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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Voyage du Prince Fan-Federin dans la romancie + +Author: Guillaume Hyacinthe Bougeant + +Release Date: October 20, 2004 [EBook #13804] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE DU PRINCE FAN-FEDERIN *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also +available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + + + + +REMARKS: +The format is Codepage 1252 +For italics, I used : _..._ + +=================================================================== + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also +available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + + +=================================================================== + +Guillaume-Hyacinthe Bougeant +VOYAGE DU PRINCE FAN-FEREDIN DANS LA ROMANCIE +(1735) + + +Table des matieres + +EPITRE +A Madame C B. +CHAPITRE 1 +Voyage merveilleux du Prince Fan-Feredin dans la romancie. Depart du +Prince Fan-Feredin pour la romancie. +CHAPITRE 2 +Entree du Prince Fan-Feredin dans la romancie. Description et +histoire naturelle du pays. +CHAPITRE 3 +Suite du chapitre precedent. +CHAPITRE 4 +Des habitans de la romancie. +CHAPITRE 5 +Rencontre et reveil du Prince Zazaraph, grand paladin de la +Dondindandie, avec le dictionnaire de la langue romancienne. +CHAPITRE 6 +De la haute et basse Romancie. +CHAPITRE 7 +De mille choses curieuses, et de la maladie des baillemens. +CHAPITRE 8 +Des bois d'amour. +CHAPITRE 9 +Des voitures et des voyages. +CHAPITRE 10 +Des trente-six formalites preliminaires qui doivent preceder les +propositions de mariage. +CHAPITRE 11 +Des grandes epreuves; et ressemblance singuliere qui fera soupconner +aux lecteurs le denouement de cette histoire. +CHAPITRE 12 +Des ouvriers, metiers et manufactures de la Romancie. +CHAPITRE 13 +Arrivee d'une grande flotte. Jugement des nouveaux debarques. +CHAPITRE 14 +Arrivee de la Princesse Anemone. Le Prince Fan-Feredin devient +amoureux de la Princesse Rosebelle. +CONCLUSION +Catastrophe lamentable. +Guillaume-Hyacinthe Bougeant + + +EPITRE + +A Madame C B. + +Non, madame, je ne connois point de mechancete pareille a celle que +vous m'avez faite. Il faut que le public en soit juge; je ne puis +souffrir les romans, vous le scavez. Je vois que vous les aimez, et +je vous en fais la guerre. Vous me demandez pourquoi: je vous dis +mes raisons; et comme si vous etiez disposee a vous laisser +persuader, finement vous m'engagez a les mettre par ecrit. + +Mais quoi! Faire une dissertation raisonnee, une controverse de +casuiste ou de philosophe pedant? Non, dis-je en homme d'esprit; il +faut donner a mes raisons un tour agreable, les envelopper sous +quelque idee riante, sous quelque fiction qui amuse; et pour cela +j'imagine le voyage merveilleux du Prince Fan-Feredin. Le voila +fait: c'est un roman; et c'est moi qui l'ai fait. O ciel! C'est-a- +dire, que vous avez trouve le moyen de me faire faire un roman, a +moi l'ennemi declare des romans, et cela dans le tems que je vous +reproche de les aimer. Avouez-le, madame: c'est-la ce qu'on appelle +une trahison, une noirceur. + +Mais je serai venge. Vous n'aimez pas les loueanges; privilege bien +singulier pour une femme. Vous abhorrez une epitre dedicatoire, vous +me l'avez dit. Eh bien, vous aurez l'un et l'autre. Car je le +declare ici a tout le public. C'est a vous, et a vous toute seule, +c'est a Madame C B que je dedie cet ouvrage; et comme jamais +dedicace ne va sans eloges, il ne tient qu'a moi de vous en +accabler; c'est une belle occasion de satisfaire l'envie que j'en ai +depuis long-tems. Non, je crois vous entendre me demander grace, et +je n'ai pas le courage de vous refuser. Pour rendre ma vengeance +complette, il suffiroit de vous nommer; mais je m'en garderai bien, +parce que vous ne manqueriez pas de me rendre la pareille; et a dire +le vrai, je ne vous hais pas assez pour acheter a mes propres depens +le plaisir de me venger. Gardez-moi donc le secret, je vous prie, +comme je vous le garderai; et je vous promets de plus que si ce +petit ouvrage repond a mes intentions, en vous inspirant vous et a +ceux qui le liront un juste degout de la lecture des romans, je vous +pardonnerai de me l'avoir fait ecrire. J'ai l'honneur d'etre, +madame, votre tres-humble et tres-obeissant serviteur. + + +CHAPITRE 1 + +Voyage merveilleux du Prince Fan-Feredin dans la romancie. Depart du +Prince Fan-Feredin pour la romancie. + +Je pourrois, suivant un usage assez recu, commencer cette histoire +par le detail de ma naissance, et de tous les soins que la Reine +Fan-Feredine ma mere prit de mon education; c'etoit la plus sage et +la plus vertueuse princesse du monde; et sans vanite, j'ai +quelquefois ouei dire, que par la sagesse de ses instructions elle +avoit scu me rendre en moins de rien un des princes les plus +accomplis que l'on eut encore vus. Je suis meme persuade que ce +recit, orne de belles maximes sur l'education des jeunes princes, +figureroit assez bien dans cet ouvrage; mais comme mon dessein est +moins de parler de moi-meme, que de raconter les choses admirables +que j'ai vues, j'ai cru devoir omettre ce detail, et toute autre +circonstance inutile a mon sujet. + +La Reine Fan-Feredine aimoit assez peu les romans; mais ayant lu par +hasard dans je ne scai quel ouvrage, compose par un auteur d'un +caractere respectable, que rien n'est plus propre que cette lecture +pour former le coeur et l'esprit des jeunes personnes, elle se crut +obligee en conscience de me faire lire le plus que je pourrois de +romans, pour m'inspirer de bonne heure l'amour de la vertu et de +l'honneur, l'horreur du vice, la fuite des passions, et le gout du +vrai, du grand, du solide, et de tout ce qu'il y a de plus +estimable. En effet, comme je suis ne, dit-on, avec d'assez +heureuses dispositions, je ressentis bien-tot les fruits d'une si +loueable education. Agite de mille mouvemens inconnus, le coeur plein +de beaux sentimens, et l'esprit rempli de grandes idees, je +commencai a me degouter de tout ce qui m'environnoit. Quelle +difference, disois-je, de ce que je vois et de tout ce que +j'entends, avec ce que je lis dans les romans! Je vois ici tout le +monde s'occuper d'objets d'interet, de fortune, d'etablissement, ou +de plaisirs frivoles. Nulle avanture singuliere: nulle entreprise +heroique. Un amant, si on l'en croyoit, iroit d'abord au denouement, +sans s'embarrasser d'aucun preliminaire. Quel procede! Pourquoi +faut-il que je sois ne dans un climat ou les beaux sentimens sont si +peu connus? Mais pourquoi, ajoutois-je, me condamner moi-meme a +passer tristement mes jours dans un pays ou l'on ne scait point +estimer les vertus heroiques? J'y regne, il est vrai, mais quelle +satisfaction pour un grand coeur de regner sur des sujets presque +barbares? Abandonnons-les a leur grossierete, et allons chercher +quelque glorieux etablissement dans ce pays merveilleux des romans, +ou le peuple meme n'est compose que de heros. + +Telles furent les pensees qui me vinrent a l'esprit, et je ne tardai +pas a les mettre en execution. Apres m'etre muni secretement de tout +ce que je crus necessaire pour mon voyage, je partis pendant une +belle nuit au clair de la lune, pour tenter, en parcourant le monde, +la decouverte que je meditois. Je traversai beaucoup de plaines, je +passai beaucoup de montagnes; je rencontrai dans mon chemin des +chateaux et des villes sans nombre; mais ne trouvant par-tout que +des pays semblables a ceux que je connoissois deja, et des peuples +qui n'avoient rien de singulier, je commencai enfin a m'ennuyer de +la longueur de mes recherches. J'avois beau m'informer et demander +des nouvelles du pays des romans; les uns me repondoient qu'ils ne +le connoissoient pas meme de nom: les autres me disoient qu'a la +verite ils en avoient entendu parler, mais qu'ils ignoroient dans +quel lieu du monde il etoit situe. La seule chose qui soutenoit mon +courage dans la longueur et la difficulte de l'entreprise, c'est la +reflexion que je faisois, qu'apres tout il falloit bien que la +romancie fut quelque part, et que ce ne pouvoit pas etre une +chimere. Car enfin, disois-je, si ce pays n'existoit pas reellement, +il faudroit donc traiter de visions ridicules et de fables pueriles +tout ce qu'on lit dans les romans. Quelle apparence! Eh! Que +faudroit-il donc penser de tant de personnes si raisonnables +d'ailleurs qui ont tant de gout pour ces lectures, et de tant de +gens d'esprit qui employent leurs talens a composer de pareils +ouvrages? Cependant malgre ces reflexions, j'avoue que je fus +quelquefois sur le point de me repentir de mon entreprise, et qu'il +s'en fallut peu que je ne prisse la resolution de retourner sur mes +pas. Mais non, me dis-je, encore une fois a moi-meme: apres en avoir +tant fait, il seroit honteux de reculer. Que scais-je si je ne +touche pas au terme tant desire? J'y touchois en effet sans le +scavoir, et voici comment la chose arriva par un accident bizare, +qui par-tout ailleurs m'auroit coute la vie. + +Apres avoir monte pendant plusieurs heures les grandes montagnes de +la Troximanie, j'arrivai enfin avec beaucoup de peine jusqu'a leur +cime, conduisant mon cheval par la bride. La, je sentis tout-a-coup +que la terre me manquoit sous les pieds; en effet mon cheval roula +d'un cote de la montagne, et je culbutai de l'autre, sans scavoir ce +que je devins depuis ce moment jusqu'a celui ou je me trouvai au +fond d'un affreux precipice, environne de toutes parts de rochers +effroyables. Il est visible que quelque bon genie me soutint dans ma +chute pour m'empecher d'y perir; et je m'en serois appercu des-lors +si j'avois eu toutes les connoissances que j'ai acquises depuis. +Mais la pensee ne m'en vint point, et j'attribuai a un heureux +hasard ce qui etoit l'effet d'une protection particuliere de quelque +fee, de quelque genie favorable, ou de quelqu'une de ces petites +divinites qui voltigent dans le pays des romans en plus grand nombre +que les papillons ne volent au printems dans nos campagnes. On +n'aura cependant pas de peine a comprendre que dans la situation ou +je me trouvai, apres avoir leve les yeux au ciel pour contempler la +hauteur enorme d'ou j'etois tombe, et avoir envisage toute l'horreur +des lieux qui m'environnoient, je dus m'abandonner aux plus tristes +reflexions. "pauvre Fan-Feredin, que vas-tu devenir dans cette +horrible solitude... par ou sortiras-tu de ces antres profonds... tu +vas perir..." O que je dis de choses touchantes, et que je me +plaignis eloquemment du destin, de la fortune, de mon etoile, et de +tout ce qui me vint a l'esprit! Mais on va voir combien j'avois tort +de me plaindre; et par le droit que j'ai acquis dans le pays des +romans de faire des reflexions morales, je voudrois que les hommes +apprissent une bonne fois par mon exemple, a respecter les decrets +supremes qui reglent leur sort, et a ne se jamais plaindre des +evenemens qui leur semblent les plus contraires a leurs desirs. +Cependant la nuit qui approchoit, redoubloit mon inquietude, et je +me hatai de profiter du peu de jour et de forces qui me restoient +pour sortir, s'il etoit possible, de l'abime ou j'etois. En vain +aurois-je essaye de gagner les hauteurs: elles etoient trop +escarpees. Il ne me restoit qu'a chercher dans les fonds une issue +pour me conduire a quelque endroit habite, ou du moins habitable. +Nul vestige de sentier ne s'offrit a ma vue. Sans doute j'etois le +premier homme qui fut descendu dans ce precipice. Je fus ainsi +reduit a me faire une route a moi-meme, et en effet je fis si bien, +en grimpant et sautant de rocher en rocher, tantot m'accrochant aux +brossailles, tantot me laissant couler sur le dos ou sur le ventre, +qu'apres avoir fait quelque chemin de cette maniere, j'arrivai a un +endroit plus decouvert et plus spatieux. + +Le premier objet qui me frappa la vue, fut une espece de cimetiere, +un charnier, ou un tas d'ossemens d'une espece singuliere. C'etoient +des cornes de toutes les figures, de grands ongles crochus, des +peaux seches de dragons ailes, et de longs becs d'oiseaux de toute +espece. Je me rappellai aussi-tot ce que j'avois lu dans les romans, +des griffons, des centaures, des hippogriffes, des dragons volans, +des harpies, des satyres, et d'autres animaux semblables, et je +commencai a me flatter que je n'etois pas loin du pays que je +cherchois. Ce qui me confirma dans cette idee, c'est qu'un moment +apres je vis sortir de l'ouverture d'un antre un centaure, qui +venant droit a l'endroit que j'observois, y jetta une grande +carcasse d'hippogriffe qu'il avoit apportee sur son dos, apres quoi +il se retira, et s'enfonca dans l'antre d'ou il etoit sorti. Quoique +je connusse parfaitement les centaures, par les lectures que j'avois +faites, et que d'ailleurs je ne manque point de courage, j'avoue que +cette premiere vue me causa quelque emotion; je me cachai meme +derriere un rocher pour observer le centaure jusqu'a ce qu'il se fut +retire; mais alors reprenant mes esprits, et m'armant de resolution: +qu'ai-je a craindre, dis-je en moi-meme, de ce centaure? J'ai lu +dans tous les romans que les centaures sont les meilleures gens du +monde. Loin d'etre ennemis des hommes, ils sont toujours disposes a +leur rendre service, et a leur apprendre mille secrets curieux, +temoin le centaure Chiron. Peut-etre celui-ci me portera-t-il au +pays des romans; du moins il ne refusera pas de me tirer de ces +horribles lieux. Je marchai aussi-tot vers l'antre, et m'arretant a +l'entree, je l'appellai a haute voix en ces termes: "charitable +centaure, si votre coeur peut etre touche par la pitie, soyez +sensible au malheur d'un prince qui implore votre generosite. C'est +le Prince Fan-Feredin qui vous appelle". Mais j'eus beau appeller et +elever ma voix, personne ne parut. + +Plein d'inquietude et d'une frayeur secrete, j'entrai dans la +caverne, et je vis que c'etoit un chemin souterrain qui s'enfoncoit +beaucoup sous la montagne. Quel parti prendre? Je n'en trouvai pas +d'autre que de suivre le centaure, jugeant qu'il n'etoit pas +possible que je ne le rencontrasse, ou que je ne me fisse bien-tot +entendre a lui. Mais avouerai-je ici ma foiblesse, ou ne l'avouerai- +je pas? Faut-il parler ou me taire? Voila une de ces situations +difficiles, ou j'ai souvent vu dans les romans les heros qui +racontent leurs avantures, et dont on ne connoit bien l'embarras que +lorsqu'on l'eprouve soi-meme. Apres tout, comme j'ai remarque que +tout bien considere, ces messieurs prennent toujours le parti +d'avouer de bonne grace, j'avoue donc aussi qu'a peine j'eus fait +cent pas dans ce profond souterrain, en suivant toujours le rocher +qui servoit de mur, que saisi d'horreur de me voir dans un lieu si +affreux sans scavoir par quelle issue j'en pourrois sortir, je me +laissai tomber de foiblesse, et presque sans connoissance. Il m'en +resta cependant assez pour me souvenir que dans une situation a peu +pres semblable, le celebre Cleveland avoit eu l'esprit de +s'endormir; et trouvant l'expedient assez bon, je ne balancai pas a +l'imiter. Mais apres un tel aveu, il est bien juste que je me +dedommage par quelque trait qui fasse honneur a mon courage. Je me +relevai donc bien-tot apres, et considerant qu'il falloit me +resoudre a perir dans ces profondes tenebres des entrailles de la +terre, ou trouver le moyen d'en sortir, je resolus de continuer ma +route jusqu'ou elle me pourroit conduire. Qu'on se represente un +homme marchant sans lumiere dans un boyau etroit de la terre a deux +lieues peut-etre de profondeur, oblige souvent de ramper, de se +replier, de se glisser comme un serpent dans des passages serres, +sans pouvoir avancer qu'en tatant de la main, et qu'en sondant du +pied le terrain. + +Telle etoit ma situation, et on aura sans doute de la peine a en +imaginer une plus affreuse. Le souvenir de cette avanture me fait +encore tant d'horreur, que j'en abrege le recit. Mais ce que je ne +puis m'empecher de dire, c'est que je n'ai jamais mieux reconnu +qu'alors la verite de ce que j'ai vu dans tous les romans, qu'on +n'est jamais plus pres d'obtenir le bien qu'on desire, qu'au moment +que l'on en paroit le plus eloigne: car voici ce qui m'arriva. Apres +avoir marche long-tems de la facon que je viens de raconter, je crus +que je commencois a appercevoir quelque foible lumiere. J'eus peine +d'abord a me le persuader, et je l'attribuai a un effet de mon +imagination inquiete et troublee. Cependant j'appercus bien-tot que +cette lumiere augmentoit sensiblement, et je n'en pus plus douter, +lorsque je vis que je commencois a distinguer les objets. o quelle +joye je ressentis dans ce moment! Tout mon corps en tressaillit, et +je ne connois point de termes capables de l'exprimer. Je ne +comprends pas encore comment ce passage subit d'une extreme +tristesse a un si grand exces de joye, ne me causa pas une +revolution dangereuse. Quoiqu'il en soit, voyant que le jour +augmentoit toujours, et jugeant que la sortie que je cherchois ne +devoit pas etre eloignee, je doublai le pas, ou plutot je courus +avec empressement pour y arriver. Je la trouvai en effet, et je +vis... le dirai-je? Ouei, je vis les choses les plus etonnantes, les +plus admirables, les plus charmantes qu'on puisse voir. Je vis en un +mot le pays des romans. C'est ce que je vais raconter dans le +chapitre suivant. + + +CHAPITRE 2 + +Entree du Prince Fan-Feredin dans la romancie. Description et +histoire naturelle du pays. + +La plupart des voyageurs aiment a vanter la beaute des pays qu'ils +ont parcourus, et comme la simple verite ne leur fourniroit pas +assez de merveilleux, ils sont obliges d'avoir recours a la fiction. +Pour moi loin de vouloir exaggerer, je voudrois aucontraire pouvoir +dissimuler une partie des merveilles que j'ai vues, dans la crainte +ou je suis qu'on ne se defie de la sincerite de ma relation. Mais +faisant reflexion qu'il n'est pas permis de supprimer la verite pour +eviter le soupcon de mensonge, je prends genereusement le parti qui +convient a tout historien sincere, qui est de raconter les faits +dans la plus exacte verite, sans aucun interet de parti, sans +exaggeration, et sans deguisement. Je prevois que les esprits forts +s'obstineront dans leur incredulite; mais leur incredulite meme leur +tiendra lieu de punition, tandis que les esprits raisonnables auront +la satisfaction d'apprendre mille choses curieuses qu'ils +ignoroient. Je reprends donc la suite de mon recit. + +A peine fus-je arrive a la sortie du chemin souterrain, que jettant +les yeux sur la vaste campagne qui s'offroit a mes regards, je fus +frappe d'un etonnement que je ne puis mieux comparer qu'a +l'admiration ou seroit un aveugle ne qui ouvriroit les yeux pour la +premiere fois: cette comparaison est d'autant plus juste, que tous +les objets me parurent nouveaux, et tels que je n'avois rien vu de +semblable. C'etoient a la verite des bois, des rivieres, des +fontaines; je distinguois des prairies, des collines, des vergers; +mais toutes ces choses sont si differentes de tout ce que dans ce +pays-ci nous appellons du meme nom, qu'on peut dire avec verite que +nous n'en avons que le nom et l'ombre. La premiere reflexion qui me +vint a l'esprit, fut de songer qu'il y avoit sous la terre beaucoup +de pays que nous ne connoissions pas, ce qui me parut une +observation importante pour la geographie et la physique; mais il +est vrai qu'entraine par la curiosite et l'admiration des objets qui +s'offroient a mes yeux, je ne m'arretai pas long tems a ces +reflexions philosophiques. + +J'entrai dans la campagne sans trop scavoir ou je tournerois mes +pas, me sentant egalement attire de tous cotes par des beautes +nouvelles, et pouvant a peine me donner le loisir d'en considerer +aucune en particulier. Je me determinai enfin a suivre une charmante +riviere qui serpentoit dans la plaine. Cette riviere etoit bordee +d'un gazon le plus beau, le plus riant, le plus tendre qu'on puisse +imaginer, et ce gazon etoit embelli de mille fleurs de differente +espece. Elle arrosoit une prairie d'une beaute admirable, dont +l'herbe et les fleurs parfumoient l'air d'une odeur exquise, et si +en serpentant elle sembloit quelquefois retourner sur ses pas, c'est +sans doute parce qu'elle avoit un regret sensible de quitter un si +beau lieu. La prairie etoit ornee dans toute son etendue de bosquets +delicieux, places dans de justes distances pour plaire aux yeux, et +comme si la nature aimoit aussi quelquefois a imiter l'art, comme +l'art se plait toujours a imiter la nature, j'appercus dans quelques +endroits des especes de desseins reguliers formes de gazon, de +fleurs et d'arbrisseaux qui faisoient des parterres charmans; mais +la riviere elle-meme sembloit epuiser toute mon admiration. L'eau en +etoit plus claire et plus transparente que le crystal. Pour peu +qu'on voulut preter l'oreille, on entendoit ses ondes gemir +tendrement, et ses eaux murmurer doucement; et ce doux murmure se +joignant au chant melodieux des cygnes, qui sont la fort communs, +faisoit une musique extremement touchante. Au lieu de sable on +voyoit briller au fond de la riviere des nacres de perle, et mille +pierres precieuses; et on distinguoit sans peine dans le sein de +l'onde un nombre infini de poissons dores, argentes, azures, +pourpre, qui pour rendre le spectacle plus aimable, se plaisoient a +faire ensemble mille agreables jeux. C'est pourtant dommage, dis-je +tout bas, qu'on ne puisse point passer d'un bord a l'autre pour +joueir egalement des deux cotes de la riviere. Le croira-t-on? Sans +doute; car j'ai bien d'autres merveilles a raconter. a peine donc +eus-je prononce tout bas ces paroles, que j'appercus a mes pieds un +petit batteau fort propre. Je connoissois trop par mes lectures +l'usage de ces batteaux, pour hesiter d'y entrer. J'y descendis en +effet, et dans le moment je fus porte a l'autre bord de la riviere. +Que les incredules osent apres cela faire valoir de mauvaises +subtilites contre des faits si averes. Voici dequoi achever de les +confondre, c'est que considerant un certain endroit de la riviere, +et trouvant qu'il eut ete a propos d'y faire un pont, je fus tout +etonne d'en voir un tout fait dans le moment meme; de sorte qu'on +n'a jamais rien vu de si commode. + +Cependant je continuai ma route, et je puis dire, sans exageration, +qu'a chaque pas je rencontrai de nouveaux sujets d'admiration. +J'appercus entr'autres un endroit dans la prairie qui me parut un +peu plus cultive. J'eus la curiosite d'en approcher, et je trouvai +une fontaine. L'eau m'en parut si pure et si belle, que ne doutant +pas qu'elle ne fut excellente, j'en voulus gouter; mais que ne +sentis-je pas dans le moment au dedans de moi-meme! Quelle ardeur, +quels transports, quels mouvemens inconnus, quels feux! Ces feux +avoient a la verite quelque chose de doux, et il me semble que j'y +trouvois du plaisir; mais ils etoient en meme-tems si vifs et si +inquiets, que ne me possedant plus moi-meme, et tombant +alternativement de la plus vive agitation dans une profonde reverie, +je marchois au travers de la prairie sans scavoir precisement ou +j'allois. Je rencontrai ainsi une seconde fontaine, et je ne scais +quel mouvement me porta a boire aussi de son eau. Mais a peine en +eus-je avale quelques gouttes, que je me trouvai tout change. Il me +sembla que mon coeur etoit enveloppe d'une vapeur noire, et que mon +esprit se couvroit d'un nuage sombre. Je sentis des transports +furieux, et des mouvemens confus de haine et d'aversion pour tous +les objets qui se presentoient. Ce changement m'ouvrit les yeux. Je +me rappellai ce que j'avois lu des fontaines de l'amour et de la +haine, et je ne doutai plus que ce ne fussent celles dont je venois +de boire. Alors me souvenant que j'avois aussi lu que le lac +d'indifference ne devoit pas etre eloigne des deux fontaines, je me +hatai de le chercher, et l'ayant rencontre (car dans ce pays-la on +rencontre toujours tout ce qu'on cherche) j'en bus seulement +quelques gouttes dans le creux de ma main, et dans l'instant rendu a +moi-meme, je sentis un calme doux et tranquille succeder au trouble +qui m'avoit agite. + +Je ne dis rien des plantes singulieres que j'observai. On scait +assez que le pays en est tout couvert. Ce n'est que dans la romancie +qu'on trouve la fameuse herbe moly, et le celebre lotos. Les plantes +memes que nous connoissons, et qui