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+The Project Gutenberg EBook of Voyage du Prince Fan-Federin dans la
+romancie, by Guillaume Hyacinthe Bougeant
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Voyage du Prince Fan-Federin dans la romancie
+
+Author: Guillaume Hyacinthe Bougeant
+
+Release Date: October 20, 2004 [EBook #13804]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ASCII
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE DU PRINCE FAN-FEDERIN ***
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+Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also
+available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.
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+REMARKS:
+The format is Codepage 1252
+For italics, I used : _..._
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+
+Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also
+available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.
+
+
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+
+Guillaume-Hyacinthe Bougeant
+VOYAGE DU PRINCE FAN-FEREDIN DANS LA ROMANCIE
+(1735)
+
+
+Table des matieres
+
+EPITRE
+A Madame C B.
+CHAPITRE 1
+Voyage merveilleux du Prince Fan-Feredin dans la romancie. Depart du
+Prince Fan-Feredin pour la romancie.
+CHAPITRE 2
+Entree du Prince Fan-Feredin dans la romancie. Description et
+histoire naturelle du pays.
+CHAPITRE 3
+Suite du chapitre precedent.
+CHAPITRE 4
+Des habitans de la romancie.
+CHAPITRE 5
+Rencontre et reveil du Prince Zazaraph, grand paladin de la
+Dondindandie, avec le dictionnaire de la langue romancienne.
+CHAPITRE 6
+De la haute et basse Romancie.
+CHAPITRE 7
+De mille choses curieuses, et de la maladie des baillemens.
+CHAPITRE 8
+Des bois d'amour.
+CHAPITRE 9
+Des voitures et des voyages.
+CHAPITRE 10
+Des trente-six formalites preliminaires qui doivent preceder les
+propositions de mariage.
+CHAPITRE 11
+Des grandes epreuves; et ressemblance singuliere qui fera soupconner
+aux lecteurs le denouement de cette histoire.
+CHAPITRE 12
+Des ouvriers, metiers et manufactures de la Romancie.
+CHAPITRE 13
+Arrivee d'une grande flotte. Jugement des nouveaux debarques.
+CHAPITRE 14
+Arrivee de la Princesse Anemone. Le Prince Fan-Feredin devient
+amoureux de la Princesse Rosebelle.
+CONCLUSION
+Catastrophe lamentable.
+Guillaume-Hyacinthe Bougeant
+
+
+EPITRE
+
+A Madame C B.
+
+Non, madame, je ne connois point de mechancete pareille a celle que
+vous m'avez faite. Il faut que le public en soit juge; je ne puis
+souffrir les romans, vous le scavez. Je vois que vous les aimez, et
+je vous en fais la guerre. Vous me demandez pourquoi: je vous dis
+mes raisons; et comme si vous etiez disposee a vous laisser
+persuader, finement vous m'engagez a les mettre par ecrit.
+
+Mais quoi! Faire une dissertation raisonnee, une controverse de
+casuiste ou de philosophe pedant? Non, dis-je en homme d'esprit; il
+faut donner a mes raisons un tour agreable, les envelopper sous
+quelque idee riante, sous quelque fiction qui amuse; et pour cela
+j'imagine le voyage merveilleux du Prince Fan-Feredin. Le voila
+fait: c'est un roman; et c'est moi qui l'ai fait. O ciel! C'est-a-
+dire, que vous avez trouve le moyen de me faire faire un roman, a
+moi l'ennemi declare des romans, et cela dans le tems que je vous
+reproche de les aimer. Avouez-le, madame: c'est-la ce qu'on appelle
+une trahison, une noirceur.
+
+Mais je serai venge. Vous n'aimez pas les loueanges; privilege bien
+singulier pour une femme. Vous abhorrez une epitre dedicatoire, vous
+me l'avez dit. Eh bien, vous aurez l'un et l'autre. Car je le
+declare ici a tout le public. C'est a vous, et a vous toute seule,
+c'est a Madame C B que je dedie cet ouvrage; et comme jamais
+dedicace ne va sans eloges, il ne tient qu'a moi de vous en
+accabler; c'est une belle occasion de satisfaire l'envie que j'en ai
+depuis long-tems. Non, je crois vous entendre me demander grace, et
+je n'ai pas le courage de vous refuser. Pour rendre ma vengeance
+complette, il suffiroit de vous nommer; mais je m'en garderai bien,
+parce que vous ne manqueriez pas de me rendre la pareille; et a dire
+le vrai, je ne vous hais pas assez pour acheter a mes propres depens
+le plaisir de me venger. Gardez-moi donc le secret, je vous prie,
+comme je vous le garderai; et je vous promets de plus que si ce
+petit ouvrage repond a mes intentions, en vous inspirant vous et a
+ceux qui le liront un juste degout de la lecture des romans, je vous
+pardonnerai de me l'avoir fait ecrire. J'ai l'honneur d'etre,
+madame, votre tres-humble et tres-obeissant serviteur.
+
+
+CHAPITRE 1
+
+Voyage merveilleux du Prince Fan-Feredin dans la romancie. Depart du
+Prince Fan-Feredin pour la romancie.
+
+Je pourrois, suivant un usage assez recu, commencer cette histoire
+par le detail de ma naissance, et de tous les soins que la Reine
+Fan-Feredine ma mere prit de mon education; c'etoit la plus sage et
+la plus vertueuse princesse du monde; et sans vanite, j'ai
+quelquefois ouei dire, que par la sagesse de ses instructions elle
+avoit scu me rendre en moins de rien un des princes les plus
+accomplis que l'on eut encore vus. Je suis meme persuade que ce
+recit, orne de belles maximes sur l'education des jeunes princes,
+figureroit assez bien dans cet ouvrage; mais comme mon dessein est
+moins de parler de moi-meme, que de raconter les choses admirables
+que j'ai vues, j'ai cru devoir omettre ce detail, et toute autre
+circonstance inutile a mon sujet.
+
+La Reine Fan-Feredine aimoit assez peu les romans; mais ayant lu par
+hasard dans je ne scai quel ouvrage, compose par un auteur d'un
+caractere respectable, que rien n'est plus propre que cette lecture
+pour former le coeur et l'esprit des jeunes personnes, elle se crut
+obligee en conscience de me faire lire le plus que je pourrois de
+romans, pour m'inspirer de bonne heure l'amour de la vertu et de
+l'honneur, l'horreur du vice, la fuite des passions, et le gout du
+vrai, du grand, du solide, et de tout ce qu'il y a de plus
+estimable. En effet, comme je suis ne, dit-on, avec d'assez
+heureuses dispositions, je ressentis bien-tot les fruits d'une si
+loueable education. Agite de mille mouvemens inconnus, le coeur plein
+de beaux sentimens, et l'esprit rempli de grandes idees, je
+commencai a me degouter de tout ce qui m'environnoit. Quelle
+difference, disois-je, de ce que je vois et de tout ce que
+j'entends, avec ce que je lis dans les romans! Je vois ici tout le
+monde s'occuper d'objets d'interet, de fortune, d'etablissement, ou
+de plaisirs frivoles. Nulle avanture singuliere: nulle entreprise
+heroique. Un amant, si on l'en croyoit, iroit d'abord au denouement,
+sans s'embarrasser d'aucun preliminaire. Quel procede! Pourquoi
+faut-il que je sois ne dans un climat ou les beaux sentimens sont si
+peu connus? Mais pourquoi, ajoutois-je, me condamner moi-meme a
+passer tristement mes jours dans un pays ou l'on ne scait point
+estimer les vertus heroiques? J'y regne, il est vrai, mais quelle
+satisfaction pour un grand coeur de regner sur des sujets presque
+barbares? Abandonnons-les a leur grossierete, et allons chercher
+quelque glorieux etablissement dans ce pays merveilleux des romans,
+ou le peuple meme n'est compose que de heros.
+
+Telles furent les pensees qui me vinrent a l'esprit, et je ne tardai
+pas a les mettre en execution. Apres m'etre muni secretement de tout
+ce que je crus necessaire pour mon voyage, je partis pendant une
+belle nuit au clair de la lune, pour tenter, en parcourant le monde,
+la decouverte que je meditois. Je traversai beaucoup de plaines, je
+passai beaucoup de montagnes; je rencontrai dans mon chemin des
+chateaux et des villes sans nombre; mais ne trouvant par-tout que
+des pays semblables a ceux que je connoissois deja, et des peuples
+qui n'avoient rien de singulier, je commencai enfin a m'ennuyer de
+la longueur de mes recherches. J'avois beau m'informer et demander
+des nouvelles du pays des romans; les uns me repondoient qu'ils ne
+le connoissoient pas meme de nom: les autres me disoient qu'a la
+verite ils en avoient entendu parler, mais qu'ils ignoroient dans
+quel lieu du monde il etoit situe. La seule chose qui soutenoit mon
+courage dans la longueur et la difficulte de l'entreprise, c'est la
+reflexion que je faisois, qu'apres tout il falloit bien que la
+romancie fut quelque part, et que ce ne pouvoit pas etre une
+chimere. Car enfin, disois-je, si ce pays n'existoit pas reellement,
+il faudroit donc traiter de visions ridicules et de fables pueriles
+tout ce qu'on lit dans les romans. Quelle apparence! Eh! Que
+faudroit-il donc penser de tant de personnes si raisonnables
+d'ailleurs qui ont tant de gout pour ces lectures, et de tant de
+gens d'esprit qui employent leurs talens a composer de pareils
+ouvrages? Cependant malgre ces reflexions, j'avoue que je fus
+quelquefois sur le point de me repentir de mon entreprise, et qu'il
+s'en fallut peu que je ne prisse la resolution de retourner sur mes
+pas. Mais non, me dis-je, encore une fois a moi-meme: apres en avoir
+tant fait, il seroit honteux de reculer. Que scais-je si je ne
+touche pas au terme tant desire? J'y touchois en effet sans le
+scavoir, et voici comment la chose arriva par un accident bizare,
+qui par-tout ailleurs m'auroit coute la vie.
+
+Apres avoir monte pendant plusieurs heures les grandes montagnes de
+la Troximanie, j'arrivai enfin avec beaucoup de peine jusqu'a leur
+cime, conduisant mon cheval par la bride. La, je sentis tout-a-coup
+que la terre me manquoit sous les pieds; en effet mon cheval roula
+d'un cote de la montagne, et je culbutai de l'autre, sans scavoir ce
+que je devins depuis ce moment jusqu'a celui ou je me trouvai au
+fond d'un affreux precipice, environne de toutes parts de rochers
+effroyables. Il est visible que quelque bon genie me soutint dans ma
+chute pour m'empecher d'y perir; et je m'en serois appercu des-lors
+si j'avois eu toutes les connoissances que j'ai acquises depuis.
+Mais la pensee ne m'en vint point, et j'attribuai a un heureux
+hasard ce qui etoit l'effet d'une protection particuliere de quelque
+fee, de quelque genie favorable, ou de quelqu'une de ces petites
+divinites qui voltigent dans le pays des romans en plus grand nombre
+que les papillons ne volent au printems dans nos campagnes. On
+n'aura cependant pas de peine a comprendre que dans la situation ou
+je me trouvai, apres avoir leve les yeux au ciel pour contempler la
+hauteur enorme d'ou j'etois tombe, et avoir envisage toute l'horreur
+des lieux qui m'environnoient, je dus m'abandonner aux plus tristes
+reflexions. "pauvre Fan-Feredin, que vas-tu devenir dans cette
+horrible solitude... par ou sortiras-tu de ces antres profonds... tu
+vas perir..." O que je dis de choses touchantes, et que je me
+plaignis eloquemment du destin, de la fortune, de mon etoile, et de
+tout ce qui me vint a l'esprit! Mais on va voir combien j'avois tort
+de me plaindre; et par le droit que j'ai acquis dans le pays des
+romans de faire des reflexions morales, je voudrois que les hommes
+apprissent une bonne fois par mon exemple, a respecter les decrets
+supremes qui reglent leur sort, et a ne se jamais plaindre des
+evenemens qui leur semblent les plus contraires a leurs desirs.
+Cependant la nuit qui approchoit, redoubloit mon inquietude, et je
+me hatai de profiter du peu de jour et de forces qui me restoient
+pour sortir, s'il etoit possible, de l'abime ou j'etois. En vain
+aurois-je essaye de gagner les hauteurs: elles etoient trop
+escarpees. Il ne me restoit qu'a chercher dans les fonds une issue
+pour me conduire a quelque endroit habite, ou du moins habitable.
+Nul vestige de sentier ne s'offrit a ma vue. Sans doute j'etois le
+premier homme qui fut descendu dans ce precipice. Je fus ainsi
+reduit a me faire une route a moi-meme, et en effet je fis si bien,
+en grimpant et sautant de rocher en rocher, tantot m'accrochant aux
+brossailles, tantot me laissant couler sur le dos ou sur le ventre,
+qu'apres avoir fait quelque chemin de cette maniere, j'arrivai a un
+endroit plus decouvert et plus spatieux.
+
+Le premier objet qui me frappa la vue, fut une espece de cimetiere,
+un charnier, ou un tas d'ossemens d'une espece singuliere. C'etoient
+des cornes de toutes les figures, de grands ongles crochus, des
+peaux seches de dragons ailes, et de longs becs d'oiseaux de toute
+espece. Je me rappellai aussi-tot ce que j'avois lu dans les romans,
+des griffons, des centaures, des hippogriffes, des dragons volans,
+des harpies, des satyres, et d'autres animaux semblables, et je
+commencai a me flatter que je n'etois pas loin du pays que je
+cherchois. Ce qui me confirma dans cette idee, c'est qu'un moment
+apres je vis sortir de l'ouverture d'un antre un centaure, qui
+venant droit a l'endroit que j'observois, y jetta une grande
+carcasse d'hippogriffe qu'il avoit apportee sur son dos, apres quoi
+il se retira, et s'enfonca dans l'antre d'ou il etoit sorti. Quoique
+je connusse parfaitement les centaures, par les lectures que j'avois
+faites, et que d'ailleurs je ne manque point de courage, j'avoue que
+cette premiere vue me causa quelque emotion; je me cachai meme
+derriere un rocher pour observer le centaure jusqu'a ce qu'il se fut
+retire; mais alors reprenant mes esprits, et m'armant de resolution:
+qu'ai-je a craindre, dis-je en moi-meme, de ce centaure? J'ai lu
+dans tous les romans que les centaures sont les meilleures gens du
+monde. Loin d'etre ennemis des hommes, ils sont toujours disposes a
+leur rendre service, et a leur apprendre mille secrets curieux,
+temoin le centaure Chiron. Peut-etre celui-ci me portera-t-il au
+pays des romans; du moins il ne refusera pas de me tirer de ces
+horribles lieux. Je marchai aussi-tot vers l'antre, et m'arretant a
+l'entree, je l'appellai a haute voix en ces termes: "charitable
+centaure, si votre coeur peut etre touche par la pitie, soyez
+sensible au malheur d'un prince qui implore votre generosite. C'est
+le Prince Fan-Feredin qui vous appelle". Mais j'eus beau appeller et
+elever ma voix, personne ne parut.
+
+Plein d'inquietude et d'une frayeur secrete, j'entrai dans la
+caverne, et je vis que c'etoit un chemin souterrain qui s'enfoncoit
+beaucoup sous la montagne. Quel parti prendre? Je n'en trouvai pas
+d'autre que de suivre le centaure, jugeant qu'il n'etoit pas
+possible que je ne le rencontrasse, ou que je ne me fisse bien-tot
+entendre a lui. Mais avouerai-je ici ma foiblesse, ou ne l'avouerai-
+je pas? Faut-il parler ou me taire? Voila une de ces situations
+difficiles, ou j'ai souvent vu dans les romans les heros qui
+racontent leurs avantures, et dont on ne connoit bien l'embarras que
+lorsqu'on l'eprouve soi-meme. Apres tout, comme j'ai remarque que
+tout bien considere, ces messieurs prennent toujours le parti
+d'avouer de bonne grace, j'avoue donc aussi qu'a peine j'eus fait
+cent pas dans ce profond souterrain, en suivant toujours le rocher
+qui servoit de mur, que saisi d'horreur de me voir dans un lieu si
+affreux sans scavoir par quelle issue j'en pourrois sortir, je me
+laissai tomber de foiblesse, et presque sans connoissance. Il m'en
+resta cependant assez pour me souvenir que dans une situation a peu
+pres semblable, le celebre Cleveland avoit eu l'esprit de
+s'endormir; et trouvant l'expedient assez bon, je ne balancai pas a
+l'imiter. Mais apres un tel aveu, il est bien juste que je me
+dedommage par quelque trait qui fasse honneur a mon courage. Je me
+relevai donc bien-tot apres, et considerant qu'il falloit me
+resoudre a perir dans ces profondes tenebres des entrailles de la
+terre, ou trouver le moyen d'en sortir, je resolus de continuer ma
+route jusqu'ou elle me pourroit conduire. Qu'on se represente un
+homme marchant sans lumiere dans un boyau etroit de la terre a deux
+lieues peut-etre de profondeur, oblige souvent de ramper, de se
+replier, de se glisser comme un serpent dans des passages serres,
+sans pouvoir avancer qu'en tatant de la main, et qu'en sondant du
+pied le terrain.
+
+Telle etoit ma situation, et on aura sans doute de la peine a en
+imaginer une plus affreuse. Le souvenir de cette avanture me fait
+encore tant d'horreur, que j'en abrege le recit. Mais ce que je ne
+puis m'empecher de dire, c'est que je n'ai jamais mieux reconnu
+qu'alors la verite de ce que j'ai vu dans tous les romans, qu'on
+n'est jamais plus pres d'obtenir le bien qu'on desire, qu'au moment
+que l'on en paroit le plus eloigne: car voici ce qui m'arriva. Apres
+avoir marche long-tems de la facon que je viens de raconter, je crus
+que je commencois a appercevoir quelque foible lumiere. J'eus peine
+d'abord a me le persuader, et je l'attribuai a un effet de mon
+imagination inquiete et troublee. Cependant j'appercus bien-tot que
+cette lumiere augmentoit sensiblement, et je n'en pus plus douter,
+lorsque je vis que je commencois a distinguer les objets. o quelle
+joye je ressentis dans ce moment! Tout mon corps en tressaillit, et
+je ne connois point de termes capables de l'exprimer. Je ne
+comprends pas encore comment ce passage subit d'une extreme
+tristesse a un si grand exces de joye, ne me causa pas une
+revolution dangereuse. Quoiqu'il en soit, voyant que le jour
+augmentoit toujours, et jugeant que la sortie que je cherchois ne
+devoit pas etre eloignee, je doublai le pas, ou plutot je courus
+avec empressement pour y arriver. Je la trouvai en effet, et je
+vis... le dirai-je? Ouei, je vis les choses les plus etonnantes, les
+plus admirables, les plus charmantes qu'on puisse voir. Je vis en un
+mot le pays des romans. C'est ce que je vais raconter dans le
+chapitre suivant.
+
+
+CHAPITRE 2
+
+Entree du Prince Fan-Feredin dans la romancie. Description et
+histoire naturelle du pays.
+
+La plupart des voyageurs aiment a vanter la beaute des pays qu'ils
+ont parcourus, et comme la simple verite ne leur fourniroit pas
+assez de merveilleux, ils sont obliges d'avoir recours a la fiction.
+Pour moi loin de vouloir exaggerer, je voudrois aucontraire pouvoir
+dissimuler une partie des merveilles que j'ai vues, dans la crainte
+ou je suis qu'on ne se defie de la sincerite de ma relation. Mais
+faisant reflexion qu'il n'est pas permis de supprimer la verite pour
+eviter le soupcon de mensonge, je prends genereusement le parti qui
+convient a tout historien sincere, qui est de raconter les faits
+dans la plus exacte verite, sans aucun interet de parti, sans
+exaggeration, et sans deguisement. Je prevois que les esprits forts
+s'obstineront dans leur incredulite; mais leur incredulite meme leur
+tiendra lieu de punition, tandis que les esprits raisonnables auront
+la satisfaction d'apprendre mille choses curieuses qu'ils
+ignoroient. Je reprends donc la suite de mon recit.
+
+A peine fus-je arrive a la sortie du chemin souterrain, que jettant
+les yeux sur la vaste campagne qui s'offroit a mes regards, je fus
+frappe d'un etonnement que je ne puis mieux comparer qu'a
+l'admiration ou seroit un aveugle ne qui ouvriroit les yeux pour la
+premiere fois: cette comparaison est d'autant plus juste, que tous
+les objets me parurent nouveaux, et tels que je n'avois rien vu de
+semblable. C'etoient a la verite des bois, des rivieres, des
+fontaines; je distinguois des prairies, des collines, des vergers;
+mais toutes ces choses sont si differentes de tout ce que dans ce
+pays-ci nous appellons du meme nom, qu'on peut dire avec verite que
+nous n'en avons que le nom et l'ombre. La premiere reflexion qui me
+vint a l'esprit, fut de songer qu'il y avoit sous la terre beaucoup
+de pays que nous ne connoissions pas, ce qui me parut une
+observation importante pour la geographie et la physique; mais il
+est vrai qu'entraine par la curiosite et l'admiration des objets qui
+s'offroient a mes yeux, je ne m'arretai pas long tems a ces
+reflexions philosophiques.
+
+J'entrai dans la campagne sans trop scavoir ou je tournerois mes
+pas, me sentant egalement attire de tous cotes par des beautes
+nouvelles, et pouvant a peine me donner le loisir d'en considerer
+aucune en particulier. Je me determinai enfin a suivre une charmante
+riviere qui serpentoit dans la plaine. Cette riviere etoit bordee
+d'un gazon le plus beau, le plus riant, le plus tendre qu'on puisse
+imaginer, et ce gazon etoit embelli de mille fleurs de differente
+espece. Elle arrosoit une prairie d'une beaute admirable, dont
+l'herbe et les fleurs parfumoient l'air d'une odeur exquise, et si
+en serpentant elle sembloit quelquefois retourner sur ses pas, c'est
+sans doute parce qu'elle avoit un regret sensible de quitter un si
+beau lieu. La prairie etoit ornee dans toute son etendue de bosquets
+delicieux, places dans de justes distances pour plaire aux yeux, et
+comme si la nature aimoit aussi quelquefois a imiter l'art, comme
+l'art se plait toujours a imiter la nature, j'appercus dans quelques
+endroits des especes de desseins reguliers formes de gazon, de
+fleurs et d'arbrisseaux qui faisoient des parterres charmans; mais
+la riviere elle-meme sembloit epuiser toute mon admiration. L'eau en
+etoit plus claire et plus transparente que le crystal. Pour peu
+qu'on voulut preter l'oreille, on entendoit ses ondes gemir
+tendrement, et ses eaux murmurer doucement; et ce doux murmure se
+joignant au chant melodieux des cygnes, qui sont la fort communs,
+faisoit une musique extremement touchante. Au lieu de sable on
+voyoit briller au fond de la riviere des nacres de perle, et mille
+pierres precieuses; et on distinguoit sans peine dans le sein de
+l'onde un nombre infini de poissons dores, argentes, azures,
+pourpre, qui pour rendre le spectacle plus aimable, se plaisoient a
+faire ensemble mille agreables jeux. C'est pourtant dommage, dis-je
+tout bas, qu'on ne puisse point passer d'un bord a l'autre pour
+joueir egalement des deux cotes de la riviere. Le croira-t-on? Sans
+doute; car j'ai bien d'autres merveilles a raconter. a peine donc
+eus-je prononce tout bas ces paroles, que j'appercus a mes pieds un
+petit batteau fort propre. Je connoissois trop par mes lectures
+l'usage de ces batteaux, pour hesiter d'y entrer. J'y descendis en
+effet, et dans le moment je fus porte a l'autre bord de la riviere.
+Que les incredules osent apres cela faire valoir de mauvaises
+subtilites contre des faits si averes. Voici dequoi achever de les
+confondre, c'est que considerant un certain endroit de la riviere,
+et trouvant qu'il eut ete a propos d'y faire un pont, je fus tout
+etonne d'en voir un tout fait dans le moment meme; de sorte qu'on
+n'a jamais rien vu de si commode.
+
+Cependant je continuai ma route, et je puis dire, sans exageration,
+qu'a chaque pas je rencontrai de nouveaux sujets d'admiration.
+J'appercus entr'autres un endroit dans la prairie qui me parut un
+peu plus cultive. J'eus la curiosite d'en approcher, et je trouvai
+une fontaine. L'eau m'en parut si pure et si belle, que ne doutant
+pas qu'elle ne fut excellente, j'en voulus gouter; mais que ne
+sentis-je pas dans le moment au dedans de moi-meme! Quelle ardeur,
+quels transports, quels mouvemens inconnus, quels feux! Ces feux
+avoient a la verite quelque chose de doux, et il me semble que j'y
+trouvois du plaisir; mais ils etoient en meme-tems si vifs et si
+inquiets, que ne me possedant plus moi-meme, et tombant
+alternativement de la plus vive agitation dans une profonde reverie,
+je marchois au travers de la prairie sans scavoir precisement ou
+j'allois. Je rencontrai ainsi une seconde fontaine, et je ne scais
+quel mouvement me porta a boire aussi de son eau. Mais a peine en
+eus-je avale quelques gouttes, que je me trouvai tout change. Il me
+sembla que mon coeur etoit enveloppe d'une vapeur noire, et que mon
+esprit se couvroit d'un nuage sombre. Je sentis des transports
+furieux, et des mouvemens confus de haine et d'aversion pour tous
+les objets qui se presentoient. Ce changement m'ouvrit les yeux. Je
+me rappellai ce que j'avois lu des fontaines de l'amour et de la
+haine, et je ne doutai plus que ce ne fussent celles dont je venois
+de boire. Alors me souvenant que j'avois aussi lu que le lac
+d'indifference ne devoit pas etre eloigne des deux fontaines, je me
+hatai de le chercher, et l'ayant rencontre (car dans ce pays-la on
+rencontre toujours tout ce qu'on cherche) j'en bus seulement
+quelques gouttes dans le creux de ma main, et dans l'instant rendu a
+moi-meme, je sentis un calme doux et tranquille succeder au trouble
+qui m'avoit agite.
