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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13794 ***
+
+Nikolaï Vassilievitch Gogol
+
+TARASS BOULBA
+
+Traduit du russe par Louis Viardot
+
+(1835)
+
+
+Table des matières
+
+PRÉFACE
+CHAPITRE I
+CHAPITRE II
+CHAPITRE III
+CHAPITRE IV
+CHAPITRE V
+CHAPITRE VI
+CHAPITRE VII
+CHAPITRE VIII
+CHAPITRE IX
+CHAPITRE X
+CHAPITRE XI
+CHAPITRE XII
+
+
+
+PRÉFACE
+
+La nouvelle intitulée _Tarass Boulba_, la plus considérable du
+recueil de Gogol, est un petit roman historique où il a décrit les
+moeurs des anciens Cosaques Zaporogues. Une note préliminaire nous
+semble à peu près indispensable pour les lecteurs étrangers à la
+Russie.
+
+Nous ne voulons pas, toutefois, rechercher si le savant géographe
+Mannert a eu raison de voir en eux les descendants des anciens
+Scythes (Niebuhr a prouvé que les Scythes d’Hérotode étaient les
+ancêtres des Mongols), ni s’il faut absolument retrouver les
+Cosaques (en russe _Kasak_) dans les _[mot en grec]_de Constantin
+Porphyrogénète, les _Kassagues_ de Nestor, les _cavaliers _et
+_corsaires russes_ que les géographes arabes, antérieurs au XIIIe
+siècle, plaçaient dans les parages de la mer Noire. Obscure comme
+l’origine de presque toutes les nations, celle des Cosaques a
+servi de thème aux hypothèses les plus contradictoires. Nous
+devons seulement relever l’opinion, longtemps admise, de
+l’historien Schloezer, lequel, se fondant sur les moeurs
+vagabondes et l’esprit d’aventure qui distinguèrent les Cosaques
+des autres races slaves, et sur l’altération de leur langue
+militaire, pleine de mots turcs et d’idiotismes polonais, crut
+que, dans l’origine, les Cosaques ne furent qu’un ramas
+d’aventuriers venus de tous les pays voisins de l’Ukraine, et
+qu’ils ne parurent qu’à l’époque de la domination des Mongols en
+Russie. Les Cosaques se recrutèrent, il est vrai, de Russes, de
+Polonais, de Turcs, de Tatars, même de Français et d’Italiens;
+mais le fond primitif de la nation cosaque fut une race slave,
+habitant l’Ukraine, d’où elle se répandit sur les bords du Don, de
+l’Oural et de la Volga. Ce fut une petite armée de huit cents
+Cosaques, qui, sous les ordres de leur _ataman_ Yermak, conquit
+toute la Sibérie en 1580.
+
+Une des branches ou tribus de la nation cosaque, et la plus
+belliqueuse, celle des Zaporogues, paraît, pour la première fois,
+dans les annales polonaises au commencement du XVIe siècle. Ce nom
+leur venait des mots russes _za_, au delà (_trans_), et _porog_,
+cataracte, parce qu’ils habitaient plus bas que les bancs de
+granit qui coupent en plusieurs endroits le lit de Dniepr. Le pays
+occupé par eux portait le nom collectif de _Zaporojié_. Maîtres
+d’une grande partie des plaines fertiles et des steppes de
+l’Ukraine, tour à tour alliés ou ennemis des Russes, des Polonais,
+des Tatars et des Turcs, les Zaporogues formaient un peuple
+éminemment guerrier organisé en république militaire, et offrant
+quelque lointaine et grossière ressemblance avec les ordres de
+chevalerie de l’Europe occidentale.
+
+Leur principal établissement, appelé la _setch_, avait d’habitude
+pour siège une île du Dniepr. C’était un assemblage de grandes
+cabanes en bois et en terre, entourées d’un glacis, qui pouvait
+aussi bien se nommer un camp qu’un village. Chaque cabane (leur
+nombre n’a jamais dépassé quatre cents) pouvait contenir quarante
+ou cinquante Cosaques. En été, pendant les travaux de la campagne,
+il restait peu de monde à la _setch; _mais en hiver, elle devait
+être constamment gardée par quatre mille hommes. Le reste se
+dispersait dans les villages voisins, ou se creusait, aux
+environs, des habitations souterraines, appelées _zimovniki_ (de
+_zima_, hiver).
+La _setch_ était divisée en trente-huit quartiers ou _kouréni _(de
+_kourit_, fumer; le mot _kourèn _correspond à celui du foyer).
+Chaque Cosaque habitant la _setch_ était tenu de vivre dans son
+_kourèn;_ chaque _kourèn_, désigné par un nom particulier qu’il
+tirait habituellement de celui de son chef primitif, élisait un
+_ataman_ (_kourennoï-ataman_), dont le pouvoir ne durait qu’autant
+que les Cosaques soumis à son commandement étaient satisfaits de
+sa conduite. L’argent et les hardes des Cosaques d’un _kourèn_
+étaient déposés chez leur _ataman_, qui donnait à location les
+boutiques et les bateaux (_douby_) de son _kourèn_, et gardait les
+fonds de la caisse commune. Tous les Cosaques d’un _kourèn_
+dînaient à la même table.
+
+Les _kouréni_ assemblés choisissaient le chef supérieur, le
+_kochévoï-ataman_ (de _kosch, _en tatar _camp,_ ou de _kotchévat_,
+en russe _camper_). On verra dans la nouvelle de Gogol comment se
+faisait l’élection du _kochévoï._ La _rada_, ou assemblée
+nationale, qui se tenait toujours après dîner, avait lieu deux
+fois par an, à jours fixes, le 24 juin, jour de la fête de saint
+Jean-Baptiste, et le 1er octobre, jour de la présentation de la
+Vierge, patronne de l’église de la _setch._
+
+Le trait le plus saillant, et particulièrement distinctif de cette
+confrérie militaire, c’était le célibat imposé à tous ses membres
+pendant leur réunion. Aucune femme n’était admise dans la _setch._
+
+Préface à l’édition de la Librairie Hachette et Cie, 1882.
+
+
+CHAPITRE I
+
+-- Voyons, tourne-toi. Dieu, que tu es drôle! Qu'est-ce que cette
+robe de prêtre? Est-ce que vous êtes tous ainsi fagotés à votre
+académie?
+
+Voilà par quelles paroles le vieux Boulba accueillait ses deux
+fils qui venaient de terminer leurs études au séminaire de Kiew[1],
+et qui rentraient en ce moment au foyer paternel.
+
+Ses fils venaient de descendre de cheval. C'étaient deux robustes
+jeunes hommes, qui avaient encore le regard en dessous, comme il
+convient à des séminaristes récemment sortis des bancs de l'école.
+Leurs visages, pleins de force et de santé, commençaient à se
+couvrir d'un premier duvet que n'avait jamais fauché le rasoir.
+L'accueil de leur père les avait fort troublés; ils restaient
+immobiles, les yeux fixés à terre.
+
+-- Attendez, attendez; laissez que je vous examine bien à mon
+aise. Dieu! que vous avez de longues robes! dit-il en les tournant
+et retournant en tous sens. Diables de robes! je crois qu'on n'en
+a pas encore vu de pareilles dans le monde. Allons, que l'un de
+vous essaye un peu de courir: je verrai s'il ne se laissera pas
+tomber le nez par terre, en s'embarrassant dans les plis.
+
+-- Père, ne te moque pas de nous, dit enfin l'aîné.
+
+-- Voyez un peu le beau sire! et pourquoi donc ne me moquerais-je
+pas de vous?
+
+-- Mais, parce que... quoique tu sois mon père, j'en jure Dieu, si
+tu continues de rire, je te rosserai.
+
+-- Quoi! fils de chien, ton père! dit Tarass Boulba en reculant de
+quelques pas avec étonnement.
+
+-- Oui, même mon père; quand je suis offensé, je ne regarde à
+rien, ni à qui que ce soit.
+
+-- De quelle manière veux-tu donc te battre avec moi, est-ce à
+coups de poing?
+
+-- La manière m'est fort égale.
+
+-- Va pour les coups de poing, répondit Tarass Boulba en
+retroussant ses manches. Je vais voir quel homme tu fais à coups
+de poing.
+
+Et voilà que père et fils, au lieu de s'embrasser après une longue
+absence, commencent à se lancer de vigoureux horions dans les
+côtes, le dos, la poitrine, tantôt reculant, tantôt attaquant.
+
+-- Voyez un peu, bonnes gens: le vieux est devenu fou; il a tout à
+fait perdu l'esprit, disait la pauvre mère, pâle et maigre,
+arrêtée sur le perron, sans avoir encore eu le temps d'embrasser
+ses fils bien-aimés. Les enfants sont revenus à la maison, plus
+d'un an s'est passé depuis qu'on ne les a vus; et lui, voilà qu'il
+invente, Dieu sait quelle sottise... se rosser à coups de poing!
+
+-- Mais il se bat fort bien, disait Boulba s'arrêtant. Oui, par
+Dieu! très bien, ajouta-t-il en rajustant ses habits; si bien que
+j'eusse mieux fait de ne pas l'essayer. Ça fera un bon Cosaque.
+Bonjour, fils; embrassons-nous.
+
+Et le père et le fils s'embrassèrent.
+
+-- Bien, fils. Rosse tout le monde comme tu m'as rossé; ne fais
+quartier à personne. Ce qui n'empêche pas que tu ne sois drôlement
+fagoté. Qu'est-ce que cette corde qui pend? Et toi, nigaud, que
+fais-tu là, les bras ballants? dit-il en s'adressant au cadet.
+Pourquoi, fils de chien, ne me rosses-tu pas aussi?
+
+-- Voyez un peu ce qu'il invente, disait la mère en embrassant le
+plus jeune de ses fils. On a donc de ces inventions-là, qu'un
+enfant rosse son propre père! Et c'est bien le moment d'y songer!
+Un pauvre enfant qui a fait une si longue route, qui s'est si
+fatigué (le pauvre enfant avait plus de vingt ans et une taille de
+six pieds), il aurait besoin de se reposer et de manger un
+morceau; et lui, voilà qu'il le force à se battre.
+
+-- Eh! eh! mais tu es un freluquet à ce qu'il me semble, disait
+Boulba. Fils, n'écoute pas ta mère; c'est une femme, elle ne sait
+rien. Qu'avez-vous besoin, vous autres, d'être dorlotés? Vos
+dorloteries, à vous, c'est une belle plaine, c'est un bon cheval;
+voilà vos dorloteries. Et voyez-vous ce sabre? voilà votre mère.
+Tout le fatras qu'on vous met en tête, ce sont des bêtises. Et les
+académies, et tous vos livres, et les ABC, et les philosophies, et
+tout cela, je crache dessus.
+
+Ici Boulba ajouta un mot qui ne peut passer à l'imprimerie.
+
+-- Ce qui vaut mieux, reprit-il, c'est que, la semaine prochaine,
+je vous enverrai au _zaporojié_. C'est là que se trouve la
+science; c'est là qu'est votre école, et que vous attraperez de
+l'esprit.
+
+-- Quoi! ils ne resteront qu'une semaine ici? disait d'une voix
+plaintive et les larmes aux yeux la vieille bonne mère. Les
+pauvres petits n'auront pas le temps de se divertir et de faire
+connaissance avec la maison paternelle. Et moi, je n'aurai pas le
+temps de les regarder à m'en rassasier.
+
+-- Cesse de hurler, vieille; un Cosaque n'est pas fait pour
+s'avachir avec les femmes. N'est-ce pas? tu les aurais cachés tous
+les deux sous ta jupe, pour les couver comme une poule ses oeufs.
+Allons, marche. Mets-nous vite sur la table tout ce que tu as à
+manger. Il ne nous faut pas de gâteaux au miel, ni toutes sortes
+de petites fricassées. Donne-nous un mouton entier ou toute une
+chèvre; apporte-nous de l'hydromel de quarante ans; et donne-nous
+de l'eau-de-vie, beaucoup d'eau-de-vie; pas de cette eau-de-vie
+avec toutes sortes d'ingrédients, des raisins secs et autres
+vilenies; mais de l'eau-de-vie toute pure, qui pétille et mousse
+comme une enragée.
+
+Boulba conduisit ses fils dans sa chambre, d'où sortirent à leur
+rencontre deux belles servantes, toutes chargées de _monistes_[2].
+Était-ce parce qu'elles s'effrayaient de l'arrivée de leurs jeunes
+seigneurs, qui ne faisaient grâce à personne? était-ce pour ne pas
+déroger aux pudiques habitudes des femmes? À leur vue, elles se
+sauvèrent en poussant de grands cris, et longtemps encore après,
+elles se cachèrent le visage avec leurs manches. La chambre était
+meublée dans le goût de ce temps, dont le souvenir n'est conservé
+que par les _douma_[3] et les chansons populaires, que récitaient
+autrefois, dans l'Ukraine, les vieillards à longue barbe, en
+s'accompagnant de la _bandoura_[4], au milieu d'une foule qui
+faisait cercle autour d'eux; dans le goût de ce temps rude et
+guerrier, qui vit les premières luttes soutenues par l'Ukraine
+contre l'union[5]. Tout y respirait la propreté. Le plancher et les
+murs étaient revêtus d'une couche de terre glaise luisante et
+peinte. Des sabres, des fouets (_nagaïkas_), des filets d'oiseleur
+et de pêcheur, des arquebuses, une corne curieusement travaillée
+servant de poire à poudre, une bride chamarrée de lames d'or, des
+entraves parsemées de petits clous d'argent, étaient suspendus
+autour de la chambre. Les fenêtres, fort petites, portaient des
+vitres rondes et ternes, comme on n'en voit plus aujourd'hui que
+dans les vieilles églises; on ne pouvait regarder au dehors qu'en
+soulevant un petit châssis mobile. Les baies de ces fenêtres et
+des portes étaient peintes en rouge. Dans les coins, sur des
+dressoirs, se trouvaient des cruches d'argile, des bouteilles en
+verre de couleur sombre, des coupes d'argent ciselé, d'autres
+petites coupes dorées, de différentes mains-d'oeuvre, vénitiennes,
+florentines, turques, circassiennes, arrivées par diverses voies
+aux mains de Boulba, ce qui était assez commun dans ces temps
+d'entreprises guerrières. Des bancs de bois, revêtus d'écorce
+brune de bouleau, faisaient le tour entier de la chambre. Une
+immense table était dressée sous les saintes images, dans un des
+angles antérieurs. Un haut et large poêle, divisé en une foule de
+compartiments, et couvert de briques vernissées, bariolées,
+remplissait l'angle opposé. Tout cela était très connu de nos deux
+jeunes gens, qui venaient chaque année passer les vacances à la
+maison; je dis venaient, et venaient à pied, car ils n'avaient pas
+encore de chevaux, la coutume ne permettant point aux écoliers
+d'aller à cheval. Ils étaient encore à l'âge où les longues
+touffes du sommet de leur crâne pouvaient être tirées impunément
+par tout Cosaque armé. Ce n'est qu'à leur sortie du séminaire que
+Boulba leur avait envoyé deux jeunes étalons pour faire le voyage.
+
+À l'occasion du retour de ses fils, Boulba fit rassembler tous les
+centeniers de son _polk_[6] qui n'étaient pas absents; et quand
+deux d'entre eux se furent rendus à son invitation, avec le
+_ïésaoul_[7] Dmitri Tovkatch, son vieux camarade, il leur présenta
+ses fils en disant:
+
+-- Voyez un peu quels gaillards! je les enverrai bientôt à la
+_setch_.
+
+Les visiteurs félicitèrent et Boulba et les deux jeunes gens, en
+leur assurant qu'ils feraient fort bien, et qu’il n'y avait pas de
+meilleure école pour la jeunesse que le _zaporojié_.
+
+-- Allons, seigneurs et frères, dit Tarass, asseyez-vous chacun où
+il lui plaira. Et vous, mes fils, avant tout, buvons un verre
+d'eau-de-vie. Que Dieu nous bénisse! À votre santé, mes fils! À la
+tienne, Ostap (Eustache)! À la tienne, Andry (André)! Dieu veuille
+que vous ayez toujours de bonnes chances à la guerre, que vous
+battiez les païens et les Tatars! et si les Polonais commencent
+quelque chose contre notre sainte religion, les Polonais aussi!
+Voyons, donne ton verre. L'eau-de-vie est-elle bonne? Comment se
+nomme l'eau-de-vie en latin? Quels sots étaient ces Latins! ils ne
+savaient même pas qu'il y eût de l'eau-de-vie au monde. Comment
+donc s'appelait celui qui a écrit des vers latins? Je ne suis pas
+trop savant; j'ai oublié son nom. Ne s'appelait-il pas Horace?
+
+-- Voyez-vous le sournois, se dit tout bas le fils aîné, Ostap;
+c'est qu'il sait tout, le vieux chien, et il fait mine de ne rien
+savoir.
+
+-- Je crois bien que l'archimandrite ne vous a pas même donné à
+flairer de l'eau-de-vie, continuait Boulba. Convenez, mes fils,
+qu'on vous a vertement étrillés, avec des balais de bouleau, le
+dos, les reins, et tout ce qui constitue un Cosaque. Ou bien peut-
+être, parce que vous étiez devenus grands garçons et sages, vous
+rossait-on à coups de fouet, non les samedis seulement, mais
+encore les mercredis et les jeudis.
+
+-- Il n'y a rien à se rappeler de ce qui s'est fait, père,
+répondit Ostap; ce qui est passé est passé.
+
+-- Qu'on essaye maintenant! dit Andry; que quelqu'un s'avise de me
+toucher du bout du doigt! que quelque Tatar s'imagine de me tomber
+sous la main! il saura ce que c'est qu'un sabre cosaque.
+
+-- Bien, mon fils, bien! par Dieu, c'est bien parlé. Puisque c'est
+comme ça, par Dieu, je vais avec vous. Que diable ai-je à attendre
+ici? Que je devienne un planteur de blé noir, un homme de ménage,
+un gardeur de brebis et de cochons? que je me dorlote avec ma
+femme? Non, que le diable l'emporte! je suis un Cosaque, je ne
+veux pas. Qu'est-ce que cela me fait qu'il n'y ait pas de guerre!
+j'irai prendre du bon temps avec vous. Oui, par Dieu, j'y vais.
+
+Et le vieux Boulba, s'échauffant peu à peu, finit par se fâcher
+tout rouge, se leva de table, et frappa du pied en prenant une
+attitude impérieuse.
+
+-- Nous partons demain. Pourquoi remettre? Qui diable attendons-
+nous ici? À quoi bon cette maison? à quoi bon ces pots? à quoi bon
+tout cela?
+
+En parlant ainsi, il se mit à briser les plats et les bouteilles.
+La pauvre femme, dès longtemps habituée à de pareilles actions,
+regardait tristement faire son mari, assise sur un banc. Elle
+n'osait rien dire; mais en apprenant une résolution aussi pénible
+à son coeur, elle ne put retenir ses larmes. Elle jeta un regard
+furtif sur ses enfants qu'elle allait si brusquement perdre, et
+rien n'aurait pu peindre la souffrance qui agitait convulsivement
+ses yeux humides et ses lèvres serrées.
+
+Boulba était furieusement obstiné. C'était un de ces caractères
+qui ne pouvaient se développer qu'au XVIe siècle, dans un coin
+sauvage de l'Europe, quand toute la Russie méridionale, abandonnée
+de ses princes, fut ravagée par les incursions irrésistibles des
+Mongols; quand, après avoir perdu son toit et tout abri, l'homme
+se réfugia dans le courage du désespoir; quand sur les ruines
+fumantes de sa demeure, en présence d'ennemis voisins et
+implacables, il osa se rebâtir une maison, connaissant le danger,
+mais s'habituant à le regarder en face; quand enfin le génie
+pacifique des Slaves s'enflamma d'une ardeur guerrière et donna
+naissance à cet élan désordonné de la nature russe qui fut la
+société cosaque (_kasatchestvo_). Alors tous les abords des
+rivières, tous les gués, tous les défilés dans les marais, se
+couvrirent de Cosaques que personne n'eût pu compter, et leurs
+hardis envoyés purent répondre au sultan qui désirait connaître
+leur nombre: «Qui le sait? Chez nous, dans la steppe, à chaque
+bout de champ, un Cosaque.» Ce fut une explosion de la force russe
+que firent jaillir de la poitrine du peuple les coups répétés du
+malheur. Au lieu des anciens _oudély_[8], au lieu des petites
+villes peuplées de vassaux chasseurs, que se disputaient et se
+vendaient les petits princes, apparurent des bourgades fortifiées,
+des _kourény_[9] liés entre eux par le sentiment du danger commun
+et la haine des envahisseurs païens. L'histoire nous apprend
+comment les luttes perpétuelles des Cosaques sauvèrent l'Europe
+occidentale de l'invasion des sauvages hordes asiatiques qui
+menaçaient de l'inonder. Les rois de Pologne qui devinrent, au
+lieu des princes dépossédés, les maîtres de ces vastes étendues de
+terre, maîtres, il est vrai, éloignés et faibles, comprirent
+l'importance des Cosaques et le profit qu'ils pouvaient tirer de
+leurs dispositions guerrières. Ils s'efforcèrent de les développer
+encore. Les _hetmans_, élus par les Cosaques eux-mêmes et dans
+leur sein, transformèrent les _kourény_ en _polk_[10] réguliers. Ce
+n'était pas une armée rassemblée et permanente; mais, dans le cas
+de guerre ou de mouvement général, en huit jours au plus, tous
+étaient réunis. Chacun se rendait à l'appel, à cheval et en armes,
+ne recevant pour toute solde du roi qu'un ducat par tête. En
+quinze jours, il se rassemblait une telle armée, qu'à coup sûr nul
+recrutement n'eût pu en former une semblable. La guerre finie,
+chaque soldat regagnait ses champs, sur les bords du Dniepr,
+s'occupait de pêche, de chasse ou de petit commerce, brassait de
+la bière, et jouissait de la liberté. Il n'y avait pas de métier
+qu'un Cosaque ne sût faire: distiller de l'eau-de-vie, charpenter
+un chariot, fabriquer de la poudre, faire le serrurier et le
+maréchal ferrant, et, par-dessus tout, boire et bambocher comme un
+Russe seul en est capable, tout cela ne lui allait pas à l'épaule.
+Outre les Cosaques inscrits, obligés de se présenter en temps de
+guerre ou d'entreprise, il était très facile de rassembler des
+troupes de volontaires. Les _ïésaouls_ n'avaient qu'à se rendre
+sur les marchés et les places de bourgades, et à crier, montés sur
+une _téléga_ (chariot): «Eh! eh! vous autres buveurs, cessez de
+brasser de la bière et de vous étaler tout de votre long sur les
+poêles; cessez de nourrir les mouches de la graisse de vos corps;
+allez à la conquête de l'honneur et de la gloire chevaleresque. Et
+vous autres, gens de charrue, planteurs de blé noir, gardeurs de
+moutons, amateurs de jupes, cessez de vous traîner à la queue de
+vos boeufs, de salir dans la terre vos cafetans jaunes, de
+courtiser vos femmes et de laisser dépérir votre vertu de
+chevalier[11]. Il est temps d'aller à la quête de la gloire
+cosaque.» Et ces paroles étaient semblables à des étincelles qui
+tomberaient sur du bois sec. Le laboureur abandonnait sa charrue;
+le brasseur de bière mettait en pièces ses tonneaux et ses jattes;
+l'artisan envoyait au diable son métier et le petit marchand son
+commerce; tous brisaient les meubles de leur maison et sautaient à
+cheval. En un mot, le caractère russe revêtit alors une nouvelle
+forme, large et puissante.
+
+Tarass Boulba était un des vieux _polkovnik_[12]. Créé pour les
+difficultés et les périls de la guerre, il se distinguait par la
+droiture d'un caractère rude et entier. L'influence des moeurs
+polonaises commençait à pénétrer parmi la noblesse petite-
+russienne. Beaucoup de seigneurs s'adonnaient au luxe, avaient de
+nombreux domestique, des faucons, des meutes de chasse, et
+donnaient des repas. Tout cela n'était pas selon le coeur de
+Tarass; il aimait la vie simple des Cosaques, et il se querella
+fréquemment avec ceux de ses camarades qui suivaient l'exemple de
+Varsovie, les appelant esclaves des gentilshommes (_pan_)
+polonais. Toujours inquiet, mobile, entreprenant, il se regardait
+comme un des défenseurs naturels de l'Église russe; il entrait,
+sans permission, dans tous les villages où l'on se plaignait de
+l'oppression des intendants-fermiers et d'une augmentation de taxe
+sur les feux. Là, au milieu de ses Cosaques, il jugeait les
+plaintes. Il s'était fait une règle d'avoir, dans trois cas,
+recours à son sabre: quand les intendants ne montraient pas de
+déférence envers les anciens et ne leur ôtaient pas le bonnet,
+quand on se moquait de la religion ou des vieilles coutumes, et
+quand il était en présence des ennemis, c'est-à-dire des Turcs ou
+païens, contre lesquels il se croyait toujours en droit de tirer
+le fer pour la plus grande gloire de la chrétienté. Maintenant il
+se réjouissait d'avance du plaisir de mener lui-même ses deux fils
+à la _setch_, de dire avec orgueil: «Voyez quels gaillards je vous
+amène; de les présenter à tous ses vieux compagnons d'armes, et
+d'être témoin de leurs premiers exploits dans l'art de guerroyer
+et dans celui de boire, qui comptait aussi parmi les vertus d'un
+chevalier. Tarass avait d'abord eu l'intention de les envoyer
+seuls; mais à la vue de leur bonne mine, de leur haute taille, de
+leur mâle beauté, sa vieille ardeur guerrière s'était ranimée, et
+il se décida, avec toute l'énergie d'une volonté opiniâtre, à
+partir avec eux dès le lendemain. Il fit ses préparatifs, donna
+des ordres, choisit des chevaux et des harnais pour ses deux
+jeunes fils, désigna les domestiques qui devaient les accompagner,
+et délégua son commandement au _ïésaoul_ Tovkatch, en lui
+enjoignant de se mettre en marche à la tête de tout le _polk_, dès
+que l'ordre lui en parviendrait de la _setch_. Quoiqu'il ne fût
+pas entièrement dégrisé, et que la vapeur du vin se promenât
+encore dans sa cervelle, cependant il n'oublia rien, pas même
+l'ordre de faire boire les chevaux et de leur donner une ration du
+meilleur froment.
+
+-- Eh bien! mes enfants, leur dit-il en rentrant fatigué à la
+maison, il est temps de dormir, et demain nous ferons ce qu'il
+plaira à Dieu. Mais qu'on ne nous fasse pas de lits; nous
+dormirons dans la cour.
+
+La nuit venait à peine d'obscurcir le ciel; mais Boulba avait
+l'habitude de se coucher de bonne heure. Il se jeta sur un tapis
+étendu à terre, et se couvrit d'une pelisse de peaux de mouton
+(_touloup_), car l'air était frais, et Boulba aimait la chaleur
+quand il dormait dans la maison. Il se mit bientôt à ronfler; tous
+ceux qui s'étaient couchés dans les coins de la cour suivirent son
+exemple, et, avant tous les autres, le gardien, qui avait le mieux
+célébré, verre en main, l'arrivée des jeunes seigneurs. Seule, la
+pauvre mère ne dormait pas. Elle était venue s'accroupir au chevet
+de ses fils bien-aimés, qui reposaient l'un près de l'autre. Elle
+peignait leur jeune chevelure, les baignait de ses larmes, les
+regardait de tous ses yeux, de toutes les forces de son être, sans
+pouvoir se rassasier de les contempler. Elle les avait nourris de
+son lait, élevés avec une tendresse inquiète, et voilà qu'elle ne
+doit les voir qu'un instant.
+
+«Mes fils, mes fils chéris! que deviendrez-vous? qu'est-ce qui
+vous attend?» disait-elle; et des larmes s'arrêtaient dans les
+rides de son visage, autrefois beau.
+
+En effet, elle était bien digne de pitié, comme toute femme de ce
+temps-là. Elle n'avait vécu d'amour que peu d'instants, pendant la
+première fièvre de la jeunesse et de la passion; et son rude amant
+l'avait abandonnée pour son sabre, pour ses camarades, pour une
+vie aventureuse et déréglée. Elle ne voyait son mari que deux ou
+trois jours par an; et, même quand il était là, quand ils vivaient
+ensemble, quelle était sa vie? Elle avait à supporter des injures,
+et jusqu'à des coups, ne recevant que des caresses rares et
+dédaigneuses. La femme était une créature étrange et déplacée dans
+ce ramas d'aventuriers farouches. Sa jeunesse passa rapidement,
+sans plaisirs; ses belles joues fraîches, ses blanches épaules se
+fanèrent dans la solitude, et se couvrirent de rides prématurées.
+Tout ce qu'il y a d'amour, de tendresse, de passion dans la femme,
+se concentra chez elle en amour maternel. Ce soir-là, elle restait
+penchée avec angoisse sur le lit de ses enfants, comme la
+_tchaïka_[13] des steppes plane sur son nid. On lui prend ses fils,
+ses chers fils; on les lui prend pour qu'elle ne les revoie peut-
+être jamais: peut-être qu'à la première bataille, des Tatars leur
+couperont la tête, et jamais elle ne saura ce que sont devenus
+leurs corps abandonnés en pâture aux oiseaux voraces. En
+sanglotant sourdement, elle regardait leurs yeux que tenait fermés
+l'irrésistible sommeil.
+
+«Peut-être, pensait-elle, Boulba remettra-t-il son départ à deux
+jours? Peut-être ne s'est-il décidé à partir sitôt que parce qu'il
+a beaucoup bu aujourd'hui?»
+
+Depuis longtemps la lune éclairait du haut du ciel la cour et tous
+ses dormeurs, ainsi qu'une masse de saules touffus et les hautes
+bruyères qui croissaient contre la clôture en palissades. La
+pauvre femme restait assise au chevet de ses enfants, les couvant
+des yeux et sans penser au sommeil. Déjà les chevaux, sentant
+venir l'aube, s'étaient couchés sur l'herbe et cessaient de
+brouter. Les hautes feuilles des saules commençaient à frémir, à
+chuchoter, et leur babillement descendait de branche en branche.
+Le hennissement aigu d'un poulain retentit tout à coup dans la
+steppe. De larges lueurs rouges apparurent au ciel. Boulba
+s'éveilla soudain et se leva brusquement. Il se rappelait tout ce
+qu'il avait ordonné la veille.
+
+-- Assez dormi, garçons; il est temps, il est temps! faites boire
+les chevaux. Mais où est la vieille (c'est ainsi qu'il appelait
+habituellement sa femme)? Vite, vieille! donne-nous à manger, car
+nous avons une longue route devant nous.
+
+Privée de son dernier espoir, la pauvre vieille se traîna
+tristement vers la maison. Pendant que, les larmes aux yeux, elle
+préparait le déjeuner, Boulba distribuait ses derniers ordres,
+allait et venait dans les écuries, et choisissait pour ses enfants
+ses plus riches habits. Les étudiants changèrent en un moment
+d'apparence. Des bottes rouges, à petits talons d'argent,
+remplacèrent leurs mauvaises chaussures de collège. Ils ceignirent
+sur leurs reins, avec un cordon doré, des pantalons larges comme
+la mer Noire, et formés d'un million de petits plis. À ce cordon
+pendaient de longues lanières de cuir, qui portaient avec des
+houppes tous les ustensiles du fumeur. Un casaquin de drap rouge
+comme le feu leur fut serré au corps par une ceinture brodée, dans
+laquelle on glissa des pistolets turcs damasquinés. Un grand sabre
+leur battait les jambes. Leurs visages, encore peu hélés,
+semblaient alors plus beaux et plus blancs. De petites moustaches
+noires relevaient le teint brillant et fleuri de la jeunesse. Ils
+étaient bien beaux sous leurs bonnets d'astrakan noir terminés par
+des calottes dorées. Quand la pauvre mère les aperçut, elle ne put
+proférer une parole, et des larmes craintives s'arrêtèrent dans
+ses yeux flétris.
+
+-- Allons, mes fils, tout est prêt, plus de retard, dit enfin
+Boulba. Maintenant, d'après la coutume chrétienne, il faut nous
+asseoir avant de partir.
+
+Tout le monde s'assit en silence dans la même chambre, sans
+excepter les domestiques, qui se tenaient respectueusement près de
+la porte.
+
+-- À présent, mère, dit Boulba, donne ta bénédiction à tes
+enfants; prie Dieu qu'ils se battent toujours bien, qu'ils
+soutiennent leur honneur de chevaliers, qu'ils défendent la
+religion du Christ; sinon, qu'ils périssent, et qu'il ne reste
+rien d'eux sur la terre. Enfants, approchez de votre mère; la
+prière d'une mère préserve de tout danger sur la terre et sur
+l'eau.
+
+La pauvre femme les embrassa, prit deux petites images en métal,
+les leur pendit au cou en sanglotant.
+
+-- Que la Vierge... vous protège... N'oubliez pas, mes fils, votre
+mère. Envoyez au moins de vos nouvelles, et pensez...
+
+Elle ne put continuer.
+
+-- Allons, enfants,dit Boulba.
+
+Des chevaux sellés attendaient devant le perron. Boulba s'élança
+sur son Diable[14], qui fit un furieux écart en sentant tout à coup
+sur son dos un poids de vingt _pouds_[15], car Boulba était très
+gros et très lourd. Quand la mère vit que ses fils étaient aussi
+montés à cheval, elle se précipita vers le plus jeune, qui avait
+l'expression du visage plus tendre; elle saisit son étrier, elle
+s'accrocha à la selle, et, dans un morne et silencieux désespoir,
+elle l'étreignit entre ses bras. Deux vigoureux Cosaques la
+soulevèrent respectueusement, et l'emportèrent dans la maison.
+Mais au moment où les cavaliers franchirent la porte, elle
+s'élança sur leurs traces avec la légèreté d'une biche, étonnante
+à son âge, arrêta d'une main forte l'un des chevaux, et embrassa
+son fils avec une ardeur insensée, délirante. On l'emporta de
+nouveau. Les jeunes Cosaques commencèrent à chevaucher tristement
+aux côtés de leur père, en retenant leurs larmes, car ils
+craignaient Boulba, qui ressentait aussi, sans la montrer, une
+émotion dont il ne pouvait se défendre. La journée était grise;
+l'herbe verdoyante étincelait au loin, et les oiseaux
+gazouillaient sur des tons discords. Après avoir fait un peu de
+chemin, les jeunes gens jetèrent un regard en arrière; déjà leur
+maisonnette semblait avoir plongé sous terre; on ne voyait plus à
+l'horizon que les deux cheminées encadrées par les sommets des
+arbres sur lesquels, dans leur jeunesse, ils avaient grimpé comme
+des écureuils. Une vaste prairie s'étendait devant leurs regards,
+une prairie qui rappelait toute leur vie passée, depuis l'âge où
+ils se roulaient dans l'herbe humide de rosée, jusqu'à l'âge où
+ils y attendaient une jeune Cosaque aux noirs sourcils, qui la
+franchissait d'un pied rapide et craintif. Bientôt on ne vit plus
+que la perche surmontée d'une roue de chariot qui s'élevait au-
+dessus du puits; bientôt la steppe commença à s'exhausser en
+montagne, couvrant tout ce qu'ils laissaient derrière eux.
+
+Adieu, toit paternel! adieu, souvenirs d'enfance! adieu, tout!
+
+
+CHAPITRE II
+
+Les trois voyageurs cheminaient en silence. Le vieux Tarass
+pensait à son passé; sa jeunesse se déroulait devant lui, cette
+belle jeunesse que le Cosaque surtout regrette, car il voudrait
+toujours être agile et fort pour sa vie d'aventures. Il se
+demandait à lui-même quels de ses anciens camarades il
+retrouverait à la _setch_; il comptait ceux qui étaient déjà
+morts, ceux qui restaient encore vivants, et sa tête grise se
+baissa tristement. Ses fils étaient occupés de toutes autres
+pensées. Il faut que nous disions d'eux quelques mots. À peine
+avaient-ils eu douze ans, qu'on les envoya au séminaire de Kiew,
+car tous les seigneurs de ce temps-là croyaient nécessaire de
+donner à leurs enfants une éducation promptement oubliée. À leur
+entrée au séminaire, tous ces jeunes gens étaient d'une humeur
+sauvage et accoutumés à une pleine liberté. Ce n'était que là
+qu'ils se dégrossissaient un peu, et prenaient une espèce de
+vernis commun qui les faisait ressembler l'un à l'autre. L'aîné
+des fils de Boulba, Ostap, commença sa carrière scientifique par
+s'enfuir dès la première année. On l'attrapa, on le battit à
+outrance, on le cloua à ses livres. Quatre fois il enfouit son ABC
+en terre, et quatre fois, après l'avoir inhumainement flagellé, on
+lui en racheta un neuf. Mais sans doute il eût recommencé une
+cinquième fois, si son père ne lui eût fait la menace formelle de
+le tenir pendant vingt ans comme frère lai dans un cloître,
+ajoutant le serment qu'il ne verrait jamais la _setch_, s'il
+n'apprenait à fond tout ce qu'on enseignait à l'académie. Ce qui
+est étrange, c'est que cette menace et ce serment venaient du
+vieux Boulba qui faisait profession de se moquer de toute science,
+et qui conseillait à ses enfants, comme nous l'avons vu, de n'en
+faire aucun cas. Depuis ce moment, Ostap se mit à étudier ses
+livres avec un zèle extrême, et finit par être réputé l'un des
+meilleurs étudiants. L'enseignement de ce temps-là n'avait pas le
+moindre rapport avec la vie qu'on menait; toutes ces arguties
+scolastiques, toutes ces finesses rhétoriques et logiques
+n'avaient rien de commun avec l'époque, et ne trouvaient
+d'application nulle part. Les savants d'alors n'étaient pas moins
+ignorants que les autres, car leur science était complètement
+oiseuse et vide. Au surplus, l'organisation toute républicaine du
+séminaire, cette immense réunion de jeunes gens dans la force de
+l'âge, devaient leur inspirer des désirs d'activité tout à fait en
+dehors du cercle de leurs études. La mauvaise chère, les
+fréquentes punitions par la faim et les passions naissantes, tout
+s'unissait pour éveiller en eux cette soif d'entreprises qui
+devait, plus tard, se satisfaire dans la _setch_. Les boursiers[16]
+parcouraient affamés les rues de Kiew, obligeant les habitants à
+la prudence. Les marchands des bazars couvraient toujours des deux
+mains leurs gâteaux, leurs petits pâtés, leurs graines de
+pastèques, comme l'aigle couvre ses aiglons, dès que passait un
+boursier. Le consul[17] qui devait, d'après sa charge, veiller aux
+bonnes moeurs de ses subordonnés, portait de si larges poches dans
+ses pantalons, qu'il eût pu y fourrer toute la boutique d'une
+marchande inattentive. Ces boursiers composaient un monde à part.
+Ils ne pouvaient pas pénétrer dans la haute société, qui se
+composait de nobles, Polonais et Petits-Russiens. Le _vaïvode_
+lui-même, Adam Kissel, malgré la protection dont il honorait
+l'académie, défendait qu'on menât les étudiants dans le monde, et
+voulait qu'on les traitât sévèrement. Du reste, cette dernière
+recommandation était fort inutile, car ni le recteur, ni les
+professeurs ne ménageaient le fouet et les étrivières. Souvent,
+d'après leurs ordres, les licteurs rossaient les consuls de
+manière à leur faire longtemps gratter leurs pantalons. Beaucoup
+d'entre eux ne comptaient cela pour rien, ou, tout au plus, pour
+quelque chose d'un peu plus fort que de l'eau-de-vie poivrée. Mais
+d'autres finissaient par trouver un tel chauffage si désagréable,
+qu'ils s'enfuyaient à la _setch_, s'ils en savaient trouver le
+chemin et n'étaient point rattrapés en route. Ostap Boulba, malgré
+le soin qu'il mettait à étudier la logique et même la théologie,
+ne put jamais s'affranchir des implacables étrivières.
+Naturellement, cela dut rendre son caractère plus sombre, plus
+intraitable, et lui donner la fermeté qui distingue le Cosaque. Il
+passait pour très bon camarade; s'il n'était presque jamais le
+chef dans les entreprises hardies, comme le pillage d'un potager,
+toujours il se mettait des premiers sous le commandement d'un
+écolier entreprenant, et jamais, en aucun cas, il n'eût trahi ses
+compagnons. Aucun châtiment ne l'y eût pu contraindre. Assez
+indifférent à tout autre plaisir que la guerre ou la bouteille,
+car il pensait rarement à autre chose, il était loyal et bon, du
+moins aussi bon qu'on pouvait l'être avec un tel caractère et dans
+une telle époque. Les larmes de sa pauvre mère l'avaient
+profondément ému; c'était la seule chose qui l'eût troublé, et qui
+lui fit baisser tristement la tête.
+
+Son frère cadet, Andry, avait les sentiments plus vifs et plus
+ouverts. Il apprenait avec plus de plaisir, et sans les
+difficultés que met au travail un caractère lourd et énergique. Il
+était plus ingénieux que son frère, plus souvent le chef d'une
+entreprise hardie; et quelquefois, à l’aide de son esprit
+inventif, il savait éluder la punition, tandis que son frère
+Ostap, sans se troubler beaucoup, ôtait son caftan et se couchait
+par terre, ne pensant pas même à demander grâce. Andry n'était pas
+moins dévoré du désir d'accomplir des actions héroïques; mais son
+âme était abordable à d'autres sentiments. Le besoin d'aimer se
+développa rapidement en lui, dès qu'il eut passé sa dix-huitième
+année. Des images de femme se présentaient souvent à ses pensées
+brûlantes. Tout en écoutant les disputes théologiques, il voyait
+l'objet de son rêve avec des joues fraîches, un sourire tendre et
+des yeux noirs. Il cachait soigneusement à ses camarades les
+mouvements de son âme jeune et passionnée; car, à cette époque, il
+était indigne d'un Cosaque de penser aux femmes et à l'amour avant
+d'avoir fait ses preuves dans une bataille. En général, dans les
+dernières années de son séjour au séminaire, il se mit plus
+rarement en tête d'une troupe aventureuse; mais souvent il errait
+dans quelque quartier solitaire de Kiew, où de petites
+maisonnettes se montraient engageantes à travers leurs jardins de
+cerisiers. Quelquefois il pénétrait dans la rue de l'aristocratie,
+dans cette partie de la ville qui se nomme maintenant le vieux
+Kiew, et qui, alors habitée par des seigneurs petits-russiens et
+polonais, se composait de maisons bâties avec un certain luxe. Un
+jour qu'il passait là, rêveur, le lourd carrosse d'un seigneur
+polonais manqua de l'écraser, et le cocher à longues moustaches
+qui occupait le siège le cingla violemment de son fouet. Le jeune
+écolier, bouillonnant de colère, saisit de sa main vigoureuse,
+avec une hardiesse folle, une roue de derrière du carrosse, et
+parvint à l'arrêter quelques moments. Mais le cocher, redoutant
+une querelle, lança ses chevaux en les fouettant, et Andry, qui
+avait heureusement retiré sa main, fut jeté contre terre, la face
+dans la boue. Un rire harmonieux et perçant retentit sur sa tête.
+Il leva les yeux, et aperçut à la fenêtre d'une maison une jeune
+fille de la plus ravissante beauté. Elle était blanche et rose
+comme la neige éclairée par les premiers rayons du soleil levant.
+Elle riait à gorge déployée, et son rire ajoutait encore un charme
+à sa beauté vive et fière. Il restait là, stupéfait, la regardait
+bouche béante, et, essuyant machinalement la boue qui lui couvrait
+la figure, il l'étendait encore davantage. Qui pouvait être cette
+belle fille? Il en adressa la question aux gens de service
+richement vêtus qui étaient groupés devant la porte de la maison
+autour d'un jeune joueur de _bandoura_. Mais ils lui rirent au
+nez, en voyant son visage souillé, et ne daignèrent pas lui
+répondre. Enfin, il apprit que c'était la fille du _vaïvode_ de
+Kovno, qui était venu passer quelques jours à Kiew. La nuit
+suivante, avec la hardiesse particulière aux boursiers, il
+s'introduisit par la clôture en palissade dans le jardin de la
+maison, qu'il avait notée, grimpa sur un arbre dont les branches
+s'appuyaient sur le toit de la maison, passa de là sur le toit, et
+descendit par la cheminée dans la chambre à coucher de la jeune
+fille. Elle était alors assise près d'une lumière, et détachait de
+riches pendants d'oreilles. La pelle Polonaise s'effraya tellement
+à la vue d'un homme inconnu, si brusquement tombé devant elle,
+qu'elle ne put prononcer un mot. Mais quand elle s'aperçut que le
+boursier se tenait immobile, baissant les yeux et n'osant pas
+remuer un doigt de la main, quand elle reconnut en lui l'homme
+qui, devant elle, était tombé dans la rue d'une manière si
+ridicule, elle partit de nouveau d'un grand éclat de rire. Et
+puis, il n'y avait rien de terrible dans les traits d'Andry;
+c'était au contraire un charmant visage. Elle rit longtemps, et
+finit par se moquer de lui. La belle était étourdie comme une
+Polonaise, mais ses yeux clairs et sereins jetaient de ces longs
+regards qui promettent la constance. Le pauvre étudiant respirait
+à peine. La fille du _vaïvode_ s'approcha hardiment, lui posa sur
+la tête sa coiffure en diadème, et jeta sur ses épaules une
+collerette transparente ornée de festons d'or. Elle fit de lui
+mille folies, avec le sans-gêne d'enfant qui est le propre des
+Polonaises, et qui jeta le jeune boursier dans une confusion
+inexprimable. Il faisait une figure assez niaise, en ouvrant la
+bouche et regardant fixement les yeux de l'espiègle. Un bruit
+soudain l'effraya. Elle lui ordonna de se cacher, et dès que sa
+frayeur se fut dissipée, elle appela sa servante, femme tatare
+prisonnière, et lui donna l'ordre de le conduire prudemment par le
+jardin pour le mettre dehors. Mais cette fois-ci, l'étudiant ne
+fut pas si heureux en traversant la palissade. Le gardien
+s'éveilla, l'aperçut, donna l'alarme, et les gens de la maison le
+reconduisirent à coups de bâton dans la rue jusqu'à ce que ses
+jambes rapides l'eussent mis hors de leurs atteintes. Après cette
+aventure, il devint dangereux pour lui de passer devant la maison
+du _vaïvode_, car ses serviteurs étaient très nombreux. Andry la
+vit encore une fois dans l'église. Elle le remarqua, et lui sourit
+malicieusement comme à une vieille connaissance. Bientôt après le
+_vaïvode_ de Kovno quitta la ville, et une grosse figure inconnue
+se montra à la fenêtre où il avait vu la belle Polonaise aux yeux
+noirs. C'est à cela que pensait Andry, en penchant la tête sur le
+cou de son cheval.
+
+Mais dès longtemps la steppe les avait embrassés dans son sein
+verdoyant. L'herbe haute les entourait de tous côtés, de sorte
+qu'on ne voyait plus que les bonnets noirs des Cosaques au-dessus
+des tiges ondoyantes.
+
+-- Eh, eh, qu'est-ce que cela veut dire, enfants? vous voilà tout
+silencieux, s'écria tout à coup Boulba sortant de sa rêverie. On
+dirait que vous êtes devenus des moines. Au diable toutes les
+noires pensées! Serrez vos pipes dans vos dents, donnez de
+l'éperon à vos chevaux, et mettons-nous à courir de façon qu'un
+oiseau ne puisse nous attraper.
+
+Et les Cosaques, se courbant sur le pommeau de la selle,
+disparurent dans l'herbe touffue. On ne voyait plus même leurs
+bonnets; le rapide éclair du sillon qu'ils traçaient dans l'herbe
+indiquait seul la direction de leur course.
+
+Le soleil s'était levé dans un ciel sans nuage, et versait sur la
+steppe sa lumière chaude et vivifiante.
+
+Plus on avançait dans la steppe, plus elle devenait sauvage et
+belle. À cette époque, tout l'espace qui se nomme maintenant la
+Nouvelle-Russie, de l'Ukraine à la mer Noire, était un désert
+vierge et verdoyant. Jamais la charrue n'avait laissé de trace à
+travers les flots incommensurables de ses plantes sauvages. Les
+seuls chevaux libres, qui se cachaient dans ces impénétrables
+abris, y laissaient des sentiers. Toute la surface de la terre
+semblait un océan de verdure dorée, qu'émaillaient mille autres
+couleurs. Parmi les tiges fines et sèches de la haute herbe,
+croissaient des masses de bleuets, aux nuances bleues, rouges et
+violettes. Le genêt dressait en l'air sa pyramide de fleurs
+jaunes. Les petits pompons de trèfle blanc parsemaient l'herbage
+sombre, et un épi de blé, apporté là, Dieu sait d'où, mûrissait
+solitaire. Sous l'ombre ténue des brins d'herbe, glissaient en
+étendant le cou des perdrix à l'agile corsage. Tout l'air était
+rempli de mille chants d'oiseaux. Des éperviers planaient,
+immobiles, en fouettant l'air du bout de leurs ailes, et plongeant
+dans l'herbe des regards avides. De loin, l'on entendait les cris
+aigus d'une troupe d'oies sauvages qui volaient, comme une épaisse
+nuée, sur quelque lac perdu dans l'immensité des plaines. La
+mouette des steppes s'élevait, d'un mouvement cadencé, et se
+baignait voluptueusement dans les flots de l'azur; tantôt on ne la
+voyait plus que comme un point noir, tantôt elle resplendissait,
+blanche et brillante, aux rayons du soleil... ô mes steppes, que
+vous êtes belles!
+
+Nos voyageurs ne s'arrêtaient que pour le dîner. Alors toute leur
+suite, qui se composait de dix Cosaques, descendait de cheval. Ils
+détachaient des flacons en bois, contenant l'eau-de-vie, et des
+moitiés de calebasses servant de gobelets. On ne mangeait que du
+pain et du lard ou des gâteaux secs, et chacun ne buvait qu'un
+seul verre, car Tarass Boulba ne permettait à personne de
+s'enivrer pendant la route. Et l'on se remettait en marche pour
+aller tant que durait le jour. Le soir venu, la steppe changeait
+complètement d'aspect. Toute son étendue bigarrée s'embrasait aux
+derniers rayons d'un soleil ardent, puis bientôt s'obscurcissait
+avec rapidité et laissait voir la marche de l'ombre qui,
+envahissant la steppe, la couvrait de la nuance uniforme d'un vert
+obscur. Alors les vapeurs devenaient plus épaisses; chaque fleur,
+chaque herbe exhalait son parfum, et toute la steppe bouillonnait
+de vapeurs embaumées. Sur le ciel d'un azur foncé, s'étendaient de
+larges bandes dorées et roses, qui semblaient tracées négligemment
+par un pinceau gigantesque. Çà et là, blanchissaient des lambeaux
+de nuages, légers et transparents, tandis qu'une brise, fraîche et
+caressante comme les ondes de la mer, se balançait sur les pointes
+des herbes, effleurant à peine la joue du voyageur. Tout le
+concert de la journée s'affaiblissait, et faisait place peu à peu
+à un concert nouveau. Des gerboises à la robe mouchetée sortaient
+avec précaution de leurs gîtes, se dressaient sur les pattes de
+derrière, et remplissaient la steppe de leurs sifflements. Le
+grésillement des grillons redoublait de force, et parfois on
+entendait, venant d'un lac lointain, le cri du cygne solitaire,
+qui retentissait comme une cloche argentine dans l'air endormi. À
+l'entrée de la nuit, nos voyageurs s'arrêtaient au milieu des
+champs, allumaient un feu dont la fumée glissait obliquement dans
+l'espace, et, posant une marmite sur les charbons, faisaient cuire
+du gruau. Après avoir soupé, les Cosaques se couchaient par terre,
+laissant leurs chevaux errer dans l'herbe, des entraves aux pieds.
+Les étoiles de la nuit les regardaient dormir sur leurs caftans
+étendus. Ils pouvaient entendre le pétillement, le frôlement, tous
+les bruits du monde innombrable d'insectes qui fourmillaient dans
+l'herbe. Tous ces bruits, fondus dans le silence de la nuit,
+arrivaient harmonieux à l'oreille. Si quelqu'un d'eux se levait,
+toute la steppe se montrait à ses yeux diaprée par les étincelles
+lumineuses des vers luisants. Quelquefois la sombre obscurité du
+ciel s'éclairait par l'incendie des joncs secs qui croissent au
+bord des rivières et des lacs, et une longue rangée de cygnes
+allant au nord, frappés tout à coup d'une lueur enflammée,
+semblaient des lambeaux d'étoffes rouges volant à travers les
+airs.
+
+Nos voyageurs continuaient leur route sans aventure. Nulle part,
+autour d'eux, ils ne voyaient un arbre; c'était toujours la même
+steppe, libre, sauvage, infinie. Seulement, de temps à autre, dans
+un lointain profond, on distinguait la ligne bleuâtre des forêts
+qui bordent le Dniepr. Une seule fois, Tarass fit voir à ses fils
+un petit point noir qui s'agitait au loin:
+
+-- Voyez, mes enfants, dit-il, c'est un Tatar qui galope.
+
+En s'approchant, ils virent au-dessus de l'herbe une petite tête
+garnie de moustaches, qui fixa sur eux ses yeux à la fente mince
+et allongée, flaira l'air comme un chien courant, et disparut avec
+la rapidité d'une gazelle, après s'être convaincu que les Cosaques
+étaient au nombre de treize.
+
+-- Eh bien! enfants, voulez-vous essayer d'attraper le Tatar?
+Mais, non, n'essayez pas, vous ne l'atteindriez jamais; son cheval
+est encore plus agile que mon Diable.
+
+Cependant Boulba, craignant une embûche, crut-il devoir prendre
+ses précautions. Il galopa, avec tout son monde, jusqu'aux bords
+d'une petite rivière nommée la Tatarka, qui se jette dans le
+Dniepr. Tous entrèrent dans l'eau avec leurs montures, et ils
+nagèrent longtemps eu suivant le fil de l’eau, pour cacher leurs
+traces. Puis, après avoir pris pied sur l’autre rive, ils
+continuèrent leur route. Trois jours après, ils se trouvaient déjà
+proches de l'endroit qui était le but de leur voyage. Un froid
+subit rafraîchit l'air; ils reconnurent à cet indice la proximité
+du Dniepr. Voilà, en effet, qu'il miroite au loin, et se détache
+en bleu sur l'horizon. Plus la troupe s'approchait, plus le fleuve
+s'élargissait en roulant ses froides ondes; et bientôt il finit
+par embrasser la moitié de la terre qui se déroulait devant eux.
+Ils étaient arrivés à cet endroit de son cours où le Dniepr,
+longtemps resserré par les bancs de granit, achève de triompher de
+tous les obstacles, et bruit comme une mer, en couvrant les
+plaines conquises, où les îles dispersées au milieu de son lit
+refoulent ses flots encore plus loin sur les campagnes d'alentour.
+Les Cosaques descendirent de cheval, entrèrent dans un bac, et
+après une traversée de trois heures, arrivèrent à l'île Hortiza,
+où se trouvait alors la _setch_, qui changea si souvent de
+résidence. Une foule de gens se querellaient sur le bord avec les
+mariniers. Les Cosaques se remirent en selle; Tarass prit une
+attitude fière, serra son ceinturon, et fit glisser sa moustache
+entre ses doigts. Ses jeunes fils s'examinèrent aussi de la tête
+aux pieds avec une émotion timide, et tous ensemble entrèrent dans
+le faubourg qui précédait la _setch_ d'une demi-verste. À leur
+entrée, ils furent assourdis par le fracas de cinquante marteaux
+qui frappaient l'enclume dans vingt-cinq forges souterraines et
+couvertes de gazon. De vigoureux corroyeurs, assis sur leurs
+perrons, pressuraient des peaux de boeufs dans leurs fortes mains.
+Des marchands colporteurs se tenaient sous leurs tentes avec des
+tas de briquets, de pierres à feu, et de poudre à canon. Un
+Arménien étalait de riches pièces d'étoffe; un Tatar pétrissait de
+la pâte; un juif, la tête baissée, tirait de l'eau-de-vie d'un
+tonneau. Mais ce qui attira le plus leur attention, ce fut un
+Zaporogue qui dormait au beau milieu de la route, bras et jambes
+étendus. Tarass s'arrêta, plein d'admiration:
+
+-- Comme ce drôle s'est développé, dit-il en l'examinant. Quel
+beau corps d'homme!
+
+En effet, le tableau était achevé. Le Zaporogue s'était étendu en
+travers de la route comme un lion couché. Sa touffe de cheveux,
+fièrement rejetée en arrière, couvrait deux palmes de terrain à
+l'entour de sa tête. Ses pantalons de beau drap rouge avaient été
+salis de goudron, pour montrer le peu de cas qu'il en faisait.
+Après l'avoir admiré tout à son aise Boulba continua son chemin
+par une rue étroite, toute remplie de métiers faits en plein vent,
+et de gens de toutes nations qui peuplaient ce faubourg, semblable
+à une foire, par lequel était nourrie et vêtue la _setch_, qui ne
+savait que boire et tirer le mousquet.
+
+Enfin, ils dépassèrent le faubourg et aperçurent plusieurs huttes
+éparses, couvertes de gazon ou de feutre, à la mode tatare. Devant
+quelques-unes, des canons étaient en batterie. On ne voyait aucune
+clôture, aucune maisonnette avec son perron à colonnes de bois,
+comme il y en avait dans le faubourg. Un petit parapet en terre et
+une barrière que personne ne gardait, témoignaient de la
+prodigieuse insouciance des habitants. Quelques robustes
+Zaporogues, couchés sur le chemin, leurs pipes à la bouche, les
+regardèrent passer avec indifférence et sans remuer de place.
+Tarass et ses fils passèrent au milieu d'eux avec précaution, en
+leur disant:
+
+-- Bonjour, seigneurs!
+
+-- Et vous, bonjour, répondaient-ils.
+
+On rencontrait partout des groupes pittoresques. Les visages hâlés
+de ces hommes montraient qu'ils avaient souvent pris part aux
+batailles, et éprouvé toutes sortes de vicissitudes. Voilà la
+_setch_; voilà le repaire d'où s'élancent tant d'hommes fiers et
+forts comme des lions; voilà d'où sort la puissance cosaque pour
+se répandre sur toute l'Ukraine. Les voyageurs traversèrent une
+place spacieuse où s'assemblait habituellement le conseil. Sur un
+grand tonneau renversé, était assis un Zaporogue sans chemise; il
+la tenait à la main, et en raccommodait gravement les trous. Le
+chemin leur fut de nouveau barré par une troupe entière de
+musiciens, au milieu desquels un jeune Zaporogue, qui avait planté
+son bonnet sur l'oreille, dansait avec frénésie, en élevant les
+mains par-dessus sa tête. Il ne cessait de crier:
+
+-- Vite, vite, musiciens, plus vite. Thomas, n'épargne pas ton
+eau-de-vie aux vrais chrétiens.
+
+Et Thomas, qui avait l’oeil poché, distribuait de grandes cruches
+aux assistants. Autour du jeune danseur, quatre vieux Zaporogues
+trépignaient sur place, puis tout à coup se jetaient de côté,
+comme un tourbillon, jusque sur la tête des musiciens, puis,
+pliant les jambes, se baissaient jusqu'à terre, et, se redressant
+aussitôt, frappaient la terre de leurs talons d'argent. Le sol
+retentissait sourdement à l'entour, et l'air était rempli des
+bruits cadencés du _hoppak_ et du _tropak_[18]. Parmi tous ces
+Cosaques, il s'en trouvait un qui criait et qui dansait avec le
+plus de fougue. Sa touffe de cheveux volait à tous vents, sa large
+poitrine était découverte, mais il avait passé dans les bras sa
+pelisse d'hiver, et la sueur ruisselait sur son visage.
+
+-- Mais ôte donc ta pelisse, lui dit enfin Tarass; vois comme il
+fait chaud.
+
+-- C'est impossible, lui cria le Zaporogue.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- C'est impossible, je connais mon caractère; tout ce que j'ôte
+passe au cabaret.
+
+Le gaillard n'avait déjà plus de bonnet, plus de ceinture, plus de
+mouchoir brodé; tout cela était allé où il avait dit. La foule des
+danseurs grossissait de minute en minute; et l'on ne pouvait voir
+sans une émotion contagieuse toute cette foule se ruer à cette
+danse, la plus libre, la plus folle d'allure qu'on n’ait jamais
+vue dans le monde, et qui s'appelle, du nom de ses inventeurs, le
+_kasatchok_.
+
+-- Ah! si je n'étais pas à cheval, s'écria Tarass, je me serais
+mis, oui, je me serais mis à danser moi-même!
+
+Mais, cependant, commencèrent à se montrer dans la foule des
+hommes âgés, graves, respectés de toute la _setch_, qui avaient
+été plus d'une fois choisis pour chefs. Tarass retrouva bientôt un
+grand nombre de visages connus. Ostap et Andry entendaient à
+chaque instant les exclamations suivantes:
+
+-- Ah! c'est toi, Pétchéritza.
+
+-- Bonjour, Kosoloup.
+
+-- D'où viens tu, Tarass?
+
+-- Et toi, Doloto?
+
+-- Bonjour, Kirdiaga.
+
+-- Bonjour, Gousti.
+
+-- Je ne m'attendais pas à te voir, Rémen.
+
+Et tous ces gens de guerre, qui s'étaient rassemblés là des quatre
+coins de la grande Russie, s'embrassaient avec effusion, et l'on
+n'entendait que ces questions confuses:
+
+-- Que fait Kassian? Que fait Borodavka? Et Koloper? Et Pidzichok?
+
+Et Tarass Boulba recevait pour réponse qu'on avait pendu Borodavka
+à Tolopan, écorché vif Koloper à Kisikermen, et envoyé la tête de
+Pidzichok salée dans un tonneau jusqu'à Constantinople. Le vieux
+Boulba se mit à réfléchir tristement, et répéta maintes fois:
+
+-- C'étaient de bons Cosaques!
+
+
+CHAPITRE III
+
+Il y avait déjà plus d'une semaine que Tarass Boulba habitait la
+_setch_ avec ses fils. Ostap et Andry s'occupaient peu d'études
+militaires, car la _setch_ n'aimait pas à perdre le temps en vains
+exercices; la jeunesse faisait son apprentissage dans la guerre
+même, qui, pour cette raison, se renouvelait sans cesse. Les
+Cosaques trouvaient tout à fait oiseux de remplir par quelques
+études les rares intervalles de trêve; ils aimaient tirer au
+blanc, galoper dans les steppes et chasser à courre. Le reste du
+temps se donnait à leurs plaisirs, le cabaret et la danse. Toute
+la _setch_ présentait un aspect singulier; c'était comme une fête
+perpétuelle, comme une danse bruyamment commencée et qui
+n'arriverait jamais à sa fin. Quelques-uns s'occupaient de
+métiers, d'autres de petit commerce; mais la plus grande partie se
+divertissait du matin au soir, tant que la possibilité de le faire
+résonnait dans leurs poches, et que leur part de butin n'était pas
+encore tombée dans les mains de leurs camarades ou des
+cabaretiers. Cette fête continuelle avait quelque chose de
+magique. La _setch_ n'était pas un ramassis d'ivrognes qui
+noyaient leurs soucis dans les pots; c'était une joyeuse bande
+d'hommes insouciants et vivants dans une folle ivresse de gaieté.
+Chacun de ceux qui venaient là oubliait tout ce qui l'avait occupé
+jusqu'alors. On pouvait dire, suivant leur expression, qu'il
+crachait sur tout son passé, et il s'adonnait avec l'enthousiasme
+d'un fanatique aux charmes d'une vie de liberté menée en commun
+avec ses pareils, qui, comme lui, n'avaient plus ni parents, ni
+famille, ni maisons, rien que l'air libre et l'intarissable gaieté
+de leur âme. Les différents récits et dialogues qu'on pouvait
+recueillir de cette foule nonchalamment étendue par terre avaient
+quelquefois une couleur si énergique et si originale, qu'il
+fallait avoir tout le flegme extérieur d'un Zaporogue pour ne pas
+se trahir, même par un petit mouvement de la moustache: caractère
+qui distingue les Petits-Russiens des autres races slaves. La
+gaieté était bruyante, quelquefois à l'excès, mais les buveurs
+n'étaient pas entassés dans un _kabak_[19] sale et sombre, où
+l'homme s'abandonne à une ivresse triste et lourde. Là ils
+formaient comme une réunion de camarades d'école, avec la seule
+différence que, au lieu d'être assis sous la sotte férule d'un
+maître, tristement penchés sur des livres, ils faisaient des
+excursions avec cinq mille chevaux; au lieu de l'étroite prairie
+où ils avaient joué au ballon, ils avaient des steppes spacieuses,
+infinies, où se montrait, dans le lointain, le Tatar agile, ou
+bien le Turc grave et silencieux sous son large turban. Il y avait
+encore cette différence que, au lieu de la contrainte qui les
+rassemblait dans l'école, ils s'étaient volontairement réunis, en
+abandonnant père, mère, et le toit paternel. On trouvait là des
+gens qui, après avoir eu la corde autour du cou, et déjà voués à
+la pâle mort, avaient revu la vie dans toute sa splendeur;
+d'autres encore, pour qui un ducat avait été jusque-là une
+fortune, et dont on aurait pu, grâce aux juifs intendants,
+retourner les poches sans crainte d'en rien faire tomber. On y
+rencontrait des étudiants qui, n'ayant pu supporter les verges
+académiques, s'étaient enfuis de l'école, sans apprendre une
+lettre de l'alphabet, tandis qu'il y en avait d'autres qui
+savaient fort bien ce qu'étaient Horace, Cicéron et la République
+romaine. On y trouvait aussi des officiers polonais qui s'étaient
+distingués dans les armées du roi, et grand nombre de partisans,
+convaincus qu'il était indifférent de savoir où et pour qui l'on
+faisait la guerre, pourvu qu'on la fît, et parce qu'il est indigne
+d'un gentilhomme de ne pas faire la guerre. Beaucoup enfin
+venaient à la _setch_ uniquement pour dire qu'ils y avaient été,
+et qu'ils en étaient revenus chevaliers accomplis. Mais qui n'y
+avait-il pas? Cette étrange république répondait à un besoin du
+temps. Les amateurs de la vie guerrière, des coupes d'or, des
+riches étoffes, des ducats et des sequins pouvaient, en toute
+saison, y trouver de la besogne. Il n'y avait que les amateurs du
+beau sexe qui n'eussent rien à faire là, car aucune femme ne
+pouvait se montrer, même dans le faubourg de la _setch_. Ostap et
+Andry trouvaient très étrange de voir une foule de gens se rendre
+à la _setch_, sans que personne leur demandât qui ils étaient, ni
+d'où ils venaient. Ils y entraient comme s'ils fussent revenus à
+la maison paternelle, l'ayant quittée une heure avant. Le nouveau
+venu se présentait au _kochévoï_[20], et le dialogue suivant
+s'établissait d'habitude entre eux:
+
+-- Bonjour. Crois-tu en Jésus-Christ?
+
+-- J'y crois, répondait l'arrivant.
+
+-- Et à la Sainte Trinité?
+
+-- J'y crois de même.
+
+-- Vas-tu à l'église?
+
+-- J'y vais.
+
+-- Fais le signe de la croix.
+
+L'arrivant le faisait.
+
+-- Bien, reprenait le _kochévoï_, va au _kourèn_ qu'il te plaît de
+choisir.
+
+À cela se bornait la cérémonie de la réception.
+
+Toute la _setch_ priait dans la même église, prête à la défendre
+jusqu'à la dernière goutte de sang, bien que ces gens ne
+voulussent jamais entendre parler de carême et d'abstinence. Il
+n'y avait que des juifs, des Arméniens et des Tatars qui, séduits
+par l'appât du gain, se décidaient à faire leur commerce dans le
+faubourg, parce que les Zaporogues n'aimaient pas à marchander, et
+payaient chaque objet juste avec l'argent que leur main tirait de
+la poche. Du reste, le sort de ces commerçants avides était très
+précaire et très digne de pitié. Il ressemblait à celui des gens
+qui habitent au pied du Vésuve, car dès que les Zaporogues
+n'avaient plus d'argent, ils brisaient leurs boutiques et
+prenaient tout sans rien payer. La _setch_ se composait d'au moins
+soixante _kouréni_, qui étaient autant de petites républiques
+indépendantes, ressemblant aussi à des écoles d'enfants qui n'ont
+rien à eux, parce qu'on leur fournit tout. Personne, en effet, ne
+possédait rien; tout se trouvait dans les mains de l'_ataman_ du
+_kourèn_, qu'on avait l'habitude de nommer père (_batka_). Il
+gardait l'argent, les habits, les provisions, et jusqu'au bois de
+chauffage. Souvent un _kourèn_ se prenait de querelle avec un
+autre. Dans ce cas, la dispute se vidait par un combat à coups de
+poing, qui ne cessait qu'avec le triomphe d'un parti, et alors
+commençait une fête générale. Voilà quelle était cette _setch_ qui
+avait tant de charme pour les jeunes gens. Ostap et Andry se
+lancèrent avec toute la fougue de leur âge sur cette mer orageuse,
+et ils eurent bien vite oublié le toit paternel, et le séminaire,
+et tout ce qui les avait jusqu'alors occupés. Tout leur semblait
+nouveau, et les moeurs vagabondes de la _setch_, et les lois fort
+peu compliquées qui la régissaient, mais qui leur paraissaient
+encore trop sévères pour une telle république. Si un Cosaque
+volait quelque misère, c'était compté pour une honte sur toute
+l'association. On l'attachait, comme un homme déshonoré, à une
+sorte de colonne infâme, et, près de lui, l'on posait un gros
+bâton dont chaque passant devait lui donner un coup jusqu'à ce que
+mort s'ensuivît. Le débiteur qui ne payait pas était enchaîné à un
+canon, et il restait à cette attache jusqu'à ce qu'un camarade
+consentit à payer sa dette pour le délivrer; mais Andry fut
+surtout frappé par le terrible supplice qui punissait le
+meurtrier. On creusait une fosse profonde dans laquelle on
+couchait le meurtrier vivant, puis on posait sur son corps le
+cadavre du mort enfermé dans un cercueil, et on les couvrait tous
+les deux de terre. Longtemps après une exécution de ce genre,
+Andry fut poursuivi par l'image de ce supplice horrible, et
+l'homme enterré vivant sous le mort se représentait incessamment à
+son esprit.
+
+Les deux jeunes Cosaques se firent promptement aimer de leurs
+camarades. Souvent, avec d'autres membre du même _kourèn_, ou avec
+le _kourèn_ tout entier, ou même avec les _kouréni_ voisins, ils
+s'en allaient dans la steppe à la chasse des innombrables oiseaux
+sauvages, des cerfs, des chevreuils; ou bien ils se rendaient sur
+les bords des lacs et des cours d'eau attribués par le sort à leur
+_kourèn_, pour jeter leurs filets et ramasser de nombreuses
+provisions. Quoique ce ne fût pas précisément la vraie science du
+Cosaque, ils se distinguaient parmi les autres par leur courage et
+leur adresse. Ils tiraient bien au blanc, ils traversaient le
+Dniepr à la nage, exploit pour lequel un jeune apprenti était
+solennellement reçu dans le cercle des Cosaques. Mais le vieux
+Tarass leur préparait une autre sphère d'activité. Une vie si
+oisive ne lui plaisait pas; il voulait arriver à la véritable
+affaire. Il ne cessait de réfléchir sur la manière dont on
+pourrait décider la _setch_ à quelque hardie entreprise, où un
+chevalier pût se montrer ce qu'il est. Un jour, enfin, il alla
+trouver le _kochévoï_, et lui dit sans préambule:
+
+-- Eh bien, _kochévoï_, il serait temps que les Zaporogues
+allassent un peu se promener.
+
+-- Il n'y a pas où se promener, répondit le _kochévoï_ en ôtant de
+sa bouche une petite pipe, et en crachant de côté.
+
+-- Comment, il n'y a pas où? On peut aller du côté des Turcs, ou
+du côté des Tatars.
+
+-- On ne peut ni du côté des Turcs, ni du côté des Tatars,
+répondit le _kochévoï_ en remettant, d'un grand sang-froid, sa
+pipe entre ses dents.
+
+-- Mais pourquoi ne peut-on pas?
+
+-- Parce que... nous avons promis la paix au sultan.
+
+-- Mais c'est un païen, dit Boulba; Dieu et la sainte Écriture
+ordonnent de battre les païens.
+
+-- Nous n'en avons pas le droit. Si nous n'avions pas juré sur
+notre religion, peut-être serait-ce possible. Mais maintenant,
+non, c'est impossible.
+
+-- Comment, impossible! Voilà que tu dis que nous n'avons pas le
+droit; et moi j'ai deux fils, jeunes tous les deux, qui n'ont
+encore été ni l'un ni l'autre à la guerre. Et voilà que tu dis que
+nous n'avons pas le droit, et voilà que tu dis qu'il ne faut pas
+que les Zaporogues aillent à la guerre!
+
+-- Non, ça ne convient pas.
+
+-- Il faut donc que la force cosaque se perde inutilement; il faut
+donc qu'un homme périsse comme un chien sans avoir fait une bonne
+oeuvre, sans s'être rendu utile à son pays et à la chrétienté?
+Pourquoi donc vivons-nous? Pourquoi diable vivons-nous? Voyons,
+explique-moi cela. Tu es un homme sensé, ce n’est pas pour rien
+qu'on t'a fait _kochévoï_. Dis-moi, pourquoi, pourquoi vivons-
+nous?
+
+Le _kochévoï_ fit attendre sa réponse. C'était un Cosaque obstiné.
+Après s'être tu longtemps, il finit par dire:
+
+-- Et cependant, il n'y aura pas de guerre.
+
+-- Il n'y aura pas de guerre? demanda de nouveau Tarass.
+
+-- Non.
+
+-- Il ne faut plus y penser?
+
+-- Il ne faut plus y penser.
+
+-- Attends, se dit Boulba, attends, tête du diable, tu auras de
+mes nouvelles.
+
+Et il le quitta, bien décidé à se venger.
+
+Après s'être concerté avec quelques-uns de ses amis, il invita
+tout le monde à boire. Les Cosaques, un peu ivres, s'en allèrent
+tous sur la place, où se trouvaient, attachées à des poteaux, les
+timbales qu'on frappait pour réunir le conseil. N'ayant pas trouvé
+les baguettes que gardait chez lui le timbalier, ils saisirent
+chacun un bâton, et se mirent à frapper sur les timbales. L'homme
+aux baguettes arriva le premier; c'était un gaillard de haute
+taille, qui n'avait plus qu'un oeil, et non fort éveillé.
+
+-- Qui ose battre l'appel? décria-t-il.
+
+-- Tais-toi, prends tes baguettes, et frappe quand on te
+l'ordonne, répondirent les Cosaques avinés.
+
+Le timbalier tira de sa poche ses baguettes qu'il avait prises
+avec lui, sachant bien comment finissaient d'habitude de pareilles
+aventures. Les timbales résonnèrent, et bientôt des masses noires
+de Cosaques se précipitèrent sur la place, pressés comme des
+frelons dans une ruche. Tous se mirent en rond, et après le
+troisième roulement des timbales, se montrèrent enfin les chefs, à
+savoir le _kochévoï_ avec la massue, signe de sa dignité, le juge
+avec le sceau de l'armée, le greffier avec son écritoire et
+_l'ïésaoul_ avec son long bâton. Le kockévoï et les autres chefs
+ôtèrent leurs bonnets pour saluer humblement les Cosaques qui se
+tenaient fièrement les mains sur les hanches.
+
+-- Que signifie cette réunion, et que désirez-vous, seigneurs?
+demanda le _kochévoï_.
+
+Les cris et les imprécations l'empêchèrent de continuer.
+
+-- Dépose ta massue, fils du diable; dépose ta massue, nous ne
+voulons plus de toi, s'écrièrent des voix nombreuses.
+
+Quelques _kouréni_, de ceux qui n'avaient pas bu, semblaient être
+d'un avis contraire. Mais bientôt, ivres ou sobres, tous
+commencèrent à coups de poing, et la bagarre devint générale.
+
+Le _kochévoï_ avait eu un moment l'intention de parler; mais,
+sachant bien que cette foule furieuse et sans frein, pouvait
+aisément le battre jusqu'à mort, ce qui était souvent arrivé dans
+des cas pareils, il salua très bas, déposa sa massue, et disparut
+dans la foule.
+
+-- Nous ordonnez-vous, seigneurs, de déposer aussi les insignes de
+nos charges? demandèrent le juge, le greffier et l'_ïésaoul_ prêts
+à laisser à la première injonction le sceau, l'écritoire et le
+bâton blanc.
+
+-- Non, restez, s'écrièrent des voix parties de la foule. Nous ne
+voulions chasser que le _kochévoï_, parce qu'il n'est qu'une
+femme, et qu'il nous faut un homme pour _kochévoï_.
+
+-- Qui choisirez-vous maintenant? demandèrent les chefs.
+
+-- Prenons Koukoubenko, s'écrièrent quelques-uns.
+
+-- Nous ne voulons pas de Koukoubenko répondirent les autres. Il
+est trop jeune; le lait de sa nourrice ne lui a pas encore séché
+sur les lèvres.
+
+-- Que Chilo soit notre _ataman_! s'écrièrent d'autres voix;
+faisons de Chilo un _kochévoï_.
+
+-- Un _chilo_[21] dans vos dos, répondit la foule jurant. Quel
+Cosaque est-ce, celui qui est parvenu en se faufilant comme un
+Tatar? Au diable l'ivrogne Chilo!
+
+-- Borodaty! choisissons Borodaty!
+
+-- Nous ne voulons pas de Borodaty; au diable Borodaty!
+
+-- Criez Kirdiaga, chuchota Tarass Boulba à l’oreille de ses
+affidés.
+
+-- Kirdiaga, Kirdiaga! s'écrièrent-ils.
+
+-- Kirdiaga! Borodaty! Borodaty! Kirdiaga! Chilo! Au diable Chilo!
+Kirdiaga!»
+
+Les candidats dont les noms étaient ainsi proclamés sortirent tous
+de la foule, pour ne pas laisser croire qu'ils aidaient par leur
+influence à leur propre élection.
+
+«Kirdiaga! Kirdiaga!» Ce nom retentissait plus fort que les
+autres. «Borodaty!» répondait-on. La question fut jugée à coups de
+poing, et Kirdiaga triompha.
+
+-- Amenez Kirdiaga, s'écria-t-on aussitôt.
+
+Une dizaine de Cosaques quittèrent la foule. Plusieurs d'entre eux
+étaient tellement ivres, qu'ils pouvaient à peine se tenir sur
+leurs jambes. Ils se rendirent tous chez Kirdiaga, pour lui
+annoncer qu'il venait d'être élu. Kirdiaga, vieux Cosaque très
+madré, était rentré depuis longtemps dans sa hutte, et faisait
+mine de ne rien savoir de ce qui se passait.
+
+-- Que désirez-vous, seigneur? demanda-t-il.
+
+-- Viens; on t'a fait _kochévoï_.
+
+-- Prenez pitié de moi, seigneurs. Comment est-il possible que je
+sois digne d'un tel honneur? Quel _kochévoï_ ferais-je? je n'ai
+pas assez de talent pour remplir une pareille dignité. Comme si
+l'on ne pouvait pas trouver meilleur que moi dans toute l'armée.
+
+-- Va donc, va donc, puisqu'on te le dit, lui répliquèrent les
+Zaporogues.
+
+Deux d'entre eux le saisirent sous les bras, et, malgré sa
+résistance, il fut amené de force sur la place, bourré de coups de
+poing dans le dos, et accompagné de jurons et d'exhortations:
+
+-- Allons, ne recule pas, fils du diable! accepte, chien,
+l'honneur qu'on t'offre.
+
+Voilà de quelle façon Kirdiaga fut amené dans le cercle des
+Cosaques.
+
+-- Eh bien! seigneurs, crièrent à pleine voix ceux qui l'avaient
+amené, consentez-vous à ce que ce Cosaque devienne notre
+_kochévoï_?
+
+-- Oui! oui! nous consentons tous, tous! répondit la foule; et
+l'écho de ce cri unanime retentit longtemps dans la plaine.
+
+L'un des chefs prit la massue et la présenta au nouveau
+_kochévoï_. Kirdiaga, d'après la coutume, refusa de l'accepter. Le
+chef la lui présenta une seconde fois; Kirdiaga la refusa encore,
+et ne l'accepta qu'à la troisième présentation. Un long cri de
+joie s'éleva dans la foule, et fit de nouveau retentir toute la
+plaine. Alors, du milieu du peuple, sortirent quatre vieux
+Cosaques à moustaches et cheveux grisonnants (il n'y en avait pas
+de très vieux à la _setch_, car jamais Zaporogue ne mourut de mort
+naturelle); chacun d'eux prit une poignée de terre, que de longues
+pluies avaient changée en boue, et l'appliqua sur la tête de
+Kirdiaga. La terre humide lui coula sur le front, sur les
+moustaches et lui salit tout le visage. Mais Kirdiaga demeura
+parfaitement calme, et remercia les Cosaques de l'honneur qu'ils
+venaient de lui faire. Ainsi se termina cette élection bruyante
+qui, si elle ne contenta nul autre, combla de joie le vieux
+Boulba; en premier lieu, parce qu'il s'était vengé de l'ancien
+_kochévoï_, et puis, parce que Kirdiaga son vieux camarade, avait
+fait avec lui les mêmes expéditions sur terre et sur mer, et
+partagé les mêmes travaux, les mêmes dangers. La foule se dissipa
+aussitôt pour aller célébrer l'élection, et un festin universel
+commença, tel que jamais les fils de Tarass n’en avaient vu de
+pareil. Tous les cabarets furent mis au pillage; les Cosaques
+prenaient sans payer la bière, l'eau-de-vie et l'hydromel. Les
+cabaretiers s'estimaient heureux d'avoir la vie sauve. Toute la
+nuit se passa en cris et en chansons qui célébraient la gloire des
+Cosaques; et la lune vit, toute la nuit, se promener dans les rues
+des troupes de musiciens avec leurs _bandoura_s et leurs
+_balalaïkas_[22], et des chantres d'église qu'on entretenait dans
+la _setch_ pour chanter les louanges de Dieu et celles des
+Cosaques. Enfin, le vin et la fatigue vainquirent tout le monde.
+Peu à, peu toutes les rues se jonchèrent d'hommes étendus. Ici,
+c'était un Cosaque qui, attendri, éploré, se pendait au cou de son
+camarade, et tous deux tombaient embrassés. Là, tout un groupe
+était renversé pêle-mêle. Plus loin, un ivrogne choisissait
+longtemps une place pour se coucher, et finissait par s'étendre
+sur une pièce de bois. Le dernier, le plus fort de tous, marcha
+longtemps, en trébuchant sur les corps et en balbutiant des
+paroles incohérentes; mais enfin il tomba comme les autres, et
+toute la _setch_ s'endormit.
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Dès le lendemain, Tarass Boulba se concertait avec le nouveau
+_kochévoï_, pour savoir comment l'on pourrait décider les
+Zaporogues à une résolution. Le _kochévoï_ était un Cosaque fin et
+rusé qui connaissait bien ses Zaporogues. Il commença par dire:
+
+-- C'est impossible de violer le serment, c'est impossible.
+
+Et puis, après un court silence, il reprit:
+
+-- Oui, c'est possible. Nous ne violerons pas le serment, mais
+nous inventerons quelque chose. Seulement faites en sorte que le
+peuple se rassemble, non sur mon ordre, mais par sa propre
+volonté. Vous savez bien comment vous y prendre; et moi, avec les
+anciens, nous accourrons aussitôt sur la place comme si nous ne
+savions rien.
+
+Une heure ne s'était pas passée depuis leur entretien, quand les
+timbales résonnèrent de nouveau. La place fut bientôt couverte
+d'un million de bonnets cosaques. On commença à se faire des
+questions:
+
+-- Quoi?... Pourquoi?... Qu'a-t-on à battre les timbales?
+
+Personne ne répondait. Peu à peu, néanmoins, on entendit dans la
+foule les propos suivants:
+
+-- La force cosaque périt à ne rien faire... Il n'y a pas de
+guerre, pas d'entreprise... Les anciens sont des fainéants; ils ne
+voient plus, la graisse les aveugle. Non, il n'y a pas de justice
+au monde.
+
+Les autres Cosaques écoutaient en silence, et ils finirent par
+répéter eux-mêmes:
+
+-- Effectivement, il n'y a pas du tout de justice au monde.
+
+Les anciens paraissaient fort étonnés de pareils discours. Enfin
+le _kochévoï_ s'avança, et dit:
+
+-- Me permettez-vous de parler, seigneurs Zaporogues?
+
+-- Parle.
+
+-- Mon discours, seigneurs, sera fait en considération de ce que
+la plupart d'entre vous, et vous le savez sans doute mieux que
+moi, doivent tant d'argent aux juifs des cabarets et à leurs
+camarades, qu'aucun diable ne fait plus crédit. Puis, ensuite, mon
+discours sera fait en considération de ce qu'il y a parmi nous
+beaucoup de jeunes gens qui n'ont jamais vu la guerre de près,
+tandis qu'un jeune homme, vous le savez vous-mêmes, seigneurs, ne
+peut exister sans la guerre. Quel Zaporogue est-ce, s'il n'a
+jamais battu de païen?
+
+-- Il parle bien, pensa Boulba.
+
+-- Ne croyez pas cependant, seigneurs, que je dise tout cela pour
+violer la paix. Non, que Dieu m'en garde! je ne dis cela que comme
+cela. En outre, le temple du Seigneur, chez nous, est dans un tel
+état que c'est pêcher de dire ce qu'il est. Il y a déjà bien des
+années que, par la grâce du Seigneur, la _setch_ existe; et
+jusqu'à présent, non seulement le dehors de l'église, mais les
+saintes images de l'intérieur n'ont pas le moindre ornement.
+Personne ne songe même à leur faire battre une robe d'argent[23].
