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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:43:03 -0700 |
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diff --git a/13819-0.txt b/13819-0.txt new file mode 100644 index 0000000..989cffe --- /dev/null +++ b/13819-0.txt @@ -0,0 +1,31389 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13819 *** + +Alexandre Dumas + +LES COMPAGNONS +DE JÉHU +(1857) + + +Table des matières + +PROLOGUE LA VILLE D'AVIGNON +I -- UNE TABLE D'HÔTE +II -- UN PROVERBE ITALIEN +III -- L'ANGLAIS +IV -- LE DUEL +V -- ROLAND +VI -- MORGAN +VII -- LA CHARTREUSE DE SEILLON +VIII -- À QUOI SERVAIT L’ARGENT DU DIRECTOIRE +IX -- ROMÉO ET JULIETTE +X -- LA FAMILLE DE ROLAND +XI -- LE CHÂTEAU DES NOIRES--FONTAINES +XII -- LES PLAISIRS DE LA PROVINCE +XIII -- LE RAGOT +XIV -- UNE MAUVAISE COMMISSION +XV -- L'ESPRIT FORT +XVI -- LE FANTÔME +XVII -- PERQUISITION +XVIII -- LE JUGEMENT +XIX: LA PETITE MAISON DE LA RUE DE LA VICTOIRE +XX -- LES CONVIVES DU GÉNÉRAL BONAPARTE +XXI -- LE BILAN DU DIRECTOIRE +XXII -- UN PROJET DE DÉCRET +XXIII -- ALEA JACTA EST +XXIV -- LE 18 BRUMAIRE +XXV -- UNE COMMUNICATION IMPORTANTE +XXVI -- LE BAL DES VICTIMES +XXVII -- LA PEAU DES OURS +XXVIII -- EN FAMILLE +XXIX -- LA DILIGENCE DE GENÈVE +XXX -- LE RAPPORT DU CITOYEN FOUCHÉ +XXXI -- LE FILS DU MEUNIER DE LEGUERNO +XXXII -- BLANC ET BLEU +XXXIII -- LA PEINE DU TALION +XXXIV -- LA DIPLOMATIE DE GEORGES CADOUDAL +XXXV -- PROPOSITION DE MARIAGE +XXXVI -- SCULPTURE ET PEINTURE +XXXVII -- L'AMBASSADEUR +XXXVIII -- LES DEUX SIGNAUX +XXXIX -- LA GROTTE DE CEYZERIAT +XL -- BUISSON CREUX +XLI -- L'HÔTEL DE LA POSTE +XLII -- LA MALLE DE CHAMBÉRY +XLIII -- LA RÉPONSE DE LORD GRENVILLE +XLIV -- DÉMÉNAGEMENT +XLV -- LE CHERCHEUR DE PISTE +XLVI -- UNE INSPIRATION +XLVII -- UNE RECONNAISSANCE +XLVIII -- OÙ LES PRESSENTIMENTS DE MORGAN SE RÉALISENT +XLIX -- LA REVANCHE DE ROLAND +L -- CADOUDAL AUX TUILERIES +LI -- L'ARMÉE DE RÉSERVE +LII -- LE JUGEMENT +LIII -- OU AMÉLIE TIENT SA PAROLE +LIV -- LA CONFESSION +LV -- L'INVULNÉRABLE +CONCLUSION +UN MOT AU LECTEUR + + +PROLOGUE +LA VILLE D'AVIGNON + +Nous ne savons si le prologue que nous allons mettre sous les yeux +du lecteur est bien utile, et cependant nous ne pouvons résister +au désir d'en faire, non pas le premier chapitre, mais la préface +de ce livre. + +Plus nous avançons dans la vie, plus nous avançons dans l'art, +plus nous demeurons convaincu que rien n'est abrupt et isolé, que +la nature et la société marchent par déductions et non par +accidents, et que l'événement, fleur joyeuse ou triste, parfumée +ou fétide, souriante ou fatale, qui s'ouvre aujourd'hui sous nos +yeux, avait son bouton dans le passé et ses racines parfois dans +les jours antérieurs à nos jours comme elle aura son fruit dans +l'avenir. + +Jeune, l'homme prend le temps comme il vient, amoureux de la +veille, insoucieux du jour, s'inquiétant peu du lendemain. La +jeunesse, c'est le printemps avec ses fraîches aurores et ses +beaux soirs; si parfois un orage passe au ciel, il éclate, gronde +et s'évanouit, laissant le ciel plus azuré, l'atmosphère plus +pure, la nature plus souriante qu'auparavant. + +À quoi bon réfléchir aux causes de cet orage qui passe, rapide +comme un caprice, éphémère comme une fantaisie? Avant que nous +ayons le mot de l'énigme météorologique, l'orage aura disparu. + +Mais il n'en est point ainsi de ces phénomènes terribles qui, vers +la fin de l'été, menacent nos moissons; qui, au milieu de +l'automne, assiègent nos vendanges: on se demande où ils vont, on +s'inquiète d'où ils viennent, on cherche le moyen de les prévenir. + +Or, pour le penseur, pour l'historien, pour le poète, il y a un +bien autre sujet de rêverie dans les révolutions, ces tempêtes de +l'atmosphère sociale qui couvrent la terre de sang et brisent +toute une génération d'hommes, que dans les orages du ciel qui +noient une moisson ou grêlent une vendange, c'est-à-dire l'espoir +d'une année seulement, et qui font un tort que peut, à tout +prendre, largement réparer l'année suivante, à moins que le +Seigneur ne soit dans ses jours de colère. + +Ainsi, autrefois, soit oubli, soit insouciance, ignorance peut- +être -- heureux qui ignore! malheureux qui sait! -- autrefois, +j'eusse eu à raconter l'histoire que je vais vous dire +aujourd'hui, que, sans m'arrêter au lieu où se passe la première +scène de mon livre, j'eusse insoucieusement écrit cette scène, +j'eusse traversé le Midi comme une autre province, j'eusse nommé +Avignon comme une autre ville. + +Mais aujourd'hui, il n'en est pas de même; j'en suis non plus aux +bourrasques du printemps, mais aux orages de l'été, mais aux +tempêtes de l'automne. Aujourd'hui, quand je nomme Avignon, +j’évoque un spectre, et, de même qu'Antoine, déployant le linceul +de César, disait: «Voici le trou qu'a fait le poignard de Casca, +voici celui qu'a fait le glaive de Cassius, voici celui qu'a fait +l'épée de Brutus», je dis, moi, en voyant le suaire sanglant de la +ville papale: «Voilà le sang des Albigeois; voilà le sang des +Cévennois; voilà le sang des républicains; voilà le sang des +royalistes; voilà le sang de Lescuyer; voilà le sang du maréchal +Brune.» + +Et je me sens alors pris d'une profonde tristesse, et je me mets à +écrire; mais, dès les premières lignes, je m'aperçois que, sans +que je m'en doutasse, le bureau de l'historien a pris, entre mes +doigts, la place de la plume du romancier. + +Eh bien, soyons l'un et l'autre: lecteur, accordez les dix, les +quinze, les vingt premières pages à l'historien; le romancier aura +le reste. +Disons donc quelques mots d'Avignon, lieu où va s'ouvrir la +première scène du nouveau livre que nous offrons au public. + +Peut-être avant de lire ce que nous en dirons, est-il bon de jeter +les yeux sur ce qu'en dit son historien national, François +Nouguier. + +«Avignon, dit-il, ville noble pour son antiquité, agréable pour +son assiette, superbe pour ses murailles, riante pour la fertilité +du sol, charmante pour la douceur de ses habitants, magnifique +pour son palais, belle pour ses grandes rues, merveilleuse pour la +structure de son pont, riche par son commerce, et connue par toute +la terre.» + +Que l'ombre de François Nouguier nous pardonne si nous ne voyons +pas tout à fait sa ville avec les mêmes yeux que lui. + +Ceux qui connaissent Avignon diront qui l'a mieux vue de +l'historien ou du romancier. + +Il est juste d'établir avant tout qu'Avignon est une ville à part, +c'est-à-dire la ville des passions extrêmes; l'époque des +dissensions religieuses qui ont amené pour elle les haines +politiques, remonte au douzième siècle; les vallées du mont +Ventoux abritèrent, après sa fuite de Lyon, Pierre de Valdo et ses +Vaudois, les ancêtres de ces protestants qui, sous le nom +d'Albigeois, coûtèrent aux comtes de Toulouse et valurent à la +papauté les sept châteaux que Raymond VI possédait dans le +Languedoc. + +Puissante république gouvernée par des podestats, Avignon refusa +de se soumettre au roi de France. Un matin, Louis VIII -- qui +trouvait plus simple de se croiser contre Avignon, comme avait +fait Simon de Montfort, que pour Jérusalem, comme avait fait +Philippe-Auguste -- un matin, disons-nous, Louis VIII se présenta +aux portes d'Avignon, demandant à y entrer, la lance en arrêt, le +casque en tête, les bannières déployées et les trompettes de +guerre sonnant. + +Les bourgeois refusèrent; ils offrirent au roi de France, comme +dernière concession, l'entrée pacifique, tête nue, lance haute, et +bannière royale seule déployée. Le roi commença le blocus; ce +blocus dura trois mois, pendant lesquels, dit le chroniqueur, les +bourgeois d'Avignon rendirent aux soldats français flèches pour +flèches, blessures pour blessures, mort pour mort. + +La ville capitula enfin. Louis VIII conduisait dans son armée le +cardinal-légat romain de Saint-Ange; ce fut lui qui dicta les +conditions, véritables conditions de prêtre, dures et absolues. + +Les Avignonnais furent condamnés à démolir leurs remparts, à +combler leurs fossés, à abattre trois cents tours, à livrer leurs +navires, à brûler leurs engins et leurs machines de guerre. Ils +durent, en outre, payer une contribution énorme, abjurer l'hérésie +vaudoise, entretenir en Palestine trente hommes d'armes +parfaitement armés et équipés pour y concourir à la délivrance du +tombeau du Christ. Enfin, pour veiller à l'accomplissement de ces +conditions, dont la bulle existe encore dans les archives de la +ville, il fut fondé une confrérie de pénitents qui, traversant +plus des six siècles, s'est perpétuée jusqu'à nos jours. + +En opposition avec ces pénitents, qu'on appelait les pénitents +blancs, se fonda l'ordre des pénitents noirs, tout imprégnés de +l'esprit d'opposition de Raymond de Toulouse. + +À partir de ce jour, les haines religieuses devinrent des haines +politiques. + +Ce n'était point assez pour Avignon d'être la terre de l'hérésie, +il fallait qu'elle devînt le théâtre du schisme. +Qu'on nous permette, à propos de la Rome française, une courte +digression historique; à la rigueur, elle ne serait point +nécessaire au sujet que nous traitons, et peut-être ferions-nous +mieux d'entrer de plein bond dans le drame; mais nous espérons +qu'on nous la pardonnera. Nous écrivons surtout pour ceux qui, +dans un roman, aiment à rencontrer parfois autre chose que du +roman. + +En 1285, Philippe le Bel monta sur le trône. + +C'est une grande date historique que cette date de 1285. La +papauté, qui, dans la personne de Grégoire VII, a tenu tête à +l'empereur d'Allemagne; la papauté, qui, vaincue matériellement +par Henri IV, l'a vaincu moralement; la papauté est souffletée par +un simple gentilhomme sabin, et le gantelet de fer de Colonna +rougit la face de Boniface VIII. + +Mais le roi de France, par la main duquel le soufflet avait été +réellement donné, qu'allait-il advenir de lui sous le successeur +de Boniface VIII? + +Ce successeur, c'était Benoît XI, homme de bas lieu, mais qui eût +été un homme de génie peut-être, si on lui en eût donné le temps. + +Trop faible pour heurter en face Philippe le Bel, il trouva un +moyen que lui eût envié, deux cents ans plus tard, le fondateur +d'un ordre célèbre: il pardonna hautement, publiquement à Colonna. + +Pardonner à Colonna, c'était déclarer Colonna coupable; les +coupables seuls ont besoin de pardon. + +Si Colonna était coupable, le roi de France était au moins son +complice. +Il y avait quelque danger à soutenir un pareil argument; aussi +Benoît XI ne fut-il pape que huit mois. + +Un jour, une femme voilée, qui se donnait pour converse de Sainte- +Pétronille à Pérouse, vint, comme il était, à table, lui présenter +une corbeille de figues. + +Un aspic y était-il caché, comme dans celle de Cléopâtre? Le fait +est que, le lendemain, le saint-siège était vacant. + +Alors Philippe le Bel eut une idée étrange, si étrange, qu'elle +dut lui paraître d'abord une hallucination. + +C'était de tirer la papauté de Rome, de l'amener en France, de la +mettre en geôle et de lui faire battre monnaie à son profit. + +Le règne de Philippe le Bel est l'avènement de l'or. + +L'or, c'était le seul et unique dieu de ce roi qui avait souffleté +un pape. Saint Louis avait eu pour ministre un prêtre, le digne +abbé Suger; Philippe le Bel eut pour ministres deux banquiers, les +deux Florentins Biscio et Musiato. + +Vous attendez-vous, cher lecteur, à ce que nous allons tomber dans +ce lieu commun philosophique qui consiste à anathématiser l'or? +Vous vous tromperiez. + +Au treizième siècle, l'or est un progrès. + +Jusque-là on ne connaissait que la terre. + +L'or, c'était la terre monnayée, la terre mobile, échangeable, +transportable, divisible, subtilisée, spiritualisée, pour ainsi +dire. + +Tant que la terre n'avait pas eu sa représentation dans l'or, +l'homme, comme le dieu Terme, cette borne des champs, avait eu les +pieds pris dans la terre. Autrefois, la terre emportait l'homme; +aujourd’hui, c'est l'homme qui emporte la terre. + +Mais l'or, il fallait le tirer d'où il était; et où il était, il +était bien autrement enfoui que dans les mines du Chili ou de +Mexico. + +L'or était chez les juifs et dans les églises. + +Pour le tirer de cette double mine, il fallait plus qu'un roi, il +fallait un pape. + +C'est pourquoi Philippe le Bel, le grand tireur d'or, résolut +d'avoir un pape à lui. + +Benoît XI mort, il y avait conclave à Pérouse; les cardinaux +français étaient en majorité au conclave. + +Philippe le Bel jeta les yeux sur l'archevêque de Bordeaux, +Bertrand de Got. Il lui donna rendez-vous dans une forêt, près de +Saint-Jean d'Angély. + +Bertrand de Got n'avait garde de manquer au rendez-vous. + +Le roi et l'archevêque y entendirent la messe, et, au moment de +l'élévation, sur ce Dieu que l'on glorifiait, ils se jurèrent un +secret absolu. + +Bertrand de Got ignorait encore ce dont il était question. + +La messe entendue: + +-- Archevêque, lui dit Philippe le Bel, il est en mon pouvoir de +te faire pape. + +Bertrand de Got n'en écouta pas davantage et se jeta aux pieds du +roi. + +-- Que faut-il faire pour cela? demanda-t-il. + +-- Me faire six grâces que je te demanderai, répondit Philippe le +Bel. + +-- C'est à toi de commander et à moi d'obéir, dit le futur pape. + +Le serment de servage était fait. + +Le roi releva Bertrand de Got, le baisa sur la bouche et lui dit: + +-- Les six grâces que je te demande sont les suivantes: + +«La première, que tu me réconcilies parfaitement avec l'Église, et +que tu me fasses pardonner le méfait que j'ai commis à l'égard de +Boniface VIII. + +«La seconde, que tu me rendes à moi et aux miens la communion que +la cour de Rome m'a enlevée. + +«La troisième, que tu m'accordes les décimes du clergé, dans mon +royaume, pour cinq ans, afin d'aider aux dépenses faites en la +guerre de Flandre. + +«La quatrième, que tu détruises et annules la mémoire du pape +Boniface VIII. + +«La cinquième, que tu rendes la dignité de cardinal à messires +Jacopo et Pietro de Colonna. + +«Pour la sixième grâce et promesse, je me réserve de t'en parler +en temps et lieu.» + +Bertrand de Got jura pour les promesses et grâces connues, et pour +la promesse et grâce inconnue. + +Cette dernière, que le roi n'avait osé dire à la suite des autres, +c'était la destruction des Templiers. + +Outre la promesse et le serment faits sur le _Corpus Dominici, +_Bertrand de Got donna pour otages son frère et deux de ses +neveux. + +Le roi jura, de son côté, qu'il le ferait élire pape. + +Cette scène, se passant dans le carrefour d'une forêt, au milieu +des ténèbres, ressemblait bien plus à une évocation entre un +magicien et un démon, qu'à un engagement pris entre un roi et un +pape. + +Aussi, le couronnement du roi, qui eut lieu quelque temps après à +Lyon, et qui commençait la captivité de l'Église, parut-il peu +agréable à Dieu. + +Au moment où le cortège royal passait, un mur chargé de +spectateurs s'écroula, blessa le roi et tua le duc de Bretagne. + +Le pape fut renversé, la tiare roula dans la boue. + +Bertrand de Got fut élu pape sous le nom de Clément V. + +Clément V paya tout ce qu'avait promis Bertrand de Got. + +Philippe fut innocenté, la communion fut rendue à lui et aux +siens, la pourpre remonta aux épaules des Colonna, l'Église fut +obligée de payer les guerres de Flandre et la croisade de Philippe +de Valois contre l'empire grec. La mémoire du pape Boniface VIII +fut, sinon détruite et annulée, du moins flétrie; les murailles du +Temple furent rasées et les Templiers brûlés sur le terre-plein du +pont Neuf. + +Tous ces édits -- cela ne s'appelait plus des bulles, du moment où +c'était le pouvoir temporel qui dictait -- tous ces édits étaient +datés d'Avignon. + +Philippe le Bel fut le plus riche des rois de la monarchie +française; il avait un trésor inépuisable: c'était son pape. Il +l’avait acheté, il s'en servait, il le mettait au pressoir, et, +comme d'un pressoir coulent le cidre et le vin, de ce pape écrasé, +coulait l'or. + +Le pontificat, souffleté par Colonna dans la personne de Boniface +VIII, abdiquait l’empire du monde dans celle de Clément V. + +Nous avons dit comment le roi du sang et le pape de l'or étaient +venus. + +On sait comment ils s'en allèrent. + +Jacques de Molay, du haut de son bûcher, les avait ajournés tous +deux à un an pour comparaître devant Dieu. H twn gerwn oibullia_, +_dit Aristophane: _Les moribonds chenus ont l'esprit de la +sibylle._ + +Clément V partit le premier; il avait vu en songe son palais +incendié. + +«À partir de ce moment, dit Baluze, il devint triste et ne dura +guère.» + +Sept mois après, ce fut le tour de Philippe; les uns le font +mourir à la chasse, renversé par un sanglier, Dante est du nombre +de ceux-là. «Celui, dit-il, qui a été vu près de la Seine +falsifiant les monnaies, mourra d'un coup de dent de sanglier.» + +Mais Guillaume de Nangis fait au roi faux-monnayeur une mort bien +autrement providentielle. + +«Miné par une maladie inconnue aux médecins, Philippe s'éteignit, +dit-il, au grand étonnement de tout le monde, sans que son pouls +ni son urine révélassent ni la cause de la maladie ni l'imminence +du péril.» + +Le roi désordre, le roi vacarme, Louis X, dit _le Hutin, _succède +à son père Philippe le Bel; Jean XXII, à Clément V. + +Avignon devint alors bien véritablement une seconde Rome, Jean +XXII et Clément VI la sacrèrent reine du luxe. Les moeurs du temps +en firent la reine de la débauche et de la mollesse. À la place de +ses tours, abattues par Romain de Saint-Ange, Hernandez de Héredi, +grand maître de Saint-Jean de Jérusalem, lui noua autour de la +taille une ceinture de murailles. Elle eut des moines dissolus, +qui transformèrent l’enceinte bénie des couvents en lieux de +débauche et de luxure; elle eut de belles courtisanes qui +arrachèrent les diamants de la tiare pour s'en faire des bracelets +et des colliers; enfin, elle eut les échos de Vaucluse, qui lui +renvoyèrent les molles et mélodieuses chansons de Pétrarque. + +Cela dura jusqu'à ce que le roi Charles V, qui était un prince +sage et religieux, ayant résolu de faire cesser ce scandale, +envoya le maréchal de Boucicaut pour chasser d'Avignon l'antipape +Benoît XIII; mais, à la vue des soldats du roi de France, celui-ci +se souvint qu'avant d'être pape sous le nom de Benoît XIII, il +avait été capitaine sous le nom de Pierre de Luna. Pendant cinq +mois, il se défendit, pointant lui-même, du haut des murailles du +château, ses machines de guerre, bien autrement meurtrières que +ses foudres pontificales. Enfin, forcé de fuir, il sortit de la +ville par une poterne, après avoir ruiné cent maisons et tué +quatre mille Avignonnais, et se réfugia en Espagne, où le roi +d'Aragon lui offrit un asile. Là, tous les matins, du haut d'une +tour, assisté de deux prêtres, dont il avait fait son sacré +collège, il bénissait le monde, qui n'en allait pas mieux, et +excommuniait ses ennemis, qui ne s'en portaient pas plus mal. +Enfin, se sentant près de mourir, et craignant que le schisme ne +mourût avec lui, il nomma ses deux vicaires cardinaux, à la +condition que, lui trépassé, l'un des deux élirait l'autre pape. +L'élection se fit. Le nouveau pape poursuivit un instant le +schisme, soutenu par le cardinal qui l'avait proclamé. Enfin, tous +deux entrèrent en négociation avec Rome, firent amende honorable +et rentrèrent dans le giron de la sainte Église, l'un avec le +titre d'archevêque de Séville, l'autre avec celui d'archevêque de +Tolède. + +À partir de ce moment jusqu'en 1790, Avignon, veuve de ses papes, +avait été gouvernée par des légats et des vice-légats; elle avait +eu sept souverains pontifes qui avaient résidé dans ses murs +pendant sept dizaines d'années; elle avait sept hôpitaux, sept +confréries de pénitents, sept couvents d'hommes, sept couvents de +femmes, sept paroisses et sept cimetières. Pour ceux qui +connaissent Avignon, il y avait à cette époque, il y a encore, +deux villes dans la ville: la ville des prêtres, c'est-à-dire la +ville romaine; la ville des commerçants, c'est-à-dire la ville +française. + +La ville des prêtres, avec son palais des papes, ses cent églises, +ses cloches innombrables, toujours prêtes à sonner le tocsin de +l'incendie, le glas du meurtre. + +La ville des commerçants, avec son Rhône, ses ouvriers en soierie +et son transit croisé qui va du nord au sud, de l'ouest à l'est, +de Lyon à Marseille, de Nîmes à Turin. + +La ville française, la ville damnée, envieuse d'avoir un roi, +jalouse d'obtenir des libertés et qui frémissait de se sentir +terre esclave, terre des prêtres, ayant le clergé pour seigneur. + +Le clergé -- non pas le clergé pieux, tolérant, austère au devoir +et à la charité, vivant dans le monde pour le consoler et +l'édifier, sans se mêler à ses joies ni à ses passions -- mais le +clergé tel que l'avaient fait l'intrigue, l'ambition et la +cupidité, c'est-à-dire des abbés de cour, rivaux des abbés +romains, oisifs, libertins, élégants, hardis, rois de la mode, +autocrates des salons, baisant la main des dames dont ils +s'honoraient d'être les sigisbées, donnant leurs mains à baiser +aux femmes du peuple, à qui ils faisaient l'honneur de les prendre +pour maîtresses. + +Voulez-vous un type de ces abbés-là? Prenez l'abbé Maury. +Orgueilleux comme un duc, insolent comme un laquais, fils de +cordonnier, plus aristocrate qu'un fils de grand seigneur. + +On comprend que ces deux catégories d'habitants, représentant, +l'une l'hérésie, l'autre l'orthodoxie; l'une le parti français, +l'autre le parti romain; l'une le parti monarchiste absolu, +l'autre le parti constitutionnel progressif, n'étaient pas des +éléments de paix et de sécurité pour l'ancienne ville pontificale; +on comprend, disons-nous, qu'au moment où éclata la révolution à +Paris et où cette révolution se manifesta par la prise de la +Bastille, les deux partis, encore tout chauds des guerres de +religion de Louis XIV, ne restèrent pas inertes en face l'un de +l'autre. + +Nous avons dit: Avignon ville de prêtres, ajoutons ville de +haines. Nulle part mieux que dans les couvents on n'apprend à +haïr. Le coeur de l'enfant, partout ailleurs pur de mauvaises +passions, naissait là plein de haines paternelles, léguées de père +en fils, depuis huit cents ans, et, après une vie haineuse, +léguait à son tour l'héritage diabolique à ses enfants. + +Aussi, au premier cri de liberté que poussa la France, la ville +française se leva-t-elle pleine de joie et d'espérance; le moment +était enfin venu pour elle de contester tout haut la concession +faite par une jeune reine mineure, pour racheter ses péchés, d'une +ville, d'une province et avec elle d'un demi-million d'âmes. De +quel droit ces âmes avaient-elles été vendues _in oeternum _au +plus dur et au plus exigeant de tous les maîtres, au pontife +romain? + +La France allait se réunir au Champ-de-Mars dans l'embrassement +fraternel de la Fédération. N'était-elle pas la France? On nomma +des députés; ces députés se rendirent chez le légat et le prièrent +respectueusement de partir. + +On lui donnait vingt-quatre heures pour quitter la ville. + +Pendant la nuit, les papistes s'amusèrent à pendre à une potence +un mannequin portant la cocarde tricolore. + +On dirige le Rhône, on canalise la Durance, on met des digues aux +âpres torrents qui, au moment de la fonte des neiges, se +précipitent en avalanches liquides des sommets du mont Ventoux. +Mais ce flot terrible, ce flot vivant, ce torrent humain qui +bondit sur la pente rapide des rues d'Avignon, une fois lâché, une +fois bondissant, Dieu lui-même n'a point encore essayé de +l'arrêter. + +À la vue du mannequin aux couleurs nationales, se balançant au +bout d'une corde, la ville française se souleva de ses fondements +en poussant des cris de rage. Quatre papistes soupçonnés de ce +sacrilège, deux marquis, un bourgeois, un ouvrier, furent arrachés +de leur maison et pendus à la place du mannequin. + +C'était le 11 juin 1790. + +La ville française tout entière écrivit à l'Assemblée nationale +qu'elle se donnait à la France, et avec elle son Rhône, son +commerce, le Midi, la moitié de la Provence. + +L'Assemblée nationale était dans un de ses jours de réaction, elle +ne voulait pas se brouiller avec le pape, elle ménageait le roi: +elle ajourna l'affaire. + +Dès lors, le mouvement d'Avignon était une révolte, et le pape +pouvait faire d'Avignon ce que la cour eût fait de Paris, après la +prise de la Bastille, si l'Assemblée eût ajourné la proclamation +des droits de l'homme. + +Le pape ordonna d'annuler tout ce qui s'était fait dans le Comtat +Venaissin, de rétablir les privilèges des nobles et du clergé, et +de relever l'inquisition dans toute sa rigueur. + +Les décrets pontificaux furent affichés. + +Un homme, seul, en plein jour, à la face de tous, osa aller droit +à la muraille où était affiché le décret et l'en arracher. + +Il se nommait Lescuyer. + +Ce n'était point un jeune homme; il n'était donc point emporté par +la fougue de l'âge. Non, c'était presque un vieillard qui n'était +même pas du pays; il était Français, Picard, ardent et réfléchi à +la fois; ancien notaire, établi depuis longtemps à Avignon. + +Ce fut un crime dont Avignon romaine se souvint; un crime si +grand, que la Vierge en pleura! + +Vous le voyez, Avignon, c'est déjà l'Italie. Il lui faut à tout +prix des miracles; et, si Dieu n'en fait pas, il se trouve à coup +sûr quelqu'un pour en inventer. Encore faut-il que le miracle soit +un miracle de la Vierge. La Vierge est tout pour l'Italie, cette +terre poétique. La _Madonna, _tout l'esprit, tout le coeur, toute +la langue des Italiens est pleine de ces deux mots. + +Ce fut dans l'église des Cordeliers que ce miracle se fit. + +La foule y accourut. + +C'était beaucoup que la Vierge pleurât; mais un bruit se répandit +en même temps qui mit le comble à l’émotion. Un grand coffre bien +fermé avait été transporté par la ville: ce coffre avait excité la +curiosité des Avignonnais. Que pouvait-il contenir? + +Deux heures après, ce n'était plus un coffre dont il était +question, c'étaient dix-huit malles que l'on avait vues se rendant +au Rhône. + +Quant aux objets qu'elles contenaient, un portefaix l'avait +révélé: c'étaient les effets du mont-de-piété, que le parti +français emportait avec lui en s'exilant d'Avignon. + +Les effets du mont-de-piété, c'est-à-dire la dépouille des +pauvres. + +Plus une ville est misérable, plus le mont-de-piété est riche. Peu +de monts-de-piété pouvaient se vanter d'être aussi riches que +celui d'Avignon. + +Ce n'était plus une affaire d'opinion, c'était un vol et un vol +infâme. Blancs et rouges coururent à l'église des Cordeliers, +criant qu'il fallait que la municipalité leur rendît compte. + +Lescuyer était le secrétaire de la municipalité. + +Son nom fut jeté à la foule, non pas comme ayant arraché les deux +décrets pontificaux -- dès lors il y eût eu des défenseurs -- mais +comme ayant signé l'ordre au gardien du mont-de-piété de laisser +enlever les effets. + +On envoya quatre hommes pour prendre Lescuyer et l’amener à +l'église. On le trouva dans la rue, se rendant à la municipalité. +Les quatre hommes se ruèrent sur lui et le traînèrent dans +l'église avec des cris féroces. + +Arrivé là, au lieu d'être dans la maison du Seigneur, Lescuyer +comprit, aux yeux flamboyants qui se fixaient sur lui, aux poings +étendus qui le menaçaient, aux cris qui demandaient sa mort, +Lescuyer comprit qu'il était dans un de ces cercles de l’enfer +oubliés par Dante. + +La seule idée qui lui vint fut que cette haine soulevée contre lui +avait pour cause la mutilation des affiches pontificales; il monta +dans la chaire, comptant s'en faire une tribune, et, de la voix +d'un homme qui, non seulement ne se reproche rien, mais qui encore +est prêt à recommencer: + +-- Mes frères, dit-il, j'ai cru la révolution nécessaire; j'ai, en +conséquence, agi de tout mon pouvoir... + +Les fanatiques comprirent que si Lescuyer s'expliquait, Lescuyer +était sauvé. + +Ce n'était point cela qu'il leur fallait. Ils se jetèrent sur lui, +l'arrachèrent de la tribune, le poussèrent au milieu de la meute +aboyante, qui l’entraîna vers l’autel en poussant cette espèce de +cri terrible qui tient du sifflement du serpent et du rugissement +du tigre, ce meurtrier _zou zou!_ particulier à la population +avignonnaise. + +Lescuyer connaissait ce cri fatal; il essaya de se réfugier au +pied de l'autel. + +Il ne s'y réfugia pas, il y tomba. + +Un ouvrier matelassier, armé d'un bâton, venait de lui en asséner +un si rude coup sur la tête, que le bâton s'était brisé en deux +morceaux. + +Alors on se précipita sur ce pauvre, corps, et, avec ce mélange de +férocité et de gaieté particulier aux peuples du Midi, les hommes, +en chantant, se mirent à lui danser sur le ventre, tandis que les +femmes, afin qu'il expiât les blasphèmes qu'il avait prononcés +contre le pape, lui découpaient, disons mieux, lui festonnaient +les lèvres avec leurs ciseaux. + +Et de tout ce groupe effroyable sortait un cri ou plutôt un râle; +ce râle disait: + +-- Au nom du ciel! au nom de la Vierge! au nom de l'humanité! +tuez-moi tout de suite. + +Ce râle fut entendu: d'un commun accord, les assassins +s'éloignèrent. On laissa le malheureux, sanglant, défiguré, broyé, +savourer son agonie. + +Elle dura cinq heures pendant lesquelles, au milieu des éclats de +rire, des insultes et des railleries de la foule, ce pauvre corps +palpita sur les marches de l’autel. + +Voilà comment on tue à Avignon. +Attendez; il y a une autre façon encore. + +Un homme du parti français eut l'idée d'aller au mont-de-piété et +de s'informer. + +Tout y était en bon état, il n'en était pas sorti un couvert +d'argent. + +Ce n'était donc pas comme complice d'un vol que Lescuyer venait +d'être si cruellement assassiné: c'était comme patriote. + +Il y avait en ce moment à Avignon un homme qui disposait de la +populace. + +Tous ces terribles meneurs du Midi ont conquis une si fatale +célébrité, qu'il suffit de les nommer pour que chacun, même les +moins lettrés, les connaisse. + +Cet homme, c'était Jourdan. + +Vantard et menteur, il avait fait croire aux gens du peuple que +c'était lui qui avait coupé le cou au gouverneur de la Bastille. + +Aussi l'appelait-on Jourdan Coupe-Tête. Ce n'était pas son nom: il +s'appelait Mathieu Jouve. Il n'était pas Provençal, il était du +Puy-en-Velay. Il avait d'abord été muletier sur ces âpres hauteurs +qui entourent sa ville natale, puis soldat sans guerre, la guerre +l'eût peut-être rendu plus humain; puis cabaretier à Paris. + +À Avignon, il était marchand de garance. + +Il réunit trois cents hommes, s'empara des portes de la ville, y +laissa la moitié de sa troupe, et, avec le reste, marcha sur +l'église des Cordeliers, précédé de deux pièces de canon. +Il les mit en batterie devant l'église et tira tout au hasard. + +Les assassins se dispersèrent comme une nuée d'oiseaux +effarouchés, laissant quelques morts sur les degrés de l'église. + +Jourdan et ses hommes enjambèrent par-dessus les cadavres et +entrèrent dans le saint lieu. + +Il n'y restait plus que la Vierge et le malheureux Lescuyer +respirant encore. + +Jourdan et ses camarades se gardèrent bien d'achever Lescuyer: son +agonie était un suprême moyen d'excitation. Ils prirent ce reste +de vivant, ces trois quarts de cadavre, et l'emportèrent saignant, +pantelant, râlant. + +Chacun fuyait à cette vue, fermant portes et fenêtres. + +Au bout d'une heure, Jourdan et ses trois cents hommes étaient +maîtres de la ville. + +Lescuyer était mort, mais peu importait; on n'avait plus besoin de +son agonie. + +Jourdan profita de la terreur qu'il inspirait, et arrêta ou fit +arrêter quatre-vingts personnes à peu près, assassins ou prétendus +assassins de Lescuyer. + +Trente peut-être n'avaient pas même mis le pied dans l'église; +mais, quand on trouve une bonne occasion de se défaire de ses +ennemis, il faut en profiter; les bonnes occasions sont rares. + +Ces quatre-vingts personnes furent entassées dans la tour +Trouillas. + +On l'a appelée historiquement la tour de la Glacière. + +Pourquoi donc changer ce nom de la tour Trouillas? Le nom est +immonde et va bien à l'immonde action qui devait s'y passer. + +C'était le théâtre de la torture inquisitionnelle. + +Aujourd'hui encore on y voit, le long des murailles, la grasse +suie qui montait avec la fumée du bûcher où se consumaient les +chairs humaines; aujourd'hui encore, on vous montre le mobilier de +la torture précieusement conservé: la chaudière, le four, les +chevalets, les chaînes, les oubliettes et jusqu'à des vieux +ossements, rien n'y manque. + +Ce fut dans cette tour, bâtie par Clément V, que l'on enferma les +quatre-vingts prisonniers. + +Ces quatre-vingts prisonniers faits et enfermés dans la tour +Trouillas, on en fut bien embarrassé. + +Par qui les faire juger? + +Il n'y avait de tribunaux légalement constitués que les tribunaux +du pape. + +Faire tuer ces malheureux comme ils avaient tué Lescuyer? + +Nous avons dit qu'il y en avait un tiers, une moitié peut-être, +qui non seulement n'avaient point pris part à l'assassinat, mais +qui même n'avaient pas mis le pied dans l'église. + +Les faire tuer! La tuerie passerait sur le compte des +représailles. + +Mais pour tuer ces quatre-vingts personnes, il fallait un certain +nombre de bourreaux. + +Une espèce de tribunal, improvisé par Jourdan, siégeait dans une +des salles du palais: il avait un greffier nommé Raphel, un +président moitié Italien, moitié Français, orateur en patois +populaire, nommé Barbe Savournin de la Roua; puis trois ou quatre +pauvres diables; un boulanger, un charcutier; les noms se perdent +dans l'infimité des conditions. + +C'étaient ces gens-là qui criaient: + +-- Il faut les tuer tous; s'il s'en sauvait un seul, il servirait +de témoin. + +Mais, nous l'avons dit, les tueurs manquaient. + +À peine avait-on sous la main une vingtaine d'hommes dans la cour, +tous appartenant au petit peuple d'Avignon: un perruquier, un +cordonnier pour femmes, un savetier, un maçon, un menuisier; tout +cela armé à peine, au hasard, l'un d'un sabre, l'autre d'une +baïonnette, celui-ci d'une barre de fer, celui-là d'un morceau de +bois durci au feu. + +Tous ces gens-là refroidis par une fine pluie d'octobre. + +Il était difficile d'en faire des assassins. + +Bon! rien est-il difficile au diable? + +Il y a, dans ces sortes d'événements, une heure où il semble que +Dieu abandonne la partie. + +Alors, c'est le tour du démon. + +Le démon entra en personne dans cette cour froide et boueuse. + +Il avait revêtu l'apparence, la forme, la figure d'un apothicaire +du pays, nommé Mendes: il dressa une table éclairée par deux +lanternes; sur cette table, il déposa des verres, des brocs, des +cruches, des bouteilles. + +Quel était l'infernal breuvage renfermé dans ces mystérieux +récipients, aux formes bizarres? On l’ignore, mais l'effet en est +bien connu. + +Tous ceux qui burent de la liqueur diabolique se sentirent pris +soudain d'une rage fiévreuse, d'un besoin de meurtre et de sang. +Dès lors, on n'eut plus qu'à leur montrer la porte, ils se ruèrent +dans le cachot. + +Le massacre dura toute la nuit: toute la nuit, des cris, des +plaintes, des râles de mort furent entendus dans les ténèbres. + +On tua tout, on égorgea tout, hommes et femmes; ce fut long: les +tueurs, nous l'avons dit, étaient ivres et mal armés. + +Cependant ils y arrivèrent. + +Au milieu des tueurs, un enfant se faisait remarquer par sa +cruauté bestiale, par sa soif immodérée de sang. + +C'était le fils de Lescuyer. + +Il tuait, et puis tuait encore; il se vanta d'avoir à lui seul, de +sa main enfantine, tué dix hommes et quatre femmes. + +-- Bon! je puis tuer à mon aise, disait-il: je n'ai pas quinze +ans, on ne me fera rien. + +À mesure qu'on tuait, on jetait morts et blessés, cadavres et +vivants, dans la tour Trouillas; ils tombaient de soixante pieds +de haut; les hommes y furent jetés d'abord, les femmes ensuite. Il +avait fallu aux assassins le temps de violer les cadavres de +celles qui étaient jeunes et jolies. + +À neuf heures du matin, après douze heures de massacres, une voix +criait encore du fond de ce sépulcre: + +-- Par grâce! venez m'achever, je ne puis mourir. + +Un homme, l'armurier Bouffier se pencha dans le trou et regarda; +les autres n'osaient. + +-- Qui crie donc? demandèrent-ils. + +-- C'est Lami, répondit Bouffier. + +Puis, quand il fut au milieu des autres: + +-- Eh bien, firent-ils, qu'as-tu vu au fond? + +-- Une drôle de marmelade, dit-il: tout pêle-mêle, des hommes et +des femmes, des prêtres et des jolies filles, c'est à crever de +rire. + +«Décidément c'est une vilaine chenille que l'homme!...» disait le +comte de Monte-Cristo à M. de Villefort. + +Eh bien, c'est dans la ville encore sanglante, encore chaude, +encore émue de ces derniers massacres, que nous allons introduire +les deux personnages principaux de notre histoire. + + +I -- UNE TABLE D'HÔTE + +Le 9 octobre de l'année 1799, par une belle journée de cet automne +méridional qui fait, aux deux extrémités de la Provence, mûrir les +oranges d'Hyères et les raisins de Saint-Péray, une calèche +attelée de trois chevaux de poste traversait à fond de train le +pont jeté sur la Durance, entre Cavaillon et Château-Renard, se +dirigeant sur Avignon, l'ancienne ville papale, qu'un décret du 25 +mai 1791 avait, huit ans auparavant, réunie à la France, réunion +confirmée par le traité signé, en 1797, à Tolentino, entre le +général Bonaparte et le pape Pie VI. + +La voiture entra par la porte d'Aix, traversa dans toute sa +longueur, et sans ralentir sa course, la ville aux rues étroites +et tortueuses, bâtie tout à la fois contre le vent et contre le +soleil, et alla s'arrêter à cinquante pas de la porte d'Oulle, à +l'hôtel du Palais-Égalité, que l'on commençait tout doucement à +rappeler l'hôtel du Palais-Royal, nom qu'il avait porté autrefois +et qu'il porte encore aujourd'hui. + +Ces quelques mots, presque insignifiants, à propos du titre de +l’hôtel devant lequel s'arrêtait la chaise de poste sur laquelle +nous avons les yeux fixés, indiquent assez bien l'état où était la +France sous ce gouvernement de réaction thermidorienne que l'on +appelait le Directoire. + +Après la lutte révolutionnaire qui s'était accomplie du 14 juillet +1789 au 9 thermidor 1794; après les journées des 5 et 6 octobre, +du 21 juin, du 10 août, des 2 et 3 septembre, du 21 mai, du 29 +thermidor, et du 1er prairial; après avoir vu tomber la tête du +roi et de ses juges, de la reine et de son accusateur, des +Girondins et des Cordeliers, des modérés et des Jacobins, la +France avait éprouvé la plus effroyable et la plus nauséabonde de +toutes les lassitudes, la lassitude du sang! + +Elle en était donc revenue, sinon au besoin de la royauté, du +moins au désir d'un gouvernement fort, dans lequel elle pût mettre +sa confiance, sur lequel elle pût s'appuyer, qui agît pour elle et +qui lui permît de se reposer elle-même pendant qu'il agissait. + +À la place de ce gouvernement vaguement désiré, elle avait le +faible et irrésolu Directoire, composé pour le moment du +voluptueux Barras, de l'intrigant Sieyès, du brave Moulins, de +l'insignifiant Roger Ducos et de l'honnête, mais un peu trop naïf, +Gohier. + +Il en résultait une dignité médiocre au dehors et une tranquillité +fort contestable au dedans. + +Il est vrai qu'au moment où nous en sommes arrivés, nos armées, si +glorieuses pendant les campagnes épiques de 1796 et 1797, un +instant refoulées vers la France par l'incapacité de Scherer à +Vérone et à Cassano, et par la défaite et la mort de Joubert à +Novi, commencent à reprendre l'offensive. Moreau a battu Souvaroff +à Bassignano; Brune a battu le duc d'York et le général Hermann à +Bergen; Masséna a anéanti les Austro-Russes à Zurich; Korsakov +s'est sauvé à grand-peine et l'Autrichien Hotz ainsi que trois +autres généraux ont été tués, et cinq faits prisonniers. + +Masséna a sauvé la France à Zurich, comme, quatre-vingt-dix ans +auparavant, Villars l'avait sauvée à Denain. + +Mais, à l'intérieur, les affaires n'étaient point en si bon état, +et le gouvernement directorial était, il faut le dire, fort +embarrassé entre la guerre de la Vendée et les brigandages du +Midi, auxquels, selon son habitude, la population avignonnaise +était loin de rester étrangère. + +Sans doute, les deux voyageurs qui descendirent de la chaise de +poste, arrêtée à la porte de l'hôtel du Palais-Royal, avaient-ils +quelque raison de craindre la situation d'esprit dans laquelle se +trouvait la population, toujours agitée, de la ville papale, car, +un peu au-dessus d'Orgon, à l'endroit où trois chemins se +présentent aux voyageurs -- l'un conduisant à Nîmes, le second à +Carpentras, le troisième à Avignon -- le postillon avait arrêté +ses chevaux, et, se retournant, avait demandé: + +-- Les citoyens passent-ils par Avignon ou par Carpentras? + +-- Laquelle des deux routes est la plus courte? avait demandé, +d'une voix brève et stridente, l'aîné des deux voyageurs, qui, +quoique visiblement plus vieux de quelques mois, était à peine âgé +de trente ans. + +-- Oh! la route d'Avignon, citoyen, d'une bonne lieue et demie au +moins. + +-- Alors, avait-il répondu, suivons la route d'Avignon. + +Et la voiture avait repris un galop qui annonçait que les +_citoyens_ voyageurs, comme les appelait le postillon, quoique la +qualification de _monsieur_ commençât à rentrer dans la +conversation, payaient au moins trente sous de guides. + +Ce même désir de ne point perdre de temps se manifesta à l'entrée +de l'hôtel. + +Ce fut toujours le plus âgé des deux voyageurs qui, là comme sur +la route, prit la parole. Il demanda si l'on pouvait dîner +promptement, et la forme dont était faite la demande indiquait +qu'il était prêt à passer sur bien des exigences gastronomiques, +pourvu que le repas demandé fût promptement servi. + +-- Citoyen, répondit l'hôte qui, au bruit de la voiture, était +accouru, la serviette à la main, au-devant des voyageurs, vous +serez rapidement et convenablement servis dans votre chambre; mais +si je me permettais de vous donner un conseil... + +Il hésita. + +-- Oh! donnez! donnez! dit le plus jeune des deux voyageurs, +prenant la parole pour la première fois. + +-- Eh bien, ce serait de dîner tout simplement à table d'hôte, +comme fait en ce moment le voyageur qui est attendu par cette +voiture tout attelée; le dîner y est excellent et tout servi. + +L'hôte, en même temps, montrait une voiture organisée de la façon +la plus confortable, et attelée, en effet, de deux chevaux qui +frappaient du pied tandis que le postillon prenait patience, en +vidant, sur le bord de la fenêtre, une bouteille de vin de Cahors. + +Le premier mouvement de celui à qui cette offre était faite fut +négatif; cependant, après une seconde de réflexion, le plus âgé +des deux voyageurs, comme s'il fut revenu sur sa détermination +première, fit un signe interrogateur à son compagnon. + +Celui-ci répondit d'un regard qui signifiait: «Vous savez bien que +je suis à vos ordres.» + +-- Eh bien, soit, dit celui qui paraissait chargé de prendre +l'initiative, nous dînerons à table d'hôte. + +Puis, se retournant vers le postillon qui, chapeau bas, attendait +ses ordres: + +-- Que dans une demi-heure au plus tard, dit-il, les chevaux +soient à la voiture. + +Et, sur l'indication du maître d'hôtel, tous deux entrèrent dans +la salle à manger, le plus âgé des deux marchant le premier, +l'autre le suivant. + +On sait l'impression que produisent, en général, de nouveaux venus +à une table d'hôte. Tous les regards se tournèrent vers les +arrivants; la conversation, qui paraissait assez animée, fut +interrompue. + +Les convives se composaient des habitués de l'hôtel, du voyageur +dont la voiture attendait tout attelée à la porte, d'un marchand +de vin de Bordeaux en séjour momentané à Avignon pour les causes +que nous allons dire, et d'un certain nombre de voyageurs se +rendant de Marseille à Lyon par la diligence. + +Les nouveaux arrivés saluèrent la société d'une légère inclination +de tête, et se placèrent à l'extrémité de la table, s'isolant des +autres convives par un intervalle de trois ou quatre couverts. + +Cette espèce de réserve aristocratique redoubla la curiosité dont +ils étaient l'objet; d'ailleurs, on sentait qu'on avait affaire à +des personnages d'une incontestable distinction, quoique leurs +vêtements fussent de la plus grande simplicité. + +Tous deux portaient la botte à retroussis sur la culotte courte, +l'habit à longues basques, le surtout de voyage et le chapeau à +larges bords, ce qui était à peu près le costume de tous les +jeunes gens de l'époque; mais ce qui les distinguait des élégants +de Paris et même de la province, c'étaient leurs cheveux, longs et +plats, et leur cravate noire serrée autour du cou, à la façon des +militaires. + +Les muscadins -- c'était le nom que l'on donnait alors aux jeunes +gens à la mode -- les muscadins portaient les oreilles de chien +bouffant aux deux tempes, les cheveux retroussés en chignon +derrière la tête, et la cravate immense aux longs bouts flottants +et dans laquelle s'engouffrait le menton. Quelques-uns poussaient +la réaction jusqu'à la poudre. + +Quant au portrait des deux jeunes gens, il offrait deux types +complètement opposés. + +Le plus âgé des deux, celui qui plusieurs fois avait, nous l'avons +déjà remarqué, pris l'initiative, et dont la voix, même dans ses +intonations les plus familières, dénotait l'habitude du +commandement, était, nous l'avons dit, un homme d'une trentaine +d'années, aux cheveux noirs séparés sur le milieu du front, plats +et tombant le long des tempes jusque sur ses épaules. Il avait le +teint basané de l'homme qui a voyagé dans les pays méridionaux, +les lèvres minces, le nez droit, les dents blanches, et ces yeux +de faucon que Dante donne à César. + +Sa taille était plutôt petite que grande, sa main était délicate, +son pied fin et élégant; il avait dans les manières une certaine +gêne qui indiquait qu'il portait en ce moment un costume dont il +n'avait point l'habitude, et quand il avait parlé, si l'on eût été +sur les bords de la Loire au lieu d'être sur les bords du Rhône, +son interlocuteur aurait pu remarquer qu'il avait dans la +prononciation un certain accent italien. + +Son compagnon paraissait de trois ou quatre ans moins âgé que lui. + +C'était un beau jeune homme au teint rose, aux cheveux blonds, aux +yeux bleu clair, au nez ferme et droit, au menton prononcé, mais +presque imberbe. Il pouvait avoir deux pouces de plus que son +compagnon, et, quoique d'une taille au-dessus de la moyenne, il +semblait si bien pris dans tout son ensemble, si admirablement +libre dans tous ses mouvements, qu'on devinait qu'il devait être, +sinon d'une force, au moins d'une agilité et d'une adresse peu +communes. + +Quoique mis de la même façon, quoique se présentant sur le pied de +l'égalité, il paraissait avoir pour le jeune homme brun une +déférence remarquable, qui, ne pouvant tenir à l'âge, tenait sans +doute à une infériorité dans la condition sociale. En outre, il +l'appelait citoyen, tandis que son compagnon l'appelait simplement +Roland. + +Ces remarques, que nous faisons pour initier plus profondément le +lecteur à notre récit, ne furent probablement point faites dans +toute leur étendue par les convives de la table d'hôte; car, après +quelques secondes d'attention données aux nouveaux venus, les +regards se détachèrent d'eux, et la conversation, un instant +interrompue, reprit son cours. + +Il faut avouer qu'elle portait sur un sujet des plus intéressants +pour des voyageurs: il était question de l'arrestation d'une +diligence chargée d'une somme de soixante mille francs appartenant +au gouvernement. L'arrestation avait eu lieu, la veille, sur la +route de Marseille à Avignon, entre Lambesc et Pont-Royal. + +Aux premiers mots qui furent dits sur l’événement, les deux jeunes +gens prêtèrent l'oreille avec un véritable intérêt. + +L'événement avait eu lieu sur la route même qu'ils venaient de +suivre, et celui qui le racontait était un des acteurs principaux +de cette scène de grand chemin. + +C'était le marchand de vin de Bordeaux. + +Ceux qui paraissaient le plus curieux de détails étaient les +voyageurs de la diligence qui venait d'arriver et qui allait +repartir. Les autres convives, ceux qui appartenaient à la +localité, paraissaient assez au courant de ces sortes de +catastrophes pour donner eux-mêmes des détails, au lieu d'en +recevoir. + +-- Ainsi, citoyen, disait un gros monsieur contre lequel se +pressait, dans sa terreur, une femme grande, sèche et maigre, vous +dites que c'est sur la route même que nous venons de suivre que le +vol a eu lieu? + +-- Oui, citoyen, entre Lambesc et Pont-Royal. Avez-vous remarqué +un endroit où la route monte et se resserre entre deux monticules? +Il y a là une foule de rochers. + +-- Oui, oui, mon ami, dit la femme en serrant le bras de son mari, +je, l'ai remarqué; j'ai même dit, tu dois t'en souvenir: «Voici un +mauvais endroit, j'aime mieux y passer de jour que de nuit.» + +-- Oh! madame, dit un jeune homme dont la voix affectait le parler +grasseyant de l'époque, et qui, dans les temps ordinaires, +paraissait exercer sur la table d'hôte la royauté de la +conversation, vous savez que, pour MM. Les _compagnons de Jéhu_ il +n'y a ni jour ni nuit. + +-- Comment! citoyen, demanda la dame encore plus effrayée, c'est +en plein jour que vous avez été arrêté? + +-- En plein jour, citoyenne, à dix heures du matin. + +-- Et combien étaient-ils? demanda le gros monsieur. + +-- Quatre, citoyen. + +-- Embusqués sur la route? + +-- Non; ils sont arrivés à cheval, armés jusqu'aux dents et +masqués. + +-- C'est leur habitude, dit le jeune habitué de la table d'hôte; +ils ont dit, n'est-ce pas: «Ne vous défendez point, il ne vous +sera fait aucun mal, nous n'en voulons qu'à l'argent du +gouvernement.» + +-- Mot pour mot, citoyen. + +-- Puis, continua celui qui paraissait si bien renseigné, deux +sont descendus de cheval, ont jeté la bride de leurs chevaux à +leurs compagnons et ont sommé le conducteur de leur remettre +l'argent. + +-- Citoyen, dit le gros homme émerveillé, vous racontez la chose +comme si vous l'aviez vue. + +-- Monsieur y était peut-être, dit un des voyageurs, moitié +plaisantant, moitié doutant. + +-- Je ne sais, citoyen, si, en disant cela, vous avez l'intention +de me dire une impolitesse, fit insoucieusement le jeune homme qui +venait si complaisamment et si pertinemment en aide au narrateur; +mais mes opinions politiques font que je ne regarde pas votre +soupçon comme une insulte. Si j'avais eu le malheur d'être du +nombre de ceux qui étaient attaqués, ou l'honneur d'être du nombre +de ceux qui attaquaient, je le dirais aussi franchement dans un +cas que dans l'autre; mais, hier matin, à dix heures, juste au +moment où l'on arrêtait la diligence à quatre lieues d'ici, je +déjeunais tranquillement à cette même place, et justement, tenez, +avec les deux citoyens qui me font en ce moment l'honneur d'être +placés à ma droite et à ma gauche. + +-- Et, demanda le plus jeune des deux voyageurs qui venaient de +prendre place à table, et que son compagnon désignait sous le nom +de Roland, et combien étiez-vous d'hommes dans la diligence? + +-- Attendez; je crois que nous étions... oui, c'est cela, nous +étions sept hommes et trois femmes. + +-- Sept hommes, non compris le conducteur? répéta Roland. + +-- Bien entendu. + +-- Et, à sept hommes, vous vous êtes laissés dévaliser par quatre +bandits? Je vous en fais mon compliment, messieurs. + +-- Nous savions à qui nous avions affaire, répondit le marchand de +vin, et nous n'avions garde de nous défendre. + +-- Comment! répliqua le jeune homme, à qui vous aviez affaire? +mais vous aviez affaire, ce me semble, à des voleurs, à des +bandits! + +-- Point du tout: ils s'étaient nommés. + +-- Ils s'étaient nommés? + +-- Ils avaient dit: «Messieurs, il est inutile de vous défendre; +mesdames, n'ayez pas peur; nous ne sommes pas des brigands, nous +sommes des _compagnons de Jéhu_.» + +-- Oui, dit le jeune homme de la table d'hôte, ils préviennent +pour qu'il n'y ait pas de méprise, c'est leur habitude. + +-- Ah çà! dit Roland, qu'est-ce que c'est donc que ce Jéhu qui a +des compagnons si polis? Est-ce leur capitaine? + +-- Monsieur, dit un homme dont le costume avait quelque chose d'un +prêtre sécularisé et qui paraissait, lui aussi, non seulement un +habitué de la table d'hôte, mais encore un initié aux mystères de +l'honorable corporation dont on était en train de discuter les +mérites, si vous étiez plus versé que vous ne paraissez l’être +dans la lecture des Écritures saintes, vous sauriez qu'il y a +quelque chose comme deux mille six cents ans que ce Jéhu est mort, +et que, par conséquent, il ne peut arrêter, à l'heure qu'il est, +les diligences sur les grandes routes. + +-- Monsieur l'abbé, répondit Roland qui avait reconnu l'homme +d'Église, comme, malgré le ton aigrelet avec lequel vous parlez, +vous paraissez fort instruit, permettez à un pauvre ignorant de +vous demander quelques détails sur ce Jéhu mort il y a eu deux +mille six cents ans, et qui, cependant, a l'honneur d'avoir des +compagnons qui portent son nom. + +-- Jéhu! répondit l'homme d'Église du même ton vinaigré, était un +roi d'Israël, sacré par Élisée, sous la condition de punir les +crimes de la maison d'Achab et de Jézabel, et de mettre à mort +tous les prêtres de Baal. + +-- Monsieur l’abbé, répliqua en riant le jeune homme, je vous +remercie de l'explication: je ne doute point qu'elle ne soit +exacte et surtout très savante; seulement, je vous avoue qu'elle +ne m'apprend pas grand-chose. + +-- Comment, citoyen, dit l'habitué de la table d'hôte, vous ne +comprenez pas que Jéhu, c'est Sa Majesté Louis XVIII, sacré sous +la condition de punir les crimes de la Révolution et de mettre à +mort les prêtres de Baal, c'est-à-dire tous ceux qui ont pris une +part quelconque à cet abominable état de choses que, depuis sept +ans, on appelle la République? + +-- Oui-da! fit le jeune homme; si fait, je comprends. Mais, parmi +ceux que les compagnons de Jéhu sont chargés de combattre, +comptez-vous les braves soldats qui ont repoussé l'étranger des +frontières de France, et les illustres généraux qui ont commandé +les armées du Tyrol, de Sambre-et-Meuse et d'Italie? + +-- Mais sans doute, ceux-là les premiers et avant tout. + +Les yeux du jeune homme lancèrent un éclair; sa narine se dilata, +ses lèvres se serrèrent: il se souleva sur sa chaise; mais son +compagnon le tira par son habit et le fit rasseoir, tandis que, +d'un seul regard, il lui imposait silence. + +Puis celui qui venait de donner cette preuve de sa puissance, +prenant la parole pour la première fois: + +-- Citoyen, dit-il, s'adressant au jeune homme de la table d'hôte, +excusez deux voyageurs qui arrivent du bout du monde, comme qui +dirait de l'Amérique ou de l'Inde, qui ont quitté la France depuis +deux ans, qui ignorent complètement ce qui s'y passe, et qui sont +désireux de s'instruire. + +-- Mais, comment donc, répondit celui auquel ces paroles étaient +adressées, c'est trop juste, citoyen; interrogez et l'on vous +répondra. + +-- Eh bien, continua le jeune homme brun à l'oeil d'aigle, aux +cheveux noirs et plats, au teint granitique, maintenant que je +sais ce que c’est Jéhu et dans quel but sa compagnie est +instituée, je voudrais savoir ce que ses compagnons font de +l’argent qu’ils prennent. + +-- Oh! mon Dieu, c’est bien simple, citoyen; vous savez qu’il est +fort question de la restauration de la monarchie bourbonienne? + +-- Non, je ne le savais pas, répondit le jeune homme brun d'un ton +qu'il essayait inutilement de rendre naïf; j'arrive, comme je vous +l'ai dit, du bout du monde. + +-- Comment! vous ne saviez pas cela? eh bien, dans six mois ce +sera un fait accompli. + +-- Vraiment! + +-- C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, citoyen. + +Les deux jeunes gens à la tournure militaire échangèrent entre eux +un regard et un sourire, quoique le jeune blond parût sous le +poids d'une vive impatience. + +Leur interlocuteur continua: + +-- Lyon est le quartier général de la conspiration, si toutefois +on peut appeler conspiration un complot qui s'organise au grand +jour; le nom de gouvernement provisoire conviendrait mieux. + +-- Eh bien, citoyen, dit le jeune homme brun avec une politesse +qui n'était point exempte de raillerie, disons gouvernement +provisoire. + +-- Ce gouvernement provisoire a son état-major et ses armées. + +-- Bah! son état-major, peut-être... mais ses armées... + +-- Ses armées, je le répète. + +-- Où sont-elles? + +-- Il y en a une qui s'organise dans les montagnes d'Auvergne, +sous les ordres de M. de Chardon; une autre dans les montagnes du +Jura, sous les ordres de M. Teyssonnet; enfin, une troisième qui +fonctionne, et même assez agréablement à cette heure, dans la +Vendée, sous les ordres d'Escarboville, d'Achille Leblond et de +Cadoudal. + +-- En vérité, citoyen, vous me rendez un véritable service en +m'apprenant toutes ces nouvelles. Je croyais les Bourbons +complètements résignés à l’exil; je croyais la police faite de +manière qu’il n’existât ni comité provisoire royaliste dans les +grandes villes, ni bandits sur les grandes routes. Enfin, je +croyais la Vendée complètement pacifiée par le général Hoche. + +Le jeune homme auquel s’adressait cette réponse éclata de rire. + +-- Mais d’où venez-vous? s’écria-t-il, d’où venez-vous? + +-- Je vous l’ai dit, citoyen, du bout du monde. + +-- On le voit. + +Puis continuant: + +-- Eh bien, vous comprenez dit-il, les Bourbons ne sont pas +riches; les émigrés dont on a vendu les biens, sont ruinés; il est +impossible d’organiser deux armées et d’en entretenir une +troisième sans argent. On était embarrassé; il n’y avait que la +République qui pût solder ses ennemis: or, il n’était pas probable +qu’elle s’y décidât de gré à gré; alors, sans essayer avec elle +cette négociation scabreuse, on jugea qu’il était plus court de +lui prendre son argent que de le lui demander. + +-- Ah! je comprends enfin. + +-- C'est bien heureux. + +-- Les _compagnons de Jéhu _sont les intermédiaires entre la +République et la contre-révolution, les percepteurs des généraux +royalistes. + +-- Oui; ce n'est plus un vol, c'est une opération militaire, un +fait d'armes comme un autre. + +-- Justement, citoyen, vous y êtes, et vous voilà sur ce point, +maintenant, aussi savant que nous. + +-- Mais, glissa timidement le marchand de vin de Bordeaux, si +MM. les compagnons de Jéhu -- remarquez que je n'en dis aucun mal +-- si MM. Les compagnons de Jéhu n’en veulent qu’à l’argent du +gouvernement... + +-- À l'argent du gouvernement, pas à d'autre; il est sans exemple +qu'ils aient dévalisé un particulier. + +-- Sans exemple? + +-- Sans exemple. + +-- Comment se fait-il alors que, hier, avec l’argent du +gouvernement, ils aient emporté un group de deux cents louis qui +m’appartenait? + +-- Mon cher Monsieur, répondit le jeune homme de la table d’hôte, +je vous ai déjà dit qu’il y avait là quelque erreur, et qu’aussi +vrai que je m’appelle Alfred de Barjols, cet argent vous sera +rendu un jour ou l’autre. + +Le marchand de vin poussa un soupir et secoua la tête en homme +qui, malgré l’assurance qu’on lui donne, conserve encore quelques +doutes. + +Mais, en ce moment, comme si l'engagement pris par le jeune noble, +qui venait de révéler sa condition sociale en disant son nom, +avait éveillé la délicatesse de ceux pour lesquels il se portait +garant, un cheval s'arrêta à la porte, on entendit des pas dans le +corridor, la porte de la salle à manger s'ouvrit, et un homme +masqué et armé jusqu'aux dents parut sur le seuil. + +-- Messieurs, dit-il au milieu du profond silence causé par son +apparition, y a-t-il parmi vous un voyageur nommé Jean Picot, qui +se trouvait hier dans la diligence qui a été arrêtée entre Lambesc +et Pont-Royal? + +-- Oui, dit le marchand de vin tout étonné. + +-- C'est vous? demanda l'homme masqué. + +-- C'est moi. + +-- Ne vous a-t-il rien été pris? + +-- Si fait, il m'a été pris un group de deux cents louis que +j'avais confié au conducteur. + +-- Et je dois même dire, ajouta le jeune noble, qu'à l'instant +même monsieur en parlait et le regardait comme perdu. + +-- Monsieur avait tort, dit l'inconnu masqué, nous faisons la +guerre au gouvernement et non aux particuliers; nous sommes des +partisans et non des voleurs. Voici vos deux cents louis, +monsieur, et si pareille erreur arrivait à l'avenir, réclamez et +recommandez-vous du nom de Morgan. + +À ces mots, l'homme masqué déposa un sac d'or à la droite du +marchand de vin, salua courtoisement les convives de la table +d'hôte et sortit, laissant les uns dans la terreur et les autres +dans la stupéfaction d’une pareille hardiesse. + + +II -- UN PROVERBE ITALIEN + +Au reste, quoique les deux sentiments que nous venons d'indiquer +eussent été les sentiments dominants, ils ne se manifestaient +point chez tous les assistants à un degré semblable. Les nuances +se graduèrent selon le sexe, selon l'âge, selon le caractère, nous +dirons presque selon la position sociale des auditeurs. + +Le marchand de vin, Jean Picot, principal intéressé dans +l'événement qui venait de s'accomplir, reconnaissant dès la +première vue, à son costume, à ses armes et à son masque, un des +hommes auxquels il avait eu affaire la veille, avait d'abord, à +son apparition, été frappé de stupeur: puis, peu à peu, +reconnaissant le motif de la visite que lui faisait le mystérieux +bandit, il avait passé de la stupeur à la joie en traversant +toutes les nuances intermédiaires qui séparent ces deux +sentiments. Son sac d'or était près de lui et l'on eût dit qu'il +n'osait y toucher: peut-être craignait-il, au moment où il y +porterait la main, de le voir s'évanouir comme l'or que l'on croit +trouver en rêve et qui disparaît même avant que l'on rouvre les +yeux, pendant cette période de lucidité progressive qui sépare le +sommeil profond du réveil complet. + +Le gros monsieur de la diligence et sa femme avaient manifesté, +ainsi que les autres voyageurs faisant partie du même convoi, la +plus franche et la plus complète terreur. Placé à la gauche de +Jean Picot, quand il avait vu le bandit s'approcher du marchand de +vin, il avait, dans l'espérance illusoire de maintenir une +distance honnête entre lui et le compagnon de Jéhu, reculé sa +chaise sur celle de sa femme, qui, cédant au mouvement, de +pression, avait essayé de reculer la sienne à son tour. Mais, +comme la chaise qui venait ensuite était celle du citoyen Alfred +de Barjols, qui, lui, n'avait aucun motif de craindre des hommes +sur lesquels il venait de manifester une si haute et si +avantageuse opinion, la chaise de la femme du gros monsieur avait +trouvé un obstacle dans l'immobilité de celle du jeune noble; de +sorte que, de même qu'il arriva à Marengo, huit ou neuf mois plus +tard, lorsque le général en chef jugea qu'il était temps de +reprendre l'offensive, le mouvement rétrograde s'était arrêté. + +Quant à celui-ci -- c'est du citoyen Alfred de Barjols que nous +parlons -- son aspect, comme celui de l'abbé qui avait donné +l'explication biblique touchant le roi d'Israël Jéhu et la mission +qu'il avait reçue d'Élisée, son aspect, disons-nous, avait été +celui d'un homme qui non seulement n'éprouve aucune crainte, mais +qui s'attend même à l'événement qui arrive, si inattendu que soit +cet événement. Il avait, le sourire sur les lèvres, suivi du +regard l'homme masqué, et, si tous les convives n'eussent été si +préoccupés des deux acteurs principaux de la scène qui +s'accomplissait, ils eussent pu remarquer un signe presque +imperceptible échangé des yeux entre le bandit et le jeune noble, +signe qui, à l’instant même, s'était reproduit entre le jeune +noble et l'abbé. + +De leur côté, les deux voyageurs que nous avons introduits dans la +salle de la table d'hôte et qui, comme nous l'avons dit, étaient +assez isolés à l'extrémité de la table, avaient conservé +l'attitude propre à leurs différents caractères. Le plus jeune des +deux avait instinctivement porté la main à son côté, comme pour y +chercher une arme absente, et s'était levé, comme mû par un +ressort, pour s'élancer à la gorge de l’homme masqué, ce qui n'eût +certes pas manqué d'arriver s'il eût été seul; mais le plus âgé, +celui qui paraissait avoir non seulement l'habitude, mais le droit +de lui donner des ordres, s'était, comme il l'avait déjà fait une +première fois, contenté de le retenir vivement par son habit en +lui disant d'un ton impératif, presque dur même: + +-- Assis, Roland! + +Et le jeune homme s'était assis. + +Mais celui de tous les convives qui était demeuré, en apparence du +moins, le plus impassible pendant toute la scène qui venait de +s'accomplir, était un homme de trente-trois à trente-quatre ans, +blond de cheveux, roux de barbe, calme et beau de visage, avec de +grands yeux bleus, un teint clair, des lèvres intelligentes et +fines, une taille élevée, et un accent étranger qui indiquait un +homme né au sein de cette île dont le gouvernement nous faisait, à +cette heure, une si rude guerre; autant qu'on pouvait en juger par +les rares paroles qui lui étaient échappées, il parlait, malgré +l'accent que nous avons signalé, la langue française avec une rare +pureté. Au premier mot qu'il avait prononcé et dans lequel il +avait reconnu cet accent d'outre-Manche, le plus âgé des deux +voyageurs avait tressailli, et, se retournant du côté de son +compagnon, habitué à lire la pensée dans son regard, il avait +semblé lui demander comment un Anglais se trouvait en France au +moment où la guerre acharnée que se faisaient les deux nations +exilait naturellement les Anglais de la France, comme les Français +de l'Angleterre. Sans doute, l'explication avait paru impossible à +Roland, car celui-ci avait répondu d'un mouvement des yeux et d'un +geste des épaules qui signifiaient: «Cela me paraît tout aussi +extraordinaire qu'à vous; mais, si vous ne trouvez pas +l'explication d'un pareil problème, vous, le mathématicien par +excellence, ne me la demandez pas à moi.» + +Ce qui était resté de plus clair dans tout cela, dans l'esprit des +deux jeunes gens, c'est que l'homme blond, à l'accent anglo-saxon, +était le voyageur dont la calèche confortable attendait tout +attelée à la porte de l'hôtel, et que ce voyageur était de Londres +ou, tout au moins, de quelqu'un des comtés ou duchés de la Grande- +Bretagne. + +Quant aux paroles qu'il avait prononcées, nous avons dit qu'elles +étaient rares, si rares qu'en réalité c'étaient plutôt des +exclamations que des paroles; seulement, à chaque explication qui +avait été demandée sur l'état de la France, l'Anglais avait +ostensiblement tiré un calepin de sa poche, et, en priant soit le +marchand de vin, soit l'abbé, soit le jeune noble, de répéter +l'explication -- ce que chacun avait fait avec une complaisance +pareille à la courtoisie qui présidait à la demande -- il avait +pris en note ce qui avait été dit de plus important, de plus +extraordinaire et de plus pittoresque, sur l'arrestation de la +diligence, l'état de la Vendée et les compagnons de Jéhu, +remerciant chaque fois de la voix et du geste, avec cette roideur +familière à nos voisins d'outre-mer, et chaque fois remettant dans +la poche de côté de sa redingote son calepin enrichi d'une note +nouvelle. + +Enfin, comme un spectateur tout joyeux d'un dénouement inattendu, +il s'était écrié de satisfaction à l'aspect de l'homme masqué, +avait écouté de toutes ses oreilles, avait regardé de tous ses +yeux, ne l'avait point perdu de vue, que la porte ne se fût +refermée derrière lui, et alors, tirant vivement son calepin de sa +poche + +-- Oh! monsieur, avait-il dit à son voisin, qui n'était autre que +l'abbé, seriez-vous assez bon, si je ne m'en souvenais pas, de me +répéter mot pour mot ce qu'a dit le gentleman qui sort d'ici? + +Il s'était mis à écrire aussitôt, et, la mémoire de l'abbé +s'associant à la sienne, il avait eu la satisfaction de +transcrire, dans toute son intégrité, la phrase du compagnon de +Jéhu au citoyen Jean Picot. + +Puis, cette phrase transcrite, il s'était écrié avec un accent qui +ajoutait un étrange cachet d'originalité à ses paroles + +-- Oh! ce n'est qu'en France, en vérité, qu'il arrive de pareilles +choses; la France, c'est le pays le plus curieux du monde. Je suis +enchanté, messieurs, de voyager en France et de connaître les +Français. + +Et la dernière phrase avait été dite avec tant de courtoisie qu'il +ne restait plus, lorsqu'on l'avait entendue sortir de cette bouche +sérieuse, qu'à remercier celui qui l'avait prononcée, fût-il le +descendant des vainqueurs de Crécy, de Poitiers et d'Azincourt. + +Ce fut le plus jeune des deux voyageurs qui répondit à cette +politesse avec le ton d'insouciante causticité qui paraissait lui +être naturel. + +-- Par ma foi! je suis exactement comme vous, milord; je dis +milord, car je présume que vous êtes Anglais. + +-- Oui, monsieur, répondit le gentleman, j'ai cet honneur. + +-- Eh bien! comme je vous le disais, continua le jeune homme, je +suis enchanté de voyager en France et d'y voir ce que j'y ai vu. +Il faut vivre sous le gouvernement des citoyens Gohier, Moulins, +Roger Ducos, Sieyès et Barras, pour assister à une pareille +drôlerie, et quand, dans cinquante ans, on racontera qu'au milieu +d'une ville de trente mille âmes, en plein jour, un voleur de +grand chemin est venu, le masque sur le visage, deux pistolets et +un sabre à la ceinture, rapporter à un honnête négociant qui se +désespérait de les avoir perdus, les deux cents louis qu'il lui +avait pris la veille; quand on ajoutera que cela s'est passé à une +table d'hôte où étaient assises vingt ou vingt-cinq personnes, et +que ce bandit modèle s'est retiré sans que pas une des vingt ou +vingt-cinq personnes présentes lui ait sauté à la gorge; j'offre +de parier que l'on traitera d'infime menteur celui qui aura +l'audace de raconter l'anecdote. + +Et le jeune homme, se renversant sur sa chaise, éclata de rire, +mais d'un rire si nerveux et si strident, que tout le monde le +regarda avec étonnement, tandis que, de son côté, son compagnon +avait les yeux figés sur lui avec une inquiétude presque +paternelle. + +-- Monsieur, dit le citoyen Alfred de Barjols, qui, ainsi que les +autres, paraissait impressionné de cette étrange modulation, plus +triste, ou plutôt plus douloureuse que gaie, et dont, avant de +répondre, il avait laissé éteindre jusqu'au dernier frémissement; +monsieur, permettez-moi de vous faire observer que l'homme que +vous venez de voir n'est point un voleur de grand chemin. + +-- Bah? franchement, qu'est-ce donc? + +-- C'est, selon toute probabilité, un jeune homme d'aussi bonne +famille que vous et moi. + +-- Le comte de Horn, que le régent fit rouer en place de Grève, +était aussi un jeune homme de bonne famille, et la preuve, c'est +que toute la noblesse de Paris envoya des voitures à son +exécution. + +-- Le comte de Horn avait, si je m'en souviens bien, assassiné un +juif pour lui voler une lettre de change qu'il n'était point en +mesure de lui payer, et nul n'osera vous dire qu'un compagnon de +Jéhu ait touché à un cheveu de la tête d'un enfant. + +-- Eh bien! soit; admettons que l’institution soit fondée au point +de vue philanthropique, pour rétablir la balance entre les +fortunes, redresser les caprices du hasard, réformer les abus de +la société; pour être un voleur à la façon de Karl Moor, votre ami +Morgan, n'est-ce point Morgan qu'a dit que s'appelait cet honnête +citoyen? + +-- Oui, dit l'Anglais. + +-- Eh bien! votre ami Morgan n'en est pas moins un voleur. + +Le citoyen Alfred de Barjols devint très pâle. + +-- Le citoyen Morgan n'est pas mon ami, répondit le jeune +aristocrate, et, s'il l'était, je me ferais honneur de son amitié. + +-- Sans doute, répondit Roland en éclatant de rire; comme dit +M. de Voltaire: «_L'amitié d'un grand homme est un bienfait des +dieux._» + +-- Roland, Roland! lui dit à voix basse son compagnon. + +-- Oh! général, répondit celui-ci laissant, à dessein peut-être, +échapper le titre qui était dû à son compagnon, laissez-moi, par +grâce, continuer avec monsieur une discussion qui m'intéresse au +plus haut degré. + +Celui-ci haussa les épaules. + +-- Seulement, citoyen, continua le jeune homme avec une étrange +persistance, j'ai besoin d'être édifié: il y a deux ans que j'ai +quitté la France, et, depuis mon départ, tant de choses ont +changé, costume, moeurs, accent, que la langue pourrait bien avoir +changé aussi. Comment appelez-vous, dans la langue que l'on parle +aujourd'hui en France, arrêter les diligences et prendre l'argent +qu'elles renferment? + +-- Monsieur, dit le jeune homme du ton d'un homme décidé à +soutenir la discussion jusqu'au bout, j'appelle cela faire la +guerre; et voilà votre compagnon, que vous avez appelé général +tout à l'heure, qui, en sa qualité de militaire, vous dira qu'à +part le plaisir de tuer et d'être tué, les généraux de tout temps +n'ont pas fait autre chose que ce que fait le citoyen Morgan. + +-- Comment! s'écria le jeune homme, dont les yeux lancèrent un +éclair, vous osez comparer?... + +-- Laissez monsieur développer sa théorie, Roland, dit le voyageur +brun, dont les yeux, tout au contraire de ceux de son compagnon, +qui semblaient s'être dilatés pour jeter leurs flammes, se +voilèrent sous ses longs cils noirs, pour ne point laisser voir ce +qui se passait dans son coeur. + +-- Ah! dit le jeune homme avec son accent saccadé, vous voyez bien +qu'à votre tour vous commencez à prendre intérêt à la discussion. + +Puis, se tournant vers celui qu'il semblait avoir pris à partie: + +-- Continuez, monsieur, continuez, dit-il, le général le permet. + +Le jeune noble rougit d'une façon aussi visible qu'il venait de +pâlir un instant auparavant et, les dents serrées, les coudes sur +la table, le menton sur son poing pour se rapprocher autant que +possible de son adversaire, avec un accent provençal qui devenait +de plus en plus prononcé à mesure que la discussion devenait plus +intense: + +-- Puisque _le général le permet, _reprit-il en appuyant sur ces +deux mots _le général, _j'aurai l'honneur de lui dire, et à vous, +citoyen, par contrecoup, que je crois me souvenir d'avoir lu dans +Plutarque, qu'au moment où Alexandre partit pour l'Inde, il +n'emportait avec lui que dix-huit ou vingt talents d'or, quelque +chose comme cent ou cent vingt mille francs. Or, croyez-vous que +ce soit avec ces dix-huit ou vingt talents d'or qu'il nourrit son +armée, gagna la bataille du Granique, soumit l'Asie Mineure, +conquit Tyr, Gaza, la Syrie, l'Égypte, bâtit Alexandrie, pénétra +jusqu'en Libye, se fit déclarer fils de Jupiter par l'oracle +d'Ammon, pénétra jusqu'à l’Hyphase, et, comme ses soldats +refusaient de le suivre plus loin, revint à Babylone pour y +surpasser en luxe, en débauches et en mollesse, les plus luxueux, +les plus débauchés et les plus voluptueux des rois d'Asie? Est-ce +de Macédoine qu'il tirait son argent, et croyez-vous que le roi +Philippe, un des plus pauvres rois de la pauvre Grèce, faisait +honneur aux traites que son fils tirait sur lui? Non pas: +Alexandre faisait comme le citoyen Morgan; seulement, au lieu +d'arrêter les diligences sur les grandes routes, il pillait les +villes, mettait les rois à rançon, levait des contributions sur +les pays conquis. Passons à Annibal. Vous savez comment il est +parti de Carthage, n'est-ce pas? Il n'avait pas même les dix-huit +ou vingt talents de son prédécesseur Alexandre; mais, comme il lui +fallait de l'argent, il prit et saccagea, au milieu de la paix et +contre la foi des traités, la ville de Sagonte; dès lors il fut +riche et put se mettre en campagne. Pardon, cette fois-ci, ce +n'est plus du Plutarque, c'est du Cornélius Népos. Je vous tiens +quitte de sa descente des Pyrénées, de sa montée des Alpes, des +trois batailles qu'il a gagnées en s'emparant chaque fois des +trésors du vaincu, et j'en arrive aux cinq ou six ans qu'il a +passés dans la Campanie. Croyez-vous que lui et son armée payaient +pension aux Capouans et que les banquiers de Carthage, qui étaient +brouillés avec lui, lui envoyaient de l'argent? Non: la guerre +nourrissait la guerre, système Morgan, citoyen. Passons à César. +Ah! César, c'est autre chose. Il part de l’Espagne avec quelque +chose comme trente millions de dettes, revient à peu près au pair, +part pour la Gaule, reste dix ans chez nos ancêtres; pendant ces +dix ans, il envoie plus de cent millions à Rome, repasse les +Alpes, franchit le Rubicon, marche droit au Capitole, force les +portes du temple de Saturne, où est le trésor, y prend pour ses +besoins particuliers, et non pas pour la république, trois mille +livres pesant d'or en lingots, et meurt, lui que ses créanciers, +vingt ans auparavant, ne voulaient pas laisser sortir de sa petite +maison de la rue Suburra, laissant deux ou trois mille sesterces +par chaque tête de citoyen, dix ou douze millions à Calpurnie et +trente ou quarante millions à Octave; système Morgan toujours, à +l'exception que Morgan, j'en suis sûr, mourra sans avoir touché +pour son compte ni à l'argent des Gaulois, ni à l'or du Capitole. +Maintenant, sautons dix-huit cents ans et arrivons au général +_Buonaparté_... + +Et le jeune aristocrate, comme avaient l'habitude de le faire les +ennemis du vainqueur de l'Italie, affecta d'appuyer sur l'u, que +Bonaparte avait retranché de son nom, et sur l'e dont il avait +enlevé l'accent aigu. + +Cette affectation parut irriter vivement Roland, qui fit un +mouvement comme pour s'élancer en avant; mais son compagnon +l'arrêta. + +-- Laissez, dit-il, laissez, Roland; je suis bien sûr que le +citoyen Barjols ne dira pas que le général _Buonaparté_, comme il +l'appelle, est un voleur. + +-- Non, je ne le dirai pas, moi; mais il y a un proverbe italien +qui le dit pour moi. + +-- Voyons le proverbe? demanda le général se substituant à son +compagnon, et, cette fois, fixant sur le jeune noble son oeil +limpide, calme et profond. + +-- Le voici dans toute sa simplicité: _»Francesi non sono tutti +ladroni, ma buona, parte.» _Ce qui veut dire: «Tous les Français +ne sont pas des voleurs, mais...» + +-- Une bonne partie? dit Roland. + +-- Oui, mais _Buonaparté_, répondit Alfred de Barjols. + +À peine l'insolente parole était-elle sortie de la bouche du jeune +aristocrate, que l'assiette avec laquelle jouait Roland s'était +échappée de ses mains et l'allait frapper en plein visage. + +Les femmes jetèrent un cri, les hommes se levèrent. + +Roland éclata de ce rire nerveux qui lui était habituel et retomba +sur sa chaise. + +Le jeune aristocrate resta calme, quoiqu'une rigole de sang coulât +de son sourcil sur sa joue. + +En ce moment, le conducteur entra, disant, selon la formule +habituelle: + +-- Allons, citoyens voyageurs, en voiture! + +Les voyageurs, pressés de s'éloigner du théâtre de la rixe à +laquelle ils venaient d'assister, se précipitèrent vers la porte. + +-- Pardon, monsieur, dit Alfred de Barjols à Roland, vous n'êtes +pas de la diligence, j'espère? + +-- Non, monsieur, je suis de la chaise de poste; mais, soyez +tranquille, je ne pars pas. + +-- Ni moi, dit l'Anglais; dételez les chevaux, je reste. + +-- Moi, je pars, dit avec un soupir le jeune homme brun, auquel +Roland avait donné le titre de général; tu sais qu'il le faut, mon +ami, et que ma présence est absolument nécessaire là-bas. Mais je +te jure bien que je ne te quitterais point ainsi si je pouvais +faire autrement... + +Et, en disant ces mots, sa voix trahissait une émotion dont son +timbre, ordinairement ferme et métallique, ne paraissait pas +susceptible. + +Tout au contraire, Roland paraissait au comble de la joie; on eût +dit que cette nature de lutte s'épanouissait à l'approche du +danger qu'il n'avait peut-être pas fait naître, mais que du moins +il n'avait point cherché à éviter. + +-- Bon! général, dit-il, nous devions nous quitter à Lyon, puisque +vous avez eu la bonté de m'accorder un congé d'un mois pour aller +à Bourg, dans ma famille. C'est une soixantaine de lieues de moins +que nous faisons ensemble, voilà tout. Je vous retrouverai à +Paris. Seulement, vous savez, si vous avez besoin d'un homme +dévoué et qui ne boude pas, songez à moi. + +-- Sois tranquille, Roland, fit le général. + +Puis, regardant attentivement les deux adversaires: + +-- Avant tout, Roland, dit-il à son compagnon avec un +indéfinissable accent de tendresse, ne te fais pas tuer; mais, si +la chose est possible, ne tue pas non plus ton adversaire. Ce +jeune homme, à tout prendre, est un homme de coeur, et je veux +avoir un jour pour moi tous les gens de coeur. + +-- On fera de son mieux, général, soyez tranquille. + +En ce moment, l’hôte parut sur le seuil de la porte. + +-- La chaise de poste pour Paris est attelée, dit-il. + +Le général prit son chapeau et sa canne déposés sur une chaise; +mais, au contraire, Roland affecta de le suivre nu-tête, pour que +l'on vît bien qu'il ne comptait point partir avec son compagnon. + +Aussi Alfred de Barjols ne fit-il aucune opposition à sa sortie. +D'ailleurs, il était facile de voir que son adversaire était +plutôt de ceux qui cherchent les querelles que de ceux qui les +évitent. +Celui-ci accompagna le général jusqu'à la voiture, où le général +monta. + +-- C'est égal, dit ce dernier en s'asseyant, cela me fait gros +coeur de te laisser seul ici, Roland, sans un ami pour te servir +de témoin. + +-- Bon! ne vous inquiétez point de cela, général; on ne manque +jamais de témoin: il y a et il y aura toujours des gens curieux de +savoir comment un homme en tue un autre. + +-- Au revoir, Roland; tu entends bien, je ne te dis pas adieu, je +te dis au revoir! + +-- Oui, mon cher général, répondit le jeune homme d'une voix +presque attendrie, j'entends bien, et je vous remercie. + +-- Promets-moi de me donner de tes nouvelles aussitôt l'affaire +terminée, ou de me faire écrire par quelqu'un, si tu ne pouvais +m'écrire toi-même. + +-- Oh! n'ayez crainte, général; avant quatre jours, vous aurez une +lettre de moi, répondit Roland. + +Puis, avec un accent de profonde amertume: + +-- Ne vous êtes-vous pas aperçu, dit-il, qu'il y a sur moi une +fatalité qui ne veut pas que je meure? + +-- Roland! fit le général d'un ton sévère, encore! + +-- Rien, rien, dit le jeune homme en secouant la tête, et en +donnant à ses traits l'apparence d'une insouciante gaieté, qui +devait être l'expression habituelle de son visage avant que lui +fût arrivé le malheur inconnu qui, si jeune, paraissait lui faire +désirer la mort. + +-- Bien. À propos, tâche de savoir une chose. + +-- Laquelle, général? + +-- C'est comment il se fait qu'au moment où nous sommes en guerre +avec l'Angleterre, un Anglais se promène en France, aussi libre et +aussi tranquille que s'il était chez lui. + +-- Bon: je le saurai. + +-- Comment cela? + +-- Je l'ignore; mais quand je vous promets de le savoir, je le +saurai, dussé-je le lui demander, à lui. + +-- Mauvaise tête! ne va pas te faire une autre affaire de ce côté- +là. + +-- Dans tous les cas, comme c'est un ennemi, ce ne serait plus un +duel, ce serait un combat. + +-- Allons, encore une fois, au revoir et embrasse-moi. + +Roland se jeta avec un mouvement de reconnaissance passionnée au +cou de celui qui venait de lui donner cette permission. + +-- Oh! général! s'écria-t-il, que je serais heureux... si je +n'étais pas si malheureux! + +Le général le regarda avec une affection profonde. + +-- Un jour, tu me conteras ton malheur, n'est-ce pas, Roland? dit- +il. + +Roland éclata de ce rire douloureux qui, deux ou trois fois déjà, +s'était fait jour entre ses lèvres. + +-- Oh! par ma foi, non, dit-il, vous en ririez trop. + +Le général le regarda comme il eût regardé un fou. + +-- Enfin, dit-il, il faut prendre les gens comme ils sont. + +-- Surtout lorsqu'ils ne sont pas ce qu'ils paraissent être. + +-- Tu me prends pour OEdipe, et tu me poses des énigmes, Roland. + +-- Ah! si vous devinez celle-là, général, je vous salue roi de +Thèbes. Mais, avec toutes mes folies, j'oublie que chacune de vos +minutes est précieuse et que je vous retiens ici inutilement. + +-- Tu as raison. As-tu des commissions pour Paris? + +-- Trois, mes amitiés à Bourrienne, mes respects à votre frère +Lucien, et mes plus tendres hommages à madame Bonaparte. + +-- Il sera fait comme tu le désires. + +-- Où vous retrouverai-je, à Paris? + +-- Dans ma maison de la rue de la +Victoire, et peut-être... +-- +-- Peut-être... + +-- Qui sait? peut-être au Luxembourg! + +Puis, se rejetant en arrière, comme s'il regrettait d'en avoir +tant dit, même à celui qu'il regardait comme son meilleur ami: + +-- Route d'Orange! cria-t-il au postillon, et le plus vite +possible. + +Le postillon, qui n'attendait qu'un ordre, fouetta ses chevaux; la +voiture partit, rapide et grondante comme la foudre, et disparut +par la porte d'Oulle. + + +III -- L'ANGLAIS + +Roland resta immobile à sa place, non seulement tant qu'il put +voir la voiture, mais encore longtemps après qu'elle eut disparu. + +Puis, secouant la tête comme pour faire tomber de son front le +nuage qui l'assombrissait, il rentra dans l'hôtel et demanda une +chambre. + +-- Conduisez monsieur au n° 3, dit l'hôte à une femme de chambre. + +La femme de chambre prit une clef suspendue à une large tablette +de bois noir, sur laquelle étaient rangés, sur deux lignes, des +numéros blancs, et fit signe au jeune voyageur qu'il pouvait la +suivre. + +-- Faites-moi monter du papier, une plume et de l'encre, dit le +jeune homme à l'hôte, et si M. de Barjols s'informe où je suis, +donnez-lui le numéro de ma chambre. + +L'hôte promit de se conformer aux intentions de Roland, qui monta +derrière la fille en sifflant la _Marseillaise_. + +Cinq minutes après, il était assis près d'une table, ayant devant +lui le papier, la plume, l'encre demandés, et s'apprêtant à +écrire. + +Mais, au moment où il allait tracer la première ligne, on frappa +trois coups à sa porte. + +-- Entrez, dit-il en faisant pirouetter sur un de ses pieds de +derrière le fauteuil dans lequel il était assis, afin de faire +face au visiteur, qui, dans son appréciation, devait être soit +M. de Barjols, soit un de ses amis. + +La porte s'ouvrit d'un mouvement régulier comme celui d'une +mécanique, et l'Anglais parut sur le seuil. + +-- Ah! s'écria Roland, enchanté de la visite au point de vue de la +recommandation que lui avait faite son général, c'est vous? + +-- Oui, dit l'Anglais, c'est moi. + +-- Soyez le bienvenu. + +-- Oh! que je sois le bienvenu, tant mieux! car je ne savais pas +si je devais venir. + +-- Pourquoi cela? + +-- À cause d'Aboukir. + +Roland se mit à rire. + +-- Il y a deux batailles d'Aboukir, dit-il: celle que nous avons +perdue, celle que nous avons gagnée. + +-- À cause de celle que vous avez perdue. + +-- Bon! dit Roland, on se bat, on se tue, on s'extermine sur le +champ de bataille; mais cela n'empêche point qu’on ne se serre la +main quand on se rencontre en terre neutre. Je vous répète donc, +soyez le bienvenu, surtout si vous voulez bien me dire pourquoi +vous venez. + +-- Merci; mais, avant tout, lisez ceci. + +Et l'Anglais tira un papier de sa poche. + +-- Qu'est-ce? demanda Roland. + +-- Mon passeport. + +-- Qu'ai-je affaire de votre passeport? demanda Roland; je ne suis +pas gendarme. + +-- Non; mais comme je viens vous offrir mes services, peut-être ne +les accepteriez-vous point, si vous ne saviez pas qui je suis. + +-- Vos services, monsieur? + +-- Oui; mais lisez. + +«Au nom de la République française, le Directoire exécutif invite +à laisser circuler librement, et à lui prêter aide et protection +en cas de besoin, sir John Tanlay, dans toute l’étendue du +territoire de la République. + +«Signé: FOUCHÉ.» + +-- Et plus bas, voyez. + +«Je recommande tout particulièrement à qui de droit sir John +Tanlay comme un philanthrope et un ami de la liberté. + +«Signé: BARRAS.» + +-- Vous avez lu? + +-- Oui, j'ai lu; après?... + +-- Oh! après?... Mon père, milord Tanlay, a rendu des services à +M. Barras; c'est pourquoi M. Barras permet que je me promène en +France, et je suis bien content de me promener en France; je +m'amuse beaucoup. + +-- Oui, je me le rappelle, sir John; vous nous avez déjà fait +l'honneur de nous dire cela à table. + +-- Je l'ai dit, c'est vrai; j'ai dit aussi que j'aimais beaucoup +les Français. + +Roland s'inclina. + +-- Et surtout le général Bonaparte, continua sir John. + +-- Vous aimez beaucoup le général Bonaparte? + +-- Je l'admire; c'est un grand, un très grand homme. + +-- Ah! pardieu! sir John, je suis fâché qu'il n'entende pas un +Anglais dire cela de lui.. + +-- Oh! s'il était là, je ne le dirais point. + +-- Pourquoi? + +-- Je ne voudrais pas qu'il crût que je dis cela pour lui faire +plaisir, je dis cela parce que c'est mon opinion. + +-- Je n'en doute pas, milord, fit Roland, qui ne savait pas où +l'Anglais en voulait venir, et qui, ayant appris par le passeport +ce qu'il voulait savoir, se tenait sur la réserve. + +-- Et quand j'ai vu, continua l'Anglais avec le même flegme, quand +j'ai vu que vous preniez le parti du général Bonaparte, cela m'a +fait plaisir. + +-- Vraiment? + +-- Grand plaisir, fit l'Anglais avec un mouvement de tête +affirmatif. + +-- Tant mieux! + +-- Mais quand j'ai vu que vous jetiez une assiette à la tête de +M. Alfred de Barjols, cela m'a fait de la peine. + +-- Cela vous a fait de la peine, milord; et en quoi? + +-- Parce qu'en Angleterre, un gentleman ne jette pas une assiette +à la tête d'un autre gentleman. + +-- Ah! milord, dit Roland en se levant et fronçant le sourcil, +seriez-vous venu, par hasard, pour me faire une leçon? + +-- Oh! non; je suis venu vous dire: vous êtes embarrassé peut-être +de trouver un témoin? + +-- Ma foi, sir John, je vous l’avouerai, et, au moment où vous +avez frappé à la porte, je m'interrogeais pour savoir à qui je +demanderais ce service. + +-- Moi, si voulez, dit l’Anglais, je serai votre témoin. + +-- Ah! pardieu! fit Roland, j'accepte et de grand coeur! + +-- Voilà le service que je voulais rendre, moi, à vous! + +Roland lui tendit la main. + +-- Merci, dit-il. + +L'Anglais s'inclina. + +-- Maintenant, continua Roland, vous avez eu le bon goût, milord, +avant de m'offrir vos services, de me dire qui vous étiez; il est +trop juste, du moment où je les accepte, que vous sachiez qui je +suis. + +-- Oh! comme vous voudrez. + +-- Je me nomme Louis de Montrevel; je suis aide de camp du général +Bonaparte. + +-- Aide de camp du général Bonaparte! je suis bien aise. + +-- Cela vous explique comment j'ai pris, un peu trop chaudement +peut-être, la défense de mon général. + +-- Non, pas trop chaudement; seulement, l'assiette... + +-- Oui, je sais bien, la provocation pouvait se passer de +l'assiette; mais, que voulez-vous! je la tenais à la main, je ne +savais qu'en faire, je l'ai jetée à la tête de M. de Barjols; elle +est partie toute seule sans que je le voulusse. + +-- Vous ne lui direz pas cela, à lui? + +-- Oh! soyez tranquille; je vous le dis, à vous, pour mettre votre +conscience en repos. + +-- Très bien; alors, vous vous battrez? + +-- Je suis resté pour cela, du moins. + +-- Et à quoi vous battrez-vous? + +-- Cela ne vous regarde pas, milord. + +-- Comment, cela ne me regarde pas? + +-- Non; M. de Barjols est l'insulté, c'est à lui de choisir ses +armes. + +-- Alors, l'arme qu'il proposera, vous l'accepterez? + +-- Pas moi, sir John, mais vous, en mon nom, puisque vous me +faites l'honneur d'être mon témoin. + +-- Et, si c'est le pistolet qu'il choisit, à quelle distance et +comment désirez-vous vous battre? + +-- Ceci, c'est votre affaire, milord, et non la mienne. Je ne sais +pas si cela se fait ainsi en Angleterre, mais, en France, les +combattants ne se mêlent de rien; c'est aux témoins d'arranger les +choses; ce qu'ils font est toujours bien fait. + +-- Alors ce que je ferai sera bien fait? + +-- Parfaitement fait, milord. + +L'Anglais s'inclina. + +-- L'heure et le jour du combat? + +-- Oh! cela, le plus tôt possible; il y a deux ans que je n'ai vu +ma famille, et je vous avoue que je suis pressé d'embrasser tout +mon monde. + +L'Anglais regarda Roland avec un certain étonnement; il parlait +avec tant d'assurance, qu'on eût dit qu'il avait d'avance la +certitude de ne pas être tué. + +En ce moment, on frappa à la porte, et la voix de l'aubergiste +demanda: + +-- Peut-on entrer? + +Le jeune homme répondit affirmativement: la porte s'ouvrit, et +l'aubergiste entra effectivement, tenant à la main une carte qu'il +présenta à son hôte. + +Le jeune homme prit la carte et lut: + +«Charles de Valensolle.» + +-- De la part de M. Alfred de Barjols, dit l'hôte. +-- Très bien! fit Roland. + +Puis, passant la carte à l’Anglais: + +-- Tenez, cela vous regarde; c'est inutile que je voie ce +monsieur, puisque, dans ce pays-ci, on n'est plus citoyen... +M. de Valensolle est le témoin de M. de Barjols, vous êtes le +mien: arrangez la chose entre vous; seulement, ajouta le jeune +homme en serrant la main de l'Anglais et en le regardant fixement, +tâchez que ce soit sérieux; je ne récuserais ce que vous aurez +fait que s'il n'y avait point chance de mort pour l'un ou pour +l’autre. + +-- Soyez tranquille, dit l’Anglais, je ferai comme pour moi. + +-- À la bonne heure, allez, et, quand tout sera arrêté, remontez; +je ne bouge pas d'ici. + +Sir John suivit l’aubergiste; Roland se rassit, fit pirouetter son +fauteuil dans le sens inverse et se retrouva devant sa table. + +Il prit sa plume et se mit à écrire. + +Lorsque sir John rentra, Roland, après avoir écrit et cacheté deux +lettres, mettait l’adresse sur la troisième. + +Il fit signe de la main à l'Anglais d'attendre qu'il eût fini afin +de pouvoir lui donner toute son attention. + +Il acheva l’adresse, cacheta la lettre, et se retourna. + +-- Eh bien, demanda-t-il, tout est-il réglé? + +-- Oui, dit l’Anglais, et ça a été chose facile, vous avez affaire +à un vrai gentleman. + +-- Tant mieux! fit Roland. + +Et il attendit. + +-- Vous vous battez dans deux heures à la fontaine de Vaucluse -- +un lieu charmant -- au pistolet, en marchant l'un sur l'autre, +chacun tirant à sa volonté et pouvant continuer de marcher après +le feu de son adversaire. + +-- Par ma foi! vous avez raison, sir John; voilà qui est tout à +fait bien. C'est vous qui avez réglé cela? + +-- Moi et le témoin de M. Barjols, votre adversaire ayant renoncé +à tous ses privilèges d'insulté. + +-- S'est-on occupé des armes? + +-- J'ai offert mes pistolets; ils ont été acceptés, sur ma parole +d'honneur qu'ils étaient aussi inconnus à vous qu'à M. de Barjols; +ce sont d'excellentes armes avec lesquelles, à vingt pas, je coupe +une balle sur la lame d'un couteau. + +-- Peste! vous tirez bien, à ce qu'il paraît, milord? + +-- Oui; je suis, à ce que l'on dit, le meilleur tireur de +l’Angleterre. + +-- C'est bon à savoir; quand je voudrai me faire tuer, sir John, +je vous chercherai querelle. + +-- Oh! ne cherchez jamais une querelle à moi, dit l'Anglais, cela +me ferait trop grand-peine d'être obligé de me battre avec vous. + +-- On tâchera, milord, de ne pas vous faire de chagrin. Ainsi, +c'est dans deux heures. + +-- Oui; vous m'avez dit que vous étiez pressé. + +-- Parfaitement. Combien y a-t-il d'ici à l'endroit charmant? + +-- D'ici à Vaucluse? + +-- Oui. + +-- Quatre lieues. + +-- C'est l'affaire d'une heure et demie; nous n'avons pas de temps +à perdre; débarrassons-nous donc des choses ennuyeuses pour +n'avoir plus que le plaisir. + +L'Anglais regarda le jeune homme avec étonnement. + +Roland ne parut faire aucune attention à ce regard. + +-- Voici trois lettres, dit-il: une pour madame de Montrevel, ma +mère; une pour mademoiselle de Montrevel, ma soeur, une pour le +citoyen Bonaparte, mon général. Si je suis tué, vous les mettrez +purement et simplement à la poste. Est-ce trop de peine? + +-- Si ce malheur arrive, je porterai moi-même les lettres, dit +l'Anglais. Où demeurent madame votre mère et mademoiselle votre +soeur? demanda celui-ci. +-- À Bourg, chef-lieu du département de l'Ain. + +-- C'est tout près d'ici, répondit l'Anglais. Quant au général +Bonaparte, j'irai, s'il le faut, en Égypte; je serais extrêmement +satisfait de voir le général Bonaparte. + +-- Si vous prenez, comme vous le dites, milord, la peine de porter +la lettre vous-même, vous n'aurez pas une si longue course à +faire: dans trois jours, le général Bonaparte sera à Paris. + +-- Oh! fit l'Anglais, sans manifester le moindre étonnement, vous +croyez? + +-- J'en suis sûr, répondit Roland. + +-- C'est, en vérité, un homme fort extraordinaire, que le général +Bonaparte. Maintenant, avez-vous encore quelque autre +recommandation à me faire, monsieur de Montrevel? + +-- Une seule, milord. + +-- Oh! plusieurs si vous voulez. + +-- Non, merci, une seule, mais très importante. + +-- Dites. + +-- Si je suis tué... mais je doute que j'aie cette chance... + +Sir John regarda Roland avec cet oeil étonné qu'il avait déjà deux +ou trois fois arrêté sur lui. + +-- Si je suis tué, reprit Roland, car, au bout du compte, il faut +bien tout prévoir... + +-- Oui, si vous êtes tué, j'entends. + +-- Écoutez bien ceci, milord, car je tiens expressément en ce cas, +à ce que les choses se passent exactement comme je vais vous le +dire. + +-- Cela se passera comme vous le direz, répliqua sir John; je suis +un homme fort exact. + +-- Eh bien donc, si je suis tué, insista Roland en posant et en +appuyant la main sur l'épaule de son témoin, comme pour mieux +imprimer dans sa mémoire la recommandation qu'il allait lui faire, +vous mettrez mon corps comme il sera, tout habillé, sans permettre +que personne le touche, dans un cercueil de plomb que vous ferez +souder devant vous; vous enfermerez le cercueil de plomb dans une +bière de chêne, que vous ferez également clouer devant vous. +Enfin, vous expédierez le tout à ma mère, à moins que vous +n'aimiez mieux jeter le tout dans le Rhône, ce que je laisse +absolument à votre choix, pourvu qu'il y soit jeté. + +-- Il ne me coûtera pas plus de peine, reprit l'Anglais, puisque +je porte la lettre, de porter le cercueil avec moi. + +--Allons, décidément, milord, dit Roland riant aux éclats de son +rire étrange, vous êtes un homme charmant, et c'est la Providence +en personne qui a permis que je vous rencontre. En route, milord, +en route! + +Tous deux sortirent de la chambre de Roland. Celle de sir John +était située sur le même palier. Roland attendit que l'Anglais +rentrât chez lui pour prendre ses armes. + +Il en sortit après quelques secondes, tenant à la main une boîte +de pistolets. + +-- Maintenant, milord, demanda Roland, comment allons-nous à +Vaucluse? à cheval ou en voiture? + +-- En voiture, si vous voulez bien. Une voiture, c'est commode +beaucoup plus si l'on était blessé: la mienne attend en bas. + +-- Je croyais que vous aviez fait dételer? + +-- J'en avais donné l'ordre, mais j'ai fait courir après le +postillon pour lui donner contre-ordre. + +On descendit l'escalier. + +-- Tom! Tom! dit sir John en arrivant à la porte, où l'attendait +un domestique dans la sévère livrée d'un groom anglais, chargez- +vous de cette boîte. +_ _ +_-- I am going with, mylord _?_ _demanda_ _le domestique? + +-- _Yes_! répondit sir John. + +Puis, montrant à Roland le marchepied de la calèche qu'abaissait +son domestique. + +-- Venez, monsieur de Montrevel, dit-il. + +Roland monta dans la calèche et s'y étendit voluptueusement. + +-- En vérité, dit-il, il n'y a décidément que vous autres Anglais +pour comprendre les voitures de voyage; on est dans la vôtre comme +dans son lit. Je parie que vous faites capitonner vos bières avant +de vous y coucher. + +-- Oui, c'est un fait, répondit John, le peuple anglais, il entend +très bien le confortable; mais le peuple français, il est un +peuple plus curieux et plus amusant... + +-- Postillon, à Vaucluse. + + +IV -- LE DUEL + +La route n'est praticable que d'Avignon à l'Isle. On fit les trois +lieues qui séparent l'Isle d'Avignon en une heure. + +Pendant cette heure, Roland, comme s'il eût pris à tâche de faire +paraître le temps court à son compagnon de voyage, fut verveux et +plein d'entrain; plus il approchait du lieu du combat, plus sa +gaieté redoublait. Quiconque n'eût pas su la cause du voyage ne se +fût jamais douté que ce jeune homme, au babil intarissable et au +rire incessant, fût sous la menace d'un danger mortel. + +Au village de l'Isle, il fallut descendre de voiture. On +s'informa; Roland et sir John étaient les premiers arrivés. + +Ils s'engagèrent dans le chemin qui conduit à la fontaine. + +-- Oh! oh! dit Roland, il doit y avoir un bel écho ici. + +Il y jeta un ou deux cris auxquels l'écho répondit avec une +complaisance parfaite. + +-- Ah! par ma foi, dit le jeune homme, voici un écho merveilleux. +Je ne connais que celui de la Seinonnetta, à Milan, qui lui soit +comparable. Attendez, milord. + +Et il se mit, avec des modulations qui indiquaient à la fois une +voix admirable et une méthode excellente, à chanter une tyrolienne +qui semblait un défi porté, par la musique révoltée, au gosier +humain. + +Sir John regardait et écoutait Roland avec un étonnement qu'il ne +se donnait plus la peine de dissimuler. +Lorsque la dernière note se fut éteinte dans la cavité de la +montagne: + +-- Je crois, Dieu me damne! dit sir John, que vous avez le spleen. + +Roland tressaillit et le regarda comme pour l'interroger. Mais, +voyant que sir John n'allait pas plus loin: + +-- Bon! et qui vous fait croire cela demanda-t-il. + +-- Vous êtes trop bruyamment gai pour n'être pas profondément +triste. + +-- Oui, et cette anomalie vous étonne? + +-- Rien ne m'étonne, chaque chose a sa raison d'être. + +-- C'est juste; le tout est d'être dans le secret de la chose. Eh +bien, je vais vous y mettre. + +-- Oh! je ne vous y force aucunement. + +-- Vous êtes trop courtois pour cela; mais avouez que cela vous +ferait plaisir d'être fixé à mon endroit. + +-- Par intérêt pour vous, oui. + +-- Eh bien, milord, voici le mot de l'énigme, et je vais vous +dire, à vous, ce que je n'ai encore dit à personne. Tel que vous +me voyez, et avec les apparences d'une santé excellente, je suis +atteint d'un anévrisme qui me fait horriblement souffrir. Ce sont +à tout moment des spasmes, des faiblesses, des évanouissements qui +feraient honte à une femme. Je passe ma vie à prendre des +précautions ridicules, et, avec tout cela, Larrey m'a prévenu que +je dois m'attendre à disparaître de ce monde d'un moment à +l'autre, l'artère attaquée pouvant se rompre dans ma poitrine au +moindre effort que je ferai. Jugez comme c'est amusant pour un +militaire! Vous comprenez que, du moment où j'ai été éclairé sur +ma situation, j'ai décidé que je me ferais tuer avec le plus +d'éclat possible. Je me suis mis incontinent à l'oeuvre. Un autre +plus chanceux aurait réussi déjà cent fois; mais moi, ah bien, +oui, je suis ensorcelé: ni balles ni boulets ne veulent de moi; on +dirait que les sabres ont peur de s'ébrécher sur ma peau. Je ne +manque pourtant pas une occasion; vous l'avez vu d'après ce qui +s'est passé à table. Eh bien, nous allons nous battre, n'est-ce +pas? Je vais me livrer comme un fou, donner tous les avantages à +mon adversaire, cela n'y fera absolument rien: il tirera à quinze +pas, à dix pas, à cinq pas, à bout portant sur moi, et il me +manquera, ou son pistolet brûlera l'amorce sans partir; et tout +cela, la belle avance, je vous le demande un peu, pour que je +crève un beau jour au moment où je m'y attendrai le moins, en +tirant mes bottes? Mais silence, voici mon adversaire. + +En effet, par la même route qu'avaient suivie Roland et sir John à +travers les sinuosités du terrain et les aspérités du rocher, on +voyait apparaître la partie supérieure du corps de trois +personnages qui allaient grandissant à mesure qu'ils approchaient. + +Roland les compta. + +-- Trois. Pourquoi trois, dit-il, quand nous ne sommes que deux. + +-- Ah! j'avais oublié, dit l'Anglais: M. de Barjols, autant dans +votre intérêt que dans le sien, a demandé d'amener un chirurgien +de ses amis. + +-- Pourquoi faire? demanda Roland d'un ton brusque et en fronçant +le sourcil. + +-- Mais pour le cas où l'un de vous serait blessé; une saignée, +dans certaines circonstances, peut sauver la vie à un homme. + +-- Sir John, fit Roland avec une expression presque féroce, je ne +comprends pas toutes ces délicatesses en matière de duel. Quand on +se bat, c'est pour se tuer. Qu'on se fasse auparavant toutes +sortes de politesses, comme vos ancêtres et les miens s'en sont +fait à Fontenoy, très bien; mais, une fois que les épées sont hors +du fourreau ou les pistolets chargés, il faut que la vie d'un +homme paye la peine que l'on a prise et les battements de coeur +que l'on a perdus. Moi, sur votre parole d’honneur, sir John, je +vous demande une chose: c'est que blessé ou tué, vivant ou mort, +le chirurgien de M. de Barjols ne me touchera pas. + +-- Mais cependant, monsieur Roland... + +-- Oh! c'est à prendre ou à laisser. Votre parole d'honneur, +milord, ou, le diable m'emporte, je ne me bats pas. + +L'Anglais regarda le jeune homme avec étonnement: son visage était +devenu livide, ses membres étaient agités d'un tremblement qui +ressemblait à de la terreur. + +Sans rien comprendre à cette impression inexplicable, sir John +donna sa parole. + +-- À la bonne heure, fit Roland; tenez, c'est encore un des effets +de cette charmante maladie: toujours je suis prêt à me trouver mal +à l’idée d’une trousse déroulée, à la vue d'un bistouri ou d'une +lancette. J'ai dû devenir très pâle, n'est-ce pas? + +-- J'ai cru un instant que vous alliez vous évanouir. + +Roland éclata de rire. + +-- Ah! la belle affaire que cela eût fait, dit-il, nos adversaires +arrivant et vous trouvant occupé à me faire respirer des sels +comme à une femme qui a des syncopes. Savez-vous ce qu'ils +auraient dit, eux, et ce que vous auriez dit vous le premier? Ils +auraient dit que j'avais peur. +Les trois nouveaux venus, pendant ce temps, s'étaient avancés et +se trouvaient à portée de la voix, de sorte que sir John n'eut pas +même le temps de répondre à Roland. + +Ils saluèrent en arrivant. Roland, le sourire sur les lèvres, ses +belles dents à fleur de lèvres, répondit à leur salut. + +Sir John s'approcha de son oreille. + +-- Vous êtes encore un peu pâle, dit-il; allez faire un tour +jusqu'à la fontaine; j'irai vous chercher quand il sera temps. + +-- Ah! c'est une idée, cela, dit Roland; j'ai toujours eu envie de +voir cette fameuse fontaine de Vaucluse, Hippocrène de Pétrarque. +Vous connaissez son sonnet? + +_Chiare, fresche e dolci acque_ +_Ove le belle membra_ +_Pose colei, che sofa a me par donna._ + +-- Et cette occasion-ci passée, je n'en retrouverais peut-être pas +une pareille. De quel côté est-elle, votre fontaine? + +-- Vous en êtes à trente pas; suivez le chemin, vous allez la +trouver au détour de la route, au pied de cet énorme rocher dont +vous voyez le faîte. + +-- Milord, dit Roland, vous êtes le meilleur cicérone que je +connaisse; merci. + +Et, faisant à son témoin un signe amical de la main, il s'éloigna +dans la direction de la fontaine en chantonnant entre ses dents la +charmante villanelle de Philippe Desportes: + +_Rosette, pour un peu d’absence,_ +_Votre coeur vous avez changé._ +_Et, moi sachant cette inconstance,_ +_Le mien autre part j’ai rangé._ +_Jamais plus beauté si légère_ +_Sur moi tant de pouvoir n’aura;_ +_Nous verrons, volage bergère,_ +_Qui premier s’en repentira.»_ + +Sir John se retourna aux modulations de cette voix à la fois +fraîche et tendre, et qui, dans les notes élevées, avait quelque +chose de la voix d'une femme; son esprit méthodique et froid ne +comprenait rien à cette nature saccadée et nerveuse, sinon qu'il +avait sous les yeux une des plus étonnantes organisations que l'on +pût rencontrer. + +Les deux jeunes gens l'attendaient; le chirurgien se tenait un peu +à l'écart. + +Sir John portait à la main sa boîte de pistolets; il la posa sur +un rocher ayant la forme d'une table, tira de sa poche une petite +clef qui semblait travaillée par un orfèvre, et non par un +serrurier, et ouvrit la boîte. +Les armes étaient magnifiques, quoique d'une grande simplicité; +elles sortaient des ateliers de Menton, le grand-père de celui qui +aujourd'hui est encore un des meilleurs arquebusiers de Londres. +Il les donna à examiner au témoin de M. de Barjols, qui en fit +jouer les ressorts et poussa la gâchette d'arrière en avant, pour +voir s'ils étaient à double détente. + +Ils étaient à détente simple. + +M. de Barjols jeta dessus un coup d'oeil; mais ne les toucha même +pas. + +-- Notre adversaire ne connaît point vos armes? demanda +M. de Valensolle. + +-- Il ne les a même pas vues, répondit sir John, je vous en donne +ma parole d'honneur. + +-- Oh! fit M. de Valensolle, une simple dénégation suffisait. + +On régla une seconde fois, afin qu'il n'y eût point de malentendu, +les conditions du combat déjà arrêtées; puis, ces conditions +réglées, afin de perdre le moins de temps possible en préparatifs +inutiles, on chargea les pistolets, on les remit tout chargés dans +la boîte, on confia la boîte au chirurgien, et sir John, la clef +de sa boîte dans sa poche alla chercher Roland. + +Il le trouva causant avec un petit pâtre qui faisait paître trois +chèvres aux flancs roides et rocailleux de la montagne, et jetant +des cailloux dans le bassin. + +Sir John ouvrait la bouche pour lui dire que tout était prêt; mais +lui, sans donner à l’Anglais le temps de parler: + +-- Vous ne savez pas ce que me raconte cet enfant, milord! Une +véritable légende des bords du Rhin. Il dit que ce bassin, dont on +ne connaît pas le fond, s'étend à plus de deux ou trois lieues +sous la montagne, et sert de demeure à une fée, moitié femme, +moitié serpent, qui, dans les nuits calmes et pures de l'été, +glisse à la surface de l’eau, appelant les pâtres de la montagne +et ne leur montrant, bien entendu, que sa tête aux longs cheveux, +ses épaules nues et ses beaux bras; mais les imbéciles se laissent +prendre à ce semblant de femme: ils s'approchent, lui font signe +de venir à eux, tandis que, de son côté, la fée leur fait signe de +venir à elle. Les imprudents s'avancent sans s'en apercevoir, ne +regardant pas à leurs pieds; tout à coup la terre leur manque, la +fée étend le bras, plonge avec eux dans ses palais humides, et, le +lendemain, reparaît seule. Qui diable a pu faire à ces idiots de +bergers le même conte que Virgile racontait en si beaux vers à +Auguste et à Mécène? + +Il demeura pensif un instant, et les yeux fixés sur cette eau +azurée et profonde; puis, se retournant vers sir John: + +-- On dit que jamais nageur, si vigoureux qu'il soit, n'a reparu +après avoir plongé dans ce gouffre; si j'y plongeais, milord, ce +serait peut-être plus sûr que la balle de M. de Barjols. Au fait, +ce sera toujours une dernière ressource; en attendant, essayons de +la balle. Allons, milord, allons. + +Et, prenant par dessous le bras l'Anglais émerveillé de cette +mobilité d'esprit, il le ramena vers ceux qui les attendaient. + +Eux, pendant ce temps, s'étaient occupés de chercher un endroit +convenable et l'avaient trouvé. + +C'était un petit plateau, accroché en quelque sorte à la rampe +escarpée de la montagne, exposé au soleil couchant et portant une +espèce de château en ruine, qui servait d'asile aux pâtres surpris +par le mistral. +Un espace plan, d'une cinquantaine de pas de long et d'une +vingtaine de pas de large, lequel avait dû être autrefois la +plate-forme du château, allait être le théâtre du drame qui +approchait de son dénouement. + +-- Nous voici, messieurs, dit sir John. + +-- Nous sommes prêts, messieurs, dit M. de Valensolle. + +-- Que les adversaires veuillent bien écouter les conditions du +combat, dit sir John. + +Puis, s'adressant à M. de Valensolle: + +-- Redites-les, monsieur, ajouta-t-il; vous êtes Français et moi +étranger; vous les expliquerez plus clairement que moi. + +-- Vous êtes de ces étrangers, milord, qui montreraient la langue +à de pauvres Provençaux comme nous; mais, puisque vous avez la +courtoisie de me céder la parole, j'obéirai à votre invitation. + +Et il salua sir John, qui lui rendit son salut. + +-- Messieurs, continua le gentilhomme qui servait de témoin à +M. de Barjols, il est convenu que l'on vous placera à quarante +pas; que vous marcherez l'un vers l'autre; que chacun tirera à sa +volonté, et, blessé ou non, aura la liberté de marcher après le +feu de son adversaire. + +Les deux combattants s'inclinèrent en signe d'assentiment, et, +d'une même voix, presque en même temps, dirent: + +-- Les armes! + +Sir John tira la petite clef de sa poche et ouvrit la boîte. + +Puis il s'approcha de M. de Barjols et la lui présenta tout +ouverte. + +Celui-ci voulut renvoyer le choix des armes à son adversaire; +mais, d'un signe de la main, Roland refusa en disant avec une voix +d'une douceur presque féminine: + +-- Après vous, monsieur de Barjols; j'apprends que, quoique +insulté par moi, vous avez renoncé à tous vos avantages; c'est +bien le moins que je vous laisse celui-ci, si toutefois cela en +est un. + +M. de Barjols n'insista point davantage et prit au hasard un des +deux pistolets. + +Sir John alla offrir l'autre à Roland, qui le prit, l'arma, et, +sans même en étudier le mécanisme, le laissa pendre au bout de son +bras. +Pendant ce temps, M. de Valensolle mesurait les quarante pas: une +canne avait été plantée au point de départ. + +-- Voulez-vous mesurer après moi, monsieur? demanda-t-il à sir +John. + +-- Inutile, monsieur, répondit celui-ci; nous nous en rapportons, +M. de Montrevel et moi, parfaitement à vous. + +M. de Valensolle planta une seconde canne au quarantième pas. + +-- Messieurs, dit-il, quand vous voudrez. + +L'adversaire de Roland était déjà à son poste, chapeau et habit +bas. + +Le chirurgien et les deux témoins se tenaient à l'écart. + +L'endroit avait été si bien choisi, que nul ne pouvait avoir sur +son ennemi désavantage de terrain ni de soleil. + +Roland jeta près de lui son habit, son chapeau, et vint se placer +à quarante pas de M. de Barjols, en face de lui. + +Tous deux, l'un à droite, l'autre à gauche, envoyèrent un regard +sur le même horizon. + +L'aspect en était en harmonie avec la terrible solennité de la +scène qui allait s'accomplir. + +Rien à voir à la droite de Roland, ni à la gauche de +M. de Barjols; c'était la montagne descendant vers eux avec la +pente rapide et élevée d'un toit gigantesque. + +Mais du côté opposé, c'est-à-dire à la droite de M. de Barjols et +à la gauche de Roland, c'était tout autre chose. + +L'horizon était infini. + +Au premier plan, c'était cette plaine aux terrains rougeâtres +trouée de tous côtés par des points de roches, et pareille à un +cimetière de Titans dont les os perceraient la terre. + +Au second plan, se dessinant en vigueur sur le soleil couchant, +c'était Avignon avec sa ceinture de murailles et son palais +gigantesque, qui, pareil à un lion accroupi, semble tenir la ville +haletante sous sa griffe. +Au-delà d'Avignon, une lime lumineuse comme une rivière d'or fondu +dénonçait le Rhône. + +Enfin, de l'autre côté du Rhône, se levait, comme une lime d'azur +foncé, la chaîne de collines qui séparent Avignon de Nîmes et +d'Uzès. + +Au fond, tout au fond, le soleil, que l'un de ces deux hommes +regardait probablement pour la dernière fois, s'enfonçait +lentement et majestueusement dans un océan d'or et de pourpre. + +Au reste, ces deux hommes formaient un contraste étrange. + +L'un, avec ses cheveux noirs, son teint basané, ses membres +grêles, son oeil sombre, était le type de cette race méridionale +qui compte parmi ses ancêtres des Grecs, des Romains, des Arabes +et des Espagnols. + +L'autre, avec son teint rosé, ses cheveux blonds, ses grands yeux +azurés, ses mains potelées comme celles d'une femme, était le type +de cette race des pays tempérés, qui compte les Gaulois, les +Germains et les Normands parmi ses aïeux. + +Si l'on voulait grandir la situation, il était facile d'en arriver +à croire que c'était quelque chose de plus qu'un combat singulier +entre deux hommes. + +On pouvait croire que c'était le duel d'un peuple contre un autre +peuple, d'une race contre une autre race, du Midi contre le Nord. + +Étaient-ce les idées que nous venons d'exprimer qui occupaient +l'esprit de Roland et qui le plongeaient dans une mélancolique +rêverie? + +Ce n'est point probable. + +Le fait est qu'un moment il sembla oublier témoins, duel, +adversaire, abîmé qu'il était dans la contemplation du splendide +spectacle. + +La voix de M. de Barjols le tira de ce poétique engourdissement. + +-- Quand vous serez prêt, monsieur, dit-il, je le suis. + +Roland tressaillit. + +-- Pardon de vous avoir fait attendre, monsieur, dit-il; mais il +ne fallait pas vous préoccuper de moi, je suis fort distrait; me +voici, monsieur. + +Et, le sourire aux lèvres, les cheveux soulevés par le vent du +soir, sans s'effacer, comme il eût fait dans une promenade +ordinaire, tandis qu'au contraire son adversaire prenait toutes +les précautions usitées en pareil cas, Roland marcha droit sur +M. de Barjols. + +La physionomie de sir John, malgré son impassibilité ordinaire, +trahissait une angoisse profonde. + +La distance s'effaçait rapidement entre les deux adversaires. + +M. de Barjols s'arrêta le premier, visa et fit feu, au moment où +Roland n'était plus qu'à dix pas de lui. + +La balle de son pistolet enleva une boucle des cheveux de Roland, +mais ne l'atteignit pas. + +Le jeune homme se retourna vers son témoin. + +-- Eh bien, demanda-t-il, que vous avais-je dit? + +-- Tirez, monsieur, tirez donc! dirent les témoins. + +M. de Barjols resta muet et immobile à la place où il avait fait +feu. + +-- Pardon, messieurs, répondit Roland; mais vous me permettrez, je +l'espère, d'être juge du moment et de la façon dont je dois +riposter. Après avoir essuyé le feu de M. de Barjols, j'ai à lui +dire quelques paroles que je ne pouvais lui dire auparavant. + +Puis, se retournant vers le jeune aristocrate, pâle mais calme: + +-- Monsieur, lui dit-il, peut-être ai-je été un peu vif dans notre +discussion de ce matin. + +Et il attendit. + +-- C'est à vous de tirer, monsieur, répondit M. de Barjols. + +-- Mais, continua Roland comme s'il n'avait pas entendu, vous +allez comprendre la cause de cette vivacité et l'excuser peut- +être. Je suis militaire et aide de camp du général Bonaparte. + +-- Tirez, monsieur, répéta le jeune noble. + +-- Dites une simple parole de rétractation, monsieur, reprit le +jeune officier; dites que la réputation d'honneur et de +délicatesse du général Bonaparte est telle, qu'un mauvais proverbe +italien, fait par des vaincus de mauvaise humeur, ne peut lui +porter atteinte; dites cela, et je jette cette arme loin de moi, +et je vais vous serrer la main; car, je le reconnais, monsieur, +vous êtes un brave. + +-- Je ne rendrai hommage à cette réputation d'honneur et de +délicatesse dont vous parlez, monsieur, que lorsque votre général +en chef se servira de l'influence que lui a donnée son génie sur +les affaires de la France, pour faire ce qu'a fait Monk, c'est-à- +dire pour rendre le trône à son souverain légitime. + +-- Ah! fit Roland avec un sourire, c'est trop demander d'un +général républicain. + +-- Alors, je maintiens ce que j'ai dit, répondit le jeune noble; +tirez, monsieur, tirez. + +Puis, comme Roland ne se hâtait pas d'obéir à l’injonction: + +-- Mais, ciel et terre! tirez donc! dit-il en frappant du pied. + +Roland, à ces mots, fit un mouvement indiquant qu'il allait tirer +en l'air. + +Alors, avec une vivacité de parole et de geste qui ne lui permit +pas de l’accomplir: + +-- Ah! s'écria M. de Barjols, ne tirez point en l'air, par grâce! +ou j'exige que l'on recommence et que vous fassiez feu le premier. + +-- Sur mon honneur! s'écria Roland devenant aussi pâle que si tout +son sang l'abandonnait, voici la première fois que j'en fais +autant pour un homme, quel qu'il soit. Allez-vous en au diable! +et, puisque vous ne voulez pas de la vie, prenez la mort. + +Et à l'instant même, sans prendre la peine de viser, il abaissa +son arme et fit feu. + +Alfred de Barjols porta la main à sa poitrine, oscilla en avant et +en arrière, fit un tour sur lui-même et tomba la face contre +terre. + +La balle de Roland lui avait traversé le coeur. + +Sir John, en voyant tomber M. de Barjols, alla droit à Roland et +l'entraîna vers l'endroit où il avait jeté son habit et son +chapeau. + +-- C'est le troisième, murmura Roland avec un soupir; mais vous +m'êtes témoin que celui-ci l'a voulu. + +Et, rendant son pistolet tout fumant à sir John, il revêtit son +habit et son chapeau. + +Pendant ce temps, M. de Valensolle ramassait le pistolet échappé à +la main de son ami et le rapportait avec la boîte à sir John. + +-- Eh bien? demanda l’Anglais en désignant des yeux Alfred de +Barjols. + +-- Il est mort, répondit le témoin. + +-- Ai-je fait en homme d'honneur, monsieur? demanda Roland en +essuyant avec son mouchoir la sueur qui, à l'annonce de la mort de +son adversaire, lui avait subitement inondé le visage. + +-- Oui, monsieur, répondit M. de Valensolle; seulement, laissez- +moi vous dire ceci: vous avez la main malheureuse. + +Et, saluant Roland et son témoin avec une exquise politesse, il +retourna près du cadavre de son ami. + +-- Et vous, milord, reprit Roland, que dites-vous? + +-- Je dis, répliqua sir John avec une espèce d'admiration forcée, +que vous êtes de ces hommes à qui le divin Shakespeare fait dire +d'eux-mêmes: «Le danger et moi sommes deux lions nés le même jour: +mais je suis l'aîné.» + + +V -- ROLAND + +Le retour fut muet et triste; on eût dit qu'en voyant s'évanouir +ses chances de mort, Roland avait perdu toute sa gaieté. + +La catastrophe dont il venait d'être l'auteur pouvait bien être +pour quelque chose dans cette taciturnité; mais, hâtons-nous de le +dire, Roland, sur le champ de bataille, et surtout dans sa +dernière campagne contre les Arabes, avait eu trop souvent à +enlever son cheval par-dessus les cadavres qu'il venait de faire, +pour que l'impression produite sur lui par la mort d'un inconnu +l'eût si fort impressionné. + +Il y avait donc une autre raison à cette tristesse; il fallait +donc que ce fût bien réellement celle que le jeune homme avait +confiée à sir John. Ce n'était donc pas le regret de la mort +d'autrui, c'était le désappointement de sa propre mort. + +En rentrant à l'hôtel du Palais-Royal, sir John monta dans sa +chambre pour y déposer ses pistolets, dont la vue pouvait exciter +dans l'esprit de Roland quelque chose de pareil à un remords; puis +il vint rejoindre le jeune officier pour lui remettre les trois +lettres qu'il en avait reçues. + +Il le trouva tout pensif et accoudé sur sa table. + +Sans prononcer une parole, l'Anglais déposa les trois lettres +devant Roland. + +Le jeune homme jeta les yeux sur les adresses, prit celle qui +était destinée à sa mère, la décacheta et la lut. + +À mesure qu'il la lisait, de grosses larmes coulaient sur ses +joues. + +Sir John regardait avec étonnement cette nouvelle face sous +laquelle Roland lui apparaissait. + +Il eût cru tout possible à cette nature multiple, excepté de +verser les larmes qui coulaient silencieusement de ses yeux. + +Puis, secouant la tête et sans faire le moins du monde attention à +la présence de sir John, Roland murmura: + +-- Pauvre mère! elle eût bien pleuré; peut-être vaut-il mieux que +cela soit ainsi: des mères ne sont pas faites pour pleurer leurs +enfants! + +Et, d'un mouvement machinal, il déchira la lettre écrite à sa +mère, celle écrite à sa soeur, et celle écrite au général +Bonaparte. + +Après quoi, il en brûla avec soin tous les morceaux. + +Alors, sonnant la fille de chambre: + +-- Jusqu'à quelle heure peut-on mettre les lettres à la poste? +demanda-t-il. + +-- Jusqu'à six heures et demie, répondit celle-ci; vous n'avez +plus que quelques minutes. + +-- Attendez, alors. + +Il prit une plume et écrivit: + +«Mon cher général, + +«Je vous l'avais bien dit, je suis vivant et lui mort. Vous +conviendrez que cela a l'air d'une gageure. + +«Dévouement jusqu'à la mort. + +«Votre paladin.» + +Puis il cacheta la lettre, écrivit sur l'adresse: Au _général +Bonaparte, rue de la victoire, à Paris_, et la remit à la fille de +chambre en lui recommandant de ne pas perdre une seconde pour la +faire mettre à la poste. + +Ce fut alors seulement qu'il parut remarquer sir John et qu'il lui +tendit la main. + +-- Vous venez de me rendre un grand service, milord, lui dit-il, +un de ces services qui lient deux hommes pour l'éternité. Je suis +déjà votre ami; voulez-vous me faire l'honneur d'être le mien? + +Sir John serra la main que lui présentait Roland. + +-- Oh! dit-il; je vous remercie bien beaucoup. Je n'eusse point +osé vous demander cet honneur; mais vous me l'offrez... je +l'accepte. + +Et, à son tour, l’impassible Anglais sentit s'amollir son coeur et +secoua une larme qui tremblait au bout de ses cils. + +Puis, regardant Roland: + +-- Il est très malheureux, dit-il, que vous soyez si pressé de +partir; j'eusse été heureux et satisfait de passer encore un jour +ou deux avec vous. + +-- Où alliez-vous, milord, quand je vous ai rencontré? + +-- Oh! moi, nulle part, je voyageais pour désennuyer moi! J'ai le +malheur de m'ennuyer souvent. + +-- De sorte que vous n'alliez nulle part? + +-- J'allais partout. + +-- C'est exactement la même chose, dit le jeune officier en +souriant. Eh bien, voulez-vous faire une chose? + +-- Oh! très volontiers, si c'est possible. + +-- Parfaitement possible: elle ne dépend que de vous. + +-- Dites. + +-- Vous deviez, si j'étais tué, me reconduire mort à ma mère, ou +me jeter dans le Rhône? + +-- Je vous eusse reconduit mort à votre mère et pas jeté dans le +Rhône. + +-- Eh bien, au lieu de me reconduire mort, reconduisez-moi vivant, +vous n'en serez que mieux reçu. + +-- Oh! + +-- Nous resterons quinze jours à Bourg; c'est ma ville natale, une +des villes les plus ennuyeuses de France; mais, comme vos +compatriotes brillent surtout par l'originalité, peut-être vous +amuserez-vous où les autres s'ennuient. Est-ce dit? + +-- Je ne demanderais pas mieux, fit l'Anglais; mais il me semble +que c'est peu convenable de ma part. + +-- Oh! nous ne sommes pas en Angleterre, milord, où l'étiquette +est une souveraine absolue. Nous, nous n'avons plus ni roi ni +reine, et nous n'avons pas coupé le cou à cette pauvre créature +qui s’appelait Marie-Antoinette, pour mettre Sa Majesté +l'Étiquette à sa place. + +-- J'en ai bien envie, dit sir John. + +-- Vous le verrez, ma mère est une excellente femme, d'ailleurs +fort distinguée. Ma soeur avait seize ans quand je suis parti, +elle doit en avoir dix-huit; elle était jolie, elle doit être +belle. Il n'y a pas jusqu'à mon frère Édouard, un charmant gamin +de douze ans, qui vous fera partir des fusées dans les jambes et +qui baragouinera l'anglais avec vous; puis, ces quinze jours +passés, nous irons à Paris ensemble. + +-- J'en viens, de Paris, fit l'Anglais. + +-- Attendez donc, vous vouliez aller en Égypte pour voir le +général Bonaparte: il n'y a pas si loin d'ici à Paris que d'ici au +Caire; je vous présenterai à lui; présenté par moi, soyez +tranquille, vous serez bien reçu. Puis vous parliez de Shakespeare +tout à l'heure. + +-- Oh! oui, j'en parle toujours. + +-- Cela prouve que vous aimez les comédies, les drames. +-- Je les aime beaucoup, c'est vrai. + +-- Eh bien, le général Bonaparte est sur le point d'en faire +représenter un à sa façon, qui ne manquera pas d'intérêt, je vous +en réponds. + +-- Ainsi, dit sir John hésitant encore, je puis, sans être +indiscret, accepter votre offre? + +-- Je le crois bien, et vous ferez plaisir à tout le monde, à moi +surtout. + +-- J'accepte, alors. + +-- Bravo! Eh bien, voyons, quand voulez-vous partir? + +-- Aussitôt qu'il vous plaira. Ma calèche était attelée quand vous +avez jeté cette malheureuse assiette à la tête de Barjols; mais +comme, sans cette assiette, je ne vous eusse jamais connu, je suis +content que vous la lui ayez jetée; oui, très content. + +-- Voulez-vous que nous partions ce soir? + +-- À l'instant. Je vais dire au postillon de renvoyer un de ses +camarades avec d'autres chevaux, et, le postillon et les chevaux +arrivés, nous partons. + +Roland fit un signe d'assentiment. + +Sir John sortit pour donner ses ordres, remonta en disant qu'il +venait de faire servir deux côtelettes et une volaille froide. + +Roland prit la valise et descendit. +L'Anglais réintégra ses pistolets dans le coffre de sa voiture. + +Tous deux mangèrent un morceau pour pouvoir marcher toute la nuit +sans s'arrêter, et, comme neuf heures sonnaient à l'église des +Cordeliers, tous deux s'accommodèrent dans la voiture et +quittèrent Avignon, où leur passage laissait une nouvelle tache de +sang, Roland avec l’insouciance de son caractère, sir John Tanlay +avec l’impassibilité de sa nation. + +Un quart d'heure après, tous deux dormaient, ou du moins le +silence que chacun gardait de son côté pouvait faire croire qu'ils +avaient cédé au sommeil. + +Nous profiterons de cet instant de repos pour donner à nos +lecteurs quelques renseignements indispensables sur Roland et sa +famille. + +Roland était né le 1er juillet 1773, quatre ans et quelques jours +après Bonaparte, aux côtés duquel, ou plutôt à la suite duquel il +a fait son apparition dans ce livre. + +Il était fils de M. Charles de Montrevel, colonel d'un régiment +longtemps en garnison à la Martinique, où il s'était marié à une +créole nommée Clotilde de la Clémencière. + +Trois enfants étaient nés de ce mariage, deux garçons et une +fille: Louis, avec qui nous avons fait connaissance sous le nom de +Roland; Amélie, dont celui-ci avait vanté la beauté à sir John, et +Édouard. + +Rappelé en France vers 1782, M. de Montrevel avait obtenu +l'admission du jeune Louis de Montrevel (nous verrons plus tard +comment il troqua son nom de Louis contre celui de Roland) à +l'École militaire de Paris. + +Louis était le plus jeune des élèves. + +Quoiqu'il n'eût que treize ans, il se faisait déjà remarquer par +ce caractère indomptable et querelleur dont nous lui avons vu, +dix-sept ans plus tard, donner un exemple à la table d'hôte +d'Avignon. + +Bonaparte avait, lui, tout enfant aussi, le bon côté de ce +caractère, c'est-à-dire que, sans être querelleur, il était +absolu, entêté, indomptable; il reconnut dans l’enfant quelques +unes des qualités qu'il avait lui-même, et cette parité de +sentiments fit qu'il lui pardonna ses défauts et s'attacha à lui. + +De son côté, l'enfant, sentant dans le jeune Corse un soutien, s'y +appuya. + +Un jour, l’enfant vint trouver son grand ami, c'est ainsi qu'il +appelait Napoléon, au moment où celui-ci était profondément +enseveli dans la solution d'un problème de mathématiques. + +Il savait l’importance que le futur officier d'artillerie +attachait à cette science qui lui avait valu, jusque-là, ses plus +grands, ou plutôt ses seuls succès. + +Il se tint debout près de lui, sans parler, sans bouger. + +Le jeune mathématicien devina la présence de l’enfant et s'enfonça +de plus en plus dans ses déductions mathématiques, d'où, au bout +de dix minutes, il se tira enfin à son honneur. + +Alors, il se retourna vers son jeune camarade avec la satisfaction +intérieure de l’homme qui sort vainqueur d'une lutte quelconque, +soit contre la science, soit contre la matière. + +L'enfant était debout, pâle, les dents serrées, les bras roides, +les poings fermés. + +-- Oh! oh! dit le jeune Bonaparte, qu'y a-t-il donc de nouveau? + +-- Il y a que Valence, le neveu du gouverneur, m'a donné un +soufflet. + +-- Ah! dit Bonaparte en riant, et tu viens me chercher pour que je +le lui rende? + +L'enfant secoua la tête. + +-- Non, dit-il je viens te chercher parce que je veux me battre. + +-- Avec Valence? + +-- Oui. + +-- Mais c'est Valence qui te battra, mon enfant; il est quatre +fois fort comme toi. + +-- Aussi, je ne veux pas me battre contre lui comme se battent les +enfants, mais comme se battent les hommes. + +-- Ah bah! + +-- Cela t’étonne? demanda l'enfant. + +-- Non, dit Bonaparte. Et à quoi veux-tu te battre? + +-- À l’épée. +-- Mais les sergents seuls ont des épées, et ils ne vous en +prêteront pas. + +-- Nous nous passerons d'épées. + +-- Et avec quoi vous battrez-vous? + +L'enfant montra au jeune mathématicien le compas avec lequel il +venait de faire ses équations. + +-- Oh! mon enfant, dit Bonaparte, c'est une bien mauvaise blessure +que celle d'un compas. + +Tant mieux, répliqua Louis, je le tuerai. + +-- Et, s'il te tue, toi? + +-- J'aime mieux cela que de garder son soufflet. + +Bonaparte n'insista pas davantage: il aimait le courage par +instinct: celui de son jeune camarade lui plut. + +-- Eh bien soit! reprit-il; j'irai dire à Valence que tu veux te +battre avec lui, mais demain. + +-- Pourquoi demain? + +-- Tu auras la nuit pour réfléchir. + +-- Et d'ici à demain, répliqua l'enfant, Valence croira que je +suis un lâche! + +Puis, secouant la tête: +-- C'est trop long d'ici à demain. + +Et il s'éloigna. + +-- Où vas-tu? lui demanda Bonaparte. + +-- Je vais demander à un autre s'il veut être mon ami. + +-- Je ne le suis donc plus, moi? + +-- Tu ne l'es plus, puisque tu me crois un lâche. + +-- C'est bien, dit le jeune homme en se levant. + +-- Tu y vas? + +-- J'y vais. + +-- Tout de suite? + +-- Tout de suite. + +-- Ah! s'écria l'enfant, je te demande pardon: tu es toujours mon +ami. + +Et il lui sauta au cou en pleurant. + +C'étaient les premières larmes qu'il avait versées depuis le +soufflet reçu. + +Bonaparte alla trouver Valence et lui expliqua gravement la +mission dont il était chargé. +Valence était un grand garçon de dix-sept ans, ayant déjà, comme +chez certaines natures hâtives, de la barbe et des moustaches: il +en paraissait vingt. II avait, en outre, la tête de plus que celui +qu'il avait insulté. + +Valence répondit que Louis était venu lui tirer la queue de la +même façon qu'il eût tiré un cordon de sonnette -- on portait des +queues à cette époque -- qu'il l'avait prévenu deux fois de ne pas +y revenir, que Louis y était revenu une troisième, et qu'alors, ne +voyant en lui qu'un gamin, il l'avait traité comme un gamin. + +On alla porter la réponse de Valence à Louis, qui répliqua que +tirer la queue d'un camarade n'était qu'une taquinerie, tandis que +donner un soufflet était une insulte. + +L'entêtement donnait à un enfant de treize ans la logique d'un +homme de trente. + +Le moderne Popilius retourna porter la guerre à Valence. + +Le jeune homme était fort embarrassé: il ne pouvait, sous peine de +ridicule, se battre avec un enfant: s'il se battait et qu'il le +blessât, c'était odieux; s'il était blessé lui-même, c'était à ne +jamais s'en consoler de sa vie. + +Cependant l'entêtement de Louis, qui n'en démordait pas, rendait +l'affaire grave. + +On assembla le conseil des _grands_, comme cela se faisait dans +les circonstances sérieuses. + +Le conseil des grands décida qu'un des leurs ne pouvait pas se +battre avec un enfant; mais que, puisque cet enfant s'obstinait à +se regarder comme un jeune homme, Valence lui dirait devant tous +ses compagnons qu'il était fâché de s'être laissé emporter à le +traiter comme un enfant et que désormais il le regarderait comme +un jeune homme. + +On envoya chercher Louis, qui attendait dans la chambre de son +ami; on l'introduisit au milieu du cercle que faisaient dans la +cour les jeunes élèves. + +Là, Valence, à qui ses camarades avaient dicté une sorte de +discours longtemps débattu entre eux pour sauvegarder l'honneur +des grands à l'endroit des petits, déclara à Louis qu'il était au +désespoir de ce qui était arrivé, qu'il l'avait traité selon son +âge, et non selon son intelligence et son courage, le priant de +vouloir bien excuser sa vivacité et de lui donner la main en signe +que tout était oublié. + +Mais Louis secoua la tête. + +-- J'ai entendu dire un jour à mon père, qui est colonel, +répliqua-t-il, que celui qui recevait un soufflet et qui ne se +battait pas était un lâche. La première fois que je verrai mon +père, je lui demanderai si celui qui donne le soufflet et qui fait +des excuses pour ne pas se battre n'est pas plus lâche que celui +qui l'a reçu. + +Les jeunes gens se regardèrent; mais l'avis général avait été +contre un duel qui eût ressemblé à un assassinat, et les jeunes +gens à l'unanimité, Bonaparte compris, affirmèrent à l'enfant +qu'il devait se contenter de ce qu'avait dit Valence, ce que +Valence avait dit étant le résumé de l'opinion générale. + +Louis se retira pâle de colère, et boudant son grand ami, qui, +disait-il avec un imperturbable sérieux, avait abandonné les +intérêts de son honneur. + +Le lendemain, à la leçon de mathématiques des grands, Louis se +glissa dans la salle d'études, et, tandis que Valence faisait une +démonstration sur la table noire, il s'approcha de lui sans que +personne le remarquât, monta sur un tabouret, afin de parvenir à +la hauteur de son visage, et lui rendit le soufflet qu'il en avait +reçu la veille. + +-- Là, dit-il, maintenant nous sommes quittes et j'ai tes excuses +de plus; car, moi, je ne t'en ferai pas, tu peux bien être +tranquille. + +Le scandale fut grand; le fait s'était passé en présence du +professeur, qui fut obligé de faire son rapport au gouverneur de +l'école, le marquis Tiburce Valence. + +Celui-ci qui ne connaissait pas les antécédents du soufflet reçu +par son neveu, fit venir le délinquant devant lui, et après une +effroyable semonce, lui annonça qu'il ne faisait plus partie de +l'école, et qu'il devait le même jour se tenir prêt à retourner à +Bourg, près de sa mère. + +Louis répondit que, dans dix minutes, son paquet serait fait, et +que, dans un quart d'heure, il serait hors de l'école. + +Du soufflet qu'il avait reçu lui-même, il ne dit point un mot. + +La réponse parut plus qu'irrévérencieuse au marquis Tiburce +Valence; il avait bonne envie d'envoyer l'insolent pour huit jours +au cachot, mais il ne pouvait à la fois l'envoyer au cachot et le +mettre à la porte. + +On donna à l'enfant un surveillant qui ne devait plus le quitter +qu'après l'avoir déposé dans la voiture de Mâcon; madame de +Montrevel serait prévenue d'aller recevoir son fils à la descente +de la voiture. +Bonaparte rencontra le jeune homme suivi de son surveillant, et +lui demanda une explication sur cette espèce de garde de la +connétablie attaché à sa personne. + +-- Je vous raconterais cela si vous étiez encore mon ami, répondit +l'enfant; mais vous ne l'êtes plus: pourquoi vous inquiétez-vous +de ce qui m'arrive de bon ou de mauvais? + +Bonaparte fit un signe au surveillant, qui, tandis que Louis +faisait sa petite malle, vint lui parler à la porte. + +Il apprit alors que l'enfant était chassé de l'école. + +La mesure était grave: elle désespérait toute une famille et +brisait peut-être l'avenir de son jeune camarade. + +Avec cette rapidité de décision qui était un des signes +caractéristiques de son organisation, il prit le parti de faire +demander une audience au gouverneur, tout en recommandant au +surveillant de ne pas presser le départ de Louis. + +Bonaparte était un excellent élève, fort aimé à l'école, fort +estimé du marquis Tiburce Valence; sa demande lui fut donc +accordée à l'instant même. + +Introduit près du gouverneur, il lui raconta tout, et, sans +charger le moins du monde Valence, il tâcha d'innocenter Louis. + +-- C'est vrai, ce que vous me racontez là, monsieur? demanda le +gouverneur. + +-- Interrogez votre neveu lui-même, je m'en rapporterai à ce qu'il +vous dira. + +On envoya chercher Valence. Il avait appris l'expulsion de Louis +et venait lui même raconter à son oncle ce qui s'était passé. + +Son récit fut entièrement conforme à celui du jeune Bonaparte. + +-- C'est bien, dit le gouverneur; Louis ne partira pas, c'est vous +qui partirez; vous êtes en âge de sortir de l'école. + +Puis, sonnant: + +-- Que l'on me donne le tableau des sous-lieutenances vacantes, +dit-il au planton. + +Le même jour, une sous-lieutenance était demandée d'urgence au +ministre pour le jeune Valence. + +Le même soir, Valence partait pour rejoindre son régiment. + +Il alla dire adieu à Louis, qu'il embrassa moitié de gré, moitié +de force, tandis que Bonaparte lui tenait les mains. + +L'enfant ne reçut l'accolade qu'à contrecoeur. + +-- C'est bien pour maintenant, dit-il; mais, si nous nous +rencontrons jamais et que nous ayons tous deux l'épée au côté... + +Un geste de menace acheva sa phrase. + +Valence partit. + +Le 10 octobre 1785, Bonaparte recevait lui-même son brevet de +sous-lieutenant: il faisait partie des cinquante-huit brevets que +Louis XVI venait de signer pour l’école militaire. + +Onze ans plus tard, le 15 novembre 1796, Bonaparte, général en +chef de l'armée d'Italie, à la tête du pont d'Arcole, que +défendaient deux régiments de Croates et deux pièces de canon, +voyant la mitraille et la fusillade décimer ses rangs, sentant la +victoire plier entre ses mains, s'effrayant de l'hésitation des +plus braves, arrachait aux doigts crispés d'un mort un drapeau +tricolore et s'élançait sur le pont en s'écriant: «Soldats! +n'êtes-vous plus les hommes de Lodi?» lorsqu'il s'aperçut qu'il +était dépassé par un jeune lieutenant qui le couvrait de son +corps. + +Ce n'était point ce que voulait Bonaparte; il voulait passer le +premier; il eût voulu, si la chose eût été possible, passer seul. + +Il saisit le jeune homme par le pan de son habit, et, le tirant en +arrière: + +-- Citoyen, dit-il, tu n’es que lieutenant, je suis général en +chef; à moi le pas. + +-- C’est trop juste, répondit celui-ci. + +Et il suivit Bonaparte, au lieu de le précéder. + +Le soir, en apprenant que deux divisions autrichiennes avaient été +complètement détruites, en voyant les deux mille prisonniers qu’il +avait faits, en comptant les canons et les drapeaux enlevés, +Bonaparte se souvint de ce jeune lieutenant qu’il avait trouvé +devant lui au moment où il croyait n’avoir devant lui que la mort. + +-- Berthier, dit-il, donne l’ordre à mon aide de camp Valence de +me chercher un jeune lieutenant de grenadiers avec lequel j’ai eu +une affaire ce matin sur le pont d’Arcole. + +-- Général, répondit Berthier en balbutiant, Valence est blessé. + +-- En effet, je ne l’ai pas vu aujourd’hui. Blessé, où? comment? +sur le champ de bataille? + +-- Non général; il a pris hier une querelle et a reçu un coup +d’épée à travers la poitrine. + +Bonaparte fronce le sourcil: + +-- On sait cependant autour de moi que je n’aime pas les duels; le +sang d’un soldat n’est pas à lui, il est à la France. Donne +l’ordre à Muiron, alors. + +-- Il est tué, général. + +-- À Elliot, en ce cas. + +-- Tué aussi. + +Bonaparte tira un mouchoir de sa poche et le passa sur son front +inondé de sueur. + +-- À qui vous voudrez, alors; mais je veux voir ce lieutenant. + +Il n'osait plus nommer personne, de peur d'entendre encore +retentir cette fatale parole: «Il est tué.» + +Un quart d'heure après, le jeune lieutenant était introduit sous +sa tente. + +La lampe ne jetait qu'une faible lueur. + +-- Approchez, lieutenant, dit Bonaparte. + +Le jeune homme fit trois pas et entra dans le cercle de lumière. + +-- C'est donc vous, continua Bonaparte, qui vouliez ce matin +passer avant _moi?