+
+Je ne dis rien des plantes singulieres que j'observai. On scait
+assez que le pays en est tout couvert. Ce n'est que dans la romancie
+qu'on trouve la fameuse herbe moly, et le celebre lotos. Les plantes
+memes que nous connoissons, et qui croissent aussi dans ce pays-la,
+y ont une vertu si admirable qu'on ne peut pas dire que ce soient
+les memes plantes; et je ne puis a cette occasion m'empecher
+d'admirer la simplicite de l'infortune chevalier de la Manche, qui
+crut pouvoir avec les herbes de son pays composer un baume semblable
+a celui de Fierabras. Car il est vrai que nous avons des plantes de
+meme nom; mais il s'en faut beaucoup qu'elles ayent la meme vertu;
+c'est par cette raison que les philtres amoureux, les breuvages
+enchantes, les charmes, et tous les sorts que nos magiciens
+entreprennent de composer avec des herbes magiques ne reussissent
+point, parce que nous n'avons que des plantes sans force et sans
+vertu; et je m'imagine que c'est encore ce qui fait que nous ne
+voyons plus de ces baguettes merveilleuses, de ces bagues
+surprenantes, de ces talismans, de ces poudres, et mille autres
+curiosites pareilles, qui operent tant d'effets prodigieux, parce
+que nous n'avons pas dans ce pays-ci la veritable matiere dont elles
+doivent etre composees.
+
+Mais ce que je ne dois pas oublier, c'est la bonte admirable du
+climat. Je n'avois jamais compris dans la lecture des romans comment
+les princes et les princesses, les heros et leurs heroines, leurs
+domestiques memes et toute leur suite passoient toute leur vie, sans
+jamais parler de boire ni de manger. Car enfin, disois-je, on a beau
+etre amoureux, passionne, avide de gloire, et heros depuis les pieds
+jusqu'a la tete: encore faut-il quelquefois subvenir a un besoin
+aussi pressant que celui de la faim. Mais il est vrai que j'ai bien
+change d'idee, depuis que j'ai respire l'air de la romancie. C'est
+premierement l'air le plus pur, le plus serein, le plus sain et le
+plus invariable qu'on puisse respirer. Aussi n'a-t-on jamais ouei
+dire qu'aucun heros ait ete incommode de la pluye, du vent, de la
+neige, ou qu'il ait ete enrhume du serein de la nuit, lorsqu'au
+clair de la lune il se plaint de ses amoureux tourmens. Mais cet air
+a sur-tout une propriete singuliere, c'est de tenir lieu de
+nourriture a tous ceux qui le respirent, en sorte qu'on peut dans ce
+pays-la entreprendre le plus long voyage a travers les deserts les
+plus inhabites, sans se mettre en peine de faire aucune provision
+pour soi ni pour ses chevaux memes.
+
+Voici encore une chose qui me frappa extremement. Nos rochers dans
+tous ces pays-ci sont d'une durete et d'une insensibilite si grande,
+qu'on leur diroit pendant une annee entiere les choses du monde les
+plus touchantes, qu'ils ne les ecouteroient seulement pas. Mais ils
+sont bien differens dans la romancie. J'en rencontrai dans mon
+chemin un amas assez considerable, et comme ma curiosite me portoit
+a tout observer, je m'en approchai pour les considerer de plus pres.
+Je voulus meme en tater quelques-uns de la main; mais quel fut mon
+etonnement de les trouver si tendres, qu'ils cedoient a l'effort de
+ma main comme du gazon ou de la laine. J'avoue que ce phenomene me
+parut si etrange, que j'en jettai un cri d'etonnement, et je ne
+l'aurois jamais compris si on ne me l'avoit explique depuis. C'est
+qu'il etoit venu la veille un amant des plus malheureux et des plus
+eloquens du pays conter a ces rochers ses tourmens; et son recit
+etoit si touchant, ses accens douloureux si pitoyables, que les
+rochers n'avoient pu y resister malgre toute leur durete naturelle.
+Les uns s'etoient fendus de haut en bas, les autres s'etoient
+laisses fondre comme de la cire, et les plus durs s'etoient
+attendris et amollis au point que je viens de dire. Si les rochers
+de la romancie sont si sensibles, il est aise de juger quelle doit
+etre en ce pays-la la complaisance des echos pour ceux qui ont a
+leur parler. Il n'y a rien de si aimable ni de si docile. Ils
+repetent tout ce que l'ont veut. Si vous chantez, ils chantent; si
+vous vous plaignez, ils se plaignent avec vous. Ils n'attendent pas
+meme pour repondre que vous ayez acheve de parler, et plutot que de
+laisser un pauvre amoureux parler seul, ils s'entretiendront avec
+lui une journee entiere. C'est une des grandes ressources qu'on ait
+dans ce pays-la, quand on n'a personne a qui l'on puisse confier ses
+peines secretes. Il n'y a qu'a aller trouver un echo, sur-tout si
+c'est un echo femelle, et en voila pour aussi long-tems qu'on veut.
+
+
+CHAPITRE 3
+
+Suite du chapitre precedent.
+
+Les arbres de la romancie sont en general a peu pres faits comme les
+notres; mais il y a pourtant sur cela des remarques importantes a
+faire. Car outre que leur feueillage est toujours d'un beau verd,
+leur ombrage delicieux, leurs fruits beaucoup meilleurs que les
+notres, c'est dans la romancie seule qu'on trouve de ces arbres si
+precieux et si rares, dont les uns portent des rameaux d'or, et les
+autres des pommes d'or. Mais il est vrai que s'il est rare de les
+rencontrer, il est encore plus difficile d'en approcher et d'en
+cueillir les fruits, parce qu'ils sont tous gardes par des dragons
+ou des geants terribles, dont la vue seule porte la frayeur dans les
+ames les plus intrepides. En vain se flateroit-on de pouvoir tromper
+leur vigilance; ils ont toujours les yeux ouverts, et ne connoissent
+pas les douceurs du sommeil. D'un autre cote entreprendre de les
+forcer, c'est s'exposer a une mort certaine; de sorte qu'il faut
+renoncer a l'espoir de cueillir jamais des fruits si precieux, a
+moins qu'on ne soit favorise de quelque protection particuliere:
+alors il n'y a rien de si aise. Une petite herbe qu'on porte sur
+soi, un miroir qu'on montre au dragon ou au geant, une baguette dont
+on les touche, un brevage qu'on leur presente, le moindre petit
+charme les assoupit; apres quoi il est facile de leur couper la
+tete, et de se mettre ainsi en possession de tous les tresors dont
+ils sont les gardiens. Je dois pourtant avertir que ce que j'en dis
+ici n'est que sur le rapport d'autrui; car comme ces arbres sont
+fort rares, je n'en ai point trouve sur ma route, et je n'ai eu
+d'ailleurs aucun interet d'en aller chercher. Mais une chose que
+j'ai vue, et qu'on doit regarder comme certaine, c'est le gout que
+les arbres ont dans ce pays-la pour la musique. Voici un fait qui
+m'est arrive, et qui me causa dans le tems beaucoup de surprise.
+
+Un jour que je m'etois abandonne au sommeil dans un charmant bocage
+de jeunes maronniers, je fus fort etonne a mon reveil de me trouver
+expose aux ardeurs du soleil, et entierement a decouvert, sans que
+je pusse imaginer ce qu'etoient devenus les arbres qui m'avoient
+prete leur ombre il n'y avoit qu'un moment. Mais en regardant de
+tous cotes, je les appercus deja un peu loin qui marchoient comme en
+cadence vers une petite plaine, ou un excellent joueur de luth les
+attiroit a lui, par le son harmonieux de son instrument. Quelques
+rochers s'etoient mis de leur compagnie avec tout ce qu'il y avoit
+de lions, de tigres et d'ours dans ce canton. C'est un des
+spectacles qui m'ayent fait le plus de plaisir dans tout le cours de
+mon voyage.
+
+Pour ce qui est de ce que j'avois entendu raconter a un historien
+celebre, que les arbres avoient entr'eux une langue fort
+intelligible pour s'entretenir ensemble, lorsqu'un vent doux et
+leger agitoit l'extremite de leurs branches, j'ai eu beau m'y rendre
+attentif dans les diverses forets que j'ai vues; il faut ou que
+cette observation m'ait echappe, ou plutot que le fait ne soit pas
+vrai, d'autant plus que cet historien n'est pas toujours exact dans
+ses recits. Il n'en est pas ainsi de ceux qui ont assure que les
+arbres servoient de demeure a des divinites champetres; car c'est un
+fait avere, dont j'ai ete souvent temoin. Rien meme n'est plus
+commun sur le soir, lorsque la lune commence a eclairer les ombres
+de la nuit, que de voir sur tout les chenes s'entrouvrir, pour
+laisser sortir de leur sein les dryades qui y passent la journee, et
+se rouvrir le matin a la pointe du jour, pour les recevoir apres
+qu'elles ont danse dans les champs avec les nayades. Comme il est
+aise de distinguer les arbres habites de ceux qui ne le sont pas,
+ils sont extremement respectes, et nul mortel n'a la hardiesse d'y
+toucher. Si quelque temeraire osoit y porter la coignee, on en
+verroit aussi-tot le sang couler en abondance; mais son impiete
+seroit bien-tot punie. Les faunes ont aussi leurs arbres comme les
+dryades, et il y a des marques pour les distinguer. Mais cela ne
+laisse pas de donner quelquefois occasion a des jeux fort plaisants.
+Au retour du bal un jeune faune va s'emparer de l'arbre d'une
+dryade. La dryade arrive et frape a son arbre pour le faire ouvrir.
+Qui va la? La place est prise. Il faut composer. La dryade s'en
+defend, s'echappe, et court se saisir a son tour du logement d'une
+autre dryade. Celle-ci survient et fait du bruit, pendant lequel le
+faune sortant doucement, vient par derriere pour la surprendre. Mais
+elle s'en appercoit et s'enfuit. Le faune court apres; pendant qu'il
+court, la premiere dryade regagne son arbre. Celle qui est
+poursuivie en gagne un autre si elle peut; mais enfin il y a
+toujours une derniere arrivee qui paye pour les autres, et le jeu
+finit ainsi. C'est a ce petit divertissement que nous sommes
+redevables du jeu qu'on appelle aux quatre coins. Au reste, ce n'est
+que pour quelques momens qu'il peut etre permis a ces divinites de
+se deloger ainsi. Car elles sont toutes obligees par les loix de
+leur condition naturelle, de vivre et de mourir avec leurs arbres,
+sans pouvoir s'en separer autrement que par la mort. Il ne faut
+pourtant pas croire qu'elles meurent reellement; leur mort ne
+consiste qu'a passer sous quelque autre forme, lorsque l'arbre perit
+enfin de vieillesse, ou par quelque accident. On distingue ainsi les
+vieilles divinites des plus jeunes, et on reconnoit meme a la
+disposition de l'arbre celles de la divinite qui l'habite, c'est-a-
+dire, si elle est heureuse ou non. On me fit remarquer entr'autres
+un tremble, qui etoit habite par un faune des plus sages et des plus
+vertueux de son espece. Il avoit meme, disoit-on, des qualites assez
+aimables; mais apres avoir long-tems vecu dans l'indifference, il
+avoit eu le malheur d'aimer, et pendant plusieurs annees il n'avoit
+ressenti que les tourmens de l'amour, sans en eprouver jamais les
+plaisirs. Le chagrin et le desespoir avoient enfin surmonte son
+courage et sa raison. Il languissoit sans esperance de vivre long-
+tems, ou plutot si quelque chose pouvoit encore lui plaire, c'etoit
+l'espoir de mourir bientot, et on s'en appercevoit a la paleur de
+ses feueilles, a la secheresse de ses branches et de sa cime, qui
+commencoit deja a se depoueiller de verdure.
+
+En continuant de marcher, je rencontrai quelques ruisseaux de lait
+et de miel. Ils sont assez communs dans ce pays-la; et comme j'en
+avois souvent entendu parler, je n'en fus pas beaucoup etonne; mais
+j'ignorois quelle pouvoit etre la source de ces ruisseaux charmans,
+et j'eus le plaisir de la voir de mes yeux. C'est que dans la
+romancie les vaches et les chevres sont si abondantes en lait,
+qu'elles en rendent continuellement d'elles-memes, sans qu'on se
+donne la peine de les traire; de sorte que des qu'il y en a
+seulement une douzaine ensemble, elles forment en moins de rien un
+ruisseau de lait assez considerable. Les ruisseaux de miel sont
+formes a-peu-pres de la meme maniere. Les abeilles s'attachent a un
+arbre pour y faire leur miel, et elles en font une si prodigieuse
+quantite, que les goutes qui en tombent sans cesse, forment un
+ruisseau. Cela me donna occasion de considerer de plus pres les
+troupeaux qui paissoient dans la prairie. Je puis assurer qu'ils en
+valoient bien la peine, et on le croira aisement, puisque je vis en
+effet dans ce pays-la tous les animaux qu'on ne voit pas ici. Les
+troupeaux etoient separes selon leurs especes differentes en
+differens parcs.
+
+Je considerai d'abord un haras de chevaux, et j'en remarquai de
+trois sortes. La premiere etoit de chevaux assez semblables aux
+notres, mais d'une beaute incomparable. Ils etoient tous si vifs et
+si ardens, que leur haleine paroissoit enflammee, et ce qui m'etonna
+le plus, c'est qu'ils sont d'une agilite si surprenante, qu'ils
+courent sur un champ couvert d'epis, sans en rompre un seul. Aussi
+ne sont-ils pas engendres selon les loix ordinaires de la nature.
+Ils n'ont d'autre pere que le zephyre, et pour en perpetuer la race,
+il ne faut qu'exposer les cavalles lorsque ce vent souffle, et elles
+sont aussi-tot pleines. Il seroit sans doute bien a souhaiter que
+nous eussions dans ce pays-ci de pareils haras; mais on n'en a
+encore jamais vu que dans la Lybie. J'y remarquai sur tout une
+jument d'une beaute admirable. On l'appelloit la jument sonnante,
+parce qu'il lui pendoit aux crins de la tete et du col, une infinite
+de petites sonnettes d'or, qui au jugement des fins connoisseurs en
+harmonie, faisoient une fort belle musique. La seconde espece est
+des Pegases, c'est-a-dire, de ces chevaux ailes qui volent dans les
+airs aussi legerement que nos hirondelles. On scait qu'il n'en a
+paru qu'un seul dans notre hemisphere du tems de Bellerophon; mais
+ils sont fort communs dans la romancie. La troisieme espece est de
+ces belles licornes blanches, qui portent une longue corne au milieu
+du front. Elles sont fort estimees dans le pays quoiqu'elles n'y
+soient pas rares.
+
+Pres du parc aux chevaux j'en vis un de griffons et d'hippogriffes.
+Ces animaux sont terribles en apparence, et on ne peut considerer
+sans quelque frayeur leurs griffes effroyables, leur bec crochu,
+leurs grandes ailes, et leur queue de lion; mais ils sont en effet
+les plus dociles de tous les animaux, et fort aises a apprivoiser.
+Quand on en a une fois apprivoise quelqu'un, on en fait tout ce
+qu'on veut. Ils sont d'une commodite admirable pour atteler aux
+voitures, et faire beaucoup de chemin en peu de tems. Pour ce qui
+est des centaures, on voulut autrefois les faire parquer aussi comme
+les chevaux et les griffons, parce qu'ils tiennent en effet beaucoup
+du cheval; mais ils n'y voulurent jamais consentir, pretendant
+qu'ils ne tenoient pas moins de l'homme; et comme en effet il est
+assez difficile de decider si ce sont des hommes ou des chevaux,
+l'affaire est demeuree indecise; et cependant on leur a laisse la
+liberte de courir la campagne selon leur fantaisie, et de vivre a
+leur maniere. Le parc des hircocerfs et des chimeres me parut un des
+plus curieux a voir, et m'amusa fort long-tems. Tous ces monstres
+etoient resserres chacun dans une loge faite en forme de cage, qui
+laissoit voir toute leur taille et leur figure, ce qui faisoit une
+espece de menagerie fort divertissante d'une part, par l'assortiment
+bizarre de divers animaux unis ensemble, et terrible de l'autre par
+la figure monstrueuse et menacante de ces betes farouches.
+
+Aux deux cotes de cette menagerie on avoit pratique deux grands
+canaux, mais bien differens l'un de l'autre; car l'un etoit plein
+d'un feu clair et vif, qu'on avoit soin d'entretenir
+continuellement, c'etoit pour loger et nourrir un troupeau de
+salamandres. L'autre etoit rempli d'une belle eau claire et
+transparente. C'etoit la demeure de deux ou trois bandes de sirenes
+qu'on y avoit logees comme dans une maison de force, pour les punir
+des debauches effroyables, ou elles avoient engage par les charmes
+de leur voix enchanteresse, quantite de heros vertueux. Outre la
+retraite a laquelle elles etoient condamnees pour plusieurs annees,
+elles avoient defense de chanter, si ce n'etoit quelques morceaux de
+l'opera d'H parce qu'on jugeoit qu'il n'y avoit pas de danger d'en
+etre attendri; mais elles en trouvoient le chant si sauvage,
+qu'elles aimoient mieux se taire, de sorte qu'elles etoient en effet
+muettes comme des poissons. Outre ces deux canaux, il y avoit encore
+un puits fort profond, qui servoit de demeure a des basilics. Mais
+je me gardai bien de me presenter a l'ouverture du puits, pour ne
+pas m'exposer a etre tue par le regard meurtrier de ces monstres.
+
+Je passai de la a un quartier ou j'appercevois des moutons. Je n'ai
+jamais rien vu de si aimable. Mais j'ai sur tout un plaisir
+singulier a me rappeller le charmant tableau qui s'offrit a mes
+yeux. On scait comment sont faits parmi nous les bergers et les
+bergeres; rien de plus abject ni de plus degoutant; et n'en ayant
+jamais vu d'autres, je m'etois persuade que tout ce que je lisois de
+ceux d'autrefois, sur tout de ceux qui habitoient les bords du
+Lignon, n'etoit que jeu d'esprit et pure fiction. C'est moi qui me
+faisois illusion a moi-meme.
+
+Non, rien n'est si galant ni si aimable que les bergers de la
+romancie. Leur habillement est toujours extremement propre; simple,
+mais de bon gout: peu charge de parures, mais elegant et bien
+assorti a la taille et a la figure. Toutes leurs houlettes sont
+ornees de rubans, dont la couleur n'est jamais choisie au hazard;
+car elle doit marquer toujours les sentimens et les dispositions de
+leur coeur; et je n'en ai vu aucune qui ne fut en meme tems chargee
+de chiffres ingenieux et tout-a-fait galants. Si les bergeres
+ignorent l'usage du rouge, du blanc, des mouches et de tous les
+attraits empruntes, c'est que l'eclat et la vivacite naturelle de
+leur teint surpasse tout ce que l'art peut preter d'agremens. Toute
+la parure de leur tete consiste en quelques fleurs nouvelles, qui
+melees avec les boucles de leurs cheveux, font un effet plus
+charmant mille fois que ne feroient les perles et les diamans. Mais
+ce qui acheve de les rendre les plus aimables personnes du monde, ce
+sont ces graces touchantes et naturelles dont elles sont toutes
+pourvues. Qu'elles soient vives ou d'une humeur plus tranquille,
+qu'elles chantent, qu'elles dansent, qu'elles sourient, qu'elles
+soient tristes, qu'elles dorment ou qu'elles veillent, elles font
+tout cela avec tant de grace et de gentillesse, qu'il n'y a point de
+coeur si insensible qui n'en soit emu. L'aimable candeur et
+l'innocente simplicite sont des vertus qui ne les quittent jamais.
+Elles ignorent jusqu'au nom de la dissimulation, de la perfidie, de
+l'infidelite, et de ces artifices dangereux, que la jalousie ou la
+coquetterie mettent en usage. Le berger qui vit parmi elles est le
+plus heureux des hommes; s'il aime, il est sur d'etre aime; sa
+tendresse est payee de tendresse, et sa constance de fidelite. Le
+berger sans amour et qui cherit son indifference, n'a point a
+craindre d'etre seduit par les amorces trompeuses d'une coquette
+perfide ou volage. amour et simplesse, c'est leur devise, et l'age
+d'or recommence tous les jours pour eux. Ce qu'il y a de plus
+admirable, c'est qu'avec cette innocente simplicite qui fait leur
+caractere, et les bergers et les bergeres, semblables a ceux du
+Lignon, joignent tous les raffinemens les plus recherches de l'amour
+le plus delicat, et des coeurs les plus sensibles; mais il est inouei
+qu'ils en fassent jamais d'usage qu'au profit de l'amour meme. Assis
+a l'ombre des verds boccages, ou sur les bords d'un clair ruisseau,
+on les voit toujours agreablement occupes a chanter leurs amours, et
+a faire retentir les echos des vallons du son de leurs chalumeaux,
+et de leurs pipeaux champetres. Les oiseaux ne manquent jamais d'y
+meler leur tendre ramage, en meme tems que les ruisseaux y joignent
+leur doux murmure. Les troupeaux se ressentent de la fecilite de
+leurs maitres, et l'on voit toujours dans leurs prairies bondir les
+moutons et les agneaux, sans que les loups osent leur donner la
+moindre allarme. Au reste, ils ne songent jamais, ces heureux
+bergers, aux noeuds de l'hymen. Ils mettent toute leur satisfaction
+a recevoir quelques tendres marques d'amitie de leurs vertueuses et
+chastes bergeres, et jusques a la mort ils preferent constamment
+l'esperance de posseder aux fades douceurs de la possession meme.
+J'avoue, que touche d'un spectacle si riant et si gracieux, je fus
+tente de prendre sur le champ une pannetiere et une houlette, et de
+fixer toutes mes courses dans un si beau lieu, pour y couler le
+reste de mes jours dans la paix et l'innocence, et gouter a jamais
+les douceurs d'un repos tranquille. Je ne suis pas meme le premier a
+qui cette pensee soit venue a l'esprit, a la simple lecture des
+biens parfaits que l'innocente simplicite fait trouver au bord des
+fontaines, dans les pres, dans les bois et les forets; mais faisant
+reflexion que je serois toujours le maitre de choisir quand je
+voudrois ce genre de vie, et que j'avois encore un grand pays a
+parcourir, je continuai ma route.
+
+Je remarquai en chemin quelques taureaux sans cornes, parce qu'on
+les leur avoit arrachees pour en faire des cornes d'abondance. Je
+vis d'autres taureaux qui avoient des cornes et des pieds d'airain,
+des vaches d'une beaute admirable qui descendoient de la fameuse Io:
+plusieurs chevres Amalthees, des cerberes ou grands chiens a trois
+tetes, des chats bottes, des singes verds; et sur-tout je vis d'un
+peu loin dans un petit lac une hydre effroyable qui avoit sept
+tetes, dont chacune ouvroit une gueule terrible armee de dents
+venimeuses et tranchantes. Comme je n'avois ni la massue d'Hercule,
+ni aucune epee enchantee, je n'eus garde de m'en approcher. Je me
+hatai meme de m'en eloigner, et cela me donna occasion de rencontrer
+enfin des habitans du pays.
+
+
+CHAPITRE 4
+
+Des habitans de la romancie.
+
+J'etois surpris de n'avoir encore rencontre que des betes, excepte
+les bergers dont je viens de parler. Je scavois bien en general que
+les romanciens sont grands voyageurs; mais je ne pouvois pourtant
+pas m'imaginer que le pays fut absolument desert. Enfin regardant au
+loin de tous cotes, j'appercus un endroit qui me parut fort peuple.
+C'etoit en effet un lieu de promenade, ou un nombre considerable
+d'habitans des deux sexes, avoit coutume de se rendre pour prendre
+le frais. Je m'y acheminai, et j'eus le plaisir en chemin de
+verifier par moi-meme ce que j'avois toujours eu quelque peine a
+croire, que les fleurs naissent sous les pas des belles. Car je
+remarquai sur la terre plusieurs traces de fleurs encore fraiches,
+qui aboutissoient au lieu de la promenade, et qui n'avoient surement
+pas d'autre origine. Le lieu meme ou les belles se promenoient, en
+etoit tout couvert; et dans la romancie on ne connoit point d'autre
+secret pour avoir en toute saison des jardins et des parterres des
+plus belles fleurs. Je trouvai tout le monde partage en diverses
+compagnies de quatre, de trois ou de deux, tant hommes que femmes,
+et plusieurs qui se promenoient seuls un peu a l'ecart. Comme je ne
+connoissois personne, je crus devoir faire comme ces derniers, afin
+d'examiner la contenance et les facons des romanciens avant que d'en
+aborder quelqu'un.
+
+La premiere observation que je fis, c'est que je n'appercevois ni
+enfans, ni vieillards. Il n'y en a point en effet dans toute la
+romancie, et on en voit assez la raison. Toute la nation par
+consequent est composee d'une jeunesse brillante, saine, vigoureuse,
+fraiche, la plus belle du monde; et quand je dis la plus belle,
+cette proposition est si exactement vraye, qu'on ne peut, sans une
+injustice criante, faire sur cela la moindre comparaison. Les
+francois, par exemple, passent pour une assez belle nation.
+Cependant si on l'examine de pres, on y trouvera beaucoup de gens
+malfaits. Rien n'est meme si commun que d'y voir des personnes
+entierement contrefaites; on y voit d'ailleurs des visages si peu
+agreables, des yeux si petits, des nez si longs, des bouches si
+grandes, des mentons si plaisans. Or voila ce qui ne se voit jamais
+dans la romancie. Il est pourtant vrai qu'on y conserve de tout tems
+une petite race extremement contrefaite d'hommes et de femmes pour
+servir de contraste dans l'occasion, suivant le besoin des
+ecrivains. Mais outre qu'elle est en tres-petit nombre, c'est une
+race aussi etrangere a la romancie, que les negres le sont a
+l'Europe; et a cela pres il est inouei d'y rencontrer une personne
+qui n'ait pas la taille parfaitement belle. Un nes tant soit peu
+long, des yeux tant soit peu petits, y seroient regardes comme un
+monstre. Tous, tant hommes que femmes, et sur-tout celles-ci, ont
+tous les traits du visage extremement reguliers. C'est-la que la
+blancheur du front efface celle de l'albatre, que les arcs des
+sourcils disputent de perfection avec l'iris, c'est-la que l'ebene
+et la neige, les lys et les roses, le corail et les perles, l'or et
+l'argent, tantot fondus ensemble, tantot separement, concourent a
+former les plus belles tetes et les plus beaux visages qu'on puisse
+imaginer. Toutes les dames y ont sur-tout les yeux d'une beaute
+admirable. J'en connois pourtant quelque part dans ce pays-ci
+d'aussi beaux, mais ils sont rares; car ce sont des astres brillans,
+dont l'eclat ebloueit, des soleils d'ou partent mille traits de
+flamme qui embrasent tous les coeurs. a leur aspect on voit fondre
+la froide indifference comme la glace exposee aux ardeurs du soleil.