croissent aussi dans ce pays-la, +y ont une vertu si admirable qu'on ne peut pas dire que ce soient +les memes plantes; et je ne puis a cette occasion m'empecher +d'admirer la simplicite de l'infortune chevalier de la Manche, qui +crut pouvoir avec les herbes de son pays composer un baume semblable +a celui de Fierabras. Car il est vrai que nous avons des plantes de +meme nom; mais il s'en faut beaucoup qu'elles ayent la meme vertu; +c'est par cette raison que les philtres amoureux, les breuvages +enchantes, les charmes, et tous les sorts que nos magiciens +entreprennent de composer avec des herbes magiques ne reussissent +point, parce que nous n'avons que des plantes sans force et sans +vertu; et je m'imagine que c'est encore ce qui fait que nous ne +voyons plus de ces baguettes merveilleuses, de ces bagues +surprenantes, de ces talismans, de ces poudres, et mille autres +curiosites pareilles, qui operent tant d'effets prodigieux, parce +que nous n'avons pas dans ce pays-ci la veritable matiere dont elles +doivent etre composees. + +Mais ce que je ne dois pas oublier, c'est la bonte admirable du +climat. Je n'avois jamais compris dans la lecture des romans comment +les princes et les princesses, les heros et leurs heroines, leurs +domestiques memes et toute leur suite passoient toute leur vie, sans +jamais parler de boire ni de manger. Car enfin, disois-je, on a beau +etre amoureux, passionne, avide de gloire, et heros depuis les pieds +jusqu'a la tete: encore faut-il quelquefois subvenir a un besoin +aussi pressant que celui de la faim. Mais il est vrai que j'ai bien +change d'idee, depuis que j'ai respire l'air de la romancie. C'est +premierement l'air le plus pur, le plus serein, le plus sain et le +plus invariable qu'on puisse respirer. Aussi n'a-t-on jamais ouei +dire qu'aucun heros ait ete incommode de la pluye, du vent, de la +neige, ou qu'il ait ete enrhume du serein de la nuit, lorsqu'au +clair de la lune il se plaint de ses amoureux tourmens. Mais cet air +a sur-tout une propriete singuliere, c'est de tenir lieu de +nourriture a tous ceux qui le respirent, en sorte qu'on peut dans ce +pays-la entreprendre le plus long voyage a travers les deserts les +plus inhabites, sans se mettre en peine de faire aucune provision +pour soi ni pour ses chevaux memes. + +Voici encore une chose qui me frappa extremement. Nos rochers dans +tous ces pays-ci sont d'une durete et d'une insensibilite si grande, +qu'on leur diroit pendant une annee entiere les choses du monde les +plus touchantes, qu'ils ne les ecouteroient seulement pas. Mais ils +sont bien differens dans la romancie. J'en rencontrai dans mon +chemin un amas assez considerable, et comme ma curiosite me portoit +a tout observer, je m'en approchai pour les considerer de plus pres. +Je voulus meme en tater quelques-uns de la main; mais quel fut mon +etonnement de les trouver si tendres, qu'ils cedoient a l'effort de +ma main comme du gazon ou de la laine. J'avoue que ce phenomene me +parut si etrange, que j'en jettai un cri d'etonnement, et je ne +l'aurois jamais compris si on ne me l'avoit explique depuis. C'est +qu'il etoit venu la veille un amant des plus malheureux et des plus +eloquens du pays conter a ces rochers ses tourmens; et son recit +etoit si touchant, ses accens douloureux si pitoyables, que les +rochers n'avoient pu y resister malgre toute leur durete naturelle. +Les uns s'etoient fendus de haut en bas, les autres s'etoient +laisses fondre comme de la cire, et les plus durs s'etoient +attendris et amollis au point que je viens de dire. Si les rochers +de la romancie sont si sensibles, il est aise de juger quelle doit +etre en ce pays-la la complaisance des echos pour ceux qui ont a +leur parler. Il n'y a rien de si aimable ni de si docile. Ils +repetent tout ce que l'ont veut. Si vous chantez, ils chantent; si +vous vous plaignez, ils se plaignent avec vous. Ils n'attendent pas +meme pour repondre que vous ayez acheve de parler, et plutot que de +laisser un pauvre amoureux parler seul, ils s'entretiendront avec +lui une journee entiere. C'est une des grandes ressources qu'on ait +dans ce pays-la, quand on n'a personne a qui l'on puisse confier ses +peines secretes. Il n'y a qu'a aller trouver un echo, sur-tout si +c'est un echo femelle, et en voila pour aussi long-tems qu'on veut. + + +CHAPITRE 3 + +Suite du chapitre precedent. + +Les arbres de la romancie sont en general a peu pres faits comme les +notres; mais il y a pourtant sur cela des remarques importantes a +faire. Car outre que leur feueillage est toujours d'un beau verd, +leur ombrage delicieux, leurs fruits beaucoup meilleurs que les +notres, c'est dans la romancie seule qu'on trouve de ces arbres si +precieux et si rares, dont les uns portent des rameaux d'or, et les +autres des pommes d'or. Mais il est vrai que s'il est rare de les +rencontrer, il est encore plus difficile d'en approcher et d'en +cueillir les fruits, parce qu'ils sont tous gardes par des dragons +ou des geants terribles, dont la vue seule porte la frayeur dans les +ames les plus intrepides. En vain se flateroit-on de pouvoir tromper +leur vigilance; ils ont toujours les yeux ouverts, et ne connoissent +pas les douceurs du sommeil. D'un autre cote entreprendre de les +forcer, c'est s'exposer a une mort certaine; de sorte qu'il faut +renoncer a l'espoir de cueillir jamais des fruits si precieux, a +moins qu'on ne soit favorise de quelque protection particuliere: +alors il n'y a rien de si aise. Une petite herbe qu'on porte sur +soi, un miroir qu'on montre au dragon ou au geant, une baguette dont +on les touche, un brevage qu'on leur presente, le moindre petit +charme les assoupit; apres quoi il est facile de leur couper la +tete, et de se mettre ainsi en possession de tous les tresors dont +ils sont les gardiens. Je dois pourtant avertir que ce que j'en dis +ici n'est que sur le rapport d'autrui; car comme ces arbres sont +fort rares, je n'en ai point trouve sur ma route, et je n'ai eu +d'ailleurs aucun interet d'en aller chercher. Mais une chose que +j'ai vue, et qu'on doit regarder comme certaine, c'est le gout que +les arbres ont dans ce pays-la pour la musique. Voici un fait qui +m'est arrive, et qui me causa dans le tems beaucoup de surprise. + +Un jour que je m'etois abandonne au sommeil dans un charmant bocage +de jeunes maronniers, je fus fort etonne a mon reveil de me trouver +expose aux ardeurs du soleil, et entierement a decouvert, sans que +je pusse imaginer ce qu'etoient devenus les arbres qui m'avoient +prete leur ombre il n'y avoit qu'un moment. Mais en regardant de +tous cotes, je les appercus deja un peu loin qui marchoient comme en +cadence vers une petite plaine, ou un excellent joueur de luth les +attiroit a lui, par le son harmonieux de son instrument. Quelques +rochers s'etoient mis de leur compagnie avec tout ce qu'il y avoit +de lions, de tigres et d'ours dans ce canton. C'est un des +spectacles qui m'ayent fait le plus de plaisir dans tout le cours de +mon voyage. + +Pour ce qui est de ce que j'avois entendu raconter a un historien +celebre, que les arbres avoient entr'eux une langue fort +intelligible pour s'entretenir ensemble, lorsqu'un vent doux et +leger agitoit l'extremite de leurs branches, j'ai eu beau m'y rendre +attentif dans les diverses forets que j'ai vues; il faut ou que +cette observation m'ait echappe, ou plutot que le fait ne soit pas +vrai, d'autant plus que cet historien n'est pas toujours exact dans +ses recits. Il n'en est pas ainsi de ceux qui ont assure que les +arbres servoient de demeure a des divinites champetres; car c'est un +fait avere, dont j'ai ete souvent temoin. Rien meme n'est plus +commun sur le soir, lorsque la lune commence a eclairer les ombres +de la nuit, que de voir sur tout les chenes s'entrouvrir, pour +laisser sortir de leur sein les dryades qui y passent la journee, et +se rouvrir le matin a la pointe du jour, pour les recevoir apres +qu'elles ont danse dans les champs avec les nayades. Comme il est +aise de distinguer les arbres habites de ceux qui ne le sont pas, +ils sont extremement respectes, et nul mortel n'a la hardiesse d'y +toucher. Si quelque temeraire osoit y porter la coignee, on en +verroit aussi-tot le sang couler en abondance; mais son impiete +seroit bien-tot punie. Les faunes ont aussi leurs arbres comme les +dryades, et il y a des marques pour les distinguer. Mais cela ne +laisse pas de donner quelquefois occasion a des jeux fort plaisants. +Au retour du bal un jeune faune va s'emparer de l'arbre d'une +dryade. La dryade arrive et frape a son arbre pour le faire ouvrir. +Qui va la? La place est prise. Il faut composer. La dryade s'en +defend, s'echappe, et court se saisir a son tour du logement d'une +autre dryade. Celle-ci survient et fait du bruit, pendant lequel le +faune sortant doucement, vient par derriere pour la surprendre. Mais +elle s'en appercoit et s'enfuit. Le faune court apres; pendant qu'il +court, la premiere dryade regagne son arbre. Celle qui est +poursuivie en gagne un autre si elle peut; mais enfin il y a +toujours une derniere arrivee qui paye pour les autres, et le jeu +finit ainsi. C'est a ce petit divertissement que nous sommes +redevables du jeu qu'on appelle aux quatre coins. Au reste, ce n'est +que pour quelques momens qu'il peut etre permis a ces divinites de +se deloger ainsi. Car elles sont toutes obligees par les loix de +leur condition naturelle, de vivre et de mourir avec leurs arbres, +sans pouvoir s'en separer autrement que par la mort. Il ne faut +pourtant pas croire qu'elles meurent reellement; leur mort ne +consiste qu'a passer sous quelque autre forme, lorsque l'arbre perit +enfin de vieillesse, ou par quelque accident. On distingue ainsi les +vieilles divinites des plus jeunes, et on reconnoit meme a la +disposition de l'arbre celles de la divinite qui l'habite, c'est-a- +dire, si elle est heureuse ou non. On me fit remarquer entr'autres +un tremble, qui etoit habite par un faune des plus sages et des plus +vertueux de son espece. Il avoit meme, disoit-on, des qualites assez +aimables; mais apres avoir long-tems vecu dans l'indifference, il +avoit eu le malheur d'aimer, et pendant plusieurs annees il n'avoit +ressenti que les tourmens de l'amour, sans en eprouver jamais les +plaisirs. Le chagrin et le desespoir avoient enfin surmonte son +courage et sa raison. Il languissoit sans esperance de vivre long- +tems, ou plutot si quelque chose pouvoit encore lui plaire, c'etoit +l'espoir de mourir bientot, et on s'en appercevoit a la paleur de +ses feueilles, a la secheresse de ses branches et de sa cime, qui +commencoit deja a se depoueiller de verdure. + +En continuant de marcher, je rencontrai quelques ruisseaux de lait +et de miel. Ils sont assez communs dans ce pays-la; et comme j'en +avois souvent entendu parler, je n'en fus pas beaucoup etonne; mais +j'ignorois quelle pouvoit etre la source de ces ruisseaux charmans, +et j'eus le plaisir de la voir de mes yeux. C'est que dans la +romancie les vaches et les chevres sont si abondantes en lait, +qu'elles en rendent continuellement d'elles-memes, sans qu'on se +donne la peine de les traire; de sorte que des qu'il y en a +seulement une douzaine ensemble, elles forment en moins de rien un +ruisseau de lait assez considerable. Les ruisseaux de miel sont +formes a-peu-pres de la meme maniere. Les abeilles s'attachent a un +arbre pour y faire leur miel, et elles en font une si prodigieuse +quantite, que les goutes qui en tombent sans cesse, forment un +ruisseau. Cela me donna occasion de considerer de plus pres les +troupeaux qui paissoient dans la prairie. Je puis assurer qu'ils en +valoient bien la peine, et on le croira aisement, puisque je vis en +effet dans ce pays-la tous les animaux qu'on ne voit pas ici. Les +troupeaux etoient separes selon leurs especes differentes en +differens parcs. + +Je considerai d'abord un haras de chevaux, et j'en remarquai de +trois sortes. La premiere etoit de chevaux assez semblables aux +notres, mais d'une beaute incomparable. Ils etoient tous si vifs et +si ardens, que leur haleine paroissoit enflammee, et ce qui m'etonna +le plus, c'est qu'ils sont d'une agilite si surprenante, qu'ils +courent sur un champ couvert d'epis, sans en rompre un seul. Aussi +ne sont-ils pas engendres selon les loix ordinaires de la nature. +Ils n'ont d'autre pere que le zephyre, et pour en perpetuer la race, +il ne faut qu'exposer les cavalles lorsque ce vent souffle, et elles +sont aussi-tot pleines. Il seroit sans doute bien a souhaiter que +nous eussions dans ce pays-ci de pareils haras; mais on n'en a +encore jamais vu que dans la Lybie. J'y remarquai sur tout une +jument d'une beaute admirable. On l'appelloit la jument sonnante, +parce qu'il lui pendoit aux crins de la tete et du col, une infinite +de petites sonnettes d'or, qui au jugement des fins connoisseurs en +harmonie, faisoient une fort belle musique. La seconde espece est +des Pegases, c'est-a-dire, de ces chevaux ailes qui volent dans les +airs aussi legerement que nos hirondelles. On scait qu'il n'en a +paru qu'un seul dans notre hemisphere du tems de Bellerophon; mais +ils sont fort communs dans la romancie. La troisieme espece est de +ces belles licornes blanches, qui portent une longue corne au milieu +du front. Elles sont fort estimees dans le pays quoiqu'elles n'y +soient pas rares. + +Pres du parc aux chevaux j'en vis un de griffons et d'hippogriffes. +Ces animaux sont terribles en apparence, et on ne peut considerer +sans quelque frayeur leurs griffes effroyables, leur bec crochu, +leurs grandes ailes, et leur queue de lion; mais ils sont en effet +les plus dociles de tous les animaux, et fort aises a apprivoiser. +Quand on en a une fois apprivoise quelqu'un, on en fait tout ce +qu'on veut. Ils sont d'une commodite admirable pour atteler aux +voitures, et faire beaucoup de chemin en peu de tems. Pour ce qui +est des centaures, on voulut autrefois les faire parquer aussi comme +les chevaux et les griffons, parce qu'ils tiennent en effet beaucoup +du cheval; mais ils n'y voulurent jamais consentir, pretendant +qu'ils ne tenoient pas moins de l'homme; et comme en effet il est +assez difficile de decider si ce sont des hommes ou des chevaux, +l'affaire est demeuree indecise; et cependant on leur a laisse la +liberte de courir la campagne selon leur fantaisie, et de vivre a +leur maniere. Le parc des hircocerfs et des chimeres me parut un des +plus curieux a voir, et m'amusa fort long-tems. Tous ces monstres +etoient resserres chacun dans une loge faite en forme de cage, qui +laissoit voir toute leur taille et leur figure, ce qui faisoit une +espece de menagerie fort divertissante d'une part, par l'assortiment +bizarre de divers animaux unis ensemble, et terrible de l'autre par +la figure monstrueuse et menacante de ces betes farouches. + +Aux deux cotes de cette menagerie on avoit pratique deux grands +canaux, mais bien differens l'un de l'autre; car l'un etoit plein +d'un feu clair et vif, qu'on avoit soin d'entretenir +continuellement, c'etoit pour loger et nourrir un troupeau de +salamandres. L'autre etoit rempli d'une belle eau claire et +transparente. C'etoit la demeure de deux ou trois bandes de sirenes +qu'on y avoit logees comme dans une maison de force, pour les punir +des debauches effroyables, ou elles avoient engage par les charmes +de leur voix enchanteresse, quantite de heros vertueux. Outre la +retraite a laquelle elles etoient condamnees pour plusieurs annees, +elles avoient defense de chanter, si ce n'etoit quelques morceaux de +l'opera d'H parce qu'on jugeoit qu'il n'y avoit pas de danger d'en +etre attendri; mais elles en trouvoient le chant si sauvage, +qu'elles aimoient mieux se taire, de sorte qu'elles etoient en effet +muettes comme des poissons. Outre ces deux canaux, il y avoit encore +un puits fort profond, qui servoit de demeure a des basilics. Mais +je me gardai bien de me presenter a l'ouverture du puits, pour ne +pas m'exposer a etre tue par le regard meurtrier de ces monstres. + +Je passai de la a un quartier ou j'appercevois des moutons. Je n'ai +jamais rien vu de si aimable. Mais j'ai sur tout un plaisir +singulier a me rappeller le charmant tableau qui s'offrit a mes +yeux. On scait comment sont faits parmi nous les bergers et les +bergeres; rien de plus abject ni de plus degoutant; et n'en ayant +jamais vu d'autres, je m'etois persuade que tout ce que je lisois de +ceux d'autrefois, sur tout de ceux qui habitoient les bords du +Lignon, n'etoit que jeu d'esprit et pure fiction. C'est moi qui me +faisois illusion a moi-meme. + +Non, rien n'est si galant ni si aimable que les bergers de la +romancie. Leur habillement est toujours extremement propre; simple, +mais de bon gout: peu charge de parures, mais elegant et bien +assorti a la taille et a la figure. Toutes leurs houlettes sont +ornees de rubans, dont la couleur n'est jamais choisie au hazard; +car elle doit marquer toujours les sentimens et les dispositions de +leur coeur; et je n'en ai vu aucune qui ne fut en meme tems chargee +de chiffres ingenieux et tout-a-fait galants. Si les bergeres +ignorent l'usage du rouge, du blanc, des mouches et de tous les +attraits empruntes, c'est que l'eclat et la vivacite naturelle de +leur teint surpasse tout ce que l'art peut preter d'agremens. Toute +la parure de leur tete consiste en quelques fleurs nouvelles, qui +melees avec les boucles de leurs cheveux, font un effet plus +charmant mille fois que ne feroient les perles et les diamans. Mais +ce qui acheve de les rendre les plus aimables personnes du monde, ce +sont ces graces touchantes et naturelles dont elles sont toutes +pourvues. Qu'elles soient vives ou d'une humeur plus tranquille, +qu'elles chantent, qu'elles dansent, qu'elles sourient, qu'elles +soient tristes, qu'elles dorment ou qu'elles veillent, elles font +tout cela avec tant de grace et de gentillesse, qu'il n'y a point de +coeur si insensible qui n'en soit emu. L'aimable candeur et +l'innocente simplicite sont des vertus qui ne les quittent jamais. +Elles ignorent jusqu'au nom de la dissimulation, de la perfidie, de +l'infidelite, et de ces artifices dangereux, que la jalousie ou la +coquetterie mettent en usage. Le berger qui vit parmi elles est le +plus heureux des hommes; s'il aime, il est sur d'etre aime; sa +tendresse est payee de tendresse, et sa constance de fidelite. Le +berger sans amour et qui cherit son indifference, n'a point a +craindre d'etre seduit par les amorces trompeuses d'une coquette +perfide ou volage. amour et simplesse, c'est leur devise, et l'age +d'or recommence tous les jours pour eux. Ce qu'il y a de plus +admirable, c'est qu'avec cette innocente simplicite qui fait leur +caractere, et les bergers et les bergeres, semblables a ceux du +Lignon, joignent tous les raffinemens les plus recherches de l'amour +le plus delicat, et des coeurs les plus sensibles; mais il est inouei +qu'ils en fassent jamais d'usage qu'au profit de l'amour meme. Assis +a l'ombre des verds boccages, ou sur les bords d'un clair ruisseau, +on les voit toujours agreablement occupes a chanter leurs amours, et +a faire retentir les echos des vallons du son de leurs chalumeaux, +et de leurs pipeaux champetres. Les oiseaux ne manquent jamais d'y +meler leur tendre ramage, en meme tems que les ruisseaux y joignent +leur doux murmure. Les troupeaux se ressentent de la fecilite de +leurs maitres, et l'on voit toujours dans leurs prairies bondir les +moutons et les agneaux, sans que les loups osent leur donner la +moindre allarme. Au reste, ils ne songent jamais, ces heureux +bergers, aux noeuds de l'hymen. Ils mettent toute leur satisfaction +a recevoir quelques tendres marques d'amitie de leurs vertueuses et +chastes bergeres, et jusques a la mort ils preferent constamment +l'esperance de posseder aux fades douceurs de la possession meme. +J'avoue, que touche d'un spectacle si riant et si gracieux, je fus +tente de prendre sur le champ une pannetiere et une houlette, et de +fixer toutes mes courses dans un si beau lieu, pour y couler le +reste de mes jours dans la paix et l'innocence, et gouter a jamais +les douceurs d'un repos tranquille. Je ne suis pas meme le premier a +qui cette pensee soit venue a l'esprit, a la simple lecture des +biens parfaits que l'innocente simplicite fait trouver au bord des +fontaines, dans les pres, dans les bois et les forets; mais faisant +reflexion que je serois toujours le maitre de choisir quand je +voudrois ce genre de vie, et que j'avois encore un grand pays a +parcourir, je continuai ma route. + +Je remarquai en chemin quelques taureaux sans cornes, parce qu'on +les leur avoit arrachees pour en faire des cornes d'abondance. Je +vis d'autres taureaux qui avoient des cornes et des pieds d'airain, +des vaches d'une beaute admirable qui descendoient de la fameuse Io: +plusieurs chevres Amalthees, des cerberes ou grands chiens a trois +tetes, des chats bottes, des singes verds; et sur-tout je vis d'un +peu loin dans un petit lac une hydre effroyable qui avoit sept +tetes, dont chacune ouvroit une gueule terrible armee de dents +venimeuses et tranchantes. Comme je n'avois ni la massue d'Hercule, +ni aucune epee enchantee, je n'eus garde de m'en approcher. Je me +hatai meme de m'en eloigner, et cela me donna occasion de rencontrer +enfin des habitans du pays. + + +CHAPITRE 4 + +Des habitans de la romancie. + +J'etois surpris de n'avoir encore rencontre que des betes, excepte +les bergers dont je viens de parler. Je scavois bien en general que +les romanciens sont grands voyageurs; mais je ne pouvois pourtant +pas m'imaginer que le pays fut absolument desert. Enfin regardant au +loin de tous cotes, j'appercus un endroit qui me parut fort peuple. +C'etoit en effet un lieu de promenade, ou un nombre considerable +d'habitans des deux sexes, avoit coutume de se rendre pour prendre +le frais. Je m'y acheminai, et j'eus le plaisir en chemin de +verifier par moi-meme ce que j'avois toujours eu quelque peine a +croire, que les fleurs naissent sous les pas des belles. Car je +remarquai sur la terre plusieurs traces de fleurs encore fraiches, +qui aboutissoient au lieu de la promenade, et qui n'avoient surement +pas d'autre origine. Le lieu meme ou les belles se promenoient, en +etoit tout couvert; et dans la romancie on ne connoit point d'autre +secret pour avoir en toute saison des jardins et des parterres des +plus belles fleurs. Je trouvai tout le monde partage en diverses +compagnies de quatre, de trois ou de deux, tant hommes que femmes, +et plusieurs qui se promenoient seuls un peu a l'ecart. Comme je ne +connoissois personne, je crus devoir faire comme ces derniers, afin +d'examiner la contenance et les facons des romanciens avant que d'en +aborder quelqu'un. + +La premiere observation que je fis, c'est que je n'appercevois ni +enfans, ni vieillards. Il n'y en a point en effet dans toute la +romancie, et on en voit assez la raison. Toute la nation par +consequent est composee d'une jeunesse brillante, saine, vigoureuse, +fraiche, la plus belle du monde; et quand je dis la plus belle, +cette proposition est si exactement vraye, qu'on ne peut, sans une +injustice criante, faire sur cela la moindre comparaison. Les +francois, par exemple, passent pour une assez belle nation. +Cependant si on l'examine de pres, on y trouvera beaucoup de gens +malfaits. Rien n'est meme si commun que d'y voir des personnes +entierement contrefaites; on y voit d'ailleurs des visages si peu +agreables, des yeux si petits, des nez si longs, des bouches si +grandes, des mentons si plaisans. Or voila ce qui ne se voit jamais +dans la romancie. Il est pourtant vrai qu'on y conserve de tout tems +une petite race extremement contrefaite d'hommes et de femmes pour +servir de contraste dans l'occasion, suivant le besoin des +ecrivains. Mais outre qu'elle est en tres-petit nombre, c'est une +race aussi etrangere a la romancie, que les negres le sont a +l'Europe; et a cela pres il est inouei d'y rencontrer une personne +qui n'ait pas la taille parfaitement belle. Un nes tant soit peu +long, des yeux tant soit peu petits, y seroient regardes comme un +monstre. Tous, tant hommes que femmes, et sur-tout celles-ci, ont +tous les traits du visage extremement reguliers. C'est-la que la +blancheur du front efface celle de l'albatre, que les arcs des +sourcils disputent de perfection avec l'iris, c'est-la que l'ebene +et la neige, les lys et les