regardera que celles qui passeront la tête par la portière.» Une
+s'est hasardée, ma foi! il est vrai qu'elle était charmante... Je
+lui ai envoyé un baiser; elle a poussé un petit cri et s'est
+réfugiée dans la voiture, ni plus ni moins que Galatée; mais comme
+il n'y avait pas de saules, je ne l'y ai pas poursuivie. Pendant
+ce temps, le conducteur fouillait dans sa caisse en toute hâte, et
+il se hâtait si bien, qu'avec l'argent du gouvernement, il m'a
+remis, dans sa précipitation, deux cents louis appartenant à un
+pauvre marchand de vin de Bordeaux.
+
+-- Ah! diable! fit celui des frères auquel le narrateur avait
+donné le nom d'Amiet, qui probablement, comme celui de Morgan,
+n'était qu'un nom de guerre, voilà qui est fâcheux! Tu sais que le
+Directoire, qui est plein d'imagination, organise des compagnies
+de chauffeurs qui opèrent en notre nom, et qui ont pour but de
+faire croire que nous en voulons aux pieds et aux bourses dès
+particuliers, c'est-à-dire que nous sommes de simples voleurs.
+
+-- Attendez donc, reprit Morgan, voilà justement ce qui m'a
+retardé; j'avais entendu dire quelque chose de pareil à Lyon, de
+sorte que j'étais déjà à moitié chemin de Valence quand je me suis
+aperçu de l'erreur par l'étiquette. Ce n'était pas bien difficile,
+il y avait sur le sac, comme si le bonhomme eût prévu le cas:
+_Jean Picot, marchand de vin à Fronsac, près Bordeaux._
+
+-- Et tu lui as renvoyé son argent?
+
+-- J'ai mieux fait, je le lui ai reporté.
+
+-- À Fronsac?
+
+-- Oh! non, mais à Avignon. Je me suis douté qu'un homme si
+soigneux devait s'être arrêté à la première ville un peu
+importante pour prendre des informations sur ses deux cents louis.
+Je ne me trompais pas: je m'informe à l'hôtel si l'on connaît le
+citoyen Jean Picot; on me répond que non seulement on le connaît,
+mais qu'il dîne à table d'hôte. J'entre. Vous devinez de quoi l'on
+parlait: de l'arrestation de la diligence. Jugez de l'effet de
+l’apparition! le dieu antique descendant dans la machine ne
+faisait pas un dénouement plus inattendu. Je demande lequel de
+tous les convives s'appelle Jean Picot; celui qui porte ce nom
+distingué et harmonieux se montre. Je dépose devant lui les deux
+cents louis en lui faisant mes excuses, au nom de la société, de
+l'inquiétude que lui ont causée les compagnons de Jéhu. J'échange
+un signe d'amitié avec Barjols, un salut de politesse avec l'abbé
+de Rians, qui étaient là; je tire ma révérence à la compagnie et
+je sors. C'est peu de chose; mais cela m'a pris une quinzaine
+d'heures: de là le retard. J'ai pensé que mieux valait être en
+retard et ne pas laisser sur nos traces une fausse opinion de
+nous. Ai-je bien fait, mes maîtres?
+
+La société éclata en bravos.
+
+-- Seulement, dit un des assistants, je trouve assez imprudent, à
+vous, d'avoir tenu à remettre l'argent vous-même au citoyen Jean
+Picot.
+
+-- Mon cher colonel, répondit le jeune homme, il y a un proverbe
+d'origine italienne qui dit: «Qui veut va, qui ne veut pas
+envoie.» Je voulais, j'ai été.
+
+-- Et voilà un gaillard qui, pour vous remercier, si vous avez un
+jour la mauvaise chance de tomber entre les mains du Directoire,
+se hâterait de vous reconnaître; reconnaissance qui aurait pour
+résultat de vous faire couper le cou.
+
+-- Oh! Je l'en défie bien de me reconnaître.
+-- Qui l'en empêcherait?
+
+-- Ah çà! mais vous croyez donc que je fais mes équipées à visage
+découvert? En vérité, mon cher colonel, vous me prenez pour un
+autre. Quitter mon masque, c'est bon entre amis; mais avec les
+étrangers, allons donc. Ne sommes-nous pas en plein carnaval? Je
+ne vois pas pourquoi je ne me déguiserais pas en Abellino ou en
+Karl Moor, quand MM. Gohier, Sieyès, Roger Ducos, Moulin et Barras
+se déguisent en rois de France.
+
+-- Et vous êtes entré masqué dans la ville?
+
+-- Dans la ville, dans l'hôtel, dans la salle de la table d'hôte.
+Il est vrai que, si le visage était couvert, la ceinture était
+découverte, et, comme vous voyez, elle était bien garnie.
+
+Le jeune homme fit un mouvement qui écarta son manteau, et montra
+sa ceinture, à laquelle étaient passés quatre pistolets et
+suspendu un court couteau de chasse.
+
+Puis, avec cette gaieté qui semblait un des caractères dominants
+de cette insoucieuse organisation:
+
+-- Je devais avoir l'air féroce, n'est-ce pas? Ils m'auront pris
+pour feu Mandrin descendant des montagnes de la Savoie. À propos,
+voilà les soixante mille francs de Son Altesse le Directoire.
+
+Et le jeune homme poussa dédaigneusement du pied la valise qu'il
+avait déposée à terre et dont les entrailles froissées rendirent
+ce son métallique qui indique la présence de l'or.
+
+Puis il alla se confondre dans le groupe de ses amis, dont il
+avait été séparé par cette distance qui se fait naturellement
+entre le narrateur et ses auditeurs.
+
+Un des moines se baissa et ramassa la valise.
+
+-- Méprisez l'or tant que vous voudrez, mon cher Morgan, puisque
+cela ne vous empêche pas de le recueillir; mais je sais de braves
+gens qui attendent les soixante mille francs que vous crossez
+dédaigneusement du pied, avec autant d'impatience et d'anxiété que
+la caravane égarée au désert attend la goutte d'eau qui
+l’empêchera de mourir de soif.
+
+-- Nos amis de la Vendée, n'est-ce pas? répondit Morgan; grand
+bien leur fasse! Les égoïstes, ils se battent, eux. Ces messieurs
+ont choisi les roses et nous laissent les épines. Ah çà! mais ils
+ne reçoivent donc rien de l'Angleterre?
+
+-- Si fait, dit gaiement un des moines; à Quiberon, ils ont reçu
+des boulets et de la mitraille.
+
+-- Je ne dis pas des Anglais, reprit Morgan, je dis de
+l’Angleterre.
+
+-- Pas un sou.
+
+-- Il me semble, cependant, dit un des assistants, qui paraissait
+posséder une tête un peu plus réfléchie que celles de ses
+compagnons, il me semble que nos princes pourraient bien envoyer
+un peu d'or à ceux qui versent leur sang pour la cause de la
+monarchie! Ne craignent-ils pas que la Vendée finisse par se
+lasser, un jour ou l'autre, d'un dévouement qui, jusqu'au-
+jourd'hui, ne lui a pas encore valu, que je sache, même un
+remerciement?
+
+-- La Vendée, cher ami, reprit Morgan, est une terre généreuse et
+qui ne se lassera pas, soyez tranquille; d'ailleurs, quel serait
+le mérite de la fidélité, si elle n'avait point affaire à
+l’ingratitude? Du moment où le dévouement rencontre la
+reconnaissance, ce n'est plus du dévouement: c'est un échange,
+puisqu'il est récompensé. Soyons fidèles toujours, soyons dévoués
+tant que nous pourrons, messieurs, et prions le ciel qu'il fasse
+ingrats ceux auxquels nous nous dévouons, et nous aurons, croyez-
+moi, la belle part dans l’histoire de nos guerres civiles.
+
+À peine Morgan achevait-il de formuler cet axiome chevaleresque et
+exprimait-il un souhait qui avait toute chance d'être accompli,
+que trois coups maçonniques retentirent à la même porte par
+laquelle il avait été introduit lui-même.
+
+-- Messieurs, dit celui des moines qui paraissait remplir le rôle
+de président, vite les capuchons et les masques; nous ne savons
+pas qui nous arrive.
+
+
+VIII -- À QUOI SERVAIT L’ARGENT DU DIRECTOIRE
+
+Chacun s'empressa d'obéir, les moines rabattant les capuchons de
+leurs longues robes sur leurs visages, Morgan remettant son
+masque.
+
+-- Entrez! dit le supérieur.
+
+La porte s'ouvrit et l'on vit reparaître le frère servant.
+
+-- Un émissaire du général Georges Cadoudal demande à être
+introduit, dit-il.
+
+-- A-t-il répondu aux trois mots d'ordres?
+
+-- Parfaitement.
+
+-- Qu'il soit introduit.
+
+Le frère servant rentra dans le souterrain, et, deux secondes
+après, reparut, conduisant un homme qu'à son costume il était
+facile de reconnaître pour un paysan, et à sa tête carrée, coiffée
+de grands cheveux roux, pour un Breton.
+
+Il s'avança jusqu'au milieu du cercle sans paraître intimidé le
+moins du monde, fixant tour à tour ses yeux sur chacun des moines
+et attendant que l’une de ces douze statues de granit rompît le
+silence.
+
+Ce fut le président qui lui adressa la parole:
+
+-- De la part de qui viens-tu? lui demanda-t-il.
+
+-- Celui qui m'a envoyé, répondit le paysan, m'a commandé, si l'on
+me faisait une question, de dire que je venais de la part de Jéhu.
+
+-- Es-tu porteur d'un message verbal ou écrit?
+
+-- Je dois répondre aux questions qui me seront faites par vous et
+échanger un chiffon de papier contre de l’argent.
+
+-- C'est bien; commençons par les questions: où en sont nos frères
+de Vendée?
+
+-- Ils avaient déposé les armes et n'attendaient qu'un mot de vous
+pour les reprendre.
+
+-- Et pourquoi avaient-ils déposé les armes?
+
+-- Ils en avaient reçu l'ordre de S. M. Louis XVIII.
+
+-- On a parlé d'une proclamation écrite de la main même du roi.
+
+-- En voici la copie.
+
+Le paysan présenta le papier au personnage qui l’interrogeait.
+
+Celui-ci l’ouvrit et lut:
+
+«La guerre n'est absolument propre qu'à rendre la royauté odieuse
+et menaçante. Les monarques qui rentrent par son secours sanglant
+ne peuvent jamais être aimés: il faut donc abandonner les moyens
+sanglants et se confier à l'empire de l'opinion, qui revient
+d'elle-même aux principes sauveurs. Dieu et le roi seront bientôt
+le cri de ralliement des Français; il faut réunir en un formidable
+faisceau les éléments épars du royalisme, abandonner la Vendée
+militante à son malheureux sort, et marcher dans une voie plus
+pacifique et moins incohérente. Les royalistes de l'Ouest ont fait
+leur temps, et l'on doit s'appuyer enfin sur ceux de Paris, qui
+ont tout préparé pour une restauration prochaine...»
+
+Le président releva la tête, et, cherchant Morgan d'un oeil dont
+son capuchon ne pouvait voiler entièrement l’éclair:
+
+-- Eh bien, frère, lui dit-il, j'espère que voilà ton souhait de
+tout à l'heure accompli, et les royalistes de la Vendée et du Midi
+auront tout le mérite du dévouement.
+
+Puis, abaissant son regard sur la proclamation, dont restaient
+quelques lignes à lire, il continua:
+
+«Les Juifs avaient crucifié leur roi, depuis ce temps ils errent
+par tout le monde: les Français ont guillotiné le leur, ils seront
+dispersés par toute la terre.
+
+«Datée de Blankenbourg, le 25 août 1799, jour de notre fête, de
+notre règne le sixième.
+
+«Signé: Louis_._»
+
+Les jeunes gens se regardèrent.
+
+-- Q_uos vultperdere Jupiter dementat_! dit Morgan.
+
+-- Oui, dit le président; mais, quand ceux que Jupiter veut perdre
+représentent un principe, il faut les soutenir, non seulement
+contre Jupiter, mais contre eux-mêmes. Ajax, au milieu de la
+foudre et des éclairs, se cramponnait à un rocher, et, dressant au
+ciel son poing fermé, disait: «j’échapperai malgré les dieux...»
+
+Puis, se retournant du côté de l'envoyé de Cadoudal:
+
+-- Et à cette proclamation qu'a répondu celui qui t'envoie?
+
+-- À peu près ce que vous venez de répondre vous-même. Il m'a dit
+de venir voir et de m'informer de vous si vous étiez décidés à
+tenir malgré tout, malgré le roi lui-même.
+
+-- Pardieu! dit Morgan.
+
+-- Nous sommes décidés, dit le président.
+
+-- En ce cas, dit le paysan, tout va bien. Voici les noms réels
+des nouveaux chefs et leurs noms de guerre; le général vous
+recommande de ne vous servir le plus possible dans vos
+correspondances que des noms de guerre: c'est le soin qu'il prend
+lorsque, de son côté, il parle de vous.
+
+-- Vous avez la liste? demanda le président.
+
+-- Non; je pouvais être arrêté, et la liste eût été prise.
+Écrivez, je vais vous dicter.
+
+Le président s'assit à sa table, prit une plume et écrivit sous la
+dictée du paysan vendéen les noms suivants:
+
+«Georges Cadoudal, _Jéhu ou la Tête-ronde_; Joseph Cadoudal,
+_Judas Macchabée_; Lahaye Saint-Hilaire, _David_; Burban Malabry,
+_Brave-la-Mort_; Poulpiquez, _Royal-Carnage_; Bonfils, _Brise-
+Barrière_; Dampherné, _Piquevers_; Duchayla, _la Couronne_;
+Duparc, _le Terrible_; la Roche, _Mithridate_; Puisage, _Jean le
+Blond_.»
+
+-- Voilà les successeurs des Charrette, des Stofflet, des
+Cathelineau, des Bonchamp, des d'Elbée, des la Rochejacquelein et
+des Lescure! dit une voix.
+
+Le Breton se retourna vers celui qui venait de parler:
+
+-- S'ils se font tuer comme leurs prédécesseurs, dit-il, que leur
+demanderez-vous?
+
+-- Allons, bien répondu, dit Morgan; de sorte...?
+
+-- De sorte que, dès que notre général aura votre réponse, reprit
+le paysan, il reprendra les armes.
+
+-- Et si notre réponse eût été négative...? demanda une voix.
+
+-- Tant pis pour vous! répondit le paysan; dans tous les cas,
+l’insurrection était fixée au 20 octobre.
+
+-- Eh bien, dit le président, le général aura, grâce à nous, de
+quoi payer son premier mois de solde. Où est votre reçu?
+
+-- Le voici, dit le paysan tirant de sa poche un papier sur lequel
+étaient écrits ces mots:
+
+«Reçu de nos frères du Midi et de l'Est, pour être employée au
+bien de la cause, la somme de:
+«GEORGES CADOUDAL,
+
+«Général en chef de l'armée royaliste de Bretagne.»
+
+La somme, comme on voit, était restée en blanc.
+
+-- Savez-vous écrire? demanda le président.
+
+-- Assez pour remplir les trois ou quatre mots qui manquent.
+
+-- Eh bien, écrivez: «Cent mille francs.»
+
+Le Breton écrivit; puis, tendant le papier au président:
+
+-- Voici le reçu, dit-il; où est l'argent?
+
+-- Baissez-vous, et ramassez le sac qui est à vos pieds; il
+contient soixante mille francs.
+
+Puis, s'adressant à un des moines:
+
+-- Montbar, où sont les quarante autres mille? demanda-t-il.
+
+Le moine interpellé alla ouvrir une armoire et en tira un sac un
+peu moins volumineux que celui qu'avait rapporté Morgan, mais qui,
+cependant, contenait la somme assez ronde de quarante mille
+francs.
+
+-- Voici la somme complète, dit le moine.
+
+-- Maintenant, mon ami, dit le président, mangez et reposez-vous;
+demain, vous partirez.
+-- On m'attend là-bas, dit le Vendéen; je mangerai et je dormirai
+sur mon cheval. Adieu, messieurs, le ciel vous garde!
+
+Et il s'avança, pour sortir, vers la porte par laquelle il était
+entré.
+
+-- Attendez! dit Morgan.
+
+Le messager de Georges s'arrêta.
+
+-- Nouvelle pour nouvelle, fit Morgan; dites au général Cadoudal
+que le général Bonaparte a quitté l'armée d'Égypte, est débarqué
+avant-hier à Fréjus et sera dans trois jours à Paris. Ma nouvelle
+vaut bien les vôtres; qu'en dites-vous?
+
+-- Impossible! s'écrièrent tous les moines d'une voix.
+
+-- Rien n'est pourtant plus vrai, messieurs; je tiens la chose de
+notre ami le Prêtre, qui l'a vu relayer une heure avant moi à Lyon
+et qui l'a reconnu.
+
+-- Que vient-il faire en France? demandèrent deux ou trois voix.
+
+-- Ma foi, dit Morgan, nous le saurons bien un jour ou l'autre; il
+est probable qu'il ne revient pas à Paris pour y garder
+l’incognito.
+
+-- Ne perdez pas un instant pour annoncer cette nouvelle à nos
+frères de l'Ouest, dit le président au paysan vendéen: tout à
+l’heure je vous retenais; maintenant, c'est moi qui vous dis:
+«Allez!»
+
+Le paysan salua et sortit; le président attendit que la porte fût
+refermée:
+
+-- Messieurs, dit-il, la nouvelle que vient de nous annoncer frère
+Morgan est tellement grave, que je proposerai une mesure spéciale.
+
+-- Laquelle? demandèrent d'une seule voix les compagnons de Jéhu.
+
+-- C'est que l'un de nous, désigné par le sort, parte pour Paris,
+et, avec le chiffre convenu, nous tienne au courant de tout ce qui
+se passera.
+
+-- Adopté, répondirent-ils.
+
+-- En ce cas, reprit le président, écrivons nos treize noms,
+chacun le sien, sur un morceau de papier; mettons-les dans un
+chapeau, et celui dont le nom sortira partira à l'instant même.
+
+Les jeunes gens, d'un mouvement unanime, s'approchèrent de la
+table, écrivirent leurs noms sur des carrés de papier qu'ils
+roulèrent, et les mirent dans un chapeau.
+
+Le plus jeune fut appelé pour être le prête-nom du hasard.
+
+Il tira un des petits rouleaux de papier et le présenta au
+président, qui le déplia.
+
+-- Morgan, dit le président.
+
+-- Mes instructions, demanda le jeune homme.
+
+-- Rappelez-vous, répondit le président, avec une solennité à
+laquelle les voûtes de ce cloître prêtaient une suprême grandeur,
+que vous vous appelez le baron de Sainte-Hermine, que votre père a
+été guillotiné sur la place de la Révolution et votre frère tué à
+l'armée de Condé. Noblesse oblige! voilà vos instructions.
+
+-- Et pour le reste, demanda le jeune homme.
+
+-- Pour le reste? dit le président, nous nous en rapportons à
+votre royalisme et à votre loyauté.
+
+-- Alors, mes amis, permettez-moi de prendre congé de vous à
+l'instant même; je voudrais être sur la route de Paris avant le
+jour, et j'ai une visite indispensable à faire avant mon départ.
+
+-- Va! dit le président en ouvrant ses bras à Morgan; je
+t'embrasse au nom de tous les frères. À un autre je dirais: «sois
+brave, persévérant, actif!» à toi je dirai: «Sois prudent!»
+
+Le jeune homme reçut l'accolade fraternelle, salua d'un sourire
+ses autres amis, échangea une poignée de main avec deux ou trois
+d'entre eux, s'enveloppa de son manteau, enfonça son chapeau sur
+sa tête et sortit.
+
+
+IX -- ROMÉO ET JULIETTE
+
+Dans la prévoyance d’un prochain départ, le cheval de Morgan,
+après avoir été lavé, bouchonné, séché, avait reçu double ration
+d'avoine et avait été de nouveau sellé et bridé.
+
+Le jeune homme n'eut donc qu'à le demander et à sauter dessus.
+
+À peine fut-il en selle que la porte s'ouvrit comme par
+enchantement; le cheval s'élança dehors hennissant et rapide,
+ayant oublié sa première course et prêt à en dévorer une seconde.
+
+À la porte de la chartreuse, Morgan demeura un instant indécis,
+pour savoir s'il tournerait à droite ou à gauche; enfin, il tourna
+à droite, suivit un instant le sentier qui conduit de Bourg à
+Seillon, se jeta une seconde fois à droite, mais à travers plaine,
+s'enfonça dans un angle de forêt qu'il rencontra sur son chemin,
+reparut bientôt de l'autre côté du bois, gagna la grande route de
+Pont-d'Ain, la suivit pendant l'espace d'une demi-lieue à peu
+près, et ne s'arrêta qu'à un groupe de maisons que l'on appelle
+aujourd'hui la Maison-des-Gardes.
+
+Une de ces maisons portait pour enseigne un bouquet de houx, qui
+indiquait une de ces haltes campagnardes où les piétons se
+désaltèrent et reprennent des forces en se reposant un instant,
+avant de continuer le long et fatigant voyage de la vie.
+
+Ainsi qu'il avait fait à la porte de la chartreuse, Morgan
+s'arrêta, tira un pistolet de sa fonte et se servit de sa crosse
+comme d'un marteau; seulement, comme, selon toute probabilité, les
+braves gens qui habitaient l'humble auberge ne conspiraient pas,
+la réponse à l'appel du voyageur se fit plus longtemps attendre
+qu'à la chartreuse.
+Enfin, on entendit le pas du garçon d'écurie, alourdi par ses
+sabots; la porte cria, et le bonhomme qui venait de l'ouvrir,
+voyant un cavalier tenant un pistolet à la main, s'apprêta
+instinctivement à la refermer.
+
+-- C'est moi, Pataut, dit le jeune homme; n'aie pas peur.
+
+-- Ah! de fait, dit le paysan, c'est vous, monsieur Charles. Ah!
+je n'ai pas peur non plus; mais vous savez, comme disait M. le
+curé, du temps qu'il y avait un bon Dieu, les précautions, c'est
+la mère de la sûreté.
+
+-- Oui, Pataut, oui, dit le jeune homme en mettant pied à terre et
+en glissant une pièce d'argent dans la main du garçon d'écurie;
+mais, sois tranquille, le bon Dieu reviendra, et, par contrecoup,
+M. le curé aussi.
+
+-- Oh! quant à ça, fit le bonhomme, on voit bien qu'il n'y a plus
+personne là-haut, à la façon dont tout marche. Est-ce que ça
+durera longtemps encore comme ça, monsieur Charles?
+
+-- Pataut, je te promets de faire de mon mieux pour que tu ne
+t’impatientes pas trop, parole d'honneur! je ne suis pas moins
+pressé que toi. Aussi te prierai-je de ne pas te coucher, mon bon
+Pataut.
+
+-- Ah! vous savez bien, monsieur, que, quand vous venez, c'est
+assez mon habitude de ne pas me coucher; et, quant au cheval... Ah
+çà! vous en changez donc tous les jours, de cheval? L'avant-
+dernière fois, c'était un alezan; la dernière fois, c'était un
+pommelé, et, aujourd'hui, c'est un noir.
+
+-- Oui, je suis capricieux de ma nature. Quant au cheval, comme tu
+disais, mon cher Pataut, il n'a besoin de rien, et tu ne t’en
+occuperas que pour le débrider. Laisse lui la selle sur le dos...
+Attends: remets donc ce pistolet dans les fontes, et puis garde-
+moi encore ces deux-là.
+
+Et le jeune homme détacha ceux qui étaient passés à sa ceinture et
+les donna au garçon d'écurie.
+
+-- Bon! fit celui-ci en riant, plus que ça d'aboyeurs!
+
+-- Tu sais, Pataut, on dit que les routes ne sont pas sûres.
+
+-- Ah! je crois bien qu'elles ne sont pas sûres! nous nageons en
+plein brigandage, monsieur Charles. Est-ce qu'on n'a pas arrêté et
+dépouillé, pas plus tard que la semaine dernière, la diligence de
+Genève à Bourg?
+
+-- Bah! fit Morgan; et qui accuse-t-on de ce vol?
+
+-- Oh! c'est une farce; imaginez-vous qu'ils disent que c'est les
+compagnons de Jésus. Je n'en ai pas cru un mot, vous pensez bien;
+qu'est-ce que c'est que les compagnons de Jésus, sinon les douze
+apôtres?
+
+-- En effet, dit Morgan avec son éternel et joyeux sourire, je
+n'en vois pas d'autres.
+
+-- Bon! continua Pataut, accuser les douze apôtres de dévaliser
+les diligences, il ne manquerait plus que cela! Oh! je vous le
+dis, monsieur Charles, nous vivons dans un temps où l'on ne
+respecte plus rien.
+
+Et, tout en secouant la tête en misanthrope dégoûté, sinon de la
+vie, du moins des hommes, Pataut conduisit le cheval à l'écurie.
+
+Quant à Morgan, il regarda pendant quelques secondes Pataut
+s'enfoncer dans les profondeurs de la cour et dans les ténèbres
+des écuries; puis, tournant la haie qui ceignait le jardin, il
+descendit vers un grand massif d'arbres dont les hautes cimes se
+dressaient et se découpaient dans la nuit avec la majesté des
+choses immobiles, tout en ombrageant une charmante petite campagne
+qui portait, dans les environs, le titre pompeux de château des
+Noires-Fontaines.
+
+Comme Morgan atteignait le mur du château, l'heure sonna au
+clocher du village de Montagnac. Le jeune homme prêta l’oreille au
+timbre qui passait en vibrant dans l’atmosphère calme et
+silencieuse d'une nuit d'automne, et compta jusqu'à onze coups.
+
+Bien des choses, comme on le voit, s'étaient passées en deux
+heures.
+
+Morgan fit encore quelques pas, examina le mur, paraissant
+chercher un endroit connu, puis, cet endroit trouvé, introduisit
+la pointe de sa botte dans la jointure de deux pierres, s'élança
+comme un homme qui monte à cheval, saisit le chaperon du mur de la
+main gauche, d'un seul élan se trouva à califourchon sur le mur,
+et, rapide comme l'éclair, se laissa retomber de l’autre côté.
+
+Tout cela s'était fait avec tant de rapidité, d'adresse et de
+légèreté, que, si quelqu'un eût passé par hasard en ce moment-là,
+il eût pu croire qu'il était le jouet d'une vision.
+
+Comme il avait fait d'un côté du mur, Morgan s'arrêta et écouta de
+l'autre, tandis que son oeil sondait, autant que la chose était
+possible, dans les ténèbres obscurcies par le feuillage des
+trembles et des peupliers, les profondeurs du petit buis.
+
+Tout était solitaire et silencieux. Morgan se hasarda de continuer
+son chemin.
+Nous disons se hasarda, parce qu'il y avait, depuis qu'il s'était
+approché du château des Noires-Fontaines, dans toutes les allures
+du jeune homme, une timidité et une hésitation si peu habituelles
+à son caractère, qu'il était évident que, cette fois, s'il avait
+des craintes, ces craintes n'étaient pas pour lui seul.
+
+Il gagna la lisière du bois en prenant les mêmes précautions.
+
+Arrivé sur une pelouse, à l'extrémité de laquelle s'élevait le
+petit château, il s'arrêta et interrogea la façade de la maison.
+
+Une seule fenêtre était éclairée, des douze fenêtres qui, sur
+trois étages, perçaient cette façade.
+
+Elle était au premier étage, à l'angle de la maison.
+
+Un petit balcon tout couvert de vignes vierges qui grimpaient le
+long de la muraille, s'enroulaient autour des rinceaux de fer et
+retombaient en festons, s'avançait au-dessous de cette fenêtre et
+surplombait le jardin.
+
+Aux deux côtés de la fenêtre, placés sur le balcon même, des
+arbres à larges feuilles s'élançaient de leurs caisses et
+formaient au-dessus de la corniche un berceau de verdure.
+
+Une jalousie, montant et descendant à l'aide de cordes, faisait
+une séparation entre le balcon et la fenêtre, séparation qui
+disparaissait à volonté.
+
+C'était à travers les interstices de la jalousie que Morgan avait
+vu la lumière.
+
+Le premier mouvement du jeune homme, fut de traverser la pelouse
+en droite ligne; mais, cette fois encore, les craintes dont nous
+avons parlé le retinrent.
+
+Une allée de tilleuls longeait la muraille et conduisait à la
+maison.
+
+Il fit un détour et s'engagea sous la voûte obscure et feuillue.
+
+Puis, arrivé à l'extrémité de l’allée, il traversa, rapide comme
+un daim effarouché, l'espace libre, et se trouva au pied de la
+muraille, dans l’ombre épaisse projetée par la maison.
+
+Il fit quelques pas à reculons, les yeux fixés sur la fenêtre,
+mais de manière à ne pas sortir de l'ombre.
+
+Puis, arrivé au point calculé par lui, il frappa trois fois dans
+ses mains.
+
+À cet appel, une ombre s'élança du fond de l'appartement, et vint,
+gracieuse, flexible, presque transparente, se coller à la fenêtre.
+
+Morgan renouvela le signal.
+
+Aussitôt la fenêtre s'ouvrit, la jalousie se leva, et une
+ravissante jeune fille, en peignoir de nuit avec sa chevelure
+blonde ruisselant sur ses épaules, parut dans l’encadrement de
+verdure.
+
+Le jeune homme tendit les bras à celle dont les bras étaient
+tendus vers lui, et deux noms, ou plutôt deux cris sortis du
+coeur, se croisèrent, allant au-devant l'un de l’autre.
+
+-- Charles!
+
+-- Amélie!
+
+Puis le jeune homme bondit contre la muraille, s'accrocha aux
+tiges des vigies, aux aspérités de la pierre, aux saillies des
+corniches, et en une seconde se trouva sur le balcon.
+
+Ce que les deux beaux jeunes gens se dirent alors ne fut qu'un
+murmure d'amour perdu dans un interminable baiser.
+
+Mais, par un doux effort, le jeune homme entraîna d'un bras la
+jeune fille dans la chambre, tandis que l'autre lâchait les
+cordons de la jalousie, qui retombait bruyante derrière eux.
+
+Derrière la jalousie la fenêtre se referma.
+
+Puis la lumière s'éteignit, et toute la façade du château des
+Noires-Fontaines se trouva dans l'obscurité.
+
+Cette obscurité durait depuis un quart d'heure à peu près,
+lorsqu'on entendit le roulement d'une voiture sur le chemin qui
+conduisait de la grande route de Pont-d'Ain à l'entrée du château.
+
+Puis le bruit cessa; il était évident que la voiture venait de
+s'arrêter devant la grille.
+
+
+X -- LA FAMILLE DE ROLAND
+
+Cette voiture qui s'arrêtait à la porte était celle qui ramenait à
+sa famille Roland, accompagné de sir John.
+
+On était si loin de l'attendre, que, nous l'avons dit, toutes les
+lumières de la maison étaient éteintes, toutes les fenêtres dans
+l'obscurité, même celle d'Amélie.
+
+Le postillon, depuis cinq cents pas, faisait bien claquer son
+fouet à outrance; mais le bruit était insuffisant pour réveiller
+des provinciaux dans leur premier sommeil.
+
+La voiture une fois arrêtée, Roland ouvrit la portière, sauta à
+terre sans toucher le marchepied, et se pendit à la sonnette.
+
+Cela dura cinq minutes pendant lesquelles, après chaque sonnerie,
+Roland se retournait vers la voiture en disant:
+
+-- Ne vous impatientez pas, sir John.
+
+Enfin, une fenêtre s'ouvrit et une voix enfantine, mais ferme,
+cria:
+
+-- Qui sonne donc ainsi?
+
+-- Ah! c'est toi, petit Édouard, dit Roland; ouvre vite!
+
+L'enfant se rejeta en arrière avec un cri joyeux et disparut.
+
+Mais, en même temps, on entendit sa voix qui criait dans les
+corridors:
+-- Mère! réveille-toi, c'est Roland!... Soeur! réveille-toi, c'est
+le grand frère.
+
+Puis, avec sa chemise seulement et ses petites pantoufles, il se
+précipita par les degrés en criant:
+
+-- Ne t'impatiente pas, Roland, me voilà! me voilà!
+
+Un instant après, on entendit la clef qui grinçait dans la
+serrure, les verrous qui glissaient dans les tenons; puis une
+forme blanche apparut sur le perron et vola, plutôt qu'elle ne
+courut, vers la grille, qui, au bout d'un instant, grinça à son
+tour sur ses gonds et s'ouvrit.
+
+L'enfant sauta au cou de Roland et y resta pendu.
+
+-- Ah! frère! ah! frère! criait-il en embrassant le jeune homme et
+en riant et pleurant tout à la fois; ah! grand frère Roland, que
+mère va être contente! et Amélie donc! Tout le monde se porte
+bien, c'est moi le plus malade... ah! excepté Michel, tu sais, le
+jardinier, qui s'est donné une entorse. Pourquoi donc n'es-tu pas
+en militaire?... Ah! que tu es laid en bourgeois! Tu viens
+d'Égypte; m'as-tu rapporté des pistolets montés en argent et un
+beau sabre recourbé? Non! ah bien, tu n'es pas gentil et je ne
+veux plus t'embrasser; mais non, non, va, n'aie pas peur, je
+t'aime toujours!
+
+Et l'enfant couvrait le grand frère de baisers, comme il
+l'écrasait de questions.
+
+L'Anglais, resté dans la voiture, regardait, la tête inclinée à la
+portière, et souriait.
+
+Au milieu de ces tendresses fraternelles, une voix de femme
+éclata.
+Une voix de mère!
+
+-- Où est-il, mon Roland, mon fils bien-aimé? demandait madame de
+Montrevel d'une voix empreinte d'une émotion joyeuse si violente,
+qu'elle allait presque jusqu'à la douleur; où est-il? Est-ce bien
+vrai qu'il soit revenu? est-ce bien vrai qu'il ne soit pas
+prisonnier, qu'il ne soit pas mort? est-ce bien vrai qu'il vive?
+
+L'enfant, à cette voix, glissa comme un serpent dans les bras de
+son frère, tomba debout sur le gazon, et, comme enlevé par un
+ressort, bondit vers sa mère.
+
+-- Par ici, mère, par ici! dit-il en entraînant sa mère à moitié
+vêtue vers Roland.
+
+À la vue de sa mère, Roland n'y put tenir; il sentit se fondre
+cette espèce de glaçon qui semblait pétrifié dans sa poitrine; son
+coeur battit comme celui d'un autre.
+
+-- Ah! s'écria-t-il, j'étais véritablement ingrat envers Dieu
+quand la vie me garde encore de semblables joies.
+
+Et il se jeta tout sanglotant au cou de madame de Montrevel sans
+se souvenir de sir John, qui, lui aussi, sentait se fondre son
+flegme anglican, et qui essuyait silencieusement les larmes qui
+coulaient sur ses joues et qui venaient mouiller son sourire.
+
+L'enfant, la mère et Roland formaient un groupe adorable de
+tendresse et d'émotion.
+
+Tout à coup, le petit Édouard, comme une feuille que le vent
+emporte, se détacha du groupe en criant:
+
+-- Et soeur Amélie, où est-elle donc?
+
+Puis il s'élança vers la maison, en répétant:
+
+-- Soeur Amélie, réveille-toi! lève-toi accours!
+
+Et l'on entendit les coups de pied et les coups de poing de
+l'enfant qui retentissaient contre une porte.
+
+Il se fit un grand silence.
+
+Puis presque aussitôt on entendit le petit Édouard qui criait:
+
+-- Au secours, mère! au secours, frère Roland! soeur Amélie se
+trouve mal.
+
+Madame de Montrevel et son fils s'élancèrent dans la maison; sir
+John, qui, en touriste consommé qu'il était, avait dans une
+trousse des lancettes et dans sa poche un flacon de sels,
+descendit de voiture, et, obéissant à un premier mouvement,
+s'avança jusqu'au perron.
+
+Là, il s'arrêta, réfléchissant qu'il n'était point présenté,
+formalité toute puissante pour un Anglais.
+
+Mais, d'ailleurs, en ce moment, celle au-devant de laquelle il
+allait venait au-devant de lui.
+
+Au bruit que son frère faisait à sa porte, Amélie avait enfin paru
+sur le palier; mais sans doute la commotion qui l'avait frappée en
+apprenant le retour de Roland était trop forte, et, après avoir
+descendu quelques degrés d'un pas presque automatique et en
+faisant un violent effort sur elle-même, elle avait poussé un
+soupir; et, comme une fleur qui plie, comme une branche qui
+s'affaisse, comme une écharpe qui flotte, elle était tombée ou
+plutôt s'était couchée sur l'escalier.
+
+C'était alors que l'enfant avait crié.
+
+Mais, au cri de l'enfant, Amélie avait retrouvé, sinon la force,
+du moins la volonté; elle s'était redressée et en balbutiant:
+«Tais-toi, Édouard! tais-toi au nom du ciel! me voilà!» Elle
+s'était cramponnée d'une main à la rampe, et, appuyée de l'autre
+sur l'enfant, elle avait continué de descendre les degrés.
+
+À la dernière marche, elle avait rencontré sa mère et son frère;
+alors d'un mouvement violent, presque désespéré, elle avait jeté
+ses deux bras au cou de Roland, en criant:
+
+-- Mon frère! mon frère!
+
+Puis Roland avait senti que la jeune fille pesait plus lourdement
+à son épaule, et en disant: «Elle se trouve mal, de l'air! de
+l'air!» il l'avait entraînée vers le perron.
+
+C'était ce nouveau groupe, si différent du premier, que sir John
+avait sous les yeux.
+
+Au contact de l'air, Amélie respira et redressa la tête.
+
+En ce moment, la lune, dans toute sa splendeur, se débarrassait
+d'un nuage qui la voilait, et éclairait le visage d'Amélie, aussi
+pâle qu'elle.
+
+Sir John poussa un cri d'admiration.
+
+Il n'avait jamais vu statue de marbre si parfaite que ce marbre
+vivant qu'il avait sous les yeux.
+Il faut dire qu'Amélie était merveilleusement belle, vue ainsi.
+
+Vêtue d'un long peignoir de batiste, qui dessinait les formes d'un
+corps moulé sur celui de la Polymnie antique, sa tête pâle,
+légèrement inclinée sur l'épaule de son frère, ses longs cheveux
+d'un blond d'or tombant sur des épaules de neige, son bras jeté au
+cou de sa mère, et qui laissait pendre sur le châle rouge dont
+madame de Montrevel était enveloppée une main d'albâtre rosé,
+telle était la soeur de Roland apparaissant aux regards de sir
+John.
+
+Au cri d'admiration que poussa l’Anglais, Roland se souvint que
+celui-ci était là, et madame de Montrevel s'aperçut de sa
+présence.
+
+Quant à l'enfant, étonné de voir cet étranger chez sa mère, il
+descendit rapidement le perron, et, restant seul sur la troisième
+marche, non pas qu'il craignît d'aller plus loin, mais pour rester
+à la hauteur de celui qu'il interpellait:
+
+-- Qui êtes-vous, monsieur? demanda-t-il à sir John, et que
+faites-vous ici?
+
+-- Mon petit Édouard, dit sir John, je suis un ami de votre frère,
+et je viens vous apporter les pistolets montés en argent et le
+damas qu'il vous a promis.
+
+-- Où sont-ils? demanda l'enfant.
+
+-- Ah! dit sir John, ils sont en Angleterre, et il faut le temps
+de les faire venir; mais voilà votre grand frère qui répondra de
+moi et qui vous dira que je suis un homme de parole.
+
+-- Oui, Édouard, oui, dit Roland; si milord te les promet, tu les
+auras.
+
+Puis, s'adressant à madame de Montrevel et à sa soeur:
+
+-- Excusez-moi, ma mère; excuse-moi, Amélie, dit-il, ou plutôt
+excusez-vous vous-mêmes comme vous pourrez près de milord: vous
+venez de faire de moi un abominable ingrat.
+
+Puis, allant à sir John et lui prenant la main:
+
+-- Ma mère, continua Roland, milord a trouvé moyen, le premier
+jour qu'il m'a vu, la première fois qu'il m'a rencontré, de me
+rendre un éminent service; je sais que vous n'oubliez pas ces
+choses-là: j'espère donc que vous voudrez bien vous souvenir que
+sir John est un de vos meilleurs amis, et il va vous en donner une
+preuve en répétant avec moi qu'il consent à s'ennuyer quinze jours
+ou trois semaines avec nous.
+
+-- Madame, dit sir John, permettez-moi, au contraire, de ne point
+répéter les paroles de mon ami Roland; ce ne serait point quinze
+jours, ce ne serait point trois semaines que je voudrais passer au
+milieu de votre famille, ce serait une vie toute entière..
+
+Madame de Montrevel descendit le perron, et tendit à sir John une
+main que celui-ci baisa avec une galanterie toute française.
+
+-- Milord, dit-elle, cette maison est la vôtre; le jour où vous y
+êtes entré a été un jour de joie, le jour où vous la quitterez
+sera un jour de regret et de tristesse.
+
+Sir John se tourna vers Amélie, qui, confuse de paraître ainsi
+défaite devant un étranger, ramenait autour de son cou les plis de
+son peignoir:
+
+-- Je vous parle en mon nom et au nom de ma fille, trop émue
+encore du retour inattendu de son frère pour vous accueillir elle-
+même comme elle le fera dans un instant, continua madame de
+Montrevel en venant au secours d'Amélie.
+
+-- Ma soeur, dit Roland, permettra à mon ami sir John de lui
+baiser la main, et il acceptera, j'en suis sûr, cette façon de lui
+souhaiter la bienvenue.
+
+Amélie balbutia quelques mots, souleva lentement le bras, et
+tendit sa main à sir John avec un sourire presque douloureux.
+
+L'Anglais prit la main d'Amélie; mais, sentant que cette main
+était glacée et frissonnante, au lieu de la porter à ses lèvres:
+
+-- Roland, dit-il, votre soeur est sérieusement indisposée; ne
+nous occupons ce soir que de sa santé; je suis un peu médecin, et,
+si elle veut bien convertir la faveur qu'elle daignait m'accorder
+en celle que je lui tâte le pouls, je lui en aurai une égale
+reconnaissance.
+
+Mais, comme si elle craignait que l'on ne devinât la cause de son
+mal, Amélie retira vivement sa main en disant:
+
+-- Mais, non, milord se trompe: la joie ne rend pas malade, et la
+joie seule de revoir mon frère a causé cette indisposition d'un
+instant qui a déjà disparu.
+
+Puis, se retournant vers madame de Montrevel:
+
+-- Ma mère, dit-elle avec un accent rapide, presque fiévreux, nous
+oublions que ces messieurs arrivent d'un long voyage; que, depuis
+Lyon ils n'ont probablement rien pris; et que, si Roland a
+toujours ce bon appétit que nous lui connaissions, il ne m'en
+voudra pas de vous laisser faire, à lui et à milord, les honneurs
+de la maison, en songeant que je m'occupe des détails peu
+poétiques, mais très appréciés par lui du ménage.
+
+Et laissant, en effet, sa mère faire les honneurs de la maison,
+Amélie rentra pour réveiller les femmes de chambre et le
+domestique, laissant dans l'esprit de sir John cette espèce de
+souvenir féerique que laisserait, dans celui d'un touriste
+descendant les bords du Rhin, l'apparition de la Lorély debout sur
+son rocher, sa lyre à la main et laissant flotter au vent de la
+nuit l'or fluide de ses cheveux!
+
+Pendant ce temps, Morgan remontait à cheval, reprenant au grand
+galop le chemin de la chartreuse, s'arrêtant devant la porte,
+tirant un carnet de sa poche, et écrivant sur une feuille de ce
+carnet quelques lignes au crayon, qu'il roulait et faisait passer
+d'un côté à l'autre de la serrure, sans prendre le temps de
+descendre de son cheval.
+
+Puis, piquant des deux et se courbant sur la crinière du noble
+animal, il disparaissait dans la forêt, rapide et mystérieux comme
+Faust se rendant à la montagne du sabbat.
+
+Les trois lignes qu'il avait écrites étaient celles-ci:
+
+«Louis de Montrevel, aide de camp du général Bonaparte, est arrivé
+cette nuit au château des Noires-Fontaines.
+
+«Garde à vous, compagnons de Jéhu!»
+
+Mais, tout en prévenant ses amis de se garder de Louis de
+Montrevel, Morgan avait tracé une croix au-dessus de son nom, ce
+qui voulait dire que, quelque chose qu'il arrivât, le jeune
+officier devait leur être sacré.
+
+Chaque compagnon de Jéhu pouvait sauvegarder un ami sans avoir
+besoin de rendre compte des motifs qui le faisaient agir ainsi.
+
+Morgan usait de son privilège: il sauvegardait le frère d'amitié.
+
+
+XI -- LE CHÂTEAU DES NOIRES--FONTAINES
+
+Le château des Noires-Fontaines, où nous venons de conduire deux
+des principaux personnages de cette histoire, était situé dans une
+des plus charmantes situations de la vallée, ou s'élève la ville
+de Bourg.
+
+Son parc, de cinq ou six arpents, planté d'arbres centenaires,
+était fermé de trois côtés par des murailles de grès, ouvertes sur
+le devant de toute la largeur d'une belle grille de fer travaillée
+au marteau, et façonnée du temps et à la manière de Louis XV, et
+du quatrième côté par la petite rivière de la Royssouse, charmant
+ruisseau qui prend sa source à Journaud, c'est-à-dire au bas des
+premières rampes jurassiques, et qui, coulant du midi au nord d'un
+cours presque insensible, va se jeter dans la Saône au pont de
+Fleurville, en face de Pont-de-Vaux, patrie de Joubert, lequel, un
+mois avant l’époque où nous sommes arrivés, venait d'être tué à la
+fatale bataille de Novi.
+
+Au-delà de la Reyssouse et sur ses rives s'étendaient, à droite et
+à gauche du château des Noires-Fontaines, les villages de
+Montagnat et de Saint-Just, dominés par celui de Ceyzeriat.
+
+Derrière ce dernier bourg se dessinent les gracieuses silhouettes
+des collines du Jura, au-dessus de la crête desquelles on
+distingue la cime bleuâtre des montagnes du Bugey, qui semblent se
+hausser pour regarder curieusement par-dessus l'épaule de leurs
+soeurs cadettes ce qui se passe dans la vallée de l'Ain.
+
+Ce fut en face de ce ravissant paysage que se réveilla sir John.
+
+Pour la première fois de sa vie peut-être, le morose et taciturne
+Anglais souriait à la nature; il lui semblait être dans une de ces
+belles vallées de la Thessalie, célébrées par Virgile, ou près de
+ces douces rives du Lignon, chantées par d'Urfé, dont la maison
+natale, quoi qu'en disent les biographes, tombait en ruine à trois
+quarts de lieue du château des Noires-Fontaines.
+
+Il fut tiré de sa contemplation par trois coups légèrement frappés
+à sa porte: c'était son hôte, Roland, qui venait s'informer de
+quelle façon il avait passé la nuit.
+
+Il le trouva radieux comme le soleil qui se jouait sur les
+feuilles déjà jaunies des marronniers et des tilleuls.
+
+-- Oh! oh! sir John, dit-il, permettez-moi de vous féliciter; je
+m'attendais à voir un homme triste comme ces pauvres chartreux aux
+longues robes blanches qui m'effrayaient tant dans ma jeunesse,
+quoique, à vrai dire, je n'aie jamais été facile à la peur; et,
+pas du tout, je vous trouve, au milieu de notre triste mois
+d'octobre, souriant comme une matinée de mai.
+
+-- Mon cher Roland, répondit sir John, je suis presque orphelin;
+j'ai perdu ma mère le jour de ma naissance, mon père à douze ans.
+À l'âge où l'on met les enfants au collège, j'étais maître d'une
+fortune de plus d'un million de rente; mais j'étais seul en ce
+monde, sans personne que j'aimasse, sans personne qui m'aimât; les
+douces joies de la famille me sont donc complètement inconnues. De
+douze à dix-huit ans, j'ai étudié à l'université de Cambridge; mon
+caractère taciturne, un peu hautain peut-être, m'isolait au milieu
+de mes jeunes compagnons. À dix-huit ans, je voyageai. Voyageur
+armé qui parcourez le monde à l'ombre de votre drapeau, c'est-à-
+dire à l'ombre de la patrie; qui avez tous les jours les émotions
+de la lutte et les orgueils de la gloire, vous ne vous doutez
+point quelle chose lamentable c'est que de traverser les villes,
+les provinces, les États, les royaumes, pour visiter tout
+simplement une église ici, un château là; de quitter le lit à
+quatre heures du matin à la voix du guide impitoyable, pour voir
+le soleil se lever du haut du Righi ou de l'Etna; de passer, comme
+un fantôme déjà mort, au milieu de ces ombres vivantes que l'on
+appelle les hommes; de ne savoir où s'arrêter; de n'avoir pas une
+terre où prendre racine, pas un bras où s'appuyer, pas un coeur où
+verser son coeur! Eh bien, hier au soir, mon cher Roland, tout à
+coup, en un instant, en une seconde, ce vide de ma vie a été
+comblé; j'ai vécu en vous; les joies que je cherche, je vous les
+ai vu éprouver; cette famille que j'ignore, je l'ai vue s'épanouir
+florissante autour de vous; en regardant votre mère, je me suis
+dit: ma mère était ainsi, j'en suis certain. En regardant votre
+soeur, je me suis dit: si j'avais eu une soeur, je ne l'aurais pas
+voulue autrement. En embrassant votre frère, je me suis dit que je
+pourrais, à la rigueur, avoir un enfant de cet âge-là, et laisser
+ainsi quelque chose après moi dans ce monde; tandis qu'avec le
+caractère dont je me connais, je mourrai comme j'ai vécu, triste,
+maussade aux autres et importun à moi-même. Ah! vous êtes heureux,
+Roland! vous avez la famille, vous avez la gloire, vous avez la
+jeunesse, vous avez -- ce qui ne gâte rien même chez un homme --
+vous avez la beauté. Aucune joie ne vous manque, aucun bonheur ne
+vous fait défaut; je vous le répète, Roland, vous êtes un homme
+heureux, bien heureux.
+
+-- Bon! dit Roland, et vous oubliez mon anévrisme, milord.
+
+Sir John regarda le jeune homme d'un air d'incrédulité. En effet,
+Roland paraissait jouir d'une santé formidable.
+
+-- Votre anévrisme contre mon million de rente, Roland, dit avec
+un sentiment de profonde tristesse lord Tanlay, pourvu qu'avec
+votre anévrisme vous me donniez cette mère qui pleure de joie en
+vous revoyant, cette soeur qui se trouve mal de bonheur à votre
+retour, cet enfant qui se pend à votre cou comme un jeune et beau
+fruit à un arbre jeune et beau; pourvu qu'avec tout cela encore
+vous me donniez ce château aux frais ombrages, cette rivière aux
+rives gazonneuses et fleuries, ces lointains bleuâtres, où
+blanchissent, comme des troupes de cygnes, de jolis villages avec
+leurs clochers bourdonnants; votre anévrisme, Roland, la mort dans
+trois ans, dans deux ans, dans un an, dans six mois; mais six mois
+de votre vie si pleine, si agitée, si douce, si accidentée, si
+glorieuse! et je me regarderai comme un homme heureux.
+
+Roland éclata de rire, de ce rire nerveux qui lui était
+particulier.
+
+-- Ah! dit-il, que voilà bien le touriste, le voyageur
+superficiel, le juif errant de la civilisation, qui, ne s'arrêtant
+nulle part, ne peut rien apprécier, rien approfondir, juge chaque
+chose par la sensation qu'elle lui apporte, et dit, sans ouvrir la
+porte de ces cabanes où sont renfermés ces fous qu'on appelle des
+hommes: derrière cette muraille on est heureux! Eh bien, mon cher,
+vous voyez bien cette charmante rivière, n'est-ce pas? ces beaux
+gazons fleuris, ces jolis villages: c'est l'image de la paix, de
+l'innocence, de la fraternité; c'est le siècle de Saturne, c'est
+l'âge d'or; c'est l'Éden; c'est le paradis. Eh bien, tout cela est
+peuplé de gens qui s'égorgent les uns les autres; les jungles de
+Calcutta, les roseaux du Bengale ne sont pas peuplés de tigres
+plus féroces et de panthères plus cruelles que ces jolis villages,
+que ces frais gazons, que les bords de cette charmante rivière.
+Après avoir fait des fêtes funéraires au bon, au grand, à
+l'immortel Marat, qu'on a fini, Dieu merci! par jeter à la voirie
+comme une charogne qu'il était, et même qu'il avait toujours été;
+après avoir fait des fêtes funéraires dans lesquelles chacun
+apportait une urne où il versait toutes les larmes de son corps,
+voilà que nos bons Bressans, nos doux Bressans, nos engraisseurs
+de poulardes, se sont avisés que les républicains étaient tous des
+assassins, et qu'ils les ont assassinés par charretées, pour les
+corriger de ce vilain défaut qu'a l’homme sauvage ou civilisé de
+tuer son semblable. Vous doutez? Oh! mon cher, sur la route de
+Lons-le-Saulnier, si vous êtes curieux, on vous montrera la place
+où, voilà six mois à peine, il s'est organisé une tuerie qui
+ferait lever le coeur aux plus féroces sabreurs de nos champs de
+bataille. Imaginez-vous une charrette chargée de prisonniers que
+l'on conduisait à Lons-le-Saulnier, une charrette à ridelles, une
+de ces immenses charrettes sur lesquelles on conduit les veaux à
+la boucherie; dans cette charrette, une trentaine d'hommes dont
+tout le crime était une folle exaltation de pensées et de paroles
+menaçantes; tout cela lié, garrotté, la tête pendante et bosselée
+par les cahots, la poitrine haletante de soif, de désespoir et de
+terreur; des malheureux qui n'ont pas même, comme au temps de
+Néron et de Commode, la lutte du cirque, la discussion à main
+armée avec la mort; que le massacre surprend impuissants et
+immobiles; qu'on égorge dans leurs liens et qu'on frappe non
+seulement pendant leur vie, mais jusqu'au fond de la mort; sur le
+corps desquels -- quand, dans ces corps, le coeur a cessé de
+battre -- sur le corps desquels l'assommoir retentit sourd et mat,
+pliant les chairs, broyant les os, et des femmes regardant ce
+massacre, paisibles et joyeuses, soulevant au-dessus de leurs
+têtes leurs enfants battant des mains; des vieillards qui
+n'auraient plus dû penser qu'à faire une mort chrétienne, et qui
+contribuaient, par leurs cris et leurs excitations, à faire à ces
+malheureux une mort désespérée, et, au milieu de ces vieillards,
+un petit septuagénaire, bien coquet, bien poudré, chiquenaudant
+son jabot de dentelle pour le moindre grain de poussière, prenant
+son tabac d'Espagne dans une tabatière d'or avec un chiffre en
+diamants, mangeant ses pastilles à l’ambre dans une bonbonnière de
+Sèvres qui lui a été donnée par madame du Barry, bonbonnière ornée
+du portrait de la donatrice, ce septuagénaire -- voyez le tableau,
+mon cher! -- piétinant avec ses escarpins sur ces corps qui ne
+laissaient plus qu'un matelas de chair humaine, et fatigant son
+bras, appauvri par l'âge, à frapper avec un jonc à pomme de
+vermeil ceux de ces cadavres qui ne lui paraissaient pas
+suffisamment morts, convenablement passés au pilon... Pouah! mon
+cher, j'ai vu Montebello, j'ai vu Arcole, j'ai vu Rivoli, j'ai vu
+les Pyramides; je croyais ne pouvoir rien voir de plus terrible.
+Eh bien, le simple récit de ma mère, hier, quand vous avez été
+rentré dans votre chambre, m'a fait dresser les cheveux? Ma foi!
+voilà qui explique les spasmes de ma pauvre soeur aussi clairement
+que mon anévrisme explique les miens.
+
+Sir John regardait et écoutait Roland avec cet étonnement curieux
+que lui causaient toujours les sorties misanthropiques de son
+jeune ami. En effet, Roland semblait embusqué au coin de la
+conversation pour tomber sur le genre humain à la moindre occasion
+qui s'en présenterait. Il s'aperçut du sentiment qu'il venait de
+faire pénétrer dans l'esprit de sir John et changea complètement
+de ton, substituant la raillerie amère à l'emportement
+philanthropique.
+
+-- Il est vrai, dit-il, qu'après cet excellent aristocrate qui
+achevait ce que les massacreurs avaient commencé, et qui
+retrempait dans le sang ses talons rouges déteints, les gens qui
+font ces sortes d'exécutions sont des gens de bas étage, des
+bourgeois et des manants, comme disaient nos aïeux en parlant de
+ceux qui les nourrissaient; les nobles s'y prennent plus
+élégamment. Vous avez vu, au reste, ce qui s'est passé à Avignon:
+on vous le raconterait, n'est-ce pas? que vous ne le croiriez pas.
+Ces messieurs les détrousseurs de diligences se piquent d'une
+délicatesse infinie; ils ont deux faces sans compter leur masque:
+ce sont tantôt des Cartouches et des Mandrins, tantôt des Amadis
+et des Galaors. On raconte des histoires fabuleuses de ces héros
+de grand chemin. Ma mère me disait hier qu'il y avait un nommé
+Laurent -- vous comprenez bien, mon cher, que Laurent est un nom
+de guerre qui sert à cacher le nom véritable, comme le masque
+cache le visage -- il y avait un nommé Laurent qui réunissait
+toutes les qualités d'un héros de roman, tous les
+accomplissements, comme vous dites, vous autres Anglais, qui, sous
+le prétexte que vous avez été Normands autrefois, vous permettez
+de temps en temps d'enrichir notre langue d'une expression
+pittoresque, d'un mot dont la gueuse demandait l'aumône à nos
+savants, qui se gardaient bien de la lui faire. Le susdit Laurent
+était donc beau jusqu'à l'idéalité; il faisait partie d'une bande
+de soixante et douze compagnons de Jéhu que l'on vient de juger à
+Yssengeaux: soixante-dix furent acquittés; lui et un de ses
+compagnons furent seuls condamnés à mort; on renvoya les innocents
+séance tenante, et l'on garda Laurent et son compagnon pour la
+guillotine. Mais bast! maître Laurent avait une trop jolie tête
+pour que cette tête tombât sous l'ignoble couteau d'un exécuteur:
+les juges qui l'avaient jugé, les curieux qui s'attendaient à le
+voir exécuter, avaient oublié cette recommandation corporelle de
+la beauté, comme dit Montaigne. Il y avait une femme chez le
+geôlier d'Yssengeaux, sa fille, sa soeur, sa nièce; l’histoire --
+car c'est une histoire que je vous raconte et non un roman --
+l'histoire n'est pas fixée là-dessus; tant il y a que la femme,
+quelle qu'elle fût, devint amoureuse du beau condamné; si bien
+que, deux heures avant l'exécution, au moment ou maître Laurent
+croyait voir entrer l'exécuteur, et dormait ou faisait semblant de
+dormir, comme il se pratique toujours en pareil cas, il vit entrer
+l'ange sauveur.
+
+«Vous dire comment les mesures étaient prises, je n'en sais rien:
+les deux amants ne sont point entrés dans les détails, et pour
+cause; mais la vérité est -- et je vous rappelle toujours, sir
+John, que c'est la vérité et non une fable -- la vérité est que
+Laurent se trouva libre avec le regret de ne pouvoir sauver son
+camarade, qui était dans un autre cachot. Gensonné, en pareille
+circonstance, refusa de fuir et voulut mourir avec ses compagnons
+les Girondins; mais Gensonné n'avait pas la tête d'Antinoüs sur le
+corps d'Apollon: plus la tête est belle, vous comprenez, plus on y
+tient. Laurent accepta donc l’offre qui lui était faite et
+s'enfuit; un cheval l'attendait au prochain village; la jeune
+fille, qui eût pu retarder ou embarrasser sa fuite, devait l'y
+rejoindre au point du jour. Le jour parut, mais n'amena point
+l'ange sauveur; il paraît que notre chevalier tenait plus à sa
+maîtresse qu'à son compagnon: il avait fui sans son compagnon, il
+ne voulut pas fuir sans sa maîtresse. Il était six heures du
+matin, l’heure juste de l'exécution; l'impatience, le gagnait. Il
+avait, depuis quatre heures, tourné trois fois la fête de son
+cheval vers la ville et chaque fois s'en était approché davantage.
+Une idée, à cette troisième fois, lui passa par l’esprit: c'est
+que sa maîtresse est prise et va payer pour lui; il était venu
+jusqu'aux premières maisons, il pique son cheval, rentre dans la
+ville, traverse à visage découvert et au milieu de gens qui le
+nomment par son nom, tout étonnés de le voir libre et à cheval,
+quand ils s'attendaient à le voir garrotté et en charrette,
+traverse la place de l’exécution, où le bourreau vient d'apprendre
+qu'un de ses patients a disparu, aperçoit sa libératrice qui
+fendait à grand-peine la foule, non pas pour voir l’exécution,
+elle, mais pour aller le rejoindre. À sa vue, il enlève son
+cheval, bondit vers elle, renverse trois ou quatre badauds en les
+heurtant du poitrail de son Bayard, parvient jusqu'à elle, la
+jette sur l'arçon de sa selle, pousse un cri de joie et disparaît
+en brandissant son chapeau, comme M. de Condé à la bataille de
+Lens; et le peuple d'applaudir et les femmes de trouver l'action
+héroïque et de devenir amoureuses du héros.
+
+Roland s'arrêta et, voyant que sir John gardait le silence, il
+l'interrogea du regard.
+
+-- Allez toujours, répondit l'Anglais, je vous écoute, et, comme
+je suis sûr que vous ne me dites tout cela que pour arriver à un
+point qui vous reste à dire, j'attends.
+
+-- Eh bien, reprit en riant Roland, vous avez raison, très cher,
+et vous me connaissez, ma parole, comme si nous étions amis de
+collège. Eh bien, savez-vous l'idée qui m'a, toute la nuit, trotté
+dans l'esprit? C'est de voir de près ce que c'est que ces
+messieurs de Jéhu.
+
+-- Ah! oui, je comprends, vous n'avez pas pu vous faire tuer par
+M. de Barjols, vous allez essayer de vous faire tuer par
+M. Morgan.
+
+-- Ou un autre, mon cher sir John, répondit tranquillement le
+jeune officier; car je vous déclare que je n'ai rien
+particulièrement contre M. Morgan, au contraire, quoique ma
+première pensée, quand il est entré dans la salle et a fait son
+petit _speech_ -- n'est-ce pas un _speech _que vous appelez cela?
+
+Sir John fit de la tête un signe affirmatif.
+
+-- Bien que ma première pensée, reprit Roland, ait été de lui
+sauter au cou et de l’étrangler d'une main, tandis que, de
+l'autre, je lui eusse arraché son masque.
+
+-- Maintenant que je vous connais, mon cher Roland, je me demande,
+en effet, comment vous n'avez pas mis un si beau projet à
+exécution.
+
+-- Ce n'est pas ma faute, je vous le jure! j'étais parti, mon
+compagnon m’a retenu.
+
+-- Il y a donc des gens qui vous retiennent?
+
+-- Pas beaucoup, mais celui-là.
+
+-- De sorte que vous en êtes aux regrets?
+
+-- Non pas, en vérité; ce brave détrousseur de diligences a fait
+sa petite affaire avec une crânerie qui m'a plu: j'aime
+instinctivement les gens braves; si je n'avais pas tué
+M. de Barjols, j'aurais voulu être son ami. Il est vrai que je ne
+pouvais savoir combien il était brave qu'en le tuant. Mais parlons
+d'autre chose. C'est un de mes mauvais souvenirs que ce duel.
+Pourquoi étais-je donc monté? À coup sûr, ce n'était point pour
+vous parler des compagnons de Jéhu, ni des exploits de
+M. Laurent... Ah! c'était pour m'entendre avec vous sur ce que
+vous comptez faire ici. Je me mettrai en quatre pour vous amuser,
+mon cher hôte, mais j’ai deux chances contre moi: mon pays, qui
+n'est guère amusant; votre nation, qui n'est guère amusable.
+
+-- Je vous ai déjà dit, Roland, répliqua lord Tanlay en tendant la
+main au jeune homme, que je tenais le château de Noires-Fontaines
+pour un paradis.
+
+-- D'accord; mais, pourtant, dans la crainte que vous ne trouviez
+bientôt votre paradis monotone, je ferai de mon mieux pour vous
+distraire. Aimez-vous l'archéologie, Westminster, Cantorbéry? nous
+avons l'église de Brou, une merveille, de la dentelle sculptée par
+maître Colomban; il y a une légende là-dessus, je vous la dirai un
+soir que vous aurez le sommeil difficile. Vous y verrez les
+tombeaux de Marguerite de Bourbon, de Philippe le Beau et de
+Marguerite d'Autriche; nous vous poserons le grand problème de sa
+devise: «Fortune, infortune, fortune» que j'ai la prétention
+d'avoir résolu par cette version latinisée: «F_ortuna, infortuna,
+forti una_»_ _Aimez-vous la pêche, mon cher hôte? vous avez la
+Reyssouse au bout de votre pied; à l'extrémité de votre main une
+collection de lignes et d'hameçons appartenant à Édouard, une
+collection de filets appartenant à Michel. Quant aux poissons,
+vous savez que c'est la dernière chose dont on s'occupe. Aimez-
+vous la chasse? nous avons la forêt de Seillon à cent pas de nous;
+pas la chasse à courre, par exemple, il faut y renoncer, mais la
+chasse à tir. Il paraît que les bois de mes anciens
+croquemitaines, les chartreux, foisonnent de sangliers, de
+chevreuils, de lièvres et de renards. Personne n'y chasse par la
+raison que c'est au gouvernement, et que le gouvernement, dans ce
+moment-ci, c'est personne. En ma qualité d'aide de camp du général
+Bonaparte, je remplirai la lacune, et nous verrons si quelqu'un
+ose trouver mauvais qu'après avoir chassé les Autrichiens sur
+l'Adige et les mameluks sur le Nil, je chasse les sangliers, les
+daims, les chevreuils, les renards et les lièvres sur la
+Reyssouse. Un jour d'archéologie, un jour de pêche et un jour de
+chasse. Voilà déjà trois jours, vous voyez, mon cher hôte, nous
+n'avons plus à avoir d'inquiétude que pour quinze ou seize.
+
+-- Mon cher Roland, dit sir John avec une profonde tristesse et
+sans répondre à la verbeuse improvisation du jeune officier, ne me
+direz-vous jamais quelle fièvre vous brûle, quel chagrin vous
+mine?
+
+-- Ah! par exemple, fit Roland avec un éclat de rire strident et
+douloureux, je n'ai jamais été si gai que ce matin; c'est vous qui
+avez le _spleen_, milord, et qui voyez tout en noir.
+
+-- Un jour, je serai réellement votre ami, répondit sérieusement
+sir John; ce jour-là, vous me ferez vos confidences; ce jour-là,
+je porterai une part de vos peines.
+-- Et la moitié de mon anévrisme... Avez-vous faim, milord?
+
+-- Pourquoi me faites-vous cette question?
+
+-- C'est que j'entends dans l'escalier les pas d'Édouard, qui
+vient nous dire que le déjeuner est servi.
+
+En effet, Roland n'avait pas prononcé le dernier mot, que la porte
+s'ouvrait et que l'enfant disait:
+
+-- Grand frère Roland, mère et soeur Amélie attendent pour
+déjeuner milord et toi.
+
+Puis, s'attachant à la main droite de l'Anglais, il lui regarda
+attentivement la première phalange du pouce, de l'index et de
+l’annulaire.
+
+-- Que regardez-vous, mon jeune ami? demanda sir John.
+
+-- Je regarde si vous avez de l'encre aux doigts.
+
+-- Et si j'avais de l'encre aux doigts, que voudrait dire cette
+encre?
+
+-- Que vous auriez écrit en Angleterre. Vous auriez demandé mes
+pistolets et mon sabre.
+
+-- Non, je n'ai pas écrit, dit sir John; mais j'écrirai
+aujourd'hui.
+
+-- Tu entends, grand frère Roland? j'aurai dans quinze jours mes
+pistolets et mon sabre!
+
+Et l'enfant, tout joyeux, présenta ses joues roses et fermes au
+baiser de sir John, qui l’embrassa aussi tendrement que l’eût fait
+un père.
+
+Puis tous trois descendirent dans la salle à manger, où les
+attendaient Amélie et madame de Montrevel.
+
+
+XII -- LES PLAISIRS DE LA PROVINCE
+
+Le même jour, Roland mit une partie du projet arrêté à exécution:
+il emmena sir John voir l'église de Brou.
+
+Ceux qui ont vu la charmante petite chapelle de Brou savent que
+c'est une des cent merveilles de la Renaissance; ceux qui ne l'ont
+pas vue l’ont entendu dire.
+
+Roland, qui comptait faire à sir John les honneurs de son bijou
+historique, et qui ne l'avait pas vu depuis sept ou huit ans, fut
+fort désappointé quand, en arrivant devant la façade, il trouva
+les niches des saints vides et les figurines du portail
+décapitées.
+
+Il demanda le sacristain; on lui rit au nez: il n'y avait plus de
+sacristain.
+
+Il s'informa à qui il devait s'adresser pour avoir les clefs: on
+lui répondit que c'était au capitaine de la gendarmerie.
+
+Le capitaine de la gendarmerie n'était pas loin; le cloître
+attenant à l’église avait été converti en caserne.
+
+Roland monta à la chambre du capitaine, se fit reconnaître pour
+aide de camp de Bonaparte. Le capitaine, avec l’obéissance passive
+d'un inférieur pour son supérieur, lui remit les clefs et le
+suivit par derrière.
+
+Sir John attendait devant le porche, admirant, malgré les
+mutilations qu'ils avaient subies, les admirables détails de la
+façade.
+
+Roland ouvrit la porte et recula d'étonnement: l’église était
+littéralement bourrée de foin, comme un canon chargé jusqu'à la
+gueule.
+
+-- Qu'est-ce que cela? demanda-t-il au capitaine de gendarmerie.
+
+-- Mon officier, c'est une précaution de la municipalité.
+
+-- Comment! une précaution de la municipalité?
+
+-- Oui.
+
+-- Dans quel but?
+
+-- Celui de sauvegarder l’église. On allait la démolir; mais le
+maire a décrété qu'en expiation du culte d'erreur auquel elle
+avait servi, elle serait convertie en magasin à fourrages.
+
+Roland éclata de rire, et, se retournant vers sir John:
+
+-- Mon cher lord, dit-il, l'église était curieuse à voir; mais je
+crois que ce que monsieur nous raconte là est non moins curieux.
+Vous trouverez toujours, soit à Strasbourg, soit à Cologne, soit à
+Milan, une chapelle ou un dôme qui vaudront la chapelle de Brou;
+mais vous ne trouverez pas toujours des administrateurs assez
+bêtes pour vouloir démolir un chef-d'oeuvre, et un maire assez
+spirituel pour en faire une église à fourrages. Mille
+remerciements, capitaine; voilà vos clefs.
+
+-- Comme je le disais à Avignon, la première fois que j'eus
+l'honneur de vous voir, mon cher Roland, répliqua sir John, c'est
+un peuple bien amusant que le peuple français.
+
+-- Cette fois, milord, vous êtes trop poli, répondit Roland: c'est
+bien idiot qu'il faut dire; écoutez: je comprends les cataclysmes
+politiques qui ont bouleversé notre société depuis mille ans; je
+comprends les communes, les pastoureaux, la Jacquerie, les
+maillotins, la Saint-Barthélemy, la Ligue, la Fronde, les
+dragonnades, la Révolution; je comprends le 14 juillet, les 5 et 6
+octobre, le 20 juin, le 10 août, les 2 et 3 septembre, le 21
+janvier, le 31 mai, les 30 octobre et 9 thermidor; je comprends la
+torche des guerres civiles avec son feu grégeois qui se rallume
+dans le sang au lieu de s’éteindre; je comprends la marée des
+révolutions qui monte toujours avec son flux que rien n'arrête, et
+son reflux qui roule les débris des institutions que son flux a
+renversées; je comprends tout cela, mais lance contre lance, épée
+contre épée, hommes contre hommes, peuple contre peuple! Je
+comprends la colère mortelle des vainqueurs, je comprends les
+réactions sanglantes des vaincus; je comprends les volcans
+politiques qui grondent dans les entrailles du globe, qui secouent
+la terre, qui renversent les trônes, qui culbutent les monarchies,
+qui font rouler têtes et couronnes sur les échafauds... mais ce
+que je ne comprends pas, c'est la mutilation du granit, la mise
+hors la loi des monuments, la destruction de choses inanimées qui
+n'appartiennent ni à ceux qui les détruisent, ni à l'époque qui
+les détruit; c'est la mise au pilon de cette bibliothèque
+gigantesque où l’antiquaire peut lire l'histoire archéologique
+d'un pays. Oh! les vandales et les barbares! mieux que tout cela,
+les idiots! qui se vengent sur des pierres des crimes de Borgia et
+des débauches de Louis XV! Qu'ils connaissaient bien l'homme pour
+l'animal le plus pervers, le plus destructif, le plus malfaisant
+de tous, ces Pharaons, ces Ménès, ces Chéops, ces Osymandias qui
+faisaient bâtir des pyramides, non pas avec des rinceaux de
+guipure et des jubés de dentelle, mais avec des blocs de granit de
+cinquante pieds de long! Ils ont bien dû rire au fond de leurs
+sépulcres quand ils ont vu le temps y user sa faux et les pachas y
+retourner leurs ongles. Bâtissons des pyramides, mon cher lord: ce
+n'est pas difficile comme architecture, ce n'est pas beau comme
+art; mais c'est solide, et cela permet à un général de dire au
+bout de quatre mille ans: «Soldats, du haut de ces monuments,
+quarante siècles vous contemplent!» Tenez, ma parole d'honneur,
+mon cher lord, je voudrais rencontrer dans ce moment-ci un moulin
+à vent pour lui chercher querelle.
+
+Et Roland, éclatant de son rire habituel, entraîna sir John dans
+la direction du château.
+
+Sir John l'arrêta.
+
+--Oh! dit-il, n'y avait-il donc à voir dans toute la ville que
+l'église de Brou?
+
+-- Autrefois, mon cher lord, répondit Roland, avant qu'elle fût
+convertie en magasin à fourrages, je vous eusse offert de
+descendre avec moi dans les caveaux des ducs de Savoie; nous
+eussions cherché ensemble un passage souterrain qu'on dit exister,
+qui a près d'une lieue de long, et qui communique, à ce que l'on
+assure, avec la grotte de Ceyzeriat -- remarquez bien que je
+n'aurais pas proposé une pareille partie de plaisir à un autre
+qu'un Anglais -- c'était rentrer dans les _Mystères d'Udolphe_, de
+la célèbre Anne Radcliffe; mais vous voyez que c'est impossible.
+Allons, il faut en faire notre deuil, venez.
+
+-- Et où allons-nous?
+
+-- Ma foi, je n'en sais rien; il y a dix ans, je vous eusse mené
+vers les établissements où l'on engraissait les poulardes. Les
+poulardes de Bresse, vous le savez, avaient une réputation
+européenne; Bourg était une succursale de la grande rue de
+Strasbourg. Mais, pendant la Terreur, vous comprenez bien que les
+engraisseurs ont fermé boutique; on était réputé aristocrate pour
+avoir mangé de la poularde, et vous connaissez le refrain
+fraternel: _Ah! ça ira, ça ira, les aristocrates à la lanterne_!_
+_Après la chute de Robespierre, ils ont rouvert; mais, depuis le
+18 fructidor, il y a eu en France ordre de maigrir, même pour la
+volaille. N'importe, venez toujours, à défaut de poulardes, je
+vous ferai voir autre chose: la place où l'on exécutait ceux qui
+en mangeaient, par exemple. En outre, depuis que je ne suis venu
+en ville, nos rues ont changé de nom; je connais toujours les
+sacs, mais je ne connais plus les étiquettes.
+
+-- Ah çà! demanda sir John, vous n'êtes donc pas républicain?
+
+-- Moi, pas républicain? allons donc! je me crois un excellent
+républicain, au contraire, et je suis capable de me laisser brûler
+le poignet comme Mucius Scévola, ou de me jeter dans un gouffre
+comme Curtius, pour sauver la république; mais j'ai le malheur
+d'avoir l'esprit trop bien fait: le ridicule me prend malgré moi
+aux côtes et me chatouille à me faire crever de rire. J'accepte
+volontiers la constitution de 1791; mais, quand le pauvre Hérault
+de Séchelles écrivait au directeur de la bibliothèque nationale de
+lui envoyer les lois de Minos afin qu'il pût faire une
+constitution sur le modèle de celle de l'île de Crête, je trouvais
+que c'était aller chercher un modèle un peu loin et que nous
+pouvions nous contenter de celle de Lycurgue. Je trouve que
+janvier, février et mars, tout mythologiques qu'ils étaient,
+valaient bien nivôse, pluviôse et ventôse. Je ne comprends pas
+pourquoi, lorsqu'on s'appelait Antoine ou Chrysostome en 1789, on
+s'appelle Brutus ou Cassius en 1793. Ainsi, tenez, milord, voilà
+une honnête rue qui s'appelait la rue des Halles; cela n'avait
+rien d'indécent, ni d'aristocrate, n'est-ce pas? Eh bien, elle
+s'appelle aujourd'hui... attendez (Roland regarda l'inscription):
+elle s'appelle aujourd'hui la _rue de la Révolution. _En voilà une
+autre qui s'appelait la rue Notre-Dame et qui s'appelle la _rue du
+Temple. _Pourquoi la rue du Temple? Pour éterniser probablement le
+souvenir de l'endroit où l'infâme Simon a essayé d'apprendre
+l'état de savetier à l'héritier de soixante-trois rois: je me
+trompe d'un ou deux, ne me faites pas une querelle pour cela.
+Enfin, voyez cette troisième: elle s'appelait la rue Crèvecoeur,
+un nom illustre en Bresse, en Bourgogne et dans les Flandres; elle
+s'appelle la rue _de la Fédération_. La Fédération est une belle
+chose, mais Crèvecoeur était un beau nom. Et puis, voyez-vous,
+elle conduit tout droit aujourd'hui à la place de la Guillotine;
+ce qui est un tort, à mon avis. Je voudrais qu'il n'y eût point de
+rues pour conduire à ces places-là. Celle-ci a un avantage: elle
+est à cent pas de la prison; ce qui économisait et ce qui
+économise même encore une charrette et un cheval à _M. de Bourg.
+_Remarquez que le bourreau est resté noble, lui. Au surplus, la
+place est admirablement bien disposée pour les spectateurs, et mon
+aïeul Montrevel, dont elle porte le nom, a, dans la prévoyance
+sans doute de sa destination, résolu ce grand problème, encore à
+résoudre dans les théâtres: c'est qu'on voit bien de partout. Si
+jamais on m'y coupe la tête, ce qui n'aurait rien d'extraordinaire
+par les temps où nous vivons, je n'aurais qu'un regret: celui
+d'être moins bien placé et de voir plus mal que les autres. Là,
+maintenant montons cette petite rampe; nous voilà sur la place
+_des Lices. _Nos révolutionnaires lui ont laissé son nom, parce
+que, selon toute probabilité, ils ne savent pas ce que cela veut
+dire; je ne le sais guère mieux qu'eux, mais je crois me rappeler
+qu'un sire d'Estavayer a défié je ne sais quel comte flamand, et
+que le combat a eu lieu sur cette place. Maintenant, mon cher
+lord, quant à la prison, c'est un bâtiment qui vous donnera une
+idée des vicissitudes humaines; Gil Blas n'a pas plus souvent
+changé d'état que ce monument de destination. Avant l'arrivée de
+César, c'était un temple gaulois; César en fit une forteresse
+romaine; un architecte inconnu le transforma en un ouvrage
+militaire du Moyen-Âge; les sires de Baye, à l'exemple de César,
+le refirent forteresse. Les princes de Savoie y ont eu une
+résidence; c'était là que demeurait la tante de Charles Quint
+quand elle visitait son église de Brou, qu'elle ne devait pas
+avoir la satisfaction de voir terminée. Enfin, après le traité de
+Lyon, quand la Bresse fit retour à la France, on en tira à la fois
+une prison et un palais de justice. Attendez-moi là, milord, si
+vous n'aimez pas le cri des grilles et le grincement des verrous.
+J'ai une visite à rendre à certain cachot.
+
+-- Le grincement des verrous et le cri des grilles ne sont pas un
+bruit fort récréatif, mais n'importe! puisque vous voulez bien
+vous charger de mon éducation, conduisez-moi à votre cachot.
+
+-- Eh bien, alors, entrons vite; il me semble que je vois une
+foule de gens qui ont l'air d'avoir envie de me parler.
+
+Et, en effet, peu à peu une espèce de rumeur semblait se répandre
+dans la ville; on sortait des maisons, on formait des groupes dans
+la rue, et ces groupes se montraient Roland avec curiosité.
+
+Roland sonna à la grille située, à cette époque, à l'endroit où
+elle est encore aujourd'hui, mais s'ouvrant sur le préau de la
+prison.
+
+Un guichetier vint ouvrir.
+
+-- Ah! ah! c'est toujours vous, père Courtois? demanda le jeune
+homme.
+
+Puis, se retournant vers sir John:
+
+-- Un beau nom de geôlier, n'est-ce pas, milord?
+
+Le geôlier regarda le jeune homme avec étonnement.
+
+-- Comment se fait-il, demanda-t-il à travers la grille, que vous
+sachiez mon nom et que je ne sache pas le vôtre?
+
+-- Bon! je sais non seulement votre nom, mais encore votre
+opinion; vous êtes un vieux royaliste, père Courtois!
+
+-- Monsieur, dit le geôlier tout effrayé, pas de mauvaises
+plaisanteries, s'il vous plaît, et dites ce que vous désirez.
+
+-- Eh bien, mon brave père Courtois, je désirerais visiter le
+cachot où l'on a mis ma mère et ma soeur, madame et mademoiselle
+de Montrevel.
+
+-- Ah! s'écria le concierge, comment! c'est vous, monsieur Louis?
+Ah bien, vous aviez raison de dire que je ne connaissais que vous.
+Savez-vous que vous voilà devenu fièrement beau garçon?
+
+-- Vous trouvez, père Courtois? Eh bien, je vous rends la
+pareille, votre fille Charlotte est, par ma foi, une belle fille.
+
+-- Charlotte est la femme de chambre de ma soeur, milord. Et elle
+en est bien heureuse; elle se trouve mieux qu'ici, monsieur
+Roland, Est-ce vrai que vous êtes aide de camp du général
+Bonaparte?
+
+-- Hélas! Courtois, j'ai cet honneur. Tu aimerais mieux que je
+fusse aide de camp de M. le comte d'Artois ou de M. le duc
+d'Angoulême?
+
+-- Mais taisez-vous donc, monsieur Louis!
+
+Puis, s'approchant de l’oreille du jeune homme:
+
+-- Dites donc, fit-il, est-ce que c'est positif?
+
+-- Quoi, père Courtois?
+
+-- Que le général Bonaparte soit passé hier à Lyon?
+
+-- Il paraît qu'il y a quelque chose de vrai dans cette nouvelle,
+car voilà deux fois que je l’entends répéter. Ah! je comprends
+maintenant ces braves gens qui me regardaient avec curiosité et
+qui avaient l'air de vouloir me faire des questions. Ils sont
+comme vous, père Courtois, ils désirent savoir à quoi s'en tenir
+sur cette arrivée du général Bonaparte.
+
+-- Vous ne savez pas ce qu'on dit encore, monsieur Louis!
+
+-- On dit donc encore autre chose père Courtois?
+
+-- Je crois bien qu'on dit encore autre chose, mais tout bas.
+
+-- Quoi donc?
+
+-- On dit qu'il vient réclamer au Directoire le trône de Sa
+Majesté Louis XVIII pour le faire monter dessus, et que, si le
+citoyen Gohier ne veut pas, en sa qualité de président, le lui
+rendre de bonne volonté, il le lui rendra de force.
+
+-- Ah bah! fit le jeune officier avec un air de doute qui allait
+jusqu'à la raillerie.
+
+Mais le père Courtois insista par un signe de tête affirmatif.
+
+-- C'est possible, dit le jeune homme; mais, quant à cela, ce
+n'est pas la seconde nouvelle, c'est la première; et maintenant
+que vous me connaissez, voulez-vous m'ouvrir?
+
+-- Vous ouvrir! je crois bien; que diable fais-je donc?
+
+Et le geôlier ouvrit la porte avec autant d'empressement qu'il
+avait paru d'abord y mettre de répugnance.
+
+Le jeune homme entra; sir John le suivit.
+
+Le geôlier referma la grille avec soin et marcha le premier;
+Roland le suivit, l’Anglais suivit Roland.
+
+Il commençait à s'habituer au caractère fantasque de son jeune
+ami.
+
+Le _spleen_, c'est la misanthropie moins les boutades de Timon et
+l'esprit d'Alceste.
+
+Le geôlier traversa tout le préau, séparé du palais de justice par
+une muraille de quinze pieds de hauteur, faisant vers son milieu
+retour en arrière, de quelques pieds, sur la partie antérieure de
+laquelle on avait scellé, pour donner passage aux prisonniers sans
+que ceux-ci eussent besoin de tourner par la rue, une porte de
+chêne massif. Le geôlier, disons-nous, traversa tout le préau et
+gagna, dans l'angle gauche de la cour, un escalier tournant qui
+conduisait à l'intérieur de la prison.
+
+Si nous insistons sur ces détails, c'est que nous aurons à revenir
+un jour sur ces localités; et que, par conséquent, nous désirons
+qu'arrivé à ce moment-là de notre récit, elles ne soient point
+complètement étrangères à nos lecteurs.
+
+L'escalier conduisait d'abord à l'antichambre de la prison, c'est-
+à-dire à la chambre du concierge du présidial; puis, de cette
+chambre, par un escalier de dix marches, on descendait dans une
+première cour, séparée de celle des prisonniers par une muraille
+dans le genre de celle que nous avons décrite, mais percée de
+trois portes; à l’extrémité de cette cour, un couloir conduisait à
+la chambre du geôlier, laquelle donnait de plain-pied, à l'aide
+d'un second couloir, dans des cachots pittoresquement appelés
+cages.
+
+Le geôlier s'arrêta à la première de ces cages, et, frappant à la
+porte:
+
+-- C'est ici, dit-il; j'avais mis là madame votre Mère et
+mademoiselle votre soeur, afin que, si les chères dames avaient
+besoin de moi ou de Charlotte, elles n'eussent qu'à frapper.
+
+-- Est-ce qu'il y a quelqu'un dans le cachot?
+
+-- Personne.
+
+-- Eh bien, faites-moi la grâce de m'en ouvrir la porte; voici mon
+ami, lord Tanlay, un Anglais philanthrope, qui voyage pour savoir
+si l'on est mieux dans les prisons de France que dans celles
+d'Angleterre. Entrez, milord, entrez.
+
+Et, le père Courtois ayant ouvert la porte, Roland poussa sir John
+dans un cachot formant un carré parfait de dix à douze pieds sur
+toutes les faces.
+
+-- Oh! oh! fit sir John, l'endroit est lugubre.
+
+-- Vous trouvez? Eh bien, mon cher lord, voilà l’endroit où ma
+mère, la plus digne femme qu'il y ait au monde, et ma soeur, vous
+la connaissez, ont passé six semaines, avec la perspective de n'en
+sortir que pour aller faire un tour sur la place du Bastion;
+remarquez bien qu'il y a cinq ans de cela; ma soeur en avait, par
+conséquent, douze à peine.
+
+-- Mais quel crime avaient-elles donc commis?
+
+-- Oh! un crime énorme: dans la fête anniversaire que la ville de
+Bourg a cru devoir consacrer à la mort de l'Ami du peuple, ma mère
+a refusé de laisser faire à ma soeur une des vierges qui portaient
+les urnes contenant les larmes de la France. Que voulez-vous!
+pauvre femme, elle avait cru avoir assez fait pour la patrie en
+lui offrant le sang de son fils et de son mari, qui coulait pour
+l'un, en Italie, pour l'autre, en Allemagne: elle se trompait. La
+patrie, à ce qu'il paraît, réclamait encore les larmes de sa
+fille; pour le coup, elle a trouvé que c'était trop, du moment
+surtout où ses larmes coulaient pour le citoyen Marat. Il en
+résulta que, le soir même de la fête, au milieu de l'enthousiasme
+que cette fête avait excité, ma mère fut décrétée d'accusation.
+Par bonheur, Bourg n'était pas à la hauteur de Paris sous le
+rapport de la célérité. Un ami que nous avions au greffe fit
+traîner l'affaire, et, un beau jour, on apprit tout à la fois la
+chute et la mort de Robespierre. Cela interrompit beaucoup de
+choses, et, entre autres, les guillotinades; notre ami du greffe
+fit comprendre au tribunal que le vent qui venait de Paris était à
+la clémence; on attendit huit jours, on attendit quinze jours, et,
+le seizième, on vint dire à ma mère et à ma soeur qu'elles étaient
+libres; de sorte que, mon cher, vous comprenez -- et cela fait
+faire les plus hautes réflexions philosophiques -- de sorte que,
+si mademoiselle Térésa Cabarrus n'était pas venue d'Espagne en
+France; que si elle n'avait pas épousé M. Fontenay, conseiller au
+parlement; que si elle n'avait pas été arrêtée et conduite devant
+le proconsul Tallien, fils du maître d'hôtel du marquis de Bercy,
+ex-clerc de procureur, ex-prote d'imprimerie, ex-commis
+expéditionnaire, ex-secrétaire de la commune de Paris, pour le
+moment en mission à Bordeaux; que si l'ex-proconsul ne fût pas
+devenu amoureux d'elle, que si elle n'eût pas été emprisonnée, que
+si, le 9 thermidor, elle ne lui avait pas fait passer un poignard
+avec ces mots: «si le tyran ne meurt pas aujourd'hui, je meurs
+demain» que si Saint-Just n'avait pas été arrêté au milieu de son
+discours, que si Robespierre n'avait pas eu, ce jour là, un chat
+dans la gorge; que si Garnier (de l'Aube) ne lui avait pas crié:
+«C'est le sang de Danton qui t’étouffe!» que si Louchet n'avait
+pas demandé son arrestation; que s'il n'avait pas été arrêté,
+délivré par la Commune, repris sur elle, eu la mâchoire cassée
+d'un coup de pistolet, été exécuté le lendemain, ma mère avait,
+selon toute probabilité, le cou coupé pour n'avoir pas permis que
+sa fille pleurât le citoyen Marat dans une des douze urnes que la
+ville de Bourg devait remplir de ces larmes. Adieu, Courtois, tu
+es un brave, homme; tu as donné à ma mère et à ma soeur un peu de
+vin pour mettre avec leur eau, un peu de viande pour mettre sur
+leur pain, un peu d'espérance à mettre sur leur coeur; tu leur as
+prêté ta fille pour qu'elles ne balayassent pas leur cachot elles-
+mêmes; cela vaudrait une fortune; malheureusement, je ne suis pas
+riche: j'ai cinquante louis sur moi, les voilà. Venez milord.
+
+Et le jeune homme entraîna sir John avant que le geôlier fût
+revenu de sa surprise et eût le temps de remercier Roland ou de
+refuser les cinquante louis; ce qui, il faut le dire, eût été une
+bien grande preuve de désintéressement pour un geôlier, surtout
+quand ce geôlier était d'une opinion contraire au gouvernement
+qu'il servait.
+
+En sortant de la prison, Roland et sir John trouvèrent la place
+des Lices encombrée de gens qui avaient appris le retour du
+général Bonaparte en France et qui criaient: «_Vive Bonaparte!_» à
+tue-tête, les uns parce qu'ils étaient effectivement les
+admirateurs du vainqueur d'Arcole, de Rivoli et des Pyramides, les
+autres parce qu'on leur avait dit, comme au père Courtois, que ce
+même vainqueur n'avait vaincu qu'au profit de Sa Majesté Louis
+XVIII.
+
+Cette fois, comme Roland et sir John avaient visité tout ce que la
+ville de Bourg offrait de curieux, ils reprirent le chemin du
+château des Noires-Fontaines, où ils arrivèrent sans que rien les
+arrêtât davantage.
+
+Madame de Montrevel et Amélie étaient sorties. Roland installa sir
+John dans un fauteuil en le priant d'attendre cinq minutes.
+
+Au bout de cinq minutes, il revint tenant à la main une espèce de
+brochure en papier gris, assez mal imprimée.
+
+-- Mon cher hôte, dit-il, vous m'avez paru élever quelques doutes
+sur l’authenticité de la fête dont je vous parlais tout à l'heure,
+et qui a failli coûter la vie à ma mère et à ma soeur; je vous en
+apporte le programme: lisez-moi cela, et, pendant ce temps, j'irai
+voir ce que l’on a fait de mes chiens; car je présume que vous me
+tenez quitte de la journée de pêche et que nous passerons tout de
+suite à la chasse.
+
+Et il sortit, laissant entre les mains de sir John l’arrêté de la
+municipalité de la ville de Bourg touchant la fête funèbre à
+célébrer en l'honneur de Marat, le jour anniversaire de sa mort.
+
+
+XIII -- LE RAGOT
+
+Sir John achevait la lecture de cette pièce intéressante, lorsque
+madame de Montrevel et sa fille rentrèrent.
+
+Amélie, qui ne savait point qu'il eût été si fort question d'elle
+entre Roland et sir John, fut étonnée de l'expression avec
+laquelle le gentleman fixa son regard sur elle.
+
+Amélie semblait à celui-ci plus ravissante que jamais.
+
+Il comprenait bien cette mère qui, au péril de sa vie, n'avait
+point voulu que cette charmante créature profanât sa jeunesse et
+sa beauté en servant de comparse à une fête dont Marat était le
+dieu.
+
+Il se rappelait ce cachot froid et humide qu'il avait visité une
+heure auparavant, et il frissonnait à l'idée que cette blanche et
+délicate hermine qu'il avait sous les yeux y était resté six
+semaines enfermée, sans air et sans soleil.
+
+Il regardait ce cou, un peu trop long peut-être, mais, comme celui
+du cygne, plein de mollesse et de grâce dans son exagération, et
+il se rappelait ce mot si mélancolique de la pauvre princesse de
+Lamballe, passant la main sur le sien: «Il ne donnera pas grand
+mal au bourreau!»
+
+Les pensées qui se succédaient dans l’esprit de sir John donnaient
+à sa physionomie une expression si différente de celle qu'il avait
+habituellement, que madame de Montrevel ne put s'empêcher de lui
+demander ce qu'il avait.
+
+Sir John alors raconta à madame de Montrevel sa visite à la prison
+et le pieux pèlerinage de Roland au cachot qui avait enfermé sa
+mère et sa soeur.
+
+Au moment où sir John terminait son récit, une fanfare de chasse
+sonnant le _bien aller _se fit entendre, et Roland entra son cor à
+la bouche.
+
+Mais, le détachant presque aussitôt de ses lèvres:
+
+-- Mon cher hôte, dit-il, remerciez ma mère: grâce à elle, nous
+ferons demain une chasse magnifique.
+
+-- Grâce à moi? demanda madame de Montrevel.
+
+-- Comment cela? dit sir John.
+
+-- Je vous ai quitté pour aller voir ce que l'on avait fait de mes
+chiens, n'est-ce pas?
+
+-- Vous me l’avez dit, du moins.
+
+-- J'en avais deux, Barbichon et Ravaude, deux excellentes bêtes,
+le mâle et la femelle.
+
+-- Oh! fit sir John, seraient-elles mortes?
+
+-- Ah bien, oui, imaginez-vous que cette excellente mère que voilà
+(et il prit madame de Montrevel par la tête et l’embrassa sur les
+deux joues) n'a pas voulu qu'on jetât à l'eau un seul des petits
+qu'ils ont faits, sous le prétexte que c'étaient les chiens de mes
+chiens; de sorte, mon cher lord, que les enfants, les petits-
+enfants et les arrière-petits-enfants de Barbichon et Ravaude sont
+aussi nombreux aujourd'hui que les descendants d’Ismaël, et que ce
+n'est plus une paire de chiens que j'ai, mais toute une meute,
+vingt-cinq bêtes chassant du même pied; tout cela noir comme une
+bande de taupes, avec les pattes blanches, du feu aux yeux et au
+poitrail, et un régiment de queues en trompette qui vous fera
+plaisir à voir.
+
+Et, là-dessus, Roland sonna une nouvelle fanfare qui fit accourir
+son jeune frère.
+
+-- Ah! s'écria celui-ci en entrant, tu vas demain à la chasse,
+frère Roland; j'y vais aussi, j'y vais aussi, j'y vais aussi!
+
+-- Bon! fit Roland, mais sais-tu à quelle chasse nous allons?
+
+-- Non; je sais seulement que j'y vais.
+
+-- Nous allons à la chasse au sanglier.
+
+-- Oh! quel bonheur! fit l'enfant en frappant ses deux petites
+mains l'une contre l'autre.
+
+-- Mais tu es fou! dit madame de Montrevel en pâlissant.
+
+-- Pourquoi cela, madame maman, s'il vous plaît?
+
+-- Parce que la chasse au sanglier est une chasse fort dangereuse.
+
+-- Pas si dangereuse que la chasse aux hommes; tu vois bien que
+mon frère est revenu de celle-là, je reviendrai bien de l'autre.
+
+-- Roland, fit madame de Montrevel tandis qu'Amélie, plongée dans
+une rêverie profonde, ne prenait aucune part à la discussion,
+Roland, fais donc entendre raison à Édouard, et dis-lui donc qu'il
+n'a pas le sens commun.
+
+Mais Roland, qui se revoyait enfant et qui se reconnaissait dans
+son jeune frère, au lieu de le blâmer, souriait à ce courage
+enfantin.
+
+-- Ce serait bien volontiers que je t'emmènerais, dit-il à
+l'enfant; mais, pour aller à la chasse, il faut au moins savoir ce
+que c'est qu'un fusil.
+
+-- Oh! monsieur Roland, fit Édouard, venez un peu dans le jardin,
+et mettez votre chapeau à cent pas, et je vous montrerai ce que
+c'est qu'un fusil.
+
+-- Malheureux enfant! s'écria madame de Montrevel toute
+tremblante; mais où l'as-tu appris?
+
+-- Tiens, chez l’armurier de Montagnat, où sont les fusils de papa
+et de frère Roland. Tu me demandes quelquefois ce que je fais de
+mon argent, n'est-ce pas? Eh bien, j'en achète de la poudre et des
+balles, et j'apprends à tuer les Autrichiens et les Arabes, comme
+fait mon frère Roland.
+
+Madame de Montrevel leva les mains au ciel.
+
+-- Que voulez-vous, ma mère, dit Roland, bon chien chasse de race;
+il ne se peut pas qu'un Montrevel ait peur de la poudre. Tu
+viendras avec nous demain, Édouard.
+
+L'enfant sauta au cou de son frère.
+
+-- Et moi, dit sir John, je me charge de vous armer aujourd'hui
+chasseur, comme on armait autrefois chevalier. J'ai une charmante
+petite carabine que je vous donnerai et qui vous fera prendre
+patience pour attendre vos pistolets et votre sabre.
+
+-- Eh bien, demanda Roland, es-tu content, Édouard?
+
+-- Oui; mais quand me la donnerez-vous? S'il faut écrire en
+Angleterre, je vous préviens que je n'y crois pas.
+
+-- Non, mon jeune ami: il ne faut que monter à ma chambre et
+ouvrir ma boîte à fusil; vous voyez que cela sera bientôt fait.
+
+-- Alors, montons-y tout de suite, à votre chambre.
+
+-- Venez, fit sir John.
+
+Et il sortit, suivi d'Édouard.
+
+Un instant après, Amélie, toujours rêveuse, se leva et sortit à
+son tour.
+
+Ni madame de Montrevel ni Roland ne firent attention à sa sortie;
+ils étaient engagés dans une grave discussion.
+
+Madame de Montrevel tâchait d'obtenir de Roland qu'il n'emmenât
+point, le lendemain, son jeune frère à la chasse, et Roland lui
+expliquait comme quoi Édouard, destiné à être soldat comme son
+père et son frère, ne pouvait que gagner à faire le plus tôt
+possible ses premières armes et à se familiariser avec la poudre
+et le plomb.
+
+La discussion n'était pas encore finie lorsque Édouard rentra avec
+sa carabine en bandoulière.
+
+-- Tiens, frère, dit-il en se tournant vers Roland, vois donc le
+beau cadeau que milord m'a fait.
+
+Et il remerciait du regard sir John, qui se tenait sur la porte
+cherchant des yeux, mais inutilement, Amélie.
+
+C'était, en effet, un magnifique cadeau: l'arme, exécutée avec
+cette sobriété d'ornements et cette simplicité de forme
+particulière aux armes anglaises, était du plus précieux fini;
+comme les pistolets, dont Roland avait pu apprécier la justesse,
+elle sortait des ateliers de Menton et portait une balle du
+calibre 24. Elle avait dû être faite pour une femme: c'était
+facile à voir au peu de longueur de la crosse et au coussin de
+velours dont était garnie la couche; cette destination primitive
+en faisait une arme parfaitement appropriée à la taille d'un
+enfant de douze ans.
+
+Roland enleva la carabine des épaules du petit Édouard, la regarda
+en amateur, en fit jouer les batteries, la mit en joue, la jeta
+d'une main dans l'autre, et, la rendant à Édouard:
+
+-- Remercie encore une fois milord, dit-il: tu as là une carabine
+qui a été faite pour un fils de roi; allons l’essayer.
+
+Et tous trois sortirent pour essayer la carabine de sir John,
+laissant madame de Montrevel triste comme Thétis lorsqu'elle vit
+Achille, sous sa robe de femme, tirer l’épée du fourreau d'Ulysse.
+
+Un quart d'heure après, Édouard rentrait triomphant; il rapportait
+à sa mère un carton de la grandeur d'un rond de chapeau dans
+lequel, à cinquante pas, il avait mis dix balles sur douze.
+
+Les deux hommes étaient restés à causer et à se promener dans le
+parc.
+
+Madame de Montrevel écouta sur ses prouesses le récit légèrement
+gascon d'Édouard; puis elle le regarda avec cette longue et sainte
+tristesse des mères pour lesquelles la gloire n'est pas une
+compensation du sang qu'elle fait répandre.
+
+Oh! bien ingrat l’enfant qui a vu ce regard se fixer sur lui, et
+qui ne se rappelle pas éternellement ce regard!
+
+Puis, au bout de quelques secondes de cette contemplation
+douloureuse, serrant son second fils contre son coeur:
+
+-- Et toi aussi, murmura-t-elle en éclatant en sanglots, toi
+aussi, un jour tu abandonneras donc ta mère?
+
+-- Oui, ma mère, dit l’enfant, mais pour devenir général comme mon
+père, ou aide de camp comme mon frère.
+
+-- Et pour te faire tuer comme s'est fait tuer ton père, et comme
+se fera tuer ton frère, peut-être.
+
+Car ce changement étrange qui s'était fait dans le caractère de
+Roland n'avait point échappé à madame de Montrevel, et c'était une
+inquiétude de plus à ajouter à ses autres inquiétudes.
+
+Au nombre de ces dernières, il fallait ranger cette rêverie et
+cette pâleur d'Amélie.
+
+Amélie atteignait dix-sept ans, sa jeunesse avait été celle d'une
+enfant rieuse, pleine de joie et de santé.
+
+La mort de son père était venue jeter un voile noir sur sa
+jeunesse et sur sa gaieté; mais ces orages du printemps passent
+vite: le sourire ce beau soleil de Taube de la vie, était revenu,
+et, comme celui de la nature, il avait brillé à travers cette
+rosée du coeur qu'on appelle les larmes.
+
+Puis, un jour -- il y avait six mois de cela, à peu près -- le
+front d'Amélie s'était attristé, ses joues avaient pâli, et de
+même que les oiseaux voyageurs s'éloignent à l’approche des temps
+brumeux, les rires enfantins qui s'échappent des lèvres
+entr'ouvertes et des dents blanches, s'étaient envolés de la
+bouche d'Amélie, mais pour ne pas revenir.
+
+Madame de Montrevel avait interrogé sa fille; mais Amélie avait
+prétendu être toujours la même: elle avait fait un effort pour
+sourire; puis comme une pierre jetée dans un lac y crée des
+cercles mouvants qui s'effacent peu à peu, les cercles créés par
+les inquiétudes maternelles s'étaient peu à peu effacés du visage
+d'Amélie.
+
+Avec cet instinct admirable des mères, madame de Montrevel avait
+songé à l'amour; mais qui pouvait aimer Amélie? On ne recevait
+personne au château des Noires-Fontaines; les troubles politiques
+avaient détruit la société, et Amélie ne sortait jamais seule.
+
+Madame de Montrevel avait donc été forcée d'en rester aux
+conjectures.
+
+Le retour de Roland lui avait un instant rendu l'espoir; mais cet
+espoir avait bientôt disparu lorsqu'elle avait vu l'impression
+produite sur Amélie par ce retour.
+
+Ce n'était point une soeur, c'était un spectre, on se le rappelle,
+qui était venu au-devant de lui.
+
+Depuis l'arrivée de son fils, madame de Montrevel n'avait pas
+perdu de vue Amélie, et, avec un étonnement douloureux, elle
+s'était aperçue de l'effet que causait sur sa soeur la présence du
+jeune officier; c'était presque de l'effroi.
+
+Il n'y avait qu'un instant encore, Amélie n'avait-elle pas profité
+du premier moment de liberté qui s'était offert à elle pour
+remonter dans sa chambre, seul endroit du château où elle parût se
+trouver à peu près bien, et où elle passait, depuis six mois, la
+plus grande partie de son temps.
+
+La journée s'était passée, pour Roland et pour sir John, à visiter
+Bourg, comme nous l'avons dit, et à faire les préparatifs de la
+chasse du lendemain.
+
+Du matin à midi, on devait faire une battue; de midi au soir on
+devait chasser à courre. Michel, braconnier enragé, retenu sur sa
+chaise par une entorse, comme l'avait raconté le petit Édouard à
+son frère, s'était senti soulagé dès qu'il s'était agi de chasse,
+et s'était hissé sur un petit cheval qui servait à faire les
+courses de la maison, pour aller retenir les rabatteurs à Saint-
+Just et à Montagnat.
+
+Lui, qui ne pouvait ni rabattre ni courir, se tiendrait avec la
+meute, les chevaux de sir John et de Roland et le poney d'Édouard,
+au centre à peu près de la forêt, percée seulement d'une grande
+route et de deux sentiers praticables.
+
+Les rabatteurs, qui ne pouvaient suivre une chasse à courre,
+reviendraient au château avec le gibier tué.
+
+Le lendemain, à six heures du matin, les rabatteurs étaient à la
+porte.
+
+Michel ne devait partir avec les chiens et les chevaux qu’à onze
+heures.
+
+Le château des Noires-Fontaines touchait à la forêt même de
+Seillon; on pouvait donc se mettre en chasse immédiatement après
+la sortie de la grille.
+
+Comme la battue promettait surtout des daims, des chevreuils et
+des lièvres, elle devait se faire à plomb. Roland donna à Édouard
+un fusil simple qui lui avait servi à lui-même quand il était
+enfant, et avec lequel il avait fait ses premières armes; il
+n'avait point encore assez de confiance dans la prudence de
+l'enfant pour lui confier un fusil à deux coups.
+
+Quant à la carabine que sir John lui avait donnée la veille,
+c'était un canon rayé qui ne pouvait porter que la balle. Elle
+avait donc été remise aux mains de Michel, et devait, dans le cas
+où on lancerait un sanglier, être remise à l'enfant pour la
+seconde partie de la chasse.
+
+Pour cette seconde partie de la chasse, Roland et sir John
+changeraient aussi de fusils et seraient armés de carabines à deux
+coups et de couteaux de chasse pointus comme des poignards,
+affilés comme des rasoirs, qui faisaient partie de l'arsenal de
+sir John, et qui pouvaient indifféremment se pendre au côté ou se
+visser au bout du canon, en guise de baïonnette.
+
+Dès la première battue, il fut facile de voir que la chasse serait
+bonne: on tua un chevreuil et deux lièvres.
+
+À midi, trois daims, sept chevreuils et deux renards avaient été
+tués: on avait vu deux sangliers; mais, aux coups de gros plomb
+qu'ils avaient reçus, ils s'étaient contentés de répondre en
+secouant la peau et avaient disparu.
+
+Édouard était au comble de la joie: il avait tué un chevreuil.
+
+Comme il était convenu, les rabatteurs, bien récompensés de la
+fatigue qu'ils avaient prise, avaient été envoyés au château avec
+le gibier.
+
+On sonna d'une espèce de cornet pour savoir où était Michel;
+Michel répondit.
+
+En moins de dix minutes, les trois chasseurs furent réunis au
+jardinier, à la meute et aux chevaux.
+
+Michel avait eu connaissance d'un ragot; il l'avait fait détourner
+par l'aîné de ses fils: il était dans une enceinte, à cent pas des
+chasseurs.
+
+Jacques -- c'était l'aîné des fils de Michel -- fourra l'enceinte
+avec sa tête de meute, Barbichon et Ravaude; au bout de cinq
+minutes, le sanglier tenait à la bauge.
+
+On eût pu le tuer tout de suite, ou du moins le tirer, mais la
+chasse eût été trop tôt finie; on lâcha toute la meute sur
+l’animal, qui, voyant ce troupeau de pygmées fondre sur lui,
+partit au petit trot.
+
+Il traversa la route; Roland sonna la vue, et, comme l'animal
+prenait son parti du côté de la chartreuse de Seillon, les trois
+cavaliers enfilèrent le sentier qui coupait le bois dans toute sa
+longueur.
+
+L'animal se fit battre jusqu'à cinq heures du soir, revenant sur
+ses voies et ne pouvant pas se décider à quitter une forêt si bien
+fourrée.
+
+Enfin, vers cinq heures, on comprit, à la violence et à
+l'intensité des abois, que l'animal tenait aux chiens.
+
+C'était à une centaine de pas du pavillon dépendant de la
+chartreuse, à l'un des endroits les plus difficiles de la forêt.
+Il était impossible de pénétrer à cheval jusqu'à la bête. On mit
+pied à terre.
+
+Les abois des chiens guidaient les chasseurs, de manière qu'ils ne
+pouvaient dévier du chemin qu'autant que les difficultés du
+terrain les empêchaient de suivre la ligne droite.
+
+De temps en temps, des cris de douleur indiquaient qu'un des
+assaillants s'était hasardé à attaquer l'animal de trop près et
+avait reçu le prix de sa témérité.
+
+À vingt pas de l'endroit où se passait le drame cynégétique, on
+commençait d'apercevoir les personnages qui en composaient
+faction.
+
+Le ragot s'était acculé à un rocher, de façon à ne pouvoir être
+attaqué par derrière; arc-bouté sur ses deux pattes de devant, il
+présentait aux chiens sa tête aux yeux sanglants, armée de deux
+énormes défenses.
+
+Les chiens flottaient devant lui, autour de lui, sur lui-même,
+comme un tapis mouvant.
+
+Cinq ou six, blessés plus ou moins grièvement, tachaient de sang
+le champ de bataille, mais n'en continuaient pas moins à assaillir
+le sanglier avec un acharnement qui eût pu servir d'exemple de
+courage aux hommes les plus courageux.
+
+Chacun des chasseurs était arrivé en face de ce spectacle dans la
+condition de son âge, de son caractère et de sa nation.
+
+Édouard, le plus imprudent et en même temps le plus petit,
+éprouvant moins d'obstacle à cause de sa taille, y était arrivé le
+premier.
+
+Roland, insoucieux du danger, quel qu'il fût, le cherchait plutôt
+qu'il ne le fuyait, et l'y avait suivi.
+
+Enfin, sir John, plus lent, plus grave, plus réfléchi, y était
+arrivé le troisième.
+
+Au moment où le sanglier avait aperçu les chasseurs, il n'avait
+plus paru faire aucune attention aux chiens.
+
+Ses yeux s'étaient arrêtés, fixes et sanglants, sur eux, et le
+seul mouvement qu'il indiquât était un mouvement de ses mâchoires,
+qui, en se rapprochant violemment l'une contre l’autre, faisaient
+un bruit menaçant.
+
+Roland regarda un instant ce spectacle, éprouvant évidemment le
+désir de se jeter, son couteau de chasse à la main, au milieu du
+groupe et d'égorger le sanglier, comme un boucher fait d'un veau,
+ou un charcutier d'un cochon ordinaire.
+
+Ce mouvement était si visible, que sir John le retint par le bras,
+tandis que le petit Édouard disait
+
+-- Oh! mon frère, laisse-moi tirer le sanglier.
+
+Roland se retint.
+
+-- Eh bien, oui, dit-il en posant son fusil contre un arbre et en
+restant armé seulement de son couteau de chasse, qu'il tira du
+fourreau, tire-le: attention!
+
+-- Oh! sois tranquille, dit l'enfant les dents serrées, le visage
+pâle mais résolu, et levant le canon de sa carabine à la hauteur
+de l'animal.
+
+-- S'il le manque ou ne fait que le blesser, fit observer sir
+John, vous savez que l'animal sera sur nous avant que nous ayons
+le temps de le voir?
+
+-- Je le sais, milord; mais je suis habitué à cette chasse-là,
+répondit Roland, les narines dilatées, l'oeil ardent, les lèvres
+entrouvertes. Feu, Édouard.
+
+Le coup partit aussitôt le commandement; mais aussitôt le coup, en
+même temps que le coup, avant peut-être, l’animal, rapide comme
+l’éclair, avait foncé sur l'enfant.
+
+On entendit un second coup de fusil; puis, au milieu de la fumée,
+on vit briller les yeux sanglants de l'animal.
+
+Mais, sur son passage, il rencontra Roland, un genou en terre et
+le couteau de chasse à la main.
+
+Un instant, un groupe confus et informe roula sur le sol, l'homme
+lié au sanglier, le sanglier lié à l'homme.
+
+Puis un troisième coup de fusil se fit entendre, suivi d'un éclat
+de rire de Roland.
+
+-- Eh! milord, dit le jeune officier, c'est de la poudre et une
+balle perdues; ne voyez-vous pas que l’animal est éventré?
+Seulement débarrassez-moi de son corps; le drôle pèse quatre cents
+et m'étouffe.
+
+Mais, avant que sir John se fût baissé, Roland, d'un vigoureux
+mouvement d'épaule, avait fait rouler de côté le cadavre de
+l'animal, et se relevait, couvert de sang mais sans la moindre
+égratignure.
+
+Le petit Édouard, soit défaut de temps, soit courage, n'avait pas
+reculé d'un pas. Il est vrai qu'il était complètement protégé par
+le corps de son frère, qui s'était jeté devant lui.
+
+Sir John avait fait un saut de côté pour avoir l'animal en
+travers, et il regardait Roland se secouant après ce second duel,
+avec le même étonnement qu'il l’avait regardé après le premier.
+
+Les chiens -- ceux qui restaient, et il en restait une vingtaine -
+- avaient suivi le sanglier et s'étaient rués sur son cadavre,
+essayant, mais inutilement, d'entamer cette peau aux soies
+hérissées, presque aussi impénétrable que le fer.
+
+-- Vous allez voir, dit Roland en essuyant, avec un mouchoir de
+fine batiste, ses mains et son visage, couverts de sang, vous
+allez voir qu'ils vont le manger et votre couteau avec, milord.
+
+-- En effet, demanda sir John, le couteau?
+
+-- Il est dans sa gaine, dit Roland.
+
+-- Ah! fit l’enfant, il n'y a plus que le manche qui sorte.
+
+Et, s'élançant sur l'animal, il arracha le poignard, enfoncé en
+effet, comme l'avait dit l'enfant, au défaut de l'épaule, et
+jusqu'au manche.
+
+La pointe aiguë, dirigée par un oeil calme, maintenue par une main
+vigoureuse, avait pénétré droit au coeur.
+
+On voyait sur le corps du sanglier trois autres blessures.
+
+La première, qui était causée par la balle de l'enfant, était
+indiquée par un sillon sanglant tracé au-dessus de l'oeil, la
+balle étant trop faible pour briser l'os frontal.
+
+La seconde venait du premier coup de sir John; la balle avait pris
+l'animal en biais et avait glissé sur sa cuirasse.
+
+La troisième, reçue à bout portant, lui traversait le corps, mais
+lui avait été faite, comme avait dit Roland, lorsqu'il était déjà
+mort.
+
+
+XIV -- UNE MAUVAISE COMMISSION
+
+La chasse était finie, la nuit tombée; il s'agissait de regagner
+le château.
+
+Les chevaux n'étaient qu'à cinquante pas, à peu près; on les
+entendait hennir d'impatience; ils semblaient demander si l'on
+doutait de leur courage en ne les faisant point participer au
+drame qui venait de s'accomplir.
+
+Édouard voulait absolument traîner le sanglier jusqu'à eux, le
+charger en croupe et le rapporter au château; mais Roland lui fit
+observer qu'il était bien plus simple d'envoyer pour le chercher
+deux hommes avec un brancard. Ce fut aussi l'avis de sir John, et
+force fut à Édouard -- qui ne cessait de dire, en montrant la
+blessure de la tête: «Voilà mon coup à moi; je le visais là!» --
+force fut, disons-nous, à Édouard de se rendre à l’avis de la
+majorité.
+
+Les trois chasseurs regagnèrent la place où étaient attachés les
+chevaux, se remirent en selle, et, en moins de dix minutes, furent
+arrivés au château des Noires-Fontaines.
+
+Madame de Montrevel les attendait sur le perron; il y avait déjà
+plus d'une heure que la pauvre mère était là, tremblant qu'il ne
+fût arrivé malheur à l'un ou à l'autre de ses fils.
+
+Du plus loin qu'Édouard la vit, il mit son poney au galop, criant
+à travers la grille:
+
+-- Mère! mère! nous avons tué un sanglier gros comme un baudet;
+moi, je le visais à la tête: tu verras le trou de ma balle; Roland
+lui a fourré son couteau de chasse dans le ventre jusqu'à la
+garde; milord lui a tiré deux coups de fusil. Vite! vite! des
+hommes pour l’aller chercher. N'ayez pas peur en voyant Roland
+couvert de sang, mère: c'est le sang de l'animal; mais Roland n'a
+pas une égratignure.
+
+Tout cela se disait avec la volubilité habituelle à Édouard,
+tandis que madame de Montrevel franchissait l'espace qui se
+trouvait entre le perron et la route, et ouvrait la grille.
+
+Elle voulut recevoir Édouard dans ses bras; mais celui-ci sauta à
+terre, et de terre, se jeta à son cou.
+
+Roland et sir John arrivaient; en ce moment aussi, Amélie
+paraissait à son tour sur le perron.
+
+Édouard laissa sa mère s'inquiéter auprès de Roland qui, tout
+couvert de sang, était effrayant à voir, et courut faire à sa
+soeur le même récit qu'il avait débité à sa mère.
+
+Amélie l'écouta d'une façon distraite qui sans doute blessa
+l’amour-propre d'Édouard; car celui-ci se précipita dans les
+cuisines pour raconter l’événement à Michel, par lequel il était
+bien sûr d'être écouté.
+
+En effet, cela intéressait Michel au plus haut degré; seulement,
+quand Édouard, après avoir dit l'endroit où gisait le sanglier,
+lui intima, de la part de Roland, l'ordre de trouver des hommes
+pour aller chercher l'animal, il secoua la tête.
+
+-- Eh bien, quoi! demanda Édouard, vas-tu refuser d'obéir à mon
+frère?
+
+-- Dieu m'en garde, monsieur Édouard, et Jacques va partir à
+l'instant même pour Montagnat.
+
+-- Tu as peur qu'il ne trouve personne?
+
+-- Bon! Il trouvera dix hommes pour un; mais c'est à cause de
+l'heure qu'il est, et de l'endroit de l'hallali. Vous dites que
+c'est près du pavillon de la chartreuse?
+
+-- À vingt pas.
+
+-- J'aimerais mieux que c'en fût à une lieue, répondit Michel en
+se grattant la tête; mais n'importe: on va toujours les envoyer
+chercher sans leur dire ni pourquoi ni comment. Une fois ici, eh
+bien, dame, ce sera à votre frère à les décider.
+
+-- C'est bien! c'est bien! qu'ils viennent, je les déciderai, moi.
+
+-- Oh! fit Michel, si je n'avais pas ma gueuse d'entorse, j'irais
+moi-même; mais la journée d'aujourd'hui lui a fait drôlement du
+bien. Jacques! Jacques!
+
+Jacques arriva.
+
+Édouard resta non seulement jusqu'à ce que l'ordre fût donné au
+jeune homme de partir pour Montagnat, mais jusqu'à ce qu'il fût
+parti.
+
+Puis il remonta pour faire ce que faisaient sir John et Roland,
+c'est-à-dire pour faire sa toilette.
+
+Il ne fut, comme on le comprend bien, question à table que des
+prouesses de la journée. Édouard ne demandait pas mieux que d'en
+parler, et sir John, émerveillé de ce courage, de cette adresse et
+de ce bonheur de Roland, renchérissait sur le récit de l'enfant.
+
+Madame de Montrevel frémissait à chaque détail, et cependant elle
+se faisait redire chaque détail vingt fois.
+
+Ce qui lui parut le plus clair, à la fin de tout cela, c'est que
+Roland avait sauvé la vie à Édouard.
+
+-- L'as-tu bien remercié, au moins? demanda-t-elle à l’enfant.
+
+-- Qui cela?
+
+-- Le grand frère.
+
+-- Pourquoi donc le remercier? dit Édouard. Est-ce que je n'aurais
+pas fait comme lui?
+
+-- Que voulez-vous, madame! dit sir John, vous êtes une gazelle
+qui, sans vous en douter, avez mis au jour une race de lions.
+
+Amélie avait, de son côté, accordé une grande attention au récit;
+mais c'était surtout quand elle avait vu les chasseurs se
+rapprocher de la chartreuse.
+
+À partir de ce moment, elle avait écouté, l'oeil inquiet, et
+n'avait paru respirer que lorsque les trois chasseurs, n'ayant,
+après l’hallali, aucun motif de poursuivre leur course dans le
+bois, étaient remontés à cheval.
+
+À la fin du dîner, on vint annoncer que Jacques était de retour
+avec deux paysans de Montagnat; les paysans demandaient des
+renseignements précis sur l'endroit où les chasseurs avaient
+laissé l'animal.
+
+Roland se leva pour aller les donner; mais madame de Montrevel,
+qui ne voyait jamais assez son fils, se tournant vers le messager:
+
+-- Faites entrer ces braves gens, dit-elle; il est inutile que
+Roland se dérange pour cela.
+
+Cinq minutes après, les deux paysans entrèrent, roulant leurs
+chapeaux entre leurs doigts.
+
+-- Mes enfants, dit Roland, il s'agit d'aller chercher dans la
+forêt de Seillon un sanglier que nous y avons tué.
+
+-- Ça peut se faire, répondit un des paysans.
+
+Et il consulta son compagnon du regard.
+
+-- Ça peut se faire tout de même, dit l’autre.
+
+-- Soyez tranquilles, continua Roland, vous ne perdrez pas votre
+peine.
+
+-- Oh! nous sommes tranquilles, fit un des paysans; on vous
+connaît, monsieur de Montrevel.
+
+-- Oui, répondit l’autre, on sait que vous n'avez pas plus que
+votre père, le général, l'habitude de faire travailler les gens
+pour rien. Oh! si tous les aristocrates avaient été comme vous, il
+n'y aurait pas eu de révolution, monsieur Louis.
+
+-- Mais non, qu'il n'y en aurait pas eu, dit l’autre, qui semblait
+venu là pour être l'écho affirmatif de ce que disait son
+compagnon.
+
+-- Reste maintenant à savoir où est l’animal, demanda le premier
+paysan.
+
+-- Oui, répéta le second, reste à savoir où il est.
+
+-- Oh! il ne sera pas difficile à trouver.
+
+-- Tant mieux, fit le paysan.
+
+-- Vous connaissez bien le pavillon de la forêt?
+
+-- Lequel?
+
+-- Oui, lequel?
+
+-- Le pavillon qui dépend de la chartreuse de Seillon.
+
+Les deux paysans se regardèrent.
+
+-- Eh bien, vous le trouverez à vingt pas de la façade du côté du
+bois de Genoud.
+
+Les deux paysans se regardèrent encore.
+
+-- Hum! fit l’un.
+
+-- Hum! répéta l’autre, fidèle écho de son compagnon.
+
+-- Eh bien, quoi, hum? demanda Roland.
+
+-- Dame...
+
+-- Voyons, expliquez-vous; qu'y a-t-il?
+
+-- Il y a que nous aimerions mieux que ce fût à l’autre extrémité
+de la forêt.
+
+-- Comment à l'autre extrémité de la forêt?
+
+-- Ça est un fait, dit le second paysan.
+
+-- Mais pourquoi à l’autre extrémité de la forêt? reprit Roland
+avec impatience; il y a trois lieues d'ici à l'autre extrémité de
+la forêt, tandis que vous avez une lieue à peine d'ici à l’endroit
+où est le sanglier.
+
+-- Oui, dit le premier paysan, c'est que l’endroit où est le
+sanglier...
+
+Et il s'arrêta en se grattant la tête.
+
+-- Justement, voilà! dit le second.
+
+-- Voilà quoi?
+
+-- C'est un peu trop près de la chartreuse.
+
+-- Pas de la chartreuse, je vous ai dit du pavillon.
+
+-- C'est tout un; vous savez bien, monsieur Louis, qu'on dit qu'il
+y a un passage souterrain qui va du pavillon à la chartreuse.
+
+-- Oh! il y en a un, c'est sûr, dit le second paysan.
+
+-- Eh bien, fit Roland, qu'ont de commun la chartreuse, le
+pavillon et le passage souterrain avec notre sanglier?
+
+-- Cela a de commun que l’animal est dans un mauvais endroit;
+voilà.
+
+-- Oh! oui, un mauvais endroit, répéta le second paysan.
+
+-- Ah çà! vous expliquerez-vous, drôles? s'écria Roland, qui
+commençait à se fâcher, tandis que sa mère s'inquiétait et
+qu'Amélie pâlissait visiblement.
+
+-- Pardon, monsieur Louis, dit le paysan, nous ne sommes pas des
+drôles: nous sommes des gens craignant Dieu, voilà tout.
+
+-- Eh! mille tonnerres! dit Roland, moi aussi je crains Dieu!
+Après?
+
+-- Ce qui fait que nous ne nous soucions pas d'avoir des démêlés
+avec le diable.
+
+-- Non, non, non, dit le second paysan.
+
+-- Avec son semblable, continua le premier paysan, un homme vaut
+un homme.
+
+-- Quelquefois même il en vaut deux, dit le second bâti en
+Hercule.
+
+-- Mais avec des êtres surnaturels, des fantômes, des spectres,
+non, merci! continua le premier paysan.
+
+-- Merci! répéta le second.
+-- Ah çà, ma mère; ah çà, ma soeur, demanda Roland s'adressant aux
+deux femmes, comprenez-vous, au nom du ciel, quelque chose à ce
+que disent ces deux imbéciles?
+
+-- Imbéciles! fit le premier paysan, c'est possible; mais il n'en
+est pas moins vrai que Pierre Marey, pour avoir voulu regarder
+seulement par-dessus le mur de la chartreuse, a eu le cou tordu;
+il est vrai que c'était un samedi, jour de sabbat.
+
+-- Et qu'on n'a jamais pu le lui redresser, affirma le second
+paysan; de sorte qu'on a été obligé de l’enterrer le visage à
+l’envers et regardant ce qui se passe derrière lui.
+
+-- Oh! oh! fit sir John, voilà qui devient intéressant; j'aime
+fort les histoires de fantômes.
+
+-- Bon! dit Édouard, ce n'est point comme ma soeur Amélie, milord,
+à ce qu'il paraît.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Regarde donc, frère Roland, comme elle est pâle.
+
+-- En effet, dit sir John, mademoiselle semble près de se trouver
+mal.
+
+-- Moi? pas du tout, fit Amélie; seulement ne trouvez-vous pas
+qu'il fait un peu chaud ici, ma mère?
+
+Et Amélie essuya son front couvert de sueur.
+
+-- Non, dit madame de Montrevel.
+
+-- Cependant, insista Amélie, si je ne craignais pas de vous
+incommoder, madame, je vous demanderais la permission d'ouvrir une
+fenêtre.
+
+-- Fais, mon enfant.
+
+Amélie se leva vivement pour mettre à profit la permission reçue,
+et, tout en chancelant, alla ouvrir une fenêtre donnant sur le
+jardin.
+
+La fenêtre ouverte, elle resta debout, adossée à la barre d'appui,
+et à moitié cachée par les rideaux.
+
+-- Ah! dit-elle, ici, au moins, on respire.
+
+Sir John se leva pour lui offrir son flacon de sels; mais
+vivement:
+
+-- Non, non, milord, dit Amélie, je vous remercie, cela va tout à
+fait mieux.
+
+-- Voyons, voyons, dit Roland, il ne s'agit pas de cela, mais de
+notre sanglier.
+
+-- Eh bien, votre sanglier, monsieur Louis, on l'ira chercher
+demain.
+
+-- C'est ça, dit le second paysan, demain matin il fera jour.
+
+-- De sorte que, pour y aller ce soir?...
+
+-- Oh! pour y aller ce soir...
+
+Le paysan regarda son camarade, et, tous deux en même temps,
+secouant la tête:
+
+-- Pour y aller ce soir, ça ne se peut pas.
+
+-- Poltrons!
+
+-- Monsieur Louis, on n'est pas poltron pour avoir peur, dit le
+premier paysan.
+
+-- Que non, on n'est pas poltron pour ça, répondit le second.
+
+-- Ah! fit Roland, je voudrais bien qu'un plus fort que vous me
+soutînt cette thèse, que l'on n'est pas poltron pour avoir peur.
+
+-- Dame, c'est selon la chose dont on a peur, monsieur Louis:
+qu'on me donne une bonne serpe et un bon gourdin, je n'ai pas peur
+d'un loup; qu'on me donne un bon fusil, je n'ai pas peur d'un
+homme, quand bien même je saurais que cet homme m'attend pour
+m'assassiner...
+
+-- Oui, dit Édouard; mais d'un fantôme, fût-ce d'un fantôme de
+moine, tu as peur?
+
+-- Mon petit monsieur Édouard, dit le paysan, laissez parler votre
+frère, M. Louis; vous n'êtes pas encore assez grand pour
+plaisanter avec ces choses-là, non.
+
+-- Non, ajouta l’autre paysan; attendez que vous ayez de la barbe
+au menton, mon petit monsieur.
+
+-- Je n'ai pas de barbe au menton, répondit Édouard en se
+redressant; mais cela n'empêche point que, si j'étais assez fort
+pour porter le sanglier, je l'irais bien chercher tout seul, que
+ce fût le jour ou la nuit.
+
+-- Grand bien vous fasse, mon jeune monsieur; mais voilà mon
+camarade et moi qui vous disons que, pour un louis, nous n'irions
+pas.
+
+-- Mais pour deux? dit Roland, qui voulait les pousser à bout.
+
+-- Ni pour deux, ni pour quatre, ni pour dix, monsieur de
+Montrevel. C'est bon, dix louis; mais qu'est-ce que je ferais de
+vos dix louis quand j'aurais le cou tordu?
+
+-- Oui, le cou tordu comme Pierre Marey, dit le second paysan.
+
+-- Ce n'est pas vos dix louis qui donneront du pain à ma femme et
+à mes enfants pour le restant de leurs jours, n'est-ce pas?
+
+-- Et encore, quand tu dis dix louis, reprit le second paysan,
+cela ne serait que cinq, puisqu'il y en aurait cinq pour moi.
+
+-- Alors, il revient des fantômes dans le pavillon? demanda
+Roland.
+
+-- Je ne dis pas dans le pavillon -- dans le pavillon, je n'en
+suis pas sûr -- mais dans la chartreuse...
+
+-- Dans la chartreuse, tu en es sûr?
+
+-- Oh! oui, là, bien certainement.
+
+-- Tu les as vus?
+
+-- Pas moi; mais il y a des gens qui les ont vus.
+
+-- Ton camarade? demanda le jeune officier en se tournant vers le
+second paysan.
+
+-- Je ne les ai pas vus; mais j'ai vu des flammes, et Claude
+Philippon a entendu des chaînes.
+
+-- Ah! il y a des flammes et des chaînes? demanda Roland.
+
+-- Oui! et, quant aux flammes, dit le premier paysan, je les ai
+vues, moi.
+
+-- Et Claude Philippon a entendu les chaînes, répéta le premier.
+
+-- Très bien, mes amis, très bien, reprit Roland d'un ton
+goguenard; donc, à aucun prix, vous n'irez ce soir?
+
+-- À aucun prix.
+
+-- Pas pour tout l’or du monde.
+
+-- Et vous irez demain au jour?
+
+-- Oh! monsieur Louis, avant que vous soyez levé, le sanglier sera
+ici.
+
+-- Il y sera que vous ne serez pas levé, répondit l’écho.
+
+-- Eh bien, fit Roland, venez me revoir après-demain.
+-- Volontiers, monsieur Louis; pourquoi faire?
+
+-- Venez toujours.
+
+-- Oh! nous viendrons.
+
+-- C'est-à-dire que, du moment où vous nous dites: «Venez!» vous
+pouvez être sûr que nous n'y manquerons pas, monsieur Louis.
+
+-- Eh bien, moi, je vous en donnerai des nouvelles sûres.
+
+-- De qui?
+
+-- Des fantômes.
+
+Amélie jeta un cri étouffé; madame de Montrevel, seule, entendit
+ce cri. Louis prenait de la main congé des deux paysans, qui se
+cognaient à la porte, où ils voulaient passer tous les deux en
+même temps.
+
+Il ne fut plus question, pendant tout le reste de la soirée, ni de
+la Chartreuse, ni du pavillon, ni des hôtes surnaturels, spectres
+ou fantômes, qui les hantaient.
+
+
+XV -- L'ESPRIT FORT
+
+À dix heures sonnantes, tout le monde était couché au château des
+Noires-Fontaines, ou tout au moins chacun était retiré dans sa
+chambre.
+
+Deux ou trois fois pendant la soirée, Amélie s'était approchée de
+Roland, comme si elle eût eu quelque chose à lui dire; mais
+toujours la parole avait expiré sur ses lèvres.
+
+Quand on avait quitté le salon, elle s'était appuyée à son bras,
+et, quoique la chambre de Roland fût située un étage au-dessus de
+la sienne, elle avait accompagné Roland jusqu'à la porte de sa
+chambre.
+
+Roland l'avait embrassée, avait fermé sa porte, en lui souhaitant
+une bonne nuit et en se déclarant très fatigué.
+
+Cependant, malgré cette déclaration, Roland, rentré chez lui,
+n'avait point procédé à sa toilette de nuit; il était allé à son
+trophée d'armes, en avait tiré une magnifique paire de pistolets
+d'honneur, de la manufacture de Versailles, donnée à son père par
+la Convention, en avait fait jouer les chiens, et avait soufflé
+dans les canons pour voir s'ils n'étaient pas vieux chargés.
+
+Les pistolets étaient en excellent état.
+
+Après quoi, il les avait posés côte à côte sur la table, était
+allé ouvrir doucement la porte de la chambre, regardant du côté de
+l'escalier pour savoir si personne ne l’épiait, et, voyant que
+corridor et escalier étaient solitaires, il était allé frapper à
+la porte de sir John.
+
+-- Entrez, dit l’Anglais.
+Sir John, lui non plus, n'avait pas encore commencé sa toilette de
+nuit.
+
+-- J'ai compris, à un signe que vous m'avez fait, que vous aviez
+quelque chose à me dire, fit sir John, et, vous le voyez, je vous
+attendais.
+
+-- Certainement, que j'ai quelque chose à vous dire, répondit
+Roland en s'étendant joyeusement dans un fauteuil.
+
+-- Mon cher hôte, répondit l’Anglais, je commence à vous
+connaître; de sorte que, quand je vous vois aussi gai que cela, je
+suis comme vos paysans, j'ai peur.
+
+-- Vous avez entendu ce qu'ils ont dit?
+
+-- C'est-à-dire qu'ils ont raconté une magnifique histoire de
+fantômes. J'ai un château en Angleterre, où il en revient, des
+fantômes.
+
+-- Vous les avez vus, milord?
+
+-- Oui, quand j'étais petit; par malheur, depuis que je suis
+grand, ils ont disparu.
+
+-- C'est comme cela, les fantômes, dit gaiement Roland, ça va, ça
+vient; quelle chance, hein! que je sois revenu justement à l'heure
+où il y a des fantômes à la chartreuse de Seillon.
+
+-- Oui, fit sir John, c'est bien heureux; seulement, êtes-vous sûr
+qu'il y en ait?
+
+-- Non; mais, après-demain, je saurai à quoi m'en tenir là-dessus.
+-- Comment cela?
+
+-- Je compte passer là-bas la nuit de demain.
+
+-- Oh! dit l'Anglais, voulez-vous, moi, que j'aille avec vous?
+
+-- Ce serait avec plaisir; mais, par malheur, la chose est
+impossible.
+
+-- Impossible, oh!
+
+-- C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, mon cher hôte.
+
+-- Impossible! Pourquoi?
+
+-- Connaissez-vous les moeurs des fantômes, milord? demanda
+gravement Roland.
+
+-- Non.
+
+-- Eh bien, je les connais, moi: les fantômes ne se montrent que
+dans certaines conditions.
+
+-- Expliquez-moi cela.
+
+-- Ainsi, par exemple, tenez, milord, en Italie, en Espagne, pays
+des plus superstitieux, eh bien, il n'y a pas de fantômes, ou,
+s'il y en a, dame, dame, c'est tous les dix ans, c'est tous les
+vingt ans, c'est tous les siècles.
+
+-- Et à quoi attribuez-vous cette absence de fantômes?
+
+-- Au défaut de brouillard, milord.
+--Ah! ah!
+
+-- Sans doute; vous comprenez bien l'atmosphère des fantômes,
+c'est le brouillard: en Écosse, en Danemark, en Angleterre, pays
+de brouillards, on regorge de fantômes: on a le spectre du père
+d'Hamlet, le spectre de Banquo, les ombres des victimes de Richard
+III. En Italie, vous n'avez qu'un spectre, celui de César; et
+encore où apparaît-il à Brutus? À Philippes en Macédoine, en
+Thrace, c'est-à-dire dans le Danemark de la Grèce, dans l'Écosse
+de l'Orient, où le brouillard a trouvé moyen de rendre Ovide
+mélancolique à ce point qu'il a intitulé Tristes les vers qu'il y
+a faits. Pourquoi Virgile fait-il apparaître l'ombre d'Anchise à
+Énée? Parce que Virgile est de Mantoue. Connaissez-vous Mantoue?
+un pays de marais, une vraie grenouillère, une fabrique de
+rhumatismes, une atmosphère de vapeurs, par conséquent, un nid de
+fantômes!
+
+-- Allez toujours, je vous écoute.
+
+-- Vous avez vu les bords du Rhin?
+
+-- Oui.
+
+-- L'Allemagne, n'est-ce pas?
+
+-- Oui.
+
+-- Encore un pays de fées, d'ondines, de sylphes et, par
+conséquent, de fantômes (qui peut le plus, peut le moins) tout
+cela à cause du brouillard toujours; mais, en Italie, en Espagne,
+où diable voulez-vous que les fantômes se réfugient? Pas la plus
+petite vapeur... Aussi, si j'étais en Espagne ou en Italie, je ne
+tenterais même pas l'aventure de demain.
+
+-- Tout cela ne me dit point pourquoi vous refusez ma compagnie,
+insista sir John.
+
+-- Attendez donc: je vous ai déjà expliqué comment les fantômes ne
+se hasardent pas dans certains pays, parce qu'ils n'y trouvent pas
+certaines conditions atmosphériques; laissez-moi vous expliquer
+les chances qu'il faut se ménager quand on désire en voir.
+
+-- Expliquez! expliquez! dit sir John; en vérité, vous êtes
+l'homme que j'aime le mieux entendre parler, Roland.
+
+Et sir John s'étendit à son tour dans un fauteuil, s'apprêtant à
+écouter avec délices les improvisations de cet esprit fantasque,
+qu'il avait déjà vu sous tant de faces depuis cinq ou six jours à
+peine qu'il le connaissait.
+
+Roland s'inclina en signe de remerciement.
+
+-- Eh bien, voici donc l'affaire, et vous allez comprendre cela,
+milord: j'ai tant entendu parler fantômes dans ma vie, que je
+connais ces gaillards-là comme si je les avais faits. Pourquoi les
+fantômes se montrent-ils?
+
+-- Vous me demandez cela? fit sir John.
+
+-- Oui, je vous le demande.
+
+-- Je vous avoue que, n'ayant pas étudié les fantômes comme vous,
+je ne saurais vous faire une réponse positive.
+
+-- Vous voyez bien! Les fantômes se montrent, mon cher lord, pour
+faire peur à celui auquel ils apparaissent.
+
+-- C'est incontestable.
+
+-- Parbleu! s'ils ne font pas peur à celui à qui ils apparaissent,
+c'est celui à qui ils apparaissent qui leur fait peur: témoin
+M. de Turenne, dont les fantômes se sont trouvés être des faux-
+monnayeurs. Connaissez-vous cette histoire-là?