+L'amour y fait sa demeure pour lancer plus surement ses traits.
+Aussi n'y a-t-il aucun coup perdu: eh! Quel coeur pourroit y
+resister? On ne peut pas s'en defendre: tot ou tard il faut se
+rendre, et ceder de bonne grace a de si puissans vainqueurs. Mais ce
+qui acheve de faire des habitans de la romancie les plus belles
+personnes qu'on puisse voir, c'est qu'avec tous ces traits de beaute
+ils ont tous un air fin, une physionomie noble, quelque chose de
+majestueux et de gracieux tout ensemble, de fier et de doux,
+d'ouvert et de reserve, quelque chose de charmant, je ne scais quoi
+d'engageant, un tour de visage si attrayant, un certain agrement
+dans les manieres, une certaine grace dans le discours, un sourire
+si doux, des charmes qu'on ne scauroit dire, mille choses qu'on ne
+scauroit exprimer, en un mot mille je ne scais quoi qui vous
+enchantent je ne scais comment. Ce n'est pourtant pas encore tout.
+Car comme si la nature se plaisoit a epuiser tous ses dons pour
+former les habitans de la romancie aux depens de tout le reste du
+genre humain, on les voit joindre a tant d'avantages naturels toutes
+les perfections de corps et d'esprit qu'on peut desirer. Ils dansent
+tous admirablement bien; ils chantent a ravir; ils jouent des
+instrumens dans la grande perfection; ils sont d'une adresse infinie
+a tous les exercices du corps: s'il y a une joute, ils remportent
+toujours le prix, et s'il y a un combat, ils en sortent toujours
+vainqueurs: que l'on juge apres cela s'il n'y a pas sans comparaison
+beaucoup plus d'avantage de naitre citoyen romancien, que de naitre
+aujourd'hui prince ou duc, et autrefois citoyen romain.
+
+J'avoue que ce ne fut pas sans une extreme confusion que je me vis
+d'abord au milieu d'un peuple si bien fait. Car quoique je ne sois
+pas difforme, je me rendois pourtant la justice de penser qu'aupres
+de personnes si bien faites, je devois paroitre un homme fort
+disgracie de la nature. Cette pensee me frappa meme tellement, que
+dans la crainte d'etre un objet de risee, je me retirai dans un lieu
+ecarte pour me derober aux yeux des passans. La, comme je deplorois
+le desagrement de ma situation, mes reflexions me porterent
+naturellement a tirer de ma poche un petit miroir pour m'y regarder.
+Mais quel fut mon etonnement de me voir change au point que je ne me
+reconnoissois plus moi-meme! Mes cheveux qui etoient presque roux,
+etoient du plus beau blond; mon front s'etoit agrandi, mes yeux
+devenus vifs et brillans, s'etoient avances a fleur de tete, mon nes
+trop eleve s'etoit rabaisse a une juste proportion; ma bouche trop
+grande s'etoit rappetissee; mon menton trop plat, s'etoit arrondi,
+toute ma phisionomie etoit charmante. Je compris tout d'un coup que
+c'etoit a l'air du pays que j'etois redevable d'un si heureux
+changement; mais j'eus la foiblesse... l'avouerai-je? Mes lecteurs
+me le pardonneront-ils? ... n'importe; il faut l'avouer: il sied mal
+a un ecrivain romancien de n'etre pas sincere, et j'ai promis de
+l'etre. J'avouee donc que je fus transporte de joye de me voir si
+beau et si bien fait. Beaute, frivole avantage, meritez-vous
+l'estime des hommes? Non sans doute; mais alors ces reflexions ne me
+vinrent point a l'esprit. Je ne pouvois me lasser de me regarder et
+de m'admirer moi-meme; j'etudiois dans mon miroir mille petites
+minauderies agreables, je sautois d'aise, et me flattant de faire
+incessamment quelque conquete importante, je me hatai de joindre les
+compagnies d'hommes et de femmes que j'avois laissees. Je me joignis
+successivement a plusieurs, avec toute la liberte que je scavois que
+les loix du pays permettoient de prendre, et je restai assez long-
+tems dans ce lieu pour me mettre au fait de leurs moeurs, de leur
+esprit, de leurs manieres, et de tout leur caractere. Tout ce detail
+est si curieux, que les lecteurs seront sans doute bien aises de
+l'apprendre.
+
+On ne voit nulle part briller autant d'esprit que dans les
+conversations romanciennes; mais c'est moins l'esprit qu'on y admire
+que les sentimens, ou plutot la facon de les exprimer; car comme
+l'amour est le sujet de tous leurs entretiens, et qu'ils aiment
+beaucoup a parler, ils trouvent pour exprimer une chose que nous
+dirions en quatre mots des tours si longs et si varies, qu'un jour
+entier ne leur suffisant jamais, ils sont toujours obliges d'en
+remettre une partie au lendemain. Ils ont sur-tout le talent de
+decouper et d'anatomiser pour ainsi dire si bien toutes les pensees
+de l'esprit, et tous les sentimens du coeur qu'on seroit tente de
+les comparer a des dentelles, ou a un reseau d'une finesse extreme.
+Que les gouts des hommes sont differens! Ce que par un effet de
+notre barbarie, nous traitons ici de verbiage et de galimatias,
+voila ce qui brille et ce qu'on estime le plus dans les
+conversations romanciennes, entr'autres ces belles tirades de menues
+reflexions sur tout ce qui se passe au dedans d'un coeur amoureux,
+inquiet, incertain, soupconneux, jaloux ou satisfait. Tout cela
+exprime longuement avec le pour et le contre, le ouei et le non, le
+vuide et le plein, le clair et l'obscur, fait un discours qui
+enchante. Ce sont mille petits riens, dont chacun ne dit que tres-
+peu de chose; mais tous ces petits riens, toutes ces petites choses
+mises bout a bout font un effet merveilleux. Il est vrai qu'il faut
+scavoir la langue du pays, comme je dirai bien-tot, sans quoi il
+vous echappe beaucoup de beautes et de traits d'esprit; mais aussi
+quand on la possede une fois, on goute une satisfaction infinie;
+c'est du moins mon avis, sauf au lecteur de penser autrement, s'il
+le juge a propos; car il ne faut pas, dit-on, disputer des gouts.
+
+Je passerai legerement sur la nourriture des romanciens: elle est
+fort simple, comme j'ai dit ailleurs; et en effet quand on aime, et
+encore plus quand on est aime, qu'a-t-on besoin de boire et de
+manger? Je ne dirai rien non plus de leur habillement. Il est pour
+l'ordinaire assez neglige, par la raison que dans la romancie,
+l'habillement recherche n'ajoute jamais rien aux charmes d'une
+personne: ce sont toujours au contraire ses graces naturelles qui
+relevent son ajustement. Mais quelques princesses ont dans ce pays-
+la un privilege assez singulier, c'est de pouvoir s'habiller en
+hommes, et de courir ainsi le monde pendant des annees entieres avec
+des cavaliers et des soldats, dans les cabarets et les lieux les
+plus dangereux, sans choquer la bienseance. Ces sortes de
+deguisemens etoient meme autrefois estimes, et sur-tout, si la
+demoiselle sous un habit de cavalier venoit a rencontrer un amant
+sous un habit de demoiselle; cela faisoit un evenement si singulier,
+si nouveau et si ingenieusement imagine, qu'on ne manquoit jamais
+d'y applaudir; mais ce que les lecteurs seront sans doute bien aises
+de connoitre, c'est le caractere du peuple romancien. Il y a eu de
+la mechancete a celui qui le premier a represente le dieu d'amour
+comme un enfant; car il semble qu'il ait voulu insinuer par-la, que
+l'amour n'est que puerilite, et que les amants ressemblent a des
+enfans. Mais a qui le persuadera-t-on, lorsqu'il est si bien prouve
+par le temoignage des plus graves auteurs, que de toutes les
+passions, l'amour est la plus belle et la plus heroique, jusques-la
+que depuis long-tems, tous les heros du theatre, et meme ceux de
+l'opera, semblent ne connoitre aucune autre passion que pour la
+forme; mais on en jugera encore mieux par le caractere des habitans
+de la romancie, qui sont les plus parfaits des amants. En voici les
+principaux traits que je vais rapporter, pour en ebaucher seulement
+le portrait.
+
+Ils ont le talent de s'occuper fort serieusement pendant tout un
+jour, et un mois entier s'il le faut, de la plus petite bagatelle.
+Ils pleurent volontiers pour la moindre chose; un regard
+indifferent, un mot equivoque les fait fondre en larmes: c'est
+qu'ils sont en effet extremement delicats et sensibles. La plupart
+sont en meme-tems si inquiets, qu'ils ne scavent pas eux-memes ce
+qu'ils desirent, ni ce qui leur manque. Ils voudroient et ils ne
+voudroient pas: on a beau leur assurer vingt fois une chose;
+doivent-ils croire ce qu'on leur dit, ou s'en defier? Doivent-ils
+s'affliger ou se rejoueir? Sont-ils satisfaits ou non? Voila ce
+qu'ils ne scavent jamais. Jaloux a l'exces, si quelqu'un par hazard
+a dit un mot a leur princesse, ou si par malheur elle a jette un
+regard sur quelqu'un, toute leur tendresse se change en fureur.
+Adieu toutes les assurances et tous les sermens passes. Adieu les
+lettres, les billets, les bracelets, les portraits, tout est oublie
+de part et d'autre, dechire, mis en pieces; on ne veut plus se voir,
+on ne veut pas meme en entendre parler... a moins pourtant qu'il ne
+s'en presente quelque occasion; et par le plus grand bonheur du
+monde, il ne manque jamais de s'en presenter quelqu'une. Comment
+faire alors? Il faut s'eclaircir; et l'eclaircissement fait, il faut
+bien se raccommoder: a tout raccommodement il y a toujours de petits
+frais; la princesse les prend sur son compte; et voila la paix faite
+jusqu'a nouvelle avanture. Mais ce qu'il y a de plus dangereux en
+cette matiere, c'est lorsque l'un des deux s'obstine malicieusement
+a cacher a l'autre le sujet de son mecontentement secret, comme la
+trop credule et trop taciturne Fanny fit il y a quelque-tems, a son
+trop melancolique et sombre amant; car cela donne toujours lieu aux
+plus tragiques avantures. Il est vrai que sans cela le triste heros
+auroit eu de la peine a parvenir a son cinquieme volume; mais n'est-
+ce pas aussi acheter trop cher l'avantage de faire un volume de
+plus? Je pourrois ajouter encore ici quelques autres traits du
+caractere des romanciens; qu'ils sont naturellement reveurs et
+distraits; qu'ils aiment beaucoup a jurer, et que les sermens ne
+leur coutent rien. Qu'ils les oublient pourtant assez aisement
+lorsqu'ils ont obtenu ce qu'ils desirent, et d'autres traits
+semblables; mais comme j'ai beaucoup de plus belles choses a dire,
+je ne m'etendrai pas davantage sur ce sujet: aussi bien faut-il que
+je raconte la merveilleuse rencontre que je fis dans la foret des
+avantures.
+
+
+CHAPITRE 5
+
+Rencontre et reveil du Prince Zazaraph, grand paladin de la
+Dondindandie, avec le dictionnaire de la langue romancienne.
+
+Quoiqu'il ne fut pas difficile de reconnoitre a mes manieres et a
+mon langage que j'etois nouveau venu dans le pays, cependant tous
+ceux a qui je me joignis et avec qui je m'entretins, trop occupes
+apparemment de leurs affaires particulieres, ne songerent presque
+point a me faire offre d'aucun service, quoique d'ailleurs ils me
+fissent beaucoup de politesse. Enfin un beau jeune homme que ma
+presence importunoit peut-etre, m'adressant la parole, me demanda si
+j'avois passe par la foret des avantures. Non, lui dis-je, car je ne
+la connois seulement pas. Eh bien, reprit-il, vous perdrez ici tout
+votre tems jusqu'a ce que vous y ayez passe. Comme vous etes
+nouvellement arrive, il est juste de vous instruire. Cette foret est
+appellee la foret des avantures, parce qu'on n'y passe jamais sans
+en rencontrer quelqu'une; et comme ce pays-ci est le pays des
+avantures, il faut que tous les nouveaux venus, des qu'ils arrivent,
+passent par la foret, pour se faire ensuite naturaliser dans la
+romancie. Elle n'est pas bien loin d'ici, et en suivant ce petit
+sentier a main droite, vous la rencontrerez.
+
+Je remerciai le mieux qu'il me fut possible celui qui me donnoit un
+avis si important, et m'etant mis en chemin, j'arrivai bien-tot a la
+foret. J'entendis en y entrant un fort grand bruit au-dessus de ma
+tete, et plus desagreable encore que celui que fait une troupe de
+pies effarees, qui voltigent de la cime d'un arbre a l'autre pour se
+donner mutuellement l'allarme. J'appercus aussi-tot quelle etoit
+l'espece d'oiseaux qui faisoit ce bruit: c'etoient des harpies. On
+scait que si ces femmes oiseaux sont grandes causeuses, elles ne
+sont pas moins gloutonnes, jusques-la qu'elles se jettent avec
+fureur sur une table, et enlevent toutes les viandes dont elle est
+chargee. Quoique je ne portasse aucunes provisions, je me mis a tout
+evenement sur mes gardes l'epee a la main. Je scavois bien que
+c'etoit le moyen de les ecarter; mais je n'en recus aucune insulte,
+et j'en fus quitte pour essuier l'infection epouvantable dont elles
+empestent l'air tout autour d'elles. Assez pres dela je trouvai des
+perroquets sans nombre, et qui parloient toutes les langues avec une
+facilite admirable, des oiseaux bleus, des merles blancs, des
+corbeaux couleur de feu, des phenix, et quantite d'autres oiseaux
+rares qu'on ne voit jamais dans ce pays-ci; mais ce spectacle
+m'arreta peu, parce qu'un objet imprevu attira mes regards.
+
+J'appercus un cavalier etendu sous un grand arbre et qui paroissoit
+dormir d'un profond sommeil. Je m'en approchai aussi-tot, et apres
+avoir contemple quelque tems les traits de son visage, qui avoient
+quelque chose de noble et d'aimable, et sa taille qui etoit fort
+belle, je deliberai si je ne le reveillerois point, pour lui
+demander les eclaircissemens dont j'avois besoin; mais je jugeai
+qu'il seroit plus honnete d'attendre son reveil. J'attendis en effet
+assez long-tems; enfin suivant les mouvemens de mon impatience, je
+m'en approchai, je lui pris la main, je l'appellai, je le secouai
+meme, mais ce fut inutilement. Je ne scavois que penser d'un sommeil
+si extraordinaire, et m'imaginant que l'infortune cavalier pouvoit
+etre tombe en letargie, je lui appliquai au nes et aux tempes une
+eau divine que je portois sur moi; mais j'eus le chagrin de voir
+echoueer mon remede. Enfin je m'avisai de songer que dans la romancie
+les plantes avoient des vertus etonnantes. J'en cueeillis sur le
+champ quelques-unes qui me parurent des plus singulieres, et pour en
+essayer l'effet, j'en frottai le visage du cavalier endormi: les
+premieres ne reussirent pas; mais en ayant cueeilli d'une autre
+espece, a peine la lui eus-je fait sentir, qu'il se reveilla dans
+l'instant avec un grand eternuement, qui fit retentir la foret et
+mit en fuite tous les oiseaux du voisinage.
+
+Genereux Prince Fan-Feredin, me dit-il, en m'appellant par mon nom,
+ce qui m'etonna beaucoup, que ne vous dois-je pas pour le service
+que vous venez de me rendre. Vous m'avez reveille, et dans trois
+jours je possederai l'adorable anemone. Il faut, ajouta-t-il, que je
+vous raconte mon histoire, afin que vous connoissiez toute
+l'obligation que je vous ai.
+
+Je m'appelle le Prince Zazaraph. Il y a pres de dix ans que par la
+mort de mon pere, dont j'etois l'unique heritier, je devins grand
+paladin de la Dondindandie. J'eus le bonheur de me faire aimer des
+dondindandinois mes sujets, que je gouvernois plutot en pere qu'en
+souverain; car il est vrai que tous les jours de mon regne etoient
+marques par quelque nouveau bienfait. Ils me presserent d'epouser
+quelque princesse, pour fixer dans ma maison la succession de mes
+etats. J'y consentis, mais je voulois une princesse parfaite, et je
+n'en trouvai point, quoique d'ailleurs les dondindandinoises passent
+pour etre la plupart tres belles. L'une avoit de beaux yeux, de
+beaux sourcils, le nes bien fait, le teint de lys et de roses, la
+bouche belle, le sourire charmant, mais on pouvoit croire absolument
+qu'elle avoit le menton tant soit peu trop long. L'autre avoit dans
+le port, dans la taille, dans les traits du visage, tout ce qu'il y
+a de plus capable de charmer. Elle avoit meme les mains belles, mais
+il me parut qu'elle n'avoit pas les doigts assez ronds. Enfin une
+autre sembloit reuenir en sa personne avec tous les traits de la
+beaute, tout ce que les graces ont de plus touchant, et tout ce que
+l'esprit a d'agremens. J'en etois deja si epris, qu'on ne douta pas
+qu'elle ne dut bien-tot fixer mon choix: je le crus moi-meme pendant
+quelque tems, et je me felicitois d'avoir rencontre une princesse si
+aimable et si parfaite; mais par le plus grand bonheur du monde, je
+remarquai un jour qu'elle n'avoit pas les oreilles assez petites. Il
+fallut m'en detacher, et desesperant de trouver ce que je cherchois,
+je consultai un sage fort renomme pour les connoissances qu'il avoit
+acquises par ses longues etudes.
+
+Non, me dit-il, n'esperes pas trouver dans tous vos etats, ni dans
+les royaumes voisins aucune beaute parfaite. On n'en voit de telles
+que dans la romancie, et si quelque chose peut dans ce pays-la
+rendre un choix difficile, c'est que toutes les princesses y sont si
+parfaitement belles, qu'on ne scait a laquelle donner la preference.
+C'est votre coeur qui vous determinera. Partez donc, et amenez nous
+au plutot une princesse digne de vous et de votre couronne. Quant a
+la route qu'il falloit tenir pour trouver la romancie, il m'assura
+qu'il n'y en avoit point de fixe et de reglee, qu'il suffisoit de se
+mettre en chemin, et qu'en continuant toujours a marcher, on y
+arrivoit enfin, les uns par mer, les autres par terre, quelques-uns
+meme par la lune et les astres.
+
+J'entrepris donc le voyage, et apres avoir parcouru beaucoup de
+pays, je suis enfin heureusement arrive depuis plusieurs annees dans
+la romancie, sans que je puisse dire comment; et tout ce que j'en ai
+pu apprendre depuis que j'habite le pays, c'est qu'on y entre, dit-
+on, par la porte d'amour, et qu'on en sort par celle de mariage.
+Mais ce qui mit le comble a mon bonheur, c'est qu'a peine arrive, je
+rencontrai dans la Princesse Anemone tout ce qu'on peut imaginer de
+beaute, de charmes, d'appas, d'attraits, d'agremens, de perfections,
+et beaucoup au dela. Apres tous les preliminaires qui sont
+absolument necessaires en ce pays-ci, j'eus le bonheur de lui plaire
+et d'en etre aime. Il ne s'agissoit plus que de nous unir par des
+noeuds eternels; mais cette ceremonie exige ici des formalites d'une
+longueur infinie, et je n'ai pu obtenir dispense d'aucune. Il seroit
+trop long de vous les raconter, et pour peu que vous sejourniez dans
+le pays, vous les connoitrez assez, parce qu'elles se ressemblent
+toutes. Enfin je viens dessuyer la derniere epreuve. Il etoit ecrit
+dans la suite de mes avantures, qu'un rival jaloux de mon bonheur
+trouveroit moyen par le secours d'un enchanteur, de m'endormir d'un
+profond sommeil, et qu'il en profiteroit pour enlever la belle
+Anemone: que je continuerois de dormir pendant un an, sans pouvoir
+etre reveille que par le Prince Fan-Feredin, a qui il etoit reserve
+de me desenchanter: que trois jours apres mon reveil la belle
+Anemone delivree de son odieux ravisseur, qui devoit perir,
+reparoitroit a mes yeux plus belle et plus aimable que jamais, sans
+avoir rien perdu entre des mains si suspectes de tout ce qui peut me
+la rendre chere; que je ne laisserois pourtant pas d'avoir quelques
+soupcons, que les soupcons seroient suivis d'une broueillerie, la
+broueillerie d'un eclaircissement, et l'eclaircissement d'un
+raccommodement, apres lequel aucun obstacle ne s'opposeroit plus a
+mon bonheur. Je suis donc sur de revoir dans trois jours ma belle
+princesse. Nous partirons aussi-tot pour la Dondindandie, et c'est a
+vous prince que j'ai de si grandes obligations.
+
+Je fus extremement satisfait du recit du Prince Zazaraph, et d'avoir
+trouve quelqu'un qui put me donner les instructions dont j'avois
+necessairement besoin dans un pays inconnu. Apres lui avoir temoigne
+combien j'etois charme d'avoir eu occasion de lui rendre service, et
+lui avoir explique comment le desir de voir de belles choses m'avoit
+amene dans la romancie, je lui laissai entrevoir l'embarras ou
+j'etois, de trouver quelqu'un qui voulut bien prendre la peine de me
+servir de guide, et de m'eclaircir sur ce que je pouvois ignorer
+dans un pays, dont je n'avois nulle autre connoissance que celle que
+donnent les livres. Croyez-vous, me dit-il obligeamment, qu'apres le
+service que vous venez de me rendre, je puisse laisser prendre ce
+soin a tout autre qu'a moi? Non, non, ajouta-t-il en m'embrassant
+avec un air de tendresse dont je fus touche, je ne vous quitte
+point. Aussi-bien n'ai-je rien de mieux a faire pendant les trois
+jours qu'il faut que j'attende la belle Anemone, et trois jours vous
+suffiront pour connoitre toute la romancie, sans vous donner meme la
+peine de la parcourir toute entiere, parce qu'on ne voit presque
+partout que la meme chose. J'acceptai sans hesiter des offres si
+obligeantes, et nous nous entretinmes ainsi quelque tems dans la
+foret.
+
+Pendant cet entretien il n'eut pas de peine a s'appercevoir que je
+ne scavois pas la langue du pays, et je lui avoueai ingenument que
+dans les entretiens que je venois d'avoir avec plusieurs romanciens,
+ils avoient dit beaucoup de choses que je n'avois pas entendues.
+Cela ne doit pas vous etonner, me dit-il, car quoique dans la
+romancie on parle toutes les langues, arabe, grec, indien, chinois,
+et toutes les langues modernes, il est pourtant vrai qu'il y a une
+facon particuliere de les parler, qu'on n'apprend qu'ici: par
+exemple, comment nommeriez-vous une personne dont vous seriez
+amoureux et aime? Vous l'appelleriez tout simplement votre
+maitresse. Eh bien, ajouta-t-il, on n'entend pas ce mot-la ici: il
+faut dire, l'objet que j'adore, la beaute dont je porte les fers, la
+souveraine de mon ame, la dame de mes pensees, l'unique but ou
+tendent mes desirs, la divinite que je sers, la lumiere de ma vie;
+celle par qui je vis, et pour qui je respire. En voila, comme vous
+voyez, a choisir. Il est vrai, repris-je, mais comment ferai-je pour
+apprendre cette langue que je n'ai jamais parlee? N'en soyez point
+en peine, repliqua-t-il; c'est une langue extremement bornee, et
+avec le secours d'un petit dictionnaire que j'ai fait pour mon usage
+particulier, je veux en une heure de tems vous faire parler un
+romancien plus pur que Cyrus et Cleopatre.
+
+En effet apres nous etre assis au pied d'un gros cedre odoriferant,
+le Prince Zazaraph me montra un petit livret proprement relie et
+gros comme un almanach de poche, tout ecrit de sa main, et dans
+lequel il pretendoit avoir rassemble toutes les phrases et tous les
+mots de la langue romancienne avec les regles qu'il faut observer
+pour la bien parler. Il me le fit parcourir avec attention, et en
+moins de rien je fus au fait de toute la langue. Je pourrois donner
+ici ce dictionnaire tout entier, mais j'ai cru qu'il suffiroit d'en
+rapporter quelques regles principales et les phrases les plus
+remarquables pour en donner seulement l'idee: car aussi bien il
+seroit inutile d'entreprendre de parler le romancien dans ce pays-
+ci. Il faut pour cela aller dans le pays meme. Il y a sur-tout deux
+regles essentielles. La premiere, de ne rien exprimer simplement,
+mais toujours avec exageration, figure, metaphore ou allegorie.
+Suivant cette regle, il faut bien se garder de dire j'aime. Cela ne
+signifie rien; il faut dire, je brule d'amour, un feu secret me
+devore, je languis nuit et jour, une douce langueur me consume, et
+beaucoup d'autres expressions semblables. Une personne est belle,
+c'est-a-dire, qu'elle efface tout ce que la nature a fait de plus
+beau, que c'est le chef-d'oeuvre des dieux, qu'il n'est pas possible
+de la voir sans l'aimer, c'est la deesse de la beaute, la mere des
+graces: elle charme tous les yeux; elle enchaine tous les coeurs, on
+la prend pour Venus meme, et l'amour s'y meprend. La seconde regle
+consiste a ne jamais dire un mot sans une ou plusieurs epithetes. Il
+seroit par exemple ridicule de dire l'amour, l'indifference, des
+regrets, il faut dire: l'amour tendre et passionne, la froide et
+tranquille indifference, les regrets mortels et cuisans, les soupirs
+ardens, la douleur amere et profonde, la beaute ravissante, la douce
+esperance, le fier dedain, les mepris outrageans; et plus il y a de
+ces epithetes dans une phrase, plus elle est belle et vraiment
+romancienne.
+
+Pour ce qui est des mots qui composent la langue, ils sont en tres-
+petit nombre, et c'est ce qui facilite l'intelligence du romancien.