roses, le corail et les perles, l'or et +l'argent, tantot fondus ensemble, tantot separement, concourent a +former les plus belles tetes et les plus beaux visages qu'on puisse +imaginer. Toutes les dames y ont sur-tout les yeux d'une beaute +admirable. J'en connois pourtant quelque part dans ce pays-ci +d'aussi beaux, mais ils sont rares; car ce sont des astres brillans, +dont l'eclat ebloueit, des soleils d'ou partent mille traits de +flamme qui embrasent tous les coeurs. a leur aspect on voit fondre +la froide indifference comme la glace exposee aux ardeurs du soleil. +L'amour y fait sa demeure pour lancer plus surement ses traits. +Aussi n'y a-t-il aucun coup perdu: eh! Quel coeur pourroit y +resister? On ne peut pas s'en defendre: tot ou tard il faut se +rendre, et ceder de bonne grace a de si puissans vainqueurs. Mais ce +qui acheve de faire des habitans de la romancie les plus belles +personnes qu'on puisse voir, c'est qu'avec tous ces traits de beaute +ils ont tous un air fin, une physionomie noble, quelque chose de +majestueux et de gracieux tout ensemble, de fier et de doux, +d'ouvert et de reserve, quelque chose de charmant, je ne scais quoi +d'engageant, un tour de visage si attrayant, un certain agrement +dans les manieres, une certaine grace dans le discours, un sourire +si doux, des charmes qu'on ne scauroit dire, mille choses qu'on ne +scauroit exprimer, en un mot mille je ne scais quoi qui vous +enchantent je ne scais comment. Ce n'est pourtant pas encore tout. +Car comme si la nature se plaisoit a epuiser tous ses dons pour +former les habitans de la romancie aux depens de tout le reste du +genre humain, on les voit joindre a tant d'avantages naturels toutes +les perfections de corps et d'esprit qu'on peut desirer. Ils dansent +tous admirablement bien; ils chantent a ravir; ils jouent des +instrumens dans la grande perfection; ils sont d'une adresse infinie +a tous les exercices du corps: s'il y a une joute, ils remportent +toujours le prix, et s'il y a un combat, ils en sortent toujours +vainqueurs: que l'on juge apres cela s'il n'y a pas sans comparaison +beaucoup plus d'avantage de naitre citoyen romancien, que de naitre +aujourd'hui prince ou duc, et autrefois citoyen romain. + +J'avoue que ce ne fut pas sans une extreme confusion que je me vis +d'abord au milieu d'un peuple si bien fait. Car quoique je ne sois +pas difforme, je me rendois pourtant la justice de penser qu'aupres +de personnes si bien faites, je devois paroitre un homme fort +disgracie de la nature. Cette pensee me frappa meme tellement, que +dans la crainte d'etre un objet de risee, je me retirai dans un lieu +ecarte pour me derober aux yeux des passans. La, comme je deplorois +le desagrement de ma situation, mes reflexions me porterent +naturellement a tirer de ma poche un petit miroir pour m'y regarder. +Mais quel fut mon etonnement de me voir change au point que je ne me +reconnoissois plus moi-meme! Mes cheveux qui etoient presque roux, +etoient du plus beau blond; mon front s'etoit agrandi, mes yeux +devenus vifs et brillans, s'etoient avances a fleur de tete, mon nes +trop eleve s'etoit rabaisse a une juste proportion; ma bouche trop +grande s'etoit rappetissee; mon menton trop plat, s'etoit arrondi, +toute ma phisionomie etoit charmante. Je compris tout d'un coup que +c'etoit a l'air du pays que j'etois redevable d'un si heureux +changement; mais j'eus la foiblesse... l'avouerai-je? Mes lecteurs +me le pardonneront-ils? ... n'importe; il faut l'avouer: il sied mal +a un ecrivain romancien de n'etre pas sincere, et j'ai promis de +l'etre. J'avouee donc que je fus transporte de joye de me voir si +beau et si bien fait. Beaute, frivole avantage, meritez-vous +l'estime des hommes? Non sans doute; mais alors ces reflexions ne me +vinrent point a l'esprit. Je ne pouvois me lasser de me regarder et +de m'admirer moi-meme; j'etudiois dans mon miroir mille petites +minauderies agreables, je sautois d'aise, et me flattant de faire +incessamment quelque conquete importante, je me hatai de joindre les +compagnies d'hommes et de femmes que j'avois laissees. Je me joignis +successivement a plusieurs, avec toute la liberte que je scavois que +les loix du pays permettoient de prendre, et je restai assez long- +tems dans ce lieu pour me mettre au fait de leurs moeurs, de leur +esprit, de leurs manieres, et de tout leur caractere. Tout ce detail +est si curieux, que les lecteurs seront sans doute bien aises de +l'apprendre. + +On ne voit nulle part briller autant d'esprit que dans les +conversations romanciennes; mais c'est moins l'esprit qu'on y admire +que les sentimens, ou plutot la facon de les exprimer; car comme +l'amour est le sujet de tous leurs entretiens, et qu'ils aiment +beaucoup a parler, ils trouvent pour exprimer une chose que nous +dirions en quatre mots des tours si longs et si varies, qu'un jour +entier ne leur suffisant jamais, ils sont toujours obliges d'en +remettre une partie au lendemain. Ils ont sur-tout le talent de +decouper et d'anatomiser pour ainsi dire si bien toutes les pensees +de l'esprit, et tous les sentimens du coeur qu'on seroit tente de +les comparer a des dentelles, ou a un reseau d'une finesse extreme. +Que les gouts des hommes sont differens! Ce que par un effet de +notre barbarie, nous traitons ici de verbiage et de galimatias, +voila ce qui brille et ce qu'on estime le plus dans les +conversations romanciennes, entr'autres ces belles tirades de menues +reflexions sur tout ce qui se passe au dedans d'un coeur amoureux, +inquiet, incertain, soupconneux, jaloux ou satisfait. Tout cela +exprime longuement avec le pour et le contre, le ouei et le non, le +vuide et le plein, le clair et l'obscur, fait un discours qui +enchante. Ce sont mille petits riens, dont chacun ne dit que tres- +peu de chose; mais tous ces petits riens, toutes ces petites choses +mises bout a bout font un effet merveilleux. Il est vrai qu'il faut +scavoir la langue du pays, comme je dirai bien-tot, sans quoi il +vous echappe beaucoup de beautes et de traits d'esprit; mais aussi +quand on la possede une fois, on goute une satisfaction infinie; +c'est du moins mon avis, sauf au lecteur de penser autrement, s'il +le juge a propos; car il ne faut pas, dit-on, disputer des gouts. + +Je passerai legerement sur la nourriture des romanciens: elle est +fort simple, comme j'ai dit ailleurs; et en effet quand on aime, et +encore plus quand on est aime, qu'a-t-on besoin de boire et de +manger? Je ne dirai rien non plus de leur habillement. Il est pour +l'ordinaire assez neglige, par la raison que dans la romancie, +l'habillement recherche n'ajoute jamais rien aux charmes d'une +personne: ce sont toujours au contraire ses graces naturelles qui +relevent son ajustement. Mais quelques princesses ont dans ce pays- +la un privilege assez singulier, c'est de pouvoir s'habiller en +hommes, et de courir ainsi le monde pendant des annees entieres avec +des cavaliers et des soldats, dans les cabarets et les lieux les +plus dangereux, sans choquer la bienseance. Ces sortes de +deguisemens etoient meme autrefois estimes, et sur-tout, si la +demoiselle sous un habit de cavalier venoit a rencontrer un amant +sous un habit de demoiselle; cela faisoit un evenement si singulier, +si nouveau et si ingenieusement imagine, qu'on ne manquoit jamais +d'y applaudir; mais ce que les lecteurs seront sans doute bien aises +de connoitre, c'est le caractere du peuple romancien. Il y a eu de +la mechancete a celui qui le premier a represente le dieu d'amour +comme un enfant; car il semble qu'il ait voulu insinuer par-la, que +l'amour n'est que puerilite, et que les amants ressemblent a des +enfans. Mais a qui le persuadera-t-on, lorsqu'il est si bien prouve +par le temoignage des plus graves auteurs, que de toutes les +passions, l'amour est la plus belle et la plus heroique, jusques-la +que depuis long-tems, tous les heros du theatre, et meme ceux de +l'opera, semblent ne connoitre aucune autre passion que pour la +forme; mais on en jugera encore mieux par le caractere des habitans +de la romancie, qui sont les plus parfaits des amants. En voici les +principaux traits que je vais rapporter, pour en ebaucher seulement +le portrait. + +Ils ont le talent de s'occuper fort serieusement pendant tout un +jour, et un mois entier s'il le faut, de la plus petite bagatelle. +Ils pleurent volontiers pour la moindre chose; un regard +indifferent, un mot equivoque les fait fondre en larmes: c'est +qu'ils sont en effet extremement delicats et sensibles. La plupart +sont en meme-tems si inquiets, qu'ils ne scavent pas eux-memes ce +qu'ils desirent, ni ce qui leur manque. Ils voudroient et ils ne +voudroient pas: on a beau leur assurer vingt fois une chose; +doivent-ils croire ce qu'on leur dit, ou s'en defier? Doivent-ils +s'affliger ou se rejoueir? Sont-ils satisfaits ou non? Voila ce +qu'ils ne scavent jamais. Jaloux a l'exces, si quelqu'un par hazard +a dit un mot a leur princesse, ou si par malheur elle a jette un +regard sur quelqu'un, toute leur tendresse se change en fureur. +Adieu toutes les assurances et tous les sermens passes. Adieu les +lettres, les billets, les bracelets, les portraits, tout est oublie +de part et d'autre, dechire, mis en pieces; on ne veut plus se voir, +on ne veut pas meme en entendre parler... a moins pourtant qu'il ne +s'en presente quelque occasion; et par le plus grand bonheur du +monde, il ne manque jamais de s'en presenter quelqu'une. Comment +faire alors? Il faut s'eclaircir; et l'eclaircissement fait, il faut +bien se raccommoder: a tout raccommodement il y a toujours de petits +frais; la princesse les prend sur son compte; et voila la paix faite +jusqu'a nouvelle avanture. Mais ce qu'il y a de plus dangereux en +cette matiere, c'est lorsque l'un des deux s'obstine malicieusement +a cacher a l'autre le sujet de son mecontentement secret, comme la +trop credule et trop taciturne Fanny fit il y a quelque-tems, a son +trop melancolique et sombre amant; car cela donne toujours lieu aux +plus tragiques avantures. Il est vrai que sans cela le triste heros +auroit eu de la peine a parvenir a son cinquieme volume; mais n'est- +ce pas aussi acheter trop cher l'avantage de faire un volume de +plus? Je pourrois ajouter encore ici quelques autres traits du +caractere des romanciens; qu'ils sont naturellement reveurs et +distraits; qu'ils aiment beaucoup a jurer, et que les sermens ne +leur coutent rien. Qu'ils les oublient pourtant assez aisement +lorsqu'ils ont obtenu ce qu'ils desirent, et d'autres traits +semblables; mais comme j'ai beaucoup de plus belles choses a dire, +je ne m'etendrai pas davantage sur ce sujet: aussi bien faut-il que +je raconte la merveilleuse rencontre que je fis dans la foret des +avantures. + + +CHAPITRE 5 + +Rencontre et reveil du Prince Zazaraph, grand paladin de la +Dondindandie, avec le dictionnaire de la langue romancienne. + +Quoiqu'il ne fut pas difficile de reconnoitre a mes manieres et a +mon langage que j'etois nouveau venu dans le pays, cependant tous +ceux a qui je me joignis et avec qui je m'entretins, trop occupes +apparemment de leurs affaires particulieres, ne songerent presque +point a me faire offre d'aucun service, quoique d'ailleurs ils me +fissent beaucoup de politesse. Enfin un beau jeune homme que ma +presence importunoit peut-etre, m'adressant la parole, me demanda si +j'avois passe par la foret des avantures. Non, lui dis-je, car je ne +la connois seulement pas. Eh bien, reprit-il, vous perdrez ici tout +votre tems jusqu'a ce que vous y ayez passe. Comme vous etes +nouvellement arrive, il est juste de vous instruire. Cette foret est +appellee la foret des avantures, parce qu'on n'y passe jamais sans +en rencontrer quelqu'une; et comme ce pays-ci est le pays des +avantures, il faut que tous les nouveaux venus, des qu'ils arrivent, +passent par la foret, pour se faire ensuite naturaliser dans la +romancie. Elle n'est pas bien loin d'ici, et en suivant ce petit +sentier a main droite, vous la rencontrerez. + +Je remerciai le mieux qu'il me fut possible celui qui me donnoit un +avis si important, et m'etant mis en chemin, j'arrivai bien-tot a la +foret. J'entendis en y entrant un fort grand bruit au-dessus de ma +tete, et plus desagreable encore que celui que fait une troupe de +pies effarees, qui voltigent de la cime d'un arbre a l'autre pour se +donner mutuellement l'allarme. J'appercus aussi-tot quelle etoit +l'espece d'oiseaux qui faisoit ce bruit: c'etoient des harpies. On +scait que si ces femmes oiseaux sont grandes causeuses, elles ne +sont pas moins gloutonnes, jusques-la qu'elles se jettent avec +fureur sur une table, et enlevent toutes les viandes dont elle est +chargee. Quoique je ne portasse aucunes provisions, je me mis a tout +evenement sur mes gardes l'epee a la main. Je scavois bien que +c'etoit le moyen de les ecarter; mais je n'en recus aucune insulte, +et j'en fus quitte pour essuier l'infection epouvantable dont elles +empestent l'air tout autour d'elles. Assez pres dela je trouvai des +perroquets sans nombre, et qui parloient toutes les langues avec une +facilite admirable, des oiseaux bleus, des merles blancs, des +corbeaux couleur de feu, des phenix, et quantite d'autres oiseaux +rares qu'on ne voit jamais dans ce pays-ci; mais ce spectacle +m'arreta peu, parce qu'un objet imprevu attira mes regards. + +J'appercus un cavalier etendu sous un grand arbre et qui paroissoit +dormir d'un profond sommeil. Je m'en approchai aussi-tot, et apres +avoir contemple quelque tems les traits de son visage, qui avoient +quelque chose de noble et d'aimable, et sa taille qui etoit fort +belle, je deliberai si je ne le reveillerois point, pour lui +demander les eclaircissemens dont j'avois besoin; mais je jugeai +qu'il seroit plus honnete d'attendre son reveil. J'attendis en effet +assez long-tems; enfin suivant les mouvemens de mon impatience, je +m'en approchai, je lui pris la main, je l'appellai, je le secouai +meme, mais ce fut inutilement. Je ne scavois que penser d'un sommeil +si extraordinaire, et m'imaginant que l'infortune cavalier pouvoit +etre tombe en letargie, je lui appliquai au nes et aux tempes une +eau divine que je portois sur moi; mais j'eus le chagrin de voir +echoueer mon remede. Enfin je m'avisai de songer que dans la romancie +les plantes avoient des vertus etonnantes. J'en cueeillis sur le +champ quelques-unes qui me parurent des plus singulieres, et pour en +essayer l'effet, j'en frottai le visage du cavalier endormi: les +premieres ne reussirent pas; mais en ayant cueeilli d'une autre +espece, a peine la lui eus-je fait sentir, qu'il se reveilla dans +l'instant avec un grand eternuement, qui fit retentir la foret et +mit en fuite tous les oiseaux du voisinage. + +Genereux Prince Fan-Feredin, me dit-il, en m'appellant par mon nom, +ce qui m'etonna beaucoup, que ne vous dois-je pas pour le service +que vous venez de me rendre. Vous m'avez reveille, et dans trois +jours je possederai l'adorable anemone. Il faut, ajouta-t-il, que je +vous raconte mon histoire, afin que vous connoissiez toute +l'obligation que je vous ai. + +Je m'appelle le Prince Zazaraph. Il y a pres de dix ans que par la +mort de mon pere, dont j'etois l'unique heritier, je devins grand +paladin de la Dondindandie. J'eus le bonheur de me faire aimer des +dondindandinois mes sujets, que je gouvernois plutot en pere qu'en +souverain; car il est vrai que tous les jours de mon regne etoient +marques par quelque nouveau bienfait. Ils me presserent d'epouser +quelque princesse, pour fixer dans ma maison la succession de mes +etats. J'y consentis, mais je voulois une princesse parfaite, et je +n'en trouvai point, quoique d'ailleurs les dondindandinoises passent +pour etre la plupart tres belles. L'une avoit de beaux yeux, de +beaux sourcils, le nes bien fait, le teint de lys et de roses, la +bouche belle, le sourire charmant, mais on pouvoit croire absolument +qu'elle avoit le menton tant soit peu trop long. L'autre avoit dans +le port, dans la taille, dans les traits du visage, tout ce qu'il y +a de plus capable de charmer. Elle avoit meme les mains belles, mais +il me parut qu'elle n'avoit pas les doigts assez ronds. Enfin une +autre sembloit reuenir en sa personne avec tous les traits de la +beaute, tout ce que les graces ont de plus touchant, et tout ce que +l'esprit a d'agremens. J'en etois deja si epris, qu'on ne douta pas +qu'elle ne dut bien-tot fixer mon choix: je le crus moi-meme pendant +quelque tems, et je me felicitois d'avoir rencontre une princesse si +aimable et si parfaite; mais par le plus grand bonheur du monde, je +remarquai un jour qu'elle n'avoit pas les oreilles assez petites. Il +fallut m'en detacher, et desesperant de trouver ce que je cherchois, +je consultai un sage fort renomme pour les connoissances qu'il avoit +acquises par ses longues etudes. + +Non, me dit-il, n'esperes pas trouver dans tous vos etats, ni dans +les royaumes voisins aucune beaute parfaite. On n'en voit de telles +que dans la romancie, et si quelque chose peut dans ce pays-la +rendre un choix difficile, c'est que toutes les princesses y sont si +parfaitement belles, qu'on ne scait a laquelle donner la preference. +C'est votre coeur qui vous determinera. Partez donc, et amenez nous +au plutot une princesse digne de vous et de votre couronne. Quant a +la route qu'il falloit tenir pour trouver la romancie, il m'assura +qu'il n'y en avoit point de fixe et de reglee, qu'il suffisoit de se +mettre en chemin, et qu'en continuant toujours a marcher, on y +arrivoit enfin, les uns par mer, les autres par terre, quelques-uns +meme par la lune et les astres. + +J'entrepris donc le voyage, et apres avoir parcouru beaucoup de +pays, je suis enfin heureusement arrive depuis plusieurs annees dans +la romancie, sans que je puisse dire comment; et tout ce que j'en ai +pu apprendre depuis que j'habite le pays, c'est qu'on y entre, dit- +on, par la porte d'amour, et qu'on en sort par celle de mariage. +Mais ce qui mit le comble a mon bonheur, c'est qu'a peine arrive, je +rencontrai dans la Princesse Anemone tout ce qu'on peut imaginer de +beaute, de charmes, d'appas, d'attraits, d'agremens, de perfections, +et beaucoup au dela. Apres tous les preliminaires qui sont +absolument necessaires en ce pays-ci, j'eus le bonheur de lui plaire +et d'en etre aime. Il ne s'agissoit plus que de nous unir par des +noeuds eternels; mais cette ceremonie exige ici des formalites d'une +longueur infinie, et je n'ai pu obtenir dispense d'aucune. Il seroit +trop long de vous les raconter, et pour peu que vous sejourniez dans +le pays, vous les connoitrez assez, parce qu'elles se ressemblent +toutes. Enfin je viens dessuyer la derniere epreuve. Il etoit ecrit +dans la suite de mes avantures, qu'un rival jaloux de mon bonheur +trouveroit moyen par le secours d'un enchanteur, de m'endormir d'un +profond sommeil, et qu'il en profiteroit pour enlever la belle +Anemone: que je continuerois de dormir pendant un an, sans pouvoir +etre reveille que par le Prince Fan-Feredin, a qui il etoit reserve +de me desenchanter: que trois jours apres mon reveil la belle +Anemone delivree de son odieux ravisseur, qui devoit perir, +reparoitroit a mes yeux plus belle et plus aimable que jamais, sans +avoir rien perdu entre des mains si suspectes de tout ce qui peut me +la rendre chere; que je ne laisserois pourtant pas d'avoir quelques +soupcons, que les soupcons seroient suivis d'une broueillerie, la +broueillerie d'un eclaircissement, et l'eclaircissement d'un +raccommodement, apres lequel aucun obstacle ne s'opposeroit plus a +mon bonheur. Je suis donc sur de revoir dans trois jours ma belle +princesse. Nous partirons aussi-tot pour la Dondindandie, et c'est a +vous prince que j'ai de si grandes obligations. + +Je fus extremement satisfait du recit du Prince Zazaraph, et d'avoir +trouve quelqu'un qui put me donner les instructions dont j'avois +necessairement besoin dans un pays inconnu. Apres lui avoir temoigne +combien j'etois charme d'avoir eu occasion de lui rendre service, et +lui avoir explique comment le desir de voir de belles choses m'avoit +amene dans la romancie, je lui laissai entrevoir l'embarras ou +j'etois, de trouver quelqu'un qui voulut bien prendre la peine de me +servir de guide, et de m'eclaircir sur ce que je pouvois ignorer +dans un pays, dont je n'avois nulle autre connoissance que celle que +donnent les livres. Croyez-vous, me dit-il obligeamment, qu'apres le +service que vous venez de me rendre, je puisse laisser prendre ce +soin a tout autre qu'a moi? Non, non, ajouta-t-il en m'embrassant +avec un air de tendresse dont je fus touche, je ne vous quitte +point. Aussi-bien n'ai-je rien de mieux a faire pendant les trois +jours qu'il faut que j'attende la belle Anemone, et trois jours vous +suffiront pour connoitre toute la romancie, sans vous donner meme la +peine de la parcourir toute entiere, parce qu'on ne voit presque +partout que la meme chose. J'acceptai sans hesiter des offres si +obligeantes, et nous nous entretinmes ainsi quelque tems dans la +foret. + +Pendant cet entretien il n'eut pas de peine a s'appercevoir que je +ne scavois pas la langue du pays, et je lui avoueai ingenument que +dans les entretiens que je venois d'avoir avec plusieurs romanciens, +ils avoient dit beaucoup de choses que je n'avois pas entendues. +Cela ne doit pas vous etonner, me dit-il, car quoique dans la +romancie on parle toutes les langues, arabe, grec, indien, chinois, +et toutes les langues modernes, il est pourtant vrai qu'il y a une +facon particuliere de les parler, qu'on n'apprend qu'ici: par +exemple, comment nommeriez-vous une personne dont vous seriez +amoureux et aime? Vous l'appelleriez tout simplement votre +maitresse. Eh bien, ajouta-t-il, on n'entend pas ce mot-la ici: il +faut dire, l'objet que j'adore, la beaute dont je porte les fers, la +souveraine de mon ame, la dame de mes pensees, l'unique but ou +tendent mes desirs, la divinite que je sers, la lumiere de ma vie; +celle par qui je vis, et pour qui je respire. En voila, comme vous +voyez, a choisir. Il est vrai, repris-je, mais comment ferai-je pour +apprendre cette langue que je n'ai jamais parlee? N'en soyez point +en peine, repliqua-t-il; c'est une langue extremement bornee, et +avec le secours d'un petit dictionnaire que j'ai fait pour mon usage +particulier, je veux en une heure de tems vous faire parler un +romancien plus pur que Cyrus et Cleopatre. + +En effet apres nous etre assis au pied d'un gros cedre odoriferant, +le Prince Zazaraph me montra un petit livret proprement relie et +gros comme un almanach de poche, tout ecrit de sa main, et dans +lequel il pretendoit avoir rassemble toutes les phrases et tous les +mots de la langue romancienne avec les regles qu'il faut observer +pour la bien parler. Il me le fit parcourir avec attention, et en +moins de rien je fus au fait de toute la langue. Je pourrois donner +ici ce dictionnaire tout entier, mais j'ai cru qu'il suffiroit d'en +rapporter quelques regles principales et les phrases les plus +remarquables pour en donner seulement l'idee: car aussi bien il +seroit inutile d'entreprendre de parler le romancien dans ce pays- +ci. Il faut pour cela aller dans le pays meme. Il y a sur-tout deux +regles essentielles. La premiere, de ne rien exprimer simplement, +mais toujours avec exageration, figure, metaphore ou allegorie. +Suivant cette regle, il faut bien se garder de dire j'aime. Cela ne +signifie rien; il faut dire, je brule d'amour, un feu secret me +devore, je languis nuit et jour, une douce langueur me consume, et +beaucoup d'autres expressions semblables. Une personne est belle, +c'est-a-dire, qu'elle efface tout ce que la nature a fait de plus +beau, que c'est le chef-d'oeuvre des dieux, qu'il n'est pas possible +de la voir sans l'aimer, c'est la deesse de la beaute, la mere des +graces: elle charme tous les yeux; elle enchaine tous les coeurs, on +la prend pour Venus meme, et l'amour s'y meprend. La seconde regle +consiste a ne jamais dire un mot sans une ou plusieurs epithetes. Il +seroit par exemple ridicule de dire l'amour, l'indifference, des +regrets, il faut dire: l'amour tendre et passionne, la froide et +tranquille indifference, les regrets mortels et cuisans, les soupirs +ardens, la douleur amere et profonde, la beaute ravissante, la douce +esperance, le fier dedain, les mepris outrageans; et plus il y a de +ces epithetes dans une