_ + +-- C'était un pari que j'avais fait, général, répondit gaiement le +jeune lieutenant, dont la voix fit tressaillir le général en chef. + +-- Et je vous l’ai fait perdre? + +-- Peut-être oui, peut-être non. + +-- Et quel était ce pari? + +-- Que je serais nommé aujourd'hui capitaine. + +-- Vous avez gagné. + +-- Merci, général. + +Et le jeune homme s’élança comme pour serrer la main de Bonaparte; +mais presque aussitôt il fit un mouvement en arrière. + +La lumière avait éclairé son visage pendant une seconde; cette +seconde avait suffi au général en chef pour remarquer le visage +comme il avait remarqué la voix. + +Ni l'un ni l’autre ne lui étaient inconnus. + +Il chercha un instant dans sa mémoire; mais, trouvant sa mémoire +rebelle: + +-- Je vous connais, dit-il. + +-- C'est possible, général. + +-- C'est certain même; seulement je ne puis me rappeler votre nom. + +-- Vous vous êtes arrangé, général, de manière qu'on n'oublie pas +le vôtre. + +-- Qui êtes-vous? + +-- Demandez à Valence, général. + +Bonaparte poussa un cri de joie. + +-- Louis de Montrevel, dit-il. + +Et il ouvrit ses deux bras. + +Cette fois, le jeune lieutenant ne fit point difficulté de s'y +jeter. + +-- C'est bien, dit Bonaparte, tu feras huit jours le service de +ton nouveau grade, afin qu'on s'habitue à te voir sur le dos les +épaulettes de capitaine, et puis tu remplaceras mon pauvre Muiron +comme aide de, camp. Va! + +-- Encore une fois, dit le jeune homme en faisant le geste d'un +homme qui ouvre les bras. + +-- Ah! ma foi! oui, dit Bonaparte avec joie. + +Et, le retenant contre lui après l'avoir embrassé une seconde +fois: + +-- Ah çà! c'est donc toi qui as donné un coup d'épée à Valence? +lui demanda-t-il. +-- Dame! général, répondit le nouveau capitaine et le futur aide +de camp, vous étiez là quand je le lui ai promis: un soldat n'a +que sa parole. + +Huit jours après, le capitaine Montrevel faisait le service +d'officier d'ordonnance près du général en chef qui avait remplacé +son prénom de Louis, malsonnant à cette époque, par le pseudonyme +de _Roland_. + +Et le jeune homme s'était consolé de ne plus descendre de saint +Louis en devenant le neveu de Charlemagne. + +Roland -- nul ne se serait avisé d'appeler le capitaine Montrevel +Louis, du moment où Bonaparte l’avait baptisé Roland -- Roland fit +avec le général en chef la campagne d'Italie, et revint avec lui à +Paris, après la paix de Campo-Formio. + +Lorsque l’expédition d'Égypte fut décidée, Roland, que la mort du +général de brigade de Montrevel, tué sur le Rhin tandis que son +fils combattait sur l'Adige et le Mincio, avait rappelé près de sa +mère, Roland fut désigné un des premiers par le général en chef +pour prendre rang dans l'inutile mais poétique croisade qu'il +entreprenait. + +Il laissa sa mère, sa soeur Amélie et son jeune frère Édouard à +Bourg, ville natale du général de Montrevel; ils habitaient à +trois quarts de lieue de la ville, c'est-à-dire aux Noires- +Fontaines, une charmante maison à laquelle on donnait le nom de +château, et qui, avec une ferme et quelques centaines d'arpents de +terre situés aux environs, formait toute la fortune du général, +six ou huit mille livres de rente à peu près. + +Ce fut une grande douleur au coeur de la pauvre veuve que le +départ de Roland pour cette aventureuse expédition; la mort du +père semblait présager celle du fils, et madame de Montrevel, +douce et tendre créole, était loin d'avoir les âpres vertus d'une +mère de Sparte ou de Lacédémone. + +Bonaparte, qui aimait de tout son coeur son ancien camarade de +l'École militaire, avait permis à celui-ci de le rejoindre au +dernier moment à Toulon. + +Mais la peur d'arriver trop tard empêcha Roland de profiter de la +permission dans toute son étendue. Il quitta sa mère en lui +promettant une chose qu'il n'avait garde de tenir: c'était de ne +s'exposer que dans les cas d'une absolue nécessité, et arriva à +Marseille huit jours avant que la flotte ne mît à la voile. + +Notre intention n'est pas plus de faire une relation de la +campagne d'Égypte que nous n'en avons fait une de la campagne +d'Italie. Nous n'en dirons que ce qui sera absolument nécessaire à +l'intelligence de cette histoire et au développement du caractère +de Roland. + +Le 19 mai 1798, Bonaparte et tout son état-major mettaient à la +voile pour l'Orient; le 15 juin, les chevaliers de Malte lui +rendaient les clefs de la citadelle. Le 2 juillet, l'armée +débarquait au Marabout; le même jour, elle prenait Alexandrie; le +25, Bonaparte entrait au Caire après avoir battu les mameluks à +Chébreïss et aux Pyramides. + +Pendant cette suite de marches et de combats, Roland avait été +l'officier que nous connaissons, gai, courageux, spirituel, +bravant la chaleur dévorante des jours, la rosée glaciale des +nuits, se jetant en héros ou en fou au milieu des sabres turcs ou +des balles bédouines. + +En outre, pendant les quarante jours de traversée, il n'avait +point quitté l'interprète Ventura; de sorte qu'avec sa facilité +admirable, il était arrivé, non point à parler couramment l'arabe, +mais à se faire entendre dans cette langue. + +Aussi arrivait-il souvent que, quand le général en chef ne voulait +point avoir recours à l’interprète juré, c'était Roland qu'il +chargeait de faire certaines communications aux muftis, aux ulémas +et aux cheiks. + +Pendant la nuit du 20 au 21 octobre, le Caire se révolta; à cinq +heures du matin, on apprit la mort du général Dupuy, tué d'un coup +de lance; à huit heures du matin, au moment où l'on croyait être +maître de l’insurrection, un aide de camp du général mort +accourut, annonçant que les Bédouins de la campagne menaçaient +Bab-el-Nasr ou la porte de la Victoire. + +Bonaparte déjeunait avec son aide de camp Sulkowsky, grièvement +blessé à Salahieh, et qui se levait à grand-peine de son lit de +douleur. + +Bonaparte, dans sa préoccupation, oublia l'état dans lequel était +le jeune Polonais. + +-- Sulkowsky, dit-il, prenez quinze guides, et allez voir ce que +nous veut cette canaille. + +Sulkowsky se leva. + +-- Général, dit Roland, chargez-moi de la commission; vous voyez +bien que mon camarade peut à peine se tenir debout. + +-- C'est juste, dit Bonaparte; va. + +Roland sortit, prit quinze guides et partit. + +Mais l'ordre avait été donné à Sulkowsky, et Sulkowsky tenait à +l'exécuter. + +Il partit de son côté avec cinq ou six hommes qu'il trouva prêts. + +Soit hasard, soit qu'il connût mieux que Roland les rues du Caire, +il arriva quelques. secondes avant lui à la porte de la Victoire. + +En arrivant à son tour, Roland vit un officier que les Arabes +emmenaient; ses cinq ou six hommes étaient déjà tués. +Quelquefois les Arabes, qui massacraient impitoyablement les +soldats, épargnaient les officiers dans l'espoir d'une rançon. + +Roland reconnut Sulkowsky; il le montra de la pointe de son sabre +à ses quinze hommes, et chargea au galop. + +Une demi-heure après, un guide rentrait seul au quartier général, +annonçant la mort de Sulkowsky, de Roland et de ses vingt et un +compagnons. +Bonaparte, nous l'avons dit, aimait Roland comme un frère, comme +un fils, comme il aimait Eugène; il voulut connaître la +catastrophe dans tous ses détails et interrogea le guide. + +Le guide avait vu un Arabe trancher la tête de Sulkowsky et +attacher cette tête à l'arçon de sa selle. + +Quant à Roland, son cheval avait été tué. Pour lui, il s'était +dégagé des étriers et avait combattu un instant à pied; mais +bientôt il avait disparu dans une fusillade presque à bout +portant. + +Bonaparte poussa un soupir, versa une larme, murmura: «Encore un!» +et sembla n'y plus penser. + +Seulement, il s'informa à quelle tribu appartenaient les Arabes +bédouins qui venaient de lui tuer deux des hommes qu'il aimait le +mieux. + +Il apprit que c'était une tribu d'Arabes insoumis dont le village +était distant de dix lieues à peu près. + +Bonaparte leur laissa un mois, afin qu'ils crussent bien à leur +impunité; puis, un mois écoulé, il ordonna à un de ses aides de +camp, nommé Croisier, de cerner le village, de détruire les +buttes, de faire couper la tête aux hommes, de mettre les têtes +dans des sacs, et d'amener au Caire le reste de la population, +c'est-à-dire les femmes et les enfants. + +Croisier exécuta ponctuellement l'ordre; on amena au Caire toute +la population de femmes et d'enfants que l'on put prendre, et, +parmi cette population, un Arabe vivant, lié et garrotté sur son +cheval. + +-- Pourquoi cet homme vivant? demanda Bonaparte; j'avais dit de +trancher la tête à tout ce qui était en état de porter les armes. + +-- Général, dit Croisier, qui, lui aussi, baragouinait quelques +mots d'arabe, au moment où j'allais faire couper la tête de cet +homme, j'ai cru comprendre qu'il offrait d'échanger sa vie contre +celle d'un prisonnier. J'ai pensé que nous aurions toujours le +temps de lui couper la tête, et je l'ai amené. Si je me suis +trompé, la cérémonie qui aurait dû avoir lieu là-bas se fera ici +même; ce qui est différé n'est pas perdu. + +On fit venir l'interprète Ventura et l'on interrogea le Bédouin. + +Le Bédouin répondit qu'il avait sauvé la vie à un officier +français, grièvement blessé à la porte de la Victoire; que cet +officier, qui parlait un peu l’arabe, s'était dit aide de camp du +général Bonaparte; qu'il l’avait envoyé à son frère, qui exerçait +la profession de médecin dans la tribu voisine; que l'officier +était prisonnier dans cette tribu, et que, si on voulait lui +promettre la vie, il écrirait à son frère de renvoyer le +prisonnier au Caire. + +C'était peut-être une fable pour gagner du temps, mais c'était +peut-être aussi la vérité; on ne risquait rien d'attendre. + +On plaça l’Arabe sous bonne garde, on lui donna un _thaleb_ qui +écrivit sous sa dictée, il scella la lettre de son cachet, et un +Arabe du Caire partit pour mener la négociation. + +Il y avait, si le négociateur réussissait, la vie pour le Bédouin, +cinq cents piastres pour le négociateur. + +Trois jours après, le négociateur revint ramenant Roland. + +Bonaparte avait espéré ce retour, mais il n'y avait pas cru. +Ce coeur de bronze, qui avait paru insensible à la douleur, se +fondit dans la joie. Il ouvrit ses bras à Roland comme au jour où +il l’avait retrouvé, et deux larmes, deux perles -- les larmes de +Bonaparte étaient rares -- coulèrent de ses yeux. + +Quant à Roland, chose étrange! il resta sombre au milieu de la +joie qu'occasionnait son retour, confirma le récit de l’Arabe, +appuya sa mise en liberté, mais refusa de donner aucun détail +personnel sur la façon dont il avait été pris par les bédouins et +traité par le _thaleb_: quant à Sulkowsky, il avait été tué et +décapité sous ses yeux; il n'y fallait donc plus songer. + +Seulement, Roland reprit son service d'habitude, et l'on remarqua +que ce qui, jusque-là, avait été du courage chez lui, était devenu +de la témérité; que ce qui avait été un besoin de gloire, semblait +être devenu un besoin de mort. + +D’un autre côté, comme il arrive à ceux qui bravent le fer et le +feu, le fer et le feu s'écartèrent miraculeusement de lui; devant, +derrière Roland, à ses côtés, les hommes tombaient: lui restait +debout, invulnérable comme le démon de la guerre. + +Lors de la campagne de Syrie, on envoya deux parlementaires sommer +Djezzar-Pacha de rendre Saint-Jean d'Acre; les deux parlementaires +ne reparurent plus: ils avaient eu la tête tranchée. + +On dut en envoyer un troisième: Roland se présenta, insista pour y +aller, en obtint, à force d'instances, la permission du général en +chef, et revint. + +Il fut de chacun des dix-neuf assauts qu'on livra à la forteresse; +à chaque assaut on le vit parvenir sur la brèche: il fut un des +dix hommes qui pénétrèrent dans la tour Maudite; neuf y restèrent, +lui revint sans une égratignure. + +Pendant la retraite, Bonaparte ordonna à ce qui restait de +cavaliers dans l'armée de donner leurs chevaux aux blessés et aux +malades; c'était à qui ne donnerait pas son cheval aux pestiférés, +de peur de la contagion. + +Roland donna le sien de préférence à ceux-ci: trois tombèrent de +son cheval à terre; il remonta son cheval après eux, et arriva +sain et sauf au Caire. + +À Aboukir, il se jeta au milieu de la mêlée, pénétra jusqu'au +pacha en forçant la ceinture de noirs qui l'entouraient, l'arrêta +par la barbe, et essuya le feu de ses deux pistolets, dont l'un +brûla l'amorce seulement; la balle de l'autre passa sous son bras +et alla tuer un guide derrière lui. + +Quand Bonaparte prit la résolution de revenir en France, Roland +fut le premier à qui le général en chef annonça ce retour. Tout +autre eût bondi de joie; lui resta triste et sombre, disant: + +-- J'aurais mieux aimé que nous restassions ici, général; j'avais +plus de chance d'y mourir. + +Cependant, c'eût été une ingratitude à lui de ne pas suivre le +général en chef; il le suivit. + +Pendant toute la traversée, il resta morne et impassible. Dans les +mers de Corse, on aperçut la flotte anglaise; là seulement, il +sembla se reprendre à la vie. Bonaparte avait déclaré à l'amiral +Gantheaume que l'on combattrait jusqu'à la mort, et avait donné +l’ordre de faire sauter la frégate plutôt que d'amener le +pavillon. + +On passa sans être vu au milieu de la flotte, et, le 8 octobre +1799, on débarqua à Fréjus. + +Ce fut à qui toucherait le premier la terre de France; Roland +descendit le dernier. + +Le général en chef semblait ne faire attention à aucun de ces +détails, pas un ne lui échappait; il fit partir Eugène, Berthier, +Bourrienne, ses aides de camp, sa suite, par la route de Gap et de +Draguignan. + +Lui prit incognito la route d'Aix, afin de juger par ses yeux de +l'état du Midi, ne gardant avec lui que Roland. + +Dans l'espoir qu'à la vue de la famille, la vie rentrerait dans ce +tueur brisé d'une atteinte inconnue, il lui avait annoncé, en +arrivant à Aix, qu'il le laisserait à Lyon, et lui donnait trois +semaines de congé à titre de gratification pour lui et de surprise +à sa mère et à sa soeur. + +Roland avait répondu: + +-- Merci, général; ma soeur et ma mère seront bien heureuses de me +revoir. + +Autrefois Roland aurait répondu: «Merci, général, je serai bien +heureux de revoir ma mère et ma soeur.» + +Nous avons assisté à ce qui s'était passé à Avignon; nous avons vu +avec quel mépris profond du danger, avec quel dégoût amer de la +vie Roland avait marché à un duel terrible. Nous avons entendu la +raison qu'il avait donnée à sir John de son insouciance en face de +la mort: la raison était-elle bonne ou mauvaise, vraie ou fausse? +Sir John dut se contenter de celle-là; évidemment, Roland n'était +point disposé à en donner d'autre. + +Et maintenant, nous l’avons dit, tous deux dormaient ou faisaient +semblant de dormir, rapidement emportés par le galop de deux +chevaux de poste sur la route d'Avignon à Orange. + + +VI -- MORGAN + +Il faut que nos lecteurs nous permettent d'abandonner un instant +Roland et sir John, qui, grâce à la disposition physique et morale +dans laquelle nous les avons laissés, ne doivent leur inspirer +aucune inquiétude, et de nous occuper sérieusement d'un personnage +qui n'a fait qu'apparaître dans cette histoire et qui, cependant, +doit y jouer un grand rôle. + +Nous voulons parler de l'homme qui était entré masqué et armé dans +la salle de la table d'hôte d'Avignon, pour rapporter à Jean Picot +le group de deux cents louis qui lui avait été volé par mégarde, +confondu qu'il était avec l’argent du gouvernement. + +Nous avons vu que l'audacieux bandit, qui s'était donné à lui-même +le nom de Morgan, était arrivé à Avignon, masqué, à cheval et en +plein jour. Il avait, pour entrer dans l'hôtel du Palais-Égalité, +laissé son cheval à la porte, et, comme si ce cheval eût joui dans +la ville pontificale et royaliste de la même impunité que son +maître, il l’avait retrouvé au tournebride, l'avait détaché, avait +sauté dessus, était sorti par la porte d'Oulle, avait longé les +murailles au grand galop et avait disparu sur la route de Lyon. + +Seulement, à un quart de lieue d'Avignon, il avait ramené son +manteau autour de lui pour dérober aux passants la vue de ses +armes, et, ôtant son masque, il l'avait glissé dans une de ses +fontes. + +Ceux qu'il avait laissés à Avignon si fort intrigués de ce que +pouvait être ce terrible Morgan, la terreur du Midi, eussent pu +alors, s'ils se fussent trouvés sur la route d'Avignon à +Bédarrides, s'assurer par leurs propres yeux si l'aspect du bandit +était aussi terrible que l'était sa renommée. + +Nous n'hésitons point à dire que les traits qui se fussent alors +offerts à leurs regards leur auraient paru si peu en harmonie avec +l'idée que leur imagination prévenue s'en était faite, que leur +étonnement eût été extrême. + +En effet, le masque, enlevé par une main d'une blancheur et d'une +délicatesse parfaites, venait de laisser à découvert le visage +d'un jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans à peine, visage +qui, par la régularité des traits et la douceur de la physionomie, +eût pu le disputer à un visage de femme. + +Un seul détail donnait à cette physionomie ou plutôt devait lui +donner, dans certains moments, un caractère de fermeté étrange: +c'étaient, sous de beaux cheveux blonds flottant sur le front et +sur les tempes, comme on les portait à cette époque, des sourcils, +des yeux et des cils d'un noir d'ébène. + +Le reste du visage, nous l’avons dit, était presque féminin. + +Il se composait de deux petites oreilles dont on n'apercevait que +l'extrémité sous cette touffe de cheveux temporale à laquelle les +incroyables de l'époque avaient donné le nom d'oreilles de chien; +d'un nez droit et d'une proportion parfaite; d'une bouche un peu +brande, mais rosée et toujours souriante, et qui, en souriant, +laissait voir une double rangée de dents admirables; d'un menton +fin et délicat, légèrement teinté de bleu et indiquant, par cette +nuance, que, si sa barbe n'eût point été si soigneusement et si +récemment faite, elle eût, protestant contre la couleur dorée de +la chevelure, été du même ton que les sourcils, les cils et les +yeux, c'est-à-dire du noir le plus prononcé. + +Quant à la taille de l'inconnu, on avait pu l'apprécier au moment +où il était entré dans la salle de la table d'hôte: elle était +élevée, bien prise, flexible, et dénotait, sinon une grande force +musculaire, du moins une grande souplesse et une grande agilité. + +Quant à la façon dont il était à cheval, elle indiquait +l'assurance d'un écuyer consommé. + +Son manteau rejeté sur son épaule, son masque caché dans ses +fontes, son chapeau enfoncé sur ses yeux, le cavalier reprit +l'allure rapide un instant abandonnée par lui, traversa Bédarrides +au galop, et, arrivé aux premières maisons d'Orange, entra sous +une porte qui se referma immédiatement derrière lui. + +Un domestique attendait et sauta au mors du cheval. + +Le cavalier mit rapidement pied à terre. + +-- Ton maître est-il ici? demanda-t-il au domestique. + +-- Non, monsieur le baron, répondit celui-ci; cette nuit, il a été +forcé de partir, et il a dit que, si monsieur venait et le +demandait, on répondît à monsieur qu'il voyageait pour les +affaires de la compagnie. + +-- Bien, Baptiste. Je lui ramène son cheval en bon état quoique un +peu fatigué. Il faudrait le laver avec du vin, en même temps que +tu lui donnerais, pendant deux ou trois jours, de l'orge au lieu +d'avoine; il a fait quelque chose comme quarante lieues depuis +hier matin. + +-- Monsieur le_ _baron en a été content? + +-- Très content. La voiture est-elle prête? + +-- Oui, monsieur le baron, tout attelée sous la remise; le +postillon boit avec Julien: monsieur avait recommandé qu'on +l’occupât hors de la maison pour qu'il ne le vît pas venir. + +-- Il croit que c'est ton maître qu'il conduit? + +-- Oui, monsieur le baron; voici le passeport de mon maître, avec +lequel on a été prendre les chevaux à la poste, et, comme mon +maître est allé du côté de Bordeaux avec le passeport de M. le +baron, et que M. le baron va du côté de Genève avec le passeport +de mon maître, il est probable que l'écheveau de fil sera assez +embrouillé pour que dame police, si subtils que soient ses doigts, +ne le dévide pas facilement. + +-- Détache la valise qui est à la croupe du cheval, Baptiste, et +donne-la-moi. + +Baptiste se mit en devoir d'obéir; seulement, la valise faillit +lui échapper des mains. + +-- Ah! dit-il en riant, M. le baron ne m'avait pas prévenu! +Diable! M. le baron n'a pas perdu son temps, à ce qu'il paraît. + +-- C'est ce qui te trompe, Baptiste: si je n'ai pas perdu tout mon +temps, j'en ai au moins perdu beaucoup; aussi je voudrais bien +repartir le plus tôt possible. + +-- M. le baron ne déjeunera-t-il pas? + +-- Je mangerai un morceau, mais très rapidement. + +-- Monsieur ne sera pas retardé; il est deux heures de l’après- +midi, et le déjeuner l'attend depuis dix heures du matin; +heureusement que c'est un déjeuner froid. + +Et Baptiste se mit en devoir de faire, en l'absence de son maître, +les honneurs de la maison à l'étranger en lui montrant la route de +la salle à manger. +-- Inutile, dit celui-ci, je connais le chemin. Occupe-toi de la +voiture; qu'elle soit sous l'allée, la portière tout ouverte au +moment où je sortirai, afin que le postillon ne puisse me voir. +Voilà de quoi lui payer sa première poste. + +Et l'étranger, désigné sous le titre de baron, remit à Baptiste +une poignée d'assignats. + +-- Ah! monsieur, dit celui-ci, mais il y a là de quoi payer le +voyage jusqu'à Lyon! + +-- Contente-toi de le payer jusqu'à Valence, sous prétexte que je +veux dormir; le reste sera pour la peine que tu vas prendre à +faire les comptes. + +-- Dois-je mettre la valise dans le coffre? + +-- Je l'y mettrai moi-même. + +Et, prenant la valise des mains du domestique, sans laisser voir +qu'elle pesât à sa main, il s'achemina vers la salle à manger, +tandis que Baptiste s'acheminait vers le cabaret voisin, en +mettant de l’ordre dans ses assignats. + +Comme l'avait dit l'étranger, le chemin lui était familier; car il +s'enfonça dans un corridor, ouvrit sans hésiter une première +porte, puis une seconde, et, cette seconde porte ouverte, se +trouva en face d'une table élégamment servie. + +Une volaille, deux perdreaux, un jambon froid, des fromages de +plusieurs espèces, un dessert composé de fruits magnifiques, et +deux carafes contenant, l'une du vin couleur de rubis, et l'autre +du vin couleur de topaze, constituaient un déjeuner, qui, quoique +évidemment servi pour une seule personne puisqu'un seul couvert +était mis, pouvait, en cas de besoin, suffire à trois ou quatre +convives. + +Le premier soin du jeune homme, en entrant dans la salle à manger, +fut d'aller droit à une glace, d'ôter son chapeau, de rajuster ses +cheveux avec un petit peigne qu'il tira de sa poche; après quoi, +il s'avança vers un bassin de faïence surmonté de sa fontaine, +prit une serviette qui paraissait préparée à cet effet, et se lava +le visage et les mains. + +Ce ne fut qu'après ces soins -- qui indiquaient l'homme élégant +par habitude -- ce ne fut, disons-nous, qu'après ces soins +minutieusement accomplis que l’étranger se mit à table. + +Quelques minutes lui suffirent pour satisfaire un appétit auquel +la fatigue et la jeunesse avaient cependant donné de majestueuses +proportions; et, quand Baptiste reparut pour annoncer au convive +solitaire que la voiture était prête, il le vit aussitôt debout +que prévenu. + +L'étranger enfonça son chapeau sur ses yeux, s'enveloppa de son +manteau, mit sa valise sous son bras, et, comme Baptiste avait eu +le soin de faire approcher le marchepied aussi près que possible +de la porte, il s'élança dans la chaise de poste sans avoir été vu +du postillon. + +Baptiste referma la portière sur lui; puis, s'adressant à l'homme +aux grosses bottes: + +-- Tout est payé jusqu'à Valence, n'est-ce pas, postes et guides? +demanda-t-il. + +-- Tout; vous faut-il un reçu? répondit en goguenardant le +postillon. + +-- Non; mais M. le marquis de Ribier, mon maître, ne désire pas +être dérangé jusqu'à Valence. + +-- C'est bien, répondit le postillon avec le même accent +gouailleur, on ne dérangera pas le citoyen marquis. Allons houp! + +Et il enleva ses chevaux en faisant résonner son fouet avec cette +bruyante éloquence qui dit à la fois aux voisins et aux passants: +«Gare ici, gare là-bas, ou sinon tant pis pour vous! je mène un +homme qui paye bien et qui a le droit d'écraser les autres.» + +Une fois dans la voiture, le faux marquis de Ribier ouvrit les +glaces, baissa les stores, leva la banquette, mit sa valise dans +le coffre, s'assit dessus, s'enveloppa dans son manteau, et, sûr +de n'être réveillé qu'à Valence, s'endormit comme il avait +déjeuné, c'est-à-dire avec tout l'appétit de la jeunesse. + +On fit le trajet d'Orange à Valence en huit heures; un peu avant +d'entrer dans la ville, notre voyageur se réveilla. + +Il souleva un store avec précaution et reconnut qu'il traversait +le petit bourg de la Paillasse: il faisait nuit; il fit sonner sa +montre: elle sonna onze heures du soir. + +Il jugea inutile de se rendormir, fit le compte des postes à payer +jusqu’à Lyon, et prépara son argent. + +Au moment où le postillon de Valence s'approchait de son camarade +qu'il allait remplacer, le voyageur entendit celui-ci qui disait à +l'autre: + +-- Il paraît que c'est un ci-devant; mais, depuis Orange, il est +recommandé, et, vu qu'il paye vingt sous de guides, faut le mener +comme un patriote. +-- C'est bon, répondit le Valentinois, on le mènera en +conséquence. + +Le voyageur crut que c'était le moment d'intervenir, il souleva +son store. + +-- Et tu ne feras que me rendre justice, dit-il, un patriote, +corbleu! je me vante d'en être un, et du premier calibre encore; +et la preuve, tiens, voilà pour boire à la santé de la République! + +Et il donna un assignat de cent francs au postillon qui l'avait +recommandé à son camarade. + +Et comme l'autre regardait d'un oeil avide le chiffon de papier: + +-- Et voilà le pareil pour toi, dit-il, si tu veux faire aux +autres la même recommandation que tu viens de recevoir. + +-- Oh! soyez tranquille, citoyen, dit le postillon, il n'y aura +qu'un mot d'ordre d'ici à Lyon: ventre à terre! + +-- Et voici d'avance le prix des seize postes, y compris la double +poste d'entrée; je paye vingt sous de guides; arrangez cela entre +vous. + +Le postillon enfourcha son cheval et partit au galop. + +La voiture relayait à Lyon vers les quatre heures de l'après-midi. + +Pendant que la voiture relayait, un homme habillé en +commissionnaire, et qui, son crochet sur le dos, se tenait assis +sur une borne, se leva, s'approcha de la voiture et dit tout bas +au jeune compagnon de Jéhu quelques paroles qui parurent jeter +celui-ci dans le plus profond étonnement. + +-- En es-tu bien sûr? demanda-t-il au commissionnaire. + +-- Quand je te dis que je l'ai vu, de mes yeux vu! répondit ce +dernier. + +-- Je puis donc annoncer à nos amis la nouvelle comme certaine? + +-- Tu le peux; seulement, hâte-toi. + +-- Est-on prévenu à Serval? + +-- Oui; tu trouveras un cheval prêt, entre Serval et Sue. + +Le postillon s'approcha; le jeune homme échangea un dernier regard +avec le commissionnaire qui s'éloigna comme s'il était chargé +d'une lettre très pressée. + +-- Quelle route, citoyen? demanda le postillon. + +-- La route de Bourg; il faut que je sois à Serval à neuf heures +du soir; je paye trente sous de guides. + +-- Quatorze lieues en cinq heures, c'est dur; mais, enfin, cela +peut se faire. + +-- Cela se fera-t-il? + +-- On tâchera. + +Et le postillon enleva ses chevaux au grand galop. + +À neuf heures sonnantes, on entrait dans Serval. + +-- Un écu de six livres pour ne pas relayer et me conduire à +moitié chemin de Sue! cria par la portière le jeune homme au +postillon. + +-- Ça va! répondit celui-ci. + +Et la voiture passa sans s'arrêter devant la poste. + +À un demi-quart de lieue de Serval, Morgan fit arrêter la voiture, +passa sa tête par la portière, rapprocha ses mains, et imita le +cri du chat-huant. + +L'imitation était si fidèle, que, des bois voisins, un chat-huant +lui répondit. + +-- C'est ici, cria Morgan. + +Le postillon arrêta ses chevaux. + +-- Si c'est ici, dit-il, inutile d'aller plus loin. + +Le jeune homme prit la valise, ouvrit la portière, descendit, et, +s'approchant du postillon + +-- Voici l'écu de six livres promis. + +Le postillon prit l’écu, le mit dans l’orbite de son oeil, et l’y +maintint comme un élégant de nos jours y maintient son lorgnon. + +Morgan devina que cette pantomime avait une signification. + +-- Eh bien, demanda-t-il que veut dire cela? + +-- Cela veut dire, fit le postillon, que, j'ai beau faire, j'y +vois d'un oeil. + +-- Je comprends, reprit le jeune homme en riant, et si je bouche +l'autre oeil... + +-- Dame! je n'y verrai plus. + +-- En voilà un drôle, qui aime mieux être aveugle que borgne! +Enfin, il ne faut pas disputer des goûts; tiens! + +Et il lui donna un second écu. + +Le postillon le mit sur son autre oeil, fit tourner la voiture, et +reprit le chemin de Serval. + +Le compagnon de Jéhu attendit qu'il se fût perdu dans l'obscurité, +et, approchant de sa bouche une clef forée, il en tira un son +prolongé et tremblotant, comme celui d'un sifflet de contremaître. + +Un son pareil lui répondit. + +Et, en même temps, on vit un cavalier sortir du bois et +s'approcher au galop. + +À la vue de ce cavalier, Morgan se couvrit de nouveau le visage de +son masque. + +-- Au nom de qui venez-vous? demanda le cavalier, dont on ne +pouvait point voir la figure, cachée qu'elle était sous les bords +d'un énorme chapeau. + +-- Au nom du prophète Élisée, répondit le jeune homme masqué. + +-- Alors c'est vous que j'attends. + +Et il descendit de cheval. + +-- Es-tu prophète ou disciple? demanda Morgan. + +-- Je suis disciple, répondit le nouveau venu. + +-- Et ton maître, où est-il? + +-- Vous le trouverez à la chartreuse de Seillon. + +-- Sais-tu le nombre des compagnons qui y sont réunis ce soir? +-- Douze. + +-- C'est bien; si tu en rencontres quelques autres, envoie-les au +rendez-vous. + +Celui qui s'était donné le titre de disciple s'inclina en signe +d'obéissance, aida Morgan à attacher la valise sur la croupe de +son cheval, et le tint respectueusement par le mors, tandis que +celui-ci montait. + +Sans même attendre que son second pied eût atteint l'étrier, +Morgan piqua son cheval, qui arracha le mors des mains du +domestique et partit au galop. + +On voyait à la droite de la route s'étendre la forêt de Seillon, +comme une mer de ténèbres dont le vent de la nuit faisait onduler +et gémir les vagues sombres. + +À un quart de lieue au delà de Sue, le cavalier poussa son cheval +à travers terres, et alla au-devant de la forêt, qui, de son coté, +semblait venir au-devant de lui. + +Le cheval, guidé par une main expérimentée, s'y enfonça sans +hésitation. + +Au bout de dix minutes, il reparut de l'autre côté. + +À cent pas de la forêt s'élevait une masse sombre, isolée au +milieu de la plaine. + +C'était un bâtiment d'une architecture massive, ombragé par cinq +ou six arbres séculaires. + +Le cavalier s'arrêta devant une grande porte au-dessus de laquelle +étaient placées, en triangle, trois statues: celle de la Vierge, +celle de Notre-Seigneur Jésus, et celle de saint Jean-Baptiste. La +statue de la Vierge marquait le point le plus élevé du triangle. + +Le voyageur mystérieux était arrivé au but de son voyage, c'est-à- +dire à la chartreuse de Seillon. + +La chartreuse de Seillon, la vingt-deuxième de l'ordre, avait été +fondée en 1178. +En 1672, un bâtiment moderne avait été substitué au vieux +monastère; c'est de cette dernière construction que l'on voit +encore aujourd'hui les vestiges. + +Ces vestiges sont, à l'extérieur, la façade que, nous avons dite, +façade ornée de trois statues, et devant laquelle nous avons vu +s'arrêter le cavalier mystérieux; à l'intérieur, une petite +chapelle ayant son entrée à droite sous la grande porte. + +Un paysan, sa femme, deux enfants l'habitent à cette heure, et, de +l'ancien monastère, ils ont fait une ferme. + +En 1791, les chartreux avaient été expulsés de leur couvent; en +1792, la chartreuse et ses dépendances avaient été mises en vente +comme propriété ecclésiastique. + +Les dépendances étaient d'abord le parc, attenant aux bâtiments, +et ensuite la belle forêt qui porte encore aujourd'hui le nom de +Seillon. + +Mais, à Bourg, ville royaliste et surtout religieuse, personne ne +risqua de compromettre son âme, en achetant un bien qui avait +appartenu à de dignes moines que chacun vénérait. Il en résultait +que le couvent, le parc et la forêt étaient devenus, sous le titre +de _biens de l'État_, la propriété de la République, c'est-à-dire +n'appartenaient à personne -- ou, du moins, restaient délaissés -- +car la République, depuis sept ans, avait eu bien autre chose à +penser que de faire recrépir des murs, entretenir un verger, et +mettre en coupe réglée une forêt. + +Depuis sept ans donc, la chartreuse était complètement abandonnée, +et quand, par hasard, un regard curieux pénétrait par le trou de +la serrure, il voyait l'herbe poussant dans les cours comme les +ronces dans le verger, comme les broussailles dans la forêt, +laquelle, percée à cette époque d'une route et de deux ou trois +sentiers seulement, était partout ailleurs, en apparence du moins, +devenue impraticable. + +Une espèce de pavillon, nommé la Correrie, dépendant de la +chartreuse et distant du monastère d'un demi-quart de lieue, +verdissait de son côté dans la forêt, laquelle, profitant de la +liberté qui lui était laissée de pousser à sa fantaisie, l'avait +enveloppé de tout côté d'une ceinture de feuillages, et avait fini +par le dérober à la vue. + +Au reste, les bruits les plus étranges couraient sur ces deux +bâtiments: on les disait hantés par des hôtes invisibles le jour, +effrayants la nuit; des bûcherons ou des paysans attardés, qui +parfois allaient encore exercer dans la forêt de la République les +droits d'usage dont la ville de Bourg jouissait du temps des +chartreux, prétendaient avoir vu, à travers les fentes des volets +fermés, courir des flammes dans les corridors et dans les +escaliers, et avoir distinctement entendu des bruits de chaînes +traînant sur les dalles des cloîtres et les pavés des cours. Les +esprits forts niaient la chose; mais, en opposition avec les +incrédules, deux sortes de gens l’affirmaient et donnaient, selon +leurs opinions et leurs croyances, à ces bruits effrayants et à +ces lueurs nocturnes, deux causes différentes: les patriotes +prétendaient que c'étaient les âmes des pauvres moines que la +tyrannie des cloîtres avait ensevelis vivants dans les _in-pace_, +qui revenaient en appelant la vengeance du ciel sur leurs +persécuteurs, et qui traînaient après leur mort les fers dont ils +avaient été chargés pendant leur vie; les royalistes disaient que +c'était le diable en personne qui, trouvant un couvent vide et +n'ayant plus à craindre le goupillon des dignes religieux, venait +tranquillement prendre ses ébats là où autrefois il n'eût pas osé +hasarder le bout de sa griffe; mais il y avait un fait qui +laissait toute chose en suspens: c'est que pas un de ceux qui +niaient ou qui affirmaient -- soit qu'il eût pris parti pour les +âmes des moines martyrs ou pour le sabbat tenu par Belzébuth -- +n'avait eu le courage de se hasarder dans les ténèbres et de +venir, aux heures solennelles de la nuit, s'assurer de la vérité, +afin de pouvoir dire le lendemain si la chartreuse était solitaire +ou hantée, et, si elle était hantée, quelle espèce d'hôtes y +revenaient. + +Mais sans doute tous ces bruits, fondés on non, n'avaient aucune +influence sur le cavalier mystérieux; car, ainsi que nous l'avons +dit, quoique neuf heures sonnassent à Bourg, et que, par +conséquent, il fît nuit close, il arrêta son cheval à la porte du +monastère abandonné, et, sans mettre pied à terre, tirant un +pistolet de ses fontes, il frappa du pommeau contre la porte trois +coups espacés à la manière des francs-maçons. + +Puis il écouta. + +Un instant il avait douté qu'il y eût réunion à la chartreuse, +car, si fixement qu'il eût regardé, si attentivement qu'il eût +prêté l'oreille; il n'avait vu aucune lumière, n'avait entendu +aucun bruit. + +Cependant, il lui sembla qu'un pas circonspect s'approchait +intérieurement de la porte. + +Il frappa une seconde fois avec la même arme et de la même façon. + +-- Qui frappe? demanda une voix. + +-- Celui qui vient de la part d'Élisée, répondit le voyageur. + +-- Quel est le roi auquel les fils d'Isaac doivent obéir? + +-- Jéhu. + +-- Quelle est la maison qu'ils doivent exterminer? + +-- Celle d'Achab. + +-- Êtes-vous prophète ou disciple? + +-- Je suis prophète. + +-- Alors, soyez le bienvenu dans la maison du Seigneur, dit la +voix. + +Aussitôt les barres de fer qui assuraient la massive clôture +basculèrent sur elles-mêmes, les verrous grincèrent dans les +tenons, un des battants de la porte s'ouvrit silencieusement, et +le cheval et le cavalier s'enfoncèrent sous la sombre voûte qui se +referma derrière eux. + +Celui qui avait ouvert cette porte, si lente à s'ouvrir, si +prompte à se refermer, était vêtu de la longue robe blanche des +chartreux, dont le capuchon, retombant sur son visage, voilait +entièrement ses traits. + + +VII -- LA CHARTREUSE DE SEILLON + +Sans doute, de même que le premier affilié rencontré sur la route +de Sue par celui qui venait de se donner le titre de prophète, le +moine qui avait ouvert la porte n'occupait qu'un rang secondaire +dans la confrérie car, saisissant la bride du cheval, il le +maintint tandis que le cavalier mettait pied à terre, rendant +ainsi au jeune homme le même service que lui eût rendu un +palefrenier. + +Morgan descendit, détacha la valise, tira les pistolets de leurs +fontes, les passa à sa ceinture, près de ceux qui y étaient déjà, +et, s'adressant au moine d'un ton de commandement + +-- Je croyais, dit-il, trouver les frères réunis en conseil. + +-- Ils sont réunis, en effet, répondit le moine. + +-- Où cela? + +-- Dans la Correrie; on a vu, depuis quelques jours, rôder autour +de la chartreuse des figures suspectes, et des ordres supérieurs +ont ordonné les plus grandes précautions. + +Le jeune homme haussa les épaules en signe qu'il regardait ces +précautions comme inutiles, et, toujours du même ton de +commandement: + +-- Faites mener ce cheval à l’écurie et conduisez-moi au conseil, +dit-il. + +Le moine appela un autre frère aux mains duquel il jeta la bride +du cheval, prit une torche qu'il alluma à une lampe brûlant dans +la petite chapelle que l'on peut, aujourd'hui encore, voir à +droite sous la grande porte, et marcha devant le nouvel arrivé. + +Il traversa le cloître, fit quelques pas dans le jardin, ouvrit +une porte conduisant à une espèce de citerne, fit entrer Morgan, +referma aussi soigneusement la porte de la citerne qu'il avait +refermé celle de la rue, poussa du pied une pierre qui semblait se +trouver là par hasard, démasqua un anneau et souleva une dalle +fermant l'entrée d'un souterrain dans lequel on descendait par +plusieurs marches. + +Ces marches conduisaient à un couloir arrondi en voûte et pouvant +donner passage à deux hommes s'avançant de front. + +Nos deux personnages marchèrent ainsi pendant cinq à six minutes, +après lesquelles ils se trouvèrent en face d'une grille. Le moine +tira une clef de dessous sa robe et l'ouvrit. Puis, quand tous +deux eurent franchi la grille et que la grille se fut refermée: + +-- Sous quel nom vous annoncerai-je? demanda le moine. + +-- Sous le nom de frère Morgan. + +-- Attendez ici; dans cinq minutes je serai de retour. + +Le jeune homme fit de la tête un signe qui annonçait qu'il était +familiarisé avec toutes ces défiances et toutes ces précautions. +Puis il s'assit sur une tombe -- on était dans les caveaux +mortuaires du couvent --, et il attendit. + +En effet, cinq minutes ne s'étaient point écoulées, que le moine +reparut. + +-- Suivez-moi, dit-il: les frères sont heureux de votre présence; +ils craignaient qu'il ne vous fût arrivé malheur. + +Quelques secondes plus tard, frère Morgan était introduit dans la +salle du conseil. + +Douze moines l'attendaient, le capuchon rabattu sur les yeux; +mais, dès que la porte se fut refermée derrière lui et que le +frère servant eut disparu, en même temps que Morgan lui-même ôtait +son masque, tous les capuchons se rabattirent et chaque moine +laissa voir son visage. + +Jamais communauté n'avait brillé par une semblable réunion de +beaux et joyeux jeunes gens. + +Deux ou trois seulement, parmi ces étranges moines, avaient +atteint l'âge de quarante ans. + +Toutes les mains se tendirent vers Morgan; deux ou trois accolades +furent données au nouvel arrivant. + +-- Ah! par ma foi, dit l'un de ceux qui l'avaient embrassé le plus +tendrement, tu nous tires une fameuse épine hors du pied: nous te +croyions mort ou tout au moins prisonnier. + +-- Mort, je te le passe, Amiet; mais prisonnier, non, citoyen, +comme on dit encore quelquefois -- et comme on ne dira bientôt +plus, j'espère -- il faut même dire que les choses se sont passées +de part et d'autre avec une aménité touchante: dès qu'il nous ont +aperçus, le conducteur a crié au postillon d'arrêter; je crois +même qu'il a ajouté: «Je sais ce que c'est». -- Alors, lui ai-je +dit, si vous savez ce que c'est, mon cher ami, les explications ne +seront pas longues. -- L'argent du gouvernement? a-t-il demandé. - +- Justement, ai-je répondu. Puis, comme il se faisait un grand +remue-ménage dans la voiture: «Attendez, mon ami, ai-je ajouté; +avant tout, descendez, et dites à ces messieurs, et surtout à ces +dames, que nous sommes des gens comme il faut, qu'on ne les +touchera pas -- ces dames, bien entendu -- et que l'on ne +regardera que celles qui passeront la tête par la portière.» Une +s'est hasardée, ma foi! il est vrai qu'elle était charmante... Je +lui ai envoyé un baiser; elle a poussé un petit cri et s'est +réfugiée dans la voiture, ni plus ni moins que Galatée; mais comme +il n'y avait pas de saules, je ne l'y ai pas poursuivie. Pendant +ce temps, le conducteur fouillait dans sa caisse en toute hâte, et +il se hâtait si bien, qu'avec l'argent du gouvernement, il m'a +remis, dans sa précipitation, deux cents louis appartenant à un +pauvre marchand de vin de Bordeaux. + +-- Ah! diable! fit celui des frères auquel le narrateur avait +donné le nom d'Amiet, qui probablement, comme celui de Morgan, +n'était qu'un nom de guerre, voilà qui est fâcheux! Tu sais que le +Directoire, qui est plein d'imagination, organise des compagnies +de chauffeurs qui opèrent en notre nom, et qui ont pour but de +faire croire que nous en voulons aux pieds et aux bourses dès +particuliers, c'est-à-dire que nous sommes de simples voleurs. + +-- Attendez donc, reprit Morgan, voilà justement ce qui m'a +retardé; j'avais entendu dire quelque chose de pareil à Lyon, de +sorte que j'étais déjà à moitié chemin de Valence quand je me suis +aperçu de l'erreur par l'étiquette. Ce n'était pas bien difficile, +il y avait sur le sac, comme si le bonhomme eût prévu le cas: +_Jean Picot, marchand de vin à Fronsac, près Bordeaux._ + +-- Et tu lui as renvoyé son argent? + +-- J'ai mieux fait, je le lui ai reporté. + +-- À Fronsac? + +-- Oh! non, mais à Avignon. Je me suis douté qu'un homme si +soigneux devait s'être arrêté à la première ville un peu +importante pour prendre des informations sur ses deux cents louis. +Je ne me trompais pas: je m'informe à l'hôtel si l'on connaît le +citoyen Jean Picot; on me répond que non seulement on le connaît, +mais qu'il dîne à table d'hôte. J'entre. Vous devinez de quoi l'on +parlait: de l'arrestation de la diligence. Jugez de l'effet de +l’apparition! le dieu antique descendant dans la machine ne +faisait pas un dénouement plus inattendu. Je demande lequel de +tous les convives s'appelle Jean Picot; celui qui porte ce nom +distingué et harmonieux se montre. Je dépose devant lui les deux +cents louis en lui faisant mes excuses, au nom de la société, de +l'inquiétude que lui ont causée les compagnons de Jéhu. J'échange +un signe d'amitié avec Barjols, un salut de politesse avec l'abbé +de Rians, qui étaient là; je tire ma révérence à la compagnie et +je sors. C'est peu de chose; mais cela m'a pris une quinzaine +d'heures: de là le retard. J'ai pensé que mieux valait être en +retard et ne pas laisser sur nos traces une fausse opinion de +nous. Ai-je bien fait, mes maîtres? + +La société éclata en bravos. + +-- Seulement, dit un des assistants, je trouve assez imprudent, à +vous, d'avoir tenu à remettre l'argent vous-même au citoyen Jean +Picot. + +-- Mon cher colonel, répondit le jeune homme, il y a un proverbe +d'origine italienne qui dit: «Qui veut va, qui ne veut pas +envoie.» Je voulais, j'ai été. + +-- Et voilà un gaillard qui, pour vous remercier, si vous avez un +jour la mauvaise chance de tomber entre les mains du Directoire, +se hâterait de vous reconnaître; reconnaissance qui aurait pour +résultat de vous faire couper le cou. + +-- Oh! Je l'en défie bien de me reconnaître. +-- Qui l'en empêcherait? + +-- Ah çà! mais vous croyez donc que je fais mes équipées à visage +découvert? En vérité, mon cher colonel, vous me prenez pour un +autre. Quitter mon masque, c'est bon entre amis; mais avec les +étrangers, allons donc. Ne sommes-nous pas en plein carnaval? Je +ne vois pas pourquoi je ne me déguiserais pas en Abellino ou en +Karl Moor, quand MM. Gohier, Sieyès, Roger Ducos, Moulin et Barras +se déguisent en rois de France. + +-- Et vous êtes entré masqué dans la ville? + +-- Dans la ville, dans l'hôtel, dans la salle de la table d'hôte. +Il est vrai que, si le visage était couvert, la ceinture était +découverte, et, comme vous voyez, elle était bien garnie. + +Le jeune homme fit un mouvement qui écarta son manteau, et montra +sa ceinture, à laquelle étaient passés quatre pistolets et +suspendu un court couteau de chasse. + +Puis, avec cette gaieté qui semblait un des caractères dominants +de cette insoucieuse organisation: + +-- Je devais avoir l'air féroce, n'est-ce pas? Ils m'auront pris +pour feu Mandrin descendant des montagnes de la Savoie. À propos, +voilà les soixante mille francs de Son Altesse le Directoire. + +Et le jeune homme poussa dédaigneusement du pied la valise qu'il +avait déposée à terre et dont les entrailles froissées rendirent +ce son métallique qui indique la présence de l'or. + +Puis il alla se confondre dans le groupe de ses amis, dont il +avait été séparé par cette distance qui se fait naturellement +entre le narrateur et ses auditeurs. + +Un des moines se baissa et ramassa la valise. + +-- Méprisez l'or tant que vous voudrez, mon cher Morgan, puisque +cela ne vous empêche pas de le recueillir; mais je sais de braves +gens qui attendent les soixante mille francs que vous crossez +dédaigneusement du pied, avec autant d'impatience et d'anxiété que +la caravane égarée au désert attend la goutte d'eau qui +l’empêchera de mourir de soif. + +-- Nos amis de la Vendée, n'est-ce pas? répondit Morgan; grand +bien leur fasse! Les égoïstes, ils se battent, eux. Ces messieurs +ont choisi les roses et nous laissent les épines. Ah çà! mais ils +ne reçoivent donc rien de l'Angleterre? + +-- Si fait, dit gaiement un des moines; à Quiberon, ils ont reçu +des boulets et de la mitraille. + +-- Je ne dis pas des Anglais, reprit Morgan, je dis de +l’Angleterre. + +-- Pas un sou. + +-- Il me semble, cependant, dit un des assistants, qui paraissait +posséder une tête un peu plus réfléchie que celles de ses +compagnons, il me semble que nos princes pourraient bien envoyer +un peu d'or à ceux qui versent leur sang pour la cause de la +monarchie! Ne craignent-ils pas que la Vendée finisse par se +lasser, un jour ou l'autre, d'un dévouement qui, jusqu'au- +jourd'hui, ne lui a pas encore valu, que je sache, même un +remerciement? + +-- La Vendée, cher ami, reprit Morgan, est une terre généreuse et +qui ne se lassera pas, soyez tranquille; d'ailleurs, quel serait +le mérite de la fidélité, si elle n'avait point affaire à +l’ingratitude? Du moment où le dévouement rencontre la +reconnaissance, ce n'est plus du dévouement: c'est un échange, +puisqu'il est récompensé. Soyons fidèles toujours, soyons dévoués +tant que nous pourrons, messieurs, et prions le ciel qu'il fasse +ingrats ceux auxquels nous nous dévouons, et nous aurons, croyez- +moi, la belle part dans l’histoire de nos guerres civiles. + +À peine Morgan achevait-il de formuler cet axiome chevaleresque et +exprimait-il un souhait qui avait toute chance d'être accompli, +que trois coups maçonniques retentirent à la même porte par +laquelle il avait été introduit lui-même. + +-- Messieurs, dit celui des moines qui paraissait remplir le rôle +de président, vite les capuchons et les masques; nous ne savons +pas qui nous arrive. + + +VIII -- À QUOI SERVAIT L’ARGENT DU DIRECTOIRE + +Chacun s'empressa d'obéir, les moines rabattant les capuchons de +leurs longues robes sur leurs visages, Morgan remettant son +masque. + +-- Entrez! dit le supérieur. + +La porte s'ouvrit et l'on vit reparaître le frère servant. + +-- Un émissaire du général Georges Cadoudal demande à être +introduit, dit-il. + +-- A-t-il répondu aux trois mots d'ordres? + +-- Parfaitement. + +-- Qu'il soit introduit. + +Le frère servant rentra dans le souterrain, et, deux secondes +après, reparut, conduisant un homme qu'à son costume il était +facile de reconnaître pour un paysan, et à sa tête carrée, coiffée +de grands cheveux roux, pour un Breton. + +Il s'avança jusqu'au milieu du cercle sans paraître intimidé le +moins du monde, fixant tour à tour ses yeux sur chacun des moines +et attendant que l’une de ces douze statues de granit rompît le +silence. + +Ce fut le président qui lui adressa la parole: + +-- De la part de qui viens-tu? lui demanda-t-il. + +-- Celui qui m'a envoyé, répondit le paysan, m'a commandé, si l'on +me faisait une question, de dire que je venais de la part de Jéhu. + +-- Es-tu porteur d'un message verbal ou écrit? + +-- Je dois répondre aux questions qui me seront faites par vous et +échanger un chiffon de papier contre de l’argent. + +-- C'est bien; commençons par les questions: où en sont nos frères +de Vendée? + +-- Ils avaient déposé les armes et n'attendaient qu'un mot de vous +pour les reprendre. + +-- Et pourquoi avaient-ils déposé les armes? + +-- Ils en avaient reçu l'ordre de S. M. Louis XVIII. + +-- On a parlé d'une proclamation écrite de la main même du roi. + +-- En voici la copie. + +Le paysan présenta le papier au personnage qui l’interrogeait. + +Celui-ci l’ouvrit et lut: + +«La guerre n'est absolument propre qu'à rendre la royauté odieuse +et menaçante. Les monarques qui rentrent par son secours sanglant +ne peuvent jamais être aimés: il faut donc abandonner les moyens +sanglants et se confier à l'empire de l'opinion, qui revient +d'elle-même aux principes sauveurs. Dieu et le roi seront bientôt +le cri de ralliement des Français; il faut réunir en un formidable +faisceau les éléments épars du royalisme, abandonner la Vendée +militante à son malheureux sort, et marcher dans une voie plus +pacifique et moins incohérente. Les royalistes de l'Ouest ont fait +leur temps, et l'on doit s'appuyer enfin sur ceux de Paris, qui +ont tout préparé pour une restauration prochaine...» + +Le président releva la tête, et, cherchant Morgan d'un oeil dont +son capuchon ne pouvait voiler entièrement l’éclair: + +-- Eh bien, frère, lui dit-il, j'espère que voilà ton souhait de +tout à l'heure accompli, et les royalistes de la Vendée et du Midi +auront tout le mérite du dévouement. + +Puis, abaissant son regard sur la proclamation, dont restaient +quelques lignes à lire, il continua: + +«Les Juifs avaient crucifié leur roi, depuis ce temps ils errent +par tout le monde: les Français ont guillotiné le leur, ils seront +dispersés par toute la terre. + +«Datée de Blankenbourg, le 25 août 1799, jour de notre fête, de +notre règne le sixième. + +«Signé: Louis_._» + +Les jeunes gens se regardèrent. + +-- Q_uos vultperdere Jupiter dementat_! dit Morgan. + +-- Oui, dit le président; mais, quand ceux que Jupiter veut perdre +représentent un principe, il faut les soutenir, non seulement +contre Jupiter, mais contre eux-mêmes. Ajax, au milieu de la +foudre et des éclairs, se cramponnait à un rocher, et, dressant au +ciel son poing fermé, disait: «j’échapperai malgré les dieux...» + +Puis, se retournant du côté de l'envoyé de Cadoudal: + +-- Et à cette proclamation qu'a répondu celui qui t'envoie? + +-- À peu près ce que vous venez de répondre vous-même. Il m'a dit +de venir voir et de m'informer de vous si vous étiez décidés à +tenir malgré tout, malgré le roi lui-même. + +-- Pardieu! dit Morgan. + +-- Nous sommes décidés, dit le président. + +-- En ce cas, dit le paysan, tout va bien. Voici les noms réels +des nouveaux chefs et leurs noms de guerre; le général vous +recommande de ne vous servir le plus possible dans vos +correspondances que des noms de guerre: c'est le soin qu'il prend +lorsque, de son côté, il parle de vous. + +-- Vous avez la liste? demanda le président. + +-- Non; je pouvais être arrêté, et la liste eût été prise. +Écrivez, je vais vous dicter. + +Le président s'assit à sa table, prit une plume et écrivit sous la +dictée du paysan vendéen les noms suivants: + +«Georges Cadoudal, _Jéhu ou la Tête-ronde_; Joseph Cadoudal, +_Judas Macchabée_; Lahaye Saint-Hilaire, _David_; Burban Malabry, +_Brave-la-Mort_; Poulpiquez, _Royal-Carnage_; Bonfils, _Brise- +Barrière_; Dampherné, _Piquevers_; Duchayla, _la Couronne_; +Duparc, _le Terrible_; la Roche, _Mithridate_; Puisage, _Jean le +Blond_.» + +-- Voilà les successeurs des Charrette, des Stofflet, des +Cathelineau, des Bonchamp, des d'Elbée, des la Rochejacquelein et +des Lescure! dit une voix. + +Le Breton se retourna vers celui qui venait de parler: + +-- S'ils se font tuer comme leurs prédécesseurs, dit-il, que leur +demanderez-vous? + +-- Allons, bien répondu, dit Morgan; de sorte...? + +-- De sorte que, dès que notre général aura votre réponse, reprit +le paysan, il reprendra les armes. + +-- Et si notre réponse eût été négative...? demanda une voix. + +-- Tant pis pour vous! répondit le paysan; dans tous les cas, +l’insurrection était fixée au 20 octobre. + +-- Eh bien, dit le président, le général aura, grâce à nous, de +quoi payer son premier mois de solde. Où est votre reçu? + +-- Le voici, dit le paysan tirant de sa poche un papier sur lequel +étaient écrits ces mots: + +«Reçu de nos frères du Midi et de l'Est, pour être employée au +bien de la cause, la somme de: +«GEORGES CADOUDAL, + +«Général en chef de l'armée royaliste de Bretagne.» + +La somme, comme on voit, était restée en blanc. + +-- Savez-vous écrire? demanda le président. + +-- Assez pour remplir les trois ou quatre mots qui manquent. + +-- Eh bien, écrivez: «Cent mille francs.» + +Le Breton écrivit; puis, tendant le papier au président: + +-- Voici le reçu, dit-il; où est l'argent? + +-- Baissez-vous, et ramassez le sac qui est à vos pieds; il +contient soixante mille francs. + +Puis, s'adressant à un des moines: + +-- Montbar, où sont les quarante autres mille? demanda-t-il. + +Le moine interpellé alla ouvrir une armoire et en tira un sac un +peu moins volumineux que celui qu'avait rapporté Morgan, mais qui, +cependant, contenait la somme assez ronde de quarante mille +francs. + +-- Voici la somme complète, dit le moine. + +-- Maintenant, mon ami, dit le président, mangez et reposez-vous; +demain, vous partirez. +-- On m'attend là-bas, dit le Vendéen; je mangerai et je dormirai +sur mon cheval. Adieu, messieurs, le ciel vous garde! + +Et il s'avança, pour sortir, vers la porte par laquelle il était +entré. + +-- Attendez! dit Morgan. + +Le messager de Georges s'arrêta. + +-- Nouvelle pour nouvelle, fit Morgan; dites au général Cadoudal +que le général Bonaparte a quitté l'armée d'Égypte, est débarqué +avant-hier à Fréjus et sera dans trois jours à Paris. Ma nouvelle +vaut bien les vôtres; qu'en dites-vous? + +-- Impossible! s'écrièrent tous les moines d'une voix. + +-- Rien n'est pourtant plus vrai, messieurs; je tiens la chose de +notre ami le Prêtre, qui l'a vu relayer une heure avant moi à Lyon +et qui l'a reconnu. + +-- Que vient-il faire en France? demandèrent deux ou trois voix. + +-- Ma foi, dit Morgan, nous le saurons bien un jour ou l'autre; il +est probable qu'il ne revient pas à Paris pour y garder +l’incognito. + +-- Ne perdez pas un instant pour annoncer cette nouvelle à nos +frères de l'Ouest, dit le président au paysan vendéen: tout à +l’heure je vous retenais; maintenant, c'est moi qui vous dis: +«Allez!» + +Le paysan salua et sortit; le président attendit que la porte fût +refermée: + +-- Messieurs, dit-il, la nouvelle que vient de nous annoncer frère +Morgan est tellement grave, que je proposerai une mesure spéciale. + +-- Laquelle? demandèrent d'une seule voix les compagnons de Jéhu. + +-- C'est que l'un de nous, désigné par le sort, parte pour Paris, +et, avec le chiffre convenu, nous tienne au courant de tout ce qui +se passera. + +-- Adopté, répondirent-ils. + +-- En ce cas, reprit le président, écrivons nos treize noms, +chacun le sien, sur un morceau de papier; mettons-les dans un +chapeau, et celui dont le nom sortira partira à l'instant même. + +Les jeunes gens, d'un mouvement unanime, s'approchèrent de la +table, écrivirent leurs noms sur des carrés de papier qu'ils +roulèrent, et les mirent dans un chapeau. + +Le plus jeune fut appelé pour être le prête-nom du hasard. + +Il tira un des petits rouleaux de papier et le présenta au +président, qui le déplia. + +-- Morgan, dit le président. + +-- Mes instructions, demanda le jeune homme. + +-- Rappelez-vous, répondit le président, avec une solennité à +laquelle les voûtes de ce cloître prêtaient une suprême grandeur, +que vous vous appelez le baron de Sainte-Hermine, que votre père a +été guillotiné sur la place de la Révolution et votre frère tué à +l'armée de Condé. Noblesse oblige! voilà vos instructions. + +-- Et pour le reste, demanda le jeune homme. + +-- Pour le reste? dit le président, nous nous en rapportons à +votre royalisme et à votre loyauté. + +-- Alors, mes amis, permettez-moi de prendre congé de vous à +l'instant même; je voudrais être sur la route de Paris avant le +jour, et j'ai une visite indispensable à faire avant mon départ. + +-- Va! dit le président en ouvrant ses bras à Morgan; je +t'embrasse au nom de tous les frères. À un autre je dirais: «sois +brave, persévérant, actif!» à toi je dirai: «Sois prudent!» + +Le jeune homme reçut l'accolade fraternelle, salua d'un sourire +ses autres amis, échangea une poignée de main avec deux ou trois +d'entre eux, s'enveloppa de son manteau, enfonça son chapeau sur +sa tête et sortit. + + +IX -- ROMÉO ET JULIETTE + +Dans la prévoyance d’un prochain départ, le cheval de Morgan, +après avoir été lavé, bouchonné, séché, avait reçu double ration +d'avoine et avait été de nouveau sellé et bridé. + +Le jeune homme n'eut donc qu'à le demander et à sauter dessus. + +À peine fut-il en selle que la porte s'ouvrit comme par +enchantement; le cheval s'élança dehors hennissant et rapide, +ayant oublié sa première course et prêt à en dévorer une seconde. + +À la porte de la chartreuse, Morgan demeura un instant indécis, +pour savoir s'il tournerait à droite ou à gauche; enfin, il tourna +à droite, suivit un instant le sentier qui conduit de Bourg à +Seillon, se jeta une seconde fois à droite, mais à travers plaine, +s'enfonça dans un angle de forêt qu'il rencontra sur son chemin, +reparut bientôt de l'autre côté du bois, gagna la grande route de +Pont-d'Ain, la suivit pendant l'espace d'une demi-lieue à peu +près, et ne s'arrêta qu'à un groupe de maisons que l'on appelle +aujourd'hui la Maison-des-Gardes. + +Une de ces maisons portait pour enseigne un bouquet de houx, qui +indiquait une de ces haltes campagnardes où les piétons se +désaltèrent et reprennent des forces en se reposant un instant, +avant de continuer le long et fatigant voyage de la vie. + +Ainsi qu'il avait fait à la porte de la chartreuse, Morgan +s'arrêta, tira un pistolet de sa fonte et se servit de sa crosse +comme d'un marteau; seulement, comme, selon toute probabilité, les +braves gens qui habitaient l'humble auberge ne conspiraient pas, +la réponse à l'appel du voyageur se fit plus longtemps attendre +qu'à la chartreuse. +Enfin, on entendit le pas du garçon d'écurie, alourdi par ses +sabots; la porte cria, et le bonhomme qui venait de l'ouvrir, +voyant un cavalier tenant un pistolet à la main, s'apprêta +instinctivement à la refermer. + +-- C'est moi, Pataut, dit le jeune homme; n'aie pas peur. + +-- Ah! de fait, dit le paysan, c'est vous, monsieur Charles. Ah! +je n'ai pas peur non plus; mais vous savez, comme disait M. le +curé, du temps qu'il y avait un bon Dieu, les précautions, c'est +la mère de la sûreté. + +-- Oui, Pataut, oui, dit le jeune homme en mettant pied à terre et +en glissant une pièce d'argent dans la main du garçon d'écurie; +mais, sois tranquille, le bon Dieu reviendra, et, par contrecoup, +M. le curé aussi. + +-- Oh! quant à ça, fit le bonhomme, on voit bien qu'il n'y a plus +personne là-haut, à la façon dont tout marche. Est-ce que ça +durera longtemps encore comme ça, monsieur Charles? + +-- Pataut, je te promets de faire de mon mieux pour que tu ne +t’impatientes pas trop, parole d'honneur! je ne suis pas moins +pressé que toi. Aussi te prierai-je de ne pas te coucher, mon bon +Pataut. + +-- Ah! vous savez bien, monsieur, que, quand vous venez, c'est +assez mon habitude de ne pas me coucher; et, quant au cheval... Ah +çà! vous en changez donc tous les jours, de cheval? L'avant- +dernière fois, c'était un alezan; la dernière fois, c'était un +pommelé, et, aujourd'hui, c'est un noir. + +-- Oui, je suis capricieux de ma nature. Quant au cheval, comme tu +disais, mon cher Pataut, il n'a besoin de rien, et tu ne t’en +occuperas que pour le débrider. Laisse lui la selle sur le dos... +Attends: remets donc ce pistolet dans les fontes, et puis garde- +moi encore ces deux-là. + +Et le jeune homme détacha ceux qui étaient passés à sa ceinture et +les donna au garçon d'écurie. + +-- Bon! fit celui-ci en riant, plus que ça d'aboyeurs! + +-- Tu sais, Pataut, on dit que les routes ne sont pas sûres. + +-- Ah! je crois bien qu'elles ne sont pas sûres! nous nageons en +plein brigandage, monsieur Charles. Est-ce qu'on n'a pas arrêté et +dépouillé, pas plus tard que la semaine dernière, la diligence de +Genève à Bourg? + +-- Bah! fit Morgan; et qui accuse-t-on de ce vol? + +-- Oh! c'est une farce; imaginez-vous qu'ils disent que c'est les +compagnons de Jésus. Je n'en ai pas cru un mot, vous pensez bien; +qu'est-ce que c'est que les compagnons de Jésus, sinon les douze +apôtres? + +-- En effet, dit Morgan avec son éternel et joyeux sourire, je +n'en vois pas d'autres. + +-- Bon! continua Pataut, accuser les douze apôtres de dévaliser +les diligences, il ne manquerait plus que cela! Oh! je vous le +dis, monsieur Charles, nous vivons dans un temps où l'on ne +respecte plus rien. + +Et, tout en secouant la tête en misanthrope dégoûté, sinon de la +vie, du moins des hommes, Pataut conduisit le cheval à l'écurie. + +Quant à Morgan, il regarda pendant quelques secondes Pataut +s'enfoncer dans les profondeurs de la cour et dans les ténèbres +des écuries; puis, tournant la haie qui ceignait le jardin, il +descendit vers un grand massif d'arbres dont les hautes cimes se +dressaient et se découpaient dans la nuit avec la majesté des +choses immobiles, tout en ombrageant une charmante petite campagne +qui portait, dans les environs, le titre pompeux de château des +Noires-Fontaines. + +Comme Morgan atteignait le mur du château, l'heure sonna au +clocher du village de Montagnac. Le jeune homme prêta l’oreille au +timbre qui passait en vibrant dans l’atmosphère calme et +silencieuse d'une nuit d'automne, et compta jusqu'à onze coups. + +Bien des choses, comme on le voit, s'étaient passées en deux +heures. + +Morgan fit encore quelques pas, examina le mur, paraissant +chercher un endroit connu, puis, cet endroit trouvé, introduisit +la pointe de sa botte dans la jointure de deux pierres, s'élança +comme un homme qui monte à cheval, saisit le chaperon du mur de la +main gauche, d'un seul élan se trouva à califourchon sur le mur, +et, rapide comme l'éclair, se laissa retomber de l’autre côté. + +Tout cela s'était fait avec tant de rapidité, d'adresse et de +légèreté, que, si quelqu'un eût passé par hasard en ce moment-là, +il eût pu croire qu'il était le jouet d'une vision. + +Comme il avait fait d'un côté du mur, Morgan s'arrêta et écouta de +l'autre, tandis que son oeil sondait, autant que la chose était +possible, dans les ténèbres obscurcies par le feuillage des +trembles et des peupliers, les profondeurs du petit buis. + +Tout était solitaire et silencieux. Morgan se hasarda de continuer +son chemin. +Nous disons se hasarda, parce qu'il y avait, depuis qu'il s'était +approché du château des Noires-Fontaines, dans toutes les allures +du jeune homme, une timidité et une hésitation si peu habituelles +à son caractère, qu'il était évident que, cette fois, s'il avait +des craintes, ces craintes n'étaient pas pour lui seul. + +Il gagna la lisière du bois en prenant les mêmes précautions. + +Arrivé sur une pelouse, à l'extrémité de laquelle s'élevait le +petit château, il s'arrêta et interrogea la façade de la maison. + +Une seule fenêtre était éclairée, des douze fenêtres qui, sur +trois étages, perçaient cette façade. + +Elle était au premier étage, à l'angle de la maison. + +Un petit balcon tout couvert de vignes vierges qui grimpaient le +long de la muraille, s'enroulaient autour des rinceaux de fer et +retombaient en festons, s'avançait au-dessous de cette fenêtre et +surplombait le jardin. + +Aux deux côtés de la fenêtre, placés sur le balcon même, des +arbres à larges feuilles s'élançaient de leurs caisses et +formaient au-dessus de la corniche un berceau de verdure. + +Une jalousie, montant et descendant à l'aide de cordes, faisait +une séparation entre le balcon et la fenêtre, séparation qui +disparaissait à volonté. + +C'était à travers les interstices de la jalousie que Morgan avait +vu la lumière. + +Le premier mouvement du jeune homme, fut de traverser la pelouse +en droite ligne; mais, cette fois encore, les craintes dont nous +avons parlé le retinrent. + +Une allée de tilleuls longeait la muraille et conduisait à la +maison. + +Il fit un détour et s'engagea sous la voûte obscure et feuillue. + +Puis, arrivé à l'extrémité de l’allée, il traversa, rapide comme +un daim effarouché, l'espace libre, et se trouva au pied de la +muraille, dans l’ombre épaisse projetée par la maison. + +Il fit quelques pas à reculons, les yeux fixés sur la fenêtre, +mais de manière à ne pas sortir de l'ombre. + +Puis, arrivé au point calculé par lui, il frappa trois fois dans +ses mains. + +À cet appel, une ombre s'élança du fond de l'appartement, et vint, +gracieuse, flexible, presque transparente, se coller à la fenêtre. + +Morgan renouvela le signal. + +Aussitôt la fenêtre s'ouvrit, la jalousie se leva, et une +ravissante jeune fille, en peignoir de nuit avec sa chevelure +blonde ruisselant sur ses épaules, parut dans l’encadrement de +verdure. + +Le jeune homme tendit les bras à celle dont les bras étaient +tendus vers lui, et deux noms, ou plutôt deux cris sortis du +coeur, se croisèrent, allant au-devant l'un de l’autre. + +-- Charles! + +-- Amélie! + +Puis le jeune homme bondit contre la muraille, s'accrocha aux +tiges des vigies, aux aspérités de la pierre, aux saillies des +corniches, et en une seconde se trouva sur le balcon. + +Ce que les deux beaux jeunes gens se dirent alors ne fut qu'un +murmure d'amour perdu dans un interminable baiser. + +Mais, par un doux effort, le jeune homme entraîna d'un bras la +jeune fille dans la chambre, tandis que l'autre lâchait les +cordons de la jalousie, qui retombait bruyante derrière eux. + +Derrière la jalousie la fenêtre se referma. + +Puis la lumière s'éteignit, et toute la façade du château des +Noires-Fontaines se trouva dans l'obscurité. + +Cette obscurité durait depuis un quart d'heure à peu près, +lorsqu'on entendit le roulement d'une voiture sur le chemin qui +conduisait de la grande route de Pont-d'Ain à l'entrée du château. + +Puis le bruit cessa; il était évident que la voiture venait de +s'arrêter devant la grille. + + +X -- LA FAMILLE DE ROLAND + +Cette voiture qui s'arrêtait à la porte était celle qui ramenait à +sa famille Roland, accompagné de sir John. + +On était si loin de l'attendre, que, nous l'avons dit, toutes les +lumières de la maison étaient éteintes, toutes les fenêtres dans +l'obscurité, même celle d'Amélie. + +Le postillon, depuis cinq cents pas, faisait bien claquer son +fouet à outrance; mais le bruit était insuffisant pour réveiller +des provinciaux dans leur premier sommeil. + +La voiture une fois arrêtée, Roland ouvrit la portière, sauta à +terre sans toucher le marchepied, et se pendit à la sonnette. + +Cela dura cinq minutes pendant lesquelles, après chaque sonnerie, +Roland se retournait vers la voiture en disant: + +-- Ne vous impatientez pas, sir John. + +Enfin, une fenêtre s'ouvrit et une voix enfantine, mais ferme, +cria: + +-- Qui sonne donc ainsi? + +-- Ah! c'est toi, petit Édouard, dit Roland; ouvre vite! + +L'enfant se rejeta en arrière avec un cri joyeux et disparut. + +Mais, en même temps, on entendit sa voix qui criait dans les +corridors: +-- Mère! réveille-toi, c'est Roland!... Soeur! réveille-toi, c'est +le grand frère. + +Puis, avec sa chemise seulement et ses petites pantoufles, il se +précipita par les degrés en criant: + +-- Ne t'impatiente pas, Roland, me voilà! me voilà! + +Un instant après, on entendit la clef qui grinçait dans la +serrure, les verrous qui glissaient dans les tenons; puis une +forme blanche apparut sur le perron et vola, plutôt qu'elle ne +courut, vers la grille, qui, au bout d'un instant, grinça à son +tour sur ses gonds et s'ouvrit. + +L'enfant sauta au cou de Roland et y resta pendu. + +-- Ah! frère! ah! frère! criait-il en embrassant le jeune homme et +en riant et pleurant tout à la fois; ah! grand frère Roland, que +mère va être contente! et Amélie donc! Tout le monde se porte +bien, c'est moi le plus malade... ah! excepté Michel, tu sais, le +jardinier, qui s'est donné une entorse. Pourquoi donc n'es-tu pas +en militaire?... Ah! que tu es laid en bourgeois! Tu viens +d'Égypte; m'as-tu rapporté des pistolets montés en argent et un +beau sabre recourbé? Non! ah bien, tu n'es pas gentil et je ne +veux plus t'embrasser; mais non, non, va, n'aie pas peur, je +t'aime toujours! + +Et l'enfant couvrait le grand frère de baisers, comme il +l'écrasait de questions. + +L'Anglais, resté dans la voiture, regardait, la tête inclinée à la +portière, et souriait. + +Au milieu de ces tendresses fraternelles, une voix de femme +éclata. +Une voix de mère! + +-- Où est-il, mon Roland, mon fils bien-aimé? demandait madame de +Montrevel d'une voix empreinte d'une émotion joyeuse si violente, +qu'elle allait presque jusqu'à la douleur; où est-il? Est-ce bien +vrai qu'il soit revenu? est-ce bien vrai qu'il ne soit pas +prisonnier, qu'il ne soit pas mort? est-ce bien vrai qu'il vive? + +L'enfant, à cette voix, glissa comme un serpent dans les bras de +son frère, tomba debout sur le gazon, et, comme enlevé par un +ressort, bondit vers sa mère. + +-- Par ici, mère, par ici! dit-il en entraînant sa mère à moitié +vêtue vers Roland. + +À la vue de sa mère, Roland n'y put tenir; il sentit se fondre +cette espèce de glaçon qui semblait pétrifié dans sa poitrine; son +coeur battit comme celui d'un autre. + +-- Ah! s'écria-t-il, j'étais véritablement ingrat envers Dieu +quand la vie me garde encore de semblables joies. + +Et il se jeta tout sanglotant au cou de madame de Montrevel sans +se souvenir de sir John, qui, lui aussi, sentait se fondre son +flegme anglican, et qui essuyait silencieusement les larmes qui +coulaient sur ses joues et qui venaient mouiller son sourire. + +L'enfant, la mère et Roland formaient un groupe adorable de +tendresse et d'émotion. + +Tout à coup, le petit Édouard, comme une feuille que le vent +emporte, se détacha du groupe en criant: + +-- Et soeur Amélie, où est-elle donc? + +Puis il s'élança vers la maison, en répétant: + +-- Soeur Amélie, réveille-toi! lève-toi accours! + +Et l'on entendit les coups de pied et les coups de poing de +l'enfant qui retentissaient contre une porte. + +Il se fit un grand silence. + +Puis presque aussitôt on entendit le petit Édouard qui criait: + +-- Au secours, mère! au secours, frère Roland! soeur Amélie se +trouve mal. + +Madame de Montrevel et son fils s'élancèrent dans la maison; sir +John, qui, en touriste consommé qu'il était, avait dans une +trousse des lancettes et dans sa poche un flacon de sels, +descendit de voiture, et, obéissant à un premier mouvement, +s'avança jusqu'au perron. + +Là, il s'arrêta, réfléchissant qu'il n'était point présenté, +formalité toute puissante pour un Anglais. + +Mais, d'ailleurs, en ce moment, celle au-devant de laquelle il +allait venait au-devant de lui. + +Au bruit que son frère faisait à sa porte, Amélie avait enfin paru +sur le palier; mais sans doute la commotion qui l'avait frappée en +apprenant le retour de Roland était trop forte, et, après avoir +descendu quelques degrés d'un pas presque automatique et en +faisant un violent effort sur elle-même, elle avait poussé un +soupir; et, comme une fleur qui plie, comme une branche qui +s'affaisse, comme une écharpe qui flotte, elle était tombée ou +plutôt s'était couchée sur l'escalier. + +C'était alors que l'enfant avait crié. + +Mais, au cri de l'enfant, Amélie avait retrouvé, sinon la force, +du moins la volonté; elle s'était redressée et en balbutiant: +«Tais-toi, Édouard! tais-toi au nom du ciel! me voilà!» Elle +s'était cramponnée d'une main à la rampe, et, appuyée de l'autre +sur l'enfant, elle avait continué de descendre les degrés. + +À la dernière marche, elle avait rencontré sa mère et son frère; +alors d'un mouvement violent, presque désespéré, elle avait jeté +ses deux bras au cou de Roland, en criant: + +-- Mon frère! mon frère! + +Puis Roland avait senti que la jeune fille pesait plus lourdement +à son épaule, et en disant: «Elle se trouve mal, de l'air! de +l'air!» il l'avait entraînée vers le perron. + +C'était ce nouveau groupe, si différent du premier, que sir John +avait sous les yeux. + +Au contact de l'air, Amélie respira et redressa la tête. + +En ce moment, la lune, dans toute sa splendeur, se débarrassait +d'un nuage qui la voilait, et éclairait le visage d'Amélie, aussi +pâle qu'elle. + +Sir John poussa un cri d'admiration. + +Il n'avait jamais vu statue de marbre si parfaite que ce marbre +vivant qu'il avait sous les yeux. +Il faut dire qu'Amélie était merveilleusement belle, vue ainsi. + +Vêtue d'un long peignoir de batiste, qui dessinait les formes d'un +corps moulé sur celui de la Polymnie antique, sa tête pâle, +légèrement inclinée sur l'épaule de son frère, ses longs cheveux +d'un blond d'or tombant sur des épaules de neige, son bras jeté au +cou de sa mère, et qui laissait pendre sur le châle rouge dont +madame de Montrevel était enveloppée une main d'albâtre rosé, +telle était la soeur de Roland apparaissant aux regards de sir +John. + +Au cri d'admiration que poussa l’Anglais, Roland se souvint que +celui-ci était là, et madame de Montrevel s'aperçut de sa +présence. + +Quant à l'enfant, étonné de voir cet étranger chez sa mère, il +descendit rapidement le perron, et, restant seul sur la troisième +marche, non pas qu'il craignît d'aller plus loin, mais pour rester +à la hauteur de celui qu'il interpellait: + +-- Qui êtes-vous, monsieur? demanda-t-il à sir John, et que +faites-vous ici? + +-- Mon petit Édouard, dit sir John, je suis un ami de votre frère, +et je viens vous apporter les pistolets montés en argent et le +damas qu'il vous a promis. + +-- Où sont-ils? demanda l'enfant. + +-- Ah! dit sir John, ils sont en Angleterre, et il faut le temps +de les faire venir; mais voilà votre grand frère qui répondra de +moi et qui vous dira que je suis un homme de parole. + +-- Oui, Édouard, oui, dit Roland; si milord te les promet, tu les +auras. + +Puis, s'adressant à madame de Montrevel et à sa soeur: + +-- Excusez-moi, ma mère; excuse-moi, Amélie, dit-il, ou plutôt +excusez-vous vous-mêmes comme vous pourrez près de milord: vous +venez de faire de moi un abominable ingrat. + +Puis, allant à sir John et lui prenant la main: + +-- Ma mère, continua Roland, milord a trouvé moyen, le premier +jour qu'il m'a vu, la première fois qu'il m'a rencontré, de me +rendre un éminent service; je sais que vous n'oubliez pas ces +choses-là: j'espère donc que vous voudrez bien vous souvenir que +sir John est un de vos meilleurs amis, et il va vous en donner une +preuve en répétant avec moi qu'il consent à s'ennuyer quinze jours +ou trois semaines avec nous. + +-- Madame, dit sir John, permettez-moi, au contraire, de ne point +répéter les paroles de mon ami Roland; ce ne serait point quinze +jours, ce ne serait point trois semaines que je voudrais passer au +milieu de votre famille, ce serait une vie toute entière.. + +Madame de Montrevel descendit le perron, et tendit à sir John une +main que celui-ci baisa avec une galanterie toute française. + +-- Milord, dit-elle, cette maison est la vôtre; le jour où vous y +êtes entré a été un jour de joie, le jour où vous la quitterez +sera un jour de regret et de tristesse. + +Sir John se tourna vers Amélie, qui, confuse de paraître ainsi +défaite devant un étranger, ramenait autour de son cou les plis de +son peignoir: + +-- Je vous parle en mon nom et au nom de ma fille, trop émue +encore du retour inattendu de son frère pour vous accueillir elle- +même comme elle le fera dans un instant, continua madame de +Montrevel en venant au secours d'Amélie. + +-- Ma soeur, dit Roland, permettra à mon ami sir John de lui +baiser la main, et il acceptera, j'en suis sûr, cette façon de lui +souhaiter la bienvenue. + +Amélie balbutia quelques mots, souleva lentement le bras, et +tendit sa main à sir John avec un sourire presque douloureux. + +L'Anglais prit la main d'Amélie; mais, sentant que cette main +était glacée et frissonnante, au lieu de la porter à ses lèvres: + +-- Roland, dit-il, votre soeur est sérieusement indisposée; ne +nous occupons ce soir que de sa santé; je suis un peu médecin, et, +si elle veut bien convertir la faveur qu'elle daignait m'accorder +en celle que je lui tâte le pouls, je lui en aurai une égale +reconnaissance. + +Mais, comme si elle craignait que l'on ne devinât la cause de son +mal, Amélie retira vivement sa main en disant: + +-- Mais, non, milord se trompe: la joie ne rend pas malade, et la +joie seule de revoir mon frère a causé cette indisposition d'un +instant qui a déjà disparu. + +Puis, se retournant vers madame de Montrevel: + +-- Ma mère, dit-elle avec un accent rapide, presque fiévreux, nous +oublions que ces messieurs arrivent d'un long voyage; que, depuis +Lyon ils n'ont probablement rien pris; et que, si Roland a +toujours ce bon appétit que nous lui connaissions, il ne m'en +voudra pas de vous laisser faire, à lui et à milord, les honneurs +de la maison, en songeant que je m'occupe des détails peu +poétiques, mais très appréciés par lui du ménage. + +Et laissant, en effet, sa mère faire les honneurs de la maison, +Amélie rentra pour réveiller les femmes de chambre et le +domestique, laissant dans l'esprit de sir John cette espèce de +souvenir féerique que laisserait, dans celui d'un touriste +descendant les bords du Rhin, l'apparition de la Lorély debout sur +son rocher, sa lyre à la main et laissant flotter au vent de la +nuit l'or fluide de ses cheveux! + +Pendant ce temps, Morgan remontait à cheval, reprenant au grand +galop le chemin de la chartreuse, s'arrêtant devant la porte, +tirant un carnet de sa poche, et écrivant sur une feuille de ce +carnet quelques lignes au crayon, qu'il roulait et faisait passer +d'un côté à l'autre de la serrure, sans prendre le temps de +descendre de son cheval. + +Puis, piquant des deux et se courbant sur la crinière du noble +animal, il disparaissait dans la forêt, rapide et mystérieux comme +Faust se rendant à la montagne du sabbat. + +Les trois lignes qu'il avait écrites étaient celles-ci: + +«Louis de Montrevel, aide de camp du général Bonaparte, est arrivé +cette nuit au château des Noires-Fontaines. + +«Garde à vous, compagnons de Jéhu!» + +Mais, tout en prévenant ses amis de se garder de Louis de +Montrevel, Morgan avait tracé une croix au-dessus de son nom, ce +qui voulait dire que, quelque chose qu'il arrivât, le jeune +officier devait leur être sacré. + +Chaque compagnon de Jéhu pouvait sauvegarder un ami sans avoir +besoin de rendre compte des motifs qui le faisaient agir ainsi. + +Morgan usait de son privilège: il sauvegardait le frère d'amitié. + + +XI -- LE CHÂTEAU DES NOIRES--FONTAINES + +Le château des Noires-Fontaines, où nous venons de conduire deux +des principaux personnages de cette histoire, était situé dans une +des plus charmantes situations de la vallée, ou s'élève la ville +de Bourg. + +Son parc, de cinq ou six arpents, planté d'arbres centenaires, +était fermé de trois côtés par des murailles de grès, ouvertes sur +le devant de toute la largeur d'une belle grille de fer travaillée +au marteau, et façonnée du temps et à la manière de Louis XV, et +du quatrième côté par la petite rivière de la Royssouse, charmant +ruisseau qui prend sa source à Journaud, c'est-à-dire au bas des +premières rampes jurassiques, et qui, coulant du midi au nord d'un +cours presque insensible, va se jeter dans la Saône au pont de +Fleurville, en face de Pont-de-Vaux, patrie de Joubert, lequel, un +mois avant l’époque où nous sommes arrivés, venait d'être tué à la +fatale bataille de Novi. + +Au-delà de la Reyssouse et sur ses rives s'étendaient, à droite et +à gauche du château des Noires-Fontaines, les villages de +Montagnat et de Saint-Just, dominés par celui de Ceyzeriat. + +Derrière ce dernier bourg se dessinent les gracieuses silhouettes +des collines du Jura, au-dessus de la crête desquelles on +distingue la cime bleuâtre des montagnes du Bugey, qui semblent se +hausser pour regarder curieusement par-dessus l'épaule de leurs +soeurs cadettes ce qui se passe dans la vallée de l'Ain. + +Ce fut en face de ce ravissant paysage que se réveilla sir John. + +Pour la première fois de sa vie peut-être, le morose et taciturne +Anglais souriait à la nature; il lui semblait être dans une de ces +belles vallées de la Thessalie, célébrées par Virgile, ou près de +ces douces rives du Lignon, chantées par d'Urfé, dont la maison +natale, quoi qu'en disent les biographes, tombait en ruine à trois +quarts de lieue du château des Noires-Fontaines. + +Il fut tiré de sa contemplation par trois coups légèrement frappés +à sa porte: c'était son hôte, Roland, qui venait s'informer de +quelle façon il avait passé la nuit. + +Il le trouva radieux comme le soleil qui se jouait sur les +feuilles déjà jaunies des marronniers et des tilleuls. + +-- Oh! oh! sir John, dit-il, permettez-moi de vous féliciter; je +m'attendais à voir un homme triste comme ces pauvres chartreux aux +longues robes blanches qui m'effrayaient tant dans ma jeunesse, +quoique, à vrai dire, je n'aie jamais été facile à la peur; et, +pas du tout, je vous trouve, au milieu de notre triste mois +d'octobre, souriant comme une matinée de mai. + +-- Mon cher Roland, répondit sir John, je suis presque orphelin; +j'ai perdu ma mère le jour de ma naissance, mon père à douze ans. +À l'âge où l'on met les enfants au collège, j'étais maître d'une +fortune de plus d'un million de rente; mais j'étais seul en ce +monde, sans personne que j'aimasse, sans personne qui m'aimât; les +douces joies de la famille me sont donc complètement inconnues. De +douze à dix-huit ans, j'ai étudié à l'université de Cambridge; mon +caractère taciturne, un peu hautain peut-être, m'isolait au milieu +de mes jeunes compagnons. À dix-huit ans, je voyageai. Voyageur +armé qui parcourez le monde à l'ombre de votre drapeau, c'est-à- +dire à l'ombre de la patrie; qui avez tous les jours les émotions +de la lutte et les orgueils de la gloire, vous ne vous doutez +point quelle chose lamentable c'est que de traverser les villes, +les provinces, les États, les royaumes, pour visiter tout +simplement une église ici, un château là; de quitter le lit à +quatre heures du matin à la voix du guide impitoyable, pour voir +le soleil se lever du haut du Righi ou de l'Etna; de passer, comme +un fantôme déjà mort, au milieu de ces ombres vivantes que l'on +appelle les hommes; de ne savoir où s'arrêter; de n'avoir pas une +terre où prendre racine, pas un bras où s'appuyer, pas un coeur où +verser son coeur! Eh bien, hier au soir, mon cher Roland, tout à +coup, en un instant, en une seconde, ce vide de ma vie a été +comblé; j'ai vécu en vous; les joies que je cherche, je vous les +ai vu éprouver; cette famille que j'ignore, je l'ai vue s'épanouir +florissante autour de vous; en regardant votre mère, je me suis +dit: ma mère était ainsi, j'en suis certain. En regardant votre +soeur, je me suis dit: si j'avais eu une soeur, je ne l'aurais pas +voulue autrement. En embrassant votre frère, je me suis dit que je +pourrais, à la rigueur, avoir un enfant de cet âge-là, et laisser +ainsi quelque chose après moi dans ce monde; tandis qu'avec le +caractère dont je me connais, je mourrai comme j'ai vécu, triste, +maussade aux autres et importun à moi-même. Ah! vous êtes heureux, +Roland! vous avez la famille, vous avez la gloire, vous avez la +jeunesse, vous avez -- ce qui ne gâte rien même chez un homme -- +vous avez la beauté. Aucune joie ne vous manque, aucun bonheur ne +vous fait défaut; je vous le répète, Roland, vous êtes un homme +heureux, bien heureux. + +-- Bon! dit Roland, et vous oubliez mon anévrisme, milord. + +Sir John regarda le jeune homme d'un air d'incrédulité. En effet, +Roland paraissait jouir d'une santé formidable. + +-- Votre anévrisme contre mon million de rente, Roland, dit avec +un sentiment de profonde tristesse lord Tanlay, pourvu qu'avec +votre anévrisme vous me donniez cette mère qui pleure de joie en +vous revoyant, cette soeur qui se trouve mal de bonheur à votre +retour, cet enfant qui se pend à votre cou comme un jeune et beau +fruit à un arbre jeune et beau; pourvu qu'avec tout cela encore +vous me donniez ce château aux frais ombrages, cette rivière aux +rives gazonneuses et fleuries, ces lointains bleuâtres, où +blanchissent, comme des troupes de cygnes, de jolis villages avec +leurs clochers bourdonnants; votre anévrisme, Roland, la mort dans +trois ans, dans deux ans, dans un an, dans six mois; mais six mois +de votre vie si pleine, si agitée, si douce, si accidentée, si +glorieuse! et je me regarderai comme un homme heureux. + +Roland éclata de rire, de ce rire nerveux qui lui était +particulier. + +-- Ah! dit-il, que voilà bien le touriste, le voyageur +superficiel, le juif errant de la civilisation, qui, ne s'arrêtant +nulle part, ne peut rien apprécier, rien approfondir, juge chaque +chose par la sensation qu'elle lui apporte, et dit, sans ouvrir la +porte de ces cabanes où sont renfermés ces fous qu'on appelle des +hommes: derrière cette muraille on est heureux! Eh bien, mon cher, +vous voyez bien cette charmante rivière, n'est-ce pas? ces beaux +gazons fleuris, ces jolis villages: c'est l'image de la paix, de +l'innocence, de la fraternité; c'est le siècle de Saturne, c'est +l'âge d'or; c'est l'Éden; c'est le paradis. Eh bien, tout cela est +peuplé de gens qui s'égorgent les uns les autres; les jungles de +Calcutta, les roseaux du Bengale ne sont pas peuplés de tigres +plus féroces et de panthères plus cruelles que ces jolis villages, +que ces frais gazons, que les bords de cette charmante rivière. +Après avoir fait des fêtes funéraires au bon, au grand, à +l'immortel Marat, qu'on a fini, Dieu merci! par jeter à la voirie +comme une charogne qu'il était, et même qu'il avait toujours été; +après avoir fait des fêtes funéraires dans lesquelles chacun +apportait une urne où il versait toutes les larmes de son corps, +voilà que nos bons Bressans, nos doux Bressans, nos engraisseurs +de poulardes, se sont avisés que les républicains étaient tous des +assassins, et qu'ils les ont assassinés par charretées, pour les +corriger de ce vilain défaut qu'a l’homme sauvage ou civilisé de +tuer son semblable. Vous doutez? Oh! mon cher, sur la route de +Lons-le-Saulnier, si vous êtes curieux, on vous montrera la place +où, voilà six mois à peine, il s'est organisé une tuerie qui +ferait lever le coeur aux plus féroces sabreurs de nos champs de +bataille. Imaginez-vous une charrette chargée de prisonniers que +l'on conduisait à Lons-le-Saulnier, une charrette à ridelles, une +de ces immenses charrettes sur lesquelles on conduit les veaux à +la boucherie; dans cette charrette, une trentaine d'hommes dont +tout le crime était une folle exaltation de pensées et de paroles +menaçantes; tout cela lié, garrotté, la tête pendante et bosselée +par les cahots, la poitrine haletante de soif, de désespoir et de +terreur; des malheureux qui n'ont pas même, comme au temps de +Néron et de Commode, la lutte du cirque, la discussion à main +armée avec la mort; que le massacre surprend impuissants et +immobiles; qu'on égorge dans leurs liens et qu'on frappe non +seulement pendant leur vie, mais jusqu'au fond de la mort; sur le +corps desquels -- quand, dans ces corps, le coeur a cessé de +battre -- sur le corps desquels l'assommoir retentit sourd et mat, +pliant les chairs, broyant les os, et des femmes regardant ce +massacre, paisibles et joyeuses, soulevant au-dessus de leurs +têtes leurs enfants battant des mains; des vieillards qui +n'auraient plus dû penser qu'à faire une mort chrétienne, et qui +contribuaient, par leurs cris et leurs excitations, à faire à ces +malheureux une mort désespérée, et, au milieu de ces vieillards, +un petit septuagénaire, bien coquet, bien poudré, chiquenaudant +son jabot de dentelle pour le moindre grain de poussière, prenant +son tabac d'Espagne dans une tabatière d'or avec un chiffre en +diamants, mangeant ses pastilles à l’ambre dans une bonbonnière de +Sèvres qui lui a été donnée par madame du Barry, bonbonnière ornée +du portrait de la donatrice, ce septuagénaire -- voyez le tableau, +mon cher! -- piétinant avec ses escarpins sur ces corps qui ne +laissaient plus qu'un matelas de chair humaine, et fatigant son +bras, appauvri par l'âge, à frapper avec un jonc à pomme de +vermeil ceux de ces cadavres qui ne lui paraissaient pas +suffisamment morts, convenablement passés au pilon... Pouah! mon +cher, j'ai vu Montebello, j'ai vu Arcole, j'ai vu Rivoli, j'ai vu +les Pyramides; je croyais ne pouvoir rien voir de plus terrible. +Eh bien, le simple récit de ma mère, hier, quand vous avez été +rentré dans votre chambre, m'a fait dresser les cheveux? Ma foi! +voilà qui explique les spasmes de ma pauvre soeur aussi clairement +que mon anévrisme explique les miens. + +Sir John regardait et écoutait Roland avec cet étonnement curieux +que lui causaient toujours les sorties misanthropiques de son +jeune ami. En effet, Roland semblait embusqué au coin de la +conversation pour tomber sur le genre humain à la moindre occasion +qui s'en présenterait. Il s'aperçut du sentiment qu'il venait de +faire pénétrer dans l'esprit de sir John et changea complètement +de ton, substituant la raillerie amère à l'emportement +philanthropique. + +-- Il est vrai, dit-il, qu'après cet excellent aristocrate qui +achevait ce que les massacreurs avaient commencé, et qui +retrempait dans le sang ses talons rouges déteints, les gens qui +font ces sortes d'exécutions sont des gens de bas étage, des +bourgeois et des manants, comme disaient nos aïeux en parlant de +ceux qui les nourrissaient; les nobles s'y prennent plus +élégamment. Vous avez vu, au reste, ce qui s'est passé à Avignon: +on vous le raconterait, n'est-ce pas? que vous ne le croiriez pas. +Ces messieurs les détrousseurs de diligences se piquent d'une +délicatesse infinie; ils ont deux faces sans compter leur masque: +ce sont tantôt des Cartouches et des Mandrins, tantôt des Amadis +et des Galaors. On raconte des histoires fabuleuses de ces héros +de grand chemin. Ma mère me disait hier qu'il y avait un nommé +Laurent -- vous comprenez bien, mon cher, que Laurent est un nom +de guerre qui sert à cacher le nom véritable, comme le masque +cache le visage -- il y avait un nommé Laurent qui réunissait +toutes les qualités d'un héros de roman, tous les +accomplissements, comme vous dites, vous autres Anglais, qui, sous +le prétexte que vous avez été Normands autrefois, vous permettez +de temps en temps d'enrichir notre langue d'une expression +pittoresque, d'un mot dont la gueuse demandait l'aumône à nos +savants, qui se gardaient bien de la lui faire. Le susdit Laurent +était donc beau jusqu'à l'idéalité; il faisait partie d'une bande +de soixante et douze compagnons de Jéhu que l'on vient de juger à +Yssengeaux: soixante-dix furent acquittés; lui et un de ses +compagnons furent seuls condamnés à mort; on renvoya les innocents +séance tenante, et l'on garda Laurent et son compagnon pour la +guillotine. Mais bast! maître Laurent avait une trop jolie tête +pour que cette tête tombât sous l'ignoble couteau d'un exécuteur: +les juges qui l'avaient jugé, les curieux qui s'attendaient à le +voir exécuter, avaient oublié cette recommandation corporelle de +la beauté, comme dit Montaigne. Il y avait une femme chez le +geôlier d'Yssengeaux, sa fille, sa soeur, sa nièce; l’histoire -- +car c'est une histoire que je vous raconte et non un roman -- +l'histoire n'est pas fixée là-dessus; tant il y a que la femme, +quelle qu'elle fût, devint amoureuse du beau condamné; si bien +que, deux heures avant l'exécution, au moment ou maître Laurent +croyait voir entrer l'exécuteur, et dormait ou faisait semblant de +dormir, comme il se pratique toujours en pareil cas, il vit entrer +l'ange sauveur. + +«Vous dire comment les mesures étaient prises, je n'en sais rien: +les deux amants ne sont point entrés dans les détails, et pour +cause; mais la vérité est -- et je vous rappelle toujours, sir +John, que c'est la vérité et non une fable -- la vérité est que +Laurent se trouva libre avec le regret de ne pouvoir sauver son +camarade, qui était dans un autre cachot. Gensonné, en pareille +circonstance, refusa de fuir et voulut mourir avec ses compagnons +les Girondins; mais Gensonné n'avait pas la tête d'Antinoüs sur le +corps d'Apollon: plus la tête est belle, vous comprenez, plus on y +tient. Laurent accepta donc l’offre qui lui était faite et +s'enfuit; un cheval l'attendait au prochain village; la jeune +fille, qui eût pu retarder ou embarrasser sa fuite, devait l'y +rejoindre au point du jour. Le jour parut, mais n'amena point +l'ange sauveur; il paraît que notre chevalier tenait plus à sa +maîtresse qu'à son compagnon: il avait fui sans son compagnon, il +ne voulut pas fuir sans sa maîtresse. Il était six heures du +matin, l’heure juste de l'exécution; l'impatience, le gagnait. Il +avait, depuis quatre heures, tourné trois fois la fête de son +cheval vers la ville et chaque fois s'en était approché davantage. +Une idée, à cette troisième fois, lui passa par l’esprit: c'est +que sa maîtresse est prise et va payer pour lui; il était venu +jusqu'aux premières maisons, il pique son cheval, rentre dans la +ville, traverse à visage découvert et au milieu de gens qui le +nomment par son nom, tout étonnés de le voir libre et à cheval, +quand ils s'attendaient à le voir garrotté et en charrette, +traverse la place de l’exécution, où le bourreau vient d'apprendre +qu'un de ses patients a disparu, aperçoit sa libératrice qui +fendait à grand-peine la foule, non pas pour voir l’exécution, +elle, mais pour aller le rejoindre. À sa vue, il enlève son +cheval, bondit vers elle, renverse trois ou quatre badauds en les +heurtant du poitrail de son Bayard, parvient jusqu'à elle, la +jette sur l'arçon de sa selle, pousse un cri de joie et disparaît +en brandissant son chapeau, comme M. de Condé à la bataille de +Lens; et le peuple d'applaudir et les femmes de trouver l'action +héroïque et de devenir amoureuses du héros. + +Roland s'arrêta et, voyant que sir John gardait le silence, il +l'interrogea du regard. + +-- Allez toujours, répondit l'Anglais, je vous écoute, et, comme +je suis sûr que vous ne me dites tout cela que pour arriver à un +point qui vous reste à dire, j'attends. + +-- Eh bien, reprit en riant Roland, vous avez raison, très cher, +et vous me connaissez, ma parole, comme si nous étions amis de +collège. Eh bien, savez-vous l'idée qui m'a, toute la nuit, trotté +dans l'esprit? C'est de voir de près ce que c'est que ces +messieurs de Jéhu. + +-- Ah! oui, je comprends, vous n'avez pas pu vous faire tuer par +M. de Barjols, vous allez essayer de vous faire tuer par +M. Morgan. + +-- Ou un autre, mon cher sir John, répondit tranquillement le +jeune officier; car je vous déclare que je n'ai rien +particulièrement contre M. Morgan, au contraire, quoique ma +première pensée, quand il est entré dans la salle et a fait son +petit _speech_ -- n'est-ce pas un _speech _que vous appelez cela? + +Sir John fit de la tête un signe affirmatif. + +-- Bien que ma première pensée, reprit Roland, ait été de lui +sauter au cou et de l’étrangler d'une main, tandis que, de +l'autre, je lui eusse arraché son masque. + +-- Maintenant que je vous connais, mon cher Roland, je me demande, +en effet, comment vous n'avez pas mis un si beau projet à +exécution. + +-- Ce n'est pas ma faute, je vous le jure! j'étais parti, mon +compagnon m’a retenu. + +-- Il y a donc des gens qui vous retiennent? + +-- Pas beaucoup, mais celui-là. + +-- De sorte que vous en êtes aux regrets? + +-- Non pas, en vérité; ce brave détrousseur de diligences a fait +sa petite affaire avec une crânerie qui m'a plu: j'aime +instinctivement les gens braves; si je n'avais pas tué +M. de Barjols, j'aurais voulu être son ami. Il est vrai que je ne +pouvais savoir combien il était brave qu'en le tuant. Mais parlons +d'autre chose. C'est un de mes mauvais souvenirs que ce duel. +Pourquoi étais-je donc monté? À coup sûr, ce n'était point pour +vous parler des compagnons de Jéhu, ni des exploits de +M. Laurent... Ah! c'était pour m'entendre avec vous sur ce que +vous comptez faire ici. Je me mettrai en quatre pour vous amuser, +mon cher hôte, mais j’ai deux chances contre moi: mon pays, qui +n'est guère amusant; votre nation, qui n'est guère amusable. + +-- Je vous ai déjà dit, Roland, répliqua lord Tanlay en tendant la +main au jeune homme, que je tenais le château de Noires-Fontaines +pour un paradis. + +-- D'accord; mais, pourtant, dans la crainte que vous ne trouviez +bientôt votre paradis monotone, je ferai de mon mieux pour vous +distraire. Aimez-vous l'archéologie, Westminster, Cantorbéry? nous +avons l'église de Brou, une merveille, de la dentelle sculptée par +maître Colomban; il y a une légende là-dessus, je vous la dirai un +soir que vous aurez le sommeil difficile. Vous y verrez les +tombeaux de Marguerite de Bourbon, de Philippe le Beau et de +Marguerite d'Autriche; nous vous poserons le grand problème de sa +devise: «Fortune, infortune, fortune» que j'ai la prétention +d'avoir résolu par cette version latinisée: «F_ortuna, infortuna, +forti una_»_ _Aimez-vous la pêche, mon cher hôte? vous avez la +Reyssouse au bout de votre pied; à l'extrémité de votre main une +collection de lignes et d'hameçons appartenant à Édouard, une +collection de filets appartenant à Michel. Quant aux poissons, +vous savez que c'est la dernière chose dont on s'occupe. Aimez- +vous la chasse? nous avons la forêt de Seillon à cent pas de nous; +pas la chasse à courre, par exemple, il faut y renoncer, mais la +chasse à tir. Il paraît que les bois de mes anciens +croquemitaines, les chartreux, foisonnent de sangliers, de +chevreuils, de lièvres et de renards. Personne n'y chasse par la +raison que c'est au gouvernement, et que le gouvernement, dans ce +moment-ci, c'est personne. En ma qualité d'aide de camp du général +Bonaparte, je remplirai la lacune, et nous verrons si quelqu'un +ose trouver mauvais qu'après avoir chassé les Autrichiens sur +l'Adige et les mameluks sur le Nil, je chasse les sangliers, les +daims, les chevreuils, les renards et les lièvres sur la +Reyssouse. Un jour d'archéologie, un jour de pêche et un jour de +chasse. Voilà déjà trois jours, vous voyez, mon cher hôte, nous +n'avons plus à avoir d'inquiétude que pour quinze ou seize. + +-- Mon cher Roland, dit sir John avec une profonde tristesse et +sans répondre à la verbeuse improvisation du jeune officier, ne me +direz-vous jamais quelle fièvre vous brûle, quel chagrin vous +mine? + +-- Ah! par exemple, fit Roland avec un éclat de rire strident et +douloureux, je n'ai jamais été si gai que ce matin; c'est vous qui +avez le _spleen_, milord, et qui voyez tout en noir. + +-- Un jour, je serai réellement votre ami, répondit sérieusement +sir John; ce jour-là, vous me ferez vos confidences; ce jour-là, +je porterai une part de vos peines. +-- Et la moitié de mon anévrisme... Avez-vous faim, milord? + +-- Pourquoi me faites-vous cette question? + +-- C'est que j'entends dans l'escalier les pas d'Édouard, qui +vient nous dire que le déjeuner est servi. + +En effet, Roland n'avait pas prononcé le dernier mot, que la porte +s'ouvrait et que l'enfant disait: + +-- Grand frère Roland, mère et soeur Amélie attendent pour +déjeuner milord et toi. + +Puis, s'attachant à la main droite de l'Anglais, il lui regarda +attentivement la première phalange du pouce, de l'index et de +l’annulaire. + +-- Que regardez-vous, mon jeune ami? demanda sir John. + +-- Je regarde si vous avez de l'encre aux doigts. + +-- Et si j'avais de l'encre aux doigts, que voudrait dire cette +encre? + +-- Que vous auriez écrit en Angleterre. Vous auriez demandé mes +pistolets et mon sabre. + +-- Non, je n'ai pas écrit, dit sir John; mais j'écrirai +aujourd'hui. + +-- Tu entends, grand frère Roland? j'aurai dans quinze jours mes +pistolets et mon sabre! + +Et l'enfant, tout joyeux, présenta ses joues roses et fermes au +baiser de sir John, qui l’embrassa aussi tendrement que l’eût fait +un père. + +Puis tous trois descendirent dans la salle à manger, où les +attendaient Amélie et madame de Montrevel. + + +XII -- LES PLAISIRS DE LA PROVINCE + +Le même jour, Roland mit une partie du projet arrêté à exécution: +il emmena sir John voir l'église de Brou. + +Ceux qui ont vu la charmante petite chapelle de Brou savent que +c'est une des cent merveilles de la Renaissance; ceux qui ne l'ont +pas vue l’ont entendu dire. + +Roland, qui comptait faire à sir John les honneurs de son bijou +historique, et qui ne l'avait pas vu depuis sept ou huit ans, fut +fort désappointé quand, en arrivant devant la façade, il trouva +les niches des saints vides et les figurines du portail +décapitées. + +Il demanda le sacristain; on lui rit au nez: il n'y avait plus de +sacristain. + +Il s'informa à qui il devait s'adresser pour avoir les clefs: on +lui répondit que c'était au capitaine de la gendarmerie. + +Le capitaine de la gendarmerie n'était pas loin; le cloître +attenant à l’église avait été converti en caserne. + +Roland monta à la chambre du capitaine, se fit reconnaître pour +aide de camp de Bonaparte. Le capitaine, avec l’obéissance passive +d'un inférieur pour son supérieur, lui remit les clefs et le +suivit par derrière. + +Sir John attendait devant le porche, admirant, malgré les +mutilations qu'ils avaient subies, les admirables détails de la +façade. + +Roland ouvrit la porte et recula d'étonnement: l’église était +littéralement bourrée de foin, comme un canon chargé jusqu'à la +gueule. + +-- Qu'est-ce que cela? demanda-t-il au capitaine de gendarmerie. + +-- Mon officier, c'est une précaution de la municipalité. + +-- Comment! une précaution de la municipalité? + +-- Oui. + +-- Dans quel but? + +-- Celui de sauvegarder l’église. On allait la démolir; mais le +maire a décrété qu'en expiation du culte d'erreur auquel elle +avait servi, elle serait convertie en magasin à fourrages. + +Roland éclata de rire, et, se retournant vers sir John: + +-- Mon cher lord, dit-il, l'église était curieuse à voir; mais je +crois que ce que monsieur nous raconte là est non moins curieux. +Vous trouverez toujours, soit à Strasbourg, soit à Cologne, soit à +Milan, une chapelle ou un dôme qui vaudront la chapelle de Brou; +mais vous ne trouverez pas toujours des administrateurs assez +bêtes pour vouloir démolir un chef-d'oeuvre, et un maire assez +spirituel pour en faire une église à fourrages. Mille +remerciements, capitaine; voilà vos clefs. + +-- Comme je le disais à Avignon, la première fois que j'eus +l'honneur de vous voir, mon cher Roland, répliqua sir John, c'est +un peuple bien amusant que le peuple français. + +-- Cette fois, milord, vous êtes trop poli, répondit Roland: c'est +bien idiot qu'il faut dire; écoutez: je comprends les cataclysmes +politiques qui ont bouleversé notre société depuis mille ans; je +comprends les communes, les pastoureaux, la Jacquerie, les +maillotins, la Saint-Barthélemy, la Ligue, la Fronde, les +dragonnades, la Révolution; je comprends le 14 juillet, les 5 et 6 +octobre, le 20 juin, le 10 août, les 2 et 3 septembre, le 21 +janvier, le 31 mai, les 30 octobre et 9 thermidor; je comprends la +torche des guerres civiles avec son feu grégeois qui se rallume +dans le sang au lieu de s’éteindre; je comprends la marée des +révolutions qui monte toujours avec son flux que rien n'arrête, et +son reflux qui roule les débris des institutions que son flux a +renversées; je comprends tout cela, mais lance contre lance, épée +contre épée, hommes contre hommes, peuple contre peuple! Je +comprends la colère mortelle des vainqueurs, je comprends les +réactions sanglantes des vaincus; je comprends les volcans +politiques qui grondent dans les entrailles du globe, qui secouent +la terre, qui renversent les trônes, qui culbutent les monarchies, +qui font rouler têtes et couronnes sur les échafauds... mais ce +que je ne comprends pas, c'est la mutilation du granit, la mise +hors la loi des monuments, la destruction de choses inanimées qui +n'appartiennent ni à ceux qui les détruisent, ni à l'époque qui +les détruit; c'est la mise au pilon de cette bibliothèque +gigantesque où l’antiquaire peut lire l'histoire archéologique +d'un pays. Oh! les vandales et les barbares! mieux que tout cela, +les idiots! qui se vengent sur des pierres des crimes de Borgia et +des débauches de Louis XV! Qu'ils connaissaient bien l'homme pour +l'animal le plus pervers, le plus destructif, le plus malfaisant +de tous, ces Pharaons, ces Ménès, ces Chéops, ces Osymandias qui +faisaient bâtir des pyramides, non pas avec des rinceaux de +guipure et des jubés de dentelle, mais avec des blocs de granit de +cinquante pieds de long! Ils ont bien dû rire au fond de leurs +sépulcres quand ils ont vu le temps y user sa faux et les pachas y +retourner leurs ongles. Bâtissons des pyramides, mon cher lord: ce +n'est pas difficile comme architecture, ce n'est pas beau comme +art; mais c'est solide, et cela permet à un général de dire au +bout de quatre mille ans: «Soldats, du haut de ces monuments, +quarante siècles vous contemplent!» Tenez, ma parole d'honneur, +mon cher lord, je voudrais rencontrer dans ce moment-ci un moulin +à vent pour lui chercher querelle. + +Et Roland, éclatant de son rire habituel, entraîna sir John dans +la direction du château. + +Sir John l'arrêta. + +--Oh! dit-il, n'y avait-il donc à voir dans toute la ville que +l'église de Brou? + +-- Autrefois, mon cher lord, répondit Roland, avant qu'elle fût +convertie en magasin à fourrages, je vous eusse offert de +descendre avec moi dans les caveaux des ducs de Savoie; nous +eussions cherché ensemble un passage souterrain qu'on dit exister, +qui a près d'une lieue de long, et qui communique, à ce que l'on +assure, avec la grotte de Ceyzeriat -- remarquez bien que je +n'aurais pas proposé une pareille partie de plaisir à un autre +qu'un Anglais -- c'était rentrer dans les _Mystères d'Udolphe_, de +la célèbre Anne Radcliffe; mais vous voyez que c'est impossible. +Allons, il faut en faire notre deuil, venez. + +-- Et où allons-nous? + +-- Ma foi, je n'en sais rien; il y a dix ans, je vous eusse mené +vers les établissements où l'on engraissait les poulardes. Les +poulardes de Bresse, vous le savez, avaient une réputation +européenne; Bourg était une succursale de la grande rue de +Strasbourg. Mais, pendant la Terreur, vous comprenez bien que les +engraisseurs ont fermé boutique; on était réputé aristocrate pour +avoir mangé de la poularde, et vous connaissez le refrain +fraternel: _Ah! ça ira, ça ira, les aristocrates à la lanterne_!_ +_Après la chute de Robespierre, ils ont rouvert; mais, depuis le +18 fructidor, il y a eu en France ordre de maigrir, même pour la +volaille. N'importe, venez toujours, à défaut de poulardes, je +vous ferai voir autre chose: la place où l'on exécutait ceux qui +en mangeaient, par exemple. En outre, depuis que je ne suis venu +en ville, nos rues ont changé de nom; je connais toujours les +sacs, mais je ne connais plus les étiquettes. + +-- Ah çà! demanda sir John, vous n'êtes donc pas républicain? + +-- Moi, pas républicain? allons donc! je me crois un excellent +républicain, au contraire, et je suis capable de me laisser brûler +le poignet comme Mucius Scévola, ou de me jeter dans un gouffre +comme Curtius, pour sauver la république; mais j'ai le malheur +d'avoir l'esprit trop bien fait: le ridicule me prend malgré moi +aux côtes et me chatouille à me faire crever de rire. J'accepte +volontiers la constitution de 1791; mais, quand le pauvre Hérault +de Séchelles écrivait au directeur de la bibliothèque nationale de +lui envoyer les lois de Minos afin qu'il pût faire une +constitution sur le modèle de celle de l'île de Crête, je trouvais +que c'était aller chercher un modèle un peu loin et que nous +pouvions nous contenter de celle de Lycurgue. Je trouve que +janvier, février et mars, tout mythologiques qu'ils étaient, +valaient bien nivôse, pluviôse et ventôse. Je ne comprends pas +pourquoi, lorsqu'on s'appelait Antoine ou Chrysostome en 1789, on +s'appelle Brutus ou Cassius en 1793. Ainsi, tenez, milord, voilà +une honnête rue qui s'appelait la rue des Halles; cela n'avait +rien d'indécent, ni d'aristocrate, n'est-ce pas? Eh bien, elle +s'appelle aujourd'hui... attendez (Roland regarda l'inscription): +elle s'appelle aujourd'hui la _rue de la Révolution. _En voilà une +autre qui s'appelait la rue Notre-Dame et qui s'appelle la _rue du +Temple. _Pourquoi la rue du Temple? Pour éterniser probablement le +souvenir de l'endroit où l'infâme Simon a essayé d'apprendre +l'état de savetier à l'héritier de soixante-trois rois: je me +trompe d'un ou deux, ne me faites pas une querelle pour cela. +Enfin, voyez cette troisième: elle s'appelait la rue Crèvecoeur, +un nom illustre en Bresse, en Bourgogne et dans les Flandres; elle +s'appelle la rue _de la Fédération_. La Fédération est une belle +chose, mais Crèvecoeur était un beau nom. Et puis, voyez-vous, +elle conduit tout droit aujourd'hui à la place de la Guillotine; +ce qui est un tort, à mon avis. Je voudrais qu'il n'y eût point de +rues pour conduire à ces places-là. Celle-ci a un avantage: elle +est à cent pas de la prison; ce qui économisait et ce qui +économise même encore une charrette et un cheval à _M. de Bourg. +_Remarquez que le bourreau est resté noble, lui. Au surplus, la +place est admirablement bien disposée pour les spectateurs, et mon +aïeul Montrevel, dont elle porte le nom, a, dans la prévoyance +sans doute de sa destination, résolu ce grand problème, encore à +résoudre dans les théâtres: c'est qu'on voit bien de partout. Si +jamais on m'y coupe la tête, ce qui n'aurait rien d'extraordinaire +par les temps où nous vivons, je n'aurais qu'un regret: celui +d'être moins bien placé et de voir plus mal que les autres. Là, +maintenant montons cette petite rampe; nous voilà sur la place +_des Lices. _Nos révolutionnaires lui ont laissé son nom, parce +que, selon toute probabilité, ils ne savent pas ce que cela veut +dire; je ne le sais guère mieux qu'eux, mais je crois me rappeler +qu'un sire d'Estavayer a défié je ne sais quel comte flamand, et +que le combat a eu lieu sur cette place. Maintenant, mon cher +lord, quant à la prison, c'est un bâtiment qui vous donnera une +idée des vicissitudes humaines; Gil Blas n'a pas plus souvent +changé d'état que ce monument de destination. Avant l'arrivée de +César, c'était un temple gaulois; César en fit une forteresse +romaine; un architecte inconnu le transforma en un ouvrage +militaire du Moyen-Âge; les sires de Baye, à l'exemple de César, +le refirent forteresse. Les princes de Savoie y ont eu une +résidence; c'était là que demeurait la tante de Charles Quint +quand elle visitait son église de Brou, qu'elle ne devait pas +avoir la satisfaction de voir terminée. Enfin, après le traité de +Lyon, quand la Bresse fit retour à la France, on en tira à la fois +une prison et un palais de justice. Attendez-moi là, milord, si +vous n'aimez pas le cri des grilles et le grincement des verrous. +J'ai une visite à rendre à certain cachot. + +-- Le grincement des verrous et le cri des grilles ne sont pas un +bruit fort récréatif, mais n'importe! puisque vous voulez bien +vous charger de mon éducation, conduisez-moi à votre cachot. + +-- Eh bien, alors, entrons vite; il me semble que je vois une +foule de gens qui ont l'air d'avoir envie de me parler. + +Et, en effet, peu à peu une espèce de rumeur semblait se répandre +dans la ville; on sortait des maisons, on formait des groupes dans +la rue, et ces groupes se montraient Roland avec curiosité. + +Roland sonna à la grille située, à cette époque, à l'endroit où +elle est encore aujourd'hui, mais s'ouvrant sur le préau de la +prison. + +Un guichetier vint ouvrir. + +-- Ah! ah! c'est toujours vous, père Courtois? demanda le jeune +homme. + +Puis, se retournant vers sir John: + +-- Un beau nom de geôlier, n'est-ce pas, milord? + +Le geôlier regarda le jeune homme avec étonnement. + +-- Comment se fait-il, demanda-t-il à travers la grille, que vous +sachiez mon nom et que je ne sache pas le vôtre? + +-- Bon! je sais non seulement votre nom, mais encore votre +opinion; vous êtes un vieux royaliste, père Courtois! + +-- Monsieur, dit le geôlier tout effrayé, pas de mauvaises +plaisanteries, s'il vous plaît, et dites ce que vous désirez. + +-- Eh bien, mon brave père Courtois, je désirerais visiter le +cachot où l'on a mis ma mère et ma soeur, madame et mademoiselle +de Montrevel. + +-- Ah! s'écria le concierge, comment! c'est vous, monsieur Louis? +Ah bien, vous aviez raison de dire que je ne connaissais que vous. +Savez-vous que vous voilà devenu fièrement beau garçon? + +-- Vous trouvez, père Courtois? Eh bien, je vous rends la +pareille, votre fille Charlotte est, par ma foi, une belle fille. + +-- Charlotte est la femme de chambre de ma soeur, milord. Et elle +en est bien heureuse; elle se trouve mieux qu'ici, monsieur +Roland, Est-ce vrai que vous êtes aide de camp du général +Bonaparte? + +-- Hélas! Courtois, j'ai cet honneur. Tu aimerais mieux que je +fusse aide de camp de M. le comte d'Artois ou de M. le duc +d'Angoulême? + +-- Mais taisez-vous donc, monsieur Louis! + +Puis, s'approchant de l’oreille du jeune homme: + +-- Dites donc, fit-il, est-ce que c'est positif? + +-- Quoi, père Courtois? + +-- Que le général Bonaparte soit passé hier à Lyon? + +-- Il paraît qu'il y a quelque chose de vrai dans cette nouvelle, +car voilà deux fois que je l’entends répéter. Ah! je comprends +maintenant ces braves gens qui me regardaient avec curiosité et +qui avaient l'air de vouloir me faire des questions. Ils sont +comme vous, père Courtois, ils désirent savoir à quoi s'en tenir +sur cette arrivée du général Bonaparte. + +-- Vous ne savez pas ce qu'on dit encore, monsieur Louis! + +-- On dit donc encore autre chose père Courtois? + +-- Je crois bien qu'on dit encore autre chose, mais tout bas. + +-- Quoi donc? + +-- On dit qu'il vient réclamer au Directoire le trône de Sa +Majesté Louis XVIII pour le faire monter dessus, et que, si le +citoyen Gohier ne veut pas, en sa qualité de président, le lui +rendre de bonne volonté, il le lui rendra de force. + +-- Ah bah! fit le jeune officier avec un air de doute qui allait +jusqu'à la raillerie. + +Mais le père Courtois insista par un signe de tête affirmatif. + +-- C'est possible, dit le jeune homme; mais, quant à cela, ce +n'est pas la seconde nouvelle, c'est la première; et maintenant +que vous me connaissez, voulez-vous m'ouvrir? + +-- Vous ouvrir! je crois bien; que diable fais-je donc? + +Et le geôlier ouvrit la porte avec autant d'empressement qu'il +avait paru d'abord y mettre de répugnance. + +Le jeune homme entra; sir John le suivit. + +Le geôlier referma la grille avec soin et marcha le premier; +Roland le suivit, l’Anglais suivit Roland. + +Il commençait à s'habituer au caractère fantasque de son jeune +ami. + +Le _spleen_, c'est la misanthropie moins les boutades de Timon et +l'esprit d'Alceste. + +Le geôlier traversa tout le préau, séparé du palais de justice par +une muraille de quinze pieds de hauteur, faisant vers son milieu +retour en arrière, de quelques pieds, sur la partie antérieure de +laquelle on avait scellé, pour donner passage aux prisonniers sans +que ceux-ci eussent besoin de tourner par la rue, une porte de +chêne massif. Le geôlier, disons-nous, traversa tout le préau et +gagna, dans l'angle gauche de la cour, un escalier tournant qui +conduisait à l'intérieur de la prison. + +Si nous insistons sur ces détails, c'est que nous aurons à revenir +un jour sur ces localités; et que, par conséquent, nous désirons +qu'arrivé à ce moment-là de notre récit, elles ne soient point +complètement étrangères à nos lecteurs. + +L'escalier conduisait d'abord à l'antichambre de la prison, c'est- +à-dire à la chambre du concierge du présidial; puis, de cette +chambre, par un escalier de dix marches, on descendait dans une +première cour, séparée de celle des prisonniers par une muraille +dans le genre de celle que nous avons décrite, mais percée de +trois portes; à l’extrémité de cette cour, un couloir conduisait à +la chambre du geôlier, laquelle donnait de plain-pied, à l'aide +d'un second couloir, dans des cachots pittoresquement appelés +cages. + +Le geôlier s'arrêta à la première de ces cages, et, frappant à la +porte: + +-- C'est ici, dit-il; j'avais mis là madame votre Mère et +mademoiselle votre soeur, afin que, si les chères dames avaient +besoin de moi ou de Charlotte, elles n'eussent qu'à frapper. + +-- Est-ce qu'il y a quelqu'un dans le cachot? + +-- Personne. + +-- Eh bien, faites-moi la grâce de m'en ouvrir la porte; voici mon +ami, lord Tanlay, un Anglais philanthrope, qui voyage pour savoir +si l'on est mieux dans les prisons de France que dans celles +d'Angleterre. Entrez, milord, entrez. + +Et, le père Courtois ayant ouvert la porte, Roland poussa sir John +dans un cachot formant un carré parfait de dix à douze pieds sur +toutes les faces. + +-- Oh! oh! fit sir John, l'endroit est lugubre. + +-- Vous trouvez? Eh bien, mon cher lord, voilà l’endroit où ma +mère, la plus digne femme qu'il y ait au monde, et ma soeur, vous +la connaissez, ont passé six semaines, avec la perspective de n'en +sortir que pour aller faire un tour sur la place du Bastion; +remarquez bien qu'il y a cinq ans de cela; ma soeur en avait, par +conséquent, douze à peine. + +-- Mais quel crime avaient-elles donc commis? + +-- Oh! un crime énorme: dans la fête anniversaire que la ville de +Bourg a cru devoir consacrer à la mort de l'Ami du peuple, ma mère +a refusé de laisser faire à ma soeur une des vierges qui portaient +les urnes contenant les larmes de la France. Que voulez-vous! +pauvre femme, elle avait cru avoir assez fait pour la patrie en +lui offrant le sang de son fils et de son mari, qui coulait pour +l'un, en Italie, pour l'autre, en Allemagne: elle se trompait. La +patrie, à ce qu'il paraît, réclamait encore les larmes de sa +fille; pour le coup, elle a trouvé que c'était trop, du moment +surtout où ses larmes coulaient pour le citoyen Marat. Il en +résulta que, le soir même de la fête, au milieu de l'enthousiasme +que cette fête avait excité, ma mère fut décrétée d'accusation. +Par bonheur, Bourg n'était pas à la hauteur de Paris sous le +rapport de la célérité. Un ami que nous avions au greffe fit +traîner l'affaire, et, un beau jour, on apprit tout à la fois la +chute et la mort de Robespierre. Cela interrompit beaucoup de +choses, et, entre autres, les guillotinades; notre ami du greffe +fit comprendre au tribunal que le vent qui venait de Paris était à +la clémence; on attendit huit jours, on attendit quinze jours, et, +le seizième, on vint dire à ma mère et à ma soeur qu'elles étaient +libres; de sorte que, mon cher, vous comprenez -- et cela fait +faire les plus hautes réflexions philosophiques -- de sorte que, +si mademoiselle Térésa Cabarrus n'était pas venue d'Espagne en +France; que si elle n'avait pas épousé M. Fontenay, conseiller au +parlement; que si elle n'avait pas été arrêtée et conduite devant +le proconsul Tallien, fils du maître d'hôtel du marquis de Bercy, +ex-clerc de procureur, ex-prote d'imprimerie, ex-commis +expéditionnaire, ex-secrétaire de la commune de Paris, pour le +moment en mission à Bordeaux; que si l'ex-proconsul ne fût pas +devenu amoureux d'elle, que si elle n'eût pas été emprisonnée, que +si, le 9 thermidor, elle ne lui avait pas fait passer un poignard +avec ces mots: «si le tyran ne meurt pas aujourd'hui, je meurs +demain» que si Saint-Just n'avait pas été arrêté au milieu de son +discours, que si Robespierre n'avait pas eu, ce jour là, un chat +dans la gorge; que si Garnier (de l'Aube) ne lui avait pas crié: +«C'est le sang de Danton qui t’étouffe!» que si Louchet n'avait +pas demandé son arrestation; que s'il n'avait pas été arrêté, +délivré par la Commune, repris sur elle, eu la mâchoire cassée +d'un coup de pistolet, été exécuté le lendemain, ma mère avait, +selon toute probabilité, le cou coupé pour n'avoir pas permis que +sa fille pleurât le citoyen Marat dans une des douze urnes que la +ville de Bourg devait remplir de ces larmes. Adieu, Courtois, tu +es un brave, homme; tu as donné à ma mère et à ma soeur un peu de +vin pour mettre avec leur eau, un peu de viande pour mettre sur +leur pain, un peu d'espérance à mettre sur leur coeur; tu leur as +prêté ta fille pour qu'elles ne balayassent pas leur cachot elles- +mêmes; cela vaudrait une fortune; malheureusement, je ne suis pas +riche: j'ai cinquante louis sur moi, les voilà. Venez milord. + +Et le jeune homme entraîna sir John avant que le geôlier fût +revenu de sa surprise et eût le temps de remercier Roland ou de +refuser les cinquante louis; ce qui, il faut le dire, eût été une +bien grande preuve de désintéressement pour un geôlier, surtout +quand ce geôlier était d'une opinion contraire au gouvernement +qu'il servait. + +En sortant de la prison, Roland et sir John trouvèrent la place +des Lices encombrée de gens qui avaient appris le retour du +général Bonaparte en France et qui criaient: «_Vive Bonaparte!_» à +tue-tête, les uns parce qu'ils étaient effectivement les +admirateurs du vainqueur d'Arcole, de Rivoli et des Pyramides, les +autres parce qu'on leur avait dit, comme au père Courtois, que ce +même vainqueur n'avait vaincu qu'au profit de Sa Majesté Louis +XVIII. + +Cette fois, comme Roland et sir John avaient visité tout ce que la +ville de Bourg offrait de curieux, ils reprirent le chemin du +château des Noires-Fontaines, où ils arrivèrent sans que rien les +arrêtât davantage. + +Madame de Montrevel et Amélie étaient sorties. Roland installa sir +John dans un fauteuil en le priant d'attendre cinq minutes. + +Au bout de cinq minutes, il revint tenant à la main une espèce de +brochure en papier gris, assez mal imprimée. + +-- Mon cher hôte, dit-il, vous m'avez paru élever quelques doutes +sur l’authenticité de la fête dont je vous parlais tout à l'heure, +et qui a failli coûter la vie à ma mère et à ma soeur; je vous en +apporte le programme: lisez-moi cela, et, pendant ce temps, j'irai +voir ce que l’on a fait de mes chiens; car je présume que vous me +tenez quitte de la journée de pêche et que nous passerons tout de +suite à la chasse. + +Et il sortit, laissant entre les mains de sir John l’arrêté de la +municipalité de la ville de Bourg touchant la fête funèbre à +célébrer en l'honneur de Marat, le jour anniversaire de sa mort. + + +XIII -- LE RAGOT + +Sir John achevait la lecture de cette pièce intéressante, lorsque +madame de Montrevel et sa fille rentrèrent. + +Amélie, qui ne savait point qu'il eût été si fort question d'elle +entre Roland et sir John, fut étonnée de l'expression avec +laquelle le gentleman fixa son regard sur elle. + +Amélie semblait à celui-ci plus ravissante que jamais. + +Il comprenait bien cette mère qui, au péril de sa vie, n'avait +point voulu que cette charmante créature profanât sa jeunesse et +sa beauté en servant de comparse à une fête dont Marat était le +dieu. + +Il se rappelait ce cachot froid et humide qu'il avait visité une +heure auparavant, et il frissonnait à l'idée que cette blanche et +délicate hermine qu'il avait sous les yeux y était resté six +semaines enfermée, sans air et sans soleil. + +Il regardait ce cou, un peu trop long peut-être, mais, comme celui +du cygne, plein de mollesse et de grâce dans son exagération, et +il se rappelait ce mot si mélancolique de la pauvre princesse de +Lamballe, passant la main sur le sien: «Il ne donnera pas grand +mal au bourreau!» + +Les pensées qui se succédaient dans l’esprit de sir John donnaient +à sa physionomie une expression si différente de celle qu'il avait +habituellement, que madame de Montrevel ne put s'empêcher de lui +demander ce qu'il avait. + +Sir John alors raconta à madame de Montrevel sa visite à la prison +et le pieux pèlerinage de Roland au cachot qui avait enfermé sa +mère et sa soeur. + +Au moment où sir John terminait son récit, une fanfare de chasse +sonnant le _bien aller _se fit entendre, et Roland entra son cor à +la bouche. + +Mais, le détachant presque aussitôt de ses lèvres: + +-- Mon cher hôte, dit-il, remerciez ma mère: grâce à elle, nous +ferons demain une chasse magnifique. + +-- Grâce à moi? demanda madame de Montrevel. + +-- Comment cela? dit sir John. + +-- Je vous ai quitté pour aller voir ce que l'on avait fait de mes +chiens, n'est-ce pas? + +-- Vous me l’avez dit, du moins. + +-- J'en avais deux, Barbichon et Ravaude, deux excellentes bêtes, +le mâle et la femelle. + +-- Oh! fit sir John, seraient-elles mortes? + +-- Ah bien, oui, imaginez-vous que cette excellente mère que voilà +(et il prit madame de Montrevel par la tête et l’embrassa sur les +deux joues) n'a pas voulu qu'on jetât à l'eau un seul des petits +qu'ils ont faits, sous le prétexte que c'étaient les chiens de mes +chiens; de sorte, mon cher lord, que les enfants, les petits- +enfants et les arrière-petits-enfants de Barbichon et Ravaude sont +aussi nombreux aujourd'hui que les descendants d’Ismaël, et que ce +n'est plus une paire de chiens que j'ai, mais toute une meute, +vingt-cinq bêtes chassant du même pied; tout cela noir comme une +bande de taupes, avec les pattes blanches, du feu aux yeux et au +poitrail, et un régiment de queues en trompette qui vous fera +plaisir à voir. + +Et, là-dessus, Roland sonna une nouvelle fanfare qui fit accourir +son jeune frère. + +-- Ah! s'écria celui-ci en entrant, tu vas demain à la chasse, +frère Roland; j'y vais aussi, j'y vais aussi, j'y vais aussi! + +-- Bon! fit Roland, mais sais-tu à quelle chasse nous allons? + +-- Non; je sais seulement que j'y vais. + +-- Nous allons à la chasse au sanglier. + +-- Oh! quel bonheur! fit l'enfant en frappant ses deux petites +mains l'une contre l'autre. + +-- Mais tu es fou! dit madame de Montrevel en pâlissant. + +-- Pourquoi cela, madame maman, s'il vous plaît? + +-- Parce que la chasse au sanglier est une chasse fort dangereuse. + +-- Pas si dangereuse que la chasse aux hommes; tu vois bien que +mon frère est revenu de celle-là, je reviendrai bien de l'autre. + +-- Roland, fit madame de Montrevel tandis qu'Amélie, plongée dans +une rêverie profonde, ne prenait aucune part à la discussion, +Roland, fais donc entendre raison à Édouard, et dis-lui donc qu'il +n'a pas le sens commun. + +Mais Roland, qui se revoyait enfant et qui se reconnaissait dans +son jeune frère, au lieu de le blâmer, souriait à ce courage +enfantin. + +-- Ce serait bien volontiers que je t'emmènerais, dit-il à +l'enfant; mais, pour aller à la chasse, il faut au moins savoir ce +que c'est qu'un fusil. + +-- Oh! monsieur Roland, fit Édouard, venez un peu dans le jardin, +et mettez votre chapeau à cent pas, et je vous montrerai ce que +c'est qu'un fusil. + +-- Malheureux enfant! s'écria madame de Montrevel toute +tremblante; mais où l'as-tu appris? + +-- Tiens, chez l’armurier de Montagnat, où sont les fusils de papa +et de frère Roland. Tu me demandes quelquefois ce que je fais de +mon argent, n'est-ce pas? Eh bien, j'en achète de la poudre et des +balles, et j'apprends à tuer les Autrichiens et les Arabes, comme +fait mon frère Roland. + +Madame de Montrevel leva les mains au ciel. + +-- Que voulez-vous, ma mère, dit Roland, bon chien chasse de race; +il ne se peut pas qu'un Montrevel ait peur de la poudre. Tu +viendras avec nous demain, Édouard. + +L'enfant sauta au cou de son frère. + +-- Et moi, dit sir John, je me charge de vous armer aujourd'hui +chasseur, comme on armait autrefois chevalier. J'ai une charmante +petite carabine que je vous donnerai et qui vous fera prendre +patience pour attendre vos pistolets et votre sabre. + +-- Eh bien, demanda Roland, es-tu content, Édouard? + +-- Oui; mais quand me la donnerez-vous? S'il faut écrire en +Angleterre, je vous préviens que je n'y crois pas. + +-- Non, mon jeune ami: il ne faut que monter à ma chambre et +ouvrir ma boîte à fusil; vous voyez que cela sera bientôt fait. + +-- Alors, montons-y tout de suite, à votre chambre. + +-- Venez, fit sir John. + +Et il sortit, suivi d'Édouard. + +Un instant après, Amélie, toujours rêveuse, se leva et sortit à +son tour. + +Ni madame de Montrevel ni Roland ne firent attention à sa sortie; +ils étaient engagés dans une grave discussion. + +Madame de Montrevel tâchait d'obtenir de Roland qu'il n'emmenât +point, le lendemain, son jeune frère à la chasse, et Roland lui +expliquait comme quoi Édouard, destiné à être soldat comme son +père et son frère, ne pouvait que gagner à faire le plus tôt +possible ses premières armes et à se familiariser avec la poudre +et le plomb. + +La discussion n'était pas encore finie lorsque Édouard rentra avec +sa carabine en bandoulière. + +-- Tiens, frère, dit-il en se tournant vers Roland, vois donc le +beau cadeau que milord m'a fait. + +Et il remerciait du regard sir John, qui se tenait sur la porte +cherchant des yeux, mais inutilement, Amélie. + +C'était, en effet, un magnifique cadeau: l'arme, exécutée avec +cette sobriété d'ornements et cette simplicité de forme +particulière aux armes anglaises, était du plus précieux fini; +comme les pistolets, dont Roland avait pu apprécier la justesse, +elle sortait des ateliers de Menton et portait une balle du +calibre 24. Elle avait dû être faite pour une femme: c'était +facile à voir au peu de longueur de la crosse et au coussin de +velours dont était garnie la couche; cette destination primitive +en faisait une arme parfaitement appropriée à la taille d'un +enfant de douze ans. + +Roland enleva la carabine des épaules du petit Édouard, la regarda +en amateur, en fit jouer les batteries, la mit en joue, la jeta +d'une main dans l'autre, et, la rendant à Édouard: + +-- Remercie encore une fois milord, dit-il: tu as là une carabine +qui a été faite pour un fils de roi; allons l’essayer. + +Et tous trois sortirent pour essayer la carabine de sir John, +laissant madame de Montrevel triste comme Thétis lorsqu'elle vit +Achille, sous sa robe de femme, tirer l’épée du fourreau d'Ulysse. + +Un quart d'heure après, Édouard rentrait triomphant; il rapportait +à sa mère un carton de la grandeur d'un rond de chapeau dans +lequel, à cinquante pas, il avait mis dix balles sur douze. + +Les deux hommes étaient restés à causer et à se promener dans le +parc. + +Madame de Montrevel écouta sur ses prouesses le récit légèrement +gascon d'Édouard; puis elle le regarda avec cette longue et sainte +tristesse des mères pour lesquelles la gloire n'est pas une +compensation du sang qu'elle fait répandre. + +Oh! bien ingrat l’enfant qui a vu ce regard se fixer sur lui, et +qui ne se rappelle pas éternellement ce regard! + +Puis, au bout de quelques secondes de cette contemplation +douloureuse, serrant son second fils contre son coeur: + +-- Et toi aussi, murmura-t-elle en éclatant en sanglots, toi +aussi, un jour tu abandonneras donc ta mère? + +-- Oui, ma mère, dit l’enfant, mais pour devenir général comme mon +père, ou aide de camp comme mon frère. + +-- Et pour te faire tuer comme s'est fait tuer ton père, et comme +se fera tuer ton frère, peut-être. + +Car ce changement étrange qui s'était fait dans le caractère de +Roland n'avait point échappé à madame de Montrevel, et c'était une +inquiétude de plus à ajouter à ses autres inquiétudes. + +Au nombre de ces dernières, il fallait ranger cette rêverie et +cette pâleur d'Amélie. + +Amélie atteignait dix-sept ans, sa jeunesse avait été celle d'une +enfant rieuse, pleine de joie et de santé. + +La mort de son père était venue jeter un voile noir sur sa +jeunesse et sur sa gaieté; mais ces orages du printemps passent +vite: le sourire ce beau soleil de Taube de la vie, était revenu, +et, comme celui de la nature, il avait brillé à travers cette +rosée du coeur qu'on appelle les larmes. + +Puis, un jour -- il y avait six mois de cela, à peu près -- le +front d'Amélie s'était attristé, ses joues avaient pâli, et de +même que les oiseaux voyageurs s'éloignent à l’approche des temps +brumeux, les rires enfantins qui s'échappent des lèvres +entr'ouvertes et des dents blanches, s'étaient envolés de la +bouche d'Amélie, mais pour ne pas revenir. + +Madame de Montrevel avait interrogé sa fille; mais Amélie avait +prétendu être toujours la même: elle avait fait un effort pour +sourire; puis comme une pierre jetée dans un lac y crée des +cercles mouvants qui s'effacent peu à peu, les cercles créés par +les inquiétudes maternelles s'étaient peu à peu effacés du visage +d'Amélie. + +Avec cet instinct admirable des mères, madame de Montrevel avait +songé à l'amour; mais qui pouvait aimer Amélie? On ne recevait +personne au château des Noires-Fontaines; les troubles politiques +avaient détruit la société, et Amélie ne sortait jamais seule. + +Madame de Montrevel avait donc été forcée d'en rester aux +conjectures. + +Le retour de Roland lui avait un instant rendu l'espoir; mais cet +espoir avait bientôt disparu lorsqu'elle avait vu l'impression +produite sur Amélie par ce retour. + +Ce n'était point une soeur, c'était un spectre, on se le rappelle, +qui était venu au-devant de lui. + +Depuis l'arrivée de son fils, madame de Montrevel n'avait pas +perdu de vue Amélie, et, avec un étonnement douloureux, elle +s'était aperçue de l'effet que causait sur sa soeur la présence du +jeune officier; c'était presque de l'effroi. + +Il n'y avait qu'un instant encore, Amélie n'avait-elle pas profité +du premier moment de liberté qui s'était offert à elle pour +remonter dans sa chambre, seul endroit du château où elle parût se +trouver à peu près bien, et où elle passait, depuis six mois, la +plus grande partie de son temps. + +La journée s'était passée, pour Roland et pour sir John, à visiter +Bourg, comme nous l'avons dit, et à faire les préparatifs de la +chasse du lendemain. + +Du matin à midi, on devait faire une battue; de midi au soir on +devait chasser à courre. Michel, braconnier enragé, retenu sur sa +chaise par une entorse, comme l'avait raconté le petit Édouard à +son frère, s'était senti soulagé dès qu'il s'était agi de chasse, +et s'était hissé sur un petit cheval qui servait à faire les +courses de la maison, pour aller retenir les rabatteurs à Saint- +Just et à Montagnat. + +Lui, qui ne pouvait ni rabattre ni courir, se tiendrait avec la +meute, les chevaux de sir John et de Roland et le poney d'Édouard, +au centre à peu près de la forêt, percée seulement d'une grande +route et de deux sentiers praticables. + +Les rabatteurs, qui ne pouvaient suivre une chasse à courre, +reviendraient au château avec le gibier tué. + +Le lendemain, à six heures du matin, les rabatteurs étaient à la +porte. + +Michel ne devait partir avec les chiens et les chevaux qu’à onze +heures. + +Le château des Noires-Fontaines touchait à la forêt même de +Seillon; on pouvait donc se mettre en chasse immédiatement après +la sortie de la grille. + +Comme la battue promettait surtout des daims, des chevreuils et +des lièvres, elle devait se faire à plomb. Roland donna à Édouard +un fusil simple qui lui avait servi à lui-même quand il était +enfant, et avec lequel il avait fait ses premières armes; il +n'avait point encore assez de confiance dans la prudence de +l'enfant pour lui confier un fusil à deux coups. + +Quant à la carabine que sir John lui avait donnée la veille, +c'était un canon rayé qui ne pouvait porter que la balle. Elle +avait donc été remise aux mains de Michel, et devait, dans le cas +où on lancerait un sanglier, être remise à l'enfant pour la +seconde partie de la chasse. + +Pour cette seconde partie de la chasse, Roland et sir John +changeraient aussi de fusils et seraient armés de carabines à deux +coups et de couteaux de chasse pointus comme des poignards, +affilés comme des rasoirs, qui faisaient partie de l'arsenal de +sir John, et qui pouvaient indifféremment se pendre au côté ou se +visser au bout du canon, en guise de baïonnette. + +Dès la première battue, il fut facile de voir que la chasse serait +bonne: on tua un chevreuil et deux lièvres. + +À midi, trois daims, sept chevreuils et deux renards avaient été +tués: on avait vu deux sangliers; mais, aux coups de gros plomb +qu'ils avaient reçus, ils s'étaient contentés de répondre en +secouant la peau et avaient disparu. + +Édouard était au comble de la joie: il avait tué un chevreuil. + +Comme il était convenu, les rabatteurs, bien récompensés de la +fatigue qu'ils avaient prise, avaient été envoyés au château avec +le gibier. + +On sonna d'une espèce de cornet pour savoir où était Michel; +Michel répondit. + +En moins de dix minutes, les trois chasseurs furent réunis au +jardinier, à la meute et aux chevaux. + +Michel avait eu connaissance d'un ragot; il l'avait fait détourner +par l'aîné de ses fils: il était dans une enceinte, à cent pas des +chasseurs. + +Jacques -- c'était l'aîné des fils de Michel -- fourra l'enceinte +avec sa tête de meute, Barbichon et Ravaude; au bout de cinq +minutes, le sanglier tenait à la bauge. + +On eût pu le tuer tout de suite, ou du moins le tirer, mais la +chasse eût été trop tôt finie; on lâcha toute la meute sur +l’animal, qui, voyant ce troupeau de pygmées fondre sur lui, +partit au petit trot. + +Il traversa la route; Roland sonna la vue, et, comme l'animal +prenait son parti du côté de la chartreuse de Seillon, les trois +cavaliers enfilèrent le sentier qui coupait le bois dans toute sa +longueur. + +L'animal se fit battre jusqu'à cinq heures du soir, revenant sur +ses voies et ne pouvant pas se décider à quitter une forêt si bien +fourrée. + +Enfin, vers cinq heures, on comprit, à la violence et à +l'intensité des abois, que l'animal tenait aux chiens. + +C'était à une centaine de pas du pavillon dépendant de la +chartreuse, à l'un des endroits les plus difficiles de la forêt. +Il était impossible de pénétrer à cheval jusqu'à la bête. On mit +pied à terre. + +Les abois des chiens guidaient les chasseurs, de manière qu'ils ne +pouvaient dévier du chemin qu'autant que les difficultés du +terrain les empêchaient de suivre la ligne droite. + +De temps en temps, des cris de douleur indiquaient qu'un des +assaillants s'était hasardé à attaquer l'animal de trop près et +avait reçu le prix de sa témérité. + +À vingt pas de l'endroit où se passait le drame cynégétique, on +commençait d'apercevoir les personnages qui en composaient +faction. + +Le ragot s'était acculé à un rocher, de façon à ne pouvoir être +attaqué par derrière; arc-bouté sur ses deux pattes de devant, il +présentait aux chiens sa tête aux yeux sanglants, armée de deux +énormes défenses. + +Les chiens flottaient devant lui, autour de lui, sur lui-même, +comme un tapis mouvant. + +Cinq ou six, blessés plus ou moins grièvement, tachaient de sang +le champ de bataille, mais n'en continuaient pas moins à assaillir +le sanglier avec un acharnement qui eût pu servir d'exemple de +courage aux hommes les plus courageux. + +Chacun des chasseurs était arrivé en face de ce spectacle dans la +condition de son âge, de son caractère et de sa nation. + +Édouard, le plus imprudent et en même temps le plus petit, +éprouvant moins d'obstacle à cause de sa taille, y était arrivé le +premier. + +Roland, insoucieux du danger, quel qu'il fût, le cherchait plutôt +qu'il ne le fuyait, et l'y avait suivi. + +Enfin, sir John, plus lent, plus grave, plus réfléchi, y était +arrivé le troisième. + +Au moment où le sanglier avait aperçu les chasseurs, il n'avait +plus paru faire aucune attention aux chiens. + +Ses yeux s'étaient arrêtés, fixes et sanglants, sur eux, et le +seul mouvement qu'il indiquât était un mouvement de ses mâchoires, +qui, en se rapprochant violemment l'une contre l’autre, faisaient +un bruit menaçant. + +Roland regarda un instant ce spectacle, éprouvant évidemment le +désir de se jeter, son couteau de chasse à la main, au milieu du +groupe et d'égorger le sanglier, comme un boucher fait d'un veau, +ou un charcutier d'un cochon ordinaire. + +Ce mouvement était si visible, que sir John le retint par le bras, +tandis que le petit Édouard disait + +-- Oh! mon frère, laisse-moi tirer le sanglier. + +Roland se retint. + +-- Eh bien, oui, dit-il en posant son fusil contre un arbre et en +restant armé seulement de son couteau de chasse, qu'il tira du +fourreau, tire-le: attention! + +-- Oh! sois tranquille, dit l'enfant les dents serrées, le visage +pâle mais résolu, et levant le canon de sa carabine à la hauteur +de l'animal. + +-- S'il le manque ou ne fait que le blesser, fit observer sir +John, vous savez que l'animal sera sur nous avant que nous ayons +le temps de le voir? + +-- Je le sais, milord; mais je suis habitué à cette chasse-là, +répondit Roland, les narines dilatées, l'oeil ardent, les lèvres +entrouvertes. Feu, Édouard. + +Le coup partit aussitôt le commandement; mais aussitôt le coup, en +même temps que le coup, avant peut-être, l’animal, rapide comme +l’éclair, avait foncé sur l'enfant. + +On entendit un second coup de fusil; puis, au milieu de la fumée, +on vit briller les yeux sanglants de l'animal. + +Mais, sur son passage, il rencontra Roland, un genou en terre et +le couteau de chasse à la main. + +Un instant, un groupe confus et informe roula sur le sol, l'homme +lié au sanglier, le sanglier lié à l'homme. + +Puis un troisième coup de fusil se fit entendre, suivi d'un éclat +de rire de Roland. + +-- Eh! milord, dit le jeune officier, c'est de la poudre et une +balle perdues; ne voyez-vous pas que l’animal est éventré? +Seulement débarrassez-moi de son corps; le drôle pèse quatre cents +et m'étouffe. + +Mais, avant que sir John se fût baissé, Roland, d'un vigoureux +mouvement d'épaule, avait fait rouler de côté le cadavre de +l'animal, et se relevait, couvert de sang mais sans la moindre +égratignure. + +Le petit Édouard, soit défaut de temps, soit courage, n'avait pas +reculé d'un pas. Il est vrai qu'il était complètement protégé par +le corps de son frère, qui s'était jeté devant lui. + +Sir John avait fait un saut de côté pour avoir l'animal en +travers, et il regardait Roland se secouant après ce second duel, +avec le même étonnement qu'il l’avait regardé après le premier. + +Les chiens -- ceux qui restaient, et il en restait une vingtaine - +- avaient suivi le sanglier et s'étaient rués sur son cadavre, +essayant, mais inutilement, d'entamer cette peau aux soies +hérissées, presque aussi impénétrable que le fer. + +-- Vous allez voir, dit Roland en essuyant, avec un mouchoir de +fine batiste, ses mains et son visage, couverts de sang, vous +allez voir qu'ils vont le manger et votre couteau avec, milord. + +-- En effet, demanda sir John, le couteau? + +-- Il est dans sa gaine, dit Roland. + +-- Ah! fit l’enfant, il n'y a plus que le manche qui sorte. + +Et, s'élançant sur l'animal, il arracha le poignard, enfoncé en +effet, comme l'avait dit l'enfant, au défaut de l'épaule, et +jusqu'au manche. + +La pointe aiguë, dirigée par un oeil calme, maintenue par une main +vigoureuse, avait pénétré droit au coeur. + +On voyait sur le corps du sanglier trois autres blessures. + +La première, qui était causée par la balle de l'enfant, était +indiquée par un sillon sanglant tracé au-dessus de l'oeil, la +balle étant trop faible pour briser l'os frontal. + +La seconde venait du premier coup de sir John; la balle avait pris +l'animal en biais et avait glissé sur sa cuirasse. + +La troisième, reçue à bout portant, lui traversait le corps, mais +lui avait été faite, comme avait dit Roland, lorsqu'il était déjà +mort. + + +XIV -- UNE MAUVAISE COMMISSION + +La chasse était finie, la nuit tombée; il s'agissait de regagner +le château. + +Les chevaux n'étaient qu'à cinquante pas, à peu près; on les +entendait hennir d'impatience; ils semblaient demander si l'on +doutait de leur courage en ne les faisant point participer au +drame qui venait de s'accomplir. + +Édouard voulait absolument traîner le sanglier jusqu'à eux, le +charger en croupe et le rapporter au château; mais Roland lui fit +observer qu'il était bien plus simple d'envoyer pour le chercher +deux hommes avec un brancard. Ce fut aussi l'avis de sir John, et +force fut à Édouard -- qui ne cessait de dire, en montrant la +blessure de la tête: «Voilà mon coup à moi; je le visais là!» -- +force fut, disons-nous, à Édouard de se rendre à l’avis de la +majorité. + +Les trois chasseurs regagnèrent la place où étaient attachés les +chevaux, se remirent en selle, et, en moins de dix minutes, furent +arrivés au château des Noires-Fontaines. + +Madame de Montrevel les attendait sur le perron; il y avait déjà +plus d'une heure que la pauvre mère était là, tremblant qu'il ne +fût arrivé malheur à l'un ou à l'autre de ses fils. + +Du plus loin qu'Édouard la vit, il mit son poney au galop, criant +à travers la grille: + +-- Mère! mère! nous avons tué un sanglier gros comme un baudet; +moi, je le visais à la tête: tu verras le trou de ma balle; Roland +lui a fourré son couteau de chasse dans le ventre jusqu'à la +garde; milord lui a tiré deux coups de fusil. Vite! vite! des +hommes pour l’aller chercher. N'ayez pas peur en voyant Roland +couvert de sang, mère: c'est le sang de l'animal; mais Roland n'a +pas une égratignure. + +Tout cela se disait avec la volubilité habituelle à Édouard, +tandis que madame de Montrevel franchissait l'espace qui se +trouvait entre le perron et la route, et ouvrait la grille. + +Elle voulut recevoir Édouard dans ses bras; mais celui-ci sauta à +terre, et de terre, se jeta à son cou. + +Roland et sir John arrivaient; en ce moment aussi, Amélie +paraissait à son tour sur le perron. + +Édouard laissa sa mère s'inquiéter auprès de Roland qui, tout +couvert de sang, était effrayant à voir, et courut faire à sa +soeur le même récit qu'il avait débité à sa mère. + +Amélie l'écouta d'une façon distraite qui sans doute blessa +l’amour-propre d'Édouard; car celui-ci se précipita dans les +cuisines pour raconter l’événement à Michel, par lequel il était +bien sûr d'être écouté. + +En effet, cela intéressait Michel au plus haut degré; seulement, +quand Édouard, après avoir dit l'endroit où gisait le sanglier, +lui intima, de la part de Roland, l'ordre de trouver des hommes +pour aller chercher l'animal, il secoua la tête. + +-- Eh bien, quoi! demanda Édouard, vas-tu refuser d'obéir à mon +frère? + +-- Dieu m'en garde, monsieur Édouard, et Jacques va partir à +l'instant même pour Montagnat. + +-- Tu as peur qu'il ne trouve personne? + +-- Bon! Il trouvera dix hommes pour un; mais c'est à cause de +l'heure qu'il est, et de l'endroit de l'hallali. Vous dites que +c'est près du pavillon de la chartreuse? + +-- À vingt pas. + +-- J'aimerais mieux que c'en fût à une lieue, répondit Michel en +se grattant la tête; mais n'importe: on va toujours les envoyer +chercher sans leur dire ni pourquoi ni comment. Une fois ici, eh +bien, dame, ce sera à votre frère à les décider. + +-- C'est bien! c'est bien! qu'ils viennent, je les déciderai, moi. + +-- Oh! fit Michel, si je n'avais pas ma gueuse d'entorse, j'irais +moi-même; mais la journée d'aujourd'hui lui a fait drôlement du +bien. Jacques! Jacques! + +Jacques arriva. + +Édouard resta non seulement jusqu'à ce que l'ordre fût donné au +jeune homme de partir pour Montagnat, mais jusqu'à ce qu'il fût +parti. + +Puis il remonta pour faire ce que faisaient sir John et Roland, +c'est-à-dire pour faire sa toilette. + +Il ne fut, comme on le comprend bien, question à table que des +prouesses de la journée. Édouard ne demandait pas mieux que d'en +parler, et sir John, émerveillé de ce courage, de cette adresse et +de ce bonheur de Roland, renchérissait sur le récit de l'enfant. + +Madame de Montrevel frémissait à chaque détail, et cependant elle +se faisait redire chaque détail vingt fois. + +Ce qui lui parut le plus clair, à la fin de tout cela, c'est que +Roland avait sauvé la vie à Édouard. + +-- L'as-tu bien remercié, au moins? demanda-t-elle à l’enfant. + +-- Qui cela? + +-- Le grand frère. + +-- Pourquoi donc le remercier? dit Édouard. Est-ce que je n'aurais +pas fait comme lui? + +-- Que voulez-vous, madame! dit sir John, vous êtes une gazelle +qui, sans vous en douter, avez mis au jour une race de lions. + +Amélie avait, de son côté, accordé une grande attention au récit; +mais c'était surtout quand elle avait vu les chasseurs se +rapprocher de la chartreuse. + +À partir de ce moment, elle avait écouté, l'oeil inquiet, et +n'avait paru respirer que lorsque les trois chasseurs, n'ayant, +après l’hallali, aucun motif de poursuivre leur course dans le +bois, étaient remontés à cheval. + +À la fin du dîner, on vint annoncer que Jacques était de retour +avec deux paysans de Montagnat; les paysans demandaient des +renseignements précis sur l'endroit où les chasseurs avaient +laissé l'animal. + +Roland se leva pour aller les donner; mais madame de Montrevel, +qui ne voyait jamais assez son fils, se tournant vers le messager: + +-- Faites entrer ces braves gens, dit-elle; il est inutile que +Roland se dérange pour cela. + +Cinq minutes après, les deux paysans entrèrent, roulant