+Les voici presque tous. l'amour, et la haine, transports, desirs et
+soupirs, allarmes, espoir et plaisirs; fierte, beaute, cruaute,
+ingratitude, perfidie, jalousie, je meurs, je languis, bonheur,
+joueissance, desespoir, le coeur et les sentimens; les charmes, les
+attraits et les appas, enchantement et ravissement, douleurs et
+regrets, la vie et la mort, felicite, disgrace, destin, fortune,
+barbarie; les soins, la tendresse, les larmes, les voeux, les
+sermens, le gazon et la verdure, la nuit et le jour, les ruisseaux
+et les prairies, image, reverie et songes; voila a peu pres tous les
+mots de la langue romancienne; il n'y a plus qu'a y ajouter, comme
+j'ai dit, diverses epithetes, comme, doux, tendre, charmant,
+admirable, delicieux, horrible, furieux, effroyable, mortel,
+sensible, douloureux, profond, vif, ardent, sincere, perfide,
+heureux, tranquille; et sur-tout ces expressions qui sont les plus
+commodes de toutes, que je ne puis exprimer, qu'on ne scauroit
+imaginer, qu'il est difficile de se representer, qui surpasse toute
+expression, au-dessus de tout ce qu'on peut dire, au de-la de tout
+ce qu'on peut penser; avec ce petit recueil, on aura de quoi
+composer un livre in-folio en langue romancienne. Il y a pourtant
+une observation a faire, c'est qu'il faut tacher de n'allier aux
+mots que des epithetes convenables; car si quelqu'un par exemple,
+s'avisoit de dire une chere et delicieuse tristesse, cela feroit une
+expression ridicule et mal assortie.
+
+
+CHAPITRE 6
+
+De la haute et basse Romancie.
+
+Les diverses reflexions que nous fimes sur la langue romancienne,
+donnerent occasion au Prince Zazaraph de m'apprendre un point de
+geographie que j'ignorois; c'est qu'il y avoit une haute et basse
+Romancie.
+
+Nous sommes ici, me dit-il, dans la haute Romancie, et elle est
+aisee a distinguer de la basse par toutes les merveilles dont elle
+est remplie, et que vous avez du remarquer en venant ici; au lieu
+que la basse Romancie est assez semblable a tous les pays du monde.
+Car par exemple dans la basse Romancie une prairie est une prairie,
+et un ruisseau n'est qu'un ruisseau: mais dans la haute Romancie une
+prairie est essentiellement emaillee de fleurs, ou du moins couverte
+d'un beau gazon, et un ruisseau ne manque jamais de rouler des eaux
+d'argent ou de crystal sur de petits cailloux pour leur faire faire
+un doux murmure qui endorme les amans, ou qui reveille les oiseaux.
+Mais, ajouta-t-il, vous serez peut-etre bien aise d'apprendre
+l'origine de cette distinction. Il est vrai, lui dis-je, car tout ce
+que je vois et ce que j'entends, ne fait qu'exciter de plus en plus
+ma curiosite. Je le concois aisement, reprit-il, et je crains meme
+que vous ne me fassiez secretement un crime de vous arreter si long-
+tems dans cette foret ou vous ne voyez rien de nouveau, au lieu de
+vous mener a quelque habitation. Levons-nous donc, et nous
+continuerons en marchant notre conversation.
+
+Autrefois, continua-t-il, la Romancie etoit un pays fort borne.
+Aussi n'y recevoit-on que peu d'habitans, encore etoient-ils tous
+choisis entre les princes et les heros les plus celebres. On se
+souvient du nom et des avantures de ces premiers habitans de la
+Romancie, entr'autres d'Artus et des chevaliers de la table ronde,
+Palmerin d'Olive, et Palmerin d'Angleterre, Primalem de Grece,
+Perceforet, Amadis, Roland, Merlusine, et plusieurs autres dont je
+ne me rappelle pas les noms. Rien n'est si brillant que leur
+histoire. On les voyoit se signaler par mille exploits inoueis pele
+mele avec les genies, les fees, les enchanteurs, les geans, les
+endryagues, les monstres, toujours combattans, jamais vaincus. Aussi
+le ciel et la terre s'interessant a leurs succes, leur prodiguoient
+continuellement les plus grands miracles. Ce qui faisoit de la
+Romancie le plus beau pays du monde. Mais un si grand eclat ne
+manqua pas d'attirer beaucoup d'etrangers dans le pays, entr'autres
+Pharamond, Cleopatre, Cassandre, Cyrus, Polexandre, grands
+personnages a la verite, mais qui n'etant pas pour ainsi dire nes
+heros comme les premiers, et ne l'etant que par imitation,
+demeurerent beaucoup au-dessous de leurs modeles. Cependant comme
+ils avoient une valeur et une vertu vraiment extraordinaire, on leur
+donna place dans la haute Romancie. Mais les choses degenererent
+bien autrement dans la suite; car on recut dans la Romancie
+jusqu'aux plus vils sujets, des avanturiers, des valets, des gueux
+de profession, des femmes de mauvaise vie. Ce n'est pas que
+plusieurs zelateurs romanciens n'ayent fait leurs efforts pour
+retablir toute la gloire et le sublime merveilleux des tems passes;
+de-la sont venus les heros et les princes des fees, ceux des mille
+et une nuit, des contes chinois, et beaucoup d'autres semblables;
+mais on voit dans leur histoire les merveilles melees avec tant de
+choses pueriles, communes et vulgaires, qu'on ne scait dans quelle
+classe il faut les ranger. Enfin pour eviter la confusion, on a pris
+le parti de diviser la Romancie en haute et basse. La premiere est
+demeuree aux princes et aux heros celebres: la seconde a ete
+abandonnee a tous les sujets du second ordre, voyageurs,
+avanturiers, hommes et femmes de mediocre vertu. Il faut meme
+l'avoueer a la honte du genre humain. La haute Romancie est depuis
+long-tems presque deserte, comme vous avez pu vous en appercevoir
+dans ce que vous en avez vu, au lieu que la basse Romancie se peuple
+tous les jours de plus en plus. Aussi les fees et les genies se
+voyant abandonnes, et presque sans pratique, ont pris la plupart le
+parti de s'en aller, les uns dans les espaces imaginaires, les
+autres dans le pays des songes. C'est ce qui fait que vous ne voyez
+plus la Romancie ornee comme elle etoit autrefois d'une infinite de
+chateaux de crystal, de tours d'argent, de forteresses d'airain, ni
+de palais enchantes.
+
+Que je suis fache, lui dis-je en l'interrompant, de ne pouvoir pas
+etre temoin d'un si beau spectacle! Il me seroit fort aise, reprit-
+il, de vous faire voir deux chateaux de cette espece assez pres
+d'ici, si nous etions vous et moi assez las de notre liberte, pour
+consentir a la perdre. a une lieue d'ici sur la main droite, il y en
+a un qui est habite par la fee Camalouca. Rien de si brillant ni de
+si magnifique que les appartemens, les galeries, les salles qui
+composent ce palais; mais rien de si dangereux que d'en approcher. a
+trois cens pas tout a l'entour, la fee a forme une espece de
+tourbillon invisible, qui entraine en tournoyant tous ceux qui ont
+le malheur ou la fatale curiosite d'y entrer. Emportes ainsi jusqu'a
+la cour du chateau, ils sont a l'instant engouffres dans de grands
+vases de crystal pleins d'eau, et au moment qu'ils y entrent, la fee
+leur souffle sur le dos une grosse bulle d'air qui s'y attache, et
+qui par sa legerete les tient suspendus dans l'eau, ou ils ne font
+que tourner, monter et descendre sans cesse. On les voit au travers
+du crystal, et cet assemblage de diverses figures fait un
+assortiment bizarre, dont la mechante fee se divertit: car on y voit
+pele mele des dames et des seigneurs, des pontifes et des
+pretresses, des animaux de toute espece, des monstres grotesques, et
+mille figures differentes, qui se broueillent et se melent
+continuellement. C'est sur ce modele qu'on fait en Europe de ces
+longues phioles pleines d'eau, que l'on remplit de petits marmouzets
+d'email. L'autre palais qui est a main gauche, est la demeure de la
+fee Curiaca, c'est bien le plus dangereux caractere qu'il y ait dans
+toute la Romancie. Comme elle a beaucoup d'agremens, rien ne lui est
+si aise que de captiver les coeurs de tous ceux qui la voyent, et
+elle s'en fait un plaisir malin. Elle les mene ensuite promener dans
+ses jardins, sur le bord d'une fontaine ou d'un canal, et la
+lorsqu'ils s'y attendent le moins, elle les metamorphose en oiseaux,
+qu'elle contraint par un effet de son pouvoir magique, a tenir
+continuellement leur long bec dans l'eau, les laissant des annees
+entieres dans cette ridicule attitude. C'est la tout le fruit qu'on
+retire des soins qu'on lui a rendus; et c'est aussi ce qui a fonde
+le proverbe de tenir quelqu'un le bec dans l'eau. Mes lecteurs sont
+des personnes de trop bon gout pour ne pas sentir que ces recits
+sont extremement agreables, et il est par consequent inutile de les
+avertir qu'ils me firent beaucoup de plaisir; je souhaite qu'ils en
+trouvent autant dans la lecture du chapitre suivant.
+
+
+CHAPITRE 7
+
+De mille choses curieuses, et de la maladie des baillemens.
+
+Nous vimes venir a nous par la route que nous tenions, un cavalier
+monte sur une espece de Griffon noir, l'air triste, reveur et
+distrait; mais des qu'il nous eut appercus, il detourna sa monture,
+et prenant un chemin de traverse, il se deroba bien-tot a nos yeux.
+
+Quel est, dis-je au Prince Zazaraph, cette figure de misantrope? Je
+n'en connoissois pas de cette espece dans la Romancie. Il s'y en
+trouve pourtant plusieurs, me repondit-il, temoin le pauvre
+Cardenio, qui se faisoit tant craindre des bergers dans les
+montagnes de Sierra Morena. Celui-ci se nomme Sonotraspio. Que je le
+plains! Prevenu contre les dangers d'une passion amoureuse, il
+vivoit en philosophe indifferent, riant meme de la foiblesse des
+amans. Mais l'amour lui gardoit un trait que sa philosophie ne put
+parer. Il aima enfin, et il aima Tigrine, dont le coeur etoit engage
+a un autre, et qui lui fit bien-tot comprendre qu'il n'avoit rien a
+esperer. Il le comprit en effet si bien, que pour etouffer dans sa
+naissance un malheureux amour, il voulut prendre le seul parti qui
+lui restoit, qui etoit de s'eloigner de l'objet qui l'avoit captive.
+Mais non, lui dit Tigrine, vos soins me font plaisir, vos services
+me sont utiles, si vous m'aimez j'exige que vous ne me fuyez pas. a
+un ordre si absolu elle ajouta quelques faveurs legeres, qui
+acheverent de faire perdre a l'amant infortune tout espoir de
+liberte. Il ne lui etoit pas possible de voir Tigrine sans l'aimer:
+il ne lui etoit pas permis de l'eviter: il n'en avoit pourtant rien
+a esperer; quelle situation! Il s'y resolut pourtant avec un courage
+qui marquoit autant la fermete de son ame, que l'exces de sa
+passion. Il se flatta d'arracher du moins quelquefois a la cruelle
+de ces legeres faveurs, qu'elle lui avoit deja accordees. Il y
+reussit en effet, au-dela meme de ses esperances, et bornant-la tous
+ses desirs et tout son bonheur, il trainoit sa chaine avec quelque
+sorte de satisfaction; mais ce bonheur apparent et si leger dura
+peu. Tandis que Sonotraspio toujours modeste et respectueux,
+s'efforce de se persuader qu'il est encore trop heureux, un injuste
+caprice persuade a Tigrine qu'elle en fait trop. C'en est fait, lui
+dit-elle, n'esperez plus rien de moi, votre passion m'importune, vos
+soins me sont devenus indifferens. Fuyez-moi, j'y consens, et meme
+je vous le conseille. Dieux! Quel fut l'etonnement de Sonotraspio!
+Un coup subit de tonnerre cause moins de consternation a des femmes
+timides, qu'un orage imprevu surprend dans une vaste campagne. Il
+douta quelque-tems: il crut avoir mal entendu; mais son doute ne fut
+pas long. Tigrine s'expliqua, et le fit avec toute la durete
+imaginable. Alors penetre de douleur, et le desespoir peint dans ses
+yeux, vous me permettez donc de vous fuir, lui dit-il; il en est
+bien tems cruelle, apres que... ses sanglots ne lui permirent pas
+d'achever, et Tigrine meme s'eloigna pour ne pas l'entendre. Ni les
+larmes, ni les prieres les plus tendres ne purent la flechir, ni lui
+persuader meme d'accorder a un malheureux, du moins pour une
+derniere fois, quelque marque de bonte. Elle n'en parut au contraire
+que plus fiere et plus dedaigneuse. Enfin l'infortune Sonotraspio
+outre de depit et de douleur, s'est abandonne a tout ce que le
+desespoir peut inspirer a un amant injustement maltraite. En vain il
+s'efforce de se rappeller les sages lecons de la philosophie. Occupe
+continuellement de son malheur, on le voit pour se distraire,
+chercher tantot la solitude, tantot la dissipation, en courant comme
+un insense toute la Romancie. Il deteste le jour ou il vit Tigrine
+pour la premiere fois; il s'efforce de l'oublier; il voudroit la
+hair; mais rien ne lui reussit: la blessure est trop profonde, et il
+y a lieu de craindre qu'il n'en guerisse jamais. En verite, dis-je
+alors au Prince Zazaraph, le pauvre Sonotraspio me fait pitie, je
+voudrois que Tigrine ou ne lui eut jamais rien accorde, ou ne lui
+eut pas refuse pour une derniere fois, quelques faveurs legeres;
+mais, ajoutai-je, il ne faudroit pas beaucoup d'exemples semblables
+pour decrediter la Romancie. Vous avez bien raison, me dit-il, car
+on seroit tente de regarder tous ses habitans comme des fous; mais
+c'est un effet de l'injustice et de l'ignorance des hommes; car il
+est vrai qu'a ne consulter que la raison et les maximes de la
+sagesse, il faut taxer de folie et d'egarement pitoyable, toute la
+suite des beaux sentimens et des procedes reciproques de deux amans;
+mais si d'une part on s'en rapporte a nos annalistes, dont
+l'autorite est d'un poids d'autant plus grand, qu'il y en a
+plusieurs qui ont un caractere respectable; et si de l'autre on en
+juge par la facon toute sublime dont ils scavent embellir les
+passions, qui par elles-memes paroissent les moins sensees, on aura
+des heros de la Romancie une idee beaucoup plus avantageuse.
+
+Ici j'interrompis le grand paladin. Que vois-je, lui dis-je! Apres
+le tragique, n'est-ce pas du comique qui se presente ici a nous?
+Qu'est-ce, je vous prie, que ces bandes de hannetons, de
+sauterelles, ou de grosses fourmis que je vois traverser la foret,
+comme une petite armee qui defile? Quelle espece d'insectes est-ce
+la?
+
+Insectes, repondit le Prince Zazaraph en riant. De grace traitez
+plus honnetement une espece qui n'est rien moins qu'une espece
+humaine. N'avez-vous jamais ouei parler des liliputiens? Les voila.
+Ces pauvres petits avortons de la nature humaine s'etoient etablis
+dans la Romancie, et sembloient d'abord y faire fortune; mais il
+faut sans doute que l'air du pays leur soit contraire: ils n'ont
+jamais pu s'y multiplier, et desesperes de voir leur race
+s'eteindre, ils ont enfin pris le parti d'aller s'etablir ailleurs.
+Prenons garde en passant, ajouta-t-il, d'en ecraser quelques-uns
+sous nos pieds; car c'est-la tout le danger que l'on court a les
+rencontrer. Mais il n'en est pas de meme des brobdingnagiens. Ces
+geants monstrueux par un contraste bizarre s'etablirent dans la
+Romancie en meme-tems que les liliputiens; et comme eux ils ont ete
+obliges de chercher une autre demeure, le pays entier ne pouvant
+suffire a leur subsistance; mais malheur a tout ce qui s'est trouve
+sur leur passage. On ne scauroit exprimer le ravage que ces colosses
+effroyables ont fait dans toute leur route, ecrasant les chateaux
+sous leurs pieds, comme nous ecrasons une motte de terre, et brisant
+tous les arbres des forets, comme des elephans briseroient des epics
+de froment en traversant les campagnes. On ne scait pas trop quel
+motif avoit engage les uns et les autres a s'etablir dans la
+Romancie; n'ayant d'autre merite pour se distinguer, sinon, les uns
+une petitesse qui faisoit rire, et les autres une grandeur
+gigantesque qui faisoit horreur. Aussi les voit-on partir sans qu'on
+s'empresse de les retenir, et tout ce que l'on en dit, c'est que ce
+n'etoit pas la peine de faire un si grand voyage, pour apprendre ce
+qu'on scavoit deja; qu'il n'y a point dans le monde de grandeur
+absolue, et que la taille grande ou petite est une chose
+indifferente a la nature humaine.
+
+A propos de cela, dis-je au Prince Zazaraph, n'ai-je pas ouei dire
+que les betes parlent dans ce pays-ci?
+
+Rien n'est plus vrai, me dit-il, et c'etoit meme autrefois une chose
+assez commune du tems d'Esope, de Phedre, et d'un francois appelle
+La Fontaine, qui avoient le secret de les faire parler, aussi-bien
+et quelquefois mieux que les hommes memes. Mais il semble que
+degoutees de cet usage, elles ayent pour ainsi dire perdu la parole,
+sur-tout depuis qu'un autre francois nomme L M s'est avise de leur
+faire parler un langage peu naturel et force, qu'on a quelquefois de
+la peine a entendre. Il ne laisse pourtant pas de se trouver encore
+parmi elles quelques babillardes qui parlent autant et plus qu'on ne
+voudroit; et tout recemment, une taupe vient de se rendre ridicule
+par son babil extravagant, quoique quelques-uns ayent pretendu
+qu'elle n'a fait qu'en copier une autre.
+
+Tandis que le Prince Zazaraphe m'entretenoit ainsi, il me prit une
+envie de bailler si prodigieuse, qu'il me fallut malgre mes efforts,
+ceder au mouvement naturel. Ah ah! Dit-il en riant, vous voila deja
+pris de la maladie du pays, c'est de bonne heure; mais de grace ne
+vous contraignez point, car personne ici ne vous en scaura mauvais
+gre. C'est dans la Romancie un mal inevitable pour peu qu'on y fasse
+de sejour, a peu pres comme le mal de mer pour ceux qui font un
+premier voyage sur cet element. Comme le Prince Zazaraph achevoit de
+parler, il se mit lui-meme a bailler si demesurement, que je ne pus
+m'empecher d'en rire a mon tour. Je vois bien, lui dis-je, que cette
+maladie est en effet assez commune dans la Romancie. Mais je ne
+comprens pas comment on peut y etre sujet dans un pays si rempli de
+merveilles; c'est aussi, me repondit-il, ce qui embarasse les
+physiciens dans l'explication de ce phenomene, d'autant plus qu'on a
+observe que dans les endroits ou il y a le plus de merveilles,
+entassees les unes sur les autres, par exemple dans la province
+peruvienne, c'est-la precisement que l'on baille le plus. Les
+medecins de leur cote n'ont encore pu trouver d'autre remede a ce
+mal, que de changer d'air. Il faut pourtant que je vous fasse voir
+auparavant un de nos bois d'amour: car c'est a peu pres ce qui vous
+reste a voir de particulier dans le canton ou nous sommes.
+
+
+CHAPITRE 8
+
+Des bois d'amour.
+
+Comme nous etions donc deja hors de la foret, nous tournames nos pas
+vers un bois charmant qui etoit dans la plaine. C'etoit un de ces
+bois d'amour dont le prince venoit de parler, et on en trouve dans
+tous les quartiers de la Romancie beaucoup de semblables qu'on a
+plantes pour la commodite des amans, comme on voit dans une terre
+bien entretenue des remises de distance en distance pour servir
+d'asile et de retraite au gibier. Ces bois sont presque tous plantes
+de lauriers odoriferans, de myrthes, d'orangers, de grenadiers et de
+jeunes palmiers, qui entrelassent amoureusement leurs branches pour
+former d'agreables berceaux. Ils sont admirablement bien perces de
+diverses allees, qui forment des etoiles, des pates d'oye, des
+labyrinthes, et dans les massifs on a menage divers compartimens,
+dont le terrain est couvert d'un beau gazon seme de violettes et
+d'autres fleurs champetres: les palissades sont de rosiers, de
+jasmin, de chevrefeueille, ou d'autres arbrisseaux fleuris, et chacun
+a son jet d'eau, sa fontaine, ou sa petite cascade. Il ne faut pas
+demander si dans ces bosquets delicieux les tendres zephirs
+rafraichissent les amans par la douce haleine de leurs soupirs; ni
+si les oiseaux font retentir le bocage des doux sons d'un amoureux
+ramage; tout vit, tout respire, tout est anime, tout aime dans ces
+bois d'amour; et comment pourroit-on s'en defendre, lorsqu'on y voit
+les amours perches sur les arbres comme des perroquets, s'occuper
+sans cesse a lancer mille traits enflammes qui embrasent l'air meme.
+O que les conversations y sont tendres, vives et passionnees, qu'on
+y pousse de soupirs, qu'on y forme de desirs! Qu'on y goute de
+plaisirs! Ne croyez pourtant pas, me dit le Prince Zazaraph, qu'il
+soit indifferent de se promener dans les divers quartiers du bois.
+Chaque bosquet a sa destination particuliere; ensorte qu'on
+distingue le bosquet des amans heureux, et celui des mecontens; le
+bosquet des soupcons jaloux, celui des broueilleries, celui des
+raccommodemens, et plusieurs autres semblables. Il y a quelque tems
+que des habitans peu instruits des loix et des anciens usages,
+voulurent etablir aussi dans les bois d'amour des bosquets de
+joueissance; mais on s'opposa avec zele a une innovation si
+dangereuse, et il fut prouve par le temoignage des annales
+romanciennes, qu'il n'y avoit rien de si contraire aux interets de
+la Romancie, par la raison que la joueissance eteint le desir et la
+passion qui sont ici les nerfs du bon gouvernement. Mais que font la
+bas, lui dis-je, ces personnes que je vois les unes debout, les
+autres assis sous ce grand orme? Ce sont, me repondit-il, des gens
+qui attendent leur compagnie pour entrer dans le bois. Cet orme a
+ete plante tout expres pour etre le lieu du rendez-vous. Les
+premiers venus y attendent les autres; et comme il y en a tel
+quelquefois qui attend en vain, c'est ce qui a fonde le proverbe,
+attendez-moi sous l'orme. Au reste, ajouta-t-il, nous pouvons, si
+nous voulons, nous approcher des bosquets, voir tout ce qui s'y
+passe, et entendre tout ce qui s'y dit: comment, repris-je, on fait
+ici les choses si peu secretement? Sans doute, repliqua-t-il; eh!
+Comment les auteurs qui composent les annales romanciennes
+pourroient-ils autrement scavoir si en detail tous les entretiens
+les plus particuliers de deux amans jusqu'a la derniere syllabe?
+Vous avez raison, lui dis-je, et vous m'expliquez-la une chose que
+je n'avois jamais comprise. Mais avec tout cela je ne comprends pas
+encore comment des ecrivains, par exemple, celui de Cyrus ou de
+Cleopatre, peuvent ecrire de si longues suites de discours sans en
+perdre un seul mot. C'est, me repondit le Prince Zazaraph, que vous
+ne scavez pas comment cela se fait.
+
+Mais, continua-t-il, entrons dans ce bosquet, qui est celui des
+declarations; vous pourrez par celui-la seul juger des autres, et
+vous allez comprendre ce mystere. Voyez-vous, continua-t-il, ces
+quatre grands tableaux d'ecriture qui sont attachees a l'entree du
+bosquet? Ce sont quatre modeles differens de declaration d'amour,
+contenant les demandes et les reponses et s'il n'y en a que quatre,
+c'est qu'on n'a pas encore pu en inventer un cinquieme; car pour le
+dire en passant, nos annalistes ecrivent ordinairement assez bien;
+mais ils ont rarement de cette imagination qu'on appelle invention,
+et qui fait trouver quelque chose qu'un autre n'a pas dite avant
+eux. C'est ce qui fait qu'ils ne font que se copier tous les uns les
+autres. Or pour revenir a nos tableaux, tous les amans qui entrent
+dans ce bosquet pour se declarer leur amour, ne manquent pas de
+prendre l'un de ces quatre modeles, qu'ils recitent tout de suite.
+L'annaliste n'a ainsi qu'a observer lequel des quatre modeles on
+employe, et il scait tout d'un coup toute la suite de la
+conversation. Il en est de meme de tous les autres bosquets jusqu'a
+celui des soupirs, dont le nombre est regle, afin que l'annaliste
+n'aille pas faire une bevue ridicule contre la verite de l'histoire,
+en faisant soupirer quatre fois une princesse qui n'en aura soupire
+que trois. Si cela est, repris-je, il est inutile d'ecouter ce que
+disent tous les couples d'amans que je vois repandus dans ce bois.
+Vous dites vrai, me repondit-il; car si vous vous donnez seulement
+la peine de lire les tableaux qui sont suspendus en tres-petit
+nombre a l'entree de chaque bosquet, vous scaurez tout ce qui y a
+jamais ete dit, et tout ce qui s'y dira d'ici a mille ans; et il
+faut avoueer que si cela ne fait pas l'eloge de l'esprit des
+annalistes romanciens, c'est du moins pour eux et pour nous quelque
+chose de tres-commode: car on a par ce moyen toute l'histoire de la
+Romancie en un tres-petit abrege.
+
+Malgre cela il me prit envie d'ecouter un moment ce qui se disoit
+dans les bosquets voisins, et j'y entrai avec le prince Zazaraph.
+Mais je remarquai en effet que tout ce qui s'y disoit, n'etoit que
+des repetitions de ce que j'avois deja lu dans tous les romans; et
+les baillemens me reprirent avec tant de force, que je crus que je
+ne finirois jamais. Le Prince Zazaraph eut peur que je n'en fusse a
+la fin incommode, et pour prevenir le danger, il me proposa de
+changer d'air. Aussi bien, ajouta-t-il, n'avez-vous plus rien a voir
+ici de particulier, et tout ce que vous ignorez encore touchant la
+Romancie se trouvant par tout ailleurs dans tous les autres
+quartiers comme dans celui-ci, vous vous y instruirez egalement de
+tout ce qui peut meriter votre curiosite, sauf a moi a vous faire
+remarquer les differences, quand elles en vaudront la peine.