+Elles n'ont reçu que ce que certains Cosaques leur ont laissé par
+testament. Il est vrai que ces dons-là étaient bien peu de chose,
+car ceux qui les ont faits avaient de leur vivant bu tout leur
+avoir. De façon que je ne fais pas de discours pour vous décider à
+la guerre contre les Turcs, parce que nous avons promis la paix au
+sultan, et que ce serait un grand péché de se dédire, attendu que
+nous avons juré sur notre religion.
+
+-- Que diable embrouille-t-il? se dit Boulba.
+
+-- Vous voyez, seigneurs, qu'il est impossible de commencer la
+guerre; l'honneur des chevaliers ne le permet pas. Mais voici ce
+que je pense, d'après mon pauvre esprit. Il faut envoyer les
+jeunes gens sur des canots, et qu'ils écument un peu les côtes de
+l'Anatolie. Qu'en pensez-vous, seigneurs?
+
+-- Conduis-nous, conduis-nous tous? s'écria la foule de tous
+côtés. Nous sommes tous prêts à périr pour la religion.
+
+Le _kochévoï_ s'épouvanta; il n'avait nullement l'intention de
+soulever toute la _setch_; il lui semblait dangereux de rompre la
+paix.
+
+-- Permettez-moi, seigneurs, de parler encore.
+
+-- Non, c'est assez, s'écrièrent les Zaporogues; tu ne diras rien
+de mieux que ce que tu as dit.
+
+-- Si c'est ainsi, il sera fait comme vous le désirez. Je suis le
+serviteur de votre volonté. C'est une chose connue et la sainte
+Écriture le dit, que la voix du peuple est la voix de Dieu. Il est
+impossible d'imaginer jamais rien de plus sensé que ce qu'a
+imaginé le peuple; mais voilà ce qu'il faut que je vous dise. Vous
+savez, seigneurs, que le sultan ne laissera pas sans punition le
+plaisir que les jeunes gens se seront donné; et nos forces eussent
+été prêtes, et nous n'eussions craint personne. Et pendant notre
+absence, les Tatars peuvent nous attaquer. Ce sont les chiens des
+Turcs; ils n'osent pas vous prendre en face, ils n'entrent pas
+dans la maison tant que le maître l'occupe; mais ils vous mordent
+les talons par derrière, et de façon à faire crier. Et puis, s'il
+faut dire la vérité, nous n'avons pas assez de canots en réserve,
+ni assez de poudre pour que nous puissions tous partir. Du reste,
+je suis prêt à faire ce qui vous convient, je suis le serviteur de
+votre volonté.
+
+Le rusé _kochévoï_ se tut. Les groupes commencèrent à
+s'entretenir; les _atamans_ des _kouréni_ entrèrent en conseil.
+Par bonheur, il n'y avait pas beaucoup de gens ivres dans la
+foule, et les Cosaques se décidèrent à suivre le prudent avis de
+leur chef.
+
+Quelques-uns d'entre eux passèrent aussitôt sur la rive du Dniepr,
+et allèrent fouiller le trésor de l'armée, là où, dans des
+souterrains inabordables, creusés sous l'eau et sous les joncs, se
+cachait l'argent de la _setch_, avec les canons et les armes pris
+à l'ennemi. D'autres s'empressèrent de visiter les canots et de
+les préparer pour l'expédition. En un instant, le rivage se
+couvrit d'une foule animée. Des charpentiers arrivaient avec leurs
+haches; de vieux Cosaques hâlés, aux moustaches grises, aux
+épaules larges, aux fortes jambes, se tenaient jusqu'aux genoux
+dans l'eau, les pantalons retroussés, et tiraient les canots avec
+des cordes pour les mettre à flot. D'autres traînaient des poutres
+sèches et des pièces de bois. Ici, l'on ajustait des planches à un
+canot; là, après l’avoir renversé la quille en l'air, on le
+calfatait avec du goudron; plus loin, on attachait aux deux flancs
+du canot, d'après la coutume cosaque, de longues bottes de joncs,
+pour empêcher les vagues de la mer de submerger cette frêle
+embarcation. Des feux étaient allumés sur tout le rivage. On
+faisait bouillir la poix dans des chaudrons de cuivre. Les
+anciens, les expérimentés, enseignaient aux jeunes. Des cris
+d'ouvriers et les bruits de leur ouvrage retentissaient de toutes
+parts. La rive entière du fleuve se mouvait et vivait.
+
+Dans ce moment, un grand bac se montra en vue du rivage. La foule
+qui l'encombrait faisait de loin des signaux. C'étaient des
+Cosaques couverts de haillons. Leurs vêtements déguenillés
+(plusieurs d'entre eux n'avaient qu'une chemise et une pipe)
+montraient qu'ils venaient d'échapper à quelque grand malheur, ou
+qu'ils avaient bu jusqu'à leur défroque. L'un d'eux, petit, trapu,
+et qui pouvait avoir cinquante ans, se détacha de la foule, et
+vint se placer sur l'avant du bac. Il criait plus fort et faisait
+des gestes plus énergiques que tous les autres; mais le bruit des
+travailleurs à l'oeuvre empêchait d'entendre ses paroles.
+
+-- Qu'est-ce qui vous amène?» demanda enfin le _kochévoï_, quand
+le bac toucha la rive.
+
+Tous les ouvriers suspendirent leurs travaux, cessèrent le bruit,
+et regardèrent dans une silencieuse attente, en soulevant leurs
+haches ou leurs rabots.
+
+-- Un malheur, répondit le petit Cosaque de l'avant.
+
+-- Quel malheur?
+
+-- Me permettez-vous de parler, seigneurs Zaporogues?
+
+-- Parle.
+
+-- Ou voulez-vous plutôt rassembler un conseil?
+
+-- Parle, nous sommes tous ici.
+
+Et la foule se réunit en un seul groupe.
+
+-- Est-ce que vous n'avez rien entendu dire de ce qui se passe
+dans l'Ukraine?
+
+-- Quoi? demanda un des _atamans_ de _kourèn_.
+
+-- Quoi? reprit l'autre; il paraît que les Tatars vous ont bouché
+les oreilles avec de la colle pour que vous n'ayez rien entendu.
+
+-- Parle donc, que s'y fait-il?
+
+-- Il s'y fait des choses comme il ne s'en est jamais fait depuis
+que nous sommes au monde et que nous avons reçu le baptême.
+
+-- Mais, dis donc ce qui s'y fait, fils de chien, s'écria de la
+foule quelqu'un qui avait apparemment perdu patience.
+
+-- Il s'y fait que les saintes églises ne sont plus à nous.
+
+-- Comment, plus à nous?
+
+-- On les a données à bail aux juifs, et si on ne paye pas le juif
+d'avance, il est impossible de dire la messe.
+
+-- Qu'est-ce que tu chantes là?
+
+-- Et si l'infâme juif ne met pas, avec sa main impure, un petit
+signe sur l'hostie, il est impossible de la consacrer.
+
+-- Il ment, seigneurs et frères, comment se peut-il qu'un juif
+impur mette un signe sur la sainte hostie?...
+
+-- Écoutez, je vous en conterai bien d'autres. Les prêtres
+catholiques (_kseunz_) ne vont pas autrement, dans l'Ukraine,
+qu'en _tarataïka_[24]. Ce ne serait pas un mal, mais voilà ce qui
+est un mal, c'est qu'au lieu de chevaux, on attelle des chrétiens
+de la bonne religion[25]. Écoutez, écoutez, je vous en conterai
+bien d'autres. On dit que les juives commencent à se faire des
+jupons avec les chasubles de nos prêtres. Voilà ce qui se fait
+dans l'Ukraine, seigneurs. Et vous, vous êtes tranquillement
+établis dans la _setch_, vous buvez, vous ne faites rien, et, à ce
+qu'il paraît, les Tatars vous ont fait si peur, que vous n'avez
+plus d'yeux ni d'oreilles, et que vous n'entendez plus parler de
+ce qui se passe dans le monde.
+
+-- Arrête, arrête, interrompit le _kochévoï_ qui s'était tenu
+jusque-là immobile et les yeux baissés, comme tous les Zaporogues,
+qui, dans les grandes occasions, ne s'abandonnaient jamais au
+premier élan, mais se taisaient pour rassembler en silence toutes
+les forces de leur indignation. Arrête, et moi, je dirai une
+parole. Et vous donc, vous autres, que le diable rosse vos pères!
+que faisiez-vous? N'aviez-vous pas de sabres, par hasard? Comment
+avez-vous permis une pareille abomination?
+
+-- Comment nous avons permis une pareille abomination? Et vous,
+auriez-vous mieux fait quand il y avait cinquante mille hommes des
+seuls Polonais? Et puis, il ne faut pas déguiser notre péché, il y
+avait aussi des chiens parmi les nôtres, qui ont accepté leur
+religion.
+
+-- Et que faisait votre _hetman_? que faisaient vos _polkovniks_?
+
+-- Ils ont fait de telles choses que Dieu veuille nous en
+préserver.
+
+-- Comment?
+
+-- Voilà comment: notre _hetman_ se trouve maintenant à Varsovie
+rôti dans un boeuf de cuivre, et les têtes de nos _polkovniks_ se
+sont promenées avec leurs mains dans toutes les foires pour être
+montrées au peuple. Voilà ce qu'ils ont fait.
+
+Toute la foule frissonna. Un grand silence s'établit sur le rivage
+entier, semblable à celui qui précède les tempêtes. Puis, tout à
+coup, les cris, les paroles confuses éclatèrent de tous côtés.
+
+-- Comment! que les juifs tiennent à bail les églises chrétiennes!
+que les prêtres attellent des chrétiens au brancard! Comment!
+permettre de pareils supplices sur la terre russe, de la part de
+maudits schismatiques! Qu'on puisse traiter ainsi les _polkovniks_
+et les _hetman_s! non, ce ne sera pas, ce ne sera pas.
+
+Ces mots volaient de côté et d'autre, Les Zaporogues commençaient
+à se mettre en mouvement. Ce n'était pas l'agitation d'un peuple
+mobile. Ces caractères lourds et forts ne s'enflammaient pas
+promptement; mais une fois échauffés, ils conservaient longtemps
+et obstinément leur flamme intérieure.
+
+-- Pendons d'abord tous les juifs, s'écrièrent des voix dans la
+foule; qu'ils ne puissent plus faire de jupes à leurs juives avec
+les chasubles des prêtres! qu'ils ne mettent plus de signes sur
+les hosties! noyons toute cette canaille dans le Dniepr!
+
+Ces mots prononcés par quelques-uns volèrent de bouche en bouche
+aussi rapidement que brille l'éclair, et toute la foule se
+précipita sur le faubourg avec l'intention d'exterminer tous les
+juifs.
+
+Les pauvres fils d'Israël ayant perdu, dans leur frayeur, toute
+présence d'esprit, se cachaient dans des tonneaux vides, dans les
+cheminées, et jusque sous les jupes de leurs femmes. Mais les
+Cosaques savaient bien les trouver partout.
+
+-- Sérénissimes seigneurs, s'écriait un juif long et sec comme un
+bâton, qui montrait du milieu de ses camarades sa chétive figure
+toute bouleversée par la peur; sérénissimes seigneurs, permettez-
+nous de vous dire un mot, rien qu'un mot. Nous vous dirons une
+chose comme vous n'en avez jamais entendue, une chose de telle
+importance, qu'on ne peut pas dire combien elle est importante.
+
+-- Voyons, parlez, dit Boulba, qui aimait toujours à entendre
+l'accusé.
+
+-- Excellentissimes seigneurs, dit le juif, on n'a jamais encore
+vu de pareils seigneurs, non, devant Dieu, jamais. Il n'y a pas eu
+au monde d'aussi nobles, bons et braves seigneurs.
+
+Sa voix s'étouffait et mourait d'effroi.
+
+-- Comment est-ce possible que nous pensions mal des Zaporogues?
+Ce ne sont pas les nôtres qui sont les fermiers d'églises dans
+l'Ukraine; non, devant Dieu, ce ne sont pas les nôtres. Ce ne sont
+pas même des juifs; le diable sait ce que c'est. C'est une chose
+sur laquelle il ne faut que cracher, et la jeter ensuite. Ceux-ci
+vous diront la même chose. N'est-ce pas, Chleuma? n'est-ce pas,
+Chmoul?
+
+-- Devant Dieu, c'est bien vrai, répondirent de la foule Chleuma
+et Chmoul, tous deux vêtus d'habits en lambeaux, et blêmes comme
+du plâtre.
+
+-- Jamais encore, continua le long juif, nous n'avons eu de
+relations avec l'ennemi, et nous ne voulons rien avoir à faire
+avec les catholiques. Qu'ils voient le diable en songe! nous
+sommes comme des frères avec les Zaporogues.
+
+-- Comment! que les Zaporogues soient vos frères! s'écria
+quelqu'un de la foule. Jamais, maudits juifs. Au Dniepr, cette
+maudite canaille!
+
+Ces mots servirent de signal. On empoigna les juifs, et on
+commença à les lancer dans le fleuve. Des cris plaintifs
+s'élevaient de tous côtés; mais les farouches Zaporogues ne
+faisaient que rire en voyant les grêles jambes des juifs,
+chaussées de bas et de souliers, s'agiter dans les airs. Le pauvre
+orateur, qui avait attiré un si grand désastre sur les siens et
+sur lui-même, s'arracha de son caftan, par lequel on l'avait déjà
+saisi, en petite camisole étroite et de toutes couleurs, embrassa
+les pieds de Boulba, et se mit à le supplier d'une voix
+lamentable.
+
+-- Magnifique et sérénissime seigneur, j'ai connu votre frère, le
+défunt Doroch. C'était un vrai guerrier, la fleur de la
+chevalerie. Je lui ai prêté huit cents sequins pour se racheter
+des Turcs.
+
+-- Tu as connu mon frère? lui dit Tarass.
+
+-- Je l'ai connu, devant Dieu. C'était un seigneur très généreux.
+
+-- Et comment te nomme-t-on?
+
+-- Yankel.
+
+-- Bien, dit Tarass.
+
+Puis, après avoir réfléchi:
+
+-- Il sera toujours temps de pendre le juif, dit-il aux Cosaques.
+Donnez-le-moi pour aujourd'hui.
+
+Ils y consentirent. Tarass le conduisit à ses chariots près
+desquels se tenaient ses Cosaques.
+
+-- Allons, fourre-toi sous ce chariot, et ne bouge plus. Et vous,
+frères, ne laissez pas sortir le juif.
+
+Cela dit, il s'en alla sur la place, où la foule s'était dès
+longtemps rassemblée. Tout le monde avait abandonné le travail des
+canots, car ce n'était pas une guerre maritime qu'ils allaient
+faire, mais une guerre de terre ferme. Au lieu de chaloupes et de
+rames, il leur fallait maintenant des chariots et des coursiers. À
+cette heure, chacun voulait se mettre en campagne, les vieux comme
+les jeunes; et tous d'après le consentement des anciens, le
+_kochévoï_ et les _atamans_ des _kouréni_, avaient résolu de
+marcher droit sur la Pologne, pour venger toutes leurs offenses,
+l'humiliation de la religion et de la gloire cosaque, pour
+ramasser du butin dans les villes ennemies, brûler les villages et
+les moissons, faire enfin retentir toute la steppe du bruit de
+leurs hauts faits. Tous s'armaient. Quant au _kochévoï_, il avait
+grandi de toute une palme. Ce n'était plus le serviteur timide des
+caprices d'un peuple voué à la licence; c'était un chef dont la
+puissance n'avait pas de bornes, un despote qui ne savait que
+commander et se faire obéir. Tous les chevaliers tapageurs et
+volontaires se tenaient immobiles dans les rangs, la tête
+respectueusement baissée, et n'osant lever les regards, pendant
+qu'il distribuait ses ordres avec lenteur, sans colère, sans cri,
+comme un chef vieilli dans l'exercice du pouvoir, et qui
+n'exécutait pas pour la première fois des projets longuement
+mûris.
+
+-- Examinez bien si rien ne vous manque, leur disait-il; préparez
+vos chariots, essayez vos armes; ne prenez pas avec vous trop
+d'habillements. Une chemise et deux pantalons pour chaque Cosaque,
+avec un pot de lard et d'orge pilée. Que personne n'emporte
+davantage. Il y aura des effets et des provisions dans les
+bagages. Que chaque Cosaque emmène une paire de chevaux. Il faut
+prendre aussi deux cents paires de boeufs; ils nous seront
+nécessaires dans les endroits marécageux et au passage des
+rivières. Mais de l'ordre surtout, seigneurs, de l'ordre. Je sais
+qu'il y a des gens parmi vous qui, si Dieu leur envoie du butin,
+se mettent à déchirer les étoffes de soie pour s'en faire des bas.
+Abandonnez cette habitude du diable; ne vous chargez pas de
+jupons; prenez seulement les armes, quand elles sont bonnes, ou
+les ducats et l'argent, car cela tient peu de place et sert
+partout. Mais que je vous dise encore une chose, seigneurs: si
+quelqu'un de vous s'enivre à la guerre, je ne le ferai pas même
+juger. Je le ferai traîner comme un chien jusqu'aux chariots, fût-
+il le meilleur Cosaque de l'armée; et là il sera fusillé comme un
+chien, et abandonné sans sépulture aux oiseaux. Un ivrogne, à la
+guerre, n'est pas digne d'une sépulture chrétienne. Jeunes gens,
+en toutes choses écoutez les anciens. Si une balle vous frappe, si
+un sabre vous écorche la tête ou quelque autre endroit, n'y faites
+pas grande attention; jetez une charge de poudre dans un verre
+d'eau-de-vie, avalez cela d'un trait, et tout passera. Vous
+n'aurez pas même de fièvre. Et si la blessure n'est pas trop
+profonde, mettez-y tout bonnement de la terre, après l'avoir
+humectée de salive sur la main. À l'oeuvre, à l'oeuvre, enfants!
+hâtez-vous sans vous presser.
+
+Ainsi parlait le _kochévoï_, et dès qu'il eut fini son discours,
+tous les Cosaques se mirent à la besogne. La _setch_ entière
+devint sobre; on n'aurait pu y rencontrer un seul homme ivre, pas
+plus que s'il ne s'en fût jamais trouvé parmi les Cosaques. Les
+uns réparaient les cercles des roues ou changeaient les essieux
+des chariots; les autres y entassaient des armes ou des sacs de
+provisions; d'autres encore amenaient les chevaux et les boeufs.
+De toutes parts retentissaient le piétinement des bêtes de somme,
+le bruit des coups d'arquebuse tirés à la cible, le choc des
+sabres contre les éperons, les mugissements des boeufs, les
+grincements des chariots chargés, et les voix d'hommes parlant
+entre eux ou excitant leurs chevaux.
+
+Bientôt le _tabor_[26] des Cosaques s'étendit en une longue file,
+se dirigeant vers la plaine. Celui qui aurait voulu parcourir tout
+l'espace compris entre la tête et la queue du convoi aurait eu
+longtemps à courir. Dans la petite église en bois, le pope
+récitait la prière du départ; il aspergea toute la foule d'eau
+bénite, et chacun, en passant, vint baiser la croix. Quand le
+_tabor_ se mit en mouvement, et s'éloigna de la _setch_, tous les
+Cosaques se retournèrent:
+
+-- Adieu, notre mère, dirent-ils d'une commune voix, que Dieu te
+garde de tout malheur!
+
+En traversant le faubourg, Tarass Boulba aperçut son juif Yankel
+qui avait eu le temps de s'établir sous une tente, et qui vendait
+des pierres à feu, des vis, de la poudre, toutes les choses utiles
+à la guerre, même du pain et des _khalatchis_[27].
+
+«Voyez-vous ce diable de juif?» pensa Tarass. Et, s'approchant de
+lui:
+
+-- Fou que tu es, lui dit-il, que fais-tu là? Veux-tu donc qu'on
+te tue comme un moineau?
+
+Yankel, pour toute réponse, vint à sa rencontre, et faisant signe
+des deux mains, comme s'il avait à lui déclarer quelque chose de
+très mystérieux, il lui dit:
+
+-- Que votre seigneurie se taise, et n'en dise rien à personne.
+Parmi les chariots de l'armée, il y a un chariot qui m'appartient.
+Je prends avec moi toutes sortes de provisions bonnes pour les
+Cosaques, et en route, je vous les vendrai à plus bas prix que
+jamais juif n'a vendu, devant Dieu, devant Dieu!
+
+Tarass Boulba haussa les épaules, en voyant ce que pouvait la
+force de la nature juive, et rejoignit le _tabor_.
+
+
+CHAPITRE V
+
+Bientôt toute la partie sud-est de la Pologne fut en proie à la
+terreur. On entendait répéter partout «Les Zaporogues, les
+Zaporogues arrivent!» Tout ce qui pouvait fuir fuyait; chacun
+quittait ses foyers. Alors, précisément, dans cette contrée de
+l'Europe, on n'élevait ni forteresses, ni châteaux. Chacun se
+construisait à la hâte quelque petite habitation couverte de
+chaume, pensant qu'il ne fallait perdre ni son temps ni son argent
+à bâtir des demeures qui seraient tôt ou tard la proie des
+invasions. Tout le monde se mit en émoi. Celui-ci échangeait ses
+boeufs et sa charrue contre un cheval et un mousquet, pour aller
+servir dans les régiments; celui-là cherchait un refuge avec son
+bétail, emportant tout ce qu'il pouvait enlever. Quelques-uns
+essayaient bien une résistance toujours vaine; mais la plus grande
+partie fuyait prudemment. Tout le monde savait qu'il n'était pas
+facile d'avoir affaire avec cette foule aguerrie aux combats,
+connue sous le nom d'armée zaporogue, qui, malgré son organisation
+irrégulière, conservait dans la bataille un ordre calculé. Pendant
+la marche, les hommes à cheval s'avançaient lentement, sans
+surcharger et sans fatiguer leurs montures; les gens de pied
+suivaient en bon ordre les chariots, et tout le _tabor_ ne se
+mettait en mouvement que la nuit, prenant du repos le jour, et
+choisissant pour ses haltes des lieux déserts ou des forêts, plus
+vastes encore et plus nombreuses qu'aujourd'hui. On envoyait en
+avant des éclaireurs et des espions pour savoir où et comment se
+diriger. Souvent, les Cosaques apparaissaient dans les endroits où
+ils étaient le moins attendus; alors, tout ce qui était vivant
+disait adieu à la vie. Des incendies dévoraient les villages
+entiers; les chevaux et les boeufs qu'on ne pouvait emmener
+étaient tués sur place. Les cheveux se dressent d'horreur quand on
+pense à toutes les atrocités que commettaient les Zaporogues. On
+massacrait les enfants, on coupait les seins aux femmes; au petit
+nombre de ceux qu'on laissait en liberté, on arrachait la peau, du
+genou jusqu'à la plante des pieds; en un mot, les Cosaques
+acquittaient en une seule fois toutes leurs vieilles dettes. Le
+prélat d'un monastère, qui eut connaissance de leur approche,
+envoya deux de ses moines pour leur représenter qu'il y avait paix
+entre le gouvernement polonais et les Zaporogues, qu'ainsi ils
+violaient leur devoir envers le roi et tout droit des gens.
+
+-- Dites à l'abbé de ma part et de celle de tous les Zaporogues,
+répondit le _kochévoï_, qu'il n'a rien à craindre. Mes Cosaques ne
+font encore qu'allumer leurs pipes.
+
+Et bientôt la magnifique abbaye fut tout entière livrée aux
+flammes; et les colossales fenêtres gothiques semblaient jeter des
+regards sévères à travers les ondes lumineuses de l'incendie. Des
+foules de moines fugitifs, de juifs, de femmes, s'entassèrent dans
+les villes entourées de murailles et qui avaient garnison.
+
+Les secours tardifs envoyés par le gouvernement de loin en loin,
+et qui consistaient en quelques faibles régiments, ou ne pouvaient
+découvrir les Cosaques, ou s'enfuyaient au premier choc, sur leurs
+chevaux rapides. Il arrivait aussi que des généraux du roi, qui
+avaient triomphé dans mainte affaire, se décidaient à réunir leurs
+forces, et à présenter la bataille aux Zaporogues. C'étaient de
+pareilles rencontres qu'attendaient surtout les jeunes Cosaques,
+qui avaient honte de piller ou de vaincre des ennemis sans
+défense, et qui brillaient du désir de se distinguer devant les
+anciens, en se mesurant avec un Polonais hardi et fanfaron, monté
+sur un beau cheval, et vêtu d'un riche _joupan_[28] dont les
+manches pendantes flottaient au vent. Ces combats étaient
+recherchés par eux comme un plaisir, car ils y trouvaient
+l'occasion de faire un riche butin de sabres, de mousquets et de
+harnais de chevaux. De jeunes hommes au menton imberbe étaient
+devenus en un mois des hommes faits. Les traits de leurs visages,
+où s'était jusque-là montrée une mollesse juvénile, avaient pris
+l'énergie de la force. Le vieux Tarass était ravi de voir que,
+partout, ses fils marchaient au premier rang. Évidemment la guerre
+était la véritable vocation d'Ostap. Sans jamais perdre la tête,
+avec un sang-froid presque surnaturel dans un jeune homme de
+vingt-deux ans, il mesurait d'un coup d'oeil l'étendue du danger,
+la vraie situation des choses, et trouvait sur-le-champ le moyen
+d'éviter le péril, mais de l'éviter pour le vaincre avec plus de
+certitude. Toutes ses actions commencèrent à montrer la confiance
+en soi, la fermeté calme, et personne ne pouvait méconnaître en
+lui un chef futur.
+
+-- Oh! ce sera avec le temps un bon _polkovnik_, disait le vieux
+Tarass; devant Dieu, ce sera un bon _polkovnik_, et il surpassera
+son père.
+
+Pour Andry, il se laissait emporter au charme de la musique des
+balles et des sabres. Il ne savait pas ce que c'était que
+réfléchir, calculer, mesurer ses forces et celles de l'ennemi. Il
+trouvait une volupté folle dans la bataille. Elle lui semblait une
+fête, à ces instants où la tête du combattant brûle, où tout se
+confond à ses regards, où les hommes et les chevaux tombent pêle-
+mêle avec fracas, où il se précipite tête baissée à travers le
+sifflement des balles, frappant à droite et à gauche, sans
+ressentir les coups qui lui sont portés. Plus d'une fois le vieux
+Tarass eut l'occasion d'admirer Andry, lorsque, emporté par sa
+fougue, il se jetait dans des entreprises que n'eût tentées nul
+homme de sang-froid, et réussissait justement par l'excès de sa
+témérité. Le vieux Tarass l'admirait alors, et répétait souvent:
+
+-- Oh! celui-là est un brave; que le diable ne l'emporte pas! ce
+n'est pas Ostap, mais c'est un brave.
+
+Il fut décidé que l'armée marcherait tout droit sur la ville de
+Doubno, où, d'après le bruit public, les habitants avaient
+renfermé beaucoup de richesses. L'intervalle fut parcouru en un
+jour et demi, et les Zaporogues parurent inopinément devant la
+place. Les habitants avaient résolu de se défendre jusqu'à la
+dernière extrémité, préférant mourir sur le seuil de leurs
+demeures que laisser entrer l'ennemi dans leurs murs. Une haute
+muraille en terre entourait toute la ville; là où elle était trop
+basse, s'élevait un parapet en pierre, ou une maison crénelée, ou
+une forte palissade en pieux de chêne. La garnison était
+nombreuse, et sentait toute l'importance de son devoir. À leur
+arrivée, les Zaporogues attaquèrent vigoureusement les ouvrages
+extérieurs; mais ils furent reçus par la mitraille. Les bourgeois,
+les habitants ne voulaient pas non plus rester oisifs, et se
+tenaient en armes sur les remparts. On pouvait voir à leur
+contenance qu'ils se préparaient à une résistance désespérée. Les
+femmes même prenaient part à la défense; des pierres, des sacs de
+sable, des tonneaux de résine enflammée tombaient sur la tête des
+assaillants. Les Zaporogues n'aimaient pas avoir affaire aux
+forteresses; ce n'était pas dans les assauts qu'ils brillaient. Le
+_kochévoï_ ordonna donc la retraite en disant:
+
+-- Ce n'est rien, seigneurs frères, décidons-nous à reculer. Mais
+que je sois un maudit Tatar, et non pas un chrétien, si nous
+laissons sortir un seul habitant. Qu'ils meurent tous de faim
+comme des chiens.
+
+Après avoir battu en retraite, l'armée bloqua étroitement la
+place, et n'ayant rien autre chose à faire, les Cosaques se mirent
+à ravager les environs, à brûler les villages et les meules de
+blé, à lancer leurs chevaux dans les moissons encore sur pied, et
+qui cette année-là avaient récompensé les soins du laboureur par
+une riche croissance. Du haut des murailles, les habitants
+voyaient avec terreur la dévastation de toutes leurs ressources.
+Cependant les Zaporogues, disposés en _kouréni_ comme à la
+_setch_, avaient entouré la ville d'un double rang de chariots.
+Ils fumaient leurs pipes, échangeaient entre eux les armes prises
+à l'ennemi, et jouaient au saute-mouton, à pair et impair,
+regardant la ville avec un sang-froid désespérant; et, pendant la
+nuit, les feux s'allumaient; chaque _kourèn_ faisait bouillir son
+gruau dans d'énormes chaudrons de cuivre; une garde vigilante se
+succédait auprès des feux. Mais bientôt les Zaporogues
+commencèrent à s'ennuyer de leur inaction, et surtout de leur
+sobriété forcée dont nulle action d'éclat ne les dédommageait. Le
+_kochévoï_ ordonna même de doubler la ration de vin, ce qui se
+faisait quelquefois dans l'armée, quand il n'y avait pas
+d'entreprise à tenter. C'était surtout aux jeunes gens, et
+notamment aux fils de Boulba, que déplaisait une pareille vie.
+Andry ne cachait pas son ennui:
+
+-- Tête sans cervelle, lui disait souvent Tarass, souffre,
+Cosaque, tu deviendras _hetman_s[29]. Celui-là n'est pas encore un
+bon soldat qui garde sa présence d'esprit dans la bataille; mais
+celui-là est un bon soldat qui ne s'ennuie jamais, qui sait
+souffrir jusqu'au bout, et, quoi qu'il arrive, finit par faire ce
+qu'il a résolu.
+
+Mais un jeune homme ne peut avoir l'opinion d'un vieillard, car il
+voit les mêmes choses avec d'autres yeux.
+
+Sur ces entrefaites, arriva le _polk_ de Tarass Boulba amené par
+Tovkatch. Il était accompagné de deux _ïésaouls_, d'un greffier et
+d'autres chefs, conduisant une troupe d'environ quatre mille
+hommes. Dans ce nombre, se trouvaient beaucoup de volontaires,
+qui, sans être appelés, avaient pris librement du service, dès
+qu'ils avaient connu le but de l'expédition. Les _ïésaouls_
+apportaient aux fils de Tarass la bénédiction de leur mère, et à
+chacun d'eux une petite image en bois de cyprès, prise au célèbre
+monastère de Mégigorsk à Kiew. Les deux frères se pendirent les
+saintes images au cou, et devinrent tous les deux pensifs en
+songeant à leur vieille mère. Que leur prophétisait cette
+bénédiction? La victoire sur l'ennemi, suivie d'un joyeux retour
+dans la patrie, avec du butin, et surtout de la gloire digne
+d'être éternellement chantée par les joueurs de _bandoura_, ou
+bien...? Mais l'avenir est inconnu; il se tient devant l'homme,
+semblable à l'épais brouillard d'automne qui s'élève des marais.
+Les oiseaux le traversent éperdument, sans se reconnaître, la
+colombe sans voir l'épervier, l'épervier sans voir la colombe, et
+pas un d'eux ne sait s'il est près ou loin de sa fin.
+
+Après la réception des images, Ostap s'occupa de ses affaires de
+chaque jour, et se retira bientôt dans son _kourèn_. Pour Andry,
+il ressentait involontairement un serrement de coeur. Les Cosaques
+avaient déjà pris leur souper. Le soir venait de s'éteindre; une
+belle nuit d'été remplissait l'air. Mais Andry ne rejoignait pas
+son _kourèn_, et ne pensait point à dormir. Il était plongé dans
+la contemplation du spectacle qu'il avait sous les yeux. Une
+innombrable quantité d'étoiles jetaient du haut du ciel une
+lumière pâle et froide. La plaine, dans une vaste étendue, était
+couverte de chariots dispersés, que chargeaient les provisions et
+le butin, et sous lesquels pendaient les seaux à porter le
+goudron. Autour et sous les chariots, se voyaient des groupes de
+Zaporogues étendus dans l'herbe. Ils dormaient dans toutes sortes
+de positions. L'un avait mis un sac sous sa tête, l'autre son
+bonnet; celui-ci s'appuyait sur le flanc de son camarade. Chacun
+portait à sa ceinture un sabre, un mousquet, une petite pipe en
+bois, un briquet et des poinçons. Les boeufs pesants étaient
+couchés, les jambes pliées, en troupes blanchâtres, et
+ressemblaient de loin à de grosses pierres immobiles éparses dans
+la plaine, de tous côtés s'élevaient les sourds ronflements des
+soldats endormis, auxquels répondaient par des hennissements
+sonores les chevaux qu'indignaient leurs entraves.
+
+Cependant, une lueur solennelle et lugubre ajoutait encore à la
+beauté de cette nuit de juillet; c'était le reflet de l'incendie
+des villages d'alentour. Ici, la flamme s'étendait large et
+paisible sur le ciel; là, trouvant un aliment faible, elle
+s'élançait en minces tourbillons jusque sous les étoiles; des
+lambeaux enflammés se détachaient pour se traîner et s'éteindre au
+loin. De ce côté, un monastère aux murs noircis par le feu, se
+tenait sombre et grave comme un moine encapuchonné, montrant à
+chaque reflet sa lugubre grandeur; de cet autre, brûlait le grand
+jardin du couvent. On croyait entendre le sifflement des arbres
+que tordait la flamme, et quand, au sein de l'épaisse fumée,
+jaillissait un rayon lumineux, il éclairait de sa lueur violâtre
+des masses de prunes mûries, et changeait en or de ducats des
+poires qui jaunissaient à travers le sombre feuillage. D'une et
+d'autre parts, pendaient aux créneaux ou aux branches quelque
+moine ou quelque malheureux juif dont le corps se consumait avec
+tout le reste. Une quantité d'oiseaux s'agitaient devant la nappe
+de feu, et, de loin, semblaient autant de petites croix noires. La
+ville dormait, dégarnie de défenseurs. Les flèches des temples,
+les toits des maisons, les créneaux des murs et les pointes des
+palissades s'enflammaient silencieusement du reflet des incendies
+lointains. Andry parcourait les rangs des Cosaques. Les feux,
+autour desquels s'asseyaient les gardes, ne jetaient plus que de
+faibles clartés, et les gardes eux-mêmes se laissaient aller au
+sommeil, après avoir largement satisfait leur appétit cosaque. Il
+s'étonna d'une telle insouciance, pensant qu'il était fort heureux
+qu'on n'eût pas d'ennemi dans le voisinage. Enfin, il s'approcha
+lui-même de l'un des chariots, grimpa sur la couverture, et se
+coucha, le visage en l'air, en mettant ses mains jointes sous sa
+tête; mais il ne put s'endormir, et demeura longtemps à regarder
+le ciel. L'air était pur et transparent; les étoiles qui forment
+la voie lactée étincelaient d'une lumière blanche et confuse. Par
+moments, Andry s'assoupissait, et le premier voile du sommeil lui
+cachait la vue du ciel, qui reparaissait de nouveau. Tout à coup,
+il lui sembla qu'une étrange figure se dessinait rapidement devant
+lui. Croyant que c'était une image créée par le sommeil, et qui
+allait se dissiper, il ouvrit les yeux davantage. Il aperçut
+effectivement une figure pâle, exténuée, qui se penchait sur lui
+et le regardait fixement dans les yeux. Des cheveux longs et noirs
+comme du charbon s'échappaient en désordre d'un voile sombre
+négligemment jeté sur la tête, et l'éclat singulier du regard, le
+teint cadavéreux du visage pouvaient bien faire croire à une
+apparition. Andry saisit à la hâte son mousquet, et s'écria d'une
+voix altérée:
+
+-- Qui es-tu? Si tu es un esprit malin, disparais. Si tu es un
+être vivant, tu as mal pris le temps de rire, je vais te tuer.
+
+Pour toute réponse l'apparition mit le doigt sur ses lèvres,
+semblant implorer le silence. Andry déposa son mousquet, et se mit
+à la regarder avec plus d'attention. À ses longs cheveux, à son
+cou, à sa poitrine demi-nue, il reconnut une femme. Mais ce
+n'était pas une Polonaise; son visage hâve et décharné avait un
+teint olivâtre, les larges pommettes de ses joues s'avançaient en
+saillie, et les paupières de ses yeux étroits se relevaient aux
+angles extérieurs. Plus il contemplait les traits de cette femme,
+plus il y trouvait le souvenir d'un visage connu.
+
+-- Dis-moi, qui es-tu? s'écria-t-il enfin; il me semble que je
+t'ai vue quelque part.
+
+-- Oui, il y a deux ans, à Kiew.
+
+-- Il y a deux ans, à Kiew? répéta Andry en repassant dans sa
+mémoire tout ce que lui rappelait sa vie d'étudiant.
+
+Il la regarda encore une fois avec une profonde attention, puis il
+s'écria tout à coup:
+
+-- Tu es la Tatare, la servante de la fille du _vaïvode_.
+
+-- Chut! dit-elle, en croisant ses mains avec une angoisse
+suppliante, tremblante de peur et regardant de tous côtés si le
+cri d'Andry n'avait réveillé personne.
+
+-- Réponds: comment, et pourquoi es-tu ici? disait Andry d'une
+voix basse et haletante. Où est la demoiselle? est-elle en vie?
+
+-- Elle est dans la ville.
+
+-- Dans la ville! reprit Andry retenant à peine un cri de
+surprise, et sentant que tout son sang lui refluait au coeur.
+Pourquoi dans la ville?
+
+-- Parce que le vieux seigneur y est lui-même. Voilà un an et demi
+qu'il a été fait _vaïvode_ de Doubno.
+
+-- Est-elle mariée?... Mais parle donc, parle donc.
+
+-- Voilà deux jours qu'elle n'a rien mangé,
+
+-- Comment!...
+
+-- Il n'y a plus un morceau de pain dans la ville: depuis
+plusieurs jours les habitants ne mangent que de la terre.»
+
+Andry fut pétrifié.
+
+-- La demoiselle t'a vu du parapet avec les autres Zaporogues.
+Elle m'a dit: «Va, dis au chevalier, s'il se souvient de moi,
+qu'il vienne me trouver; sinon, qu'il te donne au moins un morceau
+de pain pour ma vieille mère, car je ne veux pas la voir mourir
+sous mes yeux. Prie-le, embrasse ses genoux; il a aussi une
+vieille mère; qu'il te donne du pain pour l'amour d'elle.»
+
+Une foule de sentiments divers s'éveillèrent dans le coeur du
+jeune Cosaque.
+
+-- Mais comment as-tu pu venir ici?
+
+-- Par un passage souterrain.
+
+-- Y a-t-il donc un passage souterrain?
+
+-- Oui.
+
+-- Où?
+
+-- Tu ne nous trahiras pas, chevalier?
+
+-- Non, je le jure sur la Sainte Croix.
+
+-- En descendant le ravin, et en traversant le ruisseau à la place
+où croissent des joncs.
+
+-- Et ce passage aboutit dans la ville?
+
+-- Tout droit au monastère.
+
+-- Allons, allons sur-le-champ.
+
+-- Mais, au nom du Christ et de sa sainte mère, un morceau de
+pain.
+
+-- Bien, je vais t'en apporter. Tiens-toi près du chariot, ou
+plutôt couche-toi dessus. Personne ne te verra, tous dorment. Je
+reviens à l'instant.
+
+Et il se dirigea vers les chariots où se trouvaient les provisions
+de son _kourèn_. Le coeur lui battait avec violence. Tout ce
+qu'avait effacé sa vie rude et guerrière de Cosaque, tout le passé
+renaquit aussitôt, et le présent s'évanouit à son tour. Alors
+reparut à la surface de sa mémoire une image de femme avec ses
+beaux bras, sa bouche souriante, ses épaisses nattes de cheveux.
+Non, cette image n'avait jamais disparu pleinement de son âme;
+mais elle avait laissé place à d'autres pensées plus mâles, et
+souvent encore elle troublait le sommeil du jeune Cosaque.
+
+Il marchait, et ses battements de coeur devenaient de plus en plus
+forts à l'idée qu'il la verrait bientôt, et ses genoux tremblaient
+sous lui. Arrivé près des chariots, il oublia pourquoi il était
+venu, et se passa la main sur le front en cherchant à se rappeler
+ce qui l'amenait. Tout à coup il tressaillit, plein d'épouvante à
+l'idée qu'elle se mourait de faim. Il s'empara de plusieurs pains
+noirs; mais la réflexion lui rappela que cette nourriture, bonne
+pour un Zaporogue, serait pour elle trop grossière. Il se souvint
+alors que, la veille, le _kochévoï_ avait reproché aux cuisiniers
+de l'armée d'avoir employé à faire du gruau toute la farine de blé
+noir qui restait, tandis qu'elle devait suffire pour trois jours.
+Assuré donc qu'il trouverait du gruau tout préparé dans les grands
+chaudrons, Andry prit une petite casserole de voyage appartenant à
+son père, et alla trouver le cuisinier de son _kourèn_, qui
+dormait étendu entre deux marmites sous lesquelles fumait encore
+la cendre chaude. À sa grande surprise, il les trouva vides l’une
+et l'autre. Il avait fallu des forces surhumaines pour manger tout
+ce gruau, car son _kourèn_ comptait moins d'hommes que les autres.
+Il continua l'inspection des autres marmites, et ne trouva rien
+nulle part. Involontairement il se rappela le proverbe: «Les
+Zaporogues sont comme les enfants; s'il y a peu, ils s'en
+contentent; s'il y a beaucoup, ils ne laissent rien.» Que faire?
+Il y avait sur le chariot de son père un sac de pains blancs qu'on
+avait pris au pillage d'un monastère. Il s'approcha du chariot,
+mais le sac n'y était plus. Ostap l'avait mis sous sa tête, et
+ronflait étendu par terre. Andry saisit le sac d'une main et
+l'enleva brusquement; la tête d'Ostap frappa sur le sol, et lui-
+même, se dressant à demi éveillé, s'écria sans ouvrir les yeux:
+
+-- Arrêtez, arrêtez le Polonais du diable; attrapez son cheval.
+
+-- Tais-toi, ou je te tue, s'écria Andry plein d'épouvante, en le
+menaçant de son sac.
+
+Mais Ostap s'était tu déjà; il retomba sur la terre, et se remit à
+ronfler de manière à agiter l'herbe que touchait son visage. Andry
+regarda avec terreur de tous côtés. Tout était tranquille; une
+seule tête à la touffe flottante s'était soulevée dans le _kourèn_
+voisin; mais après avoir jeté de vagues regards, elle s'était
+reposée sur la terre. Au bout d'une courte attente, il s'éloigna
+emportant son butin. La Tatare était couchée, respirant à peine.
+
+-- Lève-toi, lui dit-il; allons, tout le monde dort, ne crains
+rien. Es-tu en état de soulever un de ces pains, si je ne puis les
+emporter tous moi-même?
+
+Il mit le sac sur son dos, en prit un second, plein de millet,
+qu'il enleva d'un autre chariot, saisit dans ses mains les pains
+qu'il avait voulu donner à la Tatare, et, courbé sous ce poids, il
+passa intrépidement à travers les rangs des Zaporogues endormis.
+
+-- Andry! dit le vieux Boulba au moment où son fils passa devant
+lui.
+
+Le coeur du jeune homme se glaça. Il s'arrêta, et, tout tremblant,
+répondit à voix basse:
+
+-- Eh bien! quoi?
+
+-- Tu as une femme avec toi. Sur ma parole, je te rosserai demain
+matin d'importance. Les femmes ne te mèneront à rien de bon.
+
+Après avoir dit ces mots, il souleva sa tête sur sa main, et
+considéra attentivement la Tatare enveloppée dans son voile.
+
+Andry se tenait immobile, plus mort que vif, sans oser regarder
+son père en face. Quand il se décida à lever enfin les yeux, il
+reconnut que Boulba s'était endormi, la tête sur la main.
+
+Il fit le signe de la croix; son effroi se dissipa plus vite qu'il
+n'était venu. Quand il se retourna pour s'adresser à la Tatare, il
+la vit devant lui, immobile comme une sombre statue de granit,
+perdue dans son voile, et le reflet d'un incendie lointain éclaira
+tout à coup ses yeux, hagards comme ceux d'un moribond. Il la
+secoua par la manche, et tous deux s'éloignèrent en regardant
+fréquemment derrière eux. Ils descendirent dans un ravin, au fond
+duquel se traînait paresseusement un ruisseau bourbeux, tout
+couvert de joncs croissant sur des mottes de terre. Une fois au
+fond du ravin, la plaine avec le _tabor_ des Zaporogues disparut à
+leurs regards; en se retournant, Andry ne vit plus rien qu'une
+côte escarpée, au sommet de laquelle se balançaient quelques
+herbes sèches et fines, et par-dessus brillait la lune, semblable
+à une faucille d'or. Une brise légère, soufflant de la steppe,
+annonçait la prochaine venue du jour. Mais nulle part on
+n'entendait le chant d'un coq. Depuis longtemps on ne l’avait
+entendu, ni dans la ville, ni dans les environs dévastés. Ils
+franchirent une poutre posée sur le ruisseau, et devant eux se
+dressa l'autre bord, plus haut encore et plus escarpé. Cet endroit
+passait sans doute pour le mieux fortifié de toute l'enceinte par
+la nature, car le parapet en terre qui le couronnait était plus
+bas qu'ailleurs, et l'on n'y voyait pas de sentinelles. Un peu
+plus loin s'élevaient les épaisses murailles du couvent. Toute la
+côte devant eux était couverte de bruyères; entre elle et le
+ruisseau s'étendait un petit plateau où croissaient des joncs de
+hauteur d'homme. La Tatare ôta ses souliers, et s'avança avec
+précaution en soulevant sa robe, parce que le sol mouvant était
+imprégné d'eau. Après avoir conduit péniblement Andry à travers
+les joncs, elle s'arrêta devant un grand tas de branches sèches.
+Quand ils les eurent écartées, ils trouvèrent une espèce de voûte
+souterraine dont l'ouverture n'était pas plus grande que la bouche
+d'un four. La Tatare y entra la première la tête basse, Andry la
+suivit, en se courbant aussi bas que possible pour faire passer
+ses sacs et ses pains, et bientôt tous deux se trouvèrent dans une
+complète obscurité.
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Andry s'avançait péniblement dans l'étroit et sombre souterrain,
+précédé de la Tatare et courbé sous ses sacs de provisions.
+
+-- Bientôt nous pourrons voir, lui dit sa conductrice, nous
+approchons de l'endroit où j'ai laissé une lumière.
+
+En effet, les noires murailles du souterrain commençaient à
+s'éclairer peu à peu. Ils atteignirent une petite plate-forme qui
+semblait être une chapelle, car à l'un des murs était adossée une
+table en forme d'autel, surmontée d'une vieille image noircie de
+la madone catholique. Une petite lampe en argent, suspendue devant
+cette image, l'éclairait de sa lueur pâle. La Tatare se baissa,
+ramassa de terre son chandelier de cuivre dont la tige longue et
+mince était entourée de chaînettes auxquelles pendaient des
+mouchettes, un éteignoir et un poinçon. Elle le prit et alluma la
+chandelle au feu de la lampe. Tous deux continuèrent leur route, à
+demi dans une vive lumière, à demi dans une ombre noire, comme les
+personnages d'un tableau de Gérard delle notti. Le visage du jeune
+chevalier, où brillait la santé et la force, formait un frappant
+contraste avec celui de la Tatare, pâle et exténué. Le passage
+devint insensiblement plus large et plus haut, de manière qu'Andry
+put relever la tête. Il se mit à considérer attentivement les
+parois en terre du passage où il cheminait. Comme aux souterrains
+de Kiew, on y voyait des enfoncements que remplissaient tantôt des
+cercueils, tantôt des ossements épars que l'humidité avait rendus
+mous comme de la pâte. Là aussi gisaient de saints anachorètes qui
+avaient fui le monde et ses séductions. L'humidité était si grande
+en certains endroits, qu'ils avaient de l'eau sous les pieds.
+Andry devait s'arrêter souvent pour donner du repos à sa compagne
+dont la fatigue se renouvelait sans cesse. Un petit morceau de
+pain qu'elle avait dévoré causait une vive douleur à son estomac
+déshabitué de nourriture, et fréquemment elle s'arrêtait sans
+pouvoir quitter la place. Enfin une petite porte en fer apparut
+devant eux.
+
+«Grâce à Dieu, nous sommes arrivés,» dit la Tatare d'une voix
+faible; et elle leva la main pour frapper, mais la force lui
+manqua.
+
+À sa place, Andry frappa vigoureusement sur la porte, qui retentit
+de manière à montrer qu'il y avait par derrière un large espace
+vide; puis le son changea de nature comme s'il se fût prolongé
+sous de hauts arceaux. Deux minutes après, on entendit bruire un
+trousseau de clefs et quelqu'un qui descendait les marches d'un
+escalier tournant. La porte s'ouvrit. Un moine, qui se tenait
+debout, la clef dans une main, une lumière dans l'autre, leur
+livra passage. Andry recula involontairement à la vue d'un moine
+catholique, objet de mépris et de haine pour les Cosaques, qui les
+traitaient encore plus inhumainement que les juifs. Le moine, de
+son côté, recula de quelques pas en voyant un Zaporogue; mais un
+mot que lui dit la Tatare à voix basse le tranquillisa. Il referma
+la porte derrière eux, les conduisit par l'escalier, et bientôt
+ils se trouvèrent sous les hautes et sombres voûtes de l'église.
+
+Devant l'un des autels, tout chargé de cierges, se tenait un
+prêtre à genoux, qui priait à voix basse. À ses côtés étaient
+agenouillés deux jeunes diacres en chasubles violettes ornées de
+dentelles blanches, et des encensoirs dans les mains. Ils
+demandaient un miracle, la délivrance de la ville,
+l'affermissement des courages ébranlés, le don de la patience, la
+fuite du tentateur qui les faisait murmurer, qui leur inspirait
+des idées timides et lâches. Quelques femmes, semblables à des
+spectres, étaient agenouillées aussi, laissant tomber leurs têtes
+sur les dossiers des bancs de bois et des prie-Dieu. Quelques
+hommes restaient appuyés contre les pilastres dans un silence
+morne et découragé. La longue fenêtre aux vitraux peints qui
+surmontait l'autel s'éclaira tout à coup des lueurs rosées de
+l'aube naissante, et des rosaces rouges, bleues, de toutes
+couleurs, se dessinèrent sur le sombre pavé de l'église. Tout le
+choeur fut inondé de jour, et la fumée de l'encens, immobile dans
+l'air, se peignit de toutes les nuances de l'arc-en-ciel. De son
+coin obscur, Andry contemplait avec admiration le miracle opéré
+par la lumière. Dans cet instant, le mugissement solennel de
+l'orgue emplit tout à coup l'église entière[30]. Il enfla de plus
+en plus les sons, éclata comme le roulement du tonnerre, puis
+monta sous les nefs en sons argentins comme des voix de jeunes
+filles, puis répéta son mugissement sonore et se tut brusquement.
+Longtemps après les vibrations firent trembler les arceaux, et
+Andry resta dans l'admiration de cette musique solennelle.
+Quelqu'un le tira par le _pan_ de son caftan.
+
+-- Il est temps, dit la Tatare.
+
+Tous deux traversèrent l'église sans être aperçus, et sortirent
+sur une grande place. Le ciel s'était rougi des feux de l'aurore,
+et tout présageait le lever du soleil. La place, en forme de
+carré, était complètement vide. Au milieu d'elle se trouvaient
+dressées nombre de tables en bois, qui indiquaient que là avait
+été le marché aux provisions. Le sol, qui n'était point pavé,
+portait une épaisse couche de boue desséchée, et toute la place
+était entourée de petites maisons bâties en briques et en terre
+glaise, dont les murs étaient soutenus par des poutres et des
+solives entrecroisées. Leurs toits aigus étaient percés de
+nombreuses lucarnes. Sur un des côtés de la place, près de
+l'église, s'élevait un édifice différent des autres, et qui
+paraissait être l'hôtel de ville. La place entière semblait morte.
+Cependant Andry crut entendre de légers gémissements. Jetant un
+regard autour de lui, il aperçut un groupe d'hommes couchés sans
+mouvement, et les examina, doutant s’ils étaient endormis ou
+morts. À ce moment il trébucha sur quelque chose qu'il n'avait pas
+vu devant lui. C'était le cadavre d'une femme juive. Elle
+paraissait jeune, malgré l'horrible contraction de ses traits. Sa
+tête était enveloppée d'un mouchoir de soie rouge; deux rangs de
+perles ornaient les attaches pendantes de son turban; quelques
+mèches de cheveux crépus tombaient sur son cou décharné; près
+d'elle était couché un petit enfant qui serrait convulsivement sa
+mamelle, qu'il avait tordue à force d'y chercher du lait. Il ne
+criait ni ne pleurait plus; ce n'était qu'au mouvement
+intermittent de son ventre qu'on reconnaissait qu'il n'avait pas
+encore rendu le dernier soupir. Au tournant d'une rue, ils furent
+arrêtés par une sorte de fou furieux qui, voyant le précieux
+fardeau que portait Andry, s'élança sur lui comme un tigre, en
+criant:
+
+-- Du pain! du pain!
+
+Mais ses forces n'étaient pas égales à sa rage; Andry le repoussa,
+et il roula par terre. Mais, ému de compassion, le jeune Cosaque
+lui jeta un pain, que l'autre saisit et se mit à dévorer avec
+voracité, et, sur la place même, cet homme expira dans d'horribles
+convulsions. Presque à chaque pas ils rencontraient des victimes
+de la faim. À la porte d'une maison était assise une vieille
+femme, et l'on ne pouvait dire si elle était morte ou vivante, se
+tenant immobile, la tête penchée sur sa poitrine. Du toit de la
+maison voisine pendait au bout d'une corde le cadavre long et
+maigre d'un homme qui, n'ayant pu supporter jusqu'au bout ses
+souffrances, y avait mis fin par le suicide. À la vue de toutes
+ces horreurs, Andry ne put s'empêcher de demander à la Tatare:
+
+-- Est-il donc possible qu'en un si court espace de temps, tous
+ces gens n'aient plus rien trouvé pour soutenir leur vie! En de
+telles extrémités, l'homme peut se nourrir des substances que la
+loi défend.
+
+-- On a tout mangé, répondit la Tatare, toutes les bêtes; on ne
+trouverait plus un cheval, plus un chien, plus une souris dans la
+ville entière. Nous n'avons jamais rassemblé de provisions; l'on
+amenait tout de la campagne.
+
+-- Mais, en mourant d'une mort si cruelle, comment pouvez-vous
+penser encore à défendre la ville?
+
+-- Peut-être que le _vaïvode_ l'aurait rendue; mais, hier matin le
+_polkovnik_, qui se trouve à Boujany, a envoyé un faucon porteur
+d'un billet où il disait qu'on se défendit encore, qu'il
+s'avançait pour faire lever le siège, et qu'il n'attendait plus
+que l'arrivée d'un autre _polk_ afin d'agir ensemble; maintenant
+nous attendons leur secours à toute minute. Mais nous voici devant
+la maison.»
+
+Andry avait déjà vu de loin une maison qui ne ressemblait pas aux
+autres, et qui paraissait avoir été construite par un architecte
+italien. Elle était en briques, et à deux étages. Les fenêtres du
+rez-de-chaussée s'encadraient dans des ornements de pierre très en
+relief; l’étage supérieur se composait de petits arceaux formant
+galerie; entre les piliers et aux encoignures, se voyaient des
+grilles en fer portant les armoiries de la famille. Un large
+escalier en briques peintes descendait jusqu'à la place. Sur les
+dernières marches étaient assis deux gardes qui soutenaient d'une
+main leurs hallebardes, de l'autre leurs têtes, et ressemblaient
+plus à des statues qu'à des êtres vivants. Ils ne firent nulle
+attention à ceux qui montaient l'escalier, au haut duquel Andry et
+son guide trouvèrent un chevalier couvert d'une riche armure,
+tenant en main un livre de prières. Il souleva lentement ses
+paupières alourdies; mais la Tatare lui dit un mot, et il les
+laissa retomber sur les pages de son livre. Ils entrèrent dans une
+salle assez spacieuse qui semblait servir aux réceptions. Elle
+était remplie de soldats, d'échansons, de chasseurs, de valets, de
+toute la domesticité que chaque seigneur polonais croyait
+nécessaire à son rang. Tous se tenaient assis et silencieux. On
+sentait la fumée d'un cierge qui venait de s'éteindre, et deux
+autres brûlaient encore sur d'immenses chandeliers de la grandeur
+d'un homme, bien que le jour éclairât depuis longtemps la large
+fenêtre à grillage. Andry allait s'avancer vers une grande porte
+en chêne, ornée d'armoiries et de ciselures; mais la Tatare
+l'arrêta, et lui montra une petite porte découpée dans le mur de
+côté. Ils entrèrent dans un corridor, puis dans une chambre
+qu'Andry examina avec attention. Le mince rayon du jour, qui
+s'introduisait par une fente des contrevents, posait une raie
+lumineuse sur un rideau d'étoffe rouge, sur une corniche dorée,
+sur un cadre de tableau. La Tatare dit à Andry de rester là; puis
+elle ouvrit la porte d'une autre chambre où brillait de la
+lumière. Il entendit le faible chuchotement d'une voix qui le fit
+tressaillir. Au moment où la porte s'était ouverte, il avait
+aperçu la svelte figure d'une jeune femme. La Tatare revint
+bientôt, et lui dit d'entrer. Il passa le seuil, et la porte se
+reforma derrière lui. Deux cierges étaient allumés dans la
+chambre, ainsi qu'une lampe devant une sainte image, sous
+laquelle, suivant l'usage catholique, se trouvait un prie-Dieu.
+Mais ce n'était point là ce que cherchaient ses regards. Il tourna
+la tête d'un autre côté, et vit une femme qui semblait s'être
+arrêtée au milieu d'un mouvement rapide. Elle s'élançait vers lui,
+mais se tenait immobile. Lui-même resta cloué sur sa place. Ce
+n'était pas la personne qu'il croyait revoir, celle qu'il avait
+connue. Elle était devenue bien plus belle. Naguère, il y avait en
+elle quelque chose d'incomplet, d'inachevé: maintenant, elle
+ressemblait à la création d'un artiste qui vient de lui donner la
+dernière main; naguère c'était une jeune fille espiègle,
+maintenant c'était une femme accomplie, et dans toute la splendeur
+de sa beauté. Ses yeux levés n'exprimaient plus une simple ébauche
+du sentiment, mais le sentiment complet. N'ayant pas eu le temps
+de sécher, ses larmes répandaient sur son regard un vernis
+brillant. Son cou, ses épaules et sa gorge avaient atteint les
+vraies limites de la beauté développée. Une partie de ses épaisses
+tresses de cheveux étaient retenues sur la tête par un peigne; les
+autres tombaient en longues ondulations sur ses épaules et ses
+bras. Non seulement sa grande pâleur n'altérait pas sa beauté,
+mais elle lui donnait au contraire un charme irrésistible. Andry
+ressentait comme une terreur religieuse; il continuait à se tenir
+immobile. Elle aussi restait frappée à l'aspect du jeune Cosaque
+qui se montrait avec les avantages de sa mâle jeunesse. La fermeté
+brillait dans ses yeux couverts d'un sourcil de velours; la santé
+et la fraîcheur sur ses joues hâlées. Sa moustache noire luisait
+comme la soie.
+
+-- Je n'ai pas la force de te rendre grâce, généreux chevalier,
+dit-elle d'une voix tremblante. Dieu seul peut te récompenser...
+
+Elle baissa les yeux, que couvrirent des blanches paupières,
+garnies de longs cils sombres. Toute sa tête se pencha, et une
+légère rougeur colora le bas de son visage. Andry ne savait que
+lui répondre. Il aurait bien voulu lui exprimer tout ce que
+ressentait son âme, et l'exprimer avec autant de feu qu'il le
+sentait, mais il ne put y parvenir. Sa bouche semblait fermée par
+une puissance inconnue; le son manquait à sa voix. Il reconnut que
+ce n'était pas à lui, élevé au séminaire, et menant depuis une vie
+guerrière et nomade, qu'il appartenait de répondre, et il
+s'indigna contre sa nature de Cosaque.
+
+À ce moment, la Tatare entra dans la chambre. Elle avait eu déjà
+le temps de couper en morceaux le pain qu'avait apporté Andry, et
+elle le présenta à sa maîtresse sur un plateau d'or. La jeune
+femme la regarda, puis regarda le pain, puis arrêta enfin ses yeux
+sur Andry. Ce regard, ému et reconnaissant, où se lisait
+l'impuissance de s'exprimer avec la langue, fut mieux compris
+d'Andry que ne l'eussent été de longs discours. Son âme se sentit
+légère; il lui sembla qu'on l'avait déliée. Il allait parler,
+quand tout à coup la jeune femme se tourna vers sa suivante, et
+lui dit avec inquiétude:
+
+-- Et ma mère? lui as-tu porté du pain?
+
+-- Elle dort.
+
+-- Et à mon père?
+
+-- Je lui en ai porté. Il a dit qu'il viendrait lui même remercier
+le chevalier.
+
+Rassurée, elle prit le pain et le porta à ses lèvres. Andry la
+regardait avec une joie inexprimable rompre ce pain et le manger
+avidement, quand tout à coup il se rappela ce fou furieux qu'il
+avait vu mourir pour avoir dévoré un morceau de pain. Il pâlit et,
+la saisissant par le bras:
+
+-- Assez, lui dit-il, ne mange pas davantage. Il y a si longtemps
+que tu n'as pris de nourriture que le pain te ferait mal.
+
+Elle laissa aussitôt retomber son bras, et, déposant le pain sur
+le plateau, elle regarda Andry comme eût fait un enfant docile.
+
+-- Ô ma reine! s'écria Andry avec transport, ordonne ce que tu
+voudras. Demande-moi la chose la plus impossible qu'il y ait au
+monde; je courrai t’obéir. Dis-moi de faire ce que ne ferait nul
+homme, je le ferai; je me perdrai pour toi. Ce me serait si doux,
+je le jure par la Sainte Croix, que je ne saurais te dire combien
+ce me serait doux. J'ai trois villages; la moitié des troupeaux de
+chevaux de mon père m'appartient; tout ce que ma mère lui a donné
+en dot, et tout ce qu'elle lui cache, tout cela est à moi.
+Personne de nos Cosaques n'a des armes pareilles aux miennes. Pour
+la seule poignée de mon sabre, on me donne un grand troupeau de
+chevaux et trois mille moutons! Eh bien! j'abandonnerai tout cela,
+je le brûlerai, j'en jetterai la cendre au vent, si tu me dis une
+seule parole, si tu fais un seul mouvement de ton sourcil noir!
+Peut-être tout ce que je dis n'est que folies et sottises; je sais
+bien qu'il ne m'appartient pas, à moi qui ai passé ma vie dans la
+_setch_, de parler comme on parle là où se trouvent les rois, les
+princes, et les plus nobles parmi les chevaliers. Je vois bien que
+tu es une autre créature de Dieu que nous autres, et que les
+autres femmes et filles des seigneurs restent loin derrière toi.
+
+Avec une surprise croissante, sans perdre un mot, et toute à son
+attention, la jeune fille écoutait ces discours pleins de
+franchise et de chaleur, où se montrait une âme jeune et forte.
+Elle pencha son beau visage en avant, ouvrit la bouche et voulut
+parler; mais elle se retint brusquement, en songeant que ce jeune
+chevalier tenait à un autre parti, et que son père, ses frères,
+ses compatriotes, restaient des ennemis farouches; en songeant que
+les terribles Zaporogues tenaient la ville bloquée de tous côtés,
+vouant les habitants à une mort certaine. Ses yeux se remplirent
+de larmes. Elle prit un mouchoir brodé en soie et, s'en couvrant
+le visage pour lui cacher sa douleur, elle s'assit sur un siège où
+elle resta longtemps immobile, la tête renversée, et mordant sa
+lèvre inférieure de ses dents d'ivoire, comme si elle eût ressenti
+la piqûre d'une bête venimeuse.
+
+-- Dis-moi une seule parole, reprit Andry, la prenant par sa main
+douce comme la soie.
+
+Mais elle se taisait, sans se découvrir le visage, et restait
+immobile.
+
+-- Pourquoi cette tristesse, dis-moi? pourquoi tant de tristesse?
+
+Elle ôta son mouchoir de ses yeux, écarta les cheveux qui lui
+couvraient le visage, et laissa échapper ses plaintes d'une voix
+affaiblie, qui ressemblait au triste et léger bruissement des
+joncs qu'agite le vent du soir:
+
+-- Ne suis-je pas digne d'une éternelle pitié? La mère qui m'a
+mise au monde n'est-elle pas malheureuse? Mon sort n'est-il pas
+bien amer? Ô mon destin, n'es-tu pas mon bourreau? Tu as conduit à
+mes pieds les plus dignes gentilshommes, les plus riches
+seigneurs, des comtes et des barons étrangers, et toute la fleur
+de notre noblesse. Chacun d'eux aurait considéré mon amour comme
+la plus grande des félicités. Je n'aurais eu qu'à faire un choix,
+et le plus beau, le plus noble serait devenu mon époux. Pour aucun
+d'eux, ô mon cruel destin, tu n'as fait parler mon coeur; mais tu
+l'as fait parler, ce faible coeur, pour un étranger, pour un
+ennemi, sans égard aux meilleurs chevaliers de ma patrie.
+Pourquoi, pour quel péché, pour quel crime, m’as-tu persécutée
+impitoyablement, ô sainte mère de Dieu? Mes jours se passaient
+dans l'abondance et la richesse. Les mets les plus recherchés, les
+vins les plus précieux faisaient mon habituelle nourriture. Et
+pourquoi? pour me faire mourir enfin d'une mort horrible, comme ne
+meurt aucun mendiant dans le royaume! et c'est peu que je sois
+condamnée à un sort si cruel; c'est peu que je sois obligée de
+voir, avant ma propre fin, mon père et ma mère expirer dans
+d'affreuses souffrances, eux pour qui j'aurais cent fois donné ma
+vie. C'est peu que tout cela. Il faut, avant ma mort, que je le
+revoie et que je l'entende; il faut que ses paroles me déchirent
+le coeur, que mon sort redouble d'amertume, qu'il me soit encore
+plus pénible d'abandonner ma jeune vie, que ma mort devienne plus
+épouvantable, et qu'en mourant je vous fasse encore plus de
+reproches, à toi, mon destin cruel, et à toi (pardonne mon péché),
+ô sainte mère de Dieu.
+
+Quand elle se tut, une expression de douleur et d'abattement se
+peignit sur son visage, sur son front tristement penché et sur ses
+joues sillonnées de larmes.
+
+-- Non, il ne sera pas dit, s'écria Andry, que la plus belle et la
+meilleure des femmes ait à subir un sort si lamentable, quand elle
+est née pour que tout ce qu'il y a de plus élevé au monde
+s'incline devant elle comme devant une sainte image. Non tu ne
+mourras pas, je le jure par ma naissance et par tout ce qui m'est
+cher, tu ne mourras pas! Mais si rien ne peut conjurer ton
+malheureux sort, si rien ne peut te sauver, ni la force, ni la
+bravoure, ni la prière, nous mourrons ensemble, et je mourrai
+avant toi, devant toi, et ce n'est que mort qu'on pourra me
+séparer de toi.
+
+-- Ne t'abuse pas, chevalier, et ne m'abuse pas moi-même, lui
+répondit-elle en secouant lentement la tête. Je ne sais que trop
+bien qu'il ne t'est pas possible de m'aimer; je connais ton
+devoir. Tu as un père, des amis, une patrie qui t'appellent, et
+nous sommes tes ennemis.
+
+-- Eh! que me font mes amis, ma patrie, mon père? reprit Andry, en
+relevant fièrement le front et redressant sa taille droite et
+svelte comme un jonc du Dniepr. Si tu crois cela, voilà ce que je
+vais te dire: je n'ai personne, personne, personne, répéta-t-il
+obstinément, en faisant ce geste par lequel un Cosaque exprime un
+parti pris et une volonté irrévocable. Qui m'a dit que l'Ukraine
+est ma patrie? Qui me l'a donnée pour patrie? La patrie est ce que
+notre âme désire, révère, ce qui nous est plus cher que tout. Ma
+patrie, c'est toi, Et cette patrie-là, je ne l'abandonnerai plus
+tant que je serai vivant, je la porterai dans mon coeur. Qu'on
+vienne l'en arracher!
+
+Immobile un instant, elle le regarda droit aux yeux, et soudain,
+avec toute l'impétuosité dont est capable une femme qui ne vit que
+par les élans du coeur, elle se jeta à son cou, le serra dans ses
+bras, et se mit à sangloter. Dans ce moment la rue retentit de
+cris confus, de trompettes et de tambours. Mais Andry ne les
+entendait pas; il ne sentait rien autre chose que la tiède
+respiration de la jeune fille qui lui caressait la joue, que ses
+larmes qui lui baignaient le visage, que ses longs cheveux qui lui
+enveloppaient la tête d'un réseau soyeux et odorant.
+
+Tout à coup la Tatare entra dans la chambre en jetant des cris de
+joie.
+
+-- Nous sommes sauvés, disait-elle toute hors d'elle-même; les
+nôtres sont entrés dans la ville, amenant du pain, de la farine,
+et des Zaporogues prisonniers.
+
+Mais ni l'un ni l'autre ne fit attention à ce qu'elle disait. Dans
+le délire de sa passion, Andry posa ses lèvres sur la bouche qui
+effleurait sa joue, et cette bouche ne resta pas sans réponse.
+
+Et le Cosaque fut perdu, perdu pour toute la chevalerie cosaque.
+Il ne verra plus ni la _setch_, ni les villages de ses pères, ni
+le temple de Dieu. Et l'Ukraine non plus ne reverra pas l'un des
+plus braves de ses enfants. Le vieux Tarass s'arrachera une
+poignée de ses cheveux gris, et il maudira le jour et l'heure où
+il a, pour sa propre honte, donné naissance à un tel fils!
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Le _tabor_ des Zaporogues était rempli de bruit et de mouvement.
+D'abord personne ne pouvait exactement expliquer comment un
+détachement de troupes royales avait pénétré dans la ville. Ce fut
+plus tard qu'on s'aperçut que tout le _kourèn_ de Peréiaslav,
+placé devant une des portes de la ville, était resté la veille
+ivre mort; il n'était donc pas étonnant que la moitié des Cosaques
+qui le composaient eût été tuée et l'autre moitié prisonnière,
+sans qu'ils eussent eu le temps de se reconnaître. Avant que les
+_kouréni_ voisins, éveillés par le bruit, eussent pu prendre les
+armes, le détachement entrait déjà dans la ville, et ses derniers
+rangs soutenaient la fusillade contre les Zaporogues mal éveillés
+qui se jetaient sur eux en désordre. Le _kochevoï_ fit rassembler
+l'armée, et lorsque tous les soldats réunis en cercle, le bonnet à
+la main, eurent fait silence, il leur dit:
+
+-- Voilà donc, seigneurs frères, ce qui est arrivé cette nuit;
+voilà jusqu'où peut conduire l'ivresse; voilà l'injure que nous a
+faite l'ennemi! Il paraît que c'est là votre habitude: si l'on
+vous double la ration, vous êtes prêts à vous soûler de telle
+sorte que l'ennemi du nom chrétien peut non seulement vous ôter
+vos pantalons, mais même vous éternuer au visage, sans que vous y
+fassiez attention.
+
+Tous les Cosaques tenaient la tête basse, sentant bien qu'ils
+étaient coupables. Le seul _ataman_ du _kourèn_ de Nésamaïko[31],
+Koukoubenko, éleva la voix.
+
+-- Arrête, père, lui dit-il; quoiqu'il ne soit pas écrit dans la
+loi qu'on puisse faire quelque observation quand le _kochevoï_
+parle devant toute l'armée, cependant, l'affaire ne s'étant point
+passée comme tu l'as dit, il faut parler. Tes reproches ne sont
+pas complètement justes. Les Cosaques eussent été fautifs et
+dignes de la mort s'ils s'étaient enivrés pendant la marche, la
+bataille, ou un travail important et difficile; mais nous étions
+là sans rien faire, à nous ennuyer devant cette ville. Il n'y
+avait ni carême, ni aucune abstinence ordonnée par l'Église.
+Comment veux-tu donc que l'homme ne boive pas quand il n'a rien à
+faire? il n'y a point de péché à cela. Mais nous allons leur
+montrer maintenant ce que c'est que d'attaquer des gens
+inoffensifs. Nous les avons bien battus auparavant nous allons
+maintenant les battre de manière qu'ils n'emportent pas leurs
+talons à la maison.
+
+Le discours du _kourennoï_ plut aux Cosaques. Ils relevèrent leurs
+têtes baissées, et beaucoup d'entre eux firent un signe de
+satisfaction, en disant:
+
+-- Koukoubenko a bien parlé.
+
+Et Tarass Boulba, qui se tenait non loin du _kochévoï_, ajouta:
+
+-- Il paraît, _kochévoï_, que Koukoubenko a dit la vérité. Que
+répondras-tu à cela?
+
+-- Ce que je répondrai? je répondrai: Heureux le père qui a donné
+naissance à un pareil fils! Il n'y a pas une grande sagesse à dire
+un mot de reproche; mais il y a une grande sagesse à dire un mot
+qui, sans se moquer du malheur de l'homme, le ranime, lui rende du
+courage, comme les éperons rendent du courage à un cheval que
+l'abreuvoir a rafraîchi. Je voulais moi-même vous dire ensuite une
+parole consolante; mais Koukoubenko m'a prévenu.
+
+-- Le _kochévoï_ a bien parlé! s'écria-t-on dans les rangs des
+Zaporogues.
+
+-- C'est une bonne parole, disaient les autres.
+
+Et même les plus vieux, qui se tenaient là comme des pigeons gris,
+firent avec leurs moustaches une grimace de satisfaction, et
+dirent:
+
+-- Oui, c'est une parole bien dite.
+
+-- Maintenant, écoutez-moi, seigneurs, continua le _kochévoï_.
+Prendre une forteresse, en escalader les murs, ou bien y percer
+des trous à la manière des rats, comme font les maîtres allemands
+(qu'ils voient le diable en songe!), c'est indécent et nullement
+l'affaire des Cosaques. Je ne crois pas que l'ennemi soit entré
+dans la ville avec de grandes provisions. Il ne menait pus avec
+lui beaucoup de chariots. Les habitants de la ville sont affamés,
+ce qui veut dire qu'ils mangeront tout d'une fois; et quant au
+foin pour les chevaux, ma foi, je ne sais guère où ils en
+trouveront, à moins que quelqu'un de leurs saints ne leur en jette
+du haut du ciel... Mais ceci, il n'y a que Dieu qui le sache, car
+leurs prêtres ne sont forts qu'en paroles. Pour cette raison ou
+pour une autre, ils finiront par sortir de la ville. Qu'on se
+divise donc en trois corps, et qu'on les place devant les trois
+portes cinq _kouréni_ devant la principale, et trois _kouréni_
+devant chacune des deux autres. Que le _kourèn_ de Diadniv et
+celui de Korsoun se mettent en embuscade: le _polkovnik_ Tarass
+Boulba, avec tout son _polk_, aussi en embuscade. Les _kouréni_ de
+Titareff et de Tounnocheff, en réserve du côté droit; ceux de
+Tcherbinoff et de Stéblikiv, du côté gauche. Et vous, sortez des
+rangs, jeunes gens qui vous sentez les dents aiguës pour insulter,
+pour exciter l'ennemi. Le Polonais n'a pas de cervelle; il ne sait
+pas supporter les injures, et peut-être qu'aujourd'hui même ils
+passeront les portes. Que chaque _ataman_ fasse la revue de son
+_kourèn_, et, s'il ne le trouve pas au complet, qu'il prenne du
+monde dans les débris de celui de Périaslav. Visitez bien toutes
+choses; qu'on donne à chaque Cosaque un verre de vin pour le
+dégriser, et un pain. Mais je crois qu'ils sont assez rassasiés de
+ce qu'ils ont mangé hier, car, en vérité, ils ont tellement bâfré
+toute la nuit, que, si je m'étonne d'une chose, c'est qu'ils ne
+soient pas tous crevés. Et voici encore un ordre que je donne: Si
+quelque cabaretier juif s'avise de vendre un seul verre de vin à
+un seul Cosaque, je lui ferai clouer au front une oreille de
+cochon, et je le ferai pendre la tête en bas. À l'oeuvre, frères!
+à l'oeuvre!
+
+C'est ainsi que le _kochévoï_ distribua ses ordres. Tous le
+saluèrent en se courbant jusqu'à la ceinture, et, prenant la route
+de leurs chariots, ils ne remirent leurs bonnets qu'arrivés à une
+grande distance. Tous commencèrent à s'équiper, à essayer leurs
+lances et leurs sabres, à remplir de poudre leurs poudrières, à
+préparer leurs chariots et à choisir leurs montures.
+
+En rejoignant son campement, Tarass se mit à penser, sans le
+deviner toutefois, à ce qu'était devenu Andry. L'avait-on pris et
+garrotté, pendant son sommeil, avec les autres? Mais non, Andry
+n'est pas homme à se rendre vivant. On ne l'avait pas non plus
+trouvé parmi les morts. Tout pensif, Tarass cheminait devant son
+_polk_, sans entendre que quelqu'un l'appelait depuis longtemps
+par son nom.
+
+-- Qui me demande? dit-il enfin en sortant de sa rêverie.
+
+Le juif Yankel était devant lui.
+
+-- Seigneur _polkovnik_, seigneur _polkovnik_, disait il d'une
+voix brève et entrecoupée, comme s'il voulait lui faire part d'une
+nouvelle importante, j'ai été dans la ville, seigneur _polkovnik_.
+
+Tarass regarda le juif d'un air ébahi:
+
+-- Qui diable t'a mené là?
+
+-- Je vais vous le raconter, dit Yankel. Dès que j'entendis du
+bruit au lever du soleil et que les Cosaques tirèrent des coups de
+fusil, je pris mon caftan, et, sans le mettre, je me mis à courir.
+Ce n'est qu'en route que je passai les manches; car je voulais
+savoir moi-même la cause de ce bruit, et pourquoi les Cosaques
+tiraient de si bonne heure. J'arrivai aux portes de la ville au
+moment où entrait la queue du convoi. Je regarde, et que vois-je
+l'officier Galandowitch. C'est un homme que je connais; il me doit
+cent ducats depuis trois ans. Et moi, je me mis à le suivre comme
+pour réclamer ma créance, et voilà comment je suis entré dans la
+ville.
+
+-- Eh quoi! tu es entré dans la ville, et tu voulais encore lui
+faire payer sa dette? lui dit Boulba. Comment donc ne t’a-t-il pas
+fait pendre comme un chien?
+
+-- Certes, il voulait me faire pendre, répondit le juif; ses gens
+m'avaient déjà passé la corde au cou. Mais je me mis à supplier le
+seigneur; je lui dis que j'attendrais le payement de ma créance
+aussi longtemps qu'il le voudrait, et je promis de lui prêter
+encore de l'argent, s'il voulait m'aider à me faire rendre ce que
+me doivent d'autres chevaliers; car, à dire vrai, le seigneur
+officier n'a pas un ducat dans la poche, tout comme s'il était
+Cosaque, quoiqu'il ait des villages, des maisons, quatre châteaux
+et des steppes qui s'étendent jusqu'à Chklov. Et maintenant, si
+les juifs de Breslav ne l'eussent pas équipé, il n'aurait pas pu
+aller à la guerre. C'est aussi pour cela qu'il n'a point paru à la
+diète.
+
+-- Qu'as-tu donc fait dans la ville? as-tu vu les nôtres?
+
+-- Comment donc! il y en a beaucoup des nôtres: Itska, Rakhoum,
+Khaïvalkh, l'intendant...
+
+-- Qu'ils périssent tous, les chiens! s'écria Tarass en colère.
+Que viens-tu me mettre sous le nez ta maudite race de juifs? je te
+parle de nos Zaporogues.
+
+-- Je n'ai pas vu nos Zaporogues; mais j'ai vu le seigneur Andry.
+
+-- Tu as vu Andry? dit Boulba. Eh bien! quoi? comment? où l'as-tu
+vu? dans une fosse, dans une prison, attaché, enchaîné?
+
+-- Qui aurait osé attacher le seigneur Andry? c'est à présent l'un
+des plus grands chevaliers. Je ne l'aurais presque pas reconnu.
+Les brassards sont en or, la ceinture est en or, il n'y a que de
+l'or sur lui. Il est tout étincelant d'or, comme quand au
+printemps le soleil reluit sur l'herbe. Et le _vaïvode_ lui a
+donné son meilleur cheval; ce cheval seul coûte deux cents ducats.
+
+Boulba resta stupéfait:
+
+-- Pourquoi donc a-t-il mis une armure qui ne lui appartient pas?
+Parce qu'elle était meilleure que la sienne; c'est pour cela qu'il
+l'a mise. Et maintenant il parcourt les rangs, et d'autres
+parcourent les rangs, et il enseigne, et on l'enseigne, comme s'il
+était le plus riche des seigneurs polonais.
+
+-- Qui donc le force à faire tout cela?
+
+-- Je ne dis pas qu'on l'ait forcé. Est-ce que le seigneur Tarass
+ne sait pas qu'il est passé dans l'autre parti par sa propre
+volonté?
+
+-- Qui a passé?
+
+-- Le seigneur Andry.
+
+-- Où a-t-il passé?
+
+-- Il a passé dans l'autre parti; il est maintenant des leurs.
+
+-- Tu mens, oreille de cochon.
+
+-- Comment est-il possible que je mente? Suis-je un sot, pour
+mentir contre ma propre tête? Est-ce que je ne sais pas qu'on pend
+un juif comme un chien, s'il ose mentir devant un seigneur?
+
+-- C'est-à-dire que, d'après toi, il a vendu sa patrie et sa
+religion?
+
+-- Je ne dis pas qu'il ait vendu quelque chose; je dis seulement
+qu'il a passé dans l'autre parti.
+
+-- Tu mens, juif du diable; une telle chose ne s'est jamais vue
+sur la terre chrétienne. Tu mens, chien.
+
+-- Que l'herbe croisse sur le seuil de ma maison, si je mens. Que
+chacun crache sur le tombeau de mon père, de ma mère, de mon beau-
+père, de mon grand-père et du père de ma mère, si je mens. Si le
+seigneur le désire, je vais lui dire pourquoi il a passé.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- Le _vaïvode_ a une fille qui est si belle, mon saint Dieu, si
+belle...
+
+Ici le juif essaya d'exprimer par ses gestes la beauté de cette
+fille, en écartant les mains, en clignant des yeux, et en relevant
+le coin de la bouche comme s'il goûtait quelque chose de doux.
+
+-- Eh bien, quoi? Après...
+
+-- C'est pour elle qu'il a passé de l'autre côté. Quand un homme
+devient amoureux, il est comme une semelle qu'on met tremper dans
+l'eau pour la plier ensuite comme on veut.
+
+Boulba se mit à réfléchir profondément. Il se rappela que
+l'influence d'une faible femme était grande; qu'elle avait déjà
+perdu bien des hommes forts, et que la nature d'Andry était
+fragile par ce côté. Il se tenait immobile, comme planté à sa
+place.
+
+-- Écoute, seigneur; je raconterai tout au seigneur, dit le juif
+Dès que j'entendis le bruit du matin, dès que je vis qu'on entrait
+dans la ville, j'emportai avec moi, à tout événement, une rangée
+de perles, car il y a des demoiselles dans la ville; et s'il y a
+des demoiselles, me dis-je à moi-même, elles achèteront mes
+perles, n'eussent-elles rien à manger. Et dès que les gens de
+l'officier polonais m'eurent lâché, je courus à la maison du
+_vaïvode_, pour y vendre mes perles. J'appris tout d'une servante
+tatare; elle m'a dit que la noce se ferait dès qu'on aurait chassé
+les Zaporogues. Le seigneur Andry a promis de chasser les
+Zaporogues.
+
+-- Et tu ne l'as pas tué sur place, ce fils du diable? s'écria
+Boulba.
+
+-- Pourquoi le tuer? Il a passé volontairement. Où est la faute de
+l'homme? Il est allé là où il se trouvait mieux.
+
+-- Et tu l'as vu en face?
+
+-- En face, certainement. Quel superbe guerrier? il est plus beau
+que tous les autres. Que Dieu lui donne bonne santé! Il m'a
+reconnu à l'instant même, et quand je m'approchai de lui, il m'a
+dit...
+
+-- Qu'est-ce qu'il t'a dit?
+
+-- Il m'a dit!... c'est-à-dire il a commencé par me faire un signe
+du doigt, et puis il m'a dit: «Yankel!» Et moi: «Seigneur Andry!»
+Et lui: «Yankel, dis à mon père, à mon frère, aux Cosaques, aux
+Zaporogues, dis à tout le monde que mon père n'est plus mon père,
+que mon frère n'est plus mon frère, que mes camarades ne sont plus
+mes camarades, et que je veux me battre contre eux tous, contre
+eux tous.»
+
+-- Tu mens, Judas! s'écria Tarass hors de lui; tu mens, chien. Tu
+as crucifié le Christ, homme maudit de Dieu. Je te tuerai, Satan.
+Sauve-toi, si tu ne veux pas rester mort sur le coup.