+
+-- Non.
+
+-- Je vous la raconterai un autre jour; ne nous embrouillons pas.
+Voilà pourquoi, lorsqu'ils se décident à apparaître -- ce qui est
+rare -- voilà pourquoi les fantômes choisissent les nuits
+orageuses, où il fait des éclairs, du tonnerre, du vent: c'est
+leur mise en scène.
+
+-- Je suis forcé d'avouer que tout cela est on ne peut pas plus
+juste.
+
+-- Attendez! il y a certaines secondes où l’homme le plus brave
+sent un frisson courir dans ses veines; du temps où je n'avais pas
+un anévrisme, cela m'est arrivé dix fois, quand je voyais briller
+sur ma tête l’éclair des sabres et que j'entendais gronder à mes
+oreilles le tonnerre des canons. Il est vrai que, depuis que j'ai
+un anévrisme, je cours où l'éclair brille, où le tonnerre gronde;
+mais j'ai une chance: c'est que les fantômes ne sachent pas cela,
+c'est que les fantômes croient que je puis avoir peur.
+
+-- Tandis que c'est impossible, n'est-ce pas? demanda sir John.
+
+-- Que voulez-vous? quand, au lieu d'avoir peur de la mort, on
+croit, à tort ou à raison, avoir un motif de chercher la mort, je
+ne sais pas de quoi l'on aurait peur; mais, je vous le répète, il
+est possible que les fantômes, qui savent beaucoup de choses
+cependant, ne sachent point cela. Seulement, ils savent ceci:
+c'est que le sentiment de la peur s'augmente ou diminue par la vue
+et par l'audition des objets extérieurs. Ainsi, par exemple, où
+les fantômes apparaissent-ils de préférence? dans les lieux
+obscurs, dans les cimetières, dans les vieux cloîtres, dans les
+ruines, dans les souterrains parce que déjà l’aspect des localités
+a disposé l'âme à la peur. Après quoi apparaissent-ils? après des
+bruits de chaînes, des gémissements, des soupirs, parce que tout
+cela n'a rien de bien récréatif; ils n'ont garde de venir au
+milieu d'une grande lumière ou après un air de contredanse; non,
+la peur est abîme où l'on descend marche à marche, jusqu’à ce que
+le vertige vous prenne, jusqu'à ce que le pied vous glisse,
+jusqu'à ce que vous tombiez les yeux fermés jusqu'au fond du
+précipice. Ainsi, lisez le récit de toutes les apparitions, voici
+comment les fantômes procèdent: d'abord le ciel s’obscurcit, le
+tonnerre gronde, le vent siffle, les fenêtres et les portes
+crient, la lampe, s'il y a une lampe dans la chambre de celui à
+qui ils tiennent à faire peur, la lampe pétille, pâlit et
+s'éteint; obscurité complète! alors, dans l’obscurité, on entend
+des plaintes; des gémissements; des bruits de chaînes, enfin la
+porte s'ouvre et le fantôme apparaît. Je dois dire que toutes les
+apparitions que j'ai, non pas vues, mais lues, se sont produites
+dans des circonstances pareilles. Voyons, est-ce bien cela, sir
+John?
+
+-- Parfaitement.
+
+-- Et avez-vous jamais vu qu'un fantôme ait apparu à deux
+personnes à la fois?
+
+-- En effet, je ne l'ai jamais lu, ni entendu dire.
+
+-- C'est tout simple, mon cher lord: à deux, vous comprenez, on
+n'a pas peur; la peur, c'est une chose mystérieuse, étrange,
+indépendante de la volonté, pour laquelle il faut l’isolement, les
+ténèbres, la solitude. Un fantôme n'est pas plus dangereux qu'un
+boulet de canon. Eh bien, est-ce qu'un soldat a peur d'un boulet
+de canon, le jour, quand il est en compagnie de ses camarades,
+quand il sent les coudes à gauche? Non, il va droit à la pièce, il
+est tué ou il tue: c'est ce que ne veulent pas les fantômes; c'est
+ce qui fait qu'ils n’apparaissent pas à deux personnes à la fois!
+c'est ce qui fait que je veux aller seul à la chartreuse, milord;
+votre présence empêcherait le fantôme le plus résolu de paraître.
+Si je n'ai rien vu, ou si j'ai vu quelque chose qui en vaille la
+peine, eh bien, ce sera votre tour après demain. Le marché vous
+convient-il?
+
+-- À merveille! Mais pourquoi n’irais-je pas le premier?
+
+-- Ah! d'abord, parce que l’idée ne vous en est pas venue, et que
+c'est bien le moins que j'aie le bénéfice de mon idée; ensuite,
+parce que je suis du pays, que j’étais lié avec tous ces bons
+moines de leur vivant, et qu'il y a dans cette liaison une chance
+de plus qu'ils m'apparaissent après leur mort; enfin, parce que,
+connaissant les localités, s'il faut fuir ou poursuivre, je me
+tirerai mieux que vous de l'agression ou de la retraite. Tout cela
+vous paraît-il juste, mon cher lord?
+
+-- On ne peut plus juste, oui; mais, moi, j'irai le lendemain?
+
+-- Le lendemain, le surlendemain, tous les jours, toutes les nuits
+si vous voulez; ce à quoi je tiens, c'est à la primeur.
+Maintenant, continua Roland en se levant, c'est entre vous et moi,
+n'est-ce pas? Pas un mot à qui que ce soit au monde; les fantômes
+pourraient être prévenus et agir en conséquence. Il ne faut pas
+nous faire rouler par ces gaillards-là, ce serait trop grotesque.
+
+-- Soyez tranquille. Vous prendrez des armes, n'est-ce pas?
+
+-- Si je croyais n'avoir affaire qu'à des fantômes, j'irais les
+deux mains dans mes poches, et rien dans les goussets; mais, comme
+je vous disais tout à l'heure, je me rappelle les faux-monnayeurs
+de M. de Turenne, et je prendrai des pistolets.
+-- Voulez-vous les miens?
+
+-- Non, merci; ceux-là, quoiqu'ils soient bons, j'ai à peu près
+résolu de ne m’en servir jamais.
+
+Puis, avec un sourire dont il serait impossible de rendre
+l’amertume:
+
+-- Ils me portent malheur, ajouta Roland. Bonne nuit, milord! Il
+faut que je dorme les poings fermés, cette nuit, pour ne pas avoir
+envie de dormir demain.
+
+Et, après avoir secoué énergiquement la main de l’Anglais, il
+sortit de la chambre de celui-ci et rentra dans la sienne.
+
+Seulement, en rentrant dans la sienne, une chose le frappa: c'est
+qu'il retrouvait ouverte sa porte, qu'il était sûr d'avoir laissée
+fermée.
+
+Mais il fut à peine entré, que la vue de sa soeur lui expliqua ce
+changement.
+
+-- Tiens! fit-il moitié étonné, moitié inquiet, c'est toi, Amélie?
+
+-- Oui, c'est moi, fit la jeune fille.
+
+Puis, s'approchant de son frère et lui donnant son front à baiser.
+
+-- Tu n'iras pas, dit-elle d'un ton suppliant, n'est-ce pas, mon
+ami?
+
+-- Où cela? demanda Roland.
+
+-- À la chartreuse.
+
+-- Bon? et qui t'a dit que j'y allais?
+
+-- Oh! lorsqu'on te connaît, comme c'est difficile à deviner!
+
+-- Et pourquoi veux-tu que je n'aille pas à la chartreuse?
+
+-- Je crains qu'il ne t'arrive un malheur.
+
+-- Ah çà! tu crois donc aux fantômes, toi? dit Roland en fixant
+son regard sur celui d'Amélie.
+
+Amélie baissa les yeux, et Roland sentit la main de sa soeur
+trembler dans la sienne.
+
+-- Voyons, dit Roland, Amélie, celle qu'autrefois j'ai connue, du
+moins, la fille du général de Montrevel, la soeur de Roland, est
+trop intelligente pour subir des terreurs vulgaires; il est
+impossible que tu croies à ces contes d'apparitions, de chaînes,
+de flammes, de spectres, de fantômes.
+
+-- Si j'y croyais, mon ami, mes craintes seraient moins grandes:
+si les fantômes existent, ce sont des âmes dépouillées de leur
+corps, et, par conséquent, qui ne peuvent sortir du tombeau avec
+les haines de la matière; or, pourquoi un fantôme te haïrait-il,
+toi, Roland, qui n'as jamais fait de mal à personne?
+
+-- Bon! tu oublies ceux que j'ai tués à l’armée ou en duel.
+
+Amélie secoua la tête.
+-- Je ne crains pas ceux-là.
+
+-- Que crains-tu donc, alors?
+
+La jeune fille leva sur Roland. ses beaux yeux tout mouillés de
+larmes, et, se jetant dans les bras de son frère:
+
+-- Je ne sais, dit-elle, Roland; mais, que veux-tu! je crains!
+
+Le jeune homme, par une légère violence, releva la tête qu'Amélie
+cachait dans sa poitrine, et, baisant doucement et tendrement ses
+longues paupières:
+
+-- Tu ne crois pas que ce soient des fantômes que j'aurai demain à
+combattre, n'est-ce pas? demanda-t-il.
+
+-- Mon frère, ne va pas à la chartreuse! insista Amélie d'un ton
+suppliant, en éludant la question.
+
+-- C'est notre mère qui t'a chargée de me demander cela: avoue-le,
+Amélie.
+
+-- Oh! mon frère, non, ma mère ne m'en a pas dit un mot; c'est moi
+qui ai deviné que tu voulais y aller.
+
+-- Eh bien, si je voulais y aller, Amélie, dit Roland d'un ton
+ferme, tu dois savoir une chose, c'est que j'irais.
+
+-- Même si je t'en prie à mains jointes, mon frère? dit Amélie
+avec un accent presque douloureux, même si je t'en prie à genoux?
+
+Et elle se laissa glisser aux pieds de son frère.
+-- Oh! femmes! femmes! murmura Roland, inexplicables créatures
+dont les paroles sont un mystère, dont la bouche ne dit jamais les
+secrets du coeur, qui pleurent, qui prient, qui tremblent,
+pourquoi? Dieu le sait! mais nous autres hommes, jamais! J'irai,
+Amélie, parce que j'ai résolu d'y aller, et que, quand j'ai pris
+une fois une résolution, nulle puissance au monde n'a le pouvoir
+de m'en faire changer. Maintenant, embrasse-moi, ne crains rien,
+et je te dirai tout bas un grand secret.
+
+Amélie releva la tête, fixant sur Roland un regard à la fois
+interrogateur et désespéré.
+
+-- J'ai reconnu depuis plus d'un an, répondit le jeune homme, que
+j'ai le malheur de ne pouvoir mourir; rassure-toi donc et sois
+tranquille.
+
+Roland prononça ces paroles d'un ton si douloureux, qu'Amélie, qui
+jusque-là était parvenue à retenir ses larmes, rentra chez elle en
+éclatant en sanglots.
+
+Le jeune officier après s'être assuré que sa soeur avait refermé
+sa porte, referma la sienne en murmurant:
+
+-- Nous verrons bien qui se lassera enfin, de moi ou de la
+destinée.
+
+
+XVI -- LE FANTÔME
+
+Le lendemain, à l’heure à peu près à laquelle nous venons de
+quitter Roland, le jeune officier, après s'être assuré que tout le
+monde était couché au château des Noires-Fontaines, entrouvrit
+doucement sa porte, descendit l’escalier en retenant sa
+respiration, gagna le vestibule, tira sans bruit les verrous de la
+porte d'entrée, descendit le perron, se retourna pour s'assurer
+que tout était bien tranquille, et, rassuré par l’obscurité des
+fenêtres, il attaqua bravement la grille.
+
+La grille, dont les gonds avaient, selon toute probabilité, été
+huilés dans la journée, tourna sans faire entendre le moindre
+grincement, et se referma comme elle s'était ouverte, après avoir
+donné passage à Roland, qui s'avança rapidement alors dans la
+direction du chemin de Pont-d'Ain à Bourg.
+
+À peine eut-il fait cent pas que la cloche de Saint-Just tinta un
+coup: celle de Montagnat lui répondit comme un écho de bronze; dix
+heures et demie sonnaient.
+
+Au pas dont marchait le jeune homme, il lui fallait à peine vingt
+minutes pour atteindre la chartreuse de Seillon, surtout si, au
+lieu de contourner le bois, il prenait le sentier qui conduisait
+droit au monastère.
+
+Roland était trop familiarisé depuis sa jeunesse avec les moindres
+laies de la forêt de Seillon pour allonger inutilement son chemin
+de dix minutes. Il prit donc sans hésiter à travers bois, et, au
+bout de cinq minutes, il reparut de l'autre côté de la forêt.
+
+Arrivé là, il n'avait plus à traverser qu'un bout de plaine pour
+être arrivé au mur du verger du cloître.
+Ce fut l'affaire de cinq autres minutes à peine.
+
+Au pied du mur, il s'arrêta, mais ce fut pour quelques secondes.
+
+Il dégrafa son manteau, le roula en tampon et le jeta par-dessus
+le mur.
+
+Son manteau ôté, il resta avec une redingote de velours, une
+culotte de peau blanche et des bottes à retroussis.
+
+La redingote était serrée autour du corps par une ceinture dans
+laquelle étaient passés deux pistolets.
+
+Un chapeau à larges bords couvrait son visage et le voilait
+d'ombre.
+
+Avec la même rapidité qu'il s'était débarrassé du vêtement qui
+pouvait le gêner pour franchir le mur, il se mit à l'escalader.
+
+Son pied chercha une jointure qu'il n'eut pas de peine à trouver;
+il s'élança, saisit la crête du chaperon, et retomba de l’autre
+côté sans avoir même touché le faîte de ce mur, par-dessus lequel
+il avait bondi.
+
+Il ramassa son manteau, le rejeta sur ses épaules, l’agrafa de
+nouveau, et, à travers le verger, gagna à grands pas une petite
+porte qui servait de communication entre le verger et le cloître.
+
+Comme il franchissait le seuil de cette petite porte, onze heures
+sonnaient.
+
+Roland s'arrêta, compta les coups, fit lentement le tour du
+cloître, regardant et écoutant.
+Il ne vit rien et n'entendit pas le moindre bruit.
+
+Le monastère offrait l’image de la désolation et de la solitude;
+toutes les portes étaient ouvertes: celles des cellules, celle de
+la chapelle, celle du réfectoire.
+
+Dans le réfectoire, immense pièce où les tables étaient encore
+dressées, Roland vit voleter cinq ou six chauves-souris; une
+chouette effrayée s'échappa par une fenêtre brisée, se percha sur
+un arbre à quelques pas de là et fit entendre son cri funèbre.
+
+-- Bon! dit tout haut Roland, je crois que c'est ici que je dois
+établir mon quartier général; chauves-souris et chouettes sont
+l’avant-garde des fantômes.
+
+Le son de cette voix humaine, s'élevant du milieu de cette
+solitude, de ces ténèbres et de cette désolation, avait quelque
+chose d'insolite et de lugubre qui eût fait frissonner celui-là
+même qui venait de parler, si Roland, comme il l'avait dit lui-
+même, n'avait pas eu une âme inaccessible à la peur.
+
+Il chercha un point d'où il pût du regard embrasser toute la
+salle: une table isolée, placée sur une espèce d'estrade, à l’une
+des extrémités du réfectoire, et qui avait sans doute servi au
+supérieur du couvent, soit pour faire une lecture pieuse pendant
+le repas, soit pour prendre son repas séparé des autres frères,
+lui parut un lieu d'observation réunissant tous les avantages
+qu'il pouvait désirer.
+
+Appuyé au mur, il ne pouvait être surpris par derrière, et, de là,
+son regard, lorsqu'il serait habitué aux ténèbres, dominerait tous
+les points de la salle.
+
+Il chercha un siège quelconque et trouva, renversé à trois pas de
+la table, l'escabeau qui avait dû être celui du convive ou du
+lecteur isolé.
+
+Il s'assit devant la table, détacha son manteau pour avoir toute
+liberté dans ses mouvements, prit ses pistolets à sa ceinture, en
+disposa un devant lui, et, frappant trois coups sur la table avec
+la crosse de l’autre:
+
+-- La séance est ouverte, dit-il à haute voix, les fantômes
+peuvent venir.
+
+Ceux qui, la nuit, traversant à deux des cimetières ou des
+églises, ont quelquefois éprouvé, sans s'en rendre compte, ce
+suprême besoin de parler bas et religieusement, qui s'attache à
+certaines localités, ceux-là seuls comprendront quelle étrange
+impression eût produite, sur celui qui l’eût entendue, cette voix
+railleuse et saccadée troublant la solitude et les ténèbres.
+
+Elle vibra un instant dans l’obscurité, qu'elle fit en quelque
+sorte tressaillir; puis elle s'éteignit et mourut sans écho,
+s'échappant à la fois par toutes ces ouvertures que les ailes du
+temps avaient faites sur son passage.
+
+Comme il s'y était attendu, les yeux de Roland s'étaient habitués
+aux ténèbres, et maintenant, grâce à la pâle lumière de la lune,
+qui venait de se lever, et qui pénétrait dans le réfectoire en
+longs rayons blanchâtres, par les fenêtres brisées, pouvait voir
+distinctement d'un bout à l'autre de l’immense chambre.
+
+Quoique évidemment, à l’intérieur comme à l'extérieur, Roland fût
+sans crainte, il n'était pas sans défiance, et son oreille
+percevait les moindres bruits.
+
+II entendit sonner la demie.
+Malgré lui, le timbre le fit tressaillir; il venait de l'église
+même du couvent.
+
+Comment, dans cette ruine où tout était mort, l’horloge, cette
+pulsation du temps, était-elle demeurée vivante?
+
+-- Oh! oh! dit Roland, voilà qui m'indique que je verrai quelque
+chose.
+
+Ces paroles furent presque un aparté; la majesté des lieux et du
+silence agissait sur ce coeur pétri d'un bronze aussi dur que
+celui qui venait de lui envoyer cet appel du temps contre
+l'éternité.
+
+Les minutes s'écoulèrent les unes après les autres; sans doute un
+nuage passait entre la lune et la terre, car il semblait à Roland
+que les ténèbres s'épaississaient.
+
+Puis il lui semblait, à mesure que minuit s'approchait, entendre
+mille bruits à peine perceptibles, confus et différents, qui, sans
+doute, venaient de ce monde nocturne qui s'éveille quand l’autre
+s'endort.
+
+La nature n'a pas voulu qu'il y eût suspension dans la vie, même
+pour le repos; elle a fait son univers nocturne comme elle a fait
+son monde du jour, depuis le moustique bourdonnant au chevet du
+dormeur, jusqu'au lion rôdant autour du _douar_ de l’Arabe.
+
+Mais, Roland, veilleur des camps, sentinelle perdue dans le
+désert, Roland chasseur, Roland soldat, connaissait tous ces
+bruits; ces bruits ne le troublaient donc pas, lorsque, tout à
+coup, à ces bruits vint se mêler de nouveau le timbre de l'horloge
+vibrant pour la seconde fois au-dessus de sa tête.
+
+Cette fois, c'était minuit; il compta les douze coups les uns
+après les autres.
+
+Le dernier se fit entendre, frissonna dans l’air comme un oiseau
+aux ailes de bronze, puis s'éteignit lentement, tristement,
+douloureusement.
+
+En même temps, il sembla, au jeune homme qu'il entendait une
+plainte.
+
+Roland tendit l'oreille du côté d'où venait le bruit.
+
+La plainte se fit entendre plus rapprochée.
+
+Il se leva, mais les mains appuyées sur la table et ayant sous la
+paume de chacune de ses mains la crosse d’un pistolet. Un
+frôlement pareil à celui d'un drap ou d’une robe qui traînerait
+sur l'herbe, se fit entendre à sa gauche, à dix pas de lui.
+
+II se redressa comme mû par un ressort.
+
+Au même moment, une ombre apparut au seuil de la salle immense.
+Cette ombre ressemblait à une de ces vieilles statues couchées sur
+les sépulcres; elle était enveloppée d'un immense linceul qui
+traînait derrière elle.
+
+Roland douta un instant de lui-même. La préoccupation de son
+esprit lui faisait-elle voir ce qui n'était pas? était-il la dupe
+de ses sens, le jouet de ces hallucinations que la médecine
+constate, mais ne peut expliquer?
+
+Une plainte poussée par le fantôme fit évanouir ses doutes.
+
+-- Ah! par ma foi! dit-il en éclatant de rire, à nous deux, ami
+spectre!
+
+Le spectre s'arrêta et étendit la main vers le jeune officier.
+
+-- Roland! Roland, dit le spectre d’une voix sourde, ce serait une
+pitié que de ne pas poursuivre les morts dans le tombeau où tu les
+as fait descendre.
+
+Et le spectre continua son chemin sans hâter le pas.
+
+Roland, un instant étonné, descendit de son estrade et se mit
+résolument à la poursuite du fantôme.
+
+Le chemin était difficile, encombré qu'il se présentait de
+pierres, de bancs mis en travers, de tables renversées.
+
+Et cependant on eût dit qu'à travers tous ces obstacles un sentier
+invisible était tracé pour le spectre, qui marchait du même pas
+sans que rien l'arrêtât.
+
+Chaque fois qu'il passait devant une fenêtre, la lumière
+extérieure, si faible qu'elle fût, se réfléchissait sur ce
+linceul, et le fantôme dessinait ses contours, qui, la fenêtre
+franchie, se perdaient dans l’obscurité pour reparaître bientôt et
+se perdre encore.
+
+Roland, l'oeil fixé sur celui qu'il poursuivait, craignant de le
+perdre de vue s'il en détachait un instant son regard, ne pouvait
+interroger du regard ce chemin si facile au spectre et si hérissé
+d'obstacles pour lui.
+
+À chaque pas, il trébuchait; le fantôme gagnait sur lui.
+
+Le fantôme arriva près de la porte opposée à celle par laquelle il
+était entré, Roland vit s'ouvrir l’entrée d'un corridor obscur; il
+comprit que l’ombre allait lui échapper.
+
+-- Homme ou spectre, voleur ou moine, dit-il, arrête, ou je fais
+feu!
+
+-- On ne tue pas deux fois le même corps, et la mort, tu le sais
+bien, continua le fantôme d'une voix sourde, n'a pas de prise sur
+les âmes.
+
+-- Qui es-tu donc? demanda Roland.
+
+-- Je suis le spectre de celui que tu as violemment arraché de ce
+monde.
+
+Le jeune officier éclata de rire, de son rire strident et nerveux
+rendu plus effrayant encore dans les ténèbres.
+
+-- Par ma foi, dit-il, si tu n'as pas d'autre indication à me
+donner, je ne prendrai pas même la peine de chercher, je t'en
+préviens.
+
+-- Rappelle-toi la fontaine de Vaucluse, dit le fantôme avec un
+accent si faible, que cette phrase sembla sortir de sa bouche
+plutôt comme un soupir que comme des paroles articulées.
+
+Un instant, Roland sentit, non pas son coeur faiblir, mais la
+sueur perler à son front; par une réaction sur lui-même, il reprit
+sa force, et, d'une voix menaçante:
+
+-- Une dernière fois, apparition ou réalité, cria-t-il, je te
+préviens que, si tu ne m'attends pas, je fais feu.
+
+Le spectre fut sourd et continua son chemin.
+
+Roland s'arrêta une seconde pour viser: le spectre était à dix pas
+de lui: Roland avait la main sûre, c'était lui-même qui avait
+glissé la balle dans le pistolet, un instant auparavant; il venait
+de passer la baguette dans les canons pour s'assurer qu'ils
+étaient chargés.
+
+Au moment où le spectre se dessinait de toute sa hauteur, blanc,
+sous la voûte sombre du corridor, Roland fit feu.
+
+La flamme illumina comme un éclair le corridor, dans lequel
+continua de s'enfoncer le spectre, sans hâter ni ralentir le pas.
+
+Puis tout rentra dans une obscurité d'autant plus profonde que la
+lumière avait été plus vive.
+
+Le spectre avait disparu sous l’arcade sombre.
+
+Roland s'y élança à sa poursuite, tout en faisant passer son
+second pistolet dans sa main droite.
+
+Mais, si court qu'eût été le temps d'arrêt, le fantôme avait gagné
+du chemin; Roland le vit au bout du corridor, se dessinant cette
+fois en vigueur sur l'atmosphère grise de la nuit.
+
+Il doubla le pas et arriva à l'extrémité du corridor au moment où
+le spectre disparaissait derrière la porte de la citerne.
+
+Roland redoubla de vitesse; arrivé sur le seuil de la porte, il
+lui sembla que le spectre s'enfonçait dans les entrailles de la
+terre.
+
+Cependant tout le torse était encore visible.
+
+-- Fusses-tu le démon, dit Roland, je te rejoindrai.
+
+Et il lâcha son second coup de pistolet, qui emplit de flamme et
+de fumée le caveau dans lequel s'était englouti le spectre.
+
+Quand la fumée fut dissipée, Roland chercha vainement; il était
+seul.
+
+Roland se précipita dans le caveau en hurlant de rage; il sonda
+les murs de la crosse de ses pistolets, il frappa le sol du pied:
+partout le sol et la pierre rendirent ce son mat des objets
+solides.
+
+Il essaya de percer l’obscurité du regard; mais c'était chose
+impossible: le peu de lumière que laissait filtrer la lune
+s'arrêtait aux premières marches de la citerne.
+
+-- Oh! s'écria Roland, une torche! une torche!
+
+Personne ne lui répondit; le seul bruit qui se fît entendre était
+le murmure de la source coulant à trois pas de lui.
+
+Il vit qu'une plus longue recherche serait inutile, sortit du
+caveau, tira de sa poche une poire à poudre, deux balles tout
+enveloppées dans du papier, et rechargea vivement ses pistolets.
+
+Puis il reprit le chemin qu'il venait de suivre, retrouva le
+couloir sombre, au bout du couloir le réfectoire immense, et alla
+reprendre, à l’extrémité de la salle muette, la place qu'il avait
+quittée pour suivre le fantôme.
+
+Là, il attendit.
+
+Mais les heures de la nuit sonnèrent successivement jusqu'à ce
+qu'elles devinssent les heures matinales et que les premiers
+rayons du jour teignissent de leurs tons blafards les murailles du
+cloître.
+
+-- Allons, murmura Roland, c'est fini pour cette nuit; peut-être
+une autre fois serai-je plus heureux.
+
+Vingt minutes après, il rentrait au château des Noires-Fontaines.
+
+
+XVII -- PERQUISITION
+
+Il ne pouvait point se figurer que sa soeur craignit pour un autre
+que lui.
+
+Amélie s'élança hors de sa chambre, avec son peignoir de nuit.
+
+Il était facile de voir, à la pâleur de son teint, au cercle de
+bistre s'étendant jusqu'à la moitié de sa joue, qu'elle n’avait
+pas fermé l’oeil de la nuit.
+
+-- Il ne t’est rien arrivé, Roland? s'écria-t-elle en serrant son
+frère dans ses bras et en le tâtant avec inquiétude.
+
+-- Rien.
+
+-- Ni à toi ni à personne?
+
+-- Ni à moi ni à personne.
+
+-- Et tu n'as rien vu?
+
+-- Je ne dis pas cela, fit Roland.
+
+-- Qu'as-tu vu, mon Dieu?
+
+-- Je te raconterai cela plus tard; en attendant, tant tués que
+blessés, il n'y a personne de mort.
+
+-- Ah! je respire.
+
+-- Maintenant, si j'ai un conseil à te donner, petite soeur, c'est
+d'aller te mettre gentiment dans ton lit et de dormir, si tu peux,
+jusqu'à l’heure du déjeuner. Je vais faire autant, et je te
+promets que l’on n'aura pas besoin de me bercer pour m'endormir:
+bonne nuit ou plutôt bon matin!
+
+Roland embrassa tendrement sa soeur, et, en affectant de siffloter
+insoucieusement un air de chasse, il monta l’escalier du second
+étage.
+
+Sir John l'attendait franchement dans le corridor.
+
+Il alla droit au jeune homme.
+
+-- Eh bien? lui demanda-t-il.
+
+-- Eh bien, je n'ai point fait complètement buisson creux.
+
+-- Vous avez vu un fantôme?
+
+-- J'ai vu quelque chose, du moins, qui y ressemblait beaucoup.
+
+-- Vous allez me raconter cela.
+
+-- Oui, je comprends, vous ne dormiriez pas ou vous dormiriez mal;
+voici en deux mots la chose telle qu'elle s'est passée...
+
+Et Roland fit un récit exact et circonstancié de l’aventure de la
+nuit.
+
+-- Bon! dit sir John quand Roland eut achevé, j'espère que vous en
+avez laissé pour moi?
+
+-- J'ai même peur, dit Roland, de vous avoir laissé le plus dur.
+
+Puis, comme sir John insistait, revenant sur chaque détail, se
+faisant indiquer la disposition des localités:
+
+-- Écoutez, dit Roland; aujourd'hui, après déjeuner, nous irons
+faire à la chartreuse une visite de jour, ce qui ne vous empêchera
+point d'y faire votre station de nuit; au contraire, la visite de
+jour vous servira à étudier les localités. Seulement, ne dites
+rien à personne.
+
+-- Oh! fit sir John, ai-je donc l'air d'un bavard?
+
+-- Non, c'est vrai, dit Roland en riant; ce n'est pas vous,
+milord, qui êtes un bavard, c'est moi qui suis un niais.
+
+Et il rentra dans sa chambre.
+
+Après le déjeuner, les deux hommes descendirent les pentes du
+jardin comme pour aller faire une promenade aux bords de la
+Reyssouse, puis ils appuyèrent à gauche, remontèrent au bout de
+quarante pas, gagnèrent la grande route, traversèrent le bois, et
+se trouvèrent au pied du mur de la chartreuse, à l'endroit même où
+la veille Roland l'avait escaladé.
+
+-- Milord, dit Roland, voici le chemin.
+
+-- En bien, fit sir John, prenons-le.
+
+Et lentement, mais avec une admirable force de poignet qui
+indiquait un homme possédant à fond sa gymnastique, l'Anglais
+saisit le chaperon du mur, s'assit sur le faîte, et se laissa
+retomber de l'autre.
+
+Roland le suivit avec la prestesse d'un homme qui n'en était point
+à son coup d'essai.
+
+Tous deux se trouvèrent de l'autre côté.
+
+L'abandon était encore plus visible de jour que la nuit.
+
+L'herbe avait poussé partout dans les allées et montait jusqu'aux
+genoux; les escaliers étaient envahis par des vignes devenues si
+épaisses, que le raisin n’y pouvait mûrir sous l'ombre des
+feuilles; en plusieurs endroits, le mur était dégradé, et le
+lierre, ce parasite bien plus que cet ami des ruines, commençait à
+s'étendre de tous côtés.
+
+Quant aux arbres en plein vent, pruniers, pêchers, abricotiers,
+ils avaient poussé avec la liberté des hêtres et des chênes de la
+forêt, dont ils semblaient envier la hauteur et l'épaisseur, et la
+sève, tout entière absorbée par les branches aux jets multiples et
+vigoureux, ne donnait que des fruits rares et mal venus.
+
+Deux ou trois fois, au mouvement des longues herbes agitées devant
+eux, sir John et Roland devinèrent que la couleuvre, cette hôtesse
+rampante de la solitude, avait établi là son domicile et fuyait
+tout étonnée qu'on la dérangeât.
+
+Roland conduisit son ami droit à la porte donnant du verger dans
+le cloître; mais, avant d'entrer dans le cloître, il jeta les yeux
+sur le cadran de l'horloge; l'horloge, qui marchait la nuit, était
+arrêtée le jour.
+
+Du cloître, il passa dans le réfectoire: là, le jour lui révéla
+sous leur véritable aspect les objets que l'obscurité avait
+revêtus des formes fantastiques de la nuit.
+
+Roland montra à sir John l'escabeau renversé, la table rayée sous
+les batteries des pistolets, la porte par laquelle était entré le
+fantôme.
+
+Il suivit, avec l'Anglais, le chemin qu'il avait suivi à la piste
+du fantôme; il reconnut les obstacles qui l'avaient arrêté, mais
+qui étaient faciles à franchir pour quelqu'un qui d'avance aurait
+pris connaissance de la localité.
+
+Arrivé à l'endroit où il avait fait feu, il retrouva les bourres,
+mais il chercha inutilement la balle.
+
+Par la disposition du corridor, fuyant en biais, il était
+cependant impossible, si la balle n'avait pas laissé de traces sur
+la muraille, qu'elle n'eût point atteint le fantôme.
+
+Et cependant, si le fantôme avait été atteint et présentait un
+corps solide, comment se faisait-il que ce corps fût resté debout?
+comment, au moins, n'avait-il point été blessé? et comment, ayant
+été blessé, ne trouvait-on sur le sol aucune trace de sang?
+
+Or, il n'y avait ni trace de sang ni trace de balle.
+
+Lord Tanlay n'était pas loin d'admettre que son ami eût eu affaire
+à un spectre véritable.
+
+-- On est venu depuis moi, dit Roland, et l'on a ramassé la balle.
+
+-- Mais, si vous avez tiré sur un homme, comment la balle n'est-
+elle pas entrée?
+
+-- Oh! c'est bien simple, l'homme avait une cotte de mailles sous
+son linceul.
+
+C'était possible: cependant, sir John secoua la tête en signe de
+doute; il aimait mieux croire à un événement surnaturel, cela le
+fatiguait moins.
+
+L'officier et lui continuèrent leur investigation.
+
+On arriva au bout du corridor, et l'on se trouva à l'autre
+extrémité du verger.
+
+C'était là que Roland avait revu son spectre, un instant disparu
+sous la voûte sombre.
+
+Il alla droit à la citerne; il semblait suivre encore le fantôme,
+tant il hésitait peu.
+
+Là, il comprit l'obscurité de la nuit devenue plus intense encore
+par l'absence de tout reflet extérieur: à peine y voyait-on
+pendant le jour.
+
+Roland tira de dessous son manteau deux torches d'un pied de long,
+prit un briquet, y alluma de l'amadou, et à l’amadou une
+allumette.
+
+Les deux torches flambèrent.
+
+Il s'agissait de découvrir le passage par où le fantôme avait
+disparu.
+
+Roland et sir John approchèrent les torches du sol.
+
+La citerne était pavée de grandes dalles de liais qui semblaient
+parfaitement jointes les unes aux autres.
+
+Roland cherchait sa seconde balle avec autant de persistance qu'il
+avait cherché la première. Une pierre se trouvait sous ses pieds,
+il repoussa la pierre et aperçut un anneau scellé dans une des
+dalles.
+
+Sans rien dire, Roland passa sa main dans l’anneau, s'arc-bouta
+sur ses pieds et tira à lui.
+
+La dalle tourna sur son pivot avec une facilité qui indiquait
+qu'elle opérait souvent la même manoeuvre.
+
+En tournant, elle découvrit l’entrée du souterrain.
+
+-- Ah! fit Roland, voici le passage de mon spectre.
+
+Et il descendit dans l’ouverture béante.
+
+Sir John le suivit.
+
+Ils firent le même trajet qu'avait fait Morgan lorsqu'il était
+revenu rendre compte de son expédition; au bout du souterrain, ils
+trouvèrent la grille donnant sur les caveaux funéraires.
+
+Roland secoua la grille; la grille n'était point fermée, elle
+céda.
+
+Ils traversèrent le cimetière souterrain et atteignirent l'autre
+grille; comme la première, elle était ouverte.
+
+Roland marchant toujours le premier, ils montèrent quelques
+marches et se trouvèrent dans le choeur de la chapelle où s'était
+passée la scène que nous avons racontée entre Morgan et les
+compagnons de Jéhu.
+
+Seulement, les stalles étaient vides, le choeur était solitaire,
+et l'autel, dégradé par l'abandon du culte, n'avait plus ni ses
+cierges flamboyants, ni sa nappe sainte.
+
+Il était évident pour Roland que là avait abouti la course du faux
+fantôme, que sir John s'obstinait à croire véritable.
+
+Mais, que le fantôme fût vrai ou faux, sir John avouait que
+c'était là en effet que sa course avait dû aboutir.
+
+Il réfléchit un instant, puis, après cet instant de réflexion:
+
+-- Eh bien, dit l’Anglais, puisque c'est à mon tour à veiller ce
+soir, puisque j'ai le droit de choisir la place où je veillerai,
+je veillerai là, dit-il.
+
+Et il montra une espèce de table formée au milieu du choeur par le
+pied de chêne qui supportait autrefois l'aile du lutrin.
+
+-- En effet, dit Roland avec la même insouciance que s'il se fût
+agi de lui-même, vous ne serez pas mal là; seulement, comme ce
+soir vous pourriez trouver la pierre scellée et les deux grilles
+fermées, nous allons chercher une issue qui vous conduise,
+directement ici.
+
+Au bout de cinq minutes, l'issue était trouvée.
+
+La porte d'une ancienne sacristie s'ouvrait sur le choeur, et, de
+cette sacristie, une fenêtre dégradée donnait passage dans la
+forêt.
+
+Les deux hommes sortirent par la fenêtre et se trouvèrent dans le
+plus épais du bois, juste à vingt pas de l'endroit où ils avaient
+tué le sanglier.
+
+-- Voilà notre affaire, dit Roland; seulement, mon cher lord,
+comme vous ne vous retrouveriez pas de nuit dans cette forêt où
+l'on a déjà assez de mal à se retrouver de jour, je vous
+accompagnerai jusqu'ici.
+
+-- Oui, mais, moi entré, vous vous retirez aussitôt, dit
+l'Anglais; je me souviens de ce que vous m'avez dit touchant la
+susceptibilité des fantômes: vous sachant à quelques pas de moi,
+ils pourraient hésiter à apparaître, et, puisque vous en avez vu
+un, je veux aussi en voir un au moins.
+
+-- Je me retirerai, répondit Roland, soyez tranquille; seulement,
+ajouta-t-il en riant, je n'ai qu'une peur.
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'est qu'en votre qualité d'Anglais et d'hérétique; ils ne
+soient mal à l’aise avec vous.
+
+-- Oh! dit sir John gravement, quel malheur que je n'aie pas le
+temps d'abjurer d'ici à ce soir!
+
+Les deux amis avaient vu tout ce qu'ils avaient à voir: en
+conséquence, ils revinrent au château.
+
+Personne, pas même Amélie, n'avait paru soupçonner dans leur
+promenade autre chose qu'une promenade ordinaire.
+
+La journée se passa donc sans questions et même sans inquiétudes
+apparentes: d'ailleurs, au retour des deux amis, elle était déjà
+bien avancée.
+
+On se mit à table, et, à la grande joie d'Édouard, on projeta une
+nouvelle chasse.
+
+Cette chasse fit les frais de la conversation pendant le dîner et
+pendant une partie de la soirée.
+
+À dix heures, comme d'habitude, chacun était rentré dans sa
+chambre, seulement Roland était dans celle de sir John.
+
+La différence des caractères éclatait visiblement dans les
+préparatifs: Roland avait fait les siens joyeusement, comme pour
+une partie de plaisir; sir John faisait les siens gravement, comme
+pour un duel.
+
+Les pistolets furent chargés avec le plus grand soin et passés à
+la ceinture de l'Anglais, et, au lieu d'un manteau qui pouvait
+gêner ses mouvements, ce fut une grande redingote à collet qu'il
+endossa par-dessus son habit.
+
+À dix heures et demie, tous deux sortirent avec les mêmes
+précautions que Roland avait prises pour lui tout seul.
+
+À onze heures moins cinq minutes, ils étaient au pied de la
+fenêtre dégradée, mais à laquelle des pierres tombées de la voûte
+pouvaient servir de marchepied.
+
+Là, ils devaient, selon leurs conventions, se séparer.
+Sir John rappela ces conditions à Roland:
+
+-- Oui, dit le jeune homme, avec moi, milord, une fois pour
+toutes, ce qui est convenu est convenu; seulement, à mon tour, une
+recommandation.
+
+-- Laquelle?
+
+-- Je n'ai pas retrouvé les balles parce que l’on est venu les
+enlever; on est venu les enlever pour que je ne visse pas
+l’empreinte qu'elles avaient conservée sans doute.
+
+-- Et, dans votre opinion, quelle empreinte eussent-elles
+conservée?
+
+-- Celle des chaînons d'une cotte de mailles; mon fantôme était un
+homme cuirassé.
+
+-- Tant pis, dit sir John, j'aimais fort le fantôme, moi.
+
+Puis, après un moment de silence où un soupir de l’Anglais
+exprimait son regret profond d'être forcé de renoncer au spectre:
+
+-- Et votre recommandation? dit-il.
+
+-- Tirez au visage.
+
+L'Anglais fit un signe d'assentiment, serra la main du jeune
+officier, escalada les pierres, entra dans la sacristie, et
+disparut.
+
+-- Bonne nuit! lui cria Roland.
+
+Et, avec cette insouciance du danger qu'en général un soldat a
+pour lui-même et pour ses compagnons, Roland, comme il l’avait
+promis à sir John, reprit le chemin du château des Noires-
+Fontaines.
+
+
+XVIII -- LE JUGEMENT
+
+Le lendemain, Roland, qui n'était parvenu à s'endormir que vers
+deux heures du matin, s'éveilla à sept heures.
+
+En s'éveillant, il réunit ses souvenirs épars, se rappela ce qui
+s'était passé la veille, entre lui et sir John, et s'étonna qu'à
+son retour l'Anglais ne l’eût point éveillé.
+
+Il s'habilla vivement et alla, au risque de le réveiller au milieu
+de son premier sommeil, frapper à la porte de la chambre de sir
+John.
+
+Mais sir John ne répondit point.
+
+Roland frappa plus fort.
+
+Même silence.
+
+Cette fois, un peu d'inquiétude se mêlait à la curiosité de
+Roland.
+
+La clef était en dehors; le jeune officier ouvrit la porte et
+plongea dans la chambre un regard rapide.
+
+Sir John n'était point dans la chambre, sir John n'était point
+rentré.
+
+Le lit était intact.
+
+Qu'était-il donc arrivé?
+
+Il n'y avait pas un instant à perdre, et, avec la rapidité de
+résolution que nous connaissons à Roland, on devine qu'il ne
+perdit pas un instant.
+
+Il s'élança dans sa chambre, acheva de s'habiller, mit son couteau
+de chasse à sa ceinture, son fusil en bandoulière, et sortit.
+
+Personne n'était encore éveillé, sinon la femme de chambre.
+
+Roland la rencontra sur l’escalier:
+
+-- Vous direz à madame de Montrevel, dit-il, que je suis sorti
+pour faire un tour dans la forêt de Seillon avec mon fusil; qu'on
+ne soit pas inquiet si milord et moi ne rentrions pas précisément
+à l’heure du déjeuner.
+
+Et Roland s'élança rapidement hors du château.
+
+Dix minutes après, il était près de la fenêtre où, la veille, à
+onze heures du soir, il avait quitté lord Tanlay.
+
+Il écouta: on n'entendait aucun bruit à l'intérieur; à l’extérieur
+seulement, l’oreille d'un chasseur pouvait reconnaître toutes ces
+rumeurs matinales que fait le gibier dans les bois.
+
+Roland escalada la fenêtre avec son agilité ordinaire et s'élança
+de la sacristie dans le choeur.
+
+Un regard lui suffit pour s'assurer que non seulement le choeur,
+mais le vaisseau entier de la petite chapelle, était vide.
+
+Les fantômes avaient-ils fait suivre à l’Anglais le chemin opposé
+à celui qu'il avait suivi lui-même?
+
+C'était possible.
+
+Roland passa rapidement derrière l’autel, gagna la grille des
+caveaux: la grille était ouverte.
+
+Il s'engagea dans le cimetière souterrain.
+
+L'obscurité l'empêchait de voir dans ses profondeurs. Il appela à
+trois reprises sir John; personne ne lui répondit.
+
+Il gagna l’autre grille donnant dans le souterrain; elle était
+ouverte comme la première.
+
+Il s'engagea dans le passage voûté.
+
+Seulement, là, comme il eût été impossible, au milieu des
+ténèbres, de se servir de son fusil, il le passa en bandoulière et
+mit le couteau de chasse à la main.
+
+En tâtonnant, il s'enfonça toujours davantage sans rencontrer
+personne, et, au fur et à mesure qu'il allait en avant,
+l’obscurité redoublait, ce qui indiquait que la dalle de la
+citerne était fermée.
+
+Il arriva ainsi à la première marche de l’escalier, monta jusqu'à
+ce qu'il touchât la dalle tournante avec sa tête, fit un effort,
+la dalle tourna.
+
+Roland revit le jour.
+
+Il s'élança dans la citerne.
+
+La porte qui donnait sur le verger était ouverte; Roland sortit
+par cette porte, traversa la partie du verger qui se trouvait
+entre la citerne et le corridor, à l’autre extrémité duquel il
+avait fait feu sur son fantôme.
+
+Il traversa le corridor et se trouva dans le réfectoire.
+
+Le réfectoire était vide.
+
+Comme il avait fait dans le souterrain funèbre, Roland appela
+trois fois sir John.
+
+L'écho étonné, qui semblait avoir désappris les sons de la parole
+humaine, lui répondit seul en balbutiant.
+
+Il n'était point probable que sir John fût venu de ce côté; il
+fallait retourner au point de départ.
+
+Roland repassa par le même chemin et se retrouva dans le choeur de
+la chapelle.
+
+C'était là que sir John avait dû passer la nuit, c'était là qu'on
+devait retrouver sa trace.
+
+Roland s'avança dans le choeur.
+
+À peine y fut-il, qu'un cri s'échappa de sa poitrine.
+
+Une large tache de sang s'étendait à ses pieds et tachait les
+dalles du choeur.
+
+De l'autre côté du choeur, à quatre pas de celle qui rougissait le
+marbre à ses pieds, il y avait une seconde tache non moins large,
+non mois rouge, non moins récente, et qui semblait faire le
+pendant de la première.
+Une de ces taches était à droite, l'autre à gauche de cette espèce
+de piédestal devant lequel milord avait dit qu'il établirait son
+domicile.
+
+Roland s'approcha du piédestal; le piédestal était ruisselant de
+sang.
+
+C'était là évidement que le drame s'était passé.
+
+Le drame, s'il fallait en croire les traces qu'il avait laissées,
+le drame avait été terrible.
+
+Roland, en sa double qualité de chasseur et de soldat, devait être
+un habile chercheur de piste.
+
+Il avait pu calculer ce qu'a répandu de sang un homme mort, ou ce
+qu'en répand un homme blessé.
+
+Cette nuit avait vu tomber trois hommes morts ou blessés.
+
+Maintenant, quelles étaient les probabilités?
+
+Les deux taches de sang du choeur, celle de droite et celle de
+gauche, étaient probablement le sang de deux des antagonistes de
+sir John.
+
+Le sang du piédestal, était probablement le sien.
+
+Attaqué de deux côtés, à droite et à gauche, il avait fait feu des
+deux mains et avait tué ou blessé un homme de chaque coup.
+
+De là les deux taches de sang qui rougissaient le pavé.
+
+Attaqué à son tour lui-même, il avait été frappé près du
+piédestal, et sur le piédestal son sang avait rejailli.
+
+Au bout de cinq secondes d'examen, Roland était aussi sûr de ce
+que nous venons de dire, que s'il avait vu la lutte de ses propres
+yeux.
+
+Maintenant qu'avait-on fait des deux autres corps et du corps de
+sir John?
+
+Ce qu'on avait fait des deux autres corps, Roland s'en inquiétait
+assez peu.
+
+Mais il tenait fort à savoir ce qu'était devenu celui de sir John.
+
+Une trace de sang partait du piédestal et allait jusqu’à la porte.
+
+Le corps de sir John avait été porté dehors.
+
+Roland secoua la porte massive; elle n'était fermée qu'au pêne.
+
+Sous son premier effort elle s'ouvrit: de l'autre côté du seuil,
+il retrouva les traces de sang.
+
+Puis, à travers les broussailles, le chemin qu'avaient suivi les
+gens qui emportaient le corps.
+
+Les branches brisées, les herbes foulées conduisirent Roland
+jusqu'à la lisière de la forêt donnant sur le chemin de Pont-d'Ain
+à Bourg.
+
+Là, vivant ou mort, le corps semblait avoir été déposé le long du
+talus du fossé.
+
+Après quoi, plus rien.
+
+Un homme passa, venant du côté du château des Noires-Fontaines;
+Roland alla à lui.
+
+-- N'avez-vous rien vu sur votre chemin? n'avez-vous rencontré
+personne? demanda-t-il.
+
+-- Si fait, répondit l'homme, j'ai vu deux paysans qui portaient
+un corps sur une civière.
+
+-- Ah! s'écria Roland, et ce corps était celui d'un homme vivant?
+
+-- L'homme était pâle et sans mouvement, et il avait bien l'air
+d'être mort.
+
+-- Le sang coulait-il?
+
+-- J'en ai vu des gouttes sur le chemin.
+
+-- En ce cas, il vit.
+
+Alors, tirant un louis de sa poche:
+
+-- Voilà un louis, dit-il; cours chez le docteur Milliet, à Bourg;
+dis-lui de monter à cheval et de se rendre à franc étrier au
+château des Noires-Fontaines; ajoute, qu'il y a un homme en danger
+de mort.
+
+Et, tandis que le paysan, stimulé par la récompense reçue,
+pressait sa course vers Bourg, Roland, bondissant sur son jarret
+de fer, pressait la sienne vers le château.
+
+Et maintenant, comme notre lecteur est selon toute probabilité,
+aussi curieux que Roland de savoir ce qui est arrivé à sir John,
+nous allons le mettre au courant des événements de la nuit.
+
+Sir John, comme on l’a vu, était entré à onze heures moins
+quelques minutes dans ce que l'on avait coutume d'appeler la
+Correrie ou le pavillon de la chartreuse, et qui n'était rien
+autre chose qu'une chapelle élevée au milieu du bois.
+
+De la sacristie, il avait passé dans le choeur.
+
+Le choeur était vide et paraissait solitaire. Une lune assez
+brillante, mais qui cependant disparaissait de temps en temps
+voilée par les nuages, infiltrait son rayon bleuâtre à travers les
+fenêtres en ogive et les vitraux de couleur à moitié brisés de la
+chapelle.
+
+Sir John pénétra jusqu'au milieu du choeur, s'arrêta devant le
+piédestal et s'y tint debout.
+
+Les minutes s'écoulèrent; mais, cette fois, ce ne fut point
+l'horloge de la chartreuse qui donna la mesure du temps, ce fut
+l'église de Péronnaz, c'est-à-dire du village le plus proche de la
+chapelle où sir John attendait.
+
+Tout se passa, jusqu'à minuit, comme tout s'était passé pour
+Roland, c'est-à-dire que sir John ne fut distrait que par de
+vagues rumeurs et par des bruits passagers.
+
+Minuit sonna: c'était le moment qu'attendait avec impatience sir
+John, car c'était celui où l'événement devait se produire, si un
+événement quelconque se produisait.
+
+Au dernier coup, il lui sembla entendre des pas souterrains et
+voir une lumière apparaître du côté de la grille qui communiquait
+aux tombeaux.
+
+Toute son attention se porta donc de ce côté.
+
+Un moine sortit du passage, son capuchon rabattu sur ses yeux et
+tenant une torche à la main.
+
+Il portait la robe des chartreux.
+
+Un second le suivit, puis un troisième. Sir John en compta douze.
+
+Ils se séparèrent devant l’autel. Il y avait douze stalles dans le
+choeur; six à la droite de sir John, six à sa gauche.
+
+Les douze moines prirent silencieusement place dans les douze
+stalles.
+
+Chacun planta sa torche dans un trou pratiqué à cet effet dans les
+appuis du chêne, et attendit.
+
+Un treizième parut et se plaça devant l’autel.
+
+Aucun de ces moines n'affectait l'allure fantastique des fantômes
+ou des ombres; tous appartenaient évidemment encore à la Terre,
+tous étaient des hommes vivants.
+
+Sir John, debout, un pistolet de chaque main, appuyé à son
+piédestal placé juste au milieu du choeur, regardait avec un grand
+flegme cette manoeuvre qui tendait à l'envelopper.
+
+Comme lui, les moines étaient debout et muets.
+
+Le moine de l’autel rompit le silence.
+
+-- Frères, demanda-t-il, pourquoi les vengeurs sont-ils réunis?
+
+-- Pour juger un profane, répondirent les moines.
+
+-- Ce profane, reprit l'interrogateur, quel crime a-t-il commis?
+
+-- Il a tenté de pénétrer les secrets des compagnons de Jéhu.
+
+-- Quelle peine a-t-il méritée?
+
+-- La peine de mort.
+
+Le moine de l'autel laissa, pour ainsi dire, à l'arrêt qui venait
+d'être rendu le temps de pénétrer jusqu'au coeur de celui qu'il
+atteignait.
+
+Puis, se retournant vers l’Anglais, toujours aussi calme que s'il
+eût assisté à une comédie:
+
+-- Sir John Tanlay, lui dit-il, vous êtes étranger, vous êtes
+Anglais; c'était une double raison pour laisser tranquillement les
+compagnons de Jéhu débattre leurs affaires avec le gouvernement
+dont ils ont juré la perte. Vous n'avez point eu cette sagesse;
+vous avez cédé à une vaine curiosité; au lieu de vous en écarter,
+vous avez pénétré dans l’antre du lion, le lion vous déchirera.
+
+Puis, après un instant de silence pendant lequel il sembla
+attendre la réponse de l'Anglais, voyant que celui-ci demeurait
+muet:
+
+-- Sir John Tanlay, ajouta-t-il, tu es condamné à mort; prépare-
+toi à mourir.
+
+-- Ah! ah! je vois que je suis tombé au milieu d'une bande de
+voleurs. S'il en est ainsi, on peut se racheter par une rançon.
+
+Puis se tournant vers le moine de l’autel:
+
+-- À combien la fixez-vous, capitaine?
+
+Un murmure de menaces accueillit ces insolentes paroles.
+
+Le moine de l’autel étendit la main.
+
+-- Tu te trompes, sir John: nous ne sommes pas une bande de
+voleurs, dit-il d'un ton qui pouvait lutter de calme et de sang-
+froid avec celui de l’Anglais, et la preuve, c'est que, si tu as
+quelque somme considérable ou quelques bijoux précieux sur toi, tu
+n'as qu'à donner tes instructions, et argent et bijoux seront
+remis, soit à ta famille, soit à la personne que tu désigneras.
+
+-- Et quel garant aurais-je que ma dernière volonté sera
+accomplie?
+
+-- Ma parole.
+
+-- La parole d'un chef d'assassins! je n'y crois pas.
+
+-- Cette fois comme l'autre, tu te trompes, sir John: je ne suis
+pas plus un chef d'assassins que je n'étais un capitaine de
+voleurs.
+
+-- Et qu'es-tu donc alors?
+
+-- Je suis l’élu de la vengeance céleste; je suis l’envoyé de
+Jéhu, roi d'Israël, qui a été sacré par le prophète Élisée pour
+exterminer la maison d'Achab.
+
+-- Si vous êtes ce que vous dites, pourquoi vous voilez-vous le
+visage? Pourquoi vous cuirassez-vous sous vos robes? Des élus
+frappent à découvert et risquent la mort en donnant la mort.
+Rabattez vos capuchons, montrez-moi vos poitrines nues, et je vous
+reconnaîtrai pour ce que vous prétendez être.
+
+-- Frères, vous avez entendu? dit le moine de l'autel.
+
+Et, dépouillant sa robe, il ouvrit d'un seul coup son habit, son
+gilet et jusqu'à sa chemise.
+
+Chaque moine en fit autant, et se trouva visage découvert et
+poitrine nue.
+
+C'étaient tous de beaux jeunes gens dont le plus âgé ne paraissait
+pas avoir trente-cinq ans.
+
+Leur mise indiquait l’élégance la plus parfaite; seulement, chose
+étrange, pas un seul n'était armé.
+
+C'étaient bien des juges et pas autre chose.
+
+-- Sois content, sir John Tanlay, dit le moine de l’autel, tu vas
+mourir; mais, en mourant, comme tu en as exprimé le désir tout à
+l'heure, tu pourras reconnaître et tuer. Sir John, tu as cinq
+minutes pour recommander ton âme à Dieu.
+
+Sir John, au lieu de profiter de la permission accordée et de
+songer à son salut spirituel, souleva tranquillement la batterie
+de ses pistolets pour voir si l’amorce était en bon état, fit
+jouer les chiens pour s'assurer de la bonté des ressorts, et passa
+la baguette dans les canons pour être bien certain de l'immobilité
+des balles.
+
+Puis, sans attendre les cinq minutes qui lui étaient accordées:
+
+-- Messieurs, dit-il, je suis prêt; l'êtes-vous?
+
+Les jeunes gens se regardèrent: puis, sur un signe de leur chef,
+marchèrent droit à sir John, l'enveloppant de tous les côtés.
+
+Le moine de l’autel resta immobile à sa place, dominant du regard
+la scène qui allait se passer.
+
+Sir John n'avait que deux pistolets, par conséquent que deux
+hommes à tuer.
+
+Il choisit ses victimes et fit feu.
+
+Deux compagnons de Jéhu roulèrent sur les dalles qu'ils rougirent
+de leur sang.
+
+Les autres, comme si rien ne s'était passé, s'avancèrent du même
+pas, étendant la main sur sir John.
+
+Sir John avait pris ses pistolets par le canon et s'en servait
+comme de deux marteaux.
+Il était vigoureux, la lutte fut longue.
+
+Pendant près de dix minutes, un groupe confus s'agita au milieu du
+choeur; puis, enfin, ce mouvement désordonné cessa, et les
+compagnons de Jéhu s'écartèrent à droite et à gauche, regagnant
+leurs stalles, et laissant sir John garrotté avec les cordes de
+leur robes et couché sur le piédestal au milieu du choeur.
+
+-- As-tu recommandé ton âme à Dieu? demanda le moine de l'autel.
+
+-- Oui, assassin! répondit sir John; tu peux frapper.
+
+Le moine prit sur l'autel un poignard, s'avança le bras haut vers
+sir John, et suspendant le poignard au-dessus de sa poitrine:
+
+-- Sir John Tanlay, lui dit-il, tu es brave, tu dois être loyal;
+fais serment que pas un mot de ce que tu viens de voir ne sortira
+de ta bouche; jure que dans quelque circonstance que ce soit, tu
+ne reconnaîtras aucun de nous, et nous te faisons grâce de la vie.
+
+-- Aussitôt sorti d'ici, répondit sir John, ce sera pour vous
+dénoncer; aussitôt libre, ce sera pour vous poursuivre.
+
+-- Jure! répéta une seconde fois le moine.
+
+-- Non! dit sir John.
+
+-- Jure! répéta une troisième fois le moine.
+
+-- Jamais! répéta à son tour sir John.
+
+-- Eh bien, meurs donc, puisque tu le veux!
+
+Et il enfonça son poignard jusqu'à la garde dans la poitrine de
+sir John, qui, soit force de volonté, soit qu'il eût été tué sur
+le coup, ne poussa pas même un soupir.
+
+Puis, d’une voix pleine, sonore, de la voix d'un homme qui a la
+conscience d'avoir accompli son devoir:
+
+-- Justice est faite! dit le moine.
+
+Alors, remontant à l'autel en laissant le poignard dans la
+blessure:
+
+-- Frères, dit-il, vous savez que vous êtes invités à Paris, rue
+du Bac, n° 35, au bal des victimes, qui aura lieu le 21 janvier
+prochain, en mémoire de la mort du roi Louis XVI.
+
+Puis, le premier, il rentra dans le souterrain, où le suivirent
+les dix moines restés debout, emportant chacun sa torche.
+
+Deux torches restaient pour éclairer les trois cadavres.
+
+Un instant après, à la lueur de ces deux torches, quatre frères
+servants entrèrent; ils commencèrent par prendre les deux cadavres
+gisant sur les dalles et les emportèrent dans le caveau.
+
+Puis ils rentrèrent, soulevèrent le corps de sir John, le posèrent
+sur un brancard, l'emportèrent hors de la chapelle, par la grande
+porte d'entrée, qu'ils refermèrent derrière eux.
+
+Les deux moines qui marchaient devant le brancard avaient pris les
+deux dernières torches.
+
+Et maintenant, si nos lecteurs nous demandent pourquoi cette
+différence entre les événements arrivés à Roland et ceux arrivés à
+sir John; pourquoi cette mansuétude envers l'un, et pourquoi cette
+rigueur envers l'autre, nous leur répondrons:
+
+«Souvenez-vous que Morgan avait sauvegardé le frère d'Amélie, et
+que, sauvegardé ainsi, Roland, dans aucun cas, ne pouvait mourir
+de la main d'un compagnon de Jéhu.»
+
+
+XIX: LA PETITE MAISON DE LA RUE DE LA VICTOIRE
+
+Tandis que l'on transporte au château des Noires-Fontaines le
+corps de sir John Tanlay; tandis que Roland s'élance dans la
+direction qui lui a été indiquée; tandis que le paysan dépêché par
+lui court à Bourg prévenir le docteur Milliet de la catastrophe
+qui rend sa présence nécessaire chez madame de Montrevel,
+franchissons l'espace qui sépare Bourg de Paris et le temps qui
+s'est écoulé entre le 16 octobre et le 7 novembre, c'est-à-dire
+entre le 24 vendémiaire et le 7 brumaire, et pénétrons, vers les
+quatre heures de l'après-midi, dans cette petite maison de la rue
+de la Victoire rendue historique par la fameuse conspiration du 18
+brumaire, qui en sortit tout armée.
+
+C’est la même qui semble étonnée de présenter encore aujourd'hui,
+après tant de changements successifs de gouvernements, les
+faisceaux consulaires sur chaque battant de sa double porte de
+chêne et qui s'offre -- située au côté droit de la rue, sous le
+numéro 60 -- à la curiosité des passants.
+
+Suivons la longue et étroite allée de tilleuls qui conduit de la
+porte de la rue à la porte de la maison; entrons dans
+l'antichambre; prenons le couloir à droite, et montons les vingt
+marches qui conduisent à un cabinet de travail tendu de papier
+vert et meublé de rideaux, de chaises, de fauteuils et de canapés
+de la même couleur.
+
+Ses murailles sont couvertes de cartes géographiques et de plans
+des villes; une double bibliothèque en bois d'érable s'étend aux
+deux côtés de la cheminée, qu'elle emboîte; les chaises, les
+fauteuils, les canapés, les tables et les bureaux sont surchargés
+de livres; à peine y a-t-il place sur les sièges pour s'asseoir,
+et sur les tables et les bureaux pour écrire.
+
+Au milieu d'un encombrement de rapports, de lettres, de brochures
+et de livres où il s'est ménagé une place, un homme est assis et
+essaye, en s'arrachant de temps en temps les cheveux d'impatience,
+de déchiffrer une page de notes près desquelles les hiéroglyphes
+de l’obélisque de Louqsor sont intelligibles jusqu'à la
+transparence.
+
+Au moment où l’impatience du secrétaire approchait du désespoir,
+la porte s'ouvrit, et un jeune officier entra en costume d'aide de
+camp.
+
+Le secrétaire leva la tête et une vive expression de joie se
+réfléchit sur son visage.
+
+-- Oh! mon cher Roland, dit-il, c'est vous, enfin! Je suis
+enchanté de vous voir pour trois raisons: la première, parce que
+je m'ennuyais de vous à en mourir; la seconde, parce que le
+général vous attend avec impatience et vous demande à cor et à
+cri; la troisième parce que vous allez m'aider à lire ce mot-là,
+sur lequel je pâlis depuis dix minutes... Mais, d'abord, et avant
+tout, embrassez-moi.
+
+Le secrétaire et l'aide de camp s'embrassèrent.
+
+-- Eh bien, voyons, dit ce dernier, quel est ce mot qui vous
+embarrasse tant, mon cher Bourrienne?
+
+-- Ah! mon cher, quelle écriture! il m'en vient un cheveu blanc
+par page que je déchiffre, et j'en suis à ma troisième page
+d'aujourd'hui! Tenez, lisez si vous pouvez.
+
+Roland prit la page des mains du secrétaire et, fixant son regard
+à l'endroit indiqué, il lut assez couramment:
+
+-- «_Paragraphe XI_. Le Nil, depuis Assouan jusqu'à trois lieues
+au nord du Caire, coule dans une seule branche...» Eh bien, mais,
+fit-il en s'interrompant, cela va tout seul. Que disiez-vous donc?
+Le général s'est appliqué au contraire.
+
+-- Continuez, continuez, dit Bourrienne.
+
+Le jeune homme reprit:
+
+-- «De ce point que l'on appelle...» Ah! ah!
+
+-- Nous y sommes, qu'en dites-vous?
+
+Roland répéta:
+
+-- «Que l'on appelle...» Diable! «Que l'on appelle...»
+
+-- Oui, que l'on appelle, après?
+
+-- Que me donnerez-vous, Bourrienne, s'écria Roland, si je le
+tiens?
+
+-- Je vous donnerai le premier brevet de colonel que je trouverai
+signé en blanc.
+
+-- Par ma foi, non, je ne veux pas quitter le général, j'aime
+mieux avoir un bon père que cinq cents mauvais enfants. Je vais
+vous donner vos trois mots pour rien.
+
+-- Comment! il y a trois mots là?
+
+-- Qui n'ont pas l’air d'en faire tout à fait deux, j'en conviens.
+Écoutez et inclinez-vous: «De ce point que l'on appelle _Ventre
+della Vacca.»_
+
+-- Ah! «_Ventre de la Vache!...» _Pardieu! c'est déjà illisible en
+français: s'il va se mettre dans l’imagination d'écrire en
+italien, et en patois d'Ajaccio encore! je croyais ne courir que
+le risque de devenir fou, je deviendrai stupide! ... C'est cela.
+
+Et il répéta la phrase tout entière:
+
+-- «Le Nil, depuis Assouan jusqu'à trois lieues au nord du Caire,
+coule dans une seule branche; de ce point, que l'on appelle
+_Ventre de la Vache_, il forme les branches de Rosette et de
+Damiette.» Merci, Roland.
+
+Et il se mit en devoir d'écrire la fin du paragraphe dont le
+commencement était déjà jeté sur le papier.
+
+-- Ah çà! demanda Roland, il a donc toujours son dada, notre
+général: coloniser l'Égypte?
+
+-- Oui, oui, et puis, par contrecoup, un petit peu gouverner la
+France; nous coloniserons... à distance.
+
+-- Eh bien, voyons, mon cher Bourrienne, mettez-moi au courant de
+l'air du pays, que je n'aie point l'air d'arriver du Monomotapa.
+
+-- D'abord, revenez-vous de vous-même, ou êtes-vous rappelé?
+
+-- Rappelé, tout ce qu'il y a de plus rappelé!
+
+-- Par qui?
+
+-- Mais par le général lui-même.
+
+-- Dépêche particulière?
+
+-- De sa main; voyez!
+
+Le jeune homme tira de sa poche un papier contenant deux lignes
+non signées, de cette même écriture dont Bourrienne avait tout un
+cahier sous les yeux.
+
+Ces deux lignes disaient:
+
+«Pars, et sois à Paris le 16 brumaire; j'ai besoin de toi.»
+
+-- Oui, fit Bourrienne, je crois que ce sera pour le 18.
+
+-- Pour le 18, quoi?
+
+-- Ah! par ma foi, vous m'en demandez plus que je n'en sais,
+Roland. L'homme, vous ne l'ignorez pas, n'est point communicatif.
+Qu'y aura-t-il le 18 brumaire? Je n'en sais rien encore;
+cependant, je répondrais qu'il y aura quelque chose.
+
+-- Oh! vous avez bien un léger doute?
+
+-- Je crois qu'il veut se faire directeur à la place de Sieyès,
+peut-être président à la place de Gohier.
+
+-- Bon! et la constitution de l’an III?
+
+-- Comment! la constitution de l’an III?
+-- Eh bien, oui, il faut quarante ans pour être directeur, et il
+s'en faut juste de dix ans que le général n'en ait quarante.
+
+-- Dame, tant pis pour la constitution on la violera.
+
+-- Elle est bien jeune encore, Bourrienne; on ne viole guère les
+enfants de sept ans.
+
+-- Entre les mains du citoyen Barras, mon cher, on grandit bien
+vite: la petite fille de sept ans est déjà une vieille courtisane.
+
+Roland secoua la tête.
+
+-- Eh bien, quoi? demanda Bourrienne.
+
+-- Eh bien, je ne crois pas que notre général se fasse simple
+directeur avec quatre collègues; juge donc, mon cher, cinq rois de
+France, ce n'est plus un dictatoriat, c'est un attelage.
+
+-- En tout cas, jusqu'à présent, il n'a laissé apercevoir que
+cela; mais, vous savez, mon cher ami, avec notre général, quand on
+veut savoir, il faut deviner.
+
+-- Ah! ma foi, je suis trop paresseux pour prendre cette peine,
+Bourrienne; moi, je suis un véritable janissaire: ce qu'il fera
+sera bien fait. Pourquoi diable me donnerais-je la peine d'avoir
+une opinion, de la débattre, de la défendre? C'est déjà bien assez
+ennuyeux de vivre.
+
+Et le jeune homme appuya cet aphorisme d'un long bâillement; puis
+il ajouta, avec l'accent d'une profonde insouciance:
+
+-- Croyez-vous que l'on se donnera des coups de sabre, Bourrienne?
+
+-- C'est probable.
+
+-- Eh bien, il y aura une chance de se faire tuer; c'est tout ce
+qu'il me faut. Où est le général?
+
+-- Chez madame Bonaparte; il est descendu il y a un quart d'heure.
+Lui avez-vous fait dire que vous étiez arrivé?
+
+-- Non, je n'étais point fâché de vous voir d'abord. Mais, tenez,
+j'entends son pas: le voici.
+
+Au même moment, la porte s'ouvrit brusquement, et le même
+personnage historique que nous avons vu remplir incognito à
+Avignon un rôle silencieux, apparut sur le seuil de la porte dans
+son costume pittoresque de général en chef de l’armée d'Égypte.
+
+Seulement, comme il était chez lui, la tête était nue.
+
+Roland lui trouva les yeux plus caves et le teint plus plombé
+encore que d'habitude.
+
+Cependant, en apercevant le jeune homme, l'oeil sombre ou plutôt
+méditatif de Bonaparte lança un éclair de joie.
+
+-- Ah! c'est toi, Roland! dit-il; fidèle comme l’acier; on
+t'appelle, tu accours. Sois le bienvenu.
+
+Et il tendit la main au jeune homme.
+
+Puis, avec un imperceptible sourire:
+-- Que fais-tu chez Bourrienne?
+
+-- Je vous attends, général.
+
+-- Et, en attendant, vous bavardez comme deux vieilles femmes.
+
+-- Je vous l’avoue, général; je lui montrais mon ordre d'être ici
+le 16 brumaire.
+
+-- J'ai je écrit le 16 ou le 17?
+
+-- Oh! le 16 général; le 17, c'eût été trop tard.
+
+-- Pourquoi trop tard le 17?
+
+-- Dame, s'il y a, comme l’a dit Bourrienne, de grands projets
+pour le 18.
+
+-- Bon! murmura Bourrienne, voilà mon écervelé qui va me faire
+laver la tête.
+
+-- Ah! il t'a dit que j'avais de grands projets pour le 18?
+
+Il alla à Bourrienne, et, le prenant par l'oreille:
+
+-- Portière! lui dit-il.
+
+Puis à Roland:
+
+-- Eh bien, oui, mon cher, nous avons de grands projets pour le
+18: nous dînons, ma femme et moi, chez le président Gohier, un
+excellent homme, qui a parfaitement reçu Joséphine en mon absence.
+Tu dîneras avec nous, Roland.
+
+Roland regarda Bonaparte.
+
+-- C’est pour cela que vous m'avez fait revenir, général? dit-il
+en riant.
+
+-- Pour cela, oui, et peut-être encore pour autre chose. Écris,
+Bourrienne.
+
+Bourrienne reprit vivement la plume.
+
+-- Y es-tu?
+
+-- Oui, général.
+
+«Mon cher président, je vous préviens que ma femme, moi et un de
+mes aides de camp, irons vous demander à dîner après-demain 18.
+
+«C'est vous dire que nous nous contenterons du dîner de famille
+....»
+
+-- Après? fit Bourrienne.
+
+-- Comment, après?
+
+-- Faut-il mettre: «Liberté, égalité, fraternité?»
+
+-- «Ou la mort!» ajouta Roland.
+
+-- Non, dit Bonaparte. Donne-moi la plume.
+Il prit la plume des mains de Bourrienne et ajouta de la sienne:
+
+«Tout à vous, BONAPARTE.»
+
+Puis, repoussant le papier:
+
+-- Tiens, mets l’adresse, Bourrienne, et envoie cela par
+ordonnance.
+
+Bourrienne mit l’adresse, cacheta, sonna. Un officier de service
+entra.
+
+-- Faites porter cela par ordonnance, dit Bourrienne.
+
+-- Il y a réponse, ajouta Bonaparte.
+
+L'officier referma la porte.
+
+-- Bourrienne, dit le général en montrant Roland, regarde ton ami.
+
+-- Eh bien, général, je le regarde.
+
+-- Sais-tu ce qu'il a fait à Avignon?
+
+-- J'espère qu'il n'a pas fait un pape.
+
+-- Non; il a jeté une assiette à la tête d'un homme.
+
+-- Oh! c'est vif.
+
+-- Ce n'est pas le tout
+
+-- Je le présume bien.
+
+-- Il s'est battu en duel avec cet homme.
+
+-- Et tout naturellement il l'a tué, dit Bourrienne.
+
+-- Justement; et sais-tu pourquoi?
+
+-- Non.
+
+Le général haussa les épaules.
+
+-- Parce que cet homme avait dit que j'étais un voleur.
+
+Puis, regardant Roland avec une indéfinissable expression de
+raillerie et d'amitié:
+
+-- Niais! dit-il.
+
+Puis, tout à coup:
+
+-- À propos, et l’Anglais?
+
+-- Justement, l’Anglais, mon général, j'allais vous en parler.
+
+-- Il est toujours en France?
+
+-- Oui, et j'ai même cru un instant qu'il y resterait jusqu'au
+jour où la trompette du jugement dernier sonnera la diane dans la
+vallée de Josaphat.
+-- As-tu manqué de tuer celui-là aussi?
+
+-- Oh! non, pas moi; nous sommes les meilleurs amis du monde; et,
+mon général, c'est un si excellent homme, et si original en même
+temps, que je vous demanderai un tout petit brin de bienveillance
+pour lui.
+
+-- Diable! pour un Anglais?
+
+Bonaparte secoua la tête.
+
+-- Je n'aime pas les Anglais.
+
+-- Bon! comme peuple; mais les individus...
+
+-- Eh bien, que lui est-il arrivé, à ton ami?
+
+-- Il a été jugé, condamné et exécuté.
+
+-- Que diable me comptes-tu là?
+
+-- La vérité du bon Dieu, mon général.
+
+-- Comment! il a été jugé, condamné et guillotiné?
+
+-- Oh! pas tout à fait; jugé, condamné, oui; guillotiné, non; s’il
+avait été guillotiné, il serait encore plus malade qu'il n'est.
+
+-- Voyons, que me rabâches-tu? par quel tribunal a-t-il été jugé
+et condamné?
+
+-- Par le tribunal des compagnons de Jéhu.
+-- Qu'est-ce que c'est que cela, les compagnons de Jéhu?
+
+-- Allons! voilà que vous avez déjà oublié notre ami Morgan,
+l’homme masqué qui a rapporté au marchand de vin ses deux cents
+louis.
+
+-- Non, fit Bonaparte, je ne l'ai pas oublié. Bourrienne, je t'ai
+raconté l’audace de ce drôle, n'est-ce pas?
+
+-- Oui, général, fit Bourrienne, et je vous ai répondu qu'à votre
+place j'aurais voulu savoir qui il était.
+
+-- Oh! le général le saurait déjà s'il m'avait laissé faire:
+j'allais lui sauter à la gorge et lui arracher son masque, quand
+le général m'a dit de ce ton que vous lui connaissez: _Ami
+Roland_!
+
+-- Voyons, reviens à ton Anglais, bavard! fit le général. Ce
+Morgan l’a-t-il assassiné?
+
+-- Non, pas lui... ce sont ses compagnons.
+
+-- Mais tu parlais tout à l’heure de tribunal, de jugement.
+
+-- Mon général, vous êtes toujours le même, dit Roland avec ce
+reste de familiarité prise à l'École militaire: vous voulez
+savoir, et vous ne donnez pas le temps de parler.
+
+-- Entre aux Cinq-Cents, et tu parleras tant que tu voudras.
+
+-- Bon! aux Cinq-Cents, j'aurai quatre cent quatre-vingt-dix-neuf
+collègues qui auront tout autant envie de parler que moi, et qui
+me couperont la parole: j'aime encore mieux être interrompu par
+vous que par un avocat.
+
+-- Parleras-tu?
+
+-- Je ne demande pas mieux. Imaginez-vous, général, qu'il y a près
+de Bourg une chartreuse...
+
+-- La chartreuse de Seillon: je connais cela.
+
+-- Comment! vous connaissez la chartreuse de Seillon? demanda
+Roland.
+
+-- Est-ce que le général ne connaît pas tout? fit Bourrienne.
+
+-- Voyons, ta chartreuse, est-ce qu'il y a encore des chartreux?
+
+-- Non; il n'y a plus que des fantômes.
+
+-- Aurais-tu, par hasard, une histoire de revenant à me raconter?
+
+-- Et des plus belles.
+
+-- Diable! Bourrienne sait que je les adore. Va.
+
+-- Eh bien, on est venu nous dire chez ma mère qu'il revenait des
+fantômes à la chartreuse; vous comprenez que nous avons voulu en
+avoir le coeur net, sir John et moi, ou plutôt moi et sir John;
+nous y avons donc passé chacun une nuit.
+
+-- Où cela?
+
+-- À la chartreuse, donc.
+
+Bonaparte pratiqua avec le pouce un imperceptible signe de croix,
+habitude corse qu'il ne perdit jamais.
+
+-- Ah! ah! fit-il; et en as-tu vu des fantômes?
+
+-- J'en ai vu un.
+
+-- Et qu'en as-tu fait?
+
+-- J'ai tiré dessus.
+
+-- Alors?
+
+-- Alors, il a continué son chemin.
+
+-- Et tu t'es tenu pour battu!
+
+-- Ah! bon! voilà comme vous me connaissez! Je l’ai poursuivi, et
+j'ai retiré dessus; mais, comme il connaissait mieux son chemin
+que moi à travers les ruines, il m'a échappé.
+
+-- Diable!
+
+-- Le lendemain, c'était le tour de sir John, de notre Anglais.
+
+-- Et a-t-il vu ton revenant?
+
+-- Il a vu mieux que cela: il a vu douze moines qui sont entrés
+dans l’église, qui l'ont jugé comme ayant voulu pénétrer leurs
+secrets, qui l'ont condamné à mort, et qui l'ont, ma foi!
+poignardé.
+
+-- Et il ne s'est pas défendu?
+-- Comme un lion. Il en a tué deux.
+
+-- Et il est mort?
+
+-- Il n'en vaut guère mieux; mais j'espère cependant qu'il s'en
+tirera. Imaginez-vous, général, qu'on l'a retrouvé au bord du
+chemin et qu'on l'a rapporté chez ma mère avec un poignard planté
+au milieu de la poitrine, comme un échalas dans une vigne.
+
+-- Ah çà! mais c'est une scène de la Sainte-Vehme que tu me
+racontes là, ni plus ni moins.
+
+-- Et sur la lame du poignard, afin qu'on ne doutât point d'où
+venait, le coup, il y avait gravé en creux: _Compagnons de Jéhu._
+
+-- Voyons, il n'est pas possible qu'il se passe de pareilles
+choses en France, pendant la dernière année du dix-huitième
+siècle! C'était bon en Allemagne, au moyen âge, du temps des Henri
+et des Othon.
+
+-- Pas possible, général? Eh bien, voilà le poignard; que dites
+vous de la forme? Elle est avenante, n'est-ce pas?
+
+Et le jeune homme tira de dessous son habit un poignard tout en
+fer, lame et garde.
+
+La garde, ou plutôt la poignée, avait la forme d'une croix, et sur
+la lame étaient, en effet, gravés ces trois mots: _Compagnons de
+Jéhu._
+
+Bonaparte examina l'arme avec soin.
+
+-- Et tu dis qu'ils lui ont planté ce joujou-là dans la poitrine,
+à ton Anglais?
+-- Jusqu'au manche.
+
+-- Et il n'est pas mort!
+
+-- Pas encore, du moins.
+
+-- Tu as entendu, Bourrienne?
+
+-- Avec le plus grand intérêt.
+
+-- Il faudra me rappeler cela, Roland.
+
+-- Quand, général?
+
+-- Quand... quand je serai maître. Viens dire bonjour à Joséphine;
+viens, Bourrienne, tu dîneras avec nous; faites attention à ce que
+vous direz l'un et l'autre: nous avons Moreau à dîner. Ah! je
+garde le poignard comme curiosité.
+
+Et il sortit le premier, suivi de Roland, qui bientôt fut suivi
+lui-même de Bourrienne.
+
+Sur l'escalier, il rencontra l'ordonnance qu'il avait envoyée à
+Gohier.
+
+-- Eh bien, demanda-t-il?
+
+-- Voici la réponse du président.
+
+-- Donnez.
+
+Il décacheta la lettre et lut:
+«Le président Gohier est enchanté de la bonne fortune que lui
+promet le général Bonaparte; il l'attendra après-demain, 18
+brumaire, à dîner avec sa charmante femme et l'aide de camp
+annoncé, quel qu'il soit.
+
+«On se mettra à table à cinq heures.
+
+«Si cette heure ne convenait pas au général Bonaparte, il est prié
+de faire connaître celle contre laquelle il désirerait qu'elle fût
+changée.
+
+«Le président,
+
+«16 brumaire an VII.
+
+«GOHIER.»
+
+Bonaparte mit, avec un indescriptible sourire, la lettre dans sa
+poche.
+
+Puis, se retournant vers Roland:
+
+-- Connais-tu le président Gohier? lui demanda-t-il.
+
+-- Non, mon général.
+
+-- Ah! tu verras, c'est un bien brave homme.
+
+Et ces paroles furent prononcées avec un accent non moins
+indescriptible que le sourire.
+
+
+XX -- LES CONVIVES DU GÉNÉRAL BONAPARTE
+
+Joséphine, malgré ses trente-quatre ans, et peut-être même à cause
+de ses trente-quatre ans -- cet âge délicieux de la femme, du
+sommet duquel elle plane à la fois sur sa jeunesse passée et sur
+sa vieillesse future -- Joséphine, toujours belle, plus que jamais
+gracieuse, était la femme charmante que vous savez.
+
+Une confidence imprudente de Junot avait, au moment du retour de
+son mari, jeté un peu de froid entre celui-ci et elle; mais trois
+jours avaient suffi pour rendre à l’enchanteresse tout son pouvoir
+sur le vainqueur de Rivoli et des Pyramides.
+
+Elle faisait les honneurs du salon quand Roland y entra.
+
+Toujours incapable, en véritable créole qu'elle était, de
+maîtriser ses sensations, elle jeta un cri de joie et lui tendit
+la main en l'apercevant; elle savait Roland profondément dévoué à
+son mari; elle connaissait sa folle bravoure; elle n'ignorait pas
+que, si le jeune homme avait eu vingt existences, il les eût
+données toutes pour le général Bonaparte.
+
+Roland prit avec empressement la main qu'elle lui tendait, et la
+baisa avec respect.
+
+Joséphine avait connu la mère de Roland à la Martinique; jamais,
+lorsqu'elle voyait Roland, elle ne manquait de lui parler de son
+grand-père maternel M. de la Clémencière, dans le magnifique
+jardin duquel, étant enfant, elle allait cueillir ces fruits
+splendides inconnus à nos froides régions.
+
+Le texte de la conversation était donc tout trouvé; elle s'informa
+tendrement de la santé de madame de Montrevel, de celle de sa
+fille et de celle du petit Édouard.
+
+Puis, ces informations prises:
+
+-- Mon cher Roland, lui dit-elle, je me dois à tout le monde; mais
+tachez donc, ce soir, de rester après les autres ou de vous
+trouver demain seul avec moi: j'ai à vous parler de _lui_ (elle
+désignait Bonaparte de l’oeil), et j’ai des millions de choses à
+raconter.
+
+Puis, avec un soupir et en serrant la main du jeune homme:
+
+-- Quoi qu'il arrive, dit-elle, vous ne le quitterez point, n'est-
+ce pas?
+
+-- Comment! quoi qu'il arrive? demanda Roland étonné.
+
+-- Je me comprends, dit Joséphine, et je suis sûre que, quand vous
+aurez causé dix minutes avec Bonaparte, vous me comprendrez aussi.
+En attendant, regardez, écoutez et taisez-vous.
+
+Roland salua et se retira à l’écart, résolu, ainsi que le conseil
+venait de lui en être donné par Joséphine, de se borner au rôle
+d'observateur.
+
+Il y avait de quoi observer.
+
+Trois groupes principaux occupaient le salon.
+
+Un premier, qui était réuni autour de madame Bonaparte, seule
+femme qu'il y eût dans l’appartement: c'était, au reste, plutôt un
+flux et un reflux qu'un groupe.
+
+Un second, qui était réuni autour de Talma et qui se composait
+d'Arnault, de Parseval-Grandmaison, de Monge, de Berthollet et de
+deux ou trois autres membres de l'Institut.
+
+Un troisième, auquel Bonaparte venait de se mêler et dans lequel
+on remarquait Talleyrand, Barras, Lucien, l’amiral Bruig,
+Roederer, Regnaud de Saint-Jean d'Angély, Fouché, Réal et deux ou
+trois généraux au milieu desquels on remarquait Lefebvre.
+Dans le premier groupe, on parlait modes, musique, spectacle; dans
+le second, on parlait littérature, sciences, art dramatique; dans
+le troisième, on parlait de tout, excepté de la chose dont chacun
+avait envie de parler.
+
+Sans doute, cette retenue ne correspondait point à la pensée qui
+animait en ce moment Bonaparte; car, après quelques secondes de
+cette banale conversation, il prit par le bras l'ancien évêque
+d'Autun et l’emmena dans l’embrasure d'une fenêtre.
+
+-- Eh bien?, lui demanda-t-il.
+
+Talleyrand regarda Bonaparte avec cet oeil qui n'appartenait qu'à
+lui.
+
+-- Eh bien, que vous avais-je dit de Sieyès, général?
+
+-- Vous m'avez dit: «Cherchez un appui dans les gens qui traitent
+de jacobins les amis de la République, et soyez convaincu que
+Sieyès est à la tête de ces gens-là.»
+
+-- Je ne m'étais pas trompé.
+-- Il se rend donc?
+
+-- Il fait mieux, il est rendu...
+
+-- L'homme qui voulait me faire fusiller pour avoir débarqué à
+Fréjus sans faire quarantaine!
+
+-- Oh! non, ce n'était point pour cela.
+
+-- Pourquoi donc?
+
+-- Pour ne l’avoir point regardé et pour ne lui avoir point
+adressé la parole à un dîner chez Gohier.
+
+-- Je vous avoue que je l’ai fait exprès; je ne puis pas souffrir
+ce moine défroqué.
+
+Bonaparte s'aperçut, mais un peu tard, que la parole qu'il venait
+de lâcher était, comme le glaive de l’archange, à double
+tranchant: si Sieyès était défroqué, Talleyrand était démitré.
+
+Il jeta un coup d'oeil rapide sur le visage de son interlocuteur;
+l'ex-évêque d'Autun souriait de son plus doux sourire.
+
+-- Ainsi je puis compter sur lui?
+
+-- J'en répondrais.
+
+-- Et Cambacérès, et Lebrun, les avez-vous vus?
+
+-- Je m'étais chargé de Sieyès, c'est-à-dire du plus récalcitrant;
+c'est Bruix qui a vu les deux autres.
+
+L'amiral, du milieu du groupe où il était resté, ne quittait pas
+des yeux le général et le diplomate; il se doutait que leur
+conversation avait une certaine importance.
+
+Bonaparte lui fit signe de venir le rejoindre.
+
+Un homme moins habile eût obéi à l’instant même; Bruix s'en garda
+bien.
+
+Il fit, avec une indifférence affectée, deux ou trois tours dans
+le salon; puis, comme s'il apercevait tout à coup Talleyrand et
+Bonaparte causant ensemble, il alla à eux.
+
+-- C'est un homme très fort que Bruix, dit Bonaparte, qui jugeait
+les hommes aussi bien d'après les petites choses que d'après les
+grandes.
+
+-- Et très prudent surtout, général! dit Talleyrand.
+
+-- Eh bien, mais il va falloir un tire-bouchon pour lui tirer les
+paroles du ventre.
+
+-- Oh! non; maintenant qu'il nous a rejoints, il va, au contraire,
+aborder franchement la question.
+
+En effet, à peine Bruix était-il réuni à Bonaparte et à
+Talleyrand, qu'il entra en matière par ces mots aussi clairs que
+concis:
+
+-- Je les ai vus, ils hésitent!
+
+-- Ils hésitent! Cambacérès et Lebrun hésitent? Lebrun, je le
+comprends encore: une espèce d'homme de lettres, un modéré, un
+puritain; mais Cambacérès...
+-- C'est comme cela.
+
+-- Ne leur avez-vous pas dit que je comptais faire de chacun d'eux
+un consul?
+
+-- Je ne me suis pas avancé jusque-là, répondit Bruix en riant.
+
+-- Et pourquoi cela? demanda Bonaparte.
+
+-- Mais parce que voilà le premier mot que vous me dites de vos
+intentions, citoyen général.
+
+-- C'est juste, dit Bonaparte en se mordant les lèvres.
+
+-- Faut-il réparer cette omission? demanda Bruix.
+
+-- Non, non, fit vivement Bonaparte; ils croiraient que j'ai
+besoin d'eux; je ne veux pas de tergiversations. Qu'ils se
+décident aujourd'hui sans autres conditions que celles que vous
+leur avez offertes, sinon, demain, il sera trop tard; je me sens
+assez fort pour être seul, et j'ai maintenant Sieyès et Barras.
+
+-- Barras? répétèrent les deux négociateurs étonnés.
+
+-- Oui, Barras, qui me traite de petit caporal et qui ne me
+renvoie pas en Italie parce que, dit-il, j'y ai fait ma fortune,
+et qu'il est inutile que j'y retourne... eh bien, Barras...
+
+-- Barras?
+
+-- Rien...
+
+Puis, se reprenant:
+--Ah! ma foi, au reste, je puis bien vous le dire! Savez-vous ce
+que Barras a avoué hier à dîner devant moi? qu'il était impossible
+de marcher plus longtemps avec la constitution de l'an III; qu'il
+reconnaissait la nécessité d'une dictature; qu'il était décidé à
+se retirer, à abandonner les rênes du gouvernement, ajoutant qu'il
+était usé dans l'opinion et que la République avait besoin
+d'hommes nouveaux. Or, devinez sur qui il est disposé à déverser
+son pouvoir -- je vous le donne, comme madame de Sévigné, en cent,
+en mille, en dix mille! -- sur le général Hédouville, un brave
+homme... mais je n'ai eu besoin que de le regarder en face pour
+lui faire baisser les yeux; il est vrai que mon regard devait être
+foudroyant! Il en est résulté que, ce matin, à huit heures, Barras
+était auprès de mon lit, s'excusant comme il pouvait de sa bêtise
+d'hier, reconnaissant que, seul, je pouvais sauver la République,
+me déclarant qu'il venait se mettre à ma disposition, faire ce que
+je voudrais, prendre le rôle que je lui donnerais, et me priant de
+lui promettre que, si je méditais quelque chose, je compterais sur
+lui... oui, sur lui, qu'il m'attende sous l'orme!
+
+-- Cependant, général, dit M. de Talleyrand ne pouvant résister au
+désir de faire un mot, du moment où l'orme n'est point un arbre de
+la liberté.
+
+Bonaparte jeta un regard de côté à l'ex-évêque.
+
+-- Oui, je sais que Barras est votre ami, celui de Fouché et de
+Réal; mais il n'est pas le mien et je le lui prouverai. Vous
+retournerez chez Lebrun et chez Cambacérès, Bruix, et vous leur
+mettrez le marché à la main.
+
+Puis, regardant à sa montre et fronçant le sourcil:
+
+-- Il me semble que Moreau se fait attendre.
+
+Et il se dirigea vers le groupe où dominait Talma.
+Les deux diplomates le regardèrent s'éloigner.
+
+Puis, tout bas:
+
+-- Que dites-vous, mon cher Maurice, demanda l'amiral Bruig, de
+ces sentiments pour l'homme qui l’a distingué au siège de Toulon
+n'étant que simple officier, qui lui a donné la défense de la
+Convention au 13 vendémiaire, qui, enfin, l'a fait nommer, à
+vingt-six ans, général en chef de l'armée d'Italie?
+
+-- Je dis, mon cher amiral, répondit M. de Talleyrand avec son
+sourire pâle et narquois tout ensemble, qu'il existe des services
+si grands, qu'ils ne peuvent se payer que par l'ingratitude.
+
+En ce moment la porte s'ouvrit et l'on annonça le général Moreau.
+
+À cette annonce, qui était plus qu'une nouvelle, qui était un
+étonnement pour la plupart des assistants, tous les regards se
+tournèrent vers la porte.
+
+Moreau parut.
+
+Trois hommes occupaient, à cette époque, les regards de la France,
+et Moreau était un de ces trois hommes.
+
+Les deux autres étaient Bonaparte et Pichegru.
+
+Chacun d'eux était devenu une espèce de symbole.
+
+Pichegru, depuis le 18 fructidor, était le symbole de la
+monarchie.
+
+Moreau, depuis qu'on l'avait surnommé Fabius, était le symbole de
+la république.
+
+Bonaparte, symbole de la guerre, les dominait tous deux par le
+côté aventureux de son génie.
+
+Moreau était alors dans toute la force de l'âge, nous dirions dans
+toute la force de son génie, si un des caractères du génie n'était
+pas la décision. Or, nul n'était plus indécis que le fameux
+_cunctateur._
+
+Il avait alors trente-six ans, était de haute taille, avait à la
+fois la figure douce, calme et ferme; il devait ressembler à
+Xénophon.
+
+Bonaparte ne l'avait jamais vu: lui, de son côté, n'avait jamais
+vu Bonaparte.
+
+Tandis que l'un combattait sur l'Adige et le Mincio, l'autre
+combattait sur le Danube et sur le Rhin.
+
+Bonaparte, en l'apercevant, alla au-devant de lui.
+
+-- Soyez le bienvenu, général! lui dit-il.
+
+Moreau sourit avec une extrême courtoisie:
+
+-- Général, répondit-il pendant que chacun faisait cercle autour
+d'eux pour voir comment cet autre César aborderait cet autre
+Pompée, vous arrivez d'Égypte victorieux, et moi, j'arrive
+d'Italie après une grande défaite.
+
+-- Qui n'était pas vôtre et dont vous ne devez pas répondre,
+général. Cette défaite, c'est la faute de Joubert; s'il s'était
+rendu à l'armée d'Italie aussitôt qu'il en a été nommé général en
+chef, il est plus que probable que les Russes et les Autrichiens,
+avec les seules troupes qu'ils avaient alors, n'eussent pas pu lui
+résister; mais la lune de miel l’a retenu à Paris, ce mois fatal,
+que le pauvre Joubert a payé de sa vie, leur a donné le temps de
+réunir toutes leurs forces; la reddition de Mantoue les a accrues
+de quinze mille hommes arrivés la veille du combat; il était
+impossible que notre brave armée ne fût pas accablée par tant de
+forces réunies!
+
+-- Hélas! oui, dit Moreau, c'est toujours le plus grand nombre qui
+bat le plus petit.
+
+-- Grande vérité, général! s'écria Bonaparte, vérité
+incontestable!
+
+-- Cependant, dit Arnault se mêlant à la conversation, avec de
+petites armées, général, vous en avez battu de grandes.
+
+-- Si vous étiez Marius, au lieu d'être l’auteur de _Marius, _vous
+ne diriez pas cela, monsieur le poète. Même quand j'ai battu de
+grandes armées avec de petites -- écoutez bien cela, vous surtout,
+jeunes gens qui obéissez aujourd'hui et qui commanderez plus tard
+-- c'est toujours le plus petit nombre qui a été battu par le
+grand.
+
+-- Je ne comprends pas? dirent ensemble Arnault et Lefebvre.
+
+Mais Moreau fit un signe de tête indiquant qu'il comprenait, lui.
+
+Bonaparte continua:
+
+-- Suivez bien ma théorie, c'est tout l'art de la guerre. Lorsque
+avec de moindres forces j'étais en présence d'une grande armée,
+groupant avec rapidité la mienne, je tombais comme la foudre sur
+l'une de ses ailes et je la culbutais; je profitais ensuite du
+désordre que cette manoeuvre ne manquait jamais de mettre dans
+l'armée ennemie pour l'attaquer dans une autre partie, toujours
+avec toutes mes forces; je la battais ainsi en détail, et la
+victoire qui était le résultat était toujours, comme vous le
+voyez, le triomphe du grand nombre sur le petit.
+
+Au moment où l'habile général venait de donner cette définition de
+son génie, la porte s'ouvrit et un domestique annonça qu'on était
+servi.
+
+-- Allons, général, dit Bonaparte conduisant Moreau à Joséphine,
+donnez le bras à ma femme, et à table!
+
+Et, sur cette invitation, chacun passa du salon dans la salle à
+manger.
+
+Après le dîner, sous le prétexte de lui montrer un sabre
+magnifique qu'il avait rapporté d'Égypte, Bonaparte emmena Moreau
+dans son cabinet.
+
+Là, les deux rivaux restèrent plus d'une heure enfermés.
+
+Que se passa-t-il entre eux? quel fut le pacte signé? quelles
+furent les promesses faites? Nul ne le sut jamais.
+
+Seulement, Bonaparte, en rentrant seul au salon, répondit à
+Lucien, qui lui demandait: «Eh bien, Moreau?»
+
+-- Comme je l’avais prévu, il préfère le pouvoir militaire au
+pouvoir politique; je lui ai promis le commandement d’une armée...
+
+En prononçant ces derniers mots, Bonaparte sourit.
+
+-- Et, en attendant..., continua-t-il.
+
+-- En attendant? demanda Lucien.
+
+-- Il aura celui du Luxembourg; je ne suis pas fâché d'en faire le
+geôlier des directeurs avant d'en faire le vainqueur des
+Autrichiens.
+
+Le lendemain on lisait dans le _Moniteur_:
+
+_»Paris, 17 brumaire. -- _Bonaparte a fait présent à Moreau d'un
+damas garni de pierres précieuses qu'il a rapporté d'Égypte, et
+qui est estimé douze mille francs.»
+
+
+XXI -- LE BILAN DU DIRECTOIRE
+
+Nous avons dit que Moreau, muni sans doute de ses instructions,
+était sorti de la petite maison de la rue de la Victoire, tandis
+que Bonaparte était rentré seul au salon.
+
+Tout était objet de contrôle dans une pareille soirée; aussi
+remarqua-t-on l'absence de Moreau, la rentrée solitaire de
+Bonaparte, et la visible bonne humeur qui animait la physionomie
+de ce dernier.
+
+Les regards qui s'étaient fixés le plus ardemment sur lui étaient
+ceux de Joséphine et de Roland: Moreau pour Bonaparte ajoutait
+vingt chances de succès au complot; Moreau contre Bonaparte lui en
+enlevait cinquante.
+
+L'oeil de Joséphine était si suppliant que, en quittant Lucien,
+Bonaparte poussa son frère du côté de sa femme.
+
+Lucien comprit; il s'approcha de Joséphine.
+
+-- Tout va bien, dit-il.
+
+-- Moreau?
+
+-- Il est avec nous.
+
+-- Je le croyais républicain.
+
+-- On lui a prouvé que l'on agissait pour le bien de la
+République.
+
+-- Moi, je l’eusse cru ambitieux, dit Roland.
+
+Lucien tressaillit et regarda le jeune homme.
+
+-- Vous êtes dans le vrai, vous, dit il.
+
+-- Eh bien, alors, demanda Joséphine, s'il est ambitieux, il ne
+laissera pas Bonaparte s'emparer du pouvoir.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Parce qu'il le voudra pour lui-même.
+
+-- Oui; mais il attendra qu'on le lui apporte tout fait, vu qu'il
+ne saura pas le créer et qu'il n'osera pas le prendre.
+
+Pendant ce temps Bonaparte s'approchait du groupe qui s'était
+formé, comme avant le dîner, autour de Talma; les hommes
+supérieurs sont toujours au centre.
+
+-- Que racontez-vous là, Talma? demanda Bonaparte; il me semble
+qu'on vous écoute avec bien de l’attention.
+
+-- Oui, mais voilà mon règne fini, dit l'artiste.
+
+-- Et pourquoi cela?
+
+-- Je fais comme le citoyen Barras, j'abdique.
+
+-- Le citoyen Barras abdique donc?
+
+-- Le bruit en court.
+
+-- Et sait-on qui sera nommé à sa place?
+
+-- On s'en doute.
+
+-- Est-ce un de vos amis, Talma?
+
+-- Autrefois, dit Talma en s'inclinant, il m'a fait l’honneur de
+me dire que j'étais le sien.
+
+-- Eh bien, en ce cas, Talma, je vous demande votre protection.
+
+-- Elle vous est acquise, dit Talma, en riant; maintenant reste à
+savoir pourquoi faire.
+
+-- Pour m'envoyer en Italie, où le citoyen Barras ne veut pas que
+je retourne.
+
+-- Dame, fit Talma, vous connaissez la, chanson, général?
+
+«_Nous n'irons plus au bois, Les lauriers sont coupés_!»
+
+-- Ô Roscius! Roscius! dit en souriant Bonaparte, serais-tu devenu
+flatteur en mon absence?
+
+-- Roscius était l'ami de César, général, et, à son retour des
+Gaules, il dut lui dire à peu près ce que je vous dis.
+
+Bonaparte posa la main sur l’épaule de Talma.
+
+-- Lui eût-il dit les mêmes paroles après le passage du Rubicon?
+
+Talma regarda Bonaparte en face:
+
+-- Non, répondit-il; il lui eût dit, comme le devin: «_César,
+prends garde aux ides de mars_!»
+
+Bonaparte fourra sa main dans sa poitrine comme pour y chercher
+quelque chose, et, y retrouvant le poignard des compagnons de
+Jéhu, il l'y serra convulsivement.
+
+Avait-il un pressentiment des conspirations d'Aréna, de Saint-
+Régent et de Cadoudal?
+
+En ce moment la porte s'ouvrit et l'on annonça:
+
+-- Le général Bernadotte.
+
+-- Bernadotte! ne put s'empêcher de murmurer Bonaparte, que vient-
+il faire ici?
+
+En effet, depuis le retour de Bonaparte, Bernadotte s'était tenu à
+l'écart, se refusant à toutes les instances que le général en chef
+lui avait faites ou lui avait fait faire par ses amis.
+
+C'est que, dès longtemps, Bernadotte avait deviné l'homme
+politique sous la capote du soldat, le dictateur sous le général
+en chef; c'est que Bernadotte, tout roi qu'il fut depuis, était
+alors bien autrement républicain que Moreau.
+
+D'ailleurs, Bernadotte croyait avoir à se plaindre de Bonaparte.
+
+Sa carrière militaire avait été non moins brillante que celle du
+jeune général; sa fortune devait égaler la sienne jusqu'au bout;
+seulement, plus heureux que lui, il devait mourir sur le trône.
+
+Il est vrai que, ce trône, Bernadotte ne l'avait pas conquis: il y
+avait été appelé.
+
+Fils d'un avocat de Pau, Bernadotte, né en 1764, c'est-à-dire cinq
+ans avant Bonaparte, s'était engagé comme simple soldat à l'âge de
+dix-sept ans. En 1789, il n'était encore que sergent-major; mais
+c'était l'époque des avancements rapides; en 1794, Kléber l'avait
+proclamé général de brigade sur le champ de bataille même où il
+venait de décider de la victoire; devenu général de division, il
+avait pris une part brillante aux journées de Fleurus et de
+Juliers, fait capituler Maëstricht, pris Altdorf, et protégé,
+contre une armée une fois plus nombreuse que la sienne, la marche
+de Jourdan forcé de battre en retraite; en 1797, le Directoire
+l'avait chargé de conduire dix-sept mille hommes à Bonaparte: ces
+dix-sept mille hommes, c'étaient ses vieux soldats, les vieux
+soldats de Kléber, de Marceau, de Hoche, des soldats de Sambre-et-
+Meuse, et alors, il avait oublié la rivalité et secondé Bonaparte
+de tout son pouvoir, ayant sa part du passage du Tagliamento,
+prenant Gradiska, Trieste, Laybach, Idria, venant après la
+campagne rapporter au Directoire les drapeaux pris à l'ennemi, et
+acceptant, à contrecoeur peut-être, l’ambassade de Vienne, tandis
+que Bonaparte se faisait donner le commandement en chef de l'armée
+d'Égypte.
+
+À Vienne, une émeute suscitée par le drapeau tricolore arboré à la
+porte de l’ambassade, émeute dont l’ambassadeur ne put obtenir
+satisfaction, le força de demander ses passeports. De retour à
+Paris, il avait été nommé par le Directoire ministre de la guerre;
+une subtilité de Sieyès, que le républicanisme de Bernadotte
+offusquait, avait amené celui-ci à donner sa démission, la
+démission avait été acceptée, et, lorsque Bonaparte avait débarqué
+à Fréjus, le démissionnaire était depuis trois mois remplacé par
+Dubois-Crancé.
+
+Depuis le retour de Bonaparte, quelques amis de Bernadotte avaient
+voulu le rappeler au ministère; mais Bonaparte s'y était opposé;
+il en résultait une hostilité, sinon ouverte, du moins réelle,
+entre les deux généraux.
+
+La présence de Bernadotte dans le salon de Bonaparte était donc un
+événement presque aussi extraordinaire que celle de Moreau, et
+l'entrée du vainqueur de Maëstricht fit retourner au moins autant
+de têtes que l'entrée du vainqueur de Rastadt.
+
+Seulement, au lieu d'aller à lui comme il avait été au-devant de
+Moreau, Bonaparte, pour le nouveau venu, se contenta de se
+retourner et d'attendre.
+
+Bernadotte, du seuil de la porte, jeta un regard rapide sur le
+salon; il divisa et analysa les groupes, et, quoiqu'il eût, au
+centre du groupe principal, aperçu Bonaparte, il s'approcha de
+Joséphine, à demi couchée au coin de la cheminée sur une chaise
+longue, belle et drapée comme la statue d'Agrippine du musée
+Pitti, et la salua avec toute la courtoisie d'un chevalier, lui
+adressa quelques compliments, s'informa de sa santé, et, alors
+seulement, releva la tête pour voir sur quel point il devait aller
+chercher Bonaparte.
+
+Toute chose avait trop de signification dans un pareil moment pour
+que chacun ne remarquât point cette affectation de courtoisie de
+la part de Bernadotte.
+
+Bonaparte, avec son esprit rapide et compréhensif, n'avait point
+été le dernier à faire cette remarque; aussi l’impatience le prit-
+elle, et, au lieu d'attendre Bernadotte au milieu du groupe où il
+se trouvait, se dirigea-t-il vers l'embrasure d'une fenêtre, comme
+s'il portait à l'ex-ministre de la guerre le défi de l'y suivre.
+
+Bernadotte salua gracieusement à droite et à gauche, et,
+commandant le calme à sa physionomie d'ordinaire si mobile, il
+s'avança vers Bonaparte, qui l'attendait comme un lutteur attend
+son adversaire, le pied droit en avant et les lèvres serrées.
+
+Les deux hommes se saluèrent; seulement, Bonaparte ne fit aucun
+mouvement pour tendre la main à Bernadotte; celui-ci, de son côté,
+ne fit aucun mouvement pour la lui prendre.
+
+-- C'est vous, dit Bonaparte; je suis bien aise de vous voir.
+
+-- Merci, général, répondit Bernadotte; je viens ici parce que je
+crois avoir à vous donner quelques explications.
+
+-- Je ne vous avais pas reconnu d'abord.
+
+-- Mais il me semble cependant, général, que mon nom avait été
+prononcé, par le domestique qui m'a annoncé, d'une voix assez
+haute et assez claire pour qu'il n'y eût point de doute sur mon
+identité.
+
+-- Oui: mais il avait annoncé le général Bernadotte.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, j'ai vu un homme en bourgeois, et, tout en vous
+reconnaissant, je doutais que ce fût vous.
+
+Depuis quelque temps, en effet, Bernadotte affectait de porter
+l’habit bourgeois, de préférence à l'uniforme.
+
+-- Vous savez, répondit-il en riant, que je ne suis plus militaire
+qu'à moitié: je suis mis au traitement de réforme par le citoyen
+Sieyès.
+
+-- Il paraît qu'il n'est point malheureux pour moi que vous n'ayez
+plus été ministre de la guerre, lors de mon débarquement à Fréjus.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Vous avez dit, à ce que l'on m'assure, que si vous aviez reçu
+l’ordre de me faire arrêter pour avoir transgressé les lois
+sanitaires, vous l'eussiez fait.
+
+-- Je l'ai dit et je le répète, général; soldat, j'ai toujours été
+un fidèle observateur de la discipline; ministre, je devenais un
+esclave de la loi.
+
+Bonaparte se mordit les lèvres.
+
+-- Et vous direz après cela que vous n'avez pas une inimitié
+personnelle contre moi!
+
+-- Une inimitié personnelle contre vous, général? répondit
+Bernadotte; pourquoi cela? nous avons toujours marché à peu près
+sur le même rang, j'étais même général avant vous; mes campagnes
+sur le Rhin, pour être moins brillantes que vos campagnes sur
+l’Adige, n'ont pas été moins profitables à la République, et,
+quand j'ai eu l’honneur de servir sous vos ordres en Italie, vous
+avez, je l'espère, trouvé en moi un lieutenant dévoué, sinon à
+l’homme, du moins à la patrie. Il est vrai que, depuis votre
+départ, général, j'ai été plus heureux que vous, n'ayant pas la
+responsabilité d'une grande armée que, s'il faut en croire les
+dernières dépêches de Kléber, vous avez laissée dans une fâcheuse
+position.
+
+-- Comment! d'après les dernières dépêches de Kléber? Kléber a
+écrit?
+
+-- L'ignorez-vous, général? Le Directoire ne vous aurait-il pas
+communiqué les plaintes de votre successeur? Ce serait une grande
+faiblesse de sa part, et je me félicite alors doublement d'être
+venu redresser dans votre esprit ce que l'on dit de moi, et vous
+apprendre ce que l'on dit de vous.
+
+Bonaparte fixa sur Bernadotte un oeil sombre comme celui de
+l'aigle.
+
+-- Et que dit-on de moi? demanda-t-il.
+
+-- Un dit que, puisque vous reveniez, vous auriez du ramener
+l'armée avec vous.
+
+-- Avais-je une flotte? et ignorez-vous que Brueys a laissé brûler
+la sienne?
+
+-- Alors, on dit, général, que, n'ayant pu ramener l'armée, il eût
+peut-être été meilleur pour votre renommée de rester avec elle.
+
+-- C'est ce que j'eusse fait, monsieur, si les événements ne
+m'eussent pas rappelé en France.
+
+-- Quels événements, général?
+
+-- Vos défaites.
+
+-- Pardon, général, vous voulez dire les défaites de Scherer?
+
+-- Ce sont toujours vos défaites.
+
+-- Je ne réponds des généraux qui ont commandé nos armées du Rhin
+et d'Italie que depuis que je suis ministre de la guerre. Or,
+depuis ce temps-là, énumérons défaites et victoires, général, et
+nous verrons de quel côté penchera la balance.
+
+-- Ne viendrez-vous pas me dire que vos affaires sont en bon état?
+
+-- Non; mais je vous dirai qu'elles ne sont pas dans un état aussi
+désespéré que vous affectez de le croire.
+
+-- Que j'affecte!... En vérité, général, à vous entendre, il
+semblerait que j'eusse intérêt à ce que la France soit abaissée
+aux yeux de l'étranger...
+
+-- Je ne dis pas cela: je dis que je suis venu pour établir avec
+vous la balance de nos victoires et de nos défaites depuis trois
+mois, et, comme je suis venu pour cela, que je suis chez vous, que
+j'y viens en accusé...
+
+-- Ou en accusateur!
+
+-- En accusé d'abord... je commence.
+
+-- Et, moi, dit Bonaparte visiblement sur les charbons, j'écoute.
+
+-- Mon ministère date du 30 prairial, du 8 juin, si vous l'aimez
+mieux; nous n'aurons jamais de querelle pour les mots.
+
+-- Ce qui veut dire que nous en aurons pour les choses.
+
+Bernadotte continua sans répondre:
+
+-- J'entrai donc, comme je vous le disais, au ministère le 8 juin,
+c'est-à-dire quelques jours après la levée du siège de Saint-Jean
+d'Acre.
+
+Bonaparte se mordit les lèvres.
+
+-- Je n'ai levé le siège de Saint-Jean d'Acre qu'après avoir ruiné
+les fortifications, répliqua-t-il.
+
+-- Ce n'est pas ce qu'écrit Kléber; mais cela ne me regarde
+point...
+
+Et, en souriant, il ajouta:
+
+-- C'était du temps du ministère de Clarke.
+
+Il y eut un instant de silence pendant lequel Bonaparte essaya de
+faire baisser les yeux à Bernadotte; mais, voyant qu'il n'y
+réussissait pas:
+
+-- Continuez, lui dit-il.
+
+Bernadotte s'inclina et reprit:
+
+-- Jamais ministre de la guerre peut-être -- et les archives du
+ministère sont là pour en faire foi -- jamais ministre de la
+guerre ne reçut son portefeuille dans des circonstances plus
+critiques: la guerre civile à l'intérieur, l'étranger à nos
+portes, le découragement dans nos vieilles armées, le dénuement le
+plus absolu de moyens pour en mettre sur pied de nouvelles; voilà
+où j'en étais le 8 juin au soir; mais j'étais déjà entré en
+fonctions... À partir du 8 juin, une correspondance active,
+établie avec les autorités civiles et militaires, ranimait leur
+courage et leurs espérances; mes adresses aux armées -- c'est un
+tort peut-être -- sont celles, non pas d'un ministre à des
+soldats, mais d'un camarade à des camarades, de même que mes
+adresses aux administrateurs sont celles d'un citoyen à ses
+concitoyens. Je m'adressais au courage de l'armée et au coeur des
+Français, j'obtins tout ce que je demandais: la garde nationale
+s'organisa avec un nouveau zèle, des légions se formèrent sur le
+Rhin, sur la Moselle, des bataillons de vétérans prirent la place
+d'anciens régiments pour aller renforcer ceux qui défendent nos
+frontières; aujourd'hui, notre cavalerie se recrute d'une remonte
+de quarante mille chevaux, cent mille conscrits habillés, armés et
+équipés, reçoivent au cri de «Vive la République!» les drapeaux
+sous lesquels ils vont combattre et vaincre...
+
+-- Mais, interrompit amèrement Bonaparte, c'est toute une apologie
+que vous faites là de vous-même!
+
+-- Soit; je diviserai mon discours en deux parties: la première
+sera une apologie contestable; la seconde sera une exposition de
+faits incontestés; laissons de côté l'apologie, je passe aux
+faits.
+
+«Les 17 et 18 juin, bataille de la Trebbia: Mac Donald veut
+combattre sans Moreau; il franchit la Trebbia, attaque l'ennemi,
+est battu par lui et se retire sur Modène. Le 20 juin, combat de
+Tortona: Moreau bat l’Autrichien Bellegarde. Le 22 juillet,
+reddition de la citadelle d'Alexandrie aux Austro-Russes. La
+balance penche pour la défaite. Le 30, reddition de Mantoue:
+encore un échec! Le 15 août, bataille de Novi: cette fois, c'est
+plus qu'un échec, c'est une défaite; enregistrez-la, général,
+c'est la dernière.
+
+«En même temps que nous nous faisons battre à Novi, Masséna se
+maintient dans ses positions de Zug et de Lucerne, et s'affermit
+sur l'Aar et sur le Rhin, tandis que Lecourbe, les 14 et 15 août,
+prend le Saint-Gothard. Le 19, bataille de Bergen: Brune défait
+l’armée anglo-russe, forte de quarante-quatre mille hommes et fait
+prisonnier le général russe Hermann. Les 25, 26 et 27 du même
+mois, combats de Zurich: Masséna bat les Austro-Russes commandés
+par Korsakov; Hotze et trois autres généraux autrichiens sont
+pris, trois sont tués; l’ennemi perd douze mille hommes, cent
+canons, tous ses bagages! les Autrichiens, séparés des Russes, ne
+peuvent les rejoindre qu'au-delà du lac de Constance. Là
+s'arrêtent les progrès que l’ennemi faisait depuis le commencement
+de la campagne; depuis la reprise de Zurich, le territoire de la
+France est garanti de toute invasion.
+
+«Le 30 août, Molitor bat les généraux autrichiens Jeilachich et
+Linken, et les rejette dans les Grisons. Le 1er septembre, Molitor
+attaque et bat dans la Muttathalle le général Rosemberg. Le 2,
+Molitor force Souvaroff d'évacuer Glaris, d'abandonner ses
+blessés, ses canons et seize cents prisonniers. Le 6, le général
+Brune bat pour la seconde fois les Anglo-Russes, commandés par le
+duc d'York. Le 7, le général Gazan s'empare de Constance. Le 9,
+vous abordez près de Fréjus.
+
+«Eh bien, général, continua Bernadotte, puisque la France va
+probablement passer entre vos mains, il est bon que vous sachiez
+dans quel état vous la prenez, et qu'à défaut de reçu, un état des
+lieux fasse foi de la situation dans laquelle nous vous la
+donnons. Ce que nous faisons à cette heure-ci, général, c'est de
+l’histoire, et il est important que ceux qui auront intérêt à la
+falsifier un jour, trouvent sur leur chemin le démenti de
+Bernadotte!
+
+-- Dites-vous cela pour moi, général?
+
+-- Je dis cela pour les flatteurs... Vous avez prétendu, assure-t-
+on, que vous reveniez parce que nos armées étaient détruites,
+parce que la France était menacée, la République aux abois. Vous
+pouvez être parti d'Égypte dans cette crainte; mais, une fois
+arrivé en France, il faut que cette crainte disparaisse et fasse
+place à une croyance contraire.
+
+-- Je ne demande pas mieux que de me ranger à votre avis, général,
+répondit Bonaparte avec une suprême dignité, et plus vous me
+montrerez la France grande et puissante, plus j'en serai
+reconnaissant à ceux à qui elle devra sa puissance et sa grandeur.
+
+-- Oh! le résultat est clair, général! Trois armées battues et
+disparues, les Russes exterminés, les Autrichiens vaincus et mis
+en déroute; vingt mille prisonniers, cent pièces de canon; quinze
+drapeaux, tous les bagages de l'ennemi en notre pouvoir; neuf
+généraux pris ou tués, la Suisse libre, nos frontières assurées,
+le Rhin fier de leur servir de limite; voilà le contingent de
+Masséna et la situation de l'Helvétie.
+
+«L'armée anglo-russe deux fois vaincue, entièrement découragée,
+nous abandonnant son artillerie, ses bagages, ses magasins de
+guerre et de bouche, et jusqu'aux femmes et aux enfants débarqués
+avec les Anglais, qui se regardaient déjà comme maîtres de la
+Hollande; huit mille prisonniers français et bataves rendus à la
+patrie, la Hollande complètement évacuée: voilà le contingent de
+Brune et la situation de la Hollande.
+
+«L'arrière-garde du général Klenau forcée de mettre bas les armes
+à Villanova; mille prisonniers, trois pièces de canon tombées
+entre nos mains et les Autrichiens rejetés derrière la Bormida; en
+tout, avec les combats de la Stura, de Pignerol, quatre mille
+prisonniers, seize bouches à feu, la place de Mondovi,
+l'occupation de tout le pays situé entre la Stura et le Tanaso;
+voilà le contingent de Championnet et la situation de l'Italie.
+
+«Deux cent mille soldats sous les armes, quarante mille cavaliers
+montés, voilà mon contingent à moi, et la situation de la France.
+
+-- Mais, demanda Bonaparte d'un air railleur, si vous avez, comme
+vous le dites, deux cent quarante mille soldats sous les armes,
+qu'aviez-vous affaire que je vous ramenasse les quinze ou vingt
+mille hommes que j'avais en Égypte et qui sont utiles là-bas pour
+coloniser?
+
+-- Si je vous les réclame, général, ce n'est pas pour le besoin
+que nous avons d'eux, c'est dans la crainte qu'il ne leur arrive
+malheur.
+
+-- Et quel malheur voulez-vous qu'il leur arrive, commandés par
+Kléber?
+
+-- Kléber peut être tué, général, et, derrière Kléber, que reste-
+t-il? Menou... Kléber et vos vingt mille hommes sont perdus,
+général!
+
+-- Comment, perdus?
+
+-- Oui, le sultan enverra des troupes _; _il a la terre. Les
+Anglais enverront des flottes; ils ont la mer. Nous, nous n'avons
+ni la terre ni la mer, et nous serons obligés d’assister d'ici à
+l'évacuation de l'Égypte et à la capitulation de notre armée.
+
+-- Vous voyez les choses en noir, général!
+
+-- L'avenir dira qui de nous deux les a vues comme elles étaient.
+_ _
+_--_ Qu’eussiez-vous donc fait à ma place?
+
+-- Je ne sais pas; mais, quand j’aurais dû les ramener par
+Constantinople, je n’eusse pas abandonné ceux que la France
+m’avait confiés. Xénophon, sur les rives du Tigre, était dans une
+situation plus désespérée que vous sur les bords du Nil: il ramena
+les dix mille jusqu’en Ionie, et ces dix mille, ce n’étaient point
+des enfants d’Athènes, ce n’étaient pas ses concitoyens, c’étaient
+des mercenaires!
+
+Depuis que Bernadotte avait prononcé le mot de Constantinople,
+Bonaparte n’écoutait plus; on eût dit que ce nom avait éveillé en
+lui une source d’idées nouvelles et qu’il suivait sa propre
+pensée.
+
+Il posa sa main sur le bras de Bernadotte étonné, et les yeux
+perdus comme un homme qui suit, dans l'espace, le fantôme d'un
+grand projet évanoui:
+
+-- Oui, dit-il, oui! j'y ai pensé, et voilà pourquoi je
+m'obstinais à prendre cette bicoque de Saint-Jean d'Acre. Vous
+n'avez vu d'ici que mon entêtement, vous, une perte d'hommes
+inutile_, _sacrifice à l'amour-propre d'un général médiocre qui
+craint qu'on ne lui reproche un échec; que m'eût importé la levée
+du siège de Saint-Jean d'Acre, si Saint-Jean d'Acre n'avait été
+une barrière placée au-devant du plus immense projet qui ait
+jamais été conçu!... Des villes! eh! mon Dieu, j'en prendrai
+autant qu'en ont pris Alexandre et César; mais c'était Saint-Jean
+d'Acre qu'il fallait prendre! si j'avais pris Saint-Jean d'Acre,
+savez-vous ce que je faisais?
+
+Et son regard se fixa, ardent, sur celui de Bernadotte, qui, cette
+fois, baissa les yeux sous la flamme du génie.
+
+-- Ce que je faisais, répéta Bonaparte, et, comme Ajax, il sembla
+menacer le ciel du poing, si j'avais pris Saint-Jean d'Acre, je
+trouvais dans la ville les trésors du pacha et des armes pour
+trois cent mille hommes; je soulevais et j’armais toute la Syrie,
+qu'avait tant indignée la férocité de Djezzar, qu'à chacun de mes
+assauts, les populations en prière demandaient sa chute à Dieu; je
+marchais sur Damas et Alep; je grossissais mon armée de tous les
+mécontents; à mesure que j’avançais dans le pays, j'annonçais aux
+peuples l’abolition de la servitude et l’anéantissement du
+gouvernement tyrannique des pachas. J’arrivais à Constantinople
+avec des masses armées; je renversais l’empire turc, et je fondais
+à Constantinople un grand empire qui fixait ma place dans la
+postérité au-dessus de Constantin et de Mahomet II! Enfin, peut-
+être revenais-je à Paris par Andrinople ou par Vienne, après avoir
+anéanti la maison d’Autriche. Eh bien! Mon cher général, voilà le
+projet que cette bicoque de Saint-Jean d'Acre a fait avorter!
+
+Et il oubliait si bien à qui il parlait, pour se bercer dans les
+débris de son rêve évanoui, qu'il appelait Bernadotte, _mon cher
+général_.
+
+Celui-ci, presque épouvanté de la grandeur du projet que venait de
+lui développer Bonaparte, avait fait un pas en arrière.
+
+-- Oui, dit Bernadotte, je vois ce qu'il vous faut, et vous venez
+de trahir votre pensée: en Orient et en Occident, un trône! Un
+trône! soit; pourquoi pas! Comptez sur moi pour le conquérir, mais
+partout ailleurs qu'en France: je suis républicain et je mourrai
+républicain.
+
+Bonaparte secoua la tête, comme pour chasser les pensées qui le
+soutenaient dans les nuages.
+
+-- Et moi aussi, je suis républicain, dit-il; mais voyez donc ce
+qu'est devenue votre République!
+
+-- Qu’importe! s'écria Bernadotte, ce n'est ni au mot ni à la
+forme que je suis fidèle, c'est au principe. Que les directeurs me
+donnent le pouvoir, et je saurai bien défendre la République de
+ses ennemis intérieurs comme je l'ai défendue de ses ennemis
+extérieurs.
+
+Et, en disant ces derniers mots, Bernadotte releva les yeux; son
+regard se croisa avec celui de Bonaparte.
+
+Deux glaives nus qui se choquent ne jettent pas un éclair plus
+terrible et plus brûlant.
+
+Depuis longtemps, Joséphine, inquiète, observait les deux hommes
+avec attention.
+
+Elle vit ce double regard, plein de menaces réciproques.
+
+Elle se leva vivement, et, allant à Bernadotte:
+
+-- Général, dit-elle.
+
+Bernadotte s'inclina.
+
+-- Vous êtes lié avec Gohier, n'est-ce pas? continua-t-elle.
+
+-- C'est un de mes meilleurs amis, madame, dit Bernadotte.
+
+-- Eh bien, nous dînons chez lui après-demain, 18 brumaire; venez
+donc y dîner aussi, et amenez-nous madame Bernadotte; je serais si
+heureuse de me lier avec elle!
+
+-- Madame, dit Bernadotte, du temps des Grecs, vous eussiez été
+une des trois Grâces; au moyen âge, vous eussiez été une fée;
+aujourd'hui, vous êtes la femme la plus adorable que je connaisse.
+
+Et, faisant trois pas en arrière, en saluant, il trouva moyen de
+se retirer sans que Bonaparte eût la moindre part à son salut.
+
+Joséphine suivit des yeux Bernadotte jusqu'à ce qu'il fût sorti.
+
+Alors, se retournant vers son mari:
+
+-- Eh bien, lui demanda-t-elle, il paraît que cela n'a pas été
+avec Bernadotte comme avec Moreau?
+
+-- Entreprenant, hardi, désintéressé, républicain sincère,
+inaccessible à la séduction. C'est un homme obstacle: on le
+tournera puisqu'on ne peut le renverser.
+
+Et, quittant le salon sans prendre congé de personne, il remonta
+dans son cabinet, où Roland et Bourrienne le suivirent.
+
+À peine y étaient-ils depuis un quart d'heure, que la clef tourna
+doucement dans la serrure et que la porte s'ouvrit.
+
+Lucien parut.
+
+
+XXII -- UN PROJET DE DÉCRET
+
+Lucien était évidemment attendu. Pas une seule fois Bonaparte,
+depuis son entrée dans le cabinet, n'avait prononcé son nom; mais,
+tout en gardant le silence, il avait, avec une impatience
+croissante, tourné trois ou quatre fois la tête vers la porte, et,
+lorsque le jeune homme parut, une exclamation d'attente satisfaite
+s'échappa de la bouche de Bonaparte.
+
+Lucien, frère du général en chef, était né en 1775, ce qui lui
+donnait vingt-cinq ans à peine: depuis 1797, c'est-à-dire à l’âge
+de vingt-deux ans et demi, il était entré au conseil des Cinq-
+Cents, qui, pour faire honneur à Bonaparte, venait de le nommer
+son président.
+
+Avec les projets qu'il avait conçus, c'était ce que Bonaparte
+pouvait désirer de plus heureux.
+
+Franc et loyal au reste, républicain de coeur, Lucien, en
+secondant les projets de son frère, croyait servir encore plus la
+République que le futur premier consul.
+
+À ses yeux, nul ne pouvait mieux la sauver une seconde fois que
+celui qui l’avait déjà sauvée une première.
+
+C'est donc animé de ce sentiment qu'il venait retrouver son frère.
+
+-- Te voilà! lui dit Bonaparte; je t'attendais avec impatience.
+
+-- Je m'en doutais; mais il me fallait attendre, pour sortir, un
+moment où personne ne songeait à moi.
+
+-- Et tu crois que tu as réussi?
+
+-- Oui; Talma racontait je ne sais quelle histoire sur Marat et
+Dumouriez. Tout intéressante qu'elle paraissait être, je me suis
+privé de l’histoire et me voilà.
+
+-- Je viens d'entendre une voiture qui s'éloignait; la personne
+qui sortait ne t'a-t-elle pas vu prendre l'escalier de mon
+cabinet?
+
+-- La personne qui sortait, c'était moi-même; la voiture qui
+s'éloignait, c'était la mienne; ma voiture absente, tout le monde
+me croira parti.
+
+Bonaparte respira.
+
+-- Eh bien, voyons, demanda-t-il; à quoi as-tu employé ta journée?
+
+-- Oh! je n'ai pas perdu mon temps, va!
+
+-- Aurons-nous le décret du conseil des Anciens?
+
+-- Nous l'avons rédigé aujourd'hui, et je te l’apporte -- le
+brouillon du moins -- pour que tu voies s'il y a quelque chose à
+en retrancher ou à y ajouter.
+
+-- Voyons! dit Bonaparte.
+
+Et, prenant vivement des mains de Lucien le papier que celui-ci
+lui présentait, il lut:
+
+«Art. 1er. Le Corps législatif est transféré dans la commune de
+Saint-Cloud; les deux conseils y siégeront dans les deux ailes du
+palais...»
+
+-- C'était l’article important, dit Lucien; je l'ai fait mettre en
+tête pour qu'il frappe tout d'abord le peuple.
+
+-- Oui, oui, fit Bonaparte.
+
+Et il continua:
+
+«Art. 2. Ils y seront rendus demain 20 brumaire...»
+
+-- Non; non, dit Bonaparte: «Demain 19.» Changez la date,
+Bourrienne.
+
+Et il passa le papier à son secrétaire.
+
+-- Tu crois être en mesure pour le 18?
+
+-- Je le serai. Fouché m'a dit avant-hier: «_Pressez-vous ou je ne
+réponds plus de rien_.»
+
+-- «19 brumaire» dit Bourrienne en rendant le papier au général.
+
+Bonaparte reprit:
+
+«Art. 2. -- Ils seront rendus demain, 19 brumaire, à midi. Toute
+continuation de délibérations est interdite ailleurs et avant ce
+terme.»
+
+Bonaparte relut cet article.
+-- C'est bien, dit-il; il n'y a point de double entente. Et il
+poursuivit:
+
+«Art. 3. Le général Bonaparte est chargé de l’exécution du présent
+décret: il prendra toutes les mesures nécessaires pour la sûreté
+de la représentation nationale.»
+
+Un sourire railleur passa sur les lèvres de pierre du lecteur;
+mais, presque aussitôt, continuant:
+
+«Le général commandant la 17e division militaire, la garde du
+Corps législatif, la garde nationale sédentaire, les troupes de
+ligne qui se trouvent dans la commune de Paris, dans
+l’arrondissement constitutionnel et dans toute l’étendue de la 47e
+division, sont mis immédiatement sous ses ordres et tenus de le
+reconnaître en cette qualité.»
+
+-- Ajoute, Bourrienne: «Tous les citoyens lui porteront main-forte
+à sa première réquisition.» Les bourgeois adorent se mêler des
+affaires politiques, et quand ils peuvent nous servir dans nos
+projets, il faut leur donner cette satisfaction.
+
+Bourrienne obéit; puis il rendit le papier au général, qui
+continua:
+
+«Art. 4. Le général Bonaparte est appelé dans le sein du conseil
+pour y recevoir une expédition du présent décret et prêter
+serment. Il se concertera avec les commissaires inspecteurs des
+deux Conseils.»
+
+«Art. 5. Le présent décret sera _de suite _transmis par un
+messager au conseil des Cinq-Cents et au Directoire exécutif.»
+
+«Il sera imprimé, affiché, promulgué dans toutes les communes de
+la République par des courriers extraordinaires.»
+«Paris, ce...»
+
+-- La date est en blanc, dit Lucien.
+
+-- Mets: «18 brumaire» Bourrienne; il faut que le décret surprenne
+tout le monde. Rendu à sept heures du matin, il faut qu'en même
+temps qu'il sera rendu, auparavant même, il soit affiché sur tous
+les murs de Paris.
+
+-- Mais, si les Anciens allaient refuser de le rendre...?
+
+-- Raison de plus pour qu'il soit affiché, niais! dit Bonaparte;
+nous agirons comme s'il était rendu.
+
+-- Faut-il corriger en même temps une faute de français qui se
+trouve dans le dernier paragraphe? demanda Bourrienne en riant.
+
+-- Laquelle? fit Lucien avec l’accent d'un auteur blessé dans son
+amour-propre.
+
+-- _De suite, _reprit Bourrienne; dans ce cas-là on ne dit pas _de
+suite, _on dit _tout de suite_.
+
+-- Ce n'est point la peine, dit Bonaparte; j'agirai, soyez
+tranquille, comme s'il y avait _tout de suite_.
+
+Puis, après une seconde de réflexion:
+
+-- Quant à ce que tu disais tout à l’heure de la crainte que tu
+avais que le décret ne passât point, il y a un moyen bien simple
+pour qu'il passe.
+
+-- Lequel?
+
+-- C'est de convoquer pour six heures du matin les membres dont
+nous sommes sûrs, et pour huit heures ceux dont nous ne sommes pas
+sûrs. N'ayant que des hommes à nous, c'est bien le diable si nous
+manquons la majorité.
+
+-- Mais six heures aux uns, et huit heures aux autres..., fit
+Lucien.
+
+-- Prends deux secrétaires différents; il y en aura un qui se sera
+trompé.
+
+Puis, se tournant vers Bourrienne:
+
+-- Écris, lui dit-il.
+
+Et, tout en se promenant, il dicta sans hésiter, comme un homme
+qui a songé d'avance et longtemps à ce qu'il dicte, mais en
+s'arrêtant de temps en temps devant Bourrienne pour voir si la
+plume du secrétaire suivait sa parole:
+
+«Citoyens!
+
+«Le conseil des Anciens, dépositaire de la sagesse nationale,
+vient de rendre le décret ci-joint; il y est autorisé par les
+articles 102 et 103 de l’acte constitutionnel.
+
+«Il me charge de prendre des mesures pour la sûreté de la
+représentation nationale, sa translation nécessaire et
+momentanée...»
+
+Bourrienne regarda Bonaparte: c'était _instantanée _que celui-ci
+avait voulu dire; mais, comme le général ne se reprit point,
+Bourrienne laissa _momentanée._
+
+Bonaparte continua de dicter:
+
+«Le Corps législatif se trouvera à même de tirer la représentation
+du danger imminent où la désorganisation de toutes les parties de
+l’administration nous a conduits.
+
+«Il a besoin, dans cette circonstance essentielle, de l'union et
+de la confiance des patriotes; ralliez-vous autour de lui; c'est
+le seul moyen d'asseoir la République sur les bases de la liberté
+civile, du bonheur intérieur, de la victoire et de la paix.»
+
+Bonaparte relut cette espèce de proclamation, et, de la tête, fit
+signe que c'était bien.
+
+Puis il tira sa montre:
+
+-- Onze heures, dit-il; il est temps encore.
+
+Alors, s'asseyant à la place de Bourrienne, il écrivit quelques
+mots en forme de billet, cacheta et mit sur l'adresse: «Au citoyen
+Barras.»
+
+-- Roland, dit-il quand il eut achevé, tu vas prendre, soit un
+cheval à l'écurie, soit une voiture sur la place, et tu te rendras
+chez Barras; je lui demande un rendez-vous pour demain à minuit.
+Il y a réponse.
+
+Roland sortit.
+
+Un instant après, on entendit dans la cour de l'hôtel le galop
+d'un cheval qui s'éloignait dans la direction de la rue du Mont-
+Blanc.
+
+-- Maintenant, Bourrienne, dit Bonaparte, après avoir prêté
+l’oreille au bruit, demain à minuit, que je sois à l'hôtel ou que
+je n'y sois pas, vous ferez atteler, vous monterez dans ma voiture
+et vous irez à ma place chez Barras.
+
+-- À votre place, général?
+
+-- Oui; toute la journée, il comptera sur moi pour le soir, et ne
+fera rien, croyant que je le mets dans ma partie. À minuit, vous
+serez chez lui, vous lui direz qu'un grand mal de tête m'a forcé
+de me coucher, mais que je serai chez lui à sept heures du matin
+sans faute. Il vous croira ou ne vous croira pas; mais, en tout
+cas, il sera trop tard pour qu'il agisse contre nous: à sept
+heures du matin, j'aurai dix mille hommes sous mes ordres.
+
+-- Bien, général. Avez-vous d'autres ordres à me donner?
+
+-- Non, pas pour ce soir, répondit Bonaparte. Soyez demain ici de
+bonne heure.
+
+-- Et moi? demanda Lucien.
+
+-- Vois Sieyès; c'est lui qui a dans sa main le conseil des
+Anciens; prends toutes tes mesures avec lui. Je ne veux pas qu'on
+le voie chez moi, ni qu'on me voie chez lui; si par hasard nous
+échouons, c'est un homme à renier. Je veux après-demain être
+maître de mes actions et n'avoir d'engagement absolu avec
+personne.
+
+-- Crois-tu avoir besoin de moi demain?
+
+-- Viens dans la nuit, et rends-moi compte de tout.
+
+-- Rentres-tu au salon?
+
+-- Non. Je vais attendre Joséphine chez elle. Bourrienne, vous lui
+direz un mot à l'oreille en passant, afin qu'elle se débarrasse le
+plus vite possible de tout son monde.
+
+Et, saluant de la main et presque du même geste son frère et
+Bourrienne, il passa, par un corridor particulier, de son cabinet
+dans la chambre de Joséphine.
+
+Là, éclairé par la simple lueur d'une lampe d'albâtre, qui faisait
+le front du conspirateur plus pâle encore que d'habitude,
+Bonaparte écouta le bruit des voitures qui s'éloignaient les unes
+après les autres.
+
+Enfin, un dernier roulement se fit entendre, et, cinq minutes
+après, la porte de la chambre s'ouvrit pour donner passage à
+Joséphine.
+
+Elle était seule et tenait à la main un candélabre à deux
+branches.
+
+Son visage, éclairé par la double lumière, exprimait la plus vive
+angoisse.
+
+-- Eh bien, lui demanda Bonaparte, qu'as-tu donc?
+
+-- J'ai peur! dit Joséphine.
+
+-- Et de quoi? des niais du Directoire ou des deux Conseils?
+Allons donc! aux Anciens, j'ai Sieyès; aux Cinq-Cents, j'ai
+Lucien.
+
+-- Tout va donc bien?
+
+-- À merveille!
+
+-- C'est que, comme tu m'avais fait dire que tu m'attendais chez
+moi, je craignais que tu n'eusses de mauvaises nouvelles à me
+communiquer.
+
+-- Bon! si j'avais de mauvaises nouvelles, est-ce que je te le
+dirais?
+
+-- Comme c'est rassurant!
+
+-- Mais, sois tranquille, je n'en ai que de bonnes; seulement, je
+t'ai donné une part dans la conspiration.
+
+-- Laquelle?
+
+-- Mets-toi là, et écris à Gohier.
+
+-- Que nous n'irons pas dîner chez lui?
+
+-- Au contraire: qu’il vienne avec sa femme déjeuner chez nous;
+entre gens qui s'aiment comme nous nous aimons, on ne saurait trop
+se voir.
+
+Joséphine se mit à un petit secrétaire en bois de rose.
+
+-- Dicte, dit-elle, j'écrirai.
+
+-- Bon! pour qu'on reconnaisse mon style! allons donc! tu sais
+bien mieux que moi comment on écrit un de ces billets charmants
+auxquels il est impossible de résister.
+
+Joséphine sourit du compliment, tendit son front à. Bonaparte qui
+l'embrassa amoureusement, et écrivit ce billet que nous copions
+sur l'original:
+
+«Au citoyen Gohier, président du Directoire exécutif de la
+République française...»
+
+-- Est-ce cela? demanda-t-elle.
+
+-- Parfait! Comme il n'a pas longtemps à garder ce titre de
+président, ne le lui marchandons pas.