+J'acceptai sur le champ la proposition, et pour faire notre voyage,
+nous montames tous deux chacun sur une grande sauterelle sellee et
+bridee. Ces montures, plus douces, mais moins vites que les
+hipogriffes, ne font gueres que quatre ou cinq lieues par saut, de
+sorte qu'elles ne font faire que deux ou trois cens lieues par jour;
+mais c'est assez lorsqu'on n'est pas presse. Il faut a cette
+occasion que je raconte comment on voyage dans la Romancie.
+
+
+CHAPITRE 9
+
+Des voitures et des voyages.
+
+Il y a un pays dans le monde qu'on dit etre de tous les pays le plus
+commode pour voyager, parce qu'on y trouve partout de grands chemins
+frayes et de bonnes auberges; mais il paroit bien que ceux qui le
+croyent ainsi, n'ont jamais voyage dans la Romancie.
+
+Je ne parle pourtant pas de la commodite admirable des anciennes
+voitures, lorsqu'un batteau enchante venoit vous prendre au bord de
+la mer, orne de flames rouges, et d'un pavillon couleur de feu, pour
+vous faire faire en moins de deux heures plus de la moitie du tour
+du monde; ou lorsqu'on n'avoit qu'a monter sur la croupe d'un
+Centaure, ou sur le dos d'un Griffon qui vous transportoit en un
+instant au-dela de la mer Caspienne, dans les grottes du mont
+Caucase, pour delivrer une princesse que le geant Coxigrus avoit
+enlevee, et vouloit forcer a souffrir ses horribles caresses. Comme
+les heros d'aujourd'hui ne sont pas tout-a-fait de la meme trempe
+que ceux d'autrefois, il a fallu changer l'ancienne methode, et ne
+les faire plus voyager que terre a terre, ou dans un bon vaisseau;
+encore les vaisseaux ne connoissent-ils plus l'ocean. Neanmoins on
+n'a pas laisse de conserver de l'ancienne methode de voyager, tous
+les avantages et tous les agremens qu'il a ete possible. Il faut
+seulement avant que de se mettre en campagne, se faire donner des
+lettres romanciennes en bonne forme.
+
+Par exemple; deux hommes partent de Peking pour aller a Ispahan, ou
+de Paris pour aller a Madrid; l'un en partant a pris de bonnes
+lettres romanciennes; l'autre malheureusement n'a pris que des
+lettres de change. Qu'arrive-t-il? Celui-ci fera tout simplement son
+voyage, et feroit peut-etre tout le tour du monde, sans qu'il lui
+arrivat la moindre avanture. Il lui faudra manger toujours a
+l'auberge a ses depens, encore trop heureux quelquefois d'en
+trouver. Il sera moueille, fatigue, embourbe, malade, pret a mourir
+sans secours: il ne trouvera que des compagnies de gens ridicules,
+ou ennuyeux; pas une belle ne deviendra amoureuse de lui, pas la
+moindre rencontre singuliere qu'il puisse raconter a son retour. En
+un mot il reviendra tel qu'il etoit parti. Au lieu qu'un prince fils
+du calife Scha-Schild-Ro-Cam-Full, un chevalier de rose blanche, ou
+un marquis de roche noire, une fois muni de bonnes lettres
+romanciennes, rencontre a chaque pas les choses du monde les plus
+singulieres. Partout ou il loge il fait tourner la tete a toutes les
+dames et princesses du canton; c'est un vrai tison d'amour, qui va
+causant partout un embrasement general. De pluye et de mauvais tems,
+il n'en est jamais question. Sa chaise rompt pourtant quelquefois,
+et quelquefois il s'egare dans un bois eloigne du grand chemin; mais
+le guide qui l'egare scait bien ce qu'il fait; c'est toujours le
+plus a propos du monde pour delivrer a son choix, soit un cavalier
+attaque par des assassins, soit une jeune personne qui se trouve
+dans une chasse, prete a etre dechiree par un vilain sanglier. Il
+est aussi-tot conduit au chateau qui n'est pas loin, et de tout cela
+que d'avantures nouvelles! Au reste quoiqu'il ait soin de cacher son
+veritable nom, en sorte que des gens mal-avises pourroient le
+prendre pour un avanturier; par la vertu de ses lettres romanciennes
+il est partout accueilli, caresse, choye comme une divinite. Les
+princes memes le veulent voir. Il ne leur a pas dit quatre mots
+qu'il entre dans leur intime confidence, et il ne se passe plus rien
+d'important ou il n'ait part. En un mot je trouve cette facon de
+voyager si agreable et si sure, que je ne comprends pas comment on
+peut se resoudre a sortir de chez soi, n'eut-on que cinq ou six
+lieues a faire, sans se munir de lettres romanciennes.
+
+On peut meme prendre encore une autre precaution tres-avantageuse,
+qui est d'emporter avec soi sur la foi des voyageurs, une bonne
+liste des princes et des seigneurs chez qui on pourra loger a leur
+exemple, dans les divers pays qu'on voudra parcourir. Car il y a
+dans la Romancie plusieurs de ces listes imprimees pour la commodite
+des voyageurs; et j'en donnerai volontiers ici un echantillon
+d'apres un celebre voyageur. Le voici. Si, par exemple, vous allez
+en Espagne, vous serez infailliblement bien recu. a Madrid chez le
+Comte De Ribaguora. C'est un grand d'Espagne, age de quarante-cinq
+ans, qui a de fort belles manieres, et qui recoit bonne compagnie
+chez lui. Il aime beaucoup les chevaux, les chiens, et les francois.
+Ou chez le Duc De Los Grabos. Il a ete ci-devant gouverneur du
+Perou, ou il a amasse des biens immenses dont il aime a se faire
+honneur. Il a cela de commode, que des qu'il voit un etranger de
+bonne mine qui s'appelle le Chevalier De Roquefort, ou le Comte De
+Belle-Foret, il se prend tellement d'amitie pour lui, qu'il ne peut
+plus s'en passer. a Tolede, chez le Marquis De Tordesillas. La
+marquise est extremement aimable, et ses deux filles sont les deux
+plus belles personnes d'Espagne. Elles sont l'objet des tendres
+voeux de tout ce qu'il y a de plus brillant dans la noblesse
+espagnole; mais un jeune etranger inconnu qui scait se presenter a
+elles de bonne grace, ne manque point de captiver le coeur de l'une
+des deux, sur tout de Dogna Diana, qui est la plus aimable.
+Cependant comme il faudra que l'intrigue finisse, parce que le jeune
+voyageur aura affaire ailleurs, Dogna Diana mourra de la peste, ou
+de quelque autre facon plus honnete si on peut l'imaginer.a
+Sarragosse, chez D Felix Cartijo. C'est un gentilhomme a qui il est
+arrive beaucoup d'avantures, qu'il racontera tout de suite pour
+servir d'episode a l'histoire du voyage; et comme il ne manque
+jamais d'arriver encore chez lui d'autres personnes qui racontent
+aussi les leurs, cela fournit insensiblement la matiere d'un volume
+de juste grosseur. Ce petit echantillon suffit pour donner quelque
+idee des listes dont je viens de parler, et il seroit inutile de
+l'etendre d'avantage. Mais une chose dont il faut avertir les
+voyageurs, et en general tous les heros romanciens, c'est qu'ils
+doivent avoir une memoire heureuse, pour se souvenir fidelement de
+tous ceux avec qui ils ont eu des le commencement quelque liaison
+particuliere, ou qui leur ont commence le recit de leurs avantures
+sans pouvoir l'achever. Car ce seroit une chose extremement
+indecente d'oublier ces gens-la, et de n'en plus faire mention. Un
+voyageur auroit beau dire qu'il les a laisses a la Chine, ou dans le
+fond de la Tartarie, il faut ou qu'il aille les retrouver, ou qu'ils
+viennent le chercher, fut-ce des extremites du Japon. En un mot il
+faudroit les faire tomber des nues plutot que d'y manquer. Les turcs
+en particulier sont fort religieux sur cet article, et j'en connois
+un qui pour rejoindre son homme, fit tout expres le voyage d'Amasie
+en Hollande. J'ai aussi ete moi-meme si scrupuleux sur cela,
+qu'ayant perdu, comme on a vu, mon cheval la veille de mon entree
+dans la Romancie, je n'ai pas manque de le retrouver a la sortie du
+pays, comme on verra dans la suite. Il y a pourtant un moyen de se
+debarasser de bonne heure de ces importuns qui interviennent dans
+une histoire, et dont on ne scait plus que faire; c'est de les tuer
+tout aussitot, ou de les faire mourir de maladie. Mais a dire le
+vrai, l'expedient est odieux, et on a scu mauvais gre a un des
+derniers voyageurs, d'avoir fait inhumainement mourir tant de monde.
+
+Mais a propos de memoire, je m'appercois que je parle tout seul, et
+j'oublie que j'ai un compagnon qui auroit du partager avec moi le
+recit que je viens de faire. J'en demande pardon a mes lecteurs, et
+je vais reparer ma faute dans le chapitre suivant. Il est pourtant
+bon d'avertir que nous autres ecrivains romanciens, ne connoissons
+aucune de ces belles regles que Lucien et tant d'autres ont donnees
+pour ecrire l'histoire, par la raison que nous avons un privilege
+particulier pour ecrire tout ce qui nous vient a l'esprit, sans nous
+mettre en peine de ce qu'on appelle ordre, plan, methode, precision,
+vrai-semblance, ni de ce qui doit suivre ou de ce qui doit preceder;
+d'autant plus que nous avons toujours a notre disposition la date
+des faits pour l'avancer, ou la reculer comme il nous plait. C'est
+ce qui me fait admirer la precaution qu'a prise un de nos modernes
+annalistes, de mettre a la tete de son histoire une preface
+raisonnee, pour justifier fort serieusement les faits qu'il y
+rapporte, comme si on ne scavoit pas qu'en qualite d'annaliste
+romancien il a droit de dire les choses les moins vrai-semblables,
+sans qu'on ait celui de s'en formaliser.
+
+
+CHAPITRE 10
+
+Des trente-six formalites preliminaires qui doivent preceder les
+propositions de mariage.
+
+Tandis que le grand paladin de la Dondindandie et moi nous voyagions
+par les airs, bien montes sur nos grandes sauterelles, il me demanda
+si mon dessein n'etoit pas de choisir quelque belle princesse de la
+Romancie pour en faire mon epouse. Sans doute, lui dis-je, et ca ete
+en partie le motif qui m'a fait entreprendre ce voyage. Je m'en suis
+doute, me repondit-il, d'autant plus qu'il vous sera difficile de
+voir toutes les beautes dont ce pays-ci est peuple, sans que votre
+coeur se declare pour quelqu'une. Mais disposez-vous a la patience,
+et ne perdez point de tems. Car la traitte est longue depuis le jour
+qu'on commence a aimer, jusqu'a celui ou l'on s'epouse. Il est vrai,
+lui dis-je, que ces longueurs m'ont quelquefois impatiente dans les
+avantures de Theagene, de Cyrus, de Cleopatre, et de plusieurs
+autres. Mais ne puis-je pas abreger les formalites... eh si, me
+repondit-il, vous sieroit-il de ne faire qu'un petit chapitre des
+mille et une nuit, ou des contes chinois. Non, prince, ajouta-t-il,
+les gens de notre condition sur tout doivent faire les choses dans
+les grandes regles, et passer par tous les degres de la milice
+amoureuse. Il est pourtant permis quelquefois de leur en abreger le
+tems.
+
+Mais puisque nous sommes sur ce chapitre, il est a propos de vous
+mettre d'avance au fait des loix principales qu'il faut observer en
+cette matiere. C'est ce qu'on appelle les formalites preliminaires.
+Il y en a qui en comptent jusqu'a trente-six et plus, mais je vais
+vous les expliquer sans m'arreter a les compter. Vous comprenez
+bien, continua-t-il, qu'il faut commencer par devenir amoureux. Or
+cela est fort plaisant; car on l'est quelquefois une annee entiere
+sans le scavoir, et il y en a tel qui ne s'en doute seulement pas.
+S'il a arrete ses regards sur une personne, c'est sans dessein: s'il
+l'a trouvee extremement aimable, ses sentimens se sont bornes a
+l'estime et a l'admiration; tout au plus il croit n'avoir pour elle
+que de l'amitie. Il est vrai qu'il desire de la voir souvent, qu'il
+a des attentions particulieres pour elle, qu'il n'est pas fache
+d'appercevoir qu'elle en a aussi pour lui; mais a son avis tout cela
+ne signifie rien, ce n'est qu'un commerce de politesse, une liaison,
+une inclination ordinaire ou l'amour n'entre pour rien; mais, dit-il
+enfin, que m'est-il donc arrive depuis quelque-tems? Je m'appercois
+que je ne dors que d'un sommeil inquiet, il me semble que je deviens
+distrait et melancolique. Je perds mon enjouement ordinaire. Ce qui
+me plaisoit commence a m'ennuyer: ce que j'aimois le plus, me paroit
+insipide. Vous etes peut-etre malade, lui dit quelqu'un qui ne
+connoit pas les usages du pays romancien; non, repond-il, c'est
+toute autre chose. Il a bien raison; car ce sont la precisement les
+premieres formalites de l'amoureuse poursuite. Il en est d'abord
+tout etonne; moi amoureux, dit-il, moi qui n'ai jamais rien aime!
+Moi qui ai brave tous les traits de l'amour! Moi qui jusqu'a present
+ai vu impunement toutes les belles! Mais il a beau vouloir se le
+cacher a lui-meme. Ses soupirs le trahissent; l'inquietude, la
+crainte, l'esperance, les transports se mettent de la partie. Il
+faut l'avoueer de bonne grace, et il l'avoue enfin. Il me semble
+pourtant, dis-je alors au Prince Zazaraph, que j'ai vu beaucoup de
+heros ne pas attendre si long-tems a connoitre leur etat, et a la
+premiere vue d'une princesse devenir tout a coup eperdument
+amoureux. Cela est vrai, reprit-il, et c'est meme la maniere la plus
+romancienne; mais apres tout ils n'y gagnent rien; car il faut
+toujours, a moins qu'ils n'en obtiennent une dispense particuliere,
+qu'ils attendent tout au moins un an, avant que de pouvoir faire
+connoitre le feu secret dont ils sont consumes.
+
+Au reste, ajouta-t-il, il ne faut pas oublier une autre formalite
+essentielle: c'est qu'il faut que la beaute qui a triomphe de
+l'indifference du heros, ait un nom distingue. Car si
+malheureusement elle s'appelloit Beatrix, Lizette ou Colombine, ce
+seroit pour defigurer tout un roman; au lieu que quand elle
+s'appelle Rosalinde, Julie, Hyacinthe, Florimonde, ces beaux noms
+toujours accompagnes d'epithetes convenables, font un effet
+merveilleux. Encore une formalite qui embellit infiniment
+l'histoire; c'est lorsque le heros amoureux, loin de pouvoir se
+flatter de posseder jamais l'objet qu'il adore, ne peut seulement
+pas, vu la disproportion de sa condition, oser faire sa declaration
+aux beaux yeux qui ont enchaine sa liberte. Car il est vrai qu'il
+est en effet d'une tres-haute naissance, et le legitime heritier
+d'un grand royaume, comme il sera verifie en tems et lieu: il est
+certain d'ailleurs que la princesse l'adore dans le fond du coeur,
+et qu'elle maudit secretement le rang eminent qui lui ote
+l'esperance d'etre jamais l'epouse d'un cavalier si parfait; mais
+d'une part le cavalier ignore sa naissance, et la princesse qui
+l'ignore aussi ne peut l'ecouter avec bienseance, quand meme il
+auroit l'audace de s'expliquer. Or cela fait une situation
+admirable, qui fournit la matiere des plus beaux sentimens: aussi
+nos annalistes l'ont-ils tournee et retournee en cent facons
+differentes.
+
+Vous voyez donc, ajouta le grand paladin, que les formalites sont
+plus longues que vous ne pensez; mais ce n'est pourtant encore la
+que le commencement; la grande difficulte consiste a declarer sa
+passion. Car comment ferez-vous? Irez-vous dire grossierement a une
+belle personne que vous la trouvez charmante, adorable: que vous
+l'aimez de l'amour le plus tendre et le plus respectueux, et que
+vous vous croyriez le plus heureux des hommes de pouvoir la posseder
+le reste de vos jours. Gardez-vous en bien, ce seroit pour la faire
+mourir de chagrin, et elle ne vous le pardonneroit jamais de sa vie.
+Il faut pourtant bien le lui faire entendre; mais il faut s'y
+prendre avec tant de precaution et si doucement, qu'elle ne s'en
+appercoive presque pas. Il faut qu'elle le devine, ou tout au plus
+qu'elle s'en doute un peu. Le langage des yeux est admirable pour
+cela, lorsqu'on en scait faire usage et prendre son tems: par
+exemple, la belle est a sa fenetre ou sur un balcon, ou elle prend
+le frais: rodez a l'entour sans faire semblant de rien, et quand
+vous etes a portee, tirez-lui une reverence respectueuse,
+accompagnee d'un regard moitie vif, et moitie mourant. Vous verrez
+que vous n'aurez pas fait cela dix ou douze fois, qu'elle se doutera
+de quelque chose: car il ne faut pas croire que les belles soient si
+peu intelligentes. La plupart comprennent fort bien ce qu'on leur
+dit, souvent meme ce qu'on ne leur dit pas, et il y en a qui de cent
+oeillades qu'on leur adresse, ne perdent pas une seule syllabe.
+
+Mais, repris-je a mon tour, a ce premier moyen ne pourroit-on pas en
+ajouter un second, qui est celui des serenades pendant la nuit sous
+les fenetres du but de ses desirs? Comment, dites-vous, me repondit
+le prince en souriant, du but de ses desirs! Fort bien, vous
+commencez a vous former au beau stile. Continuez de grace. Je lui
+dis donc que je croyois qu'un concert de voix et d'instrumens sous
+les fenetres de la beaute dont on porte la chaine, me paroissoit un
+assez bon expedient pour lui insinuer melodieusement les tendres
+sentimens qu'on a pour elle. Il est vrai, repartit-il; mais
+l'expedient n'est gueres de mon gout, parce qu'il est sujet a trop
+d'inconveniens. Car premierement, il fait connoitre a tout le
+quartier qu'il y a de l'amour en campagne, ce qui redouble la
+vigilance des peres et des meres, des duegnes et des espions.
+Secondement, il ne faut pour troubler toute la fete, qu'un jaloux
+brutal qui vient au milieu de la musique vous allonger des estocades
+terribles sans que souvent vous scachiez seulement de quelle part
+elles vous sont adressees. Je scais bien que vous tuerez votre
+homme; car c'est la regle. Mais cela meme cause un grand embarras.
+L'affaire eclate. Le mort appartient toujours a des gens puissans et
+accredites. C'est pour l'ordinaire un fils unique. Il faut se cacher
+et prendre la fuite. Pendant une longue absence il peut arriver bien
+des malheurs. En un mot je tremble toutes les fois que je vois un
+amant donner la nuit des serenades a sa belle. Car le moindre
+malheur qu'il ait a craindre, c'est de n'en sortir qu'avec une
+blessure dangereuse. Avoueez aussi, repris-je, que quand on a un
+grand coup d'epee au travers du corps, et qu'on se voit en danger de
+mourir, c'est une grande douceur lorsqu'on peut parvenir a scavoir
+que la belle pour qui on s'est expose au danger paroit touchee d'un
+si grand malheur.
+
+Vous avez raison, repliqua le Prince Zazaraph: il n'y a pas de baume
+au monde qui ait une vertu si prompte; et si le cas arrive, je
+reponds que le blesse sera bientot sur pied. Mais encore une fois ce
+moyen me paroit trop hasardeux, et il y en a de plus simples. Une
+lettre, par exemple, quatre lignes bien tournees sont d'un secours
+merveilleux. On glisse adroitement le billet dans la poche de la
+belle Julie, ou on le laisse tomber a ses pieds, comme par megarde,
+pour exciter sa curiosite; ou si on ne peut pas autrement, on le lui
+fait donner par une personne affidee. Ce pas une fois fait, il faut
+compter que l'affaire est en bon train. L'amant ne laisse pas de
+s'inquieter et de se tourmenter sur le succes de son billet. L'a-t-
+elle lu, l'a-t-elle rejette? Quel sentiment a-t-elle fait paroitre
+en le lisant? C'est qu'il n'a pas encore d'experience: car il est
+vrai en general qu'il y a des belles trop reservees, qui font
+quelque difficulte de recevoir et de lire un billet; mais la reserve
+en cette occasion seroit tout-a-fait deplacee; et il seroit meme
+ridicule de ne pas faire au billet une reponse favorable, qui donne
+de grandes esperances a l'amant; car c'est-la une des formalites les
+plus indispensables dans les preliminaires dont nous parlons, et je
+n'y ai jamais vu manquer.
+
+C'est alors enfin, continua le prince, que l'on commence a respirer.
+C'est alors que l'amour commence a paroitre le dieu le plus aimable
+et le plus charmant de l'Olympe. Qu'on lui fait alors des
+remercimens, de voeux et d'offrandes! Mais il faut qu'il continue
+son ouvrage. Ce n'est pas assez que la charmante Clorine, ou
+l'adorable Florise ait laisse entendre qu'elle n'est pas insensible;
+il faut que le comte ou le marquis amoureux en ait l'assurance de sa
+propre bouche. Mais pourra-t-il bien soutenir un tel exces de joye?
+Non, il se pamera. Que dis-je? Il en mourroit, s'il lui etoit permis
+de mourir si-tot; mais comme la chose seroit contre les bonnes
+regles, il faut qu'il se contente de tomber aux pieds de sa toute-
+belle sans voix et si transporte, quetout ce qu'il peut faire, c'est
+de coller ses levres sur la belle main de la lumiere de sa vie.
+
+Ah! Prince Fan-Feredin, ajouta le grand paladin, quel dommage qu'un
+moment si doux ne soit qu'un moment! Mais on a eu beau faire jusqu'a
+present pour trouver le moyen de le prolonger. Tous les astrologues
+du monde y ont renonce, et ce qu'il y a de plus triste, c'est que ce
+moment est unique, et qu'on n'en peut pas trouver un second qui lui
+ressemble parfaitement. Aussi en verite un amant raisonnable devroit
+s'en tenir-la; et cela seroit bien honnete a lui; mais y en a-t-il
+des amans raisonnables? Il leur manque toujours quelque chose. Apres
+un premier entretien, on en veut avoir un second; apres le second on
+en veut un troisieme, et en l'attendant, les heures paroissent des
+annees. Heureux qui peut obtenir un portrait. Mais au defaut du
+portrait on obtient du moins tout ce qu'on peut, et ne fut-ce qu'un
+ruban, ou un chiffon, on est le plus heureux homme du monde; on
+n'avoit encore jusqu'alors ressenti que tourmens, langueurs,
+martyre, craintes, defiances, allarmes, larmes et desespoirs; et
+voila qu'on voit enfin arriver la bande joyeuse des transports, des
+douceurs, un calme, une satisfaction, des fleuves de joye ou l'on
+nage comme en pleine eau, des delices inexprimables. Qu'on ne
+s'avise point alors d'aller offrir a un amant le throne de Perse, ou
+l'empire de Trebizonde, a condition d'abandonner la souveraine de
+son ame, ce seroit tems perdu. Il ne changeroit pas son sort pour la
+plus brillante fortune. Il prefere un si doux esclavage a la plus
+belle couronne de l'univers.
+
+
+CHAPITRE 11
+
+Des grandes epreuves; et ressemblance singuliere qui fera soupconner
+aux lecteurs le denouement de cette histoire.
+
+Je ne puis assez admirer, dis-je au Prince Zazaraph, le talent que
+vous avez de rapprocher les choses, et de les abreger. Car ce que
+vous venez de me dire en si peu de paroles, non-seulement je l'ai vu
+dans plus de vingt romans differens, mais il y occupe des volumes
+entiers. Ce n'est pas que j'aye le talent d'abreger, me repondit-il,
+mais c'est que d'une part la plupart des romans sont tous faits sur
+le meme modele, et que de l'autre leurs auteurs ont le talent
+d'allonger tellement les evenemens et les recits, qu'ils font un
+volume de ce qui ne fourniroit que quatre pages a un ecrivain qui
+n'entend pas comme eux l'art de la diffuse prolixite.
+
+Remarquez pourtant, ajouta-t-il, que je ne vous ai encore parle que
+des formalites preliminaires, et qu'avant que d'arriver a la
+conclusion du mariage, il reste bien du chemin a faire. Car comme
+dans un labyrinthe on scait fort bien par ou l'on entre, et que l'on
+ignore par ou l'on en sortira: ainsi ceux qui s'embarquent sur la
+mer orageuse de l'amour, scavent bien d'ou ils sont partis, mais ils
+ne scavent point par ou, comment, ni quand ils arriveront au port.
+Deux jeunes personnes s'aiment comme deux tourterelles. Elles
+semblent faites l'une pour l'autre. Elles mourront si on les separe:
+destin barbare! Faut-il... mais non, ce n'est point au destin qu'il
+faut s'en prendre, c'est aux loix etablies de tout tems dans la
+Romancie par les premiers fondateurs de la nation: loix severes, qui
+defendent sous peine de bannissement perpetuel de proceder a l'union
+conjugale de deux personnes qui s'adorent, avant que d'avoir passe
+par les grandes epreuves prescrites dans l'ordonnance.
+
+Sans doute, dis-je alors au prince dondindandinois, j'aurai vu dans
+les romans ce que vous appellez les grandes epreuves; mais je serai
+bien aise de les connoitre plus distinctement, et d'apprendre de
+vous surquoi est fondee cette loy; et si elle est indispensable.
+
+Si vous avez lu, me dit-il, les avantures du pieux Enee, vous avez
+du remarquer que sans la haine que Junon lui portoit, toute son
+histoire finissoit au premier livre; car il arrivoit heureusement en
+Italie, il epousoit la princesse latine, et voila l'eneide finie.