phrase, plus elle est belle et vraiment +romancienne. + +Pour ce qui est des mots qui composent la langue, ils sont en tres- +petit nombre, et c'est ce qui facilite l'intelligence du romancien. +Les voici presque tous. l'amour, et la haine, transports, desirs et +soupirs, allarmes, espoir et plaisirs; fierte, beaute, cruaute, +ingratitude, perfidie, jalousie, je meurs, je languis, bonheur, +joueissance, desespoir, le coeur et les sentimens; les charmes, les +attraits et les appas, enchantement et ravissement, douleurs et +regrets, la vie et la mort, felicite, disgrace, destin, fortune, +barbarie; les soins, la tendresse, les larmes, les voeux, les +sermens, le gazon et la verdure, la nuit et le jour, les ruisseaux +et les prairies, image, reverie et songes; voila a peu pres tous les +mots de la langue romancienne; il n'y a plus qu'a y ajouter, comme +j'ai dit, diverses epithetes, comme, doux, tendre, charmant, +admirable, delicieux, horrible, furieux, effroyable, mortel, +sensible, douloureux, profond, vif, ardent, sincere, perfide, +heureux, tranquille; et sur-tout ces expressions qui sont les plus +commodes de toutes, que je ne puis exprimer, qu'on ne scauroit +imaginer, qu'il est difficile de se representer, qui surpasse toute +expression, au-dessus de tout ce qu'on peut dire, au de-la de tout +ce qu'on peut penser; avec ce petit recueil, on aura de quoi +composer un livre in-folio en langue romancienne. Il y a pourtant +une observation a faire, c'est qu'il faut tacher de n'allier aux +mots que des epithetes convenables; car si quelqu'un par exemple, +s'avisoit de dire une chere et delicieuse tristesse, cela feroit une +expression ridicule et mal assortie. + + +CHAPITRE 6 + +De la haute et basse Romancie. + +Les diverses reflexions que nous fimes sur la langue romancienne, +donnerent occasion au Prince Zazaraph de m'apprendre un point de +geographie que j'ignorois; c'est qu'il y avoit une haute et basse +Romancie. + +Nous sommes ici, me dit-il, dans la haute Romancie, et elle est +aisee a distinguer de la basse par toutes les merveilles dont elle +est remplie, et que vous avez du remarquer en venant ici; au lieu +que la basse Romancie est assez semblable a tous les pays du monde. +Car par exemple dans la basse Romancie une prairie est une prairie, +et un ruisseau n'est qu'un ruisseau: mais dans la haute Romancie une +prairie est essentiellement emaillee de fleurs, ou du moins couverte +d'un beau gazon, et un ruisseau ne manque jamais de rouler des eaux +d'argent ou de crystal sur de petits cailloux pour leur faire faire +un doux murmure qui endorme les amans, ou qui reveille les oiseaux. +Mais, ajouta-t-il, vous serez peut-etre bien aise d'apprendre +l'origine de cette distinction. Il est vrai, lui dis-je, car tout ce +que je vois et ce que j'entends, ne fait qu'exciter de plus en plus +ma curiosite. Je le concois aisement, reprit-il, et je crains meme +que vous ne me fassiez secretement un crime de vous arreter si long- +tems dans cette foret ou vous ne voyez rien de nouveau, au lieu de +vous mener a quelque habitation. Levons-nous donc, et nous +continuerons en marchant notre conversation. + +Autrefois, continua-t-il, la Romancie etoit un pays fort borne. +Aussi n'y recevoit-on que peu d'habitans, encore etoient-ils tous +choisis entre les princes et les heros les plus celebres. On se +souvient du nom et des avantures de ces premiers habitans de la +Romancie, entr'autres d'Artus et des chevaliers de la table ronde, +Palmerin d'Olive, et Palmerin d'Angleterre, Primalem de Grece, +Perceforet, Amadis, Roland, Merlusine, et plusieurs autres dont je +ne me rappelle pas les noms. Rien n'est si brillant que leur +histoire. On les voyoit se signaler par mille exploits inoueis pele +mele avec les genies, les fees, les enchanteurs, les geans, les +endryagues, les monstres, toujours combattans, jamais vaincus. Aussi +le ciel et la terre s'interessant a leurs succes, leur prodiguoient +continuellement les plus grands miracles. Ce qui faisoit de la +Romancie le plus beau pays du monde. Mais un si grand eclat ne +manqua pas d'attirer beaucoup d'etrangers dans le pays, entr'autres +Pharamond, Cleopatre, Cassandre, Cyrus, Polexandre, grands +personnages a la verite, mais qui n'etant pas pour ainsi dire nes +heros comme les premiers, et ne l'etant que par imitation, +demeurerent beaucoup au-dessous de leurs modeles. Cependant comme +ils avoient une valeur et une vertu vraiment extraordinaire, on leur +donna place dans la haute Romancie. Mais les choses degenererent +bien autrement dans la suite; car on recut dans la Romancie +jusqu'aux plus vils sujets, des avanturiers, des valets, des gueux +de profession, des femmes de mauvaise vie. Ce n'est pas que +plusieurs zelateurs romanciens n'ayent fait leurs efforts pour +retablir toute la gloire et le sublime merveilleux des tems passes; +de-la sont venus les heros et les princes des fees, ceux des mille +et une nuit, des contes chinois, et beaucoup d'autres semblables; +mais on voit dans leur histoire les merveilles melees avec tant de +choses pueriles, communes et vulgaires, qu'on ne scait dans quelle +classe il faut les ranger. Enfin pour eviter la confusion, on a pris +le parti de diviser la Romancie en haute et basse. La premiere est +demeuree aux princes et aux heros celebres: la seconde a ete +abandonnee a tous les sujets du second ordre, voyageurs, +avanturiers, hommes et femmes de mediocre vertu. Il faut meme +l'avoueer a la honte du genre humain. La haute Romancie est depuis +long-tems presque deserte, comme vous avez pu vous en appercevoir +dans ce que vous en avez vu, au lieu que la basse Romancie se peuple +tous les jours de plus en plus. Aussi les fees et les genies se +voyant abandonnes, et presque sans pratique, ont pris la plupart le +parti de s'en aller, les uns dans les espaces imaginaires, les +autres dans le pays des songes. C'est ce qui fait que vous ne voyez +plus la Romancie ornee comme elle etoit autrefois d'une infinite de +chateaux de crystal, de tours d'argent, de forteresses d'airain, ni +de palais enchantes. + +Que je suis fache, lui dis-je en l'interrompant, de ne pouvoir pas +etre temoin d'un si beau spectacle! Il me seroit fort aise, reprit- +il, de vous faire voir deux chateaux de cette espece assez pres +d'ici, si nous etions vous et moi assez las de notre liberte, pour +consentir a la perdre. a une lieue d'ici sur la main droite, il y en +a un qui est habite par la fee Camalouca. Rien de si brillant ni de +si magnifique que les appartemens, les galeries, les salles qui +composent ce palais; mais rien de si dangereux que d'en approcher. a +trois cens pas tout a l'entour, la fee a forme une espece de +tourbillon invisible, qui entraine en tournoyant tous ceux qui ont +le malheur ou la fatale curiosite d'y entrer. Emportes ainsi jusqu'a +la cour du chateau, ils sont a l'instant engouffres dans de grands +vases de crystal pleins d'eau, et au moment qu'ils y entrent, la fee +leur souffle sur le dos une grosse bulle d'air qui s'y attache, et +qui par sa legerete les tient suspendus dans l'eau, ou ils ne font +que tourner, monter et descendre sans cesse. On les voit au travers +du crystal, et cet assemblage de diverses figures fait un +assortiment bizarre, dont la mechante fee se divertit: car on y voit +pele mele des dames et des seigneurs, des pontifes et des +pretresses, des animaux de toute espece, des monstres grotesques, et +mille figures differentes, qui se broueillent et se melent +continuellement. C'est sur ce modele qu'on fait en Europe de ces +longues phioles pleines d'eau, que l'on remplit de petits marmouzets +d'email. L'autre palais qui est a main gauche, est la demeure de la +fee Curiaca, c'est bien le plus dangereux caractere qu'il y ait dans +toute la Romancie. Comme elle a beaucoup d'agremens, rien ne lui est +si aise que de captiver les coeurs de tous ceux qui la voyent, et +elle s'en fait un plaisir malin. Elle les mene ensuite promener dans +ses jardins, sur le bord d'une fontaine ou d'un canal, et la +lorsqu'ils s'y attendent le moins, elle les metamorphose en oiseaux, +qu'elle contraint par un effet de son pouvoir magique, a tenir +continuellement leur long bec dans l'eau, les laissant des annees +entieres dans cette ridicule attitude. C'est la tout le fruit qu'on +retire des soins qu'on lui a rendus; et c'est aussi ce qui a fonde +le proverbe de tenir quelqu'un le bec dans l'eau. Mes lecteurs sont +des personnes de trop bon gout pour ne pas sentir que ces recits +sont extremement agreables, et il est par consequent inutile de les +avertir qu'ils me firent beaucoup de plaisir; je souhaite qu'ils en +trouvent autant dans la lecture du chapitre suivant. + + +CHAPITRE 7 + +De mille choses curieuses, et de la maladie des baillemens. + +Nous vimes venir a nous par la route que nous tenions, un cavalier +monte sur une espece de Griffon noir, l'air triste, reveur et +distrait; mais des qu'il nous eut appercus, il detourna sa monture, +et prenant un chemin de traverse, il se deroba bien-tot a nos yeux. + +Quel est, dis-je au Prince Zazaraph, cette figure de misantrope? Je +n'en connoissois pas de cette espece dans la Romancie. Il s'y en +trouve pourtant plusieurs, me repondit-il, temoin le pauvre +Cardenio, qui se faisoit tant craindre des bergers dans les +montagnes de Sierra Morena. Celui-ci se nomme Sonotraspio. Que je le +plains! Prevenu contre les dangers d'une passion amoureuse, il +vivoit en philosophe indifferent, riant meme de la foiblesse des +amans. Mais l'amour lui gardoit un trait que sa philosophie ne put +parer. Il aima enfin, et il aima Tigrine, dont le coeur etoit engage +a un autre, et qui lui fit bien-tot comprendre qu'il n'avoit rien a +esperer. Il le comprit en effet si bien, que pour etouffer dans sa +naissance un malheureux amour, il voulut prendre le seul parti qui +lui restoit, qui etoit de s'eloigner de l'objet qui l'avoit captive. +Mais non, lui dit Tigrine, vos soins me font plaisir, vos services +me sont utiles, si vous m'aimez j'exige que vous ne me fuyez pas. a +un ordre si absolu elle ajouta quelques faveurs legeres, qui +acheverent de faire perdre a l'amant infortune tout espoir de +liberte. Il ne lui etoit pas possible de voir Tigrine sans l'aimer: +il ne lui etoit pas permis de l'eviter: il n'en avoit pourtant rien +a esperer; quelle situation! Il s'y resolut pourtant avec un courage +qui marquoit autant la fermete de son ame, que l'exces de sa +passion. Il se flatta d'arracher du moins quelquefois a la cruelle +de ces legeres faveurs, qu'elle lui avoit deja accordees. Il y +reussit en effet, au-dela meme de ses esperances, et bornant-la tous +ses desirs et tout son bonheur, il trainoit sa chaine avec quelque +sorte de satisfaction; mais ce bonheur apparent et si leger dura +peu. Tandis que Sonotraspio toujours modeste et respectueux, +s'efforce de se persuader qu'il est encore trop heureux, un injuste +caprice persuade a Tigrine qu'elle en fait trop. C'en est fait, lui +dit-elle, n'esperez plus rien de moi, votre passion m'importune, vos +soins me sont devenus indifferens. Fuyez-moi, j'y consens, et meme +je vous le conseille. Dieux! Quel fut l'etonnement de Sonotraspio! +Un coup subit de tonnerre cause moins de consternation a des femmes +timides, qu'un orage imprevu surprend dans une vaste campagne. Il +douta quelque-tems: il crut avoir mal entendu; mais son doute ne fut +pas long. Tigrine s'expliqua, et le fit avec toute la durete +imaginable. Alors penetre de douleur, et le desespoir peint dans ses +yeux, vous me permettez donc de vous fuir, lui dit-il; il en est +bien tems cruelle, apres que... ses sanglots ne lui permirent pas +d'achever, et Tigrine meme s'eloigna pour ne pas l'entendre. Ni les +larmes, ni les prieres les plus tendres ne purent la flechir, ni lui +persuader meme d'accorder a un malheureux, du moins pour une +derniere fois, quelque marque de bonte. Elle n'en parut au contraire +que plus fiere et plus dedaigneuse. Enfin l'infortune Sonotraspio +outre de depit et de douleur, s'est abandonne a tout ce que le +desespoir peut inspirer a un amant injustement maltraite. En vain il +s'efforce de se rappeller les sages lecons de la philosophie. Occupe +continuellement de son malheur, on le voit pour se distraire, +chercher tantot la solitude, tantot la dissipation, en courant comme +un insense toute la Romancie. Il deteste le jour ou il vit Tigrine +pour la premiere fois; il s'efforce de l'oublier; il voudroit la +hair; mais rien ne lui reussit: la blessure est trop profonde, et il +y a lieu de craindre qu'il n'en guerisse jamais. En verite, dis-je +alors au Prince Zazaraph, le pauvre Sonotraspio me fait pitie, je +voudrois que Tigrine ou ne lui eut jamais rien accorde, ou ne lui +eut pas refuse pour une derniere fois, quelques faveurs legeres; +mais, ajoutai-je, il ne faudroit pas beaucoup d'exemples semblables +pour decrediter la Romancie. Vous avez bien raison, me dit-il, car +on seroit tente de regarder tous ses habitans comme des fous; mais +c'est un effet de l'injustice et de l'ignorance des hommes; car il +est vrai qu'a ne consulter que la raison et les maximes de la +sagesse, il faut taxer de folie et d'egarement pitoyable, toute la +suite des beaux sentimens et des procedes reciproques de deux amans; +mais si d'une part on s'en rapporte a nos annalistes, dont +l'autorite est d'un poids d'autant plus grand, qu'il y en a +plusieurs qui ont un caractere respectable; et si de l'autre on en +juge par la facon toute sublime dont ils scavent embellir les +passions, qui par elles-memes paroissent les moins sensees, on aura +des heros de la Romancie une idee beaucoup plus avantageuse. + +Ici j'interrompis le grand paladin. Que vois-je, lui dis-je! Apres +le tragique, n'est-ce pas du comique qui se presente ici a nous? +Qu'est-ce, je vous prie, que ces bandes de hannetons, de +sauterelles, ou de grosses fourmis que je vois traverser la foret, +comme une petite armee qui defile? Quelle espece d'insectes est-ce +la? + +Insectes, repondit le Prince Zazaraph en riant. De grace traitez +plus honnetement une espece qui n'est rien moins qu'une espece +humaine. N'avez-vous jamais ouei parler des liliputiens? Les voila. +Ces pauvres petits avortons de la nature humaine s'etoient etablis +dans la Romancie, et sembloient d'abord y faire fortune; mais il +faut sans doute que l'air du pays leur soit contraire: ils n'ont +jamais pu s'y multiplier, et desesperes de voir leur race +s'eteindre, ils ont enfin pris le parti d'aller s'etablir ailleurs. +Prenons garde en passant, ajouta-t-il, d'en ecraser quelques-uns +sous nos pieds; car c'est-la tout le danger que l'on court a les +rencontrer. Mais il n'en est pas de meme des brobdingnagiens. Ces +geants monstrueux par un contraste bizarre s'etablirent dans la +Romancie en meme-tems que les liliputiens; et comme eux ils ont ete +obliges de chercher une autre demeure, le pays entier ne pouvant +suffire a leur subsistance; mais malheur a tout ce qui s'est trouve +sur leur passage. On ne scauroit exprimer le ravage que ces colosses +effroyables ont fait dans toute leur route, ecrasant les chateaux +sous leurs pieds, comme nous ecrasons une motte de terre, et brisant +tous les arbres des forets, comme des elephans briseroient des epics +de froment en traversant les campagnes. On ne scait pas trop quel +motif avoit engage les uns et les autres a s'etablir dans la +Romancie; n'ayant d'autre merite pour se distinguer, sinon, les uns +une petitesse qui faisoit rire, et les autres une grandeur +gigantesque qui faisoit horreur. Aussi les voit-on partir sans qu'on +s'empresse de les retenir, et tout ce que l'on en dit, c'est que ce +n'etoit pas la peine de faire un si grand voyage, pour apprendre ce +qu'on scavoit deja; qu'il n'y a point dans le monde de grandeur +absolue, et que la taille grande ou petite est une chose +indifferente a la nature humaine. + +A propos de cela, dis-je au Prince Zazaraph, n'ai-je pas ouei dire +que les betes parlent dans ce pays-ci? + +Rien n'est plus vrai, me dit-il, et c'etoit meme autrefois une chose +assez commune du tems d'Esope, de Phedre, et d'un francois appelle +La Fontaine, qui avoient le secret de les faire parler, aussi-bien +et quelquefois mieux que les hommes memes. Mais il semble que +degoutees de cet usage, elles ayent pour ainsi dire perdu la parole, +sur-tout depuis qu'un autre francois nomme L M s'est avise de leur +faire parler un langage peu naturel et force, qu'on a quelquefois de +la peine a entendre. Il ne laisse pourtant pas de se trouver encore +parmi elles quelques babillardes qui parlent autant et plus qu'on ne +voudroit; et tout recemment, une taupe vient de se rendre ridicule +par son babil extravagant, quoique quelques-uns ayent pretendu +qu'elle n'a fait qu'en copier une autre. + +Tandis que le Prince Zazaraphe m'entretenoit ainsi, il me prit une +envie de bailler si prodigieuse, qu'il me fallut malgre mes efforts, +ceder au mouvement naturel. Ah ah! Dit-il en riant, vous voila deja +pris de la maladie du pays, c'est de bonne heure; mais de grace ne +vous contraignez point, car personne ici ne vous en scaura mauvais +gre. C'est dans la Romancie un mal inevitable pour peu qu'on y fasse +de sejour, a peu pres comme le mal de mer pour ceux qui font un +premier voyage sur cet element. Comme le Prince Zazaraph achevoit de +parler, il se mit lui-meme a bailler si demesurement, que je ne pus +m'empecher d'en rire a mon tour. Je vois bien, lui dis-je, que cette +maladie est en effet assez commune dans la Romancie. Mais je ne +comprens pas comment on peut y etre sujet dans un pays si rempli de +merveilles; c'est aussi, me repondit-il, ce qui embarasse les +physiciens dans l'explication de ce phenomene, d'autant plus qu'on a +observe que dans les endroits ou il y a le plus de merveilles, +entassees les unes sur les autres, par exemple dans la province +peruvienne, c'est-la precisement que l'on baille le plus. Les +medecins de leur cote n'ont encore pu trouver d'autre remede a ce +mal, que de changer d'air. Il faut pourtant que je vous fasse voir +auparavant un de nos bois d'amour: car c'est a peu pres ce qui vous +reste a voir de particulier dans le canton ou nous sommes. + + +CHAPITRE 8 + +Des bois d'amour. + +Comme nous etions donc deja hors de la foret, nous tournames nos pas +vers un bois charmant qui etoit dans la plaine. C'etoit un de ces +bois d'amour dont le prince venoit de parler, et on en trouve dans +tous les quartiers de la Romancie beaucoup de semblables qu'on a +plantes pour la commodite des amans, comme on voit dans une terre +bien entretenue des remises de distance en distance pour servir +d'asile et de retraite au gibier. Ces bois sont presque tous plantes +de lauriers odoriferans, de myrthes, d'orangers, de grenadiers et de +jeunes palmiers, qui entrelassent amoureusement leurs branches pour +former d'agreables berceaux. Ils sont admirablement bien perces de +diverses allees, qui forment des etoiles, des pates d'oye, des +labyrinthes, et dans les massifs on a menage divers compartimens, +dont le terrain est couvert d'un beau gazon seme de violettes et +d'autres fleurs champetres: les palissades sont de rosiers, de +jasmin, de chevrefeueille, ou d'autres arbrisseaux fleuris, et chacun +a son jet d'eau, sa fontaine, ou sa petite cascade. Il ne faut pas +demander si dans ces bosquets delicieux les tendres zephirs +rafraichissent les amans par la douce haleine de leurs soupirs; ni +si les oiseaux font retentir le bocage des doux sons d'un amoureux +ramage; tout vit, tout respire, tout est anime, tout aime dans ces +bois d'amour; et comment pourroit-on s'en defendre, lorsqu'on y voit +les amours perches sur les arbres comme des perroquets, s'occuper +sans cesse a lancer mille traits enflammes qui embrasent l'air meme. +O que les conversations y sont tendres, vives et passionnees, qu'on +y pousse de soupirs, qu'on y forme de desirs! Qu'on y goute de +plaisirs! Ne croyez pourtant pas, me dit le Prince Zazaraph, qu'il +soit indifferent de se promener dans les divers quartiers du bois. +Chaque bosquet a sa destination particuliere; ensorte qu'on +distingue le bosquet des amans heureux, et celui des mecontens; le +bosquet des soupcons jaloux, celui des broueilleries, celui des +raccommodemens, et plusieurs autres semblables. Il y a quelque tems +que des habitans peu instruits des loix et des anciens usages, +voulurent etablir aussi dans les bois d'amour des bosquets de +joueissance; mais on s'opposa avec zele a une innovation si +dangereuse, et il fut prouve par le temoignage des annales +romanciennes, qu'il n'y avoit rien de si contraire aux interets de +la Romancie, par la raison que la joueissance eteint le desir et la +passion qui sont ici les nerfs du bon gouvernement. Mais que font la +bas, lui dis-je, ces personnes que je vois les unes debout, les +autres assis sous ce grand orme? Ce sont, me repondit-il, des gens +qui attendent leur compagnie pour entrer dans le bois. Cet orme a +ete plante tout expres pour etre le lieu du rendez-vous. Les +premiers venus y attendent les autres; et comme il y en a tel +quelquefois qui attend en vain, c'est ce qui a fonde le proverbe, +attendez-moi sous l'orme. Au reste, ajouta-t-il, nous pouvons, si +nous voulons, nous approcher des bosquets, voir tout ce qui s'y +passe, et entendre tout ce qui s'y dit: comment, repris-je, on fait +ici les choses si peu secretement? Sans doute, repliqua-t-il; eh! +Comment les auteurs qui composent les annales romanciennes +pourroient-ils autrement scavoir si en detail tous les entretiens +les plus particuliers de deux amans jusqu'a la derniere syllabe? +Vous avez raison, lui dis-je, et vous m'expliquez-la une chose que +je n'avois jamais comprise. Mais avec tout cela je ne comprends pas +encore comment des ecrivains, par exemple, celui de Cyrus ou de +Cleopatre, peuvent ecrire de si longues suites de discours sans en +perdre un seul mot. C'est, me repondit le Prince Zazaraph, que vous +ne scavez pas comment cela se fait. + +Mais, continua-t-il, entrons dans ce bosquet, qui est celui des +declarations; vous pourrez par celui-la seul juger des autres, et +vous allez comprendre ce mystere. Voyez-vous, continua-t-il, ces +quatre grands tableaux d'ecriture qui sont attachees a l'entree du +bosquet? Ce sont quatre modeles differens de declaration d'amour, +contenant les demandes et les reponses et s'il n'y en a que quatre, +c'est qu'on n'a pas encore pu en inventer un cinquieme; car pour le +dire en passant, nos annalistes ecrivent ordinairement assez bien; +mais ils ont rarement de cette imagination qu'on appelle invention, +et qui fait trouver quelque chose qu'un autre n'a pas dite avant +eux. C'est ce qui fait qu'ils ne font que se copier tous les uns les +autres. Or pour revenir a nos tableaux, tous les amans qui entrent +dans ce bosquet pour se declarer leur amour, ne manquent pas de +prendre l'un de ces quatre modeles, qu'ils recitent tout de suite. +L'annaliste n'a ainsi qu'a observer lequel des quatre modeles on +employe, et il scait tout d'un coup toute la suite de la +conversation. Il en est de meme de tous les autres bosquets jusqu'a +celui des soupirs, dont le nombre est regle, afin que l'annaliste +n'aille pas faire une bevue ridicule contre la verite de l'histoire, +en faisant soupirer quatre fois une princesse qui n'en aura soupire +que trois. Si cela est, repris-je, il est inutile d'ecouter ce que +disent tous les couples d'amans que je vois repandus dans ce bois. +Vous dites vrai, me repondit-il; car si vous vous donnez seulement +la peine de lire les tableaux qui sont suspendus en tres-petit +nombre a l'entree de chaque bosquet, vous scaurez tout ce qui y a +jamais ete dit, et tout ce qui s'y dira d'ici a mille ans; et il +faut avoueer que si cela ne fait pas l'eloge de l'esprit des +annalistes romanciens, c'est du moins pour eux et pour nous quelque +chose de tres-commode: car on a par ce moyen toute l'histoire de la +Romancie en un tres-petit abrege. + +Malgre cela il me prit envie d'ecouter un moment ce qui se disoit +dans les bosquets voisins, et j'y entrai avec le prince Zazaraph. +Mais je remarquai en effet que tout ce qui s'y disoit, n'etoit que +des repetitions de ce que j'avois deja lu dans tous les romans; et +les baillemens me reprirent avec tant de force, que je crus que je +ne finirois jamais. Le Prince Zazaraph eut peur que je n'en fusse a +la fin incommode, et pour prevenir le danger, il me proposa de +changer