+
+-- N'en ferez-vous donc rien?
+
+-- J'en ferai tout ce qu'il voudra, s'il fait tout ce que je veux!
+Continue, chère amie.
+
+Joséphine reprit la plume et écrivit:
+
+«Venez, mon cher Gohier et votre femme, déjeuner demain avec moi,
+à huit heures du matin; n'y manquez pas: j'ai à causer avec vous
+sur des choses très intéressantes.
+
+«Adieu, mon cher Gohier! comptez toujours sur ma sincère amitié!
+
+«LA PAGERIE-BONAPARTE.»
+
+-- J'ai mis _demain, _fit Joséphine; il faut que je date ma lettre
+du 17 brumaire.
+
+-- Et tu ne mentiras pas, dit Bonaparte: voilà minuit qui sonne.
+
+En effet, un jour de plus venait de tomber dans l'abîme du temps;
+la pendule tinta douze coups.
+
+Bonaparte les écouta, grave et rêveur; il n'était plus séparé que
+par vingt-quatre heures du jour solennel qu'il préparait depuis un
+mois, qu'il rêvait depuis trois ans!
+
+Faisons ce qu'il eût bien voulu faire, sautons par-dessus les
+vingt-quatre heures qui nous séparent de ce jour que l'histoire
+n'a pas encore jugé, et voyons ce qui se passait, à sept heures du
+matin, sur les différents points de Paris où les événements que
+nous allons raconter devaient produire une suprême sensation.
+
+
+XXIII -- ALEA JACTA EST
+
+À sept heures du matin, le ministre de la police, Fouché, entrait
+chez Gohier, président du Directoire.
+
+-- Oh! oh! fit Gohier en l'apercevant, qu'y a-t-il donc de
+nouveau, monsieur le ministre de la justice, que j'aie le plaisir
+de vous voir si matin?
+
+-- Vous ne connaissez pas encore le décret? dit Fouché.
+
+-- Quel décret? demanda l'honnête Gohier.
+
+-- Le décret du conseil des Anciens.
+
+-- Rendu quand?
+
+-- Rendu cette nuit.
+
+-- Le conseil des Anciens se réunit donc la nuit maintenant?
+
+-- Quand il y a urgence, oui.
+
+-- Et que dit le décret?
+
+-- Il transfère les séances du corps législatif à Saint-Cloud.
+
+Gohier sentit le coup. Il comprenait tout le parti que le génie
+entreprenant de Bonaparte pouvait tirer de cet isolement.
+
+-- Et depuis quand, demanda-t-il à Fouché, un ministre de la
+police est-il transformé en messager du conseil des Anciens?
+
+-- Voilà ce qui vous trompe, citoyen président, répondit l'ex-
+conventionnel; je suis ce matin plus ministre de la police que
+jamais, puisque je viens vous dénoncer un acte qui peut avoir les
+plus graves conséquences.
+
+Fouché ne savait pas encore comment tournerait la conspiration de
+la rue de la victoire; il n'était point fâché de se ménager une
+porte de retraite au Luxembourg.
+
+Mais Gohier, tout honnête qu'il était, connaissait trop bien
+l'homme pour être sa dupe.
+
+-- C'était hier qu'il fallait m'annoncer le décret, citoyen
+ministre, et non ce matin; car, en me faisant cette communication,
+vous ne devancez que de quelques instants l'annonce officielle qui
+va m'en être faite.
+
+En effet, en ce moment, un huissier ouvrit la porte et prévint le
+président qu'un envoyé des inspecteurs du palais des Anciens était
+là et demandait à lui faire une communication.
+
+-- Qu'il entre! dit Gohier.
+
+Le messager entra, et présenta une lettre au président.
+
+Celui-ci la décacheta vivement et lut:
+
+«Citoyen président,
+
+«la commission s'empresse de vous faire part du décret de la
+translation de la résidence du Corps législatif à Saint-Cloud.
+
+«Le décret va vous être expédié; mais des mesures de sûreté
+exigent des détails dont nous nous occupons.
+
+«Nous vous invitons à venir à la commission des Anciens; vous y
+trouverez Sieyès et Ducos.
+
+«Salut fraternel,
+
+«BARILLON -- FARGUES -- CORNET.»
+
+-- C'est bien, dit Gohier au messager en le congédiant d'un signe.
+
+Le messager sortit.
+
+Gohier se retourna vers Fouché:
+
+-- Ah! dit-il, le complot est bien mené: on m'annonce le décret,
+mais on ne me l'envoie pas; par bonheur vous allez me dire dans
+quels termes il est conçu.
+
+-- Mais, dit Fouché, je n'en sais rien.
+
+-- Comment! il y a séance au conseil des Anciens, et vous,
+ministre de la police, vous n'en savez rien, quand cette séance
+est extraordinaire, quand elle a été arrêtée par lettres?
+
+-- Si fait, je savais la séance, mais je n'ai pu y assister.
+
+-- Et vous n'y aviez pas un de vos secrétaires, un sténographe,
+qui pût, paroles pour paroles, vous rendre compte de cette séance,
+quand, selon toute probabilité, cette séance va disposer du sort
+de la France?... Ah! citoyen Fouché, vous êtes un ministre de la
+police bien maladroit ou plutôt bien adroit!
+
+-- Avez-vous des ordres à me donner citoyen président? demanda
+Fouché.
+
+-- Aucun, citoyen ministre, répondit le président. Si le
+Directoire juge à propos de donner des ordres, il les donnera à
+des hommes qu'il croira dignes de sa confiance. Vous pouvez
+retourner vers ceux qui vous envoient, ajouta-t-il en tournant le
+dos à son interlocuteur.
+
+Fouché sortit. Gohier sonna aussitôt.
+
+Un huissier entra.
+
+-- Passez chez Barras, chez Sieyès, chez Ducos et chez Moulin, et
+invitez-les à se rendre à l'instant même chez moi... Ah! prévenez
+en même temps, madame Gohier de passer dans mon cabinet et
+d'apporter la lettre de madame Bonaparte qui nous invite à
+déjeuner.
+
+Cinq minutes après, madame Gohier entrait, la lettre à la main et
+tout habillée; l'invitation était pour huit heures du matin; il
+était plus de sept heures et demie, et il fallait vingt minutes au
+moins pour aller du Luxembourg à la rue de la Victoire.
+
+-- Voici, mon ami, dit madame Gohier en présentant la lettre à son
+mari; c'est pour huit heures.
+
+-- Oui, répondit Gohier, je ne doute pas de l'heure, mais du jour.
+
+Et, prenant la lettre des mains de sa femme, il relut:
+
+«Venez, mon cher Gohier et votre femme, déjeuner demain avec moi,
+à huit heures du matin... n'y manquez pas... j'ai à causer avec
+vous sur des choses très intéressantes.»
+
+-- Ah! continua-t-il, il n'y a pas à s'y tromper!
+
+-- Eh bien, mon ami, y allons-nous? demanda madame Gohier.
+
+-- Toi, tu y vas, mais pas moi. Il nous survient un événement
+auquel le citoyen Bonaparte n'est probablement pas étranger, et
+qui nous retient, mes collègues et moi au Luxembourg.
+
+-- Un événement grave?
+
+-- Peut-être.
+
+-- Alors, je reste près de toi.
+
+-- Non pas: tu ne peux m'être d'aucune utilité. Va chez madame
+Bonaparte; je me trompe peut-être, mais, s'il s'y passe quelque
+chose d'extraordinaire et qui te paraisse alarmant, fais-le-moi
+savoir par un moyen quelconque; tout sera bon, je comprendrai à
+demi-mot.
+
+-- C'est bien, mon ami, j'y vais; l'espoir de t’être utile là-bas
+me décide.
+
+-- Va!
+
+En ce moment l'huissier rentra.
+
+-- Le général Moulin me suit, dit-il; le citoyen Barras est au
+bain et va venir; les citoyens Sieyès et Ducos sont sortis à cinq
+heures du matin et ne sont point rentrés.
+
+-- Voilà les deux traîtres! dit Gohier. Barras n'est que dupe.
+
+Et, embrassant sa femme:
+
+-- Va! dit-il, va!
+
+En se retournant, madame Gohier se trouva face à face avec le
+général Moulin; celui-ci, d'un caractère emporté, paraissait
+furieux.
+
+-- Pardon, citoyenne, dit-il.
+
+Puis, s'élançant dans le cabinet de Gohier:
+
+--Eh bien, dit-il, vous savez ce qui se passe, président?
+
+-- Non; mais je m'en doute.
+
+-- Le corps législatif est transféré à Saint-Cloud; le général
+Bonaparte est chargé de l'exécution du décret, et la force armée
+est mise sous ses ordres.
+
+-- Ah! voilà le fond du sac! dit Gohier. Eh bien, il faut nous
+réunir et lutter.
+
+-- Vous avez entendu: Sieyès et Roger Ducos ne sont pas au palais.
+
+-- Parbleu! ils sont aux Tuileries! Mais Barras est au bain;
+courons chez Barras. Le Directoire peut prendre des arrêtés du
+moment où il est en majorité; nous sommes trois: je le répète,
+luttons!
+
+-- Alors, faisons dire à Barras de venir nous trouver aussitôt
+qu'il sera sorti du bain.
+
+-- Non, allons le trouver avant qu’il en sorte.
+
+Les deux directeurs sortirent et se dirigèrent vivement vers
+l’appartement de Barras.
+
+Ils le trouvèrent effectivement au bain; ils insistèrent pour
+entrer.
+
+-- Eh bien? demanda Barras en les apercevant.
+
+-- Vous savez?
+
+-- Rien au monde!
+
+Ils lui racontèrent alors ce qu’ils savaient eux-mêmes.
+
+-- Ah! dit Barras, tout m'est expliqué maintenant.
+
+-- Comment?
+
+-- Oui, voilà pourquoi il n'est pas venu hier au soir.
+
+-- Qui
+
+-- Eh! Bonaparte!
+
+-- Vous l'attendiez hier au soir?
+
+-- Il m'avait fait dire par un de ses aides de camp qu'il
+viendrait de onze heures à minuit.
+
+-- Et il n'est pas venu?
+
+-- Non; il m'a envoyé Bourrienne avec sa voiture en me faisant
+dire qu'un violent mal de tête le retenait au lit, mais que ce
+matin, de bonne heure, il serait ici.
+
+Les directeurs se regardèrent.
+
+-- C'est clair! dirent-ils.
+
+-- Maintenant, continua Barras, j'ai envoyé Bollot, mon
+secrétaire, un garçon très intelligent, à la découverte.
+
+Il sonna, un domestique parut.
+
+-- Aussitôt que le citoyen Bollot rentrera, dit Barras, vous le
+prierez de se rendre ici.
+
+-- Il descend à l'instant même de voiture dans la cour du palais.
+
+-- Qu'il monte! qu'il monte!
+
+Bollot était déjà à la porte.
+
+-- Eh bien? firent les trois directeurs.
+
+-- Eh bien, le général Bonaparte, en grand uniforme, accompagné
+des généraux Beurnonville, Mac Donald et Moreau, marche sur les
+Tuileries, dans la cour desquelles dix mille hommes l'attendent!
+
+-- Moreau!... Moreau est avec lui! s'écria Gohier.
+
+-- À sa droite!
+
+-- Je vous l’ai toujours dit! s'écria Moulin, avec sa rudesse
+militaire, Moreau, c'est une... salope et pas autre chose!
+
+-- Êtes-vous toujours d'avis de résister, Barras? demanda Gohier
+
+-- Oui, répondit Barras.
+
+-- Eh bien, alors, habillez-vous et venez nous rejoindre dans la
+salle des séances.
+
+-- Allez, dit Barras, je vous suis.
+
+Les deux directeurs se rendirent dans la salle des séances.
+
+Au bout de dix minutes d'attente:
+
+-- Nous aurions dû attendre Barras, dit Moulin: si Moreau est une
+s..., Barras est une p...!
+
+Deux heures après, ils attendaient encore Barras.
+
+Derrière eux, on avait introduit, dans la même salle de bain,
+Talleyrand et Bruix, et, en causant avec eux, Barras avait oublié
+qu'il était attendu.
+
+Voyons ce qui s'était passé rue de la Victoire.
+
+À sept heures, contre son habitude, Bonaparte était levé et
+attendait en grand uniforme dans sa chambre.
+
+Roland entra.
+
+Bonaparte était parfaitement calme; on était à la veille d'une
+bataille.
+
+-- N'est-il venu personne encore, Roland? demanda-t-il.
+
+-- Non, mon général, répondit le jeune homme; mais j'ai entendu
+tout à l'heure le roulement d'une voiture.
+
+-- Moi aussi, dit Bonaparte.
+
+En ce moment, on annonça:
+
+-- Le citoyen Joseph Bonaparte et le citoyen général Bernadotte.
+
+Roland interrogea Bonaparte de l'oeil.
+
+Devait-il rester ou sortir?
+
+Il devait rester.
+
+Roland resta debout à l'angle d'une bibliothèque, comme une
+sentinelle à son poste.
+
+-- Ah! ah! fit Bonaparte en voyant Bernadotte habillé comme la
+surveille en simple bourgeois, vous avez donc décidément horreur
+de l'uniforme, général?
+
+-- Ah çà! reprit Bernadotte, pourquoi diable serais-je en uniforme
+à sept heures du matin, quand je ne suis pas de service?
+
+-- Vous y serez bientôt.
+
+-- Bon! je suis en non-activité.
+
+-- Oui; mais, moi, je vous remets en activité.
+
+-- Vous?
+
+-- Oui, moi.
+
+-- Au nom du Directoire?
+
+-- Est-ce qu'il y a encore un Directoire?
+
+-- Comment! il n'y a plus de Directoire?
+
+-- N'avez-vous pas vu, en venant ici, des soldats échelonnés dans
+les rues conduisant aux Tuileries?
+
+-- Je les ai vus et m'en suis étonné.
+
+-- Ces soldats, ce sont les miens.
+
+-- Pardon! dit Bernadotte, j'avais cru que c'étaient ceux de la
+France.
+
+-- Eh! moi ou la France, n'est-ce pas tout un?
+
+-- Je l'ignorais, dit froidement Bernadotte.
+
+-- Alors, vous vous en doutez maintenant; ce soir, vous en serez
+sûr. Tenez, Bernadotte, le moment est suprême, décidez-vous!
+
+-- Général, dit Bernadotte, j'ai le bonheur d'être en ce moment
+simple citoyen; laissez-moi rester simple citoyen.
+
+-- Bernadotte, prenez garde, qui n'est pas pour moi est contre
+moi!
+
+-- Général, faites attention à vos paroles; vous m’avez dit:
+«Prenez garde!» si c’est une menace, vous savez que je ne les
+crains pas.
+
+Bonaparte revint à lui et lui prit les deux mains.
+
+-- Eh! oui, je sais cela; voilà pourquoi je veux absolument vous
+avoir avec moi. Non seulement je vous estime, Bernadotte, mais
+encore je vous aime. Je vous laisse avec Joseph; vous êtes beaux-
+frères; que diable! entre parents, on ne se brouille pas.
+
+-- Et vous, où allez-vous?
+
+-- En votre qualité de Spartiate, vous êtes un rigide observateur
+des lois, n'est-ce pas? Eh bien, voici un décret rendu cette nuit
+par le conseil des Cinq-Cents, qui me confère immédiatement le
+commandement de la force armée de Paris; j'avais donc raison,
+ajouta-t-il, de vous dire que les soldats que vous avez rencontrés
+sont mes soldats, puisqu'ils sont sous mes ordres.
+
+Et il remit entre les mains de Bernadotte l'expédition du décret
+qui avait été rendu à six heures du matin.
+
+Bernadotte lut le décret depuis la première jusqu'à la dernière
+ligne.
+
+-- À ceci, je n'ai rien à ajouter, fit-il: veillez à la sûreté de
+la représentation nationale, et tous les bons citoyens seront avec
+vous.
+
+-- Eh bien, soyez donc avec moi, alors!
+
+-- Permettez-moi, général, d'attendre encore vingt-quatre heures
+pour voir comment vous remplirez votre mandat.
+
+-- Diable d'homme, va! fit Bonaparte.
+
+Alors, le prenant par le bras et l'entraînant à quelques pas de
+Joseph:
+
+-- Bernadotte, reprit-il, je veux jouer franc jeu avec vous!
+
+-- À quoi bon, répondit celui-ci, puisque je ne suis pas de votre
+partie?
+
+-- N'importe! vous êtes à la galerie et je veux que la galerie
+dise que je n'ai pas triché.
+
+-- Me demandez-vous le secret?
+
+-- Non...
+
+-- Vous faites bien; car dans ce cas j’eusse refusé d'écouter vos
+confidences.
+
+-- Oh! mes confidences, elles ne sont pas longues!... Votre
+Directoire est détesté, votre Constitution est usée; il faut faire
+maison nette et donner une autre direction au gouvernement. Vous
+ne me répondez pas?
+
+-- J'attends ce qui vous reste à me dire.
+
+-- Ce qui me reste à vous dire, c'est d'aller mettre votre
+uniforme; je ne puis vous attendre plus longtemps: vous viendrez
+me rejoindre aux Tuileries au milieu de tous nos camarades.
+
+Bernadotte secoua la tête.
+
+-- Vous croyez que vous pouvez compter sur Moreau, sur
+Beurnonville, sur Lefebvre, reprit Bonaparte; tenez, regardez par
+la fenêtre, qui voyez-vous là... là! Moreau et Beurnonville! Quant
+à Lefebvre, je ne le vois pas, mais je suis certain que je ne
+ferai pas cent pas sans le rencontrer... Eh bien, vous décidez-
+vous?
+
+-- Général, reprit Bernadotte, je suis l'homme qui se laisse le
+moins entraîner par l’exemple, et surtout par le mauvais exemple.
+Que Moreau, que Beurnonville, que Lefebvre fassent ce qu'ils
+veulent; je ferai, moi, ce que je dois.
+
+-- Ainsi, vous refusez positivement de m'accompagner aux
+Tuileries?
+
+-- Je ne veux pas prendre part à une rébellion.
+
+-- Une rébellion! une rébellion! et contre qui? Contre un tas
+d'imbéciles qui avocassent du matin au soir dans leur taudis!
+
+-- Ces imbéciles, général, sont en ce moment les représentants de
+la loi, la Constitution les sauvegarde; ils sont sacrés pour moi.
+
+-- Au moins, promettez-moi une chose, barre de fer que vous êtes!
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'est de rester tranquille.
+
+-- Je resterai tranquille comme citoyen; mais...
+
+-- Mais quoi?... Voyons, je vous ai vidé mon sac, videz le vôtre!
+
+-- Mais, si le Directoire me donne l’ordre d'agir, je marcherai
+contre les perturbateurs, quels qu'ils soient.
+
+-- Ah çà! mais vous croyez donc que je suis ambitieux? dit
+Bonaparte.
+
+Bernadotte sourit.
+
+-- Je le soupçonne, dit-il.
+
+-- Ah! par ma foi! dit Bonaparte, vous ne me connaissez guère;
+j'en ai assez de la politique, et, si je désire une chose, c'est
+la paix. Ah! mon cher, la Malmaison avec cinquante mille livres de
+rente, et je donne ma démission de tout le reste. Vous ne voulez
+pas me croire; je vous invite à venir m'y voir dans trois mois,
+et, si vous aimez la pastorale, eh bien, nous en ferons ensemble.
+Allons, au revoir! je vous laisse avec Joseph, et, malgré vos
+refus, je vous attends aux Tuileries... Tenez, voilà nos amis qui
+s'impatientent.
+
+On criait: «Vive Bonaparte!»
+
+Bernadotte pâlit légèrement.
+
+Bonaparte vit cette pâleur.
+
+-- Ah! ah! murmura-t-il, jaloux... Je me trompais, ce n'est point
+un Spartiate: c’est un Athénien!
+
+En effet, comme l'avait dit Bonaparte, ses amis s'impatientaient.
+
+Depuis une heure que le décret était affiché, le salon, les
+antichambres et la cour de l’hôtel étaient encombrés.
+
+La première personne que Bonaparte rencontra au haut de l’escalier
+fut son compatriote le colonel Sébastiani.
+
+Il commandait le 9e régiment de dragons.
+
+-- Ah! c'est vous, Sébastiani! dit Bonaparte. Et vos hommes?
+
+-- En bataille dans la rue de la Victoire, général.
+
+-- Bien disposés?
+
+-- Enthousiastes! Je leur ai fait distribuer dix mille cartouches
+qui étaient en dépôt chez moi.
+
+-- Oui; mais qui n'en devaient sortir que sur un ordre du
+commandant de Paris. Savez-vous que vous avez brûlé vos vaisseaux,
+Sébastiani?
+
+-- Prenez-moi avec vous dans votre barque, général; j'ai foi en
+votre fortune.
+
+-- Tu me prends pour César, Sébastiani?
+
+-- Par ma foi! on se tromperait de plus loin... Il y a, en outre,
+dans la cour de votre hôtel, une quarantaine d'officiers de toutes
+armes, sans solde, et que le Directoire laisse depuis un an dans
+le dénuement le plus complet; ils n'ont d'espoir qu'en vous,
+général; aussi sont-ils prêts à se faire tuer pour vous.
+
+-- C'est bien. Va te mettre à la tête de ton régiment et fais-lui
+tes adieux!
+
+-- Mes adieux! comment cela, général?
+
+-- Je te le troque contre une brigade. Va, va!
+
+Sébastiani ne se le fit pas répéter deux fois; Bonaparte continua
+son chemin.
+
+Au bas de l’escalier, il rencontra Lefebvre.
+
+-- C'est moi, général, dit Lefebvre.
+
+-- Toi!... Eh bien, et la 17e division militaire, où est-elle?
+
+-- J'attends ma nomination, pour la faire agir.
+
+-- N'es-tu pas nommé?
+
+-- Par le Directoire, oui; mais, comme je ne suis pas un traître,
+je viens de lui envoyer ma démission, afin qu'il sache qu'il ne
+doit pas compter sur moi.
+
+-- Et tu viens pour que je te nomme, afin que j'y puisse compter,
+moi?
+
+-- Justement!
+
+-- Vite, Roland, un brevet en blanc; remplis-le aux noms du
+général, que je n'aie plus qu'à y mettre mon nom. Je le signerai
+sur l'arçon de ma selle.
+
+-- Ce sont ceux-là qui sont les bons, dit Lefebvre.
+
+-- Roland?
+
+Le jeune homme, qui avait déjà fait quelques pas pour obéir, se
+rapprocha de son général.
+
+-- Prends sur ma cheminée, lui dit Bonaparte à voix basse, une
+paire de pistolets à deux coups, et apporte-les-moi en même temps.
+On ne sait pas ce qui peut arriver.
+
+-- Oui, général, dit Roland; d'ailleurs, je ne vous quitterai pas.
+
+-- À moins que je n'aie besoin de te faire tuer ailleurs.
+
+-- C'est juste, dit le jeune homme.
+
+Et il courut remplir la double commission qu'il venait de
+recevoir.
+
+Bonaparte allait continuer son chemin quand il aperçut comme une
+ombre dans le corridor.
+
+Il reconnut Joséphine et courut à elle.
+
+-- Mon Dieu! lui dit celle-ci, y a-t-il donc tant de danger?
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Je viens d'entendre l'ordre que tu as donné à Roland.
+
+-- C'est bien fait! voilà ce que c'est que d'écouter aux portes...
+Et Gohier?
+
+-- Il n'est pas venu.
+
+-- Ni sa femme?
+
+-- Sa femme est là.
+
+Bonaparte écarta Joséphine de la main et entra dans le salon. Il y
+vit madame Gohier, seule et assez pâle.
+
+-- Eh quoi! demanda-t-il sans autre préambule, le président ne
+vient pas?
+
+-- Cela ne lui a pas été possible, général, répondit madame
+Gohier.
+
+Bonaparte réprima un mouvement d'impatience.
+
+-- Il faut absolument qu'il vienne, dit-il. Écrivez-lui que je
+l'attends; je vais lui faire porter la lettre.
+
+-- Merci, général, répliqua madame Gohier, j'ai mes gens ici: ils
+s'en chargeront.
+
+-- Écrivez, ma bonne amie, écrivez, dit Joséphine.
+
+Et elle présenta une plume, de l’encre et du papier à la femme du
+président.
+
+Bonaparte était placé de façon à lire par-dessus l’épaule de
+celle-ci ce qu'elle allait écrire.
+
+Madame Gohier le regarda fixement.
+
+Il recula d'un pas en s'inclinant.
+
+Madame Gohier écrivit.
+
+Puis elle plia la lettre, et chercha de la cire; mais -- soit
+hasard, soit préméditation -- il n'y avait sur la table que des
+pains à cacheter.
+
+Elle mit un pain à cacheter à la lettre et sonna.
+
+Un domestique parut.
+
+-- Remettez cette lettre à Comtois, dit madame Gohier, et qu'il la
+porte à l'instant au Luxembourg.
+
+Bonaparte suivit des yeux le domestique ou plutôt la lettre
+jusqu'à ce que la porte fût refermée. Puis:
+
+-- Je regrette, dit-il à madame Gohier de ne pouvoir déjeuner avec
+vous; mais si le président a ses affaires, moi aussi, j'ai les
+miennes. Vous déjeunerez avec ma femme; bon appétit!
+
+Et il sortit.
+
+À la porte, il rencontra Roland.
+
+-- Voici le brevet, général, dit le jeune homme, et voilà la
+plume.
+
+Bonaparte prit la plume, et, sur le revers du chapeau de son aide
+de camp, signa le brevet.
+
+Roland présenta alors les deux pistolets au général.
+
+-- Les as-tu visités? demanda celui-ci.
+
+Roland sourit.
+
+-- Soyez tranquille, dit-il, je vous réponds d'eux.
+
+Bonaparte passa les pistolets à sa ceinture, et, tout en les y
+passant, murmura:
+
+-- Je voudrais bien savoir ce qu'elle a écrit à son mari.
+
+-- Ce qu'elle a écrit, mon général, je vais vous le dire mot pour
+mot.
+
+-- Toi, Bourrienne?
+
+-- Oui; elle a écrit: «Tu as bien fait de ne pas venir, mon ami:
+tout ce qui se passe ici m'annonce que l'invitation était un
+piège. Je ne tarderai à te rejoindre.»
+
+-- Tu as décacheté la lettre?...
+
+-- Général, Sextus Pompée donnait à dîner sur sa galère à Antoine
+et à Lépide; son affranchi vint lui dire: «Voulez-vous que je vous
+fasse empereur du monde? -- Comment cela? -- C'est bien simple: je
+coupe le câble de votre galère, et Antoine et Lépide sont vos
+prisonniers. -- Il fallait le faire sans me le dire, répondit
+Sextus; maintenant, sur ta vie, ne le fais pas!» Je me suis
+rappelé ces mots, général: _Il fallait le faire sans me le dire._
+
+Bonaparte resta un instant pensif; puis, sortant de sa rêverie:
+
+-- Tu te trompes, dit-il à Bourrienne: c’était Octave, et non pas
+Antoine, qui était avec Lépide sur la galère de Sextus.
+
+Et il descendit dans la cour, bornant ses reproches à rectifier
+cette faute historique.
+
+À peine le général parut-il sur le perron, que les cris de «Vive
+Bonaparte» retentirent dans la cour, et, se prolongeant jusqu'à la
+rue, allèrent éveiller le même cri dans la bouche des dragons qui
+stationnaient à la porte.
+
+-- Voilà qui est de bon augure, général, dit Roland.
+
+-- Oui; donne vite à Lefebvre son brevet, et, s'il n'a pas de
+cheval, qu'il en prenne un des miens. Je lui donne rendez-vous
+dans la cour des Tuileries.
+
+-- Sa division y est déjà.
+
+-- Raison de plus.
+
+Alors, regardant autour de lui, Bonaparte vit Beurnonville et
+Moreau qui l'attendaient; leurs chevaux étaient tenus par des
+domestiques. Il les salua du geste, mais déjà bien plus en maître
+qu'en camarade.
+
+Puis, apercevant le général Debel sans uniforme, il descendit deux
+marches et alla à lui.
+
+-- Pourquoi en bourgeois? demanda-t-il.
+
+-- Mon général, je n'étais aucunement prévenu; je passais par
+hasard dans la rue, et, voyant un attroupement devant votre hôtel,
+je suis entré, craignant que vous ne courussiez quelque danger.
+
+-- Allez vite mettre votre uniforme.
+
+-- Bon! je demeure à l'autre bout de Paris: ce serait trop long.
+
+Et cependant, il fit un pas pour se retirer.
+
+-- Qu'allez-vous faire?
+
+-- Soyez tranquille, général.
+
+Debel avait avisé un artilleur à cheval: l'homme était à peu près
+de sa taille.
+
+-- Mon ami, lui dit-il, je suis le général Debel; par ordre du
+général Bonaparte, donne-moi ton habit et ton cheval: je te
+dispense de tout service aujourd'hui. Voilà un louis pour boire à
+la santé du général en chef. Demain, tu reviendras prendre le tout
+chez moi; uniforme et cheval. Je demeure rue du Cherche-Midi, N°
+11.
+
+-- Et il ne m'arrivera rien?
+
+-- Si fait, tu seras nommé brigadier.
+
+-- Bon! fit l’artilleur.
+
+Et il remit son habit et son cheval au général Debel.
+
+Pendant ce temps, Bonaparte avait entendu causer au-dessus de lui;
+il avait levé la tête et avait vu Joseph et Bernadotte à sa
+fenêtre.
+
+-- Une dernière fois, général, dit-il à Bernadotte, voulez-vous
+venir avec moi?
+
+-- Non, lui répondit fermement celui-ci.
+
+Puis, à voix basse:
+
+-- Vous m'avez dit tout à l'heure de prendre garde? dit
+Bernadotte.
+
+-- Oui.
+
+-- Eh bien, je vous le dis à mon tour, prenez garde.
+
+-- À quoi?
+
+-- Vous allez aux Tuileries?
+
+-- Sans doute.
+
+-- Les Tuileries sont bien près de la place de la Révolution.
+
+-- Bah! dit Bonaparte, la guillotine a été transférée à la
+barrière du Trône.
+
+-- Qu'importe! c'est toujours le brasseur Santerre qui commande au
+faubourg Saint-Antoine, et Santerre est farci de Moulin.
+
+-- Santerre est prévenu qu'au premier mouvement qu'il tente, je le
+fais fusiller. Venez-vous?
+
+-- Non.
+
+-- Comme vous voudrez. Vous séparez votre fortune de la mienne;
+mais je ne sépare pas la mienne de la vôtre.
+
+Puis, s'adressant à son piqueur:
+
+-- Mon cheval, dit-il
+
+On lui amena son cheval.
+
+Mais, voyant un simple artilleur près de lui:
+
+-- Que fais-tu là, au milieu des grosses épaulettes? dit-il.
+
+L'artilleur se mit à rire.
+
+-- Vous ne me reconnaissez pas, général? dit-il.
+
+-- Ah! par ma foi, c'est vous, Debel! Et à qui avez-vous pris ce
+cheval et cet uniforme?
+
+-- À cet artilleur que vous voyez là, à pied et en bras de
+chemise. Il vous en coûtera un brevet de brigadier.
+
+-- Vous vous trompez, Debel, dit Bonaparte, il m'en coûtera deux:
+un de brigadier et un de général de division. En marche,
+messieurs! nous allons aux Tuileries.
+
+Et, courbé sur son cheval, comme c'était son habitude, sa main
+gauche tenant les rênes lâches, son poignet droit appuyé sur sa
+cuisse, la tête inclinée, le front rêveur, le regard perdu, il fit
+les premiers pas sur cette pente glorieuse et fatale à la fois,
+qui devait le conduire au trône... et à Sainte-Hélène.
+
+
+XXIV -- LE 18 BRUMAIRE
+
+En débouchant dans la rue de la Victoire, Bonaparte trouva les
+dragons de Sébastiani rangés en bataille.
+
+Il voulut les haranguer; mais ceux-ci, l'interrompant aux premiers
+mots:
+
+-- Nous n'avons pas besoin d'explications, crièrent-ils; nous
+savons que vous ne voulez que le bien de la République. Vive
+Bonaparte!
+
+Et le cortège suivit, aux cris de «Vive Bonaparte!», les rues qui
+conduisaient de la rue de la Victoire aux Tuileries.
+
+Le général Lefebvre, selon sa promesse, attendait à la porte du
+palais.
+
+Bonaparte, à son arrivée aux Tuileries, fut salué des mêmes vivats
+qui l'avaient accompagné jusque-là.
+
+Alors, il releva le front et secoua la tête. Peut-être n'était-ce
+point assez pour lui que ce cri de «Vive Bonaparte!» et rêvait-il
+déjà celui de «Vive Napoléon!»
+
+Il s'avança sur le front de la troupe, et, entouré d'un immense
+état-major, il lut le décret des Cinq-Cents qui transférait les
+séances du corps législatif à Saint-Cloud et lui donnait le
+commandement de la force armée.
+
+Puis, de mémoire, ou en improvisant -- Bonaparte ne mettait
+personne dans cette sorte de secret --, au lieu de la proclamation
+qu'il avait dictée l'avant-veille à Bourrienne, il prononça celle-
+ci:
+«Soldats,
+
+«Le conseil extraordinaire des Anciens m'a remis le commandement
+de la ville et de l'armée.
+
+«Je l'ai accepté pour seconder les mesures qu'il va prendre et qui
+sont tout entières en faveur du peuple.
+
+«La République est mal gouvernée depuis deux ans; vous avez espéré
+que mon retour mettrait un terme à tant de maux; vous l'avez
+célébré avec une union qui m'impose des obligations que je
+remplis. Vous remplirez les vôtres, et vous seconderez votre
+général avec l'énergie, la fermeté, la confiance que j'ai toujours
+vues en vous.
+
+«La liberté, la victoire, la paix, replaceront la République
+française au rang qu'elle occupait en Europe, et que l’ineptie et
+la trahison ont pu, seules, lui faire perdre.»
+
+Les soldats applaudirent avec frénésie; c'était une déclaration de
+guerre au Directoire, et des soldats applaudissent toujours à une
+déclaration de guerre.
+
+Le général mit pied à terre, au milieu des cris et des bravos.
+
+Il entra aux Tuileries.
+
+C'était la seconde fois qu'il franchissait le seuil du palais des
+Valois, dont les voûtes avaient si mal abrité la couronne et la
+tête du dernier Bourbon qui y avait régné.
+
+À ses côtés marchait le citoyen Roederer.
+
+En le reconnaissant, Bonaparte tressaillit.
+-- Ah! dit-il, citoyen Roederer, vous étiez ici dans la matinée du
+10 août?
+
+-- Oui, général, répondit le futur comte de l’Empire.
+
+-- C'est vous qui avez donné à Louis XVI le conseil de se rendre à
+l'Assemblée nationale?
+
+-- Oui.
+
+-- Mauvais conseil, citoyen Roederer! je ne l’eusse pas suivi.
+
+-- Selon que l'on connaît les hommes on les conseille. Je ne
+donnerai pas au général Bonaparte le conseil que j'ai donné au roi
+Louis XVI. Quand un roi a, dans son passé, la fuite à Varennes et
+le 20 juin, il est difficile à sauver!
+
+Au moment où Roederer prononçait ces paroles, on était arrivé
+devant une fenêtre qui donnait sur le jardin des Tuileries.
+
+Bonaparte s'arrêta, et, saisissant Roederer par le bras:
+
+-- Le 20 juin, dit-il, j'étais là (et il montrait du doigt la
+terrasse du bord de l’eau), derrière le troisième tilleul; je
+pouvais voir, à travers la fenêtre ouverte, le pauvre roi avec le
+bonnet rouge sur la tête; il faisait une piteuse figure, j'en eus
+pitié.
+
+-- Et que fîtes-vous?
+
+-- Oh! je ne fis rien, je ne pouvais rien faire: j'étais
+lieutenant d'artillerie; seulement j'eus envie d'entrer, comme les
+autres, et de dire tout bas: «Sire! Donnez-moi quatre pièces
+d'artillerie, et je me charge de vous balayer toute cette
+canaille!»
+
+Que serait-il arrivé si le lieutenant Bonaparte eût cédé à son
+envie, et, bien accueilli par Louis XVI, eût, en effet, balayé
+_cette canaille, _c'est-à-dire le peuple de Paris? En mitraillant,
+le 20 juin, au profit du roi, n'eût-il plus eu à mitrailler, le 13
+vendémiaire, au profit de la Convention?...
+
+Pendant que l'ex-procureur-syndic, demeuré rêveur, esquissait
+peut-être déjà, dans sa pensée, les premières pages de son
+_Histoire du Consulat, _Bonaparte se présentait à la barre du
+conseil des Anciens, suivi de son état-major, suivi lui-même de
+tous ceux qui avaient voulu le suivre.
+
+Quand le tumulte causé par l’arrivée de cette foule fut apaisé, le
+président donna lecture au général du décret qui l’investissait du
+pouvoir militaire. Puis, en l’invitant à prêter serment:
+
+-- Celui qui ne promit jamais en vain des victoires à la patrie,
+ajouta le président, ne peut qu'exécuter religieusement sa
+nouvelle promesse de la servir et de lui rester fidèle.
+
+Bonaparte étendit la main et dit solennellement:
+_ _
+_-- Je le jure!_
+
+Tous les généraux répétèrent après lui, chacun pour soi:
+
+-- Je le jure!
+
+Le dernier achevait à peine, quand Bonaparte reconnut le
+secrétaire de Barras, ce même Bollot, dont le directeur avait
+parlé le matin à ses deux collègues.
+
+Il était purement et simplement venu là pour pouvoir rendre compte
+à son patron de ce qui se passait; Bonaparte le crut chargé de
+quelque mission secrète de la part de Barras.
+
+Il résolut de lui épargner le premier pas, et, marchant droit au
+jeune homme:
+
+-- Vous venez de la part des directeurs? dit-il.
+
+Puis, sans lui donner le temps de répondre:
+
+-- Qu'ont-ils fait, continua-t-il, de cette France que j'avais
+laissée si brillante? J'avais laissé la paix, j'ai retrouvé la
+guerre; j'avais laissé des victoires, j'ai retrouvé des revers;
+j'avais laissé les millions de l’Italie, j'ai retrouvé la
+spoliation et la misère! Que sont devenus cent mille Français que
+je connaissais tous par leur nom? Ils sont morts!
+
+Ce n'était point précisément au secrétaire de Barras que ces
+choses devaient être dites; mais Bonaparte voulait les dire, avait
+besoin de les dire; peu lui importait à qui il les disait.
+
+Peut-être même, à son point de vue, valait-il mieux qu'il les dît
+à quelqu'un qui ne pouvait lui répondre.
+
+En ce moment, Sieyès se leva.
+
+-- Citoyens, dit-il, les directeurs Moulin et Gohier demandent à
+être introduits.
+
+-- Ils ne sont plus directeurs, dit Bonaparte, puisqu'il n'y a
+plus de Directoire.
+
+-- Mais, objecta Sieyès, ils n'ont pas encore donné leur
+démission.
+
+-- Qu'ils entrent donc et qu'ils la donnent, répliqua Bonaparte.
+
+Moulin et Gohier entrèrent.
+
+Ils étaient pâles mais calmes; ils savaient qu'ils venaient
+chercher la lutte, et que, derrière leur résistance, il y avait
+peut-être Sinnamari. Les déportés qu'ils avaient faits au 18
+fructidor leur en montraient le chemin.
+
+-- Je vois avec satisfaction, se hâta de dire Bonaparte, que vous
+vous rendez à nos voeux et à ceux de vos deux collègues.
+
+Gohier fit un pas en avant, et, d'une voix ferme:
+
+-- Nous nous rendons, non pas à vos voeux ni à ceux de nos deux
+collègues, qui ne sont plus nos collègues, puisqu'ils ont donné
+leur démission, mais aux voeux de la loi: elle veut que le décret
+qui transfère à Saint-Cloud le siège du corps législatif soit
+proclamé sans délai; nous venons remplir le devoir que nous impose
+la loi, bien déterminés à la défendre contre les factieux, quels
+qu’ils soient, qui tenteraient à l’attaquer.
+
+-- Votre zèle ne nous étonne point, reprit froidement Bonaparte,
+et c'est parce que vous êtes connu pour un homme aimant votre pays
+que vous allez vous réunir à nous.
+
+-- Nous réunir à vous! et pour quoi faire?
+
+-- Pour sauver la République.
+
+-- Sauver la République!.. il fut un temps, général, où vous aviez
+l’honneur d'en être le soutien; mais, aujourd'hui, c'est à nous
+qu'est réservée la gloire de la sauver.
+
+-- La sauver! fit Bonaparte, et avec quoi? avec les moyens que
+vous donne votre Constitution? Voyez donc! elle croule de toute
+part, et, quand même je ne la pousserais pas du doigt à cette
+heure, elle n'aurait pas huit jours à vivre.
+
+-- Ah! s'écria Moulin, vous avouez enfin vos projets hostiles!
+
+-- Mes projets ne sont pas hostiles! s’écria Bonaparte en frappant
+le parquet du talon de sa botte; la République est en péril, il
+faut la sauver, je le veux!
+
+-- Vous le voulez dit Gohier, mais il me semble que c'est au
+Directoire, et non à vous, de dire: «Je le veux!»
+
+-- Il n'y a plus de Directoire!
+
+-- En effet, on m'a dit qu'un instant avant notre entrée, vous
+aviez annoncé cela.
+
+-- Il n'y a plus de Directoire du moment où Sieyès et Roger-Ducos
+ont donné leur démission.
+
+-- Vous vous trompez: il y a un Directoire tant qu'il reste trois
+directeurs, et ni Moulin, ni moi, ni Barras, ne vous avons donné
+la nôtre.
+
+En ce moment, on glissa un papier dans la main de Bonaparte en
+disant:
+
+-- Lisez!
+Bonaparte lut.
+
+-- Vous vous trompez vous-même, reprit-il: Barras a donné sa
+démission, car la voici. La loi veut que vous soyez trois pour
+exister: vous n'êtes que deux! et qui résiste à la loi, vous
+l’avez dit tout à l'heure, est un rebelle.
+
+Puis, donnant le papier au président:
+
+-- Réunissez, dit-il, la démission du citoyen Barras à celle des
+citoyens Sieyès et Ducos, et proclamez la déchéance du Directoire.
+Moi, je vais l’annoncer à mes soldats.
+
+Moulin et Gohier restèrent anéantis; cette démission de Barras
+détruisait tous leurs projets.
+
+Bonaparte n'avait plus rien à faire au conseil des Anciens, et il
+lui restait encore beaucoup de choses à faire dans la cour des
+Tuileries.
+
+Il descendit, suivi de ceux qui l'avaient accompagné pour monter.
+
+À peine les soldats le virent-ils reparaître, que les cris de
+«Vive Bonaparte!» retentirent plus bruyants et plus pressés qu'à
+son arrivée.
+
+Il sauta sur son cheval et fit signe qu'il voulait parler.
+
+Dix mille voix qui éclataient en cris se turent à la fois, et le
+silence se fit comme par enchantement.
+
+-- Soldats! dit Bonaparte d'une voix si puissante, que tout le
+monde l’entendit, vos compagnons d'armes, qui sont aux frontières,
+sont dénués des choses les plus nécessaires; le peuple est
+malheureux. Les auteurs de tant de maux sont les factieux contre
+lesquels je vous rassemble aujourd'hui. J'espère sous peu vous
+conduire à la victoire; mais, auparavant, il faut réduire à
+l'impuissance de nuire tous ceux qui voudraient s'opposer au bon
+ordre public et à la prospérité générale!
+
+Soit lassitude du gouvernement dictatorial, soit fascination
+exercée par l'homme magique qui en appelait à la victoire, si
+longtemps oubliée en son absence, des cris d'enthousiasme
+s'élevèrent, et, comme une traînée de poudre enflammée, se
+communiquèrent des Tuileries au Carrousel, du Carrousel aux rues
+adjacentes.
+
+Bonaparte profita de ce mouvement, et, se tournant vers Moreau:
+
+-- Général, lui dit-il, je vais vous donner une preuve de
+l’immense confiance que j'ai en vous. Bernadotte, que j'ai laissé
+chez moi, et qui refuse de nous suivre, a eu l’audace de me dire
+que, s'il recevait un ordre du Directoire, il l'exécuterait, quels
+que fussent les perturbateurs. Général, je vous confie la garde du
+Luxembourg; la tranquillité de Paris et le salut de la République
+sont entre vos mains.
+
+Et, sans attendre la réponse de Moreau, il mit son cheval au galop
+et se porta sur le point opposé de la ligne.
+
+Moreau, par ambition militaire, avait consenti à jouer un rôle
+dans ce grand drame: il était forcé d'accepter celui que lui
+distribuait l’auteur.
+
+Gohier et Moulin, en revenant au Luxembourg, ne trouvèrent rien de
+changé en apparence; toutes les sentinelles étaient à leurs
+postes. Ils se retirèrent dans un des salons de la présidence afin
+de se consulter.
+Mais à peine venaient-ils d'entrer en conférence, que le général
+Jubé, commandant du Luxembourg, recevait l'ordre de rejoindre
+Bonaparte aux Tuileries avec la garde directoriale, et que Moreau
+prenait sa place avec des soldats encore électrisés par le
+discours de Bonaparte.
+
+Cependant, les deux directeurs rédigeaient un message au conseil
+des Cinq-Cents, message où ils protestaient énergiquement contre
+ce qui venait de se faire. Quand il fut terminé, Gohier le remit à
+son secrétaire, et Moulin, tombant d'inanition, passa chez lui
+pour prendre quelque nourriture.
+
+Il était près de quatre heures de l’après-midi.
+
+Un instant après, le secrétaire de Gohier rentra tout agité.
+
+-- Eh bien! lui demanda Gohier, vous n'êtes pas encore parti?
+
+-- Citoyen président, répondit le jeune homme, nous sommes
+prisonniers au palais!
+
+-- Comment! prisonniers?
+
+-- La garde est changée, et ce n'est plus le général Jubé qui la
+commande.
+
+-- Qui le remplace donc?
+
+-- J'ai cru entendre que c'était le général Moreau.
+
+-- Moreau? impossible!... et Barras, le lâche! où est-il?
+
+-- Parti pour sa terre de Grosbois.
+-- Ah! il faut que je voie Moulin! s'écria Gohier en s'élançant
+vers la porte.
+
+Mais, à l'entrée du corridor, il trouva une sentinelle qui lui
+barra le passage.
+
+Gohier voulut insister.
+
+-- On ne passe pas! dit la sentinelle.
+
+-- Comment! on ne passe pas?
+
+-- Non.
+
+-- Mais je suis le président Gohier.
+
+-- On ne passe pas! c'est la consigne.
+
+Gohier vit que cette consigne, il ne parviendrait point à la faire
+lever. L'emploi de la force était impossible. Il rentra chez lui.
+
+Pendant ce temps, le général Moreau se présentait chez Moulin: il
+venait pour se justifier.
+
+Mais, sans vouloir l’entendre, l'ex-directeur lui tourna le dos;
+et, comme Moreau insistait:
+
+-- Général, lui dit-il, passez dans l’antichambre: c'est la place
+des geôliers.
+
+Moreau courba la tête et comprit seulement alors dans quel piège,
+fatal à sa renommée, il venait de tomber.
+
+À cinq heures, Bonaparte reprenait le chemin de la rue de la
+Victoire; tout ce qu'il y avait de généraux et d'officiers
+supérieurs à Paris l'accompagnaient.
+
+Les plus aveugles, ceux qui n'avaient pas compris le 13
+vendémiaire, ceux qui n'avaient pas compris le retour d'Égypte,
+venaient de voir rayonner au-dessus des Tuileries l'astre
+flamboyant de son avenir; et, chacun ne pouvant être planète,
+c'était à qui se ferait satellite!
+
+Les cris de «Vive Bonaparte!» qui venaient du bas de la rue du
+Mont-Blanc, et montaient comme une marée sonore vers la rue de la
+Victoire, annoncèrent à Joséphine le retour de son époux.
+
+L'impressionnable créole l’attendait avec anxiété; elle s'élança
+au-devant de lui, tellement émue qu'elle ne pouvait prononcer une
+seule parole.
+
+-- Voyons, voyons, lui dit Bonaparte redevenant le bonhomme qu'il
+était dans son intérieur, tranquillise-toi; tout ce que l'on a pu
+faire aujourd'hui est fait.
+
+-- Et tout est-il fait, mon ami?
+
+-- Oh! non, répondit Bonaparte.
+
+-- Ainsi, ce sera à recommencer demain?
+
+-- Oui; mais demain, ce n'est qu'une formalité.
+
+La _formalité_ fut un peu rude; mais chacun sait le résultat des
+événements de Saint-Cloud: nous nous dispenserons donc de les
+raconter, nous reportant tout de suite au résultat, pressé que
+nous sommes de revenir au véritable sujet de notre drame, dont la
+grande figure historique, que nous y avons introduite, nous a un
+instant écarté.
+
+Un dernier mot.
+
+Le 20 brumaire, à une heure du matin, Bonaparte était nommé
+premier consul pour dix ans, et se faisait adjoindre Cambacérès et
+Lebrun, à titre de seconds consuls, bien résolu toutefois à
+concentrer dans sa personne, non seulement les fonctions de ses
+deux collègues, mais encore celles des ministres.
+
+Le 20 brumaire au soir, il couchait au Luxembourg, dans le lit du
+citoyen Gohier, mis en liberté dans la journée; ainsi que son
+collègue Moulin.
+
+Roland fut nommé gouverneur du château du Luxembourg.
+
+
+XXV -- UNE COMMUNICATION IMPORTANTE
+
+Quelque temps après cette révolution militaire, qui avait eu un
+immense retentissement dans toute l’Europe, dont elle devait un
+instant bouleverser la face comme la tempête bouleverse la face de
+l'Océan; quelque temps après, disons-nous, dans la matinée du 30
+nivôse, autrement et plus clairement dit pour nos lecteurs, du 20
+janvier 1800, Roland, en décachetant la volumineuse correspondance
+que lui valait sa charge nouvelle, trouva, au milieu de cinquante
+autres demandes d'audience, une lettre ainsi conçue:
+
+«Monsieur le gouverneur,
+
+«Je connais votre loyauté, et vous allez voir si j'en fais cas.
+
+«J'ai besoin de causer avec vous pendant cinq minutes; pendant ces
+cinq minutes, je resterai masqué.
+
+«J'ai une demande à vous faire.
+
+«Cette demande, vous me l'accorderez ou me la refuserez; dans l'un
+et l’autre cas, n'essayant de pénétrer dans le palais du
+Luxembourg que pour l’intérêt du premier consul Bonaparte et de la
+cause royaliste, à laquelle j'appartiens, je vous demande votre
+parole d'honneur de me laisser sortir librement comme vous m'aurez
+laissé entrer.
+
+«Si demain, à sept heures du soir, je vois une lumière isolée à la
+fenêtre située au-dessous de l'horloge, c'est que le colonel
+Roland de Montrevel m'aura engagé sa parole d'honneur, et je me
+présenterai hardiment à la petite porte de l'aile gauche du
+palais, donnant sur le jardin.
+
+«Afin que vous sachiez d'avance à qui vous engagez ou refusez
+votre parole, je signe d'un nom qui vous est connu, ce nom ayant
+déjà, dans une circonstance que vous n'avez probablement pas
+oubliée, été prononcé devant vous
+_ _
+«_MORGAN,_
+_ _
+«_Chef des compagnons de Jéhu.»_
+
+Roland relut deux fois la lettre, resta un instant pensif; puis,
+tout à coup, il se leva, et, passant dans le cabinet du premier
+consul, il lui tendit silencieusement la lettre.
+
+Celui-ci la lut sans que son visage trahît la moindre émotion, ni
+même le moindre étonnement, et, avec un laconisme tout
+lacédémonien:
+
+-- Il faut mettre la lumière, dit-il.
+
+Et il rendit la lettre à Roland.
+
+Le lendemain, à sept heures du soir, la lumière brillait à la
+fenêtre, et, à sept heures cinq minutes, Roland, en personne,
+attendait à la petite porte du jardin.
+
+Il y était à peine depuis quelques instants, que trois coups
+furent frappés à la manière des francs-maçons, c'est-à-dire deux
+et un.
+
+La porte s'ouvrit aussitôt: un homme enveloppé d'un manteau se
+dessina en vigueur sur l’atmosphère grisâtre de cette nuit
+d'hiver; quant à Roland, il était absolument caché dans l’ombre.
+
+Ne voyant personne, l’homme au manteau demeura une seconde
+immobile.
+
+-- Entrez, dit Roland.
+
+-- Ah! c'est vous, colonel.
+
+-- Comment savez-vous que c'est moi? demanda Roland.
+
+-- Je reconnais votre voix.
+
+-- Ma voix! mais, pendant les quelques secondes où nous nous
+sommes trouvés dans la même chambre, à Avignon, je n'ai point
+prononcé une seule parole.
+
+-- En ce cas, j'aurai entendu votre voix ailleurs.
+
+Roland chercha où le chef des compagnons de Jéhu avait pu entendre
+sa voix.
+
+Mais celui-ci, gaiement:
+
+-- Est-ce une raison, colonel, parce que je connais votre voix,
+pour que nous restions à cette porte?
+
+-- Non pas, dit Roland; prenez-moi par le pan de mon habit, et
+suivez-moi; j'ai défendu à dessein qu'on éclairât l'escalier et le
+corridor qui conduisent à ma chambre.
+
+-- Je vous sais gré de l'intention; mais, avec votre parole, je
+traverserais le palais d'un bout à l’autre, fût-il éclairé _a
+giorno_, comme disent les Italiens.
+
+-- Vous l’avez, ma parole, répondit Roland; ainsi, montez
+hardiment.
+
+Morgan n'avait pas besoin d'être encouragé, il suivit hardiment
+son guide.
+
+Au haut de l'escalier, celui-ci prit un corridor aussi sombre que
+l'escalier lui-même, fit une vingtaine de pas, ouvrit une porte et
+se trouva dans sa chambre.
+
+Morgan l'y suivit.
+
+La chambre était éclairée, mais par deux bougies seulement.
+
+Une fois entré, Morgan rejeta son manteau et déposa ses pistolets
+sur une table.
+
+-- Que faites-vous? demanda Roland.
+
+-- Ma foi, avec votre permission, dit gaiement son interlocuteur,
+je me mets à mon aise.
+
+-- Mais ces pistolets dont vous vous dépouillez...?
+
+-- Ah çà! croyez-vous que ce soit pour vous que je les ai pris?
+
+-- Pour qui donc?
+
+-- Mais pour dame Police; vous entendez bien que je ne suis pas
+disposé à me laisser prendre par le citoyen Fouché, sans brûler
+quelque peu la moustache au premier de ses sbires qui mettra la
+main sur moi.
+
+-- Alors, une fois ici, vous avez la conviction de n'avoir plus
+rien à craindre?
+
+-- Parbleu! dit le jeune homme, puisque j'ai votre parole.
+
+-- Alors, pourquoi n'ôtez-vous pas votre masque?
+
+-- Parce que ma figure n'est que moitié à moi; l’autre moitié est
+à mes compagnons. Qui sait si un seul de nous, reconnu, n'entraîne
+pas les autres à la guillotine? car vous pensez bien, colonel, que
+je ne me dissimule pas que c'est là le jeu que nous jouons.
+
+-- Alors, pourquoi le jouez-vous?
+
+-- Ah! que voilà une bonne question! Pourquoi allez-vous sur le
+champ de bataille; où une balle peut vous trouer la poitrine ou un
+boulet vous emporter la tête?
+
+-- C'est bien différent, permettez-moi de vous le dire: sur un
+champ de bataille, je risque une mort honorable.
+
+-- Ah çà! vous figurez-vous que, le jour où j'aurai eu le cou
+tranché par le triangle révolutionnaire, je me croirai déshonoré?
+Pas le moins du monde: j'ai la prétention d'être un soldat comme
+vous; seulement, tous ne peuvent pas servir leur cause de la même
+façon: chaque religion a ses héros et ses martyrs; bienheureux
+dans ce monde les héros, mais bienheureux dans l'autre les
+martyrs!
+
+Le jeune homme avait prononcé ces paroles avec une conviction qui
+n'avait pas laissé que d'émouvoir ou plutôt d'étonner Roland.
+
+-- Mais, continua Morgan, abandonnant bien vite l'exaltation, et
+revenant à la gaieté qui paraissait le trait distinctif de son
+caractère, je ne suis pas venu pour faire de la philosophie
+politique; je suis venu pour vous prier de me faire parler au
+premier consul.
+
+-- Comment! au premier consul? s'écria Roland.
+
+-- Sans doute; relisez ma lettre: je vous dis que j'ai une demande
+à vous faire?
+
+-- Oui.
+
+-- Eh bien, cette demande, c'est de me faire parler au général
+Bonaparte.
+
+-- Permettez, comme je ne m'attendais point à cette demande...
+
+-- Elle vous étonne: elle vous inquiète même. Mon cher colonel,
+vous pourrez, si vous ne vous en rapportez pas à ma parole, me
+fouiller des pieds à la tête, et vous verrez que je n'ai d'autres
+armes que ces pistolets, que je n'ai même plus, puisque les voilà
+sur votre table. Il y a mieux: prenez-en un de chaque main,
+placez-vous entre le premier consul et moi, et brûlez-moi la
+cervelle au premier mouvement suspect que je ferai. La Condition
+vous va-t-elle?
+
+-- Mais si je dérange le premier consul pour qu'il écoute la
+communication que vous avez à lui faire, vous m'assurez que cette
+communication en vaut la peine?
+
+-- Oh! quant à cela, je vous en réponds!
+
+Puis, avec son joyeux accent:
+
+-- Je suis pour le moment, ajouta-t-il, l'ambassadeur d'une tête
+couronnée, ou plutôt découronnée, ce qui ne la rend pas moins
+respectable pour les nobles coeurs; d'ailleurs, je prendrai peu de
+temps à votre général, monsieur Roland, et, du moment où la
+conversation traînera en longueur, il pourra me congédier; je ne
+me le ferai pas redire à deux fois, soyez tranquille.
+
+Roland demeura un instant pensif et silencieux.
+
+-- Et c'est au premier consul seul que vous pouvez faire cette
+communication?
+
+-- Au premier consul seul, puisque, seul, le premier consul peut
+me répondre.
+
+-- C'est bien, attendez-moi, je vais prendre ses ordres.
+
+Roland fit un pas vers la chambre de son général; mais il
+s'arrêta, jetant un regard d'inquiétude vers une foule de papiers
+amoncelés sur sa table.
+
+Morgan surprit ce regard.
+
+-- Ah! bon! dit-il, vous avez peur qu'en votre absence je ne lise
+ces paperasses? Si vous saviez comme je déteste lire! c'est au
+point que ma condamnation à mort serait sur cette table, que je ne
+me donnerais pas la peine de la lire; je dirais: C'est l'affaire
+du greffier, à chacun sa besogne. Monsieur Roland, j'ai froid aux
+pieds, je vais en votre absence me les chauffer, assis dans votre
+fauteuil; vous m'y retrouverez à votre retour, et je n'en aurai
+pas bougé.
+
+-- C'est bien, monsieur, dit Roland.
+
+Et il entra chez le premier consul.
+
+Bonaparte causait avec le général Hédouville, commandant en chef
+des troupes de la Vendée.
+
+En entendant la porte s'ouvrir, il se retourna avec impatience.
+
+-- J'avais dit à Bourrienne que je n'y étais pour personne.
+
+-- C'est ce qu'il m'a appris en passant, mon général; mais je lui
+ai répondu que je n'étais pas quelqu'un.
+
+-- Tu as raison. Que me veux-tu? dis vite.
+
+-- Il est chez moi.
+
+-- Qui cela?
+
+-- L'homme d'Avignon.
+
+-- Ah! ah! et que demande-t-il?
+
+-- Il demande à vous voir.
+
+-- À me voir, moi?
+
+-- Oui; vous, général; cela vous étonne?
+
+-- Non; mais que peut-il avoir à me dire.
+
+-- Il a obstinément refusé de m'en instruire; mais j'oserais
+affirmer que ce n'est ni un importun ni un fou.
+
+-- Non; mais c'est peut-être un assassin.
+
+Roland secoua la tête.
+
+-- En effet, du moment où c'est toi qui l'introduis...
+
+-- D'ailleurs, il ne se refuse pas à ce que j'assiste à la
+conférence: je serai entre vous et lui.
+
+Bonaparte réfléchit un instant.
+
+-- Fais-le entrer, dit-il.
+
+-- Vous savez, mon général, qu'excepté moi...
+
+-- Oui; le général Hédouville aura la complaisance d'attendre une
+seconde; notre conversation n'est point de celles que l'on épuise
+en une séance. Va, Roland.
+
+Roland sortit, traversa le cabinet de Bourrienne, rentra dans sa
+chambre, et retrouva Morgan, qui se chauffait les pieds comme il
+avait dit.
+
+-- Venez! le premier consul vous attend, dit le jeune homme.
+
+Morgan se leva et suivit Roland.
+
+Lorsqu'ils rentrèrent dans le cabinet de Bonaparte, celui-ci était
+seul.
+
+Il jeta un coup d'oeil rapide sur le chef des compagnons de Jéhu,
+et ne fit point de doute que ce ne fût le même homme qu'il avait
+vu à Avignon.
+
+Morgan s'était arrêté à quelques pas de la porte, et, de son côté,
+regardait curieusement Bonaparte, et s'affermissait dans la
+conviction que c'était bien lui qu'il avait entrevu à la table
+d'hôte le jour où il avait tenté cette périlleuse restitution des
+deux cents louis volés par mégarde à Jean Picot.
+
+-- Approchez, dit le premier consul.
+
+Morgan s'inclina et fit trois pas en avant.
+
+Bonaparte répondit à son salut par un léger signe de tête.
+
+-- Vous avez dit à mon aide de camp, le colonel Roland, que vous
+aviez une communication à me faire.
+
+-- Oui, citoyen premier consul.
+
+-- Cette communication exige-t-elle le tête-à-tête?
+
+-- Non, citoyen premier consul, quoiqu'elle soit d'une telle
+importance...
+
+-- Que vous aimeriez mieux que je fusse seul..
+
+-- Sans doute, mais la prudence...
+
+-- Ce qu'il y a de plus prudent en France, citoyen Morgan, c'est
+le courage.
+
+-- Ma présence chez vous, général, est une preuve que je suis
+parfaitement de votre avis.
+
+Bonaparte se retourna vers le jeune colonel.
+
+-- Laisse-nous seuls, Roland, dit-il.
+
+-- Mais, mon général!... insista celui-ci.
+
+Bonaparte s'approcha de lui; puis, tout bas:
+
+-- Je vois ce que c'est, reprit-il: tu es curieux de savoir ce que
+ce mystérieux chevalier de grand chemin peut avoir à me dire, sois
+tranquille, tu le sauras...
+
+-- Ce n'est pas cela; mais, si, comme vous le disiez tout à
+l'heure, cet homme était un assassin?
+
+-- Ne m'as-tu pas répondu que non? Allons, ne fais pas l’enfant,
+laisse-nous.
+
+Roland sortit.
+
+-- Nous voilà seuls, monsieur dit le premier consul; parlez!
+
+Morgan, sans répondre, tira une lettre de sa poche et la présenta
+au général.
+
+Le général l'examina: elle était à son adresse et fermée d'un
+cachet aux trois fleurs de lis de France.
+
+-- Oh! oh! dit-il, qu'est-ce que cela, monsieur?
+
+-- Lisez, citoyen premier consul.
+
+Bonaparte ouvrit la lettre et alla droit à la signature.
+
+-- «Louis» dit-il.
+
+-- Louis, répéta Morgan.
+
+-- Quel Louis?
+
+-- Mais Louis de Bourbon, je présume.
+
+-- M. le comte de Provence, le frère de Louis XVI?
+
+-- Et, par conséquent, Louis XVIII depuis que son neveu le Dauphin
+est mort.
+
+Bonaparte regarda de nouveau l'inconnu; car il était évident que
+ce nom de Morgan, qu'il s'était donné, n'était qu'un pseudonyme
+destiné à cacher son véritable nom.
+
+Après quoi, reportant son regard sur la lettre, il lut:
+
+«3 janvier 1800,
+
+«Quelle que soit leur conduite apparente, monsieur, des hommes
+tels que vous n'inspirent jamais d'inquiétude; vous avez accepté
+une place éminente, je vous en sais gré: mieux que personne, vous
+savez ce qu'il faut de force et de puissance pour faire le bonheur
+d'une grande nation: Sauvez la France de ses propres fureurs, et
+vous aurez rempli le voeu de mon coeur; rendez-lui son roi, et les
+générations futures béniront votre mémoire. Si vous doutez que je
+sois susceptible de reconnaissance, marquez votre place, fixez le
+sort de vos amis. Quant à mes principes, je suis Français; clément
+par caractère, je le serai encore par raison. Non, le vainqueur de
+Lodi, de Castiglione et d’Arcole, le conquérant de l’Italie et de
+l’Égypte ne peut préférer à la gloire une vaine célébrité. Ne
+perdez pas un temps précieux: nous pouvons assurer la gloire de la
+France, je dis_ nous _parce que j'ai besoin de Bonaparte pour cela
+et qu'il ne le pourrait sans moi. Général, l'Europe vous observe,
+la gloire vous attend, et je suis impatient de rendre le bonheur à
+mon peuple.
+
+«LOUIS.»
+
+Bonaparte se retourna vers le jeune homme, qui attendait debout,
+immobile et muet comme une statue.
+
+-- Connaissez-vous le contenu de cette lettre? demanda-t-il.
+
+Le jeune homme s'inclina.
+
+-- Oui, citoyen premier consul.
+
+-- Elle était cachetée, cependant.
+
+-- Elle a été envoyée sous cachet volant à celui qui me l'a
+remise, et, avant même de me la confier, il me l'a fait lire afin
+que j'en connusse bien toute l'importance.
+
+-- Et peut-on savoir le nom de celui qui vous l'a confiée?
+
+-- Georges Cadoudal.
+
+Bonaparte, tressaillit légèrement.
+
+-- Vous connaissez Georges Cadoudal? demanda-t-il.
+
+-- C'est mon ami.
+
+-- Et pourquoi vous l'a-t-il confiée, à vous, plutôt qu'à un
+autre?
+
+-- Parce qu'il savait qu'en me disant que cette lettre devait vous
+être remise en main propre, elle serait remise comme il le
+désirait.
+
+-- En effet, monsieur, vous avez tenu votre promesse.
+
+-- Pas encore tout à fait, citoyen premier consul.
+
+-- Comment cela? ne me l'avez-vous pas remise?
+
+-- Oui; mais j'ai promis, de rapporter une réponse.
+
+-- Et si je vous dis que je ne veux pas en faire?
+
+-- Vous aurez répondu, pas précisément comme j'eusse désiré que
+vous le fissiez; mais ce sera toujours une réponse.
+
+Bonaparte demeura quelques instants pensif. Puis, sortant de sa
+rêverie par un mouvement d'épaules:
+
+-- Ils sont fous! dit-il.
+
+-- Qui cela, citoyen? demanda Morgan.
+
+-- Ceux qui m'écrivent de pareilles lettres; fous, archifous!
+Croient-ils donc que je suis de ceux qui prennent leurs exemples
+dans le passé, qui se modèlent sur d'autres hommes? Recommencer
+Monk! à quoi bon? Pour faire un Charles II! Ce n'est, ma foi, pas
+la peine. Quand on a derrière soi Toulon, le 13 vendémiaire, Lodi,
+Castiglione, Arcole, Rivoli, les Pyramides, on est un autre homme
+que Monk, et l'on a le droit d'aspirer à autre chose qu'au duché
+d'Albemarle et au commandement des armées de terre et de mer de Sa
+Majesté Louis XVIII.
+
+-- Aussi, vous dit-on de faire vos conditions, citoyen premier
+consul.
+
+Bonaparte tressaillit au son de cette voix comme s'il eût oublié
+que quelqu'un était là.
+
+-- Sans compter, reprit-il, que c'est une famille perdue, un
+rameau mort d'un tronc pourri; les Bourbons se sont tant mariés
+entre eux, que c'est une race abâtardie, qui a usé sa sève et
+toute sa vigueur dans Louis XIV. Vous connaissez l'histoire,
+monsieur? dit Bonaparte en se tournant vers le jeune homme.
+
+-- Oui, général, répondit celui-ci; du moins, comme un ci-devant
+peut la connaître.
+
+-- Eh bien, vous avez dû remarquer dans l'histoire, dans celle de
+France surtout, que chaque race a son point de départ, son point
+culminant et sa décadence. Voyez les Capétiens directs: partis de
+Hugues, ils arrivent à leur apogée avec Philippe-Auguste et Louis
+IX, et tombent avec Philippe V et Charles IV. Voyez les Valois:
+partis de Philippe VI, ils ont leur point culminant dans François
+Ier et tombent avec Charles IX et Henri III. Enfin, voyez les
+Bourbons: partis de Henri IV, ils ont leur point culminant dans
+Louis XIV et tombent avec Louis XV et Louis XVI; seulement, ils
+tombent plus bas que les autres: plus bas dans la débauche avec
+Louis XV, plus bas dans le malheur avec Louis XVI. Vous me parlez
+des Stuarts, et vous me montrez l'exemple de Monk. Voulez-vous me
+dire qui succède à Charles II? Jacques II; et à Jacques II?
+Guillaume d'Orange, un usurpateur. N'aurait-il pas mieux valu, je
+vous le demande, que Monk mît tout de suite la couronne sur sa
+tête? Eh bien, si j'étais assez fou pour rendre le trône à Louis
+XVIII, comme Charles II, il n'aurait pas d'enfants, comme Jacques
+II, son frère Charles X lui succéderait, et, comme Jacques II, il
+se ferait chasser par quelque Guillaume d'Orange. Oh! non, Dieu
+n'a pas mis la destinée d'un beau et grand pays qu'on appelle la
+France entre mes mains pour que je la rende à ceux qui l'ont jouée
+et qui l'ont perdue.
+
+-- Remarquez, général, que je ne vous demandais pas tout cela.
+
+-- Mais, moi, je vous le demande...
+
+-- Je crois que vous me faites l'honneur de me prendre pour la
+postérité.
+
+Bonaparte tressaillit, se retourna, vit à qui il parlait, et se
+tut.
+
+-- Je n'avais besoin, continua Morgan avec une dignité qui étonna
+celui auquel il s'adressait, que d'un oui ou d'un non.
+
+-- Et pourquoi aviez-vous besoin de cela?
+
+-- Pour savoir si nous continuerions de vous faire la guerre comme
+à un ennemi, ou si nous tomberions à vos genoux comme devant un
+sauveur.
+
+-- La guerre! dit Bonaparte, la guerre! insensés ceux qui me la
+font; ne voient-ils pas que je suis l'élu de Dieu?
+
+-- Attila disait la même chose.
+
+-- Oui; mais il était l’élu de la destruction, et moi, je suis
+celui de l'ère nouvelle; l’herbe séchait où il avait passé: les
+moissons mûriront partout où j'aurai passé la charrue. La guerre!
+dites-moi ce que sont devenus ceux qui me l’ont faite Ils sont
+couchés dans les plaines du Piémont, de la Lombardie ou du Caire.
+
+-- Vous oubliez la Vendée. La Vendée est toujours debout.
+
+-- Debout, soit; mais ses chefs? mais Cathelineau, mais Lescure,
+mais La Rochejacquelein, mais d'Elbée, mais Bonchamp, mais
+Stofflet, mais Charrette?
+
+-- Vous ne parlez là que des hommes: les hommes ont été
+moissonnés, c'est vrai; mais le principe est debout, et tout
+autour de lui combattent aujourd'hui d'Autichamp, Suzannet,
+Grignon, Frotté, Châtillon, Cadoudal; les cadets ne valent peut-
+être pas les aînés; mais pourvu qu'ils meurent à leur tour, c'est
+tout ce que l'on peut exiger d'eux.
+
+-- Qu'ils prennent garde! si je décide une campagne de la Vendée,
+je n'y enverrai ni des Santerre ni des Rossignol!
+
+-- La Convention y a envoyé Kléber, et le Directoire Hoche!...
+
+-- Je n'enverrai pas, j'irai moi-même.
+
+-- Il ne peut rien leur arriver de pis que d'être tués, comme
+Lescure, ou fusillés, comme Charette.
+
+-- Il peut leur arriver que je leur fasse grâce.
+
+-- Caton nous a appris comment on échappait au pardon de César.
+
+-- Ah! faites attention: vous citez un républicain!
+
+-- Caton est un de ces hommes dont on peut suivre l'exemple, à
+quelque parti que l'on appartienne.
+
+-- Et si je vous disais que je tiens la Vendée dans ma main?...
+
+-- Vous?
+
+-- Et que, si je veux, dans trois mois elle sera pacifiée?
+
+Le jeune homme secoua la tête.
+
+-- Vous ne me croyez pas?
+
+-- J'hésite à vous croire.
+
+-- Si je vous affirme que ce que je dis est vrai; si je vous le
+prouve en vous disant par quel moyen, ou plutôt par quels hommes,
+j'y arriverai?
+
+-- Si un homme comme le général Bonaparte m'affirme une chose, je
+la croirai, et si cette chose qu'il m'affirme est la pacification
+de la Vendée, je lui dirai à mon tour: Prenez garde! mieux vaut
+pour vous la Vendée combattant que la Vendée conspirant: la Vendée
+combattant, c'est l'épée; la Vendée conspirant c'est le poignard.
+
+-- Oh! je le connais, votre poignard, dit Bonaparte; le voilà!
+
+Et il alla prendre dans un tiroir le poignard qu'il avait tiré des
+mains de Roland et le posa sur une table, à la portée de la main
+de Morgan.
+
+-- Mais, ajouta-t-il, il y a loin de la poitrine de Bonaparte au
+poignard d'un assassin; essayez plutôt.
+
+Et il s'avança sur le jeune homme en fixant sur lui son regard de
+flamme.
+
+-- Je ne suis pas venu ici pour vous assassiner, dit froidement le
+jeune homme; plus tard, si je crois votre mort indispensable au
+triomphe de la cause, je ferai de mon mieux, et, si alors je vous
+manque, ce n'est point parce que vous serez Marius et que je serai
+le Cimbre... Vous n'avez pas autre chose à me dire, citoyen
+premier consul? continua le jeune homme en s'inclinant.
+
+-- Si fait; dites à Cadoudal que, lorsqu'il voudra se battre
+contre l'ennemi au lieu de se battre contre des Français, j'ai
+dans mon bureau son brevet de colonel tout signé.
+
+-- Cadoudal commande, non pas à un régiment, mais à une armée;
+vous n'avez pas voulu déchoir en devenant, de Bonaparte, Monk;
+pourquoi voulez-vous qu'il devienne, de général, colonel?... Vous
+n'avez pas autre chose à me dire, citoyen premier consul?
+
+-- Si fait; avez-vous un moyen de faire passer ma réponse au comte
+de Provence?
+
+-- Vous voulez dire au roi Louis XVIII?
+
+-- Ne chicanons pas sur les mots; à celui qui m'a écrit.
+
+-- Son envoyé est au camp des Aubiers.
+
+-- Eh bien! je change d'avis, je lui réponds; ces Bourbons sont si
+aveugles, que celui-là interpréterait mal mon silence.
+
+Et Bonaparte, s'asseyant à son bureau, écrivit la lettre suivante
+avec une application indiquant qu'il tenait à ce qu'elle fût
+lisible.
+
+«J'ai reçu, monsieur, votre lettre; je vous remercie de la bonne
+opinion que vous y exprimez sur moi. Vous ne devez pas souhaiter
+votre retour en France, il vous faudrait marcher sur cent mille
+cadavres; sacrifiez votre intérêt au repos et au bonheur de la
+France, l’histoire vous en tiendra compte. Je ne suis point
+insensible aux malheurs de votre famille, et j'apprendrai avec
+plaisir que vous êtes environné de tout ce qui peut contribuer à
+la tranquillité de votre retraite.
+
+«BONAPARTE.»
+
+Et, pliant et cachetant la lettre, il écrivit l'adresse: _À
+monsieur le comte de Provence, _la remit à Morgan, puis appela
+Roland, comme s'il pensait bien que celui-ci n'était pas loin.
+
+-- Général?... demanda le jeune officier, paraissant en effet au
+même instant.
+
+-- Reconduisez monsieur jusque dans la rue, dit Bonaparte; jusque-
+là, vous répondez de lui.
+
+Roland s'inclina en signe d'obéissance, laissa passer le jeune
+homme, qui se retira sans prononcer une parole, et sortit derrière
+lui.
+
+Mais, avant de sortir, Morgan jeta un dernier regard sur
+Bonaparte.
+
+Celui-ci était debout, immobile, muet et les bras croisés, l'oeil
+fixé sur ce poignard, qui préoccupait sa pensée plus qu'il ne
+voulait se l'avouer à lui-même.
+
+En traversant la chambre de Roland, le chef des compagnons de Jéhu
+reprit son manteau et ses pistolets.
+
+Tandis qu'il les passait à sa ceinture:
+
+-- Il paraît, lui dit Roland, que le citoyen premier consul vous a
+montré le poignard que je lui ai donné.
+
+-- Oui, monsieur, répondit Morgan.
+
+-- Et vous l’avez reconnu?
+
+-- Pas celui-là particulièrement... tous nos poignards se
+ressemblent.
+
+-- Eh bien! fit Roland, je vais vous dire d'où il vient.
+
+-- Ah!... Et d'où vient-il?
+
+-- De la poitrine d'un de mes amis, où vos compagnons, et peut-
+être vous-même l’aviez enfoncé.
+
+-- C'est possible, répondit insoucieusement le jeune homme; mais
+votre ami se sera exposé à ce châtiment.
+
+-- Mon ami a voulu voir ce qui ce passait la nuit dans la
+chartreuse de Seillon.
+
+-- Il a eu tort.
+
+-- Mais, moi, j'avais eu le même tort la veille, pourquoi ne
+m'est-il rien arrivé?
+
+-- Parce que sans doute quelque talisman vous sauvegardait.
+
+-- Monsieur, je vous dirai une chose: c'est que je suis un homme
+de droit chemin et de grand jour; il en résulte que j'ai horreur
+du mystérieux.
+
+-- Heureux ceux qui peuvent marcher au grand jour et suivre le
+grand chemin, monsieur de Montrevel.
+
+-- C'est pour cela que je vais vous dire le serment que j'ai fait,
+monsieur Morgan. En tirant le poignard que vous avez vu de la
+poitrine de mon ami, le plus délicatement possible, pour ne pas en
+tirer son âme en même temps, j'ai fait serment que ce serait
+désormais entre ses assassins et moi une guerre à mort, et c'est
+en grande partie pour vous dire cela à vous-même que je vous ai
+donné la parole qui vous sauvegardait.
+
+-- C'est un serment que j'espère vous voir oublier, monsieur de
+Montrevel.
+
+-- C'est un serment que je tiendrai dans toutes les occasions,
+monsieur Morgan, et vous serez bien aimable de m'en fournir une le
+plus tôt possible.
+
+-- De quelle façon, monsieur?
+
+-- Eh bien! mais, par exemple, en acceptant avec moi une rencontre
+soit au bois de Boulogne, soit au bois de Vincennes; nous n'avons
+pas besoin de dire, bien entendu, que nous nous battons parce que
+vous ou vos amis avez donné un coup de poignard à lord Tanlay.
+Non, nous dirons ce que vous voudrez, que c'est à propos, par
+exemple... (Roland chercha) de l’éclipse de lune qui doit avoir
+lieu le 12 du mois prochain. Le prétexte vous va-t-il?
+
+-- Le prétexte m'irait, monsieur, répondit Morgan avec un accent
+de mélancolie dont on l’eût cru incapable, si le duel lui-même me
+pouvait aller. Vous avez fait un serment, et vous le tiendrez,
+dites-vous? Eh bien! tout initié en fait un aussi en entrant dans
+la compagnie de Jéhu: c'est de n'exposer dans aucune querelle
+particulière une vie qui appartient à sa cause, et non plus à lui.
+
+-- Oui; si bien que vous assassinez, mais ne vous battez pas.
+
+-- Vous vous trompez, nous nous battons quelquefois.
+
+-- Soyez assez bon pour m'indiquer une occasion d'étudier ce
+phénomène.
+
+-- C'est bien simple: tâchez, monsieur de Montrevel, de vous
+trouver, avec cinq ou six hommes résolus comme vous, dans quelque
+diligence portant l'argent du gouvernement; défendez ce que nous
+attaquerons, et l’occasion que vous cherchez sera venue; mais,
+croyez-moi, faites mieux que cela: ne vous trouvez pas sur notre
+chemin.
+
+-- C'est une menace, monsieur? dit le jeune homme en relevant la
+tête.
+
+-- Non, monsieur, fit Morgan d'une voix douce, presque suppliante,
+c'est une prière.
+
+-- M'est-elle particulièrement adressée, ou la feriez-vous à un
+autre?
+
+-- Je la fais à vous particulièrement.
+
+Et le chef des compagnons de Jéhu appuya sur ce dernier mot.
+
+-- Ah! ah! fit le jeune homme, j'ai donc le bonheur de vous
+intéresser?
+
+-- Comme un frère, répondit Morgan, toujours de sa même voix douce
+et caressante.
+
+-- Allons, dit Roland, décidément c'est une gageure.
+
+En ce moment, Bourrienne entra.
+
+-- Roland, dit-il, le premier consul vous demande.
+
+-- Le temps de reconduire monsieur jusqu'à la porte de la rue, et
+je suis à lui.
+
+-- Hâtez-vous; vous savez qu'il n'aime point à attendre.
+
+-- Voulez-vous me suivre, monsieur? dit Roland à son mystérieux
+compagnon.
+
+-- Il y a longtemps que je suis à vos ordres, monsieur.
+
+-- Venez, alors.
+
+Et Roland, reprenant le même chemin par lequel il avait amené
+Morgan, le reconduisit, non pas jusqu'à la porte donnant dans le
+jardin -- le jardin était fermé -- mais jusqu'à celle de la rue.
+
+Arrivé là:
+
+-- Monsieur, dit-il à Morgan, je vous ai donné ma parole, je l'ai
+tenue fidèlement; mais, pour qu'il n'y ait point de malentendu
+entre nous, dites-moi bien que cette parole était pour une fois et
+pour aujourd'hui seulement.
+
+-- C'est comme cela que je l'ai entendu, monsieur.
+
+-- Ainsi, cette parole, vous me la rendez?
+
+-- Je voudrais la garder, monsieur; mais je reconnais que vous
+êtes libre de me la reprendre.
+
+-- C'est tout ce que je désirais. Au revoir, monsieur Morgan.
+
+-- Permettez-moi de ne pas faire le même souhait, monsieur de
+Montrevel.
+
+Les deux jeunes gens se saluèrent avec une courtoisie parfaite,
+Roland rentrant au Luxembourg, et Morgan prenant, en suivant la
+ligne d'ombre projetée par la muraille, une des petites rues qui
+conduisent à la place Saint-Sulpice.
+
+C'est celui-ci que nous allons suivre.
+
+
+XXVI -- LE BAL DES VICTIMES
+
+Au bout de cent pas à peine, Morgan ôta son masque; au milieu des
+rues de Paris, il courait bien autrement risque d'être remarqué
+avec un masque que remarqué sans masque.
+
+Arrivé rue Taranne, il frappa à la porte d'un petit hôtel garni
+qui faisait le coin de cette rue et de la rue du Dragon, entra,
+prit sur un meuble un chandelier, à un clou la clef du numéro 42,
+et monta sans éveiller d'autre sensation que celle d'un locataire
+bien connu qui rentre après être sorti.
+
+Dix heures sonnaient à la pendule au moment même où il refermait
+sur lui la porte de sa chambre.
+
+Il écouta attentivement les heures, la lumière de la bougie ne se
+projetant pas jusqu'à la cheminée; puis, ayant compté dix coups:
+
+-- Bon! se dit-il à lui-même, je n'arriverai pas trop tard.
+
+Malgré cette probabilité, Morgan parut décidé à ne point perdre de
+temps; il passa un papier flamboyant sous un grand foyer préparé
+dans la cheminée, et qui s'enflamma aussitôt, alluma quatre
+bougies, c'est-à-dire tout ce qu'il y en avait dans la chambre, en
+disposa deux sur la cheminée, deux sur la commode en face, ouvrit
+un tiroir de la commode, et étendit sur le lit un costume complet
+d'incroyable du dernier goût.
+
+Ce costume se composait d'un habit court et carré par devant, long
+par derrière, d'une couleur tendre, flottant entre le vert d'eau
+et le gris-perle, d'un gilet de panne chamois à dix-huit boutons
+de nacre, d'une immense cravate blanche de la plus fine batiste,
+d'un pantalon collant de casimir blanc, avec un flot de rubans à
+l’endroit où il se boutonnait, c'est-à-dire au-dessous du mollet;
+enfin des bas de soie gris-perle, rayés transversalement du même
+vert que l’habit, et de fins escarpins à boucles de diamants.
+
+Le lorgnon de rigueur n'était pas oublié.
+
+Quant au chapeau, c'était le même que celui dont Carle Vernet a
+coiffé son élégant du Directoire.
+
+Ces objets préparés, Morgan parut attendre avec impatience.
+
+Au bout de cinq minutes, il sonna; un garçon parut.
+
+-- Le perruquier, demanda Morgan, n'est-il point venu?
+
+À cette époque, les perruquiers n'étaient pas encore des
+coiffeurs.
+
+-- Si fait, citoyen, répondit le garçon, il est venu; mais vous
+n'étiez pas encore rentré, et il a dit qu'il allait revenir. Du
+reste, comme vous sonniez, on frappait à la porte; c'était
+probablement...
+
+-- Voilà! voilà! dit une voix dans l’escalier.
+
+-- Ah! bravo! fit Morgan; arrivez, maître Cadenette! il s'agit de
+faire de moi quelque chose comme Adonis.
+
+-- Ce ne sera pas difficile, monsieur le baron, dit le perruquier.
+
+-- Eh bien, eh bien, vous voulez donc absolument me compromettre,
+citoyen Cadenette?
+
+-- Monsieur le baron, je vous en supplie, appelez-moi Cadenette
+tout court, cela m'honorera, car ce sera une preuve de
+familiarité; mais ne m'appelez pas citoyen: fi! c'est une
+dénomination révolutionnaire; et, au plus fort de la Terreur, j'ai
+toujours appelé mon épouse _madame _cadenette. Maintenant,
+excusez-moi de ne pas vous avoir attendu; mais il y a ce soir
+grand bal rue du Bac, bal des victimes (le perruquier appuya sur
+ce mot); j'aurais cru que monsieur le baron devait en être.
+
+-- Ah çà! fit Morgan en riant, vous êtes donc toujours royaliste,
+Cadenette?
+
+Le perruquier mit tragiquement la main sur son coeur.
+
+-- Monsieur le baron, dit-il, c'est non seulement une affaire de
+conscience, mais aussi une affaire d'état.
+
+-- De conscience! je comprends, maître Cadenette, mais d'état! que
+diable l'honorable corporation des perruquiers a-t-elle à faire à
+la politique?
+
+-- Comment! monsieur le baron, dit Cadenette tout en s'apprêtant à
+coiffer son client, vous demandez cela? vous, un aristocrate!
+
+-- Chut, Cadenette!
+
+-- Monsieur le baron, entre ci-devant, on peut se dire ces choses-
+là.
+
+-- Alors vous êtes un ci-devant?
+
+-- Tout ce qu'il y a de plus ci-devant. Quelle coiffure monsieur
+le baron désire-t-il?
+
+-- Les oreilles de chien, et les cheveux retroussés par derrière.
+
+-- Avec un oeil de poudre?
+
+-- Deux yeux si vous voulez, Cadenette.
+
+-- Ah! monsieur, quand on pense que, pendant cinq ans, on n'a
+trouvé que chez moi de la poudre à la maréchale! monsieur le
+baron, pour une boîte de poudre, on était guillotiné.
+
+-- J'ai connu des gens qui l’ont été pour moins que cela,
+Cadenette. Mais expliquez-moi comment vous vous trouvez être un
+ci-devant; j'aime à me rendre compte de tout.
+
+-- C'est bien simple, monsieur le baron. Vous admettez, n'est-ce
+pas, que, parmi les corporations, il y en avait de plus ou moins
+aristocrates?
+
+-- Sans doute, selon qu'elles se rapprochaient des hautes classes
+de la société.
+
+-- C'est cela, monsieur le baron. Eh bien, les hautes classes de
+la société, nous les tenions par les cheveux; moi, tel que vous me
+voyez, j'ai coiffé un soir madame de Polignac; mon père a coiffé
+madame du Barry, mon grand-père madame de Pompadour; nous avions
+nos privilèges, monsieur: nous portions l'épée. Il est vrai que,
+pour éviter les accidents qui pouvaient arriver entre têtes
+chaudes comme les nôtres, la plupart du temps nos épées étaient en
+bois; mais tout au moins, si ce n'était pas la chose, c'était le
+simulacre. Oui, monsieur le baron, continua Cadenette avec un
+soupir, ce temps-là, c'était le beau temps, non seulement des
+perruquiers, mais aussi de la France. Nous étions de tous les
+secrets, de toutes les intrigues, on ne se cachait pas de nous: et
+il n'y a pas d'exemple, monsieur le baron, qu'un secret ait été
+trahi par un perruquier. Voyez notre pauvre reine, à qui a-t-elle
+confié ses diamants? au grand, à l’illustre Léonard, au prince de
+la coiffure. Eh bien, monsieur le baron, deux hommes ont suffi
+pour renverser l'échafaudage d'une puissance qui reposait sur les
+perruques de Louis XIV, sur les poufs de la Régence, sur les
+crêpes de Louis XV et sur les galeries de Marie-Antoinette.
+
+-- Et ces deux hommes, ces deux niveleurs, ces deux
+révolutionnaires, quels sont-ils, Cadenette? que je les voue,
+autant qu'il sera en mon pouvoir, à l’exécration publique.
+
+-- M. Rousseau et le citoyen Talma. M. Rousseau, qui a dit cette
+absurdité: «Revenez à la nature» et le citoyen Talma, qui a
+inventé les coiffures à la Titus.
+
+-- C'est vrai, Cadenette, c'est vrai.
+
+-- Enfin, avec le Directoire, on a eu un instant d'espérance.
+M. Barras n'a jamais abandonné la poudre, et le citoyen Moulin a
+conservé la queue; mais, vous comprenez, le 18 brumaire a tout
+anéanti: le moyen de faire friser les cheveux de M. Bonaparte!...
+Ah! tenez, continua Cadenette en faisant bouffer les oreilles de
+chien de sa pratique, à la bonne heure, voilà de véritables
+cheveux d'aristocrate, doux et fins comme de la soie, et qui
+tiennent le fer, que c'est à croire que vous portez perruque.
+Regardez-vous, monsieur le baron; vous vouliez être beau comme
+Adonis... Ah! si Vénus vous avait vu, ce n'est point d'Adonis que
+Mars eût été jaloux.
+
+Et Cadenette, arrivé, au bout de son travail, et satisfait de son
+oeuvre, présenta un miroir à main à Morgan, qui se regarda avec
+complaisance.
+
+-- Allons, allons! dit-il au perruquier, décidément, mon cher,
+vous êtes un artiste! Retenez bien cette coiffure-là: si jamais on
+me coupe le cou, comme il y aura probablement des femmes à mon
+exécution, c'est cette coiffure-là que je me choisis.
+
+-- Monsieur le baron veut qu'on le regrette, dit sérieusement le
+perruquier.
+
+-- Oui, et, en attendant, mon cher Cadenette, voici un écu pour la
+peine que vous avez prise. Ayez la bonté de dire en descendant que
+l'on m'appelle une voiture.
+
+Cadenette poussa un soupir.
+
+-- Monsieur le baron, dit-il, il y a une époque où je vous eusse
+répondu: Montrez-vous à la cour avec cette coiffure, et je serai
+payé; mais il n'y a plus de cour, monsieur le baron, et il faut
+vivre... Vous aurez votre voiture.
+
+Sur quoi, Cadenette poussa un second soupir, mit l'écu de Morgan
+dans sa poche, fit le salut révérencieux des perruquiers et des
+maîtres de danse, et laissa le jeune homme parachever sa toilette.
+
+Une fois la coiffure achevée, ce devait être chose bientôt faite;
+la cravate, seule, prit un peu de temps à cause des brouillards
+qu'elle nécessitait, mais Morgan se tira de cette tâche difficile
+en homme expérimenté, et, à onze heures sonnantes, il était prêt à
+monter en voiture.
+
+Cadenette n'avait point oublié la commission: un fiacre attendait
+à la porte.
+
+Morgan y sauta en criant:
+
+-- Rue du Bac, n° 60.
+
+Le fiacre prit la rue de Grenelle, remonta la rue du Bac et
+s'arrêta au n° 60.
+
+-- Voilà votre course payée double, mon ami, dit Morgan, mais à la
+condition que vous ne stationnerez pas à la porte.
+
+Le fiacre reçut trois francs et disparut au coin de la rue de
+Varennes.
+
+Morgan jeta les yeux sur la façade de la maison; c'était à croire
+qu'il s'était trompé de porte, tant cette façade était sombre et
+silencieuse.
+
+Cependant Morgan n'hésita point, il frappa d'une certaine façon.
+
+La porte s'ouvrit.
+
+Au fond de la cour s'étendait un grand bâtiment ardemment éclairé.
+
+Le jeune homme se dirigea vers le bâtiment; à mesure qu'il
+approchait, le son des instruments venait à lui.
+
+Il monta un étage et se trouva dans le vestiaire.
+
+Il tendit son manteau au contrôleur chargé de veiller sur les
+pardessus.
+
+-- Voici un numéro, lui dit le contrôleur; quant aux armes,
+déposez-les dans la galerie, de manière que vous puissiez les
+reconnaître.
+
+Morgan mit le numéro dans la poche de son pantalon, et entra dans
+une grande galerie transformée en arsenal.
+
+Il y avait là une véritable collection d'armes de toutes les
+espèces: pistolets, tromblons, carabines, épées, poignards. Comme
+le bal pouvait être tout à coup interrompu par une descente de la
+police, il fallait qu'à la seconde chaque danseur pût se
+transformer en combattant.
+
+Débarrassé de ses armes, Morgan entra dans la salle du bal.
+
+Nous doutons que la plume puisse donner à nos lecteurs une idée de
+l’aspect qu'offrait ce bal.
+
+En général, comme l'indiquait son nom, bal des victimes, on
+n'était admis à ce bal qu'en vertu des droits étranges que vous y
+avaient donnés vos parents envoyés sur l'échafaud par la
+Convention ou la commune de Paris, mitraillés par Collot-
+d'Herbois, ou noyés par Carrier; mais comme, à tout prendre,
+c'étaient les guillotinés qui, pendant les trois années de terreur
+que l'on venait de traverser, l'avaient emporté en nombre sur les
+autres victimes, les costumes qui formaient la majorité étaient
+les costumes des victimes de l’échafaud.
+
+Ainsi, la plus grande partie des jeunes filles, dont les mères et
+les soeurs aînées étaient tombées sous la main du bourreau,
+portaient elles-mêmes le costume que leur mère et leur soeur
+avaient revêtu pour la suprême et lugubre cérémonie, c'est-à-dire
+la robe blanche, le châle rouge et les cheveux coupés à fleur de
+cou.
+
+Quelques-unes, pour ajouter à ce costume, déjà si caractéristique,
+un détail plus significatif encore, quelques-unes avaient noué
+autour de leur cou un fil de soie rouge, mince comme le tranchant
+d'un rasoir, lequel, comme chez la Marguerite de Faust au sabbat,
+indiquait le passage du fer entre les mastoïdes et les clavicules.
+
+Quant aux hommes qui se trouvaient dans le même cas, ils avaient
+le collet de leur habit rabattu en arrière, celui de leur chemise
+flottant, le cou nu et les cheveux coupés.
+
+Mais beaucoup avaient d'autres droits, pour entrer dans ce bal,
+que d'avoir eu des victimes dans leurs familles: beaucoup avaient
+fait eux-mêmes des victimes.
+
+Ceux-là cumulaient.
+
+Il y avait là des hommes de quarante à quarante-cinq ans, qui
+avaient été élevés dans les boudoirs des belles courtisanes du
+XVIIe siècle, qui avaient connu madame du Barry dans les mansardes
+de Versailles, la Sophie Arnoult chez M. de Lauraguais, la Duthé
+chez le comte d'Artois, qui avaient emprunté à la politesse du
+vice le vernis dont ils recouvraient leur férocité. Ils étaient
+encore jeunes et beaux; ils entraient dans un salon secouant leurs
+chevelures odorantes et leurs mouchoirs parfumés, et ce n'était
+point une précaution inutile, car, s'ils n'eussent senti l’ambre
+ou la verveine, ils eussent senti le sang.
+
+Il y avait là des hommes de vingt-cinq à trente ans, mis avec une
+élégance infinie, qui faisaient partie de l’Association des
+Vengeurs, qui semblaient saisis de la monomanie de l'assassinat,
+de la folie de l'égorgement; qui avaient la frénésie du sang, et
+que le sang ne désaltérait pas; qui, lorsque l’ordre leur était
+venu de tuer, tuaient celui qui leur était désigné, ami ou ennemi;
+qui portaient la conscience du commerce dans la comptabilité du
+meurtre; qui recevaient la traite sanglante qui leur demandait la
+tête de tel ou tel jacobin, et qui la payaient à vue.
+
+Il y avait là des jeunes gens de dix-huit à vingt ans, des enfants
+presque, mais des enfants nourris comme Achille, de la moelle des
+bêtes féroces, comme Pyrrhus de la chair des ours; c'étaient des
+élèves bandits de Schiller, des apprentis francs-juges de la
+sainte Vehme; c'était cette génération étrange qui arrive après
+les grandes convulsions politiques, comme vinrent les Titans après
+le chaos, les hydres après le déluge, comme viennent enfin les
+vautours et les corbeaux après le carnage.
+
+C'était un spectre de bronze, impassible, implacable, inflexible
+qu'on appelle le talion.
+
+Et ce spectre se mêlait aux vivants; il entrait dans les salons
+dorés, il faisait un signe du regard, un geste de la main, un
+mouvement de la tête, et on le suivait.
+
+On faisait, dit l’auteur auquel nous empruntons ces détails si
+inconnus et cependant si véridiques, on faisait Charlemagne à la
+bouillotte pour une partie d'extermination.
+
+La Terreur avait affecté un grand cynisme dans ses vêtements, une
+austérité lacédémonienne dans ses repas, le plus profond mépris
+enfin d'un peuple sauvage pour tous les arts et pour tous les
+spectacles.
+
+La réaction thermidorienne, au contraire, était élégante, parée et
+opulente; elle épuisait tous les luxes et toutes les voluptés,
+comme sous la royauté de Louis XV; seulement, elle ajouta le luxe
+de la vengeance, la volupté du sang.
+
+Fréron donna son nom à toute cette jeunesse que l’on appela la
+jeunesse de Fréron ou jeunesse dorée.
+
+Pourquoi Fréron, plutôt qu'un autre, eut-il cet étrange et fatal
+honneur?
+
+Je ne me chargerai pas de vous le dire: mes recherches -- et ceux
+qui me connaissent me rendront cette justice que, quand je veux
+arriver à un but, les recherches ne me coûtent pas -- mes
+recherches ne m'ont rien appris là-dessus.
+
+Ce fut un caprice de la mode; la mode est la seule déesse plus
+capricieuse encore que la fortune.
+
+À peine nos lecteurs savent-ils aujourd'hui ce que c'était que
+Fréron, et celui qui fut le patron de Voltaire est plus connu que
+celui qui fut le patron de ces élégants assassins.
+
+L'un était le fils de l'autre. Louis Stanislas était le fils
+d'Élie-Catherine; le père était mort de colère de voir son journal
+supprimé par le garde des sceaux, Miromesnil.
+
+L'autre, irrité par les injustices dont son père avait été
+victime, avait d'abord embrassé avec ardeur les principes
+révolutionnaires, et, à la place de _l'Année littéraire, _morte et
+étranglée en 1775, il avait, en 1789, créé _l'Orateur du peuple.
+_Envoyé dans le Midi, comme agent extraordinaire, Marseille et
+Toulon gardent encore aujourd'hui le souvenir de ses cruautés.
+
+Mais tout fut oublié quand, au 9 thermidor, il se prononça contre
+Robespierre, et aida à précipiter de l'autel de l'Être suprême le
+colosse qui, d'apôtre, s'était fait dieu. Fréron, répudié par la
+Montagne, qui l’abandonna aux lourdes mâchoires de Moïse Bayle;
+Fréron, repoussé avec dédain par la Gironde, qui le livra aux
+imprécations d'Isnard; Fréron, comme le disait le terrible et
+pittoresque orateur du Var, Fréron tout nu et tout couvert de la
+lèpre du crime, fut recueilli, caressé, choyé par les
+thermidoriens; puis, du camp de ceux-ci, il passa dans le camp des
+royalistes, et, sans aucune raison d'obtenir ce fatal honneur, se
+trouva tout à coup à la tête d'un parti puissant de jeunesse,
+d'énergie et de vengeance, placé entre les passions du temps, qui
+menaient à tout, et l'impuissance des lois, qui souffraient tout.
+
+Ce fut au milieu de cette jeunesse dorée, de cette jeunesse de
+Fréron, grasseyant, zézayant, donnant sa parole d'honneur à tout
+propos, que Morgan se fraya un passage.
+
+Toute cette jeunesse, il faut le dire, malgré le costume dont elle
+était revêtue, malgré les souvenirs que rappelaient ces costumes,
+toute cette jeunesse était d'une gaieté folle.
+
+C'est incompréhensible, mais c'était ainsi.
+
+Expliquez si vous pouvez cette danse macabre qui, au commencement
+du XVe siècle, avec la furie d'un galop moderne conduit par
+Musard, déroulant ses anneaux dans le cimetière même des
+Innocents, laissa choir au milieu des tombes cinquante mille de
+ses funèbres danseurs.
+
+Morgan cherchait évidemment quelqu'un.
+
+Un jeune élégant qui plongeait, dans une bonbonnière de vermeil
+que lui tendait une charmante victime, un doigt rouge de sang,
+seule partie de sa main délicate qui eût été soustraite à la pâte
+d'amande, voulait l'arrêter pour lui donner des détails sur
+l'expédition dont il avait rapporté ce sanglant trophée; mais
+Morgan lui sourit, pressa celle de ses deux mains qui était
+gantée, et se contenta de lui répondre:
+
+-- Je cherche quelqu'un.
+
+-- Affaire pressée?
+
+-- Compagnie de Jéhu.
+
+Le jeune homme au doigt sanglant le laissa passer.
+
+Une adorable furie, comme eût dit Corneille, qui avait ses cheveux
+retenus par un poignard à la lame plus pointue que celle d'une
+aiguille, lui barra le passage en lui disant:
+
+-- Morgan, vous êtes le plus beau, le plus brave et le plus digne
+d'être aimé de tous ceux qui sont ici. Qu'avez-vous à répondre à
+la femme qui vous dit cela?
+
+-- J'ai à lui répondre que j'aime, dit Morgan, et que mon coeur
+est trop étroit pour une haine et deux amours.
+
+Et il continua sa recherche.
+
+Deux jeunes gens qui discutaient, l'un disant: «C'est un Anglais»
+l'autre disant: «C'est un Allemand» arrêtèrent Morgan:
+
+-- Ah! pardieu! dit l'un, voilà l'homme qui peut nous tirer
+d'embarras.
+
+-- Non, répondit Morgan en essayant de rompre la barrière qu'ils
+lui opposaient, car je suis pressé.
+
+-- Il n'y a qu'un mot à répondre, dit l'autre. Nous venons de
+parier, Saint-Amand et moi, que l'homme jugé et exécuté dans la
+chartreuse de Seillon était selon lui un Allemand, selon moi un
+Anglais.
+
+-- Je ne sais, répondit Morgan; je n'y étais pas. Adressez-vous à
+Hector; c'est lui qui présidait ce soir-là.
+
+-- Dis-nous alors où est Hector?
+
+-- Dites-moi plutôt où est Tiffauges; je le cherche.
+
+-- Là-bas, au fond, dit le jeune homme en indiquant un point de la
+salle où la contredanse bondissait plus joyeuse et plus animée. Tu
+le reconnaîtras à son gilet; son pantalon, non plus, n'est point à
+dédaigner, et je m'en ferai faire un pareil avec la peau du
+premier mathévon à qui j'aurai affaire.
+
+Morgan ne prit point le temps de demander ce que le gilet de
+Tiffauges avait de remarquable, et par quelle coupe bizarre ou
+quelle étoffe précieuse son pantalon avait pu obtenir
+l'approbation d'un homme aussi expert en pareille matière que
+l'était celui qui lui adressait la parole. Il alla droit au point
+indiqué par le jeune homme, et vit celui qu'il cherchait dansant
+un pas d'été qui semblait, par son habileté et son tricotage,
+qu'on me pardonne ce terme technique, sorti des salons de Vestris
+lui-même.
+
+Morgan fit un signe au danseur.
+
+Tiffauges s'arrêta à l’instant même, salua sa danseuse, la
+reconduisit à sa place, s'excusa sur l'urgence de l’affaire qui
+l’appelait, et vint prendre le bras de Morgan.
+
+-- L'avez-vous vu? demanda Tiffauges à Morgan.
+
+-- Je le quitte, répondit celui-ci.
+
+-- Et vous lui avez remis la lettre du roi?
+
+-- À lui-même.
+
+-- L'a-t-il lue?
+
+-- À l'instant.
+
+-- Et il a fait une réponse?
+
+-- Il en a fait deux, une verbale et une écrite; la seconde
+dispense de la première.
+
+-- Et vous l’avez?
+
+-- La voici.
+
+-- Et savez-vous le contenu?
+
+-- C'est un refus.
+
+-- Positif?
+
+-- Tout ce qu'il y a de plus positif.
+
+-- Sait-il que, du moment où il nous ôte tout espoir, nous le
+traitons en ennemi?
+
+-- Je le lui ai dit.
+
+-- Et il a répondu?
+
+-- Il n'a pas répondu, il a haussé les épaules.
+
+-- Quelle intention lui croyez-vous donc?
+
+-- Ce n'est pas difficile à deviner.
+
+-- Aurait-il l'idée de garder le pouvoir pour lui?
+
+-- Cela m'en a bien l'air.
+
+-- Le pouvoir, mais pas le trône!
+
+-- Pourquoi pas le trône?
+
+-- Il n'oserait se faire roi.
+
+-- Oh! je ne puis pas vous répondre si c'est précisément roi qu'il
+se fera; mais je vous réponds qu'il se fera quelque chose.
+
+-- Mais, enfin, c'est un soldat de fortune.
+
+-- Mon cher, mieux vaut en ce moment être le fils de ses oeuvres
+que le petit-fils d'un roi.
+
+Le jeune homme resta pensif.
+
+-- Je rapporterai tout cela à Cadoudal, fit-il.
+
+-- Et ajoutez que le premier consul a dit ces propres paroles: «Je
+tiens la Vendée dans ma main, et, si je veux, dans trois mois, il
+ne s'y brûlera plus une amorce.»
+
+-- C'est bon à savoir.
+
+-- Vous le savez; que Cadoudal le sache, et faites-en votre
+profit.
+
+En ce moment, la musique cessa tout à coup; le bourdonnement des
+danseurs s'éteignit; il se fit un grand silence, et, au milieu de
+ce silence, quatre noms furent prononcés par une voix sonore et
+accentuée.
+
+Ces quatre noms étaient ceux de Morgan, de Montbar, d'Adler et de
+d'Assas.
+
+-- Pardon, dit Morgan à Tiffauges, il se prépare probablement
+quelque expédition dont je suis; force m'est donc, à mon grand
+regret, de vous dire adieu: seulement, avant de vous quitter,
+laissez-moi regarder de plus près votre gilet et votre pantalon,
+dont on m'a parlé; c'est une curiosité d'amateur, j'espère que
+vous l’excuserez.
+
+-- Comment donc! fit le jeune Vendéen, bien volontiers.
+
+
+XXVII -- LA PEAU DES OURS
+
+Et, avec une rapidité et une complaisance qui faisaient honneur à
+sa courtoisie, il s'approcha des candélabres qui brûlaient sur la
+cheminée.
+
+Le gilet et le pantalon paraissaient être de la même étoffe; mais
+quelle était cette étoffe? c'était là que le connaisseur le plus
+expérimenté se fût trouvé dans l'embarras.
+
+Le pantalon était un pantalon collant ordinaire, de couleur
+tendre, flottant entre le chamois et la couleur de chair; il
+n'offrait rien de remarquable que d'être sans couture aucune et de
+coller exactement sur la chair.
+
+Le gilet avait, au contraire, deux signes caractéristiques qui
+appelaient plus particulièrement l'attention sur lui: il était
+troué de trois balles dont on avait laissé les trous béants, en
+les ravivant avec du carmin qui jouait le sang à s'y méprendre.
+
+En outre, au côté gauche était peint le coeur sanglant qui servait
+de point de reconnaissance aux Vendéens.
+
+Morgan examina les deux objets avec la plus grande attention, mais
+l'examen fut infructueux.
+
+-- Si je n'étais pas si pressé, dit-il, je voudrais en avoir le
+coeur net et ne m'en rapporter qu'à mes propres lumières; mais,
+vous avez entendu, il est probablement arrivé quelques nouvelles
+au comité; c'est de l'argent que vous pouvez annoncer à Cadoudal:
+seulement, il faut l'aller prendre. Je commande d'ordinaire ces
+sortes d'expéditions, et, si je tardais, un autre se présenterait
+à ma place. Dites-moi donc quel est le tissu dont vous êtes
+habillé?
+
+-- Mon cher Morgan, dit le Vendéen, vous avez peut-être entendu
+dire que mon frère avait été pris aux environs de Bressuire et
+fusillé par les bleus?
+
+-- Oui, je sais cela.
+
+-- Les bleus étaient en retraite; ils laissèrent le corps au coin
+d'une haie; nous les poursuivions l'épée dans les reins, de sorte
+que nous arrivâmes derrière eux. Je retrouvai le corps de mon
+frère encore chaud. Dans une de ses blessures était plantée une
+branche d'arbre avec cette étiquette: «Fusillé comme brigand, par
+moi, Claude Flageolet, caporal au 3e bataillon de Paris.» Je
+recueillis le corps de mon frère; je lui fis enlever la peau de la
+poitrine, cette peau qui, trouée de trois balles, devait
+éternellement crier vengeance devant mes yeux, et j'en fis faire
+mon gilet de bataille.
+
+-- Ah! ah! fit Morgan avec un certain étonnement dans lequel, pour
+la première fois, se mêlait quelque chose qui ressemblait à de la
+terreur; ah! ce gilet est fait avec la peau de votre frère? Et le
+pantalon?
+
+-- Oh! répondit le Vendéen, le pantalon, c'est autre chose: il est
+fait avec celle du citoyen Claude Flageolet, caporal au 3e
+bataillon de Paris.
+
+En ce moment la même voix retentit, appelant pour la seconde fois,
+et dans le même ordre, les noms de Morgan, de Montbar, d'Adler et
+de d'Assas.
+
+Morgan s'élança hors du cabinet.
+
+Morgan traversa la salle de danse dans toute sa longueur et se
+dirigea vers un petit salon situé de l'autre côté du vestiaire.
+
+Ses trois compagnons, Montbar, Adler et d'Assas l'y attendaient
+déjà.
+
+Avec eux se trouvait un jeune homme portant le costume d'un
+courrier de cabinet à la livrée du gouvernement, c'est-à-dire
+l'habit vert et or.
+
+Il avait les grosses bottes poudreuses, la casquette-visière et le
+sac de dépêches qui constituent le harnachement essentiel d'un
+courrier de cabinet.
+
+Une carte de Cassini, sur laquelle on pouvait relever jusqu'aux
+moindres sinuosités de terrain, était étendue sur une table.
+
+Avant de dire ce que faisait là ce courrier et dans quel but était
+étendue cette carte, jetons un coup d'oeil sur les trois nouveaux
+personnages dont les noms venaient de retentir dans la salle du
+bal, et qui sont destinés à jouer un rôle important dans la suite
+de cette histoire.
+
+Le lecteur connaît déjà Morgan, l'Achille et le Pâris tout à la
+fois de cette étrange association. Morgan avec ses yeux bleus, ses
+cheveux noirs, sa taille haute et bien prise, sa tournure
+gracieuse, vive et svelte, son oeil qu'on n'avait jamais vu sans
+un regard animé; sa bouche aux lèvres fraîches et aux dents
+blanches, qu'on n'avait jamais vue sans un sourire; sa physionomie
+si remarquable, composée d'un mélange d'éléments qui semblaient
+étrangers les uns aux autres, et sur laquelle on retrouvait tout à
+la fois la force et la tendresse, la douceur et l'énergie, et tout
+cela mêlé à l'étourdissante expression d'une gaieté qui devenait
+effrayante parfois lorsqu'on songeait que cet homme côtoyait
+éternellement la mort, et la plus effrayante de toutes les morts,
+celle de l'échafaud.
+
+Quant à d'Assas, c'était un homme de trente-cinq à trente-huit
+ans, aux cheveux touffus et grisonnants, mais aux sourcils et aux
+moustaches d'un noir d'ébène; pour ses yeux, ils étaient de cette
+admirable nuance des yeux indiens tirant sur le marron. C'était un
+ancien capitaine de dragons, admirablement bâti pour la lutte
+physique et morale, dont les muscles indiquaient la force, et la
+physionomie l'entêtement. Au reste, d'une tournure noble, d'une
+grande élégance de manières, parfumé comme un petit-maître, et
+respirant par manie ou par manière de volupté, soit un flacon de
+sel anglais, soit une cassolette de vermeil contenant les parfums
+les plus subtils.
+
+Montbar et Adler, dont on ne connaissait pas plus les véritables
+noms que l'on ne connaissait ceux de d'Assas et de Morgan, étaient
+généralement appelés dans la compagnie les _inséparables.
+_Figurez-vous Damon et Pythias, Euryale et Nisus, Oreste et Pylade
+à vingt-deux ans; l'un joyeux, loquace, bruyant; l'autre triste,
+silencieux, rêveur, partageant tout, dangers, argent, maîtresses;
+se complétant l'un par l'autre, atteignant à eux deux les limites
+de tous les extrêmes; chacun dans le péril s'oubliant lui-même
+pour veiller sur l'autre, comme les jeunes Spartiates du bataillon
+sacré, et vous aurez une idée de Montbar et d'Adler.
+
+Il va sans dire que tous trois étaient compagnons de Jéhu.
+
+Ils étaient convoqués, comme s'en était douté Morgan, pour affaire
+de la compagnie.
+
+Morgan, en entrant, alla droit au faux courrier et lui serra la
+main.
+
+-- Ah! ce cher ami! dit celui-ci avec un mouvement de l'arrière-
+train indiquant qu'on ne fait pas impunément, si bon cavalier que
+l'on soit, une cinquantaine de lieues à franc étrier sur des
+bidets de poste; vous vous la passez douce, vous autres Parisiens,
+et, relativement à vous, Annibal à Capoue était sur des ronces et
+des épines! Je n'ai fait que jeter un coup d'oeil sur la salle de
+bal, en passant, comme doit faire un pauvre courrier de cabinet
+portant les dépêches du général Masséna au citoyen premier consul;
+mais vous avez là, il me semble, un choix de victimes parfaitement
+entendu; seulement, mes pauvres amis, il faut pour le moment dire
+adieu à tout cela; c'est désagréable, c'est malheureux, c'est
+désespérant, mais la maison de Jéhu avant tout.
+
+-- Mon cher Hastier, dit Morgan.
+
+-- Holà! dit Hastier, pas de noms propres, s'il vous plaît,
+messieurs. La famille Hastier est une honnête famille de Lyon
+faisant négoce, comme on dit, place des Terreaux, de père en fils,
+et qui serait fort humiliée d'apprendre que son héritier s'est
+fait courrier de cabinet, et court les grands chemins avec la
+besace nationale sur le dos. Lecoq, tant que vous voudrez, mais
+Hastier point; je ne connais pas Hastier. Et vous, messieurs,
+continua le jeune homme s'adressant à Montbar, à Adler et à
+d'Assas, le connaissez-vous?
+
+-- Non, répondirent les trois jeunes gens, et nous demandons
+pardon pour Morgan, qui a fait erreur.
+
+-- Mon cher Lecoq, fit Morgan.
+
+-- À la bonne heure, interrompit Hastier, je réponds à ce nom-là.
+Eh bien, voyons, que voulais-tu me dire?
+
+-- Je voulais te dire que, si tu n'étais pas l'antipode du dieu
+Harpocrate, que les Égyptiens représentaient un doigt sur la
+bouche, au lieu de te jeter dans une foule de divagations plus ou
+moins fleuries, nous saurions déjà pourquoi ce costume et pourquoi
+cette carte.
+
+-- Eh! pardieu! si tu ne le sais pas encore, reprit le jeune
+homme, c'est ta faute et non la mienne. S'il n'avait point fallu
+t'appeler deux fois, perdu que tu étais probablement avec quelque
+belle Euménide, demandant à un beau jeune homme vivant vengeance
+pour de vieux parents morts, tu serais aussi avancé que ces
+messieurs, et je ne serais pas obligé de bisser ma cavatine. Voici
+ce que c'est: il s'agit tout simplement d'un reste du trésor des
+ours de Berne, que, par ordre du général Masséna, le général
+Lecourbe a expédié au citoyen premier consul. Une misère, cent
+mille francs, qu'on n'ose faire passer par le Jura à cause des
+partisans de M. Teysonnet, qui seraient, à ce que l'on prétend,
+gens à s'en emparer, et que l'on expédie par Genève, Bourg, Mâcon,
+Dijon et Troyes; route bien autrement sûre, comme on s'en
+apercevra au passage.
+
+-- Très bien!
+
+-- Nous avons été avisés de la nouvelle par Renard, qui est parti
+de_ _Gex à franc étrier, et qui l’a transmise à l’Hirondelle, pour
+le moment en station à Châlons-sur-Saône, lequel ou laquelle l’a
+transmise à Auxerre, à moi, Lecoq, lequel vient de faire quarante-
+cinq lieues pour vous la transmettre à son tour. Quant aux détails
+secondaires, les voici. Le trésor est parti de Berne octodi
+dernier, 28 nivôse an VIII de la République triple et divisible.
+Il doit arriver aujourd'hui duodi à Genève; il en partira, demain
+tridi avec la diligence de Genève à Bourg; de sorte qu'en partant
+cette nuit même, après-demain quintidi, vous pouvez, mes chers
+fils d'Israël, rencontrer le trésor de MM. les ours entre Dijon et
+Troyes, vers Bar-sur-Seine ou Châtillon. Qu'en dites-vous?
+
+-- Pardieu! fit Morgan, ce que nous en disons, il me semble qu'il
+n'y a pas de discussions là-dessus; nous disons que jamais nous ne
+nous serions permis de toucher à l'argent de messeigneurs les ours
+de Berne tant qu'il ne serait pas sorti des coffres de Leurs
+Seigneuries; mais que, du moment où il a changé de destination une
+première fois, je ne vois aucun inconvénient à ce qu'il en change
+une seconde. Seulement comment allons-nous partir?
+
+-- N'avez-vous donc pas la chaise de poste?
+
+-- Si fait, elle est ici, sous la remise.
+
+-- N'avez-vous pas des chevaux pour vous conduire jusqu'à la
+prochaine poste?
+
+-- Ils sont à l'écurie.
+
+-- N'avez-vous pas chacun votre passeport?
+
+-- Nous en avons chacun quatre.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, nous ne pouvons pas arrêter la diligence en chaise de
+poste; nous ne nous gênons guère, mais nous ne prenons pas encore
+nos aises à ce point-là.
+
+-- Bon! pourquoi pas? dit Montbar; ce serait original. Je ne vois
+pas pourquoi, puisqu'on prend un bâtiment à l'abordage avec une
+barque, on ne prendrait pas aussi une diligence à l'abordage avec
+une chaise de poste; cela nous manque comme fantaisie; en
+essayons-nous, Adler?
+
+-- Je ne demanderais pas mieux, répondit celui-ci; mais le
+postillon, qu'en feras-tu?
+
+-- C'est juste, répondit Montbar.
+
+-- Le cas est prévu, mes enfants, dit le courrier; on a expédié
+une estafette à Troyes: vous laisserez votre chaise de poste chez
+Delbauce; vous y trouverez quatre chevaux tout sellés qui
+regorgeront d'avoine; vous calculerez votre temps, et, après-
+demain, ou plutôt demain, car minuit est sonné, demain, entre sept
+et huit heures du matin, l'argent de MM. Les ours passera un
+mauvais quart d'heure.
+
+-- Allons-nous changer de costumes? demanda d'Assas.
+
+-- Pour quoi faire? dit Morgan; il me semble que nous sommes fort
+présentables comme nous voici; jamais diligence n'aura été
+soulagée d'un poids incommode par des gens mieux vêtus. Jetons un
+dernier coup d'oeil sur la carte, faisons apporter du buffet dans
+les coffres de la voiture un pâté, une volaille froide et une
+douzaine de bouteilles de vin de Champagne, armons-nous à
+l'arsenal, enveloppons-nous dans de bons manteaux, et fouette
+cocher!
+
+-- Tiens, dit Montbar, c'est une idée, cela.
+
+-- Je crois bien, continua Morgan; nous crèverons les chevaux s'il
+le faut; nous serons de retour ici à sept heures du soir, et nous
+nous montrerons à l’Opéra.
+
+-- Ce qui établira un alibi, dit d’Assas.
+
+-- Justement, continua Morgan avec son inaltérable gaieté; le
+moyen d'admettre que des gens qui applaudissent mademoiselle
+Clotilde et M. Vestris à huit heures du soir, étaient occupés le
+matin, entre Bar et Châtillon, à régler leurs comptes avec le
+conducteur d'une diligence? Voyons, mes enfants, un coup d'oeil
+sur la carte, afin de choisir notre endroit.
+
+Les quatre jeunes gens se penchèrent sur l'oeuvre de Cassini.
+-- Si j'avais un conseil topographique à vous donner, dit le
+courrier, ce serait de vous embusquer un peu en-deçà de Massu; il
+y a un gué en face des Riceys... tenez, là!
+
+Et le jeune homme indiqua le point précis sur la carte.
+
+-- Je gagnerais Chaource, que voilà; de Chaource, vous avez une
+route départementale, droite comme un I, qui vous conduit à
+Troyes; à Troyes, vous retrouvez votre voiture, vous prenez la
+route de Sens au lieu de celle de Coulommiers; les badauds -- il y
+en a en province -- qui vous ont vus passer la veille, ne
+s'étonnent pas de vous voir repasser le lendemain; vous êtes à
+l’Opéra à dix heures, au lieu d'y être à huit, ce qui est de bien
+meilleur ton, et ni vu ni connu, je t'embrouille.
+
+-- Adopté pour mon compte, dit Morgan.
+
+-- Adopté! répétèrent en choeur les trois autres jeunes gens.
+
+Morgan tira une des deux montres dont les chaînes se balançaient à
+sa ceinture; c'était un chef-d'oeuvre de Petitot comme émail, et
+sur la double boîte qui protégeait la peinture était un chiffre en
+diamants. La filiation de ce merveilleux bijou était établie comme
+celle d'un cheval arabe: elle avait été faite pour Marie-
+Antoinette, qui l’avait donnée à la duchesse de Polastron,
+laquelle l’avait donnée à la mère de Morgan.
+
+-- Une heure du matin, dit Morgan; allons, messieurs, il faut qu'à
+trois heures nous relayions à Lagny.
+
+À partir de ce moment, l'expédition était commencée, Morgan
+devenait le chef; il ne consultait plus, il ordonnait.
+
+D'Assas -- qui en son absence commandait -- lui présent, obéissait
+tout le premier.
+Une demi-heure après, une voiture enfermant quatre jeunes gens
+enveloppés de leurs manteaux était arrêtée à la barrière
+Fontainebleau par le chef de poste, qui demandait les passeports.
+
+-- Oh! la bonne plaisanterie! fit l'un d'eux en passant sa tête
+par la portière et en affectant l'accent à la mode; il faut donc
+des passeports pour _sasser _à Grosbois, chez le citoyen Baas_?
+_Ma _paole _d'honneur _panachée, _vous êtes fou, mon _ché_ ami!
+Allons, fouette cocher!
+
+Le cocher fouetta et la voiture passa sans difficulté.
+
+
+XXVIII -- EN FAMILLE
+
+Laissons nos quatre _chasseurs _gagner Lagny, où, grâce aux
+passeports qu'ils doivent à la complaisance des employés du
+citoyen Fouché, ils troqueront leurs chevaux de maître contre des
+chevaux de poste, et leur cocher contre un postillon, et voyons
+pourquoi le premier consul avait fait demander Roland.
+
+Roland s'était empressé, en quittant Morgan, de se rendre aux
+ordres de son général.
+
+Il avait trouvé celui-ci debout et pensif devant la cheminée.
+
+Au bruit qu'il avait fait en entrant, le général Bonaparte avait
+levé la tête.
+
+-- Que vous êtes-vous dit tous les deux? demanda Bonaparte sans
+préambule, et se fiant à l'habitude que Roland avait de répondre à
+sa pensée.
+
+-- Mais, dit Roland, nous nous sommes fait toutes sortes de
+compliments... et nous nous sommes quittés, les meilleurs amis du
+monde.
+
+-- Quel effet te fait-il?
+
+-- L'effet d'un homme parfaitement élevé.
+
+-- Quel âge lui donnes-tu?
+
+-- Mon âge, tout au plus.
+
+-- Oui, c'est bien cela; la voix est jeune. Ah çà, Roland, est-ce
+que je me tromperais? est-ce qu'il y aurait une jeune génération
+royaliste?
+
+-- Eh! mon général, répondit Roland avec un mouvement d'épaules,
+c'est un reste de la vieille.
+
+-- Eh bien, Roland, il faut en faire une autre qui soit dévouée à
+mon fils, si jamais j'ai un fils.
+
+Roland fit un geste qui pouvait se traduire par ces mots: «Je ne
+m'y oppose pas.»
+
+Bonaparte comprit parfaitement le geste.
+
+-- Ce n'est pas le tout que tu ne t'y opposes pas, dit-il, il faut
+y contribuer.
+
+Un frissonnement nerveux passa sur le corps de Roland.
+
+-- Et comment cela? demanda-t-il.
+
+-- En te mariant.
+
+Roland éclata de rire.
+
+-- Bon! avec mon anévrisme! dit-il.
+
+Bonaparte le regarda.
+
+-- Mon cher Roland, dit-il, ton anévrisme m'a bien l'air d'un
+prétexte pour rester garçon.
+
+-- Vous croyez?
+
+-- Oui; et, comme je suis un homme moral, je veux qu'on se marie.
+
+-- Avec cela que je suis immoral, moi, répondit Roland, et que je
+cause du scandale avec mes maîtresses!
+
+-- Auguste, reprit Bonaparte, avait rendu des lois contre les
+célibataires; il les privait de leurs droits de citoyens romains.
+
+-- Auguste...
+
+-- Eh bien?
+
+-- J'attendrai que vous soyez Auguste; vous n'êtes encore que
+César.
+
+Bonaparte s'approcha du jeune homme.
+
+-- Il y a des noms, mon cher Roland, dit-il en lui posant la main
+sur l'épaule, que je ne veux pas voir s'éteindre, et le nom de
+Montrevel est de ceux-là.
+
+-- Eh bien! général, est-ce qu'à mon défaut, et en supposant que,
+par un caprice, une fantaisie, un entêtement, je me refuse à la
+perpétuer, est-ce qu'il n'y a pas mon frère!
+
+-- Comment ton frère? tu as donc un frère?
+
+-- Mais oui, j'ai un frère! pourquoi donc n'aurais-je pas un
+frère?
+
+-- Quel âge a-t-il?
+
+-- Onze à douze ans.
+
+-- Pourquoi ne m'as-tu jamais parlé de lui?
+
+--Parce que j'ai pensé que les faits et gestes d'un gamin de cet
+âge-là ne vous intéresseraient pas beaucoup.
+
+-- Tu te trompes, Roland: je m'intéresse à tout ce qui touche mes
+amis; il fallait me demander quelque chose pour ce frère.
+
+-- Quoi, général?
+
+-- Son admission dans un collège de Paris.
+
+-- Bah! vous avez assez de solliciteurs autour de vous sans que
+j'en grossisse le nombre.
+
+-- Tu entends, il faut qu'il vienne dans un collège de Paris;
+quand il aura l'âge, je le ferai entrer à l'École militaire ou à
+quelque autre école que je fonderai d'ici là.
+
+-- Ma foi, général, répondit Roland, à l'heure qu'il est, comme si
+j'eusse deviné vos bonnes intentions à son égard, il est en route
+ou bien près de s'y mettre.
+
+-- Comment cela?
+
+-- J'ai écrit, il y a trois jours, à ma mère d'amener l'enfant à
+Paris; je comptais lui choisir un collège sans vous en rien dire,
+et, quand il aurait l'âge, vous en parler... en supposant
+toutefois que mon anévrisme ne m'ait pas enlevé d'ici là. Mais,
+dans ce cas...
+
+-- Dans ce cas?
+
+-- Dans ce cas, je laissais un bout de testament à votre adresse,
+qui vous recommandait la mère, le fils et la fille, tout le
+bataclan.
+
+-- Comment, la fille?
+
+-- Oui, ma soeur.
+
+-- Tu as donc aussi une soeur?
+
+-- Parfaitement:
+
+-- Quel âge?
+
+-- Dix-sept ans.
+
+-- Jolie?
+
+-- Charmante!
+
+-- Je me charge de son établissement.
+
+Roland se mit à rire.
+
+-- Qu'as-tu? lui demanda le premier consul.
+
+-- Je dis, général, que je vais faire mettre un écriteau au-dessus
+de la grande porte du Luxembourg.
+
+-- Et sur cet écriteau?
+
+-- _Bureau de mariages_.
+
+-- Ah çà! mais, si tu ne veux pas te marier, toi, ce n'est point
+une raison pour que ta soeur reste fille. Je n'aime pas plus les
+vieilles filles que les vieux garçons.
+
+-- Je ne vous dis pas, mon général, que ma soeur restera vieille
+fille; c'est bien assez qu'un membre de la famille Montrevel
+encoure votre mécontentement.
+
+-- Eh bien, alors, que me dis-tu?
+
+-- Je vous dis que, si vous le voulez bien, comme la chose la
+regarde, nous la consulterons là-dessus.
+
+-- Ah! ah! y aurait-il quelque passion de province?
+
+-- Je ne dirais pas non! J'avais quitté la pauvre Amélie fraîche
+et souriante, je l’ai retrouvée pâle et triste. Je tirerai tout
+cela au clair avec elle; et, puisque vous voulez que je vous en
+reparle, eh bien, je vous en reparlerai.
+
+-- Oui, à ton retour de la Vendée; c'est cela.
+
+-- Ah! je vais donc en Vendée?
+
+-- Est-ce comme pour le mariage? as-tu des répugnances?
+
+-- Aucunement.
+
+-- Eh bien, alors, tu vas en Vendée.
+
+-- Quand cela?
+
+-- Oh! rien ne presse, et, pourvu que tu partes demain matin...
+
+-- À merveille! plus tôt si vous voulez; dites-moi ce que j'y vais
+faire.
+
+-- Une chose de la plus haute importance, Roland.
+
+-- Diable! ce n'est pas une mission diplomatique, je présume?
+
+-- Si, c'est une mission diplomatique pour laquelle j’ai besoin
+d’un homme qui ne soit pas diplomate.
+
+-- Oh! général, comme je fais votre affaire! Seulement, vous
+comprenez, moins je suis diplomate, plus il me faut des
+instructions précises.
+
+-- Aussi vais-je te les donner. Tiens, vois-tu cette carte?
+
+Et il montra au jeune homme une grande carte du Piémont étendue à
+terre et éclairée par une lampe suspendue au plafond.
+
+-- Oui, je la vois, répondit Roland, habitué à suivre son général
+dans tous les bonds inattendus de son génie; seulement, c’est une
+carte du Piémont.
+
+-- Oui, c’est une carte du Piémont.
+
+-- Ah! Il est donc question de l’Italie?
+
+-- Il est toujours question de l’Italie.
+
+-- Je croyais qu’il s’agissait de la Vendée?
+
+-- Secondairement.
+
+-- Ah çà, général, vous n’allez pas m’envoyer dans la Vendée et
+vous en aller en Italie, vous?
+
+-- Non, sois tranquille.
+
+-- À la bonne heure! Je vous préviens que, dans ce cas là, je
+déserte et vous rejoins.
+
+-- Je te le permets; mais revenons à Mélas.
+
+-- Pardon, général, c’est la première fois que nous en parlons.
+
+-- Oui; mais il y a longtemps que j’y pense. Sais-tu où je bats
+Mélas?
+
+-- Parbleu!
+
+-- Où cela?
+
+-- Où vous le rencontrerez.
+
+Bonaparte se mit à rire.
+
+-- Niais! dit-il avec la plus intime familiarité.
+
+Puis se couchant sur la carte:
+
+-- Viens ici, dit-il à Roland.
+
+Roland se coucha à côté de lui.
+
+-- Tiens, reprit Bonaparte, voilà où je le bats.
+
+-- Près d’Alexandrie?
+
+-- À deux ou trois lieues. Il a à Alexandrie ses magasins, ses
+hôpitaux, son artillerie, ses réserves; il ne s’en éloignera pas.
+Il faut que je frappe un grand coup, je n'obtiendrai la paix qu'à
+cette condition. Je passe les Alpes -- il montra le grand Saint-
+Bernard -- je tombe sur Mélas au moment où il s'y attend le moins,
+et je le bats à plate couture.
+
+-- Oh! je m'en rapporte bien à vous pour cela.
+
+-- Mais, tu comprends, pour que je m'éloigne tranquille, Roland,
+pas d'inflammation d'entrailles, c'est-à-dire pas de Vendée
+derrière moi.
+
+-- Ah! voilà votre affaire: pas de Vendée! et vous m'envoyez en
+Vendée pour que je supprime la Vendée.
+
+-- Ce jeune homme m'a dit de la Vendée des choses très graves. Ce
+sont de braves soldats que ces Vendéens conduits par un homme de
+tête; il y a Georges Cadoudal surtout... Je lui ai fait offrir un
+régiment, qu'il n'acceptera pas.
+
+-- Peste! il est bien dégoûté.
+
+-- Mais il y a une chose dont il ne se doute point.
+
+-- Qui, Cadoudal?
+
+-- Cadoudal. C'est que l'abbé Bernier, m’a fait des ouvertures.
+
+-- L'abbé Bernier?
+
+-- Oui.
+
+-- Qu'est-ce que c'est que cela, l’abbé Bernier?
+
+-- C'est le fils d’un paysan de l'Anjou, qui peut avoir
+aujourd'hui de trente-trois à trente-quatre ans, qui était curé à
+Saint-Laud à Angers lors de l’insurrection, qui a refusé le
+serment, et qui s'est jeté parmi les Vendéens. Deux ou trois fois
+la Vendée a été pacifiée, une ou deux fois on l’a crue morte. On
+se trompait: la Vendée était pacifiée; mais l’abbé Bernier n'avait
+pas signé la paix; la Vendée était morte, mais l’abbé Bernier
+était vivant. Un jour, la Vendée fut ingrate envers lui: il
+voulait être nommé agent général de toutes les armées royalistes
+de l'intérieur; Stofflet pesa sur la décision et fit nommer le
+comte Colbert de Maulevrier, son ancien maître. À deux heures du
+matin, le conseil s'était séparé, l'abbé Bernier avait disparu. Ce
+qu'il fit, cette nuit-là, Dieu et lui pourraient seuls le dire;
+mais, à quatre heures du matin, un détachement républicain
+entourait la métairie où dormait Stofflet désarmé et sans défense.
+À quatre heures et demie, Stofflet était pris; huit jours après,
+il était exécuté à Angers... Le lendemain, d'Autichamp prenait le
+commandement en chef, et, le même jour, afin de ne pas tomber dans
+la même faute que son prédécesseur Stofflet, il nommait l’abbé
+Bernier agent général... Y es-tu?
+
+-- Parfaitement!
+
+-- Eh bien, l'abbé Bernier, agent général des puissances
+belligérantes, fondé des pleins pouvoirs du comte d'Artois, l'abbé
+Bernier m'a fait faire des ouvertures.
+
+-- À vous, à Bonaparte, premier consul, il daigne...? Savez-vous
+que c'est très bien de la part de l'abbé Bernier? Et vous acceptez
+les ouvertures de l'abbé Bernier?
+
+-- Oui, Roland; que la Vendée me donne la paix, je lui rouvre ses
+églises, je lui rends ses prêtres.
+
+-- Et s'ils chantent le _Domine, salvum fac_ _regem?_
+
+-- Cela vaut encore mieux que de ne rien chanter du tout. Dieu est
+tout puissant et décidera. La mission te convient-elle, maintenant
+que je te l'ai expliquée?
+
+-- À merveille!
+
+-- Eh bien, voilà une lettre pour le général Rédouville. Il
+traitera avec l'abbé Bernier, comme général en chef de l’armée de
+l’Ouest; mais tu assisteras à toutes les conférences: lui, ne sera
+que ma parole; toi, tu es ma pensée. Maintenant, pars le plus tôt
+possible; plus tôt tu reviendras, plus tôt Mélas sera battu.
+
+-- Général, je vous demande le temps d'écrire à ma mère, voilà
+tout.
+
+-- Où doit-elle descendre?
+
+-- Hôtel des Ambassadeurs.
+
+-- Quand crois-tu qu'elle arrive?
+
+-- Nous sommes dans la nuit du 21 au 22 janvier; elle arrivera le
+23 au soir ou le 24 au matin.
+
+-- Et elle descend hôtel des Ambassadeurs?
+
+-- Oui, général.
+
+-- Je me charge de tout.
+
+-- Comment! vous vous chargez de tout?
+
+-- Certainement! ta mère ne peut pas rester à l'hôtel.
+
+-- Où voulez-vous donc qu'elle reste?
+
+-- Chez un ami.
+
+-- Elle ne connaît personne à Paris.
+
+-- Je vous demande bien pardon, monsieur Roland: elle connaît le
+citoyen Bonaparte, premier consul, et la citoyenne Joséphine, sa
+femme.
+
+-- Vous n'allez pas loger ma mère au Luxembourg, général; je vous
+préviens que cela la gênerait beaucoup.
+
+-- Non, mais je la logerai rue de la Victoire.
+
+-- Oh! général!
+
+-- Allons! allons! c'est décidé. Pars et reviens le plus vite
+possible.
+
+Roland prit la main du premier consul pour la baiser; mais
+Bonaparte, l'attirant vivement à lui:
+
+-- Embrasse-moi, mon cher Roland, lui dit-il, et bonne chance.
+
+Deux heures après, Roland roulait en chaise de poste sur la route
+d'Orléans.
+
+Le lendemain, à neuf heures du matin, il entrait à Nantes après
+trente-trois heures de voyage.
+
+
+XXIX -- LA DILIGENCE DE GENÈVE
+
+À l’heure à peu près où Roland entrait à Nantes, une diligence
+pesamment chargée s'arrêtait à l'auberge de la Croix-d'Or au
+milieu de la grande rue de Châtillon-sur-Seine.
+
+Les diligences se composaient, à cette époque, de deux
+compartiments seulement, le coupé et l’intérieur.
+
+La rotonde est une adjonction d’invention moderne.
+
+La diligence à peine arrêtée, le postillon mit pied à terre et
+ouvrit les portières.
+
+La voiture éventrée donna passage aux voyageurs.
+
+Ces voyageurs, voyageuses comprises, atteignaient en tout au
+chiffre de sept personnes.
+
+Dans l'intérieur, trois hommes, deux femmes et un enfant à la
+mamelle.
+
+Dans le coupé, une mère et son fils.
+
+Les trois hommes de l'intérieur étaient, l'un un médecin de
+Troyes, l'autre un horloger de Genève, le troisième un architecte
+de Bourg.
+
+Les deux femmes étaient, l'une une femme de chambre qui allait
+rejoindre sa maîtresse à Paris, l’autre une nourrice. L'enfant
+était le nourrisson de cette dernière: elle le ramenait à ses
+parents.
+
+La mère et le fils du coupé étaient, la mère une femme d'une
+quarantaine d'années, gardant les traces d'une grande beauté, et
+le fils un enfant de onze à douze ans.
+
+La troisième place du coupé était occupée par le conducteur.
+
+Le déjeuner était préparé, comme d'habitude, dans la grande salle
+de l'hôtel; un de ces déjeuners que le conducteur, d'accord sans
+doute avec l’hôte, ne laisse jamais aux voyageurs le temps de
+manger.
+
+La femme et la nourrice descendirent pour aller chez le boulanger
+y prendre chacune un petit pain chaud, auquel la nourrice joignit
+un saucisson à l'ail, et toutes deux remontèrent dans la voiture,
+où elles s'établirent tranquillement pour déjeuner, s'épargnant
+ainsi les frais, sans doute trop considérables pour leur budget,
+du déjeuner de l’hôte.