+Mais son historien ayant habilement imagine de lui donner Junon pour
+ennemie, cette deesse implacable lui suscite dans son voyage mille
+traverses, qui font une longue suite d'evenemens extraordinaires, et
+qui donnent matiere a une grande histoire. Or voila sur quel modele
+nos annalistes ont etabli la loy des grandes epreuves. Au defaut du
+Neptune, d'Ulysse et de la Junon d'Enee, ils ont trouve des fees et
+des enchanteurs ennemis, dont la haine puissante et les persecutions
+continuelles donnent lieu aux heros de signaler leur courage par
+mille exploits inoueis; et comme il n'y a ni valeur, ni forces
+humaines qui puissent resister a de si terribles epreuves, ils ont
+soin de leur donner en meme-tems la protection de quelque bonne fee,
+ou de quelque genie puissant, comme Ulysse et Enee avoient l'un la
+protection de Minerve, l'autre celle du destin. De-la il est aise de
+juger que cette loy dans la Romancie doit etre indispensable, et
+elle l'est en effet si bien, que les fils de rois, et les plus
+grands princes sont ceux qu'elle epargne le moins.
+
+Que faut-il donc penser, repartis-je, de la plupart des heros
+modernes pour qui on ne voit plus agir ni les divinites ni les
+genies, soit amis, soit ennemis?
+
+Ce sont, me dit-il, des heros bourgeois, qui n'ont ni la noblesse ni
+l'elevation qui est inseparable de l'idee d'un heros romancien. Mais
+ils ne laissent pas d'etre sujets comme les autres, a la loy des
+epreuves. Un amant, par exemple, croit toucher au moment qui doit le
+rendre heureux. Les parens de part et d'autre consentent au mariage;
+point du tout. Il survient un pretendant plus riche et plus
+puissant, qui met de son cote une partie des parens; quel parti
+prendre? Il faut ou se battre ou enlever la belle. S'il se bat, il
+tuera surement son homme. Mais que deviendra-t-il? Voila matiere
+d'avantures pour plusieurs annees. S'il enleve sa princesse; il faut
+qu'il la consigne chez quelque parente qui veueille bien la cacher,
+et qu'il ait bien soin de se cacher lui-meme pour se derober aux
+recherches. Tout cela est bien long; mais voici le tragique. Un soir
+que la belle enlevee prend le frais sur le bord de la mer avec sa
+parente, il vient une tartane d'Alger qu'elle prend pour un batiment
+du pays, et qui faisant brusquement descente a terre, enleve les
+deux belles chretiennes pour les mener vendre a leur dey. Quelle
+epreuve pour un amant! Il ne scait en quel pays du monde on a
+transporte le cher objet de ses pensees, ni quel traitement on lui
+fait. Quelle situation! Ce sera bien pis, si tandis que le corsaire
+fait voile en Afrique, il est attaque, et pris par un vaisseau
+chretien, dont le commandant est precisement le rival de l'amant
+infortune. Voila de quoi mourir mille fois de rage et de douleur,
+sans qu'heureusement tous les romanciens ont la vie extremement
+dure. Mais supposons que la charmante Isabelle arrive a Alger; elle
+est presentee au dey qui en devient amoureux, jusqu'a oublier toutes
+les autres beautes de son serail. Elle aura beau rebuter sa passion,
+et faire la plus belle defense du monde: le dey ennuye de ses
+larmes, et las de sa resistance, veut enfin user de tout son
+pouvoir. Le jour en est marque, et il le fera tout comme il le dit.
+
+Ah! Prince, m'ecriai-je alors, que cette epreuve est terrible! J'en
+fremis.
+
+Non, non, repliqua-t-il, rassurez-vous: dans la Romancie on trouve
+remede a tout. L'amant a si bien fait par ses recherches, qu'il a
+decouvert le lieu ou sa chere ame est captive, et il ne manque
+jamais d'y arriver a point nomme la veille du jour fatal. Deguise en
+garcon jardinier, il entre dans le jardin du serail; il trouve moyen
+de faire un signal; il glisse un billet; Isabelle transportee de
+joye, se prepare a profiter de la nuit pour s'evader avec lui. Une
+echelle de soye, des draps attaches a la fenetre, une corde avec un
+panier, que scais-je? On trouve dans ces occasions mille expediens,
+qui ne manquent jamais de reussir. O! Que le dey fera le lendemain
+un beau bruit dans son serail! Que de tetes d'eunuques tomberont
+sous le cimeterre du furieux Achmet! Mais les deux amans le laissant
+exhaler toute sa fureur a loisir, auront trouve au port un petit
+batiment qui les attendoit, et ils sont deja bien loin. Au reste, ne
+croyez pas que ces avantures soient bien singulieres; car pour peu
+que vous ayez lu les annales romanciennes, vous devez avoir vu qu'il
+n'y a rien de si commun. En voulez-vous d'une autre espece, ajouta-
+t-il? L'amoureux cavalier a la nuit dans le jardin de sa belle un
+rendez-vous secret; mais en tout honneur, dans un bosquet sombre, ou
+de la lumiere seroit dangereuse. La petite porte du jardin est
+demeuree entr'ouverte. Or le frere ou le pere de la princesse
+voulant par hazard entrer par la petite porte, et la trouvant
+ouverte, se doute de quelque chose. On devine aisement tout le
+reste: grand bruit; on attaque, on se defend, on apporte des
+flambeaux, le cavalier ne se bat qu'en retraite; mais il a beau
+faire, il faut de necessite, et c'est encore la une regle capitale,
+que le frere ou le pere de celle qu'il adore, s'enferre lui-meme
+dans l'epee de l'infortune cavalier. Or jugez combien il faut
+d'annees pour raccommoder une pareille avanture. Il faut en
+attendant aller servir en Flandre ou en Hongrie. Autre inconvenient;
+car en Flandre il est cru mort dans une bataille, et la desolee
+Leonore apres s'etre arrache tous les cheveux de la tete pendant six
+mois, prend enfin quelque parti funeste a son amant. En Hongrie on
+est fait prisonnier et envoye esclave en Turquie pour y travailler
+au jardin, ou a entretenir la proprete des appartemens.
+
+Je vous avoue prince, dis-je, au grand paladin, que de toutes les
+epreuves, cette derniere est celle que j'aimerois le mieux: car j'ai
+remarque que de tous ceux qui partent de la Romancie pour aller etre
+esclaves en Turquie, a Tripoli ou a Alger, il n'y en a aucun qui ne
+fasse fortune.
+
+Cela est vrai, repliqua-t-il; mais remarquez aussi qu'avant que de
+partir, il n'y en a pas un qui ne prenne la precaution de scavoir
+bien danser, d'avoir une belle voix, de joueer des instrumens dans la
+perfection, et d'etre aimable et bien-fait. C'est par-la que tout
+leur reussit. On fait voir l'esclave etranger a la sultane favorite
+pour la rejoueir. Or l'esclave est un homme si admirable, et toutes
+ces sultanes ont le coeur si tendre, qu'en moins de rien voila une
+intrigue toute faite, et un pauvre sultan fort peu respecte. La
+condition leur plairoit assez, si elle pouvoit durer; mais il n'y a
+pas moyen: les loix de la Romancie sont extremement severes sur ce
+chapitre; il faut que le sultan, averti ou non, entre dans le serail
+et menace de tout tuer. Quel tintamare! Ce ne sera pourtant que du
+bruit. On l'a entendu venir: la sultane craignant pour sa vie,
+trouve le moyen de s'enfuir avec son charmant Bezibezu (c'est le nom
+de l'esclave), et ils sont deja bien loin. En quatre jours la belle
+maroquine arrive a Marseille ou a Barcelone; et le lendemain elle
+est presentee au bapteme. La seule chose qui me deplait dans cette
+avanture, c'est que les loix veulent encore que le coffre de
+pierreries que la belle maure a emporte avec elle soit jette a la
+mer, ce qui la reduit a l'aumone.
+
+Ces epreuves, repris-je a mon tour, me paroissent tres-peu
+agreables; mais j'en ai vu d'autres qui ne le sont gueres davantage.
+Que dites-vous, par exemple, ajoutai-je, d'un pauvre amant, qui
+lorsqu'il est a la veille d'epouser tout ce qu'il aime, voit sa
+princesse enlevee par des inconnus, et transportee dans un lieu
+inconnu, sans qu'apres mille recherches il puisse en apprendre la
+moindre nouvelle? Vous m'avoueerez que voila une des situations les
+plus favorables pour les sentimens tragiques et les beaux
+desespoirs.
+
+Ah! Cher prince, s'ecria le Prince Zazaraph, quel souvenir me
+rappellez-vous? Je l'ai essuyee cette cruelle epreuve, et vous
+pouvez demander a tous les echos de nos forets tout ce qu'elle m'a
+coute de regrets douloureux, de sanglots pathetiques, et d'helas
+touchants. Ouei, je me serois donne mille fois la mort, si on n'avoit
+eu la precaution, comme c'est l'ordinaire en ces occasions, de
+m'oter epee, poignard, pistolets, et tout instrument qui tue. C'est
+pour eviter les funestes effets d'un pareil desespoir, qu'au dernier
+enlevement de ma princesse j'ai ete condamne a dormir d'un si long
+sommeil, parce qu'on n'a pas cru que je pusse soutenir sans mourir
+une seconde epreuve de cette nature. Vous auriez du moins pu, lui
+dis-je, dans un si triste accident vous munir d'un portrait de votre
+princesse, ou du moins de quelques petits meubles qui auroient ete a
+son usage. Cela est d'une ressource infinie; car j'ai connu un
+cavalier appelle le Marquis De Rosemont, qui ayant ainsi trouve le
+moyen d'avoir jusqu'aux chemises, aux bas et aux cotillons de sa
+defunte Donna Diana, passoit une bonne partie du tems a se les
+mettre sur le corps, a les contempler et a les baiser l'un apres
+l'autre avec une douceur inexprimable. Il est vrai, me repondit le
+prince, aussi ne trouvai-je alors de consolation qu'a contempler et
+a baiser mille fois par jour le portrait de l'adorable Anemone. Le
+prince tira en meme tems le portrait, et me le montra.
+
+Dieux! Quel fut mon etonnement? Ami lecteur, je ne vous ai pas trop
+prepare a cet incident; mais il est vrai qu'alors je ne m'y
+attendois pas non plus moi-meme; ainsi votre surprise ne sera pas
+plus grande que la mienne. Je crus reconnoitre dans le portrait ma
+soeur, l'infante Fan-Feredine. Il est vrai qu'elle me paroissoit
+extraordinairement embellie; mais enfin c'etoient ses traits et
+toute sa physionomie: de sorte que je n'aurois pas balance un moment
+a croire que c'etoit elle-meme, si je n'en avois vu clairement
+l'impossibilite. Car j'etois bien sur qu'en partant pour la
+Romancie, j'avois laisse ma soeur l'infante a la cour de Fan-
+Feredia, aupres de la Reine Fan-Feredine ma mere. Ma soeur ne
+s'etoit jamais d'ailleurs appellee la Princesse Anemone; ainsi je
+crus devoir regarder cette ressemblance comme un effet tout simple
+du hazard. Je ne pus cependant m'empecher de dire au grand paladin
+la pensee qui m'etoit venue a l'esprit a la vue du portrait.
+
+Cela est admirable, me repondit-il; car dans ce meme moment vous
+observant aussi moi-meme de plus pres, j'ai cru appercevoir en vous
+des traits de ressemblance tres-frappants avec le frere de ma
+princesse: de sorte que si elle ressemble a votre soeur, je puis
+vous assurer que vous ressemblez aussi beaucoup a son frere, a cela
+pres, que vous etes beaucoup mieux fait, et que vous avez l'air plus
+noble et plus aimable.
+
+Oh! Pour le coup, lui dis-je, je suis donc tente de croire qu'il y a
+ici de l'enchantement, ou quelque mystere cache; car je trouve aussi
+qu'en vous regardant de certain cote, vous ressemblez si bien a un
+jeune homme de ma connoissance, qui est amoureux de ma soeur, que je
+vous prendrois volontiers pour lui, si vous n'etiez incomparablement
+plus beau, mieux fait de votre personne, et outre cela grand
+paladin, au lieu qu'il n'est qu'un simple cavalier. Mais, lui
+ajoutai-je en interrompant cet entretien, il me semble que
+j'appercois une espece de ville ou de grande habitation, a deux ou
+trois lieues d'ici. Ouei, me dit-il, et c'est ou nous allons
+descendre: vous y verrez des choses assez curieuses.
+
+
+CHAPITRE 12
+
+Des ouvriers, metiers et manufactures de la Romancie.
+
+Nous arrivames donc a l'entree d'une grande et magnifique avenue qui
+etoit plantee d'orangers, de grenadiers et de myrthes, entremeles de
+buissons charmans d'arbrisseaux fleuris. La nous descendimes de nos
+sauterelles que nous congediames, et nous avancames en suivant
+l'avenue jusqu'a l'habitation. Le lieu ou nous allons entrer, me dit
+le Prince Zazaraph, n'est pas proprement une ville, puisqu'il n'y a
+que des ouvriers et des boutiques; mais vous aurez sans doute de la
+satisfaction a en parcourir les divers quartiers, et c'est un objet
+digne de la curiosite des nouveaux venus. Eh! De quelle espece sont-
+ils, lui dis-je, ces ouvriers? Vous l'allez voir par vous-meme, me
+repondit-il; mais je veux cependant bien vous en donner auparavant
+une idee generale.
+
+Comme tous ceux qui habitent la Romancie se trouvent toujours
+pourvus de tout ce qui est necessaire pour leur subsistance, sans
+qu'ils se donnent seulement la peine d'y penser, vous devez juger
+que les ouvriers de ce pays-ci ne s'amusent pas a faire des etoffes,
+de la toile, des meubles, du pain, ou de la farine. Leur occupation
+est beaucoup plus douce; et il y en a differentes especes, les
+enfileurs, les souffleurs, les brodeurs, les ravaudeurs, les
+enlumineurs, les faiseurs de lanternes magiques, les montreurs de
+curiosite, et quelques autres encore.
+
+Vous me dites la, lui dis-je, des noms de metiers dont je ne concois
+pas bien l'usage en ce pays-ci. Je vais vous l'expliquer, me
+repartit-il.
+
+Nous appellons ici enfileurs des ouvriers qui y sont assez communs
+depuis un tems. Ces gens-la assemblent de divers endroits une
+vingtaine ou une trentaine de petits riens, qu'ils ont l'adresse
+d'enfiler et de coudre ensemble, et voila leur ouvrage fait. Les
+souffleurs au contraire ne prennent qu'un de ces petits riens; mais
+ils ont l'art de l'enfler, et de l'etendre en le soufflant, a peu
+pres comme les enfans font des bouteilles de savon, en sorte que
+d'une matiere qui d'elle-meme n'est presque rien, ils en font un
+gros ouvrage. Ces ouvrages comme on voit ne peuvent pas etre fort
+solides; mais ils ne laissent pas d'amuser des esprits oisifs. Les
+femmes sur tout et les enfans aiment a voir voltiger en l'air ces
+petites bouteilles enflees. Mais il est vrai que ce n'est qu'un
+eclat d'un moment, et qu'on ne s'en ressouvient pas le lendemain.
+
+L'ouvrage des brodeurs est d'une autre espece. Ils font venir de
+quelque pays etranger quelques morceaux rares et curieux, dont ils
+ornent le fond d'une broderie de dessein courant, qui ne laisse
+presque plus distinguer le fond de la broderie meme. Les ravaudeurs
+sont moins ingenieux. Tout leur art consiste a donner quelque air de
+nouveaute a des choses deja vieilles et usees; c'est pourtant
+aujourd'hui l'espece d'ouvriers qui est en plus grand nombre.
+
+Les vrais peintres sont ici fort rares; mais en recompense nous
+avons des enlumineurs admirables, qui sont employes a enluminer des
+couleurs les plus brillantes, soit les portraits, soit les figures,
+ou les tableaux d'imagination. Il ne faut pas demander a ces gens-la
+des portraits ressemblans, ni des tableaux dans le vrai; ce n'est
+pas leur metier. Mais personne n'entend comme eux, l'art de charger
+un tableau de rouge et de blanc, a peu pres comme les poupees
+d'Allemagne; et la seule chose qu'on puisse leur reprocher, c'est
+que tous leurs portraits se ressemblent.
+
+Les lanterniers ou faiseurs de lanternes magiques, sont encore des
+ouvriers fort estimes. On les a ainsi nommes, parce que les ouvrages
+qu'ils font ressemblent a des especes de lanternes magiques, ou l'on
+voit les choses du monde les plus incroyables, des tours d'airain,
+des colonnes de diamant, des rivieres de feu, des chariots atteles
+d'oiseaux ou de poissons, des geants monstrueux.
+
+Les montreurs de curiosite font une espece d'ouvrage assez amusant.
+C'est un amas de diverses choses curieuses qu'ils font venir de
+loin. C'est pour cela qu'on leur a donne ce nom. Quand la matiere
+sur laquelle ils travaillent est trop ingrate par elle-meme, ils
+trouvent l'art d'augmenter et d'orner leur tableau de divers objets
+plus interessans qu'ils presentent l'un apres l'autre, comme le plan
+de Londres, la cour de Portugal, le gouvernement de Venise, les
+temples de Rome, a peu pres comme un montreur de curiosite vous fait
+voir dans sa boete la ville de Constantinople, l'imperatrice de
+Russie, la cour de Peking, le port d'Amsterdam. Voila, me dit le
+Prince Zazaraph, a peu pres les differentes especes d'ouvriers qui
+travaillent en ce pays-ci; mais entrons dans leur habitation pour
+les voir de plus pres, car je suis sur que cette vue vous amusera.
+
+Effectivement je fus charme de la proprete et de l'ordre admirable
+que je vis dans la distribution des boutiques. Les differentes
+especes d'ouvriers sont partagees en differentes rues, et chaque rue
+est formee par de petites boutiques rangees des deux cotes, les unes
+aupres des autres, a peu pres comme on le pratique dans les foires
+celebres de l'Europe: cela fait un spectacle fort agreable, et si
+l'on veut, un lieu de promenade fort amusant. J'admirai sur tout la
+variete et la singularite des enseignes; j'en ai meme retenu
+quelques-unes, comme a la barbe bleue, au chat amoureux, aux bottes
+de sept lieues, au portrait qui parle, a la bonne petite souris, au
+serpentin vert, a l'infortune napolitain, et quelques autres dans le
+meme gout. Tous les ouvriers sont d'ailleurs extremement polis et
+prevenans, pour attirer chez eux les curieux et les marchands; et il
+n'y a rien qu'ils ne mettent en usage pour faire valoir leur
+marchandise. a les en croire, leur ouvrage est toujours admirable,
+singulier, curieux. C'est, dit l'un, le fruit d'un long et penible
+travail. C'est, dit l'autre, un reste precieux d'un tel ouvrier qui
+a laisse en mourant une si grande reputation. C'est, dit un autre,
+une imitation d'un ouvrage chinois ou indien, ouvrage extremement
+recherche. Pour moi, dit un marchand plus desinteresse en apparence,
+je n'avois nulle envie de communiquer mon ouvrage; mais mes amis et
+des personnes de bon gout l'ayant vu, m'ont tellement presse d'en
+faire part au public, que je n'ai pu resister a leurs
+sollicitations. Ils accompagnent en meme tems ces discours de
+manieres si honnetes et si polies, qu'on ne peut gueres se defendre
+de leur acheter quelque chose, au hazard de payer cher de mauvaise
+marchandise, comme il arrive le plus souvent.
+
+Le hazard nous ayant d'abord adresses au quartier des enfileurs,
+j'eus la curiosite de parcourir avec le Prince Zazaraph quelques-
+unes des boutiques; car il faudroit une annee entiere pour les
+parcourir toutes. J'admirai veritablement l'adresse avec laquelle je
+vis ces ouvriers enfiler ensemble mille petites babioles. Un petit
+fil tres-mince leur suffit pour cela, et l'habilete consiste a faire
+durer ce fil jusqu'a la fin sans le rompre: car s'il faut le
+renoueer, ou en ajouter un autre, l'ouvrage n'a plus le meme prix; la
+boutique qui me parut la plus achalandee, avoit pour enseigne, aux
+mille et une nuits. L'ouvrier, dit-on, est un des plus celebres du
+quartier. Comme son enseigne a eu succes, quelques-autres ouvriers
+n'ont pas manque de l'imiter, dans l'esperance de reuessir egalement.
+L'un a pris les mille et un jours; l'autre a pris les mille et une
+heures: un autre, les mille et un quarts d'heure. Leur fil en effet
+est a peu pres le meme. Mais il faut qu'ils n'ayent pas ete aussi
+heureux que le premier dans le choix des babioles.
+
+J'y remarquai encore quelques enseignes des plus distinguees, comme
+aux soirees bretonnes, aux veillees de Thessalie, aux contes
+chinois, etc.. Mais ces ouvriers, dit-on, ont plus de fecondite que
+de force d'imagination. Trop foibles pour entreprendre un ouvrage
+d'un seul sujet, ils n'ont de ressource que dans la multitude, a peu
+pres comme un homme qui n'ayant point assez d'etoffe pour faire un
+habit, le compose de diverses pieces rapportees; bigarrure qui ne
+peut jamais faire a l'ouvrier qu'un honneur mediocre. Le quartier
+des souffleurs est presque desert depuis long-tems, parce qu'il se
+trouve peu d'ouvriers qui ayent l'haleine assez forte pour fournir a
+ce travail. Il semble que Cyrus soit leur enseigne favorite, du
+moins plusieurs se la sont appropriee, et chacun l'a retournee a sa
+facon. Quelques-uns meme de ces messieurs trouvant que ce prince
+etoit un sujet propre a achalander leur boutique, l'ont oblige, sans
+trop consulter son inclination, a courir le monde comme un
+avanturier, pour leur apporter de tous les pays etrangers des
+materiaux curieux, propres a etre mis en oeuvre. Il n'est pas bien
+decide s'il en est revenu plus homme de bien; mais on ne peut pas
+douter qu'apres de si longues courses il n'eut besoin de se mettre
+quelque tems en retraite; et il a heureusement trouve un nouveau
+maitre, homme d'esprit et charitable, qui a retire le pauvre prince
+chez lui, uniquement pour lui faire prendre du repos.
+
+Il y a quelque tems, me dit le prince Zazaraph, qu'il parut dans ces
+quartiers-ci un de ces genies rares et sublimes, tels que la nature
+en produit a peine un dans chaque siecle. Il concut que le travail
+que vous voyez faire a ces ouvriers pourroit etre de quelque secours
+pour former le coeur et l'esprit des jeunes princes, s'il etoit bien
+fait et manie avec art et avec sagesse. Il entreprit d'en donner un
+modele. Son enseigne etoit au Prince D'Ithaque, et ce lieu que vous
+voyez qu'il semble que l'on ait voulu consacrer par respect pour sa
+memoire, etoit le lieu ou il travailloit. Il est vrai qu'il fit un
+chef-d'oeuvre qu'on ne pouvoit se lasser de voir, et ou il trouva
+l'art de meler ensemble tout ce qu'il y a de plus riant et de plus
+gracieux, avec tout ce que la sagesse et la religion ont de plus
+parfait et de plus sublime. C'est cet ouvrage qui devroit
+aujourd'hui servir de modele a tous les ouvriers, et quelques-uns en
+effet se sont efforces de l'imiter; mais on est reduit a loueer leurs
+efforts, et toujours force de plaindre leur foiblesse.
+
+Le prince me fit pourtant remarquer dans le meme quartier quelques
+boutiques qui etoient assez accreditees. Je me souviens sur-tout de
+deux. La premiere avoit pour enseigne le Prince Sethos; et a juger
+de ce prince par son portrait, c'etoit un homme d'esprit, a qui on
+ne pouvoit reprocher qu'une trop forte application a l'etude de
+l'antiquite. La seconde etoit occupee par une ouvriere d'un esprit
+fin et solide qui s'etoit fait depuis peu de tems beaucoup de
+reputation. Elle avoit pour enseigne la cour de Philippe Auguste, et
+l'empressement du public a acheter ses ouvrages, ayant deja epuise
+sa boutique, elle en travailloit de nouveaux qu'on attendoit avec
+impatience. Je ne trouvai rien dans la rue des brodeurs qui me
+frappat beaucoup. Ces ouvriers, me dit le Prince Zazaraph, n'ayant
+point assez de talent pour creer eux-memes quelque chose de neuf,
+gagnent leur vie a enjoliver des choses deja connues, et qui
+paroissent trop simples par elles-memes. Ainsi ils travaillent sur
+un fond etranger, et ils ont l'art de le charger tellement de leur
+broderie, qu'on ne distingue plus le fond de ce qui n'en est que
+l'ornement; mais il est assez rare que leur ouvrage fasse fortune.
+Voila une boutique qui a pour enseigne Dom Carlos, et dont l'ouvrier
+est estime; mais en voila un autre, qui n'a pas a beaucoup pres si
+bien reuessi dans le dessein d'amuser, quoique son enseigne promette
+des amusemens h. Mais quoi! Dis-je au prince, ne vois-je pas-la cet
+ouvrier des pays etrangers, qu'on nomme le p. L. Eh! Que fait-il
+ici? Ce qu'il y fait, me repondit-il; il y figure tres-bien parmi
+nos brodeurs, et c'est aujourd'hui un des plus accredites. Il est
+vrai qu'il sembloit d'abord vouloir s'etablir dans le pays
+d'Historie; et en effet il y a leve boutique; mais il a mieux trouve
+son compte a faire de frequentes excursions dans la Romancie; il y
+est effectivement si souvent, qu'on ne scait jamais de quel pays
+sont ses ouvrages, et je crois qu'on en peut dire, avec verite, que
+c'est marchandise melee. Mais j'oubliois, ajouta-t-il, de vous faire
+remarquer une de nos plus belles boutiques. La voici, continua-t-il,
+en me la montrant; elle a, comme vous voyez, pour enseigne la
+Princesse De Cleves; et l'ouvrier joueit a juste titre d'une grande
+reputation pour n'avoir jamais perdu de vue dans un travail
+extremement delicat les regles du devoir et de la plus austere
+bienseance.
+
+De-la nous passames au quartier des ravaudeurs. Ce sont, comme j'ai
+deja dit, les ouvriers les moins estimes de la Romancie. Quel merite
+y a-t-il en effet, a r'habiller par exemple a la francoise un
+ouvrage fait par un anglois ou un espagnol; ou a reduire a un
+pretendu gout moderne des ouvrages faits dans le gout antique? Aussi
+est-il assez rare que de tels ouvrages fassent quelque reputation a
+leurs auteurs. Mais ce n'est pourtant pas pour cette raison que leur
+quartier est presque desert; c'est que faute de police dans la
+Romancie pour fixer chacun dans les bornes de son metier, tous les
+ouvriers se melent d'etre ravaudeurs, ensorte qu'il n'y en a presque
+pas un seul qui dans la marchandise qu'il vous donne pour toute
+neuve, n'y mele quelques vieux morceaux qu'il a r'habilles et
+retournes a sa facon; c'est ce qui fait que les ravaudeurs en titre
+n'ont presque point de pratique, et c'est precisement le cas ou se
+trouvent aussi les enlumineurs. Trop de monde se mele de leur
+metier, jusqu'aux ouvriers meme du pays d'Historie.