leurs +chapeaux entre leurs doigts. + +-- Mes enfants, dit Roland, il s'agit d'aller chercher dans la +forêt de Seillon un sanglier que nous y avons tué. + +-- Ça peut se faire, répondit un des paysans. + +Et il consulta son compagnon du regard. + +-- Ça peut se faire tout de même, dit l’autre. + +-- Soyez tranquilles, continua Roland, vous ne perdrez pas votre +peine. + +-- Oh! nous sommes tranquilles, fit un des paysans; on vous +connaît, monsieur de Montrevel. + +-- Oui, répondit l’autre, on sait que vous n'avez pas plus que +votre père, le général, l'habitude de faire travailler les gens +pour rien. Oh! si tous les aristocrates avaient été comme vous, il +n'y aurait pas eu de révolution, monsieur Louis. + +-- Mais non, qu'il n'y en aurait pas eu, dit l’autre, qui semblait +venu là pour être l'écho affirmatif de ce que disait son +compagnon. + +-- Reste maintenant à savoir où est l’animal, demanda le premier +paysan. + +-- Oui, répéta le second, reste à savoir où il est. + +-- Oh! il ne sera pas difficile à trouver. + +-- Tant mieux, fit le paysan. + +-- Vous connaissez bien le pavillon de la forêt? + +-- Lequel? + +-- Oui, lequel? + +-- Le pavillon qui dépend de la chartreuse de Seillon. + +Les deux paysans se regardèrent. + +-- Eh bien, vous le trouverez à vingt pas de la façade du côté du +bois de Genoud. + +Les deux paysans se regardèrent encore. + +-- Hum! fit l’un. + +-- Hum! répéta l’autre, fidèle écho de son compagnon. + +-- Eh bien, quoi, hum? demanda Roland. + +-- Dame... + +-- Voyons, expliquez-vous; qu'y a-t-il? + +-- Il y a que nous aimerions mieux que ce fût à l’autre extrémité +de la forêt. + +-- Comment à l'autre extrémité de la forêt? + +-- Ça est un fait, dit le second paysan. + +-- Mais pourquoi à l’autre extrémité de la forêt? reprit Roland +avec impatience; il y a trois lieues d'ici à l'autre extrémité de +la forêt, tandis que vous avez une lieue à peine d'ici à l’endroit +où est le sanglier. + +-- Oui, dit le premier paysan, c'est que l’endroit où est le +sanglier... + +Et il s'arrêta en se grattant la tête. + +-- Justement, voilà! dit le second. + +-- Voilà quoi? + +-- C'est un peu trop près de la chartreuse. + +-- Pas de la chartreuse, je vous ai dit du pavillon. + +-- C'est tout un; vous savez bien, monsieur Louis, qu'on dit qu'il +y a un passage souterrain qui va du pavillon à la chartreuse. + +-- Oh! il y en a un, c'est sûr, dit le second paysan. + +-- Eh bien, fit Roland, qu'ont de commun la chartreuse, le +pavillon et le passage souterrain avec notre sanglier? + +-- Cela a de commun que l’animal est dans un mauvais endroit; +voilà. + +-- Oh! oui, un mauvais endroit, répéta le second paysan. + +-- Ah çà! vous expliquerez-vous, drôles? s'écria Roland, qui +commençait à se fâcher, tandis que sa mère s'inquiétait et +qu'Amélie pâlissait visiblement. + +-- Pardon, monsieur Louis, dit le paysan, nous ne sommes pas des +drôles: nous sommes des gens craignant Dieu, voilà tout. + +-- Eh! mille tonnerres! dit Roland, moi aussi je crains Dieu! +Après? + +-- Ce qui fait que nous ne nous soucions pas d'avoir des démêlés +avec le diable. + +-- Non, non, non, dit le second paysan. + +-- Avec son semblable, continua le premier paysan, un homme vaut +un homme. + +-- Quelquefois même il en vaut deux, dit le second bâti en +Hercule. + +-- Mais avec des êtres surnaturels, des fantômes, des spectres, +non, merci! continua le premier paysan. + +-- Merci! répéta le second. +-- Ah çà, ma mère; ah çà, ma soeur, demanda Roland s'adressant aux +deux femmes, comprenez-vous, au nom du ciel, quelque chose à ce +que disent ces deux imbéciles? + +-- Imbéciles! fit le premier paysan, c'est possible; mais il n'en +est pas moins vrai que Pierre Marey, pour avoir voulu regarder +seulement par-dessus le mur de la chartreuse, a eu le cou tordu; +il est vrai que c'était un samedi, jour de sabbat. + +-- Et qu'on n'a jamais pu le lui redresser, affirma le second +paysan; de sorte qu'on a été obligé de l’enterrer le visage à +l’envers et regardant ce qui se passe derrière lui. + +-- Oh! oh! fit sir John, voilà qui devient intéressant; j'aime +fort les histoires de fantômes. + +-- Bon! dit Édouard, ce n'est point comme ma soeur Amélie, milord, +à ce qu'il paraît. + +-- Pourquoi cela? + +-- Regarde donc, frère Roland, comme elle est pâle. + +-- En effet, dit sir John, mademoiselle semble près de se trouver +mal. + +-- Moi? pas du tout, fit Amélie; seulement ne trouvez-vous pas +qu'il fait un peu chaud ici, ma mère? + +Et Amélie essuya son front couvert de sueur. + +-- Non, dit madame de Montrevel. + +-- Cependant, insista Amélie, si je ne craignais pas de vous +incommoder, madame, je vous demanderais la permission d'ouvrir une +fenêtre. + +-- Fais, mon enfant. + +Amélie se leva vivement pour mettre à profit la permission reçue, +et, tout en chancelant, alla ouvrir une fenêtre donnant sur le +jardin. + +La fenêtre ouverte, elle resta debout, adossée à la barre d'appui, +et à moitié cachée par les rideaux. + +-- Ah! dit-elle, ici, au moins, on respire. + +Sir John se leva pour lui offrir son flacon de sels; mais +vivement: + +-- Non, non, milord, dit Amélie, je vous remercie, cela va tout à +fait mieux. + +-- Voyons, voyons, dit Roland, il ne s'agit pas de cela, mais de +notre sanglier. + +-- Eh bien, votre sanglier, monsieur Louis, on l'ira chercher +demain. + +-- C'est ça, dit le second paysan, demain matin il fera jour. + +-- De sorte que, pour y aller ce soir?... + +-- Oh! pour y aller ce soir... + +Le paysan regarda son camarade, et, tous deux en même temps, +secouant la tête: + +-- Pour y aller ce soir, ça ne se peut pas. + +-- Poltrons! + +-- Monsieur Louis, on n'est pas poltron pour avoir peur, dit le +premier paysan. + +-- Que non, on n'est pas poltron pour ça, répondit le second. + +-- Ah! fit Roland, je voudrais bien qu'un plus fort que vous me +soutînt cette thèse, que l'on n'est pas poltron pour avoir peur. + +-- Dame, c'est selon la chose dont on a peur, monsieur Louis: +qu'on me donne une bonne serpe et un bon gourdin, je n'ai pas peur +d'un loup; qu'on me donne un bon fusil, je n'ai pas peur d'un +homme, quand bien même je saurais que cet homme m'attend pour +m'assassiner... + +-- Oui, dit Édouard; mais d'un fantôme, fût-ce d'un fantôme de +moine, tu as peur? + +-- Mon petit monsieur Édouard, dit le paysan, laissez parler votre +frère, M. Louis; vous n'êtes pas encore assez grand pour +plaisanter avec ces choses-là, non. + +-- Non, ajouta l’autre paysan; attendez que vous ayez de la barbe +au menton, mon petit monsieur. + +-- Je n'ai pas de barbe au menton, répondit Édouard en se +redressant; mais cela n'empêche point que, si j'étais assez fort +pour porter le sanglier, je l'irais bien chercher tout seul, que +ce fût le jour ou la nuit. + +-- Grand bien vous fasse, mon jeune monsieur; mais voilà mon +camarade et moi qui vous disons que, pour un louis, nous n'irions +pas. + +-- Mais pour deux? dit Roland, qui voulait les pousser à bout. + +-- Ni pour deux, ni pour quatre, ni pour dix, monsieur de +Montrevel. C'est bon, dix louis; mais qu'est-ce que je ferais de +vos dix louis quand j'aurais le cou tordu? + +-- Oui, le cou tordu comme Pierre Marey, dit le second paysan. + +-- Ce n'est pas vos dix louis qui donneront du pain à ma femme et +à mes enfants pour le restant de leurs jours, n'est-ce pas? + +-- Et encore, quand tu dis dix louis, reprit le second paysan, +cela ne serait que cinq, puisqu'il y en aurait cinq pour moi. + +-- Alors, il revient des fantômes dans le pavillon? demanda +Roland. + +-- Je ne dis pas dans le pavillon -- dans le pavillon, je n'en +suis pas sûr -- mais dans la chartreuse... + +-- Dans la chartreuse, tu en es sûr? + +-- Oh! oui, là, bien certainement. + +-- Tu les as vus? + +-- Pas moi; mais il y a des gens qui les ont vus. + +-- Ton camarade? demanda le jeune officier en se tournant vers le +second paysan. + +-- Je ne les ai pas vus; mais j'ai vu des flammes, et Claude +Philippon a entendu des chaînes. + +-- Ah! il y a des flammes et des chaînes? demanda Roland. + +-- Oui! et, quant aux flammes, dit le premier paysan, je les ai +vues, moi. + +-- Et Claude Philippon a entendu les chaînes, répéta le premier. + +-- Très bien, mes amis, très bien, reprit Roland d'un ton +goguenard; donc, à aucun prix, vous n'irez ce soir? + +-- À aucun prix. + +-- Pas pour tout l’or du monde. + +-- Et vous irez demain au jour? + +-- Oh! monsieur Louis, avant que vous soyez levé, le sanglier sera +ici. + +-- Il y sera que vous ne serez pas levé, répondit l’écho. + +-- Eh bien, fit Roland, venez me revoir après-demain. +-- Volontiers, monsieur Louis; pourquoi faire? + +-- Venez toujours. + +-- Oh! nous viendrons. + +-- C'est-à-dire que, du moment où vous nous dites: «Venez!» vous +pouvez être sûr que nous n'y manquerons pas, monsieur Louis. + +-- Eh bien, moi, je vous en donnerai des nouvelles sûres. + +-- De qui? + +-- Des fantômes. + +Amélie jeta un cri étouffé; madame de Montrevel, seule, entendit +ce cri. Louis prenait de la main congé des deux paysans, qui se +cognaient à la porte, où ils voulaient passer tous les deux en +même temps. + +Il ne fut plus question, pendant tout le reste de la soirée, ni de +la Chartreuse, ni du pavillon, ni des hôtes surnaturels, spectres +ou fantômes, qui les hantaient. + + +XV -- L'ESPRIT FORT + +À dix heures sonnantes, tout le monde était couché au château des +Noires-Fontaines, ou tout au moins chacun était retiré dans sa +chambre. + +Deux ou trois fois pendant la soirée, Amélie s'était approchée de +Roland, comme si elle eût eu quelque chose à lui dire; mais +toujours la parole avait expiré sur ses lèvres. + +Quand on avait quitté le salon, elle s'était appuyée à son bras, +et, quoique la chambre de Roland fût située un étage au-dessus de +la sienne, elle avait accompagné Roland jusqu'à la porte de sa +chambre. + +Roland l'avait embrassée, avait fermé sa porte, en lui souhaitant +une bonne nuit et en se déclarant très fatigué. + +Cependant, malgré cette déclaration, Roland, rentré chez lui, +n'avait point procédé à sa toilette de nuit; il était allé à son +trophée d'armes, en avait tiré une magnifique paire de pistolets +d'honneur, de la manufacture de Versailles, donnée à son père par +la Convention, en avait fait jouer les chiens, et avait soufflé +dans les canons pour voir s'ils n'étaient pas vieux chargés. + +Les pistolets étaient en excellent état. + +Après quoi, il les avait posés côte à côte sur la table, était +allé ouvrir doucement la porte de la chambre, regardant du côté de +l'escalier pour savoir si personne ne l’épiait, et, voyant que +corridor et escalier étaient solitaires, il était allé frapper à +la porte de sir John. + +-- Entrez, dit l’Anglais. +Sir John, lui non plus, n'avait pas encore commencé sa toilette de +nuit. + +-- J'ai compris, à un signe que vous m'avez fait, que vous aviez +quelque chose à me dire, fit sir John, et, vous le voyez, je vous +attendais. + +-- Certainement, que j'ai quelque chose à vous dire, répondit +Roland en s'étendant joyeusement dans un fauteuil. + +-- Mon cher hôte, répondit l’Anglais, je commence à vous +connaître; de sorte que, quand je vous vois aussi gai que cela, je +suis comme vos paysans, j'ai peur. + +-- Vous avez entendu ce qu'ils ont dit? + +-- C'est-à-dire qu'ils ont raconté une magnifique histoire de +fantômes. J'ai un château en Angleterre, où il en revient, des +fantômes. + +-- Vous les avez vus, milord? + +-- Oui, quand j'étais petit; par malheur, depuis que je suis +grand, ils ont disparu. + +-- C'est comme cela, les fantômes, dit gaiement Roland, ça va, ça +vient; quelle chance, hein! que je sois revenu justement à l'heure +où il y a des fantômes à la chartreuse de Seillon. + +-- Oui, fit sir John, c'est bien heureux; seulement, êtes-vous sûr +qu'il y en ait? + +-- Non; mais, après-demain, je saurai à quoi m'en tenir là-dessus. +-- Comment cela? + +-- Je compte passer là-bas la nuit de demain. + +-- Oh! dit l'Anglais, voulez-vous, moi, que j'aille avec vous? + +-- Ce serait avec plaisir; mais, par malheur, la chose est +impossible. + +-- Impossible, oh! + +-- C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, mon cher hôte. + +-- Impossible! Pourquoi? + +-- Connaissez-vous les moeurs des fantômes, milord? demanda +gravement Roland. + +-- Non. + +-- Eh bien, je les connais, moi: les fantômes ne se montrent que +dans certaines conditions. + +-- Expliquez-moi cela. + +-- Ainsi, par exemple, tenez, milord, en Italie, en Espagne, pays +des plus superstitieux, eh bien, il n'y a pas de fantômes, ou, +s'il y en a, dame, dame, c'est tous les dix ans, c'est tous les +vingt ans, c'est tous les siècles. + +-- Et à quoi attribuez-vous cette absence de fantômes? + +-- Au défaut de brouillard, milord. +--Ah! ah! + +-- Sans doute; vous comprenez bien l'atmosphère des fantômes, +c'est le brouillard: en Écosse, en Danemark, en Angleterre, pays +de brouillards, on regorge de fantômes: on a le spectre du père +d'Hamlet, le spectre de Banquo, les ombres des victimes de Richard +III. En Italie, vous n'avez qu'un spectre, celui de César; et +encore où apparaît-il à Brutus? À Philippes en Macédoine, en +Thrace, c'est-à-dire dans le Danemark de la Grèce, dans l'Écosse +de l'Orient, où le brouillard a trouvé moyen de rendre Ovide +mélancolique à ce point qu'il a intitulé Tristes les vers qu'il y +a faits. Pourquoi Virgile fait-il apparaître l'ombre d'Anchise à +Énée? Parce que Virgile est de Mantoue. Connaissez-vous Mantoue? +un pays de marais, une vraie grenouillère, une fabrique de +rhumatismes, une atmosphère de vapeurs, par conséquent, un nid de +fantômes! + +-- Allez toujours, je vous écoute. + +-- Vous avez vu les bords du Rhin? + +-- Oui. + +-- L'Allemagne, n'est-ce pas? + +-- Oui. + +-- Encore un pays de fées, d'ondines, de sylphes et, par +conséquent, de fantômes (qui peut le plus, peut le moins) tout +cela à cause du brouillard toujours; mais, en Italie, en Espagne, +où diable voulez-vous que les fantômes se réfugient? Pas la plus +petite vapeur... Aussi, si j'étais en Espagne ou en Italie, je ne +tenterais même pas l'aventure de demain. + +-- Tout cela ne me dit point pourquoi vous refusez ma compagnie, +insista sir John. + +-- Attendez donc: je vous ai déjà expliqué comment les fantômes ne +se hasardent pas dans certains pays, parce qu'ils n'y trouvent pas +certaines conditions atmosphériques; laissez-moi vous expliquer +les chances qu'il faut se ménager quand on désire en voir. + +-- Expliquez! expliquez! dit sir John; en vérité, vous êtes +l'homme que j'aime le mieux entendre parler, Roland. + +Et sir John s'étendit à son tour dans un fauteuil, s'apprêtant à +écouter avec délices les improvisations de cet esprit fantasque, +qu'il avait déjà vu sous tant de faces depuis cinq ou six jours à +peine qu'il le connaissait. + +Roland s'inclina en signe de remerciement. + +-- Eh bien, voici donc l'affaire, et vous allez comprendre cela, +milord: j'ai tant entendu parler fantômes dans ma vie, que je +connais ces gaillards-là comme si je les avais faits. Pourquoi les +fantômes se montrent-ils? + +-- Vous me demandez cela? fit sir John. + +-- Oui, je vous le demande. + +-- Je vous avoue que, n'ayant pas étudié les fantômes comme vous, +je ne saurais vous faire une réponse positive. + +-- Vous voyez bien! Les fantômes se montrent, mon cher lord, pour +faire peur à celui auquel ils apparaissent. + +-- C'est incontestable. + +-- Parbleu! s'ils ne font pas peur à celui à qui ils apparaissent, +c'est celui à qui ils apparaissent qui leur fait peur: témoin +M. de Turenne, dont les fantômes se sont trouvés être des faux- +monnayeurs. Connaissez-vous cette histoire-là? + +-- Non. + +-- Je vous la raconterai un autre jour; ne nous embrouillons pas. +Voilà pourquoi, lorsqu'ils se décident à apparaître -- ce qui est +rare -- voilà pourquoi les fantômes choisissent les nuits +orageuses, où il fait des éclairs, du tonnerre, du vent: c'est +leur mise en scène. + +-- Je suis forcé d'avouer que tout cela est on ne peut pas plus +juste. + +-- Attendez! il y a certaines secondes où l’homme le plus brave +sent un frisson courir dans ses veines; du temps où je n'avais pas +un anévrisme, cela m'est arrivé dix fois, quand je voyais briller +sur ma tête l’éclair des sabres et que j'entendais gronder à mes +oreilles le tonnerre des canons. Il est vrai que, depuis que j'ai +un anévrisme, je cours où l'éclair brille, où le tonnerre gronde; +mais j'ai une chance: c'est que les fantômes ne sachent pas cela, +c'est que les fantômes croient que je puis avoir peur. + +-- Tandis que c'est impossible, n'est-ce pas? demanda sir John. + +-- Que voulez-vous? quand, au lieu d'avoir peur de la mort, on +croit, à tort ou à raison, avoir un motif de chercher la mort, je +ne sais pas de quoi l'on aurait peur; mais, je vous le répète, il +est possible que les fantômes, qui savent beaucoup de choses +cependant, ne sachent point cela. Seulement, ils savent ceci: +c'est que le sentiment de la peur s'augmente ou diminue par la vue +et par l'audition des objets extérieurs. Ainsi, par exemple, où +les fantômes apparaissent-ils de préférence? dans les lieux +obscurs, dans les cimetières, dans les vieux cloîtres, dans les +ruines, dans les souterrains parce que déjà l’aspect des localités +a disposé l'âme à la peur. Après quoi apparaissent-ils? après des +bruits de chaînes, des gémissements, des soupirs, parce que tout +cela n'a rien de bien récréatif; ils n'ont garde de venir au +milieu d'une grande lumière ou après un air de contredanse; non, +la peur est abîme où l'on descend marche à marche, jusqu’à ce que +le vertige vous prenne, jusqu'à ce que le pied vous glisse, +jusqu'à ce que vous tombiez les yeux fermés jusqu'au fond du +précipice. Ainsi, lisez le récit de toutes les apparitions, voici +comment les fantômes procèdent: d'abord le ciel s’obscurcit, le +tonnerre gronde, le vent siffle, les fenêtres et les portes +crient, la lampe, s'il y a une lampe dans la chambre de celui à +qui ils tiennent à faire peur, la lampe pétille, pâlit et +s'éteint; obscurité complète! alors, dans l’obscurité, on entend +des plaintes; des gémissements; des bruits de chaînes, enfin la +porte s'ouvre et le fantôme apparaît. Je dois dire que toutes les +apparitions que j'ai, non pas vues, mais lues, se sont produites +dans des circonstances pareilles. Voyons, est-ce bien cela, sir +John? + +-- Parfaitement. + +-- Et avez-vous jamais vu qu'un fantôme ait apparu à deux +personnes à la fois? + +-- En effet, je ne l'ai jamais lu, ni entendu dire. + +-- C'est tout simple, mon cher lord: à deux, vous comprenez, on +n'a pas peur; la peur, c'est une chose mystérieuse, étrange, +indépendante de la volonté, pour laquelle il faut l’isolement, les +ténèbres, la solitude. Un fantôme n'est pas plus dangereux qu'un +boulet de canon. Eh bien, est-ce qu'un soldat a peur d'un boulet +de canon, le jour, quand il est en compagnie de ses camarades, +quand il sent les coudes à gauche? Non, il va droit à la pièce, il +est tué ou il tue: c'est ce que ne veulent pas les fantômes; c'est +ce qui fait qu'ils n’apparaissent pas à deux personnes à la fois! +c'est ce qui fait que je veux aller seul à la chartreuse, milord; +votre présence empêcherait le fantôme le plus résolu de paraître. +Si je n'ai rien vu, ou si j'ai vu quelque chose qui en vaille la +peine, eh bien, ce sera votre tour après demain. Le marché vous +convient-il? + +-- À merveille! Mais pourquoi n’irais-je pas le premier? + +-- Ah! d'abord, parce que l’idée ne vous en est pas venue, et que +c'est bien le moins que j'aie le bénéfice de mon idée; ensuite, +parce que je suis du pays, que j’étais lié avec tous ces bons +moines de leur vivant, et qu'il y a dans cette liaison une chance +de plus qu'ils m'apparaissent après leur mort; enfin, parce que, +connaissant les localités, s'il faut fuir ou poursuivre, je me +tirerai mieux que vous de l'agression ou de la retraite. Tout cela +vous paraît-il juste, mon cher lord? + +-- On ne peut plus juste, oui; mais, moi, j'irai le lendemain? + +-- Le lendemain, le surlendemain, tous les jours, toutes les nuits +si vous voulez; ce à quoi je tiens, c'est à la primeur. +Maintenant, continua Roland en se levant, c'est entre vous et moi, +n'est-ce pas? Pas un mot à qui que ce soit au monde; les fantômes +pourraient être prévenus et agir en conséquence. Il ne faut pas +nous faire rouler par ces gaillards-là, ce serait trop grotesque. + +-- Soyez tranquille. Vous prendrez des armes, n'est-ce pas? + +-- Si je croyais n'avoir affaire qu'à des fantômes, j'irais les +deux mains dans mes poches, et rien dans les goussets; mais, comme +je vous disais tout à l'heure, je me rappelle les faux-monnayeurs +de M. de Turenne, et je prendrai des pistolets. +-- Voulez-vous les miens? + +-- Non, merci; ceux-là, quoiqu'ils soient bons, j'ai à peu près +résolu de ne m’en servir jamais. + +Puis, avec un sourire dont il serait impossible de rendre +l’amertume: + +-- Ils me portent malheur, ajouta Roland. Bonne nuit, milord! Il +faut que je dorme les poings fermés, cette nuit, pour ne pas avoir +envie de dormir demain. + +Et, après avoir secoué énergiquement la main de l’Anglais, il +sortit de la chambre de celui-ci et rentra dans la sienne. + +Seulement, en rentrant dans la sienne, une chose le frappa: c'est +qu'il retrouvait ouverte sa porte, qu'il était sûr d'avoir laissée +fermée. + +Mais il fut à peine entré, que la vue de sa soeur lui expliqua ce +changement. + +-- Tiens! fit-il moitié étonné, moitié inquiet, c'est toi, Amélie? + +-- Oui, c'est moi, fit la jeune fille. + +Puis, s'approchant de son frère et lui donnant son front à baiser. + +-- Tu n'iras pas, dit-elle d'un ton suppliant, n'est-ce pas, mon +ami? + +-- Où cela? demanda Roland. + +-- À la chartreuse. + +-- Bon? et qui t'a dit que j'y allais? + +-- Oh! lorsqu'on te connaît, comme c'est difficile à deviner! + +-- Et pourquoi veux-tu que je n'aille pas à la chartreuse? + +-- Je crains qu'il ne t'arrive un malheur. + +-- Ah çà! tu crois donc aux fantômes, toi? dit Roland en fixant +son regard sur celui d'Amélie. + +Amélie baissa les yeux, et Roland sentit la main de sa soeur +trembler dans la sienne. + +-- Voyons, dit Roland, Amélie, celle qu'autrefois j'ai connue, du +moins, la fille du général de Montrevel, la soeur de Roland, est +trop intelligente pour subir des terreurs vulgaires; il est +impossible que tu croies à ces contes d'apparitions, de chaînes, +de flammes, de spectres, de fantômes. + +-- Si j'y croyais, mon ami, mes craintes seraient moins grandes: +si les fantômes existent, ce sont des âmes dépouillées de leur +corps, et, par conséquent, qui ne peuvent sortir du tombeau avec +les haines de la matière; or, pourquoi un fantôme te haïrait-il, +toi, Roland, qui n'as jamais fait de mal à personne? + +-- Bon! tu oublies ceux que j'ai tués à l’armée ou en duel. + +Amélie secoua la tête. +-- Je ne crains pas ceux-là. + +-- Que crains-tu donc, alors? + +La jeune fille leva sur Roland. ses beaux yeux tout mouillés de +larmes, et, se jetant dans les bras de son frère: + +-- Je ne sais, dit-elle, Roland; mais, que veux-tu! je crains! + +Le jeune homme, par une légère violence, releva la tête qu'Amélie +cachait dans sa poitrine, et, baisant doucement et tendrement ses +longues paupières: + +-- Tu ne crois pas que ce soient des fantômes que j'aurai demain à +combattre, n'est-ce pas? demanda-t-il. + +-- Mon frère, ne va pas à la chartreuse! insista Amélie d'un ton +suppliant, en éludant la question. + +-- C'est notre mère qui t'a chargée de me demander cela: avoue-le, +Amélie. + +-- Oh! mon frère, non, ma mère ne m'en a pas dit un mot; c'est moi +qui ai deviné que tu voulais y aller. + +-- Eh bien, si je voulais y aller, Amélie, dit Roland d'un ton +ferme, tu dois savoir une chose, c'est que j'irais. + +-- Même si je t'en prie à mains jointes, mon frère? dit Amélie +avec un accent presque douloureux, même si je t'en prie à genoux? + +Et elle se laissa glisser aux pieds de son frère. +-- Oh! femmes! femmes! murmura Roland, inexplicables créatures +dont les paroles sont un mystère, dont la bouche ne dit jamais les +secrets du coeur, qui pleurent, qui prient, qui tremblent, +pourquoi? Dieu le sait! mais nous autres hommes, jamais! J'irai, +Amélie, parce que j'ai résolu d'y aller, et que, quand j'ai pris +une fois une résolution, nulle puissance au monde n'a le pouvoir +de m'en faire changer. Maintenant, embrasse-moi, ne crains rien, +et je te dirai tout bas un grand secret. + +Amélie releva la tête, fixant sur Roland un regard à la fois +interrogateur et désespéré. + +-- J'ai reconnu depuis plus d'un an, répondit le jeune homme, que +j'ai le malheur de ne pouvoir mourir; rassure-toi donc et sois +tranquille. + +Roland prononça ces paroles d'un ton si douloureux, qu'Amélie, qui +jusque-là était parvenue à retenir ses larmes, rentra chez elle en +éclatant en sanglots. + +Le jeune officier après s'être assuré que sa soeur avait refermé +sa porte, referma la sienne en murmurant: + +-- Nous verrons bien qui se lassera enfin, de moi ou de la +destinée. + + +XVI -- LE FANTÔME + +Le lendemain, à l’heure à peu près à laquelle nous venons de +quitter Roland, le jeune officier, après s'être assuré que tout le +monde était couché au château des Noires-Fontaines, entrouvrit +doucement sa porte, descendit l’escalier en retenant sa +respiration, gagna le vestibule, tira sans bruit les verrous de la +porte d'entrée, descendit le perron, se retourna pour s'assurer +que tout était bien tranquille, et, rassuré par l’obscurité des +fenêtres, il attaqua bravement la grille. + +La grille, dont les gonds avaient, selon toute probabilité, été +huilés dans la journée, tourna sans faire entendre le moindre +grincement, et se referma comme elle s'était ouverte, après avoir +donné passage à Roland, qui s'avança rapidement alors dans la +direction du chemin de Pont-d'Ain à Bourg. + +À peine eut-il fait cent pas que la cloche de Saint-Just tinta un +coup: celle de Montagnat lui répondit comme un écho de bronze; dix +heures et demie sonnaient. + +Au pas dont marchait le jeune homme, il lui fallait à peine vingt +minutes pour atteindre la chartreuse de Seillon, surtout si, au +lieu de contourner le bois, il prenait le sentier qui conduisait +droit au monastère. + +Roland était trop familiarisé depuis sa jeunesse avec les moindres +laies de la forêt de Seillon pour allonger inutilement son chemin +de dix minutes. Il prit donc sans hésiter à travers bois, et, au +bout de cinq minutes, il reparut de l'autre côté de la forêt. + +Arrivé là, il n'avait plus à traverser qu'un bout de plaine pour +être arrivé au mur du verger du cloître. +Ce fut l'affaire de cinq autres minutes à peine. + +Au pied du mur, il s'arrêta, mais ce fut pour quelques secondes. + +Il dégrafa son manteau, le roula en tampon et le jeta par-dessus +le mur. + +Son manteau ôté, il resta avec une redingote de velours, une +culotte de peau blanche et des bottes à retroussis. + +La redingote était serrée autour du corps par une ceinture dans +laquelle étaient passés deux pistolets. + +Un chapeau à larges bords couvrait son visage et le voilait +d'ombre. + +Avec la même rapidité qu'il s'était débarrassé du vêtement qui +pouvait le gêner pour franchir le mur, il se mit à l'escalader. + +Son pied chercha une jointure qu'il n'eut pas de peine à trouver; +il s'élança, saisit la crête du chaperon, et retomba de l’autre +côté sans avoir même touché le faîte de ce mur, par-dessus lequel +il avait bondi. + +Il ramassa son manteau, le rejeta sur ses épaules, l’agrafa de +nouveau, et, à travers le verger, gagna à grands pas une petite +porte qui servait de communication entre le verger et le cloître. + +Comme il franchissait le seuil de cette petite porte, onze heures +sonnaient. + +Roland s'arrêta, compta les coups, fit lentement le tour du +cloître, regardant et écoutant. +Il ne vit rien et n'entendit pas le moindre bruit. + +Le monastère offrait l’image de la désolation et de la solitude; +toutes les portes étaient ouvertes: celles des cellules, celle de +la chapelle, celle du réfectoire. + +Dans le réfectoire, immense pièce où les tables étaient encore +dressées, Roland vit voleter cinq ou six chauves-souris; une +chouette effrayée s'échappa par une fenêtre brisée, se percha sur +un arbre à quelques pas de là et fit entendre son cri funèbre. + +-- Bon! dit tout haut Roland, je crois que c'est ici que je dois +établir mon quartier général; chauves-souris et chouettes sont +l’avant-garde des fantômes. + +Le son de cette voix humaine, s'élevant du milieu de cette +solitude, de ces ténèbres et de cette désolation, avait quelque +chose d'insolite et de lugubre qui eût fait frissonner celui-là +même qui venait de parler, si Roland, comme il l'avait dit lui- +même, n'avait pas eu une âme inaccessible à la peur. + +Il chercha un point d'où il pût du regard embrasser toute la +salle: une table isolée, placée sur une espèce d'estrade, à l’une +des extrémités du réfectoire, et qui avait sans doute servi au +supérieur du couvent, soit pour faire une lecture pieuse pendant +le repas, soit pour prendre son repas séparé des autres frères, +lui parut un lieu d'observation réunissant tous les avantages +qu'il pouvait désirer. + +Appuyé au mur, il ne pouvait être surpris par derrière, et, de là, +son regard, lorsqu'il serait habitué aux ténèbres, dominerait tous +les points de la salle. + +Il chercha un siège quelconque et trouva, renversé à trois pas de +la table, l'escabeau qui avait dû être celui du convive ou du +lecteur isolé. + +Il s'assit devant la table, détacha son manteau pour avoir toute +liberté dans ses mouvements, prit ses pistolets à sa ceinture, en +disposa un devant lui, et, frappant trois coups sur la table avec +la crosse de l’autre: + +-- La séance est ouverte, dit-il à haute voix, les fantômes +peuvent venir. + +Ceux qui, la nuit, traversant à deux des cimetières ou des +églises, ont quelquefois éprouvé, sans s'en rendre compte, ce +suprême besoin de parler bas et religieusement, qui s'attache à +certaines localités, ceux-là seuls comprendront quelle étrange +impression eût produite, sur celui qui l’eût entendue, cette voix +railleuse et saccadée troublant la solitude et les ténèbres. + +Elle vibra un instant dans l’obscurité, qu'elle fit en quelque +sorte tressaillir; puis elle s'éteignit et mourut sans écho, +s'échappant à la fois par toutes ces ouvertures que les ailes du +temps avaient faites sur son passage. + +Comme il s'y était attendu, les yeux de Roland s'étaient habitués +aux ténèbres, et maintenant, grâce à la pâle lumière de la lune, +qui venait de se lever, et qui pénétrait dans le réfectoire en +longs rayons blanchâtres, par les fenêtres brisées, pouvait voir +distinctement d'un bout à l'autre de l’immense chambre. + +Quoique évidemment, à l’intérieur comme à l'extérieur, Roland fût +sans crainte, il n'était pas sans défiance, et son oreille +percevait les moindres bruits. + +II entendit sonner la demie. +Malgré lui, le timbre le fit tressaillir; il venait de l'église +même du couvent. + +Comment, dans cette ruine où tout était mort, l’horloge, cette +pulsation du temps, était-elle demeurée vivante? + +-- Oh! oh! dit Roland, voilà qui m'indique que je verrai quelque +chose. + +Ces paroles furent presque un aparté; la majesté des lieux et du +silence agissait sur ce coeur pétri d'un bronze aussi dur que +celui qui venait de lui envoyer cet appel du temps contre +l'éternité. + +Les minutes s'écoulèrent les unes après les autres; sans doute un +nuage passait entre la lune et la terre, car il semblait à Roland +que les ténèbres s'épaississaient. + +Puis il lui semblait, à mesure que minuit s'approchait, entendre +mille bruits à peine perceptibles, confus et différents, qui, sans +doute, venaient de ce monde nocturne qui s'éveille quand l’autre +s'endort. + +La nature n'a pas voulu qu'il y eût suspension dans la vie, même +pour le repos; elle a fait son univers nocturne comme elle a fait +son monde du jour, depuis le moustique bourdonnant au chevet du +dormeur, jusqu'au lion rôdant autour du _douar_ de l’Arabe. + +Mais, Roland, veilleur des camps, sentinelle perdue dans le +désert, Roland chasseur, Roland soldat, connaissait tous ces +bruits; ces bruits ne le troublaient donc pas, lorsque, tout à +coup, à ces bruits vint se mêler de nouveau le timbre de l'horloge +vibrant pour la seconde fois au-dessus de sa tête. + +Cette fois, c'était minuit; il compta les douze coups les uns +après les autres. + +Le dernier se fit entendre, frissonna dans l’air comme un oiseau +aux ailes de bronze, puis s'éteignit lentement, tristement, +douloureusement. + +En même temps, il sembla, au jeune homme qu'il entendait une +plainte. + +Roland tendit l'oreille du côté d'où venait le bruit. + +La plainte se fit entendre plus rapprochée. + +Il se leva, mais les mains appuyées sur la table et ayant sous la +paume de chacune de ses mains la crosse d’un pistolet. Un +frôlement pareil à celui d'un drap ou d’une robe qui traînerait +sur l'herbe, se fit entendre à sa gauche, à dix pas de lui. + +II se redressa comme mû par un ressort. + +Au même moment, une ombre apparut au seuil de la salle immense. +Cette ombre ressemblait à une de ces vieilles statues couchées sur +les sépulcres; elle était enveloppée d'un immense linceul qui +traînait derrière elle. + +Roland douta un instant de lui-même. La préoccupation de son +esprit lui faisait-elle voir ce qui n'était pas? était-il la dupe +de ses sens, le jouet de ces hallucinations que la médecine +constate, mais ne peut expliquer? + +Une plainte poussée par le fantôme fit évanouir ses doutes. + +-- Ah! par ma foi! dit-il en éclatant de rire, à nous deux, ami +spectre! + +Le spectre s'arrêta et étendit la main vers le jeune officier. + +-- Roland! Roland, dit le spectre d’une voix sourde, ce serait une +pitié que de ne pas poursuivre les morts dans le tombeau où tu les +as fait descendre. + +Et le spectre continua son chemin sans hâter le pas. + +Roland, un instant étonné, descendit de son estrade et se mit +résolument à la poursuite du fantôme. + +Le chemin était difficile, encombré qu'il se présentait de +pierres, de bancs mis en travers, de tables renversées. + +Et cependant on eût dit qu'à travers tous ces obstacles un sentier +invisible était tracé pour le spectre, qui marchait du même pas +sans que rien l'arrêtât. + +Chaque fois qu'il passait devant une fenêtre, la lumière +extérieure, si faible qu'elle fût, se réfléchissait sur ce +linceul, et le fantôme dessinait ses contours, qui, la fenêtre +franchie, se perdaient dans l’obscurité pour reparaître bientôt et +se perdre encore. + +Roland, l'oeil fixé sur celui qu'il poursuivait, craignant de le +perdre de vue s'il en détachait un instant son regard, ne pouvait +interroger du regard ce chemin si facile au spectre et si hérissé +d'obstacles pour lui. + +À chaque pas, il trébuchait; le fantôme gagnait sur lui. + +Le fantôme arriva près de la porte opposée à celle par laquelle il +était entré, Roland vit s'ouvrir l’entrée d'un corridor obscur; il +comprit que l’ombre allait lui échapper. + +-- Homme ou spectre, voleur ou moine, dit-il, arrête, ou je fais +feu! + +-- On ne tue pas deux fois le même corps, et la mort, tu le sais +bien, continua le fantôme d'une voix sourde, n'a pas de prise sur +les âmes. + +-- Qui es-tu donc? demanda Roland. + +-- Je suis le spectre de celui que tu as violemment arraché de ce +monde. + +Le jeune officier éclata de rire, de son rire strident et nerveux +rendu plus effrayant encore dans les ténèbres. + +-- Par ma foi, dit-il, si tu n'as pas d'autre indication à me +donner, je ne prendrai pas même la peine de chercher, je t'en +préviens. + +-- Rappelle-toi la fontaine de Vaucluse, dit le fantôme avec un +accent si faible, que cette phrase sembla sortir de sa bouche +plutôt comme un soupir que comme des paroles articulées. + +Un instant, Roland sentit, non pas son coeur faiblir, mais la +sueur perler à son front; par une réaction sur lui-même, il reprit +sa force, et, d'une voix menaçante: + +-- Une dernière fois, apparition ou réalité, cria-t-il, je te +préviens que, si tu ne m'attends pas, je fais feu. + +Le spectre fut sourd et continua son chemin. + +Roland s'arrêta une seconde pour viser: le spectre était à dix pas +de lui: Roland avait la main sûre, c'était lui-même qui avait +glissé la balle dans le pistolet, un instant auparavant; il venait +de passer la baguette dans les canons pour s'assurer qu'ils +étaient chargés. + +Au moment où le spectre se dessinait de toute sa hauteur, blanc, +sous la voûte sombre du corridor, Roland fit feu. + +La flamme illumina comme un éclair le corridor, dans lequel +continua de s'enfoncer le spectre, sans hâter ni ralentir le pas. + +Puis tout rentra dans une obscurité d'autant plus profonde que la +lumière avait été plus vive. + +Le spectre avait disparu sous l’arcade sombre. + +Roland s'y élança à sa poursuite, tout en faisant passer son +second pistolet dans sa main droite. + +Mais, si court qu'eût été le temps d'arrêt, le fantôme avait gagné +du chemin; Roland le vit au bout du corridor, se dessinant cette +fois en vigueur sur l'atmosphère grise de la nuit. + +Il doubla le pas et arriva à l'extrémité du corridor au moment où +le spectre disparaissait derrière la porte de la citerne. + +Roland redoubla de vitesse; arrivé sur le seuil de la porte, il +lui sembla que le spectre s'enfonçait dans les entrailles de la +terre. + +Cependant tout le torse était encore visible. + +-- Fusses-tu le démon, dit Roland, je te rejoindrai. + +Et il lâcha son second coup de pistolet, qui emplit de flamme et +de fumée le caveau dans lequel s'était englouti le spectre. + +Quand la fumée fut dissipée, Roland chercha vainement; il était +seul. + +Roland se précipita dans le caveau en hurlant de rage; il sonda +les murs de la crosse de ses pistolets, il frappa le sol du pied: +partout le sol et la pierre rendirent ce son mat des objets +solides. + +Il essaya de percer l’obscurité du regard; mais c'était chose +impossible: le peu de lumière que laissait filtrer la lune +s'arrêtait aux premières marches de la citerne. + +-- Oh! s'écria Roland, une torche! une torche! + +Personne ne lui répondit; le seul bruit qui se fît entendre était +le murmure de la source coulant à trois pas de lui. + +Il vit qu'une plus longue recherche serait inutile, sortit du +caveau, tira de sa poche une poire à poudre, deux balles tout +enveloppées dans du papier, et rechargea vivement ses pistolets. + +Puis il reprit le chemin qu'il venait de suivre, retrouva le +couloir sombre, au bout du couloir le réfectoire immense, et alla +reprendre, à l’extrémité de la salle muette, la place qu'il avait +quittée pour suivre le fantôme. + +Là, il attendit. + +Mais les heures de la nuit sonnèrent successivement jusqu'à ce +qu'elles devinssent les heures matinales et que les premiers +rayons du jour teignissent de leurs tons blafards les murailles du +cloître. + +-- Allons, murmura Roland, c'est fini pour cette nuit; peut-être +une autre fois serai-je plus heureux. + +Vingt minutes après, il rentrait au château des Noires-Fontaines. + + +XVII -- PERQUISITION + +Il ne pouvait point se figurer que sa soeur craignit pour un autre +que lui. + +Amélie s'élança hors de sa chambre, avec son peignoir de nuit. + +Il était facile de voir, à la pâleur de son teint, au cercle de +bistre s'étendant jusqu'à la moitié de sa joue, qu'elle n’avait +pas fermé l’oeil de la nuit. + +-- Il ne t’est rien arrivé, Roland? s'écria-t-elle en serrant son +frère dans ses bras et en le tâtant avec inquiétude. + +-- Rien. + +-- Ni à toi ni à personne? + +-- Ni à moi ni à personne. + +-- Et tu n'as rien vu? + +-- Je ne dis pas cela, fit Roland. + +-- Qu'as-tu vu, mon Dieu? + +-- Je te raconterai cela plus tard; en attendant, tant tués que +blessés, il n'y a personne de mort. + +-- Ah! je respire. + +-- Maintenant, si j'ai un conseil à te donner, petite soeur, c'est +d'aller te mettre gentiment dans ton lit et de dormir, si tu peux, +jusqu'à l’heure du déjeuner. Je vais faire autant, et je te +promets que l’on n'aura pas besoin de me bercer pour m'endormir: +bonne nuit ou plutôt bon matin! + +Roland embrassa tendrement sa soeur, et, en affectant de siffloter +insoucieusement un air de chasse, il monta l’escalier du second +étage. + +Sir John l'attendait franchement dans le corridor. + +Il alla droit au jeune homme. + +-- Eh bien? lui demanda-t-il. + +-- Eh bien, je n'ai point fait complètement buisson creux. + +-- Vous avez vu un fantôme? + +-- J'ai vu quelque chose, du moins, qui y ressemblait beaucoup. + +-- Vous allez me raconter cela. + +-- Oui, je comprends, vous ne dormiriez pas ou vous dormiriez mal; +voici en deux mots la chose telle qu'elle s'est passée... + +Et Roland fit un récit exact et circonstancié de l’aventure de la +nuit. + +-- Bon! dit sir John quand Roland eut achevé, j'espère que vous en +avez laissé pour moi? + +-- J'ai même peur, dit Roland, de vous avoir laissé le plus dur. + +Puis, comme sir John insistait, revenant sur chaque détail, se +faisant indiquer la disposition des localités: + +-- Écoutez, dit Roland; aujourd'hui, après déjeuner, nous irons +faire à la chartreuse une visite de jour, ce qui ne vous empêchera +point d'y faire votre station de nuit; au contraire, la visite de +jour vous servira à étudier les localités. Seulement, ne dites +rien à personne. + +-- Oh! fit sir John, ai-je donc l'air d'un bavard? + +-- Non, c'est vrai, dit Roland en riant; ce n'est pas vous, +milord, qui êtes un bavard, c'est moi qui suis un niais. + +Et il rentra dans sa chambre. + +Après le déjeuner, les deux hommes descendirent les pentes du +jardin comme pour aller faire une promenade aux bords de la +Reyssouse, puis ils appuyèrent à gauche, remontèrent au bout de +quarante pas, gagnèrent la grande route, traversèrent le bois, et +se trouvèrent au pied du mur de la chartreuse, à l'endroit même où +la veille Roland l'avait escaladé. + +-- Milord, dit Roland, voici le chemin. + +-- En bien, fit sir John, prenons-le. + +Et lentement, mais avec une admirable force de poignet qui +indiquait un homme possédant à fond sa gymnastique, l'Anglais +saisit le chaperon du mur, s'assit sur le faîte, et se laissa +retomber de l'autre. + +Roland le suivit avec la prestesse d'un homme qui n'en était point +à son coup d'essai. + +Tous deux se trouvèrent de l'autre côté. + +L'abandon était encore plus visible de jour que la nuit. + +L'herbe avait poussé partout dans les allées et montait jusqu'aux +genoux; les escaliers étaient envahis par des vignes devenues si +épaisses, que le raisin n’y pouvait mûrir sous l'ombre des +feuilles; en plusieurs endroits, le mur était dégradé, et le +lierre, ce parasite bien plus que cet ami des ruines, commençait à +s'étendre de tous côtés. + +Quant aux arbres en plein vent, pruniers, pêchers, abricotiers, +ils avaient poussé avec la liberté des hêtres et des chênes de la +forêt, dont ils semblaient envier la hauteur et l'épaisseur, et la +sève, tout entière absorbée par les branches aux jets multiples et +vigoureux, ne donnait que des fruits rares et mal venus. + +Deux ou trois fois, au mouvement des longues herbes agitées devant +eux, sir John et Roland devinèrent que la couleuvre, cette hôtesse +rampante de la solitude, avait établi là son domicile et fuyait +tout étonnée qu'on la dérangeât. + +Roland conduisit son ami droit à la porte donnant du verger dans +le cloître; mais, avant d'entrer dans le cloître, il jeta les yeux +sur le cadran de l'horloge; l'horloge, qui marchait la nuit, était +arrêtée le jour. + +Du cloître, il passa dans le réfectoire: là, le jour lui révéla +sous leur véritable aspect les objets que l'obscurité avait +revêtus des formes fantastiques de la nuit. + +Roland montra à sir John l'escabeau renversé, la table rayée sous +les batteries des pistolets, la porte par laquelle était entré le +fantôme. + +Il suivit, avec l'Anglais, le chemin qu'il avait suivi à la piste +du fantôme; il reconnut les obstacles qui l'avaient arrêté, mais +qui étaient faciles à franchir pour quelqu'un qui d'avance aurait +pris connaissance de la localité. + +Arrivé à l'endroit où il avait fait feu, il retrouva les bourres, +mais il chercha inutilement la balle. + +Par la disposition du corridor, fuyant en biais, il était +cependant impossible, si la balle n'avait pas laissé de traces sur +la muraille, qu'elle n'eût point atteint le fantôme. + +Et cependant, si le fantôme avait été atteint et présentait un +corps solide, comment se faisait-il que ce corps fût resté debout? +comment, au moins, n'avait-il point été blessé? et comment, ayant +été blessé, ne trouvait-on sur le sol aucune trace de sang? + +Or, il n'y avait ni trace de sang ni trace de balle. + +Lord Tanlay n'était pas loin d'admettre que son ami eût eu affaire +à un spectre véritable. + +-- On est venu depuis moi, dit Roland, et l'on a ramassé la balle. + +-- Mais, si vous avez tiré sur un homme, comment la balle n'est- +elle pas entrée? + +-- Oh! c'est bien simple, l'homme avait une cotte de mailles sous +son linceul. + +C'était possible: cependant, sir John secoua la tête en signe de +doute; il aimait mieux croire à un événement surnaturel, cela le +fatiguait moins. + +L'officier et lui continuèrent leur investigation. + +On arriva au bout du corridor, et l'on se trouva à l'autre +extrémité du verger. + +C'était là que Roland avait revu son spectre, un instant disparu +sous la voûte sombre. + +Il alla droit à la citerne; il semblait suivre encore le fantôme, +tant il hésitait peu. + +Là, il comprit l'obscurité de la nuit devenue plus intense encore +par l'absence de tout reflet extérieur: à peine y voyait-on +pendant le jour. + +Roland tira de dessous son manteau deux torches d'un pied de long, +prit un briquet, y alluma de l'amadou, et à l’amadou une +allumette. + +Les deux torches flambèrent. + +Il s'agissait de découvrir le passage par où le fantôme avait +disparu. + +Roland et sir John approchèrent les torches du sol. + +La citerne était pavée de grandes dalles de liais qui semblaient +parfaitement jointes les unes aux autres. + +Roland cherchait sa seconde balle avec autant de persistance qu'il +avait cherché la première. Une pierre se trouvait sous ses pieds, +il repoussa la pierre et aperçut un anneau scellé dans une des +dalles. + +Sans rien dire, Roland passa sa main dans l’anneau, s'arc-bouta +sur ses pieds et tira à lui. + +La dalle tourna sur son pivot avec une facilité qui indiquait +qu'elle opérait souvent la même manoeuvre. + +En tournant, elle découvrit l’entrée du souterrain. + +-- Ah! fit Roland, voici le passage de mon spectre. + +Et il descendit dans l’ouverture béante. + +Sir John le suivit. + +Ils firent le même trajet qu'avait fait Morgan lorsqu'il était +revenu rendre compte de son expédition; au bout du souterrain, ils +trouvèrent la grille donnant sur les caveaux funéraires. + +Roland secoua la grille; la grille n'était point fermée, elle +céda. + +Ils traversèrent le cimetière souterrain et atteignirent l'autre +grille; comme la première, elle était ouverte. + +Roland marchant toujours le premier, ils montèrent quelques +marches et se trouvèrent dans le choeur de la chapelle où s'était +passée la scène que nous avons racontée entre Morgan et les +compagnons de Jéhu. + +Seulement, les stalles étaient vides, le choeur était solitaire, +et l'autel, dégradé par l'abandon du culte, n'avait plus ni ses +cierges flamboyants, ni sa nappe sainte. + +Il était évident pour Roland que là avait abouti la course du faux +fantôme, que sir John s'obstinait à croire véritable. + +Mais, que le fantôme fût vrai ou faux, sir John avouait que +c'était là en effet que sa course avait dû aboutir. + +Il réfléchit un instant, puis, après cet instant de réflexion: + +-- Eh bien, dit l’Anglais, puisque c'est à mon tour à veiller ce +soir, puisque j'ai le droit de choisir la place où je veillerai, +je veillerai là, dit-il. + +Et il montra une espèce de table formée au milieu du choeur par le +pied de chêne qui supportait autrefois l'aile du lutrin. + +-- En effet, dit Roland avec la même insouciance que s'il se fût +agi de lui-même, vous ne serez pas mal là; seulement, comme ce +soir vous pourriez trouver la pierre scellée et les deux grilles +fermées, nous allons chercher une issue qui vous conduise, +directement ici. + +Au bout de cinq minutes, l'issue était trouvée. + +La porte d'une ancienne sacristie s'ouvrait sur le choeur, et, de +cette sacristie, une fenêtre dégradée donnait passage dans la +forêt. + +Les deux hommes sortirent par la fenêtre et se trouvèrent dans le +plus épais du bois, juste à vingt pas de l'endroit où ils avaient +tué le sanglier. + +-- Voilà notre affaire, dit Roland; seulement, mon cher lord, +comme vous ne vous retrouveriez pas de nuit dans cette forêt où +l'on a déjà assez de mal à se retrouver de jour, je vous +accompagnerai jusqu'ici. + +-- Oui, mais, moi entré, vous vous retirez aussitôt, dit +l'Anglais; je me souviens de ce que vous m'avez dit touchant la +susceptibilité des fantômes: vous sachant à quelques pas de moi, +ils pourraient hésiter à apparaître, et, puisque vous en avez vu +un, je veux aussi en voir un au moins. + +-- Je me retirerai, répondit Roland, soyez tranquille; seulement, +ajouta-t-il en riant, je n'ai qu'une peur. + +-- Laquelle? + +-- C'est qu'en votre qualité d'Anglais et d'hérétique; ils ne +soient mal à l’aise avec vous. + +-- Oh! dit sir John gravement, quel malheur que je n'aie pas le +temps d'abjurer d'ici à ce soir! + +Les deux amis avaient vu tout ce qu'ils avaient à voir: en +conséquence, ils revinrent au château. + +Personne, pas même Amélie, n'avait paru soupçonner dans leur +promenade autre chose qu'une promenade ordinaire. + +La journée se passa donc sans questions et même sans inquiétudes +apparentes: d'ailleurs, au retour des deux amis, elle était déjà +bien avancée. + +On se mit à table, et, à la grande joie d'Édouard, on projeta une +nouvelle chasse. + +Cette chasse fit les frais de la conversation pendant le dîner et +pendant une partie de la soirée. + +À dix heures, comme d'habitude, chacun était rentré dans sa +chambre, seulement Roland était dans celle de sir John. + +La différence des caractères éclatait visiblement dans les +préparatifs: Roland avait fait les siens joyeusement, comme pour +une partie de plaisir; sir John faisait les siens gravement, comme +pour un duel. + +Les pistolets furent chargés avec le plus grand soin et passés à +la ceinture de l'Anglais, et, au lieu d'un manteau qui pouvait +gêner ses mouvements, ce fut une grande redingote à collet qu'il +endossa par-dessus son habit. + +À dix heures et demie, tous deux sortirent avec les mêmes +précautions que Roland avait prises pour lui tout seul. + +À onze heures moins cinq minutes, ils étaient au pied de la +fenêtre dégradée, mais à laquelle des pierres tombées de la voûte +pouvaient servir de marchepied. + +Là, ils devaient, selon leurs conventions, se séparer. +Sir John rappela ces conditions à Roland: + +-- Oui, dit le jeune homme, avec moi, milord, une fois pour +toutes, ce qui est convenu est convenu; seulement, à mon tour, une +recommandation. + +-- Laquelle? + +-- Je n'ai pas retrouvé les balles parce que l’on est venu les +enlever; on est venu les enlever pour que je ne visse pas +l’empreinte qu'elles avaient conservée sans doute. + +-- Et, dans votre opinion, quelle empreinte eussent-elles +conservée? + +-- Celle des chaînons d'une cotte de mailles; mon fantôme était un +homme cuirassé. + +-- Tant pis, dit sir John, j'aimais fort le fantôme, moi. + +Puis, après un moment de silence où un soupir de l’Anglais +exprimait son regret profond d'être forcé de renoncer au spectre: + +-- Et votre recommandation? dit-il. + +-- Tirez au visage. + +L'Anglais fit un signe d'assentiment, serra la main du jeune +officier, escalada les pierres, entra dans la sacristie, et +disparut. + +-- Bonne nuit! lui cria Roland. + +Et, avec cette insouciance du danger qu'en général un soldat a +pour lui-même et pour ses compagnons, Roland, comme il l’avait +promis à sir John, reprit le chemin du château des Noires- +Fontaines. + + +XVIII -- LE JUGEMENT + +Le lendemain, Roland, qui n'était parvenu à s'endormir que vers +deux heures du matin, s'éveilla à sept heures. + +En s'éveillant, il réunit ses souvenirs épars, se rappela ce qui +s'était passé la veille, entre lui et sir John, et s'étonna qu'à +son retour l'Anglais ne l’eût point éveillé. + +Il s'habilla vivement et alla, au risque de le réveiller au milieu +de son premier sommeil, frapper à la porte de la chambre de sir +John. + +Mais sir John ne répondit point. + +Roland frappa plus fort. + +Même silence. + +Cette fois, un peu d'inquiétude se mêlait à la curiosité de +Roland. + +La clef était en dehors; le jeune officier ouvrit la porte et +plongea dans la chambre un regard rapide. + +Sir John n'était point dans la chambre, sir John n'était point +rentré. + +Le lit était intact. + +Qu'était-il donc arrivé? + +Il n'y avait pas un instant à perdre, et, avec la rapidité de +résolution que nous connaissons à Roland, on devine qu'il ne +perdit pas un instant. + +Il s'élança dans sa chambre, acheva de s'habiller, mit son couteau +de chasse à sa ceinture, son fusil en bandoulière, et sortit. + +Personne n'était encore éveillé, sinon la femme de chambre. + +Roland la rencontra sur l’escalier: + +-- Vous direz à madame de Montrevel, dit-il, que je suis sorti +pour faire un tour dans la forêt de Seillon avec mon fusil; qu'on +ne soit pas inquiet si milord et moi ne rentrions pas précisément +à l’heure du déjeuner. + +Et Roland s'élança rapidement hors du château. + +Dix minutes après, il était près de la fenêtre où, la veille, à +onze heures du soir, il avait quitté lord Tanlay. + +Il écouta: on n'entendait aucun bruit à l'intérieur; à l’extérieur +seulement, l’oreille d'un chasseur pouvait reconnaître toutes ces +rumeurs matinales que fait le gibier dans les bois. + +Roland escalada la fenêtre avec son agilité ordinaire et s'élança +de la sacristie dans le choeur. + +Un regard lui suffit pour s'assurer que non seulement le choeur, +mais le vaisseau entier de la petite chapelle, était vide. + +Les fantômes avaient-ils fait suivre à l’Anglais le chemin opposé +à celui qu'il avait suivi lui-même? + +C'était possible. + +Roland passa rapidement derrière l’autel, gagna la grille des +caveaux: la grille était ouverte. + +Il s'engagea dans le cimetière souterrain. + +L'obscurité l'empêchait de voir dans ses profondeurs. Il appela à +trois reprises sir John; personne ne lui répondit. + +Il gagna l’autre grille donnant dans le souterrain; elle était +ouverte comme la première. + +Il s'engagea dans le passage voûté. + +Seulement, là, comme il eût été impossible, au milieu des +ténèbres, de se servir de son fusil, il le passa en bandoulière et +mit le couteau de chasse à la main. + +En tâtonnant, il s'enfonça toujours davantage sans rencontrer +personne, et, au fur et à mesure qu'il allait en avant, +l’obscurité redoublait, ce qui indiquait que la dalle de la +citerne était fermée. + +Il arriva ainsi à la première marche de l’escalier, monta jusqu'à +ce qu'il touchât la dalle tournante avec sa tête, fit un effort, +la dalle tourna. + +Roland revit le jour. + +Il s'élança dans la citerne. + +La porte qui donnait sur le verger était ouverte; Roland sortit +par cette porte, traversa la partie du verger qui se trouvait +entre la citerne et le corridor, à l’autre extrémité duquel il +avait fait feu sur son fantôme. + +Il traversa le corridor et se trouva dans le réfectoire. + +Le réfectoire était vide. + +Comme il avait fait dans le souterrain funèbre, Roland appela +trois fois sir John. + +L'écho étonné, qui semblait avoir désappris les sons de la parole +humaine, lui répondit seul en balbutiant. + +Il n'était point probable que sir John fût venu de ce côté; il +fallait retourner au point de départ. + +Roland repassa par le même chemin et se retrouva dans le choeur de +la chapelle. + +C'était là que sir John avait dû passer la nuit, c'était là qu'on +devait retrouver sa trace. + +Roland s'avança dans le choeur. + +À peine y fut-il, qu'un cri s'échappa de sa poitrine. + +Une large tache de sang s'étendait à ses pieds et tachait les +dalles du choeur. + +De l'autre côté du choeur, à quatre pas de celle qui rougissait le +marbre à ses pieds, il y avait une seconde tache non moins large, +non mois rouge, non moins récente, et qui semblait faire le +pendant de la première. +Une de ces taches était à droite, l'autre à gauche de cette espèce +de piédestal devant lequel milord avait dit qu'il établirait son +domicile. + +Roland s'approcha du piédestal; le piédestal était ruisselant de +sang. + +C'était là évidement que le drame s'était passé. + +Le drame, s'il fallait en croire les traces qu'il avait laissées, +le drame avait été terrible. + +Roland, en sa double qualité de chasseur et de soldat, devait être +un habile chercheur de piste. + +Il avait pu calculer ce qu'a répandu de sang un homme mort, ou ce +qu'en répand un homme blessé. + +Cette nuit avait vu tomber trois hommes morts ou blessés. + +Maintenant, quelles étaient les probabilités? + +Les deux taches de sang du choeur, celle de droite et celle de +gauche, étaient probablement le sang de deux des antagonistes de +sir John. + +Le sang du piédestal, était probablement le sien. + +Attaqué de deux côtés, à droite et à gauche, il avait fait feu des +deux mains et avait tué ou blessé un homme de chaque coup. + +De là les deux taches de sang qui rougissaient le pavé. + +Attaqué à son tour lui-même, il avait été frappé près du +piédestal, et sur le piédestal son sang avait rejailli. + +Au bout de cinq secondes d'examen, Roland était aussi sûr de ce +que nous venons de dire, que s'il avait vu la lutte de ses propres +yeux. + +Maintenant qu'avait-on fait des deux autres corps et du corps de +sir John? + +Ce qu'on avait fait des deux autres corps, Roland s'en inquiétait +assez peu. + +Mais il tenait fort à savoir ce qu'était devenu celui de sir John. + +Une trace de sang partait du piédestal et allait jusqu’à la porte. + +Le corps de sir John avait été porté dehors. + +Roland secoua la porte massive; elle n'était fermée qu'au pêne. + +Sous son premier effort elle s'ouvrit: de l'autre côté du seuil, +il retrouva les traces de sang. + +Puis, à travers les broussailles, le chemin qu'avaient suivi les +gens qui emportaient le corps. + +Les branches brisées, les herbes foulées conduisirent Roland +jusqu'à la lisière de la forêt donnant sur le chemin de Pont-d'Ain +à Bourg. + +Là, vivant ou mort, le corps semblait avoir été déposé le long du +talus du fossé. + +Après quoi, plus rien. + +Un homme passa, venant du côté du château des Noires-Fontaines; +Roland alla à lui. + +-- N'avez-vous rien vu sur votre chemin? n'avez-vous rencontré +personne? demanda-t-il. + +-- Si fait, répondit l'homme, j'ai vu deux paysans qui portaient +un corps sur une civière. + +-- Ah! s'écria Roland, et ce corps était celui d'un homme vivant? + +-- L'homme était pâle et sans mouvement, et il avait bien l'air +d'être mort. + +-- Le sang coulait-il? + +-- J'en ai vu des gouttes sur le chemin. + +-- En ce cas, il vit. + +Alors, tirant un louis de sa poche: + +-- Voilà un louis, dit-il; cours chez le docteur Milliet, à Bourg; +dis-lui de monter à cheval et de se rendre à franc étrier au +château des Noires-Fontaines; ajoute, qu'il y a un homme en danger +de mort. + +Et, tandis que le paysan, stimulé par la récompense reçue, +pressait sa course vers Bourg, Roland, bondissant sur son jarret +de fer, pressait la sienne vers le château. + +Et maintenant, comme notre lecteur est selon toute probabilité, +aussi curieux que Roland de savoir ce qui est arrivé à sir John, +nous allons le mettre au courant des événements de la nuit. + +Sir John, comme on l’a vu, était entré à onze heures moins +quelques minutes dans ce que l'on avait coutume d'appeler la +Correrie ou le pavillon de la chartreuse, et qui n'était rien +autre chose qu'une chapelle élevée au milieu du bois. + +De la sacristie, il avait passé dans le choeur. + +Le choeur était vide et paraissait solitaire. Une lune assez +brillante, mais qui cependant disparaissait de temps en temps +voilée par les nuages, infiltrait son rayon bleuâtre à travers les +fenêtres en ogive et les vitraux de couleur à moitié brisés de la +chapelle. + +Sir John pénétra jusqu'au milieu du choeur, s'arrêta devant le +piédestal et s'y tint debout. + +Les minutes s'écoulèrent; mais, cette fois, ce ne fut point +l'horloge de la chartreuse qui donna la mesure du temps, ce fut +l'église de Péronnaz, c'est-à-dire du village le plus proche de la +chapelle où sir John attendait. + +Tout se passa, jusqu'à minuit, comme tout s'était passé pour +Roland, c'est-à-dire que sir John ne fut distrait que par de +vagues rumeurs et par des bruits passagers. + +Minuit sonna: c'était le moment qu'attendait avec impatience sir +John, car c'était celui où l'événement devait se produire, si un +événement quelconque se produisait. + +Au dernier coup, il lui sembla entendre des pas souterrains et +voir une lumière apparaître du côté de la grille qui communiquait +aux tombeaux. + +Toute son attention se porta donc de ce côté. + +Un moine sortit du passage, son capuchon rabattu sur ses yeux et +tenant une torche à la main. + +Il portait la robe des chartreux. + +Un second le suivit, puis un troisième. Sir John en compta douze. + +Ils se séparèrent devant l’autel. Il y avait douze stalles dans le +choeur; six à la droite de sir John, six à sa gauche. + +Les douze moines prirent silencieusement place dans les douze +stalles. + +Chacun planta sa torche dans un trou pratiqué à cet effet dans les +appuis du chêne, et attendit. + +Un treizième parut et se plaça devant l’autel. + +Aucun de ces moines n'affectait l'allure fantastique des fantômes +ou des ombres; tous appartenaient évidemment encore à la Terre, +tous étaient des hommes vivants. + +Sir John, debout, un pistolet de chaque main, appuyé à son +piédestal placé juste au milieu du choeur, regardait avec un grand +flegme cette manoeuvre qui tendait à l'envelopper. + +Comme lui, les moines étaient debout et muets. + +Le moine de l’autel rompit le silence. + +-- Frères, demanda-t-il, pourquoi les vengeurs sont-ils réunis? + +-- Pour juger un profane, répondirent les moines. + +-- Ce profane, reprit l'interrogateur, quel crime a-t-il commis? + +-- Il a tenté de pénétrer les secrets des compagnons de Jéhu. + +-- Quelle peine a-t-il méritée? + +-- La peine de mort. + +Le moine de l'autel laissa, pour ainsi dire, à l'arrêt qui venait +d'être rendu le temps de pénétrer jusqu'au coeur de celui qu'il +atteignait. + +Puis, se retournant vers l’Anglais, toujours aussi calme que s'il +eût assisté à une comédie: + +-- Sir John Tanlay, lui dit-il, vous êtes étranger, vous êtes +Anglais; c'était une double raison pour laisser tranquillement les +compagnons de Jéhu débattre leurs affaires avec le gouvernement +dont ils ont juré la perte. Vous n'avez point eu cette sagesse; +vous avez cédé à une vaine curiosité; au lieu de vous en écarter, +vous avez pénétré dans l’antre du lion, le lion vous déchirera. + +Puis, après un instant de silence pendant lequel il sembla +attendre la réponse de l'Anglais, voyant que celui-ci demeurait +muet: + +-- Sir John Tanlay, ajouta-t-il, tu es condamné à mort; prépare- +toi à mourir. + +-- Ah! ah! je vois que je suis tombé au milieu d'une bande de +voleurs. S'il en est ainsi, on peut se racheter par une rançon. + +Puis se tournant vers le moine de l’autel: + +-- À combien la fixez-vous, capitaine? + +Un murmure de menaces accueillit ces insolentes paroles. + +Le moine de l’autel étendit la main. + +-- Tu te trompes, sir John: nous ne sommes pas une bande de +voleurs, dit-il d'un ton qui pouvait lutter de calme et de sang- +froid avec celui de l’Anglais, et la preuve, c'est que, si tu as +quelque somme considérable ou quelques bijoux précieux sur toi, tu +n'as qu'à donner tes instructions, et argent et bijoux seront +remis, soit à ta famille, soit à la personne que tu désigneras. + +-- Et quel garant aurais-je que ma dernière volonté sera +accomplie? + +-- Ma parole. + +-- La parole d'un chef d'assassins! je n'y crois pas. + +-- Cette fois comme l'autre, tu te trompes, sir John: je ne suis +pas plus un chef d'assassins que je n'étais un capitaine de +voleurs. + +-- Et qu'es-tu donc alors? + +-- Je suis l’élu de la vengeance céleste; je suis l’envoyé de +Jéhu, roi d'Israël, qui a été sacré par le prophète Élisée pour +exterminer la maison d'Achab. + +-- Si vous êtes ce que vous dites, pourquoi vous voilez-vous le +visage? Pourquoi vous cuirassez-vous sous vos robes? Des élus +frappent à découvert et risquent la mort en donnant la mort. +Rabattez vos capuchons, montrez-moi vos poitrines nues, et je vous +reconnaîtrai pour ce que vous prétendez être. + +-- Frères, vous avez entendu? dit le moine de l'autel. + +Et, dépouillant sa robe, il ouvrit d'un seul coup son habit, son +gilet et jusqu'à sa chemise. + +Chaque moine en fit autant, et se trouva visage découvert et +poitrine nue. + +C'étaient tous de beaux jeunes gens dont le plus âgé ne paraissait +pas avoir trente-cinq ans. + +Leur mise indiquait l’élégance la plus parfaite; seulement, chose +étrange, pas un seul n'était armé. + +C'étaient bien des juges et pas autre chose. + +-- Sois content, sir John Tanlay, dit le moine de l’autel, tu vas +mourir; mais, en mourant, comme tu en as exprimé le désir tout à +l'heure, tu pourras reconnaître et tuer. Sir John, tu as cinq +minutes pour recommander ton âme à Dieu. + +Sir John, au lieu de profiter de la permission accordée et de +songer à son salut spirituel, souleva tranquillement la batterie +de ses pistolets pour voir si l’amorce était en bon état, fit +jouer les chiens pour s'assurer de la bonté des ressorts, et passa +la baguette dans les canons pour être bien certain de l'immobilité +des balles. + +Puis, sans attendre les cinq minutes qui lui étaient accordées: + +-- Messieurs, dit-il, je suis prêt; l'êtes-vous? + +Les jeunes gens se regardèrent: puis, sur un signe de leur chef, +marchèrent droit à sir John, l'enveloppant de tous les côtés. + +Le moine de l’autel resta immobile à sa place, dominant du regard +la scène qui allait se passer. + +Sir John n'avait que deux pistolets, par conséquent que deux +hommes à tuer. + +Il choisit ses victimes et fit feu. + +Deux compagnons de Jéhu roulèrent sur les dalles qu'ils rougirent +de leur sang. + +Les autres, comme si rien ne s'était passé, s'avancèrent du même +pas, étendant la main sur sir John. + +Sir John avait pris ses pistolets par le canon et s'en servait +comme de deux marteaux. +Il était vigoureux, la lutte fut longue. + +Pendant près de dix minutes, un groupe confus s'agita au milieu du +choeur; puis, enfin, ce mouvement désordonné cessa, et les +compagnons de Jéhu s'écartèrent à droite et à gauche, regagnant +leurs stalles, et laissant sir John garrotté avec les cordes de +leur robes et couché sur le piédestal au milieu du choeur. + +-- As-tu recommandé ton âme à Dieu? demanda le moine de l'autel. + +-- Oui, assassin! répondit sir John; tu peux frapper. + +Le moine prit sur l'autel un poignard, s'avança le bras haut vers +sir John, et suspendant le poignard au-dessus de sa poitrine: + +-- Sir John Tanlay, lui dit-il, tu es brave, tu dois être loyal; +fais serment que pas un mot de ce que tu viens de voir ne sortira +de ta bouche; jure que dans quelque circonstance que ce soit, tu +ne reconnaîtras aucun de nous, et nous te faisons grâce de la vie. + +-- Aussitôt sorti d'ici, répondit sir John, ce sera pour vous +dénoncer; aussitôt libre, ce sera pour vous poursuivre. + +-- Jure! répéta une seconde fois le moine. + +-- Non! dit sir John. + +-- Jure! répéta une troisième fois le moine. + +-- Jamais! répéta à son tour sir John. + +-- Eh bien, meurs donc, puisque tu le veux! + +Et il enfonça son poignard jusqu'à la garde dans la poitrine de +sir John, qui, soit force de volonté, soit qu'il eût été tué sur +le coup, ne poussa pas même un soupir. + +Puis, d’une voix pleine, sonore, de la voix d'un homme qui a la +conscience d'avoir accompli son devoir: + +-- Justice est faite! dit le moine. + +Alors, remontant à l'autel en laissant le poignard dans la +blessure: + +-- Frères, dit-il, vous savez que vous êtes invités à Paris, rue +du Bac, n° 35, au bal des victimes, qui aura lieu le 21 janvier +prochain, en mémoire de la mort du roi Louis XVI. + +Puis, le premier, il rentra dans le souterrain, où le suivirent +les dix moines restés debout, emportant chacun sa torche. + +Deux torches restaient pour éclairer les trois cadavres. + +Un instant après, à la lueur de ces deux torches, quatre frères +servants entrèrent; ils commencèrent par prendre les deux cadavres +gisant sur les dalles et les emportèrent dans le caveau. + +Puis ils rentrèrent, soulevèrent le corps de sir John, le posèrent +sur un brancard, l'emportèrent hors de la chapelle, par la grande +porte d'entrée, qu'ils refermèrent derrière eux. + +Les deux moines qui marchaient devant le brancard avaient pris les +deux dernières torches. + +Et maintenant, si nos lecteurs nous demandent pourquoi cette +différence entre les événements arrivés à Roland et ceux arrivés à +sir John; pourquoi cette mansuétude envers l'un, et pourquoi cette +rigueur envers l'autre, nous leur répondrons: + +«Souvenez-vous que Morgan avait sauvegardé le frère d'Amélie, et +que, sauvegardé ainsi, Roland, dans aucun cas, ne pouvait mourir +de la main d'un compagnon de Jéhu.» + + +XIX: LA PETITE MAISON DE LA RUE DE LA VICTOIRE + +Tandis que l'on transporte au château des Noires-Fontaines le +corps de sir John Tanlay; tandis que Roland s'élance dans la +direction qui lui a été indiquée; tandis que le paysan dépêché par +lui court à Bourg prévenir le docteur Milliet de la catastrophe +qui rend sa présence nécessaire chez madame de Montrevel, +franchissons l'espace qui sépare Bourg de Paris et le temps qui +s'est écoulé entre le 16 octobre et le 7 novembre, c'est-à-dire +entre le 24 vendémiaire et le 7 brumaire, et pénétrons, vers les +quatre heures de l'après-midi, dans cette petite maison de la rue +de la Victoire rendue historique par la fameuse conspiration du 18 +brumaire, qui en sortit tout armée. + +C’est la même qui semble étonnée de présenter encore aujourd'hui, +après tant de changements successifs de gouvernements, les +faisceaux consulaires sur chaque battant de sa double porte de +chêne et qui s'offre -- située au côté droit de la rue, sous le +numéro 60 -- à la curiosité des passants. + +Suivons la longue et étroite allée de tilleuls qui conduit de la +porte de la rue à la porte de la maison; entrons dans +l'antichambre; prenons le couloir à droite, et montons les vingt +marches qui conduisent à un cabinet de travail tendu de papier +vert et meublé de rideaux, de chaises, de fauteuils et de canapés +de la même couleur. + +Ses murailles sont couvertes de cartes géographiques et de plans +des villes; une double bibliothèque en bois d'érable s'étend aux +deux côtés de la cheminée, qu'elle emboîte; les chaises, les +fauteuils, les canapés, les tables et les bureaux sont surchargés +de livres; à peine y a-t-il place sur les sièges pour s'asseoir, +et sur les tables et les bureaux pour écrire. + +Au milieu d'un encombrement de rapports, de lettres, de brochures +et de livres où il s'est ménagé une place, un homme est assis et +essaye, en s'arrachant de temps en temps les cheveux d'impatience, +de déchiffrer une page de notes près desquelles les hiéroglyphes +de l’obélisque de Louqsor sont intelligibles jusqu'à la +transparence. + +Au moment où l’impatience du secrétaire approchait du désespoir, +la porte s'ouvrit, et un jeune officier entra en costume d'aide de +camp. + +Le secrétaire leva la tête et une vive expression de joie se +réfléchit sur son visage. + +-- Oh! mon cher Roland, dit-il, c'est vous, enfin! Je suis +enchanté de vous voir pour trois raisons: la première, parce que +je m'ennuyais de vous à en mourir; la seconde, parce que le +général vous attend avec impatience et vous demande à cor et à +cri; la troisième parce que vous allez m'aider à lire ce mot-là, +sur lequel je pâlis depuis dix minutes... Mais, d'abord, et avant +tout, embrassez-moi. + +Le secrétaire et l'aide de camp s'embrassèrent. + +-- Eh bien, voyons, dit ce dernier, quel est ce mot qui vous +embarrasse tant, mon cher Bourrienne? + +-- Ah! mon cher, quelle écriture! il m'en vient un cheveu blanc +par page que je déchiffre, et j'en suis à ma troisième page +d'aujourd'hui! Tenez, lisez si vous pouvez. + +Roland prit la page des mains du secrétaire et, fixant son regard +à l'endroit indiqué, il lut assez couramment: + +-- «_Paragraphe XI_. Le Nil, depuis Assouan jusqu'à trois lieues +au nord du Caire, coule dans une seule branche...» Eh bien, mais, +fit-il en s'interrompant, cela va tout seul. Que disiez-vous donc? +Le général s'est appliqué au contraire. + +-- Continuez, continuez, dit Bourrienne. + +Le jeune homme reprit: + +-- «De ce point que l'on appelle...» Ah! ah! + +-- Nous y sommes, qu'en dites-vous? + +Roland répéta: + +-- «Que l'on appelle...» Diable! «Que l'on appelle...» + +-- Oui, que l'on appelle, après? + +-- Que me donnerez-vous, Bourrienne, s'écria Roland, si je le +tiens? + +-- Je vous donnerai le premier brevet de colonel que je trouverai +signé en blanc. + +-- Par ma foi, non, je ne veux pas quitter le général, j'aime +mieux avoir un bon père que cinq cents mauvais enfants. Je vais +vous donner vos trois mots pour rien. + +-- Comment! il y a trois mots là? + +-- Qui n'ont pas l’air d'en faire tout à fait deux, j'en conviens. +Écoutez et inclinez-vous: «De ce point que l'on appelle _Ventre +della Vacca.»_ + +-- Ah! «_Ventre de la Vache!...» _Pardieu! c'est déjà illisible en +français: s'il va se mettre dans l’imagination d'écrire en +italien, et en patois d'Ajaccio encore! je croyais ne courir que +le risque de devenir fou, je deviendrai stupide! ... C'est cela. + +Et il répéta la phrase tout entière: + +-- «Le Nil, depuis Assouan jusqu'à trois lieues au nord du Caire, +coule dans une seule branche; de ce point, que l'on appelle +_Ventre de la Vache_, il forme les branches de Rosette et de +Damiette.» Merci, Roland. + +Et il se mit en devoir d'écrire la fin du paragraphe dont le +commencement était déjà jeté sur le papier. + +-- Ah çà! demanda Roland, il a donc toujours son dada, notre +général: coloniser l'Égypte? + +-- Oui, oui, et puis, par contrecoup, un petit peu gouverner la +France; nous coloniserons... à distance. + +-- Eh bien, voyons, mon cher Bourrienne, mettez-moi au courant de +l'air du pays, que je n'aie point l'air d'arriver du Monomotapa. + +-- D'abord, revenez-vous de vous-même, ou êtes-vous rappelé? + +-- Rappelé, tout ce qu'il y a de plus rappelé! + +-- Par qui? + +-- Mais par le général lui-même. + +-- Dépêche particulière? + +-- De sa main; voyez! + +Le jeune homme tira de sa poche un papier contenant deux lignes +non signées, de cette même écriture dont Bourrienne avait tout un +cahier sous les yeux. + +Ces deux lignes disaient: + +«Pars, et sois à Paris le 16 brumaire; j'ai besoin de toi.» + +-- Oui, fit Bourrienne, je crois que ce sera pour le 18. + +-- Pour le 18, quoi? + +-- Ah! par ma foi, vous m'en demandez plus que je n'en sais, +Roland. L'homme, vous ne l'ignorez pas, n'est point communicatif. +Qu'y aura-t-il le 18 brumaire? Je n'en sais rien encore; +cependant, je répondrais qu'il y aura quelque chose. + +-- Oh! vous avez bien un léger doute? + +-- Je crois qu'il veut se faire directeur à la place de Sieyès, +peut-être président à la place de Gohier. + +-- Bon! et la constitution de l’an III? + +-- Comment! la constitution de l’an III? +-- Eh bien, oui, il faut quarante ans pour être directeur, et il +s'en faut juste de dix ans que le général n'en ait quarante. + +-- Dame, tant pis pour la constitution on la violera. + +-- Elle est bien jeune encore, Bourrienne; on ne viole guère les +enfants de sept ans. + +-- Entre les mains du citoyen Barras, mon cher, on grandit bien +vite: la petite fille de sept ans est déjà une vieille courtisane. + +Roland secoua la tête. + +-- Eh bien, quoi? demanda Bourrienne. + +-- Eh bien, je ne crois pas que notre général se fasse simple +directeur avec quatre collègues; juge donc, mon cher, cinq rois de +France, ce n'est plus un dictatoriat, c'est un attelage. + +-- En tout cas, jusqu'à présent, il n'a laissé apercevoir que +cela; mais, vous savez, mon cher ami, avec notre général, quand on +veut savoir, il faut deviner. + +-- Ah! ma foi, je suis trop paresseux pour prendre cette peine, +Bourrienne; moi, je suis un véritable janissaire: ce qu'il fera +sera bien fait. Pourquoi diable me donnerais-je la peine d'avoir +une opinion, de la débattre, de la défendre? C'est déjà bien assez +ennuyeux de vivre. + +Et le jeune homme appuya cet aphorisme d'un long bâillement; puis +il ajouta, avec l'accent d'une profonde insouciance: + +-- Croyez-vous que l'on se donnera des coups de sabre, Bourrienne? + +-- C'est probable. + +-- Eh bien, il y aura une chance de se faire tuer; c'est tout ce +qu'il me faut. Où est le général? + +-- Chez madame Bonaparte; il est descendu il y a un quart d'heure. +Lui avez-vous fait dire que vous étiez arrivé? + +-- Non, je n'étais point fâché de vous voir d'abord. Mais, tenez, +j'entends son pas: le voici. + +Au même moment, la porte s'ouvrit brusquement, et le même +personnage historique que nous avons vu remplir incognito à +Avignon un rôle silencieux, apparut sur le seuil de la porte dans +son costume pittoresque de général en chef de l’armée d'Égypte. + +Seulement, comme il était chez lui, la tête était nue. + +Roland lui trouva les yeux plus caves et le teint plus plombé +encore que d'habitude. + +Cependant, en apercevant le jeune homme, l'oeil sombre ou plutôt +méditatif de Bonaparte lança un éclair de joie. + +-- Ah! c'est toi, Roland! dit-il; fidèle comme l’acier; on +t'appelle, tu accours. Sois le bienvenu. + +Et il tendit la main au jeune homme. + +Puis, avec un imperceptible sourire: +-- Que fais-tu chez Bourrienne? + +-- Je vous attends, général. + +-- Et, en attendant, vous bavardez comme deux vieilles femmes. + +-- Je vous l’avoue, général; je lui montrais mon ordre d'être ici +le 16 brumaire. + +-- J'ai je écrit le 16 ou le 17? + +-- Oh! le 16 général; le 17, c'eût été trop tard. + +-- Pourquoi trop tard le 17? + +-- Dame, s'il y a, comme l’a dit Bourrienne, de grands projets +pour le 18. + +-- Bon! murmura Bourrienne, voilà mon écervelé qui va me faire +laver la tête. + +-- Ah! il t'a dit que j'avais de grands projets pour le 18? + +Il alla à Bourrienne, et, le prenant par l'oreille: + +-- Portière! lui dit-il. + +Puis à Roland: + +-- Eh bien, oui, mon cher, nous avons de grands projets pour le +18: nous dînons, ma femme et moi, chez le président Gohier, un +excellent homme, qui a parfaitement reçu Joséphine en mon absence. +Tu dîneras avec nous, Roland. + +Roland regarda Bonaparte. + +-- C’est pour cela que vous m'avez fait revenir, général? dit-il +en riant. + +-- Pour cela, oui, et peut-être encore pour autre chose. Écris, +Bourrienne. + +Bourrienne reprit vivement la plume. + +-- Y es-tu? + +-- Oui, général. + +«Mon cher président, je vous préviens que ma femme, moi et un de +mes aides de camp, irons vous demander à dîner après-demain 18. + +«C'est vous dire que nous nous contenterons du dîner de famille +....» + +-- Après? fit Bourrienne. + +-- Comment, après? + +-- Faut-il mettre: «Liberté, égalité, fraternité?» + +-- «Ou la mort!» ajouta Roland. + +-- Non, dit Bonaparte. Donne-moi la plume. +Il prit la plume des mains de Bourrienne et ajouta de la sienne: + +«Tout à vous, BONAPARTE.» + +Puis, repoussant le papier: + +-- Tiens, mets l’adresse, Bourrienne, et envoie cela par +ordonnance. + +Bourrienne mit l’adresse, cacheta, sonna. Un officier de service +entra. + +-- Faites porter cela par ordonnance, dit Bourrienne. + +-- Il y a réponse, ajouta Bonaparte. + +L'officier referma la porte. + +-- Bourrienne, dit le général en montrant Roland, regarde ton ami. + +-- Eh bien, général, je le regarde. + +-- Sais-tu ce qu'il a fait à Avignon? + +-- J'espère qu'il n'a pas fait un pape. + +-- Non; il a jeté une assiette à la tête d'un homme. + +-- Oh! c'est vif. + +-- Ce n'est pas le tout + +-- Je le présume bien. + +-- Il s'est battu en duel avec cet homme. + +-- Et tout naturellement il l'a tué, dit Bourrienne. + +-- Justement; et sais-tu pourquoi? + +-- Non. + +Le général haussa les épaules. + +-- Parce que cet homme avait dit que j'étais un voleur. + +Puis, regardant Roland avec une indéfinissable expression de +raillerie et d'amitié: + +-- Niais! dit-il. + +Puis, tout à coup: + +-- À propos, et l’Anglais? + +-- Justement, l’Anglais, mon général, j'allais vous en parler. + +-- Il est toujours en France? + +-- Oui, et j'ai même cru un instant qu'il y resterait jusqu'au +jour où la trompette du jugement dernier sonnera la diane dans la +vallée de Josaphat. +-- As-tu manqué de tuer celui-là aussi? + +-- Oh! non, pas moi; nous sommes les meilleurs amis du monde; et, +mon général, c'est un si excellent homme, et si original en même +temps, que je vous demanderai un tout petit brin de bienveillance +pour lui. + +-- Diable! pour un Anglais? + +Bonaparte secoua la tête. + +-- Je n'aime pas les Anglais. + +-- Bon! comme peuple; mais les individus... + +-- Eh bien, que lui est-il arrivé, à ton ami? + +-- Il a été jugé, condamné et exécuté. + +-- Que diable me comptes-tu là? + +-- La vérité du bon Dieu, mon général. + +-- Comment! il a été jugé, condamné et guillotiné? + +-- Oh! pas tout à fait; jugé, condamné, oui; guillotiné, non; s’il +avait été guillotiné, il serait encore plus malade qu'il n'est. + +-- Voyons, que me rabâches-tu? par quel tribunal a-t-il été jugé +et condamné? + +-- Par le tribunal des compagnons de Jéhu. +-- Qu'est-ce que c'est que cela, les compagnons de Jéhu? + +-- Allons! voilà que vous avez déjà oublié notre ami Morgan, +l’homme masqué qui a rapporté au marchand de vin ses deux cents +louis. + +-- Non, fit Bonaparte, je ne l'ai pas oublié. Bourrienne, je t'ai +raconté l’audace de ce drôle, n'est-ce pas? + +-- Oui, général, fit Bourrienne, et je vous ai répondu qu'à votre +place j'aurais voulu savoir qui il était. + +-- Oh! le général le saurait déjà s'il m'avait laissé faire: +j'allais lui sauter à la gorge et lui arracher son masque, quand +le général m'a dit de ce ton que vous lui connaissez: _Ami +Roland_! + +-- Voyons, reviens à ton Anglais, bavard! fit le général. Ce +Morgan l’a-t-il assassiné? + +-- Non, pas lui... ce sont ses compagnons. + +-- Mais tu parlais tout à l’heure de tribunal, de jugement. + +-- Mon général, vous êtes toujours le même, dit Roland avec ce +reste de familiarité prise à l'École militaire: vous voulez +savoir, et vous ne donnez pas le temps de parler. + +-- Entre aux Cinq-Cents, et tu parleras tant que tu voudras. + +-- Bon! aux Cinq-Cents, j'aurai quatre cent quatre-vingt-dix-neuf +collègues qui auront tout autant envie de parler que moi, et qui +me couperont la parole: j'aime encore mieux être interrompu par +vous que par un avocat. + +-- Parleras-tu? + +-- Je ne demande pas mieux. Imaginez-vous, général, qu'il y a près +de Bourg une chartreuse... + +-- La chartreuse de Seillon: je connais cela. + +-- Comment! vous connaissez la chartreuse de Seillon? demanda +Roland. + +-- Est-ce que le général ne connaît pas tout? fit Bourrienne. + +-- Voyons, ta chartreuse, est-ce qu'il y a encore des chartreux? + +-- Non; il n'y a plus que des fantômes. + +-- Aurais-tu, par hasard, une histoire de revenant à me raconter? + +-- Et des plus belles. + +-- Diable! Bourrienne sait que je les adore. Va. + +-- Eh bien, on est venu nous dire chez ma mère qu'il revenait des +fantômes à la chartreuse; vous comprenez que nous avons voulu en +avoir le coeur net, sir John et moi, ou plutôt moi et sir John; +nous y avons donc passé chacun une nuit. + +-- Où cela? + +-- À la chartreuse, donc. + +Bonaparte pratiqua avec le pouce un imperceptible signe de croix, +habitude corse qu'il ne perdit jamais. + +-- Ah! ah! fit-il; et en as-tu vu des fantômes? + +-- J'en ai vu un. + +-- Et qu'en as-tu fait? + +-- J'ai tiré dessus. + +-- Alors? + +-- Alors, il a continué son chemin. + +-- Et tu t'es tenu pour battu! + +-- Ah! bon! voilà comme vous me connaissez! Je l’ai poursuivi, et +j'ai retiré dessus; mais, comme il connaissait mieux son chemin +que moi à travers les ruines, il m'a échappé. + +-- Diable! + +-- Le lendemain, c'était le tour de sir John, de notre Anglais. + +-- Et a-t-il vu ton revenant? + +-- Il a vu mieux que cela: il a vu douze moines qui sont entrés +dans l’église, qui l'ont jugé comme ayant voulu pénétrer leurs +secrets, qui l'ont condamné à mort, et qui l'ont, ma foi! +poignardé. + +-- Et il ne s'est pas défendu? +-- Comme un lion. Il en a tué deux. + +-- Et il est mort? + +-- Il n'en vaut guère mieux; mais j'espère cependant qu'il s'en +tirera. Imaginez-vous, général, qu'on l'a retrouvé au bord du +chemin et qu'on l'a rapporté chez ma mère avec un poignard planté +au milieu de la poitrine, comme un échalas dans une vigne. + +-- Ah çà! mais c'est une scène de la Sainte-Vehme que tu me +racontes là, ni plus ni moins. + +-- Et sur la lame du poignard, afin qu'on ne doutât point d'où +venait, le coup, il y avait gravé en creux: _Compagnons de Jéhu._ + +-- Voyons, il n'est pas possible qu'il se passe de pareilles +choses en France, pendant la dernière année du dix-huitième +siècle! C'était bon en Allemagne, au moyen âge, du temps des Henri +et des Othon. + +-- Pas possible, général? Eh bien, voilà le poignard; que dites +vous de la forme? Elle est avenante, n'est-ce pas? + +Et le jeune homme tira de dessous son habit un poignard tout en +fer, lame et garde. + +La garde, ou plutôt la poignée, avait la forme d'une croix, et sur +la lame étaient, en effet, gravés ces trois mots: _Compagnons de +Jéhu._ + +Bonaparte examina l'arme avec soin. + +-- Et tu dis qu'ils lui ont planté ce joujou-là dans la poitrine, +à ton Anglais? +-- Jusqu'au manche. + +-- Et il n'est pas mort! + +-- Pas encore, du moins. + +-- Tu as entendu, Bourrienne? + +-- Avec le plus grand intérêt. + +-- Il faudra me rappeler cela, Roland. + +-- Quand, général? + +-- Quand... quand je serai maître. Viens dire bonjour à Joséphine; +viens, Bourrienne, tu dîneras avec nous; faites attention à ce que +vous direz l'un et l'autre: nous avons Moreau à dîner. Ah! je +garde le poignard comme curiosité. + +Et il sortit le premier, suivi de Roland, qui bientôt fut suivi +lui-même de Bourrienne. + +Sur l'escalier, il rencontra l'ordonnance qu'il avait envoyée à +Gohier. + +-- Eh bien, demanda-t-il? + +-- Voici la réponse du président. + +-- Donnez. + +Il décacheta la lettre et lut: +«Le président Gohier est enchanté de la bonne fortune que lui +promet le général Bonaparte; il l'attendra après-demain, 18 +brumaire, à dîner avec sa charmante femme et l'aide de camp +annoncé, quel qu'il soit. + +«On se mettra à table à cinq heures. + +«Si cette heure ne convenait pas au général Bonaparte, il est prié +de faire connaître celle contre laquelle il désirerait qu'elle fût +changée. + +«Le président, + +«16 brumaire an VII. + +«GOHIER.» + +Bonaparte mit, avec un indescriptible sourire, la lettre dans sa +poche. + +Puis, se retournant vers Roland: + +-- Connais-tu le président Gohier? lui demanda-t-il. + +-- Non, mon général. + +-- Ah! tu verras, c'est un bien brave homme. + +Et ces paroles furent prononcées avec un accent non moins +indescriptible que le sourire. + + +XX -- LES CONVIVES DU GÉNÉRAL BONAPARTE + +Joséphine, malgré ses trente-quatre ans, et peut-être même à cause +de ses trente-quatre ans -- cet âge délicieux de la femme, du +sommet duquel elle plane à la fois sur sa jeunesse passée et sur +sa vieillesse future -- Joséphine, toujours belle, plus que jamais +gracieuse, était la femme charmante que vous savez. + +Une confidence imprudente de Junot avait, au moment du retour de +son mari, jeté un peu de froid entre celui-ci et elle; mais trois +jours avaient suffi pour rendre à l’enchanteresse tout son pouvoir +sur le vainqueur de Rivoli et des Pyramides. + +Elle faisait les honneurs du salon quand Roland y entra. + +Toujours incapable, en véritable créole qu'elle était, de +maîtriser ses sensations, elle jeta un cri de joie et lui tendit +la main en l'apercevant; elle savait Roland profondément dévoué à +son mari; elle connaissait sa folle bravoure; elle n'ignorait pas +que, si le jeune homme avait eu vingt existences, il les eût +données toutes pour le général Bonaparte. + +Roland prit avec empressement la main qu'elle lui tendait, et la +baisa avec respect. + +Joséphine avait connu la mère de Roland à la Martinique; jamais, +lorsqu'elle voyait Roland, elle ne manquait de lui parler de son +grand-père maternel M. de la Clémencière, dans le magnifique +jardin duquel, étant enfant, elle allait cueillir ces fruits +splendides inconnus à nos froides régions. + +Le texte de la conversation était donc tout trouvé; elle s'informa +tendrement de la santé de madame de Montrevel, de celle de sa +fille et de celle du petit Édouard. + +Puis, ces informations prises: + +-- Mon cher Roland, lui dit-elle, je me dois à tout le monde; mais +tachez donc, ce soir, de rester après les autres ou de vous +trouver demain seul avec moi: j'ai à vous parler de _lui_ (elle +désignait Bonaparte de l’oeil), et j’ai des millions de choses à +raconter. + +Puis, avec un soupir et en serrant la main du jeune homme: + +-- Quoi qu'il arrive, dit-elle, vous ne le quitterez point, n'est- +ce pas? + +-- Comment! quoi qu'il arrive? demanda Roland étonné. + +-- Je me comprends, dit Joséphine, et je suis sûre que, quand vous +aurez causé dix minutes avec Bonaparte, vous me comprendrez aussi. +En attendant, regardez, écoutez et taisez-vous. + +Roland salua et se retira à l’écart, résolu, ainsi que le conseil +venait de lui en être donné par Joséphine, de se borner au rôle +d'observateur. + +Il y avait de quoi observer. + +Trois groupes principaux occupaient le salon. + +Un premier, qui était réuni autour de madame Bonaparte, seule +femme qu'il y eût dans l’appartement: c'était, au reste, plutôt un +flux et un reflux qu'un groupe. + +Un second, qui était réuni autour de Talma et qui se composait +d'Arnault, de Parseval-Grandmaison, de Monge, de Berthollet et de +deux ou trois autres membres de l'Institut. + +Un troisième, auquel Bonaparte venait de se mêler et dans lequel +on remarquait Talleyrand, Barras, Lucien, l’amiral Bruig, +Roederer, Regnaud de Saint-Jean d'Angély, Fouché, Réal et deux ou +trois généraux au milieu desquels on remarquait Lefebvre. +Dans le premier groupe, on parlait modes, musique, spectacle; dans +le second, on parlait littérature, sciences, art dramatique; dans +le troisième, on parlait de tout, excepté de la chose dont chacun +avait envie de parler. + +Sans doute, cette retenue ne correspondait point à la pensée qui +animait en ce moment Bonaparte; car, après quelques secondes de +cette banale conversation, il prit par le bras l'ancien évêque +d'Autun et l’emmena dans l’embrasure d'une fenêtre. + +-- Eh bien?, lui demanda-t-il. + +Talleyrand regarda Bonaparte avec cet oeil qui n'appartenait qu'à +lui. + +-- Eh bien, que vous avais-je dit de Sieyès, général? + +-- Vous m'avez dit: «Cherchez un appui dans les gens qui traitent +de jacobins les amis de la République, et soyez convaincu que +Sieyès est à la tête de ces gens-là.» + +-- Je ne m'étais pas trompé. +-- Il se rend donc? + +-- Il fait mieux, il est rendu... + +-- L'homme qui voulait me faire fusiller pour avoir débarqué à +Fréjus sans faire quarantaine! + +-- Oh! non, ce n'était point pour cela. + +-- Pourquoi donc? + +-- Pour ne l’avoir point regardé et pour ne lui avoir point +adressé la parole à un dîner chez Gohier. + +-- Je vous avoue que je l’ai fait exprès; je ne puis pas souffrir +ce moine défroqué. + +Bonaparte s'aperçut, mais un peu tard, que la parole qu'il venait +de lâcher était, comme le glaive de l’archange, à double +tranchant: si Sieyès était défroqué, Talleyrand était démitré. + +Il jeta un coup d'oeil rapide sur le visage de son interlocuteur; +l'ex-évêque d'Autun souriait de son plus doux sourire. + +-- Ainsi je puis compter sur lui? + +-- J'en répondrais. + +-- Et Cambacérès, et Lebrun, les avez-vous vus? + +-- Je m'étais chargé de Sieyès, c'est-à-dire du plus récalcitrant; +c'est Bruix qui a vu les deux autres. + +L'amiral, du milieu du groupe où il était resté, ne quittait pas +des yeux le général et le diplomate; il se doutait que leur +conversation avait une certaine importance. + +Bonaparte lui fit signe de venir le rejoindre. + +Un homme moins habile eût obéi à l’instant même; Bruix s'en garda +bien. + +Il fit, avec une indifférence affectée, deux ou trois tours dans +le salon; puis, comme s'il apercevait tout à coup Talleyrand et +Bonaparte causant ensemble, il alla à eux. + +-- C'est un homme très fort que Bruix, dit Bonaparte, qui jugeait +les hommes aussi bien d'après les petites choses que d'après les +grandes. + +-- Et très prudent surtout, général! dit Talleyrand. + +-- Eh bien, mais il va falloir un tire-bouchon pour lui tirer les +paroles du ventre. + +-- Oh! non; maintenant qu'il nous a rejoints, il va, au contraire, +aborder franchement la question. + +En effet, à peine Bruix était-il réuni à Bonaparte et à +Talleyrand, qu'il entra en matière par ces mots aussi clairs que +concis: + +-- Je les ai vus, ils hésitent! + +-- Ils hésitent! Cambacérès et Lebrun hésitent? Lebrun, je le +comprends encore: une espèce d'homme de lettres, un modéré, un +puritain; mais Cambacérès... +-- C'est comme cela. + +-- Ne leur avez-vous pas dit que je comptais faire de chacun d'eux +un consul? + +-- Je ne me suis pas avancé jusque-là, répondit Bruix en riant. + +-- Et pourquoi cela? demanda Bonaparte. + +-- Mais parce que voilà le premier mot que vous me dites de vos +intentions, citoyen général. + +-- C'est juste, dit Bonaparte en se mordant les lèvres. + +-- Faut-il réparer cette omission? demanda Bruix. + +-- Non, non, fit vivement Bonaparte; ils croiraient que j'ai +besoin d'eux; je ne veux pas de tergiversations. Qu'ils se +décident aujourd'hui sans autres conditions que celles que vous +leur avez offertes, sinon, demain, il sera trop tard; je me sens +assez fort pour être seul, et j'ai maintenant Sieyès et Barras. + +-- Barras? répétèrent les deux négociateurs étonnés. + +-- Oui, Barras, qui me traite de petit caporal et qui ne me +renvoie pas en Italie parce que, dit-il, j'y ai fait ma fortune, +et qu'il est inutile que j'y retourne... eh bien, Barras... + +-- Barras? + +-- Rien... + +Puis, se reprenant: +--Ah! ma foi, au reste, je puis bien vous le dire! Savez-vous ce +que Barras a avoué hier à dîner devant moi? qu'il était impossible +de marcher plus longtemps avec la constitution de l'an III; qu'il +reconnaissait la nécessité d'une dictature; qu'il était décidé à +se retirer, à abandonner les rênes du gouvernement, ajoutant qu'il +était usé dans l'opinion et que la République avait besoin +d'hommes nouveaux. Or, devinez sur qui il est disposé à déverser +son pouvoir -- je vous le donne, comme madame de Sévigné, en cent, +en mille, en dix mille! -- sur le général Hédouville, un brave +homme... mais je n'ai eu besoin que de le regarder en face pour +lui faire baisser les yeux; il est vrai que mon regard devait être +foudroyant! Il en est résulté que, ce matin, à huit heures, Barras +était auprès de mon lit, s'excusant comme il pouvait de sa bêtise +d'hier, reconnaissant que, seul, je pouvais sauver la République, +me déclarant qu'il venait se mettre à ma disposition, faire ce que +je voudrais, prendre le rôle que je lui donnerais, et me priant de +lui promettre que, si je méditais quelque chose, je compterais sur +lui... oui, sur lui, qu'il m'attende sous l'orme! + +-- Cependant, général, dit M. de Talleyrand ne pouvant résister au +désir de faire un mot, du moment où l'orme n'est point un arbre de +la liberté. + +Bonaparte jeta un regard de côté à l'ex-évêque. + +-- Oui, je sais que Barras est votre ami, celui de Fouché et de +Réal; mais il n'est pas le mien et je le lui prouverai. Vous +retournerez chez Lebrun et chez Cambacérès, Bruix, et vous leur +mettrez le marché à la main. + +Puis, regardant à sa montre et fronçant le sourcil: + +-- Il me semble que Moreau se fait attendre. + +Et il se dirigea vers le groupe où dominait Talma. +Les deux diplomates le regardèrent s'éloigner. + +Puis, tout bas: + +-- Que dites-vous, mon cher Maurice, demanda l'amiral Bruig, de +ces sentiments pour l'homme qui l’a distingué au siège de Toulon +n'étant que simple officier, qui lui a donné la défense de la +Convention au 13 vendémiaire, qui, enfin, l'a fait nommer, à +vingt-six ans, général en chef de l'armée d'Italie? + +-- Je dis, mon cher amiral, répondit M. de Talleyrand avec son +sourire pâle et narquois tout ensemble, qu'il existe des services +si grands, qu'ils ne peuvent se payer que par l'ingratitude. + +En ce moment la porte s'ouvrit et l'on annonça le général Moreau. + +À cette annonce, qui était plus qu'une nouvelle, qui était un +étonnement pour la plupart des assistants, tous les regards se +tournèrent vers la porte. + +Moreau parut. + +Trois hommes occupaient, à cette époque, les regards de la France, +et Moreau était un de ces trois hommes. + +Les deux autres étaient Bonaparte et Pichegru. + +Chacun d'eux était devenu une espèce de symbole. + +Pichegru, depuis le 18 fructidor, était le symbole de la +monarchie. + +Moreau, depuis qu'on l'avait surnommé Fabius, était le symbole de +la république. + +Bonaparte, symbole de la guerre, les dominait tous deux par le +côté aventureux de son génie. + +Moreau était alors dans toute la force de l'âge, nous dirions dans +toute la force de son génie, si un des caractères du génie n'était +pas la décision. Or, nul n'était plus indécis que le fameux +_cunctateur._ + +Il avait alors trente-six ans, était de haute taille, avait à la +fois la figure douce, calme et ferme; il devait ressembler à +Xénophon. + +Bonaparte ne l'avait jamais vu: lui, de son côté, n'avait jamais +vu Bonaparte. + +Tandis que l'un combattait sur l'Adige et le Mincio, l'autre +combattait sur le Danube et sur le Rhin. + +Bonaparte, en l'apercevant, alla au-devant de lui. + +-- Soyez le bienvenu, général! lui dit-il. + +Moreau sourit avec une extrême courtoisie: + +-- Général, répondit-il pendant que chacun faisait cercle autour +d'eux pour voir comment cet autre César aborderait cet autre +Pompée, vous arrivez d'Égypte victorieux, et moi, j'arrive +d'Italie après une grande défaite. + +-- Qui n'était pas vôtre et dont vous ne devez pas répondre, +général. Cette défaite, c'est la faute de Joubert; s'il s'était +rendu à l'armée d'Italie aussitôt qu'il en a été nommé général en +chef, il est plus que probable que les Russes et les Autrichiens, +avec les seules troupes qu'ils avaient alors, n'eussent pas pu lui +résister; mais la lune de miel l’a retenu à Paris, ce mois fatal, +que le pauvre Joubert a payé de sa vie, leur a donné le temps de +réunir toutes leurs forces; la reddition de Mantoue les a accrues +de quinze mille hommes arrivés la veille du combat; il était +impossible que notre brave armée ne fût pas accablée par tant de +forces réunies! + +-- Hélas! oui, dit Moreau, c'est toujours le plus grand nombre qui +bat le plus petit. + +-- Grande vérité, général! s'écria Bonaparte, vérité +incontestable! + +-- Cependant, dit Arnault se mêlant à la conversation, avec de +petites armées, général, vous en avez battu de grandes. + +-- Si vous étiez Marius, au lieu d'être l’auteur de _Marius, _vous +ne diriez pas cela, monsieur le poète. Même quand j'ai battu de +grandes armées avec de petites -- écoutez bien cela, vous surtout, +jeunes gens qui obéissez aujourd'hui et qui commanderez plus tard +-- c'est toujours le plus petit nombre qui a été battu par le +grand. + +-- Je ne comprends pas? dirent ensemble Arnault et Lefebvre. + +Mais Moreau fit un signe de tête indiquant qu'il comprenait, lui. + +Bonaparte continua: + +-- Suivez bien ma théorie, c'est tout l'art de la guerre. Lorsque +avec de moindres forces j'étais en présence d'une grande armée, +groupant avec rapidité la mienne, je tombais comme la foudre sur +l'une de ses ailes et je la culbutais; je profitais ensuite du +désordre que cette manoeuvre ne manquait jamais de mettre dans +l'armée ennemie pour l'attaquer dans une autre partie, toujours +avec toutes mes forces; je la battais ainsi en détail, et la +victoire qui était le résultat était toujours, comme vous le +voyez, le triomphe du grand nombre sur le petit. + +Au moment où l'habile général venait de donner cette définition de +son génie, la porte s'ouvrit et un domestique annonça qu'on était +servi. + +-- Allons, général, dit Bonaparte conduisant Moreau à Joséphine, +donnez le bras à ma femme, et à table! + +Et, sur cette invitation, chacun passa du salon dans la salle à +manger. + +Après le dîner, sous le prétexte de lui montrer un sabre +magnifique qu'il avait rapporté d'Égypte, Bonaparte emmena Moreau +dans son cabinet. + +Là, les deux rivaux restèrent plus d'une heure enfermés. + +Que se passa-t-il entre eux? quel fut le pacte signé? quelles +furent les promesses faites? Nul ne le sut jamais. + +Seulement, Bonaparte, en rentrant seul au salon, répondit à +Lucien, qui lui demandait: «Eh bien, Moreau?» + +-- Comme je l’avais prévu, il préfère le pouvoir militaire au +pouvoir politique; je lui ai promis le commandement d’une armée... + +En prononçant ces derniers mots, Bonaparte sourit. + +-- Et, en attendant..., continua-t-il. + +-- En attendant? demanda Lucien. + +-- Il aura celui du Luxembourg; je ne suis pas fâché d'en faire le +geôlier des directeurs avant d'en faire le vainqueur des +Autrichiens. + +Le lendemain on lisait dans le _Moniteur_: + +_»Paris, 17 brumaire. -- _Bonaparte a fait présent à Moreau d'un +damas garni de pierres précieuses qu'il a rapporté d'Égypte, et +qui est estimé douze mille francs.» + + +XXI -- LE BILAN DU DIRECTOIRE + +Nous avons dit que Moreau, muni sans doute de ses instructions, +était sorti de la petite maison de la rue de la Victoire, tandis +que Bonaparte était rentré seul au salon. + +Tout était objet de contrôle dans une pareille soirée; aussi +remarqua-t-on l'absence de Moreau, la rentrée solitaire de +Bonaparte, et la visible bonne humeur qui animait la physionomie +de ce dernier. + +Les regards qui s'étaient fixés le plus ardemment sur lui étaient +ceux de Joséphine et de Roland: Moreau pour Bonaparte ajoutait +vingt chances de succès au complot; Moreau contre Bonaparte lui en +enlevait cinquante. + +L'oeil de Joséphine était si suppliant que, en quittant Lucien, +Bonaparte poussa son frère du côté de sa femme. + +Lucien comprit; il s'approcha de Joséphine. + +-- Tout va bien, dit-il. + +-- Moreau? + +-- Il est avec nous. + +-- Je le croyais républicain. + +-- On lui a prouvé que l'on agissait pour le bien de la +République. + +-- Moi, je l’eusse cru ambitieux, dit Roland. + +Lucien tressaillit et regarda le jeune homme. + +-- Vous êtes dans le vrai, vous, dit il. + +-- Eh bien, alors, demanda Joséphine, s'il est ambitieux, il ne +laissera pas Bonaparte s'emparer du pouvoir. + +-- Pourquoi cela? + +-- Parce qu'il le voudra pour lui-même. + +-- Oui; mais il attendra qu'on le lui apporte tout fait, vu qu'il +ne saura pas le créer et qu'il n'osera pas le prendre. + +Pendant ce temps Bonaparte s'approchait du groupe qui s'était +formé, comme avant le dîner, autour de Talma; les hommes +supérieurs sont toujours au centre. + +-- Que racontez-vous là, Talma? demanda Bonaparte; il me semble +qu'on vous écoute avec bien de l’attention. + +-- Oui, mais voilà mon règne fini, dit l'artiste. + +-- Et pourquoi cela? + +-- Je fais comme le citoyen Barras, j'abdique. + +-- Le citoyen Barras abdique donc? + +-- Le bruit en court. + +-- Et sait-on qui sera nommé à sa place? + +-- On s'en doute. + +-- Est-ce un de vos amis, Talma? + +-- Autrefois, dit Talma en s'inclinant, il m'a fait l’honneur de +me dire que j'étais le sien. + +-- Eh bien, en ce cas, Talma, je vous demande votre protection. + +-- Elle vous est acquise, dit Talma, en riant; maintenant reste à +savoir pourquoi faire. + +-- Pour m'envoyer en Italie, où le citoyen Barras ne veut pas que +je retourne. + +-- Dame, fit Talma, vous connaissez la, chanson, général? + +«_Nous n'irons plus au bois, Les lauriers sont coupés_!» + +-- Ô Roscius! Roscius! dit en souriant Bonaparte, serais-tu devenu +flatteur en mon absence? + +-- Roscius était l'ami de César, général, et, à son retour des +Gaules, il dut lui dire à peu près ce que je vous dis. + +Bonaparte posa la main sur l’épaule de Talma. + +-- Lui eût-il dit les mêmes paroles après le passage du Rubicon? + +Talma regarda Bonaparte en face: + +-- Non, répondit-il; il lui eût dit, comme le devin: «_César, +prends garde aux ides de mars_!» + +Bonaparte fourra sa main dans sa poitrine comme pour y chercher +quelque chose, et, y retrouvant le poignard des compagnons de +Jéhu, il l'y serra convulsivement. + +Avait-il un pressentiment des conspirations d'Aréna, de Saint- +Régent et de Cadoudal? + +En ce moment la porte s'ouvrit et l'on annonça: + +-- Le général Bernadotte. + +-- Bernadotte! ne put s'empêcher de murmurer Bonaparte, que vient- +il faire ici? + +En effet, depuis le retour de Bonaparte, Bernadotte s'était tenu à +l'écart, se refusant à toutes les instances que le général en chef +lui avait faites ou lui avait fait faire par ses amis. + +C'est que, dès longtemps, Bernadotte avait deviné l'homme +politique sous la capote du soldat, le dictateur sous le général +en chef; c'est que Bernadotte, tout roi qu'il fut depuis, était +alors bien autrement républicain que Moreau. + +D'ailleurs, Bernadotte croyait avoir à se plaindre de Bonaparte. + +Sa carrière militaire avait été non moins brillante que celle du +jeune général; sa fortune devait égaler la sienne jusqu'au bout; +seulement, plus heureux que lui, il devait mourir sur le trône. + +Il est vrai que, ce trône, Bernadotte ne l'avait pas conquis: il y +avait été appelé. + +Fils d'un avocat de Pau, Bernadotte, né en 1764, c'est-à-dire cinq +ans avant Bonaparte, s'était engagé comme simple soldat à l'âge de +dix-sept ans. En 1789, il n'était encore que sergent-major; mais +c'était l'époque des avancements rapides; en 1794, Kléber l'avait +proclamé général de brigade sur le champ de bataille même où il +venait de décider de la victoire; devenu général de division, il +avait pris une part brillante aux journées de Fleurus et de +Juliers, fait capituler Maëstricht, pris Altdorf, et protégé, +contre une armée une fois plus nombreuse que la sienne, la marche +de Jourdan forcé de battre en retraite; en 1797, le Directoire +l'avait chargé de conduire dix-sept mille hommes à Bonaparte: ces +dix-sept mille hommes, c'étaient ses vieux soldats, les vieux +soldats de Kléber, de Marceau, de Hoche, des soldats de Sambre-et- +Meuse, et alors, il avait oublié la rivalité et secondé Bonaparte +de tout son pouvoir, ayant sa part du passage du Tagliamento, +prenant Gradiska, Trieste, Laybach, Idria, venant après la +campagne rapporter au Directoire les drapeaux pris à l'ennemi, et +acceptant, à contrecoeur peut-être, l’ambassade de Vienne, tandis +que Bonaparte se faisait donner le commandement en chef de l'armée +d'Égypte. + +À Vienne, une émeute suscitée par le drapeau tricolore arboré à la +porte de l’ambassade, émeute dont l’ambassadeur ne put obtenir +satisfaction, le força de demander ses passeports. De retour à +Paris, il avait été nommé par le Directoire ministre de la guerre; +une subtilité de Sieyès, que le républicanisme de Bernadotte +offusquait, avait amené celui-ci à donner sa démission, la +démission avait été acceptée, et, lorsque Bonaparte avait débarqué +à Fréjus, le démissionnaire était depuis trois mois remplacé par +Dubois-Crancé. + +Depuis le retour de Bonaparte, quelques amis de Bernadotte avaient +voulu le rappeler au ministère; mais Bonaparte s'y était opposé; +il en résultait une hostilité, sinon ouverte, du moins réelle, +entre les deux généraux. + +La présence de Bernadotte dans le salon de Bonaparte était donc un +événement presque aussi extraordinaire que celle de Moreau, et +l'entrée du vainqueur de Maëstricht fit retourner au moins autant +de têtes que l'entrée du vainqueur de Rastadt. + +Seulement, au lieu d'aller à lui comme il avait été au-devant de +Moreau, Bonaparte, pour le nouveau venu, se contenta de se +retourner et d'attendre. + +Bernadotte, du seuil de la porte, jeta un regard rapide sur le +salon; il divisa et analysa les groupes, et, quoiqu'il eût, au +centre du groupe principal, aperçu Bonaparte, il s'approcha de +Joséphine, à demi couchée au coin de la cheminée sur une chaise +longue, belle et drapée comme la statue d'Agrippine du musée +Pitti, et la salua avec toute la courtoisie d'un chevalier, lui +adressa quelques compliments, s'informa de sa santé, et, alors +seulement, releva la tête pour voir sur quel point il devait aller +chercher Bonaparte. + +Toute chose avait trop de signification dans un pareil moment pour +que chacun ne remarquât point cette affectation de courtoisie de +la part de Bernadotte. + +Bonaparte, avec son esprit rapide et compréhensif, n'avait point +été le dernier à faire cette remarque; aussi l’impatience le prit- +elle, et, au lieu d'attendre Bernadotte au milieu du groupe où il +se trouvait, se dirigea-t-il vers l'embrasure d'une fenêtre, comme +s'il portait à l'ex-ministre de la guerre le défi de l'y suivre. + +Bernadotte salua gracieusement à droite et à gauche, et, +commandant le calme à sa physionomie d'ordinaire si mobile, il +s'avança vers Bonaparte, qui l'attendait comme un lutteur attend +son adversaire, le pied droit en avant et les lèvres serrées. + +Les deux hommes se saluèrent; seulement, Bonaparte ne fit aucun +mouvement pour tendre la main à Bernadotte; celui-ci, de son côté, +ne fit aucun mouvement pour la lui prendre. + +-- C'est vous, dit Bonaparte; je suis bien aise de vous voir. + +-- Merci, général, répondit Bernadotte; je viens ici parce que je +crois avoir à vous donner quelques explications. + +-- Je ne vous avais pas reconnu d'abord. + +-- Mais il me semble cependant, général, que mon nom avait été +prononcé, par le domestique qui m'a annoncé, d'une voix assez +haute et assez claire pour qu'il n'y eût point de doute sur mon +identité. + +-- Oui: mais il avait annoncé le général Bernadotte. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, j'ai vu un homme en bourgeois, et, tout en vous +reconnaissant, je doutais que ce fût vous. + +Depuis quelque temps, en effet, Bernadotte affectait de porter +l’habit bourgeois, de préférence à l'uniforme. + +-- Vous savez, répondit-il en riant, que je ne suis plus militaire +qu'à moitié: je suis mis au traitement de réforme par le citoyen +Sieyès. + +-- Il paraît qu'il n'est point malheureux pour moi que vous n'ayez +plus été ministre de la guerre, lors de mon débarquement à Fréjus. + +-- Pourquoi cela? + +-- Vous avez dit, à ce que l'on m'assure, que si vous aviez reçu +l’ordre de me faire arrêter pour avoir transgressé les lois +sanitaires, vous l'eussiez fait. + +-- Je l'ai dit et je le répète, général; soldat, j'ai toujours été +un fidèle observateur de la discipline; ministre, je devenais un +esclave de la loi. + +Bonaparte se mordit les lèvres. + +-- Et vous direz après cela que vous n'avez pas une inimitié +personnelle contre moi! + +-- Une inimitié personnelle contre vous, général? répondit +Bernadotte; pourquoi cela? nous avons toujours marché à peu près +sur le même rang, j'étais même général avant vous; mes campagnes +sur le Rhin, pour être moins brillantes que vos campagnes sur +l’Adige, n'ont pas été moins profitables à la République, et, +quand j'ai eu l’honneur de servir sous vos ordres en Italie, vous +avez, je l'espère, trouvé en moi un lieutenant dévoué, sinon à +l’homme, du moins à la patrie. Il est vrai que, depuis votre +départ, général, j'ai été plus heureux que vous, n'ayant pas la +responsabilité d'une grande armée que, s'il faut en croire les +dernières dépêches de Kléber, vous avez laissée dans une fâcheuse +position. + +-- Comment! d'après les dernières dépêches de Kléber? Kléber a +écrit? + +-- L'ignorez-vous, général? Le Directoire ne vous aurait-il pas +communiqué les plaintes de votre successeur? Ce serait une grande +faiblesse de sa part, et je me félicite alors doublement d'être +venu redresser dans votre esprit ce que l'on dit de moi, et vous +apprendre ce que l'on dit de vous. + +Bonaparte fixa sur Bernadotte un oeil sombre comme celui de +l'aigle. + +-- Et que dit-on de moi? demanda-t-il. + +-- Un dit que, puisque vous reveniez, vous auriez du ramener +l'armée avec vous. + +-- Avais-je une flotte? et ignorez-vous que Brueys a laissé brûler +la sienne? + +-- Alors, on dit, général, que, n'ayant pu ramener l'armée, il eût +peut-être été meilleur pour votre renommée de rester avec elle. + +-- C'est ce que j'eusse fait, monsieur, si les événements ne +m'eussent pas rappelé en France. + +-- Quels événements, général? + +-- Vos défaites. + +-- Pardon, général, vous voulez dire les défaites de Scherer? + +-- Ce sont toujours vos défaites. + +-- Je ne réponds des généraux qui ont commandé nos armées du Rhin +et d'Italie que depuis que je suis ministre de la guerre. Or, +depuis ce temps-là, énumérons défaites et victoires, général, et +nous verrons de quel côté penchera la balance. + +-- Ne viendrez-vous pas me dire que vos affaires sont en bon état? + +-- Non; mais je vous dirai qu'elles ne sont pas dans un état aussi +désespéré que vous affectez de le croire. + +-- Que j'affecte!... En vérité, général, à vous entendre, il +semblerait que j'eusse intérêt à ce que la France soit abaissée +aux yeux de l'étranger... + +-- Je ne dis pas cela: je dis que je suis venu pour établir avec +vous la balance de nos victoires et de nos défaites depuis trois +mois, et, comme je suis venu pour cela, que je suis chez vous, que +j'y viens en accusé... + +-- Ou en accusateur! + +-- En accusé d'abord... je commence. + +-- Et, moi, dit Bonaparte visiblement sur les charbons, j'écoute. + +-- Mon ministère date du 30 prairial, du 8 juin, si vous l'aimez +mieux; nous n'aurons jamais de querelle pour les mots. + +-- Ce qui veut dire que nous en aurons pour les choses. + +Bernadotte continua sans répondre: + +-- J'entrai donc, comme je vous le disais, au ministère le 8 juin, +c'est-à-dire quelques jours après la levée du siège de Saint-Jean +d'Acre. + +Bonaparte se mordit les lèvres. + +-- Je n'ai levé le siège de Saint-Jean d'Acre qu'après avoir ruiné +les fortifications, répliqua-t-il. + +-- Ce n'est pas ce qu'écrit Kléber; mais cela ne me regarde +point... + +Et, en souriant, il ajouta: + +-- C'était du temps du ministère de Clarke. + +Il y eut un instant de silence pendant lequel Bonaparte essaya de +faire baisser les yeux à Bernadotte; mais, voyant qu'il n'y +réussissait pas: + +-- Continuez, lui dit-il. + +Bernadotte s'inclina et reprit: + +-- Jamais ministre de la guerre peut-être -- et les archives du +ministère sont là pour en faire foi -- jamais ministre de la +guerre ne reçut son portefeuille dans des circonstances plus +critiques: la guerre civile à l'intérieur, l'étranger à nos +portes, le découragement dans nos vieilles armées, le dénuement le +plus absolu de moyens pour en mettre sur pied de nouvelles; voilà +où j'en étais le 8 juin au soir; mais j'étais déjà entré en +fonctions... À partir du 8 juin, une correspondance active, +établie avec les autorités civiles et militaires, ranimait leur +courage et leurs espérances; mes adresses aux armées -- c'est un +tort peut-être -- sont celles, non pas d'un ministre à des +soldats, mais d'un camarade à des camarades, de même que mes +adresses aux administrateurs sont celles d'un citoyen à ses +concitoyens. Je m'adressais au courage de l'armée et au coeur des +Français, j'obtins tout ce que je demandais: la garde nationale +s'organisa avec un nouveau zèle, des légions se formèrent sur le +Rhin, sur la Moselle, des bataillons de vétérans prirent la place +d'anciens régiments pour aller renforcer ceux qui défendent nos +frontières; aujourd'hui, notre cavalerie se recrute d'une remonte +de quarante mille chevaux, cent mille conscrits habillés, armés et +équipés, reçoivent au cri de «Vive la République!» les drapeaux +sous lesquels ils vont combattre et vaincre... + +-- Mais, interrompit amèrement Bonaparte, c'est toute une apologie +que vous faites là de vous-même! + +-- Soit; je diviserai mon discours en deux parties: la première +sera une apologie contestable; la seconde sera une exposition de +faits incontestés; laissons de côté l'apologie, je passe aux +faits. + +«Les 17 et 18 juin, bataille de la Trebbia: Mac Donald veut +combattre sans Moreau; il franchit la Trebbia, attaque l'ennemi, +est battu par lui et se retire sur Modène. Le 20 juin, combat de +Tortona: Moreau bat l’Autrichien Bellegarde. Le 22 juillet, +reddition de la citadelle d'Alexandrie aux Austro-Russes. La +balance penche pour la défaite. Le 30, reddition de Mantoue: +encore un échec! Le 15 août, bataille de Novi: cette fois, c'est +plus qu'un échec, c'est une défaite; enregistrez-la, général, +c'est la dernière. + +«En même temps que nous nous faisons battre à Novi, Masséna se +maintient dans ses positions de Zug et de Lucerne, et s'affermit +sur l'Aar et sur le Rhin, tandis que Lecourbe, les 14 et 15 août, +prend le Saint-Gothard. Le 19, bataille de Bergen: Brune défait +l’armée anglo-russe, forte de quarante-quatre mille hommes et fait +prisonnier le général russe Hermann. Les 25, 26 et 27 du même +mois, combats de Zurich: Masséna bat les Austro-Russes commandés +par Korsakov; Hotze et trois autres généraux autrichiens sont +pris, trois sont tués; l’ennemi perd douze mille hommes, cent +canons, tous ses bagages! les Autrichiens, séparés des Russes, ne +peuvent les rejoindre qu'au-delà du lac de Constance. Là +s'arrêtent les progrès que l’ennemi faisait depuis le commencement +de la campagne; depuis la reprise de Zurich, le territoire de la +France est garanti de toute invasion. + +«Le 30 août, Molitor bat les généraux autrichiens Jeilachich et +Linken, et les rejette dans les Grisons. Le 1er septembre, Molitor +attaque et bat dans la Muttathalle le général Rosemberg. Le 2, +Molitor force Souvaroff d'évacuer Glaris, d'abandonner ses +blessés, ses canons et seize cents prisonniers. Le 6, le général +Brune bat pour la seconde fois les Anglo-Russes, commandés par le +duc d'York. Le 7, le général Gazan s'empare de Constance. Le 9, +vous abordez près de Fréjus. + +«Eh bien, général, continua Bernadotte, puisque la France va +probablement passer entre vos mains, il est bon que vous sachiez +dans quel état vous la prenez, et qu'à défaut de reçu, un état des +lieux fasse foi de la situation dans laquelle nous vous la +donnons. Ce que nous faisons à cette heure-ci, général, c'est de +l’histoire, et il est important que ceux qui auront intérêt à la +falsifier un jour, trouvent sur leur chemin le démenti de +Bernadotte! + +-- Dites-vous cela pour moi, général? + +-- Je dis cela pour les flatteurs... Vous avez prétendu, assure-t- +on, que vous reveniez parce que nos armées étaient détruites, +parce que la France était menacée, la République aux abois. Vous +pouvez être parti d'Égypte dans cette crainte; mais, une fois +arrivé en France, il faut que cette crainte disparaisse et fasse +place à une croyance contraire. + +-- Je ne demande pas mieux que de me ranger à votre avis, général, +répondit Bonaparte avec une suprême dignité, et plus vous me +montrerez la France grande et puissante, plus j'en serai +reconnaissant à ceux à qui elle devra sa puissance et sa grandeur. + +-- Oh! le résultat est clair, général! Trois armées battues et +disparues, les Russes exterminés, les Autrichiens vaincus et mis +en déroute; vingt mille prisonniers, cent pièces de canon; quinze +drapeaux, tous les bagages de l'ennemi en notre pouvoir; neuf +généraux pris ou tués, la Suisse libre, nos frontières assurées, +le Rhin fier de leur servir de limite; voilà le contingent de +Masséna et la situation de l'Helvétie. + +«L'armée anglo-russe deux fois vaincue, entièrement découragée, +nous abandonnant son artillerie, ses bagages, ses magasins de +guerre et de bouche, et jusqu'aux femmes et aux enfants débarqués +avec les Anglais, qui se regardaient déjà comme maîtres de la +Hollande; huit mille prisonniers français et bataves rendus à la +patrie, la Hollande complètement évacuée: voilà le contingent de +Brune et la situation de la Hollande. + +«L'arrière-garde du général Klenau forcée de mettre bas les armes +à Villanova; mille prisonniers, trois pièces de canon tombées +entre nos mains et les Autrichiens rejetés derrière la Bormida; en +tout, avec les combats de la Stura, de Pignerol, quatre mille +prisonniers, seize bouches à feu, la place de Mondovi, +l'occupation de tout le pays situé entre la Stura et le Tanaso; +voilà le contingent de Championnet et la situation de l'Italie. + +«Deux cent mille soldats sous les armes, quarante mille cavaliers +montés, voilà mon contingent à moi, et la situation de la France. + +-- Mais, demanda Bonaparte d'un air railleur, si vous avez, comme +vous le dites, deux cent quarante mille soldats sous les armes, +qu'aviez-vous affaire que je vous ramenasse les quinze ou vingt +mille hommes que j'avais en Égypte et qui sont utiles là-bas pour +coloniser? + +-- Si je vous les réclame, général, ce n'est pas pour le besoin +que nous avons d'eux, c'est dans la crainte qu'il ne leur arrive +malheur. + +-- Et quel malheur voulez-vous qu'il leur arrive, commandés par +Kléber? + +-- Kléber peut être tué, général, et, derrière Kléber, que reste- +t-il? Menou... Kléber et vos vingt mille hommes sont perdus, +général! + +-- Comment, perdus? + +-- Oui, le sultan enverra des troupes _; _il a la terre. Les +Anglais enverront des flottes; ils ont la mer. Nous, nous n'avons +ni la terre ni la mer, et nous serons obligés d’assister d'ici à +l'évacuation de l'Égypte et à la capitulation de notre armée. + +-- Vous voyez les choses en noir, général! + +-- L'avenir dira qui de nous deux les a vues comme elles étaient. +_ _ +_--_ Qu’eussiez-vous donc fait à ma place? + +-- Je ne sais pas; mais, quand j’aurais dû les ramener par +Constantinople, je n’eusse pas abandonné ceux que la France +m’avait confiés. Xénophon, sur les rives du Tigre, était dans une +situation plus désespérée que vous sur les bords du Nil: il ramena +les dix mille jusqu’en Ionie, et ces dix mille, ce n’étaient point +des enfants d’Athènes, ce n’étaient pas ses concitoyens, c’étaient +des mercenaires! + +Depuis que Bernadotte avait prononcé le mot de Constantinople, +Bonaparte n’écoutait plus; on eût dit que ce nom avait éveillé en +lui une source d’idées nouvelles et qu’il suivait sa propre +pensée. + +Il posa sa main sur le bras de Bernadotte étonné, et les yeux +perdus comme un homme qui suit, dans l'espace, le fantôme d'un +grand projet évanoui: + +-- Oui, dit-il, oui! j'y ai pensé, et voilà pourquoi je +m'obstinais à prendre cette bicoque de Saint-Jean d'Acre. Vous +n'avez vu d'ici que mon entêtement, vous, une perte d'hommes +inutile_, _sacrifice à l'amour-propre d'un général médiocre qui +craint qu'on ne lui reproche un échec; que m'eût importé la levée +du siège de Saint-Jean d'Acre, si Saint-Jean d'Acre n'avait été +une barrière placée au-devant du plus immense projet qui ait +jamais été conçu!... Des villes! eh! mon Dieu, j'en prendrai +autant qu'en ont pris Alexandre et César; mais c'était Saint-Jean +d'Acre qu'il fallait prendre! si j'avais pris Saint-Jean d'Acre, +savez-vous ce que je faisais? + +Et son regard se fixa, ardent, sur celui de Bernadotte, qui, cette +fois, baissa les yeux sous la flamme du génie. + +-- Ce que je faisais, répéta Bonaparte, et, comme Ajax, il sembla +menacer le ciel du poing, si j'avais pris Saint-Jean d'Acre, je +trouvais dans la ville les trésors du pacha et des armes pour +trois cent mille hommes; je soulevais et j’armais toute la Syrie, +qu'avait tant indignée la férocité de Djezzar, qu'à chacun de mes +assauts, les populations en prière demandaient sa chute à Dieu; je +marchais sur Damas et Alep; je grossissais mon armée de tous les +mécontents; à mesure que j’avançais dans le pays, j'annonçais aux +peuples l’abolition de la servitude et l’anéantissement du +gouvernement tyrannique des pachas. J’arrivais à Constantinople +avec des masses armées; je renversais l’empire turc, et je fondais +à Constantinople un grand empire qui fixait ma place dans la +postérité au-dessus de Constantin et de Mahomet II! Enfin, peut- +être revenais-je à Paris par Andrinople ou par Vienne, après avoir +anéanti la maison d’Autriche. Eh bien! Mon cher général, voilà le +projet que cette bicoque de Saint-Jean d'Acre a fait avorter! + +Et il oubliait si bien à qui il parlait, pour se bercer dans les +débris de son rêve évanoui, qu'il appelait Bernadotte, _mon cher +général_. + +Celui-ci, presque épouvanté de la grandeur du projet que venait de +lui développer Bonaparte, avait fait un pas en arrière. + +-- Oui, dit Bernadotte, je vois ce qu'il vous faut, et vous venez +de trahir votre pensée: en Orient et en Occident, un trône! Un +trône! soit; pourquoi pas! Comptez sur moi pour le conquérir, mais +partout ailleurs qu'en France: je suis républicain et je mourrai +républicain. + +Bonaparte secoua la tête, comme pour chasser les pensées qui le +soutenaient dans les nuages. + +-- Et moi aussi, je suis républicain, dit-il; mais voyez donc ce +qu'est devenue votre République! + +-- Qu’importe! s'écria Bernadotte, ce n'est ni au mot ni à la +forme que je suis fidèle, c'est au principe. Que les directeurs me +donnent le pouvoir, et je saurai bien défendre la République de +ses ennemis intérieurs comme je l'ai défendue de ses ennemis +extérieurs. + +Et, en disant ces derniers mots, Bernadotte releva les yeux; son +regard se croisa avec celui de Bonaparte. + +Deux glaives nus qui se choquent ne jettent pas un éclair plus +terrible et plus brûlant. + +Depuis longtemps, Joséphine, inquiète, observait les deux hommes +avec attention. + +Elle vit ce double regard, plein de menaces réciproques. + +Elle se leva vivement, et, allant à Bernadotte: + +-- Général, dit-elle. + +Bernadotte s'inclina. + +-- Vous êtes lié avec Gohier, n'est-ce pas? continua-t-elle. + +-- C'est un de mes meilleurs amis, madame, dit Bernadotte. + +-- Eh bien, nous dînons chez lui après-demain, 18 brumaire; venez +donc y dîner aussi, et amenez-nous madame Bernadotte; je serais si +heureuse de me lier avec elle! + +-- Madame, dit Bernadotte, du temps des Grecs, vous eussiez été +une des trois Grâces; au moyen âge, vous eussiez été une fée; +aujourd'hui, vous êtes la femme la plus adorable que je connaisse. + +Et, faisant trois pas en arrière, en saluant, il trouva moyen de +se retirer sans que Bonaparte eût la moindre part à son salut. + +Joséphine suivit des yeux Bernadotte jusqu'à ce qu'il fût sorti. + +Alors, se retournant vers son mari: + +-- Eh bien, lui demanda-t-elle, il paraît que cela n'a pas été +avec Bernadotte comme avec Moreau? + +-- Entreprenant, hardi, désintéressé, républicain sincère, +inaccessible à la séduction. C'est un homme obstacle: on le +tournera puisqu'on ne peut le renverser. + +Et, quittant le salon sans prendre congé de personne, il remonta +dans son cabinet, où Roland et Bourrienne le suivirent. + +À peine y étaient-ils depuis un quart d'heure, que la clef tourna +doucement dans la serrure et que la porte s'ouvrit. + +Lucien parut. + + +XXII -- UN PROJET DE DÉCRET + +Lucien était évidemment attendu. Pas une seule fois Bonaparte, +depuis son entrée dans le cabinet, n'avait prononcé son nom; mais, +tout en gardant le silence, il avait, avec une impatience +croissante, tourné trois ou quatre fois la tête vers la porte, et, +lorsque le jeune homme parut, une exclamation d'attente satisfaite +s'échappa de la bouche de Bonaparte. + +Lucien, frère du général en chef, était né en 1775, ce qui lui +donnait vingt-cinq ans à peine: depuis 1797, c'est-à-dire à l’âge +de vingt-deux ans et demi, il était entré au conseil des Cinq- +Cents, qui, pour faire honneur à Bonaparte, venait de le nommer +son président. + +Avec les projets qu'il avait conçus, c'était ce que Bonaparte +pouvait désirer de plus heureux. + +Franc et loyal au reste, républicain de coeur, Lucien, en +secondant les projets de son frère, croyait servir encore plus la +République que le futur premier consul. + +À ses yeux, nul ne pouvait mieux la sauver une seconde fois que +celui qui l’avait déjà sauvée une première. + +C'est donc animé de ce sentiment qu'il venait retrouver son frère. + +-- Te voilà! lui dit Bonaparte; je t'attendais avec impatience. + +-- Je m'en doutais; mais il me fallait attendre, pour sortir, un +moment où personne ne songeait à moi. + +-- Et tu crois que tu as réussi? + +-- Oui; Talma racontait je ne sais quelle histoire sur Marat et +Dumouriez. Tout intéressante qu'elle paraissait être, je me suis +privé de l’histoire et me voilà. + +-- Je viens d'entendre une voiture qui s'éloignait; la personne +qui sortait ne t'a-t-elle pas vu prendre l'escalier de mon +cabinet? + +-- La personne qui sortait, c'était moi-même; la voiture qui +s'éloignait, c'était la mienne; ma voiture absente, tout le monde +me croira parti. + +Bonaparte respira. + +-- Eh bien, voyons, demanda-t-il; à quoi as-tu employé ta journée? + +-- Oh! je n'ai pas perdu mon temps, va! + +-- Aurons-nous le décret du conseil des Anciens? + +-- Nous l'avons rédigé aujourd'hui, et je te l’apporte -- le +brouillon du moins -- pour que tu voies s'il y a quelque chose à +en retrancher ou à y ajouter. + +-- Voyons! dit Bonaparte. + +Et, prenant vivement des mains de Lucien le papier que celui-ci +lui présentait, il lut: + +«Art. 1er. Le Corps législatif est transféré dans la commune de +Saint-Cloud; les deux conseils y siégeront dans les deux ailes du +palais...» + +-- C'était l’article important, dit Lucien; je l'ai fait mettre en +tête pour qu'il frappe tout d'abord le peuple. + +-- Oui, oui, fit Bonaparte. + +Et il continua: + +«Art. 2. Ils y seront rendus demain 20 brumaire...» + +-- Non; non, dit Bonaparte: «Demain 19.» Changez la date, +Bourrienne. + +Et il passa le papier à son secrétaire. + +-- Tu crois être en mesure pour le 18? + +-- Je le serai. Fouché m'a dit avant-hier: «_Pressez-vous ou je ne +réponds plus de rien_.» + +-- «19 brumaire» dit Bourrienne en rendant le papier au général. + +Bonaparte reprit: + +«Art. 2. -- Ils seront rendus demain, 19 brumaire, à midi. Toute +continuation de délibérations est interdite ailleurs et avant ce +terme.» + +Bonaparte relut cet article. +-- C'est bien, dit-il; il n'y a point de double entente. Et il +poursuivit: + +«Art. 3. Le général Bonaparte est chargé de l’exécution du présent +décret: il prendra toutes les mesures nécessaires pour la sûreté +de la représentation nationale.» + +Un sourire railleur passa sur les lèvres de pierre du lecteur; +mais, presque aussitôt, continuant: + +«Le général commandant la 17e division militaire, la garde du +Corps législatif, la garde nationale sédentaire, les troupes de +ligne qui se trouvent dans la commune de Paris, dans +l’arrondissement constitutionnel et dans toute l’étendue de la 47e +division, sont mis immédiatement sous ses ordres et tenus de le +reconnaître en cette qualité.» + +-- Ajoute, Bourrienne: «Tous les citoyens lui porteront main-forte +à sa première réquisition.» Les bourgeois adorent se mêler des +affaires politiques, et quand ils peuvent nous servir dans nos +projets, il faut leur donner cette satisfaction. + +Bourrienne obéit; puis il rendit le papier au général, qui +continua: + +«Art. 4. Le général Bonaparte est appelé dans le sein du conseil +pour y recevoir une expédition du présent décret et prêter +serment. Il se concertera avec les commissaires inspecteurs des +deux Conseils.» + +«Art. 5. Le présent décret sera _de suite _transmis par un +messager au conseil des Cinq-Cents et au Directoire exécutif.» + +«Il sera imprimé, affiché, promulgué dans toutes les communes de +la République par des courriers extraordinaires.» +«Paris, ce...» + +-- La date est en blanc, dit Lucien. + +-- Mets: «18 brumaire» Bourrienne; il faut que le décret surprenne +tout le monde. Rendu à sept heures du matin, il faut qu'en même +temps qu'il sera rendu, auparavant même, il soit affiché sur tous +les murs de Paris. + +-- Mais, si les Anciens allaient refuser de le rendre...? + +-- Raison de plus pour qu'il soit affiché, niais! dit Bonaparte; +nous agirons comme s'il était rendu. + +-- Faut-il corriger en même temps une faute de français qui se +trouve dans le dernier paragraphe? demanda Bourrienne en riant. + +-- Laquelle? fit Lucien avec l’accent d'un auteur blessé dans son +amour-propre. + +-- _De suite, _reprit Bourrienne; dans ce cas-là on ne dit pas _de +suite, _on dit _tout de suite_. + +-- Ce n'est point la peine, dit Bonaparte; j'agirai, soyez +tranquille, comme s'il y avait _tout de suite_. + +Puis, après une seconde de réflexion: + +-- Quant à ce que tu disais tout à l’heure de la crainte que tu +avais que le décret ne passât point, il y a un moyen bien simple +pour qu'il passe. + +-- Lequel? + +-- C'est de convoquer pour six heures du matin les membres dont +nous sommes sûrs, et pour huit heures ceux dont nous ne sommes pas +sûrs. N'ayant que des hommes à nous, c'est bien le diable si nous +manquons la majorité. + +-- Mais six heures aux uns, et huit heures aux autres..., fit +Lucien. + +-- Prends deux secrétaires différents; il y en aura un qui se sera +trompé. + +Puis, se tournant vers Bourrienne: + +-- Écris, lui dit-il. + +Et, tout en se promenant, il dicta sans hésiter, comme un homme +qui a songé d'avance et longtemps à ce qu'il dicte, mais en +s'arrêtant de temps en temps devant Bourrienne pour voir si la +plume du secrétaire suivait sa parole: + +«Citoyens! + +«Le conseil des Anciens, dépositaire de la sagesse nationale, +vient de rendre le décret ci-joint; il y est autorisé par les +articles 102 et 103 de l’acte constitutionnel. + +«Il me charge de prendre des mesures pour la sûreté de la +représentation nationale, sa translation nécessaire et +momentanée...» + +Bourrienne regarda Bonaparte: c'était _instantanée _que celui-ci +avait voulu dire; mais, comme le général ne se reprit point, +Bourrienne laissa _momentanée._ + +Bonaparte continua de dicter: + +«Le Corps législatif se trouvera à même de tirer la représentation +du danger imminent où la désorganisation de toutes les parties de +l’administration nous a conduits. + +«Il a besoin, dans cette circonstance essentielle, de l'union et +de la confiance des patriotes; ralliez-vous autour de lui; c'est +le seul moyen d'asseoir la République sur les bases de la liberté +civile, du bonheur intérieur, de la victoire et de la paix.» + +Bonaparte relut cette espèce de proclamation, et, de la tête, fit +signe que c'était bien. + +Puis il tira sa montre: + +-- Onze heures, dit-il; il est temps encore. + +Alors, s'asseyant à la place de Bourrienne, il écrivit quelques +mots en forme de billet, cacheta et mit sur l'adresse: «Au citoyen +Barras.» + +-- Roland, dit-il quand il eut achevé, tu vas prendre, soit un +cheval à l'écurie, soit une voiture sur la place, et tu te rendras +chez Barras; je lui demande un rendez-vous pour demain à minuit. +Il y a réponse. + +Roland sortit. + +Un instant après, on entendit dans la cour de l'hôtel le galop +d'un cheval qui s'éloignait dans la direction de la rue du Mont- +Blanc. + +-- Maintenant, Bourrienne, dit Bonaparte, après avoir prêté +l’oreille au bruit, demain à minuit, que je sois à l'hôtel ou que +je n'y sois pas, vous ferez atteler, vous monterez dans ma voiture +et vous irez à ma place chez Barras. + +-- À votre place, général? + +-- Oui; toute la journée, il comptera sur moi pour le soir, et ne +fera rien, croyant que je le mets dans ma partie. À minuit, vous +serez chez lui, vous lui direz qu'un grand mal de tête m'a forcé +de me coucher, mais que je serai chez lui à sept heures du matin +sans faute. Il vous croira ou ne vous croira pas; mais, en tout +cas, il sera trop tard pour qu'il agisse contre nous: à sept +heures du matin, j'aurai dix mille hommes sous mes ordres. + +-- Bien, général. Avez-vous d'autres ordres à me donner? + +-- Non, pas pour ce soir, répondit Bonaparte. Soyez demain ici de +bonne heure. + +-- Et moi? demanda Lucien. + +-- Vois Sieyès; c'est lui qui a dans sa main le conseil des +Anciens; prends toutes tes mesures avec lui. Je ne veux pas qu'on +le voie chez moi, ni qu'on me voie chez lui; si par hasard nous +échouons, c'est un homme à renier. Je veux après-demain être +maître de mes actions et n'avoir d'engagement absolu avec +personne. + +-- Crois-tu avoir besoin de moi demain? + +-- Viens dans la nuit, et rends-moi compte de tout. + +-- Rentres-tu au salon? + +-- Non. Je vais attendre Joséphine chez elle. Bourrienne, vous lui +direz un mot à l'oreille en passant, afin qu'elle se débarrasse le +plus vite possible de tout son monde. + +Et, saluant de la main et presque du même geste son frère et +Bourrienne, il passa, par un corridor particulier, de son cabinet +dans la chambre de Joséphine. + +Là, éclairé par la simple lueur d'une lampe d'albâtre, qui faisait +le front du conspirateur plus pâle encore que d'habitude, +Bonaparte écouta le bruit des voitures qui s'éloignaient les unes +après les autres. + +Enfin, un dernier roulement se fit entendre, et, cinq minutes +après, la porte de la chambre s'ouvrit pour donner passage à +Joséphine. + +Elle était seule et tenait à la main un candélabre à deux +branches. + +Son visage, éclairé par la double lumière, exprimait la plus vive +angoisse. + +-- Eh bien, lui demanda Bonaparte, qu'as-tu donc? + +-- J'ai peur! dit Joséphine. + +-- Et de quoi? des niais du Directoire ou des deux Conseils? +Allons donc! aux Anciens, j'ai Sieyès; aux Cinq-Cents, j'ai +Lucien. + +-- Tout va donc bien? + +-- À merveille! + +-- C'est que, comme tu m'avais fait dire que tu m'attendais chez +moi, je craignais que tu n'eusses de mauvaises nouvelles à me +communiquer. + +-- Bon! si j'avais de mauvaises nouvelles, est-ce que je te le +dirais? + +-- Comme c'est rassurant! + +-- Mais, sois tranquille, je n'en ai que de bonnes; seulement, je +t'ai donné une part dans la conspiration. + +-- Laquelle? + +-- Mets-toi là, et écris à Gohier. + +-- Que nous n'irons pas dîner chez lui? + +-- Au contraire: qu’il vienne avec sa femme déjeuner chez nous; +entre gens qui s'aiment comme nous nous aimons, on ne saurait trop +se voir. + +Joséphine se mit à un petit secrétaire en bois de rose. + +-- Dicte, dit-elle, j'écrirai. + +-- Bon! pour qu'on reconnaisse mon style! allons donc! tu sais +bien mieux que moi comment on écrit un de ces billets charmants +auxquels il est impossible de résister. + +Joséphine sourit du compliment, tendit son front à. Bonaparte qui +l'embrassa amoureusement, et écrivit ce billet que nous copions +sur l'original: + +«Au citoyen Gohier, président du Directoire exécutif de la +République française...» + +-- Est-ce cela? demanda-t-elle. + +-- Parfait! Comme il n'a pas longtemps à garder ce titre de +président, ne le lui marchandons pas. + +-- N'en ferez-vous donc rien? + +-- J'en ferai tout ce qu'il voudra, s'il fait tout ce que je veux! +Continue, chère amie. + +Joséphine reprit la plume et écrivit: + +«Venez, mon cher Gohier et votre femme, déjeuner demain avec moi, +à huit heures du matin; n'y manquez pas: j'ai à causer avec vous +sur des choses très intéressantes. + +«Adieu, mon cher Gohier! comptez toujours sur ma sincère amitié! + +«LA PAGERIE-BONAPARTE.» + +-- J'ai mis _demain, _fit Joséphine; il faut que je date ma lettre +du 17 brumaire. + +-- Et tu ne mentiras pas, dit Bonaparte: voilà minuit qui sonne. + +En effet, un jour de plus venait de tomber dans l'abîme du temps; +la pendule tinta douze coups. + +Bonaparte les écouta, grave et rêveur; il n'était plus séparé que +par vingt-quatre heures du jour solennel qu'il préparait depuis un +mois, qu'il rêvait depuis trois ans! + +Faisons ce qu'il eût bien voulu faire, sautons par-dessus les +vingt-quatre heures qui nous séparent de ce jour que l'histoire +n'a pas encore jugé, et voyons ce qui se passait, à sept heures du +matin, sur les différents points de Paris où les événements que +nous allons raconter devaient produire une suprême sensation. + + +XXIII -- ALEA JACTA EST + +À sept heures du matin, le ministre de la police, Fouché, entrait +chez Gohier, président du Directoire. + +-- Oh! oh! fit Gohier en l'apercevant, qu'y a-t-il donc de +nouveau, monsieur le ministre de la justice, que j'aie le plaisir +de vous voir si matin? + +-- Vous ne connaissez pas encore le décret? dit Fouché. + +-- Quel décret? demanda l'honnête Gohier. + +-- Le décret du conseil des Anciens. + +-- Rendu quand? + +-- Rendu cette nuit. + +-- Le conseil des Anciens se réunit donc la nuit maintenant? + +-- Quand il y a urgence, oui. + +-- Et que dit le décret? + +-- Il transfère les séances du corps législatif à Saint-Cloud. + +Gohier sentit le coup. Il comprenait tout le parti que le génie +entreprenant de Bonaparte pouvait tirer de cet isolement. + +-- Et depuis quand, demanda-t-il à Fouché, un ministre de la +police est-il transformé en messager du conseil des Anciens? + +-- Voilà ce qui vous trompe, citoyen président, répondit l'ex- +conventionnel; je suis ce matin plus ministre de la police que +jamais, puisque je viens vous dénoncer un acte qui peut avoir les +plus graves conséquences. + +Fouché ne savait pas encore comment tournerait la conspiration de +la rue de la victoire; il n'était point fâché de se ménager une +porte de retraite au Luxembourg. + +Mais Gohier, tout honnête qu'il était, connaissait trop bien +l'homme pour être sa dupe. + +-- C'était hier qu'il fallait m'annoncer le décret, citoyen +ministre, et non ce matin; car, en me faisant cette communication, +vous ne devancez que de quelques instants l'annonce officielle qui +va m'en être faite. + +En effet, en ce moment, un huissier ouvrit la porte et prévint le +président qu'un envoyé des inspecteurs du palais des Anciens était +là et demandait à lui faire une communication. + +-- Qu'il entre! dit Gohier. + +Le messager entra, et présenta une lettre au président. + +Celui-ci la décacheta vivement et lut: + +«Citoyen président, + +«la commission s'empresse de vous faire part du décret de la +translation de la résidence du Corps législatif à Saint-Cloud. + +«Le décret va vous être expédié; mais des mesures de sûreté +exigent des détails dont nous nous occupons. + +«Nous vous invitons à venir à la commission des Anciens; vous y +trouverez Sieyès et Ducos. + +«Salut fraternel, + +«BARILLON -- FARGUES -- CORNET.» + +-- C'est bien, dit Gohier au messager en le congédiant d'un signe. + +Le messager sortit. + +Gohier se retourna vers Fouché: + +-- Ah! dit-il, le complot est bien mené: on m'annonce le décret, +mais on ne me l'envoie pas; par bonheur vous allez me dire dans +quels termes il est conçu. + +-- Mais, dit Fouché, je n'en sais rien. + +-- Comment! il y a séance au conseil des Anciens, et vous, +ministre de la police, vous n'en savez rien, quand cette séance +est extraordinaire, quand elle a été arrêtée par lettres? + +-- Si fait, je savais la séance, mais je n'ai pu y assister. + +-- Et vous n'y aviez pas un de vos secrétaires, un sténographe, +qui pût, paroles pour paroles, vous rendre compte de cette séance, +quand, selon toute probabilité, cette séance va disposer du sort +de la France?... Ah! citoyen Fouché, vous êtes un ministre de la +police bien maladroit ou plutôt bien adroit! + +-- Avez-vous des ordres à me donner citoyen président? demanda +Fouché. + +-- Aucun, citoyen ministre, répondit le président. Si le +Directoire juge à propos de donner des ordres, il les donnera à +des hommes qu'il croira dignes de sa confiance. Vous pouvez +retourner vers ceux qui vous envoient, ajouta-t-il en tournant le +dos à son interlocuteur. + +Fouché sortit. Gohier sonna aussitôt. + +Un huissier entra. + +-- Passez chez Barras, chez Sieyès, chez Ducos et chez Moulin, et +invitez-les à se rendre à l'instant même chez moi... Ah! prévenez +en même temps, madame Gohier de passer dans mon cabinet et +d'apporter la lettre de madame Bonaparte qui nous invite à +déjeuner. + +Cinq minutes après, madame Gohier entrait, la lettre à la main et +tout habillée; l'invitation était pour huit heures du matin; il +était plus de sept heures et demie, et il fallait vingt minutes au +moins pour aller du Luxembourg à la rue de la Victoire. + +-- Voici, mon ami, dit madame Gohier en présentant la lettre à son +mari; c'est pour huit heures. + +-- Oui, répondit Gohier, je ne doute pas de l'heure, mais du jour. + +Et, prenant la lettre des mains de sa femme, il relut: + +«Venez, mon cher Gohier et votre femme, déjeuner demain avec moi, +à huit heures du matin... n'y manquez pas... j'ai à causer avec +vous sur des choses très intéressantes.» + +-- Ah! continua-t-il, il n'y a pas à s'y tromper! + +-- Eh bien, mon ami, y allons-nous? demanda madame Gohier. + +-- Toi, tu y vas, mais pas moi. Il nous survient un événement +auquel le citoyen Bonaparte n'est probablement pas étranger, et +qui nous retient, mes collègues et moi au Luxembourg. + +-- Un événement grave? + +-- Peut-être. + +-- Alors, je reste près de toi. + +-- Non pas: tu ne peux m'être d'aucune utilité. Va chez madame +Bonaparte; je me trompe peut-être, mais, s'il s'y passe quelque +chose d'extraordinaire et qui te paraisse alarmant, fais-le-moi +savoir par un moyen quelconque; tout sera bon, je comprendrai à +demi-mot. + +-- C'est bien, mon ami, j'y vais; l'espoir de t’être utile là-bas +me décide. + +-- Va! + +En ce moment l'huissier rentra. + +-- Le général Moulin me suit, dit-il; le citoyen Barras est au +bain et va venir; les citoyens Sieyès et Ducos sont sortis à cinq +heures du matin et ne sont point rentrés. + +-- Voilà les deux traîtres! dit Gohier. Barras n'est que dupe. + +Et, embrassant sa femme: + +-- Va! dit-il, va! + +En se retournant, madame Gohier se trouva face à face avec le +général Moulin; celui-ci, d'un caractère emporté, paraissait +furieux. + +-- Pardon, citoyenne, dit-il. + +Puis, s'élançant dans le cabinet de Gohier: + +--Eh bien, dit-il, vous savez ce qui se passe, président? + +-- Non; mais je m'en doute. + +-- Le corps législatif est transféré à Saint-Cloud; le général +Bonaparte est chargé de l'exécution du décret, et la force armée +est mise sous ses ordres. + +-- Ah! voilà le fond du sac! dit Gohier. Eh bien, il faut nous +réunir et lutter. + +-- Vous avez entendu: Sieyès et Roger Ducos ne sont pas au palais. + +-- Parbleu! ils sont aux Tuileries! Mais Barras est au bain; +courons chez Barras. Le Directoire peut prendre des arrêtés du +moment où il est en majorité; nous sommes trois: je le répète, +luttons! + +-- Alors, faisons dire à Barras de venir nous trouver aussitôt +qu'il sera sorti du bain. + +-- Non, allons le trouver avant qu’il en sorte. + +Les deux directeurs sortirent et se dirigèrent vivement vers +l’appartement de Barras. + +Ils le trouvèrent effectivement au bain; ils insistèrent pour +entrer. + +-- Eh bien? demanda Barras en les apercevant. + +-- Vous savez? + +-- Rien au monde! + +Ils lui racontèrent alors ce qu’ils savaient eux-mêmes. + +-- Ah! dit