+
+Le médecin, l’architecte, l'horloger, la mère et son fils
+entrèrent à l'auberge, et, après s'être rapidement chauffés en
+passant à la grande cheminée de la cuisine, entrèrent dans la
+salle à manger et se mirent à table.
+
+La mère se contenta d'une tasse de café à la crème et de quelques
+fruits.
+
+L'enfant, enchanté de constater qu'il était un homme, par
+l’appétit du moins, attaqua bravement le déjeuner à la fourchette.
+
+Le premier moment fut, comme toujours, donné à l'apaisement de la
+faim.
+
+L'horloger de Genève prit le premier la parole:
+
+-- Ma foi! citoyen, dit-il (dans les endroits publics on
+s'appelait encore citoyen), je vous avouerai franchement que je
+n'ai été aucunement fâché ce matin quand j'ai vu venir le jour.
+
+-- Monsieur ne dort pas en voiture? demanda le médecin.
+
+-- Si fait, monsieur, répondit le compatriote de Jean-Jacques;
+d'habitude, au contraire, je ne fais qu'un somme; mais
+l’inquiétude a été plus forte que la fatigue.
+
+-- Vous craigniez de verser? demanda l’architecte.
+
+-- Non pas, j'ai de la chance, sous ce rapport, et je crois qu'il
+suffit que je sois dans une voiture pour qu'elle devienne
+inversable; non, ce n'est point cela encore.
+
+-- Qu'était-ce donc? demanda le médecin.
+
+-- C'est qu'on dit là-bas, à Genève, que les routes de France ne
+sont pas sûres.
+
+-- C'est selon, dit l’architecte.
+
+-- Ah! c'est selon, fit le Genevois.
+
+-- Oui, continua l’architecte; ainsi, par exemple, si nous
+transportions avec nous de l'argent du gouvernement, nous serions
+bien sûrs d'être arrêtés, ou plutôt nous le serions déjà.
+
+-- Vous croyez? dit le Genevois.
+
+-- Ça, c'est immanquable; je ne sais comment ces diables de
+compagnons de Jéhu s'y prennent pour être si bien renseignés; mais
+ils n'en manquent pas une.
+
+Le médecin fit un signe de tête affirmatif.
+
+-- Ah! ainsi, demanda le Genevois au médecin, vous aussi, vous
+êtes de l'avis de monsieur?
+
+-- Entièrement.
+
+-- Et, sachant qu'il y a de l’argent du gouvernement sur la
+diligence, auriez-vous fait l'imprudence de vous y embarquer?
+
+-- Je vous avoue, dit le médecin, que j'y eusse regardé à deux
+fois.
+
+-- Et vous, monsieur? demanda le questionneur à l'architecte.
+
+-- Oh! moi, répondit celui-ci, étant appelé par une affaire très
+pressée, je fusse parti tout de même.
+
+-- J'ai bien envie, dit le Genevois, de faire descendre ma valise
+et mes caisses et d'attendre la diligence de demain, parce que
+j'ai pour une vingtaine de mille francs de montres dans mes
+caisses; nous avons eu de la chance jusque aujourd'hui, mais il ne
+faut pas tenter Dieu.
+
+-- N'avez-vous pas entendu, monsieur, dit la mère se mêlant à la
+conversation, que nous ne courions risque d'être arrêtés -- ces
+messieurs le disent du moins -- que dans le cas où nous porterions
+de l’argent du gouvernement?
+
+-- Eh bien, c'est justement cela, reprit l’horloger en regardant
+avec inquiétude tout autour de lui: nous en avons là!
+
+La mère pâlit légèrement en regardant son fils: avant de craindre
+pour elle, toute mère craint pour son enfant.
+
+-- Comment! nous en transportons? reprirent en même temps, et
+d'une voix émue à des degrés différents, le médecin et
+l'architecte; êtes-vous bien sûr de ce que vous dites?
+
+-- Parfaitement sûr, monsieur.
+
+-- Alors, vous auriez dû nous le dire plus tôt, ou, nous le disant
+maintenant, vous deviez nous le dire tout bas.
+
+-- Mais, répéta le médecin, monsieur n'est peut-être pas bien
+certain de ce qu'il dit?
+
+-- Ou monsieur s'amuse peut-être? ajouta l’architecte.
+
+-- Dieu m'en garde!
+
+-- Les Genevois aiment fort à rire, reprit le médecin.
+
+-- Monsieur, dit le Genevois fort blessé que l'on pût penser qu'il
+aimât à rire, monsieur, je l'ai vu charger devant moi.
+
+-- Quoi?
+
+-- L'argent.
+
+-- Et y en a-t-il beaucoup?
+
+-- J'ai vu passer bon nombre de sacs.
+
+-- Mais d'où vient cet argent-là?
+
+-- Il vient du trésor des ours de Berne. Vous n'êtes pas sans
+savoir, messieurs, que les ours de Berne ont eu jusqu'à cinquante
+et même soixante mille livres de rente.
+
+Le médecin éclata de rire.
+
+-- Décidément, dit-il, monsieur nous fait peur.
+
+-- Messieurs, dit l’horloger, je vous donne ma parole d'honneur...
+
+-- En voiture, messieurs! cria le conducteur ouvrant la porte; en
+voiture! nous sommes en retard de trois quarts d'heure.
+
+-- Un instant, conducteur, un instant, dit l'architecte, nous nous
+consultons.
+
+-- Sur quoi?
+
+-- Fermez donc la porte, conducteur, et venez ici.
+
+-- Buvez donc un verre de vin avec nous, conducteur.
+
+-- Avec plaisir, messieurs, dit le conducteur; un verre de vin,
+cela ne se refuse pas.
+
+Le conducteur tendit son verre; les trois voyageurs trinquèrent
+avec lui.
+
+Au moment où il allait porter le verre à sa bouche, le médecin lui
+arrêta le bras.
+
+-- Voyons, conducteur, franchement, est-ce que c'est vrai?
+
+-- Quoi?
+
+-- Ce que nous dit monsieur.
+
+Et il montra le Genevois.
+
+-- Monsieur Féraud?
+
+-- Je ne sais pas si monsieur s'appelle M. Féraud.
+
+-- Oui, monsieur, c'est mon nom, pour vous servir, dit le Genevois
+en s'inclinant, Féraud et compagnie, horlogers, rue du Rempart, n°
+6, à Genève.
+
+-- Messieurs, dit le conducteur, en voiture!
+
+-- Mais vous ne nous répondez pas.
+
+-- Que diable voulez-vous que je vous réponde? vous ne me demandez
+rien.
+
+-- Si fait, nous vous demandons s'il est vrai que vous transportez
+dans votre diligence une somme considérable appartenant au
+gouvernement français?
+
+-- Bavard! dit le conducteur à l'horloger; c'est vous qui avez dit
+cela?
+
+-- Dame, mon cher monsieur...
+
+-- Allons, messieurs, en voiture.
+
+-- Mais c'est qu'avant de remonter, nous voudrions savoir...
+
+-- Quoi? si j'ai de l’argent au gouvernement? Oui, j'en ai;
+maintenant, si nous sommes arrêtés, ne soufflez pas un mot, et
+tout se passera à merveille.
+
+-- Vous êtes sûr?
+
+-- Laissez-moi arranger l’affaire avec ces messieurs.
+
+-- Que ferez-vous si l'on nous arrête? demanda le médecin à
+l'architecte.
+
+-- Ma foi! je suivrai le conseil du conducteur.
+
+-- C'est ce que vous avez de mieux à faire, reprit celui-ci.
+
+-- Alors, je me tiendrai tranquille, dit l’architecte.
+
+-- Et moi aussi, dit l'horloger.
+
+-- Allons, messieurs, en voiture, dépêchons-nous.
+
+L'enfant avait écouté toute cette conversation le sourcil
+contracté, les dents serrées.
+
+-- Eh bien, moi, dit-il à sa mère, si nous sommes arrêtés, je sais
+bien ce que je ferai.
+-- Et que feras-tu? demanda celle-ci.
+
+-- Tu verras.
+
+-- Que dit ce jeune enfant? demanda l'horloger.
+
+-- Je dis que vous êtes tous des poltrons, répondit l'enfant sans
+hésiter.
+
+-- Eh bien, Édouard! fit la mère, qu'est-ce que cela?
+
+-- Je voudrais qu'on arrêtât la diligence, moi, dit l’enfant,
+l'oeil étincelant de volonté.
+
+-- Allons, allons, messieurs, au nom du ciel! en diligence,
+s'écria pour la dernière fois le conducteur.
+
+-- Conducteur, dit le médecin, je présume que vous n'avez pas
+d'armes.
+
+-- Si fait, j'ai des pistolets.
+
+-- Malheureux!
+
+Le conducteur se pencha à son oreille, et, tout bas:
+
+-- Soyez tranquille, docteur; ils ne sont chargés qu'à poudre.
+
+-- À la bonne heure.
+
+Et il ferma la portière de l'intérieur.
+
+-- Allons, postillon, en route!
+
+Et tandis que le postillon fouettait ses chevaux et que la lourde
+machine s'ébranlait, il referma la portière du coupé.
+
+-- Ne montez-vous pas avec nous, conducteur? demanda la mère.
+
+-- Merci, madame de Montrevel, répondit le conducteur, j'ai
+affaire sur l'impériale.
+
+Puis, en passant devant l'ouverture du carreau:
+
+-- Prenez garde, dit-il, que M. Édouard ne touche aux pistolets
+qui sont dans la poche, il pourrait se blesser.
+
+-- Bon! dit l'enfant, comme si l'on ne savait pas ce que c'est que
+des pistolets: j'en ai de plus beaux que les vôtres, allez, que
+mon ami sir John m'a fait venir d'Angleterre; n'est-ce pas, maman?
+
+-- N'importe, dit madame de Montrevel; je t'en prie, Édouard, ne
+touche à rien.
+
+-- Oh! sois tranquille, petite mère.
+
+Seulement, il répéta à demi-voix:
+
+-- C'est égal, si les compagnons de Jéhu nous arrêtent, je sais
+bien ce que je ferai, moi.
+
+La diligence avait repris sa marche pesante et roulait vers Paris.
+Il faisait une de ces belles journées d’hiver qui font comprendre,
+à ceux qui croient la nature morte, que la nature ne meurt pas,
+mais dort seulement. L'homme qui vit soixante et dix ou quatre-
+vingts ans, dans ses longues années a des nuits de dix à douze
+heures, et se plaint que la longueur de ses nuits abrège encore la
+brièveté de ses jours; la nature, qui a une existence infinie, les
+arbres, qui ont une vie millénaire, ont des sommeils de cinq mois,
+qui sont des hivers pour nous et qui ne sont que des nuits pour
+eux. Les poètes chantent, dans leurs vers envieux, l’immortalité
+de la nature, qui meurt chaque automne et ressuscite chaque
+printemps; les poètes se trompent: la nature ne meurt pas chaque
+automne, elle s'endort; la nature ne ressuscite pas chaque
+printemps, elle se réveille. Le jour où notre globe mourra
+réellement, il sera bien mort, et alors il roulera dans l'espace
+ou tombera dans les abymes du chaos, inerte, muet, solitaire, sans
+arbres, sans fleurs, sans verdure, sans poètes.
+
+Or, par cette belle journée du 23 février 1800, la nature endormie
+semblait rêver du printemps; un soleil brillant, presque joyeux,
+faisait étinceler, sur l'herbe du double fossé qui accompagnait la
+route dans toute sa longueur, ces trompeuses perles de givre qui
+fondent aux doigts des enfants et qui réjouissent l’oeil du
+laboureur lorsqu'elles tremblent à la pointe de ses blés, sortant
+bravement de terre. On avait ouvert les vitres de la diligence,
+pour donner passage à ce précoce sourire de Dieu, et l'on disait
+au rayon, depuis si longtemps absent: Sois le bienvenu, voyageur
+que nous avions cru perdu dans les profonds nuages de l'ouest ou
+dans les vagues tumultueuses de l'Océan.
+
+Tout à coup, et après avoir roulé une heure à peu près depuis
+Châtillon, en arrivant à un coude de la rivière, la voiture
+s'arrêta sans obstacle apparent; seulement, quatre cavaliers
+s'avançaient tranquillement au pas de leurs chevaux, et l'un
+d'eux, qui marchait à deux ou à trois pas en avant des autres,
+avait fait de la main, au postillon, signe de s’arrêter.
+
+Le postillon avait obéi.
+-- Oh! maman, dit le petit Édouard qui, debout malgré les
+recommandations de madame de Montrevel, regardait par l'ouverture
+de la vitre baissée; oh! maman, les beaux chevaux! Mais pourquoi
+donc ces cavaliers ont-ils un masque! Nous ne sommes point en
+carnaval.
+
+Madame de Montrevel rêvait; une femme rêve toujours un peu: jeune,
+à l'avenir; vieille, au passé.
+
+Elle sortit de sa rêverie, avança à son tour la tête hors de la
+diligence, et poussa un cri.
+
+Édouard se retourna vivement.
+
+-- Qu'as-tu donc, mère! lui demanda-t-il.
+
+Madame de Montrevel, pâlissant, le prit dans ses bras sans lui
+répondre.
+
+On entendait des cris de terreur dans l’intérieur de la diligence.
+
+-- Mais qu'y a-t-il donc? demandait le petit Édouard en se
+débattant dans la chaîne passée à son cou par le bras de sa mère.
+
+-- Il y a, mon petit ami, dit d'une voix pleine de douceur un des
+hommes masqués en passant sa tête dans le coupé, que nous avons un
+compte à régler avec le conducteur, un compte qui ne regarde en
+rien MM. les voyageurs; dites donc à madame votre mère de vouloir
+bien agréer l’hommage de nos respects, et de ne pas faire plus
+d'attention à nous que si nous n'étions pas là.
+
+Puis, passant à l’intérieur:
+
+-- Messieurs, votre serviteur, dit-il, ne craignez rien pour votre
+bourse ou pour vos bijoux, et rassurez la nourrice; nous ne sommes
+pas venus pour faire tourner son lait.
+
+Puis au conducteur:
+
+-- Allons! père Jérôme, nous avons une centaine de mille francs
+sur l’impériale et dans les coffres, n'est-ce pas?
+
+-- Messieurs, je vous assure...
+
+-- L'argent est au gouvernement, il appartient au trésor des ours
+de Berne; soixante et dix mille francs sont en or, le reste en
+argent; l'argent est sur la voiture, l’or dans le coffre du coupé;
+est-ce cela, et sommes-nous bien renseignés?
+
+À ces mots _dans le coffre du coupé_, madame de Montrevel poussa
+un second cri de terreur; elle allait se trouver en contact
+immédiat avec ces hommes qui, malgré leur politesse, lui
+inspiraient une profonde terreur.
+
+-- Mais qu'as-tu donc, mère? qu'as-tu donc? demandait l’enfant
+avec impatience.
+
+-- Tais-toi, Édouard, tais-toi.
+
+-- Pourquoi me taire?
+
+-- Ne comprends-tu pas?
+
+-- Non.
+
+-- La diligence est arrêtée.
+-- Pourquoi? mais dis donc pourquoi?... Ah! mère, je comprends.
+
+-- Non, non, dit madame de Montrevel, tu ne comprends pas.
+
+-- Ces messieurs, ce sont des voleurs.
+
+-- Garde-toi bien de dire cela.
+
+-- Comment! ce ne sont pas des voleurs? les voilà qui prennent
+l'argent du conducteur.
+
+En effet, l'un d'eux chargeait, sur la croupe de son cheval, les
+sacs d'argent que le conducteur lui jetait de dessus l’impériale.
+
+-- Non, dit madame de Montrevel, non, ce ne sont pas des voleurs.
+
+Puis, baissant la voix:
+
+-- Ce sont des _compagnons de Jéhu._
+
+-- Ah! dit l’enfant, ce sont donc ceux-là qui ont assassiné mon
+ami sir John?
+
+Et l’enfant devint très pâle à son tour, et sa respiration
+commença de siffler entre ses dents serrées.
+
+En ce moment, un des hommes masqués ouvrit la portière du coupé,
+et, avec la plus exquise politesse:
+
+-- Madame la comtesse, dit-il, à notre grand regret, nous sommes
+forcés de vous déranger; mais nous avons, ou plutôt le conducteur
+a affaire dans le coffre de son coupé; soyez donc assez bonne pour
+mettre un instant pied à terre; Jérôme fera la chose aussi vite
+que possible.
+
+Puis, avec un accent de gaieté qui n'était jamais complètement
+absent de cette voix rieuse:
+
+-- N'est-ce pas, Jérôme? dit-il.
+
+Jérôme répondit du haut de sa diligence, confirmant les paroles de
+son interlocuteur.
+
+Par un mouvement instinctif, et pour se mettre entre le danger et
+son fils, s'il y avait danger, madame de Montrevel, tout en
+obéissant à l’invitation, avait fait passer Édouard derrière elle.
+
+Cet instant avait suffi à l’enfant pour s'emparer des pistolets du
+conducteur.
+
+Le jeune homme à la voix rieuse aida, avec les plus grands égards,
+madame de Montrevel à descendre, fit signe à un de ses compagnons
+de lui offrir le bras, et se retourna vers la voiture.
+
+Mais, en ce moment, une double détonation se fit entendre; Édouard
+venait de faire feu de ses deux mains sur le compagnon de Jéhu,
+qui disparut dans un nuage de fumée.
+
+Madame de Montrevel jeta un cri et s'évanouit.
+
+Plusieurs cris, expressions de sentiments divers, répondirent au
+cri maternel.
+
+Dans l’intérieur, ce fut un cri d'angoisse; on était bien convenu
+de n'opposer aucune résistance, et voilà que quelqu'un résistait.
+
+Chez les trois autres jeunes gens, ce fut un cri de surprise;
+c'était la première fois qu'arrivait pareille chose.
+
+Ils se précipitèrent vers leur camarade, qu'ils croyaient
+pulvérisé.
+
+Ils le trouvèrent debout, sain et sauf, et riant aux éclats,
+tandis que le conducteur, les mains jointes, s'écriait:
+
+-- Monsieur, je vous jure qu'il n'y avait pas de balles; monsieur,
+je vous proteste qu'ils étaient chargés à poudre seulement.
+
+-- Pardieu! fit le jeune homme, je le vois bien qu'ils étaient
+chargés à poudre seulement: mais la bonne intention y était...
+n'est-ce pas, mon petit Édouard?
+
+Puis, se retournant vers ses compagnons:
+
+-- Avouez, messieurs, dit-il, que voilà un charmant enfant, qui
+est bien le fils de son père, et le frère de son frère; bravo,
+Édouard, tu seras un homme un jour!
+
+Et, prenant l'enfant dans ses deux bras, il le baisa malgré lui
+sur les deux joues.
+
+Édouard se débattait comme un démon, trouvant sans doute qu'il
+était humiliant d'être embrassé par un homme sur lequel il venait
+de tirer deux coups de pistolet.
+
+Pendant ce temps, un des trois autres compagnons avait emporté la
+mère d'Édouard à quelques pas de la diligence, et l’avait couchée
+sur un manteau au bord d'un fossé.
+
+Celui qui venait d'embrasser Édouard avec tant d'affection et de
+persistance la chercha un instant des yeux, et l’apercevant:
+
+-- Avec tout cela, dit-il, madame de Montrevel ne revient pas à
+elle; nous ne pouvons abandonner une femme dans cet état,
+messieurs; conducteur, chargez-vous de M. Édouard.
+
+Il remit l'enfant entre ses bras, et s'adressant à l'un de ses
+compagnons:
+
+-- Voyons, toi, l’homme aux précautions, dit-il, est-ce que tu
+n'as pas sur toi quelque flacon de sels ou quelque bouteille d'eau
+de mélisse?
+
+-- Tiens, répondit celui auquel il s'adressait.
+
+Et il tira de sa poche un flacon de vinaigre anglais.
+
+-- Là! maintenant, dit le jeune homme, qui paraissait le chef de
+la bande, termine sans moi avec maître Jérôme; moi, je me charge
+de porter secours à madame de Montrevel.
+
+Il était temps, en effet; l'évanouissement de madame de Montrevel
+prenait peu à peu le caractère d'une attaque de nerfs: des
+mouvements saccadés agitaient tout son corps, et des cris sourds
+s'échappaient de sa poitrine.
+
+Le jeune homme s'inclina vers elle et lui fit respirer les sels.
+
+Madame de Montrevel rouvrit des yeux effarés, et tout en appelant:
+«Édouard! Édouard!» d'un geste involontaire, elle fit tomber le
+masque de celui qui lui portait secours.
+
+Le visage du jeune homme se trouva à découvert.
+
+Le jeune homme, courtois et rieur -- nos lecteurs l’ont déjà
+reconnu --, c'était Morgan.
+
+Madame de Montrevel demeura stupéfaite à l’aspect de ces beaux
+yeux bleus, de ce front élevé, de ces lèvres gracieuses, de ces
+dents blanches entrouvertes par un sourire.
+
+Elle comprit qu'elle ne courait aucun danger aux mains d'un pareil
+homme et que rien de mal n'avait pu arriver à Édouard.
+
+Et, traitant Morgan non pas comme le bandit qui est la cause de
+l’évanouissement, mais comme l'homme du monde qui porte secours à
+une femme évanouie:
+
+-- Oh! monsieur, dit-elle, que vous êtes bon!
+
+Et il y avait, dans ces paroles et dans l’intonation avec laquelle
+elles avaient été prononcées, tout un monde de remerciements, non
+seulement pour elle, mais pour son enfant.
+
+Avec une coquetterie étrange et qui était tout entière dans son
+caractère chevaleresque, Morgan, au lieu de ramasser vivement son
+masque et de le ramener assez rapidement sur son visage pour que
+madame de Montrevel n'en gardât qu'un souvenir passager et confus,
+Morgan répondit par une salutation au compliment, laissa à sa
+physionomie tout le temps de produire son effet, et, passant le
+flacon de d'Assas aux mains de madame de Montrevel, renoua
+seulement alors les cordons de son masque.
+
+Madame de Montrevel comprit cette délicatesse du jeune homme.
+
+-- Oh! monsieur, dit-elle, soyez tranquille, en quelque lieu et
+dans quelque situation que je vous retrouve, vous m'êtes inconnu.
+
+-- Alors, madame, dit Morgan, c'est à moi de vous remercier et de
+vous dire, à mon tour, que vous êtes bonne!
+
+-- Allons, messieurs les voyageurs, en voiture! dit le conducteur
+avec son intonation habituelle et comme si rien d'extraordinaire
+ne s'était passé.
+
+-- Êtes-vous tout à fait remise, madame, et avez-vous besoin
+encore de quelques instants? demanda Morgan; la diligence
+attendrait.
+
+-- Non, messieurs, c'est inutile; je vous en rends grâces et me
+sens parfaitement bien.
+
+Morgan présenta son bras à madame de Montrevel, qui s'y appuya
+pour traverser tout le revers du chemin et pour remonter dans la
+diligence.
+
+Le conducteur y avait déjà introduit le petit Édouard.
+
+Lorsque madame de Montrevel eut repris sa place, Morgan, qui avait
+déjà fait la paix avec la mère, voulut la faire avec le fils.
+
+-- Sans rancune, mon jeune héros, dit-il en lui tendant la main.
+
+Mais l’enfant reculait.
+
+_--_ Je ne donne pas la main à un voleur de grande route, dit-il.
+
+Madame de Montrevel fit un mouvement d’effroi.
+
+-- Vous avez un charmant enfant, madame, dit Morgan; seulement, il
+a des préjugés.
+
+Et, saluant avec la plus grande courtoisie:
+
+-- Bon voyage, madame! ajouta t-il en fermant, la portière.
+
+-- En route! cria le conducteur.
+
+La voiture s'ébranla.
+
+-- Oh! pardon, monsieur, s'écria madame de Montrevel, votre
+flacon! votre flacon!
+
+-- Gardez-le, madame, dit Morgan, quoique j'espère que vous soyez
+assez bien remise pour n'en avoir plus besoin.
+
+Mais l’enfant, l’arrachant des mains de sa mère:
+
+-- Maman ne reçoit pas de cadeau d'un voleur, dit-il.
+
+Et il jeta le flacon par la portière.
+
+-- Diable! murmura Morgan avec le premier soupir que ses
+compagnons lui eussent entendu pousser, je crois que je fais bien
+de ne pas demander ma pauvre Amélie en mariage.
+
+Puis, à ses camarade:
+
+-- Allons! messieurs, dit-il, est-ce fini?
+
+-- Oui! répondirent ceux-ci d'une seule voix.
+
+-- Alors, à cheval et en route! N’oublions pas que nous devons
+être ce soir à neuf heures à l'opéra.
+
+Et, sautant en selle, il s'élança le premier par-dessus le fossé,
+gagna le bord de la rivière, et, sans hésiter, s'engagea dans le
+gué indiqué sur la carte de Cassini par le faux courrier.
+
+Arrivé sur l’autre bord et tandis que les jeunes gens se
+ralliaient:
+
+-- Dis donc, demanda d'Assas à Morgan, est-ce que ton masque n'est
+pas tombé?
+
+-- Oui; mais madame de Montrevel seule a vu mon visage.
+
+-- Hum! fit d’Assas, mieux vaudrait que personne ne l’eût vu.
+
+Et tous quatre, mettant leurs chevaux au galop, disparurent à
+travers champs du côté de Chaource.
+
+
+XXX -- LE RAPPORT DU CITOYEN FOUCHÉ
+
+En arrivant le lendemain, vers onze heures du matin, à l'hôtel des
+Ambassadeurs, madame de Montrevel fut tout étonnée de trouver, au
+lieu de Roland, un étranger qui l’attendait.
+
+Cet étranger s'approcha d'elle.
+
+-- Vous êtes la veuve du général de Montrevel, madame? lui
+demanda-t-il
+
+-- Oui, monsieur, répondit madame de Montrevel assez étonnée.
+
+-- Et vous cherchez votre fils?
+
+-- En effet, et je ne comprends pas, après la lettre qu’il m'a
+écrite...
+
+-- L'homme propose et le premier consul dispose, répondit en riant
+l'étranger; le premier consul a disposé de votre fils pour
+quelques jours et m'a envoyé pour vous recevoir à sa place.
+
+Madame de Montrevel s'inclina.
+
+-- Et j'ai l'honneur de parler...? demanda-t-elle.
+
+-- Au citoyen Fauvelet de Bourrienne, son premier secrétaire,
+répondit l'étranger.
+
+-- Vous remercierez pour moi le premier consul, répliqua madame de
+Montrevel, et vous aurez la bonté de lui exprimer, je l'espère, le
+profond regret que j'éprouve de ne pouvoir le remercier moi-même.
+
+-- Mais rien ne vous sera plus facile, madame.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Le premier consul m'a ordonné de vous conduire au Luxembourg.
+
+-- Moi?
+
+-- Vous et monsieur votre fils.
+
+-- Oh! je vais voir le général Bonaparte, je vais voir le général
+Bonaparte, s'écria l'enfant, quel bonheur!
+
+Et il sauta de joie en battant des mains.
+
+-- Eh bien, eh bien, Édouard! fit Madame de Montrevel.
+
+Puis, se retournant vers Bourrienne:
+
+-- Excusez-le, monsieur, dit-elle, c'est un sauvage des montagnes
+du Jura.
+
+Bourrienne tendit la main à l'enfant.
+
+-- Je suis un ami de votre frère, lui dit-il; voulez-vous
+m'embrasser?
+
+-- Oh! bien volontiers, monsieur, répondit Édouard, vous n'êtes
+pas un voleur, vous.
+
+-- Mais non, je l’espère, repartit en riant le secrétaire.
+
+-- Encore une fois, excusez-le, monsieur, mais nous avons été
+arrêtés en route.
+
+-- Comment, arrêtés?
+
+-- Oui.
+
+-- Par des voleurs?
+
+--Pas précisément.
+
+-- Monsieur, demanda Édouard, est-ce que les gens qui prennent
+l'argent des autres ne sont pas des voleurs?
+
+-- En général, mon cher enfant, on les nomme ainsi.
+
+-- Là! tu vois, maman.
+
+--Voyons, Édouard, tais-toi, je t'en prie.
+
+Bourrienne jeta un regard sur madame de Montrevel et vit
+clairement, à l'expression de son visage, que le sujet de la
+conversation lui était désagréable; il n'insista point.
+
+-- Madame, dit-il, oserai-je vous rappeler que j'ai reçu l’ordre
+de vous conduire au Luxembourg, comme j'ai déjà eu l’honneur de
+vous le dire, et d'ajouter que madame Bonaparte vous y attend!
+
+-- Monsieur, le temps de changer de robe et d'habiller Édouard.
+
+-- Et ce temps-là, madame, combien durera-t-il?
+
+-- Est-ce trop de vous demander une demi-heure?
+
+-- Oh! non, et, si une demi-heure vous suffisait, je trouverais la
+demande fort raisonnable.
+
+-- Soyez tranquille, monsieur, elle me suffira.
+
+-- Eh bien, madame, dit le secrétaire en s'inclinant, je fais une
+course, et, dans une demi-heure, je viens me mettre à vos ordres.
+
+-- Je vous remercie, monsieur.
+
+-- Ne m'en veuillez pas si je suis ponctuel.
+
+-- Je ne vous ferai pas attendre.
+
+Bourrienne partit.
+
+Madame de Montrevel habilla d'abord Édouard puis s'habilla elle-
+même, et, quand Bourrienne reparut, depuis cinq minutes elle était
+prête.
+
+-- Prenez garde, madame, dit Bourrienne en riant, que je ne fasse
+part au premier consul de votre ponctualité.
+
+-- Et qu'aurais-je à craindre dans ce cas?
+
+-- Qu'il ne vous retînt près de lui pour donner des leçons
+d'exactitude à madame Bonaparte.
+
+-- Oh! fit madame de Montrevel, il faut bien passer quelque chose
+aux créoles.
+
+-- Mais vous êtes créole aussi, madame, à ce que je crois.
+
+-- Madame Bonaparte, dit en riant madame de Montrevel, voit son
+mari tous les jours, tandis que, moi, je vais voir le premier
+consul pour la première fois.
+
+-- Partons! partons, mère! dit Édouard.
+
+Le secrétaire s'effaça pour laisser passer madame de Montrevel.
+
+Un quart d'heure après, on était au Luxembourg.
+
+Bonaparte occupait, au petit Luxembourg, l’appartement du rez-de-
+chaussée à droite; Joséphine avait sa chambre et son boudoir au
+premier étage; un couloir conduisait du cabinet du premier consul
+chez elle.
+
+Elle était prévenue, car, en apercevant madame de Montrevel, elle
+lui ouvrit ses bras comme à une amie.
+
+Madame de Montrevel s'était arrêtée respectueusement à la porte.
+
+-- Oh! venez donc! venez, madame dit Joséphine; je ne vous connais
+pas d'aujourd'hui, mais du jour où j'ai connu votre digne et
+excellent Roland. Savez-vous une chose qui me rassure quand
+Bonaparte me quitte? C'est que Roland le suit, et que, quand je
+sais Roland près de lui, je crois qu'il ne peut plus lui arriver
+malheur... Eh bien, vous ne voulez pas m'embrasser?
+
+Madame de Montrevel était confuse de tant de bonté.
+
+-- Nous sommes compatriotes, n'est-ce pas? continua-t-elle. Oh! je
+me rappelle parfaitement M. de la Clémencière, qui avait un si
+beau jardin et des fruits si magnifiques! Je me rappelle avoir
+entrevu une belle jeune fille qui en paraissait la reine. Vous
+vous êtes mariée bien jeune, madame?
+
+-- À quatorze ans.
+
+-- Il faut cela pour que vous ayez un fils de l’âge de Roland;
+mais asseyez-vous donc!
+
+Elle donna l'exemple en faisant signe à madame de Montrevel de
+s'asseoir à ses côtés.
+
+-- Et ce charmant enfant, continua-t-elle en montrant Édouard,
+c'est aussi votre fils?...
+
+Elle poussa un soupir.
+
+-- Dieu a été prodigue envers vous, madame, reprit-elle, et
+puisqu'il fait tout ce que vous pouvez désirer, vous devriez bien
+le prier de m'en envoyer un.
+
+Elle appuya envieusement ses lèvres, sur le front d'Édouard.
+
+-- Mon mari sera bien heureux de vous voir, madame. Il aime tant
+votre fils! Aussi ne serait-ce pas chez moi que l'on vous eût
+conduite d'abord, s'il n'était pas avec le ministre de la
+police... Au reste, ajouta-t-elle en riant, vous arrivez dans un
+assez mauvais moment; il est furieux!
+
+-- Oh! s'écria madame de Montrevel presque effrayée, s'il en était
+ainsi, j'aimerais mieux attendre.
+
+-- Non pas! non pas! au contraire, votre vue le calmera; je ne
+sais ce qui est arrivé: on arrête, à ce qu'il paraît, les
+diligences comme dans la forêt Noire, au grand jour, en pleine
+route. Fouché n'a qu'à bien se tenir, si la chose se renouvelle.
+
+Madame de Montrevel allait répondre; mais, en ce moment, la porte
+s'ouvrit, et un huissier paraissant:
+
+-- Le premier consul attend madame de Montrevel, dit-il.
+
+-- Allez, allez, dit Joséphine; le temps est si précieux pour
+Bonaparte, qu'il est presque aussi impatient que Louis XIV, qui
+n'avait rien à faire. Il n'aime pas à attendre.
+
+Madame de Montrevel se leva vivement et voulut emmener son fils.
+
+-- Non, dit Joséphine, laissez-moi ce bel enfant-là; nous vous
+gardons à dîner: Bonaparte le verra à six heures; d'ailleurs, s'il
+a envie de le voir, il le fera demander; pour l'instant, je suis
+sa seconde maman. Voyons, qu'allons-nous faire pour vous amuser?
+
+-- Le premier consul doit avoir de bien belles armes, madame? dit
+l'enfant.
+
+-- Oui, très belles. Eh bien, on va vous montrer les armes du
+premier consul.
+
+Joséphine sortit par une porte, emmenant l’enfant, et madame de
+Montrevel par l’autre, suivant l'huissier.
+
+Sur le chemin, la comtesse rencontra un homme blond, au visage
+pâle et à l'oeil terne, qui la regarda avec une inquiétude qui
+semblait lui être habituelle.
+
+Elle se rangea vivement pour le laisser passer.
+
+L'huissier vit le mouvement.
+
+-- C'est le préfet de police, lui dit-il tout bas.
+
+Madame de Montrevel le regarda s'éloigner avec une certaine
+curiosité; Fouché, à cette époque, était déjà fatalement célèbre.
+
+En ce moment, la porte du cabinet de Bonaparte s'ouvrit, et l'on
+vit se dessiner sa tête dans l'entrebâillement.
+
+Il aperçut madame de Montrevel.
+
+-- Madame de Montrevel, dit-il, venez, venez!
+
+Madame de Montrevel pressa le pas et entra dans le cabinet.
+
+-- Venez, dit Bonaparte en refermant la porte sur lui-même. Je
+vous ai fait attendre, c'est bien contre mon désir; j'étais en
+train de laver la tête à Fouché. Vous savez que je suis très
+content de Roland, et que je compte en faire un général au premier
+jour. À quelle heure êtes-vous arrivée?
+
+-- À l'instant même, général.
+
+-- D'où venez-vous? Roland me l'a dit, mais je l'ai oublié.
+
+-- De Bourg.
+
+-- Par quelle route?
+
+-- Par la route de Champagne!
+
+-- Alors vous étiez à Châtillon quand...?
+
+-- Hier matin, à neuf heures.
+
+-- En ce cas, vous avez dû entendre parler de l'arrestation d'une
+diligence?
+
+-- Général...
+
+-- Oui, une diligence a été arrêtée à dix heures du matin, entre
+Châtillon et Bar-sur-Seine.
+
+-- Général, c'était la nôtre.
+
+-- Comment, la vôtre?
+
+-- Oui.
+
+-- Vous étiez dans la diligence qui a été arrêtée?
+
+-- J'y étais.
+
+-- Ah! je vais donc avoir des détails précis! Excusez-moi, vous
+comprenez mon désir d'être renseigné, n'est-ce pas? Dans un pays
+civilisé, qui a le général Bonaparte pour premier magistrat, on
+n'arrête pas impunément une diligence sur une grande route, en
+plein jour, ou alors...
+
+-- Général, je ne puis rien vous dire, sinon que ceux qui ont
+arrêté la diligence étaient à cheval et masqués.
+
+-- Combien étaient-ils?
+
+-- Quatre.
+
+-- Combien y avait-il d'hommes dans la diligence?
+
+-- Quatre, y compris le conducteur.
+
+-- Et l'on ne s'est pas défendu?
+
+-- Non, général.
+
+-- Le rapport de la police porte cependant que deux coups de
+pistolet ont été tirés.
+
+-- Oui, général; mais ces deux coups de pistolet...
+
+-- Eh bien?
+
+-- Ont été tirés par mon fils.
+
+-- Votre fils! mais votre fils est en Vendée.
+
+-- Roland, oui; mais Édouard était avec moi.
+
+-- Édouard! qu'est-ce qu'Édouard?
+
+-- Le frère de Roland.
+
+-- Il m'en a parlé; mais c'est un enfant!
+
+-- Il n'a pas encore douze ans, général.
+
+-- Et c'est lui qui a tiré les deux coups de pistolet?
+
+-- Oui, général.
+
+-- Pourquoi ne me l'avez-vous pas amené?
+
+-- Il est avec moi.
+
+-- Où cela?
+
+-- Je l'ai laissé chez madame Bonaparte.
+
+Bonaparte sonna, un huissier parut.
+
+-- Dites à Joséphine de venir avec l'enfant.
+
+Puis, se promenant dans son cabinet:
+
+-- Quatre hommes, murmura-t-il; et c'est un enfant qui leur donne
+l'exemple du courage! Et pas un de ces bandits n'a été blessé?
+
+-- Il n'y avait pas de balles dans les pistolets.
+
+-- Comment, il n'y avait pas de balles?
+
+-- Non: c'étaient ceux du conducteur, et le conducteur avait eu la
+précaution de ne les charger qu'à poudre.
+
+-- C'est bien, on saura son nom.
+
+En ce moment, la porte s'ouvrit, et madame Bonaparte parut, tenant
+l’enfant par la main.
+
+-- Viens ici, dit Bonaparte à l'enfant.
+
+Édouard s'approcha sans hésitation et fit le salut militaire.
+
+-- C'est donc toi qui tires des coups de pistolet aux voleurs?
+
+-- Vois-tu, maman, que ce sont des voleurs? interrompit l'enfant.
+
+-- Certainement que ce sont des voleurs; je voudrais bien qu'on me
+dit le contraire! Enfin, c'est donc toi qui tires des coups de
+pistolet aux voleurs, quand les hommes ont peur?
+
+-- Oui, c'est moi, général; mais, par malheur, ce poltron de
+conducteur n'avait chargé ses pistolets qu'à poudre; sans cela, je
+tuais leur chef.
+
+-- Tu n'as donc pas eu peur, toi?
+
+-- Moi? non, dit l'enfant; je n'ai jamais peur.
+
+-- Vous devriez vous appeler Cornélie, madame, fit Bonaparte en se
+retournant vers madame de Montrevel, appuyée au bras de Joséphine.
+
+Puis, à l'enfant:
+
+-- C'est bien, dit-il en l'embrassant, on aura soin de toi; que
+veux-tu être?
+
+-- Soldat d'abord.
+
+-- Comment, d'abord?
+
+-- Oui; et puis plus tard colonel comme mon frère et général comme
+mon père.
+
+-- Ce ne sera pas de ma faute, si tu ne l'es pas, dit le premier
+consul.
+
+-- Ni la mienne, répliqua l'enfant.
+
+--Édouard! fit madame de Montrevel craintive.
+
+-- N'allez-vous pas le gronder pour avoir bien répondu?
+
+Il prit l'enfant, l'amena à la hauteur de son visage et
+l'embrassa.
+
+-- Vous dînez avec nous, dit-il, et, ce soir, Bourrienne, qui a
+été vous chercher à l'hôtel, vous installera rue de la Victoire;
+vous resterez là jusqu'au retour de Roland, qui vous cherchera un
+logement à sa guise. Édouard entrera au Prytanée, et je marie
+votre fille.
+
+-- Général!
+
+-- C'est convenu avec Roland.
+
+Puis, se tournant vers Joséphine:
+
+-- Emmène madame de Montrevel, et tâche qu'elle ne s'ennuie pas
+trop. Madame de Montrevel, si _votre amie -- _Bonaparte appuya sur
+ce mot -- veut entrer chez une marchande de modes, empêchez-la;
+elle ne doit pas manquer de chapeaux: elle en a acheté trente-huit
+le mois dernier.
+
+Et, donnant un petit soufflet d'amitié à Édouard, il congédia les
+deux femmes du geste.
+
+
+XXXI -- LE FILS DU MEUNIER DE LEGUERNO
+
+Nous avons dit qu'au moment même où Morgan et ses trois compagnons
+arrêtaient la diligence de Genève, entre Bar-sur-Seine et
+Châtillon, Roland entrait à Nantes.
+
+Si nous voulons savoir le résultat de sa mission, nous devons, non
+pas le suivre pas à pas, au milieu des tâtonnements dont l'abbé
+Bernier enveloppait ses désirs ambitieux, mais le prendre au bourg
+de Muzillac, situé entre Ambon et le Guernic, à deux lieues au-
+dessus du petit golfe dans lequel se jette la Vilaine.
+
+Là, nous sommes en plein Morbihan, c'est-à-dire à l’endroit où la
+Chouannerie a pris naissance; c'est près de Laval, sur la closerie
+des Poiriers, que sont nés de Pierre Cottereau et de Jeanne Moyné,
+les quatre frères Chouans. Un de leurs aïeux, bûcheron
+misanthrope, paysan morose, se tenait éloigné des autres paysans
+comme le chat-huant se tient éloigné des autres oiseaux: de là,
+par corruption, le nom de _Chouan._
+
+Ce nom devint celui de tout un parti; sur la rive droite de la
+Loire, on disait les _Chouans _pour dire les Bretons, comme, sur
+la rive gauche, on disait les _brigands_ pour dire les Vendéens.
+
+Ce n'est pas à nous de raconter la mort, la destruction de cette
+héroïque famille, de suivre sur l’échafaud les deux soeurs et un
+frère, sur les champs de bataille, où ils se couchent blessés ou
+morts, Jean et René, martyrs de leur foi. Depuis les exécutions de
+Perrine, de René et de Pierre, depuis la mort de Jean, bien des
+années se sont écoulées, et le supplice des soeurs et les exploits
+des frères sont passés à l'état de légende.
+
+C'est à leurs successeurs que nous avons affaire.
+
+Il est vrai que ces gars sont fidèles aux traditions: tels on les
+a vus combattre aux côtés de la Rouërie, de Bois-Hardy et de
+Bernard de Villeneuve, tels ils combattent aux côtés de Bourmont,
+de Frotté et de Georges Cadoudal; c'est toujours le même courage
+et le même dévouement; ce sont toujours les soldats chrétiens et
+les royalistes exaltés; leur aspect est toujours le même, rude et
+sauvage; leurs armes sont toujours les mêmes, le fusil ou le
+simple bâton que, dans le pays, on appelle une _ferte_; c'est
+toujours le même costume, c'est-à-dire le bonnet de laine brune ou
+le chapeau à larges bords, ayant peine à couvrir les longs cheveux
+plats qui coulent en désordre sur leurs épaules; ce sont encore
+les vieux _Aulerci Cenomani, _comme au temps de César, _promisso
+capilto; _ce sont encore les Bretons aux larges braies, dont
+Martial a dit:
+
+«_Tam taxa est_...
+
+«_Quam veteres braccae Britonis pauperis_.»
+
+Pour se protéger contre la pluie et le froid, ils portent la
+casaque de peau de chèvre garnie de longs poils; et, pour signe de
+ralliement, sur la poitrine ceux-ci un scapulaire et un chapelet,
+ceux-là un tueur, le tueur de Jésus, marque distincte d'une
+confrérie qui s'astreignait chaque jour à une prière commune.
+
+Tels sont les hommes qui, à l’heure où nous traversons la limite
+qui sépare la Loire-Inférieure du Morbihan, sont éparpillés de la
+Roche-Bernard à Vannes, et de Quertemberg à Billers, enveloppant,
+par conséquent, le bourg de Muzillac.
+
+Seulement, il faut l'oeil de l’aigle qui plane du haut des airs,
+ou du chat-huant qui voit dans les ténèbres, pour les distinguer
+au milieu des genêts, des bruyères et des buissons où ils sont
+tapis.
+
+Passons au milieu de ce réseau de sentinelles invisibles, et,
+après avoir traversé à gué deux ruisseaux affluents du fleuve sans
+nom qui vient se jeter à la mer près de Billiers, entre Arzal et
+Damgan, entrons hardiment dans le village de Muzillac. Tout y est
+sombre et calme; une seule lumière brille à travers les fentes des
+volets d'une maison ou plutôt d'une chaumière que rien,
+d'ailleurs, ne distingue des autres.
+
+C'est la quatrième à droite, en entrant.
+
+Approchons notre oeil d'une des fenêtres de ce volet, et
+regardons.
+
+Nous voyons un homme vêtu du costume des riches paysans du
+Morbihan; seulement, un galon d'or, large d'un doigt, borde le
+collet et les boutonnières de son habit et les extrémités de son
+chapeau.
+
+Le reste de son costume se complète d'un pantalon de peau et de
+bottes à retroussis.
+
+Sur une chaise son sabre est jeté.
+
+Une paire de pistolets est à la portée de sa main.
+
+Dans la cheminée, les canons de deux ou trois carabines reflètent
+un feu ardent.
+
+Il est assis devant une table; une lampe éclaire des papiers qu'il
+lit avec la plus grande attention, et éclaire en même temps son
+visage.
+
+Ce visage est celui d'un homme de trente ans; quand les soucis
+d'une guerre de partisans ne l'assombrissent pas, on voit que son
+expression doit être franche et joyeuse: de beaux cheveux blonds
+l'encadrent, de grands yeux bleus l’animent; la tête a cette forme
+particulière aux têtes bretonnes, et qu'ils doivent, si l'on en
+croit le système de Gall, au développement exagéré des organes de
+l'entêtement.
+
+Aussi, cet homme a-t-il deux noms:
+
+Son nom familier, le nom sous lequel le désignent ses soldats: la
+_tête ronde_.
+
+Puis son nom véritable, celui qu'il a reçu de ses dignes et braves
+parents, Georges Cadudal, ou plutôt Georges Cadoudal, la tradition
+ayant changé l'orthographe de ce nom devenu historique.
+
+Georges était le fils d'un cultivateur de la paroisse de Kerléano,
+dans la paroisse de Brech. La légende veut que ce cultivateur ait
+été en même temps meunier. Il venait, au collège de Vannes -- dont
+Brech n'est distant que de quelques lieues --, de recevoir une
+bonne et solide éducation, lorsque les premiers appels de
+l'insurrection royaliste éclatèrent dans la Vendée: Cadoudal les
+entendit, réunit quelques-uns de ses compagnons de chasse et de
+plaisir, traversa la Loire à leur tête, et vint offrir ses
+services à Stofflet; mais Stofflet exigea de le voir à l'oeuvre
+avant de l'attacher à lui: c'est ce que demandait Georges. On
+n'attendait pas longtemps ces sortes d'occasions dans l'armée
+vendéenne; dès le lendemain, il y eut combat; Georges se mit à la
+besogne, et s'y acharna si bien, qu'en le voyant charger les
+bleus, l'ancien garde-chasse de M. de Maulevrier ne put s'empêcher
+de dire tout haut à Bonchamp, qui était près de lui:
+
+-- Si un boulet de canon n'emporte pas cette _grosse tête ronde,
+_elle ira loin, je vous le prédis.
+
+Le nom en resta à Cadoudal.
+
+C'était ainsi que, cinq siècles auparavant, les sires de
+Malestroit, de Penhoët, de Beaumanoir et de Rochefort désignaient
+le grand connétable dont les femmes de la Bretagne filèrent la
+rançon.
+
+«Voilà la grosse tête ronde, disaient-ils: nous allons échanger de
+bons coups d'épée avec les Anglais.»
+
+Par malheur, ce n'était plus Bretons contre Anglais que l'on
+échangeait les coups d'épée; à cette heure: c'était Français
+contre Français.
+
+Georges resta en Vendée jusqu'à la déroute de Savenay.
+
+L'armée vendéenne tout entière demeura sur le champ de bataille,
+ou s'évanouit comme une fumée.
+
+Georges avait, pendant près de trois ans, fait des prodiges de
+courage, d'adresse et de force; il repassa la Loire et rentra dans
+le Morbihan avec un seul de ceux qui l'avaient suivi.
+
+Celui-là sera à son tour aide de camp, ou plutôt son compagnon de
+guerre; il ne le quittera plus, et, en échange de la rude campagne
+qu'ils ont faite ensemble, il changera son nom de Lemercier contre
+celui de Tiffauges. Nous l’avons vu, au bal des victimes, chargé
+d'une mission pour Morgan.
+
+Rentré sur sa terre natale, c'est pour son compte que Cadoudal y
+fomente dès lors l’insurrection; les boulets ont respecté la
+grosse tête ronde, et la grosse tête ronde, justifiant la
+prophétie de Stofflet, succédant aux La Rochejacquelein, aux
+d'Elbée, aux Bonchamp, aux Lescure, à Stofflet lui-même, est
+devenu leur rival en gloire et leur supérieur en puissance; car il
+en était arrivé -- chose qui donnera la mesure de sa force -- à
+lutter à peu près seul contre le gouvernement de Bonaparte, nommé
+premier consul depuis trois mois.
+
+Les deux chefs restés fidèles, avec lui, à la dynastie
+bourbonienne étaient Frotté et Bourmont.
+
+À l’heure où nous sommes arrivés, c'est-à-dire au 26 janvier 1800,
+Cadoudal commande à trois ou quatre mille hommes avec lesquels il
+s'apprête à bloquer dans Vannes le général Hatry.
+
+Tout le temps qu'il a attendu la réponse du premier consul à la
+lettre de Louis XVIII, il a suspendu les hostilités; mais, depuis
+deux jours, Tiffauges est arrivé et la lui a remise.
+
+Elle est déjà expédiée pour l'Angleterre, d'où elle passera à
+Mittau; et, puisque le premier consul ne veut point la paix aux
+conditions dictées par Louis XVIII, Cadoudal, général en chef de
+Louis XVIII, dans l'Ouest, continuera la guerre contre Bonaparte,
+dût-il la faire seul avec son ami Tiffauges, en ce moment, au
+reste, à Pouancé, où se tiennent les conférences entre Châtillon,
+d'Autichamp, l'abbé Bernier et le général Hédouville.
+
+Il réfléchit, à cette heure, ce dernier survivant des grands
+lutteurs de la guerre civile, et les nouvelles qu'il vient
+d'apprendre sont, en effet, matière à réflexion.
+
+Le général Brune, le vainqueur d'Alkmaar et de Castricum, le
+sauveur de la Hollande, vient d'être nommé général en chef des
+armées républicaines de l'Ouest, et, depuis trois jours, est
+arrivé à Nantes; il doit, à tout prix, écraser Cadoudal et ses
+Chouans.
+
+À tout prix, il faut que les Chouans et Cadoudal prouvent au
+nouveau général en chef que l'on n'a pas peur et qu'il n'a rien à
+attendre de l'intimidation.
+
+Dans ce moment, le galop d'un cheval retentit; sans doute, le
+cavalier a le mot d'ordre, car il passe sans difficulté au milieu
+des patrouilles échelonnées sur la route de la Roche-Bernard, et,
+sans difficulté, il est entré dans le bourg de Muzillac.
+
+Il s'arrête devant la porte de la chaumière où est Georges. Celui-
+ci lève la tête, écoute, et, à tout hasard, met la main sur ses
+pistolets, quoiqu'il soit probable qu'il va avoir affaire à un
+ami.
+
+Le cavalier met pied à terre, s'engage dans l’allée, et ouvre la
+porte de la chambre où se trouve Georges.
+
+-- Ah! c'est toi, Coeur-de-Roi! dit Cadoudal; d'où viens-tu?
+
+-- De Pouancé, général!
+
+-- Quelles nouvelles?
+
+-- Une lettre de Tiffauges.
+
+-- Donne.
+
+Georges prit vivement la lettre des mains de Coeur-de-Roi, et la
+lut.
+
+-- Ah! fit-il.
+
+Et il la relut une seconde fois.
+
+-- As-tu vu celui dont il m'annonce l’arrivée? demanda Cadoudal.
+
+-- Oui, général, répondit le courrier.
+-- Quel homme est-ce?
+
+-- Un beau jeune homme de vingt-six à vingt-sept ans.
+
+-- Son air?
+
+-- Déterminé!
+
+-- C'est bien cela; quand arrive-t-il?
+
+-- Probablement cette nuit.
+
+-- L'as-tu recommandé tout le long de la route?
+
+-- Oui; il passera librement.
+
+-- Recommande-le de nouveau; il ne doit rien lui arriver de mal:
+il est sauvegardé par Morgan.
+
+-- C'est convenu, général.
+
+-- As-tu autre chose à me dire?
+
+-- L’avant-garde des républicains est à la Roche-Bernard.
+
+-- Combien d'hommes?
+
+-- Un millier d'hommes à peu près; ils ont avec eux une guillotine
+et le commissaire du pouvoir exécutif Milliére.
+
+-- Tu en es sûr?
+
+-- Je les ai rencontrés en route; le commissaire était à cheval
+près du colonel, je l’ai parfaitement reconnu. Il a fait exécuter
+mon frère, et j'ai juré qu'il ne mourrait que de ma main.
+
+-- Et tu risqueras ta vie pour tenir ton serment?
+
+-- À la première occasion.
+
+-- Peut-être ne se fera-t-elle point attendre.
+
+En ce moment, le galop d'un cheval retentit dans la rue.
+
+-- Ah! dit Coeur-de-Roi, voilà probablement celui que vous
+attendez.
+
+-- Non, dit Georges; le cavalier qui nous arrive vient du côté de
+Vannes.
+
+En effet, le bruit étant devenu plus distinct, on put reconnaître
+que Cadoudal avait raison.
+
+Comme le premier, le second cavalier s'arrêta devant la porte;
+comme le premier, il mit pied à terre; comme le premier il entra.
+
+Le chef royaliste le reconnut tout de suite, malgré le large
+manteau dont il était enveloppé.
+
+-- C'est toi, Bénédicité, dit-il.
+
+-- Oui, mon général.
+
+-- D'où viens-tu?
+-- De Vapues, où vous m'aviez envoyé pour surveiller les bleus.
+
+-- Eh bien que font-ils les bleus?
+
+-- Ils craignent de mourir de faim, si vous bloquez la ville, et,
+pour se procurer des vivres, le général Harty a le projet
+d'enlever cette nuit les magasins de Grandchamp; le général
+commandera en personne l’expédition, et pour qu'elle se fasse plus
+lestement, la colonne sera de cent hommes seulement.
+
+-- Es-tu fatigué, Bénédicité?
+
+-- Jamais, général.
+
+-- Et ton cheval?
+
+-- Il est venu bien vite, mais il peut faire encore quatre ou cinq
+lieues du même train sans crever.
+
+-- Donne-lui deux heures de repos, double ration d’avoine, et
+qu’il en fasse dix.
+
+-- À ces conditions, il les fera.
+
+-- Dans deux heures, tu partiras; tu seras à Grandchamp au point
+du jour; tu donneras en mon nom l’ordre d'évacuer le village: je
+me charge du général Hatry et de sa colonne. Est-ce tout ce que tu
+as à me dire?
+
+-- Non, j'ai à vous apprendre une nouvelle.
+
+-- Laquelle?
+-- C'est que Vannes a un nouvel évêque.
+
+-- Ah! l’on nous rend donc nos évêques?
+
+-- Il paraît; mais, s'ils sont tous comme celui-là, ils peuvent
+bien les garder.
+
+-- Et quel est celui-là?
+
+-- Audrein!
+
+-- Le régicide?
+
+-- Audrein le renégat.
+
+-- Et quand arrive-t-il?
+
+-- Cette nuit ou demain.
+
+-- Je n'irai pas au-devant de lui, mais qu'il ne tombe pas entre
+les mains de mes hommes!
+
+Bénédicité et Coeur-de-Roi firent entendre un éclat de rire qui
+complétait la pensée de Georges.
+
+-- Chut! fit Cadoudal.
+
+Les trois hommes écoutèrent.
+
+-- Cette fois, c'est probablement lui, dit Georges.
+
+On entendait le galop d'un cheval venant du côté de la Roche-
+Bernard.
+
+-- C'est lui, bien certainement, répéta Coeur-de-Roi.
+
+-- Alors, mes amis, laissez-moi seul... Toi, Bénédicité, à
+Grandchamp le plus tôt possible; toi, Coeur-de-Roi, dans la cour
+avec une trentaine d'hommes: je puis avoir des messagers à
+expédier sur différentes routes. À propos, arrange-toi pour que
+l'on m'apporte ce que l'on aura de mieux à souper dans le village.
+
+-- Pour combien de personnes, général?
+
+-- Oh! pour deux personnes.
+
+-- Vous sortez?
+
+-- Non, je vais au-devant de celui qui arrive.
+
+Deux ou trois gars avaient déjà fait passer dans la cour les
+chevaux des deux messagers.
+
+Les messagers s'esquivèrent à leur tour.
+
+Georges arrivait à la porte de la rue, juste au moment où un
+cavalier, arrêtant son cheval et regardant de tous côtés,
+paraissait hésiter.
+
+-- C'est ici, monsieur, dit Georges.
+
+-- Qui est ici? demanda le cavalier.
+
+-- Celui que vous cherchez.
+
+-- Comment savez-vous quel est celui que je cherche?
+
+-- Je présume que c'est Georges Cadoudal, autrement dit la grosse
+tête ronde.
+
+-- Justement.
+
+-- Soyez le bienvenu alors, monsieur Roland de Montrevel, car je
+suis celui que vous cherchez.
+
+-- Ah! ah! fit le jeune homme étonné.
+
+Et, mettant pied à terre, il sembla chercher des yeux quelqu'un à
+qui confier sa monture.
+
+-- Jetez la bride sur le cou de votre cheval, et ne vous inquiétez
+point de lui; vous le retrouverez quand vous en aurez besoin: rien
+ne se perd en Bretagne, vous êtes sur la terre de la loyauté.
+
+Le jeune homme ne fit aucune observation, jeta la bride sur le cou
+de son cheval, comme il en avait reçu l'invitation, et suivit
+Cadoudal, qui marcha devant lui.
+
+-- C'est pour vous montrer le chemin, colonel, dit le chef des
+Chouans.
+
+Et tous deux entrèrent dans la chaumière dont une main invisible
+venait de ranimer le feu.
+
+
+XXXII -- BLANC ET BLEU
+
+Roland entra, comme nous l'avons dit, derrière Georges, et, en
+entrant, jeta autour de lui un regard d'insouciante curiosité.
+
+Ce regard lui suffit pour voir qu'ils étaient parfaitement seuls.
+
+-- C'est ici votre quartier général? demanda Roland avec un
+sourire et en approchant de la flamme le dessous de ses bottes.
+
+-- Oui, colonel.
+
+-- Il est singulièrement gardé.
+
+Georges sourit à son tour.
+
+-- Vous me demandez cela, dit-il, parce que, de la Roche-Bernard à
+ici, vous avez trouvé la route libre?
+
+-- C'est-à-dire que je n'ai point rencontré une âme.
+
+-- Cela ne prouve aucunement que la route n'était point gardée.
+
+-- À moins qu'elle ne l'ait été par les chouettes et les chats-
+huants qui semblaient voler d'arbre en arbre pour m'accompagner,
+général... en ce cas-là, je retire ma proposition.
+
+-- Justement, répondit Cadoudal, ce sont ces chats-huants et ces
+chouettes qui sont mes sentinelles, sentinelles qui ont de bons
+yeux, puisque ces yeux ont sur ceux des hommes l’avantage d'y voir
+la nuit.
+-- Il n'en est pas moins vrai que, par bonheur, je m'étais fait
+renseigner à la Roche-Bernard; sans quoi, je n'eusse pas trouvé un
+chat pour me dire où je pourrais vous rencontrer.
+
+-- À quelque endroit de la route que vous eussiez demandé à haute
+voix: «Où trouverai-je Georges Cadoudal?» une voix vous eût
+répondu: «Au bourg de Muzillac, la quatrième maison à droite.»
+Vous n'avez vu personne, colonel; seulement, à l’heure qu'il est,
+il y a quinze cents hommes, à peu près, qui savent que le colonel
+Roland, aide de camp du premier consul, est en conférence avec le
+fils du meunier de Leguerno.
+
+-- Mais, s'ils savent que je suis colonel au service de la
+République et aide de camp du premier consul, comment m'ont-ils
+laissé passer?
+
+-- Parce qu'ils en avaient reçu l’ordre.
+
+-- Vous saviez donc que je venais?
+
+-- Je savais non seulement que vous veniez, mais encore pourquoi
+vous veniez.
+
+Roland regarda fixement son interlocuteur.
+
+-- Alors, il est inutile que je vous le dise! et vous me
+répondriez quand même je garderais le silence?
+
+-- Mais à peu près.
+
+-- Ah! pardieu! je serais curieux d'avoir la preuve de cette
+supériorité de votre police sur la nôtre.
+
+-- Je m'offre de vous la donner, colonel.
+-- J'écoute, et cela avec d'autant plus de satisfaction, que je
+serai tout entier à cet excellent feu, qui, lui aussi, semblait
+m'attendre.
+
+-- Vous ne croyez pas si bien dire, colonel, il n'y a pas jusqu'au
+feu qui ne fasse de son mieux pour vous souhaiter la bienvenue.
+
+-- Oui, mais, pas plus que vous, il ne me dit l'objet de ma
+mission.
+
+-- Votre mission, que vous me faites l'honneur d'étendre jusqu'à
+moi, colonel, était primitivement pour l'abbé Bernier tout seul.
+Par malheur, l'abbé Bernier, dans la lettre qu'il a fait passer à
+son ami Martin Duboys, a un peu trop présumé de ses forces; il
+offrait sa médiation au premier consul.
+
+-- Pardon, interrompit Roland, mais vous m'apprenez là une chose
+que j'ignorais: c'est que l'abbé Bernier eût écrit au général
+Bonaparte.
+
+-- Je dis qu'il a écrit à son ami Martin Duboys, ce qui est bien
+différent... Mes gens ont intercepté sa lettre et me l'ont
+apportée: je l'ai fait copier, et j'ai envoyé la lettre qui, j'en
+suis certain, est parvenue à bon port; votre visite au général
+Hédouville en fait foi.
+
+-- Vous savez que ce n'est plus le général qui commande à Nantes,
+mais le général Brune.
+
+-- Vous pouvez même dire qui commande à la Roche-Bernard; car un
+millier de soldats républicains ont fait leur entrée dans cette
+ville ce soir vers six heures, accompagnés de la guillotine et du
+citoyen commissaire général Thomas Millière. Ayant l'instrument,
+il fallait le bourreau.
+
+-- Vous dites donc, général, que j'étais venu pour l’abbé Bernier?
+
+-- Oui: l’abbé Bernier avait offert sa médiation; mais il a oublié
+qu'aujourd'hui il y a deux Vendées, la Vendée de la rive gauche et
+la Vendée de la rive droite; que, si l'on peut traiter avec
+d'Autichamp, Châtillon et Suzannet à Pouancé, reste à traiter avec
+Frotté, Bourmont et Cadoudal... mais où cela? voilà ce que
+personne ne peut dire...
+
+-- Que vous, général.
+
+-- Alors, avec la chevalerie qui fait le fond de votre caractère,
+vous vous êtes chargé de venir m'apporter le traité signé le 25.
+L'abbé Bernier, d'Autichamp, Châtillon et Suzannet vous ont signé
+un laissez-passer, et vous voilà.
+
+-- Ma foi! général, je dois dire que vous êtes parfaitement
+renseigné: le premier consul désire la paix de tout coeur; il sait
+qu'il a affaire en vous à un brave et loyal adversaire, et, ne
+pouvant vous voir, attendu que vous ne viendrez probablement point
+à Paris, il m'a dépêché vers vous.
+
+-- C'est-à-dire vers l'abbé Bernier.
+
+-- Général, peu vous importe, si je m'engage à faire ratifier par
+le premier consul ce que nous aurons arrêté entre nous. Quelles
+sont vos conditions pour la paix?
+
+-- Oh! elles sont bien simples, colonel: que le premier consul
+rende le trône à Sa Majesté Louis XVIII; qu'il devienne son
+connétable, son lieutenant général, le chef de ses armées de terre
+et de mer, et je deviens, moi, son premier soldat.
+
+-- Le premier consul a déjà répondu à cette demande.
+
+-- Et voilà pourquoi je suis décidé à répondre moi-même à cette
+réponse.
+
+-- Quand?
+
+-- Cette nuit même, si l'occasion s'en présente.
+
+-- De quelle façon?
+
+-- En reprenant les hostilités.
+
+-- Mais vous savez que Châtillon, d'Autichamp et Suzannet ont
+déposé les armes?
+
+--Ils sont chefs des Vendéens, et, au nom des Vendéens, ils
+peuvent faire tout ce qu'ils veulent; je suis chef des Chouans,
+et, au nom des Chouans, je ferai ce qui me conviendra.
+
+-- Alors, c'est une guerre d'extermination à laquelle vous
+condamnez ce malheureux pays, général?
+
+-- C'est un martyre auquel je convoque des chrétiens et des
+royalistes.
+
+-- Le général Brune est à Nantes avec les huit mille prisonniers
+que les Anglais viennent de nous rendre, après leurs défaites
+d'Alkmaar et de Castricum.
+
+-- C'est la dernière fois qu'ils auront eu cette chance; les bleus
+nous ont donné cette mauvaise habitude de ne point faire de
+prisonniers; quant au nombre de nos ennemis, nous ne nous en
+soucions pas, c'est une affaire de détail.
+
+-- Si le général Brune et ses huit mille prisonniers, joints aux
+vingt mille soldats qu'il reprend des mains du général Hédouville,
+ne suffisent point, le premier consul est décidé à marcher contre
+vous en personne, et avec cent mille hommes.
+
+Cadoudal sourit.
+
+-- Nous tâcherons, dit-il, de lui prouver que nous sommes dignes
+de le combattre.
+
+-- Il incendiera vos villes.
+
+-- Nous nous retirerons dans nos chaumières.
+
+-- Il brûlera vos chaumières.
+
+-- Nous vivrons dans nos bois.
+
+-- Vous réfléchirez, général.
+
+-- Faites-moi l'honneur de rester avec moi quarante-huit heures,
+colonel, et vous verrez que mes réflexions sont faites.
+
+-- J'ai bien envie d'accepter.
+
+-- Seulement, colonel, ne me demandez pas plus que je ne puis vous
+donner: le sommeil sous un toit de chaume ou dans un manteau, sous
+les branches d'un chêne; un de mes chevaux pour me suivre, un
+sauf-conduit pour me quitter.
+
+-- J'accepte.
+
+-- Votre parole, colonel, de ne vous opposer en rien aux ordres
+que je donnerai, de ne faire échouer en rien les surprises que je
+tenterai.
+
+-- Je suis trop curieux de vous voir faire pour cela; vous avez ma
+parole, général.
+
+-- Quelque chose qui se passe sous vos yeux.
+
+-- Quelque chose qui se passe sous mes yeux; je renonce au rôle
+d'acteur pour m'enfermer dans celui de spectateur; je veux pouvoir
+dire au premier consul
+
+«J'ai vu.»
+
+Cadoudal sourit.
+
+-- Eh bien, vous verrez, dit-il.
+
+En ce moment, la porte s'ouvrit, et deux paysans apportèrent une
+table toute servie, où fumaient une soupe aux choux et un morceau
+de lard; un énorme pot de cidre qui venait d'être tiré à la pièce,
+débordait et moussait entre deux verres.
+
+Quelques galettes de sarrasin étaient destinées à faire le dessert
+de ce modeste repas.
+
+La table portait deux couverts.
+
+-- Vous le voyez, monsieur de Montrevel, dit Cadoudal, mes gars
+espèrent que vous me ferez l'honneur de souper avec moi.
+
+-- Et, sur ma foi, ils n'ont pas tort; je vous le demanderais si
+vous ne m'invitiez pas, et je tâcherais de vous en prendre de
+force ma part, si vous me la refusiez.
+
+-- Alors à table!
+
+Le jeune colonel s'assit gaiement.
+
+-- Pardon pour le repas que je vous offre, dit Cadoudal; je n'ai
+point comme vos généraux des indemnités de campagne, et ce sont mes
+soldats qui me nourrissent. Qu'as-tu à nous donner avec cela,
+Brise-Bleu?
+
+-- Une fricassée de poulet, général.
+
+-- Voilà le menu de votre dîner monsieur de Montrevel.
+
+-- C'est un festin! Maintenant, je n'ai qu'une crainte, général.
+
+-- Laquelle?
+
+-- Cela ira très bien, tant que nous mangerons; mais quand il
+s'agira de boire?...
+
+-- Vous n'aimez pas le cidre? Ah! diable, vous m'embarrassez. Du
+cidre ou de l'eau, voilà ma cave.
+
+-- Ce n'est point cela: à la santé de qui boirons-nous?
+
+-- N'est-ce que cela, monsieur? dit Cadoudal avec une suprême
+dignité. Nous boirons à la santé de notre mère commune, la France;
+nous la servons chacun avec un esprit différent, mais, je
+l'espère, avec un même coeur. À la France! monsieur, dit Cadoudal
+en remplissant les deux verres.
+
+-- À la France! général, répondit Roland en choquant son verre
+contre celui de Georges.
+
+Et toux deux se rassirent gaiement, et, la conscience en repos,
+attaquèrent la soupe, avec des appétits dont le plus âgé n'avait
+pas trente ans.
+
+
+XXXIII -- LA PEINE DU TALION
+
+-- Maintenant, général, dit Roland lorsque le souper fut fini, et
+que les deux jeunes gens, les coudes sur la table, allongés devant
+un grand feu; commencèrent d'éprouver ce bien-être, suite
+ordinaire d'un repas dont l'appétit et la jeunesse ont été
+l'assaisonnement; maintenant, vous m'avez promis de me faire voir
+des choses que je puisse reporter au premier consul.
+
+-- Et vous avez promis, vous, de ne pas vous y opposer?
+
+-- Oui; mais je me réserve, si ce que vous me ferez voir heurtait
+trop ma conscience, de me retirer.
+
+-- On n'aura que la selle à jeter sur le dos de votre cheval,
+colonel, ou, sur le dos du mien dans le cas où le vôtre serait
+trop fatigué, et vous êtes libre.
+
+-- Très bien.
+
+-- Justement, dit Cadoudal, les événements vous servent; je suis
+ici non seulement général, mais encore haut justicier, et il y a
+longtemps que j'ai une justice à faire. Vous m'avez dit, colonel,
+que le général Brune était à Nantes: je le savais; vous m'avez dit
+que son avant-garde était à quatre lieues d'ici, à la Roche-
+Bernard, je le savais encore; mais une chose que vous ne savez
+peut-être pas, c'est que cette avant-garde n'est pas commandée par
+un soldat comme vous et moi: elle est commandée par le citoyen
+Millière, commissaire du pouvoir exécutif. Une autre chose, que
+vous ignorez peut-être, c'est que le citoyen Thomas Millière ne se
+bat point comme nous, avec des canons, des fusils, des
+baïonnettes, des pistolets et des sabres, mais avec un instrument
+inventé par un de vos philanthropes républicains et qu'on appelle
+la guillotine.
+-- Il est impossible, monsieur, s'écria Roland, que, sous le
+premier consul, on fasse cette sorte de guerre.
+
+-- Ah! entendons-nous bien, colonel; je ne vous dis pas que c'est
+le premier consul qui la fait, je vous dis qu'elle se fait en son
+nom.
+
+-- Et quel est le misérable qui abuse ainsi de l'autorité qui lui
+est confiée pour faire la guerre avec un état-major de bourreaux?
+
+-- Je vous l'ai dit, il s'appelle le citoyen Thomas Millière;
+informez-vous, colonel, et, dans toute la Vendée et dans toute la
+Bretagne, il n'y aura qu'une seule voix sur cet homme. Depuis le
+jour du premier soulèvement vendéen et breton, c'est-à-dire depuis
+six ans, ce Millière a été toujours et partout un des agents les
+plus actifs de la Terreur; pour lui, la Terreur n'a point fini
+avec Robespierre. Dénonçant aux autorités supérieures ou se
+faisant dénoncer à lui-même les soldats bretons ou vendéens, leurs
+parents, leurs amis, leurs frères, leurs soeurs, leurs femmes,
+leurs filles, jusqu'aux blessés, jusqu'aux mourants, il ordonnait
+de tout fusiller, de tout guillotiner sans jugement. À Daumeray,
+par exemple, il a laissé une trace de sang, qui n'est point encore
+effacée, qui ne s'effacera jamais; plus de quatre-vingts habitants
+ont été égorgés sous ses yeux; des fils ont été frappés dans les
+bras de leurs mères, qui jusqu'ici ont vainement, pour demander
+vengeance, levé leurs bras sanglants au ciel. Les pacifications
+successives de la Vendée ou de la Bretagne n'ont point calmé cette
+soif de meurtre qui brûle ses entrailles. En 1800, il est le même
+qu'en 1793. Eh bien, cet homme...
+
+Roland regarda le général.
+
+-- Cet homme, continua Georges avec le plus grand calme, voyant
+que la société ne le condamnait pas, je l'ai condamné, moi; cet
+homme va mourir.
+
+-- Comment! il va mourir, à la Roche-Bernard, au milieu des
+républicains, malgré sa garde d'assassins, malgré son escorte de
+bourreaux?
+
+-- Son heure a sonné, il va mourir.
+
+Cadoudal prononça ces paroles avec une telle solennité, que pas un
+doute ne demeura dans l’esprit de Roland, non seulement sur
+l’arrêt prononcé, mais encore sur l'exécution de cet arrêt.
+
+Il demeura pensif un instant.
+
+-- Et vous vous croyez le droit de juger et de condamner cet
+homme, tout coupable qu'il est?
+
+-- Oui; car cet homme a jugé et condamné, non pas des coupables,
+mais des innocents.
+
+-- Si je vous disais: À mon retour à Paris, je demanderai la mise
+en accusation et le jugement de cet homme, n'auriez-vous pas foi
+en ma parole?
+
+-- J'aurais foi en votre parole; mais je vous dirais: une bête
+enragée se sauve de sa cage, un meurtrier se sauve de sa prison;
+les hommes sont des hommes sujets à l’erreur. Ils ont parfois
+condamné des innocents, ils peuvent épargner un coupable. Ma
+justice est plus sûre que la vôtre, colonel, car c’est la justice
+de Dieu. Cet homme mourra.
+
+-- Et de quel droit dites-vous que votre justice, à vous, homme
+soumis à l'erreur comme les autres hommes, est la justice de Dieu?
+
+-- Parce que j'ai mis Dieu de moitié dans mon jugement. Oh! ce
+n'est pas d'hier qu'il est jugé.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Au milieu d'un orage où la foudre grondait sans interruption,
+où l'éclair brillait de minute en minute, j'ai levé les bras au
+ciel et j'ai dit à Dieu: «Mon Dieu! toi dont cet éclair est le
+regard, toi dont ce tonnerre est la voix, si cet homme doit
+mourir, éteins pendant dix minutes ton tonnerre et tes éclairs; le
+silence des airs et l’obscurité du ciel seront ta réponse!» et, ma
+montre à la main, j'ai compté onze minutes sans éclairs et sans
+tonnerre... J'ai vu à la pointe du grand mont, par une tempête
+terrible, une barque montée par un seul homme et qui menaçait à
+chaque instant d'être submergée; une lame l’enleva comme le
+souffle d'un enfant enlève une plume, et la laissa retomber sur un
+rocher. La barque vola en morceaux, l’homme se cramponna au
+rocher; tout le monde s'écria: «Cet homme est perdu!» Son père
+était là, ses deux frères étaient là et ni frères ni père
+n'osaient lui porter secours. Je levai les bras au Seigneur et je
+dis: «Si Millière est condamné, mon Dieu, par vous comme par moi,
+je sauverai cet homme, et sans autre secours que vous, je me
+sauverai moi-même.» Je me déshabillai, je nouai le bout d'une
+corde autour de mon bras, et je nageai jusqu'au rocher. On eût dit
+que la mer s'aplanissait sous ma poitrine; j'atteignis l’homme.
+Son père et ses frères tenaient l'autre bout de la corde. Il gagna
+le rivage. Je pouvais y revenir comme lui, en fixant ma corde au
+rocher. Je la jetai loin de moi, et me confiai à Dieu et aux
+flots; les flots me portèrent au rivage aussi doucement et aussi
+sûrement que les eaux du Nil portèrent le berceau de Moïse vers la
+fille de Pharaon. Une sentinelle ennemie était placée en avant du
+village de Saint-Nolf; j'étais caché dans le bois de Grandchamp
+avec cinquante hommes. Je sortis seul du bois en recommandant mon
+âme à Dieu et en disant: «Seigneur, si vous avez décidé la mort de
+Millière, cette sentinelle tirera sur moi et me manquera, et, moi,
+je reviendrai vers les miens sans faire de mal à cette sentinelle,
+car vous aurez été avec elle un instant.» Je marchai au
+républicain; à vingt pas, il fit feu sur moi et me manqua. Voici
+le trou de la balle dans mon chapeau, à un pouce de ma tête; la
+main de Dieu elle-même a levé l’arme. C'est hier que la chose est
+arrivée. Je croyais Millière à Nantes. Ce soir, on est venu
+m'annoncer que Millière et sa guillotine étaient à la Roche-
+Bernard. Alors j'ai dit: «Dieu me l'amène, il va mourir!»
+
+Roland avait écouté avec un certain respect la superstitieuse
+narration du chef breton. Il ne s'étonnait point de trouver cette
+croyance et cette poésie dans l'homme habitué à vivre en face de
+la mer sauvage, au milieu des dolmens de Karnac. Il comprit que
+Millière était véritablement condamné, et que Dieu, qui semblait
+trois fois avoir approuvé son jugement, pouvait seul le sauver.
+
+Seulement, une dernière question lui restait à faire.
+
+-- Comment le frapperez-vous? demanda-t-il.
+
+-- Oh! dit Georges, je ne m'inquiète point de cela; il sera
+frappé.
+
+Un des deux hommes qui avaient apporté la table du souper entrait
+en ce moment.
+
+-- Brise-Bleu, lui dit Cadoudal, préviens Coeur-de-Roi que j'ai un
+mot à lui dire.
+
+Deux minutes après, le Breton était en face de son général.
+
+-- Coeur-de-Roi, lui demanda Cadoudal, n'est-ce pas toi qui m'as
+dit que l'assassin Thomas Millière était à la Roche-Bernard?
+
+-- Je l'y ai vu entrer côte à côte avec le colonel républicain,
+qui paraissait même peu flatté du voisinage.
+
+-- N'as-tu pas ajouté qu'il était suivi de sa guillotine?
+
+-- Je vous ai dit que sa guillotine suivait entre deux canons, et
+je crois que, si les canons avaient pu s'écarter d'elle, ils
+l'eussent laissée rouler toute seule.
+
+-- Quelles sont les précautions que prend Millière dans les villes
+qu'il habite?
+
+-- Il a autour de lui une garde spéciale; il fait barricader les
+rues qui conduisent à sa maison; il a toujours une paire de
+pistolets à portée de sa main.
+
+-- Malgré cette garde, malgré cette barricade, malgré ces
+pistolets, te charges-tu d'arriver jusqu'à lui?
+
+-- Je m'en charge, général!
+
+-- J'ai, à cause de ses crimes, condamné cet homme; il faut qu'il
+meure!
+
+-- Ah! s'écria Coeur-de-Roi, le jour de la justice est donc venu!
+
+-- Te charges-tu d'exécuter mon jugement, Coeur-de-Roi?
+
+-- Je m'en charge, général.
+
+-- Va, Coeur-de-Roi, prends le nombre d'hommes que tu voudras...
+imagine le stratagème que tu voudras... mais parviens jusqu'à lui
+et frappe.
+
+-- Si je meurs, général...
+
+-- Sois tranquille, le curé de Leguerno dira assez de messes à ton
+intention pour que ta pauvre âme ne demeure pas en peine; mais tu
+ne mourras pas, Coeur-de-Roi.
+
+-- C'est bien, c'est bien, général! du moment où il y aura des
+messes, on ne vous en demande pas davantage; j'ai mon plan.
+
+-- Quand pars-tu?
+
+-- Cette nuit.
+
+-- Quand sera-t-il mort?
+
+-- Demain.
+
+-- Va, et que trois cents hommes soient prêts à me suivre dans une
+demi-heure.
+
+Coeur-de-Roi sortit aussi simplement qu'il était entré.
+
+-- Vous voyez, dit Cadoudal, voilà les hommes auxquels je
+commande; votre premier consul est-il aussi bien servi que moi,
+monsieur de Montrevel?
+
+-- Par quelques-uns, oui.
+
+-- Eh bien, moi, ce n'est point par quelques-uns, c'est par tous.
+
+Bénédicité entra et interrogea Georges du regard.
+
+-- Oui, répondit Georges, tout à la fois de la voix et de la tête.
+
+Bénédicité sortit.
+
+-- Vous n'avez pas vu un homme en venant ici? dit Georges.
+
+-- Pas un.
+
+-- J'ai demandé trois cents hommes dans une demi-heure, et, dans
+une demi-heure, ils seront là; j'en eusse demandé cinq cents,
+mille, deux mille, qu'ils eussent été prêts aussi promptement.
+
+-- Mais, dit Roland, vous avez, comme nombre du moins, des limites
+que vous ne pouvez franchir.
+
+-- Voulez-vous connaître l'effectif de mes forces, c'est bien
+simple: je ne vous le dirai pas moi-même, vous ne me croiriez pas;
+mais attendez, je vais vous le faire dire.
+
+Il ouvrit la porte et appela:
+
+-- Branche-d'or?
+
+Deux secondes après, Branche-d'or parut.
+
+-- C'est mon major général, dit en riant Cadoudal; il remplit près
+de moi les fonctions que le général Berthier remplit près du
+premier consul. Branche-d'or?
+
+-- Mon général!
+
+-- Combien d'hommes échelonnés depuis la Roche-Bernard jusqu'ici,
+c'est-à-dire sur la route suivie par monsieur pour me venir
+trouver?
+
+-- Six cents dans les landes d'Arzal, six cents dans les bruyères
+de Marzan, trois cents à Péaule, trois cents à Billiers.
+
+-- Total dix-huit cents; combien entre Noyal et Muzillac?
+
+-- Quatre cents.
+
+-- Deux mille deux cents; combien d'ici à Vannes?
+
+-- Cinquante à Theig, trois cents à la Trinité, six cents entre la
+Trinité et Muzillac.
+
+-- Trois mille deux cents; et d'Ambon à Leguerno?
+
+-- Douze cents.
+
+-- Quatre mille quatre cents; et dans le bourg même, autour de
+moi, dans les maisons, dans les jardins, dans les caves?
+
+-- Cinq à six cents, général.
+
+-- Merci, Bénédicité.
+
+Il fit un signe de tête, Bénédicité sortit.
+
+-- Vous le voyez, dit simplement Cadoudal, cinq mille hommes à peu
+près. Eh bien, avec ces cinq mille hommes, tous du pays, qui
+connaissent chaque arbre, chaque pierre, chaque buisson, je puis
+faire la guerre aux cent mille hommes que le premier consul menace
+d'envoyer contre moi.
+
+Roland sourit.
+
+-- Oui, c'est fort, n'est-ce pas?
+
+-- Je crois que vous vous vantez un peu, général, ou plutôt que
+vous vantez vos hommes.
+
+-- Non; car j'ai pour auxiliaire toute la population; un de vos
+généraux ne peut pas faire un mouvement que je ne le sache; il ne
+peut pas envoyer une ordonnance, que je ne la surprenne; il ne
+peut pas trouver un refuge, que je ne l'y poursuive; la terre même
+est royaliste et chrétienne! elle parlerait à défaut d'habitants
+pour me dire: «Les bleus sont passés ici; les égorgeurs sont
+cachés là!» Au reste vous allez en juger.
+
+-- Comment?
+
+-- Nous allons faire une expédition à six lieues d'ici. Quelle
+heure est-il?
+
+Les jeunes gens tirèrent leurs montres tous deux à la fois.
+
+-- Minuit moins un quart, dirent-ils.
+
+-- Bon! fit Georges, nos montres marquent la même heure, c'est bon
+signe; peut-être, un jour, nos coeurs seront-ils d'accord comme
+nos montres.
+
+-- Vous disiez, général?
+
+-- Je disais qu'il était minuit moins un quart, colonel, qu'à six
+heures, avant le jour, nous devions être à sept lieues d'ici;
+avez-vous besoin de repos?
+
+-- Moi!
+
+-- Oui, vous pouvez dormir une heure.
+
+-- Merci; c'est inutile.
+
+-- Alors, nous partirons quand vous voudrez.
+
+-- Et vos hommes?
+
+-- Oh! mes hommes sont prêts.
+
+-- Où cela?
+
+-- Partout.
+
+-- Je voudrais les voir.
+
+-- Vous les verrez.
+
+-- Quand?
+
+-- Quand cela vous sera agréable; oh! mes hommes sont des hommes
+fort discrets, et ils ne se montrent que si je leur fais signe de
+se montrer.
+
+-- De sorte que, quand je désirerai les voir...
+
+-- Vous me le direz, je ferai un signe, et ils se montreront.
+
+-- Partons, général!
+
+-- Partons.
+
+Les deux jeunes gens s'enveloppèrent de leurs manteaux et
+sortirent.
+
+À la porte, Roland se heurta à un petit groupe de cinq hommes.
+
+Ces cinq hommes portaient l’uniforme républicain; l’un deux avait
+sur ses manches des galons de sergent.
+
+-- Qu'est-ce que cela? demanda Roland.
+
+-- Rien, répondit Cadoudal en riant.
+
+-- Mais, enfin, ces hommes, quels sont-ils?
+
+-- Coeur-de-Roi et les siens, qui partent pour l’expédition que
+vous savez.
+
+-- Alors, ils comptent à l’aide de cet uniforme?...
+
+-- Oh! vous allez tout savoir, colonel, je n'ai point de secret
+pour vous.
+
+Et, se tournant du côté du groupe:
+
+-- Coeur-de-Roi! dit Cadoudal.
+
+L'homme dont les manches étaient ornées de deux galons se détacha
+du groupe et vint à Cadoudal.
+
+-- Vous m'avez appelé, général? demanda le faux sergent.
+
+-- Je veux savoir ton plan.
+
+-- Oh! général, il est bien simple.
+
+-- Voyons, j'en jugerai.
+
+-- Je passe ce papier dans la baguette de mon fusil...
+
+Coeur-de-Roi montra une large enveloppe scellée d'un cachet rouge
+qui, sans doute, avait renfermé quelque ordre républicain surpris
+par les Chouans.
+
+-- Je me présente aux factionnaires en disant: «Ordonnance du
+général de division!» J'entre au premier poste, je demande qu'on
+m'indique la maison du citoyen commissaire; on me l’indique, je
+remercie: il faut toujours être poli; j'arrive à la maison, j'y
+trouve un second factionnaire, je lui fais le même conte qu'au
+premier, je monte ou je descends chez le citoyen Millière, selon
+qu'il demeure au grenier ou à la cave, j'entre sans difficulté
+aucune; vous comprenez: _Ordre du général de division_! je le
+trouve dans son cabinet ou ailleurs, je lui présente mon papier,
+et, tandis qu'il le décachette, je le tue avec ce poignard caché
+dans ma manche.
+
+-- Oui, mais toi et tes hommes?
+
+-- Ah! ma foi, à la garde de Dieu! nous défendons sa cause, c'est
+à lui de s'inquiéter de nous.
+
+-- Eh bien, vous le voyez, colonel, dit Cadoudal, ce n'est pas
+plus difficile que cela. À cheval, colonel! Bonne chance, Coeur-
+de-Roi!
+
+-- Lequel des deux chevaux dois-je prendre? demanda Roland.
+
+-- Prenez au hasard: ils sont aussi bons l’un que l’autre, et
+chacun a dans ses fontes une excellente paire de pistolets de
+fabrique anglaise.
+
+-- Tout chargés?
+
+-- Et bien chargés, colonel; c'est une besogne pour laquelle je ne
+me fie à personne.
+
+-- Alors à cheval.
+
+Les deux jeunes gens se mirent en selle, et prirent la route qui
+conduisait à Vannes, Cadoudal servant de guide à Roland, et
+Branche-d'or, le major général de l’armée, comme l’avait appelé
+Georges, marchant une vingtaine de pas en arrière.
+
+Arrivé à l'extrémité du village, Roland plongea son regard sur la
+route qui s'étend sur une ligne presque tirée au cordeau de
+Muzillac à la Trinité.
+
+La route, entièrement découverte, paraissait parfaitement
+solitaire.
+
+On fit ainsi une demi-lieue à peu près.
+
+Au bout de cette demi-lieue:
+
+-- Mais où diable sont donc vos hommes? demanda Roland.
+
+-- À notre droite, à notre gauche, devant nous, derrière nous.
+
+-- Ah la bonne plaisanterie! fit Roland.
+
+-- Ce n'est point une plaisanterie, colonel; croyez-vous que je
+suis assez imprudent pour me hasarder ainsi sans éclaireurs?
+
+-- Vous m'avez dit, je crois, que, si je désirais voir vos hommes,
+je n'avais qu'à vous le dire.
+
+-- Je vous l'ai dit.
+
+-- Eh bien, je désire les voir.
+
+-- En totalité ou en partie?
+
+-- Combien avez-vous dit que vous en emmeniez avec vous?
+
+-- Trois cents.
+
+-- Eh bien, je désire en voir cent cinquante.
+
+-- Halte! fit Cadoudal.
+
+Et, rapprochant ses deux mains de sa bouche, il fit entendre un
+houhoulement de chat-huant, suivi d'un cri de chouette; seulement,
+il jeta le houhoulement à droite, et le cri de chouette à gauche.
+
+Presque instantanément, aux deux côtés de la route, on vit
+s'agiter des formes humaines, lesquelles, franchissant le fossé
+qui séparait le chemin du taillis, vinrent se ranger aux deux
+côtés des chevaux.
+
+-- Qui commande à droite? demanda Cadoudal.
+
+-- Moi, Moustache, répondit un paysan s'approchant.
+
+-- Qui commande, à gauche? répéta le général.
+
+-- Moi, Chante-en-hiver, répondit un paysan s'approchant.
+
+-- Combien d'hommes avec toi, Moustache?
+
+-- Cent.
+
+-- Combien d'hommes avec toi, Chante-en-hiver?
+
+-- Cinquante.
+
+-- En tout cent cinquante, alors? demanda Georges.
+
+-- Oui, répondirent les deux chefs bretons.
+
+-- Est-ce votre compte, colonel? demanda Cadoudal en riant.
+
+-- Vous êtes un magicien, général.
+
+-- Eh! non, je suis un pauvre paysan comme eux; seulement, je
+commande une troupe où chaque cerveau se rend compte de ce qu'il
+fait, où chaque coeur bat pour les deux grands principes de ce
+monde: la religion et la royauté.
+
+Puis, se retournant vers ses hommes:
+
+-- Qui commande l'avant-garde? demanda Cadoudal.
+
+-- Fend-l'air, répondirent les deux Chouans.
+
+-- Et l'arrière-garde?
+
+-- La Giberne.
+
+La seconde réponse fut faite avec le même ensemble que la
+première.
+
+-- Alors, nous pouvons continuer tranquillement notre route?
+
+-- Ah! général, comme si vous alliez à la messe à l'église de
+votre village.
+
+-- Continuons donc notre route, colonel, dit Cadoudal à Roland.
+
+Puis, se retournant vers ses hommes:
+
+-- Égayez-vous, mes gars, leur dit-il.
+
+Au même instant chaque homme sauta le fossé et disparut.
+
+On entendit, pendant quelques secondes, le froissement des
+branches dans le taillis, et le bruit des pas dans les
+broussailles.
+
+Puis on n'entendit plus rien.
+
+-- Eh bien, demanda Cadoudal, croyez-vous qu'avec de pareils
+hommes j'aie quelque chose à craindre de vos bleus, si braves
+qu'ils soient?
+
+Roland poussa un soupir; il était parfaitement de l'avis de
+Cadoudal.
+
+On continua de marcher.
+
+À une lieue à peu près de la Trinité, on vit sur la route
+apparaître un point noir qui allait grossissant avec rapidité.
+
+Devenu plus distinct, ce point sembla tout à coup rester fixe.
+
+-- Qu'est-ce que cela? demanda Roland.
+
+-- Vous le voyez bien, répondit Cadoudal, c'est un homme.
+
+-- Sans doute, mais cet homme, qui est-il?
+
+-- Vous avez pu deviner, à la rapidité de sa course, que c'est un
+messager.
+
+-- Pourquoi s'arrête-t-il?
+
+-- Parce qu'il nous a aperçus de son côté, et qu'il ne sait s'il
+doit avancer ou reculer.
+
+-- Que va-t-il faire?
+
+-- Il attend pour se décider.
+
+-- Quoi?
+
+-- Un signal.
+
+-- Et à ce signal, il répondra?
+
+-- Non seulement il répondra, mais il obéira. Voulez-vous qu'il
+avance? Voulez-vous qu'il recule? voulez-vous qu'il se jette de
+côté?
+
+-- Je désire qu'il s'avance: c'est un moyen que nous sachions la
+nouvelle qu'il porte.
+
+Cadoudal fit entendre le chant du coucou avec une telle
+perfection, que Roland regarda tout autour de lui.
+
+-- C'est moi, dit Cadoudal, ne cherchez pas.
+
+-- Alors, le messager va venir?
+
+-- Il ne va pas venir, il vient.
+
+En effet, le messager avait repris sa course, et s'avançait
+rapidement: en quelques secondes il fut près de son général.
+
+-- Ah! dit celui-ci, c'est toi, Monte-à-l'assaut!
+
+Le général se pencha; Monte-à-l'assaut lui dit quelques mots à
+l'oreille.
+
+-- J'étais déjà prévenu par Bénédicité, dit Georges.
+
+Puis, se retournant vers Roland:
+
+-- Il va, dit-il, se passer, dans un quart d'heure, au village de
+la Trinité, une chose grave et que vous devez voir; au galop!
+
+Et, donnant l'exemple, il mit son cheval au galop.
+
+Roland le suivit.
+
+En arrivant au village, on put distinguer de loin une multitude
+s'agitant sur la place, à la lueur des torches résineuses.
+
+Les cris et les mouvements de cette multitude annonçaient, en
+effet, un grave événement.
+
+-- Piquons! piquons! dit Cadoudal.
+
+Roland ne demandait pas mieux: il mit les éperons au ventre de sa
+monture.
+
+Au bruit du galop des chevaux, les paysans s'écartèrent; ils
+étaient cinq ou six cents au moins, tous armés.
+
+Cadoudal et Roland se trouvèrent dans le cercle de lumière, au
+milieu de l’agitation et des rumeurs.
+
+Le tumulte se pressait, surtout à l'entrée de la rue conduisant au
+village de Tridon.
+
+Une diligence venait par cette rue, escortée de douze Chouans:
+deux se tenaient à chaque côté du postillon, les dix autres
+gardaient les portières.
+
+Au milieu de la place, la voiture s'arrêta.
+
+Tout le monde était si préoccupé de la diligence, qu'à peine si
+l'on avait fait attention à Cadoudal.
+
+-- Holà! cria Georges, que se passe-t-il donc?
+
+À cette voix bien connue, chacun se retourna, et les fronts se
+découvrirent.
+
+-- La grosse tête ronde! murmura chaque voix.
+
+-- Oui, dit Cadoudal.
+
+Un homme s'approcha de Georges.
+
+-- N'étiez-vous pas prévenu, et par Bénédicité et par Monte-à-
+l’assaut? demanda-t-il.
+
+-- Si fait; est-ce donc la diligence de Ploërmel à Vannes que vous
+ramenez là?
+
+-- Oui, mon général; elle a été arrêtée entre Tréfléon et Saint-
+Nolf.
+
+-- Est-il dedans?
+
+-- On le croit.
+
+-- Faites selon votre conscience; s'il y a crime vis-à-vis de
+Dieu, prenez-le sur vous; je ne me charge que de la responsabilité
+vis-à-vis des hommes; j'assisterai à ce qui va se passer, mais
+sans y prendre part, ni pour l’empêcher, ni pour y aider.
+
+-- Eh bien, demandèrent cent voix, qu'a-t-il dit, Sabre-tout?
+
+-- Il a dit que nous pouvions faire selon notre conscience, et
+qu'il s'en lavait les mains.
+
+-- Vive la grosse tête ronde! s'écrièrent tous les assistants en
+se précipitant vers la diligence.
+
+Cadoudal resta immobile au milieu de ce torrent.
+
+Roland était debout près de lui, immobile comme lui, plein de
+curiosité; car il ignorait complètement de qui et de quoi il était
+question.
+
+Celui qui était venu parler à Cadoudal, et que ses compagnons
+avaient désigné sous le nom de Sabre-tout, ouvrit la portière.
+
+On vit alors les voyageurs se presser, tremblants, dans les
+profondeurs de la diligence.
+
+-- Si vous n'avez rien à vous reprocher contre le roi et la
+religion, dit Sabre-tout d'une voix pleine et sonore, descendez
+sans crainte; nous ne sommes pas des brigands, nous sommes des
+chrétiens et des royalistes.
+
+Sans doute cette déclaration rassura les voyageurs, car un homme
+se présenta à la portière et descendit, puis deux femmes, puis une
+mère serrant son enfant entre ses bras, puis un homme encore.
+
+Les Chouans les recevaient au bas du marchepied, les regardaient
+avec attention, puis, ne reconnaissant pas celui qu'ils
+cherchaient: «Passez!»
+
+Un seul homme resta dans la voiture.
+
+Un Chouan y introduisit la flamme d'une torche, et l'on vit que
+cet homme était un prêtre.
+
+-- Ministre du Seigneur, dit Sabre-tout, pourquoi ne descends-tu
+pas avec les autres? n'as-tu pas entendu que j'ai dit que nous
+étions des royalistes et des chrétiens?
+
+Le prêtre ne bougea pas; seulement ses dents claquèrent.
+
+-- Pourquoi cette terreur? continua Sabre-tout; ton habit ne
+plaide-t-il pas pour toi?... L'homme qui porte une soutane ne peut
+avoir rien fait contre la royauté ni contre la religion.
+
+Le prêtre se ramassa sur lui-même en murmurant:
+
+-- Grâce! grâce!
+
+-- Pourquoi grâce? demanda Sabre-tout; tu te sens donc coupable,
+misérable!
+
+-- Oh! oh! fit Roland; messieurs les royalistes et chrétiens,
+voilà comme vous parlez aux hommes de Dieu!
+
+-- Cet homme, répondit Cadoudal, n'est pas l'homme de Dieu, mais
+l'homme du démon!
+
+-- Qui est-ce donc?
+
+-- C'est à la fois un athée et un régicide; il a renié son Dieu et
+voté la mort de son roi: c'est le conventionnel Audrein.
+
+Roland frissonna.
+
+-- Que vont-ils lui faire? demanda-t-il.
+
+-- Il a donné la mort, il recevra la mort, répondit Cadoudal.
+
+Pendant ce temps, les Chouans avaient tiré Audrein de la
+diligence.
+
+-- Ah! c'est donc bien toi, évêque de Vannes! dit Sabre-tout.
+
+-- Grâce! s'écria l’évêque.
+
+-- Nous étions prévenus de ton passage, et c'est toi que nous
+attendions.
+
+-- Grâce! répéta l’évêque pour la troisième fois.
+
+-- As-tu avec toi tes habits pontificaux?
+
+-- Oui, mes amis, je les ai.
+
+-- Eh bien, habille-toi en prélat; il y a longtemps que nous n'en
+avons vu.
+
+On descendit de la diligence une malle au nom du prélat; on
+l’ouvrit, on en tira un costume complet d'évêque, et on le
+présenta à Audrein, qui le revêtit.
+
+Puis, lorsque le costume fut entièrement revêtu, les paysans se
+rangèrent en cercle, chacun tenant son fusil à la main.
+
+La lueur des torches se reflétait sur les canons, qui lançaient de
+sinistres éclairs.
+
+Deux hommes prirent l'évêque et l’amenèrent dans ce cercle, en le
+soutenant par-dessous les bras.
+
+Il était pâle comme un mort.
+
+Il se fit un instant de lugubre silence.
+
+Une voix le rompit; c'était celle de Sabre-tout.
+
+-- Nous allons, dit le Chouan, procéder à ton jugement; prêtre de
+Dieu, tu as trahi l’Église; enfant de la France, tu as condamné
+ton roi.
+
+-- Hélas! hélas! balbutia le prêtre.
+
+-- Est-ce vrai?
+
+-- Je ne le nie pas.
+
+-- Parce que c'est impossible à nier. Qu'as-tu à répondre pour ta
+justification?
+
+-- Citoyens...
+
+-- Nous ne sommes pas des citoyens, dit Sabre-tout d'une voix de
+tonnerre, nous sommes des royalistes.
+
+-- Messieurs...
+
+-- Nous ne sommes pas des messieurs, nous sommes des Chouans.
+
+-- Mes amis...
+
+-- Nous ne sommes pas tes amis, nous sommes tes juges; tes juges
+t'interrogent, réponds.
+
+-- Je me repens de ce que j'ai fait, et j'en demande pardon à Dieu
+et aux hommes.
+
+-- Les hommes ne peuvent te pardonner, répondit là même voix
+implacable, car, pardonné aujourd'hui, tu recommencerais demain;
+tu peux changer de peau, jamais de coeur. Tu n'as plus que la mort
+à attendre des hommes; quant à Dieu, implore sa miséricorde.
+
+Le régicide courba la tête, le renégat fléchit le genou.
+
+Mais, tout à coup, se redressant:
+
+-- J'ai voté la mort du roi, dit-il, c'est vrai, mais avec la
+réserve...
+
+-- Quelle réserve?
+
+-- La réserve du temps où l’exécution devait avoir lieu.
+
+-- Proche ou éloignée, c'était toujours la mort que tu votais, et
+le roi était innocent.
+
+-- C'est vrai, c'est vrai, dit le prêtre, mais j'avais peur.
+
+-- Alors; tu es non seulement un régicide, non seulement un
+apostat; mais encore, un lâche! Nous ne sommes pas des prêtres,
+nous; mais nous serons plus justes que toi: tu as voté la mort
+d'un innocent; nous votons la mort d'un coupable. Tu as dix
+minutes pour te préparer à paraître devant Dieu.
+
+L'évêque jeta un cri d'épouvante et tomba sur ses deux genoux; les
+cloches de l’église sonnèrent comme si elles s'ébranlaient toutes
+seules, et deux de ces hommes, habitués aux chants d'église,
+commencèrent à répéter les prières des agonisants.
+
+L'évêque fut quelque temps sans trouver les paroles par lesquelles
+il devait répondre.
+
+Il tournait sur ses juges des regards effarés qui allaient
+suppliants des uns aux autres; mais sur aucun visage il n'eut la
+consolation de rencontrer la douce expression de la pitié.
+
+Les torches qui tremblaient au vent donnaient, au contraire, à
+tous ces visages une expression sauvage et terrible.
+
+Alors, il se décida à mêler sa voix aux voix qui priaient pour
+lui.
+
+Les juges laissèrent s'épuiser jusqu'au dernier mot de la prière
+funèbre.
+
+Pendant ce temps, des hommes préparaient un bûcher.
+
+-- Oh! s'écria le prêtre, qui voyait ces apprêts avec une terreur
+croissante, auriez-vous la cruauté de me réserver une pareille
+mort?
+
+-- Non, répondit l’inflexible accusateur, le feu est la mort des
+martyrs, et tu n'es pas digne d'une pareille mort. Allons,
+apostat, ton heure est venue.
+
+-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'écria le prêtre en levant les bras au
+ciel.
+
+-- Debout! dit le Chouan.
+
+L'évêque essaya d'obéir, mais les forces lui manquèrent et il
+retomba sur ses genoux.
+
+-- Allez-vous donc laisser s'accomplir cet assassinat sous vos
+yeux? demanda Roland à Cadoudal.
+
+-- J'ai dit que je m'en lavais les mains, répondit celui-ci.
+
+-- C'est le mot de Pilate et les mains de Pilate sont restées
+rouges du sang de Jésus-Christ.
+
+-- Parce que Jésus-Christ était un juste; mais cet homme, ce n'est
+pas Jésus-Christ, c'est Barrabas.
+
+-- Baise ta croix, baise ta croix! s'écria Sabre-tout.
+
+Le prélat le regarda d'un air effaré, mais sans obéir! il était
+évident qu'il ne voyait déjà plus, qu'il n'entendait déjà plus.
+
+-- Oh! s'écria Roland en faisant un mouvement pour descendre de
+cheval, il ne sera pas dit que l'on aura assassiné un homme devant
+moi et que je ne lui aurai pas porté secours.
+
+Un murmure de menaces gronda tout autour de Roland; les paroles
+qu'il venait de prononcer avaient été entendues.
+
+C'était juste ce qu'il fallait pour exciter l'impétueux jeune
+homme.
+
+-- Ah! c'est ainsi? dit-il.
+
+Et il porta la main droite à une de ses fontes.
+
+Mais, d'un mouvement rapide comme la pensée, Cadoudal lui saisit
+la main, et, tandis que Roland essayait vainement de la dégager de
+l'étreinte de fer:
+
+-- Feu! dit Cadoudal.
+
+Vingt coups de fusil retentirent à la fois, et, pareil à une masse
+inerte, l'évêque tomba foudroyé.
+
+-- Ah! s'écria Roland, que venez-vous de faire?
+
+-- Je vous ai forcé de tenir votre serment, répondit Cadoudal;
+vous aviez juré de tout voir et de tout entendre sans vous opposer
+à rien...
+
+-- Ainsi périra tout ennemi de Dieu et du roi, dit Sabre-tout
+d'une voix solennelle.
+_ _
+_--_ _Amen! _répondirent tous les assistants d'une seule voix et
+avec un sinistre ensemble.
+
+Puis ils dépouillèrent le cadavre de ses ornements sacerdotaux,
+qu'ils jetèrent dans la flamme du bûcher, firent remonter les
+autres voyageurs dans la diligence, remirent le postillon en
+selle, et s'ouvrant pour les laisser passer:
+
+-- Allez avec Dieu! dirent-ils.
+
+La diligence s'éloigna rapidement.
+
+-- Allons, allons, en route! dit Cadoudal; nous avons encore
+quatre lieues à faire, et nous avons perdu une heure ici.
+
+Puis, s'adressant aux exécuteurs:
+
+-- Cet homme était coupable, cet homme a été puni; la justice
+humaine et la justice divine sont satisfaites. Que les prières des
+morts soient dites sur son cadavre, et qu'il ait une sépulture
+chrétienne, vous entendez?
+
+Et, sûr d'être obéi, Cadoudal mit son cheval au galop.
+
+Roland sembla hésiter un instant s'il le suivrait, puis, comme
+s'il se décidait à accomplir un devoir:
+
+-- Allons jusqu'au bout, dit-il.
+
+Et, lançant à son tour son cheval dans la direction qu'avait prise
+Cadoudal, il le rejoignit en quelques élans.
+
+Tous deux disparurent bientôt dans l'obscurité, qui allait
+s'épaississant au fur et à mesure que l'on s'éloignait de la place
+où les torches éclairaient le prélat mort, où le feu dévorait ses
+vêtements.
+
+
+XXXIV -- LA DIPLOMATIE DE GEORGES CADOUDAL
+
+Le sentiment qu'éprouvait Roland en suivant Georges Cadoudal
+ressemblait à celui d'un homme à moitié éveillé qui se sent sous
+l'empire d'un rêve, et qui se rapproche peu à peu des limites qui
+séparent pour lui la nuit du jour: il cherche à se rendre compte
+s'il marche sur le terrain de la fiction ou sur celui de la
+réalité, et plus il creuse les ténèbres de son cerveau, plus il
+s'enfonce dans le doute.
+
+Un homme existait pour lequel Roland avait un culte presque divin;
+accoutumé à vivre dans l'atmosphère glorieuse qui enveloppait cet
+homme, habitué à voir les autres obéir à ses commandements et à y
+obéir lui-même avec une promptitude et une abnégation presque
+orientales, il lui semblait étonnant de rencontrer aux deux
+extrémités de la France deux pouvoirs organisés, ennemis du
+pouvoir de cet homme, et prêts à lutter contre ce pouvoir.
+Supposez un de ces Juifs de Judas Macchabée, adorateur de Jéhovah,
+l'ayant, depuis son enfance, entendu appeler le Roi des rois, le
+Dieu fort, le Dieu vengeur, le Dieu des armées, l'Éternel, enfin,
+et se heurtant tout à coup au mystérieux Osiris des Égyptiens ou
+au foudroyant Jupiter des Grecs.
+
+Ses aventures à Avignon et à Bourg, avec Morgan et les compagnons
+de Jéhu, ses aventures au bourg de Muzillac et au village de la
+Trinité, avec Cadoudal et les Chouans, lui semblaient une
+initiation étrange à quelque religion inconnue; mais, comme ces
+néophytes courageux qui risquent la mort pour connaître le secret
+de l'initiation, il était résolu d'aller jusqu'au bout.
+
+D'ailleurs, il n'était pas sans une certaine admiration pour ces
+caractères exceptionnels; ce n'était pas sans étonnement qu'il
+mesurait ces Titans révoltés, qui luttaient contre son Dieu, et il
+sentait bien que ce n'étaient point des hommes vulgaires, ceux-là
+qui poignardaient sir John à la Chartreuse de Seillon, et qui
+fusillaient l'évêque de Vannes au village de la Trinité.
+
+Maintenant, qu'allait-il voir encore? C'est ce qu'il ne tarderait
+pas à savoir; on était en marche depuis cinq heures et demie, et
+le jour approchait.
+
+Au-dessus du village de Tridon, on avait pris à travers champs;
+puis, laissant Vannes à gauche, on avait gagné Tréfléon. À
+Tréfléon, Cadoudal, toujours suivi de son major général Branche-
+d'or, avait retrouvé Monte-à-l'assaut et Chante-en-hiver, leur
+avait donné des ordres, et avait continué sa route en appuyant à
+gauche et en gagnant la lisière du petit bois qui s'étend de
+Grandchamp à Larré.
+
+Là, Cadoudal fit halte, imita trois fois de suite le houhoulement
+du hibou, et au bout d'un instant, se trouva entouré de ses trois
+cents hommes.
+
+Une lueur grisâtre apparaissait du côté de Tréfléon et de Saint-
+Nolf; c'étaient, non pas les premiers rayons du soleil, mais les
+premières lueurs du jour.
+
+Une épaisse vapeur sortait de terre, et empêchait que l'on ne vît
+à cinquante pas devant soi.
+
+Avant de se hasarder plus loin, Cadoudal semblait attendre des
+nouvelles.
+
+Tout à coup, on entendit, à cinq cents pas à peu près, éclater le
+chant du coq.
+
+Cadoudal dressa l’oreille; ses hommes se regardèrent en riant.
+
+Le chant retentit une seconde fois, mais plus rapproché.
+
+-- C'est lui, dit Cadoudal: répondez.
+
+Le hurlement d'un chien se fit entendre à trois pas de Roland,
+imité avec une telle perfection, que le jeune homme, quoique
+prévenu, chercha des yeux l’animal qui poussait la plainte
+lugubre.
+
+Presque au même instant, on vit se mouvoir au milieu du brouillard
+un homme qui s'avançait rapidement, et dont la forme se dessinait
+au fur et à mesure qu'il avançait.
+
+Le survenant aperçut les deux cavaliers et se dirigea vers eux.
+
+Cadoudal fit quelques pas en avant, tout en mettant un doigt sur
+sa bouche, pour inviter l’homme qui accourait à parler bas.
+
+Celui-ci, en conséquence, ne s'arrêta que lorsqu'il fut près du
+général.
+
+-- Eh bien, Fleur-d'épine, demanda Georges, les tenons-nous?
+
+-- Comme la souris dans la souricière, et pas un ne rentrera à
+Vannes, si vous le voulez.
+
+-- Je ne demande pas mieux. Combien sont-ils?
+
+-- Cent hommes, commandés par le général en personne.
+
+-- Combien de chariots?
+
+-- Dix-sept.
+
+-- Quant se mettent-ils en marche?
+
+-- Ils doivent être à trois quarts de lieue d'ici.
+
+-- Quelle route suivent-ils?
+
+-- Celle de Grandchamp à Vannes.
+
+-- De sorte qu'en m'étendant de Meucon à Plescop...
+
+-- Vous leur barrez le chemin.
+
+-- C'est tout ce qu'il faut.
+
+Cadoudal appela à lui ses quatre lieutenants: Chante-en-hiver,
+Monte-à-l'assaut, Fend-l’air et la Giberne.
+
+Puis, quand ils furent près de lui, il donna à chacun ses hommes.
+
+Chacun fit entendre à son tour le cri de la chouette et disparut
+avec cinquante hommes.
+
+Le brouillard continuait d'être si épais, que les cinquante hommes
+formant chacun de ces groupes, en s'éloignant de cent pas,
+disparaissaient comme des ombres.
+
+Cadoudal restait avec une centaine d'hommes, Branche-d'or et
+Fleur-d'épine.
+
+Il revint près de Roland.
+
+-- Eh bien, général, lui demanda celui-ci, tout va-t-il selon vos
+désirs?
+
+-- Mais, oui, à peu près, colonel, répondit le Chouan; et, dans
+une demi-heure, vous allez en juger par vous-même.
+
+-- Il sera difficile de juger quelque chose avec ce brouillard-là.
+
+Cadoudal jeta les yeux autour de lui.
+
+-- Dans une demi-heure, dit-il, il sera dissipé. Voulez-vous
+utiliser cette demi-heure en mangeant un morceau et en buvant un
+coup?
+
+-- Ma foi, dit le jeune homme, j'avoue que la marche m'a creusé.
+
+-- Et moi, dit Georges, j'ai l’habitude, avant de me battre, de
+déjeuner du mieux que je puis.
+
+-- Vous allez donc vous battre?
+
+-- Je le crois.
+
+-- Contre qui?
+
+-- Mais contre les républicains, et, comme nous avons affaire au
+général Natry en personne, je doute qu'il se rende sans faire
+résistance.
+
+-- Et les républicains savent-ils qu'ils vont se battre contre
+vous?
+
+-- Ils ne s'en doutent pas.
+
+-- De sorte que c'est une surprise?
+
+-- Pas tout à fait, attendu que le brouillard se lèvera et qu'ils
+nous verront à ce moment comme nous les verrons eux-mêmes.
+
+Alors, se retournant vers celui qui paraissait chargé du
+département des vivres:
+
+-- Brise-Bleu, demanda Cadoudal, as-tu de quoi nous donner, à
+déjeuner?
+
+Brise-Bleu fit un signe affirmatif, entra dans le bois et en
+sortit traînant un âne chargé de deux paniers.
+
+En un instant un manteau fut étendu sur une butte de terre, et,
+sur le manteau, un poulet rôti, un morceau de petit salé froid, du
+pain et des galettes de sarrasin furent étalés.
+
+Cette fois, Brise-Bleu y avait mis du luxe: il s'était procuré une
+bouteille de vin et un verre.
+
+Cadoudal montra à Roland la table mise et le repas improvisé.
+
+Roland sauta à bas de son cheval et remit la bride à un Chouan.
+
+Cadoudal l'imita.
+
+-- Maintenant, dit celui-ci en se tournant vers ses hommes, vous
+avez une demi-heure pour en faire autant que nous; ceux qui
+n'auront pas déjeuné dans une demi-heure, sont prévenus qu'ils se
+battront le ventre vide.
+
+L'invitation semblait équivaloir à un ordre, tant elle fut
+exécutée avec promptitude et précision. Chacun tira un morceau de
+pain ou une galette de sarrasin de son sac ou de sa poche, et
+imita l'exemple de son général, qui avait déjà écartelé le poulet
+à son profit et à celui de Roland.
+
+Comme il n’avait qu'un verre, tout deux burent dans le même.
+
+Pendant qu'ils déjeunaient côte à côte, pareils à deux amis qui
+font une halte de chasse, le jour se levait, et, comme l'avait
+prédit Cadoudal, le brouillard devenait de moins en moins intense.
+
+Bientôt on commença à apercevoir les arbres les plus proches, puis
+on distingua la ligne du bois s'étendant à droite de Meucon à
+Grandchamp, tandis qu'à gauche, la plaine de Plescop, coupée par
+un ruisseau, allait en s'abaissant jusqu'à Vannes.
+
+On y sentait cette déclivité naturelle à la terre au fur et à
+mesure qu'elle approche de l'Océan.
+
+Sur la route de Grandchamp à Plescop, on distingua bientôt une
+ligne de chariots dont la queue se perdait dans le bois.
+
+Cette ligne de chariots était immobile; il était facile de
+comprendre qu'un obstacle imprévu l'arrêtait dans sa course.
+
+En effet, à un demi-quart de lieue en avant du premier chariot, on
+pouvait distinguer les deux cents hommes de Monte-à-l'assaut, de
+Chante-en-hiver, de Fend-l'air et de la Giberne qui barraient le
+chemin.
+
+Les républicains, inférieurs en nombre -- nous avons dit qu'ils
+n'étaient que cent -- avaient fait halte, et attendaient
+l'évaporation entière du brouillard pour s'assurer du nombre de
+leurs ennemis et des gens à qui ils avaient affaire.
+
+Hommes et chariots étaient dans un triangle dont Cadoudal et ses
+cent hommes formaient une des extrémités.
+
+À la vue de ce petit nombre d'hommes enveloppés par des forces
+triples, à l’aspect de cet uniforme dont la couleur avait fait
+donner le nom de bleus aux républicains, Roland se leva vivement.
+
+Quant à Cadoudal, il resta nonchalamment étendu, achevant son
+repas.
+
+Des cent hommes qui entouraient le général, pas un ne semblait
+préoccupé du spectacle qu'il avait sous les yeux; on eût dit
+qu'ils attendaient l'ordre de Cadoudal pour y faire attention.
+
+Roland n'eut besoin de jeter qu'un seul coup d'oeil sur les
+républicains pour voir qu'ils étaient perdus.
+
+Cadoudal suivait sur le visage du jeune homme les divers
+sentiments qui s'y succédaient.
+
+-- Eh bien, lui demanda le Chouan après un moment de silence,
+trouvez-vous mes dispositions bien prises, colonel?
+
+-- Vous pourriez même dire vos précautions, général, répondit
+Roland avec un sourire railleur.
+
+-- N'est-ce point l'habitude du premier consul, demanda Cadoudal,
+de prendre ses avantages quand il les trouve?
+
+Roland se mordit les lèvres, et, au lieu de répondre à la question
+du chef royaliste:
+
+-- Général, dit-il, j'ai à vous demander une faveur que vous ne me
+refuserez pas, je l'espère.
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'est la permission d'aller me faire tuer avec mes compagnons.
+
+Cadoudal se leva.
+
+-- Je m'attendais à cette demande, dit-il.
+
+-- Alors, vous me l'accordez, dit Roland, dont les yeux
+étincelaient de joie.
+
+-- Oui; mais j'ai auparavant un service à réclamer de vous, dit le
+chef royaliste avec une suprême dignité.
+
+-- Dites, monsieur.
+
+-- C'est d'être mon parlementaire près du général Hatry.
+
+-- Dans quel but?
+
+-- J'ai plusieurs propositions à lui faire avant de commencer le
+combat.
+
+-- Je présume que, parmi ces propositions dont vous voulez me
+faire l'honneur de me charger, vous ne comptez pas celle de mettre
+bas les armes?
+
+-- Vous comprenez, au contraire, colonel, que celle-là vient en
+tête des autres.
+
+-- Le général Hatry refusera.
+
+-- C'est probable.
+
+-- Et alors?
+
+-- Alors, je lui laisserai le choix entre deux autres propositions
+qu'il pourra accepter, je crois, sans forfaire à l'honneur.
+
+-- Lesquelles?
+
+-- Je vous les dirai en temps et lieu; commencez par la première.
+
+-- Formulez-la.
+
+-- Voici. Le général Hatry et ses cent hommes sont entourés par
+des forces triples: je leur offre la vie sauve; mais ils
+déposeront leurs armes, et feront serment de ne pas servir à
+nouveau, de cinq ans, dans la Vendée.
+
+Roland secoua la tête.
+
+-- Cela vaudrait mieux cependant que de faire écraser ses hommes?
+
+-- Soit; mais il aimera mieux les faire écraser et se faire
+écraser avec eux.
+
+-- Ne croyez-vous point, en tout cas, dit en riant Cadoudal, qu'il
+serait bon, avant tout, de le lui demander?
+
+-- C'est juste, dit Roland.
+
+-- Eh bien, colonel, ayez la bonté de monter à cheval, de vous
+faire reconnaître par le général et de lui transmettre ma
+proposition.
+
+-- Soit, dit Roland.
+
+-- Le cheval du colonel, dit Cadoudal en faisant signe au Chouan
+qui le gardait.
+
+Un amena le cheval à Roland.
+
+Le jeune homme sauta dessus, et on le vit traverser rapidement
+l'espace qui le séparait du convoi arrêté.
+
+Un groupe s'était formé sur les flancs de ce convoi: il était
+évident qu'il se composait du général Hatry et de ses officiers.
+
+Roland se dirigea vers ce groupe, éloigné des Chouans de trois
+portées de fusil à peine.
+
+L'étonnement fut grand, de la part du général Hatry, quand il vit
+venir à lui un officier portant l’uniforme de colonel républicain.
+
+Il sortit du groupe, et fit trois pas au-devant du messager.
+
+Roland se fit reconnaître, raconta comment il se trouvait parmi
+les blancs, et transmit la proposition de Cadoudal au général
+Hatry.
+
+Comme l’avait prévu le jeune homme, celui-ci refusa.
+
+Roland revint vers Cadoudal, le coeur joyeux et fier.
+
+-- Il refuse! cria-t-il d'aussi loin que sa voix put se faire
+entendre.
+
+Cadoudal fit un signe de tête annonçant qu'il n'était aucunement
+étonné de ce refus.
+
+-- Eh bien, dans ce cas, dit-il, portez-lui ma seconde
+proposition; je ne veux avoir rien à me reprocher, ayant à
+répondre à un juge d'honneur comme vous.
+
+Roland s'inclina.
+
+-- Voyons la seconde proposition? dit-il
+
+-- La voici: le général Hatry viendra au-devant de moi, dans
+l'espace qui est libre entre nos deux troupes; il aura les mêmes
+armes que moi: c'est-à-dire son sabre et deux pistolets, et la
+question se décidera entre nous deux; si je le tue, ses hommes se
+soumettront aux conditions que j'ai dites, car, des prisonniers,
+nous n'en pouvons pas faire; s'il me tue, ses hommes passeront
+librement et gagneront Vannes sans être inquiétés. Ah! j'espère
+que voilà une proposition que vous accepteriez, colonel!
+
+-- Aussi, je l'accepte pour moi, dit Roland.
+
+-- Oui, fit Cadoudal; mais vous n'êtes pas le général Hatry;
+contentez-vous donc, pour le moment, d'être son parlementaire, et,
+si cette proposition, qu'à sa place je ne laisserais pas échapper,
+ne lui agrée pas encore, eh bien, je suis bon prince! vous
+reviendrez, et je lui en ferai une troisième.
+
+Roland s'éloigna une seconde fois; il était attendu du côté des
+républicains avec une visible impatience.
+
+Il transmit son message au général Hatry.
+
+-- Citoyen, répondit le général, je dois compte de ma conduite au
+premier consul, vous êtes son aide de camp, et c'est vous que je
+charge, à votre retour à Paris, de témoigner pour moi auprès de
+lui. Que feriez-vous à ma place? Ce que vous feriez, je le ferai.
+
+Roland tressaillit; sa figure prit l'expression grave de l'homme
+qui discute avec lui-même une question d'honneur.
+
+Puis, au bout de quelques secondes:
+
+-- Général, dit-il, je refuserais.
+
+-- Vos raisons, citoyen? demanda le général.
+
+-- C'est que les chances d'un duel sont aléatoires: c'est que vous
+ne pouvez soumettre la destinée de cent braves à ces chances;
+c'est que, dans une affaire comme celle-ci, où chacun est engagé
+pour son compte, c'est à chacun à défendre sa peau de son mieux.
+
+-- C'est votre avis, colonel?
+
+-- Sur mon honneur!
+
+-- C'est aussi le mien; portez ma réponse au général royaliste.
+
+Roland revint au galop vers Cadoudal, et lui transmit la réponse
+du général Hatry.
+
+Cadoudal sourit.
+
+-- Je m'en doutais, dit-il.
+
+-- Vous ne pouviez pas vous en douter, puisque ce conseil, c'est
+moi qui le lui ai donné.
+
+-- Vous étiez cependant d'un avis contraire; tout à l'heure?
+
+-- Oui; mais vous-même m'avez fait observer que je n'étais pas le
+général Hatry... Voyons donc votre troisième proposition? demanda
+Roland avec impatience; car il commençait à s'apercevoir, ou
+plutôt il s'apercevait depuis le commencement, que le général
+royaliste avait le beau rôle.
+
+-- Ma troisième proposition, dit Cadoudal, n'est point une
+proposition; c'est un ordre: l'ordre que je donne à deux cents de
+mes hommes de se retirer. Le général Hatry a cent hommes, j'en
+garde cent; mes aïeux les Bretons ont été habitués à se battre
+pied contre pied, poitrine contre poitrine, homme contre homme, et
+plutôt un contre trois que trois contre un; si le général Hatry
+est vainqueur, il passera sur nos corps et rentrera tranquillement
+à Vannes; s'il est vaincu, il ne dira point qu'il l'a été par le
+nombre... Allez, monsieur de Montrevel, et restez avec vos amis;
+je leur donne l'avantage du nombre à leur tour: vous valez dix
+hommes à vous seul.
+
+Roland leva son chapeau.
+
+-- Que faites-vous, monsieur? demanda Cadoudal.
+
+-- J'ai l'habitude de saluer tout ce qui me paraît grand,
+monsieur, et je vous salue...
+
+-- Allons, colonel, dit Cadoudal, un dernier verre de vin! chacun
+de nous le boira à ce qu'il aime, à ce qu'il regrette de quitter
+sur la terre, à ce qu'il espère revoir au ciel.
+
+Puis, prenant la bouteille et le verre unique, il l'emplit à
+moitié et le présenta à Roland.
+
+-- Nous n'avons qu'un verre, monsieur de Montrevel, buvez le
+premier.
+
+-- Pourquoi le premier?
+
+-- Parce que, d'abord, vous êtes mon hôte; ensuite, parce qu'il y
+a un proverbe qui dit que quiconque boit après un autre sait sa
+pensée.
+
+Puis, il ajouta en riant:
+
+-- Je veux savoir votre pensée, monsieur de Montrevel.
+
+Roland vida le verre, et rendit le verre vide à Cadoudal.
+
+Cadoudal, comme il l'avait fait pour Roland, l'emplit à moitié, et
+le vida à son tour.
+
+-- Eh bien, maintenant, demanda Roland, savez-vous ma pensée,
+général?
+
+-- Non, répondit celui-ci, le proverbe est faux.
+
+-- Eh bien, dit Roland avec sa franchise habituelle, ma pensée est
+que vous êtes un brave général, et je serai honoré qu'au moment de
+combattre l'un contre l'autre, vous vouliez bien me donner la
+main.
+
+Les deux jeunes gens se tendirent et se serrèrent la main plutôt
+comme deux amis qui se quittent pour une longue absence, que comme
+deux ennemis qui vont se retrouver sur un champ de bataille.
+
+Il y avait une grandeur simple et cependant pleine de majesté dans
+ce qui venait de se passer.
+
+Chacun d'eux leva son chapeau.
+
+-- Bonne chance! dit Roland à Cadoudal; mais permettez-moi de
+douter que mon souhait se réalise. Je dois vous avouer, il est
+vrai, que je le fais des lèvres et non du coeur.
+
+-- Dieu vous garde, monsieur! dit Cadoudal à Roland, et j'espère
+que mon souhait, à moi, se réalisera, car il est l'expression
+complète de ma pensée.
+
+-- Quel sera le signal annonçant que vous êtes prêt? demanda
+Roland.
+
+-- Un coup de fusil tiré en l'air et auquel vous répondrez par un
+coup de fusil de votre côté.
+
+-- C'est bien, général, répondit Roland.
+
+Et, mettant son cheval au galop, il franchit, pour la troisième
+fois, l'espace qui se trouvait entre le général royaliste et le
+général républicain.
+
+Alors, étendant la main vers Roland:
+
+-- Mes amis, dit Cadoudal, vous voyez ce jeune homme?
+
+Tous les regards se dirigèrent vers Roland, toutes les bouches
+murmurèrent le mot _oui_.
+
+-- Eh bien, il nous est recommandé par nos frères du midi; que sa
+vie vous soit sacrée; on peut le prendre, mais vivant et sans
+qu'il tombe un cheveu de sa tête.
+
+-- C'est bien, général, répondirent les Chouans.
+
+-- Et, maintenant, mes amis, souvenez-vous que vous êtes les fils
+de ces trente Bretons qui combattirent trente Anglais entre
+Ploermel et Josselin, à dix lieues d'ici, et qui furent
+vainqueurs.
+
+Puis, avec un soupir et à demi-voix:
+
+-- Par malheur, ajouta-t-il, nous n'avons point, cette fois,
+affaire à des Anglais.
+
+Le brouillard s'était dissipé tout à fait, et, comme il arrive
+presque toujours en ce cas, quelques rayons d'un soleil d'hiver
+marbraient d'une teinte jaunâtre la plaine de Plescop.
+
+On pouvait donc distinguer tous les mouvements qui se faisaient
+dans les deux troupes.
+
+En même temps que Roland retournait vers les républicains,
+Branche-d'or partait au galop, se dirigeant vers ses deux cents
+hommes qui leur coupaient la route.
+
+À peine Branche-d'or eut-il parlé aux quatre lieutenants de
+Cadoudal, que l'on vit cent hommes se séparer et faire demi-tour à
+droite, et cent autres nommés, par un mouvement opposé, faire
+demi-tour à gauche.
+
+Les deux troupes s'éloignèrent chacune dans sa direction: l'une
+marchant sur Plumergat, l’autre marchant sur Saint-Avé, et
+laissant la route libre.
+
+Chacune fit halte à un quart de lieue de la route, mit la crosse
+du fusil à terre et se tint immobile.
+
+Branche-d'or revint vers Cadoudal.
+
+-- Avez-vous des ordres particuliers à me donner, général? dit-il.
+
+-- Un seul, répondit Cadoudal; prends huit hommes et suis-moi;
+quand tu verras le jeune républicain avec lequel j'ai déjeuné
+tomber sous son cheval, tu te jetteras sur lui, toi et tes huit
+hommes, avant qu'il ait eu le temps de se dégager, et tu le feras
+prisonnier.
+
+-- Oui, général.
+
+-- Tu sais que je veux le retrouver sain et sauf.
+
+-- C'est convenu, général.
+
+-- Choisis tes huit hommes; M. de Montrevel prisonnier et sa
+parole donnée, vous pouvez agir à votre volonté.
+
+-- Et s'il ne veut pas donner sa parole?
+
+-- Vous l’envelopperez de manière à ce qu'il ne puisse fuir, et
+vous le garderez jusqu'à la fin du combat.
+
+-- Soit! dit Branche-d'or en poussant un soupir; seulement, ce
+sera un peu triste de se tenir les bras croisés tandis que les
+autres s'égayeront.
+
+-- Bah! qui sait? dit Cadoudal, il y en aura probablement pour
+tout le monde.
+
+Puis, jetant un regard sur la plaine, voyant ses hommes à l'écart
+et les républicains massés en bataille:
+
+-- Un fusil! dit-il.
+
+On lui apporta un fusil.
+
+Cadoudal le leva au-dessus de sa tête et lâcha le coup en l'air.
+
+Presque au même instant, un coup de feu lâché dans les mêmes
+conditions, au milieu des républicains, répondit comme un écho au
+coup de Cadoudal.
+
+On entendit, deux tambours qui battaient la charge; un clairon les
+accompagnait.
+
+Cadoudal se dressa sur ses étriers.
+
+-- Enfants! demanda-t-il, tout le monde a-t-il fait sa prière du
+matin?
+
+-- Oui! oui! répondit la presque totalité des voix.
+
+-- Si quelqu'un d'entre vous avait oublié ou n'avait pas eu le
+temps de la faire, qu'il la fasse.
+
+Cinq ou six paysans se mirent aussitôt à genoux et prièrent.
+
+On entendit les tambours et le clairon qui se rapprochaient.
+
+-- Général! général! dirent plusieurs voix avec impatience, vous
+voyez qu'ils approchent.
+
+Le général montra d'un geste les Chouans agenouillés.
+
+-- C'est juste, dirent les impatients.
+
+Ceux qui priaient se relevèrent tour à tour, selon que leur prière
+avait été plus ou moins longue.
+
+Lorsque le dernier fut debout, les républicains avaient déjà
+franchi à peu près le tiers de la distance.
+
+Ils marchaient, la baïonnette en avant, sur trois rangs, chaque
+rang ayant trois hommes d'épaisseur.
+
+Roland marchait en tête du premier rang; le général Hatry entre le
+premier et le second.
+
+Ils étaient tous deux faciles à reconnaître, étant les seuls qui
+fussent à cheval.
+
+Parmi les Chouans, Cadoudal était le seul cavalier.
+
+Branche-d'or avait mis pied à terre en prenant le commandement des
+huit hommes qui devaient suivre Georges.
+
+-- Général, dit une voix, la prière est faite et tout le monde est
+debout.
+Cadoudal s'assura que la chose était vraie.
+
+Puis, d'une voix forte:
+
+-- Allons! cria-t-il, égayez-vous, mes gars!
+
+Cette permission, qui, pour les Chouans et les Vendéens,
+équivalait à la charge battue ou sonnée, était à peine donnée, que
+les Chouans se répandirent dans la plaine aux cris de «Vive le
+roi!» en agitant leur chapeau d'une main et leur fusil de l’autre.
+
+Seulement, au lieu de rester serrés comme les républicains, ils
+s'éparpillèrent en tirailleurs, prenant la forme d'un immense
+croissant dont Georges et son cheval étaient le centre.
+
+En un instant les républicains furent débordés, et la fusillade
+commença à pétiller.
+
+Presque tous les hommes de Cadoudal étaient des braconniers,
+c'est-à-dire d'excellents tireurs armés de carabines anglaises
+d'une portée double des fusils de munition.
+
+Quoique ceux qui avaient tiré les premiers coups eussent paru être
+hors de portée, quelques messagers de mort n'en pénétrèrent pas
+moins dans les rangs des républicains, et trois ou quatre hommes
+tombèrent.
+
+-- En avant! cria le général.
+
+Les soldats continuèrent de marcher à la baïonnette.
+
+Mais, en quelques secondes, ils n'eurent plus rien devant eux.
+
+Les cent hommes de Cadoudal étaient devenus des tirailleurs, et
+avaient disparu comme troupe.
+
+Cinquante hommes s'étaient répandus sur chaque aile.
+
+Le général Hatry ordonna face à droite et face à gauche.
+
+Puis, on entendit retentir le commandement:
+
+-- Feu!
+
+Deux décharges s'accomplirent avec l’ensemble et la régularité
+d'une troupe parfaitement exercée; mais elles furent presque sans
+résultat, les républicains tirant sur des hommes isolés.
+
+Il n'en était point ainsi des Chouans qui tiraient sur une masse;
+de leur part, chaque coup portait.
+
+Roland vit le désavantage de la position.
+
+Il regarda tout autour de lui, et, au milieu de la fumée,
+distingua Cadoudal, debout et immobile comme une statue équestre.
+
+Il comprit que le chef royaliste l’attendait.
+
+Il jeta un cri et piqua droit à lui.
+
+De son côté, pour lui épargner une partie du chemin, Cadoudal mit
+son cheval au galop.
+
+Mais, à cent pas de Roland, il s'arrêta.
+
+-- Attention! dit-il à Branche-d'or et à ses hommes.
+
+-- Soyez tranquille, général; on est là, dit Branche-d'or.
+
+Cadoudal tira un pistolet de ses fontes et l'arma.
+
+Roland avait mis le sabre à la main et chargeait couché sur le cou
+de son cheval.
+
+Lorsqu'il ne fut plus qu’à vingt pas de lui, Cadoudal leva
+lentement la main dans la direction de Roland.
+
+À dix pas, il fit feu.
+
+Le cheval que montait Roland avait une étoile blanche au milieu du
+front.
+
+La balle frappa au milieu de l'étoile.
+
+Le cheval, mortellement blessé, vint rouler avec son cavalier aux
+pieds de Cadoudal.
+
+Cadoudal mit les éperons au ventre de sa propre monture, et sauta
+par-dessus cheval et cavalier.
+
+Branche-d'or et ses hommes se tenaient prêts. Ils bondirent comme
+une troupe de jaguars sur Roland, engagé sous le corps de son
+cheval.
+
+Le jeune homme lâcha son sabre et voulut saisir ses pistolets;
+mais, avant qu'il eût mis la main à ses fontes, deux hommes
+s'étaient emparés de chacun de ses bras, tandis que les quatre
+autres lui tiraient le cheval d'entre les jambes.
+
+La chose s'était faite avec un tel ensemble, qu'il était facile de
+voir que c'était une manoeuvre combinée d'avance.
+
+Roland rugissait de rage.
+
+Branche-d'or s'approcha de lui et mit le chapeau à la main.
+
+-- Je ne me rends pas! cria Roland.
+
+-- Il est inutile que vous vous rendiez, monsieur de Montrevel,
+répondit Branche-d'or avec la plus grande politesse.
+
+-- Et pourquoi cela? demanda Roland épuisant ses forces dans une
+lutte aussi désespérée qu'inutile.
+
+-- Parce que vous êtes pris, monsieur.
+
+La chose était si parfaitement vraie, qu'il n'y avait rien à
+répondre.
+
+-- Eh bien, alors, tuez-moi! s'écria Roland.
+
+-- Nous ne voulons pas vous tuer, monsieur, répliqua Branche-d'or.
+
+-- Alors, que voulez-vous?
+
+-- Que vous nous donniez votre parole de ne plus prendre part au
+combat; à ce prix, nous vous lâchons, et vous êtes libre.
+
+-- Jamais! dit Roland.
+
+-- Excusez-moi, monsieur de Montrevel, dit Branche-d'or, mais ce
+que vous faites là n'est pas loyal.
+
+-- Comment! s'écria Roland au comble de la rage, pas loyal? Tu
+m'insultes, misérable, parce que tu sais que je ne puis ni me
+défendre, ni te punir.
+
+-- Je ne suis pas un misérable et je ne vous insulte pas, monsieur
+de Montrevel; seulement, je dis qu'en ne donnant pas votre parole,
+vous privez le général du secours de neuf hommes qui peuvent lui
+être utiles et qui vont être forcés de rester ici pour vous
+garder; ce n'est pas comme cela qu'a agi la grosse tête ronde vis-
+à-vis de vous; il avait deux cents hommes de plus que vous, et il
+les a renvoyés; maintenant, nous ne sommes plus que quatre-vingt-
+onze contre cent.
+
+Une flamme passa sur le visage de Roland; puis presque aussitôt il
+devint pâle comme la mort.
+
+-- Tu as raison, Branche-d'or, lui répondit-il, secouru ou non
+secouru, je me rends; tu peux aller te battre avec tes compagnons.
+
+Les Chouans jetèrent un cri de joie, lâchèrent Roland, et se
+précipitèrent vers les républicains en agitant leurs chapeaux et
+leurs fusils et en écriant:
+
+-- Vive le roi!
+
+Roland, libre de leur étreinte, mais désarmé matériellement par sa
+chute, moralement par sa parole, alla s'asseoir sur la petite
+éminence encore couverte du manteau qui avait servi de nappe pour
+le déjeuner.
+
+De là, il dominait tout le combat et n'en perdait pas un détail.
+
+Cadoudal était debout sur son cheval au milieu du feu et de la
+fumée, pareil au démon de la guerre, invulnérable et acharné comme
+lui.
+
+Çà et là, on voyait les cadavres d'une douzaine de Chouans
+éparpillés sur le sol.
+
+Mais il était évident que les républicains, toujours serrés en
+masse, avaient déjà perdu plus du double.
+
+Des blessés se traînaient dans l'espace vide, se joignaient, se
+redressaient comme des serpents brisés et luttaient, les
+républicains avec leurs baïonnettes, et les Chouans avec leurs
+couteaux.
+
+Ceux des Chouans qui, blessés, étaient trop loin pour se battre
+corps à corps avec des blessés comme eux, rechargeaient leurs
+fusils, se relevaient sur un genou, faisaient feu et retombaient.
+
+Des deux côtés, la lutte était impitoyable, incessante, acharnée;
+on sentait que la guerre civile, c'est-à-dire la guerre sans
+merci, sans pitié, secouait sa torche au-dessus du champ de
+bataille.