+
+Les lanterniers, ou faiseurs de lanternes magiques, nous amuserent
+quelque temps. Ces ouvriers ont l'imagination extremement feconde:
+il ne leur manque que de l'avoir reglee par le bon sens et la vrai-
+semblance; car il n'y a point d'invention si bizarre, dont ils ne
+s'avisent et qu'ils n'executent, ou ne paroissent executer avec une
+facilite surprenante. Demandez-leur des chariots volans, des palais
+d'argent, des armes qui rendent invulnerable, des secrets pour
+scavoir tout ce qui se fait, et tout ce qui se dit a mille lieues a
+la ronde, des charmes pour se faire aimer, des statues qui
+s'animent, des ponts, des vaisseaux, des jardins impromptus, des
+geans, des betes qui parlent, des montagnes d'or, d'argent et de
+pierreries; rien ne leur coute; de sorte qu'en un clin d'oeil leur
+boutique est pleine de merveilles. Il est vrai que lorsqu'on
+considere leurs ouvrages de plus pres, il est aise de s'appercevoir
+que ce ne sont que des colifichets qui n'ont rien de solide ni
+d'estimable; et je ne pus m'empecher de temoigner au Prince Zazaraph
+que je ne comprenois pas comment ces ouvriers pouvoient trouver le
+debit de pareilles marchandises. Mais il me detrompa. Si les
+marchands d'Europe, me dit-il, qui etalent des boutiques de poupees,
+de sifflets, de petits moulinets, de petites sonnettes, de
+marmousets, et de mille autres especes de semblables colifichets que
+l'on achete pour les enfans, gagnent leur vie a ce negoce, pourquoi
+ne voulez-vous pas que ceux-ci fassent aussi quelque fortune? Car
+vous voyez que leurs boutiques et leurs marchandises se ressemblent
+parfaitement. Il faut meme observer que la plupart des personnes qui
+s'occupent d'ouvrages de Romancie, sont des esprits oisifs et
+paresseux, qui veulent etre amuses comme des enfans, parce qu'ils
+n'ont pas la force de s'occuper eux-memes de leurs propres pensees,
+ni meme de donner une application suffisante aux pensees d'autrui.
+Proposez-leur quelque chose a mediter, un raisonnement a
+approfondir, seulement une reflexion a faire, vous les accablez,
+vous les ennuyez, comme des enfans a qui on propose une lecon a
+etudier; au lieu qu'une suite de jolis colifichets qu'on leur fait
+passer successivement sous les yeux, les divertit et les amuse sans
+les fatiguer. Voila ce qui fait le grand debit de cette marchandise;
+a peine les ouvriers peuvent-ils en fournir assez; et des qu'il
+paroit quelque nouvelle lanterne magique, ou colifichet nouveau, on
+se l'arrache des mains. Il faut pourtant avoueer une chose; c'est que
+du moment que la premiere curiosite est satisfaite, il arrive de ces
+ouvrages comme des colifichets d'enfans qui sont defaits, ou
+demontes; on les laisse trainer dans un appartement, sans que
+personne songe a les conserver, et leur sort ordinaire est d'etre
+enfin jettes dehors pele mele avec les ordures.
+
+Nous voici, ajouta le Prince Zazaraph, arrives au quartier des
+montreurs de curiosite. Leurs boutiques sont assez belles, comme
+vous voyez, et meme fort riches. Il est vrai aussi qu'ils ne
+manquent pas de pratique, mais avec tout cela, ils sont peu
+consideres, parce qu'ils ne travaillent qu'en subalternes selon que
+d'autres ouvriers leur commandent, tantot un plan de ville, tantot
+un portrait, une description, une bataille, un tournois, ou quelque
+evenement singulier pour remplir les vuides de leurs ouvrages ou
+pour les grossir.
+
+Mais tandis que nous considerions les diverses curiosites dont les
+boutiques de ce quartier sont garnies, nous fumes detournes par une
+troupe comique de bouffons et de baladins de toute espece, qui
+vinrent dans la grande place joueer une espece de comedie. Ce
+spectacle me divertit, et je trouvai de l'esprit dans l'invention,
+dans la conduite et l'execution de la piece. Un certain ragotin y
+faisoit un des principaux roles avec un nomme la rancune, et il ne
+parut jamais sur le theatre sans faire beaucoup rire les
+spectateurs, autant par son air ridicule et comique, que par les
+traits de plaisanterie qui lui echappoient. Toute la piece en
+general me parut l'ouvrage d'un homme d'esprit, et on me dit que
+c'etoit aussi ce que cet auteur avoit fait de meilleur. Ce spectacle
+fut suivi d'une petite piece intitulee le diable boiteux, qui eut
+aussi beaucoup d'applaudissement. Elle etoit en un acte, apparemment
+qu'elle n'en demandoit pas davantage; car j'ai ouei dire que l'auteur
+ne l'avoit pas embellie en voulant l'allonger. On promit pour le
+lendemain une autre piece du meme auteur, qui a pour titre, Gilblas
+De Santillane, mais j'entendis dire a ceux qui etoient aupres de
+moi, que quoiqu'il y eut de l'esprit et d'assez bonnes choses dans
+cette piece, elle ne valoit pas la premiere. Enfin je vis paroitre
+ensuite une mascarade maussade, composee de gens deguises en gueux
+et en avanturiers que j'entendis nommer, Lazarille De Tormes, Dom
+Guzman D'Alfarache, l'avanturier Buscon, et d'autres noms
+semblables; mais le Prince Zazaraph m'avertit qu'il ne restoit
+ordinairement a ce dernier spectacle que de la populace et des gens
+de mauvais gout. Je remarquai en effet, que tous les honnetes gens
+se retiroient, et j'en fis autant avec mon fidele interprete. Ce ne
+fut cependant pas sans difficulte; car pendant que nous nous
+retirions, il survint une si grande multitude d'autres masques,
+qu'on nomme la bande bleue, et qui ont a leur tete un Gargantua, un
+Robert Le Diable, Pierre De Provence, Richard Sans Peur, et d'autres
+heros de meme etoffe, que nous eumes de la peine a percer la foule
+pour nous sauver d'une si mauvaise compagnie.
+
+Allons-nous-en au port, me dit le prince, nous y verrons surement
+arriver quelques vaisseaux, et ce spectacle est toujours assez
+curieux: j'ai aussi-bien un grand interet de ne m'en pas eloigner,
+puisque j'attends, comme vous scavez, la Princesse Anemone qui doit
+arriver incessamment.
+
+Je veux vous y accompagner, repondis-je au prince, et je sens qu'il
+n'est plus en mon pouvoir de me separer de vous; mais de grace
+expliquez-moi auparavant ce que c'est que ce batiment singulier que
+j'appercois dans cette place publique. C'est, me repondit-il, un
+batiment ou l'on garde les archives de la Romancie; assez mauvais
+ouvrage, comme vous voyez. Le portail qui est aussi grand que le
+corps meme du batiment, n'est qu'un assemblage bizarre ou l'on ne
+voit ni methode, ni principes, et qui choque le bon sens: aussi a-t-
+il revolte tous les esprits sensez. Le corps du batiment ne vaut
+gueres mieux; c'est un amas de pierres entassees les unes sur les
+autres sans gout, sans ordre ni liaison; mais on ne devoit apres
+tout rien attendre de mieux de la part de l'entrepreneur. C'est un
+homme qui se donnoit auparavant dans le pays d'Historie pour un
+grand ouvrier, jusques-la qu'il faisoit la lecon a tous les autres,
+et qu'il s'etoit erige en censeur general; mais la forfanterie lui
+ayant mal reussi, il s'est jette de desespoir dans la Romancie, ou
+il n'a pu trouver d'autre moyen de subsister, que de s'y donner pour
+architecte. C'est sur ce pied-la qu'il a ete employe a construire le
+batiment dont nous parlons; mais vous voyez par l'execution, que le
+pretendu architecte n'est qu'un mediocre macon.
+
+O dieux! M'ecriai-je dans ce moment; quelle affreuse vapeur! Grand
+paladin, quelle peste est-ceci? Ah! Dit-il, fuyons au plus vite, et
+sauvons-nous de l'infection. Nous courumes en effet, et quand nous
+nous fumes assez eloignes: j'avois oublie, me dit le prince, qu'il
+faut eviter le chemin par ou nous venons de passer, a moins qu'on ne
+veueille s'exposer a etre empeste: c'est, ajouta-t-il, un jeune
+lanternier magique qui nous cause cette infection. On le nomme
+Tancrebsai. Fils d'un pere celebre par de beaux ouvrages, il n'a pas
+rougi d'embrasser le metier de lanternier; et comme il est jeune et
+sans experience, en voulant faire une nouvelle composition pour
+peindre sa lanterne magique, il a fait une drogue si puante, qu'on a
+ete oblige de fermer son laboratoire; et apres lui avoir fait faire
+la quarantaine, on lui a defendu de travailler dans ce genre. Mais,
+dit-il ensuite, nous voici tout pres du port, et je crois voir deja
+quelques vaisseaux qui arrivent; approchons-nous pour les considerer
+de plus pres, et etre temoins du debarquement.
+
+
+CHAPITRE 13
+
+Arrivee d'une grande flotte. Jugement des nouveaux debarques.
+
+A peine fumes-nous arrives, que nous vimes le port se remplir d'un
+grand nombre de vaisseaux qui s'empressoient d'y entrer. Les uns
+etoient munis de passeports, les autres n'en avoient pas, parce que
+sans doute ils etoient de contrebande; mais on n'y regardoit pas de
+fort pres, et je les vis entrer pele mele sans qu'on fit presque
+d'attention a cette difference, pourvu que d'ailleurs ils ne
+portassent rien de pernicieux. Il y en avoit de petits, de grands et
+de toutes les tailles. Ils etoient tous distingues par leurs
+pavillons comme les vaisseaux d'Europe, et sur-tout par leurs
+devises et leurs noms differens. J'aurois de la peine a me les
+rappeller tous: c'etoient les quatre facardins, fleur d'epine, les
+contes mogols, les contes tartares, Madame Barnevelt, la constance
+des promptes amours, Aurore et Phebus, et plusieurs autres, ce qui
+faisoit un spectacle fort varie.
+
+Helas, me dit le Prince Zazaraph, je n'appercois pas encore la ma
+chere Anemone; mais un doux pressentiment me fait toujours esperer
+qu'elle arrivera incessamment; et ce retardement me laisse du moins
+le loisir de vous donner des eclaircissemens sur tout ce que vous
+voyez.
+
+Cette belle flotte, lui dis-je, me ravit d'admiration; et je doute
+que celle des grecs qui venoient arracher Helene d'entre les bras de
+l'amoureux Paris, fut plus belle. Mais je ne scais que penser d'un
+autre spectacle que je vois qui se prepare a l'entree du port. Que
+pretend faire cette grave matrone que je vois affecter un air de
+magistrat et s'asseoir dans une espece de tribunal, accompagnee
+d'hommes et de femmes qui semblent lui tenir lieu d'assesseurs ou de
+conseillers?
+
+C'est en effet, me repondit-il, un vrai tribunal, et peut-etre le
+plus eclaire et le plus equitable de tous les tribunaux. Voici
+quelle est sa fonction. Nous avons ici des armateurs qui
+entreprennent des voyages de long cours pour faire courir le monde a
+nos heros et a nos heroines. Ils choisissent ceux qui leur
+conviennent, et on les laisse diriger leur course comme il leur
+plait. Les uns la font longue, les autres la font plus courte: l'un
+va a l'orient et l'autre a l'occident. Mais il faut revenir enfin,
+et rendre compte du voyage: or ce compte est toujours tres-
+rigoureux. Le juge que vous voyez est incorruptible, et son conseil
+compose d'hommes et de femmes est tres-eclaire. Il n'est cependant
+pas impossible de lui en imposer pour un tems, mais il revient bien-
+tot de son erreur, et il reforme lui-meme son jugement. Je suis
+charme, repris-je, que du moins dans la Romancie on rende justice
+aux femmes en les admettant au conseil public; car c'est une honte
+qu'elles en soient exclues dans tous les autres pays du monde. Mais
+expliquez-moi de grace en quoi consistent les jugemens de ce
+tribunal. Ils consistent, me repondit-il, en ce que tous les
+armateurs sont obliges a leur retour de se presenter a la presidente
+du conseil pour lui rendre compte de tout ce qui leur est arrive.
+Elle les ecoute, et apres leur rapport, elle les punit ou les
+recompense selon la bonne ou la mauvaise conduite qu'ils ont tenue
+dans le cours du voyage. S'ils ont conduit et gouverne leur monde
+avec art et avec sagesse, on leur donne dans la Romancie un des
+premiers rangs; si au contraire ils ont fait faire a leurs passagers
+un voyage desagreable, ennuyeux, trop dangereux; s'ils les ont fait
+echoueer, s'ils les ont traites avec trop de rigueur, en un mot s'ils
+leur ont donne de justes sujets de plainte, le juge les punit en les
+condamnant les uns a la prison, les autres au bannissement, ou a
+quelque peine plus rigoureuse.
+
+Cette procedure me parut assez curieuse pour meriter que je la visse
+par moi-meme, et je priai le Prince Zazaraph de s'approcher avec moi
+du tribunal, pour etre temoin de tout ce qui se passeroit au
+debarquement des nouveaux venus. On aura peut-etre de la peine a le
+croire; mais il est vrai que dans le grand nombre de vaisseaux qui
+arriverent au port, a peine se trouva-t-il un armateur qui meritat
+quelque recompense. Les uns n'avoient fait que suivre la route deja
+tracee par ceux qui les avoient precedes, sans oser en tenter une
+nouvelle. Les autres avoient cause une confusion effroyable dans
+leur equipage, par la trop grande quantite de monde qu'ils avoient
+prise sur leur vaisseau. D'autres n'avoient mene leurs passagers que
+dans des pays incultes et arides, ou ils avoient beaucoup souffert
+de la disette et de l'ennuy. Quelques-uns avoient mis a bout la
+patience et le courage de leurs gens, par une trop longue suite de
+facheuses avantures; quelques autres ne les avoient occupes que de
+choses pueriles et extravagantes, de sorte qu'apres avoir entendu
+leur relation, le conseil loin de leur donner aucune recompense,
+delibera s'ils ne meritoient pas plutot d'etre punis, pour avoir
+inutilement tant perdu de tems, et en avoir tant fait perdre aux
+autres. Mais il fut conclu a la pluralite des voix, que le peu de
+consideration et l'oubli dans lequel ils seroient condamnes a vivre
+le reste de leurs jours, leur tiendroit lieu de punition.
+
+Un armateur nomme L D F essuya dans cette occasion un assez grand
+proces. Son heroine dont le nom m'est echappe, se plaignit amerement
+au conseil, que sans aucun egard aux bienseances de son sexe, il
+l'avoit fait courir pendant un tems infini toujours habillee en
+homme, sans lui avoir voulu permettre de prendre des habits de
+femme, qu'au moment qu'elle arrivoit au port; ajoutant que son
+armateur sans necessite et par pure mechancete, avoit abuse de ce
+deguisement ridicule, tantot pour l'obliger a se battre contre des
+cavaliers, tantot pour la mettre dans des situations tout-a-fait
+indecentes, et pour la conduire dans les lieux les plus suspects, ou
+elle avoit vu mille fois son honneur en peril. La plainte de
+l'heroine parut d'abord si juste et si bien fondee, qu'elle revolta
+tous les esprits contre l'armateur; et il alloit etre condamne tout
+d'une voix, lorsqu'un des plus anciens conseillers prit sa defense.
+Il representa au conseil qu'a considerer les choses en elles-memes,
+il etoit vrai que L D F meritoit punition, pour avoir fait faire a
+une honnete heroine un voyage si dangereux et si peu decent; mais
+que ces deguisemens, tout dangereux et tout indecens qu'ils etoient,
+ayant toujours ete toleres dans la Romancie, comme il etoit aise de
+le prouver par les plus anciennes annales, on devoit moins s'en
+prendre a l'armateur, qu'a ceux qui lui avoient donne de si mauvais
+exemples; qu'ainsi son avis etoit qu'on se contentat pour cette fois
+d'admonester serieusement l'armateur de ne plus suivre une pratique
+si peu conforme aux loix de la bienseance, et que cependant pour
+mettre en surete l'honneur des princesses romanciennes, il falloit
+faire un nouveau reglement, qui abrogeat l'ancienne tolerance, et
+defendre a tous les armateurs de donner dans la suite a leurs
+heroines d'autres habits que ceux de leur sexe, a moins qu'ils ne
+s'y trouvassent forces par quelque necessite indispensable. Cet avis
+parut si raisonnable que tout le monde s'y rendit, de sorte que
+l'armateur en fut quitte pour la peur. Un de ses confreres ne fut
+pas si heureux. a peine arrive de son premier voyage, il en avoit
+entrepris tout de suite un second, et puis un troisieme, de sorte
+qu'il avoit jusques-la echappe aux poursuites de ses accusateurs et
+a la sentence du conseil. Mais on le tenoit enfin alors a la fin de
+son troisieme voyage, et il fut oblige de comparoitre. On voulut
+d'abord incidenter sur ce qu'il s'etoit ingere dans l'employ
+d'armateur, qui convenoit mal a sa profession; mais il se justifia
+du mieux qu'il put, en alleguant l'exemple de quelques armateurs
+celebres, qui avoient auparavant exerce a peu pres la meme
+profession que lui. Il n'en fut pas de meme des autres chefs
+d'accusation. un homme de qualite appelle le Marquis De parla le
+premier, et entre autres griefs il accusa l'armateur. 1 de l'avoir
+trompe en ce qu'il l'avoit oblige de s'embarquer pour courir les
+risques d'une seconde navigation, apres lui avoir promis de le
+laisser vivre en paix dans la solitude des la fin de son premier
+voyage. 2 de l'avoir honteusement degrade, en ne lui donnant dans le
+second voyage qu'un employ de pedagogue ennuyeux, apres lui avoir
+fait joueer dans le premier le role d'un homme de qualite. 3 de
+l'avoir accable dans l'un et dans l'autre voyage des malheurs les
+plus funestes, et dont le detail faisoit fremir. a ces trois chefs
+d'accusation l'homme de qualite, en ajouta quelques autres moins
+considerables, ausquels on fit peu d'attention. Mais l'armateur
+n'ayant pu repondre aux premiers, il fut juge atteint et convaincu
+de malversation; et on remit a prononcer sa sentence apres qu'on
+auroit entendu ses autres accusateurs.
+
+Ce fut une femme qui se presenta ensuite. On la nommoit Manon
+Lescot. Quelle femme! Je n'ai jamais rien vu de si eveille; et je
+n'aurois pas cru qu'un homme du caractere de put se charger de la
+conduite d'une telle princesse. Je ne me souviens pas bien du detail
+de ses plaintes; mais elles se reduisoient en general a accuser son
+armateur de l'avoir tiree de l'obscurite ou elle vivoit, et a
+laquelle elle s'etoit justement condamnee elle-meme, afin de cacher
+le derangement de sa conduite, pour la produire sur la scene au
+grand jour, et lui faire courir le monde comme une effrontee qui
+brave toutes les loix de la pudeur et de la bienseance.
+
+Cette seconde plainte fut suivie d'une troisieme pour le moins aussi
+vive, mais beaucoup plus interessante par la scene touchante dont
+elle fut l'occasion. Les deux complaignans etoient le fameux
+Cleveland et la triste Fanny. Tous deux faisoient le couple le plus
+melancolique qu'on ait peut-etre jamais vu. La tristesse etoit
+peinte sur leur visage: a peine pouvoient-ils lever les yeux. De
+profonds soupirs precedoient, accompagnoient et suivoient toutes
+leurs paroles; et a dire le vrai, il etoit difficile d'entendre le
+recit de toutes les infortunes que leur armateur leur avoit fait
+essuyer dans le cours de leur voyage, sans prendre part au juste
+ressentiment qu'ils faisoient eclater contre lui. Barbare, s'ecrioit
+Cleveland, que t'ai-je fait pour m'accabler ainsi des plus cruels
+malheurs, sans m'avoir donne dans tout le cours de ma vie presqu'un
+seul moment de relache? N'etoit-ce pas assez de la triste situation
+ou me reduisoit une naissance malheureuse? Etois-tu peu satisfait de
+m'avoir donne une education si sauvage dans une affreuse caverne?
+Devois-tu m'en tirer pour me rendre le jouet de la fortune, et
+rassembler sur ma tete tous les malheurs, toutes les contradictions,
+toutes les traverses de la vie humaine. Ouei, mesdames et messieurs,
+ajoutoit-il, en s'adressant aux juges, que l'on compte tous les
+meurtres, toutes les morts funestes, les noirceurs, les trahisons,
+les dangers effroyables, et tous les evenemens tragiques dont il a
+noirci le cours de mes avantures, et vous aurez de la peine a
+comprendre comment je puis survivre a tant d'infortunes, et comment
+on en peut soutenir meme le recit. Encore si dans les malheurs ou il
+m'a plonge il avoit du moins suivi les regles ordinaires. Mais ou a-
+t'on jamais entendu parler d'une tempete pareille a celle qu'il nous
+fit essuyer en passant d'Angleterre en France? Qui a jamais vu une
+amante comme Madame Lalain, joindre ensemble tant de qualites
+contraires, la malice avec la bonte du coeur, l'extravagance avec la
+raison, la passion la plus violente avec la moderation de la simple
+amitie? Que veut dire cette passion ridicule, qu'il me fait
+concevoir dans un age deja mur, et dans le tems que j'ai le coeur
+devore de mille chagrins? De quel droit me fait-il parler comme un
+homme qui n'a que des principes vagues de religion, sans aucun culte
+determine? Ah! Combien d'autres sujets de plainte ne pourrois-je pas
+ajouter ici? Mais, non, je veux bien les lui pardonner, je consens a
+oublier meme la cruelle epreuve ou il a mis ma constance, en faisant
+bruler a mes yeux, et devorer par des barbares ma chere fille et
+l'infortunee Madame Riding. Je ne m'attache qu'a un dernier outrage
+qui met le comble a tous ses mauvais traitemens. Il a rendu ma
+femme, ma chere Fanny... dieux! Peut-on le croire: puis-je le dire?
+Ouei, il a rendu ma femme infidele. En achevant ces mots, le
+malheureux Clevelant outre de douleur et ne pouvant plus se
+soutenir, fut oblige de s'asseoir. Toute l'assemblee attendrie de
+ses justes plaintes, le regardoit avec compassion, lorsque Fanny se
+levant avec vivacite, attira sur elle l'attention des juges et des
+spectateurs. Le crime d'infidelite que son epoux venoit de lui
+reprocher la piquoit jusqu'au vif. Ingrat, lui dit-elle avec un air
+de colere et de fierte, soutenu de cette assurance modeste que
+l'innocence inspire, fais eclater tes plaintes contre notre
+armateur, je partagerai avec toi l'accusation, puisque j'ai partage
+tes malheurs. Mais ne sois pas assez ose pour l'accuser aux depens
+de ma vertu. Il a pu rendre Fanny malheureuse, mais il ne l'a jamais
+rendue infidele. C'est toi, ingrat, qui n'a pas rougi de me preferer
+une odieuse rivale, et le ciel sans doute l'a permis pour me punir
+de t'avoir trop aime. Eh! Quoi, madame, s'ecria Cleveland, avec
+beaucoup d'emotion, osez-vous nier que vous m'ayez abandonne pour
+suivre le perfide Gelin? Il est vrai, repliqua-t-elle, j'ai voulu te
+laisser renouveller en liberte tes anciennes amours avec Madame
+Lallain; mais scachez que si Gelin m'a aidee dans ma fuite; sa
+passion pour moi n'a jamais eu lieu de s'applaudir du service qu'il
+m'a rendu. Moi, Madame Lallain! S'ecria Cleveland avec etonnement:
+moi, Gelin! Repartit Fanny avec indignation. Quelle fable! Dit l'un;
+quelle imagination! Dit l'autre. On vous a trompe, madame: vous etes
+dans l'erreur, monsieur: le ciel m'en est temoin: je jure par les
+dieux: ah! Je ne vous aimois que trop: helas! Je sens bien moi que
+je vous aime encore: quoi, seroit-il possible? Rien n'est plus vrai:
+vous m'avez donc toujours aime? Vous m'avez donc toujours ete
+fidele? Faisons la paix: embrassons-nous. Ah! Ma chere Fanny: ah!
+Cher Cleveland... ils s'embrasserent en effet avec mille transports
+de tendresse. Les petits enfans se mirent de la partie, ce qui fit
+un spectacle pour le moins aussi touchant que la scene d'Ines De
+Castro. Et voila comme apres une explication d'un moment finit la
+longue broueillerie de ces deux tendres epoux. Mais l'armateur n'en
+parut pas moins coupable. On ne comprenoit pas comment il avoit eu
+la durete de les livrer au desespoir pendant des annees entieres,
+par la cruelle persuasion ou il les avoit mis l'un et l'autre,
+qu'ils se trahissoient mutuellement, sans vouloir leur accorder un
+eclaircissement d'un moment. Il eut beau alleguer pour sa defense
+qu'il avoit eu besoin de cet expedient pour prolonger son voyage,
+auquel des vues de profit l'engageoient a donner plus d'etendue. Il
+ne, fut point ecoute, et le conseil, ouei le rapport, et toutes les
+defenses de part et d'autre, condamna ledit D P a un bannissement
+perpetuel de toutes les terres de la Romancie, avec defense d'y
+rentrer jamais. L'arret fut execute sur le champ; et on dit que le
+pauvre exile veut se refugier dans le pays d'Historie, ou il a
+quelques connoissances, et ou il espere faire plus de fortune. a
+peine cette affaire etoit finie, qu'on annonca dans l'assemblee
+l'arrivee des princesses malabares.
+
+Ce nom excita la curiosite. On s'empressa de leur faire place; mais
+des qu'elles eurent commence a vouloir s'expliquer, tout le monde se
+regarda avec etonnement pour demander ce qu'elles vouloient dire.