+
+En disant cela, Tarass tira son sabre. Le juif épouvanté se mit à
+courir de toute la rapidité de ses sèches et longues jambes; et
+longtemps il courut, sans tourner la tête, à travers les chariots
+des Cosaques, et longtemps encore dans la plaine, quoique Tarass
+ne l'eût pas poursuivi, réfléchissant qu'il était indigne de lui
+de s'abandonner à sa colère contre un malheureux qui n'en pouvait
+mais.
+
+Boulba se souvint alors qu'il avait vu, la nuit précédente, Andry
+traverser le _tabor_ menant une femme avec lui. Il baissa sa tête
+grise, et cependant il ne voulait pas croire encore qu'une action
+aussi infâme eût été commise, et que son propre fils eût pu vendre
+ainsi sa religion et son âme.
+
+Enfin il conduisit son _polk_ à la place qui lui était désignée,
+derrière le seul bois que les Cosaques n'eussent pas encore brûlé.
+Cependant les Zaporogues, à pied et à cheval se mettaient en
+marche dans la direction des trois portes de la ville. L'un après
+l'autre défilaient les divers _kouréni_, composant l'armée. Il ne
+manquait que le seul _kourèn_ de Peréiaslav; les Cosaques qui le
+composaient avaient bu la veille tout ce qu'ils devaient boire en
+leur vie. Tel s'était réveillé garrotté dans les mains des
+ennemis; tel avait passé endormi de la vie à la mort, et leur
+_ataman_ lui-même, Khlib, s'était trouvé sans pantalon et sans
+vêtement supérieur au milieu du camp polonais.
+
+On s'aperçut dans la ville du mouvement des Cosaques. Toute la
+population accourut sur les remparts, et un tableau animé se
+présenta aux yeux des Zaporogues. Les chevaliers polonais, plus
+richement vêtus l'un que l'autre, occupaient la muraille. Leurs
+casques en cuivre, surmontés de plumes blanches comme celles du
+cygne, étincelaient au soleil; d'autres portaient de petits
+bonnets, roses ou bleus, penchés sur l'oreille, et des caftans aux
+manches flottantes, brodés d'or ou de soieries. Leurs sabres et
+leurs mousquets, qu'ils achetaient à grand prix, étaient, comme
+tout leur costume, chargés d'ornements. Au premier rang, se tenait
+plein de fierté, portant un bonnet rouge et or, le colonel de la
+ville de Boudjak. Plus grand et plus gros que tous les autres, il
+était serré dans son riche caftan. Plus loin, près d'une porte
+latérale, se tenait un autre colonel, petit homme maigre et sec.
+Ses petits yeux vifs lançaient des regards perçants sous leurs
+sourcils épais. Il se tournait avec vivacité, en désignant les
+postes de sa main effilée, et distribuant des ordres. On voyait
+que, malgré sa taille chétive, c'était un homme de guerre. Près de
+lui se trouvait un officier long et fluet, portant d'épaisses
+moustaches sur un visage rouge. Ce Seigneur aimait les festins et
+l'hydromel capiteux. Derrière eux était groupée une foule de
+petits gentillâtres qui s'étaient armés, les uns à leurs propres
+frais, les autres aux frais de la couronne, ou avec l'aide de
+l'argent des juifs, auxquels ils avaient engagé tout ce que
+contenaient les petits castels de leurs pères. Il y avait encore
+une foule de ces clients parasites que les sénateurs menaient avec
+eux pour leur faire cortège, qui, la veille, volaient du buffet ou
+de la table quelque coupe d'argent, et, le lendemain, montaient
+sur le siège de la voiture pour servir de cochers. Enfin, il y
+avait là de toutes espèces de gens. Les rangs des Cosaques se
+tenaient silencieusement devant les murs; aucun d'entre eux ne
+portait d'or sur ses habits; on ne voyait briller, par-ci par-là,
+les métaux précieux que sur les poignées des sabres ou les crosses
+des mousquets. Les Cosaques n'aimaient pas à se vêtir richement
+pour la bataille; leurs caftans et leurs armures étaient fort
+simples, et l'on ne voyait, dans tous les escadrons, que de
+longues files bigarrées de bonnets noirs à la pointe rouge.
+
+Deux Cosaques sortirent des rangs des Zaporogues. L'un était tout
+jeune, l'autre un peu plus âgé; tous deux avaient, selon leur
+façon de dire, de bonnes dents pour mordre, non seulement en
+paroles, mais encore en action. Ils s'appelaient Okhrim Nach et
+Mikita Colokopitenko. Démid Popovitch les suivait, vieux Cosaque
+qui hantait depuis longtemps la _setch_, qui était allé jusque
+sous les murs d'Andrinople, et qui avait souffert bien des
+traverses en sa vie. Une fois, en se sauvant d'un incendie, il
+était revenu à la _setch_, avec la tête toute goudronnée, toute
+noircie, et les cheveux brûlés. Mais depuis lors, il avait eu le
+temps de se refaire et d'engraisser; sa longue touffe de cheveux
+entourait son oreille, et ses moustaches avaient repoussé noires
+et épaisses. Popovitch était renommé pour sa langue bien affilée.
+
+-- Toute l'armée a des _joupans_ rouges, dit-il; mais je voudrais
+bien savoir si la valeur de l'armée est rouge aussi[32]!
+
+-- Attendez, s'écria d'en haut le gros colonel; je vais vous
+garrotter tous. Rendez, esclaves, rendez vos mousquets et vos
+chevaux. Avez-vous vu comme j'ai déjà garrotté les vôtres? Qu'on
+amène les prisonniers sur le parapet.
+
+Et l'on amena les Zaporogues garrottés. Devant eux marchait leur
+_ataman_ Khlib, sans pantalon et sans vêtement supérieur, dans
+l'état où on l’avait saisi. Et l'_ataman_ baissa la tête, honteux
+de sa nudité et de ce qu'il avait été pris en dormant, comme un
+chien.
+
+-- Ne t'afflige pas, Khlib, nous te délivrerons, lui criaient d'en
+bas les Cosaques.
+
+-- Ne t'afflige pas, ami, ajouta l'_ataman_ Borodaty, ce n'est pas
+ta faute si l'on t'a pris tout nu; cela peut arriver à chacun.
+Mais honte à eux, qui t'exposent ignominieusement sans avoir, par
+décence, couvert ta nudité.
+
+-- Il paraît que vous n'êtes braves que quand vous avez affaire à
+des gens endormis, dit Golokopitenko, en regardant le parapet.
+
+-- Attendez, attendez, nous vous couperons vos touffes de cheveux,
+lui répondit-on d'en haut.
+
+-- Je voudrais bien voir comment ils nous couperaient nos touffes,
+disait Popovitch en tournant devant eux sur son cheval.
+
+Et puis il ajouta, en regardant les siens:
+
+-- Mais peut-être que les Polonais disent la vérité; si ce gros-là
+les amène, ils seront bien défendus.
+
+-- Pourquoi crois-tu qu'ils seront bien défendus? répliquèrent les
+cosaques, sûrs d'avance que Popovitch allait lâcher un bon mot.
+
+-- Parce que toute l'armée peut se cacher derrière lui, et qu'il
+serait fort difficile d'attraper quelqu'un avec la lance par delà
+son ventre.
+
+Tous les Cosaques se mirent à rire et, longtemps après, beaucoup
+d'entre eux secouaient encore la tête en répétant:
+
+-- Ce diable de Popovitch! s'il s'avise de décocher un mot à
+quelqu'un, alors...
+
+Et les Cosaques n'achevèrent pas de dire ce qu'ils entendaient par
+alors...
+
+-- Reculez, reculez! s'écria le _kochevoï_.
+
+Car les Polonais semblaient ne pas vouloir supporter une pareille
+bravade, et le colonel avait fait un signe de la main. En effet, à
+peine les Cosaques s'étaient-ils retirés, qu'une décharge de
+mousqueterie retentit sur le haut du parapet. Un grand mouvement
+se fit dans la ville; le vieux _vaïvode_ apparut lui-même, monté
+sur son cheval. Les portes s’ouvrirent, et l'armée polonaise en
+sortit. À l'avant-garde marchaient les hussards[33], bien alignés,
+puis les cuirassiers avec des lances, tous portant des casques en
+cuivre. Derrière eux chevauchaient les plus riches gentilshommes,
+habillés chacun selon son caprice. Ils ne voulaient pas se mêler à
+la foule des soldats, et celui d'entre eux qui n'avait pas de
+commandement s'avançait seul à la tête de ses gens. Puis venaient
+d'autres rangs, puis l'officier fluet, puis d'autres rangs encore,
+puis le gros colonel, et le dernier qui quitta la ville fut le
+colonel sec et maigre.
+
+-- Empêchez-les, empêchez-les d'aligner leurs rangs, criait le
+_kochévoï_. Que tous les _kouréni_ attaquent à la fois. Abandonnez
+les autres portes. Que le _kourèn_ de Titareff attaque par son
+côté et le _kourèn_ de Diadkoff par le sien. Koukoubenko et
+Palivoda, tombez sur eux par derrière. Divisez-les, confondez-les.
+
+Et les Cosaques attaquèrent de tous les côtés. Ils rompirent les
+rangs polonais, les mêlèrent et se mêlèrent avec eux, sans leur
+donner le temps de tirer un coup de mousquet. On ne faisait usage
+que des sabres et des lances. Dans cette mêlée générale, chacun
+eut l'occasion de se montrer. Démid Popovitch tua trois fantassins
+et culbuta deux gentilshommes à bas de leurs chevaux, en disant:
+
+-- Voilà de bons chevaux; il y a longtemps que j'en désirais de
+pareils.
+
+Et il les chassa devant lui dans la plaine, criant aux autres
+Cosaques de les attraper; puis il retourna dans la mêlée, attaqua
+les seigneurs qu'il avait démontés, tua l'un d'eux, jeta son
+_arank_[34] au cou de l'autre, et le traîna à travers la campagne,
+après lui avoir pris son sabre à la riche poignée et sa bourse
+pleine de ducats. Kobita, bon Cosaque encore jeune, en vint aux
+mains avec un des plus braves de l'armée polonaise, et ils
+combattirent longtemps corps à corps. Le Cosaque finit par
+triompher; il frappa le Polonais dans la poitrine avec un couteau
+turc; mais ce fut en vain pour son salut; une balle encore chaude
+l'atteignit à la tempe. Le plus noble des seigneurs polonais
+l'avait ainsi tué, le plus beau des chevaliers et d'ancienne
+extraction princière; celui-ci se portait partout, sur son
+vigoureux cheval bai clair, et s'était déjà signalé par maintes
+prouesses. Il avait sabré deux Zaporogues, renversé un bon
+Cosaque, Fédor Korj, et l'avait percé de sa lance après avoir
+abattu son cheval d'un coup de pistolet. Il venait encore de tuer
+Kobita.
+
+-- C'est avec celui-là que je voudrais essayer mes forces, s'écria
+l'_ataman_ du _kourèn_ de Nésamaïko, Koukoubenko.
+
+Il donna de l'éperon à son cheval et s'élança sur le Polonais, en
+criant d'une voix si forte que tous ceux qui se trouvaient proche
+tressaillirent involontairement. Le Polonais eut l'intention de
+tourner son cheval pour faire face à ce nouvel ennemi; mais
+l'animal ne lui obéit point. Épouvanté par ce terrible cri, il
+avait fait un bond de côté, et Koukoubenko put frapper, d'une
+balle dans le dos, le Polonais qui tomba de son cheval. Même
+alors, le Polonais ne se rendit pas; il tâcha encore de percer
+l'ennemi, mais sa main affaiblie laissa retomber son sabre.
+Koukoubenko prit à deux mains sa lourde épée, lui en enfonça la
+pointe entre ses lèvres pâlies. L'épée lui brisa les dents, lui
+coupa la langue, lui traversa les vertèbres du cou, et pénétra
+profondément dans la terre où elle le cloua pour toujours. Le sang
+rosé jaillit de la blessure, ce sang de gentilhomme, et lui
+teignit son caftan jaune brodé d'or. Koukoubenko abandonna le
+cadavre, et se jeta avec les siens sur un autre point.
+
+-- Comment peut-on laisser là une si riche armure sans la
+ramasser? dit l'_ataman_ du _kourèn_ d'Oumane, Borodaty.
+
+Et il quitta ses gens pour s'avancer vers l'endroit où le
+gentilhomme gisait à terre.
+
+-- J'ai tué sept seigneurs de ma main, mais je n'ai trouvé sur
+aucun d'eux une aussi belle armure.
+
+Et Borodaty, entraîné par l'ardeur du gain, se baissa pour enlever
+cette riche dépouille. Il lui ôta son poignard turc, orné de
+pierres précieuses, lui enleva sa bourse pleine de ducats, lui
+détacha du cou un petit sachet qui contenait, avec du linge fin,
+une boucle de cheveux donnée par une jeune fille, en souvenir
+d'amour. Borodaty n'entendit pas que l'officier au nez rouge
+arrivait sur lui par derrière, celui-là même qu'il avait déjà
+renversé de la selle, après l'avoir marqué d'une balafre au
+visage. L'officier leva son sabre et lui asséna un coup terrible
+sur son cou penché. L'amour du butin n'avait pas mené à une bonne
+fin l'_ataman_ Borodaty. Sa tête puissante roula par terre d'un
+côté, et son corps de l'autre, arrosant l'herbe de son sang. À
+peine l'officier vainqueur avait-il saisi par sa touffe de cheveux
+la tête de l'_ataman_ pour la pendre à sa selle, qu'un vengeur
+s'était déjà levé.
+
+Ainsi qu'un épervier qui, après avoir tracé des cercles avec ses
+puissantes ailes, s'arrête tout à coup immobile dans l'air, et
+fond comme la flèche sur une caille qui chante dans les blés près
+de la route, ainsi le fils de Tarass, Ostap, s'élança sur
+l'officier polonais et lui jeta son noeud coulant autour du cou.
+Le visage rouge de l'officier rougit encore quand le noeud coulant
+lui serra la gorge. Il saisit convulsivement son pistolet, mais sa
+main ne put le diriger, et la balle alla se perdre dans la plaine.
+Ostap détacha de la selle du Polonais un lacet en soie dont il se
+servait pour lier les prisonniers, lui garrotta les pieds et les
+bras, attacha l'autre bout du lacet à l'arçon de sa propre selle,
+et le traîna à travers champs, en criant aux Cosaques d'Oumane
+d'aller rendre les derniers devoirs à leur _ataman_. Quand les
+Cosaques de ce _kourèn_ apprirent que leur _ataman_ n'était plus
+en vie, ils abandonnèrent le combat pour relever son corps, et se
+concertèrent pour savoir qui il fallait choisir à sa place.
+
+-- Mais à quoi bon tenir de longs conseils! dirent-ils enfin; il
+est impossible de choisir un meilleur _kourennoï_ qu'Ostap Boulba.
+Il est vrai qu'il est plus jeune que nous tous; mais il a de
+l'esprit et du sens comme un vieillard.
+
+Ostap, ôtant son bonnet, remercia ses camarades de l'honneur
+qu'ils lui faisaient, mais sans prétexter ni sa jeunesse, ni son
+manque d'expérience, car, en temps de guerre, il n'est pas permis
+d'hésiter. Ostap les conduisit aussitôt contre l'ennemi, et leur
+prouva que ce n'était pas à tort qu'ils l'avaient choisi pour
+_ataman_. Les Polonais sentirent que l'affaire devenait trop
+chaude; ils reculèrent et traversèrent la plaine pour se
+rassembler de l'autre côté. Le petit colonel fit signe à une
+troupe de quatre cents hommes qui se tenaient en réserve près de
+la porte de la ville, et ils firent une décharge de mousqueterie
+sur les Cosaques. Mais ils n'atteignirent que peu de monde.
+Quelques balles allèrent frapper les boeufs de l'armée, qui
+regardaient stupidement le combat. Épouvantés, ces animaux
+poussèrent des mugissements, se ruèrent sur le _tabor_ des
+Cosaques, brisèrent des chariots et foulèrent aux pieds beaucoup
+de monde. Mais Tarass, en ce moment, s'élançant avec son _polk_ de
+l'embuscade où il était posté, leur barra le passage, en faisant
+jeter de grands cris à ses gens. Alors tout le troupeau furieux,
+éperdu, se retourna sur les régiments polonais qu'il mit en
+désordre.
+
+-- Grand merci, taureaux! criaient les Zaporogues; vous nous avez
+bien servis pendant la marche, maintenant, vous nous servez à la
+bataille!
+
+Les Cosaques se ruèrent de nouveau sur l'ennemi. Beaucoup de
+Polonais périrent, beaucoup de Cosaques se distinguèrent, entre
+autres Metelitza, Chilo, les deux Pissarenko, Vovtousenko. Se
+voyant pressés de toutes parts, les Polonais élevèrent leur
+bannière en signe de ralliement, et se mirent à crier qu'on leur
+ouvrît les portes de la ville. Les portes fermées s'ouvrirent en
+grinçant sur leurs gonds et reçurent les cavaliers fugitifs,
+harassés, couverts de poussière, comme la bergerie reçoit les
+brebis. Beaucoup de Zaporogues voulaient les poursuivre jusque
+dans la ville, mais Ostap arrêta les siens en leur disant:
+
+-- Éloignez-vous, seigneurs frères, éloignez-vous des murailles;
+il n'est pas bon de s’en approcher.
+
+Ostap avait raison, car, dans le moment même, une décharge
+générale retentit du haut des remparts. Le _kochévoï_ s'approcha
+pour féliciter Ostap.
+
+-- C'est encore un jeune _ataman_, dit-il, mais il conduit ses
+troupes comme un vieux chef.
+
+Le vieux Tarass tourna la tête pour voir quel était ce nouvel
+_ataman_; il aperçut son fils Ostap à la tête du _kourèn_
+d'Oumane, le bonnet sur l'oreille la massue d'_ataman_ dans sa
+main droite.
+
+-- Voyez-vous le drôle! se dit-il tout joyeux.
+
+Et il remercia tous les Cosaques d'Oumane pour l'honneur qu'ils
+avaient fait à son fils.
+
+Les Cosaques reculèrent jusqu'à leur _tabor_; les Polonais
+parurent de nouveau sur le parapet, mais, cette fois, leurs riches
+_joupans_ étaient déchirés, couverts de sang et de poussière.
+
+-- Holà! hé! avez-vous pansé vos blessures? leur criaient les
+Zaporogues.
+
+-- Attendez! Attendez! répondait d'en haut le gros colonel en
+agitant une corde dans ses mains.
+
+Et longtemps encore, les soldats des deux partis échangèrent des
+menaces et des injures.
+
+Enfin, ils se séparèrent. Les uns allèrent se reposer des fatigues
+du combat; les autres se mirent à appliquer de la terre sur leurs
+blessures et déchirèrent les riches habits qu'ils avaient enlevés
+aux morts pour en faire des bandages. Ceux qui avaient conservé le
+plus de forces, s'occupèrent à rassembler les cadavres de leurs
+camarades et à leur rendre les derniers honneurs. Avec leurs épées
+et leurs lances, ils creusèrent des fosses dont ils emportaient la
+terre dans les pans de leurs habits; ils y déposèrent
+soigneusement les corps des Cosaques, et les recouvrirent de terre
+fraîche pour ne pas les laisser en pâture aux oiseaux. Les
+cadavres des Polonais furent attachés par dizaines aux queues des
+chevaux, que les Zaporogues lancèrent dans la plaine en les
+chassant devant eux à grands coups de fouet. Les chevaux furieux
+coururent longtemps à travers les champs, traînant derrière eux
+les cadavres ensanglantés qui roulaient et se heurtaient dans la
+poussière.
+
+Le soir venu, tous les _kouréni_ s'assirent en rond et se mirent à
+parler des hauts faits de la journée. Ils veillèrent longtemps
+ainsi. Le vieux Tarass se coucha plus tard que tous les autres; il
+ne comprenait pas pourquoi Andry ne s'était pas montré parmi les
+combattants. Le Judas avait-il eu honte de se battre contre ses
+frères? Ou bien le juif l'avait il trompé, et Andry se trouvait-il
+en prison. Mais Tarass se souvint que le coeur d'Andry avait
+toujours été accessible aux séductions des femmes, et, dans sa
+désolation, il se mit à maudire la Polonaise qui avait perdu son
+fils, à jurer qu'il en tirerait vengeance. Il aurait tenu son
+serment, sans être touché par la beauté de cette femme; il
+l'aurait traînée par ses longs cheveux à travers tout le camp des
+Cosaques; il aurait meurtri et souillé ses belles épaules, aussi
+blanches que la neige éternelle qui couvre le sommet des hautes
+montagnes; il aurait mis en pièces son beau corps. Mais Boulba ne
+savait pas lui-même ce que Dieu lui préparait pour le lendemain...
+Il finit par s'endormir, tandis que la garde, vigilante et sobre,
+se tint toute la nuit près des feux, regardant avec attention de
+tous côtés dans les ténèbres.
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+Le soleil n'était pas encore arrivé à la moitié de sa course dans
+le ciel, que tous les Zaporogues se réunissaient en assemblée. De
+la _setch_ était venue la terrible nouvelle que les Tatars,
+pendant l'absence des Cosaques, l'avaient entièrement pillée,
+qu'ils avaient déterré le trésor que les Cosaques conservaient
+mystérieusement sous la terre; qu'ils avaient massacré ou fait
+prisonniers tous ceux qui restaient, et qu'emmenant tous les
+troupeaux, tous les haras, ils s'étaient dirigés en droite ligne
+sur Pérékop. Un seul Cosaque, Maxime Golodoukha, s'était échappé
+en route des mains des Tatars; il avait poignardé le _mirza_,
+enlevé son sac rempli de sequins, et, sur un cheval tatar, en
+habits tatars, il s'était soustrait aux poursuites par une course
+de deux jours et de deux nuits. Son cheval était mort de fatigue;
+il en avait pris un autre, l'avait encore tué, et sur le troisième
+enfin il était arrivé dans le camp des Zaporogues, ayant appris en
+route qu'ils assiégeaient Doubno. Il ne put qu'annoncer le malheur
+qui était arrivé; mais comment était-il arrivé, ce malheur? Les
+Cosaques demeurés à la _setch_ s'étaient-ils enivrés selon la
+coutume zaporogue, et rendus prisonniers dans l'ivresse? Comment
+les Tatars avaient-ils découvert l'endroit où était enterré le
+trésor de l'armée? Il n'en put rien dire. Le Cosaque était harassé
+de fatigue; il arrivait tout enflé; le vent lui avait brûlé le
+visage, il tomba sur la terre, et s'endormit d'un profond sommeil.
+
+En pareil cas, c'était la coutume zaporogue de se lancer aussitôt
+à la poursuite des ravisseurs, et de tâcher de les atteindre en
+route, car autrement les prisonniers pouvaient être transportés
+sur les bazars de l'Asie Mineure, à Smyrne, à l’île de Crète, et
+Dieu sait tous les endroits où l'on aurait vu les têtes à longue
+tresse des Zaporogues. Voilà pourquoi les Cosaques s'étaient
+assemblés. Tous, du premier au dernier, se tenaient debout, le
+bonnet sur la tête, car ils n'étaient pas venus pour entendre
+l'ordre du jour de l'_ataman_, mais pour se concerter comme égaux
+entre eux.
+
+-- Que les anciens donnent d'abord leur conseil! criait-on dans la
+foule.
+
+-- Que le _kochévoï_ donne son conseil! disaient les autres.
+
+Et le _kochévoï_, ôtant son bonnet, non plus comme chef des
+Cosaques, mais comme leur camarade, les remercia de l'honneur
+qu'ils lui faisaient et leur dit:
+
+-- Il y en a beaucoup parmi nous qui sont plus anciens que moi et
+plus sages dans les conseils; mais puisque vous m'avez choisi pour
+parler le premier, voici mon opinion: Camarades, sans perdre de
+temps, mettons-nous à la poursuite du Tatar, car vous savez vous-
+mêmes quel homme c'est, le Tatar. Il n'attendra pas votre arrivée
+avec les biens qu'il a enlevés; mais il les dissipera sur-le-
+champ, si bien qu'on n'en trouvera plus la trace. Voici donc mon
+conseil: en route! Nous nous sommes assez promenés par ici; les
+Polonais savent ce que sont les Cosaques. Nous avons vengé la
+religion autant que nous avons pu; quant au butin, il ne faut pas
+attendre grand'chose d'une ville affamée. Ainsi donc mon conseil
+est de partir.
+
+-- Partons!
+
+Ce mot retentit dans les _kouréni_ des Zaporogues.
+
+Mais il ne fut pas du goût de Tarass Boulba, qui abaissa, en les
+fronçant, ses sourcils mêlés de blanc et de noir, semblables aux
+buissons qui croissent sur le flanc nu d'une montagne, et dont les
+cimes ont blanchi sous le givre hérissé du nord.
+
+-- Non, ton conseil ne vaut rien, _kochévoï_, dit-il; tu ne parles
+pas comme il faut, Il paraît que tu as oublié que ceux des nôtres
+qu'ont pris les Polonais demeurent prisonniers. Tu veux donc que
+nous ne respections pas la première des saintes lois de la
+fraternité, que nous abandonnions nos compagnons, pour qu'on les
+écorche vivants, ou bien pour que, après avoir écartelé leurs
+corps de Cosaques, on en promène les morceaux par les villes et
+les campagnes, comme ils ont déjà fait du _hetman_ et des
+meilleurs chevaliers de l'Ukraine. Et sans cela, n'ont-ils pas
+assez insulté à tout ce qu'il y a de saint. Que sommes-nous donc?
+je vous le demande à tous. Quel Cosaque est celui qui abandonne
+son compagnon dans le danger, qui le laisse comme un chien périr
+sur la terre étrangère? Si la chose en est venue au point que
+personne ne révère plus l'honneur cosaque, et si l'on permet qu'on
+lui crache sur sa moustache grise, ou qu'on l'insulte par
+d'outrageantes paroles, ce n'est pas moi du moins qu'on insultera.
+Je reste seul.
+
+Tous les Zaporogues qui l'entendirent furent ébranlés.
+
+-- Mais as-tu donc oublié, brave _polkovnik_, dit alors le
+_kochévoï_, que nous avons aussi des compagnons dans les mains des
+Tatars, et que si nous ne les délivrons pas maintenant, leur vie
+sera vendue aux païens pour un esclavage éternel, pire que la plus
+cruelle des morts? As-tu donc oublié qu'ils emportent tout notre
+trésor, acquis au prix du sang chrétien?
+
+Tous les Cosaques restèrent pensifs, ne sachant que dire. Aucun
+d'eux ne voulait mériter une mauvaise renommée. Alors s'avança
+hors des rangs le plus ancien par les années de l'armée zaporogue,
+Kassian Bovdug. Il était vénéré de tous les Cosaques. Deux fois on
+l'avait élu _kochévoï_, et à la guerre aussi c'était un bon
+Cosaque. Mais il avait vieilli. Depuis longtemps il n'allait plus
+en campagne, et s'abstenait de donner des conseils. Seulement il
+aimait, le vieux, à rester couché sur le flanc, près des groupes
+de Cosaques, écoutant les récits des aventures d'autrefois et des
+campagnes de ses jeunes compagnons. Jamais il ne se mêlait à leurs
+discours, mais il les écoutait en silence, écrasant du pouce la
+cendre de sa courte pipe, qu'il n'ôtait jamais de ses lèvres, et
+il restait longtemps couché, fermant à demi les paupières, et les
+Cosaques ne savaient s'il était endormi ou s'il les écoutait
+encore. Pendant toutes les campagnes, il gardait la maison; mais
+cette fois pourtant le vieux s'était laissé prendre; et, faisant
+le geste de décision propre aux Cosaques, il avait dit:
+
+-- À la grâce de Dieu! je vais avec vous. Peut-être serai-je utile
+en quelque chose à la chevalerie cosaque.
+
+Tous les Cosaques se turent quand il parut devant l'assemblée, car
+depuis longtemps ils n'avaient entendu un mot de sa bouche. Chacun
+voulait savoir ce qu'allait dire Bovdug.
+
+-- Mon tour est venu de dire un mot, seigneurs frères, commença-t-
+il; enfants, écoutez donc le vieux. Le _kochévoï_ a bien parlé, et
+comme chef de l'armée cosaque, obligé d'en prendre soin et de
+conserver le trésor de l'armée, il ne pouvait rien dire de plus
+sage. Voilà! que ceci soit mon premier discours; et maintenant,
+écoutez ce que dira mon second. Et voilà ce que dira mon second
+discours: C'est une grande vérité qu'a dite aussi le _polkovnik_
+Tarass; que Dieu lui donne longue vie et qu'il y ait beaucoup de
+pareils _polkovniks_ dans l'Ukraine! Le premier devoir et le
+premier honneur du Cosaque, c'est d'observer la fraternité. Depuis
+le long temps que je vis dans le monde, je n'ai pas ouï dire,
+seigneurs frères, qu'un Cosaque eût jamais abandonné ou vendu de
+quelque manière son compagnon; et ceux-ci, et les autres sont nos
+compagnons. Qu'il y en ait plus, qu'il y en ait moins, tous sont
+nos frères. Voici donc mon discours: Que ceux à qui sont chers les
+Cosaques faits prisonniers par les Tatars, aillent poursuivre les
+Tatars; et que ceux à qui sont chers les Cosaques faits
+prisonniers par les Polonais, et qui ne veulent pas abandonner la
+bonne cause, restent ici. Le _kochévoï_, suivant son devoir,
+mènera la moitié de nous à la poursuite des Tatars, et l'autre
+moitié se choisira un _ataman_ de circonstance, et d'être _ataman_
+de circonstance, si vous en croyez une tête blanche, cela ne va
+mieux à personne qu'à Tarass Boulba. Il n'y en a pas un seul parmi
+nous qui lui soit égal en vertu guerrière.
+
+Ainsi dit Bovdug, et il se tut; et tous les Cosaques se réjouirent
+de ce que le vieux les avait ainsi mis dans la bonne voie. Tous
+jetèrent leurs bonnets en l'air, en criant:
+
+-- Merci, père! il s'est tu, il s'est tu longtemps; et voilà
+qu'enfin il a parlé. Ce n'est pas en vain qu'au moment de se
+mettre en campagne il disait qu'il serait utile à la chevalerie
+cosaque. Il l'a fait comme il l'avait dit.
+
+-- Eh bien? consentez-vous à cela? demanda le _kochévoï_.
+
+-- Nous consentons tous! crièrent les Cosaques.
+
+-- Ainsi l'assemblée est finie?
+
+-- L'assemblée est finie! crièrent les Cosaques.
+
+-- Écoutez donc maintenant l'ordre militaire, enfants, dit le
+_kochévoï_.
+
+Il s'avança, mit son bonnet, et tous les Zaporogues, ôtant leur
+bonnet, demeurèrent tête nue, les yeux baissés vers la terre,
+comme cela se faisait toujours parmi les Cosaques lorsqu'un ancien
+se préparait à parler.
+
+-- Maintenant, seigneurs frères, divisez-vous. Que celui qui veut
+partir, passe du côté droit; que celui qui veut rester, passe du
+côté gauche. Où ira la majeure partie d'un _kourèn_, tout le reste
+suivra; mais si la moindre partie persiste, qu'elle s'incorpore à
+d'autres _kouréni_.
+
+Et ils commencèrent à passer, l'un à droite, l'autre à gauche.
+Quand la majeure partie d'un _kourèn_ passait d'un côté,
+l'_ataman_ du _kourèn_ passait aussi; quand c'était la moindre
+partie, elle s'incorporait aux autres _kouréni_. Et souvent il
+s'en fallut peu que les deux moitiés ne fussent égales. Parmi ceux
+qui voulurent demeurer, se trouva presque tout le _kourèn_ de
+Nésamaïko, une grande moitié du _kourèn_ de Popovitcheff, tout le
+_kourèn_ d'Oumane, tout le _kourèn_ de _Kaneff_, une grande moitié
+du _kourèn_ de Steblikoff, une grande moitié du _kourèn_ de
+Fimocheff. Tout le reste préféra aller à la poursuite des Tatars.
+Des deux côtés il y avait beaucoup de bons et braves Cosaques.
+Parmi ceux qui s'étaient décidés à se mettre à la poursuite des
+Tatars, il y avait Tchérévety, le vieux Cosaque Pokotipolé, et
+Lémich, et Procopovitch, et Choma. Démid Popovitch était passé
+avec eux, car c'était un Cosaque du caractère le plus turbulent;
+il ne pouvait rester longtemps à une même place; ayant essayé ses
+forces contre les Polonais, il eut envie de les essayer contre les
+Tatars. Les _atamans_ des _kouréni_ étaient Nostugan, Pokrychka,
+Nevymsky; et bien d'autres fameux et braves Cosaques encore
+avaient eu envie d'essayer leur sabre et leurs bras puissants dans
+une lutte avec les Tatars. Il n'y avait pas moins de braves et de
+bien braves Cosaques parmi ceux qui voulurent rester, tels que les
+_atamans_ Demytrovitch, Koukoubenko, Vertichvits, Balan,
+Boulbenko, Ostap. Après eux, il y avait encore beaucoup d'autres
+illustres et puissants Cosaques: Vovtousenko, Tchénitchenko,
+Stepan Couska, Ochrim Gouska, Mikola Gousty, Zadorojny, Métélitza,
+Ivan Zakroutygouba, Mosy Chilo, Degtarenko, Sydorenko, Pisarenko,
+puis un second Pisarenko, puis encore un Pisarenko, et encore une
+foule d'autres bons Cosaques. Tous avaient beaucoup marché à pied,
+beaucoup monté à cheval; ils avaient vu les rivages de l'Anatolie,
+les steppes salées de la Crimée, toutes les rivières, grandes et
+petites, qui se versent dans le Dniepr, toutes les anses et toutes
+les îles de ce fleuve. Ils avaient foulé la terre moldave,
+illyrienne et turque; ils avaient sillonné toute la mer Noire sur
+leurs bateaux cosaques à deux gouvernails; ils avaient attaqué,
+avec cinquante bateaux de front, les plus riches et les plus
+puissants vaisseaux; ils avaient coulé à fond bon nombre de
+galères turques, et enfin brûlé beaucoup de poudre en leur vie.
+Plus d'une fois ils avaient déchiré, pour s'en faire des bas, de
+précieuses étoffes de Damas; plus d'une fois ils avaient rempli de
+sequins en or pur les larges poches de leurs pantalons. Quant aux
+richesses que chacun d'eux avait dissipées à boire et à se
+divertir, et qui auraient pu suffire à la vie d'un autre homme, il
+n'eût pas été possible d'en dresser le compte. Ils avaient tout
+dissipé à la cosaque, fêtant le monde entier, et louant des
+musiciens pour faire danser tout l'univers. Même alors il y en
+avait bien peu qui n'eussent quelque trésor, coupes et vases
+d'argent, agrafes et bijoux, enfouis sous les joncs des îles du
+Dniepr, pour que le Tatar ne pût les trouver, si, par malheur, il
+réussissait à tomber sur la _setch_. Mais il eût été difficile au
+Tatar de dénicher le trésor, car le maître du trésor lui-même
+commençait à oublier en quel endroit il l'avait caché. Tels
+étaient les Cosaques qui avaient voulu demeurer pour venger sur
+les Polonais leurs fidèles compagnons et la religion du Christ. Le
+vieux Cosaque Bovdug avait aussi préféré rester avec eux en
+disant:
+
+-- Maintenant mes années sont trop lourdes pour que j'aille courir
+le Tatar; ici, il y a une place où je puis m'endormir de la bonne
+mort du Cosaque. Depuis longtemps j'ai demandé à Dieu, s'il faut
+terminer ma vie, que je la termine dans une guerre pour la sainte
+cause chrétienne. Il m'a exaucé. Nulle part une plus belle mort ne
+viendra pour le vieux Cosaque.
+
+Quand ils se furent tous divisés et rangés sur deux files, par
+_kourèn_, le _kochévoï_ passa entre les rangs, et dit:
+
+-- Eh bien! seigneurs frères, chaque moitié est-elle contente de
+l'autre?
+
+-- Tous sont contents, père, répondirent les Cosaques.
+
+-- Embrassez-vous donc, et dites-vous adieu l'un à l'autre, car
+Dieu sait s'il vous arrivera de vous revoir en cette vie. Obéissez
+à votre _ataman_, et faites ce que vous savez vous-mêmes; vous
+savez ce qu'ordonne l'honneur cosaque.
+
+Et tous les Cosaques, autant qu’il y en avait, s'embrassèrent
+réciproquement, ce furent les deux _atamans_ qui commencèrent;
+après avoir fait glisser dans les doigts leurs moustaches grises,
+ils se donnèrent l'accolade sur les deux joues; puis, se prenant
+les mains avec force, ils voulurent se demander l'un à l'autre:
+
+-- Eh bien! seigneur frère, nous reverrons-nous ou non?
+
+Mais ils se turent, et les deux têtes grises s'inclinèrent
+pensives. Et tous les Cosaques, jusqu'au dernier, se dirent adieu,
+sachant qu'il y aurait; beaucoup de besogne à faire pour les uns
+et pour les autres. Mais ils résolurent de ne pas se séparer à
+l'instant même, et d'attendre l'obscurité de la nuit pour ne pas
+laisser voir à l'ennemi la diminution de l'armée. Cela fait, ils
+allèrent dîner, groupés par _kouréni_. Après dîner, tous ceux qui
+devaient se mettre en route se couchèrent et dormirent d'un long
+et profond sommeil, comme s'ils eussent pressenti que c'était
+peut-être le dernier dont ils jouiraient aussi librement. Ils
+dormirent jusqu'au coucher du soleil; et quand le soir fut venu,
+ils commencèrent à graisser leurs chariots. Quand tout fut prêt
+pour le départ, ils envoyèrent les bagages en avant; eux-mêmes,
+après avoir encore une fois salué leurs compagnons de leurs
+bonnets, suivirent lentement les chariots; la cavalerie marchant
+en ordre, sans crier, sans siffler les chevaux, piétina doucement
+à la suite des fantassins, et bientôt ils disparurent dans
+l'ombre. Seulement le pas des chevaux retentissait sourdement dans
+le lointain, et quelquefois aussi le bruit d'une roue mal graissée
+qui criait sur l'essieu.
+
+Longtemps encore, les Zaporogues restés devant la ville leur
+faisaient signe de la main, quoiqu'ils les eussent perdus de vue;
+et lorsqu'ils furent revenus à leur campement, lorsqu'ils virent,
+à la clarté des étoiles, que la moitié des chariots manquaient, et
+un nombre égal de leurs frères, leur coeur se serra, et tous
+devenant pensifs involontairement, baissèrent vers la terre leurs
+têtes turbulentes.
+
+Tarass voyait bien que, dans les rangs mornes de ses Cosaques, la
+tristesse, peu convenable aux braves, commençait à incliner
+doucement toutes les têtes. Mais il se taisait; il voulait leur
+donner le temps de s'accoutumer à la peine que leur causaient les
+adieux de leurs compagnons; et cependant, il se préparait en
+silence à les éveiller tout à coup par le _hourra_ du Cosaque,
+pour rallumer, avec une nouvelle puissance, le courage dans leur
+âme. C'est une qualité propre à la race slave, race grande et
+forte, qui est aux autres races ce que la mer profonde est aux
+humbles rivières. Quand l’orage éclate, elle devient tonnerre et
+rugissements, elle soulève et fait tourbillonner les flots, comme
+ne le peuvent les faibles rivières; mais quand il fait doux et
+calme, plus sereine que les rivières au cours rapide, elle étend
+son incommensurable nappe de verre, éternelle volupté des yeux.
+
+Tarass ordonna à ses serviteurs de déballer un des chariots, qui
+se trouvait à l'écart. C'était le plus grand et le plus lourd de
+tout le camp cosaque; ses fortes roues étaient doublement cerclées
+de fer, il était puissamment chargé, couvert de tapis et
+d'épaisses peaux de boeuf, et étroitement lié par des cordes
+enduites de poix. Ce chariot portait toutes les outres et tous les
+barils du vieux bon vin qui se conservait, depuis longtemps, dans
+les caves de Tarass. Il avait mis ce chariot en réserve pour le
+cas solennel où, s'il venait un moment de crise et s'il se
+présentait une affaire digne d'être transmise à la postérité,
+chaque Cosaque, jusqu'au dernier, pût boire une gorgée de ce vin
+précieux, afin que, dans ce grand moment, un grand sentiment
+s'éveillât aussi dans chaque homme. Sur l'ordre du _polkovnik_,
+les serviteurs coururent au chariot, coupèrent, avec leurs sabres,
+les fortes attaches, enlevèrent les lourdes peaux de boeuf, et
+descendirent les outres et les barils.
+
+-- Prenez tous, dit Boulba, tous tant que vous êtes, prenez ce que
+vous avez pour boire; que ce soit une coupe, ou une cruche pour
+abreuver vos chevaux, que ce soit un gant ou un bonnet; ou bien
+même étendez vos deux mains.
+
+Et tous les Cosaques, tant qu'il y en avait, présentèrent l'un une
+coupe, l'autre la cruche qui lui servait à abreuver son cheval;
+celui-ci un gant, celui-là un bonnet; d'autres enfin présentèrent
+leurs deux mains rapprochées. Les serviteurs de Tarass passaient
+entre les rangs, et leur versaient les outres et les barils. Mais
+Tarass ordonna que personne ne bût avant qu'il eût fait signe à
+tous de boire d'un seul trait. On voyait qu'il avait quelque chose
+à dire. Tarass savait bien que, si fort que soit par lui-même un
+bon vieux vin, et si capable de fortifier le coeur de l'homme,
+cependant une bonne parole qu'on y joint double la force du vin et
+du coeur.
+
+-- C'est moi qui vous régale, seigneurs frères, dit Tarass Boulba,
+non pas pour vous remercier de l'honneur de m'avoir fait votre
+_ataman_, quelque grand que soit cet honneur, ni pour faire
+honneur aux adieux de nos compagnons; non, l'une et l'autre choses
+seront plus convenables dans un autre temps que celui où nous nous
+trouvons à cette heure. Devant nous est une besogne de grande
+sueur, de grande vaillance cosaque. Buvons donc, compagnons,
+buvons d'un seul trait; d'abord et avant tout, à la sainte
+religion orthodoxe, pour que le temps vienne enfin où la même
+sainte religion se répande sur le monde entier, où tout ce qu'il y
+a de païens rentrent dans le giron du Christ. Buvons aussi du même
+coup à la _setch_, afin qu'elle soit longtemps debout, pour la
+ruine de tous les païens, afin que chaque année il en sorte une
+foule de héros plus grands les uns que les autres; et buvons, en
+même temps, à notre propre gloire, afin que nos neveux et les fils
+de nos neveux disent qu'il y eut, autrefois, des Cosaques qui
+n'ont pas fait honte à la fraternité, et qui n'ont pas livré leurs
+compagnons. Ainsi donc, à la religion, seigneurs frères, à la
+religion!
+
+-- À la religion! crièrent de leurs voix puissantes tous ceux qui
+remplissaient les rangs voisins. À la religion! répétèrent les
+plus éloignés, et jeunes et vieux, tous les Cosaques burent à la
+religion.
+
+-- À la _setch_! dit Tarass, en élevant sa coupe au-dessus de sa
+tête, le plus haut qu'il put.
+
+-- À la _setch_! répondirent les rangs voisins.
+
+-- À la _setch_! dirent d'une voix sourde les vieux Cosaques, en
+retroussant leurs moustaches grises; et, s'agitant comme de jeunes
+faucons qui secouent leurs ailes, les jeunes Cosaques répétèrent:
+À la _setch_! Et la plaine entendit au loin les Cosaques boire à
+leur _setch_.
+
+-- Maintenant un dernier coup, compagnons: à la gloire, et à tous
+les chrétiens qui vivent en ce monde.
+
+Et tous les Cosaques, jusqu'au dernier, burent un dernier coup à
+la gloire, et à tous les chrétiens qui vivent en ce monde. Et
+longtemps encore on répétait dans tous les rangs de tous les
+_kouréni_: «À tous les chrétiens qui vivent dans ce monde!»
+
+Déjà les coupes étaient vides, et les Cosaques demeuraient
+toujours les mains élevées. Quoique leurs yeux, animés par le vin,
+brillassent de gaieté, pourtant ils étaient pensifs. Ce n'était
+pas au butin de guerre qu'ils songeaient, ni au bonheur de trouver
+des ducats, des armes précieuses, des habits chamarrés et des
+chevaux circassiens; mais ils étaient devenus pensifs, comme des
+aigles posés sur les cimes des montagnes Rocheuses d'où l'on voit
+au loin s'étendre la mer immense, avec les vaisseaux, les galères,
+les navires de toutes sortes qui couvrent son sein, avec ses
+rivages perdus dans un lointain vaporeux et couronnés de villes
+qui paraissent des mouches et de forêts aussi basses que l'herbe.
+Comme des aigles, ils regardaient la plaine à l'entour, et leur
+destin qui s'assombrissait à l'horizon. Toute cette plaine, avec
+ses routes et ses sentiers tortueux, sera jonchée de leurs
+ossements blanchis; elle s'abreuvera largement de leur sang
+cosaque, elle se couvrira de débris de chariots, de lances
+rompues, de sabres brisés; au loin rouleront des têtes à touffes
+de cheveux, dont les tresses seront emmêlées par le sang caillé,
+et dont les moustaches tomberont sur le menton. Les aigles
+viendront en arracher les yeux. Mais il est beau, ce camp de la
+mort, si librement et si largement étendu. Pas une belle action ne
+périra, et la gloire cosaque ne se perdra point comme un grain de
+poudre tombé du bassinet. Il viendra, il viendra quelque joueur de
+_bandoura_, à la barbe grise descendant sur la poitrine, ou peut-
+être quelque vieillard, encore plein de courage viril, mais à la
+tête blanchie, à l'âme inspirée, qui dira d'eux une parole grave
+et puissante. Et leur renommée s'étendra dans l'univers entier, et
+tout ce qui viendra dans le monde, après eux, parlera d'eux; car
+une parole puissante se répand au loin, semblable à la cloche de
+bronze dans laquelle le fondeur a versé beaucoup de pur et
+précieux argent, afin que, par les villes et les villages, les
+châteaux et les chaumières, la voix sonore appelle tous les
+chrétiens à la sainte prière.
+
+
+CHAPITRE IX
+
+Personne, dans la ville assiégée, ne s'était douté que la moitié
+des Zaporogues eût levé le camp pour se mettre à la poursuite des
+Tatars. Du haut du beffroi de l'hôtel de ville, les sentinelles
+avaient seulement vu disparaître une partie des bagages derrière
+les bois voisins. Mais ils avaient pensé que les Cosaques se
+préparaient à dresser une embuscade. L'ingénieur français était du
+même avis. Cependant, les paroles du _kochévoï_ n'avaient pas été
+vaines; la disette se faisait de nouveau sentir parmi les
+habitants. Selon l'usage des temps passés, la garnison n'avait pas
+calculé ce qu'il lui fallait de vivres. On avait essayé de faire
+une nouvelle sortie, mais la moitié de ces audacieux était tombée
+sous les coups des Cosaques et l'autre moitié avait été refoulée
+dans la ville sans avoir réussi. Néanmoins les juifs avaient mis à
+profit la sortie; ils avaient flairé et dépisté tout ce qu'il leur
+importait d'apprendre, à savoir pourquoi les Zaporogues étaient
+partis et vers quel endroit ils se dirigeaient, avec quels chefs,
+avec quels _kouréni_, combien étaient partis, combien étaient
+restés, et ce qu'ils pensaient faire. En un mot, au bout de
+quelques minutes, on savait tout dans la ville. Les colonels
+reprirent courage et se préparèrent à livrer bataille. Tarass
+devinait leurs préparatifs au mouvement et au bruit qui se
+faisaient dans la place; il se préparait de son côté: il rangeait
+ses troupes, donnait des ordres, divisait les _kouréni_ en trois
+corps, et les entourait de bagages comme d'un rempart, espèce de
+combat où les Zaporogues étaient invincibles. Il ordonna à deux
+_kouréni_ de se mettre en embuscade; il couvrit une partie de la
+plaine de pieux aigus, de débris d'armes, de tronçons de lances,
+afin qu'à l'occasion il pût y jeter la cavalerie ennemie. Quand
+tout fut ainsi disposé, il fit un discours aux Cosaques, non pour
+les ranimer et leur donner du courage, il les savait fermes de
+coeur, mais parce que lui-même avait besoin d'épancher le sien.
+
+-- J'ai envie de vous dire, mes seigneurs, ce qu'est notre
+fraternité. Vous avez appris de vos pères et de vos aïeux en quel
+honneur ils tenaient tous notre terre. Elle s'est fait connaître
+aux Grecs, elle a pris des pièces d'or à Tzargrad[35]; elle a eu
+des villes somptueuses et des temples, et des _kniaz_[36]: des
+_kniaz_ de sang russe, et des _kniaz_ de son sang, mais non pas de
+catholiques hérétiques. Les païens ont tout pris, tout est perdu.
+Nous seuls sommes restés, mais orphelins, et comme une veuve qui a
+perdu un puissant époux, de même que nous notre terre est restée
+orpheline. Voilà dans quel temps, compagnons, nous nous sommes
+donné la main en signe de fraternité. Voilà sur quoi se base notre
+fraternité; il n'y a pas de lien plus sacré que celui de la
+fraternité. Le père aime son enfant, la mère aime son enfant,
+l'enfant aime son père et sa mère; mais qu'est-ce que cela,
+frères? la bête féroce aime aussi son enfant. Mais s'apparenter
+par la parenté de l'âme, non par celle du sang, voilà ce que peut
+l'homme seul. Il s'est rencontré des compagnons sur d'autres
+terres; mais des compagnons comme sur la terre russe, nulle part.
+Il est arrivé, non à l'un de vous, mais à plusieurs, de s'égarer
+en terre étrangère. Eh bien! vous l'avez vu: là aussi, il y a des
+hommes; là aussi, des créatures de Dieu; et vous leur parlez comme
+à l'un d'entre vous. Mais quand on vient au point de dire un mot
+parti du coeur, vous l'avez vu, ce sont des hommes d'esprit, et
+pourtant ils ne sont pas des vôtres. Ce sont des hommes, mais pas
+les mêmes hommes. Non, frères, aimer comme aime un coeur russe,
+aimer, non par l'esprit seulement, mais par tout ce que Dieu a
+donné à l'homme, par tout ce qu'il y a en vous, ah!... dit Tarass,
+avec son geste de décision, en secouant sa tête grise et relevant
+le coin de sa moustache, non, personne ne peut aimer ainsi. Je
+sais que, maintenant, de lâches coutumes se sont introduites dans
+notre terre: ils ne songent qu'à leurs meules de blé, à leurs tas
+de foin, à leurs troupeaux de chevaux; ils ne veillent qu'à ce que
+leurs hydromels cachetés se conservent bien dans leurs caves; ils
+imitent le diable sait quels usages païens; ils ont honte de leur
+langage; le frère ne veut pas parler avec son frère; le frère vend
+son frère, comme on vend au marché un être sans âme; la faveur
+d’un roi étranger, pas même d'un roi, la pauvre faveur d'un magnat
+polonais qui, de sa botte jaune, leur donne des coups sur le
+museau, leur est plus chère que toute fraternité. Mais chez le
+dernier des lâches, se fût-il souillé de boue et de servilité,
+chez celui-là, frères, il y a encore un grain de sentiment russe;
+et un jour il se réveillera et il frappera, le malheureux! des
+deux poings sur les basques de son justaucorps; il se prendra la
+tête des deux mains et il maudira sa lâche existence, prêt à
+racheter par le supplice une ignoble vie. Qu'ils sachent donc tous
+ce que signifie sur la terre russe la fraternité. Et si le moment
+est déjà venu de mourir, certes aucun d'eux ne mourra comme nous;
+aucun d'eux, aucun. Ce n'est pas donné à leur nature de souris.
+
+Ainsi parlait l'_ataman_; et, son discours fini, il secouait
+encore sa tête qui s'était argentée dans des exploits de Cosaques.
+Tous ceux qui l'écoutaient furent vivement émus par ce discours
+qui pénétra jusqu'au fond des coeurs. Les plus anciens dans les
+rangs demeurèrent immobiles, inclinant leurs têtes grises vers la
+terre. Une larme brillait sous les vieilles paupières; ils
+l'essuyèrent lentement avec la manche, et tous, comme s'ils se
+fussent donné le mot, firent à la fois leur geste d'usage[37] pour
+exprimer un parti pris, et secouèrent résolument leurs têtes
+chargées d'années. Tarass avait touché juste.
+
+Déjà l'on voyait sortir de la ville l'armée ennemie, faisant
+sonner les trompettes et les clairons, ainsi que les seigneurs
+polonais, la main sur la hanche, entourés de nombreux serviteurs.
+Le gros colonel donnait des ordres. Ils s'avancèrent rapidement
+sur les Cosaques, les menaçant de leurs regards et de leurs
+mousquets, abrités sous leurs brillantes cuirasses d'airain. Dès
+que les Cosaques virent qu'ils s'étaient avancés à portée, tous
+déchargèrent leurs longs mousquets de six pieds, et continuèrent à
+tirer sans interruption. Le bruit de leurs décharges s'étendit au
+loin dans les plaines environnantes, comme un roulement continu.
+Le champ de bataille était couvert de fumée, et les Zaporogues
+tiraient toujours sans relâche. Ceux des derniers rangs se
+bornaient à charger les armes qu'ils tendaient aux plus avancés,
+étonnant l'ennemi qui ne pouvait comprendre comment les Cosaques
+tiraient sans recharger leurs mousquets. Dans les flots de fumée
+grise qui enveloppaient l'une et l'autre armée, on ne voyait plus
+comment tantôt l'un tantôt l'autre manquait dans les rangs; mais
+les Polonais surtout sentaient que les balles pleuvaient épaisses,
+et lorsqu'ils reculèrent pour sortir des nuages de fumée et pour
+se reconnaître, ils virent bien des vides dans leurs escadrons.
+Chez les Cosaques, trois hommes au plus avaient péri, et ils
+continuaient incessamment leur feu de mousqueterie. L'ingénieur
+étranger s'étonna lui-même de cette tactique qu'il n'avait jamais
+vu employer, et il dit à haute voix:
+
+-- Ce sont des braves, les Zaporogues! Voilà comment il faut se
+battre dans tous les pays.
+
+Il donna le conseil de diriger les canons sur le camp fortifié des
+Cosaques. Les canons de bronze rugirent sourdement par leurs
+larges gueules; la terre trembla au loin, et toute la plaine fut
+encore noyée sous des flots de fumée. L'odeur de la poudre
+s'étendit sur les places et dans les rues des villes voisines et
+lointaines; mais les canonniers avaient pointé trop haut. Les
+boulets rougis décrivirent une courbe trop grande; ils volèrent,
+en sifflant, par-dessus la tête des Cosaques, et s'enfoncèrent
+profondément dans le sol en labourant au loin la terre noire. À la
+vue d'une pareille maladresse, l'ingénieur français se prit par
+les cheveux et pointa lui-même les canons, quoique les Cosaques
+fissent pleuvoir les balles sans relâche.
+
+Tarass avait vu de loin le péril qui menaçait les _kouréni_ de
+Nésamaïkoff et de Stéblikoff, et s'était écrié de toute sa voix:
+
+-- Quittez vite, quittez les chariots; et que chacun monte à
+cheval!
+
+Mais les Cosaques n'auraient eu le temps d'exécuter ni l'un ni
+l'autre de ces ordres, si Ostap ne s'était porté droit sur le
+centre de l'ennemi. Il arracha les mèches aux mains de six
+canonniers; à quatre autres seulement il ne put les prendre. Les
+Polonais le refoulèrent. Alors, l'officier étranger prit lui-même
+une mèche pour mettre le feu à un canon énorme, tel que les
+Cosaques n'en avaient jamais vu. Il ouvrait une large gueule
+béante par laquelle regardaient mille morts. Lorsqu'il tonna, et
+trois autres après lui, qui, de leur quadruple coup, ébranlèrent
+sourdement la terre, ils firent un mal affreux. Plus d'une vieille
+mère cosaque pleurera son fils et se frappera la poitrine de ses
+mains osseuses; il y aura plus d'une veuve à Gloukhoff, Némiroff,
+Tchernigoff et autres villes. Elle courra, la veuve éplorée, tous
+les jours au bazar; elle se cramponnera à tous les passants, les
+regardant aux yeux pour voir s'il ne se trouvera pas parmi eux le
+plus cher des hommes. Mais il passera par la ville bien des
+troupes de toutes espèces sans que jamais il se trouve, parmi
+elles, le plus cher de tous les hommes.
+
+La moitié du _kourèn_ de Nésamaïkoff n'existait plus. Comme la
+grêle abat tout un champ de blé, où chaque épi se balance
+semblable à un ducat de poids, ainsi le canon balaye et couche les
+rangs cosaques.
+
+En revanche, comme les Cosaques s'élancèrent! comme tous se
+ruèrent sur l'ennemi! comme l'_ataman_ Koukoubenko bouillonna de
+rage, quand il vit que la moitié de son _kourèn_ n'existait plus!
+Il entra avec les restes des gens de Nésamaïkoff au centre même
+des rangs ennemis, hacha comme du chou, dans sa fureur, le premier
+qui se trouva sous sa main, désarma plusieurs cavaliers, frappant
+de sa lance homme et cheval, parvint jusqu'à la batterie et
+s'empara d'un canon. Il regarde, et déjà l'_ataman_ du _kourèn_
+d'Oumane l'a précédé, et Stepan Gouska a pris la pièce principale.
+Leur cédant alors la place, il se tourne avec les siens contre une
+autre masse d'ennemis. Où les gens de Nésamaïkoff ont passé, il y
+a une rue; où ils tournent, un carrefour. On voyait s'éclaircir
+les rangs ennemis, et les Polonais tomber comme des gerbes. Près
+des chariots mêmes, se tient Vovtousenko; devant lui,
+Tchérévitchenko; au-delà des chariots, Degtarenko, et, derrière
+lui, l'_ataman_ du _kourèn_, Vertikhvist. Déjà Degtarenko a
+soulevé deux Polonais sur sa lance; mais il en rencontre un
+troisième moins facile à vaincre Le Polonais était souple et fort,
+et magnifiquement équipé; il avait amené à sa suite plus de
+cinquante serviteurs. Il fit plier Degtarenko, le jeta par terre,
+et, levant son sabre sur lui, s'écria:
+
+-- Il n'y a pas un seul de vous, chiens de Cosaques, qui osât me
+résister!
+
+-- Si pourtant, il y en a, dit Mosy Chilo; et il s'avança.
+
+C'était un fort Cosaque, qui avait plus d'une fois commandé sur
+mer, et passé par bien des épreuves. Les Turcs l'avaient pris avec
+toute sa troupe à Trébizonde, et les avaient tous emmenés sur
+leurs galères, les fers aux pieds et aux mains, les privant de riz
+pendant des semaines entières, et leur faisant boire l'eau salée.
+Les pauvres gens avaient tout souffert, tout supporté, plutôt que
+de renier leur religion orthodoxe. Mais l'_ataman_ Mosy Chilo
+n'eut pas le courage de souffrir; il foula aux pieds la sainte
+loi, entoura d'un ruban odieux sa tête pécheresse, entra dans la
+confiance du pacha, devint magasinier du vaisseau et chef de la
+chiourme. Cela fit une grande peine aux pauvres prisonniers; ils
+savaient que, si l'un des leurs vendait sa religion et passait au
+parti des oppresseurs, il était plus pénible et plus amer d'être
+sous sa main. C'est ce qui arriva. Mosy Chilo leur mit à tous de
+nouveaux fers, en les attachant trois à trois, les lia de cordes
+jusqu'aux os, les assomma de coups sur la nuque; et lorsque les
+Turcs, satisfaits d'avoir trouvé un pareil serviteur, commencèrent
+à se réjouir, et s'enivrèrent sans respect pour les lois de leur
+religion, il apporta les soixante-quatre clefs des fers aux
+prisonniers afin qu'ils pussent ouvrir les cadenas, jeter leurs
+liens à la mer, et les échanger contre des sabres pour frapper les
+Turcs. Les Cosaques firent un grand butin, et revinrent
+glorieusement dans leur patrie, où, pendant longtemps, les joueurs
+de _bandoura_ glorifièrent Mosy Chilo. On l'eût bien élu
+_kochévoï_; mais c'était un étrange Cosaque. Quelquefois il
+faisait une action que le plus sage n'aurait pas imaginée;
+d'autres fois, il tombait dans une incroyable bêtise. Il but et
+dissipa tout ce qu'il avait acquis, s'endetta près de tous à la
+_setch_, et, pour combler la mesure, il se glissa, la nuit, comme
+un voleur des rues, dans un _kourèn_ étranger, enleva tous les
+harnais, et les mit en gage chez le cabaretier. Pour une action si
+honteuse, on l'attacha à un poteau sur la place du bazar, et l'on
+mit près de lui un gros bâton afin que chacun, selon la mesure de
+ses forces, pût lui en asséner un coup. Mais, parmi les
+Zaporogues, il ne se trouva pas un seul homme qui levât le bâton
+sur lui, se souvenant des services qu'il avait rendus. Tel était
+le Cosaque Mosy Chilo.
+
+-- Si, pourtant, il y en a pour vous rosser, chiens, dit-il en
+s'élançant sur le Polonais.
+
+Aussi, comme ils se battirent! Cuirasses et brassards se plièrent
+sous leurs coups à tous deux. Le Polonais lui déchira sa chemise
+de fer, et lui atteignit le corps de son sabre. La chemise du
+Cosaque rougit, mais Chilo n'y fit nulle attention. Il leva sa
+main; elle était lourde sa main noueuse, et il étourdit son
+adversaire d'un coup sur la tête. Son casque de bronze vola en
+éclats; le Polonais chancela, et tomba de la selle; et Chilo se
+mit à sabrer en croix l'ennemi renversé. Cosaque, ne perds pas ton
+temps à l'achever, mais retourne-toi plutôt!... Il ne se retourna
+point, le Cosaque, et l’un des serviteurs du vaincu le frappa de
+son couteau dans le cou. Chilo fit volte-face, et déjà il
+atteignait l'audacieux, mais celui-ci disparut dans la fumée de la
+poudre. De tous côtés résonnait un bruit de mousqueterie. Chilo
+chancela, et sentit que sa blessure était mortelle. Il tomba, mit
+la main sur la plaie, et se tournant vers ses compagnons:
+
+-- Adieu, seigneurs frères camarades, dit-il; que la terre russe
+orthodoxe reste debout pour l'éternité, et qu'il lui soit rendu un
+honneur éternel.
+
+Il ferma ses yeux éteints, et son âme cosaque quitta sa farouche
+enveloppe.
+
+Déjà Zadorojni s'avançait à cheval, et l'_ataman_ de _kourèn_,
+Vertikhvist, et Balaban s'avançaient aussi.
+
+-- Dites-moi, seigneurs, s'écria Tarass, en s'adressant aux
+_atamans_ des _kouréni_; y a-t-il encore de la poudre dans les
+poudrières? La force cosaque ne s'est-elle pas affaiblie? Les
+nôtres ne plient-ils pas encore?
+
+-- Père, il y a encore de la poudre dans les poudrières; la force
+cosaque n'est pas affaiblie, et les nôtres ne plient pas encore.
+
+Et les Cosaques firent une vigoureuse attaque. Ils rompirent les
+rangs ennemis. Le petit colonel fit sonner la retraite et hisser
+huit drapeaux peints, pour rassembler les siens qui s'étaient
+dispersés dans la plaine. Tous les Polonais accoururent aux
+drapeaux; mais ils n'avaient pas encore reformé leurs rangs que,
+déjà, l'_ataman_ Koukoubenko faisait, avec ses gens de
+Nésamaïkoff, une charge en plein centre, et tombait sur le colonel
+ventru. Le colonel ne soutint pas le choc, et, tournant son
+cheval, il s'enfuit à toute bride. Koukoubenko le poursuivit
+longtemps à travers champs, sans le laisser rejoindre les siens.
+Voyant cela du _kourèn_ voisin, Stépan Gouska se mit de la partie,
+son _arkan_ à la main; courbant la tête sur le cou de son cheval
+et saisissant l'instant favorable, il lui jeta du premier coup son
+_arkan_ à la gorge. Le colonel devint tout rouge, et saisit la
+corde des deux mains, en s'efforçant de la rompre. Mais déjà un
+coup puissant lui avait enfoncé dans sa large poitrine la lame
+meurtrière. Gouska, toutefois, n'aura pas longtemps à se réjouir.
+Les Cosaques se retournaient à peine que déjà Gouska était soulevé
+sur quatre piques. Le pauvre _ataman_ n'eut que le temps de dire:
+
+-- Périssent tous les ennemis, et que la terre russe se réjouisse
+dans la gloire pendant des siècles éternels!
+
+Et il exhala le dernier soupir. Les Cosaques tournèrent la tête,
+et déjà, d'un côté, le Cosaque Métélitza faisait fête aux Polonais
+en assommant tantôt l'un, tantôt l'autre, et, d'un autre côté,
+l'_ataman_ Névilitchki s'élançait à la tête des siens. Près d'un
+carré de chariots, Zakroutigouba retourne l'ennemi comme du foin,
+et le repousse, tandis que, devant un carré plus éloigné, le
+troisième Pisarenko a refoulé une troupe entière de Polonais, et
+près du troisième carré, les combattants se sont saisis à bras-le-
+corps, et luttent sur les chariots mêmes.
+
+-- Dites-moi, seigneurs, s'écria l'_ataman_ Tarass, en s'avançant
+au-devant des chefs; y a-t-il encore de la poudre dans les
+poudrières? La force cosaque n'est-elle pas affaiblie? Les
+Cosaques ne commencent-ils pas à plier?
+
+-- Père, il y a encore de la poudre dans les poudrières; la force
+cosaque n'est pas affaiblie; les Cosaques ne plient pas encore.
+
+Déjà Bovdug est tombé du haut d'un chariot. Une balle l'a frappé
+sous le coeur. Mais, rassemblant toute sa vieille âme, il dit:
+
+-- Je n'ai pas de peine à quitter le monde. Dieu veuille donner à
+chacun une fin pareille, et que la terre russe soit glorifiée
+jusqu'à la fin des siècles!
+
+Et l'âme de Bovdug s'éleva dans les hauteurs pour aller raconter
+aux vieillards, morts depuis longtemps, comment on sait combattre
+sur la terre russe, et mieux encore comment on y sait mourir pour
+la sainte religion.
+
+Bientôt après, tomba aussi Balaban, _ataman_ de _kourèn_. Il avait
+reçu trois blessures mortelles, de balle, de lance, et d'un lourd
+sabre droit. Et c'était un des plus vaillants Cosaques. Il avait
+fait, comme _ataman_, une foule d'expéditions maritimes, dont la
+plus glorieuse fut celle des rivages d'Anatolie. Ses gens avaient
+ramassé beaucoup de sequins, d'étoffes de Damas et de riche butin
+turc. Mais ils essuyèrent de grands revers à leur retour. Les
+malheureux durent passer sous les boulets turcs. Quand le vaisseau
+ennemi fit feu de toutes ses pièces, une moitié de leurs bateaux
+sombra en tournoyant, il périt dans les eaux plus d'un Cosaque;
+mais les bottes de joncs attachées aux flancs des bateaux les
+sauvèrent d'une commune noyade. Pendant toute la nuit, les
+Cosaques enlevèrent l'eau des barques submergées avec des pelles
+creuses et leurs bonnets, en réparant les avaries. De leurs larges
+pantalons cosaques, ils firent des voiles, et, filant avec
+promptitude, ils échappèrent au plus rapide des vaisseaux turcs.
+Et c'était peu qu'ils fussent arrivés sains et saufs à la _setch_;
+ils rapportèrent une chasuble brodée d'or à l'archimandrite du
+couvent de Méjigorsh à Kiew, et des ornements d'argent pur pour
+l'image de la Vierge, dans le _zaporojié_ même. Et longtemps après
+les joueurs de _bandoura_ glorifiaient l'habile réussite des
+Cosaques. À cette heure, Balaban inclina sa tête, sentant les
+poignantes approches de la mort, et dit d'une voix faible:
+
+-- Il me semble, seigneurs frères, que je meurs d'une bonne mort.
+J'en ai sabré sept, j'en ai traversé neuf de ma lance, j'en ai
+suffisamment écrasé sous les pieds de mon cheval, et je ne sais
+combien j'en ai atteint de mes balles. Fleurisse donc
+éternellement la terre russe!
+
+Et son âme s'envola.
+
+Cosaques, Cosaques, ne livrez pas la fleur de votre armée. Déjà,
+l'ennemi a cerné Koukoubenko. Déjà, il ne reste autour de lui que
+sept hommes du _kourèn_ de Nésamaïkoff, et ceux-là se défendent
+plus qu'il ne leur reste de force; déjà, les vêtements de leur
+chef sont rougis de son sang. Tarass lui-même, voyant le danger
+qu'il court, s'élance à son aide; mais les Cosaques sont arrivés
+trop tard. Une lance a pu s'enfoncer sous son coeur avant que
+l'ennemi qui l'entoure ait été repoussé. Il s'inclina doucement
+sur les bras des Cosaques qui le soutenaient, et son jeune sang
+jaillit comme une source, semblable à un vin précieux que des
+serviteurs maladroits apportent de la cave dans un vase de verre,
+et qui le brisent à l'entrée de la salle en glissant sur le
+parquet. Le vin se répand sur la terre, et le maître du logis
+accourt, en se prenant la tête dans les mains, lui qui l’avait
+réservé pour la plus belle occasion de sa vie, afin que, si Dieu
+la lui donnait, il pût, dans sa vieillesse, fêter un compagnon de
+ses jeunes années, et se réjouir avec lui au souvenir d'un temps
+où l'homme savait autrement et mieux se réjouir. Koukoubenko
+promena son regard autour de lui, et murmura:
+
+-- Je remercie Dieu de m'avoir accordé de mourir sous vos yeux,
+compagnons. Qu'après nous, on vive mieux que nous, et que la terre
+russe, aimée du Christ, soit éternelle dans sa beauté!
+
+Et sa jeune âme s'envola. Les anges la prirent sous les bras, et
+l'empotèrent aux cieux: elle sera bien là-bas. «Assieds-toi à ma
+droite, Koukoubenko, lui dira le Christ, tu n'as pas trahi la
+fraternité, tu n'as pas fait d'action honteuse, tu n'as pas
+abandonné un homme dans le danger. Tu as conservé et défendu mon
+Église.» La mort de Koukoubenko attrista tout le monde: et
+cependant, les rangs cosaques s'éclaircissaient à vue d'oeil;
+beaucoup de braves avaient cessé de vivre. Mais les Cosaques
+tenaient bon.
+
+-- Dites-moi, seigneurs, cria Tarass aux _kouréni_ restés debout,
+y a-t-il encore de la poudre dans les poudrières? les sabres ne
+sont-ils pas émoussés? la force cosaque ne s'est-elle pas
+affaiblie? les Cosaques ne plient-ils pas encore?
+
+-- Père, il y a encore assez de poudre; les sabres sont encore
+bons, la force cosaque n'est pas affaiblie; les Cosaques n'ont pas
+plié.
+
+Et les Cosaques s'élancèrent de nouveau comme s'ils n'eussent
+éprouvé aucune perte. Il ne reste plus vivants que trois _atamans_
+de _kourèn_. Partout coulent des ruisseaux rouges; des ponts
+s'élèvent, formés de cadavres des Cosaques et des Polonais. Tarass
+regarda le ciel, et vit s'y déployer une longue file de vautours.
+Ah! quelqu'un donc se réjouira! Déjà, là-bas, on a soulevé
+Métélitza sur le fer d'une lance; déjà, la tête du second
+Pisarenko a tournoyé dans l'air en clignant des yeux; déjà Okhrim
+Gouska, sabré de haut et en travers, est tombé lourdement.
+
+-- Soit! dit Tarass, en faisant signe de son mouchoir.
+
+Ostap comprit le geste de son père; et, sortant de son embuscade,
+chargea vigoureusement la cavalerie polonaise. L'ennemi ne soutint
+pas la violence du choc; et lui, le poursuivant à outrance, le
+rejeta sur la place où l'on avait planté des pieux et jonché la
+terre de tronçons de lances. Les chevaux commencèrent à broncher,
+à s'abattre, et les Polonais à rouler par-dessus leurs têtes. Dans
+ce moment, les Cosaques de Korsoun, qui se tenaient en réserve
+derrière les chariots, voyant l'ennemi à portée de mousquet,
+firent une décharge soudaine. Les Polonais, perdant la tête, se
+mirent en désordre, et les Cosaques reprirent courage:
+
+-- La victoire est à nous! crièrent de tous côtés les voix
+zaporogues.
+
+Les clairons sonnèrent, et on hissa le drapeau de la victoire. Les
+Polonais, défaits, fuyaient en tout sens.
+
+-- Non, non, la victoire n'est pas encore à nous, dit Tarass, en
+regardant les portes de la ville.
+
+Il avait dit vrai.
+
+Les portes de la ville s'étaient ouvertes, et il en sortit un
+régiment de hussards, la fleur des régiments de cavalerie. Tous
+les cavaliers montaient des _argamaks_[38] bai brun. En avant des
+escadrons, galopait un chevalier, le plus beau, le plus hardi de
+tous. Ses cheveux noirs se déroulaient sous son casque de bronze;
+son bras était entouré d'une écharpe brodée par les mains de la
+plus séduisante beauté. Tarass demeura stupéfait quand il reconnut
+Andry. Et lui, cependant, enflammé par l'ardeur du combat, avide
+de mériter le présent qui ornait son bras, se précipita comme un
+jeune lévrier, le plus beau, le plus rapide, et le plus jeune de
+la meute. «_Atou_[39]!» crie le vieux chasseur, et le lévrier se
+précipite, lançant ses jambes en droite ligne dans les airs,
+penché de tout son corps sur le flanc, soulevant la neige de ses
+ongles, et devançant dix fois le lièvre lui-même dans la chaleur
+de sa course. Le vieux Tarass s'arrête; il regarde comment Andry
+s'ouvrait un passage, frappant à droite et à gauche, et chassant
+les Cosaques devant lui. Tarass perd patience.
+
+-- Comment, les tiens! les tiens! s'écrie-t-il; tu frappes les
+tiens, fils du diable!
+
+Mais Andry ne voyait pas qui se trouvait devant lui, si c'étaient
+les siens ou d'autres. Il ne voyait rien. Il voyait des boucles de
+cheveux, de longues boucles ondoyantes, une gorge semblable au
+cygne de la rivière, un cou de neige et de blanches épaules, et
+tout ce que Dieu créa pour des baisers insensés.
+
+-- Holà! camarades, attirez-le-moi, attirez-le-moi seulement dans
+le bois. cria Tarass.
+
+Aussitôt se présentèrent trente des plus rapides Cosaques pour
+attirer Andry vers le bois. Redressant leurs hauts bonnets, ils
+lancèrent leurs chevaux pour couper la route aux hussards, prirent
+en flanc les premiers rangs, les culbutèrent, et, les ayant
+séparés du gros de la troupe, sabrèrent les uns et les autres.
+Alors Golokopitenko frappa Andry sur le dos du plat de son sabre
+droit, et tous, à l'instant, se mirent à fuir de toute la rapidité
+cosaque. Comme Andry s'élança! comme son jeune sang bouillonna
+dans toutes ses veines! Enfonçant ses longs éperons dans les
+flancs de son cheval, il vola à perte d'haleine sur les pas des
+Cosaques, sans se retourner, et sans voir qu'une vingtaine
+d'hommes seulement avaient pu le suivre. Et les Cosaques, fuyant
+de toute la célérité de leurs chevaux, tournaient vers le bois.
+Andry, lancé ventre à terre, atteignait déjà Golokopitenko,
+lorsque, tout à coup, une main puissante arrêta son cheval par la
+bride. Andry tourna la tête; Tarass était devant lui. Il trembla
+de tout son corps, et devint pâle comme un écolier surpris en
+maraude par son maître. La colère d'Andry s'éteignit comme si elle
+ne se fût jamais allumée. Il ne voyait plus devant lui que son
+terrible père.
+
+-- Eh bien! qu'allons-nous faire maintenant? dit Tarass, en le
+regardant droit entre les deux yeux.
+
+Andry ne put rien répondre, et resta les yeux baissés vers la
+terre.
+
+-- Eh bien, fils, tes Polonais t'ont-ils été d'un grand secours?
+
+Andry demeurait muet.
+
+-- Ainsi trahir, vendre la religion, vendre les tiens... Attends,
+descends de cheval.
+
+Obéissant comme un enfant docile, Andry descendit de cheval et
+s'arrêta, ni vif ni mort, devant Tarass.
+
+-- Reste là, et ne bouge plus. C'est moi qui t'ai donné la vie,
+c'est moi qui te tuerai, dit Tarass.
+
+Et, reculant d'un pas, il ôta son mousquet de dessus son épaule.
+Andry était pâle comme un linge. On voyait ses lèvres remuer, et
+prononcer un nom. Mais ce n'était pas le nom de sa patrie, ni de
+sa mère, ni de ses frères, c'était le nom de la belle Polonaise.
+
+Tarass fit feu.
+
+Comme un épi de blé coupé par la faucille, Andry inclina la tête,
+et tomba sur l'herbe sans prononcer un mot.
+
+Le meurtrier de son fils, immobile, regarda longtemps le cadavre
+inanimé. Il était beau même dans la mort. Son visage viril,
+naguère brillant de force et d'une irrésistible séduction,
+exprimait encore une merveilleuse beauté. Ses sourcils, noirs
+comme un velours de deuil, ombrageaient ses traits pâlis.
+
+-- Que lui manquait-il pour être un Cosaque? dit Boulba. Il était
+de haute taille, il avait des sourcils noirs, un visage de
+gentilhomme, et sa main était forte dans le combat. Et il a péri,
+péri sans gloire, comme un chien lâche.
+
+-- Père, qu'as-tu fait? c'est toi qui l'as tué? dit Ostap, qui
+arrivait en ce moment.
+
+Tarass fit de la tête un signe affirmatif.
+
+Ostap regarda fixement le mort dans les yeux. Il regretta son
+frère, et dit:
+
+-- Père, livrons-le honorablement à la terre, afin que les ennemis
+ne puissent l'insulter, et que les oiseaux de proie n'emportent
+pas les lambeaux de sa chair.
+
+-- On l'enterrera bien sans nous, dit Tarass; et il aura des
+pleureurs et des pleureuses.
+
+Et pendant deux minutes, il pensa:
+
+-- Faut-il le jeter aux loups qui rôdent sur la terre humaine, ou
+bien respecter en lui la vaillance du chevalier, que chaque brave
+doit honorer en qui que ce soit?
+
+Il regarde, et voit Golokopitenko galoper vers lui.
+
+-- Malheur! _ataman_. Les Polonais se sont fortifiés, il leur est
+venu un renfort de troupes fraîches.
+
+Golokopitenko n'a pas achevé que Vovtousenko accourt:
+
+-- Malheur! _ataman_. Encore une force nouvelle qui fend sur nous.
+
+Vovtousenko n'a pas achevé que Pisarenko arrive en courant, mais
+sans cheval:
+
+-- Où es-tu, père? les Cosaques te cherchent. Déjà l'_ataman_ de
+_kourèn_ Névilitchki est tué; Zadorojny est tué; Tchérévitchenko
+est tué; mais les Cosaques tiennent encore; ils ne veulent pas
+mourir, sans t'avoir vu une dernière fois dans les yeux; ils
+veulent que tu les regardes à l'heure de la mort.
+
+-- À cheval, Ostap! dit Tarass.
+
+Et il se hâta pour trouver encore debout les Cosaques, pour
+savourer leur vue une dernière fois, et pour qu'ils pussent
+regarder leur _ataman_ avant de mourir. Mais il n'était pas sorti
+du bois avec les siens, que les forces ennemies avaient cerné le
+bois de tous côtés, et que partout, à travers les arbres, se
+montraient des cavaliers armés de sabres et de lances.
+
+-- Ostap! Ostap! tiens Ferme, s'écria Tarass.
+
+Et lui-même, tirant son sabre, se mit à écharper les premiers qui
+lui tombèrent sous la main. Déjà six polonais se sont à la fois
+rués sur Ostap; mais il paraît qu'ils ont mal choisi le moment. À
+l'un, la tête a sauté des épaules; l’autre a fait la culbute en
+arrière; le troisième reçoit un coup de lance dans les côtes; le
+quatrième, plus audacieux, a évité la balle d'Ostap en baissant la
+tête, et la balle brûlante a frappé le cou de son cheval qui,
+furieux, se cabre, roule à terre, et écrase sous lui son cavalier.
+
+-- Bien, fils, bien, Ostap! criait Tarass; voici que je viens à
+toi.
+
+Lui-même repoussait les assaillants. Tarass multiplie son sabre;
+il distribue des cadeaux sur la tête de l'un et sur celle de
+l'autre; et, regardant toujours Ostap, il le voit luttant corps à
+corps avec huit ennemis à la fois.
+
+-- Ostap! Ostap! tiens ferme.
+
+Mais, déjà, Ostap a le dessous; déjà, on lui a jeté un _arkan_
+autour de la gorge; déjà on saisit, déjà on garrotte Ostap.
+
+-- Aïe! Ostap, Ostap! criait Tarass en s'ouvrant un passage vers
+lui, et en hachant comme du chou tout ce qui les séparait; aïe!
+Ostap, Ostap!...
+
+Mais, en ce moment, il fut frappé comme d'une lourde pierre; tout
+tournoya devant ses yeux. Un instant brillèrent, mêlées dans son
+regard, des lances, la fumée du canon, les étincelles de la
+mousqueterie et les branches d'arbres avec leurs feuilles. Il
+tomba sur la terre comme un chêne abattu, et un épais brouillard
+couvrit ses yeux.
+
+
+CHAPITRE X
+
+-- Il paraît que j'ai longtemps dormi, dit Tarass en s'éveillant
+comme du pénible sommeil d'un homme ivre, et en s'efforçant de
+reconnaître les objets qui l'entouraient.
+
+Une terrible faiblesse avait brisé ses membres. Il avait peine à
+distinguer les murs et les angles d'une chambre inconnue. Enfin il
+s'aperçut que Tovkatch était assis auprès de lui, et qu'il
+paraissait attentif à chacune de ses respirations.
+
+-- Oui, pensa Tovkatch; tu aurais bien pu t'endormir pour
+l'éternité.
+
+Mais il ne dit rien, le menaça du doigt et lui fit signe de se
+taire.
+
+-- Mais, dis-moi donc, où suis-je, à présent? reprit Tarass en
+rassemblant ses esprits, et en cherchant à se rappeler le passé.
+
+-- Tais-toi donc! s'écria brusquement son camarade. Que veux-tu
+donc savoir de plus? Ne vois-tu pas que tu es couvert de
+blessures? Voici deux semaines que nous courons à cheval à perdre
+haleine, et que la fièvre et la chaleur te font divaguer. C'est la
+première fois que tu as dormi tranquillement. Tais-toi donc, si tu
+ne veux pas te faire de mal toi-même.
+
+Cependant Tarass s'efforçait toujours de mettre ordre à ses idées,
+et de se souvenir du passé.
+
+-- Mais j'ai donc été pris et cerné par les Polonais?... Mais il
+m'était impossible de me faire jour à travers leurs rangs?...
+
+-- Te tairas-tu encore une fois, fils de Satan, s'écria Tovkatch
+en colère, comme une bonne poussée à bout par les cris d’un enfant
+gâté. Qu'as-tu besoin de savoir de quelle manière tu t'es sauvé?
+il suffit que tu sois sauvé, il s'est trouvé des amis qui ne t'ont
+pas planté là; c'est assez. Il nous reste encore plus d'une nuit à
+courir ensemble. Tu crois qu'on ta pris pour un simple Cosaque?
+non; ta tête a été estimée deux mille ducats.
+
+-- Et Ostap? s'écria tout à coup Tarass, qui essaya de se mettre
+sur son séant en se rappelant soudain comment on s'était emparé
+d'Ostap sous ses yeux, comment on l'avait garrotté et comment il
+se trouvait aux mains des Polonais.
+
+Alors, la douleur s'empara de cette vieille tête. Il arracha et
+déchira les bandages qui couvraient ses blessures; il les jeta
+loin de lui; il voulut parler à haute voix, mais ne dit que des
+choses incohérentes. Il était de nouveau en proie à la fièvre, au
+délire, des paroles insensées s'échappaient sans lien et sans
+ordre de ses lèvres. Pendant ce temps, son fidèle compagnon se
+tenait debout devant lui, l'accablant de cruels reproches et
+d'injures. Enfin, il le saisit par les pieds, par les mains,
+l'emmaillota comme on fait d'un enfant, replaça tous les bandages,
+l'enveloppa dans une peau de boeuf, l'assujettit avec des cordes à
+la selle d'un cheval, et s'élança de nouveau sur la route avec
+lui.
+
+-- Fusses-tu mort, je te ramènerai dans ton pays. Je ne permettrai
+pas que les Polonais insultent à ton origine cosaque, qu'ils
+mettent ton corps en lambeaux et qu'ils les jettent dans la
+rivière. Si l'aigle doit arracher les yeux à ton cadavre, que ce
+soit l'aigle de nos steppes, non l'aigle polonais, non celui qui
+vient des terres de la Pologne. Fusses-tu mort, je te ramènerai en
+Ukraine.
+
+Ainsi parlait son fidèle compagnon, fuyant jour et nuit, sans
+trêve ni repos. Il le ramena enfin, privé de sentiment, dans la
+_setch_ même des Zaporogues. Là, il se mit à le traiter au moyen
+de simples et de compresses; il découvrit une femme juive, habile
+dans l'art de guérir, qui, pendant un mois, lui fit prendre divers
+remèdes: enfin Tarass se sentit mieux. Soit que l'influence du
+traitement fût salutaire, soit que sa nature de fer eût pris le
+dessus, au bout d'un mois et demi, il était sur pied. Ses plaies
+s'étaient fermées, et les cicatrices faites par le sabre
+témoignaient seules de la gravité des blessures du vieux Cosaque.