d'air. Aussi bien, ajouta-t-il, n'avez-vous plus rien a voir +ici de particulier, et tout ce que vous ignorez encore touchant la +Romancie se trouvant par tout ailleurs dans tous les autres +quartiers comme dans celui-ci, vous vous y instruirez egalement de +tout ce qui peut meriter votre curiosite, sauf a moi a vous faire +remarquer les differences, quand elles en vaudront la peine. +J'acceptai sur le champ la proposition, et pour faire notre voyage, +nous montames tous deux chacun sur une grande sauterelle sellee et +bridee. Ces montures, plus douces, mais moins vites que les +hipogriffes, ne font gueres que quatre ou cinq lieues par saut, de +sorte qu'elles ne font faire que deux ou trois cens lieues par jour; +mais c'est assez lorsqu'on n'est pas presse. Il faut a cette +occasion que je raconte comment on voyage dans la Romancie. + + +CHAPITRE 9 + +Des voitures et des voyages. + +Il y a un pays dans le monde qu'on dit etre de tous les pays le plus +commode pour voyager, parce qu'on y trouve partout de grands chemins +frayes et de bonnes auberges; mais il paroit bien que ceux qui le +croyent ainsi, n'ont jamais voyage dans la Romancie. + +Je ne parle pourtant pas de la commodite admirable des anciennes +voitures, lorsqu'un batteau enchante venoit vous prendre au bord de +la mer, orne de flames rouges, et d'un pavillon couleur de feu, pour +vous faire faire en moins de deux heures plus de la moitie du tour +du monde; ou lorsqu'on n'avoit qu'a monter sur la croupe d'un +Centaure, ou sur le dos d'un Griffon qui vous transportoit en un +instant au-dela de la mer Caspienne, dans les grottes du mont +Caucase, pour delivrer une princesse que le geant Coxigrus avoit +enlevee, et vouloit forcer a souffrir ses horribles caresses. Comme +les heros d'aujourd'hui ne sont pas tout-a-fait de la meme trempe +que ceux d'autrefois, il a fallu changer l'ancienne methode, et ne +les faire plus voyager que terre a terre, ou dans un bon vaisseau; +encore les vaisseaux ne connoissent-ils plus l'ocean. Neanmoins on +n'a pas laisse de conserver de l'ancienne methode de voyager, tous +les avantages et tous les agremens qu'il a ete possible. Il faut +seulement avant que de se mettre en campagne, se faire donner des +lettres romanciennes en bonne forme. + +Par exemple; deux hommes partent de Peking pour aller a Ispahan, ou +de Paris pour aller a Madrid; l'un en partant a pris de bonnes +lettres romanciennes; l'autre malheureusement n'a pris que des +lettres de change. Qu'arrive-t-il? Celui-ci fera tout simplement son +voyage, et feroit peut-etre tout le tour du monde, sans qu'il lui +arrivat la moindre avanture. Il lui faudra manger toujours a +l'auberge a ses depens, encore trop heureux quelquefois d'en +trouver. Il sera moueille, fatigue, embourbe, malade, pret a mourir +sans secours: il ne trouvera que des compagnies de gens ridicules, +ou ennuyeux; pas une belle ne deviendra amoureuse de lui, pas la +moindre rencontre singuliere qu'il puisse raconter a son retour. En +un mot il reviendra tel qu'il etoit parti. Au lieu qu'un prince fils +du calife Scha-Schild-Ro-Cam-Full, un chevalier de rose blanche, ou +un marquis de roche noire, une fois muni de bonnes lettres +romanciennes, rencontre a chaque pas les choses du monde les plus +singulieres. Partout ou il loge il fait tourner la tete a toutes les +dames et princesses du canton; c'est un vrai tison d'amour, qui va +causant partout un embrasement general. De pluye et de mauvais tems, +il n'en est jamais question. Sa chaise rompt pourtant quelquefois, +et quelquefois il s'egare dans un bois eloigne du grand chemin; mais +le guide qui l'egare scait bien ce qu'il fait; c'est toujours le +plus a propos du monde pour delivrer a son choix, soit un cavalier +attaque par des assassins, soit une jeune personne qui se trouve +dans une chasse, prete a etre dechiree par un vilain sanglier. Il +est aussi-tot conduit au chateau qui n'est pas loin, et de tout cela +que d'avantures nouvelles! Au reste quoiqu'il ait soin de cacher son +veritable nom, en sorte que des gens mal-avises pourroient le +prendre pour un avanturier; par la vertu de ses lettres romanciennes +il est partout accueilli, caresse, choye comme une divinite. Les +princes memes le veulent voir. Il ne leur a pas dit quatre mots +qu'il entre dans leur intime confidence, et il ne se passe plus rien +d'important ou il n'ait part. En un mot je trouve cette facon de +voyager si agreable et si sure, que je ne comprends pas comment on +peut se resoudre a sortir de chez soi, n'eut-on que cinq ou six +lieues a faire, sans se munir de lettres romanciennes. + +On peut meme prendre encore une autre precaution tres-avantageuse, +qui est d'emporter avec soi sur la foi des voyageurs, une bonne +liste des princes et des seigneurs chez qui on pourra loger a leur +exemple, dans les divers pays qu'on voudra parcourir. Car il y a +dans la Romancie plusieurs de ces listes imprimees pour la commodite +des voyageurs; et j'en donnerai volontiers ici un echantillon +d'apres un celebre voyageur. Le voici. Si, par exemple, vous allez +en Espagne, vous serez infailliblement bien recu. a Madrid chez le +Comte De Ribaguora. C'est un grand d'Espagne, age de quarante-cinq +ans, qui a de fort belles manieres, et qui recoit bonne compagnie +chez lui. Il aime beaucoup les chevaux, les chiens, et les francois. +Ou chez le Duc De Los Grabos. Il a ete ci-devant gouverneur du +Perou, ou il a amasse des biens immenses dont il aime a se faire +honneur. Il a cela de commode, que des qu'il voit un etranger de +bonne mine qui s'appelle le Chevalier De Roquefort, ou le Comte De +Belle-Foret, il se prend tellement d'amitie pour lui, qu'il ne peut +plus s'en passer. a Tolede, chez le Marquis De Tordesillas. La +marquise est extremement aimable, et ses deux filles sont les deux +plus belles personnes d'Espagne. Elles sont l'objet des tendres +voeux de tout ce qu'il y a de plus brillant dans la noblesse +espagnole; mais un jeune etranger inconnu qui scait se presenter a +elles de bonne grace, ne manque point de captiver le coeur de l'une +des deux, sur tout de Dogna Diana, qui est la plus aimable. +Cependant comme il faudra que l'intrigue finisse, parce que le jeune +voyageur aura affaire ailleurs, Dogna Diana mourra de la peste, ou +de quelque autre facon plus honnete si on peut l'imaginer.a +Sarragosse, chez D Felix Cartijo. C'est un gentilhomme a qui il est +arrive beaucoup d'avantures, qu'il racontera tout de suite pour +servir d'episode a l'histoire du voyage; et comme il ne manque +jamais d'arriver encore chez lui d'autres personnes qui racontent +aussi les leurs, cela fournit insensiblement la matiere d'un volume +de juste grosseur. Ce petit echantillon suffit pour donner quelque +idee des listes dont je viens de parler, et il seroit inutile de +l'etendre d'avantage. Mais une chose dont il faut avertir les +voyageurs, et en general tous les heros romanciens, c'est qu'ils +doivent avoir une memoire heureuse, pour se souvenir fidelement de +tous ceux avec qui ils ont eu des le commencement quelque liaison +particuliere, ou qui leur ont commence le recit de leurs avantures +sans pouvoir l'achever. Car ce seroit une chose extremement +indecente d'oublier ces gens-la, et de n'en plus faire mention. Un +voyageur auroit beau dire qu'il les a laisses a la Chine, ou dans le +fond de la Tartarie, il faut ou qu'il aille les retrouver, ou qu'ils +viennent le chercher, fut-ce des extremites du Japon. En un mot il +faudroit les faire tomber des nues plutot que d'y manquer. Les turcs +en particulier sont fort religieux sur cet article, et j'en connois +un qui pour rejoindre son homme, fit tout expres le voyage d'Amasie +en Hollande. J'ai aussi ete moi-meme si scrupuleux sur cela, +qu'ayant perdu, comme on a vu, mon cheval la veille de mon entree +dans la Romancie, je n'ai pas manque de le retrouver a la sortie du +pays, comme on verra dans la suite. Il y a pourtant un moyen de se +debarasser de bonne heure de ces importuns qui interviennent dans +une histoire, et dont on ne scait plus que faire; c'est de les tuer +tout aussitot, ou de les faire mourir de maladie. Mais a dire le +vrai, l'expedient est odieux, et on a scu mauvais gre a un des +derniers voyageurs, d'avoir fait inhumainement mourir tant de monde. + +Mais a propos de memoire, je m'appercois que je parle tout seul, et +j'oublie que j'ai un compagnon qui auroit du partager avec moi le +recit que je viens de faire. J'en demande pardon a mes lecteurs, et +je vais reparer ma faute dans le chapitre suivant. Il est pourtant +bon d'avertir que nous autres ecrivains romanciens, ne connoissons +aucune de ces belles regles que Lucien et tant d'autres ont donnees +pour ecrire l'histoire, par la raison que nous avons un privilege +particulier pour ecrire tout ce qui nous vient a l'esprit, sans nous +mettre en peine de ce qu'on appelle ordre, plan, methode, precision, +vrai-semblance, ni de ce qui doit suivre ou de ce qui doit preceder; +d'autant plus que nous avons toujours a notre disposition la date +des faits pour l'avancer, ou la reculer comme il nous plait. C'est +ce qui me fait admirer la precaution qu'a prise un de nos modernes +annalistes, de mettre a la tete de son histoire une preface +raisonnee, pour justifier fort serieusement les faits qu'il y +rapporte, comme si on ne scavoit pas qu'en qualite d'annaliste +romancien il a droit de dire les choses les moins vrai-semblables, +sans qu'on ait celui de s'en formaliser. + + +CHAPITRE 10 + +Des trente-six formalites preliminaires qui doivent preceder les +propositions de mariage. + +Tandis que le grand paladin de la Dondindandie et moi nous voyagions +par les airs, bien montes sur nos grandes sauterelles, il me demanda +si mon dessein n'etoit pas de choisir quelque belle princesse de la +Romancie pour en faire mon epouse. Sans doute, lui dis-je, et ca ete +en partie le motif qui m'a fait entreprendre ce voyage. Je m'en suis +doute, me repondit-il, d'autant plus qu'il vous sera difficile de +voir toutes les beautes dont ce pays-ci est peuple, sans que votre +coeur se declare pour quelqu'une. Mais disposez-vous a la patience, +et ne perdez point de tems. Car la traitte est longue depuis le jour +qu'on commence a aimer, jusqu'a celui ou l'on s'epouse. Il est vrai, +lui dis-je, que ces longueurs m'ont quelquefois impatiente dans les +avantures de Theagene, de Cyrus, de Cleopatre, et de plusieurs +autres. Mais ne puis-je pas abreger les formalites... eh si, me +repondit-il, vous sieroit-il de ne faire qu'un petit chapitre des +mille et une nuit, ou des contes chinois. Non, prince, ajouta-t-il, +les gens de notre condition sur tout doivent faire les choses dans +les grandes regles, et passer par tous les degres de la milice +amoureuse. Il est pourtant permis quelquefois de leur en abreger le +tems. + +Mais puisque nous sommes sur ce chapitre, il est a propos de vous +mettre d'avance au fait des loix principales qu'il faut observer en +cette matiere. C'est ce qu'on appelle les formalites preliminaires. +Il y en a qui en comptent jusqu'a trente-six et plus, mais je vais +vous les expliquer sans m'arreter a les compter. Vous comprenez +bien, continua-t-il, qu'il faut commencer par devenir amoureux. Or +cela est fort plaisant; car on l'est quelquefois une annee entiere +sans le scavoir, et il y en a tel qui ne s'en doute seulement pas. +S'il a arrete ses regards sur une personne, c'est sans dessein: s'il +l'a trouvee extremement aimable, ses sentimens se sont bornes a +l'estime et a l'admiration; tout au plus il croit n'avoir pour elle +que de l'amitie. Il est vrai qu'il desire de la voir souvent, qu'il +a des attentions particulieres pour elle, qu'il n'est pas fache +d'appercevoir qu'elle en a aussi pour lui; mais a son avis tout cela +ne signifie rien, ce n'est qu'un commerce de politesse, une liaison, +une inclination ordinaire ou l'amour n'entre pour rien; mais, dit-il +enfin, que m'est-il donc arrive depuis quelque-tems? Je m'appercois +que je ne dors que d'un sommeil inquiet, il me semble que je deviens +distrait et melancolique. Je perds mon enjouement ordinaire. Ce qui +me plaisoit commence a m'ennuyer: ce que j'aimois le plus, me paroit +insipide. Vous etes peut-etre malade, lui dit quelqu'un qui ne +connoit pas les usages du pays romancien; non, repond-il, c'est +toute autre chose. Il a bien raison; car ce sont la precisement les +premieres formalites de l'amoureuse poursuite. Il en est d'abord +tout etonne; moi amoureux, dit-il, moi qui n'ai jamais rien aime! +Moi qui ai brave tous les traits de l'amour! Moi qui jusqu'a present +ai vu impunement toutes les belles! Mais il a beau vouloir se le +cacher a lui-meme. Ses soupirs le trahissent; l'inquietude, la +crainte, l'esperance, les transports se mettent de la partie. Il +faut l'avoueer de bonne grace, et il l'avoue enfin. Il me semble +pourtant, dis-je alors au Prince Zazaraph, que j'ai vu beaucoup de +heros ne pas attendre si long-tems a connoitre leur etat, et a la +premiere vue d'une princesse devenir tout a coup eperdument +amoureux. Cela est vrai, reprit-il, et c'est meme la maniere la plus +romancienne; mais apres tout ils n'y gagnent rien; car il faut +toujours, a moins qu'ils n'en obtiennent une dispense particuliere, +qu'ils attendent tout au moins un an, avant que de pouvoir faire +connoitre le feu secret dont ils sont consumes. + +Au reste, ajouta-t-il, il ne faut pas oublier une autre formalite +essentielle: c'est qu'il faut que la beaute qui a triomphe de +l'indifference du heros, ait un nom distingue. Car si +malheureusement elle s'appelloit Beatrix, Lizette ou Colombine, ce +seroit pour defigurer tout un roman; au lieu que quand elle +s'appelle Rosalinde, Julie, Hyacinthe, Florimonde, ces beaux noms +toujours accompagnes d'epithetes convenables, font un effet +merveilleux. Encore une formalite qui embellit infiniment +l'histoire; c'est lorsque le heros amoureux, loin de pouvoir se +flatter de posseder jamais l'objet qu'il adore, ne peut seulement +pas, vu la disproportion de sa condition, oser faire sa declaration +aux beaux yeux qui ont enchaine sa liberte. Car il est vrai qu'il +est en effet d'une tres-haute naissance, et le legitime heritier +d'un grand royaume, comme il sera verifie en tems et lieu: il est +certain d'ailleurs que la princesse l'adore dans le fond du coeur, +et qu'elle maudit secretement le rang eminent qui lui ote +l'esperance d'etre jamais l'epouse d'un cavalier si parfait; mais +d'une part le cavalier ignore sa naissance, et la princesse qui +l'ignore aussi ne peut l'ecouter avec bienseance, quand meme il +auroit l'audace de s'expliquer. Or cela fait une situation +admirable, qui fournit la matiere des plus beaux sentimens: aussi +nos annalistes l'ont-ils tournee et retournee en cent facons +differentes. + +Vous voyez donc, ajouta le grand paladin, que les formalites sont +plus longues que vous ne pensez; mais ce n'est pourtant encore la +que le commencement; la grande difficulte consiste a declarer sa +passion. Car comment ferez-vous? Irez-vous dire grossierement a une +belle personne que vous la trouvez charmante, adorable: que vous +l'aimez de l'amour le plus tendre et le plus respectueux, et que +vous vous croyriez le plus heureux des hommes de pouvoir la posseder +le reste de vos jours. Gardez-vous en bien, ce seroit pour la faire +mourir de chagrin, et elle ne vous le pardonneroit jamais de sa vie. +Il faut pourtant bien le lui faire entendre; mais il faut s'y +prendre avec tant de precaution et si doucement, qu'elle ne s'en +appercoive presque pas. Il faut qu'elle le devine, ou tout au plus +qu'elle s'en doute un peu. Le langage des yeux est admirable pour +cela, lorsqu'on en scait faire usage et prendre son tems: par +exemple, la belle est a sa fenetre ou sur un balcon, ou elle prend +le frais: rodez a l'entour sans faire semblant de rien, et quand +vous etes a portee, tirez-lui une reverence respectueuse, +accompagnee d'un regard moitie vif, et moitie mourant. Vous verrez +que vous n'aurez pas fait cela dix ou douze fois, qu'elle se doutera +de quelque chose: car il ne faut pas croire que les belles soient si +peu intelligentes. La plupart comprennent fort bien ce qu'on leur +dit, souvent meme ce qu'on ne leur dit pas, et il y en a qui de cent +oeillades qu'on leur adresse, ne perdent pas une seule syllabe. + +Mais, repris-je a mon tour, a ce premier moyen ne pourroit-on pas en +ajouter un second, qui est celui des serenades pendant la nuit sous +les fenetres du but de ses desirs? Comment, dites-vous, me repondit +le prince en souriant, du but de ses desirs! Fort bien, vous +commencez a vous former au beau stile. Continuez de grace. Je lui +dis donc que je croyois qu'un concert de voix et d'instrumens sous +les fenetres de la beaute dont on porte la chaine, me paroissoit un +assez bon expedient pour lui insinuer melodieusement les tendres +sentimens qu'on a pour elle. Il est vrai, repartit-il; mais +l'expedient n'est gueres de mon gout, parce qu'il est sujet a trop +d'inconveniens. Car premierement, il fait connoitre a tout le +quartier qu'il y a de l'amour en campagne, ce qui redouble la +vigilance des peres et des meres, des duegnes et des espions. +Secondement, il ne faut pour troubler toute la fete, qu'un jaloux +brutal qui vient au milieu de la musique vous allonger des estocades +terribles sans que souvent vous scachiez seulement de quelle part +elles vous sont adressees. Je scais bien que vous tuerez votre +homme; car c'est la regle. Mais cela meme cause un grand embarras. +L'affaire eclate. Le mort appartient toujours a des gens puissans et +accredites. C'est pour l'ordinaire un fils unique. Il faut se cacher +et prendre la fuite. Pendant une longue absence il peut arriver bien +des malheurs. En un mot je tremble toutes les fois que je vois un +amant donner la nuit des serenades a sa belle. Car le moindre +malheur qu'il ait a craindre, c'est de n'en sortir qu'avec une +blessure dangereuse. Avoueez aussi, repris-je, que quand on a un +grand coup d'epee au travers du corps, et qu'on se voit en danger de +mourir, c'est une grande douceur lorsqu'on peut parvenir a scavoir +que la belle pour qui on s'est expose au danger paroit touchee d'un +si grand malheur. + +Vous avez raison, repliqua le Prince Zazaraph: il n'y a pas de baume +au monde qui ait une vertu si prompte; et si le cas arrive, je +reponds que le blesse sera bientot sur pied. Mais encore une fois ce +moyen me paroit trop hasardeux, et il y en a de plus simples. Une +lettre, par exemple, quatre lignes bien tournees sont d'un secours +merveilleux. On glisse adroitement le billet dans la poche de la +belle Julie, ou on le laisse tomber a ses pieds, comme par megarde, +pour exciter sa curiosite; ou si on ne peut pas autrement, on le lui +fait donner par une personne affidee. Ce pas une fois fait, il faut +compter que l'affaire est en bon train. L'amant ne laisse pas de +s'inquieter et de se tourmenter sur le succes de son billet. L'a-t- +elle lu, l'a-t-elle rejette? Quel sentiment a-t-elle fait paroitre +en le lisant? C'est qu'il n'a pas encore d'experience: car il est +vrai en general qu'il y a des belles trop reservees, qui font +quelque difficulte de recevoir et de lire un billet; mais la reserve +en cette occasion seroit tout-a-fait deplacee; et il seroit meme +ridicule de ne pas faire au billet une reponse favorable, qui donne +de grandes esperances a l'amant; car c'est-la une des formalites les +plus indispensables dans les preliminaires dont nous parlons, et je +n'y ai jamais vu manquer. + +C'est alors enfin, continua le prince, que l'on commence a respirer. +C'est alors que l'amour commence a paroitre le dieu le plus aimable +et le plus charmant de l'Olympe. Qu'on lui fait alors des +remercimens, de voeux et d'offrandes! Mais il faut qu'il continue +son ouvrage. Ce n'est pas assez que la charmante Clorine, ou +l'adorable Florise ait laisse entendre qu'elle n'est pas insensible; +il faut que le comte ou le marquis amoureux en ait l'assurance de sa +propre bouche. Mais pourra-t-il bien soutenir un tel exces de joye? +Non, il se pamera. Que dis-je? Il en mourroit, s'il lui etoit permis +de mourir si-tot; mais comme la chose seroit contre les bonnes +regles, il faut qu'il se contente de tomber aux pieds de sa toute- +belle sans voix et si transporte, quetout ce qu'il peut faire, c'est +de coller ses levres sur la belle main de la lumiere de sa vie. + +Ah! Prince Fan-Feredin, ajouta le grand paladin, quel dommage qu'un +moment si doux ne soit qu'un moment! Mais on a eu beau faire jusqu'a +present pour trouver le moyen de le prolonger. Tous les astrologues +du monde y ont renonce, et ce qu'il y a de plus triste, c'est que ce +moment est unique, et qu'on n'en peut pas trouver un second qui lui +ressemble parfaitement. Aussi en verite un amant raisonnable devroit +s'en tenir-la; et cela seroit bien honnete a lui; mais y en a-t-il +des amans raisonnables? Il leur manque toujours quelque chose. Apres +un premier entretien, on en veut avoir un second; apres le second on +en veut un troisieme, et en l'attendant, les heures paroissent des +annees. Heureux qui peut obtenir un portrait. Mais au defaut du +portrait on obtient du moins tout ce qu'on peut, et ne fut-ce qu'un +ruban, ou un chiffon, on est le plus heureux homme du monde; on +n'avoit encore jusqu'alors ressenti que tourmens, langueurs, +martyre, craintes, defiances, allarmes, larmes et desespoirs; et +voila qu'on voit enfin arriver la bande joyeuse des transports, des +douceurs, un calme, une satisfaction, des fleuves de joye ou l'on +nage comme en pleine eau, des delices inexprimables. Qu'on ne +s'avise point alors d'aller offrir a un amant le throne de Perse, ou +l'empire de Trebizonde, a condition d'abandonner la souveraine de +son ame, ce seroit tems perdu. Il ne changeroit pas son sort pour la +plus brillante fortune. Il prefere un si doux esclavage a la plus +belle couronne de l'univers. + + +CHAPITRE 11 + +Des grandes epreuves; et ressemblance singuliere qui fera soupconner +aux lecteurs le denouement de cette histoire. + +Je ne puis assez admirer, dis-je au Prince Zazaraph, le talent que +vous avez de rapprocher les choses, et de les abreger. Car ce que +vous venez de me dire en si peu de paroles, non-seulement je l'ai vu +dans plus de vingt romans differens, mais il y occupe des volumes +entiers. Ce n'est pas que j'aye le talent d'abreger, me repondit-il, +mais c'est que d'une part la plupart des romans sont tous faits sur +le meme modele, et que de l'autre leurs auteurs ont le talent +d'allonger tellement les evenemens et les recits, qu'ils font un +volume de ce qui ne fourniroit que quatre pages a un ecrivain qui +n'entend pas comme eux l'art de la diffuse prolixite. + +Remarquez pourtant, ajouta-t-il, que je ne vous ai encore parle que +des formalites preliminaires, et qu'avant que d'arriver a la +conclusion du mariage, il reste bien du chemin a faire. Car comme +dans un labyrinthe on scait fort bien par ou l'on entre, et que l'on +ignore par ou l'on en sortira: ainsi ceux qui s'embarquent sur la +mer orageuse de l'amour, scavent bien d'ou ils sont partis, mais ils +ne scavent point par ou, comment, ni quand ils arriveront au port. +Deux jeunes personnes s'aiment comme deux tourterelles. Elles +semblent faites l'une pour l'autre. Elles mourront si on les separe: +destin barbare! Faut-il... mais non, ce n'est point au destin qu'il +faut s'en prendre, c'est aux loix etablies de tout tems dans la +Romancie par les premiers fondateurs de la nation: loix severes, qui +defendent sous peine de bannissement perpetuel de proceder a l'union +conjugale de deux personnes qui s'adorent, avant que d'avoir passe +par les grandes epreuves prescrites dans l'ordonnance. + +Sans doute, dis-je alors au prince dondindandinois, j'aurai vu dans +les romans ce que vous appellez les grandes epreuves; mais je serai +bien aise de les connoitre plus distinctement, et d'apprendre de +vous surquoi est fondee cette loy; et si elle est indispensable. + +Si vous avez lu, me dit-il, les avantures du pieux Enee, vous avez +du remarquer que sans la haine que Junon lui portoit, toute son +histoire finissoit au premier livre; car il arrivoit heureusement en +Italie, il epousoit la princesse latine, et voila l'eneide finie. +Mais son historien ayant habilement imagine de lui donner Junon pour +ennemie, cette deesse implacable lui suscite dans son voyage mille +traverses, qui font une longue suite