+
+Cadoudal tournait, sur son cheval, tout autour de la redoute
+vivante, faisait feu à vingt pas, tantôt de ses pistolets, tantôt
+d'un fusil à deux coups qu'il jetait après l'avoir déchargé et
+qu'il reprenait tout chargé en repassant.
+
+À chacun de ses coups, un homme tombait.
+
+À la troisième fois qu'il renouvelait cette manoeuvre, un feu de
+peloton l'accueillit; le général Hatry lui en faisait les honneurs
+pour lui tout seul.
+Il disparut dans la flamme et dans la fumée, et Roland le vit
+s'affaisser, lui et son cheval, comme s'ils eussent été foudroyés
+tous deux.
+
+Dix ou douze républicains s'élancèrent hors des rangs contre
+autant de Chouans.
+
+Ce fut une lutte terrible, corps à corps, dans laquelle les
+Chouans, avec leurs couteaux, devaient avoir l'avantage.
+
+Tout à coup, Cadoudal se retrouva debout, un pistolet de chaque
+main; c'était la mort de deux hommes: deux hommes tombèrent.
+
+Puis, par la brèche de ces dix ou douze hommes, il se précipita
+avec trente.
+
+Il avait ramassé un fusil de munition, il s'en servait comme d'une
+massue et à chaque coup abattait un homme.
+
+Il troua le bataillon et reparut de l'autre côté.
+
+Puis, comme un sanglier qui revient sur un chasseur culbuté et qui
+lui fouille les entrailles, il rentra dans la blessure béante en
+l'élargissant.
+
+Dès lors, tout fut fini.
+
+Le général Hatry rallia à lui une vingtaine d'hommes, et, la
+baïonnette en avant, fonça sur le cercle qui l'enveloppait; il
+marchait à pied à la tête de ses vingt soldats; son cheval avait
+été éventré.
+
+Dix hommes tombèrent avant d'avoir rompu ce cercle.
+
+Le général se trouva de l'autre côté du cercle.
+
+Les Chouans voulurent le poursuivre.
+
+Mais Cadoudal, d'une voix de tonnerre:
+
+-- Il ne fallait pas le laisser passer, cria-t-il: mais, du moment
+où il a passé, qu'il se retire librement.
+
+Les Chouans obéirent avec la religion qu'ils avaient pour les
+paroles de leur chef.
+
+-- Et maintenant, cria Cadoudal, que le feu cesse; plus de morts:
+des prisonniers.
+
+Les Chouans se resserrèrent, enveloppant le monceau de morts et
+les quelques vivants plus ou moins blessés qui s'agitaient au
+milieu des cadavres.
+
+Se rendre, c'était encore combattre dans cette guerre, où, de part
+et d'autre, on fusillait les prisonniers: d'un côté, parce qu'on
+regardait Chouans et Vendéens comme des brigands; de l'autre côté,
+parce qu'on ne savait où les mettre.
+
+Les républicains jetèrent loin d'eux leurs fusils pour ne pas les
+rendre.
+
+Lorsqu'on s'approcha d'eux, tous avaient la giberne ouverte.
+
+Ils avaient brûlé jusqu’à leur dernière cartouche.
+
+Cadoudal s'achemina vers Roland.
+
+Pendant toute cette lutte suprême, le jeune homme était resté
+assis, et, les yeux fixés sur le combat, les cheveux mouillés de
+sueur, la poitrine haletante, il avait attendu.
+
+Puis, quand il avait vu venir la fortune contraire, il avait
+laissé tomber sa tête dans ses mains, et était demeuré le front
+courbé vers la terre.
+
+Cadoudal arriva jusqu'à lui sans qu’il parut entendre le bruit de
+ses pas; il lui toucha l'épaule: le jeune homme releva lentement
+la tête sans essayer de cacher deux larmes qui roulaient sur ses
+joues.
+
+-- Général! dit Roland, disposez de moi, je suis votre prisonnier.
+
+-- On ne fait pas prisonnier un ambassadeur du premier consul,
+répondit Cadoudal en riant, mais on le prie de rendre un service.
+
+-- Ordonnez, général!
+
+-- Je manque d‘ambulance pour les blessés, je manque de prison
+pour les prisonniers; chargez-vous de ramener à Vannes les soldats
+républicains prisonniers ou blessés.
+
+-- Comment, général? s'écria Roland.
+
+-- C'est à vous que je les donne, ou plutôt à vous que je les
+confie; je regrette que votre cheval soit mort, je regrette que le
+mien ait été tué; mais il vous reste celui de Branche-d'or,
+acceptez-le.
+
+Le jeune homme fit un mouvement.
+
+-- Jusqu'à ce que vous ayez pu vous en procurer un autre, bien
+entendu, fit Cadoudal en s'inclinant.
+
+Roland comprit qu'il fallait être, par la simplicité du moins, à
+la hauteur de celui auquel il avait affaire.
+
+-- Vous reverrai-je, général? demanda-t-il en se levant.
+
+-- J'en doute, monsieur; mes opérations m'appellent sur la côte de
+Port-Louis, votre devoir vous appelle au Luxembourg.
+
+-- Que dirai-je au premier consul, général?
+
+-- Ce que vous avec vu, monsieur; il jugera entre la diplomatie de
+l’abbé Bernier et celle de Georges Cadoudal.
+
+-- D’après ce que j'ai vu, monsieur, je doute que vous ayez jamais
+besoin de moi, dit Roland, mais, en tout cas, souvenez-vous que
+vous avez un ami près du premier consul.
+
+Et il tendit la main à Cadoudal.
+
+Le chef royaliste la lui prit avec la même franchise et le même
+abandon qu’il l'avait fait avant le combat.
+
+-- Adieu, monsieur de Montrevel, lui dit-il, je n'ai point à vous
+recommander, n'est-ce pas, de justifier le général Hatry? Une
+semblable défaite est aussi glorieuse qu'une victoire.
+
+Pendant ce temps, on avait amené au colonel républicain le cheval
+de Branche-d'or.
+
+Il sauta en selle.
+
+-- À propos, lui dit Cadoudal, informez-vous un peu, en passant à
+la Roche-Bernard, de ce qu'est devenu le citoyen Thomas Millière.
+
+-- Il est mort, répondit une voix.
+
+Coeur-de-Roi et ses quatre hommes, couverts de sueur et de boue,
+venaient d'arriver, mais trop tard pour prendre part à la
+bataille.
+
+Roland promena un dernier regard sur le champ de bataille, poussa
+un soupir, et, jetant un adieu à Cadoudal, partit au galop, et à
+travers champs, pour aller attendre sur la route de Vannes la
+charrette de blessés et de prisonniers qu'il était chargé de
+reconduire au général Hatry. Cadoudal avait fait donner un écu de
+six livres à chaque homme.
+
+Roland ne put s'empêcher de penser que c'était avec l'argent du
+Directoire, acheminé vers l'ouest par Morgan et ses compagnons,
+que le chef royaliste faisait ses libéralités.
+
+
+XXXV -- PROPOSITION DE MARIAGE
+
+La première visite de Roland, en arrivant à Paris, fut pour le
+premier consul; il lui apportait la double nouvelle de la
+pacification de la Vendée, mais de l'insurrection plus ardente que
+jamais de la Bretagne.
+
+Bonaparte connaissait Roland: le triple récit de l'assassinat de
+Thomas Millière, du jugement de l'évêque Audrein et du combat de
+Grandchamp, produisit donc sur lui une profonde impression; il y
+avait, d'ailleurs, dans la narration du jeune homme, une espèce de
+désespoir sombre auquel il ne pouvait se tromper.
+
+Roland était désespéré d'avoir manqué cette nouvelle occasion de
+se faire tuer.
+
+Puis il lui paraissait qu'un pouvoir inconnu veillait sur lui,
+qu'il sortait sain et sauf de dangers où d'autres laissaient leur
+vie; où sir John avait trouvé douze juges et un jugement à mort,
+lui n'avait trouvé qu'un fantôme, invulnérable, c'est vrai, mais
+inoffensif.
+
+Il s'accusa avec amertume d'avoir cherché un combat singulier avec
+Georges Cadoudal, combat prévu par celui-ci, au lieu de s'être
+jeté dans la mêlée générale, où, du moins, il eût pu tuer ou être
+tué.
+
+Le premier consul le regardait avec inquiétude tandis qu'il
+parlait; il trouvait persistant dans son coeur ce désir de mort
+qu'il avait cru voir guérir par le contact de la terre natale, par
+les embrassements de la famille.
+
+Il s'accusa pour innocenter, pour exalter le général Hatry; mais,
+juste et impartial comme un soldat, il fit à Cadoudal la part de
+courage et de générosité que méritait le général royaliste.
+
+Bonaparte l'écouta gravement, presque tristement; autant il était
+ardent à la guerre étrangère, pleine de rayonnements glorieux,
+autant il répugnait à cette guerre intestine où le pays verse son
+propre sang, déchire ses propres entrailles.
+
+C'était dans ce cas qu'il lui paraissait que la négociation devait
+être substituée à la guerre.
+
+Mais comment négocier avec un homme comme Cadoudal?
+
+Bonaparte n'ignorait point tout ce qu'il y avait en lui de
+séductions personnelles lorsqu'il voulait y mettre un peu de bonne
+volonté; il prit la résolution de voir Cadoudal, et, sans en rien
+dire à Roland, compta sur lui pour cette entrevue lorsque l'heure
+en serait arrivée.
+
+En attendant, il voulait savoir si Brune, dans les talents
+militaires duquel il avait une grande confiance, serait plus
+heureux que ses prédécesseurs.
+
+Il congédia Roland après lui avoir annoncé l'arrivée de sa mère,
+et son installation dans la petite maison de la rue de la
+Victoire.
+
+Roland sauta dans une voiture et se fit conduire à l'hôtel.
+
+Il y trouva madame de Montrevel, heureuse et fière autant que
+puisse l'être une femme et une mère.
+
+Édouard était installé de la veille au Prytanée français.
+Madame de Montrevel s'apprêtait à quitter Paris pour retourner
+auprès d'Amélie, dont la santé continuait de lui donner des
+inquiétudes.
+
+Quant à sir John, il était non seulement hors de danger, mais à
+peu près guéri; il était à Paris, était venu pour faire une visite
+à madame de Montrevel, l'avait trouvée sortie pour conduire
+Édouard au Prytanée, et avait laissé sa carte.
+
+Sur cette carte était son adresse. Sir John logeait rue de
+Richelieu, hôtel Mirabeau.
+
+Il était onze heures du matin: c'était l'heure du déjeuner de sir
+John; Roland avait toute chance de le rencontrer à cette heure. Il
+remonta en voiture et ordonna au cocher de toucher à l'hôtel
+Mirabeau.
+
+Il trouva sir John, en effet, devant une table servie à
+l'anglaise, chose rare à cette époque, et buvant de grandes tasses
+de thé, et mangeant des côtelettes saignantes.
+
+En apercevant Roland, sir John jeta un cri de joie, se leva et
+courut au-devant de lui.
+
+Roland avait pris, pour cette nature exceptionnelle où les
+qualités du coeur semblaient prendre à tâche de se cacher sous les
+excentricités nationales, un sentiment de profonde affection.
+
+Sir John était pâle et amaigri; mais, du reste, il se portait à
+merveille.
+
+Sa blessure était complètement cicatrisée, et, à part une
+oppression qui allait chaque jour diminuant et qui bientôt devait
+disparaître tout à fait, il était tout prêt à recouvrer sa
+première santé.
+Lui, de son côté, fit à Roland des tendresses que l'on eût été
+bien loin d'attendre de cette nature concentrée, et prétendit que
+la joie qu'il éprouvait de le revoir allait lui rendre ce
+complément de santé qui lui manquait.
+
+Et d'abord, il offrit à Roland de partager son repas, en
+s'engageant à le faire servir à la française.
+
+Roland accepta; mais, comme tous les soldats qui avaient fait ces
+rudes guerres de la Révolution où le pain manquait souvent, Roland
+était peu gastronome, et il avait pris l'habitude de manger de
+toutes les cuisines, dans la prévoyance des jours où il n'aurait
+pas de cuisine du tout.
+
+L'attention de sir John de le faire servir à la française fut donc
+une attention à peu près perdue.
+
+Mais ce qui ne fut point perdu, ce que remarqua Roland, ce fut la
+préoccupation de sir John.
+
+Il était évident que son ami avait sur les lèvres un secret qui
+hésitait à en sortir.
+
+Roland pensa qu'il fallait l'y aider.
+
+Aussi, le déjeuner arrivé à sa dernière période, Roland, avec
+cette franchise qui allait chez lui presque jusqu'à la brutalité,
+appuyant ses coudes sur la table et son menton entre ses deux
+mains:
+
+-- Eh bien! fit-il, mon cher lord, vous avez donc à dire à votre
+ami Roland quelque chose que vous n'osez pas lui dire?
+
+Sir John tressaillit, et, de pâle qu'il était, devint pourpre.
+-- Peste! continua Roland, il faut que cela vous paraisse bien
+difficile; mais, si vous avez beaucoup de choses à me demander,
+sir John, j'en sais peu, moi, que j'aie le droit de vous refuser.
+Parlez donc, je vous écoute.
+
+Et Roland ferma les yeux, comme pour concentrer toute son
+attention sur ce qu'allait lui dire sir John.
+
+Mais, en effet, c'était, au point de vue de lord Tanlay, quelque
+chose sans doute de bien difficile à dire, car, au bout d'une
+dizaine de secondes, voyant que sir John restait muet, Roland
+rouvrit les yeux.
+
+Sir John était redevenu pâle; seulement, il était redevenu plus
+pâle qu'il n'était avant de devenir rouge.
+
+Roland lui tendit la main.
+
+-- Allons, dit-il, je vois que vous voulez vous plaindre à moi de
+la façon dont vous avez été traité au château des Noires-
+Fontaines.
+
+-- Justement, mon ami; attendu que de mon séjour dans ce château
+datera le bonheur ou le malheur de ma vie.
+
+Roland regarda fixement sir John.
+
+-- Ah! pardieu! dit-il, serais-je assez heureux?...
+
+Et il s'arrêta, comprenant qu'au point de vue ordinaire de la
+société, il allait commettre une faute d'inconvenance.
+
+-- Oh! dit sir John, achevez mon cher Roland.
+
+-- Vous le voulez?
+
+-- Je vous en supplie.
+
+-- Et si je me trompe? si je dis une niaiserie?
+
+-- Mon ami, mon ami, achevez.
+
+-- Eh bien! je disais, milord, serais-je assez heureux pour que
+Votre Seigneurie fit à ma soeur l'honneur d'être amoureuse d'elle?
+
+Sir John jeta un cri de joie, et, d'un mouvement si rapide qu'on
+l'en eût cru, lui, l'homme flegmatique, complètement incapable, il
+se précipita dans les bras de Roland.
+
+-- Votre soeur est un ange, mon cher Roland, s'écria-t-il, et je
+l'aime de toute mon âme!
+
+-- Vous êtes complètement libre, Milord?
+
+-- Complètement; depuis douze ans, je vous l'ai dit, je jouis de
+ma fortune, et cette fortune est de vingt-cinq mille livres
+sterling par an.
+
+-- C'est beaucoup trop, mon cher, pour une femme qui n'a à vous
+apporter qu'une cinquantaine de mille francs.
+
+-- Oh! fit l'Anglais avec cet accent national qu'il retrouvait
+parfois dans les grandes émotions, s'il faut se défaire de la
+fortune, on s'en défera.
+
+-- Non, dit en riant Roland, c'est inutile; vous êtes riche, c'est
+un malheur; mais qu'y faire?... Non, là n'est point la question.
+Vous aimez ma soeur?
+
+-- Oh! j'adore elle.
+
+-- Mais elle, reprit Roland parodiant l'anglicisme de son ami,
+aime-t-elle vous, ma soeur?
+
+--Vous comprenez bien, reprit sir John, que je ne le lui ai pas
+demandé; je devais, avant toute chose, mon cher Roland, m'adresser
+à vous, et, si la chose vous agréait, vous prier de plaider ma
+cause près de votre mère; puis, votre aveu à tous deux obtenu,
+alors je me déclarais, ou plutôt, mon cher Roland, vous me
+déclariez, car, moi, je n'oserais jamais.
+
+-- Alors, c'est moi qui reçois votre première confidence?
+
+-- Vous êtes mon meilleur ami, c'est trop juste.
+
+-- Eh bien! mon cher, vis-à-vis de moi, votre procès est gagné
+naturellement.
+
+-- Restent votre mère et votre soeur.
+
+-- C'est tout un. Vous comprenez: ma mère laissera Amélie
+entièrement libre de son choix, et je n'ai pas besoin de vous dire
+que, si ce choix se porte sur vous, elle en sera parfaitement
+heureuse; mais il reste quelqu'un que vous oubliez.
+
+-- Qui cela? demanda sir John en homme qui a longtemps pesé dans
+sa tête les chances contraires et favorables à un projet, qui
+croit les avoir toutes passées en revue, et auquel on présente un
+nouvel obstacle qu'il n'attendait pas.
+-- Le premier consul, fit Roland.
+
+-- _God...!_ laissa échapper l'Anglais avalant la moitié du juron
+national.
+
+-- Il m'a justement, avant mon départ pour la Vendée, continua
+Roland, parlé du mariage de ma soeur, me disant que cela ne nous
+regardait plus, ma mère ni moi, mais bien lui-même.
+
+-- Alors, dit sir John, je suis perdu.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Le premier consul, il n'aime pas les Anglais.
+
+-- Dites que les Anglais n'aiment pas le premier consul.
+
+-- Mais qui parlera de mon désir au premier consul?
+
+-- Moi.
+
+-- Et vous parlerez de ce désir comme d'une chose qui vous est
+agréable, à vous?
+
+-- Je ferai de vous une colombe de paix entre les deux nations,
+dit Roland en se levant.
+
+-- Oh! merci, s'écria sir John en saisissant la main du jeune
+homme.
+
+Puis, avec regret:
+
+-- Et vous me quittez?
+-- Cher ami, j'ai un congé de quelques heures: j'en ai donné une à
+ma mère, deux à vous, j'en dois une à votre ami Édouard... Je vais
+l'embrasser et recommander à ses maîtres de le laisser se cogner
+tout à son aise avec ses camarades; puis je rentre au Luxembourg.
+
+-- Eh bien, portez-lui mes compliments, et dites-lui que je lui ai
+commandé une paire de pistolets, afin qu'il n'ait plus besoin,
+quand il sera attaqué par des brigands, de se servir des pistolets
+du conducteur.
+
+Roland regarda sir John.
+
+-- Qu'est-ce encore? demanda-t-il.
+
+-- Comment! vous ne savez pas?
+
+-- Non; qu'est-ce que je ne sais pas?
+
+-- Une chose qui a failli faire mourir de terreur notre pauvre
+Amélie!
+
+-- Quelle chose?
+
+-- L'attaque de la diligence.
+
+-- Mais quelle diligence?
+
+-- Celle où était votre mère.
+
+-- La diligence où était ma mère?
+
+-- Oui.
+-- La diligence où était ma mère a été arrêtée?
+
+-- Vous avez vu madame de Montrevel, et elle ne vous a rien dit?
+
+-- Pas un mot de cela, du moins.
+
+-- Eh bien, mon cher Édouard a été un héros; comme personne ne se
+défendait, lui s'est défendu. Il a pris les pistolets du
+conducteur et a fait feu.
+
+-- Brave enfant! s'écria Roland.
+
+-- Oui; mais par malheur, ou par bonheur, le conducteur avait eu
+la précaution d'enlever les balles; Édouard a été caressé par
+MM. les Compagnons de Jéhu, comme étant le brave des braves, mais
+il n'a tué ni blessé personne.
+
+-- Et vous êtes sûr de ce que vous me dites là?
+
+-- Je vous répète que votre soeur a pensé en mourir d'effroi.
+
+-- C'est bien, dit Roland.
+
+-- Quoi, c'est bien? fit sir John.
+
+-- Oui... raison de plus pour que je voie Édouard.
+
+-- Qu'avez-vous encore?
+
+-- Un projet.
+
+-- Vous m'en ferez part.
+-- Ma foi, non; mes projets, à moi, ne tournent pas assez bien
+pour vous.
+
+-- Cependant vous comprenez, cher Roland, s'il y avait une
+revanche à prendre?
+
+-- Eh bien, je la prendrai pour nous deux; vous êtes amoureux, mon
+cher lord, vivez dans votre amour.
+
+-- Vous me promettez toujours votre appui?
+
+-- C'est convenu; j'ai le plus grand désir de vous appeler mon
+frère.
+
+-- Êtes-vous las de m'appeler votre ami?
+
+-- Ma foi, oui: c'est trop peu.
+
+-- Merci.
+
+Et tous deux se serrèrent la main et se séparèrent.
+
+Un quart d'heure après, Roland était au Prytanée français, situé
+où est situé aujourd'hui le lycée Louis-le-Grand, c'est-à-dire
+vers le haut de la rue Saint-Jacques, derrière la Sorbonne.
+
+Au premier mot que lui dit le directeur de l'établissement, Roland
+vit que son jeune frère avait été recommandé tout
+particulièrement.
+
+On fit venir l'enfant.
+
+Édouard se jeta dans les bras de son grand frère avec cet élan
+d'adoration qu'il avait pour lui.
+
+Roland, après les premiers embrassements, mit la conversation sur
+l'arrestation de la diligence.
+
+Si madame de Montrevel n'avait rien dit, si lord Tanlay avait été
+sobre de détails, il n'en fut pas de même d'Édouard.
+
+Cette arrestation de diligence, c'était son Iliade à lui.
+
+Il raconta la chose à Roland dans ses moindres détails, la
+connivence de Jérôme avec les bandits, les pistolets chargés, mais
+à poudre seulement, l'évanouissement de sa mère, les secours
+prodigués pendant cet évanouissement par ceux-là mêmes qui
+l'avaient causé, son nom de baptême connu des agresseurs, enfin le
+masque un instant tombé du visage de celui qui portait secours à
+madame de Montrevel, ce qui faisait que madame de Montrevel avait
+dû voir le visage de celui qui la secourait.
+
+Roland s'arrêta surtout à ce dernier détail.
+
+Puis vint, racontée par l'enfant, la relation de l'audience du
+premier consul, comment celui-ci l'avait embrassé, caressé, choyé,
+et enfin recommandé au directeur du Prytanée français.
+
+Roland apprit de l'enfant tout ce qu'il en voulait savoir, et,
+comme il n'y a que cinq minutes de chemin de la rue Saint-Jacques
+au Luxembourg, il était au Luxembourg cinq minutes après.
+
+
+
+XXXVI -- SCULPTURE ET PEINTURE
+
+Lorsque Roland rentra au Luxembourg, la pendule du palais marquait
+une heure et un quart de l'après-midi.
+
+Le premier consul travaillait avec Bourrienne.
+
+Si nous ne faisions qu'un simple roman, nous nous hâterions vers
+le dénouement, et, pour y arriver plus vite, nous négligerions
+certains détails dont, assure-t-on, les grandes figures
+historiques peuvent se passer.
+
+Ce n'est point notre avis.
+
+Du jour où nous avons mis la main à la plume -- et il y aura de
+cela bientôt trente ans -- soit que notre pensée se concentrât
+dans un drame, soit qu'elle s'étendît dans un roman, nous avons eu
+un double but: instruire et amuser.
+
+Et nous disons instruire d'abord; car l’amusement, chez nous, n'a
+été qu'un masque à l'instruction.
+
+Avons-nous réussi? Nous le croyons.
+
+Nous allons tantôt avoir parcouru avec nos récits, à quelque date
+qu'ils se soient rattachés, une période immense: entre la
+_Comtesse de Salisbury_ et le _Comte de Monte-Cristo_, cinq
+siècles et demi se trouvent enfermés.
+
+Eh bien, nous avons la prétention d’avoir, sur ces cinq siècles et
+demi, appris à la France autant d’histoire qu’aucun historien.
+
+Il y a plus: quoique notre opinion soit bien connue, quoique, sous
+les Bourbons de la branche cadette, sous la république comme sous
+le gouvernement actuel, nous l'ayons toujours proclamée hautement,
+nous ne croyons pas que cette opinion se soit jamais manifestée
+intempestivement, ni dans nos drames ni dans nos livres.
+
+Nous admirons le marquis de Posa dans le _Don Carlos _de
+Schiller; mais, à la place de Schiller, nous n'eussions pas
+anticipé sur l'esprit des temps, au point de placer un philosophe
+du XVIIIe siècle au milieu de héros du XVIe, un encyclopédiste à
+la cour de Philippe II.
+
+Ainsi, de même que nous avons été -- littérairement parlant --
+monarchiste sous la monarchie, républicain sous la république,
+nous sommes aujourd'hui reconstructeurs sous le consulat.
+
+Cela n'empêche point notre pensée de planer au-dessus des hommes
+et au-dessus de l'époque, et de faire à chacun sa part dans le
+bien comme dans le mal.
+
+Or, cette part, nul n'a le droit, excepté Dieu, de la faire à lui
+tout seul. Ces rois d'Égypte qui, au moment d'être livrés à
+l'inconnu, étaient jugés au seuil de leur tombeau, n'étaient point
+jugés par un homme, mais par un peuple.
+
+C'est pour cela qu'on a dit: «Le jugement du peuple est le
+jugement de Dieu.»
+
+Historien, romancier, poète, auteur dramatique, nous ne sommes
+rien autre chose qu'un de ces présidents de jury qui,
+impartialement, résument les débats et laissent les jurés
+prononcer le jugement.
+
+Le livre, c'est le résumé.
+Les lecteurs, c'est le jury.
+
+C'est pourquoi, ayant à peindre une des figures les plus
+gigantesques, non seulement du monde moderne, mais encore de tous
+les temps, ayant à la peindre à l’époque de sa transition, c'est-
+à-dire au moment où Bonaparte se fait Napoléon, où le général se
+fait empereur; c'est pourquoi, disons-nous, dans la crainte d'être
+injuste, nous abandonnons les appréciations pour y substituer des
+faits.
+
+Nous ne sommes pas de l’avis de ceux qui disent, c'était Voltaire
+qui disait cela: «Il n'y a pas de héros pour son valet de
+chambre.»
+
+C'est possible, quand le valet de chambre est myope ou envieux,
+deux infirmités qui se ressemblent plus qu'on ne le pense.
+
+Nous soutenons, nous, qu'un héros peut devenir un bon homme, mais
+qu'un bon homme, pour être bon homme, n'en est pas moins un héros.
+
+Qu'est-ce qu'un héros en face du public? Un homme dont le génie
+l'emporte momentanément sur le coeur.
+
+Qu'est-ce qu'un héros dans l'intimité?
+
+Un homme dont le coeur l'emporte momentanément sur le génie.
+
+Historiens, jugez le génie.
+
+Peuple, juge le coeur.
+
+Qui a jugé Charlemagne? Les historiens.
+
+Qui a jugé Henri IV? Le peuple.
+
+Lequel à votre avis est le mieux jugé?
+
+Eh bien, pour qu'un jugement soit juste, pour que le tribunal
+d'appel, qui n'est autre chose que la postérité, confirme l'arrêt
+des contemporains, il ne faut point éclairer un seul côté de la
+figure que l'on a à peindre: il faut en faire le tour, et, là où
+ne peut arriver le soleil, porter le flambeau et même la bougie.
+
+Revenons à Bonaparte.
+
+Il travaillait, nous l'avons dit, avec Bourrienne.
+
+Quelle était la division du temps pour le premier consul au
+Luxembourg?
+
+Il se levait de sept à huit heures du matin, appelait aussitôt un
+de ses secrétaires, Bourrienne de préférence, travaillait avec lui
+jusqu'à dix heures. À dix heures, on venait annoncer que le
+déjeuner était servi; Joséphine, Hortense et Eugène attendaient ou
+se mettaient à table en famille, c'est-à-dire avec les aides de
+camp de service et Bourrienne. Après le déjeuner, on causait avec
+les commensaux et les invités, s'il y en avait; une heure était
+consacrée à cette causerie, à laquelle venaient prendre part,
+d'habitude, les deux frères du premier consul, Lucien et Joseph,
+Regnault de Saint-Jean d'Angély, Boulay (de la Meurthe), Monge,
+Berthollet, Laplace, Arnault. Vers midi arrivait Cambacérès. En
+général, Bonaparte consacrait une demi-heure à son chancelier;
+puis, tout à coup, sans transition, il se levait, disant:
+
+-- Au revoir, Joséphine! au revoir, Hortense!... Bourrienne,
+allons travailler.
+Ces paroles, qui revenaient à peu près régulièrement et dans les
+mêmes termes tous les jours à la même heure, une fois prononcées,
+Bonaparte sortait du salon et rentrait dans son cabinet.
+
+Là, aucune méthode de travail n’était adoptée; c'était une affaire
+d'urgence ou de caprice: ou Bonaparte dictait, ou Bourrienne
+faisait une lecture; après quoi, le premier consul se rendait au
+conseil.
+
+Dans les premiers mois, il était obligé, pour s'y rendre, de
+traverser la cour du petit Luxembourg; ce qui, par les temps
+pluvieux, le mettait de mauvaise humeur; mais, vers la fin de
+décembre, il avait pris le parti de faire couvrir la cour. Aussi,
+depuis cette époque, rentrait-il presque toujours en chantant dans
+son cabinet.
+
+Bonaparte chantait presque aussi faux que Louis XV.
+
+Une fois rentré chez lui, il examinait le travail qu'il avait
+commandé, signait quelques lettres, s'allongeait dans son
+fauteuil, dont, tout en causant, il taillait un des bras avec son
+canif; s'il n'était point en train de causer, il relisait les
+lettres de la veille ou les brochures du jour, riait dans les
+intervalles avec l'air bonhomme d'un grand enfant; puis, tout à
+coup, comme se réveillant d'un songe, il se dressait tout debout,
+disant:
+
+-- Écrivez, Bourrienne.
+
+Et alors, il indiquait le plan d'un monument à ériger, ou dictait
+quelqu'un de ces projets immenses qui ont étonné -- disons mieux -
+- qui ont parfois épouvanté le monde.
+
+À cinq heures, on dînait; après le dîner, le premier consul
+remontait chez Joséphine, où il recevait habituellement la visite
+des ministres, et particulièrement celle du ministre des affaires
+extérieures, M. de Talleyrand.
+
+À minuit, quelquefois plus tôt, jamais plus tard, il donnait le
+signal de la retraite, en disant brusquement:
+
+-- Allons nous coucher.
+
+Le lendemain, à sept heures du matin, la même vie recommençait,
+troublée seulement par les incidents imprévus.
+
+Après les détails sur les habitudes particulières au génie
+puissant, que nous tentons de montrer sous son premier aspect, il
+nous semble que doit venir le portrait.
+
+Bonaparte, premier consul, a laissé moins de monuments de sa
+propre personne que Napoléon empereur; or, comme rien ne ressemble
+moins à l'empereur de 1812 que le premier consul de 1800,
+indiquons, s'il est possible, avec notre plume, ces traits que le
+pinceau ne peut traduire, la physionomie que le bronze ni le
+marbre ne peuvent fixer.
+
+La plupart des peintres et des sculpteurs dont s'honorait cette
+illustre période de l'art, qui a vu fleurir les Gros, les David,
+les Prud'hon, les Girodet et les Bosio, ont essayé de conserver à
+la postérité les traits de l'homme du destin, aux différentes
+époques où se sont révélées les grandes vues providentielles
+auxquelles il était appelé: ainsi, nous avons des portraits de
+Bonaparte général en chef, de Bonaparte premier consul et de
+Napoléon empereur, et, quoique peintres ou statuaires aient saisi,
+plus ou moins heureusement, le type de son visage, on peut dire
+qu'il n'existe pas, ni du général, ni du premier consul, ni de
+l'empereur, un seul portrait ou buste parfaitement ressemblant.
+
+C'est qu'il n'était pas donné, même au génie, de triompher d'une
+impossibilité; c'est que, dans la première période de la vie de
+Bonaparte, on pouvait peindre ou sculpter son crâne proéminent,
+son front sillonné par la ride sublime de la pensée, sa figure
+pâle, allongée, son teint granitique et l'habitude méditative de
+sa physionomie; c'est que, dans la seconde, on pouvait peindre ou
+sculpter son front élargi, son sourcil admirablement dessiné, son
+nez droit, ses lèvres serrées, son menton modelé avec une rare
+perfection, tout son visage enfin devenu la médaille d'Auguste;
+mais que ni buste ni portrait ne pouvaient rendre ce qui était
+hors du domaine de l'imitation, c'est-à-dire la mobilité de son
+regard: le regard, qui est à l'homme ce que l'éclair est à Dieu,
+c'est-à-dire la preuve de sa divinité.
+
+Ce regard, dans Bonaparte, obéissait à sa volonté avec la rapidité
+de l'éclair; dans la même minute, il jaillissait de ses paupières
+tantôt vif et perçant comme la lame d'un poignard tiré violemment
+du fourreau, tantôt doux comme un rayon ou une caresse, tantôt
+sévère comme une interrogation ou terrible comme une menace.
+
+Bonaparte avait un regard pour chacune des pensées qui agitaient
+son âme.
+
+Chez Napoléon, ce regard, excepté dans les grandes circonstances
+de sa vie, cesse d'être mobile pour devenir fixe; mais, fixe, il
+n'en est que plus impossible à rendre: c'est une vrille qui creuse
+le coeur de celui qu'il regarde et qui semble vouloir en sonder
+jusqu'à la plus profonde, jusqu'à la plus secrète pensée.
+
+Or, le marbre et la peinture ont bien pu rendre cette fixité; mais
+ni l'un ni l'autre n'ont pu rendre la vie, c'est-à-dire l’action
+pénétrante et magnétique de ce regard.
+
+Les coeurs troubles ont les yeux voilés.
+
+Bonaparte, même au temps de sa maigreur, avait de belles mains; il
+mettait à les montrer une certaine coquetterie. Lorsqu'il
+engraissa, ses mains devinrent superbes; il en avait un soin tout
+particulier, et, en causant, les regardait avec complaisance.
+
+Il avait la même prétention pour les dents; les dents, en effet,
+étaient belles, mais elles n'avaient point la splendeur des mains.
+
+Lorsqu'il se promenait, soit seul, soit avec quelqu'un, que la
+promenade eût lieu dans ses appartements ou dans un jardin, il
+marchait presque toujours un peu courbé, comme si sa tête eût été
+lourde à porter; et, les mains croisées derrière le dos, il
+faisait fréquemment un mouvement involontaire de l'épaule droite,
+comme si un frissonnement nerveux passait à travers cette épaule,
+et, en même temps, sa bouche faisait, de gauche à droite, un
+mouvement qui semblait se rattacher au premier. Ces mouvements, au
+reste, n'avaient, quoi qu'on en ait dit, rien de convulsif:
+c'était un simple tic d'habitude, indiquant chez lui une grande
+préoccupation, une sorte de congestion d'esprit; aussi ce tic se
+produisait-il plus fréquemment aux époques où le général, le
+premier consul ou l’empereur mûrissait de vastes projets. C'était
+après de telles promenades, accompagnées de ce double mouvement de
+l'épaule et de la bouche, qu'il dictait ses notes les plus
+importantes; en campagne, à l’armée, à cheval, il était
+infatigable, et presque aussi infatigable dans la vie ordinaire,
+où parfois il marchait pendant cinq ou six heures de suite sans
+s'en apercevoir.
+
+Quand il se promenait ainsi avec quelqu'un de sa familiarité, il
+passait habituellement son bras sous celui de son interlocuteur et
+s'appuyait dessus.
+
+Tout mince, tout maigre qu'il était à l’époque où nous le mettons
+sous les yeux de nos lecteurs, il se préoccupait de sa future
+obésité, c'était d'ordinaire à Bourrienne qu'il faisait cette
+singulière confidence.
+-- Vous voyez, Bourrienne, combien je suis sobre et mince; eh
+bien, on ne m'ôterait pas de l’idée qu'à quarante ans je serai
+gros mangeur et que je prendrai beaucoup d'embonpoint. Je prévois
+que ma constitution changera, et, cependant, je fais assez
+d'exercice; mais que voulez-vous! c'est un pressentiment, cela ne
+peut manquer d’arriver.
+
+On sait à quel degré d'obésité était parvenu le prisonnier de
+Sainte-Hélène.
+
+Il avait pour les bains une véritable passion qui, sans doute, ne
+contribua point médiocrement à développer son obésité; cette
+passion lui faisait du bain un besoin irrésistible. Il en prenait
+un tous les deux jours, y restait deux heures, se faisant, pendant
+ce temps, lire les journaux ou les pamphlets; pendant cette
+lecture, il ouvrait à toute minute le robinet d'eau chaude, de
+sorte qu'il élevait la température de son bain à un degré que ne
+pouvait supporter le lecteur, qui d'ailleurs n'y voyait plus pour
+lire.
+
+Seulement alors, il permettait que l'on ouvrît la porte.
+
+On a parlé des attaques d'épilepsie auxquelles, dès la première
+campagne d'Italie, il aurait été sujet; Bourrienne est resté onze
+ans près de lui et ne l’a jamais vu atteint de ce mal.
+
+D'un autre côté, infatigable le jour, il avait la nuit un
+impérieux besoin de sommeil, surtout dans la période où nous le
+prenons; Bonaparte, général ou premier consul, faisait veiller les
+autres, mais dormait, lui, et dormait bien. Il se couchait à
+minuit, quelquefois même plus tôt, nous l’avons dit, et, lorsque,
+à sept heures du matin, on entrait dans sa chambre pour
+l'éveiller, on le trouvait toujours endormi; le plus souvent, au
+premier appel, il se levait; mais parfois, tout sommeillant
+encore, il disait en balbutiant:
+
+-- Bourrienne, je t’en prie, laisse-moi dormir encore un moment.
+
+Et, quand rien ne pressait, Bourrienne rentrait à huit heures;
+sinon il insistait, et, tout en grognant, Bonaparte finissait par
+se lever.
+
+Il dormait sept heures sur vingt-quatre, parfois huit heures,
+faisant alors une courte sieste dans l’après-midi.
+
+Aussi avait-il des instructions particulières pour la nuit.
+
+-- La nuit, disait-il, vous entrerez, en général, le moins
+possible dans ma chambre; ne m'éveillez jamais quand vous aurez
+une bonne nouvelle à m'annoncer: une bonne nouvelle peut attendre;
+mais, s'il s'agit d'une mauvaise nouvelle, réveillez-moi à
+l’instant même; car, alors, il n'y a pas un instant à perdre pour
+y faire face.
+
+Dès que Bonaparte était levé et avait fait sa toilette du matin,
+toujours très complète, son valet de chambre entrait, lui faisait
+la barbe et peignait ses cheveux; pendant qu'on le rasait, un
+secrétaire ou un aide de camp lui lisait les journaux en
+commençant toujours par le _Moniteur. _Il ne donnait d'attention
+réelle qu'aux journaux anglais et allemands.
+
+-- Passez, passez, disait-il à la lecture des journaux français;
+_je sais ce qu'ils disent, parce qu'ils ne disent que ce que je
+veux._
+
+La toilette de Bonaparte faite dans sa chambre à coucher, il
+descendait dans son cabinet. Nous avons vu plus haut ce qu'il y
+faisait.
+
+À dix heures, on annonçait, avons-nous dit, le déjeuner.
+
+C'était le maître d'hôtel qui faisait cette annonce et il la
+faisait en ces termes:
+
+-- Le général est servi.
+
+Aucun titre, comme on voit, pas même celui de premier consul.
+
+Le repas était frugal; tous les matins, on servait à Bonaparte un
+plat de prédilection dont il mangeait presque tous les jours:
+c'était un poulet frit à l'huile et à l'ail, le même qui a pris
+depuis, sur la carte des restaurateurs, le nom de poulet _à la
+Marengo._
+
+Bonaparte buvait peu, ne buvait que du vin de Bordeaux ou de
+Bourgogne, et préférablement ce dernier.
+
+Après son déjeuner comme après son dîner, il prenait une tasse de
+café noir; jamais entre ses repas.
+
+Quand il lui arrivait de travailler jusqu'à une heure avancée de
+la nuit, c'était, non point du café, mais du chocolat qu'on lui
+apportait, et le secrétaire qui travaillait avec lui en avait une
+tasse pareille à la sienne.
+
+La plupart des historiens, des chroniqueurs, des biographes, après
+avoir dit que Bonaparte prenait beaucoup de café, ajoutent qu'il
+prenait immodérément de tabac.
+
+C'est une double erreur.
+
+Dès l'âge de vingt-quatre ans, Bonaparte avait contracté
+l'habitude de priser, mais juste ce qu'il fallait pour tenir son
+cerveau éveillé: il prisait habituellement non pas dans la poche
+de son gilet, comme on l'a prétendu, mais dans une tabatière qu'il
+échangeait presque chaque jour contre une nouvelle, ayant, sur ce
+point de collectionneur de tabatières, une certaine ressemblance
+avec le grand Frédéric; s'il prisait, par hasard, dans la poche de
+son gilet, c'était les jours de bataille, où il lui eût été
+difficile de tenir à la fois, en traversant le feu au galop, la
+bride de son cheval et une tabatière; il avait pour ces jours-là
+des gilets avec la poche droite doublée en peau parfumée, et,
+comme l'échancrure de son habit lui permettait d'insérer le pouce
+et l'index dans sa poche sans ouvrir son habit, il pouvait, en
+quelque circonstance et à quelque allure que ce fût, priser tout à
+son aise.
+
+Général ou premier consul, il ne mettait pas de gants, se
+contentant de les tenir et de les froisser dans sa main gauche;
+empereur, il y eut un progrès, il en mit un, et, comme il
+changeait de gants non seulement tous les jours, mais encore deux
+ou trois fois par jour, son valet de chambre eut l'idée de ne
+faire refaire qu'un seul gant, complétant la paire avec celui qui
+ne servait pas.
+
+Bonaparte avait deux grandes passions dont Napoléon hérita: la
+guerre et les monuments.
+
+Gai et presque rieur dans les camps, il devenait rêveur et sombre
+dans le repos; c'était alors que, pour sortir de cette tristesse,
+il avait recours à l'électricité de l'art et rêvait ces monuments
+gigantesques comme il en a entrepris beaucoup et achevé quelques-
+uns. Il savait que les monuments font partie de la vie des
+peuples; qu'ils sont son histoire écrite en lettres majuscules;
+que, longtemps après que les générations ont disparu de la terre,
+ces jalons des âges restent debout; que Rome vit dans ses ruines,
+que la Grèce parle dans ses monuments, que, par les siens,
+l'Égypte apparaît, spectre splendide et mystérieux, au seuil des
+civilisations.
+
+Mais ce qu'il aimait par-dessus tout, ce qu'il caressait
+préférablement à tout, c'était la renommée, c'était le bruit; de
+là ce besoin de guerre, cette soif de gloire.
+Souvent il disait:
+
+-- Une grande réputation, c'est un grand bruit; plus on en fait,
+plus il s'entend au loin; les lois, les institutions, les
+monuments, les nations, tout cela tombe; mais le bruit reste et
+retentit dans d'autres générations. Babylone et Alexandrie sont
+tombées; Sémiramis et Alexandre sont restés debout, plus grands
+peut-être par l'écho de leur renommée, répété et accru d'âge en
+âge, qu'ils ne l'étaient dans la réalité même.
+
+Puis, rattachant ces grandes idées à lui-même:
+
+-- Mon pouvoir, disait-il, tient à ma gloire, et ma gloire aux
+batailles que j'ai gagnées; la conquête m'a fait ce que je suis,
+la conquête seule peut me maintenir. Un gouvernement nouveau-né a
+besoin d'étonner et d'éblouir: dès qu'il ne flamboie plus, il
+s'éteint; du moment où il cesse de grandir, il tombe.
+
+Longtemps il avait été Corse, supportant avec impatience la
+conquête de sa patrie; mais, le 13 vendémiaire passé, il s'était
+fait véritablement Français, et en était arrivé à aimer la France
+avec passion; son rêve c'était de la voir grande, heureuse,
+puissante, à la tête des nations comme gloire et comme art; il est
+vrai que, faisant la France grande, il grandissait avec elle, et
+qu'indestructiblement il attachait son nom à sa grandeur. Pour
+lui, vivant éternellement dans cette pensée, le moment actuel
+disparaissait dans l'avenir; partout où l'emportait l'ouragan de
+la guerre, il avait, avant toute chose, avant tout autre pays, la
+France présente à sa pensée. «Que penseront les Athéniens?» disait
+Alexandre après Issus et Arbelles. «J'espère que les Français
+seront contents de moi», disait Bonaparte après Rivoli et les
+Pyramides.
+
+Avant la bataille, le moderne Alexandre s'occupait peu de ce qu'il
+ferait en cas de succès, mais beaucoup en cas de revers; il était,
+plus que tout autre, convaincu qu'un rien décide parfois des plus
+grands événements; aussi était-il plus occupé de prévoir ces
+événements que de les provoquer; il les regardait naître, il les
+voyait mûrir; puis, le moment venu, il apparaissait, mettait la
+main sur eux, et les domptait et les dirigeait comme un habile
+écuyer dompte et dirige un cheval fougueux.
+
+Sa grandeur rapide au milieu des révolutions, les changements
+politiques qu'il avait préparés ou vus s'accomplir, les événements
+qu'il avait dominés lui avaient donné un certain mépris des
+hommes, que, d'ailleurs, par sa nature, il n'était point porté à
+estimer: aussi avait-il souvent à la bouche cette maxime d'autant
+plus désolante qu'il en avait reconnu la vérité:
+
+«_Il y a deux leviers pour remuer les hommes, la crainte et
+l'intérêt._»
+
+Avec de pareils sentiments, Bonaparte ne devait pas croire et ne
+croyait point à l'amitié.
+
+«Combien de fois, dit Bourrienne, ne m'a-t-il pas répété:
+_L'amitié n'est qu'un mot; je n'aime personne, pas même mes
+frères... Joseph un peu, peut-être; et encore, si je l’aime, c'est
+par habitude et parce qu'il est mon aîné... Duroc, oui, lui, je
+l'aime; mais pourquoi? parce que son caractère me plaît, parce
+qu'il est froid, sec et sévère; puis Duroc ne pleure jamais!...
+D'ailleurs, pourquoi aimerais-je? Croyez-vous que j'aie de vrais
+amis, moi? Tant que je serai ce que je suis, je m'en ferai, en
+apparence du moins; mais que je cesse d'être heureux, et, vous
+verrez! Les arbres n'ont pas de feuilles pendant l'hiver... Voyez-
+vous, Bourrienne, il faut laisser pleurnicher les femmes. C'est
+leur affaire; mais, moi, pas de sensibilité. Il faut avoir la main
+vigoureuse et le coeur ferme; autrement il ne faut se mêler ni de
+guerre ni de gouvernement._»
+
+Dans ses relations familières, Bonaparte était ce que l'on appelle
+au collège un taquin; mais ses taquineries étaient exemptes de
+méchanceté et presque jamais désobligeantes; sa mauvaise humeur,
+facile d'ailleurs à exciter, passait comme un nuage chassé par le
+vent, s'exhalait en paroles, se dissipait dans ses propres éclats.
+Pourtant, lorsqu'il s'agissait des affaires publiques, de quelque
+faute d'un de ses lieutenants ou de ses ministres, il se laissait
+aller à de graves emportements; ses boutades alors étaient vives
+et dures toujours, humiliantes parfois; il donnait un coup de
+massue sous lequel il fallait, bon gré mal gré, courber la tête:
+ainsi sa scène avec Jomini, ainsi sa scène avec le duc de Bellune.
+
+Bonaparte avait deux sortes d'ennemis, les jacobins et les
+royalistes: il détestait les premiers et craignait les seconds;
+lorsqu'il parlait des jacobins, il ne les appelait que les
+assassins de Louis XVI; quant aux royalistes, c'était autre chose:
+on eût dit qu'il prévoyait la Restauration.
+
+Il avait près de lui deux hommes qui avaient voté la mort du roi:
+Fouché et Cambacérès.
+
+Il renvoya Fouché de son ministère, et, s'il garda Cambacérès, ce
+fut à cause des services que pouvait rendre l'éminent légiste;
+mais il n'y pouvait tenir, et, souvent, prenant par l'oreille son
+collègue le second consul:
+
+-- Mon pauvre Cambacérès, disait-il, j'en suis bien fâché, mais
+votre affaire est claire: si jamais les Bourbons reviennent, vous
+serez pendu!
+
+Un jour, Cambacérès s'impatienta, et, par un hochement de tête,
+arrachant son oreille aux pinces vivantes qui la tenaient:
+
+-- Allons, dit-il, laissez donc de côté vos mauvaises
+plaisanteries!
+
+Toutes les fois que Bonaparte échappait à un danger, une habitude
+d'enfance, une habitude corse reparaissait: il faisait sur sa
+poitrine, et avec le pouce, un rapide signe de croix.
+
+Quand il éprouvait quelque contrariété ou était en proie à une
+pensée désagréable, il fredonnait: quel air? un air à lui, qui
+n'en était pas un, que personne n'a reconnu, tant il avait la voix
+fausse; alors, et tout en chantonnant, il s'asseyait devant sa
+table de travail, se dandinant dans son fauteuil, se penchant en
+arrière au point de tomber à la renverse, et mutilant, comme nous
+l'avons dit, le bras de son fauteuil avec un canif qui n'avait pas
+pour lui d'autre utilité, attendu que jamais il ne taillait une
+plume lui-même: c'était son secrétaire qui avait cette charge, et
+qui les lui taillait du mieux possible, intéressé qu'il était à ce
+que cette effroyable écriture que l'on connaît ne fût pas tout à
+fait illisible.
+
+On sait l'effet que produisait sur Bonaparte le son des cloches:
+c'était la seule musique qu'il comprît et qui lui allât au coeur;
+s'il était assis lorsque la vibration se faisait entendre, d'un
+signe de la main il recommandait le silence et se penchait du côté
+du son; s'il était en train de se promener, il s'arrêtait,
+inclinait la tête et écoutait: tant que la cloche tintait, il
+restait immobile; le bruit éteint dans l'espace, il reprenait son
+travail, répondant à ceux qui le priaient d'expliquer cette
+singulière sympathie pour la voix de bronze:
+
+-- Cela me rappelle les premières années que j'ai passées à
+Brienne. J'étais heureux alors!
+
+À l'époque où nous sommes arrivés, sa grande préoccupation était
+l'achat qu'il venait de faire du domaine de la Malmaison; il
+allait tous les samedis soirs à cette campagne, y passait, comme
+un écolier en vacances, la journée du dimanche et souvent même
+celle du lundi. Là, le travail était négligé pour la promenade;
+pendant cette promenade, il surveillait lui-même les
+embellissements qu'il faisait exécuter. Quelquefois, et dans les
+commencements surtout, ses promenades s'étendaient hors des
+limites de la maison de campagne; les rapports de la police mirent
+bientôt ordre à ces excursions, qui furent supprimées complètement
+après la conspiration d'Aréna et l'affaire de la machine
+infernale.
+
+Le revenu de la Malmaison, calculé par Bonaparte lui-même, en
+supposant qu'il fit vendre ses fruits et ses légumes, pouvait
+monter à six mille francs.
+
+-- Cela n'est pas mal, disait-il à Bourrienne; mais, ajoutait-il
+avec un soupir, il faudrait avoir trente mille livres de rente en
+dehors pour pouvoir vivre ici.
+
+Bonaparte mêlait une certaine poésie à son goût pour la campagne:
+il aimait à voir sous les allées sombres du parc se promener une
+femme à la taille haute et flexible; seulement, il fallait qu'elle
+fût vêtue de blanc: il détestait les robes de couleur foncée, et
+avait en horreur les grosses femmes; quant aux femmes enceintes,
+il éprouvait pour elles une telle répugnance, qu'il était bien
+rare qu'il les invitât à ses soirées ou à ses fêtes; du reste, peu
+galant de sa nature, imposant trop pour attirer, à peine poli avec
+les femmes, il prenait rarement sur lui de dire, même aux plus
+jolies, une chose agréable; souvent même on tressaillait, étonné
+des mauvais compliments qu'il faisait aux meilleures amies de
+Joséphine. À telle femme il avait dit: «Oh! comme vous avez les
+bras rouges!» à telle autre: «Oh! la vilaine coiffure que vous
+avez là!» à celle-ci: «Vous avez une robe bien sale, je vous l'ai
+déjà vue vingt fois!» à celle-là: «Vous devriez bien changer de
+couturière, car vous êtes singulièrement fagotée.»
+
+Un jour, il dit à la duchesse de Chevreuse, charmante blonde dont
+tout le monde admirait la chevelure:
+
+-- Ah! c'est singulier, comme vous êtes rousse!
+
+-- C'est possible, répondit la duchesse; seulement, c'est la
+première fois qu'un homme me le dit.
+
+Bonaparte n'aimait pas le jeu, et, quand il jouait par hasard,
+c'était au vingt-et-un; du reste, il avait cela de commun avec
+Henri IV, qu'il trichait; mais, le jeu fini, il laissait tout ce
+qu'il avait d'or et de billets sur la table en disant:
+
+-- Vous êtes des niais! j'ai triché pendant tout le temps que nous
+avons joué, et vous ne vous en êtes pas aperçus. Que ceux qui ont
+perdu se rattrapent.
+
+Bonaparte, né et élevé dans la religion catholique, n'avait de
+préférence pour aucun dogme; lorsqu'il rétablit l'exercice du
+culte, ce fut un acte politique qu'il accomplit et non un acte
+religieux. Il aimait cependant les causeries qui portaient sur ce
+sujet; mais lui-même se traçait d'avance sa part dans la
+discussion en disant:
+
+-- Ma raison me tient dans l'incrédulité de beaucoup de choses;
+mais les impressions de mon enfance et les inspirations de ma
+première jeunesse me rejettent dans l'incertitude.
+
+Pourtant, il ne voulait pas entendre parler de matérialisme; peu
+lui importait le dogme, pourvu que ce dogme reconnût un Créateur.
+Pendant une belle soirée de messidor, tandis que son bâtiment
+glissait entre le double azur de la mer et du ciel, les
+mathématiciens soutenaient qu'il n'y avait pas de Dieu, mais
+seulement une matière animée. Bonaparte regarda cette voûte
+céleste, plus brillante cent fois entre Malte et Alexandrie
+qu'elle ne l'est dans notre Europe, et, au moment où l'on croyait
+qu'il était bien loin de la conversation:
+
+-- Vous avez beau dire, s'écria-t-il en montrant les étoiles,
+c'est un Dieu qui a fait tout cela.
+Bonaparte, très exact à payer ses dépenses particulières, l'était
+infiniment moins pour les dépenses publiques; il était convaincu
+que, dans les marchés passés entre les ministres et les
+fournisseurs, si le ministre qui avait conclu le marché n'était
+pas dupe, l'État, en tout cas, était volé; aussi reculait-il
+autant que possible l'époque du payement; alors il n'y avait point
+de chicanes et de difficultés qu'il ne fit, point de mauvaises
+raisons qu'il ne donnât; c'était chez lui une idée fixe, un
+principe invariable, que tout fournisseur était un fripon.
+
+Un jour, on lui présente un homme qui avait fait une soumission et
+avait été accepté.
+
+-- Comment vous appelez-vous? demanda-t-il avec sa brusquerie
+ordinaire.
+
+-- Vollant, citoyen premier consul.
+
+-- Beau nom de fournisseur.
+
+-- Mon nom, citoyen, s'écrie avec deux ll.
+
+-- On n'en vole que mieux, monsieur, reprit Bonaparte.
+
+Et il lui tourna le dos.
+
+Bonaparte revenait rarement sur une décision arrêtée, même quand
+il l'avait reconnue injuste; jamais nul ne lui entendit dire:
+«J'ai eu tort.» tout au contraire, son mot favori était: «Je
+commence toujours par croire le mal.» La maxime était plus digne
+de Timon que d'Auguste.
+
+Mais, avec tout cela, on sentait que c'était chez Bonaparte plutôt
+un parti pris d'avoir l'air de mépriser les hommes que de les
+mépriser véritablement. Il n'était ni haineux ni vindicatif;
+seulement, parfois croyait-il trop à la _nécessité_, la déesse aux
+coins de fer; au reste, hors du champ de la politique, sensible,
+bon, accessible à la pitié, aimant les enfants, grande preuve d'un
+coeur doux et pitoyable, ayant dans la vie privée de l'indulgence
+pour les faiblesses humaines, et parfois une certaine bonhomie,
+celle de Henri IV jouant avec ses enfants, malgré l'arrivée de
+l'ambassadeur d'Espagne.
+
+Si nous faisions ici de l'histoire, nous aurions encore bien des
+choses à dire de Bonaparte, sans compter -- quand nous aurions
+fini avec Bonaparte -- ce qui nous resterait à dire de Napoléon.
+
+Mais nous écrivons une simple chronique dans laquelle Bonaparte
+joue son rôle; par malheur, là où se montre Bonaparte, ne fît-il
+qu'apparaître, il devient, malgré le narrateur, un personnage
+principal.
+
+Qu'on nous pardonne donc d'être retombé dans la digression, cet
+homme qui est à lui seul tout un monde, nous a, en dépit de nous-
+même, entraîné dans son tourbillon.
+
+Revenons à Roland et, par conséquent, à notre récit.
+
+
+XXXVII -- L'AMBASSADEUR
+
+Nous avons vu qu'en rentrant, Roland avait demandé le premier
+consul, et qu'on lui avait répondu que le premier consul
+travaillait avec le ministre de la police.
+
+Roland était le familier de la maison; quel que fût le
+fonctionnaire avec lequel travaillât Bonaparte, à son retour d'un
+voyage ou d'une simple course, il avait l'habitude d'entr'ouvrir
+la porte du cabinet et de passer la tête.
+
+Souvent le premier consul était si occupé, qu'il ne faisait pas
+attention à cette tête qui passait.
+
+Alors, Roland prononçait ce seul mot:
+
+«Général!» ce qui voulait dire dans cette langue intime que les
+deux condisciples avaient continué de parler: «Général, je suis
+là; avez-vous besoin de moi? j'attends vos ordres.» Si le premier
+n'avait pas besoin de Roland, il répondait: «C'est bien.» Si, au
+contraire, il avait besoin de lui, il disait ce seul mot: «Entre.»
+
+Roland entrait alors, et attendait dans l'embrasure d'une fenêtre
+que son général lui dit pour quel motif il l'avait fait entrer.
+
+Comme d'habitude, Roland passa la tête en disant:
+
+-- Général!
+
+-- Entre, répondit le premier consul, avec une satisfaction
+visible. Entre! Entre!
+
+Roland entra.
+
+Comme on le lui avait dit, Bonaparte travaillait avec le ministre
+de la police.
+
+L'affaire dont s'occupait le premier consul, et qui paraissait le
+préoccuper fort, avait aussi pour Roland son côté d'intérêt.
+
+Il s'agissait de nouvelles arrestations de diligences opérées par
+les compagnons de Jéhu.
+
+Sur la table étaient trois procès-verbaux constatant l'arrestation
+d'une diligence et de deux malles-poste.
+
+Dans une de ces malles-poste se trouvait le caissier de l'armée
+d'Italie, Triber.
+
+Les arrestations avaient eu lieu, la première sur la grande route
+de Meximieux à Montluel, dans la partie du chemin qui traverse le
+territoire de la commune de Belignieux; la seconde, à l'extrémité
+du lac de Silans, du côté de Nantua; la troisième, sur la grande
+route de Saint-Étienne à Bourg, à l'endroit appelé les
+Carronnières.
+
+Un fait particulier se rattachait à l'une de ces arrestations.
+
+Une somme de quatre mille francs et une caisse de bijouterie
+avaient, par mégarde, été confondues avec les groupes d'argent
+appartenant au gouvernement, et enlevées aux voyageurs; ceux-ci
+les croyaient perdues, lorsque le juge de paix de Nantua reçut une
+lettre sans signature, qui lui indiquait l'endroit où ces objets
+avaient été enterrés, avec prière de les remettre à leurs
+propriétaires, les compagnons de Jéhu faisant la guerre au
+gouvernement, mais non aux particuliers.
+
+D'un autre côté, dans l'affaire des Cartonnières, où les voleurs,
+pour arrêter la malle-poste, qui, malgré leur ordre de faire
+halte, redoublait de vitesse, avaient été forcés de faire feu sur
+un cheval, les compagnons de Jéhu avaient cru devoir un
+dédommagement au maître de poste, et celui-ci avait reçu cinq
+cents francs en paiement de son cheval tué.
+
+C'était juste ce que le cheval avait coûté huit jours auparavant,
+et cette estimation prouvait que l'on avait affaire à des gens qui
+se connaissaient en chevaux.
+
+Les procès-verbaux dressés par les autorités locales étaient
+accompagnés des déclarations des voyageurs.
+
+Bonaparte chantonnait cet air inconnu dont nous avons parlé; ce
+qui prouvait qu'il était furieux.
+
+Aussi, comme de nouveaux renseignements devaient lui arriver avec
+Roland, avait-il répété trois fois à Roland d'entrer.
+
+-- Eh bien, lui dit-il, décidément ton département est en révolte
+contre moi; tiens, regarde.
+
+Roland jeta un coup d'oeil sur les papiers et comprit.
+
+-- Justement, dit-il, je revenais pour vous parler de cela, mon
+général.
+
+-- Alors, parlons-en; mais, d'abord, demande à Bourrienne mon
+atlas départemental.
+
+Roland demanda l'atlas, et, devinant ce que désirait Bonaparte,
+l'ouvrit au département de l'Ain.
+
+-- C'est cela, dit Bonaparte; montre-moi où les choses se sont
+passées.
+
+Roland posa le doigt sur l'extrémité de la carte, du côté de Lyon.
+
+-- Tenez, mon général, voici l'endroit précis de la première
+attaque, ici, en face de Bellignieux.
+
+-- Et la seconde?
+
+-- A eu lieu ici, dit Roland reportant son doigt de l'autre côté
+du département, vers Genève; voici le lac de Nantua, et voici
+celui de Silans.
+
+-- Maintenant, la troisième?
+
+Roland ramena son doigt vers le centre.
+
+-- Général, voici la place précise; les Cartonnières ne sont point
+marquées sur la carte, à cause de leur peu d'importance.
+
+-- Qu'est-ce que les Cartonnières? demanda le premier consul.
+
+-- Général, on appelle Cartonnières, chez nous, des fabriques de
+tuiles; elles appartiennent au citoyen Terrier: voici la place
+qu'elles devraient occuper sur la carte.
+
+Et Roland indiqua, du bout d'un crayon qui laissa sa trace sur le
+papier, l'endroit précis où devait avoir eu lieu l'arrestation.
+
+-- Comment, dit Bonaparte, la chose s'est passée à une demi-lieue
+à peine de Bourg!
+
+-- À peine, oui, général; cela explique comment le cheval blessé a
+été ramené à Bourg, et n'est mort que dans les écuries de la
+Belle-Alliance.
+
+-- Vous entendez tous ces détails, monsieur! dit Bonaparte en
+s'adressant au ministre de la police.
+
+-- Oui, citoyen premier consul, répondit celui-ci.
+
+-- Vous savez que je veux que les brigandages cessent.
+
+-- J'y ferai tous mes efforts.
+
+-- Il ne s'agit pas de faire tous vos efforts, il s'agit de
+réussir.
+
+Le ministre s'inclina.
+
+-- Ce n'est qu'à cette condition, continua Bonaparte, que je
+reconnaîtrai que vous êtes véritablement l'homme habile que vous
+prétendez être.
+
+-- Je vous y aiderai, citoyen, dit Roland.
+
+-- Je n'osais vous demander votre concours, dit le ministre.
+
+-- Oui, mais moi je vous l’offre; ne faites rien que nous ne nous
+soyons concertés ensemble.
+
+Le ministre regarda Bonaparte.
+
+-- C'est bien, dit Bonaparte, allez. Roland passera au ministère.
+
+Le ministre salua et sortit.
+
+-- En effet, continua le premier consul, il y va de ton honneur
+d'exterminer ces bandits, Roland: d'abord, la chose se passe dans
+ton département; puis ils paraissent en vouloir particulièrement à
+toi et à ta famille.
+
+-- Au contraire, dit Roland, et voilà ce dont j'enrage, c'est
+qu'ils épargnent moi et ma famille.
+
+-- Revenons là-dessus, Roland; chaque détail a son importance;
+c'est la guerre de Bédouins que nous recommençons.
+
+-- Remarquez ceci, général: je vais passer une nuit à la
+chartreuse de Seillon, attendu, m'assure-t-on, qu'il y revient des
+fantômes. En effet, un fantôme m'apparaît, mais parfaitement
+inoffensif: je tire sur lui deux coups de pistolet, il ne se
+retourne même pas. Ma mère se trouve dans une diligence arrêtée,
+elle s'évanouit: un des voleurs a pour elle les soins les plus
+délicats, lui frotte les tempes avec du vinaigre et lui fait
+respirer des sels. Mon frère Édouard se défend autant qu'il est en
+lui: on le prend, on l'embrasse, on lui fait toutes sortes de
+compliments sur son courage; peu s'en faut qu'on ne lui donne des
+bonbons en récompense de sa belle conduite. Tout au contraire, mon
+ami sir John m'imite, va où j'ai été; on le traite en espion et on
+le poignarde!
+
+-- Mais il n'en est pas mort?
+
+-- Non: tout au contraire, il se porte si bien, qu'il veut épouser
+ma soeur.
+
+-- Ah! ah! il a fait la demande?
+
+-- Officielle.
+
+-- Et tu as répondu?...
+
+-- J'ai répondu que ma soeur dépendait de deux personnes.
+
+-- Ta mère et toi, c'est trop juste.
+
+-- Non pas: ma soeur elle-même... et vous.
+
+-- Elle, je comprends; mais moi?
+
+-- Ne m'avez-vous pas dit, général, que vous vouliez la marier?
+
+Bonaparte se promena un instant, les bras croisés, et
+réfléchissant; puis, tout à coup, s'arrêtant devant Roland:
+
+-- Qu'est-ce que ton Anglais?
+
+-- Vous l’avez vu, général.
+
+-- Je ne parle pas physiquement; tous les Anglais se ressemblent:
+des yeux bleus, les cheveux roux, le teint blanc et la mâchoire
+allongée.
+
+-- C'est le _the, _dit gravement Roland.
+
+-- Comment, le thé?
+
+-- Oui; vous avez appris l'anglais, général?
+
+-- C'est-à-dire que j'ai essayé de l’apprendre.
+
+-- Votre professeur a dû vous dire alors que le _the _se
+prononçait en appuyant la langue contre les dents; eh bien, à
+force de prononcer le _the, _et, par conséquent, de repousser
+leurs dents avec leur langue, les Anglais finissent par avoir
+cette mâchoire allongée qui, comme vous le disiez tout à l’heure,
+est un des caractères distinctifs de leur physionomie.
+
+Bonaparte regarda Roland pour savoir si l'éternel railleur riait
+ou parlait sérieusement.
+
+Roland demeura imperturbable.
+
+-- C'est ton opinion? dit Bonaparte.
+
+-- Oui, général, et je crois que, physiologiquement, elle en vaut
+bien une autre; j'ai une foule d'opinions comme celle-là que je
+mets au jour au fur et à mesure que l’occasion s'en présente.
+
+-- Revenons à ton Anglais.
+
+-- Volontiers, général.
+
+-- Je te demandais ce qu'il était.
+
+-- Mais c'est un excellent gentleman: très brave, très calme, très
+impassible, très noble, très riche, et, de plus -- ce qui n'est
+probablement pas une recommandation pour vous -- neveu de lord
+Grenville, premier ministre de Sa Majesté.
+
+-- Tu dis?
+
+-- Je dis premier ministre de Sa Majesté Britannique.
+
+Bonaparte reprit sa promenade, et, revenant à Roland:
+
+-- Puis-je le voir ton Anglais?
+
+-- Vous savez bien, mon général, que vous pouvez tout.
+
+-- Où est-il?
+
+-- À Paris.
+
+-- Va le chercher et amène-le-moi.
+
+Roland avait l'habitude d'obéir sans répliquer; il prit son
+chapeau et s'avança vers la porte.
+
+-- Envoie-moi Bourrienne, dit le premier consul, au moment où
+Roland passait dans le cabinet de son secrétaire.
+
+Cinq minutes après que Roland avait disparu, Bourrienne
+paraissait.
+
+-- Asseyez-vous là, Bourrienne, dit le premier consul.
+
+Bourrienne s'assit, prépara son papier, trempa sa plume dans
+l'encre et attendit.
+
+-- Y êtes-vous? demanda Bonaparte en s'asseyant sur le bureau même
+où écrivait Bourrienne, ce qui était encore une de ses habitudes,
+habitude qui désespérait le secrétaire, Bonaparte ne cessant point
+de se balancer pendant tout le temps qu'il dictait, et, par ce
+balancement, agitant le bureau de la même façon à peu près que
+s'il eût été au milieu de l'Océan sur une mer houleuse.
+
+-- J'y suis, répondit Bourrienne, qui avait fini par se faire,
+tant bien que mal, à toutes les excentricités du premier consul.
+
+-- Alors, écrivez.
+
+Et il dicta:
+
+«Bonaparte, premier consul de la République, à Sa Majesté le roi
+de la Grande-Bretagne et d'Irlande.
+
+«Appelé par le voeu de la nation française à occuper la première
+magistrature de la République, je crois convenable d'en faire
+directement part à Votre Majesté.
+
+«La guerre qui, depuis huit ans, ravage les quatre parties du
+monde, doit-elle être éternelle? N'est-il donc aucun moyen de
+s'entendre?
+
+«Comment les deux nations les plus éclairées de l’Europe,
+puissantes et fortes toutes deux plus que ne l'exigent leur sûreté
+et leur indépendance, peuvent-elles sacrifier à des idées de vaine
+grandeur ou à des antipathies mal raisonnées le bien du commerce,
+la prospérité intérieure, le bonheur des familles? comment ne
+sentent-elles pas que la paix est le premier des besoins comme la
+première des gloires?
+
+«Ces sentiments ne sauraient être étrangers au coeur de Votre
+Majesté, qui gouverne une nation libre dans le seul but de la
+rendre heureuse.
+
+«Votre Majesté ne verra dans cette ouverture que mon désir sincère
+de contribuer efficacement, pour la seconde fois, à la
+pacification générale par une démarche prompte, toute de confiance
+et dégagée de ces formes qui, nécessaires peut-être pour déguiser
+la dépendance des États faibles, ne décèlent dans les États forts
+que le désir mutuel de se tromper.
+
+«La France et l’Angleterre, par l'abus de leurs forces, peuvent
+longtemps encore, pour le malheur de tous les peuples, en retarder
+l’épuisement; mais, j'ose le dire, le sort de toutes les nations
+civilisées est attaché à la fin d'une guerre qui embrase le monde
+entier.»
+
+Bonaparte s'arrêta.
+
+-- Je crois que c'est bien ainsi, dit-il; relisez-moi cela,
+Bourrienne.
+
+Bourrienne lut la lettre qu'il venait d'écrire.
+
+Après chaque paragraphe, le premier consul approuvait de la tête,
+en disant:
+
+-- Allez.
+
+Avant même les derniers mots, il prit la lettre des mains de
+Bourrienne, et signa avec une plume neuve.
+
+C'était son habitude de ne se servir qu'une fois de la même plume,
+rien ne lui était plus désagréable qu'une tache d'encre aux
+doigts.
+
+-- C'est bien, dit-il; cachetez et mettez l'adresse: À _lord
+Grenville._
+
+Bourrienne fit ce qui lui était recommandé.
+
+En ce moment, on entendit le bruit d'une voiture qui s'arrêtait
+dans la cour du Luxembourg.
+
+Puis, un instant après, la porte s'ouvrit et Roland parut.
+
+-- Eh bien? demanda Bonaparte.
+
+-- Quand je vous disais que vous pouviez tout ce que vous vouliez,
+général.
+
+-- Tu as ton Anglais?
+
+-- Je l'ai rencontré au carrefour de Buci, et, sachant que vous
+n'aimiez pas à attendre, je l'ai pris tel qu'il était et l'ai
+forcé de monter en voiture. Par ma foi, un instant j'ai cru que je
+serais obligé de le faire conduire ici par le poste de la rue
+Mazarine; il est en bottes et en redingote.
+
+-- Qu'il entre, dit Bonaparte.
+
+-- Entrez, milord, fit Roland en se retournant.
+
+Lord Tanlay parut sur le seuil de la porte.
+
+Bonaparte n'eut besoin que de jeter un coup d'oeil sur lui pour
+reconnaître le parfait gentleman.
+
+Un peu d'amaigrissement, un reste de pâleur donnaient à sir John
+tous les caractères d'une haute distinction.
+
+Il s'inclina et attendit la présentation en véritable Anglais
+qu'il était.
+
+-- Général, dit Roland, j'ai l'honneur de vous présenter sir John
+Tanlay, qui voulait, pour avoir l'honneur de vous voir, aller
+jusqu'à la troisième cataracte, et qui, aujourd'hui, se fait tirer
+l'oreille pour venir jusqu'au Luxembourg.
+
+-- Venez, milord, venez, dit Bonaparte; ce n'est ni la première
+fois que nous nous voyons, ni la première fois que j'exprime le
+désir de vous connaître; il y avait donc presque de l'ingratitude,
+à vous, de vous refuser à mon désir.
+
+-- Si j'ai hésité, général, répondit sir John en excellent
+français, selon son habitude, c'est que je ne pouvais croire à
+l'honneur que vous me faites.
+
+-- Et puis, tout naturellement et par sentiment national, vous me
+détestez, n'est-ce pas, comme tous vos compatriotes?
+
+-- Je dois avouer, général, répondit sir John en souriant, qu'ils
+n'en sont encore qu'à l'admiration.
+
+-- Et partagez-vous cet absurde préjugé de croire que l'honneur
+national veut que l'on haïsse aujourd'hui l'ennemi qui peut être
+notre ami demain?
+
+-- La France a presque été pour moi une seconde patrie, général,
+et mon ami Roland vous dira que j'aspire au moment où, de mes deux
+patries, celle à qui je devrai le plus sera la France.
+
+-- Ainsi, vous verriez sans répugnance la France et l'Angleterre
+se donner la main pour le bonheur du monde?
+
+-- Le jour où je verrais cela serait pour moi un jour heureux.
+
+-- Et, si vous pouviez contribuer à amener ce résultat, vous y
+prêteriez-vous?
+
+-- J'y exposerais ma vie.
+
+-- Roland m'a dit que vous étiez parent de lord Grenville.
+
+-- Je suis son neveu.
+
+-- Êtes-vous en bons termes avec lui?
+
+-- Il aimait fort ma mère, qui était sa soeur aînée.
+
+-- Avez-vous hérité de la tendresse qu'il portait à votre mère?
+
+-- Oui; seulement, je crois qu'il la tient en réserve pour le jour
+où je rentrerai en Angleterre.
+
+-- Vous chargeriez-vous de lui porter une lettre de moi?
+
+-- Adressée à qui?
+
+-- Au roi George III.
+
+-- Ce serait un grand honneur pour moi.
+
+-- Vous chargeriez-vous de dire de vive voix à votre oncle ce que
+l'on ne peut écrire dans une lettre?
+
+-- Sans y changer un mot: les paroles du général Bonaparte sont de
+l'histoire.
+
+-- Eh bien, dites-lui...
+
+Mais, s'interrompant et se retournant vers Bourrienne:
+
+-- Bourrienne, dit-il, cherchez-moi la dernière lettre de
+l'empereur de Russie.
+
+Bourrienne ouvrit un carton, et, sans chercher, mit la main sur
+une lettre qu'il donna à Bonaparte.
+
+Bonaparte jeta un coup d'oeil sur la lettre, et, la présentant à
+lord Tanlay:
+
+-- Dites-lui, reprit-il, d'abord et avant toute chose que vous
+avez lu cette lettre.
+
+Sir John s'inclina et lut:
+
+«Citoyen premier consul,
+
+«J'ai reçu, armés et habillés à neuf, chacun avec l'uniforme de
+son corps, les neuf mille Russes faits prisonniers en Hollande, et
+que vous m'avez envoyés sans rançon, sans échange, sans condition
+aucune.
+
+«C'est de la pure chevalerie, et j'ai la prétention d'être un
+chevalier.
+
+«Je crois que ce que je puis vous offrir de mieux, citoyen premier
+consul, en échange de ce magnifique cadeau, c'est mon amitié.
+
+«La voulez-vous?
+
+«Comme arrhes de cette amitié, j'envoie ses passeports à lord
+Whitworth, ambassadeur d'Angleterre à Saint-Pétersbourg.
+
+«En outre, si vous voulez être, je ne dirai pas même mon second,
+mais mon témoin, je provoque en duel personnel et particulier tous
+les rois qui ne prendront point parti contre l'Angleterre et qui
+ne lui fermeront pas leurs ports.
+
+«Je commence par mon voisin, le roi du Danemark, et vous pouvez
+lire, dans la _Gazette de _la Cour, le cartel que je lui envoie.
+
+«Ai-je encore autre chose à vous dire?
+
+«Non.
+
+«Si ce n'est qu'à nous deux nous pouvons faire la loi au monde.
+
+«Et puis encore que je suis votre admirateur et sincère ami.
+
+«PAUL.»
+
+Lord Tanlay se retourna vers le premier consul.
+
+-- Vous savez que l'empereur de Russie est fou, dit-il.
+
+-- Serait-ce cette lettre qui vous l’apprendrait, milord? demanda
+Bonaparte.
+
+-- Non; mais elle me confirme dans mon opinion.
+
+-- C'est d'un fou que Henri VI de Lancastre a reçu la couronne de
+saint Louis, et le blason d'Angleterre -- jusqu'au moment où je
+les y gratterai avec mon épée -- porte encore les fleurs de lis de
+France.
+
+Sir John sourit; son orgueil national se révoltait à cette
+prétention du vainqueur des Pyramides.
+
+-- Mais, reprit Bonaparte, il n'est point question de cela
+aujourd'hui, et chaque chose viendra en son temps.
+
+-- Oui, murmura sir John, nous sommes encore trop près d'Aboukir.
+
+-- Oh! ce n'est pas sur mer que je vous battrai, dit Bonaparte: il
+me faudrait cinquante ans pour faire de la France une nation
+maritime; c'est là-bas...
+
+Et de sa main, il montra l'Orient.
+
+-- Pour le moment, je vous le répète, il s'agit, non pas de
+guerre, mais de paix: j'ai besoin de la paix pour accomplir le
+rêve que je fais, et surtout de la paix avec l'Angleterre. Vous
+voyez que je joue cartes sur table: je suis assez fort pour être
+franc. Le jour où un diplomate dira la vérité, ce sera le premier
+diplomate du monde, attendu que personne ne le croira, et que, dès
+lors, il arrivera sans obstacle à son but.
+
+-- J'aurai donc à dire à mon oncle que vous voulez la paix?
+
+-- Tout en lui disant que je ne crains pas la guerre. Ce que je ne
+fais pas avec le roi George, vous le voyez, je puis le faire avec
+l'empereur Paul; mais la Russie n'en est pas au point de
+civilisation où je la voudrais pour en faire une alliée.
+
+-- Un instrument vaut quelquefois mieux qu'un allié.
+
+-- Oui; mais, vous l'avez dit, l'empereur est fou, et, au lieu
+d'armer les fous, milord, mieux vaut les désarmer. Je vous dis
+donc que deux nations comme la France et l’Angleterre doivent être
+deux amies inséparables ou deux ennemies acharnées: amies, elles
+sont les deux pôles de la terre, équilibrant son mouvement par un
+poids égal; ennemies, il faut que l'une détruise l’autre et se
+fasse l'axe du monde.
+
+-- Et si lord Grenville, sans douter de votre génie, doutait de
+votre puissance; s'il est de l’avis de notre poète Coleridge, s'il
+croit que l'Océan au rauque murmure garde son île et lui sert de
+rempart, que lui dirai-je?
+
+-- Déroulez-nous une carte du monde, Bourrienne, dit Bonaparte.
+
+Bourrienne déroula une carte; Bonaparte s'en approcha.
+
+-- Voyez-vous ces deux fleuves? dit-il.
+
+Et il montrait à sir John le Volga et le Danube.
+
+-- Voilà la route de l'Inde, ajouta-t-il.
+
+-- Je croyais que c'était l'Égypte, général, dit sir John.
+
+-- Je l'ai cru un instant comme vous, ou plutôt, j'ai pris celle-
+là parce que je n'en avais pas d'autre. Le tzar m'ouvre celle-ci;
+que votre gouvernement ne me force point à la prendre! Me suivez-
+vous?
+
+-- Oui, citoyen; marchez devant.
+
+-- Eh bien, si l’Angleterre me force à la combattre, si je suis
+obligé d'accepter l’alliance du successeur de Catherine, voici ce
+que je fais: j'embarque quarante mille Russes sur le Volga; je
+leur fais descendre le fleuve jusqu'à Astrakan; ils traversent la
+mer Caspienne et vont m'attendre à Asterabad.
+
+Sir John s'inclina en signe d'attention profonde.
+
+Bonaparte continua.
+
+-- J'embarque quarante mille Français sur le Danube.
+
+-- Pardon, citoyen premier consul, mais le Danube est un fleuve
+autrichien.
+
+-- J'aurai pris Vienne.
+
+Sir John regarda Bonaparte.
+
+-- J'aurai pris Vienne, continua celui-ci. J'embarque donc
+quarante mille Français sur le Danube; je trouve, à son
+embouchure, des vaisseaux russes qui les transportent jusqu'à
+Taganrog; je leur fais remonter par terre le cours du Don jusqu'à
+Pratisbianskaïa, d'où ils se portent à Tzaritsin; là, ils
+descendent le Volga à leur tour avec les mêmes bâtiments qui ont
+conduit les quarante mille Russes à Asterabad; quinze jours après,
+j'ai quatre-vingt mille hommes dans la Perse occidentale.
+D'Asterabad, les deux corps réunis se porteront sur l'Indus; la
+Perse, ennemie de l'Angleterre, est notre alliée naturelle.
+
+-- Oui; mais, une fois dans le Pendjab, l'alliance perse vous
+manque, et une armée de quatre-vingt mille hommes ne traîne point
+facilement avec elle ses approvisionnements.
+
+-- Vous oubliez une chose, dit Bonaparte, comme si l'expédition
+était faite, c'est que j'ai laissé des banquiers à Téhéran et à
+Caboul; or, rappelez-vous ce qui arriva, il y a neuf ans, dans la
+guerre de lord Cornwallis contre Tippo-Saïb: le général en chef
+manquait de vivres; un simple capitaine... je ne me rappelle plus
+son nom...
+
+-- Le capitaine Malcom, fit lord Tanlay.
+
+-- C'est cela, s'écria Bonaparte, vous savez l'affaire! Le
+capitaine Malcom eut recours à la caste des brinjaries, ces
+bohémiens de l'Inde, qui couvrent de leurs campements la péninsule
+hindoustanique, où ils font exclusivement le commerce de grains;
+eh bien, ces bohémiens sont à ceux qui les payent, fidèles
+jusqu'au dernier sou: ce sont eux qui me nourriront.
+
+-- Il faudra passer l'Indus.
+
+-- Bon! dit Bonaparte, j'ai soixante lieues de développement entre
+Déra-Ismaël-Khan et Attok; je connais l'Indus comme je connais la
+Seine; c'est un fleuve lent qui fait une lieue à l'heure, dont la
+profondeur moyenne, là où je dis, est de douze à quinze pieds et
+qui a dix gués peut-être sur ma ligne d'opération.
+
+-- Ainsi votre ligne d'opération est déjà tracée? demanda sir John
+en souriant.
+
+-- Oui, attendu qu'elle se déploie devant un massif non interrompu
+de provinces fertiles et bien arrosées; attendu qu'en l'abordant
+je tourne les déserts sablonneux qui séparent la vallée inférieure
+de l'Indus du Radjepoutanah; attendu, enfin, que c'est sur cette
+base que se sont faites toutes les invasions de l'Inde qui ont eu
+quelques succès depuis Mahmoud de Ghizni, en l'an 1000, jusqu'à
+Nadir-Schah, en 1739: et combien entre ces deux époques ont fait
+la route que je compte faire! passons-les en revue... Après
+Mahmoud de Ghizni, Mahomet-Gouri, en 1184, avec cent vingt mille
+hommes; après Mahomet-Gouri, Timour-Lung ou Timour le Boiteux,
+dont nous avons fait Tamerlan, avec soixante mille hommes; après
+Timour-Lung, Babour; après Babour, Humayoun; que sais-je, moi!
+L'Inde n'est-elle pas à qui veut ou à qui sait la prendre?
+
+-- Vous oubliez, citoyen premier consul, que tous ces conquérants
+que vous venez de nommer n'ont eu affaire qu'aux peuplades
+indigènes, tandis que vous aurez affaire aux Anglais, vous. Nous
+avons dans l'Inde...
+
+-- Vingt à vingt-deux mille hommes.
+
+-- Et cent mille cipayes.
+
+-- J'ai fait le compte de chacun, et je traite l'Angleterre et
+l'Inde, l'une avec le respect, l'autre avec le mépris qu'elle
+mérite: partout où je trouve l'infanterie européenne, je prépare
+une seconde, une troisième, s'il le faut une quatrième ligne de
+réserve, supposant que les trois premières peuvent plier sous la
+baïonnette anglaise; mais partout où je ne rencontre que des
+cipayes, des fouets de poste pour cette canaille, c'est tout ce
+qu'il me faut. Avez-vous encore quelques questions à me faire,
+milord?
+
+-- Une seule, citoyen premier consul: désirez-vous sérieusement la
+paix?
+
+-- Voici la lettre par laquelle je la demande à votre roi, milord;
+et c'est pour être bien sûr qu'elle sera remise à Sa Majesté
+Britannique, que je prie le neveu de lord Grenville d'être mon
+messager.
+
+-- Il sera fait selon votre désir, citoyen; et, si j'étais l'oncle
+au lieu d'être le neveu, je promettrais davantage.
+
+-- Quand pouvez-vous partir?
+
+-- Dans une heure, je serai parti.
+
+-- Vous n'avez aucun désir à m'exprimer avant votre départ?
+
+-- Aucun. En tous cas, si j'en avais, je laisse mes pleins
+pouvoirs à mon ami Roland.
+
+-- Donnez-moi la main, milord; ce sera de bon augure, puisque nous
+représentons, vous l'Angleterre, et moi la France.
+
+Sir John accepta l'honneur que lui faisait Bonaparte, avec cette
+exacte mesure qui indiquait à la fois sa sympathie pour la France
+et ses réserves pour l'honneur national.
+
+Puis, ayant serré celle de Roland avec une effusion toute
+fraternelle, il salua une dernière fois le premier consul et
+sortit.
+
+Bonaparte le suivit des yeux, parut réfléchir un instant; puis,
+tout à coup:
+
+-- Roland, dit-il, non seulement je consens au mariage de ta soeur
+avec lord Tanlay, mais encore je le désire: tu entends? je le
+désire.
+
+Et il pesa tellement sur chacun de ces trois mots, qu'ils
+signifièrent clairement, pour quiconque connaissait le premier
+consul, non plus «je le désire», mais «je le veux!»
+
+La tyrannie était douce pour Roland; aussi l'accepta-t-il avec un
+remerciement plein de reconnaissance.
+
+
+XXXVIII -- LES DEUX SIGNAUX
+
+Disons ce qui se passait au château des Noires-Fontaines, trois
+jours après que les événements que nous venons de raconter se
+passaient à Paris.
+
+Depuis que, successivement, Roland d'abord, puis madame de
+Montrevel et son fils, et enfin sir John, avaient pris la route de
+Paris, Roland pour rejoindre son général, madame de Montrevel pour
+conduire Édouard au collège, et sir John pour faire à Roland ses
+ouvertures matrimoniales, Amélie était restée seule avec Charlotte
+au château des Noires-Fontaines.
+
+Nous disons _seule, _parce que Michel et son fils Jacques
+n'habitaient pas précisément le château: ils logeaient dans un
+petit pavillon attenant à la grille; ce qui adjoignait pour Michel
+les fonctions de concierge à celles de jardinier.
+
+Il en résultait que, le soir -- à part la chambre d'Amélie,
+située, comme nous l'avons dit, au premier étage sur le jardin, et
+celle de Charlotte, située dans les mansardes au troisième -- les
+trois rangs de fenêtres du château restaient dans l'obscurité.
+
+Madame de Montrevel avait emmené avec elle la seconde femme de
+chambre.
+
+Les deux jeunes filles étaient peut-être bien isolées dans ce
+corps de bâtiment, se composant d'une douzaine de chambres et de
+trois étages, surtout au moment où la rumeur publique signalait
+tant d'arrestations sur les grandes routes; aussi Michel avait-il
+offert à sa jeune maîtresse de coucher dans le corps de logis
+principal, afin d'être à même de lui porter secours en cas de
+besoin; mais celle-ci avait, d’une voix ferme, déclaré qu'elle
+n'avait pas peur et qu'elle désirait que rien ne fût changé aux
+dispositions habituelles du château.
+
+Michel n'avait point autrement insisté et s'était retiré tout en
+disant que, du reste, mademoiselle pouvait dormir tranquille, et
+que lui et Jacques feraient des rondes autour du château.
+
+Ces rondes de Michel avaient paru un instant inquiéter Amélie;
+mais elle avait bientôt reconnu que Michel se bornait à aller,
+avec Jacques, se mettre à l'affût sur la lisière de la forêt de
+Seillon, et la fréquente apparition sur la table, ou d'un râble de
+lièvre ou d'un cuissot de chevreuil, prouvait que Michel tenait sa
+parole à l'endroit des rondes promises.
+
+Amélie avait donc cessé de s'inquiéter de ces rondes de Michel qui
+avaient lieu justement du côté opposé à celui où elle avait craint
+d'abord qu'il ne les fît.
+
+Or, comme nous l'avons dit, trois jours après les événements que
+nous venons de raconter, ou, pour parler plus correctement,
+pendant la nuit qui suivit ce troisième jour, ceux qui étaient
+habitués à ne voir de lumière qu'à deux fenêtres du château des
+Noires-Fontaines, c'est-à-dire à la fenêtre d'Amélie au premier
+étage, et à la fenêtre de Charlotte au troisième, eussent pu
+remarquer avec étonnement que, de onze heures du soir à minuit,
+les quatre fenêtres du premier étaient éclairées.
+
+Il est vrai que chacune d'elles n'était éclairée que par une seule
+bougie.
+
+Ils eussent pu voir encore la forme d'une jeune fille qui, à
+travers son rideau, fixait les yeux dans la direction du village
+de Ceyzeriat.
+
+Cette jeune fille, c'était Amélie, Amélie pâle, la poitrine
+oppressée, et paraissant attendre anxieusement un signal.
+
+Au bout de quelques minutes, elle s'essuya le front et respira
+presque joyeusement.
+
+Un feu venait de s'allumer dans la direction où se perdait son
+regard.
+
+Aussitôt elle passa de chambre en chambre, et éteignit les unes
+après les autres les trois bougies, ne laissant vivre et brûler
+que celle qui se trouvait dans sa chambre.
+
+Comme si le feu n'eût attendu que cette obscurité, il s'éteignit à
+son tour.
+
+Amélie s'assit près de sa fenêtre, et demeura immobile, les yeux
+fixés sur le jardin.
+
+Il faisait une nuit sombre, sans étoiles, sans lune, et cependant,
+au bout d'un quart d'heure, elle vit, ou plutôt elle devina une
+ombre qui traversait la pelouse et s'approchait du château.
+
+Elle plaça son unique bougie dans l'angle le plus reculé de la
+chambre et revint ouvrir sa fenêtre.
+
+Celui qu'elle attendait était déjà sur le balcon.
+
+Comme la première nuit où nous l’avons vu faire cette escalade, il
+enveloppa de son bras la taille de la jeune fille et l'entraîna
+dans la chambre.
+
+Mais celle-ci opposa une légère résistance; elle cherchait de la
+main la cordelette de la jalousie: elle la détacha du clou qui la
+retenait, et la jalousie retomba avec plus de bruit que la
+prudence ne l’eût peut-être voulu.
+
+Derrière la jalousie, elle ferma la fenêtre.
+
+Puis elle alla chercher la bougie dans l’angle où elle l’avait
+cachée.
+
+La bougie alors éclaira son visage.
+
+Le jeune homme jeta un cri d'effroi; le visage d'Amélie était
+couvert de larmes.
+
+-- Qu'est-il donc arrivé? demanda-t-il.
+
+-- Un grand malheur! dit la jeune fille.
+
+-- Oh! je m'en suis douté en voyant le signal par lequel tu me
+rappelais, m'ayant reçu la nuit dernière... Mais, dis, ce malheur
+est-il irréparable?
+
+-- À peu près, répliqua Amélie.
+
+-- Au moins, j'espère, ne menace-t-il que moi?
+
+-- Il nous menace tous deux.
+
+Le jeune homme passa sa main sur son front pour en essuyer la
+sueur.
+
+-- Allons, fit-il, j'ai de la force.
+
+-- Si tu as la force d'écouter tout, je n'ai point celle de tout
+te dire.
+
+Alors, prenant une lettre sur la cheminée:
+
+-- Lis, dit-elle; voici ce que j'ai reçu par le courrier du soir.
+
+Le jeune homme prit la lettre, et, l'ouvrant, courut à la
+signature.
+
+-- Elle est de madame de Montrevel, dit-il.
+
+-- Oui, avec un post-scriptum de Roland.
+
+Le jeune homme lut:
+
+«Ma fille bien-aimée,
+
+«Je désire que la nouvelle que je t'annonce te cause une joie
+égale à celle qu'elle m'a faite et qu'elle fait à notre cher
+Roland. Sir John, à qui tu contestais un coeur et que tu
+prétendais être une mécanique sortie des ateliers de Vaucanson,
+reconnaît qu'on eût eu parfaitement raison de le juger ainsi
+jusqu'au jour où il t’a vue; mais il soutient que, depuis ce jour,
+il a véritablement un coeur, et que ce coeur t'adore.
+
+«T'en serais-tu doutée, ma chère Amélie, à ses manières
+aristocratiquement polies, mais où l'oeil même de ta mère n'avait
+rien reconnu de tendre?
+
+«Ce matin, en déjeunant avec ton frère, il lui a fait la demande
+officielle de ta main. Ton frère a accueilli cette ouverture avec
+joie; cependant, il n'a rien promis d'abord. Le premier consul,
+avant le départ de Roland pour la Vendée, avait déjà parlé de se
+charger de ton établissement; mais voilà que le premier consul a
+désiré voir lord Tanlay, qu'il l’a vu, et que lord Tanlay, du
+premier coup, tout en faisant ses réserves nationales, est entré
+dans les bonnes grâces du premier consul, au point que celui-ci
+l’a chargé, séance tenante, d'une mission pour son oncle lord
+Grenville. Lord Tanlay est parti à l’instant même pour
+l'Angleterre.
+
+«Je ne sais combien de jours sir John restera absent; mais, à coup
+sûr, à son retour, il demandera la permission de se présenter
+devant toi comme ton fiancé.
+
+«Lord Tanlay est jeune encore, d'une figure agréable, immensément
+riche; il est admirablement apparenté en Angleterre; il est l'ami
+de Roland. Je ne sais pas d'homme qui ait plus de droits, je ne
+dirai point à ton amour, ma chère Amélie, mais à ta profonde
+estime.
+
+«Maintenant, tout le reste en deux mots.
+
+«Le premier consul est toujours parfaitement bon pour moi et pour
+tes deux frères, et madame Bonaparte m'a fait entendre qu'elle
+n'attendait que ton mariage pour t'appeler près d'elle.
+
+«Il est question de quitter le Luxembourg et d'aller demeurer aux
+Tuileries: Comprends-tu toute la portée de ce changement de
+domicile?
+
+«Ta mère, qui t'aime,
+
+«CLOTILDE DE MONTREVEL»
+
+Sans s'arrêter, le jeune homme passa au post-scriptum de Roland.
+
+Il était conçu en ces termes:
+
+«Tu as lu, chère petite soeur, ce que t'écrit notre bonne mère. Ce
+mariage est convenable sous tous les rapports. Il ne s'agit point
+ici de faire la petite fille; le premier consul _désire_ que tu
+sois lady Tanlay, c'est-à-dire qu'il _le veut._
+
+«Je quitte Paris pour quelques jours; mais, si je ne te vois pas,
+tu entendras parler de moi.
+
+«Je t'embrasse.
+
+«ROLAND»
+
+-- Eh bien, Charles, demanda Amélie lorsque le jeune homme eut
+fini sa lecture, que dis-tu de cela?
+
+-- Que c'était une chose à laquelle nous devions nous attendre
+d'un jour à l'autre, mon pauvre ange, mais qui n'en est pas moins
+terrible.
+
+-- Que faire?
+
+-- Il y a trois choses à faire.
+
+-- Dis.
+
+-- Avant tout, résiste, si tu en as la force; c'est le plus court
+et le plus sûr.
+
+Amélie baissa la tête.
+
+-- Tu n'oseras jamais, n'est-ce pas?
+
+-- Jamais.
+
+-- Cependant tu es ma femme, Amélie. Un prêtre a béni notre union.
+
+-- Mais ils disent que ce mariage est nul devant la loi, parce
+qu'il n'a été que béni par un prêtre.
+
+-- Et toi, dit Morgan, toi, l’épouse d'un proscrit, cela ne te
+suffit pas?
+
+En parlant ainsi, sa voix tremblait.
+
+Amélie eut un élan pour se jeter dans ses bras.
+
+-- Mais ma mère! dit-elle. Nous n'avions pas la présence et la
+bénédiction de ma mère.
+
+-- Parce qu'il y avait des risques à courir et que nous avons
+voulu les courir seuls.
+
+-- Et cet homme, surtout... N'as-tu pas entendu que mon frère dit
+qu'il _veut?_
+
+--Oh! si tu m'aimais, Amélie, cet homme verrait bien qu'il peut
+changer la face d'un État, porter la guerre d'un bout du monde à
+l’autre, fonder une législation, bâtir un trône, mais qu'il ne
+peut forcer une bouche à dire oui lorsque le coeur dit non.
+
+-- Si je t'aimais! dit Amélie du ton d'un doux reproche. Il est
+minuit, tu es dans ma chambre, je pleure dans tes bras, je suis la
+fille du général de Montrevel, la soeur de Roland, et tu dis: «Si
+tu m'aimais.»
+
+-- J'ai tort, j'ai tort, mon adorée Amélie; oui, je sais que tu es
+élevée dans l’adoration de cet homme; tu ne comprends pas que l'on
+puisse lui résister, et quiconque lui résiste est à tes yeux un
+rebelle.
+
+-- Charles, tu as dit que nous avions trois choses à faire; quelle
+est la seconde?
+
+-- Accepter en apparence l'union qu'on te propose, mais gagner du
+temps en la retardant sous toutes sortes de prétextes. L'homme
+n'est pas immortel.
+
+-- Non; mais il est bien jeune pour que nous comptions sur sa
+mort. La troisième chose, mon ami?
+
+-- Fuir... mais, à cette ressource extrême, Amélie, il y a deux
+obstacles: tes répugnances d'abord.
+
+-- Je suis à toi, Charles; ces répugnances, je les surmonterai.
+
+-- Puis, ajouta le jeune homme, mes engagements.
+
+-- Tes engagements?
+
+-- Mes compagnons sont liés à moi, Amélie; mais je suis lié à eux.
+Nous aussi, nous avons un homme dont nous relevons, un homme à qui
+nous avons juré obéissance. Cet homme, c'est le futur roi de
+France. Si tu admets le dévouement de ton frère à Bonaparte,
+admets le nôtre à Louis XVIII.
+
+Amélie laissa tomber sa tête dans ses mains en poussant un soupir.
+
+-- Alors, dit-elle, nous sommes perdus.
+
+-- Pourquoi cela? Sous différents prétextes, sous celui de ta
+santé surtout, tu peux gagner un an; avant un an, il sera obligé
+de recommencer une guerre en Italie probablement; une seule
+défaite lui ôte tout son prestige; enfin, en un an, il se passe
+bien des choses.
+
+-- Tu n'as donc pas lu le post-scriptum de Roland, Charles?
+
+-- Si fait; mais je n'y vois rien de plus que dans la lettre de ta
+mère.
+
+-- Relis la dernière phrase.
+
+Et Amélie remit la lettre sous les yeux du jeune homme.
+
+Il lut:
+
+«Je quitte Paris pour quelques jours; mais, si tu ne me vois pas,
+tu entendras parler de moi.»
+
+-- Eh bien?
+
+-- Sais-tu ce que cela veut dire?
+
+-- Non.
+
+-- Cela veut dire que Roland est à ta poursuite.
+
+-- Qu'importe, puisqu'il ne peut mourir de la main d'aucun de
+nous?
+
+-- Mais, toi, malheureux, tu peux mourir de la sienne!
+
+-- Crois-tu que je dusse lui en vouloir beaucoup s'il me tuait,
+Amélie?
+
+-- Oh! cela ne s'était point encore présenté à mon esprit, dans
+mes craintes les plus sombres.
+
+-- Ainsi, tu crois ton frère en chasse de nous?
+
+-- J'en suis sûre.
+
+-- D'où te vient cette certitude?
+
+-- Sur sir John mourant et qu'il croyait mort, il a juré de le
+venger.
+
+-- S'il eût été mort au lieu d'être mourant, fit le jeune homme
+avec amertume, nous ne serions pas où nous en sommes, Amélie.
+
+-- Dieu l’a sauvé, Charles; il était donc bon qu'il ne mourût pas.
+
+-- Pour nous?...
+
+-- Je ne sonde pas les desseins du Seigneur. Je te dis, mon
+Charles bien-aimé, garde-toi de Roland; Roland est près d'ici.
+
+Charles sourit d'un air de doute.
+
+-- Je te dis qu'il est non seulement près d'ici, mais ici; on l'a
+vu.
+
+-- On l'a vu! où? Qui?
+
+-- Qui l’a vu?
+
+-- Oui.
+
+-- Charlotte, la femme de chambre, la fille du concierge de la
+prison; elle m'avait demandé la permission d'aller visiter ses
+parents hier dimanche: je devais te voir, je lui ai donné congé
+jusqu'à ce matin.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Elle a donc passé la nuit chez ses parents. À onze heures, le
+capitaine de gendarmerie est venu amener des prisonniers. Tandis
+qu'on les écrouait, un homme est arrivé enveloppé d'un manteau, et
+a demandé le capitaine. Charlotte a cru reconnaître la voix du
+nouvel arrivant; elle a regardé avec attention; et, dans un moment
+où le manteau s'est écarté du visage, elle a reconnu mon frère.
+
+Le jeune homme fit un mouvement.
+
+-- Comprends-tu, Charles? mon frère qui vient ici, à Bourg; qui y
+vient mystérieusement, sans me prévenir de sa présence; mon frère
+qui demande le capitaine de gendarmerie, qui le suit jusque dans
+la prison, qui ne parle qu'à lui et qui disparaît? N'est-ce point
+une menace terrible pour mon amour, dis?
+
+Et, en effet, au fur et à mesure qu'Amélie parlait, le front de
+son amant se couvrait d'un nuage sombre.
+
+-- Amélie, dit-il, quand nous nous sommes faits ce que nous
+sommes, nul de nous ne s'est dissimulé les périls qu'il courait.
+
+-- Mais, au moins, demanda Amélie, vous avez changé d'asile, vous
+avez abandonné la chartreuse de Seillon?
+
+-- Nos morts seuls y sont restés et l’habitent à cette heure.
+
+-- Est-ce un asile bien sûr que la grotte de Ceyzeriat?
+
+-- Aussi sûr que peut l'être tout asile ayant deux issues.
+
+-- La chartreuse de Seillon aussi avait deux issues, et cependant,
+tu le dis, vous y avez laissé vos morts.
+
+-- Les morts sont plus en sûreté que les vivants: ils sont
+certains de ne pas mourir sur l'échafaud.
+
+Amélie sentit un frisson lui passer par tout le corps.
+
+-- Charles! murmura-t-elle.
+
+-- Écoute, dit le jeune homme, Dieu m'est témoin, et toi aussi,
+que j'ai toujours, dans nos entrevues, mis mon sourire et ma
+gaieté entre tes pressentiments et mes craintes; mais,
+aujourd'hui, l'aspect des choses a changé; nous arrivons en face
+de la lutte. Quel qu'il soit, nous approchons du dénouement; je ne
+te demande point, mon Amélie, ces choses folles et égoïstes que
+les amants menacés d'un grand danger exigent de leurs maîtresses,
+je ne te demande pas de garder ton coeur au mort, ton amour au
+cadavre...
+
+-- Ami, fit la jeune fille en lui posant la main sur le bras,
+prends garde, tu vas douter de moi.
+
+-- Non: je te fais le mérite plus grand en te laissant libre
+d'accomplir le sacrifice dans toute son étendue; mais je ne veux
+pas qu'aucun serment te lie, qu'aucun lien t'étreigne.
+
+-- C'est bien, fit Amélie.
+
+-- Ce que je te demande, continua le jeune homme, ce que tu vas me
+jurer sur notre amour, hélas! si funeste pour toi, c'est que, si
+je suis arrêté, si je suis désarmé, si je suis emprisonné,
+condamné à mort, ce que je te demande, ce que j'exige de toi,
+Amélie, c'est que, par tous les moyens possibles, tu me fasses
+passer des armes, non seulement pour moi, mais encore pour mes
+compagnons, afin que nous soyons toujours maîtres de notre vie.
+
+--Mais alors, Charles, ne me permettrais-tu donc pas de tout dire,
+d'en appeler à la tendresse de mon frère, à la générosité du
+premier consul?
+
+La jeune fille n'acheva point, son amant lui saisissait violemment
+le poignet.
+
+-- Amélie, lui dit-il, ce n'est plus un serment, ce sont deux
+serments que je te demande. 'Tu vas me jurer d'abord, et avant
+tout, que tu ne solliciteras point ma grâce. Jure, Amélie, jure!
+
+-- Ai-je besoin de jurer, ami? dit la jeune fille en éclatant en
+sanglots; je te le promets.
+
+-- Sur le moment où je t'ai dit que je t'aimais, sur celui où tu
+m'as répondu que j'étais aimé?
+
+-- Sur ta vie, sur la mienne, sur le passé, sur l'avenir, sur nos
+sourires, sur nos larmes!
+
+-- C'est que je n'en mourrais pas moins, vois-tu, Amélie, dussé-je
+me briser la tête contre la muraille; seulement, je mourrais
+déshonoré.
+
+-- Je te le promets, Charles.
+
+-- Reste ma seconde prière, Amélie: si nous sommes pris et
+condamnés; des armes ou du poison, enfin un moyen de mourir; un
+moyen, quelconque! Me venant de toi, la mort me sera encore un
+bonheur.
+
+-- De près ou de loin, libre ou prisonnier, vivant ou mort, tu es
+mon maître, je suis ton esclave; ordonne et je t'obéirai.
+
+-- Voilà tout, Amélie; tu le vois, c'est simple et clair: point de
+grâce, et des armes.
+
+-- Simple et clair, mais terrible.
+
+-- Et cela sera ainsi, n'est-ce pas?
+
+-- Tu le veux?
+
+-- Je t'en supplie.
+
+-- Ordre ou prière, mon Charles, ta volonté sera faite.
+
+Le jeune homme soutint de son bras gauche la jeune fille, qui
+semblait près de s'évanouir, et rapprocha sa bouche de la sienne.
+
+Mais, au moment où leurs lèvres allaient se toucher, le cri de la
+chouette se fit entendre si près de la fenêtre, qu'Amélie
+tressaillit, et que Charles releva la tête.
+
+Le cri se fit entendre une seconde fois, puis une troisième.
+
+-- Ah! murmura Amélie, reconnais-tu le cri de l'oiseau de mauvais
+augure! Nous sommes condamnés, mon ami.
+
+Mais Charles secoua la tête.
+
+-- Ce n'est point le cri de la chouette, Amélie, dit-il, c'est
+l'appel de l'un de mes compagnons. Éteins la bougie.
+
+Amélie souffla la lumière, tandis que son amant ouvrait la
+fenêtre.
+
+-- Ah! jusqu'ici! murmura-t-elle; on vient te chercher jusqu'ici!
+
+-- Oh! c'est notre ami, notre confident, le comte de Jayat; nul
+autre que lui ne sait où je suis.
+
+Puis, du balcon:
+
+-- Est-ce toi, Montbar? demanda-t-il.
+
+-- Oui, est-ce toi, Morgan?
+
+-- Oui.
+
+Un homme sortit d'un massif d'arbres.
+
+-- Nouvelles de Paris; pas un instant à perdre: il y va de notre
+vie à tous.
+
+-- Tu entends, Amélie?
+
+Et, prenant la jeune fille dans ses bras, il la serra
+convulsivement contre son coeur.
+
+-- Va, dit-elle d'une voix mourante, va; n'as-tu pas entendu qu'il
+s'agissait de votre vie à tous?
+
+-- Adieu, mon Amélie bien-aimée, adieu!
+
+-- Oh! ne dis pas adieu!
+
+-- Non, non, au revoir.
+
+-- Morgan! Morgan! dit la voix de celui qui attendait au bas du
+balcon.
+
+Le jeune homme appuya une dernière fois ses lèvres sur celles
+d'Amélie, et, s'élançant vers la fenêtre, il enjamba le balcon,
+et, d'un seul bond, se trouva près de son ami.
+
+Amélie poussa un cri et s'avança jusqu'à la balustrade; mais elle
+ne vit plus que deux ombres qui se perdaient dans les ténèbres,
+rendues plus épaisses par le voisinage des grands arbres qui
+formaient le parc.
+
+
+XXXIX -- LA GROTTE DE CEYZERIAT
+
+Les deux jeunes gens s'enfoncèrent sous l’ombre des grands arbres;
+Morgan guida son compagnon, moins familier que lui avec les
+détours du parc, et le conduisit juste à l’endroit où il avait
+l’habitude d'escalader le mur.
+
+Il ne fallut qu'une seconde à chacun d'eux pour accomplir cette
+opération.
+
+Un instant après, ils étaient sur les bords de la Reyssouse.
+
+Un bateau attendait au pied d'un saule.
+
+Ils s'y jetèrent tous deux, et, en trois coups d'aviron,
+touchèrent l'autre bord.
+
+Un sentier côtoyait la berge de la rivière et conduisait à un
+petit bois qui s'étend de Ceyzeriat à Étrez, c'est-à-dire sur une
+longueur de trois lieues, faisant ainsi, de l'autre côté de la
+Reyssouse, le pendant de la forêt de Seillon.
+
+Arrivés à la lisière du bois, ils s'arrêtèrent; jusque-là, ils
+avaient marché aussi rapidement qu'il est possible de le faire
+sans courir, et ni l'un ni l'autre n'avaient prononcé une parole.
+
+Toute la route parcourue était déserte; il était probable, certain
+même, qu'on n'avait été vu de personne.
+
+On pouvait donc respirer.
+
+-- Où sont les compagnons? demanda Morgan.
+
+-- Dans la grotte, répondit Montbar.
+
+-- Et pourquoi ne nous y rendons-nous pas à l’instant même?
+
+-- Parce qu'au pied de ce hêtre nous devons trouver un des nôtres
+qui nous dira si nous pouvons aller plus loin sans danger.
+
+-- Lequel?
+
+-- D'Assas.
+
+Une ombre apparut derrière l'arbre et s'en détacha.
+
+-- Me voici, dit l'ombre.
+
+-- Ah! c'est toi, firent les deux jeunes gens.
+
+-- Quoi de nouveau? demanda Montbar.
+
+-- Rien; on vous attend pour prendre une décision.
+
+-- En ce cas, allons vite.
+
+Les trois jeunes gens reprirent leur course; au bout de trois
+cents pas, Montbar s'arrêtait de nouveau.
+
+-- Armand! fit-il à demi-voix.
+
+À cet appel, on entendit le froissement des feuilles sèches, et
+une quatrième ombre sortit d'un massif et s'approcha des trois
+compagnons.
+
+-- Rien de nouveau? demanda Montbar.
+
+-- Si fait: un envoyé de Cadoudal.
+
+-- Celui qui est déjà venu?
+
+-- Oui.
+
+-- Où est-il?
+
+-- Avec les frères, dans la grotte.
+
+-- Allons.
+
+Montbar s'élança le premier; le sentier était devenu si étroit,
+que les quatre jeunes gens ne pouvaient marcher que l'un après
+l'autre.
+
+Le chemin monte, pendant cinq cents pas à peu près, par une pente
+assez douce, mais tortueuse.
+
+Arrivé à une clairière, Montbar s'arrêta et fit entendre trois
+fois ce même cri de la chouette qui avait indiqué sa présence à
+Morgan.
+
+Un seul houhoulement de hibou lui répondit.
+
+Puis, du milieu des branches d'un chêne touffu, un homme se laissa
+glisser à terre; c'était la sentinelle qui veillait à l'ouverture
+de la grotte.
+
+Cette ouverture était à dix pas du chêne.
+
+Par la disposition des massifs qui l'entouraient, il fallait être
+presque dessus pour l'apercevoir.
+
+La sentinelle échangea quelques mots tout bas avec Montbar, qui
+semblait, en remplissant les devoirs d'un chef, vouloir laisser
+Morgan tout entier à ses pensées; puis, comme sa faction sans
+doute n'était point achevée, le bandit remonta dans les branches
+du chêne, et, au bout d'un instant, se trouva si bien ne faire
+qu'un avec le corps de l'arbre, que ceux à la vue desquels il
+venait d'échapper le cherchaient vainement dans son bastion
+aérien.
+
+Le défilé devenait plus étroit au fur et à mesure qu'on approchait
+de l’entrée de la grotte.
+
+Montbar y pénétra le premier, et, d'un enfoncement où il les
+savait trouver, tira un briquet, une pierre à feu, de l’amadou,
+des allumettes et une torche.
+
+L'étincelle jaillit, l'amadou prit feu, l'allumette répandit sa
+flamme bleuâtre et incertaine, à laquelle succéda la flamme
+pétillante et résineuse de la torche.
+
+Trois ou quatre chemins se présentaient, Montbar en prit un sans
+hésiter.
+
+Ce chemin tournait sur lui-même en s'enfonçant dans la terre; on
+eût dit que les jeunes gens reprenaient sous le sol la trace de
+leurs pas, et suivaient le contre-pied de la route qui les avait
+amenés.
+
+Il était évident que l'on parcourait les détours d'une ancienne
+carrière, peut-être celle d'où sortirent, il y a dix-neuf cents
+ans, les trois villes romaines qui ne sont plus aujourd'hui que
+des villages, et le camp de César qui les surmonte.
+
+De place en place, le sentier souterrain que l'on suivait était
+coupé dans toute sa largeur par un large fossé, franchissable
+seulement à l'aide d'une planche, que l'on pouvait d'un coup de
+pied faire tomber au fond de la tranchée.
+
+De place en place encore, on voyait des épaulements derrière
+lesquels on pouvait se retrancher et faire feu, sans exposer à la
+vue de l'ennemi aucune partie de son corps.
+
+Enfin, à cinq cents pas de l'entrée à peu près, une barricade à
+hauteur d'homme offrait un dernier obstacle à ceux qui eussent
+voulu parvenir jusqu'à une espèce de rotonde où se tenaient, assis
+ou couchés, une dizaine d'hommes occupés, les uns à lire, les
+autres à jouer.
+
+Aucun des lecteurs ni des joueurs ne se dérangea au bruit des pas
+des arrivants, ou à la vue de la lumière qui se jouait sur les
+parois de la carrière, tant ils étaient sûrs que des amis seuls
+pouvaient pénétrer jusqu'à eux, gardés comme ils l’étaient.
+
+Au reste, l'aspect qu'offrait ce campement était des plus
+pittoresques; les bougies, qui brûlaient à profusion -- les
+compagnons de Jéhu étaient trop aristocrates pour s'éclairer à une
+autre lumière que celle de la bougie --, se reflétaient sur des
+trophées d'armes de toute espèce, parmi lesquelles les fusils à
+deux coups et les pistolets tenaient le premier rang; des fleurets
+et des masques d'armes étaient pendus dans les intervalles;
+quelques instruments de musique étaient posés çà et là; enfin une
+ou deux glaces dans leurs cadres dorés indiquaient que la toilette
+n'était pas un de ces passe-temps les moins appréciés des étranges
+habitants de cette demeure souterraine.
+
+Tous paraissaient aussi tranquilles que si la nouvelle qui avait
+tiré Morgan des bras d'Amélie eût été inconnue, ou regardée comme
+sans importance.
+
+Cependant, lorsque à l'approche du petit groupe venant du dehors,
+ces mots: «Le capitaine! le capitaine!» se furent fait entendre,
+tous se levèrent, non pas avec la servilité des soldats qui voient
+venir leur chef, mais avec la déférence affectueuse de gens
+intelligents et forts pour un plus fort et plus intelligent
+qu'eux.
+
+Morgan alors secoua la tête, releva le front, et, passant devant
+Montbar, pénétra au centre du cercle qui s'était formé à sa vue.
+
+-- Eh bien, amis, demanda-t-il, il paraît qu'il y a des nouvelles?
+
+-- Oui, capitaine, dit une voix; on assure que la police du
+premier consul nous fait l'honneur de s'occuper de nous.
+
+-- Où est le messager? demanda Morgan.
+
+-- Me voici, dit un jeune homme vêtu de l'uniforme des courriers
+de cabinet, et tout couvert encore de poussière et de boue.
+
+-- Avez-vous des dépêches?
+
+-- Écrites, non; verbales, oui.
+
+-- D'où viennent-elles?
+
+-- Du cabinet particulier du ministre.
+
+-- Alors, on peut y croire?
+
+-- Je vous en réponds; c'est tout ce qu'il y a de plus officiel.
+
+-- Il est bon d'avoir des amis partout, fit Montbar en manière de
+parenthèse.
+
+-- Et surtout près de M. Fouché, reprit Morgan; voyons les
+nouvelles.
+
+-- Dois-je les dire tout haut, ou à vous seul?
+
+-- Comme je présume qu'elles nous intéressent tous, dites-nous les
+tout haut.
+
+-- Eh bien, le premier consul a fait venir le citoyen Fouché au
+palais du Luxembourg, et lui a lavé la tête à notre endroit.
+
+-- Bon! Après?
+
+-- Le citoyen Fouché a répondu que nous étions des drôles fort
+adroits, fort difficiles à joindre, plus difficiles encore à
+prendre quand on nous avait rejoints. Bref, il a fait le plus
+grand éloge de nous.
+
+-- C'est bien aimable à lui. Après?
+
+-- Après, le premier consul a répondu que cela ne le regardait
+pas, que nous étions des brigands, et que c'étaient nous qui, avec
+nos brigandages, soutenions la guerre de la Vendée; que le jour où
+nous ne ferions plus passer d'argent en Bretagne, il n'y aurait
+plus de Chouannerie.
+
+-- Cela me paraît admirablement raisonné.
+
+-- Que c'était dans l'Est et dans le Midi qu'il fallait frapper
+l'Ouest.
+
+-- Comme l'Angleterre dans l'Inde.
+
+-- Qu'en conséquence, il donnait carte blanche au citoyen Fouché,
+et que, dût-il dépenser un million et faire tuer cinq cents
+hommes, il lui fallait nos têtes.
+
+-- Eh bien, mais il sait à qui il les demande; reste à, savoir si
+nous les laisserons prendre.
+
+-- Alors, le citoyen Fouché est rentré furieux, et il a déclaré
+qu'il fallait, qu'avant huit jours, il n'existât plus en France un
+seul compagnon de Jéhu.
+
+-- Le délai est court.
+
+-- Le même jour, des courriers sont partis pour Lyon, pour Mâcon,
+pour Lons-le-Saulnier, pour Besançon et pour Genève, avec ordre
+aux chefs des garnisons de faire personnellement tout ce qu'ils
+pourraient pour arriver à notre destruction, mais, en outre,
+d'obéir sans réplique à M. Roland de Montrevel, aide de camp du
+premier consul, et de mettre à sa disposition, pour en user comme
+bon lui semblerait, toutes les troupes dont il pourrait avoir
+besoin.
+
+-- Et je puis ajouter ceci, dit Morgan, que M. Roland de Montrevel
+est déjà en campagne; hier, il a eu, à la prison de Bourg, une
+conférence avec le capitaine de gendarmerie.
+
+-- Sait-on dans quel but? demanda une voix.
+
+-- Pardieu! dit un autre, pour y retenir nos logements.
+
+-- Maintenant le sauvegarderas-tu toujours? demanda d'Assas.
+-- Plus que jamais.
+
+-- Ah! c'est trop fort, murmura une voix.
+
+-- Pourquoi cela? répliqua Morgan d'un ton impérieux; n'est-ce pas
+mon droit de simple compagnon?
+
+-- Certainement, dirent deux autres voix.
+
+-- Eh bien, j'en use, et comme simple compagnon, et comme votre
+capitaine.
+
+-- Si cependant, au milieu de la mêlée, une balle s'égare! dit une
+voix.
+
+-- Alors, ce n'est pas un droit que je réclame, ce n'est pas un
+ordre que je donne, c'est une prière que je fais; mes amis,
+promettez-moi, sur l'honneur, que la vie de Roland de Montrevel
+vous sera sacrée.
+
+D'une voix unanime, tous ceux qui étaient là répondirent en
+étendant la main
+
+-- Sur l'honneur, nous le jurons!
+
+-- Maintenant, reprit Morgan, il s'agit d'envisager notre position
+sous son véritable point de vue, de ne pas nous faire d'illusions,
+le jour où une police intelligente se mettra à notre poursuite et
+nous fera véritablement la guerre, il est impossible que nous
+résistions: nous ruserons comme le renard, nous nous retournerons
+comme le sanglier, mais notre résistance sera une affaire de
+temps, et voilà tout: c'est mon avis du moins.
+
+Morgan interrogea des yeux ses compagnons, et l'adhésion fut
+unanime: seulement, c'était le sourire sur les lèvres qu'ils
+reconnaissaient que leur perte était assurée.
+
+II en était ainsi à cette étrange époque: on recevait la mort sans
+crainte, comme on la donnait sans émotion.
+
+-- Et maintenant, demanda Montbar, n'as-tu rien à ajouter?
+
+-- Si fait, dit Morgan; j'ai à ajouter que rien n'est plus facile
+que de nous procurer des chevaux ou même de partir à pied: nous
+sommes tous chasseurs et plus ou moins montagnards. À cheval, il
+nous faut six heures pour être hors de France; à pied, il nous en
+faut douze; une fois en Suisse, nous faisons la nique au citoyen
+Fouché et à sa police; voilà ce que j'avais à ajouter.
+
+-- C'est bien amusant de se moquer du citoyen Fouché, dit Adler,
+mais c'est bien ennuyeux de quitter la France.
+
+-- Aussi ne mettrai-je aux voix ce parti extrême qu'après que nous
+aurons entendu le messager de Cadoudal.
+
+-- Ah! c'est vrai, dirent deux ou trois voix, le Breton! où donc
+est le Breton?
+
+-- Il dormait quand je suis parti, dit Montbar.
+
+-- Et il dort encore, dit Adler en désignant du doigt un homme
+couché sur un lit de paille dans un renfoncement de la grotte.
+
+On réveilla le Breton, qui se dressa sur ses genoux en se frottant
+les yeux d'une main et en cherchant par habitude sa carabine de
+l'autre.
+
+-- Vous êtes avec des amis, dit une voix, n'ayez donc pas peur.
+
+-- Peur! dit le Breton; qui donc suppose là-bas que je puisse
+avoir peur?
+
+-- Quelqu'un qui probablement ne sait pas ce que c'est, mon cher
+Branche-d'or, dit Morgan (car il reconnaissait le messager de
+Cadoudal pour celui qui était déjà venu et qu'on avait reçu dans
+la chartreuse pendant la nuit où lui-même était arrivé à Avignon),
+et au nom duquel je vous fais des excuses.
+
+Branche-d'or regarda le groupe de jeunes gens devant lequel il se
+trouvait, d'un air qui ne laissait pas de doute sur la répugnance
+avec laquelle il acceptait un certain genre de plaisanteries;
+mais, comme ce groupe n'avait rien d'offensif et qu'il était
+évident que sa gaieté n'était point de la raillerie, il demanda
+d'un air assez gracieux:
+
+-- Lequel de vous tous, messieurs, est le chef? J'ai à lui
+remettre une lettre de la part de mon général.
+
+Morgan fit un pas en avant.
+
+-- C'est moi, dit-il.
+
+-- Votre nom?
+
+-- J'en ai deux.
+
+-- Votre nom de guerre?
+
+-- Morgan.
+
+-- Oui, c'est bien celui-là que le général a dit; d'ailleurs, je
+vous reconnais; c'est vous qui, le soir où j'ai été reçu par des
+moines, m'avez remis un sac de soixante mille francs: alors, j'ai
+une lettre pour vous.
+
+-- Donne.
+
+Le paysan prit son chapeau, en arracha la coiffe, et, entre la
+coiffe et le feutre, prit un morceau de papier qui avait l'air
+d'une double coiffe et qui semblait blanc au premier abord.
+
+Puis, avec le salut militaire, il présenta le papier à Morgan.
+
+Celui-ci commença par le tourner et le retourner; voyant que rien
+n'y était écrit, ostensiblement du moins:
+
+-- Une bougie, dit-il.
+
+On approcha une bougie; Morgan exposa le papier à la flamme.
+
+Peu à peu le papier se couvrit de caractères, et à la chaleur
+l'écriture parut.
+
+Cette expérience paraissait familière aux jeunes gens; le Breton
+seul la regardait avec une certaine surprise.
+
+Pour cet esprit naïf, il pouvait bien y avoir, dans cette
+opération, une certaine magie; mais, du moment où le diable
+servait la cause royaliste, le Chouan n'était pas loin de pactiser
+avec le diable.
+
+-- Messieurs, dit Morgan, voulez-vous savoir ce que nous dit le
+maître?
+Tous s'inclinèrent, écoutant.
+
+Le jeune homme lut:
+
+«Mon cher Morgan,
+
+«Si l’on vous disait que j'ai abandonné la cause et traité avec le
+gouvernement du premier consul en même temps que les chefs
+vendéens, n'en croyez pas un mot; je suis de la Bretagne
+bretonnante, et par conséquent, entêté comme un vrai Breton. Le
+premier consul a envoyé un de ses aides de camp m'offrir amnistie
+entière pour mes hommes, et pour moi le grade de colonel; je n'ai
+pas même consulté mes hommes, et j'ai refusé pour eux et pour moi.
+
+«Maintenant, tout dépend de vous: comme nous ne recevons des
+princes ni argent ni encouragement, vous êtes notre seul
+trésorier; fermez-nous votre caisse, ou plutôt cessez de nous
+ouvrir celle du gouvernement, et l'opposition royaliste, dont le
+coeur ne bat plus qu'en Bretagne, se ralentit peu à peu et finit
+par s'éteindre tout à fait.
+
+«Je n'ai pas besoin de vous dire que, lorsqu'il se sera éteint,
+c'est que le mien aura cessé de battre.
+
+«Notre mission est dangereuse; il est probable que nous y
+laisserons notre tête; mais ne trouvez-vous pas qu'il sera beau
+pour nous d'entendre dire après nous, si l’on entend encore
+quelque chose au-delà de la tombe: _Tous avaient désespéré, eux ne
+désespérèrent pas!_
+
+«L'un de nous deux survivra à l’autre, mais pour succomber à son
+tour; que celui-là dise en mourant: _Etiamsi omnes, ego non._
+
+«Comptez sur moi comme je compte sur vous.
+«GEORGES CADOUDAL»
+
+«P.S. Vous savez que vous pouvez remettre à Branche-d'or tout ce
+que vous avez d'argent pour la cause; il m'a promis de ne pas se
+laisser prendre, et je me fie à sa parole.»
+
+Un murmure d'enthousiasme s'éleva, parmi les jeunes gens lorsque
+Morgan eut achevé les derniers mots de cette lettre.
+
+-- Vous avez entendu, messieurs? dit-il.
+
+-- Oui, oui, oui, répétèrent toutes les voix.
+
+-- D'abord, quelle somme avons-nous à remettre à Branche-d'or?
+
+-- Treize mille francs du lac de Silans; vingt-deux mille des
+Carronnières, quatorze mille de Meximieux; en tout, quarante-neuf
+mille, dit Adler.
+
+-- Vous entendez, mon cher Branche-d'or? dit Morgan; ce n'est pas
+grand-chose, et nous sommes de moitié plus pauvres que la dernière
+fois; mais vous connaissez le proverbe: «La plus belle fille du
+monde ne peut donner que ce qu'elle a.»
+
+-- Le général sait ce que vous risquez pour conquérir cet argent,
+et il a dit que, si peu que vous puissiez lui envoyer, il le
+recevrait avec reconnaissance.
+
+-- D'autant plus que le prochain envoi sera meilleur, dit la voix
+d'un jeune homme qui venait de se mêler au groupe sans être vu,
+tant l'attention s'était concentrée sur la lettre de Cadoudal et
+sur celui qui la lisait, surtout si nous voulons dire deux mots à
+la malle de Chambéry samedi prochain.
+
+-- Ah! c'est toi, Valensolle, dit Morgan.
+
+-- Pas de noms propres, s'il te plaît, baron; faisons-nous
+fusiller, guillotiner, rouer, écarteler, mais sauvons l'honneur de
+la famille. Je m'appelle Adler et ne réponds pas à d'autre nom.
+
+-- Pardon, j'ai tort; tu disais donc...?
+
+-- Que la malle de Paris à Chambéry passerait samedi entre la
+Chapelle-de-Guinchay et Belleville, portant cinquante mille francs
+du gouvernement aux religieux du mont Saint-Bernard, ce à quoi
+j'ajoutais qu'il y avait, entre ces deux localités, un endroit
+nommé la Maison-Blanche, lequel me paraît admirable pour tendre
+une embuscade.
+
+-- Qu'en dites-vous, messieurs? demanda Morgan; faisons-nous
+l'honneur au citoyen Fouché de nous inquiéter de sa police?
+Partons-nous? Quittons-nous la France? ou bien restons-nous les
+fidèles compagnons de Jéhu?
+
+Il n'y eut qu'un cri:
+
+-- Restons!
+
+-- À la bonne heure! dit Morgan; je nous reconnais là, frères;
+Cadoudal nous a tracé notre route dans l'admirable lettre que nous
+venons de recevoir de lui; adoptons donc son héroïque devise:
+_Etiamsi omnes, ego non._
+
+Alors, s'adressant au paysan breton:
+
+-- Branche-d'or, lui dit-il, les quarante neuf mille francs sont à
+ta disposition; pars quand tu voudras; promets en notre nom
+quelque chose de mieux pour la prochaine fois, et dis au général,
+de ma part, que, partout où il ira, même à l'échafaud, je me ferai
+un honneur de le suivre ou de le précéder; au revoir, Branche-
+d'or!
+
+Puis, se retournant vers le jeune homme qui avait paru si fort
+désirer que l'on respectât son incognito:
+
+-- Mon cher Adler, lui dit-il en homme qui a retrouvé sa gaieté un
+instant absente, c'est moi qui me charge de vous nourrir et de
+vous coucher cette nuit, si toutefois vous daignez m'accepter pour
+votre hôte.
+
+-- Avec reconnaissance, ami Morgan, répondit le nouvel arrivant:
+seulement, je te préviens que je m'accommoderai de tous les lits,
+attendu que je tombe de fatigue; mais pas de tous les soupers,
+attendu que je meurs de faim.
+
+-- Tu auras un bon lit et un souper excellent.
+
+-- Que faut-il faire pour cela?
+
+-- Me suivre.
+
+-- Je suis prêt.
+
+-- Alors, viens. Bonne nuit, messieurs! C'est toi qui veilles,
+Montbar?
+
+-- Oui.
+
+-- En ce cas, nous pouvons dormir tranquilles.
+
+Sur quoi, Morgan passa un de ses bras sous le bras de son ami,
+prit de l'autre main une torche qu'on lui présentait, et s'avança
+dans les profondeurs de la grotte, où nous allons le suivre si le
+lecteur n'est pas trop fatigué de cette longue séance.
+
+C'était la première fois que Valensolle, qui était, ainsi que nous
+l'avons vu, des environs d'Aix, avait l'occasion de visiter la
+grotte de Ceyzeriat, tout récemment adoptée par les compagnons de
+Jéhu pour lieu de refuge. Dans les réunions précédentes, il avait
+eu l'occasion seulement d'explorer les tours et les détours de la
+chartreuse de Seillon, qu'il avait fini par connaître assez
+intimement pour que, dans la comédie jouée devant Roland, on lui
+confiât le rôle de fantôme.
+
+Tout était donc curieux et inconnu pour lui dans le nouveau
+domicile où il allait faire son premier somme, et qui paraissait
+être, pour quelques jours du moins, le quartier général de Morgan.
+
+Comme il en est de toutes les carrières abandonnées, et qui
+ressemblent, au premier abord, à une cité souterraine, les
+différentes rues creusées pour l'extraction de la pierre
+finissaient toujours par aboutir à un cul-de-sac, c'est-à-dire à
+ce point de la mine où le travail avait été interrompu.
+
+Une seule de ces rues semblait se prolonger indéfiniment.
+
+Cependant, arrivait un point où elle-même avait dû s'arrêter un
+jour; mais, vers l'angle de l'impasse, avait été creusée -- dans
+quel but? la chose est restée un mystère pour les gens du pays
+même -- une ouverture des deux tiers moins large que la galerie à
+laquelle elle aboutissait, et pouvant donner passage à deux hommes
+de front à peu près.
+
+Les deux amis s'engagèrent dans cette ouverture.
+L'air y devenait si rare, que leur torche, à chaque pas, menaçait
+de s'éteindre.
+
+Valensolle sentit des gouttes d'eau glacées tomber sur ses épaules
+et sur ses mains.
+
+-- Tiens! dit-il, il pleut ici?
+
+--Non, répondit Morgan en riant: seulement, nous passons sous la
+Reyssouse.
+
+-- Alors, nous allons à Bourg?
+
+-- À peu près.
+
+-- Soit; tu me conduis, tu me promets à souper et à coucher: je
+n'ai à m'inquiéter de rien, que de voir s'éteindre notre lampe
+cependant..., ajouta le jeune homme en suivant des yeux la lumière
+pâlissante de la torche.
+
+-- Et ce ne serait pas bien inquiétant, attendu que nous nous
+retrouverions toujours.
+
+-- Enfin! dit Valensolle, et quand on pense que c'est pour des
+princes qui ne savent pas même notre nom, et qui, s'ils le
+savaient un jour, l'auraient oublié le lendemain du jour où ils
+l'auraient su, qu'à trois heures du matin nous nous promenons dans
+une grotte, que nous passons sous des rivières, et que nous allons
+coucher je ne sais où, avec la perspective d'être pris, jugés et
+guillotinés un beau matin; sais-tu que c'est stupide, Morgan?
+
+-- Mon cher, répondit Morgan, ce qui passe pour stupide, et ce qui
+n'est pas compris du vulgaire en pareil cas, a bien des chances
+pour être sublime.
+
+-- Allons, dit Valensolle, je vois que tu perds encore plus que
+moi au métier que nous faisons; je n'y mets que du dévouement, et
+tu y mets de l'enthousiasme.
+
+Morgan poussa un soupir.
+
+-- Nous sommes arrivés, dit-il, laissant tomber la conversation
+comme un fardeau qui lui pesait à porter plus longtemps.
+
+En effet, il venait de heurter du pied les premières marches d'un
+escalier.
+
+Morgan, éclairant et précédant Valensolle, monta dix degrés et
+rencontra une grille.
+
+Au moyen d'une clef qu'il tira de sa poche, la grille fut ouverte.
+
+On se trouva dans un caveau funéraire.
+
+Aux deux côtés de ce caveau, deux cercueils étaient soutenus par
+des trépieds de fer; des couronnes ducales et l'écusson d'azur à
+la croix d'argent indiquaient que ces cercueils devaient renfermer
+des membres de la famille de Savoie avant que cette famille portât
+la couronne royale.
+
+Un escalier apparaissait dans la profondeur du caveau, conduisant
+à un étage supérieur.
+
+Valensolle jeta un regard curieux autour de lui, et, à la lueur
+vacillante de la torche, reconnut la localité funèbre dans
+laquelle il se trouvait.
+
+-- Diable! fit-il, nous sommes, à ce qu'il paraît, tout le
+contraire des Spartiates.
+
+-- En ce qu'ils étaient républicains et que nous sommes
+royalistes? demanda Morgan.
+
+-- Non: en ce qu'ils faisaient venir un squelette à la fin de
+leurs repas, tandis que nous, c'est au commencement.
+
+-- Es-tu bien sûr que ce soient les Spartiates qui donnassent
+cette preuve de philosophie? demanda Morgan en refermant la porte.
+
+-- Eux ou d'autres, peu m'importe, dit Valensolle; par ma foi, ma
+citation est faite; l'abbé Vertot ne recommençait pas son siège,
+je ne recommencerai pas ma citation.
+
+-- Eh bien! une autre fois, tu diras les Égyptiens.
+
+-- Bon! fit Valensolle avec une insouciance qui ne manquait pas
+d'une certaine mélancolie, je serai probablement un squelette moi-
+même avant d'avoir l’occasion de montrer mon érudition une seconde
+fois. Mais que diable fais-tu donc? et pourquoi éteins-tu la
+torche? Tu ne vas pas me faire souper et coucher ici, j'espère
+bien?
+
+En effet, Morgan venait d'éteindre sa torche sur la première
+marche de l'escalier qui conduisait à l'étage supérieur.
+
+-- Donne-moi la main, répondit le jeune homme.
+
+Valensolle saisit la main de son ami avec un empressement qui
+témoignait d'un médiocre désir de faire, au milieu des ténèbres,
+un long séjour dans le caveau des ducs de Savoie, quelque honneur
+qu'il y eût pour un vivant à frayer avec de si illustres morts.
+
+Morgan monta les degrés.
+
+Puis il parut, au roidissement de sa main, qu'il faisait un
+effort.
+
+En effet, une dalle se souleva, et, par l’ouverture, une lueur
+crépusculaire tremblota aux yeux de Valensolle, tandis qu'une
+odeur aromatique, succédant à l'atmosphère méphitique du caveau,
+vint réjouir son odorat.
+
+-- Ah! dit-il, par ma foi, nous sommes dans une grange, j'aime
+mieux cela.
+
+Morgan ne répondit rien; il aida son compagnon à sortir du caveau,
+et laissa retomber la dalle.
+
+Valensolle regarda tout autour de lui: il était au centre d'un
+vaste bâtiment rempli de foin, et dans lequel la lumière pénétrait
+par des fenêtres si admirablement découpées, que ce ne pouvaient
+être celles d'une grange.
+
+-- Mais, dit Valensolle, nous ne sommes pas dans une grange?
+
+-- Grimpe sur ce foin et va t'asseoir près de cette fenêtre,
+répondit Morgan.
+
+Valensolle obéit, grimpa sur le foin comme un écolier en vacances,
+et alla, ainsi que le lui avait dit Morgan, s'asseoir près de la
+fenêtre. Un instant après, Morgan déposa entre les jambes de son
+ami une serviette contenant un pâté, du pain, une bouteille de
+vin, deux verres, deux couteaux et deux fourchettes.
+
+-- Peste! dit Valensolle, Lucullus soupe chez Lucullus.
+
+Puis, plongeant son regard, à travers les vitraux sur un bâtiment
+percé d'une quantité de fenêtres, qui semblait une aile de celui
+où les deux amis se trouvaient, et devant lequel se promenait un
+factionnaire:
+
+-- Décidément, fit-il, je souperai mal si je ne sais pas où nous
+sommes; quel est ce bâtiment? et pourquoi ce factionnaire se
+promène-t-il devant la porte?
+
+-- Eh bien! dit Morgan, puisque tu le veux absolument, je vais te
+le dire: nous sommes dans l'église de Brou, qu'un arrêté du
+conseil municipal a convertie en magasin à fourrage. Ce bâtiment
+auquel nous touchons, c'est la caserne de la gendarmerie, et ce
+factionnaire, c'est la sentinelle chargée d'empêcher qu'on ne nous
+dérange pendant notre souper et qu'on ne nous surprenne pendant
+notre sommeil.
+
+-- Braves gendarmes, dit Valensolle, en remplissant son verre. À
+leur santé, Morgan!
+
+-- Et à la nôtre! dit le jeune homme en riant; le diable
+m'étrangle si l'on a l’idée de venir nous chercher ici.
+
+À peine Morgan eut-il vidé son verre, que, comme si le diable eût
+accepté le défi qui lui était porté, on entendit la voix stridente
+de la sentinelle qui criait: «Qui vive?»
+
+-- Eh! firent les deux jeunes gens, que veut dire cela?
+
+En effet, une troupe d'une trentaine d'hommes venait du côté de
+Pont-d'Ain, et, après avoir échangé le mot d'ordre avec la
+sentinelle, se fractionna: une partie, la plus considérable,
+conduite par deux hommes qui semblaient des officiers, rentra dans
+la caserne; l'autre poursuivit son chemin.
+
+-- Attention! fit Morgan.