Barras, tout m'est expliqué maintenant. + +-- Comment? + +-- Oui, voilà pourquoi il n'est pas venu hier au soir. + +-- Qui + +-- Eh! Bonaparte! + +-- Vous l'attendiez hier au soir? + +-- Il m'avait fait dire par un de ses aides de camp qu'il +viendrait de onze heures à minuit. + +-- Et il n'est pas venu? + +-- Non; il m'a envoyé Bourrienne avec sa voiture en me faisant +dire qu'un violent mal de tête le retenait au lit, mais que ce +matin, de bonne heure, il serait ici. + +Les directeurs se regardèrent. + +-- C'est clair! dirent-ils. + +-- Maintenant, continua Barras, j'ai envoyé Bollot, mon +secrétaire, un garçon très intelligent, à la découverte. + +Il sonna, un domestique parut. + +-- Aussitôt que le citoyen Bollot rentrera, dit Barras, vous le +prierez de se rendre ici. + +-- Il descend à l'instant même de voiture dans la cour du palais. + +-- Qu'il monte! qu'il monte! + +Bollot était déjà à la porte. + +-- Eh bien? firent les trois directeurs. + +-- Eh bien, le général Bonaparte, en grand uniforme, accompagné +des généraux Beurnonville, Mac Donald et Moreau, marche sur les +Tuileries, dans la cour desquelles dix mille hommes l'attendent! + +-- Moreau!... Moreau est avec lui! s'écria Gohier. + +-- À sa droite! + +-- Je vous l’ai toujours dit! s'écria Moulin, avec sa rudesse +militaire, Moreau, c'est une... salope et pas autre chose! + +-- Êtes-vous toujours d'avis de résister, Barras? demanda Gohier + +-- Oui, répondit Barras. + +-- Eh bien, alors, habillez-vous et venez nous rejoindre dans la +salle des séances. + +-- Allez, dit Barras, je vous suis. + +Les deux directeurs se rendirent dans la salle des séances. + +Au bout de dix minutes d'attente: + +-- Nous aurions dû attendre Barras, dit Moulin: si Moreau est une +s..., Barras est une p...! + +Deux heures après, ils attendaient encore Barras. + +Derrière eux, on avait introduit, dans la même salle de bain, +Talleyrand et Bruix, et, en causant avec eux, Barras avait oublié +qu'il était attendu. + +Voyons ce qui s'était passé rue de la Victoire. + +À sept heures, contre son habitude, Bonaparte était levé et +attendait en grand uniforme dans sa chambre. + +Roland entra. + +Bonaparte était parfaitement calme; on était à la veille d'une +bataille. + +-- N'est-il venu personne encore, Roland? demanda-t-il. + +-- Non, mon général, répondit le jeune homme; mais j'ai entendu +tout à l'heure le roulement d'une voiture. + +-- Moi aussi, dit Bonaparte. + +En ce moment, on annonça: + +-- Le citoyen Joseph Bonaparte et le citoyen général Bernadotte. + +Roland interrogea Bonaparte de l'oeil. + +Devait-il rester ou sortir? + +Il devait rester. + +Roland resta debout à l'angle d'une bibliothèque, comme une +sentinelle à son poste. + +-- Ah! ah! fit Bonaparte en voyant Bernadotte habillé comme la +surveille en simple bourgeois, vous avez donc décidément horreur +de l'uniforme, général? + +-- Ah çà! reprit Bernadotte, pourquoi diable serais-je en uniforme +à sept heures du matin, quand je ne suis pas de service? + +-- Vous y serez bientôt. + +-- Bon! je suis en non-activité. + +-- Oui; mais, moi, je vous remets en activité. + +-- Vous? + +-- Oui, moi. + +-- Au nom du Directoire? + +-- Est-ce qu'il y a encore un Directoire? + +-- Comment! il n'y a plus de Directoire? + +-- N'avez-vous pas vu, en venant ici, des soldats échelonnés dans +les rues conduisant aux Tuileries? + +-- Je les ai vus et m'en suis étonné. + +-- Ces soldats, ce sont les miens. + +-- Pardon! dit Bernadotte, j'avais cru que c'étaient ceux de la +France. + +-- Eh! moi ou la France, n'est-ce pas tout un? + +-- Je l'ignorais, dit froidement Bernadotte. + +-- Alors, vous vous en doutez maintenant; ce soir, vous en serez +sûr. Tenez, Bernadotte, le moment est suprême, décidez-vous! + +-- Général, dit Bernadotte, j'ai le bonheur d'être en ce moment +simple citoyen; laissez-moi rester simple citoyen. + +-- Bernadotte, prenez garde, qui n'est pas pour moi est contre +moi! + +-- Général, faites attention à vos paroles; vous m’avez dit: +«Prenez garde!» si c’est une menace, vous savez que je ne les +crains pas. + +Bonaparte revint à lui et lui prit les deux mains. + +-- Eh! oui, je sais cela; voilà pourquoi je veux absolument vous +avoir avec moi. Non seulement je vous estime, Bernadotte, mais +encore je vous aime. Je vous laisse avec Joseph; vous êtes beaux- +frères; que diable! entre parents, on ne se brouille pas. + +-- Et vous, où allez-vous? + +-- En votre qualité de Spartiate, vous êtes un rigide observateur +des lois, n'est-ce pas? Eh bien, voici un décret rendu cette nuit +par le conseil des Cinq-Cents, qui me confère immédiatement le +commandement de la force armée de Paris; j'avais donc raison, +ajouta-t-il, de vous dire que les soldats que vous avez rencontrés +sont mes soldats, puisqu'ils sont sous mes ordres. + +Et il remit entre les mains de Bernadotte l'expédition du décret +qui avait été rendu à six heures du matin. + +Bernadotte lut le décret depuis la première jusqu'à la dernière +ligne. + +-- À ceci, je n'ai rien à ajouter, fit-il: veillez à la sûreté de +la représentation nationale, et tous les bons citoyens seront avec +vous. + +-- Eh bien, soyez donc avec moi, alors! + +-- Permettez-moi, général, d'attendre encore vingt-quatre heures +pour voir comment vous remplirez votre mandat. + +-- Diable d'homme, va! fit Bonaparte. + +Alors, le prenant par le bras et l'entraînant à quelques pas de +Joseph: + +-- Bernadotte, reprit-il, je veux jouer franc jeu avec vous! + +-- À quoi bon, répondit celui-ci, puisque je ne suis pas de votre +partie? + +-- N'importe! vous êtes à la galerie et je veux que la galerie +dise que je n'ai pas triché. + +-- Me demandez-vous le secret? + +-- Non... + +-- Vous faites bien; car dans ce cas j’eusse refusé d'écouter vos +confidences. + +-- Oh! mes confidences, elles ne sont pas longues!... Votre +Directoire est détesté, votre Constitution est usée; il faut faire +maison nette et donner une autre direction au gouvernement. Vous +ne me répondez pas? + +-- J'attends ce qui vous reste à me dire. + +-- Ce qui me reste à vous dire, c'est d'aller mettre votre +uniforme; je ne puis vous attendre plus longtemps: vous viendrez +me rejoindre aux Tuileries au milieu de tous nos camarades. + +Bernadotte secoua la tête. + +-- Vous croyez que vous pouvez compter sur Moreau, sur +Beurnonville, sur Lefebvre, reprit Bonaparte; tenez, regardez par +la fenêtre, qui voyez-vous là... là! Moreau et Beurnonville! Quant +à Lefebvre, je ne le vois pas, mais je suis certain que je ne +ferai pas cent pas sans le rencontrer... Eh bien, vous décidez- +vous? + +-- Général, reprit Bernadotte, je suis l'homme qui se laisse le +moins entraîner par l’exemple, et surtout par le mauvais exemple. +Que Moreau, que Beurnonville, que Lefebvre fassent ce qu'ils +veulent; je ferai, moi, ce que je dois. + +-- Ainsi, vous refusez positivement de m'accompagner aux +Tuileries? + +-- Je ne veux pas prendre part à une rébellion. + +-- Une rébellion! une rébellion! et contre qui? Contre un tas +d'imbéciles qui avocassent du matin au soir dans leur taudis! + +-- Ces imbéciles, général, sont en ce moment les représentants de +la loi, la Constitution les sauvegarde; ils sont sacrés pour moi. + +-- Au moins, promettez-moi une chose, barre de fer que vous êtes! + +-- Laquelle? + +-- C'est de rester tranquille. + +-- Je resterai tranquille comme citoyen; mais... + +-- Mais quoi?... Voyons, je vous ai vidé mon sac, videz le vôtre! + +-- Mais, si le Directoire me donne l’ordre d'agir, je marcherai +contre les perturbateurs, quels qu'ils soient. + +-- Ah çà! mais vous croyez donc que je suis ambitieux? dit +Bonaparte. + +Bernadotte sourit. + +-- Je le soupçonne, dit-il. + +-- Ah! par ma foi! dit Bonaparte, vous ne me connaissez guère; +j'en ai assez de la politique, et, si je désire une chose, c'est +la paix. Ah! mon cher, la Malmaison avec cinquante mille livres de +rente, et je donne ma démission de tout le reste. Vous ne voulez +pas me croire; je vous invite à venir m'y voir dans trois mois, +et, si vous aimez la pastorale, eh bien, nous en ferons ensemble. +Allons, au revoir! je vous laisse avec Joseph, et, malgré vos +refus, je vous attends aux Tuileries... Tenez, voilà nos amis qui +s'impatientent. + +On criait: «Vive Bonaparte!» + +Bernadotte pâlit légèrement. + +Bonaparte vit cette pâleur. + +-- Ah! ah! murmura-t-il, jaloux... Je me trompais, ce n'est point +un Spartiate: c’est un Athénien! + +En effet, comme l'avait dit Bonaparte, ses amis s'impatientaient. + +Depuis une heure que le décret était affiché, le salon, les +antichambres et la cour de l’hôtel étaient encombrés. + +La première personne que Bonaparte rencontra au haut de l’escalier +fut son compatriote le colonel Sébastiani. + +Il commandait le 9e régiment de dragons. + +-- Ah! c'est vous, Sébastiani! dit Bonaparte. Et vos hommes? + +-- En bataille dans la rue de la Victoire, général. + +-- Bien disposés? + +-- Enthousiastes! Je leur ai fait distribuer dix mille cartouches +qui étaient en dépôt chez moi. + +-- Oui; mais qui n'en devaient sortir que sur un ordre du +commandant de Paris. Savez-vous que vous avez brûlé vos vaisseaux, +Sébastiani? + +-- Prenez-moi avec vous dans votre barque, général; j'ai foi en +votre fortune. + +-- Tu me prends pour César, Sébastiani? + +-- Par ma foi! on se tromperait de plus loin... Il y a, en outre, +dans la cour de votre hôtel, une quarantaine d'officiers de toutes +armes, sans solde, et que le Directoire laisse depuis un an dans +le dénuement le plus complet; ils n'ont d'espoir qu'en vous, +général; aussi sont-ils prêts à se faire tuer pour vous. + +-- C'est bien. Va te mettre à la tête de ton régiment et fais-lui +tes adieux! + +-- Mes adieux! comment cela, général? + +-- Je te le troque contre une brigade. Va, va! + +Sébastiani ne se le fit pas répéter deux fois; Bonaparte continua +son chemin. + +Au bas de l’escalier, il rencontra Lefebvre. + +-- C'est moi, général, dit Lefebvre. + +-- Toi!... Eh bien, et la 17e division militaire, où est-elle? + +-- J'attends ma nomination, pour la faire agir. + +-- N'es-tu pas nommé? + +-- Par le Directoire, oui; mais, comme je ne suis pas un traître, +je viens de lui envoyer ma démission, afin qu'il sache qu'il ne +doit pas compter sur moi. + +-- Et tu viens pour que je te nomme, afin que j'y puisse compter, +moi? + +-- Justement! + +-- Vite, Roland, un brevet en blanc; remplis-le aux noms du +général, que je n'aie plus qu'à y mettre mon nom. Je le signerai +sur l'arçon de ma selle. + +-- Ce sont ceux-là qui sont les bons, dit Lefebvre. + +-- Roland? + +Le jeune homme, qui avait déjà fait quelques pas pour obéir, se +rapprocha de son général. + +-- Prends sur ma cheminée, lui dit Bonaparte à voix basse, une +paire de pistolets à deux coups, et apporte-les-moi en même temps. +On ne sait pas ce qui peut arriver. + +-- Oui, général, dit Roland; d'ailleurs, je ne vous quitterai pas. + +-- À moins que je n'aie besoin de te faire tuer ailleurs. + +-- C'est juste, dit le jeune homme. + +Et il courut remplir la double commission qu'il venait de +recevoir. + +Bonaparte allait continuer son chemin quand il aperçut comme une +ombre dans le corridor. + +Il reconnut Joséphine et courut à elle. + +-- Mon Dieu! lui dit celle-ci, y a-t-il donc tant de danger? + +-- Pourquoi cela? + +-- Je viens d'entendre l'ordre que tu as donné à Roland. + +-- C'est bien fait! voilà ce que c'est que d'écouter aux portes... +Et Gohier? + +-- Il n'est pas venu. + +-- Ni sa femme? + +-- Sa femme est là. + +Bonaparte écarta Joséphine de la main et entra dans le salon. Il y +vit madame Gohier, seule et assez pâle. + +-- Eh quoi! demanda-t-il sans autre préambule, le président ne +vient pas? + +-- Cela ne lui a pas été possible, général, répondit madame +Gohier. + +Bonaparte réprima un mouvement d'impatience. + +-- Il faut absolument qu'il vienne, dit-il. Écrivez-lui que je +l'attends; je vais lui faire porter la lettre. + +-- Merci, général, répliqua madame Gohier, j'ai mes gens ici: ils +s'en chargeront. + +-- Écrivez, ma bonne amie, écrivez, dit Joséphine. + +Et elle présenta une plume, de l’encre et du papier à la femme du +président. + +Bonaparte était placé de façon à lire par-dessus l’épaule de +celle-ci ce qu'elle allait écrire. + +Madame Gohier le regarda fixement. + +Il recula d'un pas en s'inclinant. + +Madame Gohier écrivit. + +Puis elle plia la lettre, et chercha de la cire; mais -- soit +hasard, soit préméditation -- il n'y avait sur la table que des +pains à cacheter. + +Elle mit un pain à cacheter à la lettre et sonna. + +Un domestique parut. + +-- Remettez cette lettre à Comtois, dit madame Gohier, et qu'il la +porte à l'instant au Luxembourg. + +Bonaparte suivit des yeux le domestique ou plutôt la lettre +jusqu'à ce que la porte fût refermée. Puis: + +-- Je regrette, dit-il à madame Gohier de ne pouvoir déjeuner avec +vous; mais si le président a ses affaires, moi aussi, j'ai les +miennes. Vous déjeunerez avec ma femme; bon appétit! + +Et il sortit. + +À la porte, il rencontra Roland. + +-- Voici le brevet, général, dit le jeune homme, et voilà la +plume. + +Bonaparte prit la plume, et, sur le revers du chapeau de son aide +de camp, signa le brevet. + +Roland présenta alors les deux pistolets au général. + +-- Les as-tu visités? demanda celui-ci. + +Roland sourit. + +-- Soyez tranquille, dit-il, je vous réponds d'eux. + +Bonaparte passa les pistolets à sa ceinture, et, tout en les y +passant, murmura: + +-- Je voudrais bien savoir ce qu'elle a écrit à son mari. + +-- Ce qu'elle a écrit, mon général, je vais vous le dire mot pour +mot. + +-- Toi, Bourrienne? + +-- Oui; elle a écrit: «Tu as bien fait de ne pas venir, mon ami: +tout ce qui se passe ici m'annonce que l'invitation était un +piège. Je ne tarderai à te rejoindre.» + +-- Tu as décacheté la lettre?... + +-- Général, Sextus Pompée donnait à dîner sur sa galère à Antoine +et à Lépide; son affranchi vint lui dire: «Voulez-vous que je vous +fasse empereur du monde? -- Comment cela? -- C'est bien simple: je +coupe le câble de votre galère, et Antoine et Lépide sont vos +prisonniers. -- Il fallait le faire sans me le dire, répondit +Sextus; maintenant, sur ta vie, ne le fais pas!» Je me suis +rappelé ces mots, général: _Il fallait le faire sans me le dire._ + +Bonaparte resta un instant pensif; puis, sortant de sa rêverie: + +-- Tu te trompes, dit-il à Bourrienne: c’était Octave, et non pas +Antoine, qui était avec Lépide sur la galère de Sextus. + +Et il descendit dans la cour, bornant ses reproches à rectifier +cette faute historique. + +À peine le général parut-il sur le perron, que les cris de «Vive +Bonaparte» retentirent dans la cour, et, se prolongeant jusqu'à la +rue, allèrent éveiller le même cri dans la bouche des dragons qui +stationnaient à la porte. + +-- Voilà qui est de bon augure, général, dit Roland. + +-- Oui; donne vite à Lefebvre son brevet, et, s'il n'a pas de +cheval, qu'il en prenne un des miens. Je lui donne rendez-vous +dans la cour des Tuileries. + +-- Sa division y est déjà. + +-- Raison de plus. + +Alors, regardant autour de lui, Bonaparte vit Beurnonville et +Moreau qui l'attendaient; leurs chevaux étaient tenus par des +domestiques. Il les salua du geste, mais déjà bien plus en maître +qu'en camarade. + +Puis, apercevant le général Debel sans uniforme, il descendit deux +marches et alla à lui. + +-- Pourquoi en bourgeois? demanda-t-il. + +-- Mon général, je n'étais aucunement prévenu; je passais par +hasard dans la rue, et, voyant un attroupement devant votre hôtel, +je suis entré, craignant que vous ne courussiez quelque danger. + +-- Allez vite mettre votre uniforme. + +-- Bon! je demeure à l'autre bout de Paris: ce serait trop long. + +Et cependant, il fit un pas pour se retirer. + +-- Qu'allez-vous faire? + +-- Soyez tranquille, général. + +Debel avait avisé un artilleur à cheval: l'homme était à peu près +de sa taille. + +-- Mon ami, lui dit-il, je suis le général Debel; par ordre du +général Bonaparte, donne-moi ton habit et ton cheval: je te +dispense de tout service aujourd'hui. Voilà un louis pour boire à +la santé du général en chef. Demain, tu reviendras prendre le tout +chez moi; uniforme et cheval. Je demeure rue du Cherche-Midi, N° +11. + +-- Et il ne m'arrivera rien? + +-- Si fait, tu seras nommé brigadier. + +-- Bon! fit l’artilleur. + +Et il remit son habit et son cheval au général Debel. + +Pendant ce temps, Bonaparte avait entendu causer au-dessus de lui; +il avait levé la tête et avait vu Joseph et Bernadotte à sa +fenêtre. + +-- Une dernière fois, général, dit-il à Bernadotte, voulez-vous +venir avec moi? + +-- Non, lui répondit fermement celui-ci. + +Puis, à voix basse: + +-- Vous m'avez dit tout à l'heure de prendre garde? dit +Bernadotte. + +-- Oui. + +-- Eh bien, je vous le dis à mon tour, prenez garde. + +-- À quoi? + +-- Vous allez aux Tuileries? + +-- Sans doute. + +-- Les Tuileries sont bien près de la place de la Révolution. + +-- Bah! dit Bonaparte, la guillotine a été transférée à la +barrière du Trône. + +-- Qu'importe! c'est toujours le brasseur Santerre qui commande au +faubourg Saint-Antoine, et Santerre est farci de Moulin. + +-- Santerre est prévenu qu'au premier mouvement qu'il tente, je le +fais fusiller. Venez-vous? + +-- Non. + +-- Comme vous voudrez. Vous séparez votre fortune de la mienne; +mais je ne sépare pas la mienne de la vôtre. + +Puis, s'adressant à son piqueur: + +-- Mon cheval, dit-il + +On lui amena son cheval. + +Mais, voyant un simple artilleur près de lui: + +-- Que fais-tu là, au milieu des grosses épaulettes? dit-il. + +L'artilleur se mit à rire. + +-- Vous ne me reconnaissez pas, général? dit-il. + +-- Ah! par ma foi, c'est vous, Debel! Et à qui avez-vous pris ce +cheval et cet uniforme? + +-- À cet artilleur que vous voyez là, à pied et en bras de +chemise. Il vous en coûtera un brevet de brigadier. + +-- Vous vous trompez, Debel, dit Bonaparte, il m'en coûtera deux: +un de brigadier et un de général de division. En marche, +messieurs! nous allons aux Tuileries. + +Et, courbé sur son cheval, comme c'était son habitude, sa main +gauche tenant les rênes lâches, son poignet droit appuyé sur sa +cuisse, la tête inclinée, le front rêveur, le regard perdu, il fit +les premiers pas sur cette pente glorieuse et fatale à la fois, +qui devait le conduire au trône... et à Sainte-Hélène. + + +XXIV -- LE 18 BRUMAIRE + +En débouchant dans la rue de la Victoire, Bonaparte trouva les +dragons de Sébastiani rangés en bataille. + +Il voulut les haranguer; mais ceux-ci, l'interrompant aux premiers +mots: + +-- Nous n'avons pas besoin d'explications, crièrent-ils; nous +savons que vous ne voulez que le bien de la République. Vive +Bonaparte! + +Et le cortège suivit, aux cris de «Vive Bonaparte!», les rues qui +conduisaient de la rue de la Victoire aux Tuileries. + +Le général Lefebvre, selon sa promesse, attendait à la porte du +palais. + +Bonaparte, à son arrivée aux Tuileries, fut salué des mêmes vivats +qui l'avaient accompagné jusque-là. + +Alors, il releva le front et secoua la tête. Peut-être n'était-ce +point assez pour lui que ce cri de «Vive Bonaparte!» et rêvait-il +déjà celui de «Vive Napoléon!» + +Il s'avança sur le front de la troupe, et, entouré d'un immense +état-major, il lut le décret des Cinq-Cents qui transférait les +séances du corps législatif à Saint-Cloud et lui donnait le +commandement de la force armée. + +Puis, de mémoire, ou en improvisant -- Bonaparte ne mettait +personne dans cette sorte de secret --, au lieu de la proclamation +qu'il avait dictée l'avant-veille à Bourrienne, il prononça celle- +ci: +«Soldats, + +«Le conseil extraordinaire des Anciens m'a remis le commandement +de la ville et de l'armée. + +«Je l'ai accepté pour seconder les mesures qu'il va prendre et qui +sont tout entières en faveur du peuple. + +«La République est mal gouvernée depuis deux ans; vous avez espéré +que mon retour mettrait un terme à tant de maux; vous l'avez +célébré avec une union qui m'impose des obligations que je +remplis. Vous remplirez les vôtres, et vous seconderez votre +général avec l'énergie, la fermeté, la confiance que j'ai toujours +vues en vous. + +«La liberté, la victoire, la paix, replaceront la République +française au rang qu'elle occupait en Europe, et que l’ineptie et +la trahison ont pu, seules, lui faire perdre.» + +Les soldats applaudirent avec frénésie; c'était une déclaration de +guerre au Directoire, et des soldats applaudissent toujours à une +déclaration de guerre. + +Le général mit pied à terre, au milieu des cris et des bravos. + +Il entra aux Tuileries. + +C'était la seconde fois qu'il franchissait le seuil du palais des +Valois, dont les voûtes avaient si mal abrité la couronne et la +tête du dernier Bourbon qui y avait régné. + +À ses côtés marchait le citoyen Roederer. + +En le reconnaissant, Bonaparte tressaillit. +-- Ah! dit-il, citoyen Roederer, vous étiez ici dans la matinée du +10 août? + +-- Oui, général, répondit le futur comte de l’Empire. + +-- C'est vous qui avez donné à Louis XVI le conseil de se rendre à +l'Assemblée nationale? + +-- Oui. + +-- Mauvais conseil, citoyen Roederer! je ne l’eusse pas suivi. + +-- Selon que l'on connaît les hommes on les conseille. Je ne +donnerai pas au général Bonaparte le conseil que j'ai donné au roi +Louis XVI. Quand un roi a, dans son passé, la fuite à Varennes et +le 20 juin, il est difficile à sauver! + +Au moment où Roederer prononçait ces paroles, on était arrivé +devant une fenêtre qui donnait sur le jardin des Tuileries. + +Bonaparte s'arrêta, et, saisissant Roederer par le bras: + +-- Le 20 juin, dit-il, j'étais là (et il montrait du doigt la +terrasse du bord de l’eau), derrière le troisième tilleul; je +pouvais voir, à travers la fenêtre ouverte, le pauvre roi avec le +bonnet rouge sur la tête; il faisait une piteuse figure, j'en eus +pitié. + +-- Et que fîtes-vous? + +-- Oh! je ne fis rien, je ne pouvais rien faire: j'étais +lieutenant d'artillerie; seulement j'eus envie d'entrer, comme les +autres, et de dire tout bas: «Sire! Donnez-moi quatre pièces +d'artillerie, et je me charge de vous balayer toute cette +canaille!» + +Que serait-il arrivé si le lieutenant Bonaparte eût cédé à son +envie, et, bien accueilli par Louis XVI, eût, en effet, balayé +_cette canaille, _c'est-à-dire le peuple de Paris? En mitraillant, +le 20 juin, au profit du roi, n'eût-il plus eu à mitrailler, le 13 +vendémiaire, au profit de la Convention?... + +Pendant que l'ex-procureur-syndic, demeuré rêveur, esquissait +peut-être déjà, dans sa pensée, les premières pages de son +_Histoire du Consulat, _Bonaparte se présentait à la barre du +conseil des Anciens, suivi de son état-major, suivi lui-même de +tous ceux qui avaient voulu le suivre. + +Quand le tumulte causé par l’arrivée de cette foule fut apaisé, le +président donna lecture au général du décret qui l’investissait du +pouvoir militaire. Puis, en l’invitant à prêter serment: + +-- Celui qui ne promit jamais en vain des victoires à la patrie, +ajouta le président, ne peut qu'exécuter religieusement sa +nouvelle promesse de la servir et de lui rester fidèle. + +Bonaparte étendit la main et dit solennellement: +_ _ +_-- Je le jure!_ + +Tous les généraux répétèrent après lui, chacun pour soi: + +-- Je le jure! + +Le dernier achevait à peine, quand Bonaparte reconnut le +secrétaire de Barras, ce même Bollot, dont le directeur avait +parlé le matin à ses deux collègues. + +Il était purement et simplement venu là pour pouvoir rendre compte +à son patron de ce qui se passait; Bonaparte le crut chargé de +quelque mission secrète de la part de Barras. + +Il résolut de lui épargner le premier pas, et, marchant droit au +jeune homme: + +-- Vous venez de la part des directeurs? dit-il. + +Puis, sans lui donner le temps de répondre: + +-- Qu'ont-ils fait, continua-t-il, de cette France que j'avais +laissée si brillante? J'avais laissé la paix, j'ai retrouvé la +guerre; j'avais laissé des victoires, j'ai retrouvé des revers; +j'avais laissé les millions de l’Italie, j'ai retrouvé la +spoliation et la misère! Que sont devenus cent mille Français que +je connaissais tous par leur nom? Ils sont morts! + +Ce n'était point précisément au secrétaire de Barras que ces +choses devaient être dites; mais Bonaparte voulait les dire, avait +besoin de les dire; peu lui importait à qui il les disait. + +Peut-être même, à son point de vue, valait-il mieux qu'il les dît +à quelqu'un qui ne pouvait lui répondre. + +En ce moment, Sieyès se leva. + +-- Citoyens, dit-il, les directeurs Moulin et Gohier demandent à +être introduits. + +-- Ils ne sont plus directeurs, dit Bonaparte, puisqu'il n'y a +plus de Directoire. + +-- Mais, objecta Sieyès, ils n'ont pas encore donné leur +démission. + +-- Qu'ils entrent donc et qu'ils la donnent, répliqua Bonaparte. + +Moulin et Gohier entrèrent. + +Ils étaient pâles mais calmes; ils savaient qu'ils venaient +chercher la lutte, et que, derrière leur résistance, il y avait +peut-être Sinnamari. Les déportés qu'ils avaient faits au 18 +fructidor leur en montraient le chemin. + +-- Je vois avec satisfaction, se hâta de dire Bonaparte, que vous +vous rendez à nos voeux et à ceux de vos deux collègues. + +Gohier fit un pas en avant, et, d'une voix ferme: + +-- Nous nous rendons, non pas à vos voeux ni à ceux de nos deux +collègues, qui ne sont plus nos collègues, puisqu'ils ont donné +leur démission, mais aux voeux de la loi: elle veut que le décret +qui transfère à Saint-Cloud le siège du corps législatif soit +proclamé sans délai; nous venons remplir le devoir que nous impose +la loi, bien déterminés à la défendre contre les factieux, quels +qu’ils soient, qui tenteraient à l’attaquer. + +-- Votre zèle ne nous étonne point, reprit froidement Bonaparte, +et c'est parce que vous êtes connu pour un homme aimant votre pays +que vous allez vous réunir à nous. + +-- Nous réunir à vous! et pour quoi faire? + +-- Pour sauver la République. + +-- Sauver la République!.. il fut un temps, général, où vous aviez +l’honneur d'en être le soutien; mais, aujourd'hui, c'est à nous +qu'est réservée la gloire de la sauver. + +-- La sauver! fit Bonaparte, et avec quoi? avec les moyens que +vous donne votre Constitution? Voyez donc! elle croule de toute +part, et, quand même je ne la pousserais pas du doigt à cette +heure, elle n'aurait pas huit jours à vivre. + +-- Ah! s'écria Moulin, vous avouez enfin vos projets hostiles! + +-- Mes projets ne sont pas hostiles! s’écria Bonaparte en frappant +le parquet du talon de sa botte; la République est en péril, il +faut la sauver, je le veux! + +-- Vous le voulez dit Gohier, mais il me semble que c'est au +Directoire, et non à vous, de dire: «Je le veux!» + +-- Il n'y a plus de Directoire! + +-- En effet, on m'a dit qu'un instant avant notre entrée, vous +aviez annoncé cela. + +-- Il n'y a plus de Directoire du moment où Sieyès et Roger-Ducos +ont donné leur démission. + +-- Vous vous trompez: il y a un Directoire tant qu'il reste trois +directeurs, et ni Moulin, ni moi, ni Barras, ne vous avons donné +la nôtre. + +En ce moment, on glissa un papier dans la main de Bonaparte en +disant: + +-- Lisez! +Bonaparte lut. + +-- Vous vous trompez vous-même, reprit-il: Barras a donné sa +démission, car la voici. La loi veut que vous soyez trois pour +exister: vous n'êtes que deux! et qui résiste à la loi, vous +l’avez dit tout à l'heure, est un rebelle. + +Puis, donnant le papier au président: + +-- Réunissez, dit-il, la démission du citoyen Barras à celle des +citoyens Sieyès et Ducos, et proclamez la déchéance du Directoire. +Moi, je vais l’annoncer à mes soldats. + +Moulin et Gohier restèrent anéantis; cette démission de Barras +détruisait tous leurs projets. + +Bonaparte n'avait plus rien à faire au conseil des Anciens, et il +lui restait encore beaucoup de choses à faire dans la cour des +Tuileries. + +Il descendit, suivi de ceux qui l'avaient accompagné pour monter. + +À peine les soldats le virent-ils reparaître, que les cris de +«Vive Bonaparte!» retentirent plus bruyants et plus pressés qu'à +son arrivée. + +Il sauta sur son cheval et fit signe qu'il voulait parler. + +Dix mille voix qui éclataient en cris se turent à la fois, et le +silence se fit comme par enchantement. + +-- Soldats! dit Bonaparte d'une voix si puissante, que tout le +monde l’entendit, vos compagnons d'armes, qui sont aux frontières, +sont dénués des choses les plus nécessaires; le peuple est +malheureux. Les auteurs de tant de maux sont les factieux contre +lesquels je vous rassemble aujourd'hui. J'espère sous peu vous +conduire à la victoire; mais, auparavant, il faut réduire à +l'impuissance de nuire tous ceux qui voudraient s'opposer au bon +ordre public et à la prospérité générale! + +Soit lassitude du gouvernement dictatorial, soit fascination +exercée par l'homme magique qui en appelait à la victoire, si +longtemps oubliée en son absence, des cris d'enthousiasme +s'élevèrent, et, comme une traînée de poudre enflammée, se +communiquèrent des Tuileries au Carrousel, du Carrousel aux rues +adjacentes. + +Bonaparte profita de ce mouvement, et, se tournant vers Moreau: + +-- Général, lui dit-il, je vais vous donner une preuve de +l’immense confiance que j'ai en vous. Bernadotte, que j'ai laissé +chez moi, et qui refuse de nous suivre, a eu l’audace de me dire +que, s'il recevait un ordre du Directoire, il l'exécuterait, quels +que fussent les perturbateurs. Général, je vous confie la garde du +Luxembourg; la tranquillité de Paris et le salut de la République +sont entre vos mains. + +Et, sans attendre la réponse de Moreau, il mit son cheval au galop +et se porta sur le point opposé de la ligne. + +Moreau, par ambition militaire, avait consenti à jouer un rôle +dans ce grand drame: il était forcé d'accepter celui que lui +distribuait l’auteur. + +Gohier et Moulin, en revenant au Luxembourg, ne trouvèrent rien de +changé en apparence; toutes les sentinelles étaient à leurs +postes. Ils se retirèrent dans un des salons de la présidence afin +de se consulter. +Mais à peine venaient-ils d'entrer en conférence, que le général +Jubé, commandant du Luxembourg, recevait l'ordre de rejoindre +Bonaparte aux Tuileries avec la garde directoriale, et que Moreau +prenait sa place avec des soldats encore électrisés par le +discours de Bonaparte. + +Cependant, les deux directeurs rédigeaient un message au conseil +des Cinq-Cents, message où ils protestaient énergiquement contre +ce qui venait de se faire. Quand il fut terminé, Gohier le remit à +son secrétaire, et Moulin, tombant d'inanition, passa chez lui +pour prendre quelque nourriture. + +Il était près de quatre heures de l’après-midi. + +Un instant après, le secrétaire de Gohier rentra tout agité. + +-- Eh bien! lui demanda Gohier, vous n'êtes pas encore parti? + +-- Citoyen président, répondit le jeune homme, nous sommes +prisonniers au palais! + +-- Comment! prisonniers? + +-- La garde est changée, et ce n'est plus le général Jubé qui la +commande. + +-- Qui le remplace donc? + +-- J'ai cru entendre que c'était le général Moreau. + +-- Moreau? impossible!... et Barras, le lâche! où est-il? + +-- Parti pour sa terre de Grosbois. +-- Ah! il faut que je voie Moulin! s'écria Gohier en s'élançant +vers la porte. + +Mais, à l'entrée du corridor, il trouva une sentinelle qui lui +barra le passage. + +Gohier voulut insister. + +-- On ne passe pas! dit la sentinelle. + +-- Comment! on ne passe pas? + +-- Non. + +-- Mais je suis le président Gohier. + +-- On ne passe pas! c'est la consigne. + +Gohier vit que cette consigne, il ne parviendrait point à la faire +lever. L'emploi de la force était impossible. Il rentra chez lui. + +Pendant ce temps, le général Moreau se présentait chez Moulin: il +venait pour se justifier. + +Mais, sans vouloir l’entendre, l'ex-directeur lui tourna le dos; +et, comme Moreau insistait: + +-- Général, lui dit-il, passez dans l’antichambre: c'est la place +des geôliers. + +Moreau courba la tête et comprit seulement alors dans quel piège, +fatal à sa renommée, il venait de tomber. + +À cinq heures, Bonaparte reprenait le chemin de la rue de la +Victoire; tout ce qu'il y avait de généraux et d'officiers +supérieurs à Paris l'accompagnaient. + +Les plus aveugles, ceux qui n'avaient pas compris le 13 +vendémiaire, ceux qui n'avaient pas compris le retour d'Égypte, +venaient de voir rayonner au-dessus des Tuileries l'astre +flamboyant de son avenir; et, chacun ne pouvant être planète, +c'était à qui se ferait satellite! + +Les cris de «Vive Bonaparte!» qui venaient du bas de la rue du +Mont-Blanc, et montaient comme une marée sonore vers la rue de la +Victoire, annoncèrent à Joséphine le retour de son époux. + +L'impressionnable créole l’attendait avec anxiété; elle s'élança +au-devant de lui, tellement émue qu'elle ne pouvait prononcer une +seule parole. + +-- Voyons, voyons, lui dit Bonaparte redevenant le bonhomme qu'il +était dans son intérieur, tranquillise-toi; tout ce que l'on a pu +faire aujourd'hui est fait. + +-- Et tout est-il fait, mon ami? + +-- Oh! non, répondit Bonaparte. + +-- Ainsi, ce sera à recommencer demain? + +-- Oui; mais demain, ce n'est qu'une formalité. + +La _formalité_ fut un peu rude; mais chacun sait le résultat des +événements de Saint-Cloud: nous nous dispenserons donc de les +raconter, nous reportant tout de suite au résultat, pressé que +nous sommes de revenir au véritable sujet de notre drame, dont la +grande figure historique, que nous y avons introduite, nous a un +instant écarté. + +Un dernier mot. + +Le 20 brumaire, à une heure du matin, Bonaparte était nommé +premier consul pour dix ans, et se faisait adjoindre Cambacérès et +Lebrun, à titre de seconds consuls, bien résolu toutefois à +concentrer dans sa personne, non seulement les fonctions de ses +deux collègues, mais encore celles des ministres. + +Le 20 brumaire au soir, il couchait au Luxembourg, dans le lit du +citoyen Gohier, mis en liberté dans la journée; ainsi que son +collègue Moulin. + +Roland fut nommé gouverneur du château du Luxembourg. + + +XXV -- UNE COMMUNICATION IMPORTANTE + +Quelque temps après cette révolution militaire, qui avait eu un +immense retentissement dans toute l’Europe, dont elle devait un +instant bouleverser la face comme la tempête bouleverse la face de +l'Océan; quelque temps après, disons-nous, dans la matinée du 30 +nivôse, autrement et plus clairement dit pour nos lecteurs, du 20 +janvier 1800, Roland, en décachetant la volumineuse correspondance +que lui valait sa charge nouvelle, trouva, au milieu de cinquante +autres demandes d'audience, une lettre ainsi conçue: + +«Monsieur le gouverneur, + +«Je connais votre loyauté, et vous allez voir si j'en fais cas. + +«J'ai besoin de causer avec vous pendant cinq minutes; pendant ces +cinq minutes, je resterai masqué. + +«J'ai une demande à vous faire. + +«Cette demande, vous me l'accorderez ou me la refuserez; dans l'un +et l’autre cas, n'essayant de pénétrer dans le palais du +Luxembourg que pour l’intérêt du premier consul Bonaparte et de la +cause royaliste, à laquelle j'appartiens, je vous demande votre +parole d'honneur de me laisser sortir librement comme vous m'aurez +laissé entrer. + +«Si demain, à sept heures du soir, je vois une lumière isolée à la +fenêtre située au-dessous de l'horloge, c'est que le colonel +Roland de Montrevel m'aura engagé sa parole d'honneur, et je me +présenterai hardiment à la petite porte de l'aile gauche du +palais, donnant sur le jardin. + +«Afin que vous sachiez d'avance à qui vous engagez ou refusez +votre parole, je signe d'un nom qui vous est connu, ce nom ayant +déjà, dans une circonstance que vous n'avez probablement pas +oubliée, été prononcé devant vous +_ _ +«_MORGAN,_ +_ _ +«_Chef des compagnons de Jéhu.»_ + +Roland relut deux fois la lettre, resta un instant pensif; puis, +tout à coup, il se leva, et, passant dans le cabinet du premier +consul, il lui tendit silencieusement la lettre. + +Celui-ci la lut sans que son visage trahît la moindre émotion, ni +même le moindre étonnement, et, avec un laconisme tout +lacédémonien: + +-- Il faut mettre la lumière, dit-il. + +Et il rendit la lettre à Roland. + +Le lendemain, à sept heures du soir, la lumière brillait à la +fenêtre, et, à sept heures cinq minutes, Roland, en personne, +attendait à la petite porte du jardin. + +Il y était à peine depuis quelques instants, que trois coups +furent frappés à la manière des francs-maçons, c'est-à-dire deux +et un. + +La porte s'ouvrit aussitôt: un homme enveloppé d'un manteau se +dessina en vigueur sur l’atmosphère grisâtre de cette nuit +d'hiver; quant à Roland, il était absolument caché dans l’ombre. + +Ne voyant personne, l’homme au manteau demeura une seconde +immobile. + +-- Entrez, dit Roland. + +-- Ah! c'est vous, colonel. + +-- Comment savez-vous que c'est moi? demanda Roland. + +-- Je reconnais votre voix. + +-- Ma voix! mais, pendant les quelques secondes où nous nous +sommes trouvés dans la même chambre, à Avignon, je n'ai point +prononcé une seule parole. + +-- En ce cas, j'aurai entendu votre voix ailleurs. + +Roland chercha où le chef des compagnons de Jéhu avait pu entendre +sa voix. + +Mais celui-ci, gaiement: + +-- Est-ce une raison, colonel, parce que je connais votre voix, +pour que nous restions à cette porte? + +-- Non pas, dit Roland; prenez-moi par le pan de mon habit, et +suivez-moi; j'ai défendu à dessein qu'on éclairât l'escalier et le +corridor qui conduisent à ma chambre. + +-- Je vous sais gré de l'intention; mais, avec votre parole, je +traverserais le palais d'un bout à l’autre, fût-il éclairé _a +giorno_, comme disent les Italiens. + +-- Vous l’avez, ma parole, répondit Roland; ainsi, montez +hardiment. + +Morgan n'avait pas besoin d'être encouragé, il suivit hardiment +son guide. + +Au haut de l'escalier, celui-ci prit un corridor aussi sombre que +l'escalier lui-même, fit une vingtaine de pas, ouvrit une porte et +se trouva dans sa chambre. + +Morgan l'y suivit. + +La chambre était éclairée, mais par deux bougies seulement. + +Une fois entré, Morgan rejeta son manteau et déposa ses pistolets +sur une table. + +-- Que faites-vous? demanda Roland. + +-- Ma foi, avec votre permission, dit gaiement son interlocuteur, +je me mets à mon aise. + +-- Mais ces pistolets dont vous vous dépouillez...? + +-- Ah çà! croyez-vous que ce soit pour vous que je les ai pris? + +-- Pour qui donc? + +-- Mais pour dame Police; vous entendez bien que je ne suis pas +disposé à me laisser prendre par le citoyen Fouché, sans brûler +quelque peu la moustache au premier de ses sbires qui mettra la +main sur moi. + +-- Alors, une fois ici, vous avez la conviction de n'avoir plus +rien à craindre? + +-- Parbleu! dit le jeune homme, puisque j'ai votre parole. + +-- Alors, pourquoi n'ôtez-vous pas votre masque? + +-- Parce que ma figure n'est que moitié à moi; l’autre moitié est +à mes compagnons. Qui sait si un seul de nous, reconnu, n'entraîne +pas les autres à la guillotine? car vous pensez bien, colonel, que +je ne me dissimule pas que c'est là le jeu que nous jouons. + +-- Alors, pourquoi le jouez-vous? + +-- Ah! que voilà une bonne question! Pourquoi allez-vous sur le +champ de bataille; où une balle peut vous trouer la poitrine ou un +boulet vous emporter la tête? + +-- C'est bien différent, permettez-moi de vous le dire: sur un +champ de bataille, je risque une mort honorable. + +-- Ah çà! vous figurez-vous que, le jour où j'aurai eu le cou +tranché par le triangle révolutionnaire, je me croirai déshonoré? +Pas le moins du monde: j'ai la prétention d'être un soldat comme +vous; seulement, tous ne peuvent pas servir leur cause de la même +façon: chaque religion a ses héros et ses martyrs; bienheureux +dans ce monde les héros, mais bienheureux dans l'autre les +martyrs! + +Le jeune homme avait prononcé ces paroles avec une conviction qui +n'avait pas laissé que d'émouvoir ou plutôt d'étonner Roland. + +-- Mais, continua Morgan, abandonnant bien vite l'exaltation, et +revenant à la gaieté qui paraissait le trait distinctif de son +caractère, je ne suis pas venu pour faire de la philosophie +politique; je suis venu pour vous prier de me faire parler au +premier consul. + +-- Comment! au premier consul? s'écria Roland. + +-- Sans doute; relisez ma lettre: je vous dis que j'ai une demande +à vous faire? + +-- Oui. + +-- Eh bien, cette demande, c'est de me faire parler au général +Bonaparte. + +-- Permettez, comme je ne m'attendais point à cette demande... + +-- Elle vous étonne: elle vous inquiète même. Mon cher colonel, +vous pourrez, si vous ne vous en rapportez pas à ma parole, me +fouiller des pieds à la tête, et vous verrez que je n'ai d'autres +armes que ces pistolets, que je n'ai même plus, puisque les voilà +sur votre table. Il y a mieux: prenez-en un de chaque main, +placez-vous entre le premier consul et moi, et brûlez-moi la +cervelle au premier mouvement suspect que je ferai. La Condition +vous va-t-elle? + +-- Mais si je dérange le premier consul pour qu'il écoute la +communication que vous avez à lui faire, vous m'assurez que cette +communication en vaut la peine? + +-- Oh! quant à cela, je vous en réponds! + +Puis, avec son joyeux accent: + +-- Je suis pour le moment, ajouta-t-il, l'ambassadeur d'une tête +couronnée, ou plutôt découronnée, ce qui ne la rend pas moins +respectable pour les nobles coeurs; d'ailleurs, je prendrai peu de +temps à votre général, monsieur Roland, et, du moment où la +conversation traînera en longueur, il pourra me congédier; je ne +me le ferai pas redire à deux fois, soyez tranquille. + +Roland demeura un instant pensif et silencieux. + +-- Et c'est au premier consul seul que vous pouvez faire cette +communication? + +-- Au premier consul seul, puisque, seul, le premier consul peut +me répondre. + +-- C'est bien, attendez-moi, je vais prendre ses ordres. + +Roland fit un pas vers la chambre de son général; mais il +s'arrêta, jetant un regard d'inquiétude vers une foule de papiers +amoncelés sur sa table. + +Morgan surprit ce regard. + +-- Ah! bon! dit-il, vous avez peur qu'en votre absence je ne lise +ces paperasses? Si vous saviez comme je déteste lire! c'est au +point que ma condamnation à mort serait sur cette table, que je ne +me donnerais pas la peine de la lire; je dirais: C'est l'affaire +du greffier, à chacun sa besogne. Monsieur Roland, j'ai froid aux +pieds, je vais en votre absence me les chauffer, assis dans votre +fauteuil; vous m'y retrouverez à votre retour, et je n'en aurai +pas bougé. + +-- C'est bien, monsieur, dit Roland. + +Et il entra chez le premier consul. + +Bonaparte causait avec le général Hédouville, commandant en chef +des troupes de la Vendée. + +En entendant la porte s'ouvrir, il se retourna avec impatience. + +-- J'avais dit à Bourrienne que je n'y étais pour personne. + +-- C'est ce qu'il m'a appris en passant, mon général; mais je lui +ai répondu que je n'étais pas quelqu'un. + +-- Tu as raison. Que me veux-tu? dis vite. + +-- Il est chez moi. + +-- Qui cela? + +-- L'homme d'Avignon. + +-- Ah! ah! et que demande-t-il? + +-- Il demande à vous voir. + +-- À me voir, moi? + +-- Oui; vous, général; cela vous étonne? + +-- Non; mais que peut-il avoir à me dire. + +-- Il a obstinément refusé de m'en instruire; mais j'oserais +affirmer que ce n'est ni un importun ni un fou. + +-- Non; mais c'est peut-être un assassin. + +Roland secoua la tête. + +-- En effet, du moment où c'est toi qui l'introduis... + +-- D'ailleurs, il ne se refuse pas à ce que j'assiste à la +conférence: je serai entre vous et lui. + +Bonaparte réfléchit un instant. + +-- Fais-le entrer, dit-il. + +-- Vous savez, mon général, qu'excepté moi... + +-- Oui; le général Hédouville aura la complaisance d'attendre une +seconde; notre conversation n'est point de celles que l'on épuise +en une séance. Va, Roland. + +Roland sortit, traversa le cabinet de Bourrienne, rentra dans sa +chambre, et retrouva Morgan, qui se chauffait les pieds comme il +avait dit. + +-- Venez! le premier consul vous attend, dit le jeune homme. + +Morgan se leva et suivit Roland. + +Lorsqu'ils rentrèrent dans le cabinet de Bonaparte, celui-ci était +seul. + +Il jeta un coup d'oeil rapide sur le chef des compagnons de Jéhu, +et ne fit point de doute que ce ne fût le même homme qu'il avait +vu à Avignon. + +Morgan s'était arrêté à quelques pas de la porte, et, de son côté, +regardait curieusement Bonaparte, et s'affermissait dans la +conviction que c'était bien lui qu'il avait entrevu à la table +d'hôte le jour où il avait tenté cette périlleuse restitution des +deux cents louis volés par mégarde à Jean Picot. + +-- Approchez, dit le premier consul. + +Morgan s'inclina et fit trois pas en avant. + +Bonaparte répondit à son salut par un léger signe de tête. + +-- Vous avez dit à mon aide de camp, le colonel Roland, que vous +aviez une communication à me faire. + +-- Oui, citoyen premier consul. + +-- Cette communication exige-t-elle le tête-à-tête? + +-- Non, citoyen premier consul, quoiqu'elle soit d'une telle +importance... + +-- Que vous aimeriez mieux que je fusse seul.. + +-- Sans doute, mais la prudence... + +-- Ce qu'il y a de plus prudent en France, citoyen Morgan, c'est +le courage. + +-- Ma présence chez vous, général, est une preuve que je suis +parfaitement de votre avis. + +Bonaparte se retourna vers le jeune colonel. + +-- Laisse-nous seuls, Roland, dit-il. + +-- Mais, mon général!... insista celui-ci. + +Bonaparte s'approcha de lui; puis, tout bas: + +-- Je vois ce que c'est, reprit-il: tu es curieux de savoir ce que +ce mystérieux chevalier de grand chemin peut avoir à me dire, sois +tranquille, tu le sauras... + +-- Ce n'est pas cela; mais, si, comme vous le disiez tout à +l'heure, cet homme était un assassin? + +-- Ne m'as-tu pas répondu que non? Allons, ne fais pas l’enfant, +laisse-nous. + +Roland sortit. + +-- Nous voilà seuls, monsieur dit le premier consul; parlez! + +Morgan, sans répondre, tira une lettre de sa poche et la présenta +au général. + +Le général l'examina: elle était à son adresse et fermée d'un +cachet aux trois fleurs de lis de France. + +-- Oh! oh! dit-il, qu'est-ce que cela, monsieur? + +-- Lisez, citoyen premier consul. + +Bonaparte ouvrit la lettre et alla droit à la signature. + +-- «Louis» dit-il. + +-- Louis, répéta Morgan. + +-- Quel Louis? + +-- Mais Louis de Bourbon, je présume. + +-- M. le comte de Provence, le frère de Louis XVI? + +-- Et, par conséquent, Louis XVIII depuis que son neveu le Dauphin +est mort. + +Bonaparte regarda de nouveau l'inconnu; car il était évident que +ce nom de Morgan, qu'il s'était donné, n'était qu'un pseudonyme +destiné à cacher son véritable nom. + +Après quoi, reportant son regard sur la lettre, il lut: + +«3 janvier 1800, + +«Quelle que soit leur conduite apparente, monsieur, des hommes +tels que vous n'inspirent jamais d'inquiétude; vous avez accepté +une place éminente, je vous en sais gré: mieux que personne, vous +savez ce qu'il faut de force et de puissance pour faire le bonheur +d'une grande nation: Sauvez la France de ses propres fureurs, et +vous aurez rempli le voeu de mon coeur; rendez-lui son roi, et les +générations futures béniront votre mémoire. Si vous doutez que je +sois susceptible de reconnaissance, marquez votre place, fixez le +sort de vos amis. Quant à mes principes, je suis Français; clément +par caractère, je le serai encore par raison. Non, le vainqueur de +Lodi, de Castiglione et d’Arcole, le conquérant de l’Italie et de +l’Égypte ne peut préférer à la gloire une vaine célébrité. Ne +perdez pas un temps précieux: nous pouvons assurer la gloire de la +France, je dis_ nous _parce que j'ai besoin de Bonaparte pour cela +et qu'il ne le pourrait sans moi. Général, l'Europe vous observe, +la gloire vous attend, et je suis impatient de rendre le bonheur à +mon peuple. + +«LOUIS.» + +Bonaparte se retourna vers le jeune homme, qui attendait debout, +immobile et muet comme une statue. + +-- Connaissez-vous le contenu de cette lettre? demanda-t-il. + +Le jeune homme s'inclina. + +-- Oui, citoyen premier consul. + +-- Elle était cachetée, cependant. + +-- Elle a été envoyée sous cachet volant à celui qui me l'a +remise, et, avant même de me la confier, il me l'a fait lire afin +que j'en connusse bien toute l'importance. + +-- Et peut-on savoir le nom de celui qui vous l'a confiée? + +-- Georges Cadoudal. + +Bonaparte, tressaillit légèrement. + +-- Vous connaissez Georges Cadoudal? demanda-t-il. + +-- C'est mon ami. + +-- Et pourquoi vous l'a-t-il confiée, à vous, plutôt qu'à un +autre? + +-- Parce qu'il savait qu'en me disant que cette lettre devait vous +être remise en main propre, elle serait remise comme il le +désirait. + +-- En effet, monsieur, vous avez tenu votre promesse. + +-- Pas encore tout à fait, citoyen premier consul. + +-- Comment cela? ne me l'avez-vous pas remise? + +-- Oui; mais j'ai promis, de rapporter une réponse. + +-- Et si je vous dis que je ne veux pas en faire? + +-- Vous aurez répondu, pas précisément comme j'eusse désiré que +vous le fissiez; mais ce sera toujours une réponse. + +Bonaparte demeura quelques instants pensif. Puis, sortant de sa +rêverie par un mouvement d'épaules: + +-- Ils sont fous! dit-il. + +-- Qui cela, citoyen? demanda Morgan. + +-- Ceux qui m'écrivent de pareilles lettres; fous, archifous! +Croient-ils donc que je suis de ceux qui prennent leurs exemples +dans le passé, qui se modèlent sur d'autres hommes? Recommencer +Monk! à quoi bon? Pour faire un Charles II! Ce n'est, ma foi, pas +la peine. Quand on a derrière soi Toulon, le 13 vendémiaire, Lodi, +Castiglione, Arcole, Rivoli, les Pyramides, on est un autre homme +que Monk, et l'on a le droit d'aspirer à autre chose qu'au duché +d'Albemarle et au commandement des armées de terre et de mer de Sa +Majesté Louis XVIII. + +-- Aussi, vous dit-on de faire vos conditions, citoyen premier +consul. + +Bonaparte tressaillit au son de cette voix comme s'il eût oublié +que quelqu'un était là. + +-- Sans compter, reprit-il, que c'est une famille perdue, un +rameau mort d'un tronc pourri; les Bourbons se sont tant mariés +entre eux, que c'est une race abâtardie, qui a usé sa sève et +toute sa vigueur dans Louis XIV. Vous connaissez l'histoire, +monsieur? dit Bonaparte en se tournant vers le jeune homme. + +-- Oui, général, répondit celui-ci; du moins, comme un ci-devant +peut la connaître. + +-- Eh bien, vous avez dû remarquer dans l'histoire, dans celle de +France surtout, que chaque race a son point de départ, son point +culminant et sa décadence. Voyez les Capétiens directs: partis de +Hugues, ils arrivent à leur apogée avec Philippe-Auguste et Louis +IX, et tombent avec Philippe V et Charles IV. Voyez les Valois: +partis de Philippe VI, ils ont leur point culminant dans François +Ier et tombent avec Charles IX et Henri III. Enfin, voyez les +Bourbons: partis de Henri IV, ils ont leur point culminant dans +Louis XIV et tombent avec Louis XV et Louis XVI; seulement, ils +tombent plus bas que les autres: plus bas dans la débauche avec +Louis XV, plus bas dans le malheur avec Louis XVI. Vous me parlez +des Stuarts, et vous me montrez l'exemple de Monk. Voulez-vous me +dire qui succède à Charles II? Jacques II; et à Jacques II? +Guillaume d'Orange, un usurpateur. N'aurait-il pas mieux valu, je +vous le demande, que Monk mît tout de suite la couronne sur sa +tête? Eh bien, si j'étais assez fou pour rendre le trône à Louis +XVIII, comme Charles II, il n'aurait pas d'enfants, comme Jacques +II, son frère Charles X lui succéderait, et, comme Jacques II, il +se ferait chasser par quelque Guillaume d'Orange. Oh! non, Dieu +n'a pas mis la destinée d'un beau et grand pays qu'on appelle la +France entre mes mains pour que je la rende à ceux qui l'ont jouée +et qui l'ont perdue. + +-- Remarquez, général, que je ne vous demandais pas tout cela. + +-- Mais, moi, je vous le demande... + +-- Je crois que vous me faites l'honneur de me prendre pour la +postérité. + +Bonaparte tressaillit, se retourna, vit à qui il parlait, et se +tut. + +-- Je n'avais besoin, continua Morgan avec une dignité qui étonna +celui auquel il s'adressait, que d'un oui ou d'un non. + +-- Et pourquoi aviez-vous besoin de cela? + +-- Pour savoir si nous continuerions de vous faire la guerre comme +à un ennemi, ou si nous tomberions à vos genoux comme devant un +sauveur. + +-- La guerre! dit Bonaparte, la guerre! insensés ceux qui me la +font; ne voient-ils pas que je suis l'élu de Dieu? + +-- Attila disait la même chose. + +-- Oui; mais il était l’élu de la destruction, et moi, je suis +celui de l'ère nouvelle; l’herbe séchait où il avait passé: les +moissons mûriront partout où j'aurai passé la charrue. La guerre! +dites-moi ce que sont devenus ceux qui me l’ont faite Ils sont +couchés dans les plaines du Piémont, de la Lombardie ou du Caire. + +-- Vous oubliez la Vendée. La Vendée est toujours debout. + +-- Debout, soit; mais ses chefs? mais Cathelineau, mais Lescure, +mais La Rochejacquelein, mais d'Elbée, mais Bonchamp, mais +Stofflet, mais Charrette? + +-- Vous ne parlez là que des hommes: les hommes ont été +moissonnés, c'est vrai; mais le principe est debout, et tout +autour de lui combattent aujourd'hui d'Autichamp, Suzannet, +Grignon, Frotté, Châtillon, Cadoudal; les cadets ne valent peut- +être pas les aînés; mais pourvu qu'ils meurent à leur tour, c'est +tout ce que l'on peut exiger d'eux. + +-- Qu'ils prennent garde! si je décide une campagne de la Vendée, +je n'y enverrai ni des Santerre ni des Rossignol! + +-- La Convention y a envoyé Kléber, et le Directoire Hoche!... + +-- Je n'enverrai pas, j'irai moi-même. + +-- Il ne peut rien leur arriver de pis que d'être tués, comme +Lescure, ou fusillés, comme Charette. + +-- Il peut leur arriver que je leur fasse grâce. + +-- Caton nous a appris comment on échappait au pardon de César. + +-- Ah! faites attention: vous citez un républicain! + +-- Caton est un de ces hommes dont on peut suivre l'exemple, à +quelque parti que l'on appartienne. + +-- Et si je vous disais que je tiens la Vendée dans ma main?... + +-- Vous? + +-- Et que, si je veux, dans trois mois elle sera pacifiée? + +Le jeune homme secoua la tête. + +-- Vous ne me croyez pas? + +-- J'hésite à vous croire. + +-- Si je vous affirme que ce que je dis est vrai; si je vous le +prouve en vous disant par quel moyen, ou plutôt par quels hommes, +j'y arriverai? + +-- Si un homme comme le général Bonaparte m'affirme une chose, je +la croirai, et si cette chose qu'il m'affirme est la pacification +de la Vendée, je lui dirai à mon tour: Prenez garde! mieux vaut +pour vous la Vendée combattant que la Vendée conspirant: la Vendée +combattant, c'est l'épée; la Vendée conspirant c'est le poignard. + +-- Oh! je le connais, votre poignard, dit Bonaparte; le voilà! + +Et il alla prendre dans un tiroir le poignard qu'il avait tiré des +mains de Roland et le posa sur une table, à la portée de la main +de Morgan. + +-- Mais, ajouta-t-il, il y a loin de la poitrine de Bonaparte au +poignard d'un assassin; essayez plutôt. + +Et il s'avança sur le jeune homme en fixant sur lui son regard de +flamme. + +-- Je ne suis pas venu ici pour vous assassiner, dit froidement le +jeune homme; plus tard, si je crois votre mort indispensable au +triomphe de la cause, je ferai de mon mieux, et, si alors je vous +manque, ce n'est point parce que vous serez Marius et que je serai +le Cimbre... Vous n'avez pas autre chose à me dire, citoyen +premier consul? continua le jeune homme en s'inclinant. + +-- Si fait; dites à Cadoudal que, lorsqu'il voudra se battre +contre l'ennemi au lieu de se battre contre des Français, j'ai +dans mon bureau son brevet de colonel tout signé. + +-- Cadoudal commande, non pas à un régiment, mais à une armée; +vous n'avez pas voulu déchoir en devenant, de Bonaparte, Monk; +pourquoi voulez-vous qu'il devienne, de général, colonel?... Vous +n'avez pas autre chose à me dire, citoyen premier consul? + +-- Si fait; avez-vous un moyen de faire passer ma réponse au comte +de Provence? + +-- Vous voulez dire au roi Louis XVIII? + +-- Ne chicanons pas sur les mots; à celui qui m'a écrit. + +-- Son envoyé est au camp des Aubiers. + +-- Eh bien! je change d'avis, je lui réponds; ces Bourbons sont si +aveugles, que celui-là interpréterait mal mon silence. + +Et Bonaparte, s'asseyant à son bureau, écrivit la lettre suivante +avec une application indiquant qu'il tenait à ce qu'elle fût +lisible. + +«J'ai reçu, monsieur, votre lettre; je vous remercie de la bonne +opinion que vous y exprimez sur moi. Vous ne devez pas souhaiter +votre retour en France, il vous faudrait marcher sur cent mille +cadavres; sacrifiez votre intérêt au repos et au bonheur de la +France, l’histoire vous en tiendra compte. Je ne suis point +insensible aux malheurs de votre famille, et j'apprendrai avec +plaisir que vous êtes environné de tout ce qui peut contribuer à +la tranquillité de votre retraite. + +«BONAPARTE.» + +Et, pliant et cachetant la lettre, il écrivit l'adresse: _À +monsieur le comte de Provence, _la remit à Morgan, puis appela +Roland, comme s'il pensait bien que celui-ci n'était pas loin. + +-- Général?... demanda le jeune officier, paraissant en effet au +même instant. + +-- Reconduisez monsieur jusque dans la rue, dit Bonaparte; jusque- +là, vous répondez de lui. + +Roland s'inclina en signe d'obéissance, laissa passer le jeune +homme, qui se retira sans prononcer une parole, et sortit derrière +lui. + +Mais, avant de sortir, Morgan jeta un dernier regard sur +Bonaparte. + +Celui-ci était debout, immobile, muet et les bras croisés, l'oeil +fixé sur ce poignard, qui préoccupait sa pensée plus qu'il ne +voulait se l'avouer à lui-même. + +En traversant la chambre de Roland, le chef des compagnons de Jéhu +reprit son manteau et ses pistolets. + +Tandis qu'il les passait à sa ceinture: + +-- Il paraît, lui dit Roland, que le citoyen premier consul vous a +montré le poignard que je lui ai donné. + +-- Oui, monsieur, répondit Morgan. + +-- Et vous l’avez reconnu? + +-- Pas celui-là particulièrement... tous nos poignards se +ressemblent. + +-- Eh bien! fit Roland, je vais vous dire d'où il vient. + +-- Ah!... Et d'où vient-il? + +-- De la poitrine d'un de mes amis, où vos compagnons, et peut- +être vous-même l’aviez enfoncé. + +-- C'est possible, répondit insoucieusement le jeune homme; mais +votre ami se sera exposé à ce châtiment. + +-- Mon ami a voulu voir ce qui ce passait la nuit dans la +chartreuse de Seillon. + +-- Il a eu tort. + +-- Mais, moi, j'avais eu le même tort la veille, pourquoi ne +m'est-il rien arrivé? + +-- Parce que sans doute quelque talisman vous sauvegardait. + +-- Monsieur, je vous dirai une chose: c'est que je suis un homme +de droit chemin et de grand jour; il en résulte que j'ai horreur +du mystérieux. + +-- Heureux ceux qui peuvent marcher au grand jour et suivre le +grand chemin, monsieur de Montrevel. + +-- C'est pour cela que je vais vous dire le serment que j'ai fait, +monsieur Morgan. En tirant le poignard que vous avez vu de la +poitrine de mon ami, le plus délicatement possible, pour ne pas en +tirer son âme en même temps, j'ai fait serment que ce serait +désormais entre ses assassins et moi une guerre à mort, et c'est +en grande partie pour vous dire cela à vous-même que je vous ai +donné la parole qui vous sauvegardait. + +-- C'est un serment que j'espère vous voir oublier, monsieur de +Montrevel. + +-- C'est un serment que je tiendrai dans toutes les occasions, +monsieur Morgan, et vous serez bien aimable de m'en fournir une le +plus tôt possible. + +-- De quelle façon, monsieur? + +-- Eh bien! mais, par exemple, en acceptant avec moi une rencontre +soit au bois de Boulogne, soit au bois de Vincennes; nous n'avons +pas besoin de dire, bien entendu, que nous nous battons parce que +vous ou vos amis avez donné un coup de poignard à lord Tanlay. +Non, nous dirons ce que vous voudrez, que c'est à propos, par +exemple... (Roland chercha) de l’éclipse de lune qui doit avoir +lieu le 12 du mois prochain. Le prétexte vous va-t-il? + +-- Le prétexte m'irait, monsieur, répondit Morgan avec un accent +de mélancolie dont on l’eût cru incapable, si le duel lui-même me +pouvait aller. Vous avez fait un serment, et vous le tiendrez, +dites-vous? Eh bien! tout initié en fait un aussi en entrant dans +la compagnie de Jéhu: c'est de n'exposer dans aucune querelle +particulière une vie qui appartient à sa cause, et non plus à lui. + +-- Oui; si bien que vous assassinez, mais ne vous battez pas. + +-- Vous vous trompez, nous nous battons quelquefois. + +-- Soyez assez bon pour m'indiquer une occasion d'étudier ce +phénomène. + +-- C'est bien simple: tâchez, monsieur de Montrevel, de vous +trouver, avec cinq ou six hommes résolus comme vous, dans quelque +diligence portant l'argent du gouvernement; défendez ce que nous +attaquerons, et l’occasion que vous cherchez sera venue; mais, +croyez-moi, faites mieux que cela: ne vous trouvez pas sur notre +chemin. + +-- C'est une menace, monsieur? dit le jeune homme en relevant la +tête. + +-- Non, monsieur, fit Morgan d'une voix douce, presque suppliante, +c'est une prière. + +-- M'est-elle particulièrement adressée, ou la feriez-vous à un +autre? + +-- Je la fais à vous particulièrement. + +Et le chef des compagnons de Jéhu appuya sur ce dernier mot. + +-- Ah! ah! fit le jeune homme, j'ai donc le bonheur de vous +intéresser? + +-- Comme un frère, répondit Morgan, toujours de sa même voix douce +et caressante. + +-- Allons, dit Roland, décidément c'est une gageure. + +En ce moment, Bourrienne entra. + +-- Roland, dit-il, le premier consul vous demande. + +-- Le temps de reconduire monsieur jusqu'à la porte de la rue, et +je suis à lui. + +-- Hâtez-vous; vous savez qu'il n'aime point à attendre. + +-- Voulez-vous me suivre, monsieur? dit Roland à son mystérieux +compagnon. + +-- Il y a longtemps que je suis à vos ordres, monsieur. + +-- Venez, alors. + +Et Roland, reprenant le même chemin par lequel il avait amené +Morgan, le reconduisit, non pas jusqu'à la porte donnant dans le +jardin -- le jardin était fermé -- mais jusqu'à celle de la rue. + +Arrivé là: + +-- Monsieur, dit-il à Morgan, je vous ai donné ma parole, je l'ai +tenue fidèlement; mais, pour qu'il n'y ait point de malentendu +entre nous, dites-moi bien que cette parole était pour une fois et +pour aujourd'hui seulement. + +-- C'est comme cela que je l'ai entendu, monsieur. + +-- Ainsi, cette parole, vous me la rendez? + +-- Je voudrais la garder, monsieur; mais je reconnais que vous +êtes libre de me la reprendre. + +-- C'est tout ce que je désirais. Au revoir, monsieur Morgan. + +-- Permettez-moi de ne pas faire le même souhait, monsieur de +Montrevel. + +Les deux jeunes gens se saluèrent avec une courtoisie parfaite, +Roland rentrant au Luxembourg, et Morgan prenant, en suivant la +ligne d'ombre projetée par la muraille, une des petites rues qui +conduisent à la place Saint-Sulpice. + +C'est celui-ci que nous allons suivre. + + +XXVI -- LE BAL DES VICTIMES + +Au bout de cent pas à peine, Morgan ôta son masque; au milieu des +rues de Paris, il courait bien autrement risque d'être remarqué +avec un masque que remarqué sans masque. + +Arrivé rue Taranne, il frappa à la porte d'un petit hôtel garni +qui faisait le coin de cette rue et de la rue du Dragon, entra, +prit sur un meuble un chandelier, à un clou la clef du numéro 42, +et monta sans éveiller d'autre sensation que celle d'un locataire +bien connu qui rentre après être sorti. + +Dix heures sonnaient à la pendule au moment même où il refermait +sur lui la porte de sa chambre. + +Il écouta attentivement les heures, la lumière de la bougie ne se +projetant pas jusqu'à la cheminée; puis, ayant compté dix coups: + +-- Bon! se dit-il à lui-même, je n'arriverai pas trop tard. + +Malgré cette probabilité, Morgan parut décidé à ne point perdre de +temps; il passa un papier flamboyant sous un grand foyer préparé +dans la cheminée, et qui s'enflamma aussitôt, alluma quatre +bougies, c'est-à-dire tout ce qu'il y en avait dans la chambre, en +disposa deux sur la cheminée, deux sur la commode en face, ouvrit +un tiroir de la commode, et étendit sur le lit un costume complet +d'incroyable du dernier goût. + +Ce costume se composait d'un habit court et carré par devant, long +par derrière, d'une couleur tendre, flottant entre le vert d'eau +et le gris-perle, d'un gilet de panne chamois à dix-huit boutons +de nacre, d'une immense cravate blanche de la plus fine batiste, +d'un pantalon collant de casimir blanc, avec un flot de rubans à +l’endroit où il se boutonnait, c'est-à-dire au-dessous du mollet; +enfin des bas de soie gris-perle, rayés transversalement du même +vert que l’habit, et de fins escarpins à boucles de diamants. + +Le lorgnon de rigueur n'était pas oublié. + +Quant au chapeau, c'était le même que celui dont Carle Vernet a +coiffé son élégant du Directoire. + +Ces objets préparés, Morgan parut attendre avec impatience. + +Au bout de cinq minutes, il sonna; un garçon parut. + +-- Le perruquier, demanda Morgan, n'est-il point venu? + +À cette époque, les perruquiers n'étaient pas encore des +coiffeurs. + +-- Si fait, citoyen, répondit le garçon, il est venu; mais vous +n'étiez pas encore rentré, et il a dit qu'il allait revenir. Du +reste, comme vous sonniez, on frappait à la porte; c'était +probablement... + +-- Voilà! voilà! dit une voix dans l’escalier. + +-- Ah! bravo! fit Morgan; arrivez, maître Cadenette! il s'agit de +faire de moi quelque chose comme Adonis. + +-- Ce ne sera pas difficile, monsieur le baron, dit le perruquier. + +-- Eh bien, eh bien, vous voulez donc absolument me compromettre, +citoyen Cadenette? + +-- Monsieur le baron, je vous en supplie, appelez-moi Cadenette +tout court, cela m'honorera, car ce sera une preuve de +familiarité; mais ne m'appelez pas citoyen: fi! c'est une +dénomination révolutionnaire; et, au plus fort de la Terreur, j'ai +toujours appelé mon épouse _madame _cadenette. Maintenant, +excusez-moi de ne pas vous avoir attendu; mais il y a ce soir +grand bal rue du Bac, bal des victimes (le perruquier appuya sur +ce mot); j'aurais cru que monsieur le baron devait en être. + +-- Ah çà! fit Morgan en riant, vous êtes donc toujours royaliste, +Cadenette? + +Le perruquier mit tragiquement la main sur son coeur. + +-- Monsieur le baron, dit-il, c'est non seulement une affaire de +conscience, mais aussi une affaire d'état. + +-- De conscience! je comprends, maître Cadenette, mais d'état! que +diable l'honorable corporation des perruquiers a-t-elle à faire à +la politique? + +-- Comment! monsieur le baron, dit Cadenette tout en s'apprêtant à +coiffer son client, vous demandez cela? vous, un aristocrate! + +-- Chut, Cadenette! + +-- Monsieur le baron, entre ci-devant, on peut se dire ces choses- +là. + +-- Alors vous êtes un ci-devant? + +-- Tout ce qu'il y a de plus ci-devant. Quelle coiffure monsieur +le baron désire-t-il? + +-- Les oreilles de chien, et les cheveux retroussés par derrière. + +-- Avec un oeil de poudre? + +-- Deux yeux si vous voulez, Cadenette. + +-- Ah! monsieur, quand on pense que, pendant cinq ans, on n'a +trouvé que chez moi de la poudre à la maréchale! monsieur le +baron, pour une boîte de poudre, on était guillotiné. + +-- J'ai connu des gens qui l’ont été pour moins que cela, +Cadenette. Mais expliquez-moi comment vous vous trouvez être un +ci-devant; j'aime à me rendre compte de tout. + +-- C'est bien simple, monsieur le baron. Vous admettez, n'est-ce +pas, que, parmi les corporations, il y en avait de plus ou moins +aristocrates? + +-- Sans doute, selon qu'elles se rapprochaient des hautes classes +de la société. + +-- C'est cela, monsieur le baron. Eh bien, les hautes classes de +la société, nous les tenions par les cheveux; moi, tel que vous me +voyez, j'ai coiffé un soir madame de Polignac; mon père a coiffé +madame du Barry, mon grand-père madame de Pompadour; nous avions +nos privilèges, monsieur: nous portions l'épée. Il est vrai que, +pour éviter les accidents qui pouvaient arriver entre têtes +chaudes comme les nôtres, la plupart du temps nos épées étaient en +bois; mais tout au moins, si ce n'était pas la chose, c'était le +simulacre. Oui, monsieur le baron, continua Cadenette avec un +soupir, ce temps-là, c'était le beau temps, non seulement des +perruquiers, mais aussi de la France. Nous étions de tous les +secrets, de toutes les intrigues, on ne se cachait pas de nous: et +il n'y a pas d'exemple, monsieur le baron, qu'un secret ait été +trahi par un perruquier. Voyez notre pauvre reine, à qui a-t-elle +confié ses diamants? au grand, à l’illustre Léonard, au prince de +la coiffure. Eh bien, monsieur le baron, deux hommes ont suffi +pour renverser l'échafaudage d'une puissance qui reposait sur les +perruques de Louis XIV, sur les poufs de la Régence, sur les +crêpes de Louis XV et sur les galeries de Marie-Antoinette. + +-- Et ces deux hommes, ces deux niveleurs, ces deux +révolutionnaires, quels sont-ils, Cadenette? que je les voue, +autant qu'il sera en mon pouvoir, à l’exécration publique. + +-- M. Rousseau et le citoyen Talma. M. Rousseau, qui a dit cette +absurdité: «Revenez à la nature» et le citoyen Talma, qui a +inventé les coiffures à la Titus. + +-- C'est vrai, Cadenette, c'est vrai. + +-- Enfin, avec le Directoire, on a eu un instant d'espérance. +M. Barras n'a jamais abandonné la poudre, et le citoyen Moulin a +conservé la queue; mais, vous comprenez, le 18 brumaire a tout +anéanti: le moyen de faire friser les cheveux de M. Bonaparte!... +Ah! tenez, continua Cadenette en faisant bouffer les oreilles de +chien de sa pratique, à la bonne heure, voilà de véritables +cheveux d'aristocrate, doux et fins comme de la soie, et qui +tiennent le fer, que c'est à croire que vous portez perruque. +Regardez-vous, monsieur le baron; vous vouliez être beau comme +Adonis... Ah! si Vénus vous avait vu, ce n'est point d'Adonis que +Mars eût été jaloux. + +Et Cadenette, arrivé, au bout de son travail, et satisfait de son +oeuvre, présenta un miroir à main à Morgan, qui se regarda avec +complaisance. + +-- Allons, allons! dit-il au perruquier, décidément, mon cher, +vous êtes un artiste! Retenez bien cette coiffure-là: si jamais on +me coupe le cou, comme il y aura probablement des femmes à mon +exécution, c'est cette coiffure-là que je me choisis. + +-- Monsieur le baron veut qu'on le regrette, dit sérieusement le +perruquier. + +-- Oui, et, en attendant, mon cher Cadenette, voici un écu pour la +peine que vous avez prise. Ayez la bonté de dire en descendant que +l'on m'appelle une voiture. + +Cadenette poussa un soupir. + +-- Monsieur le baron, dit-il, il y a une époque où je vous eusse +répondu: Montrez-vous à la cour avec cette coiffure, et je serai +payé; mais il n'y a plus de cour, monsieur le baron, et il faut +vivre... Vous aurez votre voiture. + +Sur quoi, Cadenette poussa un second soupir, mit l'écu de Morgan +dans sa poche, fit le salut révérencieux des perruquiers et des +maîtres de danse, et laissa le jeune homme parachever sa toilette. + +Une fois la coiffure achevée, ce devait être chose bientôt faite; +la cravate, seule, prit un peu de temps à cause des brouillards +qu'elle nécessitait, mais Morgan se tira de cette tâche difficile +en homme expérimenté, et, à onze heures sonnantes, il était prêt à +monter en voiture. + +Cadenette n'avait point oublié la commission: un fiacre attendait +à la porte. + +Morgan y sauta en criant: + +-- Rue du Bac, n° 60. + +Le fiacre prit la rue de Grenelle, remonta la rue du Bac et +s'arrêta au n° 60. + +-- Voilà votre course payée double, mon ami, dit Morgan, mais à la +condition que vous ne stationnerez pas à la porte. + +Le fiacre reçut trois francs et disparut au coin de la rue de +Varennes. + +Morgan jeta les yeux sur la façade de la maison; c'était à croire +qu'il s'était trompé de porte, tant cette façade était sombre et +silencieuse. + +Cependant Morgan n'hésita point, il frappa d'une certaine façon. + +La porte s'ouvrit. + +Au fond de la cour s'étendait un grand bâtiment ardemment éclairé. + +Le jeune homme se dirigea vers le bâtiment; à mesure qu'il +approchait, le son des instruments venait à lui. + +Il monta un étage et se trouva dans le vestiaire. + +Il tendit son manteau au contrôleur chargé de veiller sur les +pardessus. + +-- Voici un numéro, lui dit le contrôleur; quant aux armes, +déposez-les dans la galerie, de manière que vous puissiez les +reconnaître. + +Morgan mit le numéro dans la poche de son pantalon, et entra dans +une grande galerie transformée en arsenal. + +Il y avait là une véritable collection d'armes de toutes les +espèces: pistolets, tromblons, carabines, épées, poignards. Comme +le bal pouvait être tout à coup interrompu par une descente de la +police, il fallait qu'à la seconde chaque danseur pût se +transformer en combattant. + +Débarrassé de ses armes, Morgan entra dans la salle du bal. + +Nous doutons que la plume puisse donner à nos lecteurs une idée de +l’aspect qu'offrait ce bal. + +En général, comme l'indiquait son nom, bal des victimes, on +n'était admis à ce bal qu'en vertu des droits étranges que vous y +avaient donnés vos parents envoyés sur l'échafaud par la +Convention ou la commune de Paris, mitraillés par Collot- +d'Herbois, ou noyés par Carrier; mais comme, à tout prendre, +c'étaient les guillotinés qui, pendant les trois années de terreur +que l'on venait de traverser, l'avaient emporté en nombre sur les +autres victimes, les costumes qui formaient la majorité étaient +les costumes des victimes de l’échafaud. + +Ainsi, la plus grande partie des jeunes filles, dont les mères et +les soeurs aînées étaient tombées sous la main du bourreau, +portaient elles-mêmes le costume que leur mère et leur soeur +avaient revêtu pour la suprême et lugubre cérémonie, c'est-à-dire +la robe blanche, le châle rouge et les cheveux coupés à fleur de +cou. + +Quelques-unes, pour ajouter à ce costume, déjà si caractéristique, +un détail plus significatif encore, quelques-unes avaient noué +autour de leur cou un fil de soie rouge, mince comme le tranchant +d'un rasoir, lequel, comme chez la Marguerite de Faust au sabbat, +indiquait le passage du fer entre les mastoïdes et les clavicules. + +Quant aux hommes qui se trouvaient dans le même cas, ils avaient +le collet de leur habit rabattu en arrière, celui de leur chemise +flottant, le cou nu et les cheveux coupés. + +Mais beaucoup avaient d'autres droits, pour entrer dans ce bal, +que d'avoir eu des victimes dans leurs familles: beaucoup avaient +fait eux-mêmes des victimes. + +Ceux-là cumulaient. + +Il y avait là des hommes de quarante à quarante-cinq ans, qui +avaient été élevés dans les boudoirs des belles courtisanes du +XVIIe siècle, qui avaient connu madame du Barry dans les mansardes +de Versailles, la Sophie Arnoult chez M. de Lauraguais, la Duthé +chez le comte d'Artois, qui avaient emprunté à la politesse du +vice le vernis dont ils recouvraient leur férocité. Ils étaient +encore jeunes et beaux; ils entraient dans un salon secouant leurs +chevelures odorantes et leurs mouchoirs parfumés, et ce n'était +point une précaution inutile, car, s'ils n'eussent senti l’ambre +ou la verveine, ils eussent senti le sang. + +Il y avait là des hommes de vingt-cinq à trente ans, mis avec une +élégance infinie, qui faisaient partie de l’Association des +Vengeurs, qui semblaient saisis de la monomanie de l'assassinat, +de la folie de l'égorgement; qui avaient la frénésie du sang, et +que le sang ne désaltérait pas; qui, lorsque l’ordre leur était +venu de tuer, tuaient celui qui leur était désigné, ami ou ennemi; +qui portaient la conscience du commerce dans la comptabilité du +meurtre; qui recevaient la traite sanglante qui leur demandait la +tête de tel ou tel jacobin, et qui la payaient à vue. + +Il y avait là des jeunes gens de dix-huit à vingt ans, des enfants +presque, mais des enfants nourris comme Achille, de la moelle des +bêtes féroces, comme Pyrrhus de la chair des ours; c'étaient des +élèves bandits de Schiller, des apprentis francs-juges de la +sainte Vehme; c'était cette génération étrange qui arrive après +les grandes convulsions politiques, comme vinrent les Titans après +le chaos, les hydres après le déluge, comme viennent enfin les +vautours et les corbeaux après le carnage. + +C'était un spectre de bronze, impassible, implacable, inflexible +qu'on appelle le talion. + +Et ce spectre se mêlait aux vivants; il entrait dans les salons +dorés, il faisait un signe du regard, un geste de la main, un +mouvement de la tête, et on le suivait. + +On faisait, dit l’auteur auquel nous empruntons ces détails si +inconnus et cependant si véridiques, on faisait Charlemagne à la +bouillotte pour une partie d'extermination. + +La Terreur avait affecté un grand cynisme dans ses vêtements, une +austérité lacédémonienne dans ses repas, le plus profond mépris +enfin d'un peuple sauvage pour tous les arts et pour tous les +spectacles. + +La réaction thermidorienne, au contraire, était élégante, parée et +opulente; elle épuisait tous les luxes et toutes les voluptés, +comme sous la royauté de Louis XV; seulement, elle ajouta le luxe +de la vengeance, la volupté du sang. + +Fréron donna son nom à toute cette jeunesse que l’on appela la +jeunesse de Fréron ou jeunesse dorée. + +Pourquoi Fréron, plutôt qu'un autre, eut-il cet étrange et fatal +honneur? + +Je ne me chargerai pas de vous le dire: mes recherches -- et ceux +qui me connaissent me rendront cette justice que, quand je veux +arriver à un but, les recherches ne me coûtent pas -- mes +recherches ne m'ont rien appris là-dessus. + +Ce fut un caprice de la mode; la mode est la seule déesse plus +capricieuse encore que la fortune. + +À peine nos lecteurs savent-ils aujourd'hui ce que c'était que +Fréron, et celui qui fut le patron de Voltaire est plus connu que +celui qui fut le patron de ces élégants assassins. + +L'un était le fils de l'autre. Louis Stanislas était le fils +d'Élie-Catherine; le père était mort de colère de voir son journal +supprimé par le garde des sceaux, Miromesnil. + +L'autre, irrité par les injustices dont son père avait été +victime, avait d'abord embrassé avec ardeur les principes +révolutionnaires, et, à la place de _l'Année littéraire, _morte et +étranglée en 1775, il avait, en 1789, créé _l'Orateur du peuple. +_Envoyé dans le Midi, comme agent extraordinaire, Marseille et +Toulon gardent encore aujourd'hui le souvenir de ses cruautés. + +Mais tout fut oublié quand, au 9 thermidor, il se prononça contre +Robespierre, et aida à précipiter de l'autel de l'Être suprême le +colosse qui, d'apôtre, s'était fait dieu. Fréron, répudié par la +Montagne, qui l’abandonna aux lourdes mâchoires de Moïse Bayle; +Fréron, repoussé avec dédain par la Gironde, qui le livra aux +imprécations d'Isnard; Fréron, comme le disait le terrible et +pittoresque orateur du Var, Fréron tout nu et tout couvert de la +lèpre du crime, fut recueilli, caressé, choyé par les +thermidoriens; puis, du camp de ceux-ci, il passa dans le camp des +royalistes, et, sans aucune raison d'obtenir ce fatal honneur, se +trouva tout à coup à la tête d'un parti puissant de jeunesse, +d'énergie et de vengeance, placé entre les passions du temps, qui +menaient à tout, et l'impuissance des lois, qui souffraient tout. + +Ce fut au milieu de cette jeunesse dorée, de cette jeunesse de +Fréron, grasseyant, zézayant, donnant sa parole d'honneur à tout +propos, que Morgan se fraya un passage. + +Toute cette jeunesse, il faut le dire, malgré le costume dont elle +était revêtue, malgré les souvenirs que rappelaient ces costumes, +toute cette jeunesse était d'une gaieté folle. + +C'est incompréhensible, mais c'était ainsi. + +Expliquez si vous pouvez cette danse macabre qui, au commencement +du XVe siècle, avec la furie d'un galop moderne conduit par +Musard, déroulant ses anneaux dans le cimetière même des +Innocents, laissa choir au milieu des tombes cinquante mille de +ses funèbres danseurs. + +Morgan cherchait évidemment quelqu'un. + +Un jeune élégant qui plongeait, dans une bonbonnière de vermeil +que lui tendait une charmante victime, un doigt rouge de sang, +seule partie de sa main délicate qui eût été soustraite à la pâte +d'amande, voulait l'arrêter pour lui donner des détails sur +l'expédition dont il avait rapporté ce sanglant trophée; mais +Morgan lui sourit, pressa celle de ses deux mains qui était +gantée, et se contenta de lui répondre: + +-- Je cherche quelqu'un. + +-- Affaire pressée? + +-- Compagnie de Jéhu. + +Le jeune homme au doigt sanglant le laissa passer. + +Une adorable furie, comme eût dit Corneille, qui avait ses cheveux +retenus par un poignard à la lame plus pointue que celle d'une +aiguille, lui barra le passage en lui disant: + +-- Morgan, vous êtes le plus beau, le plus brave et le plus digne +d'être aimé de tous ceux qui sont ici. Qu'avez-vous à répondre à +la femme qui vous dit cela? + +-- J'ai à lui répondre que j'aime, dit Morgan, et que mon coeur +est trop étroit pour une haine et deux amours. + +Et il continua sa recherche. + +Deux jeunes gens qui discutaient, l'un disant: «C'est un Anglais» +l'autre disant: «C'est un Allemand» arrêtèrent Morgan: + +-- Ah! pardieu! dit l'un, voilà l'homme qui peut nous tirer +d'embarras. + +-- Non, répondit Morgan en essayant de rompre la barrière qu'ils +lui opposaient, car je suis pressé. + +-- Il n'y a qu'un mot à répondre, dit l'autre. Nous venons de +parier, Saint-Amand et moi, que l'homme jugé et exécuté dans la +chartreuse de Seillon était selon lui un Allemand, selon moi un +Anglais. + +-- Je ne sais, répondit Morgan; je n'y étais pas. Adressez-vous à +Hector; c'est lui qui présidait ce soir-là. + +-- Dis-nous alors où est Hector? + +-- Dites-moi plutôt où est Tiffauges; je le cherche. + +-- Là-bas, au fond, dit le jeune homme en indiquant un point de la +salle où la contredanse bondissait plus joyeuse et plus animée. Tu +le reconnaîtras à son gilet; son pantalon, non plus, n'est point à +dédaigner, et je m'en ferai faire un pareil avec la peau du +premier mathévon à qui j'aurai affaire. + +Morgan ne prit point le temps de demander ce que le gilet de +Tiffauges avait de remarquable, et par quelle coupe bizarre ou +quelle étoffe précieuse son pantalon avait pu obtenir +l'approbation d'un homme aussi expert en pareille matière que +l'était celui qui lui adressait la parole. Il alla droit au point +indiqué par le jeune homme, et vit celui qu'il cherchait dansant +un pas d'été qui semblait, par son habileté et son tricotage, +qu'on me pardonne ce terme technique, sorti des salons de Vestris +lui-même. + +Morgan fit un signe au danseur. + +Tiffauges s'arrêta à l’instant même, salua sa danseuse, la +reconduisit à sa place, s'excusa sur l'urgence de l’affaire qui +l’appelait, et vint prendre le bras de Morgan. + +-- L'avez-vous vu? demanda Tiffauges à Morgan. + +-- Je le quitte, répondit celui-ci. + +-- Et vous lui avez remis la lettre du roi? + +-- À lui-même. + +-- L'a-t-il lue? + +-- À l'instant. + +-- Et il a fait une réponse? + +-- Il en a fait deux, une verbale et une écrite; la seconde +dispense de la première. + +-- Et vous l’avez? + +-- La voici. + +-- Et savez-vous le contenu? + +-- C'est un refus. + +-- Positif? + +-- Tout ce qu'il y a de plus positif. + +-- Sait-il que, du moment où il nous ôte tout espoir, nous le +traitons en ennemi? + +-- Je le lui ai dit. + +-- Et il a répondu? + +-- Il n'a pas répondu, il a haussé les épaules. + +-- Quelle intention lui croyez-vous donc? + +-- Ce n'est pas difficile à deviner. + +-- Aurait-il l'idée de garder le pouvoir pour lui? + +-- Cela m'en a bien l'air. + +-- Le pouvoir, mais pas le trône! + +-- Pourquoi pas le trône? + +-- Il n'oserait se faire roi. + +-- Oh! je ne puis pas vous répondre si c'est précisément roi qu'il +se fera; mais je vous réponds qu'il se fera quelque chose. + +-- Mais, enfin, c'est un soldat de fortune. + +-- Mon cher, mieux vaut en ce moment être le fils de ses oeuvres +que le petit-fils d'un roi. + +Le jeune homme resta pensif. + +-- Je rapporterai tout cela à Cadoudal, fit-il. + +-- Et ajoutez que le premier consul a dit ces propres paroles: «Je +tiens la Vendée dans ma main, et, si je veux, dans trois mois, il +ne s'y brûlera plus une amorce.» + +-- C'est bon à savoir. + +-- Vous le savez; que Cadoudal le sache, et faites-en votre +profit. + +En ce moment, la musique cessa tout à coup; le bourdonnement des +danseurs s'éteignit; il se fit un grand silence, et, au milieu de +ce silence, quatre noms furent prononcés par une voix sonore et +accentuée. + +Ces quatre noms étaient ceux de Morgan, de Montbar, d'Adler et de +d'Assas. + +-- Pardon, dit Morgan à Tiffauges, il se prépare probablement +quelque expédition dont je suis; force m'est donc, à mon grand +regret, de vous dire adieu: seulement, avant de vous quitter, +laissez-moi regarder de plus près votre gilet et votre pantalon, +dont on m'a parlé; c'est une curiosité d'amateur, j'espère que +vous l’excuserez. + +-- Comment donc! fit le jeune Vendéen, bien volontiers. + + +XXVII -- LA PEAU DES OURS + +Et, avec une rapidité et une complaisance qui faisaient honneur à +sa courtoisie, il s'approcha des candélabres qui brûlaient sur la +cheminée. + +Le gilet et le pantalon paraissaient être de la même étoffe; mais +quelle était cette étoffe? c'était là que le connaisseur le plus +expérimenté se fût trouvé dans l'embarras. + +Le pantalon était un pantalon collant ordinaire, de couleur +tendre, flottant entre le chamois et la couleur de chair; il +n'offrait rien de remarquable que d'être sans couture aucune et de +coller exactement sur la chair. + +Le gilet avait, au contraire, deux signes caractéristiques qui +appelaient plus particulièrement l'attention sur lui: il était +troué de trois balles dont on avait laissé les trous béants, en +les ravivant avec du carmin qui jouait le sang à s'y méprendre. + +En outre, au côté gauche était peint le coeur sanglant qui servait +de point de reconnaissance aux Vendéens. + +Morgan examina les deux objets avec la plus grande attention, mais +l'examen fut infructueux. + +-- Si je n'étais pas si pressé, dit-il, je voudrais en avoir le +coeur net et ne m'en rapporter qu'à mes propres lumières; mais, +vous avez entendu, il est probablement arrivé quelques nouvelles +au comité; c'est de l'argent que vous pouvez annoncer à Cadoudal: +seulement, il faut l'aller prendre. Je commande d'ordinaire ces +sortes d'expéditions, et, si je tardais, un autre se présenterait +à ma place. Dites-moi donc quel est le tissu dont vous êtes +habillé? + +-- Mon cher Morgan, dit le Vendéen, vous avez peut-être entendu +dire que mon frère avait été pris aux environs de Bressuire et +fusillé par les bleus? + +-- Oui, je sais cela. + +-- Les bleus étaient en retraite; ils laissèrent le corps au coin +d'une haie; nous les poursuivions l'épée dans les reins, de sorte +que nous arrivâmes derrière eux. Je retrouvai le corps de mon +frère encore chaud. Dans une de ses blessures était plantée une +branche d'arbre avec cette étiquette: «Fusillé comme brigand, par +moi, Claude Flageolet, caporal au 3e bataillon de Paris.» Je +recueillis le corps de mon frère; je lui fis enlever la peau de la +poitrine, cette peau qui, trouée de trois balles, devait +éternellement crier vengeance devant mes yeux, et j'en fis faire +mon gilet de bataille. + +-- Ah! ah! fit Morgan avec un certain étonnement dans lequel, pour +la première fois, se mêlait quelque chose qui ressemblait à de la +terreur; ah! ce gilet est fait avec la peau de votre frère? Et le +pantalon? + +-- Oh! répondit le Vendéen, le pantalon, c'est autre chose: il est +fait avec celle du citoyen Claude Flageolet, caporal au 3e +bataillon de Paris. + +En ce moment la même voix retentit, appelant pour la seconde fois, +et dans le même ordre, les noms de Morgan, de Montbar, d'Adler et +de d'Assas. + +Morgan s'élança hors du cabinet. + +Morgan traversa la salle de danse dans toute sa longueur et se +dirigea vers un petit salon situé de l'autre côté du vestiaire. + +Ses trois compagnons, Montbar, Adler et d'Assas l'y attendaient +déjà. + +Avec eux se trouvait un jeune homme portant le costume d'un +courrier de cabinet à la livrée du gouvernement, c'est-à-dire +l'habit vert et or. + +Il avait les grosses bottes poudreuses, la casquette-visière et le +sac de dépêches qui constituent le harnachement essentiel d'un +courrier de cabinet. + +Une carte de Cassini, sur laquelle on pouvait relever jusqu'aux +moindres sinuosités de terrain, était étendue sur une table. + +Avant de dire ce que faisait là ce courrier et dans quel but était +étendue cette carte, jetons un coup d'oeil sur les trois nouveaux +personnages dont les noms venaient de retentir dans la salle du +bal, et qui sont destinés à jouer un rôle important dans la suite +de cette histoire. + +Le lecteur connaît déjà Morgan, l'Achille et le Pâris tout à la +fois de cette étrange association. Morgan avec ses yeux bleus, ses +cheveux noirs, sa taille haute et bien prise, sa tournure +gracieuse, vive et svelte, son oeil qu'on n'avait jamais vu sans +un regard animé; sa bouche aux lèvres fraîches et aux dents +blanches, qu'on n'avait jamais vue sans un sourire; sa physionomie +si remarquable, composée d'un mélange d'éléments qui semblaient +étrangers les uns aux autres, et sur laquelle on retrouvait tout à +la fois la force et la tendresse, la douceur et l'énergie, et tout +cela mêlé à l'étourdissante expression d'une gaieté qui devenait +effrayante parfois lorsqu'on songeait que cet homme côtoyait +éternellement la mort, et la plus effrayante de toutes les morts, +celle de l'échafaud. + +Quant à d'Assas, c'était un homme de trente-cinq à trente-huit +ans, aux cheveux touffus et grisonnants, mais aux sourcils et aux +moustaches d'un noir d'ébène; pour ses yeux, ils étaient de cette +admirable nuance des yeux indiens tirant sur le marron. C'était un +ancien capitaine de dragons, admirablement bâti pour la lutte +physique et morale, dont les muscles indiquaient la force, et la +physionomie l'entêtement. Au reste, d'une tournure noble, d'une +grande élégance de manières, parfumé comme un petit-maître, et +respirant par manie ou par manière de volupté, soit un flacon de +sel anglais, soit une cassolette de vermeil contenant les parfums +les plus subtils. + +Montbar et Adler, dont on ne connaissait pas plus les véritables +noms que l'on ne connaissait ceux de d'Assas et de Morgan, étaient +généralement appelés dans la compagnie les _inséparables. +_Figurez-vous Damon et Pythias, Euryale et Nisus, Oreste et Pylade +à vingt-deux ans; l'un joyeux, loquace, bruyant; l'autre triste, +silencieux, rêveur, partageant tout, dangers, argent, maîtresses; +se complétant l'un par l'autre, atteignant à eux deux les limites +de tous les extrêmes; chacun dans le péril s'oubliant lui-même +pour veiller sur l'autre, comme les jeunes Spartiates du bataillon +sacré, et vous aurez une idée de Montbar et d'Adler. + +Il va sans dire que tous trois étaient compagnons de Jéhu. + +Ils étaient convoqués, comme s'en était douté Morgan, pour affaire +de la compagnie. + +Morgan, en entrant, alla droit au faux courrier et lui serra la +main. + +-- Ah! ce cher ami! dit celui-ci avec un mouvement de l'arrière- +train indiquant qu'on ne fait pas impunément, si bon cavalier que +l'on soit, une cinquantaine de lieues à franc étrier sur des +bidets de poste; vous vous la passez douce, vous autres Parisiens, +et, relativement à vous, Annibal à Capoue était sur des ronces et +des épines! Je n'ai fait que jeter un coup d'oeil sur la salle de +bal, en passant, comme doit faire un pauvre courrier de cabinet +portant les dépêches du général Masséna au citoyen premier consul; +mais vous avez là, il me semble, un choix de victimes parfaitement +entendu; seulement, mes pauvres amis, il faut pour le moment dire +adieu à tout cela; c'est désagréable, c'est malheureux, c'est +désespérant, mais la maison de Jéhu avant tout. + +-- Mon cher Hastier, dit Morgan. + +-- Holà! dit Hastier, pas de noms propres, s'il vous plaît, +messieurs. La famille Hastier est une honnête famille de Lyon +faisant négoce, comme on dit, place des Terreaux, de père en fils, +et qui serait fort humiliée d'apprendre que son héritier s'est +fait courrier de cabinet, et court les grands chemins avec la +besace nationale sur le dos. Lecoq, tant que vous voudrez, mais +Hastier point; je ne connais pas Hastier. Et vous, messieurs, +continua le jeune homme s'adressant à Montbar, à Adler et à +d'Assas, le connaissez-vous? + +-- Non, répondirent les trois jeunes gens, et nous demandons +pardon pour Morgan, qui a fait erreur. + +-- Mon cher Lecoq, fit Morgan. + +-- À la bonne heure, interrompit Hastier, je réponds à ce nom-là. +Eh bien, voyons, que voulais-tu me dire? + +-- Je voulais te dire que, si tu n'étais pas l'antipode du dieu +Harpocrate, que les Égyptiens représentaient un doigt sur la +bouche, au lieu de te jeter dans une foule de divagations plus ou +moins fleuries, nous saurions déjà pourquoi ce costume et pourquoi +cette carte. + +-- Eh! pardieu! si tu ne le sais pas encore, reprit le jeune +homme, c'est ta faute et non la mienne. S'il n'avait point fallu +t'appeler deux fois, perdu que tu étais probablement avec quelque +belle Euménide, demandant à un beau jeune homme vivant vengeance +pour de vieux parents morts, tu serais aussi avancé que ces +messieurs, et je ne serais pas obligé de bisser ma cavatine. Voici +ce que c'est: il s'agit tout simplement d'un reste du trésor des +ours de Berne, que, par ordre du général Masséna, le général +Lecourbe a expédié au citoyen premier consul. Une misère, cent +mille francs, qu'on n'ose faire passer par le Jura à cause des +partisans de M. Teysonnet, qui seraient, à ce que l'on prétend, +gens à s'en emparer, et que l'on expédie par Genève, Bourg, Mâcon, +Dijon et Troyes; route bien autrement sûre, comme on s'en +apercevra au passage. + +-- Très bien! + +-- Nous avons été avisés de la nouvelle par Renard, qui est parti +de_ _Gex à franc étrier, et qui l’a transmise à l’Hirondelle, pour +le moment en station à Châlons-sur-Saône, lequel ou laquelle l’a +transmise à Auxerre, à moi, Lecoq, lequel vient de faire quarante- +cinq lieues pour vous la transmettre à son tour. Quant aux détails +secondaires, les voici. Le trésor est parti de Berne octodi +dernier, 28 nivôse an VIII de la République triple et divisible. +Il doit arriver aujourd'hui duodi à Genève; il en partira, demain +tridi avec la diligence de Genève à Bourg; de sorte qu'en partant +cette nuit même, après-demain quintidi, vous pouvez, mes chers +fils d'Israël, rencontrer le trésor de MM. les ours entre Dijon et +Troyes, vers Bar-sur-Seine ou Châtillon. Qu'en dites-vous? + +-- Pardieu! fit Morgan, ce que nous en disons, il me semble qu'il +n'y a pas de discussions là-dessus; nous disons que jamais nous ne +nous serions permis de toucher à l'argent de messeigneurs les ours +de Berne tant qu'il ne serait pas sorti des coffres de Leurs +Seigneuries; mais que, du moment où il a changé de destination une +première fois, je ne vois aucun inconvénient à ce qu'il en change +une seconde. Seulement comment allons-nous partir? + +-- N'avez-vous donc pas la chaise de poste? + +-- Si fait, elle est ici, sous la remise. + +-- N'avez-vous pas des chevaux pour vous conduire jusqu'à la +prochaine poste? + +-- Ils sont à l'écurie. + +-- N'avez-vous pas chacun votre passeport? + +-- Nous en avons chacun quatre. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, nous ne pouvons pas arrêter la diligence en chaise de +poste; nous ne nous gênons guère, mais nous ne prenons pas encore +nos aises à ce point-là. + +-- Bon! pourquoi pas? dit Montbar; ce serait original. Je ne vois +pas pourquoi, puisqu'on prend un bâtiment à l'abordage avec une +barque, on ne prendrait pas aussi une diligence à l'abordage avec +une chaise de poste; cela nous manque comme fantaisie; en +essayons-nous, Adler? + +-- Je ne demanderais pas mieux, répondit celui-ci; mais le +postillon, qu'en feras-tu? + +-- C'est juste, répondit Montbar. + +-- Le cas est prévu, mes enfants, dit le courrier; on a expédié +une estafette à Troyes: vous laisserez votre chaise de poste chez +Delbauce; vous y trouverez quatre chevaux tout sellés qui +regorgeront d'avoine; vous calculerez votre temps, et, après- +demain, ou plutôt demain, car minuit est sonné, demain, entre sept +et huit heures du matin, l'argent de MM. Les ours passera un +mauvais quart d'heure. + +-- Allons-nous changer de costumes? demanda d'Assas. + +-- Pour quoi faire? dit Morgan; il me semble que nous sommes fort +présentables comme nous voici; jamais diligence n'aura été +soulagée d'un poids incommode par des gens mieux vêtus. Jetons un +dernier coup d'oeil sur la carte, faisons apporter du buffet dans +les coffres de la voiture un pâté, une volaille froide et une +douzaine de bouteilles de vin de Champagne, armons-nous à +l'arsenal, enveloppons-nous dans de bons manteaux, et fouette +cocher! + +-- Tiens, dit Montbar, c'est une idée, cela. + +-- Je crois bien, continua Morgan; nous crèverons les chevaux s'il +le faut; nous serons de retour ici à sept heures du soir, et nous +nous montrerons à l’Opéra. + +-- Ce qui établira un alibi, dit d’Assas. + +-- Justement, continua Morgan avec son inaltérable gaieté; le +moyen d'admettre que des gens qui applaudissent mademoiselle +Clotilde et M. Vestris à huit heures du soir, étaient occupés le +matin, entre Bar et Châtillon, à régler leurs comptes avec le +conducteur d'une diligence? Voyons, mes enfants, un coup d'oeil +sur la carte, afin de choisir notre endroit. + +Les quatre jeunes gens se penchèrent sur l'oeuvre de Cassini. +-- Si j'avais un conseil topographique à vous donner, dit le +courrier, ce serait de vous embusquer un peu en-deçà de Massu; il +y a un gué en face des Riceys... tenez, là! + +Et le jeune homme indiqua le point précis sur la carte. + +-- Je gagnerais Chaource, que voilà; de Chaource, vous avez une +route départementale, droite comme un I, qui vous conduit à +Troyes; à Troyes, vous retrouvez votre voiture, vous prenez la +route de Sens au lieu de celle de Coulommiers; les badauds -- il y +en a en province -- qui vous ont vus passer la veille, ne +s'étonnent pas de vous voir repasser le lendemain; vous êtes à +l’Opéra à dix heures, au lieu d'y être à huit, ce qui est de bien +meilleur ton, et ni vu ni connu, je t'embrouille. + +-- Adopté pour mon compte, dit Morgan. + +-- Adopté! répétèrent en choeur les trois autres jeunes gens. + +Morgan tira une des deux montres dont les chaînes se balançaient à +sa ceinture; c'était un chef-d'oeuvre de Petitot comme émail, et +sur la double boîte qui protégeait la peinture était un chiffre en +diamants. La filiation de ce merveilleux bijou était établie comme +celle d'un cheval arabe: elle avait été faite pour Marie- +Antoinette, qui l’avait donnée à la duchesse de Polastron, +laquelle l’avait donnée à la mère de Morgan. + +-- Une heure du matin, dit Morgan; allons, messieurs, il faut qu'à +trois heures nous relayions à Lagny. + +À partir de ce moment, l'expédition était commencée, Morgan +devenait le chef; il ne consultait plus, il ordonnait. + +D'Assas -- qui en son absence commandait -- lui présent, obéissait +tout le premier. +Une demi-heure après, une voiture enfermant quatre jeunes gens +enveloppés de leurs manteaux était arrêtée à la barrière +Fontainebleau par le chef de poste, qui demandait les passeports. + +-- Oh! la bonne plaisanterie! fit l'un d'eux en passant sa tête +par la portière et en affectant l'accent à la mode; il faut donc +des passeports pour _sasser _à Grosbois, chez le citoyen Baas_? +_Ma _paole _d'honneur _panachée, _vous êtes fou, mon _ché_ ami! +Allons, fouette cocher! + +Le cocher fouetta et la voiture passa sans difficulté. + + +XXVIII -- EN FAMILLE + +Laissons nos quatre _chasseurs _gagner Lagny, où, grâce aux +passeports qu'ils doivent à la complaisance des employés du +citoyen Fouché, ils troqueront leurs chevaux de maître contre des +chevaux de poste, et leur cocher contre un postillon, et voyons +pourquoi le premier consul avait fait demander Roland. + +Roland s'était empressé, en quittant Morgan, de se rendre aux +ordres de son général. + +Il avait trouvé celui-ci debout et pensif devant la cheminée. + +Au bruit qu'il avait fait en entrant, le général Bonaparte avait +levé la tête. + +-- Que vous êtes-vous dit tous les deux? demanda Bonaparte sans +préambule, et se fiant à l'habitude que Roland avait de répondre à +sa pensée. + +-- Mais, dit Roland, nous nous sommes fait toutes sortes de +compliments... et nous nous sommes quittés, les meilleurs amis du +monde. + +-- Quel effet te fait-il? + +-- L'effet d'un homme parfaitement élevé. + +-- Quel âge lui donnes-tu? + +-- Mon âge, tout au plus. + +-- Oui, c'est bien cela; la voix est jeune. Ah çà, Roland, est-ce +que je me tromperais? est-ce qu'il y aurait une jeune génération +royaliste? + +-- Eh! mon général, répondit Roland avec un mouvement d'épaules, +c'est un reste de la vieille. + +-- Eh bien, Roland, il faut en faire une autre qui soit dévouée à +mon fils, si jamais j'ai un fils. + +Roland fit un geste qui pouvait se traduire par ces mots: «Je ne +m'y oppose pas.» + +Bonaparte comprit parfaitement le geste. + +-- Ce n'est pas le tout que tu ne t'y opposes pas, dit-il, il faut +y contribuer. + +Un frissonnement nerveux passa sur le corps de Roland. + +-- Et comment cela? demanda-t-il. + +-- En te mariant. + +Roland éclata de rire. + +-- Bon! avec mon anévrisme! dit-il. + +Bonaparte le regarda. + +-- Mon cher Roland, dit-il, ton anévrisme m'a bien l'air d'un +prétexte pour rester garçon. + +-- Vous croyez? + +-- Oui; et, comme je suis un homme moral, je veux qu'on se marie. + +-- Avec cela que je suis immoral, moi, répondit Roland, et que je +cause du scandale avec mes maîtresses! + +-- Auguste, reprit Bonaparte, avait rendu des lois contre les +célibataires; il les privait de leurs droits de citoyens romains. + +-- Auguste... + +-- Eh bien? + +-- J'attendrai que vous soyez Auguste; vous n'êtes encore que +César. + +Bonaparte s'approcha du jeune homme. + +-- Il y a des noms, mon cher Roland, dit-il en lui posant la main +sur l'épaule, que je ne veux pas voir s'éteindre, et le nom de +Montrevel est de ceux-là. + +-- Eh bien! général, est-ce qu'à mon défaut, et en supposant que, +par un caprice, une fantaisie, un entêtement, je me refuse à la +perpétuer, est-ce qu'il n'y a pas mon frère! + +-- Comment ton frère? tu as donc un frère? + +-- Mais oui, j'ai un frère! pourquoi donc n'aurais-je pas un +frère? + +-- Quel âge a-t-il? + +-- Onze à douze ans. + +-- Pourquoi ne m'as-tu jamais parlé de lui? + +--Parce que j'ai pensé que les faits et gestes d'un gamin de cet +âge-là ne vous intéresseraient pas beaucoup. + +-- Tu te trompes, Roland: je m'intéresse à tout ce qui touche mes +amis; il fallait me demander quelque chose pour ce frère. + +-- Quoi, général? + +-- Son admission dans un collège de Paris. + +-- Bah! vous avez assez de solliciteurs autour de vous sans que +j'en grossisse le nombre. + +-- Tu entends, il faut qu'il vienne dans un collège de Paris; +quand il aura l'âge, je le ferai entrer à l'École militaire ou à +quelque autre école que je fonderai d'ici là. + +-- Ma foi, général, répondit Roland, à l'heure qu'il est, comme si +j'eusse deviné vos bonnes intentions à son égard, il est en route +ou bien près de s'y mettre. + +-- Comment cela? + +-- J'ai écrit, il y a trois jours, à ma mère d'amener l'enfant à +Paris; je comptais lui choisir un collège sans vous en rien dire, +et, quand il aurait l'âge, vous en parler... en supposant +toutefois que mon anévrisme ne m'ait pas enlevé d'ici là. Mais, +dans ce cas... + +-- Dans ce cas? + +-- Dans ce cas, je laissais un bout de testament à votre adresse, +qui vous recommandait la mère, le fils et la fille, tout le +bataclan. + +-- Comment, la fille? + +-- Oui, ma soeur. + +-- Tu as donc aussi une soeur? + +-- Parfaitement: + +-- Quel âge? + +-- Dix-sept ans. + +-- Jolie? + +-- Charmante! + +-- Je me charge de son établissement. + +Roland se mit à rire. + +-- Qu'as-tu? lui demanda le premier consul. + +-- Je dis, général, que je vais faire mettre un écriteau au-dessus +de la grande porte du Luxembourg. + +-- Et sur cet écriteau? + +-- _Bureau de mariages_. + +-- Ah çà! mais, si tu ne veux pas te marier, toi, ce n'est point +une raison pour que ta soeur reste fille. Je n'aime pas plus les +vieilles filles que les vieux garçons. + +-- Je ne vous dis pas, mon général, que ma soeur restera vieille +fille; c'est bien assez qu'un membre de la famille Montrevel +encoure votre mécontentement. + +-- Eh bien, alors, que me dis-tu? + +-- Je vous dis que, si vous le voulez bien, comme la chose la +regarde, nous la consulterons là-dessus. + +-- Ah! ah! y aurait-il quelque passion de province? + +-- Je ne dirais pas non! J'avais quitté la pauvre Amélie fraîche +et souriante, je l’ai retrouvée pâle et triste. Je tirerai tout +cela au clair avec elle; et, puisque vous voulez que je vous en +reparle, eh bien, je vous en reparlerai. + +-- Oui, à ton retour de la Vendée; c'est cela. + +-- Ah! je vais donc en Vendée? + +-- Est-ce comme pour le mariage? as-tu des répugnances? + +-- Aucunement. + +-- Eh bien, alors, tu vas en Vendée. + +-- Quand cela? + +-- Oh! rien ne presse, et, pourvu que tu partes demain matin... + +-- À merveille! plus tôt si vous voulez; dites-moi ce que j'y vais +faire. + +-- Une chose de la plus haute importance, Roland. + +-- Diable! ce n'est pas une mission diplomatique, je présume? + +-- Si, c'est une mission diplomatique pour laquelle j’ai besoin +d’un homme qui ne soit pas diplomate. + +-- Oh! général, comme je fais votre affaire! Seulement, vous +comprenez, moins je suis diplomate, plus il me faut des +instructions précises. + +-- Aussi vais-je te les donner. Tiens, vois-tu cette carte? + +Et il montra au jeune homme une grande carte du Piémont étendue à +terre et éclairée par une lampe suspendue au plafond. + +-- Oui, je la vois, répondit Roland, habitué à suivre son général +dans tous les bonds inattendus de son génie; seulement, c’est une +carte du Piémont. + +-- Oui, c’est une carte du Piémont. + +-- Ah! Il est donc question de l’Italie? + +-- Il est toujours question de l’Italie. + +-- Je croyais qu’il s’agissait de la Vendée? + +-- Secondairement. + +-- Ah çà, général, vous n’allez pas m’envoyer dans la Vendée et +vous en aller en Italie, vous? + +-- Non, sois tranquille. + +-- À la bonne heure! Je vous préviens que, dans ce cas là, je +déserte et vous rejoins. + +-- Je te le permets; mais revenons à Mélas. + +-- Pardon, général, c’est la première fois que nous en parlons. + +-- Oui; mais il y a longtemps que j’y pense. Sais-tu où je bats +Mélas? + +-- Parbleu! + +-- Où cela? + +-- Où vous le rencontrerez. + +Bonaparte se mit à rire. + +-- Niais! dit-il avec la plus intime familiarité. + +Puis se couchant sur la carte: + +-- Viens ici, dit-il à Roland. + +Roland se coucha à côté de lui. + +-- Tiens, reprit Bonaparte, voilà où je le bats. + +-- Près d’Alexandrie? + +-- À deux ou trois lieues. Il a à Alexandrie ses magasins, ses +hôpitaux, son artillerie, ses réserves; il ne s’en éloignera pas. +Il faut que je frappe un grand coup, je n'obtiendrai la paix qu'à +cette condition. Je passe les Alpes -- il montra le grand Saint- +Bernard -- je tombe sur Mélas au moment où il s'y attend le moins, +et je le bats à plate couture. + +-- Oh! je m'en rapporte bien à vous pour cela. + +-- Mais, tu comprends, pour que je m'éloigne tranquille, Roland, +pas d'inflammation d'entrailles, c'est-à-dire pas de Vendée +derrière moi. + +-- Ah! voilà votre affaire: pas de Vendée! et vous m'envoyez en +Vendée pour que je supprime la Vendée. + +-- Ce jeune homme m'a dit de la Vendée des choses très graves. Ce +sont de braves soldats que ces Vendéens conduits par un homme de +tête; il y a Georges Cadoudal surtout... Je lui ai fait offrir un +régiment, qu'il n'acceptera pas. + +-- Peste! il est bien dégoûté. + +-- Mais il y a une chose dont il ne se doute point. + +-- Qui, Cadoudal? + +-- Cadoudal. C'est que l'abbé Bernier, m’a fait des ouvertures. + +-- L'abbé Bernier? + +-- Oui. + +-- Qu'est-ce que c'est que cela, l’abbé Bernier? + +-- C'est le fils d’un paysan de l'Anjou, qui peut avoir +aujourd'hui de trente-trois à trente-quatre ans, qui était curé à +Saint-Laud à Angers lors de l’insurrection, qui a refusé le +serment, et qui s'est jeté parmi les Vendéens. Deux ou trois fois +la Vendée a été pacifiée, une ou deux fois on l’a crue morte. On +se trompait: la Vendée était pacifiée; mais l’abbé Bernier n'avait +pas signé la paix; la Vendée était morte, mais l’abbé Bernier +était vivant. Un jour, la Vendée fut ingrate envers lui: il +voulait être nommé agent général de toutes les armées royalistes +de l'intérieur; Stofflet pesa sur la décision et fit nommer le +comte Colbert de Maulevrier, son ancien maître. À deux heures du +matin, le conseil s'était séparé, l'abbé Bernier avait disparu. Ce +qu'il fit, cette nuit-là, Dieu et lui pourraient seuls le dire; +mais, à quatre heures du matin, un détachement républicain +entourait la métairie où dormait Stofflet désarmé et sans défense. +À quatre heures et demie, Stofflet était pris; huit jours après, +il était exécuté à Angers... Le lendemain, d'Autichamp prenait le +commandement en chef, et, le même jour, afin de ne pas tomber dans +la même faute que son prédécesseur Stofflet, il nommait l’abbé +Bernier agent général... Y es-tu? + +-- Parfaitement! + +-- Eh bien, l'abbé Bernier, agent général des puissances +belligérantes, fondé des pleins pouvoirs du comte d'Artois, l'abbé +Bernier m'a fait faire des ouvertures. + +-- À vous, à Bonaparte, premier consul, il daigne...? Savez-vous +que c'est très bien de la part de l'abbé Bernier? Et vous acceptez +les ouvertures de l'abbé Bernier? + +-- Oui, Roland; que la Vendée me donne la paix, je lui rouvre ses +églises, je lui rends ses prêtres. + +-- Et s'ils chantent le _Domine, salvum fac_ _regem?_ + +-- Cela vaut encore mieux que de ne rien chanter du tout. Dieu est +tout puissant et décidera. La mission te convient-elle, maintenant +que je te l'ai expliquée? + +-- À merveille! + +-- Eh bien, voilà une lettre pour le général Rédouville. Il +traitera avec l'abbé Bernier, comme général en chef de l’armée de +l’Ouest; mais tu assisteras à toutes les conférences: lui, ne sera +que ma parole; toi, tu es ma pensée. Maintenant, pars le plus tôt +possible; plus tôt tu reviendras, plus tôt Mélas sera battu. + +-- Général, je vous demande le temps d'écrire à ma mère, voilà +tout. + +-- Où doit-elle descendre? + +-- Hôtel des Ambassadeurs. + +-- Quand crois-tu qu'elle arrive? + +-- Nous sommes dans la nuit du 21 au 22 janvier; elle arrivera le +23 au soir ou le 24 au matin. + +-- Et elle descend hôtel des Ambassadeurs? + +-- Oui, général. + +-- Je me charge de tout. + +-- Comment! vous vous chargez de tout? + +-- Certainement! ta mère ne peut pas rester à l'hôtel. + +-- Où voulez-vous donc qu'elle reste? + +-- Chez un ami. + +-- Elle ne connaît personne à Paris. + +-- Je vous demande bien pardon, monsieur Roland: elle connaît le +citoyen Bonaparte, premier consul, et la citoyenne Joséphine, sa +femme. + +-- Vous n'allez pas loger ma mère au Luxembourg, général; je vous +préviens que cela la gênerait beaucoup. + +-- Non, mais je la logerai rue de la Victoire. + +-- Oh! général! + +-- Allons! allons! c'est décidé. Pars et reviens le plus vite +possible. + +Roland prit la main du premier consul pour la baiser; mais +Bonaparte, l'attirant vivement à lui: + +-- Embrasse-moi, mon cher Roland, lui dit-il, et bonne chance. + +Deux heures après, Roland roulait en chaise de poste sur la route +d'Orléans. + +Le lendemain, à neuf heures du matin, il entrait à Nantes après +trente-trois heures de voyage. + + +XXIX -- LA DILIGENCE DE GENÈVE + +À l’heure à peu près où Roland entrait à Nantes, une diligence +pesamment chargée s'arrêtait à l'auberge de la Croix-d'Or au +milieu de la grande rue de Châtillon-sur-Seine. + +Les diligences se composaient, à cette époque, de deux +compartiments seulement, le coupé et l’intérieur. + +La rotonde est une adjonction d’invention moderne. + +La diligence à peine arrêtée, le postillon mit pied à terre et +ouvrit les portières. + +La voiture éventrée donna passage aux voyageurs. + +Ces voyageurs, voyageuses comprises, atteignaient en tout au +chiffre de sept personnes. + +Dans l'intérieur, trois hommes, deux femmes et un enfant à la +mamelle. + +Dans le coupé, une mère et son fils. + +Les trois hommes de l'intérieur étaient, l'un un médecin de +Troyes, l'autre un horloger de Genève, le troisième un architecte +de Bourg. + +Les deux femmes étaient, l'une une femme de chambre qui allait +rejoindre sa maîtresse à Paris, l’autre une nourrice. L'enfant +était le nourrisson de cette dernière: elle le ramenait à ses +parents. + +La mère et le fils du coupé étaient, la mère une femme d'une +quarantaine d'années, gardant les traces d'une grande beauté, et +le fils un enfant de onze à douze ans. + +La troisième place du coupé était occupée par le conducteur. + +Le déjeuner était préparé, comme d'habitude, dans la grande salle +de l'hôtel; un de ces déjeuners que le conducteur, d'accord sans +doute avec l’hôte, ne laisse jamais aux voyageurs le temps de +manger. + +La femme et la nourrice descendirent pour aller chez le boulanger +y prendre chacune un petit pain chaud, auquel la nourrice joignit +un saucisson à l'ail, et toutes deux remontèrent dans la voiture, +où elles s'établirent tranquillement pour déjeuner, s'épargnant +ainsi les frais, sans doute trop considérables pour leur budget, +du déjeuner de l’hôte. + +Le médecin, l’architecte, l'horloger, la mère et son fils +entrèrent à l'auberge, et, après s'être rapidement chauffés en +passant à la grande cheminée de la cuisine, entrèrent dans la +salle à manger et se mirent à table. + +La mère se contenta d'une tasse de café à la crème et de quelques +fruits. + +L'enfant, enchanté de constater qu'il était un homme, par +l’appétit du moins, attaqua bravement le déjeuner à la fourchette. + +Le premier moment fut, comme toujours, donné à l'apaisement de la +faim. + +L'horloger de Genève prit le premier la parole: + +-- Ma foi! citoyen, dit-il (dans les endroits publics on +s'appelait encore citoyen), je vous avouerai franchement que je +n'ai été aucunement fâché ce matin quand j'ai vu venir le jour. + +-- Monsieur ne dort pas en voiture? demanda le médecin. + +-- Si fait, monsieur, répondit le compatriote de Jean-Jacques; +d'habitude, au contraire, je ne fais qu'un somme; mais +l’inquiétude a été plus forte que la fatigue. + +-- Vous craigniez de verser? demanda l’architecte. + +-- Non pas, j'ai de la chance, sous ce rapport, et je crois qu'il +suffit que je sois dans une voiture pour qu'elle devienne +inversable; non, ce n'est point cela encore. + +-- Qu'était-ce donc? demanda le médecin. + +-- C'est qu'on dit là-bas, à Genève, que les routes de France ne +sont pas sûres. + +-- C'est selon, dit l’architecte. + +-- Ah! c'est selon, fit le Genevois. + +-- Oui, continua l’architecte; ainsi, par exemple, si nous +transportions avec nous de l'argent du gouvernement, nous serions +bien sûrs d'être arrêtés, ou plutôt nous le serions déjà. + +-- Vous croyez? dit le Genevois. + +-- Ça, c'est immanquable; je ne sais comment ces diables de +compagnons de Jéhu s'y prennent pour être si bien renseignés; mais +ils n'en manquent pas une. + +Le médecin fit un signe de tête affirmatif. + +-- Ah! ainsi, demanda le Genevois au médecin, vous aussi, vous +êtes de l'avis de monsieur? + +-- Entièrement. + +-- Et, sachant qu'il y a de l’argent du gouvernement sur la +diligence, auriez-vous fait l'imprudence de vous y embarquer? + +-- Je vous avoue, dit le médecin, que j'y eusse regardé à deux +fois. + +-- Et vous, monsieur? demanda le questionneur à l'architecte. + +-- Oh! moi, répondit celui-ci, étant appelé par une affaire très +pressée, je fusse parti tout de même. + +-- J'ai bien envie, dit le Genevois, de faire descendre ma valise +et mes caisses et d'attendre la diligence de demain, parce que +j'ai pour une vingtaine de mille francs de montres dans mes +caisses; nous avons eu de la chance jusque aujourd'hui, mais il ne +faut pas tenter Dieu. + +-- N'avez-vous pas entendu, monsieur, dit la mère se mêlant à la +conversation, que nous ne courions risque d'être arrêtés -- ces +messieurs le disent du moins -- que dans le cas où nous porterions +de l’argent du gouvernement? + +-- Eh bien, c'est justement cela, reprit l’horloger en regardant +avec inquiétude tout autour de lui: nous en avons là! + +La mère pâlit légèrement en regardant son fils: avant de craindre +pour elle, toute mère craint pour son enfant. + +-- Comment! nous en transportons? reprirent en même temps, et +d'une voix émue à des degrés différents, le médecin et +l'architecte; êtes-vous bien sûr de ce que vous dites? + +-- Parfaitement sûr, monsieur. + +-- Alors, vous auriez dû nous le dire plus tôt, ou, nous le disant +maintenant, vous deviez nous le dire tout bas. + +-- Mais, répéta le médecin, monsieur n'est peut-être pas bien +certain de ce qu'il dit? + +-- Ou monsieur s'amuse peut-être? ajouta l’architecte. + +-- Dieu m'en garde! + +-- Les Genevois aiment fort à rire, reprit le médecin. + +-- Monsieur, dit le Genevois fort blessé que l'on pût penser qu'il +aimât à rire, monsieur, je l'ai vu charger devant moi. + +-- Quoi? + +-- L'argent. + +-- Et y en a-t-il beaucoup? + +-- J'ai vu passer bon nombre de sacs. + +-- Mais d'où vient cet argent-là? + +-- Il vient du trésor des ours de Berne. Vous n'êtes pas sans +savoir, messieurs, que les ours de Berne ont eu jusqu'à cinquante +et même soixante mille livres de rente. + +Le médecin éclata de rire. + +-- Décidément, dit-il, monsieur nous fait peur. + +-- Messieurs, dit l’horloger, je vous donne ma parole d'honneur... + +-- En voiture, messieurs! cria le conducteur ouvrant la porte; en +voiture! nous sommes en retard de trois quarts d'heure. + +-- Un instant, conducteur, un instant, dit l'architecte, nous nous +consultons. + +-- Sur quoi? + +-- Fermez donc la porte, conducteur, et venez ici. + +-- Buvez donc un verre de vin avec nous, conducteur. + +-- Avec plaisir, messieurs, dit le conducteur; un verre de vin, +cela ne se refuse pas. + +Le conducteur tendit son verre; les trois voyageurs trinquèrent +avec lui. + +Au moment où il allait porter le verre à sa bouche, le médecin lui +arrêta le bras. + +-- Voyons, conducteur, franchement, est-ce que c'est vrai? + +-- Quoi? + +-- Ce que nous dit monsieur. + +Et il montra le Genevois. + +-- Monsieur Féraud? + +-- Je ne sais pas si monsieur s'appelle M. Féraud. + +-- Oui, monsieur, c'est mon nom, pour vous servir, dit le Genevois +en s'inclinant, Féraud et compagnie, horlogers, rue du Rempart, n° +6, à Genève. + +-- Messieurs, dit le conducteur, en voiture! + +-- Mais vous ne nous répondez pas. + +-- Que diable voulez-vous que je vous réponde? vous ne me demandez +rien. + +-- Si fait, nous vous demandons s'il est vrai que vous transportez +dans votre diligence une somme considérable appartenant au +gouvernement français? + +-- Bavard! dit le conducteur à l'horloger; c'est vous qui avez dit +cela? + +-- Dame, mon cher monsieur... + +-- Allons, messieurs, en voiture. + +-- Mais c'est qu'avant de remonter, nous voudrions savoir... + +-- Quoi? si j'ai de l’argent au gouvernement? Oui, j'en ai; +maintenant, si nous sommes arrêtés, ne soufflez pas un mot, et +tout se passera à merveille. + +-- Vous êtes sûr? + +-- Laissez-moi arranger l’affaire avec ces messieurs. + +-- Que ferez-vous si l'on nous arrête? demanda le médecin à +l'architecte. + +-- Ma foi! je suivrai le conseil du conducteur. + +-- C'est ce que vous avez de mieux à faire, reprit celui-ci. + +-- Alors, je me tiendrai tranquille, dit l’architecte. + +-- Et moi aussi, dit l'horloger. + +-- Allons, messieurs, en voiture, dépêchons-nous. + +L'enfant avait écouté toute cette conversation le sourcil +contracté, les dents serrées. + +-- Eh bien, moi, dit-il à sa mère, si nous sommes arrêtés, je sais +bien ce que je ferai. +-- Et que feras-tu? demanda celle-ci. + +-- Tu verras. + +-- Que dit ce jeune enfant? demanda l'horloger. + +-- Je dis que vous êtes tous des poltrons, répondit l'enfant sans +hésiter. + +-- Eh bien, Édouard! fit la mère, qu'est-ce que cela? + +-- Je voudrais qu'on arrêtât la diligence, moi, dit l’enfant, +l'oeil étincelant de volonté. + +-- Allons, allons, messieurs, au nom du ciel! en diligence, +s'écria pour la dernière fois le conducteur. + +-- Conducteur, dit le médecin, je présume que vous n'avez pas +d'armes. + +-- Si fait, j'ai des pistolets. + +-- Malheureux! + +Le conducteur se pencha à son oreille, et, tout bas: + +-- Soyez tranquille, docteur; ils ne sont chargés qu'à poudre. + +-- À la bonne heure. + +Et il ferma la portière de l'intérieur. + +-- Allons, postillon, en route! + +Et tandis que le postillon fouettait ses chevaux et que la lourde +machine s'ébranlait, il referma la portière du coupé. + +-- Ne montez-vous pas avec nous, conducteur? demanda la mère. + +-- Merci, madame de Montrevel, répondit le conducteur, j'ai +affaire sur l'impériale. + +Puis, en passant devant l'ouverture du carreau: + +-- Prenez garde, dit-il, que M. Édouard ne touche aux pistolets +qui sont dans la poche, il pourrait se blesser. + +-- Bon! dit l'enfant, comme si l'on ne savait pas ce que c'est que +des pistolets: j'en ai de plus beaux que les vôtres, allez, que +mon ami sir John m'a fait venir d'Angleterre; n'est-ce pas, maman? + +-- N'importe, dit madame de Montrevel; je t'en prie, Édouard, ne +touche à rien. + +-- Oh! sois tranquille, petite mère. + +Seulement, il répéta à demi-voix: + +-- C'est égal, si les compagnons de Jéhu nous arrêtent, je sais +bien ce que je ferai, moi. + +La diligence avait repris sa marche pesante et roulait vers Paris. +Il faisait une de ces belles journées d’hiver qui font comprendre, +à ceux qui croient la nature morte, que la nature ne meurt pas, +mais dort seulement. L'homme qui vit soixante et dix ou quatre- +vingts ans, dans ses longues années a des nuits de dix à douze +heures, et se plaint que la longueur de ses nuits abrège encore la +brièveté de ses jours; la nature, qui a une existence infinie, les +arbres, qui ont une vie millénaire, ont des sommeils de cinq mois, +qui sont des hivers pour nous et qui ne sont que des nuits pour +eux. Les poètes chantent, dans leurs vers envieux, l’immortalité +de la nature, qui meurt chaque automne et ressuscite chaque +printemps; les poètes se trompent: la nature ne meurt pas chaque +automne, elle s'endort; la nature ne ressuscite pas chaque +printemps, elle se réveille. Le jour où notre globe mourra +réellement, il sera bien mort, et alors il roulera dans l'espace +ou tombera dans les abymes du chaos, inerte, muet, solitaire, sans +arbres, sans fleurs, sans verdure, sans poètes. + +Or, par cette belle journée du 23 février 1800, la nature endormie +semblait rêver du printemps; un soleil brillant, presque joyeux, +faisait étinceler, sur l'herbe du double fossé qui accompagnait la +route dans toute sa longueur, ces trompeuses perles de givre qui +fondent aux doigts des enfants et qui réjouissent l’oeil du +laboureur lorsqu'elles tremblent à la pointe de ses blés, sortant +bravement de terre. On avait ouvert les vitres de la diligence, +pour donner passage à ce précoce sourire de Dieu, et l'on disait +au rayon, depuis si longtemps absent: Sois le bienvenu, voyageur +que nous avions cru perdu dans les profonds nuages de l'ouest ou +dans les vagues tumultueuses de l'Océan. + +Tout à coup, et après avoir roulé une heure à peu près depuis +Châtillon, en arrivant à un coude de la rivière, la voiture +s'arrêta sans obstacle apparent; seulement, quatre cavaliers +s'avançaient tranquillement au pas de leurs chevaux, et l'un +d'eux, qui marchait à deux ou à trois pas en avant des autres, +avait fait de la main, au postillon, signe de s’arrêter. + +Le postillon avait obéi. +-- Oh! maman, dit le petit Édouard qui, debout malgré les +recommandations de madame de Montrevel, regardait par l'ouverture +de la vitre baissée; oh! maman, les beaux chevaux! Mais pourquoi +donc ces cavaliers ont-ils un masque! Nous ne sommes point en +carnaval. + +Madame de Montrevel rêvait; une femme rêve toujours un peu: jeune, +à l'avenir; vieille, au passé. + +Elle sortit de sa rêverie, avança à son tour la tête hors de la +diligence, et poussa un cri. + +Édouard se retourna vivement. + +-- Qu'as-tu donc, mère! lui demanda-t-il. + +Madame de Montrevel, pâlissant, le prit dans ses bras sans lui +répondre. + +On entendait des cris de terreur dans l’intérieur de la diligence. + +-- Mais qu'y a-t-il donc? demandait le petit Édouard en se +débattant dans la chaîne passée à son cou par le bras de sa mère. + +-- Il y a, mon petit ami, dit d'une voix pleine de douceur un des +hommes masqués en passant sa tête dans le coupé, que nous avons un +compte à régler avec le conducteur, un compte qui ne regarde en +rien MM. les voyageurs; dites donc à madame votre mère de vouloir +bien agréer l’hommage de nos respects, et de ne pas faire plus +d'attention à nous que si nous n'étions pas là. + +Puis, passant à l’intérieur: + +-- Messieurs, votre serviteur, dit-il, ne craignez rien pour votre +bourse ou pour vos bijoux, et rassurez la nourrice; nous ne sommes +pas venus pour faire tourner son lait. + +Puis au conducteur: + +-- Allons! père Jérôme, nous avons une centaine de mille francs +sur l’impériale et dans les coffres, n'est-ce pas? + +-- Messieurs, je vous assure... + +-- L'argent est au gouvernement, il appartient au trésor des ours +de Berne; soixante et dix mille francs sont en or, le reste en +argent; l'argent est sur la voiture, l’or dans le coffre du coupé; +est-ce cela, et sommes-nous bien renseignés? + +À ces mots _dans le coffre du coupé_, madame de Montrevel poussa +un second cri de terreur; elle allait se trouver en contact +immédiat avec ces hommes qui, malgré leur politesse, lui +inspiraient une profonde terreur. + +-- Mais qu'as-tu donc, mère? qu'as-tu donc? demandait l’enfant +avec impatience. + +-- Tais-toi, Édouard, tais-toi. + +-- Pourquoi me taire? + +-- Ne comprends-tu pas? + +-- Non. + +-- La diligence est arrêtée. +-- Pourquoi? mais dis donc pourquoi?... Ah! mère, je comprends. + +-- Non, non, dit madame de Montrevel, tu ne comprends pas. + +-- Ces messieurs, ce sont des voleurs. + +-- Garde-toi bien de dire cela. + +-- Comment! ce ne sont pas des voleurs? les voilà qui prennent +l'argent du conducteur. + +En effet, l'un d'eux chargeait, sur la croupe de son cheval, les +sacs d'argent que le conducteur lui jetait de dessus l’impériale. + +-- Non, dit madame de Montrevel, non, ce ne sont pas des voleurs. + +Puis, baissant la voix: + +-- Ce sont des _compagnons de Jéhu._ + +-- Ah! dit l’enfant, ce sont donc ceux-là qui ont assassiné mon +ami sir John? + +Et l’enfant devint très pâle à son tour, et sa respiration +commença de siffler entre ses dents serrées. + +En ce moment, un des hommes masqués ouvrit la portière du coupé, +et, avec la plus exquise politesse: + +-- Madame la comtesse, dit-il, à notre grand regret, nous sommes +forcés de vous déranger; mais nous avons, ou plutôt le conducteur +a affaire dans le coffre de son coupé; soyez donc assez bonne pour +mettre un instant pied à terre; Jérôme fera la chose aussi vite +que possible. + +Puis, avec un accent de gaieté qui n'était jamais complètement +absent de cette voix rieuse: + +-- N'est-ce pas, Jérôme? dit-il. + +Jérôme répondit du haut de sa diligence, confirmant les paroles de +son interlocuteur. + +Par un mouvement instinctif, et pour se mettre entre le danger et +son fils, s'il y avait danger, madame de Montrevel, tout en +obéissant à l’invitation, avait fait passer Édouard derrière elle. + +Cet instant avait suffi à l’enfant pour s'emparer des pistolets du +conducteur. + +Le jeune homme à la voix rieuse aida, avec les plus grands égards, +madame de Montrevel à descendre, fit signe à un de ses compagnons +de lui offrir le bras, et se retourna vers la voiture. + +Mais, en ce moment, une double détonation se fit entendre; Édouard +venait de faire feu de ses deux mains sur le compagnon de Jéhu, +qui disparut dans un nuage de fumée. + +Madame de Montrevel jeta un cri et s'évanouit. + +Plusieurs cris, expressions de sentiments divers, répondirent au +cri maternel. + +Dans l’intérieur, ce fut un cri d'angoisse; on était bien convenu +de n'opposer aucune résistance, et voilà que quelqu'un résistait. + +Chez les trois autres jeunes gens, ce fut un cri de surprise; +c'était la première fois qu'arrivait pareille chose. + +Ils se précipitèrent vers leur camarade, qu'ils croyaient +pulvérisé. + +Ils le trouvèrent debout, sain et sauf, et riant aux éclats, +tandis que le conducteur, les mains jointes, s'écriait: + +-- Monsieur, je vous jure qu'il n'y avait pas de balles; monsieur, +je vous proteste qu'ils étaient chargés à poudre seulement. + +-- Pardieu! fit le jeune homme, je le vois bien qu'ils étaient +chargés à poudre seulement: mais la bonne intention y était... +n'est-ce pas, mon petit Édouard? + +Puis, se retournant vers ses compagnons: + +-- Avouez, messieurs, dit-il, que voilà un charmant enfant, qui +est bien le fils de son père, et le frère de son frère; bravo, +Édouard, tu seras un homme un jour! + +Et, prenant l'enfant dans ses deux bras, il le baisa malgré lui +sur les deux joues. + +Édouard se débattait comme un démon, trouvant sans doute qu'il +était humiliant d'être embrassé par un homme sur lequel il venait +de tirer deux coups de pistolet. + +Pendant ce temps, un des trois autres compagnons avait emporté la +mère d'Édouard à quelques pas de la diligence, et l’avait couchée +sur un manteau au bord d'un fossé. + +Celui qui venait d'embrasser Édouard avec tant d'affection et de +persistance la chercha un instant des yeux, et l’apercevant: + +-- Avec tout cela, dit-il, madame de Montrevel ne revient pas à +elle; nous ne pouvons abandonner une femme dans cet état, +messieurs; conducteur, chargez-vous de M. Édouard. + +Il remit l'enfant entre ses bras, et s'adressant à l'un de ses +compagnons: + +-- Voyons, toi, l’homme aux précautions, dit-il, est-ce que tu +n'as pas sur toi quelque flacon de sels ou quelque bouteille d'eau +de mélisse? + +-- Tiens, répondit celui auquel il s'adressait. + +Et il tira de sa poche un flacon de vinaigre anglais. + +-- Là! maintenant, dit le jeune homme, qui paraissait le chef de +la bande, termine sans moi avec maître Jérôme; moi, je me charge +de porter secours à madame de Montrevel. + +Il était temps, en effet; l'évanouissement de madame de Montrevel +prenait peu à peu le caractère d'une attaque de nerfs: des +mouvements saccadés agitaient tout son corps, et des cris sourds +s'échappaient de sa poitrine. + +Le jeune homme s'inclina vers elle et lui fit respirer les sels. + +Madame de Montrevel rouvrit des yeux effarés, et tout en appelant: +«Édouard! Édouard!» d'un geste involontaire, elle fit tomber le +masque de celui qui lui portait secours. + +Le visage du jeune homme se trouva à découvert. + +Le jeune homme, courtois et rieur -- nos lecteurs l’ont déjà +reconnu --, c'était Morgan. + +Madame de Montrevel demeura stupéfaite à l’aspect de ces beaux +yeux bleus, de ce front élevé, de ces lèvres gracieuses, de ces +dents blanches entrouvertes par un sourire. + +Elle comprit qu'elle ne courait aucun danger aux mains d'un pareil +homme et que rien de mal n'avait pu arriver à Édouard. + +Et, traitant Morgan non pas comme le bandit qui est la cause de +l’évanouissement, mais comme l'homme du monde qui porte secours à +une femme évanouie: + +-- Oh! monsieur, dit-elle, que vous êtes bon! + +Et il y avait, dans ces paroles et dans l’intonation avec laquelle +elles avaient été prononcées, tout un monde de remerciements, non +seulement pour elle, mais pour son enfant. + +Avec une coquetterie étrange et qui était tout entière dans son +caractère chevaleresque, Morgan, au lieu de ramasser vivement son +masque et de le ramener assez rapidement sur son visage pour que +madame de Montrevel n'en gardât qu'un souvenir passager et confus, +Morgan répondit par une salutation au compliment, laissa à sa +physionomie tout le temps de produire son effet, et, passant le +flacon de d'Assas aux mains de madame de Montrevel, renoua +seulement alors les cordons de son masque. + +Madame de Montrevel comprit cette délicatesse du jeune homme. + +-- Oh! monsieur, dit-elle, soyez tranquille, en quelque lieu et +dans quelque situation que je vous retrouve, vous m'êtes inconnu. + +-- Alors, madame, dit Morgan, c'est à moi de vous remercier et de +vous dire, à mon tour, que vous êtes bonne! + +-- Allons, messieurs les voyageurs, en voiture! dit le conducteur +avec son intonation habituelle et comme si rien d'extraordinaire +ne s'était passé. + +-- Êtes-vous tout à fait remise, madame, et avez-vous besoin +encore de quelques instants? demanda Morgan; la diligence +attendrait. + +-- Non, messieurs, c'est inutile; je vous en rends grâces et me +sens parfaitement bien. + +Morgan présenta son bras à madame de Montrevel, qui s'y appuya +pour traverser tout le revers du chemin et pour remonter dans la +diligence. + +Le conducteur y avait déjà introduit le petit Édouard. + +Lorsque madame de Montrevel eut repris sa place, Morgan, qui avait +déjà fait la paix avec la mère, voulut la faire avec le fils. + +-- Sans rancune, mon jeune héros, dit-il en lui tendant la main. + +Mais l’enfant reculait. + +_--_ Je ne donne pas la main à un voleur de grande route, dit-il. + +Madame de Montrevel fit un mouvement d’effroi. + +-- Vous avez un charmant enfant, madame, dit Morgan; seulement, il +a des préjugés. + +Et, saluant avec la plus grande courtoisie: + +-- Bon voyage, madame! ajouta t-il en fermant, la portière. + +-- En route! cria le conducteur. + +La voiture s'ébranla. + +-- Oh! pardon, monsieur, s'écria madame de Montrevel, votre +flacon! votre flacon! + +-- Gardez-le, madame, dit Morgan, quoique j'espère que vous soyez +assez bien remise pour n'en avoir plus besoin. + +Mais l’enfant, l’arrachant des mains de sa mère: + +-- Maman ne reçoit pas de cadeau d'un voleur, dit-il. + +Et il jeta le flacon par la portière. + +-- Diable! murmura Morgan avec le premier soupir que ses +compagnons lui eussent entendu pousser, je crois que je fais bien +de ne pas demander ma pauvre Amélie en mariage. + +Puis, à ses camarade: + +-- Allons! messieurs, dit-il, est-ce fini? + +-- Oui! répondirent ceux-ci d'une seule voix. + +-- Alors, à cheval et en route! N’oublions pas que nous devons +être ce soir à neuf heures à l'opéra. + +Et, sautant en selle, il s'élança le premier par-dessus le fossé, +gagna le bord de la rivière, et, sans hésiter, s'engagea dans le +gué indiqué sur la carte de Cassini par le faux courrier. + +Arrivé sur l’autre bord et tandis que les jeunes gens se +ralliaient: + +-- Dis donc, demanda d'Assas à Morgan, est-ce que ton masque n'est +pas tombé? + +-- Oui; mais madame de Montrevel seule a vu mon visage. + +-- Hum! fit d’Assas, mieux vaudrait que personne ne l’eût vu. + +Et tous quatre, mettant leurs chevaux au galop, disparurent à +travers champs du côté de Chaource. + + +XXX -- LE RAPPORT DU CITOYEN FOUCHÉ + +En arrivant le lendemain, vers onze heures du matin, à l'hôtel des +Ambassadeurs, madame de Montrevel fut tout étonnée de trouver, au +lieu de Roland, un étranger qui l’attendait. + +Cet étranger s'approcha d'elle. + +-- Vous êtes la veuve du général de Montrevel, madame? lui +demanda-t-il + +-- Oui, monsieur, répondit madame de Montrevel assez étonnée. + +-- Et vous cherchez votre fils? + +-- En effet, et je ne comprends pas, après la lettre qu’il m'a +écrite... + +-- L'homme propose et le premier consul dispose, répondit en riant +l'étranger; le premier consul a disposé de votre fils pour +quelques jours et m'a envoyé pour vous recevoir à sa place. + +Madame de Montrevel s'inclina. + +-- Et j'ai l'honneur de parler...? demanda-t-elle. + +-- Au citoyen Fauvelet de Bourrienne, son premier secrétaire, +répondit l'étranger. + +-- Vous remercierez pour moi le premier consul, répliqua madame de +Montrevel, et vous aurez la bonté de lui exprimer, je l'espère, le +profond regret que j'éprouve de ne pouvoir le remercier moi-même. + +-- Mais rien ne vous sera plus facile, madame. + +-- Comment cela? + +-- Le premier consul m'a ordonné de vous conduire au Luxembourg. + +-- Moi? + +-- Vous et monsieur votre fils. + +-- Oh! je vais voir le général Bonaparte, je vais voir le général +Bonaparte, s'écria l'enfant, quel bonheur! + +Et il sauta de joie en battant des mains. + +-- Eh bien, eh bien, Édouard! fit Madame de Montrevel. + +Puis, se retournant vers Bourrienne: + +-- Excusez-le, monsieur, dit-elle, c'est un sauvage des montagnes +du Jura. + +Bourrienne tendit la main à l'enfant. + +-- Je suis un ami de votre frère, lui dit-il; voulez-vous +m'embrasser? + +-- Oh! bien volontiers, monsieur, répondit Édouard, vous n'êtes +pas un voleur, vous. + +-- Mais non, je l’espère, repartit en riant le secrétaire. + +-- Encore une fois, excusez-le, monsieur, mais nous avons été +arrêtés en route. + +-- Comment, arrêtés? + +-- Oui. + +-- Par des voleurs? + +--Pas précisément. + +-- Monsieur, demanda Édouard, est-ce que les gens qui prennent +l'argent des autres ne sont pas des voleurs? + +-- En général, mon cher enfant, on les nomme ainsi. + +-- Là! tu vois, maman. + +--Voyons, Édouard, tais-toi, je t'en prie. + +Bourrienne jeta un regard sur madame de Montrevel et vit +clairement, à l'expression de son visage, que le sujet de la +conversation lui était désagréable; il n'insista point. + +-- Madame, dit-il, oserai-je vous rappeler que j'ai reçu l’ordre +de vous conduire au Luxembourg, comme j'ai déjà eu l’honneur de +vous le dire, et d'ajouter que madame Bonaparte vous y attend! + +-- Monsieur, le temps de changer de robe et d'habiller Édouard. + +-- Et ce temps-là, madame, combien durera-t-il? + +-- Est-ce trop de vous demander une demi-heure? + +-- Oh! non, et, si une demi-heure vous suffisait, je trouverais la +demande fort raisonnable. + +-- Soyez tranquille, monsieur, elle me suffira. + +-- Eh bien, madame, dit le secrétaire en s'inclinant, je fais une +course, et, dans une demi-heure, je viens me mettre à vos ordres. + +-- Je vous remercie, monsieur. + +-- Ne m'en veuillez pas si je suis ponctuel. + +-- Je ne vous ferai pas attendre. + +Bourrienne partit. + +Madame de Montrevel habilla d'abord Édouard puis s'habilla elle- +même, et, quand Bourrienne reparut, depuis cinq minutes elle était +prête. + +-- Prenez garde, madame, dit Bourrienne en riant, que je ne fasse +part au premier consul de votre ponctualité. + +-- Et qu'aurais-je à craindre dans ce cas? + +-- Qu'il ne vous retînt près de lui pour donner des leçons +d'exactitude à madame Bonaparte. + +-- Oh! fit madame de Montrevel, il faut bien passer quelque chose +aux créoles. + +-- Mais vous êtes créole aussi, madame, à ce que je crois. + +-- Madame Bonaparte, dit en riant madame de Montrevel, voit son +mari tous les jours, tandis que, moi, je vais voir le premier +consul pour la première fois. + +-- Partons! partons, mère! dit Édouard. + +Le secrétaire s'effaça pour laisser passer madame de Montrevel. + +Un quart d'heure après, on était au Luxembourg. + +Bonaparte occupait, au petit Luxembourg, l’appartement du rez-de- +chaussée à droite; Joséphine avait sa chambre et son boudoir au +premier étage; un couloir conduisait du cabinet du premier consul +chez elle. + +Elle était prévenue, car, en apercevant madame de Montrevel, elle +lui ouvrit ses bras comme à une amie. + +Madame de Montrevel s'était arrêtée respectueusement à la porte. + +-- Oh! venez donc! venez, madame dit Joséphine; je ne vous connais +pas d'aujourd'hui, mais du jour où j'ai connu votre digne et +excellent Roland. Savez-vous une chose qui me rassure quand +Bonaparte me quitte? C'est que Roland le suit, et que, quand je +sais Roland près de lui, je crois qu'il ne peut plus lui arriver +malheur... Eh bien, vous ne voulez pas m'embrasser? + +Madame de Montrevel était confuse de tant de bonté. + +-- Nous sommes compatriotes, n'est-ce pas? continua-t-elle. Oh! je +me rappelle parfaitement M. de la Clémencière, qui avait un si +beau jardin et des fruits si magnifiques! Je me rappelle avoir +entrevu une belle jeune fille qui en paraissait la reine. Vous +vous êtes mariée bien jeune, madame? + +-- À quatorze ans. + +-- Il faut cela pour que vous ayez un fils de l’âge de Roland; +mais asseyez-vous donc! + +Elle donna l'exemple en faisant signe à madame de Montrevel de +s'asseoir à ses côtés. + +-- Et ce charmant enfant, continua-t-elle en montrant Édouard, +c'est aussi votre fils?... + +Elle poussa un soupir. + +-- Dieu a été prodigue envers vous, madame, reprit-elle, et +puisqu'il fait tout ce que vous pouvez désirer, vous devriez bien +le prier de m'en envoyer un. + +Elle appuya envieusement ses lèvres, sur le front d'Édouard. + +-- Mon mari sera bien heureux de vous voir, madame. Il aime tant +votre fils! Aussi ne serait-ce pas chez moi que l'on vous eût +conduite d'abord, s'il n'était pas avec le ministre de la +police... Au reste, ajouta-t-elle en riant, vous arrivez dans un +assez mauvais moment; il est furieux! + +-- Oh! s'écria madame de Montrevel presque effrayée, s'il en était +ainsi, j'aimerais mieux attendre. + +-- Non pas! non pas! au contraire, votre vue le calmera; je ne +sais ce qui est arrivé: on arrête, à ce qu'il paraît, les +diligences comme dans la forêt Noire, au grand jour, en pleine +route. Fouché n'a qu'à bien se tenir, si la chose se renouvelle. + +Madame de Montrevel allait répondre; mais, en ce moment, la porte +s'ouvrit, et un huissier paraissant: + +-- Le premier consul attend madame de Montrevel, dit-il. + +-- Allez, allez, dit Joséphine; le temps est si précieux pour +Bonaparte, qu'il est presque aussi impatient que Louis XIV, qui +n'avait rien à faire. Il n'aime pas à attendre. + +Madame de Montrevel se leva vivement et voulut emmener son fils. + +-- Non, dit Joséphine, laissez-moi ce bel enfant-là; nous vous +gardons à dîner: Bonaparte le verra à six heures; d'ailleurs, s'il +a envie de le voir, il le fera demander; pour l'instant, je suis +sa seconde maman. Voyons, qu'allons-nous faire pour vous amuser? + +-- Le premier consul doit avoir de bien belles armes, madame? dit +l'enfant. + +-- Oui, très belles. Eh bien, on va vous montrer les armes du +premier consul. + +Joséphine sortit par une porte, emmenant l’enfant, et madame de +Montrevel par l’autre, suivant l'huissier. + +Sur le chemin, la comtesse rencontra un homme blond, au visage +pâle et à l'oeil terne, qui la regarda avec une inquiétude qui +semblait lui être habituelle. + +Elle se rangea vivement pour le laisser passer. + +L'huissier vit le mouvement. + +-- C'est le préfet de police, lui dit-il tout bas. + +Madame de Montrevel le regarda s'éloigner avec une certaine +curiosité; Fouché, à cette époque, était déjà fatalement célèbre. + +En ce moment, la porte du cabinet de Bonaparte s'ouvrit, et l'on +vit se dessiner sa tête dans l'entrebâillement. + +Il aperçut madame de Montrevel. + +-- Madame de Montrevel, dit-il, venez, venez! + +Madame de Montrevel pressa le pas et entra dans le cabinet. + +-- Venez, dit Bonaparte en refermant la porte sur lui-même. Je +vous ai fait attendre, c'est bien contre mon désir; j'étais en +train de laver la tête à Fouché. Vous savez que je suis très +content de Roland, et que je compte en faire un général au premier +jour. À quelle heure êtes-vous arrivée? + +-- À l'instant même, général. + +-- D'où venez-vous? Roland me l'a dit, mais je l'ai oublié. + +-- De Bourg. + +-- Par quelle route? + +-- Par la route de Champagne! + +-- Alors vous étiez à Châtillon quand...? + +-- Hier matin, à neuf heures. + +-- En ce cas, vous avez dû entendre parler de l'arrestation d'une +diligence? + +-- Général... + +-- Oui, une diligence a été arrêtée à dix heures du matin, entre +Châtillon et Bar-sur-Seine. + +-- Général, c'était la nôtre. + +-- Comment, la vôtre? + +-- Oui. + +-- Vous étiez dans la diligence qui a été arrêtée? + +-- J'y étais. + +-- Ah! je vais donc avoir des détails précis! Excusez-moi, vous +comprenez mon désir d'être renseigné, n'est-ce pas? Dans un pays +civilisé, qui a le général Bonaparte pour premier magistrat, on +n'arrête pas impunément une diligence sur une grande route, en +plein jour, ou alors... + +-- Général, je ne puis rien vous dire, sinon que ceux qui ont +arrêté la diligence étaient à cheval et masqués. + +-- Combien étaient-ils? + +-- Quatre. + +-- Combien y avait-il d'hommes dans la diligence? + +-- Quatre, y compris le conducteur. + +-- Et l'on ne s'est pas défendu? + +-- Non, général. + +-- Le rapport de la police porte cependant que deux coups de +pistolet ont été tirés. + +-- Oui, général; mais ces deux coups de pistolet... + +-- Eh bien? + +-- Ont été tirés par mon fils. + +-- Votre fils! mais votre fils est en Vendée. + +-- Roland, oui; mais Édouard était avec moi. + +-- Édouard! qu'est-ce qu'Édouard? + +-- Le frère de Roland. + +-- Il m'en a parlé; mais c'est un enfant! + +-- Il n'a pas encore douze ans, général. + +-- Et c'est lui qui a tiré les deux coups de pistolet? + +-- Oui, général. + +-- Pourquoi ne me l'avez-vous pas amené? + +-- Il est avec moi. + +-- Où cela? + +-- Je l'ai laissé chez madame Bonaparte. + +Bonaparte sonna, un huissier parut. + +-- Dites à Joséphine de venir avec l'enfant. + +Puis, se promenant dans son cabinet: + +-- Quatre hommes, murmura-t-il; et c'est un enfant qui leur donne +l'exemple du courage! Et pas un de ces bandits n'a été blessé? + +-- Il n'y avait pas de balles dans les pistolets. + +-- Comment, il n'y avait pas de balles? + +-- Non: c'étaient ceux du conducteur, et le conducteur avait eu la +précaution de ne les charger qu'à poudre. + +-- C'est bien, on saura son nom. + +En ce moment, la porte s'ouvrit, et madame Bonaparte parut, tenant +l’enfant par la main. + +-- Viens ici, dit Bonaparte à l'enfant. + +Édouard s'approcha sans hésitation et fit le salut militaire. + +-- C'est donc toi qui tires des coups de pistolet aux voleurs? + +-- Vois-tu, maman, que ce sont des voleurs? interrompit l'enfant. + +-- Certainement que ce sont des voleurs; je voudrais bien qu'on me +dit le contraire! Enfin, c'est donc toi qui tires des coups de +pistolet aux voleurs, quand les hommes ont peur? + +-- Oui, c'est moi, général; mais, par malheur, ce poltron de +conducteur n'avait chargé ses pistolets qu'à poudre; sans cela, je +tuais leur chef. + +-- Tu n'as donc pas eu peur, toi? + +-- Moi? non, dit l'enfant; je n'ai jamais peur. + +-- Vous devriez vous appeler Cornélie, madame, fit Bonaparte en se +retournant vers madame de Montrevel, appuyée au bras de Joséphine. + +Puis, à l'enfant: + +-- C'est bien, dit-il en l'embrassant, on aura soin de toi; que +veux-tu être? + +-- Soldat d'abord. + +-- Comment, d'abord? + +-- Oui; et puis plus tard colonel comme mon frère et général comme +mon père. + +-- Ce ne sera pas de ma faute, si tu ne l'es pas, dit le premier +consul. + +-- Ni la mienne, répliqua l'enfant. + +--Édouard! fit madame de Montrevel craintive. + +-- N'allez-vous pas le gronder pour avoir bien répondu? + +Il prit l'enfant, l'amena à la hauteur de son visage et +l'embrassa. + +-- Vous dînez avec nous, dit-il, et, ce soir, Bourrienne, qui a +été vous chercher à l'hôtel, vous installera rue de la