d'evenemens extraordinaires, et +qui donnent matiere a une grande histoire. Or voila sur quel modele +nos annalistes ont etabli la loy des grandes epreuves. Au defaut du +Neptune, d'Ulysse et de la Junon d'Enee, ils ont trouve des fees et +des enchanteurs ennemis, dont la haine puissante et les persecutions +continuelles donnent lieu aux heros de signaler leur courage par +mille exploits inoueis; et comme il n'y a ni valeur, ni forces +humaines qui puissent resister a de si terribles epreuves, ils ont +soin de leur donner en meme-tems la protection de quelque bonne fee, +ou de quelque genie puissant, comme Ulysse et Enee avoient l'un la +protection de Minerve, l'autre celle du destin. De-la il est aise de +juger que cette loy dans la Romancie doit etre indispensable, et +elle l'est en effet si bien, que les fils de rois, et les plus +grands princes sont ceux qu'elle epargne le moins. + +Que faut-il donc penser, repartis-je, de la plupart des heros +modernes pour qui on ne voit plus agir ni les divinites ni les +genies, soit amis, soit ennemis? + +Ce sont, me dit-il, des heros bourgeois, qui n'ont ni la noblesse ni +l'elevation qui est inseparable de l'idee d'un heros romancien. Mais +ils ne laissent pas d'etre sujets comme les autres, a la loy des +epreuves. Un amant, par exemple, croit toucher au moment qui doit le +rendre heureux. Les parens de part et d'autre consentent au mariage; +point du tout. Il survient un pretendant plus riche et plus +puissant, qui met de son cote une partie des parens; quel parti +prendre? Il faut ou se battre ou enlever la belle. S'il se bat, il +tuera surement son homme. Mais que deviendra-t-il? Voila matiere +d'avantures pour plusieurs annees. S'il enleve sa princesse; il faut +qu'il la consigne chez quelque parente qui veueille bien la cacher, +et qu'il ait bien soin de se cacher lui-meme pour se derober aux +recherches. Tout cela est bien long; mais voici le tragique. Un soir +que la belle enlevee prend le frais sur le bord de la mer avec sa +parente, il vient une tartane d'Alger qu'elle prend pour un batiment +du pays, et qui faisant brusquement descente a terre, enleve les +deux belles chretiennes pour les mener vendre a leur dey. Quelle +epreuve pour un amant! Il ne scait en quel pays du monde on a +transporte le cher objet de ses pensees, ni quel traitement on lui +fait. Quelle situation! Ce sera bien pis, si tandis que le corsaire +fait voile en Afrique, il est attaque, et pris par un vaisseau +chretien, dont le commandant est precisement le rival de l'amant +infortune. Voila de quoi mourir mille fois de rage et de douleur, +sans qu'heureusement tous les romanciens ont la vie extremement +dure. Mais supposons que la charmante Isabelle arrive a Alger; elle +est presentee au dey qui en devient amoureux, jusqu'a oublier toutes +les autres beautes de son serail. Elle aura beau rebuter sa passion, +et faire la plus belle defense du monde: le dey ennuye de ses +larmes, et las de sa resistance, veut enfin user de tout son +pouvoir. Le jour en est marque, et il le fera tout comme il le dit. + +Ah! Prince, m'ecriai-je alors, que cette epreuve est terrible! J'en +fremis. + +Non, non, repliqua-t-il, rassurez-vous: dans la Romancie on trouve +remede a tout. L'amant a si bien fait par ses recherches, qu'il a +decouvert le lieu ou sa chere ame est captive, et il ne manque +jamais d'y arriver a point nomme la veille du jour fatal. Deguise en +garcon jardinier, il entre dans le jardin du serail; il trouve moyen +de faire un signal; il glisse un billet; Isabelle transportee de +joye, se prepare a profiter de la nuit pour s'evader avec lui. Une +echelle de soye, des draps attaches a la fenetre, une corde avec un +panier, que scais-je? On trouve dans ces occasions mille expediens, +qui ne manquent jamais de reussir. O! Que le dey fera le lendemain +un beau bruit dans son serail! Que de tetes d'eunuques tomberont +sous le cimeterre du furieux Achmet! Mais les deux amans le laissant +exhaler toute sa fureur a loisir, auront trouve au port un petit +batiment qui les attendoit, et ils sont deja bien loin. Au reste, ne +croyez pas que ces avantures soient bien singulieres; car pour peu +que vous ayez lu les annales romanciennes, vous devez avoir vu qu'il +n'y a rien de si commun. En voulez-vous d'une autre espece, ajouta- +t-il? L'amoureux cavalier a la nuit dans le jardin de sa belle un +rendez-vous secret; mais en tout honneur, dans un bosquet sombre, ou +de la lumiere seroit dangereuse. La petite porte du jardin est +demeuree entr'ouverte. Or le frere ou le pere de la princesse +voulant par hazard entrer par la petite porte, et la trouvant +ouverte, se doute de quelque chose. On devine aisement tout le +reste: grand bruit; on attaque, on se defend, on apporte des +flambeaux, le cavalier ne se bat qu'en retraite; mais il a beau +faire, il faut de necessite, et c'est encore la une regle capitale, +que le frere ou le pere de celle qu'il adore, s'enferre lui-meme +dans l'epee de l'infortune cavalier. Or jugez combien il faut +d'annees pour raccommoder une pareille avanture. Il faut en +attendant aller servir en Flandre ou en Hongrie. Autre inconvenient; +car en Flandre il est cru mort dans une bataille, et la desolee +Leonore apres s'etre arrache tous les cheveux de la tete pendant six +mois, prend enfin quelque parti funeste a son amant. En Hongrie on +est fait prisonnier et envoye esclave en Turquie pour y travailler +au jardin, ou a entretenir la proprete des appartemens. + +Je vous avoue prince, dis-je, au grand paladin, que de toutes les +epreuves, cette derniere est celle que j'aimerois le mieux: car j'ai +remarque que de tous ceux qui partent de la Romancie pour aller etre +esclaves en Turquie, a Tripoli ou a Alger, il n'y en a aucun qui ne +fasse fortune. + +Cela est vrai, repliqua-t-il; mais remarquez aussi qu'avant que de +partir, il n'y en a pas un qui ne prenne la precaution de scavoir +bien danser, d'avoir une belle voix, de joueer des instrumens dans la +perfection, et d'etre aimable et bien-fait. C'est par-la que tout +leur reussit. On fait voir l'esclave etranger a la sultane favorite +pour la rejoueir. Or l'esclave est un homme si admirable, et toutes +ces sultanes ont le coeur si tendre, qu'en moins de rien voila une +intrigue toute faite, et un pauvre sultan fort peu respecte. La +condition leur plairoit assez, si elle pouvoit durer; mais il n'y a +pas moyen: les loix de la Romancie sont extremement severes sur ce +chapitre; il faut que le sultan, averti ou non, entre dans le serail +et menace de tout tuer. Quel tintamare! Ce ne sera pourtant que du +bruit. On l'a entendu venir: la sultane craignant pour sa vie, +trouve le moyen de s'enfuir avec son charmant Bezibezu (c'est le nom +de l'esclave), et ils sont deja bien loin. En quatre jours la belle +maroquine arrive a Marseille ou a Barcelone; et le lendemain elle +est presentee au bapteme. La seule chose qui me deplait dans cette +avanture, c'est que les loix veulent encore que le coffre de +pierreries que la belle maure a emporte avec elle soit jette a la +mer, ce qui la reduit a l'aumone. + +Ces epreuves, repris-je a mon tour, me paroissent tres-peu +agreables; mais j'en ai vu d'autres qui ne le sont gueres davantage. +Que dites-vous, par exemple, ajoutai-je, d'un pauvre amant, qui +lorsqu'il est a la veille d'epouser tout ce qu'il aime, voit sa +princesse enlevee par des inconnus, et transportee dans un lieu +inconnu, sans qu'apres mille recherches il puisse en apprendre la +moindre nouvelle? Vous m'avoueerez que voila une des situations les +plus favorables pour les sentimens tragiques et les beaux +desespoirs. + +Ah! Cher prince, s'ecria le Prince Zazaraph, quel souvenir me +rappellez-vous? Je l'ai essuyee cette cruelle epreuve, et vous +pouvez demander a tous les echos de nos forets tout ce qu'elle m'a +coute de regrets douloureux, de sanglots pathetiques, et d'helas +touchants. Ouei, je me serois donne mille fois la mort, si on n'avoit +eu la precaution, comme c'est l'ordinaire en ces occasions, de +m'oter epee, poignard, pistolets, et tout instrument qui tue. C'est +pour eviter les funestes effets d'un pareil desespoir, qu'au dernier +enlevement de ma princesse j'ai ete condamne a dormir d'un si long +sommeil, parce qu'on n'a pas cru que je pusse soutenir sans mourir +une seconde epreuve de cette nature. Vous auriez du moins pu, lui +dis-je, dans un si triste accident vous munir d'un portrait de votre +princesse, ou du moins de quelques petits meubles qui auroient ete a +son usage. Cela est d'une ressource infinie; car j'ai connu un +cavalier appelle le Marquis De Rosemont, qui ayant ainsi trouve le +moyen d'avoir jusqu'aux chemises, aux bas et aux cotillons de sa +defunte Donna Diana, passoit une bonne partie du tems a se les +mettre sur le corps, a les contempler et a les baiser l'un apres +l'autre avec une douceur inexprimable. Il est vrai, me repondit le +prince, aussi ne trouvai-je alors de consolation qu'a contempler et +a baiser mille fois par jour le portrait de l'adorable Anemone. Le +prince tira en meme tems le portrait, et me le montra. + +Dieux! Quel fut mon etonnement? Ami lecteur, je ne vous ai pas trop +prepare a cet incident; mais il est vrai qu'alors je ne m'y +attendois pas non plus moi-meme; ainsi votre surprise ne sera pas +plus grande que la mienne. Je crus reconnoitre dans le portrait ma +soeur, l'infante Fan-Feredine. Il est vrai qu'elle me paroissoit +extraordinairement embellie; mais enfin c'etoient ses traits et +toute sa physionomie: de sorte que je n'aurois pas balance un moment +a croire que c'etoit elle-meme, si je n'en avois vu clairement +l'impossibilite. Car j'etois bien sur qu'en partant pour la +Romancie, j'avois laisse ma soeur l'infante a la cour de Fan- +Feredia, aupres de la Reine Fan-Feredine ma mere. Ma soeur ne +s'etoit jamais d'ailleurs appellee la Princesse Anemone; ainsi je +crus devoir regarder cette ressemblance comme un effet tout simple +du hazard. Je ne pus cependant m'empecher de dire au grand paladin +la pensee qui m'etoit venue a l'esprit a la vue du portrait. + +Cela est admirable, me repondit-il; car dans ce meme moment vous +observant aussi moi-meme de plus pres, j'ai cru appercevoir en vous +des traits de ressemblance tres-frappants avec le frere de ma +princesse: de sorte que si elle ressemble a votre soeur, je puis +vous assurer que vous ressemblez aussi beaucoup a son frere, a cela +pres, que vous etes beaucoup mieux fait, et que vous avez l'air plus +noble et plus aimable. + +Oh! Pour le coup, lui dis-je, je suis donc tente de croire qu'il y a +ici de l'enchantement, ou quelque mystere cache; car je trouve aussi +qu'en vous regardant de certain cote, vous ressemblez si bien a un +jeune homme de ma connoissance, qui est amoureux de ma soeur, que je +vous prendrois volontiers pour lui, si vous n'etiez incomparablement +plus beau, mieux fait de votre personne, et outre cela grand +paladin, au lieu qu'il n'est qu'un simple cavalier. Mais, lui +ajoutai-je en interrompant cet entretien, il me semble que +j'appercois une espece de ville ou de grande habitation, a deux ou +trois lieues d'ici. Ouei, me dit-il, et c'est ou nous allons +descendre: vous y verrez des choses assez curieuses. + + +CHAPITRE 12 + +Des ouvriers, metiers et manufactures de la Romancie. + +Nous arrivames donc a l'entree d'une grande et magnifique avenue qui +etoit plantee d'orangers, de grenadiers et de myrthes, entremeles de +buissons charmans d'arbrisseaux fleuris. La nous descendimes de nos +sauterelles que nous congediames, et nous avancames en suivant +l'avenue jusqu'a l'habitation. Le lieu ou nous allons entrer, me dit +le Prince Zazaraph, n'est pas proprement une ville, puisqu'il n'y a +que des ouvriers et des boutiques; mais vous aurez sans doute de la +satisfaction a en parcourir les divers quartiers, et c'est un objet +digne de la curiosite des nouveaux venus. Eh! De quelle espece sont- +ils, lui dis-je, ces ouvriers? Vous l'allez voir par vous-meme, me +repondit-il; mais je veux cependant bien vous en donner auparavant +une idee generale. + +Comme tous ceux qui habitent la Romancie se trouvent toujours +pourvus de tout ce qui est necessaire pour leur subsistance, sans +qu'ils se donnent seulement la peine d'y penser, vous devez juger +que les ouvriers de ce pays-ci ne s'amusent pas a faire des etoffes, +de la toile, des meubles, du pain, ou de la farine. Leur occupation +est beaucoup plus douce; et il y en a differentes especes, les +enfileurs, les souffleurs, les brodeurs, les ravaudeurs, les +enlumineurs, les faiseurs de lanternes magiques, les montreurs de +curiosite, et quelques autres encore. + +Vous me dites la, lui dis-je, des noms de metiers dont je ne concois +pas bien l'usage en ce pays-ci. Je vais vous l'expliquer, me +repartit-il. + +Nous appellons ici enfileurs des ouvriers qui y sont assez communs +depuis un tems. Ces gens-la assemblent de divers endroits une +vingtaine ou une trentaine de petits riens, qu'ils ont l'adresse +d'enfiler et de coudre ensemble, et voila leur ouvrage fait. Les +souffleurs au contraire ne prennent qu'un de ces petits riens; mais +ils ont l'art de l'enfler, et de l'etendre en le soufflant, a peu +pres comme les enfans font des bouteilles de savon, en sorte que +d'une matiere qui d'elle-meme n'est presque rien, ils en font un +gros ouvrage. Ces ouvrages comme on voit ne peuvent pas etre fort +solides; mais ils ne laissent pas d'amuser des esprits oisifs. Les +femmes sur tout et les enfans aiment a voir voltiger en l'air ces +petites bouteilles enflees. Mais il est vrai que ce n'est qu'un +eclat d'un moment, et qu'on ne s'en ressouvient pas le lendemain. + +L'ouvrage des brodeurs est d'une autre espece. Ils font venir de +quelque pays etranger quelques morceaux rares et curieux, dont ils +ornent le fond d'une broderie de dessein courant, qui ne laisse +presque plus distinguer le fond de la broderie meme. Les ravaudeurs +sont moins ingenieux. Tout leur art consiste a donner quelque air de +nouveaute a des choses deja vieilles et usees; c'est pourtant +aujourd'hui l'espece d'ouvriers qui est en plus grand nombre. + +Les vrais peintres sont ici fort rares; mais en recompense nous +avons des enlumineurs admirables, qui sont employes a enluminer des +couleurs les plus brillantes, soit les portraits, soit les figures, +ou les tableaux d'imagination. Il ne faut pas demander a ces gens-la +des portraits ressemblans, ni des tableaux dans le vrai; ce n'est +pas leur metier. Mais personne n'entend comme eux, l'art de charger +un tableau de rouge et de blanc, a peu pres comme les poupees +d'Allemagne; et la seule chose qu'on puisse leur reprocher, c'est +que tous leurs portraits se ressemblent. + +Les lanterniers ou faiseurs de lanternes magiques, sont encore des +ouvriers fort estimes. On les a ainsi nommes, parce que les ouvrages +qu'ils font ressemblent a des especes de lanternes magiques, ou l'on +voit les choses du monde les plus incroyables, des tours d'airain, +des colonnes de diamant, des rivieres de feu, des chariots atteles +d'oiseaux ou de poissons, des geants monstrueux. + +Les montreurs de curiosite font une espece d'ouvrage assez amusant. +C'est un amas de diverses choses curieuses qu'ils font venir de +loin. C'est pour cela qu'on leur a donne ce nom. Quand la matiere +sur laquelle ils travaillent est trop ingrate par elle-meme, ils +trouvent l'art d'augmenter et d'orner leur tableau de divers objets +plus interessans qu'ils presentent l'un apres l'autre, comme le plan +de Londres, la cour de Portugal, le gouvernement de Venise, les +temples de Rome, a peu pres comme un montreur de curiosite vous fait +voir dans sa boete la ville de Constantinople, l'imperatrice de +Russie, la cour de Peking, le port d'Amsterdam. Voila, me dit le +Prince Zazaraph, a peu pres les differentes especes d'ouvriers qui +travaillent en ce pays-ci; mais entrons dans leur habitation pour +les voir de plus pres, car je suis sur que cette vue vous amusera. + +Effectivement je fus charme de la proprete et de l'ordre admirable +que je vis dans la distribution des boutiques. Les differentes +especes d'ouvriers sont partagees en differentes rues, et chaque rue +est formee par de petites boutiques rangees des deux cotes, les unes +aupres des autres, a peu pres comme on le pratique dans les foires +celebres de l'Europe: cela fait un spectacle fort agreable, et si +l'on veut, un lieu de promenade fort amusant. J'admirai sur tout la +variete et la singularite des enseignes; j'en ai meme retenu +quelques-unes, comme a la barbe bleue, au chat amoureux, aux bottes +de sept lieues, au portrait qui parle, a la bonne petite souris, au +serpentin vert, a l'infortune napolitain, et quelques autres dans le +meme gout. Tous les ouvriers sont d'ailleurs extremement polis et +prevenans, pour attirer chez eux les curieux et les marchands; et il +n'y a rien qu'ils ne mettent en usage pour faire valoir leur +marchandise. a les en croire, leur ouvrage est toujours admirable, +singulier, curieux. C'est, dit l'un, le fruit d'un long et penible +travail. C'est, dit l'autre, un reste precieux d'un tel ouvrier qui +a laisse en mourant une si grande reputation. C'est, dit un autre, +une imitation d'un ouvrage chinois ou indien, ouvrage extremement +recherche. Pour moi, dit un marchand plus desinteresse en apparence, +je n'avois nulle envie de communiquer mon ouvrage; mais mes amis et +des personnes de bon gout l'ayant vu, m'ont tellement presse d'en +faire part au public, que je n'ai pu resister a leurs +sollicitations. Ils accompagnent en meme tems ces discours de +manieres si honnetes et si polies, qu'on ne peut gueres se defendre +de leur acheter quelque chose, au hazard de payer cher de mauvaise +marchandise, comme il arrive le plus souvent. + +Le hazard nous ayant d'abord adresses au quartier des enfileurs, +j'eus la curiosite de parcourir avec le Prince Zazaraph quelques- +unes des boutiques; car il faudroit une annee entiere pour les +parcourir toutes. J'admirai veritablement l'adresse avec laquelle je +vis ces ouvriers enfiler ensemble mille petites babioles. Un petit +fil tres-mince leur suffit pour cela, et l'habilete consiste a faire +durer ce fil jusqu'a la fin sans le rompre: car s'il faut le +renoueer, ou en ajouter un autre, l'ouvrage n'a plus le meme prix; la +boutique qui me parut la plus achalandee, avoit pour enseigne, aux +mille et une nuits. L'ouvrier, dit-on, est un des plus celebres du +quartier. Comme son enseigne a eu succes, quelques-autres ouvriers +n'ont pas manque de l'imiter, dans l'esperance de reuessir egalement. +L'un a pris les mille et un jours; l'autre a pris les mille et une +heures: un autre, les mille et un quarts d'heure. Leur fil en effet +est a peu pres le meme. Mais il faut qu'ils n'ayent pas ete aussi +heureux que le premier dans le choix des babioles. + +J'y remarquai encore quelques enseignes des plus distinguees, comme +aux soirees bretonnes, aux veillees de Thessalie, aux contes +chinois, etc.. Mais ces ouvriers, dit-on, ont plus de fecondite que +de force d'imagination. Trop foibles pour entreprendre un ouvrage +d'un seul sujet, ils n'ont de ressource que dans la multitude, a peu +pres comme un homme qui n'ayant point assez d'etoffe pour faire un +habit, le compose de diverses pieces rapportees; bigarrure qui ne +peut jamais faire a l'ouvrier qu'un honneur mediocre. Le quartier +des souffleurs est presque desert depuis long-tems, parce qu'il se +trouve peu d'ouvriers qui ayent l'haleine assez forte pour fournir a +ce travail. Il semble que Cyrus soit leur enseigne favorite, du +moins plusieurs se la sont appropriee, et chacun l'a retournee a sa +facon. Quelques-uns meme de ces messieurs trouvant que ce prince +etoit un sujet propre a achalander leur boutique, l'ont oblige, sans +trop consulter son inclination, a courir le monde comme un +avanturier, pour leur apporter de tous les pays etrangers des +materiaux curieux, propres a etre mis en oeuvre. Il n'est pas bien +decide s'il en est revenu plus homme de bien; mais on ne peut pas +douter qu'apres de si longues courses il n'eut besoin de se mettre +quelque tems en retraite; et il a heureusement trouve un nouveau +maitre, homme d'esprit et charitable, qui a retire le pauvre prince +chez lui, uniquement pour lui faire prendre du repos. + +Il y a quelque tems, me dit le prince Zazaraph, qu'il parut dans ces +quartiers-ci un de ces genies rares et sublimes, tels que la nature +en produit a peine un dans chaque siecle. Il concut que le travail +que vous voyez faire a ces ouvriers pourroit etre de quelque secours +pour former le coeur et l'esprit des jeunes princes, s'il etoit bien +fait et manie avec art et avec sagesse. Il entreprit d'en donner un +modele. Son enseigne etoit au Prince D'Ithaque, et ce lieu que vous +voyez qu'il semble que l'on ait voulu consacrer par respect pour sa +memoire, etoit le lieu ou il travailloit. Il est vrai qu'il fit un +chef-d'oeuvre qu'on ne pouvoit se lasser de voir, et ou il trouva +l'art de meler ensemble tout ce qu'il y a de plus riant et de plus +gracieux, avec tout ce que la sagesse et la religion ont de plus +parfait et de plus sublime. C'est cet ouvrage qui devroit +aujourd'hui servir de modele a tous les ouvriers, et quelques-uns en +effet se sont efforces de l'imiter; mais on est reduit a loueer leurs +efforts, et toujours force de plaindre leur foiblesse. + +Le prince me fit pourtant remarquer dans le meme quartier quelques +boutiques qui etoient assez accreditees. Je me souviens sur-tout de +deux. La premiere avoit pour enseigne le Prince Sethos; et a juger +de ce prince par son portrait, c'etoit un homme d'esprit, a qui on +ne pouvoit reprocher qu'une trop forte application a l'etude de +l'antiquite. La seconde etoit occupee par une ouvriere d'un esprit +fin et solide qui s'etoit fait depuis peu de tems beaucoup de +reputation. Elle avoit pour enseigne la cour de Philippe Auguste, et +l'empressement du public a acheter ses ouvrages, ayant deja epuise +sa boutique, elle en travailloit de nouveaux qu'on attendoit avec +impatience. Je ne trouvai rien dans la rue des brodeurs qui me +frappat beaucoup. Ces ouvriers, me dit le Prince Zazaraph, n'ayant +point assez de talent pour creer eux-memes quelque chose de neuf, +gagnent leur vie a enjoliver des choses deja connues, et qui +paroissent trop simples par elles-memes. Ainsi ils travaillent sur +un fond etranger, et ils ont l'art de le charger tellement de leur +broderie, qu'on ne distingue plus le fond de ce qui n'en est que +l'ornement; mais il est assez rare que leur ouvrage fasse fortune. +Voila une boutique qui a pour enseigne Dom Carlos, et dont l'ouvrier +est estime; mais en voila un autre, qui n'a pas a beaucoup pres si +bien reuessi dans le dessein d'amuser, quoique son enseigne promette +des amusemens h. Mais quoi! Dis-je au prince, ne vois-je pas-la cet +ouvrier des pays etrangers, qu'on nomme le p. L. Eh! Que fait-il +ici? Ce qu'il y fait, me repondit-il; il y figure tres-bien parmi +nos brodeurs, et c'est aujourd'hui un des plus accredites. Il est +vrai qu'il sembloit d'abord vouloir s'etablir dans le pays +d'Historie; et en effet il y a leve boutique; mais il a mieux trouve +son compte a faire de frequentes excursions dans la Romancie; il y +est effectivement si souvent, qu'on ne scait jamais de quel pays +sont ses ouvrages, et je crois qu'on en peut dire, avec verite, que +c'est marchandise melee. Mais j'oubliois, ajouta-t-il, de vous faire +remarquer une de nos plus belles boutiques. La voici, continua-t-il, +en me la montrant; elle a, comme vous voyez, pour enseigne la +Princesse De Cleves; et l'ouvrier joueit a juste titre d'une grande +reputation pour n'avoir jamais perdu de vue dans un travail +extremement delicat les regles du devoir et de la plus austere +bienseance. + +De-la nous passames au quartier des ravaudeurs. Ce sont, comme j'ai +deja dit, les ouvriers les moins estimes de la Romancie. Quel merite +y a-t-il en effet, a r'habiller par exemple a la francoise un +ouvrage fait par un anglois ou un espagnol; ou a reduire a un +pretendu gout moderne des ouvrages faits dans le gout antique? Aussi +est-il assez rare que de tels ouvrages fassent quelque reputation a +leurs auteurs. Mais ce n'est pourtant pas pour cette raison que leur +quartier est presque desert; c'est que faute de police dans la +Romancie pour fixer chacun dans les bornes de son metier, tous les +ouvriers se melent d'etre ravaudeurs, ensorte