+
+Et tous deux sur leurs genoux, l'oreille au guet, l’oeil collé
+contre la vitre, attendirent.
+
+Expliquons au lecteur ce qui causait une interruption dans un
+repas qui, pour être pris à trois heures du matin, n'en était pas,
+comme on le voit, plus tranquille.
+
+
+XL -- BUISSON CREUX
+
+La fille du concierge ne s'était point trompée: c'était bien
+Roland qu'elle avait vu parler dans la geôle au capitaine de
+gendarmerie.
+
+De son côté, Amélie n'avait pas tort de craindre; car c'était bien
+sur les traces de Morgan qu'il était lâché.
+
+S'il ne s'était point présenté au château des Noires-Fontaines, ce
+n'était pas qu'il eût le moindre soupçon de l'intérêt que sa soeur
+portait au chef des compagnons de Jéhu; mais il se défiait d'une
+indiscrétion d'un de ses domestiques.
+
+Il avait bien reconnu Charlotte chez son père; mais celle-ci
+n'ayant manifesté aucun étonnement, il croyait n'avoir pas été
+reconnu par elle; d'autant plus qu'après avoir échangé quelques
+mots avec le maréchal des logis, il était allé attendre ce dernier
+sur la place du Bastion, fort déserte à une pareille heure.
+
+Son écrou terminé, le capitaine de gendarmerie était allé le
+rejoindre.
+
+Il avait trouvé Roland se promenant de long en large et
+l'attendant impatiemment.
+
+Chez le concierge Roland s'était contenté de se faire reconnaître;
+là, il pouvait entrer en matière.
+
+Il initia, en conséquence, le capitaine de gendarmerie au but de
+son voyage.
+
+De même que, dans les assemblées publiques, on demande la parole
+pour un fait personnel et on l'obtient sans contestation, Roland
+avait demandé au premier consul, et cela pour un fait personnel,
+que la poursuite des compagnons de Jéhu lui fût confiée; et il
+avait obtenu cette faveur sans difficulté.
+
+Un ordre du ministre de la guerre mettait à sa disposition les
+garnisons non seulement de Bourg, mais encore des villes
+environnantes.
+
+Un ordre du ministre de la police enjoignait à tous les officiers
+de gendarmerie de lui prêter main-forte.
+
+Il avait pensé naturellement, et avant tout, à s'adresser au
+capitaine de la gendarmerie de Bourg, qu'il connaissait de longue
+date, et qu'il savait être un homme de courage et d'exécution.
+
+Il avait trouvé ce qu'il cherchait: le capitaine de gendarmerie de
+Bourg avait la tête horriblement montée contre les compagnons de
+Jéhu, qui arrêtaient les diligences à un quart de lieue de la
+ville, et sur lesquels il ne pouvait point arriver à mettre la
+main.
+
+Il connaissait les rapports envoyés sur les trois dernières
+arrestations au ministre de la police, et il comprenait la
+mauvaise humeur de celui-ci.
+
+Mais Roland porta le comble à son étonnement en lui racontant ce
+qui lui était arrivé, dans la chartreuse de Seillon, la nuit où il
+avait veillé, et surtout ce qui était arrivé, dans la même
+chartreuse, à sir John pendant la nuit suivante.
+
+Le capitaine avait bien su par la rumeur publique que l'hôte de
+madame de Montrevel avait reçu un coup de poignard; mais, comme
+personne n'avait porté plainte, il ne s'était pas cru le droit de
+percer l'obscurité dans laquelle il lui semblait que Roland
+voulait laisser l'affaire ensevelie.
+
+À cette époque de trouble, la force armée avait des indulgences
+qu'elle n'eût point eues en d'autres temps..
+
+Quant à Roland, il n'avait rien dit, désirant se réserver la
+satisfaction de poursuivre, en temps et lieu, les hôtes de la
+chartreuse, mystificateurs ou assassins.
+
+Cette fois, il venait avec tous les moyens de mettre son dessein à
+exécution, et bien résolu à ne pas revenir près du premier consul
+sans l'avoir accompli.
+
+D'ailleurs, c'était là une de ces aventures comme les cherchait
+Roland. N'y avait-il pas à la fois du danger et du pittoresque?
+
+N'était-ce point une occasion de jouer sa vie contre des gens qui,
+ne ménageant pas la leur, ne ménageraient probablement pas la
+sienne?
+
+Roland était loin d'attribuer à sa véritable cause, c'est-à-dire
+la sauvegarde étendue sur lui par Morgan, le bonheur avec lequel
+il s'était tiré du danger, la nuit où il avait veillé dans la
+chartreuse et le jour où il avait combattu contre Cadoudal.
+
+Comment supposer qu'une simple croix avait été faite au-dessus de
+son nom, et qu'à deux cent cinquante lieues de distance ce signe
+de la rédemption l'avait protégé aux deux bouts de la France?
+
+Au reste, la première chose à faire était d'envelopper la
+chartreuse de Seillon et de la fouiller dans ses recoins les plus
+secrets; ce que Roland se croyait parfaitement en état de faire.
+
+Seulement, la nuit était trop avancée pour que cette expédition
+pût avoir lieu avant la nuit prochaine.
+
+En attendant, Roland se cacherait dans la caserne de gendarmerie
+et se tiendrait dans la chambre du capitaine, afin que personne ne
+soupçonnât à Bourg sa présence ni la cause qui l'amenait. Le
+lendemain, il guiderait l'expédition.
+
+Dans la journée du lendemain, un des gendarmes, qui était
+tailleur, lui confectionnerait un costume complet de maréchal des
+logis.
+
+Il passerait pour être attaché à la brigade de Lons-le-Saulnier,
+et, grâce à cet uniforme, il pourrait, sans être reconnu, diriger
+la perquisition dans la chartreuse.
+
+Tout s'accomplit selon le plan convenu.
+
+Vers une heure, Roland rentra dans la caserne avec le capitaine,
+monta à la chambre de ce dernier, s'y arrangea un lit de camp, et
+y dormit en homme qui vient de passer deux jours et deux nuits, en
+chaise de poste.
+
+Le lendemain il prit patience en faisant, pour l'instruction du
+maréchal des logis, un plan de la chartreuse de Seillon à l'aide
+duquel, même sans l'aide de Roland, le digne officier eût pu
+diriger l'expédition sans s'égarer d'un pas.
+
+Comme le capitaine n'avait que dix-huit soldats sous ses ordres,
+que ce n'était point assez pour cerner complètement la chartreuse,
+ou plutôt pour en garder les deux issues et la fouiller
+entièrement, qu'il eût fallu deux ou trois jours pour compléter la
+brigade disséminée dans les environs et attendre un chiffre
+d'hommes nécessaire, le capitaine, par ordre de Roland, alla dans
+la journée mettre le colonel des dragons, dont le régiment était
+en garnison à Bourg, au courant de l'événement, et lui demander
+douze hommes qui, avec les dix-huit du capitaine, feraient un
+total de trente.
+
+Non seulement le colonel accorda ces douze hommes, mais encore,
+apprenant que l'expédition devait être dirigée par le chef de
+brigade Roland de Montrevel, aide de camp du premier consul, il
+déclara qu'il voulait, lui aussi, être de la partie, et qu'il
+conduirait ses douze hommes.
+
+Roland accepta son concours, et il fut convenu que le colonel --
+nous employons indifféremment le titre de colonel ou celui de chef
+de brigade qui désignait le même grade -- et il fut convenu,
+disons-nous, que le colonel et douze dragons prendraient en
+passant Roland, le capitaine et leurs dix-huit gendarmes, la
+caserne de la gendarmerie se trouvant justement sur la route de la
+chartreuse de Seillon.
+
+Le départ était fixé à onze heures.
+
+À onze heures, heure militaire, c'est-à-dire à onze heures
+précises, le colonel des dragons et ses douze hommes ralliaient
+les gendarmes, et les deux troupes, réunies en une seule, se
+mettaient en marche.
+
+Roland, sous son costume de maréchal des logis de gendarmerie,
+s'était fait reconnaître de son collègue le colonel de dragons;
+mais, pour les dragons et les gendarmes, il était, comme la chose
+avait été convenue, un maréchal des logis détaché de la brigade de
+Lons-le-Saulnier.
+
+Seulement, comme ils eussent pu s'étonner qu'un maréchal des logis
+étranger aux localités leur fût donné pour guide, on leur avait
+dit que, dans sa jeunesse, Roland avait été novice à Seillon,
+noviciat qui l'avait mis à même de reconnaître mieux que personne
+les détours les plus mystérieux de la Chartreuse.
+Le premier sentiment de ces braves militaires avait bien été de se
+trouver un peu humiliés d'être conduits par un ex-moine; mais, au
+bout du compte, comme cet ex-moine portait le chapeau à trois
+cornes d'une façon assez coquette, comme son allure était celle
+d'un homme qui, en portant l'uniforme, semblait avoir complètement
+oublié qu'il eût autrefois porté la robe, ils avaient fini par
+prendre leur parti de cette humiliation, se réservant d'arrêter
+définitivement leur opinion sur le maréchal des logis d'après la
+façon dont il manierait le mousquet qu'il portait au bras, les
+pistolets qu'il portait à la ceinture, et le sabre qu'il portait
+au côté.
+
+On se munit de torches, et l'on se mit en route dans le plus
+profond silence et en trois pelotons: l'un de huit hommes commandé
+par le capitaine de gendarmerie, l'autre de dix hommes commandé
+par le colonel, l'autre de douze commandé par Roland.
+
+En sortant de la ville, on se sépara.
+
+Le capitaine de gendarmerie, qui connaissait mieux les localités
+que le colonel de dragons, se chargea de garder la fenêtre de la
+Correrie donnant sur le bois de Seillon; il avait avec lui huit
+gendarmes.
+
+Le colonel de dragons fut chargé par Roland de garder la grande
+porte d'entrée de la Chartreuse. Il avait avec lui cinq dragons et
+cinq gendarmes.
+
+Roland se chargea de fouiller l'intérieur; il avait avec lui cinq
+gendarmes et sept dragons.
+
+On donna une demi-heure à chacun pour être à son poste. C'était
+plus qu'il ne fallait.
+
+À onze heures et demie sonnantes à l'église de Péronnaz, Roland et
+ses hommes devaient escalader le mur du verger.
+
+Le capitaine de gendarmerie suivit la route de Pont-d'Ain jusqu'à
+la lisière de la forêt, et, en côtoyant la lisière, gagna le poste
+qui lui était indiqué.
+
+Le colonel de dragons prit le chemin de traverse qui s'embranche
+sur la route de Pont-d'Ain et qui mène à la grande porte de la
+Chartreuse.
+
+Enfin, Roland prit à travers terres, et gagna le mur du verger
+qu'en d'autres circonstances il avait, on se le rappelle, déjà
+escaladé deux fois.
+
+À onze heures et demie sonnantes, il donna le signal à ses hommes
+et escalada le mur du verger; gendarmes et dragons le suivirent.
+Arrivés de l'autre côté du mur, ils ne savaient pas encore si
+Roland était brave, mais ils savaient qu'il était leste.
+
+Roland leur montra dans l'obscurité la porte sur laquelle ils
+devaient se diriger; c'était celle qui donnait du verger dans le
+cloître.
+
+Puis il s'élança le premier à travers les hautes herbes, le
+premier poussa la porte, le premier se trouva dans le cloître.
+
+Tout était obscur, muet, solitaire.
+
+Roland, servant toujours de guide à ses hommes, gagna le
+réfectoire.
+
+Partout la solitude, partout le silence.
+
+Il s'engagea sous la voûte oblique, et se retrouva dans le jardin
+sans avoir effarouché d'autres êtres vivants que les chats-huants
+et les chauves-souris.
+
+Restait à visiter la citerne, le caveau mortuaire et le pavillon
+ou plutôt la chapelle de la forêt.
+
+Roland traversa l'espace vide qui le séparait de la citerne.
+Arrivé au bas des degrés, il alluma trois torches, en garda une et
+remit les deux autres, l'une aux mains d'un dragon, l'autre aux
+mains d'un gendarme; puis il souleva la pierre qui masquait
+l'escalier.
+
+Les gendarmes qui suivaient Roland commençaient à croire qu'il
+était aussi brave que leste.
+
+On franchit le couloir souterrain et l'on rencontra la première
+grille; elle était poussée, mais non fermée.
+
+On entra dans le caveau funèbre.
+
+Là, c'était plus que la solitude, plus que le silence: c'était la
+mort.
+
+Les plus braves sentirent un frisson passer dans la racine de
+leurs cheveux.
+
+Roland alla de tombe en tombe, sondant les sépulcres avec la
+crosse du pistolet qu'il tenait à la main.
+
+Tout resta muet.
+
+On traversa le caveau funèbre, on rencontra la seconde grille, on
+pénétra dans la chapelle.
+Même silence, même solitude; tout était abandonné, et, on eût pu
+le croire, depuis des années.
+
+Roland alla droit au choeur; il retrouva le sang sur les dalles:
+personne n'avait pris la peine de l'effacer.
+
+Là, on était à bout de recherches et il fallait désespérer.
+
+Roland, ne pouvait se décider à la retraite.
+
+Il pensa que peut-être n'avait-il pas été attaqué, à cause de sa
+nombreuse escorte; il laissa dix hommes et une torche dans la
+chapelle, les chargea de se mettre, par la fenêtre ruinée, en
+communication avec le capitaine de gendarmerie embusqué dans là
+forêt, à quelques pas de cette fenêtre, et, avec deux hommes,
+revint, sur ses pas.
+
+Cette fois, les deux hommes qui suivaient Roland le trouvaient
+plus que brave, ils le trouvaient téméraire.
+
+Mais Roland, ne s'inquiétant pas même s'il était suivi, reprit sa
+propre piste, à défaut de celle des bandits.
+
+Les deux hommes eurent honte et le suivirent.
+
+Décidément, la chartreuse était abandonnée.
+
+Arrivé devant la grande porte, Roland appela le colonel de
+dragons; le colonel et ses dix hommes étaient à leur poste.
+
+Roland ouvrit la porte et fit sa jonction avec eux.
+
+Ils n'avaient rien vu, rien entendu.
+Ils rentrèrent tous ensemble, refermant et barricadant la porte
+derrière eux pour couper la retraite aux bandits, s'ils avaient le
+bonheur d'en rencontrer.
+
+Puis ils allèrent rejoindre leurs compagnons, qui, de leur côté,
+avaient rallié le capitaine de gendarmerie et ses huit hommes.
+
+Tout cela les attendait dans le choeur.
+
+Il fallait se décider à la retraite: deux heures du matin venaient
+de sonner; depuis près de trois heures, on était en quête sans
+avoir rien trouvé.
+
+Roland, réhabilité dans l’esprit des gendarmes et des dragons, qui
+trouvaient que l'ex-novice ne boudait pas, donna, à son grand
+regret, le signal de la retraite en ouvrant la porte de la
+chapelle qui donnait sur la forêt.
+
+Cette fois, comme on n'espérait plus rencontrer personne, Roland
+se contenta de la fermer derrière lui.
+
+Puis, au pas accéléré, la petite troupe reprit le chemin de Bourg.
+
+Le capitaine de gendarmerie, ses dix-huit hommes et Roland
+rentrèrent à leur caserne après s'être fait reconnaître de la
+sentinelle.
+
+Le colonel de dragons et ses douze hommes continuèrent leur chemin
+et rentrèrent dans la ville.
+
+C'était ce cri de la sentinelle qui avait attiré l’attention de
+Morgan et de Valensolle; c'était la rentrée de ces dix-huit hommes
+à la caserne qui avait interrompu leur repas; c'était enfin cette
+circonstance imprévue qui avait fait dire à Morgan: «Attention!»
+
+En effet, dans la situation où se trouvaient les deux jeunes gens,
+tout méritait attention.
+
+Aussi le repas fut-il interrompu, les mâchoires cessèrent-elles de
+fonctionner pour laisser les yeux et les oreilles remplir leur
+office dans toute son étendue.
+
+On vit bientôt que les yeux seuls seraient occupés.
+
+Chaque gendarme regagna sa chambre sans lumière; rien n'attira
+donc l'attention des deux jeunes gens sur les nombreuses fenêtres
+de la caserne, de sorte qu'elle put se concentrer sur un seul
+point.
+
+Au milieu de toutes ces fenêtres obscures, deux s'illuminèrent;
+elles étaient placées en retour relativement au reste du bâtiment,
+et juste en face de celle, où les deux amis prenaient leur repas.
+
+Ces fenêtres étaient au premier étage; mais, dans la position
+qu'ils occupaient, c'est-à-dire sur le faîte des bottes de
+fourrage, Morgan et Valensolle non seulement se trouvaient à la
+même hauteur qu'elles, mais encore plongeaient dessus.
+
+Ces fenêtres étaient celles du capitaine de gendarmerie.
+
+Soit insouciance du brave capitaine, soit pénurie de l'État, on
+avait oublié de garnir ces fenêtres de rideaux, de sorte que,
+grâce aux deux chandelles allumées par l'officier de gendarmerie
+pour faire honneur à son hôte, Morgan et Valensolle pouvaient voir
+tout ce qui se passait dans cette chambre.
+
+Tout à coup, Morgan saisit le bras de Valensolle et l’étreignit
+avec force:
+
+-- Bon! dit Valensolle, qu'y a-t-il encore de nouveau?
+
+Roland venait de jeter son chapeau à trois cornes sur une chaise,
+et Morgan l'avait reconnu.
+
+-- Roland de Montrevel! dit-il, Roland sous l'uniforme d'un
+maréchal des logis de gendarmerie! cette fois, nous tenons sa
+piste, tandis qu'il cherche encore la nôtre. C'est à nous de ne
+pas la perdre.
+
+-- Que fais-tu? demanda Valensolle sentant que son ami s'éloignait
+de lui.
+
+-- Je vais prévenir nos compagnons; toi, reste, et ne le perds pas
+de vue; il détache son sabre et dépose ses pistolets, il est
+probable qu'il passera la nuit dans la chambre du capitaine:
+demain, je le défie de prendre une route, quelle qu'elle soit,
+sans avoir l'un de nous sur ses talons.
+
+Et Morgan, se laissant glisser sur la déclivité du fourrage,
+disparut aux yeux de son compagnon, qui, accroupi comme un sphinx,
+ne perdait pas de vue Roland de Montrevel.
+
+Un quart d'heure après, Morgan était de retour et les fenêtres de
+l’officier de gendarmerie étaient, comme toutes les autres
+fenêtres de la caserne, rentrées dans l’obscurité.
+
+-- Eh bien? demanda Morgan.
+
+-- Eh bien, répondit Valensolle, la chose a fini de la façon la
+plus prosaïque du monde: ils se sont déshabillés, ont éteint les
+chandelles et se sont couchés, le capitaine dans son lit, et
+Roland sur un matelas; il est probable qu'à cette heure ils
+ronflent à qui mieux mieux.
+
+-- En ce cas, dit Morgan, bonne nuit à eux et à nous aussi.
+
+Dix minutes après, ce souhait était exaucé, et les deux jeunes
+gens dormaient comme s'ils n'avaient pas eu le danger pour
+camarade de lit.
+
+
+XLI -- L'HÔTEL DE LA POSTE
+
+Le même jour, vers six heures du matin, c'est-à-dire pendant le
+lever grisâtre et froid d'un des derniers jours de février, un
+cavalier, éperonnant un bidet de poste et précédé d'un postillon
+chargé de ramener le cheval en main, sortait de Bourg par la route
+de Mâcon ou de Saint-Jullien.
+
+Nous disons par la route de Mâcon ou de Saint-Jullien, parce qu'à
+une lieue de la capitale de la Bresse la route bifurque et
+présente deux chemins, l’un qui conduit, en suivant tout droit, à
+Saint-Jullien; l’autre qui, en déviant à gauche, mène à Mâcon.
+
+Arrivé à l’embranchement des deux routes, le cavalier allait
+prendre le chemin de Mâcon, lorsqu'une voix qui semblait sortir de
+dessous une voiture renversée implora sa miséricorde.
+
+Le cavalier ordonna au postillon de voir ce que c'était.
+
+Un pauvre maraîcher était pris, en effet, sous une voiture de
+légumes. Sans doute avait-il voulu la soutenir au moment où la
+roue, mordant sur le fossé, perdait l'équilibre; la voiture était
+tombée sur lui, et cela avec tant de bonheur, qu'il espérait,
+disait-il, n'avoir rien de cassé, et ne demandait qu'une chose,
+c'est qu'on aidât sa voiture à se remettre sur ses roues; il
+espérait, lui, alors, pouvoir se remettre sur ses jambes.
+
+Le cavalier était miséricordieux pour son prochain, car non
+seulement il permit que le postillon s'arrêtât pour tirer le
+maraîcher de l’embarras où il se trouvait, mais encore il mit lui-
+même pied à terre, et, avec une vigueur qu'on eût été loin
+d'attendre d'un homme de taille moyenne comme il l’était, il aida
+le postillon à remettre la voiture, non seulement sur ses roues,
+mais encore sur le pavé du chemin.
+
+Après quoi, il voulut aider l’homme à se relever à son tour; mais
+celui-ci avait dit vrai: il était sain et sauf, et, s'il lui
+restait une espèce de flageolement dans les jambes, c'était pour
+justifier le proverbe qui prétend qu'il y a un Dieu pour les
+ivrognes.
+
+Le maraîcher se confondit en remerciements et prit son cheval par
+la bride, mais tout autant -- la chose était facile à voir -- pour
+se soutenir lui-même que pour conduire l'animal par le droit
+chemin.
+
+Les deux cavaliers se remirent en selle, lancèrent leurs chevaux
+au galop et disparurent bientôt au coude que fait la route cinq
+minutes avant d'arriver au bois Monnet.
+
+Mais à peine eurent-ils disparu, qu'il se fit un changement
+notable dans les allures du maraîcher: il arrêta son cheval, se
+redressa, porta à ses lèvres l'embouchure d'une petite trompe, et
+sonna trois coups.
+
+Une espèce de palefrenier sortit du bois qui borde la route,
+conduisant un cheval de maître par la bride.
+
+Le maraîcher dépouilla rapidement sa blouse, jeta bas son pantalon
+de grosse toile, et se trouva en veste et en culotte de daim et
+chaussé de bottes à retroussis.
+
+Il fouilla dans sa voiture, en tira un paquet qu'il ouvrit, secoua
+un habit de chasse vert, à brandebourgs d'or, l'endossa, passa
+par-dessus une houppelande marron, prit des mains du palefrenier
+un chapeau que celui-ci lui présentait et qui était assorti à son
+élégant costume, se fit visser des éperons à ses bottes, et,
+sautant sur son cheval avec la légèreté et l'adresse d'un écuyer
+consommé:
+
+-- Trouve-toi ce soir à sept heures, dit-il au palefrenier, entre
+Saint-Just et Ceyzeriat; tu y rencontreras Morgan, et tu lui diras
+que celui _qu'il sait _va à Mâcon, mais que j'y serai avant lui.
+
+Et, en effet, sans s'inquiéter de la voiture de légumes, qu'il
+laissait d'ailleurs à la garde de son domestique, l'ex-maraîcher,
+qui n'était autre que notre ancienne connaissance Montbar, tourna
+la tête de son cheval du côté du bois Monnet et le mit au galop.
+
+Celui-là n'était pas un mauvais bidet de poste, comme celui que
+montait Roland, mais, au contraire, c'était un excellent cheval de
+course; de sorte qu'entre le bois Monnet et Polliat, Montbar
+rejoignit et dépassa les deux cavaliers.
+
+Le cheval, sauf une courte halte à Saint-Cyr-sur-Menthon, fit
+d'une seule traite, et en moins de trois heures, les neuf ou dix
+lieues qui séparent Bourg de Mâcon.
+
+Arrivé à Mâcon, Montbar descendit à l'hôtel de la Poste, le seul
+qui, à cette époque, avait la réputation d'accaparer tous les
+voyageurs de distinction.
+
+Au reste, à la façon dont Montbar fut reçu dans l'hôtel, on voyait
+que l'hôte avait affaire à une ancienne connaissance.
+
+-- Ah! c'est vous, monsieur de Jayat, dit l’hôte; nous nous
+demandions hier ce que vous étiez devenu; il y a plus d'un mois
+qu'on ne vous a vu dans nos pays.
+
+-- Vous croyez qu'il y a aussi longtemps que cela, mon ami? dit le
+jeune homme en affectant le grasseyement à la mode; oui, c'est ma
+parole, vrai! J'ai été chez des amis, chez les Treffort, les
+Hautecourt; vous connaissez ces messieurs de nom, n'est-ce pas?
+-- Oh! de nom et de personne.
+
+-- Nous avons chassé à courre; ils ont d'excellents équipages,
+parole d'honneur! Mais déjeune-t-on chez vous, ce matin?
+
+-- Pourquoi pas?
+
+-- Eh bien alors, servez-moi un poulet, une bouteille de vin de
+Bordeaux, deux côtelettes, des fruits, la moindre chose.
+
+-- Dans un instant. Voulez-vous être servi dans votre chambre, ou
+dans la salle commune?
+
+-- Dans la salle commune, c'est plus gai; seulement, servez-moi
+sur une table à part. Ah! n'oubliez pas mon cheval: c'est une
+excellente bête, et que j'aime mieux que certains chrétiens,
+parole d'honneur.
+
+L'hôte donna ses ordres, Montbar se mit devant la cheminée,
+retroussa sa houppelande et se chauffa les mollets.
+
+-- C'est toujours vous qui tenez la poste? demanda-t-il à l’hôte,
+comme pour ne pas laisser tomber la conversation.
+
+-- Je crois bien!
+
+Alors, c'est chez vous que relayent les diligences?
+
+-- Non pas les diligences, les malles.
+
+-- Ah! dites donc: il faut que j'aille à Chambéry un de ces jours,
+combien y a-t-il de places dans la malle?
+
+-- Trois: deux dans l'intérieur, une avec le courrier.
+
+-- Et ai-je chance de trouver une place libre?
+
+-- Ça se peut encore quelquefois; mais le plus sûr, voyez-vous,
+c'est toujours d'avoir sa calèche ou son cabriolet à soi.
+
+-- On ne peut donc pas retenir sa place d'avance?
+
+-- Non; car vous comprenez bien, monsieur de Jayat, s'il y a des
+voyageurs qui aient pris leurs places de Paris à Lyon, ils vous
+priment.
+
+-- Voyez-vous, les aristocrates! dit en riant Montbar. À propos
+d'aristocrates, il vous en arrive un derrière moi en poste; je
+l'ai dépassé à un quart de lieue de Polliat: il m'a semblé qu'il
+montait un bidet un peu poussif.
+
+-- Oh! fit l'hôte, ce n'est pas étonnant, mes confrères sont si
+mal équipés en chevaux!
+
+-- Et tenez, justement voilà notre homme reprit Montbar; je
+croyais avoir plus d'avance que cela sur lui.
+
+En effet, Roland au moment même passait au galop devant les
+fenêtres et entrait dans la cour.
+
+-- Prenez-vous toujours la chambre n° 1, monsieur de Jayat?
+demanda l'hôte.
+
+-- Pourquoi la question?
+
+-- Mais parce que c'est la meilleure, et que, si vous ne la prenez
+pas, nous la donnerions à la personne qui arrive, dans le cas où
+elle ferait séjour.
+
+-- Oh! ne vous préoccupez pas de moi, je ne saurai que dans le
+courant de la journée si je reste ou si je pars. Si le nouvel
+arrivant fait séjour comme vous dites, donnez-lui le n° 1; je me
+contenterai du n° 2.
+
+-- Monsieur est servi, dit le garçon en paraissant sur la porte de
+communication qui conduisait de la cuisine à la salle commune.
+
+Montbar fit un signe de tête et se rendit à l’invitation qui lui
+était faite; il entrait dans la salle commune juste au moment où
+Roland entrait dans la cuisine.
+
+La table était servie en effet; Montbar changea son couvert de
+côté, et se plaça de façon à tourner le dos à la porte.
+
+La précaution était inutile: Roland n'entra point dans la salle
+commune, et le déjeuneur put achever son repas sans être dérangé.
+
+Seulement, au dessert, son hôte vint lui apporter lui-même le
+café.
+
+Montbar comprit que le digne homme était en humeur de causer; cela
+tombait à merveille: il y avait certaines choses que lui-même
+désirait savoir.
+
+-- Eh bien, demanda Montbar, qu'est donc devenu notre homme? est-
+ce qu'il n'a fait que changer de cheval?
+
+-- Non, non, non, répondit l'hôte; comme vous le disiez, c'est un
+aristocrate: il a demandé qu'on lui servît son déjeuner dans sa
+chambre.
+
+-- Dans sa chambre ou dans ma chambre! demanda Montbar; car je
+suis bien sûr que vous lui avez donnez le fameux n° 1.
+
+-- Dame! monsieur de Jayat, c'est votre faute; vous m'avez dit que
+j'en pouvais disposer.
+
+-- Et vous m'avez pris au mot, vous avez bien fait; je me
+contenterai du n° 2.
+
+-- Oh! vous y serez bien mal; la chambre n'est séparée du n° 1 que
+par une cloison, et l'on entend tout ce qui se fait ou se dit
+d'une chambre dans l'autre.
+
+-- Ah çà! mon cher hôte, vous croyez donc que je suis venu chez
+vous pour faire des choses inconvenantes ou chanter des chansons
+séditieuses, que vous avez peur qu'on n'entende ce que je dirai ou
+ce que je ferai?
+
+-- Oh! ce n'est pas cela.
+
+-- Qu'est-ce donc?
+
+-- Je n'ai pas peur que vous dérangiez les autres; j'ai peur que
+vous ne soyez dérangé.
+
+-- Bon! votre jeune homme est donc un tapageur?
+
+-- Non; mais ça m'a l'air d'un officier.
+
+-- Qui a pu vous faire croire cela?
+
+-- Sa tournure d'abord; puis il s'est informé du régiment qui
+était en garnison à Mâcon; je lui ai dit que c'était le 7e
+chasseurs à cheval. «Ah! bon, a-t-il repris, je connais le chef de
+brigade, un de mes amis; votre garçon peut-il lui porter ma carte,
+et lui demander s'il veut venir déjeuner avec moi?»
+
+-- Ah! ah!
+
+-- De sorte que, vous comprenez, des officiers entre eux, ça va
+être du bruit, du tapage! Ils vont peut-être non seulement
+déjeuner, mais dîner, mais souper.
+
+-- Je vous ai déjà dit, mon cher hôte, que je ne croyais point
+avoir le plaisir de passer la nuit chez vous; j'attends, poste
+restante, des lettres de Paris qui décideront de ce que je vais
+faire. En attendant, allumez-moi du feu dans la chambre n° 2, en
+faisant le moins de bruit possible, pour ne pas gêner mon voisin;
+vous me ferez monter en même temps une plume, de l’encre et du
+papier, j'ai à écrire.
+
+Les ordres de Montbar furent ponctuellement exécutés, et lui-même
+monta sur les pas du garçon de service pour veiller à ce que
+Roland ne fût point incommodé de son voisinage.
+
+La chambre était bien telle que l'hôte de la poste l’avait dite,
+et pas un mouvement ne pouvait se faire dans l'une, pas un mot ne
+pouvait s'y dire qui ne fût entendu dans l'autre.
+
+Aussi Montbar entendit-il parfaitement le garçon d'hôtel annoncer
+à Roland le chef de brigade Saint-Maurice, et, à la suite du pas
+résonnant de celui-ci dans le corridor, les exclamations que
+laissèrent échapper les deux amis, enchantés de se revoir.
+
+De son côté, Roland, distrait un instant par le bruit qui s'était
+fait dans la chambre voisine, avait oublié ce bruit dès qu'il
+avait cessé, et il n'y avait point de danger qu'il se renouvelât.
+Montbar, une fois seul, s'était assis à la table sur laquelle
+étaient déposés, encre, plume et papier, et était resté immobile.
+
+Les deux officiers s'étaient connus autrefois en Italie, et Roland
+s'était trouvé sous les ordres de Saint-Maurice lorsque celui-ci
+était capitaine, et que lui, Roland, n'était que lieutenant.
+
+Aujourd'hui, les grades étaient égaux; de plus, Roland avait
+double mission du premier consul et du préfet de police, qui lui
+donnait commandement sur les officiers du même grade que lui, et
+même, dans les limites de sa mission, sur des officiers d'un grade
+plus élevé.
+
+Morgan ne s'était pas trompé en présumant que le frère d'Amélie
+était à la poursuite des compagnons de Jéhu: quand les
+perquisitions nocturnes faites dans la chartreuse de Seillon n'en
+eussent pas donné la preuve, cette preuve eût ressorti de la
+conversation du jeune officier avec son collègue, en supposant que
+cette conversation eût été entendue.
+
+Ainsi le premier consul envoyait bien effectivement cinquante
+mille francs, à titre de don, aux pères du Saint-Bernard; ainsi
+ces cinquante mille francs étaient bien réellement envoyés par la
+poste; mais ces cinquante mille francs n'étaient qu'une espèce de
+piège où l'on comptait prendre les dévaliseurs de diligences,
+s'ils n'étaient point surpris dans la chartreuse de Seillon ou
+dans quelque autre lieu de leur retraite.
+
+Maintenant, restait à savoir comment on les prendrait.
+
+Ce fut ce qui, tout en déjeunant, se débattit longuement entre les
+deux officiers.
+
+Au dessert, ils étaient d'accord, et le plan était arrêté.
+
+Le même soir, Morgan recevait une lettre ainsi conçue:
+
+«Comme nous l’a dit Adler, vendredi prochain, à cinq heures du
+soir, la malle partira de Paris avec cinquante mille francs
+destinés aux pères du Saint-Bernard.
+
+«Les trois places, la place du coupé et les deux places de
+l’intérieur sont déjà retenues par trois voyageurs qui monteront,
+le premier à Sens, les deux autres à Tonnerre.
+
+«Ces voyageurs seront, dans le coupé, un des plus braves agents du
+citoyen Fouché, et dans l’intérieur, M. Roland de Montrevel et le
+chef de brigade du 7e chasseurs, en garnison à Mâcon.
+
+«Ils seront en costumes bourgeois, pour ne point inspirer de
+soupçons, mais armés jusqu'aux dents.
+
+«Douze chasseurs à cheval, avec mousquetons, pistolets et sabres,
+escorteront la malle, mais à distance, et de manière à arriver au
+milieu de l'opération.
+
+«Le premier coup de pistolet tiré doit leur donner le signal de
+mettre leurs chevaux au galop et de tomber sur les dévaliseurs.
+
+«Maintenant, mon avis est que, malgré toutes ces précautions, et
+même à cause de toutes ces précautions, l'attaque soit maintenue
+et s'opère à l'endroit indiqué, c'est-à-dire à la Maison-Blanche.
+
+«Si c'est l’avis des compagnons, qu'on me le fasse savoir; c'est
+moi qui conduirai la malle en postillon, de Mâcon à Belleville.
+
+«Je fait mon affaire du chef de brigade; que l'un de vous fasse la
+sienne de l’agent du citoyen Fouché.
+
+«Quant à M. Roland de Montrevel, il ne lui arrivera rien, attendu
+que je me charge, par un moyen à moi connu et par moi inventé, de
+l'empêcher de descendre de la malle-poste.
+
+«L'heure précise où la malle de Chambéry passe à la Maison-Blanche
+est samedi, à six heures du soir.
+
+«Un seul mot de réponse conçu en ces termes: _Samedi à six heures
+du soir_, et tout ira comme sur des roulettes.
+
+«MONTBAR»
+
+À minuit, Montbar, qui effectivement s'était plaint du bruit fait
+par son voisin et avait été mis dans une chambre située à l'autre
+extrémité de l'hôtel, était réveillé par un courrier, lequel
+n'était autre que le palefrenier qui lui avait amené sur la route
+un cheval tout sellé.
+
+Cette lettre contenait simplement ces mots, suivis d'un post-
+scriptum:
+
+«Samedi, à six heures du soir.
+
+«MORGAN.
+
+«P.S. Ne pas oublier, même au milieu du combat, que la vie de
+Roland de Montrevel est sauvegardée.»
+Le jeune homme lut cette réponse avec une joie visible; ce n'était
+plus une simple arrestation de diligence, cette fois, c'était une
+espèce d'affaire d'honneur entre hommes d'une opinion différente,
+une rencontre entre braves.
+
+Ce n'était pas seulement de l’or qu'on allait répandre sur la
+grande route, c'était du sang.
+
+Ce n'était pas aux pistolets sans balles du conducteur, maniés par
+les mains d'un enfant, qu'on allait avoir affaire, c'était aux
+armes mortelles de soldats habitués à s'en servir.
+
+Au reste, on avait toute la journée qui allait s'ouvrir, et toute
+celle du lendemain, pour prendre ses mesures. Montbar se contenta
+donc de demander au palefrenier quel était le postillon de service
+qui devait, à cinq heures, prendre la malle à Mâcon et faire la
+poste ou plutôt les deux postes qui s'étendent de Mâcon à
+Belleville.
+
+Il lui recommanda en outre d'acheter quatre pitons et deux cadenas
+fermant à clef.
+
+Il savait d'avance que la malle arrivait à quatre heures et demie
+à Mâcon, y dînait, et en repartait à cinq heures précises.
+
+Sans doute, toutes les mesures de Montbar étaient prises d'avance,
+car, ces recommandations faites à son domestique, il le congédia,
+et s'endormit comme un homme qui a un arriéré de sommeil à
+combler.
+
+Le lendemain, il ne se réveilla, ou plutôt ne descendit qu'à neuf
+heures du matin. Il demanda sans affectation à l'hôte des
+nouvelles de son bruyant voisin.
+
+Le voyageur était parti à six heures du matin, par la malle-poste
+de Lyon à Paris, avec son ami le chef de brigade des chasseurs, et
+l'hôte avait cru entendre qu'ils n'avaient retenu leurs places que
+jusqu'à Tonnerre.
+
+Au reste, de même que M. de Jayat s'inquiétait du jeune officier,
+le jeune officier, de son côté, s'était inquiété de lui, avait
+demandé qui il était, s'il venait d'habitude dans l'hôtel, et si
+l'on croyait qu'il consentît à vendre son cheval.
+
+L'hôte avait répondu qu'il connaissait parfaitement M. de Jayat,
+que celui-ci avait l'habitude de loger à son hôtel toutes les fois
+que ses affaires l'appelaient à Mâcon, et que, quant à son cheval,
+il ne croyait pas, vu la tendresse que le jeune gentilhomme avait
+manifestée pour lui, qu'il consentît à s'en défaire à quelque prix
+que ce fût.
+
+Sur quoi, le voyageur était parti sans insister davantage.
+
+Après le déjeuner, M. de Jayat, qui paraissait fort désoeuvré, fit
+seller son cheval, monta dessus et sortit de Mâcon par la route de
+Lyon. Tant qu'il fut dans la ville, il laissa marcher son cheval à
+l'allure qui convenait à l'élégant animal; mais, une fois hors de
+la ville, il rassembla les rênes et serra les genoux.
+
+L'indication était suffisante. L'animal partit au galop.
+
+Montbar traversa les villages de Varennes et de la Crèche et la
+Chapelle-de-Guinchay, et ne s'arrêta qu'à la Maison-Blanche.
+
+Le lieu était bien tel que l'avait dit Valensolle, et merveilleu-
+sement choisi pour une embuscade.
+
+La Maison-Blanche était située au fond d'une petite vallée, entre
+une descente et une montée; à l'angle de son jardin passait un
+petit ruisseau sans nom qui allait se jeter dans la Saône à la
+hauteur de Challe.
+
+Des arbres touffus et élevés suivaient le cours de la rivière et,
+décrivant un demi-cercle, enveloppaient la maison.
+
+Quant à la maison elle-même, après avoir été autrefois une auberge
+dont l'aubergiste n'avait pas fait ses affaires, elle était fermée
+depuis sept ou huit ans, et commençait à tomber en ruine.
+
+Avant d'y arriver, en venant de Mâcon, la route faisait un coude.
+
+Montbar examina les localités avec le soin d'un ingénieur chargé
+de choisir le terrain d'un champ de bataille, tira un crayon et un
+portefeuille de sa poche et traça un plan exact de la position.
+
+Puis il revint à Mâcon.
+
+Deux heures après, le palefrenier partait, portant le plan à
+Morgan et laissant à son maître le nom du postillon qui devait
+conduire la malle; il s'appelait Antoine. Le palefrenier avait, en
+outre, acheté les quatre pitons et les deux cadenas.
+
+Montbar fit monter une bouteille de vieux bourgogne et demanda
+Antoine.
+
+Dix minutes après, Antoine entrait.
+
+C'était un grand et beau garçon de vingt-cinq à vingt-six ans, de
+la taille à peu près de Montbar, ce que celui-ci, après l'avoir
+toisé des pieds à la tête, avait remarqué avec satisfaction.
+
+Le postillon s'arrêta sur le seuil de la porte, et, mettant la
+main à son chapeau à la manière des militaires:
+
+-- Le citoyen m'a fait demander? dit-il.
+
+-- C'est bien vous qu'on appelle Antoine? fit Montbar.
+
+-- Pour vous servir, si j'en étais capable, vous et votre
+compagnie.
+
+-- Eh bien, oui, mon ami, tu peux me servir... Ferme donc la porte
+et viens ici.
+
+Antoine ferma la porte, s'approcha jusqu'à distance de deux pas de
+Montbar, et, portant de nouveau la main à son chapeau:
+
+-- Voilà, notre maître.
+
+-- D'abord, dit Montbar, si tu n'y vois point d'inconvénient, nous
+allons boire un verre de vin à la santé de ta maîtresse.
+
+-- Oh! oh! de ma maîtresse! fit Antoine, est-ce que les gens comme
+nous ont des maîtresses? C'est bon pour des seigneurs comme vous
+d'avoir des maîtresses.
+
+-- Ne vas-tu pas me faire accroire, drôle, qu'avec une encolure
+comme la tienne, on fait voeu de continence?
+
+-- Oh! je ne veux pas dire que l'on soit un moine à cet endroit;
+on a par-ci par-là quelque amourette sur le grand chemin.
+
+-- Oui, à chaque cabaret; c'est pour cela qu'on s'arrête si
+souvent avec les chevaux de retour pour boire la goutte ou allumer
+sa pipe.
+
+-- Dame! fit Antoine avec un intraduisible mouvement d'épaules, il
+faut bien rire.
+
+-- Eh bien, goûte-moi ce vin-là, mon garçon! je te réponds que ce
+n'est pas lui qui te fera pleurer.
+
+Et, prenant un verre plein, Montbar fit signe au postillon de
+prendre l’autre verre.
+
+-- C'est bien de l’honneur pour moi... À votre santé et à celle de
+votre compagnie!
+
+C'était une locution familière au brave postillon, une espèce
+d'extension de politesse qui n'avait pas besoin d'être justifiée
+pour lui par une compagnie quelconque.
+
+-- Ah! oui, dit-il après avoir bu et en faisant clapper sa langue,
+en voilà du chenu, et moi, qui l'ai avalé sans le goûter, comme si
+c'était du petit bleu.
+
+-- C'est un tort, Antoine.
+
+-- Mais oui, que c'est un tort.
+
+-- Bon! fit Montbar en versant un second verre, heureusement qu'il
+peut se réparer.
+
+-- Pas plus haut que le pouce, notre bourgeois, dit le facétieux
+postillon en tendant le verre et ayant soin que son pouce fût au
+niveau du bord.
+
+-- Minute, fit Montbar au moment où Antoine allait porter le verre
+à sa bouche.
+
+-- Il était temps, dit le postillon; il allait y passer, le
+malheureux! Qu'y a-t-il?
+
+-- Tu n'as pas voulu que je boive à la santé de ta maîtresse; mais
+tu ne refuseras pas, je l’espère, de boire à la santé de la
+mienne.
+
+-- Oh! ça ne se refuse pas, surtout avec de pareil vin; à la santé
+de votre maîtresse et de sa compagnie!
+
+Et le citoyen Antoine avala la rouge liqueur, en la dégustant
+cette fois.
+
+-- Eh bien, fit Montbar, tu t'es encore trop pressé, mon ami.
+
+-- Bah! fit le postillon.
+
+-- Oui... suppose que j'aie plusieurs maîtresses: du moment où
+nous ne nommons pas celle à la santé de laquelle nous buvons,
+comment veux-tu que cela lui profite.
+
+-- C'est ma foi, vrai!
+
+-- C'est triste, mais il faut recommencer cela, mon ami.
+
+-- Ah! recommençons! Il ne s'agit pas, avec un homme comme vous,
+de mal faire les choses; on a commis la faute, on la boira.
+
+Et Antoine tendit son verre que Montbar remplit jusqu'au bord.
+
+-- Maintenant, dit-il en jetant un coup d'oeil sur la bouteille,
+et en s'assurant par ce coup d'oeil qu'elle était vide, il ne
+s'agit plus de nous tromper. Son nom?
+
+-- À la belle Joséphine! dit Montbar.
+
+-- À la belle Joséphine! répéta Antoine.
+
+Et il avala le bourgogne avec une satisfaction qui semblait aller
+croissant.
+
+Puis, après avoir bu et s'être essuyé les lèvres avec sa manche,
+au moment de reposer le verre sur la table:
+
+-- Eh! dit-il, un instant, bourgeois.
+
+-- Bon! fit Montbar, est-ce qu'il y a encore quelque chose qui ne
+va pas?
+
+-- Je crois bien: nous avons fait de la mauvaise besogne, mais il
+est trop tard.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- La bouteille est vide.
+
+-- Celle-ci, oui, mais pas celle-là.
+
+Et Montbar prit dans le coin de la cheminée une bouteille toute
+débouchée.
+-- Ah! ah! fit Antoine, dont le visage s'éclaira d'un radieux
+sourire.
+
+-- Y a-t-il du remède? demanda Montbar.
+
+-- Il y en a fit Antoine.
+
+Et il tendit son verre.
+
+Montbar le remplit avec la même conscience qu'il y avait mise les
+trois premières fois.
+
+-- Eh bien, fit le postillon mirant au jour le liquide rubis qui
+étincelait dans son verre, je disais donc que nous avions bu à la
+santé de la belle Joséphine...
+
+-- Oui, dit Montbar.
+
+-- Mais, continua Antoine, il y a diablement de Joséphines en
+France.
+
+-- C'est vrai; combien crois-tu qu'il y en ait, Antoine?
+
+-- Bon! il y en a bien cent mille.
+
+-- Je t'accorde cela; après?
+
+-- Eh bien, sur ces cent mille, j'admets qu'il n'y en a qu'un
+dixième de belles.
+
+-- C'est beaucoup.
+
+-- Mettons un vingtième.
+-- Soit.
+
+-- Cela fait cinq mille.
+
+-- Diable! sais-tu que tu es fort en arithmétique?
+
+-- Je suis fils de maître d'école.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, à laquelle de ces cinq mille avons-nous bu?... ah!
+
+-- Tu as, par ma foi, raison, Antoine; il faut ajouter le nom de
+famille au nom de baptême; à la belle Joséphine...
+
+-- Attendez, le verre est entamé, il ne peut plus servir; il faut,
+pour que la santé soit profitable, le vider et le remplir.
+
+Antoine porta le verre à sa bouche.
+
+-- Le voilà vide, dit-il.
+
+-- Et le voilà rempli, fit Montbar en le mettant en contact avec
+la bouteille.
+
+-- Aussi, j'attends; à la belle Joséphine?...
+
+-- À la belle Joséphine... Lollier!
+
+Et Montbar vida son verre.
+
+-- Jarnidieu! fit Antoine; mais, attendez donc, Joséphine Lollier,
+je connais cela.
+
+-- Je ne dis pas non.
+
+-- Joséphine Lollier, mais c'est la fille du maître de la poste
+aux chevaux de Belleville.
+
+-- Justement.
+
+-- Fichtre! fit le postillon, vous n'êtes pas à plaindre, notre
+bourgeois; un joli brin de fille! À la santé de la belle Joséphine
+Lollier!
+
+Et il avala son cinquième verre de Bourgogne.
+
+-- Eh bien, maintenant, demanda Montbar, comprends-tu pourquoi je
+t'ai fait monter, mon garçon?
+
+-- Non; mais je ne vous en veux pas tout de même.
+
+-- C'est bien gentil de ta part.
+
+-- Oh! moi, je suis bon diable.
+
+-- Eh bien, je vais te le dire, pourquoi je t'ai fait monter.
+
+-- Je suis tout oreilles.
+
+-- Attends! Je crois que tu entendras encore mieux si ton verre
+est plein que s'il est vide.
+
+-- Est-ce que vous avez été médecin des sourds, vous, par hasard?
+demanda le postillon en goguenardant.
+
+-- Non; mais j'ai beaucoup vécu avec les ivrognes, répondit
+Montbar en remplissant de nouveau le verre d'Antoine.
+
+-- On n'est pas ivrogne parce qu'on aime le vin, dit Antoine.
+
+-- Je suis de ton avis, mon brave, répliqua Montbar; on n'est
+ivrogne que quand on ne sait pas le porter.
+
+-- Bien dit! fit Antoine, qui paraissait porter le sien à
+merveille; j'écoute.
+
+-- Tu m'as dit que tu ne comprenais pas pourquoi je t'avais fait
+monter?
+
+-- Je l'ai dit.
+
+-- Cependant, tu dois bien te douter que j'avais un but?
+
+-- Tout homme en a un, bon ou mauvais, à ce que prétend notre
+curé, dit sentencieusement Antoine.
+
+-- Eh bien, le mien, mon ami, reprit Montbar, est de pénétrer la
+nuit, sans être reconnu, dans la cour de maître Nicolas Denis
+Lollier, maître de poste de Belleville.
+
+-- À Belleville, répéta Antoine, qui suivait les paroles de
+Montbar avec toute l'attention dont il était capable; je
+comprends. Et vous voulez pénétrer, sans être reconnu, dans la
+cour de maître Nicolas Denis Lollier, maître de poste à
+Belleville, pour voir à votre aise la belle Joséphine? Ah! mon
+gaillard!
+
+-- Tu y es, mon cher Antoine; et je veux y pénétrer sans être
+reconnu, parce que le père Lollier a tout découvert, et qu'il a
+défendu à sa fille de me recevoir.
+
+-- Voyez-vous!... Et que puis-je à cela, moi?
+
+-- Tu as encore les idées obscures, Antoine; bois ce verre de vin-
+là pour les éclaircir.
+
+-- Vous avez raison, fit Antoine.
+
+Et il avala son sixième verre de vin.
+
+-- Ce que tu y peux, Antoine?
+
+-- Oui, qu'est-ce que j'y peux? Voilà ce que je demande.
+
+-- Tu y peux tout, mon ami.
+
+-- Moi?
+
+-- Toi.
+
+-- Ah! je serais curieux de savoir cela: éclaircissez,
+éclaircissez.
+
+Et il tendit son verre.
+
+-- Tu conduis, demain, la malle de Chambéry?
+
+-- Un peu; à six heures.
+
+-- Eh bien, supposons qu’Antoine soit un bon garçon.
+
+-- C'est tout supposé, il l'est.
+
+-- Eh bien, voici ce que fait Antoine...
+
+-- Voyons, que fait-il?
+
+-- D'abord, il vide son verre.
+
+-- Ce n'est pas difficile... c'est fait.
+
+-- Puis il prend ces dix louis.
+
+Montbar aligna dix louis sur la table.
+
+-- Ah! ah! fit Antoine, des jaunets, des vrais! Je croyais qu'ils
+avaient tous émigré, ces diables-là!
+
+-- Tu vois qu'il en reste.
+
+-- Et que faut-il qu'Antoine fasse pour qu'ils passent dans sa
+poche?
+
+-- Il faut qu'Antoine me prête son plus bel habit de postillon.
+
+-- À vous?
+
+-- Et me donne sa place demain au soir.
+
+-- Eh! oui, pour que vous voyiez la belle Joséphine sans être
+reconnu.
+-- Allons donc! J'arrive à huit heures à Belleville, j'entre dans
+la cour, je dis que les chevaux sont fatigués, je les fais reposer
+jusqu'à dix heures, et, de huit heures à dix...
+
+-- Ni vu ni connu, je t'embrouille le père Lollier.
+
+-- Eh bien, ça y est-il, Antoine?
+
+-- Ça y est! on est jeune, on est du parti des jeunes; on est
+garçon, on est du parti des garçons; quand on sera vieux et papa,
+on sera du parti des papas et des vieux, et on criera: «Vivent les
+ganaches!»
+
+-- Ainsi, mon brave Antoine, tu me prêtes ta plus belle veste et
+ta plus belle culotte?
+
+-- J'ai justement une veste et une culotte que je n'ai pas encore
+mises.
+
+-- Tu me donnes ta place?
+
+-- Avec plaisir.
+
+-- Et moi, je te donne d'abord ces cinq louis d'arrhes.
+
+-- Et le reste?
+
+-- Demain, en passant les bottes; seulement, tu auras une
+précaution...
+
+-- Laquelle?
+
+-- On parle beaucoup de brigand qui dévalisent les diligences; tu
+auras soin de mettre des fontes à la selle du porteur.
+
+-- Pour quoi faire?
+
+-- Pour y fourrer des pistolets.
+
+-- Allons donc! n'allez-vous pas leur faire du mal à ces braves
+gens?
+
+-- Comment! tu appelles braves gens des voleurs qui dévalisent les
+diligences?
+
+-- Bon! on n'est pas un voleur parce qu'on vole l'argent du
+gouvernement.
+
+-- C'est ton avis.
+
+-- Je crois bien, et encore que c'est l'avis de bien d'autres. Je
+sais bien, quant à moi, que, si j'étais juge, je ne les
+condamnerais pas.
+
+-- Tu boirais peut-être à leur santé?
+
+-- Ah! tout de même, ma foi, si le vin était bon.
+
+-- Je t'en défie, dit Montbar en versant dans le verre d'Antoine
+tout ce qui restait de la seconde bouteille.
+
+-- Vous savez le proverbe? dit le postillon.
+
+-- Lequel?
+
+-- Il ne faut pas défier un fou de faire sa folie. À la santé des
+compagnons de Jéhu.
+
+-- Ainsi soit-il! dit Montbar.
+
+-- Et les cinq louis? fit Antoine en reposant le verre sur la
+table.
+
+-- Les voilà.
+
+-- Merci; vous aurez des fontes à votre selle; mais, croyez-moi,
+ne mettez pas de pistolets dedans ou, si vous mettez des pistolets
+dedans, faites comme le père Jérôme, le conducteur de Genève, ne
+mettez pas de balles dans vos pistolets.
+
+Et, sur cette recommandation philanthropique, le postillon prit
+congé de Montbar et descendit l'escalier en chantant d'une voix
+avinée.
+
+«Le matin, je me prends, je me lève;
+«Dans le bois, je m'en suis allé;
+«J'y trouvai ma bergère qui rêve;
+«Doucement je la réveillai.
+«Je lui dis: _Aimable bergère,_
+«_Un berger vous ferait-il peur?_
+«_Un berger! à moi pourquoi faire?_
+«_Taisez-vous, monsieur le trompeur.»_
+
+Montbar suivit consciencieusement le chanteur jusqu'à la fin du
+second couplet; mais, quelque intérêt qu'il prît à la romance de
+maître Antoine, la voix de celui-ci s'étant perdue dans
+l'éloignement; il fut obligé de faire son deuil du reste de la
+chanson.
+
+
+XLII -- LA MALLE DE CHAMBÉRY
+
+Le lendemain, à cinq heures de l’après-midi, Antoine, pour ne
+point être en retard sans doute, harnachait, dans la cour de
+l'hôtel de la poste, les trois chevaux qui devaient enlever la
+malle.
+
+Un instant après, la malle entrait au grand galop dans la cour de
+l'hôtel et venait se ranger sous les fenêtres de la chambre qui
+avait tant paru préoccuper Antoine, c'est-à-dire à trois pas de la
+dernière marche de l'escalier de service.
+
+Si l'on eût pu faire, sans y avoir un intérêt positif, attention à
+un si petit détail, on eût remarqué que le rideau de la fenêtre
+s'écartait d'une façon presque imprudente pour permettre à la
+personne qui habitait la chambre de voir qui descendait de la
+malle-poste.
+
+Il en descendit trois hommes qui, avec la hâte de voyageurs
+affamés, se dirigèrent vers les fenêtres ardemment éclairées de la
+salle commune.
+
+À peine étaient-ils entrés, que l'on vit, par l'escalier de
+service, descendre un élégant postillon non chaussé encore de ses
+grosses bottes, mais simplement de fins escarpins par-dessus
+lesquels il comptait les passer.
+
+Le postillon élégant passa les grosses bottes d'Antoine, lui
+glissa cinq louis dans la main, puis se tourna pour que celui-ci
+lui jetât sur les épaules sa houppelande, que la rigueur de la
+saison rendait à peu près nécessaire.
+
+Cette toilette achevée, Antoine rentra lestement dans l'écurie, où
+il se dissimula dans le coin le plus obscur.
+
+Quant à celui auquel il venait de céder sa place, rassuré sans
+doute par la hauteur du col de la houppelande, qui lui cachait la
+moitié du visage, il alla droit aux trois chevaux harnachés
+d'avance par Antoine, glissa une paire de pistolets à deux coups
+dans les arçons, et, profitant de l'isolement où était la malle-
+poste par le détellement des chevaux et l'éloignement du postillon
+de Tournus, il planta, à l'aide d'un poinçon aigu qui pouvait à la
+rigueur devenir un poignard, ses quatre pitons dans le bois de la
+malle-poste, c'est-à-dire à chaque portière, et les deux autres en
+regard dans le bois de la caisse.
+
+Après quoi, il se mit à atteler les chevaux avec une promptitude
+et une adresse qui indiquaient un homme familiarisé depuis son
+enfance avec tous les détails de l'art poussé si loin de nos jours
+par cette honorable classe de la société que nous appelons les
+_gentilshommes riders._
+
+Cela fait, il attendit, calmant ses chevaux impatients à l'aide de
+la parole et du fouet, savamment combinés, ou employés chacun à
+son tour.
+
+On connaît la rapidité avec laquelle s'exécutaient les repas des
+malheureux condamnés au régime de la malle-poste; la demi-heure
+n'était donc pas écoulée, qu'on entendit la voix du conducteur qui
+criait:
+
+-- Allons, citoyens voyageurs, en voiture.
+
+Montbar se tint près de la portière, et, malgré leur déguisement,
+reconnut parfaitement Roland et le chef de brigade du 7e
+chasseurs, qui montèrent et prirent place dans l'intérieur sans
+faire attention au postillon.
+
+Celui-ci referma sur eux la portière, passa le cadenas dans les
+deux pitons et donna un tour de clef.
+Puis, contournant la malle, il fit semblant de laisser tomber son
+fouet devant l'autre portière, passa, en se baissant, le second
+cadenas dans les autres pitons, lui donna un tour de clef en se
+relevant et, sûr que les deux officiers étaient bien verrouillés,
+il enfourcha son cheval en gourmandant le conducteur, qui lui
+laissait faire sa besogne.
+
+En effet, le voyageur du coupé était déjà à sa place, que le
+conducteur débattait encore un reste de compte avec l'hôte.
+
+-- Est-ce pour ce soir, pour cette nuit, ou pour demain matin,
+père François? cria le faux postillon en imitant de son mieux la
+voix du vrai.
+
+-- C'est bon, c'est bon, on y va, répondit le conducteur.
+
+Puis, regardant autour de lui:
+
+-- Tiens! où sont donc les voyageurs? demanda-t-il.
+
+-- Nous voilà, dirent à la fois les deux officiers, dans
+l’intérieur de la malle, et l’agent du coupé.
+
+-- La portière est bien fermée? insista le père François.
+
+-- Oh! je vous en réponds, fit Montbar.
+
+-- En ce cas, en route, mauvaise troupe! cria le conducteur tout
+en gravissant le marchepied, en prenant place près du voyageur et
+en tirant la portière après lui.
+
+Le postillon ne se le fit pas redire; il enleva ses chevaux en
+enfonçant ses éperons dans le ventre du porteur et en cinglant aux
+deux autres un vigoureux coup de fouet.
+La malle-poste partit au galop.
+
+Montbar conduisait comme s'il n'eût fait que cela toute sa vie; il
+traversa la ville en faisant danser les vitres et trembler les
+maisons; jamais véritable postillon n'avait fait claquer son fouet
+d'une si savante manière.
+
+À la sortie de Mâcon, il vit un petit groupe de cavaliers:
+c'étaient les douze chasseurs qui devaient suivre la malle sans
+avoir l'air de l'escorter.
+
+Le chef de brigade passa la tête par la portière et fit signe au
+maréchal des logis qui les commandait.
+
+Montbar ne parut rien remarquer; mais, au bout de cinq cents pas,
+tout en exécutant une symphonie avec son fouet, il retourna la
+tête et vit que l’escorte s'était mise en marche.
+
+-- Attendez, mes petits enfants, dit Montbar, je vais vous en
+faire voir du pays!
+
+Et il redoubla de coups d'éperons et de coups de fouet.
+
+Les chevaux semblaient avoir des ailes, la malle volait sur le
+pavé, on eût dit le char du tonnerre qui passait.
+
+Le conducteur s'inquiéta.
+
+-- Eh! maître Antoine, cria-t-il, est-ce que nous serions ivre par
+hasard?
+
+-- Ivre? ah bien oui! répondit Montbar, j'ai dîné avec une salade
+de betterave.
+
+-- Mais, morbleu? s'il va de ce train-là, cria Roland en passant à
+son tour la tête par la portière, l’escorte ne pourra nous suivre.
+
+-- Tu entends ce qu'on te dit! cria le conducteur.
+
+-- Non, répondit Montbar, je n'entends pas.
+
+-- Eh bien, on te fait observer que, si tu vas de ce train-là,
+l'escorte ne pourra pas suivre.
+
+-- Il y a donc une escorte? demanda Montbar.
+
+-- Eh oui! puisque nous avons de l’argent du gouvernement.
+
+-- C'est autre chose, alors; il fallait donc dire cela tout de
+suite.
+
+Mais, au lieu de ralentir sa course, la malle continua d'aller le
+même train, et, s'il se fit un changement, ce fut qu'elle gagna
+encore en vélocité.
+
+-- Tu sais que, s'il nous arrive un accident, dit le conducteur,
+je te casse la tête d'un coup de pistolet.
+
+-- Allons donc! fit Montbar, on les connaît vos pistolets, il n'y
+a pas de balles dedans.
+
+-- C'est possible, mais il y en a dans les miens! cria l’agent de
+police.
+
+-- C'est ce qu'on verra dans l'occasion, répondit Montbar.
+
+Et il continua sa route sans plus s'inquiéter des observations.
+
+On traversa, avec la vitesse de l'éclair, le village de Varennes,
+celui de la Crèche et la petite ville de la Chapelle-de-Guinchay.
+
+Il restait un quart de lieue, à peine, pour arriver à la Maison-
+Blanche.
+
+Les chevaux ruisselaient et hennissaient de rage en jetant l'écume
+par la bouche.
+
+Montbar jeta les yeux derrière lui; à plus de mille pas de la
+malle-poste, les étincelles jaillissaient sous les pieds de
+l'escorte.
+
+Devant lui était la déclivité de la montagne.
+
+Il s'élança sur la pente, mais tout en rassemblant ses rênes de
+manière à se rendre maître des chevaux quand il voudrait.
+
+Le conducteur avait cessé de crier, car il reconnaissait qu'il
+était conduit par une main habile et vigoureuse à la fois.
+
+Seulement, de temps en temps, le chef de brigade regardait par la
+portière pour voir à quelle distance étaient ses hommes.
+
+À la moitié de la pente, Montbar était maître de ses chevaux, sans
+avoir eu un seul moment l'air de ralentir leur course.
+
+Il se mit alors à entonner à pleine voix le _Réveil du Peuple:
+_c'était la chanson des royalistes, comme la _Marseillaise _était
+le chant des jacobins.
+
+-- Que fait donc ce drôle-là? cria Roland en passant la tête par
+la portière; dites-lui donc qu'il se taise, conducteur, ou je lui
+envoie une balle dans les reins.
+
+Peut-être le conducteur allait-il répéter au postillon la menace
+de Roland, mais il lui sembla voir une ligne noire qui barrait la
+route.
+
+En même temps, une voix tonnante cria:
+
+-- Halte-là, conducteur!
+
+-- Postillon, passez-moi sur le ventre de ces bandits-là! cria
+l'agent de police.
+
+-- Bon! comme vous y allez, vous! dit Montbar. Est-ce que l'on
+passe comme cela sur le ventre des amis?... Hoooh!
+
+La malle-poste s'arrêta comme par enchantement.
+
+-- En avant! en avant! crièrent à la fois Roland et le chef de
+brigade, comprenant que l’escorte était trop loin pour les
+soutenir.
+
+-- Ah! brigand de postillon! cria l’agent de police en sautant à
+bas du coupé et en dirigeant un pistolet sur Montbar, tu vas payer
+pour tous.
+
+Mais il n'avait pas achevé, que Montbar, le prévenant, faisait feu
+et que l'agent roulait, mortellement blessé, sous les roues de la
+malle.
+
+Son doigt crispé par l’agonie appuya sur la gâchette, le coup
+partit, mais au hasard, sans que la balle atteignît personne.
+
+-- Conducteur, criaient les deux officiers, de par tous les
+tonnerres du ciel, ouvrez donc!
+
+-- Messieurs, dit Morgan s'avançant, nous n'en voulons pas à vos
+personnes, mais seulement à l'argent du gouvernement. Ainsi donc,
+conducteur, les cinquante mille livres et vivement!
+
+Deux coups de feu partis de l'intérieur furent la réponse des deux
+officiers, qui, après avoir vainement ébranlé les portières,
+essayaient vainement encore de sortir par l'ouverture des vitres.
+
+Sans doute, un des coups de feu porta, car on entendit un cri de
+rage en même temps qu'un éclair illuminait la route.
+
+Le chef de brigade poussa un soupir et tomba sur Roland. Il venait
+d'être tué raide.
+
+Roland fit feu de son second pistolet, mais personne ne lui
+riposta.
+
+Ses deux pistolets étaient déchargés; enfermé qu'il était, il ne
+pouvait se servir de son sabre et hurlait de colère.
+
+Pendant ce temps, on forçait le conducteur, le pistolet sur la
+gorge, de donner l'argent; deux hommes prirent les sacs qui
+contenaient les cinquante mille francs et en chargèrent le cheval
+de Montbar, que son palefrenier lui amenait tout sellé et bridé
+comme à un rendez-vous de chasse.
+
+Montbar s'était débarrassé de ses grosses bottes, et sauta en
+selle avec ses escarpins.
+
+-- Bien des choses au premier consul, monsieur de Montrevel! cria
+Morgan.
+
+Puis, se tournant vers ses compagnons:
+
+-- Au large, enfants, et par la route que chacun voudra. Vous
+connaissez le rendez-vous; à demain au soir.
+
+-- Oui, oui, répondirent dix ou douze voix.
+
+Et toute la bande s'éparpilla comme une volée d'oiseaux,
+disparaissant dans la vallée sous l’ombre des arbres qui
+côtoyaient la rivière et enveloppaient la Maison-Blanche.
+
+En ce moment, on entendit le galop des chevaux et l'escorte,
+attirée par les coups de feu, apparut au sommet de la montée,
+qu'elle descendit comme une avalanche.
+
+Mais elle arriva trop tard: elle ne trouva plus que le conducteur
+assis sur le bord du fossé; les deux cadavres de l'agent de police
+et du chef de brigade, et Roland, prisonnier et rugissant comme un
+lion qui mord les barreaux de sa cage.
+
+
+XLIII -- LA RÉPONSE DE LORD GRENVILLE
+
+Pendant que les événements que nous venons de raconter
+s'accomplissaient et occupaient les esprits et les gazettes de la
+province, d'autres événements, bien autrement graves, se
+préparaient à Paris qui allaient occuper les esprits et les
+gazettes du monde tout entier.
+
+Lord Tanlay était revenu avec la réponse de son oncle lord
+Grenville.
+
+Cette réponse consistait en une lettre adressée à
+M. de Talleyrand, et dans une note écrite pour le premier consul.
+
+La lettre était conçue en ces termes:
+
+«Downing-street, le 14 février 1800.
+
+«Monsieur,
+
+«J'ai reçu et mis sous les yeux du roi la lettre que vous m'avez
+transmise par l'intermédiaire de mon neveu lord Tanlay. Sa
+Majesté, ne voyant aucune raison de se départir des formes qui ont
+été longtemps établies en Europe pour traiter d'affaires avec les
+États étrangers, m'a ordonné de vous faire passer en son nom la
+réponse officielle que je vous envoie ci-incluse.
+
+«J'ai l'honneur d'être avec une haute considération, monsieur,
+votre très humble et très obéissant serviteur,
+
+«GRENVILLE»
+
+La, réponse était sèche, la note précise.
+De plus, une lettre avait été écrite _autographe_ par le premier
+consul au roi Georges, et le roi Georges, _ne se départissant
+point des formes établies en Europe pour traiter avec les États
+étrangers, _répondait par une simple note de l'écriture du premier
+secrétaire venu.
+
+Il est vrai que la note était signée Grenville.
+
+Ce n'était qu'une longue récrimination contre la France, contre
+l'esprit de désordre qui l'agitait, contre les craintes que cet
+esprit de désordre inspirait à toute l'Europe, et sur la nécessité
+imposée, par le soin de leur propre conservation, à tous les
+souverains régnants de la réprimer. En somme, c'était la
+continuation de la guerre.
+
+À la lecture d'un pareil factum, les yeux de Bonaparte brillèrent
+de cette flamme qui précédait chez lui les grandes décisions,
+comme l'éclair précède la foudre.
+
+-- Ainsi, monsieur, dit-il en se retournant vers lord Tanlay,
+voilà tout ce que vous avez pu obtenir?
+
+-- Oui, citoyen premier consul.
+
+-- Vous n'avez donc point répété verbalement à votre oncle tout ce
+que je vous avais chargé de lui dire?
+
+-- Je n’en ai pas oublié une syllabe.
+
+-- Vous ne lui avez donc pas dit que vous habitiez la France
+depuis deux ou trois ans, que vous l'aviez vue, que vous l'aviez
+étudiée, qu'elle était forte, puissante, heureuse, désireuse de la
+paix, mais préparée à la guerre?
+
+-- Je lui ai dit tout cela.
+
+-- Vous n'avez donc pas ajouté que c'est une guerre insensée que
+nous font les Anglais; que cet esprit de désordre dont ils
+parlent, et qui n'est, à tout prendre, que les écarts de la
+liberté trop longtemps comprimée, il fallait l'enfermer dans la
+France même par une paix universelle; que cette paix était le seul
+cordon sanitaire qui pût l'empêcher de franchir nos frontières;
+qu'en allumant en France le volcan de la guerre, la France, comme
+une lave, va se répandre sur l'étranger... L'Italie est délivrée,
+dit le roi d'Angleterre; mais délivrée de qui? De ses libérateurs!
+L'Italie est délivrée, mais pourquoi? Parce que je conquérais
+l'Égypte, du Delta à la troisième cataracte; l'Italie est
+délivrée, parce que je n'étais pas en Italie... Mais me voilà:
+dans un mois, je puis y être, en Italie, et, pour la reconquérir
+des Alpes à l'Adriatique, que me faut-il? Une bataille. Que
+croyez-vous que fasse Masséna en défendant Gênes? Il m'attend...
+Ah! les souverains de l'Europe ont besoin de la guerre pour
+assurer leur couronne! eh bien, milord, c'est moi qui vous le dis,
+je secouerai si bien l'Europe, que la couronne leur en tremblera
+au front. Ils ont besoin de la guerre? Attendez... Bourrienne!
+Bourrienne!
+
+La porte de communication du cabinet du premier consul avec le
+cabinet du premier secrétaire s'ouvrit précipitamment, et
+Bourrienne parut, le visage aussi effaré que s'il eût cru que
+Bonaparte appelait au secours.
+
+Il vit celui-ci fort animé, froissant la note diplomatique d'une
+main et frappant de l'autre sur le bureau, et lord Tanlay calme,
+debout et muet à trois pas de lui.
+
+Il comprit tout de suite que c'était la réponse de l'Angleterre
+qui irritait le premier consul.
+
+-- Vous m'avez appelé, général? dit-il.
+
+-- Oui, fit le premier consul; mettez vous là et écrivez.
+
+Et, d'une voix brève et saccadée, sans chercher les mots, mais, au
+contraire, comme si les mots se pressaient aux portes de son
+esprit, il dicta la proclamation suivante:
+
+«Soldats!
+
+«En promettant la paix au peuple français, j'ai été votre organe;
+je connais votre valeur.
+
+«Vous êtes les mêmes hommes qui conquirent le Rhin, la Hollande,
+l'Italie, et qui donnèrent la paix sous les murs de Vienne
+étonnée.
+
+«Soldats! ce ne sont plus vos frontières qu'il faut défendre, ce
+sont les États ennemis qu'il faut envahir.
+
+«Soldats! lorsqu'il en sera temps, je serai au milieu de vous, et
+l'Europe étonnée se souviendra que vous êtes de la race des
+braves!»
+
+Bourrienne leva la tête, attendant, après ces derniers mots
+écrits.
+
+-- Eh bien, c'est tout, dit Bonaparte.
+
+-- Ajouterai-je, les mots sacramentels: «Vive la République?»
+
+-- Pourquoi demandez-vous cela?
+
+-- C'est que nous n'avons pas fait de proclamation depuis quatre
+mois, et que quelque chose pourrait être changé aux formules
+ordinaires.
+
+-- La proclamation est bien telle qu'elle est, dit Bonaparte; n'y
+ajoutez rien.
+
+Et, prenant une plume, il écrasa plutôt qu'il n'écrivit sa
+signature au bas de la proclamation.
+
+Puis, la rendant à Bourrienne:
+
+-- Que cela paraisse demain dans le Mo_niteur, _dit-il.
+
+Bourrienne sortit, emportant la proclamation.
+
+Bonaparte, resté avec lord Tanlay, se promena un instant de long
+en large, comme s'il eût oublié sa présence; mais, tout à coup,
+s'arrêtant devant lui:
+
+-- Milord, dit-il, croyez-vous avoir obtenu de votre oncle tout ce
+qu'un autre à votre place eût pu obtenir?
+
+-- Davantage, citoyen premier consul.
+
+-- Davantage! davantage!... qu'avez-vous donc obtenu?
+
+-- Je crois que le citoyen premier consul n'a pas lu la note
+royale avec toute l'attention qu'elle mérite.
+
+-- Bon! fit Bonaparte, je la sais par coeur.
+
+-- Alors le citoyen premier consul n'a pas pesé l'esprit de
+certain paragraphe, n'en a pas pesé les mots.
+
+-- Vous croyez?
+
+-- J'en suis sûr... et, si le citoyen premier consul me permettait
+de lui lire le paragraphe auquel je fais allusion...
+
+Bonaparte desserra la main dans laquelle était la note froissée,
+la déplia et la remit à lord Tanlay, en lui disant:
+
+-- Lisez.
+
+Sir John jeta les yeux sur la note, qui lui paraissait familière,
+s'arrêta au dixième paragraphe et lut:
+
+-- «Le meilleur et le plus sûr gage de la réalité de la paix,
+ainsi que de sa durée, serait la restauration de cette lignée de
+princes qui, pendant tant de siècles, ont conservé à la nation
+française la prospérité au dedans, la considération et le respect
+au dehors. Un tel événement aurait écarté, et dans tous les temps
+écartera les obstacles qui se trouvent sur la voie des
+négociations et de la paix; il confirmerait à la France la
+jouissance tranquille de son ancien territoire, et procurerait à
+toutes les autres nations de l'Europe, par la tranquillité et la
+paix, cette sécurité qu'elles sont obligées maintenant de chercher
+par d'autres moyens.»
+
+-- Eh bien, fit Bonaparte impatient, j'avais très bien lu, et
+parfaitement compris. Soyez Monk, ayez travaillé pour un autre, et
+l'on vous pardonnera vos victoires, votre renommée, votre génie;
+abaissez-vous, et l'on vous permettra de rester grand!
+
+-- Citoyen premier consul, dit lord Tanlay, personne ne sait mieux
+que moi la différence qu'il y a de vous à Monk, et combien vous le
+dépassez en génie et en renommée.
+
+-- Alors, que me lisez-vous donc?
+
+-- Je ne vous lis ce paragraphe, répliqua sir John, que pour vous
+prier de donner à celui qui suit sa véritable valeur.
+
+-- Voyons celui qui suit, dit Bonaparte avec une impatience
+contenue.
+
+Sir John continua:
+
+-- «Mais, quelque désirable que puisse être un pareil événement
+pour la France et pour le monde, ce n'est point à ce mode
+exclusivement que Sa Majesté limite la possibilité d'une
+pacification solide et sûre...
+
+Sir John appuya sur ces derniers mots.
+
+-- Ah! ah! fit Bonaparte.
+
+Et il se rapprocha vivement de sir John.
+
+L'Anglais continua:
+
+-- «Sa Majesté n'a pas la prétention de prescrire à la France
+quelle sera la forme de son gouvernement ni dans quelles mains
+sera placée l'autorité nécessaire pour conduire les affaires d'une
+grande et puissante nation.»
+
+-- Relisez, monsieur, dit vivement Bonaparte.
+
+-- Relisez vous-même, répondit sir John.
+
+Et il lui tendit la note.
+
+Bonaparte relut.
+
+-- C'est vous, monsieur, dit-il, qui avez fait ajouter ce
+paragraphe?
+
+-- J'ai du moins insisté pour qu'il fût mis.
+
+Bonaparte réfléchit.
+
+-- Vous avez raison, dit-il, il y a un grand pas de fait; le
+retour des Bourbons n'est plus une condition _sine qua non. _Je
+suis accepté non seulement comme puissance militaire, mais aussi
+comme pouvoir politique.
+
+Puis, tendant la main à sir John:
+
+-- Avez-vous quelque chose à me demander, monsieur?
+
+-- La seule chose que j'ambitionne vous a été demandée par mon ami
+Roland.
+
+-- Et je lui ai déjà répondu, monsieur, que je vous verrais avec
+plaisir devenir l'époux de sa soeur... Si j'étais plus riche, ou
+si vous l’étiez moins, je vous offrirais de la doter...
+
+Sir John fit un mouvement.
+
+-- Mais je sais que votre fortune peut suffire à deux, et même,
+ajouta Bonaparte en souriant, peut suffire à davantage. Je vous
+laisse donc la joie de donner non seulement le bonheur mais encore
+la richesse à la femme que vous aimez.
+
+Puis, appelant:
+
+-- Bourrienne!
+
+Bourrienne parut.
+
+-- C'est parti, général, dit-il.
+
+-- Bien, fit le premier consul; mais ce n'est pas pour cela que je
+vous appelle.
+
+-- J'attends vos ordres.
+
+-- À quelque heure du jour ou de la nuit que se présente lord
+Tanlay, je serai heureux de le recevoir, et de le recevoir sans
+qu'il attende; vous entendez, mon cher Bourrienne? Vous entendez,
+milord?
+
+Lord Tanlay s'inclina en signe de remerciement.
+
+-- Et maintenant, dit Bonaparte, je présume que vous êtes pressé
+de partir pour le château des Noires-Fontaines; je ne vous retiens
+pas, je n'y mets qu'une condition.
+
+-- Laquelle, général?
+
+-- C'est que, si j'ai besoin de vous pour une nouvelle
+ambassade...
+
+-- Ce n'est point une condition, citoyen premier consul, c'est une
+faveur.
+
+Lord Tanlay s'inclina et sortit.
+
+Bourrienne s'apprêtait à le suivre.
+
+Mais Bonaparte, rappelant son secrétaire:
+
+-- Avons-nous une voiture attelée? demanda-t-il.
+
+Bourrienne regarda dans la cour.
+
+-- Oui, général.
+
+-- Eh bien, apprêtez-vous; nous sortons ensemble.
+
+-- Je suis prêt, général; je n'ai que mon chapeau et ma redingote
+à prendre, et ils sont dans mon cabinet.
+
+-- Alors, partons, dit Bonaparte.
+
+Et lui-même prit son chapeau et son pardessus, et, marchant le
+premier, descendit par le petit escalier, et fit signe à la
+voiture d'approcher.
+
+Quelque hâte que Bourrienne eût mise à le suivre, il n'arriva que
+derrière lui.
+
+Le laquais ouvrit la portière; Bonaparte, sauta dans la voiture.
+
+-- Où allons-nous, général? dit Bourrienne.
+
+-- Aux Tuileries, répondit Bonaparte.
+
+Bourrienne, tout étonné, répéta l'ordre et se retourna vers le
+premier consul comme pour lui en demander l'explication; mais
+celui-ci paraissait plongé dans des réflexions, dont le
+secrétaire, qui à cette époque était encore l’ami, ne jugea pas à
+propos de le tirer.
+
+La voiture partit au galop des chevaux -- c'était toujours ainsi
+que marchait Bonaparte -- et se dirigea vers les Tuileries.
+
+Les Tuileries, habitées par Louis XVI après les journées des 5 et
+6 octobre, occupées successivement par la Convention et le conseil
+des Cinq-Cents, étaient vides et dévastées depuis le 18 brumaire.
+
+Depuis le 18 brumaire, Bonaparte avait plus d'une fois jeté les
+yeux sur cet ancien palais de la royauté, mais il était important
+de ne pas laisser soupçonner qu'un roi futur pût habiter le palais
+des rois abolis.
+
+Bonaparte avait rapporté d'Italie un magnifique buste de Junius
+Brutus; il n'avait point sa place au Luxembourg, et, vers la fin
+de novembre, le premier consul avait fait venir le républicain
+David et l’avait chargé de placer ce buste dans la galerie des
+Tuileries.
+
+Comment croire que David, l’ami de Marat, préparait la demeure
+d'un empereur futur, en plaçant dans la galerie des Tuileries le
+buste du meurtrier de César?
+
+Aussi, personne non seulement ne l'avait cru, mais même ne s'en
+était douté.
+
+En allant voir si le buste faisait bien dans la galerie, Bonaparte
+s'aperçut des dévastations commises dans le palais de Catherine de
+Médicis; les Tuileries n'étaient plus la demeure des rois, c'est
+vrai, mais elles étaient un palais national, et la nation ne
+pouvait laisser un de ses palais dans le délabrement.
+
+Bonaparte fit venir le citoyen Lecomte, architecte du palais, et
+lui ordonna de _nettoyer _les Tuileries.
+
+Le mot pouvait se prendre à la fois dans son acception physique et
+dans son acception morale.
+
+Un devis fut demandé à l'architecte pour savoir ce que coûterait
+le _nettoyage._
+
+Le devis montait à cinq cent mille francs.
+
+Bonaparte demanda si, moyennant ce nettoyage, les Tuileries
+pouvaient devenir le palais _du gouvernement._
+
+L'architecte répondit que cette somme suffirait, non seulement
+pour les remettre dans leur ancien état, mais encore pour les
+rendre habitables.
+
+C'était tout ce que voulait Bonaparte, un palais habitable. Avait-
+il besoin, lui, républicain, du luxe de la royauté... Pour le
+palais _du gouvernement, il _fallait des ornements graves et
+sévères, des marbres, des statues; seulement, quelles seraient ces
+statues? C'était au premier consul de les désigner.
+
+Bonaparte les choisit dans trois grands siècles et dans trois
+grandes nations: chez les Grecs, chez les Romains, chez nous et
+chez nos rivaux.
+
+Chez les Grecs, il choisit Alexandre et Démosthène, le génie des
+conquêtes et le génie de l’éloquence.
+
+Chez les Romains, il choisit Scipion, Cicéron, Caton, Brutus et
+César, plaçant la grande victime près du meurtrier, presque aussi
+grand qu'elle.
+
+Dans le monde moderne, il choisit Gustave-Adolphe, Turenne, le
+grand Condé, Dugay-Trouin, Marlborough, le prince Eugène et le
+maréchal de Saxe; enfin, le grand Frédéric et Washington, c'est-à-
+dire la fausse philosophie sur le trône et la vraie sagesse
+fondant un État libre.
+
+Puis il ajouta à ces illustrations guerrières, Dampierre,
+Dugommier et Joubert, pour prouver que, de même que le souvenir
+d'un Bourbon ne l'effrayait pas dans la personne du grand Condé,
+il n'était point envieux de la gloire de trois frères d'armes
+victimes d'une cause qui, d'ailleurs, n'était déjà plus la sienne.
+
+Les choses en étaient là à l'époque où nous sommes arrivés, c'est-
+à-dire à la fin de février 1800; les Tuileries était nettoyées,
+les bustes étaient sur leurs socles, les statues sur leurs
+piédestaux; on n'attendait qu'une occasion favorable.
+
+Cette occasion était arrivée: on venait de recevoir la nouvelle de
+la mort de Washington.
+
+Le fondateur de la liberté des États-Unis avait cessé de vivre le
+14 décembre 1799.
+
+C'était à quoi songeait Bonaparte, lorsque Bourrienne avait
+reconnu à sa physionomie qu'il fallait le laisser tout entier aux
+réflexions qui l'absorbaient.
+
+La voiture s'arrêta devant les Tuileries; Bonaparte en sortit avec
+la même vivacité qu'il y était entré, monta rapidement les
+escaliers, parcourut les appartements, examina plus particuliè-
+rement ceux qu'avaient habités Louis XVI et Marie-Antoinette.
+
+Puis, s'arrêtant au cabinet de Louis XVI:
+
+-- Nous logerons ici, Bourrienne, dit-il tout à coup comme si
+celui-ci avait pu le suivre dans le labyrinthe où il s'égarait
+avec ce fil d'Ariane qu'on appelle la pensée; oui, nous logerons
+ici; le troisième consul logera au pavillon de Flore; Cambacérès
+restera à la Chancellerie.
+
+-- Cela fait, dit Bourrienne, que, le jour venu, vous n'en aurez
+qu'un à renvoyer.
+
+Bonaparte prit Bourrienne par l'oreille.
+
+-- Allons, dit-il, pas mal!
+
+-- Et quand emménageons-nous, général? demanda Bourrienne.
+
+-- Oh! pas demain encore; car il nous faut au moins huit jours
+pour préparer les Parisiens à me voir quitter le Luxembourg et
+venir aux Tuileries.
+
+-- Huit jours, fit Bourrienne; on peut attendre.
+
+-- Surtout en s'y prenant tout de suite. Allons, Bourrienne, au
+Luxembourg.
+
+Et, avec la rapidité qui présidait à tous ses mouvements, quand il
+s'agissait d'intérêts graves, il repassa par la file
+d'appartements qu'il avait déjà visités, descendit l'escalier et
+sauta dans la voiture en criant:
+
+-- Au Luxembourg!
+
+-- Eh bien, eh bien, dit Bourrienne encore sous le vestibule, vous
+ne m'attendez pas, général?
+
+-- Traînard! fit Bonaparte.
+
+Et la voiture partit comme elle était venue, c'est-à-dire au
+galop.
+
+En rentrant dans son cabinet, Bonaparte trouva le ministre de la
+police qui l'attendait.
+
+-- Bon! dit-il, qu'y a-t-il donc, citoyen Fouché? vous avez le
+visage tout bouleversé! M'aurait-on assassiné par hasard?
+
+-- Citoyen premier consul, dit le ministre, vous avez paru
+attacher une grande importance à la destruction des bandes qui
+s'intitulent les compagnies de Jéhu.
+
+-- Oui, puisque j'ai envoyé Roland lui-même à leur poursuite. A-t-
+on de leurs nouvelles?
+
+-- On en a.
+
+-- Par qui?
+
+-- Par leur chef lui-même.
+
+-- Comment, par leur chef?
+
+-- Il a eu l'audace de me rendre compte de sa dernière expédition.
+
+-- Contre qui?
+
+-- Contre les cinquante mille francs que vous avez envoyés aux
+pères du Saint-Bernard.
+
+-- Et que sont-ils devenus?
+
+-- Les cinquante mille francs!
+
+-- Oui.
+
+--Ils sont entre les mains des bandits, et leur chef m'annonce
+qu'ils seront bientôt entre celles de Cadoudal.
+
+-- Alors, Roland est tué?
+
+-- Non.
+
+-- Comment, non?
+
+--Mon agent est tué, le chef de brigade Saint-Maurice est tué,
+mais votre aide de camp est sain et sauf.
+
+-- Alors, il se pendra, dit Bonaparte.
+
+-- Pour quoi faire? la corde casserait; vous connaissez son
+bonheur.
+
+-- Ou son malheur, oui... Où est ce rapport?
+
+-- Vous voulez dire cette lettre?
+
+-- Cette lettre, ce rapport, la chose, enfin, quelle qu'elle soit,
+qui vous donne les nouvelles que vous m'apportez.
+
+Le ministre de la police présenta au premier consul un petit
+papier plié élégamment dans une enveloppe parfumée.
+
+-- Qu'est cela?
+
+-- La chose que vous demandez.
+
+Bonaparte lut:
+
+«Au citoyen Fouché, ministre de la police, en son hôtel, à Paris.»
+
+Il ouvrit la lettre; elle contenait ce qui suit:
+
+«Citoyen ministre, j'ai l'honneur de vous annoncer que les
+cinquante mille francs destinés aux pères du Saint-Bernard sont
+passés entre nos mains pendant la soirée du 25 février 1800 (vieux
+style), et que, d'ici à huit jours, ils seront entre celles du
+citoyen Cadoudal.
+
+«La chose s'est opérée à merveille, sauf la mort de votre agent et
+celle du chef de brigade de Saint-Maurice; quant à M. Roland de
+Montrevel, j'ai la satisfaction de vous apprendre qu'il ne lui est
+rien arrivé de fâcheux. Je n'avais point oublié que c'était lui
+qui m'avait introduit au Luxembourg.
+
+«Je vous écris, citoyen ministre, parce que je présume qu'à cette
+heure M. Roland de Montrevel est trop occupé de notre poursuite
+pour vous écrire lui-même.
+
+«Mais, au premier instant de repos qu'il prendra, je suis sûr que
+vous recevrez de lui un rapport où il consignera tous les détails
+dans lesquels je ne puis entrer, faute de temps et de facilité
+pour vous écrire.
+
+«En échange du service que je vous rends, citoyen ministre, je
+vous prierai de m'en rendre un autre: c'est de rassurer sans
+retard madame de Montrevel sur la vie de son fils.
+
+«MORGAN.
+
+«De la Maison-Blanche, route de Mâcon à Lyon, le samedi, à neuf
+heures du soir.»
+
+-- Ah! pardieu, dit Bonaparte, voilà un hardi drôle!
+
+Puis, avec un soupir:
+
+-- Quels capitaines et quels colonels tous ces hommes-là me
+feraient! ajouta-t-il.
+
+-- Qu'ordonne le premier consul? demanda le ministre de la police.
+
+-- Rien; cela regarde Roland: son honneur y est engagé; et,
+puisqu'il n'est pas mort, il prendra sa revanche.
+
+-- Alors, le premier consul ne s'occupe plus de cette affaire.
+
+-- Pas dans ce moment, du moins.
+
+Puis, se retournant du côté de son secrétaire:
+
+-- Nous avons bien d'autres chats à fouetter, dit-il; n'est-ce
+pas, Bourrienne?
+
+Bourrienne fit de la tête un signe affirmatif.
+
+-- Quand le premier consul désire-t-il me revoir? demanda le
+ministre.
+
+-- Ce soir, à dix heures, soyez ici. Nous déménagerons dans huit
+jours.
+
+-- Où allez-vous?
+
+-- Aux Tuileries.
+
+Fouché fit un mouvement de stupéfaction.
+
+-- C'est contre vos opinions, je le sais, dit le premier consul;
+mais je vous mâcherai la besogne et vous n'aurez qu'à obéir.
+
+Fouché salua et s'apprêta à sortir.
+
+-- À propos! fit Bonaparte.
+
+Fouché se retourna.
+
+-- N'oubliez pas de prévenir madame de Montrevel que son fils est
+sain et sauf; c'est le moins que vous fassiez pour le citoyen
+Morgan, après le service qu'il vous a rendu.
+
+Et il tourna le dos au ministre de la police, qui se retira en se
+mordant les lèvres jusqu'au sang.
+
+
+XLIV -- DÉMÉNAGEMENT
+
+Le même jour, le premier consul, resté avec Bourrienne, lui avait
+dicté l’ordre suivant, adressé à la garde des consuls et à
+l'armée:
+
+«Washington est mort! Ce grand homme s'est battu contre la
+tyrannie; il a consolidé la liberté de l'Amérique; sa mémoire sera
+toujours chère au peuple français comme à tous les hommes libres
+des deux mondes, et spécialement aux soldats français qui, comme
+lui et les soldats américains, se battirent pour la liberté et
+l'égalité; en conséquence, le premier consul ordonne que, pendant
+dix jours, des crêpes noirs seront suspendus à tous les drapeaux
+et à tous les guidons de la République.»
+
+Mais le premier consul ne comptait point se borner à cet ordre du
+jour.
+
+Parmi les moyens destinés à faciliter son passage du Luxembourg
+aux Tuileries, figurait une de ces fêtes par lesquelles il savait
+si bien, non seulement amuser les yeux, mais encore pénétrer les
+esprits; cette fête devait avoir lieu aux Invalides, ou plutôt,
+comme on disait alors, au _temple de Mars _: il s'agissait tout à
+la fois d'inaugurer le buste de Washington, et de recevoir des
+mains du général Lannes les drapeaux d'Aboukir.
+
+C'était là une de ces combinaisons comme Bonaparte les comprenait,
+un éclair tiré du choc de deux contrastes.
+
+Ainsi il prenait un grand homme au monde nouveau, une victoire au
+vieux monde, et il ombrageait la jeune Amérique avec les palmes de
+Thèbes et de Memphis!
+
+Au jour fixé pour la cérémonie, six mille hommes de cavalerie
+étaient échelonnés du Luxembourg aux Invalides.
+
+À huit heures, Bonaparte monta à cheval dans la grande cour du
+palais consulaire, et, par la rue de Tournon, se dirigea vers les
+quais, accompagné d'un état-major de généraux dont le plus vieux
+n'avait pas trente-cinq ans.
+
+Lannes marchait en tête; derrière lui, soixante guides portaient
+les soixante drapeaux conquis; puis venait Bonaparte, de deux
+longueurs de cheval en avant de son état-major.
+
+Le ministre de la guerre, Berthier, attendait le cortège sous le
+dôme du temple; il était appuyé à une statue de Mars au repos;
+tous les ministres et conseillers d'État se groupaient autour de
+lui. Aux colonnes soutenant la voûte étaient suspendus déjà les
+drapeaux de Denain et de Fontenoy et ceux de la première campagne
+d'Italie; deux invalides centenaires, qui avaient combattu aux
+côtés du maréchal de Saxe, se tenaient, l'un à la gauche, l’autre
+à la droite de Berthier, comme ces cariatides des anciens jours
+regardant pardessus la cime des siècles; enfin, à droite, sur une
+estrade, était posé le buste de Washington que l'on devait
+ombrager avec les drapeaux d'Aboukir. Sur une autre estrade, en
+face de celle-là, était le fauteuil de Bonaparte.
+
+Le long des bas-côtés du temple s'élevaient des amphithéâtres où
+toute la société élégante de Paris -- celle du moins qui se
+ralliait à l’ordre d'idées que l'on fêtait dans ce grand jour --
+était venue prendre place.
+
+À l’apparition des drapeaux, des fanfares militaires firent
+éclater leurs notes cuivrées sous les voûtes du temple.
+
+Lannes entra le premier, et fit un signe aux guides, qui, montant
+deux à deux les degrés de l’estrade, passèrent les hampes des
+drapeaux dans les tenons préparés d'avance.
+
+Pendant ce temps, Bonaparte avait, au milieu des applaudissements,
+pris place dans son fauteuil.
+
+Alors, Lannes s'avança vers le ministre de la guerre, et, de cette
+voix puissante qui savait si bien crier: «En avant!» sur les
+champs de bataille:
+
+-- Citoyen ministre, dit-il, voici tous les drapeaux de l’armée
+ottomane, détruite sous vos yeux à Aboukir. L'armée d'Égypte,
+après avoir traversé des déserts brûlants, triomphé de la faim et
+de la soif, se trouve devant un ennemi fier de son nombre et de
+ses succès, et qui croit voir une proie facile dans nos troupes
+exténuées par la fatigue et par des combats sans cesse
+renaissants; il ignore que le soldat français est plus grand parce
+qu'il sait souffrir, parce qu'il sait vaincre, et que son courage
+s'irrite et s'accroît avec le danger. Trois mille Français, vous
+le savez, fondent alors sur dix-huit mille barbares, les
+enfoncent, les renversent, les serrent entre leurs rangs et la
+mer, et la terreur que nos baïonnettes inspirent est telle, que
+les musulmans, forcés à choisir leur mort, se précipitent dans les
+abîmes de la Méditerranée.
+
+«Dans cette journée mémorable furent pesés les destins de
+l’Égypte, de la France et de l'Europe, sauvés par votre courage.
+
+«Puissances coalisées, si vous osiez violer le territoire de la
+France et que le général qui nous fut rendu par la victoire
+d'Aboukir fît un appel à la nation, puissances coalisées, vos
+succès vous seraient plus funestes que vos revers! Quel Français
+ne voudrait encore vaincre sous les drapeaux du premier consul, ou
+faire sous lui l’apprentissage de la gloire?»
+
+Puis, s'adressant aux invalides, auxquels la tribune du fond avait
+été réservée tout entière:
+
+«Et vous, continua-t-il d'une voix plus forte, vous braves
+vétérans, honorables victimes du sort des combats, vous ne seriez
+pas les derniers à voler sous les ordres de celui qui console vos
+malheurs et votre gloire, et qui place au milieu de vous et sous
+votre garde ces trophées conquis par votre valeur! Ah! je le sais,
+braves vétérans, vous brûlez de sacrifier la moitié de la vie qui
+vous reste pour votre patrie et votre liberté!»
+
+Cet échantillon de l'éloquence militaire du vainqueur de
+Montebello fut criblé d'applaudissements; trois fois le ministre
+de la guerre essaya de lui répondre, trois fois les bravos
+reconnaissants lui coupèrent la parole: enfin le silence se fit et
+Berthier s'exprima en ces termes:
+
+«Élever aux bords de la Seine des trophées conquis sur les rives
+du Nil; suspendre aux voûtes de nos temples, à côté des drapeaux
+de Vienne, de Pétersbourg et de Londres, les drapeaux bénis dans
+les mosquées de Byzance et du Caire; les voir ici présentés à la
+patrie par les mêmes guerriers; jeunes d'années, vieux de gloire,
+que la victoire a si souvent couronnés, c'est ce qui n'appartient
+qu'à la France républicaine.
+
+«Ce n'est là, d'ailleurs, qu’une partie de ce qu'a fait, à la
+fleur de son âge, ce héros qui, couvert des lauriers d'Europe, se
+montra vainqueur devant ces pyramides du haut desquelles quarante
+siècles le contemplaient, affranchissant par la victoire la terre
+natale des arts, et venant y reporter, entouré de savants et de
+guerriers, les lumières de la civilisation.
+
+«Soldats, déposez dans ce temple des vertus guerrières ces
+enseignes du croissant, enlevées sur les rochers de Canope par
+trois mille Français à dix-huit mille guerriers aussi braves que
+barbares; qu'elles y conservent le souvenir de cette expédition
+célèbre dont le but et le succès semblent absoudre la guerre des
+maux qu'elle cause; qu'elles y attestent, non la bravoure du
+soldat français, l'univers entier en retentit, mais son
+inaltérable constance, mais son dévouement sublime; que la vue de
+ces drapeaux vous réjouisse et vous console, vous, guerriers, dont
+les corps, glorieusement mutilés dans les champs de l’honneur, ne
+permettent plus à votre courage que des voeux et des souvenirs;
+que, du haut de ces voûtes, ces enseignes proclament aux ennemis
+du peuple français l’influence du génie, la valeur des héros qui
+les conquirent, et leur présagent aussi tous les malheurs de la
+guerre s'ils restent sourds à la voix qui leur offre la paix; oui,
+s'ils veulent la guerre, nous la ferons, et nous la ferons
+terrible!
+
+«La patrie, satisfaite, contemple l’armée d'Orient avec un
+sentiment d'orgueil.
+
+«Cette invincible armée apprendra avec joie que les braves qui
+vainquirent avec elle aient été son organe; elle est certaine que
+le premier consul veille sur les enfants de la gloire; elle saura
+qu'elle est l’objet des plus vives sollicitudes de la République;
+elle saura que nous l'avons honorée dans nos temples, en attendant
+que nous imitions, s'il le faut, dans les champs de l'Europe, tant
+de vertus guerrières que nous avons vu déployer dans les déserts
+brûlants de l'Afrique et de l’Asie.
+
+«Venez en son nom, intrépide général! venez, au nom de tous ces
+héros au milieu desquels vous vous montrez, recevoir dans cet
+embrassement le gage de la reconnaissance nationale.
+
+«Mais, au moment de ressaisir les armes protectrices de notre
+indépendance, si l'aveugle fureur des rois refuse au monde la paix
+que nous lui offrons, jetons, mes camarades, un rameau de laurier
+sur les cendres de Washington, de ce héros qui affranchit
+l'Amérique du joug des ennemis les plus implacables de notre
+liberté, et que son ombre illustre nous montre au-delà du tombeau
+la gloire qui accompagne la mémoire des libérateurs de la patrie!»
+
+Bonaparte descendit de son estrade, et, au nom de la France, fut
+embrassé par Berthier.
+
+M. de Fontanes, chargé de prononcer l’éloge de Washington, laissa
+courtoisement s'écouler jusqu'à la dernière goutte le torrent
+d'applaudissements qui semblait tomber par cascades de l'immense
+amphithéâtre.
+
+Au milieu de ces glorieuses individualités, M. de Fontanes était
+une curiosité, moitié politique, moitié littéraire.
+
+Après le 18 fructidor, il avait été proscrit avec Suard et
+Laharpe; mais, parfaitement caché chez un de ses amis, ne sortant
+que le soir, il avait trouvé moyen de ne pas quitter Paris.
+
+Un accident impossible à prévoir l’avait dénoncé.
+
+Renversé sur la place du Carrousel par un cabriolet dont le cheval
+s'était emporté, il fut reconnu par un agent de police qui était
+accouru à son aide. Cependant Fouché, prévenu non seulement de sa
+présence à Paris, mais encore de la retraite qu'il habitait, fit
+semblant de ne rien savoir.
+
+Quelques jours après le 18 brumaire, Maret, qui fut depuis duc de
+Bassano, Laplace, qui resta tout simplement un homme de science,
+et Regnault de Saint-Jean d'Angély, qui mourut fou, parlèrent au
+premier consul de M. de Fontanes et de sa présence à Paris.
+
+-- Présentez-le-moi, répondit simplement le premier consul.
+
+M. de Fontanes fut présenté à Bonaparte, qui, connaissant ce
+caractère souple et cette éloquence adroitement louangeuse,
+l'avait choisi pour faire l'éloge de Washington et peut-être bien
+un peu le sien en même temps.
+
+Le discours de M. de Fontanes fut trop long pour que nous le
+rapportions ici; mais ce que nous pouvons dire, c'est qu'il fut
+tel que le désirait Bonaparte.
+
+Le soir, il y eut grande réception au Luxembourg. Pendant la
+cérémonie, le bruit avait couru d'une installation probable du
+premier consul aux Tuileries; les plus hardis ou les plus curieux
+en hasardèrent quelques mots à Joséphine; mais la pauvre femme,
+qui avait encore sous les yeux la charrette et l'échafaud de
+Marie-Antoinette, répugnait instinctivement à tout ce qui la
+pouvait rapprocher de la royauté; elle hésitait donc à répondre,
+renvoyant les questionneurs à son mari.
+
+Puis, il y avait une autre nouvelle qui commençait à circuler et
+qui faisait contrepoids à la première.
+
+Murat avait demandé en mariage mademoiselle Caroline Bonaparte.
+
+Or, ce mariage, s'il devait se faire, ne se faisait pas tout seul.
+
+Bonaparte avait eu un moment de brouille, nous devrions dire une
+année de brouille, avec celui qui aspirait à l'honneur de devenir
+son beau-frère.
+
+Le motif de cette brouille va paraître un peu bien étrange à nos
+lecteurs.
+
+Murat, le lion de l'armée, Murat, dont le courage est devenu
+proverbial, Murat, que l'on donnerait à un sculpteur comme le
+modèle à prendre pour la statue du dieu de la guerre, Murat, un
+jour qu'il avait mal dormi ou mal déjeuné, avait eu une
+défaillance.
+
+C'était devant Mantoue, dans laquelle Wurmser, après la bataille
+de Rivoli, avait été forcé de s'enfermer avec vingt-huit mille
+hommes. Le général Miollis, avec quatre mille seulement, devait
+maintenir le blocus de la place; or, pendant une sortie que
+tentaient les Autrichiens, Murat, à la tête de cinq cents hommes,
+reçut l'ordre d'en charger trois mille.
+
+Murat chargea, mais mollement.
+
+Bonaparte, dont il était l'aide de camp, en fut tellement irrité,
+qu'il l'éloigna de sa personne.
+
+Ce fut pour Murat un désespoir d'autant plus grand, que, dès cette
+époque, il avait le désir, sinon l'espoir, de devenir le beau-
+frère de son général: il était amoureux de Caroline Bonaparte.
+
+Comment cet amour lui était-il venu?
+
+Nous le dirons en deux mots:
+
+Peut-être ceux qui lisent chacun de nos livres isolément
+s'étonnent-ils que nous appuyions parfois sur certains détails qui
+semblent un peu étendus pour le livre même dans lequel ils se
+trouvent.
+
+C'est que nous ne faisons pas un livre isolé; mais, comme nous
+l'avons dit déjà, nous remplissons ou nous essayons de remplir un
+cadre immense.
+
+Pour nous, la présence de nos personnages n'est point limitée à
+l’apparition qu'ils font dans un livre; celui que vous voyez aide
+de camp dans cet ouvrage, vous le retrouverez roi dans un second,
+proscrit et fusillé dans un troisième.
+
+Balzac a fait une grande et belle oeuvre à cent faces, intitulée
+la _Comédie humaine._
+
+Notre oeuvre, à nous, commencée en même temps que la sienne, mais
+que nous ne qualifions pas, bien entendu, peut s'intituler _le
+Drame de la France._
+
+Revenons à Murat.
+
+Disons comment cet amour, qui influa d'une façon si glorieuse et
+peut-être si fatale sur sa destinée, lui était venu.
+
+Murat, en 1796, avait été envoyé à Paris et chargé de présenter au
+Directoire les drapeaux pris par l'armée française aux combats de
+Dego et de Mondovi; pendant ce voyage, il fit la connaissance de
+madame Bonaparte et de madame Tallien.
+
+Chez madame Bonaparte, il retrouva mademoiselle Caroline
+Bonaparte.
+
+Nous disons retrouva, car ce n'était point la première fois qu'il
+rencontrait celle avec laquelle il devait partager la couronne de
+Naples: il l'avait déjà vue à Rome chez son frère Joseph, et là,
+malgré la rivalité d'un jeune et beau prince romain, il avait été
+remarqué par elle.
+
+Les trois femmes se réunirent et obtinrent du Directoire le grade
+de général de brigade pour Murat.
+
+Murat retourna à l'armée d'Italie, plus amoureux que jamais de
+mademoiselle Bonaparte, et, malgré son grade de général de
+brigade, sollicita et obtint la faveur immense pour lui de rester
+aide de camp du général en chef.
+
+Par malheur arriva cette fatale sortie de Mantoue, à la suite de
+laquelle il tomba dans la disgrâce de Bonaparte.
+
+Cette disgrâce eut un instant tous les caractères d'une véritable
+inimitié.
+
+Bonaparte le remercia de ses services comme aide de camp et le
+plaça dans la division de Neille, puis dans celle de Baraguey-
+d'Hilliers.
+
+Il en résulta que, quand Bonaparte revint à Paris après le traité
+de Tolentino, Murat ne fut pas du voyage.
+
+Ce n'était point l'affaire du _triumféminat_ qui avait pris sous
+sa protection le jeune général de brigade.
+
+Les trois belles solliciteuses se mirent en campagne, et, comme il
+était question de l'expédition d'Égypte, elles obtinrent du
+ministère de la guerre que Murat fît partie de l'expédition.
+
+Il s'embarqua sur le même bâtiment que Bonaparte, c'est-à-dire à
+bord de _l'Orient, _mais pas une seule fois pendant la traversée
+Bonaparte ne lui adressa la parole.
+
+Débarqué à Alexandrie, Murat ne put d'abord rompre la barrière de
+glace qui le séparait de son général, lequel, pour l'éloigner de
+lui plutôt encore que pour lui donner l'occasion de se signaler,
+l'opposa à Mourad-Bey.
+
+Mais, dans cette campagne, Murat fit de tels prodiges de valeur,
+il effaça, par de telles témérités, le souvenir d'un moment de
+mollesse, il chargea si intrépidement, si follement à Aboukir, que
+Bonaparte n'eut pas le courage de lui garder plus longtemps
+rancune.
+
+En conséquence, Murat était revenu en France avec Bonaparte; Murat
+avait puissamment coopéré au 18 et surtout au 19 brumaire; Murat
+était donc rentré en pleine faveur, et, comme preuve de cette
+faveur, avait reçu le commandement de la garde des consuls.
+
+Il avait cru que c'était le moment de faire l'aveu de son amour
+pour mademoiselle Bonaparte, amour parfaitement connu de
+Joséphine, qui l'avait favorisé.
+
+Joséphine avait eu deux raisons pour cela.
+
+D'abord, elle était femme dans toute la charmante acception du
+mot, c'est-à-dire que toutes les douces passions de la femme lui
+étaient sympathiques; Joachim aimait Caroline, Caroline aimait
+Murat, c'était déjà chose suffisante pour qu'elle protégeât cet
+amour.
+
+Puis Joséphine était détestée des frères de Bonaparte; elle avait
+des ennemis acharnés dans Joseph et Lucien; elle n'était pas
+fâchée de se faire deux amis dévoués dans Murat et Caroline.
+
+Elle encouragea donc Murat à s'ouvrir à Bonaparte.
+
+Trois jours avant la cérémonie que nous avons racontée plus haut,
+Murat était donc entré dans le cabinet de Bonaparte, et, après de
+longues hésitations et des détours sans fin, il en était arrivé à
+lui exposer sa demande.
+
+Selon toute probabilité, cet amour des deux jeunes gens l'un pour
+l'autre n'était point une nouvelle pour le premier consul.
+
+Celui-ci accueillit l'ouverture avec une gravité sévère et se
+contenta de répondre qu'il y songerait.
+
+La chose méritait que l'on y songeât, en effet: Bonaparte était
+issu d'une famille noble, Murat était le fils d'un aubergiste.
+Cette alliance, dans un pareil moment, avait une grande
+signification.
+
+Le premier consul, malgré la noblesse de sa famille, malgré le
+rang élevé qu'il avait conquis, était-il, non seulement assez
+républicain, mais encore assez démocrate pour mêler son sang à un
+sang roturier?
+
+Il ne réfléchit pas longtemps: son sens si profondément droit, son
+esprit si parfaitement logique lui dirent qu'il avait tout intérêt
+à le faire, et, le jour même, il donna son consentement au mariage
+de Murat et de Caroline.
+
+Les deux nouvelles de ce mariage et du déménagement pour les
+Tuileries furent donc lancées en même temps dans le public; l'une
+devait servir de contrepoids à l'autre.
+
+Le premier consul allait occuper la résidence des anciens rois,
+coucher dans le lit des Bourbons, comme on disait à cette époque;
+mais il donnait sa soeur au fils d'un aubergiste.
+
+Maintenant, quelle dot apportait au héros d'Aboukir la future
+reine de Naples?
+
+Trente mille francs en argent et un collier de diamants que le
+premier consul prenait à sa femme, étant trop pauvre pour en
+acheter un. Cela faisait un peu grimacer Joséphine, qui tenait
+fort à son collier de diamants, mais cela répondait
+victorieusement à ceux qui disaient que Bonaparte avait fait sa
+fortune en Italie; et puis pourquoi Joséphine avait-elle pris si
+fort à coeur les intérêts des futurs époux! Elle avait voulu le
+mariage, elle devait contribuer à la dot.
+
+Il résulta de cette habile combinaison que, le jour _où les
+consuls _quittèrent le Luxembourg (30 pluviôse an VIII) pour se
+rendre au palais du _gouvernement, _escortés par le _fils d'un
+aubergiste _devenu beau-frère de Bonaparte, ceux qui virent passer
+le cortège ne songèrent qu'à l'admirer et à l'applaudir.
+
+Et, en effet, c'étaient des cortèges admirables et dignes
+d'applaudissements que ceux qui avaient à leur tête un homme comme
+Bonaparte et dans leurs rangs des hommes comme Murat, comme
+Moreau, comme Brune, comme Lannes, comme Junot, comme Duroc, comme
+Augereau, et comme Masséna.
+
+Une grande revue était commandée pour ce jour-là, dans la cour du
+Carrousel; madame Bonaparte devait y assister, non pas du balcon
+de l'horloge, le balcon de l'horloge était trop royal, mais des
+appartements occupés par Lebrun, c'est-à-dire du pavillon de
+Flore.
+
+Bonaparte partit à une heure précise du palais du Luxembourg,
+escorté de trois mille hommes d'élite, au nombre desquels le
+superbe régiment des guides, créé depuis trois ans, à propos d'un
+danger couru par Bonaparte dans ses campagnes d'Italie: après le
+passage du Mincio, il se reposait, harassé de fatigue, dans un
+petit château, et se disposait à y prendre un bain, quand un
+détachement autrichien, en fuite et se trompant de direction,
+envahit le château, gardé par les sentinelles seulement; Bonaparte
+n'avait eu que le temps de s'enfuir en chemise!
+
+Un embarras qui mérite la peine d'être rapporté s'était présenté
+le matin de cette journée du 30 pluviôse.
+
+Les généraux avaient bien leurs chevaux, les ministres leurs
+voitures; mais les autres fonctionnaires n'avaient point encore
+jugé opportun de faire une pareille dépense.
+
+Les voitures manquaient donc.
+
+On y suppléa en louant des fiacres dont on couvrit les numéros
+avec du papier de la même couleur que la caisse.
+
+La voiture seule du premier consul était attelée de six chevaux
+blancs; mais, comme les trois consuls étaient dans la même
+voiture, Bonaparte et Cambacérès au fond, Lebrun sur le devant, ce
+n'était, à tout prendre, que deux chevaux par consul.
+
+D'ailleurs, ces six chevaux blancs, donnés par l'empereur François
+au général en chef Bonaparte après le traité de Campo-Formio,
+n'étaient-ils pas eux-mêmes un trophée?
+
+La voiture traversa une partie de Paris en suivant la rue de
+Thionville, le quai Voltaire et le pont Royal.
+
+À partir du guichet du Carrousel jusqu'à la grande porte des
+Tuileries, la garde des consuls formait la haie.
+
+En passant sous la porte du guichet, Bonaparte leva la tête et lut
+l'inscription qui s'y trouvait.
+
+Cette inscription était conçue en ces termes:
+
+10 AOÛT 1792
+_LA ROYAUTÉ EST ABOLIE EN FRANCE_
+_ET NE SE RELÈVERA JAMAIS_
+
+Un imperceptible sourire contracta les lèvres du premier consul.
+
+À la porte des Tuileries, Bonaparte descendit de voiture et sauta
+en selle pour passer la troupe en revue.
+
+Lorsqu'on le vit sur son cheval de bataille, les applaudissements
+éclatèrent de tous les côtés.
+
+La revue terminée, il vint se placer en avant du pavillon de
+l'horloge, ayant Murat à sa droite, Lannes à sa gauche, et
+derrière lui tout le glorieux état-major de l'armée d'Italie.
+
+Alors le défilé commença.
+
+Là, il trouva une de ces inspirations qui se gravaient
+profondément dans le coeur du soldat.
+
+Quand passèrent devant lui les drapeaux de la _96e, _de la _30e
+_et de la _33e _demi-brigades, voyant ces drapeaux qui ne
+présentaient plus qu'un bâton surmonté de quelques lambeaux
+criblés de balles et noircis par la poudre, il ôta son chapeau et
+s'inclina.
+
+Puis, le défilé achevé, il descendit de cheval et monta d'un pied
+hardi l'escalier des Valois et des Bourbons.
+
+Le soir, quand il se retrouva seul avec Bourrienne:
+
+-- Eh bien, général, lui demanda celui-ci, êtes-vous content?
+
+-- Oui, répondit vaguement Bonaparte; tout s'est bien passé,
+n'est-ce pas?
+
+-- À merveille!
+
+-- Je vous ai vu près de madame Bonaparte à la fenêtre du rez-de-
+chaussée du pavillon de Flore.
+
+-- Moi aussi, je vous ai vu, général: vous lisiez l'inscription du
+guichet du Carrousel.
+
+-- Oui, dit Bonaparte: 10 _août 1792. La royauté est abolie en
+France, et ne se relèvera jamais._
+
+-- Faut-il la faire enlever, général? demanda Bourrienne.
+
+-- Inutile, répondit le premier consul, elle tombera bien toute
+seule.
+
+Puis, avec un soupir:
+
+-- Savez-vous, Bourrienne, l'homme qui m'a manqué aujourd'hui?
+demanda-t-il.
+
+-- Non général.
+
+-- Roland... Que diable peut-il faire, qu'il ne nous donne pas de
+ses nouvelles?
+
+Ce que faisait Roland, nous allons le savoir.
+
+
+XLV -- LE CHERCHEUR DE PISTE
+
+Le lecteur n'a pas oublié dans quelle situation l'escorte du _7e
+_chasseurs avait retrouvé la malle-poste de Chambéry.
+
+La première chose dont on s'occupa fut de chercher l'obstacle qui
+s'opposait à la sortie de Roland; on reconnut la présence d'un
+cadenas, on brisa la portière.
+
+Roland bondit hors de la voiture comme un tigre hors de sa cage.
+
+Nous avons dit que la terre était couverte de neige.
+
+Roland, chasseur et soldat, n'avait qu'une idée: c'était de suivre
+la piste des compagnons de Jéhu.
+
+Il les avait vus s'enfoncer dans la direction de Thoissey; mais il
+avait pensé qu'ils n'avaient pu suivre cette direction, puisque
+entre cette petite ville et eux coulait la Saône, et qu'il n'y
+avait de ponts pour traverser la rivière qu'à Belleville et à
+Mâcon.
+
+Il donna l'ordre à l'escorte et au conducteur de l'attendre sur la
+grande route, et, à pied, s'enfonça seul, sans songer même à
+recharger ses pistolets, sur les traces de Morgan et de ses
+compagnons.
+
+Il ne s'était pas trompé: à un quart de lieue de la route, les
+fugitifs avaient trouvé la Saône; là, ils s'étaient arrêtés,
+avaient délibéré un instant -- on le voyait au piétinement des
+chevaux -- puis ils s'étaient séparés en deux troupes: l'une avait
+remonté la rivière du côté de Mâcon, l'autre l'avait descendue du
+côté de Belleville.
+
+Cette division avait eu pour but évident de jeter dans le doute
+ceux qui les poursuivraient s'ils étaient poursuivis.
+
+Roland avait entendu le cri de ralliement du chef: «Demain soir où
+vous savez.»
+
+Il ne doutait donc pas que, quelle que fût la piste qu'il suivît,
+soit celle qui remontait, soit celle qui descendait la Saône, elle
+ne le conduisît -- si la neige ne fondait pas trop vite -- au lieu
+du rendez-vous, puisque, soit réunis, soit séparément, les
+compagnons de Jéhu devaient aboutir au même but.
+
+Il revint, suivant ses propres traces, ordonna au conducteur de
+passer les bottes abandonnées sur la grande route par le faux
+postillon, de monter à cheval et de conduire la malle jusqu'au
+prochain relais, c'est-à-dire jusqu'à Belleville; le maréchal des
+logis des chasseurs et quatre chasseurs sachant écrire devaient
+accompagner le conducteur pour signer avec lui au procès-verbal.
+
+Défense absolue de faire mention de lui, Roland, ni de ce qu'il
+était devenu, rien ne devant mettre les détrousseurs de diligences
+en éveil sur ses projets futurs.
+
+Le reste de l'escorte ramènerait le corps du chef de brigade à
+Mâcon, et ferait, de son côté, un procès-verbal qui concorderait
+avec celui du conducteur, et dans lequel il ne serait pas plus
+question de Roland que dans l'autre.
+
+Ces ordres donnés, le jeune homme démonta un chasseur, choisissant
+dans toute l'escorte le cheval qui lui paraissait le plus solide;
+puis il rechargea ses pistolets qu'il mit dans les fontes de sa
+selle à la place des pistolets d'arçon du chasseur démonté.
+
+Après quoi, promettant au conducteur et aux soldats une prompte
+vengeance, subordonnée cependant à la façon dont ils lui
+garderaient le secret, il monta à cheval et disparut dans la même
+direction qu'il avait déjà suivie.
+
+Arrivé au point où les deux troupes s'étaient séparées, il lui
+fallut faire un choix entre les deux pistes.
+
+Il choisit celle qui descendait la Saône et se dirigeait vers
+Belleville. Il avait, pour faire ce choix, qui peut-être
+l'éloignait de deux ou trois lieues, une excellente raison.
+
+D'abord, il était plus près de Belleville que de Mâcon.
+
+Puis il avait fait un séjour de vingt-quatre heures à Mâcon, et
+pouvait être reconnu, tandis qu'il n'avait jamais stationné à
+Belleville que le temps de changer de chevaux, lorsque par hasard
+il y avait passé en poste.
+
+Tous les événements que nous venons de raconter avaient pris une
+heure à peine; huit heures du soir sonnaient donc à l'horloge de
+Thoissey lorsque Roland se lança à la poursuite des fugitifs.
+
+La route était toute tracée; cinq ou six chevaux avaient laissé
+leurs empreintes, sur la neige; un de ces chevaux marchait
+l'amble.
+
+Roland franchit les deux ou trois ruisseaux qui coupent la prairie
+qu'il traversait pour arriver à Belleville.
+
+À cent pas de Belleville, il s'arrêta: là avait eu lieu une
+nouvelle division: deux des six cavaliers avaient pris à droite,
+c'est-à-dire s'étaient éloignés de la Saône, quatre avaient pris à
+gauche, c'est-à-dire avaient continué leur chemin vers Belleville.
+
+Aux premières maisons de Belleville, une troisième scission
+s'était opérée: trois cavaliers avaient tourné la ville; un seul
+avait suivi la rue.
+
+Roland s'attacha à celui qui avait suivi la rue, bien certain de
+retrouver la trace des autres.
+
+Celui qui avait suivi la rue s'était lui-même arrêté à une jolie
+maison entre cour et jardin, portant le n° 67. Il avait sonné;
+quelqu'un était venu lui ouvrir. On voyait à travers la grille les
+pas de la personne qui était venue lui ouvrir, puis, à côté de ces
+pas, une autre trace: celle du cheval, que l'on menait à l'écurie.
+
+Il était évident qu'un des compagnons de Jéhu s'était arrêté là.
+
+Roland, en se rendant chez le maire, en exhibant ses pouvoirs, en
+requérant la gendarmerie, pouvait le faire arrêter à l'instant
+même.
+
+Mais ce n'était point là son but, ce n'était point un individu
+isolé qu'il voulait arrêter: c'était toute la troupe qu'il tenait
+à prendre d'un coup de filet.
+
+Il grava dans son souvenir le n° 67 et continua son chemin.
+
+Il traversa toute la ville, fit une centaine de pas au-delà de la
+dernière maison sans revoir aucune trace.
+
+Il allait retourner sur ses pas; mais il songea que ces traces, si
+elles devaient reparaître, reparaîtraient à la tête du pont
+seulement.
+
+En effet, à la tête du pont, il reconnut la piste de ses trois
+chevaux. C'étaient bien les mêmes: un des chevaux marchait
+l'amble.
+
+Roland galopa sur la voie même de ceux qu'il poursuivait. En
+arrivant à Monceaux, même précaution; les trois cavaliers avaient
+tourné le village; mais Roland était trop bon limier pour
+s'inquiéter de cela; il suivit son chemin, et, à l'autre bout de
+Monceaux il retrouva les traces des fugitifs.
+
+Un peu avant Châtillon, un des trois chevaux quittait la route,
+prenait à droite, et se dirigeait vers un petit château situé sur
+une colline, à quelques de la route de Châtillon à Trévoux.
+
+Cette fois, les cavaliers restants, croyant avoir assez fait pour
+dépister ceux qui auraient eu envie de les suivre, avaient
+tranquillement traversé Châtillon et pris la route de Neuville.
+
+La direction suivie par les fugitifs réjouissait fort Roland; ils
+se rendaient évidemment à Bourg: s'ils ne s'y fussent pas rendus,
+ils eussent pris la route de Marlieux.
+
+Or, Bourg était le quartier général qu'avait choisi lui-même
+Roland pour en faire le centre de ses opérations; Bourg, c'était
+sa ville à lui, et, avec cette sûreté des souvenirs de l'enfance,
+il connaissait jusqu'au moindre buisson, jusqu'à la moindre
+masure, jusqu'à la moindre grotte des environs.
+
+À Neuville, les fugitifs avaient tourné le village.
+
+Roland ne s'inquiéta pas de cette ruse déjà connue et éventée:
+seulement, de l'autre côté de Neuville, il ne retrouva plus que la
+trace d'un seul cheval.
+
+Mais il n'y avait pas à s'y tromper: c'était celui qui marchait
+l'amble.
+
+Sûr de retrouver la trace qu'il abandonnait pour un instant,
+Roland remonta la piste.
+
+Les deux amis s'étaient séparés à la route de Vannas; l'un l'avait
+suivie, l'autre avait contourné le village, et, comme nous l'avons
+dit, était revenu prendre la route de Bourg.
+
+C'était celui-là qu'il fallait suivre; d'ailleurs, l'allure de son
+cheval donnait une facilité de plus à celui qui le poursuivait,
+puisque son pas ne pouvait se confondre avec un autre pas.
+
+Puis il prenait la route de Bourg, et, de Neuville à Bourg, il n'y
+avait d'autre village que Saint-Denis.
+
+Au reste, il n'était pas probable que le dernier des fugitifs
+allât plus loin que Bourg.
+
+Roland se remit sur la voie avec d'autant plus d'acharnement,
+qu'il approchait visiblement du but. En effet, le cavalier n'avait
+pas tourné Bourg, il s'était bravement engagé dans la ville.
+
+Là, il parut à Roland que le cavalier avait hésité sur le chemin
+qu'il devait suivre, à moins que l'hésitation ne fût une ruse pour
+faire perdre sa trace.
+
+Mais, au bout de dix minutes employées à suivre ces tours et ces
+détours, Roland fut sûr de son fait; ce n'était point une ruse,
+c'était de l'hésitation.
+
+Les pas d'un homme à pied venaient par une rue transversale; le
+cavalier et l’homme à pied avaient conféré un instant; puis le
+cavalier avait obtenu du piéton qu'il lui servît de guide. On
+voyait, à partir de ce moment, des pas d'homme côtoyant les pas de
+l'animal.
+
+Les uns et les autres aboutissaient à l'auberge de la _Belle-
+Alliance._
+
+Roland se rappela que c'était à cette auberge qu'on avait ramené
+le cheval blessé après l'attaque des Carronnières.
+
+Il y avait, selon toute probabilité, connivence entre l'aubergiste
+et les compagnons de Jéhu.
+
+Au reste, selon toute probabilité encore, le voyageur de la
+_Belle-Alliance _y resterait jusqu'au lendemain soir. Roland
+sentait à sa propre fatigue que celui-ci devait avoir besoin de se
+reposer.
+
+Et Roland, pour ne point forcer son cheval et aussi pour
+reconnaître la route suivie, avait mis six heures à faire les
+douze lieues.
+
+Trois heures sonnaient au clocher tronqué de Notre-Dame.
+
+Qu'allait faire Roland? S'arrêter dans quelque auberge de la
+ville? Impossible; il était trop connu à Bourg; d'ailleurs son
+cheval, équipé d'une chabraque de chasseur, donnerait des
+soupçons.
+
+Une des conditions de son succès était que sa présence à Bourg fût
+complètement ignorée.
+
+Il pouvait se cacher au château des Noires-Fontaines, et là, se
+tenir en observation; mais serait-il sûr de la discrétion des
+domestiques?
+
+Michel et Jacques se tairaient, Roland était sûr d'eux; Amélie se
+tairait; mais Charlotte, la fille du geôlier, ne bavarderait-elle
+point?
+
+Il était trois heures du matin, tout le monde dormait; le plus sûr
+pour le jeune homme était de se mettre en communication avec
+Michel.
+
+Michel trouverait bien moyen de le cacher.
+
+Au grand regret de sa monture, qui avait sans doute flairé une
+auberge, Roland lui fit tourner bride et prit la route de Pont-
+d'Ain.
+
+En passant devant l’église de Brou, il jeta un regard sur la
+caserne des gendarmes. Selon toute probabilité, les gendarmes et
+leur capitaine dormaient du sommeil des justes.
+
+Roland traversa la petite aile de forêt qui enjambait par-dessus
+la route. La neige amortissait le bruit des pas de son cheval.
+
+En débouchant de l'autre côté, il vit deux hommes qui longeaient
+le fossé en portant un chevreuil suspendu à un petit arbre par ses
+quatre pattes liées.
+
+Il lui sembla reconnaître la tournure de ces hommes.
+
+Il piqua son cheval pour les rejoindre.
+
+Les deux hommes avaient l'oreille au guet; ils se retournèrent,
+virent un cavalier qui semblait en vouloir à eux; ils jetèrent
+l'animal dans le fossé, et s'enfuirent à travers champs, pour
+regagner la forêt de Seillon.
+
+-- Hé! Michel! cria Roland de plus en plus convaincu qu'il avait
+affaire à son jardinier.
+
+Michel s'arrêta court; l'autre homme continua de gagner aux
+champs.
+
+-- Hé! Jacques! cria Roland.
+
+L'autre homme s'arrêta.
+
+S'ils étaient reconnus, inutile de fuir; d'ailleurs, l'appel
+n'avait rien d'hostile: la voix était plutôt amie que menaçante.
+
+-- Tiens! fit Jacques, on dirait M. Roland.
+
+-- Et que c'est lui tout de même, dit Michel.
+
+Et les deux hommes, au lieu de continuer à fuir vers le bois,
+revinrent vers la grande route.
+
+Roland n'avait point entendu ce qu'avaient dit les deux
+braconniers, mais il l'avait deviné.
+
+-- Eh! pardieu, oui, c'est moi! cria-t-il.
+
+Au bout d'un instant, Michel et Jacques étaient près de lui.
+
+Les interrogations du père et du fils se croisèrent, et il faut
+convenir qu'elles étaient motivées.
+
+Roland en bourgeois, monté sur un cheval de chasseur, à trois
+heures du matin, sur la route de Bourg aux Noires-Fontaines.
+
+Le jeune officier coupa court aux questions.
+
+-- Silence, braconniers! dit-il; que l'on mette ce chevreuil en
+croupe derrière moi et que l'on s'achemine vers la maison; tout le
+monde doit ignorer ma présence aux Noires-Fontaines, même ma
+soeur.
+
+Roland parlait avec la fermeté d'un militaire, et chacun savait
+que, lorsqu'une fois il avait donné un ordre, il n'y avait point à
+répliquer.
+
+On ramassa le chevreuil, on le mit en croupe derrière Roland, et
+les deux hommes, prenant le grand trot, suivirent le petit trot du
+cheval.
+
+Il restait à peine un quart de lieue à faire.
+
+Il se fit en dix minutes.
+
+À cent pas du château, Roland s'arrêta.
+
+Les deux hommes furent envoyés en éclaireurs, pour s'assurer que
+tout était calme.
+
+L'exploration achevée, ils firent signe à Roland de venir.
+
+Roland vint, descendit de cheval, trouva la porte du pavillon
+ouverte et entra.
+
+Michel conduisit le cheval à l'écurie et porta le chevreuil à
+l'office; car Michel appartenait à cette honorable classe de
+braconniers qui tuent le gibier pour le plaisir de le tuer, et non
+pour l'intérêt de le vendre.
+
+Il ne fallait s'inquiéter ni du cheval ni du chevreuil; Amélie ne
+se préoccupait pas plus de ce qui se passait à l'écurie que de ce
+qu'on lui servait à table.
+
+Pendant ce temps, Jacques allumait du feu.
+
+En revenant, Michel apporta un reste de gigot et une demi-douzaine
+d'oeufs destinés à faire une omelette; Jacques prépara un lit dans
+un cabinet.
+
+Roland se réchauffa et soupa sans prononcer une parole.
+
+Les deux hommes le regardaient avec un étonnement qui n'était
+point exempt d'une certaine inquiétude.
+
+Le bruit de l'expédition de Seillon s'était répandu, et l'on
+disait tout bas que c'était Roland qui l'avait dirigée.
+
+Il était évident qu'il revenait pour quelque expédition du même
+genre.
+
+Lorsque Roland eut soupé, il releva la tête et appela Michel.
+
+-- Ah! tu étais là? fit Roland.
+
+-- J'attendais les ordres de monsieur.
+
+-- Voici mes ordres; écoute-moi bien.
+
+-- Je suis tout oreilles.
+
+-- Il s'agit de vie et de mort; il s'agit de plus encore: il
+s'agit de mon honneur.
+
+-- Parlez, monsieur Roland.
+
+Roland tira sa montre.
+
+-- Il est cinq heures. À l'ouverture de l'auberge de la _Belle-
+Alliance, _tu seras là comme si tu passais, tu t'arrêteras à
+causer avec celui qui t'ouvrira.
+
+-- Ce sera probablement Pierre.
+
+-- Pierre ou un autre, tu sauras de lui quel est le voyageur qui
+est arrivé chez son maître sur un cheval marchant l'amble; tu sais
+ce que c'est, l'amble?
+
+-- Parbleu! c'est un cheval qui marche comme les ours, les deux
+jambes du même côté à la fois.
+
+-- Bravo... Tu pourras bien savoir aussi, n'est-ce pas, si le
+voyageur est disposé à partir ce matin, ou s'il paraît devoir
+passer la journée à l'hôtel?
+
+-- Pour sûr je le saurai.
+
+-- Eh bien, quand tu sauras tout cela, tu viendras me le dire;
+mais le plus grand silence sur mon séjour ici. Si l'on te demande
+de mes nouvelles, on a reçu une lettre de moi hier; je suis à
+Paris, près du premier consul.
+
+-- C'est convenu.
+
+Michel partit. Roland se coucha et s'endormit, laissant à Jacques
+la garde du pavillon.
+
+Lorsque Roland se réveilla, Michel était de retour.
+
+Il savait tout ce que son maître lui avait recommandé de savoir.
+
+Le cavalier arrivé dans la nuit devait repartir dans la soirée,
+et, sur le registre des voyageurs que chaque aubergiste était
+forcé de tenir régulièrement à cette époque, on avait écrit:
+
+«Samedi, 30 pluviôse, dix _heures du soir: _le citoyen Valensolle,
+arrivant de Lyon, allant à Genève.»
+
+Ainsi l'alibi était préparé, puisque le registre faisait foi que
+le citoyen Valensolle était arrivé à dix heures du soir et qu'il
+était impossible qu'il eût arrêté, à huit heures et demie, la
+malle à la Maison-Blanche, et qu'il fût entré à dix heures à
+l'hôtel de la _Belle-Alliance._
+
+Mais ce qui préoccupa le plus Roland, c'est que celui qu'il avait
+suivi une partie de la nuit, et dont il venait de découvrir la
+retraite et le nom, n'était autre que le témoin d'Alfred de
+Barjols, tué par lui en duel à la fontaine de Vaucluse, témoin
+qui, selon toute probabilité, avait joué le rôle du fantôme dans
+la chartreuse du Seillon.
+
+Les compagnons de Jéhu n'étaient donc pas des voleurs ordinaires,
+mais, au contraire, comme le bruit en courait, des gentilshommes
+de bonne famille, qui, tandis que les nobles bretons risquaient
+leur vie dans l'Ouest pour la cause royaliste, affrontaient, de
+leur côté, l'échafaud pour faire passer aux combattants l'argent
+recueilli à l'autre bout de la France dans leurs hasardeuses
+expéditions.
+
+
+XLVI -- UNE INSPIRATION
+
+Nous avons vu que, dans la poursuite qu'il avait faite la nuit
+précédente, Roland eût pu faire arrêter un ou deux de ceux qu'il
+poursuivait.
+
+Il pouvait en faire autant de M. de Valensolle, qui, probablement,
+faisait ce qu'avait fait Roland, c'est-à-dire prenait un jour de
+repos après une nuit de fatigue.
+
+Il lui suffisait, pour cela, d'écrire un petit mot au capitaine de
+gendarmerie, ou au chef de brigade de dragons qui avait fait avec
+lui l'expédition de Seillon: leur honneur était engagé dans
+l'affaire; on cernait M. de Valensolle dans son lit, on en était
+quitte pour deux coups de pistolet, c'est-à-dire pour deux hommes
+tués ou blessés, et M. de Valensolle était pris.
+
+Mais l'arrestation de M. de Valensolle donnait l'éveil au reste de
+la troupe, qui se mettait à l'instant même en sûreté en traversant
+la frontière.
+
+Il valait donc mieux s'en tenir à la première idée de Roland,
+c'est-à-dire temporiser, suivre les différentes pistes qui
+devaient converger à un même centre, et, au risque d'un véritable
+combat, jeter le filet sur toute la compagnie.
+
+Pour cela, il ne fallait point arrêter M. de Valensolle; il
+fallait continuer de le suivre dans son prétendu voyage à Genève,
+qui n'était, vraisemblablement, qu'un prétexte pour dérouter les
+investigations.
+
+Il fut convenu cette fois que Roland, qui, si bien déguisé qu'il
+fût, pouvait être reconnu, resterait au pavillon, et que ce
+seraient Michel et Jacques qui, pour cette nuit, détourneraient le
+gibier.
+Selon toute probabilité, M. de Valensolle ne se mettrait en voyage
+qu'à la nuit close.
+
+Roland se fit renseigner sur la vie que menait sa soeur depuis le
+départ de sa mère.
+
+Depuis le départ de sa mère, Amélie n'avait pas une seule fois
+quitté le château des Noires-Fontaines. Ses habitudes étaient les
+mêmes, moins les sorties habituelles qu'elle faisait avec madame
+de Montrevel.
+
+Elle se levait à sept ou huit heures du matin, dessinait ou
+faisait de la musique jusqu'au déjeuner; après le déjeuner, elle
+lisait ou s'occupait de quelque ouvrage de tapisserie, ou bien
+encore profitait d'un rayon de soleil pour descendre jusqu'à la
+rivière avec Charlotte; parfois elle appelait Michel, faisait
+détacher la petite barque, et, bien enveloppée dans ses fourrures,
+remontait la Reyssouse jusqu'à Montagnac ou la descendait jusqu'à
+Saint-Just, puis rentrait sans jamais avoir parlé à personne;
+dînait; après son dîner, montait dans sa chambre avec Charlotte,
+et, à partir de ce moment, ne paraissait plus.
+
+À six heures et demie, Michel et Jacques pouvaient donc décamper
+sans que personne au monde s'inquiétât de ce qu'ils étaient
+devenus.
+
+À six heures, Michel et Jacques prirent leurs blouses, leurs
+carniers, leurs fusils, et partirent.
+
+Ils avaient reçu leurs instructions.
+
+Suivre le cheval marchant l'amble jusqu'à ce qu'on sût où il
+menait son cavalier, ou jusqu'à ce que l'on perdît sa trace.
+
+Michel devait aller s'embusquer en face de la ferme de la Belle-
+Alliance; Jacques, se placer à la patte-d'oie que forment, en
+sortant de Bourg, les trois routes de Saint-Amour, de Saint-Claude
+et de Nantua.
+
+Cette dernière est en même temps celle de Genève.
+
+Il était évident qu'à moins de revenir sur ses pas, ce qui n'était
+pas probable, M. de Valensolle prendrait une de ces trois routes.
+
+Le père partit d'un côté, le fils de l'autre.
+
+Michel remonta vers la ville par la route de Pont-d'Ain, en
+passant devant l'église de Brou.
+
+Jacques traversa la Reyssouse, suivit la rive droite de la petite
+rivière, et se trouva, en appuyant d'une centaine de pas hors du
+faubourg, à l'angle aigu que faisaient les trois routes en
+aboutissant à la ville.
+
+Au même moment, à peu près, où le fils prenait son poste, le père
+devait être arrivé au sien.
+
+En ce moment encore, c'est-à-dire vers sept heures du soir,
+interrompant la solitude et le silence accoutumés du château des
+Noires-Fontaines, une voiture de poste s'arrêtait devant la
+grille, et un domestique en livrée tirait la chaîne de fer de la
+sonnette.
+
+C'eût été l'office de Michel d'ouvrir, mais Michel était où vous
+savez.
+
+Amélie et Charlotte comptaient probablement sur lui, car le
+tintement de la cloche se renouvela trois fois sans que personne
+vînt ouvrir.
+
+Enfin, la femme de chambre parut au haut de l'escalier. Elle
+s'approcha timidement, appelant Michel.