+Pourtant, il était devenu visiblement morose et chagrin. Trois
+rides profondes avaient creusé son front, où elles restèrent
+désormais. Quand il jeta les yeux autour de lui, tout lui parut
+nouveau dans la _setch_. Tous ses vieux compagnons étaient morts;
+il ne restait pas un de ceux qui avaient combattu pour la sainte
+cause, pour la foi et la fraternité.
+
+Ceux-là aussi qui, à la suite du _kochévoï_, s'étaient mis à la
+poursuite des Tatars, n'existaient plus; tous avaient péri: l'un
+était tombé au champ d'honneur; un autre était mort de faim et de
+soif au milieu des steppes salées de la Crimée; un autre encore
+s'était éteint dans la captivité, n'ayant pu supporter sa honte.
+L'ancien _kochévoï_ aussi n'était plus, dès longtemps, de ce
+monde, ni aucun de ses vieux compagnons, et déjà l'herbe du
+cimetière avait poussé sur les restes de ces Cosaques, autrefois
+bouillonnants de courage et de vie. Tarass entendait seulement
+qu'autour de lui il y avait une grande orgie, une orgie bruyante:
+toute la vaisselle avait volé en éclats; il n'était pas resté une
+goutte de vin; les hôtes et les serviteurs avaient emporté toutes
+les coupes, tous les vases précieux, et le maître de la maison,
+demeuré solitaire et morne, pensait que mieux eût valu qu'il n'y
+eût pas de fête. On s'efforçait en vain d'occuper et de distraire
+Tarass; en vain les vieux joueurs de _bandoura_ à la barbe grise
+défilaient, par deux et par trois devant lui, chantant ses
+exploits de Cosaque; il contemplait tout d'un oeil sec et
+indifférent; une douleur inextinguible se lisait sur ses traits
+immobiles et sa tête penchée; il disait à voix basse:
+
+-- Mon fils Ostap!
+
+Cependant, les Zaporogues s'étaient préparés à une expédition
+maritime. Deux cents bateaux avaient été lancés sur le Dniepr, et
+l'Asie Mineure avait vu ces Cosaques à la tête rasée, à la tresse
+flottante, mettre à feu et à sang ses rivages fleuris; elle avait
+vu les turbans musulmans, pareils aux fleurs innombrables de ses
+campagnes, dispersés dans ses plaines sanglantes ou nageant auprès
+du rivage. Elle avait vu quantité de larges pantalons cosaques
+tachés de goudron, quantité de bras musculeux armés de fouets
+noirs. Les Zaporogues avaient détruit toutes les vignes et mangé
+tout le raisin; ils avaient laissé des tas de fumiers dans les
+mosquées; ils se servaient, en guise de ceintures, des châles
+précieux de la Perse, et en ceignaient leurs caftans salis.
+Longtemps après on trouvait encore, sur les lieux qu'ils avaient
+foulés, les petites pipes courtes des Zaporogues. Tandis qu'ils
+s'en retournaient gaiement, un vaisseau turc de dix canons s'était
+mis à leur poursuite, et une salve générale de son artillerie
+avait dispersé leurs bateaux légers comme une troupe d'oiseaux. Un
+tiers d'entre eux avaient péri dans les profondeurs de la mer; le
+reste avait pu se rallier pour gagner l'embouchure du Dniepr, avec
+douze tonnes remplies de sequins. Tout cela n'occupait plus
+Tarass. Il s'en allait dans les champs, dans les steppes, comme
+pour la chasse; mais son arme demeurait chargée; il la déposait
+près de lui, plein de tristesse, et s'arrêtait sur le rivage de la
+mer. Il restait longtemps assis, la tête baissée, et disant
+toujours:
+
+-- Mon Ostap, mon Ostap!
+
+Devant lui brillait et s’étendait au loin la nappe de la mer
+Noire; dans les joncs lointains on entendait le cri de la mouette,
+et, sur sa moustache blanchie, des larmes tombaient l’une suivant
+l'autre.
+
+À la fin Tarass n'y tint plus:
+
+-- Qu'il en soit ce que Dieu voudra, dit-il, j'irai savoir ce
+qu'il est devenu. Est-il vivant? est-il dans la tombe? ou bien
+n'est-il même plus dans la tombe? Je le saurai à tout prix, je le
+saurai.
+
+Et une semaine après, il était déjà dans la ville d'Oumane, à
+cheval, la lance en main, la sabre au côté, le sac de voyage pendu
+au pommeau de la selle; un pot de gruau, des cartouches, des
+entraves de cheval et d'autres munitions complétaient son
+équipage. Il marcha droit à une chétive et sale masure, dont les
+fenêtres ternies se voyaient à peine; le tuyau de la cheminée
+était bouché par un torchon, et la toiture, percée à jour, toute
+couverte de moineaux: un tas d'ordures s'étalait devant la porte
+d'entrée. À la fenêtre apparaissait la tête d'une juive en bonnet,
+ornée de perles noircies.
+
+-- Ton mari est-il dans la maison! dit Boulba en descendant de
+cheval, et en passant la bride dans un anneau de fer sellé au mur.
+
+-- Il y est, dit la juive, qui s'empressa aussitôt de sortir avec
+une corbeille de froment pour le cheval et un broc de bière pour
+le cavalier.
+
+-- Où donc est ton juif?
+
+-- Dans l'autre chambre, à faire ses prières, murmura la juive en
+saluant Boulba, et en lui souhaitant une bonne santé au moment où
+il approcha le broc de ses lèvres.
+
+-- Reste ici, donne à boire et à manger à mon cheval: j'irai seul
+lui parler. J'ai affaire à lui.
+
+Ce juif était le fameux Yankel. Il s'était fait à la fois fermier
+et aubergiste. Ayant peu à peu pris en main les affaires de tous
+les seigneurs et hobereaux des environs, il avait insensiblement
+sucé tout leur argent et fait sentir sa présence de juif sur tout
+le pays. À trois milles à la ronde, il ne restait plus une seule
+maison qui fût en bon état. Toutes vieillissaient et tombaient en
+ruine; la contrée entière était devenue déserte, comme après une
+épidémie ou un incendie général. Si Yankel l’eût habitée une
+dizaine d'années de plus, il est probable qu'il en eût expulsé
+jusqu'aux autorités. Tarass entra dans la chambre.
+
+Le juif priait, la tête couverte d'un long voile assez malpropre,
+et il s'était retourné pour cracher une dernière fois, selon le
+rite de sa religion, quand tout à coup ses yeux s'arrêtèrent sur
+Boulba qui se tenait derrière lui. Avant tout brillèrent à ses
+regards les deux mille ducats offerts pour la tête du Cosaque;
+mais il eut honte de sa cupidité, et s'efforça d'étouffer en lui-
+même l'éternelle pensée de l'or, qui, semblable à un ver, se
+replie autour de l'âme d'un juif.
+
+-- Écoute, Yankel, dit Tarass au juif, qui s'était mis en devoir
+de le saluer et qui alla prudemment fermer la porte, afin de
+n'être vu de personne; je t'ai sauvé la vie: les Cosaques
+t'auraient déchiré comme un chien. À ton tour maintenant, rends-
+moi un service.
+
+Le visage du juif se rembrunit légèrement.
+
+-- Quel service? si c'est quelque chose que je puisse faire,
+pourquoi ne le ferais-je pas?
+
+-- Ne dis rien. Mène-moi à Varsovie.
+
+-- À Varsovie?... Comment! à Varsovie? dit Yankel; et il haussa
+les sourcils et les épaules d'étonnement.
+
+-- Ne réponds rien. Mène-moi à Varsovie. Quoi qu'il en arrive, je
+veux le voir encore une fois, lui dire ne fût-ce qu'une parole...
+
+-- À qui, dire une parole?
+
+-- À lui, à Ostap, à mon fils.
+
+-- Est-ce que ta seigneurie n'a pas entendu dire que déjà...
+
+-- Je sais tout, je sais tout; on offre deux mille ducats pour ma
+tête. Les imbéciles savent ce qu'elle vaut. Je t'en donnerai cinq
+mille, moi. Voici deux mille ducats comptant (Boulba tira deux
+mille ducats d'une bourse en cuir), et le reste quand je
+reviendrai.
+
+Le juif saisit aussitôt un essuie-main et en couvrit les ducats.
+
+-- Ah! la belle monnaie! ah! la bonne monnaie! s'écria-t-il, en
+retournant un ducat entre ses doigts et en l'essayant avec les
+dents; je pense que l'homme à qui ta seigneurie a enlevé ces
+excellents ducats n'aura pas vécu une heure de plus dans ce monde,
+mais qu'il sera allé tout droit à la rivière, et s’y sera noyé,
+après avoir eu de si beaux ducats.
+
+-- Je ne t'en aurais pas prié, et peut-être aurais-je trouvé moi-
+même le chemin de Varsovie. Mais je puis être reconnu et pris par
+ces damnés Polonais; car je ne suis pas fait pour les inventions.
+Mais vous autres, juifs, vous êtes créés pour cela. Vous
+tromperiez le diable en personne: vous connaissez toutes les
+ruses. C'est pour cela que je suis venu te trouver. D'ailleurs, à
+Varsovie, je n'aurais non plus rien fait par moi-même. Allons,
+mets vite les chevaux à ta charrette, et conduis-moi lestement.
+
+-- Et ta seigneurie pense qu'il suffit tout bonnement de prendre
+une bête à l'écurie, de l'attacher à une charrette, et -- allons,
+marche en avant! -- Ta seigneurie pense qu'on peut la conduire
+ainsi sans l’avoir bien cachée?
+
+-- Eh bien! cache-moi, comme tu sais le faire; dans un tonneau
+vide, n'est-ce pas?
+
+-- Ouais! ta seigneurie pense qu'on peut la cacher dans un
+tonneau? Est-ce qu'elle ne sait pas que chacun croira qu'il y a de
+l'eau-de-vie dans ce tonneau?
+
+-- Eh bien! qu'ils croient qu'il y a de l'eau-de-vie!
+
+-- Comment qu'ils croient qu'il y a de l'eau-de-vie! s'écria le
+juif, qui saisit à deux mains ses longues tresses pendantes, et
+les leva vers le ciel.
+
+-- Qu'as-tu donc à t'ébahir ainsi?
+
+-- Est-ce que ta seigneurie ignore que le bon Dieu a créé l'eau-
+de-vie pour que chacun puisse en faire l'essai? Ils sont là-bas un
+tas de gourmands et d'ivrognes. Le premier gentillâtre venu est
+capable de courir cinq verstes après le tonneau, d'y faire un
+trou, et, quand il verra qu'il n'en sort rien, il dira aussitôt:
+«Un juif ne conduirait pas un tonneau vide; à coup sûr il y a
+quelque chose là-dessous. Qu'on saisisse le juif, qu'on garrotte
+le juif, qu'on enlève tout son argent au juif, qu'on mette le juif
+en prison!» parce que tout ce qu'il y a de mauvais retombe
+toujours sur le juif; parce que chacun traite le juif de chien;
+parce qu'on se dit qu'un juif n'est pas un homme.
+
+--Eh bien! alors, mets-moi dans un chariot à poisson!
+
+-- Impossible, Dieu le voit, c'est impossible: maintenant, en
+Pologne, les hommes sont affamés comme des chiens; on voudra voler
+le poisson, et on découvrira ta seigneurie.
+
+-- Eh bien! conduis-moi au diable, mais conduis-moi.
+
+-- Écoute, écoute, mon seigneur, dit le juif en abaissant ses
+manches sur les poignets et en s'approchant de lui les mains
+écartées: voici ce que nous ferons; maintenant, on bâtit partout
+des forteresses et des citadelles; il est venu de l'étranger des
+ingénieurs français, et l'on mène par les chemins beaucoup de
+briques et de pierres. Que ta seigneurie se couche au fond de ma
+charrette, et j'en couvrirai le dessus avec des briques. Ta
+seigneurie est robuste, bien portante; aussi ne s'inquiétera-t-
+elle pas beaucoup du poids à porter; et moi, je ferai une petite
+ouverture par en bas, afin de pouvoir te nourrir.
+
+-- Fais ce que tu veux, seulement conduis-moi.
+
+Et, au bout d'une heure, un chariot chargé de briques et attelé de
+deux rosses sortait de la ville d'Oumane. Sur l'une d'elles,
+Yankel était juché, et ses longues tresses bouclées voltigeaient
+par-dessous sa cape de juif, tandis qu'il sautillait sur sa
+monture, long comme un poteau de grande route.
+
+
+CHAPITRE XI
+
+À l'époque où se passait cette histoire, il n'y avait encore, sur
+la frontière, ni employés de la douane, ni inspecteurs (ce
+terrible épouvantail des hommes entreprenants), et chacun pouvait
+transporter ce que bon lui semblait. Si, d'ailleurs, quelque
+individu s'avisait de faire la visite ou l'inspection des
+marchandises, c'était, la plupart du temps, pour son propre
+plaisir, surtout lorsque des objets agréables venaient frapper ses
+regards et que sa main avait un poids et une puissance dignes de
+respect. Mais les briques n'excitaient l'envie de personne; elles
+entrèrent donc sans obstacle par la porte principale de la ville.
+Boulba, de sa cage étroite, pouvait seulement entendre le bruit
+des chariots et les cris des conducteurs, mais rien de plus.
+Yankel, sautillant sur son petit cheval couvert de poussière,
+entra, après avoir fait quelques détours, dans une petite rue
+étroite et sombre, qui portait en même temps les noms de Boueuse
+et de Juiverie, parce qu'en effet, c'est là que se trouvaient
+réunis tous les juifs de Varsovie. Cette rue ressemblait
+étonnamment à l'intérieur retourné d'une basse-cour. Il semblait
+que le soleil n'y pénétrât jamais. Des maisons en bois, devenues
+entièrement noires, avec de longues perches sortant des fenêtres,
+augmentaient encore les ténèbres. On voyait, par-ci par là,
+quelques murailles en briques rouges, devenues noires aussi en
+beaucoup d'endroits. De loin en loin un lambeau de muraille,
+plâtré par en haut, brillait aux rayons du soleil d'un
+insupportable éclat. Là, tout présente des contrastes frappants:
+des tuyaux de cheminée, des bâillons, des morceaux de marmites.
+Chacun jetait dans la rue tout ce qu'il avait d'inutile et de
+sale, offrant aux passants l'occasion d'exercer leurs divers
+sentiments à propos de ces guenilles. Un homme à cheval pouvait
+toucher avec la main les perches étendues à travers la rue, d'une
+maison à l'autre, le long desquelles pendaient des bas à la juive,
+des culottes courtes et une oie fumée. Quelquefois un assez gentil
+visage de juive, entouré de perles noircies, se montrait à une
+fenêtre délabrée. Un tas de petits juifs, sales, déguenillés, aux
+cheveux crépus, criaient et se vautraient dans la boue.
+
+Un juif aux cheveux roux, et le visage bigarré de taches de
+rousseur qui le faisait ressembler à un oeuf de moineau, mit la
+tête à la fenêtre. Il entama aussitôt avec Yankel une conversation
+dans leur langage baroque, et Yankel entra dans la cour. Un autre
+juif qui passait dans la rue s'arrêta, prit part au colloque, et,
+lorsque enfin Boulba fut parvenu à sortir de dessous les briques,
+il vit les trois juifs qui discouraient entre eux avec chaleur.
+
+Yankel se tourna vers lui, et lui dit que tout serait fait suivant
+son désir, que son Ostap était enfermé dans la prison de ville et
+que, quelque difficile qu'il fût de gagner les gardiens, il
+espérait pourtant lui ménager une entrevue.
+
+Boulba entra avec les trois juifs dans une chambre.
+
+Les juifs recommencèrent à parler leur langage incompréhensible.
+Tarass les examinait tour à tour. Il semblait que quelque chose
+l'eût fortement ému; sur ses traits rudes et insensibles brilla la
+flamme de l'espérance, de cette espérance qui visite quelquefois
+l'homme au dernier degré du désespoir; son vieux coeur palpita
+violemment, comme s'il eût été tout à coup rajeuni.
+
+-- Écoutez, juifs, leur dit-il, et son accent témoignait de
+l'exaltation de son âme, vous pouvez faire tout au monde, vous
+trouveriez un objet perdu au fond de la mer, et le proverbe dit
+qu'un juif se volera lui-même, pour peu qu'il en ait l'envie.
+Délivrez-moi mon Ostap! donnez-lui l'occasion de s'échapper des
+mains du diable. J'ai promis à cet homme douze mille ducats; j'en
+ajouterai douze encore, tous mes vases précieux, et tout l'or
+enfoui par moi dans la terre, et ma maison, et mes derniers
+vêtements. Je vendrai tout, et je vous ferai encore un contrat
+pour la vie, par lequel je m'obligerai à partager avec vous tout
+ce que je puis acquérir à la guerre!
+
+-- Oh! impossible, cher seigneur, impossible! dit Yankel avec un
+soupir.
+
+-- Impossible! dit un autre juif.
+
+Les trois juifs se regardèrent en silence.
+
+-- Si l'on essayait pourtant, dit le troisième, en jetant sur les
+deux autres des regards timides, peut-être, avec l'aide de Dieu...
+
+Les trois juifs se remirent à causer dans leur langue. Boulba,
+quelque attention qu'il leur prêtât, ne put rien deviner; il
+entendit seulement prononcer souvent le nom de Mardochée, et rien
+de plus.
+
+-- Écoute, mon seigneur! dit Yankel, il faut d'abord consulter un
+homme tel, qu'il n'a pas encore eu son pareil dans le monde: c'est
+un homme sage comme Salomon, et si celui-là ne fait rien, personne
+au monde ne peut rien faire. Reste ici, voici la clef, et ne
+laisse entrer personne.
+
+Les juifs sortirent dans la rue.
+
+Tarass ferma la porte et regarda par la petite fenêtre, dans cette
+sale rue de la Juiverie. Les trois juifs s'étaient arrêtés dans la
+rue et parlaient entre eux avec vivacité. Ils furent bientôt
+rejoints par un quatrième, puis par un cinquième. Boulba entendit
+de nouveau répéter le nom de Mardochée! Mardochée! Les juifs
+tournaient continuellement leurs regards vers l'un des côtés de la
+rue. Enfin, à l'un des angles, apparut, derrière une sale masure,
+un pied chaussé d'un soulier juif, et flottèrent les pans d'un
+caftan court. Ah! Mardochée! Mardochée! crièrent tous les juifs
+d'une seule voix. Un juif maigre, moins long que Yankel, mais
+beaucoup plus ridé, et remarquable par l'énormité de sa lèvre
+supérieure, s'approcha de la foule impatiente. Alors tous les
+juifs s'empressèrent à l'envi de lui faire leur narration, pendant
+laquelle Mardochée tourna plusieurs fois ses regards vers la
+petite fenêtre, et Tarass put comprendre qu'il s'agissait de lui.
+Mardochée gesticulait des deux mains, écoutait, interrompait les
+discours des juifs, crachait souvent de côté, et, soulevant les
+pans de sa robe, fourrait ses mains dans les poches pour en tirer
+des espèces de castagnettes, opération qui permettait de remarquer
+ses hideuses culottes. Enfin, les juifs se mirent à crier si fort,
+qu'un des leurs qui faisait la garde fut obligé de leur faire
+signe de se taire, et Tarass commençait à craindre pour sa sûreté;
+mais il se tranquillisa, en pensant que les juifs pouvaient bien
+converser dans la rue, et que le diable lui-même ne saurait
+comprendre leur baragouin.
+
+Deux minutes après, les juifs entrèrent tous à la fois dans sa
+chambre. Mardochée s'approcha de Tarass, lui frappa sur l'épaule,
+et dit:
+
+-- Quand nous voudrons faire quelque chose, ce sera fait comme il
+faut.
+
+Tarass examina ce Salomon, qui n'avait pas son pareil dans le
+monde, et conçut quelque espoir. Effectivement, sa vue pouvait
+inspirer une certaine confiance. Sa lèvre supérieure était un
+véritable épouvantail; il était hors de doute qu'elle n'était
+parvenue à ce développement de grosseur que par des raisons
+indépendantes de la nature. La barbe du Salomon n'était composée
+que de quinze poils; encore ne poussaient-ils que du côté gauche.
+Son visage portait les traces de tant de coups, reçus pour prix de
+ses exploits, qu'il en avait sans doute perdu le compte depuis
+longtemps, et s'était habitué à les regarder comme des taches de
+naissance.
+
+Mardochée s'éloigna bientôt avec ses compagnons, remplis
+d'admiration pour sa sagesse. Boulba demeura seul. Il était dans
+une situation étrange, inconnue; et pour la première fois de sa
+vie, il ressentait de l'inquiétude; son âme éprouvait une
+excitation fébrile. Ce n'était plus l'ancien Boulba, inflexible,
+inébranlable, puissant comme un chêne; Il était devenu
+pusillanime; Il était faible maintenant. Il frissonnait à chaque
+léger bruit, à chaque nouvelle figure de juif qui apparaissait au
+bout de la rue. Il demeura toute la journée dans cette situation;
+il ne but, ni ne mangea, et ses yeux ne se détachèrent pas un
+instant de la petite fenêtre qui donnait dans la rue. Enfin le
+soir, assez tard, arrivèrent Mardochée et Yankel. Le coeur de
+Tarass défaillit.
+
+-- Eh bien! avez-vous réussi? demanda-t-il avec l'impatience d'un
+cheval sauvage.
+
+Mais, avant que les juifs eussent rassemblé leur courage pour lui
+répondre, Tarass avait déjà remarqué qu'il manquait à Mardochée sa
+dernière tresse de cheveux, laquelle, bien qu'assez malpropre,
+s'échappait autrefois en boucle par dessous sa cape. Il était
+évident qu'il voulait dire quelque chose; mais il balbutia d'une
+manière si étrange que Tarass n'y put rien comprendre. Yankel
+aussi portait souvent la main à sa bouche, comme s'il eût souffert
+d'une fluxion.
+
+-- Ô cher seigneur! dit Yankel, c'est tout à fait impossible à
+présent. Dieu le voit! c'est impossible! Nous avons affaire à un
+si vilain peuple qu'il faudrait lui cracher sur la tête. Voilà
+Mardochée qui dira la même chose. Mardochée a fait ce que nul
+homme au monde ne ferait; mais Dieu n'a pas voulu qu'il en fût
+ainsi. Il y a trois mille hommes de troupes dans la ville, et
+demain on les mène tous au supplice.
+
+Tarass regarda les juifs entre les deux yeux, mais déjà sans
+impatience et sans colère.
+
+-- Et si ta seigneurie veut une entrevue, il faut y aller demain
+de bon matin, avant que le soleil ne soit levé. Les sentinelles
+consentent, et j'ai la promesse d'un _Leventar_. Seulement je
+désire qu'ils n'aient pas de bonheur dans l'autre monde. _Ah weh
+mir!_ quel peuple cupide! même parmi nous il n'y en a pas de
+pareils; j'ai donné cinquante ducats à chaque sentinelle et au
+_Leventar_...
+
+-- C'est bien. Conduis-moi près de lui, dit Tarass résolument, et
+toute sa fermeté rentra dans son âme. Il consentit à la
+proposition que lui fit Yankel, de se déguiser en costume de comte
+étranger, venu d'Allemagne; le juif, prévoyant, avait déjà préparé
+les vêtements nécessaires. Il faisait nuit. Le maître de la maison
+(ce même juif à cheveux roux et couvert de taches de rousseur)
+apporta un maigre matelas, couvert d'une espèce de natte, et
+l'étendit sur un des bancs pour Boulba. Yankel se coucha par terre
+sur un matelas semblable.
+
+Le juif aux cheveux roux but une tasse d'eau-de-vie, puis ôta son
+demi-caftan, ne conservant que ses souliers et ses bas qui lui
+donnaient beaucoup de ressemblance avec un poulet, et il s'en fut
+se coucher à côté de sa juive, dans quelque chose qui ressemblait
+à une armoire. Deux petits juifs se couchèrent par terre auprès de
+l'armoire, comme deux chiens domestiques. Mais Tarass ne dormait
+pas: il demeurait immobile, frappant légèrement la table de ses
+doigts. Sa pipe à la bouche, il lançait des nuages de fumée qui
+faisaient éternuer le juif endormi et l'obligeaient à se fourrer
+le nez sous la couverture. À peine le ciel se fut-il coloré d'un
+pâle reflet de l'aurore, qu'il poussa Yankel du pied.
+
+-- Debout, juif, et donne-moi ton costume de comte.
+
+Il s’habilla en une minute, il se noircit les moustaches et les
+sourcils, se couvrit la tête d'un petit chapeau brun, et
+s'arrangea de telle sorte qu'aucun de ses Cosaques les plus
+proches n'eût pu le reconnaître. À le voir, on ne lui aurait pas
+donné plus de trente ans. Les couleurs de sa santé brillaient sur
+ses joues, et ses cicatrices mêmes lui donnaient un certain air
+d'autorité. Ses vêtements chamarrés d'or lui seyaient à merveille.
+
+Les rues dormaient encore. Pas le moindre marchand ne se montrait
+dans la ville, une corbeille à la main. Boulba et Yankel
+atteignirent un édifice qui ressemblait à un héron au repos.
+C'était un bâtiment bas, large, lourd, noirci par le temps, et à
+l'un de ses angles s'élançait, comme le cou d'une cigogne, une
+longue tour étroite, couronnée d'un lambeau de toiture. Cet
+édifice servait à beaucoup d'emplois divers. Il renfermait des
+casernes, une prison et même un tribunal criminel. Nos voyageurs
+entrèrent dans le bâtiment et se trouvèrent au milieu d'une vaste
+salle ou plutôt d'une cour fermée par en haut. Près de mille
+hommes y dormaient ensemble. En face d'eux se trouvait une petite
+porte, devant laquelle deux sentinelles jouaient à un jeu qui
+consistait à se frapper l'un l'autre sur les mains avec les
+doigts. Ils firent peu d'attention aux arrivants et ne tournèrent
+la tête que lorsque Yankel leur eut dit:
+
+-- C'est nous, entendez-vous bien, mes seigneurs? c'est nous.
+
+-- Allez, dit l'un d'eux, ouvrant la porte d'une main et tendant
+l'autre à son compagnon, pour recevoir les coups obligés.
+
+Ils entrèrent dans un corridor étroit et sombre, qui les mena dans
+une autre salle pareille avec de petites fenêtres en haut.
+
+«Qui vive!» crièrent quelques voix, et Tarass vit un certain
+nombre de soldats armés de pied en cap.
+
+-- Il nous est ordonné de ne laisser entrer personne.
+
+-- C'est nous! criait Yankel; Dieu le voit, c'est nous, mes
+seigneurs!
+
+Mais personne ne voulait l'écouter. Par bonheur, en ce moment
+s'approcha un gros homme, qui paraissait être le chef, car il
+criait plus tort que les autres.
+
+-- Mon seigneur, c'est nous; vous nous connaissez déjà, et le
+seigneur comte vous témoignera encore sa reconnaissance...
+
+-- Laissez-les passer; que mille diables vous serrent la gorge!
+mais ne laissez plus passer qui que ce soit! Et qu'aucun de vous
+ne détache son sabre, et ne se couche par terre...
+
+Nos voyageurs n'entendirent pas la suite de cet ordre éloquent.
+
+-- C'est nous, c'est moi, c'est nous-mêmes! disait Yankel à chaque
+rencontre.
+
+-- Peut-on maintenant? demanda-t-il à l'une des sentinelles,
+lorsqu'ils furent enfin parvenus à l'endroit où finissait le
+corridor.
+
+-- On peut: seulement je ne sais pas si on vous laissera entrer
+dans sa prison même. Yan n'y est plus maintenant; on a mis un
+autre à sa place, répondit la sentinelle.
+
+-- Aïe, aïe, dit le juif à voix basse. Voilà qui est mauvais, mon
+cher seigneur.
+
+-- Marche, dit Tarass avec entêtement.
+
+Le juif obéit.
+
+À la porte pointue du souterrain, se tenait un heiduque orné d'une
+moustache à triple étage. L'étage supérieur montait aux yeux, le
+second allait droit en avant, et le troisième descendait sur la
+bouche, ce qui lui donnait une singulière ressemblance avec un
+matou.
+
+Le juif se courba jusqu'à terre, et s'approcha de lui presque plié
+en deux.
+
+-- Votre seigneurie! mon illustre seigneur!
+
+-- Juif, à qui dis-tu cela?
+
+-- À vous, mon illustre seigneur.
+
+-- Hum!... Je ne suis pourtant qu'un simple heiduque! dit le
+porteur de moustaches à trois étages, et ses yeux brillèrent de
+contentement.
+
+-- Et moi, Dieu me damne, je croyais que c'était le colonel en
+personne. Aïe, aïe, aïe... En disant ces mots le juif secoua la
+tête et écarta les doigts des mains. Aïe, quel aspect imposant!
+Vrai Dieu, c'est un colonel, tout à fait un colonel. Un seul doigt
+de plus, et c'est un colonel. Il faudrait mettre mon seigneur à
+cheval sur un étalon rapide comme une mouche, pour qu'il fît
+manoeuvrer le régiment.
+
+Le heiduque retroussa l'étage inférieur de sa moustache, et ses
+yeux brillèrent d'une complète satisfaction.
+
+-- Mon Dieu, quel peuple martial! continua le juif: _oh weh mir_,
+quel peuple superbe! Ces galons, ces plaques dorées, tout cela
+brille comme un soleil; et les jeunes filles, dès qu'elles voient
+ces militaires... aïe, aïe!
+
+Le juif secoua de nouveau la tête.
+
+Le heiduque retroussa l'étage supérieur de sa moustache, et fit
+entendre entre ses dents un son à peu près semblable au
+hennissement d'un cheval.
+
+-- Je prie mon seigneur de nous rendre un petit service, dit le
+juif. Le prince que voici arrive de l'étranger, et il voudrait
+voir les Cosaques. De sa vie il n'a encore vu quelle espèce de
+gens sont les Cosaques.
+
+La présence de comtes et de barons étrangers en Pologne était
+assez ordinaire; ils étaient souvent attirés par la seule
+curiosité de voir ce petit coin presque à demi asiatique de
+l'Europe. Quant à la Moscovie et à l'Ukraine, ils regardaient ces
+pays comme faisant partie de l'Asie même. C'est pourquoi le
+heiduque, après avoir fait un salut assez respectueux, jugea
+convenable d'ajouter quelques mots de son propre chef.
+
+-- Je ne sais, dit-il, pourquoi Votre Excellence veut les voir. Ce
+sont des chiens, et non pas des hommes. Et leur religion est
+telle, que personne n'en fait le moindre cas.
+
+-- Tu mens, fils du diable! dit Boulba, tu es un chien toi-même!
+Comment oses-tu dire qu'on ne fait pas cas de notre religion!
+C'est de votre religion hérétique qu'on ne fait pas cas!
+
+-- Eh, eh! dit le heiduque, je sais, l’ami, qui tu es maintenant.
+Tu es toi-même de ceux qui sont là sous ma garde. Attends, je vais
+appeler les nôtres.
+
+Taras vit son imprudence, mais l'entêtement et le dépit
+l'empêchèrent de songer à la réparer. Par bonheur, à l'instant
+même, Yankel parvint à se glisser entre eux.
+
+-- Mon seigneur! Comment serait-il possible que le comte fût un
+Cosaque! Mais s'il était un Cosaque, où aurait-il pris un pareil
+vêtement et un air si noble?
+
+-- Va toujours!
+
+Et le heiduque ouvrait déjà sa large bouche pour crier.
+
+-- Royale Majesté, taisez-vous, taisez-vous! au nom de Dieu,
+s'écria Yankel, taisez-vous! Nous vous payerons comme personne n'a
+été payé de sa vie; nous vous donnerons deux ducats en or.
+
+-- Hé, hé! deux ducats! Deux ducats ne me font rien. Je donne deux
+ducats à mon barbier pour qu'il me rase seulement la moitié de ma
+barbe. Cent ducats, juif!
+
+Ici le heiduque retroussa sa moustache supérieure.
+
+-- Si tu ne me donnes pas à l'instant cent ducats, je crie à la
+garde.
+
+-- Pourquoi donc tant d'argent? dit piteusement le juif, devenu
+tout pâle, en détachant les cordons de sa bourse de cuir.
+
+Mais, heureusement pour lui, il n'y avait pas davantage dans sa
+bourse, et le heiduque ne savait pas compter au-delà de cent.
+
+-- Mon seigneur, mon seigneur! partons au plus vite. Vous voyez
+quelles mauvaises gens cela fait, dit Yankel, après avoir observé
+que le heiduque maniait l'argent dans ses mains, comme s'il eût
+regretté de n'en avoir pas demandé davantage.
+
+-- Hé bien, allons donc, heiduque du diable! dit Boulba: tu as
+pris l'argent, et tu ne songes pas à nous faire voir les Cosaques?
+Non, tu dois nous les faire voir. Puisque tu as reçu l'argent, tu
+n'es plus en droit de nous refuser.
+
+-- Allez, allez au diable! sinon, je vous dénonce à l'instant et
+alors... tournez les talons, vous dis-je, et déguerpissez au plus
+tôt.
+
+-- Mon seigneur, mon seigneur! allons-nous-en, au nom de Dieu,
+allons-nous-en. Fi sur eux! Qu'ils voient en songe une telle
+chose, qu'il leur faille cracher! criait le pauvre Yankel.
+
+Boulba, la tête baissée, s'en revint lentement, poursuivi par les
+reproches de Yankel, qui se sentait dévoré de chagrin à l'idée
+d'avoir perdu pour rien ses ducats.
+
+-- Mais aussi, pourquoi le payer? Il fallait laisser gronder ce
+chien. Ce peuple est ainsi fait, qu'il ne peut pas ne pas gronder.
+_Oh weh_ _mir_! quels bonheurs Dieu envoie aux hommes! Voyez; cent
+ducats, seulement pour nous avoir chassés! Et un pauvre juif! on
+lui arrachera ses boucles de cheveux, et de son museau l'on fera
+une chose impossible à regarder, et personne ne lui donnera cent
+ducats! Ô mon Dieu! ô Dieu de miséricorde!
+
+Mais l'insuccès de leur tentative avait eu sur Boulba une tout
+autre influence; on en voyait l'effet dans la flamme dévorante
+dont brillaient ses yeux.
+
+-- Marchons, dit-il tout à coup, en secouant une espèce de
+torpeur: allons sur la place publique. Je veux voir comment on le
+tourmentera.
+
+-- Ô mon seigneur, pourquoi faire? Là, nous ne pouvons pas le
+secourir.
+
+-- Marchons, dit Boulba avec résolution.
+
+Et le juif, comme une bonne d'enfant, le suivit avec un soupir.
+
+Il n'était pas difficile de trouver la place où devait avoir lieu
+le supplice; le peuple y affluait de toutes parts. Dans ce siècle
+grossier, c'était un spectacle des plus attrayants, non seulement
+pour la populace, mais encore pour les classes élevées. Nombre de
+vieilles femmes dévotes, nombre de jeunes filles peureuses, qui
+rêvaient ensuite toute la nuit de cadavres ensanglantés, et qui
+s'éveillaient en criant comme peut crier un hussard ivre, n'en
+saisissaient pas moins avec avidité l'occasion de satisfaire leur
+curiosité cruelle. Ah! quelle horrible torture! criaient quelques-
+unes d'entre elles, avec une terreur fébrile, en fermant les yeux
+et en détournant le visage; et pourtant elles demeuraient à leur
+place. Il y avait des hommes qui, la bouche béante, les mains
+étendues convulsivement, auraient voulu grimper sur les têtes des
+autres pour mieux voir. Au milieu de figures étroites et communes,
+ressortait la face énorme d'un boucher, qui observait toute
+l'affaire d'un air connaisseur, et conversait en monosyllabes avec
+un maître d'armes qu'il appelait son compère, parce que, les jours
+de fête, ils s'enivraient dans le même cabaret. Quelques-uns
+discutaient avec vivacité, d'autres tenaient même des paris; mais
+la majeure partie appartenait à ce genre d'individus qui regardent
+le monde entier et tout ce qui pause dans le monde, en se grattant
+le nez avec les doigts. Sur le premier plan, auprès des porteurs
+de moustaches, qui composaient la garde de la ville, se tenait un
+jeune gentilhomme campagnard, ou qui paraissait tel, en costume
+militaire, et qui avait mis sur son dos tout ce qu'il possédait,
+de sorte qu'il ne lui était resté à la maison qu'une chemise
+déchirée et de vieilles bottes. Deux chaînes, auxquelles pendait
+une espèce de ducat, se croisaient sur sa poitrine. Il était venu
+là avec sa maîtresse Youséfa, et s'agitait continuellement, pour
+que l'on ne tachât point sa robe de soie. Il lui avait tout
+expliqué par avance, si bien qu'il était décidément impossible de
+rien ajouter.
+
+-- Ma petite Youséfa, disait-il, tout ce peuple que vous voyez, ce
+sont des gens qui sont venus pour voir comment on va supplicier
+les criminels. Et celui-là, ma petite, que vous voyez là-bas, et
+qui tient à la main une hache et d'autres instruments, c'est le
+bourreau, et c’est lui qui les suppliciera. Et quand il commencera
+à tourner la roue et à faire d'autres tortures, le criminel sera
+encore vivant; mais lorsqu'on lui coupera la tête, alors, ma
+petite, il mourra aussitôt. D'abord il criera et se débattra, mais
+dès qu'on lui aura coupé la tête, il ne pourra plus ni crier, ni
+manger, ni boire, parce que alors, ma petite, il n'aura plus de
+tête.
+
+Et Youséfa écoutait tout cela avec terreur et curiosité. Les toits
+des maisons étaient couverts de peuple. Aux fenêtres des combles
+apparaissaient d'étranges figures à moustaches, coiffées d'une
+espèce de bonnet. Sur les balcons, abrités pas des baldaquins, se
+tenait l'aristocratie. La jolie main, brillante comme du sucre
+blanc, d'une jeune fille rieuse, reposait sur la grille du balcon.
+De nobles seigneurs, doués d'un embonpoint respectable,
+contemplaient tout cela d'un air majestueux. Un valet en riche
+livrée, les manches rejetées en arrière, faisait circuler des
+boissons et des rafraîchissements. Souvent une jeune fille
+espiègle, aux yeux noirs, saisissant de sa main blanche des
+gâteaux ou des fruits, les jetait au peuple. La cohue des
+chevaliers affamés s'empressait de tendre leurs chapeaux, et
+quelque long hobereau, qui dépassait la foule de toute sa tête,
+vêtu d'un _kountousch_ autrefois écarlate, et tout chamarré de
+cordons en or noircis par le temps, saisissait les gâteaux au vol,
+grâce à ses longs bras, baisait la proie qu'il avait conquise,
+l'appuyait sur son coeur, et puis la mettait dans sa bouche. Un
+faucon, suspendu au balcon dans une cage dorée, figurait aussi
+parmi les spectateurs; le bec tourné de travers et la patte levée,
+il examinait aussi le peuple avec attention. Mais la foule s'émut
+tout à coup, et de toutes parts retentirent les cris: les voilà,
+les voilà! ce sont les Cosaques!
+
+Ils marchaient, la tête découverte, leurs longues tresses
+pendantes, tous avaient laissé pousser leur barbe. Ils
+s'avançaient sans crainte et sans tristesse, avec une certaine
+tranquillité fière. Leurs vêtements de draps précieux s'étaient
+usés, et flottaient autour d'eux en lambeaux; ils ne regardaient
+ni ne saluaient le peuple, le premier de tous marchait Ostap.
+
+Que sentit le vieux Tarass, lorsqu'il vit Ostap? Que se passa-t-il
+alors dans son coeur?... Il le contemplait au milieu de la foule,
+sans perdre un seul de ses mouvements. Les Cosaques étaient déjà
+parvenus au lieu du supplice. Ostap s'arrêta. À lui, le premier,
+appartenait de vider cet amer calice. Il jeta un regard sur les
+siens, leva une de ses mains au ciel, et dit à haute voix:
+
+-- Fasse Dieu que tous les hérétiques qui sont ici rassemblés
+n'entendent pas, les infidèles, de quelle manière est torturé un
+chrétien! Qu'aucun de nous ne prononce une parole.
+
+Cela dit, il s'approcha de l'échafaud.
+
+-- Bien, fils, bien! dit Boulba doucement, et il inclina vers la
+terre sa tête grise.
+
+Le bourreau arracha les vieux lambeaux qui couvraient Ostap; on
+lui mit les pieds et les mains dans une machine faite exprès pour
+cet usage, et... Nous ne troublerons pas l'âme du lecteur par le
+tableau de tortures infernales dont la seule pensée ferait dresser
+les cheveux sur la tête. C'était le produit de temps grossiers et
+barbares, alors que l'homme menait encore une vie sanglante,
+consacrée aux exploits guerriers, et qu'il y avait endurci toute
+son âme sans nulle idée d'humanité. En vain quelques hommes
+isolés, faisant exception à leur siècle, se montraient les
+adversaires de ces horribles coutumes; en vain le roi et plusieurs
+chevaliers d'intelligence et de coeur représentaient qu'une
+semblable cruauté dans les châtiments ne servait qu'à enflammer la
+vengeance de la nation cosaque. La puissance du roi et des sages
+opinions ne pouvait rien contre le désordre, contre la volonté
+audacieuse des magnats polonais, qui, par une absence inconcevable
+de tout esprit de prévoyance, et par une vanité puérile, n'avaient
+fait de leur diète qu'une satire du gouvernement.
+
+Ostap supportait les tourments et les tortures avec un courage de
+géant. L'on n'entendait pas un cri, pas une plainte, même lorsque
+les bourreaux commencèrent à lui briser les os des pieds et des
+mains, lorsque leur terrible broiement fut entendu au milieu de
+cette foule muette par les spectateurs les plus éloignés, lorsque
+les jeunes filles détournèrent les yeux avec effroi. Rien de
+pareil à un gémissement ne sortit de sa bouche; son visage ne
+trahit pas la moindre émotion. Tarass se tenait dans la foule, la
+tête inclinée, et, levant de temps en temps les yeux avec fierté,
+il disait seulement d'un ton approbateur:
+
+-- Bien, fils, bien!...
+
+Mais, quand on l'eut approché des dernières tortures et de la
+mort, sa force d'âme parut faiblir. Il tourna les regards autour
+de lui: Dieu! rien que des visages inconnus, étrangers! Si du
+moins quelqu'un de ses proches eût assisté à sa fin! Il n'aurait
+pas voulu entendre les sanglots et la désolation d'une faible
+mère, ou les cris insensés d'une épouse, s'arrachant les cheveux
+et meurtrissant sa blanche poitrine; mais il aurait voulu voir un
+homme ferme, qui le rafraîchit par une parole sensée et le
+consolât à sa dernière heure. Sa constance succomba, et il s'écria
+dans l'abattement de son âme:
+
+-- Père! où es-tu? entends-tu tout cela?
+
+-- Oui, j'entends!
+
+Ce mot retentit au milieu du silence universel, et tout un million
+d'âmes frémirent à la fois. Une partie des gardes à cheval
+s'élancèrent pour examiner scrupuleusement les groupes du peuple.
+Yankel devint pâle comme un mort, et lorsque les cavaliers se
+furent un peu éloignés de lui, il se retourna avec terreur pour
+regarder Boulba; mais Boulba n'était plus à son côté. Il avait
+disparu sans laisser de trace.
+
+
+CHAPITRE XII
+
+La trace de Boulba se retrouva bientôt. Cent vingt mille hommes de
+troupes cosaques parurent sur les frontières de l'Ukraine. Ce
+n'était plus un parti insignifiant, un détachement venu dans
+l'espoir du butin, ou envoyé à la poursuite des Tatars. Non; la
+nation entière s'était levée, car sa patience était à bout. Ils
+s'étaient levés pour venger leurs droits insultés, leurs moeurs
+ignominieusement tournées en moquerie, la religion de leurs pères
+et leurs saintes coutumes outragées, les églises livrées à la
+profanation; pour secouer les vexations des seigneurs étrangers,
+l'oppression de l'union catholique, la honteuse domination de la
+juiverie sur une terre chrétienne, en un mot pour se venger de
+tous les griefs qui nourrissaient et grossissaient depuis
+longtemps la haine sauvage des Cosaques.
+
+L'_hetman_ Ostranitza, guerrier jeune, mais renommé par son
+intelligence, était à la tête de l'innombrable armée des Cosaques.
+Près de lui se tenait Gouma, son vieux compagnon, plein
+d'expérience. Huit _polkovniks_ conduisaient des _polk_s de douze
+mille hommes. Deux _ïésaoul_-généraux et un _bountchoug_, ou
+général à queue, venaient à la suite de l'_hetman_. Le porte-
+étendard général marchait devant le premier drapeau; bien des
+enseignes et d'autres drapeaux flottaient au loin; les compagnons
+des _bountchougs_ portaient des lances ornées de queues de cheval.
+Il y avait aussi beaucoup d'autres dignitaires d'armée, beaucoup
+de greffiers de _polk_s suivis par des détachements à pied et à
+cheval. On comptait presque autant de Cosaques volontaires que de
+Cosaques de ligne et de front. Ils s'étaient levés de toutes les
+contrées, de Tchiguirine, de Péreïeslav, de Batourine, de
+Gloukhoff, des rivages inférieurs du Dniepr, de ses hauteurs et de
+ses îles. D'innombrables chevaux et des masses de chariots armés
+serpentaient dans les champs. Mais parmi ces nuées de Cosaques,
+parmi ces huit _polk_s réguliers, il y avait un _polk_ supérieur à
+tous les autres; et à la tête de ce _polk_ était Tarass Boulba.
+Tout lui donnait l'avantage sur le reste des chefs, et son âge
+avancé, et sa longue expérience, et sa science de faire mouvoir
+les troupes, et sa haine des ennemis, plus forte que chez tout
+autre. Même aux Cosaques sa férocité implacable et sa cruauté
+sanguinaire paraissaient exagérées. Sa tête grise ne condamnait
+qu'au feu et à la potence, et son avis dans le conseil de guerre
+ne respirait que ruine et dévastation.
+
+Il n'est pas besoin de décrire tous les combats que livrèrent les
+Cosaques, ni la marche progressive de la campagne; tout cela est
+écrit sur les feuillets des annales. On sait quelle est, dans la
+terre russe, une guerre soulevée pour la religion. Il n'est pas de
+force plus forte que la religion. Elle est implacable, terrible,
+comme un roc dressé par les mains de la nature au milieu d'une mer
+éternellement orageuse et changeante. Du milieu des profondeurs de
+l'Océan, il lève vers le ciel ses murailles inébranlables, formées
+d'une seule pierre, entière et compacte. De toutes parts on
+l'aperçoit, et de toutes parts il regarde fièrement les vagues qui
+fuient devant lui. Malheur au navire qui vient le choquer! ses
+fragiles agrès volent en pièces; tout ce qu'il porte se noie ou se
+brise, et l'air d'alentour retentit des cris plaintifs de ceux qui
+périssent dans les flots.
+
+Sur les feuillets des annales on lit d'une manière détaillée
+comment les garnisons polonaises fuyaient des villes reconquises;
+comment l'on pendait les fermiers juifs sans conscience; comment
+l'_hetman_ de la couronne, Nicolas Potocki, se trouva faible, avec
+sa nombreuse armée, devant cette force irrésistible; comment,
+défait et poursuivi, il noya dans une petite rivière la majeure
+partie de ses troupes; comment les terribles _polk_s cosaques le
+cernèrent dans le petit village de Polonnoï, et comment, réduit à
+l'extrémité, l'_hetman_ polonais promit sous serment, au nom du
+roi et des magnats de la couronne, une satisfaction entière ainsi
+que le rétablissement de tous les anciens droits et privilèges.
+Mais les Cosaques n'étaient pas hommes à se laisser prendre à
+cette promesse; ils savaient ce que valaient à leur égard les
+serments polonais. Et Potocki n'eût plus fait le beau sur son
+_argamak_ de six mille ducats, attirant les regards des illustres
+dames et l'envie de la noblesse; il n'eût plus fait de bruit aux
+assemblées, ni donné de fêtes splendides aux sénateurs, s'il
+n'avait été sauvé par le clergé russe qui se trouvait dans ce
+village. Lorsque tous les prêtres sortirent, vêtus de leurs
+brillantes robes dorées, portant les images de la croix, et, à
+leur tête, l'archevêque lui-même, la crosse en main et la mitre en
+tête, tous les Cosaques plièrent le genou et ôtèrent leurs
+bonnets. En ce moment ils n'eussent respecté personne, pas même le
+roi; mais ils n'osèrent point agir contre leur Église chrétienne,
+et s'humilièrent devant leur clergé. L'_hetman_ et les
+_polkovniks_ consentirent d'un commun accord à laisser partir
+Potocki, après lui avoir fait jurer de laisser désormais en paix
+toutes les églises chrétiennes, d'oublier les inimitiés passées et
+de ne faire aucun mal à l'armée cosaque. Un seul _polkovnik_
+refusa de consentir à une paix pareille; c'était Tarass Boulba. Il
+arracha une mèche de ses cheveux, et s'écria
+
+-- _Hetman_, _hetman_! et vous, _polkovniks_, ne faites pas cette
+action de vieille femme; ne vous fiez pas aux Polonais; ils vous
+trahiront, les chiens!
+
+Et lorsque le greffier du _polk_ eut présenté le traité de paix,
+lorsque l'_hetman_ y eut apposé sa main toute-puissante, Boulba
+détacha son précieux sabre turc, en pur damas du plus bel acier,
+le brisa en deux, comme un roseau, et en jeta au loin les tronçons
+dans deux directions opposées.
+
+-- Adieu donc! s'écria-t-il. De même que les deux moitiés de ce
+sabre ne se réuniront plus et ne formeront jamais une même arme,
+de même, nous, aussi, compagnons, nous ne nous reverrons plus en
+ce monde! N'oubliez donc pas mes paroles d'adieu.
+
+Alors sa voix grandit, s'éleva, acquit une puissance étrange, et
+tous s'émurent en écoutant ses accents prophétiques.
+
+-- À votre heure dernière, vous vous souviendrez de moi. Vous
+croyez avoir acheté le repos et la paix; vous croyez que vous
+n'avez plus qu'à vous donner du bon temps? Ce sont d'autres fêtes
+qui vous attendent. _Hetman_, on t'arrachera la peau de la tête,
+on l'emplira de graine de riz, et, pendant longtemps, on la verra
+colportée à toutes les foires! Vous non plus, seigneurs, vous ne
+conserverez pas vos têtes. Vous pourrirez dans de froids caveaux,
+ensevelis sous des murs de pierre, à moins qu'on ne vous rôtisse
+tout vivants dans des chaudières, comme des moutons. Et vous,
+camarades, continua-t-il en se tournant vers les siens, qui de
+vous veut mourir de sa vraie mort? Qui de vous veut mourir, non
+pas sur le poêle de sa maison, ni sur une couche de vieille femme,
+non pas ivre mort sous une treille, au cabaret, comme une
+charogne, mais de la belle mort d'un Cosaque, tous sur un même
+lit, comme le fiancé avec la fiancée? À moins pourtant que vous ne
+veuillez retourner dans vos maisons, devenir à demi hérétiques, et
+promener sur vos dos les seigneurs polonais?
+
+-- Avec toi, seigneur _polkovnik_, avec toi! s'écrièrent tous ceux
+qui faisaient partie du _polk_ de Tarass.
+
+Et ils furent rejoints par une foule d'autres.
+
+-- Eh bien! puisque c'est avec moi, avec moi donc! dit Tarass.
+
+Il enfonça fièrement son bonnet, jeta un regard terrible à ceux
+qui étaient demeurés, s'affermit sur son cheval et cria aux siens:
+
+-- Personne, du moins, ne nous humiliera par une parole
+offensante. Allons, camarades, en visite chez les catholiques!
+
+Il piqua des deux, et, à sa suite, se mit en marche une compagnie
+de cent chariots, qu'entouraient beaucoup de cavaliers et de
+fantassins cosaques; et, se retournant, il bravait d'un regard
+plein de mépris et de colère tous ceux qui n'avaient pas voulu le
+suivre. Personne n'osa les retenir. À la vue de toute l'armée, un
+_polk_ s'en allait, et, longtemps encore, Tarass se retourna et
+menaça du regard.
+
+L'_hetman_ et les autres _polkovniks_ étaient troublés; tous
+demeurèrent pensifs, silencieux, comme oppressés par un pénible
+pressentiment. Tarass n'avait pas fait une vaine prophétie. Tout
+se passa comme il l'avait prédit. Peu de temps après la trahison
+de _Kaneff_, la tête de l'_hetman_ et celle de beaucoup d'entre
+les principaux chefs furent plantées sur les pieux.
+
+Et Tarass?... Tarass se promenait avec son _polk_ à travers toute
+la Pologne; il brûla dix-huit villages, prit quarante églises, et
+s'avança jusqu'auprès de Cracovie. Il massacra bien des
+gentilshommes; il pilla les meilleurs et les plus riches châteaux.
+Ses Cosaques défoncèrent et répandirent les tonnes d'hydromel et
+de vins séculaires qui se conservaient avec soin dans les caves
+des seigneurs; ils déchirèrent à coups de sabre et brûlèrent les
+riches étoffes, les vêtements de parade, les objets de prix qu'ils
+trouvaient dans les garde-meubles.
+
+-- N'épargnez rien! répétait Tarass.
+
+Les Cosaques ne respectèrent ni les jeunes femmes aux noirs
+sourcils ni les jeunes filles à la blanche poitrine, au visage
+rayonnant; elles ne purent trouver de refuge même dans les
+temples. Tarass les brûlait avec les autels. Plus d'une main
+blanche comme la neige s'éleva du sein des flammes vers les cieux,
+au milieu des cris plaintifs qui auraient ému la terre humide
+elle-même, et qui auraient fait tomber de pitié sur le sol l'herbe
+des steppes. Mais les cruels Cosaques n'entendaient rien et,
+soulevant les jeunes enfants sur la pointe de leurs lances, ils
+les jetaient aux mères dans les flammes.
+
+-- Ce sont là, Polonais détestés, les messes funèbres d'Ostap!
+disait Tarass.
+
+Et de pareilles messes, il en célébrait dans chaque village;
+jusqu'au moment où le gouvernement polonais reconnut que ses
+entreprises avaient plus d'importance qu'un simple brigandage, et
+où ce même Potocki fut chargé, à la tête de cinq régiments,
+d'arrêter Tarass.
+
+Six jours durant, les Cosaques parvinrent à échapper aux
+poursuites, en suivant des chemins détournés. Leurs chevaux
+pouvaient à peine supporter cette course incessante et sauver
+leurs maîtres. Mais, cette fois, Potocki se montra digne de la
+mission qu'il avait reçue: il poursuivit l'ennemi sans relâche, et
+l'atteignit sur les rives du Dniestr, où Boulba venait de faire
+halte dans une forteresse abandonnée et tombant en ruine.
+
+On la voyait à la cime d'un roc qui dominait le Dniestr, avec les
+restes de ses glacis déchirés et de ses murailles détruites. Le
+sommet du roc était tout jonché de pierres, de briques, de débris,
+toujours prêts à se détacher et à voler dans l'abîme. Ce fut là
+que l'_hetman_ de la couronne Potocki cerna Boulba par les deux
+côtés qui donnaient accès sur la plaine. Pendant quatre jours, les
+Cosaques luttèrent et se défendirent à coups de briques et de
+pierres. Mais leurs munitions, comme leurs forces, finirent par
+s'épuiser, et Tarass résolut de se frayer un chemin à travers les
+rangs ennemis. Déjà ses Cosaques s'étaient ouvert un passage, et
+peut-être leurs chevaux rapides les auraient-ils sauvés encore une
+fois, quand tout à coup Tarass s'arrêta au milieu de sa course.
+
+-- Halte! s'écria-t-il, j'ai perdu ma pipe et mon tabac; je ne
+veux pas que ma pipe même tombe aux mains des Polonais détestés.
+
+Et le vieux _polkovnik_ se pencha pour chercher dans l'herbe sa
+pipe et sa bourse à tabac, ses deux inséparables compagnons, sur
+mer et sur terre, dans les combats et à la maison. Pendant ce
+temps, arrive une troupe ennemie, qui le saisit par ses puissantes
+épaules. Il essaye de se dégager; mais les heiduques qui l'avaient
+saisi ne roulèrent plus à terre, comme autrefois.
+
+-- Oh! vieillesse! vieillesse! dit-il amèrement; et le vieux
+Cosaque pleura.
+
+Mais ce n'était pas à la vieillesse qu'était la faute; la force
+avait vaincu la force. Près de trente hommes s'étaient suspendus à
+ses pieds, à ses bras.
+
+-- Le corbeau est pris! criaient les Polonais. Il ne reste plus
+qu'à trouver la manière de lui faire honneur, à ce chien.
+
+Et on le condamna, du consentement de l'_hetman_, à être brûlé vif
+en présence de tout le corps d'armée. Il y avait près de là un
+arbre nu dont le sommet avait été brisé par la foudre. On attacha
+Tarass avec des chaînes en fer au tronc de l'arbre; puis on lui
+cloua les mains, après l'avoir hissé aussi haut que possible, afin
+que le Cosaque fût vu de loin et de partout; puis, approchant des
+branches, les Polonais se mirent à dresser un bûcher au pied de
+l'arbre. Mais ce n'était pas le bûcher que contemplait Tarass; ce
+n'était pas aux flammes qui allaient le dévorer que songeait son
+âme intrépide. Il regardait, l'infortuné, du côté où combattaient
+ses Cosaques. De la hauteur où il était placé, il voyait tout
+comme sur la paume de la main.
+
+-- Camarades, criait-il, gagnez, gagnez au plus vite la montagne
+qui est derrière le bois; là, ils ne vous atteindront pas!
+
+Mais le vent emporta ses paroles.
+
+-- Ils vont périr, ils vont périr pour rien! s'écriait-il avec
+désespoir.
+
+Et il regarda au-dessous de lui, à l'endroit où étincelait le
+Dniestr. Un éclair de joie brilla dans ses yeux. Il vit quatre
+proues à demi cachées par les buissons; alors rassemblant toutes
+ses forces, il s'écria de sa voix puissante:
+
+-- Au rivage! au rivage, camarades, descendez par le sentier à
+gauche! Il y a des bateaux sur la rive; prenez-les tous, pour
+qu'on ne puisse vous poursuivre.
+
+Cette fois le vent souffla favorablement, et toutes ses paroles
+arrivèrent aux Cosaques. Mais il fut récompensé de ce bon conseil
+par un coup de massue asséné sur la tête, qui fit tournoyer tous
+les objets devant ses yeux.
+
+Les Cosaques s'élancèrent de toute leur vitesse sur la pente du
+sentier; mais ils sont poursuivis l'épée dans les reins. Ils
+regardaient; le sentier tourne, serpente, fait mille détours.
+
+-- Allons, camarades, à la grâce de Dieu! s'écrient tous les
+Cosaques.
+
+Ils s'arrêtent un instant, lèvent leurs fouets sifflent, et leurs
+chevaux tatars se détachent du sol, se déroulant dans l'air, comme
+des serpents, volent par-dessus l'abîme et tombent droit au milieu
+du Dniestr. Deux seulement d'entre eux n'atteignirent pas le
+fleuve; ils se fracassèrent sur les rochers, et y périrent avec
+leurs chevaux sans même pousser un cri. Déjà les Cosaques
+nageaient à cheval dans la rivière et détachaient les bateaux. Les
+Polonais s'arrêtèrent devant l'abîme s'étonnant de l'exploit inouï
+des Cosaques, et se demandant s'il fallait ou non sauter à leur
+suite. Un jeune colonel au sang vif et bouillant, le propre frère
+de la belle Polonaise qui avait enchanté le pauvre Andry, s'élança
+sans réfléchir à la poursuite des Cosaques; il tourna trois fois
+en l'air avec son cheval, et retomba sur les rocs aigus. Les
+pierres anguleuses le déchirèrent en lambeaux, le précipice
+l'engloutit, et sa cervelle, mêlée de sang, souilla les buissons
+qui croissaient sur les pentes inégales du glacis.
+
+Lorsque Tarass se réveilla du coup qui l'avait étourdi, lorsqu'il
+regarda le Dniestr, les Cosaques étaient déjà dans les bateaux et
+s'éloignaient à force de rames. Les balles pleuvaient sur eux de
+la hauteur, mais sans les atteindre. Et les yeux du vieux
+_polkovnik_ brillaient du feu de la joie.
+
+-- Adieu, camarades, leur cria-t-il, d'en haut; souvenez-vous de
+moi, revenez ici au printemps prochain, et faites une belle
+tournée! Qu'avez vous gagné, Polonais du diable? Croyez-vous qu'il
+y ait au monde une chose qui fasse peur à un Cosaque? Attendez un
+peu, le temps viendra bientôt où vous apprendrez ce que c'est que
+la religion russe orthodoxe. Dès à présent les peuples voisins et
+lointains le pressentent: un tsar s'élèvera de la terre russe, et
+il n'y aura pas dans le monde de puissance qui ne se soumette à
+lui!...
+
+Déjà le feu s'élevait au-dessus du bûcher, atteignait les pieds de
+Tarass, et se déroulait en flamme le long du tronc d'arbre... Mais
+se trouvera-t-il au monde un feu, des tortures, une puissance
+capables de dompter la force cosaque!
+
+Ce n'est pas un petit fleuve que le Dniestr; il y a beaucoup
+d'anses, beaucoup d'endroits sans fond, et d'épais joncs croissent
+sur ses rivages. Le miroir du fleuve est brillant; il retentit du
+cri sonore des cygnes, et le superbe _gogol_[40] se laisse emporter
+par son rapide courant. Des nuées de courlis, de bécassines au
+rougeâtre plumage, et d'autres oiseaux de toute espèce s'agitent
+dans ses joncs et sur les plages de ses rives. Les Cosaques
+voguaient rapidement sur d'étroits bateaux à deux gouvernails, ils
+ramaient avec ensemble, évitaient prudemment les bas-fonds, et,
+effrayant les oiseaux qui s'envolaient à leur approche, ils
+parlaient de leur _ataman_.
+
+FIN
+
+
+
+ [1] Kiew, capitale du gourt de Kiew, sur le Dniepr, et
+capitale de toute la Russie, jusqu'à la fin du XIIe siècle.
+ [2] Ducats d'or, percés et pendus en guise d'ornements.
+ [3] Chroniques chantées, comme les anciennes rapsodies
+grecques ou les romances espagnoles.
+ [4] Espèce de guitare.
+ [5] Religion grecque-unie, schisme, récemment abrogé, de la
+religion gréco-catholique.
+ [6] Officiers de son campement.
+ [7] Lieutenant du _polkovnik_.
+ [8] Division féodale de la Russie.
+ [9] Union de villages sous le même chef électif nommé
+_ataman_.
+ [10] Espèces de régiments.
+ [11] Tous les hommes armés, chez les Cosaques, se nommaient
+chevaliers, par une imitation lointaine et mal comprise de la
+chevalerie de l'Europe occidentale.
+ [12] Chef de _polk_. Ce mot signifie maintenant colonel.
+ [13] Espèce de mouette.
+ [14] Nom du cheval.
+ [15] Le _poud_ vaut quarante livres russes, environ dix-huit
+kilogrammes.
+ [16] Nom des étudiants laïques.
+ [17] Nom du surveillant, ou chef de quartier, choisi parmi les
+étudiants.
+ [18] Danses cosaques.
+ [19] Cabaret russe.
+ [20] Chef élu de la _setch_.
+ [21] Chilo, en russe, veut dire poinçon, alène.
+ [22] Grandes et petites guitares.
+ [23] Dans les anciens tableaux des églises grecques, les
+images sont habillées de robes en métal battu et ciselé.
+ [24] Petite calèche longue.
+ [25] La religion grecque.
+ [26] Camp mouvant, caravane armée.
+ [27] Pains de froment pur.
+ [28] Redingote polonaise.
+ [29] Phrase proverbiale en Russie.
+ [30] Il n'y a point d'orgues dans les églises du rite grec,
+c'était chose nouvelle pour un Cosaque.
+ [31] Mot composé de _nesamaï_, «ne me touche pas».
+ [32] Le mot russe _krasnoï_ veut dire rouge et beau, brillant,
+éclatant.
+ [33] Mot pris aux Hongrois pour désigner la cavalerie légère.
+En langue madgyare il signifie vingtième, parce que, dans les
+guerres contre les Turcs, chaque village devait fournir, sur vingt
+hommes, un homme équipé.
+ [34] Nom tatar d'une longue corde terminée par un noeud
+coulant.
+ [35] Ville impériale, Byzance.
+ [36] Princes.
+ [37] Non seulement ce geste a son nom particulier, mais on en
+a formé le verbe, l'adverbe, l'adjectif, etc.
+ [38] Chevaux persans.
+ [39] Mot russe pour exciter les chiens.
+ [40] Espèce de canard sauvage, approchant du cygne.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Tarass Boulba, by Nikolaï Vassilievitch Gogol
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13794 ***
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index 0000000..effb747
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+++ b/13794-8.txt
@@ -0,0 +1,6047 @@
+The Project Gutenberg EBook of Tarass Boulba, by Nikolaï Vassilievitch Gogol
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Tarass Boulba
+
+Author: Nikolaï Vassilievitch Gogol
+
+Release Date: October 19, 2004 [EBook #13794]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TARASS BOULBA ***
+
+
+
+
+Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+
+Nikolaï Vassilievitch Gogol
+
+TARASS BOULBA
+
+Traduit du russe par Louis Viardot
+
+(1835)
+
+
+Table des matières
+
+PRÉFACE
+CHAPITRE I
+CHAPITRE II
+CHAPITRE III
+CHAPITRE IV
+CHAPITRE V
+CHAPITRE VI
+CHAPITRE VII
+CHAPITRE VIII
+CHAPITRE IX
+CHAPITRE X
+CHAPITRE XI
+CHAPITRE XII
+
+
+
+PRÉFACE
+
+La nouvelle intitulée _Tarass Boulba_, la plus considérable du
+recueil de Gogol, est un petit roman historique où il a décrit les
+moeurs des anciens Cosaques Zaporogues. Une note préliminaire nous
+semble à peu près indispensable pour les lecteurs étrangers à la
+Russie.
+
+Nous ne voulons pas, toutefois, rechercher si le savant géographe
+Mannert a eu raison de voir en eux les descendants des anciens
+Scythes (Niebuhr a prouvé que les Scythes d’Hérotode étaient les
+ancêtres des Mongols), ni s’il faut absolument retrouver les
+Cosaques (en russe _Kasak_) dans les _[mot en grec]_de Constantin
+Porphyrogénète, les _Kassagues_ de Nestor, les _cavaliers _et
+_corsaires russes_ que les géographes arabes, antérieurs au XIIIe
+siècle, plaçaient dans les parages de la mer Noire. Obscure comme
+l’origine de presque toutes les nations, celle des Cosaques a
+servi de thème aux hypothèses les plus contradictoires. Nous
+devons seulement relever l’opinion, longtemps admise, de
+l’historien Schloezer, lequel, se fondant sur les moeurs
+vagabondes et l’esprit d’aventure qui distinguèrent les Cosaques
+des autres races slaves, et sur l’altération de leur langue
+militaire, pleine de mots turcs et d’idiotismes polonais, crut
+que, dans l’origine, les Cosaques ne furent qu’un ramas
+d’aventuriers venus de tous les pays voisins de l’Ukraine, et
+qu’ils ne parurent qu’à l’époque de la domination des Mongols en
+Russie. Les Cosaques se recrutèrent, il est vrai, de Russes, de
+Polonais, de Turcs, de Tatars, même de Français et d’Italiens;
+mais le fond primitif de la nation cosaque fut une race slave,
+habitant l’Ukraine, d’où elle se répandit sur les bords du Don, de
+l’Oural et de la Volga. Ce fut une petite armée de huit cents
+Cosaques, qui, sous les ordres de leur _ataman_ Yermak, conquit
+toute la Sibérie en 1580.
+
+Une des branches ou tribus de la nation cosaque, et la plus
+belliqueuse, celle des Zaporogues, paraît, pour la première fois,
+dans les annales polonaises au commencement du XVIe siècle. Ce nom
+leur venait des mots russes _za_, au delà (_trans_), et _porog_,
+cataracte, parce qu’ils habitaient plus bas que les bancs de
+granit qui coupent en plusieurs endroits le lit de Dniepr. Le pays
+occupé par eux portait le nom collectif de _Zaporojié_. Maîtres
+d’une grande partie des plaines fertiles et des steppes de
+l’Ukraine, tour à tour alliés ou ennemis des Russes, des Polonais,
+des Tatars et des Turcs, les Zaporogues formaient un peuple
+éminemment guerrier organisé en république militaire, et offrant
+quelque lointaine et grossière ressemblance avec les ordres de
+chevalerie de l’Europe occidentale.
+
+Leur principal établissement, appelé la _setch_, avait d’habitude
+pour siège une île du Dniepr. C’était un assemblage de grandes
+cabanes en bois et en terre, entourées d’un glacis, qui pouvait
+aussi bien se nommer un camp qu’un village. Chaque cabane (leur
+nombre n’a jamais dépassé quatre cents) pouvait contenir quarante
+ou cinquante Cosaques. En été, pendant les travaux de la campagne,
+il restait peu de monde à la _setch; _mais en hiver, elle devait
+être constamment gardée par quatre mille hommes. Le reste se
+dispersait dans les villages voisins, ou se creusait, aux
+environs, des habitations souterraines, appelées _zimovniki_ (de
+_zima_, hiver).
+La _setch_ était divisée en trente-huit quartiers ou _kouréni _(de
+_kourit_, fumer; le mot _kourèn _correspond à celui du foyer).
+Chaque Cosaque habitant la _setch_ était tenu de vivre dans son
+_kourèn;_ chaque _kourèn_, désigné par un nom particulier qu’il
+tirait habituellement de celui de son chef primitif, élisait un
+_ataman_ (_kourennoï-ataman_), dont le pouvoir ne durait qu’autant
+que les Cosaques soumis à son commandement étaient satisfaits de
+sa conduite. L’argent et les hardes des Cosaques d’un _kourèn_
+étaient déposés chez leur _ataman_, qui donnait à location les
+boutiques et les bateaux (_douby_) de son _kourèn_, et gardait les
+fonds de la caisse commune. Tous les Cosaques d’un _kourèn_
+dînaient à la même table.
+
+Les _kouréni_ assemblés choisissaient le chef supérieur, le
+_kochévoï-ataman_ (de _kosch, _en tatar _camp,_ ou de _kotchévat_,
+en russe _camper_). On verra dans la nouvelle de Gogol comment se
+faisait l’élection du _kochévoï._ La _rada_, ou assemblée
+nationale, qui se tenait toujours après dîner, avait lieu deux
+fois par an, à jours fixes, le 24 juin, jour de la fête de saint
+Jean-Baptiste, et le 1er octobre, jour de la présentation de la
+Vierge, patronne de l’église de la _setch._
+
+Le trait le plus saillant, et particulièrement distinctif de cette
+confrérie militaire, c’était le célibat imposé à tous ses membres
+pendant leur réunion. Aucune femme n’était admise dans la _setch._
+
+Préface à l’édition de la Librairie Hachette et Cie, 1882.
+
+
+CHAPITRE I
+
+-- Voyons, tourne-toi. Dieu, que tu es drôle! Qu'est-ce que cette
+robe de prêtre? Est-ce que vous êtes tous ainsi fagotés à votre
+académie?
+
+Voilà par quelles paroles le vieux Boulba accueillait ses deux
+fils qui venaient de terminer leurs études au séminaire de Kiew[1],
+et qui rentraient en ce moment au foyer paternel.
+
+Ses fils venaient de descendre de cheval. C'étaient deux robustes
+jeunes hommes, qui avaient encore le regard en dessous, comme il
+convient à des séminaristes récemment sortis des bancs de l'école.
+Leurs visages, pleins de force et de santé, commençaient à se
+couvrir d'un premier duvet que n'avait jamais fauché le rasoir.
+L'accueil de leur père les avait fort troublés; ils restaient
+immobiles, les yeux fixés à terre.
+
+-- Attendez, attendez; laissez que je vous examine bien à mon
+aise. Dieu! que vous avez de longues robes! dit-il en les tournant
+et retournant en tous sens. Diables de robes! je crois qu'on n'en
+a pas encore vu de pareilles dans le monde. Allons, que l'un de
+vous essaye un peu de courir: je verrai s'il ne se laissera pas
+tomber le nez par terre, en s'embarrassant dans les plis.
+
+-- Père, ne te moque pas de nous, dit enfin l'aîné.
+
+-- Voyez un peu le beau sire! et pourquoi donc ne me moquerais-je
+pas de vous?
+
+-- Mais, parce que... quoique tu sois mon père, j'en jure Dieu, si
+tu continues de rire, je te rosserai.
+
+-- Quoi! fils de chien, ton père! dit Tarass Boulba en reculant de
+quelques pas avec étonnement.
+
+-- Oui, même mon père; quand je suis offensé, je ne regarde à
+rien, ni à qui que ce soit.
+
+-- De quelle manière veux-tu donc te battre avec moi, est-ce à
+coups de poing?
+
+-- La manière m'est fort égale.
+
+-- Va pour les coups de poing, répondit Tarass Boulba en
+retroussant ses manches. Je vais voir quel homme tu fais à coups
+de poing.
+
+Et voilà que père et fils, au lieu de s'embrasser après une longue
+absence, commencent à se lancer de vigoureux horions dans les
+côtes, le dos, la poitrine, tantôt reculant, tantôt attaquant.
+
+-- Voyez un peu, bonnes gens: le vieux est devenu fou; il a tout à
+fait perdu l'esprit, disait la pauvre mère, pâle et maigre,
+arrêtée sur le perron, sans avoir encore eu le temps d'embrasser
+ses fils bien-aimés. Les enfants sont revenus à la maison, plus
+d'un an s'est passé depuis qu'on ne les a vus; et lui, voilà qu'il
+invente, Dieu sait quelle sottise... se rosser à coups de poing!
+
+-- Mais il se bat fort bien, disait Boulba s'arrêtant. Oui, par
+Dieu! très bien, ajouta-t-il en rajustant ses habits; si bien que
+j'eusse mieux fait de ne pas l'essayer. Ça fera un bon Cosaque.
+Bonjour, fils; embrassons-nous.
+
+Et le père et le fils s'embrassèrent.
+
+-- Bien, fils. Rosse tout le monde comme tu m'as rossé; ne fais
+quartier à personne. Ce qui n'empêche pas que tu ne sois drôlement
+fagoté. Qu'est-ce que cette corde qui pend? Et toi, nigaud, que
+fais-tu là, les bras ballants? dit-il en s'adressant au cadet.
+Pourquoi, fils de chien, ne me rosses-tu pas aussi?
+
+-- Voyez un peu ce qu'il invente, disait la mère en embrassant le
+plus jeune de ses fils. On a donc de ces inventions-là, qu'un
+enfant rosse son propre père! Et c'est bien le moment d'y songer!
+Un pauvre enfant qui a fait une si longue route, qui s'est si
+fatigué (le pauvre enfant avait plus de vingt ans et une taille de
+six pieds), il aurait besoin de se reposer et de manger un
+morceau; et lui, voilà qu'il le force à se battre.
+
+-- Eh! eh! mais tu es un freluquet à ce qu'il me semble, disait
+Boulba. Fils, n'écoute pas ta mère; c'est une femme, elle ne sait
+rien. Qu'avez-vous besoin, vous autres, d'être dorlotés? Vos
+dorloteries, à vous, c'est une belle plaine, c'est un bon cheval;
+voilà vos dorloteries. Et voyez-vous ce sabre? voilà votre mère.
+Tout le fatras qu'on vous met en tête, ce sont des bêtises. Et les
+académies, et tous vos livres, et les ABC, et les philosophies, et
+tout cela, je crache dessus.
+
+Ici Boulba ajouta un mot qui ne peut passer à l'imprimerie.
+
+-- Ce qui vaut mieux, reprit-il, c'est que, la semaine prochaine,
+je vous enverrai au _zaporojié_. C'est là que se trouve la
+science; c'est là qu'est votre école, et que vous attraperez de
+l'esprit.
+
+-- Quoi! ils ne resteront qu'une semaine ici? disait d'une voix
+plaintive et les larmes aux yeux la vieille bonne mère. Les
+pauvres petits n'auront pas le temps de se divertir et de faire
+connaissance avec la maison paternelle. Et moi, je n'aurai pas le
+temps de les regarder à m'en rassasier.
+
+-- Cesse de hurler, vieille; un Cosaque n'est pas fait pour
+s'avachir avec les femmes. N'est-ce pas? tu les aurais cachés tous
+les deux sous ta jupe, pour les couver comme une poule ses oeufs.
+Allons, marche. Mets-nous vite sur la table tout ce que tu as à
+manger. Il ne nous faut pas de gâteaux au miel, ni toutes sortes
+de petites fricassées. Donne-nous un mouton entier ou toute une
+chèvre; apporte-nous de l'hydromel de quarante ans; et donne-nous
+de l'eau-de-vie, beaucoup d'eau-de-vie; pas de cette eau-de-vie
+avec toutes sortes d'ingrédients, des raisins secs et autres
+vilenies; mais de l'eau-de-vie toute pure, qui pétille et mousse
+comme une enragée.
+
+Boulba conduisit ses fils dans sa chambre, d'où sortirent à leur
+rencontre deux belles servantes, toutes chargées de _monistes_[2].
+Était-ce parce qu'elles s'effrayaient de l'arrivée de leurs jeunes
+seigneurs, qui ne faisaient grâce à personne? était-ce pour ne pas
+déroger aux pudiques habitudes des femmes? À leur vue, elles se
+sauvèrent en poussant de grands cris, et longtemps encore après,
+elles se cachèrent le visage avec leurs manches. La chambre était
+meublée dans le goût de ce temps, dont le souvenir n'est conservé
+que par les _douma_[3] et les chansons populaires, que récitaient
+autrefois, dans l'Ukraine, les vieillards à longue barbe, en
+s'accompagnant de la _bandoura_[4], au milieu d'une foule qui
+faisait cercle autour d'eux; dans le goût de ce temps rude et
+guerrier, qui vit les premières luttes soutenues par l'Ukraine
+contre l'union[5]. Tout y respirait la propreté. Le plancher et les
+murs étaient revêtus d'une couche de terre glaise luisante et
+peinte. Des sabres, des fouets (_nagaïkas_), des filets d'oiseleur
+et de pêcheur, des arquebuses, une corne curieusement travaillée
+servant de poire à poudre, une bride chamarrée de lames d'or, des
+entraves parsemées de petits clous d'argent, étaient suspendus
+autour de la chambre. Les fenêtres, fort petites, portaient des
+vitres rondes et ternes, comme on n'en voit plus aujourd'hui que
+dans les vieilles églises; on ne pouvait regarder au dehors qu'en
+soulevant un petit châssis mobile. Les baies de ces fenêtres et
+des portes étaient peintes en rouge. Dans les coins, sur des
+dressoirs, se trouvaient des cruches d'argile, des bouteilles en
+verre de couleur sombre, des coupes d'argent ciselé, d'autres
+petites coupes dorées, de différentes mains-d'oeuvre, vénitiennes,
+florentines, turques, circassiennes, arrivées par diverses voies
+aux mains de Boulba, ce qui était assez commun dans ces temps
+d'entreprises guerrières. Des bancs de bois, revêtus d'écorce
+brune de bouleau, faisaient le tour entier de la chambre. Une
+immense table était dressée sous les saintes images, dans un des
+angles antérieurs. Un haut et large poêle, divisé en une foule de
+compartiments, et couvert de briques vernissées, bariolées,
+remplissait l'angle opposé. Tout cela était très connu de nos deux
+jeunes gens, qui venaient chaque année passer les vacances à la
+maison; je dis venaient, et venaient à pied, car ils n'avaient pas
+encore de chevaux, la coutume ne permettant point aux écoliers
+d'aller à cheval. Ils étaient encore à l'âge où les longues
+touffes du sommet de leur crâne pouvaient être tirées impunément
+par tout Cosaque armé. Ce n'est qu'à leur sortie du séminaire que
+Boulba leur avait envoyé deux jeunes étalons pour faire le voyage.
+
+À l'occasion du retour de ses fils, Boulba fit rassembler tous les
+centeniers de son _polk_[6] qui n'étaient pas absents; et quand
+deux d'entre eux se furent rendus à son invitation, avec le
+_ïésaoul_[7] Dmitri Tovkatch, son vieux camarade, il leur présenta
+ses fils en disant:
+
+-- Voyez un peu quels gaillards! je les enverrai bientôt à la
+_setch_.
+
+Les visiteurs félicitèrent et Boulba et les deux jeunes gens, en
+leur assurant qu'ils feraient fort bien, et qu’il n'y avait pas de
+meilleure école pour la jeunesse que le _zaporojié_.
+
+-- Allons, seigneurs et frères, dit Tarass, asseyez-vous chacun où
+il lui plaira. Et vous, mes fils, avant tout, buvons un verre
+d'eau-de-vie. Que Dieu nous bénisse! À votre santé, mes fils! À la
+tienne, Ostap (Eustache)! À la tienne, Andry (André)! Dieu veuille
+que vous ayez toujours de bonnes chances à la guerre, que vous
+battiez les païens et les Tatars! et si les Polonais commencent
+quelque chose contre notre sainte religion, les Polonais aussi!
+Voyons, donne ton verre. L'eau-de-vie est-elle bonne? Comment se
+nomme l'eau-de-vie en latin? Quels sots étaient ces Latins! ils ne
+savaient même pas qu'il y eût de l'eau-de-vie au monde. Comment
+donc s'appelait celui qui a écrit des vers latins? Je ne suis pas
+trop savant; j'ai oublié son nom. Ne s'appelait-il pas Horace?
+
+-- Voyez-vous le sournois, se dit tout bas le fils aîné, Ostap;
+c'est qu'il sait tout, le vieux chien, et il fait mine de ne rien
+savoir.
+
+-- Je crois bien que l'archimandrite ne vous a pas même donné à
+flairer de l'eau-de-vie, continuait Boulba. Convenez, mes fils,
+qu'on vous a vertement étrillés, avec des balais de bouleau, le
+dos, les reins, et tout ce qui constitue un Cosaque. Ou bien peut-
+être, parce que vous étiez devenus grands garçons et sages, vous
+rossait-on à coups de fouet, non les samedis seulement, mais
+encore les mercredis et les jeudis.
+
+-- Il n'y a rien à se rappeler de ce qui s'est fait, père,
+répondit Ostap; ce qui est passé est passé.
+
+-- Qu'on essaye maintenant! dit Andry; que quelqu'un s'avise de me
+toucher du bout du doigt! que quelque Tatar s'imagine de me tomber
+sous la main! il saura ce que c'est qu'un sabre cosaque.
+
+-- Bien, mon fils, bien! par Dieu, c'est bien parlé. Puisque c'est
+comme ça, par Dieu, je vais avec vous. Que diable ai-je à attendre
+ici? Que je devienne un planteur de blé noir, un homme de ménage,
+un gardeur de brebis et de cochons? que je me dorlote avec ma
+femme? Non, que le diable l'emporte! je suis un Cosaque, je ne
+veux pas. Qu'est-ce que cela me fait qu'il n'y ait pas de guerre!
+j'irai prendre du bon temps avec vous. Oui, par Dieu, j'y vais.
+
+Et le vieux Boulba, s'échauffant peu à peu, finit par se fâcher
+tout rouge, se leva de table, et frappa du pied en prenant une
+attitude impérieuse.
+
+-- Nous partons demain. Pourquoi remettre? Qui diable attendons-
+nous ici? À quoi bon cette maison? à quoi bon ces pots? à quoi bon
+tout cela?
+
+En parlant ainsi, il se mit à briser les plats et les bouteilles.
+La pauvre femme, dès longtemps habituée à de pareilles actions,
+regardait tristement faire son mari, assise sur un banc. Elle
+n'osait rien dire; mais en apprenant une résolution aussi pénible
+à son coeur, elle ne put retenir ses larmes. Elle jeta un regard
+furtif sur ses enfants qu'elle allait si brusquement perdre, et
+rien n'aurait pu peindre la souffrance qui agitait convulsivement
+ses yeux humides et ses lèvres serrées.
+
+Boulba était furieusement obstiné. C'était un de ces caractères
+qui ne pouvaient se développer qu'au XVIe siècle, dans un coin
+sauvage de l'Europe, quand toute la Russie méridionale, abandonnée
+de ses princes, fut ravagée par les incursions irrésistibles des
+Mongols; quand, après avoir perdu son toit et tout abri, l'homme
+se réfugia dans le courage du désespoir; quand sur les ruines
+fumantes de sa demeure, en présence d'ennemis voisins et
+implacables, il osa se rebâtir une maison, connaissant le danger,
+mais s'habituant à le regarder en face; quand enfin le génie
+pacifique des Slaves s'enflamma d'une ardeur guerrière et donna
+naissance à cet élan désordonné de la nature russe qui fut la
+société cosaque (_kasatchestvo_). Alors tous les abords des
+rivières, tous les gués, tous les défilés dans les marais, se
+couvrirent de Cosaques que personne n'eût pu compter, et leurs
+hardis envoyés purent répondre au sultan qui désirait connaître
+leur nombre: «Qui le sait? Chez nous, dans la steppe, à chaque
+bout de champ, un Cosaque.» Ce fut une explosion de la force russe
+que firent jaillir de la poitrine du peuple les coups répétés du
+malheur. Au lieu des anciens _oudély_[8], au lieu des petites
+villes peuplées de vassaux chasseurs, que se disputaient et se
+vendaient les petits princes, apparurent des bourgades fortifiées,
+des _kourény_[9] liés entre eux par le sentiment du danger commun
+et la haine des envahisseurs païens. L'histoire nous apprend
+comment les luttes perpétuelles des Cosaques sauvèrent l'Europe
+occidentale de l'invasion des sauvages hordes asiatiques qui
+menaçaient de l'inonder. Les rois de Pologne qui devinrent, au
+lieu des princes dépossédés, les maîtres de ces vastes étendues de
+terre, maîtres, il est vrai, éloignés et faibles, comprirent
+l'importance des Cosaques et le profit qu'ils pouvaient tirer de
+leurs dispositions guerrières. Ils s'efforcèrent de les développer
+encore. Les _hetmans_, élus par les Cosaques eux-mêmes et dans
+leur sein, transformèrent les _kourény_ en _polk_[10] réguliers. Ce
+n'était pas une armée rassemblée et permanente; mais, dans le cas
+de guerre ou de mouvement général, en huit jours au plus, tous
+étaient réunis. Chacun se rendait à l'appel, à cheval et en armes,
+ne recevant pour toute solde du roi qu'un ducat par tête. En
+quinze jours, il se rassemblait une telle armée, qu'à coup sûr nul
+recrutement n'eût pu en former une semblable. La guerre finie,
+chaque soldat regagnait ses champs, sur les bords du Dniepr,
+s'occupait de pêche, de chasse ou de petit commerce, brassait de
+la bière, et jouissait de la liberté. Il n'y avait pas de métier
+qu'un Cosaque ne sût faire: distiller de l'eau-de-vie, charpenter
+un chariot, fabriquer de la poudre, faire le serrurier et le
+maréchal ferrant, et, par-dessus tout, boire et bambocher comme un
+Russe seul en est capable, tout cela ne lui allait pas à l'épaule.