Victoire; +vous resterez là jusqu'au retour de Roland, qui vous cherchera un +logement à sa guise. Édouard entrera au Prytanée, et je marie +votre fille. + +-- Général! + +-- C'est convenu avec Roland. + +Puis, se tournant vers Joséphine: + +-- Emmène madame de Montrevel, et tâche qu'elle ne s'ennuie pas +trop. Madame de Montrevel, si _votre amie -- _Bonaparte appuya sur +ce mot -- veut entrer chez une marchande de modes, empêchez-la; +elle ne doit pas manquer de chapeaux: elle en a acheté trente-huit +le mois dernier. + +Et, donnant un petit soufflet d'amitié à Édouard, il congédia les +deux femmes du geste. + + +XXXI -- LE FILS DU MEUNIER DE LEGUERNO + +Nous avons dit qu'au moment même où Morgan et ses trois compagnons +arrêtaient la diligence de Genève, entre Bar-sur-Seine et +Châtillon, Roland entrait à Nantes. + +Si nous voulons savoir le résultat de sa mission, nous devons, non +pas le suivre pas à pas, au milieu des tâtonnements dont l'abbé +Bernier enveloppait ses désirs ambitieux, mais le prendre au bourg +de Muzillac, situé entre Ambon et le Guernic, à deux lieues au- +dessus du petit golfe dans lequel se jette la Vilaine. + +Là, nous sommes en plein Morbihan, c'est-à-dire à l’endroit où la +Chouannerie a pris naissance; c'est près de Laval, sur la closerie +des Poiriers, que sont nés de Pierre Cottereau et de Jeanne Moyné, +les quatre frères Chouans. Un de leurs aïeux, bûcheron +misanthrope, paysan morose, se tenait éloigné des autres paysans +comme le chat-huant se tient éloigné des autres oiseaux: de là, +par corruption, le nom de _Chouan._ + +Ce nom devint celui de tout un parti; sur la rive droite de la +Loire, on disait les _Chouans _pour dire les Bretons, comme, sur +la rive gauche, on disait les _brigands_ pour dire les Vendéens. + +Ce n'est pas à nous de raconter la mort, la destruction de cette +héroïque famille, de suivre sur l’échafaud les deux soeurs et un +frère, sur les champs de bataille, où ils se couchent blessés ou +morts, Jean et René, martyrs de leur foi. Depuis les exécutions de +Perrine, de René et de Pierre, depuis la mort de Jean, bien des +années se sont écoulées, et le supplice des soeurs et les exploits +des frères sont passés à l'état de légende. + +C'est à leurs successeurs que nous avons affaire. + +Il est vrai que ces gars sont fidèles aux traditions: tels on les +a vus combattre aux côtés de la Rouërie, de Bois-Hardy et de +Bernard de Villeneuve, tels ils combattent aux côtés de Bourmont, +de Frotté et de Georges Cadoudal; c'est toujours le même courage +et le même dévouement; ce sont toujours les soldats chrétiens et +les royalistes exaltés; leur aspect est toujours le même, rude et +sauvage; leurs armes sont toujours les mêmes, le fusil ou le +simple bâton que, dans le pays, on appelle une _ferte_; c'est +toujours le même costume, c'est-à-dire le bonnet de laine brune ou +le chapeau à larges bords, ayant peine à couvrir les longs cheveux +plats qui coulent en désordre sur leurs épaules; ce sont encore +les vieux _Aulerci Cenomani, _comme au temps de César, _promisso +capilto; _ce sont encore les Bretons aux larges braies, dont +Martial a dit: + +«_Tam taxa est_... + +«_Quam veteres braccae Britonis pauperis_.» + +Pour se protéger contre la pluie et le froid, ils portent la +casaque de peau de chèvre garnie de longs poils; et, pour signe de +ralliement, sur la poitrine ceux-ci un scapulaire et un chapelet, +ceux-là un tueur, le tueur de Jésus, marque distincte d'une +confrérie qui s'astreignait chaque jour à une prière commune. + +Tels sont les hommes qui, à l’heure où nous traversons la limite +qui sépare la Loire-Inférieure du Morbihan, sont éparpillés de la +Roche-Bernard à Vannes, et de Quertemberg à Billers, enveloppant, +par conséquent, le bourg de Muzillac. + +Seulement, il faut l'oeil de l’aigle qui plane du haut des airs, +ou du chat-huant qui voit dans les ténèbres, pour les distinguer +au milieu des genêts, des bruyères et des buissons où ils sont +tapis. + +Passons au milieu de ce réseau de sentinelles invisibles, et, +après avoir traversé à gué deux ruisseaux affluents du fleuve sans +nom qui vient se jeter à la mer près de Billiers, entre Arzal et +Damgan, entrons hardiment dans le village de Muzillac. Tout y est +sombre et calme; une seule lumière brille à travers les fentes des +volets d'une maison ou plutôt d'une chaumière que rien, +d'ailleurs, ne distingue des autres. + +C'est la quatrième à droite, en entrant. + +Approchons notre oeil d'une des fenêtres de ce volet, et +regardons. + +Nous voyons un homme vêtu du costume des riches paysans du +Morbihan; seulement, un galon d'or, large d'un doigt, borde le +collet et les boutonnières de son habit et les extrémités de son +chapeau. + +Le reste de son costume se complète d'un pantalon de peau et de +bottes à retroussis. + +Sur une chaise son sabre est jeté. + +Une paire de pistolets est à la portée de sa main. + +Dans la cheminée, les canons de deux ou trois carabines reflètent +un feu ardent. + +Il est assis devant une table; une lampe éclaire des papiers qu'il +lit avec la plus grande attention, et éclaire en même temps son +visage. + +Ce visage est celui d'un homme de trente ans; quand les soucis +d'une guerre de partisans ne l'assombrissent pas, on voit que son +expression doit être franche et joyeuse: de beaux cheveux blonds +l'encadrent, de grands yeux bleus l’animent; la tête a cette forme +particulière aux têtes bretonnes, et qu'ils doivent, si l'on en +croit le système de Gall, au développement exagéré des organes de +l'entêtement. + +Aussi, cet homme a-t-il deux noms: + +Son nom familier, le nom sous lequel le désignent ses soldats: la +_tête ronde_. + +Puis son nom véritable, celui qu'il a reçu de ses dignes et braves +parents, Georges Cadudal, ou plutôt Georges Cadoudal, la tradition +ayant changé l'orthographe de ce nom devenu historique. + +Georges était le fils d'un cultivateur de la paroisse de Kerléano, +dans la paroisse de Brech. La légende veut que ce cultivateur ait +été en même temps meunier. Il venait, au collège de Vannes -- dont +Brech n'est distant que de quelques lieues --, de recevoir une +bonne et solide éducation, lorsque les premiers appels de +l'insurrection royaliste éclatèrent dans la Vendée: Cadoudal les +entendit, réunit quelques-uns de ses compagnons de chasse et de +plaisir, traversa la Loire à leur tête, et vint offrir ses +services à Stofflet; mais Stofflet exigea de le voir à l'oeuvre +avant de l'attacher à lui: c'est ce que demandait Georges. On +n'attendait pas longtemps ces sortes d'occasions dans l'armée +vendéenne; dès le lendemain, il y eut combat; Georges se mit à la +besogne, et s'y acharna si bien, qu'en le voyant charger les +bleus, l'ancien garde-chasse de M. de Maulevrier ne put s'empêcher +de dire tout haut à Bonchamp, qui était près de lui: + +-- Si un boulet de canon n'emporte pas cette _grosse tête ronde, +_elle ira loin, je vous le prédis. + +Le nom en resta à Cadoudal. + +C'était ainsi que, cinq siècles auparavant, les sires de +Malestroit, de Penhoët, de Beaumanoir et de Rochefort désignaient +le grand connétable dont les femmes de la Bretagne filèrent la +rançon. + +«Voilà la grosse tête ronde, disaient-ils: nous allons échanger de +bons coups d'épée avec les Anglais.» + +Par malheur, ce n'était plus Bretons contre Anglais que l'on +échangeait les coups d'épée; à cette heure: c'était Français +contre Français. + +Georges resta en Vendée jusqu'à la déroute de Savenay. + +L'armée vendéenne tout entière demeura sur le champ de bataille, +ou s'évanouit comme une fumée. + +Georges avait, pendant près de trois ans, fait des prodiges de +courage, d'adresse et de force; il repassa la Loire et rentra dans +le Morbihan avec un seul de ceux qui l'avaient suivi. + +Celui-là sera à son tour aide de camp, ou plutôt son compagnon de +guerre; il ne le quittera plus, et, en échange de la rude campagne +qu'ils ont faite ensemble, il changera son nom de Lemercier contre +celui de Tiffauges. Nous l’avons vu, au bal des victimes, chargé +d'une mission pour Morgan. + +Rentré sur sa terre natale, c'est pour son compte que Cadoudal y +fomente dès lors l’insurrection; les boulets ont respecté la +grosse tête ronde, et la grosse tête ronde, justifiant la +prophétie de Stofflet, succédant aux La Rochejacquelein, aux +d'Elbée, aux Bonchamp, aux Lescure, à Stofflet lui-même, est +devenu leur rival en gloire et leur supérieur en puissance; car il +en était arrivé -- chose qui donnera la mesure de sa force -- à +lutter à peu près seul contre le gouvernement de Bonaparte, nommé +premier consul depuis trois mois. + +Les deux chefs restés fidèles, avec lui, à la dynastie +bourbonienne étaient Frotté et Bourmont. + +À l’heure où nous sommes arrivés, c'est-à-dire au 26 janvier 1800, +Cadoudal commande à trois ou quatre mille hommes avec lesquels il +s'apprête à bloquer dans Vannes le général Hatry. + +Tout le temps qu'il a attendu la réponse du premier consul à la +lettre de Louis XVIII, il a suspendu les hostilités; mais, depuis +deux jours, Tiffauges est arrivé et la lui a remise. + +Elle est déjà expédiée pour l'Angleterre, d'où elle passera à +Mittau; et, puisque le premier consul ne veut point la paix aux +conditions dictées par Louis XVIII, Cadoudal, général en chef de +Louis XVIII, dans l'Ouest, continuera la guerre contre Bonaparte, +dût-il la faire seul avec son ami Tiffauges, en ce moment, au +reste, à Pouancé, où se tiennent les conférences entre Châtillon, +d'Autichamp, l'abbé Bernier et le général Hédouville. + +Il réfléchit, à cette heure, ce dernier survivant des grands +lutteurs de la guerre civile, et les nouvelles qu'il vient +d'apprendre sont, en effet, matière à réflexion. + +Le général Brune, le vainqueur d'Alkmaar et de Castricum, le +sauveur de la Hollande, vient d'être nommé général en chef des +armées républicaines de l'Ouest, et, depuis trois jours, est +arrivé à Nantes; il doit, à tout prix, écraser Cadoudal et ses +Chouans. + +À tout prix, il faut que les Chouans et Cadoudal prouvent au +nouveau général en chef que l'on n'a pas peur et qu'il n'a rien à +attendre de l'intimidation. + +Dans ce moment, le galop d'un cheval retentit; sans doute, le +cavalier a le mot d'ordre, car il passe sans difficulté au milieu +des patrouilles échelonnées sur la route de la Roche-Bernard, et, +sans difficulté, il est entré dans le bourg de Muzillac. + +Il s'arrête devant la porte de la chaumière où est Georges. Celui- +ci lève la tête, écoute, et, à tout hasard, met la main sur ses +pistolets, quoiqu'il soit probable qu'il va avoir affaire à un +ami. + +Le cavalier met pied à terre, s'engage dans l’allée, et ouvre la +porte de la chambre où se trouve Georges. + +-- Ah! c'est toi, Coeur-de-Roi! dit Cadoudal; d'où viens-tu? + +-- De Pouancé, général! + +-- Quelles nouvelles? + +-- Une lettre de Tiffauges. + +-- Donne. + +Georges prit vivement la lettre des mains de Coeur-de-Roi, et la +lut. + +-- Ah! fit-il. + +Et il la relut une seconde fois. + +-- As-tu vu celui dont il m'annonce l’arrivée? demanda Cadoudal. + +-- Oui, général, répondit le courrier. +-- Quel homme est-ce? + +-- Un beau jeune homme de vingt-six à vingt-sept ans. + +-- Son air? + +-- Déterminé! + +-- C'est bien cela; quand arrive-t-il? + +-- Probablement cette nuit. + +-- L'as-tu recommandé tout le long de la route? + +-- Oui; il passera librement. + +-- Recommande-le de nouveau; il ne doit rien lui arriver de mal: +il est sauvegardé par Morgan. + +-- C'est convenu, général. + +-- As-tu autre chose à me dire? + +-- L’avant-garde des républicains est à la Roche-Bernard. + +-- Combien d'hommes? + +-- Un millier d'hommes à peu près; ils ont avec eux une guillotine +et le commissaire du pouvoir exécutif Milliére. + +-- Tu en es sûr? + +-- Je les ai rencontrés en route; le commissaire était à cheval +près du colonel, je l’ai parfaitement reconnu. Il a fait exécuter +mon frère, et j'ai juré qu'il ne mourrait que de ma main. + +-- Et tu risqueras ta vie pour tenir ton serment? + +-- À la première occasion. + +-- Peut-être ne se fera-t-elle point attendre. + +En ce moment, le galop d'un cheval retentit dans la rue. + +-- Ah! dit Coeur-de-Roi, voilà probablement celui que vous +attendez. + +-- Non, dit Georges; le cavalier qui nous arrive vient du côté de +Vannes. + +En effet, le bruit étant devenu plus distinct, on put reconnaître +que Cadoudal avait raison. + +Comme le premier, le second cavalier s'arrêta devant la porte; +comme le premier, il mit pied à terre; comme le premier il entra. + +Le chef royaliste le reconnut tout de suite, malgré le large +manteau dont il était enveloppé. + +-- C'est toi, Bénédicité, dit-il. + +-- Oui, mon général. + +-- D'où viens-tu? +-- De Vapues, où vous m'aviez envoyé pour surveiller les bleus. + +-- Eh bien que font-ils les bleus? + +-- Ils craignent de mourir de faim, si vous bloquez la ville, et, +pour se procurer des vivres, le général Harty a le projet +d'enlever cette nuit les magasins de Grandchamp; le général +commandera en personne l’expédition, et pour qu'elle se fasse plus +lestement, la colonne sera de cent hommes seulement. + +-- Es-tu fatigué, Bénédicité? + +-- Jamais, général. + +-- Et ton cheval? + +-- Il est venu bien vite, mais il peut faire encore quatre ou cinq +lieues du même train sans crever. + +-- Donne-lui deux heures de repos, double ration d’avoine, et +qu’il en fasse dix. + +-- À ces conditions, il les fera. + +-- Dans deux heures, tu partiras; tu seras à Grandchamp au point +du jour; tu donneras en mon nom l’ordre d'évacuer le village: je +me charge du général Hatry et de sa colonne. Est-ce tout ce que tu +as à me dire? + +-- Non, j'ai à vous apprendre une nouvelle. + +-- Laquelle? +-- C'est que Vannes a un nouvel évêque. + +-- Ah! l’on nous rend donc nos évêques? + +-- Il paraît; mais, s'ils sont tous comme celui-là, ils peuvent +bien les garder. + +-- Et quel est celui-là? + +-- Audrein! + +-- Le régicide? + +-- Audrein le renégat. + +-- Et quand arrive-t-il? + +-- Cette nuit ou demain. + +-- Je n'irai pas au-devant de lui, mais qu'il ne tombe pas entre +les mains de mes hommes! + +Bénédicité et Coeur-de-Roi firent entendre un éclat de rire qui +complétait la pensée de Georges. + +-- Chut! fit Cadoudal. + +Les trois hommes écoutèrent. + +-- Cette fois, c'est probablement lui, dit Georges. + +On entendait le galop d'un cheval venant du côté de la Roche- +Bernard. + +-- C'est lui, bien certainement, répéta Coeur-de-Roi. + +-- Alors, mes amis, laissez-moi seul... Toi, Bénédicité, à +Grandchamp le plus tôt possible; toi, Coeur-de-Roi, dans la cour +avec une trentaine d'hommes: je puis avoir des messagers à +expédier sur différentes routes. À propos, arrange-toi pour que +l'on m'apporte ce que l'on aura de mieux à souper dans le village. + +-- Pour combien de personnes, général? + +-- Oh! pour deux personnes. + +-- Vous sortez? + +-- Non, je vais au-devant de celui qui arrive. + +Deux ou trois gars avaient déjà fait passer dans la cour les +chevaux des deux messagers. + +Les messagers s'esquivèrent à leur tour. + +Georges arrivait à la porte de la rue, juste au moment où un +cavalier, arrêtant son cheval et regardant de tous côtés, +paraissait hésiter. + +-- C'est ici, monsieur, dit Georges. + +-- Qui est ici? demanda le cavalier. + +-- Celui que vous cherchez. + +-- Comment savez-vous quel est celui que je cherche? + +-- Je présume que c'est Georges Cadoudal, autrement dit la grosse +tête ronde. + +-- Justement. + +-- Soyez le bienvenu alors, monsieur Roland de Montrevel, car je +suis celui que vous cherchez. + +-- Ah! ah! fit le jeune homme étonné. + +Et, mettant pied à terre, il sembla chercher des yeux quelqu'un à +qui confier sa monture. + +-- Jetez la bride sur le cou de votre cheval, et ne vous inquiétez +point de lui; vous le retrouverez quand vous en aurez besoin: rien +ne se perd en Bretagne, vous êtes sur la terre de la loyauté. + +Le jeune homme ne fit aucune observation, jeta la bride sur le cou +de son cheval, comme il en avait reçu l'invitation, et suivit +Cadoudal, qui marcha devant lui. + +-- C'est pour vous montrer le chemin, colonel, dit le chef des +Chouans. + +Et tous deux entrèrent dans la chaumière dont une main invisible +venait de ranimer le feu. + + +XXXII -- BLANC ET BLEU + +Roland entra, comme nous l'avons dit, derrière Georges, et, en +entrant, jeta autour de lui un regard d'insouciante curiosité. + +Ce regard lui suffit pour voir qu'ils étaient parfaitement seuls. + +-- C'est ici votre quartier général? demanda Roland avec un +sourire et en approchant de la flamme le dessous de ses bottes. + +-- Oui, colonel. + +-- Il est singulièrement gardé. + +Georges sourit à son tour. + +-- Vous me demandez cela, dit-il, parce que, de la Roche-Bernard à +ici, vous avez trouvé la route libre? + +-- C'est-à-dire que je n'ai point rencontré une âme. + +-- Cela ne prouve aucunement que la route n'était point gardée. + +-- À moins qu'elle ne l'ait été par les chouettes et les chats- +huants qui semblaient voler d'arbre en arbre pour m'accompagner, +général... en ce cas-là, je retire ma proposition. + +-- Justement, répondit Cadoudal, ce sont ces chats-huants et ces +chouettes qui sont mes sentinelles, sentinelles qui ont de bons +yeux, puisque ces yeux ont sur ceux des hommes l’avantage d'y voir +la nuit. +-- Il n'en est pas moins vrai que, par bonheur, je m'étais fait +renseigner à la Roche-Bernard; sans quoi, je n'eusse pas trouvé un +chat pour me dire où je pourrais vous rencontrer. + +-- À quelque endroit de la route que vous eussiez demandé à haute +voix: «Où trouverai-je Georges Cadoudal?» une voix vous eût +répondu: «Au bourg de Muzillac, la quatrième maison à droite.» +Vous n'avez vu personne, colonel; seulement, à l’heure qu'il est, +il y a quinze cents hommes, à peu près, qui savent que le colonel +Roland, aide de camp du premier consul, est en conférence avec le +fils du meunier de Leguerno. + +-- Mais, s'ils savent que je suis colonel au service de la +République et aide de camp du premier consul, comment m'ont-ils +laissé passer? + +-- Parce qu'ils en avaient reçu l’ordre. + +-- Vous saviez donc que je venais? + +-- Je savais non seulement que vous veniez, mais encore pourquoi +vous veniez. + +Roland regarda fixement son interlocuteur. + +-- Alors, il est inutile que je vous le dise! et vous me +répondriez quand même je garderais le silence? + +-- Mais à peu près. + +-- Ah! pardieu! je serais curieux d'avoir la preuve de cette +supériorité de votre police sur la nôtre. + +-- Je m'offre de vous la donner, colonel. +-- J'écoute, et cela avec d'autant plus de satisfaction, que je +serai tout entier à cet excellent feu, qui, lui aussi, semblait +m'attendre. + +-- Vous ne croyez pas si bien dire, colonel, il n'y a pas jusqu'au +feu qui ne fasse de son mieux pour vous souhaiter la bienvenue. + +-- Oui, mais, pas plus que vous, il ne me dit l'objet de ma +mission. + +-- Votre mission, que vous me faites l'honneur d'étendre jusqu'à +moi, colonel, était primitivement pour l'abbé Bernier tout seul. +Par malheur, l'abbé Bernier, dans la lettre qu'il a fait passer à +son ami Martin Duboys, a un peu trop présumé de ses forces; il +offrait sa médiation au premier consul. + +-- Pardon, interrompit Roland, mais vous m'apprenez là une chose +que j'ignorais: c'est que l'abbé Bernier eût écrit au général +Bonaparte. + +-- Je dis qu'il a écrit à son ami Martin Duboys, ce qui est bien +différent... Mes gens ont intercepté sa lettre et me l'ont +apportée: je l'ai fait copier, et j'ai envoyé la lettre qui, j'en +suis certain, est parvenue à bon port; votre visite au général +Hédouville en fait foi. + +-- Vous savez que ce n'est plus le général qui commande à Nantes, +mais le général Brune. + +-- Vous pouvez même dire qui commande à la Roche-Bernard; car un +millier de soldats républicains ont fait leur entrée dans cette +ville ce soir vers six heures, accompagnés de la guillotine et du +citoyen commissaire général Thomas Millière. Ayant l'instrument, +il fallait le bourreau. + +-- Vous dites donc, général, que j'étais venu pour l’abbé Bernier? + +-- Oui: l’abbé Bernier avait offert sa médiation; mais il a oublié +qu'aujourd'hui il y a deux Vendées, la Vendée de la rive gauche et +la Vendée de la rive droite; que, si l'on peut traiter avec +d'Autichamp, Châtillon et Suzannet à Pouancé, reste à traiter avec +Frotté, Bourmont et Cadoudal... mais où cela? voilà ce que +personne ne peut dire... + +-- Que vous, général. + +-- Alors, avec la chevalerie qui fait le fond de votre caractère, +vous vous êtes chargé de venir m'apporter le traité signé le 25. +L'abbé Bernier, d'Autichamp, Châtillon et Suzannet vous ont signé +un laissez-passer, et vous voilà. + +-- Ma foi! général, je dois dire que vous êtes parfaitement +renseigné: le premier consul désire la paix de tout coeur; il sait +qu'il a affaire en vous à un brave et loyal adversaire, et, ne +pouvant vous voir, attendu que vous ne viendrez probablement point +à Paris, il m'a dépêché vers vous. + +-- C'est-à-dire vers l'abbé Bernier. + +-- Général, peu vous importe, si je m'engage à faire ratifier par +le premier consul ce que nous aurons arrêté entre nous. Quelles +sont vos conditions pour la paix? + +-- Oh! elles sont bien simples, colonel: que le premier consul +rende le trône à Sa Majesté Louis XVIII; qu'il devienne son +connétable, son lieutenant général, le chef de ses armées de terre +et de mer, et je deviens, moi, son premier soldat. + +-- Le premier consul a déjà répondu à cette demande. + +-- Et voilà pourquoi je suis décidé à répondre moi-même à cette +réponse. + +-- Quand? + +-- Cette nuit même, si l'occasion s'en présente. + +-- De quelle façon? + +-- En reprenant les hostilités. + +-- Mais vous savez que Châtillon, d'Autichamp et Suzannet ont +déposé les armes? + +--Ils sont chefs des Vendéens, et, au nom des Vendéens, ils +peuvent faire tout ce qu'ils veulent; je suis chef des Chouans, +et, au nom des Chouans, je ferai ce qui me conviendra. + +-- Alors, c'est une guerre d'extermination à laquelle vous +condamnez ce malheureux pays, général? + +-- C'est un martyre auquel je convoque des chrétiens et des +royalistes. + +-- Le général Brune est à Nantes avec les huit mille prisonniers +que les Anglais viennent de nous rendre, après leurs défaites +d'Alkmaar et de Castricum. + +-- C'est la dernière fois qu'ils auront eu cette chance; les bleus +nous ont donné cette mauvaise habitude de ne point faire de +prisonniers; quant au nombre de nos ennemis, nous ne nous en +soucions pas, c'est une affaire de détail. + +-- Si le général Brune et ses huit mille prisonniers, joints aux +vingt mille soldats qu'il reprend des mains du général Hédouville, +ne suffisent point, le premier consul est décidé à marcher contre +vous en personne, et avec cent mille hommes. + +Cadoudal sourit. + +-- Nous tâcherons, dit-il, de lui prouver que nous sommes dignes +de le combattre. + +-- Il incendiera vos villes. + +-- Nous nous retirerons dans nos chaumières. + +-- Il brûlera vos chaumières. + +-- Nous vivrons dans nos bois. + +-- Vous réfléchirez, général. + +-- Faites-moi l'honneur de rester avec moi quarante-huit heures, +colonel, et vous verrez que mes réflexions sont faites. + +-- J'ai bien envie d'accepter. + +-- Seulement, colonel, ne me demandez pas plus que je ne puis vous +donner: le sommeil sous un toit de chaume ou dans un manteau, sous +les branches d'un chêne; un de mes chevaux pour me suivre, un +sauf-conduit pour me quitter. + +-- J'accepte. + +-- Votre parole, colonel, de ne vous opposer en rien aux ordres +que je donnerai, de ne faire échouer en rien les surprises que je +tenterai. + +-- Je suis trop curieux de vous voir faire pour cela; vous avez ma +parole, général. + +-- Quelque chose qui se passe sous vos yeux. + +-- Quelque chose qui se passe sous mes yeux; je renonce au rôle +d'acteur pour m'enfermer dans celui de spectateur; je veux pouvoir +dire au premier consul + +«J'ai vu.» + +Cadoudal sourit. + +-- Eh bien, vous verrez, dit-il. + +En ce moment, la porte s'ouvrit, et deux paysans apportèrent une +table toute servie, où fumaient une soupe aux choux et un morceau +de lard; un énorme pot de cidre qui venait d'être tiré à la pièce, +débordait et moussait entre deux verres. + +Quelques galettes de sarrasin étaient destinées à faire le dessert +de ce modeste repas. + +La table portait deux couverts. + +-- Vous le voyez, monsieur de Montrevel, dit Cadoudal, mes gars +espèrent que vous me ferez l'honneur de souper avec moi. + +-- Et, sur ma foi, ils n'ont pas tort; je vous le demanderais si +vous ne m'invitiez pas, et je tâcherais de vous en prendre de +force ma part, si vous me la refusiez. + +-- Alors à table! + +Le jeune colonel s'assit gaiement. + +-- Pardon pour le repas que je vous offre, dit Cadoudal; je n'ai +point comme vos généraux des indemnités de campagne, et ce sont mes +soldats qui me nourrissent. Qu'as-tu à nous donner avec cela, +Brise-Bleu? + +-- Une fricassée de poulet, général. + +-- Voilà le menu de votre dîner monsieur de Montrevel. + +-- C'est un festin! Maintenant, je n'ai qu'une crainte, général. + +-- Laquelle? + +-- Cela ira très bien, tant que nous mangerons; mais quand il +s'agira de boire?... + +-- Vous n'aimez pas le cidre? Ah! diable, vous m'embarrassez. Du +cidre ou de l'eau, voilà ma cave. + +-- Ce n'est point cela: à la santé de qui boirons-nous? + +-- N'est-ce que cela, monsieur? dit Cadoudal avec une suprême +dignité. Nous boirons à la santé de notre mère commune, la France; +nous la servons chacun avec un esprit différent, mais, je +l'espère, avec un même coeur. À la France! monsieur, dit Cadoudal +en remplissant les deux verres. + +-- À la France! général, répondit Roland en choquant son verre +contre celui de Georges. + +Et toux deux se rassirent gaiement, et, la conscience en repos, +attaquèrent la soupe, avec des appétits dont le plus âgé n'avait +pas trente ans. + + +XXXIII -- LA PEINE DU TALION + +-- Maintenant, général, dit Roland lorsque le souper fut fini, et +que les deux jeunes gens, les coudes sur la table, allongés devant +un grand feu; commencèrent d'éprouver ce bien-être, suite +ordinaire d'un repas dont l'appétit et la jeunesse ont été +l'assaisonnement; maintenant, vous m'avez promis de me faire voir +des choses que je puisse reporter au premier consul. + +-- Et vous avez promis, vous, de ne pas vous y opposer? + +-- Oui; mais je me réserve, si ce que vous me ferez voir heurtait +trop ma conscience, de me retirer. + +-- On n'aura que la selle à jeter sur le dos de votre cheval, +colonel, ou, sur le dos du mien dans le cas où le vôtre serait +trop fatigué, et vous êtes libre. + +-- Très bien. + +-- Justement, dit Cadoudal, les événements vous servent; je suis +ici non seulement général, mais encore haut justicier, et il y a +longtemps que j'ai une justice à faire. Vous m'avez dit, colonel, +que le général Brune était à Nantes: je le savais; vous m'avez dit +que son avant-garde était à quatre lieues d'ici, à la Roche- +Bernard, je le savais encore; mais une chose que vous ne savez +peut-être pas, c'est que cette avant-garde n'est pas commandée par +un soldat comme vous et moi: elle est commandée par le citoyen +Millière, commissaire du pouvoir exécutif. Une autre chose, que +vous ignorez peut-être, c'est que le citoyen Thomas Millière ne se +bat point comme nous, avec des canons, des fusils, des +baïonnettes, des pistolets et des sabres, mais avec un instrument +inventé par un de vos philanthropes républicains et qu'on appelle +la guillotine. +-- Il est impossible, monsieur, s'écria Roland, que, sous le +premier consul, on fasse cette sorte de guerre. + +-- Ah! entendons-nous bien, colonel; je ne vous dis pas que c'est +le premier consul qui la fait, je vous dis qu'elle se fait en son +nom. + +-- Et quel est le misérable qui abuse ainsi de l'autorité qui lui +est confiée pour faire la guerre avec un état-major de bourreaux? + +-- Je vous l'ai dit, il s'appelle le citoyen Thomas Millière; +informez-vous, colonel, et, dans toute la Vendée et dans toute la +Bretagne, il n'y aura qu'une seule voix sur cet homme. Depuis le +jour du premier soulèvement vendéen et breton, c'est-à-dire depuis +six ans, ce Millière a été toujours et partout un des agents les +plus actifs de la Terreur; pour lui, la Terreur n'a point fini +avec Robespierre. Dénonçant aux autorités supérieures ou se +faisant dénoncer à lui-même les soldats bretons ou vendéens, leurs +parents, leurs amis, leurs frères, leurs soeurs, leurs femmes, +leurs filles, jusqu'aux blessés, jusqu'aux mourants, il ordonnait +de tout fusiller, de tout guillotiner sans jugement. À Daumeray, +par exemple, il a laissé une trace de sang, qui n'est point encore +effacée, qui ne s'effacera jamais; plus de quatre-vingts habitants +ont été égorgés sous ses yeux; des fils ont été frappés dans les +bras de leurs mères, qui jusqu'ici ont vainement, pour demander +vengeance, levé leurs bras sanglants au ciel. Les pacifications +successives de la Vendée ou de la Bretagne n'ont point calmé cette +soif de meurtre qui brûle ses entrailles. En 1800, il est le même +qu'en 1793. Eh bien, cet homme... + +Roland regarda le général. + +-- Cet homme, continua Georges avec le plus grand calme, voyant +que la société ne le condamnait pas, je l'ai condamné, moi; cet +homme va mourir. + +-- Comment! il va mourir, à la Roche-Bernard, au milieu des +républicains, malgré sa garde d'assassins, malgré son escorte de +bourreaux? + +-- Son heure a sonné, il va mourir. + +Cadoudal prononça ces paroles avec une telle solennité, que pas un +doute ne demeura dans l’esprit de Roland, non seulement sur +l’arrêt prononcé, mais encore sur l'exécution de cet arrêt. + +Il demeura pensif un instant. + +-- Et vous vous croyez le droit de juger et de condamner cet +homme, tout coupable qu'il est? + +-- Oui; car cet homme a jugé et condamné, non pas des coupables, +mais des innocents. + +-- Si je vous disais: À mon retour à Paris, je demanderai la mise +en accusation et le jugement de cet homme, n'auriez-vous pas foi +en ma parole? + +-- J'aurais foi en votre parole; mais je vous dirais: une bête +enragée se sauve de sa cage, un meurtrier se sauve de sa prison; +les hommes sont des hommes sujets à l’erreur. Ils ont parfois +condamné des innocents, ils peuvent épargner un coupable. Ma +justice est plus sûre que la vôtre, colonel, car c’est la justice +de Dieu. Cet homme mourra. + +-- Et de quel droit dites-vous que votre justice, à vous, homme +soumis à l'erreur comme les autres hommes, est la justice de Dieu? + +-- Parce que j'ai mis Dieu de moitié dans mon jugement. Oh! ce +n'est pas d'hier qu'il est jugé. + +-- Comment cela? + +-- Au milieu d'un orage où la foudre grondait sans interruption, +où l'éclair brillait de minute en minute, j'ai levé les bras au +ciel et j'ai dit à Dieu: «Mon Dieu! toi dont cet éclair est le +regard, toi dont ce tonnerre est la voix, si cet homme doit +mourir, éteins pendant dix minutes ton tonnerre et tes éclairs; le +silence des airs et l’obscurité du ciel seront ta réponse!» et, ma +montre à la main, j'ai compté onze minutes sans éclairs et sans +tonnerre... J'ai vu à la pointe du grand mont, par une tempête +terrible, une barque montée par un seul homme et qui menaçait à +chaque instant d'être submergée; une lame l’enleva comme le +souffle d'un enfant enlève une plume, et la laissa retomber sur un +rocher. La barque vola en morceaux, l’homme se cramponna au +rocher; tout le monde s'écria: «Cet homme est perdu!» Son père +était là, ses deux frères étaient là et ni frères ni père +n'osaient lui porter secours. Je levai les bras au Seigneur et je +dis: «Si Millière est condamné, mon Dieu, par vous comme par moi, +je sauverai cet homme, et sans autre secours que vous, je me +sauverai moi-même.» Je me déshabillai, je nouai le bout d'une +corde autour de mon bras, et je nageai jusqu'au rocher. On eût dit +que la mer s'aplanissait sous ma poitrine; j'atteignis l’homme. +Son père et ses frères tenaient l'autre bout de la corde. Il gagna +le rivage. Je pouvais y revenir comme lui, en fixant ma corde au +rocher. Je la jetai loin de moi, et me confiai à Dieu et aux +flots; les flots me portèrent au rivage aussi doucement et aussi +sûrement que les eaux du Nil portèrent le berceau de Moïse vers la +fille de Pharaon. Une sentinelle ennemie était placée en avant du +village de Saint-Nolf; j'étais caché dans le bois de Grandchamp +avec cinquante hommes. Je sortis seul du bois en recommandant mon +âme à Dieu et en disant: «Seigneur, si vous avez décidé la mort de +Millière, cette sentinelle tirera sur moi et me manquera, et, moi, +je reviendrai vers les miens sans faire de mal à cette sentinelle, +car vous aurez été avec elle un instant.» Je marchai au +républicain; à vingt pas, il fit feu sur moi et me manqua. Voici +le trou de la balle dans mon chapeau, à un pouce de ma tête; la +main de Dieu elle-même a levé l’arme. C'est hier que la chose est +arrivée. Je croyais Millière à Nantes. Ce soir, on est venu +m'annoncer que Millière et sa guillotine étaient à la Roche- +Bernard. Alors j'ai dit: «Dieu me l'amène, il va mourir!» + +Roland avait écouté avec un certain respect la superstitieuse +narration du chef breton. Il ne s'étonnait point de trouver cette +croyance et cette poésie dans l'homme habitué à vivre en face de +la mer sauvage, au milieu des dolmens de Karnac. Il comprit que +Millière était véritablement condamné, et que Dieu, qui semblait +trois fois avoir approuvé son jugement, pouvait seul le sauver. + +Seulement, une dernière question lui restait à faire. + +-- Comment le frapperez-vous? demanda-t-il. + +-- Oh! dit Georges, je ne m'inquiète point de cela; il sera +frappé. + +Un des deux hommes qui avaient apporté la table du souper entrait +en ce moment. + +-- Brise-Bleu, lui dit Cadoudal, préviens Coeur-de-Roi que j'ai un +mot à lui dire. + +Deux minutes après, le Breton était en face de son général. + +-- Coeur-de-Roi, lui demanda Cadoudal, n'est-ce pas toi qui m'as +dit que l'assassin Thomas Millière était à la Roche-Bernard? + +-- Je l'y ai vu entrer côte à côte avec le colonel républicain, +qui paraissait même peu flatté du voisinage. + +-- N'as-tu pas ajouté qu'il était suivi de sa guillotine? + +-- Je vous ai dit que sa guillotine suivait entre deux canons, et +je crois que, si les canons avaient pu s'écarter d'elle, ils +l'eussent laissée rouler toute seule. + +-- Quelles sont les précautions que prend Millière dans les villes +qu'il habite? + +-- Il a autour de lui une garde spéciale; il fait barricader les +rues qui conduisent à sa maison; il a toujours une paire de +pistolets à portée de sa main. + +-- Malgré cette garde, malgré cette barricade, malgré ces +pistolets, te charges-tu d'arriver jusqu'à lui? + +-- Je m'en charge, général! + +-- J'ai, à cause de ses crimes, condamné cet homme; il faut qu'il +meure! + +-- Ah! s'écria Coeur-de-Roi, le jour de la justice est donc venu! + +-- Te charges-tu d'exécuter mon jugement, Coeur-de-Roi? + +-- Je m'en charge, général. + +-- Va, Coeur-de-Roi, prends le nombre d'hommes que tu voudras... +imagine le stratagème que tu voudras... mais parviens jusqu'à lui +et frappe. + +-- Si je meurs, général... + +-- Sois tranquille, le curé de Leguerno dira assez de messes à ton +intention pour que ta pauvre âme ne demeure pas en peine; mais tu +ne mourras pas, Coeur-de-Roi. + +-- C'est bien, c'est bien, général! du moment où il y aura des +messes, on ne vous en demande pas davantage; j'ai mon plan. + +-- Quand pars-tu? + +-- Cette nuit. + +-- Quand sera-t-il mort? + +-- Demain. + +-- Va, et que trois cents hommes soient prêts à me suivre dans une +demi-heure. + +Coeur-de-Roi sortit aussi simplement qu'il était entré. + +-- Vous voyez, dit Cadoudal, voilà les hommes auxquels je +commande; votre premier consul est-il aussi bien servi que moi, +monsieur de Montrevel? + +-- Par quelques-uns, oui. + +-- Eh bien, moi, ce n'est point par quelques-uns, c'est par tous. + +Bénédicité entra et interrogea Georges du regard. + +-- Oui, répondit Georges, tout à la fois de la voix et de la tête. + +Bénédicité sortit. + +-- Vous n'avez pas vu un homme en venant ici? dit Georges. + +-- Pas un. + +-- J'ai demandé trois cents hommes dans une demi-heure, et, dans +une demi-heure, ils seront là; j'en eusse demandé cinq cents, +mille, deux mille, qu'ils eussent été prêts aussi promptement. + +-- Mais, dit Roland, vous avez, comme nombre du moins, des limites +que vous ne pouvez franchir. + +-- Voulez-vous connaître l'effectif de mes forces, c'est bien +simple: je ne vous le dirai pas moi-même, vous ne me croiriez pas; +mais attendez, je vais vous le faire dire. + +Il ouvrit la porte et appela: + +-- Branche-d'or? + +Deux secondes après, Branche-d'or parut. + +-- C'est mon major général, dit en riant Cadoudal; il remplit près +de moi les fonctions que le général Berthier remplit près du +premier consul. Branche-d'or? + +-- Mon général! + +-- Combien d'hommes échelonnés depuis la Roche-Bernard jusqu'ici, +c'est-à-dire sur la route suivie par monsieur pour me venir +trouver? + +-- Six cents dans les landes d'Arzal, six cents dans les bruyères +de Marzan, trois cents à Péaule, trois cents à Billiers. + +-- Total dix-huit cents; combien entre Noyal et Muzillac? + +-- Quatre cents. + +-- Deux mille deux cents; combien d'ici à Vannes? + +-- Cinquante à Theig, trois cents à la Trinité, six cents entre la +Trinité et Muzillac. + +-- Trois mille deux cents; et d'Ambon à Leguerno? + +-- Douze cents. + +-- Quatre mille quatre cents; et dans le bourg même, autour de +moi, dans les maisons, dans les jardins, dans les caves? + +-- Cinq à six cents, général. + +-- Merci, Bénédicité. + +Il fit un signe de tête, Bénédicité sortit. + +-- Vous le voyez, dit simplement Cadoudal, cinq mille hommes à peu +près. Eh bien, avec ces cinq mille hommes, tous du pays, qui +connaissent chaque arbre, chaque pierre, chaque buisson, je puis +faire la guerre aux cent mille hommes que le premier consul menace +d'envoyer contre moi. + +Roland sourit. + +-- Oui, c'est fort, n'est-ce pas? + +-- Je crois que vous vous vantez un peu, général, ou plutôt que +vous vantez vos hommes. + +-- Non; car j'ai pour auxiliaire toute la population; un de vos +généraux ne peut pas faire un mouvement que je ne le sache; il ne +peut pas envoyer une ordonnance, que je ne la surprenne; il ne +peut pas trouver un refuge, que je ne l'y poursuive; la terre même +est royaliste et chrétienne! elle parlerait à défaut d'habitants +pour me dire: «Les bleus sont passés ici; les égorgeurs sont +cachés là!» Au reste vous allez en juger. + +-- Comment? + +-- Nous allons faire une expédition à six lieues d'ici. Quelle +heure est-il? + +Les jeunes gens tirèrent leurs montres tous deux à la fois. + +-- Minuit moins un quart, dirent-ils. + +-- Bon! fit Georges, nos montres marquent la même heure, c'est bon +signe; peut-être, un jour, nos coeurs seront-ils d'accord comme +nos montres. + +-- Vous disiez, général? + +-- Je disais qu'il était minuit moins un quart, colonel, qu'à six +heures, avant le jour, nous devions être à sept lieues d'ici; +avez-vous besoin de repos? + +-- Moi! + +-- Oui, vous pouvez dormir une heure. + +-- Merci; c'est inutile. + +-- Alors, nous partirons quand vous voudrez. + +-- Et vos hommes? + +-- Oh! mes hommes sont prêts. + +-- Où cela? + +-- Partout. + +-- Je voudrais les voir. + +-- Vous les verrez. + +-- Quand? + +-- Quand cela vous sera agréable; oh! mes hommes sont des hommes +fort discrets, et ils ne se montrent que si je leur fais signe de +se montrer. + +-- De sorte que, quand je désirerai les voir... + +-- Vous me le direz, je ferai un signe, et ils se montreront. + +-- Partons, général! + +-- Partons. + +Les deux jeunes gens s'enveloppèrent de leurs manteaux et +sortirent. + +À la porte, Roland se heurta à un petit groupe de cinq hommes. + +Ces cinq hommes portaient l’uniforme républicain; l’un deux avait +sur ses manches des galons de sergent. + +-- Qu'est-ce que cela? demanda Roland. + +-- Rien, répondit Cadoudal en riant. + +-- Mais, enfin, ces hommes, quels sont-ils? + +-- Coeur-de-Roi et les siens, qui partent pour l’expédition que +vous savez. + +-- Alors, ils comptent à l’aide de cet uniforme?... + +-- Oh! vous allez tout savoir, colonel, je n'ai point de secret +pour vous. + +Et, se tournant du côté du groupe: + +-- Coeur-de-Roi! dit Cadoudal. + +L'homme dont les manches étaient ornées de deux galons se détacha +du groupe et vint à Cadoudal. + +-- Vous m'avez appelé, général? demanda le faux sergent. + +-- Je veux savoir ton plan. + +-- Oh! général, il est bien simple. + +-- Voyons, j'en jugerai. + +-- Je passe ce papier dans la baguette de mon fusil... + +Coeur-de-Roi montra une large enveloppe scellée d'un cachet rouge +qui, sans doute, avait renfermé quelque ordre républicain surpris +par les Chouans. + +-- Je me présente aux factionnaires en disant: «Ordonnance du +général de division!» J'entre au premier poste, je demande qu'on +m'indique la maison du citoyen commissaire; on me l’indique, je +remercie: il faut toujours être poli; j'arrive à la maison, j'y +trouve un second factionnaire, je lui fais le même conte qu'au +premier, je monte ou je descends chez le citoyen Millière, selon +qu'il demeure au grenier ou à la cave, j'entre sans difficulté +aucune; vous comprenez: _Ordre du général de division_! je le +trouve dans son cabinet ou ailleurs, je lui présente mon papier, +et, tandis qu'il le décachette, je le tue avec ce poignard caché +dans ma manche. + +-- Oui, mais toi et tes hommes? + +-- Ah! ma foi, à la garde de Dieu! nous défendons sa cause, c'est +à lui de s'inquiéter de nous. + +-- Eh bien, vous le voyez, colonel, dit Cadoudal, ce n'est pas +plus difficile que cela. À cheval, colonel! Bonne chance, Coeur- +de-Roi! + +-- Lequel des deux chevaux dois-je prendre? demanda Roland. + +-- Prenez au hasard: ils sont aussi bons l’un que l’autre, et +chacun a dans ses fontes une excellente paire de pistolets de +fabrique anglaise. + +-- Tout chargés? + +-- Et bien chargés, colonel; c'est une besogne pour laquelle je ne +me fie à personne. + +-- Alors à cheval. + +Les deux jeunes gens se mirent en selle, et prirent la route qui +conduisait à Vannes, Cadoudal servant de guide à Roland, et +Branche-d'or, le major général de l’armée, comme l’avait appelé +Georges, marchant une vingtaine de pas en arrière. + +Arrivé à l'extrémité du village, Roland plongea son regard sur la +route qui s'étend sur une ligne presque tirée au cordeau de +Muzillac à la Trinité. + +La route, entièrement découverte, paraissait parfaitement +solitaire. + +On fit ainsi une demi-lieue à peu près. + +Au bout de cette demi-lieue: + +-- Mais où diable sont donc vos hommes? demanda Roland. + +-- À notre droite, à notre gauche, devant nous, derrière nous. + +-- Ah la bonne plaisanterie! fit Roland. + +-- Ce n'est point une plaisanterie, colonel; croyez-vous que je +suis assez imprudent pour me hasarder ainsi sans éclaireurs? + +-- Vous m'avez dit, je crois, que, si je désirais voir vos hommes, +je n'avais qu'à vous le dire. + +-- Je vous l'ai dit. + +-- Eh bien, je désire les voir. + +-- En totalité ou en partie? + +-- Combien avez-vous dit que vous en emmeniez avec vous? + +-- Trois cents. + +-- Eh bien, je désire en voir cent cinquante. + +-- Halte! fit Cadoudal. + +Et, rapprochant ses deux mains de sa bouche, il fit entendre un +houhoulement de chat-huant, suivi d'un cri de chouette; seulement, +il jeta le houhoulement à droite, et le cri de chouette à gauche. + +Presque instantanément, aux deux côtés de la route, on vit +s'agiter des formes humaines, lesquelles, franchissant le fossé +qui séparait le chemin du taillis, vinrent se ranger aux deux +côtés des chevaux. + +-- Qui commande à droite? demanda Cadoudal. + +-- Moi, Moustache, répondit un paysan s'approchant. + +-- Qui commande, à gauche? répéta le général. + +-- Moi, Chante-en-hiver, répondit un paysan s'approchant. + +-- Combien d'hommes avec toi, Moustache? + +-- Cent. + +-- Combien d'hommes avec toi, Chante-en-hiver? + +-- Cinquante. + +-- En tout cent cinquante, alors? demanda Georges. + +-- Oui, répondirent les deux chefs bretons. + +-- Est-ce votre compte, colonel? demanda Cadoudal en riant. + +-- Vous êtes un magicien, général. + +-- Eh! non, je suis un pauvre paysan comme eux; seulement, je +commande une troupe où chaque cerveau se rend compte de ce qu'il +fait, où chaque coeur bat pour les deux grands principes de ce +monde: la religion et la royauté. + +Puis, se retournant vers ses hommes: + +-- Qui commande l'avant-garde? demanda Cadoudal. + +-- Fend-l'air, répondirent les deux Chouans. + +-- Et l'arrière-garde? + +-- La Giberne. + +La seconde réponse fut faite avec le même ensemble que la +première. + +-- Alors, nous pouvons continuer tranquillement notre route? + +-- Ah! général, comme si vous alliez à la messe à l'église de +votre village. + +-- Continuons donc notre route, colonel, dit Cadoudal à Roland. + +Puis, se retournant vers ses hommes: + +-- Égayez-vous, mes gars, leur dit-il. + +Au même instant chaque homme sauta le fossé et disparut. + +On entendit, pendant quelques secondes, le froissement des +branches dans le taillis, et le bruit des pas dans les +broussailles. + +Puis on n'entendit plus rien. + +-- Eh bien, demanda Cadoudal, croyez-vous qu'avec de pareils +hommes j'aie quelque chose à craindre de vos bleus, si braves +qu'ils soient? + +Roland poussa un soupir; il était parfaitement de l'avis de +Cadoudal. + +On continua de marcher. + +À une lieue à peu près de la Trinité, on vit sur la route +apparaître un point noir qui allait grossissant avec rapidité. + +Devenu plus distinct, ce point sembla tout à coup rester fixe. + +-- Qu'est-ce que cela? demanda Roland. + +-- Vous le voyez bien, répondit Cadoudal, c'est un homme. + +-- Sans doute, mais cet homme, qui est-il? + +-- Vous avez pu deviner, à la rapidité de sa course, que c'est un +messager. + +-- Pourquoi s'arrête-t-il? + +-- Parce qu'il nous a aperçus de son côté, et qu'il ne sait s'il +doit avancer ou reculer. + +-- Que va-t-il faire? + +-- Il attend pour se décider. + +-- Quoi? + +-- Un signal. + +-- Et à ce signal, il répondra? + +-- Non seulement il répondra, mais il obéira. Voulez-vous qu'il +avance? Voulez-vous qu'il recule? voulez-vous qu'il se jette de +côté? + +-- Je désire qu'il s'avance: c'est un moyen que nous sachions la +nouvelle qu'il porte. + +Cadoudal fit entendre le chant du coucou avec une telle +perfection, que Roland regarda tout autour de lui. + +-- C'est moi, dit Cadoudal, ne cherchez pas. + +-- Alors, le messager va venir? + +-- Il ne va pas venir, il vient. + +En effet, le messager avait repris sa course, et s'avançait +rapidement: en quelques secondes il fut près de son général. + +-- Ah! dit celui-ci, c'est toi, Monte-à-l'assaut! + +Le général se pencha; Monte-à-l'assaut lui dit quelques mots à +l'oreille. + +-- J'étais déjà prévenu par Bénédicité, dit Georges. + +Puis, se retournant vers Roland: + +-- Il va, dit-il, se passer, dans un quart d'heure, au village de +la Trinité, une chose grave et que vous devez voir; au galop! + +Et, donnant l'exemple, il mit son cheval au galop. + +Roland le suivit. + +En arrivant au village, on put distinguer de loin une multitude +s'agitant sur la place, à la lueur des torches résineuses. + +Les cris et les mouvements de cette multitude annonçaient, en +effet, un grave événement. + +-- Piquons! piquons! dit Cadoudal. + +Roland ne demandait pas mieux: il mit les éperons au ventre de sa +monture. + +Au bruit du galop des chevaux, les paysans s'écartèrent; ils +étaient cinq ou six cents au moins, tous armés. + +Cadoudal et Roland se trouvèrent dans le cercle de lumière, au +milieu de l’agitation et des rumeurs. + +Le tumulte se pressait, surtout à l'entrée de la rue conduisant au +village de Tridon. + +Une diligence venait par cette rue, escortée de douze Chouans: +deux se tenaient à chaque côté du postillon, les dix autres +gardaient les portières. + +Au milieu de la place, la voiture s'arrêta. + +Tout le monde était si préoccupé de la diligence, qu'à peine si +l'on avait fait attention à Cadoudal. + +-- Holà! cria Georges, que se passe-t-il donc? + +À cette voix bien connue, chacun se retourna, et les fronts se +découvrirent. + +-- La grosse tête ronde! murmura chaque voix. + +-- Oui, dit Cadoudal. + +Un homme s'approcha de Georges. + +-- N'étiez-vous pas prévenu, et par Bénédicité et par Monte-à- +l’assaut? demanda-t-il. + +-- Si fait; est-ce donc la diligence de Ploërmel à Vannes que vous +ramenez là? + +-- Oui, mon général; elle a été arrêtée entre Tréfléon et Saint- +Nolf. + +-- Est-il dedans? + +-- On le croit. + +-- Faites selon votre conscience; s'il y a crime vis-à-vis de +Dieu, prenez-le sur vous; je ne me charge que de la responsabilité +vis-à-vis des hommes; j'assisterai à ce qui va se passer, mais +sans y prendre part, ni pour l’empêcher, ni pour y aider. + +-- Eh bien, demandèrent cent voix, qu'a-t-il dit, Sabre-tout? + +-- Il a dit que nous pouvions faire selon notre conscience, et +qu'il s'en lavait les mains. + +-- Vive la grosse tête ronde! s'écrièrent tous les assistants en +se précipitant vers la diligence. + +Cadoudal resta immobile au milieu de ce torrent. + +Roland était debout près de lui, immobile comme lui, plein de +curiosité; car il ignorait complètement de qui et de quoi il était +question. + +Celui qui était venu parler à Cadoudal, et que ses compagnons +avaient désigné sous le nom de Sabre-tout, ouvrit la portière. + +On vit alors les voyageurs se presser, tremblants, dans les +profondeurs de la diligence. + +-- Si vous n'avez rien à vous reprocher contre le roi et la +religion, dit Sabre-tout d'une voix pleine et sonore, descendez +sans crainte; nous ne sommes pas des brigands, nous sommes des +chrétiens et des royalistes. + +Sans doute cette déclaration rassura les voyageurs, car un homme +se présenta à la portière et descendit, puis deux femmes, puis une +mère serrant son enfant entre ses bras, puis un homme encore. + +Les Chouans les recevaient au bas du marchepied, les regardaient +avec attention, puis, ne reconnaissant pas celui qu'ils +cherchaient: «Passez!» + +Un seul homme resta dans la voiture. + +Un Chouan y introduisit la flamme d'une torche, et l'on vit que +cet homme était un prêtre. + +-- Ministre du Seigneur, dit Sabre-tout, pourquoi ne descends-tu +pas avec les autres? n'as-tu pas entendu que j'ai dit que nous +étions des royalistes et des chrétiens? + +Le prêtre ne bougea pas; seulement ses dents claquèrent. + +-- Pourquoi cette terreur? continua Sabre-tout; ton habit ne +plaide-t-il pas pour toi?... L'homme qui porte une soutane ne peut +avoir rien fait contre la royauté ni contre la religion. + +Le prêtre se ramassa sur lui-même en murmurant: + +-- Grâce! grâce! + +-- Pourquoi grâce? demanda Sabre-tout; tu te sens donc coupable, +misérable! + +-- Oh! oh! fit Roland; messieurs les royalistes et chrétiens, +voilà comme vous parlez aux hommes de Dieu! + +-- Cet homme, répondit Cadoudal, n'est pas l'homme de Dieu, mais +l'homme du démon! + +-- Qui est-ce donc? + +-- C'est à la fois un athée et un régicide; il a renié son Dieu et +voté la mort de son roi: c'est le conventionnel Audrein. + +Roland frissonna. + +-- Que vont-ils lui faire? demanda-t-il. + +-- Il a donné la mort, il recevra la mort, répondit Cadoudal. + +Pendant ce temps, les Chouans avaient tiré Audrein de la +diligence. + +-- Ah! c'est donc bien toi, évêque de Vannes! dit Sabre-tout. + +-- Grâce! s'écria l’évêque. + +-- Nous étions prévenus de ton passage, et c'est toi que nous +attendions. + +-- Grâce! répéta l’évêque pour la troisième fois. + +-- As-tu avec toi tes habits pontificaux? + +-- Oui, mes amis, je les ai. + +-- Eh bien, habille-toi en prélat; il y a longtemps que nous n'en +avons vu. + +On descendit de la diligence une malle au nom du prélat; on +l’ouvrit, on en tira un costume complet d'évêque, et on le +présenta à Audrein, qui le revêtit. + +Puis, lorsque le costume fut entièrement revêtu, les paysans se +rangèrent en cercle, chacun tenant son fusil à la main. + +La lueur des torches se reflétait sur les canons, qui lançaient de +sinistres éclairs. + +Deux hommes prirent l'évêque et l’amenèrent dans ce cercle, en le +soutenant par-dessous les bras. + +Il était pâle comme un mort. + +Il se fit un instant de lugubre silence. + +Une voix le rompit; c'était celle de Sabre-tout. + +-- Nous allons, dit le Chouan, procéder à ton jugement; prêtre de +Dieu, tu as trahi l’Église; enfant de la France, tu as condamné +ton roi. + +-- Hélas! hélas! balbutia le prêtre. + +-- Est-ce vrai? + +-- Je ne le nie pas. + +-- Parce que c'est impossible à nier. Qu'as-tu à répondre pour ta +justification? + +-- Citoyens... + +-- Nous ne sommes pas des citoyens, dit Sabre-tout d'une voix de +tonnerre, nous sommes des royalistes. + +-- Messieurs... + +-- Nous ne sommes pas des messieurs, nous sommes des Chouans. + +-- Mes amis... + +-- Nous ne sommes pas tes amis, nous sommes tes juges; tes juges +t'interrogent, réponds. + +-- Je me repens de ce que j'ai fait, et j'en demande pardon à Dieu +et aux hommes. + +-- Les hommes ne peuvent te pardonner, répondit là même voix +implacable, car, pardonné aujourd'hui, tu recommencerais demain; +tu peux changer de peau, jamais de coeur. Tu n'as plus que la mort +à attendre des hommes; quant à Dieu, implore sa miséricorde. + +Le régicide courba la tête, le renégat fléchit le genou. + +Mais, tout à coup, se redressant: + +-- J'ai voté la mort du roi, dit-il, c'est vrai, mais avec la +réserve... + +-- Quelle réserve? + +-- La réserve du temps où l’exécution devait avoir lieu. + +-- Proche ou éloignée, c'était toujours la mort que tu votais, et +le roi était innocent. + +-- C'est vrai, c'est vrai, dit le prêtre, mais j'avais peur. + +-- Alors; tu es non seulement un régicide, non seulement un +apostat; mais encore, un lâche! Nous ne sommes pas des prêtres, +nous; mais nous serons plus justes que toi: tu as voté la mort +d'un innocent; nous votons la mort d'un coupable. Tu as dix +minutes pour te préparer à paraître devant Dieu. + +L'évêque jeta un cri d'épouvante et tomba sur ses deux genoux; les +cloches de l’église sonnèrent comme si elles s'ébranlaient toutes +seules, et deux de ces hommes, habitués aux chants d'église, +commencèrent à répéter les prières des agonisants. + +L'évêque fut quelque temps sans trouver les paroles par lesquelles +il devait répondre. + +Il tournait sur ses juges des regards effarés qui allaient +suppliants des uns aux autres; mais sur aucun visage il n'eut la +consolation de rencontrer la douce expression de la pitié. + +Les torches qui tremblaient au vent donnaient, au contraire, à +tous ces visages une expression sauvage et terrible. + +Alors, il se décida à mêler sa voix aux voix qui priaient pour +lui. + +Les juges laissèrent s'épuiser jusqu'au dernier mot de la prière +funèbre. + +Pendant ce temps, des hommes préparaient un bûcher. + +-- Oh! s'écria le prêtre, qui voyait ces apprêts avec une terreur +croissante, auriez-vous la cruauté de me réserver une pareille +mort? + +-- Non, répondit l’inflexible accusateur, le feu est la mort des +martyrs, et tu n'es pas digne d'une pareille mort. Allons, +apostat, ton heure est venue. + +-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'écria le prêtre en levant les bras au +ciel. + +-- Debout! dit le Chouan. + +L'évêque essaya d'obéir, mais les forces lui manquèrent et il +retomba sur ses genoux. + +-- Allez-vous donc laisser s'accomplir cet assassinat sous vos +yeux? demanda Roland à Cadoudal. + +-- J'ai dit que je m'en lavais les mains, répondit celui-ci. + +-- C'est le mot de Pilate et les mains de Pilate sont restées +rouges du sang de Jésus-Christ. + +-- Parce que Jésus-Christ était un juste; mais cet homme, ce n'est +pas Jésus-Christ, c'est Barrabas. + +-- Baise ta croix, baise ta croix! s'écria Sabre-tout. + +Le prélat le regarda d'un air effaré, mais sans obéir! il était +évident qu'il ne voyait déjà plus, qu'il n'entendait déjà plus. + +-- Oh! s'écria Roland en faisant un mouvement pour descendre de +cheval, il ne sera pas dit que l'on aura assassiné un homme devant +moi et que je ne lui aurai pas porté secours. + +Un murmure de menaces gronda tout autour de Roland; les paroles +qu'il venait de prononcer avaient été entendues. + +C'était juste ce qu'il fallait pour exciter l'impétueux jeune +homme. + +-- Ah! c'est ainsi? dit-il. + +Et il porta la main droite à une de ses fontes. + +Mais, d'un mouvement rapide comme la pensée, Cadoudal lui saisit +la main, et, tandis que Roland essayait vainement de la dégager de +l'étreinte de fer: + +-- Feu! dit Cadoudal. + +Vingt coups de fusil retentirent à la fois, et, pareil à une masse +inerte, l'évêque tomba foudroyé. + +-- Ah! s'écria Roland, que venez-vous de faire? + +-- Je vous ai forcé de tenir votre serment, répondit Cadoudal; +vous aviez juré de tout voir et de tout entendre sans vous opposer +à rien... + +-- Ainsi périra tout ennemi de Dieu et du roi, dit Sabre-tout +d'une voix solennelle. +_ _ +_--_ _Amen! _répondirent tous les assistants d'une seule voix et +avec un sinistre ensemble. + +Puis ils dépouillèrent le cadavre de ses ornements sacerdotaux, +qu'ils jetèrent dans la flamme du bûcher, firent remonter les +autres voyageurs dans la diligence, remirent le postillon en +selle, et s'ouvrant pour les laisser passer: + +-- Allez avec Dieu! dirent-ils. + +La diligence s'éloigna rapidement. + +-- Allons, allons, en route! dit Cadoudal; nous avons encore +quatre lieues à faire, et nous avons perdu une heure ici. + +Puis, s'adressant aux exécuteurs: + +-- Cet homme était coupable, cet homme a été puni; la justice +humaine et la justice divine sont satisfaites. Que les prières des +morts soient dites sur son cadavre, et qu'il ait une sépulture +chrétienne, vous entendez? + +Et, sûr d'être obéi, Cadoudal mit son cheval au galop. + +Roland sembla hésiter un instant s'il le suivrait, puis, comme +s'il se décidait à accomplir un devoir: + +-- Allons jusqu'au bout, dit-il. + +Et, lançant à son tour son cheval dans la direction qu'avait prise +Cadoudal, il le rejoignit en quelques élans. + +Tous deux disparurent bientôt dans l'obscurité, qui allait +s'épaississant au fur et à mesure que l'on s'éloignait de la place +où les torches éclairaient le prélat mort, où le feu dévorait ses +vêtements. + + +XXXIV -- LA DIPLOMATIE DE GEORGES CADOUDAL + +Le sentiment qu'éprouvait Roland en suivant Georges Cadoudal +ressemblait à celui d'un homme à moitié éveillé qui se sent sous +l'empire d'un rêve, et qui se rapproche peu à peu des limites qui +séparent pour lui la nuit du jour: il cherche à se rendre compte +s'il marche sur le terrain de la fiction ou sur celui de la +réalité, et plus il creuse les ténèbres de son cerveau, plus il +s'enfonce dans le doute. + +Un homme existait pour lequel Roland avait un culte presque divin; +accoutumé à vivre dans l'atmosphère glorieuse qui enveloppait cet +homme, habitué à voir les autres obéir à ses commandements et à y +obéir lui-même avec une promptitude et une abnégation presque +orientales, il lui semblait étonnant de rencontrer aux deux +extrémités de la France deux pouvoirs organisés, ennemis du +pouvoir de cet homme, et prêts à lutter contre ce pouvoir. +Supposez un de ces Juifs de Judas Macchabée, adorateur de Jéhovah, +l'ayant, depuis son enfance, entendu appeler le Roi des rois, le +Dieu fort, le Dieu vengeur, le Dieu des armées, l'Éternel, enfin, +et se heurtant tout à coup au mystérieux Osiris des Égyptiens ou +au foudroyant Jupiter des Grecs. + +Ses aventures à Avignon et à Bourg, avec Morgan et les compagnons +de Jéhu, ses aventures au bourg de Muzillac et au village de la +Trinité, avec Cadoudal et les Chouans, lui semblaient une +initiation étrange à quelque religion inconnue; mais, comme ces +néophytes courageux qui risquent la mort pour connaître le secret +de l'initiation, il était résolu d'aller jusqu'au bout. + +D'ailleurs, il n'était pas sans une certaine admiration pour ces +caractères exceptionnels; ce n'était pas sans étonnement qu'il +mesurait ces Titans révoltés, qui luttaient contre son Dieu, et il +sentait bien que ce n'étaient point des hommes vulgaires, ceux-là +qui poignardaient sir John à la Chartreuse de Seillon, et qui +fusillaient l'évêque de Vannes au village de la Trinité. + +Maintenant, qu'allait-il voir encore? C'est ce qu'il ne tarderait +pas à savoir; on était en marche depuis cinq heures et demie, et +le jour approchait. + +Au-dessus du village de Tridon, on avait pris à travers champs; +puis, laissant Vannes à gauche, on avait gagné Tréfléon. À +Tréfléon, Cadoudal, toujours suivi de son major général Branche- +d'or, avait retrouvé Monte-à-l'assaut et Chante-en-hiver, leur +avait donné des ordres, et avait continué sa route en appuyant à +gauche et en gagnant la lisière du petit bois qui s'étend de +Grandchamp à Larré. + +Là, Cadoudal fit halte, imita trois fois de suite le houhoulement +du hibou, et au bout d'un instant, se trouva entouré de ses trois +cents hommes. + +Une lueur grisâtre apparaissait du côté de Tréfléon et de Saint- +Nolf; c'étaient, non pas les premiers rayons du soleil, mais les +premières lueurs du jour. + +Une épaisse vapeur sortait de terre, et empêchait que l'on ne vît +à cinquante pas devant soi. + +Avant de se hasarder plus loin, Cadoudal semblait attendre des +nouvelles. + +Tout à coup, on entendit, à cinq cents pas à peu près, éclater le +chant du coq. + +Cadoudal dressa l’oreille; ses hommes se regardèrent en riant. + +Le chant retentit une seconde fois, mais plus rapproché. + +-- C'est lui, dit Cadoudal: répondez. + +Le hurlement d'un chien se fit entendre à trois pas de Roland, +imité avec une telle perfection, que le jeune homme, quoique +prévenu, chercha des yeux l’animal qui poussait la plainte +lugubre. + +Presque au même instant, on vit se mouvoir au milieu du brouillard +un homme qui s'avançait rapidement, et dont la forme se dessinait +au fur et à mesure qu'il avançait. + +Le survenant aperçut les deux cavaliers et se dirigea vers eux. + +Cadoudal fit quelques pas en avant, tout en mettant un doigt sur +sa bouche, pour inviter l’homme qui accourait à parler bas. + +Celui-ci, en conséquence, ne s'arrêta que lorsqu'il fut près du +général. + +-- Eh bien, Fleur-d'épine, demanda Georges, les tenons-nous? + +-- Comme la souris dans la souricière, et pas un ne rentrera à +Vannes, si vous le voulez. + +-- Je ne demande pas mieux. Combien sont-ils? + +-- Cent hommes, commandés par le général en personne. + +-- Combien de chariots? + +-- Dix-sept. + +-- Quant se mettent-ils en marche? + +-- Ils doivent être à trois quarts de lieue d'ici. + +-- Quelle route suivent-ils? + +-- Celle de Grandchamp à Vannes. + +-- De sorte qu'en m'étendant de Meucon à Plescop... + +-- Vous leur barrez le chemin. + +-- C'est tout ce qu'il faut. + +Cadoudal appela à lui ses quatre lieutenants: Chante-en-hiver, +Monte-à-l'assaut, Fend-l’air et la Giberne. + +Puis, quand ils furent près de lui, il donna à chacun ses hommes. + +Chacun fit entendre à son tour le cri de la chouette et disparut +avec cinquante hommes. + +Le brouillard continuait d'être si épais, que les cinquante hommes +formant chacun de ces groupes, en s'éloignant de cent pas, +disparaissaient comme des ombres. + +Cadoudal restait avec une centaine d'hommes, Branche-d'or et +Fleur-d'épine. + +Il revint près de Roland. + +-- Eh bien, général, lui demanda celui-ci, tout va-t-il selon vos +désirs? + +-- Mais, oui, à peu près, colonel, répondit le Chouan; et, dans +une demi-heure, vous allez en juger par vous-même. + +-- Il sera difficile de juger quelque chose avec ce brouillard-là. + +Cadoudal jeta les yeux autour de lui. + +-- Dans une demi-heure, dit-il, il sera dissipé. Voulez-vous +utiliser cette demi-heure en mangeant un morceau et en buvant un +coup? + +-- Ma foi, dit le jeune homme, j'avoue que la marche m'a creusé. + +-- Et moi, dit Georges, j'ai l’habitude, avant de me battre, de +déjeuner du mieux que je puis. + +-- Vous allez donc vous battre? + +-- Je le crois. + +-- Contre qui? + +-- Mais contre les républicains, et, comme nous avons affaire au +général Natry en personne, je doute qu'il se rende sans faire +résistance. + +-- Et les républicains savent-ils qu'ils vont se battre contre +vous? + +-- Ils ne s'en doutent pas. + +-- De sorte que c'est une surprise? + +-- Pas tout à fait, attendu que le brouillard se lèvera et qu'ils +nous verront à ce moment comme nous les verrons eux-mêmes. + +Alors, se retournant vers celui qui paraissait chargé du +département des vivres: + +-- Brise-Bleu, demanda Cadoudal, as-tu de quoi nous donner, à +déjeuner? + +Brise-Bleu fit un signe affirmatif, entra dans le bois et en +sortit traînant un âne chargé de deux paniers. + +En un instant un manteau fut étendu sur une butte de terre, et, +sur le manteau, un poulet rôti, un morceau de petit salé froid, du +pain et des galettes de sarrasin furent étalés. + +Cette fois, Brise-Bleu y avait mis du luxe: il s'était procuré une +bouteille de vin et un verre. + +Cadoudal montra à Roland la table mise et le repas improvisé. + +Roland sauta à bas de son cheval et remit la bride à un Chouan. + +Cadoudal l'imita. + +-- Maintenant, dit celui-ci en se tournant vers ses hommes, vous +avez une demi-heure pour en faire autant que nous; ceux qui +n'auront pas déjeuné dans une demi-heure, sont prévenus qu'ils se +battront le ventre vide. + +L'invitation semblait équivaloir à un ordre, tant elle fut +exécutée avec promptitude et précision. Chacun tira un morceau de +pain ou une galette de sarrasin de son sac ou de sa poche, et +imita l'exemple de son général, qui avait déjà écartelé le poulet +à son profit et à celui de Roland. + +Comme il n’avait qu'un verre, tout deux burent dans le même. + +Pendant qu'ils déjeunaient côte à côte, pareils à deux amis qui +font une halte de chasse, le jour se levait, et, comme l'avait +prédit Cadoudal, le brouillard devenait de moins en moins intense. + +Bientôt on commença à apercevoir les arbres les plus proches, puis +on distingua la ligne du bois s'étendant à droite de Meucon à +Grandchamp, tandis qu'à gauche, la plaine de Plescop, coupée par +un ruisseau, allait en s'abaissant jusqu'à Vannes. + +On y sentait cette déclivité naturelle à la terre au fur et à +mesure qu'elle approche de l'Océan. + +Sur la route de Grandchamp à Plescop, on distingua bientôt une +ligne de chariots dont la queue se perdait dans le bois. + +Cette ligne de chariots était immobile; il était facile de +comprendre qu'un obstacle imprévu l'arrêtait dans sa course. + +En effet, à un demi-quart de lieue en avant du premier chariot, on +pouvait distinguer les deux cents hommes de Monte-à-l'assaut, de +Chante-en-hiver, de Fend-l'air et de la Giberne qui barraient le +chemin. + +Les républicains, inférieurs en nombre -- nous avons dit qu'ils +n'étaient que cent -- avaient fait halte, et attendaient +l'évaporation entière du brouillard pour s'assurer du nombre de +leurs ennemis et des gens à qui ils avaient affaire. + +Hommes et chariots étaient dans un triangle dont Cadoudal et ses +cent hommes formaient une des extrémités. + +À la vue de ce petit nombre d'hommes enveloppés par des forces +triples, à l’aspect de cet uniforme dont la couleur avait fait +donner le nom de bleus aux républicains, Roland se leva vivement. + +Quant à Cadoudal, il resta nonchalamment étendu, achevant son +repas. + +Des cent hommes qui entouraient le général, pas un ne semblait +préoccupé du spectacle qu'il avait sous les yeux; on eût dit +qu'ils attendaient l'ordre de Cadoudal pour y faire attention. + +Roland n'eut besoin de jeter qu'un seul coup d'oeil sur les +républicains pour voir qu'ils étaient perdus. + +Cadoudal suivait sur le visage du jeune homme les divers +sentiments qui s'y succédaient. + +-- Eh bien, lui demanda le Chouan après un moment de silence, +trouvez-vous mes dispositions bien prises, colonel? + +-- Vous pourriez même dire vos précautions, général, répondit +Roland avec un sourire railleur. + +-- N'est-ce point l'habitude du premier consul, demanda Cadoudal, +de prendre ses avantages quand il les trouve? + +Roland se mordit les lèvres, et, au lieu de répondre à la question +du chef royaliste: + +-- Général, dit-il, j'ai à vous demander une faveur que vous ne me +refuserez pas, je l'espère. + +-- Laquelle? + +-- C'est la permission d'aller me faire tuer avec mes compagnons. + +Cadoudal se leva. + +-- Je m'attendais à cette demande, dit-il. + +-- Alors, vous me l'accordez, dit Roland, dont les yeux +étincelaient de joie. + +-- Oui; mais j'ai auparavant un service à réclamer de vous, dit le +chef royaliste avec une suprême dignité. + +-- Dites, monsieur. + +-- C'est d'être mon parlementaire près du général Hatry. + +-- Dans quel but? + +-- J'ai plusieurs propositions à lui faire avant de commencer le +combat. + +-- Je présume que, parmi ces propositions dont vous voulez me +faire l'honneur de me charger, vous ne comptez pas celle de mettre +bas les armes? + +-- Vous comprenez, au contraire, colonel, que celle-là vient en +tête des autres. + +-- Le général Hatry refusera. + +-- C'est probable. + +-- Et alors? + +-- Alors, je lui laisserai le choix entre deux autres propositions +qu'il pourra accepter, je crois, sans forfaire à l'honneur. + +-- Lesquelles? + +-- Je vous les dirai en temps et lieu; commencez par la première. + +-- Formulez-la. + +-- Voici. Le général Hatry et ses cent hommes sont entourés par +des forces triples: je leur offre la vie sauve; mais ils +déposeront leurs armes, et feront serment de ne pas servir à +nouveau, de cinq ans, dans la Vendée. + +Roland secoua la tête. + +-- Cela vaudrait mieux cependant que de faire écraser ses hommes? + +-- Soit; mais il aimera mieux les faire écraser et se faire +écraser avec eux. + +-- Ne croyez-vous point, en tout cas, dit en riant Cadoudal, qu'il +serait bon, avant tout, de le lui demander? + +-- C'est juste, dit Roland. + +-- Eh bien, colonel, ayez la bonté de monter à cheval, de vous +faire reconnaître par le général et de lui transmettre ma +proposition. + +-- Soit, dit Roland. + +-- Le cheval du colonel, dit Cadoudal en faisant signe au Chouan +qui le gardait. + +Un amena le cheval à Roland. + +Le jeune homme sauta dessus, et on le vit traverser rapidement +l'espace qui le séparait du convoi arrêté. + +Un groupe s'était formé sur les flancs de ce convoi: il était +évident qu'il se composait du général Hatry et de ses officiers. + +Roland se dirigea vers ce groupe, éloigné des Chouans de trois +portées de fusil à peine. + +L'étonnement fut grand, de la part du général Hatry, quand il vit +venir à lui un officier portant l’uniforme de colonel républicain. + +Il sortit du groupe, et fit trois pas au-devant du messager. + +Roland se fit reconnaître, raconta comment il se trouvait parmi +les blancs, et transmit la proposition de Cadoudal au général +Hatry. + +Comme l’avait prévu le jeune homme, celui-ci refusa. + +Roland revint vers Cadoudal, le coeur joyeux et fier. + +-- Il refuse! cria-t-il d'aussi loin que sa voix put se faire +entendre. + +Cadoudal fit un signe de tête annonçant qu'il n'était aucunement +étonné de ce refus. + +-- Eh bien, dans ce cas, dit-il, portez-lui ma seconde +proposition; je ne veux avoir rien à me reprocher, ayant à +répondre à un juge d'honneur comme vous. + +Roland s'inclina. + +-- Voyons la seconde proposition? dit-il + +-- La voici: le général Hatry viendra au-devant de moi, dans +l'espace qui est libre entre nos deux troupes; il aura les mêmes +armes que moi: c'est-à-dire son sabre et deux pistolets, et la +question se décidera entre nous deux; si je le tue, ses hommes se +soumettront aux conditions que j'ai dites, car, des prisonniers, +nous n'en pouvons pas faire; s'il me tue, ses hommes passeront +librement et gagneront Vannes sans être inquiétés. Ah! j'espère +que voilà une proposition que vous accepteriez, colonel! + +-- Aussi, je l'accepte pour moi, dit Roland. + +-- Oui, fit Cadoudal; mais vous n'êtes pas le général Hatry; +contentez-vous donc, pour le moment, d'être son parlementaire, et, +si cette proposition, qu'à sa place je ne laisserais pas échapper, +ne lui agrée pas encore, eh bien, je suis bon prince! vous +reviendrez, et je lui en ferai une troisième. + +Roland s'éloigna une seconde fois; il était attendu du côté des +républicains avec une visible impatience. + +Il transmit son message au général Hatry. + +-- Citoyen, répondit le général, je dois compte de ma conduite au +premier consul, vous êtes son aide de camp, et c'est vous que je +charge, à votre retour à Paris, de témoigner pour moi auprès de +lui. Que feriez-vous à ma place? Ce que vous feriez, je le ferai. + +Roland tressaillit; sa figure prit l'expression grave de l'homme +qui discute avec lui-même une question d'honneur. + +Puis, au bout de quelques secondes: + +-- Général, dit-il, je refuserais. + +-- Vos raisons, citoyen? demanda le général. + +-- C'est que les chances d'un duel sont aléatoires: c'est que vous +ne pouvez soumettre la destinée de cent braves à ces chances; +c'est que, dans une affaire comme celle-ci, où chacun est engagé +pour son compte, c'est à chacun à défendre sa peau de son mieux. + +-- C'est votre avis, colonel? + +-- Sur mon honneur! + +-- C'est aussi le mien; portez ma réponse au général royaliste. + +Roland revint au galop vers Cadoudal, et lui transmit la réponse +du général Hatry. + +Cadoudal sourit. + +-- Je m'en doutais, dit-il. + +-- Vous ne pouviez pas vous en douter, puisque ce conseil, c'est +moi qui le lui ai donné. + +-- Vous étiez cependant d'un avis contraire; tout à l'heure? + +-- Oui; mais vous-même m'avez fait observer que je n'étais pas le +général Hatry... Voyons donc votre troisième proposition? demanda +Roland avec impatience; car il commençait à s'apercevoir, ou +plutôt il s'apercevait depuis le commencement, que le général +royaliste avait le beau rôle. + +-- Ma troisième proposition, dit Cadoudal, n'est point une +proposition; c'est un ordre: l'ordre que je donne à deux cents de +mes hommes de se retirer. Le général Hatry a cent hommes, j'en +garde cent; mes aïeux les Bretons ont été habitués à se battre +pied contre pied, poitrine contre poitrine, homme contre homme, et +plutôt un contre trois que trois contre un; si le général Hatry +est vainqueur, il passera sur nos corps et rentrera tranquillement +à Vannes; s'il est vaincu, il ne dira point qu'il l'a été par le +nombre... Allez, monsieur de Montrevel, et restez avec vos amis; +je leur donne l'avantage du nombre à leur tour: vous valez dix +hommes à vous seul. + +Roland leva son chapeau. + +-- Que faites-vous, monsieur? demanda Cadoudal. + +-- J'ai l'habitude de saluer tout ce qui me paraît grand, +monsieur, et je vous salue... + +-- Allons, colonel, dit Cadoudal, un dernier verre de vin! chacun +de nous le boira à ce qu'il aime, à ce qu'il regrette de quitter +sur la terre, à ce qu'il espère revoir au ciel. + +Puis, prenant la bouteille et le verre unique, il l'emplit à +moitié et le présenta à Roland. + +-- Nous n'avons qu'un verre, monsieur de Montrevel, buvez le +premier. + +-- Pourquoi le premier? + +-- Parce que, d'abord, vous êtes mon hôte; ensuite, parce qu'il y +a un proverbe qui dit que quiconque boit après un autre sait sa +pensée. + +Puis, il ajouta en riant: + +-- Je veux savoir votre pensée, monsieur de Montrevel. + +Roland vida le verre, et rendit le verre vide à Cadoudal. + +Cadoudal, comme il l'avait fait pour Roland, l'emplit à moitié, et +le vida à son tour. + +-- Eh bien, maintenant, demanda Roland, savez-vous ma pensée, +général? + +-- Non, répondit celui-ci, le proverbe est faux. + +-- Eh bien, dit Roland avec sa franchise habituelle, ma pensée est +que vous êtes un brave général, et je serai honoré qu'au moment de +combattre l'un contre l'autre, vous vouliez bien me donner la +main. + +Les deux jeunes gens se tendirent et se serrèrent la main plutôt +comme deux amis qui se quittent pour une longue absence, que comme +deux ennemis qui vont se retrouver sur un champ de bataille. + +Il y avait une grandeur simple et cependant pleine de majesté dans +ce qui venait de se passer. + +Chacun d'eux leva son chapeau. + +-- Bonne chance! dit Roland à Cadoudal; mais permettez-moi de +douter que mon souhait se réalise. Je dois vous avouer, il est +vrai, que je le fais des lèvres et non du coeur. + +-- Dieu vous garde, monsieur! dit Cadoudal à Roland, et j'espère +que mon souhait, à moi, se réalisera, car il est l'expression +complète de ma pensée. + +-- Quel sera le signal annonçant que vous êtes prêt? demanda +Roland. + +-- Un coup de fusil tiré en l'air et auquel vous répondrez par un +coup de fusil de votre côté. + +-- C'est bien, général, répondit Roland. + +Et, mettant son cheval au galop, il franchit, pour la troisième +fois, l'espace qui se trouvait entre le général royaliste et le +général républicain. + +Alors, étendant la main vers Roland: + +-- Mes amis, dit Cadoudal, vous voyez ce jeune homme? + +Tous les regards se dirigèrent vers Roland, toutes les bouches +murmurèrent le mot _oui_. + +-- Eh bien, il nous est recommandé par nos frères du midi; que sa +vie vous soit sacrée; on peut le prendre, mais vivant et sans +qu'il tombe un cheveu de sa tête. + +-- C'est bien, général, répondirent les Chouans. + +-- Et, maintenant, mes amis, souvenez-vous que vous êtes les fils +de ces trente Bretons qui combattirent trente Anglais entre +Ploermel et Josselin, à dix lieues d'ici, et qui furent +vainqueurs. + +Puis, avec un soupir et à demi-voix: + +-- Par malheur, ajouta-t-il, nous n'avons point, cette fois, +affaire à des Anglais. + +Le brouillard s'était dissipé tout à fait, et, comme il arrive +presque toujours en ce cas, quelques rayons d'un soleil d'hiver +marbraient d'une teinte jaunâtre la plaine de Plescop. + +On pouvait donc distinguer tous les mouvements qui se faisaient +dans les deux troupes. + +En même temps que Roland retournait vers les républicains, +Branche-d'or partait au galop, se dirigeant vers ses deux cents +hommes qui leur coupaient la route. + +À peine Branche-d'or eut-il parlé aux quatre lieutenants de +Cadoudal, que l'on vit cent hommes se séparer et faire demi-tour à +droite, et cent autres nommés, par un mouvement opposé, faire +demi-tour à gauche. + +Les deux troupes s'éloignèrent chacune dans sa direction: l'une +marchant sur Plumergat, l’autre marchant sur Saint-Avé, et +laissant la route libre. + +Chacune fit halte à un quart de lieue de la route, mit la crosse +du fusil à terre et se tint immobile. + +Branche-d'or revint vers Cadoudal. + +-- Avez-vous des ordres particuliers à me donner, général? dit-il. + +-- Un seul, répondit Cadoudal; prends huit hommes et suis-moi; +quand tu verras le jeune républicain avec lequel j'ai déjeuné +tomber sous son cheval, tu te jetteras sur lui, toi et tes huit +hommes, avant qu'il ait eu le temps de se dégager, et tu le feras +prisonnier. + +-- Oui, général. + +-- Tu sais que je veux le retrouver sain et sauf. + +-- C'est convenu, général. + +-- Choisis tes huit hommes; M. de Montrevel prisonnier et sa +parole donnée, vous pouvez agir à votre volonté. + +-- Et s'il ne veut pas donner sa parole? + +-- Vous l’envelopperez de manière à ce qu'il ne puisse fuir, et +vous le garderez jusqu'à la fin du combat. + +-- Soit! dit Branche-d'or en poussant un soupir; seulement, ce +sera un peu triste de se tenir les bras croisés tandis que les +autres s'égayeront. + +-- Bah! qui sait? dit Cadoudal, il y en aura probablement pour +tout le monde. + +Puis, jetant un regard sur la plaine, voyant ses hommes à l'écart +et les républicains massés en bataille: + +-- Un fusil! dit-il. + +On lui apporta un fusil. + +Cadoudal le leva au-dessus de sa tête et lâcha le coup en l'air. + +Presque au même instant, un coup de feu lâché dans les mêmes +conditions, au milieu des républicains, répondit comme un écho au +coup de Cadoudal. + +On entendit, deux tambours qui battaient la charge; un clairon les +accompagnait. + +Cadoudal se dressa sur ses étriers. + +-- Enfants! demanda-t-il, tout le monde a-t-il fait sa prière du +matin? + +-- Oui! oui! répondit la presque totalité des voix. + +-- Si quelqu'un d'entre vous avait oublié ou n'avait pas eu le +temps de la faire, qu'il la fasse. + +Cinq ou six paysans se mirent aussitôt à genoux et prièrent. + +On entendit les tambours et le clairon qui se rapprochaient. + +-- Général! général! dirent plusieurs voix avec impatience, vous +voyez qu'ils approchent. + +Le général montra d'un geste les Chouans agenouillés. + +-- C'est juste, dirent les impatients. + +Ceux qui priaient se relevèrent tour à tour, selon que leur prière +avait été plus ou moins longue. + +Lorsque le dernier fut debout, les républicains avaient déjà +franchi à peu près le tiers de la distance. + +Ils marchaient, la baïonnette en avant, sur trois rangs, chaque +rang ayant trois hommes d'épaisseur. + +Roland marchait en tête du premier rang; le général Hatry entre le +premier et le second. + +Ils étaient tous deux faciles à reconnaître, étant les seuls qui +fussent à cheval. + +Parmi les Chouans, Cadoudal était le seul cavalier. + +Branche-d'or avait mis pied à terre en prenant le commandement des +huit hommes qui devaient suivre Georges. + +-- Général, dit une voix, la prière est faite et tout le monde est +debout. +Cadoudal s'assura que la chose était vraie. + +Puis, d'une voix forte: + +-- Allons! cria-t-il, égayez-vous, mes gars! + +Cette permission, qui, pour les Chouans et les Vendéens, +équivalait à la charge battue ou sonnée, était à peine donnée, que +les Chouans se répandirent dans la plaine aux cris de «Vive le +roi!» en agitant leur chapeau d'une main et leur fusil de l’autre. + +Seulement, au lieu de rester serrés comme les républicains, ils +s'éparpillèrent en tirailleurs, prenant la forme d'un immense +croissant dont Georges et son cheval étaient le centre. + +En un instant les républicains furent débordés, et la fusillade +commença à pétiller. + +Presque tous les hommes de Cadoudal étaient des braconniers, +c'est-à-dire d'excellents tireurs armés de carabines anglaises +d'une portée double des fusils de munition. + +Quoique ceux qui avaient tiré les premiers coups eussent paru être +hors de portée, quelques messagers de mort n'en pénétrèrent pas +moins dans les rangs des républicains, et trois ou quatre hommes +tombèrent. + +-- En avant! cria le général. + +Les soldats continuèrent de marcher à la baïonnette. + +Mais, en quelques secondes, ils n'eurent plus rien devant eux. + +Les cent hommes de Cadoudal étaient devenus des tirailleurs, et +avaient disparu comme troupe. + +Cinquante hommes s'étaient répandus sur chaque aile. + +Le général Hatry ordonna face à droite et face à gauche. + +Puis, on entendit retentir le commandement: + +-- Feu! + +Deux décharges s'accomplirent avec l’ensemble et la régularité +d'une troupe parfaitement exercée; mais elles furent presque sans +résultat, les républicains tirant sur des hommes isolés. + +Il n'en était point ainsi des Chouans qui tiraient sur une masse; +de leur part, chaque coup portait. + +Roland vit le désavantage de la position. + +Il regarda tout autour de lui, et, au milieu de la fumée, +distingua Cadoudal, debout et immobile comme une statue équestre. + +Il comprit que le chef royaliste l’attendait. + +Il jeta un cri et piqua droit à lui. + +De son côté, pour lui épargner une partie du chemin, Cadoudal mit +son cheval au galop. + +Mais, à cent pas de Roland, il s'arrêta. + +-- Attention! dit-il à Branche-d'or et à ses hommes. + +-- Soyez tranquille, général; on est là, dit Branche-d'or. + +Cadoudal tira un pistolet de ses fontes et l'arma. + +Roland avait mis le sabre à la main et chargeait couché sur le cou +de son cheval. + +Lorsqu'il ne fut plus qu’à vingt pas de lui, Cadoudal leva +lentement la main dans la direction de Roland. + +À dix pas, il fit feu. + +Le cheval que montait Roland avait une étoile blanche au milieu du +front. + +La balle frappa au milieu de l'étoile. + +Le cheval, mortellement blessé, vint rouler avec son cavalier aux +pieds de Cadoudal. + +Cadoudal mit les éperons au ventre de sa propre monture, et sauta +par-dessus cheval et cavalier. + +Branche-d'or et ses hommes se tenaient prêts. Ils bondirent comme +une troupe de jaguars sur Roland, engagé sous le corps de son +cheval. + +Le jeune homme lâcha son sabre et voulut saisir ses pistolets; +mais, avant qu'il eût mis la main à ses fontes, deux hommes +s'étaient emparés de chacun de ses bras, tandis que les quatre +autres lui tiraient le cheval d'entre les jambes. + +La chose s'était faite avec un tel ensemble, qu'il était facile de +voir que c'était une manoeuvre combinée d'avance. + +Roland rugissait de rage. + +Branche-d'or s'approcha de lui et mit le chapeau à la main. + +-- Je ne me rends pas! cria Roland. + +-- Il est inutile que vous vous rendiez, monsieur de Montrevel, +répondit Branche-d'or avec la plus grande politesse. + +-- Et pourquoi cela? demanda Roland épuisant ses forces dans une +lutte aussi désespérée qu'inutile. + +-- Parce que vous êtes pris, monsieur. + +La chose était si parfaitement vraie, qu'il n'y avait rien à +répondre. + +-- Eh bien, alors, tuez-moi! s'écria Roland. + +-- Nous ne voulons pas vous tuer, monsieur, répliqua Branche-d'or. + +-- Alors, que voulez-vous? + +-- Que vous nous donniez votre parole de ne plus prendre part au +combat; à ce prix, nous vous lâchons, et vous êtes libre. + +-- Jamais! dit Roland. + +-- Excusez-moi, monsieur de Montrevel, dit Branche-d'or, mais ce +que vous faites là n'est pas loyal. + +-- Comment! s'écria Roland au comble de la rage, pas loyal? Tu +m'insultes, misérable, parce que tu sais que je ne puis ni me +défendre, ni te punir. + +-- Je ne suis pas un misérable et je ne vous insulte pas, monsieur +de Montrevel; seulement, je dis qu'en ne donnant pas votre parole, +vous privez le général du secours de neuf hommes qui peuvent lui +être utiles et qui vont être forcés de rester ici pour vous +garder; ce n'est pas comme cela qu'a agi la grosse tête ronde vis- +à-vis de vous; il avait deux cents hommes de plus que vous, et il +les a renvoyés; maintenant, nous ne sommes plus que quatre-vingt- +onze contre cent. + +Une flamme passa sur le visage de Roland; puis presque aussitôt il +devint pâle comme la mort. + +-- Tu as raison, Branche-d'or, lui répondit-il, secouru ou non +secouru, je me rends; tu peux aller te battre avec tes compagnons. + +Les Chouans jetèrent un cri de joie, lâchèrent Roland, et se +précipitèrent vers les républicains en agitant leurs chapeaux et +leurs fusils et en écriant: + +-- Vive le roi! + +Roland, libre de leur étreinte, mais désarmé matériellement par sa +chute, moralement par sa parole, alla s'asseoir sur la petite +éminence encore couverte du manteau qui avait servi de nappe pour +le déjeuner. + +De là, il dominait tout le combat et n'en perdait pas un détail. + +Cadoudal était debout sur son cheval au milieu du feu et de la +fumée, pareil au démon de la guerre, invulnérable et acharné comme +lui. + +Çà et là, on voyait les cadavres d'une douzaine de Chouans +éparpillés sur le sol. + +Mais il était évident que les républicains, toujours serrés en +masse, avaient déjà perdu plus du double. + +Des blessés se traînaient dans l'espace vide, se joignaient, se +redressaient comme des serpents brisés et luttaient, les +républicains avec leurs baïonnettes, et les Chouans avec leurs +couteaux. + +Ceux des Chouans qui, blessés, étaient trop loin pour se battre +corps à corps avec des blessés comme eux, rechargeaient leurs +fusils, se relevaient sur un genou, faisaient feu et retombaient. + +Des deux côtés, la lutte était impitoyable, incessante, acharnée; +on sentait que la guerre civile, c'est-à-dire la guerre sans +merci, sans pitié, secouait sa torche au-dessus du champ de +bataille. + +Cadoudal tournait, sur son cheval, tout autour de la redoute +vivante, faisait feu à vingt pas, tantôt de ses pistolets, tantôt +d'un fusil à deux coups qu'il jetait après l'avoir déchargé et +qu'il reprenait tout chargé en repassant. + +À chacun de ses coups, un homme tombait. + +À la troisième fois qu'il renouvelait cette manoeuvre, un feu de +peloton l'accueillit; le général Hatry lui en faisait les honneurs +pour lui tout seul. +Il disparut dans la flamme et dans la fumée, et Roland le vit +s'affaisser, lui et son cheval, comme s'ils eussent été foudroyés +tous deux. + +Dix ou douze républicains s'élancèrent hors des rangs contre +autant de Chouans. + +Ce fut une lutte terrible, corps à corps, dans laquelle les +Chouans, avec leurs couteaux, devaient avoir l'avantage. + +Tout à coup, Cadoudal se retrouva debout, un pistolet de chaque +main; c'était la mort de deux hommes: deux hommes tombèrent. + +Puis, par la brèche de ces dix ou douze hommes, il se précipita +avec trente. + +Il avait ramassé un fusil de munition, il s'en servait comme d'une +massue et à chaque coup abattait un homme. + +Il troua le bataillon et reparut de l'autre côté. + +Puis, comme un sanglier qui revient sur un chasseur culbuté et qui +lui fouille les entrailles, il rentra dans la blessure béante en +l'élargissant. + +Dès lors, tout fut fini. + +Le général Hatry rallia à lui une vingtaine d'hommes, et, la +baïonnette en avant, fonça sur le cercle qui l'enveloppait; il +marchait à pied à la tête de ses vingt soldats; son cheval avait +été éventré. + +Dix hommes tombèrent avant d'avoir rompu ce cercle. + +Le général se trouva de l'autre côté du cercle. + +Les Chouans voulurent le poursuivre. + +Mais Cadoudal, d'une voix de tonnerre: + +-- Il ne fallait pas le laisser passer, cria-t-il: mais, du moment +où il a passé, qu'il se retire librement. + +Les Chouans obéirent avec la religion qu'ils avaient pour les +paroles de leur chef. + +-- Et maintenant, cria Cadoudal, que le feu cesse; plus de morts: +des prisonniers. + +Les Chouans se resserrèrent, enveloppant le monceau de morts et +les quelques vivants plus ou moins blessés qui s'agitaient au +milieu des cadavres. + +Se rendre, c'était encore combattre dans cette guerre, où, de part +et d'autre, on fusillait les prisonniers: d'un côté, parce qu'on +regardait Chouans et Vendéens comme des brigands; de l'autre côté, +parce qu'on ne savait où les mettre. + +Les républicains jetèrent loin d'eux leurs fusils pour ne pas les +rendre. + +Lorsqu'on s'approcha d'eux, tous avaient la giberne ouverte. + +Ils avaient brûlé jusqu’à leur dernière cartouche. + +Cadoudal s'achemina vers Roland. + +Pendant toute cette lutte suprême, le jeune homme était resté +assis, et, les yeux fixés sur le combat, les cheveux mouillés de +sueur, la poitrine haletante, il avait attendu. + +Puis, quand il avait vu venir la fortune contraire, il avait +laissé tomber sa tête dans ses mains, et était demeuré le front +courbé vers la terre. + +Cadoudal arriva jusqu'à lui sans qu’il parut entendre le bruit de +ses pas; il lui toucha l'épaule: le jeune homme releva lentement +la tête sans essayer de cacher deux larmes qui roulaient sur ses +joues. + +-- Général! dit Roland, disposez de moi, je suis votre prisonnier. + +-- On ne fait pas prisonnier un ambassadeur du premier consul, +répondit Cadoudal en riant, mais on le prie de rendre un service. + +-- Ordonnez, général! + +-- Je manque d‘ambulance pour les blessés, je manque de prison +pour les prisonniers; chargez-vous de ramener à Vannes les soldats +républicains prisonniers ou blessés. + +-- Comment, général? s'écria Roland. + +-- C'est à vous que je les donne, ou plutôt à vous que je les +confie; je regrette que votre cheval soit mort, je regrette que le +mien ait été tué; mais il vous reste celui de Branche-d'or, +acceptez-le. + +Le jeune homme fit un mouvement. + +-- Jusqu'à ce que vous ayez pu vous en procurer un autre, bien +entendu, fit Cadoudal en s'inclinant. + +Roland comprit qu'il fallait être, par la simplicité du moins, à +la hauteur de celui auquel il avait affaire. + +-- Vous reverrai-je, général? demanda-t-il en se levant. + +-- J'en doute, monsieur; mes opérations m'appellent sur la côte de +Port-Louis, votre devoir vous appelle au Luxembourg. + +-- Que dirai-je au premier consul, général? + +-- Ce que vous avec vu, monsieur; il jugera entre la diplomatie de +l’abbé Bernier et celle de Georges Cadoudal. + +-- D’après ce que j'ai vu, monsieur, je doute que vous ayez jamais +besoin de moi, dit Roland, mais, en tout cas, souvenez-vous que +vous avez un ami près du premier consul. + +Et il tendit la main à Cadoudal. + +Le chef royaliste la lui prit avec la même franchise et le même +abandon qu’il l'avait fait avant le combat. + +-- Adieu, monsieur de Montrevel, lui dit-il, je n'ai point à vous +recommander, n'est-ce pas, de justifier le général Hatry? Une +semblable défaite est aussi glorieuse qu'une victoire. + +Pendant ce temps, on avait amené au colonel républicain le cheval +de Branche-d'or. + +Il sauta en selle. + +-- À propos, lui dit Cadoudal, informez-vous un peu, en passant à +la Roche-Bernard, de ce qu'est devenu le citoyen Thomas Millière. + +-- Il est mort, répondit une voix. + +Coeur-de-Roi et ses quatre hommes, couverts de sueur et de boue, +venaient d'arriver, mais trop tard pour prendre part à la +bataille. + +Roland promena un dernier regard sur le champ de bataille, poussa +un soupir, et, jetant un adieu à Cadoudal, partit au galop, et à +travers champs, pour aller attendre sur la route de Vannes la +charrette de blessés et de prisonniers qu'il était chargé de +reconduire au général Hatry. Cadoudal avait fait donner un écu de +six livres à chaque homme. + +Roland ne put s'empêcher de penser que c'était avec l'argent du +Directoire, acheminé vers l'ouest par Morgan et ses compagnons, +que le chef royaliste faisait ses libéralités. + + +XXXV -- PROPOSITION DE MARIAGE + +La première visite de Roland, en arrivant à Paris, fut pour le +premier consul; il lui apportait la double nouvelle de la +pacification de la Vendée, mais de l'insurrection plus ardente que +jamais de la Bretagne. + +Bonaparte connaissait Roland: le triple récit de l'assassinat de +Thomas Millière, du jugement de l'évêque Audrein et du combat de +Grandchamp, produisit donc sur lui une profonde impression; il y +avait, d'ailleurs, dans la narration du jeune homme, une espèce de +désespoir sombre auquel il ne pouvait se tromper. + +Roland était désespéré d'avoir manqué cette nouvelle occasion de +se faire tuer. + +Puis il lui paraissait qu'un pouvoir inconnu veillait sur lui, +qu'il sortait sain et sauf de dangers où d'autres laissaient leur +vie; où sir John avait trouvé douze juges et un jugement à mort, +lui n'avait trouvé qu'un fantôme, invulnérable, c'est vrai, mais +inoffensif. + +Il s'accusa avec amertume d'avoir cherché un combat singulier avec +Georges Cadoudal, combat prévu par celui-ci, au lieu de s'être +jeté dans la mêlée générale, où, du moins, il eût pu tuer ou être +tué. + +Le premier consul le regardait avec inquiétude tandis qu'il +parlait; il trouvait persistant dans son coeur ce désir de mort +qu'il avait cru voir guérir par le contact de la terre natale, par +les embrassements de la famille. + +Il s'accusa pour innocenter, pour exalter le général Hatry; mais, +juste et impartial comme un soldat, il fit à Cadoudal la part de +courage et de générosité que méritait le général royaliste. + +Bonaparte l'écouta gravement, presque tristement; autant il était +ardent à la guerre étrangère, pleine de rayonnements glorieux, +autant il répugnait à cette guerre intestine où le pays verse son +propre sang, déchire ses propres entrailles. + +C'était dans ce cas qu'il lui paraissait que la négociation devait +être substituée à la guerre. + +Mais comment négocier avec un homme comme Cadoudal? + +Bonaparte n'ignorait point tout ce qu'il y avait en lui de +séductions personnelles lorsqu'il voulait y mettre un peu de bonne +volonté; il prit la résolution de voir Cadoudal, et, sans en rien +dire à Roland, compta sur lui pour cette entrevue lorsque l'heure +en serait arrivée. + +En attendant, il voulait savoir si Brune, dans les talents +militaires duquel il avait une grande confiance, serait plus +heureux que ses prédécesseurs. + +Il congédia Roland après lui avoir annoncé l'arrivée de sa mère, +et son installation dans la petite maison de la rue de la +Victoire. + +Roland sauta dans une voiture et se fit conduire à l'hôtel. + +Il y trouva madame de Montrevel, heureuse et fière autant que +puisse l'être une femme et une mère. + +Édouard était installé de la veille au Prytanée français. +Madame de Montrevel s'apprêtait à quitter Paris pour retourner +auprès d'Amélie, dont la santé continuait de lui donner des +inquiétudes. + +Quant à sir John, il était non seulement hors de danger, mais à +peu près guéri; il était à Paris, était venu pour faire une visite +à madame de Montrevel, l'avait trouvée sortie pour conduire +Édouard au Prytanée, et avait laissé sa carte. + +Sur cette carte était son adresse. Sir John logeait rue de +Richelieu, hôtel Mirabeau. + +Il était onze heures du matin: c'était l'heure du déjeuner de sir +John; Roland avait toute chance de le rencontrer à cette heure. Il +remonta en voiture et ordonna au cocher de toucher à l'hôtel +Mirabeau. + +Il trouva sir John, en effet, devant une table servie à +l'anglaise, chose rare à cette époque, et buvant de grandes tasses +de thé, et mangeant des côtelettes saignantes. + +En apercevant Roland, sir John jeta un cri de joie, se leva et +courut au-devant de lui. + +Roland avait pris, pour cette nature exceptionnelle où les +qualités du coeur semblaient prendre à tâche de se cacher sous les +excentricités nationales, un sentiment de profonde affection. + +Sir John était pâle et amaigri; mais, du reste, il se portait à +merveille. + +Sa blessure était complètement cicatrisée, et, à part une +oppression qui allait chaque jour diminuant et qui bientôt devait +disparaître tout à fait, il était tout prêt à recouvrer sa +première santé. +Lui, de son côté, fit à Roland des tendresses que l'on eût été +bien loin d'attendre de cette nature concentrée, et prétendit que +la joie qu'il éprouvait de le revoir allait lui rendre ce +complément de santé qui lui manquait. + +Et d'abord, il offrit à Roland de partager son repas, en +s'engageant à le faire servir à la française. + +Roland accepta; mais, comme tous les soldats qui avaient fait ces +rudes guerres de la Révolution où le pain manquait souvent, Roland +était peu gastronome, et il avait pris l'habitude de manger de +toutes les cuisines, dans la prévoyance des jours où il n'aurait +pas de cuisine du tout. + +L'attention de sir John de le faire servir à la française fut donc +une attention à peu près perdue. + +Mais ce qui ne fut point perdu, ce que remarqua Roland, ce fut la +préoccupation de sir John. + +Il était évident que son ami avait sur les lèvres un secret qui +hésitait à en sortir. + +Roland pensa qu'il fallait l'y aider. + +Aussi, le déjeuner arrivé à sa dernière période, Roland, avec +cette franchise qui allait chez lui presque jusqu'à la brutalité, +appuyant ses coudes sur la table et son menton entre ses deux +mains: + +-- Eh bien! fit-il, mon cher lord, vous avez donc à dire à votre +ami Roland quelque chose que vous n'osez pas lui dire? + +Sir John tressaillit, et, de pâle qu'il était, devint pourpre. +-- Peste! continua Roland, il faut que cela vous paraisse bien +difficile; mais, si vous avez beaucoup de choses à me demander, +sir John, j'en sais peu, moi, que j'aie le droit de vous refuser. +Parlez donc, je vous écoute. + +Et Roland ferma les yeux, comme pour concentrer toute son +attention sur ce qu'allait lui dire sir John. + +Mais, en effet, c'était, au point de vue de lord Tanlay, quelque +chose sans doute de bien difficile à dire, car, au bout d'une +dizaine de secondes, voyant que sir John restait muet, Roland +rouvrit les yeux. + +Sir John était redevenu pâle; seulement, il était redevenu plus +pâle qu'il n'était avant de devenir rouge. + +Roland lui tendit la main. + +-- Allons, dit-il, je vois que vous voulez vous plaindre à moi de +la façon dont vous avez été traité au château des Noires- +Fontaines. + +-- Justement, mon ami; attendu que de mon séjour dans ce château +datera le bonheur ou le malheur de ma vie. + +Roland regarda fixement sir John. + +-- Ah! pardieu! dit-il, serais-je assez heureux?... + +Et il s'arrêta, comprenant qu'au point de vue ordinaire de la +société, il allait commettre une faute d'inconvenance. + +-- Oh! dit sir John, achevez mon cher Roland. + +-- Vous le voulez? + +-- Je vous en supplie. + +-- Et si je me trompe? si je dis une niaiserie? + +-- Mon ami, mon ami, achevez. + +-- Eh bien! je disais, milord, serais-je assez heureux pour que +Votre Seigneurie fit à ma soeur l'honneur d'être amoureuse d'elle? + +Sir John jeta un cri de joie, et, d'un mouvement si rapide qu'on +l'en eût cru, lui, l'homme flegmatique, complètement incapable, il +se précipita dans les bras de Roland. + +-- Votre soeur est un ange, mon cher Roland, s'écria-t-il, et je +l'aime de toute mon âme! + +-- Vous êtes complètement libre, Milord? + +-- Complètement; depuis douze ans, je vous l'ai dit, je jouis de +ma fortune, et cette fortune est de vingt-cinq mille livres +sterling par an. + +-- C'est beaucoup trop, mon cher, pour une femme qui n'a à vous +apporter qu'une cinquantaine de mille francs. + +-- Oh! fit l'Anglais avec cet accent national qu'il retrouvait +parfois dans les grandes émotions, s'il faut se défaire de la +fortune, on s'en défera. + +-- Non, dit en riant Roland, c'est inutile; vous êtes riche, c'est +un malheur; mais qu'y faire?... Non, là n'est point la question. +Vous aimez ma soeur? + +-- Oh! j'adore elle. + +-- Mais elle, reprit Roland parodiant l'anglicisme de son ami, +aime-t-elle vous, ma soeur? + +--Vous comprenez bien, reprit sir John, que je ne le lui ai pas +demandé; je devais, avant toute chose, mon cher Roland, m'adresser +à vous, et, si la chose vous agréait, vous prier de plaider ma +cause près de votre mère; puis, votre aveu à tous deux obtenu, +alors je me déclarais, ou plutôt, mon cher Roland, vous me +déclariez, car, moi, je n'oserais jamais. + +-- Alors, c'est moi qui reçois votre première confidence? + +-- Vous êtes mon meilleur ami, c'est trop juste. + +-- Eh bien! mon cher, vis-à-vis de moi, votre procès est gagné +naturellement. + +-- Restent votre mère et votre soeur. + +-- C'est tout un. Vous comprenez: ma mère laissera Amélie +entièrement libre de son choix, et je n'ai pas besoin de vous dire +que, si ce choix se porte sur vous, elle en sera parfaitement +heureuse; mais il reste quelqu'un que vous oubliez. + +-- Qui cela? demanda sir John en homme qui a longtemps pesé dans +sa tête les chances contraires et favorables à un projet, qui +croit les avoir toutes passées en revue, et auquel on présente un +nouvel obstacle qu'il n'attendait pas. +-- Le premier consul, fit Roland. + +-- _God...!_ laissa échapper l'Anglais avalant la moitié du juron +national. + +-- Il m'a justement, avant mon départ pour la Vendée, continua +Roland, parlé du mariage de ma soeur, me disant que cela ne nous +regardait plus, ma mère ni moi, mais bien lui-même. + +-- Alors, dit sir John, je suis perdu. + +-- Pourquoi cela? + +-- Le premier consul, il n'aime pas les Anglais. + +-- Dites que les Anglais n'aiment pas le premier consul. + +-- Mais qui parlera de mon désir au premier consul? + +-- Moi. + +-- Et vous parlerez de ce désir comme d'une chose qui vous est +agréable, à vous? + +-- Je ferai de vous une colombe de paix entre les deux nations, +dit Roland en se levant. + +-- Oh! merci, s'écria sir John en saisissant la main du jeune +homme. + +Puis, avec regret: + +-- Et vous me quittez? +-- Cher ami, j'ai un congé de quelques heures: j'en ai donné une à +ma mère, deux à vous, j'en dois une à votre ami Édouard... Je vais +l'embrasser et recommander à ses maîtres de le laisser se cogner +tout à son aise avec ses camarades; puis je rentre au Luxembourg. + +-- Eh bien, portez-lui mes compliments, et dites-lui que je lui ai +commandé une paire de pistolets, afin qu'il n'ait plus besoin, +quand il sera attaqué par des brigands, de se servir des pistolets +du conducteur. + +Roland regarda sir John. + +-- Qu'est-ce encore? demanda-t-il. + +-- Comment! vous ne savez pas? + +-- Non; qu'est-ce que je ne sais pas? + +-- Une chose qui a failli faire mourir de terreur notre pauvre +Amélie! + +-- Quelle chose? + +-- L'attaque de la diligence. + +-- Mais quelle diligence? + +-- Celle où était votre mère. + +-- La diligence où était ma mère? + +-- Oui. +-- La diligence où était ma mère a été arrêtée? + +-- Vous avez vu madame de Montrevel, et elle ne vous a rien dit? + +-- Pas un mot de cela, du moins. + +-- Eh bien, mon cher Édouard a été un héros; comme personne ne se +défendait, lui s'est défendu. Il a pris les pistolets du +conducteur et a fait feu. + +-- Brave enfant! s'écria Roland. + +-- Oui; mais par malheur, ou par bonheur, le conducteur avait eu +la précaution d'enlever les balles; Édouard a été caressé par +MM. les Compagnons de Jéhu, comme étant le brave des braves, mais +il n'a tué ni blessé personne. + +-- Et vous êtes sûr de ce que vous me dites là? + +-- Je vous répète que votre soeur a pensé en mourir d'effroi. + +-- C'est bien, dit Roland. + +-- Quoi, c'est bien? fit sir John. + +-- Oui... raison de plus pour que je voie Édouard. + +-- Qu'avez-vous encore? + +-- Un projet. + +-- Vous m'en ferez part. +-- Ma foi, non; mes projets, à moi, ne tournent pas assez bien +pour vous. + +-- Cependant vous comprenez, cher Roland, s'il y avait une +revanche à prendre? + +-- Eh bien, je la prendrai pour nous deux; vous êtes amoureux, mon +cher lord, vivez dans votre amour. + +-- Vous me promettez toujours votre appui? + +-- C'est convenu; j'ai le plus grand désir de vous appeler mon +frère. + +-- Êtes-vous las de m'appeler votre ami? + +-- Ma foi, oui: c'est trop peu. + +-- Merci. + +Et tous deux se serrèrent la main et se séparèrent. + +Un quart d'heure après, Roland était au Prytanée français, situé +où est situé aujourd'hui le lycée Louis-le-Grand, c'est-à-dire +vers le haut de la rue Saint-Jacques, derrière la Sorbonne. + +Au premier mot que lui dit le directeur de l'établissement, Roland +vit que son jeune frère avait été recommandé tout +particulièrement. + +On fit venir l'enfant. + +Édouard se jeta dans les bras de son grand frère avec cet élan +d'adoration qu'il avait pour lui. + +Roland, après les premiers embrassements, mit la conversation sur +l'arrestation de la diligence. + +Si madame de Montrevel n'avait rien dit, si lord Tanlay avait été +sobre de détails, il n'en fut pas de même d'Édouard. + +Cette arrestation de diligence, c'était son Iliade à lui. + +Il raconta la chose à Roland dans ses moindres détails, la +connivence de Jérôme avec les bandits, les pistolets chargés, mais +à poudre seulement, l'évanouissement de sa mère, les secours +prodigués pendant cet évanouissement par ceux-là mêmes qui +l'avaient causé, son nom de baptême connu des agresseurs, enfin le +masque un instant tombé du visage de celui qui portait secours à +madame de Montrevel, ce qui faisait que madame de Montrevel avait +dû voir le visage de celui qui la secourait. + +Roland s'arrêta surtout à ce dernier détail. + +Puis vint, racontée par l'enfant, la relation de l'audience du +premier consul, comment celui-ci l'avait embrassé, caressé, choyé, +et enfin recommandé au directeur du Prytanée français. + +Roland apprit de l'enfant tout ce qu'il en voulait savoir, et, +comme il n'y a que cinq minutes de chemin de la rue Saint-Jacques +au Luxembourg, il était au Luxembourg cinq minutes après. + + + +XXXVI -- SCULPTURE ET PEINTURE + +Lorsque Roland rentra au Luxembourg, la pendule du palais marquait +une heure et un quart de l'après-midi. + +Le premier consul travaillait avec Bourrienne. + +Si nous ne faisions qu'un simple roman, nous nous hâterions vers +le dénouement, et, pour y arriver plus vite, nous négligerions +certains détails dont, assure-t-on, les grandes figures +historiques peuvent se passer. + +Ce n'est point notre avis. + +Du jour où nous avons mis la main à la plume -- et il y aura de +cela bientôt trente ans -- soit que notre pensée se concentrât +dans un drame, soit qu'elle s'étendît dans un roman, nous avons eu +un double but: instruire et amuser. + +Et nous disons instruire d'abord; car l’amusement, chez nous, n'a +été qu'un masque à l'instruction. + +Avons-nous réussi? Nous le croyons. + +Nous allons tantôt avoir parcouru avec nos récits, à quelque date +qu'ils se soient rattachés, une période immense: entre la +_Comtesse de Salisbury_ et le _Comte de Monte-Cristo_, cinq +siècles et demi se trouvent enfermés. + +Eh bien, nous avons la prétention d’avoir, sur ces cinq siècles et +demi, appris à la France autant d’histoire qu’aucun historien. + +Il y a plus: quoique notre opinion soit bien connue, quoique, sous +les Bourbons de la branche cadette, sous la république comme sous +le gouvernement actuel, nous l'ayons toujours proclamée hautement, +nous ne croyons pas que cette opinion se soit jamais manifestée +intempestivement, ni dans nos drames ni dans nos livres. + +Nous admirons le marquis de Posa dans le _Don Carlos _de +Schiller; mais, à la place de Schiller, nous n'eussions pas +anticipé sur l'esprit des temps, au point de placer un philosophe +du XVIIIe siècle au milieu de héros du XVIe, un encyclopédiste à +la cour de Philippe II. + +Ainsi, de même que nous avons été -- littérairement parlant -- +monarchiste sous la monarchie, républicain sous la république, +nous sommes aujourd'hui reconstructeurs sous le consulat. + +Cela n'empêche point notre pensée de planer au-dessus des hommes +et au-dessus de l'époque, et de faire à chacun sa part dans le +bien comme dans le mal. + +Or, cette part, nul n'a le droit, excepté Dieu, de la faire à lui +tout seul. Ces rois d'Égypte qui, au moment d'être livrés à +l'inconnu, étaient jugés au seuil de leur tombeau, n'étaient point +jugés par un homme, mais par un peuple. + +C'est pour cela qu'on a dit: «Le jugement du peuple est le +jugement de Dieu.» + +Historien, romancier, poète, auteur dramatique, nous ne sommes +rien autre chose qu'un de ces présidents de jury qui, +impartialement, résument les débats et laissent les jurés +prononcer le jugement. + +Le livre, c'est le résumé. +Les lecteurs, c'est le jury. + +C'est pourquoi, ayant à peindre une des figures les plus +gigantesques, non seulement du monde moderne, mais encore de tous +les temps, ayant à la peindre à l’époque de sa transition, c'est- +à-dire au moment où Bonaparte se fait Napoléon, où le général se +fait empereur; c'est pourquoi, disons-nous, dans la crainte d'être +injuste, nous abandonnons les appréciations pour y substituer des +faits. + +Nous ne sommes pas de l’avis de ceux qui disent, c'était Voltaire +qui disait cela: «Il n'y a pas de héros pour son valet de +chambre.» + +C'est possible, quand le valet de chambre est myope ou envieux, +deux infirmités qui se ressemblent plus qu'on ne le pense. + +Nous soutenons, nous, qu'un héros peut devenir un bon homme, mais +qu'un bon homme, pour être bon homme, n'en est pas moins un héros. + +Qu'est-ce qu'un héros en face du public? Un homme dont le génie +l'emporte momentanément sur le coeur. + +Qu'est-ce qu'un héros dans l'intimité? + +Un homme dont le coeur l'emporte momentanément sur le génie. + +Historiens, jugez le génie. + +Peuple, juge le coeur. + +Qui a jugé Charlemagne? Les historiens. + +Qui a jugé Henri IV? Le peuple. + +Lequel à votre avis est le mieux jugé? + +Eh bien, pour qu'un jugement soit juste, pour que le tribunal +d'appel, qui n'est autre chose que la postérité, confirme l'arrêt +des contemporains, il ne faut point éclairer un seul côté de la +figure que l'on a à peindre: il faut en faire le tour, et, là où +ne peut arriver le soleil, porter le flambeau et même la bougie. + +Revenons à Bonaparte. + +Il travaillait, nous l'avons dit, avec Bourrienne. + +Quelle était la division du temps pour le premier consul au +Luxembourg? + +Il se levait de sept à huit heures du matin, appelait aussitôt un +de ses secrétaires, Bourrienne de préférence, travaillait avec lui +jusqu'à dix heures. À dix heures, on venait annoncer que le +déjeuner était servi; Joséphine, Hortense et Eugène attendaient ou +se mettaient à table en famille, c'est-à-dire avec les aides de +camp de service et Bourrienne. Après le déjeuner, on causait avec +les commensaux et les invités, s'il y en avait; une heure était +consacrée à cette causerie, à laquelle venaient prendre part, +d'habitude, les deux frères du premier consul, Lucien et Joseph, +Regnault de Saint-Jean d'Angély, Boulay (de la Meurthe), Monge, +Berthollet, Laplace, Arnault. Vers midi arrivait Cambacérès. En +général, Bonaparte consacrait une demi-heure à son chancelier; +puis, tout à coup, sans transition, il se levait, disant: + +-- Au revoir, Joséphine! au revoir, Hortense!... Bourrienne, +allons travailler. +Ces paroles, qui revenaient à peu près régulièrement et dans les +mêmes termes tous les jours à la même heure, une fois prononcées, +Bonaparte sortait du salon et rentrait dans son cabinet. + +Là, aucune méthode de travail n’était adoptée; c'était une affaire +d'urgence ou de caprice: ou Bonaparte dictait, ou Bourrienne +faisait une lecture; après quoi, le premier consul se rendait au +conseil. + +Dans les premiers mois, il était obligé, pour s'y rendre, de +traverser la cour du petit Luxembourg; ce qui, par les temps +pluvieux, le mettait de mauvaise humeur; mais, vers la fin de +décembre, il avait pris le parti de faire couvrir la cour. Aussi, +depuis cette époque, rentrait-il presque toujours en chantant dans +son cabinet. + +Bonaparte chantait presque aussi faux que Louis XV. + +Une fois rentré chez lui, il examinait le travail qu'il avait +commandé, signait quelques lettres, s'allongeait dans son +fauteuil, dont, tout en causant, il taillait un des bras avec son +canif; s'il n'était point en train de causer, il relisait les +lettres de la veille ou les brochures du jour, riait dans les +intervalles avec l'air bonhomme d'un grand enfant; puis, tout à +coup, comme se réveillant d'un songe, il se dressait tout debout, +disant: + +-- Écrivez, Bourrienne. + +Et alors, il indiquait le plan d'un monument à ériger, ou dictait +quelqu'un de ces projets immenses qui ont étonné -- disons mieux - +- qui ont parfois épouvanté le monde. + +À cinq heures, on dînait; après le dîner, le premier consul +remontait chez Joséphine, où il recevait habituellement la visite +des ministres, et particulièrement celle du ministre des affaires +extérieures, M. de Talleyrand. + +À minuit, quelquefois plus tôt, jamais plus tard, il donnait le +signal de la retraite, en disant brusquement: + +-- Allons nous coucher. + +Le lendemain, à sept heures du matin, la même vie recommençait, +troublée seulement par les incidents imprévus. + +Après les détails sur les habitudes particulières au génie +puissant, que nous tentons de montrer sous son premier aspect, il +nous semble que doit venir le portrait. + +Bonaparte, premier consul, a laissé moins de monuments de sa +propre personne que Napoléon empereur; or, comme rien ne ressemble +moins à l'empereur de 1812 que le premier consul de 1800, +indiquons, s'il est possible, avec notre plume, ces traits que le +pinceau ne peut traduire, la physionomie que le bronze ni le +marbre ne peuvent fixer. + +La plupart des peintres et des sculpteurs dont s'honorait cette +illustre période de l'art, qui a vu fleurir les Gros, les David, +les Prud'hon, les Girodet et les Bosio, ont essayé de conserver à +la postérité les traits de l'homme du destin, aux différentes +époques où se sont révélées les grandes vues providentielles +auxquelles il était appelé: ainsi, nous avons des portraits de +Bonaparte général en chef, de Bonaparte premier consul et de +Napoléon empereur, et, quoique peintres ou statuaires aient saisi, +plus ou moins heureusement, le type de son visage, on peut dire +qu'il n'existe pas, ni du général, ni du premier consul, ni de +l'empereur, un seul portrait ou buste parfaitement ressemblant. + +C'est qu'il n'était pas donné, même au génie, de triompher d'une +impossibilité; c'est que, dans la première période de la vie de +Bonaparte, on pouvait peindre ou sculpter son crâne proéminent, +son front sillonné par la ride sublime de la pensée, sa figure +pâle, allongée, son teint granitique et l'habitude méditative de +sa physionomie; c'est que, dans la seconde, on pouvait peindre ou +sculpter son front élargi, son sourcil admirablement dessiné, son +nez droit, ses lèvres serrées, son menton modelé avec une rare +perfection, tout son visage enfin devenu la médaille d'Auguste; +mais que ni buste ni portrait ne pouvaient rendre ce qui était +hors du domaine de l'imitation, c'est-à-dire la mobilité de son +regard: le regard, qui est à l'homme ce que l'éclair est à Dieu, +c'est-à-dire la preuve de sa divinité. + +Ce regard, dans Bonaparte, obéissait à sa volonté avec la rapidité +de l'éclair; dans la même minute, il jaillissait de ses paupières +tantôt vif et perçant comme la lame d'un poignard tiré violemment +du fourreau, tantôt doux comme un rayon ou une caresse, tantôt +sévère comme une interrogation ou terrible comme une menace. + +Bonaparte avait un regard pour chacune des pensées qui agitaient +son âme. + +Chez Napoléon, ce regard, excepté dans les grandes circonstances +de sa vie, cesse d'être mobile pour devenir fixe; mais, fixe, il +n'en est que plus impossible à rendre: c'est une vrille qui creuse +le coeur de celui qu'il regarde et qui semble vouloir en sonder +jusqu'à la plus profonde, jusqu'à la plus secrète pensée. + +Or, le marbre et la peinture ont bien pu rendre cette fixité; mais +ni l'un ni l'autre n'ont pu rendre la vie, c'est-à-dire l’action +pénétrante et magnétique de ce regard. + +Les coeurs troubles ont les yeux voilés. + +Bonaparte, même au temps de sa maigreur, avait de belles mains; il +mettait à les montrer une certaine coquetterie. Lorsqu'il +engraissa, ses mains devinrent superbes; il en avait un soin tout +particulier, et, en causant, les regardait avec complaisance. + +Il avait la même prétention pour les dents; les dents, en effet, +étaient belles, mais elles n'avaient point la splendeur des mains. + +Lorsqu'il se promenait, soit seul, soit avec quelqu'un, que la +promenade eût lieu dans ses appartements ou dans un jardin, il +marchait presque toujours un peu courbé, comme si sa tête eût été +lourde à porter; et, les mains croisées derrière le dos, il +faisait fréquemment un mouvement involontaire de l'épaule droite, +comme si un frissonnement nerveux passait à travers cette épaule, +et, en même temps, sa bouche faisait, de gauche à droite, un +mouvement qui semblait se rattacher au premier. Ces mouvements, au +reste, n'avaient, quoi qu'on en ait dit, rien de convulsif: +c'était un simple tic d'habitude, indiquant chez lui une grande +préoccupation, une sorte de congestion d'esprit; aussi ce tic se +produisait-il plus fréquemment aux époques où le général, le +premier consul ou l’empereur mûrissait de vastes projets. C'était +après de telles promenades, accompagnées de ce double mouvement de +l'épaule et de la bouche, qu'il dictait ses notes les plus +importantes; en campagne, à l’armée, à cheval, il était +infatigable, et presque aussi infatigable dans la vie ordinaire, +où parfois il marchait pendant cinq ou six heures de suite sans +s'en apercevoir. + +Quand il se promenait ainsi avec quelqu'un de sa familiarité, il +passait habituellement son bras sous celui de son interlocuteur et +s'appuyait dessus. + +Tout mince, tout maigre qu'il était à l’époque où nous le mettons +sous les yeux de nos lecteurs, il se préoccupait de sa future +obésité, c'était d'ordinaire à Bourrienne qu'il faisait cette +singulière confidence. +-- Vous voyez, Bourrienne, combien je suis sobre et mince; eh +bien, on ne m'ôterait pas de l’idée qu'à quarante ans je serai +gros mangeur et que je prendrai beaucoup d'embonpoint. Je prévois +que ma constitution changera, et, cependant, je fais assez +d'exercice; mais que voulez-vous! c'est un pressentiment, cela ne +peut manquer d’arriver. + +On sait à quel degré d'obésité était parvenu le prisonnier de +Sainte-Hélène. + +Il avait pour les bains une véritable passion qui, sans doute, ne +contribua point médiocrement à développer son obésité; cette +passion lui faisait du bain un besoin irrésistible. Il en prenait +un tous les deux jours, y restait deux heures, se faisant, pendant +ce temps, lire les journaux ou les pamphlets; pendant cette +lecture, il ouvrait à toute minute le robinet d'eau chaude, de +sorte qu'il élevait la température de son bain à un degré que ne +pouvait supporter le lecteur, qui d'ailleurs n'y voyait plus pour +lire. + +Seulement alors, il permettait que l'on ouvrît la porte. + +On a parlé des attaques d'épilepsie auxquelles, dès la première +campagne d'Italie, il aurait été sujet; Bourrienne est resté onze +ans près de lui et ne l’a jamais vu atteint de ce mal. + +D'un autre côté, infatigable le jour, il avait la nuit un +impérieux besoin de sommeil, surtout dans la période où nous le +prenons; Bonaparte, général ou premier consul, faisait veiller les +autres, mais dormait, lui, et dormait bien. Il se couchait à +minuit, quelquefois même plus tôt, nous l’avons dit, et, lorsque, +à sept heures du matin, on entrait dans sa chambre pour +l'éveiller, on le trouvait toujours endormi; le plus souvent, au +premier appel, il se levait; mais parfois, tout sommeillant +encore, il disait en balbutiant: + +-- Bourrienne, je t’en prie, laisse-moi dormir encore un moment. + +Et, quand rien ne pressait, Bourrienne rentrait à huit heures; +sinon il insistait, et, tout en grognant, Bonaparte finissait par +se lever. + +Il dormait sept heures sur vingt-quatre, parfois huit heures, +faisant alors une courte sieste dans l’après-midi. + +Aussi avait-il des instructions particulières pour la nuit. + +-- La nuit, disait-il, vous entrerez, en général, le moins +possible dans ma chambre; ne m'éveillez jamais quand vous aurez +une bonne nouvelle à m'annoncer: une bonne nouvelle peut attendre; +mais, s'il s'agit d'une mauvaise nouvelle, réveillez-moi à +l’instant même; car, alors, il n'y a pas un instant à perdre pour +y faire face. + +Dès que Bonaparte était levé et avait fait sa toilette du matin, +toujours très complète, son valet de chambre entrait, lui faisait +la barbe et peignait ses cheveux; pendant qu'on le rasait, un +secrétaire ou un aide de camp lui lisait les journaux en +commençant toujours par le _Moniteur. _Il ne donnait d'attention +réelle qu'aux journaux anglais et allemands. + +-- Passez, passez, disait-il à la lecture des journaux français; +_je sais ce qu'ils disent, parce qu'ils ne disent que ce que je +veux._ + +La toilette de Bonaparte faite dans sa chambre à coucher, il +descendait dans son cabinet. Nous avons vu plus haut ce qu'il y +faisait. + +À dix heures, on annonçait, avons-nous dit, le déjeuner. + +C'était le maître d'hôtel qui faisait cette annonce et il la +faisait en ces termes: + +-- Le général est servi. + +Aucun titre, comme on voit, pas même celui de premier consul. + +Le repas était frugal; tous les matins, on servait à Bonaparte un +plat de prédilection dont il mangeait presque tous les jours: +c'était un poulet frit à l'huile et à l'ail, le même qui a pris +depuis, sur la carte des restaurateurs, le nom de poulet _à la +Marengo._ + +Bonaparte buvait peu, ne buvait que du vin de Bordeaux ou de +Bourgogne, et préférablement ce dernier. + +Après son déjeuner comme après son dîner, il prenait une tasse de +café noir; jamais entre ses repas. + +Quand il lui arrivait de travailler jusqu'à une heure avancée de +la nuit, c'était, non point du café, mais du chocolat qu'on lui +apportait, et le secrétaire qui travaillait avec lui en avait une +tasse pareille à la sienne. + +La plupart des historiens, des chroniqueurs, des biographes, après +avoir dit que Bonaparte prenait beaucoup de café, ajoutent qu'il +prenait immodérément de tabac. + +C'est une double erreur. + +Dès l'âge de vingt-quatre ans, Bonaparte avait contracté +l'habitude de priser, mais juste ce qu'il fallait pour tenir son +cerveau éveillé: il prisait habituellement non pas dans la poche +de son gilet, comme on l'a prétendu, mais dans une tabatière qu'il +échangeait presque chaque jour contre une nouvelle, ayant, sur ce +point de collectionneur de tabatières, une certaine ressemblance +avec le grand Frédéric; s'il prisait, par hasard, dans la poche de +son gilet, c'était les jours de bataille, où il lui eût été +difficile de tenir à la fois, en traversant le feu au galop, la +bride de son cheval et une tabatière; il avait pour ces jours-là +des gilets avec la poche droite doublée en peau parfumée, et, +comme l'échancrure de son habit lui permettait d'insérer le pouce +et l'index dans sa poche sans ouvrir son habit, il pouvait, en +quelque circonstance et à quelque allure que ce fût, priser tout à +son aise. + +Général ou premier consul, il ne mettait pas de gants, se +contentant de les tenir et de les froisser dans sa main gauche; +empereur, il y eut un progrès, il en mit un, et, comme il +changeait de gants non seulement tous les jours, mais encore deux +ou trois fois par jour, son valet de chambre eut l'idée de ne +faire refaire qu'un seul gant, complétant la paire avec celui qui +ne servait pas. + +Bonaparte avait deux grandes passions dont Napoléon hérita: la +guerre et les monuments. + +Gai et presque rieur dans les camps, il devenait rêveur et sombre +dans le repos; c'était alors que, pour sortir de cette tristesse, +il avait recours à l'électricité de l'art et rêvait ces monuments +gigantesques comme il en a entrepris beaucoup et achevé quelques- +uns. Il savait que les monuments font partie de la vie des +peuples; qu'ils sont son histoire écrite en lettres majuscules; +que, longtemps après que les générations ont disparu de la terre, +ces jalons des âges restent debout; que Rome vit dans ses ruines, +que la Grèce parle dans ses monuments, que, par les siens, +l'Égypte apparaît, spectre splendide et mystérieux, au seuil des +civilisations. + +Mais ce qu'il aimait par-dessus tout, ce qu'il caressait +préférablement à tout, c'était la renommée, c'était le bruit; de +là ce besoin de guerre, cette soif de gloire. +Souvent il disait: + +-- Une grande réputation, c'est un grand bruit; plus on en fait, +plus il s'entend au loin; les lois, les institutions, les +monuments, les nations, tout cela tombe; mais le bruit reste et +retentit dans d'autres générations. Babylone et Alexandrie sont +tombées; Sémiramis et Alexandre sont restés debout, plus grands +peut-être par l'écho de leur renommée, répété et accru d'âge en +âge, qu'ils ne l'étaient dans la réalité même. + +Puis, rattachant ces grandes idées à lui-même: + +-- Mon pouvoir, disait-il, tient à ma gloire, et ma gloire aux +batailles que j'ai gagnées; la conquête m'a fait ce que je suis, +la conquête seule peut me maintenir. Un gouvernement nouveau-né a +besoin d'étonner et d'éblouir: dès qu'il ne flamboie plus, il +s'éteint; du moment où il cesse de grandir, il tombe. + +Longtemps il avait été Corse, supportant avec impatience la +conquête de sa patrie; mais, le 13 vendémiaire passé, il s'était +fait véritablement Français, et en était arrivé à aimer la France +avec passion; son rêve c'était de la voir grande, heureuse, +puissante, à la tête des nations comme gloire et comme art; il est +vrai que, faisant la France grande, il grandissait avec elle, et +qu'indestructiblement il attachait son nom à sa grandeur. Pour +lui, vivant éternellement dans cette pensée, le moment actuel +disparaissait dans l'avenir; partout où l'emportait l'ouragan de +la guerre, il avait, avant toute chose, avant tout autre pays, la +France présente à sa pensée. «Que penseront les Athéniens?» disait +Alexandre après Issus et Arbelles. «J'espère que les Français +seront contents de moi», disait Bonaparte après Rivoli et les +Pyramides. + +Avant la bataille, le moderne Alexandre s'occupait peu de ce qu'il +ferait en cas de succès, mais beaucoup en cas de revers; il était, +plus que tout autre, convaincu qu'un rien décide parfois des plus +grands événements; aussi était-il plus occupé de prévoir ces +événements que de les provoquer; il les regardait naître, il les +voyait mûrir; puis, le moment venu, il apparaissait, mettait la +main sur eux, et les domptait et les dirigeait comme un habile +écuyer dompte et dirige un cheval fougueux. + +Sa grandeur rapide au milieu des révolutions, les changements +politiques qu'il avait préparés ou vus s'accomplir, les événements +qu'il avait dominés lui avaient donné un certain mépris des +hommes, que, d'ailleurs, par sa nature, il n'était point porté à +estimer: aussi avait-il souvent à la bouche cette maxime d'autant +plus désolante qu'il en avait reconnu la vérité: + +«_Il y a deux leviers pour remuer les hommes, la crainte et +l'intérêt._» + +Avec de pareils sentiments, Bonaparte ne devait pas croire et ne +croyait point à l'amitié. + +«Combien de fois, dit Bourrienne, ne m'a-t-il pas répété: +_L'amitié n'est qu'un mot; je n'aime personne, pas même mes +frères... Joseph un peu, peut-être; et encore, si je l’aime, c'est +par habitude et parce qu'il est mon aîné... Duroc, oui, lui, je +l'aime; mais pourquoi? parce que son caractère me plaît, parce +qu'il est froid, sec et sévère; puis Duroc ne pleure jamais!... +D'ailleurs, pourquoi aimerais-je? Croyez-vous que j'aie de vrais +amis, moi? Tant que je serai ce que je suis, je m'en ferai, en +apparence du moins; mais que je cesse d'être heureux, et, vous +verrez! Les arbres n'ont pas de feuilles pendant l'hiver... Voyez- +vous, Bourrienne, il faut laisser pleurnicher les femmes. C'est +leur affaire; mais, moi, pas de sensibilité. Il faut avoir la main +vigoureuse et le coeur ferme; autrement il ne faut se mêler ni de +guerre ni de gouvernement._» + +Dans ses relations familières, Bonaparte était ce que l'on appelle +au collège un taquin; mais ses taquineries étaient exemptes de +méchanceté et presque jamais désobligeantes; sa mauvaise humeur, +facile d'ailleurs à exciter, passait comme un nuage chassé par le +vent, s'exhalait en paroles, se dissipait dans ses propres éclats. +Pourtant, lorsqu'il s'agissait des affaires publiques, de quelque +faute d'un de ses lieutenants ou de ses ministres, il se laissait +aller à de graves emportements; ses boutades alors étaient vives +et dures toujours, humiliantes parfois; il donnait un coup de +massue sous lequel il fallait, bon gré mal gré, courber la tête: +ainsi sa scène avec Jomini, ainsi sa scène avec le duc de Bellune. + +Bonaparte avait deux sortes d'ennemis, les jacobins et les +royalistes: il détestait les premiers et craignait les seconds; +lorsqu'il parlait des jacobins, il ne les appelait que les +assassins de Louis XVI; quant aux royalistes, c'était autre chose: +on eût dit qu'il prévoyait la Restauration. + +Il avait près de lui deux hommes qui avaient voté la mort du roi: +Fouché et Cambacérès. + +Il renvoya Fouché de son ministère, et, s'il garda Cambacérès, ce +fut à cause des services que pouvait rendre l'éminent légiste; +mais il n'y pouvait tenir, et, souvent, prenant par l'oreille son +collègue le second consul: + +-- Mon pauvre Cambacérès, disait-il, j'en suis bien fâché, mais +votre affaire est claire: si jamais les Bourbons reviennent, vous +serez pendu! + +Un jour, Cambacérès s'impatienta, et, par un hochement de tête, +arrachant son oreille aux pinces vivantes qui la tenaient: + +-- Allons, dit-il, laissez donc de côté vos mauvaises +plaisanteries! + +Toutes les fois que Bonaparte échappait à un danger, une habitude +d'enfance, une habitude corse reparaissait: il faisait sur sa +poitrine, et avec le pouce, un rapide signe de croix. + +Quand il éprouvait quelque contrariété ou était en proie à une +pensée désagréable, il fredonnait: quel air? un air à lui, qui +n'en était pas un, que personne n'a reconnu, tant il avait la voix +fausse; alors, et tout en chantonnant, il s'asseyait devant sa +table de travail, se dandinant dans son fauteuil, se penchant en +arrière au point de tomber à la renverse, et mutilant, comme nous +l'avons dit, le bras de son fauteuil avec un canif qui n'avait pas +pour lui d'autre utilité, attendu que jamais il ne taillait une +plume lui-même: c'était son secrétaire qui avait cette charge, et +qui les lui taillait du mieux possible, intéressé qu'il était à ce +que cette effroyable écriture que l'on connaît ne fût pas tout à +fait illisible. + +On sait l'effet que produisait sur Bonaparte le son des cloches: +c'était la seule musique qu'il comprît et qui lui allât au coeur; +s'il était assis lorsque la vibration se faisait entendre, d'un +signe de la main il recommandait le silence et se penchait du côté +du son; s'il était en train de se promener, il s'arrêtait, +inclinait la tête et écoutait: tant que la cloche tintait, il +restait immobile; le bruit éteint dans l'espace, il reprenait son +travail, répondant à ceux qui le priaient d'expliquer cette +singulière sympathie pour la voix de bronze: + +-- Cela me rappelle les premières années que j'ai passées à +Brienne. J'étais heureux alors! + +À l'époque où nous sommes arrivés, sa grande préoccupation était +l'achat qu'il venait de faire du domaine de la Malmaison; il +allait tous les samedis soirs à cette campagne, y passait, comme +un écolier en vacances, la journée du dimanche et souvent même +celle du lundi. Là, le travail était négligé pour la promenade; +pendant cette promenade, il surveillait lui-même les +embellissements qu'il faisait exécuter. Quelquefois, et dans les +commencements surtout, ses promenades s'étendaient hors des +limites de la maison de campagne; les rapports de la police mirent +bientôt ordre à ces excursions, qui furent supprimées complètement +après la conspiration d'Aréna et l'affaire de la machine +infernale. + +Le revenu de la Malmaison, calculé par Bonaparte lui-même, en +supposant qu'il fit vendre ses fruits et ses légumes, pouvait +monter à six mille francs. + +-- Cela n'est pas mal, disait-il à Bourrienne; mais, ajoutait-il +avec un soupir, il faudrait avoir trente mille livres de rente en +dehors pour pouvoir vivre ici. + +Bonaparte mêlait une certaine poésie à son goût pour la campagne: +il aimait à voir sous les allées sombres du parc se promener une +femme à la taille haute et flexible; seulement, il fallait qu'elle +fût vêtue de blanc: il détestait les robes de couleur foncée, et +avait en horreur les grosses femmes; quant aux femmes enceintes, +il éprouvait pour elles une telle répugnance, qu'il était bien +rare qu'il les invitât à ses soirées ou à ses fêtes; du reste, peu +galant de sa nature, imposant trop pour attirer, à peine poli avec +les femmes, il prenait rarement sur lui de dire, même aux plus +jolies, une chose agréable; souvent même on tressaillait, étonné +des mauvais compliments qu'il faisait aux meilleures amies de +Joséphine. À telle femme il avait dit: «Oh! comme vous avez les +bras rouges!» à telle autre: «Oh! la vilaine coiffure que vous +avez là!» à celle-ci: «Vous avez une robe bien sale, je vous l'ai +déjà vue vingt fois!» à celle-là: «Vous devriez bien changer de +couturière, car vous êtes singulièrement fagotée.» + +Un jour, il dit à la duchesse de Chevreuse, charmante blonde dont +tout le monde admirait la chevelure: + +-- Ah! c'est singulier, comme vous êtes rousse! + +-- C'est possible, répondit la duchesse; seulement, c'est la +première fois qu'un homme me le dit. + +Bonaparte n'aimait pas le jeu, et, quand il jouait par hasard, +c'était au vingt-et-un; du reste, il avait cela de commun avec +Henri IV, qu'il trichait; mais, le jeu fini, il laissait tout ce +qu'il avait d'or et de billets sur la table en disant: + +-- Vous êtes des niais! j'ai triché pendant tout le temps que nous +avons joué, et vous ne vous en êtes pas aperçus. Que ceux qui ont +perdu se rattrapent. + +Bonaparte, né et élevé dans la religion catholique, n'avait de +préférence pour aucun dogme; lorsqu'il rétablit l'exercice du +culte, ce fut un acte politique qu'il accomplit et non un acte +religieux. Il aimait cependant les causeries qui portaient sur ce +sujet; mais lui-même se traçait d'avance sa part dans la +discussion en disant: + +-- Ma raison me tient dans l'incrédulité de beaucoup de choses; +mais les impressions de mon enfance et les inspirations de ma +première jeunesse me rejettent dans l'incertitude. + +Pourtant, il ne voulait pas entendre parler de matérialisme; peu +lui importait le dogme, pourvu que ce dogme reconnût un Créateur. +Pendant une belle soirée de messidor, tandis que son bâtiment +glissait entre le double azur de la mer et du ciel, les +mathématiciens soutenaient qu'il n'y avait pas de Dieu, mais +seulement une matière animée. Bonaparte regarda cette voûte +céleste, plus brillante cent fois entre Malte et Alexandrie +qu'elle ne l'est dans notre Europe, et, au moment où l'on croyait +qu'il était bien loin de la conversation: + +-- Vous avez beau dire, s'écria-t-il en montrant les étoiles, +c'est un Dieu qui a fait tout cela. +Bonaparte, très exact à payer ses dépenses particulières, l'était +infiniment moins pour les dépenses publiques; il était convaincu +que, dans les marchés passés entre les ministres et les +fournisseurs, si le ministre qui avait conclu le marché n'était +pas dupe, l'État, en tout cas, était volé; aussi reculait-il +autant que possible l'époque du payement; alors il n'y avait point +de chicanes et de difficultés qu'il ne fit, point de mauvaises +raisons qu'il ne donnât; c'était chez lui une idée fixe, un +principe invariable, que tout fournisseur était un fripon. + +Un jour, on lui présente un homme qui avait fait une soumission et +avait été accepté. + +-- Comment vous appelez-vous? demanda-t-il avec sa brusquerie +ordinaire. + +-- Vollant, citoyen premier consul. + +-- Beau nom de fournisseur. + +-- Mon nom, citoyen, s'écrie avec deux ll. + +-- On n'en vole que mieux, monsieur, reprit Bonaparte. + +Et il lui tourna le dos. + +Bonaparte revenait rarement sur une décision arrêtée, même quand +il l'avait reconnue injuste; jamais nul ne lui entendit dire: +«J'ai eu tort.» tout au contraire, son mot favori était: «Je +commence toujours par croire le mal.» La maxime était plus digne +de Timon que d'Auguste. + +Mais, avec tout cela, on sentait que c'était chez Bonaparte plutôt +un parti pris d'avoir l'air de mépriser les hommes que de les +mépriser véritablement. Il n'était ni haineux ni vindicatif; +seulement, parfois croyait-il trop à la _nécessité_, la déesse aux +coins de fer; au reste, hors du champ de la politique, sensible, +bon, accessible à la pitié, aimant les enfants, grande preuve d'un +coeur doux et pitoyable, ayant dans la vie privée de l'indulgence +pour les faiblesses humaines, et parfois une certaine bonhomie, +celle de Henri IV jouant avec ses enfants, malgré l'arrivée de +l'ambassadeur d'Espagne. + +Si nous faisions ici de l'histoire, nous aurions encore bien des +choses à dire de Bonaparte, sans compter -- quand nous aurions +fini avec Bonaparte -- ce qui nous resterait à dire de Napoléon. + +Mais nous écrivons une simple chronique dans laquelle Bonaparte +joue son rôle; par malheur, là où se montre Bonaparte, ne fît-il +qu'apparaître, il devient, malgré le narrateur, un personnage +principal. + +Qu'on nous pardonne donc d'être retombé dans la digression, cet +homme qui est à lui seul tout un monde, nous a, en dépit de nous- +même, entraîné dans son tourbillon. + +Revenons à Roland et, par conséquent, à notre récit. + + +XXXVII -- L'AMBASSADEUR + +Nous avons vu qu'en rentrant, Roland avait demandé le premier +consul, et qu'on lui avait répondu que le premier consul +travaillait avec le ministre de la police. + +Roland était le familier de la maison; quel que fût le +fonctionnaire avec lequel travaillât Bonaparte, à son retour d'un +voyage ou d'une simple course, il avait l'habitude d'entr'ouvrir +la porte du cabinet et de passer la tête. + +Souvent le premier consul était si occupé, qu'il ne faisait pas +attention à cette tête qui passait. + +Alors, Roland prononçait ce seul mot: + +«Général!» ce qui voulait dire dans cette langue intime que les +deux condisciples avaient continué de parler: «Général, je suis +là; avez-vous besoin de moi? j'attends vos ordres.» Si le premier +n'avait pas besoin de Roland, il répondait: «C'est bien.» Si, au +contraire, il avait besoin de lui, il disait ce seul mot: «Entre.» + +Roland entrait alors, et attendait dans l'embrasure d'une fenêtre +que son général lui dit pour quel motif il l'avait fait entrer. + +Comme d'habitude, Roland passa la tête en disant: + +-- Général! + +-- Entre, répondit le premier consul, avec une satisfaction +visible. Entre! Entre! + +Roland entra. + +Comme on le lui avait dit, Bonaparte travaillait avec le ministre +de la police. + +L'affaire dont s'occupait le premier consul, et qui paraissait le +préoccuper fort, avait aussi pour Roland son côté d'intérêt. + +Il s'agissait de nouvelles arrestations de diligences opérées par +les compagnons de Jéhu. + +Sur la table étaient trois procès-verbaux constatant l'arrestation +d'une diligence et de deux malles-poste. + +Dans une de ces malles-poste se trouvait le caissier de l'armée +d'Italie, Triber. + +Les arrestations avaient eu lieu, la première sur la grande route +de Meximieux à Montluel, dans la partie du chemin qui traverse le +territoire de la commune de Belignieux; la seconde, à l'extrémité +du lac de Silans, du côté de Nantua; la troisième, sur la grande +route de Saint-Étienne à Bourg, à l'endroit appelé les +Carronnières. + +Un fait particulier se rattachait à l'une de ces arrestations. + +Une somme de quatre mille francs et une caisse de bijouterie +avaient, par mégarde, été confondues avec les groupes d'argent +appartenant au gouvernement, et enlevées aux voyageurs; ceux-ci +les croyaient perdues, lorsque le juge de paix de Nantua reçut une +lettre sans signature, qui lui indiquait l'endroit où ces objets +avaient été enterrés, avec prière de les remettre à leurs +propriétaires, les compagnons de Jéhu faisant la guerre au +gouvernement, mais non aux particuliers. + +D'un autre côté, dans l'affaire des Cartonnières, où les voleurs, +pour arrêter la malle-poste, qui, malgré leur ordre de faire +halte, redoublait de vitesse, avaient été forcés de faire feu sur +un cheval, les compagnons de Jéhu avaient cru devoir un +dédommagement au maître de poste, et celui-ci avait reçu cinq +cents francs en paiement de son cheval tué. + +C'était juste ce que le cheval avait coûté huit jours auparavant, +et cette estimation prouvait que l'on avait affaire à des gens qui +se connaissaient en chevaux. + +Les procès-verbaux dressés par les autorités locales étaient +accompagnés des déclarations des voyageurs. + +Bonaparte chantonnait cet air inconnu dont nous avons parlé; ce +qui prouvait qu'il était furieux. + +Aussi, comme de nouveaux renseignements devaient lui arriver avec +Roland, avait-il répété trois fois à Roland d'entrer. + +-- Eh bien, lui dit-il, décidément ton département est en révolte +contre moi; tiens, regarde. + +Roland jeta un coup d'oeil sur les papiers et comprit. + +-- Justement, dit-il, je revenais pour vous parler de cela, mon +général. + +-- Alors, parlons-en; mais, d'abord, demande à Bourrienne mon +atlas départemental. + +Roland demanda l'atlas, et, devinant ce que désirait Bonaparte, +l'ouvrit au département de l'Ain. + +-- C'est cela, dit Bonaparte; montre-moi où les choses se sont +passées. + +Roland posa le doigt sur l'extrémité de la carte, du côté de Lyon. + +-- Tenez, mon général, voici l'endroit précis de la première +attaque, ici, en face de Bellignieux. + +-- Et la seconde? + +-- A eu lieu ici, dit Roland reportant son doigt de l'autre côté +du département, vers Genève; voici le lac de Nantua, et voici +celui de Silans. + +-- Maintenant, la troisième? + +Roland ramena son doigt vers le centre. + +-- Général, voici la place précise; les Cartonnières ne sont point +marquées sur la carte, à cause de leur peu d'importance. + +-- Qu'est-ce que les Cartonnières? demanda le premier consul. + +-- Général, on appelle Cartonnières, chez nous, des fabriques de +tuiles; elles appartiennent au citoyen Terrier: voici la place +qu'elles devraient occuper sur la carte. + +Et Roland indiqua, du bout d'un crayon qui laissa sa trace sur le +papier, l'endroit précis où devait avoir eu lieu l'arrestation. + +-- Comment, dit Bonaparte, la chose s'est passée à une demi-lieue +à peine de Bourg! + +-- À peine, oui, général; cela explique comment le cheval blessé a +été ramené à Bourg, et n'est mort que dans les écuries de la +Belle-Alliance. + +-- Vous entendez tous ces détails, monsieur! dit Bonaparte en +s'adressant au ministre de la police. + +-- Oui, citoyen premier consul, répondit celui-ci. + +-- Vous savez que je veux que les brigandages cessent. + +-- J'y ferai tous mes efforts. + +-- Il ne s'agit pas de faire tous vos efforts, il s'agit de +réussir. + +Le ministre s'inclina. + +-- Ce n'est qu'à cette condition, continua Bonaparte, que je +reconnaîtrai que vous êtes véritablement l'homme habile que vous +prétendez être. + +-- Je vous y aiderai, citoyen, dit Roland. + +-- Je n'osais vous demander votre concours, dit le ministre. + +-- Oui, mais moi je vous l’offre; ne faites rien que nous ne nous +soyons concertés ensemble. + +Le ministre regarda Bonaparte. + +-- C'est bien, dit Bonaparte, allez. Roland passera au ministère. + +Le ministre salua et sortit. + +-- En effet, continua le premier consul, il y va de ton honneur +d'exterminer ces bandits, Roland: d'abord, la chose se passe dans +ton département; puis ils paraissent en vouloir particulièrement à +toi et à ta famille. + +-- Au contraire, dit Roland, et voilà ce dont j'enrage, c'est +qu'ils épargnent moi et ma famille. + +-- Revenons là-dessus, Roland; chaque détail a son importance; +c'est la guerre de Bédouins que nous recommençons. + +-- Remarquez ceci, général: je vais passer une nuit à la +chartreuse de Seillon, attendu, m'assure-t-on, qu'il y revient des +fantômes. En effet, un fantôme m'apparaît, mais parfaitement +inoffensif: je tire sur lui deux coups de pistolet, il ne se +retourne même pas. Ma mère se trouve dans une diligence arrêtée, +elle s'évanouit: un des voleurs a pour elle les soins les plus +délicats, lui frotte les tempes avec du vinaigre et lui fait +respirer des sels. Mon frère Édouard se défend autant qu'il est en +lui: on le prend, on l'embrasse, on lui fait toutes sortes de +compliments sur son courage; peu s'en faut qu'on ne lui donne des +bonbons en récompense de sa belle conduite. Tout au contraire, mon +ami sir John m'imite, va où j'ai été; on le traite en espion et on +le poignarde! + +-- Mais il n'en est pas mort? + +-- Non: tout au contraire, il se porte si bien, qu'il veut épouser +ma soeur. + +-- Ah! ah! il a fait la demande? + +-- Officielle. + +-- Et tu as répondu?... + +-- J'ai répondu que ma soeur dépendait de deux personnes. + +-- Ta mère et toi, c'est trop juste. + +-- Non pas: ma soeur elle-même... et vous. + +-- Elle, je comprends; mais moi? + +-- Ne m'avez-vous pas dit, général, que vous vouliez la marier? + +Bonaparte se promena un instant, les bras croisés, et +réfléchissant; puis, tout à coup, s'arrêtant devant Roland: + +-- Qu'est-ce que ton Anglais? + +-- Vous l’avez vu, général. + +-- Je ne parle pas physiquement; tous les Anglais se ressemblent: +des yeux bleus, les cheveux roux, le teint blanc et la mâchoire +allongée. + +-- C'est le _the, _dit gravement Roland. + +-- Comment, le thé? + +-- Oui; vous avez appris l'anglais, général? + +-- C'est-à-dire que j'ai essayé de l’apprendre. + +-- Votre professeur a dû vous dire alors que le _the _se +prononçait en appuyant la langue contre les dents; eh bien, à +force de prononcer le _the, _et, par conséquent, de repousser +leurs dents avec leur langue, les Anglais finissent par avoir +cette mâchoire allongée qui, comme vous le disiez tout à l’heure, +est un des caractères distinctifs de leur physionomie. + +Bonaparte regarda Roland pour savoir si l'éternel railleur riait +ou parlait sérieusement. + +Roland demeura imperturbable. + +-- C'est ton opinion? dit Bonaparte. + +-- Oui, général, et je crois que, physiologiquement, elle en vaut +bien une autre; j'ai une foule d'opinions comme celle-là que je +mets au jour au fur et à mesure que l’occasion s'en présente. + +-- Revenons à ton Anglais. + +-- Volontiers, général. + +-- Je te demandais ce qu'il était. + +-- Mais c'est un excellent gentleman: très brave, très calme, très +impassible, très noble, très riche, et, de plus -- ce qui n'est +probablement pas une recommandation pour vous -- neveu de lord +Grenville, premier ministre de Sa Majesté. + +-- Tu dis? + +-- Je dis premier ministre de Sa Majesté Britannique. + +Bonaparte reprit sa promenade, et, revenant à Roland: + +-- Puis-je le voir ton Anglais? + +-- Vous savez bien, mon général, que vous pouvez tout. + +-- Où est-il? + +-- À Paris. + +-- Va le chercher et amène-le-moi. + +Roland avait l'habitude d'obéir sans répliquer; il prit son +chapeau et s'avança vers la porte. + +-- Envoie-moi Bourrienne, dit le premier consul, au moment où +Roland passait dans le cabinet de son secrétaire. + +Cinq minutes après que Roland avait disparu, Bourrienne +paraissait. + +-- Asseyez-vous là, Bourrienne, dit le premier consul. + +Bourrienne s'assit, prépara son papier, trempa sa plume dans +l'encre et attendit. + +-- Y êtes-vous? demanda Bonaparte en s'asseyant sur le bureau même +où écrivait Bourrienne, ce qui était encore une de ses habitudes, +habitude qui désespérait le secrétaire, Bonaparte ne cessant point +de se balancer pendant tout le temps qu'il dictait, et, par ce +balancement, agitant le bureau de la même façon à peu près que +s'il eût été au milieu de l'Océan sur une mer houleuse. + +-- J'y suis, répondit Bourrienne, qui avait fini par se faire, +tant bien que mal, à toutes les excentricités du premier consul. + +-- Alors, écrivez. + +Et il dicta: + +«Bonaparte, premier consul de la République, à Sa Majesté le roi +de la Grande-Bretagne et d'Irlande. + +«Appelé par le voeu de la nation française à occuper la première +magistrature de la République, je crois convenable d'en faire +directement part à Votre Majesté. + +«La guerre qui, depuis huit ans, ravage les quatre parties du +monde, doit-elle être éternelle? N'est-il donc aucun moyen de +s'entendre? + +«Comment les deux nations les plus éclairées de l’Europe, +puissantes et fortes toutes deux plus que ne l'exigent leur sûreté +et leur indépendance, peuvent-elles sacrifier à des idées de vaine +grandeur ou à des antipathies mal raisonnées le bien du commerce, +la prospérité intérieure, le bonheur des familles? comment ne +sentent-elles pas que la paix est le premier des besoins comme la +première des gloires? + +«Ces sentiments ne sauraient être étrangers au coeur de Votre +Majesté, qui gouverne une nation libre dans le seul but de la +rendre heureuse. + +«Votre Majesté ne verra dans cette ouverture que mon désir sincère +de contribuer efficacement, pour la seconde fois, à la +pacification générale par une démarche prompte, toute de confiance +et dégagée de ces formes qui, nécessaires peut-être pour déguiser +la dépendance des États faibles, ne décèlent dans les États forts +que le désir mutuel de se tromper. + +«La France et l’Angleterre, par l'abus de leurs forces, peuvent +longtemps encore, pour le malheur de tous les peuples, en retarder +l’épuisement; mais, j'ose le dire, le sort de toutes les nations +civilisées est attaché à la fin d'une guerre qui embrase le monde +entier.» + +Bonaparte s'arrêta. + +-- Je crois que c'est bien ainsi, dit-il; relisez-moi cela, +Bourrienne. + +Bourrienne lut la lettre qu'il venait d'écrire. + +Après chaque paragraphe, le premier consul approuvait de la tête, +en disant: + +-- Allez. + +Avant même les derniers mots, il prit la lettre des mains de +Bourrienne, et signa avec une plume neuve. + +C'était son habitude de ne se servir qu'une fois de la même plume, +rien ne lui était plus désagréable qu'une tache d'encre aux +doigts. + +-- C'est bien, dit-il; cachetez et mettez l'adresse: À _lord +Grenville._ + +Bourrienne fit ce qui lui était recommandé. + +En ce moment, on entendit le bruit d'une voiture qui s'arrêtait +dans la cour du Luxembourg. + +Puis, un instant après, la porte s'ouvrit et Roland parut. + +-- Eh bien? demanda Bonaparte. + +-- Quand je vous disais que vous pouviez tout ce que vous vouliez, +général. + +-- Tu as ton Anglais? + +-- Je l'ai rencontré au carrefour de Buci, et, sachant que vous +n'aimiez pas à attendre, je l'ai pris tel qu'il était et l'ai +forcé de monter en voiture. Par ma foi, un instant j'ai cru que je +serais obligé de le faire conduire ici par le poste de la rue +Mazarine; il est en bottes et en redingote. + +-- Qu'il entre, dit Bonaparte. + +-- Entrez, milord, fit Roland en se retournant. + +Lord Tanlay parut sur le seuil de la porte. + +Bonaparte n'eut besoin que de jeter un coup d'oeil sur lui pour +reconnaître le parfait gentleman. + +Un peu d'amaigrissement, un reste de pâleur donnaient à sir John +tous les caractères d'une haute distinction. + +Il s'inclina et attendit la présentation en véritable Anglais +qu'il était. + +-- Général, dit Roland, j'ai l'honneur de vous présenter sir John +Tanlay, qui voulait, pour avoir l'honneur de vous voir, aller +jusqu'à la troisième cataracte, et qui, aujourd'hui, se fait tirer +l'oreille pour venir jusqu'au Luxembourg. + +-- Venez, milord, venez, dit Bonaparte; ce n'est ni la première +fois que nous nous voyons, ni la première fois que j'exprime le +désir de vous connaître; il y avait donc presque de l'ingratitude, +à vous, de vous refuser à mon désir. + +-- Si j'ai hésité, général, répondit sir John en excellent +français, selon son habitude, c'est que je ne pouvais croire à +l'honneur que vous me faites. + +-- Et puis, tout naturellement et par sentiment national, vous me +détestez, n'est-ce pas, comme tous vos compatriotes? + +-- Je dois avouer, général, répondit sir John en souriant, qu'ils +n'en sont encore qu'à l'admiration. + +-- Et partagez-vous cet absurde préjugé de croire que l'honneur +national veut que l'on haïsse aujourd'hui l'ennemi qui peut être +notre ami demain? + +-- La France a presque été pour moi une seconde patrie, général, +et mon ami Roland vous dira que j'aspire au moment où, de mes deux +patries, celle à qui je devrai le plus sera la France. + +-- Ainsi, vous verriez sans répugnance la France et l'Angleterre +se donner la main pour le bonheur du monde? + +-- Le jour où je verrais cela serait pour moi un jour heureux. + +-- Et, si vous pouviez contribuer à amener ce résultat, vous y +prêteriez-vous? + +-- J'y exposerais ma vie. + +-- Roland m'a dit que vous étiez parent de lord Grenville. + +-- Je suis son neveu. + +-- Êtes-vous en bons termes avec lui? + +-- Il aimait fort ma mère, qui était sa soeur aînée. + +-- Avez-vous hérité de la tendresse qu'il portait à votre mère? + +-- Oui; seulement, je crois qu'il la tient en réserve pour le jour +où je rentrerai en Angleterre. + +-- Vous chargeriez-vous de lui porter une lettre de moi? + +-- Adressée à qui? + +-- Au roi George III. + +-- Ce serait un grand honneur pour moi. + +-- Vous chargeriez-vous de dire de vive voix à votre oncle ce que +l'on ne peut écrire dans une lettre? + +-- Sans y changer un mot: les paroles du général Bonaparte sont de +l'histoire. + +-- Eh bien, dites-lui... + +Mais, s'interrompant et se retournant vers Bourrienne: + +-- Bourrienne, dit-il, cherchez-moi la dernière lettre de +l'empereur de Russie. + +Bourrienne ouvrit un carton, et, sans chercher, mit la main sur +une lettre qu'il donna à Bonaparte. + +Bonaparte jeta un coup d'oeil sur la lettre, et, la présentant à +lord Tanlay: + +-- Dites-lui, reprit-il, d'abord et avant toute chose que vous +avez lu cette lettre. + +Sir John s'inclina et lut: + +«Citoyen premier consul, + +«J'ai reçu, armés et habillés à neuf, chacun avec l'uniforme de +son corps, les neuf mille Russes faits prisonniers en Hollande, et +que vous m'avez envoyés sans rançon, sans échange, sans condition +aucune. + +«C'est de la pure chevalerie, et j'ai la prétention d'être un +chevalier. + +«Je crois que ce que je puis vous offrir de mieux, citoyen premier +consul, en échange de ce magnifique cadeau, c'est mon amitié. + +«La voulez-vous? + +«Comme arrhes de cette amitié, j'envoie ses passeports à lord +Whitworth, ambassadeur d'Angleterre à Saint-Pétersbourg. + +«En outre, si vous voulez être, je ne dirai pas même mon second, +mais mon témoin, je provoque en duel personnel et particulier tous +les rois qui ne prendront point parti contre l'Angleterre et qui +ne lui fermeront pas leurs ports. + +«Je commence par mon voisin, le roi du Danemark, et vous pouvez +lire, dans la _Gazette de _la Cour, le cartel que je lui envoie. + +«Ai-je encore autre chose à vous dire? + +«Non. + +«Si ce n'est qu'à nous deux nous pouvons faire la loi au monde. + +«Et puis encore que je suis votre admirateur et sincère ami. + +«PAUL.» + +Lord Tanlay se retourna vers le premier consul. + +-- Vous savez que l'empereur de Russie est fou, dit-il. + +-- Serait-ce cette lettre qui vous l’apprendrait, milord? demanda +Bonaparte. + +-- Non; mais elle me confirme dans mon opinion. + +-- C'est d'un fou que Henri VI de Lancastre a reçu la couronne de +saint Louis, et le blason d'Angleterre -- jusqu'au moment où je +les y gratterai avec mon épée -- porte encore les fleurs de lis de +France. + +Sir John sourit; son orgueil national se révoltait à cette +prétention du vainqueur des Pyramides. + +-- Mais, reprit Bonaparte, il n'est point question de cela +aujourd'hui, et chaque chose viendra en son temps. + +-- Oui, murmura sir John, nous sommes encore trop près d'Aboukir. + +-- Oh! ce n'est pas sur mer que je vous battrai, dit Bonaparte: il +me faudrait cinquante ans pour faire de la France une nation +maritime; c'est là-bas... + +Et de sa main, il montra l'Orient. + +-- Pour le moment, je vous le répète, il s'agit, non pas de +guerre, mais de paix: j'ai besoin de la paix pour accomplir le +rêve que je fais, et surtout de la paix avec l'Angleterre. Vous +voyez que je joue cartes sur table: je suis assez fort pour être +franc. Le jour où un diplomate dira la vérité, ce sera le premier +diplomate du monde, attendu que personne ne le croira, et que, dès +lors, il arrivera sans obstacle à son but. + +-- J'aurai donc à dire à mon oncle que vous voulez la paix? + +-- Tout en lui disant que je ne crains pas la guerre. Ce que je ne +fais pas avec le roi George, vous le voyez, je puis le faire avec +l'empereur Paul; mais la Russie n'en est pas au point de +civilisation où je la voudrais pour en faire une alliée. + +-- Un instrument vaut quelquefois mieux qu'un allié. + +-- Oui; mais, vous l'avez dit, l'empereur est fou, et, au lieu +d'armer les fous, milord, mieux vaut les désarmer. Je vous dis +donc que deux nations comme la France et l’Angleterre doivent être +deux amies inséparables ou deux ennemies acharnées: amies, elles +sont les deux pôles de la terre, équilibrant son mouvement par un +poids égal; ennemies, il faut que l'une détruise l’autre et se +fasse l'axe du monde. + +-- Et si lord Grenville, sans douter de votre génie, doutait de +votre puissance; s'il est de l’avis de notre poète Coleridge, s'il +croit que l'Océan au rauque murmure garde son île et lui sert de +rempart, que lui dirai-je? + +-- Déroulez-nous une carte du monde, Bourrienne, dit Bonaparte. + +Bourrienne déroula une carte; Bonaparte s'en approcha. + +-- Voyez-vous ces deux fleuves? dit-il. + +Et il montrait à sir John le Volga et le Danube. + +-- Voilà la route de l'Inde, ajouta-t-il. + +-- Je croyais que c'était l'Égypte, général, dit sir John. + +-- Je l'ai cru un instant comme vous, ou plutôt, j'ai pris celle- +là parce que je n'en avais pas d'autre. Le tzar m'ouvre celle-ci; +que votre gouvernement ne me force point à la prendre! Me suivez- +vous? + +-- Oui, citoyen; marchez devant. + +-- Eh bien, si l’Angleterre me force à la combattre, si je suis +obligé d'accepter l’alliance du successeur de Catherine, voici ce +que je fais: j'embarque quarante mille Russes sur le Volga; je +leur fais descendre le fleuve jusqu'à Astrakan; ils traversent la +mer Caspienne et vont m'attendre à Asterabad. + +Sir John s'inclina en signe d'attention profonde. + +Bonaparte continua. + +-- J'embarque quarante mille Français sur le Danube. + +-- Pardon, citoyen premier consul, mais le Danube est un fleuve +autrichien. + +-- J'aurai pris Vienne. + +Sir John regarda Bonaparte. + +-- J'aurai pris Vienne, continua celui-ci. J'embarque donc +quarante mille Français sur le Danube; je trouve, à son +embouchure, des vaisseaux russes qui les transportent jusqu'à +Taganrog; je leur fais remonter par terre le cours du Don jusqu'à +Pratisbianskaïa, d'où ils se portent à Tzaritsin; là, ils +descendent le Volga à leur tour avec les mêmes bâtiments qui ont +conduit les quarante mille Russes à Asterabad; quinze jours après, +j'ai quatre-vingt mille hommes dans la Perse occidentale. +D'Asterabad, les deux corps réunis se porteront sur l'Indus; la +Perse, ennemie de l'Angleterre, est notre alliée naturelle. + +-- Oui; mais, une fois dans le Pendjab, l'alliance perse vous +manque, et une armée de quatre-vingt mille hommes ne traîne point +facilement avec elle ses approvisionnements. + +-- Vous oubliez une chose, dit Bonaparte, comme si l'expédition +était faite, c'est que j'ai laissé des banquiers à Téhéran et à +Caboul; or, rappelez-vous ce qui arriva, il y a neuf ans, dans la +guerre de lord Cornwallis contre Tippo-Saïb: le général en chef +manquait de vivres; un simple capitaine... je ne me rappelle plus +son nom... + +-- Le capitaine Malcom, fit lord Tanlay. + +-- C'est cela, s'écria Bonaparte, vous savez l'affaire! Le +capitaine Malcom eut recours à la caste des brinjaries, ces +bohémiens de l'Inde, qui couvrent de leurs campements la péninsule +hindoustanique, où ils font exclusivement le commerce de grains; +eh bien, ces bohémiens sont à ceux qui les payent, fidèles +jusqu'au dernier sou: ce sont eux qui me nourriront. + +-- Il faudra passer l'Indus. + +-- Bon! dit Bonaparte, j'ai soixante lieues de développement entre +Déra-Ismaël-Khan et Attok; je connais l'Indus comme je connais la +Seine; c'est un fleuve lent qui fait une lieue à l'heure, dont la +profondeur moyenne, là où je dis, est de douze à quinze pieds et +qui a dix gués peut-être sur ma ligne d'opération. + +-- Ainsi votre ligne d'opération est déjà tracée? demanda sir John +en souriant. + +-- Oui, attendu qu'elle se déploie devant un massif non interrompu +de provinces fertiles et bien arrosées; attendu qu'en l'abordant +je tourne les déserts sablonneux qui séparent la vallée inférieure +de l'Indus du Radjepoutanah; attendu, enfin, que c'est sur cette +base que se sont faites toutes les invasions de l'Inde qui ont eu +quelques succès depuis Mahmoud de Ghizni, en l'an 1000, jusqu'à +Nadir-Schah, en 1739: et combien entre ces deux époques ont fait +la route que je compte faire! passons-les en revue... Après +Mahmoud de Ghizni, Mahomet-Gouri, en 1184, avec cent vingt mille +hommes; après Mahomet-Gouri, Timour-Lung ou Timour le Boiteux, +dont nous avons fait Tamerlan, avec soixante mille hommes; après +Timour-Lung, Babour; après Babour, Humayoun; que sais-je, moi! +L'Inde n'est-elle pas à qui veut ou à qui sait la prendre? + +-- Vous oubliez, citoyen premier consul, que tous ces conquérants +que vous venez de nommer n'ont eu affaire qu'aux peuplades +indigènes, tandis que vous aurez affaire aux Anglais, vous. Nous +avons dans l'Inde... + +-- Vingt à vingt-deux mille hommes. + +-- Et cent mille cipayes. + +-- J'ai fait le compte de chacun, et je traite l'Angleterre et +l'Inde, l'une avec le respect, l'autre avec le mépris qu'elle +mérite: partout où je trouve l'infanterie européenne, je prépare +une seconde, une troisième, s'il le faut une quatrième ligne de +réserve, supposant que les trois premières peuvent plier sous la +baïonnette anglaise; mais partout où je ne rencontre que des +cipayes, des fouets de poste pour cette canaille, c'est tout ce +qu'il me faut. Avez-vous encore quelques questions à me faire, +milord? + +-- Une seule, citoyen premier consul: désirez-vous sérieusement la +paix? + +-- Voici la lettre par laquelle je la demande à votre roi, milord; +et c'est pour être bien sûr qu'elle sera remise à Sa Majesté +Britannique, que je prie le neveu de lord Grenville d'être mon +messager. + +-- Il sera fait selon votre désir, citoyen; et, si j'étais l'oncle +au lieu d'être le neveu, je promettrais davantage. + +-- Quand pouvez-vous partir? + +-- Dans une heure, je serai parti. + +-- Vous n'avez aucun désir à m'exprimer avant votre départ? + +-- Aucun. En tous cas, si j'en avais, je laisse mes pleins +pouvoirs à mon ami Roland. + +-- Donnez-moi la main, milord; ce sera de bon augure, puisque nous +représentons, vous l'Angleterre, et moi la France. + +Sir John accepta l'honneur que lui faisait Bonaparte, avec cette +exacte mesure qui indiquait à la fois sa sympathie pour la France +et ses réserves pour l'honneur national. + +Puis, ayant serré celle de Roland avec une effusion toute +fraternelle, il salua une dernière fois le premier consul et +sortit. + +Bonaparte le suivit des yeux, parut réfléchir un instant; puis, +tout à coup: + +-- Roland, dit-il, non seulement je consens au mariage de ta soeur +avec lord Tanlay, mais encore je le désire: tu entends? je le +désire. + +Et il pesa tellement sur chacun de ces trois mots, qu'ils +signifièrent clairement, pour quiconque connaissait le premier +consul, non plus «je le désire», mais «je le veux!» + +La tyrannie était douce pour Roland; aussi l'accepta-t-il avec un +remerciement plein de reconnaissance. + + +XXXVIII -- LES DEUX SIGNAUX + +Disons ce qui se passait au château des Noires-Fontaines, trois +jours après que les événements que nous venons de raconter se +passaient à Paris. + +Depuis que, successivement, Roland d'abord, puis madame de +Montrevel et son fils, et enfin sir John, avaient pris la route de +Paris, Roland pour rejoindre son général, madame de Montrevel pour +conduire Édouard au collège, et sir John pour faire à Roland ses +ouvertures matrimoniales, Amélie était restée seule avec Charlotte +au château des Noires-Fontaines. + +Nous disons _seule, _parce que Michel et son fils Jacques +n'habitaient pas précisément le château: ils logeaient dans un +petit pavillon attenant à la grille; ce qui adjoignait pour Michel +les fonctions de concierge à celles de jardinier. + +Il en résultait que, le soir -- à part la chambre d'Amélie, +située, comme nous l'avons dit, au premier étage sur le jardin, et +celle de Charlotte, située dans les mansardes au troisième -- les +trois rangs de fenêtres du château restaient dans l'obscurité. + +Madame de Montrevel avait emmené avec elle la seconde femme de +chambre. + +Les deux jeunes filles étaient peut-être bien isolées dans ce +corps de bâtiment, se composant d'une douzaine de chambres et de +trois étages, surtout au moment où la rumeur publique signalait +tant d'arrestations sur les grandes routes; aussi Michel avait-il +offert à sa jeune maîtresse de coucher dans le corps de logis +principal, afin d'être à même de lui porter secours en cas de +besoin; mais celle-ci avait, d’une voix ferme, déclaré qu'elle +n'avait pas peur et qu'elle désirait que rien ne fût changé aux +dispositions habituelles du château. + +Michel n'avait point autrement insisté et s'était retiré tout en +disant que, du reste, mademoiselle pouvait dormir tranquille, et +que lui et Jacques feraient des rondes autour du château. + +Ces rondes de Michel avaient paru un instant inquiéter Amélie; +mais elle avait bientôt reconnu que Michel se bornait à aller, +avec Jacques, se mettre à l'affût sur la lisière de la forêt de +Seillon, et la fréquente apparition sur la table, ou d'un râble de +lièvre ou d'un cuissot de chevreuil, prouvait que Michel tenait sa +parole à l'endroit des rondes promises. + +Amélie avait donc cessé de s'inquiéter de ces rondes de Michel qui +avaient lieu justement du côté opposé à celui où elle avait craint +d'abord qu'il ne les fît. + +Or, comme nous l'avons dit, trois jours après les événements que +nous venons de raconter, ou, pour parler plus correctement, +pendant la nuit qui suivit ce troisième jour, ceux qui étaient +habitués à ne voir de lumière qu'à deux fenêtres du château des +Noires-Fontaines, c'est-à-dire à la fenêtre d'Amélie au premier +étage, et à la fenêtre de Charlotte au troisième, eussent pu +remarquer avec étonnement que, de onze heures du soir à minuit, +les quatre fenêtres du premier étaient éclairées. + +Il est vrai que chacune d'elles n'était éclairée que par une seule +bougie. + +Ils eussent pu voir encore la forme d'une jeune fille qui, à +travers son rideau, fixait les yeux dans la direction du village +de Ceyzeriat. + +Cette jeune fille, c'était Amélie, Amélie pâle, la poitrine +oppressée, et paraissant attendre anxieusement un signal. + +Au bout de quelques minutes, elle s'essuya le front et respira +presque joyeusement. + +Un feu venait de s'allumer dans la direction où se perdait son +regard. + +Aussitôt elle passa de chambre en chambre, et éteignit les unes +après les autres les trois bougies, ne laissant vivre et brûler +que celle qui se trouvait dans sa chambre. + +Comme si le feu n'eût attendu que cette obscurité, il s'éteignit à +son tour. + +Amélie s'assit près de sa fenêtre, et demeura immobile, les yeux +fixés sur le jardin. + +Il faisait une nuit sombre, sans étoiles, sans lune, et cependant, +au bout d'un quart d'heure, elle vit, ou plutôt elle devina une +ombre qui traversait la pelouse et s'approchait du château. + +Elle plaça son unique bougie dans l'angle le plus reculé de la +chambre et revint ouvrir sa fenêtre. + +Celui qu'elle attendait était déjà sur le balcon. + +Comme la première nuit où nous l’avons vu faire cette escalade, il +enveloppa de son bras la taille de la jeune fille et l'entraîna +dans la chambre. + +Mais celle-ci opposa une légère résistance; elle cherchait de la +main la cordelette de la jalousie: elle la détacha du clou qui la +retenait, et la jalousie retomba avec plus de bruit que la +prudence ne l’eût peut-être voulu. + +Derrière la jalousie, elle ferma la fenêtre. + +Puis elle alla chercher la bougie dans l’angle où elle l’avait +cachée. + +La bougie alors éclaira son visage. + +Le jeune homme jeta un cri d'effroi; le visage d'Amélie était +couvert de larmes. + +-- Qu'est-il donc arrivé? demanda-t-il. + +-- Un grand malheur! dit la jeune fille. + +-- Oh! je m'en suis douté en voyant le signal par lequel tu me +rappelais, m'ayant reçu la nuit dernière... Mais, dis, ce malheur +est-il irréparable? + +-- À peu près, répliqua Amélie. + +-- Au moins, j'espère, ne menace-t-il que moi? + +-- Il nous menace tous deux. + +Le jeune homme passa sa main sur son front pour en essuyer la +sueur. + +-- Allons, fit-il, j'ai de la force. + +-- Si tu as la force d'écouter tout, je n'ai point celle de tout +te dire. + +Alors, prenant une lettre sur la cheminée: + +-- Lis, dit-elle; voici ce que j'ai reçu par le courrier du soir. + +Le jeune homme prit la lettre, et, l'ouvrant, courut à la +signature. + +-- Elle est de madame de Montrevel, dit-il. + +-- Oui, avec un post-scriptum de Roland. + +Le jeune homme lut: + +«Ma fille bien-aimée, + +«Je désire que la nouvelle que je t'annonce te cause une joie +égale à celle qu'elle m'a faite et qu'elle fait à notre cher +Roland. Sir John, à qui tu contestais un coeur et que tu +prétendais être une mécanique sortie des ateliers de Vaucanson, +reconnaît qu'on eût eu parfaitement raison de le juger ainsi +jusqu'au jour où il t’a vue; mais il soutient que, depuis ce jour, +il a véritablement un coeur, et que ce coeur t'adore. + +«T'en serais-tu doutée, ma chère Amélie, à ses manières +aristocratiquement polies, mais où l'oeil même de ta mère n'avait +rien reconnu de tendre? + +«Ce matin, en déjeunant avec ton frère, il lui a fait la demande +officielle de ta main. Ton frère a accueilli cette ouverture avec +joie; cependant, il n'a rien promis d'abord. Le premier consul, +avant le départ de Roland pour la Vendée, avait déjà parlé de se +charger de ton établissement; mais voilà que le premier consul a +désiré voir lord Tanlay, qu'il l’a vu, et que lord Tanlay, du +premier coup, tout en faisant ses réserves nationales, est entré +dans les bonnes grâces du premier consul, au point que celui-ci +l’a chargé, séance tenante, d'une mission pour son oncle lord +Grenville. Lord Tanlay est parti à l’instant même pour +l'Angleterre. + +«Je ne sais combien de jours sir John restera absent; mais, à coup +sûr, à son retour, il demandera la permission de se présenter +devant toi comme ton fiancé. + +«Lord Tanlay est jeune encore, d'une figure agréable, immensément +riche; il est admirablement apparenté en Angleterre; il est l'ami +de Roland. Je ne sais pas d'homme qui ait plus de droits, je ne +dirai point à ton amour, ma chère Amélie, mais à ta profonde +estime. + +«Maintenant, tout le reste en deux mots. + +«Le premier consul est toujours parfaitement bon pour moi et pour +tes deux frères, et madame Bonaparte m'a fait entendre qu'elle +n'attendait que ton mariage pour t'appeler près d'elle. + +«Il est question de quitter le Luxembourg et d'aller demeurer aux +Tuileries: Comprends-tu toute la portée de ce changement de +domicile? + +«Ta mère, qui t'aime, + +«CLOTILDE DE MONTREVEL» + +Sans s'arrêter, le jeune homme passa au post-scriptum de Roland. + +Il était conçu en ces termes: + +«Tu as lu, chère petite soeur, ce que t'écrit notre bonne mère. Ce +mariage est convenable sous tous les rapports. Il ne s'agit point +ici de faire la petite fille; le premier consul _désire_ que tu +sois lady Tanlay, c'est-à-dire qu'il _le veut._ + +«Je quitte Paris pour quelques jours; mais, si je ne te vois pas, +tu entendras parler de moi. + +«Je t'embrasse. + +«ROLAND» + +-- Eh bien, Charles, demanda Amélie lorsque le jeune homme eut +fini sa lecture, que dis-tu de cela? + +-- Que c'était une chose à laquelle nous devions nous attendre +d'un jour à l'autre, mon pauvre ange, mais qui n'en est pas moins +terrible. + +-- Que faire? + +-- Il y a trois choses à faire. + +-- Dis. + +-- Avant tout, résiste, si tu en as la force; c'est le plus court +et le plus sûr. + +Amélie baissa la tête. + +-- Tu n'oseras jamais, n'est-ce pas? + +-- Jamais. + +-- Cependant tu es ma femme, Amélie. Un prêtre a béni notre union. + +-- Mais ils disent que ce mariage est nul devant la loi, parce +qu'il n'a été que béni par un prêtre. + +-- Et toi, dit Morgan, toi, l’épouse d'un proscrit, cela ne te +suffit pas? + +En parlant ainsi, sa voix tremblait. + +Amélie eut un élan pour se jeter dans ses bras. + +-- Mais ma mère! dit-elle. Nous n'avions pas la présence et la +bénédiction de ma mère. + +-- Parce qu'il y avait des risques à courir et que nous avons +voulu les courir seuls. + +-- Et cet homme, surtout... N'as-tu pas entendu que mon frère dit +qu'il _veut?_ + +--Oh! si tu m'aimais, Amélie, cet homme verrait bien qu'il peut +changer la face d'un État, porter la guerre d'un bout du monde à +l’autre, fonder une législation, bâtir un trône, mais qu'il ne +peut forcer une bouche à dire oui lorsque le coeur dit non. + +-- Si je t'aimais! dit Amélie du ton d'un doux reproche. Il est +minuit, tu es dans ma chambre, je pleure dans tes bras, je suis la +fille du général de Montrevel, la soeur de Roland, et tu dis: «Si +tu m'aimais.» + +-- J'ai tort, j'ai tort, mon adorée Amélie; oui, je sais que tu es +élevée dans l’adoration de cet homme; tu ne comprends pas que l'on +puisse lui résister, et quiconque lui résiste est à tes yeux un +rebelle. + +-- Charles, tu as dit que nous avions trois choses à faire; quelle +est la seconde? + +-- Accepter en apparence l'union qu'on te propose, mais gagner du +temps en la retardant sous toutes sortes de prétextes. L'homme +n'est pas immortel. + +-- Non; mais il est bien jeune pour que nous comptions sur sa +mort. La troisième chose, mon ami? + +-- Fuir... mais, à cette ressource extrême, Amélie, il y a deux +obstacles: tes répugnances d'abord. + +-- Je suis à toi, Charles; ces répugnances, je les surmonterai. + +-- Puis, ajouta le jeune homme, mes engagements. + +-- Tes engagements? + +-- Mes compagnons sont liés à moi, Amélie; mais je suis lié à eux. +Nous aussi, nous avons un homme dont nous relevons, un homme à qui +nous avons juré obéissance. Cet homme, c'est le futur roi de +France. Si tu admets le dévouement de ton frère à Bonaparte, +admets le nôtre à Louis XVIII. + +Amélie laissa tomber sa tête dans ses mains en poussant un soupir. + +-- Alors, dit-elle, nous sommes perdus. + +-- Pourquoi cela? Sous différents prétextes, sous celui de ta +santé surtout, tu peux gagner un an; avant un an, il sera obligé +de recommencer une guerre en Italie probablement; une seule +défaite lui ôte tout son prestige; enfin, en un an, il se passe +bien des choses. + +-- Tu n'as donc pas lu le post-scriptum de Roland, Charles? + +-- Si fait; mais je n'y vois rien de plus que dans la lettre de ta +mère. + +-- Relis la dernière phrase. + +Et Amélie remit la lettre sous les yeux du jeune homme. + +Il lut: + +«Je quitte Paris pour quelques jours; mais, si tu ne me vois pas, +tu entendras parler de moi.» + +-- Eh bien? + +-- Sais-tu ce que cela veut dire? + +-- Non. + +-- Cela veut dire que Roland est à ta poursuite. + +-- Qu'importe, puisqu'il ne peut mourir de la main d'aucun de +nous? + +-- Mais, toi, malheureux, tu peux mourir de la sienne! + +-- Crois-tu que je dusse lui en vouloir beaucoup s'il me tuait, +Amélie? + +-- Oh! cela ne s'était point encore présenté à mon esprit, dans +mes craintes les plus sombres. + +-- Ainsi, tu crois ton frère en chasse de nous? + +-- J'en suis sûre. + +-- D'où te vient cette certitude? + +-- Sur sir John mourant et qu'il croyait mort, il a juré de le +venger. + +-- S'il eût été mort au lieu d'être mourant, fit le jeune homme +avec amertume, nous ne serions pas où nous en sommes, Amélie. + +-- Dieu l’a sauvé, Charles; il était donc bon qu'il ne mourût pas. + +-- Pour nous?... + +-- Je ne sonde pas les desseins du Seigneur. Je te dis, mon +Charles bien-aimé, garde-toi de Roland; Roland est près d'ici. + +Charles sourit d'un air de doute. + +-- Je te dis qu'il est non seulement près d'ici, mais ici; on l'a +vu. + +-- On l'a vu! où? Qui? + +-- Qui l’a vu? + +-- Oui. + +-- Charlotte, la femme de chambre, la fille du concierge de la +prison; elle m'avait demandé la permission d'aller visiter ses +parents hier dimanche: je devais te voir, je lui ai donné congé +jusqu'à ce matin. + +-- Eh bien? + +-- Elle a donc passé la nuit chez ses parents. À onze heures, le +capitaine de gendarmerie est venu amener des prisonniers. Tandis +qu'on les écrouait, un homme est arrivé enveloppé d'un manteau, et +a demandé le capitaine. Charlotte a cru reconnaître la voix du +nouvel arrivant; elle a regardé avec attention; et, dans un moment +où le manteau s'est écarté du visage, elle a reconnu mon frère. + +Le jeune homme fit un mouvement. + +-- Comprends-tu, Charles? mon frère qui vient ici, à Bourg; qui y +vient mystérieusement, sans me prévenir de sa présence; mon frère +qui demande le capitaine de gendarmerie, qui le suit jusque dans +la prison, qui ne parle qu'à lui et qui disparaît? N'est-ce point +une menace terrible pour mon amour, dis? + +Et, en effet, au fur et à mesure qu'Amélie parlait, le front de +son amant se couvrait d'un nuage sombre. + +-- Amélie, dit-il, quand nous nous sommes faits ce que nous +sommes, nul de nous ne s'est dissimulé les périls qu'il courait. + +-- Mais, au moins, demanda Amélie, vous avez changé d'asile, vous +avez abandonné la chartreuse de Seillon? + +-- Nos morts seuls y sont restés et l’habitent à cette heure. + +-- Est-ce un asile bien sûr que la grotte de Ceyzeriat? + +-- Aussi sûr que peut l'être tout asile ayant deux issues. + +-- La chartreuse de Seillon aussi avait deux issues, et cependant, +tu le dis, vous y avez laissé vos morts. + +-- Les morts sont plus en sûreté que les vivants: ils sont +certains de ne pas mourir sur l'échafaud. + +Amélie sentit un frisson lui passer par tout le corps. + +-- Charles! murmura-t-elle. + +-- Écoute, dit le jeune homme, Dieu m'est témoin, et toi aussi, +que j'ai toujours, dans nos entrevues, mis mon sourire et ma +gaieté entre tes pressentiments et mes craintes; mais, +aujourd'hui, l'aspect des choses a changé; nous arrivons en face +de la lutte. Quel qu'il soit, nous approchons du dénouement; je ne +te demande point, mon Amélie, ces choses folles et égoïstes que +les amants menacés d'un grand danger exigent de leurs maîtresses, +je ne te demande pas de garder ton coeur au mort, ton amour au +cadavre... + +-- Ami, fit la jeune fille en lui posant la main sur le bras, +prends garde, tu vas douter de moi. + +-- Non: je te fais le mérite plus grand en te laissant libre +d'accomplir le sacrifice dans toute son étendue; mais je ne veux +pas qu'aucun serment te lie, qu'aucun lien t'étreigne. + +-- C'est bien, fit Amélie. + +-- Ce que je te demande, continua le jeune homme, ce que tu vas me +jurer sur notre amour, hélas! si funeste pour toi, c'est que, si +je suis arrêté, si je suis désarmé, si je suis emprisonné, +condamné à mort, ce que je te demande, ce que j'exige de toi, +Amélie, c'est que, par tous les moyens possibles, tu me fasses +passer des armes, non seulement pour moi, mais encore pour mes +compagnons, afin que nous soyons toujours maîtres de notre vie. + +--Mais alors, Charles, ne me permettrais-tu donc pas de tout dire, +d'en appeler à la tendresse de mon frère, à la générosité du +premier consul? + +La jeune fille n'acheva point, son amant lui saisissait violemment +le poignet. + +-- Amélie, lui dit-il, ce n'est plus un serment, ce sont deux +serments que je te demande. 'Tu vas me jurer d'abord, et avant +tout, que tu ne solliciteras point ma grâce. Jure, Amélie, jure! + +-- Ai-je besoin de jurer, ami? dit la jeune fille en éclatant en +sanglots; je te le promets. + +-- Sur le moment où je t'ai dit que je t'aimais, sur celui où tu +m'as répondu que j'étais aimé? + +-- Sur ta vie, sur la mienne, sur le passé, sur l'avenir, sur nos +sourires, sur nos larmes! + +-- C'est que je n'en mourrais pas moins, vois-tu, Amélie, dussé-je +me briser la tête contre la muraille; seulement, je mourrais +déshonoré. + +-- Je te le promets, Charles. + +-- Reste ma seconde prière, Amélie: si nous sommes pris et +condamnés; des armes ou du poison, enfin un moyen de mourir; un +moyen, quelconque! Me venant de toi, la mort me sera encore un +bonheur. + +-- De près ou de loin, libre ou prisonnier, vivant ou mort, tu es +mon maître, je suis ton esclave; ordonne et je t'obéirai. + +-- Voilà tout, Amélie; tu le vois, c'est simple et clair: point de +grâce, et des armes. + +-- Simple et clair, mais terrible. + +-- Et cela sera ainsi, n'est-ce pas? + +-- Tu le veux? + +-- Je t'en supplie. + +-- Ordre ou prière, mon Charles, ta volonté sera faite. + +Le jeune homme soutint de son bras gauche la jeune fille, qui +semblait près de s'évanouir, et rapprocha sa bouche de la sienne. + +Mais, au moment où leurs lèvres allaient se toucher, le cri de la +chouette se fit entendre si près de la fenêtre, qu'Amélie +tressaillit, et que Charles releva la tête. + +Le cri se fit entendre une seconde fois, puis une troisième. + +-- Ah! murmura Amélie, reconnais-tu le cri de l'oiseau de mauvais +augure! Nous sommes condamnés, mon ami. + +Mais Charles secoua la tête. + +-- Ce n'est point le cri de la chouette, Amélie, dit-il, c'est +l'appel de l'un de mes compagnons. Éteins la bougie. + +Amélie souffla la lumière, tandis que son amant ouvrait la +fenêtre. + +-- Ah! jusqu'ici! murmura-t-elle; on vient te chercher jusqu'ici! + +-- Oh! c'est notre ami, notre confident, le comte de Jayat; nul +autre que lui ne sait où je suis. + +Puis, du balcon: + +-- Est-ce toi, Montbar? demanda-t-il. + +-- Oui, est-ce toi, Morgan? + +-- Oui. + +Un homme sortit d'un massif d'arbres. + +-- Nouvelles de Paris; pas un instant à perdre: il y va de notre +vie à tous. + +-- Tu entends, Amélie? + +Et, prenant la jeune fille dans ses bras, il la serra +convulsivement contre son coeur. + +-- Va, dit-elle d'une voix mourante, va; n'as-tu pas entendu qu'il +s'agissait de votre vie à tous? + +-- Adieu, mon Amélie bien-aimée, adieu! + +-- Oh! ne dis pas adieu! + +-- Non, non, au revoir. + +-- Morgan! Morgan! dit la voix de celui qui attendait au bas du +balcon. + +Le jeune homme appuya une dernière fois ses lèvres sur celles +d'Amélie, et, s'élançant vers la fenêtre, il enjamba le balcon, +et, d'un seul bond, se trouva près de son ami. + +Amélie poussa un cri et s'avança jusqu'à la balustrade; mais elle +ne vit plus que deux ombres qui se perdaient dans les ténèbres, +rendues plus épaisses par le voisinage des grands arbres qui +formaient le parc. + + +XXXIX -- LA GROTTE DE CEYZERIAT + +Les deux jeunes gens s'enfoncèrent sous l’ombre des grands arbres; +Morgan guida son compagnon, moins familier que lui avec les +détours du parc, et le conduisit juste à l’endroit où il avait +l’habitude d'escalader le mur. + +Il ne fallut qu'une seconde à chacun d'eux pour accomplir cette +opération. + +Un instant après, ils étaient sur les bords de la Reyssouse. + +Un bateau attendait au pied d'un saule. + +Ils s'y jetèrent tous deux, et, en trois coups d'aviron, +touchèrent l'autre bord. + +Un sentier côtoyait la berge de la rivière et conduisait à un +petit bois qui s'étend de Ceyzeriat à Étrez, c'est-à-dire sur une +longueur de trois lieues, faisant ainsi, de l'autre côté de la +Reyssouse, le pendant de la forêt de Seillon. + +Arrivés à la lisière du bois, ils s'arrêtèrent; jusque-là, ils +avaient marché aussi rapidement qu'il est possible de le faire +sans courir, et ni l'un ni l'autre n'avaient prononcé une parole. + +Toute la route parcourue était déserte; il était probable, certain +même, qu'on n'avait été vu de personne. + +On pouvait donc respirer. + +-- Où sont les compagnons? demanda Morgan. + +-- Dans la grotte, répondit Montbar. + +-- Et pourquoi ne nous y rendons-nous pas à l’instant même? + +-- Parce qu'au pied de ce hêtre nous devons trouver un des nôtres +qui nous dira si nous pouvons aller plus loin sans danger. + +-- Lequel? + +-- D'Assas. + +Une ombre apparut derrière l'arbre et s'en détacha. + +-- Me voici, dit l'ombre. + +-- Ah! c'est toi, firent les deux jeunes gens. + +-- Quoi de nouveau? demanda Montbar. + +-- Rien; on vous attend pour prendre une décision. + +-- En ce cas, allons vite. + +Les trois jeunes gens reprirent leur course; au bout de trois +cents pas, Montbar s'arrêtait de nouveau. + +-- Armand! fit-il à demi-voix. + +À cet appel, on entendit le froissement des feuilles sèches, et +une quatrième ombre sortit d'un massif et s'approcha des trois +compagnons. + +-- Rien de nouveau? demanda Montbar. + +-- Si fait: un envoyé de Cadoudal. + +-- Celui qui est déjà venu? + +-- Oui. + +-- Où est-il? + +-- Avec les frères, dans la grotte. + +-- Allons. + +Montbar s'élança le premier; le sentier était devenu si étroit, +que les quatre jeunes gens ne pouvaient marcher que l'un après +l'autre. + +Le chemin monte, pendant cinq cents pas à peu près, par une pente +assez douce, mais tortueuse. + +Arrivé à une clairière, Montbar s'arrêta et fit entendre trois +fois ce même cri de la chouette qui avait indiqué sa présence à +Morgan. + +Un seul houhoulement de hibou lui répondit. + +Puis, du milieu des branches d'un chêne touffu, un homme se laissa +glisser à terre; c'était la sentinelle qui veillait à l'ouverture +de la grotte. + +Cette ouverture était à dix pas du chêne. + +Par la disposition des massifs qui l'entouraient, il fallait être +presque dessus pour l'apercevoir. + +La sentinelle échangea quelques mots tout bas avec Montbar, qui +semblait, en remplissant les devoirs d'un chef, vouloir laisser +Morgan tout entier à ses pensées; puis, comme sa faction sans +doute n'était point achevée, le bandit remonta dans les branches +du chêne, et, au bout d'un instant, se trouva si bien ne faire +qu'un avec le corps de l'arbre, que ceux à la vue desquels il +venait d'échapper le cherchaient vainement dans son bastion +aérien. + +Le défilé devenait plus étroit au fur et à mesure qu'on approchait +de l’entrée de la grotte. + +Montbar y pénétra le premier, et, d'un enfoncement où il les +savait trouver, tira un briquet, une pierre à feu, de l’amadou, +des allumettes et une torche. + +L'étincelle jaillit, l'amadou prit feu, l'allumette répandit sa +flamme bleuâtre et incertaine, à laquelle succéda la flamme +pétillante et résineuse de la torche. + +Trois ou quatre chemins se présentaient, Montbar en prit un sans +hésiter. + +Ce chemin tournait sur lui-même en s'enfonçant dans la terre; on +eût dit que les jeunes gens reprenaient sous le sol la trace de +leurs pas, et suivaient le contre-pied de la route qui les avait +amenés. + +Il était évident que l'on parcourait les détours d'une ancienne +carrière, peut-être celle d'où sortirent, il y a dix-neuf cents +ans, les trois villes romaines qui ne sont plus aujourd'hui que +des villages, et le camp de César qui les surmonte. + +De place en place, le sentier souterrain que l'on suivait était +coupé dans toute sa largeur par un large fossé, franchissable +seulement à l'aide d'une planche, que l'on pouvait d'un coup de +pied faire tomber au fond de la tranchée. + +De place en place encore, on voyait des épaulements derrière +lesquels on pouvait se retrancher et faire feu, sans exposer à la +vue de l'ennemi aucune partie de son corps. + +Enfin, à cinq cents pas de l'entrée à peu près, une barricade à +hauteur d'homme offrait un dernier obstacle à ceux qui eussent +voulu parvenir jusqu'à une espèce de rotonde où se tenaient, assis +ou couchés, une dizaine d'hommes occupés, les uns à lire, les +autres à jouer. + +Aucun des lecteurs ni des joueurs ne se dérangea au bruit des pas +des arrivants, ou à la vue de la lumière qui se jouait sur les +parois de la carrière, tant ils étaient sûrs que des amis seuls +pouvaient pénétrer jusqu'à eux, gardés comme ils l’étaient. + +Au reste, l'aspect qu'offrait ce campement était des plus +pittoresques; les bougies, qui brûlaient à profusion -- les +compagnons de Jéhu étaient trop aristocrates pour s'éclairer à une +autre lumière que celle de la bougie --, se reflétaient sur des +trophées d'armes de toute espèce, parmi lesquelles les fusils à +deux coups et les pistolets tenaient le premier rang; des fleurets +et des masques d'armes étaient pendus dans les intervalles; +quelques instruments de musique étaient posés çà et là; enfin une +ou deux glaces dans leurs cadres dorés indiquaient que la toilette +n'était pas un de ces passe-temps les moins appréciés des étranges +habitants de cette demeure souterraine. + +Tous paraissaient aussi tranquilles que si la nouvelle qui avait +tiré Morgan des bras d'Amélie eût été inconnue, ou regardée comme +sans importance. + +Cependant, lorsque à l'approche du petit groupe venant du dehors, +ces mots: «Le capitaine! le capitaine!» se furent fait entendre, +tous se levèrent, non pas avec la servilité des soldats qui voient +venir leur chef, mais avec la déférence affectueuse de gens +intelligents et forts pour un plus fort et plus intelligent +qu'eux. + +Morgan alors secoua la tête, releva le front, et, passant devant +Montbar, pénétra au centre du cercle qui s'était formé à sa vue. + +-- Eh bien, amis, demanda-t-il, il paraît qu'il y a des nouvelles? + +-- Oui, capitaine, dit une voix; on assure que la police du +premier consul nous fait l'honneur de s'occuper de nous. + +-- Où est le messager? demanda Morgan. + +-- Me voici, dit un jeune homme vêtu de l'uniforme des courriers +de cabinet, et tout couvert encore de poussière et de boue. + +-- Avez-vous des dépêches? + +-- Écrites, non; verbales, oui. + +-- D'où viennent-elles? + +-- Du cabinet particulier du ministre. + +-- Alors, on peut y croire? + +-- Je vous en réponds; c'est tout ce qu'il y a de plus officiel. + +-- Il est bon d'avoir des amis partout, fit Montbar en manière de +parenthèse. + +-- Et surtout près de M. Fouché, reprit Morgan; voyons les +nouvelles. + +-- Dois-je les dire tout haut, ou à vous seul? + +-- Comme je présume qu'elles nous intéressent tous, dites-nous les +tout haut. + +-- Eh bien, le premier consul a fait venir le citoyen Fouché au +palais du Luxembourg, et lui a lavé la tête à notre endroit. + +-- Bon! Après? + +-- Le citoyen Fouché a répondu que nous étions des drôles fort +adroits, fort difficiles à joindre, plus difficiles encore à +prendre quand on nous avait rejoints. Bref, il a fait le plus +grand éloge de nous. + +-- C'est bien aimable à lui. Après? + +-- Après, le premier consul a répondu que cela ne le regardait +pas, que nous étions des brigands, et que c'étaient nous qui, avec +nos brigandages, soutenions la guerre de la Vendée; que le jour où +nous ne ferions plus passer d'argent en Bretagne, il n'y aurait +plus de Chouannerie. + +-- Cela me paraît admirablement raisonné. + +-- Que c'était dans l'Est et dans le Midi qu'il fallait frapper +l'Ouest. + +-- Comme l'Angleterre dans l'Inde. + +-- Qu'en conséquence, il donnait carte blanche au citoyen Fouché, +et que, dût-il dépenser un million et faire tuer cinq cents +hommes, il lui fallait nos têtes. + +-- Eh bien, mais il sait à qui il les demande; reste à, savoir si +nous les laisserons prendre. + +-- Alors, le citoyen Fouché est rentré furieux, et il a déclaré +qu'il fallait, qu'avant huit jours, il n'existât plus en France un +seul compagnon de Jéhu. + +-- Le délai est court. + +-- Le même jour, des courriers sont partis pour Lyon, pour Mâcon, +pour Lons-le-Saulnier, pour Besançon et pour Genève, avec ordre +aux chefs des garnisons de faire personnellement tout ce qu'ils +pourraient pour arriver à notre destruction, mais, en outre, +d'obéir sans réplique à M. Roland de Montrevel, aide de camp du +premier consul, et de mettre à sa disposition, pour en user comme +bon lui semblerait, toutes les troupes dont il pourrait avoir +besoin. + +-- Et je puis ajouter ceci, dit Morgan, que M. Roland de Montrevel +est déjà en campagne; hier, il a eu, à la prison de Bourg, une +conférence avec le capitaine de gendarmerie. + +-- Sait-on dans quel but? demanda une voix. + +-- Pardieu! dit un autre, pour y retenir nos logements. + +-- Maintenant le sauvegarderas-tu toujours? demanda d'Assas. +-- Plus que jamais. + +-- Ah! c'est trop fort, murmura une voix. + +-- Pourquoi cela? répliqua Morgan d'un ton impérieux; n'est-ce pas +mon droit de simple compagnon? + +-- Certainement, dirent deux autres voix. + +-- Eh bien, j'en use, et comme simple compagnon, et comme votre +capitaine. + +-- Si cependant, au milieu de la mêlée, une balle s'égare! dit une +voix. + +-- Alors, ce n'est pas un droit que je réclame, ce n'est pas un +ordre que je donne, c'est une prière que je fais; mes amis, +promettez-moi, sur l'honneur, que la vie de Roland de Montrevel +vous sera sacrée. + +D'une voix unanime, tous ceux qui étaient là répondirent en +étendant la main + +-- Sur l'honneur, nous le jurons! + +-- Maintenant, reprit Morgan, il s'agit d'envisager notre position +sous son véritable point de vue, de ne pas nous faire d'illusions, +le jour où une police intelligente se mettra à notre poursuite et +nous fera véritablement la guerre, il est impossible que nous +résistions: nous ruserons comme le renard, nous nous retournerons +comme le sanglier, mais notre résistance sera une affaire de +temps, et voilà tout: c'est mon avis du moins. + +Morgan interrogea des yeux ses compagnons, et l'adhésion fut +unanime: seulement, c'était le sourire sur les lèvres qu'ils +reconnaissaient que leur perte était assurée. + +II en était ainsi à cette étrange époque: on recevait la mort sans +crainte, comme on la donnait sans émotion. + +-- Et maintenant, demanda Montbar, n'as-tu rien à ajouter? + +-- Si fait, dit Morgan; j'ai à ajouter que rien n'est plus facile +que de nous procurer des chevaux ou même de partir à pied: nous +sommes tous chasseurs et plus ou moins montagnards. À cheval, il +nous faut six heures pour être hors de France; à pied, il nous en +faut douze; une fois en Suisse, nous faisons la nique au citoyen +Fouché et à sa police; voilà ce que j'avais à ajouter. + +-- C'est bien amusant de se moquer du citoyen Fouché, dit Adler, +mais c'est bien ennuyeux de quitter la France. + +-- Aussi ne mettrai-je aux voix ce parti extrême qu'après que nous +aurons entendu le messager de Cadoudal. + +-- Ah! c'est vrai, dirent deux ou trois voix, le Breton! où donc +est le Breton? + +-- Il dormait quand je suis parti, dit Montbar. + +-- Et il dort encore, dit Adler en désignant du doigt un homme +couché sur un lit de paille dans un renfoncement de la grotte. + +On réveilla le Breton, qui se dressa sur ses genoux en se frottant +les yeux d'une main et en cherchant par habitude sa carabine de +l'autre. + +-- Vous êtes avec des amis, dit une voix, n'ayez donc pas peur. + +-- Peur! dit le Breton; qui donc suppose là-bas que je puisse +avoir peur? + +-- Quelqu'un qui probablement ne sait pas ce que c'est, mon cher +Branche-d'or, dit Morgan (car il reconnaissait le messager de +Cadoudal pour celui qui était déjà venu et qu'on avait reçu dans +la chartreuse pendant la nuit où lui-même était arrivé à Avignon), +et au nom duquel je vous fais des excuses. + +Branche-d'or regarda le groupe de jeunes gens devant lequel il se +trouvait, d'un air qui ne laissait pas de doute sur la répugnance +avec laquelle il acceptait un certain genre de plaisanteries; +mais, comme ce groupe n'avait rien d'offensif et qu'il était +évident que sa gaieté n'était point de la raillerie, il demanda +d'un air assez gracieux: + +-- Lequel de vous tous, messieurs, est le chef? J'ai à lui +remettre une lettre de la part de mon général. + +Morgan fit un pas en avant. + +-- C'est moi, dit-il. + +-- Votre nom? + +-- J'en ai deux. + +-- Votre nom de guerre? + +-- Morgan. + +-- Oui, c'est bien celui-là que le général a dit; d'ailleurs, je +vous reconnais; c'est vous qui, le soir où j'ai été reçu par des +moines, m'avez remis un sac de soixante mille francs: alors, j'ai +une lettre pour vous. + +-- Donne. + +Le paysan prit son chapeau, en arracha la coiffe, et, entre la +coiffe et le feutre, prit un morceau de papier qui avait l'air +d'une double coiffe et qui semblait blanc au premier abord. + +Puis, avec le salut militaire, il présenta le papier à Morgan. + +Celui-ci commença par le tourner et le retourner; voyant que rien +n'y était écrit, ostensiblement du moins: + +-- Une bougie, dit-il. + +On approcha une bougie; Morgan exposa le papier à la flamme. + +Peu à peu le papier se couvrit de caractères, et à la chaleur +l'écriture parut. + +Cette expérience paraissait familière aux jeunes gens; le Breton +seul la regardait avec une certaine surprise. + +Pour cet esprit naïf, il pouvait bien y avoir, dans cette +opération, une certaine magie; mais, du moment où le diable +servait la cause royaliste, le Chouan n'était pas loin de pactiser +avec le diable. + +-- Messieurs, dit Morgan, voulez-vous savoir ce que nous dit le +maître? +Tous s'inclinèrent, écoutant. + +Le jeune homme lut: + +«Mon cher Morgan, + +«Si l’on vous disait que j'ai abandonné la cause et traité avec le +gouvernement du premier consul en même temps que les chefs +vendéens, n'en croyez pas un mot; je suis de la Bretagne +bretonnante, et par conséquent, entêté comme un vrai Breton. Le +premier consul a envoyé un de ses aides de camp m'offrir amnistie +entière pour mes hommes, et pour moi le grade de colonel; je n'ai +pas même consulté mes hommes, et j'ai refusé pour eux et pour moi. + +«Maintenant, tout dépend de vous: comme nous ne recevons des +princes ni argent ni encouragement, vous êtes notre seul +trésorier; fermez-nous votre caisse, ou plutôt cessez de nous +ouvrir celle du gouvernement, et l'opposition royaliste, dont le +coeur ne bat plus qu'en Bretagne, se ralentit peu à peu et finit +par s'éteindre tout à fait. + +«Je n'ai pas besoin de vous dire que, lorsqu'il se sera éteint, +c'est que le mien aura cessé de battre. + +«Notre mission est dangereuse; il est probable que nous y +laisserons notre tête; mais ne trouvez-vous pas qu'il sera beau +pour nous d'entendre dire après nous, si l’on entend encore +quelque chose au-delà de la tombe: _Tous avaient désespéré, eux ne +désespérèrent pas!_ + +«L'un de nous deux survivra à l’autre, mais pour succomber à son +tour; que celui-là dise en mourant: _Etiamsi omnes, ego non._ + +«Comptez sur moi comme je compte sur vous. +«GEORGES CADOUDAL» + +«P.S. Vous savez que vous pouvez remettre à Branche-d'or tout ce +que vous avez d'argent pour la cause; il m'a promis de ne pas se +laisser prendre, et je me fie à sa parole.» + +Un murmure d'enthousiasme s'éleva, parmi les jeunes gens lorsque +Morgan eut achevé les derniers mots de cette lettre. + +-- Vous avez entendu, messieurs? dit-il. + +-- Oui, oui, oui, répétèrent toutes les voix. + +-- D'abord, quelle somme avons-nous à remettre à Branche-d'or? + +-- Treize mille francs du lac de Silans; vingt-deux mille des +Carronnières, quatorze mille de Meximieux; en tout, quarante-neuf +mille, dit Adler. + +-- Vous entendez, mon cher Branche-d'or? dit Morgan; ce n'est pas +grand-chose, et nous sommes de moitié plus pauvres que la dernière +fois; mais vous connaissez le proverbe: «La plus belle fille du +monde ne peut donner que ce qu'elle a.» + +-- Le général sait ce que vous risquez pour conquérir cet argent, +et il a dit que, si peu que vous puissiez lui envoyer, il le +recevrait avec reconnaissance. + +-- D'autant plus que le prochain envoi sera meilleur, dit la voix +d'un jeune homme qui venait de se mêler au groupe sans être vu, +tant l'attention s'était concentrée sur la lettre de Cadoudal et +sur celui qui la lisait, surtout si nous voulons dire deux mots à +la malle de Chambéry samedi prochain. + +-- Ah! c'est toi, Valensolle, dit Morgan. + +-- Pas de noms propres, s'il te plaît, baron; faisons-nous +fusiller, guillotiner, rouer, écarteler, mais sauvons l'honneur de +la famille. Je m'appelle Adler et ne réponds pas à d'autre nom. + +-- Pardon, j'ai tort; tu disais donc...? + +-- Que la malle de Paris à Chambéry passerait samedi entre la +Chapelle-de-Guinchay et Belleville, portant cinquante mille francs +du gouvernement aux religieux du mont Saint-Bernard, ce à quoi +j'ajoutais qu'il y avait, entre ces deux localités, un endroit +nommé la Maison-Blanche, lequel me paraît admirable pour tendre +une embuscade. + +-- Qu'en dites-vous, messieurs? demanda Morgan; faisons-nous +l'honneur au citoyen Fouché de nous inquiéter de sa police? +Partons-nous? Quittons-nous la France? ou bien restons-nous les +fidèles compagnons de Jéhu? + +Il n'y eut qu'un cri: + +-- Restons! + +-- À la bonne heure! dit Morgan; je nous reconnais là, frères; +Cadoudal nous a tracé notre route dans l'admirable lettre que nous +venons de recevoir de lui; adoptons donc son héroïque devise: +_Etiamsi omnes, ego non._ + +Alors, s'adressant au paysan breton: + +-- Branche-d'or, lui dit-il, les quarante neuf mille francs sont à +ta disposition; pars quand tu voudras; promets en notre nom +quelque chose de mieux pour la prochaine fois, et dis au général, +de ma part, que, partout où il ira, même à l'échafaud, je me ferai +un honneur de le suivre ou de le précéder; au revoir, Branche- +d'or! + +Puis, se retournant vers le jeune homme qui avait paru si fort +désirer que l'on respectât son incognito: + +-- Mon cher Adler, lui dit-il en homme qui a retrouvé sa gaieté un +instant absente, c'est moi qui me charge de vous nourrir et de +vous coucher cette nuit, si toutefois vous daignez m'accepter pour +votre hôte. + +-- Avec reconnaissance, ami Morgan, répondit le nouvel arrivant: +seulement, je te préviens que je m'accommoderai de tous les lits, +attendu que je tombe de fatigue; mais pas de tous les soupers, +attendu que je meurs de faim. + +-- Tu auras un bon lit et un souper excellent. + +-- Que faut-il faire pour cela? + +-- Me suivre. + +-- Je suis prêt. + +-- Alors, viens. Bonne nuit, messieurs! C'est toi qui veilles, +Montbar? + +-- Oui. + +-- En ce cas, nous pouvons dormir tranquilles. + +Sur quoi, Morgan passa un de ses bras sous le bras de son ami, +prit de l'autre main une torche qu'on lui présentait, et s'avança +dans les profondeurs de la grotte, où nous allons le suivre si le +lecteur n'est pas trop fatigué de cette longue séance. + +C'était la première fois que Valensolle, qui était, ainsi que nous +l'avons vu, des environs d'Aix, avait l'occasion de visiter la +grotte de Ceyzeriat, tout récemment adoptée par les compagnons de +Jéhu pour lieu de refuge. Dans les réunions précédentes, il avait +eu l'occasion seulement d'explorer les tours et les détours de la +chartreuse de Seillon, qu'il avait fini par connaître assez +intimement pour que, dans la comédie jouée devant Roland, on lui +confiât le rôle de fantôme. + +Tout était donc curieux et inconnu pour lui dans le nouveau +domicile où il allait faire son premier somme, et qui paraissait +être, pour quelques jours du moins, le quartier général de Morgan. + +Comme il en est de toutes les carrières abandonnées, et qui +ressemblent, au premier abord, à une cité souterraine, les +différentes rues creusées pour l'extraction de la pierre +finissaient toujours par aboutir à un cul-de-sac, c'est-à-dire à +ce point de la mine où le travail avait été interrompu. + +Une seule de ces rues semblait se prolonger indéfiniment. + +Cependant, arrivait un point où elle-même avait dû s'arrêter un +jour; mais, vers l'angle de l'impasse, avait été creusée -- dans +quel but? la chose est restée un mystère pour les gens du pays +même -- une ouverture des deux tiers moins large que la galerie à +laquelle elle aboutissait, et pouvant donner passage à deux hommes +de front à peu près. + +Les deux amis s'engagèrent dans cette ouverture. +L'air y devenait si rare, que leur torche, à chaque pas, menaçait +de s'éteindre. + +Valensolle sentit des gouttes d'eau glacées tomber sur ses épaules +et sur ses mains. + +-- Tiens! dit-il, il pleut ici? + +--Non, répondit Morgan en riant: seulement, nous passons sous la +Reyssouse. + +-- Alors, nous allons à Bourg? + +-- À peu près. + +-- Soit; tu me conduis, tu me promets à souper et à coucher: je +n'ai à m'inquiéter de rien, que de voir s'éteindre notre lampe +cependant..., ajouta le jeune homme en suivant des yeux la lumière +pâlissante de la torche. + +-- Et ce ne serait pas bien inquiétant, attendu que nous nous +retrouverions toujours. + +-- Enfin! dit Valensolle, et quand on pense que c'est pour des +princes qui ne savent pas même notre nom, et qui, s'ils le +savaient un jour, l'auraient oublié le lendemain du jour où ils +l'auraient su, qu'à trois heures du matin nous nous promenons dans +une grotte, que nous passons sous des rivières, et que nous allons +coucher je ne sais où, avec la perspective d'être pris, jugés et +guillotinés un beau matin; sais-tu que c'est stupide, Morgan? + +-- Mon cher, répondit Morgan, ce qui passe pour stupide, et ce qui +n'est pas compris du vulgaire en pareil cas, a bien des chances +pour être sublime. + +-- Allons, dit Valensolle, je vois que tu perds encore plus que +moi au métier que nous faisons; je n'y mets que du dévouement, et +tu y mets de l'enthousiasme. + +Morgan poussa un soupir. + +-- Nous sommes arrivés, dit-il, laissant tomber la conversation +comme un fardeau qui lui pesait à porter plus longtemps. + +En effet, il venait de heurter du pied les premières marches d'un +escalier. + +Morgan, éclairant et précédant Valensolle, monta dix degrés et +rencontra une grille. + +Au moyen d'une clef qu'il tira de sa poche, la grille fut ouverte. + +On se trouva dans un caveau funéraire. + +Aux deux côtés de ce caveau, deux cercueils étaient soutenus par +des trépieds de fer; des couronnes ducales et l'écusson d'azur à +la croix d'argent indiquaient que ces cercueils devaient renfermer +des membres de la famille de Savoie avant que cette famille portât +la couronne royale. + +Un escalier apparaissait dans la profondeur du caveau, conduisant +à un étage supérieur. + +Valensolle jeta un regard curieux autour de lui, et, à la lueur +vacillante de la torche, reconnut la localité funèbre dans +laquelle il se trouvait. + +-- Diable! fit-il, nous sommes, à ce qu'il paraît, tout le +contraire des Spartiates. + +-- En ce qu'ils étaient républicains et que nous sommes +royalistes? demanda Morgan. + +-- Non: en ce qu'ils faisaient venir un squelette à la fin de +leurs repas, tandis que nous, c'est au commencement. + +-- Es-tu bien sûr que ce soient les Spartiates qui donnassent +cette preuve de philosophie? demanda Morgan en refermant la porte. + +-- Eux ou d'autres, peu m'importe, dit Valensolle; par ma foi, ma +citation est faite; l'abbé Vertot ne recommençait pas son siège, +je ne recommencerai pas ma citation. + +-- Eh bien! une autre fois, tu diras les Égyptiens. + +-- Bon! fit Valensolle avec une insouciance qui ne manquait pas +d'une certaine mélancolie, je serai probablement un squelette moi- +même avant d'avoir l’occasion de montrer mon érudition une seconde +fois. Mais que diable fais-tu donc? et pourquoi éteins-tu la +torche? Tu ne vas pas me faire souper et coucher ici, j'espère +bien? + +En effet, Morgan venait d'éteindre sa torche sur la première +marche de l'escalier qui conduisait à l'étage supérieur. + +-- Donne-moi la main, répondit le jeune homme. + +Valensolle saisit la main de son ami avec un empressement qui +témoignait d'un médiocre désir de faire, au milieu des ténèbres, +un long séjour dans le caveau des ducs de Savoie, quelque honneur +qu'il y eût pour un vivant à frayer avec de si illustres morts. + +Morgan monta les degrés. + +Puis il parut, au roidissement de sa main, qu'il faisait un +effort. + +En effet, une dalle se souleva, et, par l’ouverture, une lueur +crépusculaire tremblota aux yeux de Valensolle, tandis qu'une +odeur aromatique, succédant à l'atmosphère méphitique du caveau, +vint réjouir son odorat. + +-- Ah! dit-il, par ma foi, nous sommes dans une grange, j'aime +mieux cela. + +Morgan ne répondit rien; il aida son compagnon à sortir du caveau, +et laissa retomber la dalle. + +Valensolle regarda tout autour de lui: il était au centre d'un +vaste bâtiment rempli de foin, et dans lequel la lumière pénétrait +par des fenêtres si admirablement découpées, que ce ne pouvaient +être celles d'une grange. + +-- Mais, dit Valensolle, nous ne sommes pas dans une grange? + +-- Grimpe sur ce foin et va t'asseoir près de cette fenêtre, +répondit Morgan. + +Valensolle obéit, grimpa sur le foin comme un écolier en vacances, +et alla, ainsi que le lui avait dit Morgan, s'asseoir près de la +fenêtre. Un instant après, Morgan déposa entre les jambes de son +ami une serviette contenant un pâté, du pain, une bouteille de +vin, deux verres, deux couteaux et deux fourchettes. + +-- Peste! dit Valensolle, Lucullus soupe chez Lucullus. + +Puis, plongeant son regard, à travers les vitraux sur un bâtiment +percé d'une quantité de fenêtres, qui semblait une aile de celui +où les deux amis se trouvaient, et devant lequel se promenait un +factionnaire: + +-- Décidément, fit-il, je souperai mal si je ne sais pas où nous +sommes; quel est ce bâtiment? et pourquoi ce factionnaire se +promène-t-il devant la porte? + +-- Eh bien! dit Morgan, puisque tu le veux absolument, je vais te +le dire: nous sommes dans l'église de Brou, qu'un arrêté du +conseil municipal a convertie en magasin à fourrage. Ce bâtiment +auquel nous touchons, c'est la caserne de la gendarmerie, et ce +factionnaire, c'est la sentinelle chargée d'empêcher qu'on ne nous +dérange pendant notre souper et qu'on ne nous surprenne pendant +notre sommeil. + +-- Braves gendarmes, dit Valensolle, en remplissant son verre. À +leur santé, Morgan! + +-- Et à la nôtre! dit le jeune homme en riant; le diable +m'étrangle si l'on a l’idée de venir nous chercher ici. + +À peine Morgan eut-il vidé son verre, que, comme si le diable eût +accepté le défi qui lui était porté, on entendit la voix stridente +de la sentinelle qui criait: «Qui vive?» + +-- Eh! firent les deux jeunes gens, que veut dire cela? + +En effet, une troupe d'une trentaine d'hommes venait du côté de +Pont-d'Ain, et, après avoir échangé le mot d'ordre avec la +sentinelle, se fractionna: une partie, la plus considérable, +conduite par deux hommes qui semblaient des officiers, rentra dans +la caserne; l'autre poursuivit son chemin. + +-- Attention! fit Morgan. + +Et tous deux sur leurs genoux, l'oreille au guet, l’oeil collé +contre la vitre, attendirent. + +Expliquons au lecteur ce qui causait une interruption dans un +repas qui, pour être pris à trois heures du matin, n'en était pas, +comme on le voit, plus tranquille. + + +XL -- BUISSON CREUX + +La fille du concierge ne s'était point trompée: c'était bien +Roland qu'elle avait vu parler dans la geôle au capitaine de +gendarmerie. + +De son côté, Amélie n'avait pas tort de craindre; car c'était bien +sur les traces de Morgan qu'il était lâché. + +S'il ne s'était point présenté au château des Noires-Fontaines, ce +n'était pas qu'il eût le moindre soupçon de l'intérêt que sa soeur +portait au chef des compagnons de Jéhu; mais il se défiait d'une +indiscrétion d'un de ses domestiques. + +Il avait bien reconnu Charlotte chez son père; mais celle-ci +n'ayant manifesté aucun étonnement, il croyait n'avoir pas été +reconnu par elle; d'autant plus qu'après avoir échangé quelques +mots avec le maréchal des logis, il était allé attendre ce dernier +sur la place du Bastion, fort déserte à une pareille heure. + +Son écrou terminé, le capitaine de gendarmerie était allé le +rejoindre. + +Il avait trouvé Roland se promenant de long en large et +l'attendant impatiemment. + +Chez le concierge Roland s'était contenté de se faire reconnaître; +là, il pouvait entrer en matière. + +Il initia, en conséquence, le capitaine de gendarmerie au but de +son voyage. + +De même que, dans les assemblées publiques, on demande la parole +pour un fait personnel et on l'obtient sans contestation, Roland +avait demandé au premier consul, et cela pour un fait personnel, +que la poursuite des compagnons de Jéhu lui fût confiée; et il +avait obtenu cette faveur sans difficulté. + +Un ordre du ministre de la guerre mettait à sa disposition les +garnisons non seulement de Bourg, mais encore des villes +environnantes. + +Un ordre du ministre de la police enjoignait à tous les officiers +de gendarmerie de lui prêter main-forte. + +Il avait pensé naturellement, et avant tout, à s'adresser au +capitaine de la gendarmerie de Bourg, qu'il connaissait de longue +date, et qu'il savait être un homme de courage et d'exécution. + +Il avait trouvé ce qu'il cherchait: le capitaine de gendarmerie de +Bourg avait la tête horriblement montée contre les compagnons de +Jéhu, qui arrêtaient les diligences à un quart de lieue de la +ville, et sur lesquels il ne pouvait point arriver à mettre la +main. + +Il connaissait les rapports envoyés sur les trois dernières +arrestations au ministre de la police, et il comprenait la +mauvaise humeur de celui-ci. + +Mais Roland porta le comble à son étonnement en lui racontant ce +qui lui était arrivé, dans la chartreuse de Seillon, la nuit où il +avait veillé, et surtout ce qui était arrivé, dans la même +chartreuse, à sir John pendant la nuit suivante. + +Le capitaine avait bien su par la rumeur publique que l'hôte de +madame de Montrevel avait reçu un coup de poignard; mais, comme +personne n'avait porté plainte, il ne s'était pas cru le droit de +percer l'obscurité dans laquelle il lui semblait que Roland +voulait laisser l'affaire ensevelie. + +À cette époque de trouble, la force armée avait des indulgences +qu'elle n'eût point eues en d'autres temps.. + +Quant à Roland, il n'avait rien dit, désirant se réserver la +satisfaction de poursuivre, en temps et lieu, les hôtes de la +chartreuse, mystificateurs ou assassins. + +Cette fois, il venait avec tous les moyens de mettre son dessein à +exécution, et bien résolu à ne pas revenir près du premier consul +sans l'avoir accompli. + +D'ailleurs, c'était là une de ces aventures comme les cherchait +Roland. N'y avait-il pas à la fois du danger et du pittoresque? + +N'était-ce point une occasion de jouer sa vie contre des gens qui, +ne ménageant pas la leur, ne ménageraient probablement pas la +sienne? + +Roland était loin d'attribuer à sa véritable cause, c'est-à-dire +la sauvegarde étendue sur lui par Morgan, le bonheur avec lequel +il s'était tiré du danger, la nuit où il avait veillé dans la +chartreuse et le jour où il avait combattu contre Cadoudal. + +Comment supposer qu'une simple croix avait été faite au-dessus de +son nom, et qu'à deux cent cinquante lieues de distance ce signe +de la rédemption l'avait protégé aux deux bouts de la France? + +Au reste, la première chose à faire était d'envelopper la +chartreuse de Seillon et de la fouiller dans ses recoins les plus +secrets; ce que Roland se croyait parfaitement en état de faire. + +Seulement, la nuit était trop avancée pour que cette expédition +pût avoir lieu avant la nuit prochaine. + +En attendant, Roland se cacherait dans la caserne de gendarmerie +et se tiendrait dans la chambre du capitaine, afin que personne ne +soupçonnât à Bourg sa présence ni la cause qui l'amenait. Le +lendemain, il guiderait l'expédition. + +Dans la journée du lendemain, un des gendarmes, qui était +tailleur, lui confectionnerait un costume complet de maréchal des +logis. + +Il passerait pour être attaché à la brigade de Lons-le-Saulnier, +et, grâce à cet uniforme, il pourrait, sans être reconnu, diriger +la perquisition dans la chartreuse. + +Tout s'accomplit selon le plan convenu. + +Vers une heure, Roland rentra dans la caserne avec le capitaine, +monta à la chambre de ce dernier, s'y arrangea un lit de camp, et +y dormit en homme qui vient de passer deux jours et deux nuits, en +chaise de poste. + +Le lendemain il prit patience en faisant, pour l'instruction du +maréchal des logis, un plan de la chartreuse de Seillon à l'aide +duquel, même sans l'aide de Roland, le digne officier eût pu +diriger l'expédition sans s'égarer d'un pas. + +Comme le capitaine n'avait que dix-huit soldats sous ses ordres, +que ce n'était point assez pour cerner complètement la chartreuse, +ou plutôt pour en garder les deux issues et la fouiller +entièrement, qu'il eût fallu deux ou trois jours pour compléter la +brigade disséminée dans les environs et attendre un chiffre +d'hommes nécessaire, le capitaine, par ordre de Roland, alla dans +la journée mettre le colonel des dragons, dont le régiment était +en garnison à Bourg, au courant de l'événement, et lui demander +douze hommes qui, avec les dix-huit du capitaine, feraient un +total de trente. + +Non seulement le colonel accorda ces douze hommes, mais encore, +apprenant que l'expédition devait être dirigée par le chef de +brigade Roland de Montrevel, aide de camp du premier consul, il +déclara qu'il voulait, lui aussi, être de la partie, et qu'il +conduirait ses douze hommes. + +Roland accepta son concours, et il fut convenu que le colonel -- +nous employons indifféremment le titre de colonel ou celui de chef +de brigade qui désignait le même grade -- et il fut convenu, +disons-nous, que le colonel et douze dragons prendraient en +passant Roland, le capitaine et leurs dix-huit gendarmes, la +caserne de la gendarmerie se trouvant justement sur la route de la +chartreuse de Seillon. + +Le départ était fixé à onze heures. + +À onze heures, heure militaire, c'est-à-dire à onze heures +précises, le colonel des dragons et ses douze hommes ralliaient +les gendarmes, et les deux troupes, réunies en une seule, se +mettaient en marche. + +Roland, sous son costume de maréchal des logis de gendarmerie, +s'était fait reconnaître de son collègue le colonel de dragons; +mais, pour les dragons et les gendarmes, il était, comme la chose +avait été convenue, un maréchal des logis détaché de la brigade de +Lons-le-Saulnier. + +Seulement, comme ils eussent pu s'étonner qu'un maréchal des logis +étranger aux localités leur fût donné pour guide, on leur avait +dit que, dans sa jeunesse, Roland avait été novice à Seillon, +noviciat qui l'avait mis à même de reconnaître mieux que personne +les détours les plus mystérieux de la Chartreuse. +Le premier sentiment de ces braves militaires avait bien été de se +trouver un peu humiliés d'être conduits par un ex-moine; mais, au +bout du compte, comme cet ex-moine portait le chapeau à trois +cornes d'une façon assez coquette, comme son allure était celle +d'un homme qui, en portant l'uniforme, semblait avoir complètement +oublié qu'il eût autrefois porté la robe, ils avaient fini par +prendre leur parti de cette humiliation, se réservant d'arrêter +définitivement leur opinion sur le maréchal des logis d'après la +façon dont il manierait le mousquet qu'il portait au bras, les +pistolets qu'il portait à la ceinture, et le sabre qu'il portait +au côté. + +On se munit de torches, et l'on se mit en route dans le plus +profond silence et en trois pelotons: l'un de huit hommes commandé +par le capitaine de gendarmerie, l'autre de dix hommes commandé +par le colonel, l'autre de douze commandé par Roland. + +En sortant de la ville, on se sépara. + +Le capitaine de gendarmerie, qui connaissait mieux les localités +que le colonel de dragons, se chargea de garder la fenêtre de la +Correrie donnant sur le bois de Seillon; il avait avec lui huit +gendarmes. + +Le colonel de dragons fut chargé par Roland de garder la grande +porte d'entrée de la Chartreuse. Il avait avec lui cinq dragons et +cinq gendarmes. + +Roland se chargea de fouiller l'intérieur; il avait avec lui cinq +gendarmes et sept dragons. + +On donna une demi-heure à chacun pour être à son poste. C'était +plus qu'il ne fallait. + +À onze heures et demie sonnantes à l'église de Péronnaz, Roland et +ses hommes devaient escalader le mur du verger. + +Le capitaine de gendarmerie suivit la route de Pont-d'Ain jusqu'à +la lisière de la forêt, et, en côtoyant la lisière, gagna le poste +qui lui était indiqué. + +Le colonel de dragons prit le chemin de traverse qui s'embranche +sur la route de Pont-d'Ain et qui mène à la grande porte de la +Chartreuse. + +Enfin, Roland prit à travers terres, et gagna le mur du verger +qu'en d'autres circonstances il avait, on se le rappelle, déjà +escaladé deux fois. + +À onze heures et demie sonnantes, il donna le signal à ses hommes +et escalada le mur du verger; gendarmes et dragons le suivirent. +Arrivés de l'autre côté du mur, ils ne savaient pas encore si +Roland était brave, mais ils savaient qu'il était leste. + +Roland leur montra dans l'obscurité la porte sur laquelle ils +devaient se diriger; c'était celle qui donnait du verger dans le +cloître. + +Puis il s'élança le premier à travers les hautes herbes, le +premier poussa la porte, le premier se trouva dans le cloître. + +Tout était obscur, muet, solitaire. + +Roland, servant toujours de guide à ses hommes, gagna le +réfectoire. + +Partout la solitude, partout le silence. + +Il s'engagea sous la voûte oblique, et se retrouva dans le jardin +sans avoir effarouché d'autres êtres vivants que les chats-huants +et les chauves-souris. + +Restait à visiter la citerne, le caveau mortuaire et le pavillon +ou plutôt la chapelle de la forêt. + +Roland traversa l'espace vide qui le séparait de la citerne. +Arrivé au bas des degrés, il alluma trois torches, en garda une et +remit les deux autres, l'une aux mains d'un dragon, l'autre aux +mains d'un gendarme; puis il souleva la pierre qui masquait +l'escalier. + +Les gendarmes qui suivaient Roland commençaient à croire qu'il +était aussi brave que leste. + +On franchit le couloir souterrain et l'on rencontra la première +grille; elle était poussée, mais non fermée. + +On entra dans le caveau funèbre. + +Là, c'était plus que la solitude, plus que le silence: c'était la +mort. + +Les plus braves sentirent un frisson passer dans la racine de +leurs cheveux. + +Roland alla de tombe en tombe, sondant les sépulcres avec la +crosse du pistolet qu'il tenait à la main. + +Tout resta muet. + +On traversa le caveau funèbre, on rencontra la seconde grille, on +pénétra dans la chapelle. +Même silence, même solitude; tout était abandonné, et, on eût pu +le croire, depuis des années. + +Roland alla droit au choeur; il retrouva le sang sur les dalles: +personne n'avait pris la peine de l'effacer. + +Là, on était à bout de recherches et il fallait désespérer. + +Roland, ne pouvait se décider à la retraite. + +Il pensa que peut-être n'avait-il pas été attaqué, à cause de sa +nombreuse escorte; il laissa dix hommes et une torche dans la +chapelle, les chargea de se mettre, par la fenêtre ruinée, en +communication avec le capitaine de gendarmerie embusqué dans là +forêt, à quelques pas de cette fenêtre, et, avec deux hommes, +revint, sur ses pas. + +Cette fois, les deux hommes qui suivaient Roland le trouvaient +plus que brave, ils le trouvaient téméraire. + +Mais Roland, ne s'inquiétant pas même s'il était suivi, reprit sa +propre piste, à défaut de celle des bandits. + +Les deux hommes eurent honte et le suivirent. + +Décidément, la chartreuse était abandonnée. + +Arrivé devant la grande porte, Roland appela le colonel de +dragons; le colonel et ses dix hommes étaient à leur poste. + +Roland ouvrit la porte et fit sa jonction avec eux. + +Ils n'avaient rien vu, rien entendu. +Ils rentrèrent tous ensemble, refermant et barricadant la porte +derrière eux pour couper la retraite aux bandits, s'ils avaient le +bonheur d'en rencontrer. + +Puis ils allèrent rejoindre leurs compagnons, qui, de leur côté, +avaient rallié le capitaine de gendarmerie et ses huit hommes. + +Tout cela les attendait dans le choeur. + +Il fallait se décider à la retraite: deux heures du matin venaient +de sonner; depuis près de trois heures, on était en quête sans +avoir rien trouvé. + +Roland, réhabilité dans l’esprit des gendarmes et des dragons, qui +trouvaient que l'ex-novice ne boudait pas, donna, à son grand +regret, le signal de la retraite en ouvrant la porte de la +chapelle qui donnait sur la forêt. + +Cette fois, comme on n'espérait plus rencontrer personne, Roland +se contenta de la fermer derrière lui. + +Puis, au pas accéléré, la petite troupe reprit le chemin de Bourg. + +Le capitaine de gendarmerie, ses dix-huit hommes et Roland +rentrèrent à leur caserne après s'être fait reconnaître de la +sentinelle. + +Le colonel de dragons et ses douze hommes continuèrent leur chemin +et rentrèrent dans la ville. + +C'était ce cri de la sentinelle qui avait attiré l’attention de +Morgan et de Valensolle; c'était la rentrée de ces dix-huit hommes +à la caserne qui avait interrompu leur repas; c'était enfin cette +circonstance imprévue qui avait fait dire à Morgan: «Attention!» + +En effet, dans la situation où se trouvaient les deux jeunes gens, +tout méritait attention. + +Aussi le repas fut-il interrompu, les mâchoires cessèrent-elles de +fonctionner pour laisser les yeux et les oreilles remplir leur +office dans toute son étendue. + +On vit bientôt que les yeux seuls seraient occupés. + +Chaque gendarme regagna sa chambre sans lumière; rien n'attira +donc l'attention des deux jeunes gens sur les nombreuses fenêtres +de la caserne, de sorte qu'elle put se concentrer sur un seul +point. + +Au milieu de toutes ces fenêtres obscures, deux s'illuminèrent; +elles étaient placées en retour relativement au reste du bâtiment, +et juste en face de celle, où les deux amis prenaient leur repas. + +Ces fenêtres étaient au premier étage; mais, dans la position +qu'ils occupaient, c'est-à-dire sur le faîte des bottes de +fourrage, Morgan et Valensolle non seulement se trouvaient à la +même hauteur qu'elles, mais encore plongeaient dessus. + +Ces fenêtres étaient celles du capitaine de gendarmerie. + +Soit insouciance du brave capitaine, soit pénurie de l'État, on +avait oublié de garnir ces fenêtres de rideaux, de sorte que, +grâce aux deux chandelles allumées par l'officier de gendarmerie +pour faire honneur à son hôte, Morgan et Valensolle pouvaient voir +tout ce qui se passait dans cette chambre. + +Tout à coup, Morgan saisit le bras de Valensolle et l’étreignit +avec force: + +-- Bon! dit Valensolle, qu'y a-t-il encore de nouveau? + +Roland venait de jeter son chapeau à trois cornes sur une chaise, +et Morgan l'avait reconnu. + +-- Roland de Montrevel! dit-il, Roland sous l'uniforme d'un +maréchal des logis de gendarmerie! cette fois, nous tenons sa +piste, tandis qu'il cherche encore la nôtre. C'est à nous de ne +pas la perdre. + +-- Que fais-tu? demanda Valensolle sentant que son ami s'éloignait +de lui. + +-- Je vais prévenir nos compagnons; toi, reste, et ne le perds pas +de vue; il détache son sabre et dépose ses pistolets, il est +probable qu'il passera la nuit dans la chambre du capitaine: +demain, je le défie de prendre une route, quelle qu'elle soit, +sans avoir l'un de nous sur ses talons. + +Et Morgan, se laissant glisser sur la déclivité du fourrage, +disparut aux yeux de son compagnon, qui, accroupi comme un sphinx, +ne perdait pas de vue Roland de Montrevel. + +Un quart d'heure après, Morgan était de retour et les fenêtres de +l’officier de gendarmerie étaient, comme toutes les autres +fenêtres de la caserne, rentrées dans l’obscurité. + +-- Eh bien? demanda Morgan. + +-- Eh bien, répondit Valensolle, la chose a fini de la façon la +plus prosaïque du monde: ils se sont déshabillés, ont éteint les +chandelles et se sont couchés, le capitaine dans son lit, et +Roland sur un matelas; il est probable qu'à cette heure ils +ronflent à qui mieux mieux. + +-- En ce cas, dit Morgan, bonne nuit à eux et à nous aussi. + +Dix minutes après, ce souhait était exaucé, et les deux jeunes +gens dormaient comme s'ils n'avaient pas eu le danger pour +camarade de lit. + + +XLI -- L'HÔTEL DE LA POSTE + +Le même jour, vers six heures du matin, c'est-à-dire pendant le +lever grisâtre et froid d'un des derniers jours de février, un +cavalier, éperonnant un bidet de poste et précédé d'un postillon +chargé de ramener le cheval en main, sortait de Bourg par la route +de Mâcon ou de Saint-Jullien. + +Nous disons par la route de Mâcon ou de Saint-Jullien, parce qu'à +une lieue de la capitale de la Bresse la route bifurque et +présente deux chemins, l’un qui conduit, en suivant tout droit, à +Saint-Jullien; l’autre qui, en déviant à gauche, mène à Mâcon. + +Arrivé à l’embranchement des deux routes, le cavalier allait +prendre le chemin de Mâcon, lorsqu'une voix qui semblait sortir de +dessous une voiture renversée implora sa miséricorde. + +Le cavalier ordonna au postillon de voir ce que c'était. + +Un pauvre maraîcher était pris, en effet, sous une voiture de +légumes. Sans doute avait-il voulu la soutenir au moment où la +roue, mordant sur le fossé, perdait l'équilibre; la voiture était +tombée sur lui, et cela avec tant de bonheur, qu'il espérait, +disait-il, n'avoir rien de cassé, et ne demandait qu'une chose, +c'est qu'on aidât sa voiture à se remettre sur ses roues; il +espérait, lui, alors, pouvoir se remettre sur ses jambes. + +Le cavalier était miséricordieux pour son prochain, car non +seulement il permit que le postillon s'arrêtât pour tirer le +maraîcher de l’embarras où il se trouvait, mais encore il mit lui- +même pied à terre, et, avec une vigueur qu'on eût été loin +d'attendre d'un homme de taille moyenne comme il l’était, il aida +le postillon à remettre la voiture, non seulement sur ses roues, +mais encore sur le pavé du chemin. + +Après quoi, il voulut aider l’homme à se relever à son tour; mais +celui-ci avait dit vrai: il était sain et sauf, et, s'il lui +restait une espèce de flageolement dans les jambes, c'était pour +justifier le proverbe qui prétend qu'il y a un Dieu pour les +ivrognes. + +Le maraîcher se confondit en remerciements et prit son cheval par +la bride, mais tout autant -- la chose était facile à voir -- pour +se soutenir lui-même que pour conduire l'animal par le droit +chemin. + +Les deux cavaliers se remirent en selle, lancèrent leurs chevaux +au galop et disparurent bientôt au coude que fait la route cinq +minutes avant d'arriver au bois Monnet. + +Mais à peine eurent-ils disparu, qu'il se fit un changement +notable dans les allures du maraîcher: il arrêta son cheval, se +redressa, porta à ses lèvres l'embouchure d'une petite trompe, et +sonna trois coups. + +Une espèce de palefrenier sortit du bois qui borde la route, +conduisant un cheval de maître par la bride. + +Le maraîcher dépouilla rapidement sa blouse, jeta bas son pantalon +de grosse toile, et se trouva en veste et en culotte de daim et +chaussé de bottes à retroussis. + +Il fouilla dans sa voiture, en tira un paquet qu'il ouvrit, secoua +un habit de chasse vert, à brandebourgs d'or, l'endossa, passa +par-dessus une houppelande marron, prit des mains du palefrenier +un chapeau que celui-ci lui présentait et qui était assorti à son +élégant costume, se fit visser des éperons à ses bottes, et, +sautant sur son cheval avec la légèreté et l'adresse d'un écuyer +consommé: + +-- Trouve-toi ce soir à sept heures, dit-il au palefrenier, entre +Saint-Just et Ceyzeriat; tu y rencontreras Morgan, et tu lui diras +que celui _qu'il sait _va à Mâcon, mais que j'y serai avant lui. + +Et, en effet, sans s'inquiéter de la voiture de légumes, qu'il +laissait d'ailleurs à la garde de son domestique, l'ex-maraîcher, +qui n'était autre que notre ancienne connaissance Montbar, tourna +la tête de son cheval du côté du bois Monnet et le mit au galop. + +Celui-là n'était pas un mauvais bidet de poste, comme celui que +montait Roland, mais, au contraire, c'était un excellent cheval de +course; de sorte qu'entre le bois Monnet et Polliat, Montbar +rejoignit et dépassa les deux cavaliers. + +Le cheval, sauf une courte halte à Saint-Cyr-sur-Menthon, fit +d'une seule traite, et en moins de trois heures, les neuf ou dix +lieues qui séparent Bourg de Mâcon. + +Arrivé à Mâcon, Montbar descendit à l'hôtel de la Poste, le seul +qui, à cette époque, avait la réputation d'accaparer tous les +voyageurs de distinction. + +Au reste, à la façon dont Montbar fut reçu dans l'hôtel, on voyait +que l'hôte avait affaire à une ancienne connaissance. + +-- Ah! c'est vous, monsieur de Jayat, dit l’hôte; nous nous +demandions hier ce que vous étiez devenu; il y a plus d'un mois +qu'on ne vous a vu dans nos pays. + +-- Vous croyez qu'il y a aussi longtemps que cela, mon ami? dit le +jeune homme en affectant le grasseyement à la mode; oui, c'est ma +parole, vrai! J'ai été chez des amis, chez les Treffort, les +Hautecourt; vous connaissez ces messieurs de nom, n'est-ce pas? +-- Oh! de nom et de personne. + +-- Nous avons chassé à courre; ils ont d'excellents équipages, +parole d'honneur! Mais déjeune-t-on chez vous, ce matin? + +-- Pourquoi pas? + +-- Eh bien alors, servez-moi un poulet, une bouteille de vin de +Bordeaux, deux côtelettes, des fruits, la moindre chose. + +-- Dans un instant. Voulez-vous être servi dans votre chambre, ou +dans la salle commune? + +-- Dans la salle commune, c'est plus gai; seulement, servez-moi +sur une table à part. Ah! n'oubliez pas mon cheval: c'est une +excellente bête, et que j'aime mieux que certains chrétiens, +parole d'honneur. + +L'hôte donna ses ordres, Montbar se mit devant la cheminée, +retroussa sa houppelande et se chauffa les mollets. + +-- C'est toujours vous qui tenez la poste? demanda-t-il à l’hôte, +comme pour ne pas laisser tomber la conversation. + +-- Je crois bien! + +Alors, c'est chez vous que relayent les diligences? + +-- Non pas les diligences, les malles. + +-- Ah! dites donc: il faut que j'aille à Chambéry un de ces jours, +combien y a-t-il de places dans la malle? + +-- Trois: deux dans l'intérieur, une avec le courrier. + +-- Et ai-je chance de trouver une place libre? + +-- Ça se peut encore quelquefois; mais le plus sûr, voyez-vous, +c'est toujours d'avoir sa calèche ou son cabriolet à soi. + +-- On ne peut donc pas retenir sa place d'avance? + +-- Non; car vous comprenez bien, monsieur de Jayat, s'il y a des +voyageurs qui aient pris leurs places de Paris à Lyon, ils vous +priment. + +-- Voyez-vous, les aristocrates! dit en riant Montbar. À propos +d'aristocrates, il vous en arrive un derrière moi en poste; je +l'ai dépassé à un quart de lieue de Polliat: il m'a semblé qu'il +montait un bidet un peu poussif. + +-- Oh! fit l'hôte, ce n'est pas étonnant, mes confrères sont si +mal équipés en chevaux! + +-- Et tenez, justement voilà notre homme reprit Montbar; je +croyais avoir plus d'avance que cela sur lui. + +En effet, Roland au moment même passait au galop devant les +fenêtres et entrait dans la cour. + +-- Prenez-vous toujours la chambre n° 1, monsieur de Jayat? +demanda l'hôte. + +-- Pourquoi la question? + +-- Mais parce que c'est la meilleure, et que, si vous ne la prenez +pas, nous la donnerions à la personne qui arrive, dans le cas où +elle ferait séjour. + +-- Oh! ne vous préoccupez pas de moi, je ne saurai que dans le +courant de la journée si je reste ou si je pars. Si le nouvel +arrivant fait séjour comme vous dites, donnez-lui le n° 1; je me +contenterai du n° 2. + +-- Monsieur est servi, dit le garçon en paraissant sur la porte de +communication qui conduisait de la cuisine à la salle commune. + +Montbar fit un signe de tête et se rendit à l’invitation qui lui +était faite; il entrait dans la salle commune juste au moment où +Roland entrait dans la cuisine. + +La table était servie en effet; Montbar changea son couvert de +côté, et se plaça de façon à tourner le dos à la porte. + +La précaution était inutile: Roland n'entra point dans la salle +commune, et le déjeuneur put achever son repas sans être dérangé. + +Seulement, au dessert, son hôte vint lui apporter lui-même le +café. + +Montbar comprit que le digne homme était en humeur de causer; cela +tombait à merveille: il y avait certaines choses que lui-même +désirait savoir. + +-- Eh bien, demanda Montbar, qu'est donc devenu notre homme? est- +ce qu'il n'a fait que changer de cheval? + +-- Non, non, non, répondit l'hôte; comme vous le disiez, c'est un +aristocrate: il a demandé qu'on lui servît son déjeuner dans sa +chambre. + +-- Dans sa chambre ou dans ma chambre! demanda Montbar; car je +suis bien sûr que vous lui avez donnez le fameux n° 1. + +-- Dame! monsieur de Jayat, c'est votre faute; vous m'avez dit que +j'en pouvais disposer. + +-- Et vous m'avez pris au mot, vous avez bien fait; je me +contenterai du n° 2. + +-- Oh! vous y serez bien mal; la chambre n'est séparée du n° 1 que +par une cloison, et l'on entend tout ce qui se fait ou se dit +d'une chambre dans l'autre. + +-- Ah çà! mon cher hôte, vous croyez donc que je suis venu chez +vous pour faire des choses inconvenantes ou chanter des chansons +séditieuses, que vous avez peur qu'on n'entende ce que je dirai ou +ce que je ferai? + +-- Oh! ce n'est pas cela. + +-- Qu'est-ce donc? + +-- Je n'ai pas peur que vous dérangiez les autres; j'ai peur que +vous ne soyez dérangé. + +-- Bon! votre jeune homme est donc un tapageur? + +-- Non; mais ça m'a l'air d'un officier. + +-- Qui a pu vous faire croire cela? + +-- Sa tournure d'abord; puis il s'est informé du régiment qui +était en garnison à Mâcon; je lui ai dit que c'était le 7e +chasseurs à cheval. «Ah! bon, a-t-il repris, je connais le chef de +brigade, un de mes amis; votre garçon peut-il lui porter ma carte, +et lui demander s'il veut venir déjeuner avec moi?» + +-- Ah! ah! + +-- De sorte que, vous comprenez, des officiers entre eux, ça va +être du bruit, du tapage! Ils vont peut-être non seulement +déjeuner, mais dîner, mais souper. + +-- Je vous ai déjà dit, mon cher hôte, que je ne croyais point +avoir le plaisir de passer la nuit chez vous; j'attends, poste +restante, des lettres de Paris qui décideront de ce que je vais +faire. En attendant, allumez-moi du feu dans la chambre n° 2, en +faisant le moins de bruit possible, pour ne pas gêner mon voisin; +vous me ferez monter en même temps une plume, de l’encre et du +papier, j'ai à écrire. + +Les ordres de Montbar furent ponctuellement exécutés, et lui-même +monta sur les pas du garçon de service pour veiller à ce que +Roland ne fût point incommodé de son voisinage. + +La chambre était bien telle que l'hôte de la poste l’avait dite, +et pas un mouvement ne pouvait se faire dans l'une, pas un mot ne +pouvait s'y dire qui ne fût entendu dans l'autre. + +Aussi Montbar entendit-il parfaitement le garçon d'hôtel annoncer +à Roland le chef de brigade Saint-Maurice, et, à la suite du pas +résonnant de celui-ci dans le corridor, les exclamations que +laissèrent échapper les deux amis, enchantés de se revoir. + +De son côté, Roland, distrait un instant par le bruit qui s'était +fait dans la chambre voisine, avait oublié ce bruit dès qu'il +avait cessé, et il n'y avait point de danger qu'il se renouvelât. +Montbar, une fois seul, s'était assis à la table sur laquelle +étaient déposés, encre, plume et papier, et était resté immobile. + +Les deux officiers s'étaient connus autrefois en Italie, et Roland +s'était trouvé sous les ordres de Saint-Maurice lorsque celui-ci +était capitaine, et que lui, Roland, n'était que lieutenant. + +Aujourd'hui, les grades étaient égaux; de plus, Roland avait +double mission du premier consul et du préfet de police, qui lui +donnait commandement sur les officiers du même grade que lui, et +même, dans les limites de sa mission, sur des officiers d'un grade +plus élevé. + +Morgan ne s'était pas trompé en présumant que le frère d'Amélie +était à la poursuite des compagnons de Jéhu: quand les +perquisitions nocturnes faites dans la chartreuse de Seillon n'en +eussent pas donné la preuve, cette preuve eût ressorti de la +conversation du jeune officier avec son collègue, en supposant que +cette conversation eût été entendue. + +Ainsi le premier consul envoyait bien effectivement cinquante +mille francs, à titre de don, aux pères du Saint-Bernard; ainsi +ces cinquante mille francs étaient bien réellement envoyés par la +poste; mais ces cinquante mille francs n'étaient qu'une espèce de +piège où l'on comptait prendre les dévaliseurs de diligences, +s'ils n'étaient point surpris dans la chartreuse de Seillon ou +dans quelque autre lieu de leur retraite. + +Maintenant, restait à savoir comment on les prendrait. + +Ce fut ce qui, tout en déjeunant, se débattit longuement entre les +deux officiers. + +Au dessert, ils étaient d'accord, et le plan était arrêté. + +Le même soir, Morgan recevait une lettre ainsi conçue: + +«Comme nous l’a dit Adler, vendredi prochain, à cinq heures du +soir, la malle partira de Paris avec cinquante mille francs +destinés aux pères du Saint-Bernard. + +«Les trois places, la place du coupé et les deux places de +l’intérieur sont déjà retenues par trois voyageurs qui monteront, +le premier à Sens, les deux autres à Tonnerre. + +«Ces voyageurs seront, dans le coupé, un des plus braves agents du +citoyen Fouché, et dans l’intérieur, M. Roland de Montrevel et le +chef de brigade du 7e chasseurs, en garnison à Mâcon. + +«Ils seront en costumes bourgeois, pour ne point inspirer de +soupçons, mais armés jusqu'aux dents. + +«Douze chasseurs à cheval, avec mousquetons, pistolets et sabres, +escorteront la malle, mais à distance, et de manière à arriver au +milieu de l'opération. + +«Le premier coup de pistolet tiré doit leur donner le signal de +mettre leurs chevaux au galop et de tomber sur les dévaliseurs. + +«Maintenant, mon avis est que, malgré toutes ces précautions, et +même à cause de toutes ces précautions, l'attaque soit maintenue +et s'opère à l'endroit indiqué, c'est-à-dire à la Maison-Blanche. + +«Si c'est l’avis des compagnons, qu'on me le fasse savoir; c'est +moi qui conduirai la malle en postillon, de Mâcon à Belleville. + +«Je fait mon affaire du chef de brigade; que l'un de vous fasse la +sienne de l’agent du citoyen Fouché. + +«Quant à M. Roland de Montrevel, il ne lui arrivera rien, attendu +que je me charge, par un moyen à moi connu et par moi inventé, de +l'empêcher de descendre de la malle-poste. + +«L'heure précise où la malle de Chambéry passe à la Maison-Blanche +est samedi, à six heures du soir. + +«Un seul mot de réponse conçu en ces termes: _Samedi à six heures +du soir_, et tout ira comme sur des roulettes. + +«MONTBAR» + +À minuit, Montbar, qui effectivement s'était plaint du bruit fait +par son voisin et avait été mis dans une chambre située à l'autre +extrémité de l'hôtel, était réveillé par un courrier, lequel +n'était autre que le palefrenier qui lui avait amené sur la route +un cheval tout sellé. + +Cette lettre contenait simplement ces mots, suivis d'un post- +scriptum: + +«Samedi, à six heures du soir. + +«MORGAN. + +«P.S. Ne pas oublier, même au milieu du combat, que la vie de +Roland de Montrevel est sauvegardée.» +Le jeune homme lut cette réponse avec une joie visible; ce n'était +plus une simple arrestation de diligence, cette fois, c'était une +espèce d'affaire d'honneur entre hommes d'une opinion différente, +une rencontre entre braves. + +Ce n'était pas seulement de l’or qu'on allait répandre sur la +grande route, c'était du sang. + +Ce n'était pas aux pistolets sans balles du conducteur, maniés par +les mains d'un enfant, qu'on allait avoir affaire, c'était aux +armes mortelles de soldats habitués à s'en servir. + +Au reste, on avait toute la journée qui allait s'ouvrir, et toute +celle du lendemain, pour prendre ses mesures. Montbar se contenta +donc de demander au palefrenier quel était le postillon de service +qui devait, à cinq heures, prendre la malle à Mâcon et faire la +poste ou plutôt les deux postes qui s'étendent de Mâcon à +Belleville. + +Il lui recommanda en outre d'acheter quatre pitons et deux cadenas +fermant à clef. + +Il savait d'avance que la malle arrivait à quatre heures et demie +à Mâcon, y dînait, et en repartait à cinq heures précises. + +Sans doute, toutes les mesures de Montbar étaient prises d'avance, +car, ces recommandations faites à son domestique, il le congédia, +et s'endormit comme un homme qui a un arriéré de sommeil à +combler. + +Le lendemain, il ne se réveilla, ou plutôt ne descendit qu'à neuf +heures du matin. Il demanda sans affectation à l'hôte des +nouvelles de son bruyant voisin. + +Le voyageur était parti à six heures du matin, par la malle-poste +de Lyon à Paris, avec son ami le chef de brigade des chasseurs, et +l'hôte avait cru entendre qu'ils n'avaient retenu leurs places que +jusqu'à Tonnerre. + +Au reste, de même que M. de Jayat s'inquiétait du jeune officier, +le jeune officier, de son côté, s'était inquiété de lui, avait +demandé qui il était, s'il venait d'habitude dans l'hôtel, et si +l'on croyait qu'il consentît à vendre son cheval. + +L'hôte avait répondu qu'il connaissait parfaitement M. de Jayat, +que celui-ci avait l'habitude de loger à son hôtel toutes les fois +que ses affaires l'appelaient à Mâcon, et que, quant à son cheval, +il ne croyait pas, vu la tendresse que le jeune gentilhomme avait +manifestée pour lui, qu'il consentît à s'en défaire à quelque prix +que ce fût. + +Sur quoi, le voyageur était parti sans insister davantage. + +Après le déjeuner, M. de Jayat, qui paraissait fort désoeuvré, fit +seller son cheval, monta dessus et sortit de Mâcon par la route de +Lyon. Tant qu'il fut dans la ville, il laissa marcher son cheval à +l'allure qui convenait à l'élégant animal; mais, une fois hors de +la ville, il rassembla les rênes et serra les genoux. + +L'indication était suffisante. L'animal partit au galop. + +Montbar traversa les villages de Varennes et de la Crèche et la +Chapelle-de-Guinchay, et ne s'arrêta qu'à la Maison-Blanche. + +Le lieu était bien tel que l'avait dit Valensolle, et merveilleu- +sement choisi pour une embuscade. + +La Maison-Blanche était située au fond d'une petite vallée, entre +une descente et une montée; à l'angle de son jardin passait un +petit ruisseau sans nom qui allait se jeter dans la Saône à la +hauteur de Challe. + +Des arbres touffus et élevés suivaient le cours de la rivière et, +décrivant un demi-cercle, enveloppaient la maison. + +Quant à la maison elle-même, après avoir été autrefois une auberge +dont l'aubergiste n'avait pas fait ses affaires, elle était fermée +depuis sept ou huit ans, et commençait à tomber en ruine. + +Avant d'y arriver, en venant de Mâcon, la route faisait un coude. + +Montbar examina les localités avec le soin d'un ingénieur chargé +de choisir le terrain d'un champ de bataille, tira un crayon et un +portefeuille de sa poche et traça un plan exact de la position. + +Puis il revint à Mâcon. + +Deux heures après, le palefrenier partait, portant le plan à +Morgan et laissant à son maître le nom du postillon qui devait +conduire la malle; il s'appelait Antoine. Le palefrenier avait, en +outre, acheté les quatre pitons et les deux cadenas. + +Montbar fit monter une bouteille de vieux bourgogne et demanda +Antoine. + +Dix minutes après, Antoine entrait. + +C'était un grand et beau garçon de vingt-cinq à vingt-six ans, de +la taille à peu près de Montbar, ce que celui-ci, après l'avoir +toisé des pieds à la tête, avait remarqué avec satisfaction. + +Le postillon s'arrêta sur le seuil de la porte, et, mettant la +main à son chapeau à la manière des militaires: + +-- Le citoyen m'a fait demander? dit-il. + +-- C'est bien vous qu'on appelle Antoine? fit Montbar. + +-- Pour vous servir, si j'en étais capable, vous et votre +compagnie. + +-- Eh bien, oui, mon ami, tu peux me servir... Ferme donc la porte +et viens ici. + +Antoine ferma la porte, s'approcha jusqu'à distance de deux pas de +Montbar, et, portant de nouveau la main à son chapeau: + +-- Voilà, notre maître. + +-- D'abord, dit Montbar, si tu n'y vois point d'inconvénient, nous +allons boire un verre de vin à la santé de ta maîtresse. + +-- Oh! oh! de ma maîtresse! fit Antoine, est-ce que les gens comme +nous ont des maîtresses? C'est bon pour des seigneurs comme vous +d'avoir des maîtresses. + +-- Ne vas-tu pas me faire accroire, drôle, qu'avec une encolure +comme la tienne, on fait voeu de continence? + +-- Oh! je ne veux pas dire que l'on soit un moine à cet endroit; +on a par-ci par-là quelque amourette sur le grand chemin. + +-- Oui, à chaque cabaret; c'est pour cela qu'on s'arrête si +souvent avec les chevaux de retour pour boire la goutte ou allumer +sa pipe. + +-- Dame! fit Antoine avec un intraduisible mouvement d'épaules, il +faut bien rire. + +-- Eh bien, goûte-moi ce vin-là, mon garçon! je te réponds que ce +n'est pas lui qui te fera pleurer. + +Et, prenant un verre plein, Montbar fit signe au postillon de +prendre l’autre verre. + +-- C'est bien de l’honneur pour moi... À votre santé et à celle de +votre compagnie! + +C'était une locution familière au brave postillon, une espèce +d'extension de politesse qui n'avait pas besoin d'être justifiée +pour lui par une compagnie quelconque. + +-- Ah! oui, dit-il après avoir bu et en faisant clapper sa langue, +en voilà du chenu, et moi, qui l'ai avalé sans le goûter, comme si +c'était du petit bleu. + +-- C'est un tort, Antoine. + +-- Mais oui, que c'est un tort. + +-- Bon! fit Montbar en versant un second verre, heureusement qu'il +peut se réparer. + +-- Pas plus haut que le pouce, notre bourgeois, dit le facétieux +postillon en tendant le verre et ayant soin que son pouce fût au +niveau du bord. + +-- Minute, fit Montbar au moment où Antoine allait porter le verre +à sa bouche. + +-- Il était temps, dit le postillon; il allait y passer, le +malheureux! Qu'y a-t-il? + +-- Tu n'as pas voulu que je boive à la santé de ta maîtresse; mais +tu ne refuseras pas, je l’espère, de boire à la santé de la +mienne. + +-- Oh! ça ne se refuse pas, surtout avec de pareil vin; à la santé +de votre maîtresse et de sa compagnie! + +Et le citoyen Antoine avala la rouge liqueur, en la dégustant +cette fois. + +-- Eh bien, fit Montbar, tu t'es encore trop pressé, mon ami. + +-- Bah! fit le postillon. + +-- Oui... suppose que j'aie plusieurs maîtresses: du moment où +nous ne nommons pas celle à la santé de laquelle nous buvons, +comment veux-tu que cela lui profite. + +-- C'est ma foi, vrai! + +-- C'est triste, mais il faut recommencer cela, mon ami. + +-- Ah! recommençons! Il ne s'agit pas, avec un homme comme vous, +de mal faire les choses; on a commis la faute, on la boira. + +Et Antoine tendit son verre que Montbar remplit jusqu'au bord. + +-- Maintenant, dit-il en jetant un coup d'oeil sur la bouteille, +et en s'assurant par ce coup d'oeil qu'elle était vide, il ne +s'agit plus de nous tromper. Son nom? + +-- À la belle Joséphine! dit Montbar. + +-- À la belle Joséphine! répéta Antoine. + +Et il avala le bourgogne avec une satisfaction qui semblait aller +croissant. + +Puis, après avoir bu et s'être essuyé les lèvres avec sa manche, +au moment de reposer le verre sur la table: + +-- Eh! dit-il, un instant, bourgeois. + +-- Bon! fit Montbar, est-ce qu'il y a encore quelque chose qui ne +va pas? + +-- Je crois bien: nous avons fait de la mauvaise besogne, mais il +est trop tard. + +-- Pourquoi cela? + +-- La bouteille est vide. + +-- Celle-ci, oui, mais pas celle-là. + +Et Montbar prit dans le coin de la cheminée une bouteille toute +débouchée. +-- Ah! ah! fit Antoine, dont le visage s'éclaira d'un radieux +sourire. + +-- Y a-t-il du remède? demanda Montbar. + +-- Il y en a fit Antoine. + +Et il tendit son verre. + +Montbar le remplit avec la même conscience qu'il y avait mise les +trois premières fois. + +-- Eh bien, fit le postillon mirant au jour le liquide rubis qui +étincelait dans son verre, je disais donc que nous avions bu à la +santé de la belle Joséphine... + +-- Oui, dit Montbar. + +-- Mais, continua Antoine, il y a diablement de Joséphines en +France. + +-- C'est vrai; combien crois-tu qu'il y en ait, Antoine? + +-- Bon! il y en a bien cent mille. + +-- Je t'accorde cela; après? + +-- Eh bien, sur ces cent mille, j'admets qu'il n'y en a qu'un +dixième de belles. + +-- C'est beaucoup. + +-- Mettons un vingtième. +-- Soit. + +-- Cela fait cinq mille. + +-- Diable! sais-tu que tu es fort en arithmétique? + +-- Je suis fils de maître d'école. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, à laquelle de ces cinq mille avons-nous bu?... ah! + +-- Tu as, par ma foi, raison, Antoine; il faut ajouter le nom de +famille au nom de baptême; à la belle Joséphine... + +-- Attendez, le verre est entamé, il ne peut plus servir; il faut, +pour que la santé soit profitable, le vider et le remplir. + +Antoine porta le verre à sa bouche. + +-- Le voilà vide, dit-il. + +-- Et le voilà rempli, fit Montbar en le mettant en contact avec +la bouteille. + +-- Aussi, j'attends; à la belle Joséphine?... + +-- À la belle Joséphine... Lollier! + +Et Montbar vida son verre. + +-- Jarnidieu! fit Antoine; mais, attendez donc, Joséphine Lollier, +je connais cela. + +-- Je ne dis pas non. + +-- Joséphine Lollier, mais c'est la fille du maître de la poste +aux chevaux de Belleville. + +-- Justement. + +-- Fichtre! fit le postillon, vous n'êtes pas à plaindre, notre +bourgeois; un joli brin de fille! À la santé de la belle Joséphine +Lollier! + +Et il avala son cinquième verre de Bourgogne. + +-- Eh bien, maintenant, demanda Montbar, comprends-tu pourquoi je +t'ai fait monter, mon garçon? + +-- Non; mais je ne vous en veux pas tout de même. + +-- C'est bien gentil de ta part. + +-- Oh! moi, je suis bon diable. + +-- Eh bien, je vais te le dire, pourquoi je t'ai fait monter. + +-- Je suis tout oreilles. + +-- Attends! Je crois que tu entendras encore mieux si ton verre +est plein que s'il est vide. + +-- Est-ce que vous avez été médecin des sourds, vous, par hasard? +demanda le postillon en goguenardant. + +-- Non; mais j'ai beaucoup vécu avec les ivrognes, répondit +Montbar en remplissant de nouveau le verre d'Antoine. + +-- On n'est pas ivrogne parce qu'on aime le vin, dit Antoine. + +-- Je suis de ton avis, mon brave, répliqua Montbar; on n'est +ivrogne que quand on ne sait pas le porter. + +-- Bien dit! fit Antoine, qui paraissait porter le sien à +merveille; j'écoute. + +-- Tu m'as dit que tu ne comprenais pas pourquoi je t'avais fait +monter? + +-- Je l'ai dit. + +-- Cependant, tu dois bien te douter que j'avais un but? + +-- Tout homme en a un, bon ou mauvais, à ce que prétend notre +curé, dit sentencieusement Antoine. + +-- Eh bien, le mien, mon ami, reprit Montbar, est de pénétrer la +nuit, sans être reconnu, dans la cour de maître Nicolas Denis +Lollier, maître de poste de Belleville. + +-- À Belleville, répéta Antoine, qui suivait les paroles de +Montbar avec toute l'attention dont il était capable; je +comprends. Et vous voulez pénétrer, sans être reconnu, dans la +cour de maître Nicolas Denis Lollier, maître de poste à +Belleville, pour voir à votre aise la belle Joséphine? Ah! mon +gaillard! + +-- Tu y es, mon cher Antoine; et je veux y pénétrer sans être +reconnu, parce que le père Lollier a tout découvert, et qu'il a +défendu à sa fille de me recevoir. + +-- Voyez-vous!... Et que puis-je à cela, moi? + +-- Tu as encore les idées obscures, Antoine; bois ce verre de vin- +là pour les éclaircir. + +-- Vous avez raison, fit Antoine. + +Et il avala son sixième verre de vin. + +-- Ce que tu y peux, Antoine? + +-- Oui, qu'est-ce que j'y peux? Voilà ce que je demande. + +-- Tu y peux tout, mon ami. + +-- Moi? + +-- Toi. + +-- Ah! je serais curieux de savoir cela: éclaircissez, +éclaircissez. + +Et il tendit son verre. + +-- Tu conduis, demain, la malle de Chambéry? + +-- Un peu; à six heures. + +-- Eh bien, supposons qu’Antoine soit un bon garçon. + +-- C'est tout supposé, il l'est. + +-- Eh bien, voici ce que fait Antoine... + +-- Voyons, que fait-il? + +-- D'abord, il vide son verre. + +-- Ce n'est pas difficile... c'est fait. + +-- Puis il prend ces dix louis. + +Montbar aligna dix louis sur la table. + +-- Ah! ah! fit Antoine, des jaunets, des vrais! Je croyais qu'ils +avaient tous émigré, ces diables-là! + +-- Tu vois qu'il en reste. + +-- Et que faut-il qu'Antoine fasse pour qu'ils passent dans sa +poche? + +-- Il faut qu'Antoine me prête son plus bel habit de postillon. + +-- À vous? + +-- Et me donne sa place demain au soir. + +-- Eh! oui, pour que vous voyiez la belle Joséphine sans être +reconnu. +-- Allons donc! J'arrive à huit heures à Belleville, j'entre dans +la cour, je dis que les chevaux sont fatigués, je les fais reposer +jusqu'à dix heures, et, de huit heures à dix... + +-- Ni vu ni connu, je t'embrouille le père Lollier. + +-- Eh bien, ça y est-il, Antoine? + +-- Ça y est! on est jeune, on est du parti des jeunes; on est +garçon, on est du parti des garçons; quand on sera vieux et papa, +on sera du parti des papas et des vieux, et on criera: «Vivent les +ganaches!» + +-- Ainsi, mon brave Antoine, tu me prêtes ta plus belle veste et +ta plus belle culotte? + +-- J'ai justement une veste et une culotte que je n'ai pas encore +mises. + +-- Tu me donnes ta place? + +-- Avec plaisir. + +-- Et moi, je te donne d'abord ces cinq louis d'arrhes. + +-- Et le reste? + +-- Demain, en passant les bottes; seulement, tu auras une +précaution... + +-- Laquelle? + +-- On parle beaucoup de brigand qui dévalisent les diligences; tu +auras soin de mettre des fontes à la selle du porteur. + +-- Pour quoi faire? + +-- Pour y fourrer des pistolets. + +-- Allons donc! n'allez-vous pas leur faire du mal à ces braves +gens? + +-- Comment! tu appelles braves gens des voleurs qui dévalisent les +diligences? + +-- Bon! on n'est pas un voleur parce qu'on vole l'argent du +gouvernement. + +-- C'est ton avis. + +-- Je crois bien, et encore que c'est l'avis de bien d'autres. Je +sais bien, quant à moi, que, si j'étais juge, je ne les +condamnerais pas. + +-- Tu boirais peut-être à leur santé? + +-- Ah! tout de même, ma foi, si le vin était bon. + +-- Je t'en défie, dit Montbar en versant dans le verre d'Antoine +tout ce qui restait de la seconde bouteille. + +-- Vous savez le proverbe? dit le postillon. + +-- Lequel? + +-- Il ne faut pas défier un fou de faire sa folie. À la santé des +compagnons de Jéhu. + +-- Ainsi soit-il! dit Montbar. + +-- Et les cinq louis? fit Antoine en reposant le verre sur la +table. + +-- Les voilà. + +-- Merci; vous aurez des fontes à votre selle; mais, croyez-moi, +ne mettez pas de pistolets dedans ou, si vous mettez des pistolets +dedans, faites comme le père Jérôme, le conducteur de Genève, ne +mettez pas de balles dans vos pistolets. + +Et, sur cette recommandation philanthropique, le postillon prit +congé de Montbar et descendit l'escalier en chantant d'une voix +avinée. + +«Le matin, je me prends, je me lève; +«Dans le bois, je m'en suis allé; +«J'y trouvai ma bergère qui rêve; +«Doucement je la réveillai. +«Je lui dis: _Aimable bergère,_ +«_Un berger vous ferait-il peur?_ +«_Un berger! à moi pourquoi faire?_ +«_Taisez-vous, monsieur le trompeur.»_ + +Montbar suivit consciencieusement le chanteur jusqu'à la fin du +second couplet; mais, quelque intérêt qu'il prît à la romance de +maître Antoine, la voix de celui-ci s'étant perdue dans +l'éloignement; il fut obligé de faire son deuil du reste de la +chanson. + + +XLII -- LA MALLE DE CHAMBÉRY + +Le lendemain, à cinq heures de l’après-midi, Antoine, pour ne +point être en retard sans doute, harnachait, dans la cour de +l'hôtel de la poste, les trois chevaux qui devaient enlever la +malle. + +Un instant après, la malle entrait au grand galop dans la cour de +l'hôtel et venait se ranger sous les fenêtres de la chambre qui +avait tant paru préoccuper Antoine, c'est-à-dire à trois pas de la +dernière marche de l'escalier de service. + +Si l'on eût pu faire, sans y avoir un intérêt positif, attention à +un si petit détail, on eût remarqué que le rideau de la fenêtre +s'écartait d'une façon presque imprudente pour permettre à la +personne qui habitait la chambre de voir qui descendait de la +malle-poste. + +Il en descendit trois hommes qui, avec la hâte de voyageurs +affamés, se dirigèrent vers les fenêtres ardemment éclairées de la +salle commune. + +À peine étaient-ils entrés, que l'on vit, par l'escalier de +service, descendre un élégant postillon non chaussé encore de ses +grosses bottes, mais simplement de fins escarpins par-dessus +lesquels il comptait les passer. + +Le postillon élégant passa les grosses bottes d'Antoine, lui +glissa cinq louis dans la main, puis se tourna pour que celui-ci +lui jetât sur les épaules sa houppelande, que la rigueur de la +saison rendait à peu près nécessaire. + +Cette toilette achevée, Antoine rentra lestement dans l'écurie, où +il se dissimula dans le coin le plus obscur. + +Quant à celui auquel il venait de céder sa place, rassuré sans +doute par la hauteur du col de la houppelande, qui lui cachait la +moitié du visage, il alla droit aux trois chevaux harnachés +d'avance par Antoine, glissa une paire de pistolets à deux coups +dans les arçons, et, profitant de l'isolement où était la malle- +poste par le détellement des chevaux et l'éloignement du postillon +de Tournus, il planta, à l'aide d'un poinçon aigu qui pouvait à la +rigueur devenir un poignard, ses quatre pitons dans le bois de la +malle-poste, c'est-à-dire à chaque portière, et les deux autres en +regard dans le bois de la caisse. + +Après quoi, il se mit à atteler les chevaux avec une promptitude +et une adresse qui indiquaient un homme familiarisé depuis son +enfance avec tous les détails de l'art poussé si loin de nos jours +par cette honorable classe de la société que nous appelons les +_gentilshommes riders._ + +Cela fait, il attendit, calmant ses chevaux impatients à l'aide de +la parole et du fouet, savamment combinés, ou employés chacun à +son tour. + +On connaît la rapidité avec laquelle s'exécutaient les repas des +malheureux condamnés au régime de la malle-poste; la demi-heure +n'était donc pas écoulée, qu'on entendit la voix du conducteur qui +criait: + +-- Allons, citoyens voyageurs, en voiture. + +Montbar se tint près de la portière, et, malgré leur déguisement, +reconnut parfaitement Roland et le chef de brigade du 7e +chasseurs, qui montèrent et prirent place dans l'intérieur sans +faire attention au postillon. + +Celui-ci referma sur eux la portière, passa le cadenas dans les +deux pitons et donna un tour de clef. +Puis, contournant la malle, il fit semblant de laisser tomber son +fouet devant l'autre portière, passa, en se baissant, le second +cadenas dans les autres pitons, lui donna un tour de clef en se +relevant et, sûr que les deux officiers étaient bien verrouillés, +il enfourcha son cheval en gourmandant le conducteur, qui lui +laissait faire sa besogne. + +En effet, le voyageur du coupé était déjà à sa place, que le +conducteur débattait encore un reste de compte avec l'hôte. + +-- Est-ce pour ce soir, pour cette nuit, ou pour demain matin, +père François? cria le faux postillon en imitant de son mieux la +voix du vrai. + +-- C'est bon, c'est bon, on y va, répondit le conducteur. + +Puis, regardant autour de lui: + +-- Tiens! où sont donc les voyageurs? demanda-t-il. + +-- Nous voilà, dirent à la fois les deux officiers, dans +l’intérieur de la malle, et l’agent du coupé. + +-- La portière est bien fermée? insista le père François. + +-- Oh! je vous en réponds, fit Montbar. + +-- En ce cas, en route, mauvaise troupe! cria le conducteur tout +en gravissant le marchepied, en prenant place près du voyageur et +en tirant la portière après lui. + +Le postillon ne se le fit pas redire; il enleva ses chevaux en +enfonçant ses éperons dans le ventre du porteur et en cinglant aux +deux autres un vigoureux coup de fouet. +La malle-poste partit au galop. + +Montbar conduisait comme s'il n'eût fait que cela toute sa vie; il +traversa la ville en faisant danser les vitres et trembler les +maisons; jamais véritable postillon n'avait fait claquer son fouet +d'une si savante manière. + +À la sortie de Mâcon, il vit un petit groupe de cavaliers: +c'étaient les douze chasseurs qui devaient suivre la malle sans +avoir l'air de l'escorter. + +Le chef de brigade passa la tête par la portière et fit signe au +maréchal des logis qui les commandait. + +Montbar ne parut rien remarquer; mais, au bout de cinq cents pas, +tout en exécutant une symphonie avec son fouet, il retourna la +tête et vit que l’escorte s'était mise en marche. + +-- Attendez, mes petits enfants, dit Montbar, je vais vous en +faire voir du pays! + +Et il redoubla de coups d'éperons et de coups de fouet. + +Les chevaux semblaient avoir des ailes, la malle volait sur le +pavé, on eût dit le char du tonnerre qui passait. + +Le conducteur s'inquiéta. + +-- Eh! maître Antoine, cria-t-il, est-ce que nous serions ivre par +hasard? + +-- Ivre? ah bien oui! répondit Montbar, j'ai dîné avec une salade +de betterave. + +-- Mais, morbleu? s'il va de ce train-là, cria Roland en passant à +son tour la tête par la portière, l’escorte ne pourra nous suivre. + +-- Tu entends ce qu'on te dit! cria le conducteur. + +-- Non, répondit Montbar, je n'entends pas. + +-- Eh bien, on te fait observer que, si tu vas de ce train-là, +l'escorte ne pourra pas suivre. + +-- Il y a donc une escorte? demanda Montbar. + +-- Eh oui! puisque nous avons de l’argent du gouvernement. + +-- C'est autre chose, alors; il fallait donc dire cela tout de +suite. + +Mais, au lieu de ralentir sa course, la malle continua d'aller le +même train, et, s'il se fit un changement, ce fut qu'elle gagna +encore en vélocité. + +-- Tu sais que, s'il nous arrive un accident, dit le conducteur, +je te casse la tête d'un coup de pistolet. + +-- Allons donc! fit Montbar, on les connaît vos pistolets, il n'y +a pas de balles dedans. + +-- C'est possible, mais il y en a dans les miens! cria l’agent de +police. + +-- C'est ce qu'on verra dans l'occasion, répondit Montbar. + +Et il continua sa route sans plus s'inquiéter des observations. + +On traversa, avec la vitesse de l'éclair, le village de Varennes, +celui de la Crèche et la petite ville de la Chapelle-de-Guinchay. + +Il restait un quart de lieue, à peine, pour arriver à la Maison- +Blanche. + +Les chevaux ruisselaient et hennissaient de rage en jetant l'écume +par la bouche. + +Montbar jeta les yeux derrière lui; à plus de mille pas de la +malle-poste, les étincelles jaillissaient sous les pieds de +l'escorte. + +Devant lui était la déclivité de la montagne. + +Il s'élança sur la pente, mais tout en rassemblant ses rênes de +manière à se rendre maître des chevaux quand il voudrait. + +Le conducteur avait cessé de crier, car il reconnaissait qu'il +était conduit par une main habile et vigoureuse à la fois. + +Seulement, de temps en temps, le chef de brigade regardait par la +portière pour voir à quelle distance étaient ses hommes. + +À la moitié de la pente, Montbar était maître de ses chevaux, sans +avoir eu un seul moment l'air de ralentir leur course. + +Il se mit alors à entonner à pleine voix le _Réveil du Peuple: +_c'était la chanson des royalistes, comme la _Marseillaise _était +le chant des jacobins. + +-- Que fait donc ce drôle-là? cria Roland en passant la tête par +la portière; dites-lui donc qu'il se taise, conducteur, ou je lui +envoie une balle dans les reins. + +Peut-être le conducteur allait-il répéter au postillon la menace +de Roland, mais il lui sembla voir une ligne noire qui barrait la +route. + +En même temps, une voix tonnante cria: + +-- Halte-là, conducteur! + +-- Postillon, passez-moi sur le ventre de ces bandits-là! cria +l'agent de police. + +-- Bon! comme vous y allez, vous! dit Montbar. Est-ce que l'on +passe comme cela sur le ventre des amis?... Hoooh! + +La malle-poste s'arrêta comme par enchantement. + +-- En avant! en avant! crièrent à la fois Roland et le chef de +brigade, comprenant que l’escorte était trop loin pour les +soutenir. + +-- Ah! brigand de postillon! cria l’agent de police en sautant à +bas du coupé et en dirigeant un pistolet sur Montbar, tu vas payer +pour tous. + +Mais il n'avait pas achevé, que Montbar, le prévenant, faisait feu +et que l'agent roulait, mortellement blessé, sous les roues de la +malle. + +Son doigt crispé par l’agonie appuya sur la gâchette, le coup +partit, mais au hasard, sans que la balle atteignît personne. + +-- Conducteur, criaient les deux officiers, de par tous les +tonnerres du ciel, ouvrez donc! + +-- Messieurs, dit Morgan s'avançant, nous n'en voulons pas à vos +personnes, mais seulement à l'argent du gouvernement. Ainsi donc, +conducteur, les cinquante mille livres et vivement! + +Deux coups de feu partis de l'intérieur furent la réponse des deux +officiers, qui, après avoir vainement ébranlé les portières, +essayaient vainement encore de sortir par l'ouverture des vitres. + +Sans doute, un des coups de feu porta, car on entendit un cri de +rage en même temps qu'un éclair illuminait la route. + +Le chef de brigade poussa un soupir et tomba sur Roland. Il venait +d'être tué raide. + +Roland fit feu de son second pistolet, mais personne ne lui +riposta. + +Ses deux pistolets étaient déchargés; enfermé qu'il était, il ne +pouvait se servir de son sabre et hurlait de colère. + +Pendant ce temps, on forçait le conducteur, le pistolet sur la +gorge, de donner l'argent; deux hommes prirent les sacs qui +contenaient les cinquante mille francs et en chargèrent le cheval +de Montbar, que son palefrenier lui amenait tout sellé et bridé +comme à un rendez-vous de chasse. + +Montbar s'était débarrassé de ses grosses bottes, et sauta en +selle avec ses escarpins. + +-- Bien des choses au premier consul, monsieur de Montrevel! cria +Morgan. + +Puis, se tournant vers ses compagnons: + +-- Au large, enfants, et par la route que chacun voudra. Vous +connaissez le rendez-vous; à demain au soir. + +-- Oui, oui, répondirent dix ou douze voix. + +Et toute la bande s'éparpilla comme une volée d'oiseaux, +disparaissant dans la vallée sous l’ombre des arbres qui +côtoyaient la rivière et enveloppaient la Maison-Blanche. + +En ce moment, on entendit le galop des chevaux et l'escorte, +attirée par les coups de feu, apparut au sommet de la montée, +qu'elle descendit comme une avalanche. + +Mais elle arriva trop tard: elle ne trouva plus que le conducteur +assis sur le bord du fossé; les deux cadavres de l'agent de police +et du chef de brigade, et Roland, prisonnier et rugissant comme un +lion qui mord les barreaux de sa cage. + + +XLIII -- LA RÉPONSE DE LORD GRENVILLE + +Pendant que les événements que nous venons de raconter +s'accomplissaient et occupaient les esprits et les gazettes de la +province, d'autres événements, bien autrement graves, se +préparaient à Paris qui allaient occuper les esprits et les +gazettes du monde tout entier. + +Lord Tanlay était revenu avec la réponse de son oncle lord +Grenville. + +Cette réponse consistait en une lettre adressée à +M. de Talleyrand, et dans une note écrite pour le premier consul. + +La lettre était conçue en ces termes: + +«Downing-street, le 14 février 1800. + +«Monsieur, + +«J'ai reçu et mis sous les yeux du roi la lettre que vous m'avez +transmise par l'intermédiaire de mon neveu lord Tanlay. Sa +Majesté, ne voyant aucune raison de se départir des formes qui ont +été longtemps établies en Europe pour traiter d'affaires avec les +États étrangers, m'a ordonné de vous faire passer en son nom la +réponse officielle que je vous envoie ci-incluse. + +«J'ai l'honneur d'être avec une haute considération, monsieur, +votre très humble et très obéissant serviteur, + +«GRENVILLE» + +La, réponse était sèche, la note précise. +De plus, une lettre avait été écrite _autographe_ par le premier +consul au roi Georges, et le roi Georges, _ne se départissant +point des formes établies en Europe pour traiter avec les États +étrangers, _répondait par une simple note de l'écriture du premier +secrétaire venu. + +Il est vrai que la note était signée Grenville. + +Ce n'était qu'une longue récrimination contre la France, contre +l'esprit de désordre qui l'agitait, contre les craintes que cet +esprit de désordre inspirait à toute l'Europe, et sur la nécessité +imposée, par le soin de leur propre conservation, à tous les +souverains régnants de la réprimer. En somme, c'était la +continuation de la guerre. + +À la lecture d'un pareil factum, les yeux de Bonaparte brillèrent +de cette flamme qui précédait chez lui les grandes décisions, +comme l'éclair précède la foudre. + +-- Ainsi, monsieur, dit-il en se retournant vers lord Tanlay, +voilà tout ce que vous avez pu obtenir? + +-- Oui, citoyen premier consul. + +-- Vous n'avez donc point répété verbalement à votre oncle tout ce +que je vous avais chargé de lui dire? + +-- Je n’en ai pas oublié une syllabe. + +-- Vous ne lui avez donc pas dit que vous habitiez la France +depuis deux ou trois ans, que vous l'aviez vue, que vous l'aviez +étudiée, qu'elle était forte, puissante, heureuse, désireuse de la +paix, mais préparée à la guerre? + +-- Je lui ai dit tout cela. + +-- Vous n'avez donc pas ajouté que c'est une guerre insensée que +nous font les Anglais; que cet esprit de désordre dont ils +parlent, et qui n'est, à tout prendre, que les écarts de la +liberté trop longtemps comprimée, il fallait l'enfermer dans la +France même par une paix universelle; que cette paix était le seul +cordon sanitaire qui pût l'empêcher de franchir nos frontières; +qu'en allumant en France le volcan de la guerre, la France, comme +une lave, va se répandre sur l'étranger... L'Italie est délivrée, +dit le roi d'Angleterre; mais délivrée de qui? De ses libérateurs! +L'Italie est délivrée, mais pourquoi? Parce que je conquérais +l'Égypte, du Delta à la troisième cataracte; l'Italie est +délivrée, parce que je n'étais pas en Italie... Mais me voilà: +dans un mois, je puis y être, en Italie, et, pour la reconquérir +des Alpes à l'Adriatique, que me faut-il? Une bataille. Que +croyez-vous que fasse Masséna en défendant Gênes? Il m'attend... +Ah! les souverains de l'Europe ont besoin de la guerre pour +assurer leur couronne! eh bien, milord, c'est moi qui vous le dis, +je secouerai si bien l'Europe, que la couronne leur en tremblera +au front. Ils ont besoin de la guerre? Attendez... Bourrienne! +Bourrienne! + +La porte de communication du cabinet du premier consul avec le +cabinet du premier secrétaire s'ouvrit précipitamment, et +Bourrienne parut, le visage aussi effaré que s'il eût cru que +Bonaparte appelait au secours. + +Il vit celui-ci fort animé, froissant la note diplomatique d'une +main et frappant de l'autre sur le bureau, et lord Tanlay calme, +debout et muet à trois pas de lui. + +Il comprit tout de suite que c'était la réponse de l'Angleterre +qui irritait le premier consul. + +-- Vous m'avez appelé, général? dit-il. + +-- Oui, fit le premier consul; mettez vous là et écrivez. + +Et, d'une voix brève et saccadée, sans chercher les mots, mais, au +contraire, comme si les mots se pressaient aux portes de son +esprit, il dicta la proclamation suivante: + +«Soldats! + +«En promettant la paix au peuple français, j'ai été votre organe; +je connais votre valeur. + +«Vous êtes les mêmes hommes qui conquirent le Rhin, la Hollande, +l'Italie, et qui donnèrent la paix sous les murs de Vienne +étonnée. + +«Soldats! ce ne sont plus vos frontières qu'il faut défendre, ce +sont les États ennemis qu'il faut envahir. + +«Soldats! lorsqu'il en sera temps, je serai au milieu de vous, et +l'Europe étonnée se souviendra que vous êtes de la race des +braves!» + +Bourrienne leva la tête, attendant, après ces derniers mots +écrits. + +-- Eh bien, c'est tout, dit Bonaparte. + +-- Ajouterai-je, les mots sacramentels: «Vive la République?» + +-- Pourquoi demandez-vous cela? + +-- C'est que nous n'avons pas fait de proclamation depuis quatre +mois, et que quelque chose pourrait être changé aux formules +ordinaires. + +-- La proclamation est bien telle qu'elle est, dit Bonaparte; n'y +ajoutez rien. + +Et, prenant une plume, il écrasa plutôt qu'il n'écrivit sa +signature au bas de la proclamation. + +Puis, la rendant à Bourrienne: + +-- Que cela paraisse demain dans le Mo_niteur, _dit-il. + +Bourrienne sortit, emportant la proclamation. + +Bonaparte, resté avec lord Tanlay, se promena un instant de long +en large, comme s'il eût oublié sa présence; mais, tout à coup, +s'arrêtant devant lui: + +-- Milord, dit-il, croyez-vous avoir obtenu de votre oncle tout ce +qu'un autre à votre place eût pu obtenir? + +-- Davantage, citoyen premier consul. + +-- Davantage! davantage!... qu'avez-vous donc obtenu? + +-- Je crois que le citoyen premier consul n'a pas lu la note +royale avec toute l'attention qu'elle mérite. + +-- Bon! fit Bonaparte, je la sais par coeur. + +-- Alors le citoyen premier consul n'a pas pesé l'esprit de +certain paragraphe, n'en a pas pesé les mots. + +-- Vous croyez? + +-- J'en suis sûr... et, si le citoyen premier consul me permettait +de lui lire le paragraphe auquel je fais allusion... + +Bonaparte desserra la main dans laquelle était la note froissée, +la déplia et la remit à lord Tanlay, en lui disant: + +-- Lisez. + +Sir John jeta les yeux sur la note, qui lui paraissait familière, +s'arrêta au dixième paragraphe et lut: + +-- «Le meilleur et le plus sûr gage de la réalité de la paix, +ainsi que de sa durée, serait la restauration de cette lignée de +princes qui, pendant tant de siècles, ont conservé à la nation +française la prospérité au dedans, la considération et le respect +au dehors. Un tel événement aurait écarté, et dans tous les temps +écartera les obstacles qui se trouvent sur la voie des +négociations et de la paix; il confirmerait à la France la +jouissance tranquille de son ancien territoire, et procurerait à +toutes les autres nations de l'Europe, par la tranquillité et la +paix, cette sécurité qu'elles sont obligées maintenant de chercher +par d'autres moyens.» + +-- Eh bien, fit Bonaparte impatient, j'avais très bien lu, et +parfaitement compris. Soyez Monk, ayez travaillé pour un autre, et +l'on vous pardonnera vos victoires, votre renommée, votre génie; +abaissez-vous, et l'on vous permettra de rester grand! + +-- Citoyen premier consul, dit lord Tanlay, personne ne sait mieux +que moi la différence qu'il y a de vous à Monk, et combien vous le +dépassez en génie et en renommée. + +-- Alors, que me lisez-vous donc? + +-- Je ne vous lis ce paragraphe, répliqua sir John, que pour vous +prier de donner à celui qui suit sa véritable valeur. + +-- Voyons celui qui suit, dit Bonaparte avec une impatience +contenue. + +Sir John continua: + +-- «Mais, quelque désirable que puisse être un pareil événement +pour la France et pour le monde, ce n'est point à ce mode +exclusivement que Sa Majesté limite la possibilité d'une +pacification solide et sûre... + +Sir John appuya sur ces derniers mots. + +-- Ah! ah! fit Bonaparte. + +Et il se rapprocha vivement de sir John. + +L'Anglais continua: + +-- «Sa Majesté n'a pas la prétention de prescrire à la France +quelle sera la forme de son gouvernement ni dans quelles mains +sera placée l'autorité nécessaire pour conduire les affaires d'une +grande et puissante nation.» + +-- Relisez, monsieur, dit vivement Bonaparte. + +-- Relisez vous-même, répondit sir John. + +Et il lui tendit la note. + +Bonaparte relut. + +-- C'est vous, monsieur, dit-il, qui avez fait ajouter ce +paragraphe? + +-- J'ai du moins insisté pour qu'il fût mis. + +Bonaparte réfléchit. + +-- Vous avez raison, dit-il, il y a un grand pas de fait; le +retour des Bourbons n'est plus une condition _sine qua non. _Je +suis accepté non seulement comme puissance militaire, mais aussi +comme pouvoir politique. + +Puis, tendant la main à sir John: + +-- Avez-vous quelque chose à me demander, monsieur? + +-- La seule chose que j'ambitionne vous a été demandée par mon ami +Roland. + +-- Et je lui ai déjà répondu, monsieur, que je vous verrais avec +plaisir devenir l'époux de sa soeur... Si j'étais plus riche, ou +si vous l’étiez moins, je vous offrirais de la doter... + +Sir John fit un mouvement. + +-- Mais je sais que votre fortune peut suffire à deux, et même, +ajouta Bonaparte en souriant, peut suffire à davantage. Je vous +laisse donc la joie de donner non seulement le bonheur mais encore +la richesse à la femme que vous aimez. + +Puis, appelant: + +-- Bourrienne! + +Bourrienne parut. + +-- C'est parti, général, dit-il. + +-- Bien, fit le premier consul; mais ce n'est pas pour cela que je +vous appelle. + +-- J'attends vos ordres. + +-- À quelque heure du jour ou de la nuit que se présente lord +Tanlay, je serai heureux de le recevoir, et de le recevoir sans +qu'il attende; vous entendez, mon cher Bourrienne? Vous entendez, +milord? + +Lord Tanlay s'inclina en signe de remerciement. + +-- Et maintenant, dit Bonaparte, je présume que vous êtes pressé +de partir pour le château des Noires-Fontaines; je ne vous retiens +pas, je n'y mets qu'une condition. + +-- Laquelle, général? + +-- C'est que, si j'ai besoin de vous pour une nouvelle +ambassade... + +-- Ce n'est point une condition, citoyen premier consul, c'est une +faveur. + +Lord Tanlay s'inclina et sortit. + +Bourrienne s'apprêtait à le suivre. + +Mais Bonaparte, rappelant son secrétaire: + +-- Avons-nous une voiture attelée? demanda-t-il. + +Bourrienne regarda dans la cour. + +-- Oui, général. + +-- Eh bien, apprêtez-vous; nous sortons ensemble. + +-- Je suis prêt, général; je n'ai que mon chapeau et ma redingote +à prendre, et ils sont dans mon cabinet. + +-- Alors, partons, dit Bonaparte. + +Et lui-même prit son chapeau et son pardessus, et, marchant le +premier, descendit par le petit escalier, et fit signe à la +voiture d'approcher. + +Quelque hâte que Bourrienne eût mise à le suivre, il n'arriva que +derrière lui. + +Le laquais ouvrit la portière; Bonaparte, sauta dans la voiture. + +-- Où allons-nous, général? dit Bourrienne. + +-- Aux Tuileries, répondit Bonaparte. + +Bourrienne, tout étonné, répéta l'ordre et se retourna vers le +premier consul comme pour lui en demander l'explication; mais +celui-ci paraissait plongé dans des réflexions, dont le +secrétaire, qui à cette époque était encore l’ami, ne jugea pas à +propos de le tirer. + +La voiture partit au galop des chevaux -- c'était toujours ainsi +que marchait Bonaparte -- et se dirigea vers les Tuileries. + +Les Tuileries, habitées par Louis XVI après les journées des 5 et +6 octobre, occupées successivement par la Convention et le conseil +des Cinq-Cents, étaient vides et dévastées depuis le 18 brumaire. + +Depuis le 18 brumaire, Bonaparte avait plus d'une fois jeté les +yeux sur cet ancien palais de la royauté, mais il était important +de ne pas laisser soupçonner qu'un roi futur pût habiter le palais +des rois abolis. + +Bonaparte avait rapporté d'Italie un magnifique buste de Junius +Brutus; il n'avait point sa place au Luxembourg, et, vers la fin +de novembre, le premier consul avait fait venir le républicain +David et l’avait chargé de placer ce buste dans la galerie des +Tuileries. + +Comment croire que David, l’ami de Marat, préparait la demeure +d'un empereur futur, en plaçant dans la galerie des Tuileries le +buste du meurtrier de César? + +Aussi, personne non seulement ne l'avait cru, mais même ne s'en +était douté. + +En allant voir si le buste faisait bien dans la galerie, Bonaparte +s'aperçut des dévastations commises dans le palais de Catherine de +Médicis; les Tuileries n'étaient plus la demeure des rois, c'est +vrai, mais elles étaient un palais national, et la nation ne +pouvait laisser un de ses palais dans le délabrement. + +Bonaparte fit venir le citoyen Lecomte, architecte du palais, et +lui ordonna de _nettoyer _les Tuileries. + +Le mot pouvait se prendre à la fois dans son acception physique et +dans son acception morale. + +Un devis fut demandé à l'architecte pour savoir ce que coûterait +le _nettoyage._ + +Le devis montait à cinq cent mille francs. + +Bonaparte demanda si, moyennant ce nettoyage, les Tuileries +pouvaient devenir le palais _du gouvernement._ + +L'architecte répondit que cette somme suffirait, non seulement +pour les remettre dans leur ancien état, mais encore pour les +rendre habitables. + +C'était tout ce que voulait Bonaparte, un palais habitable. Avait- +il besoin, lui, républicain, du luxe de la royauté... Pour le +palais _du gouvernement, il _fallait des ornements graves et +sévères, des marbres, des statues; seulement, quelles seraient ces +statues? C'était au premier consul de les désigner. + +Bonaparte les choisit dans trois grands siècles et dans trois +grandes nations: chez les Grecs, chez les Romains, chez nous et +chez nos rivaux. + +Chez les Grecs, il choisit Alexandre et Démosthène, le génie des +conquêtes et le génie de l’éloquence. + +Chez les Romains, il choisit Scipion, Cicéron, Caton, Brutus et +César, plaçant la grande victime près du meurtrier, presque aussi +grand qu'elle. + +Dans le monde moderne, il choisit Gustave-Adolphe, Turenne, le +grand Condé, Dugay-Trouin, Marlborough, le prince Eugène et le +maréchal de Saxe; enfin, le grand Frédéric et Washington, c'est-à- +dire la fausse philosophie sur le trône et la vraie sagesse +fondant un État libre. + +Puis il ajouta à ces illustrations guerrières, Dampierre, +Dugommier et Joubert, pour prouver que, de même que le souvenir +d'un Bourbon ne l'effrayait pas dans la personne du grand Condé, +il n'était point envieux de la gloire de trois frères d'armes +victimes d'une cause qui, d'ailleurs, n'était déjà plus la sienne. + +Les choses en étaient là à l'époque où nous sommes arrivés, c'est- +à-dire à la fin de février 1800; les Tuileries était nettoyées, +les bustes étaient sur leurs socles, les statues sur leurs +piédestaux; on n'attendait qu'une occasion favorable. + +Cette occasion était arrivée: on venait de recevoir la nouvelle de +la mort de Washington. + +Le fondateur de la liberté des États-Unis avait cessé de vivre le +14 décembre 1799. + +C'était à quoi songeait Bonaparte, lorsque Bourrienne avait +reconnu à sa physionomie qu'il fallait le laisser tout entier aux +réflexions qui l'absorbaient. + +La voiture s'arrêta devant les Tuileries; Bonaparte en sortit avec +la même vivacité qu'il y était entré, monta rapidement les +escaliers, parcourut les appartements, examina plus particuliè- +rement ceux qu'avaient habités Louis XVI et Marie-Antoinette. + +Puis, s'arrêtant au cabinet de Louis XVI: + +-- Nous logerons ici, Bourrienne, dit-il tout à coup comme si +celui-ci avait pu le suivre dans le labyrinthe où il s'égarait +avec ce fil d'Ariane qu'on appelle la pensée; oui, nous logerons +ici; le troisième consul logera au pavillon de Flore; Cambacérès +restera à la Chancellerie. + +-- Cela fait, dit Bourrienne, que, le jour venu, vous n'en aurez +qu'un à renvoyer. + +Bonaparte prit Bourrienne par l'oreille. + +-- Allons, dit-il, pas mal! + +-- Et quand emménageons-nous, général? demanda Bourrienne. + +-- Oh! pas demain encore; car il nous faut au moins huit jours +pour préparer les Parisiens à me voir quitter le Luxembourg et +venir aux Tuileries. + +-- Huit jours, fit Bourrienne; on peut attendre. + +-- Surtout en s'y prenant tout de suite. Allons, Bourrienne, au +Luxembourg. + +Et, avec la rapidité qui présidait à tous ses mouvements, quand il +s'agissait d'intérêts graves, il repassa par la file +d'appartements qu'il avait déjà visités, descendit l'escalier et +sauta dans la voiture en criant: + +-- Au Luxembourg! + +-- Eh bien, eh bien, dit Bourrienne encore sous le vestibule, vous +ne m'attendez pas, général? + +-- Traînard! fit Bonaparte. + +Et la voiture partit comme elle était venue, c'est-à-dire au +galop. + +En rentrant dans son cabinet, Bonaparte trouva le ministre de la +police qui l'attendait. + +-- Bon! dit-il, qu'y a-t-il donc, citoyen Fouché? vous avez le +visage tout bouleversé! M'aurait-on assassiné par hasard? + +-- Citoyen premier consul, dit le ministre, vous avez paru +attacher une grande importance à la destruction des bandes qui +s'intitulent les compagnies de Jéhu. + +-- Oui, puisque j'ai envoyé Roland lui-même à leur poursuite. A-t- +on de leurs nouvelles? + +-- On en a. + +-- Par qui? + +-- Par leur chef lui-même. + +-- Comment, par leur chef? + +-- Il a eu l'audace de me rendre compte de sa dernière expédition. + +-- Contre qui? + +-- Contre les cinquante mille francs que vous avez envoyés aux +pères du Saint-Bernard. + +-- Et que sont-ils devenus? + +-- Les cinquante mille francs! + +-- Oui. + +--Ils sont entre les mains des bandits, et leur chef m'annonce +qu'ils seront bientôt entre celles de Cadoudal. + +-- Alors, Roland est tué? + +-- Non. + +-- Comment, non? + +--Mon agent est tué, le chef de brigade Saint-Maurice est tué, +mais votre aide de camp est sain et sauf. + +-- Alors, il se pendra, dit Bonaparte. + +-- Pour quoi faire? la corde casserait; vous connaissez son +bonheur. + +-- Ou son malheur, oui... Où est ce rapport? + +-- Vous voulez dire cette lettre? + +-- Cette lettre, ce rapport, la chose, enfin, quelle qu'elle soit, +qui vous donne les nouvelles que vous m'apportez. + +Le ministre de la police présenta au premier consul un petit +papier plié élégamment dans une enveloppe parfumée. + +-- Qu'est cela? + +-- La chose que vous demandez. + +Bonaparte lut: + +«Au citoyen Fouché, ministre de la police, en son hôtel, à Paris.» + +Il ouvrit la lettre; elle contenait ce qui suit: + +«Citoyen ministre, j'ai l'honneur de vous annoncer que les +cinquante mille francs destinés aux pères du Saint-Bernard sont +passés entre nos mains pendant la soirée du 25 février 1800 (vieux +style), et que, d'ici à huit jours, ils seront entre celles du +citoyen Cadoudal. + +«La chose s'est opérée à merveille, sauf la mort de votre agent et +celle du chef de brigade de Saint-Maurice; quant à M. Roland de +Montrevel, j'ai la satisfaction de vous apprendre qu'il ne lui est +rien arrivé de fâcheux. Je n'avais point oublié que c'était lui +qui m'avait introduit au Luxembourg. + +«Je vous écris, citoyen ministre, parce que je présume qu'à cette +heure M. Roland de Montrevel est trop occupé de notre poursuite +pour vous écrire lui-même. + +«Mais, au premier instant de repos qu'il prendra, je suis sûr que +vous recevrez de lui un rapport où il consignera tous les détails +dans lesquels je ne puis entrer, faute de temps et de facilité +pour vous écrire. + +«En échange du service que je vous rends, citoyen ministre, je +vous prierai de m'en rendre un autre: c'est de rassurer sans +retard madame de Montrevel sur la vie de son fils. + +«MORGAN. + +«De la Maison-Blanche, route de Mâcon à Lyon, le samedi, à neuf +heures du soir.» + +-- Ah! pardieu, dit Bonaparte, voilà un hardi drôle! + +Puis, avec un soupir: + +-- Quels capitaines et quels colonels tous ces hommes-là me +feraient! ajouta-t-il. + +-- Qu'ordonne le premier consul? demanda le ministre de la police. + +-- Rien; cela regarde Roland: son honneur y est engagé; et, +puisqu'il n'est pas mort, il prendra sa revanche. + +-- Alors, le premier consul ne s'occupe plus de cette affaire. + +-- Pas dans ce moment, du moins. + +Puis, se retournant du côté de son secrétaire: + +-- Nous avons bien d'autres chats à fouetter, dit-il; n'est-ce +pas, Bourrienne? + +Bourrienne fit de la tête un signe affirmatif. + +-- Quand le premier consul désire-t-il me revoir? demanda le +ministre. + +-- Ce soir, à dix heures, soyez ici. Nous déménagerons dans huit +jours. + +-- Où allez-vous? + +-- Aux Tuileries. + +Fouché fit un mouvement de stupéfaction. + +-- C'est contre vos opinions, je le sais, dit le premier consul; +mais je vous mâcherai la besogne et vous n'aurez qu'à obéir. + +Fouché salua et s'apprêta à sortir. + +-- À propos! fit Bonaparte. + +Fouché se retourna. + +-- N'oubliez pas de prévenir madame de Montrevel que son fils est +sain et sauf; c'est le moins que vous fassiez pour le citoyen +Morgan, après le service qu'il vous a rendu. + +Et il tourna le dos au ministre de la police, qui se retira en se +mordant les lèvres jusqu'au sang. + + +XLIV -- DÉMÉNAGEMENT + +Le même jour, le premier consul, resté avec Bourrienne, lui avait +dicté l’ordre suivant, adressé à la garde des consuls et à +l'armée: + +«Washington est mort! Ce grand homme s'est battu contre la +tyrannie; il a consolidé la liberté de l'Amérique; sa mémoire sera +toujours chère au peuple français comme à tous les hommes libres +des deux mondes, et spécialement aux soldats français qui, comme +lui et les soldats américains, se battirent pour la liberté et +l'égalité; en conséquence, le premier consul ordonne que, pendant +dix jours, des crêpes noirs seront suspendus à tous les drapeaux +et à tous les guidons de la République.» + +Mais le premier consul ne comptait point se borner à cet ordre du +jour. + +Parmi les moyens destinés à faciliter son passage du Luxembourg +aux Tuileries, figurait une de ces fêtes par lesquelles il savait +si bien, non seulement amuser les yeux, mais encore pénétrer les +esprits; cette fête devait avoir lieu aux Invalides, ou plutôt, +comme on disait alors, au _temple de Mars _: il s'agissait tout à +la fois d'inaugurer le buste de Washington, et de recevoir des +mains du général Lannes les drapeaux d'Aboukir. + +C'était là une de ces combinaisons comme Bonaparte les comprenait, +un éclair tiré du choc de deux contrastes. + +Ainsi il prenait un grand homme au monde nouveau, une victoire au +vieux monde, et il ombrageait la jeune Amérique avec les palmes de +Thèbes et de Memphis! + +Au jour fixé pour la cérémonie, six mille hommes de cavalerie +étaient échelonnés du Luxembourg aux Invalides. + +À huit heures, Bonaparte monta à cheval dans la grande cour du +palais consulaire, et, par la rue de Tournon, se dirigea vers les +quais, accompagné d'un état-major de généraux dont le plus vieux +n'avait pas trente-cinq ans. + +Lannes marchait en tête; derrière lui, soixante guides portaient +les soixante drapeaux conquis; puis venait Bonaparte, de deux +longueurs de cheval en avant de son état-major. + +Le ministre de la guerre, Berthier, attendait le cortège sous le +dôme du temple; il était appuyé à une statue de Mars au repos; +tous les ministres et conseillers d'État se groupaient autour de +lui. Aux colonnes soutenant la voûte étaient suspendus déjà les +drapeaux de Denain et de Fontenoy et ceux de la première campagne +d'Italie; deux invalides centenaires, qui avaient combattu aux +côtés du maréchal de Saxe, se tenaient, l'un à la gauche, l’autre +à la droite de Berthier, comme ces cariatides des anciens jours +regardant pardessus la cime des siècles; enfin, à droite, sur une +estrade, était posé le buste de Washington que l'on devait +ombrager avec les drapeaux d'Aboukir. Sur une autre estrade, en +face de celle-là, était le fauteuil de Bonaparte. + +Le long des bas-côtés du temple s'élevaient des amphithéâtres où +toute la société élégante de Paris -- celle du moins qui se +ralliait à l’ordre d'idées que l'on fêtait dans ce grand jour -- +était venue prendre place. + +À l’apparition des drapeaux, des fanfares militaires firent +éclater leurs notes cuivrées sous les voûtes du temple. + +Lannes entra le premier, et fit un signe aux guides, qui, montant +deux à deux les degrés de l’estrade, passèrent les hampes des +drapeaux dans les tenons préparés d'avance. + +Pendant ce temps, Bonaparte avait, au milieu des applaudissements, +pris place dans son fauteuil. + +Alors, Lannes s'avança vers le ministre de la guerre, et, de cette +voix puissante qui savait si bien crier: «En avant!» sur les +champs de bataille: + +-- Citoyen ministre, dit-il, voici tous les drapeaux de l’armée +ottomane, détruite sous vos yeux à Aboukir. L'armée d'Égypte, +après avoir traversé des déserts brûlants, triomphé de la faim et +de la soif, se trouve devant un ennemi fier de son nombre et de +ses succès, et qui croit voir une proie facile dans nos troupes +exténuées par la fatigue et par des combats sans cesse +renaissants; il ignore que le soldat français est plus grand parce +qu'il sait souffrir, parce qu'il sait vaincre, et que son courage +s'irrite et s'accroît avec le danger. Trois mille Français, vous +le savez, fondent alors sur dix-huit mille barbares, les +enfoncent, les renversent, les serrent entre leurs rangs et la +mer, et la terreur que nos baïonnettes inspirent est telle, que +les musulmans, forcés à choisir leur mort, se précipitent dans les +abîmes de la Méditerranée. + +«Dans cette journée mémorable furent pesés les destins de +l’Égypte, de la France et de l'Europe, sauvés par votre courage. + +«Puissances coalisées, si vous osiez violer le territoire de la +France et que le général qui nous fut rendu par la victoire +d'Aboukir fît un appel à la nation, puissances coalisées, vos +succès vous seraient plus funestes que vos revers! Quel Français +ne voudrait encore vaincre sous les drapeaux du premier consul, ou +faire sous lui l’apprentissage de la gloire?» + +Puis, s'adressant aux invalides, auxquels la tribune du fond avait +été réservée tout entière: + +«Et vous, continua-t-il d'une voix plus forte, vous braves +vétérans, honorables victimes du sort des combats, vous ne seriez +pas les derniers à voler sous les ordres de celui qui console vos +malheurs et votre gloire, et qui place au milieu de vous et sous +votre garde ces trophées conquis par votre valeur! Ah! je le sais, +braves vétérans, vous brûlez de sacrifier la moitié de la vie qui +vous reste pour votre patrie et votre liberté!» + +Cet échantillon de l'éloquence militaire du vainqueur de +Montebello fut criblé d'applaudissements; trois fois le ministre +de la guerre essaya de lui répondre, trois fois les bravos +reconnaissants lui coupèrent la parole: enfin le silence se fit et +Berthier s'exprima en ces termes: + +«Élever aux bords de la Seine des trophées conquis sur les rives +du Nil; suspendre aux voûtes de nos temples, à côté des drapeaux +de Vienne, de Pétersbourg et de Londres, les drapeaux bénis dans +les mosquées de Byzance et du Caire; les voir ici présentés à la +patrie par les mêmes guerriers; jeunes d'années, vieux de gloire, +que la victoire a si souvent couronnés, c'est ce qui n'appartient +qu'à la France républicaine. + +«Ce n'est là, d'ailleurs, qu’une partie de ce qu'a fait, à la +fleur de son âge, ce héros qui, couvert des lauriers d'Europe, se +montra vainqueur devant ces pyramides du haut desquelles quarante +siècles le contemplaient, affranchissant par la victoire la terre +natale des arts, et venant y reporter, entouré de savants et de +guerriers, les lumières de la civilisation. + +«Soldats, déposez dans ce temple des vertus guerrières ces +enseignes du croissant, enlevées sur les rochers de Canope par +trois mille Français à dix-huit mille guerriers aussi braves que +barbares; qu'elles y conservent le souvenir de cette expédition +célèbre dont le but et le succès semblent absoudre la guerre des +maux qu'elle cause; qu'elles y attestent, non la bravoure du +soldat français, l'univers entier en retentit, mais son +inaltérable constance, mais son dévouement sublime; que la vue de +ces drapeaux vous réjouisse et vous console, vous, guerriers, dont +les corps, glorieusement mutilés dans les champs de l’honneur, ne +permettent plus à votre courage que des voeux et des souvenirs; +que, du haut de ces voûtes, ces enseignes proclament aux ennemis +du peuple français l’influence du génie, la valeur des héros qui +les conquirent, et leur présagent aussi tous les malheurs de la +guerre s'ils restent sourds à la voix qui leur offre la paix; oui, +s'ils veulent la guerre, nous la ferons, et nous la ferons +terrible! + +«La patrie, satisfaite, contemple l’armée d'Orient avec un +sentiment d'orgueil. + +«Cette invincible armée apprendra avec joie que les braves qui +vainquirent avec elle aient été son organe; elle est certaine que +le premier consul veille sur les enfants de la gloire; elle saura +qu'elle est l’objet des plus vives sollicitudes de la République; +elle saura que nous l'avons honorée dans nos temples, en attendant +que nous imitions, s'il le faut, dans les champs de l'Europe, tant +de vertus guerrières que nous avons vu déployer dans les déserts +brûlants de l'Afrique et de l’Asie. + +«Venez en son nom, intrépide général! venez, au nom de tous ces +héros au milieu desquels vous vous montrez, recevoir dans cet +embrassement le gage de la reconnaissance nationale. + +«Mais, au moment de ressaisir les armes protectrices de notre +indépendance, si l'aveugle fureur des rois refuse au monde la paix +que nous lui offrons, jetons, mes camarades, un rameau de laurier +sur les cendres de Washington, de ce héros qui affranchit +l'Amérique du joug des ennemis les plus implacables de notre +liberté, et que son ombre illustre nous montre au-delà du tombeau +la gloire qui accompagne la mémoire des libérateurs de la patrie!» + +Bonaparte descendit de son estrade, et, au nom de la France, fut +embrassé par Berthier. + +M. de Fontanes, chargé de prononcer l’éloge de Washington, laissa +courtoisement s'écouler jusqu'à la dernière goutte le torrent +d'applaudissements qui semblait tomber par cascades de l'immense +amphithéâtre. + +Au milieu de ces glorieuses individualités, M. de Fontanes était +une curiosité, moitié politique, moitié littéraire. + +Après le 18 fructidor, il avait été proscrit avec Suard et +Laharpe; mais, parfaitement caché chez un de ses amis, ne sortant +que le soir, il avait trouvé moyen de ne pas quitter Paris. + +Un accident impossible à prévoir l’avait dénoncé. + +Renversé sur la place du Carrousel par un cabriolet dont le cheval +s'était emporté, il fut reconnu par un agent de police qui était +accouru à son aide. Cependant Fouché, prévenu non seulement de sa +présence à Paris, mais encore de la retraite qu'il habitait, fit +semblant de ne rien savoir. + +Quelques jours après le 18 brumaire, Maret, qui fut depuis duc de +Bassano, Laplace, qui resta tout simplement un homme de science, +et Regnault de Saint-Jean d'Angély, qui mourut fou, parlèrent au +premier consul de M. de Fontanes et de sa présence à Paris. + +-- Présentez-le-moi, répondit simplement le premier consul. + +M. de Fontanes fut présenté à Bonaparte, qui, connaissant ce +caractère souple et cette éloquence adroitement louangeuse, +l'avait choisi pour faire l'éloge de Washington et peut-être bien +un peu le sien en même temps. + +Le discours de M. de Fontanes fut trop long pour que nous le +rapportions ici; mais ce que nous pouvons dire, c'est qu'il fut +tel que le désirait Bonaparte. + +Le soir, il y eut grande réception au Luxembourg. Pendant la +cérémonie, le bruit avait couru d'une installation probable du +premier consul aux Tuileries; les plus hardis ou les plus curieux +en hasardèrent quelques mots à Joséphine; mais la pauvre femme, +qui avait encore sous les yeux la charrette et l'échafaud de +Marie-Antoinette, répugnait instinctivement à tout ce qui la +pouvait rapprocher de la royauté; elle hésitait donc à répondre, +renvoyant les questionneurs à son mari. + +Puis, il y avait une autre nouvelle qui commençait à circuler et +qui faisait contrepoids à la première. + +Murat avait demandé en mariage mademoiselle Caroline Bonaparte. + +Or, ce mariage, s'il devait se faire, ne se faisait pas tout seul. + +Bonaparte avait eu un moment de brouille, nous devrions dire une +année de brouille, avec celui qui aspirait à l'honneur de devenir +son beau-frère. + +Le motif de cette brouille va paraître un peu bien étrange à nos +lecteurs. + +Murat, le lion de l'armée, Murat, dont le courage est devenu +proverbial, Murat, que l'on donnerait à un sculpteur comme le +modèle à prendre pour la statue du dieu de la guerre, Murat, un +jour qu'il avait mal dormi ou mal déjeuné, avait eu une +défaillance. + +C'était devant Mantoue, dans laquelle Wurmser, après la bataille +de Rivoli, avait été forcé de s'enfermer avec vingt-huit mille +hommes. Le général Miollis, avec quatre mille seulement, devait +maintenir le blocus de la place; or, pendant une sortie que +tentaient les Autrichiens, Murat, à la tête de cinq cents hommes, +reçut l'ordre d'en charger trois mille. + +Murat chargea, mais mollement. + +Bonaparte, dont il était l'aide de camp, en fut tellement irrité, +qu'il l'éloigna de sa personne. + +Ce fut pour Murat un désespoir d'autant plus grand, que, dès cette +époque, il avait le désir, sinon l'espoir, de devenir le beau- +frère de son général: il était amoureux de Caroline Bonaparte. + +Comment cet amour lui était-il venu? + +Nous le dirons en deux mots: + +Peut-être ceux qui lisent chacun de nos livres isolément +s'étonnent-ils que nous appuyions parfois sur certains détails qui +semblent un peu étendus pour le livre même dans lequel ils se +trouvent. + +C'est que nous ne faisons pas un livre isolé; mais, comme nous +l'avons dit déjà, nous remplissons ou nous essayons de remplir un +cadre immense. + +Pour nous, la présence de nos personnages n'est point limitée à +l’apparition qu'ils font dans un livre; celui que vous voyez aide +de camp dans cet ouvrage, vous le retrouverez roi dans un second, +proscrit et fusillé dans un troisième. + +Balzac a fait une grande et belle oeuvre à cent faces, intitulée +la _Comédie humaine._ + +Notre oeuvre, à nous, commencée en même temps que la sienne, mais +que nous ne qualifions pas, bien entendu, peut s'intituler _le +Drame de la France._ + +Revenons à Murat. + +Disons comment cet amour, qui influa d'une façon si glorieuse et +peut-être si fatale sur sa destinée, lui était venu. + +Murat, en 1796, avait été envoyé à Paris et chargé de présenter au +Directoire les drapeaux pris par l'armée française aux combats de +Dego et de Mondovi; pendant ce voyage, il fit la connaissance de +madame Bonaparte et de madame Tallien. + +Chez madame Bonaparte, il retrouva mademoiselle Caroline +Bonaparte. + +Nous disons retrouva, car ce n'était point la première fois qu'il +rencontrait celle avec laquelle il devait partager la couronne de +Naples: il l'avait déjà vue à Rome chez son frère Joseph, et là, +malgré la rivalité d'un jeune et beau prince romain, il avait été +remarqué par elle. + +Les trois femmes se réunirent et obtinrent du Directoire le grade +de général de brigade pour Murat. + +Murat retourna à l'armée d'Italie, plus amoureux que jamais de +mademoiselle Bonaparte, et, malgré son grade de général de +brigade, sollicita et obtint la faveur immense pour lui de rester +aide de camp du général en chef. + +Par malheur arriva cette fatale sortie de Mantoue, à la suite de +laquelle il tomba dans la disgrâce de Bonaparte. + +Cette disgrâce eut un instant tous les caractères d'une véritable +inimitié. + +Bonaparte le remercia de ses services comme aide de camp et le +plaça dans la division de Neille, puis dans celle de Baraguey- +d'Hilliers. + +Il en résulta que, quand Bonaparte revint à Paris après le traité +de Tolentino, Murat ne fut pas du voyage. + +Ce n'était point l'affaire du _triumféminat_ qui avait pris sous +sa protection le jeune général de brigade. + +Les trois belles solliciteuses se mirent en campagne, et, comme il +était question de l'expédition d'Égypte, elles obtinrent du +ministère de la guerre que Murat fît partie de l'expédition. + +Il s'embarqua sur le même bâtiment que Bonaparte, c'est-à-dire à +bord de _l'Orient, _mais pas une seule fois pendant la traversée +Bonaparte ne lui adressa la parole. + +Débarqué à Alexandrie, Murat ne put d'abord rompre la barrière de +glace qui le séparait de son général, lequel, pour l'éloigner de +lui plutôt encore que pour lui donner l'occasion de se signaler, +l'opposa à Mourad-Bey. + +Mais, dans cette campagne, Murat fit de tels prodiges de valeur, +il effaça, par de telles témérités, le souvenir d'un moment de +mollesse, il chargea si intrépidement, si follement à Aboukir, que +Bonaparte n'eut pas le courage de lui garder plus longtemps +rancune. + +En conséquence, Murat était revenu en France avec Bonaparte; Murat +avait puissamment coopéré au 18 et surtout au 19 brumaire; Murat +était donc rentré en pleine faveur, et, comme preuve de cette +faveur, avait reçu le commandement de la garde des consuls. + +Il avait cru que c'était le moment de faire l'aveu de son amour +pour mademoiselle Bonaparte, amour parfaitement connu de +Joséphine, qui l'avait favorisé. + +Joséphine avait eu deux raisons pour cela. + +D'abord, elle était femme dans toute la charmante acception du +mot, c'est-à-dire que toutes les douces passions de la femme lui +étaient sympathiques; Joachim aimait Caroline, Caroline aimait +Murat, c'était déjà chose suffisante pour qu'elle protégeât cet +amour. + +Puis Joséphine était détestée des frères de Bonaparte; elle avait +des ennemis acharnés dans Joseph et Lucien; elle n'était pas +fâchée de se faire deux amis dévoués dans Murat et Caroline. + +Elle encouragea donc Murat à s'ouvrir à Bonaparte. + +Trois jours avant la cérémonie que nous avons racontée plus haut, +Murat était donc entré dans le cabinet de Bonaparte, et, après de +longues hésitations et des détours sans fin, il en était arrivé à +lui exposer sa demande. + +Selon toute probabilité, cet amour des deux jeunes gens l'un pour +l'autre n'était point une nouvelle pour le premier consul. + +Celui-ci accueillit l'ouverture avec une gravité sévère et se +contenta de répondre qu'il y songerait. + +La chose méritait que l'on y songeât, en effet: Bonaparte était +issu d'une famille noble, Murat était le fils d'un aubergiste. +Cette alliance, dans un pareil moment, avait une grande +signification. + +Le premier consul, malgré la noblesse de sa famille, malgré le +rang élevé qu'il avait conquis, était-il, non seulement assez +républicain, mais encore assez démocrate pour mêler son sang à un +sang roturier? + +Il ne réfléchit pas longtemps: son sens si profondément droit, son +esprit si parfaitement logique lui dirent qu'il avait tout intérêt +à le faire, et, le jour même, il donna son consentement au mariage +de Murat et de Caroline. + +Les deux nouvelles de ce mariage et du déménagement pour les +Tuileries furent donc lancées en même temps dans le public; l'une +devait servir de contrepoids à l'autre. + +Le premier consul allait occuper la résidence des anciens rois, +coucher dans le lit des Bourbons, comme on disait à cette époque; +mais il donnait sa soeur au fils d'un aubergiste. + +Maintenant, quelle dot apportait au héros d'Aboukir la future +reine de Naples? + +Trente mille francs en argent et un collier de diamants que le +premier consul prenait à sa femme, étant trop pauvre pour en +acheter un. Cela faisait un peu grimacer Joséphine, qui tenait +fort à son collier de diamants, mais cela répondait +victorieusement à ceux qui disaient que Bonaparte avait fait sa +fortune en Italie; et puis pourquoi Joséphine avait-elle pris si +fort à coeur les intérêts des futurs époux! Elle avait voulu le +mariage, elle devait contribuer à la dot. + +Il résulta de cette habile combinaison que, le jour _où les +consuls _quittèrent le Luxembourg (30 pluviôse an VIII) pour se +rendre au palais du _gouvernement, _escortés par le _fils d'un +aubergiste _devenu beau-frère de Bonaparte, ceux qui virent passer +le cortège ne songèrent qu'à l'admirer et à l'applaudir. + +Et, en effet, c'étaient des cortèges admirables et dignes +d'applaudissements que ceux qui avaient à leur tête un homme comme +Bonaparte et dans leurs rangs des hommes comme Murat, comme +Moreau, comme Brune, comme Lannes, comme Junot, comme Duroc, comme +Augereau, et comme Masséna. + +Une grande revue était commandée pour ce jour-là, dans la cour du +Carrousel; madame Bonaparte devait y assister, non pas du balcon +de l'horloge, le balcon de l'horloge était trop royal, mais des +appartements occupés par Lebrun, c'est-à-dire du pavillon de +Flore. + +Bonaparte partit à une heure précise du palais du Luxembourg, +escorté de trois mille hommes d'élite, au nombre desquels le +superbe régiment des guides, créé depuis trois ans, à propos d'un +danger couru par Bonaparte dans ses campagnes d'Italie: après le +passage du Mincio, il se reposait, harassé de fatigue, dans un +petit château, et se disposait à y prendre un bain, quand un +détachement autrichien, en fuite et se trompant de direction, +envahit le château, gardé par les sentinelles seulement; Bonaparte +n'avait eu que le temps de s'enfuir en chemise! + +Un embarras qui mérite la peine d'être rapporté s'était présenté +le matin de cette journée du 30 pluviôse. + +Les généraux avaient bien leurs chevaux, les ministres leurs +voitures; mais les autres fonctionnaires n'avaient point encore +jugé opportun de faire une pareille dépense. + +Les voitures manquaient donc. + +On y suppléa en louant des fiacres dont on couvrit les numéros +avec du papier de la même couleur que la caisse. + +La voiture seule du premier consul était attelée de six chevaux +blancs; mais, comme les trois consuls étaient dans la même +voiture, Bonaparte et Cambacérès au fond, Lebrun sur le devant, ce +n'était, à tout prendre, que deux chevaux par consul. + +D'ailleurs, ces six chevaux blancs, donnés par l'empereur François +au général en chef Bonaparte après le traité de Campo-Formio, +n'étaient-ils pas eux-mêmes un trophée? + +La voiture traversa une partie de Paris en suivant la rue de +Thionville, le quai Voltaire et le pont Royal. + +À partir du guichet du Carrousel jusqu'à la grande porte des +Tuileries, la garde des consuls formait la haie. + +En passant sous la porte du guichet, Bonaparte leva la tête et lut +l'inscription qui s'y trouvait. + +Cette inscription était conçue en ces termes: + +10 AOÛT 1792 +_LA ROYAUTÉ EST ABOLIE EN FRANCE_ +_ET NE SE RELÈVERA JAMAIS_ + +Un imperceptible sourire contracta les lèvres du premier consul. + +À la porte des Tuileries, Bonaparte descendit de voiture et sauta +en selle pour passer la troupe en revue. + +Lorsqu'on le vit sur son cheval de bataille, les applaudissements +éclatèrent de tous les côtés. + +La revue terminée, il vint se placer en avant du pavillon de +l'horloge, ayant Murat à sa droite, Lannes à sa gauche, et +derrière lui tout le glorieux état-major de l'armée d'Italie. + +Alors le défilé commença. + +Là, il trouva une de ces inspirations qui se gravaient +profondément dans le coeur du soldat. + +Quand passèrent devant lui les drapeaux de la _96e, _de la _30e +_et de la _33e _demi-brigades, voyant ces drapeaux qui ne +présentaient plus qu'un bâton surmonté de quelques lambeaux +criblés de balles et noircis par la poudre, il ôta son chapeau et +s'inclina. + +Puis, le défilé achevé, il descendit de cheval et monta d'un pied +hardi l'escalier des Valois et des Bourbons. + +Le soir, quand il se retrouva seul avec Bourrienne: + +-- Eh bien, général, lui demanda celui-ci, êtes-vous content? + +-- Oui, répondit vaguement Bonaparte; tout s'est bien passé, +n'est-ce pas? + +-- À merveille! + +-- Je vous ai vu près de madame Bonaparte à la fenêtre du rez-de- +chaussée du pavillon de Flore. + +-- Moi aussi, je vous ai vu, général: vous lisiez l'inscription du +guichet du Carrousel. + +-- Oui, dit Bonaparte: 10 _août 1792. La royauté est abolie en +France, et ne se relèvera jamais._ + +-- Faut-il la faire enlever, général? demanda Bourrienne. + +-- Inutile, répondit le premier consul, elle tombera bien toute +seule. + +Puis, avec un soupir: + +-- Savez-vous, Bourrienne, l'homme qui m'a manqué aujourd'hui? +demanda-t-il. + +-- Non général. + +-- Roland... Que diable peut-il faire, qu'il ne nous donne pas de +ses nouvelles? + +Ce que faisait Roland, nous allons le savoir. + + +XLV -- LE CHERCHEUR DE PISTE + +Le lecteur n'a pas oublié dans quelle situation l'escorte du _7e +_chasseurs avait retrouvé la malle-poste de Chambéry. + +La première chose dont on s'occupa fut de chercher l'obstacle qui +s'opposait à la sortie de Roland; on reconnut la présence d'un +cadenas, on brisa la portière. + +Roland bondit hors de la voiture comme un tigre hors de sa cage. + +Nous avons dit que la terre était couverte de neige. + +Roland, chasseur et soldat, n'avait qu'une idée: c'était de suivre +la piste des compagnons de Jéhu. + +Il les avait vus s'enfoncer dans la direction de Thoissey; mais il +avait pensé qu'ils n'avaient pu suivre cette direction, puisque +entre cette petite ville et eux coulait la Saône, et qu'il n'y +avait de ponts pour traverser la rivière qu'à Belleville et à +Mâcon. + +Il donna l'ordre à l'escorte et au conducteur de l'attendre sur la +grande route, et, à pied, s'enfonça seul, sans songer même à +recharger ses pistolets, sur les traces de Morgan et de ses +compagnons. + +Il ne s'était pas trompé: à un quart de lieue de la route, les +fugitifs avaient trouvé la Saône; là, ils s'étaient arrêtés, +avaient délibéré un instant -- on le voyait au piétinement des +chevaux -- puis ils s'étaient séparés en deux troupes: l'une avait +remonté la rivière du côté de Mâcon, l'autre l'avait descendue du +côté de Belleville. + +Cette division avait eu pour but évident de jeter dans le doute +ceux qui les poursuivraient s'ils étaient poursuivis. + +Roland avait entendu le cri de ralliement du chef: «Demain soir où +vous savez.» + +Il ne doutait donc pas que, quelle que fût la piste qu'il suivît, +soit celle qui remontait, soit celle qui descendait la Saône, elle +ne le conduisît -- si la neige ne fondait pas trop vite -- au lieu +du rendez-vous, puisque, soit réunis, soit séparément, les +compagnons de Jéhu devaient aboutir au même but. + +Il revint, suivant ses propres traces, ordonna au conducteur de +passer les bottes abandonnées sur la grande route par le faux +postillon, de monter à cheval et de conduire la malle jusqu'au +prochain relais, c'est-à-dire jusqu'à Belleville; le maréchal des +logis des chasseurs et quatre chasseurs sachant écrire devaient +accompagner le conducteur pour signer avec lui au procès-verbal. + +Défense absolue de faire mention de lui, Roland, ni de ce qu'il +était devenu, rien ne devant mettre les détrousseurs de diligences +en éveil sur ses projets futurs. + +Le reste de l'escorte ramènerait le corps du chef de brigade à +Mâcon, et ferait, de son côté, un procès-verbal qui concorderait +avec celui du conducteur, et dans lequel il ne serait pas plus +question de Roland que dans l'autre. + +Ces ordres donnés, le jeune homme démonta un chasseur, choisissant +dans toute l'escorte le cheval qui lui paraissait le plus solide; +puis il rechargea ses pistolets qu'il mit dans les fontes de sa +selle à la place des pistolets d'arçon du chasseur démonté. + +Après quoi, promettant au conducteur et aux soldats une prompte +vengeance, subordonnée cependant à la façon dont ils lui +garderaient le secret, il monta à cheval et disparut dans la même +direction qu'il avait déjà suivie. + +Arrivé au point où les deux troupes s'étaient séparées, il lui +fallut faire un choix entre les deux pistes. + +Il choisit celle qui descendait la Saône et se dirigeait vers +Belleville. Il avait, pour faire ce choix, qui peut-être +l'éloignait de deux ou trois lieues, une excellente raison. + +D'abord, il était plus près de Belleville que de Mâcon. + +Puis il avait fait un séjour de vingt-quatre heures à Mâcon, et +pouvait être reconnu, tandis qu'il n'avait jamais stationné à +Belleville que le temps de changer de chevaux, lorsque par hasard +il y avait passé en poste. + +Tous les événements que nous venons de raconter avaient pris une +heure à peine; huit heures du soir sonnaient donc à l'horloge de +Thoissey lorsque Roland se lança à la poursuite des fugitifs. + +La route était toute tracée; cinq ou six chevaux avaient laissé +leurs empreintes, sur la neige; un de ces chevaux marchait +l'amble. + +Roland franchit les deux ou trois ruisseaux qui coupent la prairie +qu'il traversait pour arriver à Belleville. + +À cent pas de Belleville, il s'arrêta: là avait eu lieu une +nouvelle division: deux des six cavaliers avaient pris à droite, +c'est-à-dire s'étaient éloignés de la Saône, quatre avaient pris à +gauche, c'est-à-dire avaient continué leur chemin vers Belleville. + +Aux premières maisons de Belleville, une troisième scission +s'était opérée: trois cavaliers avaient tourné la ville; un seul +avait suivi la rue. + +Roland s'attacha à celui qui avait suivi la rue, bien certain de +retrouver la trace des autres. + +Celui qui avait suivi la rue s'était lui-même arrêté à une jolie +maison entre cour et jardin, portant le n° 67. Il avait sonné; +quelqu'un était venu lui ouvrir. On voyait à travers la grille les +pas de la personne qui était venue lui ouvrir, puis, à côté de ces +pas, une autre trace: celle du cheval, que l'on menait à l'écurie. + +Il était évident qu'un des compagnons de Jéhu s'était arrêté là. + +Roland, en se rendant chez le maire, en exhibant ses pouvoirs, en +requérant la gendarmerie, pouvait le faire arrêter à l'instant +même. + +Mais ce n'était point là son but, ce n'était point un individu +isolé qu'il voulait arrêter: c'était toute la troupe qu'il tenait +à prendre d'un coup de filet. + +Il grava dans son souvenir le n° 67 et continua son chemin. + +Il traversa toute la ville, fit une centaine de pas au-delà de la +dernière maison sans revoir aucune trace. + +Il allait retourner sur ses pas; mais il songea que ces traces, si +elles devaient reparaître, reparaîtraient à la tête du pont +seulement. + +En effet, à la tête du pont, il reconnut la piste de ses trois +chevaux. C'étaient bien les mêmes: un des chevaux marchait +l'amble. + +Roland galopa sur la voie même de ceux qu'il poursuivait. En +arrivant à Monceaux, même précaution; les trois cavaliers avaient +tourné le village; mais Roland était trop bon limier pour +s'inquiéter de cela; il suivit son chemin, et, à l'autre bout de +Monceaux il retrouva les traces des fugitifs. + +Un peu avant Châtillon, un des trois chevaux quittait la route, +prenait à droite, et se dirigeait vers un petit château situé sur +une colline, à quelques de la route de Châtillon à Trévoux. + +Cette fois, les cavaliers restants, croyant avoir assez fait pour +dépister ceux qui auraient eu envie de les suivre, avaient +tranquillement traversé Châtillon et pris la route de Neuville. + +La direction suivie par les fugitifs réjouissait fort Roland; ils +se rendaient évidemment à Bourg: s'ils ne s'y fussent pas rendus, +ils eussent pris la route de Marlieux. + +Or, Bourg était le quartier général qu'avait choisi lui-même +Roland pour en faire le centre de ses opérations; Bourg, c'était +sa ville à lui, et, avec cette sûreté des souvenirs de l'enfance, +il connaissait jusqu'au moindre buisson, jusqu'à la moindre +masure, jusqu'à la moindre grotte des environs. + +À Neuville, les fugitifs avaient tourné le village. + +Roland ne s'inquiéta pas de cette ruse déjà connue et éventée: +seulement, de l'autre côté de Neuville, il ne retrouva plus que la +trace d'un seul cheval. + +Mais il n'y avait pas à s'y tromper: c'était celui qui marchait +l'amble. + +Sûr de retrouver la trace qu'il abandonnait pour un instant, +Roland remonta la piste. + +Les deux amis s'étaient séparés à la route de Vannas; l'un l'avait +suivie, l'autre avait contourné le village, et, comme nous l'avons +dit, était revenu prendre la route de Bourg. + +C'était celui-là qu'il fallait suivre; d'ailleurs, l'allure de son +cheval donnait une facilité de plus à celui qui le poursuivait, +puisque son pas ne pouvait se confondre avec un autre pas. + +Puis il prenait la route de Bourg, et, de Neuville à Bourg, il n'y +avait d'autre village que Saint-Denis. + +Au reste, il n'était pas probable que le dernier des fugitifs +allât plus loin que Bourg. + +Roland se remit sur la voie avec d'autant plus d'acharnement, +qu'il approchait visiblement du but. En effet, le cavalier n'avait +pas tourné Bourg, il s'était bravement engagé dans la ville. + +Là, il parut à Roland que le cavalier avait hésité sur le chemin +qu'il devait suivre, à moins que l'hésitation ne fût une ruse pour +faire perdre sa trace. + +Mais, au bout de dix minutes employées à suivre ces tours et ces +détours, Roland fut sûr de son fait; ce n'était point une ruse, +c'était de l'hésitation. + +Les pas d'un homme à pied venaient par une rue transversale; le +cavalier et l’homme à pied avaient conféré un instant; puis le +cavalier avait obtenu du piéton qu'il lui servît de guide. On +voyait, à partir de ce moment, des pas d'homme côtoyant les pas de +l'animal. + +Les uns et les autres aboutissaient à l'auberge de la _Belle- +Alliance._ + +Roland se rappela que c'était à cette auberge qu'on avait ramené +le cheval blessé après l'attaque des Carronnières. + +Il y avait, selon toute probabilité, connivence entre l'aubergiste +et les compagnons de Jéhu. + +Au reste, selon toute probabilité encore, le voyageur de la +_Belle-Alliance _y resterait jusqu'au lendemain soir. Roland +sentait à sa propre fatigue que celui-ci devait avoir besoin de se +reposer. + +Et Roland, pour ne point forcer son cheval et aussi pour +reconnaître la route suivie, avait mis six heures à faire les +douze lieues. + +Trois heures sonnaient au clocher tronqué de Notre-Dame. + +Qu'allait faire Roland? S'arrêter dans quelque auberge de la +ville? Impossible; il était trop connu à Bourg; d'ailleurs son +cheval, équipé d'une chabraque de chasseur, donnerait des +soupçons. + +Une des conditions de son succès était que sa présence à Bourg fût +complètement ignorée. + +Il pouvait se cacher au château des Noires-Fontaines, et là, se +tenir en observation; mais serait-il sûr de la discrétion des +domestiques? + +Michel et Jacques se tairaient, Roland était sûr d'eux; Amélie se +tairait; mais Charlotte, la fille du geôlier, ne bavarderait-elle +point? + +Il était trois heures du matin, tout le monde dormait; le plus sûr +pour le jeune homme était de se mettre en communication avec +Michel. + +Michel trouverait bien moyen de le cacher. + +Au grand regret de sa monture, qui avait sans doute flairé une +auberge, Roland lui fit tourner bride et prit la route de Pont- +d'Ain. + +En passant devant l’église de Brou, il jeta un regard sur la +caserne des gendarmes. Selon toute probabilité, les gendarmes et +leur capitaine dormaient du sommeil des justes. + +Roland traversa la petite aile de forêt qui enjambait par-dessus +la route. La neige amortissait le bruit des pas de son cheval. + +En débouchant de l'autre côté, il vit deux hommes qui longeaient +le fossé en portant un chevreuil suspendu à un petit arbre par ses +quatre pattes liées. + +Il lui sembla reconnaître la tournure de ces hommes. + +Il piqua son cheval pour les rejoindre. + +Les deux hommes avaient l'oreille au guet; ils se retournèrent, +virent un cavalier qui semblait en vouloir à eux; ils jetèrent +l'animal dans le fossé, et s'enfuirent à travers champs, pour +regagner la forêt de Seillon. + +-- Hé! Michel! cria Roland de plus en plus convaincu qu'il avait +affaire à son jardinier. + +Michel s'arrêta court; l'autre homme continua de gagner aux +champs. + +-- Hé! Jacques! cria Roland. + +L'autre homme s'arrêta. + +S'ils étaient reconnus, inutile de fuir; d'ailleurs, l'appel +n'avait rien d'hostile: la voix était plutôt amie que menaçante. + +-- Tiens! fit Jacques, on dirait M. Roland. + +-- Et que c'est lui tout de même, dit Michel. + +Et les deux hommes, au lieu de continuer à fuir vers le bois, +revinrent vers la grande route. + +Roland n'avait point entendu ce qu'avaient dit les deux +braconniers, mais il l'avait deviné. + +-- Eh! pardieu, oui, c'est moi! cria-t-il. + +Au bout d'un instant, Michel et Jacques étaient près de lui. + +Les interrogations du père et du fils se croisèrent, et il faut +convenir qu'elles étaient motivées. + +Roland en bourgeois, monté sur un cheval de chasseur, à trois +heures du matin, sur la route de Bourg aux Noires-Fontaines. + +Le jeune officier coupa court aux questions. + +-- Silence, braconniers! dit-il; que l'on mette ce chevreuil en +croupe derrière moi et que l'on s'achemine vers la maison; tout le +monde doit ignorer ma présence aux Noires-Fontaines, même ma +soeur. + +Roland parlait avec la fermeté d'un militaire, et chacun savait +que, lorsqu'une fois il avait donné un ordre, il n'y avait point à +répliquer. + +On ramassa le chevreuil, on le mit en croupe derrière Roland, et +les deux hommes, prenant le grand trot, suivirent le petit trot du +cheval. + +Il restait à peine un quart de lieue à faire. + +Il se fit en dix minutes. + +À cent pas du château, Roland s'arrêta. + +Les deux hommes furent envoyés en éclaireurs, pour s'assurer que +tout était calme. + +L'exploration achevée, ils firent signe à Roland de venir. + +Roland vint, descendit de cheval, trouva la porte du pavillon +ouverte et entra. + +Michel conduisit le cheval à l'écurie et porta le chevreuil à +l'office; car Michel appartenait à cette honorable classe de +braconniers qui tuent le gibier pour le plaisir de le tuer, et non +pour l'intérêt de le vendre. + +Il ne fallait s'inquiéter ni du cheval ni du chevreuil; Amélie ne +se préoccupait pas plus de ce qui se passait à l'écurie que de ce +qu'on lui servait à table. + +Pendant ce temps, Jacques allumait du feu. + +En revenant, Michel apporta un reste de gigot et une demi-douzaine +d'oeufs destinés à faire une omelette; Jacques prépara un lit dans +un cabinet. + +Roland se réchauffa et soupa sans prononcer une parole. + +Les deux hommes le regardaient avec un étonnement qui n'était +point exempt d'une certaine inquiétude. + +Le bruit de l'expédition de Seillon s'était répandu, et l'on +disait tout bas que c'était Roland qui l'avait dirigée. + +Il était évident qu'il revenait pour quelque expédition du même +genre. + +Lorsque Roland eut soupé, il releva la tête et appela Michel. + +-- Ah! tu étais là? fit Roland. + +-- J'attendais les ordres de monsieur. + +-- Voici mes ordres; écoute-moi bien. + +-- Je suis tout oreilles. + +-- Il s'agit de vie et de mort; il s'agit de plus encore: il +s'agit de mon honneur. + +-- Parlez, monsieur Roland. + +Roland tira sa montre. + +-- Il est cinq heures. À l'ouverture de l'auberge de la _Belle- +Alliance, _tu seras là comme si tu passais, tu t'arrêteras à +causer avec celui qui t'ouvrira. + +-- Ce sera probablement Pierre. + +-- Pierre ou un autre, tu sauras de lui quel est le voyageur qui +est arrivé chez son maître sur un cheval marchant l'amble; tu sais +ce que c'est, l'amble? + +-- Parbleu! c'est un cheval qui marche comme les ours, les deux +jambes du même côté à la fois. + +-- Bravo... Tu pourras bien savoir aussi, n'est-ce pas, si le +voyageur est disposé à partir ce matin, ou s'il paraît devoir +passer la journée à l'hôtel? + +-- Pour sûr je le saurai. + +-- Eh bien, quand tu sauras tout cela, tu viendras me le dire; +mais le plus grand silence sur mon séjour ici. Si l'on te demande +de mes nouvelles, on a reçu une lettre de moi hier; je suis à +Paris, près du premier consul. + +-- C'est convenu. + +Michel partit. Roland se coucha et s'endormit, laissant à Jacques +la garde du pavillon. + +Lorsque Roland se réveilla, Michel était de retour. + +Il savait tout ce que son maître lui avait recommandé de savoir. + +Le cavalier arrivé dans la nuit devait repartir dans la soirée, +et, sur le registre des voyageurs que chaque aubergiste était +forcé de tenir régulièrement à cette époque, on avait écrit: + +«Samedi, 30 pluviôse, dix _heures du soir: _le citoyen Valensolle, +arrivant de Lyon, allant à Genève.» + +Ainsi l'alibi était préparé, puisque le registre faisait foi que +le citoyen Valensolle était arrivé à dix heures du soir et qu'il +était impossible qu'il eût arrêté, à huit heures et demie, la +malle à la Maison-Blanche, et qu'il fût entré à dix heures à +l'hôtel de la _Belle-Alliance._ + +Mais ce qui préoccupa le plus Roland, c'est que celui qu'il avait +suivi une partie de la nuit, et dont il venait de découvrir la +retraite et le nom, n'était autre que le témoin d'Alfred de +Barjols, tué par lui en duel à la fontaine de Vaucluse, témoin +qui, selon toute probabilité, avait joué le rôle du fantôme dans +la chartreuse du Seillon. + +Les compagnons de Jéhu n'étaient donc pas des voleurs ordinaires, +mais, au contraire, comme le bruit en courait, des gentilshommes +de bonne famille, qui, tandis que les nobles bretons risquaient +leur vie dans l'Ouest pour la cause royaliste, affrontaient, de +leur côté, l'échafaud pour faire passer aux combattants l'argent +recueilli à l'autre bout de la France dans leurs hasardeuses +expéditions. + + +XLVI -- UNE INSPIRATION + +Nous avons vu que, dans la poursuite qu'il avait faite la nuit +précédente, Roland eût pu faire arrêter un ou deux de ceux qu'il +poursuivait. + +Il pouvait en faire autant de M. de Valensolle, qui, probablement, +faisait ce qu'avait fait Roland, c'est-à-dire prenait un jour de +repos après une nuit de fatigue. + +Il lui suffisait, pour cela, d'écrire un petit mot au capitaine de +gendarmerie, ou au chef de brigade de dragons qui avait fait avec +lui l'expédition de Seillon: leur honneur était engagé dans +l'affaire; on cernait M. de Valensolle dans son lit, on en était +quitte pour deux coups de pistolet, c'est-à-dire pour deux hommes +tués ou blessés, et M. de Valensolle était pris. + +Mais l'arrestation de M. de Valensolle donnait l'éveil au reste de +la troupe, qui se mettait à l'instant même en sûreté en traversant +la frontière. + +Il valait donc mieux s'en tenir à la première idée de Roland, +c'est-à-dire temporiser, suivre les différentes pistes qui +devaient converger à un même centre, et, au risque d'un véritable +combat, jeter le filet sur toute la compagnie. + +Pour cela, il ne fallait point arrêter M. de Valensolle; il +fallait continuer de le suivre dans son prétendu voyage à Genève, +qui n'était, vraisemblablement, qu'un prétexte pour dérouter les +investigations. + +Il fut convenu cette fois que Roland, qui, si bien déguisé qu'il +fût, pouvait être reconnu, resterait au pavillon, et que ce +seraient Michel et Jacques qui, pour cette nuit, détourneraient le +gibier. +Selon toute probabilité, M. de Valensolle ne se mettrait en voyage +qu'à la nuit close. + +Roland se fit renseigner sur la vie que menait sa soeur depuis le +départ de sa mère. + +Depuis le départ de sa mère, Amélie n'avait pas une seule fois +quitté le château des Noires-Fontaines. Ses habitudes étaient les +mêmes, moins les sorties habituelles qu'elle faisait avec madame +de Montrevel. + +Elle se levait à sept ou huit heures du matin, dessinait ou +faisait de la musique jusqu'au déjeuner; après le déjeuner, elle +lisait ou s'occupait de quelque ouvrage de tapisserie, ou bien +encore profitait d'un rayon de soleil pour descendre jusqu'à la +rivière avec Charlotte; parfois elle appelait Michel, faisait +détacher la petite barque, et, bien enveloppée dans ses fourrures, +remontait la Reyssouse jusqu'à Montagnac ou la descendait jusqu'à +Saint-Just, puis rentrait sans jamais avoir parlé à personne; +dînait; après son dîner, montait dans sa chambre avec Charlotte, +et, à partir de ce moment, ne paraissait plus. + +À six heures et demie, Michel et Jacques pouvaient donc décamper +sans que personne au monde s'inquiétât de ce qu'ils étaient +devenus. + +À six heures, Michel et Jacques prirent leurs blouses, leurs +carniers, leurs fusils, et partirent. + +Ils avaient reçu leurs instructions. + +Suivre le cheval marchant l'amble jusqu'à ce qu'on sût où il +menait son cavalier, ou jusqu'à ce que l'on perdît sa trace. + +Michel devait aller s'embusquer en face de la ferme de la Belle- +Alliance; Jacques, se placer à la patte-d'oie que forment, en +sortant de Bourg, les trois routes de Saint-Amour, de Saint-Claude +et de Nantua. + +Cette dernière est en même temps celle de Genève. + +Il était évident qu'à moins de revenir sur ses pas, ce qui n'était +pas probable, M. de Valensolle prendrait une de ces trois routes. + +Le père partit d'un côté, le fils de l'autre. + +Michel remonta vers la ville par la route de Pont-d'Ain, en +passant devant l'église de Brou. + +Jacques traversa la Reyssouse, suivit la rive droite de la petite +rivière, et se trouva, en appuyant d'une centaine de pas hors du +faubourg, à l'angle aigu que faisaient les trois routes en +aboutissant à la ville. + +Au même moment, à peu près, où le fils prenait son poste, le père +devait être arrivé au sien. + +En ce moment encore, c'est-à-dire vers sept heures du soir, +interrompant la solitude et le silence accoutumés du château des +Noires-Fontaines, une voiture de poste s'arrêtait devant la +grille, et un domestique en livrée tirait la chaîne de fer de la +sonnette. + +C'eût été l'office de Michel d'ouvrir, mais Michel était où vous +savez. + +Amélie et Charlotte comptaient probablement sur lui, car le +tintement de la cloche se renouvela trois fois sans que personne +vînt ouvrir. + +Enfin, la femme de chambre parut au haut de l'escalier. Elle +s'approcha timidement, appelant Michel. + +Michel ne répondit point. + +Enfin, protégée par la grille, Charlotte se hasarda à s'approcher. + +Malgré l'obscurité, elle reconnut le domestique. + +-- Ah! c'est vous, monsieur James? s'écria-t-elle un peu rassurée. + +James était le domestique de confiance de sir John. + +-- Oh! oui, dit le domestique, ce était moi, mademoiselle +Charlotte, ou plutôt ce était milord. + +En ce moment, la portière s'ouvrit et l'on entendit la voix de sir +John qui disait: + +-- Mademoiselle Charlotte, veuillez dire à votre maîtresse que +j'arrive de Paris et que je viens m'inscrire chez elle, non pas +pour être reçu ce soir, mais pour lui demander la permission de me +présenter demain, si elle veut bien m'accorder cette faveur; +demandez-lui l'heure à laquelle je serai le moins indiscret. + +Mademoiselle Charlotte avait une grande considération pour milord; +aussi s'empressa-t-elle de s'acquitter de la commission. + +Cinq minutes après, elle revenait annoncer à milord qu'il serait +revu le lendemain, de midi à une heure. + +Roland savait ce que venait faire milord; dans son esprit, le +mariage était décidé, et sir John était son beau-frère. + +Il hésita un instant pour savoir s'il se ferait reconnaître à lui +et s'il le mettrait de moitié dans ses projets; mais il réfléchit +que lord Tanlay n'était pas homme à le laisser opérer seul. Il +avait une revanche à prendre avec les compagnons de Jéhu; il +voudrait accompagner Roland dans l'expédition, quelle qu'elle fût. +L'expédition, quelle qu'elle fût, serait dangereuse, et il +pourrait lui arriver malheur. + +La chance qui accompagnait Roland -- et Roland l'avait éprouvé -- +ne s'étendait point à ses amis; sir John, grièvement blessé, en +était revenu à grand-peine; le chef de brigade des chasseurs avait +été tué roide. + +Il laissa donc sir John s'éloigner sans donner signe d'existence. + +Quant à Charlotte, elle ne parut nullement étonnée que Michel +n'eût point été là pour ouvrir; on était évidemment habitué à ses +absences, et ces absences ne préoccupaient ni la femme de chambre +ni sa maîtresse. + +Au reste, Roland s'expliqua cette espèce d'insouciance; Amélie, +faible devant une douleur morale, inconnue à Roland, qui +attribuait à de simples crises nerveuses les variations de +caractère de sa soeur, Amélie eût été grande et forte devant un +danger réel. + +De là sans doute venait le peu de crainte que les deux jeunes +filles avaient à rester seules dans un château isolé, et sans +autres gardiens que deux hommes qui passaient leurs nuits à +braconner. + +Quant à nous, nous savons comment Michel et son fils, en +s'éloignant, servaient les désirs d'Amélie bien mieux qu'en +restant au château; leur absence faisait le chemin libre à Morgan, +et c'était tout ce que demandait Amélie. + +La soirée et une partie de la nuit s'écoulèrent sans que Roland +eût aucune nouvelle. + +Il essaya de dormir, mais dormit mal; il croyait, à chaque +instant, entendre rouvrir la porte. + +Le jour commençait en réalité de percer à travers les volets +lorsque la porte s'ouvrit. + +C'étaient Michel et Jacques qui rentraient. + +Voici ce qui s'était passé. + +Chacun s'était rendu à son poste: Michel à la porte de l'auberge, +Jacques à la patte-d'oie. + +À vingt pas de l'auberge, Michel avait trouvé Pierre; en trois +mots, il s'était assuré que M. de Valensolle était toujours à +l'auberge; celui-ci avait annoncé qu'ayant une longue route à +faire, il laisserait reposer son cheval et ne partirait que dans +la nuit. + +Pierre ne doutait point que le voyageur ne partît pour Genève, +comme il l'avait dit. + +Michel proposa à Pierre de boire un verre de vin; s'il manquait +l'affût du soir, il lui resterait l'affût du matin. + +Pierre accepta. Dès lors Michel était bien sûr d'être prévenu; +Pierre était garçon d'écurie: rien ne pouvait se faire, dans le +département dont il était chargé, sans qu'il en eût avis. + +Cet avis, un gamin attaché à l'hôtel promit de le lui donner, et +reçut en récompense, de Michel, trois charges de poudre pour faire +des fusées. + +À minuit, le voyageur n'était pas encore parti; on avait bu quatre +bouteilles de vin, mais Michel s'était ménagé: sur ces quatre +bouteilles, il avait trouvé moyen d'en vider trois dans le verre +de Pierre, où, bien entendu, elles n'étaient pas restées. + +À minuit, Pierre rentra pour s'informer; mais alors qu'allait +faire Michel? le cabaret fermait, et Michel avait encore quatre +heures à attendre jusqu'à l'affût du matin. + +Pierre offrit à Michel un lit de paille dans l'écurie; il aurait +chaud et serait doucement couché. + +Michel accepta. + +Les deux amis entrèrent par la grande porte, bras dessus, bras +dessous; Pierre trébuchait, Michel faisait semblant de trébucher. + +À trois heures du matin, le domestique de l'hôtel appela Pierre. + +Le voyageur voulait partir. + +Michel prétexta que l'heure de l'affût était arrivée, et se leva. + +Sa toilette n'était pas longue à faire: il s'agissait de secouer +la paille qui pouvait s'être attachée à sa blouse, à son carnier +ou à ses cheveux. + +Après quoi, Michel prit congé de son ami Pierre et alla +s'embusquer au coin d'une rue. + +Un quart d'heure après, la porte s'ouvrit, un cavalier sortit de +l'hôtel: le cheval de ce cavalier marchait l'amble. + +C'était bien M. de Valensolle. + +Il prenait les rues qui conduisaient à la route de Genève. + +Michel le suivait sans affectation, en sifflant un air de chasse. + +Seulement, Michel ne pouvait courir, il eût été remarqué; il +résulta de cette difficulté qu'en un instant il eut perdu de vue +M. de Valensolle. + +Restait Jacques, qui devait attendre le jeune homme à la patte- +d'oie. + +Mais Jacques était à la patte-d'oie depuis plus de six heures, par +une nuit d'hiver, avec un froid de cinq ou six degrés! + +Jacques avait-il eu le courage de rester six heures les pieds dans +la neige, à battre la semelle contre les arbres de la route? + +Michel prit au galop par les rues et ruelles, raccourcissant le +chemin; mais cheval et cavalier, quelque hâte qu'il y eût mise, +avaient été plus vite que lui. + +Il arriva à la patte-d'oie. + +La route était solitaire. + +La neige, foulée pendant toute la journée de la veille, qui était +un dimanche, ne permettait pas de suivre la trace du cheval, +perdue dans la boue du chemin. + +Aussi Michel ne s'inquiéta-t-il point de la trace du cheval; +c'était chose inutile, c'était du temps perdu. + +Il s'occupa de savoir ce qu'avait fait Jacques. + +Son coup d'oeil de braconnier le mit bientôt sur la voie. + +Jacques avait stationné au pied d'un arbre; combien de temps? Cela +était difficile à dire, assez longtemps, en tout cas, pour avoir +froid: la neige était battue par ses gros souliers de chasse. + +Il avait essayé de se réchauffer en marchant de long en large. + +Puis, tout à coup, il s'était souvenu qu'il y avait, de l'autre +côté de la route, une de ces petites huttes bâties avec de la +terre, où les cantonniers vont chercher un abri contre la pluie. + +Il avait descendu le fossé, avait traversé le chemin; on pouvait +suivre sur les bas côtés la trace perdue un instant sur le milieu +de la route. + +Cette trace formait une diagonale allant droit à la hutte. + +Il était évident que c'était dans cette hutte que Jacques avait +passé la nuit. + +Maintenant, depuis quand en était-il sorti? et pourquoi en était- +il sorti? + +Depuis quand il en était sorti? La chose n'était guère +appréciable, tandis qu'au contraire le piqueur le plus malhabile +eût reconnu pourquoi il en était sorti. + +Il en était sorti pour suivre M. de Valensolle. + +Le même pas qui avait abouti à la hutte en sortait et s'éloignait +dans la direction de Ceyzeriat. + +Le cavalier avait donc bien réellement pris la route de Genève: le +pas de Jacques le disait clairement. + +Ce pas était allongé comme celui d'un homme qui court, et il +suivait, en dehors du fossé, du côté des champs, la ligne d'arbres +qui pouvait le dérober à la vue du voyageur. + +En face d'une auberge borgne, d'une de ces auberges au-dessus de +la porte cochère desquelles sont écrits ces mots: _Ici on donne à +boire et à manger, loge à pied et à cheval, _les pas s'arrêtaient. + +Il était évident que le voyageur avait fait halte dans cette +auberge, puisque à vingt pas de là Jacques avait fait lui-même +halte derrière un arbre. + +Seulement, au bout d'un instant, probablement quand la porte +s'était refermée sur le cavalier et le cheval, Jacques avait +quitté son arbre, avait traversé la route, cette fois avec +hésitation, et à petits pas, et s'était dirigé non point vers la +porte, mais vers la fenêtre. + +Michel emboîta son pas dans celui de son fils, et arriva à la +fenêtre; à travers le volet mal joint, on pouvait, quand +l'intérieur était éclairé, voir dans l'intérieur; mais alors +l'intérieur était sombre, et l'on ne voyait rien. + +C'était pour voir dans l’intérieur que Jacques s'était approché de +la fenêtre; sans doute l'intérieur avait été éclairé un instant, +et Jacques avait vu. + +Où était-il allé en quittant la fenêtre? + +Il avait tourné autour de la maison en longeant le mur; on pouvait +aisément le suivre dans cette excursion: la neige était vierge. + +Quant à son but en contournant la maison, il n'était pas difficile +à deviner. Jacques, en garçon de sens, avait bien pensé que le +cavalier n'était point parti à trois heures du matin, en disant +qu'il allait à Genève, pour s'arrêter à un quart de lieue du bourg +dans une pareille auberge. + +Il avait dû sortir par quelque porte de derrière. + +Jacques contournait donc la muraille dans l’espérance de retrouver +de l'autre côté de la maison, la trace du cheval ou tout au moins +celle du cavalier. + +En effet, à partir d'une petite porte de derrière donnant sur la +forêt qui s'étend de Cotrez à Ceyzeriat, on pouvait suivre une +trace de pas s'avançant en ligne directe vers la lisière du bois. + +Ces pas étaient ceux d'un homme élégamment chaussé, et chaussé en +cavalier. + +Ses éperons avaient laissé trace sur la neige. + +Jacques n'avait pas hésité, il avait suivi les pas. + +On voyait la trace de son gros soulier près de celle de la fine +botte, du large pied du paysan près du pied élégant du citadin. + +Il était cinq heures du matin, le jour allait venir; Michel +résolut de ne pas aller plus loin. + +Du moment où Jacques était sur la piste, le jeune braconnier +valait le vieux. Michel fit un grand tour par la plaine, comme +s'il revenait de Ceyzeriat, et résolut d'entrer dans l'auberge et +d'y attendre Jacques. + +Jacques comprendrait que son père avait dû le suivre et qu'il +s'était arrêté à la maison isolée. + +Michel frappa au contrevent, se fit ouvrir; il connaissait l'hôte, +habitué à le voir dans ses exercices nocturnes, lui demanda une +bouteille de vin, se plaignit d'avoir fait buisson creux, et +demanda, tout en buvant, la permission d'attendre son fils, qui +était à l’affût de son côté, et qui peut-être aurait été plus +heureux que lui. + +Il va sans dire que la permission fut facile à obtenir. + +Michel avait eu soin de faire ouvrir les volets pour voir sur la +route. + +Au bout d'un instant, on frappa aux carreaux. +C'était Jacques. + +Son père l’appela. + +Jacques avait été aussi malheureux que son père: il n'avait rien +tué. + +Jacques était gelé. + +Une brassée de bois fut jetée sur le feu, un second verre apporté. +Jacques se réchauffa et but. + +Puis, comme il fallait rentrer au château des Noires-Fontaines +avec le jour, pour qu'on ne s'aperçût point de l'absence des deux +braconniers, Michel paya la bouteille de vin et la flambée, et +tous deux partirent. + +Ni l'un ni l'autre n'avaient dit devant l'hôte un mot de ce qui +les préoccupait; il ne fallait point que l'on soupçonnât qu'ils +fussent en quête d'autre chose que du gibier. + +Mais, une fois de l'autre côté du seuil, Michel se rapprocha +vivement de son fils. + +Alors, Jacques lui raconta qu'il avait suivi les traces assez +avant dans la forêt, mais qu'arrivé à un carrefour, il avait vu +tout à coup se lever devant lui un homme armé d'un fusil; et que +cet homme lui avait demandé ce qu'il venait faire à cette heure +dans le bois. + +Jacques avait répondu qu'il cherchait un affût. + +-- Alors, allez plus loin, avait répondu l'homme; car, vous le +voyez, cette place est prise. +Jacques avait reconnu la justesse de la réclamation et avait, en +effet, été cent pas plus loin. + +Mais, au moment où il obliquait à gauche pour rentrer dans +l'enceinte dont il avait été écarté, un autre homme, armé comme le +premier, s'était tout aussi inopinément levé devant lui, lui +adressant la même question. + +Jacques n'avait pas d'autre réponse à faire que la réponse déjà +faite: + +-- Je cherche un affût. + +L'homme alors lui avait montré du doigt la lisière de la forêt, +et, d'un ton presque menaçant, lui avait dit: + +-- Si j'ai un conseil à vous donner, mon jeune ami, c'est d'aller +là-bas; je crois qu'il fait meilleur là-bas qu'ici. + +Jacques avait suivi le conseil, ou du moins avait fait semblant de +le suivre; car, arrivé à l'endroit indiqué, il s'était glissé le +long du fossé, et, convaincu de l'impossibilité de retrouver, en +ce moment du moins, la piste de M. de Valensolle, il avait gagné +au large, avait rejoint la grande route à travers champs et était +revenu vers le cabaret, où il espérait retrouver son père et où il +l'avait retrouvé en effet. + +Ils étaient arrivés tous deux au château des Noires-Fontaines, on +le sait déjà, au moment où les premiers rayons du jour pénétraient +à travers les volets. + +Tout ce que nous venons de dire fut raconté à Roland avec une +foule de détails que nous omettons, et qui n'eurent pour résultat +que de convaincre le jeune officier que les deux hommes armés de +fusils qui s'étaient levés à l'approche de Jacques, n'étaient +autres, tout braconniers qu'ils semblaient être, que des +compagnons de Jéhu. + +Mais quel pouvait être ce repaire? Il n'y avait de ce côté-là ni +couvent abandonné, ni ruines. + +Tout à coup, Roland se frappa la tête. + +-- Oh! bélître que je suis! comment n'avais-je point songé à cela? + +Un sourire de triomphe passa sur ses lèvres, et, s'adressant aux +deux hommes, désespérés de ne point lui apporter de nouvelles plus +précises: + +-- Mes enfants, dit-il, je sais tout ce que je voulais savoir. +Couchez-vous et dormez tranquilles; vous l'avez, pardieu, bien +mérité. + +Et, de son côté, donnant l'exemple, Roland dormit en homme qui +vient de résoudre un problème de la plus haute importance, qu'il a +longtemps creusé inutilement. + +L'idée lui était venue que les compagnons de Jéhu avaient +abandonné la chartreuse de Seillon pour les grottes de Ceyzeriat +et en même temps il s'était rappelé la communication souterraine +qui existait entre cette grotte et l'église de Brou. + + +XLVII -- UNE RECONNAISSANCE + +Le même jour, usant de la permission qui lui avait été accordée la +veille, sir John se présenta entre midi et une heure chez +mademoiselle de Montrevel. + +Tout se passa, comme l'avait désiré Morgan. Sir John fut reçu +comme un ami de la famille, lord Tanlay fut reçu comme un +prétendant dont la recherche honorait. + +Amélie n'opposa aux désirs de son frère et de sa mère, aux ordres +du premier consul, que l’état de sa santé; c'était demander du +temps. Lord Tanlay s'inclina; il obtenait autant qu'il avait +espéré obtenir, il était agréé. + +Cependant il comprit que sa présence trop prolongée à Bourg serait +inconvenante, Amélie se trouvant éloignée, toujours par ce +prétexte de santé, de sa mère et de son frère. + +En conséquence, il annonça à Amélie une seconde visite pour le +lendemain et son départ pour la même soirée. + +Il attendrait, pour la revoir, ou qu'Amélie vînt à Paris, ou que +madame de Montrevel revînt à Bourg. Cette seconde circonstance +était la plus probable, Amélie disant qu'elle avait besoin du +printemps et de l'air natal pour aider au retour de sa santé. + +Grâce à la délicatesse parfaite de sir John, les désirs d'Amélie +et de Morgan étaient accomplis, les deux amants avaient devant eux +du temps et de la solitude. + +Michel sut ces détails de Charlotte, et Roland les sut de Michel. + +Roland résolut de laisser partir sir John avant de rien tenter. + +Mais cela ne l’empêcha point de lever un dernier doute. + +La nuit venue, il prit un costume de chasseur, jeta sur ce costume +la blouse de Michel, abrita son visage sous un large chapeau, +passa une paire de pistolets dans le ceinturon de son couteau de +chasse, caché comme ses pistolets sous sa blouse, et se hasarda +sur la route des Noires-Fontaines à Bourg. + +Il s'arrêta à la caserne de gendarmerie et demanda à parler au +capitaine. + +Le capitaine était dans sa chambre; Roland monta et se fit +reconnaître; puis, comme il n'était que huit heures du soir et +qu'il pouvait être reconnu par quelque passant, il éteignit la +lampe. + +Les deux hommes restèrent dans l'obscurité. + +Le capitaine savait déjà ce qui s'était passé, trois jours +auparavant, sur la route de Lyon, et, certain que Roland n'avait +pas été tué, il s'attendait à sa visite. + +À son grand étonnement, Roland ne venait lui demander qu'une seule +chose, ou plutôt que deux choses: la clef de l'église de Bourg et +une pince. + +Le capitaine lui remit les deux objets demandés et offrit à Roland +de l’accompagner dans son excursion; mais Roland refusa: il était +évident qu'il avait été trahi par quelqu'un lors de son expédition +de la Maison-Blanche; il ne voulait pas s'exposer à un second +échec. + +Aussi recommanda-t-il au capitaine de ne parler à personne de sa +présence et d'attendre son retour, quand même ce retour tarderait +d'une heure ou deux. + +Le capitaine s'y engagea. + +Roland, sa clef à la main droite, sa pince à la main gauche, gagna +sans bruit la porte latérale de l'église, l'ouvrit, la referma et +se trouva en face de la muraille de fourrage. + +Il écouta: le plus profond silence régnait dans l’église +solitaire. + +Il rappela ses souvenirs de jeunesse, s'orienta, mit la clef dans +sa poche, et escalada la muraille de foin, qui avait une quinzaine +de pieds de haut, et formait une espèce de plate-forme; puis, +comme on descend d'un rempart au moyen d'un talus, par une espèce +de talus il se laissa glisser jusqu'au sol, tout pavé de dalles +mortuaires. + +Le choeur était vide, grâce au jubé qui le protégeait d'un côté, +et grâce aux murailles qui l'enceignaient à droite et à gauche. + +La porte du jubé était ouverte: Roland pénétra donc sans +difficulté dans le choeur. + +Il se trouva en face du monument de Philibert le Beau. + +À la tête du prince se trouvait une grande dalle carrée: c'était +celle par laquelle on descendait dans les caveaux souterrains. + +Roland connaissait ce passage; car, arrivé près de la dalle, il +s'agenouilla, cherchant avec sa main la jointure de la pierre. + +Il la trouva, se releva, introduisit la pince dans la rainure et +souleva la dalle. + +D'une main, il la soutint au-dessus de sa tête, tandis qu'il +descendait dans le caveau. + +Puis lentement il la laissa retomber. + +On eût dit que, volontairement, le visiteur nocturne se séparait +du monde des vivants et descendait dans le monde des morts. + +Et ce qui devait paraître étrange à celui qui voit dans le jour et +dans les ténèbres, sur la terre comme dessous, c'était +l’impassibilité de cet homme qui côtoyait les morts pour découvrir +les vivants, et qui, malgré l’obscurité, la solitude, le silence, +ne frissonnait même pas au contact des marbres funèbres. + +Il alla, tâtonnant au milieu des tombes, jusqu'à ce qu'il eût +reconnu la grille qui donnait dans le souterrain. + +Il explora la serrure; elle était fermée au pêne seulement. Il +introduisit l’extrémité de sa pince entre le pêne et la gâche, et +poussa légèrement. + +La grille s'ouvrit. + +Il tira la porte, mais sans la fermer, afin de pouvoir revenir sur +ses pas, et dressa la pince dans son angle. + +Puis, l’oreille tendue, la pupille dilatée, tous les sens +surexcités par le désir d'entendre, le besoin de respirer, +l'impossibilité de voir, il s'avança lentement, un pistolet tout +armé d'une main, et s'appuyant, de l’autre, à la paroi de la +muraille. + +Il marcha ainsi un quart d'heure. + +Quelques gouttes d'eau glacée, en filtrant à travers la voûte du +souterrain et en tombant sur ses mains et sur ses épaules, lui +avaient appris qu'il passait au-dessous de la Reyssouse. + +Au bout de ce quart d'heure de marche, il trouva la porte qui +communiquait du souterrain dans la carrière. Il fit halte un +instant; il respirait plus librement, en outre, il lui semblait +entendre des bruits lointains, et voir voltiger sur les piliers de +pierre qui soutenaient la voûte comme des lueurs de feux follets. + +On eût pu croire, en ne distinguant que la forme de ce sombre +écouteur, que c'était de l’hésitation, mais, si l'on eût pu voir +sa physionomie, on eût compris que c'était de l'espérance. + +Il se remit en chemin, se dirigeant vers les lueurs qu'il avait +cru apercevoir, vers ce bruit qu'il avait cru entendre. + +À mesure qu'il approchait, le bruit arrivait à lui plus distinct, +la lumière lui apparaissait plus vive. + +Il était évident que la carrière était habitée; par qui? Il n'en +savait rien encore; mais il allait le savoir. + +Il n'était plus qu'à dix pas du carrefour de granit que nous avons +signalé à notre première descente dans la grotte de Ceyzeriat. Il +se colla contre la muraille, s'avançant imperceptiblement; on eût +dit, au milieu de l’obscurité, un bas-relief mobile. + +Enfin, sa tête arriva à dépasser un angle, et son regard plongea +sur ce que l'on pouvait appeler le camp des compagnons de Jéhu. + +Ils étaient douze ou quinze occupés à souper. + +Il prit à Roland une folle envie: c'était de se précipiter au +milieu de tous ces hommes, de les attaquer seul, et de combattre +jusqu'à la mort. + +Mais il comprima ce désir insensé, releva sa tête avec la même +lenteur qu'il l’avait avancée, et, les yeux pleins de lumière, le +coeur plein de joie, sans avoir été entendu, sans avoir été +soupçonné, il revint sur ses pas, reprenant le chemin qu'il venait +de faire. + +Ainsi, tout lui était expliqué: l'abandon de la chartreuse de +Seillon, la disparition de M. de Valensolle, les faux braconniers +placés aux environs de l’ouverture de la grotte de Ceyzeriat. + +Cette fois, il allait donc prendre sa vengeance, et la prendre +terrible, la prendre mortelle. + +Mortelle, car, de même qu'il soupçonnait qu'on l'avait épargné, il +allait ordonner d'épargner les autres; seulement, lui, on l'avait +épargné pour la vie; les autres, on allait les épargner pour la +mort. + +À la moitié du retour à peu près, il lui sembla entendre du bruit +derrière lui; il se retourna et crut voir le rayonnement d'une +lumière. + +Il doubla le pas; une fois la porte dépassée, il n'y avait plus à +s'égarer: ce n'était plus une carrière aux mille détours, c'était +une voûte étroite, rigide, aboutissant à une grille funéraire. + +Au bout de dix minutes, il passait de nouveau sous la rivière; une +ou deux minutes après, il touchait la grille du bout de sa main +étendue. + +Il prit sa pince où il l’avait laissée, entra dans le caveau, tira +la grille après lui, la referma doucement et sans bruit, guidé par +les tombeaux retrouva l’escalier, poussa la dalle avec sa tête et +se retrouva sur le sol des vivants. + +Là, relativement, il faisait jour. + +Il sortit du choeur, repoussa la porte du jubé afin de la remettre +dans le même état où il l'avait trouvée, escalada le talus, +traversa la plate-forme et redescendit de l’autre côté. + +Il avait conservé la clef; il ouvrit la porte et se trouva dehors. + +Le capitaine de gendarmerie l’attendait; il conféra quelques +instants avec lui, puis tous deux sortirent ensemble. + +Tous deux rentrèrent à Bourg par le chemin de ronde pour ne pas +être vus, prirent la porte des halles, la rue de la Révolution, la +rue de la Liberté, la rue d'Espagne, devenue la rue Simonneau. +Puis Roland s'enfonça dans un des angles de la rue du Greffe et +attendit. + +Le capitaine de gendarmerie continua seul son chemin. + +Il allait rue des Ursules, devenue depuis sept ans la rue des +Casernes; c'était là que le chef de brigade des dragons avait son +logement, et il venait de se mettre au lit au moment où le +capitaine entra dans sa chambre; celui-ci lui dit deux mots tout +bas, et en hâte le chef de brigade s'habilla et sortit. + +Au moment où le chef de brigade des dragons et le capitaine de +gendarmerie apparaissaient sur la place, une ombre se détachait de +la muraille et s'approchait d'eux. + +Cette ombre, c'était Roland. + +Les trois hommes restèrent en conférence dix minutes, Roland +donnant des ordres, les deux autres l’écoutant et l’approuvant. + +Puis ils se séparèrent. + +Le chef de brigade rentra chez lui; Roland et le capitaine de +gendarmerie, par la rue de l'Étoile, les degrés des Jacobins et la +rue du Bourgneuf, regagnèrent le chemin de ronde, puis, en +diagonale, ils allèrent rejoindre la route de Pont-d'Ain. + +Roland laissa, en passant, le capitaine de gendarmerie à la +caserne et continua son chemin. + +Vingt minutes après, pour ne pas réveiller Amélie, au lieu de +sonner à la grille, il frappait au volet de Michel; Michel ouvrit +le volet, et, d'un seul bond, Roland -- dévoré de cette fièvre qui +s'emparait de lui lorsqu'il courait ou même rêvait tout simplement +quelque danger -- sautait dans le pavillon. + +Il n'eût point réveillé Amélie, eût-il sonné à la porte, car +Amélie ne dormait point. + +Charlotte, qui, elle aussi, de son côté, arrivait de la ville sous +prétexte d'aller voir son père, mais, en réalité pour faire +parvenir une lettre à Morgan, avait trouvé Morgan et rapportait la +réponse à sa maîtresse. + +Amélie lisait cette réponse; elle était conçue en ces termes: + +«Amour à moi! + +«Oui, tout va bien de ton côté, car tu es l'ange, mais j'ai bien +peur que tout n'aille mal du mien, moi qui suis le démon. + +«Il faut absolument que je te voie, que je te presse dans mes +bras, que je te serre contre mon coeur; je ne sais quel +pressentiment plane au-dessus de moi, je suis triste à mourir. + +«Envoie demain Charlotte s'assurer que sir John est bien parti; +puis, lorsque tu auras acquis la certitude de ce départ, fais le +signal accoutumé. + +«Ne t'effraye point, ne me parle point de la neige, ne me dis pas +que l'on verra mes pas. + +«Ce n'est pas moi, cette fois, qui irai à toi, c'est toi qui +viendras à moi; comprends-tu bien? tu peux te promener dans le +parc, personne n'ira suivre la trace de tes pas. + +«Tu te couvriras de ton châle le plus chaud, de tes fourrures les +plus épaisses; puis, dans la barque amarrée sous les saules, nous +passerons une heure en changeant de rôle. D'habitude, je te dis +mes espérances et tu me dis tes craintes; demain, mon adorée +Amélie, c'est toi qui me diras tes espérances et moi qui te dirai +mes craintes. + +«Seulement, aussitôt le signal fait, descends; je t'attendrai à +Montagnac, et, de Montagnac à la Reyssouse, il n'y a pas, pour moi +qui t'aime, cinq minutes de chemin. + +«Au revoir, ma pauvre Amélie! si tu ne m'eusses pas rencontré, tu +eusses été heureuse entre les heureuses. + +«La fatalité m'a mis sur ton chemin, et j'ai, j'en ai bien peur, +fait de toi une martyre. + +«Ton CHARLES. + +«À demain, n'est-ce pas? à moins d'obstacle surhumain.» + + +XLVIII -- OÙ LES PRESSENTIMENTS DE MORGAN SE RÉALISENT + +Rien de plus calme et de plus serein souvent que les heures qui +précèdent une grande tempête. + +La journée fut belle et sereine, une de ces belles journées de +février où, malgré le froid piquant de l'atmosphère, où, malgré le +blanc linceul qui couvre la terre, le soleil sourit aux hommes et +leur promet le printemps. + +Sir John vint sur le midi faire à Amélie sa visite d'adieu. Sir +John avait ou croyait avoir la parole d'Amélie; cette parole lui +suffisait. Son impatience était personnelle; mais Amélie, en +accueillant sa recherche, quoiqu'elle eût laissé l'époque de leur +union dans le vague de l'avenir, avait comblé toutes ses +espérances. + +Il s'en rapportait pour le reste au désir du premier consul et à +l'amitié de Roland. + +Il retournait donc à Paris pour faire sa cour à madame de +Montrevel, ne pouvant rester pour la faire à Amélie. + +Un quart d'heure après la sortie de sir John du château des +Noires-Fontaines, Charlotte à son tour prenait le chemin de Bourg. + +Vers les quatre heures, elle venait rapporter à Amélie qu'elle +avait vu de ses yeux sir John monter en voiture à la porte de +l'hôtel de France et partir par la route de Mâcon. + +Amélie pouvait donc être parfaitement tranquille de ce côté. Elle +respira. + +Amélie avait tenté d'inspirer à Morgan une tranquillité qu'elle +n'avait point elle même; depuis le jour où Charlotte lui avait +révélé la présence de Roland à Bourg, elle avait pressenti, comme +Morgan, que l'on approchait d'un dénouement terrible. Elle +connaissait tous les détails des événements arrivés à la +chartreuse de Seillon; elle voyait la lutte engagée entre son +frère et son amant, et, rassurée sur le sort de son frère, grâce à +la recommandation faite par le chef des compagnons de Jéhu, elle +tremblait pour la vie de son amant. + +De plus, elle avait appris l'arrestation de la malle de Chambéry +et la mort du chef de brigade des chasseurs de Mâcon; elle avait +su que son frère était sauvé, mais qu'il avait disparu. + +Elle n'avait reçu aucune lettre de lui. + +Cette disparition et ce silence, pour elle qui connaissait Roland, +c'était quelque chose de pis qu'une guerre ouverte et déclarée. + +Quant à Morgan, elle ne l'avait pas revu depuis la scène que nous +avons racontée, et dans laquelle elle avait pris l'engagement de +lui faire parvenir des armes partout où il serait, si jamais il +était condamné à mort. + +Cette entrevue demandée par Morgan, Amélie l'attendait donc avec +autant d'impatience que celui qui la demandait. + +Aussi, dès qu'elle put croire que Michel et son fils étaient +couchés, alluma-t-elle aux quatre fenêtres les bougies qui +devaient servir de signal à Morgan. + +Puis, comme le lui avait recommandé son amant, elle s'enveloppa +d'un cachemire rapporté par son frère du champ de bataille des +Pyramides, et qu'il avait lui-même déroulé de la tête d'un bey tué +par lui: elle jeta par-dessus son cachemire une mante de +fourrures, laissa Charlotte pour lui donner avis de ce qui pouvait +arriver, et espérant qu'il n'arriverait rien, elle ouvrit la porte +du parc et s'achemina vers la rivière. + +Dans la journée, elle avait été deux ou trois fois jusqu'à la +Reyssouse, et en était revenue, afin de tracer un réseau de pas +dans lesquels les pas nocturnes ne fussent point reconnus. + +Elle descendit donc, sinon tranquillement, du moins hardiment, la +pente qui conduisait jusqu'à la Reyssouse; arrivée au bord de la +rivière, elle chercha des yeux la barque amarrée sous les saules. + +Un homme l'y attendait. C'était Morgan. + +En deux coups de rame, il arriva jusqu'à un endroit praticable à +la descente; Amélie s'élança, il la reçut dans ses bras. + +La première chose que vit la jeune fille, ce fut le rayonnement +joyeux qui illuminait, pour ainsi dire, le visage de son amant. + +-- Oh! s'écria-t-elle, tu as quelque chose d'heureux à m'annoncer. + +-- Pourquoi cela, chère amie? demanda Morgan avec son plus doux +sourire. + +-- Il y a sur ton visage, ô mon bien aimé Charles, quelque chose +de plus que le bonheur de me revoir. + +-- Tu as raison, dit Morgan enroulant la chaîne de la barque au +tronc d'un saule, et laissant les avirons battre les flancs du +canot. + +Puis, prenant Amélie dans ses bras: + +-- Tu as raison, mon Amélie, lui dit-il, et mes pressentiments me +trompaient. Oh! faibles et aveugles que nous sommes, c'est au +moment où il va toucher le bonheur de la main que l'homme +désespère et doute. + +-- Oh! parle, parle! dit Amélie; qu'est-il donc arrivé? + +-- Te rappelles-tu, mon Amélie, ce que, dans notre dernière +entrevue, tu me répondis quand je te parlais de fuir et que je +craignais tes répugnances? + +-- Oh! oui, je m'en souviens: Charles, je te répondis que j'étais +à toi, et que, si j'avais des répugnances, je les surmonterais. + +-- Et moi, je te répondis que j'avais des engagements qui +m'empêchaient de fuir; que, de même qu'ils étaient liés à moi, +j'étais lié à eux; qu'il y avait un homme dont nous relevions, et +à qui nous devions obéissance absolue, et que cet homme, c'était +le futur roi de France, Louis XVIII. + +-- Oui, tu m'as dit tout cela. + +-- Eh bien, nous sommes relevés de notre voeu d'obéissance, +Amélie, non seulement par le roi Louis XVIII, mais encore par +notre général Georges Cadoudal. + +-- Oh! mon ami, tu vas donc redevenir un homme comme tous les +autres, au-dessus de tous les autres! + +-- Je vais redevenir un simple proscrit, Amélie. Il n'y a pas à +espérer pour nous l'amnistie vendéenne ou bretonne. + +-- Et pourquoi cela? + +-- Nous ne sommes pas des soldats, nous, mon enfant bien-aimée; +nous ne sommes pas même des rebelles: nous sommes des _compagnons +de Jéhu._ +_ _ +Amélie poussa un soupir. + +-- Nous sommes des bandits, des brigands, des dévaliseurs de +malles-poste, appuya Morgan avec une intention visible. + +-- Silence! fit Amélie en appuyant sa main sur la bouche de son +amant; silence! ne parlons point de cela, dis-moi comment votre +roi vous relève de vos engagements, comment votre général vous +donne congé. + +-- Le premier consul a voulu voir Cadoudal. D'abord, il lui a +envoyé ton frère pour lui faire des propositions; Cadoudal a +refusé d'entrer en arrangements; mais, comme nous, Cadoudal a reçu +de Louis XVIII l'ordre de cesser les hostilités. Coïncidant avec +cet ordre, est arrivé un nouveau message du premier consul; ce +messager, c'était un sauf-conduit pour le général vendéen, une +invitation de venir à Paris; un traité enfin de puissance à +puissance. Cadoudal a accepté, et doit être à cette heure sur la +route de Paris: Il y a donc sinon paix, du moins trêve. + +-- Oh! quelle joie, mon Charles! + +-- Ne te réjouis pas trop, mon amour. + +-- Et pourquoi cela? + +-- Parce que cet ordre de cesser les hostilités est venu, sais-tu +pourquoi? + +-- Non. + +-- Eh bien, c'est un homme très fort que M. Fouché; il a compris +que, ne pouvant nous vaincre, il fallait nous déshonorer. Il a +organisé de faux compagnons de Jéhu qu'il a lâchés dans le Maine +et dans l’Anjou, et qui ne contentent pas, eux, de prendre +l'argent du gouvernement, mais qui pillent et détroussent les +voyageurs, qui entrent la nuit dans les châteaux et dans les +fermes, qui mettent les propriétaires de ces fermes et de ces +châteaux les pieds sur des charbons ardents, et qui leur arrachent +par des tortures le secret de l'endroit où est caché leur argent. +Eh bien, ces hommes, ces misérables, ces bandits, ces chauffeurs, +ils prennent le même nom que nous, et sont censés combattre pour +le même principe; si bien que la police de M. Fouché nous met non +seulement hors la loi, mais aussi hors l'honneur. + +-- Oh! + +-- Voilà, ce que j'avais à te dire, mon Amélie, avant de te +proposer une seconde fois de fuir ensemble. Aux yeux de la France, +aux yeux de l’étranger, aux yeux du prince même que nous avons +servi et pour qui nous avons risqué l'échafaud, nous serons dans +l'avenir, nous sommes probablement déjà des misérables dignes de +l'échafaud. + +-- Oui... mais, pour moi, mon bien-aimé Charles, tu es l'homme +dévoué, l'homme de conviction, le royaliste obstiné qui a continué +de combattre quand tout le monde avait mis bas les armes; pour +moi, tu es le loyal baron de Sainte-Hermine; pour moi, si tu +l'aimes mieux, tu es le noble, le courageux et l'invincible +Morgan. + +-- Ah! voilà tout ce que je voulais savoir, ma bien-aimée; tu +n'hésiteras donc pas un instant, malgré le nuage infâme que l'on +essaye d'élever entre nous et l'honneur, tu n'hésiteras donc pas, +je ne dirai point à te donner à moi, tu t'es déjà donnée, mais à +être ma femme? + +-- Que dis-tu là? Pas un instant, pas une seconde; mais ce serait +la joie de mon être, le bonheur de ma vie! Ta femme, je suis ta +femme devant Dieu; Dieu comblera tous mes désirs les jours où il +permettra que je sois ta femme devant les hommes. + +Morgan tomba à genoux. + +-- Eh bien, dit-il, à tes pieds, Amélie, les mains jointes, avec +la voix la plus suppliante de mon coeur, je viens te dire: +«Amélie, veux-tu fuir? Amélie, veux-tu quitter la France? Amélie, +veux-tu être ma femme?» + +Amélie se dressa tout debout, prit son front entre ses deux mains, +comme si la violence du sang qui affluait à son cerveau allait le +faire éclater. + +Morgan lui saisit les deux mains, et, la regardant avec +inquiétude: + +-- Hésites-tu? lui demanda-t-il d'une voix sourde, tremblante, +presque brisée. + +-- Non! oh! non! pas une seconde, s'écria résolument Amélie; je +suis à toi, dans le passé et dans l'avenir, en tout et partout. +Seulement, le coup est d'autant plus violent qu'il était +inattendu. + +-- Réfléchis bien, Amélie; ce que je te propose, c'est l'abandon +de la patrie et de la famille, c'est-à-dire de tout ce qui est +cher, de tout ce qui est sacré: en me suivant, tu quittes le +château où tu es née, la mère qui t'y a enfantée et nourrie, le +frère qui t'aime, et qui, lorsqu'il saura que tu es la femme d'un +brigand, te haïra peut-être, te méprisera certainement. + +Et, en parlant ainsi, Morgan interrogeait avec anxiété le visage +d'Amélie. + +Ce visage s'éclaira graduellement d'un doux sourire, et, comme il +s'abaissait du ciel sur la terre, s'inclinant sur le jeune homme +toujours à genoux. + +-- Oh! Charles! dit la jeune fille d'une voix douce comme le +murmure de la rivière qui s'écoulait claire et limpide sous ses +pieds, il faut que ce soit une chose bien puissante que l'amour +qui émane directement de Dieu puisque, malgré les paroles +terribles que tu viens de prononcer, sans crainte, sans +hésitation, presque sans regrets, je te dis: Charles, me voilà; +Charles, je suis à toi; Charles, quand partons-nous? + +-- Amélie, nos destinées ne sont point de celles avec lesquelles +on transige et on discute; si nous partons, si tu me suis, c'est à +l'instant même; demain, il faut que nous soyons de l'autre côté de +la frontière. + +-- Et nos moyens de fuite? + +-- J'ai, à Montagnac, deux chevaux tout sellés: un pour toi, +Amélie, un pour moi; j'ai pour deux cent mille francs de lettres +de crédit sur Londres ou sur Vienne. Là où tu voudras aller, nous +irons. + +-- Où tu seras, Charles, je serai; que m'importe le pays! que +m'importe la ville! + +-- Alors, viens! + +-- Cinq minutes, Charles, est-ce trop? + +-- Où vas-tu? + +-- J'ai à dire adieu à bien des choses, j'ai à emporter tes +lettres chéries, j'ai à prendre le chapelet d'ivoire de ma +première communion, j'ai quelques souvenirs chéris, pieux, sacrés, +des souvenirs d'enfance qui seront là-bas tout ce qui me restera +de ma mère, de ma famille, de la France; je vais les prendre et je +reviens. + +-- Amélie! + +-- Quoi? + +-- Je voudrais bien ne pas te quitter; il me semble qu'au moment +d'être réunis, te quitter un instant, c'est te perdre pour +toujours; Amélie, veux-tu que je te suive? + +-- Oh! viens; qu'importe qu'on voie tes pas maintenant! nous +serons loin demain au jour; viens! + +Le jeune homme sauta hors de la barque et donna la main à Amélie, +puis il l'enveloppa de son bras, et tous deux prirent le chemin de +la maison. + +Sur le perron, Charles s'arrêta. + +-- Va, lui dit-il, la religion des souvenirs a sa pudeur; quoique +je la comprenne, je te gênerais. Je t'attends ici, d'ici je te +garde; du moment où je n'ai qu'à étendre la main pour te prendre, +je suis bien sûr que tu ne m'échapperas point. Va, mon Amélie, +mais reviens vite. + +Amélie répondit en tendant ses lèvres au jeune homme; puis elle +monta rapidement l'escalier, rentra dans sa chambre, prit un petit +coffret de chêne sculpté, cerclé de fer, où était son trésor, les +lettres de Charles, depuis la première jusqu'à la dernière, +détacha de la glace de la cheminée le blanc et virginal chapelet +d'ivoire qui y était suspendu, mit à sa ceinture une montre que +son père lui avait donnée; puis elle passa dans la chambre de sa +mère, s'inclina au chevet de son lit, baisa l’oreiller que la tête +de madame de Montrevel avait touché, s'agenouilla devant le Christ +veillant au pied de son lit, commença une action de grâces qu'elle +n'osa continuer, l’interrompit par un acte de foi, puis tout à +coup s'arrêta. Il lui avait semblé que Charles l'appelait. + +Elle prêta l’oreille, et entendit une seconde fois son nom +prononcé avec un accent d'angoisse dont elle ne pouvait se rendre +compte. + +Elle tressaillit, se redressa et descendit rapidement l’escalier. + +Charles était toujours à la même place; mais, penché en avant, +l’oreille tendue, il semblait écouter avec anxiété un bruit +lointain. + +-- Qu'y a-t-il? demanda Amélie en saisissant la main du jeune +homme. + +-- Écoute, écoute, dit celui-ci. + +Amélie prêta l'oreille à son tour. + +Il lui sembla entendre des détonations successives comme un +pétillement de mousqueterie. + +Cela venait du côté de Ceyzeriat. + +-- Oh! s'écria Morgan, j'avais bien raison de douter de mon +bonheur jusqu'au dernier moment! Mes amis sont attaqués! Amélie, +adieu, adieu! + +-- Comment! adieu? s'écria Amélie pâlissante; tu me quittes? + +Le bruit de la fusillade devint plus distinct. + +-- N'entends-tu pas? Ils se battent, et je ne suis pas là pour me +battre avec eux! + +Fille et soeur de soldat, Amélie comprit tout, et n'essaya point +de résister. + +-- Va, dit-elle en laissant tomber ses bras; tu avais raison, nous +sommes perdus. + +Le jeune homme poussa un cri de rage, saisit une seconde fois la +jeune fille, la serra sur sa poitrine, comme s'il voulait +l'étouffer; puis, bondissant du haut en bas du perron, et +s'élançant dans la direction de la fusillade avec la rapidité du +daim poursuivi par les chasseurs: + +-- Me voilà, amis! cria-t-il, me voilà! + +Et il disparut comme une ombre sous les grands arbres du parc. + +Amélie tomba à genoux, les bras étendus vers lui, mais sans avoir +la force de le rappeler; ou, si elle le rappela, ce fut d'une voix +si faible que Morgan ne lui répondit point, et ne ralentit point +sa course pour lui répondre. + + +XLIX -- LA REVANCHE DE ROLAND + +On devine ce qui s'était passé. + +Roland n'avait point perdu son temps avec le capitaine de +gendarmerie et le colonel de dragons. + +Ceux-ci, de leur côté, n'avaient pas oublié qu'ils avaient une +revanche à prendre. + +Roland avait découvert au capitaine de gendarmerie le passage +souterrain qui communiquait de l'église de Brou à la grotte de +Ceyzeriat. + +À neuf heures du soir, le capitaine et les dix-huit hommes qu'il +avait sous ses ordres devaient entrer dans l'église, descendre +dans le caveau des ducs de Savoie, et fermer de leurs baïonnettes +la communication des carrières avec le souterrain. + +Roland, à la tête de vingt dragons, devait envelopper le bois, le +battre en resserrant le demi-cercle, afin que les deux ailes de ce +demi-cercle vinssent aboutir à la grotte de Ceyzeriat. + +À neuf heures, le premier mouvement devait être fait de ce côté, +se combinant avec celui du capitaine de gendarmerie. + +On a vu, par les paroles échangées entre Amélie et Morgan, quelles +étaient pendant ce temps les dispositions des compagnons de Jéhu. + +Les nouvelles arrivées à la fois de Mittau et de Bretagne avaient +mis tout le monde à l'aise; chacun se sentait libre et, comprenant +que l'on faisait une guerre désespérée, était joyeux de sa +liberté. + +Il y avait donc réunion complète dans la grotte de Ceyzeriat, +presque une fête; à minuit, tous se séparaient, et chacun, selon +les facilités qu'il pouvait avoir de traverser la frontière, se +mettait en route pour quitter la France. + +On a vu à quoi leur chef occupait ses derniers instants. + +Les autres, qui n'avaient point les mêmes liens de coeur, +faisaient ensemble dans le carrefour, splendidement éclairé, un +repas de séparation et d'adieu: car, une fois hors de la France, +la Vendée et la Bretagne pacifiées, l'armée de Condé détruite, où +se retrouveraient-ils sur la terre étrangère? Dieu le savait! + +Tout à coup, le retentissement d'un coup de fusil arriva jusqu'à +eux. + +Comme par un choc électrique, chacun fut debout. + +Un second coup de fusil se fit entendre. + +Puis, dans les profondeurs de la carrière, ces deux mots +pénétrèrent, frissonnant comme les ailes d'un oiseau funèbre: + +-- Aux armes! + +Pour des compagnons de Jéhu, soumis à toutes les vicissitudes +d'une vie de bandits, le repos d'un instant n'était jamais la +paix. + +Poignards, pistolets et carabines étaient toujours à la portée de +la main. +Au cri poussé, selon toute probabilité, par la sentinelle, chacun +sauta sur ses armes et resta le cou tendu, la poitrine haletante, +l'oreille ouverte. + +Au milieu du silence, on entendit le bruit d'un pas aussi rapide +que pouvait le permettre l'obscurité dans laquelle le pas +s'enfonçait. + +Puis, dans le rayon de lumière projeté par les torches et par les +bougies, un homme apparut. + +-- Aux armes! cria-t-il une seconde, fois, nous sommes attaqués! + +Les deux coups que l'on avait entendus étaient la double +détonation du fusil de chasse de la sentinelle. + +C'était elle qui accourait, son fusil encore fumant à la main. + +-- Où est Morgan? crièrent vingt voix. + +-- Absent, répondit Montbar, et, par conséquent, à moi le +commandement! Éteignez tout, et en retraite sur l'église; un +combat est inutile maintenant, et le sang versé serait du sang +perdu. + +On obéit avec cette promptitude qui indique que chacun apprécie le +danger. + +Puis on se serra dans l'obscurité. + +Montbar, à qui les détours du souterrain étaient aussi bien connus +qu'à Morgan, se chargea de diriger la troupe, et s'enfonça, suivi +de ses compagnons, dans les profondeurs de la carrière. +Tout à coup, il lui sembla entendre à cinquante pas devant lui un +commandement prononcé à voix basse, puis le claquement d'un +certain nombre de fusils que l'on arme. + +Il étendit les deux bras en murmurant à son tour le mot: «Halte!» + +Au même instant, on entendit distinctement le commandement: «Feu!» + +Ce commandement n'était pas prononcé, que le souterrain s'éclaira +avec une détonation terrible. + +Dix carabines venaient de faire feu à la fois. + +À la lueur de cet éclair, Montbar et ses compagnons purent +apercevoir et reconnaître l'uniforme des gendarmes. + +-- Feu! cria à son tour Montbar. + +Sept ou huit coups de fusil retentirent à ce commandement. + +La voûte obscure s'éclaira de nouveau. + +Deux compagnons de Jéhu gisaient sur le sol, l'un tué raide, +l'autre blessé mortellement. + +-- La retraite est coupée, dit Montbar; volte-face, mes amis; si +nous avons une chance, c’est du côté de la forêt. + +Le mouvement se fit avec la régularité d'une manoeuvre militaire. + +Montbar se retrouva à la tête de ses compagnons, et revint sur ses +pas. + +En ce moment, les gendarmes firent feu une seconde fois. + +Personne ne riposta: ceux qui avaient déchargé leurs armes les +rechargèrent; ceux qui n'avaient pas tiré se tenaient prêts pour +la véritable lutte, qui allait avoir lieu à l'entrée de la grotte. + +Un ou deux soupirs indiquèrent seuls que cette riposte de la +gendarmerie n'était point sans résultat. + +Au bout de cinq minutes, Montbar s'arrêta. + +On était revenu à la hauteur du carrefour, à peu près. + +-- Tous les fusils et tous les pistolets sont-ils chargés? +demanda-t-il. + +-- Tous, répondirent une douzaine de voix. + +-- Vous vous rappelez le mot d'ordre pour ceux de nous qui +tomberont entre les mains de la justice: nous appartenons aux +bandes de M. Teyssonnet; nous sommes venus pour recruter des +hommes à la cause royaliste; nous ne savons pas ce que l'on veut +dire quand on nous parle des malles-poste et des diligences +arrêtées. + +-- C'est convenu. + +-- Dans l'un ou l'autre cas, c'est la mort, nous le savons bien; +mais c'est la mort du soldat au lieu de la mort des voleurs, la +fusillade au lieu de la guillotine. + +-- Et la fusillade, dit une voix railleuse, nous savons ce que +c'est. Vive la fusillade! + +-- En avant, mes amis, dit Montbar, et vendons-leur notre vie ce +qu'elle vaut, c'est-à-dire le plus cher possible. + +-- En avant! répétèrent les compagnons. + +Et aussi rapidement qu'il était possible de le faire dans les +ténèbres, la petite troupe se remit en marche, toujours conduite +par Montbar. + +À mesure qu'ils avançaient, Montbar respirait une odeur de fumée +qui l’inquiétait. + +En même temps, se reflétaient sur les parois des murailles et aux +angles des piliers, certaines lueurs qui indiquaient qu'il se +passait quelque chose d'insolite vers l’ouverture de la grotte. + +-- Je crois que ces gredins-là nous enfument, dit Montbar. + +-- J'en ai peur, répondit Adler. + +-- Ils croient avoir affaire à des renards. + +-- Oh! répondit la même voix, ils verront bien à nos griffes que +nous sommes des lions. + +La fumée devenait de plus en plus épaisse, la lueur de plus en +plus vive. + +On arriva au dernier angle. + +Un amas de bois sec avait été allumé dans l'intérieur de la +carrière, à une cinquantaine de pas de son ouverture, non pas pour +enfumer, mais pour éclairer. + +À la lumière répandue par le foyer incandescent, on voyait reluire +à l'entrée de la grotte les armes des dragons. + +À dix pas en avant d'eux, un officier attendait, appuyé sur sa +carabine, non seulement exposé à tous les coups, mais semblant les +provoquer. + +C'était Roland. + +Il était facile à reconnaître: il avait jeté loin de lui son +chapeau, sa tête était nue, et la réverbération de la flamme se +jouait sur son visage. + +Mais ce qui eût dû le perdre le sauvait. + +Montbar le reconnut et fit un pas en arrière. + +-- Roland de Montrevel! dit-il; rappelez-vous la recommandation de +Morgan. + +-- C'est bien, répondirent les compagnons d'une voix sourde. + +-- Et maintenant, cria Montbar, mourons, mais tuons! + +Et il s'élança le premier dans l'espace éclairé par la flamme du +foyer, déchargea un des canons de son fusil à deux coups sur les +dragons qui répondirent par une décharge générale. + +Il serait impossible de raconter ce qui se passa alors: la grotte +s'emplit d'une fumée au sein de laquelle chaque coup de feu +brillait comme un éclair; les deux troupes se joignirent et +s'attaquèrent corps à corps: ce fut le tour des pistolets et des +poignards. Au bruit de la lutte, la gendarmerie accourut; mais il +lui fut impossible de faire feu, tant étaient confondus amis et +ennemis. + +Seulement, quelques démons de plus semblèrent se mêler à cette +lutte de démons. + +On voyait des groupes confus luttant au milieu de cette atmosphère +rouge et fumeuse, s'abaissant, se relevant, s'affaissant encore; +on entendait un hurlement de rage ou un cri d'agonie: c'était le +dernier soupir d'un homme. + +Le survivant cherchait un nouvel adversaire, commençait une +nouvelle lutte. + +Cet égorgement dura un quart d'heure, vingt minutes peut-être. + +Au bout de ces vingt minutes, on pouvait compter dans la grotte de +Ceyzeriat vingt-deux cadavres. + +Treize appartenaient aux dragons et aux gendarmes, neuf aux +compagnons de Jéhu. + +Cinq de ces derniers survivaient; écrasés par le nombre, criblés +de blessures, ils avaient été pris vivants. + +Les gendarmes et les dragons, au nombre de vingt-cinq, les +entouraient. + +Le capitaine de gendarmerie avait eu le bras gauche cassé, le chef +de brigade des dragons avait eu la cuisse traversée par une balle. + +Seul, Roland, couvert de sang mais d'un sang qui n'était pas le +sien, n'avait pas reçu une égratignure. + +Deux des prisonniers étaient si grièvement blessés, qu'on renonça +à les faire marcher; il fallut les transporter sur des brancards. + +On alluma des torches préparées à cet effet, et on prit le chemin +de la ville. + +Au moment où l'on passait de la forêt sur la grande route, on +entendit le galop d'un cheval. + +Ce galop se rapprochait rapidement. + +-- Continuez votre chemin, dit Roland; je reste en arrière pour +savoir ce que c'est. + +C'était un cavalier qui, comme nous l’avons dit, accourait à toute +bride. + +-- Qui vive? cria Roland, lorsque le cavalier ne fut plus qu'à +vingt pas de lui. + +Et il apprêta sa carabine. + +-- Un prisonnier de plus, monsieur de Montrevel, répondit le +cavalier; je n'ai pas pu me trouver au combat, je veux du moins me +trouver à l’échafaud. Où sont mes amis? + +-- Là, monsieur, répondit Roland, qui avait reconnu, non pas la +figure, mais la voix du jeune homme, voix qu'il entendait pour la +troisième fois. + +Et il indiqua de la main le groupe formant le centre de la petite +troupe qui suivait la route de Ceyzeriat à Bourg. + +-- Je vois avec bonheur qu'il ne vous est rien arrivé, monsieur de +Montrevel, dit le jeune homme avec une courtoisie parfaite, et ce +m'est une grande joie, je vous le jure. + +Et, piquant son cheval, il fut en quelques élans près des dragons +et des gendarmes. + +-- Pardon, messieurs, dit-il en mettant pied à terre, mais je +réclame une place au milieu de mes trois amis, le vicomte de +Jahiat, le comte de Valensolle et le marquis de Ribier. + +Les trois prisonniers jetèrent un cri d'admiration et tendirent +les mains à leur ami. + +Les deux blessés se soulevèrent sur leur brancard et murmurèrent: + +-- Bien, Sainte-Hermine.., bien! + +-- Je crois, Dieu me pardonne! s'écria Roland, que le beau côté de +l'affaire restera jusqu'au bout à ces bandits! + + +L -- CADOUDAL AUX TUILERIES + +Le surlendemain du jour, ou plutôt de la nuit, où s'étaient passés +les événements que nous venons de raconter, deux hommes marchaient +côte à côte dans le grand salon des Tuileries donnant sur le +jardin. + +Ils parlaient vivement; des deux côtés, les paroles étaient +accompagnées de gestes rapides et animés. + +Ces deux hommes, c'étaient le premier consul Bonaparte et Georges +Cadoudal. + +Georges Cadoudal, touché des malheurs que pouvait entraîner pour +la Bretagne une plus longue résistance, venait de signer la paix +avec Brune. + +C'était après la signature de cette paix qu'il avait délié de leur +serment les compagnons de Jéhu. + +Par malheur, le congé qu'il leur donnait était arrivé, comme nous +l'avons vu, vingt-quatre heures trop tard. + +En traitant avec Brune, Georges Cadoudal n'avait rien stipulé pour +lui-même, que la liberté de passer immédiatement en Angleterre. + +Mais Brune avait tant insisté, que le chef vendéen avait consenti +à une entrevue avec le premier consul. + +Il était, en conséquence, parti pour Paris. + +Le matin même de son arrivée, il s'était présenté aux Tuileries, +s'était nommé et avait été reçu. + +C'était Rapp qui, en l'absence de Roland, l’avait introduit. + +En se retirant, l'aide de camp avait laissé les deux portes +ouvertes, afin de tout voir du cabinet de Bourrienne, et de porter +secours au premier consul, s'il était besoin. + +Mais Bonaparte, qui avait compris l'intention de Rapp, avait été +fermer la porte. + +Puis, revenant vivement vers Cadoudal: + +-- Ah! c'est vous, enfin! lui avait-il dit; je suis bien aise de +vous voir; un de vos ennemis, mon aide de camp, Roland de +Montrevel, m'a dit le plus grand bien de vous. + +-- Cela ne m'étonne point, avait répondu Cadoudal; pendant le peu +de temps que j'ai vu M. de Montrevel, j'ai cru reconnaître en lui +les sentiments les plus chevaleresques. + +-- Oui, et cela vous a touché? répondit le premier consul. + +Puis, fixant sur le chef royaliste son oeil de faucon: + +-- Écoutez, Georges, reprit-il, j'ai besoin d'hommes énergiques +pour accomplir l’oeuvre que j'entreprends. Voulez-vous être des +miens? Je vous ai fait offrir le grade de colonel; vous valez +mieux que cela: je vous offre le grade de général de division. + +-- Je vous remercie du plus profond de mon coeur, citoyen premier +consul, répondit Georges; mais vous me mépriseriez si j'acceptais. + +-- Pourquoi cela? demanda vivement Bonaparte. + +-- Parce que j'ai prêté serment à la maison de Bourbon, et que je +lui resterai fidèle, quand même. + +-- Voyons, reprit le premier consul, n'y a-t-il aucun moyen de +vous rallier à moi? + +-- Général, répondit l'officier royaliste, m'est-il permis de vous +répéter ce que l'on ma dit? + +-- Et pourquoi pas? + +-- C'est que cela touche aux plus profonds arcanes de la +politique. + +-- Bon! quelque niaiserie, fit le premier consul avec un sourire +inquiet. + +Cadoudal s'arrêta et regarda fixement son interlocuteur. + +-- On dit qu'il y a eu un accord fait à Alexandrie, entre vous et +le commodore Sidney Smith; que cet accord avait pour objet de vous +laisser le retour libre en France, à la condition, acceptée par +vous, de relever le trône de nos anciens rois. + +Bonaparte éclata de rire. + +-- Que vous êtes étonnants, vous autres plébéiens, dit-il, avec +votre amour pour vos anciens rois! Supposez que je rétablisse ce +trône -- chose dont je n'ai nulle envie, je vous le déclare -- que +vous en reviendra-t-il, à vous qui avez versé votre sang pour le +rétablissement de ce trône? Pas même la confirmation du grade que +vous avez conquis, colonel! Et où avez-vous vu dans les armées +royales un colonel qui ne fût pas noble? Avez-vous jamais entendu +dire que, près de ces gens-là, un homme se soit élevé par son +propre mérite? Tandis qu'auprès de moi, Georges, vous pouvez +atteindre à tout, puisque plus je m'élèverai, plus j'élèverai avec +moi ceux qui m'entoureront. Quant à me voir jouer le rôle de Monk, +n'y comptez pas; Monk vivait dans un siècle où les préjugés que +nous avons combattus et renversés en 1789 avaient toute leur +vigueur; Monk eût voulu se faire roi, qu'il ne l'eût pas pu; +dictateur, pas davantage! Il fallait être Cromwell pour cela. +Richard n'y a pas pu tenir; il est vrai que c'était un véritable +fils de grand homme, c'est-à-dire un sot. Si j'eusse voulu me +faire roi, rien ne m'en eût empêché, et, si l'envie m'en prend +jamais, rien ne m'en empêchera. Voyons, vous avez quelque chose à +répondre! Répondez. + +-- Vous dites, citoyen premier consul, que la situation n'est +point la même en France en 1800 qu'en Angleterre en 1660; je n'y +vois moi aucune différence. Charles Ier avait été décapité en +1649, Louis XVI l’a été en 1793; onze ans se sont écoulés en +Angleterre entre la mort du père et la restauration du fils; sept +ans se sont déjà écoulés en France depuis la mort de Louis XVI... +Peut-être me direz-vous que la révolution anglaise fut une +révolution religieuse, tandis que la révolution française est une +révolution politique; eh bien, je répondrai qu'une charte est +aussi facile à faire qu'une abjuration. + +Bonaparte sourit. + +-- Non, reprit-il, je ne vous dirai pas cela; je vous dirai +simplement: Cromwell avait cinquante ans quand Charles Ier a été +exécuté; moi, j'en avais vingt-quatre, à la mort de Louis XVI. +Cromwell est mort en 1658, c'est-à-dire à cinquante-neuf ans; en +dix ans de pouvoir, il a eu le temps d'entreprendre beaucoup, mais +d'accomplir peu; et, d'ailleurs, lui, c'était une réforme complète +qu'il entreprenait, réforme politique par la substitution du +gouvernement républicain au gouvernement monarchique. Eh bien, +accordez-moi de vivre les années de Cromwell, cinquante-neuf ans, +ce n'est pas beaucoup. J'ai encore vingt ans à vivre, juste le +double de Cromwell, et, remarquez-le, je ne change rien, je +poursuis; je ne renverse pas, j'élève. Supposez qu'à trente ans, +César, au lieu de n’être encore que le premier débauché de Rome, +en ait été le premier citoyen; supposez que sa campagne des Gaules +ait été faite, sa campagne d'Égypte achevée, sa campagne d'Espagne +menée à bonne fin; supposez qu'il ait eu trente ans au lieu d'en +avoir cinquante, croyez-vous qu'il n'eût pas été à la fois César +et Auguste? + +-- Oui, s'il n'eût pas trouvé sur son chemin Brutus, Cassius et +Casca. + +-- Ainsi, dit Bonaparte avec mélancolie, c'est sur un assassinat +que mes ennemis comptent! en ce cas, la chose leur sera facile et +à vous tout le premier, qui êtes mon ennemi; car qui vous empêche +en ce moment, si vous avez la conviction de Brutus, de me frapper +comme il a frappé César? Je suis seul avec vous, les portes sont +fermées; vous auriez le temps d'être à moi avant qu'on fût à vous. + +Cadoudal fit un pas en arrière. + +-- Non, dit-il, nous ne comptons point sur l'assassinat, et je +crois qu'il faudrait une extrémité bien grave pour que l'un de +nous se déterminât à se faire assassin; mais les chances de la +guerre sont là. Un seul revers peut vous faire perdre votre +prestige; une défaite introduit l'ennemi au coeur de la France: +des frontières de la Provence, on peut voir le feu des bivouacs +autrichiens; un boulet peut vous enlever la tête, comme au +maréchal de Berwick; alors, que devient la France? Vous n'avez +point d'enfants, et vos frères... + +-- Oh! sous ce point de vue, vous avez raison; mais, si vous ne +croyez pas à la Providence, j'y crois, moi; je crois qu'elle ne +fait rien au hasard; je crois que, lorsqu'elle a permis que, le 15 +août 1769 -- un an jour pour jour après que Louis XV eut rendu +l’édit qui réunissait la Corse à la France -- naquît à Ajaccio un +enfant qui ferait le 13 vendémiaire et le 18 brumaire, elle avait +sur cet enfant de grandes vues, de suprêmes projets. Cet enfant, +c'est moi; si j'ai une mission, je ne crains rien, ma mission me +sert de bouclier; si je n'en ai pas, si je me trompe, si, au lieu +de vivre les vingt-cinq ou trente ans qui me sont nécessaires pour +achever mon oeuvre, je suis frappé d'un coup de couteau comme +César, ou atteint d'un boulet comme Berwick, c'est que la +Providence aura sa raison d'agir ainsi, et ce sera à elle de +pourvoir à ce qui convient à la France... Nous parlions de César +tout à l'heure: quand Rome suivait en deuil les funérailles du +dictateur et brûlait les maisons de ses assassins; quand, aux +quatre points cardinaux du monde, la ville éternelle regardait +d'où lui viendrait le génie qui mettrait fin à ses guerres +civiles; quand elle tremblait à la vue de l'ivrogne Antoine ou de +l'hypocrite Lépide, elle était loin de songer à l'écolier +d'Apollonie, au neveu de César, au jeune Octave. Qui pensait à ce +fils du banquier de Velletri, tout blanchi par la farine de ses +aïeux? Qui le devina lorsqu'on le vit arriver boitant et +clignotant des yeux pour passer en revue les vieilles bandes de +César? Pas même le prévoyant Cicéron: O_rnandum et tollen_dum, +disait-il. Eh bien, l'enfant joua toutes les barbes grises du +sénat, et régna presque aussi longtemps que Louis XIV! Georges, +Georges, ne luttez pas contre la Providence qui me suscite; car la +Providence vous brisera. + +-- J'aurai été brisé en suivant la voie et la religion de mes +pères, répondit Cadoudal en s'inclinant, et j'espère que Dieu me +pardonnera mon erreur qui sera celle d'un chrétien fervent et d'un +fils pieux. + +Bonaparte posa la main sur l'épaule du jeune chef: + +-- Soit, lui dit-il; mais, au moins, restez neutre; laissez les +événements s'accomplir, regardez les trônes s'ébranler, regardez +tomber les couronnes; ordinairement, ce sont les spectateurs qui +payent: moi, je vous payerai pour regarder faire. + +-- Et combien me donnerez-vous pour cela, citoyen premier consul? +demanda en riant Cadoudal. + +-- Cent mille francs par an, monsieur, répondit Bonaparte. + +-- Si vous donnez cent mille francs par an à un simple chef de +rebelles, dit Cadoudal, combien offrirez-vous au prince pour +lequel il a combattu? + +-- Rien, monsieur; ce que je paye en vous, c'est le courage et non +pas le principe qui vous a fait agir; je vous prouve que pour moi, +homme de mes oeuvres, les hommes n'existent que par leurs oeuvres. +Acceptez, Georges, je vous en prie. + +-- Et si je refuse? + +-- Vous aurez tort. + +-- Serai-je toujours libre de me retirer où il me conviendra? + +Bonaparte alla à la porte et l'ouvrit. + +-- L'aide de camp de service! demanda-t-il. + +Il s'attendait à voir paraître Rapp. + +Il vit paraître Roland. + +-- Ah! dit-il, c'est toi? + +Puis, se retournant vers Cadoudal: + +-- Je n'ai pas besoin, colonel, de vous présenter mon aide de camp +Roland de Montrevel: c'est une de vos connaissances. + +-- Roland, dis au colonel qu'il est aussi libre à Paris que tu +l'étais dans son camp de Muzillac, et que, s'il désire un +passeport pour quelque pays du monde que ce soit, Fouché a l'ordre +de le lui donner. + +-- Votre parole me suffit, citoyen premier consul, répondit en +s'inclinant Cadoudal; ce soir, je pars. + +-- Et peut-on vous demander où vous allez? + +-- À Londres, général. + +-- Tant mieux. + +-- Pourquoi tant mieux? + +-- Parce que, là, vous verrez de près les hommes pour lesquels +vous vous êtes battu. + +-- Après? + +-- Et que, quand vous les aurez vus... + +-- Eh bien? +-- Vous les comparerez à ceux contre lesquels vous vous êtes +battu... Seulement, une fois sorti de France, colonel... + +Bonaparte s'arrêta. + +-- J'attends, fit Cadoudal. + +-- Eh bien, n'y rentrez qu'en me prévenant, ou sinon, ne vous +étonnez pas d'être traité en ennemi. + +-- Ce sera un honneur pour moi, général, puisque vous me +prouverez, en me traitant ainsi, que je suis un homme à craindre. + +Et Georges salua le premier consul et se retira. + +-- Eh bien, général, demanda Roland, après que la porte fut +refermée sur Cadoudal, est-ce bien l'homme que je vous avais dit? + +-- Oui, répondit Bonaparte pensif; seulement, il voit mal l'état +des choses; mais l'exagération de ses principes prend sa source +dans de nobles sentiments, qui doivent lui donner une grande +influence parmi les siens. + +Alors, à voix basse: + +-- Il faudra pourtant en finir! ajouta-t-il. + +Puis, s'adressant à Roland: + +-- Et toi? demanda-t-il. + +-- Moi, répondit Roland, j'en ai fini. +-- Ah! ah! de sorte que les compagnons de Jéhu...? + +-- Ont cessé d'exister, général; les trois quarts sont morts, le +reste est prisonnier. + +-- Et toi sain et sauf? + +-- Ne m'en parlez pas, général; je commence à croire que, sans +m'en douter, j'ai fait un pacte avec le diable. + +Le même soir, comme il l'avait dit au premier consul, Cadoudal +partit pour l'Angleterre. + +À la nouvelle que le chef breton était heureusement arrivé à +Londres, Louis XVIII lui écrivait: + +«J'ai appris avec la plus vive satisfaction, général, que vous +êtes enfin échappé aux mains du tyran, qui vous a méconnu au point +de vous proposer de le servir; j'ai gémi des malheureuses +circonstances qui vous ont forcé de traiter avec lui; mais je n'ai +jamais conçu la plus légère inquiétude: le coeur de mes fidèles +Bretons et le vôtre en particulier me sont trop bien connus. +Aujourd'hui, vous êtes libre, vous êtes auprès de mon frère: tout +mon espoir renaît: je n'ai pas besoin d'en dire davantage à un +Français tel que vous. + +«Louis» + +À cette lettre étaient joints le brevet de lieutenant-général et +le grand cordon de Saint-Louis. + + +LI -- L'ARMÉE DE RÉSERVE + +Le premier consul en était arrivé au point qu'il désirait: les +compagnons de Jéhu étaient détruits, la Vendée était pacifiée. + +Tout en demandant la paix à l'Angleterre, il avait espéré la +guerre; il comprenait très bien que, né de la guerre, il ne +pouvait grandir que par la guerre; il semblait deviner qu'un jour +un poète l'appellerait _le géant des batailles._ + +Mais cette guerre, comment la ferait-il? + +Un article de la constitution de l'an VIII s'opposait à ce que le +premier consul commandât les armées en personne et quittât la +France. + +Il y a toujours dans les constitutions un article absurde; bien +heureuses les constitutions où il n'y en a qu'un! + +Le premier consul trouva un moyen. + +Il établit un camp à Dijon; l’armée qui devait occuper ce camp +prendrait le nom d'armée de réserve. + +Le noyau de cette armée fut formé par ce que l'on put tirer de la +Vendée et de la Bretagne, trente mille hommes à peu près. Vingt +mille conscrits y furent incorporés. Le général Berthier en fut +nommé commandant en chef. + +Le plan qu'avait, un jour, dans son cabinet du Luxembourg, +expliqué Bonaparte à Roland, était resté le même dans son esprit. + +Il comptait reconquérir l'Italie par une seule bataille; cette +bataille devait être une grande victoire. + +Moreau, en récompense de sa coopération au 18 brumaire, avait +obtenu ce commandement militaire qu'il désirait: il était général +en chef de l'armée du Rhin, et avait quatre-vingt mille hommes +sous ses ordres. + +Augereau commandait l'armée gallo-batave, forte de vingt-cinq +mille hommes. + +Enfin, Masséna commandait l'armée d'Italie, réfugiée dans le pays +de Gênes, et soutenait avec acharnement le siège de la capitale de +ce pays, bloquée du côté de la terre par le général autrichien +Ott, et du côté de la mer par l'amiral Keith. + +Pendant que ces mouvements s'opéraient en Italie, Moreau avait +pris l'offensive sur le Rhin et battu l’ennemi à Stockach et à +Moeskirch. Une seule victoire devait être, pour l'armée de +réserve, le signal d'entrer à son tour en ligue; deux victoires ne +laissaient aucun doute sur l'opportunité de ses opérations. + +Seulement, comment cette armée descendrait-elle en Italie? + +La première pensée de Bonaparte avait été de remonter le Valais et +de déboucher par le Simplon: on tournait ainsi le Piémont et l'on +entrait à Milan; mais l'opération était longue et se manifestait +au grand jour. + +Bonaparte y renonça; il entrait dans son plan de surprendre les +Autrichiens, et d'être avec toute son armée dans les plaines du +Piémont avant que l'on pût se douter qu'il eût passé les Alpes. + +Il s'était donc décidé à opérer son passage par le grand Saint- +Bernard. +C'était alors qu'il avait envoyé aux pères desservant le monastère +qui couronne cette montagne les cinquante mille francs dont +s'étaient emparés les compagnons de Jéhu. + +Cinquante mille autres avaient été expédiés, qui étaient parvenus +heureusement à leur destination. + +Grâce à ces cinquante mille francs, les moines devaient être +abondamment pourvus de rafraîchissements nécessaires à une armée +de cinquante mille hommes faisant une halte d'un jour. + +En conséquence, vers la fin d'avril, toute l'artillerie fut +dirigée sur Lausanne, Villeneuve, Martigny et Saint-Pierre. + +Le général Marmont, commandant l’artillerie, avait été envoyé en +avant pour veiller au transport des pièces. + +Ce transport des pièces était une chose à peu près impraticable. +Il fallait cependant qu'il eût lieu. + +Il n'y avait point d'antécédent sur lequel on pût s'appuyer; +Annibal avec ses éléphants, ses Numides et ses Gaulois, +Charlemagne avec ses Francs, n’avaient rien eu de semblable à +surmonter. + +Lors de la première campagne d'Italie, en 1796, on n'avait pas +franchi les Alpes, on les avait tournées; on était descendu de +Nice à Chérasco par la route de la Corniche. + +Cette fois, on allait entreprendre une oeuvre véritablement +gigantesque. + +Il fallait d'abord s'assurer que la montagne n'était point +occupée; la montagne sans Autrichiens était déjà un ennemi assez +difficile à vaincre! + +Lannes fut lancé en enfant perdu avec toute une division; il passa +le col du Saint-Bernard, sans artillerie, sans bagages, et +s'empara de Châtillon. + +Les Autrichiens n'avaient rien laissé dans le Piémont, que de la +cavalerie, des dépôts et quelques postes d'observation; il n'y +avait donc plus d'autres obstacles à vaincre que ceux de la +nature. On commença les opérations. + +On avait fait construire des traîneaux pour transporter les +canons; mais, si étroite que fût leur voie, on reconnut qu'elle +serait toujours trop large. + +Il fallut aviser à un autre moyen. + +On creusa des troncs de sapins, on y emboîta les pièces; à +l'extrémité supérieure, on fixa un câble pour tirer; à l’extrémité +inférieure, un levier pour diriger. + +Vingt grenadiers s'attelaient au câble, vingt autres portaient, +avec leur bagage, le bagage de ceux qui traînaient les pièces. Un +artilleur commandait chaque détachement, et avait sur lui pouvoir +absolu, au besoin droit de vie et de mort. + +Le bronze, en pareille circonstance, était bien autrement précieux +que la chair! + +Avant de partir, on donna à chaque homme une paire de souliers +neufs et vingt biscuits. + +Chacun chaussa les souliers, et se pendit les biscuits au cou. + +Le premier consul, installé au bas de la montagne, donnait à +chaque prolonge le signal du départ. + +Il faut avoir traversé les mêmes chemins en simple touriste, à +pied ou à mulet, avoir sondé de l'oeil les mêmes précipices pour +se faire une idée de ce qu'était ce voyage: toujours gravir par +des pentes escarpées, par des sentiers étroits, sur des cailloux +qui coupaient les souliers d'abord, les pieds ensuite! + +De temps en temps, on s'arrêtait, on reprenait haleine et l'on se +remettait en route sans une plainte. + +On arriva aux glaces: avant de s'y engager, les hommes reçurent +d'autres souliers: ceux du matin étaient en lambeaux; on cassa un +morceau de biscuit, on but une goutte d'eau-de-vie à la gourde, et +l'on se remit en chemin. + +On ne savait où l'on montait; quelques-uns demandaient pour +combien de jours on en avait encore; d'autres, s'il serait permis +de s'arrêter un instant à la lune. + +Enfin, l'on atteignit les neiges éternelles. + +Là, le travail devenait plus facile; les sapins glissaient sur la +neige, et l'on allait plus vite. + +Un fait donnera la mesure du pouvoir concédé à l'artilleur +conduisant chaque prolonge. + +Le général Chamberlhac passait; il trouva que l'on n'allait pas +assez vite, et, voulant faire hâter le pas, il s'approcha du +canonnier et prit avec lui un ton de maître. + +-- Ce n'est pas vous qui commandez ici, répondit l'artilleur; +c'est moi! c'est moi qui suis responsable de la pièce, c'est moi +qui la dirige; passez votre chemin! + +Le général s'avança vers le canonnier comme pour lui mettre la +main au collet. + +Mais celui-ci, faisant un pas en arrière: + +-- Général, dit-il, ne me touchez pas, ou je vous assomme d'un +coup de levier et je vous jette dans le précipice. + +Après des fatigues inouïes, on atteignit le pied de la montée au +sommet de laquelle s'élève le couvent. + +Le général se retira. + +Là, on trouva la trace du passage de la division Lannes: comme la +pente est très rapide, les soldats avaient pratiqué une espèce +d'escalier gigantesque. + +On l’escalada. + +Les pères du Saint-Bernard attendaient sur la plate-forme. Ils +conduisirent successivement à l’hospice chaque peloton formant les +prolonges. Des tables étaient dressées dans de longs corridors, +et, sur ces tables, il y avait du pain, du fromage de Gruyère et +du vin. + +En quittant le couvent, les soldats serraient les mains des moines +et embrassaient leurs chiens. + +La descente, au premier abord, semblait plus commode que +l'ascension; aussi les officiers déclarèrent-ils que c'était à +leur tour de traîner les pièces. Mais, cette fois, les pièces +entraînaient l'attelage et quelques-unes descendaient beaucoup +plus vite qu'ils n'eussent voulu. + +Le général Lannes, avec sa division, marchait toujours à l'avant- +garde. Il était descendu avant le reste de l'armée dans la vallée; +il était entré à Aoste et avait reçu l'ordre de se porter sur +Ivrée, à l'entrée des plaines du Piémont. + +Mais, là, il rencontra un obstacle que nul n'avait prévu: c'était +le fort de Bard. + +Le village de Bard est situé à huit lieues d'Aoste; en descendant +le chemin d'Ivrée, un peu en arrière du village, un monticule +ferme presque hermétiquement la vallée; la Doire coule entre ce +monticule et la montagne de droite. + +La rivière ou plutôt le torrent remplit tout l'intervalle. + +La montagne de gauche présente à peu près le même aspect; +seulement, au lieu de la rivière, c'est la route qui y passe. + +C'est de ce côté qu'est bâti le fort de Bard; il occupe le sommet +du monticule et descend jusqu'à la moitié de son élévation. + +Comment personne n'avait-il songé à cet obstacle, qui était tout +simplement insurmontable? + +Il n'y avait pas moyen de le battre en brèche du bas de la vallée, +et il était impossible de gravir les rocs qui le dominaient. + +Cependant, à force de chercher, on trouva un sentier que l'on +aplanit et par lequel l'infanterie et la cavalerie pouvaient +passer; mais on essaya vainement de le faire gravir à +l'artillerie, même en la démontant comme au Saint-Bernard. + +Bonaparte fit braquer deux pièces de canon sur la route et ouvrir +le feu contre la forteresse; mais on s'aperçut bientôt que ces +pièces étaient sans effet; d'ailleurs, un boulet du fort +s'engouffra dans une des deux pièces qui fut brisée et perdue. + +Le premier consul ordonna un assaut par escalade; des colonnes +formées dans le village et munies d'échelles s'élancèrent au pas +de course et se présentèrent sur plusieurs points. Il fallait, +pour réussir, non seulement de la célérité, mais encore du +silence: c'était une affaire de surprise. Au lieu de cela, le +colonel Dufour, qui commandait une des colonnes, fit battre la +charge et marcha bravement à l'assaut. + +La colonne fut repoussée, et le commandant reçut une balle au +travers du corps. + +Alors, on fit choix des meilleurs tireurs; on les approvisionna de +vivres et de cartouches; ils se glissèrent entre les rochers et +parvinrent à une plate-forme d'où ils dominaient le fort. + +Du haut de cette plate-forme, on en découvrait une autre moins +élevée et qui cependant plongeait également sur le fort; à grand- +peine on y hissa deux pièces de canon que l'on mit en batterie. + +Ces deux pièces d'un côté, et les tirailleurs, de l'autre, +commencèrent à inquiéter l'ennemi. + +Pendant ce temps, le général Marmont proposait au premier consul +un plan tellement hardi, qu'il n'était pas possible que l'ennemi +s'en défiât. + +C'était de faire tout simplement passer l'artillerie, la nuit, sur +la grande route, malgré la proximité du fort. + +On fit répandre sur cette route du fumier et la laine de tous les +matelas que l'on put trouver dans le village, puis on enveloppa +les roues, les chaînes et toutes les parties sonnantes des +voitures avec du foin tordu. + +Enfin, on détela les canons et les caissons, et l'on remplaça, +pour chaque pièce, les chevaux par cinquante hommes placés en +galère. + +Cet attelage offrait deux avantages considérables: d'abord, les +chevaux pouvaient hennir, tandis que les hommes avaient tout +intérêt à garder le plus profond silence; ensuite un cheval tué +arrêtait tout le convoi, tandis qu'un homme tué ne tenait point à +la voiture, était poussé de côté, remplacé par un autre, et +n'arrêtait rien. + +On mit à la tête de chaque voiture un officier et un sous-officier +d'artillerie, et l'on promit six cents francs pour le transport de +chaque voiture hors de la vue du fort. + +Le général Marmont, qui avait donné ce conseil, présidait lui-même +à la première opération. + +Par bonheur, un orage avait rendu la nuit fort obscure. + +Les six premières pièces d'artillerie et les six premiers caissons +arrivèrent à leur destination sans qu'un seul coup de fusil eût +été tiré du fort. + +On revint par le même chemin sur la pointe du pied, à la queue les +uns des autres; mais, cette fois, l’ennemi entendit quelque bruit, +et, voulant en connaître la cause, il lança des grenades. + +Les grenades, par bonheur, tombaient de l’autre côté du chemin. + +Pourquoi ces hommes, une fois passés, revenaient-ils sur leurs +pas? + +Pour chercher leurs fusils et leurs bagages; on eût pu leur +épargner cette peine et ce danger, en plaçant bagages et fusils +sur les caissons; mais on ne pense pas à tout; et la preuve, c'est +que l'on n'avait pas pensé non plus au fort de Bard. + +Une fois la possibilité du passage démontrée, le transport de +l'artillerie fut un service comme un autre; seulement, l’ennemi +prévenu, il devenait plus dangereux. Le fort semblait un volcan, +tant il vomissait de flammes et de fumée; mais, vu la façon +verticale dont il était obligé de tirer, il faisait plus de bruit +que de mal. + +On perdit cinq ou six hommes par voiture, c'est-à-dire un dixième +sur cinquante; mais l’artillerie passa, le sort de la campagne +était là! + +Plus tard, on s'aperçut que le col du petit Saint-Bernard était +praticable et que l'on eût pu y faire passer toute l’artillerie +sans démonter une seule pièce. + +Il est vrai que le passage eût été moins beau, étant moins +difficile. + +Enfin, on se trouva dans les magnifiques plaines du Piémont. + +Sur le Tessin, on rencontra un corps de douze mille hommes détaché +de l'armée du Rhin par Moreau, qui, après les deux victoires +remportées par lui, pouvait prêter à l'armée d'Italie ce +supplément de soldats; il avait débouché par le Saint-Gothard, et, +renforcé de ces douze mille hommes, le premier consul entra dans +Milan sans coup férir. + +À propos, comment avait fait le premier consul, qui, d'après un +article de la constitution de l’an VIII, ne pouvait sortir de +France et se mettre à la tête des armées? + +Nous allons vous le dire. + +La veille du jour où il devait quitter Paris, c'est-à-dire le 5 +mai, ou, selon le calendrier du temps, le 15 floréal, il avait +fait venir chez lui les deux autres consuls et les ministres, et +avait dit à Lucien: + +-- Préparez pour demain une circulaire aux préfets. + +Puis, à Fouché: + +-- Vous ferez publier cette circulaire dans les journaux; elle +dira que je suis parti pour Dijon, où je vais inspecter l’armée de +réserve; vous ajouterez, mais sans rien affirmer, que j'irai peut- +être jusqu'à Genève; en tous cas, faites bien remarquer que je ne +serai pas absent plus de quinze jours. S'il se passait quelque +chose d'insolite, je reviendrais comme la foudre. Je vous +recommande à tous les grands intérêts de la France; j'espère que +bientôt on parlera de moi, à Vienne et à Londres. + +Et, le 6, il était parti. + +Dès lors, son intention était bien de descendre dans les plaines +du Piémont et d'y livrer une grande bataille; puis, comme il ne +doutait pas de la victoire, il répondrait, de même que Scipion +accusé, à ceux qui lui reprocheraient de violer la constitution: +«À pareil jour et à pareille heure, je battais les Carthaginois; +montons au Capitole et rendons grâce aux dieux!» + +Parti de Paris le 6 mai, le 26 du même mois, le général en chef +campait avec son armée entre Turin et Casal. Il avait plu toute la +journée; vers le soir, l'orage se calma, et le ciel, comme il +arrive en Italie, passa en quelques instants de la teinte la plus +sombre au plus bel azur, et les étoiles s'y montrèrent +scintillantes. + +Le premier consul fit signe à Roland de le suivre; tous deux +sortirent de la petite ville de Chivasso et suivirent les bords du +fleuve. À cent pas au-delà des dernières maisons, un arbre abattu +par la tempête offrait un banc aux promeneurs. Bonaparte s'y assit +et fit signe à Roland de prendre place près de lui. + +Le général en chef avait évidemment quelque confidence intime à +faire à son aide de camp. + +Tous deux gardèrent un instant le silence. + +Bonaparte l'interrompit le premier. + +-- Te rappelles-tu, Roland, lui dit-il, une conversation que nous +eûmes ensemble au Luxembourg? + +-- Général, dit Roland en riant, nous avons eu beaucoup de +conversations au Luxembourg, une entre autres où vous m'avez +annoncé que nous descendrions en Italie au printemps, et que nous +battrions le général Mélas à Torre di Garofolo ou San-Giuliano; +cela tient-il toujours? + +-- Oui; mais ce n'est pas de cette conversation que je voulais +parler. + +-- Voulez-vous me remettre sur la voie, général? + +-- Il était question de mariage. + +-- Ah! oui, du mariage de ma soeur. Ce doit être fini à présent, +général. + +-- Non pas du mariage de ta soeur, Roland, mais du tien. + +-- Ah! bon! dit Roland avec son sourire amer, je croyais cette +question-là coulée à fond entre nous, général. + +Et il fit un mouvement pour se lever. + +Bonaparte le retint par le bras. + +-- Lorsque je te parlai de cela, Roland, continua-t-il avec un +sérieux qui prouvait son désir d'être écouté, sais-tu qui je te +destinais? + +-- Non, général. + +-- Et bien, je te destinais ma soeur Caroline. + +-- Votre soeur? + +-- Oui; cela t'étonne? + +-- Je ne croyais pas que jamais vous eussiez pensé à me faire un +tel honneur. + +-- Tu es un ingrat, Roland, ou tu ne me dis pas ce que tu penses; +tu sais que je t’aime. + +-- Oh! mon général! s'écria Roland. + +Et il prit les deux mains du premier consul, qu'il serra avec une +profonde reconnaissance. + +-- Eh bien, j'aurais voulu t'avoir pour beau-frère. + +-- Votre soeur et Murat s'aimaient, général, dit Roland: mieux +vaut donc que votre projet ne se soit point réalisé. D'ailleurs, +ajouta-t-il d'une voix sourde, je croyais vous avoir déjà dit, +général, que je ne me marierais jamais. + +Bonaparte sourit. + +-- Que ne dis-tu tout de suite que tu te feras trappiste. + +-- Ma foi; général, rétablissez les couvents et enlevez-moi les +occasions de me faire tuer, qui, Dieu merci, ne vont point nous +manquer, je l’espère, et vous pourriez bien avoir deviné la façon +dont je finirai. + +-- Quelque chagrin de coeur? quelque infidélité de femme? + +-- Ah! bon! fit Roland, vous me croyez amoureux! il ne me manquait +plus que cela pour être dignement classé dans votre esprit. + +-- Plains-toi de la place que tu y occupes, toi à qui je voulais +donner ma soeur. + +-- Oui; mais, par malheur, voilà la chose devenue impossible! vos +trois soeurs sont mariées, général; la plus jeune a épousé le +général Leclerc, la seconde a épousé le prince Bacciocchi, l’autre +a épousé Murat. + +-- De sorte, dit Bonaparte en riant, que te voilà tranquille et +heureux; tu te crois débarrassé de mon alliance. + +-- Oh! général!... fit Roland. + +-- Tu n'es pas ambitieux, à ce qu'il paraît? + +-- Général, laissez-moi vous aimer pour le bien que vous m'avez +fait, et non pour celui que vous voulez me faire. + +-- Et si c'était par égoïsme que je désirasse t’attacher à moi, +non seulement par les liens de l’amitié, mais encore par ceux de +la parenté; si je te disais: «Dans mes projets d'avenir, je compte +peu sur mes frères, tandis que je ne douterais pas un instant de +toi?» + +-- Sous le rapport du coeur, vous auriez bien raison. + +-- Sous tous les rapports! Que veux-tu que je fasse de Leclerc? +c'est un homme médiocre; de Bacciocchi, qui n'est pas Français? de +Murat, coeur de lion, mais tête folle? Il faudra pourtant bien +qu'un jour j'en fasse des princes, puisqu'ils seront les maris de +mes soeurs. Pendant ce temps, que ferais-je de toi? + +-- Vous ferez de moi un maréchal de France. + +-- Et puis après? + +-- Comment, après? Je trouve que c'est fort joli déjà. + +-- Et alors tu seras un douzième au lieu d'être une unité. + +-- Laissez-moi être tout simplement votre ami; laissez-moi vous +dire éternellement la vérité; et, je vous en réponds, vous m'aurez +tiré de la foule. + +-- C'est peut-être assez pour toi, Roland, ce n'est point assez +pour moi, insista Bonaparte. + +Puis, comme Roland gardait le silence: + +-- Je n'ai plus de soeurs, dit-il, c'est vrai; mais j'ai rêvé pour +toi quelque chose de mieux encore que d'être mon frère. + +Roland continua de se taire. + +-- Il existe de par le monde, Roland, une charmante enfant que +j'aime comme ma fille; elle vient d'avoir dix-sept ans; tu en as +vingt-six, tu es général de brigade de fait; avant la fin de la +campagne, tu seras général de division; eh bien, Roland, à la fin +de la campagne, nous reviendrons à Paris, et tu épouseras... + +-- Général, interrompit Roland, voici, je crois, Bourrienne qui +vous cherche. + +En effet, le secrétaire du premier consul était à dix pas à peine +des deux causeurs. + +-- C'est toi, Bourrienne? demanda Bonaparte avec quelque +impatience. + +-- Oui, général... Un courrier de France. + +-- Ah! + +-- Et une lettre de madame Bonaparte. + +-- Bon! dit le premier consul se levant vivement; donne. + +Et il lui arracha presque la lettre des mains. + +-- Et pour moi, demanda Roland, rien? + +-- Rien. + +-- C'est étrange! fit le jeune homme tout pensif. + +La lune s'était levée, et, à la lueur de cette belle lune +d'Italie, Bonaparte pouvait lire et lisait. + +Pendant les deux premières pages, son visage indiqua la sérénité +la plus parfaite; Bonaparte adorait sa femme: les lettres publiées +par la reine Hortense font foi de cet amour. Roland suivait sur le +visage du général les impressions de son âme. + +Mais, vers la fin de la lettre, son visage se rembrunit, son +sourcil se fronça, il jeta à la dérobée un regard sur Roland. + +-- Ah! fit le jeune homme, il paraît qu'il est question de moi +dans cette lettre. + +Bonaparte ne répondit point et acheva sa lecture. + +La lecture achevée, il plia la lettre et la mit dans la poche de +côté de son habit; puis, se tournant vers Bourrienne: + +-- C'est bien, dit-il, nous allons rentrer; probablement +expédierai-je un courrier. Allez m'attendre en me taillant des +plumes. + +Bourrienne salua et reprit le chemin de Chivasso. + +Bonaparte alors s'approcha de Roland, et, lui posant la main sur +l’épaule: + +-- Je n'ai pas de bonheur avec les mariages que je désire, dit-il. + +-- Pourquoi cela? demanda Roland. + +-- Le mariage de ta soeur est manqué. + +-- Elle a refusé? + +-- Non, pas elle. + +-- Comment! pas elle? Serait-ce lord Tanlay, par hasard? + +-- Oui. + +-- Il a refusé ma soeur après avoir demandée à moi, à ma mère, à +vous, à elle-même? + +-- Voyons, ne commence point par t'emporter, et tâche de +comprendre qu'il y a quelque mystère là-dessous. + +-- Je ne vois pas de mystère, je vois une insulte. + +-- Ah! voilà bien mon homme! cela m'explique pourquoi ni ta mère +ni ta soeur n'ont voulu t'écrire; mais Joséphine a pensé que, +l'affaire étant grave, tu devais en être instruit. Elle m'annonce +donc cette nouvelle en m'invitant à te la transmettre si je le +crois convenable. Tu vois que je n'ai pas hésité. + +-- Je vous remercie sincèrement, général... Et lord Tanlay donne- +t-il une raison à ce refus? + +-- Une raison qui n'en est pas une. + +-- Laquelle? + +-- Cela ne peut pas être la véritable cause. + +-- Mais encore? + +-- Il ne faut que voir l'homme et causer cinq minutes avec lui +pour le juger sous ce rapport. + +-- Mais, enfin, général, que dit-il pour dégager sa parole? + +-- Que ta soeur est moins riche qu'il ne le croyait. + +Roland éclata de ce rire nerveux qui décelait chez lui la plus +violente agitation. + +-- Ah! fit-il, justement, c'est la première chose que je lui ai +dite. + +-- Laquelle? + +-- Que ma soeur n'avait pas le sou. Est-ce que nous sommes riches, +nous autres enfants de généraux républicains? + +-- Et que t'a-t-il répondu? + +-- Qu'il était assez riche pour deux. + +-- Tu vois donc que ce ne peut être là le motif de son refus. + +-- Et vous êtes d'avis qu'un de vos aides de camp ne peut pas +recevoir une insulte dans la personne de sa soeur, sans en +demander raison? + +-- Dans ces sortes de situations, mon cher Roland, c'est à la +personne qui se croit offensée à peser elle-même le pour et le +contre. + +-- Général, dans combien de jours croyez-vous que nous ayons une +affaire décisive? + +Bonaparte calcula. + +-- Pas avant quinze jours ou trois semaines, répondit-il. + +-- Général, je vous demande un congé de quinze jours. + +-- À une condition. + +-- Laquelle? + +-- C'est que tu passeras par Bourg et que tu interrogeras ta soeur +pour savoir d'elle de quel côté vient le refus. + +-- C'était bien mon intention. + +-- En ce cas, il n'y a pas un instant à perdre. + +-- Vous voyez bien que je ne perds pas un instant, dit le jeune +homme en faisant quelques pas pour rentrer dans le village. + +-- Une minute encore: tu te chargeras de mes dépêches pour Paris, +n'est-ce pas? + +-- Je comprends: je suis le courrier dont vous parliez tout à +l'heure à Bourrienne. + +-- Justement. + +-- Alors, venez. + +-- Attends encore. Les jeunes gens que tu as arrêtés... + +-- Les compagnons de Jéhu? + +-- Oui... Et bien, il paraît que tout cela appartient à des +familles nobles; ce sont des fanatiques plutôt que des coupables. +Il paraît que ta mère, victime de je ne sais quelle surprise +judiciaire, a témoigné dans leur procès et a été cause de leur +condamnation. + +-- C'est possible. Ma mère, comme vous le savez, avait été arrêtée +par eux et avait vu la figure de leur chef. + +-- Eh bien, ta mère me supplie, par l'intermédiaire de Joséphine, +de faire grâce à ces pauvres fous: c'est le terme dont elle se +sert. Ils se sont pourvus en cassation. Tu arriveras avant que le +pourvoi soit rejeté, et, si tu juges la chose convenable, tu diras +de ma part au ministre de la justice de surseoir. À ton retour, +nous verrons ce qu'il y aura à faire définitivement. + +-- Merci, général. N'avez-vous rien autre chose à me dire? + +-- Non, si ce n'est de penser à la conversation que nous venons +d'avoir. + +-- À propos? + +-- À propos de mariage. + + +LII -- LE JUGEMENT + +-- Eh bien, je vous dirai comme vous disiez vous-même tout à +l'heure: nous parlerons de cela à mon retour, si je reviens. + +-- Oh! pardieu! fit Bonaparte, tu tueras encore celui-là comme tu +as tué les autres, je suis bien tranquille; cependant, je te +l'avoue, si tu le tues, je le regretterai. + +-- Si vous devez le regretter tant que cela, général, il est bien +facile que ce soit moi qui sois tué à sa place. + +-- Ne vas pas faire une bêtise comme celle-là, niais! fit vivement +le premier consul; je te regretterais encore bien davantage. + +-- En vérité, mon général, fit Roland avec son rire saccadé, vous +êtes l'homme le plus difficile à contenter que je connaisse. + +Et, cette fois, il reprit le chemin de Chivasso sans que le +général le retînt. + +Une demi-heure après Roland galopait sur la route d'Ivrée dans une +voiture de poste; il devait voyager ainsi jusqu'à Aoste; à Aoste +prendre un mulet, traverser le Saint-Bernard, descendre à +Martigny, et, par Genève, gagner Bourg, et, de Bourg, Paris. + +Pendant que Roland galope, voyons ce qui s'était passé en France, +et éclaircissons les points qui peuvent être restés obscurs pour +nos lecteurs dans la conversation que nous venons de rapporter +entre Bonaparte et son aide de camp. + +Les prisonniers faits par Roland dans la grotte de Ceyzeriat +n'avaient passé qu'une nuit seulement dans la prison de Bourg, et +avaient été immédiatement transférés dans celle de Besançon, où +ils devaient comparaître devant un conseil de guerre. + +On se rappelle que deux de ces prisonniers avaient été si +grièvement blessés, qu'on avait été obligé de les transporter sur +des brancards; l'un était mort le même soir, l'autre trois jours +après son arrivée à Besançon. + +Le nombre des prisonniers était donc réduit à quatre: Morgan, qui +s'était rendu volontairement et qui était sain et sauf, et +Montbar, Adler et d'Assas, qui avaient été plus ou moins blessés +pendant le combat, mais dont aucun n'avait reçu de blessures +dangereuses. + +Ces quatre pseudonymes cachaient, on se le rappellera, les noms du +baron de Sainte-Hermine, du comte de Jahiat, du vicomte de +Valensolle et du marquis de Ribier. + +Pendant que l'on instruisait, devant la commission militaire de +Besançon, le procès des quatre prisonniers, arriva l'expiration de +la loi qui soumettait aux tribunaux militaires les délits +d'arrestation de diligences sur les grands chemins. + +Les prisonniers se trouvaient dès lors passibles des tribunaux +civils. + +C'était une grande différence pour eux, non point relativement à +la peine, mais quant au mode d'exécution de la peine. + +Condamnés par les tribunaux militaires, ils étaient fusillés; +condamnés par les tribunaux civils, ils étaient guillotinés. + +La fusillade n'était point infamante, la guillotine l'était. + +Du moment où ils devaient être jugés par un jury, leur procès +relevait du jury de Bourg. + +Vers la fin de mars, les accusés avaient donc été transférés des +prisons de Besançon dans celle de Bourg, et l'instruction avait +commencé. + +Mais les quatre accusés avaient adopté un système qui ne laissait +pas que d'embarrasser le juge d'instruction. + +Ils déclarèrent s'appeler le baron de Sainte-Hermine, le comte de +Jahiat, le vicomte de Valensolle et le marquis de Rihier, mais +n'avoir jamais eu aucune relation avec les détrousseurs de +diligences qui s'étaient fait appeler Morgan, Montbar, Adler et +d'Assas. + +Ils avouaient bien avoir fait partie d'un rassemblement à main +armée; mais ce rassemblement appartenait aux bandes de +M. de Teyssonnet, et était une ramification de l'armée de Bretagne +destinée à opérer dans le Midi ou dans l'Est, tandis que l'armée +de Bretagne, qui venait de signer la paix, était destinée à opérer +dans l'Ouest. + +Ils n'attendaient eux-mêmes que la soumission de Cadoudal pour +faire la leur, et l'avis de leur chef allait sans doute leur +arriver, quand ils avaient été attaqués et pris. + +La preuve contraire était difficile à fournir; la spoliation des +diligences avait toujours été faite par des hommes masqués, et, à +part madame de Montrevel et sir John, personne n'avait vu le +visage d'un de nos aventuriers. + +On se rappelle dans quelles circonstances: sir John, dans la nuit +où il avait été jugé, condamné, frappé par eux; madame de +Montrevel, lors de l'arrestation de la diligence, et quand, en se +débattant contre une crise nerveuse, elle avait fait tomber le +masque de Morgan. + +Tous deux avaient été appelés devant le juge d'instruction, tous +deux avaient été confrontés avec les quatre accusés; mais sir John +et madame de Montrevel avaient déclaré ne reconnaître aucun de ces +derniers. + +D'où venait cette réserve? + +De la part de madame de Montrevel, elle était compréhensible: +madame de Montrevel avait gardé une double reconnaissance à +l’homme qui avait sauvegardé son fils Édouard, et qui lui avait +porté secours à elle. + +De la part de sir John, le silence était plus difficile à +expliquer; car, bien certainement, parmi les quatre prisonniers, +sir John reconnaissait au moins deux ses assassins. + +Eux l’avaient reconnu, et un certain frissonnement avait passé +dans leurs veines à sa vue, mais ils n'en avaient pas moins +résolument fixé leurs regards sur lui, lorsque, à leur grand +étonnement, sir John, malgré l'insistance du juge, avait +obstinément répondu: + +-- _Je n'ai pas l'honneur de reconnaître ces messieurs._ +_ _ +Amélie -- nous n'avons point parlé d'elle: il y a des douleurs que +la plume ne doit pas même essayer de peindre -- Amélie, pâle, +fiévreuse, mourante depuis la nuit fatale où Morgan avait été +arrêté, Amélie attendait avec anxiété le retour de sa mère et de +lord Tanlay de chez le juge d'instruction. + +Ce fut lord Tanlay qui rentra le premier; madame de Montrevel +était restée un peu en arrière pour donner des ordres à Michel. + +Dès qu'elle aperçut sir John, Amélie s'élança vers lui en +s'écriant: + +-- Eh bien? + +Sir John regarda autour de lui pour s'assurer que madame de +Montrevel ne pouvait ni le voir ni l'entendre. + +-- Ni votre mère ni moi n'avons reconnu personne, répondit-il. + +-- Ah! que vous êtes noble! que vous êtes généreux! que vous êtes +bon, milord! s'écria la jeune fille en essayant de baiser la main +de sir John. + +Mais lui, retirant sa main: + +-- Je n'ai fait que tenir ce que je vous avais promis, dit-il; +mais silence! voici votre mère. + +Amélie fit un pas en arrière. + +-- Ainsi, madame, dit-elle, vous n'avez pas contribué à +compromettre ces malheureux? + +-- Comment, répondit madame de Montrevel, voulais-tu que +j'envoyasse à l’échafaud un homme qui m'avait porté secours, et +qui, au lieu de frapper Édouard, l'avait embrassé? + +-- Et cependant, madame, demanda Amélie toute tremblante, vous +l’aviez reconnu? + +-- Parfaitement, répondit madame de Montrevel; c’est le blond avec +des sourcils et des yeux noirs, celui qui se fait appeler Charles +de Sainte-Hermine. + +Amélie jeta un cri étouffé; puis, faisant un effort sur elle-même: + +-- Alors, dit-elle, tout est fini pour vous et pour milord, et +vous ne serez plus appelés? + +-- Il est probable que non, répondit madame de Montrevel. + +-- En tout cas, répondit sir John, je crois que, comme moi qui +n'ai effectivement reconnu personne, madame de Montrevel +persisterait dans sa déposition. + +-- Oh! bien certainement, fit madame de Montrevel; Dieu me garde +de causer la mort de ce malheureux jeune homme, je ne me le +pardonnerais jamais; c'est bien assez que lui et ses compagnons +aient été arrêtés par Roland. + +Amélie poussa un soupir; cependant, un peu de calme se répandit +sur son visage. + +Elle jeta un regard de reconnaissance à sir John et remonta dans +son appartement, où l'attendait Charlotte. + +Charlotte était devenue pour Amélie plus qu'une femme de chambre, +elle était devenue presque une amie. + +Tous les jours, depuis que les accusés avaient été ramenés à la +prison de Bourg, Charlotte allait passer une heure près de son +père. + +Pendant cette heure, il n'était question que des prisonniers, que +le digne geôlier, en sa qualité de royaliste, plaignait de tout +son coeur. + +Charlotte se faisait renseigner sur les moindres paroles, et, +chaque jour, elle rapportait à Amélie des nouvelles des accusés. + +C'était sur ces entrefaites qu'étaient arrivés aux Noires- +Fontaines madame de Montrevel et sir John. + +Avant de quitter Paris, le premier consul avait fait dire par +Roland, et redire par Joséphine, à madame de Montrevel qu'il +désirait que le mariage eût lieu en son absence et le plus +promptement possible. + +Sir John, en partant avec madame de Montrevel pour les Noires- +Fontaines, avait déclaré que ses désirs les plus ardents seraient +accomplis par cette union, et qu'il n'attendait que les ordres +d'Amélie pour devenir le plus heureux des hommes. + +Les choses étant arrivées à ce point, madame de Montrevel -- le +matin même du jour où sir John et elle devaient déposer comme +témoins -- avait autorisé un tête-à-tête entre sir John et sa +fille. + +L'entrevue avait duré plus d'une heure, et sir John n'avait quitté +Amélie que pour monter en voiture avec madame de Montrevel et +aller faire sa déposition. + +Nous avons vu que cette déposition avait été tout à la décharge +des accusés; nous avons vu encore comment, à son retour, sir John +avait été reçu par Amélie. + +Le soir, madame de Montrevel avait eu à son tour une conférence +avec sa fille. + +Aux instances pressantes de sa mère, Amélie s'était contentée de +répondre que son état de souffrance lui faisait désirer +l’ajournement de son mariage, mais qu'elle s'en rapportait sur ce +point à la délicatesse de lord Tanlay. + +Le lendemain, madame de Montrevel avait été forcée de quitter +Bourg pour revenir à Paris, sa position auprès de madame Bonaparte +ne lui permettant pas une longue absence. + +Le matin du départ, elle avait fortement insisté pour qu'Amélie +l’accompagnât à Paris; mais Amélie s'était, sur ce point encore, +appuyée de la faiblesse de sa santé. On allait entrer dans les +mois doux et vivifiants de l’année, dans les mois d'avril et de +mai; elle demandait à passer ces deux mois à la campagne, +certaine, disait-elle, que ces deux mois lui feraient du bien. + +Madame de Montrevel ne savait rien refuser à Amélie, surtout +lorsqu'il s'agissait de sa santé. + +Ce nouveau délai fut accordé à la malade. + +Comme, pour venir à Bourg, madame de Montrevel avait voyagé avec +lord Tanlay, pour retourner à Paris, elle voyagea avec lui; à son +grand étonnement, pendant les deux jours que dura le voyage, sir +John ne lui avait pas dit un mot de son mariage avec Amélie. + +Mais madame Bonaparte, en revoyant son amie, lui avait fait sa +question accoutumée: + +-- Eh bien, quand marions-nous Amélie avec sir John? Vous savez +que ce mariage est un des désirs du premier consul! + +Ce à quoi madame de Montrevel avait répondu: + +-- La chose dépend entièrement de lord Tanlay. + +Cette réponse avait longuement fait réfléchir madame Bonaparte. +Comment, après avoir paru