+
+Michel ne répondit point.
+
+Enfin, protégée par la grille, Charlotte se hasarda à s'approcher.
+
+Malgré l'obscurité, elle reconnut le domestique.
+
+-- Ah! c'est vous, monsieur James? s'écria-t-elle un peu rassurée.
+
+James était le domestique de confiance de sir John.
+
+-- Oh! oui, dit le domestique, ce était moi, mademoiselle
+Charlotte, ou plutôt ce était milord.
+
+En ce moment, la portière s'ouvrit et l'on entendit la voix de sir
+John qui disait:
+
+-- Mademoiselle Charlotte, veuillez dire à votre maîtresse que
+j'arrive de Paris et que je viens m'inscrire chez elle, non pas
+pour être reçu ce soir, mais pour lui demander la permission de me
+présenter demain, si elle veut bien m'accorder cette faveur;
+demandez-lui l'heure à laquelle je serai le moins indiscret.
+
+Mademoiselle Charlotte avait une grande considération pour milord;
+aussi s'empressa-t-elle de s'acquitter de la commission.
+
+Cinq minutes après, elle revenait annoncer à milord qu'il serait
+revu le lendemain, de midi à une heure.
+
+Roland savait ce que venait faire milord; dans son esprit, le
+mariage était décidé, et sir John était son beau-frère.
+
+Il hésita un instant pour savoir s'il se ferait reconnaître à lui
+et s'il le mettrait de moitié dans ses projets; mais il réfléchit
+que lord Tanlay n'était pas homme à le laisser opérer seul. Il
+avait une revanche à prendre avec les compagnons de Jéhu; il
+voudrait accompagner Roland dans l'expédition, quelle qu'elle fût.
+L'expédition, quelle qu'elle fût, serait dangereuse, et il
+pourrait lui arriver malheur.
+
+La chance qui accompagnait Roland -- et Roland l'avait éprouvé --
+ne s'étendait point à ses amis; sir John, grièvement blessé, en
+était revenu à grand-peine; le chef de brigade des chasseurs avait
+été tué roide.
+
+Il laissa donc sir John s'éloigner sans donner signe d'existence.
+
+Quant à Charlotte, elle ne parut nullement étonnée que Michel
+n'eût point été là pour ouvrir; on était évidemment habitué à ses
+absences, et ces absences ne préoccupaient ni la femme de chambre
+ni sa maîtresse.
+
+Au reste, Roland s'expliqua cette espèce d'insouciance; Amélie,
+faible devant une douleur morale, inconnue à Roland, qui
+attribuait à de simples crises nerveuses les variations de
+caractère de sa soeur, Amélie eût été grande et forte devant un
+danger réel.
+
+De là sans doute venait le peu de crainte que les deux jeunes
+filles avaient à rester seules dans un château isolé, et sans
+autres gardiens que deux hommes qui passaient leurs nuits à
+braconner.
+
+Quant à nous, nous savons comment Michel et son fils, en
+s'éloignant, servaient les désirs d'Amélie bien mieux qu'en
+restant au château; leur absence faisait le chemin libre à Morgan,
+et c'était tout ce que demandait Amélie.
+
+La soirée et une partie de la nuit s'écoulèrent sans que Roland
+eût aucune nouvelle.
+
+Il essaya de dormir, mais dormit mal; il croyait, à chaque
+instant, entendre rouvrir la porte.
+
+Le jour commençait en réalité de percer à travers les volets
+lorsque la porte s'ouvrit.
+
+C'étaient Michel et Jacques qui rentraient.
+
+Voici ce qui s'était passé.
+
+Chacun s'était rendu à son poste: Michel à la porte de l'auberge,
+Jacques à la patte-d'oie.
+
+À vingt pas de l'auberge, Michel avait trouvé Pierre; en trois
+mots, il s'était assuré que M. de Valensolle était toujours à
+l'auberge; celui-ci avait annoncé qu'ayant une longue route à
+faire, il laisserait reposer son cheval et ne partirait que dans
+la nuit.
+
+Pierre ne doutait point que le voyageur ne partît pour Genève,
+comme il l'avait dit.
+
+Michel proposa à Pierre de boire un verre de vin; s'il manquait
+l'affût du soir, il lui resterait l'affût du matin.
+
+Pierre accepta. Dès lors Michel était bien sûr d'être prévenu;
+Pierre était garçon d'écurie: rien ne pouvait se faire, dans le
+département dont il était chargé, sans qu'il en eût avis.
+
+Cet avis, un gamin attaché à l'hôtel promit de le lui donner, et
+reçut en récompense, de Michel, trois charges de poudre pour faire
+des fusées.
+
+À minuit, le voyageur n'était pas encore parti; on avait bu quatre
+bouteilles de vin, mais Michel s'était ménagé: sur ces quatre
+bouteilles, il avait trouvé moyen d'en vider trois dans le verre
+de Pierre, où, bien entendu, elles n'étaient pas restées.
+
+À minuit, Pierre rentra pour s'informer; mais alors qu'allait
+faire Michel? le cabaret fermait, et Michel avait encore quatre
+heures à attendre jusqu'à l'affût du matin.
+
+Pierre offrit à Michel un lit de paille dans l'écurie; il aurait
+chaud et serait doucement couché.
+
+Michel accepta.
+
+Les deux amis entrèrent par la grande porte, bras dessus, bras
+dessous; Pierre trébuchait, Michel faisait semblant de trébucher.
+
+À trois heures du matin, le domestique de l'hôtel appela Pierre.
+
+Le voyageur voulait partir.
+
+Michel prétexta que l'heure de l'affût était arrivée, et se leva.
+
+Sa toilette n'était pas longue à faire: il s'agissait de secouer
+la paille qui pouvait s'être attachée à sa blouse, à son carnier
+ou à ses cheveux.
+
+Après quoi, Michel prit congé de son ami Pierre et alla
+s'embusquer au coin d'une rue.
+
+Un quart d'heure après, la porte s'ouvrit, un cavalier sortit de
+l'hôtel: le cheval de ce cavalier marchait l'amble.
+
+C'était bien M. de Valensolle.
+
+Il prenait les rues qui conduisaient à la route de Genève.
+
+Michel le suivait sans affectation, en sifflant un air de chasse.
+
+Seulement, Michel ne pouvait courir, il eût été remarqué; il
+résulta de cette difficulté qu'en un instant il eut perdu de vue
+M. de Valensolle.
+
+Restait Jacques, qui devait attendre le jeune homme à la patte-
+d'oie.
+
+Mais Jacques était à la patte-d'oie depuis plus de six heures, par
+une nuit d'hiver, avec un froid de cinq ou six degrés!
+
+Jacques avait-il eu le courage de rester six heures les pieds dans
+la neige, à battre la semelle contre les arbres de la route?
+
+Michel prit au galop par les rues et ruelles, raccourcissant le
+chemin; mais cheval et cavalier, quelque hâte qu'il y eût mise,
+avaient été plus vite que lui.
+
+Il arriva à la patte-d'oie.
+
+La route était solitaire.
+
+La neige, foulée pendant toute la journée de la veille, qui était
+un dimanche, ne permettait pas de suivre la trace du cheval,
+perdue dans la boue du chemin.
+
+Aussi Michel ne s'inquiéta-t-il point de la trace du cheval;
+c'était chose inutile, c'était du temps perdu.
+
+Il s'occupa de savoir ce qu'avait fait Jacques.
+
+Son coup d'oeil de braconnier le mit bientôt sur la voie.
+
+Jacques avait stationné au pied d'un arbre; combien de temps? Cela
+était difficile à dire, assez longtemps, en tout cas, pour avoir
+froid: la neige était battue par ses gros souliers de chasse.
+
+Il avait essayé de se réchauffer en marchant de long en large.
+
+Puis, tout à coup, il s'était souvenu qu'il y avait, de l'autre
+côté de la route, une de ces petites huttes bâties avec de la
+terre, où les cantonniers vont chercher un abri contre la pluie.
+
+Il avait descendu le fossé, avait traversé le chemin; on pouvait
+suivre sur les bas côtés la trace perdue un instant sur le milieu
+de la route.
+
+Cette trace formait une diagonale allant droit à la hutte.
+
+Il était évident que c'était dans cette hutte que Jacques avait
+passé la nuit.
+
+Maintenant, depuis quand en était-il sorti? et pourquoi en était-
+il sorti?
+
+Depuis quand il en était sorti? La chose n'était guère
+appréciable, tandis qu'au contraire le piqueur le plus malhabile
+eût reconnu pourquoi il en était sorti.
+
+Il en était sorti pour suivre M. de Valensolle.
+
+Le même pas qui avait abouti à la hutte en sortait et s'éloignait
+dans la direction de Ceyzeriat.
+
+Le cavalier avait donc bien réellement pris la route de Genève: le
+pas de Jacques le disait clairement.
+
+Ce pas était allongé comme celui d'un homme qui court, et il
+suivait, en dehors du fossé, du côté des champs, la ligne d'arbres
+qui pouvait le dérober à la vue du voyageur.
+
+En face d'une auberge borgne, d'une de ces auberges au-dessus de
+la porte cochère desquelles sont écrits ces mots: _Ici on donne à
+boire et à manger, loge à pied et à cheval, _les pas s'arrêtaient.
+
+Il était évident que le voyageur avait fait halte dans cette
+auberge, puisque à vingt pas de là Jacques avait fait lui-même
+halte derrière un arbre.
+
+Seulement, au bout d'un instant, probablement quand la porte
+s'était refermée sur le cavalier et le cheval, Jacques avait
+quitté son arbre, avait traversé la route, cette fois avec
+hésitation, et à petits pas, et s'était dirigé non point vers la
+porte, mais vers la fenêtre.
+
+Michel emboîta son pas dans celui de son fils, et arriva à la
+fenêtre; à travers le volet mal joint, on pouvait, quand
+l'intérieur était éclairé, voir dans l'intérieur; mais alors
+l'intérieur était sombre, et l'on ne voyait rien.
+
+C'était pour voir dans l’intérieur que Jacques s'était approché de
+la fenêtre; sans doute l'intérieur avait été éclairé un instant,
+et Jacques avait vu.
+
+Où était-il allé en quittant la fenêtre?
+
+Il avait tourné autour de la maison en longeant le mur; on pouvait
+aisément le suivre dans cette excursion: la neige était vierge.
+
+Quant à son but en contournant la maison, il n'était pas difficile
+à deviner. Jacques, en garçon de sens, avait bien pensé que le
+cavalier n'était point parti à trois heures du matin, en disant
+qu'il allait à Genève, pour s'arrêter à un quart de lieue du bourg
+dans une pareille auberge.
+
+Il avait dû sortir par quelque porte de derrière.
+
+Jacques contournait donc la muraille dans l’espérance de retrouver
+de l'autre côté de la maison, la trace du cheval ou tout au moins
+celle du cavalier.
+
+En effet, à partir d'une petite porte de derrière donnant sur la
+forêt qui s'étend de Cotrez à Ceyzeriat, on pouvait suivre une
+trace de pas s'avançant en ligne directe vers la lisière du bois.
+
+Ces pas étaient ceux d'un homme élégamment chaussé, et chaussé en
+cavalier.
+
+Ses éperons avaient laissé trace sur la neige.
+
+Jacques n'avait pas hésité, il avait suivi les pas.
+
+On voyait la trace de son gros soulier près de celle de la fine
+botte, du large pied du paysan près du pied élégant du citadin.
+
+Il était cinq heures du matin, le jour allait venir; Michel
+résolut de ne pas aller plus loin.
+
+Du moment où Jacques était sur la piste, le jeune braconnier
+valait le vieux. Michel fit un grand tour par la plaine, comme
+s'il revenait de Ceyzeriat, et résolut d'entrer dans l'auberge et
+d'y attendre Jacques.
+
+Jacques comprendrait que son père avait dû le suivre et qu'il
+s'était arrêté à la maison isolée.
+
+Michel frappa au contrevent, se fit ouvrir; il connaissait l'hôte,
+habitué à le voir dans ses exercices nocturnes, lui demanda une
+bouteille de vin, se plaignit d'avoir fait buisson creux, et
+demanda, tout en buvant, la permission d'attendre son fils, qui
+était à l’affût de son côté, et qui peut-être aurait été plus
+heureux que lui.
+
+Il va sans dire que la permission fut facile à obtenir.
+
+Michel avait eu soin de faire ouvrir les volets pour voir sur la
+route.
+
+Au bout d'un instant, on frappa aux carreaux.
+C'était Jacques.
+
+Son père l’appela.
+
+Jacques avait été aussi malheureux que son père: il n'avait rien
+tué.
+
+Jacques était gelé.
+
+Une brassée de bois fut jetée sur le feu, un second verre apporté.
+Jacques se réchauffa et but.
+
+Puis, comme il fallait rentrer au château des Noires-Fontaines
+avec le jour, pour qu'on ne s'aperçût point de l'absence des deux
+braconniers, Michel paya la bouteille de vin et la flambée, et
+tous deux partirent.
+
+Ni l'un ni l'autre n'avaient dit devant l'hôte un mot de ce qui
+les préoccupait; il ne fallait point que l'on soupçonnât qu'ils
+fussent en quête d'autre chose que du gibier.
+
+Mais, une fois de l'autre côté du seuil, Michel se rapprocha
+vivement de son fils.
+
+Alors, Jacques lui raconta qu'il avait suivi les traces assez
+avant dans la forêt, mais qu'arrivé à un carrefour, il avait vu
+tout à coup se lever devant lui un homme armé d'un fusil; et que
+cet homme lui avait demandé ce qu'il venait faire à cette heure
+dans le bois.
+
+Jacques avait répondu qu'il cherchait un affût.
+
+-- Alors, allez plus loin, avait répondu l'homme; car, vous le
+voyez, cette place est prise.
+Jacques avait reconnu la justesse de la réclamation et avait, en
+effet, été cent pas plus loin.
+
+Mais, au moment où il obliquait à gauche pour rentrer dans
+l'enceinte dont il avait été écarté, un autre homme, armé comme le
+premier, s'était tout aussi inopinément levé devant lui, lui
+adressant la même question.
+
+Jacques n'avait pas d'autre réponse à faire que la réponse déjà
+faite:
+
+-- Je cherche un affût.
+
+L'homme alors lui avait montré du doigt la lisière de la forêt,
+et, d'un ton presque menaçant, lui avait dit:
+
+-- Si j'ai un conseil à vous donner, mon jeune ami, c'est d'aller
+là-bas; je crois qu'il fait meilleur là-bas qu'ici.
+
+Jacques avait suivi le conseil, ou du moins avait fait semblant de
+le suivre; car, arrivé à l'endroit indiqué, il s'était glissé le
+long du fossé, et, convaincu de l'impossibilité de retrouver, en
+ce moment du moins, la piste de M. de Valensolle, il avait gagné
+au large, avait rejoint la grande route à travers champs et était
+revenu vers le cabaret, où il espérait retrouver son père et où il
+l'avait retrouvé en effet.
+
+Ils étaient arrivés tous deux au château des Noires-Fontaines, on
+le sait déjà, au moment où les premiers rayons du jour pénétraient
+à travers les volets.
+
+Tout ce que nous venons de dire fut raconté à Roland avec une
+foule de détails que nous omettons, et qui n'eurent pour résultat
+que de convaincre le jeune officier que les deux hommes armés de
+fusils qui s'étaient levés à l'approche de Jacques, n'étaient
+autres, tout braconniers qu'ils semblaient être, que des
+compagnons de Jéhu.
+
+Mais quel pouvait être ce repaire? Il n'y avait de ce côté-là ni
+couvent abandonné, ni ruines.
+
+Tout à coup, Roland se frappa la tête.
+
+-- Oh! bélître que je suis! comment n'avais-je point songé à cela?
+
+Un sourire de triomphe passa sur ses lèvres, et, s'adressant aux
+deux hommes, désespérés de ne point lui apporter de nouvelles plus
+précises:
+
+-- Mes enfants, dit-il, je sais tout ce que je voulais savoir.
+Couchez-vous et dormez tranquilles; vous l'avez, pardieu, bien
+mérité.
+
+Et, de son côté, donnant l'exemple, Roland dormit en homme qui
+vient de résoudre un problème de la plus haute importance, qu'il a
+longtemps creusé inutilement.
+
+L'idée lui était venue que les compagnons de Jéhu avaient
+abandonné la chartreuse de Seillon pour les grottes de Ceyzeriat
+et en même temps il s'était rappelé la communication souterraine
+qui existait entre cette grotte et l'église de Brou.
+
+
+XLVII -- UNE RECONNAISSANCE
+
+Le même jour, usant de la permission qui lui avait été accordée la
+veille, sir John se présenta entre midi et une heure chez
+mademoiselle de Montrevel.
+
+Tout se passa, comme l'avait désiré Morgan. Sir John fut reçu
+comme un ami de la famille, lord Tanlay fut reçu comme un
+prétendant dont la recherche honorait.
+
+Amélie n'opposa aux désirs de son frère et de sa mère, aux ordres
+du premier consul, que l’état de sa santé; c'était demander du
+temps. Lord Tanlay s'inclina; il obtenait autant qu'il avait
+espéré obtenir, il était agréé.
+
+Cependant il comprit que sa présence trop prolongée à Bourg serait
+inconvenante, Amélie se trouvant éloignée, toujours par ce
+prétexte de santé, de sa mère et de son frère.
+
+En conséquence, il annonça à Amélie une seconde visite pour le
+lendemain et son départ pour la même soirée.
+
+Il attendrait, pour la revoir, ou qu'Amélie vînt à Paris, ou que
+madame de Montrevel revînt à Bourg. Cette seconde circonstance
+était la plus probable, Amélie disant qu'elle avait besoin du
+printemps et de l'air natal pour aider au retour de sa santé.
+
+Grâce à la délicatesse parfaite de sir John, les désirs d'Amélie
+et de Morgan étaient accomplis, les deux amants avaient devant eux
+du temps et de la solitude.
+
+Michel sut ces détails de Charlotte, et Roland les sut de Michel.
+
+Roland résolut de laisser partir sir John avant de rien tenter.
+
+Mais cela ne l’empêcha point de lever un dernier doute.
+
+La nuit venue, il prit un costume de chasseur, jeta sur ce costume
+la blouse de Michel, abrita son visage sous un large chapeau,
+passa une paire de pistolets dans le ceinturon de son couteau de
+chasse, caché comme ses pistolets sous sa blouse, et se hasarda
+sur la route des Noires-Fontaines à Bourg.
+
+Il s'arrêta à la caserne de gendarmerie et demanda à parler au
+capitaine.
+
+Le capitaine était dans sa chambre; Roland monta et se fit
+reconnaître; puis, comme il n'était que huit heures du soir et
+qu'il pouvait être reconnu par quelque passant, il éteignit la
+lampe.
+
+Les deux hommes restèrent dans l'obscurité.
+
+Le capitaine savait déjà ce qui s'était passé, trois jours
+auparavant, sur la route de Lyon, et, certain que Roland n'avait
+pas été tué, il s'attendait à sa visite.
+
+À son grand étonnement, Roland ne venait lui demander qu'une seule
+chose, ou plutôt que deux choses: la clef de l'église de Bourg et
+une pince.
+
+Le capitaine lui remit les deux objets demandés et offrit à Roland
+de l’accompagner dans son excursion; mais Roland refusa: il était
+évident qu'il avait été trahi par quelqu'un lors de son expédition
+de la Maison-Blanche; il ne voulait pas s'exposer à un second
+échec.
+
+Aussi recommanda-t-il au capitaine de ne parler à personne de sa
+présence et d'attendre son retour, quand même ce retour tarderait
+d'une heure ou deux.
+
+Le capitaine s'y engagea.
+
+Roland, sa clef à la main droite, sa pince à la main gauche, gagna
+sans bruit la porte latérale de l'église, l'ouvrit, la referma et
+se trouva en face de la muraille de fourrage.
+
+Il écouta: le plus profond silence régnait dans l’église
+solitaire.
+
+Il rappela ses souvenirs de jeunesse, s'orienta, mit la clef dans
+sa poche, et escalada la muraille de foin, qui avait une quinzaine
+de pieds de haut, et formait une espèce de plate-forme; puis,
+comme on descend d'un rempart au moyen d'un talus, par une espèce
+de talus il se laissa glisser jusqu'au sol, tout pavé de dalles
+mortuaires.
+
+Le choeur était vide, grâce au jubé qui le protégeait d'un côté,
+et grâce aux murailles qui l'enceignaient à droite et à gauche.
+
+La porte du jubé était ouverte: Roland pénétra donc sans
+difficulté dans le choeur.
+
+Il se trouva en face du monument de Philibert le Beau.
+
+À la tête du prince se trouvait une grande dalle carrée: c'était
+celle par laquelle on descendait dans les caveaux souterrains.
+
+Roland connaissait ce passage; car, arrivé près de la dalle, il
+s'agenouilla, cherchant avec sa main la jointure de la pierre.
+
+Il la trouva, se releva, introduisit la pince dans la rainure et
+souleva la dalle.
+
+D'une main, il la soutint au-dessus de sa tête, tandis qu'il
+descendait dans le caveau.
+
+Puis lentement il la laissa retomber.
+
+On eût dit que, volontairement, le visiteur nocturne se séparait
+du monde des vivants et descendait dans le monde des morts.
+
+Et ce qui devait paraître étrange à celui qui voit dans le jour et
+dans les ténèbres, sur la terre comme dessous, c'était
+l’impassibilité de cet homme qui côtoyait les morts pour découvrir
+les vivants, et qui, malgré l’obscurité, la solitude, le silence,
+ne frissonnait même pas au contact des marbres funèbres.
+
+Il alla, tâtonnant au milieu des tombes, jusqu'à ce qu'il eût
+reconnu la grille qui donnait dans le souterrain.
+
+Il explora la serrure; elle était fermée au pêne seulement. Il
+introduisit l’extrémité de sa pince entre le pêne et la gâche, et
+poussa légèrement.
+
+La grille s'ouvrit.
+
+Il tira la porte, mais sans la fermer, afin de pouvoir revenir sur
+ses pas, et dressa la pince dans son angle.
+
+Puis, l’oreille tendue, la pupille dilatée, tous les sens
+surexcités par le désir d'entendre, le besoin de respirer,
+l'impossibilité de voir, il s'avança lentement, un pistolet tout
+armé d'une main, et s'appuyant, de l’autre, à la paroi de la
+muraille.
+
+Il marcha ainsi un quart d'heure.
+
+Quelques gouttes d'eau glacée, en filtrant à travers la voûte du
+souterrain et en tombant sur ses mains et sur ses épaules, lui
+avaient appris qu'il passait au-dessous de la Reyssouse.
+
+Au bout de ce quart d'heure de marche, il trouva la porte qui
+communiquait du souterrain dans la carrière. Il fit halte un
+instant; il respirait plus librement, en outre, il lui semblait
+entendre des bruits lointains, et voir voltiger sur les piliers de
+pierre qui soutenaient la voûte comme des lueurs de feux follets.
+
+On eût pu croire, en ne distinguant que la forme de ce sombre
+écouteur, que c'était de l’hésitation, mais, si l'on eût pu voir
+sa physionomie, on eût compris que c'était de l'espérance.
+
+Il se remit en chemin, se dirigeant vers les lueurs qu'il avait
+cru apercevoir, vers ce bruit qu'il avait cru entendre.
+
+À mesure qu'il approchait, le bruit arrivait à lui plus distinct,
+la lumière lui apparaissait plus vive.
+
+Il était évident que la carrière était habitée; par qui? Il n'en
+savait rien encore; mais il allait le savoir.
+
+Il n'était plus qu'à dix pas du carrefour de granit que nous avons
+signalé à notre première descente dans la grotte de Ceyzeriat. Il
+se colla contre la muraille, s'avançant imperceptiblement; on eût
+dit, au milieu de l’obscurité, un bas-relief mobile.
+
+Enfin, sa tête arriva à dépasser un angle, et son regard plongea
+sur ce que l'on pouvait appeler le camp des compagnons de Jéhu.
+
+Ils étaient douze ou quinze occupés à souper.
+
+Il prit à Roland une folle envie: c'était de se précipiter au
+milieu de tous ces hommes, de les attaquer seul, et de combattre
+jusqu'à la mort.
+
+Mais il comprima ce désir insensé, releva sa tête avec la même
+lenteur qu'il l’avait avancée, et, les yeux pleins de lumière, le
+coeur plein de joie, sans avoir été entendu, sans avoir été
+soupçonné, il revint sur ses pas, reprenant le chemin qu'il venait
+de faire.
+
+Ainsi, tout lui était expliqué: l'abandon de la chartreuse de
+Seillon, la disparition de M. de Valensolle, les faux braconniers
+placés aux environs de l’ouverture de la grotte de Ceyzeriat.
+
+Cette fois, il allait donc prendre sa vengeance, et la prendre
+terrible, la prendre mortelle.
+
+Mortelle, car, de même qu'il soupçonnait qu'on l'avait épargné, il
+allait ordonner d'épargner les autres; seulement, lui, on l'avait
+épargné pour la vie; les autres, on allait les épargner pour la
+mort.
+
+À la moitié du retour à peu près, il lui sembla entendre du bruit
+derrière lui; il se retourna et crut voir le rayonnement d'une
+lumière.
+
+Il doubla le pas; une fois la porte dépassée, il n'y avait plus à
+s'égarer: ce n'était plus une carrière aux mille détours, c'était
+une voûte étroite, rigide, aboutissant à une grille funéraire.
+
+Au bout de dix minutes, il passait de nouveau sous la rivière; une
+ou deux minutes après, il touchait la grille du bout de sa main
+étendue.
+
+Il prit sa pince où il l’avait laissée, entra dans le caveau, tira
+la grille après lui, la referma doucement et sans bruit, guidé par
+les tombeaux retrouva l’escalier, poussa la dalle avec sa tête et
+se retrouva sur le sol des vivants.
+
+Là, relativement, il faisait jour.
+
+Il sortit du choeur, repoussa la porte du jubé afin de la remettre
+dans le même état où il l'avait trouvée, escalada le talus,
+traversa la plate-forme et redescendit de l’autre côté.
+
+Il avait conservé la clef; il ouvrit la porte et se trouva dehors.
+
+Le capitaine de gendarmerie l’attendait; il conféra quelques
+instants avec lui, puis tous deux sortirent ensemble.
+
+Tous deux rentrèrent à Bourg par le chemin de ronde pour ne pas
+être vus, prirent la porte des halles, la rue de la Révolution, la
+rue de la Liberté, la rue d'Espagne, devenue la rue Simonneau.
+Puis Roland s'enfonça dans un des angles de la rue du Greffe et
+attendit.
+
+Le capitaine de gendarmerie continua seul son chemin.
+
+Il allait rue des Ursules, devenue depuis sept ans la rue des
+Casernes; c'était là que le chef de brigade des dragons avait son
+logement, et il venait de se mettre au lit au moment où le
+capitaine entra dans sa chambre; celui-ci lui dit deux mots tout
+bas, et en hâte le chef de brigade s'habilla et sortit.
+
+Au moment où le chef de brigade des dragons et le capitaine de
+gendarmerie apparaissaient sur la place, une ombre se détachait de
+la muraille et s'approchait d'eux.
+
+Cette ombre, c'était Roland.
+
+Les trois hommes restèrent en conférence dix minutes, Roland
+donnant des ordres, les deux autres l’écoutant et l’approuvant.
+
+Puis ils se séparèrent.
+
+Le chef de brigade rentra chez lui; Roland et le capitaine de
+gendarmerie, par la rue de l'Étoile, les degrés des Jacobins et la
+rue du Bourgneuf, regagnèrent le chemin de ronde, puis, en
+diagonale, ils allèrent rejoindre la route de Pont-d'Ain.
+
+Roland laissa, en passant, le capitaine de gendarmerie à la
+caserne et continua son chemin.
+
+Vingt minutes après, pour ne pas réveiller Amélie, au lieu de
+sonner à la grille, il frappait au volet de Michel; Michel ouvrit
+le volet, et, d'un seul bond, Roland -- dévoré de cette fièvre qui
+s'emparait de lui lorsqu'il courait ou même rêvait tout simplement
+quelque danger -- sautait dans le pavillon.
+
+Il n'eût point réveillé Amélie, eût-il sonné à la porte, car
+Amélie ne dormait point.
+
+Charlotte, qui, elle aussi, de son côté, arrivait de la ville sous
+prétexte d'aller voir son père, mais, en réalité pour faire
+parvenir une lettre à Morgan, avait trouvé Morgan et rapportait la
+réponse à sa maîtresse.
+
+Amélie lisait cette réponse; elle était conçue en ces termes:
+
+«Amour à moi!
+
+«Oui, tout va bien de ton côté, car tu es l'ange, mais j'ai bien
+peur que tout n'aille mal du mien, moi qui suis le démon.
+
+«Il faut absolument que je te voie, que je te presse dans mes
+bras, que je te serre contre mon coeur; je ne sais quel
+pressentiment plane au-dessus de moi, je suis triste à mourir.
+
+«Envoie demain Charlotte s'assurer que sir John est bien parti;
+puis, lorsque tu auras acquis la certitude de ce départ, fais le
+signal accoutumé.
+
+«Ne t'effraye point, ne me parle point de la neige, ne me dis pas
+que l'on verra mes pas.
+
+«Ce n'est pas moi, cette fois, qui irai à toi, c'est toi qui
+viendras à moi; comprends-tu bien? tu peux te promener dans le
+parc, personne n'ira suivre la trace de tes pas.
+
+«Tu te couvriras de ton châle le plus chaud, de tes fourrures les
+plus épaisses; puis, dans la barque amarrée sous les saules, nous
+passerons une heure en changeant de rôle. D'habitude, je te dis
+mes espérances et tu me dis tes craintes; demain, mon adorée
+Amélie, c'est toi qui me diras tes espérances et moi qui te dirai
+mes craintes.
+
+«Seulement, aussitôt le signal fait, descends; je t'attendrai à
+Montagnac, et, de Montagnac à la Reyssouse, il n'y a pas, pour moi
+qui t'aime, cinq minutes de chemin.
+
+«Au revoir, ma pauvre Amélie! si tu ne m'eusses pas rencontré, tu
+eusses été heureuse entre les heureuses.
+
+«La fatalité m'a mis sur ton chemin, et j'ai, j'en ai bien peur,
+fait de toi une martyre.
+
+«Ton CHARLES.
+
+«À demain, n'est-ce pas? à moins d'obstacle surhumain.»
+
+
+XLVIII -- OÙ LES PRESSENTIMENTS DE MORGAN SE RÉALISENT
+
+Rien de plus calme et de plus serein souvent que les heures qui
+précèdent une grande tempête.
+
+La journée fut belle et sereine, une de ces belles journées de
+février où, malgré le froid piquant de l'atmosphère, où, malgré le
+blanc linceul qui couvre la terre, le soleil sourit aux hommes et
+leur promet le printemps.
+
+Sir John vint sur le midi faire à Amélie sa visite d'adieu. Sir
+John avait ou croyait avoir la parole d'Amélie; cette parole lui
+suffisait. Son impatience était personnelle; mais Amélie, en
+accueillant sa recherche, quoiqu'elle eût laissé l'époque de leur
+union dans le vague de l'avenir, avait comblé toutes ses
+espérances.
+
+Il s'en rapportait pour le reste au désir du premier consul et à
+l'amitié de Roland.
+
+Il retournait donc à Paris pour faire sa cour à madame de
+Montrevel, ne pouvant rester pour la faire à Amélie.
+
+Un quart d'heure après la sortie de sir John du château des
+Noires-Fontaines, Charlotte à son tour prenait le chemin de Bourg.
+
+Vers les quatre heures, elle venait rapporter à Amélie qu'elle
+avait vu de ses yeux sir John monter en voiture à la porte de
+l'hôtel de France et partir par la route de Mâcon.
+
+Amélie pouvait donc être parfaitement tranquille de ce côté. Elle
+respira.
+
+Amélie avait tenté d'inspirer à Morgan une tranquillité qu'elle
+n'avait point elle même; depuis le jour où Charlotte lui avait
+révélé la présence de Roland à Bourg, elle avait pressenti, comme
+Morgan, que l'on approchait d'un dénouement terrible. Elle
+connaissait tous les détails des événements arrivés à la
+chartreuse de Seillon; elle voyait la lutte engagée entre son
+frère et son amant, et, rassurée sur le sort de son frère, grâce à
+la recommandation faite par le chef des compagnons de Jéhu, elle
+tremblait pour la vie de son amant.
+
+De plus, elle avait appris l'arrestation de la malle de Chambéry
+et la mort du chef de brigade des chasseurs de Mâcon; elle avait
+su que son frère était sauvé, mais qu'il avait disparu.
+
+Elle n'avait reçu aucune lettre de lui.
+
+Cette disparition et ce silence, pour elle qui connaissait Roland,
+c'était quelque chose de pis qu'une guerre ouverte et déclarée.
+
+Quant à Morgan, elle ne l'avait pas revu depuis la scène que nous
+avons racontée, et dans laquelle elle avait pris l'engagement de
+lui faire parvenir des armes partout où il serait, si jamais il
+était condamné à mort.
+
+Cette entrevue demandée par Morgan, Amélie l'attendait donc avec
+autant d'impatience que celui qui la demandait.
+
+Aussi, dès qu'elle put croire que Michel et son fils étaient
+couchés, alluma-t-elle aux quatre fenêtres les bougies qui
+devaient servir de signal à Morgan.
+
+Puis, comme le lui avait recommandé son amant, elle s'enveloppa
+d'un cachemire rapporté par son frère du champ de bataille des
+Pyramides, et qu'il avait lui-même déroulé de la tête d'un bey tué
+par lui: elle jeta par-dessus son cachemire une mante de
+fourrures, laissa Charlotte pour lui donner avis de ce qui pouvait
+arriver, et espérant qu'il n'arriverait rien, elle ouvrit la porte
+du parc et s'achemina vers la rivière.
+
+Dans la journée, elle avait été deux ou trois fois jusqu'à la
+Reyssouse, et en était revenue, afin de tracer un réseau de pas
+dans lesquels les pas nocturnes ne fussent point reconnus.
+
+Elle descendit donc, sinon tranquillement, du moins hardiment, la
+pente qui conduisait jusqu'à la Reyssouse; arrivée au bord de la
+rivière, elle chercha des yeux la barque amarrée sous les saules.
+
+Un homme l'y attendait. C'était Morgan.
+
+En deux coups de rame, il arriva jusqu'à un endroit praticable à
+la descente; Amélie s'élança, il la reçut dans ses bras.
+
+La première chose que vit la jeune fille, ce fut le rayonnement
+joyeux qui illuminait, pour ainsi dire, le visage de son amant.
+
+-- Oh! s'écria-t-elle, tu as quelque chose d'heureux à m'annoncer.
+
+-- Pourquoi cela, chère amie? demanda Morgan avec son plus doux
+sourire.
+
+-- Il y a sur ton visage, ô mon bien aimé Charles, quelque chose
+de plus que le bonheur de me revoir.
+
+-- Tu as raison, dit Morgan enroulant la chaîne de la barque au
+tronc d'un saule, et laissant les avirons battre les flancs du
+canot.
+
+Puis, prenant Amélie dans ses bras:
+
+-- Tu as raison, mon Amélie, lui dit-il, et mes pressentiments me
+trompaient. Oh! faibles et aveugles que nous sommes, c'est au
+moment où il va toucher le bonheur de la main que l'homme
+désespère et doute.
+
+-- Oh! parle, parle! dit Amélie; qu'est-il donc arrivé?
+
+-- Te rappelles-tu, mon Amélie, ce que, dans notre dernière
+entrevue, tu me répondis quand je te parlais de fuir et que je
+craignais tes répugnances?
+
+-- Oh! oui, je m'en souviens: Charles, je te répondis que j'étais
+à toi, et que, si j'avais des répugnances, je les surmonterais.
+
+-- Et moi, je te répondis que j'avais des engagements qui
+m'empêchaient de fuir; que, de même qu'ils étaient liés à moi,
+j'étais lié à eux; qu'il y avait un homme dont nous relevions, et
+à qui nous devions obéissance absolue, et que cet homme, c'était
+le futur roi de France, Louis XVIII.
+
+-- Oui, tu m'as dit tout cela.
+
+-- Eh bien, nous sommes relevés de notre voeu d'obéissance,
+Amélie, non seulement par le roi Louis XVIII, mais encore par
+notre général Georges Cadoudal.
+
+-- Oh! mon ami, tu vas donc redevenir un homme comme tous les
+autres, au-dessus de tous les autres!
+
+-- Je vais redevenir un simple proscrit, Amélie. Il n'y a pas à
+espérer pour nous l'amnistie vendéenne ou bretonne.
+
+-- Et pourquoi cela?
+
+-- Nous ne sommes pas des soldats, nous, mon enfant bien-aimée;
+nous ne sommes pas même des rebelles: nous sommes des _compagnons
+de Jéhu._
+_ _
+Amélie poussa un soupir.
+
+-- Nous sommes des bandits, des brigands, des dévaliseurs de
+malles-poste, appuya Morgan avec une intention visible.
+
+-- Silence! fit Amélie en appuyant sa main sur la bouche de son
+amant; silence! ne parlons point de cela, dis-moi comment votre
+roi vous relève de vos engagements, comment votre général vous
+donne congé.
+
+-- Le premier consul a voulu voir Cadoudal. D'abord, il lui a
+envoyé ton frère pour lui faire des propositions; Cadoudal a
+refusé d'entrer en arrangements; mais, comme nous, Cadoudal a reçu
+de Louis XVIII l'ordre de cesser les hostilités. Coïncidant avec
+cet ordre, est arrivé un nouveau message du premier consul; ce
+messager, c'était un sauf-conduit pour le général vendéen, une
+invitation de venir à Paris; un traité enfin de puissance à
+puissance. Cadoudal a accepté, et doit être à cette heure sur la
+route de Paris: Il y a donc sinon paix, du moins trêve.
+
+-- Oh! quelle joie, mon Charles!
+
+-- Ne te réjouis pas trop, mon amour.
+
+-- Et pourquoi cela?
+
+-- Parce que cet ordre de cesser les hostilités est venu, sais-tu
+pourquoi?
+
+-- Non.
+
+-- Eh bien, c'est un homme très fort que M. Fouché; il a compris
+que, ne pouvant nous vaincre, il fallait nous déshonorer. Il a
+organisé de faux compagnons de Jéhu qu'il a lâchés dans le Maine
+et dans l’Anjou, et qui ne contentent pas, eux, de prendre
+l'argent du gouvernement, mais qui pillent et détroussent les
+voyageurs, qui entrent la nuit dans les châteaux et dans les
+fermes, qui mettent les propriétaires de ces fermes et de ces
+châteaux les pieds sur des charbons ardents, et qui leur arrachent
+par des tortures le secret de l'endroit où est caché leur argent.
+Eh bien, ces hommes, ces misérables, ces bandits, ces chauffeurs,
+ils prennent le même nom que nous, et sont censés combattre pour
+le même principe; si bien que la police de M. Fouché nous met non
+seulement hors la loi, mais aussi hors l'honneur.
+
+-- Oh!
+
+-- Voilà, ce que j'avais à te dire, mon Amélie, avant de te
+proposer une seconde fois de fuir ensemble. Aux yeux de la France,
+aux yeux de l’étranger, aux yeux du prince même que nous avons
+servi et pour qui nous avons risqué l'échafaud, nous serons dans
+l'avenir, nous sommes probablement déjà des misérables dignes de
+l'échafaud.
+
+-- Oui... mais, pour moi, mon bien-aimé Charles, tu es l'homme
+dévoué, l'homme de conviction, le royaliste obstiné qui a continué
+de combattre quand tout le monde avait mis bas les armes; pour
+moi, tu es le loyal baron de Sainte-Hermine; pour moi, si tu
+l'aimes mieux, tu es le noble, le courageux et l'invincible
+Morgan.
+
+-- Ah! voilà tout ce que je voulais savoir, ma bien-aimée; tu
+n'hésiteras donc pas un instant, malgré le nuage infâme que l'on
+essaye d'élever entre nous et l'honneur, tu n'hésiteras donc pas,
+je ne dirai point à te donner à moi, tu t'es déjà donnée, mais à
+être ma femme?
+
+-- Que dis-tu là? Pas un instant, pas une seconde; mais ce serait
+la joie de mon être, le bonheur de ma vie! Ta femme, je suis ta
+femme devant Dieu; Dieu comblera tous mes désirs les jours où il
+permettra que je sois ta femme devant les hommes.
+
+Morgan tomba à genoux.
+
+-- Eh bien, dit-il, à tes pieds, Amélie, les mains jointes, avec
+la voix la plus suppliante de mon coeur, je viens te dire:
+«Amélie, veux-tu fuir? Amélie, veux-tu quitter la France? Amélie,
+veux-tu être ma femme?»
+
+Amélie se dressa tout debout, prit son front entre ses deux mains,
+comme si la violence du sang qui affluait à son cerveau allait le
+faire éclater.
+
+Morgan lui saisit les deux mains, et, la regardant avec
+inquiétude:
+
+-- Hésites-tu? lui demanda-t-il d'une voix sourde, tremblante,
+presque brisée.
+
+-- Non! oh! non! pas une seconde, s'écria résolument Amélie; je
+suis à toi, dans le passé et dans l'avenir, en tout et partout.
+Seulement, le coup est d'autant plus violent qu'il était
+inattendu.
+
+-- Réfléchis bien, Amélie; ce que je te propose, c'est l'abandon
+de la patrie et de la famille, c'est-à-dire de tout ce qui est
+cher, de tout ce qui est sacré: en me suivant, tu quittes le
+château où tu es née, la mère qui t'y a enfantée et nourrie, le
+frère qui t'aime, et qui, lorsqu'il saura que tu es la femme d'un
+brigand, te haïra peut-être, te méprisera certainement.
+
+Et, en parlant ainsi, Morgan interrogeait avec anxiété le visage
+d'Amélie.
+
+Ce visage s'éclaira graduellement d'un doux sourire, et, comme il
+s'abaissait du ciel sur la terre, s'inclinant sur le jeune homme
+toujours à genoux.
+
+-- Oh! Charles! dit la jeune fille d'une voix douce comme le
+murmure de la rivière qui s'écoulait claire et limpide sous ses
+pieds, il faut que ce soit une chose bien puissante que l'amour
+qui émane directement de Dieu puisque, malgré les paroles
+terribles que tu viens de prononcer, sans crainte, sans
+hésitation, presque sans regrets, je te dis: Charles, me voilà;
+Charles, je suis à toi; Charles, quand partons-nous?
+
+-- Amélie, nos destinées ne sont point de celles avec lesquelles
+on transige et on discute; si nous partons, si tu me suis, c'est à
+l'instant même; demain, il faut que nous soyons de l'autre côté de
+la frontière.
+
+-- Et nos moyens de fuite?
+
+-- J'ai, à Montagnac, deux chevaux tout sellés: un pour toi,
+Amélie, un pour moi; j'ai pour deux cent mille francs de lettres
+de crédit sur Londres ou sur Vienne. Là où tu voudras aller, nous
+irons.
+
+-- Où tu seras, Charles, je serai; que m'importe le pays! que
+m'importe la ville!
+
+-- Alors, viens!
+
+-- Cinq minutes, Charles, est-ce trop?
+
+-- Où vas-tu?
+
+-- J'ai à dire adieu à bien des choses, j'ai à emporter tes
+lettres chéries, j'ai à prendre le chapelet d'ivoire de ma
+première communion, j'ai quelques souvenirs chéris, pieux, sacrés,
+des souvenirs d'enfance qui seront là-bas tout ce qui me restera
+de ma mère, de ma famille, de la France; je vais les prendre et je
+reviens.
+
+-- Amélie!
+
+-- Quoi?
+
+-- Je voudrais bien ne pas te quitter; il me semble qu'au moment
+d'être réunis, te quitter un instant, c'est te perdre pour
+toujours; Amélie, veux-tu que je te suive?
+
+-- Oh! viens; qu'importe qu'on voie tes pas maintenant! nous
+serons loin demain au jour; viens!
+
+Le jeune homme sauta hors de la barque et donna la main à Amélie,
+puis il l'enveloppa de son bras, et tous deux prirent le chemin de
+la maison.
+
+Sur le perron, Charles s'arrêta.
+
+-- Va, lui dit-il, la religion des souvenirs a sa pudeur; quoique
+je la comprenne, je te gênerais. Je t'attends ici, d'ici je te
+garde; du moment où je n'ai qu'à étendre la main pour te prendre,
+je suis bien sûr que tu ne m'échapperas point. Va, mon Amélie,
+mais reviens vite.
+
+Amélie répondit en tendant ses lèvres au jeune homme; puis elle
+monta rapidement l'escalier, rentra dans sa chambre, prit un petit
+coffret de chêne sculpté, cerclé de fer, où était son trésor, les
+lettres de Charles, depuis la première jusqu'à la dernière,
+détacha de la glace de la cheminée le blanc et virginal chapelet
+d'ivoire qui y était suspendu, mit à sa ceinture une montre que
+son père lui avait donnée; puis elle passa dans la chambre de sa
+mère, s'inclina au chevet de son lit, baisa l’oreiller que la tête
+de madame de Montrevel avait touché, s'agenouilla devant le Christ
+veillant au pied de son lit, commença une action de grâces qu'elle
+n'osa continuer, l’interrompit par un acte de foi, puis tout à
+coup s'arrêta. Il lui avait semblé que Charles l'appelait.
+
+Elle prêta l’oreille, et entendit une seconde fois son nom
+prononcé avec un accent d'angoisse dont elle ne pouvait se rendre
+compte.
+
+Elle tressaillit, se redressa et descendit rapidement l’escalier.
+
+Charles était toujours à la même place; mais, penché en avant,
+l’oreille tendue, il semblait écouter avec anxiété un bruit
+lointain.
+
+-- Qu'y a-t-il? demanda Amélie en saisissant la main du jeune
+homme.
+
+-- Écoute, écoute, dit celui-ci.
+
+Amélie prêta l'oreille à son tour.
+
+Il lui sembla entendre des détonations successives comme un
+pétillement de mousqueterie.
+
+Cela venait du côté de Ceyzeriat.
+
+-- Oh! s'écria Morgan, j'avais bien raison de douter de mon
+bonheur jusqu'au dernier moment! Mes amis sont attaqués! Amélie,
+adieu, adieu!
+
+-- Comment! adieu? s'écria Amélie pâlissante; tu me quittes?
+
+Le bruit de la fusillade devint plus distinct.
+
+-- N'entends-tu pas? Ils se battent, et je ne suis pas là pour me
+battre avec eux!
+
+Fille et soeur de soldat, Amélie comprit tout, et n'essaya point
+de résister.
+
+-- Va, dit-elle en laissant tomber ses bras; tu avais raison, nous
+sommes perdus.
+
+Le jeune homme poussa un cri de rage, saisit une seconde fois la
+jeune fille, la serra sur sa poitrine, comme s'il voulait
+l'étouffer; puis, bondissant du haut en bas du perron, et
+s'élançant dans la direction de la fusillade avec la rapidité du
+daim poursuivi par les chasseurs:
+
+-- Me voilà, amis! cria-t-il, me voilà!
+
+Et il disparut comme une ombre sous les grands arbres du parc.
+
+Amélie tomba à genoux, les bras étendus vers lui, mais sans avoir
+la force de le rappeler; ou, si elle le rappela, ce fut d'une voix
+si faible que Morgan ne lui répondit point, et ne ralentit point
+sa course pour lui répondre.
+
+
+XLIX -- LA REVANCHE DE ROLAND
+
+On devine ce qui s'était passé.
+
+Roland n'avait point perdu son temps avec le capitaine de
+gendarmerie et le colonel de dragons.
+
+Ceux-ci, de leur côté, n'avaient pas oublié qu'ils avaient une
+revanche à prendre.
+
+Roland avait découvert au capitaine de gendarmerie le passage
+souterrain qui communiquait de l'église de Brou à la grotte de
+Ceyzeriat.
+
+À neuf heures du soir, le capitaine et les dix-huit hommes qu'il
+avait sous ses ordres devaient entrer dans l'église, descendre
+dans le caveau des ducs de Savoie, et fermer de leurs baïonnettes
+la communication des carrières avec le souterrain.
+
+Roland, à la tête de vingt dragons, devait envelopper le bois, le
+battre en resserrant le demi-cercle, afin que les deux ailes de ce
+demi-cercle vinssent aboutir à la grotte de Ceyzeriat.
+
+À neuf heures, le premier mouvement devait être fait de ce côté,
+se combinant avec celui du capitaine de gendarmerie.
+
+On a vu, par les paroles échangées entre Amélie et Morgan, quelles
+étaient pendant ce temps les dispositions des compagnons de Jéhu.
+
+Les nouvelles arrivées à la fois de Mittau et de Bretagne avaient
+mis tout le monde à l'aise; chacun se sentait libre et, comprenant
+que l'on faisait une guerre désespérée, était joyeux de sa
+liberté.
+
+Il y avait donc réunion complète dans la grotte de Ceyzeriat,
+presque une fête; à minuit, tous se séparaient, et chacun, selon
+les facilités qu'il pouvait avoir de traverser la frontière, se
+mettait en route pour quitter la France.
+
+On a vu à quoi leur chef occupait ses derniers instants.
+
+Les autres, qui n'avaient point les mêmes liens de coeur,
+faisaient ensemble dans le carrefour, splendidement éclairé, un
+repas de séparation et d'adieu: car, une fois hors de la France,
+la Vendée et la Bretagne pacifiées, l'armée de Condé détruite, où
+se retrouveraient-ils sur la terre étrangère? Dieu le savait!
+
+Tout à coup, le retentissement d'un coup de fusil arriva jusqu'à
+eux.
+
+Comme par un choc électrique, chacun fut debout.
+
+Un second coup de fusil se fit entendre.
+
+Puis, dans les profondeurs de la carrière, ces deux mots
+pénétrèrent, frissonnant comme les ailes d'un oiseau funèbre:
+
+-- Aux armes!
+
+Pour des compagnons de Jéhu, soumis à toutes les vicissitudes
+d'une vie de bandits, le repos d'un instant n'était jamais la
+paix.
+
+Poignards, pistolets et carabines étaient toujours à la portée de
+la main.
+Au cri poussé, selon toute probabilité, par la sentinelle, chacun
+sauta sur ses armes et resta le cou tendu, la poitrine haletante,
+l'oreille ouverte.
+
+Au milieu du silence, on entendit le bruit d'un pas aussi rapide
+que pouvait le permettre l'obscurité dans laquelle le pas
+s'enfonçait.
+
+Puis, dans le rayon de lumière projeté par les torches et par les
+bougies, un homme apparut.
+
+-- Aux armes! cria-t-il une seconde, fois, nous sommes attaqués!
+
+Les deux coups que l'on avait entendus étaient la double
+détonation du fusil de chasse de la sentinelle.
+
+C'était elle qui accourait, son fusil encore fumant à la main.
+
+-- Où est Morgan? crièrent vingt voix.
+
+-- Absent, répondit Montbar, et, par conséquent, à moi le
+commandement! Éteignez tout, et en retraite sur l'église; un
+combat est inutile maintenant, et le sang versé serait du sang
+perdu.
+
+On obéit avec cette promptitude qui indique que chacun apprécie le
+danger.
+
+Puis on se serra dans l'obscurité.
+
+Montbar, à qui les détours du souterrain étaient aussi bien connus
+qu'à Morgan, se chargea de diriger la troupe, et s'enfonça, suivi
+de ses compagnons, dans les profondeurs de la carrière.
+Tout à coup, il lui sembla entendre à cinquante pas devant lui un
+commandement prononcé à voix basse, puis le claquement d'un
+certain nombre de fusils que l'on arme.
+
+Il étendit les deux bras en murmurant à son tour le mot: «Halte!»
+
+Au même instant, on entendit distinctement le commandement: «Feu!»
+
+Ce commandement n'était pas prononcé, que le souterrain s'éclaira
+avec une détonation terrible.
+
+Dix carabines venaient de faire feu à la fois.
+
+À la lueur de cet éclair, Montbar et ses compagnons purent
+apercevoir et reconnaître l'uniforme des gendarmes.
+
+-- Feu! cria à son tour Montbar.
+
+Sept ou huit coups de fusil retentirent à ce commandement.
+
+La voûte obscure s'éclaira de nouveau.
+
+Deux compagnons de Jéhu gisaient sur le sol, l'un tué raide,
+l'autre blessé mortellement.
+
+-- La retraite est coupée, dit Montbar; volte-face, mes amis; si
+nous avons une chance, c’est du côté de la forêt.
+
+Le mouvement se fit avec la régularité d'une manoeuvre militaire.
+
+Montbar se retrouva à la tête de ses compagnons, et revint sur ses
+pas.
+
+En ce moment, les gendarmes firent feu une seconde fois.
+
+Personne ne riposta: ceux qui avaient déchargé leurs armes les
+rechargèrent; ceux qui n'avaient pas tiré se tenaient prêts pour
+la véritable lutte, qui allait avoir lieu à l'entrée de la grotte.
+
+Un ou deux soupirs indiquèrent seuls que cette riposte de la
+gendarmerie n'était point sans résultat.
+
+Au bout de cinq minutes, Montbar s'arrêta.
+
+On était revenu à la hauteur du carrefour, à peu près.
+
+-- Tous les fusils et tous les pistolets sont-ils chargés?
+demanda-t-il.
+
+-- Tous, répondirent une douzaine de voix.
+
+-- Vous vous rappelez le mot d'ordre pour ceux de nous qui
+tomberont entre les mains de la justice: nous appartenons aux
+bandes de M. Teyssonnet; nous sommes venus pour recruter des
+hommes à la cause royaliste; nous ne savons pas ce que l'on veut
+dire quand on nous parle des malles-poste et des diligences
+arrêtées.
+
+-- C'est convenu.
+
+-- Dans l'un ou l'autre cas, c'est la mort, nous le savons bien;
+mais c'est la mort du soldat au lieu de la mort des voleurs, la
+fusillade au lieu de la guillotine.
+
+-- Et la fusillade, dit une voix railleuse, nous savons ce que
+c'est. Vive la fusillade!
+
+-- En avant, mes amis, dit Montbar, et vendons-leur notre vie ce
+qu'elle vaut, c'est-à-dire le plus cher possible.
+
+-- En avant! répétèrent les compagnons.
+
+Et aussi rapidement qu'il était possible de le faire dans les
+ténèbres, la petite troupe se remit en marche, toujours conduite
+par Montbar.
+
+À mesure qu'ils avançaient, Montbar respirait une odeur de fumée
+qui l’inquiétait.
+
+En même temps, se reflétaient sur les parois des murailles et aux
+angles des piliers, certaines lueurs qui indiquaient qu'il se
+passait quelque chose d'insolite vers l’ouverture de la grotte.
+
+-- Je crois que ces gredins-là nous enfument, dit Montbar.
+
+-- J'en ai peur, répondit Adler.
+
+-- Ils croient avoir affaire à des renards.
+
+-- Oh! répondit la même voix, ils verront bien à nos griffes que
+nous sommes des lions.
+
+La fumée devenait de plus en plus épaisse, la lueur de plus en
+plus vive.
+
+On arriva au dernier angle.
+
+Un amas de bois sec avait été allumé dans l'intérieur de la
+carrière, à une cinquantaine de pas de son ouverture, non pas pour
+enfumer, mais pour éclairer.
+
+À la lumière répandue par le foyer incandescent, on voyait reluire
+à l'entrée de la grotte les armes des dragons.
+
+À dix pas en avant d'eux, un officier attendait, appuyé sur sa
+carabine, non seulement exposé à tous les coups, mais semblant les
+provoquer.
+
+C'était Roland.
+
+Il était facile à reconnaître: il avait jeté loin de lui son
+chapeau, sa tête était nue, et la réverbération de la flamme se
+jouait sur son visage.
+
+Mais ce qui eût dû le perdre le sauvait.
+
+Montbar le reconnut et fit un pas en arrière.
+
+-- Roland de Montrevel! dit-il; rappelez-vous la recommandation de
+Morgan.
+
+-- C'est bien, répondirent les compagnons d'une voix sourde.
+
+-- Et maintenant, cria Montbar, mourons, mais tuons!
+
+Et il s'élança le premier dans l'espace éclairé par la flamme du
+foyer, déchargea un des canons de son fusil à deux coups sur les
+dragons qui répondirent par une décharge générale.
+
+Il serait impossible de raconter ce qui se passa alors: la grotte
+s'emplit d'une fumée au sein de laquelle chaque coup de feu
+brillait comme un éclair; les deux troupes se joignirent et
+s'attaquèrent corps à corps: ce fut le tour des pistolets et des
+poignards. Au bruit de la lutte, la gendarmerie accourut; mais il
+lui fut impossible de faire feu, tant étaient confondus amis et
+ennemis.
+
+Seulement, quelques démons de plus semblèrent se mêler à cette
+lutte de démons.
+
+On voyait des groupes confus luttant au milieu de cette atmosphère
+rouge et fumeuse, s'abaissant, se relevant, s'affaissant encore;
+on entendait un hurlement de rage ou un cri d'agonie: c'était le
+dernier soupir d'un homme.
+
+Le survivant cherchait un nouvel adversaire, commençait une
+nouvelle lutte.
+
+Cet égorgement dura un quart d'heure, vingt minutes peut-être.
+
+Au bout de ces vingt minutes, on pouvait compter dans la grotte de
+Ceyzeriat vingt-deux cadavres.
+
+Treize appartenaient aux dragons et aux gendarmes, neuf aux
+compagnons de Jéhu.
+
+Cinq de ces derniers survivaient; écrasés par le nombre, criblés
+de blessures, ils avaient été pris vivants.
+
+Les gendarmes et les dragons, au nombre de vingt-cinq, les
+entouraient.
+
+Le capitaine de gendarmerie avait eu le bras gauche cassé, le chef
+de brigade des dragons avait eu la cuisse traversée par une balle.
+
+Seul, Roland, couvert de sang mais d'un sang qui n'était pas le
+sien, n'avait pas reçu une égratignure.
+
+Deux des prisonniers étaient si grièvement blessés, qu'on renonça
+à les faire marcher; il fallut les transporter sur des brancards.
+
+On alluma des torches préparées à cet effet, et on prit le chemin
+de la ville.
+
+Au moment où l'on passait de la forêt sur la grande route, on
+entendit le galop d'un cheval.
+
+Ce galop se rapprochait rapidement.
+
+-- Continuez votre chemin, dit Roland; je reste en arrière pour
+savoir ce que c'est.
+
+C'était un cavalier qui, comme nous l’avons dit, accourait à toute
+bride.
+
+-- Qui vive? cria Roland, lorsque le cavalier ne fut plus qu'à
+vingt pas de lui.
+
+Et il apprêta sa carabine.
+
+-- Un prisonnier de plus, monsieur de Montrevel, répondit le
+cavalier; je n'ai pas pu me trouver au combat, je veux du moins me
+trouver à l’échafaud. Où sont mes amis?
+
+-- Là, monsieur, répondit Roland, qui avait reconnu, non pas la
+figure, mais la voix du jeune homme, voix qu'il entendait pour la
+troisième fois.
+
+Et il indiqua de la main le groupe formant le centre de la petite
+troupe qui suivait la route de Ceyzeriat à Bourg.
+
+-- Je vois avec bonheur qu'il ne vous est rien arrivé, monsieur de
+Montrevel, dit le jeune homme avec une courtoisie parfaite, et ce
+m'est une grande joie, je vous le jure.
+
+Et, piquant son cheval, il fut en quelques élans près des dragons
+et des gendarmes.
+
+-- Pardon, messieurs, dit-il en mettant pied à terre, mais je
+réclame une place au milieu de mes trois amis, le vicomte de
+Jahiat, le comte de Valensolle et le marquis de Ribier.
+
+Les trois prisonniers jetèrent un cri d'admiration et tendirent
+les mains à leur ami.
+
+Les deux blessés se soulevèrent sur leur brancard et murmurèrent:
+
+-- Bien, Sainte-Hermine.., bien!
+
+-- Je crois, Dieu me pardonne! s'écria Roland, que le beau côté de
+l'affaire restera jusqu'au bout à ces bandits!
+
+
+L -- CADOUDAL AUX TUILERIES
+
+Le surlendemain du jour, ou plutôt de la nuit, où s'étaient passés
+les événements que nous venons de raconter, deux hommes marchaient
+côte à côte dans le grand salon des Tuileries donnant sur le
+jardin.
+
+Ils parlaient vivement; des deux côtés, les paroles étaient
+accompagnées de gestes rapides et animés.
+
+Ces deux hommes, c'étaient le premier consul Bonaparte et Georges
+Cadoudal.
+
+Georges Cadoudal, touché des malheurs que pouvait entraîner pour
+la Bretagne une plus longue résistance, venait de signer la paix
+avec Brune.
+
+C'était après la signature de cette paix qu'il avait délié de leur
+serment les compagnons de Jéhu.
+
+Par malheur, le congé qu'il leur donnait était arrivé, comme nous
+l'avons vu, vingt-quatre heures trop tard.
+
+En traitant avec Brune, Georges Cadoudal n'avait rien stipulé pour
+lui-même, que la liberté de passer immédiatement en Angleterre.
+
+Mais Brune avait tant insisté, que le chef vendéen avait consenti
+à une entrevue avec le premier consul.
+
+Il était, en conséquence, parti pour Paris.
+
+Le matin même de son arrivée, il s'était présenté aux Tuileries,
+s'était nommé et avait été reçu.
+
+C'était Rapp qui, en l'absence de Roland, l’avait introduit.
+
+En se retirant, l'aide de camp avait laissé les deux portes
+ouvertes, afin de tout voir du cabinet de Bourrienne, et de porter
+secours au premier consul, s'il était besoin.
+
+Mais Bonaparte, qui avait compris l'intention de Rapp, avait été
+fermer la porte.
+
+Puis, revenant vivement vers Cadoudal:
+
+-- Ah! c'est vous, enfin! lui avait-il dit; je suis bien aise de
+vous voir; un de vos ennemis, mon aide de camp, Roland de
+Montrevel, m'a dit le plus grand bien de vous.
+
+-- Cela ne m'étonne point, avait répondu Cadoudal; pendant le peu
+de temps que j'ai vu M. de Montrevel, j'ai cru reconnaître en lui
+les sentiments les plus chevaleresques.
+
+-- Oui, et cela vous a touché? répondit le premier consul.
+
+Puis, fixant sur le chef royaliste son oeil de faucon:
+
+-- Écoutez, Georges, reprit-il, j'ai besoin d'hommes énergiques
+pour accomplir l’oeuvre que j'entreprends. Voulez-vous être des
+miens? Je vous ai fait offrir le grade de colonel; vous valez
+mieux que cela: je vous offre le grade de général de division.
+
+-- Je vous remercie du plus profond de mon coeur, citoyen premier
+consul, répondit Georges; mais vous me mépriseriez si j'acceptais.
+
+-- Pourquoi cela? demanda vivement Bonaparte.
+
+-- Parce que j'ai prêté serment à la maison de Bourbon, et que je
+lui resterai fidèle, quand même.
+
+-- Voyons, reprit le premier consul, n'y a-t-il aucun moyen de
+vous rallier à moi?
+
+-- Général, répondit l'officier royaliste, m'est-il permis de vous
+répéter ce que l'on ma dit?
+
+-- Et pourquoi pas?
+
+-- C'est que cela touche aux plus profonds arcanes de la
+politique.
+
+-- Bon! quelque niaiserie, fit le premier consul avec un sourire
+inquiet.
+
+Cadoudal s'arrêta et regarda fixement son interlocuteur.
+
+-- On dit qu'il y a eu un accord fait à Alexandrie, entre vous et
+le commodore Sidney Smith; que cet accord avait pour objet de vous
+laisser le retour libre en France, à la condition, acceptée par
+vous, de relever le trône de nos anciens rois.
+
+Bonaparte éclata de rire.
+
+-- Que vous êtes étonnants, vous autres plébéiens, dit-il, avec
+votre amour pour vos anciens rois! Supposez que je rétablisse ce
+trône -- chose dont je n'ai nulle envie, je vous le déclare -- que
+vous en reviendra-t-il, à vous qui avez versé votre sang pour le
+rétablissement de ce trône? Pas même la confirmation du grade que
+vous avez conquis, colonel! Et où avez-vous vu dans les armées
+royales un colonel qui ne fût pas noble? Avez-vous jamais entendu
+dire que, près de ces gens-là, un homme se soit élevé par son
+propre mérite? Tandis qu'auprès de moi, Georges, vous pouvez
+atteindre à tout, puisque plus je m'élèverai, plus j'élèverai avec
+moi ceux qui m'entoureront. Quant à me voir jouer le rôle de Monk,
+n'y comptez pas; Monk vivait dans un siècle où les préjugés que
+nous avons combattus et renversés en 1789 avaient toute leur
+vigueur; Monk eût voulu se faire roi, qu'il ne l'eût pas pu;
+dictateur, pas davantage! Il fallait être Cromwell pour cela.
+Richard n'y a pas pu tenir; il est vrai que c'était un véritable
+fils de grand homme, c'est-à-dire un sot. Si j'eusse voulu me
+faire roi, rien ne m'en eût empêché, et, si l'envie m'en prend
+jamais, rien ne m'en empêchera. Voyons, vous avez quelque chose à
+répondre! Répondez.
+
+-- Vous dites, citoyen premier consul, que la situation n'est
+point la même en France en 1800 qu'en Angleterre en 1660; je n'y
+vois moi aucune différence. Charles Ier avait été décapité en
+1649, Louis XVI l’a été en 1793; onze ans se sont écoulés en
+Angleterre entre la mort du père et la restauration du fils; sept
+ans se sont déjà écoulés en France depuis la mort de Louis XVI...
+Peut-être me direz-vous que la révolution anglaise fut une
+révolution religieuse, tandis que la révolution française est une
+révolution politique; eh bien, je répondrai qu'une charte est
+aussi facile à faire qu'une abjuration.
+
+Bonaparte sourit.
+
+-- Non, reprit-il, je ne vous dirai pas cela; je vous dirai
+simplement: Cromwell avait cinquante ans quand Charles Ier a été
+exécuté; moi, j'en avais vingt-quatre, à la mort de Louis XVI.
+Cromwell est mort en 1658, c'est-à-dire à cinquante-neuf ans; en
+dix ans de pouvoir, il a eu le temps d'entreprendre beaucoup, mais
+d'accomplir peu; et, d'ailleurs, lui, c'était une réforme complète
+qu'il entreprenait, réforme politique par la substitution du
+gouvernement républicain au gouvernement monarchique. Eh bien,
+accordez-moi de vivre les années de Cromwell, cinquante-neuf ans,
+ce n'est pas beaucoup. J'ai encore vingt ans à vivre, juste le
+double de Cromwell, et, remarquez-le, je ne change rien, je
+poursuis; je ne renverse pas, j'élève. Supposez qu'à trente ans,
+César, au lieu de n’être encore que le premier débauché de Rome,
+en ait été le premier citoyen; supposez que sa campagne des Gaules
+ait été faite, sa campagne d'Égypte achevée, sa campagne d'Espagne
+menée à bonne fin; supposez qu'il ait eu trente ans au lieu d'en
+avoir cinquante, croyez-vous qu'il n'eût pas été à la fois César
+et Auguste?
+
+-- Oui, s'il n'eût pas trouvé sur son chemin Brutus, Cassius et
+Casca.
+
+-- Ainsi, dit Bonaparte avec mélancolie, c'est sur un assassinat
+que mes ennemis comptent! en ce cas, la chose leur sera facile et
+à vous tout le premier, qui êtes mon ennemi; car qui vous empêche
+en ce moment, si vous avez la conviction de Brutus, de me frapper
+comme il a frappé César? Je suis seul avec vous, les portes sont
+fermées; vous auriez le temps d'être à moi avant qu'on fût à vous.
+
+Cadoudal fit un pas en arrière.
+
+-- Non, dit-il, nous ne comptons point sur l'assassinat, et je
+crois qu'il faudrait une extrémité bien grave pour que l'un de
+nous se déterminât à se faire assassin; mais les chances de la
+guerre sont là. Un seul revers peut vous faire perdre votre
+prestige; une défaite introduit l'ennemi au coeur de la France:
+des frontières de la Provence, on peut voir le feu des bivouacs
+autrichiens; un boulet peut vous enlever la tête, comme au
+maréchal de Berwick; alors, que devient la France? Vous n'avez
+point d'enfants, et vos frères...
+
+-- Oh! sous ce point de vue, vous avez raison; mais, si vous ne
+croyez pas à la Providence, j'y crois, moi; je crois qu'elle ne
+fait rien au hasard; je crois que, lorsqu'elle a permis que, le 15
+août 1769 -- un an jour pour jour après que Louis XV eut rendu
+l’édit qui réunissait la Corse à la France -- naquît à Ajaccio un
+enfant qui ferait le 13 vendémiaire et le 18 brumaire, elle avait
+sur cet enfant de grandes vues, de suprêmes projets. Cet enfant,
+c'est moi; si j'ai une mission, je ne crains rien, ma mission me
+sert de bouclier; si je n'en ai pas, si je me trompe, si, au lieu
+de vivre les vingt-cinq ou trente ans qui me sont nécessaires pour
+achever mon oeuvre, je suis frappé d'un coup de couteau comme
+César, ou atteint d'un boulet comme Berwick, c'est que la
+Providence aura sa raison d'agir ainsi, et ce sera à elle de
+pourvoir à ce qui convient à la France... Nous parlions de César
+tout à l'heure: quand Rome suivait en deuil les funérailles du
+dictateur et brûlait les maisons de ses assassins; quand, aux
+quatre points cardinaux du monde, la ville éternelle regardait
+d'où lui viendrait le génie qui mettrait fin à ses guerres
+civiles; quand elle tremblait à la vue de l'ivrogne Antoine ou de
+l'hypocrite Lépide, elle était loin de songer à l'écolier
+d'Apollonie, au neveu de César, au jeune Octave. Qui pensait à ce
+fils du banquier de Velletri, tout blanchi par la farine de ses
+aïeux? Qui le devina lorsqu'on le vit arriver boitant et
+clignotant des yeux pour passer en revue les vieilles bandes de
+César? Pas même le prévoyant Cicéron: O_rnandum et tollen_dum,
+disait-il. Eh bien, l'enfant joua toutes les barbes grises du
+sénat, et régna presque aussi longtemps que Louis XIV! Georges,
+Georges, ne luttez pas contre la Providence qui me suscite; car la
+Providence vous brisera.
+
+-- J'aurai été brisé en suivant la voie et la religion de mes
+pères, répondit Cadoudal en s'inclinant, et j'espère que Dieu me
+pardonnera mon erreur qui sera celle d'un chrétien fervent et d'un
+fils pieux.
+
+Bonaparte posa la main sur l'épaule du jeune chef:
+
+-- Soit, lui dit-il; mais, au moins, restez neutre; laissez les
+événements s'accomplir, regardez les trônes s'ébranler, regardez
+tomber les couronnes; ordinairement, ce sont les spectateurs qui
+payent: moi, je vous payerai pour regarder faire.
+
+-- Et combien me donnerez-vous pour cela, citoyen premier consul?
+demanda en riant Cadoudal.
+
+-- Cent mille francs par an, monsieur, répondit Bonaparte.
+
+-- Si vous donnez cent mille francs par an à un simple chef de
+rebelles, dit Cadoudal, combien offrirez-vous au prince pour
+lequel il a combattu?
+
+-- Rien, monsieur; ce que je paye en vous, c'est le courage et non
+pas le principe qui vous a fait agir; je vous prouve que pour moi,
+homme de mes oeuvres, les hommes n'existent que par leurs oeuvres.
+Acceptez, Georges, je vous en prie.
+
+-- Et si je refuse?
+
+-- Vous aurez tort.
+
+-- Serai-je toujours libre de me retirer où il me conviendra?
+
+Bonaparte alla à la porte et l'ouvrit.
+
+-- L'aide de camp de service! demanda-t-il.
+
+Il s'attendait à voir paraître Rapp.
+
+Il vit paraître Roland.
+
+-- Ah! dit-il, c'est toi?
+
+Puis, se retournant vers Cadoudal:
+
+-- Je n'ai pas besoin, colonel, de vous présenter mon aide de camp
+Roland de Montrevel: c'est une de vos connaissances.
+
+-- Roland, dis au colonel qu'il est aussi libre à Paris que tu
+l'étais dans son camp de Muzillac, et que, s'il désire un
+passeport pour quelque pays du monde que ce soit, Fouché a l'ordre
+de le lui donner.
+
+-- Votre parole me suffit, citoyen premier consul, répondit en
+s'inclinant Cadoudal; ce soir, je pars.
+
+-- Et peut-on vous demander où vous allez?
+
+-- À Londres, général.
+
+-- Tant mieux.
+
+-- Pourquoi tant mieux?
+
+-- Parce que, là, vous verrez de près les hommes pour lesquels
+vous vous êtes battu.
+
+-- Après?
+
+-- Et que, quand vous les aurez vus...
+
+-- Eh bien?
+-- Vous les comparerez à ceux contre lesquels vous vous êtes
+battu... Seulement, une fois sorti de France, colonel...
+
+Bonaparte s'arrêta.
+
+-- J'attends, fit Cadoudal.
+
+-- Eh bien, n'y rentrez qu'en me prévenant, ou sinon, ne vous
+étonnez pas d'être traité en ennemi.
+
+-- Ce sera un honneur pour moi, général, puisque vous me
+prouverez, en me traitant ainsi, que je suis un homme à craindre.
+
+Et Georges salua le premier consul et se retira.
+
+-- Eh bien, général, demanda Roland, après que la porte fut
+refermée sur Cadoudal, est-ce bien l'homme que je vous avais dit?
+
+-- Oui, répondit Bonaparte pensif; seulement, il voit mal l'état
+des choses; mais l'exagération de ses principes prend sa source
+dans de nobles sentiments, qui doivent lui donner une grande
+influence parmi les siens.
+
+Alors, à voix basse:
+
+-- Il faudra pourtant en finir! ajouta-t-il.
+
+Puis, s'adressant à Roland:
+
+-- Et toi? demanda-t-il.
+
+-- Moi, répondit Roland, j'en ai fini.
+-- Ah! ah! de sorte que les compagnons de Jéhu...?
+
+-- Ont cessé d'exister, général; les trois quarts sont morts, le
+reste est prisonnier.
+
+-- Et toi sain et sauf?
+
+-- Ne m'en parlez pas, général; je commence à croire que, sans
+m'en douter, j'ai fait un pacte avec le diable.
+
+Le même soir, comme il l'avait dit au premier consul, Cadoudal
+partit pour l'Angleterre.
+
+À la nouvelle que le chef breton était heureusement arrivé à
+Londres, Louis XVIII lui écrivait:
+
+«J'ai appris avec la plus vive satisfaction, général, que vous
+êtes enfin échappé aux mains du tyran, qui vous a méconnu au point
+de vous proposer de le servir; j'ai gémi des malheureuses
+circonstances qui vous ont forcé de traiter avec lui; mais je n'ai
+jamais conçu la plus légère inquiétude: le coeur de mes fidèles
+Bretons et le vôtre en particulier me sont trop bien connus.
+Aujourd'hui, vous êtes libre, vous êtes auprès de mon frère: tout
+mon espoir renaît: je n'ai pas besoin d'en dire davantage à un
+Français tel que vous.
+
+«Louis»
+
+À cette lettre étaient joints le brevet de lieutenant-général et
+le grand cordon de Saint-Louis.
+
+
+LI -- L'ARMÉE DE RÉSERVE
+
+Le premier consul en était arrivé au point qu'il désirait: les
+compagnons de Jéhu étaient détruits, la Vendée était pacifiée.
+
+Tout en demandant la paix à l'Angleterre, il avait espéré la
+guerre; il comprenait très bien que, né de la guerre, il ne
+pouvait grandir que par la guerre; il semblait deviner qu'un jour
+un poète l'appellerait _le géant des batailles._
+
+Mais cette guerre, comment la ferait-il?
+
+Un article de la constitution de l'an VIII s'opposait à ce que le
+premier consul commandât les armées en personne et quittât la
+France.
+
+Il y a toujours dans les constitutions un article absurde; bien
+heureuses les constitutions où il n'y en a qu'un!
+
+Le premier consul trouva un moyen.
+
+Il établit un camp à Dijon; l’armée qui devait occuper ce camp
+prendrait le nom d'armée de réserve.
+
+Le noyau de cette armée fut formé par ce que l'on put tirer de la
+Vendée et de la Bretagne, trente mille hommes à peu près. Vingt
+mille conscrits y furent incorporés. Le général Berthier en fut
+nommé commandant en chef.
+
+Le plan qu'avait, un jour, dans son cabinet du Luxembourg,
+expliqué Bonaparte à Roland, était resté le même dans son esprit.
+
+Il comptait reconquérir l'Italie par une seule bataille; cette
+bataille devait être une grande victoire.
+
+Moreau, en récompense de sa coopération au 18 brumaire, avait
+obtenu ce commandement militaire qu'il désirait: il était général
+en chef de l'armée du Rhin, et avait quatre-vingt mille hommes
+sous ses ordres.
+
+Augereau commandait l'armée gallo-batave, forte de vingt-cinq
+mille hommes.
+
+Enfin, Masséna commandait l'armée d'Italie, réfugiée dans le pays
+de Gênes, et soutenait avec acharnement le siège de la capitale de
+ce pays, bloquée du côté de la terre par le général autrichien
+Ott, et du côté de la mer par l'amiral Keith.
+
+Pendant que ces mouvements s'opéraient en Italie, Moreau avait
+pris l'offensive sur le Rhin et battu l’ennemi à Stockach et à
+Moeskirch. Une seule victoire devait être, pour l'armée de
+réserve, le signal d'entrer à son tour en ligue; deux victoires ne
+laissaient aucun doute sur l'opportunité de ses opérations.
+
+Seulement, comment cette armée descendrait-elle en Italie?
+
+La première pensée de Bonaparte avait été de remonter le Valais et
+de déboucher par le Simplon: on tournait ainsi le Piémont et l'on
+entrait à Milan; mais l'opération était longue et se manifestait
+au grand jour.
+
+Bonaparte y renonça; il entrait dans son plan de surprendre les
+Autrichiens, et d'être avec toute son armée dans les plaines du
+Piémont avant que l'on pût se douter qu'il eût passé les Alpes.
+
+Il s'était donc décidé à opérer son passage par le grand Saint-
+Bernard.
+C'était alors qu'il avait envoyé aux pères desservant le monastère
+qui couronne cette montagne les cinquante mille francs dont
+s'étaient emparés les compagnons de Jéhu.
+
+Cinquante mille autres avaient été expédiés, qui étaient parvenus
+heureusement à leur destination.
+
+Grâce à ces cinquante mille francs, les moines devaient être
+abondamment pourvus de rafraîchissements nécessaires à une armée
+de cinquante mille hommes faisant une halte d'un jour.
+
+En conséquence, vers la fin d'avril, toute l'artillerie fut
+dirigée sur Lausanne, Villeneuve, Martigny et Saint-Pierre.
+
+Le général Marmont, commandant l’artillerie, avait été envoyé en
+avant pour veiller au transport des pièces.
+
+Ce transport des pièces était une chose à peu près impraticable.
+Il fallait cependant qu'il eût lieu.
+
+Il n'y avait point d'antécédent sur lequel on pût s'appuyer;
+Annibal avec ses éléphants, ses Numides et ses Gaulois,
+Charlemagne avec ses Francs, n’avaient rien eu de semblable à
+surmonter.
+
+Lors de la première campagne d'Italie, en 1796, on n'avait pas
+franchi les Alpes, on les avait tournées; on était descendu de
+Nice à Chérasco par la route de la Corniche.
+
+Cette fois, on allait entreprendre une oeuvre véritablement
+gigantesque.
+
+Il fallait d'abord s'assurer que la montagne n'était point
+occupée; la montagne sans Autrichiens était déjà un ennemi assez
+difficile à vaincre!
+
+Lannes fut lancé en enfant perdu avec toute une division; il passa
+le col du Saint-Bernard, sans artillerie, sans bagages, et
+s'empara de Châtillon.
+
+Les Autrichiens n'avaient rien laissé dans le Piémont, que de la
+cavalerie, des dépôts et quelques postes d'observation; il n'y
+avait donc plus d'autres obstacles à vaincre que ceux de la
+nature. On commença les opérations.
+
+On avait fait construire des traîneaux pour transporter les
+canons; mais, si étroite que fût leur voie, on reconnut qu'elle
+serait toujours trop large.
+
+Il fallut aviser à un autre moyen.
+
+On creusa des troncs de sapins, on y emboîta les pièces; à
+l'extrémité supérieure, on fixa un câble pour tirer; à l’extrémité
+inférieure, un levier pour diriger.
+
+Vingt grenadiers s'attelaient au câble, vingt autres portaient,
+avec leur bagage, le bagage de ceux qui traînaient les pièces. Un
+artilleur commandait chaque détachement, et avait sur lui pouvoir
+absolu, au besoin droit de vie et de mort.
+
+Le bronze, en pareille circonstance, était bien autrement précieux
+que la chair!
+
+Avant de partir, on donna à chaque homme une paire de souliers
+neufs et vingt biscuits.
+
+Chacun chaussa les souliers, et se pendit les biscuits au cou.
+
+Le premier consul, installé au bas de la montagne, donnait à
+chaque prolonge le signal du départ.
+
+Il faut avoir traversé les mêmes chemins en simple touriste, à
+pied ou à mulet, avoir sondé de l'oeil les mêmes précipices pour
+se faire une idée de ce qu'était ce voyage: toujours gravir par
+des pentes escarpées, par des sentiers étroits, sur des cailloux
+qui coupaient les souliers d'abord, les pieds ensuite!
+
+De temps en temps, on s'arrêtait, on reprenait haleine et l'on se
+remettait en route sans une plainte.
+
+On arriva aux glaces: avant de s'y engager, les hommes reçurent
+d'autres souliers: ceux du matin étaient en lambeaux; on cassa un
+morceau de biscuit, on but une goutte d'eau-de-vie à la gourde, et
+l'on se remit en chemin.
+
+On ne savait où l'on montait; quelques-uns demandaient pour
+combien de jours on en avait encore; d'autres, s'il serait permis
+de s'arrêter un instant à la lune.
+
+Enfin, l'on atteignit les neiges éternelles.
+
+Là, le travail devenait plus facile; les sapins glissaient sur la
+neige, et l'on allait plus vite.
+
+Un fait donnera la mesure du pouvoir concédé à l'artilleur
+conduisant chaque prolonge.
+
+Le général Chamberlhac passait; il trouva que l'on n'allait pas
+assez vite, et, voulant faire hâter le pas, il s'approcha du
+canonnier et prit avec lui un ton de maître.
+
+-- Ce n'est pas vous qui commandez ici, répondit l'artilleur;
+c'est moi! c'est moi qui suis responsable de la pièce, c'est moi
+qui la dirige; passez votre chemin!
+
+Le général s'avança vers le canonnier comme pour lui mettre la
+main au collet.
+
+Mais celui-ci, faisant un pas en arrière:
+
+-- Général, dit-il, ne me touchez pas, ou je vous assomme d'un
+coup de levier et je vous jette dans le précipice.
+
+Après des fatigues inouïes, on atteignit le pied de la montée au
+sommet de laquelle s'élève le couvent.
+
+Le général se retira.
+
+Là, on trouva la trace du passage de la division Lannes: comme la
+pente est très rapide, les soldats avaient pratiqué une espèce
+d'escalier gigantesque.
+
+On l’escalada.
+
+Les pères du Saint-Bernard attendaient sur la plate-forme. Ils
+conduisirent successivement à l’hospice chaque peloton formant les
+prolonges. Des tables étaient dressées dans de longs corridors,
+et, sur ces tables, il y avait du pain, du fromage de Gruyère et
+du vin.
+
+En quittant le couvent, les soldats serraient les mains des moines
+et embrassaient leurs chiens.
+
+La descente, au premier abord, semblait plus commode que
+l'ascension; aussi les officiers déclarèrent-ils que c'était à
+leur tour de traîner les pièces. Mais, cette fois, les pièces
+entraînaient l'attelage et quelques-unes descendaient beaucoup
+plus vite qu'ils n'eussent voulu.
+
+Le général Lannes, avec sa division, marchait toujours à l'avant-
+garde. Il était descendu avant le reste de l'armée dans la vallée;
+il était entré à Aoste et avait reçu l'ordre de se porter sur
+Ivrée, à l'entrée des plaines du Piémont.
+
+Mais, là, il rencontra un obstacle que nul n'avait prévu: c'était
+le fort de Bard.
+
+Le village de Bard est situé à huit lieues d'Aoste; en descendant
+le chemin d'Ivrée, un peu en arrière du village, un monticule
+ferme presque hermétiquement la vallée; la Doire coule entre ce
+monticule et la montagne de droite.
+
+La rivière ou plutôt le torrent remplit tout l'intervalle.
+
+La montagne de gauche présente à peu près le même aspect;
+seulement, au lieu de la rivière, c'est la route qui y passe.
+
+C'est de ce côté qu'est bâti le fort de Bard; il occupe le sommet
+du monticule et descend jusqu'à la moitié de son élévation.
+
+Comment personne n'avait-il songé à cet obstacle, qui était tout
+simplement insurmontable?
+
+Il n'y avait pas moyen de le battre en brèche du bas de la vallée,
+et il était impossible de gravir les rocs qui le dominaient.
+
+Cependant, à force de chercher, on trouva un sentier que l'on
+aplanit et par lequel l'infanterie et la cavalerie pouvaient
+passer; mais on essaya vainement de le faire gravir à
+l'artillerie, même en la démontant comme au Saint-Bernard.
+
+Bonaparte fit braquer deux pièces de canon sur la route et ouvrir
+le feu contre la forteresse; mais on s'aperçut bientôt que ces
+pièces étaient sans effet; d'ailleurs, un boulet du fort
+s'engouffra dans une des deux pièces qui fut brisée et perdue.
+
+Le premier consul ordonna un assaut par escalade; des colonnes
+formées dans le village et munies d'échelles s'élancèrent au pas
+de course et se présentèrent sur plusieurs points. Il fallait,
+pour réussir, non seulement de la célérité, mais encore du
+silence: c'était une affaire de surprise. Au lieu de cela, le
+colonel Dufour, qui commandait une des colonnes, fit battre la
+charge et marcha bravement à l'assaut.
+
+La colonne fut repoussée, et le commandant reçut une balle au
+travers du corps.
+
+Alors, on fit choix des meilleurs tireurs; on les approvisionna de
+vivres et de cartouches; ils se glissèrent entre les rochers et
+parvinrent à une plate-forme d'où ils dominaient le fort.
+
+Du haut de cette plate-forme, on en découvrait une autre moins
+élevée et qui cependant plongeait également sur le fort; à grand-
+peine on y hissa deux pièces de canon que l'on mit en batterie.
+
+Ces deux pièces d'un côté, et les tirailleurs, de l'autre,
+commencèrent à inquiéter l'ennemi.
+
+Pendant ce temps, le général Marmont proposait au premier consul
+un plan tellement hardi, qu'il n'était pas possible que l'ennemi
+s'en défiât.
+
+C'était de faire tout simplement passer l'artillerie, la nuit, sur
+la grande route, malgré la proximité du fort.
+
+On fit répandre sur cette route du fumier et la laine de tous les
+matelas que l'on put trouver dans le village, puis on enveloppa
+les roues, les chaînes et toutes les parties sonnantes des
+voitures avec du foin tordu.
+
+Enfin, on détela les canons et les caissons, et l'on remplaça,
+pour chaque pièce, les chevaux par cinquante hommes placés en
+galère.
+
+Cet attelage offrait deux avantages considérables: d'abord, les
+chevaux pouvaient hennir, tandis que les hommes avaient tout
+intérêt à garder le plus profond silence; ensuite un cheval tué
+arrêtait tout le convoi, tandis qu'un homme tué ne tenait point à
+la voiture, était poussé de côté, remplacé par un autre, et
+n'arrêtait rien.
+
+On mit à la tête de chaque voiture un officier et un sous-officier
+d'artillerie, et l'on promit six cents francs pour le transport de
+chaque voiture hors de la vue du fort.
+
+Le général Marmont, qui avait donné ce conseil, présidait lui-même
+à la première opération.
+
+Par bonheur, un orage avait rendu la nuit fort obscure.
+
+Les six premières pièces d'artillerie et les six premiers caissons
+arrivèrent à leur destination sans qu'un seul coup de fusil eût
+été tiré du fort.
+
+On revint par le même chemin sur la pointe du pied, à la queue les
+uns des autres; mais, cette fois, l’ennemi entendit quelque bruit,
+et, voulant en connaître la cause, il lança des grenades.
+
+Les grenades, par bonheur, tombaient de l’autre côté du chemin.
+
+Pourquoi ces hommes, une fois passés, revenaient-ils sur leurs
+pas?
+
+Pour chercher leurs fusils et leurs bagages; on eût pu leur
+épargner cette peine et ce danger, en plaçant bagages et fusils
+sur les caissons; mais on ne pense pas à tout; et la preuve, c'est
+que l'on n'avait pas pensé non plus au fort de Bard.
+
+Une fois la possibilité du passage démontrée, le transport de
+l'artillerie fut un service comme un autre; seulement, l’ennemi
+prévenu, il devenait plus dangereux. Le fort semblait un volcan,
+tant il vomissait de flammes et de fumée; mais, vu la façon
+verticale dont il était obligé de tirer, il faisait plus de bruit
+que de mal.
+
+On perdit cinq ou six hommes par voiture, c'est-à-dire un dixième
+sur cinquante; mais l’artillerie passa, le sort de la campagne
+était là!
+
+Plus tard, on s'aperçut que le col du petit Saint-Bernard était
+praticable et que l'on eût pu y faire passer toute l’artillerie
+sans démonter une seule pièce.
+
+Il est vrai que le passage eût été moins beau, étant moins
+difficile.
+
+Enfin, on se trouva dans les magnifiques plaines du Piémont.
+
+Sur le Tessin, on rencontra un corps de douze mille hommes détaché
+de l'armée du Rhin par Moreau, qui, après les deux victoires
+remportées par lui, pouvait prêter à l'armée d'Italie ce
+supplément de soldats; il avait débouché par le Saint-Gothard, et,
+renforcé de ces douze mille hommes, le premier consul entra dans
+Milan sans coup férir.
+
+À propos, comment avait fait le premier consul, qui, d'après un
+article de la constitution de l’an VIII, ne pouvait sortir de
+France et se mettre à la tête des armées?
+
+Nous allons vous le dire.
+
+La veille du jour où il devait quitter Paris, c'est-à-dire le 5
+mai, ou, selon le calendrier du temps, le 15 floréal, il avait
+fait venir chez lui les deux autres consuls et les ministres, et
+avait dit à Lucien:
+
+-- Préparez pour demain une circulaire aux préfets.
+
+Puis, à Fouché:
+
+-- Vous ferez publier cette circulaire dans les journaux; elle
+dira que je suis parti pour Dijon, où je vais inspecter l’armée de
+réserve; vous ajouterez, mais sans rien affirmer, que j'irai peut-
+être jusqu'à Genève; en tous cas, faites bien remarquer que je ne
+serai pas absent plus de quinze jours. S'il se passait quelque
+chose d'insolite, je reviendrais comme la foudre. Je vous
+recommande à tous les grands intérêts de la France; j'espère que
+bientôt on parlera de moi, à Vienne et à Londres.
+
+Et, le 6, il était parti.
+
+Dès lors, son intention était bien de descendre dans les plaines
+du Piémont et d'y livrer une grande bataille; puis, comme il ne
+doutait pas de la victoire, il répondrait, de même que Scipion
+accusé, à ceux qui lui reprocheraient de violer la constitution:
+«À pareil jour et à pareille heure, je battais les Carthaginois;
+montons au Capitole et rendons grâce aux dieux!»
+
+Parti de Paris le 6 mai, le 26 du même mois, le général en chef
+campait avec son armée entre Turin et Casal. Il avait plu toute la
+journée; vers le soir, l'orage se calma, et le ciel, comme il
+arrive en Italie, passa en quelques instants de la teinte la plus
+sombre au plus bel azur, et les étoiles s'y montrèrent
+scintillantes.
+
+Le premier consul fit signe à Roland de le suivre; tous deux
+sortirent de la petite ville de Chivasso et suivirent les bords du
+fleuve. À cent pas au-delà des dernières maisons, un arbre abattu
+par la tempête offrait un banc aux promeneurs. Bonaparte s'y assit
+et fit signe à Roland de prendre place près de lui.
+
+Le général en chef avait évidemment quelque confidence intime à
+faire à son aide de camp.
+
+Tous deux gardèrent un instant le silence.
+
+Bonaparte l'interrompit le premier.
+
+-- Te rappelles-tu, Roland, lui dit-il, une conversation que nous
+eûmes ensemble au Luxembourg?
+
+-- Général, dit Roland en riant, nous avons eu beaucoup de
+conversations au Luxembourg, une entre autres où vous m'avez
+annoncé que nous descendrions en Italie au printemps, et que nous
+battrions le général Mélas à Torre di Garofolo ou San-Giuliano;
+cela tient-il toujours?
+
+-- Oui; mais ce n'est pas de cette conversation que je voulais
+parler.
+
+-- Voulez-vous me remettre sur la voie, général?
+
+-- Il était question de mariage.
+
+-- Ah! oui, du mariage de ma soeur. Ce doit être fini à présent,
+général.
+
+-- Non pas du mariage de ta soeur, Roland, mais du tien.
+
+-- Ah! bon! dit Roland avec son sourire amer, je croyais cette
+question-là coulée à fond entre nous, général.
+
+Et il fit un mouvement pour se lever.
+
+Bonaparte le retint par le bras.
+
+-- Lorsque je te parlai de cela, Roland, continua-t-il avec un
+sérieux qui prouvait son désir d'être écouté, sais-tu qui je te
+destinais?
+
+-- Non, général.
+
+-- Et bien, je te destinais ma soeur Caroline.
+
+-- Votre soeur?
+
+-- Oui; cela t'étonne?
+
+-- Je ne croyais pas que jamais vous eussiez pensé à me faire un
+tel honneur.
+
+-- Tu es un ingrat, Roland, ou tu ne me dis pas ce que tu penses;
+tu sais que je t’aime.
+
+-- Oh! mon général! s'écria Roland.
+
+Et il prit les deux mains du premier consul, qu'il serra avec une
+profonde reconnaissance.
+
+-- Eh bien, j'aurais voulu t'avoir pour beau-frère.
+
+-- Votre soeur et Murat s'aimaient, général, dit Roland: mieux
+vaut donc que votre projet ne se soit point réalisé. D'ailleurs,
+ajouta-t-il d'une voix sourde, je croyais vous avoir déjà dit,
+général, que je ne me marierais jamais.
+
+Bonaparte sourit.
+
+-- Que ne dis-tu tout de suite que tu te feras trappiste.
+
+-- Ma foi; général, rétablissez les couvents et enlevez-moi les
+occasions de me faire tuer, qui, Dieu merci, ne vont point nous
+manquer, je l’espère, et vous pourriez bien avoir deviné la façon
+dont je finirai.
+
+-- Quelque chagrin de coeur? quelque infidélité de femme?
+
+-- Ah! bon! fit Roland, vous me croyez amoureux! il ne me manquait
+plus que cela pour être dignement classé dans votre esprit.
+
+-- Plains-toi de la place que tu y occupes, toi à qui je voulais
+donner ma soeur.
+
+-- Oui; mais, par malheur, voilà la chose devenue impossible! vos
+trois soeurs sont mariées, général; la plus jeune a épousé le
+général Leclerc, la seconde a épousé le prince Bacciocchi, l’autre
+a épousé Murat.
+
+-- De sorte, dit Bonaparte en riant, que te voilà tranquille et
+heureux; tu te crois débarrassé de mon alliance.
+
+-- Oh! général!... fit Roland.
+
+-- Tu n'es pas ambitieux, à ce qu'il paraît?
+
+-- Général, laissez-moi vous aimer pour le bien que vous m'avez
+fait, et non pour celui que vous voulez me faire.
+
+-- Et si c'était par égoïsme que je désirasse t’attacher à moi,
+non seulement par les liens de l’amitié, mais encore par ceux de
+la parenté; si je te disais: «Dans mes projets d'avenir, je compte
+peu sur mes frères, tandis que je ne douterais pas un instant de
+toi?»
+
+-- Sous le rapport du coeur, vous auriez bien raison.
+
+-- Sous tous les rapports! Que veux-tu que je fasse de Leclerc?
+c'est un homme médiocre; de Bacciocchi, qui n'est pas Français? de
+Murat, coeur de lion, mais tête folle? Il faudra pourtant bien
+qu'un jour j'en fasse des princes, puisqu'ils seront les maris de
+mes soeurs. Pendant ce temps, que ferais-je de toi?
+
+-- Vous ferez de moi un maréchal de France.
+
+-- Et puis après?
+
+-- Comment, après? Je trouve que c'est fort joli déjà.
+
+-- Et alors tu seras un douzième au lieu d'être une unité.
+
+-- Laissez-moi être tout simplement votre ami; laissez-moi vous
+dire éternellement la vérité; et, je vous en réponds, vous m'aurez
+tiré de la foule.
+
+-- C'est peut-être assez pour toi, Roland, ce n'est point assez
+pour moi, insista Bonaparte.
+
+Puis, comme Roland gardait le silence:
+
+-- Je n'ai plus de soeurs, dit-il, c'est vrai; mais j'ai rêvé pour
+toi quelque chose de mieux encore que d'être mon frère.
+
+Roland continua de se taire.
+
+-- Il existe de par le monde, Roland, une charmante enfant que
+j'aime comme ma fille; elle vient d'avoir dix-sept ans; tu en as
+vingt-six, tu es général de brigade de fait; avant la fin de la
+campagne, tu seras général de division; eh bien, Roland, à la fin
+de la campagne, nous reviendrons à Paris, et tu épouseras...
+
+-- Général, interrompit Roland, voici, je crois, Bourrienne qui
+vous cherche.
+
+En effet, le secrétaire du premier consul était à dix pas à peine
+des deux causeurs.
+
+-- C'est toi, Bourrienne? demanda Bonaparte avec quelque
+impatience.
+
+-- Oui, général... Un courrier de France.
+
+-- Ah!
+
+-- Et une lettre de madame Bonaparte.
+
+-- Bon! dit le premier consul se levant vivement; donne.
+
+Et il lui arracha presque la lettre des mains.
+
+-- Et pour moi, demanda Roland, rien?
+
+-- Rien.
+
+-- C'est étrange! fit le jeune homme tout pensif.
+
+La lune s'était levée, et, à la lueur de cette belle lune
+d'Italie, Bonaparte pouvait lire et lisait.
+
+Pendant les deux premières pages, son visage indiqua la sérénité
+la plus parfaite; Bonaparte adorait sa femme: les lettres publiées
+par la reine Hortense font foi de cet amour. Roland suivait sur le
+visage du général les impressions de son âme.
+
+Mais, vers la fin de la lettre, son visage se rembrunit, son
+sourcil se fronça, il jeta à la dérobée un regard sur Roland.
+
+-- Ah! fit le jeune homme, il paraît qu'il est question de moi
+dans cette lettre.
+
+Bonaparte ne répondit point et acheva sa lecture.
+
+La lecture achevée, il plia la lettre et la mit dans la poche de
+côté de son habit; puis, se tournant vers Bourrienne:
+
+-- C'est bien, dit-il, nous allons rentrer; probablement
+expédierai-je un courrier. Allez m'attendre en me taillant des
+plumes.
+
+Bourrienne salua et reprit le chemin de Chivasso.
+
+Bonaparte alors s'approcha de Roland, et, lui posant la main sur
+l’épaule:
+
+-- Je n'ai pas de bonheur avec les mariages que je désire, dit-il.
+
+-- Pourquoi cela? demanda Roland.
+
+-- Le mariage de ta soeur est manqué.
+
+-- Elle a refusé?
+
+-- Non, pas elle.
+
+-- Comment! pas elle? Serait-ce lord Tanlay, par hasard?
+
+-- Oui.
+
+-- Il a refusé ma soeur après avoir demandée à moi, à ma mère, à
+vous, à elle-même?
+
+-- Voyons, ne commence point par t'emporter, et tâche de
+comprendre qu'il y a quelque mystère là-dessous.
+
+-- Je ne vois pas de mystère, je vois une insulte.
+
+-- Ah! voilà bien mon homme! cela m'explique pourquoi ni ta mère
+ni ta soeur n'ont voulu t'écrire; mais Joséphine a pensé que,
+l'affaire étant grave, tu devais en être instruit. Elle m'annonce
+donc cette nouvelle en m'invitant à te la transmettre si je le
+crois convenable. Tu vois que je n'ai pas hésité.
+
+-- Je vous remercie sincèrement, général... Et lord Tanlay donne-
+t-il une raison à ce refus?
+
+-- Une raison qui n'en est pas une.
+
+-- Laquelle?
+
+-- Cela ne peut pas être la véritable cause.
+
+-- Mais encore?
+
+-- Il ne faut que voir l'homme et causer cinq minutes avec lui
+pour le juger sous ce rapport.
+
+-- Mais, enfin, général, que dit-il pour dégager sa parole?
+
+-- Que ta soeur est moins riche qu'il ne le croyait.
+
+Roland éclata de ce rire nerveux qui décelait chez lui la plus
+violente agitation.
+
+-- Ah! fit-il, justement, c'est la première chose que je lui ai
+dite.
+
+-- Laquelle?
+
+-- Que ma soeur n'avait pas le sou. Est-ce que nous sommes riches,
+nous autres enfants de généraux républicains?
+
+-- Et que t'a-t-il répondu?
+
+-- Qu'il était assez riche pour deux.
+
+-- Tu vois donc que ce ne peut être là le motif de son refus.
+
+-- Et vous êtes d'avis qu'un de vos aides de camp ne peut pas
+recevoir une insulte dans la personne de sa soeur, sans en
+demander raison?
+
+-- Dans ces sortes de situations, mon cher Roland, c'est à la
+personne qui se croit offensée à peser elle-même le pour et le
+contre.
+
+-- Général, dans combien de jours croyez-vous que nous ayons une
+affaire décisive?
+
+Bonaparte calcula.
+
+-- Pas avant quinze jours ou trois semaines, répondit-il.
+
+-- Général, je vous demande un congé de quinze jours.
+
+-- À une condition.
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'est que tu passeras par Bourg et que tu interrogeras ta soeur
+pour savoir d'elle de quel côté vient le refus.
+
+-- C'était bien mon intention.
+
+-- En ce cas, il n'y a pas un instant à perdre.
+
+-- Vous voyez bien que je ne perds pas un instant, dit le jeune
+homme en faisant quelques pas pour rentrer dans le village.
+
+-- Une minute encore: tu te chargeras de mes dépêches pour Paris,
+n'est-ce pas?
+
+-- Je comprends: je suis le courrier dont vous parliez tout à
+l'heure à Bourrienne.
+
+-- Justement.
+
+-- Alors, venez.
+
+-- Attends encore. Les jeunes gens que tu as arrêtés...
+
+-- Les compagnons de Jéhu?
+
+-- Oui... Et bien, il paraît que tout cela appartient à des
+familles nobles; ce sont des fanatiques plutôt que des coupables.
+Il paraît que ta mère, victime de je ne sais quelle surprise
+judiciaire, a témoigné dans leur procès et a été cause de leur
+condamnation.
+
+-- C'est possible. Ma mère, comme vous le savez, avait été arrêtée
+par eux et avait vu la figure de leur chef.
+
+-- Eh bien, ta mère me supplie, par l'intermédiaire de Joséphine,
+de faire grâce à ces pauvres fous: c'est le terme dont elle se
+sert. Ils se sont pourvus en cassation. Tu arriveras avant que le
+pourvoi soit rejeté, et, si tu juges la chose convenable, tu diras
+de ma part au ministre de la justice de surseoir. À ton retour,
+nous verrons ce qu'il y aura à faire définitivement.
+
+-- Merci, général. N'avez-vous rien autre chose à me dire?
+
+-- Non, si ce n'est de penser à la conversation que nous venons
+d'avoir.
+
+-- À propos?
+
+-- À propos de mariage.
+
+
+LII -- LE JUGEMENT
+
+-- Eh bien, je vous dirai comme vous disiez vous-même tout à
+l'heure: nous parlerons de cela à mon retour, si je reviens.
+
+-- Oh! pardieu! fit Bonaparte, tu tueras encore celui-là comme tu
+as tué les autres, je suis bien tranquille; cependant, je te
+l'avoue, si tu le tues, je le regretterai.
+
+-- Si vous devez le regretter tant que cela, général, il est bien
+facile que ce soit moi qui sois tué à sa place.
+
+-- Ne vas pas faire une bêtise comme celle-là, niais! fit vivement
+le premier consul; je te regretterais encore bien davantage.
+
+-- En vérité, mon général, fit Roland avec son rire saccadé, vous
+êtes l'homme le plus difficile à contenter que je connaisse.
+
+Et, cette fois, il reprit le chemin de Chivasso sans que le
+général le retînt.
+
+Une demi-heure après Roland galopait sur la route d'Ivrée dans une
+voiture de poste; il devait voyager ainsi jusqu'à Aoste; à Aoste
+prendre un mulet, traverser le Saint-Bernard, descendre à
+Martigny, et, par Genève, gagner Bourg, et, de Bourg, Paris.
+
+Pendant que Roland galope, voyons ce qui s'était passé en France,
+et éclaircissons les points qui peuvent être restés obscurs pour
+nos lecteurs dans la conversation que nous venons de rapporter
+entre Bonaparte et son aide de camp.
+
+Les prisonniers faits par Roland dans la grotte de Ceyzeriat
+n'avaient passé qu'une nuit seulement dans la prison de Bourg, et
+avaient été immédiatement transférés dans celle de Besançon, où
+ils devaient comparaître devant un conseil de guerre.
+
+On se rappelle que deux de ces prisonniers avaient été si
+grièvement blessés, qu'on avait été obligé de les transporter sur
+des brancards; l'un était mort le même soir, l'autre trois jours
+après son arrivée à Besançon.
+
+Le nombre des prisonniers était donc réduit à quatre: Morgan, qui
+s'était rendu volontairement et qui était sain et sauf, et
+Montbar, Adler et d'Assas, qui avaient été plus ou moins blessés
+pendant le combat, mais dont aucun n'avait reçu de blessures
+dangereuses.
+
+Ces quatre pseudonymes cachaient, on se le rappellera, les noms du
+baron de Sainte-Hermine, du comte de Jahiat, du vicomte de
+Valensolle et du marquis de Ribier.
+
+Pendant que l'on instruisait, devant la commission militaire de
+Besançon, le procès des quatre prisonniers, arriva l'expiration de
+la loi qui soumettait aux tribunaux militaires les délits
+d'arrestation de diligences sur les grands chemins.
+
+Les prisonniers se trouvaient dès lors passibles des tribunaux
+civils.
+
+C'était une grande différence pour eux, non point relativement à
+la peine, mais quant au mode d'exécution de la peine.
+
+Condamnés par les tribunaux militaires, ils étaient fusillés;
+condamnés par les tribunaux civils, ils étaient guillotinés.
+
+La fusillade n'était point infamante, la guillotine l'était.
+
+Du moment où ils devaient être jugés par un jury, leur procès
+relevait du jury de Bourg.
+
+Vers la fin de mars, les accusés avaient donc été transférés des
+prisons de Besançon dans celle de Bourg, et l'instruction avait
+commencé.
+
+Mais les quatre accusés avaient adopté un système qui ne laissait
+pas que d'embarrasser le juge d'instruction.
+
+Ils déclarèrent s'appeler le baron de Sainte-Hermine, le comte de
+Jahiat, le vicomte de Valensolle et le marquis de Rihier, mais
+n'avoir jamais eu aucune relation avec les détrousseurs de
+diligences qui s'étaient fait appeler Morgan, Montbar, Adler et
+d'Assas.
+
+Ils avouaient bien avoir fait partie d'un rassemblement à main
+armée; mais ce rassemblement appartenait aux bandes de
+M. de Teyssonnet, et était une ramification de l'armée de Bretagne
+destinée à opérer dans le Midi ou dans l'Est, tandis que l'armée
+de Bretagne, qui venait de signer la paix, était destinée à opérer
+dans l'Ouest.
+
+Ils n'attendaient eux-mêmes que la soumission de Cadoudal pour
+faire la leur, et l'avis de leur chef allait sans doute leur
+arriver, quand ils avaient été attaqués et pris.
+
+La preuve contraire était difficile à fournir; la spoliation des
+diligences avait toujours été faite par des hommes masqués, et, à
+part madame de Montrevel et sir John, personne n'avait vu le
+visage d'un de nos aventuriers.
+
+On se rappelle dans quelles circonstances: sir John, dans la nuit
+où il avait été jugé, condamné, frappé par eux; madame de
+Montrevel, lors de l'arrestation de la diligence, et quand, en se
+débattant contre une crise nerveuse, elle avait fait tomber le
+masque de Morgan.
+
+Tous deux avaient été appelés devant le juge d'instruction, tous
+deux avaient été confrontés avec les quatre accusés; mais sir John
+et madame de Montrevel avaient déclaré ne reconnaître aucun de ces
+derniers.
+
+D'où venait cette réserve?
+
+De la part de madame de Montrevel, elle était compréhensible:
+madame de Montrevel avait gardé une double reconnaissance à
+l’homme qui avait sauvegardé son fils Édouard, et qui lui avait
+porté secours à elle.
+
+De la part de sir John, le silence était plus difficile à
+expliquer; car, bien certainement, parmi les quatre prisonniers,
+sir John reconnaissait au moins deux ses assassins.
+
+Eux l’avaient reconnu, et un certain frissonnement avait passé
+dans leurs veines à sa vue, mais ils n'en avaient pas moins
+résolument fixé leurs regards sur lui, lorsque, à leur grand
+étonnement, sir John, malgré l'insistance du juge, avait
+obstinément répondu:
+
+-- _Je n'ai pas l'honneur de reconnaître ces messieurs._
+_ _
+Amélie -- nous n'avons point parlé d'elle: il y a des douleurs que
+la plume ne doit pas même essayer de peindre -- Amélie, pâle,
+fiévreuse, mourante depuis la nuit fatale où Morgan avait été
+arrêté, Amélie attendait avec anxiété le retour de sa mère et de
+lord Tanlay de chez le juge d'instruction.
+
+Ce fut lord Tanlay qui rentra le premier; madame de Montrevel
+était restée un peu en arrière pour donner des ordres à Michel.
+
+Dès qu'elle aperçut sir John, Amélie s'élança vers lui en
+s'écriant:
+
+-- Eh bien?
+
+Sir John regarda autour de lui pour s'assurer que madame de
+Montrevel ne pouvait ni le voir ni l'entendre.
+
+-- Ni votre mère ni moi n'avons reconnu personne, répondit-il.
+
+-- Ah! que vous êtes noble! que vous êtes généreux! que vous êtes
+bon, milord! s'écria la jeune fille en essayant de baiser la main
+de sir John.
+
+Mais lui, retirant sa main:
+
+-- Je n'ai fait que tenir ce que je vous avais promis, dit-il;
+mais silence! voici votre mère.
+
+Amélie fit un pas en arrière.
+
+-- Ainsi, madame, dit-elle, vous n'avez pas contribué à
+compromettre ces malheureux?
+
+-- Comment, répondit madame de Montrevel, voulais-tu que
+j'envoyasse à l’échafaud un homme qui m'avait porté secours, et
+qui, au lieu de frapper Édouard, l'avait embrassé?
+
+-- Et cependant, madame, demanda Amélie toute tremblante, vous
+l’aviez reconnu?
+
+-- Parfaitement, répondit madame de Montrevel; c’est le blond avec
+des sourcils et des yeux noirs, celui qui se fait appeler Charles
+de Sainte-Hermine.
+
+Amélie jeta un cri étouffé; puis, faisant un effort sur elle-même:
+
+-- Alors, dit-elle, tout est fini pour vous et pour milord, et
+vous ne serez plus appelés?
+
+-- Il est probable que non, répondit madame de Montrevel.
+
+-- En tout cas, répondit sir John, je crois que, comme moi qui
+n'ai effectivement reconnu personne, madame de Montrevel
+persisterait dans sa déposition.
+
+-- Oh! bien certainement, fit madame de Montrevel; Dieu me garde
+de causer la mort de ce malheureux jeune homme, je ne me le
+pardonnerais jamais; c'est bien assez que lui et ses compagnons
+aient été arrêtés par Roland.
+
+Amélie poussa un soupir; cependant, un peu de calme se répandit
+sur son visage.
+
+Elle jeta un regard de reconnaissance à sir John et remonta dans
+son appartement, où l'attendait Charlotte.
+
+Charlotte était devenue pour Amélie plus qu'une femme de chambre,
+elle était devenue presque une amie.
+
+Tous les jours, depuis que les accusés avaient été ramenés à la
+prison de Bourg, Charlotte allait passer une heure près de son
+père.
+
+Pendant cette heure, il n'était question que des prisonniers, que
+le digne geôlier, en sa qualité de royaliste, plaignait de tout
+son coeur.
+
+Charlotte se faisait renseigner sur les moindres paroles, et,
+chaque jour, elle rapportait à Amélie des nouvelles des accusés.
+
+C'était sur ces entrefaites qu'étaient arrivés aux Noires-
+Fontaines madame de Montrevel et sir John.
+
+Avant de quitter Paris, le premier consul avait fait dire par
+Roland, et redire par Joséphine, à madame de Montrevel qu'il
+désirait que le mariage eût lieu en son absence et le plus
+promptement possible.
+
+Sir John, en partant avec madame de Montrevel pour les Noires-
+Fontaines, avait déclaré que ses désirs les plus ardents seraient
+accomplis par cette union, et qu'il n'attendait que les ordres
+d'Amélie pour devenir le plus heureux des hommes.
+
+Les choses étant arrivées à ce point, madame de Montrevel -- le
+matin même du jour où sir John et elle devaient déposer comme
+témoins -- avait autorisé un tête-à-tête entre sir John et sa
+fille.
+
+L'entrevue avait duré plus d'une heure, et sir John n'avait quitté
+Amélie que pour monter en voiture avec madame de Montrevel et
+aller faire sa déposition.
+
+Nous avons vu que cette déposition avait été tout à la décharge
+des accusés; nous avons vu encore comment, à son retour, sir John
+avait été reçu par Amélie.
+
+Le soir, madame de Montrevel avait eu à son tour une conférence
+avec sa fille.
+
+Aux instances pressantes de sa mère, Amélie s'était contentée de
+répondre que son état de souffrance lui faisait désirer
+l’ajournement de son mariage, mais qu'elle s'en rapportait sur ce
+point à la délicatesse de lord Tanlay.
+
+Le lendemain, madame de Montrevel avait été forcée de quitter
+Bourg pour revenir à Paris, sa position auprès de madame Bonaparte
+ne lui permettant pas une longue absence.
+
+Le matin du départ, elle avait fortement insisté pour qu'Amélie
+l’accompagnât à Paris; mais Amélie s'était, sur ce point encore,
+appuyée de la faiblesse de sa santé. On allait entrer dans les
+mois doux et vivifiants de l’année, dans les mois d'avril et de
+mai; elle demandait à passer ces deux mois à la campagne,
+certaine, disait-elle, que ces deux mois lui feraient du bien.
+
+Madame de Montrevel ne savait rien refuser à Amélie, surtout
+lorsqu'il s'agissait de sa santé.
+
+Ce nouveau délai fut accordé à la malade.
+
+Comme, pour venir à Bourg, madame de Montrevel avait voyagé avec
+lord Tanlay, pour retourner à Paris, elle voyagea avec lui; à son
+grand étonnement, pendant les deux jours que dura le voyage, sir
+John ne lui avait pas dit un mot de son mariage avec Amélie.
+
+Mais madame Bonaparte, en revoyant son amie, lui avait fait sa
+question accoutumée:
+
+-- Eh bien, quand marions-nous Amélie avec sir John? Vous savez
+que ce mariage est un des désirs du premier consul!
+
+Ce à quoi madame de Montrevel avait répondu:
+
+-- La chose dépend entièrement de lord Tanlay.
+
+Cette réponse avait longuement fait réfléchir madame Bonaparte.
+Comment, après avoir paru d'abord si empressé, lord Tanlay était-
+il devenu si froid?
+
+Le temps seul pouvait expliquer un pareil mystère.
+
+Le temps s'écoulait et le procès des prisonniers s'instruisait.
+
+On les avait confrontés avec tous les voyageurs qui avaient signé
+les différents procès-verbaux que nous avons vus entre les mains
+du ministre de la police; mais aucun des voyageurs n'avait pu les
+reconnaître, aucun ne les ayant vus à visage découvert.
+
+Les voyageurs avaient, en outre, attesté qu'aucun objet leur
+appartenant, argent ou bijoux, ne leur avait été pris.
+
+Jean Picot avait attesté qu'on lui avait rapporté les deux cents
+louis qui lui avaient été enlevés par mégarde.
+
+L'instruction avait pris deux mois, et, au bout de ces deux mois,
+les accusés, dont nul n'avait pu constater l'identité, restaient
+sous le seul poids de leurs propres aveux: c'est-à-dire
+qu'affiliés à la révolte bretonne et vendéenne, ils faisaient
+simplement partie des bandes armées qui parcouraient le Jura sous
+les ordres de M. de Teyssonnet.
+
+Les juges avaient, autant que possible, retardé l'ouverture des
+débats, espérant toujours que quelque témoin à charge se
+produirait; leur espérance avait été trompée.
+
+Personne, en réalité, n'avait souffert des faits imputés aux
+quatre jeunes gens, à l'exception du Trésor, dont le malheur
+n'intéressait personne.
+
+Il fallait bien ouvrir les débats.
+
+De leur côté, les accusés avaient mis le temps à profit.
+
+On a vu qu'au moyen d'un habile échange de passeports, Morgan
+voyageait sous le nom de Ribier, Ribier sous celui de Sainte-
+Hermine, et ainsi des autres; il en était résulté dans les
+témoignages des aubergistes une confusion que leurs livres étaient
+encore venus augmenter.
+
+L'arrivée des voyageurs, consignée sur les registres une heure
+plus tôt ou une heure plus tard, appuyait des alibis irrécusables.
+
+Il y avait conviction morale chez les juges; seulement, cette
+conviction était impuissante devant les témoignages.
+
+Puis, il faut le dire, d'un autre côté, il y avait pour les
+accusés sympathie complète dans le public.
+
+Les débats s'ouvrirent.
+
+La prison de Bourg est attenante au prétoire; par les corridors
+intérieurs, on pouvait conduire les prisonniers à la salle
+d'audience.
+
+Si grande que fût cette salle d'audience, elle fut encombrée le
+jour de l'ouverture des débats; toute la ville de Bourg se
+pressait aux portes du tribunal, et l'on était venu de Mâcon, de
+Lons-le-Saulnier, de Besançon et de Nantua, tant les arrestations
+de diligences avaient fait de bruit, tant les exploits des
+compagnons de Jéhu étaient devenus populaires.
+
+L'entrée des quatre accusés fut saluée d'un murmure qui n'avait
+rien de répulsif: on y démêlait en partie presque égale la
+curiosité et la sympathie.
+
+Et leur présence était bien faite, il faut le dire, pour éveiller
+ces deux sentiments. Parfaitement beaux, mis à la dernière mode de
+l'époque, assurés sans impudence, souriants vis-à-vis de
+l'auditoire, courtois envers leurs juges, quoique railleurs
+parfois, leur meilleure défense était dans leur propre aspect.
+
+Le plus âgé des quatre avait à peine trente ans.
+
+Interrogés sur leurs noms, prénoms, âge et lieu de naissance, ils
+répondirent se nommer:
+
+Charles de Sainte-Hermine, né à Tours, département d'Indre-et-
+Loire, âgé de vingt-quatre ans;
+
+Louis-André de Jahiat, né à Bagé-le-Château, département de l'Ain,
+âgé de vingt-neuf ans;
+
+Raoul-Frédéric-Auguste de Valensolle, né à Sainte-Colombe,
+département du Rhône, âgé de vingt-sept ans;
+
+Pierre-Hector de Ribier, né à Bollène, département de Vaucluse,
+âgé de vingt-six ans.
+
+Interrogés sur leur condition et leur état, tous quatre
+déclarèrent être gentilshommes et royalistes.
+
+Ces quatre beaux jeunes gens qui se défendaient contre la
+guillotine, mais non contre la fusillade, qui demandaient la mort,
+qui déclaraient l'avoir méritée, mais qui voulaient la mort des
+soldats, formaient un groupe admirable de jeunesse, de courage et
+de générosité.
+
+Aussi les juges comprenaient que, sous la simple accusation de
+rébellion à main armée, la Vendée étant soumise, la Bretagne
+pacifiée, ils seraient acquittés.
+
+Et ce n'était point cela que voulait le ministre de la police; la
+mort prononcée par un conseil de guerre ne lui suffisait même pas,
+il lui fallait la mort déshonorante, la mort des malfaiteurs, la
+mort des infâmes.
+
+Les débats étaient ouverts depuis trois jours et n'avaient pas
+fait un seul pas dans le sens du ministère public. Charlotte, qui
+par la prison pouvait pénétrer la première dans la salle
+d'audience, assistait chaque jour aux débats, et chaque soir
+venait rapporter à Amélie une parole d'espérance.
+
+Le quatrième jour, Amélie n'y put tenir; elle avait fait faire un
+costume exactement pareil à celui de Charlotte; seulement, la
+dentelle noire qui enveloppait le chapeau était plus longue et
+plus épaisse qu'aux chapeaux ordinaires.
+
+Il formait un voile et empêchait que l'on ne pût voir le visage.
+
+Charlotte présenta Amélie à son père, comme une de ses jeunes
+amies curieuse d'assister aux débats; le bonhomme Courtois ne
+reconnut point mademoiselle de Montrevel, et, pour qu'elles
+vissent bien les accusés, il les plaça dans le corridor où ceux-ci
+devaient passer et qui conduisait de la chambre du concierge du
+présidial à la salle d'audience.
+
+Le corridor était si étroit au moment où l’on passait de la
+chambre du concierge à l’endroit que l'on désignait sous le nom de
+bûcher, que, des quatre gendarmes qui accompagnaient les
+prisonniers, deux passaient d'abord, puis venaient les prisonniers
+un à un, puis les deux derniers gendarmes.
+
+Ce fut dans le rentrant de la porte du bûcher que se rangèrent
+Charlotte et Amélie.
+
+Lorsqu'elle entendit ouvrir les portes, Amélie fut obligée de
+s'appuyer sur l'épaule de Charlotte; il lui semblait que la terre
+manquait sous ses pieds et la muraille derrière elle.
+
+Elle entendit le bruit des pas, les sabres retentissants des
+gendarmes; enfin, la porte de communication s'ouvrit.
+
+Un gendarme passa.
+
+Puis un second.
+
+Sainte-Hermine marchait le premier, comme s'il se fût encore
+appelé Morgan.
+
+Au moment où il passait:
+
+-- Charles! murmura Amélie.
+
+Le prisonnier reconnut la voix adorée, poussa un faible cri et
+sentit qu'on lui glissait un billet dans la main.
+
+Il serra cette chère main, murmura le nom d'Amélie et passa.
+
+Les autres vinrent ensuite et ne remarquèrent point ou firent
+semblant de ne point remarquer les deux jeunes filles.
+
+Quant aux gendarmes, ils n'avaient rien vu ni entendu.
+
+Dès qu'il fut dans un endroit éclairé, Morgan déplia le billet.
+
+Il ne contenait que ces mots:
+
+«Sois tranquille, mon Charles, je suis et serai ta fidèle Amélie
+dans la vie comme dans la mort. J'ai tout avoué à lord Tanlay;
+c'est l'homme le plus généreux de la terre: j'ai sa parole qu'il
+rompra le mariage et prendra sur lui la responsabilité de cette
+rupture. Je t'aime!»
+
+Morgan baisa le billet et le posa sur son coeur; puis il jeta un
+regard du côté du corridor; les deux jeunes Bressanes étaient
+appuyées contre la porte.
+
+Amélie avait tout risqué pour le voir une fois encore.
+
+Il est vrai que l'on espérait que cette séance serait suprême s'il
+ne se présentait point de nouveaux témoins à charge: il était
+impossible de condamner les accusés, vu l'absence de preuves.
+
+Les premiers avocats du département, ceux de Lyon, ceux de
+Besançon avaient été appelés par les accusés pour les défendre.
+
+Ils avaient parlé, chacun à son tour, détruisant pièce à pièce
+l'acte d'accusation, comme, dans un tournoi du moyen âge, un
+champion adroit et fort faisait tomber pièce à pièce l'armure de
+son adversaire.
+
+De flatteuses interruptions avaient, malgré les avertissements des
+huissiers et les admonestations du président, accueilli les
+parties les plus remarquables de ces plaidoyers.
+
+Amélie, les mains jointes, remerciait Dieu, qui se manifestait si
+visiblement en faveur des accusés; un poids affreux s'écartait de
+sa poitrine brisée; elle respirait avec délices, et elle
+regardait, à travers des larmes de reconnaissance, le Christ placé
+au-dessus de la tête du président.
+
+Les débats allaient être fermés.
+
+Tout à coup, un huissier entra, s'approcha du président et lui dit
+quelques mots à l'oreille.
+
+-- Messieurs, dit le président, la séance est suspendue; que l'on
+fasse sortir les accusés.
+
+Il y eut un mouvement d'inquiétude fébrile dans l'auditoire.
+
+Qu'était-il arrivé de nouveau? qu'allait-il se passer d'inattendu?
+
+Chacun regarda son voisin avec anxiété. Un pressentiment serra le
+coeur d'Amélie; elle porta la main à sa poitrine, elle avait senti
+quelque chose de pareil à un fer glacé, pénétrant jusqu'aux
+sources de sa vie.
+
+Les gendarmes se levèrent, les accusés les suivirent et reprirent
+le chemin de leur cachot.
+
+Ils repassèrent les uns après les autres devant Amélie.
+
+Les mains des deux jeunes gens se touchèrent, la main d'Amélie
+était froide comme celle d'une morte.
+
+-- Quoi qu'il arrive, merci, dit Charles en passant.
+
+Amélie voulut lui répondre; les paroles expirèrent sur ses lèvres.
+
+Pendant ce temps, le président s'était levé et avait passé dans la
+chambre du conseil.
+
+Il y avait trouvé une femme voilée qui venait de descendre de
+voiture à la porte même du tribunal, et qu'on avait amenée où elle
+était sans qu'elle eût échangé une seule parole avec qui que ce
+fût.
+
+-- Madame, lui dit-il, je vous présente toutes mes excuses pour la
+façon un peu brutale dont, en vertu de mon pouvoir
+discrétionnaire, je vous ai fait prendre à Paris et conduire ici:
+mais il y va de la vie d'un homme, et, devant cette considération,
+toutes les autres ont dû se taire.
+
+-- Vous n'avez pas besoin de vous excuser, monsieur, répondit la
+dame voilée: je sais quelles sont les prérogatives de la justice,
+et me voici à ses ordres.
+
+-- Madame, reprit le président, le tribunal et, moi apprécions le
+sentiment d'exquise délicatesse qui vous a poussée, au moment de
+votre confrontation avec les accusés, à ne pas vouloir reconnaître
+celui qui vous avait porté des secours; alors, les accusés niaient
+leur identité avec les spoliateurs de diligences; depuis, ils ont
+tout avoué: seulement, nous avons besoin de connaître celui qui
+vous a donné cette marque de courtoisie de vous secourir, afin de
+le recommander à la clémence du premier consul.
+
+-- Comment! s'écria la dame voilée, ils ont avoué?
+
+-- Oui, madame, mais ils s'obstinent à taire celui d'entre eux qui
+vous a secourue; sans doute craignent-ils de vous mettre en
+contradiction avec votre témoignage, et ne veulent-ils pas que
+l'un d'eux achète sa grâce à ce prix.
+
+-- Et que demandez-vous de moi, monsieur?
+
+-- Que vous sauviez votre sauveur.
+
+-- Oh! bien volontiers, dit la dame en se levant; qu'aurai-je à
+faire?
+
+-- À répondre à la question qui vous sera adressée par moi.
+
+-- Je me tiens prête, monsieur.
+
+-- Attendez un instant ici; vous serez introduite dans quelques
+secondes.
+
+Le président rentra.
+
+Un gendarme placé à chaque porte empêchait que personne ne
+communiquât avec la dame voilée.
+
+Le président reprit sa place.
+-- Messieurs, dit-il, la séance est rouverte.
+
+Il se fit un grand murmure; les huissiers crièrent silence.
+
+Le silence se rétablit.
+
+-- Introduisez le témoin, dit le président.
+
+Un huissier ouvrit la porte du conseil; la dame voilée fut
+introduite.
+
+Tous les regards se portèrent sur elle.
+
+Quelle était cette dame voilée? que venait-elle faire? à quelle
+fin était-elle appelée?
+
+Avant ceux de personne, les yeux d'Amélie s'étaient fixés sur
+elle.
+
+-- Oh! mon Dieu, murmura-t-elle, j'espère que je me trompe.
+
+-- Madame, dit le président, les accusés vont rentrer dans cette
+salle; désignez à la justice celui d'entre eux qui, lors de
+l'arrestation de la diligence de Genève, vous a prodigué des soins
+si touchants.
+
+Un frissonnement courut dans l'assemblée; on comprit qu'il y avait
+quelque piège sinistre tendu sous les pas des accusés.
+
+Dix voix allaient s'écrier: «Ne parlez pas!» lorsque, sur un signe
+du président, l'huissier d'une voix impérative cria:
+
+-- Silence!
+Un froid mortel enveloppa le coeur d'Amélie, une sueur glacée
+perla son front, ses genoux plièrent et tremblèrent sous elle.
+
+-- Faites entrer les accusés, dit le président en imposant silence
+du regard comme l'huissier l'avait fait de la voix, et vous,
+madame, avancez et levez votre voile.
+
+La dame voilée obéit à ces deux invitations.
+
+-- Ma mère! s'écria Amélie, mais d'une voix assez sourde pour que
+ceux qui l'entouraient l'entendissent seuls.
+
+-- Madame de Montrevel! murmura l'auditoire.
+
+En ce moment, le premier gendarme parut à la porte, puis le
+second; après lui venaient les accusés, mais dans un autre ordre:
+Morgan s'était placé le troisième, afin que, séparé qu'il était
+des gendarmes par Montbar et Adler, qui marchaient devant lui, et
+par d'Assas, qui marchait derrière, il pût serrer plus facilement
+la main d'Amélie.
+
+Montbar entra donc d'abord.
+
+Madame de Montrevel secoua la tête.
+
+Puis vint Adler.
+
+Madame de Montrevel fit le même signe de dénégation.
+
+En ce moment, Morgan passait devant Amélie.
+
+-- Oh! nous sommes perdus! dit-elle.
+
+Il la regarda avec étonnement; une main convulsive serrait la
+sienne.
+
+Il entra.
+
+-- C'est monsieur, dit madame de Montrevel en apercevant Morgan,
+ou, si vous le voulez, le baron Charles de Sainte-Hermine, qui ne
+faisait plus qu'un seul et même homme du moment où madame de
+Montrevel venait de donner cette preuve d'identité.
+
+Ce fut dans tout l'auditoire un long cri de douleur.
+
+Montbar éclata de rire.
+
+-- Oh! par ma foi, dit-il, cela t'apprendra, cher ami, à faire le
+galant auprès des femmes qui se trouvent mal.
+
+Puis, se retournant vers madame de Montrevel:
+
+-- Madame, lui dit-il, avec deux mots vous venez de faire tomber
+quatre têtes. Il se fit un silence terrible, au milieu duquel un
+sourd gémissement se fit entendre.
+
+-- Huissier, dit le président, n'avez-vous pas prévenu le public
+que toute marque d'approbation ou d'improbation était défendue?
+
+L'huissier s'informa pour savoir qui avait manqué à la justice en
+poussant ce gémissement.
+
+C'était une femme portant le costume de Bressane, et que l’on
+venait d'emporter chez le concierge de la prison.
+
+Dès lors, les accusés n'essayèrent même plus de nier; seulement,
+de même que Morgan s'était réuni à eux, ils se réunirent à lui.
+
+Leurs quatre têtes devaient être sauvées ou tomber ensemble.
+
+Le même jour, à dix heures du soir, le jury déclara les accusés
+coupables, et la cour prononça la peine de mort.
+
+Trois jours après, à force de prières, les avocats obtinrent que
+les accusés se pourvussent en cassation.
+
+Mais ils ne purent obtenir qu'ils se pourvussent en grâce.
+
+
+LIII -- OU AMÉLIE TIENT SA PAROLE
+
+Le verdict rendu par le jury de la ville de Bourg avait produit un
+effet terrible, non seulement dans l'audience, mais encore dans
+toute la ville.
+
+Il y avait parmi les quatre accusés un tel accord de fraternité
+chevaleresque, une telle élégance de manières, une telle
+conviction dans la foi qu'ils professaient, que leurs ennemis eux-
+mêmes admiraient cet étrange dévouement qui avait fait des voleurs
+de grand chemin de gentilshommes de naissance et de nom.
+
+Madame de Montrevel, désespérée de la part qu'elle venait de
+prendre au procès et du rôle qu'elle avait bien involontairement
+joué dans ce drame au dénouement mortel, n'avait vu qu'un moyen de
+réparer le mal qu'elle avait fait: c'était de repartir à l'instant
+même pour Paris, de se jeter aux pieds du premier consul et de lui
+demander la grâce des quatre condamnés.
+
+Elle ne prit pas même le temps d'aller embrasser Amélie au château
+des Noires-Fontaines; elle savait que le départ de Bonaparte était
+fixé aux premiers jours de mai, et l'on était au 6.
+
+Lorsqu'elle avait quitté Paris, tous les apprêts du départ étaient
+faits.
+
+Elle écrivit un mot à sa fille, lui expliqua par quelle fatale
+suggestion elle venait, en essayant de sauver un des quatre
+accusés, de les faire condamner tous les quatre.
+
+Puis, comme si elle eût eu honte d'avoir manqué à la promesse
+qu'elle avait faite à Amélie, et surtout qu'elle s'était faite à
+elle-même, elle envoya chercher des chevaux frais à la poste,
+remonta en voiture et repartit pour Paris.
+
+Elle y arriva le 8 mai au matin.
+
+Bonaparte en était parti le 6 au soir.
+
+Il avait dit, en partant, qu'il n'allait qu'à Dijon, peut-être à
+Genève, mais qu'en tout cas il ne serait pas plus de trois
+semaines absent.
+
+Le pourvoi des condamnés, fût-il rejeté, devait prendre au moins
+cinq ou six semaines.
+
+Tout espoir n'était donc pas perdu.
+
+Mais il le fut, lorsqu'on apprit que la revue de Dijon n'était
+qu'un prétexte, que le voyage à Genève n'avait jamais été sérieux,
+et que Bonaparte, au lieu d'aller en Suisse, allait en Italie.
+
+Alors, madame de Montrevel, ne voulant pas s'adresser à son fils,
+quand elle savait le serment qu'il avait fait au moment où lord
+Tanlay avait été assassiné, et la part qu'il avait prise à
+l'arrestation des compagnons de Jéhu; alors, disons-nous, madame
+de Montrevel s'adressa à Joséphine: Joséphine promit d'écrire à
+Bonaparte.
+
+Le même soir, elle tint parole.
+
+Mais le procès avait fait grand bruit; il n'en était point de ces
+accusés-là comme d'accusés ordinaires, la justice fit diligence,
+et, le trente-cinquième jour après le jugement, le pourvoi en
+cassation fut rejeté.
+
+Le rejet fut expédié immédiatement à Bourg, avec ordre d'exécuter
+les condamnés dans les vingt-quatre heures.
+
+Mais quelque diligence qu'eût faite le ministère de la justice,
+l'autorité judiciaire ne fut point prévenue la première.
+
+Tandis que les prisonniers se promenaient dans la cour intérieure,
+une pierre passa par-dessus les murs et vint tomber à leurs pieds.
+
+Une lettre était attachée à cette pierre.
+
+Morgan, qui avait, à l'endroit de ses compagnons, conservé, même
+en prison, la supériorité d'un chef, ramassa la pierre, ouvrit la
+lettre et la lut.
+
+Puis, se retournant vers ses compagnons:
+
+-- Messieurs, dit-il, notre pourvoi est rejeté, comme nous devions
+nous y attendre, et, selon toute probabilité, la cérémonie aura
+lieu demain.
+
+Valensolle et Ribier, qui jouaient au petit palet avec des écus de
+six livres et des louis, avaient quitté leur jeu pour écouter la
+nouvelle.
+
+La nouvelle entendue, ils reprirent leur partie sans faire de
+réflexion.
+
+Jahiat, qui lisait _la Nouvelle Héloïse, _reprit sa lecture en
+disant:
+
+-- Je crois que je n'aurai pas le temps de finir le chef-d'oeuvre
+de M. Jean-Jacques Rousseau; mais, sur l'honneur, je ne le
+regrette pas: c'est le livre le plus faux et le plus ennuyeux que
+j'aie lu de ma vie.
+
+Sainte-Hermine passa la main sur son front en murmurant:
+
+-- Pauvre Amélie!
+
+Puis, apercevant Charlotte, qui se tenait à la fenêtre de la geôle
+donnant dans la cour des prisonniers, il alla à elle:
+
+-- Dites à Amélie que c'est cette nuit qu'elle doit tenir la
+promesse qu'elle m'a faite.
+
+La fille du geôlier referma la fenêtre et embrassa son père, en
+lui annonçant qu'il la reverrait selon toute probabilité dans la
+soirée.
+
+Puis elle prit le chemin des Noires-Fontaines, chemin que depuis
+deux mois elle faisait tous les jours deux fois: une fois vers le
+milieu du jour pour aller à la prison, une fois le soir pour
+revenir au château.
+
+Chaque soir, en rentrant, elle trouvait Amélie à la même place,
+c'est-à-dire assise à cette fenêtre qui, dans des jours plus
+heureux, s'ouvrait pour donner passage à son bien-aimé Charles.
+
+Depuis le jour de son évanouissement, à la suite du verdict du
+jury, Amélie n'avait pas versé une larme, et nous pourrions
+presque ajouter n'avait pas prononcé une parole.
+
+Au lieu d'être le marbre de l'antiquité s'animant pour devenir
+femme, on eût pu croire que c'était l'être animé qui peu à peu se
+pétrifiait.
+
+Chaque jour, il semblait qu'elle fût devenue un peu plus pâle, un
+peu plus glacée.
+
+Charlotte la regardait avec étonnement: les esprits vulgaires,
+très impressionnables aux bruyantes démonstrations, c'est-à-dire
+aux cris et aux pleurs, ne comprennent rien aux douleurs muettes.
+
+Il semble que, pour eux, le mutisme, c'est l'indifférence.
+
+Elle fut donc étonnée du calme avec lequel Amélie reçut le message
+qu'elle était chargée de transmettre.
+
+Elle ne vit pas que son visage, plongé dans la demi-teinte du
+crépuscule, passait de la pâleur à la lividité; elle ne sentit
+point l'étreinte mortelle qui, comme une tenaille de fer, lui
+broya le coeur; elle ne comprit point, lorsqu'elle s'achemina vers
+la porte, qu'une roideur plus automatique encore que de coutume
+accompagnait ses mouvements.
+
+Seulement, elle s'apprêta à la suivre.
+
+Mais, arrivée à la porte, Amélie étendit la main:
+
+-- Attends-moi là, dit-elle.
+
+Charlotte obéit.
+
+Amélie referma la porte derrière elle et monta à la chambre de
+Roland.
+
+La chambre de Roland était une véritable chambre de soldat et de
+chasseur, dont le principal ornement étaient des panoplies et des
+trophées.
+Il y avait là des armes de toute espèce, indigènes et étrangères,
+depuis les pistolets aux canons azurés de Versailles jusqu'aux
+pistolets à pommeau d'argent du Caire, depuis le couteau catalan
+jusqu'au cangiar turc.
+
+Elle détacha des trophées quatre poignards aux lames tranchantes
+et aiguës; elle enleva aux panoplies huit pistolets de différentes
+formes.
+
+Elle prit des balles dans un sac, de la poudre dans une corne.
+
+Puis elle descendit rejoindre Charlotte.
+
+Dix minutes après, aidée de sa femme de chambre, elle avait revêtu
+son costume de Bressane.
+
+On attendit la nuit; la nuit vient tard au mois de juin.
+
+Amélie resta debout, immobile, muette, appuyée à sa cheminée
+éteinte, regardant par la fenêtre ouverte le village de Ceyzeriat,
+qui disparaissait peu à peu dans les ombres crépusculaires.
+
+Lorsque Amélie ne vit plus rien que les lumières s'allumant de
+place en place:
+
+-- Allons, dit-elle, il est temps.
+
+Les deux jeunes filles sortirent; Michel ne fit point attention à
+Amélie qu'il prit pour une amie de Charlotte qui était venue voir
+celle-ci et que celle-ci allait reconduire.
+
+Dix heures sonnaient, comme les jeunes filles passaient devant
+l'église de Brou.
+
+Il était dix heures un quart à peu près lorsque Charlotte frappa à
+la porte de la prison.
+
+Le père Courtois vint ouvrir.