+Outre les Cosaques inscrits, obligés de se présenter en temps de
+guerre ou d'entreprise, il était très facile de rassembler des
+troupes de volontaires. Les _ïésaouls_ n'avaient qu'à se rendre
+sur les marchés et les places de bourgades, et à crier, montés sur
+une _téléga_ (chariot): «Eh! eh! vous autres buveurs, cessez de
+brasser de la bière et de vous étaler tout de votre long sur les
+poêles; cessez de nourrir les mouches de la graisse de vos corps;
+allez à la conquête de l'honneur et de la gloire chevaleresque. Et
+vous autres, gens de charrue, planteurs de blé noir, gardeurs de
+moutons, amateurs de jupes, cessez de vous traîner à la queue de
+vos boeufs, de salir dans la terre vos cafetans jaunes, de
+courtiser vos femmes et de laisser dépérir votre vertu de
+chevalier[11]. Il est temps d'aller à la quête de la gloire
+cosaque.» Et ces paroles étaient semblables à des étincelles qui
+tomberaient sur du bois sec. Le laboureur abandonnait sa charrue;
+le brasseur de bière mettait en pièces ses tonneaux et ses jattes;
+l'artisan envoyait au diable son métier et le petit marchand son
+commerce; tous brisaient les meubles de leur maison et sautaient à
+cheval. En un mot, le caractère russe revêtit alors une nouvelle
+forme, large et puissante.
+
+Tarass Boulba était un des vieux _polkovnik_[12]. Créé pour les
+difficultés et les périls de la guerre, il se distinguait par la
+droiture d'un caractère rude et entier. L'influence des moeurs
+polonaises commençait à pénétrer parmi la noblesse petite-
+russienne. Beaucoup de seigneurs s'adonnaient au luxe, avaient de
+nombreux domestique, des faucons, des meutes de chasse, et
+donnaient des repas. Tout cela n'était pas selon le coeur de
+Tarass; il aimait la vie simple des Cosaques, et il se querella
+fréquemment avec ceux de ses camarades qui suivaient l'exemple de
+Varsovie, les appelant esclaves des gentilshommes (_pan_)
+polonais. Toujours inquiet, mobile, entreprenant, il se regardait
+comme un des défenseurs naturels de l'Église russe; il entrait,
+sans permission, dans tous les villages où l'on se plaignait de
+l'oppression des intendants-fermiers et d'une augmentation de taxe
+sur les feux. Là, au milieu de ses Cosaques, il jugeait les
+plaintes. Il s'était fait une règle d'avoir, dans trois cas,
+recours à son sabre: quand les intendants ne montraient pas de
+déférence envers les anciens et ne leur ôtaient pas le bonnet,
+quand on se moquait de la religion ou des vieilles coutumes, et
+quand il était en présence des ennemis, c'est-à-dire des Turcs ou
+païens, contre lesquels il se croyait toujours en droit de tirer
+le fer pour la plus grande gloire de la chrétienté. Maintenant il
+se réjouissait d'avance du plaisir de mener lui-même ses deux fils
+à la _setch_, de dire avec orgueil: «Voyez quels gaillards je vous
+amène; de les présenter à tous ses vieux compagnons d'armes, et
+d'être témoin de leurs premiers exploits dans l'art de guerroyer
+et dans celui de boire, qui comptait aussi parmi les vertus d'un
+chevalier. Tarass avait d'abord eu l'intention de les envoyer
+seuls; mais à la vue de leur bonne mine, de leur haute taille, de
+leur mâle beauté, sa vieille ardeur guerrière s'était ranimée, et
+il se décida, avec toute l'énergie d'une volonté opiniâtre, à
+partir avec eux dès le lendemain. Il fit ses préparatifs, donna
+des ordres, choisit des chevaux et des harnais pour ses deux
+jeunes fils, désigna les domestiques qui devaient les accompagner,
+et délégua son commandement au _ïésaoul_ Tovkatch, en lui
+enjoignant de se mettre en marche à la tête de tout le _polk_, dès
+que l'ordre lui en parviendrait de la _setch_. Quoiqu'il ne fût
+pas entièrement dégrisé, et que la vapeur du vin se promenât
+encore dans sa cervelle, cependant il n'oublia rien, pas même
+l'ordre de faire boire les chevaux et de leur donner une ration du
+meilleur froment.
+
+-- Eh bien! mes enfants, leur dit-il en rentrant fatigué à la
+maison, il est temps de dormir, et demain nous ferons ce qu'il
+plaira à Dieu. Mais qu'on ne nous fasse pas de lits; nous
+dormirons dans la cour.
+
+La nuit venait à peine d'obscurcir le ciel; mais Boulba avait
+l'habitude de se coucher de bonne heure. Il se jeta sur un tapis
+étendu à terre, et se couvrit d'une pelisse de peaux de mouton
+(_touloup_), car l'air était frais, et Boulba aimait la chaleur
+quand il dormait dans la maison. Il se mit bientôt à ronfler; tous
+ceux qui s'étaient couchés dans les coins de la cour suivirent son
+exemple, et, avant tous les autres, le gardien, qui avait le mieux
+célébré, verre en main, l'arrivée des jeunes seigneurs. Seule, la
+pauvre mère ne dormait pas. Elle était venue s'accroupir au chevet
+de ses fils bien-aimés, qui reposaient l'un près de l'autre. Elle
+peignait leur jeune chevelure, les baignait de ses larmes, les
+regardait de tous ses yeux, de toutes les forces de son être, sans
+pouvoir se rassasier de les contempler. Elle les avait nourris de
+son lait, élevés avec une tendresse inquiète, et voilà qu'elle ne
+doit les voir qu'un instant.
+
+«Mes fils, mes fils chéris! que deviendrez-vous? qu'est-ce qui
+vous attend?» disait-elle; et des larmes s'arrêtaient dans les
+rides de son visage, autrefois beau.
+
+En effet, elle était bien digne de pitié, comme toute femme de ce
+temps-là. Elle n'avait vécu d'amour que peu d'instants, pendant la
+première fièvre de la jeunesse et de la passion; et son rude amant
+l'avait abandonnée pour son sabre, pour ses camarades, pour une
+vie aventureuse et déréglée. Elle ne voyait son mari que deux ou
+trois jours par an; et, même quand il était là, quand ils vivaient
+ensemble, quelle était sa vie? Elle avait à supporter des injures,
+et jusqu'à des coups, ne recevant que des caresses rares et
+dédaigneuses. La femme était une créature étrange et déplacée dans
+ce ramas d'aventuriers farouches. Sa jeunesse passa rapidement,
+sans plaisirs; ses belles joues fraîches, ses blanches épaules se
+fanèrent dans la solitude, et se couvrirent de rides prématurées.
+Tout ce qu'il y a d'amour, de tendresse, de passion dans la femme,
+se concentra chez elle en amour maternel. Ce soir-là, elle restait
+penchée avec angoisse sur le lit de ses enfants, comme la
+_tchaïka_[13] des steppes plane sur son nid. On lui prend ses fils,
+ses chers fils; on les lui prend pour qu'elle ne les revoie peut-
+être jamais: peut-être qu'à la première bataille, des Tatars leur
+couperont la tête, et jamais elle ne saura ce que sont devenus
+leurs corps abandonnés en pâture aux oiseaux voraces. En
+sanglotant sourdement, elle regardait leurs yeux que tenait fermés
+l'irrésistible sommeil.
+
+«Peut-être, pensait-elle, Boulba remettra-t-il son départ à deux
+jours? Peut-être ne s'est-il décidé à partir sitôt que parce qu'il
+a beaucoup bu aujourd'hui?»
+
+Depuis longtemps la lune éclairait du haut du ciel la cour et tous
+ses dormeurs, ainsi qu'une masse de saules touffus et les hautes
+bruyères qui croissaient contre la clôture en palissades. La
+pauvre femme restait assise au chevet de ses enfants, les couvant
+des yeux et sans penser au sommeil. Déjà les chevaux, sentant
+venir l'aube, s'étaient couchés sur l'herbe et cessaient de
+brouter. Les hautes feuilles des saules commençaient à frémir, à
+chuchoter, et leur babillement descendait de branche en branche.
+Le hennissement aigu d'un poulain retentit tout à coup dans la
+steppe. De larges lueurs rouges apparurent au ciel. Boulba
+s'éveilla soudain et se leva brusquement. Il se rappelait tout ce
+qu'il avait ordonné la veille.
+
+-- Assez dormi, garçons; il est temps, il est temps! faites boire
+les chevaux. Mais où est la vieille (c'est ainsi qu'il appelait
+habituellement sa femme)? Vite, vieille! donne-nous à manger, car
+nous avons une longue route devant nous.
+
+Privée de son dernier espoir, la pauvre vieille se traîna
+tristement vers la maison. Pendant que, les larmes aux yeux, elle
+préparait le déjeuner, Boulba distribuait ses derniers ordres,
+allait et venait dans les écuries, et choisissait pour ses enfants
+ses plus riches habits. Les étudiants changèrent en un moment
+d'apparence. Des bottes rouges, à petits talons d'argent,
+remplacèrent leurs mauvaises chaussures de collège. Ils ceignirent
+sur leurs reins, avec un cordon doré, des pantalons larges comme
+la mer Noire, et formés d'un million de petits plis. À ce cordon
+pendaient de longues lanières de cuir, qui portaient avec des
+houppes tous les ustensiles du fumeur. Un casaquin de drap rouge
+comme le feu leur fut serré au corps par une ceinture brodée, dans
+laquelle on glissa des pistolets turcs damasquinés. Un grand sabre
+leur battait les jambes. Leurs visages, encore peu hélés,
+semblaient alors plus beaux et plus blancs. De petites moustaches
+noires relevaient le teint brillant et fleuri de la jeunesse. Ils
+étaient bien beaux sous leurs bonnets d'astrakan noir terminés par
+des calottes dorées. Quand la pauvre mère les aperçut, elle ne put
+proférer une parole, et des larmes craintives s'arrêtèrent dans
+ses yeux flétris.
+
+-- Allons, mes fils, tout est prêt, plus de retard, dit enfin
+Boulba. Maintenant, d'après la coutume chrétienne, il faut nous
+asseoir avant de partir.
+
+Tout le monde s'assit en silence dans la même chambre, sans
+excepter les domestiques, qui se tenaient respectueusement près de
+la porte.
+
+-- À présent, mère, dit Boulba, donne ta bénédiction à tes
+enfants; prie Dieu qu'ils se battent toujours bien, qu'ils
+soutiennent leur honneur de chevaliers, qu'ils défendent la
+religion du Christ; sinon, qu'ils périssent, et qu'il ne reste
+rien d'eux sur la terre. Enfants, approchez de votre mère; la
+prière d'une mère préserve de tout danger sur la terre et sur
+l'eau.
+
+La pauvre femme les embrassa, prit deux petites images en métal,
+les leur pendit au cou en sanglotant.
+
+-- Que la Vierge... vous protège... N'oubliez pas, mes fils, votre
+mère. Envoyez au moins de vos nouvelles, et pensez...
+
+Elle ne put continuer.
+
+-- Allons, enfants,dit Boulba.
+
+Des chevaux sellés attendaient devant le perron. Boulba s'élança
+sur son Diable[14], qui fit un furieux écart en sentant tout à coup
+sur son dos un poids de vingt _pouds_[15], car Boulba était très
+gros et très lourd. Quand la mère vit que ses fils étaient aussi
+montés à cheval, elle se précipita vers le plus jeune, qui avait
+l'expression du visage plus tendre; elle saisit son étrier, elle
+s'accrocha à la selle, et, dans un morne et silencieux désespoir,
+elle l'étreignit entre ses bras. Deux vigoureux Cosaques la
+soulevèrent respectueusement, et l'emportèrent dans la maison.
+Mais au moment où les cavaliers franchirent la porte, elle
+s'élança sur leurs traces avec la légèreté d'une biche, étonnante
+à son âge, arrêta d'une main forte l'un des chevaux, et embrassa
+son fils avec une ardeur insensée, délirante. On l'emporta de
+nouveau. Les jeunes Cosaques commencèrent à chevaucher tristement
+aux côtés de leur père, en retenant leurs larmes, car ils
+craignaient Boulba, qui ressentait aussi, sans la montrer, une
+émotion dont il ne pouvait se défendre. La journée était grise;
+l'herbe verdoyante étincelait au loin, et les oiseaux
+gazouillaient sur des tons discords. Après avoir fait un peu de
+chemin, les jeunes gens jetèrent un regard en arrière; déjà leur
+maisonnette semblait avoir plongé sous terre; on ne voyait plus à
+l'horizon que les deux cheminées encadrées par les sommets des
+arbres sur lesquels, dans leur jeunesse, ils avaient grimpé comme
+des écureuils. Une vaste prairie s'étendait devant leurs regards,
+une prairie qui rappelait toute leur vie passée, depuis l'âge où
+ils se roulaient dans l'herbe humide de rosée, jusqu'à l'âge où
+ils y attendaient une jeune Cosaque aux noirs sourcils, qui la
+franchissait d'un pied rapide et craintif. Bientôt on ne vit plus
+que la perche surmontée d'une roue de chariot qui s'élevait au-
+dessus du puits; bientôt la steppe commença à s'exhausser en
+montagne, couvrant tout ce qu'ils laissaient derrière eux.
+
+Adieu, toit paternel! adieu, souvenirs d'enfance! adieu, tout!
+
+
+CHAPITRE II
+
+Les trois voyageurs cheminaient en silence. Le vieux Tarass
+pensait à son passé; sa jeunesse se déroulait devant lui, cette
+belle jeunesse que le Cosaque surtout regrette, car il voudrait
+toujours être agile et fort pour sa vie d'aventures. Il se
+demandait à lui-même quels de ses anciens camarades il
+retrouverait à la _setch_; il comptait ceux qui étaient déjà
+morts, ceux qui restaient encore vivants, et sa tête grise se
+baissa tristement. Ses fils étaient occupés de toutes autres
+pensées. Il faut que nous disions d'eux quelques mots. À peine
+avaient-ils eu douze ans, qu'on les envoya au séminaire de Kiew,
+car tous les seigneurs de ce temps-là croyaient nécessaire de
+donner à leurs enfants une éducation promptement oubliée. À leur
+entrée au séminaire, tous ces jeunes gens étaient d'une humeur
+sauvage et accoutumés à une pleine liberté. Ce n'était que là
+qu'ils se dégrossissaient un peu, et prenaient une espèce de
+vernis commun qui les faisait ressembler l'un à l'autre. L'aîné
+des fils de Boulba, Ostap, commença sa carrière scientifique par
+s'enfuir dès la première année. On l'attrapa, on le battit à
+outrance, on le cloua à ses livres. Quatre fois il enfouit son ABC
+en terre, et quatre fois, après l'avoir inhumainement flagellé, on
+lui en racheta un neuf. Mais sans doute il eût recommencé une
+cinquième fois, si son père ne lui eût fait la menace formelle de
+le tenir pendant vingt ans comme frère lai dans un cloître,
+ajoutant le serment qu'il ne verrait jamais la _setch_, s'il
+n'apprenait à fond tout ce qu'on enseignait à l'académie. Ce qui
+est étrange, c'est que cette menace et ce serment venaient du
+vieux Boulba qui faisait profession de se moquer de toute science,
+et qui conseillait à ses enfants, comme nous l'avons vu, de n'en
+faire aucun cas. Depuis ce moment, Ostap se mit à étudier ses
+livres avec un zèle extrême, et finit par être réputé l'un des
+meilleurs étudiants. L'enseignement de ce temps-là n'avait pas le
+moindre rapport avec la vie qu'on menait; toutes ces arguties
+scolastiques, toutes ces finesses rhétoriques et logiques
+n'avaient rien de commun avec l'époque, et ne trouvaient
+d'application nulle part. Les savants d'alors n'étaient pas moins
+ignorants que les autres, car leur science était complètement
+oiseuse et vide. Au surplus, l'organisation toute républicaine du
+séminaire, cette immense réunion de jeunes gens dans la force de
+l'âge, devaient leur inspirer des désirs d'activité tout à fait en
+dehors du cercle de leurs études. La mauvaise chère, les
+fréquentes punitions par la faim et les passions naissantes, tout
+s'unissait pour éveiller en eux cette soif d'entreprises qui
+devait, plus tard, se satisfaire dans la _setch_. Les boursiers[16]
+parcouraient affamés les rues de Kiew, obligeant les habitants à
+la prudence. Les marchands des bazars couvraient toujours des deux
+mains leurs gâteaux, leurs petits pâtés, leurs graines de
+pastèques, comme l'aigle couvre ses aiglons, dès que passait un
+boursier. Le consul[17] qui devait, d'après sa charge, veiller aux
+bonnes moeurs de ses subordonnés, portait de si larges poches dans
+ses pantalons, qu'il eût pu y fourrer toute la boutique d'une
+marchande inattentive. Ces boursiers composaient un monde à part.
+Ils ne pouvaient pas pénétrer dans la haute société, qui se
+composait de nobles, Polonais et Petits-Russiens. Le _vaïvode_
+lui-même, Adam Kissel, malgré la protection dont il honorait
+l'académie, défendait qu'on menât les étudiants dans le monde, et
+voulait qu'on les traitât sévèrement. Du reste, cette dernière
+recommandation était fort inutile, car ni le recteur, ni les
+professeurs ne ménageaient le fouet et les étrivières. Souvent,
+d'après leurs ordres, les licteurs rossaient les consuls de
+manière à leur faire longtemps gratter leurs pantalons. Beaucoup
+d'entre eux ne comptaient cela pour rien, ou, tout au plus, pour
+quelque chose d'un peu plus fort que de l'eau-de-vie poivrée. Mais
+d'autres finissaient par trouver un tel chauffage si désagréable,
+qu'ils s'enfuyaient à la _setch_, s'ils en savaient trouver le
+chemin et n'étaient point rattrapés en route. Ostap Boulba, malgré
+le soin qu'il mettait à étudier la logique et même la théologie,
+ne put jamais s'affranchir des implacables étrivières.
+Naturellement, cela dut rendre son caractère plus sombre, plus
+intraitable, et lui donner la fermeté qui distingue le Cosaque. Il
+passait pour très bon camarade; s'il n'était presque jamais le
+chef dans les entreprises hardies, comme le pillage d'un potager,
+toujours il se mettait des premiers sous le commandement d'un
+écolier entreprenant, et jamais, en aucun cas, il n'eût trahi ses
+compagnons. Aucun châtiment ne l'y eût pu contraindre. Assez
+indifférent à tout autre plaisir que la guerre ou la bouteille,
+car il pensait rarement à autre chose, il était loyal et bon, du
+moins aussi bon qu'on pouvait l'être avec un tel caractère et dans
+une telle époque. Les larmes de sa pauvre mère l'avaient
+profondément ému; c'était la seule chose qui l'eût troublé, et qui
+lui fit baisser tristement la tête.
+
+Son frère cadet, Andry, avait les sentiments plus vifs et plus
+ouverts. Il apprenait avec plus de plaisir, et sans les
+difficultés que met au travail un caractère lourd et énergique. Il
+était plus ingénieux que son frère, plus souvent le chef d'une
+entreprise hardie; et quelquefois, à l’aide de son esprit
+inventif, il savait éluder la punition, tandis que son frère
+Ostap, sans se troubler beaucoup, ôtait son caftan et se couchait
+par terre, ne pensant pas même à demander grâce. Andry n'était pas
+moins dévoré du désir d'accomplir des actions héroïques; mais son
+âme était abordable à d'autres sentiments. Le besoin d'aimer se
+développa rapidement en lui, dès qu'il eut passé sa dix-huitième
+année. Des images de femme se présentaient souvent à ses pensées
+brûlantes. Tout en écoutant les disputes théologiques, il voyait
+l'objet de son rêve avec des joues fraîches, un sourire tendre et
+des yeux noirs. Il cachait soigneusement à ses camarades les
+mouvements de son âme jeune et passionnée; car, à cette époque, il
+était indigne d'un Cosaque de penser aux femmes et à l'amour avant
+d'avoir fait ses preuves dans une bataille. En général, dans les
+dernières années de son séjour au séminaire, il se mit plus
+rarement en tête d'une troupe aventureuse; mais souvent il errait
+dans quelque quartier solitaire de Kiew, où de petites
+maisonnettes se montraient engageantes à travers leurs jardins de
+cerisiers. Quelquefois il pénétrait dans la rue de l'aristocratie,
+dans cette partie de la ville qui se nomme maintenant le vieux
+Kiew, et qui, alors habitée par des seigneurs petits-russiens et
+polonais, se composait de maisons bâties avec un certain luxe. Un
+jour qu'il passait là, rêveur, le lourd carrosse d'un seigneur
+polonais manqua de l'écraser, et le cocher à longues moustaches
+qui occupait le siège le cingla violemment de son fouet. Le jeune
+écolier, bouillonnant de colère, saisit de sa main vigoureuse,
+avec une hardiesse folle, une roue de derrière du carrosse, et
+parvint à l'arrêter quelques moments. Mais le cocher, redoutant
+une querelle, lança ses chevaux en les fouettant, et Andry, qui
+avait heureusement retiré sa main, fut jeté contre terre, la face
+dans la boue. Un rire harmonieux et perçant retentit sur sa tête.
+Il leva les yeux, et aperçut à la fenêtre d'une maison une jeune
+fille de la plus ravissante beauté. Elle était blanche et rose
+comme la neige éclairée par les premiers rayons du soleil levant.
+Elle riait à gorge déployée, et son rire ajoutait encore un charme
+à sa beauté vive et fière. Il restait là, stupéfait, la regardait
+bouche béante, et, essuyant machinalement la boue qui lui couvrait
+la figure, il l'étendait encore davantage. Qui pouvait être cette
+belle fille? Il en adressa la question aux gens de service
+richement vêtus qui étaient groupés devant la porte de la maison
+autour d'un jeune joueur de _bandoura_. Mais ils lui rirent au
+nez, en voyant son visage souillé, et ne daignèrent pas lui
+répondre. Enfin, il apprit que c'était la fille du _vaïvode_ de
+Kovno, qui était venu passer quelques jours à Kiew. La nuit
+suivante, avec la hardiesse particulière aux boursiers, il
+s'introduisit par la clôture en palissade dans le jardin de la
+maison, qu'il avait notée, grimpa sur un arbre dont les branches
+s'appuyaient sur le toit de la maison, passa de là sur le toit, et
+descendit par la cheminée dans la chambre à coucher de la jeune
+fille. Elle était alors assise près d'une lumière, et détachait de
+riches pendants d'oreilles. La pelle Polonaise s'effraya tellement
+à la vue d'un homme inconnu, si brusquement tombé devant elle,
+qu'elle ne put prononcer un mot. Mais quand elle s'aperçut que le
+boursier se tenait immobile, baissant les yeux et n'osant pas
+remuer un doigt de la main, quand elle reconnut en lui l'homme
+qui, devant elle, était tombé dans la rue d'une manière si
+ridicule, elle partit de nouveau d'un grand éclat de rire. Et
+puis, il n'y avait rien de terrible dans les traits d'Andry;
+c'était au contraire un charmant visage. Elle rit longtemps, et
+finit par se moquer de lui. La belle était étourdie comme une
+Polonaise, mais ses yeux clairs et sereins jetaient de ces longs
+regards qui promettent la constance. Le pauvre étudiant respirait
+à peine. La fille du _vaïvode_ s'approcha hardiment, lui posa sur
+la tête sa coiffure en diadème, et jeta sur ses épaules une
+collerette transparente ornée de festons d'or. Elle fit de lui
+mille folies, avec le sans-gêne d'enfant qui est le propre des
+Polonaises, et qui jeta le jeune boursier dans une confusion
+inexprimable. Il faisait une figure assez niaise, en ouvrant la
+bouche et regardant fixement les yeux de l'espiègle. Un bruit
+soudain l'effraya. Elle lui ordonna de se cacher, et dès que sa
+frayeur se fut dissipée, elle appela sa servante, femme tatare
+prisonnière, et lui donna l'ordre de le conduire prudemment par le
+jardin pour le mettre dehors. Mais cette fois-ci, l'étudiant ne
+fut pas si heureux en traversant la palissade. Le gardien
+s'éveilla, l'aperçut, donna l'alarme, et les gens de la maison le
+reconduisirent à coups de bâton dans la rue jusqu'à ce que ses
+jambes rapides l'eussent mis hors de leurs atteintes. Après cette
+aventure, il devint dangereux pour lui de passer devant la maison
+du _vaïvode_, car ses serviteurs étaient très nombreux. Andry la
+vit encore une fois dans l'église. Elle le remarqua, et lui sourit
+malicieusement comme à une vieille connaissance. Bientôt après le
+_vaïvode_ de Kovno quitta la ville, et une grosse figure inconnue
+se montra à la fenêtre où il avait vu la belle Polonaise aux yeux
+noirs. C'est à cela que pensait Andry, en penchant la tête sur le
+cou de son cheval.
+
+Mais dès longtemps la steppe les avait embrassés dans son sein
+verdoyant. L'herbe haute les entourait de tous côtés, de sorte
+qu'on ne voyait plus que les bonnets noirs des Cosaques au-dessus
+des tiges ondoyantes.
+
+-- Eh, eh, qu'est-ce que cela veut dire, enfants? vous voilà tout
+silencieux, s'écria tout à coup Boulba sortant de sa rêverie. On
+dirait que vous êtes devenus des moines. Au diable toutes les
+noires pensées! Serrez vos pipes dans vos dents, donnez de
+l'éperon à vos chevaux, et mettons-nous à courir de façon qu'un
+oiseau ne puisse nous attraper.
+
+Et les Cosaques, se courbant sur le pommeau de la selle,
+disparurent dans l'herbe touffue. On ne voyait plus même leurs
+bonnets; le rapide éclair du sillon qu'ils traçaient dans l'herbe
+indiquait seul la direction de leur course.
+
+Le soleil s'était levé dans un ciel sans nuage, et versait sur la
+steppe sa lumière chaude et vivifiante.
+
+Plus on avançait dans la steppe, plus elle devenait sauvage et
+belle. À cette époque, tout l'espace qui se nomme maintenant la
+Nouvelle-Russie, de l'Ukraine à la mer Noire, était un désert
+vierge et verdoyant. Jamais la charrue n'avait laissé de trace à
+travers les flots incommensurables de ses plantes sauvages. Les
+seuls chevaux libres, qui se cachaient dans ces impénétrables
+abris, y laissaient des sentiers. Toute la surface de la terre
+semblait un océan de verdure dorée, qu'émaillaient mille autres
+couleurs. Parmi les tiges fines et sèches de la haute herbe,
+croissaient des masses de bleuets, aux nuances bleues, rouges et
+violettes. Le genêt dressait en l'air sa pyramide de fleurs
+jaunes. Les petits pompons de trèfle blanc parsemaient l'herbage
+sombre, et un épi de blé, apporté là, Dieu sait d'où, mûrissait
+solitaire. Sous l'ombre ténue des brins d'herbe, glissaient en
+étendant le cou des perdrix à l'agile corsage. Tout l'air était
+rempli de mille chants d'oiseaux. Des éperviers planaient,
+immobiles, en fouettant l'air du bout de leurs ailes, et plongeant
+dans l'herbe des regards avides. De loin, l'on entendait les cris
+aigus d'une troupe d'oies sauvages qui volaient, comme une épaisse
+nuée, sur quelque lac perdu dans l'immensité des plaines. La
+mouette des steppes s'élevait, d'un mouvement cadencé, et se
+baignait voluptueusement dans les flots de l'azur; tantôt on ne la
+voyait plus que comme un point noir, tantôt elle resplendissait,
+blanche et brillante, aux rayons du soleil... ô mes steppes, que
+vous êtes belles!
+
+Nos voyageurs ne s'arrêtaient que pour le dîner. Alors toute leur
+suite, qui se composait de dix Cosaques, descendait de cheval. Ils
+détachaient des flacons en bois, contenant l'eau-de-vie, et des
+moitiés de calebasses servant de gobelets. On ne mangeait que du
+pain et du lard ou des gâteaux secs, et chacun ne buvait qu'un
+seul verre, car Tarass Boulba ne permettait à personne de
+s'enivrer pendant la route. Et l'on se remettait en marche pour
+aller tant que durait le jour. Le soir venu, la steppe changeait
+complètement d'aspect. Toute son étendue bigarrée s'embrasait aux
+derniers rayons d'un soleil ardent, puis bientôt s'obscurcissait
+avec rapidité et laissait voir la marche de l'ombre qui,
+envahissant la steppe, la couvrait de la nuance uniforme d'un vert
+obscur. Alors les vapeurs devenaient plus épaisses; chaque fleur,
+chaque herbe exhalait son parfum, et toute la steppe bouillonnait
+de vapeurs embaumées. Sur le ciel d'un azur foncé, s'étendaient de
+larges bandes dorées et roses, qui semblaient tracées négligemment
+par un pinceau gigantesque. Çà et là, blanchissaient des lambeaux
+de nuages, légers et transparents, tandis qu'une brise, fraîche et
+caressante comme les ondes de la mer, se balançait sur les pointes
+des herbes, effleurant à peine la joue du voyageur. Tout le
+concert de la journée s'affaiblissait, et faisait place peu à peu
+à un concert nouveau. Des gerboises à la robe mouchetée sortaient
+avec précaution de leurs gîtes, se dressaient sur les pattes de
+derrière, et remplissaient la steppe de leurs sifflements. Le
+grésillement des grillons redoublait de force, et parfois on
+entendait, venant d'un lac lointain, le cri du cygne solitaire,
+qui retentissait comme une cloche argentine dans l'air endormi. À
+l'entrée de la nuit, nos voyageurs s'arrêtaient au milieu des
+champs, allumaient un feu dont la fumée glissait obliquement dans
+l'espace, et, posant une marmite sur les charbons, faisaient cuire
+du gruau. Après avoir soupé, les Cosaques se couchaient par terre,
+laissant leurs chevaux errer dans l'herbe, des entraves aux pieds.
+Les étoiles de la nuit les regardaient dormir sur leurs caftans
+étendus. Ils pouvaient entendre le pétillement, le frôlement, tous
+les bruits du monde innombrable d'insectes qui fourmillaient dans
+l'herbe. Tous ces bruits, fondus dans le silence de la nuit,
+arrivaient harmonieux à l'oreille. Si quelqu'un d'eux se levait,
+toute la steppe se montrait à ses yeux diaprée par les étincelles
+lumineuses des vers luisants. Quelquefois la sombre obscurité du
+ciel s'éclairait par l'incendie des joncs secs qui croissent au
+bord des rivières et des lacs, et une longue rangée de cygnes
+allant au nord, frappés tout à coup d'une lueur enflammée,
+semblaient des lambeaux d'étoffes rouges volant à travers les
+airs.
+
+Nos voyageurs continuaient leur route sans aventure. Nulle part,
+autour d'eux, ils ne voyaient un arbre; c'était toujours la même
+steppe, libre, sauvage, infinie. Seulement, de temps à autre, dans
+un lointain profond, on distinguait la ligne bleuâtre des forêts
+qui bordent le Dniepr. Une seule fois, Tarass fit voir à ses fils
+un petit point noir qui s'agitait au loin:
+
+-- Voyez, mes enfants, dit-il, c'est un Tatar qui galope.
+
+En s'approchant, ils virent au-dessus de l'herbe une petite tête
+garnie de moustaches, qui fixa sur eux ses yeux à la fente mince
+et allongée, flaira l'air comme un chien courant, et disparut avec
+la rapidité d'une gazelle, après s'être convaincu que les Cosaques
+étaient au nombre de treize.
+
+-- Eh bien! enfants, voulez-vous essayer d'attraper le Tatar?
+Mais, non, n'essayez pas, vous ne l'atteindriez jamais; son cheval
+est encore plus agile que mon Diable.
+
+Cependant Boulba, craignant une embûche, crut-il devoir prendre
+ses précautions. Il galopa, avec tout son monde, jusqu'aux bords
+d'une petite rivière nommée la Tatarka, qui se jette dans le
+Dniepr. Tous entrèrent dans l'eau avec leurs montures, et ils
+nagèrent longtemps eu suivant le fil de l’eau, pour cacher leurs
+traces. Puis, après avoir pris pied sur l’autre rive, ils
+continuèrent leur route. Trois jours après, ils se trouvaient déjà
+proches de l'endroit qui était le but de leur voyage. Un froid
+subit rafraîchit l'air; ils reconnurent à cet indice la proximité
+du Dniepr. Voilà, en effet, qu'il miroite au loin, et se détache
+en bleu sur l'horizon. Plus la troupe s'approchait, plus le fleuve
+s'élargissait en roulant ses froides ondes; et bientôt il finit
+par embrasser la moitié de la terre qui se déroulait devant eux.
+Ils étaient arrivés à cet endroit de son cours où le Dniepr,
+longtemps resserré par les bancs de granit, achève de triompher de
+tous les obstacles, et bruit comme une mer, en couvrant les
+plaines conquises, où les îles dispersées au milieu de son lit
+refoulent ses flots encore plus loin sur les campagnes d'alentour.
+Les Cosaques descendirent de cheval, entrèrent dans un bac, et
+après une traversée de trois heures, arrivèrent à l'île Hortiza,
+où se trouvait alors la _setch_, qui changea si souvent de
+résidence. Une foule de gens se querellaient sur le bord avec les
+mariniers. Les Cosaques se remirent en selle; Tarass prit une
+attitude fière, serra son ceinturon, et fit glisser sa moustache
+entre ses doigts. Ses jeunes fils s'examinèrent aussi de la tête
+aux pieds avec une émotion timide, et tous ensemble entrèrent dans
+le faubourg qui précédait la _setch_ d'une demi-verste. À leur
+entrée, ils furent assourdis par le fracas de cinquante marteaux
+qui frappaient l'enclume dans vingt-cinq forges souterraines et
+couvertes de gazon. De vigoureux corroyeurs, assis sur leurs
+perrons, pressuraient des peaux de boeufs dans leurs fortes mains.
+Des marchands colporteurs se tenaient sous leurs tentes avec des
+tas de briquets, de pierres à feu, et de poudre à canon. Un
+Arménien étalait de riches pièces d'étoffe; un Tatar pétrissait de
+la pâte; un juif, la tête baissée, tirait de l'eau-de-vie d'un
+tonneau. Mais ce qui attira le plus leur attention, ce fut un
+Zaporogue qui dormait au beau milieu de la route, bras et jambes
+étendus. Tarass s'arrêta, plein d'admiration:
+
+-- Comme ce drôle s'est développé, dit-il en l'examinant. Quel
+beau corps d'homme!
+
+En effet, le tableau était achevé. Le Zaporogue s'était étendu en
+travers de la route comme un lion couché. Sa touffe de cheveux,
+fièrement rejetée en arrière, couvrait deux palmes de terrain à
+l'entour de sa tête. Ses pantalons de beau drap rouge avaient été
+salis de goudron, pour montrer le peu de cas qu'il en faisait.
+Après l'avoir admiré tout à son aise Boulba continua son chemin
+par une rue étroite, toute remplie de métiers faits en plein vent,
+et de gens de toutes nations qui peuplaient ce faubourg, semblable
+à une foire, par lequel était nourrie et vêtue la _setch_, qui ne
+savait que boire et tirer le mousquet.
+
+Enfin, ils dépassèrent le faubourg et aperçurent plusieurs huttes
+éparses, couvertes de gazon ou de feutre, à la mode tatare. Devant
+quelques-unes, des canons étaient en batterie. On ne voyait aucune
+clôture, aucune maisonnette avec son perron à colonnes de bois,
+comme il y en avait dans le faubourg. Un petit parapet en terre et
+une barrière que personne ne gardait, témoignaient de la
+prodigieuse insouciance des habitants. Quelques robustes
+Zaporogues, couchés sur le chemin, leurs pipes à la bouche, les
+regardèrent passer avec indifférence et sans remuer de place.
+Tarass et ses fils passèrent au milieu d'eux avec précaution, en
+leur disant:
+
+-- Bonjour, seigneurs!
+
+-- Et vous, bonjour, répondaient-ils.
+
+On rencontrait partout des groupes pittoresques. Les visages hâlés
+de ces hommes montraient qu'ils avaient souvent pris part aux
+batailles, et éprouvé toutes sortes de vicissitudes. Voilà la
+_setch_; voilà le repaire d'où s'élancent tant d'hommes fiers et
+forts comme des lions; voilà d'où sort la puissance cosaque pour
+se répandre sur toute l'Ukraine. Les voyageurs traversèrent une
+place spacieuse où s'assemblait habituellement le conseil. Sur un
+grand tonneau renversé, était assis un Zaporogue sans chemise; il
+la tenait à la main, et en raccommodait gravement les trous. Le
+chemin leur fut de nouveau barré par une troupe entière de
+musiciens, au milieu desquels un jeune Zaporogue, qui avait planté
+son bonnet sur l'oreille, dansait avec frénésie, en élevant les
+mains par-dessus sa tête. Il ne cessait de crier:
+
+-- Vite, vite, musiciens, plus vite. Thomas, n'épargne pas ton
+eau-de-vie aux vrais chrétiens.
+
+Et Thomas, qui avait l’oeil poché, distribuait de grandes cruches
+aux assistants. Autour du jeune danseur, quatre vieux Zaporogues
+trépignaient sur place, puis tout à coup se jetaient de côté,
+comme un tourbillon, jusque sur la tête des musiciens, puis,
+pliant les jambes, se baissaient jusqu'à terre, et, se redressant
+aussitôt, frappaient la terre de leurs talons d'argent. Le sol
+retentissait sourdement à l'entour, et l'air était rempli des
+bruits cadencés du _hoppak_ et du _tropak_[18]. Parmi tous ces
+Cosaques, il s'en trouvait un qui criait et qui dansait avec le
+plus de fougue. Sa touffe de cheveux volait à tous vents, sa large
+poitrine était découverte, mais il avait passé dans les bras sa
+pelisse d'hiver, et la sueur ruisselait sur son visage.
+
+-- Mais ôte donc ta pelisse, lui dit enfin Tarass; vois comme il
+fait chaud.
+
+-- C'est impossible, lui cria le Zaporogue.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- C'est impossible, je connais mon caractère; tout ce que j'ôte
+passe au cabaret.
+
+Le gaillard n'avait déjà plus de bonnet, plus de ceinture, plus de
+mouchoir brodé; tout cela était allé où il avait dit. La foule des
+danseurs grossissait de minute en minute; et l'on ne pouvait voir
+sans une émotion contagieuse toute cette foule se ruer à cette
+danse, la plus libre, la plus folle d'allure qu'on n’ait jamais
+vue dans le monde, et qui s'appelle, du nom de ses inventeurs, le
+_kasatchok_.
+
+-- Ah! si je n'étais pas à cheval, s'écria Tarass, je me serais
+mis, oui, je me serais mis à danser moi-même!
+
+Mais, cependant, commencèrent à se montrer dans la foule des
+hommes âgés, graves, respectés de toute la _setch_, qui avaient
+été plus d'une fois choisis pour chefs. Tarass retrouva bientôt un
+grand nombre de visages connus. Ostap et Andry entendaient à
+chaque instant les exclamations suivantes:
+
+-- Ah! c'est toi, Pétchéritza.
+
+-- Bonjour, Kosoloup.
+
+-- D'où viens tu, Tarass?
+
+-- Et toi, Doloto?
+
+-- Bonjour, Kirdiaga.
+
+-- Bonjour, Gousti.
+
+-- Je ne m'attendais pas à te voir, Rémen.
+
+Et tous ces gens de guerre, qui s'étaient rassemblés là des quatre
+coins de la grande Russie, s'embrassaient avec effusion, et l'on
+n'entendait que ces questions confuses:
+
+-- Que fait Kassian? Que fait Borodavka? Et Koloper? Et Pidzichok?
+
+Et Tarass Boulba recevait pour réponse qu'on avait pendu Borodavka
+à Tolopan, écorché vif Koloper à Kisikermen, et envoyé la tête de
+Pidzichok salée dans un tonneau jusqu'à Constantinople. Le vieux
+Boulba se mit à réfléchir tristement, et répéta maintes fois:
+
+-- C'étaient de bons Cosaques!
+
+
+CHAPITRE III
+
+Il y avait déjà plus d'une semaine que Tarass Boulba habitait la
+_setch_ avec ses fils. Ostap et Andry s'occupaient peu d'études
+militaires, car la _setch_ n'aimait pas à perdre le temps en vains
+exercices; la jeunesse faisait son apprentissage dans la guerre
+même, qui, pour cette raison, se renouvelait sans cesse. Les
+Cosaques trouvaient tout à fait oiseux de remplir par quelques
+études les rares intervalles de trêve; ils aimaient tirer au
+blanc, galoper dans les steppes et chasser à courre. Le reste du
+temps se donnait à leurs plaisirs, le cabaret et la danse. Toute
+la _setch_ présentait un aspect singulier; c'était comme une fête
+perpétuelle, comme une danse bruyamment commencée et qui
+n'arriverait jamais à sa fin. Quelques-uns s'occupaient de
+métiers, d'autres de petit commerce; mais la plus grande partie se
+divertissait du matin au soir, tant que la possibilité de le faire
+résonnait dans leurs poches, et que leur part de butin n'était pas
+encore tombée dans les mains de leurs camarades ou des
+cabaretiers. Cette fête continuelle avait quelque chose de
+magique. La _setch_ n'était pas un ramassis d'ivrognes qui
+noyaient leurs soucis dans les pots; c'était une joyeuse bande
+d'hommes insouciants et vivants dans une folle ivresse de gaieté.
+Chacun de ceux qui venaient là oubliait tout ce qui l'avait occupé
+jusqu'alors. On pouvait dire, suivant leur expression, qu'il
+crachait sur tout son passé, et il s'adonnait avec l'enthousiasme
+d'un fanatique aux charmes d'une vie de liberté menée en commun
+avec ses pareils, qui, comme lui, n'avaient plus ni parents, ni
+famille, ni maisons, rien que l'air libre et l'intarissable gaieté
+de leur âme. Les différents récits et dialogues qu'on pouvait
+recueillir de cette foule nonchalamment étendue par terre avaient
+quelquefois une couleur si énergique et si originale, qu'il
+fallait avoir tout le flegme extérieur d'un Zaporogue pour ne pas
+se trahir, même par un petit mouvement de la moustache: caractère
+qui distingue les Petits-Russiens des autres races slaves. La
+gaieté était bruyante, quelquefois à l'excès, mais les buveurs
+n'étaient pas entassés dans un _kabak_[19] sale et sombre, où
+l'homme s'abandonne à une ivresse triste et lourde. Là ils
+formaient comme une réunion de camarades d'école, avec la seule
+différence que, au lieu d'être assis sous la sotte férule d'un
+maître, tristement penchés sur des livres, ils faisaient des
+excursions avec cinq mille chevaux; au lieu de l'étroite prairie
+où ils avaient joué au ballon, ils avaient des steppes spacieuses,
+infinies, où se montrait, dans le lointain, le Tatar agile, ou
+bien le Turc grave et silencieux sous son large turban. Il y avait
+encore cette différence que, au lieu de la contrainte qui les
+rassemblait dans l'école, ils s'étaient volontairement réunis, en
+abandonnant père, mère, et le toit paternel. On trouvait là des
+gens qui, après avoir eu la corde autour du cou, et déjà voués à
+la pâle mort, avaient revu la vie dans toute sa splendeur;
+d'autres encore, pour qui un ducat avait été jusque-là une
+fortune, et dont on aurait pu, grâce aux juifs intendants,
+retourner les poches sans crainte d'en rien faire tomber. On y
+rencontrait des étudiants qui, n'ayant pu supporter les verges
+académiques, s'étaient enfuis de l'école, sans apprendre une
+lettre de l'alphabet, tandis qu'il y en avait d'autres qui
+savaient fort bien ce qu'étaient Horace, Cicéron et la République
+romaine. On y trouvait aussi des officiers polonais qui s'étaient
+distingués dans les armées du roi, et grand nombre de partisans,
+convaincus qu'il était indifférent de savoir où et pour qui l'on
+faisait la guerre, pourvu qu'on la fît, et parce qu'il est indigne
+d'un gentilhomme de ne pas faire la guerre. Beaucoup enfin
+venaient à la _setch_ uniquement pour dire qu'ils y avaient été,
+et qu'ils en étaient revenus chevaliers accomplis. Mais qui n'y
+avait-il pas? Cette étrange république répondait à un besoin du
+temps. Les amateurs de la vie guerrière, des coupes d'or, des
+riches étoffes, des ducats et des sequins pouvaient, en toute
+saison, y trouver de la besogne. Il n'y avait que les amateurs du
+beau sexe qui n'eussent rien à faire là, car aucune femme ne
+pouvait se montrer, même dans le faubourg de la _setch_. Ostap et
+Andry trouvaient très étrange de voir une foule de gens se rendre
+à la _setch_, sans que personne leur demandât qui ils étaient, ni
+d'où ils venaient. Ils y entraient comme s'ils fussent revenus à
+la maison paternelle, l'ayant quittée une heure avant. Le nouveau
+venu se présentait au _kochévoï_[20], et le dialogue suivant
+s'établissait d'habitude entre eux:
+
+-- Bonjour. Crois-tu en Jésus-Christ?
+
+-- J'y crois, répondait l'arrivant.
+
+-- Et à la Sainte Trinité?
+
+-- J'y crois de même.
+
+-- Vas-tu à l'église?
+
+-- J'y vais.
+
+-- Fais le signe de la croix.
+
+L'arrivant le faisait.
+
+-- Bien, reprenait le _kochévoï_, va au _kourèn_ qu'il te plaît de
+choisir.
+
+À cela se bornait la cérémonie de la réception.
+
+Toute la _setch_ priait dans la même église, prête à la défendre
+jusqu'à la dernière goutte de sang, bien que ces gens ne
+voulussent jamais entendre parler de carême et d'abstinence. Il
+n'y avait que des juifs, des Arméniens et des Tatars qui, séduits
+par l'appât du gain, se décidaient à faire leur commerce dans le
+faubourg, parce que les Zaporogues n'aimaient pas à marchander, et
+payaient chaque objet juste avec l'argent que leur main tirait de
+la poche. Du reste, le sort de ces commerçants avides était très
+précaire et très digne de pitié. Il ressemblait à celui des gens
+qui habitent au pied du Vésuve, car dès que les Zaporogues
+n'avaient plus d'argent, ils brisaient leurs boutiques et
+prenaient tout sans rien payer. La _setch_ se composait d'au moins
+soixante _kouréni_, qui étaient autant de petites républiques
+indépendantes, ressemblant aussi à des écoles d'enfants qui n'ont
+rien à eux, parce qu'on leur fournit tout. Personne, en effet, ne
+possédait rien; tout se trouvait dans les mains de l'_ataman_ du
+_kourèn_, qu'on avait l'habitude de nommer père (_batka_). Il
+gardait l'argent, les habits, les provisions, et jusqu'au bois de
+chauffage. Souvent un _kourèn_ se prenait de querelle avec un
+autre. Dans ce cas, la dispute se vidait par un combat à coups de
+poing, qui ne cessait qu'avec le triomphe d'un parti, et alors
+commençait une fête générale. Voilà quelle était cette _setch_ qui
+avait tant de charme pour les jeunes gens. Ostap et Andry se
+lancèrent avec toute la fougue de leur âge sur cette mer orageuse,
+et ils eurent bien vite oublié le toit paternel, et le séminaire,
+et tout ce qui les avait jusqu'alors occupés. Tout leur semblait
+nouveau, et les moeurs vagabondes de la _setch_, et les lois fort
+peu compliquées qui la régissaient, mais qui leur paraissaient
+encore trop sévères pour une telle république. Si un Cosaque
+volait quelque misère, c'était compté pour une honte sur toute
+l'association. On l'attachait, comme un homme déshonoré, à une
+sorte de colonne infâme, et, près de lui, l'on posait un gros
+bâton dont chaque passant devait lui donner un coup jusqu'à ce que
+mort s'ensuivît. Le débiteur qui ne payait pas était enchaîné à un
+canon, et il restait à cette attache jusqu'à ce qu'un camarade
+consentit à payer sa dette pour le délivrer; mais Andry fut
+surtout frappé par le terrible supplice qui punissait le
+meurtrier. On creusait une fosse profonde dans laquelle on
+couchait le meurtrier vivant, puis on posait sur son corps le
+cadavre du mort enfermé dans un cercueil, et on les couvrait tous
+les deux de terre. Longtemps après une exécution de ce genre,
+Andry fut poursuivi par l'image de ce supplice horrible, et
+l'homme enterré vivant sous le mort se représentait incessamment à
+son esprit.
+
+Les deux jeunes Cosaques se firent promptement aimer de leurs
+camarades. Souvent, avec d'autres membre du même _kourèn_, ou avec
+le _kourèn_ tout entier, ou même avec les _kouréni_ voisins, ils
+s'en allaient dans la steppe à la chasse des innombrables oiseaux
+sauvages, des cerfs, des chevreuils; ou bien ils se rendaient sur
+les bords des lacs et des cours d'eau attribués par le sort à leur
+_kourèn_, pour jeter leurs filets et ramasser de nombreuses
+provisions. Quoique ce ne fût pas précisément la vraie science du
+Cosaque, ils se distinguaient parmi les autres par leur courage et
+leur adresse. Ils tiraient bien au blanc, ils traversaient le
+Dniepr à la nage, exploit pour lequel un jeune apprenti était
+solennellement reçu dans le cercle des Cosaques. Mais le vieux
+Tarass leur préparait une autre sphère d'activité. Une vie si
+oisive ne lui plaisait pas; il voulait arriver à la véritable
+affaire. Il ne cessait de réfléchir sur la manière dont on
+pourrait décider la _setch_ à quelque hardie entreprise, où un
+chevalier pût se montrer ce qu'il est. Un jour, enfin, il alla
+trouver le _kochévoï_, et lui dit sans préambule:
+
+-- Eh bien, _kochévoï_, il serait temps que les Zaporogues
+allassent un peu se promener.
+
+-- Il n'y a pas où se promener, répondit le _kochévoï_ en ôtant de
+sa bouche une petite pipe, et en crachant de côté.
+
+-- Comment, il n'y a pas où? On peut aller du côté des Turcs, ou
+du côté des Tatars.
+
+-- On ne peut ni du côté des Turcs, ni du côté des Tatars,
+répondit le _kochévoï_ en remettant, d'un grand sang-froid, sa
+pipe entre ses dents.
+
+-- Mais pourquoi ne peut-on pas?
+
+-- Parce que... nous avons promis la paix au sultan.
+
+-- Mais c'est un païen, dit Boulba; Dieu et la sainte Écriture
+ordonnent de battre les païens.
+
+-- Nous n'en avons pas le droit. Si nous n'avions pas juré sur
+notre religion, peut-être serait-ce possible. Mais maintenant,
+non, c'est impossible.
+
+-- Comment, impossible! Voilà que tu dis que nous n'avons pas le
+droit; et moi j'ai deux fils, jeunes tous les deux, qui n'ont
+encore été ni l'un ni l'autre à la guerre. Et voilà que tu dis que
+nous n'avons pas le droit, et voilà que tu dis qu'il ne faut pas
+que les Zaporogues aillent à la guerre!
+
+-- Non, ça ne convient pas.
+
+-- Il faut donc que la force cosaque se perde inutilement; il faut
+donc qu'un homme périsse comme un chien sans avoir fait une bonne
+oeuvre, sans s'être rendu utile à son pays et à la chrétienté?
+Pourquoi donc vivons-nous? Pourquoi diable vivons-nous? Voyons,
+explique-moi cela. Tu es un homme sensé, ce n’est pas pour rien
+qu'on t'a fait _kochévoï_. Dis-moi, pourquoi, pourquoi vivons-
+nous?
+
+Le _kochévoï_ fit attendre sa réponse. C'était un Cosaque obstiné.
+Après s'être tu longtemps, il finit par dire:
+
+-- Et cependant, il n'y aura pas de guerre.
+
+-- Il n'y aura pas de guerre? demanda de nouveau Tarass.
+
+-- Non.
+
+-- Il ne faut plus y penser?
+
+-- Il ne faut plus y penser.
+
+-- Attends, se dit Boulba, attends, tête du diable, tu auras de
+mes nouvelles.
+
+Et il le quitta, bien décidé à se venger.
+
+Après s'être concerté avec quelques-uns de ses amis, il invita
+tout le monde à boire. Les Cosaques, un peu ivres, s'en allèrent
+tous sur la place, où se trouvaient, attachées à des poteaux, les
+timbales qu'on frappait pour réunir le conseil. N'ayant pas trouvé
+les baguettes que gardait chez lui le timbalier, ils saisirent
+chacun un bâton, et se mirent à frapper sur les timbales. L'homme
+aux baguettes arriva le premier; c'était un gaillard de haute
+taille, qui n'avait plus qu'un oeil, et non fort éveillé.
+
+-- Qui ose battre l'appel? décria-t-il.
+
+-- Tais-toi, prends tes baguettes, et frappe quand on te
+l'ordonne, répondirent les Cosaques avinés.
+
+Le timbalier tira de sa poche ses baguettes qu'il avait prises
+avec lui, sachant bien comment finissaient d'habitude de pareilles
+aventures. Les timbales résonnèrent, et bientôt des masses noires
+de Cosaques se précipitèrent sur la place, pressés comme des
+frelons dans une ruche. Tous se mirent en rond, et après le
+troisième roulement des timbales, se montrèrent enfin les chefs, à
+savoir le _kochévoï_ avec la massue, signe de sa dignité, le juge
+avec le sceau de l'armée, le greffier avec son écritoire et
+_l'ïésaoul_ avec son long bâton. Le kockévoï et les autres chefs
+ôtèrent leurs bonnets pour saluer humblement les Cosaques qui se
+tenaient fièrement les mains sur les hanches.
+
+-- Que signifie cette réunion, et que désirez-vous, seigneurs?
+demanda le _kochévoï_.
+
+Les cris et les imprécations l'empêchèrent de continuer.
+
+-- Dépose ta massue, fils du diable; dépose ta massue, nous ne
+voulons plus de toi, s'écrièrent des voix nombreuses.
+
+Quelques _kouréni_, de ceux qui n'avaient pas bu, semblaient être
+d'un avis contraire. Mais bientôt, ivres ou sobres, tous
+commencèrent à coups de poing, et la bagarre devint générale.
+
+Le _kochévoï_ avait eu un moment l'intention de parler; mais,
+sachant bien que cette foule furieuse et sans frein, pouvait
+aisément le battre jusqu'à mort, ce qui était souvent arrivé dans
+des cas pareils, il salua très bas, déposa sa massue, et disparut
+dans la foule.
+
+-- Nous ordonnez-vous, seigneurs, de déposer aussi les insignes de
+nos charges? demandèrent le juge, le greffier et l'_ïésaoul_ prêts
+à laisser à la première injonction le sceau, l'écritoire et le
+bâton blanc.
+
+-- Non, restez, s'écrièrent des voix parties de la foule. Nous ne
+voulions chasser que le _kochévoï_, parce qu'il n'est qu'une
+femme, et qu'il nous faut un homme pour _kochévoï_.
+
+-- Qui choisirez-vous maintenant? demandèrent les chefs.
+
+-- Prenons Koukoubenko, s'écrièrent quelques-uns.
+
+-- Nous ne voulons pas de Koukoubenko répondirent les autres. Il
+est trop jeune; le lait de sa nourrice ne lui a pas encore séché
+sur les lèvres.
+
+-- Que Chilo soit notre _ataman_! s'écrièrent d'autres voix;
+faisons de Chilo un _kochévoï_.
+
+-- Un _chilo_[21] dans vos dos, répondit la foule jurant. Quel
+Cosaque est-ce, celui qui est parvenu en se faufilant comme un
+Tatar? Au diable l'ivrogne Chilo!
+
+-- Borodaty! choisissons Borodaty!
+
+-- Nous ne voulons pas de Borodaty; au diable Borodaty!
+
+-- Criez Kirdiaga, chuchota Tarass Boulba à l’oreille de ses
+affidés.
+
+-- Kirdiaga, Kirdiaga! s'écrièrent-ils.
+
+-- Kirdiaga! Borodaty! Borodaty! Kirdiaga! Chilo! Au diable Chilo!
+Kirdiaga!»
+
+Les candidats dont les noms étaient ainsi proclamés sortirent tous
+de la foule, pour ne pas laisser croire qu'ils aidaient par leur
+influence à leur propre élection.
+
+«Kirdiaga! Kirdiaga!» Ce nom retentissait plus fort que les
+autres. «Borodaty!» répondait-on. La question fut jugée à coups de
+poing, et Kirdiaga triompha.
+
+-- Amenez Kirdiaga, s'écria-t-on aussitôt.
+
+Une dizaine de Cosaques quittèrent la foule. Plusieurs d'entre eux
+étaient tellement ivres, qu'ils pouvaient à peine se tenir sur
+leurs jambes. Ils se rendirent tous chez Kirdiaga, pour lui
+annoncer qu'il venait d'être élu. Kirdiaga, vieux Cosaque très
+madré, était rentré depuis longtemps dans sa hutte, et faisait
+mine de ne rien savoir de ce qui se passait.
+
+-- Que désirez-vous, seigneur? demanda-t-il.
+
+-- Viens; on t'a fait _kochévoï_.
+
+-- Prenez pitié de moi, seigneurs. Comment est-il possible que je
+sois digne d'un tel honneur? Quel _kochévoï_ ferais-je? je n'ai
+pas assez de talent pour remplir une pareille dignité. Comme si
+l'on ne pouvait pas trouver meilleur que moi dans toute l'armée.
+
+-- Va donc, va donc, puisqu'on te le dit, lui répliquèrent les
+Zaporogues.
+
+Deux d'entre eux le saisirent sous les bras, et, malgré sa
+résistance, il fut amené de force sur la place, bourré de coups de
+poing dans le dos, et accompagné de jurons et d'exhortations:
+
+-- Allons, ne recule pas, fils du diable! accepte, chien,
+l'honneur qu'on t'offre.
+
+Voilà de quelle façon Kirdiaga fut amené dans le cercle des
+Cosaques.
+
+-- Eh bien! seigneurs, crièrent à pleine voix ceux qui l'avaient
+amené, consentez-vous à ce que ce Cosaque devienne notre
+_kochévoï_?
+
+-- Oui! oui! nous consentons tous, tous! répondit la foule; et
+l'écho de ce cri unanime retentit longtemps dans la plaine.
+
+L'un des chefs prit la massue et la présenta au nouveau
+_kochévoï_. Kirdiaga, d'après la coutume, refusa de l'accepter. Le
+chef la lui présenta une seconde fois; Kirdiaga la refusa encore,
+et ne l'accepta qu'à la troisième présentation. Un long cri de
+joie s'éleva dans la foule, et fit de nouveau retentir toute la
+plaine. Alors, du milieu du peuple, sortirent quatre vieux
+Cosaques à moustaches et cheveux grisonnants (il n'y en avait pas
+de très vieux à la _setch_, car jamais Zaporogue ne mourut de mort
+naturelle); chacun d'eux prit une poignée de terre, que de longues
+pluies avaient changée en boue, et l'appliqua sur la tête de
+Kirdiaga. La terre humide lui coula sur le front, sur les
+moustaches et lui salit tout le visage. Mais Kirdiaga demeura
+parfaitement calme, et remercia les Cosaques de l'honneur qu'ils
+venaient de lui faire. Ainsi se termina cette élection bruyante
+qui, si elle ne contenta nul autre, combla de joie le vieux
+Boulba; en premier lieu, parce qu'il s'était vengé de l'ancien
+_kochévoï_, et puis, parce que Kirdiaga son vieux camarade, avait
+fait avec lui les mêmes expéditions sur terre et sur mer, et
+partagé les mêmes travaux, les mêmes dangers. La foule se dissipa
+aussitôt pour aller célébrer l'élection, et un festin universel
+commença, tel que jamais les fils de Tarass n’en avaient vu de
+pareil. Tous les cabarets furent mis au pillage; les Cosaques
+prenaient sans payer la bière, l'eau-de-vie et l'hydromel. Les
+cabaretiers s'estimaient heureux d'avoir la vie sauve. Toute la
+nuit se passa en cris et en chansons qui célébraient la gloire des
+Cosaques; et la lune vit, toute la nuit, se promener dans les rues
+des troupes de musiciens avec leurs _bandoura_s et leurs
+_balalaïkas_[22], et des chantres d'église qu'on entretenait dans
+la _setch_ pour chanter les louanges de Dieu et celles des
+Cosaques. Enfin, le vin et la fatigue vainquirent tout le monde.
+Peu à, peu toutes les rues se jonchèrent d'hommes étendus. Ici,
+c'était un Cosaque qui, attendri, éploré, se pendait au cou de son
+camarade, et tous deux tombaient embrassés. Là, tout un groupe
+était renversé pêle-mêle. Plus loin, un ivrogne choisissait
+longtemps une place pour se coucher, et finissait par s'étendre
+sur une pièce de bois. Le dernier, le plus fort de tous, marcha
+longtemps, en trébuchant sur les corps et en balbutiant des
+paroles incohérentes; mais enfin il tomba comme les autres, et
+toute la _setch_ s'endormit.
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Dès le lendemain, Tarass Boulba se concertait avec le nouveau
+_kochévoï_, pour savoir comment l'on pourrait décider les
+Zaporogues à une résolution. Le _kochévoï_ était un Cosaque fin et
+rusé qui connaissait bien ses Zaporogues. Il commença par dire:
+
+-- C'est impossible de violer le serment, c'est impossible.
+
+Et puis, après un court silence, il reprit:
+
+-- Oui, c'est possible. Nous ne violerons pas le serment, mais
+nous inventerons quelque chose. Seulement faites en sorte que le
+peuple se rassemble, non sur mon ordre, mais par sa propre
+volonté. Vous savez bien comment vous y prendre; et moi, avec les
+anciens, nous accourrons aussitôt sur la place comme si nous ne
+savions rien.
+
+Une heure ne s'était pas passée depuis leur entretien, quand les
+timbales résonnèrent de nouveau. La place fut bientôt couverte
+d'un million de bonnets cosaques. On commença à se faire des
+questions:
+
+-- Quoi?... Pourquoi?... Qu'a-t-on à battre les timbales?
+
+Personne ne répondait. Peu à peu, néanmoins, on entendit dans la
+foule les propos suivants:
+
+-- La force cosaque périt à ne rien faire... Il n'y a pas de
+guerre, pas d'entreprise... Les anciens sont des fainéants; ils ne
+voient plus, la graisse les aveugle. Non, il n'y a pas de justice
+au monde.
+
+Les autres Cosaques écoutaient en silence, et ils finirent par
+répéter eux-mêmes:
+
+-- Effectivement, il n'y a pas du tout de justice au monde.
+
+Les anciens paraissaient fort étonnés de pareils discours. Enfin
+le _kochévoï_ s'avança, et dit:
+
+-- Me permettez-vous de parler, seigneurs Zaporogues?
+
+-- Parle.
+
+-- Mon discours, seigneurs, sera fait en considération de ce que
+la plupart d'entre vous, et vous le savez sans doute mieux que
+moi, doivent tant d'argent aux juifs des cabarets et à leurs
+camarades, qu'aucun diable ne fait plus crédit. Puis, ensuite, mon
+discours sera fait en considération de ce qu'il y a parmi nous
+beaucoup de jeunes gens qui n'ont jamais vu la guerre de près,
+tandis qu'un jeune homme, vous le savez vous-mêmes, seigneurs, ne
+peut exister sans la guerre. Quel Zaporogue est-ce, s'il n'a
+jamais battu de païen?
+
+-- Il parle bien, pensa Boulba.
+
+-- Ne croyez pas cependant, seigneurs, que je dise tout cela pour
+violer la paix. Non, que Dieu m'en garde! je ne dis cela que comme
+cela. En outre, le temple du Seigneur, chez nous, est dans un tel
+état que c'est pêcher de dire ce qu'il est. Il y a déjà bien des
+années que, par la grâce du Seigneur, la _setch_ existe; et
+jusqu'à présent, non seulement le dehors de l'église, mais les
+saintes images de l'intérieur n'ont pas le moindre ornement.
+Personne ne songe même à leur faire battre une robe d'argent[23].
+Elles n'ont reçu que ce que certains Cosaques leur ont laissé par
+testament. Il est vrai que ces dons-là étaient bien peu de chose,
+car ceux qui les ont faits avaient de leur vivant bu tout leur
+avoir. De façon que je ne fais pas de discours pour vous décider à
+la guerre contre les Turcs, parce que nous avons promis la paix au
+sultan, et que ce serait un grand péché de se dédire, attendu que
+nous avons juré sur notre religion.
+
+-- Que diable embrouille-t-il? se dit Boulba.
+
+-- Vous voyez, seigneurs, qu'il est impossible de commencer la
+guerre; l'honneur des chevaliers ne le permet pas. Mais voici ce
+que je pense, d'après mon pauvre esprit. Il faut envoyer les
+jeunes gens sur des canots, et qu'ils écument un peu les côtes de
+l'Anatolie. Qu'en pensez-vous, seigneurs?
+
+-- Conduis-nous, conduis-nous tous? s'écria la foule de tous
+côtés. Nous sommes tous prêts à périr pour la religion.
+
+Le _kochévoï_ s'épouvanta; il n'avait nullement l'intention de
+soulever toute la _setch_; il lui semblait dangereux de rompre la
+paix.
+
+-- Permettez-moi, seigneurs, de parler encore.
+
+-- Non, c'est assez, s'écrièrent les Zaporogues; tu ne diras rien
+de mieux que ce que tu as dit.
+
+-- Si c'est ainsi, il sera fait comme vous le désirez. Je suis le
+serviteur de votre volonté. C'est une chose connue et la sainte
+Écriture le dit, que la voix du peuple est la voix de Dieu. Il est
+impossible d'imaginer jamais rien de plus sensé que ce qu'a
+imaginé le peuple; mais voilà ce qu'il faut que je vous dise. Vous
+savez, seigneurs, que le sultan ne laissera pas sans punition le
+plaisir que les jeunes gens se seront donné; et nos forces eussent
+été prêtes, et nous n'eussions craint personne. Et pendant notre
+absence, les Tatars peuvent nous attaquer. Ce sont les chiens des
+Turcs; ils n'osent pas vous prendre en face, ils n'entrent pas
+dans la maison tant que le maître l'occupe; mais ils vous mordent
+les talons par derrière, et de façon à faire crier. Et puis, s'il
+faut dire la vérité, nous n'avons pas assez de canots en réserve,
+ni assez de poudre pour que nous puissions tous partir. Du reste,
+je suis prêt à faire ce qui vous convient, je suis le serviteur de
+votre volonté.
+
+Le rusé _kochévoï_ se tut. Les groupes commencèrent à
+s'entretenir; les _atamans_ des _kouréni_ entrèrent en conseil.
+Par bonheur, il n'y avait pas beaucoup de gens ivres dans la
+foule, et les Cosaques se décidèrent à suivre le prudent avis de
+leur chef.
+
+Quelques-uns d'entre eux passèrent aussitôt sur la rive du Dniepr,
+et allèrent fouiller le trésor de l'armée, là où, dans des
+souterrains inabordables, creusés sous l'eau et sous les joncs, se
+cachait l'argent de la _setch_, avec les canons et les armes pris
+à l'ennemi. D'autres s'empressèrent de visiter les canots et de
+les préparer pour l'expédition. En un instant, le rivage se
+couvrit d'une foule animée. Des charpentiers arrivaient avec leurs
+haches; de vieux Cosaques hâlés, aux moustaches grises, aux
+épaules larges, aux fortes jambes, se tenaient jusqu'aux genoux
+dans l'eau, les pantalons retroussés, et tiraient les canots avec
+des cordes pour les mettre à flot. D'autres traînaient des poutres
+sèches et des pièces de bois. Ici, l'on ajustait des planches à un
+canot; là, après l’avoir renversé la quille en l'air, on le
+calfatait avec du goudron; plus loin, on attachait aux deux flancs
+du canot, d'après la coutume cosaque, de longues bottes de joncs,
+pour empêcher les vagues de la mer de submerger cette frêle
+embarcation. Des feux étaient allumés sur tout le rivage. On
+faisait bouillir la poix dans des chaudrons de cuivre. Les
+anciens, les expérimentés, enseignaient aux jeunes. Des cris
+d'ouvriers et les bruits de leur ouvrage retentissaient de toutes
+parts. La rive entière du fleuve se mouvait et vivait.
+
+Dans ce moment, un grand bac se montra en vue du rivage. La foule
+qui l'encombrait faisait de loin des signaux. C'étaient des
+Cosaques couverts de haillons. Leurs vêtements déguenillés
+(plusieurs d'entre eux n'avaient qu'une chemise et une pipe)
+montraient qu'ils venaient d'échapper à quelque grand malheur, ou
+qu'ils avaient bu jusqu'à leur défroque. L'un d'eux, petit, trapu,
+et qui pouvait avoir cinquante ans, se détacha de la foule, et
+vint se placer sur l'avant du bac. Il criait plus fort et faisait
+des gestes plus énergiques que tous les autres; mais le bruit des
+travailleurs à l'oeuvre empêchait d'entendre ses paroles.
+
+-- Qu'est-ce qui vous amène?» demanda enfin le _kochévoï_, quand
+le bac toucha la rive.
+
+Tous les ouvriers suspendirent leurs travaux, cessèrent le bruit,
+et regardèrent dans une silencieuse attente, en soulevant leurs
+haches ou leurs rabots.
+
+-- Un malheur, répondit le petit Cosaque de l'avant.
+
+-- Quel malheur?
+
+-- Me permettez-vous de parler, seigneurs Zaporogues?
+
+-- Parle.
+
+-- Ou voulez-vous plutôt rassembler un conseil?
+
+-- Parle, nous sommes tous ici.
+
+Et la foule se réunit en un seul groupe.
+
+-- Est-ce que vous n'avez rien entendu dire de ce qui se passe
+dans l'Ukraine?
+
+-- Quoi? demanda un des _atamans_ de _kourèn_.
+
+-- Quoi? reprit l'autre; il paraît que les Tatars vous ont bouché
+les oreilles avec de la colle pour que vous n'ayez rien entendu.
+
+-- Parle donc, que s'y fait-il?
+
+-- Il s'y fait des choses comme il ne s'en est jamais fait depuis
+que nous sommes au monde et que nous avons reçu le baptême.
+
+-- Mais, dis donc ce qui s'y fait, fils de chien, s'écria de la
+foule quelqu'un qui avait apparemment perdu patience.
+
+-- Il s'y fait que les saintes églises ne sont plus à nous.
+
+-- Comment, plus à nous?
+
+-- On les a données à bail aux juifs, et si on ne paye pas le juif
+d'avance, il est impossible de dire la messe.
+
+-- Qu'est-ce que tu chantes là?
+
+-- Et si l'infâme juif ne met pas, avec sa main impure, un petit
+signe sur l'hostie, il est impossible de la consacrer.
+
+-- Il ment, seigneurs et frères, comment se peut-il qu'un juif
+impur mette un signe sur la sainte hostie?...
+
+-- Écoutez, je vous en conterai bien d'autres. Les prêtres
+catholiques (_kseunz_) ne vont pas autrement, dans l'Ukraine,
+qu'en _tarataïka_[24]. Ce ne serait pas un mal, mais voilà ce qui
+est un mal, c'est qu'au lieu de chevaux, on attelle des chrétiens
+de la bonne religion[25]. Écoutez, écoutez, je vous en conterai
+bien d'autres. On dit que les juives commencent à se faire des
+jupons avec les chasubles de nos prêtres. Voilà ce qui se fait
+dans l'Ukraine, seigneurs. Et vous, vous êtes tranquillement
+établis dans la _setch_, vous buvez, vous ne faites rien, et, à ce
+qu'il paraît, les Tatars vous ont fait si peur, que vous n'avez
+plus d'yeux ni d'oreilles, et que vous n'entendez plus parler de
+ce qui se passe dans le monde.
+
+-- Arrête, arrête, interrompit le _kochévoï_ qui s'était tenu
+jusque-là immobile et les yeux baissés, comme tous les Zaporogues,
+qui, dans les grandes occasions, ne s'abandonnaient jamais au
+premier élan, mais se taisaient pour rassembler en silence toutes
+les forces de leur indignation. Arrête, et moi, je dirai une
+parole. Et vous donc, vous autres, que le diable rosse vos pères!
+que faisiez-vous? N'aviez-vous pas de sabres, par hasard? Comment
+avez-vous permis une pareille abomination?
+
+-- Comment nous avons permis une pareille abomination? Et vous,
+auriez-vous mieux fait quand il y avait cinquante mille hommes des
+seuls Polonais? Et puis, il ne faut pas déguiser notre péché, il y
+avait aussi des chiens parmi les nôtres, qui ont accepté leur
+religion.
+
+-- Et que faisait votre _hetman_? que faisaient vos _polkovniks_?
+
+-- Ils ont fait de telles choses que Dieu veuille nous en
+préserver.
+
+-- Comment?
+
+-- Voilà comment: notre _hetman_ se trouve maintenant à Varsovie
+rôti dans un boeuf de cuivre, et les têtes de nos _polkovniks_ se
+sont promenées avec leurs mains dans toutes les foires pour être
+montrées au peuple. Voilà ce qu'ils ont fait.
+
+Toute la foule frissonna. Un grand silence s'établit sur le rivage
+entier, semblable à celui qui précède les tempêtes. Puis, tout à
+coup, les cris, les paroles confuses éclatèrent de tous côtés.
+
+-- Comment! que les juifs tiennent à bail les églises chrétiennes!
+que les prêtres attellent des chrétiens au brancard! Comment!
+permettre de pareils supplices sur la terre russe, de la part de
+maudits schismatiques! Qu'on puisse traiter ainsi les _polkovniks_
+et les _hetman_s! non, ce ne sera pas, ce ne sera pas.
+
+Ces mots volaient de côté et d'autre, Les Zaporogues commençaient
+à se mettre en mouvement. Ce n'était pas l'agitation d'un peuple
+mobile. Ces caractères lourds et forts ne s'enflammaient pas
+promptement; mais une fois échauffés, ils conservaient longtemps
+et obstinément leur flamme intérieure.
+
+-- Pendons d'abord tous les juifs, s'écrièrent des voix dans la
+foule; qu'ils ne puissent plus faire de jupes à leurs juives avec
+les chasubles des prêtres! qu'ils ne mettent plus de signes sur
+les hosties! noyons toute cette canaille dans le Dniepr!
+
+Ces mots prononcés par quelques-uns volèrent de bouche en bouche
+aussi rapidement que brille l'éclair, et toute la foule se
+précipita sur le faubourg avec l'intention d'exterminer tous les
+juifs.
+
+Les pauvres fils d'Israël ayant perdu, dans leur frayeur, toute
+présence d'esprit, se cachaient dans des tonneaux vides, dans les
+cheminées, et jusque sous les jupes de leurs femmes. Mais les
+Cosaques savaient bien les trouver partout.
+
+-- Sérénissimes seigneurs, s'écriait un juif long et sec comme un
+bâton, qui montrait du milieu de ses camarades sa chétive figure
+toute bouleversée par la peur; sérénissimes seigneurs, permettez-
+nous de vous dire un mot, rien qu'un mot. Nous vous dirons une
+chose comme vous n'en avez jamais entendue, une chose de telle
+importance, qu'on ne peut pas dire combien elle est importante.
+
+-- Voyons, parlez, dit Boulba, qui aimait toujours à entendre
+l'accusé.
+
+-- Excellentissimes seigneurs, dit le juif, on n'a jamais encore
+vu de pareils seigneurs, non, devant Dieu, jamais. Il n'y a pas eu
+au monde d'aussi nobles, bons et braves seigneurs.
+
+Sa voix s'étouffait et mourait d'effroi.
+
+-- Comment est-ce possible que nous pensions mal des Zaporogues?
+Ce ne sont pas les nôtres qui sont les fermiers d'églises dans
+l'Ukraine; non, devant Dieu, ce ne sont pas les nôtres. Ce ne sont
+pas même des juifs; le diable sait ce que c'est. C'est une chose
+sur laquelle il ne faut que cracher, et la jeter ensuite. Ceux-ci
+vous diront la même chose. N'est-ce pas, Chleuma? n'est-ce pas,
+Chmoul?
+
+-- Devant Dieu, c'est bien vrai, répondirent de la foule Chleuma
+et Chmoul, tous deux vêtus d'habits en lambeaux, et blêmes comme
+du plâtre.
+
+-- Jamais encore, continua le long juif, nous n'avons eu de
+relations avec l'ennemi, et nous ne voulons rien avoir à faire
+avec les catholiques. Qu'ils voient le diable en songe! nous
+sommes comme des frères avec les Zaporogues.
+
+-- Comment! que les Zaporogues soient vos frères! s'écria
+quelqu'un de la foule. Jamais, maudits juifs. Au Dniepr, cette
+maudite canaille!
+
+Ces mots servirent de signal. On empoigna les juifs, et on
+commença à les lancer dans le fleuve. Des cris plaintifs
+s'élevaient de tous côtés; mais les farouches Zaporogues ne
+faisaient que rire en voyant les grêles jambes des juifs,
+chaussées de bas et de souliers, s'agiter dans les airs. Le pauvre
+orateur, qui avait attiré un si grand désastre sur les siens et
+sur lui-même, s'arracha de son caftan, par lequel on l'avait déjà
+saisi, en petite camisole étroite et de toutes couleurs, embrassa
+les pieds de Boulba, et se mit à le supplier d'une voix
+lamentable.
+
+-- Magnifique et sérénissime seigneur, j'ai connu votre frère, le
+défunt Doroch. C'était un vrai guerrier, la fleur de la
+chevalerie. Je lui ai prêté huit cents sequins pour se racheter
+des Turcs.
+
+-- Tu as connu mon frère? lui dit Tarass.
+
+-- Je l'ai connu, devant Dieu. C'était un seigneur très généreux.
+
+-- Et comment te nomme-t-on?
+
+-- Yankel.
+
+-- Bien, dit Tarass.
+
+Puis, après avoir réfléchi:
+
+-- Il sera toujours temps de pendre le juif, dit-il aux Cosaques.
+Donnez-le-moi pour aujourd'hui.
+
+Ils y consentirent. Tarass le conduisit à ses chariots près
+desquels se tenaient ses Cosaques.
+
+-- Allons, fourre-toi sous ce chariot, et ne bouge plus. Et vous,
+frères, ne laissez pas sortir le juif.
+
+Cela dit, il s'en alla sur la place, où la foule s'était dès
+longtemps rassemblée. Tout le monde avait abandonné le travail des
+canots, car ce n'était pas une guerre maritime qu'ils allaient
+faire, mais une guerre de terre ferme. Au lieu de chaloupes et de
+rames, il leur fallait maintenant des chariots et des coursiers. À
+cette heure, chacun voulait se mettre en campagne, les vieux comme
+les jeunes; et tous d'après le consentement des anciens, le
+_kochévoï_ et les _atamans_ des _kouréni_, avaient résolu de
+marcher droit sur la Pologne, pour venger toutes leurs offenses,
+l'humiliation de la religion et de la gloire cosaque, pour
+ramasser du butin dans les villes ennemies, brûler les villages et
+les moissons, faire enfin retentir toute la steppe du bruit de
+leurs hauts faits. Tous s'armaient. Quant au _kochévoï_, il avait
+grandi de toute une palme. Ce n'était plus le serviteur timide des
+caprices d'un peuple voué à la licence; c'était un chef dont la
+puissance n'avait pas de bornes, un despote qui ne savait que
+commander et se faire obéir. Tous les chevaliers tapageurs et
+volontaires se tenaient immobiles dans les rangs, la tête
+respectueusement baissée, et n'osant lever les regards, pendant
+qu'il distribuait ses ordres avec lenteur, sans colère, sans cri,
+comme un chef vieilli dans l'exercice du pouvoir, et qui
+n'exécutait pas pour la première fois des projets longuement
+mûris.
+
+-- Examinez bien si rien ne vous manque, leur disait-il; préparez
+vos chariots, essayez vos armes; ne prenez pas avec vous trop
+d'habillements. Une chemise et deux pantalons pour chaque Cosaque,
+avec un pot de lard et d'orge pilée. Que personne n'emporte
+davantage. Il y aura des effets et des provisions dans les
+bagages. Que chaque Cosaque emmène une paire de chevaux. Il faut
+prendre aussi deux cents paires de boeufs; ils nous seront
+nécessaires dans les endroits marécageux et au passage des
+rivières. Mais de l'ordre surtout, seigneurs, de l'ordre. Je sais
+qu'il y a des gens parmi vous qui, si Dieu leur envoie du butin,
+se mettent à déchirer les étoffes de soie pour s'en faire des bas.
+Abandonnez cette habitude du diable; ne vous chargez pas de
+jupons; prenez seulement les armes, quand elles sont bonnes, ou
+les ducats et l'argent, car cela tient peu de place et sert
+partout. Mais que je vous dise encore une chose, seigneurs: si
+quelqu'un de vous s'enivre à la guerre, je ne le ferai pas même
+juger. Je le ferai traîner comme un chien jusqu'aux chariots, fût-
+il le meilleur Cosaque de l'armée; et là il sera fusillé comme un
+chien, et abandonné sans sépulture aux oiseaux. Un ivrogne, à la
+guerre, n'est pas digne d'une sépulture chrétienne. Jeunes gens,
+en toutes choses écoutez les anciens. Si une balle vous frappe, si
+un sabre vous écorche la tête ou quelque autre endroit, n'y faites
+pas grande attention; jetez une charge de poudre dans un verre
+d'eau-de-vie, avalez cela d'un trait, et tout passera. Vous
+n'aurez pas même de fièvre. Et si la blessure n'est pas trop
+profonde, mettez-y tout bonnement de la terre, après l'avoir
+humectée de salive sur la main. À l'oeuvre, à l'oeuvre, enfants!
+hâtez-vous sans vous presser.
+
+Ainsi parlait le _kochévoï_, et dès qu'il eut fini son discours,
+tous les Cosaques se mirent à la besogne. La _setch_ entière
+devint sobre; on n'aurait pu y rencontrer un seul homme ivre, pas
+plus que s'il ne s'en fût jamais trouvé parmi les Cosaques. Les
+uns réparaient les cercles des roues ou changeaient les essieux
+des chariots; les autres y entassaient des armes ou des sacs de
+provisions; d'autres encore amenaient les chevaux et les boeufs.
+De toutes parts retentissaient le piétinement des bêtes de somme,
+le bruit des coups d'arquebuse tirés à la cible, le choc des
+sabres contre les éperons, les mugissements des boeufs, les
+grincements des chariots chargés, et les voix d'hommes parlant
+entre eux ou excitant leurs chevaux.
+
+Bientôt le _tabor_[26] des Cosaques s'étendit en une longue file,
+se dirigeant vers la plaine. Celui qui aurait voulu parcourir tout
+l'espace compris entre la tête et la queue du convoi aurait eu
+longtemps à courir. Dans la petite église en bois, le pope
+récitait la prière du départ; il aspergea toute la foule d'eau
+bénite, et chacun, en passant, vint baiser la croix. Quand le
+_tabor_ se mit en mouvement, et s'éloigna de la _setch_, tous les
+Cosaques se retournèrent:
+
+-- Adieu, notre mère, dirent-ils d'une commune voix, que Dieu te
+garde de tout malheur!
+
+En traversant le faubourg, Tarass Boulba aperçut son juif Yankel
+qui avait eu le temps de s'établir sous une tente, et qui vendait
+des pierres à feu, des vis, de la poudre, toutes les choses utiles
+à la guerre, même du pain et des _khalatchis_[27].
+
+«Voyez-vous ce diable de juif?» pensa Tarass. Et, s'approchant de
+lui:
+
+-- Fou que tu es, lui dit-il, que fais-tu là? Veux-tu donc qu'on
+te tue comme un moineau?
+
+Yankel, pour toute réponse, vint à sa rencontre, et faisant signe
+des deux mains, comme s'il avait à lui déclarer quelque chose de
+très mystérieux, il lui dit:
+
+-- Que votre seigneurie se taise, et n'en dise rien à personne.
+Parmi les chariots de l'armée, il y a un chariot qui m'appartient.
+Je prends avec moi toutes sortes de provisions bonnes pour les
+Cosaques, et en route, je vous les vendrai à plus bas prix que
+jamais juif n'a vendu, devant Dieu, devant Dieu!
+
+Tarass Boulba haussa les épaules, en voyant ce que pouvait la
+force de la nature juive, et rejoignit le _tabor_.