qu'il n'y en a presque +pas un seul qui dans la marchandise qu'il vous donne pour toute +neuve, n'y mele quelques vieux morceaux qu'il a r'habilles et +retournes a sa facon; c'est ce qui fait que les ravaudeurs en titre +n'ont presque point de pratique, et c'est precisement le cas ou se +trouvent aussi les enlumineurs. Trop de monde se mele de leur +metier, jusqu'aux ouvriers meme du pays d'Historie. + +Les lanterniers, ou faiseurs de lanternes magiques, nous amuserent +quelque temps. Ces ouvriers ont l'imagination extremement feconde: +il ne leur manque que de l'avoir reglee par le bon sens et la vrai- +semblance; car il n'y a point d'invention si bizarre, dont ils ne +s'avisent et qu'ils n'executent, ou ne paroissent executer avec une +facilite surprenante. Demandez-leur des chariots volans, des palais +d'argent, des armes qui rendent invulnerable, des secrets pour +scavoir tout ce qui se fait, et tout ce qui se dit a mille lieues a +la ronde, des charmes pour se faire aimer, des statues qui +s'animent, des ponts, des vaisseaux, des jardins impromptus, des +geans, des betes qui parlent, des montagnes d'or, d'argent et de +pierreries; rien ne leur coute; de sorte qu'en un clin d'oeil leur +boutique est pleine de merveilles. Il est vrai que lorsqu'on +considere leurs ouvrages de plus pres, il est aise de s'appercevoir +que ce ne sont que des colifichets qui n'ont rien de solide ni +d'estimable; et je ne pus m'empecher de temoigner au Prince Zazaraph +que je ne comprenois pas comment ces ouvriers pouvoient trouver le +debit de pareilles marchandises. Mais il me detrompa. Si les +marchands d'Europe, me dit-il, qui etalent des boutiques de poupees, +de sifflets, de petits moulinets, de petites sonnettes, de +marmousets, et de mille autres especes de semblables colifichets que +l'on achete pour les enfans, gagnent leur vie a ce negoce, pourquoi +ne voulez-vous pas que ceux-ci fassent aussi quelque fortune? Car +vous voyez que leurs boutiques et leurs marchandises se ressemblent +parfaitement. Il faut meme observer que la plupart des personnes qui +s'occupent d'ouvrages de Romancie, sont des esprits oisifs et +paresseux, qui veulent etre amuses comme des enfans, parce qu'ils +n'ont pas la force de s'occuper eux-memes de leurs propres pensees, +ni meme de donner une application suffisante aux pensees d'autrui. +Proposez-leur quelque chose a mediter, un raisonnement a +approfondir, seulement une reflexion a faire, vous les accablez, +vous les ennuyez, comme des enfans a qui on propose une lecon a +etudier; au lieu qu'une suite de jolis colifichets qu'on leur fait +passer successivement sous les yeux, les divertit et les amuse sans +les fatiguer. Voila ce qui fait le grand debit de cette marchandise; +a peine les ouvriers peuvent-ils en fournir assez; et des qu'il +paroit quelque nouvelle lanterne magique, ou colifichet nouveau, on +se l'arrache des mains. Il faut pourtant avoueer une chose; c'est que +du moment que la premiere curiosite est satisfaite, il arrive de ces +ouvrages comme des colifichets d'enfans qui sont defaits, ou +demontes; on les laisse trainer dans un appartement, sans que +personne songe a les conserver, et leur sort ordinaire est d'etre +enfin jettes dehors pele mele avec les ordures. + +Nous voici, ajouta le Prince Zazaraph, arrives au quartier des +montreurs de curiosite. Leurs boutiques sont assez belles, comme +vous voyez, et meme fort riches. Il est vrai aussi qu'ils ne +manquent pas de pratique, mais avec tout cela, ils sont peu +consideres, parce qu'ils ne travaillent qu'en subalternes selon que +d'autres ouvriers leur commandent, tantot un plan de ville, tantot +un portrait, une description, une bataille, un tournois, ou quelque +evenement singulier pour remplir les vuides de leurs ouvrages ou +pour les grossir. + +Mais tandis que nous considerions les diverses curiosites dont les +boutiques de ce quartier sont garnies, nous fumes detournes par une +troupe comique de bouffons et de baladins de toute espece, qui +vinrent dans la grande place joueer une espece de comedie. Ce +spectacle me divertit, et je trouvai de l'esprit dans l'invention, +dans la conduite et l'execution de la piece. Un certain ragotin y +faisoit un des principaux roles avec un nomme la rancune, et il ne +parut jamais sur le theatre sans faire beaucoup rire les +spectateurs, autant par son air ridicule et comique, que par les +traits de plaisanterie qui lui echappoient. Toute la piece en +general me parut l'ouvrage d'un homme d'esprit, et on me dit que +c'etoit aussi ce que cet auteur avoit fait de meilleur. Ce spectacle +fut suivi d'une petite piece intitulee le diable boiteux, qui eut +aussi beaucoup d'applaudissement. Elle etoit en un acte, apparemment +qu'elle n'en demandoit pas davantage; car j'ai ouei dire que l'auteur +ne l'avoit pas embellie en voulant l'allonger. On promit pour le +lendemain une autre piece du meme auteur, qui a pour titre, Gilblas +De Santillane, mais j'entendis dire a ceux qui etoient aupres de +moi, que quoiqu'il y eut de l'esprit et d'assez bonnes choses dans +cette piece, elle ne valoit pas la premiere. Enfin je vis paroitre +ensuite une mascarade maussade, composee de gens deguises en gueux +et en avanturiers que j'entendis nommer, Lazarille De Tormes, Dom +Guzman D'Alfarache, l'avanturier Buscon, et d'autres noms +semblables; mais le Prince Zazaraph m'avertit qu'il ne restoit +ordinairement a ce dernier spectacle que de la populace et des gens +de mauvais gout. Je remarquai en effet, que tous les honnetes gens +se retiroient, et j'en fis autant avec mon fidele interprete. Ce ne +fut cependant pas sans difficulte; car pendant que nous nous +retirions, il survint une si grande multitude d'autres masques, +qu'on nomme la bande bleue, et qui ont a leur tete un Gargantua, un +Robert Le Diable, Pierre De Provence, Richard Sans Peur, et d'autres +heros de meme etoffe, que nous eumes de la peine a percer la foule +pour nous sauver d'une si mauvaise compagnie. + +Allons-nous-en au port, me dit le prince, nous y verrons surement +arriver quelques vaisseaux, et ce spectacle est toujours assez +curieux: j'ai aussi-bien un grand interet de ne m'en pas eloigner, +puisque j'attends, comme vous scavez, la Princesse Anemone qui doit +arriver incessamment. + +Je veux vous y accompagner, repondis-je au prince, et je sens qu'il +n'est plus en mon pouvoir de me separer de vous; mais de grace +expliquez-moi auparavant ce que c'est que ce batiment singulier que +j'appercois dans cette place publique. C'est, me repondit-il, un +batiment ou l'on garde les archives de la Romancie; assez mauvais +ouvrage, comme vous voyez. Le portail qui est aussi grand que le +corps meme du batiment, n'est qu'un assemblage bizarre ou l'on ne +voit ni methode, ni principes, et qui choque le bon sens: aussi a-t- +il revolte tous les esprits sensez. Le corps du batiment ne vaut +gueres mieux; c'est un amas de pierres entassees les unes sur les +autres sans gout, sans ordre ni liaison; mais on ne devoit apres +tout rien attendre de mieux de la part de l'entrepreneur. C'est un +homme qui se donnoit auparavant dans le pays d'Historie pour un +grand ouvrier, jusques-la qu'il faisoit la lecon a tous les autres, +et qu'il s'etoit erige en censeur general; mais la forfanterie lui +ayant mal reussi, il s'est jette de desespoir dans la Romancie, ou +il n'a pu trouver d'autre moyen de subsister, que de s'y donner pour +architecte. C'est sur ce pied-la qu'il a ete employe a construire le +batiment dont nous parlons; mais vous voyez par l'execution, que le +pretendu architecte n'est qu'un mediocre macon. + +O dieux! M'ecriai-je dans ce moment; quelle affreuse vapeur! Grand +paladin, quelle peste est-ceci? Ah! Dit-il, fuyons au plus vite, et +sauvons-nous de l'infection. Nous courumes en effet, et quand nous +nous fumes assez eloignes: j'avois oublie, me dit le prince, qu'il +faut eviter le chemin par ou nous venons de passer, a moins qu'on ne +veueille s'exposer a etre empeste: c'est, ajouta-t-il, un jeune +lanternier magique qui nous cause cette infection. On le nomme +Tancrebsai. Fils d'un pere celebre par de beaux ouvrages, il n'a pas +rougi d'embrasser le metier de lanternier; et comme il est jeune et +sans experience, en voulant faire une nouvelle composition pour +peindre sa lanterne magique, il a fait une drogue si puante, qu'on a +ete oblige de fermer son laboratoire; et apres lui avoir fait faire +la quarantaine, on lui a defendu de travailler dans ce genre. Mais, +dit-il ensuite, nous voici tout pres du port, et je crois voir deja +quelques vaisseaux qui arrivent; approchons-nous pour les considerer +de plus pres, et etre temoins du debarquement. + + +CHAPITRE 13 + +Arrivee d'une grande flotte. Jugement des nouveaux debarques. + +A peine fumes-nous arrives, que nous vimes le port se remplir d'un +grand nombre de vaisseaux qui s'empressoient d'y entrer. Les uns +etoient munis de passeports, les autres n'en avoient pas, parce que +sans doute ils etoient de contrebande; mais on n'y regardoit pas de +fort pres, et je les vis entrer pele mele sans qu'on fit presque +d'attention a cette difference, pourvu que d'ailleurs ils ne +portassent rien de pernicieux. Il y en avoit de petits, de grands et +de toutes les tailles. Ils etoient tous distingues par leurs +pavillons comme les vaisseaux d'Europe, et sur-tout par leurs +devises et leurs noms differens. J'aurois de la peine a me les +rappeller tous: c'etoient les quatre facardins, fleur d'epine, les +contes mogols, les contes tartares, Madame Barnevelt, la constance +des promptes amours, Aurore et Phebus, et plusieurs autres, ce qui +faisoit un spectacle fort varie. + +Helas, me dit le Prince Zazaraph, je n'appercois pas encore la ma +chere Anemone; mais un doux pressentiment me fait toujours esperer +qu'elle arrivera incessamment; et ce retardement me laisse du moins +le loisir de vous donner des eclaircissemens sur tout ce que vous +voyez. + +Cette belle flotte, lui dis-je, me ravit d'admiration; et je doute +que celle des grecs qui venoient arracher Helene d'entre les bras de +l'amoureux Paris, fut plus belle. Mais je ne scais que penser d'un +autre spectacle que je vois qui se prepare a l'entree du port. Que +pretend faire cette grave matrone que je vois affecter un air de +magistrat et s'asseoir dans une espece de tribunal, accompagnee +d'hommes et de femmes qui semblent lui tenir lieu d'assesseurs ou de +conseillers? + +C'est en effet, me repondit-il, un vrai tribunal, et peut-etre le +plus eclaire et le plus equitable de tous les tribunaux. Voici +quelle est sa fonction. Nous avons ici des armateurs qui +entreprennent des voyages de long cours pour faire courir le monde a +nos heros et a nos heroines. Ils choisissent ceux qui leur +conviennent, et on les laisse diriger leur course comme il leur +plait. Les uns la font longue, les autres la font plus courte: l'un +va a l'orient et l'autre a l'occident. Mais il faut revenir enfin, +et rendre compte du voyage: or ce compte est toujours tres- +rigoureux. Le juge que vous voyez est incorruptible, et son conseil +compose d'hommes et de femmes est tres-eclaire. Il n'est cependant +pas impossible de lui en imposer pour un tems, mais il revient bien- +tot de son erreur, et il reforme lui-meme son jugement. Je suis +charme, repris-je, que du moins dans la Romancie on rende justice +aux femmes en les admettant au conseil public; car c'est une honte +qu'elles en soient exclues dans tous les autres pays du monde. Mais +expliquez-moi de grace en quoi consistent les jugemens de ce +tribunal. Ils consistent, me repondit-il, en ce que tous les +armateurs sont obliges a leur retour de se presenter a la presidente +du conseil pour lui rendre compte de tout ce qui leur est arrive. +Elle les ecoute, et apres leur rapport, elle les punit ou les +recompense selon la bonne ou la mauvaise conduite qu'ils ont tenue +dans le cours du voyage. S'ils ont conduit et gouverne leur monde +avec art et avec sagesse, on leur donne dans la Romancie un des +premiers rangs; si au contraire ils ont fait faire a leurs passagers +un voyage desagreable, ennuyeux, trop dangereux; s'ils les ont fait +echoueer, s'ils les ont traites avec trop de rigueur, en un mot s'ils +leur ont donne de justes sujets de plainte, le juge les punit en les +condamnant les uns a la prison, les autres au bannissement, ou a +quelque peine plus rigoureuse. + +Cette procedure me parut assez curieuse pour meriter que je la visse +par moi-meme, et je priai le Prince Zazaraph de s'approcher avec moi +du tribunal, pour etre temoin de tout ce qui se passeroit au +debarquement des nouveaux venus. On aura peut-etre de la peine a le +croire; mais il est vrai que dans le grand nombre de vaisseaux qui +arriverent au port, a peine se trouva-t-il un armateur qui meritat +quelque recompense. Les uns n'avoient fait que suivre la route deja +tracee par ceux qui les avoient precedes, sans oser en tenter une +nouvelle. Les autres avoient cause une confusion effroyable dans +leur equipage, par la trop grande quantite de monde qu'ils avoient +prise sur leur vaisseau. D'autres n'avoient mene leurs passagers que +dans des pays incultes et arides, ou ils avoient beaucoup souffert +de la disette et de l'ennuy. Quelques-uns avoient mis a bout la +patience et le courage de leurs gens, par une trop longue suite de +facheuses avantures; quelques autres ne les avoient occupes que de +choses pueriles et extravagantes, de sorte qu'apres avoir entendu +leur relation, le conseil loin de leur donner aucune recompense, +delibera s'ils ne meritoient pas plutot d'etre punis, pour avoir +inutilement tant perdu de tems, et en avoir tant fait perdre aux +autres. Mais il fut conclu a la pluralite des voix, que le peu de +consideration et l'oubli dans lequel ils seroient condamnes a vivre +le reste de leurs jours, leur tiendroit lieu de punition. + +Un armateur nomme L D F essuya dans cette occasion un assez grand +proces. Son heroine dont le nom m'est echappe, se plaignit amerement +au conseil, que sans aucun egard aux bienseances de son sexe, il +l'avoit fait courir pendant un tems infini toujours habillee en +homme, sans lui avoir voulu permettre de prendre des habits de +femme, qu'au moment qu'elle arrivoit au port; ajoutant que son +armateur sans necessite et par pure mechancete, avoit abuse de ce +deguisement ridicule, tantot pour l'obliger a se battre contre des +cavaliers, tantot pour la mettre dans des situations tout-a-fait +indecentes, et pour la conduire dans les lieux les plus suspects, ou +elle avoit vu mille fois son honneur en peril. La plainte de +l'heroine parut d'abord si juste et si bien fondee, qu'elle revolta +tous les esprits contre l'armateur; et il alloit etre condamne tout +d'une voix, lorsqu'un des plus anciens conseillers prit sa defense. +Il representa au conseil qu'a considerer les choses en elles-memes, +il etoit vrai que L D F meritoit punition, pour avoir fait faire a +une honnete heroine un voyage si dangereux et si peu decent; mais +que ces deguisemens, tout dangereux et tout indecens qu'ils etoient, +ayant toujours ete toleres dans la Romancie, comme il etoit aise de +le prouver par les plus anciennes annales, on devoit moins s'en +prendre a l'armateur, qu'a ceux qui lui avoient donne de si mauvais +exemples; qu'ainsi son avis etoit qu'on se contentat pour cette fois +d'admonester serieusement l'armateur de ne plus suivre une pratique +si peu conforme aux loix de la bienseance, et que cependant pour +mettre en surete l'honneur des princesses romanciennes, il falloit +faire un nouveau reglement, qui abrogeat l'ancienne tolerance, et +defendre a tous les armateurs de donner dans la suite a leurs +heroines d'autres habits que ceux de leur sexe, a moins qu'ils ne +s'y trouvassent forces par quelque necessite indispensable. Cet avis +parut si raisonnable que tout le monde s'y rendit, de sorte que +l'armateur en fut quitte pour la peur. Un de ses confreres ne fut +pas si heureux. a peine arrive de son premier voyage, il en avoit +entrepris tout de suite un second, et puis un troisieme, de sorte +qu'il avoit jusques-la echappe aux poursuites de ses accusateurs et +a la sentence du conseil. Mais on le tenoit enfin alors a la fin de +son troisieme voyage, et il fut oblige de comparoitre. On voulut +d'abord incidenter sur ce qu'il s'etoit ingere dans l'employ +d'armateur, qui convenoit mal a sa profession; mais il se justifia +du mieux qu'il put, en alleguant l'exemple de quelques armateurs +celebres, qui avoient auparavant exerce a peu pres la meme +profession que lui. Il n'en fut pas de meme des autres chefs +d'accusation. un homme de qualite appelle le Marquis De parla le +premier, et entre autres griefs il accusa l'armateur. 1 de l'avoir +trompe en ce qu'il l'avoit oblige de s'embarquer pour courir les +risques d'une seconde navigation, apres lui avoir promis de le +laisser vivre en paix dans la solitude des la fin de son premier +voyage. 2 de l'avoir honteusement degrade, en ne lui donnant dans le +second voyage qu'un employ de pedagogue ennuyeux, apres lui avoir +fait joueer dans le premier le role d'un homme de qualite. 3 de +l'avoir accable dans l'un et dans l'autre voyage des malheurs les +plus funestes, et dont le detail faisoit fremir. a ces trois chefs +d'accusation l'homme de qualite, en ajouta quelques autres moins +considerables, ausquels on fit peu d'attention. Mais l'armateur +n'ayant pu repondre aux premiers, il fut juge atteint et convaincu +de malversation; et on remit a prononcer sa sentence apres qu'on +auroit entendu ses autres accusateurs. + +Ce fut une femme qui se presenta ensuite. On la nommoit Manon +Lescot. Quelle femme! Je n'ai jamais rien vu de si eveille; et je +n'aurois pas cru qu'un homme du caractere de put se charger de la +conduite d'une telle princesse. Je ne me souviens pas bien du detail +de ses plaintes; mais elles se reduisoient en general a accuser son +armateur de l'avoir tiree de l'obscurite ou elle vivoit, et a +laquelle elle s'etoit justement condamnee elle-meme, afin de cacher +le derangement de sa conduite, pour la produire sur la scene au +grand jour, et lui faire courir le monde comme une effrontee qui +brave toutes les loix de la pudeur et de la bienseance. + +Cette seconde plainte fut suivie d'une troisieme pour le moins aussi +vive, mais beaucoup plus interessante par la scene touchante dont +elle fut l'occasion. Les deux complaignans etoient le fameux +Cleveland et la triste Fanny. Tous deux faisoient le couple le plus +melancolique qu'on ait peut-etre jamais vu. La tristesse etoit +peinte sur leur visage: a peine pouvoient-ils lever les yeux. De +profonds soupirs precedoient, accompagnoient et suivoient toutes +leurs paroles; et a dire le vrai, il etoit difficile d'entendre le +recit de toutes les infortunes que leur armateur leur avoit fait +essuyer dans le cours de leur voyage, sans prendre part au juste +ressentiment qu'ils faisoient eclater contre lui. Barbare, s'ecrioit +Cleveland, que t'ai-je fait pour m'accabler ainsi des plus cruels +malheurs, sans m'avoir donne dans tout le cours de ma vie presqu'un +seul moment de relache? N'etoit-ce pas assez de la triste situation +ou me reduisoit une naissance malheureuse? Etois-tu peu satisfait de +m'avoir donne une education si sauvage dans une affreuse caverne? +Devois-tu m'en tirer pour me rendre le jouet de la fortune, et +rassembler sur ma tete tous les malheurs, toutes les contradictions, +toutes les traverses de la vie humaine. Ouei, mesdames et messieurs, +ajoutoit-il, en s'adressant aux juges, que l'on compte tous les +meurtres, toutes les morts funestes, les noirceurs, les trahisons, +les dangers effroyables, et tous les evenemens tragiques dont il a +noirci le cours de mes avantures, et vous aurez de la peine a +comprendre comment je puis survivre a tant d'infortunes, et comment +on en peut soutenir meme le recit. Encore si dans les malheurs ou il +m'a plonge il avoit du moins suivi les regles ordinaires. Mais ou a- +t'on jamais entendu parler d'une tempete pareille a celle qu'il nous +fit essuyer en passant d'Angleterre en France? Qui a jamais vu une +amante comme Madame Lalain, joindre ensemble tant de qualites +contraires, la malice avec la bonte du coeur, l'extravagance avec la +raison, la passion la plus violente avec la moderation de la simple +amitie? Que veut dire cette passion ridicule, qu'il me fait +concevoir dans un age deja mur, et dans le tems que j'ai le coeur +devore de mille chagrins? De quel droit me fait-il parler comme un +homme qui n'a que des principes vagues de religion, sans aucun culte +determine? Ah! Combien d'autres sujets de plainte ne pourrois-je pas +ajouter ici? Mais, non, je veux bien les lui pardonner, je consens a +oublier meme la cruelle epreuve ou il a mis ma constance, en faisant +bruler a mes yeux, et devorer par des barbares ma chere fille et +l'infortunee Madame Riding. Je ne m'attache qu'a un dernier outrage +qui met le comble a tous ses mauvais traitemens. Il a rendu ma +femme, ma chere Fanny... dieux! Peut-on le croire: puis-je le dire? +Ouei, il a rendu ma femme infidele. En achevant ces mots, le +malheureux Clevelant outre de douleur et ne pouvant plus se +soutenir, fut oblige de s'asseoir. Toute l'assemblee attendrie de +ses justes plaintes, le regardoit avec compassion, lorsque Fanny se +levant avec vivacite, attira sur elle l'attention des juges et des +spectateurs. Le crime d'infidelite que son epoux venoit de lui +reprocher la piquoit jusqu'au vif. Ingrat, lui dit-elle avec un air +de colere et de fierte, soutenu de cette assurance modeste que +l'innocence inspire, fais eclater tes plaintes contre notre +armateur, je partagerai avec toi l'accusation, puisque j'ai partage +tes malheurs. Mais ne sois pas assez ose pour l'accuser aux depens +de ma vertu. Il a pu rendre Fanny malheureuse, mais il ne l'a jamais +rendue infidele. C'est toi, ingrat, qui n'a pas rougi de me preferer +une odieuse rivale, et le ciel sans doute l'a permis pour me punir +de t'avoir trop aime. Eh! Quoi, madame, s'ecria Cleveland, avec +beaucoup d'emotion, osez-vous nier que vous m'ayez abandonne pour +suivre le perfide Gelin? Il est vrai, repliqua-t-elle, j'ai voulu te +laisser renouveller en liberte tes anciennes amours avec Madame +Lallain; mais scachez que si Gelin m'a aidee dans ma fuite; sa +passion pour moi n'a jamais eu lieu de s'applaudir du service qu'il +m'a rendu. Moi, Madame Lallain! S'ecria Cleveland avec etonnement: +moi, Gelin! Repartit Fanny avec indignation. Quelle fable! Dit l'un; +quelle imagination! Dit l'autre. On vous a trompe, madame: vous etes +dans l'erreur, monsieur: le ciel m'en est temoin: je jure par les +dieux: ah! Je ne vous aimois que trop: helas! Je sens bien moi que +je vous aime encore: quoi, seroit-il possible? Rien n'est plus vrai: +vous m'avez donc toujours aime? Vous m'avez donc toujours ete +fidele? Faisons la paix: embrassons-nous. Ah! Ma chere Fanny: ah! +Cher Cleveland... ils s'embrasserent en effet avec mille transports +de tendresse. Les petits enfans se mirent de la partie, ce qui fit +un spectacle pour le moins aussi touchant que la scene d'Ines De +Castro. Et voila comme apres une explication d'un moment finit la +longue broueillerie de ces deux tendres epoux. Mais l'armateur n'en +parut pas moins coupable. On ne comprenoit pas comment il avoit eu +la durete de les livrer au desespoir pendant des annees entieres, +par la cruelle persuasion ou il les avoit mis l'un et l'autre, +qu'ils se trahissoient mutuellement, sans vouloir leur accorder un +eclaircissement d'un moment. Il eut beau alleguer pour sa defense +qu'il avoit eu besoin de cet expedient pour prolonger son voyage, +auquel des vues de profit l'engageoient a donner plus d'etendue. Il +ne, fut point ecoute, et le conseil, ouei le rapport, et toutes les +defenses de part et d'autre, condamna ledit D P a un bannissement +perpetuel de toutes les terres de la Romancie, avec defense d'y +rentrer jamais. L'arret fut execute sur le champ; et on dit que le +pauvre exile veut se refugier dans le pays d'Historie, ou il a +quelques connoissances, et ou il espere faire plus de fortune. a +peine cette affaire etoit finie, qu'on annonca dans l'assemblee +l'arrivee des princesses malabares. + +Ce nom excita la curiosite. On s'empressa de leur faire place; mais +des qu'elles eurent commence a vouloir s'expliquer, tout le monde se +regarda avec etonnement pour demander ce qu'elles vouloient dire. +C'etoit