+
+Nous avons dit quelles étaient les opinions politiques du digne
+geôlier.
+
+Le père Courtois était royaliste.
+
+Il avait donc été pris d'une profonde sympathie pour les quatre
+condamnés; il espérait, comme tout le monde, que madame de
+Montrevel, dont on connaissait le désespoir, obtiendrait leur
+grâce du premier consul, et, autant qu'il avait pu le faire sans
+manquer à ses devoirs, il avait adouci la captivité de ses
+prisonniers en écartant d'eux toute rigueur inutile.
+
+Il est vrai que, d'un autre côté, malgré cette sympathie, il avait
+refusé soixante mille francs en or -- somme qui, à cette époque,
+valait le triple de ce qu'elle vaut aujourd'hui -- pour les
+sauver.
+
+Mais, nous l'avons vu, mis dans la confidence par sa fille
+Charlotte, il avait autorisé Amélie, déguisée en Bressane, à
+assister au jugement.
+
+On se rappelle les soins et les égards que le digne homme avait
+eus pour Amélie, lorsque elle-même avait été prisonnière avec
+madame de Montrevel.
+
+Cette fois encore, et comme il ignorait le rejet du pourvoi, il se
+laissa facilement attendrir.
+
+Charlotte lui dit que sa jeune maîtresse allait dans la nuit même
+partir pour Paris, afin de hâter la grâce, et qu'avant de partir
+elle venait prendre congé du baron de Sainte-Hermine et lui
+demander ses instructions pour agir.
+
+Il y avait cinq portes à forcer pour gagner celle de la rue: un
+corps de garde dans la cour, une sentinelle intérieure et une
+extérieure; par conséquent, le père Courtois n'avait point à
+craindre que les prisonniers s'évadassent.
+
+Il permit donc qu'Amélie vît Morgan.
+
+Qu'on nous excuse de dire tantôt Morgan, tantôt Charles, tantôt le
+baron de Sainte-Hermine; nos lecteurs savent bien que, par cette
+triple appellation, nous désignons le même homme.
+
+Le père Courtois prit une lumière et marcha devant Amélie.
+
+La jeune fille, comme si, sortant de la prison, elle devait partir
+par la malle-poste, tenait à la main un sac de nuit.
+
+Charlotte suivait sa maîtresse.
+
+-- Vous reconnaîtrez le cachot, mademoiselle de Montrevel; c'est
+celui où vous avez été enfermée avec madame votre mère. Le chef de
+ces malheureux jeunes gens, le baron Charles de Sainte-Hermine,
+m'a demandé comme une faveur la cage n° 4. Vous savez que c'est le
+nom que nous donnons à nos cellules. Je n'ai pas cru devoir lui
+refuser cette consolation, sachant que le pauvre garçon vous
+aimait. Oh! soyez tranquille, mademoiselle Amélie: ce secret ne
+sortira jamais de ma bouche. Puis il m'a fait des questions, m'a
+demandé où était le lit de votre mère, où était le vôtre; je le
+lui ai dit. Alors, il a désiré que sa couchette fût placée juste
+au même endroit où la vôtre se trouvait; ce n'était pas difficile:
+non seulement elle était au même endroit, mais encore c'était la
+même: De sorte que, depuis le jour de son entrée dans votre
+prison, le pauvre jeune homme est resté presque constamment
+couché.
+
+Amélie poussa un soupir qui ressemblait à un gémissement; elle
+sentit, chose qu'elle n'avait pas éprouvée depuis longtemps, une
+larme prête à mouiller sa paupière.
+
+Elle était donc aimée comme elle aimait, et c'était une bouche
+étrangère et désintéressée qui lui en donnait la preuve.
+
+Au moment d'une séparation éternelle, cette conviction était le
+plus beau diamant qu'elle pût trouver dans l'écrin de la douleur.
+
+Les portes s'ouvrirent les unes après les autres devant le père
+Courtois.
+
+Arrivée à la dernière, Amélie mit la main sur l'épaule du geôlier.
+
+Il lui semblait entendre quelque chose comme un chant.
+
+Elle écouta avec plus d'attention: une voix disait des vers.
+
+Mais cette voix n'était point celle de Morgan; cette voix lui
+était inconnue.
+
+C'était à la fois quelque chose de triste comme une élégie, de
+religieux comme un psaume.
+
+La voix disait:
+
+_J'ai révélé mon coeur au Dieu de l'innocence;_
+_Il a vu mes pleurs pénitents;_
+_Il guérit mes remords, il m'arme de constance:_
+_Les malheureux sont ses enfants, _
+_ _
+_Mes ennemis, riant, ont dit dans leur colère;_
+_»Qu'il meure, et sa gloire avec lui!»_
+_Mais à mon coeur calmé le Seigneur dit en père:_
+_»Leur haine sera ton appui.»_
+_ _
+_À tes plus chers amis ils ont prêté leur rage;_
+_Tout trompe ta simplicité:_
+_Celui que tu nourris court vendre ton image,_
+_Noir de sa méchanceté._
+_ _
+_Mais Dieu t'entend gémir; Dieu, vers qui te ramène_
+_Un vrai remords né de douleurs;_
+_Dieu qui pardonne enfin à la nature humaine_
+_D'être faible dans les malheurs._
+_ _
+_J'éveillerai pour toi la pitié, la justice_
+_De l'incorruptible avenir:_
+_Eux-mêmes épureront, par leur long artifice, _
+_Ton honneur qu'ils pensent ternir._
+_ _
+_Soyez béni, mon Dieu, vous qui daignez me rendre_
+_L'innocence et son noble orgueil;_
+_Vous qui, pour protéger le repos de ma cendre,_
+_Veillerez près de mon cercueil!_
+_ _
+_Au banquet de la vie, infortuné convive,_
+_J'apparus un jour, et je meurs;_
+_Je meurs, et sur ma tombe, où lentement j'arrive,_
+_Nul ne viendra verser des pleurs._
+_ _
+_Salut, champs que j'aimais, et vous, douce verdure,_
+_Et vous, riant exil des bois!_
+_Ciel, pavillon de l'homme, admirable nature,_
+_Salut pour la dernière fois!_
+_ _
+_Ah! puissent voir longtemps votre beauté sacrée_
+_Tant d'amis sourds à mes adieux!_
+_Qu'ils meurent pleins de jour! que leur mort soit pleurée_
+_Qu'un ami leur ferme les yeux!_
+
+La voix se tut; sans doute, la dernière strophe était dite.
+
+Amélie, qui n'avait pas voulu interrompre la méditation suprême
+des condamnés et qui avait reconnu la belle ode de Gilbert, écrite
+par lui sur le grabat d'un hôpital, la veille de sa mort, fit
+signe au geôlier qu'il pouvait ouvrir.
+
+Le père Courtois qui, tout geôlier qu'il était, semblait partager
+l'émotion de la jeune fille, fit le plus doucement possible qu'il
+put tourner la clef dans la serrure: la porte s'ouvrit.
+
+Amélie embrassa d'un coup d'oeil l'ensemble du cachot et des
+personnages qui l'habitaient.
+
+Valensolle, debout, appuyé à la muraille, tenait encore à la main
+le livre où il venait de lire les vers qu'Amélie avait entendus;
+Jahiat était assis près d'une table, la tête appuyée sur sa main;
+Ribier était assis sur la table même; près de lui, au fond,
+Sainte-Hermine, les yeux fermés, et comme s'il eût été plongé dans
+le plus profond sommeil, était couché sur le lit.
+
+À la vue de la jeune fille qu'ils reconnurent pour Amélie, Jahiat
+et Ribier se levèrent.
+
+Morgan resta immobile; il n'avait rien entendu.
+
+Amélie alla droit à lui, et comme si le sentiment qu'elle
+éprouvait pour son amant était sanctifié par l'approche de la
+mort, sans s'inquiéter de la présence de ses trois amis, elle
+s'approcha de Morgan, et, tout en appuyant ses lèvres sur les
+lèvres du prisonnier, elle murmura:
+
+-- Réveille-toi, mon Charles; c'est ton Amélie qui vient tenir sa
+parole.
+
+Morgan jeta un cri joyeux et enveloppa la jeune fille de ses deux
+bras.
+
+-- Monsieur Courtois, dit Montbar, vous êtes un brave homme;
+laissez ces deux pauvres jeunes gens ensemble: ce serait une
+impiété que de troubler par notre présence les quelques minutes
+qu'ils ont encore à rester ensemble sur cette terre.
+
+Le père Courtois, sans rien dire, ouvrit la porte du cachot
+voisin. Valensolle, Jahiat et de Ribier y entrèrent: il ferma la
+porte sur eux.
+
+Puis, faisant signe à Charlotte de le suivre, il sortit à son
+tour.
+
+Les deux amants se trouvèrent seuls.
+
+Il y a des scènes qu'il ne faut pas tenter de peindre, des paroles
+qu'il ne faut pas essayer de répéter; Dieu, qui les écoute de son
+trône immortel, pourrait seul dire ce qu'elles contiennent de
+sombres joies et de voluptés amères.
+
+Au bout d'une heure, les deux jeunes gens entendirent la clef
+tourner de nouveau dans la serrure. Ils étaient tristes, mais
+calmes, et la conviction que leur séparation ne serait pas longue
+leur donnait cette douce sérénité.
+
+Le digne geôlier avait l'air plus sombre et plus embarrassé encore
+à cette seconde apparition qu'à la première. Morgan et Amélie le
+remercièrent en souriant.
+
+Il alla à la porte du cachot où étaient enfermés les trois amis et
+ouvrit cette porte en murmurant
+
+-- Par ma foi, c'est bien le moins qu'ils passent cette nuit
+ensemble, puisque c'est leur dernière nuit.
+
+Valensolle, Jahiat et Ribier rentrèrent.
+
+Amélie, en tenant Morgan enveloppé dans son bras gauche, leur
+tendit la main à tous les trois.
+
+Tous les trois baisèrent, l'un après l'autre, sa main froide et
+humide, puis Morgan la conduisit jusqu'à la porte.
+
+-- Au revoir! dit Morgan.
+
+-- À bientôt! dit Amélie.
+
+Et ce rendez-vous pris dans la tombe fut scellé d'un long baiser,
+après lequel ils se séparèrent avec un gémissement si douloureux,
+qu'on eût dit que leurs deux coeurs venaient de se briser en même
+temps.
+
+La porte se referma derrière Amélie, les verrous et les clefs
+grincèrent.
+
+-- Eh bien? demandèrent ensemble Valensolle, Jahiat et Ribier.
+
+-- Voici, répondit Morgan en vidant sur la table le sac de nuit.
+
+Les trois jeunes gens poussèrent un cri de joie en voyant ces
+pistolets brillants et ces lames aiguës.
+
+C'était ce qu'ils pouvaient désirer de plus après la liberté;
+c'était la joie douloureuse et suprême de se sentir maîtres de
+leur vie, et, à la rigueur, de celle des autres.
+
+Pendant ce temps, le geôlier reconduisait Amélie jusqu'à la porte
+de la rue.
+
+Arrivé là, il hésita un instant; puis, enfin, l'arrêtant par le
+bras:
+
+-- Mademoiselle de Montrevel, lui dit-il, pardonnez-moi de vous
+causer une telle douleur, mais il est inutile que vous alliez à
+Paris...
+
+-- Parce que le pourvoi est rejeté et que l'exécution a lieu
+demain, n'est-ce pas? répondit Amélie.
+
+Le geôlier, dans son étonnement, fit un pas en arrière.
+
+-- Je le savais, mon ami, continua Amélie.
+
+Puis, se tournant vers sa femme de chambre:
+
+-- Conduis-moi jusqu'à la prochaine église, Charlotte, dit-elle;
+tu viendras m'y reprendre demain lorsque tout sera fini.
+
+La prochaine église n'était pas bien éloignée: c'était Sainte-
+Claire.
+
+Depuis trois mois à peu près, sous les ordres du premier consul,
+elle venait d'être rendue au culte.
+
+Comme il était tout près de minuit, l'église était fermée; mais
+Charlotte connaissait la demeure du sacristain et elle se chargea
+de l'aller éveiller.
+
+Amélie attendit debout, appuyée contre la muraille, aussi immobile
+que les figures de pierre qui ornent la façade.
+
+Au bout d'une demi-heure, le sacristain arriva.
+
+Pendant cette demi-heure, Amélie avait vu passer une chose qui lui
+avait paru lugubre.
+
+C'étaient trois hommes vêtus de noir, conduisant une charrette,
+qu'à la lueur de la lune elle avait reconnue être peinte en rouge.
+
+Cette charrette portait des objets informes: planches démesurées,
+échelles étranges peintes de la même couleur; elle se dirigeait du
+côté du bastion Montrevel, c'est-à-dire vers la place des
+exécutions.
+
+Amélie devina ce que c'était; elle tomba à genoux et poussa un
+cri.
+
+À ce cri, les hommes vêtus de noir se retournèrent; il leur sembla
+qu'une des sculptures du porche s'était détachée de sa niche et
+s'était agenouillée.
+
+Celui qui paraissait être le chef des hommes noirs fit quelques
+pas vers Amélie.
+
+-- Ne m'approchez pas, monsieur! cria celle-ci; ne m'approchez
+pas!
+
+L'homme reprit humblement sa place et continua son chemin.
+
+La charrette disparut au coin de la rue des Prisons; mais le bruit
+de ses roues retentit encore longtemps sur le pavé, et dans le
+coeur d'Amélie.
+
+Lorsque le sacristain et Charlotte revinrent, ils trouvèrent la
+jeune fille à genoux.
+
+Le sacristain fit quelques difficultés pour ouvrir l'église à une
+pareille heure; mais une pièce d'or et le nom de mademoiselle de
+Montrevel levèrent ses scrupules.
+
+Une seconde pièce d'or le détermina à illuminer une petite
+chapelle.
+
+C'était celle où, tout enfant, Amélie avait fait sa première
+communion.
+
+Cette chapelle illuminée, Amélie s'agenouilla au pied de l'autel
+et demanda qu'on la laissât seule.
+
+Vers trois heures du matin, elle vit s'éclairer la fenêtre aux
+vitraux de couleurs qui surmontait l'autel de la Vierge. Cette
+fenêtre s'ouvrait par hasard à l'orient, de sorte que le premier
+rayon du soleil vint droit à la jeune fille comme un messager de
+Dieu.
+
+Peu à peu, la ville s'éveilla: Amélie remarqua qu'elle était plus
+bruyante que d'habitude; bientôt même les voûtes de l'église
+tremblèrent, au bruit des pas d'une troupe de cavaliers; cette
+troupe se rendait du côté de la prison.
+
+Un peu avant neuf heures, la jeune fille entendit une grande
+rumeur, et il lui sembla que chacun se précipitait du même côté.
+
+Elle essaya de s'enfoncer plus avant encore dans la prière pour ne
+plus entendre ces différents bruits, qui parlaient à son coeur une
+langue inconnue, et dont cependant les angoisses qu'elle éprouvait
+lui disaient tout bas qu'elle comprenait chaque mot.
+
+C'est que, en effet, il se passait à la prison une chose terrible,
+et qui méritait bien que tout le monde courût la voir.
+
+Lorsque, vers neuf heures du matin, le père Courtois était entré
+dans leur cachot, pour annoncer aux condamnés tout à la fois que
+leur pourvoi était rejeté et qu'ils devaient se préparer à la
+mort, il les avait trouvés tous les quatre armés jusqu'aux dents.
+
+Le geôlier, pris à l'improviste, fut attiré dans le cachot, la
+porte fut fermée derrière lui; puis, sans qu'il essayât même de se
+défendre, tant sa surprise était inouïe, les jeunes gens lui
+arrachèrent son trousseau de clefs, et, ouvrant puis refermant la
+porte située en face de celle par laquelle le geôlier était entré,
+ils le laissèrent enfermé à leur place, et se trouvèrent, eux,
+dans le cachot voisin, où, la veille, Valensolle, Jahiat et Ribier
+avaient attendu que l'entrevue entre Morgan et Amélie fût
+terminée.
+
+Une des clefs du trousseau ouvrait la seconde porte de cet autre
+cachot; cette porte donnait sur la cour des prisonniers.
+
+La cour des prisonniers était, elle, fermée par trois portes
+massives qui, toutes trois, donnaient dans une espèce de couloir
+donnant lui-même dans la loge du concierge du présidial.
+
+De cette loge du concierge du présidial, on descendait par quinze
+marches dans le préau du parquet, vaste cour fermée par une
+grille.
+
+D'habitude, cette grille n'était fermée que la nuit.
+
+Si, par hasard, les circonstances ne l’avaient pas fait fermer le
+jour, il était possible que cette ouverture présentât une issue à
+leur fuite.
+
+Morgan trouva la clef de la cour des prisonniers, l'ouvrit, se
+précipita, avec ses compagnons, de cette cour dans la loge du
+concierge du présidial, et s'élança sur le perron donnant dans le
+préau du tribunal.
+
+Du haut de cette espèce de plate-forme, les quatre jeunes gens
+virent que tout espoir était perdu.
+
+La grille du préau était fermée, et quatre-vingts hommes à peu
+près, tant gendarmes que dragons, étaient rangés devant cette
+grille.
+
+À la vue des quatre condamnés libres et bondissant de la loge du
+Concierge sur le perron, un grand cri, cri d'étonnement et de
+terreur tout à la fois, s'éleva de la foule.
+
+En effet, leur aspect était formidable.
+
+Pour conserver toute la liberté de leurs mouvements, et peut-être
+aussi pour dissimuler l'épanchement du sang qui se manifeste si
+vite sur une toile blanche, ils étaient nus jusqu'à la ceinture.
+
+Un mouchoir, noué autour de leur taille, était hérissé d'armes.
+
+Il ne leur fallut qu'un regard pour comprendre qu'ils étaient
+maîtres de leur vie, mais qu'ils ne l'étaient pas de leur liberté.
+
+Au milieu des clameurs qui s'élevaient de la foule et du cliquetis
+des sabres qui sortaient des fourreaux, ils conférèrent un
+instant.
+
+Puis, après leur avoir serré la main, Montbar se détacha de ses
+compagnons, descendit les quinze marches et s'avança vers la
+grille.
+
+Arrivé à quatre pas de cette grille, il jeta un dernier regard et
+un dernier sourire à ses compagnons, salua gracieusement la foule
+redevenue muette, et, s'adressant aux soldats:
+
+-- Très bien, messieurs les gendarmes! Très bien, messieurs les
+dragons! dit-il.
+
+Et, introduisant dans sa bouche l'extrémité du canon d'un de ses
+pistolets, il se fit sauter la cervelle.
+
+Des cris confus et presque insensés suivirent l'explosion, mais
+cessèrent presque aussitôt; Valensolle descendit à son tour: lui
+tenait simplement à la main un poignard à lame droite, aiguë,
+tranchante.
+
+Ses pistolets, dont il ne paraissait pas disposé à faire usage,
+étaient restés à sa ceinture.
+
+Il s'avança vers une espèce de petit hangar supporté par trois
+colonnes, s'arrêta à la première colonne, y appuya le pommeau du
+poignard, dirigea la pointe vers son coeur, prit la colonne entre
+ses bras, salua une dernière fois ses amis, et serra la colonne
+jusqu'à ce que la lame tout entière eût disparu dans sa poitrine.
+
+Il resta un instant encore debout; mais une pâleur mortelle
+s'étendit sur son visage, puis ses bras se détachèrent, et il
+tomba mort au pied de la colonne.
+
+Cette fois la foule resta muette.
+
+Elle était glacée d'effroi.
+
+C'était le tour de Ribier: lui tenait à la main ses deux
+pistolets.
+
+Il s'avança jusqu'à la grille; puis, arrivé là, il dirigea les
+canons de ses pistolets sur les gendarmes.
+
+Il ne tira pas, mais les gendarmes tirèrent.
+
+Trois ou quatre coups de feu se firent entendre, et Ribier tomba
+percé de deux balles.
+
+Une sorte d'admiration venait de faire, parmi les assistants,
+place aux sentiments divers qui, à la vue de ces trois
+catastrophes successives, s'étaient succédé dans son coeur.
+
+Elle comprenait que ces jeunes gens voulaient bien mourir, mais
+qu'ils tenaient à mourir comme ils l'entendraient, et surtout,
+comme des gladiateurs antiques, à mourir avec grâce.
+
+Elle fit donc silence lorsque Morgan, resté seul, descendit, en
+souriant, les marches du perron, et fit signe qu'il voulait
+parler.
+
+D'ailleurs, que lui manquait-il, à cette foule avide de sangs? On
+lui donnait plus qu'on ne lui avait promis.
+
+On lui avait promis quatre morts, mais quatre morts uniformes,
+quatre têtes tranchées; et on lui donnait quatre morts
+différentes, pittoresques, inattendues; il était donc bien naturel
+qu'elle fît silence lorsqu'elle vit s'avancer Morgan.
+
+Morgan ne tenait à la main ni pistolets, ni poignard; poignard et
+pistolets reposaient à sa ceinture.
+
+Il passa près du cadavre de Valensolle et vint se placer entre
+ceux de Jahiat et de Ribier.
+
+-- Messieurs, dit-il, transigeons.
+
+Il se fit un silence comme si la respiration de tous les
+assistants était suspendue.
+
+-- Vous avez eu un homme qui s'est brûlé la cervelle (il désigna
+Jahiat); un autre qui s'est poignardé (il désigna Valensolle); un
+troisième qui a été fusillé (il désigna Ribier); vous voudriez
+voir guillotiner le quatrième, je comprends cela.
+
+Il passa un frissonnement terrible dans la foule.
+
+-- Eh bien, continua Morgan, je ne demande pas mieux que de vous
+donner cette satisfaction. Je suis prêt à me laisser faire, mais
+je désire aller à l'échafaud de mon plein gré et sans que personne
+me touche; celui qui m'approche, _je le brûle, _si ce n'est
+monsieur, continua Morgan en montrant le bourreau. C'est une
+affaire que nous avons ensemble et qui, de part et d'autre, ne
+demande que des procédés.
+
+Cette demande, sans doute, ne parut pas exorbitante à la foule,
+car de toute part on entendit crier:
+
+-- Oui! oui! oui!
+
+L'officier de gendarmerie vit que ce qu'il y avait de plus court
+était de passer par où voulait Morgan.
+
+-- Promettez-vous, dit-il, si l'on vous laisse les pieds et les
+mains libres, de ne point chercher à vous échapper?
+
+-- J'en donne ma parole d'honneur, reprit Morgan.
+
+-- Eh bien, dit l'officier de gendarmerie, éloignez-vous et
+laissez-nous enlever les cadavres de vos camarades.
+
+-- C'est trop juste, dit Morgan.
+
+Et il alla, à dix pas d'où il était, s'appuyer contre la muraille.
+
+La grille s'ouvrit.
+
+Les trois hommes vêtus de noir entrèrent dans la cour, ramassèrent
+l'un après l’autre les trois corps.
+
+Ribier n'était point tout à fait mort; il rouvrit les yeux et
+parut chercher Morgan.
+
+-- Me voilà, dit celui-ci, sois tranquille, cher ami, _j'en suis._
+
+Ribier referma les yeux sans faire entendre une parole.
+
+Quand les trois corps furent emportés:
+
+-- Monsieur, demanda l'officier de gendarmerie à Morgan, êtes-vous
+prêt?
+
+-- Oui, monsieur, répondit Morgan en saluant avec une exquise
+politesse.
+
+-- Alors, venez.
+
+-- Me voici, dit Morgan.
+
+Et il alla prendre place entre le peloton de gendarmerie et le
+détachement de dragons.
+
+-- Désirez-vous monter dans la charrette ou aller à pied,
+monsieur? demanda le capitaine.
+
+-- À pied, à pied, monsieur: je tiens beaucoup à ce que l'on sache
+que c'est une fantaisie que je me passe en me laissant
+guillotiner; mais je n'ai pas peur.
+
+Le cortège sinistre traversa la place des Lices, et longea les
+murs du jardin de l'hôtel Montbazon.
+
+La charrette traînant les trois cadavre marchait la première; puis
+venaient les dragons; puis Morgan, marchant seul dans un
+intervalle libre d'une dizaine de pas; puis les gendarmes,
+précédés de leur capitaine.
+
+À l'extrémité du mur, le cortège tourna à gauche.
+
+Tout à coup, par l’ouverture qui se trouvait alors entre le jardin
+et la grande halle, Morgan aperçut l’échafaud qui dressait vers le
+ciel ses deux poteaux rouges comme deux bras sanglants.
+
+-- Pouah! dit-il, je n'avais jamais vu de guillotine, et je ne
+savais point que ce fût aussi laid que cela.
+
+Et, sans autre explication, tirant son poignard de sa ceinture, il
+se le plongea jusqu'au manche dans la poitrine.
+
+Le capitaine de gendarmerie vit le mouvement sans pouvoir le
+prévenir et lança son cheval vers Morgan, resté debout, au grand
+étonnement de tout le monde et de lui-même.
+
+Mais Morgan, tirant un de ses pistolets de sa ceinture et
+l’armant:
+
+-- Halte-là! dit-il; il est convenu que personne ne me touchera;
+je mourrai seul ou nous mourrons trois; c'est à choisir.
+
+Le capitaine fit faire à son cheval un pas à reculons.
+
+-- Marchons, dit Morgan.
+
+Et, en effet, il se remit en marche.
+
+Arrivé au pied de la guillotine, Morgan tira le poignard de sa
+blessure et s'en frappa une seconde fois aussi profondément que la
+première.
+
+Un cri de rage plutôt que de douleur lui échappa.
+
+-- Il faut, en vérité, que j'aie l'âme chevillée dans le corps,
+dit-il.
+
+Puis, comme les aides voulaient l'aider à monter l'escalier au
+haut duquel l'attendait le bourreau:
+
+-- Oh! dit-il, encore une fois, que l'on ne me touche pas!
+
+Et il monta les six degrés sans chanceler.
+
+Arrivé sur la plate-forme, il tira le poignard de sa blessure et
+s'en donna un troisième coup.
+
+Alors un effroyable éclat de rire sortit de sa bouche, et jetant
+aux pieds du bourreau le poignard qu'il venait d'arracher de sa
+troisième blessure, aussi inutile que les deux premières:
+
+-- Par ma foi! dit-il, j'en ai assez; à ton tour, et tire-toi de
+là comme tu pourras.
+
+Une minute après, la tête de l’intrépide jeune homme tombait sur
+l'échafaud, et, par un phénomène de cette implacable vitalité qui
+s'était révélée en lui, bondissait et roulait hors de l'appareil
+du supplice.
+
+Allez à Bourg comme j'y ai été, et l'on vous dira qu'en
+bondissant, cette tête avait prononcé le nom d'Amélie.
+
+Les morts furent exécutés après le vivant; de sorte que les
+spectateurs, au lieu de perdre quelque chose aux événements que
+nous venons de raconter, eurent double spectacle.
+
+
+LIV -- LA CONFESSION
+
+Trois jours après les événements dont on vient de lire le récit,
+vers les sept heures du soir, une voiture couverte de poussière et
+attelée de deux chevaux de poste blancs d'écume, s'arrêtait à la
+grille du château des Noires-Fontaines.
+
+Au grand étonnement de celui qui paraissait si pressé d'arriver,
+la grille était toute grande ouverte, des pauvres encombraient la
+cour, et le perron était couvert d'hommes et de femmes
+agenouillés.
+
+Puis, le sens de l'ouïe s'éveillant au fur et à mesure que
+l'étonnement donnait plus d'acuité à celui de la vue, le voyageur
+crut entendre le tintement d'une sonnette.
+
+Il ouvrit vivement la portière, sauta à bas de la chaise, traversa
+la cour d'un pas rapide, monta le perron et vit l'escalier qui
+menait au premier étage couvert de monde.
+
+Il franchit cet escalier comme il avait franchi le perron, et
+entendit un murmure religieux qui lui parut venir de la chambre
+d'Amélie.
+
+Il s'avança vers cette chambre; elle était ouverte.
+
+Au chevet étaient agenouillés madame de Montrevel et le petit
+Édouard, un peu plus loin Charlotte, Michel et son fils.
+
+Le curé de Sainte-Claire administrait les derniers sacrements à
+Amélie; cette scène lugubre n'était éclairée que par la lueur des
+cierges.
+
+On avait reconnu Roland dans le voyageur dont la voiture venait de
+s'arrêter devant la grille; on s'écarta sur son passage, il entra
+la tête découverte, et alla s'agenouiller près de sa mère.
+
+La mourante, couchée sur le dos, les mains jointes, la tête
+soulevée par son oreiller, les yeux fixés au ciel dans une espèce
+d'extase, ne parut point s'apercevoir de l'arrivée de Roland.
+
+On eût dit que le corps était encore de ce monde, mais que l'âme
+était déjà flottante entre la terre et le ciel.
+
+La main de madame de Montrevel chercha celle de Roland, et la
+pauvre mère, l'ayant trouvée, laissa tomber en sanglotant sa tête
+sur l'épaule de son fils.
+
+Ces sanglots maternels ne furent sans doute pas plus entendus
+d'Amélie que la présence de Roland n'en avait été remarquée; car
+la jeune fille garda l'immobilité la plus complète. Seulement,
+lorsque le viatique lui eut été administré, lorsque la béatitude
+éternelle lui eut été promise par la bouche consolatrice du
+prêtre, ses lèvres de marbre parurent s'animer, et elle murmura,
+d'une voix faible, mais intelligible:
+
+-- Ainsi soit-il.
+
+Alors, la sonnette tinta de nouveau; l'enfant de choeur qui la
+portait sortit le premier, puis les deux clercs qui portaient les
+cierges, puis celui qui portait la croix, puis enfin le prêtre,
+qui portait Dieu.
+
+Tous les étrangers suivirent le cortège; les personnes de la
+maison et les membres de la famille restèrent seuls.
+
+La maison, un instant auparavant pleine de bruit et de monde,
+resta silencieuse et presque déserte.
+
+La mourante n'avait pas bougé: ses lèvres s'étaient refermées, ses
+mains étaient restées jointes, ses yeux levés au ciel.
+
+Au bout de quelques minutes, Roland se pencha à l’oreille de
+madame de Montrevel, et lui dit à voix basse:
+
+-- Venez, ma mère, j'ai à vous parler.
+
+Madame de Montrevel se leva; elle poussa le petit Édouard vers le
+lit de sa soeur; l’enfant se dressa sur la pointe des pieds, et
+baisa Amélie au front.
+
+Puis madame de Montrevel vint après lui, s'inclina sur sa fille,
+et, tout en sanglotant, déposa un baiser à la même place.
+
+Roland vint à son tour, le coeur brisé, mais les yeux secs; il eût
+donné bien des choses pour verser les larmes qui noyaient son
+coeur.
+
+Il embrassa Amélie comme avaient fait son frère et sa mère.
+
+Amélie parut aussi insensible à ce baiser qu'elle l'avait été aux
+deux précédents.
+
+L'enfant marchant le premier, madame de Montrevel et Roland,
+suivant Édouard, s'avancèrent donc vers la porte.
+
+Au moment d'en franchir le seuil, tous trois s'arrêtèrent en
+tressaillant.
+
+Ils avaient entendu le nom de Roland distinctement prononcé.
+
+Roland se retourna.
+
+Amélie une seconde fois prononça le nom de son frère.
+
+-- M'appelles-tu, Amélie? demanda Roland.
+
+-- Oui, répondit la voix de la mourante.
+
+-- Seul, ou avec ma mère?
+
+-- Seul.
+
+Cette voix, sans accentuation, mais cependant parfaitement
+intelligible, avait quelque chose de glacé; elle semblait un écho
+d'un autre monde.
+
+-- Allez, ma mère, dit Roland; vous voyez que c'est à moi seul que
+veut parler Amélie.
+
+-- Oh! mon Dieu! murmura madame de Montrevel, resterait-il un
+dernier espoir?
+
+Si bas que ces mots eussent été prononcés, la mourante les
+entendit.
+
+-- Non, ma mère, dit-elle; Dieu a permis que je revisse mon frère;
+mais, cette nuit, je serai près de Dieu.
+
+Madame de Montrevel poussa un gémissement profond.
+
+-- Roland! Roland! fit-elle, ne dirait-on point qu'elle y est
+déjà?
+
+Roland lui fit signe de le laisser seul; madame de Montrevel
+s'éloigna avec le petit Édouard.
+
+Roland rentra, referma la porte, et, avec une indicible émotion,
+revint au chevet du lit d'Amélie.
+
+Tout le corps était déjà en proie à ce qu'on appelle la roideur
+cadavérique, le souffle eût à peine terni une glace, tant il était
+faible; les yeux seuls, démesurément ouverts, étaient fixes et
+brillants, comme si tout ce qui restait d'existence dans ce corps
+condamné avant l'âge s'était concentré en eux.
+
+Roland avait entendu parler de cet état étrange que l'on nomme
+l’extase, et qui n'est rien autre chose que la catalepsie.
+
+Il comprit qu'Amélie était en proie à cette mort anticipée.
+
+-- Me voilà, ma soeur, dit-il; que me veux-tu?
+
+-- Je savais que tu allais arriver, répondit la jeune fille
+toujours immobile, et j'attendais.
+
+-- Comment savais-tu que j'allais arriver? demanda Roland.
+
+-- Je te voyais venir.
+
+Roland frissonna.
+
+-- Et, demanda-t-il, savais-tu pourquoi je venais?
+
+-- Oui; aussi j'ai tant prié Dieu du fond de mon coeur, qu'il a
+permis que je me levasse et que j'écrivisse.
+
+-- Quand cela?
+
+-- La nuit dernière.
+
+-- Et la lettre?
+
+-- Elle est sous mon oreiller, prends-la et lis.
+
+Roland hésita un instant; sa soeur n'était-elle point en proie au
+délire?
+
+-- Pauvre Amélie! murmura Roland.
+
+-- Il ne faut pas me plaindre, dit la jeune fille, je vais le
+rejoindre.
+
+-- Qui cela? demanda Roland.
+
+-- Celui que j'aimais et que tu as tué.
+
+Roland poussa un cri: c'était bien du délire, de qui sa soeur
+voulait-elle parler?
+
+-- Amélie, dit-il, j'étais venu pour t'interroger.
+
+-- Sur lord Tanlay, je le sais, répondit la jeune fille.
+
+-- Tu le sais! et comment cela?
+
+-- Ne t'ai-je pas dit que je t’avais vu venir et que je savais
+pourquoi tu venais?
+
+-- Alors, réponds-moi.
+
+-- Ne me détourne pas de Dieu et de lui, Roland; je t'ai écrit,
+lis ma lettre.
+
+Roland passa sa main sous l'oreiller, convaincu que sa soeur était
+en délire.
+
+À son grand étonnement, il sentit un papier qu'il tira à lui.
+
+C'était une lettre sous enveloppe; sur l'enveloppe étaient écrits
+ces quelques mots:
+
+«Pour Roland, qui arrive demain.»
+
+Il s'approcha de la veilleuse, afin de lire plus facilement.
+
+La lettre était datée de la veille à onze heures du soir.
+
+Roland lut:
+
+«Mon frère, nous avons chacun une chose terrible à nous
+pardonner...»
+
+Roland regarda sa soeur, elle était toujours immobile.
+
+Il continua:
+
+«J'aimais Charles de Sainte-Hermine; je faisais plus que de
+l'aimer: il était mon amant...»
+
+-- Oh! murmura le jeune homme entre ses dents, il mourra!
+
+-- Il est mort, dit Amélie.
+
+Roland jeta un cri d'étonnement; il avait dit si bas les paroles
+auxquelles répondait Amélie, qu'à peine les avait-il entendues
+lui-même.
+
+Ses yeux se reportèrent sur la lettre:
+
+«Il n'y avait aucune union possible entre la soeur de Roland de
+Montrevel et le chef des compagnons de Jéhu; là était le secret
+terrible que je ne pouvais pas dire et qui me dévorait.
+
+«Une seule personne devait le savoir et l’a su; cette personne,
+c'est sir John Tanlay.
+
+«Dieu bénisse l’homme au coeur loyal qui m'avait promis de rompre
+un mariage impossible et qui a tenu parole.
+
+«Que la vie de lord Tanlay te soit sacrée, ô Roland! c'est le seul
+ami que j'aie eu dans ma douleur, le seul homme dont les larmes se
+soient mêlées aux miennes.
+
+«J'aimais Charles de Sainte-Hermine, j'étais la maîtresse de
+Charles: voilà la chose terrible que tu as à me pardonner.
+
+«Mais en échange, c'est toi qui es cause de sa mort: voilà la
+chose terrible que je te pardonne.
+
+«Et maintenant arrive vite, ô Roland, puisque je ne dois mourir
+que quand tu seras arrivé.
+
+«Mourir, c'est le revoir; mourir, c'est le rejoindre pour ne le
+quitter jamais; je suis heureuse de mourir.»
+
+Tout était clair et précis, il était évident qu'il n'y avait pas
+dans cette lettre trace de délire.
+
+Roland la relut deux fois et resta un instant immobile, muet,
+haletant, plein d'anxiété; mais, enfin, la pitié l’emporta sur la
+colère.
+
+Il s'approcha d'Amélie, étendit la main sur elle, et d'une voix
+douce:
+
+-- Ma soeur, dit-il, je te pardonne.
+
+Un léger tressaillement agita le corps de la mourante.
+
+-- Et maintenant, dit-elle, appelle notre mère; c'est dans ses
+bras que je dois mourir.
+
+Roland alla à la porte et appela madame de Montrevel.
+
+Sa chambre était ouverte; elle attendait évidemment, et accourut.
+
+-- Qu'y a-t-il de nouveau? s'informa-t-elle vivement.
+
+-- Rien, répondit Roland, sinon qu’Amélie demande à mourir dans
+vos bras.
+
+Madame de Montrevel entra et alla tomber à genoux devant le lit de
+sa fille.
+
+Elle, alors, comme si un bras invisible avait détaché les liens
+qui semblaient la retenir sur sa couche d'agonie, se souleva
+lentement, détachant les mains de dessus sa poitrine et laissant
+glisser une de ses mains dans celle de sa mère:
+
+-- Ma mère, dit-elle, vous m'avez donné la vie, vous me l’avez
+ôtée, soyez bénie; c'était ce que vous pouviez faire de plus
+maternel pour moi, puisqu'il n'y avait plus pour votre fille de
+bonheur possible en ce monde.
+
+Puis, comme Roland était allé s'agenouiller de l’autre côté du
+lit; laissant, comme elle avait fait pour sa mère, tomber sa
+seconde main dans la sienne:
+
+-- Nous nous sommes pardonnés tous deux, frère, dit-elle.
+
+-- Oui, pauvre Amélie, répondit Roland, et, je l’espère, du plus
+profond de notre coeur.
+
+-- Je n'ai plus qu'une dernière recommandation à te faire.
+
+-- Laquelle?
+
+-- N'oublie pas que lord Tanlay a été mon meilleur ami.
+
+-- Sois tranquille, dit Roland, la vie de lord Tanlay m'est
+sacrée.
+
+Amélie respira.
+
+Puis, d'une voix dans laquelle il était impossible de reconnaître
+une autre altération qu'une faiblesse croissante:
+
+-- Adieu, Roland! dit-elle, adieu, ma mère! vous embrasserez
+Édouard pour moi.
+
+Puis, avec un cri sorti du coeur et dans lequel il y avait plus de
+joie que de tristesse:
+
+-- Me voilà, Charles; dit-elle, me voilà.
+
+Et elle retomba sur son lit, retirant à elle, dans le mouvement
+qu'elle faisait, ses deux mains, qui allèrent se rejoindre sur sa
+poitrine.
+
+Roland et madame de Montrevel se relevèrent et s'inclinèrent sur
+elle chacun de son côté.
+
+Elle avait repris sa position première; seulement, ses paupières
+s'étaient refermées, et le faible souffle qui sortait de sa
+poitrine s'était éteint.
+
+Le martyre était consommé, Amélie était morte.
+
+
+LV -- L'INVULNÉRABLE
+
+Amélie était morte dans la nuit du lundi au mardi, c'est-à-dire du
+2 au 3 juin 1800.
+
+Dans la soirée du jeudi, c'est-à-dire du 5, il y avait foule au
+grand Opéra, où l'on donnait la seconde représentation d'_Ossian,
+ou les Bardes._
+
+On savait l'admiration profonde que le premier consul professait
+pour les chants recueillis par Mac Pherson, et par flatterie
+autant que par choix littéraire, l’Académie nationale de musique
+avait commandé un opéra qui, malgré les diligences faites, était
+arrivé un mois environ après que le général Bonaparte avait quitté
+Paris pour aller rejoindre l'armée de réserve.
+
+Au balcon de gauche, un amateur de musique se faisait remarquer
+par la profonde attention qu'il prêtait au spectacle, lorsque,
+dans l'intervalle du premier au second acte, l'ouvreuse, se
+glissant entre les deux rangs de fauteuils, s'approcha de lui et
+demanda à demi-voix:
+
+-- Pardon, monsieur, n'êtes-vous point lord Tanlay?
+
+-- Oui, répondit l’amateur de musique.
+
+-- En ce cas, milord, un jeune homme qui aurait, dit-il, une
+communication de la plus haute importance à vous faire, vous prie
+d'être assez bon pour venir le joindre dans le corridor.
+
+-- Oh! oh! fit sir John; un officier?
+
+-- Il est en bourgeois, milord; mais, en effet, sa tournure
+indique un militaire.
+
+-- Bon! dit sir John, je sais ce que c'est.
+
+Il se leva et suivit l'ouvreuse.
+
+À l'entrée du corridor attendait Roland.
+
+Lord Tanlay ne parut aucunement étonné de le voir; seulement la
+figure sévère du jeune homme réprima en lui ce premier élan de
+l'amitié profonde, qui l'eût porté à se jeter au cou de celui qui
+le faisait demander.
+
+-- Me voici, monsieur, dit sir John.
+
+Roland s'inclina.
+
+-- Je viens de votre hôtel, milord, dit Roland; vous avez, à ce
+qu'il paraît, pris depuis quelque temps la précaution de dire au
+concierge où vous allez, afin que les personnes qui pourraient
+avoir affaire à vous sachent où vous rencontrer.
+
+-- C'est vrai, monsieur.
+
+-- La précaution est bonne, surtout pour les gens qui, venant de
+loin et étant pressés, n'ont, comme moi, pas le loisir de perdre
+leur temps.
+
+-- Alors, demanda sir John, c'est pour me revoir que vous avez
+quitté l'armée, et que vous êtes venu à Paris?
+
+-- Uniquement pour avoir cet honneur, milord; et j'espère que vous
+devinerez la cause de mon empressement, et m'épargnerez toute
+explication.
+
+-- Monsieur, dit sir John, à partir de ce moment, je me tiens à
+votre disposition.
+
+-- À quelle heure deux de mes amis pourront-ils se présenter chez
+vous demain, milord?
+
+-- Mais depuis sept heures du matin jusqu'à minuit, monsieur; à
+moins que vous n'aimiez mieux que ce soit tout de suite?
+
+-- Non, milord; j'arrive à l'instant même, et il me faut le temps
+de trouver ces deux amis et de leur donner mes instructions. Ils
+ne vous dérangeront donc, selon toute probabilité, que demain de
+onze heures à midi; seulement, je vous serais bien obligé si
+l'affaire que nous avons à régler par leur intermédiaire pouvait
+se régler dans la même journée.
+
+-- Je crois la chose possible, monsieur, et, du moment où il
+s'agit de satisfaire votre désir, le retard ne viendra pas de mon
+côté.
+
+-- Voilà tout ce que je désirais savoir, milord; je serais donc
+désolé de vous déranger plus longtemps.
+
+Et Roland salua.
+
+Sir John lui rendit son salut; et, tandis que le jeune homme
+s'éloignait, il rentra au balcon et alla reprendre sa place.
+
+Toutes les paroles échangées l’avaient été, de part et d'autre,
+d'une voix si contenue et avec un visage si impassible, que les
+personnes les plus proches ne pouvaient pas même se douter qu'il y
+eût eu la moindre discussion entre deux interlocuteurs qui
+venaient de se saluer si courtoisement.
+
+C'était le jour de réception du ministre de la guerre; Roland
+rentra à son hôtel, fit disparaître jusqu'à la dernière trace du
+voyage qu'il venait de faire, monta en voiture, et, à dix heures
+moins quelques minutes, put encore se faire annoncer chez le
+citoyen Carnot.
+
+Deux motifs l'y conduisaient: le premier était une communication
+verbale qu'il avait à faire au ministre de la guerre de la part du
+premier consul; le second, l'espoir de trouver dans son salon les
+deux témoins dont il avait besoin pour régler sa rencontre avec
+sir John.
+
+Tout se passa comme Roland l'avait espéré; le ministre de la
+guerre eut par lui les détails les plus précis sur le passage du
+Saint-Bernard et la situation de l'armée, et il trouva dans les
+salons ministériels les deux amis qu'il y venait chercher.
+
+Quelques mots suffirent pour les mettre au courant; les
+militaires, d'ailleurs, sont coulants sur ces sortes de
+confidences.
+
+Roland parla d'une insulte grave qui demeurerait secrète, même
+pour ceux qui devaient assister à son expiation. Il déclara être
+l'offensé et réclama pour lui, dans le choix des armes et le mode
+de combat, tous les avantages réservés aux offensés.
+
+Les deux jeunes gens avaient mission de se présenter le lendemain,
+à neuf heures du matin, à l'hôtel Mirabeau, rue de Richelieu, et
+de s'entendre avec les deux témoins de lord Tanlay; après quoi,
+ils viendraient rejoindre Roland, hôtel de Paris, même rue.
+Roland rentra chez lui à onze heures, écrivit pendant une heure à
+peu près, se coucha et s'endormit.
+
+À neuf heures et demie, ses deux amis se présentèrent chez lui.
+
+Ils quittaient sir John.
+
+Sir John avait reconnu tous les droits de Roland, leur avait
+déclaré qu'il ne discuterait aucune des conditions du combat, et
+que, du moment où Roland se prétendait l'offensé, c'était à lui de
+dicter les conditions.
+
+Sur l'observation faite par eux, qu'ils avaient cru avoir affaire
+à deux de ses amis et non à lui-même, lord Tanlay avait répondu
+qu'il ne connaissait aucune personne assez intimement à Paris pour
+la mettre dans la confidence d'une pareille affaire, qu'il
+espérait donc qu'arrivé sur le terrain un des deux amis de Roland
+passerait de son côté et l'assisterait. Enfin, sur tous les
+points, ils avaient trouvé lord Tanlay un parfait gentleman.
+
+Roland déclara que la demande de son adversaire, à l'endroit d'un
+de ses témoins, était non seulement juste, mais convenable, et
+autorisa l'un des deux jeunes gens à assister sir John et à
+prendre ses intérêts.
+
+Restait, de la part de Roland, à dicter les conditions du combat.
+
+On se battrait au pistolet.
+
+Les deux pistolets chargés, les adversaires se placeraient à cinq
+pas. Au troisième coup frappé dans les mains des témoins, ils
+feraient feu.
+
+C'était, comme on le voit, un duel à mort, où celui qui ne tuerait
+pas ferait évidemment grâce à son adversaire.
+
+Aussi, les deux jeunes gens multiplièrent-ils les observations;
+mais Roland insista, déclarant que, seul juge de la gravité de
+l'offense qui lui avait été faite, il la jugeait assez grave pour
+que la réparation eût lieu ainsi et pas autrement.
+
+Il fallut céder devant cette obstination.
+
+Celui des deux amis de Roland qui devait assister sir John fit
+toutes ses réserves, déclarant qu'il ne s'engageait nullement pour
+son client, et qu'à moins d'ordre absolu de sa part, il ne
+permettrait jamais un pareil égorgement.
+
+-- Ne vous échauffez pas, cher ami, lui dit Roland; je connais sir
+John, et je crois qu'il sera plus coulant que vous.
+
+Les deux jeunes gens sortirent et se présentèrent de nouveau chez
+sir John.
+
+Ils le trouvèrent déjeunant à l’anglaise, c'est-à-dire avec un
+bifteck, des pommes de terre et du thé.
+
+Celui-ci, à leur aspect, se leva, leur offrit de partager son
+repas, et, sur leur refus, se mit à leur disposition.
+
+Les deux amis de Roland commencèrent par annoncer à lord Tanlay
+qu'il pouvait compter sur l'un d'eux pour l'assister.
+
+Puis celui qui restait dans les intérêts de Roland établit les
+conditions de la rencontre.
+
+À chaque exigence de Roland, sir John inclinait la tête en signe
+d'assentiment, et se contentait de répondre:
+
+-- Très bien.
+
+Celui des deux jeunes gens qui était chargé de prendre ses
+intérêts voulut faire quelques observations sur un mode de combat
+qui devait, à moins d'un hasard impossible, amener à la fois la
+mort des deux combattants; mais lord Tanlay le pria de ne pas
+insister.
+
+-- M. de Montrevel est galant homme, dit-il; je désire ne le
+contrarier en rien; ce qu'il fera sera bien fait.
+
+Restait l’heure à laquelle on se rencontrerait.
+
+Sur ce point comme sur les autres, lord Tanlay se mettait
+entièrement à la disposition de Roland.
+
+Les deux témoins quittèrent sir John encore plus enchantés de lui
+à cette seconde entrevue qu'à la première.
+
+Roland les attendait; ils lui racontèrent tout.
+
+-- Que vous avais-je dit? fit Roland.
+
+Ils lui demandèrent l'heure et le lieu: Roland fixa sept heures du
+soir et l’allée de la Muette; c'était l’heure où le bois était à
+peu près désert et le jour serait encore assez clair -- on se
+rappelle que l'on était au mois de juin -- pour que deux
+adversaires pussent se battre à quelque arme que ce fût.
+
+Personne n'avait parlé des pistolets: les deux jeunes gens
+offrirent à Roland d'en prendre chez un armurier.
+-- Non, dit Roland; lord Tanlay a une paire d'excellents pistolets
+dont je me suis déjà servi; s'il n'a pas de répugnance à se battre
+avec ses pistolets, je les préfère à tous les autres.
+
+Celui des deux jeunes gens qui devait servir de témoin à sir John
+alla retrouver son client et lui posa les trois dernières
+questions, à savoir: si l'heure et le lieu de la rencontre lui
+convenaient, et s'il voulait que ses pistolets servissent au
+combat.
+
+Lord Tanlay répondit en réglant sa montre sur celle de son témoin
+et en lui remettant la boîte de pistolets.
+
+-- Viendrai-je vous prendre, milord? demanda le jeune homme.
+
+Sir John sourit avec mélancolie.
+
+-- Inutile, dit-il; vous êtes l'ami de M. de Montrevel, la route
+vous sera plus agréable avec lui qu'avec moi, allez donc avec lui;
+j'irai à cheval avec mon domestique, et vous me trouverez au
+rendez-vous.
+
+Le jeune officier rapporta cette réponse à Roland.
+
+-- Que vous avais-je dit? fit celui-ci.
+
+Il était midi; on avait sept heures devant soi; Roland donna à ses
+deux amis congé d'aller à leurs plaisirs ou à leurs affaires.
+
+À six heures et demie précises, ils devaient être à la porte de
+Roland avec trois chevaux et deux domestiques.
+
+Il importait, pour ne point être dérangé, de donner à tous les
+apprêts du duel les apparences d'une promenade.
+
+À six heures et demie sonnantes, le garçon de l'hôtel prévenait
+Roland qu'il était attendu à la porte de la rue.
+
+C'étaient les deux témoins et les deux domestiques; un de ces
+derniers tenait en bride un cheval de main.
+
+Roland fit un signe affectueux aux deux officiers et sauta en
+selle.
+
+Puis, par les boulevards, on gagna la place Louis XV et les
+Champs-Élysées.
+
+Pendant la route, cet étrange phénomène qui avait tant étonné sir
+John lors du duel de Roland avec M. de Barjols se reproduisit.
+
+Roland fut d'une gaieté que l'on eût pu croire exagérée, si,
+évidemment, elle n'eût été si franche.
+
+Les deux jeunes gens qui se connaissaient en courage, restaient
+étourdis devant une pareille insouciance. Ils l’eussent comprise
+dans un duel ordinaire, où le sang-froid et l'adresse donnent
+l’espoir, à l'homme qui les possède, de l'emporter sur son
+adversaire; mais, dans un combat comme celui au-devant duquel on
+allait, il n'y avait ni adresse ni sang-froid qui pussent sauver
+les combattants, sinon de la mort, du moins de quelque effroyable
+blessure.
+
+En outre, Roland poussait son cheval en homme qui a hâte
+d'arriver, de sorte que, cinq minutes avant l'heure fixée, il
+était à l’une des extrémités de l’allée de la Muette.
+
+Un homme se promenait dans cette allée.
+
+Roland reconnut sir John.
+
+Les deux jeunes gens examinèrent d'un même mouvement la
+physionomie de Roland à la vue de son adversaire.
+
+À leur grand étonnement, la seule expression qui se manifesta sur
+le visage du jeune homme fut celle d'une bienveillance presque
+tendre.
+
+Un temps de galop suffit pour que les quatre principaux acteurs de
+la scène qui allait se passer se joignissent et se saluassent.
+
+Sir John était parfaitement calme, mais son visage avait une
+teinte profonde de mélancolie.
+
+Il était évident que cette rencontre lui était aussi douloureuse
+qu'elle paraissait agréable à Roland.
+
+On mit pied à terre; un des deux témoins prit la boîte aux
+pistolets des mains d'un des domestiques, auxquels il ordonna de
+continuer de suivre l'allée comme s'ils promenaient les chevaux de
+leurs maîtres. Ils ne devaient se rapprocher qu'au bruit des coups
+de pistolet. Le groom de sir John devait se joindre à eux et faire
+ainsi qu'eux.
+
+Les deux adversaires et les deux témoins entrèrent dans le bois,
+s'enfonçant au plus épais du taillis, pour trouver une place
+convenable.
+
+Au reste, comme l'avait prévu Roland, le bois était désert;
+l'heure du dîner avait ramené chez eux les promeneurs.
+
+On trouva une espèce de clairière qui semblait faite exprès pour
+la circonstance.
+
+Les témoins regardèrent Roland et sir John.
+
+Ceux-ci firent de la tête un signe d'assentiment.
+
+-- Rien n'est changé? demanda un des témoins s'adressant à lord
+Tanlay.
+
+-- Demandez à M. de Montrevel, dit lord Tanlay; je suis ici sous
+son entière dépendance.
+
+-- Rien, fit Roland.
+
+On tira les pistolets de la boîte, et on commença à les charger.
+
+Sir John se tenait à l'écart, fouillant les hautes herbes du bout
+de sa cravache.
+
+Roland le regarda, sembla hésiter un instant; puis, prenant sa
+résolution, marcha à lui. Sir John releva la tête et attendit avec
+une espérance visible.
+
+-- Milord, lui dit Roland, je puis avoir à me plaindre de vous
+sous certains rapports, mais je ne vous en crois pas moins homme
+de parole.
+
+-- Et vous avez raison, monsieur, répondit sir John.
+
+-- Êtes-vous homme, si vous me survivez, à me tenir ici la
+promesse que vous m'aviez faite à Avignon?
+
+-- Il n'y a pas de probabilité que je vous survive, monsieur,
+répondit lord Tanlay; mais vous pouvez disposer de moi tant qu'il
+me restera un souffle de vie.
+
+-- Il s'agit des dernières dispositions à prendre à l'endroit de
+mon corps.
+
+-- Seraient-elles les mêmes ici qu'à Avignon?
+
+-- Elles seraient les mêmes, milord.
+
+-- Bien... Vous pouvez être parfaitement tranquille.
+
+Roland salua sir John et revint à ses deux amis.
+
+-- Avez-vous, en cas de malheur, quelque recommandation
+particulière à nous faire? demanda l'un d'eux.
+
+-- Une seule.
+
+-- Faites.
+
+-- Vous ne vous opposerez en rien à ce que milord Tanlay décidera
+de mon corps et de mes funérailles. Au reste, voici dans ma main
+gauche un billet qui lui est destiné au cas où je serais tué sans
+avoir le temps de prononcer quelques paroles; vous ouvririez ma
+main et lui remettriez le billet.
+
+-- Est-ce tout?
+
+-- C'est tout.
+
+-- Les pistolets sont chargés.
+
+-- Eh bien, prévenez-en lord Tanlay.
+
+Un des jeunes gens se détacha et marcha vers sir John.
+
+L'autre mesura cinq pas.
+
+Roland vit que la distance était plus grande qu'il ne croyait.
+
+-- Pardon, fit-il, j'ai dit trois pas.
+
+-- Cinq, répondit l'officier qui mesurait la distance.
+
+-- Du tout, cher ami, vous êtes dans l’erreur.
+
+Il se retourna vers sir John et son témoin en les interrogeant du
+regard.
+
+-- Trois pas vont très bien, répondit sir John en s'inclinant.
+
+Il n'y avait rien à dire puisque les deux adversaires étaient du
+même avis.
+
+On réduisit les cinq pas à trois.
+
+Puis on coucha à terre deux sabres pour servir de limite.
+
+Sir John et Roland s'approchèrent chacun de son côté, jusqu'à ce
+qu'ils eussent la pointe de leur botte sur la lame du sabre.
+
+Alors, on leur mit à chacun un pistolet tout chargé dans la main.
+
+Ils se saluèrent pour dire qu'ils étaient prêts.
+
+Les témoins s'éloignèrent; ils devaient frapper trois coups dans
+les mains.
+
+Au premier coup, les adversaires armaient leurs pistolets; au
+second, ils ajustaient; au troisième, ils lâchaient le coup.
+
+Les trois battements de mains retentirent à une distance égale au
+milieu du plus profond silence; on eût dit que le vent lui-même se
+taisait, que les feuilles elles-mêmes étaient muettes.
+
+Les adversaires étaient calmes; mais une angoisse visible se
+peignait sur le visage des deux témoins.
+
+Au troisième coup, les deux détonations retentirent avec une telle
+simultanéité, qu'elles n'en firent qu'une.
+
+Mais, au grand étonnement des témoins, les deux combattants
+restèrent debout.
+
+Au moment de tirer, Roland avait détourné son pistolet en
+l'abaissant vers la terre.
+
+Lord Tanlay avait levé le sien et coupé une branche derrière
+Roland, à trois pieds au-dessus de sa tête.
+
+Chacun des combattants était évidemment étonné d'une chose:
+c'était d'être encore vivant, ayant épargné son adversaire.
+
+Roland fut le premier qui reprit la parole:
+
+-- Milord! s'écria-t-il, ma soeur me l'avait bien dit que vous
+étiez l'homme le plus généreux de la terre.
+
+Et, jetant son pistolet loin de lui, il tendit les bras à sir
+John.
+
+Sir John s'y précipita.
+
+-- Ah! je comprends, dit-il: cette fois encore, vous vouliez
+mourir; mais, par bonheur, Dieu n'a pas permis que je fusse votre
+meurtrier!
+
+Les deux témoins s'approchèrent.
+
+-- Qu'y a-t-il donc? demandèrent-ils.
+
+-- Rien, fit Roland, sinon que, décidé à mourir, je voulais du
+moins mourir de la main de l'homme que j'aime le mieux au monde;
+par malheur, vous l'avez vu, il préférait mourir lui-même plutôt
+que de me tuer. Allons, ajouta Roland d'une voix sourde, je vois
+bien que c'est une besogne qu'il faut réserver aux Autrichiens.
+
+Puis, se jetant encore une fois dans les bras de lord Tanlay, et
+serrant la main de ses deux amis:
+
+-- Excusez-moi, messieurs, dit-il; mais le premier consul va
+livrer une grande bataille en Italie, et je n'ai pas de temps à
+perdre si je veux en être.
+
+Et, laissant sir John donner aux officiers les explications que
+ceux-ci jugeaient convenable de lui demander, Roland regagna
+l'allée, sauta sur son cheval et retourna vers Paris au galop.
+
+Toujours possédé de cette fatale manie de la mort, nous avons dit
+quel était son dernier espoir.
+
+
+CONCLUSION
+
+Cependant l'armée française avait continué sa marche, et, le 2
+juin, elle était entrée à Milan.
+
+Il y avait eu peu de résistance: le fort de Milan avait été
+bloqué. Murat, envoyé à Plaisance, s'en était emparé sans coup
+férir. Enfin, Lannes avait battu le général Ott à Montebello.
+
+Ainsi placé, on se trouvait sur les derrières de l'armée
+autrichienne, sans que celle-ci s'en doutât.
+
+Dans la nuit du 8 juin était arrivé un courrier de Murat, qui,
+ainsi que nous venons de le dire, occupait Plaisance; Murat avait
+intercepté une dépêche du général Mélas et l'envoyait au premier
+consul.
+
+Cette dépêche annonçait la capitulation de Gênes: Masséna, après
+avoir mangé les chevaux, les chiens, les chats, les rats, avait
+été forcé de se rendre.
+
+Mélas, au reste, traitait l'armée de réserve avec le plus profond
+dédain; il parlait de la présence de Bonaparte en Italie comme
+d’une fable, et savait de source certaine que le premier consul
+était toujours à Paris.
+
+C'étaient là des nouvelles qu'il fallait communiquer sans retard à
+Bonaparte, la reddition de Gênes les rangeant dans la catégorie
+des mauvaises.
+
+En conséquence, Bourrienne réveilla le général à trois heures du
+matin et lui traduisit la dépêche.
+
+Le premier mot de Bonaparte fut:
+
+-- Bourrienne, vous ne savez pas l’allemand!
+
+Mais Bourrienne recommença la traduction mot à mot.
+
+Après cette seconde lecture, le général se leva, fit réveiller
+tout le monde, donna ses ordres, puis se recoucha et se rendormit.
+
+Le même jour, il quitta Milan, établit son quartier général à la
+Stradella, y resta jusqu'au 12 juin, en partit le 13, et marchant
+sur la Scrivia, traversa Montebello, où il vit le champ de
+bataille tout saignant et tout déchiré encore de la victoire de
+Lannes. La trace de la mort était partout; l'église regorgeait de
+morts et de blessés.
+
+-- Diable! fit le premier consul en s'adressant au vainqueur, il
+paraît qu'il a fait chaud, ici!
+
+-- Si chaud, général, que les os craquaient dans ma division comme
+la grêle qui tombe sur les vitrages.
+
+Le 11 juin, pendant que le général était à la Stradella, Desaix
+l'y avait rejoint.
+
+Libre en vertu de la capitulation d'El-Arich, il était arrivé à
+Toulon le 6 mai, c'est-à-dire le jour même où Bonaparte était
+parti de Paris.
+
+Au pied du Saint-Bernard, le premier consul avait reçu une lettre
+de Desaix, lui demandant s'il devait partir pour Paris ou
+rejoindre l'armée.
+
+-- Ah bien oui, partir pour Paris! avait répondu Bonaparte;
+écrivez-lui de nous rejoindre en Italie partout où nous serons, au
+quartier général.
+
+Bourrienne avait écrit, et, comme nous l’avons dit, Desaix était
+arrivé le 12 juin à la Stradella.
+
+Le premier consul l’avait reçu avec une double joie: d'abord, il
+retrouvait un homme sans ambition, un officier intelligent, un ami
+dévoué; ensuite, Desaix arrivait juste pour remplacer dans le
+commandement de sa division, Boudet, qui venait d'être tué.
+
+Sur un faux rapport du général Gardanne, le premier consul avait
+cru que l'ennemi refusait la bataille et se retirait sur Gênes; il
+envoya Desaix et sa division sur la route de Novi pour lui couper
+la retraite.
+
+La nuit du 13 au 14 s'était passée le plus tranquillement du
+monde. Il y avait eu, la veille, malgré un orage terrible, un
+engagement dans lequel les Autrichiens avaient été battus. On eût
+dit que la nature et les hommes étaient fatigués et se reposaient.
+
+Bonaparte était tranquille; un seul pont existait sur la Bormida,
+et on lui avait affirmé que ce pont était coupé.
+
+Des avant-postes avaient été placés aussi loin que possible du
+côté de la Bormida, et ils étaient éclairés eux-mêmes par des
+groupes de quatre hommes.
+
+Toute la nuit fut occupée par l’ennemi à passer la rivière.
+
+À deux heures du matin, deux des groupes de quatre hommes furent
+surpris; sept hommes furent égorgés; le huitième s'échappa et
+vint, en criant: «Aux armes!» donner dans l'un des avant-postes.
+À l'instant même un courrier fut expédié au premier consul, qui
+avait couché à Torre-di-Garofolo.
+
+Mais, en attendant les ordres qui allaient arriver, la générale
+battit sur toute la ligne.
+
+Il faut avoir assisté à une pareille scène pour se faire une idée
+de l’effet que produit sur une armée endormie, le tambour appelant
+le soldat aux armes, à trois heures du matin.
+
+C'est le frisson pour les plus braves.
+
+Les soldats s'étaient couchés tout habillés; chacun se leva,
+courut aux faisceaux, sauta sur son arme.
+
+Les lignes se formèrent dans la vaste plaine de Marengo; le bruit
+du tambour s'étendait comme une longue traînée de poudre, et, dans
+la demi-obscurité, on voyait courir et s'agiter l'avant-garde.
+
+Quand le jour se leva, nos troupes occupaient les positions
+suivantes:
+
+La division Gardanne et la division Chamberlhac, formant l'extrême
+avant-garde, étaient campées à la cassine de Petra-Bona, c'est-à-
+dire dans l'angle que fait, avec la route de Marengo à Tortone, la
+Bormida traversant cette route pour aller se jeter dans le Tanaro.
+
+Le corps du général Lannes était en avant du village de San-
+Giuliano, le même que le premier consul avait montré, trois mois
+auparavant, sur la carte, à Roland, en lui disant que là se
+déciderait le sort de la prochaine campagne.
+
+La garde des consuls était placée en arrière des troupes du
+général Lannes, à une distance de cinq cents toises environ.
+
+La brigade de cavalerie aux ordres du général Kellermann et
+quelques escadrons de hussards et de chasseurs formaient la gauche
+et remplissaient sur la première ligne les intervalles des
+divisions Gardanne et Chamberlhac.
+
+Une seconde brigade de cavalerie, commandée par le général
+Champeaux, formait la droite et remplissait, sur la seconde ligne,
+les intervalles de la cavalerie du général Lannes.
+
+Enfin, le 12e régiment de hussards et le 21e régiment de
+chasseurs, détachés par Murat sous les ordres du général Rivaud,
+occupaient le débouché de Salo situé à l'extrême droite de la
+position générale.
+
+Tout cela pouvait former vingt-cinq ou vingt-six mille hommes sans
+compter les divisions Monnier et Boudet, dix mille hommes à peu
+près, commandées par Desaix et détachées de l'armée pour aller
+couper la retraite à l'ennemi sur la route de Gênes.
+
+Seulement, au lieu de battre en retraite, l'ennemi attaquait.
+
+En effet, le 13, dans la journée, le général Mélas, général en
+chef de l'armée autrichienne, avait achevé de réunir les troupes
+des généraux Haddick, Kaim et Ott, avait passé le Tanaro, et était
+venu camper en avant d'Alexandrie avec trente-six mille hommes
+d'infanterie, sept mille de cavalerie et une artillerie nombreuse,
+bien servie et bien attelée.
+
+À quatre heures du matin, la fusillade s'engageait sur la droite,
+et le général Victor assignait à chacun sa ligne de bataille.
+
+À cinq heures, Bonaparte fut réveillé par le bruit du canon.
+
+Au moment où il s'habillait à la hâte, un aide de camp de Victor
+accourut lui annoncer que l'ennemi avait passé la Bormida et que
+l'on se battait sur toute la ligne.
+
+Le premier consul se fit amener son cheval, sauta dessus, s'élança
+au galop vers l'endroit où la bataille était engagée.
+
+Du sommet d'un monticule, il vit la position des deux armées.
+
+L'ennemi était formé sur trois colonnes; celle de gauche, composée
+de toute la cavalerie et de l'infanterie légère, se dirigeait vers
+Castel-Ceriolo par le chemin de Salo, en même temps que les
+colonnes du centre et de la droite, appuyées l'une à l'autre, et
+comprenant les corps d'infanterie des généraux Haddick, Kaim et
+O'Reilly et la réserve des grenadiers aux ordres du général Ott,
+s'avançaient par la route de Tortone en remontant la Bormida.
+
+À leurs premiers pas au-delà de la rivière, ces deux dernières
+colonnes étaient venues se heurter aux troupes du général
+Gardanne, postées, comme nous l'avons dit, à la ferme et sur le
+ravin de Petra-Bona; c'était le bruit de l'artillerie marchant
+devant elles qui attirait Bonaparte sur le champ de bataille.
+
+Il arriva juste au moment où la division Gardanne, écrasée par le
+feu de cette artillerie, commençait à se replier, et où le général
+Victor faisait avancer à son secours la division Chamberlhac.
+
+Soutenues par ce mouvement, les troupes de Gardanne opéraient leur
+retraite en bon ordre et couvraient le village de Marengo.
+
+La situation était grave; toutes les combinaisons du général en
+chef étaient renversées. Au lieu d'attaquer, selon son habitude,
+avec des forces savamment massées, il se voyait attaqué lui-même
+avant d'avoir pu concentrer ses troupes.
+
+Profitant du terrain qui s'élargissait devant eux, les Autrichiens
+cessaient de marcher en colonnes et se déployaient en lignes
+parallèles à celles des généraux Gardanne et Chamberlhac;
+seulement, ils étaient deux contre un.
+
+La première des lignes ennemies était commandée par le général
+Haddick; la seconde, par le général Mélas; la troisième, par le
+général Ott.
+
+À une très petite distance en avant de la Bormida, il existe un
+ruisseau appelé le Fontanone; ce ruisseau coule dans un ravin
+profond, qui forme un demi-cercle autour du village de Marengo et
+le défend.
+
+Le général Victor avait déjà vu le parti que l'on pouvait tirer de
+ce retranchement naturel, et s'en était servi pour rallier les
+divisions Gardanne et Chamberlhac.
+
+Bonaparte approuvant les dispositions de Victor, lui envoya
+l'ordre de défendre Marengo jusqu'à la dernière extrémité: il lui
+fallait à lui le temps de reconnaître son jeu sur ce grand
+échiquier enfermé entre la Bormida, le Fontanone et Marengo.
+
+La première mesure à prendre était de rappeler le corps de Desaix,
+en marche, comme nous l'avons dit, pour couper la route de Gènes.
+
+Bonaparte expédia deux ou trois aides de camp en leur ordonnant de
+ne s'arrêter que lorsqu'ils auraient rejoint ce corps.
+
+Puis il attendit, comprenant qu'il n'y avait rien à faire qu'à
+battre en retraite le plus régulièrement possible, jusqu'au moment
+où une masse compacte lui permettrait non seulement d'arrêter le
+mouvement rétrograde, mais encore de marcher en avant.
+
+Seulement, l'attente était terrible.
+
+Au bout d'un instant, l'action s'était réengagée sur toute la
+ligne. Les Autrichiens étaient parvenus au bord du Fontanone, dont
+les Français tenaient l'autre rive; on se fusillait de chaque côté
+du ravin; on s'envoyait et se renvoyait la mitraille à portée de
+pistolet.
+
+Protégé par une artillerie terrible, l'ennemi, supérieur en
+nombre, n'a qu'à s'étendre pour nous déborder.
+
+Le général Rivaud, de la division Gardanne, le voit qui s'apprête
+à opérer ce mouvement.
+
+Il se porte hors du village de Marengo, place un bataillon en rase
+campagne, lui ordonne de se faire tuer sans reculer d'un pas;
+puis, tandis que ce bataillon sert de point de mire à l'artillerie
+ennemie, il forme sa cavalerie en colonne, tourne le bataillon,
+tombe sur trois mille Autrichiens qui s'avancent au pas de charge,
+les repousse, les met en désordre, et tout blessé qu'il est, par
+un biscaïen, les force à aller se reformer derrière leur ligne.
+
+Après quoi, il vient se replacer à la droite du bataillon qui n'a
+pas bougé d'un pas.
+
+Mais, pendant ce temps, la division Gardanne, qui depuis le matin
+lutte contre l'ennemi, est rejetée dans Marengo, où la suit la
+première ligne des Autrichiens, dont la première ligne force
+bientôt la division Chamberlhac à se replier en arrière du
+village.
+
+Là, un aide de camp du général en chef ordonne aux deux divisions
+de se rallier, et coûte que coûte, de reprendre Marengo.
+
+Le général Victor les reforme, se met à leur tête, pénètre dans
+les rues que les Autrichiens n'ont pas eu le temps de barricader,
+reprend le village, le reperd, le reprend encore; puis, enfin,
+écrasé par le nombre, le reperd une dernière fois.
+
+Il est vrai qu'il est onze heures du matin, et qu'à cette heure,
+Desaix, rejoint par les aides de camp de Bonaparte, doit marcher
+au canon.
+
+Cependant, les deux divisions de Lannes sont arrivées au secours
+des divisions engagées; ce renfort aide Gardanne, et Chamberlhac à
+reformer leurs lignes parallèlement à l'ennemi, qui débouche à la
+fois par Marengo et par la droite et la gauche du village.
+
+Les Autrichiens vont nous déborder.
+
+Lannes, formant son centre des divisions ralliées de Victor,
+s'étend avec ses deux divisions moins fatiguées, afin de les
+opposer aux deux ailes autrichiennes; les deux corps, l'un exalté
+par un commencement de victoire, l'autre tout frais de son repos,
+se heurtent avec rage, et le combat, un instant interrompu par la
+double manoeuvre de l'armée, recommence sur toute la ligne.
+
+Après une lutte d'une heure, pied à pied, baïonnette à baïonnette,
+le corps d'armée du général Kaim plie et recule; le général
+Champeaux, à la tête du 1er et du 8e régiments de dragons, charge
+sur lui et augmente son désordre. Le général Watrin, avec le 6e
+léger, les 22e et 44e de ligne, se met à leur poursuite et les
+rejette à près de mille toises derrière le ruisseau. Mais le
+mouvement qu'il vient de faire l'a séparé de son corps d'armée;
+les divisions du centre vont se trouver compromises par la
+victoire de l'aile droite, et les généraux Champeaux et Watrin
+sont obligés de revenir prendre le poste qu'ils ont laissé à
+découvert.
+
+En ce moment, Kellerman faisait à l'aile gauche ce que Watrin et
+Champeaux venaient de faire à l'aile droite. Deux charges de
+cavalerie ont percé l'ennemi à jour; mais, derrière la première
+ligne, il en a trouvé une seconde, et, n'osant s'engager plus
+avant à cause de la supériorité du nombre, il a perdu le fruit de
+sa victoire momentanée.
+
+Il est midi.
+
+La ligne française, qui ondulait comme un serpent de flamme sur
+une longueur de près d'une lieue, est brisée vers son centre. Ce
+centre, en reculant, abandonnait les ailes: les ailes ont donc été
+forcées de suivre le mouvement rétrograde. Kellermann à gauche,
+Watrin à droite, ont donné à leurs hommes l'ordre de reculer.
+
+La retraite s'opéra par échiquier, sous le feu de quatre-vingts
+pièces d'artillerie qui précédaient la marche des bataillons
+autrichiens; les rangs se dégarnissaient à vue d'oeil: on ne
+voyait que blessés apportés à l'ambulance par leurs camarades,
+qui, pour la plupart, ne revenaient plus.
+
+Une division battait en retraite à travers un champ de blés mûrs;
+un obus éclata et mit le feu à cette paille déjà sèche, deux ou
+trois mille hommes se trouvèrent au milieu d'un incendie. Les
+gibernes prirent feu et sautèrent. Un immense désordre se mit dans
+les rangs.
+
+Alors, Bonaparte lança la garde consulaire; elle arriva au pas de
+course, se déploya en bataille et arrêta les progrès de l'ennemi.
+De leur côté, les grenadiers à cheval se précipitèrent au galop et
+culbutèrent la cavalerie autrichienne.
+
+Pendant ce temps, la division échappée à l'incendie se reformait,
+recevait de nouvelles cartouches et rentrait en ligne.
+
+Mais ce mouvement n'avait eu d'autre résultat que d'empêcher la
+retraite de se changer en déroute.
+
+Il était deux heures.
+
+Bonaparte regardait cette retraite, assis sur la levée du fossé de
+la grande route d'Alexandrie; il était seul; il avait la bride de
+son cheval passée au bras et faisait voltiger de petites pierres
+en les fouettant du bout de sa cravache. Les boulets sillonnaient
+la terre tout autour de lui.
+
+Il semblait indifférent à ce grand drame, au dénouement duquel
+cependant étaient suspendues toutes ses espérances.
+
+Jamais il n'avait joué si terrible partie: six ans de victoire
+contre la couronne de France!
+
+Tout à coup, il parut sortir de sa rêverie; au milieu de
+l'effroyable bruit de la fusillade et du canon, il lui semblait
+entendre le bruit d'un galop de cheval. Il leva la tête. En effet,
+du côté de Novi arrivait un cavalier à toute bride sur un cheval
+blanc d'écume.
+
+Lorsque le cavalier ne fut plus qu'à cinquante pas, Bonaparte jeta
+un cri.
+
+-- Roland! dit-il.
+
+Celui-ci, de son côté, arrivait en criant:
+
+-- Desaix! Desaix! Desaix!
+
+Bonaparte ouvrit les bras; Roland sauta à bas de son cheval, et se
+précipita au cou du premier consul.
+
+Il y avait pour Bonaparte deux joies dans cette arrivée: celle de
+revoir un homme qu'il savait lui être dévoué jusqu'à la mort,
+celle de la nouvelle apportée par lui.
+
+-- Ainsi, Desaix?... interrogea le premier consul.
+
+-- Desaix est à une lieue à peine; l'un de vos aides de camp l’a
+rencontré revenant sur ses pas et marchant au canon.
+
+-- Allons, dit Bonaparte, peut-être arrivera-t-il encore à temps.
+
+-- Comment, à temps?
+
+-- Regarde!
+
+Roland jeta un coup d'oeil sur le champ de bataille et comprit la
+situation.
+
+Pendant les quelques minutes où Bonaparte avait détourné ses yeux
+de la mêlée, elle s'était encore aggravée.
+
+La première colonne autrichienne, qui s'était dirigée sur Castel-
+Ceriolo et qui n'avait pas encore donné, débordait notre droite.
+
+Si elle entrait en ligne, c'était la déroute au lieu de la
+retraite.
+
+Desaix arriverait trop tard.
+
+-- Prends mes deux derniers régiments de grenadiers, dit
+Bonaparte; rallie la garde consulaire, et porte-toi avec eux à
+l’extrême droite... tu comprends? en carré, Roland! et arrête
+cette colonne comme une redoute de granit.
+
+Il n'y avait pas un instant à perdre; Roland sauta à cheval, prit
+les deux régiments de grenadiers, rallia la garde consulaire et
+s'élança à l’extrême droite.
+
+Arrivé à cinquante pas de la colonne du général Elsnitz:
+
+-- En carré! cria Roland; le premier consul nous regarde.
+
+Le carré se forma; chaque homme sembla prendre racine à sa place.
+
+Au lieu de continuer son chemin pour venir en aide aux généraux
+Mélas et Kaim, au lieu de mépriser ces neuf cents hommes qui
+n'étaient point à craindre sur les derrières d'une armée
+victorieuse, le général Elsnitz s'acharna contre eux.
+
+Ce fut une faute; cette faute sauva l’armée.
+
+Ces neuf cents hommes furent véritablement la redoute de granit
+qu'avait espérée Bonaparte: artillerie, fusillade, baïonnettes,
+tout s'usa sur elle.
+
+Elle ne recula point d'un pas.
+
+Bonaparte la regardait avec admiration, quand, en détournant enfin
+les yeux du côté de la route de Novi, il vit apparaître les
+premières baïonnettes de Desaix.
+
+Placé au point le plus élevé du plateau, il voyait ce que ne
+pouvait voir l’ennemi.
+
+Il fit signe à un groupe d'officiers qui se tenait à quelques pas
+de lui, prêts à porter ses ordres.
+
+Derrière ces officiers étaient deux ou trois domestiques tenant
+des chevaux de main.
+
+Officiers et domestiques s'avancèrent.
+
+Bonaparte montra à l'un des officiers la forêt de baïonnettes qui
+reluisaient au soleil.
+
+-- Au galop vers ces baïonnettes, dit-il, et qu'elles se hâtent!
+Quant à Desaix, vous lui direz que je suis ici et que je
+l’attends.
+
+L'officier partit au galop.
+
+Bonaparte reporta ses yeux sur le champ de bataille.
+
+La retraite continuait; mais le général Elsnitz et sa colonne
+étaient arrêtés par Roland et ses neuf cents hommes.
+
+La redoute de granit s'était changée en volcan; elle jetait le feu
+par ses quatre faces.
+
+Alors, s'adressant aux trois autres officiers:
+
+-- Un de vous au centre; les deux autres aux ailes! dit Bonaparte;
+annoncez partout l'arrivée de la réserve et la reprise de
+l'offensive.
+
+Les trois officiers partirent comme trois flèches lancées par le
+même arc, s'écartant de leur point de départ au fur et à mesure
+qu'ils approchaient de leur but respectif.
+
+Au moment où, après les avoir suivis des yeux, Bonaparte se
+retournait, un cavalier portant l’uniforme d'officier général
+n'était plus qu'à cinquante pas de lui.
+
+C'était Desaix.
+
+Desaix, qu'il avait quitté sur la terre d'Égypte et qui, le matin
+même, disait en riant:
+
+-- Les boulets d'Europe ne me connaissent plus, il m'arrivera
+malheur.
+
+Une poignée de mains suffit aux deux amis pour échanger leur
+coeur.
+
+Puis Bonaparte étendit le bras vers le champ de bataille.
+
+La simple vue en apprenait plus que toutes les paroles du monde.
+
+Des vingt mille hommes qui avaient commencé le combat vers cinq
+heures du matin, à peine, sur un rayon de deux lieues, restait-il
+neuf mille hommes d'infanterie, mille chevaux et dix pièces de
+canon en état de faire feu; un quart de l'armée était hors de
+combat; l'autre quart, occupé à transporter les blessés que le
+premier consul avait donné l'ordre de ne pas abandonner. Tout
+reculait, à l'exception de Roland et de ses neuf cents hommes.
+
+Le vaste espace compris entre la Bormida et le point de retraite
+où l'on était arrivé, était couvert de cadavres d'hommes et de
+chevaux, de canons démontés, de caissons brisés.
+
+De place en place montaient des colonnes de flamme et de fumée;
+c'étaient des champs de blé qui brûlaient.
+
+Desaix embrassa tous ces détails d'un coup d'oeil.
+
+-- Que pensez-vous de la bataille? demanda Bonaparte.
+
+-- Je pense, dit Desaix, qu'elle est perdue; mais comme il n'est
+encore que trois heures de l’après-midi, nous avons le temps d'en
+gagner une autre.
+
+-- Seulement, dit une voix, il vous faut du canon.
+
+Cette voix, c'était celle de Marmont, qui commandait en chef
+l’artillerie.
+
+-- Vous avez raison, Marmont; mais où allez vous en prendre, du
+canon?
+
+-- Cinq pièces que je puis retirer du champ de bataille encore
+intactes, cinq autres que nous avions laissées sur la Scrivia et
+qui viennent d'arriver.
+
+-- Et huit pièces que j'amène, dit Desaix.
+
+-- Dix-huit pièces, reprit Marmont, c'est tout ce qu'il me faut.
+
+Un aide de camp partit pour hâter l’arrivée des pièces de Desaix.
+La réserve approchait toujours et n'était plus qu'à un demi-quart
+de lieue.
+
+La position, du reste, semblait choisie à l'avance; à la gauche de
+la route s'élevait une haie gigantesque, perpendiculaire au chemin
+et protégée par un talus.
+
+On y fit filer l’infanterie au fur et à mesure qu'elle arrivait;
+la cavalerie elle-même put se dissimuler derrière ce large rideau.
+
+Pendant ce temps, Marmont avait réuni ses dix-huit pièces de canon
+et les avait mises en batterie sur le front droit de l’armée.
+
+Tout à coup, elles éclatèrent et vomirent sur les étrangers un
+déluge de mitraille.
+
+Il y eut dans les rangs ennemis un moment d'hésitation.
+
+Bonaparte en profita pour passer sur toute la ligne française.
+
+-- Camarades, s'écria-t-il, c'est assez faire de pas en arrière,
+souvenez-vous que c'est mon habitude de coucher sur le champ de
+bataille.
+
+En même temps, et comme pour répondre à la canonnade de Marmont,
+des feux de peloton éclatent à gauche, prenant les Autrichiens en
+flanc.
+
+C'est Desaix et sa division qui les foudroient à bout portant et
+en plein travers.
+
+Toute l’armée comprend que c'est la réserve qui donne et qu'il
+faut l’aider d'un effort suprême.
+
+Le mot «En avant!» retentit de l'extrême gauche à l’extrême
+droite.
+
+Les tambours battent la charge.
+
+Les Autrichiens, qui n'ont pas vu les renforts qui viennent
+d'arriver et qui, croyant la journée à eux, marchaient le fusil
+sur l'épaule comme à une promenade, sentent qu'il vient de se
+passer dans nos rangs quelque chose d'étrange, et veulent retenir
+la victoire qu'ils sentent glisser entre leurs mains.
+
+Mais partout les Français ont repris l'offensive, partout le
+terrible pas de charge et la victorieuse _Marseillaise _se font
+entendre; la batterie de Marmont vomit le feu; Kellermann s'élance
+avec ses cuirassiers et traverse les deux lignes ennemies.
+
+Desaix saute les fossés, franchit les haies, arrive sur une petite
+éminence et tombe au moment où il se retourne pour voir si sa
+division le suit; mais sa mort, au lieu de diminuer l'ardeur de
+ses soldats, la redouble: ils s'élancent à la baïonnette sur la
+colonne du général Zach.
+
+En ce moment, Kellermann, qui a traversé les deux lignes ennemies,
+voit la division Desaix aux prises avec une masse compacte et
+immobile, il charge en flanc, pénètre dans un intervalle, l'ouvre,
+la brise, l'écartèle; en moins d'un quart d'heure, les cinq mille
+grenadiers autrichiens qui composent cette masse sont enfoncés,
+culbutés, dispersés, foudroyés, anéantis, ils disparaissent comme
+une fumée; le général Zach et son état-major sont faits
+prisonniers; c'est tout ce qu'il en reste.
+
+Alors, à son tour, l'ennemi veut faire donner son immense
+cavalerie; mais le feu continuel de la mousqueterie, la mitraille
+dévorante et la terrible baïonnette l'arrêtent court.
+
+Murat manoeuvre sur les flancs avec deux pièces d'artillerie
+légère et un obusier qui envoient la mort en courant.
+
+Un instant il s'arrête pour dégager Roland et ses neuf cents
+hommes; un de ses obus tombe dans les rangs des Autrichiens et
+éclate; une ouverture se fait pareille à un gouffre de flammes:
+Roland s'y élance, un pistolet d'une main, son sabre de l'autre;
+toute la garde consulaire le suit, ouvrant les rangs autrichiens
+comme un coin de fer ouvre un tronc de chêne; il pénètre jusqu'à
+un caisson brisé qu'entoure la masse ennemie; il introduit son
+bras armé du pistolet dans l'ouverture du caisson et fait feu.
+
+Une détonation effroyable se fait entendre, un volcan s'est ouvert
+et a dévoré tout ce qui l'entourait.
+
+Le corps d'armée du général Elsnitz est en pleine déroute.
+
+Alors tout plie, tout recule, tout se débande; les généraux
+autrichiens, veulent en vain soutenir la retraite, l'armée
+française franchit en une demi-heure la plaine qu'elle a défendue
+pied à pied pendant huit heures.
+
+L'ennemi ne s'arrête qu'à Marengo, où il tente en vain de se
+reformer sous le feu des artilleurs de Carra-Saint-Cyr, oubliés à
+Castel-Ceriolo, et qu'on retrouve au dénouement de la journée;
+mais arrivent au pas de course les divisions Desaix, Gardanne et
+Chamberlhac, qui poursuivent les Autrichiens de rue en rue.
+
+Marengo est emporté; l'ennemi se retire sur la position de Petra-
+Bana, qui est emportée comme Marengo.
+
+Les Autrichiens se précipitent vers les ponts de la Bormida, mais
+Carra-Saint-Cyr y est arrivé avant eux: alors la multitude des
+fuyards cherche les gués, et s'élance dans la Bormida sous le feu
+de toute notre ligne, qui ne s'éteint qu'à dix heures du soir...
+Les débris de l'armée autrichienne regagnèrent leur camp
+d'Alexandrie; l'armée française bivouaqua devant les têtes de
+pont.
+
+La journée avait coûté aux Autrichiens quatre mille cinq cents
+morts, six mille blessés, cinq mille prisonniers, douze drapeaux,
+trente pièces de canon.
+
+Jamais la fortune ne s'était montrée sous deux faces si opposées.
+
+À deux heures de l'après-midi, c'était pour Bonaparte une défaite
+et ses désastreuses conséquences; à cinq heures, c'était l'Italie
+reconquise d'un seul coup et le trône de France en perspective.
+
+Le soir même, le premier consul écrivait cette lettre à madame de
+Montrevel:
+
+«Madame,
+
+«J'ai remporté aujourd'hui ma plus belle victoire; mais cette
+victoire me coûte les deux moitiés de mon coeur, Desaix et Roland.
+
+«Ne pleurez point, madame: depuis longtemps, votre fils voulait
+mourir et il ne pouvait mourir plus glorieusement.
+
+«BONAPARTE.»
+
+On fit des recherches inutiles pour retrouver le cadavre du jeune
+aide de camp: comme Romulus, il avait disparu dans une tempête.
+
+Nul ne sut jamais quelle cause lui avait fait poursuivre, avec
+tant d'acharnement, une mort qu'il avait eu tant de peine à
+rencontrer.
+
+
+UN MOT AU LECTEUR
+
+Il y a à peu près un an que mon vieil ami Jules Simon, l'auteur du
+_Devoir, _vint me demander de lui faire un roman pour le _Journal
+pour Tous._
+
+Je lui racontai un sujet de roman que j'avais dans la tête. Le
+sujet lui convenait. Nous signâmes le traité séance tenante.
+
+L'action se passait de 1791 à 1793, et le premier chapitre
+s'ouvrait à Varennes, le soir de l'arrestation du roi.
+
+Seulement, si pressé que fût le _Journal pour Tous_, je demandai à
+Jules Simon une quinzaine de jours avant de me mettre à son roman.
+
+Je voulais aller à Varennes; je ne connaissais pas Varennes.
+
+Il y a une chose que je ne sais pas faire: c'est un livre ou un
+drame sur des localités que je n'ai pas vues.
+
+Pour faire _Christine, _j'ai été à Fontainebleau; pour faire
+_Henri III_, j'ai été à Blois; pour faire les _Mousquetaires_,
+j'ai été à Boulogne et à Béthune; pour faire _Monte-Cristo, _je
+suis retourné aux Catalans et au château d'If; pour faire _Isaac
+Laquedem_, je suis retourné à Rome; et j'ai, certes, perdu plus de
+temps à étudier Jérusalem et Corinthe à distance que si j'y fusse
+allé.
+
+Cela donne un tel caractère de vérité à ce que je fais, que les
+personnages que je plante poussent parfois aux endroits où je les
+ai plantés, de telle façon que quelques-uns finissent par croire
+qu'ils ont existé.
+
+Il y a même des gens qui les ont connus.
+
+Ainsi je vais vous dire une chose en confidence, chers lecteurs;
+seulement, ne la répétez point. Je ne veux pas faire tort à
+d'honnêtes pères de famille qui vivent de cette petite industrie,
+mais, si vous allez à Marseille, on vous montrera la maison de
+Morel sur le Cours, la maison de Mercédès aux Catalans, et les
+cachots de Dantès et de Faria au château d'If.
+
+Lorsque je mis en scène _Monte-Cristo _au Théâtre-Historique,
+j'écrivis à Marseille pour que l’on me fît un dessin du château
+d'If, et qu'on me l'envoyât. Ce dessin était destiné au
+décorateur.
+
+Le peintre auquel je m'étais adressé m'envoya le dessin demandé.
+Seulement il fit mieux que je n'eusse osé exiger de lui; il
+écrivit sous le dessin: «Vue du château d'If, à l'endroit où
+Dantès fut précipité.»
+
+J'ai appris, depuis, qu'un brave homme de cicérone, attaché au
+château d'If, vendait des plumes en cartilages de poisson, faites
+par l'abbé Faria lui-même.
+
+Il n'y a qu'un malheur, c'est que Dantès et l'abbé Faria n'ont
+jamais existé que dans mon imagination, et que, par conséquent,
+Dantès n'a pu être précipité du haut en bas du château d'If, ni
+l'abbé Faria faire des plumes.
+
+Mais voilà ce que c'est de visiter les localités.
+
+Je voulais donc visiter Varennes avant de commencer mon roman,
+dont le premier chapitre s'ouvrait à Varennes.
+
+Puis, historiquement, Varennes me tracassait fort: plus je lisais
+de relations historiques sur Varennes, moins je comprenais
+topographiquement l'arrestation du roi.
+
+Je proposai donc à mon jeune ami Paul Bocage de venir avec moi à
+Varennes.
+
+J'étais sûr d'avance qu'il accepterait. Proposer un pareil voyage
+à cet esprit pittoresque et charmant, c'était le faire bondir de
+sa chaise au chemin de fer.
+
+Nous prîmes le chemin de fer de Châlons.
+
+À Châlons, nous fîmes prix avec un loueur de voitures qui, à
+raison de dix francs par jour, nous prêta un cheval et une
+carriole.
+
+Nous fûmes sept jours en chemin: trois jours pour aller de Châlons
+à Varennes, trois jours de Varennes à Châlons, et un jour pour
+faire toutes nos recherches locales dans la ville.
+
+Je reconnus, avec une satisfaction que vous comprendrez
+facilement, que pas un historien n'avait été historique, et, avec
+une satisfaction plus grande encore, que c'était M. Thiers qui
+avait été le moins historique de tous les historiens.
+
+Je m'en doutais bien déjà, mais je n'en avais pas la certitude.
+
+Le seul qui eût été exact, mais d'une exactitude absolue, c'était
+Victor Hugo, dans son livre intitulé _Le Rhin._
+_ _
+Il est vrai que Victor Hugo est un poète, et non pas un historien.
+
+Quels historiens cela ferait, que les poètes, s'ils consentaient à
+se faire historiens
+
+Un jour, Lamartine me demandait à quoi j'attribuais l'immense
+succès de son _Histoire des Girondins_.
+
+-- À ce que vous vous êtes élevé à la hauteur du roman, lui
+répondis-je.
+
+Il réfléchit longtemps, et finit, je crois, par être de mon avis.
+
+Je restai donc un jour à Varennes, et visitai toutes les localités
+nécessaires à mon roman, qui devait être intitulé _René
+d'Argonne_.
+
+Puis je revins.
+
+Mon fils était à la campagne à Sainte-Assise, près Melun; ma
+chambre m'attendait; je résolus d'y aller faire mon roman.
+
+Je ne sais pas deux caractères plus opposés que celui d’Alexandre
+et le mien, et qui cependant aillent mieux ensemble.
+
+Nous avons certes de bonnes heures parmi celles que nous passons
+loin l'un de l'autre; mais je crois que nous n'en avons pas de
+meilleures que celles que nous passons l'un près de l'autre.
+
+Au reste, depuis trois ou quatre jours, j'étais installé, essayant
+de me mettre à mon _René d’Argonne, _prenant la plume, et la
+déposant presque aussitôt.
+
+Cela n'allait pas.
+
+Je m'en consolais en racontant des histoires.
+
+Le hasard fit que j'en racontai une qui m'avait été racontée à
+moi-même par Nodier: c'était celle de quatre jeunes gens affiliés
+a la compagnie de Jéhu, et qui avaient été exécutés à Bourg en
+Bresse, avec des circonstances du plus haut dramatique.
+
+L'un de ces quatre jeunes gens, celui qui eut le plus de peine à
+mourir, ou plutôt celui que l'on eut le plus de peine à tuer,
+avait dix-neuf ans et demi.
+
+Alexandre écouta mon histoire avec beaucoup d'attention.
+
+Puis, quand j'eus fini:
+
+-- Sais-tu, me dit-il, ce que je ferais à ta place?
+
+-- Je laisserais là _René d'Argonne, qui _ne rend pas, et je
+ferais tes _Compagnons de Jéhu_, à la place.
+
+-- Mais pense donc que j'ai l’autre roman dans ma tête depuis un
+an ou deux, et qu'il est presque fini.
+
+-- Il ne le sera jamais, puisqu'il ne l'est pas maintenant.
+
+-- Tu pourrais bien avoir raison; mais je vais perdre six mois à
+me retrouver où j'en suis.
+
+-- Bon! dans trois jours, tu auras fait un demi-volume.
+
+-- Alors, tu m'aideras.
+
+-- Oui, je vais te donner deux personnages.
+
+-- Voilà tout?
+
+-- Tu es trop exigeant! le reste te regarde; moi, je fais ma
+_Question d'argent_.
+
+-- Eh bien, quels sont tes deux personnages?
+
+-- Un gentleman anglais et un capitaine français.
+
+-- Voyons l’Anglais d'abord.
+
+-- Soit!
+
+Et Alexandre me fit le portrait de lord Tanlay.
+
+-- Ton gentleman anglais me va, lui dis-je; maintenant, voyons ton
+capitaine français.
+
+-- Mon capitaine français est un personnage mystérieux, qui veut
+se faire tuer à toute force et qui ne peut pas en venir à bout; de
+sorte que, chaque fois qu'il veut se faire tuer, comme il
+accomplit une action d'éclat, il monte d'un grade.
+
+-- Mais pourquoi veut-il se faire tuer?
+
+-- Parce qu'il est dégoûté de la vie.
+
+-- Et pourquoi est-il dégoûté de la vie?
+
+-- Ah! voilà le secret du livre.
+
+-- Il faudra toujours finir par le dire.
+
+-- Moi, à ta place, je ne le dirais pas.
+
+-- Les lecteurs le demanderont.
+
+-- Tu leur répondras qu'ils n'ont qu'à chercher; il faut bien leur
+laisser quelque chose à faire, aux lecteurs.
+
+-- Cher ami, je vais être écrasé de lettres.
+
+-- Tu n'y répondras pas.
+
+-- Oui, mais, pour ma satisfaction personnelle, faut-il au moins
+que je sache pourquoi mon héros veut se faire tuer.
+
+-- Oh! à toi je ne refuse pas de le dire.
+
+-- Voyons.
+
+-- Eh bien, je suppose qu'au lieu d'être professeur de
+dialectique, Abeilard ait été soldat.
+
+-- Après?
+
+-- Eh bien, suppose qu'une balle...
+
+-- Très bien.
+
+-- Tu comprends! au lieu de se retirer au Paraclet, il aurait fait
+tout ce qu'il aurait pu pour se faire tuer.
+
+-- Hum!
+
+-- Quoi?
+
+-- C'est rude!
+
+-- Rude, comment?
+
+-- À faire avaler au public.
+
+-- Puisque tu ne le lui diras pas, au public.
+
+-- C’est juste. Par ma foi, je crois que tu as raison... Attends.
+
+-- J’attends.
+
+-- As-tu les _Souvenirs de la Révolution_, de Nodier?
+
+-- J’ai tout Nodier.
+
+-- Va me chercher ses _Souvenirs de la révolution_. Je crois qu’il
+a écrit une ou deux pages sur Guyon, Leprêtre, Amiet et Hyvert.
+
+-- Alors, on va dire que tu as volé Nodier.
+
+-- Oh! il m'aimait assez de son vivant pour me donner ce que je
+vais lui prendre après sa mort. Va me chercher les _Souvenirs de
+la Révolution_.
+
+Alexandre alla me chercher les _Souvenirs de la Révolution_.
+J'ouvris le livre, je feuilletai trois ou quatre pages, et enfin
+je tombai sur ce que je cherchais.
+
+Un peu de Nodier, chers lecteurs, vous n'y perdrez rien. C'est lui
+qui parle:
+
+«Les voleurs de diligences dont il est question dans l’article
+Amiet, que j'ai cité tout à l’heure, s'appelaient Leprêtre,
+Hyvert, Guyon et Amiet.
+
+«Leprêtre avait quarante-huit ans; c'était un ancien capitaine de
+dragons, chevalier de Saint-Louis, doué d'une physionomie noble,
+d'une tournure avantageuse et d'une grande élégance de manières.
+Guyon et Amiet n'ont jamais été connus sous leur véritable nom.
+Ils devaient ceux-là à l'obligeance si commune des marchands de
+passeports. Qu'on se figure deux étourdis d'entre vingt et trente
+ans, liés par quelque responsabilité commune qui était peut-être
+celle d'une mauvaise action, ou par un intérêt plus délicat et
+plus généreux, la crainte de compromettre leur nom de famille, on
+connaîtra de Guyon et d'Amiet tout ce que je m'en rappelle. Ce
+dernier avait la figure sinistre, et c'est peut-être à sa mauvaise
+apparence qu'il doit la mauvaise réputation dont les biographes
+l’ont doté. Hyvert était le fils d'un riche négociant de Lyon, qui
+avait offert, au sous-officier chargé de son transfèrement,
+soixante mille francs pour le laisser s’évader. C'était à la fois
+l’Achille de Pâris et de la bande. Sa taille était moyenne, mais
+bien prise, sa tournure gracieuse, vive et svelte. On n'avait
+jamais vu son oeil sans un regard animé, ni sa bouche sans un
+sourire. Il avait une de ces physionomies qu'on ne peut oublier,
+et qui se composent d'un mélange inexprimable de douceur et de
+force, de tendresse et d'énergie. Quand il se livrait à
+l'éloquente pétulance de ses inspirations, il s'élevait jusqu'à
+l'enthousiasme. Sa conversation annonçait un commencement
+d'instruction bien faite et beaucoup d'esprit naturel. Ce qu'il y
+avait d'effrayant en lui, c'était l’expression étourdissante de sa
+gaieté, qui contrastait d'une manière horrible avec sa position.
+D'ailleurs, on s'accordait à le trouver bon, généreux, humain,
+facile à manier pour les faibles; car il aimait à faire parade
+contre les autres d'une vigueur réellement athlétique, que ses
+traits efféminés étaient loin d'indiquer. Il se flattait de
+n'avoir jamais manqué d'argent et de n'avoir jamais eu d'ennemis.
+Ce fut sa seule réponse à l’imputation de vol et d'assassinat. Il
+avait vingt-deux ans.
+
+«Ces quatre hommes avaient été chargés de l’attaque d'une
+diligence qui portait quarante mille francs pour le compte du
+gouvernement. Cette opération s'exécutait en plein jour, presque à
+l'amiable, et les voyageurs, désintéressés dans l’affaire, s'en
+souciaient fort peu. Ce jour-là, un enfant de dix ans, bravement
+extravagant, s'élança sur le pistolet du conducteur et tira sur
+les assaillants. Comme l’arme pacifique n'était chargée qu'à
+poudre, suivant l’usage, personne ne fut blessé; mais il y eut
+dans la voiture une grande et juste appréhension de représailles.
+La mère du petit garçon fut saisie d'une crise de nerfs si
+affreuse, que cette nouvelle inquiétude fit diversion à toutes les
+autres, et qu'elle occupa tout particulièrement l’attention des
+brigands. L'un d'eux s'élança près d'elle en la rassurant de la
+manière la plus affectueuse, en la félicitant sur le courage
+prématuré de son fils, en lui prodiguant les sels et les parfums
+dont ces messieurs étaient ordinairement munis pour leur propre
+usage. Elle revint à elle, et ses compagnons de voyage
+remarquèrent que, dans ce moment d'émotion, le masque du voleur
+était tombé, mais ils ne le virent point.
+
+«La police de ce temps-là, retranchée sur une observation
+impuissante, ne pouvait s'opposer aux opérations des bandits; mais
+elle ne manquait pas de moyens pour se mettre à leur trace. Le mot
+d'ordre se donnait au café, et on se rendait compte d'un fait qui
+emportait la peine de mort d'un bout du billard à l'autre. Telle
+était l’importance qu'y attachaient les coupables et qu'y
+attachait l'opinion. Ces hommes de terreur et de sang se
+retrouvaient le soir dans le monde et parlaient de leurs
+expéditions nocturnes comme d'une veillée de plaisir. Leprêtre,
+Hyvert, Guyon et Amiet furent traduits devant le tribunal d'un
+département voisin. Personne n'avait souffert de leur attentat,
+que le Trésor, qui n'intéressait qui que ce fût, car on ne savait
+plus à qui il appartenait. Personne n'en pouvait reconnaître un,
+si ce n'est la belle dame, qui n'eut garde de le faire. Ils furent
+acquittés à l'unanimité.
+
+«Cependant la conviction de l’opinion était si manifeste et si
+prononcée, que le ministère public fut obligé d'en appeler. Le
+jugement fut cassé; mais telle était alors l'incertitude du
+pouvoir, qu'il redoutait presque de punir des excès qui pouvaient,
+le lendemain, être cités comme des titres. Les accusés furent
+renvoyés devant le tribunal de l’Ain, dans cette ville de Bourg où
+étaient une partie de leurs amis, de leurs parents, de leurs
+fauteurs, de leurs complices. On croyait avoir satisfait aux
+réclamations d'un parti en lui ramenant ses victimes. On croyait
+être assuré de ne pas déplaire à l’autre en les plaçant sous des
+garanties presque infaillibles. Leur entrée dans les prisons fut,
+en effet, une espèce de triomphe.
+
+«L'instruction recommença; elle produisit d'abord les mêmes
+résultats que la précédente. Les quatre accusés étaient placés
+sous la faveur d'un alibi très faux, mais revêtu de cent
+signatures, et pour lequel on en aurait trouvé dix mille. Toutes
+les convictions morales devaient tomber en présence d'une pareille
+autorité. L'absolution paraissait infaillible, quand une question
+du président, peut-être involontairement insidieuse, changea
+l'aspect du procès.
+
+«-- Madame, dit-il à celle qui avait été si aimablement assistée
+par un des voleurs, quel est celui des accusés qui vous a accordé
+tant de soins?
+
+«Cette forme inattendue d'interrogation intervertit l'ordre de ses
+idées. Il est probable que sa pensée admit le fait comme reconnu;
+et qu'elle ne vit plus dans la manière de l’envisager qu'un moyen
+de modifier le sort de l'homme qui l’intéressait.
+
+«-- C'est monsieur, dit-elle en montrant Leprêtre.
+
+«Les quatre accusés, compris dans un alibi indivisible, tombaient
+de ce seul fait sous le fer du bourreau. Ils se levèrent et la
+saluèrent en souriant.
+
+«-- Pardieu! dit Hyvert en retombant sur sa banquette avec de
+grands éclats de rire, voilà, capitaine, qui vous apprendra à être
+galant.
+
+«J'ai entendu dire que, peu de temps après, cette malheureuse dame
+était morte de chagrin.
+
+«Il y eut le pourvoi accoutumé; mais, cette fois, il donnait peu
+d'espérances. Le parti de la révolution, que Napoléon allait
+écraser un mois plus tard, avait repris l’ascendant. Celui de la
+contre-révolution s'était compromis par des excès odieux. On
+voulait des exemples, et on s'était arrangé pour cela, comme on le
+pratique ordinairement dans les temps difficiles, car il en est
+des gouvernements comme des hommes; les plus faibles sont les plus
+cruels. Les compagnies de Jéhu n'avaient d'ailleurs plus
+d'existence compacte. Les héros de ces bandes farouches, Debeauce,
+Hastier, Bary, Le Coq, Dabri, Delboulbe, Storkenfeld, étaient
+tombés sur l'échafaud ou à côté. Il n'y avait plus de ressources
+pour les condamnés dans le courage entreprenant de ces fous
+fatigués, qui n'étaient pas même capables, dès lors, de défendre
+leur propre vie, et qui se l'ôtaient froidement, comme Piard, à la
+fin d'un joyeux repas, pour en épargner la peine à la justice ou à
+la vengeance. Nos brigands devaient mourir.
+
+«Leur pourvoi fut rejeté; mais l'autorité judiciaire n'en fut pas
+prévenue la première. Trois coups de fusil tirés sous les
+murailles, du cachot avertirent les condamnés. Le commissaire du
+Directoire exécutif, qui exerçait le ministère public près des
+tribunaux, épouvanté par ce symptôme de connivence, requit une
+partie de la force armée, dont mon oncle était alors le chef: À
+six heures du matin, soixante cavaliers étaient rangés devant la
+grille du préau.
+
+«Quoique les guichetiers eussent pris toutes les précautions
+possibles pour pénétrer dans le cachot de ces quatre malheureux,
+qu'ils avaient laissés la veille si étroitement garrottés et
+chargés de fers si lourds, ils ne purent pas leur opposer une
+longue résistance. Les prisonniers étaient libres et armés
+jusqu'aux dents. Ils sortirent sans difficulté, après avoir
+enfermé leurs gardiens sous les gonds et sous les verrous; et,
+munis de toutes les clefs, ils traversèrent aussi aisément
+l’espace qui les séparait du préau. Leur aspect dut être terrible
+pour la populace qui les attendait devant les grilles. Pour
+conserver toute la liberté de leurs mouvements, pour affecter
+peut-être une sécurité plus menaçante encore que la renommée de
+force et d'intrépidité qui s'attachait à leur nom, peut-être même
+pour dissimuler l'épanchement du sang qui se manifeste si vite
+sous une toile blanche, et qui trahit les derniers efforts d'un
+homme blessé à mort, ils avaient le buste nu. Leurs bretelles
+croisées sur la poitrine, leurs larges ceintures rouges hérissées
+d'armes, leur cri d'attaque et de rage, tout cela devait avoir
+quelque chose de fantastique. Arrivés au préau ils virent la
+gendarmerie déployée, immobile, impossible à rompre et à
+traverser. Ils s'arrêtèrent un moment et parurent conférer entre
+eux. Leprêtre, qui était, comme je l’ai dit, leur aîné et leur
+chef, salua de la main le piquet, en disant avec cette noble grâce
+qui lui était particulière:
+
+«-- Très bien, messieurs de la gendarmerie!
+
+«Ensuite il passa devant ses camarades, en leur adressant un vif
+et dernier adieu, et se brûla la cervelle. Guyon, Amiet et Hyvert
+se mirent en état de défense, le canon de leurs doubles pistolets
+tourné sur la force armée. Ils ne tirèrent point; mais elle
+regarda cette démonstration comme une hostilité déclarée: elle
+tira. Guyon tomba roide mort sur le corps de Leprêtre, qui n'avait
+pas bougé. Amiet eut la cuisse cassée près de l'aine. La
+_Biographie des Contemporains_ dit qu'il fut exécuté. J'ai entendu
+raconter bien des fois qu'il avait rendu le dernier soupir au pied
+de l'échafaud. Hyvert restait seul: sa contenance assurée, son
+oeil terrible, ses pistolets agités par deux mains vives et
+exercées qui promenaient la mort sur tous les spectateurs, je ne
+sais quelle admiration peut-être qui s'attache au désespoir d'un
+beau jeune homme aux cheveux flottants, connu pour n'avoir jamais
+versé le sang, et auquel la justice demande une expiation de sang,
+l'aspect de ces trois cadavres sur lesquels il bondissait comme un
+loup excédé par des chasseurs, l'effroyable nouveauté de ce
+spectacle, suspendirent un moment la fureur de la troupe. Il s'en
+aperçut et transigea.
+
+«-- Messieurs, dit-il, à la mort! J'y vais! j'y vais de tout mon
+coeur! mais que personne ne m'approche, ou celui qui m'approche,
+je le _brûle_, si ce n'est monsieur, continua-t-il en montrant le
+bourreau. Cela, c'est une affaire que nous avons ensemble, et qui
+ne demande de part et d'autre que des procédés.
+
+«La concession était facile, car il n'y avait là personne qui ne
+souffrît de la durée de cette horrible tragédie, et qui ne fût
+pressé de la voir finir. Quand il vit que cette concession était
+faite, il prit un de ses pistolets aux dents, tira de sa ceinture
+un poignard, et se le plongea dans la poitrine jusqu'au manche. Il
+resta debout et en parût étonné. On voulut se précipiter sur lui.
+
+«-- Tout beau, messieurs! cria-t-il en dirigeant de nouveau sur
+les hommes qui se disposaient à l'envelopper les pistolets dont il
+s'était ressaisi pendant que le sang jaillissait à grands flots de
+la blessure où le poignard était resté. Vous savez nos
+conventions: je mourrai seul, ou nous mourrons trois. Marchons!
+
+«On le laissa marcher. Il alla droit à la guillotine en tournant
+le couteau dans son sein.
+
+«-- Il faut, ma foi, dit-il, que j'aie l'âme chevillée dans le
+ventre! je ne peux pas mourir. Tâchez de vous tirer de là.
+
+«Il adressait ceci aux exécuteurs.
+
+«Un instant après, sa tête tomba. Soit par hasard, soit quelque
+phénomène particulier de la vitalité, elle bondit, elle roula hors
+de tout l'appareil du supplice, et on vous dirait encore à Bourg
+que la tête d'Hyvert a parlé.»
+
+La lecture n'était pas achevée, que j'étais décidé à laisser de
+côté _René d’Argonne_ pour _les Compagnons de Jéhu._
+Le lendemain, je descendais, mon sac de nuit sous le bras.
+
+-- Tu pars? me dit Alexandre.
+
+-- Oui.
+
+-- Où vas-tu?
+
+-- À Bourg en Bresse.
+
+-- Quoi faire?
+
+-- Visiter les localités et consulter les souvenirs des gens qui
+ont vu exécuter Leprêtre, Amiet, Guyon et Hyvert.
+
+***
+
+Deux chemins conduisent à Bourg, quand on vient de Paris, bien
+entendu: on peut quitter le chemin de fer à Mâcon, et prendre une
+diligence qui conduit de Mâcon à Bourg; on peut continuer jusqu'à
+Lyon, et prendre le chemin de fer de Bourg à Lyon.
+
+J'hésitais entre ces deux voies, lorsque je fus déterminé par un
+des voyageurs qui habitaient momentanément le même wagon que moi.
+Il allait à Bourg, où il avait, me dit-il, de fréquentes
+relations; il y allait par Lyon; donc, la route de Lyon était la
+meilleure.
+
+Je résolus d'aller par la même route que lui.
+
+Je couchai à Lyon, et, le lendemain, à dix heures du matin,
+j'étais à Bourg.
+
+Un journal de la seconde capitale du royaume m'y rejoignit. Il
+contenait un article aigre-doux sur moi.
+
+Lyon n'a pas pu me pardonner depuis 1833, je crois, il y a de cela
+vingt-quatre ans, d'avoir dit qu'il n'était pas littéraire.
+
+Hélas! j'ai encore sur Lyon, en 1857, la même opinion que j'avais
+sur lui en 1833. Je ne change pas facilement d'opinion.
+
+Il y a en France une seconde ville qui m'en veut presque autant
+que Lyon: c'est Rouen.
+
+Rouen a sifflé toutes mes pièces, y compris _le Compte Hermann_.
+
+Un jour, un Napolitain se vantait à moi d'avoir sifflé Rossini et
+la Malibran, le _Barbier _et la Desdemona.
+
+-- Cela doit être vrai, lui répondis-je, car Rossini et la
+Malibran, de leur côté, se vantent d'avoir été sifflés par les
+Napolitains.
+
+Je me vante donc d'avoir été sifflé par les Rouennais.
+
+Cependant, un jour que j'avais un Rouennais pur sang sous la main,
+je résolus de savoir pourquoi on me sifflait à Rouen. Que voulez-
+vous! j'aime à me rendre compte des plus petites choses.
+
+Le Rouennais me répondit:
+
+-- Nous vous sifflons, parce que nous vous en voulons.
+
+Pourquoi pas? Rouen en avait bien voulu à Jeanne d'Arc.
+
+Cependant, ce ne pouvait pas être pour le même motif.
+
+Je demandai au Rouennais pourquoi lui et ses compatriotes m'en
+voulaient: je n'avais jamais dit de mal du sucre de pomme; j'avais
+respecté M. Barbet tout le temps qu'il avait été maire, et,
+délégué par la Société des gens de lettres à l'inauguration de la
+statue du grand Corneille, j'étais le seul qui eût pensé à saluer
+avant de prononcer son discours.
+
+Il n'y avait rien dans tout cela qui dût raisonnablement me
+mériter la haine des Rouennais.
+
+Aussi, à cette fière réponse: «Nous vous sifflons parce que nous
+vous en voulons» fis-je humblement cette demande:
+
+-- Et pourquoi m'en voulez-vous, mon Dieu?
+
+-- Oh! vous le savez bien, répondit le Rouennais.
+
+-- Moi? fis je.
+
+-- Oui, vous.
+
+-- N'importe, faites comme si je ne le savais pas.
+
+-- Vous vous rappelez le dîner que vous a donné la ville, à propos
+de la statue de Corneille?
+
+-- Parfaitement. M'en voudrait-elle de ne pas le lui avoir rendu?
+
+-- Non, ce n'est pas cela.
+
+-- Qu'est-ce?
+
+-- Eh bien, à ce dîner, on vous a dit «Monsieur Dumas, vous
+devriez bien faire une pièce pour la ville de Rouen, sur un sujet
+tiré de son histoire.»
+
+-- Ce à quoi j'ai répondu: Rien de plus facile; je viendrai, à
+votre première sommation, passer quinze jours à Rouen. On me
+donnera un sujet, et, pendant ces quinze jours, je ferai la pièce,
+dont les droits d'auteur seront pour les pauvres.
+
+-- C'est vrai, vous avez dit cela.
+
+-- Je ne vois rien de si blessant là dedans pour les Rouennais,
+que j'aie encouru leur haine.
+
+-- Oui; mais l'on a ajouté: «La ferez-vous en prose?» ce à quoi
+vous avez répondu... Vous rappelez-vous ce que vous avez répondu?
+
+-- Ma foi, non.
+
+-- Vous avez répondu: «Je la ferai en vers, ce sera plus tôt
+fait.»
+
+-- J'en suis bien capable.
+
+-- Eh bien!
+
+-- Après?
+
+-- Après, c'était une insulte pour Corneille, monsieur Dumas;
+voilà pourquoi les Rouennais vous en veulent et vous en voudront
+encore longtemps.
+
+Textuel!
+
+Ô dignes Rouennais! j'espère bien que vous ne me ferez jamais le
+mauvais tour de me pardonner et de m'applaudir.
+
+Le journal disait que M. Dumas n'était resté qu'une nuit à Lyon,
+sans doute parce qu'une ville si peu littéraire n'était pas digne
+de le garder plus longtemps.
+
+M. Dumas n'avait pas songé le moins du monde à cela. Il n'était
+resté qu'une nuit à Lyon, parce qu'il était pressé d'arriver à
+Bourg; aussi, à peine arrivé à Bourg, M. Dumas se fit-il conduire
+au journal du département.
+
+Je savais qu'il était dirigé par un archéologue distingué, éditeur
+de l'ouvrage de mon ami Baux sur l'église de Brou.
+
+Je demandai M. Milliet. M. Milliet, accourut.
+
+Nous échangeâmes une poignée de main, et je lui exposai le but de
+mon voyage.
+
+-- J'ai votre affaire, me dit-il; je vais vous conduire chez un
+magistrat de notre pays qui écrit l'histoire de la province.
+
+-- Mais où en est-il de votre histoire?
+
+-- Il en est à 1822.
+
+-- Tout va bien, alors. Comme les événements que j'ai à raconter
+datent de 1799, et que mes héros ont été exécutés en 1800, il aura
+passé l'époque et pourra me renseigner. Allons chez votre
+magistrat.
+
+En route, M. Milliet m'apprit que ce même magistrat était en même
+temps un gourmet distingué.
+
+Depuis Brillat-Savarin, c'est une mode que les magistrats soient
+gourmets. Par malheur, beaucoup se contentent d'être gourmands; ce
+qui n'est pas du tout la même chose.
+
+On nous introduisit dans le cabinet du magistrat.
+
+Je trouvai un homme à la figure luisante et au sourire goguenard.
+
+Il m'accueillit avec cet air protecteur que les historiens
+daignent avoir pour les poètes.
+
+-- Eh bien, monsieur, me demanda-t-il, vous venez donc chercher
+des sujets de roman dans notre pauvre pays?
+
+Non, monsieur: mon sujet est tout trouvé; je viens seulement
+consulter les pièces historiques.
+
+-- Bon! je ne croyais pas que, pour faire des romans, il fût
+besoin de se donner tant de peine.
+
+-- Vous êtes dans l'erreur, monsieur, à mon endroit du moins. J'ai
+l'habitude de faire des recherches très sérieuses sur les sujets
+historiques que je traite.
+
+-- Vous auriez pu tout au moins envoyer quelqu'un.
+
+-- La personne que j'eusse envoyée, monsieur, n'étant point
+pénétrée de mon sujet, eût pu passer près de faits très importants
+sans les voir; puis je m'aide beaucoup des localités, je ne sais
+pas décrire sans avoir vu.
+
+-- Alors, c'est un roman que vous comptez faire vous-même?
+
+-- Eh! oui, monsieur. J'avais fait faire le dernier par mon valet
+de chambre mais, comme il a eu un grand succès, le drôle m'a
+demandé des gages si exorbitants qu'à mon grand regret je n'ai pu
+le garder.
+
+Le magistrat se mordit les lèvres. Puis, après un instant de
+silence:
+
+-- Vous voudrez bien m'apprendre, monsieur, me dit-il, à quoi je
+puis vous être bon dans cet important travail.
+
+-- Vous pouvez me diriger dans mes recherches, monsieur. Ayant
+fait une histoire du département, aucun des événements importants
+qui se sont passés dans le chef-lieu ne doit vous être inconnu.
+
+-- En effet, monsieur, je crois, sous ce rapport, être assez bien
+renseigné.
+
+-- Eh bien, monsieur, d'abord votre département a été le centre
+des opérations des compagnons de Jéhu.
+
+-- Monsieur, j'ai entendu parler des compagnons de Jésus, répondit
+le magistrat en retrouvant son sourire gouailleur.
+
+-- C'est-à-dire des jésuites, n'est-ce pas? Ce n'est pas cela que
+je cherche, monsieur.
+
+-- Ce n'est pas de cela que je parle non plus; je parle des
+voleurs de diligences qui infestèrent les routes de 1797 à 1800.
+
+-- Eh bien, monsieur, permettez-moi de vous dire que ceux-là
+justement sur lesquels je viens chercher des renseignements à
+Bourg s'appelaient les compagnons de Jéhu et non les compagnons de
+Jésus.
+
+-- Mais qu'aurait voulu dire ce titre de _Compagnons de Jéhu_?
+J'aime à me rendre compte de tout.
+
+-- Moi aussi, monsieur; voilà pourquoi je n'ai pas voulu confondre
+des voleurs de grand chemin avec les apôtres.
+
+-- En effet, ce ne serait pas très orthodoxe.
+
+-- C'est ce que vous faisiez cependant, monsieur, si je ne fusse
+pas venu tout exprès pour rectifier, moi, poète, votre jugement, à
+vous, historien.
+
+-- J'attends l'explication, monsieur, reprit le magistrat en se
+pinçant les lèvres.
+
+-- Elle sera courte et simple. Jéhu était un roi d'Israël sacré
+par Élisée pour l'extermination de la maison d'Achab. _Élisée_,
+c'était Louis XVIII; _Jéhu_, c'était Cadoudal; _la maison
+d'Achab_, c'était la Révolution. Voilà pourquoi les détrousseurs
+de diligences qui pillaient l'argent du gouvernement pour
+entretenir la guerre de la Vendée s'appelaient les compagnons de
+Jéhu.
+
+-- Monsieur, je suis heureux d'apprendre quelque chose à mon âge.
+
+-- Oh! monsieur, on apprend toujours, en tout temps, à tout âge:
+pendant la vie, on apprend l'homme; pendant la mort, on apprend
+Dieu.
+
+-- Mais, enfin, me dit mon interlocuteur avec un mouvement
+d'impatience, puis-je savoir à quoi je puis vous être bon?
+
+-- Voici, monsieur. Quatre de ces jeunes gens, les principaux
+parmi les compagnons de Jéhu, ont été exécutés à Bourg, sur la
+place du Bastion.
+
+-- D'abord, monsieur, à Bourg, on n'exécute pas sur la place du
+Bastion; on exécute au champ de foire.
+
+-- Maintenant, monsieur... depuis quinze ou vingt ans, c'est
+vrai... depuis Peytel. Mais, auparavant, et du temps de la
+Révolution surtout, on exécutait sur la place du Bastion.
+
+-- C'est possible.
+
+-- C'est ainsi... Ces quatre jeunes gens se nommaient Guyon,
+Leprêtre, Amiet et Hyvert.
+
+-- C'est la première fois que j'entends prononcer ces noms-là.
+
+-- Ils ont pourtant eu un certain retentissement, à Bourg surtout.
+
+-- Et vous êtes sûr, monsieur, que ces gens-là ont été exécutés
+ici?
+
+-- J'en suis sûr.
+
+-- De qui tenez-vous le renseignement?
+
+-- D'un homme dont l'oncle, commandant de gendarmerie, assistait à
+l'exécution.
+
+-- Vous nommez cet homme?
+
+-- Charles Nodier.
+
+-- Charles Nodier, le romancier, le poète?
+
+-- Si c'était un historien, je n'hésiterais pas monsieur. J'ai
+appris dernièrement, dans un voyage à Varennes, le cas qu'il faut
+faire des historiens. Mais, justement parce que c'est un poète, un
+romancier, j'insiste.
+
+-- Libre à vous, mais je ne sais rien de ce que vous désirez
+savoir, et j'ose même dire que, si vous n'êtes venu dire à Bourg
+que pour avoir des renseignements sur l'exécution de MM... Comment
+les appelez-vous?
+
+-- Guyon, Leprêtre, Amiet et Hyvert.
+
+-- Vous avez fait un voyage inutile. Il y a vingt ans, monsieur,
+que je compulse les archives de la ville, et je n'ai rien vu de
+pareil à ce que vous me dites là.
+
+-- Les archives de la ville ne sont pas celles du greffe,
+monsieur; peut-être, dans celles du greffe, trouverai-je ce que je
+cherche.
+
+-- Ah! monsieur, si vous trouvez quelque chose dans les archives
+du greffe, vous serez bien malin! c'est un chaos, monsieur, que
+les archives du greffe, un vrai chaos; il vous faudrait rester ici
+un mois, et encore... encore...
+
+-- Je compte n'y rester qu'un jour, monsieur; mais, si, dans ce
+jour, je trouve ce que je cherche, me permettez-vous de vous en
+faire part?...
+
+-- Oui, monsieur, oui, monsieur, oui, et vous me rendrez un très
+grand service.
+
+-- Pas plus grand que celui que je venais vous demander; je vous
+apprendrai une chose que vous ne saviez pas, voilà tout.
+
+***
+
+Vous devinez qu'en sortant de chez mon magistrat j'étais piqué
+d'honneur, je voulais, coûte que coûte, avoir mes renseignements
+sur les compagnons de Jéhu.
+
+Je m'en pris à Milliet et le mis au pied du mur.
+
+-- Écoutez, me dit-il, j'ai un beau-frère avocat.
+
+-- Voilà mon homme! Allons chez le beau-frère.
+
+-- C'est qu'à cette heure, il est au Palais.
+
+-- Allons au Palais.
+
+-- Votre apparition fera rumeur, je vous en préviens.
+
+-- Alors, allez-y tout seul; dites-lui de quoi il est question;
+qu'il fasse ses recherches. Moi, je vais aller voir les environs
+de la ville pour établir mon travail sur les localités; nous nous
+retrouverons à quatre heures sur la place du Bastion, si vous le
+voulez bien.
+
+-- Parfaitement.
+
+-- Il me semble que j'ai vu une forêt en venant.
+
+-- La forêt de Seillon.
+
+-- Bravo!
+
+-- Vous avez besoin d'une forêt?
+
+-- Elle m'est indispensable.
+
+-- Alors permettez...
+
+-- Quoi?
+
+-- Je vais vous conduire chez un de mes amis, M. Leduc, un poète,
+qui, dans ses moments perdus, est inspecteur.
+
+-- Inspecteur de quoi?
+
+-- De la forêt.
+
+-- Il n'y a pas quelques ruines dans la forêt?
+
+-- Il y a la Chartreuse, qui n'est pas dans la forêt, mais qui en
+est à cent pas.
+
+-- Et dans la forêt?
+
+-- Il y a une espèce de fabrique que l'on appelle la Correrie, qui
+dépend de la Chartreuse, et qui communique avec elle par un
+passage souterrain.
+
+-- Bon! Maintenant, si vous pouvez m'offrir une grotte, vous
+m'aurez comblé.
+
+-- Nous avons la grotte de Ceyzeriat, mais de l’autre côté de la
+Reyssouse.
+
+-- Peu m'importe. Si la grotte ne vient pas à moi, je ferai comme
+Mahomet, j'irai à la grotte. En attendant, allons chez M. Leduc.
+
+Cinq minutes après, nous étions chez M. Leduc, qui, sachant de
+quoi il était question, se mettait, lui, son cheval et sa voiture,
+à ma disposition.
+
+J'acceptai le tout. Il y a des hommes qui s'offrent d'une certaine
+façon qui vous met du premier coup tout à l'aise.
+
+Nous visitâmes d'abord la Chartreuse. Je l’eusse fait bâtir
+exprès, qu'elle n'eût pas été plus à ma convenance. Cloître
+désert, jardin dévasté, habitants presque sauvages. Merci, hasard!
+
+De là, nous passâmes à la Correrie; c'était le complément de la
+Chartreuse. Je ne savais pas encore ce que j'en ferais; mais il
+était évident que cela pouvait m'être utile.
+
+-- Maintenant, monsieur, dis-je à mon obligeant conducteur, j'ai
+besoin d'un joli site, un peu sombre, sous des grands arbres, près
+d'une rivière. Tenez-vous cela dans le pays?
+
+-- Pour quoi faire?
+
+-- Pour y bâtir un château.
+
+-- Quel château?
+
+-- Un château de cartes, parbleu! J'ai une famille à loger, une
+mère modèle, une jeune fille mélancolique; un frère espiègle, un
+jardinier braconnier.
+
+-- Nous avons un endroit appelé les Noires-Fontaines.
+
+-- Voilà d'abord un nom charmant.
+
+-- Mais il n'y a pas de château.
+
+-- Tant mieux, car j'aurais été obligé de l’abattre.
+
+-- Allons aux Noires-Fontaines.
+
+Nous partîmes; un quart d'heure après, nous descendions à la
+maison des gardes.
+
+-- Prenons ce petit sentier, me dit M. Leduc, il nous conduira où
+vous voulez aller.
+
+Il nous conduisit, en effet, à un endroit planté de grands arbres,
+lesquels ombrageaient trois ou quatre sources.
+
+-- Voilà ce qu'on appelle les Noires-Fontaines, me dit M. Leduc.
+
+-- C'est ici que demeureront madame de Montrevel, Amélie et le
+petit Édouard. Maintenant quels sont les villages que je vois en
+face de moi?
+
+-- Ici, tout près, Montagnac; là-bas, dans la montagne, Ceyzeriat.
+
+-- Est-ce qu'il y a une grotte?
+
+-- Oui. Comment savez-vous qu'il y a une grotte à Ceyzeriat?
+
+-- Allez toujours. Le nom de ces autres villages, s'il vous plaît.
+
+-- Saint-Just, Tréconnasse, Ramasse, Villereversure.
+
+-- Très bien.
+
+-- Vous en avez assez!
+
+-- Oui.
+
+Je pris mon calepin, je fis le plan de la localité et j'inscrivis
+à peu près à leur place le nom des villages que M. Leduc venait de
+me faire passer en revue.
+
+-- C'est fait, lui dis-je.
+
+-- Où allons-nous?
+
+-- L'église de Brou doit être sur notre chemin?
+
+-- Justement.
+
+-- Visitons l'église de Brou.
+
+-- En avez-vous aussi besoin dans votre roman?
+
+-- Sans doute; vous vous imaginez bien que je ne vais pas faire
+passer mon action dans un pays qui possède le chef-d'oeuvre de
+l'architecture du XVIe siècle sans utiliser ce chef-d'oeuvre.
+
+-- Allons à l'église de Brou.
+
+Un quart d'heure après, le sacristain nous introduisait dans cet
+écrin de granit où sont renfermés les trois joyaux de marbre que
+l'on appelle les tombeaux de Marguerite d'Autriche, de Marguerite
+de Bourbon et de Philibert le Beau.
+
+-- Comment, demandai-je au sacristain, tous ces chefs-d'oeuvre
+n'ont-ils pas été mis en poussière à l'époque de la Révolution?
+
+-- Ah! monsieur, la municipalité avait eu une idée.
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'était de faire de l'église un magasin à fourrage.
+
+-- Oui, et le foin a sauvé le marbre; vous avez raison, mon ami,
+c'est une idée.
+
+-- L'idée de la municipalité vous en donne-t-elle une? me demanda
+M. Leduc.
+
+-- Ma foi, oui, et j'aurai bien du malheur si je n'en fais pas
+quelque chose.
+
+Je tirai ma montre.
+
+-- Trois heures! allons à la prison; j'ai rendez-vous à quatre
+heures place du Bastion, avec M. Milliet.
+
+-- Attendez... une dernière chose.
+
+-- Laquelle?
+
+-- Avez-vous vu la devise de Marguerite d'Autriche?
+
+-- Non; où cela?
+
+-- Tenez, partout; d'abord au-dessus de son tombeau.
+
+-- _Fortune, infortune, fortune._
+
+-- Justement.
+
+-- Eh bien, que veut dire ce jeu de mots?
+
+-- Les savants l'expliquent ainsi: _Le sort persécute beaucoup une
+femme_.
+
+-- Voyons un peu.
+
+-- Il faut d'abord supposer la devise latine à sa source.
+
+-- Supposons, c'est probable.
+
+-- Eh bien: F_ortuna infortunat_...
+
+-- Oh! oh! _infortunat_.
+
+-- Dame...
+
+-- Cela ressemble fort à un barbarisme.
+
+-- Que voulez-vous!
+
+-- Je veux une explication.
+
+-- Donnez-la!
+
+-- La voici: _Fortuna, infortuna forti una_ -- _Fortune et
+infortune sont égales pour le fort_.
+
+-- Savez-vous que cela pourrait bien être la vraie traduction?
+
+-- Parbleu! voilà ce que c'est que de ne pas être savant, mon cher
+monsieur; on est sensé, et, avec du sens, on voit plus juste
+qu'avec de la science. Vous n'avez pas autre chose à me dire?
+
+-- Non.
+
+-- Allons à la prison, alors.
+
+Nous remontâmes en voiture, rentrâmes dans la ville et ne nous
+arrêtâmes que devant la porte de la prison.
+
+Je passai la tête par la portière.
+
+-- Oh! fis je, on me l'a gâtée.
+
+-- Comment! on vous l’a gâtée?
+
+-- Certainement, elle n'était pas comme cela du temps de mes
+prisonniers, à moi. Pouvons-nous parler au geôlier?
+
+-- Sans doute.
+
+-- Parlons-lui.
+
+Nous frappâmes à la porte. Un homme d'une quarantaine d'années
+vint nous ouvrir.
+
+Il reconnut M. Leduc.
+
+-- Mon cher, lui dit M. Leduc, voici un savant de mes amis.
+
+-- Eh! là-bas, fis-je en l’interrompant, pas de mauvaises
+plaisanteries.
+
+-- Qui prétend, continua M. Leduc, que la prison n'est plus telle
+qu'au dernier siècle?
+
+-- C'est vrai, monsieur Leduc, elle a été abattue et rebâtie en
+1816.
+
+-- Alors, la disposition intérieure n'est plus la même?
+
+-- Oh! non, monsieur, tout a été changé.
+
+-- Pourrait-on avoir un ancien plan?
+
+-- Ah! M. Martin l’architecte pourrait peut-être vous en retrouver
+un.
+
+-- Est-ce un parent de M. Martin l’avocat?
+
+-- C'est son frère.
+
+-- Très bien, mon ami; j'aurai mon plan.
+
+-- Alors, nous n'avons plus besoin ici? demanda M. Leduc.
+
+-- Aucunement.
+
+-- Je puis rentrer chez moi?
+
+-- Cela me fera de la peine de vous quitter, voilà tout.
+
+-- Vous n'avez pas besoin de moi pour trouver le Bastion?
+
+-- C'est à deux pas.
+
+-- Que faites-vous de votre soirée?
+
+-- Je la passe chez vous, si vous voulez.
+
+-- Très bien! À neuf heures, une tasse de thé vous attendra.
+
+-- Je l’irai prendre.
+
+Je remerciai M. Leduc. Nous échangeâmes une poignée de main, et
+nous nous quittâmes.
+
+Je descendis par la rue des Lisses (lisez Lices, à cause d'un
+combat qui eut lieu sur la place où elle conduit), et, longeant le
+jardin Montburon, je me trouvai sur la place du Bastion.
+
+C'est un hémicycle où se tient aujourd'hui le marché de la ville.
+Au milieu de cet hémicycle s'élève la statue de Bichat, par David
+(d'Angers). Bichat, en redingote -- pourquoi cette exagération de
+réalisme -- pose la main sur le coeur d'un enfant de neuf à dix
+ans, parfaitement nu -- pourquoi cet excès d'idéalité? -- tandis
+qu'aux pieds de Bichat est étendu un cadavre. C'est le livre de
+Bichat traduit en bronze: _De la vie et de la mort_!...
+
+J'étais occupé à regarder cette statue, qui résume les défauts et
+les qualités de David (d'Angers), lorsque je sentis que l'on me
+touchait l’épaule. Je me retournai: c'était M. Milliet. Il tenait
+un papier à la main.
+
+-- Eh bien? lui demandai-je.
+
+-- Eh bien, victoire.
+
+-- Qu'est-ce que cela?
+
+-- Le procès-verbal d'exécution.
+
+-- ...?
+
+-- De vos hommes.
+
+-- De Guyon, de Leprêtre, d'Amiet?...
+
+-- Et d'Hyvert.
+
+-- Mais donnez-moi donc cela.
+
+-- Le voici.
+
+Je pris et je lus:
+
+PROCÈS-VERBAL DE MORT ET EXÉCUTION DE
+
+LAURENT GUYON, ÉTIENNE HYVERT, FRANÇOIS AMIET, ANTOINE LEPRÊTRE,
+
+«Condamnés le 20 thermidor an VIII, et exécutés le 23 Vendémiaire
+an IX
+
+«Ce jourd'hui, 23 vendémiaire an IX, le commissaire du
+gouvernement près le Tribunal, qui a reçu, dans la nuit et à onze
+heures du soir, le paquet du ministre de la justice contenant la
+procédure et le jugement qui condamne à mort Laurent Guyon,
+Étienne Hyvert, François Amiet et Antoine Leprêtre; le jugement du
+Tribunal de cassation du 6 du courant, qui rejette la requête en
+cassation contre le jugement du 24 thermidor an VIII, a fait
+avertir, par lettre, entre sept et huit heures du matin, les
+quatre accusés que leur jugement à mort serait exécuté aujourd'hui
+à onze heures. Dans l'intervalle qui s'est écoulé jusqu'à onze
+heures, ces quatre accusés se sont tiré des coups de pistolet et
+donné des coups de poignard en prison. Leprêtre et Guyon, selon le
+bruit public, étaient morts; Hyvert blessé à mort et expirant;
+Amiet blessé à mort, mais conservant sa connaissance. Tous quatre,
+en cet état, ont été conduits à la guillotine, et, _morts ou
+vivants, _ils ont été guillotinés; à onze heures et demie,
+l'huissier Colin a remis le procès-verbal de leur supplice à la
+Municipalité pour les inscrire sur le livre des morts.
+
+«Le capitaine de gendarmerie a remis au juge de paix le procès-
+verbal de ce qui s'est passé en prison, où il a été présent; pour
+moi qui n'y ai point assisté, je certifie ce que la voix publique
+m'a appris.
+
+«Bourg, 23 vendémiaire au IX.
+«Signé: DUBOST, greffier.»
+
+Ah! c'était donc le poète qui avait raison contre l'historien! le
+capitaine de gendarmerie qui avait remis au juge de paix le
+procès-verbal de ce qui s'était passé dans la prison -- _où il
+était présent_ -- c'était l'oncle de Nodier. Ce procès-verbal
+remis au juge de paix, c'était le récit gravé dans la tête du
+jeune homme, récit qui, après quarante ans, s'était fait jour sans
+altération dans ce chef-d'oeuvre intitulé _Souvenirs de la
+Révolution._
+
+Toute la procédure était aux archives du greffe. M. Martin me
+faisait offrir de la faire copier: interrogatoire, procès-verbaux,
+jugement.
+
+J'avais dans ma poche les _Souvenirs de la Révolution _de Nodier.
+Je tenais à la main le procès-verbal d'exécution qui confirmait
+les faits avancés par lui.
+
+-- Allons chez notre magistrat, dis-je à M. Milliet.
+
+-- Allons chez notre magistrat, répéta-t-il.
+
+Le magistrat fut atterré, et je le laissai convaincu que les
+poètes savent aussi bien l'histoire que les historiens, s'ils ne
+la savent pas mieux.
+
+Alex. Dumas.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les compagnons de Jéhu, by Alexandre Dumas
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13819 ***