+
+
+CHAPITRE V
+
+Bientôt toute la partie sud-est de la Pologne fut en proie à la
+terreur. On entendait répéter partout «Les Zaporogues, les
+Zaporogues arrivent!» Tout ce qui pouvait fuir fuyait; chacun
+quittait ses foyers. Alors, précisément, dans cette contrée de
+l'Europe, on n'élevait ni forteresses, ni châteaux. Chacun se
+construisait à la hâte quelque petite habitation couverte de
+chaume, pensant qu'il ne fallait perdre ni son temps ni son argent
+à bâtir des demeures qui seraient tôt ou tard la proie des
+invasions. Tout le monde se mit en émoi. Celui-ci échangeait ses
+boeufs et sa charrue contre un cheval et un mousquet, pour aller
+servir dans les régiments; celui-là cherchait un refuge avec son
+bétail, emportant tout ce qu'il pouvait enlever. Quelques-uns
+essayaient bien une résistance toujours vaine; mais la plus grande
+partie fuyait prudemment. Tout le monde savait qu'il n'était pas
+facile d'avoir affaire avec cette foule aguerrie aux combats,
+connue sous le nom d'armée zaporogue, qui, malgré son organisation
+irrégulière, conservait dans la bataille un ordre calculé. Pendant
+la marche, les hommes à cheval s'avançaient lentement, sans
+surcharger et sans fatiguer leurs montures; les gens de pied
+suivaient en bon ordre les chariots, et tout le _tabor_ ne se
+mettait en mouvement que la nuit, prenant du repos le jour, et
+choisissant pour ses haltes des lieux déserts ou des forêts, plus
+vastes encore et plus nombreuses qu'aujourd'hui. On envoyait en
+avant des éclaireurs et des espions pour savoir où et comment se
+diriger. Souvent, les Cosaques apparaissaient dans les endroits où
+ils étaient le moins attendus; alors, tout ce qui était vivant
+disait adieu à la vie. Des incendies dévoraient les villages
+entiers; les chevaux et les boeufs qu'on ne pouvait emmener
+étaient tués sur place. Les cheveux se dressent d'horreur quand on
+pense à toutes les atrocités que commettaient les Zaporogues. On
+massacrait les enfants, on coupait les seins aux femmes; au petit
+nombre de ceux qu'on laissait en liberté, on arrachait la peau, du
+genou jusqu'à la plante des pieds; en un mot, les Cosaques
+acquittaient en une seule fois toutes leurs vieilles dettes. Le
+prélat d'un monastère, qui eut connaissance de leur approche,
+envoya deux de ses moines pour leur représenter qu'il y avait paix
+entre le gouvernement polonais et les Zaporogues, qu'ainsi ils
+violaient leur devoir envers le roi et tout droit des gens.
+
+-- Dites à l'abbé de ma part et de celle de tous les Zaporogues,
+répondit le _kochévoï_, qu'il n'a rien à craindre. Mes Cosaques ne
+font encore qu'allumer leurs pipes.
+
+Et bientôt la magnifique abbaye fut tout entière livrée aux
+flammes; et les colossales fenêtres gothiques semblaient jeter des
+regards sévères à travers les ondes lumineuses de l'incendie. Des
+foules de moines fugitifs, de juifs, de femmes, s'entassèrent dans
+les villes entourées de murailles et qui avaient garnison.
+
+Les secours tardifs envoyés par le gouvernement de loin en loin,
+et qui consistaient en quelques faibles régiments, ou ne pouvaient
+découvrir les Cosaques, ou s'enfuyaient au premier choc, sur leurs
+chevaux rapides. Il arrivait aussi que des généraux du roi, qui
+avaient triomphé dans mainte affaire, se décidaient à réunir leurs
+forces, et à présenter la bataille aux Zaporogues. C'étaient de
+pareilles rencontres qu'attendaient surtout les jeunes Cosaques,
+qui avaient honte de piller ou de vaincre des ennemis sans
+défense, et qui brillaient du désir de se distinguer devant les
+anciens, en se mesurant avec un Polonais hardi et fanfaron, monté
+sur un beau cheval, et vêtu d'un riche _joupan_[28] dont les
+manches pendantes flottaient au vent. Ces combats étaient
+recherchés par eux comme un plaisir, car ils y trouvaient
+l'occasion de faire un riche butin de sabres, de mousquets et de
+harnais de chevaux. De jeunes hommes au menton imberbe étaient
+devenus en un mois des hommes faits. Les traits de leurs visages,
+où s'était jusque-là montrée une mollesse juvénile, avaient pris
+l'énergie de la force. Le vieux Tarass était ravi de voir que,
+partout, ses fils marchaient au premier rang. Évidemment la guerre
+était la véritable vocation d'Ostap. Sans jamais perdre la tête,
+avec un sang-froid presque surnaturel dans un jeune homme de
+vingt-deux ans, il mesurait d'un coup d'oeil l'étendue du danger,
+la vraie situation des choses, et trouvait sur-le-champ le moyen
+d'éviter le péril, mais de l'éviter pour le vaincre avec plus de
+certitude. Toutes ses actions commencèrent à montrer la confiance
+en soi, la fermeté calme, et personne ne pouvait méconnaître en
+lui un chef futur.
+
+-- Oh! ce sera avec le temps un bon _polkovnik_, disait le vieux
+Tarass; devant Dieu, ce sera un bon _polkovnik_, et il surpassera
+son père.
+
+Pour Andry, il se laissait emporter au charme de la musique des
+balles et des sabres. Il ne savait pas ce que c'était que
+réfléchir, calculer, mesurer ses forces et celles de l'ennemi. Il
+trouvait une volupté folle dans la bataille. Elle lui semblait une
+fête, à ces instants où la tête du combattant brûle, où tout se
+confond à ses regards, où les hommes et les chevaux tombent pêle-
+mêle avec fracas, où il se précipite tête baissée à travers le
+sifflement des balles, frappant à droite et à gauche, sans
+ressentir les coups qui lui sont portés. Plus d'une fois le vieux
+Tarass eut l'occasion d'admirer Andry, lorsque, emporté par sa
+fougue, il se jetait dans des entreprises que n'eût tentées nul
+homme de sang-froid, et réussissait justement par l'excès de sa
+témérité. Le vieux Tarass l'admirait alors, et répétait souvent:
+
+-- Oh! celui-là est un brave; que le diable ne l'emporte pas! ce
+n'est pas Ostap, mais c'est un brave.
+
+Il fut décidé que l'armée marcherait tout droit sur la ville de
+Doubno, où, d'après le bruit public, les habitants avaient
+renfermé beaucoup de richesses. L'intervalle fut parcouru en un
+jour et demi, et les Zaporogues parurent inopinément devant la
+place. Les habitants avaient résolu de se défendre jusqu'à la
+dernière extrémité, préférant mourir sur le seuil de leurs
+demeures que laisser entrer l'ennemi dans leurs murs. Une haute
+muraille en terre entourait toute la ville; là où elle était trop
+basse, s'élevait un parapet en pierre, ou une maison crénelée, ou
+une forte palissade en pieux de chêne. La garnison était
+nombreuse, et sentait toute l'importance de son devoir. À leur
+arrivée, les Zaporogues attaquèrent vigoureusement les ouvrages
+extérieurs; mais ils furent reçus par la mitraille. Les bourgeois,
+les habitants ne voulaient pas non plus rester oisifs, et se
+tenaient en armes sur les remparts. On pouvait voir à leur
+contenance qu'ils se préparaient à une résistance désespérée. Les
+femmes même prenaient part à la défense; des pierres, des sacs de
+sable, des tonneaux de résine enflammée tombaient sur la tête des
+assaillants. Les Zaporogues n'aimaient pas avoir affaire aux
+forteresses; ce n'était pas dans les assauts qu'ils brillaient. Le
+_kochévoï_ ordonna donc la retraite en disant:
+
+-- Ce n'est rien, seigneurs frères, décidons-nous à reculer. Mais
+que je sois un maudit Tatar, et non pas un chrétien, si nous
+laissons sortir un seul habitant. Qu'ils meurent tous de faim
+comme des chiens.
+
+Après avoir battu en retraite, l'armée bloqua étroitement la
+place, et n'ayant rien autre chose à faire, les Cosaques se mirent
+à ravager les environs, à brûler les villages et les meules de
+blé, à lancer leurs chevaux dans les moissons encore sur pied, et
+qui cette année-là avaient récompensé les soins du laboureur par
+une riche croissance. Du haut des murailles, les habitants
+voyaient avec terreur la dévastation de toutes leurs ressources.
+Cependant les Zaporogues, disposés en _kouréni_ comme à la
+_setch_, avaient entouré la ville d'un double rang de chariots.
+Ils fumaient leurs pipes, échangeaient entre eux les armes prises
+à l'ennemi, et jouaient au saute-mouton, à pair et impair,
+regardant la ville avec un sang-froid désespérant; et, pendant la
+nuit, les feux s'allumaient; chaque _kourèn_ faisait bouillir son
+gruau dans d'énormes chaudrons de cuivre; une garde vigilante se
+succédait auprès des feux. Mais bientôt les Zaporogues
+commencèrent à s'ennuyer de leur inaction, et surtout de leur
+sobriété forcée dont nulle action d'éclat ne les dédommageait. Le
+_kochévoï_ ordonna même de doubler la ration de vin, ce qui se
+faisait quelquefois dans l'armée, quand il n'y avait pas
+d'entreprise à tenter. C'était surtout aux jeunes gens, et
+notamment aux fils de Boulba, que déplaisait une pareille vie.
+Andry ne cachait pas son ennui:
+
+-- Tête sans cervelle, lui disait souvent Tarass, souffre,
+Cosaque, tu deviendras _hetman_s[29]. Celui-là n'est pas encore un
+bon soldat qui garde sa présence d'esprit dans la bataille; mais
+celui-là est un bon soldat qui ne s'ennuie jamais, qui sait
+souffrir jusqu'au bout, et, quoi qu'il arrive, finit par faire ce
+qu'il a résolu.
+
+Mais un jeune homme ne peut avoir l'opinion d'un vieillard, car il
+voit les mêmes choses avec d'autres yeux.
+
+Sur ces entrefaites, arriva le _polk_ de Tarass Boulba amené par
+Tovkatch. Il était accompagné de deux _ïésaouls_, d'un greffier et
+d'autres chefs, conduisant une troupe d'environ quatre mille
+hommes. Dans ce nombre, se trouvaient beaucoup de volontaires,
+qui, sans être appelés, avaient pris librement du service, dès
+qu'ils avaient connu le but de l'expédition. Les _ïésaouls_
+apportaient aux fils de Tarass la bénédiction de leur mère, et à
+chacun d'eux une petite image en bois de cyprès, prise au célèbre
+monastère de Mégigorsk à Kiew. Les deux frères se pendirent les
+saintes images au cou, et devinrent tous les deux pensifs en
+songeant à leur vieille mère. Que leur prophétisait cette
+bénédiction? La victoire sur l'ennemi, suivie d'un joyeux retour
+dans la patrie, avec du butin, et surtout de la gloire digne
+d'être éternellement chantée par les joueurs de _bandoura_, ou
+bien...? Mais l'avenir est inconnu; il se tient devant l'homme,
+semblable à l'épais brouillard d'automne qui s'élève des marais.
+Les oiseaux le traversent éperdument, sans se reconnaître, la
+colombe sans voir l'épervier, l'épervier sans voir la colombe, et
+pas un d'eux ne sait s'il est près ou loin de sa fin.
+
+Après la réception des images, Ostap s'occupa de ses affaires de
+chaque jour, et se retira bientôt dans son _kourèn_. Pour Andry,
+il ressentait involontairement un serrement de coeur. Les Cosaques
+avaient déjà pris leur souper. Le soir venait de s'éteindre; une
+belle nuit d'été remplissait l'air. Mais Andry ne rejoignait pas
+son _kourèn_, et ne pensait point à dormir. Il était plongé dans
+la contemplation du spectacle qu'il avait sous les yeux. Une
+innombrable quantité d'étoiles jetaient du haut du ciel une
+lumière pâle et froide. La plaine, dans une vaste étendue, était
+couverte de chariots dispersés, que chargeaient les provisions et
+le butin, et sous lesquels pendaient les seaux à porter le
+goudron. Autour et sous les chariots, se voyaient des groupes de
+Zaporogues étendus dans l'herbe. Ils dormaient dans toutes sortes
+de positions. L'un avait mis un sac sous sa tête, l'autre son
+bonnet; celui-ci s'appuyait sur le flanc de son camarade. Chacun
+portait à sa ceinture un sabre, un mousquet, une petite pipe en
+bois, un briquet et des poinçons. Les boeufs pesants étaient
+couchés, les jambes pliées, en troupes blanchâtres, et
+ressemblaient de loin à de grosses pierres immobiles éparses dans
+la plaine, de tous côtés s'élevaient les sourds ronflements des
+soldats endormis, auxquels répondaient par des hennissements
+sonores les chevaux qu'indignaient leurs entraves.
+
+Cependant, une lueur solennelle et lugubre ajoutait encore à la
+beauté de cette nuit de juillet; c'était le reflet de l'incendie
+des villages d'alentour. Ici, la flamme s'étendait large et
+paisible sur le ciel; là, trouvant un aliment faible, elle
+s'élançait en minces tourbillons jusque sous les étoiles; des
+lambeaux enflammés se détachaient pour se traîner et s'éteindre au
+loin. De ce côté, un monastère aux murs noircis par le feu, se
+tenait sombre et grave comme un moine encapuchonné, montrant à
+chaque reflet sa lugubre grandeur; de cet autre, brûlait le grand
+jardin du couvent. On croyait entendre le sifflement des arbres
+que tordait la flamme, et quand, au sein de l'épaisse fumée,
+jaillissait un rayon lumineux, il éclairait de sa lueur violâtre
+des masses de prunes mûries, et changeait en or de ducats des
+poires qui jaunissaient à travers le sombre feuillage. D'une et
+d'autre parts, pendaient aux créneaux ou aux branches quelque
+moine ou quelque malheureux juif dont le corps se consumait avec
+tout le reste. Une quantité d'oiseaux s'agitaient devant la nappe
+de feu, et, de loin, semblaient autant de petites croix noires. La
+ville dormait, dégarnie de défenseurs. Les flèches des temples,
+les toits des maisons, les créneaux des murs et les pointes des
+palissades s'enflammaient silencieusement du reflet des incendies
+lointains. Andry parcourait les rangs des Cosaques. Les feux,
+autour desquels s'asseyaient les gardes, ne jetaient plus que de
+faibles clartés, et les gardes eux-mêmes se laissaient aller au
+sommeil, après avoir largement satisfait leur appétit cosaque. Il
+s'étonna d'une telle insouciance, pensant qu'il était fort heureux
+qu'on n'eût pas d'ennemi dans le voisinage. Enfin, il s'approcha
+lui-même de l'un des chariots, grimpa sur la couverture, et se
+coucha, le visage en l'air, en mettant ses mains jointes sous sa
+tête; mais il ne put s'endormir, et demeura longtemps à regarder
+le ciel. L'air était pur et transparent; les étoiles qui forment
+la voie lactée étincelaient d'une lumière blanche et confuse. Par
+moments, Andry s'assoupissait, et le premier voile du sommeil lui
+cachait la vue du ciel, qui reparaissait de nouveau. Tout à coup,
+il lui sembla qu'une étrange figure se dessinait rapidement devant
+lui. Croyant que c'était une image créée par le sommeil, et qui
+allait se dissiper, il ouvrit les yeux davantage. Il aperçut
+effectivement une figure pâle, exténuée, qui se penchait sur lui
+et le regardait fixement dans les yeux. Des cheveux longs et noirs
+comme du charbon s'échappaient en désordre d'un voile sombre
+négligemment jeté sur la tête, et l'éclat singulier du regard, le
+teint cadavéreux du visage pouvaient bien faire croire à une
+apparition. Andry saisit à la hâte son mousquet, et s'écria d'une
+voix altérée:
+
+-- Qui es-tu? Si tu es un esprit malin, disparais. Si tu es un
+être vivant, tu as mal pris le temps de rire, je vais te tuer.
+
+Pour toute réponse l'apparition mit le doigt sur ses lèvres,
+semblant implorer le silence. Andry déposa son mousquet, et se mit
+à la regarder avec plus d'attention. À ses longs cheveux, à son
+cou, à sa poitrine demi-nue, il reconnut une femme. Mais ce
+n'était pas une Polonaise; son visage hâve et décharné avait un
+teint olivâtre, les larges pommettes de ses joues s'avançaient en
+saillie, et les paupières de ses yeux étroits se relevaient aux
+angles extérieurs. Plus il contemplait les traits de cette femme,
+plus il y trouvait le souvenir d'un visage connu.
+
+-- Dis-moi, qui es-tu? s'écria-t-il enfin; il me semble que je
+t'ai vue quelque part.
+
+-- Oui, il y a deux ans, à Kiew.
+
+-- Il y a deux ans, à Kiew? répéta Andry en repassant dans sa
+mémoire tout ce que lui rappelait sa vie d'étudiant.
+
+Il la regarda encore une fois avec une profonde attention, puis il
+s'écria tout à coup:
+
+-- Tu es la Tatare, la servante de la fille du _vaïvode_.
+
+-- Chut! dit-elle, en croisant ses mains avec une angoisse
+suppliante, tremblante de peur et regardant de tous côtés si le
+cri d'Andry n'avait réveillé personne.
+
+-- Réponds: comment, et pourquoi es-tu ici? disait Andry d'une
+voix basse et haletante. Où est la demoiselle? est-elle en vie?
+
+-- Elle est dans la ville.
+
+-- Dans la ville! reprit Andry retenant à peine un cri de
+surprise, et sentant que tout son sang lui refluait au coeur.
+Pourquoi dans la ville?
+
+-- Parce que le vieux seigneur y est lui-même. Voilà un an et demi
+qu'il a été fait _vaïvode_ de Doubno.
+
+-- Est-elle mariée?... Mais parle donc, parle donc.
+
+-- Voilà deux jours qu'elle n'a rien mangé,
+
+-- Comment!...
+
+-- Il n'y a plus un morceau de pain dans la ville: depuis
+plusieurs jours les habitants ne mangent que de la terre.»
+
+Andry fut pétrifié.
+
+-- La demoiselle t'a vu du parapet avec les autres Zaporogues.
+Elle m'a dit: «Va, dis au chevalier, s'il se souvient de moi,
+qu'il vienne me trouver; sinon, qu'il te donne au moins un morceau
+de pain pour ma vieille mère, car je ne veux pas la voir mourir
+sous mes yeux. Prie-le, embrasse ses genoux; il a aussi une
+vieille mère; qu'il te donne du pain pour l'amour d'elle.»
+
+Une foule de sentiments divers s'éveillèrent dans le coeur du
+jeune Cosaque.
+
+-- Mais comment as-tu pu venir ici?
+
+-- Par un passage souterrain.
+
+-- Y a-t-il donc un passage souterrain?
+
+-- Oui.
+
+-- Où?
+
+-- Tu ne nous trahiras pas, chevalier?
+
+-- Non, je le jure sur la Sainte Croix.
+
+-- En descendant le ravin, et en traversant le ruisseau à la place
+où croissent des joncs.
+
+-- Et ce passage aboutit dans la ville?
+
+-- Tout droit au monastère.
+
+-- Allons, allons sur-le-champ.
+
+-- Mais, au nom du Christ et de sa sainte mère, un morceau de
+pain.
+
+-- Bien, je vais t'en apporter. Tiens-toi près du chariot, ou
+plutôt couche-toi dessus. Personne ne te verra, tous dorment. Je
+reviens à l'instant.
+
+Et il se dirigea vers les chariots où se trouvaient les provisions
+de son _kourèn_. Le coeur lui battait avec violence. Tout ce
+qu'avait effacé sa vie rude et guerrière de Cosaque, tout le passé
+renaquit aussitôt, et le présent s'évanouit à son tour. Alors
+reparut à la surface de sa mémoire une image de femme avec ses
+beaux bras, sa bouche souriante, ses épaisses nattes de cheveux.
+Non, cette image n'avait jamais disparu pleinement de son âme;
+mais elle avait laissé place à d'autres pensées plus mâles, et
+souvent encore elle troublait le sommeil du jeune Cosaque.
+
+Il marchait, et ses battements de coeur devenaient de plus en plus
+forts à l'idée qu'il la verrait bientôt, et ses genoux tremblaient
+sous lui. Arrivé près des chariots, il oublia pourquoi il était
+venu, et se passa la main sur le front en cherchant à se rappeler
+ce qui l'amenait. Tout à coup il tressaillit, plein d'épouvante à
+l'idée qu'elle se mourait de faim. Il s'empara de plusieurs pains
+noirs; mais la réflexion lui rappela que cette nourriture, bonne
+pour un Zaporogue, serait pour elle trop grossière. Il se souvint
+alors que, la veille, le _kochévoï_ avait reproché aux cuisiniers
+de l'armée d'avoir employé à faire du gruau toute la farine de blé
+noir qui restait, tandis qu'elle devait suffire pour trois jours.
+Assuré donc qu'il trouverait du gruau tout préparé dans les grands
+chaudrons, Andry prit une petite casserole de voyage appartenant à
+son père, et alla trouver le cuisinier de son _kourèn_, qui
+dormait étendu entre deux marmites sous lesquelles fumait encore
+la cendre chaude. À sa grande surprise, il les trouva vides l’une
+et l'autre. Il avait fallu des forces surhumaines pour manger tout
+ce gruau, car son _kourèn_ comptait moins d'hommes que les autres.
+Il continua l'inspection des autres marmites, et ne trouva rien
+nulle part. Involontairement il se rappela le proverbe: «Les
+Zaporogues sont comme les enfants; s'il y a peu, ils s'en
+contentent; s'il y a beaucoup, ils ne laissent rien.» Que faire?
+Il y avait sur le chariot de son père un sac de pains blancs qu'on
+avait pris au pillage d'un monastère. Il s'approcha du chariot,
+mais le sac n'y était plus. Ostap l'avait mis sous sa tête, et
+ronflait étendu par terre. Andry saisit le sac d'une main et
+l'enleva brusquement; la tête d'Ostap frappa sur le sol, et lui-
+même, se dressant à demi éveillé, s'écria sans ouvrir les yeux:
+
+-- Arrêtez, arrêtez le Polonais du diable; attrapez son cheval.
+
+-- Tais-toi, ou je te tue, s'écria Andry plein d'épouvante, en le
+menaçant de son sac.
+
+Mais Ostap s'était tu déjà; il retomba sur la terre, et se remit à
+ronfler de manière à agiter l'herbe que touchait son visage. Andry
+regarda avec terreur de tous côtés. Tout était tranquille; une
+seule tête à la touffe flottante s'était soulevée dans le _kourèn_
+voisin; mais après avoir jeté de vagues regards, elle s'était
+reposée sur la terre. Au bout d'une courte attente, il s'éloigna
+emportant son butin. La Tatare était couchée, respirant à peine.
+
+-- Lève-toi, lui dit-il; allons, tout le monde dort, ne crains
+rien. Es-tu en état de soulever un de ces pains, si je ne puis les
+emporter tous moi-même?
+
+Il mit le sac sur son dos, en prit un second, plein de millet,
+qu'il enleva d'un autre chariot, saisit dans ses mains les pains
+qu'il avait voulu donner à la Tatare, et, courbé sous ce poids, il
+passa intrépidement à travers les rangs des Zaporogues endormis.
+
+-- Andry! dit le vieux Boulba au moment où son fils passa devant
+lui.
+
+Le coeur du jeune homme se glaça. Il s'arrêta, et, tout tremblant,
+répondit à voix basse:
+
+-- Eh bien! quoi?
+
+-- Tu as une femme avec toi. Sur ma parole, je te rosserai demain
+matin d'importance. Les femmes ne te mèneront à rien de bon.
+
+Après avoir dit ces mots, il souleva sa tête sur sa main, et
+considéra attentivement la Tatare enveloppée dans son voile.
+
+Andry se tenait immobile, plus mort que vif, sans oser regarder
+son père en face. Quand il se décida à lever enfin les yeux, il
+reconnut que Boulba s'était endormi, la tête sur la main.
+
+Il fit le signe de la croix; son effroi se dissipa plus vite qu'il
+n'était venu. Quand il se retourna pour s'adresser à la Tatare, il
+la vit devant lui, immobile comme une sombre statue de granit,
+perdue dans son voile, et le reflet d'un incendie lointain éclaira
+tout à coup ses yeux, hagards comme ceux d'un moribond. Il la
+secoua par la manche, et tous deux s'éloignèrent en regardant
+fréquemment derrière eux. Ils descendirent dans un ravin, au fond
+duquel se traînait paresseusement un ruisseau bourbeux, tout
+couvert de joncs croissant sur des mottes de terre. Une fois au
+fond du ravin, la plaine avec le _tabor_ des Zaporogues disparut à
+leurs regards; en se retournant, Andry ne vit plus rien qu'une
+côte escarpée, au sommet de laquelle se balançaient quelques
+herbes sèches et fines, et par-dessus brillait la lune, semblable
+à une faucille d'or. Une brise légère, soufflant de la steppe,
+annonçait la prochaine venue du jour. Mais nulle part on
+n'entendait le chant d'un coq. Depuis longtemps on ne l’avait
+entendu, ni dans la ville, ni dans les environs dévastés. Ils
+franchirent une poutre posée sur le ruisseau, et devant eux se
+dressa l'autre bord, plus haut encore et plus escarpé. Cet endroit
+passait sans doute pour le mieux fortifié de toute l'enceinte par
+la nature, car le parapet en terre qui le couronnait était plus
+bas qu'ailleurs, et l'on n'y voyait pas de sentinelles. Un peu
+plus loin s'élevaient les épaisses murailles du couvent. Toute la
+côte devant eux était couverte de bruyères; entre elle et le
+ruisseau s'étendait un petit plateau où croissaient des joncs de
+hauteur d'homme. La Tatare ôta ses souliers, et s'avança avec
+précaution en soulevant sa robe, parce que le sol mouvant était
+imprégné d'eau. Après avoir conduit péniblement Andry à travers
+les joncs, elle s'arrêta devant un grand tas de branches sèches.
+Quand ils les eurent écartées, ils trouvèrent une espèce de voûte
+souterraine dont l'ouverture n'était pas plus grande que la bouche
+d'un four. La Tatare y entra la première la tête basse, Andry la
+suivit, en se courbant aussi bas que possible pour faire passer
+ses sacs et ses pains, et bientôt tous deux se trouvèrent dans une
+complète obscurité.
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Andry s'avançait péniblement dans l'étroit et sombre souterrain,
+précédé de la Tatare et courbé sous ses sacs de provisions.
+
+-- Bientôt nous pourrons voir, lui dit sa conductrice, nous
+approchons de l'endroit où j'ai laissé une lumière.
+
+En effet, les noires murailles du souterrain commençaient à
+s'éclairer peu à peu. Ils atteignirent une petite plate-forme qui
+semblait être une chapelle, car à l'un des murs était adossée une
+table en forme d'autel, surmontée d'une vieille image noircie de
+la madone catholique. Une petite lampe en argent, suspendue devant
+cette image, l'éclairait de sa lueur pâle. La Tatare se baissa,
+ramassa de terre son chandelier de cuivre dont la tige longue et
+mince était entourée de chaînettes auxquelles pendaient des
+mouchettes, un éteignoir et un poinçon. Elle le prit et alluma la
+chandelle au feu de la lampe. Tous deux continuèrent leur route, à
+demi dans une vive lumière, à demi dans une ombre noire, comme les
+personnages d'un tableau de Gérard delle notti. Le visage du jeune
+chevalier, où brillait la santé et la force, formait un frappant
+contraste avec celui de la Tatare, pâle et exténué. Le passage
+devint insensiblement plus large et plus haut, de manière qu'Andry
+put relever la tête. Il se mit à considérer attentivement les
+parois en terre du passage où il cheminait. Comme aux souterrains
+de Kiew, on y voyait des enfoncements que remplissaient tantôt des
+cercueils, tantôt des ossements épars que l'humidité avait rendus
+mous comme de la pâte. Là aussi gisaient de saints anachorètes qui
+avaient fui le monde et ses séductions. L'humidité était si grande
+en certains endroits, qu'ils avaient de l'eau sous les pieds.
+Andry devait s'arrêter souvent pour donner du repos à sa compagne
+dont la fatigue se renouvelait sans cesse. Un petit morceau de
+pain qu'elle avait dévoré causait une vive douleur à son estomac
+déshabitué de nourriture, et fréquemment elle s'arrêtait sans
+pouvoir quitter la place. Enfin une petite porte en fer apparut
+devant eux.
+
+«Grâce à Dieu, nous sommes arrivés,» dit la Tatare d'une voix
+faible; et elle leva la main pour frapper, mais la force lui
+manqua.
+
+À sa place, Andry frappa vigoureusement sur la porte, qui retentit
+de manière à montrer qu'il y avait par derrière un large espace
+vide; puis le son changea de nature comme s'il se fût prolongé
+sous de hauts arceaux. Deux minutes après, on entendit bruire un
+trousseau de clefs et quelqu'un qui descendait les marches d'un
+escalier tournant. La porte s'ouvrit. Un moine, qui se tenait
+debout, la clef dans une main, une lumière dans l'autre, leur
+livra passage. Andry recula involontairement à la vue d'un moine
+catholique, objet de mépris et de haine pour les Cosaques, qui les
+traitaient encore plus inhumainement que les juifs. Le moine, de
+son côté, recula de quelques pas en voyant un Zaporogue; mais un
+mot que lui dit la Tatare à voix basse le tranquillisa. Il referma
+la porte derrière eux, les conduisit par l'escalier, et bientôt
+ils se trouvèrent sous les hautes et sombres voûtes de l'église.
+
+Devant l'un des autels, tout chargé de cierges, se tenait un
+prêtre à genoux, qui priait à voix basse. À ses côtés étaient
+agenouillés deux jeunes diacres en chasubles violettes ornées de
+dentelles blanches, et des encensoirs dans les mains. Ils
+demandaient un miracle, la délivrance de la ville,
+l'affermissement des courages ébranlés, le don de la patience, la
+fuite du tentateur qui les faisait murmurer, qui leur inspirait
+des idées timides et lâches. Quelques femmes, semblables à des
+spectres, étaient agenouillées aussi, laissant tomber leurs têtes
+sur les dossiers des bancs de bois et des prie-Dieu. Quelques
+hommes restaient appuyés contre les pilastres dans un silence
+morne et découragé. La longue fenêtre aux vitraux peints qui
+surmontait l'autel s'éclaira tout à coup des lueurs rosées de
+l'aube naissante, et des rosaces rouges, bleues, de toutes
+couleurs, se dessinèrent sur le sombre pavé de l'église. Tout le
+choeur fut inondé de jour, et la fumée de l'encens, immobile dans
+l'air, se peignit de toutes les nuances de l'arc-en-ciel. De son
+coin obscur, Andry contemplait avec admiration le miracle opéré
+par la lumière. Dans cet instant, le mugissement solennel de
+l'orgue emplit tout à coup l'église entière[30]. Il enfla de plus
+en plus les sons, éclata comme le roulement du tonnerre, puis
+monta sous les nefs en sons argentins comme des voix de jeunes
+filles, puis répéta son mugissement sonore et se tut brusquement.
+Longtemps après les vibrations firent trembler les arceaux, et
+Andry resta dans l'admiration de cette musique solennelle.
+Quelqu'un le tira par le _pan_ de son caftan.
+
+-- Il est temps, dit la Tatare.
+
+Tous deux traversèrent l'église sans être aperçus, et sortirent
+sur une grande place. Le ciel s'était rougi des feux de l'aurore,
+et tout présageait le lever du soleil. La place, en forme de
+carré, était complètement vide. Au milieu d'elle se trouvaient
+dressées nombre de tables en bois, qui indiquaient que là avait
+été le marché aux provisions. Le sol, qui n'était point pavé,
+portait une épaisse couche de boue desséchée, et toute la place
+était entourée de petites maisons bâties en briques et en terre
+glaise, dont les murs étaient soutenus par des poutres et des
+solives entrecroisées. Leurs toits aigus étaient percés de
+nombreuses lucarnes. Sur un des côtés de la place, près de
+l'église, s'élevait un édifice différent des autres, et qui
+paraissait être l'hôtel de ville. La place entière semblait morte.
+Cependant Andry crut entendre de légers gémissements. Jetant un
+regard autour de lui, il aperçut un groupe d'hommes couchés sans
+mouvement, et les examina, doutant s’ils étaient endormis ou
+morts. À ce moment il trébucha sur quelque chose qu'il n'avait pas
+vu devant lui. C'était le cadavre d'une femme juive. Elle
+paraissait jeune, malgré l'horrible contraction de ses traits. Sa
+tête était enveloppée d'un mouchoir de soie rouge; deux rangs de
+perles ornaient les attaches pendantes de son turban; quelques
+mèches de cheveux crépus tombaient sur son cou décharné; près
+d'elle était couché un petit enfant qui serrait convulsivement sa
+mamelle, qu'il avait tordue à force d'y chercher du lait. Il ne
+criait ni ne pleurait plus; ce n'était qu'au mouvement
+intermittent de son ventre qu'on reconnaissait qu'il n'avait pas
+encore rendu le dernier soupir. Au tournant d'une rue, ils furent
+arrêtés par une sorte de fou furieux qui, voyant le précieux
+fardeau que portait Andry, s'élança sur lui comme un tigre, en
+criant:
+
+-- Du pain! du pain!
+
+Mais ses forces n'étaient pas égales à sa rage; Andry le repoussa,
+et il roula par terre. Mais, ému de compassion, le jeune Cosaque
+lui jeta un pain, que l'autre saisit et se mit à dévorer avec
+voracité, et, sur la place même, cet homme expira dans d'horribles
+convulsions. Presque à chaque pas ils rencontraient des victimes
+de la faim. À la porte d'une maison était assise une vieille
+femme, et l'on ne pouvait dire si elle était morte ou vivante, se
+tenant immobile, la tête penchée sur sa poitrine. Du toit de la
+maison voisine pendait au bout d'une corde le cadavre long et
+maigre d'un homme qui, n'ayant pu supporter jusqu'au bout ses
+souffrances, y avait mis fin par le suicide. À la vue de toutes
+ces horreurs, Andry ne put s'empêcher de demander à la Tatare:
+
+-- Est-il donc possible qu'en un si court espace de temps, tous
+ces gens n'aient plus rien trouvé pour soutenir leur vie! En de
+telles extrémités, l'homme peut se nourrir des substances que la
+loi défend.
+
+-- On a tout mangé, répondit la Tatare, toutes les bêtes; on ne
+trouverait plus un cheval, plus un chien, plus une souris dans la
+ville entière. Nous n'avons jamais rassemblé de provisions; l'on
+amenait tout de la campagne.
+
+-- Mais, en mourant d'une mort si cruelle, comment pouvez-vous
+penser encore à défendre la ville?
+
+-- Peut-être que le _vaïvode_ l'aurait rendue; mais, hier matin le
+_polkovnik_, qui se trouve à Boujany, a envoyé un faucon porteur
+d'un billet où il disait qu'on se défendit encore, qu'il
+s'avançait pour faire lever le siège, et qu'il n'attendait plus
+que l'arrivée d'un autre _polk_ afin d'agir ensemble; maintenant
+nous attendons leur secours à toute minute. Mais nous voici devant
+la maison.»
+
+Andry avait déjà vu de loin une maison qui ne ressemblait pas aux
+autres, et qui paraissait avoir été construite par un architecte
+italien. Elle était en briques, et à deux étages. Les fenêtres du
+rez-de-chaussée s'encadraient dans des ornements de pierre très en
+relief; l’étage supérieur se composait de petits arceaux formant
+galerie; entre les piliers et aux encoignures, se voyaient des
+grilles en fer portant les armoiries de la famille. Un large
+escalier en briques peintes descendait jusqu'à la place. Sur les
+dernières marches étaient assis deux gardes qui soutenaient d'une
+main leurs hallebardes, de l'autre leurs têtes, et ressemblaient
+plus à des statues qu'à des êtres vivants. Ils ne firent nulle
+attention à ceux qui montaient l'escalier, au haut duquel Andry et
+son guide trouvèrent un chevalier couvert d'une riche armure,
+tenant en main un livre de prières. Il souleva lentement ses
+paupières alourdies; mais la Tatare lui dit un mot, et il les
+laissa retomber sur les pages de son livre. Ils entrèrent dans une
+salle assez spacieuse qui semblait servir aux réceptions. Elle
+était remplie de soldats, d'échansons, de chasseurs, de valets, de
+toute la domesticité que chaque seigneur polonais croyait
+nécessaire à son rang. Tous se tenaient assis et silencieux. On
+sentait la fumée d'un cierge qui venait de s'éteindre, et deux
+autres brûlaient encore sur d'immenses chandeliers de la grandeur
+d'un homme, bien que le jour éclairât depuis longtemps la large
+fenêtre à grillage. Andry allait s'avancer vers une grande porte
+en chêne, ornée d'armoiries et de ciselures; mais la Tatare
+l'arrêta, et lui montra une petite porte découpée dans le mur de
+côté. Ils entrèrent dans un corridor, puis dans une chambre
+qu'Andry examina avec attention. Le mince rayon du jour, qui
+s'introduisait par une fente des contrevents, posait une raie
+lumineuse sur un rideau d'étoffe rouge, sur une corniche dorée,
+sur un cadre de tableau. La Tatare dit à Andry de rester là; puis
+elle ouvrit la porte d'une autre chambre où brillait de la
+lumière. Il entendit le faible chuchotement d'une voix qui le fit
+tressaillir. Au moment où la porte s'était ouverte, il avait
+aperçu la svelte figure d'une jeune femme. La Tatare revint
+bientôt, et lui dit d'entrer. Il passa le seuil, et la porte se
+reforma derrière lui. Deux cierges étaient allumés dans la
+chambre, ainsi qu'une lampe devant une sainte image, sous
+laquelle, suivant l'usage catholique, se trouvait un prie-Dieu.
+Mais ce n'était point là ce que cherchaient ses regards. Il tourna
+la tête d'un autre côté, et vit une femme qui semblait s'être
+arrêtée au milieu d'un mouvement rapide. Elle s'élançait vers lui,
+mais se tenait immobile. Lui-même resta cloué sur sa place. Ce
+n'était pas la personne qu'il croyait revoir, celle qu'il avait
+connue. Elle était devenue bien plus belle. Naguère, il y avait en
+elle quelque chose d'incomplet, d'inachevé: maintenant, elle
+ressemblait à la création d'un artiste qui vient de lui donner la
+dernière main; naguère c'était une jeune fille espiègle,
+maintenant c'était une femme accomplie, et dans toute la splendeur
+de sa beauté. Ses yeux levés n'exprimaient plus une simple ébauche
+du sentiment, mais le sentiment complet. N'ayant pas eu le temps
+de sécher, ses larmes répandaient sur son regard un vernis
+brillant. Son cou, ses épaules et sa gorge avaient atteint les
+vraies limites de la beauté développée. Une partie de ses épaisses
+tresses de cheveux étaient retenues sur la tête par un peigne; les
+autres tombaient en longues ondulations sur ses épaules et ses
+bras. Non seulement sa grande pâleur n'altérait pas sa beauté,
+mais elle lui donnait au contraire un charme irrésistible. Andry
+ressentait comme une terreur religieuse; il continuait à se tenir
+immobile. Elle aussi restait frappée à l'aspect du jeune Cosaque
+qui se montrait avec les avantages de sa mâle jeunesse. La fermeté
+brillait dans ses yeux couverts d'un sourcil de velours; la santé
+et la fraîcheur sur ses joues hâlées. Sa moustache noire luisait
+comme la soie.
+
+-- Je n'ai pas la force de te rendre grâce, généreux chevalier,
+dit-elle d'une voix tremblante. Dieu seul peut te récompenser...
+
+Elle baissa les yeux, que couvrirent des blanches paupières,
+garnies de longs cils sombres. Toute sa tête se pencha, et une
+légère rougeur colora le bas de son visage. Andry ne savait que
+lui répondre. Il aurait bien voulu lui exprimer tout ce que
+ressentait son âme, et l'exprimer avec autant de feu qu'il le
+sentait, mais il ne put y parvenir. Sa bouche semblait fermée par
+une puissance inconnue; le son manquait à sa voix. Il reconnut que
+ce n'était pas à lui, élevé au séminaire, et menant depuis une vie
+guerrière et nomade, qu'il appartenait de répondre, et il
+s'indigna contre sa nature de Cosaque.
+
+À ce moment, la Tatare entra dans la chambre. Elle avait eu déjà
+le temps de couper en morceaux le pain qu'avait apporté Andry, et
+elle le présenta à sa maîtresse sur un plateau d'or. La jeune
+femme la regarda, puis regarda le pain, puis arrêta enfin ses yeux
+sur Andry. Ce regard, ému et reconnaissant, où se lisait
+l'impuissance de s'exprimer avec la langue, fut mieux compris
+d'Andry que ne l'eussent été de longs discours. Son âme se sentit
+légère; il lui sembla qu'on l'avait déliée. Il allait parler,
+quand tout à coup la jeune femme se tourna vers sa suivante, et
+lui dit avec inquiétude:
+
+-- Et ma mère? lui as-tu porté du pain?
+
+-- Elle dort.
+
+-- Et à mon père?
+
+-- Je lui en ai porté. Il a dit qu'il viendrait lui même remercier
+le chevalier.
+
+Rassurée, elle prit le pain et le porta à ses lèvres. Andry la
+regardait avec une joie inexprimable rompre ce pain et le manger
+avidement, quand tout à coup il se rappela ce fou furieux qu'il
+avait vu mourir pour avoir dévoré un morceau de pain. Il pâlit et,
+la saisissant par le bras:
+
+-- Assez, lui dit-il, ne mange pas davantage. Il y a si longtemps
+que tu n'as pris de nourriture que le pain te ferait mal.
+
+Elle laissa aussitôt retomber son bras, et, déposant le pain sur
+le plateau, elle regarda Andry comme eût fait un enfant docile.
+
+-- Ô ma reine! s'écria Andry avec transport, ordonne ce que tu
+voudras. Demande-moi la chose la plus impossible qu'il y ait au
+monde; je courrai t’obéir. Dis-moi de faire ce que ne ferait nul
+homme, je le ferai; je me perdrai pour toi. Ce me serait si doux,
+je le jure par la Sainte Croix, que je ne saurais te dire combien
+ce me serait doux. J'ai trois villages; la moitié des troupeaux de
+chevaux de mon père m'appartient; tout ce que ma mère lui a donné
+en dot, et tout ce qu'elle lui cache, tout cela est à moi.
+Personne de nos Cosaques n'a des armes pareilles aux miennes. Pour
+la seule poignée de mon sabre, on me donne un grand troupeau de
+chevaux et trois mille moutons! Eh bien! j'abandonnerai tout cela,
+je le brûlerai, j'en jetterai la cendre au vent, si tu me dis une
+seule parole, si tu fais un seul mouvement de ton sourcil noir!
+Peut-être tout ce que je dis n'est que folies et sottises; je sais
+bien qu'il ne m'appartient pas, à moi qui ai passé ma vie dans la
+_setch_, de parler comme on parle là où se trouvent les rois, les
+princes, et les plus nobles parmi les chevaliers. Je vois bien que
+tu es une autre créature de Dieu que nous autres, et que les
+autres femmes et filles des seigneurs restent loin derrière toi.
+
+Avec une surprise croissante, sans perdre un mot, et toute à son
+attention, la jeune fille écoutait ces discours pleins de
+franchise et de chaleur, où se montrait une âme jeune et forte.
+Elle pencha son beau visage en avant, ouvrit la bouche et voulut
+parler; mais elle se retint brusquement, en songeant que ce jeune
+chevalier tenait à un autre parti, et que son père, ses frères,
+ses compatriotes, restaient des ennemis farouches; en songeant que
+les terribles Zaporogues tenaient la ville bloquée de tous côtés,
+vouant les habitants à une mort certaine. Ses yeux se remplirent
+de larmes. Elle prit un mouchoir brodé en soie et, s'en couvrant
+le visage pour lui cacher sa douleur, elle s'assit sur un siège où
+elle resta longtemps immobile, la tête renversée, et mordant sa
+lèvre inférieure de ses dents d'ivoire, comme si elle eût ressenti
+la piqûre d'une bête venimeuse.
+
+-- Dis-moi une seule parole, reprit Andry, la prenant par sa main
+douce comme la soie.
+
+Mais elle se taisait, sans se découvrir le visage, et restait
+immobile.
+
+-- Pourquoi cette tristesse, dis-moi? pourquoi tant de tristesse?
+
+Elle ôta son mouchoir de ses yeux, écarta les cheveux qui lui
+couvraient le visage, et laissa échapper ses plaintes d'une voix
+affaiblie, qui ressemblait au triste et léger bruissement des
+joncs qu'agite le vent du soir:
+
+-- Ne suis-je pas digne d'une éternelle pitié? La mère qui m'a
+mise au monde n'est-elle pas malheureuse? Mon sort n'est-il pas
+bien amer? Ô mon destin, n'es-tu pas mon bourreau? Tu as conduit à
+mes pieds les plus dignes gentilshommes, les plus riches
+seigneurs, des comtes et des barons étrangers, et toute la fleur
+de notre noblesse. Chacun d'eux aurait considéré mon amour comme
+la plus grande des félicités. Je n'aurais eu qu'à faire un choix,
+et le plus beau, le plus noble serait devenu mon époux. Pour aucun
+d'eux, ô mon cruel destin, tu n'as fait parler mon coeur; mais tu
+l'as fait parler, ce faible coeur, pour un étranger, pour un
+ennemi, sans égard aux meilleurs chevaliers de ma patrie.
+Pourquoi, pour quel péché, pour quel crime, m’as-tu persécutée
+impitoyablement, ô sainte mère de Dieu? Mes jours se passaient
+dans l'abondance et la richesse. Les mets les plus recherchés, les
+vins les plus précieux faisaient mon habituelle nourriture. Et
+pourquoi? pour me faire mourir enfin d'une mort horrible, comme ne
+meurt aucun mendiant dans le royaume! et c'est peu que je sois
+condamnée à un sort si cruel; c'est peu que je sois obligée de
+voir, avant ma propre fin, mon père et ma mère expirer dans
+d'affreuses souffrances, eux pour qui j'aurais cent fois donné ma
+vie. C'est peu que tout cela. Il faut, avant ma mort, que je le
+revoie et que je l'entende; il faut que ses paroles me déchirent
+le coeur, que mon sort redouble d'amertume, qu'il me soit encore
+plus pénible d'abandonner ma jeune vie, que ma mort devienne plus
+épouvantable, et qu'en mourant je vous fasse encore plus de
+reproches, à toi, mon destin cruel, et à toi (pardonne mon péché),
+ô sainte mère de Dieu.
+
+Quand elle se tut, une expression de douleur et d'abattement se
+peignit sur son visage, sur son front tristement penché et sur ses
+joues sillonnées de larmes.
+
+-- Non, il ne sera pas dit, s'écria Andry, que la plus belle et la
+meilleure des femmes ait à subir un sort si lamentable, quand elle
+est née pour que tout ce qu'il y a de plus élevé au monde
+s'incline devant elle comme devant une sainte image. Non tu ne
+mourras pas, je le jure par ma naissance et par tout ce qui m'est
+cher, tu ne mourras pas! Mais si rien ne peut conjurer ton
+malheureux sort, si rien ne peut te sauver, ni la force, ni la
+bravoure, ni la prière, nous mourrons ensemble, et je mourrai
+avant toi, devant toi, et ce n'est que mort qu'on pourra me
+séparer de toi.
+
+-- Ne t'abuse pas, chevalier, et ne m'abuse pas moi-même, lui
+répondit-elle en secouant lentement la tête. Je ne sais que trop
+bien qu'il ne t'est pas possible de m'aimer; je connais ton
+devoir. Tu as un père, des amis, une patrie qui t'appellent, et
+nous sommes tes ennemis.
+
+-- Eh! que me font mes amis, ma patrie, mon père? reprit Andry, en
+relevant fièrement le front et redressant sa taille droite et
+svelte comme un jonc du Dniepr. Si tu crois cela, voilà ce que je
+vais te dire: je n'ai personne, personne, personne, répéta-t-il
+obstinément, en faisant ce geste par lequel un Cosaque exprime un
+parti pris et une volonté irrévocable. Qui m'a dit que l'Ukraine
+est ma patrie? Qui me l'a donnée pour patrie? La patrie est ce que
+notre âme désire, révère, ce qui nous est plus cher que tout. Ma
+patrie, c'est toi, Et cette patrie-là, je ne l'abandonnerai plus
+tant que je serai vivant, je la porterai dans mon coeur. Qu'on
+vienne l'en arracher!
+
+Immobile un instant, elle le regarda droit aux yeux, et soudain,
+avec toute l'impétuosité dont est capable une femme qui ne vit que
+par les élans du coeur, elle se jeta à son cou, le serra dans ses
+bras, et se mit à sangloter. Dans ce moment la rue retentit de
+cris confus, de trompettes et de tambours. Mais Andry ne les
+entendait pas; il ne sentait rien autre chose que la tiède
+respiration de la jeune fille qui lui caressait la joue, que ses
+larmes qui lui baignaient le visage, que ses longs cheveux qui lui
+enveloppaient la tête d'un réseau soyeux et odorant.
+
+Tout à coup la Tatare entra dans la chambre en jetant des cris de
+joie.
+
+-- Nous sommes sauvés, disait-elle toute hors d'elle-même; les
+nôtres sont entrés dans la ville, amenant du pain, de la farine,
+et des Zaporogues prisonniers.
+
+Mais ni l'un ni l'autre ne fit attention à ce qu'elle disait. Dans
+le délire de sa passion, Andry posa ses lèvres sur la bouche qui
+effleurait sa joue, et cette bouche ne resta pas sans réponse.
+
+Et le Cosaque fut perdu, perdu pour toute la chevalerie cosaque.
+Il ne verra plus ni la _setch_, ni les villages de ses pères, ni
+le temple de Dieu. Et l'Ukraine non plus ne reverra pas l'un des
+plus braves de ses enfants. Le vieux Tarass s'arrachera une
+poignée de ses cheveux gris, et il maudira le jour et l'heure où
+il a, pour sa propre honte, donné naissance à un tel fils!
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Le _tabor_ des Zaporogues était rempli de bruit et de mouvement.
+D'abord personne ne pouvait exactement expliquer comment un
+détachement de troupes royales avait pénétré dans la ville. Ce fut
+plus tard qu'on s'aperçut que tout le _kourèn_ de Peréiaslav,
+placé devant une des portes de la ville, était resté la veille
+ivre mort; il n'était donc pas étonnant que la moitié des Cosaques
+qui le composaient eût été tuée et l'autre moitié prisonnière,
+sans qu'ils eussent eu le temps de se reconnaître. Avant que les
+_kouréni_ voisins, éveillés par le bruit, eussent pu prendre les
+armes, le détachement entrait déjà dans la ville, et ses derniers
+rangs soutenaient la fusillade contre les Zaporogues mal éveillés
+qui se jetaient sur eux en désordre. Le _kochevoï_ fit rassembler
+l'armée, et lorsque tous les soldats réunis en cercle, le bonnet à
+la main, eurent fait silence, il leur dit:
+
+-- Voilà donc, seigneurs frères, ce qui est arrivé cette nuit;
+voilà jusqu'où peut conduire l'ivresse; voilà l'injure que nous a
+faite l'ennemi! Il paraît que c'est là votre habitude: si l'on
+vous double la ration, vous êtes prêts à vous soûler de telle
+sorte que l'ennemi du nom chrétien peut non seulement vous ôter
+vos pantalons, mais même vous éternuer au visage, sans que vous y
+fassiez attention.
+
+Tous les Cosaques tenaient la tête basse, sentant bien qu'ils
+étaient coupables. Le seul _ataman_ du _kourèn_ de Nésamaïko[31],
+Koukoubenko, éleva la voix.
+
+-- Arrête, père, lui dit-il; quoiqu'il ne soit pas écrit dans la
+loi qu'on puisse faire quelque observation quand le _kochevoï_
+parle devant toute l'armée, cependant, l'affaire ne s'étant point
+passée comme tu l'as dit, il faut parler. Tes reproches ne sont
+pas complètement justes. Les Cosaques eussent été fautifs et
+dignes de la mort s'ils s'étaient enivrés pendant la marche, la
+bataille, ou un travail important et difficile; mais nous étions
+là sans rien faire, à nous ennuyer devant cette ville. Il n'y
+avait ni carême, ni aucune abstinence ordonnée par l'Église.
+Comment veux-tu donc que l'homme ne boive pas quand il n'a rien à
+faire? il n'y a point de péché à cela. Mais nous allons leur
+montrer maintenant ce que c'est que d'attaquer des gens
+inoffensifs. Nous les avons bien battus auparavant nous allons
+maintenant les battre de manière qu'ils n'emportent pas leurs
+talons à la maison.
+
+Le discours du _kourennoï_ plut aux Cosaques. Ils relevèrent leurs
+têtes baissées, et beaucoup d'entre eux firent un signe de
+satisfaction, en disant:
+
+-- Koukoubenko a bien parlé.
+
+Et Tarass Boulba, qui se tenait non loin du _kochévoï_, ajouta:
+
+-- Il paraît, _kochévoï_, que Koukoubenko a dit la vérité. Que
+répondras-tu à cela?
+
+-- Ce que je répondrai? je répondrai: Heureux le père qui a donné
+naissance à un pareil fils! Il n'y a pas une grande sagesse à dire
+un mot de reproche; mais il y a une grande sagesse à dire un mot
+qui, sans se moquer du malheur de l'homme, le ranime, lui rende du
+courage, comme les éperons rendent du courage à un cheval que
+l'abreuvoir a rafraîchi. Je voulais moi-même vous dire ensuite une
+parole consolante; mais Koukoubenko m'a prévenu.
+
+-- Le _kochévoï_ a bien parlé! s'écria-t-on dans les rangs des
+Zaporogues.
+
+-- C'est une bonne parole, disaient les autres.
+
+Et même les plus vieux, qui se tenaient là comme des pigeons gris,
+firent avec leurs moustaches une grimace de satisfaction, et
+dirent:
+
+-- Oui, c'est une parole bien dite.
+
+-- Maintenant, écoutez-moi, seigneurs, continua le _kochévoï_.
+Prendre une forteresse, en escalader les murs, ou bien y percer
+des trous à la manière des rats, comme font les maîtres allemands
+(qu'ils voient le diable en songe!), c'est indécent et nullement
+l'affaire des Cosaques. Je ne crois pas que l'ennemi soit entré
+dans la ville avec de grandes provisions. Il ne menait pus avec
+lui beaucoup de chariots. Les habitants de la ville sont affamés,
+ce qui veut dire qu'ils mangeront tout d'une fois; et quant au
+foin pour les chevaux, ma foi, je ne sais guère où ils en
+trouveront, à moins que quelqu'un de leurs saints ne leur en jette
+du haut du ciel... Mais ceci, il n'y a que Dieu qui le sache, car
+leurs prêtres ne sont forts qu'en paroles. Pour cette raison ou
+pour une autre, ils finiront par sortir de la ville. Qu'on se
+divise donc en trois corps, et qu'on les place devant les trois
+portes cinq _kouréni_ devant la principale, et trois _kouréni_
+devant chacune des deux autres. Que le _kourèn_ de Diadniv et
+celui de Korsoun se mettent en embuscade: le _polkovnik_ Tarass
+Boulba, avec tout son _polk_, aussi en embuscade. Les _kouréni_ de
+Titareff et de Tounnocheff, en réserve du côté droit; ceux de
+Tcherbinoff et de Stéblikiv, du côté gauche. Et vous, sortez des
+rangs, jeunes gens qui vous sentez les dents aiguës pour insulter,
+pour exciter l'ennemi. Le Polonais n'a pas de cervelle; il ne sait
+pas supporter les injures, et peut-être qu'aujourd'hui même ils
+passeront les portes. Que chaque _ataman_ fasse la revue de son
+_kourèn_, et, s'il ne le trouve pas au complet, qu'il prenne du
+monde dans les débris de celui de Périaslav. Visitez bien toutes
+choses; qu'on donne à chaque Cosaque un verre de vin pour le
+dégriser, et un pain. Mais je crois qu'ils sont assez rassasiés de
+ce qu'ils ont mangé hier, car, en vérité, ils ont tellement bâfré
+toute la nuit, que, si je m'étonne d'une chose, c'est qu'ils ne
+soient pas tous crevés. Et voici encore un ordre que je donne: Si
+quelque cabaretier juif s'avise de vendre un seul verre de vin à
+un seul Cosaque, je lui ferai clouer au front une oreille de
+cochon, et je le ferai pendre la tête en bas. À l'oeuvre, frères!
+à l'oeuvre!
+
+C'est ainsi que le _kochévoï_ distribua ses ordres. Tous le
+saluèrent en se courbant jusqu'à la ceinture, et, prenant la route
+de leurs chariots, ils ne remirent leurs bonnets qu'arrivés à une
+grande distance. Tous commencèrent à s'équiper, à essayer leurs
+lances et leurs sabres, à remplir de poudre leurs poudrières, à
+préparer leurs chariots et à choisir leurs montures.
+
+En rejoignant son campement, Tarass se mit à penser, sans le
+deviner toutefois, à ce qu'était devenu Andry. L'avait-on pris et
+garrotté, pendant son sommeil, avec les autres? Mais non, Andry
+n'est pas homme à se rendre vivant. On ne l'avait pas non plus
+trouvé parmi les morts. Tout pensif, Tarass cheminait devant son
+_polk_, sans entendre que quelqu'un l'appelait depuis longtemps
+par son nom.
+
+-- Qui me demande? dit-il enfin en sortant de sa rêverie.
+
+Le juif Yankel était devant lui.
+
+-- Seigneur _polkovnik_, seigneur _polkovnik_, disait il d'une
+voix brève et entrecoupée, comme s'il voulait lui faire part d'une
+nouvelle importante, j'ai été dans la ville, seigneur _polkovnik_.
+
+Tarass regarda le juif d'un air ébahi:
+
+-- Qui diable t'a mené là?
+
+-- Je vais vous le raconter, dit Yankel. Dès que j'entendis du
+bruit au lever du soleil et que les Cosaques tirèrent des coups de
+fusil, je pris mon caftan, et, sans le mettre, je me mis à courir.
+Ce n'est qu'en route que je passai les manches; car je voulais
+savoir moi-même la cause de ce bruit, et pourquoi les Cosaques
+tiraient de si bonne heure. J'arrivai aux portes de la ville au
+moment où entrait la queue du convoi. Je regarde, et que vois-je
+l'officier Galandowitch. C'est un homme que je connais; il me doit
+cent ducats depuis trois ans. Et moi, je me mis à le suivre comme
+pour réclamer ma créance, et voilà comment je suis entré dans la
+ville.
+
+-- Eh quoi! tu es entré dans la ville, et tu voulais encore lui
+faire payer sa dette? lui dit Boulba. Comment donc ne t’a-t-il pas
+fait pendre comme un chien?
+
+-- Certes, il voulait me faire pendre, répondit le juif; ses gens
+m'avaient déjà passé la corde au cou. Mais je me mis à supplier le
+seigneur; je lui dis que j'attendrais le payement de ma créance
+aussi longtemps qu'il le voudrait, et je promis de lui prêter
+encore de l'argent, s'il voulait m'aider à me faire rendre ce que
+me doivent d'autres chevaliers; car, à dire vrai, le seigneur
+officier n'a pas un ducat dans la poche, tout comme s'il était
+Cosaque, quoiqu'il ait des villages, des maisons, quatre châteaux
+et des steppes qui s'étendent jusqu'à Chklov. Et maintenant, si
+les juifs de Breslav ne l'eussent pas équipé, il n'aurait pas pu
+aller à la guerre. C'est aussi pour cela qu'il n'a point paru à la
+diète.
+
+-- Qu'as-tu donc fait dans la ville? as-tu vu les nôtres?
+
+-- Comment donc! il y en a beaucoup des nôtres: Itska, Rakhoum,
+Khaïvalkh, l'intendant...
+
+-- Qu'ils périssent tous, les chiens! s'écria Tarass en colère.
+Que viens-tu me mettre sous le nez ta maudite race de juifs? je te
+parle de nos Zaporogues.
+
+-- Je n'ai pas vu nos Zaporogues; mais j'ai vu le seigneur Andry.
+
+-- Tu as vu Andry? dit Boulba. Eh bien! quoi? comment? où l'as-tu
+vu? dans une fosse, dans une prison, attaché, enchaîné?
+
+-- Qui aurait osé attacher le seigneur Andry? c'est à présent l'un
+des plus grands chevaliers. Je ne l'aurais presque pas reconnu.
+Les brassards sont en or, la ceinture est en or, il n'y a que de
+l'or sur lui. Il est tout étincelant d'or, comme quand au
+printemps le soleil reluit sur l'herbe. Et le _vaïvode_ lui a
+donné son meilleur cheval; ce cheval seul coûte deux cents ducats.
+
+Boulba resta stupéfait:
+
+-- Pourquoi donc a-t-il mis une armure qui ne lui appartient pas?
+Parce qu'elle était meilleure que la sienne; c'est pour cela qu'il
+l'a mise. Et maintenant il parcourt les rangs, et d'autres
+parcourent les rangs, et il enseigne, et on l'enseigne, comme s'il
+était le plus riche des seigneurs polonais.
+
+-- Qui donc le force à faire tout cela?
+
+-- Je ne dis pas qu'on l'ait forcé. Est-ce que le seigneur Tarass
+ne sait pas qu'il est passé dans l'autre parti par sa propre
+volonté?
+
+-- Qui a passé?
+
+-- Le seigneur Andry.
+
+-- Où a-t-il passé?
+
+-- Il a passé dans l'autre parti; il est maintenant des leurs.
+
+-- Tu mens, oreille de cochon.
+
+-- Comment est-il possible que je mente? Suis-je un sot, pour
+mentir contre ma propre tête? Est-ce que je ne sais pas qu'on pend
+un juif comme un chien, s'il ose mentir devant un seigneur?
+
+-- C'est-à-dire que, d'après toi, il a vendu sa patrie et sa
+religion?
+
+-- Je ne dis pas qu'il ait vendu quelque chose; je dis seulement
+qu'il a passé dans l'autre parti.
+
+-- Tu mens, juif du diable; une telle chose ne s'est jamais vue
+sur la terre chrétienne. Tu mens, chien.
+
+-- Que l'herbe croisse sur le seuil de ma maison, si je mens. Que
+chacun crache sur le tombeau de mon père, de ma mère, de mon beau-
+père, de mon grand-père et du père de ma mère, si je mens. Si le
+seigneur le désire, je vais lui dire pourquoi il a passé.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- Le _vaïvode_ a une fille qui est si belle, mon saint Dieu, si
+belle...
+
+Ici le juif essaya d'exprimer par ses gestes la beauté de cette
+fille, en écartant les mains, en clignant des yeux, et en relevant
+le coin de la bouche comme s'il goûtait quelque chose de doux.
+
+-- Eh bien, quoi? Après...
+
+-- C'est pour elle qu'il a passé de l'autre côté. Quand un homme
+devient amoureux, il est comme une semelle qu'on met tremper dans
+l'eau pour la plier ensuite comme on veut.
+
+Boulba se mit à réfléchir profondément. Il se rappela que
+l'influence d'une faible femme était grande; qu'elle avait déjà
+perdu bien des hommes forts, et que la nature d'Andry était
+fragile par ce côté. Il se tenait immobile, comme planté à sa
+place.
+
+-- Écoute, seigneur; je raconterai tout au seigneur, dit le juif
+Dès que j'entendis le bruit du matin, dès que je vis qu'on entrait
+dans la ville, j'emportai avec moi, à tout événement, une rangée
+de perles, car il y a des demoiselles dans la ville; et s'il y a
+des demoiselles, me dis-je à moi-même, elles achèteront mes
+perles, n'eussent-elles rien à manger. Et dès que les gens de
+l'officier polonais m'eurent lâché, je courus à la maison du
+_vaïvode_, pour y vendre mes perles. J'appris tout d'une servante
+tatare; elle m'a dit que la noce se ferait dès qu'on aurait chassé
+les Zaporogues. Le seigneur Andry a promis de chasser les
+Zaporogues.
+
+-- Et tu ne l'as pas tué sur place, ce fils du diable? s'écria
+Boulba.
+
+-- Pourquoi le tuer? Il a passé volontairement. Où est la faute de
+l'homme? Il est allé là où il se trouvait mieux.
+
+-- Et tu l'as vu en face?
+
+-- En face, certainement. Quel superbe guerrier? il est plus beau
+que tous les autres. Que Dieu lui donne bonne santé! Il m'a
+reconnu à l'instant même, et quand je m'approchai de lui, il m'a
+dit...
+
+-- Qu'est-ce qu'il t'a dit?
+
+-- Il m'a dit!... c'est-à-dire il a commencé par me faire un signe
+du doigt, et puis il m'a dit: «Yankel!» Et moi: «Seigneur Andry!»
+Et lui: «Yankel, dis à mon père, à mon frère, aux Cosaques, aux
+Zaporogues, dis à tout le monde que mon père n'est plus mon père,
+que mon frère n'est plus mon frère, que mes camarades ne sont plus
+mes camarades, et que je veux me battre contre eux tous, contre
+eux tous.»
+
+-- Tu mens, Judas! s'écria Tarass hors de lui; tu mens, chien. Tu
+as crucifié le Christ, homme maudit de Dieu. Je te tuerai, Satan.
+Sauve-toi, si tu ne veux pas rester mort sur le coup.
+
+En disant cela, Tarass tira son sabre. Le juif épouvanté se mit à
+courir de toute la rapidité de ses sèches et longues jambes; et
+longtemps il courut, sans tourner la tête, à travers les chariots
+des Cosaques, et longtemps encore dans la plaine, quoique Tarass
+ne l'eût pas poursuivi, réfléchissant qu'il était indigne de lui
+de s'abandonner à sa colère contre un malheureux qui n'en pouvait
+mais.
+
+Boulba se souvint alors qu'il avait vu, la nuit précédente, Andry
+traverser le _tabor_ menant une femme avec lui. Il baissa sa tête
+grise, et cependant il ne voulait pas croire encore qu'une action
+aussi infâme eût été commise, et que son propre fils eût pu vendre
+ainsi sa religion et son âme.
+
+Enfin il conduisit son _polk_ à la place qui lui était désignée,
+derrière le seul bois que les Cosaques n'eussent pas encore brûlé.
+Cependant les Zaporogues, à pied et à cheval se mettaient en
+marche dans la direction des trois portes de la ville. L'un après
+l'autre défilaient les divers _kouréni_, composant l'armée. Il ne
+manquait que le seul _kourèn_ de Peréiaslav; les Cosaques qui le
+composaient avaient bu la veille tout ce qu'ils devaient boire en
+leur vie. Tel s'était réveillé garrotté dans les mains des
+ennemis; tel avait passé endormi de la vie à la mort, et leur
+_ataman_ lui-même, Khlib, s'était trouvé sans pantalon et sans
+vêtement supérieur au milieu du camp polonais.
+
+On s'aperçut dans la ville du mouvement des Cosaques. Toute la
+population accourut sur les remparts, et un tableau animé se
+présenta aux yeux des Zaporogues. Les chevaliers polonais, plus
+richement vêtus l'un que l'autre, occupaient la muraille. Leurs
+casques en cuivre, surmontés de plumes blanches comme celles du
+cygne, étincelaient au soleil; d'autres portaient de petits
+bonnets, roses ou bleus, penchés sur l'oreille, et des caftans aux
+manches flottantes, brodés d'or ou de soieries. Leurs sabres et
+leurs mousquets, qu'ils achetaient à grand prix, étaient, comme
+tout leur costume, chargés d'ornements. Au premier rang, se tenait
+plein de fierté, portant un bonnet rouge et or, le colonel de la
+ville de Boudjak. Plus grand et plus gros que tous les autres, il
+était serré dans son riche caftan. Plus loin, près d'une porte
+latérale, se tenait un autre colonel, petit homme maigre et sec.
+Ses petits yeux vifs lançaient des regards perçants sous leurs
+sourcils épais. Il se tournait avec vivacité, en désignant les
+postes de sa main effilée, et distribuant des ordres. On voyait
+que, malgré sa taille chétive, c'était un homme de guerre. Près de
+lui se trouvait un officier long et fluet, portant d'épaisses
+moustaches sur un visage rouge. Ce Seigneur aimait les festins et
+l'hydromel capiteux. Derrière eux était groupée une foule de
+petits gentillâtres qui s'étaient armés, les uns à leurs propres
+frais, les autres aux frais de la couronne, ou avec l'aide de
+l'argent des juifs, auxquels ils avaient engagé tout ce que
+contenaient les petits castels de leurs pères. Il y avait encore
+une foule de ces clients parasites que les sénateurs menaient avec
+eux pour leur faire cortège, qui, la veille, volaient du buffet ou
+de la table quelque coupe d'argent, et, le lendemain, montaient
+sur le siège de la voiture pour servir de cochers. Enfin, il y
+avait là de toutes espèces de gens. Les rangs des Cosaques se
+tenaient silencieusement devant les murs; aucun d'entre eux ne
+portait d'or sur ses habits; on ne voyait briller, par-ci par-là,
+les métaux précieux que sur les poignées des sabres ou les crosses
+des mousquets. Les Cosaques n'aimaient pas à se vêtir richement
+pour la bataille; leurs caftans et leurs armures étaient fort
+simples, et l'on ne voyait, dans tous les escadrons, que de
+longues files bigarrées de bonnets noirs à la pointe rouge.
+
+Deux Cosaques sortirent des rangs des Zaporogues. L'un était tout
+jeune, l'autre un peu plus âgé; tous deux avaient, selon leur
+façon de dire, de bonnes dents pour mordre, non seulement en
+paroles, mais encore en action. Ils s'appelaient Okhrim Nach et
+Mikita Colokopitenko. Démid Popovitch les suivait, vieux Cosaque
+qui hantait depuis longtemps la _setch_, qui était allé jusque
+sous les murs d'Andrinople, et qui avait souffert bien des
+traverses en sa vie. Une fois, en se sauvant d'un incendie, il
+était revenu à la _setch_, avec la tête toute goudronnée, toute
+noircie, et les cheveux brûlés. Mais depuis lors, il avait eu le
+temps de se refaire et d'engraisser; sa longue touffe de cheveux
+entourait son oreille, et ses moustaches avaient repoussé noires
+et épaisses. Popovitch était renommé pour sa langue bien affilée.
+
+-- Toute l'armée a des _joupans_ rouges, dit-il; mais je voudrais
+bien savoir si la valeur de l'armée est rouge aussi[32]!
+
+-- Attendez, s'écria d'en haut le gros colonel; je vais vous
+garrotter tous. Rendez, esclaves, rendez vos mousquets et vos
+chevaux. Avez-vous vu comme j'ai déjà garrotté les vôtres? Qu'on
+amène les prisonniers sur le parapet.
+
+Et l'on amena les Zaporogues garrottés. Devant eux marchait leur
+_ataman_ Khlib, sans pantalon et sans vêtement supérieur, dans
+l'état où on l’avait saisi. Et l'_ataman_ baissa la tête, honteux
+de sa nudité et de ce qu'il avait été pris en dormant, comme un
+chien.
+
+-- Ne t'afflige pas, Khlib, nous te délivrerons, lui criaient d'en
+bas les Cosaques.
+
+-- Ne t'afflige pas, ami, ajouta l'_ataman_ Borodaty, ce n'est pas
+ta faute si l'on t'a pris tout nu; cela peut arriver à chacun.
+Mais honte à eux, qui t'exposent ignominieusement sans avoir, par
+décence, couvert ta nudité.
+
+-- Il paraît que vous n'êtes braves que quand vous avez affaire à
+des gens endormis, dit Golokopitenko, en regardant le parapet.
+
+-- Attendez, attendez, nous vous couperons vos touffes de cheveux,
+lui répondit-on d'en haut.
+
+-- Je voudrais bien voir comment ils nous couperaient nos touffes,
+disait Popovitch en tournant devant eux sur son cheval.
+
+Et puis il ajouta, en regardant les siens:
+
+-- Mais peut-être que les Polonais disent la vérité; si ce gros-là
+les amène, ils seront bien défendus.
+
+-- Pourquoi crois-tu qu'ils seront bien défendus? répliquèrent les
+cosaques, sûrs d'avance que Popovitch allait lâcher un bon mot.
+
+-- Parce que toute l'armée peut se cacher derrière lui, et qu'il
+serait fort difficile d'attraper quelqu'un avec la lance par delà
+son ventre.
+
+Tous les Cosaques se mirent à rire et, longtemps après, beaucoup
+d'entre eux secouaient encore la tête en répétant:
+
+-- Ce diable de Popovitch! s'il s'avise de décocher un mot à
+quelqu'un, alors...
+
+Et les Cosaques n'achevèrent pas de dire ce qu'ils entendaient par
+alors...
+
+-- Reculez, reculez! s'écria le _kochevoï_.
+
+Car les Polonais semblaient ne pas vouloir supporter une pareille
+bravade, et le colonel avait fait un signe de la main. En effet, à
+peine les Cosaques s'étaient-ils retirés, qu'une décharge de
+mousqueterie retentit sur le haut du parapet. Un grand mouvement
+se fit dans la ville; le vieux _vaïvode_ apparut lui-même, monté
+sur son cheval. Les portes s’ouvrirent, et l'armée polonaise en
+sortit. À l'avant-garde marchaient les hussards[33], bien alignés,
+puis les cuirassiers avec des lances, tous portant des casques en
+cuivre. Derrière eux chevauchaient les plus riches gentilshommes,
+habillés chacun selon son caprice. Ils ne voulaient pas se mêler à
+la foule des soldats, et celui d'entre eux qui n'avait pas de
+commandement s'avançait seul à la tête de ses gens. Puis venaient
+d'autres rangs, puis l'officier fluet, puis d'autres rangs encore,
+puis le gros colonel, et le dernier qui quitta la ville fut le
+colonel sec et maigre.
+
+-- Empêchez-les, empêchez-les d'aligner leurs rangs, criait le
+_kochévoï_. Que tous les _kouréni_ attaquent à la fois. Abandonnez
+les autres portes. Que le _kourèn_ de Titareff attaque par son
+côté et le _kourèn_ de Diadkoff par le sien. Koukoubenko et
+Palivoda, tombez sur eux par derrière. Divisez-les, confondez-les.
+
+Et les Cosaques attaquèrent de tous les côtés. Ils rompirent les
+rangs polonais, les mêlèrent et se mêlèrent avec eux, sans leur
+donner le temps de tirer un coup de mousquet. On ne faisait usage
+que des sabres et des lances. Dans cette mêlée générale, chacun
+eut l'occasion de se montrer. Démid Popovitch tua trois fantassins
+et culbuta deux gentilshommes à bas de leurs chevaux, en disant:
+
+-- Voilà de bons chevaux; il y a longtemps que j'en désirais de
+pareils.
+
+Et il les chassa devant lui dans la plaine, criant aux autres
+Cosaques de les attraper; puis il retourna dans la mêlée, attaqua
+les seigneurs qu'il avait démontés, tua l'un d'eux, jeta son
+_arank_[34] au cou de l'autre, et le traîna à travers la campagne,
+après lui avoir pris son sabre à la riche poignée et sa bourse
+pleine de ducats. Kobita, bon Cosaque encore jeune, en vint aux
+mains avec un des plus braves de l'armée polonaise, et ils
+combattirent longtemps corps à corps. Le Cosaque finit par
+triompher; il frappa le Polonais dans la poitrine avec un couteau
+turc; mais ce fut en vain pour son salut; une balle encore chaude
+l'atteignit à la tempe. Le plus noble des seigneurs polonais
+l'avait ainsi tué, le plus beau des chevaliers et d'ancienne
+extraction princière; celui-ci se portait partout, sur son
+vigoureux cheval bai clair, et s'était déjà signalé par maintes
+prouesses. Il avait sabré deux Zaporogues, renversé un bon
+Cosaque, Fédor Korj, et l'avait percé de sa lance après avoir
+abattu son cheval d'un coup de pistolet. Il venait encore de tuer
+Kobita.
+
+-- C'est avec celui-là que je voudrais essayer mes forces, s'écria
+l'_ataman_ du _kourèn_ de Nésamaïko, Koukoubenko.
+
+Il donna de l'éperon à son cheval et s'élança sur le Polonais, en
+criant d'une voix si forte que tous ceux qui se trouvaient proche
+tressaillirent involontairement. Le Polonais eut l'intention de
+tourner son cheval pour faire face à ce nouvel ennemi; mais
+l'animal ne lui obéit point. Épouvanté par ce terrible cri, il
+avait fait un bond de côté, et Koukoubenko put frapper, d'une
+balle dans le dos, le Polonais qui tomba de son cheval. Même
+alors, le Polonais ne se rendit pas; il tâcha encore de percer
+l'ennemi, mais sa main affaiblie laissa retomber son sabre.
+Koukoubenko prit à deux mains sa lourde épée, lui en enfonça la
+pointe entre ses lèvres pâlies. L'épée lui brisa les dents, lui
+coupa la langue, lui traversa les vertèbres du cou, et pénétra
+profondément dans la terre où elle le cloua pour toujours. Le sang
+rosé jaillit de la blessure, ce sang de gentilhomme, et lui
+teignit son caftan jaune brodé d'or. Koukoubenko abandonna le
+cadavre, et se jeta avec les siens sur un autre point.
+
+-- Comment peut-on laisser là une si riche armure sans la
+ramasser? dit l'_ataman_ du _kourèn_ d'Oumane, Borodaty.
+
+Et il quitta ses gens pour s'avancer vers l'endroit où le
+gentilhomme gisait à terre.
+
+-- J'ai tué sept seigneurs de ma main, mais je n'ai trouvé sur
+aucun d'eux une aussi belle armure.
+
+Et Borodaty, entraîné par l'ardeur du gain, se baissa pour enlever
+cette riche dépouille. Il lui ôta son poignard turc, orné de
+pierres précieuses, lui enleva sa bourse pleine de ducats, lui
+détacha du cou un petit sachet qui contenait, avec du linge fin,
+une boucle de cheveux donnée par une jeune fille, en souvenir
+d'amour. Borodaty n'entendit pas que l'officier au nez rouge
+arrivait sur lui par derrière, celui-là même qu'il avait déjà
+renversé de la selle, après l'avoir marqué d'une balafre au
+visage. L'officier leva son sabre et lui asséna un coup terrible
+sur son cou penché. L'amour du butin n'avait pas mené à une bonne
+fin l'_ataman_ Borodaty. Sa tête puissante roula par terre d'un
+côté, et son corps de l'autre, arrosant l'herbe de son sang. À
+peine l'officier vainqueur avait-il saisi par sa touffe de cheveux
+la tête de l'_ataman_ pour la pendre à sa selle, qu'un vengeur
+s'était déjà levé.
+
+Ainsi qu'un épervier qui, après avoir tracé des cercles avec ses
+puissantes ailes, s'arrête tout à coup immobile dans l'air, et
+fond comme la flèche sur une caille qui chante dans les blés près
+de la route, ainsi le fils de Tarass, Ostap, s'élança sur
+l'officier polonais et lui jeta son noeud coulant autour du cou.
+Le visage rouge de l'officier rougit encore quand le noeud coulant
+lui serra la gorge. Il saisit convulsivement son pistolet, mais sa
+main ne put le diriger, et la balle alla se perdre dans la plaine.
+Ostap détacha de la selle du Polonais un lacet en soie dont il se
+servait pour lier les prisonniers, lui garrotta les pieds et les
+bras, attacha l'autre bout du lacet à l'arçon de sa propre selle,
+et le traîna à travers champs, en criant aux Cosaques d'Oumane
+d'aller rendre les derniers devoirs à leur _ataman_. Quand les
+Cosaques de ce _kourèn_ apprirent que leur _ataman_ n'était plus
+en vie, ils abandonnèrent le combat pour relever son corps, et se
+concertèrent pour savoir qui il fallait choisir à sa place.
+
+-- Mais à quoi bon tenir de longs conseils! dirent-ils enfin; il
+est impossible de choisir un meilleur _kourennoï_ qu'Ostap Boulba.
+Il est vrai qu'il est plus jeune que nous tous; mais il a de
+l'esprit et du sens comme un vieillard.
+
+Ostap, ôtant son bonnet, remercia ses camarades de l'honneur
+qu'ils lui faisaient, mais sans prétexter ni sa jeunesse, ni son
+manque d'expérience, car, en temps de guerre, il n'est pas permis
+d'hésiter. Ostap les conduisit aussitôt contre l'ennemi, et leur
+prouva que ce n'était pas à tort qu'ils l'avaient choisi pour
+_ataman_. Les Polonais sentirent que l'affaire devenait trop
+chaude; ils reculèrent et traversèrent la plaine pour se
+rassembler de l'autre côté. Le petit colonel fit signe à une
+troupe de quatre cents hommes qui se tenaient en réserve près de
+la porte de la ville, et ils firent une décharge de mousqueterie
+sur les Cosaques. Mais ils n'atteignirent que peu de monde.
+Quelques balles allèrent frapper les boeufs de l'armée, qui
+regardaient stupidement le combat. Épouvantés, ces animaux
+poussèrent des mugissements, se ruèrent sur le _tabor_ des
+Cosaques, brisèrent des chariots et foulèrent aux pieds beaucoup
+de monde. Mais Tarass, en ce moment, s'élançant avec son _polk_ de
+l'embuscade où il était posté, leur barra le passage, en faisant
+jeter de grands cris à ses gens. Alors tout le troupeau furieux,
+éperdu, se retourna sur les régiments polonais qu'il mit en
+désordre.
+
+-- Grand merci, taureaux! criaient les Zaporogues; vous nous avez
+bien servis pendant la marche, maintenant, vous nous servez à la
+bataille!
+
+Les Cosaques se ruèrent de nouveau sur l'ennemi. Beaucoup de
+Polonais périrent, beaucoup de Cosaques se distinguèrent, entre
+autres Metelitza, Chilo, les deux Pissarenko, Vovtousenko. Se
+voyant pressés de toutes parts, les Polonais élevèrent leur
+bannière en signe de ralliement, et se mirent à crier qu'on leur
+ouvrît les portes de la ville. Les portes fermées s'ouvrirent en
+grinçant sur leurs gonds et reçurent les cavaliers fugitifs,
+harassés, couverts de poussière, comme la bergerie reçoit les
+brebis. Beaucoup de Zaporogues voulaient les poursuivre jusque
+dans la ville, mais Ostap arrêta les siens en leur disant:
+
+-- Éloignez-vous, seigneurs frères, éloignez-vous des murailles;
+il n'est pas bon de s’en approcher.
+
+Ostap avait raison, car, dans le moment même, une décharge
+générale retentit du haut des remparts. Le _kochévoï_ s'approcha
+pour féliciter Ostap.
+
+-- C'est encore un jeune _ataman_, dit-il, mais il conduit ses
+troupes comme un vieux chef.
+
+Le vieux Tarass tourna la tête pour voir quel était ce nouvel
+_ataman_; il aperçut son fils Ostap à la tête du _kourèn_
+d'Oumane, le bonnet sur l'oreille la massue d'_ataman_ dans sa
+main droite.
+
+-- Voyez-vous le drôle! se dit-il tout joyeux.
+
+Et il remercia tous les Cosaques d'Oumane pour l'honneur qu'ils
+avaient fait à son fils.
+
+Les Cosaques reculèrent jusqu'à leur _tabor_; les Polonais
+parurent de nouveau sur le parapet, mais, cette fois, leurs riches
+_joupans_ étaient déchirés, couverts de sang et de poussière.
+
+-- Holà! hé! avez-vous pansé vos blessures? leur criaient les
+Zaporogues.
+
+-- Attendez! Attendez! répondait d'en haut le gros colonel en
+agitant une corde dans ses mains.
+
+Et longtemps encore, les soldats des deux partis échangèrent des
+menaces et des injures.
+
+Enfin, ils se séparèrent. Les uns allèrent se reposer des fatigues
+du combat; les autres se mirent à appliquer de la terre sur leurs
+blessures et déchirèrent les riches habits qu'ils avaient enlevés
+aux morts pour en faire des bandages. Ceux qui avaient conservé le
+plus de forces, s'occupèrent à rassembler les cadavres de leurs
+camarades et à leur rendre les derniers honneurs. Avec leurs épées
+et leurs lances, ils creusèrent des fosses dont ils emportaient la
+terre dans les pans de leurs habits; ils y déposèrent
+soigneusement les corps des Cosaques, et les recouvrirent de terre
+fraîche pour ne pas les laisser en pâture aux oiseaux. Les
+cadavres des Polonais furent attachés par dizaines aux queues des
+chevaux, que les Zaporogues lancèrent dans la plaine en les
+chassant devant eux à grands coups de fouet. Les chevaux furieux
+coururent longtemps à travers les champs, traînant derrière eux
+les cadavres ensanglantés qui roulaient et se heurtaient dans la
+poussière.
+
+Le soir venu, tous les _kouréni_ s'assirent en rond et se mirent à
+parler des hauts faits de la journée. Ils veillèrent longtemps
+ainsi. Le vieux Tarass se coucha plus tard que tous les autres; il
+ne comprenait pas pourquoi Andry ne s'était pas montré parmi les
+combattants. Le Judas avait-il eu honte de se battre contre ses
+frères? Ou bien le juif l'avait il trompé, et Andry se trouvait-il
+en prison. Mais Tarass se souvint que le coeur d'Andry avait
+toujours été accessible aux séductions des femmes, et, dans sa
+désolation, il se mit à maudire la Polonaise qui avait perdu son
+fils, à jurer qu'il en tirerait vengeance. Il aurait tenu son
+serment, sans être touché par la beauté de cette femme; il
+l'aurait traînée par ses longs cheveux à travers tout le camp des
+Cosaques; il aurait meurtri et souillé ses belles épaules, aussi
+blanches que la neige éternelle qui couvre le sommet des hautes
+montagnes; il aurait mis en pièces son beau corps. Mais Boulba ne
+savait pas lui-même ce que Dieu lui préparait pour le lendemain...
+Il finit par s'endormir, tandis que la garde, vigilante et sobre,
+se tint toute la nuit près des feux, regardant avec attention de
+tous côtés dans les ténèbres.