d'abord si empressé, lord Tanlay était- +il devenu si froid? + +Le temps seul pouvait expliquer un pareil mystère. + +Le temps s'écoulait et le procès des prisonniers s'instruisait. + +On les avait confrontés avec tous les voyageurs qui avaient signé +les différents procès-verbaux que nous avons vus entre les mains +du ministre de la police; mais aucun des voyageurs n'avait pu les +reconnaître, aucun ne les ayant vus à visage découvert. + +Les voyageurs avaient, en outre, attesté qu'aucun objet leur +appartenant, argent ou bijoux, ne leur avait été pris. + +Jean Picot avait attesté qu'on lui avait rapporté les deux cents +louis qui lui avaient été enlevés par mégarde. + +L'instruction avait pris deux mois, et, au bout de ces deux mois, +les accusés, dont nul n'avait pu constater l'identité, restaient +sous le seul poids de leurs propres aveux: c'est-à-dire +qu'affiliés à la révolte bretonne et vendéenne, ils faisaient +simplement partie des bandes armées qui parcouraient le Jura sous +les ordres de M. de Teyssonnet. + +Les juges avaient, autant que possible, retardé l'ouverture des +débats, espérant toujours que quelque témoin à charge se +produirait; leur espérance avait été trompée. + +Personne, en réalité, n'avait souffert des faits imputés aux +quatre jeunes gens, à l'exception du Trésor, dont le malheur +n'intéressait personne. + +Il fallait bien ouvrir les débats. + +De leur côté, les accusés avaient mis le temps à profit. + +On a vu qu'au moyen d'un habile échange de passeports, Morgan +voyageait sous le nom de Ribier, Ribier sous celui de Sainte- +Hermine, et ainsi des autres; il en était résulté dans les +témoignages des aubergistes une confusion que leurs livres étaient +encore venus augmenter. + +L'arrivée des voyageurs, consignée sur les registres une heure +plus tôt ou une heure plus tard, appuyait des alibis irrécusables. + +Il y avait conviction morale chez les juges; seulement, cette +conviction était impuissante devant les témoignages. + +Puis, il faut le dire, d'un autre côté, il y avait pour les +accusés sympathie complète dans le public. + +Les débats s'ouvrirent. + +La prison de Bourg est attenante au prétoire; par les corridors +intérieurs, on pouvait conduire les prisonniers à la salle +d'audience. + +Si grande que fût cette salle d'audience, elle fut encombrée le +jour de l'ouverture des débats; toute la ville de Bourg se +pressait aux portes du tribunal, et l'on était venu de Mâcon, de +Lons-le-Saulnier, de Besançon et de Nantua, tant les arrestations +de diligences avaient fait de bruit, tant les exploits des +compagnons de Jéhu étaient devenus populaires. + +L'entrée des quatre accusés fut saluée d'un murmure qui n'avait +rien de répulsif: on y démêlait en partie presque égale la +curiosité et la sympathie. + +Et leur présence était bien faite, il faut le dire, pour éveiller +ces deux sentiments. Parfaitement beaux, mis à la dernière mode de +l'époque, assurés sans impudence, souriants vis-à-vis de +l'auditoire, courtois envers leurs juges, quoique railleurs +parfois, leur meilleure défense était dans leur propre aspect. + +Le plus âgé des quatre avait à peine trente ans. + +Interrogés sur leurs noms, prénoms, âge et lieu de naissance, ils +répondirent se nommer: + +Charles de Sainte-Hermine, né à Tours, département d'Indre-et- +Loire, âgé de vingt-quatre ans; + +Louis-André de Jahiat, né à Bagé-le-Château, département de l'Ain, +âgé de vingt-neuf ans; + +Raoul-Frédéric-Auguste de Valensolle, né à Sainte-Colombe, +département du Rhône, âgé de vingt-sept ans; + +Pierre-Hector de Ribier, né à Bollène, département de Vaucluse, +âgé de vingt-six ans. + +Interrogés sur leur condition et leur état, tous quatre +déclarèrent être gentilshommes et royalistes. + +Ces quatre beaux jeunes gens qui se défendaient contre la +guillotine, mais non contre la fusillade, qui demandaient la mort, +qui déclaraient l'avoir méritée, mais qui voulaient la mort des +soldats, formaient un groupe admirable de jeunesse, de courage et +de générosité. + +Aussi les juges comprenaient que, sous la simple accusation de +rébellion à main armée, la Vendée étant soumise, la Bretagne +pacifiée, ils seraient acquittés. + +Et ce n'était point cela que voulait le ministre de la police; la +mort prononcée par un conseil de guerre ne lui suffisait même pas, +il lui fallait la mort déshonorante, la mort des malfaiteurs, la +mort des infâmes. + +Les débats étaient ouverts depuis trois jours et n'avaient pas +fait un seul pas dans le sens du ministère public. Charlotte, qui +par la prison pouvait pénétrer la première dans la salle +d'audience, assistait chaque jour aux débats, et chaque soir +venait rapporter à Amélie une parole d'espérance. + +Le quatrième jour, Amélie n'y put tenir; elle avait fait faire un +costume exactement pareil à celui de Charlotte; seulement, la +dentelle noire qui enveloppait le chapeau était plus longue et +plus épaisse qu'aux chapeaux ordinaires. + +Il formait un voile et empêchait que l'on ne pût voir le visage. + +Charlotte présenta Amélie à son père, comme une de ses jeunes +amies curieuse d'assister aux débats; le bonhomme Courtois ne +reconnut point mademoiselle de Montrevel, et, pour qu'elles +vissent bien les accusés, il les plaça dans le corridor où ceux-ci +devaient passer et qui conduisait de la chambre du concierge du +présidial à la salle d'audience. + +Le corridor était si étroit au moment où l’on passait de la +chambre du concierge à l’endroit que l'on désignait sous le nom de +bûcher, que, des quatre gendarmes qui accompagnaient les +prisonniers, deux passaient d'abord, puis venaient les prisonniers +un à un, puis les deux derniers gendarmes. + +Ce fut dans le rentrant de la porte du bûcher que se rangèrent +Charlotte et Amélie. + +Lorsqu'elle entendit ouvrir les portes, Amélie fut obligée de +s'appuyer sur l'épaule de Charlotte; il lui semblait que la terre +manquait sous ses pieds et la muraille derrière elle. + +Elle entendit le bruit des pas, les sabres retentissants des +gendarmes; enfin, la porte de communication s'ouvrit. + +Un gendarme passa. + +Puis un second. + +Sainte-Hermine marchait le premier, comme s'il se fût encore +appelé Morgan. + +Au moment où il passait: + +-- Charles! murmura Amélie. + +Le prisonnier reconnut la voix adorée, poussa un faible cri et +sentit qu'on lui glissait un billet dans la main. + +Il serra cette chère main, murmura le nom d'Amélie et passa. + +Les autres vinrent ensuite et ne remarquèrent point ou firent +semblant de ne point remarquer les deux jeunes filles. + +Quant aux gendarmes, ils n'avaient rien vu ni entendu. + +Dès qu'il fut dans un endroit éclairé, Morgan déplia le billet. + +Il ne contenait que ces mots: + +«Sois tranquille, mon Charles, je suis et serai ta fidèle Amélie +dans la vie comme dans la mort. J'ai tout avoué à lord Tanlay; +c'est l'homme le plus généreux de la terre: j'ai sa parole qu'il +rompra le mariage et prendra sur lui la responsabilité de cette +rupture. Je t'aime!» + +Morgan baisa le billet et le posa sur son coeur; puis il jeta un +regard du côté du corridor; les deux jeunes Bressanes étaient +appuyées contre la porte. + +Amélie avait tout risqué pour le voir une fois encore. + +Il est vrai que l'on espérait que cette séance serait suprême s'il +ne se présentait point de nouveaux témoins à charge: il était +impossible de condamner les accusés, vu l'absence de preuves. + +Les premiers avocats du département, ceux de Lyon, ceux de +Besançon avaient été appelés par les accusés pour les défendre. + +Ils avaient parlé, chacun à son tour, détruisant pièce à pièce +l'acte d'accusation, comme, dans un tournoi du moyen âge, un +champion adroit et fort faisait tomber pièce à pièce l'armure de +son adversaire. + +De flatteuses interruptions avaient, malgré les avertissements des +huissiers et les admonestations du président, accueilli les +parties les plus remarquables de ces plaidoyers. + +Amélie, les mains jointes, remerciait Dieu, qui se manifestait si +visiblement en faveur des accusés; un poids affreux s'écartait de +sa poitrine brisée; elle respirait avec délices, et elle +regardait, à travers des larmes de reconnaissance, le Christ placé +au-dessus de la tête du président. + +Les débats allaient être fermés. + +Tout à coup, un huissier entra, s'approcha du président et lui dit +quelques mots à l'oreille. + +-- Messieurs, dit le président, la séance est suspendue; que l'on +fasse sortir les accusés. + +Il y eut un mouvement d'inquiétude fébrile dans l'auditoire. + +Qu'était-il arrivé de nouveau? qu'allait-il se passer d'inattendu? + +Chacun regarda son voisin avec anxiété. Un pressentiment serra le +coeur d'Amélie; elle porta la main à sa poitrine, elle avait senti +quelque chose de pareil à un fer glacé, pénétrant jusqu'aux +sources de sa vie. + +Les gendarmes se levèrent, les accusés les suivirent et reprirent +le chemin de leur cachot. + +Ils repassèrent les uns après les autres devant Amélie. + +Les mains des deux jeunes gens se touchèrent, la main d'Amélie +était froide comme celle d'une morte. + +-- Quoi qu'il arrive, merci, dit Charles en passant. + +Amélie voulut lui répondre; les paroles expirèrent sur ses lèvres. + +Pendant ce temps, le président s'était levé et avait passé dans la +chambre du conseil. + +Il y avait trouvé une femme voilée qui venait de descendre de +voiture à la porte même du tribunal, et qu'on avait amenée où elle +était sans qu'elle eût échangé une seule parole avec qui que ce +fût. + +-- Madame, lui dit-il, je vous présente toutes mes excuses pour la +façon un peu brutale dont, en vertu de mon pouvoir +discrétionnaire, je vous ai fait prendre à Paris et conduire ici: +mais il y va de la vie d'un homme, et, devant cette considération, +toutes les autres ont dû se taire. + +-- Vous n'avez pas besoin de vous excuser, monsieur, répondit la +dame voilée: je sais quelles sont les prérogatives de la justice, +et me voici à ses ordres. + +-- Madame, reprit le président, le tribunal et, moi apprécions le +sentiment d'exquise délicatesse qui vous a poussée, au moment de +votre confrontation avec les accusés, à ne pas vouloir reconnaître +celui qui vous avait porté des secours; alors, les accusés niaient +leur identité avec les spoliateurs de diligences; depuis, ils ont +tout avoué: seulement, nous avons besoin de connaître celui qui +vous a donné cette marque de courtoisie de vous secourir, afin de +le recommander à la clémence du premier consul. + +-- Comment! s'écria la dame voilée, ils ont avoué? + +-- Oui, madame, mais ils s'obstinent à taire celui d'entre eux qui +vous a secourue; sans doute craignent-ils de vous mettre en +contradiction avec votre témoignage, et ne veulent-ils pas que +l'un d'eux achète sa grâce à ce prix. + +-- Et que demandez-vous de moi, monsieur? + +-- Que vous sauviez votre sauveur. + +-- Oh! bien volontiers, dit la dame en se levant; qu'aurai-je à +faire? + +-- À répondre à la question qui vous sera adressée par moi. + +-- Je me tiens prête, monsieur. + +-- Attendez un instant ici; vous serez introduite dans quelques +secondes. + +Le président rentra. + +Un gendarme placé à chaque porte empêchait que personne ne +communiquât avec la dame voilée. + +Le président reprit sa place. +-- Messieurs, dit-il, la séance est rouverte. + +Il se fit un grand murmure; les huissiers crièrent silence. + +Le silence se rétablit. + +-- Introduisez le témoin, dit le président. + +Un huissier ouvrit la porte du conseil; la dame voilée fut +introduite. + +Tous les regards se portèrent sur elle. + +Quelle était cette dame voilée? que venait-elle faire? à quelle +fin était-elle appelée? + +Avant ceux de personne, les yeux d'Amélie s'étaient fixés sur +elle. + +-- Oh! mon Dieu, murmura-t-elle, j'espère que je me trompe. + +-- Madame, dit le président, les accusés vont rentrer dans cette +salle; désignez à la justice celui d'entre eux qui, lors de +l'arrestation de la diligence de Genève, vous a prodigué des soins +si touchants. + +Un frissonnement courut dans l'assemblée; on comprit qu'il y avait +quelque piège sinistre tendu sous les pas des accusés. + +Dix voix allaient s'écrier: «Ne parlez pas!» lorsque, sur un signe +du président, l'huissier d'une voix impérative cria: + +-- Silence! +Un froid mortel enveloppa le coeur d'Amélie, une sueur glacée +perla son front, ses genoux plièrent et tremblèrent sous elle. + +-- Faites entrer les accusés, dit le président en imposant silence +du regard comme l'huissier l'avait fait de la voix, et vous, +madame, avancez et levez votre voile. + +La dame voilée obéit à ces deux invitations. + +-- Ma mère! s'écria Amélie, mais d'une voix assez sourde pour que +ceux qui l'entouraient l'entendissent seuls. + +-- Madame de Montrevel! murmura l'auditoire. + +En ce moment, le premier gendarme parut à la porte, puis le +second; après lui venaient les accusés, mais dans un autre ordre: +Morgan s'était placé le troisième, afin que, séparé qu'il était +des gendarmes par Montbar et Adler, qui marchaient devant lui, et +par d'Assas, qui marchait derrière, il pût serrer plus facilement +la main d'Amélie. + +Montbar entra donc d'abord. + +Madame de Montrevel secoua la tête. + +Puis vint Adler. + +Madame de Montrevel fit le même signe de dénégation. + +En ce moment, Morgan passait devant Amélie. + +-- Oh! nous sommes perdus! dit-elle. + +Il la regarda avec étonnement; une main convulsive serrait la +sienne. + +Il entra. + +-- C'est monsieur, dit madame de Montrevel en apercevant Morgan, +ou, si vous le voulez, le baron Charles de Sainte-Hermine, qui ne +faisait plus qu'un seul et même homme du moment où madame de +Montrevel venait de donner cette preuve d'identité. + +Ce fut dans tout l'auditoire un long cri de douleur. + +Montbar éclata de rire. + +-- Oh! par ma foi, dit-il, cela t'apprendra, cher ami, à faire le +galant auprès des femmes qui se trouvent mal. + +Puis, se retournant vers madame de Montrevel: + +-- Madame, lui dit-il, avec deux mots vous venez de faire tomber +quatre têtes. Il se fit un silence terrible, au milieu duquel un +sourd gémissement se fit entendre. + +-- Huissier, dit le président, n'avez-vous pas prévenu le public +que toute marque d'approbation ou d'improbation était défendue? + +L'huissier s'informa pour savoir qui avait manqué à la justice en +poussant ce gémissement. + +C'était une femme portant le costume de Bressane, et que l’on +venait d'emporter chez le concierge de la prison. + +Dès lors, les accusés n'essayèrent même plus de nier; seulement, +de même que Morgan s'était réuni à eux, ils se réunirent à lui. + +Leurs quatre têtes devaient être sauvées ou tomber ensemble. + +Le même jour, à dix heures du soir, le jury déclara les accusés +coupables, et la cour prononça la peine de mort. + +Trois jours après, à force de prières, les avocats obtinrent que +les accusés se pourvussent en cassation. + +Mais ils ne purent obtenir qu'ils se pourvussent en grâce. + + +LIII -- OU AMÉLIE TIENT SA PAROLE + +Le verdict rendu par le jury de la ville de Bourg avait produit un +effet terrible, non seulement dans l'audience, mais encore dans +toute la ville. + +Il y avait parmi les quatre accusés un tel accord de fraternité +chevaleresque, une telle élégance de manières, une telle +conviction dans la foi qu'ils professaient, que leurs ennemis eux- +mêmes admiraient cet étrange dévouement qui avait fait des voleurs +de grand chemin de gentilshommes de naissance et de nom. + +Madame de Montrevel, désespérée de la part qu'elle venait de +prendre au procès et du rôle qu'elle avait bien involontairement +joué dans ce drame au dénouement mortel, n'avait vu qu'un moyen de +réparer le mal qu'elle avait fait: c'était de repartir à l'instant +même pour Paris, de se jeter aux pieds du premier consul et de lui +demander la grâce des quatre condamnés. + +Elle ne prit pas même le temps d'aller embrasser Amélie au château +des Noires-Fontaines; elle savait que le départ de Bonaparte était +fixé aux premiers jours de mai, et l'on était au 6. + +Lorsqu'elle avait quitté Paris, tous les apprêts du départ étaient +faits. + +Elle écrivit un mot à sa fille, lui expliqua par quelle fatale +suggestion elle venait, en essayant de sauver un des quatre +accusés, de les faire condamner tous les quatre. + +Puis, comme si elle eût eu honte d'avoir manqué à la promesse +qu'elle avait faite à Amélie, et surtout qu'elle s'était faite à +elle-même, elle envoya chercher des chevaux frais à la poste, +remonta en voiture et repartit pour Paris. + +Elle y arriva le 8 mai au matin. + +Bonaparte en était parti le 6 au soir. + +Il avait dit, en partant, qu'il n'allait qu'à Dijon, peut-être à +Genève, mais qu'en tout cas il ne serait pas plus de trois +semaines absent. + +Le pourvoi des condamnés, fût-il rejeté, devait prendre au moins +cinq ou six semaines. + +Tout espoir n'était donc pas perdu. + +Mais il le fut, lorsqu'on apprit que la revue de Dijon n'était +qu'un prétexte, que le voyage à Genève n'avait jamais été sérieux, +et que Bonaparte, au lieu d'aller en Suisse, allait en Italie. + +Alors, madame de Montrevel, ne voulant pas s'adresser à son fils, +quand elle savait le serment qu'il avait fait au moment où lord +Tanlay avait été assassiné, et la part qu'il avait prise à +l'arrestation des compagnons de Jéhu; alors, disons-nous, madame +de Montrevel s'adressa à Joséphine: Joséphine promit d'écrire à +Bonaparte. + +Le même soir, elle tint parole. + +Mais le procès avait fait grand bruit; il n'en était point de ces +accusés-là comme d'accusés ordinaires, la justice fit diligence, +et, le trente-cinquième jour après le jugement, le pourvoi en +cassation fut rejeté. + +Le rejet fut expédié immédiatement à Bourg, avec ordre d'exécuter +les condamnés dans les vingt-quatre heures. + +Mais quelque diligence qu'eût faite le ministère de la justice, +l'autorité judiciaire ne fut point prévenue la première. + +Tandis que les prisonniers se promenaient dans la cour intérieure, +une pierre passa par-dessus les murs et vint tomber à leurs pieds. + +Une lettre était attachée à cette pierre. + +Morgan, qui avait, à l'endroit de ses compagnons, conservé, même +en prison, la supériorité d'un chef, ramassa la pierre, ouvrit la +lettre et la lut. + +Puis, se retournant vers ses compagnons: + +-- Messieurs, dit-il, notre pourvoi est rejeté, comme nous devions +nous y attendre, et, selon toute probabilité, la cérémonie aura +lieu demain. + +Valensolle et Ribier, qui jouaient au petit palet avec des écus de +six livres et des louis, avaient quitté leur jeu pour écouter la +nouvelle. + +La nouvelle entendue, ils reprirent leur partie sans faire de +réflexion. + +Jahiat, qui lisait _la Nouvelle Héloïse, _reprit sa lecture en +disant: + +-- Je crois que je n'aurai pas le temps de finir le chef-d'oeuvre +de M. Jean-Jacques Rousseau; mais, sur l'honneur, je ne le +regrette pas: c'est le livre le plus faux et le plus ennuyeux que +j'aie lu de ma vie. + +Sainte-Hermine passa la main sur son front en murmurant: + +-- Pauvre Amélie! + +Puis, apercevant Charlotte, qui se tenait à la fenêtre de la geôle +donnant dans la cour des prisonniers, il alla à elle: + +-- Dites à Amélie que c'est cette nuit qu'elle doit tenir la +promesse qu'elle m'a faite. + +La fille du geôlier referma la fenêtre et embrassa son père, en +lui annonçant qu'il la reverrait selon toute probabilité dans la +soirée. + +Puis elle prit le chemin des Noires-Fontaines, chemin que depuis +deux mois elle faisait tous les jours deux fois: une fois vers le +milieu du jour pour aller à la prison, une fois le soir pour +revenir au château. + +Chaque soir, en rentrant, elle trouvait Amélie à la même place, +c'est-à-dire assise à cette fenêtre qui, dans des jours plus +heureux, s'ouvrait pour donner passage à son bien-aimé Charles. + +Depuis le jour de son évanouissement, à la suite du verdict du +jury, Amélie n'avait pas versé une larme, et nous pourrions +presque ajouter n'avait pas prononcé une parole. + +Au lieu d'être le marbre de l'antiquité s'animant pour devenir +femme, on eût pu croire que c'était l'être animé qui peu à peu se +pétrifiait. + +Chaque jour, il semblait qu'elle fût devenue un peu plus pâle, un +peu plus glacée. + +Charlotte la regardait avec étonnement: les esprits vulgaires, +très impressionnables aux bruyantes démonstrations, c'est-à-dire +aux cris et aux pleurs, ne comprennent rien aux douleurs muettes. + +Il semble que, pour eux, le mutisme, c'est l'indifférence. + +Elle fut donc étonnée du calme avec lequel Amélie reçut le message +qu'elle était chargée de transmettre. + +Elle ne vit pas que son visage, plongé dans la demi-teinte du +crépuscule, passait de la pâleur à la lividité; elle ne sentit +point l'étreinte mortelle qui, comme une tenaille de fer, lui +broya le coeur; elle ne comprit point, lorsqu'elle s'achemina vers +la porte, qu'une roideur plus automatique encore que de coutume +accompagnait ses mouvements. + +Seulement, elle s'apprêta à la suivre. + +Mais, arrivée à la porte, Amélie étendit la main: + +-- Attends-moi là, dit-elle. + +Charlotte obéit. + +Amélie referma la porte derrière elle et monta à la chambre de +Roland. + +La chambre de Roland était une véritable chambre de soldat et de +chasseur, dont le principal ornement étaient des panoplies et des +trophées. +Il y avait là des armes de toute espèce, indigènes et étrangères, +depuis les pistolets aux canons azurés de Versailles jusqu'aux +pistolets à pommeau d'argent du Caire, depuis le couteau catalan +jusqu'au cangiar turc. + +Elle détacha des trophées quatre poignards aux lames tranchantes +et aiguës; elle enleva aux panoplies huit pistolets de différentes +formes. + +Elle prit des balles dans un sac, de la poudre dans une corne. + +Puis elle descendit rejoindre Charlotte. + +Dix minutes après, aidée de sa femme de chambre, elle avait revêtu +son costume de Bressane. + +On attendit la nuit; la nuit vient tard au mois de juin. + +Amélie resta debout, immobile, muette, appuyée à sa cheminée +éteinte, regardant par la fenêtre ouverte le village de Ceyzeriat, +qui disparaissait peu à peu dans les ombres crépusculaires. + +Lorsque Amélie ne vit plus rien que les lumières s'allumant de +place en place: + +-- Allons, dit-elle, il est temps. + +Les deux jeunes filles sortirent; Michel ne fit point attention à +Amélie qu'il prit pour une amie de Charlotte qui était venue voir +celle-ci et que celle-ci allait reconduire. + +Dix heures sonnaient, comme les jeunes filles passaient devant +l'église de Brou. + +Il était dix heures un quart à peu près lorsque Charlotte frappa à +la porte de la prison. + +Le père Courtois vint ouvrir. + +Nous avons dit quelles étaient les opinions politiques du digne +geôlier. + +Le père Courtois était royaliste. + +Il avait donc été pris d'une profonde sympathie pour les quatre +condamnés; il espérait, comme tout le monde, que madame de +Montrevel, dont on connaissait le désespoir, obtiendrait leur +grâce du premier consul, et, autant qu'il avait pu le faire sans +manquer à ses devoirs, il avait adouci la captivité de ses +prisonniers en écartant d'eux toute rigueur inutile. + +Il est vrai que, d'un autre côté, malgré cette sympathie, il avait +refusé soixante mille francs en or -- somme qui, à cette époque, +valait le triple de ce qu'elle vaut aujourd'hui -- pour les +sauver. + +Mais, nous l'avons vu, mis dans la confidence par sa fille +Charlotte, il avait autorisé Amélie, déguisée en Bressane, à +assister au jugement. + +On se rappelle les soins et les égards que le digne homme avait +eus pour Amélie, lorsque elle-même avait été prisonnière avec +madame de Montrevel. + +Cette fois encore, et comme il ignorait le rejet du pourvoi, il se +laissa facilement attendrir. + +Charlotte lui dit que sa jeune maîtresse allait dans la nuit même +partir pour Paris, afin de hâter la grâce, et qu'avant de partir +elle venait prendre congé du baron de Sainte-Hermine et lui +demander ses instructions pour agir. + +Il y avait cinq portes à forcer pour gagner celle de la rue: un +corps de garde dans la cour, une sentinelle intérieure et une +extérieure; par conséquent, le père Courtois n'avait point à +craindre que les prisonniers s'évadassent. + +Il permit donc qu'Amélie vît Morgan. + +Qu'on nous excuse de dire tantôt Morgan, tantôt Charles, tantôt le +baron de Sainte-Hermine; nos lecteurs savent bien que, par cette +triple appellation, nous désignons le même homme. + +Le père Courtois prit une lumière et marcha devant Amélie. + +La jeune fille, comme si, sortant de la prison, elle devait partir +par la malle-poste, tenait à la main un sac de nuit. + +Charlotte suivait sa maîtresse. + +-- Vous reconnaîtrez le cachot, mademoiselle de Montrevel; c'est +celui où vous avez été enfermée avec madame votre mère. Le chef de +ces malheureux jeunes gens, le baron Charles de Sainte-Hermine, +m'a demandé comme une faveur la cage n° 4. Vous savez que c'est le +nom que nous donnons à nos cellules. Je n'ai pas cru devoir lui +refuser cette consolation, sachant que le pauvre garçon vous +aimait. Oh! soyez tranquille, mademoiselle Amélie: ce secret ne +sortira jamais de ma bouche. Puis il m'a fait des questions, m'a +demandé où était le lit de votre mère, où était le vôtre; je le +lui ai dit. Alors, il a désiré que sa couchette fût placée juste +au même endroit où la vôtre se trouvait; ce n'était pas difficile: +non seulement elle était au même endroit, mais encore c'était la +même: De sorte que, depuis le jour de son entrée dans votre +prison, le pauvre jeune homme est resté presque constamment +couché. + +Amélie poussa un soupir qui ressemblait à un gémissement; elle +sentit, chose qu'elle n'avait pas éprouvée depuis longtemps, une +larme prête à mouiller sa paupière. + +Elle était donc aimée comme elle aimait, et c'était une bouche +étrangère et désintéressée qui lui en donnait la preuve. + +Au moment d'une séparation éternelle, cette conviction était le +plus beau diamant qu'elle pût trouver dans l'écrin de la douleur. + +Les portes s'ouvrirent les unes après les autres devant le père +Courtois. + +Arrivée à la dernière, Amélie mit la main sur l'épaule du geôlier. + +Il lui semblait entendre quelque chose comme un chant. + +Elle écouta avec plus d'attention: une voix disait des vers. + +Mais cette voix n'était point celle de Morgan; cette voix lui +était inconnue. + +C'était à la fois quelque chose de triste comme une élégie, de +religieux comme un psaume. + +La voix disait: + +_J'ai révélé mon coeur au Dieu de l'innocence;_ +_Il a vu mes pleurs pénitents;_ +_Il guérit mes remords, il m'arme de constance:_ +_Les malheureux sont ses enfants, _ +_ _ +_Mes ennemis, riant, ont dit dans leur colère;_ +_»Qu'il meure, et sa gloire avec lui!»_ +_Mais à mon coeur calmé le Seigneur dit en père:_ +_»Leur haine sera ton appui.»_ +_ _ +_À tes plus chers amis ils ont prêté leur rage;_ +_Tout trompe ta simplicité:_ +_Celui que tu nourris court vendre ton image,_ +_Noir de sa méchanceté._ +_ _ +_Mais Dieu t'entend gémir; Dieu, vers qui te ramène_ +_Un vrai remords né de douleurs;_ +_Dieu qui pardonne enfin à la nature humaine_ +_D'être faible dans les malheurs._ +_ _ +_J'éveillerai pour toi la pitié, la justice_ +_De l'incorruptible avenir:_ +_Eux-mêmes épureront, par leur long artifice, _ +_Ton honneur qu'ils pensent ternir._ +_ _ +_Soyez béni, mon Dieu, vous qui daignez me rendre_ +_L'innocence et son noble orgueil;_ +_Vous qui, pour protéger le repos de ma cendre,_ +_Veillerez près de mon cercueil!_ +_ _ +_Au banquet de la vie, infortuné convive,_ +_J'apparus un jour, et je meurs;_ +_Je meurs, et sur ma tombe, où lentement j'arrive,_ +_Nul ne viendra verser des pleurs._ +_ _ +_Salut, champs que j'aimais, et vous, douce verdure,_ +_Et vous, riant exil des bois!_ +_Ciel, pavillon de l'homme, admirable nature,_ +_Salut pour la dernière fois!_ +_ _ +_Ah! puissent voir longtemps votre beauté sacrée_ +_Tant d'amis sourds à mes adieux!_ +_Qu'ils meurent pleins de jour! que leur mort soit pleurée_ +_Qu'un ami leur ferme les yeux!_ + +La voix se tut; sans doute, la dernière strophe était dite. + +Amélie, qui n'avait pas voulu interrompre la méditation suprême +des condamnés et qui avait reconnu la belle ode de Gilbert, écrite +par lui sur le grabat d'un hôpital, la veille de sa mort, fit +signe au geôlier qu'il pouvait ouvrir. + +Le père Courtois qui, tout geôlier qu'il était, semblait partager +l'émotion de la jeune fille, fit le plus doucement possible qu'il +put tourner la clef dans la serrure: la porte s'ouvrit. + +Amélie embrassa d'un coup d'oeil l'ensemble du cachot et des +personnages qui l'habitaient. + +Valensolle, debout, appuyé à la muraille, tenait encore à la main +le livre où il venait de lire les vers qu'Amélie avait entendus; +Jahiat était assis près d'une table, la tête appuyée sur sa main; +Ribier était assis sur la table même; près de lui, au fond, +Sainte-Hermine, les yeux fermés, et comme s'il eût été plongé dans +le plus profond sommeil, était couché sur le lit. + +À la vue de la jeune fille qu'ils reconnurent pour Amélie, Jahiat +et Ribier se levèrent. + +Morgan resta immobile; il n'avait rien entendu. + +Amélie alla droit à lui, et comme si le sentiment qu'elle +éprouvait pour son amant était sanctifié par l'approche de la +mort, sans s'inquiéter de la présence de ses trois amis, elle +s'approcha de Morgan, et, tout en appuyant ses lèvres sur les +lèvres du prisonnier, elle murmura: + +-- Réveille-toi, mon Charles; c'est ton Amélie qui vient tenir sa +parole. + +Morgan jeta un cri joyeux et enveloppa la jeune fille de ses deux +bras. + +-- Monsieur Courtois, dit Montbar, vous êtes un brave homme; +laissez ces deux pauvres jeunes gens ensemble: ce serait une +impiété que de troubler par notre présence les quelques minutes +qu'ils ont encore à rester ensemble sur cette terre. + +Le père Courtois, sans rien dire, ouvrit la porte du cachot +voisin. Valensolle, Jahiat et de Ribier y entrèrent: il ferma la +porte sur eux. + +Puis, faisant signe à Charlotte de le suivre, il sortit à son +tour. + +Les deux amants se trouvèrent seuls. + +Il y a des scènes qu'il ne faut pas tenter de peindre, des paroles +qu'il ne faut pas essayer de répéter; Dieu, qui les écoute de son +trône immortel, pourrait seul dire ce qu'elles contiennent de +sombres joies et de voluptés amères. + +Au bout d'une heure, les deux jeunes gens entendirent la clef +tourner de nouveau dans la serrure. Ils étaient tristes, mais +calmes, et la conviction que leur séparation ne serait pas longue +leur donnait cette douce sérénité. + +Le digne geôlier avait l'air plus sombre et plus embarrassé encore +à cette seconde apparition qu'à la première. Morgan et Amélie le +remercièrent en souriant. + +Il alla à la porte du cachot où étaient enfermés les trois amis et +ouvrit cette porte en murmurant + +-- Par ma foi, c'est bien le moins qu'ils passent cette nuit +ensemble, puisque c'est leur dernière nuit. + +Valensolle, Jahiat et Ribier rentrèrent. + +Amélie, en tenant Morgan enveloppé dans son bras gauche, leur +tendit la main à tous les trois. + +Tous les trois baisèrent, l'un après l'autre, sa main froide et +humide, puis Morgan la conduisit jusqu'à la porte. + +-- Au revoir! dit Morgan. + +-- À bientôt! dit Amélie. + +Et ce rendez-vous pris dans la tombe fut scellé d'un long baiser, +après lequel ils se séparèrent avec un gémissement si douloureux, +qu'on eût dit que leurs deux coeurs venaient de se briser en même +temps. + +La porte se referma derrière Amélie, les verrous et les clefs +grincèrent. + +-- Eh bien? demandèrent ensemble Valensolle, Jahiat et Ribier. + +-- Voici, répondit Morgan en vidant sur la table le sac de nuit. + +Les trois jeunes gens poussèrent un cri de joie en voyant ces +pistolets brillants et ces lames aiguës. + +C'était ce qu'ils pouvaient désirer de plus après la liberté; +c'était la joie douloureuse et suprême de se sentir maîtres de +leur vie, et, à la rigueur, de celle des autres. + +Pendant ce temps, le geôlier reconduisait Amélie jusqu'à la porte +de la rue. + +Arrivé là, il hésita un instant; puis, enfin, l'arrêtant par le +bras: + +-- Mademoiselle de Montrevel, lui dit-il, pardonnez-moi de vous +causer une telle douleur, mais il est inutile que vous alliez à +Paris... + +-- Parce que le pourvoi est rejeté et que l'exécution a lieu +demain, n'est-ce pas? répondit Amélie. + +Le geôlier, dans son étonnement, fit un pas en arrière. + +-- Je le savais, mon ami, continua Amélie. + +Puis, se tournant vers sa femme de chambre: + +-- Conduis-moi jusqu'à la prochaine église, Charlotte, dit-elle; +tu viendras m'y reprendre demain lorsque tout sera fini. + +La prochaine église n'était pas bien éloignée: c'était Sainte- +Claire. + +Depuis trois mois à peu près, sous les ordres du premier consul, +elle venait d'être rendue au culte. + +Comme il était tout près de minuit, l'église était fermée; mais +Charlotte connaissait la demeure du sacristain et elle se chargea +de l'aller éveiller. + +Amélie attendit debout, appuyée contre la muraille, aussi immobile +que les figures de pierre qui ornent la façade. + +Au bout d'une demi-heure, le sacristain arriva. + +Pendant cette demi-heure, Amélie avait vu passer une chose qui lui +avait paru lugubre. + +C'étaient trois hommes vêtus de noir, conduisant une charrette, +qu'à la lueur de la lune elle avait reconnue être peinte en rouge. + +Cette charrette portait des objets informes: planches démesurées, +échelles étranges peintes de la même couleur; elle se dirigeait du +côté du bastion Montrevel, c'est-à-dire vers la place des +exécutions. + +Amélie devina ce que c'était; elle tomba à genoux et poussa un +cri. + +À ce cri, les hommes vêtus de noir se retournèrent; il leur sembla +qu'une des sculptures du porche s'était détachée de sa niche et +s'était agenouillée. + +Celui qui paraissait être le chef des hommes noirs fit quelques +pas vers Amélie. + +-- Ne m'approchez pas, monsieur! cria celle-ci; ne m'approchez +pas! + +L'homme reprit humblement sa place et continua son chemin. + +La charrette disparut au coin de la rue des Prisons; mais le bruit +de ses roues retentit encore longtemps sur le pavé, et dans le +coeur d'Amélie. + +Lorsque le sacristain et Charlotte revinrent, ils trouvèrent la +jeune fille à genoux. + +Le sacristain fit quelques difficultés pour ouvrir l'église à une +pareille heure; mais une pièce d'or et le nom de mademoiselle de +Montrevel levèrent ses scrupules. + +Une seconde pièce d'or le détermina à illuminer une petite +chapelle. + +C'était celle où, tout enfant, Amélie avait fait sa première +communion. + +Cette chapelle illuminée, Amélie s'agenouilla au pied de l'autel +et demanda qu'on la laissât seule. + +Vers trois heures du matin, elle vit s'éclairer la fenêtre aux +vitraux de couleurs qui surmontait l'autel de la Vierge. Cette +fenêtre s'ouvrait par hasard à l'orient, de sorte que le premier +rayon du soleil vint droit à la jeune fille comme un messager de +Dieu. + +Peu à peu, la ville s'éveilla: Amélie remarqua qu'elle était plus +bruyante que d'habitude; bientôt même les voûtes de l'église +tremblèrent, au bruit des pas d'une troupe de cavaliers; cette +troupe se rendait du côté de la prison. + +Un peu avant neuf heures, la jeune fille entendit une grande +rumeur, et il lui sembla que chacun se précipitait du même côté. + +Elle essaya de s'enfoncer plus avant encore dans la prière pour ne +plus entendre ces différents bruits, qui parlaient à son coeur une +langue inconnue, et dont cependant les angoisses qu'elle éprouvait +lui disaient tout bas qu'elle comprenait chaque mot. + +C'est que, en effet, il se passait à la prison une chose terrible, +et qui méritait bien que tout le monde courût la voir. + +Lorsque, vers neuf heures du matin, le père Courtois était entré +dans leur cachot, pour annoncer aux condamnés tout à la fois que +leur pourvoi était rejeté et qu'ils devaient se préparer à la +mort, il les avait trouvés tous les quatre armés jusqu'aux dents. + +Le geôlier, pris à l'improviste, fut attiré dans le cachot, la +porte fut fermée derrière lui; puis, sans qu'il essayât même de se +défendre, tant sa surprise était inouïe, les jeunes gens lui +arrachèrent son trousseau de clefs, et, ouvrant puis refermant la +porte située en face de celle par laquelle le geôlier était entré, +ils le laissèrent enfermé à leur place, et se trouvèrent, eux, +dans le cachot voisin, où, la veille, Valensolle, Jahiat et Ribier +avaient attendu que l'entrevue entre Morgan et Amélie fût +terminée. + +Une des clefs du trousseau ouvrait la seconde porte de cet autre +cachot; cette porte donnait sur la cour des prisonniers. + +La cour des prisonniers était, elle, fermée par trois portes +massives qui, toutes trois, donnaient dans une espèce de couloir +donnant lui-même dans la loge du concierge du présidial. + +De cette loge du concierge du présidial, on descendait par quinze +marches dans le préau du parquet, vaste cour fermée par une +grille. + +D'habitude, cette grille n'était fermée que la nuit. + +Si, par hasard, les circonstances ne l’avaient pas fait fermer le +jour, il était possible que cette ouverture présentât une issue à +leur fuite. + +Morgan trouva la clef de la cour des prisonniers, l'ouvrit, se +précipita, avec ses compagnons, de cette cour dans la loge du +concierge du présidial, et s'élança sur le perron donnant dans le +préau du tribunal. + +Du haut de cette espèce de plate-forme, les quatre jeunes gens +virent que tout espoir était perdu. + +La grille du préau était fermée, et quatre-vingts hommes à peu +près, tant gendarmes que dragons, étaient rangés devant cette +grille. + +À la vue des quatre condamnés libres et bondissant de la loge du +Concierge sur le perron, un grand cri, cri d'étonnement et de +terreur tout à la fois, s'éleva de la foule. + +En effet, leur aspect était formidable. + +Pour conserver toute la liberté de leurs mouvements, et peut-être +aussi pour dissimuler l'épanchement du sang qui se manifeste si +vite sur une toile blanche, ils étaient nus jusqu'à la ceinture. + +Un mouchoir, noué autour de leur taille, était hérissé d'armes. + +Il ne leur fallut qu'un regard pour comprendre qu'ils étaient +maîtres de leur vie, mais qu'ils ne l'étaient pas de leur liberté. + +Au milieu des clameurs qui s'élevaient de la foule et du cliquetis +des sabres qui sortaient des fourreaux, ils conférèrent un +instant. + +Puis, après leur avoir serré la main, Montbar se détacha de ses +compagnons, descendit les quinze marches et s'avança vers la +grille. + +Arrivé à quatre pas de cette grille, il jeta un dernier regard et +un dernier sourire à ses compagnons, salua gracieusement la foule +redevenue muette, et, s'adressant aux soldats: + +-- Très bien, messieurs les gendarmes! Très bien, messieurs les +dragons! dit-il. + +Et, introduisant dans sa bouche l'extrémité du canon d'un de ses +pistolets, il se fit sauter la cervelle. + +Des cris confus et presque insensés suivirent l'explosion, mais +cessèrent presque aussitôt; Valensolle descendit à son tour: lui +tenait simplement à la main un poignard à lame droite, aiguë, +tranchante. + +Ses pistolets, dont il ne paraissait pas disposé à faire usage, +étaient restés à sa ceinture. + +Il s'avança vers une espèce de petit hangar supporté par trois +colonnes, s'arrêta à la première colonne, y appuya le pommeau du +poignard, dirigea la pointe vers son coeur, prit la colonne entre +ses bras, salua une dernière fois ses amis, et serra la colonne +jusqu'à ce que la lame tout entière eût disparu dans sa poitrine. + +Il resta un instant encore debout; mais une pâleur mortelle +s'étendit sur son visage, puis ses bras se détachèrent, et il +tomba mort au pied de la colonne. + +Cette fois la foule resta muette. + +Elle était glacée d'effroi. + +C'était le tour de Ribier: lui tenait à la main ses deux +pistolets. + +Il s'avança jusqu'à la grille; puis, arrivé là, il dirigea les +canons de ses pistolets sur les gendarmes. + +Il ne tira pas, mais les gendarmes tirèrent. + +Trois ou quatre coups de feu se firent entendre, et Ribier tomba +percé de deux balles. + +Une sorte d'admiration venait de faire, parmi les assistants, +place aux sentiments divers qui, à la vue de ces trois +catastrophes successives, s'étaient succédé dans son coeur. + +Elle comprenait que ces jeunes gens voulaient bien mourir, mais +qu'ils tenaient à mourir comme ils l'entendraient, et surtout, +comme des gladiateurs antiques, à mourir avec grâce. + +Elle fit donc silence lorsque Morgan, resté seul, descendit, en +souriant, les marches du perron, et fit signe qu'il voulait +parler. + +D'ailleurs, que lui manquait-il, à cette foule avide de sangs? On +lui donnait plus qu'on ne lui avait promis. + +On lui avait promis quatre morts, mais quatre morts uniformes, +quatre têtes tranchées; et on lui donnait quatre morts +différentes, pittoresques, inattendues; il était donc bien naturel +qu'elle fît silence lorsqu'elle vit s'avancer Morgan. + +Morgan ne tenait à la main ni pistolets, ni poignard; poignard et +pistolets reposaient à sa ceinture. + +Il passa près du cadavre de Valensolle et vint se placer entre +ceux de Jahiat et de Ribier. + +-- Messieurs, dit-il, transigeons. + +Il se fit un silence comme si la respiration de tous les +assistants était suspendue. + +-- Vous avez eu un homme qui s'est brûlé la cervelle (il désigna +Jahiat); un autre qui s'est poignardé (il désigna Valensolle); un +troisième qui a été fusillé (il désigna Ribier); vous voudriez +voir guillotiner le quatrième, je comprends cela. + +Il passa un frissonnement terrible dans la foule. + +-- Eh bien, continua Morgan, je ne demande pas mieux que de vous +donner cette satisfaction. Je suis prêt à me laisser faire, mais +je désire aller à l'échafaud de mon plein gré et sans que personne +me touche; celui qui m'approche, _je le brûle, _si ce n'est +monsieur, continua Morgan en montrant le bourreau. C'est une +affaire que nous avons ensemble et qui, de part et d'autre, ne +demande que des procédés. + +Cette demande, sans doute, ne parut pas exorbitante à la foule, +car de toute part on entendit crier: + +-- Oui! oui! oui! + +L'officier de gendarmerie vit que ce qu'il y avait de plus court +était de passer par où voulait Morgan. + +-- Promettez-vous, dit-il, si l'on vous laisse les pieds et les +mains libres, de ne point chercher à vous échapper? + +-- J'en donne ma parole d'honneur, reprit Morgan. + +-- Eh bien, dit l'officier de gendarmerie, éloignez-vous et +laissez-nous enlever les cadavres de vos camarades. + +-- C'est trop juste, dit Morgan. + +Et il alla, à dix pas d'où il était, s'appuyer contre la muraille. + +La grille s'ouvrit. + +Les trois hommes vêtus de noir entrèrent dans la cour, ramassèrent +l'un après l’autre les trois corps. + +Ribier n'était point tout à fait mort; il rouvrit les yeux et +parut chercher Morgan. + +-- Me voilà, dit celui-ci, sois tranquille, cher ami, _j'en suis._ + +Ribier referma les yeux sans faire entendre une parole. + +Quand les trois corps furent emportés: + +-- Monsieur, demanda l'officier de gendarmerie à Morgan, êtes-vous +prêt? + +-- Oui, monsieur, répondit Morgan en saluant avec une exquise +politesse. + +-- Alors, venez. + +-- Me voici, dit Morgan. + +Et il alla prendre place entre le peloton de gendarmerie et le +détachement de dragons. + +-- Désirez-vous monter dans la charrette ou aller à pied, +monsieur? demanda le capitaine. + +-- À pied, à pied, monsieur: je tiens beaucoup à ce que l'on sache +que c'est une fantaisie que je me passe en me laissant +guillotiner; mais je n'ai pas peur. + +Le cortège sinistre traversa la place des Lices, et longea les +murs du jardin de l'hôtel Montbazon. + +La charrette traînant les trois cadavre marchait la première; puis +venaient les dragons; puis Morgan, marchant seul dans un +intervalle libre d'une dizaine de pas; puis les gendarmes, +précédés de leur capitaine. + +À l'extrémité du mur, le cortège tourna à gauche. + +Tout à coup, par l’ouverture qui se trouvait alors entre le jardin +et la grande halle, Morgan aperçut l’échafaud qui dressait vers le +ciel ses deux poteaux rouges comme deux bras sanglants. + +-- Pouah! dit-il, je n'avais jamais vu de guillotine, et je ne +savais point que ce fût aussi laid que cela. + +Et, sans autre explication, tirant son poignard de sa ceinture, il +se le plongea jusqu'au manche dans la poitrine. + +Le capitaine de gendarmerie vit le mouvement sans pouvoir le +prévenir et lança son cheval vers Morgan, resté debout, au grand +étonnement de tout le monde et de lui-même. + +Mais Morgan, tirant un de ses pistolets de sa ceinture et +l’armant: + +-- Halte-là! dit-il; il est convenu que personne ne me touchera; +je mourrai seul ou nous mourrons trois; c'est à choisir. + +Le capitaine fit faire à son cheval un pas à reculons. + +-- Marchons, dit Morgan. + +Et, en effet, il se remit en marche. + +Arrivé au pied de la guillotine, Morgan tira le poignard de sa +blessure et s'en frappa une seconde fois aussi profondément que la +première. + +Un cri de rage plutôt que de douleur lui échappa. + +-- Il faut, en vérité, que j'aie l'âme chevillée dans le corps, +dit-il. + +Puis, comme les aides voulaient l'aider à monter l'escalier au +haut duquel l'attendait le bourreau: + +-- Oh! dit-il, encore une fois, que l'on ne me touche pas! + +Et il monta les six degrés sans chanceler. + +Arrivé sur la plate-forme, il tira le poignard de sa blessure et +s'en donna un troisième coup. + +Alors un effroyable éclat de rire sortit de sa bouche, et jetant +aux pieds du bourreau le poignard qu'il venait d'arracher de sa +troisième blessure, aussi inutile que les deux premières: + +-- Par ma foi! dit-il, j'en ai assez; à ton tour, et tire-toi de +là comme tu pourras. + +Une minute après, la tête de l’intrépide jeune homme tombait sur +l'échafaud, et, par un phénomène de cette implacable vitalité qui +s'était révélée en lui, bondissait et roulait hors de l'appareil +du supplice. + +Allez à Bourg comme j'y ai été, et l'on vous dira qu'en +bondissant, cette tête avait prononcé le nom d'Amélie. + +Les morts furent exécutés après le vivant; de sorte que les +spectateurs, au lieu de perdre quelque chose aux événements que +nous venons de raconter, eurent double spectacle. + + +LIV -- LA CONFESSION + +Trois jours après les événements dont on vient de lire le récit, +vers les sept heures du soir, une voiture couverte de poussière et +attelée de deux chevaux de poste blancs d'écume, s'arrêtait à la +grille du château des Noires-Fontaines. + +Au grand étonnement de celui qui paraissait si pressé d'arriver, +la grille était toute grande ouverte, des pauvres encombraient la +cour, et le perron était couvert d'hommes et de femmes +agenouillés. + +Puis, le sens de l'ouïe s'éveillant au fur et à mesure que +l'étonnement donnait plus d'acuité à celui de la vue, le voyageur +crut entendre le tintement d'une sonnette. + +Il ouvrit vivement la portière, sauta à bas de la chaise, traversa +la cour d'un pas rapide, monta le perron et vit l'escalier qui +menait au premier étage couvert de monde. + +Il franchit cet escalier comme il avait franchi le perron, et +entendit un murmure religieux qui lui parut venir de la chambre +d'Amélie. + +Il s'avança vers cette chambre; elle était ouverte. + +Au chevet étaient agenouillés madame de Montrevel et le petit +Édouard, un peu plus loin Charlotte, Michel et son fils. + +Le curé de Sainte-Claire administrait les derniers sacrements à +Amélie; cette scène lugubre n'était éclairée que par la lueur des +cierges. + +On avait reconnu Roland dans le voyageur dont la voiture venait de +s'arrêter devant la grille; on s'écarta sur son passage, il entra +la tête découverte, et alla s'agenouiller près de sa mère. + +La mourante, couchée sur le dos, les mains jointes, la tête +soulevée par son oreiller, les yeux fixés au ciel dans une espèce +d'extase, ne parut point s'apercevoir de l'arrivée de Roland. + +On eût dit que le corps était encore de ce monde, mais que l'âme +était déjà flottante entre la terre et le ciel. + +La main de madame de Montrevel chercha celle de Roland, et la +pauvre mère, l'ayant trouvée, laissa tomber en sanglotant sa tête +sur l'épaule de son fils. + +Ces sanglots maternels ne furent sans doute pas plus entendus +d'Amélie que la présence de Roland n'en avait été remarquée; car +la jeune fille garda l'immobilité la plus complète. Seulement, +lorsque le viatique lui eut été administré, lorsque la béatitude +éternelle lui eut été promise par la bouche consolatrice du +prêtre, ses lèvres de marbre parurent s'animer, et elle murmura, +d'une voix faible, mais intelligible: + +-- Ainsi soit-il. + +Alors, la sonnette tinta de nouveau; l'enfant de choeur qui la +portait sortit le premier, puis les deux clercs qui portaient les +cierges, puis celui qui portait la croix, puis enfin le prêtre, +qui portait Dieu. + +Tous les étrangers suivirent le cortège; les personnes de la +maison et les membres de la famille restèrent seuls. + +La maison, un instant auparavant pleine de bruit et de monde, +resta silencieuse et presque déserte. + +La mourante n'avait pas bougé: ses lèvres s'étaient refermées, ses +mains étaient restées jointes, ses yeux levés au ciel. + +Au bout de quelques minutes, Roland se pencha à l’oreille de +madame de Montrevel, et lui dit à voix basse: + +-- Venez, ma mère, j'ai à vous parler. + +Madame de Montrevel se leva; elle poussa le petit Édouard vers le +lit de sa soeur; l’enfant se dressa sur la pointe des pieds, et +baisa Amélie au front. + +Puis madame de Montrevel vint après lui, s'inclina sur sa fille, +et, tout en sanglotant, déposa un baiser à la même place. + +Roland vint à son tour, le coeur brisé, mais les yeux secs; il eût +donné bien des choses pour verser les larmes qui noyaient son +coeur. + +Il embrassa Amélie comme avaient fait son frère et sa mère. + +Amélie parut aussi insensible à ce baiser qu'elle l'avait été aux +deux précédents. + +L'enfant marchant le premier, madame de Montrevel et Roland, +suivant Édouard, s'avancèrent donc vers la porte. + +Au moment d'en franchir le seuil, tous trois s'arrêtèrent en +tressaillant. + +Ils avaient entendu le nom de Roland distinctement prononcé. + +Roland se retourna. + +Amélie une seconde fois prononça le nom de son frère. + +-- M'appelles-tu, Amélie? demanda Roland. + +-- Oui, répondit la voix de la mourante. + +-- Seul, ou avec ma mère? + +-- Seul. + +Cette voix, sans accentuation, mais cependant parfaitement +intelligible, avait quelque chose de glacé; elle semblait un écho +d'un autre monde. + +-- Allez, ma mère, dit Roland; vous voyez que c'est à moi seul que +veut parler Amélie. + +-- Oh! mon Dieu! murmura madame de Montrevel, resterait-il un +dernier espoir? + +Si bas que ces mots eussent été prononcés, la mourante les +entendit. + +-- Non, ma mère, dit-elle; Dieu a permis que je revisse mon frère; +mais, cette nuit, je serai près de Dieu. + +Madame de Montrevel poussa un gémissement profond. + +-- Roland! Roland! fit-elle, ne dirait-on point qu'elle y est +déjà? + +Roland lui fit signe de le laisser seul; madame de Montrevel +s'éloigna avec le petit Édouard. + +Roland rentra, referma la porte, et, avec une indicible émotion, +revint au chevet du lit d'Amélie. + +Tout le corps était déjà en proie à ce qu'on appelle la roideur +cadavérique, le souffle eût à peine terni une glace, tant il était +faible; les yeux seuls, démesurément ouverts, étaient fixes et +brillants, comme si tout ce qui restait d'existence dans ce corps +condamné avant l'âge s'était concentré en eux. + +Roland avait entendu parler de cet état étrange que l'on nomme +l’extase, et qui n'est rien autre chose que la catalepsie. + +Il comprit qu'Amélie était en proie à cette mort anticipée. + +-- Me voilà, ma soeur, dit-il; que me veux-tu? + +-- Je savais que tu allais arriver, répondit la jeune fille +toujours immobile, et j'attendais. + +-- Comment savais-tu que j'allais arriver? demanda Roland. + +-- Je te voyais venir. + +Roland frissonna. + +-- Et, demanda-t-il, savais-tu pourquoi je venais? + +-- Oui; aussi j'ai tant prié Dieu du fond de mon coeur, qu'il a +permis que je me levasse et que j'écrivisse. + +-- Quand cela? + +-- La nuit dernière. + +-- Et la lettre? + +-- Elle est sous mon oreiller, prends-la et lis. + +Roland hésita un instant; sa soeur n'était-elle point en proie au +délire? + +-- Pauvre Amélie! murmura Roland. + +-- Il ne faut pas me plaindre, dit la jeune fille, je vais le +rejoindre. + +-- Qui cela? demanda Roland. + +-- Celui que j'aimais et que tu as tué. + +Roland poussa un cri: c'était bien du délire, de qui sa soeur +voulait-elle parler? + +-- Amélie, dit-il, j'étais venu pour t'interroger. + +-- Sur lord Tanlay, je le sais, répondit la jeune fille. + +-- Tu le sais! et comment cela? + +-- Ne t'ai-je pas dit que je t’avais vu venir et que je savais +pourquoi tu venais? + +-- Alors, réponds-moi. + +-- Ne me détourne pas de Dieu et de lui, Roland; je t'ai écrit, +lis ma lettre. + +Roland passa sa main sous l'oreiller, convaincu que sa soeur était +en délire. + +À son grand étonnement, il sentit un papier qu'il tira à lui. + +C'était une lettre sous enveloppe; sur l'enveloppe étaient écrits +ces quelques mots: + +«Pour Roland, qui arrive demain.» + +Il s'approcha de la veilleuse, afin de lire plus facilement. + +La lettre était datée de la veille à onze heures du soir. + +Roland lut: + +«Mon frère, nous avons chacun une chose terrible à nous +pardonner...» + +Roland regarda sa soeur, elle était toujours immobile. + +Il continua: + +«J'aimais Charles de Sainte-Hermine; je faisais plus que de +l'aimer: il était mon amant...» + +-- Oh! murmura le jeune homme entre ses dents, il mourra! + +-- Il est mort, dit Amélie. + +Roland jeta un cri d'étonnement; il avait dit si bas les paroles +auxquelles répondait Amélie, qu'à peine les avait-il entendues +lui-même. + +Ses yeux se reportèrent sur la lettre: + +«Il n'y avait aucune union possible entre la soeur de Roland de +Montrevel et le chef des compagnons de Jéhu; là était le secret +terrible que je ne pouvais pas dire et qui me dévorait. + +«Une seule personne devait le savoir et l’a su; cette personne, +c'est sir John Tanlay. + +«Dieu bénisse l’homme au coeur loyal qui m'avait promis de rompre +un mariage impossible et qui a tenu parole. + +«Que la vie de lord Tanlay te soit sacrée, ô Roland! c'est le seul +ami que j'aie eu dans ma douleur, le seul homme dont les larmes se +soient mêlées aux miennes. + +«J'aimais Charles de Sainte-Hermine, j'étais la maîtresse de +Charles: voilà la chose terrible que tu as à me pardonner. + +«Mais en échange, c'est toi qui es cause de sa mort: voilà la +chose terrible que je te pardonne. + +«Et maintenant arrive vite, ô Roland, puisque je ne dois mourir +que quand tu seras arrivé. + +«Mourir, c'est le revoir; mourir, c'est le rejoindre pour ne le +quitter jamais; je suis heureuse de mourir.» + +Tout était clair et précis, il était évident qu'il n'y avait pas +dans cette lettre trace de délire. + +Roland la relut deux fois et resta un instant immobile, muet, +haletant, plein d'anxiété; mais, enfin, la pitié l’emporta sur la +colère. + +Il s'approcha d'Amélie, étendit la main sur elle, et d'une voix +douce: + +-- Ma soeur, dit-il, je te pardonne. + +Un léger tressaillement agita le corps de la mourante. + +-- Et maintenant, dit-elle, appelle notre mère; c'est dans ses +bras que je dois mourir. + +Roland alla à la porte et appela madame de Montrevel. + +Sa chambre était ouverte; elle attendait évidemment, et accourut. + +-- Qu'y a-t-il de nouveau? s'informa-t-elle vivement. + +-- Rien, répondit Roland, sinon qu’Amélie demande à mourir dans +vos bras. + +Madame de Montrevel entra et alla tomber à genoux devant le lit de +sa fille. + +Elle, alors, comme si un bras invisible avait détaché les liens +qui semblaient la retenir sur sa couche d'agonie, se souleva +lentement, détachant les mains de dessus sa poitrine et laissant +glisser une de ses mains dans celle de sa mère: + +-- Ma mère, dit-elle, vous m'avez donné la vie, vous me l’avez +ôtée, soyez bénie; c'était ce que vous pouviez faire de plus +maternel pour moi, puisqu'il n'y avait plus pour votre fille de +bonheur possible en ce monde. + +Puis, comme Roland était allé s'agenouiller de l’autre côté du +lit; laissant, comme elle avait fait pour sa mère, tomber sa +seconde main dans la sienne: + +-- Nous nous sommes pardonnés tous deux, frère, dit-elle. + +-- Oui, pauvre Amélie, répondit Roland, et, je l’espère, du plus +profond de notre coeur. + +-- Je n'ai plus qu'une dernière recommandation à te faire. + +-- Laquelle? + +-- N'oublie pas que lord Tanlay a été mon meilleur ami. + +-- Sois tranquille, dit Roland, la vie de lord Tanlay m'est +sacrée. + +Amélie respira. + +Puis, d'une voix dans laquelle il était impossible de reconnaître +une autre altération qu'une faiblesse croissante: + +-- Adieu, Roland! dit-elle, adieu, ma mère! vous embrasserez +Édouard pour moi. + +Puis, avec un cri sorti du coeur et dans lequel il y avait plus de +joie que de tristesse: + +-- Me voilà, Charles; dit-elle, me voilà. + +Et elle retomba sur son lit, retirant à elle, dans le mouvement +qu'elle faisait, ses deux mains, qui allèrent se rejoindre sur sa +poitrine. + +Roland et madame de Montrevel se relevèrent et s'inclinèrent sur +elle chacun de son côté. + +Elle avait repris sa position première; seulement, ses paupières +s'étaient refermées, et le faible souffle qui sortait de sa +poitrine s'était éteint. + +Le martyre était consommé, Amélie était morte. + + +LV -- L'INVULNÉRABLE + +Amélie était morte dans la nuit du lundi au mardi, c'est-à-dire du +2 au 3 juin 1800. + +Dans la soirée du jeudi, c'est-à-dire du 5, il y avait foule au +grand Opéra, où l'on donnait la seconde représentation d'_Ossian, +ou les Bardes._ + +On savait l'admiration profonde que le premier consul professait +pour les chants recueillis par Mac Pherson, et par flatterie +autant que par choix littéraire, l’Académie nationale de musique +avait commandé un opéra qui, malgré les diligences faites, était +arrivé un mois environ après que le général Bonaparte avait quitté +Paris pour aller rejoindre l'armée de réserve. + +Au balcon de gauche, un amateur de musique se faisait remarquer +par la profonde attention qu'il prêtait au spectacle, lorsque, +dans l'intervalle du premier au second acte, l'ouvreuse, se +glissant entre les deux rangs de fauteuils, s'approcha de lui et +demanda à demi-voix: + +-- Pardon, monsieur, n'êtes-vous point lord Tanlay? + +-- Oui, répondit l’amateur de musique. + +-- En ce cas, milord, un jeune homme qui aurait, dit-il, une +communication de la plus haute importance à vous faire, vous prie +d'être assez bon pour venir le joindre dans le corridor. + +-- Oh! oh! fit sir John; un officier? + +-- Il est en bourgeois, milord; mais, en effet, sa tournure +indique un militaire. + +-- Bon! dit sir John, je sais ce que c'est. + +Il se leva et suivit l'ouvreuse. + +À l'entrée du corridor attendait Roland. + +Lord Tanlay ne parut aucunement étonné de le voir; seulement la +figure sévère du jeune homme réprima en lui ce premier élan de +l'amitié profonde, qui l'eût porté à se jeter au cou de celui qui +le faisait demander. + +-- Me voici, monsieur, dit sir John. + +Roland s'inclina. + +-- Je viens de votre hôtel, milord, dit Roland; vous avez, à ce +qu'il paraît, pris depuis quelque temps la précaution de dire au +concierge où vous allez, afin que les personnes qui pourraient +avoir affaire à vous sachent où vous rencontrer. + +-- C'est vrai, monsieur. + +-- La précaution est bonne, surtout pour les gens qui, venant de +loin et étant pressés, n'ont, comme moi, pas le loisir de perdre +leur temps. + +-- Alors, demanda sir John, c'est pour me revoir que vous avez +quitté l'armée, et que vous êtes venu à Paris? + +-- Uniquement pour avoir cet honneur, milord; et j'espère que vous +devinerez la cause de mon empressement, et m'épargnerez toute +explication. + +-- Monsieur, dit sir John, à partir de ce moment, je me tiens à +votre disposition. + +-- À quelle heure deux de mes amis pourront-ils se présenter chez +vous demain, milord? + +-- Mais depuis sept heures du matin jusqu'à minuit, monsieur; à +moins que vous n'aimiez mieux que ce soit tout de suite? + +-- Non, milord; j'arrive à l'instant même, et il me faut le temps +de trouver ces deux amis et de leur donner mes instructions. Ils +ne vous dérangeront donc, selon toute probabilité, que demain de +onze heures à midi; seulement, je vous serais bien obligé si +l'affaire que nous avons à régler par leur intermédiaire pouvait +se régler dans la même journée. + +-- Je crois la chose possible, monsieur, et, du moment où il +s'agit de satisfaire votre désir, le retard ne viendra pas de mon +côté. + +-- Voilà tout ce que je désirais savoir, milord; je serais donc +désolé de vous déranger plus longtemps. + +Et Roland salua. + +Sir John lui rendit son salut; et, tandis que le jeune homme +s'éloignait, il rentra au balcon et alla reprendre sa place. + +Toutes les paroles échangées l’avaient été, de part et d'autre, +d'une voix si contenue et avec un visage si impassible, que les +personnes les plus proches ne pouvaient pas même se douter qu'il y +eût eu la moindre discussion entre deux interlocuteurs qui +venaient de se saluer si courtoisement. + +C'était le jour de réception du ministre de la guerre; Roland +rentra à son hôtel, fit disparaître jusqu'à la dernière trace du +voyage qu'il venait de faire, monta en voiture, et, à dix heures +moins quelques minutes, put encore se faire annoncer chez le +citoyen Carnot. + +Deux motifs l'y conduisaient: le premier était une communication +verbale qu'il avait à faire au ministre de la guerre de la part du +premier consul; le second, l'espoir de trouver dans son salon les +deux témoins dont il avait besoin pour régler sa rencontre avec +sir John. + +Tout se passa comme Roland l'avait espéré; le ministre de la +guerre eut par lui les détails les plus précis sur le passage du +Saint-Bernard et la situation de l'armée, et il trouva dans les +salons ministériels les deux amis qu'il y venait chercher. + +Quelques mots suffirent pour les mettre au courant; les +militaires, d'ailleurs, sont coulants sur ces sortes de +confidences. + +Roland parla d'une insulte grave qui demeurerait secrète, même +pour ceux qui devaient assister à son expiation. Il déclara être +l'offensé et réclama pour lui, dans le choix des armes et le mode +de combat, tous les avantages réservés aux offensés. + +Les deux jeunes gens avaient mission de se présenter le lendemain, +à neuf heures du matin, à l'hôtel Mirabeau, rue de Richelieu, et +de s'entendre avec les deux témoins de lord Tanlay; après quoi, +ils viendraient rejoindre Roland, hôtel de Paris, même rue. +Roland rentra chez lui à onze heures, écrivit pendant une heure à +peu près, se coucha et s'endormit. + +À neuf heures et demie, ses deux amis se présentèrent chez lui. + +Ils quittaient sir John. + +Sir John avait reconnu tous les droits de Roland, leur avait +déclaré qu'il ne discuterait aucune des conditions du combat, et +que, du moment où Roland se prétendait l'offensé, c'était à lui de +dicter les conditions. + +Sur l'observation faite par eux, qu'ils avaient cru avoir affaire +à deux de ses amis et non à lui-même, lord Tanlay avait répondu +qu'il ne connaissait aucune personne assez intimement à Paris pour +la mettre dans la confidence d'une pareille affaire, qu'il +espérait donc qu'arrivé sur le terrain un des deux amis de Roland +passerait de son côté et l'assisterait. Enfin, sur tous les +points, ils avaient trouvé lord Tanlay un parfait gentleman. + +Roland déclara que la demande de son adversaire, à l'endroit d'un +de ses témoins, était non seulement juste, mais convenable, et +autorisa l'un des deux jeunes gens à assister sir John et à +prendre ses intérêts. + +Restait, de la part de Roland, à dicter les conditions du combat. + +On se battrait au pistolet. + +Les deux pistolets chargés, les adversaires se placeraient à cinq +pas. Au troisième coup frappé dans les mains des témoins, ils +feraient feu. + +C'était, comme on le voit, un duel à mort, où celui qui ne tuerait +pas ferait évidemment grâce à son adversaire. + +Aussi, les deux jeunes gens multiplièrent-ils les observations; +mais Roland insista, déclarant que, seul juge de la gravité de +l'offense qui lui avait été faite, il la jugeait assez grave pour +que la réparation eût lieu ainsi et pas autrement. + +Il fallut céder devant cette obstination. + +Celui des deux amis de Roland qui devait assister sir John fit +toutes ses réserves, déclarant qu'il ne s'engageait nullement pour +son client, et qu'à moins d'ordre absolu de sa part, il ne +permettrait jamais un pareil égorgement. + +-- Ne vous échauffez pas, cher ami, lui dit Roland; je connais sir +John, et je crois qu'il sera plus coulant que vous. + +Les deux jeunes gens sortirent et se présentèrent de nouveau chez +sir John. + +Ils le trouvèrent déjeunant à l’anglaise, c'est-à-dire avec un +bifteck, des pommes de terre et du thé. + +Celui-ci, à leur aspect, se leva, leur offrit de partager son +repas, et, sur leur refus, se mit à leur disposition. + +Les deux amis de Roland commencèrent par annoncer à lord Tanlay +qu'il pouvait compter sur l'un d'eux pour l'assister. + +Puis celui qui restait dans les intérêts de Roland établit les +conditions de la rencontre. + +À chaque exigence de Roland, sir John inclinait la tête en signe +d'assentiment, et se contentait de répondre: + +-- Très bien. + +Celui des deux jeunes gens qui était chargé de prendre ses +intérêts voulut faire quelques observations sur un mode de combat +qui devait, à moins d'un hasard impossible, amener à la fois la +mort des deux combattants; mais lord Tanlay le pria de ne pas +insister. + +-- M. de Montrevel est galant homme, dit-il; je désire ne le +contrarier en rien; ce qu'il fera sera bien fait. + +Restait l’heure à laquelle on se rencontrerait. + +Sur ce point comme sur les autres, lord Tanlay se mettait +entièrement à la disposition de Roland. + +Les deux témoins quittèrent sir John encore plus enchantés de lui +à cette seconde entrevue qu'à la première. + +Roland les attendait; ils lui racontèrent tout. + +-- Que vous avais-je dit? fit Roland. + +Ils lui demandèrent l'heure et le lieu: Roland fixa sept heures du +soir et l’allée de la Muette; c'était l’heure où le bois était à +peu près désert et le jour serait encore assez clair -- on se +rappelle que l'on était au mois de juin -- pour que deux +adversaires pussent se battre à quelque arme que ce fût. + +Personne n'avait parlé des pistolets: les deux jeunes gens +offrirent à Roland d'en prendre chez un armurier. +-- Non, dit Roland; lord Tanlay a une paire d'excellents pistolets +dont je me suis déjà servi; s'il n'a pas de répugnance à se battre +avec ses pistolets, je les préfère à tous les autres. + +Celui des deux jeunes gens qui devait servir de témoin à sir John +alla retrouver son client et lui posa les trois dernières +questions, à savoir: si l'heure et le lieu de la rencontre lui +convenaient, et s'il voulait que ses pistolets servissent au +combat. + +Lord Tanlay répondit en réglant sa montre sur celle de son témoin +et en lui remettant la boîte de pistolets. + +-- Viendrai-je vous prendre, milord? demanda le jeune homme. + +Sir John sourit avec mélancolie. + +-- Inutile, dit-il; vous êtes l'ami de M. de Montrevel, la route +vous sera plus agréable avec lui qu'avec moi, allez donc avec lui; +j'irai à cheval avec mon domestique, et vous me trouverez au +rendez-vous. + +Le jeune officier rapporta cette réponse à Roland. + +-- Que vous avais-je dit? fit celui-ci. + +Il était midi; on avait sept heures devant soi; Roland donna à ses +deux amis congé d'aller à leurs plaisirs ou à leurs affaires. + +À six heures et demie précises, ils devaient être à la porte de +Roland avec trois chevaux et deux domestiques. + +Il importait, pour ne point être dérangé, de donner à tous les +apprêts du duel les apparences d'une promenade. + +À six heures et demie sonnantes, le garçon de l'hôtel prévenait +Roland qu'il était attendu à la porte de la rue. + +C'étaient les deux témoins et les deux domestiques; un de ces +derniers tenait en bride un cheval de main. + +Roland fit un signe affectueux aux deux officiers et sauta en +selle. + +Puis, par les boulevards, on gagna la place Louis XV et les +Champs-Élysées. + +Pendant la route, cet étrange phénomène qui avait tant étonné sir +John lors du duel de Roland avec M. de Barjols se reproduisit. + +Roland fut d'une gaieté que l'on eût pu croire exagérée, si, +évidemment, elle n'eût été si franche. + +Les deux jeunes gens qui se connaissaient en courage, restaient +étourdis devant une pareille insouciance. Ils l’eussent comprise +dans un duel ordinaire, où le sang-froid et l'adresse donnent +l’espoir, à l'homme qui les possède, de l'emporter sur son +adversaire; mais, dans un combat comme celui au-devant duquel on +allait, il n'y avait ni adresse ni sang-froid qui pussent sauver +les combattants, sinon de la mort, du moins de quelque effroyable +blessure. + +En outre, Roland poussait son cheval en homme qui a hâte +d'arriver, de sorte que, cinq minutes avant l'heure fixée, il +était à l’une des extrémités de l’allée de la Muette. + +Un homme se promenait dans cette allée. + +Roland reconnut sir John. + +Les deux jeunes gens examinèrent d'un même mouvement la +physionomie de Roland à la vue de son adversaire. + +À leur grand étonnement, la seule expression qui se manifesta sur +le visage du jeune homme fut celle d'une bienveillance presque +tendre. + +Un temps de galop suffit pour que les quatre principaux acteurs de +la scène qui allait se passer se joignissent et se saluassent. + +Sir John était parfaitement calme, mais son visage avait une +teinte profonde de mélancolie. + +Il était évident que cette rencontre lui était aussi douloureuse +qu'elle paraissait agréable à Roland. + +On mit pied à terre; un des deux témoins prit la boîte aux +pistolets des mains d'un des domestiques, auxquels il ordonna de +continuer de suivre l'allée comme s'ils promenaient les chevaux de +leurs maîtres. Ils ne devaient se rapprocher qu'au bruit des coups +de pistolet. Le groom de sir John devait se joindre à eux et faire +ainsi qu'eux. + +Les deux adversaires et les deux témoins entrèrent dans le bois, +s'enfonçant au plus épais du taillis, pour trouver une place +convenable. + +Au reste, comme l'avait prévu Roland, le bois était désert; +l'heure du dîner avait ramené chez eux les promeneurs. + +On trouva une espèce de clairière qui semblait faite exprès pour +la circonstance. + +Les témoins regardèrent Roland et sir John. + +Ceux-ci firent de la tête un signe d'assentiment. + +-- Rien n'est changé? demanda un des témoins s'adressant à lord +Tanlay. + +-- Demandez à M. de Montrevel, dit lord Tanlay; je suis ici sous +son entière dépendance. + +-- Rien, fit Roland. + +On tira les pistolets de la boîte, et on commença à les charger. + +Sir John se tenait à l'écart, fouillant les hautes herbes du bout +de sa cravache. + +Roland le regarda, sembla hésiter un instant; puis, prenant sa +résolution, marcha à lui. Sir John releva la tête et attendit avec +une espérance visible. + +-- Milord, lui dit Roland, je puis avoir à me plaindre de vous +sous certains rapports, mais je ne vous en crois pas moins homme +de parole. + +-- Et vous avez raison, monsieur, répondit sir John. + +-- Êtes-vous homme, si vous me survivez, à me tenir ici la +promesse que vous m'aviez faite à Avignon? + +-- Il n'y a pas de probabilité que je vous survive, monsieur, +répondit lord Tanlay; mais vous pouvez disposer de moi tant qu'il +me restera un souffle de vie. + +-- Il s'agit des dernières dispositions à prendre à l'endroit de +mon corps. + +-- Seraient-elles les mêmes ici qu'à Avignon? + +-- Elles seraient les mêmes, milord. + +-- Bien... Vous pouvez être parfaitement tranquille. + +Roland salua sir John et revint à ses deux amis. + +-- Avez-vous, en cas de malheur, quelque recommandation +particulière à nous faire? demanda l'un d'eux. + +-- Une seule. + +-- Faites. + +-- Vous ne vous opposerez en rien à ce que milord Tanlay décidera +de mon corps et de mes funérailles. Au reste, voici dans ma main +gauche un billet qui lui est destiné au cas où je serais tué sans +avoir le temps de prononcer quelques paroles; vous ouvririez ma +main et lui remettriez le billet. + +-- Est-ce tout? + +-- C'est tout. + +-- Les pistolets sont chargés. + +-- Eh bien, prévenez-en lord Tanlay. + +Un des jeunes gens se détacha et marcha vers sir John. + +L'autre mesura cinq pas. + +Roland vit que la distance était plus grande qu'il ne croyait. + +-- Pardon, fit-il, j'ai dit trois pas. + +-- Cinq, répondit l'officier qui mesurait la distance. + +-- Du tout, cher ami, vous êtes dans l’erreur. + +Il se retourna vers sir John et son témoin en les interrogeant du +regard. + +-- Trois pas vont très bien, répondit sir John en s'inclinant. + +Il n'y avait rien à dire puisque les deux adversaires étaient du +même avis. + +On réduisit les cinq pas à trois. + +Puis on coucha à terre deux sabres pour servir de limite. + +Sir John et Roland s'approchèrent chacun de son côté, jusqu'à ce +qu'ils eussent la pointe de leur botte sur la lame du sabre. + +Alors, on leur mit à chacun un pistolet tout chargé dans la main. + +Ils se saluèrent pour dire qu'ils étaient prêts. + +Les témoins s'éloignèrent; ils devaient frapper trois coups dans +les mains. + +Au premier coup, les adversaires armaient leurs pistolets; au +second, ils ajustaient; au troisième, ils lâchaient le coup. + +Les trois battements de mains retentirent à une distance égale au +milieu du plus profond silence; on eût dit que le vent lui-même se +taisait, que les feuilles elles-mêmes étaient muettes. + +Les adversaires étaient calmes; mais une angoisse visible se +peignait sur le visage des deux témoins. + +Au troisième coup, les deux détonations retentirent avec une telle +simultanéité, qu'elles n'en firent qu'une. + +Mais, au grand étonnement des témoins, les deux combattants +restèrent debout. + +Au moment de tirer, Roland avait détourné son pistolet en +l'abaissant vers la terre. + +Lord Tanlay avait levé le sien et coupé une branche derrière +Roland, à trois pieds au-dessus de sa tête. + +Chacun des combattants était évidemment étonné d'une chose: +c'était d'être encore vivant, ayant épargné son adversaire. + +Roland fut le premier qui reprit la parole: + +-- Milord! s'écria-t-il, ma soeur me l'avait bien dit que vous +étiez l'homme le plus généreux de la terre. + +Et, jetant son pistolet loin de lui, il tendit les bras à sir +John. + +Sir John s'y précipita. + +-- Ah! je comprends, dit-il: cette fois encore, vous vouliez +mourir; mais, par bonheur, Dieu n'a pas permis que je fusse votre +meurtrier! + +Les deux témoins s'approchèrent. + +-- Qu'y a-t-il donc? demandèrent-ils. + +-- Rien, fit Roland, sinon que, décidé à mourir, je voulais du +moins mourir de la main de l'homme que j'aime le mieux au monde; +par malheur, vous l'avez vu, il préférait mourir lui-même plutôt +que de me tuer. Allons, ajouta Roland d'une voix sourde, je vois +bien que c'est une besogne qu'il faut réserver aux Autrichiens. + +Puis, se jetant encore une fois dans les bras de lord Tanlay, et +serrant la main de ses deux amis: + +-- Excusez-moi, messieurs, dit-il; mais le premier consul va +livrer une grande bataille en Italie, et je n'ai pas de temps à +perdre si je veux en être. + +Et, laissant sir John donner aux officiers les explications que +ceux-ci jugeaient convenable de lui demander, Roland regagna +l'allée, sauta sur son cheval et retourna vers Paris au galop. + +Toujours possédé de cette fatale manie de la mort, nous avons dit +quel était son dernier espoir. + + +CONCLUSION + +Cependant l'armée française avait continué sa marche, et, le 2 +juin, elle était entrée à Milan. + +Il y avait eu peu de résistance: le fort de Milan avait été +bloqué. Murat, envoyé à Plaisance, s'en était emparé sans coup +férir. Enfin, Lannes avait battu le général Ott à Montebello. + +Ainsi placé, on se trouvait sur les derrières de l'armée +autrichienne, sans que celle-ci s'en doutât. + +Dans la nuit du 8 juin était arrivé un courrier de Murat, qui, +ainsi que nous venons de le dire, occupait Plaisance; Murat avait +intercepté une dépêche du général Mélas et l'envoyait au premier +consul. + +Cette dépêche annonçait la capitulation de Gênes: Masséna, après +avoir mangé les chevaux, les chiens, les chats, les rats, avait +été forcé de se rendre. + +Mélas, au reste, traitait l'armée de réserve avec le plus profond +dédain; il parlait de la présence de Bonaparte en Italie comme +d’une fable, et savait de source certaine que le premier consul +était toujours à Paris. + +C'étaient là des nouvelles qu'il fallait communiquer sans retard à +Bonaparte, la reddition de Gênes les rangeant dans la catégorie +des mauvaises. + +En conséquence, Bourrienne réveilla le général à trois heures du +matin et lui traduisit la dépêche. + +Le premier mot de Bonaparte fut: + +-- Bourrienne, vous ne savez pas l’allemand! + +Mais Bourrienne recommença la traduction mot à mot. + +Après cette seconde lecture, le général se leva, fit réveiller +tout le monde, donna ses ordres, puis se recoucha et se rendormit. + +Le même jour, il quitta Milan, établit son quartier général à la +Stradella, y resta jusqu'au 12 juin, en partit le 13, et marchant +sur la Scrivia, traversa Montebello, où il vit le champ de +bataille tout saignant et tout déchiré encore de la victoire de +Lannes. La trace de la mort était partout; l'église regorgeait de +morts et de blessés. + +-- Diable! fit le premier consul en s'adressant au vainqueur, il +paraît qu'il a fait chaud, ici! + +-- Si chaud, général, que les os craquaient dans ma division comme +la grêle qui tombe sur les vitrages. + +Le 11 juin, pendant que le général était à la Stradella, Desaix +l'y avait rejoint. + +Libre en vertu de la capitulation d'El-Arich, il était arrivé à +Toulon le 6 mai, c'est-à-dire le jour même où Bonaparte était +parti de Paris. + +Au pied du Saint-Bernard, le premier consul avait reçu une lettre +de Desaix, lui demandant s'il devait partir pour Paris ou +rejoindre l'armée. + +-- Ah bien oui, partir pour Paris! avait répondu Bonaparte; +écrivez-lui de nous rejoindre en Italie partout où nous serons, au +quartier général. + +Bourrienne avait écrit, et, comme nous l’avons dit, Desaix était +arrivé le 12 juin à la Stradella. + +Le premier consul l’avait reçu avec une double joie: d'abord, il +retrouvait un homme sans ambition, un officier intelligent, un ami +dévoué; ensuite, Desaix arrivait juste pour remplacer dans le +commandement de sa division, Boudet, qui venait d'être tué. + +Sur un faux rapport du général Gardanne, le premier consul avait +cru que l'ennemi refusait la bataille et se retirait sur Gênes; il +envoya Desaix et sa division sur la route de Novi pour lui couper +la retraite. + +La nuit du 13 au 14 s'était passée le plus tranquillement du +monde. Il y avait eu, la veille, malgré un orage terrible, un +engagement dans lequel les Autrichiens avaient été battus. On eût +dit que la nature et les hommes étaient fatigués et se reposaient. + +Bonaparte était tranquille; un seul pont existait sur la Bormida, +et on lui avait affirmé que ce pont était coupé. + +Des avant-postes avaient été placés aussi loin que possible du +côté de la Bormida, et ils étaient éclairés eux-mêmes par des +groupes de quatre hommes. + +Toute la nuit fut occupée par l’ennemi à passer la rivière. + +À deux heures du matin, deux des groupes de quatre hommes furent +surpris; sept hommes furent égorgés; le huitième s'échappa et +vint, en criant: «Aux armes!» donner dans l'un des avant-postes. +À l'instant même un courrier fut expédié au premier consul, qui +avait couché à Torre-di-Garofolo. + +Mais, en attendant les ordres qui allaient arriver, la générale +battit sur toute la ligne. + +Il faut avoir assisté à une pareille scène pour se faire une idée +de l’effet que produit sur une armée endormie, le tambour appelant +le soldat aux armes, à trois heures du matin. + +C'est le frisson pour les plus braves. + +Les soldats s'étaient couchés tout habillés; chacun se leva, +courut aux faisceaux, sauta sur son arme. + +Les lignes se formèrent dans la vaste plaine de Marengo; le bruit +du tambour s'étendait comme une longue traînée de poudre, et, dans +la demi-obscurité, on voyait courir et s'agiter l'avant-garde. + +Quand le jour se leva, nos troupes occupaient les positions +suivantes: + +La division Gardanne et la division Chamberlhac, formant l'extrême +avant-garde, étaient campées à la cassine de Petra-Bona, c'est-à- +dire dans l'angle que fait, avec la route de Marengo à Tortone, la +Bormida traversant cette route pour aller se jeter dans le Tanaro. + +Le corps du général Lannes était en avant du village de San- +Giuliano, le même que le premier consul avait montré, trois mois +auparavant, sur la carte, à Roland, en lui disant que là se +déciderait le sort de la prochaine campagne. + +La garde des consuls était placée en arrière des troupes du +général Lannes, à une distance de cinq cents toises environ. + +La brigade de cavalerie aux ordres du général Kellermann et +quelques escadrons de hussards et de chasseurs formaient la gauche +et remplissaient sur la première ligne les intervalles des +divisions Gardanne et Chamberlhac. + +Une seconde brigade de cavalerie, commandée par le général +Champeaux, formait la droite et remplissait, sur la seconde ligne, +les intervalles de la cavalerie du général Lannes. + +Enfin, le 12e régiment de hussards et le 21e régiment de +chasseurs, détachés par Murat sous les ordres du général Rivaud, +occupaient le débouché de Salo situé à l'extrême droite de la +position générale. + +Tout cela pouvait former vingt-cinq ou vingt-six mille hommes sans +compter les divisions Monnier et Boudet, dix mille hommes à peu +près, commandées par Desaix et détachées de l'armée pour aller +couper la retraite à l'ennemi sur la route de Gênes. + +Seulement, au lieu de battre en retraite, l'ennemi attaquait. + +En effet, le 13, dans la journée, le général Mélas, général en +chef de l'armée autrichienne, avait achevé de réunir les troupes +des généraux Haddick, Kaim et Ott, avait passé le Tanaro, et était +venu camper en avant d'Alexandrie avec trente-six mille hommes +d'infanterie, sept mille de cavalerie et une artillerie nombreuse, +bien servie et bien attelée. + +À quatre heures du matin, la fusillade s'engageait sur la droite, +et le général Victor assignait à chacun sa ligne de bataille. + +À cinq heures, Bonaparte fut réveillé par le bruit du canon. + +Au moment où il s'habillait à la hâte, un aide de camp de Victor +accourut lui annoncer que l'ennemi avait passé la Bormida et que +l'on se battait sur toute la ligne. + +Le premier consul se fit amener son cheval, sauta dessus, s'élança +au galop vers l'endroit où la bataille était engagée. + +Du sommet d'un monticule, il vit la position des deux armées. + +L'ennemi était formé sur trois colonnes; celle de gauche, composée +de toute la cavalerie et de l'infanterie légère, se dirigeait vers +Castel-Ceriolo par le chemin de Salo, en même temps que les +colonnes du centre et de la droite, appuyées l'une à l'autre, et +comprenant les corps d'infanterie des généraux Haddick, Kaim et +O'Reilly et la réserve des grenadiers aux ordres du général Ott, +s'avançaient par la route de Tortone en remontant la Bormida. + +À leurs premiers pas au-delà de la rivière, ces deux dernières +colonnes étaient venues se heurter aux troupes du général +Gardanne, postées, comme nous l'avons dit, à la ferme et sur le +ravin de Petra-Bona; c'était le bruit de l'artillerie marchant +devant elles qui attirait Bonaparte sur le champ de bataille. + +Il arriva juste au moment où la division Gardanne, écrasée par le +feu de cette artillerie, commençait à se replier, et où le général +Victor faisait avancer à son secours la division Chamberlhac. + +Soutenues par ce mouvement, les troupes de Gardanne opéraient leur +retraite en bon ordre et couvraient le village de Marengo. + +La situation était grave; toutes les combinaisons du général en +chef étaient renversées. Au lieu d'attaquer, selon son habitude, +avec des forces savamment massées, il se voyait attaqué lui-même +avant d'avoir pu concentrer ses troupes. + +Profitant du terrain qui s'élargissait devant eux, les Autrichiens +cessaient de marcher en colonnes et se déployaient en lignes +parallèles à celles des généraux Gardanne et Chamberlhac; +seulement, ils étaient deux contre un. + +La première des lignes ennemies était commandée par le général +Haddick; la seconde, par le général Mélas; la troisième, par le +général Ott. + +À une très petite distance en avant de la Bormida, il existe un +ruisseau appelé le Fontanone; ce ruisseau coule dans un ravin +profond, qui forme un demi-cercle autour du village de Marengo et +le défend. + +Le général Victor avait déjà vu le parti que l'on pouvait tirer de +ce retranchement naturel, et s'en était servi pour rallier les +divisions Gardanne et Chamberlhac. + +Bonaparte approuvant les dispositions de Victor, lui envoya +l'ordre de défendre Marengo jusqu'à la dernière extrémité: il lui +fallait à lui le temps de reconnaître son jeu sur ce grand +échiquier enfermé entre la Bormida, le Fontanone et Marengo. + +La première mesure à prendre était de rappeler le corps de Desaix, +en marche, comme nous l'avons dit, pour couper la route de Gènes. + +Bonaparte expédia deux ou trois aides de camp en leur ordonnant de +ne s'arrêter que lorsqu'ils auraient rejoint ce corps. + +Puis il attendit, comprenant qu'il n'y avait rien à faire qu'à +battre en retraite le plus régulièrement possible, jusqu'au moment +où une masse compacte lui permettrait non seulement d'arrêter le +mouvement rétrograde, mais encore de marcher en avant. + +Seulement, l'attente était terrible. + +Au bout d'un instant, l'action s'était réengagée sur toute la +ligne. Les Autrichiens étaient parvenus au bord du Fontanone, dont +les Français tenaient l'autre rive; on se fusillait de chaque côté +du ravin; on s'envoyait et se renvoyait la mitraille à portée de +pistolet. + +Protégé par une artillerie terrible, l'ennemi, supérieur en +nombre, n'a qu'à s'étendre pour nous déborder. + +Le général Rivaud, de la division Gardanne, le voit qui s'apprête +à opérer ce mouvement. + +Il se porte hors du village de Marengo, place un bataillon en rase +campagne, lui ordonne de se faire tuer sans reculer d'un pas; +puis, tandis que ce bataillon sert de point de mire à l'artillerie +ennemie, il forme sa cavalerie en colonne, tourne le bataillon, +tombe sur trois mille Autrichiens qui s'avancent au pas de charge, +les repousse, les met en désordre, et tout blessé qu'il est, par +un biscaïen, les force à aller se reformer derrière leur ligne. + +Après quoi, il vient se replacer à la droite du bataillon qui n'a +pas bougé d'un pas. + +Mais, pendant ce temps, la division Gardanne, qui depuis le matin +lutte contre l'ennemi, est rejetée dans Marengo, où la suit la +première ligne des Autrichiens, dont la première ligne force +bientôt la division Chamberlhac à se replier en arrière du +village. + +Là, un aide de camp du général en chef ordonne aux deux divisions +de se rallier, et coûte que coûte, de reprendre Marengo. + +Le général Victor les reforme, se met à leur tête, pénètre dans +les rues que les Autrichiens n'ont pas eu le temps de barricader, +reprend le village, le reperd, le reprend encore; puis, enfin, +écrasé par le nombre, le reperd une dernière fois. + +Il est vrai qu'il est onze heures du matin, et qu'à cette heure, +Desaix, rejoint par les aides de camp de Bonaparte, doit marcher +au canon. + +Cependant, les deux divisions de Lannes sont arrivées au secours +des divisions engagées; ce renfort aide Gardanne, et Chamberlhac à +reformer leurs lignes parallèlement à l'ennemi, qui débouche à la +fois par Marengo et par la droite et la gauche du village. + +Les Autrichiens vont nous déborder. + +Lannes, formant son centre des divisions ralliées de Victor, +s'étend avec ses deux divisions moins fatiguées, afin de les +opposer aux deux ailes autrichiennes; les deux corps, l'un exalté +par un commencement de victoire, l'autre tout frais de son repos, +se heurtent avec rage, et le combat, un instant interrompu par la +double manoeuvre de l'armée, recommence sur toute la ligne. + +Après une lutte d'une heure, pied à pied, baïonnette à baïonnette, +le corps d'armée du général Kaim plie et recule; le général +Champeaux, à la tête du 1er et du 8e régiments de dragons, charge +sur lui et augmente son désordre. Le général Watrin, avec le 6e +léger, les 22e et 44e de ligne, se met à leur poursuite et les +rejette à près de mille toises derrière le ruisseau. Mais le +mouvement qu'il vient de faire l'a séparé de son corps d'armée; +les divisions du centre vont se trouver compromises par la +victoire de l'aile droite, et les généraux Champeaux et Watrin +sont obligés de revenir prendre le poste qu'ils ont laissé à +découvert. + +En ce moment, Kellerman faisait à l'aile gauche ce que Watrin et +Champeaux venaient de faire à l'aile droite. Deux charges de +cavalerie ont percé l'ennemi à jour; mais, derrière la première +ligne, il en a trouvé une seconde, et, n'osant s'engager plus +avant à cause de la supériorité du nombre, il a perdu le fruit de +sa victoire momentanée. + +Il est midi. + +La ligne française, qui ondulait comme un serpent de flamme sur +une longueur de près d'une lieue, est brisée vers son centre. Ce +centre, en reculant, abandonnait les ailes: les ailes ont donc été +forcées de suivre le mouvement rétrograde. Kellermann à gauche, +Watrin à droite, ont donné à leurs hommes l'ordre de reculer. + +La retraite s'opéra par échiquier, sous le feu de quatre-vingts +pièces d'artillerie qui précédaient la marche des bataillons +autrichiens; les rangs se dégarnissaient à vue d'oeil: on ne +voyait que blessés apportés à l'ambulance par leurs camarades, +qui, pour la plupart, ne revenaient plus. + +Une division battait en retraite à travers un champ de blés mûrs; +un obus éclata et mit le feu à cette paille déjà sèche, deux ou +trois mille hommes se trouvèrent au milieu d'un incendie. Les +gibernes prirent feu et sautèrent. Un immense désordre se mit dans +les rangs. + +Alors, Bonaparte lança la garde consulaire; elle arriva au pas de +course, se déploya en bataille et arrêta les progrès de l'ennemi. +De leur côté, les grenadiers à cheval se précipitèrent au galop et +culbutèrent la cavalerie autrichienne. + +Pendant ce temps, la division échappée à l'incendie se reformait, +recevait de nouvelles cartouches et rentrait en ligne. + +Mais ce mouvement n'avait eu d'autre résultat que d'empêcher la +retraite de se changer en déroute. + +Il était deux heures. + +Bonaparte regardait cette retraite, assis sur la levée du fossé de +la grande route d'Alexandrie; il était seul; il avait la bride de +son cheval passée au bras et faisait voltiger de petites pierres +en les fouettant du bout de sa cravache. Les boulets sillonnaient +la terre tout autour de lui. + +Il semblait indifférent à ce grand drame, au dénouement duquel +cependant étaient suspendues toutes ses espérances. + +Jamais il n'avait joué si terrible partie: six ans de victoire +contre la couronne de France! + +Tout à coup, il parut sortir de sa rêverie; au milieu de +l'effroyable bruit de la fusillade et du canon, il lui semblait +entendre le bruit d'un galop de cheval. Il leva la tête. En effet, +du côté de Novi arrivait un cavalier à toute bride sur un cheval +blanc d'écume. + +Lorsque le cavalier ne fut plus qu'à cinquante pas, Bonaparte jeta +un cri. + +-- Roland! dit-il. + +Celui-ci, de son côté, arrivait en criant: + +-- Desaix! Desaix! Desaix! + +Bonaparte ouvrit les bras; Roland sauta à bas de son cheval, et se +précipita au cou du premier consul. + +Il y avait pour Bonaparte deux joies dans cette arrivée: celle de +revoir un homme qu'il savait lui être dévoué jusqu'à la mort, +celle de la nouvelle apportée par lui. + +-- Ainsi, Desaix?... interrogea le premier consul. + +-- Desaix est à une lieue à peine; l'un de vos aides de camp l’a +rencontré revenant sur ses pas et marchant au canon. + +-- Allons, dit Bonaparte, peut-être arrivera-t-il encore à temps. + +-- Comment, à temps? + +-- Regarde! + +Roland jeta un coup d'oeil sur le champ de bataille et comprit la +situation. + +Pendant les quelques minutes où Bonaparte avait détourné ses yeux +de la mêlée, elle s'était encore aggravée. + +La première colonne autrichienne, qui s'était dirigée sur Castel- +Ceriolo et qui n'avait pas encore donné, débordait notre droite. + +Si elle entrait en ligne, c'était la déroute au lieu de la +retraite. + +Desaix arriverait trop tard. + +-- Prends mes deux derniers régiments de grenadiers, dit +Bonaparte; rallie la garde consulaire, et porte-toi avec eux à +l’extrême droite... tu comprends? en carré, Roland! et arrête +cette colonne comme une redoute de granit. + +Il n'y avait pas un instant à perdre; Roland sauta à cheval, prit +les deux régiments de grenadiers, rallia la garde consulaire et +s'élança à l’extrême droite. + +Arrivé à cinquante pas de la colonne du général Elsnitz: + +-- En carré! cria Roland; le premier consul nous regarde. + +Le carré se forma; chaque homme sembla prendre racine à sa place. + +Au lieu de continuer son chemin pour venir en aide aux généraux +Mélas et Kaim, au lieu de mépriser ces neuf cents hommes qui +n'étaient point à craindre sur les derrières d'une armée +victorieuse, le général Elsnitz s'acharna contre eux. + +Ce fut une faute; cette faute sauva l’armée. + +Ces neuf cents hommes furent véritablement la redoute de granit +qu'avait espérée Bonaparte: artillerie, fusillade, baïonnettes, +tout s'usa sur elle. + +Elle ne recula point d'un pas. + +Bonaparte la regardait avec admiration, quand, en détournant enfin +les yeux du côté de la route de Novi, il vit apparaître les +premières baïonnettes de Desaix. + +Placé au point le plus élevé du plateau, il voyait ce que ne +pouvait voir l’ennemi. + +Il fit signe à un groupe d'officiers qui se tenait à quelques pas +de lui, prêts à porter ses ordres. + +Derrière ces officiers étaient deux ou trois domestiques tenant +des chevaux de main. + +Officiers et domestiques s'avancèrent. + +Bonaparte montra à l'un des officiers la forêt de baïonnettes qui +reluisaient au soleil. + +-- Au galop vers ces baïonnettes, dit-il, et qu'elles se hâtent! +Quant à Desaix, vous lui direz que je suis ici et que je +l’attends. + +L'officier partit au galop. + +Bonaparte reporta ses yeux sur le champ de bataille. + +La retraite continuait; mais le général Elsnitz et sa colonne +étaient arrêtés par Roland et ses neuf cents hommes. + +La redoute de granit s'était changée en volcan; elle jetait le feu +par ses quatre faces. + +Alors, s'adressant aux trois autres officiers: + +-- Un de vous au centre; les deux autres aux ailes! dit Bonaparte; +annoncez partout l'arrivée de la réserve et la reprise de +l'offensive. + +Les trois officiers partirent comme trois flèches lancées par le +même arc, s'écartant de leur point de départ au fur et à mesure +qu'ils approchaient de leur but respectif. + +Au moment où, après les avoir suivis des yeux, Bonaparte se +retournait, un cavalier portant l’uniforme d'officier général +n'était plus qu'à cinquante pas de lui. + +C'était Desaix. + +Desaix, qu'il avait quitté sur la terre d'Égypte et qui, le matin +même, disait en riant: + +-- Les boulets d'Europe ne me connaissent plus, il m'arrivera +malheur. + +Une poignée de mains suffit aux deux amis pour échanger leur +coeur. + +Puis Bonaparte étendit le bras vers le champ de bataille. + +La simple vue en apprenait plus que toutes les paroles du monde. + +Des vingt mille hommes qui avaient commencé le combat vers cinq +heures du matin, à peine, sur un rayon de deux lieues, restait-il +neuf mille hommes d'infanterie, mille chevaux et dix pièces de +canon en état de faire feu; un quart de l'armée était hors de +combat; l'autre quart, occupé à transporter les blessés que le +premier consul avait donné l'ordre de ne pas abandonner. Tout +reculait, à l'exception de Roland et de ses neuf cents hommes. + +Le vaste espace compris entre la Bormida et le point de retraite +où l'on était arrivé, était couvert de cadavres d'hommes et de +chevaux, de canons démontés, de caissons brisés. + +De place en place montaient des colonnes de flamme et de fumée; +c'étaient des champs de blé qui brûlaient. + +Desaix embrassa tous ces détails d'un coup d'oeil. + +-- Que pensez-vous de la bataille? demanda Bonaparte. + +-- Je pense, dit Desaix, qu'elle est perdue; mais comme il n'est +encore que trois heures de l’après-midi, nous avons le temps d'en +gagner une autre. + +-- Seulement, dit une voix, il vous faut du canon. + +Cette voix, c'était celle de Marmont, qui commandait en chef +l’artillerie. + +-- Vous avez raison, Marmont; mais où allez vous en prendre, du +canon? + +-- Cinq pièces que je puis retirer du champ de bataille encore +intactes, cinq autres que nous avions laissées sur la Scrivia et +qui viennent d'arriver. + +-- Et huit pièces que j'amène, dit Desaix. + +-- Dix-huit pièces, reprit Marmont, c'est tout ce qu'il me faut. + +Un aide de camp partit pour hâter l’arrivée des pièces de Desaix. +La réserve approchait toujours et n'était plus qu'à un demi-quart +de lieue. + +La position, du reste, semblait choisie à l'avance; à la gauche de +la route s'élevait une haie gigantesque, perpendiculaire au chemin +et protégée par un talus. + +On y fit filer l’infanterie au fur et à mesure qu'elle arrivait; +la cavalerie elle-même put se dissimuler derrière ce large rideau. + +Pendant ce temps, Marmont avait réuni ses dix-huit pièces de canon +et les avait mises en batterie sur le front droit de l’armée. + +Tout à coup, elles éclatèrent et vomirent sur les étrangers un +déluge de mitraille. + +Il y eut dans les rangs ennemis un moment d'hésitation. + +Bonaparte en profita pour passer sur toute la ligne française. + +-- Camarades, s'écria-t-il, c'est assez faire de pas en arrière, +souvenez-vous que c'est mon habitude de coucher sur le champ de +bataille. + +En même temps, et comme pour répondre à la canonnade de Marmont, +des feux de peloton éclatent à gauche, prenant les Autrichiens en +flanc. + +C'est Desaix et sa division qui les foudroient à bout portant et +en plein travers. + +Toute l’armée comprend que c'est la réserve qui donne et qu'il +faut l’aider d'un effort suprême. + +Le mot «En avant!» retentit de l'extrême gauche à l’extrême +droite. + +Les tambours battent la charge. + +Les Autrichiens, qui n'ont pas vu les renforts qui viennent +d'arriver et qui, croyant la journée à eux, marchaient le fusil +sur l'épaule comme à une promenade, sentent qu'il vient de se +passer dans nos rangs quelque chose d'étrange, et veulent retenir +la victoire qu'ils sentent glisser entre leurs mains. + +Mais partout les Français ont repris l'offensive, partout le +terrible pas de charge et la victorieuse _Marseillaise _se font +entendre; la batterie de Marmont vomit le feu; Kellermann s'élance +avec ses cuirassiers et traverse les deux lignes ennemies. + +Desaix saute les fossés, franchit les haies, arrive sur une petite +éminence et tombe au moment où il se retourne pour voir si sa +division le suit; mais sa mort, au lieu de diminuer l'ardeur de +ses soldats, la redouble: ils s'élancent à la baïonnette sur la +colonne du général Zach. + +En ce moment, Kellermann, qui a traversé les deux lignes ennemies, +voit la division Desaix aux prises avec une masse compacte et +immobile, il charge en flanc, pénètre dans un intervalle, l'ouvre, +la brise, l'écartèle; en moins d'un quart d'heure, les cinq mille +grenadiers autrichiens qui composent cette masse sont enfoncés, +culbutés, dispersés, foudroyés, anéantis, ils disparaissent comme +une fumée; le général Zach et son état-major sont faits +prisonniers; c'est tout ce qu'il en reste. + +Alors, à son tour, l'ennemi veut faire donner son immense +cavalerie; mais le feu continuel de la mousqueterie, la mitraille +dévorante et la terrible baïonnette l'arrêtent court. + +Murat manoeuvre sur les flancs avec deux pièces d'artillerie +légère et un obusier qui envoient la mort en courant. + +Un instant il s'arrête pour dégager Roland et ses neuf cents +hommes; un de ses obus tombe dans les rangs des Autrichiens et +éclate; une ouverture se fait pareille à un gouffre de flammes: +Roland s'y élance, un pistolet d'une main, son sabre de l'autre; +toute la garde consulaire le suit, ouvrant les rangs autrichiens +comme un coin de fer ouvre un tronc de chêne; il pénètre jusqu'à +un caisson brisé qu'entoure la masse ennemie; il introduit son +bras armé du pistolet dans l'ouverture du caisson et fait feu. + +Une détonation effroyable se fait entendre, un volcan s'est ouvert +et a dévoré tout ce qui l'entourait. + +Le corps d'armée du général Elsnitz est en pleine déroute. + +Alors tout plie, tout recule, tout se débande; les généraux +autrichiens, veulent en vain soutenir la retraite, l'armée +française franchit en une demi-heure la plaine qu'elle a défendue +pied à pied pendant huit heures. + +L'ennemi ne s'arrête qu'à Marengo, où il tente en vain de se +reformer sous le feu des artilleurs de Carra-Saint-Cyr, oubliés à +Castel-Ceriolo, et qu'on retrouve au dénouement de la journée; +mais arrivent au pas de course les divisions Desaix, Gardanne et +Chamberlhac, qui poursuivent les Autrichiens de rue en rue. + +Marengo est emporté; l'ennemi se retire sur la position de Petra- +Bana, qui est emportée comme Marengo. + +Les Autrichiens se précipitent vers les ponts de la Bormida, mais +Carra-Saint-Cyr y est arrivé avant eux: alors la multitude des +fuyards cherche les gués, et s'élance dans la Bormida sous le feu +de toute notre ligne, qui ne s'éteint qu'à dix heures du soir... +Les débris de l'armée autrichienne regagnèrent leur camp +d'Alexandrie; l'armée française bivouaqua devant les têtes de +pont. + +La journée avait coûté aux Autrichiens quatre mille cinq cents +morts, six mille blessés, cinq mille prisonniers, douze drapeaux, +trente pièces de canon. + +Jamais la fortune ne s'était montrée sous deux faces si opposées. + +À deux heures de l'après-midi, c'était pour Bonaparte une défaite +et ses désastreuses conséquences; à cinq heures, c'était l'Italie +reconquise d'un seul coup et le trône de France en perspective. + +Le soir même, le premier consul écrivait cette lettre à madame de +Montrevel: + +«Madame, + +«J'ai remporté aujourd'hui ma plus belle victoire; mais cette +victoire me coûte les deux moitiés de mon coeur, Desaix et Roland. + +«Ne pleurez point, madame: depuis longtemps, votre fils voulait +mourir et il ne pouvait mourir plus glorieusement. + +«BONAPARTE.» + +On fit des recherches inutiles pour retrouver le cadavre du jeune +aide de camp: comme Romulus, il avait disparu dans une tempête. + +Nul ne sut jamais quelle cause lui avait fait poursuivre, avec +tant d'acharnement, une mort qu'il avait eu tant de peine à +rencontrer. + + +UN MOT AU LECTEUR + +Il y a à peu près un an que mon vieil ami Jules Simon, l'auteur du +_Devoir, _vint me demander de lui faire un roman pour le _Journal +pour Tous._ + +Je lui racontai un sujet de roman que j'avais dans la tête. Le +sujet lui convenait. Nous signâmes le traité séance tenante. + +L'action se passait de 1791 à 1793, et le premier chapitre +s'ouvrait à Varennes, le soir de l'arrestation du roi. + +Seulement, si pressé que fût le _Journal pour Tous_, je demandai à +Jules Simon une quinzaine de jours avant de me mettre à son roman. + +Je voulais aller à Varennes; je ne connaissais pas Varennes. + +Il y a une chose que je ne sais pas faire: c'est un livre ou un +drame sur des localités que je n'ai pas vues. + +Pour faire _Christine, _j'ai été à Fontainebleau; pour faire +_Henri III_, j'ai été à Blois; pour faire les _Mousquetaires_, +j'ai été à Boulogne et à Béthune; pour faire _Monte-Cristo, _je +suis retourné aux Catalans et au château d'If; pour faire _Isaac +Laquedem_, je suis retourné à Rome; et j'ai, certes, perdu plus de +temps à étudier Jérusalem et Corinthe à distance que si j'y fusse +allé. + +Cela donne un tel caractère de vérité à ce que je fais, que les +personnages que je plante poussent parfois aux endroits où je les +ai plantés, de telle façon que quelques-uns finissent par croire +qu'ils ont existé. + +Il y a même des gens qui les ont connus. + +Ainsi je vais vous dire une chose en confidence, chers lecteurs; +seulement, ne la répétez point. Je ne veux pas faire tort à +d'honnêtes pères de famille qui vivent de cette petite industrie, +mais, si vous allez à Marseille, on vous montrera la maison de +Morel sur le Cours, la maison de Mercédès aux Catalans, et les +cachots de Dantès et de Faria au château d'If. + +Lorsque je mis en scène _Monte-Cristo _au Théâtre-Historique, +j'écrivis à Marseille pour que l’on me fît un dessin du château +d'If, et qu'on me l'envoyât. Ce dessin était destiné au +décorateur. + +Le peintre auquel je m'étais adressé m'envoya le dessin demandé. +Seulement il fit mieux que je n'eusse osé exiger de lui; il +écrivit sous le dessin: «Vue du château d'If, à l'endroit où +Dantès fut précipité.» + +J'ai appris, depuis, qu'un brave homme de cicérone, attaché au +château d'If, vendait des plumes en cartilages de poisson, faites +par l'abbé Faria lui-même. + +Il n'y a qu'un malheur, c'est que Dantès et l'abbé Faria n'ont +jamais existé que dans mon imagination, et que, par conséquent, +Dantès n'a pu être précipité du haut en bas du château d'If, ni +l'abbé Faria faire des plumes. + +Mais voilà ce que c'est de visiter les localités. + +Je voulais donc visiter Varennes avant de commencer mon roman, +dont le premier chapitre s'ouvrait à Varennes. + +Puis, historiquement, Varennes me tracassait fort: plus je lisais +de relations historiques sur Varennes, moins je comprenais +topographiquement l'arrestation du roi. + +Je proposai donc à mon jeune ami Paul Bocage de venir avec moi à +Varennes. + +J'étais sûr d'avance qu'il accepterait. Proposer un pareil voyage +à cet esprit pittoresque et charmant, c'était le faire bondir de +sa chaise au chemin de fer. + +Nous prîmes le chemin de fer de Châlons. + +À Châlons, nous fîmes prix avec un loueur de voitures qui, à +raison de dix francs par jour, nous prêta un cheval et une +carriole. + +Nous fûmes sept jours en chemin: trois jours pour aller de Châlons +à Varennes, trois jours de Varennes à Châlons, et un jour pour +faire toutes nos recherches locales dans la ville. + +Je reconnus, avec une satisfaction que vous comprendrez +facilement, que pas un historien n'avait été historique, et, avec +une satisfaction plus grande encore, que c'était M. Thiers qui +avait été le moins historique de tous les historiens. + +Je m'en doutais bien déjà, mais je n'en avais pas la certitude. + +Le seul qui eût été exact, mais d'une exactitude absolue, c'était +Victor Hugo, dans son livre intitulé _Le Rhin._ +_ _ +Il est vrai que Victor Hugo est un poète, et non pas un historien. + +Quels historiens cela ferait, que les poètes, s'ils consentaient à +se faire historiens + +Un jour, Lamartine me demandait à quoi j'attribuais l'immense +succès de son _Histoire des Girondins_. + +-- À ce que vous vous êtes élevé à la hauteur du roman, lui +répondis-je. + +Il réfléchit longtemps, et finit, je crois, par être de mon avis. + +Je restai donc un jour à Varennes, et visitai toutes les localités +nécessaires à mon roman, qui devait être intitulé _René +d'Argonne_. + +Puis je revins. + +Mon fils était à la campagne à Sainte-Assise, près Melun; ma +chambre m'attendait; je résolus d'y aller faire mon roman. + +Je ne sais pas deux caractères plus opposés que celui d’Alexandre +et le mien, et qui cependant aillent mieux ensemble. + +Nous avons certes de bonnes heures parmi celles que nous passons +loin l'un de l'autre; mais je crois que nous n'en avons pas de +meilleures que celles que nous passons l'un près de l'autre. + +Au reste, depuis trois ou quatre jours, j'étais installé, essayant +de me mettre à mon _René d’Argonne, _prenant la plume, et la +déposant presque aussitôt. + +Cela n'allait pas. + +Je m'en consolais en racontant des histoires. + +Le hasard fit que j'en racontai une qui m'avait été racontée à +moi-même par Nodier: c'était celle de quatre jeunes gens affiliés +a la compagnie de Jéhu, et qui avaient été exécutés à Bourg en +Bresse, avec des circonstances du plus haut dramatique. + +L'un de ces quatre jeunes gens, celui qui eut le plus de peine à +mourir, ou plutôt celui que l'on eut le plus de peine à tuer, +avait dix-neuf ans et demi. + +Alexandre écouta mon histoire avec beaucoup d'attention. + +Puis, quand j'eus fini: + +-- Sais-tu, me dit-il, ce que je ferais à ta place? + +-- Je laisserais là _René d'Argonne, qui _ne rend pas, et je +ferais tes _Compagnons de Jéhu_, à la place. + +-- Mais pense donc que j'ai l’autre roman dans ma tête depuis un +an ou deux, et qu'il est presque fini. + +-- Il ne le sera jamais, puisqu'il ne l'est pas maintenant. + +-- Tu pourrais bien avoir raison; mais je vais perdre six mois à +me retrouver où j'en suis. + +-- Bon! dans trois jours, tu auras fait un demi-volume. + +-- Alors, tu m'aideras. + +-- Oui, je vais te donner deux personnages. + +-- Voilà tout? + +-- Tu es trop exigeant! le reste te regarde; moi, je fais ma +_Question d'argent_. + +-- Eh bien, quels sont tes deux personnages? + +-- Un gentleman anglais et un capitaine français. + +-- Voyons l’Anglais d'abord. + +-- Soit! + +Et Alexandre me fit le portrait de lord Tanlay. + +-- Ton gentleman anglais me va, lui dis-je; maintenant, voyons ton +capitaine français. + +-- Mon capitaine français est un personnage mystérieux, qui veut +se faire tuer à toute force et qui ne peut pas en venir à bout; de +sorte que, chaque fois qu'il veut se faire tuer, comme il +accomplit une action d'éclat, il monte d'un grade. + +-- Mais pourquoi veut-il se faire tuer? + +-- Parce qu'il est dégoûté de la vie. + +-- Et pourquoi est-il dégoûté de la vie? + +-- Ah! voilà le secret du livre. + +-- Il faudra toujours finir par le dire. + +-- Moi, à ta place, je ne le dirais pas. + +-- Les lecteurs le demanderont. + +-- Tu leur répondras qu'ils n'ont qu'à chercher; il faut bien leur +laisser quelque chose à faire, aux lecteurs. + +-- Cher ami, je vais être écrasé de lettres. + +-- Tu n'y répondras pas. + +-- Oui, mais, pour ma satisfaction personnelle, faut-il au moins +que je sache pourquoi mon héros veut se faire tuer. + +-- Oh! à toi je ne refuse pas de le dire. + +-- Voyons. + +-- Eh bien, je suppose qu'au lieu d'être professeur de +dialectique, Abeilard ait été soldat. + +-- Après? + +-- Eh bien, suppose qu'une balle... + +-- Très bien. + +-- Tu comprends! au lieu de se retirer au Paraclet, il aurait fait +tout ce qu'il aurait pu pour se faire tuer. + +-- Hum! + +-- Quoi? + +-- C'est rude! + +-- Rude, comment? + +-- À faire avaler au public. + +-- Puisque tu ne le lui diras pas, au public. + +-- C’est juste. Par ma foi, je crois que tu as raison... Attends. + +-- J’attends. + +-- As-tu les _Souvenirs de la Révolution_, de Nodier? + +-- J’ai tout Nodier. + +-- Va me chercher ses _Souvenirs de la révolution_. Je crois qu’il +a écrit une ou deux pages sur Guyon, Leprêtre, Amiet et Hyvert. + +-- Alors, on va dire que tu as volé Nodier. + +-- Oh! il m'aimait assez de son vivant pour me donner ce que je +vais lui prendre après sa mort. Va me chercher les _Souvenirs de +la Révolution_. + +Alexandre alla me chercher les _Souvenirs de la Révolution_. +J'ouvris le livre, je feuilletai trois ou quatre pages, et enfin +je tombai sur ce que je cherchais. + +Un peu de Nodier, chers lecteurs, vous n'y perdrez rien. C'est lui +qui parle: + +«Les voleurs de diligences dont il est question dans l’article +Amiet, que j'ai cité tout à l’heure, s'appelaient Leprêtre, +Hyvert, Guyon et Amiet. + +«Leprêtre avait quarante-huit ans; c'était un ancien capitaine de +dragons, chevalier de Saint-Louis, doué d'une physionomie noble, +d'une tournure avantageuse et d'une grande élégance de manières. +Guyon et Amiet n'ont jamais été connus sous leur véritable nom. +Ils devaient ceux-là à l'obligeance si commune des marchands de +passeports. Qu'on se figure deux étourdis d'entre vingt et trente +ans, liés par quelque responsabilité commune qui était peut-être +celle d'une mauvaise action, ou par un intérêt plus délicat et +plus généreux, la crainte de compromettre leur nom de famille, on +connaîtra de Guyon et d'Amiet tout ce que je m'en rappelle. Ce +dernier avait la figure sinistre, et c'est peut-être à sa mauvaise +apparence qu'il doit la mauvaise réputation dont les biographes +l’ont doté. Hyvert était le fils d'un riche négociant de Lyon, qui +avait offert, au sous-officier chargé de son transfèrement, +soixante mille francs pour le laisser s’évader. C'était à la fois +l’Achille de Pâris et de la bande. Sa taille était moyenne, mais +bien prise, sa tournure gracieuse, vive et svelte. On n'avait +jamais vu son oeil sans un regard animé, ni sa bouche sans un +sourire. Il avait une de ces physionomies qu'on ne peut oublier, +et qui se composent d'un mélange inexprimable de douceur et de +force, de tendresse et d'énergie. Quand il se livrait à +l'éloquente pétulance de ses inspirations, il s'élevait jusqu'à +l'enthousiasme. Sa conversation annonçait un commencement +d'instruction bien faite et beaucoup d'esprit naturel. Ce qu'il y +avait d'effrayant en lui, c'était l’expression étourdissante de sa +gaieté, qui contrastait d'une manière horrible avec sa position. +D'ailleurs, on s'accordait à le trouver bon, généreux, humain, +facile à manier pour les faibles; car il aimait à faire parade +contre les autres d'une vigueur réellement athlétique, que ses +traits efféminés étaient loin d'indiquer. Il se flattait de +n'avoir jamais manqué d'argent et de n'avoir jamais eu d'ennemis. +Ce fut sa seule réponse à l’imputation de vol et d'assassinat. Il +avait vingt-deux ans. + +«Ces quatre hommes avaient été chargés de l’attaque d'une +diligence qui portait quarante mille francs pour le compte du +gouvernement. Cette opération s'exécutait en plein jour, presque à +l'amiable, et les voyageurs, désintéressés dans l’affaire, s'en +souciaient fort peu. Ce jour-là, un enfant de dix ans, bravement +extravagant, s'élança sur le pistolet du conducteur et tira sur +les assaillants. Comme l’arme pacifique n'était chargée qu'à +poudre, suivant l’usage, personne ne fut blessé; mais il y eut +dans la voiture une grande et juste appréhension de représailles. +La mère du petit garçon fut saisie d'une crise de nerfs si +affreuse, que cette nouvelle inquiétude fit diversion à toutes les +autres, et qu'elle occupa tout particulièrement l’attention des +brigands. L'un d'eux s'élança près d'elle en la rassurant de la +manière la plus affectueuse, en la félicitant sur le courage +prématuré de son fils, en lui prodiguant les sels et les parfums +dont ces messieurs étaient ordinairement munis pour leur propre +usage. Elle revint à elle, et ses compagnons de voyage +remarquèrent que, dans ce moment d'émotion, le masque du voleur +était tombé, mais ils ne le virent point. + +«La police de ce temps-là, retranchée sur une observation +impuissante, ne pouvait s'opposer aux opérations des bandits; mais +elle ne manquait pas de moyens pour se mettre à leur trace. Le mot +d'ordre se donnait au café, et on se rendait compte d'un fait qui +emportait la peine de mort d'un bout du billard à l'autre. Telle +était l’importance qu'y attachaient les coupables et qu'y +attachait l'opinion. Ces hommes de terreur et de sang se +retrouvaient le soir dans le monde et parlaient de leurs +expéditions nocturnes comme d'une veillée de plaisir. Leprêtre, +Hyvert, Guyon et Amiet furent traduits devant le tribunal d'un +département voisin. Personne n'avait souffert de leur attentat, +que le Trésor, qui n'intéressait qui que ce fût, car on ne savait +plus à qui il appartenait. Personne n'en pouvait reconnaître un, +si ce n'est la belle dame, qui n'eut garde de le faire. Ils furent +acquittés à l'unanimité. + +«Cependant la conviction de l’opinion était si manifeste et si +prononcée, que le ministère public fut obligé d'en appeler. Le +jugement fut cassé; mais telle était alors l'incertitude du +pouvoir, qu'il redoutait presque de punir des excès qui pouvaient, +le lendemain, être cités comme des titres. Les accusés furent +renvoyés devant le tribunal de l’Ain, dans cette ville de Bourg où +étaient une partie de leurs amis, de leurs parents, de leurs +fauteurs, de leurs complices. On croyait avoir satisfait aux +réclamations d'un parti en lui ramenant ses victimes. On croyait +être assuré de ne pas déplaire à l’autre en les plaçant sous des +garanties presque infaillibles. Leur entrée dans les prisons fut, +en effet, une espèce de triomphe. + +«L'instruction recommença; elle produisit d'abord les mêmes +résultats que la précédente. Les quatre accusés étaient placés +sous la faveur d'un alibi très faux, mais revêtu de cent +signatures, et pour lequel on en aurait trouvé dix mille. Toutes +les convictions morales devaient tomber en présence d'une pareille +autorité. L'absolution paraissait infaillible, quand une question +du président, peut-être involontairement insidieuse, changea +l'aspect du procès. + +«-- Madame, dit-il à celle qui avait été si aimablement assistée +par un des voleurs, quel est celui des accusés qui vous a accordé +tant de soins? + +«Cette forme inattendue d'interrogation intervertit l'ordre de ses +idées. Il est probable que sa pensée admit le fait comme reconnu; +et qu'elle ne vit plus dans la manière de l’envisager qu'un moyen +de modifier le sort de l'homme qui l’intéressait. + +«-- C'est monsieur, dit-elle en montrant Leprêtre. + +«Les quatre accusés, compris dans un alibi indivisible, tombaient +de ce seul fait sous le fer du bourreau. Ils se levèrent et la +saluèrent en souriant. + +«-- Pardieu! dit Hyvert en retombant sur sa banquette avec de +grands éclats de rire, voilà, capitaine, qui vous apprendra à être +galant. + +«J'ai entendu dire que, peu de temps après, cette malheureuse dame +était morte de chagrin. + +«Il y eut le pourvoi accoutumé; mais, cette fois, il donnait peu +d'espérances. Le parti de la révolution, que Napoléon allait +écraser un mois plus tard, avait repris l’ascendant. Celui de la +contre-révolution s'était compromis par des excès odieux. On +voulait des exemples, et on s'était arrangé pour cela, comme on le +pratique ordinairement dans les temps difficiles, car il en est +des gouvernements comme des hommes; les plus faibles sont les plus +cruels. Les compagnies de Jéhu n'avaient d'ailleurs plus +d'existence compacte. Les héros de ces bandes farouches, Debeauce, +Hastier, Bary, Le Coq, Dabri, Delboulbe, Storkenfeld, étaient +tombés sur l'échafaud ou à côté. Il n'y avait plus de ressources +pour les condamnés dans le courage entreprenant de ces fous +fatigués, qui n'étaient pas même capables, dès lors, de défendre +leur propre vie, et qui se l'ôtaient froidement, comme Piard, à la +fin d'un joyeux repas, pour en épargner la peine à la justice ou à +la vengeance. Nos brigands devaient mourir. + +«Leur pourvoi fut rejeté; mais l'autorité judiciaire n'en fut pas +prévenue la première. Trois coups de fusil tirés sous les +murailles, du cachot avertirent les condamnés. Le commissaire du +Directoire exécutif, qui exerçait le ministère public près des +tribunaux, épouvanté par ce symptôme de connivence, requit une +partie de la force armée, dont mon oncle était alors le chef: À +six heures du matin, soixante cavaliers étaient rangés devant la +grille du préau. + +«Quoique les guichetiers eussent pris toutes les précautions +possibles pour pénétrer dans le cachot de ces quatre malheureux, +qu'ils avaient laissés la veille si étroitement garrottés et +chargés de fers si lourds, ils ne purent pas leur opposer une +longue résistance. Les prisonniers étaient libres et armés +jusqu'aux dents. Ils sortirent sans difficulté, après avoir +enfermé leurs gardiens sous les gonds et sous les verrous; et, +munis de toutes les clefs, ils traversèrent aussi aisément +l’espace qui les séparait du préau. Leur aspect dut être terrible +pour la populace qui les attendait devant les grilles. Pour +conserver toute la liberté de leurs mouvements, pour affecter +peut-être une sécurité plus menaçante encore que la renommée de +force et d'intrépidité qui s'attachait à leur nom, peut-être même +pour dissimuler l'épanchement du sang qui se manifeste si vite +sous une toile blanche, et qui trahit les derniers efforts d'un +homme blessé à mort, ils avaient le buste nu. Leurs bretelles +croisées sur la poitrine, leurs larges ceintures rouges hérissées +d'armes, leur cri d'attaque et de rage, tout cela devait avoir +quelque chose de fantastique. Arrivés au préau ils virent la +gendarmerie déployée, immobile, impossible à rompre et à +traverser. Ils s'arrêtèrent un moment et parurent conférer entre +eux. Leprêtre, qui était, comme je l’ai dit, leur aîné et leur +chef, salua de la main le piquet, en disant avec cette noble grâce +qui lui était particulière: + +«-- Très bien, messieurs de la gendarmerie! + +«Ensuite il passa devant ses camarades, en leur adressant un vif +et dernier adieu, et se brûla la cervelle. Guyon, Amiet et Hyvert +se mirent en état de défense, le canon de leurs doubles pistolets +tourné sur la force armée. Ils ne tirèrent point; mais elle +regarda cette démonstration comme une hostilité déclarée: elle +tira. Guyon tomba roide mort sur le corps de Leprêtre, qui n'avait +pas bougé. Amiet eut la cuisse cassée près de l'aine. La +_Biographie des Contemporains_ dit qu'il fut exécuté. J'ai entendu +raconter bien des fois qu'il avait rendu le dernier soupir au pied +de l'échafaud. Hyvert restait seul: sa contenance assurée, son +oeil terrible, ses pistolets agités par deux mains vives et +exercées qui promenaient la mort sur tous les spectateurs, je ne +sais quelle admiration peut-être qui s'attache au désespoir d'un +beau jeune homme aux cheveux flottants, connu pour n'avoir jamais +versé le sang, et auquel la justice demande une expiation de sang, +l'aspect de ces trois cadavres sur lesquels il bondissait comme un +loup excédé par des chasseurs, l'effroyable nouveauté de ce +spectacle, suspendirent un moment la fureur de la troupe. Il s'en +aperçut et transigea. + +«-- Messieurs, dit-il, à la mort! J'y vais! j'y vais de tout mon +coeur! mais que personne ne m'approche, ou celui qui m'approche, +je le _brûle_, si ce n'est monsieur, continua-t-il en montrant le +bourreau. Cela, c'est une affaire que nous avons ensemble, et qui +ne demande de part et d'autre que des procédés. + +«La concession était facile, car il n'y avait là personne qui ne +souffrît de la durée de cette horrible tragédie, et qui ne fût +pressé de la voir finir. Quand il vit que cette concession était +faite, il prit un de ses pistolets aux dents, tira de sa ceinture +un poignard, et se le plongea dans la poitrine jusqu'au manche. Il +resta debout et en parût étonné. On voulut se précipiter sur lui. + +«-- Tout beau, messieurs! cria-t-il en dirigeant de nouveau sur +les hommes qui se disposaient à l'envelopper les pistolets dont il +s'était ressaisi pendant que le sang jaillissait à grands flots de +la blessure où le poignard était resté. Vous savez nos +conventions: je mourrai seul, ou nous mourrons trois. Marchons! + +«On le laissa marcher. Il alla droit à la guillotine en tournant +le couteau dans son sein. + +«-- Il faut, ma foi, dit-il, que j'aie l'âme chevillée dans le +ventre! je ne peux pas mourir. Tâchez de vous tirer de là. + +«Il adressait ceci aux exécuteurs. + +«Un instant après, sa tête tomba. Soit par hasard, soit quelque +phénomène particulier de la vitalité, elle bondit, elle roula hors +de tout l'appareil du supplice, et on vous dirait encore à Bourg +que la tête d'Hyvert a parlé.» + +La lecture n'était pas achevée, que j'étais décidé à laisser de +côté _René d’Argonne_ pour _les Compagnons de Jéhu._ +Le lendemain, je descendais, mon sac de nuit sous le bras. + +-- Tu pars? me dit Alexandre. + +-- Oui. + +-- Où vas-tu? + +-- À Bourg en Bresse. + +-- Quoi faire? + +-- Visiter les localités et consulter les souvenirs des gens qui +ont vu exécuter Leprêtre, Amiet, Guyon et Hyvert. + +*** + +Deux chemins conduisent à Bourg, quand on vient de Paris, bien +entendu: on peut quitter le chemin de fer à Mâcon, et prendre une +diligence qui conduit de Mâcon à Bourg; on peut continuer jusqu'à +Lyon, et prendre le chemin de fer de Bourg à Lyon. + +J'hésitais entre ces deux voies, lorsque je fus déterminé par un +des voyageurs qui habitaient momentanément le même wagon que moi. +Il allait à Bourg, où il avait, me dit-il, de fréquentes +relations; il y allait par Lyon; donc, la route de Lyon était la +meilleure. + +Je résolus d'aller par la même route que lui. + +Je couchai à Lyon, et, le lendemain, à dix heures du matin, +j'étais à Bourg. + +Un journal de la seconde capitale du royaume m'y rejoignit. Il +contenait un article aigre-doux sur moi. + +Lyon n'a pas pu me pardonner depuis 1833, je crois, il y a de cela +vingt-quatre ans, d'avoir dit qu'il n'était pas littéraire. + +Hélas! j'ai encore sur Lyon, en 1857, la même opinion que j'avais +sur lui en 1833. Je ne change pas facilement d'opinion. + +Il y a en France une seconde ville qui m'en veut presque autant +que Lyon: c'est Rouen. + +Rouen a sifflé toutes mes pièces, y compris _le Compte Hermann_. + +Un jour, un Napolitain se vantait à moi d'avoir sifflé Rossini et +la Malibran, le _Barbier _et la Desdemona. + +-- Cela doit être vrai, lui répondis-je, car Rossini et la +Malibran, de leur côté, se vantent d'avoir été sifflés par les +Napolitains. + +Je me vante donc d'avoir été sifflé par les Rouennais. + +Cependant, un jour que j'avais un Rouennais pur sang sous la main, +je résolus de savoir pourquoi on me sifflait à Rouen. Que voulez- +vous! j'aime à me rendre compte des plus petites choses. + +Le Rouennais me répondit: + +-- Nous vous sifflons, parce que nous vous en voulons. + +Pourquoi pas? Rouen en avait bien voulu à Jeanne d'Arc. + +Cependant, ce ne pouvait pas être pour le même motif. + +Je demandai au Rouennais pourquoi lui et ses compatriotes m'en +voulaient: je n'avais jamais dit de mal du sucre de pomme; j'avais +respecté M. Barbet tout le temps qu'il avait été maire, et, +délégué par la Société des gens de lettres à l'inauguration de la +statue du grand Corneille, j'étais le seul qui eût pensé à saluer +avant de prononcer son discours. + +Il n'y avait rien dans tout cela qui dût raisonnablement me +mériter la haine des Rouennais. + +Aussi, à cette fière réponse: «Nous vous sifflons parce que nous +vous en voulons» fis-je humblement cette demande: + +-- Et pourquoi m'en voulez-vous, mon Dieu? + +-- Oh! vous le savez bien, répondit le Rouennais. + +-- Moi? fis je. + +-- Oui, vous. + +-- N'importe, faites comme si je ne le savais pas. + +-- Vous vous rappelez le dîner que vous a donné la ville, à propos +de la statue de Corneille? + +-- Parfaitement. M'en voudrait-elle de ne pas le lui avoir rendu? + +-- Non, ce n'est pas cela. + +-- Qu'est-ce? + +-- Eh bien, à ce dîner, on vous a dit «Monsieur Dumas, vous +devriez bien faire une pièce pour la ville de Rouen, sur un sujet +tiré de son histoire.» + +-- Ce à quoi j'ai répondu: Rien de plus facile; je viendrai, à +votre première sommation, passer quinze jours à Rouen. On me +donnera un sujet, et, pendant ces quinze jours, je ferai la pièce, +dont les droits d'auteur seront pour les pauvres. + +-- C'est vrai, vous avez dit cela. + +-- Je ne vois rien de si blessant là dedans pour les Rouennais, +que j'aie encouru leur haine. + +-- Oui; mais l'on a ajouté: «La ferez-vous en prose?» ce à quoi +vous avez répondu... Vous rappelez-vous ce que vous avez répondu? + +-- Ma foi, non. + +-- Vous avez répondu: «Je la ferai en vers, ce sera plus tôt +fait.» + +-- J'en suis bien capable. + +-- Eh bien! + +-- Après? + +-- Après, c'était une insulte pour Corneille, monsieur Dumas; +voilà pourquoi les Rouennais vous en veulent et vous en voudront +encore longtemps. + +Textuel! + +Ô dignes Rouennais! j'espère bien que vous ne me ferez jamais le +mauvais tour de me pardonner et de m'applaudir. + +Le journal disait que M. Dumas n'était resté qu'une nuit à Lyon, +sans doute parce qu'une ville si peu littéraire n'était pas digne +de le garder plus longtemps. + +M. Dumas n'avait pas songé le moins du monde à cela. Il n'était +resté qu'une nuit à Lyon, parce qu'il était pressé d'arriver à +Bourg; aussi, à peine arrivé à Bourg, M. Dumas se fit-il conduire +au journal du département. + +Je savais qu'il était dirigé par un archéologue distingué, éditeur +de l'ouvrage de mon ami Baux sur l'église de Brou. + +Je demandai M. Milliet. M. Milliet, accourut. + +Nous échangeâmes une poignée de main, et je lui exposai le but de +mon voyage. + +-- J'ai votre affaire, me dit-il; je vais vous conduire chez un +magistrat de notre pays qui écrit l'histoire de la province. + +-- Mais où en est-il de votre histoire? + +-- Il en est à 1822. + +-- Tout va bien, alors. Comme les événements que j'ai à raconter +datent de 1799, et que mes héros ont été exécutés en 1800, il aura +passé l'époque et pourra me renseigner. Allons chez votre +magistrat. + +En route, M. Milliet m'apprit que ce même magistrat était en même +temps un gourmet distingué. + +Depuis Brillat-Savarin, c'est une mode que les magistrats soient +gourmets. Par malheur, beaucoup se contentent d'être gourmands; ce +qui n'est pas du tout la même chose. + +On nous introduisit dans le cabinet du magistrat. + +Je trouvai un homme à la figure luisante et au sourire goguenard. + +Il m'accueillit avec cet air protecteur que les historiens +daignent avoir pour les poètes. + +-- Eh bien, monsieur, me demanda-t-il, vous venez donc chercher +des sujets de roman dans notre pauvre pays? + +Non, monsieur: mon sujet est tout trouvé; je viens seulement +consulter les pièces historiques. + +-- Bon! je ne croyais pas que, pour faire des romans, il fût +besoin de se donner tant de peine. + +-- Vous êtes dans l'erreur, monsieur, à mon endroit du moins. J'ai +l'habitude de faire des recherches très sérieuses sur les sujets +historiques que je traite. + +-- Vous auriez pu tout au moins envoyer quelqu'un. + +-- La personne que j'eusse envoyée, monsieur, n'étant point +pénétrée de mon sujet, eût pu passer près de faits très importants +sans les voir; puis je m'aide beaucoup des localités, je ne sais +pas décrire sans avoir vu. + +-- Alors, c'est un roman que vous comptez faire vous-même? + +-- Eh! oui, monsieur. J'avais fait faire le dernier par mon valet +de chambre mais, comme il a eu un grand succès, le drôle m'a +demandé des gages si exorbitants qu'à mon grand regret je n'ai pu +le garder. + +Le magistrat se mordit les lèvres. Puis, après un instant de +silence: + +-- Vous voudrez bien m'apprendre, monsieur, me dit-il, à quoi je +puis vous être bon dans cet important travail. + +-- Vous pouvez me diriger dans mes recherches, monsieur. Ayant +fait une histoire du département, aucun des événements importants +qui se sont passés dans le chef-lieu ne doit vous être inconnu. + +-- En effet, monsieur, je crois, sous ce rapport, être assez bien +renseigné. + +-- Eh bien, monsieur, d'abord votre département a été le centre +des opérations des compagnons de Jéhu. + +-- Monsieur, j'ai entendu parler des compagnons de Jésus, répondit +le magistrat en retrouvant son sourire gouailleur. + +-- C'est-à-dire des jésuites, n'est-ce pas? Ce n'est pas cela que +je cherche, monsieur. + +-- Ce n'est pas de cela que je parle non plus; je parle des +voleurs de diligences qui infestèrent les routes de 1797 à 1800. + +-- Eh bien, monsieur, permettez-moi de vous dire que ceux-là +justement sur lesquels je viens chercher des renseignements à +Bourg s'appelaient les compagnons de Jéhu et non les compagnons de +Jésus. + +-- Mais qu'aurait voulu dire ce titre de _Compagnons de Jéhu_? +J'aime à me rendre compte de tout. + +-- Moi aussi, monsieur; voilà pourquoi je n'ai pas voulu confondre +des voleurs de grand chemin avec les apôtres. + +-- En effet, ce ne serait pas très orthodoxe. + +-- C'est ce que vous faisiez cependant, monsieur, si je ne fusse +pas venu tout exprès pour rectifier, moi, poète, votre jugement, à +vous, historien. + +-- J'attends l'explication, monsieur, reprit le magistrat en se +pinçant les lèvres. + +-- Elle sera courte et simple. Jéhu était un roi d'Israël sacré +par Élisée pour l'extermination de la maison d'Achab. _Élisée_, +c'était Louis XVIII; _Jéhu_, c'était Cadoudal; _la maison +d'Achab_, c'était la Révolution. Voilà pourquoi les détrousseurs +de diligences qui pillaient l'argent du gouvernement pour +entretenir la guerre de la Vendée s'appelaient les compagnons de +Jéhu. + +-- Monsieur, je suis heureux d'apprendre quelque chose à mon âge. + +-- Oh! monsieur, on apprend toujours, en tout temps, à tout âge: +pendant la vie, on apprend l'homme; pendant la mort, on apprend +Dieu. + +-- Mais, enfin, me dit mon interlocuteur avec un mouvement +d'impatience, puis-je savoir à quoi je puis vous être bon? + +-- Voici, monsieur. Quatre de ces jeunes gens, les principaux +parmi les compagnons de Jéhu, ont été exécutés à Bourg, sur la +place du Bastion. + +-- D'abord, monsieur, à Bourg, on n'exécute pas sur la place du +Bastion; on exécute au champ de foire. + +-- Maintenant, monsieur... depuis quinze ou vingt ans, c'est +vrai... depuis Peytel. Mais, auparavant, et du temps de la +Révolution surtout, on exécutait sur la place du Bastion. + +-- C'est possible. + +-- C'est ainsi... Ces quatre jeunes gens se nommaient Guyon, +Leprêtre, Amiet et Hyvert. + +-- C'est la première fois que j'entends prononcer ces noms-là. + +-- Ils ont pourtant eu un certain retentissement, à Bourg surtout. + +-- Et vous êtes sûr, monsieur, que ces gens-là ont été exécutés +ici? + +-- J'en suis sûr. + +-- De qui tenez-vous le renseignement? + +-- D'un homme dont l'oncle, commandant de gendarmerie, assistait à +l'exécution. + +-- Vous nommez cet homme? + +-- Charles Nodier. + +-- Charles Nodier, le romancier, le poète? + +-- Si c'était un historien, je n'hésiterais pas monsieur. J'ai +appris dernièrement, dans un voyage à Varennes, le cas qu'il faut +faire des historiens. Mais, justement parce que c'est un poète, un +romancier, j'insiste. + +-- Libre à vous, mais je ne sais rien de ce que vous désirez +savoir, et j'ose même dire que, si vous n'êtes venu dire à Bourg +que pour avoir des renseignements sur l'exécution de MM... Comment +les appelez-vous? + +-- Guyon, Leprêtre, Amiet et Hyvert. + +-- Vous avez fait un voyage inutile. Il y a vingt ans, monsieur, +que je compulse les archives de la ville, et je n'ai rien vu de +pareil à ce que vous me dites là. + +-- Les archives de la ville ne sont pas celles du greffe, +monsieur; peut-être, dans celles du greffe, trouverai-je ce que je +cherche. + +-- Ah! monsieur, si vous trouvez quelque chose dans les archives +du greffe, vous serez bien malin! c'est un chaos, monsieur, que +les archives du greffe, un vrai chaos; il vous faudrait rester ici +un mois, et encore... encore... + +-- Je compte n'y rester qu'un jour, monsieur; mais, si, dans ce +jour, je trouve ce que je cherche, me permettez-vous de vous en +faire part?... + +-- Oui, monsieur, oui, monsieur, oui, et vous me rendrez un très +grand service. + +-- Pas plus grand que celui que je venais vous demander; je vous +apprendrai une chose que vous ne saviez pas, voilà tout. + +*** + +Vous devinez qu'en sortant de chez mon magistrat j'étais piqué +d'honneur, je voulais, coûte que coûte, avoir mes renseignements +sur les compagnons de Jéhu. + +Je m'en pris à Milliet et le mis au pied du mur. + +-- Écoutez, me dit-il, j'ai un beau-frère avocat. + +-- Voilà mon homme! Allons chez le beau-frère. + +-- C'est qu'à cette heure, il est au Palais. + +-- Allons au Palais. + +-- Votre apparition fera rumeur, je vous en préviens. + +-- Alors, allez-y tout seul; dites-lui de quoi il est question; +qu'il fasse ses recherches. Moi, je vais aller voir les environs +de la ville pour établir mon travail sur les localités; nous nous +retrouverons à quatre heures sur la place du Bastion, si vous le +voulez bien. + +-- Parfaitement. + +-- Il me semble que j'ai vu une forêt en venant. + +-- La forêt de Seillon. + +-- Bravo! + +-- Vous avez besoin d'une forêt? + +-- Elle m'est indispensable. + +-- Alors permettez... + +-- Quoi? + +-- Je vais vous conduire chez un de mes amis, M. Leduc, un poète, +qui, dans ses moments perdus, est inspecteur. + +-- Inspecteur de quoi? + +-- De la forêt. + +-- Il n'y a pas quelques ruines dans la forêt? + +-- Il y a la Chartreuse, qui n'est pas dans la forêt, mais qui en +est à cent pas. + +-- Et dans la forêt? + +-- Il y a une espèce de fabrique que l'on appelle la Correrie, qui +dépend de la Chartreuse, et qui communique avec elle par un +passage souterrain. + +-- Bon! Maintenant, si vous pouvez m'offrir une grotte, vous +m'aurez comblé. + +-- Nous avons la grotte de Ceyzeriat, mais de l’autre côté de la +Reyssouse. + +-- Peu m'importe. Si la grotte ne vient pas à moi, je ferai comme +Mahomet, j'irai à la grotte. En attendant, allons chez M. Leduc. + +Cinq minutes après, nous étions chez M. Leduc, qui, sachant de +quoi il était question, se mettait, lui, son cheval et sa voiture, +à ma disposition. + +J'acceptai le tout. Il y a des hommes qui s'offrent d'une certaine +façon qui vous met du premier coup tout à l'aise. + +Nous visitâmes d'abord la Chartreuse. Je l’eusse fait bâtir +exprès, qu'elle n'eût pas été plus à ma convenance. Cloître +désert, jardin dévasté, habitants presque sauvages. Merci, hasard! + +De là, nous passâmes à la Correrie; c'était le complément de la +Chartreuse. Je ne savais pas encore ce que j'en ferais; mais il +était évident que cela pouvait m'être utile. + +-- Maintenant, monsieur, dis-je à mon obligeant conducteur, j'ai +besoin d'un joli site, un peu sombre, sous des grands arbres, près +d'une rivière. Tenez-vous cela dans le pays? + +-- Pour quoi faire? + +-- Pour y bâtir un château. + +-- Quel château? + +-- Un château de cartes, parbleu! J'ai une famille à loger, une +mère modèle, une jeune fille mélancolique; un frère espiègle, un +jardinier braconnier. + +-- Nous avons un endroit appelé les Noires-Fontaines. + +-- Voilà d'abord un nom charmant. + +-- Mais il n'y a pas de château. + +-- Tant mieux, car j'aurais été obligé de l’abattre. + +-- Allons aux Noires-Fontaines. + +Nous partîmes; un quart d'heure après, nous descendions à la +maison des gardes. + +-- Prenons ce petit sentier, me dit M. Leduc, il nous conduira où +vous voulez aller. + +Il nous conduisit, en effet, à un endroit planté de grands arbres, +lesquels ombrageaient trois ou quatre sources. + +-- Voilà ce qu'on appelle les Noires-Fontaines, me dit M. Leduc. + +-- C'est ici que demeureront madame de Montrevel, Amélie et le +petit Édouard. Maintenant quels sont les villages que je vois en +face de moi? + +-- Ici, tout près, Montagnac; là-bas, dans la montagne, Ceyzeriat. + +-- Est-ce qu'il y a une grotte? + +-- Oui. Comment savez-vous qu'il y a une grotte à Ceyzeriat? + +-- Allez toujours. Le nom de ces autres villages, s'il vous plaît. + +-- Saint-Just, Tréconnasse, Ramasse, Villereversure. + +-- Très bien. + +-- Vous en avez assez! + +-- Oui. + +Je pris mon calepin, je fis le plan de la localité et j'inscrivis +à peu près à leur place le nom des villages que M. Leduc venait de +me faire passer en revue. + +-- C'est fait, lui dis-je. + +-- Où allons-nous? + +-- L'église de Brou doit être sur notre chemin? + +-- Justement. + +-- Visitons l'église de Brou. + +-- En avez-vous aussi besoin dans votre roman? + +-- Sans doute; vous vous imaginez bien que je ne vais pas faire +passer mon action dans un pays qui possède le chef-d'oeuvre de +l'architecture du XVIe siècle sans utiliser ce chef-d'oeuvre. + +-- Allons à l'église de Brou. + +Un quart d'heure après, le sacristain nous introduisait dans cet +écrin de granit où sont renfermés les trois joyaux de marbre que +l'on appelle les tombeaux de Marguerite d'Autriche, de Marguerite +de Bourbon et de Philibert le Beau. + +-- Comment, demandai-je au sacristain, tous ces chefs-d'oeuvre +n'ont-ils pas été mis en poussière à l'époque de la Révolution? + +-- Ah! monsieur, la municipalité avait eu une idée. + +-- Laquelle? + +-- C'était de faire de l'église un magasin à fourrage. + +-- Oui, et le foin a sauvé le marbre; vous avez raison, mon ami, +c'est une idée. + +-- L'idée de la municipalité vous en donne-t-elle une? me demanda +M. Leduc. + +-- Ma foi, oui, et j'aurai bien du malheur si je n'en fais pas +quelque chose. + +Je tirai ma montre. + +-- Trois heures! allons à la prison; j'ai rendez-vous à quatre +heures place du Bastion, avec M. Milliet. + +-- Attendez... une dernière chose. + +-- Laquelle? + +-- Avez-vous vu la devise de Marguerite d'Autriche? + +-- Non; où cela? + +-- Tenez, partout; d'abord au-dessus de son tombeau. + +-- _Fortune, infortune, fortune._ + +-- Justement. + +-- Eh bien, que veut dire ce jeu de mots? + +-- Les savants l'expliquent ainsi: _Le sort persécute beaucoup une +femme_. + +-- Voyons un peu. + +-- Il faut d'abord supposer la devise latine à sa source. + +-- Supposons, c'est probable. + +-- Eh bien: F_ortuna infortunat_... + +-- Oh! oh! _infortunat_. + +-- Dame... + +-- Cela ressemble fort à un barbarisme. + +-- Que voulez-vous! + +-- Je veux une explication. + +-- Donnez-la! + +-- La voici: _Fortuna, infortuna forti una_ -- _Fortune et +infortune sont égales pour le fort_. + +-- Savez-vous que cela pourrait bien être la vraie traduction? + +-- Parbleu! voilà ce que c'est que de ne pas être savant, mon cher +monsieur; on est sensé, et, avec du sens, on voit plus juste +qu'avec de la science. Vous n'avez pas autre chose à me dire? + +-- Non. + +-- Allons à la prison, alors. + +Nous remontâmes en voiture, rentrâmes dans la ville et ne nous +arrêtâmes que devant la porte de la prison. + +Je passai la tête par la portière. + +-- Oh! fis je, on me l'a gâtée. + +-- Comment! on vous l’a gâtée? + +-- Certainement, elle n'était pas comme cela du temps de mes +prisonniers, à moi. Pouvons-nous parler au geôlier? + +-- Sans doute. + +-- Parlons-lui. + +Nous frappâmes à la porte. Un homme d'une quarantaine d'années +vint nous ouvrir. + +Il reconnut M. Leduc. + +-- Mon cher, lui dit M. Leduc, voici un savant de mes amis. + +-- Eh! là-bas, fis-je en l’interrompant, pas de mauvaises +plaisanteries. + +-- Qui prétend, continua M. Leduc, que la prison n'est plus telle +qu'au dernier siècle? + +-- C'est vrai, monsieur Leduc, elle a été abattue et rebâtie en +1816. + +-- Alors, la disposition intérieure n'est plus la même? + +-- Oh! non, monsieur, tout a été changé. + +-- Pourrait-on avoir un ancien plan? + +-- Ah! M. Martin l’architecte pourrait peut-être vous en retrouver +un. + +-- Est-ce un parent de M. Martin l’avocat? + +-- C'est son frère. + +-- Très bien, mon ami; j'aurai mon plan. + +-- Alors, nous n'avons plus besoin ici? demanda M. Leduc. + +-- Aucunement. + +-- Je puis rentrer chez moi? + +-- Cela me fera de la peine de vous quitter, voilà tout. + +-- Vous n'avez pas besoin de moi pour trouver le Bastion? + +-- C'est à deux pas. + +-- Que faites-vous de votre soirée? + +-- Je la passe chez vous, si vous voulez. + +-- Très bien! À neuf heures, une tasse de thé vous attendra. + +-- Je l’irai prendre. + +Je remerciai M. Leduc. Nous échangeâmes une poignée de main, et +nous nous quittâmes. + +Je descendis par la rue des Lisses (lisez Lices, à cause d'un +combat qui eut lieu sur la place où elle conduit), et, longeant le +jardin Montburon, je me trouvai sur la place du Bastion. + +C'est un hémicycle où se tient aujourd'hui le marché de la ville. +Au milieu de cet hémicycle s'élève la statue de Bichat, par David +(d'Angers). Bichat, en redingote -- pourquoi cette exagération de +réalisme -- pose la main sur le coeur d'un enfant de neuf à dix +ans, parfaitement nu -- pourquoi cet excès d'idéalité? -- tandis +qu'aux pieds de Bichat est étendu un cadavre. C'est le livre de +Bichat traduit en bronze: _De la vie et de la mort_!... + +J'étais occupé à regarder cette statue, qui résume les défauts et +les qualités de David (d'Angers), lorsque je sentis que l'on me +touchait l’épaule. Je me retournai: c'était M. Milliet. Il tenait +un papier à la main. + +-- Eh bien? lui demandai-je. + +-- Eh bien, victoire. + +-- Qu'est-ce que cela? + +-- Le procès-verbal d'exécution. + +-- ...? + +-- De vos hommes. + +-- De Guyon, de Leprêtre, d'Amiet?... + +-- Et d'Hyvert. + +-- Mais donnez-moi donc cela. + +-- Le voici. + +Je pris et je lus: + +PROCÈS-VERBAL DE MORT ET EXÉCUTION DE + +LAURENT GUYON, ÉTIENNE HYVERT, FRANÇOIS AMIET, ANTOINE LEPRÊTRE, + +«Condamnés le 20 thermidor an VIII, et exécutés le 23 Vendémiaire +an IX + +«Ce jourd'hui, 23 vendémiaire an IX, le commissaire du +gouvernement près le Tribunal, qui a reçu, dans la nuit et à onze +heures du soir, le paquet du ministre de la justice contenant la +procédure et le jugement qui condamne à mort Laurent Guyon, +Étienne Hyvert, François Amiet et Antoine Leprêtre; le jugement du +Tribunal de cassation du 6 du courant, qui rejette la requête en +cassation contre le jugement du 24 thermidor an VIII, a fait +avertir, par lettre, entre sept et huit heures du matin, les +quatre accusés que leur jugement à mort serait exécuté aujourd'hui +à onze heures. Dans l'intervalle qui s'est écoulé jusqu'à onze +heures, ces quatre accusés se sont tiré des coups de pistolet et +donné des coups de poignard en prison. Leprêtre et Guyon, selon le +bruit public, étaient morts; Hyvert blessé à mort et expirant; +Amiet blessé à mort, mais conservant sa connaissance. Tous quatre, +en cet état, ont été conduits à la guillotine, et, _morts ou +vivants, _ils ont été guillotinés; à onze heures et demie, +l'huissier Colin a remis le procès-verbal de leur supplice à la +Municipalité pour les inscrire sur le livre des morts. + +«Le capitaine de gendarmerie a remis au juge de paix le procès- +verbal de ce qui s'est passé en prison, où il a été présent; pour +moi qui n'y ai point assisté, je certifie ce que la voix publique +m'a appris. + +«Bourg, 23 vendémiaire au IX. +«Signé: DUBOST, greffier.» + +Ah! c'était donc le poète qui avait raison contre l'historien! le +capitaine de gendarmerie qui avait remis au juge de paix le +procès-verbal de ce qui s'était passé dans la prison -- _où il +était présent_ -- c'était l'oncle de Nodier. Ce procès-verbal +remis au juge de paix, c'était le récit gravé dans la tête du +jeune homme, récit qui, après quarante ans, s'était fait jour sans +altération dans ce chef-d'oeuvre intitulé _Souvenirs de la +Révolution._ + +Toute la procédure était aux archives du greffe. M. Martin me +faisait offrir de la faire copier: interrogatoire, procès-verbaux, +jugement. + +J'avais dans ma poche les _Souvenirs de la Révolution _de Nodier. +Je tenais à la main le procès-verbal d'exécution qui confirmait +les faits avancés par lui. + +-- Allons chez notre magistrat, dis-je à M. Milliet. + +-- Allons chez notre magistrat, répéta-t-il. + +Le magistrat fut atterré, et je le laissai convaincu que les +poètes savent aussi bien l'histoire que les historiens, s'ils ne +la savent pas mieux. + +Alex. Dumas. + + + + + +End of Project Gutenberg's Les compagnons de Jéhu, by Alexandre Dumas + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13819 *** |