un langage allegorique, metaphorique, enigmatique ou +personne ne comprenoit rien. Elles deguisoient jusqu'a leur nom sous +de pueriles anagrammes. Elles parloient l'une apres l'autre sans +ordre et sans methode, affectant un ton de philosophe, et une +emphase d'enthousiaste pour debiter des extravagances. On ne laissa +pas d'appercevoir au travers de ces obscurites insensees plusieurs +impietes scandaleuses, et des maximes d'irreligion, qui revolterent +toute l'assemblee contre ces princesses ridicules. Il s'eleva un cri +general pour les faire chasser. Elles furent bannies a perpetuite, +et le vaisseau qui les avoit conduites, fut brule publiquement. +Heureusement pour l'armateur il s'etoit tenu cache depuis son +arrivee; car on l'eut sans doute condamne a un chatiment exemplaire; +mais il trouva moyen de se derober aux recherches, et d'eviter ainsi +la punition qu'il meritoit. + + +CHAPITRE 14 + +Arrivee de la Princesse Anemone. Le Prince Fan-Feredin devient +amoureux de la Princesse Rosebelle. + +Pendant que tout le monde etoit occupe du spectacle de ces scenes +differentes, le grand paladin Zazaraph distrait par son amour et son +impatience, jettoit continuellement les yeux vers l'entree du port. +Il etoit bien sur que la Princesse Anemone ne pouvoit pas manquer +d'arriver incessamment; et en effet il decouvrit enfin le vaisseau +qui l'amenoit. La voila, s'ecria-t-il, transporte de joye: c'est la +Princesse Anemone elle-meme. Je reconnois le vaisseau qui la porte, +et les doux mouvemens que je sens dans mon ame ne m'en laissent pas +douter. Le Prince Zazaraph courut aussi-tot pour recevoir la +princesse a la descente du vaisseau, et je l'accompagnai. + +Mais comment raconter tout ce qui se passa dans cette entrevue? Ce +seroit le sujet d'un volume entier, et pour qu'on ait lu de romans, +on le comprendra mieux que je ne pourrois le representer: +transports, vives impatiences, regards tendres, joye inexprimable, +satisfaction inconcevable, temoignages d'affection reciproque, les +larmes memes, tout cela fut mis en oeuvre et place a propos. Il +fallut ensuite raconter tout ce qui s'etoit passe durant une si +longue absence. Le grand paladin ne fut pas long dans son recit, +n'ayant autre chose a dire, sinon qu'il avoit dormi pendant toute +l'annee par la vertu d'un enchantement. + +Mais l'histoire de la Princesse Anemone fut beaucoup plus longue. Le +Prince Gulifax etoit entre chez elle un soir a main armee, et +l'avoit enlevee lorsqu'elle commencoit a se deshabiller pour se +mettre au lit, sans lui donner seulement le loisir de prendre ses +cornettes de nuit. Elle eut beau pleurer, crier et charger d'injures +le ravisseur. Il fallut partir et s'embarquer. Que ne fit-elle pas +dans le vaisseau, lorsqu'elle se vit eloignee de son cher prince +dondindandinois, et sous la puissance du perfide Gulifax qui avoit +l'insolence de lui parler d'amour? Elle s'evanoueit plus de vingt +fois: vingt fois elle se seroit precipitee dans la mer, si on ne +l'en avoit empechee. Mais il ne lui resta enfin d'autre ressource +que ses larmes et ses sanglots, foible defense contre un corsaire +brutal; aussi la Princesse Anemone passa-t-elle legerement sur ce +chapitre pour continuer la suite de son histoire, et elle fit bien; +car je remarquai qu'a certains endroits de son recit le Prince +Zazaraph temoignoit quelqu'inquietude. Elle raconta donc ensuite que +les dieux, protecteurs de l'innocence opprimee, l'avoient delivree +miraculeusement de la tyrannie de son cruel ravisseur. Un prince +plein de valeur et de generosite, avoit attaque et pris le vaisseau +de Gulifax qui avoit peri dans le combat; mais comme son liberateur +la ramenoit, une tempete effroyable avoit englouti le vaisseau dans +les ondes. Elle s'etoit sauvee sur une planche, et elle avoit ete +jettee a terre plus qu'a demi morte. Des pecheurs apres lui avoir +fait reprendre ses esprits, l'avoient presentee a leur prince, qui +en etoit devenu amoureux; mais toujours intraitable sur ce chapitre, +quoique le prince fut beau et bien fait, elle n'avoit seulement pas +voulu l'ecouter. Ici pourtant je remarquai que le Prince Zazaraph +fit encore une grimace; et ce fut bien pis, lorsqu'elle ajouta +qu'elle avoit ensuite passe successivement sous la puissance de +trois ou quatre autres princes. Le paladin Zazaraph ne put plus y +tenir. + +Il etoit ecrit dans l'ordre de ses avantures, qu'il devoit au retour +de la belle Anemone se broueiller avec elle, et la chose ne manqua +pas d'arriver. Son inquietude sur les perilleuses epreuves ou la +vertu de la princesse avoit ete mise, lui fit faire etourdiment +quelques questions imprudentes; la princesse rougit, palit, versa +des larmes, et parut offensee a un point, qu'on crut qu'elle ne lui +pardonneroit jamais; mais comme il etoit aussi ecrit que le +raccommodement suivroit de pres, quelques sermens equivoques d'une +part, et de l'autre mille pardons demandes avec larmes, +accommoderent l'affaire; et la vertu de la princesse fut reconnue +pour etre a l'epreuve de toutes les avantures et hors de tout +soupcon. Il ne resta plus qu'a achever le roman par un mariage +solemnel; mais il falloit pour cela sortir de la Romancie, ou il +n'est pas permis de se marier, et le prince Zazaraph s'y disposa. + +Au reste j'avoue que je fis peu d'attention au detail des avantures +de la Princesse Anemone. J'eus, pendant qu'elle racontoit son +histoire, l'esprit et le coeur occupes d'un objet plus interessant. +Au bruit de son arrivee la Princesse Rosebelle, soeur du grand +paladin, et qui etoit liee d'une etroite amitie avec Anemone, +accourut pour la voir et l'embrasser. C'etoit-la le moment fatal que +l'amour avoit destine pour me ranger sous ses loix. Voir la +Princesse Rosebelle, l'admirer, l'aimer, l'adorer, ce fut pour moi +une meme chose, et tout cela fut fait en un moment. Aussi me +persuadai-je qu'il n'avoit jamais rien paru de si aimable sur la +terre. C'etoit un petit compose de perfections le plus complet qu'on +puisse imaginer, et ou l'on voyoit la jeunesse, la beaute, les +graces, l'esprit, l'enjoueement, la vivacite se disputer l'avantage. + +Pendant tout le recit de la Princesse Anemone, je ne pus faire autre +chose que de faire parler mes yeux, et ils furent entendus. Je crus +meme appercevoir aussi dans ceux de Rosebelle quelque disposition +favorable; mais des que la belle Anemone et le Prince Zazaraph +eurent acheve leur eclaircissement, et que j'eus la liberte de +parler, je ne fus plus maitre de mes transports; et oubliant toutes +les loix de la Romancie, dont le prince m'avoit entretenu, je me +jettai tout eperdu aux pieds de la charmante Rosebelle, pour lui +declarer la passion dont je brulois pour elle. J'ai scu depuis que +Rosebelle ne fut pas fachee dans le fond de l'ame d'une si brusque +declaration; mais elle ne laissa pas de faire toutes les petites +ceremonies accoutumees. Pour ce qui est des spectateurs, apres un +moment de surprise que mon action leur causa, ils se mirent tous a +sourire en se regardant les uns les autres, et comme la Princesse +Rosebelle ne me repondoit rien, son frere prit la parole. + +Ah! Prince, me dit-il, en m'obligeant a me relever, que vous etes +vif! Eh! Que deviendra la Romancie, si l'on y souffre de pareilles +vivacites? + +Eh! Que deviendrai-je moi-meme, repartis-je avec transport, si +l'adorable Rosebelle n'est pas favorable a mes voeux; et si vous, +prince, qui pouvez disposer d'elle, vous refusez de me rendre +heureux! Je scais tous les egards que meritent les loix de la +Romancie et ces formalites preliminaires dont vous m'avez instruit; +mais enfin, ne puis-je pas en obtenir la dispense, ou du moins les +abreger? Car je sens bien que la violence de mon amour ne me +permettra pas d'en soutenir la longueur sans mourir. + +Je vous ai deja dit, prince, me repondit le grand paladin, que c'est +une chose inoueie que depuis la fondation de la nation romancienne +aucun heros ait ete dispense des formalites, et des epreuves +ordonnees par les loix; mais il est vrai qu'il n'est pas impossible +d'obtenir du conseil public que le tems en soit abrege. Je me flatte +meme d'obtenir cette grace pour vous, en consideration des grands +exemples de constance que la Princesse Anemone et moi venons de +donner a la Romancie dans les rudes et longues epreuves que nous +avons essuyees. C'est d'ailleurs une occasion si favorable de +m'acquitter envers vous du service que vous m'avez rendu, et de nous +unir etroitement ensemble, que je n'attends que le consentement de +la princesse ma soeur pour y travailler efficacement. + +A ces mots, une aimable rougeur qui couvrit le visage de la +princesse, la fit paroitre encore plus belle a mes yeux. Je +tremblois en attendant sa reponse. Mon frere, dit-elle, c'est a vous +a disposer de moi, et puisqu'il faut l'avoueer, je ne serai pas +fachee que ce soit en faveur du Prince Fan-Feredin. Dieux! Quels +furent mes transports! Je ne me possedai plus. Je ne scais ce que je +devins, je pleurai de joye, je moueillai de mes larmes la belle main +de Rosebelle; je voulois parler, et je ne faisois que begayer; mon +amour m'etouffoit, et je crois que je fis en un quart-d'heure la +valeur de plus de quinze des formalites preliminaires dont j'ai +parle. + +Aussi cela fut-il compte pour quelque chose, lorsque le grand +paladin demanda que le tems des formalites et des epreuves fut +abrege pour moi. Il eut pourtant quelque peine a l'obtenir; mais il +avoit acquis dans la Romancie un si grand credit et une reputation +si eclatante, qu'on ne put pas le refuser. On lui accorda meme la +grace toute entiere, en n'exigeant de moi que trois jours pour +accomplir toutes les formalites et toutes les epreuves; apres quoi +on devoit me permettre de partir avec le grand paladin et nos +princesses, pour aller dans la Dondindandie achever notre union. Ici +on s'imaginera peut-etre que trois jours ne purent pas me suffire +pour faire des choses qui fournissent souvent la matiere de +plusieurs volumes; mais je puis assurer que j'eus encore du tems de +reste, tant il est vrai que nos auteurs romanciens, ont un talent +admirable pour enfler et allonger leurs ouvrages. + +Comme j'etois deja fort avance pour les formalites, j'achevai toutes +les autres des le premier jour, et les deux jours suivans je fis +toutes mes epreuves. + +Je commencai par me battre contre un rival, et je le tuai. Cela fut +fait en une heure; il est vrai que je recus une grande blessure, +mais avec un peu de baume de Romancie, je me retrouvai sur pied au +bout d'une demie heure, et en etat de me signaler le meme jour dans +un grand combat naval qui se donna pres du port, je ne me souviens +pas trop pourquoi. J'y fis des prodiges de valeur. Je sautai dans un +vaisseau ennemi avec une intrepidite digne d'un meilleur sort; mais +n'ayant point ete suivi, je fus pris, et deja l'on me menoit en +captivite, tandis que les ennemis faisoient leur descente a terre, +lorsque dans mon desespoir je m'avisai de mettre le feu au vaisseau. +Il fut consume en un moment, et m'etant jette a la mer, je fus assez +heureux pour gagner la terre, et m'y defendre contre ceux des +ennemis que j'y trouvai. J'en fis un horrible carnage, apres quoi je +retournai pour me rendre aupres de ma chere Rosebelle. Helas! Je ne +la trouvai plus: les ennemis en se retirant l'avoient enlevee avec +beaucoup d'autres captifs. + +Quel desespoir! Il etoit deja presque nuit, je m'embarquai aussi-tot +dans une simple chaloupe de pecheurs avec un petit nombre de gens +determines, et a la faveur des tenebres, j'arrivai sans etre reconnu +jusqu'a la flotte ennemie. Je ne doutai point que ma princesse ne +dut etre dans le vaisseau amiral, et ce vaisseau se faisoit +remarquer entre les autres par ses fanaux: je m'en approchai +doucement. Aussi-tot prenant un habit de matelot ennemi, j'y montai +sans obstacle, et me donnant pour un homme de l'equipage, je +m'informai adroitement ce qu'etoit devenue la Princesse Rosebelle. +Je scus qu'elle etoit dans une chambre ou le capitaine venoit de la +laisser en proye a ses mortelles douleurs. J'y entrai, et je me fis +reconnoitre a elle en lui faisant signe en meme tems de me suivre +sur le pont, sous pretexte de prendre l'air un moment. Elle me +suivit, et a peine y fut-elle, que la prenant entre mes bras, je me +precipitai avec elle dans la mer. + +Ici on va croire que nous devions perir l'un et l'autre; point du +tout: je profitai d'un stratageme admirable que j'avois appris dans +Cleveland. J'avois ordonne a mes gens de tenir dans la mer le long +du vaisseau un grand filet bien tendu, et de le tirer a eux des +qu'ils m'entendroient tomber. Je fus obei a point nomme: a peine +fumes-nous deux minutes dans l'eau. Mes gens nous retirerent +Rosebelle et moi, et nous en fumes quittes pour rendre un peu d'eau +sallee que nous avions bue. Cependant notre chute avoit ete entendue +dans le vaisseau; mais on ne put pas s'imaginer ce que c'etoit, ou +du moins on ne le scut que lorsque nous etions deja bien eloignes. + +Nous n'arrivames au port qu'a la pointe du jour, et je me flattois +d'y etre recu avec des acclamations publiques; mais quel fut mon +etonnement, lorsque je me vis charge de chaines et conduit en +prison. J'etois accuse d'intelligence avec les ennemis, et le +fondement de cette accusation etoit la hardiesse avec laquelle +j'avois saute dans un de leurs vaisseaux, et je m'etois mele parmi +eux sans recevoir aucune blessure; et c'est, ajoutoit-on, pour prix +de sa trahison qu'on lui a rendu la Princesse Rosebelle. Si j'avois +eu le tems de m'abandonner aux regrets et aux douleurs, il s'en +presentoit la une belle occasion; mais je n'avois pas de momens a +perdre; je me depechai d'accomplir en abrege tout le ceremoniel +douloureux qui convient en ces occasions, et a peine arrive a la +prison, les juges mieux informes me rendirent la liberte en me +comblant meme d'eloges et de remercimens. Il me restoit encore pres +d'un jour entier, et par consequent la moitie de l'ouvrage a faire. +Je n'en eus que trop. + +Il se fit un magnifique tournois auquel je fus invite. J'etois bien +sur d'y remporter le prix, conformement aux loix de la Romancie, et +je n'y manquai pas. C'etoit un bracelet fort riche que le vainqueur +devoit donner suivant la regle a la dame de ses pensees. Or comme +les princesses avoient juge a propos ce jour-la d'assister en masque +au tournois, je fis la plus lourde bevue qu'on puisse imaginer. +J'allai presenter mon bracelet a la Princesse Rigriche, que je pris +pour l'objet adorable de mes voeux. Il ne faut pas demander si la +Princesse Rigriche fut satisfaite de mon present. Elle en devint +toute fiere, elle se redressa, se rengorgea, et fit toutes les +petites facons les plus agreables qu'elle put inventer sur le champ. +Apres quoi se demasquant suivant l'usage, elle me fit voir un visage +si laid, que croyant bonnement qu'elle avoit deux masques, +j'attendois qu'elle otat le second, et j'allois meme l'en prier, +lorsque je reconnus ma meprise par un bruit qui se fit assez pres de +moi. La Princesse Rosebelle etoit tombee evanoueie, et on la +remportoit chez elle sans connoissance et sans sentiment. + +Cruelle situation! Je previs toutes les suites de cette funeste +avanture. Que va penser, disois-je, ma chere Rosebelle! Helas! Je ne +vois que trop ce qu'elle a deja pense. Que dira son frere? Que vais- +je devenir? Toutes ces reflexions que je fis dans un moment me +saisirent si vivement, que je tombai a mon tour sans connoissance, +accable de ma douleur. On s'empressa de me secourir, et comme le +tems etoit precieux, je repris bientot mes sens: j'ouvris les yeux, +et que vis-je? La Princesse Rigriche qui me tenoit entre ses bras, +m'appellant, mon cher prince, avec l'action d'une personne qui +s'interessoit vivement a ma conservation, et qui me regardoit sans +doute comme son amant. J'avouee que j'en fremis; et dans toutes mes +epreuves, je crois que c'est le moment ou j'ai le plus souffert. Je +la quittai brusquement pour courir chez la Princesse Rosebelle. +Nouvelle avanture. Le grand paladin Zazaraph vient au-devant de moi, +et pretend que je dois lui faire raison du mepris que j'ai marque +pour sa soeur. Moi du mepris pour la Princesse Rosebelle! Lui dis- +je, tout transporte. Ah! Je l'adore. Les dieux sont temoins... mais +j'eus beau dire; l'affaire, disoit-il, avoit eclate, l'affront etoit +trop sensible. En un mot, il avoit deja tire l'epee, et il menacoit +de me deshonorer si je ne me mettois en defense. Que faire? + +Une de ces ressources singulieres qui ne se trouvent que dans la +Romancie, me tira d'embarras. Il etoit defendu par les loix aux +princes de vuider leurs querelles un jour solemnel de tournois. Les +magistrats nous envoyerent ordonner, sous peine de degradation, de +remettre notre combat a un autre jour. C'etoit tout ce que je +souhaitois, dans l'esperance que j'avois de desabuser Rosebelle, et +d'en obtenir le pardon de ma meprise. En effet, l'etant alle +trouver, je me justifiai si-bien, et je le fis avec toutes les +marques d'une passion si tendre et si veritable, que je m'appercus +qu'elle etoit bien aise de me trouver innocent. La reconciliation +fut bien-tot faite. Le grand paladin y entra pour sa part, et je +croyois toutes mes epreuves achevees, lorsque la Princesse Rigriche +vint y ajouter une scene fort embarrassante. + +C'etoit une grosse petite personne aussi vive qu'on en ait jamais +vu. J'etois sans doute le premier amant qui eut rendu hommage a ses +attraits, et peut-etre n'esperoit-elle pas en trouver un second. +Elle saisissoit, comme on dit, l'occasion aux cheveux. Quoiqu'il en +soit, la colere et la jalousie peintes dans les yeux, et outree de +la facon dont je l'avois quittee pour courir chez la Princesse +Rosebelle, elle vint elle-meme m'y chercher, comme une conquete qui +lui appartenoit, ou comme un esclave echappe de sa chaine. Elle +debuta par des reproches fort vifs, auxquels je ne scus que +repondre. Ses reproches s'attendrirent insensiblement, jusqu'a +m'appeller petit volage, et a me faire esperer un pardon facile; +augmentation d'embarras de ma part, et tout ce que je pus faire, fut +de marmoter entre mes dents un mauvais compliment qu'elle n'entendit +pas. Cependant Rosebelle sourioit d'un air malin, et le Prince +Zazaraph gardoit moins de mesures. Rigriche s'en appercut, et voyant +que je ne marquois de mon cote aucune disposition a reparer ma +faute, elle fit bien-tot succeder aux douceurs des injures si +atroces, que je n'eus d'autre parti a prendre que de lui ceder la +place. Elle se retira a son tour, le coeur gonfle de depit; et comme +je n'y scavois point de remede, nous oubliames sans peine cette +scene comique, pour nous disposer a partir tous ensemble le +lendemain. Je temoignai sur cela quelque inquietude, parce que je +n'avois point d'equippage; mais le prince m'assura que je ne devois +pas m'en mettre en peine, parce que c'etoit l'usage de la Romancie, +de fournir gratuitement aux princes qui y avoient habite, tout ce +qui leur etoit necessaire en ces occasions, et que j'aurois lieu +d'etre satisfait. En effet, nous etant leves le lendemain avec +l'aurore, nous trouvames des equipages tout prets, et tels que la +Romancie seule en peut fournir. + + +CONCLUSION + +Catastrophe lamentable. + +O que les choses humaines sont sujetes a d'etranges vicissitudes! +Nous etions le grand paladin et moi deux grands princes, fameux +heros, montes sur deux superbes palefrois. Des brides d'or, des +selles et des housses ornees de perles et de diamans relevoient la +magnificence de notre train. Les harnois de notre equipage n'etoient +gueres moins riches. L'or, l'argent et les pierreries y brilloient +de toutes parts, et repondoient a la richesse de nos livrees. Tous +nos officiers se faisoient sur tout remarquer par leur bonne mine, +et se seroient meme fait admirer, si l'avantage que nous donnoit +notre air noble et gracieux n'avoit attire sur nous tous les +regards. Nous marchions ensemble aux deux cotes d'une magnifique +caleche, dont la richesse effacoit tout ce qu'on peut imaginer de +plus beau. Quatre colonnes d'or autour desquelles on voyoit ramper +une vigne d'emeraude, dont les grappes etoient de rubis et de +saphirs, soutenoient l'imperiale, et l'imperiale elle-meme etoit si +belle, qu'elle faisoit honte au firmament. Dans le fond d'un si beau +char brilloient nos deux princesses pour le moins autant que deux +des plus beaux astres du ciel; l'eclat de leur beaute releve par un +air de satisfaction qui animoit leurs beaux yeux, ebloueissoit tout +le monde. On n'avoit jamais vu en hommes et en femmes un assemblage +si complet de perfections, grandes et petites. Les acclamations des +peuples nous acompagnoient par tout. Nous trouvions tous les chemins +semes de fleurs, l'air parfume d'odeurs exquises, et de distance en +distance des choeurs de musique qui chantoient nos exploits et la +beaute de nos princesses. Enfin apres avoir deja fait un chemin +assez considerable, je me croyois sur le point d'arriver au terme, +lorsqu'un instant fatal me ravit un si parfait bonheur; mais pour +bien entendre ce cruel evenement, il faut reprendre la chose de plus +haut, et prevenir les lecteurs que je vais changer de ton. + +Il y a dans le fond du Languedoc un gentilhomme nomme M De La +Brosse, qui retire dans sa terre, joint aux amusemens de la campagne +celui de la lecture qu'il aime passionnement. Quoiqu'il scache +preferer les bons livres aux mauvais, il ne laisse pas de lire +quelquefois des romans, moins par l'estime qu'il en fait, que parce +qu'il aime a lire tous les livres. Ce gentilhomme a une soeur qui +vient d'epouser un autre gentilhomme du voisinage appelle M Des +Mottes; et pour faire une double alliance, M De La Brosse a epouse +en meme tems la soeur de M Des Mottes. Tandis que ce double mariage +se negocioit, et lorsqu'il etoit deja a la veille de le conclure, M +De La Brosse ayant la tete remplie d'une longue suite de romans +qu'il avoit lus recemment, reva dans un long et profond sommeil +toute l'histoire qu'on vient de lire. Apres s'etre metamorphose en +Prince Fan-Feredin, il fit de M Des Mottes un grand paladin +Zazaraph. Il changea sa soeur en Princesse Anemone, sa maitresse en +Princesse Rosebelle, et composa tout le beau tissu d'avantures qu'il +vient de raconter. Or ce gentilhomme, ci-devant Prince Fan-Feredin; +c'est moi-meme ne vous en deplaise, et jugez par consequent quel fut +mon etonnement a mon reveil de me retrouver M De La Brosse. Je +demeurai si frappe de la perte que j'avois faite, que pendant toute +la journee je ne pus parler d'autre chose; et M Des Mottes m'etant +venu voir le matin: ah Prince Zazaraph, lui dis-je, que nous avons +perdu tous deux! Comment se porte la Princesse Rosebelle? Avez vous +vu la Princesse Anemone? Que dites vous de la folie de Rigriche? o +les beaux diamans! Que j'ai de regret a ce bracelet! Arriverons nous +bien-tot dans la Dondindandie? + +Il est aise de penser que de tels propos etonnerent etrangement M +Des Mottes, et je vis le moment qu'il alloit croire que la tete +m'avoit tourne, lorsqu'un grand eclat de rire que je fis le rassura. +Il se mit a rire lui-meme en me demandant l'explication de ce que je +venois de lui dire. Non, lui repondis-je, c'est une longue histoire +que je ne veux raconter que devant un auditoire complet. Nous devons +diner aujourd'hui tous ensemble; apres le diner je vous regalerai du +recit de mes avantures, et meme des votres que vous ignorez. Je tins +parole, et mon histoire ou mon songe leur fit a tous un si grand +plaisir, que depuis ce tems-la, pour conserver du moins quelques +debris de notre ancienne fortune, nous nous appellons encore souvent +en plaisantant les Princes Fan-Feredin et Zazaraph, et les +Princesses Anemone et Rosebelle. On a de plus exige de moi que je +misse mon histoire par ecrit. Ami lecteur vous venez de la lire. Je +souhaite qu'elle vous ait fait plaisir. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Voyage du Prince Fan-Federin dans la +romancie, by Guillaume Hyacinthe Bougeant + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE DU PRINCE FAN-FEDERIN *** + +***** This file should be named 13804.txt or 13804.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/8/0/13804/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also +available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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