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+Le soleil n'était pas encore arrivé à la moitié de sa course dans
+le ciel, que tous les Zaporogues se réunissaient en assemblée. De
+la _setch_ était venue la terrible nouvelle que les Tatars,
+pendant l'absence des Cosaques, l'avaient entièrement pillée,
+qu'ils avaient déterré le trésor que les Cosaques conservaient
+mystérieusement sous la terre; qu'ils avaient massacré ou fait
+prisonniers tous ceux qui restaient, et qu'emmenant tous les
+troupeaux, tous les haras, ils s'étaient dirigés en droite ligne
+sur Pérékop. Un seul Cosaque, Maxime Golodoukha, s'était échappé
+en route des mains des Tatars; il avait poignardé le _mirza_,
+enlevé son sac rempli de sequins, et, sur un cheval tatar, en
+habits tatars, il s'était soustrait aux poursuites par une course
+de deux jours et de deux nuits. Son cheval était mort de fatigue;
+il en avait pris un autre, l'avait encore tué, et sur le troisième
+enfin il était arrivé dans le camp des Zaporogues, ayant appris en
+route qu'ils assiégeaient Doubno. Il ne put qu'annoncer le malheur
+qui était arrivé; mais comment était-il arrivé, ce malheur? Les
+Cosaques demeurés à la _setch_ s'étaient-ils enivrés selon la
+coutume zaporogue, et rendus prisonniers dans l'ivresse? Comment
+les Tatars avaient-ils découvert l'endroit où était enterré le
+trésor de l'armée? Il n'en put rien dire. Le Cosaque était harassé
+de fatigue; il arrivait tout enflé; le vent lui avait brûlé le
+visage, il tomba sur la terre, et s'endormit d'un profond sommeil.
+
+En pareil cas, c'était la coutume zaporogue de se lancer aussitôt
+à la poursuite des ravisseurs, et de tâcher de les atteindre en
+route, car autrement les prisonniers pouvaient être transportés
+sur les bazars de l'Asie Mineure, à Smyrne, à l’île de Crète, et
+Dieu sait tous les endroits où l'on aurait vu les têtes à longue
+tresse des Zaporogues. Voilà pourquoi les Cosaques s'étaient
+assemblés. Tous, du premier au dernier, se tenaient debout, le
+bonnet sur la tête, car ils n'étaient pas venus pour entendre
+l'ordre du jour de l'_ataman_, mais pour se concerter comme égaux
+entre eux.
+
+-- Que les anciens donnent d'abord leur conseil! criait-on dans la
+foule.
+
+-- Que le _kochévoï_ donne son conseil! disaient les autres.
+
+Et le _kochévoï_, ôtant son bonnet, non plus comme chef des
+Cosaques, mais comme leur camarade, les remercia de l'honneur
+qu'ils lui faisaient et leur dit:
+
+-- Il y en a beaucoup parmi nous qui sont plus anciens que moi et
+plus sages dans les conseils; mais puisque vous m'avez choisi pour
+parler le premier, voici mon opinion: Camarades, sans perdre de
+temps, mettons-nous à la poursuite du Tatar, car vous savez vous-
+mêmes quel homme c'est, le Tatar. Il n'attendra pas votre arrivée
+avec les biens qu'il a enlevés; mais il les dissipera sur-le-
+champ, si bien qu'on n'en trouvera plus la trace. Voici donc mon
+conseil: en route! Nous nous sommes assez promenés par ici; les
+Polonais savent ce que sont les Cosaques. Nous avons vengé la
+religion autant que nous avons pu; quant au butin, il ne faut pas
+attendre grand'chose d'une ville affamée. Ainsi donc mon conseil
+est de partir.
+
+-- Partons!
+
+Ce mot retentit dans les _kouréni_ des Zaporogues.
+
+Mais il ne fut pas du goût de Tarass Boulba, qui abaissa, en les
+fronçant, ses sourcils mêlés de blanc et de noir, semblables aux
+buissons qui croissent sur le flanc nu d'une montagne, et dont les
+cimes ont blanchi sous le givre hérissé du nord.
+
+-- Non, ton conseil ne vaut rien, _kochévoï_, dit-il; tu ne parles
+pas comme il faut, Il paraît que tu as oublié que ceux des nôtres
+qu'ont pris les Polonais demeurent prisonniers. Tu veux donc que
+nous ne respections pas la première des saintes lois de la
+fraternité, que nous abandonnions nos compagnons, pour qu'on les
+écorche vivants, ou bien pour que, après avoir écartelé leurs
+corps de Cosaques, on en promène les morceaux par les villes et
+les campagnes, comme ils ont déjà fait du _hetman_ et des
+meilleurs chevaliers de l'Ukraine. Et sans cela, n'ont-ils pas
+assez insulté à tout ce qu'il y a de saint. Que sommes-nous donc?
+je vous le demande à tous. Quel Cosaque est celui qui abandonne
+son compagnon dans le danger, qui le laisse comme un chien périr
+sur la terre étrangère? Si la chose en est venue au point que
+personne ne révère plus l'honneur cosaque, et si l'on permet qu'on
+lui crache sur sa moustache grise, ou qu'on l'insulte par
+d'outrageantes paroles, ce n'est pas moi du moins qu'on insultera.
+Je reste seul.
+
+Tous les Zaporogues qui l'entendirent furent ébranlés.
+
+-- Mais as-tu donc oublié, brave _polkovnik_, dit alors le
+_kochévoï_, que nous avons aussi des compagnons dans les mains des
+Tatars, et que si nous ne les délivrons pas maintenant, leur vie
+sera vendue aux païens pour un esclavage éternel, pire que la plus
+cruelle des morts? As-tu donc oublié qu'ils emportent tout notre
+trésor, acquis au prix du sang chrétien?
+
+Tous les Cosaques restèrent pensifs, ne sachant que dire. Aucun
+d'eux ne voulait mériter une mauvaise renommée. Alors s'avança
+hors des rangs le plus ancien par les années de l'armée zaporogue,
+Kassian Bovdug. Il était vénéré de tous les Cosaques. Deux fois on
+l'avait élu _kochévoï_, et à la guerre aussi c'était un bon
+Cosaque. Mais il avait vieilli. Depuis longtemps il n'allait plus
+en campagne, et s'abstenait de donner des conseils. Seulement il
+aimait, le vieux, à rester couché sur le flanc, près des groupes
+de Cosaques, écoutant les récits des aventures d'autrefois et des
+campagnes de ses jeunes compagnons. Jamais il ne se mêlait à leurs
+discours, mais il les écoutait en silence, écrasant du pouce la
+cendre de sa courte pipe, qu'il n'ôtait jamais de ses lèvres, et
+il restait longtemps couché, fermant à demi les paupières, et les
+Cosaques ne savaient s'il était endormi ou s'il les écoutait
+encore. Pendant toutes les campagnes, il gardait la maison; mais
+cette fois pourtant le vieux s'était laissé prendre; et, faisant
+le geste de décision propre aux Cosaques, il avait dit:
+
+-- À la grâce de Dieu! je vais avec vous. Peut-être serai-je utile
+en quelque chose à la chevalerie cosaque.
+
+Tous les Cosaques se turent quand il parut devant l'assemblée, car
+depuis longtemps ils n'avaient entendu un mot de sa bouche. Chacun
+voulait savoir ce qu'allait dire Bovdug.
+
+-- Mon tour est venu de dire un mot, seigneurs frères, commença-t-
+il; enfants, écoutez donc le vieux. Le _kochévoï_ a bien parlé, et
+comme chef de l'armée cosaque, obligé d'en prendre soin et de
+conserver le trésor de l'armée, il ne pouvait rien dire de plus
+sage. Voilà! que ceci soit mon premier discours; et maintenant,
+écoutez ce que dira mon second. Et voilà ce que dira mon second
+discours: C'est une grande vérité qu'a dite aussi le _polkovnik_
+Tarass; que Dieu lui donne longue vie et qu'il y ait beaucoup de
+pareils _polkovniks_ dans l'Ukraine! Le premier devoir et le
+premier honneur du Cosaque, c'est d'observer la fraternité. Depuis
+le long temps que je vis dans le monde, je n'ai pas ouï dire,
+seigneurs frères, qu'un Cosaque eût jamais abandonné ou vendu de
+quelque manière son compagnon; et ceux-ci, et les autres sont nos
+compagnons. Qu'il y en ait plus, qu'il y en ait moins, tous sont
+nos frères. Voici donc mon discours: Que ceux à qui sont chers les
+Cosaques faits prisonniers par les Tatars, aillent poursuivre les
+Tatars; et que ceux à qui sont chers les Cosaques faits
+prisonniers par les Polonais, et qui ne veulent pas abandonner la
+bonne cause, restent ici. Le _kochévoï_, suivant son devoir,
+mènera la moitié de nous à la poursuite des Tatars, et l'autre
+moitié se choisira un _ataman_ de circonstance, et d'être _ataman_
+de circonstance, si vous en croyez une tête blanche, cela ne va
+mieux à personne qu'à Tarass Boulba. Il n'y en a pas un seul parmi
+nous qui lui soit égal en vertu guerrière.
+
+Ainsi dit Bovdug, et il se tut; et tous les Cosaques se réjouirent
+de ce que le vieux les avait ainsi mis dans la bonne voie. Tous
+jetèrent leurs bonnets en l'air, en criant:
+
+-- Merci, père! il s'est tu, il s'est tu longtemps; et voilà
+qu'enfin il a parlé. Ce n'est pas en vain qu'au moment de se
+mettre en campagne il disait qu'il serait utile à la chevalerie
+cosaque. Il l'a fait comme il l'avait dit.
+
+-- Eh bien? consentez-vous à cela? demanda le _kochévoï_.
+
+-- Nous consentons tous! crièrent les Cosaques.
+
+-- Ainsi l'assemblée est finie?
+
+-- L'assemblée est finie! crièrent les Cosaques.
+
+-- Écoutez donc maintenant l'ordre militaire, enfants, dit le
+_kochévoï_.
+
+Il s'avança, mit son bonnet, et tous les Zaporogues, ôtant leur
+bonnet, demeurèrent tête nue, les yeux baissés vers la terre,
+comme cela se faisait toujours parmi les Cosaques lorsqu'un ancien
+se préparait à parler.
+
+-- Maintenant, seigneurs frères, divisez-vous. Que celui qui veut
+partir, passe du côté droit; que celui qui veut rester, passe du
+côté gauche. Où ira la majeure partie d'un _kourèn_, tout le reste
+suivra; mais si la moindre partie persiste, qu'elle s'incorpore à
+d'autres _kouréni_.
+
+Et ils commencèrent à passer, l'un à droite, l'autre à gauche.
+Quand la majeure partie d'un _kourèn_ passait d'un côté,
+l'_ataman_ du _kourèn_ passait aussi; quand c'était la moindre
+partie, elle s'incorporait aux autres _kouréni_. Et souvent il
+s'en fallut peu que les deux moitiés ne fussent égales. Parmi ceux
+qui voulurent demeurer, se trouva presque tout le _kourèn_ de
+Nésamaïko, une grande moitié du _kourèn_ de Popovitcheff, tout le
+_kourèn_ d'Oumane, tout le _kourèn_ de _Kaneff_, une grande moitié
+du _kourèn_ de Steblikoff, une grande moitié du _kourèn_ de
+Fimocheff. Tout le reste préféra aller à la poursuite des Tatars.
+Des deux côtés il y avait beaucoup de bons et braves Cosaques.
+Parmi ceux qui s'étaient décidés à se mettre à la poursuite des
+Tatars, il y avait Tchérévety, le vieux Cosaque Pokotipolé, et
+Lémich, et Procopovitch, et Choma. Démid Popovitch était passé
+avec eux, car c'était un Cosaque du caractère le plus turbulent;
+il ne pouvait rester longtemps à une même place; ayant essayé ses
+forces contre les Polonais, il eut envie de les essayer contre les
+Tatars. Les _atamans_ des _kouréni_ étaient Nostugan, Pokrychka,
+Nevymsky; et bien d'autres fameux et braves Cosaques encore
+avaient eu envie d'essayer leur sabre et leurs bras puissants dans
+une lutte avec les Tatars. Il n'y avait pas moins de braves et de
+bien braves Cosaques parmi ceux qui voulurent rester, tels que les
+_atamans_ Demytrovitch, Koukoubenko, Vertichvits, Balan,
+Boulbenko, Ostap. Après eux, il y avait encore beaucoup d'autres
+illustres et puissants Cosaques: Vovtousenko, Tchénitchenko,
+Stepan Couska, Ochrim Gouska, Mikola Gousty, Zadorojny, Métélitza,
+Ivan Zakroutygouba, Mosy Chilo, Degtarenko, Sydorenko, Pisarenko,
+puis un second Pisarenko, puis encore un Pisarenko, et encore une
+foule d'autres bons Cosaques. Tous avaient beaucoup marché à pied,
+beaucoup monté à cheval; ils avaient vu les rivages de l'Anatolie,
+les steppes salées de la Crimée, toutes les rivières, grandes et
+petites, qui se versent dans le Dniepr, toutes les anses et toutes
+les îles de ce fleuve. Ils avaient foulé la terre moldave,
+illyrienne et turque; ils avaient sillonné toute la mer Noire sur
+leurs bateaux cosaques à deux gouvernails; ils avaient attaqué,
+avec cinquante bateaux de front, les plus riches et les plus
+puissants vaisseaux; ils avaient coulé à fond bon nombre de
+galères turques, et enfin brûlé beaucoup de poudre en leur vie.
+Plus d'une fois ils avaient déchiré, pour s'en faire des bas, de
+précieuses étoffes de Damas; plus d'une fois ils avaient rempli de
+sequins en or pur les larges poches de leurs pantalons. Quant aux
+richesses que chacun d'eux avait dissipées à boire et à se
+divertir, et qui auraient pu suffire à la vie d'un autre homme, il
+n'eût pas été possible d'en dresser le compte. Ils avaient tout
+dissipé à la cosaque, fêtant le monde entier, et louant des
+musiciens pour faire danser tout l'univers. Même alors il y en
+avait bien peu qui n'eussent quelque trésor, coupes et vases
+d'argent, agrafes et bijoux, enfouis sous les joncs des îles du
+Dniepr, pour que le Tatar ne pût les trouver, si, par malheur, il
+réussissait à tomber sur la _setch_. Mais il eût été difficile au
+Tatar de dénicher le trésor, car le maître du trésor lui-même
+commençait à oublier en quel endroit il l'avait caché. Tels
+étaient les Cosaques qui avaient voulu demeurer pour venger sur
+les Polonais leurs fidèles compagnons et la religion du Christ. Le
+vieux Cosaque Bovdug avait aussi préféré rester avec eux en
+disant:
+
+-- Maintenant mes années sont trop lourdes pour que j'aille courir
+le Tatar; ici, il y a une place où je puis m'endormir de la bonne
+mort du Cosaque. Depuis longtemps j'ai demandé à Dieu, s'il faut
+terminer ma vie, que je la termine dans une guerre pour la sainte
+cause chrétienne. Il m'a exaucé. Nulle part une plus belle mort ne
+viendra pour le vieux Cosaque.
+
+Quand ils se furent tous divisés et rangés sur deux files, par
+_kourèn_, le _kochévoï_ passa entre les rangs, et dit:
+
+-- Eh bien! seigneurs frères, chaque moitié est-elle contente de
+l'autre?
+
+-- Tous sont contents, père, répondirent les Cosaques.
+
+-- Embrassez-vous donc, et dites-vous adieu l'un à l'autre, car
+Dieu sait s'il vous arrivera de vous revoir en cette vie. Obéissez
+à votre _ataman_, et faites ce que vous savez vous-mêmes; vous
+savez ce qu'ordonne l'honneur cosaque.
+
+Et tous les Cosaques, autant qu’il y en avait, s'embrassèrent
+réciproquement, ce furent les deux _atamans_ qui commencèrent;
+après avoir fait glisser dans les doigts leurs moustaches grises,
+ils se donnèrent l'accolade sur les deux joues; puis, se prenant
+les mains avec force, ils voulurent se demander l'un à l'autre:
+
+-- Eh bien! seigneur frère, nous reverrons-nous ou non?
+
+Mais ils se turent, et les deux têtes grises s'inclinèrent
+pensives. Et tous les Cosaques, jusqu'au dernier, se dirent adieu,
+sachant qu'il y aurait; beaucoup de besogne à faire pour les uns
+et pour les autres. Mais ils résolurent de ne pas se séparer à
+l'instant même, et d'attendre l'obscurité de la nuit pour ne pas
+laisser voir à l'ennemi la diminution de l'armée. Cela fait, ils
+allèrent dîner, groupés par _kouréni_. Après dîner, tous ceux qui
+devaient se mettre en route se couchèrent et dormirent d'un long
+et profond sommeil, comme s'ils eussent pressenti que c'était
+peut-être le dernier dont ils jouiraient aussi librement. Ils
+dormirent jusqu'au coucher du soleil; et quand le soir fut venu,
+ils commencèrent à graisser leurs chariots. Quand tout fut prêt
+pour le départ, ils envoyèrent les bagages en avant; eux-mêmes,
+après avoir encore une fois salué leurs compagnons de leurs
+bonnets, suivirent lentement les chariots; la cavalerie marchant
+en ordre, sans crier, sans siffler les chevaux, piétina doucement
+à la suite des fantassins, et bientôt ils disparurent dans
+l'ombre. Seulement le pas des chevaux retentissait sourdement dans
+le lointain, et quelquefois aussi le bruit d'une roue mal graissée
+qui criait sur l'essieu.
+
+Longtemps encore, les Zaporogues restés devant la ville leur
+faisaient signe de la main, quoiqu'ils les eussent perdus de vue;
+et lorsqu'ils furent revenus à leur campement, lorsqu'ils virent,
+à la clarté des étoiles, que la moitié des chariots manquaient, et
+un nombre égal de leurs frères, leur coeur se serra, et tous
+devenant pensifs involontairement, baissèrent vers la terre leurs
+têtes turbulentes.
+
+Tarass voyait bien que, dans les rangs mornes de ses Cosaques, la
+tristesse, peu convenable aux braves, commençait à incliner
+doucement toutes les têtes. Mais il se taisait; il voulait leur
+donner le temps de s'accoutumer à la peine que leur causaient les
+adieux de leurs compagnons; et cependant, il se préparait en
+silence à les éveiller tout à coup par le _hourra_ du Cosaque,
+pour rallumer, avec une nouvelle puissance, le courage dans leur
+âme. C'est une qualité propre à la race slave, race grande et
+forte, qui est aux autres races ce que la mer profonde est aux
+humbles rivières. Quand l’orage éclate, elle devient tonnerre et
+rugissements, elle soulève et fait tourbillonner les flots, comme
+ne le peuvent les faibles rivières; mais quand il fait doux et
+calme, plus sereine que les rivières au cours rapide, elle étend
+son incommensurable nappe de verre, éternelle volupté des yeux.
+
+Tarass ordonna à ses serviteurs de déballer un des chariots, qui
+se trouvait à l'écart. C'était le plus grand et le plus lourd de
+tout le camp cosaque; ses fortes roues étaient doublement cerclées
+de fer, il était puissamment chargé, couvert de tapis et
+d'épaisses peaux de boeuf, et étroitement lié par des cordes
+enduites de poix. Ce chariot portait toutes les outres et tous les
+barils du vieux bon vin qui se conservait, depuis longtemps, dans
+les caves de Tarass. Il avait mis ce chariot en réserve pour le
+cas solennel où, s'il venait un moment de crise et s'il se
+présentait une affaire digne d'être transmise à la postérité,
+chaque Cosaque, jusqu'au dernier, pût boire une gorgée de ce vin
+précieux, afin que, dans ce grand moment, un grand sentiment
+s'éveillât aussi dans chaque homme. Sur l'ordre du _polkovnik_,
+les serviteurs coururent au chariot, coupèrent, avec leurs sabres,
+les fortes attaches, enlevèrent les lourdes peaux de boeuf, et
+descendirent les outres et les barils.
+
+-- Prenez tous, dit Boulba, tous tant que vous êtes, prenez ce que
+vous avez pour boire; que ce soit une coupe, ou une cruche pour
+abreuver vos chevaux, que ce soit un gant ou un bonnet; ou bien
+même étendez vos deux mains.
+
+Et tous les Cosaques, tant qu'il y en avait, présentèrent l'un une
+coupe, l'autre la cruche qui lui servait à abreuver son cheval;
+celui-ci un gant, celui-là un bonnet; d'autres enfin présentèrent
+leurs deux mains rapprochées. Les serviteurs de Tarass passaient
+entre les rangs, et leur versaient les outres et les barils. Mais
+Tarass ordonna que personne ne bût avant qu'il eût fait signe à
+tous de boire d'un seul trait. On voyait qu'il avait quelque chose
+à dire. Tarass savait bien que, si fort que soit par lui-même un
+bon vieux vin, et si capable de fortifier le coeur de l'homme,
+cependant une bonne parole qu'on y joint double la force du vin et
+du coeur.
+
+-- C'est moi qui vous régale, seigneurs frères, dit Tarass Boulba,
+non pas pour vous remercier de l'honneur de m'avoir fait votre
+_ataman_, quelque grand que soit cet honneur, ni pour faire
+honneur aux adieux de nos compagnons; non, l'une et l'autre choses
+seront plus convenables dans un autre temps que celui où nous nous
+trouvons à cette heure. Devant nous est une besogne de grande
+sueur, de grande vaillance cosaque. Buvons donc, compagnons,
+buvons d'un seul trait; d'abord et avant tout, à la sainte
+religion orthodoxe, pour que le temps vienne enfin où la même
+sainte religion se répande sur le monde entier, où tout ce qu'il y
+a de païens rentrent dans le giron du Christ. Buvons aussi du même
+coup à la _setch_, afin qu'elle soit longtemps debout, pour la
+ruine de tous les païens, afin que chaque année il en sorte une
+foule de héros plus grands les uns que les autres; et buvons, en
+même temps, à notre propre gloire, afin que nos neveux et les fils
+de nos neveux disent qu'il y eut, autrefois, des Cosaques qui
+n'ont pas fait honte à la fraternité, et qui n'ont pas livré leurs
+compagnons. Ainsi donc, à la religion, seigneurs frères, à la
+religion!
+
+-- À la religion! crièrent de leurs voix puissantes tous ceux qui
+remplissaient les rangs voisins. À la religion! répétèrent les
+plus éloignés, et jeunes et vieux, tous les Cosaques burent à la
+religion.
+
+-- À la _setch_! dit Tarass, en élevant sa coupe au-dessus de sa
+tête, le plus haut qu'il put.
+
+-- À la _setch_! répondirent les rangs voisins.
+
+-- À la _setch_! dirent d'une voix sourde les vieux Cosaques, en
+retroussant leurs moustaches grises; et, s'agitant comme de jeunes
+faucons qui secouent leurs ailes, les jeunes Cosaques répétèrent:
+À la _setch_! Et la plaine entendit au loin les Cosaques boire à
+leur _setch_.
+
+-- Maintenant un dernier coup, compagnons: à la gloire, et à tous
+les chrétiens qui vivent en ce monde.
+
+Et tous les Cosaques, jusqu'au dernier, burent un dernier coup à
+la gloire, et à tous les chrétiens qui vivent en ce monde. Et
+longtemps encore on répétait dans tous les rangs de tous les
+_kouréni_: «À tous les chrétiens qui vivent dans ce monde!»
+
+Déjà les coupes étaient vides, et les Cosaques demeuraient
+toujours les mains élevées. Quoique leurs yeux, animés par le vin,
+brillassent de gaieté, pourtant ils étaient pensifs. Ce n'était
+pas au butin de guerre qu'ils songeaient, ni au bonheur de trouver
+des ducats, des armes précieuses, des habits chamarrés et des
+chevaux circassiens; mais ils étaient devenus pensifs, comme des
+aigles posés sur les cimes des montagnes Rocheuses d'où l'on voit
+au loin s'étendre la mer immense, avec les vaisseaux, les galères,
+les navires de toutes sortes qui couvrent son sein, avec ses
+rivages perdus dans un lointain vaporeux et couronnés de villes
+qui paraissent des mouches et de forêts aussi basses que l'herbe.
+Comme des aigles, ils regardaient la plaine à l'entour, et leur
+destin qui s'assombrissait à l'horizon. Toute cette plaine, avec
+ses routes et ses sentiers tortueux, sera jonchée de leurs
+ossements blanchis; elle s'abreuvera largement de leur sang
+cosaque, elle se couvrira de débris de chariots, de lances
+rompues, de sabres brisés; au loin rouleront des têtes à touffes
+de cheveux, dont les tresses seront emmêlées par le sang caillé,
+et dont les moustaches tomberont sur le menton. Les aigles
+viendront en arracher les yeux. Mais il est beau, ce camp de la
+mort, si librement et si largement étendu. Pas une belle action ne
+périra, et la gloire cosaque ne se perdra point comme un grain de
+poudre tombé du bassinet. Il viendra, il viendra quelque joueur de
+_bandoura_, à la barbe grise descendant sur la poitrine, ou peut-
+être quelque vieillard, encore plein de courage viril, mais à la
+tête blanchie, à l'âme inspirée, qui dira d'eux une parole grave
+et puissante. Et leur renommée s'étendra dans l'univers entier, et
+tout ce qui viendra dans le monde, après eux, parlera d'eux; car
+une parole puissante se répand au loin, semblable à la cloche de
+bronze dans laquelle le fondeur a versé beaucoup de pur et
+précieux argent, afin que, par les villes et les villages, les
+châteaux et les chaumières, la voix sonore appelle tous les
+chrétiens à la sainte prière.
+
+
+CHAPITRE IX
+
+Personne, dans la ville assiégée, ne s'était douté que la moitié
+des Zaporogues eût levé le camp pour se mettre à la poursuite des
+Tatars. Du haut du beffroi de l'hôtel de ville, les sentinelles
+avaient seulement vu disparaître une partie des bagages derrière
+les bois voisins. Mais ils avaient pensé que les Cosaques se
+préparaient à dresser une embuscade. L'ingénieur français était du
+même avis. Cependant, les paroles du _kochévoï_ n'avaient pas été
+vaines; la disette se faisait de nouveau sentir parmi les
+habitants. Selon l'usage des temps passés, la garnison n'avait pas
+calculé ce qu'il lui fallait de vivres. On avait essayé de faire
+une nouvelle sortie, mais la moitié de ces audacieux était tombée
+sous les coups des Cosaques et l'autre moitié avait été refoulée
+dans la ville sans avoir réussi. Néanmoins les juifs avaient mis à
+profit la sortie; ils avaient flairé et dépisté tout ce qu'il leur
+importait d'apprendre, à savoir pourquoi les Zaporogues étaient
+partis et vers quel endroit ils se dirigeaient, avec quels chefs,
+avec quels _kouréni_, combien étaient partis, combien étaient
+restés, et ce qu'ils pensaient faire. En un mot, au bout de
+quelques minutes, on savait tout dans la ville. Les colonels
+reprirent courage et se préparèrent à livrer bataille. Tarass
+devinait leurs préparatifs au mouvement et au bruit qui se
+faisaient dans la place; il se préparait de son côté: il rangeait
+ses troupes, donnait des ordres, divisait les _kouréni_ en trois
+corps, et les entourait de bagages comme d'un rempart, espèce de
+combat où les Zaporogues étaient invincibles. Il ordonna à deux
+_kouréni_ de se mettre en embuscade; il couvrit une partie de la
+plaine de pieux aigus, de débris d'armes, de tronçons de lances,
+afin qu'à l'occasion il pût y jeter la cavalerie ennemie. Quand
+tout fut ainsi disposé, il fit un discours aux Cosaques, non pour
+les ranimer et leur donner du courage, il les savait fermes de
+coeur, mais parce que lui-même avait besoin d'épancher le sien.
+
+-- J'ai envie de vous dire, mes seigneurs, ce qu'est notre
+fraternité. Vous avez appris de vos pères et de vos aïeux en quel
+honneur ils tenaient tous notre terre. Elle s'est fait connaître
+aux Grecs, elle a pris des pièces d'or à Tzargrad[35]; elle a eu
+des villes somptueuses et des temples, et des _kniaz_[36]: des
+_kniaz_ de sang russe, et des _kniaz_ de son sang, mais non pas de
+catholiques hérétiques. Les païens ont tout pris, tout est perdu.
+Nous seuls sommes restés, mais orphelins, et comme une veuve qui a
+perdu un puissant époux, de même que nous notre terre est restée
+orpheline. Voilà dans quel temps, compagnons, nous nous sommes
+donné la main en signe de fraternité. Voilà sur quoi se base notre
+fraternité; il n'y a pas de lien plus sacré que celui de la
+fraternité. Le père aime son enfant, la mère aime son enfant,
+l'enfant aime son père et sa mère; mais qu'est-ce que cela,
+frères? la bête féroce aime aussi son enfant. Mais s'apparenter
+par la parenté de l'âme, non par celle du sang, voilà ce que peut
+l'homme seul. Il s'est rencontré des compagnons sur d'autres
+terres; mais des compagnons comme sur la terre russe, nulle part.
+Il est arrivé, non à l'un de vous, mais à plusieurs, de s'égarer
+en terre étrangère. Eh bien! vous l'avez vu: là aussi, il y a des
+hommes; là aussi, des créatures de Dieu; et vous leur parlez comme
+à l'un d'entre vous. Mais quand on vient au point de dire un mot
+parti du coeur, vous l'avez vu, ce sont des hommes d'esprit, et
+pourtant ils ne sont pas des vôtres. Ce sont des hommes, mais pas
+les mêmes hommes. Non, frères, aimer comme aime un coeur russe,
+aimer, non par l'esprit seulement, mais par tout ce que Dieu a
+donné à l'homme, par tout ce qu'il y a en vous, ah!... dit Tarass,
+avec son geste de décision, en secouant sa tête grise et relevant
+le coin de sa moustache, non, personne ne peut aimer ainsi. Je
+sais que, maintenant, de lâches coutumes se sont introduites dans
+notre terre: ils ne songent qu'à leurs meules de blé, à leurs tas
+de foin, à leurs troupeaux de chevaux; ils ne veillent qu'à ce que
+leurs hydromels cachetés se conservent bien dans leurs caves; ils
+imitent le diable sait quels usages païens; ils ont honte de leur
+langage; le frère ne veut pas parler avec son frère; le frère vend
+son frère, comme on vend au marché un être sans âme; la faveur
+d’un roi étranger, pas même d'un roi, la pauvre faveur d'un magnat
+polonais qui, de sa botte jaune, leur donne des coups sur le
+museau, leur est plus chère que toute fraternité. Mais chez le
+dernier des lâches, se fût-il souillé de boue et de servilité,
+chez celui-là, frères, il y a encore un grain de sentiment russe;
+et un jour il se réveillera et il frappera, le malheureux! des
+deux poings sur les basques de son justaucorps; il se prendra la
+tête des deux mains et il maudira sa lâche existence, prêt à
+racheter par le supplice une ignoble vie. Qu'ils sachent donc tous
+ce que signifie sur la terre russe la fraternité. Et si le moment
+est déjà venu de mourir, certes aucun d'eux ne mourra comme nous;
+aucun d'eux, aucun. Ce n'est pas donné à leur nature de souris.
+
+Ainsi parlait l'_ataman_; et, son discours fini, il secouait
+encore sa tête qui s'était argentée dans des exploits de Cosaques.
+Tous ceux qui l'écoutaient furent vivement émus par ce discours
+qui pénétra jusqu'au fond des coeurs. Les plus anciens dans les
+rangs demeurèrent immobiles, inclinant leurs têtes grises vers la
+terre. Une larme brillait sous les vieilles paupières; ils
+l'essuyèrent lentement avec la manche, et tous, comme s'ils se
+fussent donné le mot, firent à la fois leur geste d'usage[37] pour
+exprimer un parti pris, et secouèrent résolument leurs têtes
+chargées d'années. Tarass avait touché juste.
+
+Déjà l'on voyait sortir de la ville l'armée ennemie, faisant
+sonner les trompettes et les clairons, ainsi que les seigneurs
+polonais, la main sur la hanche, entourés de nombreux serviteurs.
+Le gros colonel donnait des ordres. Ils s'avancèrent rapidement
+sur les Cosaques, les menaçant de leurs regards et de leurs
+mousquets, abrités sous leurs brillantes cuirasses d'airain. Dès
+que les Cosaques virent qu'ils s'étaient avancés à portée, tous
+déchargèrent leurs longs mousquets de six pieds, et continuèrent à
+tirer sans interruption. Le bruit de leurs décharges s'étendit au
+loin dans les plaines environnantes, comme un roulement continu.
+Le champ de bataille était couvert de fumée, et les Zaporogues
+tiraient toujours sans relâche. Ceux des derniers rangs se
+bornaient à charger les armes qu'ils tendaient aux plus avancés,
+étonnant l'ennemi qui ne pouvait comprendre comment les Cosaques
+tiraient sans recharger leurs mousquets. Dans les flots de fumée
+grise qui enveloppaient l'une et l'autre armée, on ne voyait plus
+comment tantôt l'un tantôt l'autre manquait dans les rangs; mais
+les Polonais surtout sentaient que les balles pleuvaient épaisses,
+et lorsqu'ils reculèrent pour sortir des nuages de fumée et pour
+se reconnaître, ils virent bien des vides dans leurs escadrons.
+Chez les Cosaques, trois hommes au plus avaient péri, et ils
+continuaient incessamment leur feu de mousqueterie. L'ingénieur
+étranger s'étonna lui-même de cette tactique qu'il n'avait jamais
+vu employer, et il dit à haute voix:
+
+-- Ce sont des braves, les Zaporogues! Voilà comment il faut se
+battre dans tous les pays.
+
+Il donna le conseil de diriger les canons sur le camp fortifié des
+Cosaques. Les canons de bronze rugirent sourdement par leurs
+larges gueules; la terre trembla au loin, et toute la plaine fut
+encore noyée sous des flots de fumée. L'odeur de la poudre
+s'étendit sur les places et dans les rues des villes voisines et
+lointaines; mais les canonniers avaient pointé trop haut. Les
+boulets rougis décrivirent une courbe trop grande; ils volèrent,
+en sifflant, par-dessus la tête des Cosaques, et s'enfoncèrent
+profondément dans le sol en labourant au loin la terre noire. À la
+vue d'une pareille maladresse, l'ingénieur français se prit par
+les cheveux et pointa lui-même les canons, quoique les Cosaques
+fissent pleuvoir les balles sans relâche.
+
+Tarass avait vu de loin le péril qui menaçait les _kouréni_ de
+Nésamaïkoff et de Stéblikoff, et s'était écrié de toute sa voix:
+
+-- Quittez vite, quittez les chariots; et que chacun monte à
+cheval!
+
+Mais les Cosaques n'auraient eu le temps d'exécuter ni l'un ni
+l'autre de ces ordres, si Ostap ne s'était porté droit sur le
+centre de l'ennemi. Il arracha les mèches aux mains de six
+canonniers; à quatre autres seulement il ne put les prendre. Les
+Polonais le refoulèrent. Alors, l'officier étranger prit lui-même
+une mèche pour mettre le feu à un canon énorme, tel que les
+Cosaques n'en avaient jamais vu. Il ouvrait une large gueule
+béante par laquelle regardaient mille morts. Lorsqu'il tonna, et
+trois autres après lui, qui, de leur quadruple coup, ébranlèrent
+sourdement la terre, ils firent un mal affreux. Plus d'une vieille
+mère cosaque pleurera son fils et se frappera la poitrine de ses
+mains osseuses; il y aura plus d'une veuve à Gloukhoff, Némiroff,
+Tchernigoff et autres villes. Elle courra, la veuve éplorée, tous
+les jours au bazar; elle se cramponnera à tous les passants, les
+regardant aux yeux pour voir s'il ne se trouvera pas parmi eux le
+plus cher des hommes. Mais il passera par la ville bien des
+troupes de toutes espèces sans que jamais il se trouve, parmi
+elles, le plus cher de tous les hommes.
+
+La moitié du _kourèn_ de Nésamaïkoff n'existait plus. Comme la
+grêle abat tout un champ de blé, où chaque épi se balance
+semblable à un ducat de poids, ainsi le canon balaye et couche les
+rangs cosaques.
+
+En revanche, comme les Cosaques s'élancèrent! comme tous se
+ruèrent sur l'ennemi! comme l'_ataman_ Koukoubenko bouillonna de
+rage, quand il vit que la moitié de son _kourèn_ n'existait plus!
+Il entra avec les restes des gens de Nésamaïkoff au centre même
+des rangs ennemis, hacha comme du chou, dans sa fureur, le premier
+qui se trouva sous sa main, désarma plusieurs cavaliers, frappant
+de sa lance homme et cheval, parvint jusqu'à la batterie et
+s'empara d'un canon. Il regarde, et déjà l'_ataman_ du _kourèn_
+d'Oumane l'a précédé, et Stepan Gouska a pris la pièce principale.
+Leur cédant alors la place, il se tourne avec les siens contre une
+autre masse d'ennemis. Où les gens de Nésamaïkoff ont passé, il y
+a une rue; où ils tournent, un carrefour. On voyait s'éclaircir
+les rangs ennemis, et les Polonais tomber comme des gerbes. Près
+des chariots mêmes, se tient Vovtousenko; devant lui,
+Tchérévitchenko; au-delà des chariots, Degtarenko, et, derrière
+lui, l'_ataman_ du _kourèn_, Vertikhvist. Déjà Degtarenko a
+soulevé deux Polonais sur sa lance; mais il en rencontre un
+troisième moins facile à vaincre Le Polonais était souple et fort,
+et magnifiquement équipé; il avait amené à sa suite plus de
+cinquante serviteurs. Il fit plier Degtarenko, le jeta par terre,
+et, levant son sabre sur lui, s'écria:
+
+-- Il n'y a pas un seul de vous, chiens de Cosaques, qui osât me
+résister!
+
+-- Si pourtant, il y en a, dit Mosy Chilo; et il s'avança.
+
+C'était un fort Cosaque, qui avait plus d'une fois commandé sur
+mer, et passé par bien des épreuves. Les Turcs l'avaient pris avec
+toute sa troupe à Trébizonde, et les avaient tous emmenés sur
+leurs galères, les fers aux pieds et aux mains, les privant de riz
+pendant des semaines entières, et leur faisant boire l'eau salée.
+Les pauvres gens avaient tout souffert, tout supporté, plutôt que
+de renier leur religion orthodoxe. Mais l'_ataman_ Mosy Chilo
+n'eut pas le courage de souffrir; il foula aux pieds la sainte
+loi, entoura d'un ruban odieux sa tête pécheresse, entra dans la
+confiance du pacha, devint magasinier du vaisseau et chef de la
+chiourme. Cela fit une grande peine aux pauvres prisonniers; ils
+savaient que, si l'un des leurs vendait sa religion et passait au
+parti des oppresseurs, il était plus pénible et plus amer d'être
+sous sa main. C'est ce qui arriva. Mosy Chilo leur mit à tous de
+nouveaux fers, en les attachant trois à trois, les lia de cordes
+jusqu'aux os, les assomma de coups sur la nuque; et lorsque les
+Turcs, satisfaits d'avoir trouvé un pareil serviteur, commencèrent
+à se réjouir, et s'enivrèrent sans respect pour les lois de leur
+religion, il apporta les soixante-quatre clefs des fers aux
+prisonniers afin qu'ils pussent ouvrir les cadenas, jeter leurs
+liens à la mer, et les échanger contre des sabres pour frapper les
+Turcs. Les Cosaques firent un grand butin, et revinrent
+glorieusement dans leur patrie, où, pendant longtemps, les joueurs
+de _bandoura_ glorifièrent Mosy Chilo. On l'eût bien élu
+_kochévoï_; mais c'était un étrange Cosaque. Quelquefois il
+faisait une action que le plus sage n'aurait pas imaginée;
+d'autres fois, il tombait dans une incroyable bêtise. Il but et
+dissipa tout ce qu'il avait acquis, s'endetta près de tous à la
+_setch_, et, pour combler la mesure, il se glissa, la nuit, comme
+un voleur des rues, dans un _kourèn_ étranger, enleva tous les
+harnais, et les mit en gage chez le cabaretier. Pour une action si
+honteuse, on l'attacha à un poteau sur la place du bazar, et l'on
+mit près de lui un gros bâton afin que chacun, selon la mesure de
+ses forces, pût lui en asséner un coup. Mais, parmi les
+Zaporogues, il ne se trouva pas un seul homme qui levât le bâton
+sur lui, se souvenant des services qu'il avait rendus. Tel était
+le Cosaque Mosy Chilo.
+
+-- Si, pourtant, il y en a pour vous rosser, chiens, dit-il en
+s'élançant sur le Polonais.
+
+Aussi, comme ils se battirent! Cuirasses et brassards se plièrent
+sous leurs coups à tous deux. Le Polonais lui déchira sa chemise
+de fer, et lui atteignit le corps de son sabre. La chemise du
+Cosaque rougit, mais Chilo n'y fit nulle attention. Il leva sa
+main; elle était lourde sa main noueuse, et il étourdit son
+adversaire d'un coup sur la tête. Son casque de bronze vola en
+éclats; le Polonais chancela, et tomba de la selle; et Chilo se
+mit à sabrer en croix l'ennemi renversé. Cosaque, ne perds pas ton
+temps à l'achever, mais retourne-toi plutôt!... Il ne se retourna
+point, le Cosaque, et l’un des serviteurs du vaincu le frappa de
+son couteau dans le cou. Chilo fit volte-face, et déjà il
+atteignait l'audacieux, mais celui-ci disparut dans la fumée de la
+poudre. De tous côtés résonnait un bruit de mousqueterie. Chilo
+chancela, et sentit que sa blessure était mortelle. Il tomba, mit
+la main sur la plaie, et se tournant vers ses compagnons:
+
+-- Adieu, seigneurs frères camarades, dit-il; que la terre russe
+orthodoxe reste debout pour l'éternité, et qu'il lui soit rendu un
+honneur éternel.
+
+Il ferma ses yeux éteints, et son âme cosaque quitta sa farouche
+enveloppe.
+
+Déjà Zadorojni s'avançait à cheval, et l'_ataman_ de _kourèn_,
+Vertikhvist, et Balaban s'avançaient aussi.
+
+-- Dites-moi, seigneurs, s'écria Tarass, en s'adressant aux
+_atamans_ des _kouréni_; y a-t-il encore de la poudre dans les
+poudrières? La force cosaque ne s'est-elle pas affaiblie? Les
+nôtres ne plient-ils pas encore?
+
+-- Père, il y a encore de la poudre dans les poudrières; la force
+cosaque n'est pas affaiblie, et les nôtres ne plient pas encore.
+
+Et les Cosaques firent une vigoureuse attaque. Ils rompirent les
+rangs ennemis. Le petit colonel fit sonner la retraite et hisser
+huit drapeaux peints, pour rassembler les siens qui s'étaient
+dispersés dans la plaine. Tous les Polonais accoururent aux
+drapeaux; mais ils n'avaient pas encore reformé leurs rangs que,
+déjà, l'_ataman_ Koukoubenko faisait, avec ses gens de
+Nésamaïkoff, une charge en plein centre, et tombait sur le colonel
+ventru. Le colonel ne soutint pas le choc, et, tournant son
+cheval, il s'enfuit à toute bride. Koukoubenko le poursuivit
+longtemps à travers champs, sans le laisser rejoindre les siens.
+Voyant cela du _kourèn_ voisin, Stépan Gouska se mit de la partie,
+son _arkan_ à la main; courbant la tête sur le cou de son cheval
+et saisissant l'instant favorable, il lui jeta du premier coup son
+_arkan_ à la gorge. Le colonel devint tout rouge, et saisit la
+corde des deux mains, en s'efforçant de la rompre. Mais déjà un
+coup puissant lui avait enfoncé dans sa large poitrine la lame
+meurtrière. Gouska, toutefois, n'aura pas longtemps à se réjouir.
+Les Cosaques se retournaient à peine que déjà Gouska était soulevé
+sur quatre piques. Le pauvre _ataman_ n'eut que le temps de dire:
+
+-- Périssent tous les ennemis, et que la terre russe se réjouisse
+dans la gloire pendant des siècles éternels!
+
+Et il exhala le dernier soupir. Les Cosaques tournèrent la tête,
+et déjà, d'un côté, le Cosaque Métélitza faisait fête aux Polonais
+en assommant tantôt l'un, tantôt l'autre, et, d'un autre côté,
+l'_ataman_ Névilitchki s'élançait à la tête des siens. Près d'un
+carré de chariots, Zakroutigouba retourne l'ennemi comme du foin,
+et le repousse, tandis que, devant un carré plus éloigné, le
+troisième Pisarenko a refoulé une troupe entière de Polonais, et
+près du troisième carré, les combattants se sont saisis à bras-le-
+corps, et luttent sur les chariots mêmes.
+
+-- Dites-moi, seigneurs, s'écria l'_ataman_ Tarass, en s'avançant
+au-devant des chefs; y a-t-il encore de la poudre dans les
+poudrières? La force cosaque n'est-elle pas affaiblie? Les
+Cosaques ne commencent-ils pas à plier?
+
+-- Père, il y a encore de la poudre dans les poudrières; la force
+cosaque n'est pas affaiblie; les Cosaques ne plient pas encore.
+
+Déjà Bovdug est tombé du haut d'un chariot. Une balle l'a frappé
+sous le coeur. Mais, rassemblant toute sa vieille âme, il dit:
+
+-- Je n'ai pas de peine à quitter le monde. Dieu veuille donner à
+chacun une fin pareille, et que la terre russe soit glorifiée
+jusqu'à la fin des siècles!
+
+Et l'âme de Bovdug s'éleva dans les hauteurs pour aller raconter
+aux vieillards, morts depuis longtemps, comment on sait combattre
+sur la terre russe, et mieux encore comment on y sait mourir pour
+la sainte religion.
+
+Bientôt après, tomba aussi Balaban, _ataman_ de _kourèn_. Il avait
+reçu trois blessures mortelles, de balle, de lance, et d'un lourd
+sabre droit. Et c'était un des plus vaillants Cosaques. Il avait
+fait, comme _ataman_, une foule d'expéditions maritimes, dont la
+plus glorieuse fut celle des rivages d'Anatolie. Ses gens avaient
+ramassé beaucoup de sequins, d'étoffes de Damas et de riche butin
+turc. Mais ils essuyèrent de grands revers à leur retour. Les
+malheureux durent passer sous les boulets turcs. Quand le vaisseau
+ennemi fit feu de toutes ses pièces, une moitié de leurs bateaux
+sombra en tournoyant, il périt dans les eaux plus d'un Cosaque;
+mais les bottes de joncs attachées aux flancs des bateaux les
+sauvèrent d'une commune noyade. Pendant toute la nuit, les
+Cosaques enlevèrent l'eau des barques submergées avec des pelles
+creuses et leurs bonnets, en réparant les avaries. De leurs larges
+pantalons cosaques, ils firent des voiles, et, filant avec
+promptitude, ils échappèrent au plus rapide des vaisseaux turcs.
+Et c'était peu qu'ils fussent arrivés sains et saufs à la _setch_;
+ils rapportèrent une chasuble brodée d'or à l'archimandrite du
+couvent de Méjigorsh à Kiew, et des ornements d'argent pur pour
+l'image de la Vierge, dans le _zaporojié_ même. Et longtemps après
+les joueurs de _bandoura_ glorifiaient l'habile réussite des
+Cosaques. À cette heure, Balaban inclina sa tête, sentant les
+poignantes approches de la mort, et dit d'une voix faible:
+
+-- Il me semble, seigneurs frères, que je meurs d'une bonne mort.
+J'en ai sabré sept, j'en ai traversé neuf de ma lance, j'en ai
+suffisamment écrasé sous les pieds de mon cheval, et je ne sais
+combien j'en ai atteint de mes balles. Fleurisse donc
+éternellement la terre russe!
+
+Et son âme s'envola.
+
+Cosaques, Cosaques, ne livrez pas la fleur de votre armée. Déjà,
+l'ennemi a cerné Koukoubenko. Déjà, il ne reste autour de lui que
+sept hommes du _kourèn_ de Nésamaïkoff, et ceux-là se défendent
+plus qu'il ne leur reste de force; déjà, les vêtements de leur
+chef sont rougis de son sang. Tarass lui-même, voyant le danger
+qu'il court, s'élance à son aide; mais les Cosaques sont arrivés
+trop tard. Une lance a pu s'enfoncer sous son coeur avant que
+l'ennemi qui l'entoure ait été repoussé. Il s'inclina doucement
+sur les bras des Cosaques qui le soutenaient, et son jeune sang
+jaillit comme une source, semblable à un vin précieux que des
+serviteurs maladroits apportent de la cave dans un vase de verre,
+et qui le brisent à l'entrée de la salle en glissant sur le
+parquet. Le vin se répand sur la terre, et le maître du logis
+accourt, en se prenant la tête dans les mains, lui qui l’avait
+réservé pour la plus belle occasion de sa vie, afin que, si Dieu
+la lui donnait, il pût, dans sa vieillesse, fêter un compagnon de
+ses jeunes années, et se réjouir avec lui au souvenir d'un temps
+où l'homme savait autrement et mieux se réjouir. Koukoubenko
+promena son regard autour de lui, et murmura:
+
+-- Je remercie Dieu de m'avoir accordé de mourir sous vos yeux,
+compagnons. Qu'après nous, on vive mieux que nous, et que la terre
+russe, aimée du Christ, soit éternelle dans sa beauté!
+
+Et sa jeune âme s'envola. Les anges la prirent sous les bras, et
+l'empotèrent aux cieux: elle sera bien là-bas. «Assieds-toi à ma
+droite, Koukoubenko, lui dira le Christ, tu n'as pas trahi la
+fraternité, tu n'as pas fait d'action honteuse, tu n'as pas
+abandonné un homme dans le danger. Tu as conservé et défendu mon
+Église.» La mort de Koukoubenko attrista tout le monde: et
+cependant, les rangs cosaques s'éclaircissaient à vue d'oeil;
+beaucoup de braves avaient cessé de vivre. Mais les Cosaques
+tenaient bon.
+
+-- Dites-moi, seigneurs, cria Tarass aux _kouréni_ restés debout,
+y a-t-il encore de la poudre dans les poudrières? les sabres ne
+sont-ils pas émoussés? la force cosaque ne s'est-elle pas
+affaiblie? les Cosaques ne plient-ils pas encore?
+
+-- Père, il y a encore assez de poudre; les sabres sont encore
+bons, la force cosaque n'est pas affaiblie; les Cosaques n'ont pas
+plié.
+
+Et les Cosaques s'élancèrent de nouveau comme s'ils n'eussent
+éprouvé aucune perte. Il ne reste plus vivants que trois _atamans_
+de _kourèn_. Partout coulent des ruisseaux rouges; des ponts
+s'élèvent, formés de cadavres des Cosaques et des Polonais. Tarass
+regarda le ciel, et vit s'y déployer une longue file de vautours.
+Ah! quelqu'un donc se réjouira! Déjà, là-bas, on a soulevé
+Métélitza sur le fer d'une lance; déjà, la tête du second
+Pisarenko a tournoyé dans l'air en clignant des yeux; déjà Okhrim
+Gouska, sabré de haut et en travers, est tombé lourdement.
+
+-- Soit! dit Tarass, en faisant signe de son mouchoir.
+
+Ostap comprit le geste de son père; et, sortant de son embuscade,
+chargea vigoureusement la cavalerie polonaise. L'ennemi ne soutint
+pas la violence du choc; et lui, le poursuivant à outrance, le
+rejeta sur la place où l'on avait planté des pieux et jonché la
+terre de tronçons de lances. Les chevaux commencèrent à broncher,
+à s'abattre, et les Polonais à rouler par-dessus leurs têtes. Dans
+ce moment, les Cosaques de Korsoun, qui se tenaient en réserve
+derrière les chariots, voyant l'ennemi à portée de mousquet,
+firent une décharge soudaine. Les Polonais, perdant la tête, se
+mirent en désordre, et les Cosaques reprirent courage:
+
+-- La victoire est à nous! crièrent de tous côtés les voix
+zaporogues.
+
+Les clairons sonnèrent, et on hissa le drapeau de la victoire. Les
+Polonais, défaits, fuyaient en tout sens.
+
+-- Non, non, la victoire n'est pas encore à nous, dit Tarass, en
+regardant les portes de la ville.
+
+Il avait dit vrai.
+
+Les portes de la ville s'étaient ouvertes, et il en sortit un
+régiment de hussards, la fleur des régiments de cavalerie. Tous
+les cavaliers montaient des _argamaks_[38] bai brun. En avant des
+escadrons, galopait un chevalier, le plus beau, le plus hardi de
+tous. Ses cheveux noirs se déroulaient sous son casque de bronze;
+son bras était entouré d'une écharpe brodée par les mains de la
+plus séduisante beauté. Tarass demeura stupéfait quand il reconnut
+Andry. Et lui, cependant, enflammé par l'ardeur du combat, avide
+de mériter le présent qui ornait son bras, se précipita comme un
+jeune lévrier, le plus beau, le plus rapide, et le plus jeune de
+la meute. «_Atou_[39]!» crie le vieux chasseur, et le lévrier se
+précipite, lançant ses jambes en droite ligne dans les airs,
+penché de tout son corps sur le flanc, soulevant la neige de ses
+ongles, et devançant dix fois le lièvre lui-même dans la chaleur
+de sa course. Le vieux Tarass s'arrête; il regarde comment Andry
+s'ouvrait un passage, frappant à droite et à gauche, et chassant
+les Cosaques devant lui. Tarass perd patience.
+
+-- Comment, les tiens! les tiens! s'écrie-t-il; tu frappes les
+tiens, fils du diable!
+
+Mais Andry ne voyait pas qui se trouvait devant lui, si c'étaient
+les siens ou d'autres. Il ne voyait rien. Il voyait des boucles de
+cheveux, de longues boucles ondoyantes, une gorge semblable au
+cygne de la rivière, un cou de neige et de blanches épaules, et
+tout ce que Dieu créa pour des baisers insensés.
+
+-- Holà! camarades, attirez-le-moi, attirez-le-moi seulement dans
+le bois. cria Tarass.
+
+Aussitôt se présentèrent trente des plus rapides Cosaques pour
+attirer Andry vers le bois. Redressant leurs hauts bonnets, ils
+lancèrent leurs chevaux pour couper la route aux hussards, prirent
+en flanc les premiers rangs, les culbutèrent, et, les ayant
+séparés du gros de la troupe, sabrèrent les uns et les autres.
+Alors Golokopitenko frappa Andry sur le dos du plat de son sabre
+droit, et tous, à l'instant, se mirent à fuir de toute la rapidité
+cosaque. Comme Andry s'élança! comme son jeune sang bouillonna
+dans toutes ses veines! Enfonçant ses longs éperons dans les
+flancs de son cheval, il vola à perte d'haleine sur les pas des
+Cosaques, sans se retourner, et sans voir qu'une vingtaine
+d'hommes seulement avaient pu le suivre. Et les Cosaques, fuyant
+de toute la célérité de leurs chevaux, tournaient vers le bois.
+Andry, lancé ventre à terre, atteignait déjà Golokopitenko,
+lorsque, tout à coup, une main puissante arrêta son cheval par la
+bride. Andry tourna la tête; Tarass était devant lui. Il trembla
+de tout son corps, et devint pâle comme un écolier surpris en
+maraude par son maître. La colère d'Andry s'éteignit comme si elle
+ne se fût jamais allumée. Il ne voyait plus devant lui que son
+terrible père.
+
+-- Eh bien! qu'allons-nous faire maintenant? dit Tarass, en le
+regardant droit entre les deux yeux.
+
+Andry ne put rien répondre, et resta les yeux baissés vers la
+terre.
+
+-- Eh bien, fils, tes Polonais t'ont-ils été d'un grand secours?
+
+Andry demeurait muet.
+
+-- Ainsi trahir, vendre la religion, vendre les tiens... Attends,
+descends de cheval.
+
+Obéissant comme un enfant docile, Andry descendit de cheval et
+s'arrêta, ni vif ni mort, devant Tarass.
+
+-- Reste là, et ne bouge plus. C'est moi qui t'ai donné la vie,
+c'est moi qui te tuerai, dit Tarass.
+
+Et, reculant d'un pas, il ôta son mousquet de dessus son épaule.
+Andry était pâle comme un linge. On voyait ses lèvres remuer, et
+prononcer un nom. Mais ce n'était pas le nom de sa patrie, ni de
+sa mère, ni de ses frères, c'était le nom de la belle Polonaise.
+
+Tarass fit feu.
+
+Comme un épi de blé coupé par la faucille, Andry inclina la tête,
+et tomba sur l'herbe sans prononcer un mot.
+
+Le meurtrier de son fils, immobile, regarda longtemps le cadavre
+inanimé. Il était beau même dans la mort. Son visage viril,
+naguère brillant de force et d'une irrésistible séduction,
+exprimait encore une merveilleuse beauté. Ses sourcils, noirs
+comme un velours de deuil, ombrageaient ses traits pâlis.
+
+-- Que lui manquait-il pour être un Cosaque? dit Boulba. Il était
+de haute taille, il avait des sourcils noirs, un visage de
+gentilhomme, et sa main était forte dans le combat. Et il a péri,
+péri sans gloire, comme un chien lâche.
+
+-- Père, qu'as-tu fait? c'est toi qui l'as tué? dit Ostap, qui
+arrivait en ce moment.
+
+Tarass fit de la tête un signe affirmatif.
+
+Ostap regarda fixement le mort dans les yeux. Il regretta son
+frère, et dit:
+
+-- Père, livrons-le honorablement à la terre, afin que les ennemis
+ne puissent l'insulter, et que les oiseaux de proie n'emportent
+pas les lambeaux de sa chair.
+
+-- On l'enterrera bien sans nous, dit Tarass; et il aura des
+pleureurs et des pleureuses.
+
+Et pendant deux minutes, il pensa:
+
+-- Faut-il le jeter aux loups qui rôdent sur la terre humaine, ou
+bien respecter en lui la vaillance du chevalier, que chaque brave
+doit honorer en qui que ce soit?
+
+Il regarde, et voit Golokopitenko galoper vers lui.
+
+-- Malheur! _ataman_. Les Polonais se sont fortifiés, il leur est
+venu un renfort de troupes fraîches.
+
+Golokopitenko n'a pas achevé que Vovtousenko accourt:
+
+-- Malheur! _ataman_. Encore une force nouvelle qui fend sur nous.
+
+Vovtousenko n'a pas achevé que Pisarenko arrive en courant, mais
+sans cheval:
+
+-- Où es-tu, père? les Cosaques te cherchent. Déjà l'_ataman_ de
+_kourèn_ Névilitchki est tué; Zadorojny est tué; Tchérévitchenko
+est tué; mais les Cosaques tiennent encore; ils ne veulent pas
+mourir, sans t'avoir vu une dernière fois dans les yeux; ils
+veulent que tu les regardes à l'heure de la mort.
+
+-- À cheval, Ostap! dit Tarass.
+
+Et il se hâta pour trouver encore debout les Cosaques, pour
+savourer leur vue une dernière fois, et pour qu'ils pussent
+regarder leur _ataman_ avant de mourir. Mais il n'était pas sorti
+du bois avec les siens, que les forces ennemies avaient cerné le
+bois de tous côtés, et que partout, à travers les arbres, se
+montraient des cavaliers armés de sabres et de lances.
+
+-- Ostap! Ostap! tiens Ferme, s'écria Tarass.
+
+Et lui-même, tirant son sabre, se mit à écharper les premiers qui
+lui tombèrent sous la main. Déjà six polonais se sont à la fois
+rués sur Ostap; mais il paraît qu'ils ont mal choisi le moment. À
+l'un, la tête a sauté des épaules; l’autre a fait la culbute en
+arrière; le troisième reçoit un coup de lance dans les côtes; le
+quatrième, plus audacieux, a évité la balle d'Ostap en baissant la
+tête, et la balle brûlante a frappé le cou de son cheval qui,
+furieux, se cabre, roule à terre, et écrase sous lui son cavalier.
+
+-- Bien, fils, bien, Ostap! criait Tarass; voici que je viens à
+toi.
+
+Lui-même repoussait les assaillants. Tarass multiplie son sabre;
+il distribue des cadeaux sur la tête de l'un et sur celle de
+l'autre; et, regardant toujours Ostap, il le voit luttant corps à
+corps avec huit ennemis à la fois.
+
+-- Ostap! Ostap! tiens ferme.
+
+Mais, déjà, Ostap a le dessous; déjà, on lui a jeté un _arkan_
+autour de la gorge; déjà on saisit, déjà on garrotte Ostap.
+
+-- Aïe! Ostap, Ostap! criait Tarass en s'ouvrant un passage vers
+lui, et en hachant comme du chou tout ce qui les séparait; aïe!
+Ostap, Ostap!...
+
+Mais, en ce moment, il fut frappé comme d'une lourde pierre; tout
+tournoya devant ses yeux. Un instant brillèrent, mêlées dans son
+regard, des lances, la fumée du canon, les étincelles de la
+mousqueterie et les branches d'arbres avec leurs feuilles. Il
+tomba sur la terre comme un chêne abattu, et un épais brouillard
+couvrit ses yeux.
+
+
+CHAPITRE X
+
+-- Il paraît que j'ai longtemps dormi, dit Tarass en s'éveillant
+comme du pénible sommeil d'un homme ivre, et en s'efforçant de
+reconnaître les objets qui l'entouraient.
+
+Une terrible faiblesse avait brisé ses membres. Il avait peine à
+distinguer les murs et les angles d'une chambre inconnue. Enfin il
+s'aperçut que Tovkatch était assis auprès de lui, et qu'il
+paraissait attentif à chacune de ses respirations.
+
+-- Oui, pensa Tovkatch; tu aurais bien pu t'endormir pour
+l'éternité.
+
+Mais il ne dit rien, le menaça du doigt et lui fit signe de se
+taire.
+
+-- Mais, dis-moi donc, où suis-je, à présent? reprit Tarass en
+rassemblant ses esprits, et en cherchant à se rappeler le passé.
+
+-- Tais-toi donc! s'écria brusquement son camarade. Que veux-tu
+donc savoir de plus? Ne vois-tu pas que tu es couvert de
+blessures? Voici deux semaines que nous courons à cheval à perdre
+haleine, et que la fièvre et la chaleur te font divaguer. C'est la
+première fois que tu as dormi tranquillement. Tais-toi donc, si tu
+ne veux pas te faire de mal toi-même.
+
+Cependant Tarass s'efforçait toujours de mettre ordre à ses idées,
+et de se souvenir du passé.
+
+-- Mais j'ai donc été pris et cerné par les Polonais?... Mais il
+m'était impossible de me faire jour à travers leurs rangs?...
+
+-- Te tairas-tu encore une fois, fils de Satan, s'écria Tovkatch
+en colère, comme une bonne poussée à bout par les cris d’un enfant
+gâté. Qu'as-tu besoin de savoir de quelle manière tu t'es sauvé?
+il suffit que tu sois sauvé, il s'est trouvé des amis qui ne t'ont
+pas planté là; c'est assez. Il nous reste encore plus d'une nuit à
+courir ensemble. Tu crois qu'on ta pris pour un simple Cosaque?
+non; ta tête a été estimée deux mille ducats.
+
+-- Et Ostap? s'écria tout à coup Tarass, qui essaya de se mettre
+sur son séant en se rappelant soudain comment on s'était emparé
+d'Ostap sous ses yeux, comment on l'avait garrotté et comment il
+se trouvait aux mains des Polonais.
+
+Alors, la douleur s'empara de cette vieille tête. Il arracha et
+déchira les bandages qui couvraient ses blessures; il les jeta
+loin de lui; il voulut parler à haute voix, mais ne dit que des
+choses incohérentes. Il était de nouveau en proie à la fièvre, au
+délire, des paroles insensées s'échappaient sans lien et sans
+ordre de ses lèvres. Pendant ce temps, son fidèle compagnon se
+tenait debout devant lui, l'accablant de cruels reproches et
+d'injures. Enfin, il le saisit par les pieds, par les mains,
+l'emmaillota comme on fait d'un enfant, replaça tous les bandages,
+l'enveloppa dans une peau de boeuf, l'assujettit avec des cordes à
+la selle d'un cheval, et s'élança de nouveau sur la route avec
+lui.
+
+-- Fusses-tu mort, je te ramènerai dans ton pays. Je ne permettrai
+pas que les Polonais insultent à ton origine cosaque, qu'ils
+mettent ton corps en lambeaux et qu'ils les jettent dans la
+rivière. Si l'aigle doit arracher les yeux à ton cadavre, que ce
+soit l'aigle de nos steppes, non l'aigle polonais, non celui qui
+vient des terres de la Pologne. Fusses-tu mort, je te ramènerai en
+Ukraine.
+
+Ainsi parlait son fidèle compagnon, fuyant jour et nuit, sans
+trêve ni repos. Il le ramena enfin, privé de sentiment, dans la
+_setch_ même des Zaporogues. Là, il se mit à le traiter au moyen
+de simples et de compresses; il découvrit une femme juive, habile
+dans l'art de guérir, qui, pendant un mois, lui fit prendre divers
+remèdes: enfin Tarass se sentit mieux. Soit que l'influence du
+traitement fût salutaire, soit que sa nature de fer eût pris le
+dessus, au bout d'un mois et demi, il était sur pied. Ses plaies
+s'étaient fermées, et les cicatrices faites par le sabre
+témoignaient seules de la gravité des blessures du vieux Cosaque.
+Pourtant, il était devenu visiblement morose et chagrin. Trois
+rides profondes avaient creusé son front, où elles restèrent
+désormais. Quand il jeta les yeux autour de lui, tout lui parut
+nouveau dans la _setch_. Tous ses vieux compagnons étaient morts;
+il ne restait pas un de ceux qui avaient combattu pour la sainte
+cause, pour la foi et la fraternité.
+
+Ceux-là aussi qui, à la suite du _kochévoï_, s'étaient mis à la
+poursuite des Tatars, n'existaient plus; tous avaient péri: l'un
+était tombé au champ d'honneur; un autre était mort de faim et de
+soif au milieu des steppes salées de la Crimée; un autre encore
+s'était éteint dans la captivité, n'ayant pu supporter sa honte.
+L'ancien _kochévoï_ aussi n'était plus, dès longtemps, de ce
+monde, ni aucun de ses vieux compagnons, et déjà l'herbe du
+cimetière avait poussé sur les restes de ces Cosaques, autrefois
+bouillonnants de courage et de vie. Tarass entendait seulement
+qu'autour de lui il y avait une grande orgie, une orgie bruyante:
+toute la vaisselle avait volé en éclats; il n'était pas resté une
+goutte de vin; les hôtes et les serviteurs avaient emporté toutes
+les coupes, tous les vases précieux, et le maître de la maison,
+demeuré solitaire et morne, pensait que mieux eût valu qu'il n'y
+eût pas de fête. On s'efforçait en vain d'occuper et de distraire
+Tarass; en vain les vieux joueurs de _bandoura_ à la barbe grise
+défilaient, par deux et par trois devant lui, chantant ses
+exploits de Cosaque; il contemplait tout d'un oeil sec et
+indifférent; une douleur inextinguible se lisait sur ses traits
+immobiles et sa tête penchée; il disait à voix basse:
+
+-- Mon fils Ostap!
+
+Cependant, les Zaporogues s'étaient préparés à une expédition
+maritime. Deux cents bateaux avaient été lancés sur le Dniepr, et
+l'Asie Mineure avait vu ces Cosaques à la tête rasée, à la tresse
+flottante, mettre à feu et à sang ses rivages fleuris; elle avait
+vu les turbans musulmans, pareils aux fleurs innombrables de ses
+campagnes, dispersés dans ses plaines sanglantes ou nageant auprès
+du rivage. Elle avait vu quantité de larges pantalons cosaques
+tachés de goudron, quantité de bras musculeux armés de fouets
+noirs. Les Zaporogues avaient détruit toutes les vignes et mangé
+tout le raisin; ils avaient laissé des tas de fumiers dans les
+mosquées; ils se servaient, en guise de ceintures, des châles
+précieux de la Perse, et en ceignaient leurs caftans salis.
+Longtemps après on trouvait encore, sur les lieux qu'ils avaient
+foulés, les petites pipes courtes des Zaporogues. Tandis qu'ils
+s'en retournaient gaiement, un vaisseau turc de dix canons s'était
+mis à leur poursuite, et une salve générale de son artillerie
+avait dispersé leurs bateaux légers comme une troupe d'oiseaux. Un
+tiers d'entre eux avaient péri dans les profondeurs de la mer; le
+reste avait pu se rallier pour gagner l'embouchure du Dniepr, avec
+douze tonnes remplies de sequins. Tout cela n'occupait plus
+Tarass. Il s'en allait dans les champs, dans les steppes, comme
+pour la chasse; mais son arme demeurait chargée; il la déposait
+près de lui, plein de tristesse, et s'arrêtait sur le rivage de la
+mer. Il restait longtemps assis, la tête baissée, et disant
+toujours:
+
+-- Mon Ostap, mon Ostap!
+
+Devant lui brillait et s’étendait au loin la nappe de la mer
+Noire; dans les joncs lointains on entendait le cri de la mouette,
+et, sur sa moustache blanchie, des larmes tombaient l’une suivant
+l'autre.
+
+À la fin Tarass n'y tint plus:
+
+-- Qu'il en soit ce que Dieu voudra, dit-il, j'irai savoir ce
+qu'il est devenu. Est-il vivant? est-il dans la tombe? ou bien
+n'est-il même plus dans la tombe? Je le saurai à tout prix, je le
+saurai.
+
+Et une semaine après, il était déjà dans la ville d'Oumane, à
+cheval, la lance en main, la sabre au côté, le sac de voyage pendu
+au pommeau de la selle; un pot de gruau, des cartouches, des
+entraves de cheval et d'autres munitions complétaient son
+équipage. Il marcha droit à une chétive et sale masure, dont les
+fenêtres ternies se voyaient à peine; le tuyau de la cheminée
+était bouché par un torchon, et la toiture, percée à jour, toute
+couverte de moineaux: un tas d'ordures s'étalait devant la porte
+d'entrée. À la fenêtre apparaissait la tête d'une juive en bonnet,
+ornée de perles noircies.
+
+-- Ton mari est-il dans la maison! dit Boulba en descendant de
+cheval, et en passant la bride dans un anneau de fer sellé au mur.
+
+-- Il y est, dit la juive, qui s'empressa aussitôt de sortir avec
+une corbeille de froment pour le cheval et un broc de bière pour
+le cavalier.
+
+-- Où donc est ton juif?
+
+-- Dans l'autre chambre, à faire ses prières, murmura la juive en
+saluant Boulba, et en lui souhaitant une bonne santé au moment où
+il approcha le broc de ses lèvres.
+
+-- Reste ici, donne à boire et à manger à mon cheval: j'irai seul
+lui parler. J'ai affaire à lui.
+
+Ce juif était le fameux Yankel. Il s'était fait à la fois fermier
+et aubergiste. Ayant peu à peu pris en main les affaires de tous
+les seigneurs et hobereaux des environs, il avait insensiblement
+sucé tout leur argent et fait sentir sa présence de juif sur tout
+le pays. À trois milles à la ronde, il ne restait plus une seule
+maison qui fût en bon état. Toutes vieillissaient et tombaient en
+ruine; la contrée entière était devenue déserte, comme après une
+épidémie ou un incendie général. Si Yankel l’eût habitée une
+dizaine d'années de plus, il est probable qu'il en eût expulsé
+jusqu'aux autorités. Tarass entra dans la chambre.
+
+Le juif priait, la tête couverte d'un long voile assez malpropre,
+et il s'était retourné pour cracher une dernière fois, selon le
+rite de sa religion, quand tout à coup ses yeux s'arrêtèrent sur
+Boulba qui se tenait derrière lui. Avant tout brillèrent à ses
+regards les deux mille ducats offerts pour la tête du Cosaque;
+mais il eut honte de sa cupidité, et s'efforça d'étouffer en lui-
+même l'éternelle pensée de l'or, qui, semblable à un ver, se
+replie autour de l'âme d'un juif.
+
+-- Écoute, Yankel, dit Tarass au juif, qui s'était mis en devoir
+de le saluer et qui alla prudemment fermer la porte, afin de
+n'être vu de personne; je t'ai sauvé la vie: les Cosaques
+t'auraient déchiré comme un chien. À ton tour maintenant, rends-
+moi un service.
+
+Le visage du juif se rembrunit légèrement.
+
+-- Quel service? si c'est quelque chose que je puisse faire,
+pourquoi ne le ferais-je pas?
+
+-- Ne dis rien. Mène-moi à Varsovie.
+
+-- À Varsovie?... Comment! à Varsovie? dit Yankel; et il haussa
+les sourcils et les épaules d'étonnement.
+
+-- Ne réponds rien. Mène-moi à Varsovie. Quoi qu'il en arrive, je
+veux le voir encore une fois, lui dire ne fût-ce qu'une parole...
+
+-- À qui, dire une parole?
+
+-- À lui, à Ostap, à mon fils.
+
+-- Est-ce que ta seigneurie n'a pas entendu dire que déjà...
+
+-- Je sais tout, je sais tout; on offre deux mille ducats pour ma
+tête. Les imbéciles savent ce qu'elle vaut. Je t'en donnerai cinq
+mille, moi. Voici deux mille ducats comptant (Boulba tira deux
+mille ducats d'une bourse en cuir), et le reste quand je
+reviendrai.
+
+Le juif saisit aussitôt un essuie-main et en couvrit les ducats.
+
+-- Ah! la belle monnaie! ah! la bonne monnaie! s'écria-t-il, en
+retournant un ducat entre ses doigts et en l'essayant avec les
+dents; je pense que l'homme à qui ta seigneurie a enlevé ces
+excellents ducats n'aura pas vécu une heure de plus dans ce monde,
+mais qu'il sera allé tout droit à la rivière, et s’y sera noyé,
+après avoir eu de si beaux ducats.
+
+-- Je ne t'en aurais pas prié, et peut-être aurais-je trouvé moi-
+même le chemin de Varsovie. Mais je puis être reconnu et pris par
+ces damnés Polonais; car je ne suis pas fait pour les inventions.
+Mais vous autres, juifs, vous êtes créés pour cela. Vous
+tromperiez le diable en personne: vous connaissez toutes les
+ruses. C'est pour cela que je suis venu te trouver. D'ailleurs, à
+Varsovie, je n'aurais non plus rien fait par moi-même. Allons,
+mets vite les chevaux à ta charrette, et conduis-moi lestement.
+
+-- Et ta seigneurie pense qu'il suffit tout bonnement de prendre
+une bête à l'écurie, de l'attacher à une charrette, et -- allons,
+marche en avant! -- Ta seigneurie pense qu'on peut la conduire
+ainsi sans l’avoir bien cachée?
+
+-- Eh bien! cache-moi, comme tu sais le faire; dans un tonneau
+vide, n'est-ce pas?
+
+-- Ouais! ta seigneurie pense qu'on peut la cacher dans un
+tonneau? Est-ce qu'elle ne sait pas que chacun croira qu'il y a de
+l'eau-de-vie dans ce tonneau?
+
+-- Eh bien! qu'ils croient qu'il y a de l'eau-de-vie!
+
+-- Comment qu'ils croient qu'il y a de l'eau-de-vie! s'écria le
+juif, qui saisit à deux mains ses longues tresses pendantes, et
+les leva vers le ciel.
+
+-- Qu'as-tu donc à t'ébahir ainsi?
+
+-- Est-ce que ta seigneurie ignore que le bon Dieu a créé l'eau-
+de-vie pour que chacun puisse en faire l'essai? Ils sont là-bas un
+tas de gourmands et d'ivrognes. Le premier gentillâtre venu est
+capable de courir cinq verstes après le tonneau, d'y faire un
+trou, et, quand il verra qu'il n'en sort rien, il dira aussitôt:
+«Un juif ne conduirait pas un tonneau vide; à coup sûr il y a
+quelque chose là-dessous. Qu'on saisisse le juif, qu'on garrotte
+le juif, qu'on enlève tout son argent au juif, qu'on mette le juif
+en prison!» parce que tout ce qu'il y a de mauvais retombe
+toujours sur le juif; parce que chacun traite le juif de chien;
+parce qu'on se dit qu'un juif n'est pas un homme.
+
+--Eh bien! alors, mets-moi dans un chariot à poisson!
+
+-- Impossible, Dieu le voit, c'est impossible: maintenant, en
+Pologne, les hommes sont affamés comme des chiens; on voudra voler
+le poisson, et on découvrira ta seigneurie.
+
+-- Eh bien! conduis-moi au diable, mais conduis-moi.
+
+-- Écoute, écoute, mon seigneur, dit le juif en abaissant ses
+manches sur les poignets et en s'approchant de lui les mains
+écartées: voici ce que nous ferons; maintenant, on bâtit partout
+des forteresses et des citadelles; il est venu de l'étranger des
+ingénieurs français, et l'on mène par les chemins beaucoup de
+briques et de pierres. Que ta seigneurie se couche au fond de ma
+charrette, et j'en couvrirai le dessus avec des briques. Ta
+seigneurie est robuste, bien portante; aussi ne s'inquiétera-t-
+elle pas beaucoup du poids à porter; et moi, je ferai une petite
+ouverture par en bas, afin de pouvoir te nourrir.
+
+-- Fais ce que tu veux, seulement conduis-moi.
+
+Et, au bout d'une heure, un chariot chargé de briques et attelé de
+deux rosses sortait de la ville d'Oumane. Sur l'une d'elles,
+Yankel était juché, et ses longues tresses bouclées voltigeaient
+par-dessous sa cape de juif, tandis qu'il sautillait sur sa
+monture, long comme un poteau de grande route.
+
+
+CHAPITRE XI
+
+À l'époque où se passait cette histoire, il n'y avait encore, sur
+la frontière, ni employés de la douane, ni inspecteurs (ce
+terrible épouvantail des hommes entreprenants), et chacun pouvait
+transporter ce que bon lui semblait. Si, d'ailleurs, quelque
+individu s'avisait de faire la visite ou l'inspection des
+marchandises, c'était, la plupart du temps, pour son propre
+plaisir, surtout lorsque des objets agréables venaient frapper ses
+regards et que sa main avait un poids et une puissance dignes de
+respect. Mais les briques n'excitaient l'envie de personne; elles
+entrèrent donc sans obstacle par la porte principale de la ville.
+Boulba, de sa cage étroite, pouvait seulement entendre le bruit
+des chariots et les cris des conducteurs, mais rien de plus.
+Yankel, sautillant sur son petit cheval couvert de poussière,
+entra, après avoir fait quelques détours, dans une petite rue
+étroite et sombre, qui portait en même temps les noms de Boueuse
+et de Juiverie, parce qu'en effet, c'est là que se trouvaient
+réunis tous les juifs de Varsovie. Cette rue ressemblait
+étonnamment à l'intérieur retourné d'une basse-cour. Il semblait
+que le soleil n'y pénétrât jamais. Des maisons en bois, devenues
+entièrement noires, avec de longues perches sortant des fenêtres,
+augmentaient encore les ténèbres. On voyait, par-ci par là,
+quelques murailles en briques rouges, devenues noires aussi en
+beaucoup d'endroits. De loin en loin un lambeau de muraille,
+plâtré par en haut, brillait aux rayons du soleil d'un
+insupportable éclat. Là, tout présente des contrastes frappants:
+des tuyaux de cheminée, des bâillons, des morceaux de marmites.
+Chacun jetait dans la rue tout ce qu'il avait d'inutile et de
+sale, offrant aux passants l'occasion d'exercer leurs divers
+sentiments à propos de ces guenilles. Un homme à cheval pouvait
+toucher avec la main les perches étendues à travers la rue, d'une
+maison à l'autre, le long desquelles pendaient des bas à la juive,
+des culottes courtes et une oie fumée. Quelquefois un assez gentil
+visage de juive, entouré de perles noircies, se montrait à une
+fenêtre délabrée. Un tas de petits juifs, sales, déguenillés, aux
+cheveux crépus, criaient et se vautraient dans la boue.
+
+Un juif aux cheveux roux, et le visage bigarré de taches de
+rousseur qui le faisait ressembler à un oeuf de moineau, mit la
+tête à la fenêtre. Il entama aussitôt avec Yankel une conversation
+dans leur langage baroque, et Yankel entra dans la cour. Un autre
+juif qui passait dans la rue s'arrêta, prit part au colloque, et,
+lorsque enfin Boulba fut parvenu à sortir de dessous les briques,
+il vit les trois juifs qui discouraient entre eux avec chaleur.
+
+Yankel se tourna vers lui, et lui dit que tout serait fait suivant
+son désir, que son Ostap était enfermé dans la prison de ville et
+que, quelque difficile qu'il fût de gagner les gardiens, il
+espérait pourtant lui ménager une entrevue.
+
+Boulba entra avec les trois juifs dans une chambre.
+
+Les juifs recommencèrent à parler leur langage incompréhensible.
+Tarass les examinait tour à tour. Il semblait que quelque chose
+l'eût fortement ému; sur ses traits rudes et insensibles brilla la
+flamme de l'espérance, de cette espérance qui visite quelquefois
+l'homme au dernier degré du désespoir; son vieux coeur palpita
+violemment, comme s'il eût été tout à coup rajeuni.
+
+-- Écoutez, juifs, leur dit-il, et son accent témoignait de
+l'exaltation de son âme, vous pouvez faire tout au monde, vous
+trouveriez un objet perdu au fond de la mer, et le proverbe dit
+qu'un juif se volera lui-même, pour peu qu'il en ait l'envie.
+Délivrez-moi mon Ostap! donnez-lui l'occasion de s'échapper des
+mains du diable. J'ai promis à cet homme douze mille ducats; j'en
+ajouterai douze encore, tous mes vases précieux, et tout l'or
+enfoui par moi dans la terre, et ma maison, et mes derniers
+vêtements. Je vendrai tout, et je vous ferai encore un contrat
+pour la vie, par lequel je m'obligerai à partager avec vous tout
+ce que je puis acquérir à la guerre!
+
+-- Oh! impossible, cher seigneur, impossible! dit Yankel avec un
+soupir.
+
+-- Impossible! dit un autre juif.
+
+Les trois juifs se regardèrent en silence.
+
+-- Si l'on essayait pourtant, dit le troisième, en jetant sur les
+deux autres des regards timides, peut-être, avec l'aide de Dieu...
+
+Les trois juifs se remirent à causer dans leur langue. Boulba,
+quelque attention qu'il leur prêtât, ne put rien deviner; il
+entendit seulement prononcer souvent le nom de Mardochée, et rien
+de plus.
+
+-- Écoute, mon seigneur! dit Yankel, il faut d'abord consulter un
+homme tel, qu'il n'a pas encore eu son pareil dans le monde: c'est
+un homme sage comme Salomon, et si celui-là ne fait rien, personne
+au monde ne peut rien faire. Reste ici, voici la clef, et ne
+laisse entrer personne.
+
+Les juifs sortirent dans la rue.
+
+Tarass ferma la porte et regarda par la petite fenêtre, dans cette
+sale rue de la Juiverie. Les trois juifs s'étaient arrêtés dans la
+rue et parlaient entre eux avec vivacité. Ils furent bientôt
+rejoints par un quatrième, puis par un cinquième. Boulba entendit
+de nouveau répéter le nom de Mardochée! Mardochée! Les juifs
+tournaient continuellement leurs regards vers l'un des côtés de la
+rue. Enfin, à l'un des angles, apparut, derrière une sale masure,
+un pied chaussé d'un soulier juif, et flottèrent les pans d'un
+caftan court. Ah! Mardochée! Mardochée! crièrent tous les juifs
+d'une seule voix. Un juif maigre, moins long que Yankel, mais
+beaucoup plus ridé, et remarquable par l'énormité de sa lèvre
+supérieure, s'approcha de la foule impatiente. Alors tous les
+juifs s'empressèrent à l'envi de lui faire leur narration, pendant
+laquelle Mardochée tourna plusieurs fois ses regards vers la
+petite fenêtre, et Tarass put comprendre qu'il s'agissait de lui.
+Mardochée gesticulait des deux mains, écoutait, interrompait les
+discours des juifs, crachait souvent de côté, et, soulevant les
+pans de sa robe, fourrait ses mains dans les poches pour en tirer
+des espèces de castagnettes, opération qui permettait de remarquer
+ses hideuses culottes. Enfin, les juifs se mirent à crier si fort,
+qu'un des leurs qui faisait la garde fut obligé de leur faire
+signe de se taire, et Tarass commençait à craindre pour sa sûreté;
+mais il se tranquillisa, en pensant que les juifs pouvaient bien
+converser dans la rue, et que le diable lui-même ne saurait
+comprendre leur baragouin.
+
+Deux minutes après, les juifs entrèrent tous à la fois dans sa
+chambre. Mardochée s'approcha de Tarass, lui frappa sur l'épaule,
+et dit:
+
+-- Quand nous voudrons faire quelque chose, ce sera fait comme il
+faut.
+
+Tarass examina ce Salomon, qui n'avait pas son pareil dans le
+monde, et conçut quelque espoir. Effectivement, sa vue pouvait
+inspirer une certaine confiance. Sa lèvre supérieure était un
+véritable épouvantail; il était hors de doute qu'elle n'était
+parvenue à ce développement de grosseur que par des raisons
+indépendantes de la nature. La barbe du Salomon n'était composée
+que de quinze poils; encore ne poussaient-ils que du côté gauche.
+Son visage portait les traces de tant de coups, reçus pour prix de
+ses exploits, qu'il en avait sans doute perdu le compte depuis
+longtemps, et s'était habitué à les regarder comme des taches de
+naissance.
+
+Mardochée s'éloigna bientôt avec ses compagnons, remplis
+d'admiration pour sa sagesse. Boulba demeura seul. Il était dans
+une situation étrange, inconnue; et pour la première fois de sa
+vie, il ressentait de l'inquiétude; son âme éprouvait une
+excitation fébrile. Ce n'était plus l'ancien Boulba, inflexible,
+inébranlable, puissant comme un chêne; Il était devenu
+pusillanime; Il était faible maintenant. Il frissonnait à chaque
+léger bruit, à chaque nouvelle figure de juif qui apparaissait au
+bout de la rue. Il demeura toute la journée dans cette situation;
+il ne but, ni ne mangea, et ses yeux ne se détachèrent pas un
+instant de la petite fenêtre qui donnait dans la rue. Enfin le
+soir, assez tard, arrivèrent Mardochée et Yankel. Le coeur de
+Tarass défaillit.