+C'etoit un langage allegorique, metaphorique, enigmatique ou
+personne ne comprenoit rien. Elles deguisoient jusqu'a leur nom sous
+de pueriles anagrammes. Elles parloient l'une apres l'autre sans
+ordre et sans methode, affectant un ton de philosophe, et une
+emphase d'enthousiaste pour debiter des extravagances. On ne laissa
+pas d'appercevoir au travers de ces obscurites insensees plusieurs
+impietes scandaleuses, et des maximes d'irreligion, qui revolterent
+toute l'assemblee contre ces princesses ridicules. Il s'eleva un cri
+general pour les faire chasser. Elles furent bannies a perpetuite,
+et le vaisseau qui les avoit conduites, fut brule publiquement.
+Heureusement pour l'armateur il s'etoit tenu cache depuis son
+arrivee; car on l'eut sans doute condamne a un chatiment exemplaire;
+mais il trouva moyen de se derober aux recherches, et d'eviter ainsi
+la punition qu'il meritoit.
+
+
+CHAPITRE 14
+
+Arrivee de la Princesse Anemone. Le Prince Fan-Feredin devient
+amoureux de la Princesse Rosebelle.
+
+Pendant que tout le monde etoit occupe du spectacle de ces scenes
+differentes, le grand paladin Zazaraph distrait par son amour et son
+impatience, jettoit continuellement les yeux vers l'entree du port.
+Il etoit bien sur que la Princesse Anemone ne pouvoit pas manquer
+d'arriver incessamment; et en effet il decouvrit enfin le vaisseau
+qui l'amenoit. La voila, s'ecria-t-il, transporte de joye: c'est la
+Princesse Anemone elle-meme. Je reconnois le vaisseau qui la porte,
+et les doux mouvemens que je sens dans mon ame ne m'en laissent pas
+douter. Le Prince Zazaraph courut aussi-tot pour recevoir la
+princesse a la descente du vaisseau, et je l'accompagnai.
+
+Mais comment raconter tout ce qui se passa dans cette entrevue? Ce
+seroit le sujet d'un volume entier, et pour qu'on ait lu de romans,
+on le comprendra mieux que je ne pourrois le representer:
+transports, vives impatiences, regards tendres, joye inexprimable,
+satisfaction inconcevable, temoignages d'affection reciproque, les
+larmes memes, tout cela fut mis en oeuvre et place a propos. Il
+fallut ensuite raconter tout ce qui s'etoit passe durant une si
+longue absence. Le grand paladin ne fut pas long dans son recit,
+n'ayant autre chose a dire, sinon qu'il avoit dormi pendant toute
+l'annee par la vertu d'un enchantement.
+
+Mais l'histoire de la Princesse Anemone fut beaucoup plus longue. Le
+Prince Gulifax etoit entre chez elle un soir a main armee, et
+l'avoit enlevee lorsqu'elle commencoit a se deshabiller pour se
+mettre au lit, sans lui donner seulement le loisir de prendre ses
+cornettes de nuit. Elle eut beau pleurer, crier et charger d'injures
+le ravisseur. Il fallut partir et s'embarquer. Que ne fit-elle pas
+dans le vaisseau, lorsqu'elle se vit eloignee de son cher prince
+dondindandinois, et sous la puissance du perfide Gulifax qui avoit
+l'insolence de lui parler d'amour? Elle s'evanoueit plus de vingt
+fois: vingt fois elle se seroit precipitee dans la mer, si on ne
+l'en avoit empechee. Mais il ne lui resta enfin d'autre ressource
+que ses larmes et ses sanglots, foible defense contre un corsaire
+brutal; aussi la Princesse Anemone passa-t-elle legerement sur ce
+chapitre pour continuer la suite de son histoire, et elle fit bien;
+car je remarquai qu'a certains endroits de son recit le Prince
+Zazaraph temoignoit quelqu'inquietude. Elle raconta donc ensuite que
+les dieux, protecteurs de l'innocence opprimee, l'avoient delivree
+miraculeusement de la tyrannie de son cruel ravisseur. Un prince
+plein de valeur et de generosite, avoit attaque et pris le vaisseau
+de Gulifax qui avoit peri dans le combat; mais comme son liberateur
+la ramenoit, une tempete effroyable avoit englouti le vaisseau dans
+les ondes. Elle s'etoit sauvee sur une planche, et elle avoit ete
+jettee a terre plus qu'a demi morte. Des pecheurs apres lui avoir
+fait reprendre ses esprits, l'avoient presentee a leur prince, qui
+en etoit devenu amoureux; mais toujours intraitable sur ce chapitre,
+quoique le prince fut beau et bien fait, elle n'avoit seulement pas
+voulu l'ecouter. Ici pourtant je remarquai que le Prince Zazaraph
+fit encore une grimace; et ce fut bien pis, lorsqu'elle ajouta
+qu'elle avoit ensuite passe successivement sous la puissance de
+trois ou quatre autres princes. Le paladin Zazaraph ne put plus y
+tenir.
+
+Il etoit ecrit dans l'ordre de ses avantures, qu'il devoit au retour
+de la belle Anemone se broueiller avec elle, et la chose ne manqua
+pas d'arriver. Son inquietude sur les perilleuses epreuves ou la
+vertu de la princesse avoit ete mise, lui fit faire etourdiment
+quelques questions imprudentes; la princesse rougit, palit, versa
+des larmes, et parut offensee a un point, qu'on crut qu'elle ne lui
+pardonneroit jamais; mais comme il etoit aussi ecrit que le
+raccommodement suivroit de pres, quelques sermens equivoques d'une
+part, et de l'autre mille pardons demandes avec larmes,
+accommoderent l'affaire; et la vertu de la princesse fut reconnue
+pour etre a l'epreuve de toutes les avantures et hors de tout
+soupcon. Il ne resta plus qu'a achever le roman par un mariage
+solemnel; mais il falloit pour cela sortir de la Romancie, ou il
+n'est pas permis de se marier, et le prince Zazaraph s'y disposa.
+
+Au reste j'avoue que je fis peu d'attention au detail des avantures
+de la Princesse Anemone. J'eus, pendant qu'elle racontoit son
+histoire, l'esprit et le coeur occupes d'un objet plus interessant.
+Au bruit de son arrivee la Princesse Rosebelle, soeur du grand
+paladin, et qui etoit liee d'une etroite amitie avec Anemone,
+accourut pour la voir et l'embrasser. C'etoit-la le moment fatal que
+l'amour avoit destine pour me ranger sous ses loix. Voir la
+Princesse Rosebelle, l'admirer, l'aimer, l'adorer, ce fut pour moi
+une meme chose, et tout cela fut fait en un moment. Aussi me
+persuadai-je qu'il n'avoit jamais rien paru de si aimable sur la
+terre. C'etoit un petit compose de perfections le plus complet qu'on
+puisse imaginer, et ou l'on voyoit la jeunesse, la beaute, les
+graces, l'esprit, l'enjoueement, la vivacite se disputer l'avantage.
+
+Pendant tout le recit de la Princesse Anemone, je ne pus faire autre
+chose que de faire parler mes yeux, et ils furent entendus. Je crus
+meme appercevoir aussi dans ceux de Rosebelle quelque disposition
+favorable; mais des que la belle Anemone et le Prince Zazaraph
+eurent acheve leur eclaircissement, et que j'eus la liberte de
+parler, je ne fus plus maitre de mes transports; et oubliant toutes
+les loix de la Romancie, dont le prince m'avoit entretenu, je me
+jettai tout eperdu aux pieds de la charmante Rosebelle, pour lui
+declarer la passion dont je brulois pour elle. J'ai scu depuis que
+Rosebelle ne fut pas fachee dans le fond de l'ame d'une si brusque
+declaration; mais elle ne laissa pas de faire toutes les petites
+ceremonies accoutumees. Pour ce qui est des spectateurs, apres un
+moment de surprise que mon action leur causa, ils se mirent tous a
+sourire en se regardant les uns les autres, et comme la Princesse
+Rosebelle ne me repondoit rien, son frere prit la parole.
+
+Ah! Prince, me dit-il, en m'obligeant a me relever, que vous etes
+vif! Eh! Que deviendra la Romancie, si l'on y souffre de pareilles
+vivacites?
+
+Eh! Que deviendrai-je moi-meme, repartis-je avec transport, si
+l'adorable Rosebelle n'est pas favorable a mes voeux; et si vous,
+prince, qui pouvez disposer d'elle, vous refusez de me rendre
+heureux! Je scais tous les egards que meritent les loix de la
+Romancie et ces formalites preliminaires dont vous m'avez instruit;
+mais enfin, ne puis-je pas en obtenir la dispense, ou du moins les
+abreger? Car je sens bien que la violence de mon amour ne me
+permettra pas d'en soutenir la longueur sans mourir.
+
+Je vous ai deja dit, prince, me repondit le grand paladin, que c'est
+une chose inoueie que depuis la fondation de la nation romancienne
+aucun heros ait ete dispense des formalites, et des epreuves
+ordonnees par les loix; mais il est vrai qu'il n'est pas impossible
+d'obtenir du conseil public que le tems en soit abrege. Je me flatte
+meme d'obtenir cette grace pour vous, en consideration des grands
+exemples de constance que la Princesse Anemone et moi venons de
+donner a la Romancie dans les rudes et longues epreuves que nous
+avons essuyees. C'est d'ailleurs une occasion si favorable de
+m'acquitter envers vous du service que vous m'avez rendu, et de nous
+unir etroitement ensemble, que je n'attends que le consentement de
+la princesse ma soeur pour y travailler efficacement.
+
+A ces mots, une aimable rougeur qui couvrit le visage de la
+princesse, la fit paroitre encore plus belle a mes yeux. Je
+tremblois en attendant sa reponse. Mon frere, dit-elle, c'est a vous
+a disposer de moi, et puisqu'il faut l'avoueer, je ne serai pas
+fachee que ce soit en faveur du Prince Fan-Feredin. Dieux! Quels
+furent mes transports! Je ne me possedai plus. Je ne scais ce que je
+devins, je pleurai de joye, je moueillai de mes larmes la belle main
+de Rosebelle; je voulois parler, et je ne faisois que begayer; mon
+amour m'etouffoit, et je crois que je fis en un quart-d'heure la
+valeur de plus de quinze des formalites preliminaires dont j'ai
+parle.
+
+Aussi cela fut-il compte pour quelque chose, lorsque le grand
+paladin demanda que le tems des formalites et des epreuves fut
+abrege pour moi. Il eut pourtant quelque peine a l'obtenir; mais il
+avoit acquis dans la Romancie un si grand credit et une reputation
+si eclatante, qu'on ne put pas le refuser. On lui accorda meme la
+grace toute entiere, en n'exigeant de moi que trois jours pour
+accomplir toutes les formalites et toutes les epreuves; apres quoi
+on devoit me permettre de partir avec le grand paladin et nos
+princesses, pour aller dans la Dondindandie achever notre union. Ici
+on s'imaginera peut-etre que trois jours ne purent pas me suffire
+pour faire des choses qui fournissent souvent la matiere de
+plusieurs volumes; mais je puis assurer que j'eus encore du tems de
+reste, tant il est vrai que nos auteurs romanciens, ont un talent
+admirable pour enfler et allonger leurs ouvrages.
+
+Comme j'etois deja fort avance pour les formalites, j'achevai toutes
+les autres des le premier jour, et les deux jours suivans je fis
+toutes mes epreuves.
+
+Je commencai par me battre contre un rival, et je le tuai. Cela fut
+fait en une heure; il est vrai que je recus une grande blessure,
+mais avec un peu de baume de Romancie, je me retrouvai sur pied au
+bout d'une demie heure, et en etat de me signaler le meme jour dans
+un grand combat naval qui se donna pres du port, je ne me souviens
+pas trop pourquoi. J'y fis des prodiges de valeur. Je sautai dans un
+vaisseau ennemi avec une intrepidite digne d'un meilleur sort; mais
+n'ayant point ete suivi, je fus pris, et deja l'on me menoit en
+captivite, tandis que les ennemis faisoient leur descente a terre,
+lorsque dans mon desespoir je m'avisai de mettre le feu au vaisseau.
+Il fut consume en un moment, et m'etant jette a la mer, je fus assez
+heureux pour gagner la terre, et m'y defendre contre ceux des
+ennemis que j'y trouvai. J'en fis un horrible carnage, apres quoi je
+retournai pour me rendre aupres de ma chere Rosebelle. Helas! Je ne
+la trouvai plus: les ennemis en se retirant l'avoient enlevee avec
+beaucoup d'autres captifs.
+
+Quel desespoir! Il etoit deja presque nuit, je m'embarquai aussi-tot
+dans une simple chaloupe de pecheurs avec un petit nombre de gens
+determines, et a la faveur des tenebres, j'arrivai sans etre reconnu
+jusqu'a la flotte ennemie. Je ne doutai point que ma princesse ne
+dut etre dans le vaisseau amiral, et ce vaisseau se faisoit
+remarquer entre les autres par ses fanaux: je m'en approchai
+doucement. Aussi-tot prenant un habit de matelot ennemi, j'y montai
+sans obstacle, et me donnant pour un homme de l'equipage, je
+m'informai adroitement ce qu'etoit devenue la Princesse Rosebelle.
+Je scus qu'elle etoit dans une chambre ou le capitaine venoit de la
+laisser en proye a ses mortelles douleurs. J'y entrai, et je me fis
+reconnoitre a elle en lui faisant signe en meme tems de me suivre
+sur le pont, sous pretexte de prendre l'air un moment. Elle me
+suivit, et a peine y fut-elle, que la prenant entre mes bras, je me
+precipitai avec elle dans la mer.
+
+Ici on va croire que nous devions perir l'un et l'autre; point du
+tout: je profitai d'un stratageme admirable que j'avois appris dans
+Cleveland. J'avois ordonne a mes gens de tenir dans la mer le long
+du vaisseau un grand filet bien tendu, et de le tirer a eux des
+qu'ils m'entendroient tomber. Je fus obei a point nomme: a peine
+fumes-nous deux minutes dans l'eau. Mes gens nous retirerent
+Rosebelle et moi, et nous en fumes quittes pour rendre un peu d'eau
+sallee que nous avions bue. Cependant notre chute avoit ete entendue
+dans le vaisseau; mais on ne put pas s'imaginer ce que c'etoit, ou
+du moins on ne le scut que lorsque nous etions deja bien eloignes.
+
+Nous n'arrivames au port qu'a la pointe du jour, et je me flattois
+d'y etre recu avec des acclamations publiques; mais quel fut mon
+etonnement, lorsque je me vis charge de chaines et conduit en
+prison. J'etois accuse d'intelligence avec les ennemis, et le
+fondement de cette accusation etoit la hardiesse avec laquelle
+j'avois saute dans un de leurs vaisseaux, et je m'etois mele parmi
+eux sans recevoir aucune blessure; et c'est, ajoutoit-on, pour prix
+de sa trahison qu'on lui a rendu la Princesse Rosebelle. Si j'avois
+eu le tems de m'abandonner aux regrets et aux douleurs, il s'en
+presentoit la une belle occasion; mais je n'avois pas de momens a
+perdre; je me depechai d'accomplir en abrege tout le ceremoniel
+douloureux qui convient en ces occasions, et a peine arrive a la
+prison, les juges mieux informes me rendirent la liberte en me
+comblant meme d'eloges et de remercimens. Il me restoit encore pres
+d'un jour entier, et par consequent la moitie de l'ouvrage a faire.
+Je n'en eus que trop.
+
+Il se fit un magnifique tournois auquel je fus invite. J'etois bien
+sur d'y remporter le prix, conformement aux loix de la Romancie, et
+je n'y manquai pas. C'etoit un bracelet fort riche que le vainqueur
+devoit donner suivant la regle a la dame de ses pensees. Or comme
+les princesses avoient juge a propos ce jour-la d'assister en masque
+au tournois, je fis la plus lourde bevue qu'on puisse imaginer.
+J'allai presenter mon bracelet a la Princesse Rigriche, que je pris
+pour l'objet adorable de mes voeux. Il ne faut pas demander si la
+Princesse Rigriche fut satisfaite de mon present. Elle en devint
+toute fiere, elle se redressa, se rengorgea, et fit toutes les
+petites facons les plus agreables qu'elle put inventer sur le champ.
+Apres quoi se demasquant suivant l'usage, elle me fit voir un visage
+si laid, que croyant bonnement qu'elle avoit deux masques,
+j'attendois qu'elle otat le second, et j'allois meme l'en prier,
+lorsque je reconnus ma meprise par un bruit qui se fit assez pres de
+moi. La Princesse Rosebelle etoit tombee evanoueie, et on la
+remportoit chez elle sans connoissance et sans sentiment.
+
+Cruelle situation! Je previs toutes les suites de cette funeste
+avanture. Que va penser, disois-je, ma chere Rosebelle! Helas! Je ne
+vois que trop ce qu'elle a deja pense. Que dira son frere? Que vais-
+je devenir? Toutes ces reflexions que je fis dans un moment me
+saisirent si vivement, que je tombai a mon tour sans connoissance,
+accable de ma douleur. On s'empressa de me secourir, et comme le
+tems etoit precieux, je repris bientot mes sens: j'ouvris les yeux,
+et que vis-je? La Princesse Rigriche qui me tenoit entre ses bras,
+m'appellant, mon cher prince, avec l'action d'une personne qui
+s'interessoit vivement a ma conservation, et qui me regardoit sans
+doute comme son amant. J'avouee que j'en fremis; et dans toutes mes
+epreuves, je crois que c'est le moment ou j'ai le plus souffert. Je
+la quittai brusquement pour courir chez la Princesse Rosebelle.
+Nouvelle avanture. Le grand paladin Zazaraph vient au-devant de moi,
+et pretend que je dois lui faire raison du mepris que j'ai marque
+pour sa soeur. Moi du mepris pour la Princesse Rosebelle! Lui dis-
+je, tout transporte. Ah! Je l'adore. Les dieux sont temoins... mais
+j'eus beau dire; l'affaire, disoit-il, avoit eclate, l'affront etoit
+trop sensible. En un mot, il avoit deja tire l'epee, et il menacoit
+de me deshonorer si je ne me mettois en defense. Que faire?
+
+Une de ces ressources singulieres qui ne se trouvent que dans la
+Romancie, me tira d'embarras. Il etoit defendu par les loix aux
+princes de vuider leurs querelles un jour solemnel de tournois. Les
+magistrats nous envoyerent ordonner, sous peine de degradation, de
+remettre notre combat a un autre jour. C'etoit tout ce que je
+souhaitois, dans l'esperance que j'avois de desabuser Rosebelle, et
+d'en obtenir le pardon de ma meprise. En effet, l'etant alle
+trouver, je me justifiai si-bien, et je le fis avec toutes les
+marques d'une passion si tendre et si veritable, que je m'appercus
+qu'elle etoit bien aise de me trouver innocent. La reconciliation
+fut bien-tot faite. Le grand paladin y entra pour sa part, et je
+croyois toutes mes epreuves achevees, lorsque la Princesse Rigriche
+vint y ajouter une scene fort embarrassante.
+
+C'etoit une grosse petite personne aussi vive qu'on en ait jamais
+vu. J'etois sans doute le premier amant qui eut rendu hommage a ses
+attraits, et peut-etre n'esperoit-elle pas en trouver un second.
+Elle saisissoit, comme on dit, l'occasion aux cheveux. Quoiqu'il en
+soit, la colere et la jalousie peintes dans les yeux, et outree de
+la facon dont je l'avois quittee pour courir chez la Princesse
+Rosebelle, elle vint elle-meme m'y chercher, comme une conquete qui
+lui appartenoit, ou comme un esclave echappe de sa chaine. Elle
+debuta par des reproches fort vifs, auxquels je ne scus que
+repondre. Ses reproches s'attendrirent insensiblement, jusqu'a
+m'appeller petit volage, et a me faire esperer un pardon facile;
+augmentation d'embarras de ma part, et tout ce que je pus faire, fut
+de marmoter entre mes dents un mauvais compliment qu'elle n'entendit
+pas. Cependant Rosebelle sourioit d'un air malin, et le Prince
+Zazaraph gardoit moins de mesures. Rigriche s'en appercut, et voyant
+que je ne marquois de mon cote aucune disposition a reparer ma
+faute, elle fit bien-tot succeder aux douceurs des injures si
+atroces, que je n'eus d'autre parti a prendre que de lui ceder la
+place. Elle se retira a son tour, le coeur gonfle de depit; et comme
+je n'y scavois point de remede, nous oubliames sans peine cette
+scene comique, pour nous disposer a partir tous ensemble le
+lendemain. Je temoignai sur cela quelque inquietude, parce que je
+n'avois point d'equippage; mais le prince m'assura que je ne devois
+pas m'en mettre en peine, parce que c'etoit l'usage de la Romancie,
+de fournir gratuitement aux princes qui y avoient habite, tout ce
+qui leur etoit necessaire en ces occasions, et que j'aurois lieu
+d'etre satisfait. En effet, nous etant leves le lendemain avec
+l'aurore, nous trouvames des equipages tout prets, et tels que la
+Romancie seule en peut fournir.
+
+
+CONCLUSION
+
+Catastrophe lamentable.
+
+O que les choses humaines sont sujetes a d'etranges vicissitudes!
+Nous etions le grand paladin et moi deux grands princes, fameux
+heros, montes sur deux superbes palefrois. Des brides d'or, des
+selles et des housses ornees de perles et de diamans relevoient la
+magnificence de notre train. Les harnois de notre equipage n'etoient
+gueres moins riches. L'or, l'argent et les pierreries y brilloient
+de toutes parts, et repondoient a la richesse de nos livrees. Tous
+nos officiers se faisoient sur tout remarquer par leur bonne mine,
+et se seroient meme fait admirer, si l'avantage que nous donnoit
+notre air noble et gracieux n'avoit attire sur nous tous les
+regards. Nous marchions ensemble aux deux cotes d'une magnifique
+caleche, dont la richesse effacoit tout ce qu'on peut imaginer de
+plus beau. Quatre colonnes d'or autour desquelles on voyoit ramper
+une vigne d'emeraude, dont les grappes etoient de rubis et de
+saphirs, soutenoient l'imperiale, et l'imperiale elle-meme etoit si
+belle, qu'elle faisoit honte au firmament. Dans le fond d'un si beau
+char brilloient nos deux princesses pour le moins autant que deux
+des plus beaux astres du ciel; l'eclat de leur beaute releve par un
+air de satisfaction qui animoit leurs beaux yeux, ebloueissoit tout
+le monde. On n'avoit jamais vu en hommes et en femmes un assemblage
+si complet de perfections, grandes et petites. Les acclamations des
+peuples nous acompagnoient par tout. Nous trouvions tous les chemins
+semes de fleurs, l'air parfume d'odeurs exquises, et de distance en
+distance des choeurs de musique qui chantoient nos exploits et la
+beaute de nos princesses. Enfin apres avoir deja fait un chemin
+assez considerable, je me croyois sur le point d'arriver au terme,
+lorsqu'un instant fatal me ravit un si parfait bonheur; mais pour
+bien entendre ce cruel evenement, il faut reprendre la chose de plus
+haut, et prevenir les lecteurs que je vais changer de ton.
+
+Il y a dans le fond du Languedoc un gentilhomme nomme M De La
+Brosse, qui retire dans sa terre, joint aux amusemens de la campagne
+celui de la lecture qu'il aime passionnement. Quoiqu'il scache
+preferer les bons livres aux mauvais, il ne laisse pas de lire
+quelquefois des romans, moins par l'estime qu'il en fait, que parce
+qu'il aime a lire tous les livres. Ce gentilhomme a une soeur qui
+vient d'epouser un autre gentilhomme du voisinage appelle M Des
+Mottes; et pour faire une double alliance, M De La Brosse a epouse
+en meme tems la soeur de M Des Mottes. Tandis que ce double mariage
+se negocioit, et lorsqu'il etoit deja a la veille de le conclure, M
+De La Brosse ayant la tete remplie d'une longue suite de romans
+qu'il avoit lus recemment, reva dans un long et profond sommeil
+toute l'histoire qu'on vient de lire. Apres s'etre metamorphose en
+Prince Fan-Feredin, il fit de M Des Mottes un grand paladin
+Zazaraph. Il changea sa soeur en Princesse Anemone, sa maitresse en
+Princesse Rosebelle, et composa tout le beau tissu d'avantures qu'il
+vient de raconter. Or ce gentilhomme, ci-devant Prince Fan-Feredin;
+c'est moi-meme ne vous en deplaise, et jugez par consequent quel fut
+mon etonnement a mon reveil de me retrouver M De La Brosse. Je
+demeurai si frappe de la perte que j'avois faite, que pendant toute
+la journee je ne pus parler d'autre chose; et M Des Mottes m'etant
+venu voir le matin: ah Prince Zazaraph, lui dis-je, que nous avons
+perdu tous deux! Comment se porte la Princesse Rosebelle? Avez vous
+vu la Princesse Anemone? Que dites vous de la folie de Rigriche? o
+les beaux diamans! Que j'ai de regret a ce bracelet! Arriverons nous
+bien-tot dans la Dondindandie?
+
+Il est aise de penser que de tels propos etonnerent etrangement M
+Des Mottes, et je vis le moment qu'il alloit croire que la tete
+m'avoit tourne, lorsqu'un grand eclat de rire que je fis le rassura.
+Il se mit a rire lui-meme en me demandant l'explication de ce que je
+venois de lui dire. Non, lui repondis-je, c'est une longue histoire
+que je ne veux raconter que devant un auditoire complet. Nous devons
+diner aujourd'hui tous ensemble; apres le diner je vous regalerai du
+recit de mes avantures, et meme des votres que vous ignorez. Je tins
+parole, et mon histoire ou mon songe leur fit a tous un si grand
+plaisir, que depuis ce tems-la, pour conserver du moins quelques
+debris de notre ancienne fortune, nous nous appellons encore souvent
+en plaisantant les Princes Fan-Feredin et Zazaraph, et les
+Princesses Anemone et Rosebelle. On a de plus exige de moi que je
+misse mon histoire par ecrit. Ami lecteur vous venez de la lire. Je
+souhaite qu'elle vous ait fait plaisir.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Voyage du Prince Fan-Federin dans la
+romancie, by Guillaume Hyacinthe Bougeant
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE DU PRINCE FAN-FEDERIN ***
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
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+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+
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