+
+-- Eh bien! avez-vous réussi? demanda-t-il avec l'impatience d'un
+cheval sauvage.
+
+Mais, avant que les juifs eussent rassemblé leur courage pour lui
+répondre, Tarass avait déjà remarqué qu'il manquait à Mardochée sa
+dernière tresse de cheveux, laquelle, bien qu'assez malpropre,
+s'échappait autrefois en boucle par dessous sa cape. Il était
+évident qu'il voulait dire quelque chose; mais il balbutia d'une
+manière si étrange que Tarass n'y put rien comprendre. Yankel
+aussi portait souvent la main à sa bouche, comme s'il eût souffert
+d'une fluxion.
+
+-- Ô cher seigneur! dit Yankel, c'est tout à fait impossible à
+présent. Dieu le voit! c'est impossible! Nous avons affaire à un
+si vilain peuple qu'il faudrait lui cracher sur la tête. Voilà
+Mardochée qui dira la même chose. Mardochée a fait ce que nul
+homme au monde ne ferait; mais Dieu n'a pas voulu qu'il en fût
+ainsi. Il y a trois mille hommes de troupes dans la ville, et
+demain on les mène tous au supplice.
+
+Tarass regarda les juifs entre les deux yeux, mais déjà sans
+impatience et sans colère.
+
+-- Et si ta seigneurie veut une entrevue, il faut y aller demain
+de bon matin, avant que le soleil ne soit levé. Les sentinelles
+consentent, et j'ai la promesse d'un _Leventar_. Seulement je
+désire qu'ils n'aient pas de bonheur dans l'autre monde. _Ah weh
+mir!_ quel peuple cupide! même parmi nous il n'y en a pas de
+pareils; j'ai donné cinquante ducats à chaque sentinelle et au
+_Leventar_...
+
+-- C'est bien. Conduis-moi près de lui, dit Tarass résolument, et
+toute sa fermeté rentra dans son âme. Il consentit à la
+proposition que lui fit Yankel, de se déguiser en costume de comte
+étranger, venu d'Allemagne; le juif, prévoyant, avait déjà préparé
+les vêtements nécessaires. Il faisait nuit. Le maître de la maison
+(ce même juif à cheveux roux et couvert de taches de rousseur)
+apporta un maigre matelas, couvert d'une espèce de natte, et
+l'étendit sur un des bancs pour Boulba. Yankel se coucha par terre
+sur un matelas semblable.
+
+Le juif aux cheveux roux but une tasse d'eau-de-vie, puis ôta son
+demi-caftan, ne conservant que ses souliers et ses bas qui lui
+donnaient beaucoup de ressemblance avec un poulet, et il s'en fut
+se coucher à côté de sa juive, dans quelque chose qui ressemblait
+à une armoire. Deux petits juifs se couchèrent par terre auprès de
+l'armoire, comme deux chiens domestiques. Mais Tarass ne dormait
+pas: il demeurait immobile, frappant légèrement la table de ses
+doigts. Sa pipe à la bouche, il lançait des nuages de fumée qui
+faisaient éternuer le juif endormi et l'obligeaient à se fourrer
+le nez sous la couverture. À peine le ciel se fut-il coloré d'un
+pâle reflet de l'aurore, qu'il poussa Yankel du pied.
+
+-- Debout, juif, et donne-moi ton costume de comte.
+
+Il s’habilla en une minute, il se noircit les moustaches et les
+sourcils, se couvrit la tête d'un petit chapeau brun, et
+s'arrangea de telle sorte qu'aucun de ses Cosaques les plus
+proches n'eût pu le reconnaître. À le voir, on ne lui aurait pas
+donné plus de trente ans. Les couleurs de sa santé brillaient sur
+ses joues, et ses cicatrices mêmes lui donnaient un certain air
+d'autorité. Ses vêtements chamarrés d'or lui seyaient à merveille.
+
+Les rues dormaient encore. Pas le moindre marchand ne se montrait
+dans la ville, une corbeille à la main. Boulba et Yankel
+atteignirent un édifice qui ressemblait à un héron au repos.
+C'était un bâtiment bas, large, lourd, noirci par le temps, et à
+l'un de ses angles s'élançait, comme le cou d'une cigogne, une
+longue tour étroite, couronnée d'un lambeau de toiture. Cet
+édifice servait à beaucoup d'emplois divers. Il renfermait des
+casernes, une prison et même un tribunal criminel. Nos voyageurs
+entrèrent dans le bâtiment et se trouvèrent au milieu d'une vaste
+salle ou plutôt d'une cour fermée par en haut. Près de mille
+hommes y dormaient ensemble. En face d'eux se trouvait une petite
+porte, devant laquelle deux sentinelles jouaient à un jeu qui
+consistait à se frapper l'un l'autre sur les mains avec les
+doigts. Ils firent peu d'attention aux arrivants et ne tournèrent
+la tête que lorsque Yankel leur eut dit:
+
+-- C'est nous, entendez-vous bien, mes seigneurs? c'est nous.
+
+-- Allez, dit l'un d'eux, ouvrant la porte d'une main et tendant
+l'autre à son compagnon, pour recevoir les coups obligés.
+
+Ils entrèrent dans un corridor étroit et sombre, qui les mena dans
+une autre salle pareille avec de petites fenêtres en haut.
+
+«Qui vive!» crièrent quelques voix, et Tarass vit un certain
+nombre de soldats armés de pied en cap.
+
+-- Il nous est ordonné de ne laisser entrer personne.
+
+-- C'est nous! criait Yankel; Dieu le voit, c'est nous, mes
+seigneurs!
+
+Mais personne ne voulait l'écouter. Par bonheur, en ce moment
+s'approcha un gros homme, qui paraissait être le chef, car il
+criait plus tort que les autres.
+
+-- Mon seigneur, c'est nous; vous nous connaissez déjà, et le
+seigneur comte vous témoignera encore sa reconnaissance...
+
+-- Laissez-les passer; que mille diables vous serrent la gorge!
+mais ne laissez plus passer qui que ce soit! Et qu'aucun de vous
+ne détache son sabre, et ne se couche par terre...
+
+Nos voyageurs n'entendirent pas la suite de cet ordre éloquent.
+
+-- C'est nous, c'est moi, c'est nous-mêmes! disait Yankel à chaque
+rencontre.
+
+-- Peut-on maintenant? demanda-t-il à l'une des sentinelles,
+lorsqu'ils furent enfin parvenus à l'endroit où finissait le
+corridor.
+
+-- On peut: seulement je ne sais pas si on vous laissera entrer
+dans sa prison même. Yan n'y est plus maintenant; on a mis un
+autre à sa place, répondit la sentinelle.
+
+-- Aïe, aïe, dit le juif à voix basse. Voilà qui est mauvais, mon
+cher seigneur.
+
+-- Marche, dit Tarass avec entêtement.
+
+Le juif obéit.
+
+À la porte pointue du souterrain, se tenait un heiduque orné d'une
+moustache à triple étage. L'étage supérieur montait aux yeux, le
+second allait droit en avant, et le troisième descendait sur la
+bouche, ce qui lui donnait une singulière ressemblance avec un
+matou.
+
+Le juif se courba jusqu'à terre, et s'approcha de lui presque plié
+en deux.
+
+-- Votre seigneurie! mon illustre seigneur!
+
+-- Juif, à qui dis-tu cela?
+
+-- À vous, mon illustre seigneur.
+
+-- Hum!... Je ne suis pourtant qu'un simple heiduque! dit le
+porteur de moustaches à trois étages, et ses yeux brillèrent de
+contentement.
+
+-- Et moi, Dieu me damne, je croyais que c'était le colonel en
+personne. Aïe, aïe, aïe... En disant ces mots le juif secoua la
+tête et écarta les doigts des mains. Aïe, quel aspect imposant!
+Vrai Dieu, c'est un colonel, tout à fait un colonel. Un seul doigt
+de plus, et c'est un colonel. Il faudrait mettre mon seigneur à
+cheval sur un étalon rapide comme une mouche, pour qu'il fît
+manoeuvrer le régiment.
+
+Le heiduque retroussa l'étage inférieur de sa moustache, et ses
+yeux brillèrent d'une complète satisfaction.
+
+-- Mon Dieu, quel peuple martial! continua le juif: _oh weh mir_,
+quel peuple superbe! Ces galons, ces plaques dorées, tout cela
+brille comme un soleil; et les jeunes filles, dès qu'elles voient
+ces militaires... aïe, aïe!
+
+Le juif secoua de nouveau la tête.
+
+Le heiduque retroussa l'étage supérieur de sa moustache, et fit
+entendre entre ses dents un son à peu près semblable au
+hennissement d'un cheval.
+
+-- Je prie mon seigneur de nous rendre un petit service, dit le
+juif. Le prince que voici arrive de l'étranger, et il voudrait
+voir les Cosaques. De sa vie il n'a encore vu quelle espèce de
+gens sont les Cosaques.
+
+La présence de comtes et de barons étrangers en Pologne était
+assez ordinaire; ils étaient souvent attirés par la seule
+curiosité de voir ce petit coin presque à demi asiatique de
+l'Europe. Quant à la Moscovie et à l'Ukraine, ils regardaient ces
+pays comme faisant partie de l'Asie même. C'est pourquoi le
+heiduque, après avoir fait un salut assez respectueux, jugea
+convenable d'ajouter quelques mots de son propre chef.
+
+-- Je ne sais, dit-il, pourquoi Votre Excellence veut les voir. Ce
+sont des chiens, et non pas des hommes. Et leur religion est
+telle, que personne n'en fait le moindre cas.
+
+-- Tu mens, fils du diable! dit Boulba, tu es un chien toi-même!
+Comment oses-tu dire qu'on ne fait pas cas de notre religion!
+C'est de votre religion hérétique qu'on ne fait pas cas!
+
+-- Eh, eh! dit le heiduque, je sais, l’ami, qui tu es maintenant.
+Tu es toi-même de ceux qui sont là sous ma garde. Attends, je vais
+appeler les nôtres.
+
+Taras vit son imprudence, mais l'entêtement et le dépit
+l'empêchèrent de songer à la réparer. Par bonheur, à l'instant
+même, Yankel parvint à se glisser entre eux.
+
+-- Mon seigneur! Comment serait-il possible que le comte fût un
+Cosaque! Mais s'il était un Cosaque, où aurait-il pris un pareil
+vêtement et un air si noble?
+
+-- Va toujours!
+
+Et le heiduque ouvrait déjà sa large bouche pour crier.
+
+-- Royale Majesté, taisez-vous, taisez-vous! au nom de Dieu,
+s'écria Yankel, taisez-vous! Nous vous payerons comme personne n'a
+été payé de sa vie; nous vous donnerons deux ducats en or.
+
+-- Hé, hé! deux ducats! Deux ducats ne me font rien. Je donne deux
+ducats à mon barbier pour qu'il me rase seulement la moitié de ma
+barbe. Cent ducats, juif!
+
+Ici le heiduque retroussa sa moustache supérieure.
+
+-- Si tu ne me donnes pas à l'instant cent ducats, je crie à la
+garde.
+
+-- Pourquoi donc tant d'argent? dit piteusement le juif, devenu
+tout pâle, en détachant les cordons de sa bourse de cuir.
+
+Mais, heureusement pour lui, il n'y avait pas davantage dans sa
+bourse, et le heiduque ne savait pas compter au-delà de cent.
+
+-- Mon seigneur, mon seigneur! partons au plus vite. Vous voyez
+quelles mauvaises gens cela fait, dit Yankel, après avoir observé
+que le heiduque maniait l'argent dans ses mains, comme s'il eût
+regretté de n'en avoir pas demandé davantage.
+
+-- Hé bien, allons donc, heiduque du diable! dit Boulba: tu as
+pris l'argent, et tu ne songes pas à nous faire voir les Cosaques?
+Non, tu dois nous les faire voir. Puisque tu as reçu l'argent, tu
+n'es plus en droit de nous refuser.
+
+-- Allez, allez au diable! sinon, je vous dénonce à l'instant et
+alors... tournez les talons, vous dis-je, et déguerpissez au plus
+tôt.
+
+-- Mon seigneur, mon seigneur! allons-nous-en, au nom de Dieu,
+allons-nous-en. Fi sur eux! Qu'ils voient en songe une telle
+chose, qu'il leur faille cracher! criait le pauvre Yankel.
+
+Boulba, la tête baissée, s'en revint lentement, poursuivi par les
+reproches de Yankel, qui se sentait dévoré de chagrin à l'idée
+d'avoir perdu pour rien ses ducats.
+
+-- Mais aussi, pourquoi le payer? Il fallait laisser gronder ce
+chien. Ce peuple est ainsi fait, qu'il ne peut pas ne pas gronder.
+_Oh weh_ _mir_! quels bonheurs Dieu envoie aux hommes! Voyez; cent
+ducats, seulement pour nous avoir chassés! Et un pauvre juif! on
+lui arrachera ses boucles de cheveux, et de son museau l'on fera
+une chose impossible à regarder, et personne ne lui donnera cent
+ducats! Ô mon Dieu! ô Dieu de miséricorde!
+
+Mais l'insuccès de leur tentative avait eu sur Boulba une tout
+autre influence; on en voyait l'effet dans la flamme dévorante
+dont brillaient ses yeux.
+
+-- Marchons, dit-il tout à coup, en secouant une espèce de
+torpeur: allons sur la place publique. Je veux voir comment on le
+tourmentera.
+
+-- Ô mon seigneur, pourquoi faire? Là, nous ne pouvons pas le
+secourir.
+
+-- Marchons, dit Boulba avec résolution.
+
+Et le juif, comme une bonne d'enfant, le suivit avec un soupir.
+
+Il n'était pas difficile de trouver la place où devait avoir lieu
+le supplice; le peuple y affluait de toutes parts. Dans ce siècle
+grossier, c'était un spectacle des plus attrayants, non seulement
+pour la populace, mais encore pour les classes élevées. Nombre de
+vieilles femmes dévotes, nombre de jeunes filles peureuses, qui
+rêvaient ensuite toute la nuit de cadavres ensanglantés, et qui
+s'éveillaient en criant comme peut crier un hussard ivre, n'en
+saisissaient pas moins avec avidité l'occasion de satisfaire leur
+curiosité cruelle. Ah! quelle horrible torture! criaient quelques-
+unes d'entre elles, avec une terreur fébrile, en fermant les yeux
+et en détournant le visage; et pourtant elles demeuraient à leur
+place. Il y avait des hommes qui, la bouche béante, les mains
+étendues convulsivement, auraient voulu grimper sur les têtes des
+autres pour mieux voir. Au milieu de figures étroites et communes,
+ressortait la face énorme d'un boucher, qui observait toute
+l'affaire d'un air connaisseur, et conversait en monosyllabes avec
+un maître d'armes qu'il appelait son compère, parce que, les jours
+de fête, ils s'enivraient dans le même cabaret. Quelques-uns
+discutaient avec vivacité, d'autres tenaient même des paris; mais
+la majeure partie appartenait à ce genre d'individus qui regardent
+le monde entier et tout ce qui pause dans le monde, en se grattant
+le nez avec les doigts. Sur le premier plan, auprès des porteurs
+de moustaches, qui composaient la garde de la ville, se tenait un
+jeune gentilhomme campagnard, ou qui paraissait tel, en costume
+militaire, et qui avait mis sur son dos tout ce qu'il possédait,
+de sorte qu'il ne lui était resté à la maison qu'une chemise
+déchirée et de vieilles bottes. Deux chaînes, auxquelles pendait
+une espèce de ducat, se croisaient sur sa poitrine. Il était venu
+là avec sa maîtresse Youséfa, et s'agitait continuellement, pour
+que l'on ne tachât point sa robe de soie. Il lui avait tout
+expliqué par avance, si bien qu'il était décidément impossible de
+rien ajouter.
+
+-- Ma petite Youséfa, disait-il, tout ce peuple que vous voyez, ce
+sont des gens qui sont venus pour voir comment on va supplicier
+les criminels. Et celui-là, ma petite, que vous voyez là-bas, et
+qui tient à la main une hache et d'autres instruments, c'est le
+bourreau, et c’est lui qui les suppliciera. Et quand il commencera
+à tourner la roue et à faire d'autres tortures, le criminel sera
+encore vivant; mais lorsqu'on lui coupera la tête, alors, ma
+petite, il mourra aussitôt. D'abord il criera et se débattra, mais
+dès qu'on lui aura coupé la tête, il ne pourra plus ni crier, ni
+manger, ni boire, parce que alors, ma petite, il n'aura plus de
+tête.
+
+Et Youséfa écoutait tout cela avec terreur et curiosité. Les toits
+des maisons étaient couverts de peuple. Aux fenêtres des combles
+apparaissaient d'étranges figures à moustaches, coiffées d'une
+espèce de bonnet. Sur les balcons, abrités pas des baldaquins, se
+tenait l'aristocratie. La jolie main, brillante comme du sucre
+blanc, d'une jeune fille rieuse, reposait sur la grille du balcon.
+De nobles seigneurs, doués d'un embonpoint respectable,
+contemplaient tout cela d'un air majestueux. Un valet en riche
+livrée, les manches rejetées en arrière, faisait circuler des
+boissons et des rafraîchissements. Souvent une jeune fille
+espiègle, aux yeux noirs, saisissant de sa main blanche des
+gâteaux ou des fruits, les jetait au peuple. La cohue des
+chevaliers affamés s'empressait de tendre leurs chapeaux, et
+quelque long hobereau, qui dépassait la foule de toute sa tête,
+vêtu d'un _kountousch_ autrefois écarlate, et tout chamarré de
+cordons en or noircis par le temps, saisissait les gâteaux au vol,
+grâce à ses longs bras, baisait la proie qu'il avait conquise,
+l'appuyait sur son coeur, et puis la mettait dans sa bouche. Un
+faucon, suspendu au balcon dans une cage dorée, figurait aussi
+parmi les spectateurs; le bec tourné de travers et la patte levée,
+il examinait aussi le peuple avec attention. Mais la foule s'émut
+tout à coup, et de toutes parts retentirent les cris: les voilà,
+les voilà! ce sont les Cosaques!
+
+Ils marchaient, la tête découverte, leurs longues tresses
+pendantes, tous avaient laissé pousser leur barbe. Ils
+s'avançaient sans crainte et sans tristesse, avec une certaine
+tranquillité fière. Leurs vêtements de draps précieux s'étaient
+usés, et flottaient autour d'eux en lambeaux; ils ne regardaient
+ni ne saluaient le peuple, le premier de tous marchait Ostap.
+
+Que sentit le vieux Tarass, lorsqu'il vit Ostap? Que se passa-t-il
+alors dans son coeur?... Il le contemplait au milieu de la foule,
+sans perdre un seul de ses mouvements. Les Cosaques étaient déjà
+parvenus au lieu du supplice. Ostap s'arrêta. À lui, le premier,
+appartenait de vider cet amer calice. Il jeta un regard sur les
+siens, leva une de ses mains au ciel, et dit à haute voix:
+
+-- Fasse Dieu que tous les hérétiques qui sont ici rassemblés
+n'entendent pas, les infidèles, de quelle manière est torturé un
+chrétien! Qu'aucun de nous ne prononce une parole.
+
+Cela dit, il s'approcha de l'échafaud.
+
+-- Bien, fils, bien! dit Boulba doucement, et il inclina vers la
+terre sa tête grise.
+
+Le bourreau arracha les vieux lambeaux qui couvraient Ostap; on
+lui mit les pieds et les mains dans une machine faite exprès pour
+cet usage, et... Nous ne troublerons pas l'âme du lecteur par le
+tableau de tortures infernales dont la seule pensée ferait dresser
+les cheveux sur la tête. C'était le produit de temps grossiers et
+barbares, alors que l'homme menait encore une vie sanglante,
+consacrée aux exploits guerriers, et qu'il y avait endurci toute
+son âme sans nulle idée d'humanité. En vain quelques hommes
+isolés, faisant exception à leur siècle, se montraient les
+adversaires de ces horribles coutumes; en vain le roi et plusieurs
+chevaliers d'intelligence et de coeur représentaient qu'une
+semblable cruauté dans les châtiments ne servait qu'à enflammer la
+vengeance de la nation cosaque. La puissance du roi et des sages
+opinions ne pouvait rien contre le désordre, contre la volonté
+audacieuse des magnats polonais, qui, par une absence inconcevable
+de tout esprit de prévoyance, et par une vanité puérile, n'avaient
+fait de leur diète qu'une satire du gouvernement.
+
+Ostap supportait les tourments et les tortures avec un courage de
+géant. L'on n'entendait pas un cri, pas une plainte, même lorsque
+les bourreaux commencèrent à lui briser les os des pieds et des
+mains, lorsque leur terrible broiement fut entendu au milieu de
+cette foule muette par les spectateurs les plus éloignés, lorsque
+les jeunes filles détournèrent les yeux avec effroi. Rien de
+pareil à un gémissement ne sortit de sa bouche; son visage ne
+trahit pas la moindre émotion. Tarass se tenait dans la foule, la
+tête inclinée, et, levant de temps en temps les yeux avec fierté,
+il disait seulement d'un ton approbateur:
+
+-- Bien, fils, bien!...
+
+Mais, quand on l'eut approché des dernières tortures et de la
+mort, sa force d'âme parut faiblir. Il tourna les regards autour
+de lui: Dieu! rien que des visages inconnus, étrangers! Si du
+moins quelqu'un de ses proches eût assisté à sa fin! Il n'aurait
+pas voulu entendre les sanglots et la désolation d'une faible
+mère, ou les cris insensés d'une épouse, s'arrachant les cheveux
+et meurtrissant sa blanche poitrine; mais il aurait voulu voir un
+homme ferme, qui le rafraîchit par une parole sensée et le
+consolât à sa dernière heure. Sa constance succomba, et il s'écria
+dans l'abattement de son âme:
+
+-- Père! où es-tu? entends-tu tout cela?
+
+-- Oui, j'entends!
+
+Ce mot retentit au milieu du silence universel, et tout un million
+d'âmes frémirent à la fois. Une partie des gardes à cheval
+s'élancèrent pour examiner scrupuleusement les groupes du peuple.
+Yankel devint pâle comme un mort, et lorsque les cavaliers se
+furent un peu éloignés de lui, il se retourna avec terreur pour
+regarder Boulba; mais Boulba n'était plus à son côté. Il avait
+disparu sans laisser de trace.
+
+
+CHAPITRE XII
+
+La trace de Boulba se retrouva bientôt. Cent vingt mille hommes de
+troupes cosaques parurent sur les frontières de l'Ukraine. Ce
+n'était plus un parti insignifiant, un détachement venu dans
+l'espoir du butin, ou envoyé à la poursuite des Tatars. Non; la
+nation entière s'était levée, car sa patience était à bout. Ils
+s'étaient levés pour venger leurs droits insultés, leurs moeurs
+ignominieusement tournées en moquerie, la religion de leurs pères
+et leurs saintes coutumes outragées, les églises livrées à la
+profanation; pour secouer les vexations des seigneurs étrangers,
+l'oppression de l'union catholique, la honteuse domination de la
+juiverie sur une terre chrétienne, en un mot pour se venger de
+tous les griefs qui nourrissaient et grossissaient depuis
+longtemps la haine sauvage des Cosaques.
+
+L'_hetman_ Ostranitza, guerrier jeune, mais renommé par son
+intelligence, était à la tête de l'innombrable armée des Cosaques.
+Près de lui se tenait Gouma, son vieux compagnon, plein
+d'expérience. Huit _polkovniks_ conduisaient des _polk_s de douze
+mille hommes. Deux _ïésaoul_-généraux et un _bountchoug_, ou
+général à queue, venaient à la suite de l'_hetman_. Le porte-
+étendard général marchait devant le premier drapeau; bien des
+enseignes et d'autres drapeaux flottaient au loin; les compagnons
+des _bountchougs_ portaient des lances ornées de queues de cheval.
+Il y avait aussi beaucoup d'autres dignitaires d'armée, beaucoup
+de greffiers de _polk_s suivis par des détachements à pied et à
+cheval. On comptait presque autant de Cosaques volontaires que de
+Cosaques de ligne et de front. Ils s'étaient levés de toutes les
+contrées, de Tchiguirine, de Péreïeslav, de Batourine, de
+Gloukhoff, des rivages inférieurs du Dniepr, de ses hauteurs et de
+ses îles. D'innombrables chevaux et des masses de chariots armés
+serpentaient dans les champs. Mais parmi ces nuées de Cosaques,
+parmi ces huit _polk_s réguliers, il y avait un _polk_ supérieur à
+tous les autres; et à la tête de ce _polk_ était Tarass Boulba.
+Tout lui donnait l'avantage sur le reste des chefs, et son âge
+avancé, et sa longue expérience, et sa science de faire mouvoir
+les troupes, et sa haine des ennemis, plus forte que chez tout
+autre. Même aux Cosaques sa férocité implacable et sa cruauté
+sanguinaire paraissaient exagérées. Sa tête grise ne condamnait
+qu'au feu et à la potence, et son avis dans le conseil de guerre
+ne respirait que ruine et dévastation.
+
+Il n'est pas besoin de décrire tous les combats que livrèrent les
+Cosaques, ni la marche progressive de la campagne; tout cela est
+écrit sur les feuillets des annales. On sait quelle est, dans la
+terre russe, une guerre soulevée pour la religion. Il n'est pas de
+force plus forte que la religion. Elle est implacable, terrible,
+comme un roc dressé par les mains de la nature au milieu d'une mer
+éternellement orageuse et changeante. Du milieu des profondeurs de
+l'Océan, il lève vers le ciel ses murailles inébranlables, formées
+d'une seule pierre, entière et compacte. De toutes parts on
+l'aperçoit, et de toutes parts il regarde fièrement les vagues qui
+fuient devant lui. Malheur au navire qui vient le choquer! ses
+fragiles agrès volent en pièces; tout ce qu'il porte se noie ou se
+brise, et l'air d'alentour retentit des cris plaintifs de ceux qui
+périssent dans les flots.
+
+Sur les feuillets des annales on lit d'une manière détaillée
+comment les garnisons polonaises fuyaient des villes reconquises;
+comment l'on pendait les fermiers juifs sans conscience; comment
+l'_hetman_ de la couronne, Nicolas Potocki, se trouva faible, avec
+sa nombreuse armée, devant cette force irrésistible; comment,
+défait et poursuivi, il noya dans une petite rivière la majeure
+partie de ses troupes; comment les terribles _polk_s cosaques le
+cernèrent dans le petit village de Polonnoï, et comment, réduit à
+l'extrémité, l'_hetman_ polonais promit sous serment, au nom du
+roi et des magnats de la couronne, une satisfaction entière ainsi
+que le rétablissement de tous les anciens droits et privilèges.
+Mais les Cosaques n'étaient pas hommes à se laisser prendre à
+cette promesse; ils savaient ce que valaient à leur égard les
+serments polonais. Et Potocki n'eût plus fait le beau sur son
+_argamak_ de six mille ducats, attirant les regards des illustres
+dames et l'envie de la noblesse; il n'eût plus fait de bruit aux
+assemblées, ni donné de fêtes splendides aux sénateurs, s'il
+n'avait été sauvé par le clergé russe qui se trouvait dans ce
+village. Lorsque tous les prêtres sortirent, vêtus de leurs
+brillantes robes dorées, portant les images de la croix, et, à
+leur tête, l'archevêque lui-même, la crosse en main et la mitre en
+tête, tous les Cosaques plièrent le genou et ôtèrent leurs
+bonnets. En ce moment ils n'eussent respecté personne, pas même le
+roi; mais ils n'osèrent point agir contre leur Église chrétienne,
+et s'humilièrent devant leur clergé. L'_hetman_ et les
+_polkovniks_ consentirent d'un commun accord à laisser partir
+Potocki, après lui avoir fait jurer de laisser désormais en paix
+toutes les églises chrétiennes, d'oublier les inimitiés passées et
+de ne faire aucun mal à l'armée cosaque. Un seul _polkovnik_
+refusa de consentir à une paix pareille; c'était Tarass Boulba. Il
+arracha une mèche de ses cheveux, et s'écria
+
+-- _Hetman_, _hetman_! et vous, _polkovniks_, ne faites pas cette
+action de vieille femme; ne vous fiez pas aux Polonais; ils vous
+trahiront, les chiens!
+
+Et lorsque le greffier du _polk_ eut présenté le traité de paix,
+lorsque l'_hetman_ y eut apposé sa main toute-puissante, Boulba
+détacha son précieux sabre turc, en pur damas du plus bel acier,
+le brisa en deux, comme un roseau, et en jeta au loin les tronçons
+dans deux directions opposées.
+
+-- Adieu donc! s'écria-t-il. De même que les deux moitiés de ce
+sabre ne se réuniront plus et ne formeront jamais une même arme,
+de même, nous, aussi, compagnons, nous ne nous reverrons plus en
+ce monde! N'oubliez donc pas mes paroles d'adieu.
+
+Alors sa voix grandit, s'éleva, acquit une puissance étrange, et
+tous s'émurent en écoutant ses accents prophétiques.
+
+-- À votre heure dernière, vous vous souviendrez de moi. Vous
+croyez avoir acheté le repos et la paix; vous croyez que vous
+n'avez plus qu'à vous donner du bon temps? Ce sont d'autres fêtes
+qui vous attendent. _Hetman_, on t'arrachera la peau de la tête,
+on l'emplira de graine de riz, et, pendant longtemps, on la verra
+colportée à toutes les foires! Vous non plus, seigneurs, vous ne
+conserverez pas vos têtes. Vous pourrirez dans de froids caveaux,
+ensevelis sous des murs de pierre, à moins qu'on ne vous rôtisse
+tout vivants dans des chaudières, comme des moutons. Et vous,
+camarades, continua-t-il en se tournant vers les siens, qui de
+vous veut mourir de sa vraie mort? Qui de vous veut mourir, non
+pas sur le poêle de sa maison, ni sur une couche de vieille femme,
+non pas ivre mort sous une treille, au cabaret, comme une
+charogne, mais de la belle mort d'un Cosaque, tous sur un même
+lit, comme le fiancé avec la fiancée? À moins pourtant que vous ne
+veuillez retourner dans vos maisons, devenir à demi hérétiques, et
+promener sur vos dos les seigneurs polonais?
+
+-- Avec toi, seigneur _polkovnik_, avec toi! s'écrièrent tous ceux
+qui faisaient partie du _polk_ de Tarass.
+
+Et ils furent rejoints par une foule d'autres.
+
+-- Eh bien! puisque c'est avec moi, avec moi donc! dit Tarass.
+
+Il enfonça fièrement son bonnet, jeta un regard terrible à ceux
+qui étaient demeurés, s'affermit sur son cheval et cria aux siens:
+
+-- Personne, du moins, ne nous humiliera par une parole
+offensante. Allons, camarades, en visite chez les catholiques!
+
+Il piqua des deux, et, à sa suite, se mit en marche une compagnie
+de cent chariots, qu'entouraient beaucoup de cavaliers et de
+fantassins cosaques; et, se retournant, il bravait d'un regard
+plein de mépris et de colère tous ceux qui n'avaient pas voulu le
+suivre. Personne n'osa les retenir. À la vue de toute l'armée, un
+_polk_ s'en allait, et, longtemps encore, Tarass se retourna et
+menaça du regard.
+
+L'_hetman_ et les autres _polkovniks_ étaient troublés; tous
+demeurèrent pensifs, silencieux, comme oppressés par un pénible
+pressentiment. Tarass n'avait pas fait une vaine prophétie. Tout
+se passa comme il l'avait prédit. Peu de temps après la trahison
+de _Kaneff_, la tête de l'_hetman_ et celle de beaucoup d'entre
+les principaux chefs furent plantées sur les pieux.
+
+Et Tarass?... Tarass se promenait avec son _polk_ à travers toute
+la Pologne; il brûla dix-huit villages, prit quarante églises, et
+s'avança jusqu'auprès de Cracovie. Il massacra bien des
+gentilshommes; il pilla les meilleurs et les plus riches châteaux.
+Ses Cosaques défoncèrent et répandirent les tonnes d'hydromel et
+de vins séculaires qui se conservaient avec soin dans les caves
+des seigneurs; ils déchirèrent à coups de sabre et brûlèrent les
+riches étoffes, les vêtements de parade, les objets de prix qu'ils
+trouvaient dans les garde-meubles.
+
+-- N'épargnez rien! répétait Tarass.
+
+Les Cosaques ne respectèrent ni les jeunes femmes aux noirs
+sourcils ni les jeunes filles à la blanche poitrine, au visage
+rayonnant; elles ne purent trouver de refuge même dans les
+temples. Tarass les brûlait avec les autels. Plus d'une main
+blanche comme la neige s'éleva du sein des flammes vers les cieux,
+au milieu des cris plaintifs qui auraient ému la terre humide
+elle-même, et qui auraient fait tomber de pitié sur le sol l'herbe
+des steppes. Mais les cruels Cosaques n'entendaient rien et,
+soulevant les jeunes enfants sur la pointe de leurs lances, ils
+les jetaient aux mères dans les flammes.
+
+-- Ce sont là, Polonais détestés, les messes funèbres d'Ostap!
+disait Tarass.
+
+Et de pareilles messes, il en célébrait dans chaque village;
+jusqu'au moment où le gouvernement polonais reconnut que ses
+entreprises avaient plus d'importance qu'un simple brigandage, et
+où ce même Potocki fut chargé, à la tête de cinq régiments,
+d'arrêter Tarass.
+
+Six jours durant, les Cosaques parvinrent à échapper aux
+poursuites, en suivant des chemins détournés. Leurs chevaux
+pouvaient à peine supporter cette course incessante et sauver
+leurs maîtres. Mais, cette fois, Potocki se montra digne de la
+mission qu'il avait reçue: il poursuivit l'ennemi sans relâche, et
+l'atteignit sur les rives du Dniestr, où Boulba venait de faire
+halte dans une forteresse abandonnée et tombant en ruine.
+
+On la voyait à la cime d'un roc qui dominait le Dniestr, avec les
+restes de ses glacis déchirés et de ses murailles détruites. Le
+sommet du roc était tout jonché de pierres, de briques, de débris,
+toujours prêts à se détacher et à voler dans l'abîme. Ce fut là
+que l'_hetman_ de la couronne Potocki cerna Boulba par les deux
+côtés qui donnaient accès sur la plaine. Pendant quatre jours, les
+Cosaques luttèrent et se défendirent à coups de briques et de
+pierres. Mais leurs munitions, comme leurs forces, finirent par
+s'épuiser, et Tarass résolut de se frayer un chemin à travers les
+rangs ennemis. Déjà ses Cosaques s'étaient ouvert un passage, et
+peut-être leurs chevaux rapides les auraient-ils sauvés encore une
+fois, quand tout à coup Tarass s'arrêta au milieu de sa course.
+
+-- Halte! s'écria-t-il, j'ai perdu ma pipe et mon tabac; je ne
+veux pas que ma pipe même tombe aux mains des Polonais détestés.
+
+Et le vieux _polkovnik_ se pencha pour chercher dans l'herbe sa
+pipe et sa bourse à tabac, ses deux inséparables compagnons, sur
+mer et sur terre, dans les combats et à la maison. Pendant ce
+temps, arrive une troupe ennemie, qui le saisit par ses puissantes
+épaules. Il essaye de se dégager; mais les heiduques qui l'avaient
+saisi ne roulèrent plus à terre, comme autrefois.
+
+-- Oh! vieillesse! vieillesse! dit-il amèrement; et le vieux
+Cosaque pleura.
+
+Mais ce n'était pas à la vieillesse qu'était la faute; la force
+avait vaincu la force. Près de trente hommes s'étaient suspendus à
+ses pieds, à ses bras.
+
+-- Le corbeau est pris! criaient les Polonais. Il ne reste plus
+qu'à trouver la manière de lui faire honneur, à ce chien.
+
+Et on le condamna, du consentement de l'_hetman_, à être brûlé vif
+en présence de tout le corps d'armée. Il y avait près de là un
+arbre nu dont le sommet avait été brisé par la foudre. On attacha
+Tarass avec des chaînes en fer au tronc de l'arbre; puis on lui
+cloua les mains, après l'avoir hissé aussi haut que possible, afin
+que le Cosaque fût vu de loin et de partout; puis, approchant des
+branches, les Polonais se mirent à dresser un bûcher au pied de
+l'arbre. Mais ce n'était pas le bûcher que contemplait Tarass; ce
+n'était pas aux flammes qui allaient le dévorer que songeait son
+âme intrépide. Il regardait, l'infortuné, du côté où combattaient
+ses Cosaques. De la hauteur où il était placé, il voyait tout
+comme sur la paume de la main.
+
+-- Camarades, criait-il, gagnez, gagnez au plus vite la montagne
+qui est derrière le bois; là, ils ne vous atteindront pas!
+
+Mais le vent emporta ses paroles.
+
+-- Ils vont périr, ils vont périr pour rien! s'écriait-il avec
+désespoir.
+
+Et il regarda au-dessous de lui, à l'endroit où étincelait le
+Dniestr. Un éclair de joie brilla dans ses yeux. Il vit quatre
+proues à demi cachées par les buissons; alors rassemblant toutes
+ses forces, il s'écria de sa voix puissante:
+
+-- Au rivage! au rivage, camarades, descendez par le sentier à
+gauche! Il y a des bateaux sur la rive; prenez-les tous, pour
+qu'on ne puisse vous poursuivre.
+
+Cette fois le vent souffla favorablement, et toutes ses paroles
+arrivèrent aux Cosaques. Mais il fut récompensé de ce bon conseil
+par un coup de massue asséné sur la tête, qui fit tournoyer tous
+les objets devant ses yeux.
+
+Les Cosaques s'élancèrent de toute leur vitesse sur la pente du
+sentier; mais ils sont poursuivis l'épée dans les reins. Ils
+regardaient; le sentier tourne, serpente, fait mille détours.
+
+-- Allons, camarades, à la grâce de Dieu! s'écrient tous les
+Cosaques.
+
+Ils s'arrêtent un instant, lèvent leurs fouets sifflent, et leurs
+chevaux tatars se détachent du sol, se déroulant dans l'air, comme
+des serpents, volent par-dessus l'abîme et tombent droit au milieu
+du Dniestr. Deux seulement d'entre eux n'atteignirent pas le
+fleuve; ils se fracassèrent sur les rochers, et y périrent avec
+leurs chevaux sans même pousser un cri. Déjà les Cosaques
+nageaient à cheval dans la rivière et détachaient les bateaux. Les
+Polonais s'arrêtèrent devant l'abîme s'étonnant de l'exploit inouï
+des Cosaques, et se demandant s'il fallait ou non sauter à leur
+suite. Un jeune colonel au sang vif et bouillant, le propre frère
+de la belle Polonaise qui avait enchanté le pauvre Andry, s'élança
+sans réfléchir à la poursuite des Cosaques; il tourna trois fois
+en l'air avec son cheval, et retomba sur les rocs aigus. Les
+pierres anguleuses le déchirèrent en lambeaux, le précipice
+l'engloutit, et sa cervelle, mêlée de sang, souilla les buissons
+qui croissaient sur les pentes inégales du glacis.
+
+Lorsque Tarass se réveilla du coup qui l'avait étourdi, lorsqu'il
+regarda le Dniestr, les Cosaques étaient déjà dans les bateaux et
+s'éloignaient à force de rames. Les balles pleuvaient sur eux de
+la hauteur, mais sans les atteindre. Et les yeux du vieux
+_polkovnik_ brillaient du feu de la joie.
+
+-- Adieu, camarades, leur cria-t-il, d'en haut; souvenez-vous de
+moi, revenez ici au printemps prochain, et faites une belle
+tournée! Qu'avez vous gagné, Polonais du diable? Croyez-vous qu'il
+y ait au monde une chose qui fasse peur à un Cosaque? Attendez un
+peu, le temps viendra bientôt où vous apprendrez ce que c'est que
+la religion russe orthodoxe. Dès à présent les peuples voisins et
+lointains le pressentent: un tsar s'élèvera de la terre russe, et
+il n'y aura pas dans le monde de puissance qui ne se soumette à
+lui!...
+
+Déjà le feu s'élevait au-dessus du bûcher, atteignait les pieds de
+Tarass, et se déroulait en flamme le long du tronc d'arbre... Mais
+se trouvera-t-il au monde un feu, des tortures, une puissance
+capables de dompter la force cosaque!
+
+Ce n'est pas un petit fleuve que le Dniestr; il y a beaucoup
+d'anses, beaucoup d'endroits sans fond, et d'épais joncs croissent
+sur ses rivages. Le miroir du fleuve est brillant; il retentit du
+cri sonore des cygnes, et le superbe _gogol_[40] se laisse emporter
+par son rapide courant. Des nuées de courlis, de bécassines au
+rougeâtre plumage, et d'autres oiseaux de toute espèce s'agitent
+dans ses joncs et sur les plages de ses rives. Les Cosaques
+voguaient rapidement sur d'étroits bateaux à deux gouvernails, ils
+ramaient avec ensemble, évitaient prudemment les bas-fonds, et,
+effrayant les oiseaux qui s'envolaient à leur approche, ils
+parlaient de leur _ataman_.
+
+FIN
+
+
+
+ [1] Kiew, capitale du gourt de Kiew, sur le Dniepr, et
+capitale de toute la Russie, jusqu'à la fin du XIIe siècle.
+ [2] Ducats d'or, percés et pendus en guise d'ornements.
+ [3] Chroniques chantées, comme les anciennes rapsodies
+grecques ou les romances espagnoles.
+ [4] Espèce de guitare.
+ [5] Religion grecque-unie, schisme, récemment abrogé, de la
+religion gréco-catholique.
+ [6] Officiers de son campement.
+ [7] Lieutenant du _polkovnik_.
+ [8] Division féodale de la Russie.
+ [9] Union de villages sous le même chef électif nommé
+_ataman_.
+ [10] Espèces de régiments.
+ [11] Tous les hommes armés, chez les Cosaques, se nommaient
+chevaliers, par une imitation lointaine et mal comprise de la
+chevalerie de l'Europe occidentale.
+ [12] Chef de _polk_. Ce mot signifie maintenant colonel.
+ [13] Espèce de mouette.
+ [14] Nom du cheval.
+ [15] Le _poud_ vaut quarante livres russes, environ dix-huit
+kilogrammes.
+ [16] Nom des étudiants laïques.
+ [17] Nom du surveillant, ou chef de quartier, choisi parmi les
+étudiants.
+ [18] Danses cosaques.
+ [19] Cabaret russe.
+ [20] Chef élu de la _setch_.
+ [21] Chilo, en russe, veut dire poinçon, alène.
+ [22] Grandes et petites guitares.
+ [23] Dans les anciens tableaux des églises grecques, les
+images sont habillées de robes en métal battu et ciselé.
+ [24] Petite calèche longue.
+ [25] La religion grecque.
+ [26] Camp mouvant, caravane armée.
+ [27] Pains de froment pur.
+ [28] Redingote polonaise.
+ [29] Phrase proverbiale en Russie.
+ [30] Il n'y a point d'orgues dans les églises du rite grec,
+c'était chose nouvelle pour un Cosaque.
+ [31] Mot composé de _nesamaï_, «ne me touche pas».
+ [32] Le mot russe _krasnoï_ veut dire rouge et beau, brillant,
+éclatant.
+ [33] Mot pris aux Hongrois pour désigner la cavalerie légère.
+En langue madgyare il signifie vingtième, parce que, dans les
+guerres contre les Turcs, chaque village devait fournir, sur vingt
+hommes, un homme équipé.
+ [34] Nom tatar d'une longue corde terminée par un noeud
+coulant.
+ [35] Ville impériale, Byzance.
+ [36] Princes.
+ [37] Non seulement ce geste a son nom particulier, mais on en
+a formé le verbe, l'adverbe, l'adjectif, etc.
+ [38] Chevaux persans.
+ [39] Mot russe pour exciter les chiens.
+ [40] Espèce de canard sauvage, approchant du cygne.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Tarass Boulba, by Nikolaï Vassilievitch Gogol
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TARASS BOULBA ***
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
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+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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+The Project Gutenberg EBook of Tarass Boulba, by Nikola\'ef Va}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 s}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 silievitch Gogol
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+\par almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+\par re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+\par with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+\par Title: Tarass Boulba
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+\par Author: Nikola\'ef Vassilievitch Gogol
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+{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743352 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370037003400330033003500320000000000000000}}}{\fldrslt {80}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743353"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003300350033000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE VIII}{\tab }
+{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743353 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370037003400330033003500330000000000000000}}}{\fldrslt {98}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743354"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003300350034000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE IX}{\tab }
+{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743354 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370037003400330033003500340000000000000000}}}{\fldrslt {110}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743355"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003300350035000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE X}{\tab }
+{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743355 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370037003400330033003500350000000000000000}}}{\fldrslt {127}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743356"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003300350036000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE XI}{\tab }
+{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743356 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370037003400330033003500360000000000000000}}}{\fldrslt {135}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743357"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003300350037000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE XII}{\tab }
+{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743357 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370037003400330033003500370000000000000000}}}{\fldrslt {151}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }\pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid }}\pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743345}PR\'c9FACE{\*\bkmkend _Toc97743345}
+\par }\pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {La nouvelle intitul\'e9e }{\i Tarass Boulba}{, la plus consid\'e9rable du recueil de Gogol, est un petit roman historique o\'f9 il a d\'e9crit les m\'9curs des
+anciens Cosaques Zaporogues. Une note pr\'e9liminaire nous semble \'e0 peu pr\'e8s indispensable pour les lecteurs \'e9trangers \'e0 la Russie.
+\par
+\par Nous ne voulons pas, toutefois, rechercher si le savant g\'e9ographe Mannert a eu raison de voir en eux les descendants des anciens Scythes (Niebuhr a prouv\'e9 que les Scythes d\rquote H\'e9rotode \'e9taient les anc\'eatres des Mongols), ni s\rquote
+il faut absolument retrouver les Cosaques (en russe }{\i Kasak}{) dans les }{\i\f185 K\'e1\'f3\'e1\'f8\'e1 }{de Constantin Porphyrog\'e9n\'e8te, les }{\i Kassagues}{ de Nestor, les }{\i cavaliers }{et }{\i corsaires russes}{ que les g\'e9
+ographes arabes, ant\'e9rieurs au XIII}{\super e}{ si\'e8cle, pla\'e7aient dans les parages de la mer Noire. Obscure comme l\rquote origine de presque toutes les nations, celle des Cosaques a servi de th\'e8me aux hypoth\'e8
+ses les plus contradictoires. Nous devons seulement relever l\rquote opinion, longtemps admise, de l\rquote historien Schloezer, lequel, se fondant sur les moeurs vagabondes et l\rquote esprit d\rquote aventure qui distingu\'e8
+rent les Cosaques des autres races slaves, et sur l\rquote alt\'e9ration de leur langue militaire, pleine de mots turcs et d\rquote idiotismes polonais, crut que, dans l\rquote origine, les Cosaques ne furent qu\rquote un ramas d\rquote
+aventuriers venus de tous les pays voisins de l\rquote Ukraine, et qu\rquote ils ne parurent qu\rquote \'e0 l\rquote \'e9poque de la domination des Mongols en Russie. Les Cosaques se recrut\'e8rent, il est
+ vrai, de Russes, de Polonais, de Turcs, de Tatars, m\'eame de Fran\'e7ais et d\rquote Italiens; mais le fond primitif de la nation cosaque fut une race slave, habitant l\rquote Ukraine, d\rquote o\'f9 elle se r\'e9pandit sur les bords du Don, de l
+\rquote Oural et de la Volga. Ce fut une petite arm\'e9e de huit cents Cosaques, qui, sous les ordres de leur }{\i ataman}{ Yermak, conquit toute la Sib\'e9rie en 1580.
+\par
+\par Une des branches ou tribus de la nation cosaque, et la plus belliqueuse, celle des Zaporogues, para\'eet, pour la premi\'e8re fois, dans les annales polonaises au commencement du XVI}{\super e}{\up15\super }{si\'e8cle. Ce nom leur venait des mots russes
+}{\i za}{, au del\'e0 (}{\i trans}{), et }{\i porog}{, cataracte, parce qu\rquote ils habitaient plus bas que les bancs de granit qui coupent en plusieurs endroits le lit de Dniepr. Le pays occup\'e9 par eux portait le nom collectif de }{\i Zaporoji\'e9}{
+. Ma\'eetres d\rquote une grande partie des plaines fertiles et des steppes de l\rquote Ukraine, tour \'e0 tour alli\'e9s ou ennemis des Russes, des Polonais, des Tatars et des Turcs, les Zaporogues formaient un peuple \'e9minemment guerrier organis\'e9
+ en r\'e9publique militaire, et offrant quelque lointaine et grossi\'e8re ressemblance avec les ordres de chevalerie de l\rquote Europe occidentale.
+\par
+\par Leur principal \'e9tablissement, appel\'e9 la }{\i setch}{, avait d\rquote habitude pour si\'e8ge une \'eele du Dniepr. C\rquote \'e9tait un assemblage de grandes cabanes en bois et en terre, entour\'e9es d\rquote
+un glacis, qui pouvait aussi bien se nommer un camp qu\rquote un village. Chaque cabane (leur nombre n\rquote a jamais d\'e9pass\'e9 quatre cents) pouvait contenir quarante ou cinquante Cosaques. En \'e9t\'e9, pendant les travaux de la
+campagne, il restait peu de monde \'e0 la }{\i setch; }{mais en hiver, elle devait \'eatre constamment gard\'e9e par quatre mille hommes. Le reste se dispersait dans les villages voisins, ou se creusait, aux environs, des habitations souterraines, appel
+\'e9es }{\i zimovniki}{ (de }{\i zima}{, hiver).
+\par La }{\i setch}{ \'e9tait divis\'e9e en trente-huit quartiers ou }{\i kour\'e9ni }{(de }{\i kourit}{, fumer; le mot }{\i kour\'e8n }{correspond \'e0 celui du foyer). Chaque Cosaque habitant la }{\i setch}{ \'e9tait tenu de vivre dans son }{\i kour\'e8n;}{
+ chaque }{\i kour\'e8n}{, d\'e9sign\'e9 par un nom particulier qu\rquote il tirait habituellement de celui de son chef primitif, \'e9lisait un }{\i ataman}{ (}{\i kourenno\'ef-ataman}{), dont le pouvoir ne durait qu\rquote autant que les Cosaques soumis
+\'e0 son commandement \'e9taient satisfaits de sa conduite. L\rquote argent et les hardes des Cosaques d\rquote un }{\i kour\'e8n}{ \'e9taient d\'e9pos\'e9s chez leur }{\i ataman}{, qui donnait \'e0 location les boutiques et les bateaux (}{\i douby}{
+) de son }{\i kour\'e8n}{, et gardait les fonds de la caisse commune. Tous les Cosaques d\rquote un }{\i kour\'e8n}{ d\'eenaient \'e0 la m\'eame table.
+\par
+\par Les }{\i kour\'e9ni}{ assembl\'e9s choisissaient le chef sup\'e9rieur, le }{\i koch\'e9vo\'ef-ataman}{ (de }{\i kosch, }{en tatar }{\i camp,}{ ou de }{\i kotch\'e9vat}{, en russe }{\i camper}{). On verra dans la nouvelle de Gogol comment se faisait l
+\rquote \'e9lection du }{\i koch\'e9vo\'ef.}{ La }{\i rada}{, ou assembl\'e9e nationale, qui se tenait toujours apr\'e8s d\'eener, avait lieu deux fois par an, \'e0 jours fixes, le 24 juin, jour de la f\'eate de saint Jean-Baptiste, et le 1}{\super er}{
+ octobre, jour de la pr\'e9sentation de la Vierge, patronne de l\rquote \'e9glise de la }{\i setch.
+\par }{
+\par Le trait le plus saillant, et particuli\'e8rement distinctif de cette confr\'e9rie militaire, c\rquote \'e9tait le c\'e9libat impos\'e9 \'e0 tous ses membres pendant leur r\'e9union. Aucune femme n\rquote \'e9tait admise dans la }{\i setch.}{
+\par
+\par }\pard \qr\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {Pr\'e9face \'e0 l\rquote \'e9dition de la Librairie Hachette et Cie, 1882.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743346}CHAPITRE I{\*\bkmkend _Toc97743346}
+\par }\pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\endash Voyons, tourne-toi. Dieu, que tu es dr\'f4le\~! Qu'est-ce que cette robe de pr\'eatre\~? Est-ce que vous \'eates tous ainsi fagot\'e9s \'e0 votre acad\'e9mie\~?
+
+\par
+\par Voil\'e0 par quelles paroles le vieux Boulba accueillait ses deux fils qui venaient de terminer leurs \'e9tudes au s\'e9minaire de Kiew}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid
+{\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Kiew, capitale du gourt de Kiew, sur le Dniepr, et capitale de toute la Russie, jusqu'\'e0 la fin du XII}{\super e}{ si\'e8cle.}}}{, et qui rentraient en ce moment au foyer paternel.
+\par
+\par Ses fils venaient de descendre de cheval. C'\'e9taient deux robustes jeunes hommes, qui avaient encore le regard en dessous, comme il convient \'e0 des s\'e9minaristes r\'e9cemment sortis des bancs de l'\'e9cole. Leurs visages, pleins de force et de sant
+\'e9, commen\'e7aient \'e0 se couvrir d'un premier duvet que n'avait jamais fauch\'e9 le rasoir. L'accueil de leur p\'e8re les avait fort troubl\'e9s\~; ils restaient immobiles, les yeux fix\'e9s \'e0 terre.
+\par
+\par \endash Attendez, attendez\~; laissez que je vous examine bien \'e0 mon aise. Dieu\~! que vous avez de longues robes\~! dit-il en les tournant et retournant en tous sens. Diables de robes\~! je crois qu'on n'en a pas encore vu de p
+areilles dans le monde. Allons, que l'un de vous essaye un peu de courir\~: je verrai s'il ne se laissera pas tomber le nez par terre, en s'embarrassant dans les plis.
+\par
+\par \endash P\'e8re, ne te moque pas de nous, dit enfin l'a\'een\'e9.
+\par
+\par \endash Voyez un peu le beau sire\~! et pourquoi donc ne me moquerais-je pas de vous\~?
+\par
+\par \endash Mais, parce que\'85 quoique tu sois mon p\'e8re, j'en jure Dieu, si tu continues de rire, je te rosserai.
+\par
+\par \endash Quoi\~! fils de chien, ton p\'e8re\~! dit Tarass Boulba en reculant de quelques pas avec \'e9tonnement.
+\par
+\par \endash Oui, m\'eame mon p\'e8re\~; quand je suis offens\'e9, je ne regarde \'e0 rien, ni \'e0 qui que ce soit.
+\par
+\par \endash De quelle mani\'e8re veux-tu donc te battre avec moi, est-ce \'e0 coups de poing\~?
+\par
+\par \endash La mani\'e8re m'est fort \'e9gale.
+\par
+\par \endash Va pour les coups de poing, r\'e9pondit Tarass Boulba en retroussant ses manches. Je vais voir quel homme tu fais \'e0 coups de poing.
+\par
+\par Et voil\'e0 que p\'e8re et fils, au lieu de s'embrasser apr\'e8s une longue absence, commencent \'e0 se lancer de vigoureux horions dans les c\'f4tes, le dos, la poitrine, tant\'f4t reculant, tant\'f4t attaquant.
+\par
+\par \endash Voyez un peu, bonnes gens\~: le vieux est devenu fou\~; il a tout \'e0 fait perdu l'esprit, disait la pauvre m\'e8re, p\'e2le et maigre, arr\'eat\'e9e sur le perron, sans avoir encore eu le temps d'embrasser ses fils bien-aim\'e9
+s. Les enfants sont revenus \'e0 la maison, plus d'un an s'est pass\'e9 depuis qu'on ne les a vus\~; et lui, voil\'e0 qu'il invente, Dieu sait quelle sottise\'85 se rosser \'e0 coups de poing\~!
+\par
+\par \endash Mais il se bat fort bien, disait Boulba s'arr\'eatant. Oui, par Dieu\~! tr\'e8s bien, ajouta-t-il en rajustant ses habits\~; si bien que j'eusse mieux fait de ne pas l'essayer. \'c7a fera un bon Cosaque. Bonjour, fils\~; embrassons-nous.
+\par
+\par Et le p\'e8re et le fils s'embrass\'e8rent.
+\par
+\par \endash Bien, fils. Rosse tout le monde comme tu m'as ross\'e9\~; ne fais quartier \'e0 personne. Ce qui n'emp\'eache pas que tu ne sois dr\'f4lement fagot\'e9. Qu'est-ce que cette corde qui pend\~? Et toi, nigaud, que fais-tu l\'e0, les bras ballants\~
+? dit-il en s'adressant au cadet. Pourquoi, fils de chien, ne me rosses-tu pas aussi\~?
+\par
+\par \endash Voyez un peu ce qu'il invente, disait la m\'e8re en embrassant le plus jeune de ses fils. On a donc de ces inventions-l\'e0, qu'un enfant rosse son propre p\'e8re\~! Et c'est bien le moment d'y songer\~
+! Un pauvre enfant qui a fait une si longue route, qui s'est si fatigu\'e9 (le pauvre enfant avait plus de vingt ans et une taille de six pieds), il aurait besoin de se reposer et de manger un morceau\~; et lui, voil\'e0 qu'il le force \'e0 se battre.
+
+\par
+\par \endash Eh\~! eh\~! mais tu es un freluquet \'e0 ce qu'il me semble, disait Boulba. Fils, n'\'e9coute pas ta m\'e8re\~; c'est une femme, elle ne sait rien. Qu'avez-vous besoin, vous autres, d'\'eatre dorlot\'e9s\~? Vos dorloteries, \'e0
+ vous, c'est une belle plaine, c'est un bon cheval\~; voil\'e0 vos dorloteries. Et voyez-vous ce sabre\~? voil\'e0 votre m\'e8re. Tout le fatras qu'on vous met en t\'eate, ce sont des b\'eatises. Et les acad\'e9
+mies, et tous vos livres, et les ABC, et les philosophies, et tout cela, je crache dessus.
+\par
+\par Ici Boulba ajouta un mot qui ne peut passer \'e0 l'imprimerie.
+\par
+\par \endash Ce qui vaut mieux, reprit-il, c'est que, la semaine prochaine, je vous enverrai au }{\i zaporoji\'e9}{. C'est l\'e0 que se trouve la science\~; c'est l\'e0 qu'est votre \'e9cole, et que vous attraperez de l'esprit.
+\par
+\par \endash Quoi\~! ils ne resteront qu'une semaine ici\~? disait d'une voix plaintive et les larmes aux yeux la vieille bonne m\'e8r
+e. Les pauvres petits n'auront pas le temps de se divertir et de faire connaissance avec la maison paternelle. Et moi, je n'aurai pas le temps de les regarder \'e0 m'en rassasier.
+\par
+\par \endash Cesse de hurler, vieille\~; un Cosaque n'est pas fait pour s'avachir avec les femmes. N'est-ce pas\~? tu les aurais cach\'e9s tous les deux sous ta jupe, pour les couver comme une poule ses \'9c
+ufs. Allons, marche. Mets-nous vite sur la table tout ce que tu as \'e0 manger. Il ne nous faut pas de g\'e2teaux au miel, ni toutes sortes de petites fricass\'e9es. Donne-nous un mouton entier ou toute une ch\'e8vre\~
+; apporte-nous de l'hydromel de quarante ans\~; et donne-nous de l'eau-de-vie, beaucoup d'eau-de-vie\~; pas de cette eau-de-vie avec toutes sortes d'ingr\'e9dients, des raisins secs et autres vilenies\~; mais de l'eau-de-vie toute pure, qui p\'e9
+tille et mousse comme une enrag\'e9e.
+\par
+\par Boulba conduisit ses fils dans sa chambre, d'o\'f9 sortirent \'e0 leur rencontre deux belles servantes, toutes charg\'e9es de }{\i monistes}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright
+\f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Ducats d'or, perc\'e9s et pendus en guise d'ornements.}}}{. \'c9tait-ce parce qu'elles s'effrayaient de l'arriv\'e9e de leurs jeunes seigneurs, qui ne faisaient gr\'e2ce \'e0 personne\~? \'e9
+tait-ce pour ne pas d\'e9roger aux pudiques habitudes des femmes\~? {\*\bkmkstart OLE_LINK1}{\*\bkmkstart OLE_LINK2}\'c0{\*\bkmkend OLE_LINK1}{\*\bkmkend OLE_LINK2} leur vue, elles se sauv\'e8rent en poussant de grands cris, et longtemps encore apr\'e8
+s, elles se cach\'e8rent le visage avec leurs manches. La chambre \'e9tait meubl\'e9e dans le go\'fbt de ce temps, dont le souvenir n'est conserv\'e9 que par les }{\i douma}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain
+\qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Chroniques chant\'e9es, comme les anciennes rapsodies grecques ou les romances espagnoles.}}}{ et les chansons populaires, que r\'e9
+citaient autrefois, dans l'Ukraine, les vieillards \'e0 longue barbe, en s'accompagnant de la }{\i bandoura}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }
+{ Esp\'e8ce de guitare.}}}{, au milieu d'une foule qui faisait cercle autour d'eux\~; dans le go\'fbt de ce temps rude et guerrier, qui vit les premi\'e8res luttes soutenues par l'Ukraine contre l'union}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain
+\qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Religion grecque-unie, schisme, r\'e9cemment abrog\'e9, de la religion gr\'e9co-catholique.}}}{. Tout y respirait la propret\'e9. Le plancher et les murs
+\'e9taient rev\'eatus d'une couche de terre glaise luisante et peinte. Des sabres, des fouets (}{\i naga\'efkas}{), des filets d'oiseleur et de p\'eacheur, des arquebuses, une corne curieusement travaill\'e9e servant de poire \'e0
+ poudre, une bride chamarr\'e9e de lames d'or, des entraves parsem\'e9es de petits clous d'argent, \'e9taient suspendus autour de la chambre. Les fen\'ea
+tres, fort petites, portaient des vitres rondes et ternes, comme on n'en voit plus aujourd'hui que dans les vieilles \'e9glises\~; on ne pouvait regarder au dehors qu'en soulevant un petit ch\'e2ssis mobile. Les baies de ces fen\'eatres et des portes \'e9
+taient peintes en rouge. Dans les coins, sur des dressoirs, se trouvaient des cruches d'argile, des bouteilles en verre de couleur sombre, des coupes d'argent cisel\'e9, d'autres petites coupes dor\'e9es, de diff\'e9rentes mains-d'\'9cuvre, v\'e9
+nitiennes, florentines, turques, circassiennes, arriv\'e9es par diverses voies aux mains de Boulba, ce qui \'e9tait assez commun dans ces temps d'entreprises guerri\'e8res. Des bancs de bois, rev\'eatus d'\'e9corce brune de bouleau, fa
+isaient le tour entier de la chambre. Une immense table \'e9tait dress\'e9e sous les saintes images, dans un des angles ant\'e9rieurs. Un haut et large po\'eale, divis\'e9 en une foule de compartiments, et couvert de briques verniss\'e9es, bariol\'e9
+es, remplissait l'angle oppos\'e9. Tout cela \'e9tait tr\'e8s connu de nos deux jeunes gens, qui venaient chaque ann\'e9e passer les vacances \'e0 la maison\~; je dis venaient, et venaient \'e0
+ pied, car ils n'avaient pas encore de chevaux, la coutume ne permettant point aux \'e9coliers d'aller \'e0 cheval. Ils \'e9taient encore \'e0 l'\'e2ge o\'f9 les longues touffes du sommet de leur cr\'e2ne pouvaient \'eatre tir\'e9es impun\'e9
+ment par tout Cosaque arm\'e9. Ce n'est qu'\'e0 leur sortie du s\'e9minaire que Boulba leur avait envoy\'e9 deux jeunes \'e9talons pour faire le voyage.
+\par
+\par \'c0 l'occasion du retour de ses fils, Boulba fit rassembler tous les centeniers de son }{\i polk}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{
+ Officiers de son campement.}}}{ qui n'\'e9taient pas absents\~; et quand deux d'entre eux se furent rendus \'e0 son invitation, avec le }{\i \'ef\'e9saoul}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright
+\f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Lieutenant du }{\i polkovnik}{.}}}{ Dmitri Tovkatch, son vieux camarade, il leur pr\'e9senta ses fils en disant\~:
+\par
+\par \endash Voyez un peu quels gaillards\~! je les enverrai bient\'f4t \'e0 la }{\i setch}{.
+\par
+\par Les visiteurs f\'e9licit\'e8rent et Boulba et les deux jeunes gens, en leur assurant qu'ils feraient fort bien, et qu\rquote il n'y avait pas de meilleure \'e9cole pour la jeunesse que le }{\i zaporoji\'e9}{.
+\par
+\par \endash Allons, seigneurs et fr\'e8res, dit Tarass, asseyez-vous chacun o\'f9 il lui plaira. Et vous, mes fils, avant tout, buvons un verre d'eau-de-vie. Que Dieu nous b\'e9nisse\~! \'c0 votre sant\'e9, mes fils\~! \'c0 la tienne, Ostap (Eustache)\~!
+\'c0 la tienne, Andry (Andr\'e9)\~! Dieu veuille que vous ayez toujours de bonnes chances \'e0 la guerre, que vous battiez les pa\'efens et les Tatars\~! et si les Polonais commencent quelque chose contre notre sainte religion, les Polonais aussi\~
+! Voyons, donne ton verre. L'eau-de-vie est-elle bonne\~? Comment se nomme l'eau-de-vie en latin\~? Quels sots \'e9taient ces Latins\~! ils ne savaient m\'eame pas qu'il y e\'fbt de l'eau-de-vie au monde. Comment donc s'appelait celui qui a \'e9
+crit des vers latins\~? Je ne suis pas trop savant\~; j'ai oubli\'e9 son nom. Ne s'appelait-il pas Horace\~?
+\par
+\par \endash Voyez-vous le sournois, se dit tout bas le fils a\'een\'e9, Ostap\~; c'est qu'il sait tout, le vieux chien, et il fait mine de ne rien savoir.
+\par
+\par \endash Je crois bien que l'archimandrite ne vous a pas m\'eame donn\'e9 \'e0 flairer de l'eau-de-vie, continuait Boulba. Convenez, mes fils, qu'on vous a vertement \'e9trill\'e9
+s, avec des balais de bouleau, le dos, les reins, et tout ce qui constitue un Cosaque. Ou bien peut-\'eatre, parce que vous \'e9tiez devenus grands gar\'e7ons et sages, vous rossait-on \'e0
+ coups de fouet, non les samedis seulement, mais encore les mercredis et les jeudis.
+\par
+\par \endash Il n'y a rien \'e0 se rappeler de ce qui s'est fait, p\'e8re, r\'e9pondit Ostap\~; ce qui est pass\'e9 est pass\'e9.
+\par
+\par \endash Qu'on essaye maintenant\~! dit Andry\~; que quelqu'un s'avise de me toucher du bout du doigt\~! que quelque Tatar s'imagine de me tomber sous la main\~! il saura ce que c'est qu'un sabre cosaque.
+\par
+\par \endash Bien, mon fils, bien\~! par Dieu, c'est bien parl\'e9. Puisque c'est comme \'e7a, par Dieu, je vais avec vous. Que diable ai-je \'e0 attendre ici\~? Que je devienne un planteur de bl\'e9 noir, un homme de m\'e9
+nage, un gardeur de brebis et de cochons\~? que je me dorlote avec ma femme\~? Non, que le diable l'emporte\~! je suis un Cosaque, je ne veux pas. Qu'est-ce que cela me fait qu'il n'y ait pas de guerre\~
+! j'irai prendre du bon temps avec vous. Oui, par Dieu, j'y vais.
+\par
+\par Et le vieux Boulba, s'\'e9chauffant peu \'e0 peu, finit par se f\'e2cher tout rouge, se leva de table, et frappa du pied en prenant une attitude imp\'e9rieuse.
+\par
+\par \endash Nous partons demain. Pourquoi remettre\~? Qui diable attendons-nous ici\~? \'c0 quoi bon cette maison\~? \'e0 quoi bon ces pots\~? \'e0 quoi bon tout cela\~?
+\par
+\par En parlant ainsi, il se mit \'e0 briser les plats et les bouteilles. La pauvre femme, d\'e8s longtemps habitu\'e9e \'e0 de pareilles actions, regardait tristement faire son mari, assise sur un banc. Elle n'osait rien dire\~; mais en apprenant une r\'e9
+solution aussi p\'e9nible \'e0 son c\'9cur, elle ne put retenir ses larmes. Elle jeta un regard furtif sur ses enfants qu'elle allait si brusquement perdre, et rien n'aurait pu peindre la souffrance qui agitait convulsivement ses yeux humides et ses l\'e8
+vres serr\'e9es.
+\par
+\par Boulba \'e9tait furieusement obstin\'e9. C'\'e9tait un de ces caract\'e8res qui ne pouvaient se d\'e9velopper qu'au XVI}{\super e}{ si\'e8cle, dans un coin sauvage de l'Europe, quand toute la Russie m\'e9ridionale, abandonn\'e9e de ses princes, fut ravag
+\'e9e par les incursions irr\'e9sistibles des Mongols\~; quand, apr\'e8s avoir perdu son toit et tout abri, l'homme se r\'e9fugia dans le courage du d\'e9sespoir\~; quand sur les ruines fumantes de sa demeure, en pr\'e9
+sence d'ennemis voisins et implacables, il osa se reb\'e2tir une maison, connaissant le danger, mais s'habituant \'e0 le regarder en face\~; quand enfin le g\'e9nie pacifique des Slaves s'enflamma d'une ardeur guerri\'e8re et donna naissance \'e0 cet \'e9
+lan d\'e9sordonn\'e9 de la nature russe qui fut la soci\'e9t\'e9 cosaque (}{\i kasatchestvo}{). Alors tous les abords des rivi\'e8res, tous les gu\'e9s, tous les d\'e9fil\'e9s dans les marais, se couvrirent de Cosaques que personne n'e\'fb
+t pu compter, et leurs hardis envoy\'e9s purent r\'e9pondre au sultan qui d\'e9sirait conna\'eetre leur nombre\~: \'ab\~Qui le sait\~? Chez nous, dans la steppe, \'e0 chaque bout de champ, un Cosaque.\~\'bb
+ Ce fut une explosion de la force russe que firent jaillir de la poitrine du peuple les coups r\'e9p\'e9t\'e9s du malheur. Au lieu des anciens }{\i oud\'e9ly}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright
+\f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Division f\'e9odale de la Russie.}}}{, au lieu des petites villes peupl\'e9es de vassaux chasseurs, que se disputaient et se vendaient les petits princes, apparurent des bourgades fortifi\'e9es, des }
+{\i kour\'e9ny}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Union de villages sous le m\'eame chef \'e9lectif nomm\'e9 }{\i ataman}{.}}}{ li\'e9
+s entre eux par le sentiment du danger commun et la haine des envahisseurs pa\'efens. L'histoire nous apprend comment les luttes perp\'e9tuelles des Cosaques sauv\'e8rent l'Europe occidentale de l'invasion des sauvages hordes asiatiques qui mena\'e7
+aient de l'inonder. Les rois de Pologne qui devinrent, au lieu des princes d\'e9poss\'e9d\'e9s, les ma\'eetres de ces vastes \'e9tendues de terre, ma\'eetres, il est vrai, \'e9loign\'e9s et faibles, comprirent l'importance des C
+osaques et le profit qu'ils pouvaient tirer de leurs dispositions guerri\'e8res. Ils s'efforc\'e8rent de les d\'e9velopper encore. Les }{\i hetmans}{, \'e9lus par les Cosaques eux-m\'eames et dans leur sein, transform\'e8rent les }{\i kour\'e9ny}{ en }{
+\i polk}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs32\super \chftn }{\fs32 Esp\'e8ces de r\'e9giments.}}}{ r\'e9guliers. Ce n'\'e9tait pas une arm\'e9e rassembl
+\'e9e et permanente\~; mais, dans le cas de guerre ou de mouvement g\'e9n\'e9ral, en huit jours au plus, tous \'e9taient r\'e9unis. Chacun se rendait \'e0 l'appel, \'e0 cheval et en armes, ne recevant pour toute solde du roi qu'un ducat par t\'eat
+e. En quinze jours, il se rassemblait une telle arm\'e9e, qu'\'e0 coup s\'fbr nul recrutement n'e\'fbt pu en former une semblable. La guerre finie, chaque soldat regagnait ses champs, sur les bords du Dniepr, s'occupait de p\'ea
+che, de chasse ou de petit commerce, brassait de la bi\'e8re, et jouissait de la libert\'e9. Il n'y avait pas de m\'e9tier qu'un Cosaque ne s\'fbt faire\~
+: distiller de l'eau-de-vie, charpenter un chariot, fabriquer de la poudre, faire le serrurier et le mar\'e9chal ferrant, et, par-dessus tout, boire et bambocher comme un Russe seul en est capable, tout cela ne lui allait pas \'e0 l'\'e9
+paule. Outre les Cosaques inscrits, oblig\'e9s de se pr\'e9senter en temps de guerre ou d'entreprise, il \'e9tait tr\'e8s facile de rassembler des troupes de volontaires. Les }{\i \'ef\'e9saouls}{ n'avaient qu'\'e0 se rendre sur les march\'e9
+s et les places de bourgades, et \'e0 crier, mont\'e9s sur une }{\i t\'e9l\'e9ga}{ (chariot)\~: \'ab\~Eh\~! eh\~! vous autres buveurs, cessez de brasser de la bi\'e8re et de vous \'e9taler tout de votre long sur les po\'eales\~
+; cessez de nourrir les mouches de la graisse de vos corps\~; allez \'e0 la conqu\'eate de l'honneur et de la gloire chevaleresque. Et vous autres, gens de charrue, planteurs de bl\'e9 noir, gardeurs de moutons, amateurs de jupes, cessez de vous tra\'ee
+ner \'e0 la queue de vos b\'9cufs, de salir dans la terre vos cafetans jaunes, de courtiser vos femmes et de laisser d\'e9p\'e9rir votre vertu de chevalier}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright
+\f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Tous les hommes arm\'e9s, chez les Cosaques, se nommaient chevaliers, par une imitation lointaine et mal comprise de la chevalerie de l'Europe occidentale.}}}{. Il est temps d'aller \'e0 la qu\'ea
+te de la gloire cosaque.\~\'bb Et ces paroles \'e9taient semblables \'e0 des \'e9tincelles qui tomberaient sur du bois sec. Le laboureur abandonnait sa charrue\~; le brasseur de bi\'e8re mettait en pi\'e8ces ses tonneaux et ses jattes\~; l'artisa
+n envoyait au diable son m\'e9tier et le petit marchand son commerce\~; tous brisaient les meubles de leur maison et sautaient \'e0 cheval. En un mot, le caract\'e8re russe rev\'eatit alors une nouvelle forme, large et puissante.
+\par
+\par Tarass Boulba \'e9tait un des vieux }{\i polkovnik}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Chef de }{\i polk}{
+. Ce mot signifie maintenant colonel.}}}{. Cr\'e9\'e9 pour les difficult\'e9s et les p\'e9rils de la guerre, il se distinguait par la droiture d'un caract\'e8re rude et entier. L'influence des m\'9curs polonaises commen\'e7ait \'e0 p\'e9n\'e9
+trer parmi la noblesse petite-russienne. Beaucoup de seigneurs s'adonnaient au luxe, avaient de nombreux domestique, des faucons, des meutes de chasse, et donnaient des repas. Tout cela n'\'e9tait pas selon le c\'9cur de Tarass\~
+; il aimait la vie simple des Cosaques, et il se querella fr\'e9quemment avec ceux de ses camarades qui suivaient l'exemple de Varsovie, les appelant esclaves des gentilshommes (}{\i pan}{
+) polonais. Toujours inquiet, mobile, entreprenant, il se regardait comme un des d\'e9fenseurs naturels de l'\'c9glise russe\~; il entrait, sans permission, dans tous les villages o\'f9
+ l'on se plaignait de l'oppression des intendants-fermiers et d'une augmentation de taxe sur les feux. L\'e0, au milieu de ses Cosaques, il jugeait les plaintes. Il s'\'e9tait fait une r\'e8gle d'avoir, dans trois cas, recours \'e0 son sabre\~
+: quand les intendants ne montraient pas de d\'e9f\'e9rence envers les anciens et ne leur \'f4taient pas le bonnet, quand on se moquait de la religion ou des vieilles coutumes, et quand il \'e9tait en pr\'e9sence des ennemis, c'est-\'e0
+-dire des Turcs ou pa\'efens, contre lesquels il se croyait toujours en droit de tirer le fer pour la plus grande gloire de la chr\'e9tient\'e9. Maintenant il se r\'e9jouissait d'avance du plaisir de mener lui-m\'eame ses deux fils \'e0 la }{\i setch}{
+, de dire avec orgueil\~: \'ab\~Voyez quels gaillards je vous am\'e8ne\~; de les pr\'e9senter \'e0 tous ses vieux compagnons d'armes, et d'\'eatre t\'e9
+moin de leurs premiers exploits dans l'art de guerroyer et dans celui de boire, qui comptait aussi parmi les vertus d'un chevalier. Tarass avait d'abord eu l'intention de les envoyer seuls\~; mais \'e0
+ la vue de leur bonne mine, de leur haute taille, de leur m\'e2le beaut\'e9, sa vieille ardeur guerri\'e8re s'\'e9tait ranim\'e9e, et il se d\'e9cida, avec toute l'\'e9nergie d'une volont\'e9 opini\'e2tre, \'e0 partir avec eux d\'e8
+s le lendemain. Il fit ses pr\'e9paratifs, donna des ordres, choisit des chevaux et des harnais pour ses deux jeunes fils, d\'e9signa les domestiques qui devaient les accompagner, et d\'e9l\'e9gua son commandement au }{\i \'ef\'e9saoul}{
+ Tovkatch, en lui enjoignant de se mettre en marche \'e0 la t\'eate de tout le }{\i polk}{, d\'e8s que l'ordre lui en parviendrait de la }{\i setch}{. Quoiqu'il ne f\'fbt pas enti\'e8rement d\'e9gris\'e9, et que la vapeur du vin se promen\'e2
+t encore dans sa cervelle, cependant il n'oublia rien, pas m\'eame l'ordre de faire boire les chevaux et de leur donner une ration du meilleur froment.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! mes enfants, leur dit-il en rentrant fatigu\'e9 \'e0 la maison, il est temps de dormir, et demain nous ferons ce qu'il plaira \'e0 Dieu. Mais qu'on ne nous fasse pas de lits\~; nous dormirons dans la cour.
+\par
+\par La nuit venait \'e0 peine d'obscurcir le ciel\~; mais Boulba avait l'habitude de se coucher de bonne heure. Il se jeta sur un tapis \'e9tendu \'e0 terre, et se couvrit d'une pelisse de peaux de mouton (}{\i touloup}{), car l'air \'e9
+tait frais, et Boulba aimait la chaleur quand il dormait dans la maison. Il se mit bient\'f4t \'e0 ronfler\~; tous ceux qui s'\'e9taient couch\'e9
+s dans les coins de la cour suivirent son exemple, et, avant tous les autres, le gardien, qui avait le mieux c\'e9l\'e9br\'e9, verre en main, l'arriv\'e9e des jeunes seigneurs. Seule, la pauvre m\'e8re ne dormait pas. Elle \'e9
+tait venue s'accroupir au chevet de ses fils bien-aim\'e9s, qui reposaient l'un pr\'e8s de l'autre. Elle peignait leur jeune chevelure, les baignait de ses larmes, les regardait de tous ses yeux, de toutes les forces de son \'ea
+tre, sans pouvoir se rassasier de les contempler. Elle les avait nourris de son lait, \'e9lev\'e9s avec une tendresse inqui\'e8te, et voil\'e0 qu'elle ne doit les voir qu'un instant.
+\par
+\par \'ab\~Mes fils, mes fils ch\'e9ris\~! que deviendrez-vous\~? qu'est-ce qui vous attend\~?\~\'bb disait-elle\~; et des larmes s'arr\'eataient dans les rides de son visage, autrefois beau.
+\par
+\par En effet, elle \'e9tait bien digne de piti\'e9, comme toute femme de ce temps-l\'e0. Elle n'avait v\'e9cu d'amour que peu d'instants, pendant la premi\'e8re fi\'e8vre de la jeunesse et de la passion\~; et son rude amant l'avait abandonn\'e9
+e pour son sabre, pour ses camarades, pour une vie aventureuse et d\'e9r\'e9gl\'e9e. Elle ne voyait son mari que deux ou trois jours par an\~; et, m\'eame quand il \'e9tait l\'e0, quand ils vivaient ensemble, quelle \'e9tait sa vie\~? Elle avait \'e0
+ supporter des injures, et jusqu'\'e0 des coups, ne recevant que des caresses rares et d\'e9daigneuses. La femme \'e9tait une cr\'e9ature \'e9trange et d\'e9plac\'e9e dans ce ramas d'aventuriers farouches. Sa jeunesse passa rapidement, sans plaisirs\~
+; ses belles joues fra\'eeches, ses blanches \'e9paules se fan\'e8rent dans la solitude, et se couvrirent de rides pr\'e9matur\'e9es. Tout ce qu'il y a d'amour, de tendresse, de passion dans la femme, se concentra chez elle en amour maternel. Ce soir-l
+\'e0, elle restait pench\'e9e avec angoisse sur le lit de ses enfants, comme la }{\i tcha\'efka}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Esp\'e8
+ce de mouette.}}}{ des steppes plane sur son nid. On lui prend ses fils, ses chers fils\~; on les lui prend pour qu'elle ne les revoie peut-\'eatre jamais\~: peut-\'eatre qu'\'e0 la premi\'e8re bataille, des Tatars leur couperont la t\'ea
+te, et jamais elle ne saura ce que sont devenus leurs corps abandonn\'e9s en p\'e2ture aux oiseaux voraces. En sanglotant sourdement, elle regardait leurs yeux que tenait ferm\'e9s l'irr\'e9sistible sommeil.
+\par
+\par \'ab\~Peut-\'eatre, pensait-elle, Boulba remettra-t-il son d\'e9part \'e0 deux jours\~? Peut-\'eatre ne s'est-il d\'e9cid\'e9 \'e0 partir sit\'f4t que parce qu'il a beaucoup bu aujourd'hui\~?\~\'bb
+\par
+\par Depuis longtemps la lune \'e9clairait du haut du ciel la cour et tous ses dormeurs, ainsi qu'une masse de saules touffus et les hautes bruy\'e8res qui croissaient contre la cl\'f4
+ture en palissades. La pauvre femme restait assise au chevet de ses enfants, les couvant des yeux et sans penser au sommeil. D\'e9j\'e0 les chevaux, sentant venir l'aube, s'\'e9taient couch\'e9s sur l'herbe et cessaient de brouter. Les hautes feuil
+les des saules commen\'e7aient \'e0 fr\'e9mir, \'e0 chuchoter, et leur babillement descendait de branche en branche. Le hennissement aigu d'un poulain retentit tout \'e0 coup dans la steppe. De larges lueurs rouges apparurent au ciel. Boulba s'\'e9
+veilla soudain et se leva brusquement. Il se rappelait tout ce qu'il avait ordonn\'e9 la veille.
+\par
+\par \endash Assez dormi, gar\'e7ons\~; il est temps, il est temps\~! faites boire les chevaux. Mais o\'f9 est la vieille (c'est ainsi qu'il appelait habituellement sa femme)\~? Vite, vieille\~! donne-nous \'e0
+manger, car nous avons une longue route devant nous.
+\par
+\par Priv\'e9e de son dernier espoir, la pauvre vieille se tra\'eena tristement vers la maison. Pendant que, les larmes aux yeux, elle pr\'e9parait le d\'e9jeuner, Boulba distribuait ses derniers ordres, allait et venait dans les \'e9
+curies, et choisissait pour ses enfants ses plus riches habits. Les \'e9tudiants chang\'e8rent en un moment d'apparence. Des bottes rouges, \'e0 petits talons d'argent, remplac\'e8rent leurs mauvaises chaussures de coll\'e8
+ge. Ils ceignirent sur leurs reins, avec un cordon dor\'e9, des pantalons larges comme la mer Noire, et form\'e9s d'un million de petits plis. \'c0 ce cordon pendaient de longues lani\'e8
+res de cuir, qui portaient avec des houppes tous les ustensiles du fumeur. Un casaquin de drap rouge comme le feu leur fut serr\'e9 au corps par une ceinture brod\'e9e, dans laquelle on glissa des pistolets turcs damasquin\'e9
+s. Un grand sabre leur battait les jambes. Leurs visages, encore peu h\'e9l\'e9s, semblaient alors plus beaux et plus blancs. De petites moustaches noires relevaient le teint brillant et fleuri de la jeunesse. Ils \'e9
+taient bien beaux sous leurs bonnets d'astrakan noir termin\'e9s par des calottes dor\'e9es. Quand la pauvre m\'e8re les aper\'e7ut, elle ne put prof\'e9rer une parole, et des larmes craintives s'arr\'eat\'e8rent dans ses yeux fl\'e9tris.
+\par
+\par \endash Allons, mes fils, tout est pr\'eat, plus de retard, dit enfin Boulba. Maintenant, d'apr\'e8s la coutume chr\'e9tienne, il faut nous asseoir avant de partir.
+\par
+\par Tout le monde s'assit en silence dans la m\'eame chambre, sans excepter les domestiques, qui se tenaient respectueusement pr\'e8s de la porte.
+\par
+\par \endash \'c0 pr\'e9sent, m\'e8re, dit Boulba, donne ta b\'e9n\'e9diction \'e0 tes enfants\~; prie Dieu qu'ils se battent toujours bien, qu'ils soutiennent leur honneur de chevaliers, qu'ils d\'e9fendent la religion du Christ\~; sinon, qu'ils p\'e9
+rissent, et qu'il ne reste rien d'eux sur la terre. Enfants, approchez de votre m\'e8re\~; la pri\'e8re d'une m\'e8re pr\'e9serve de tout danger sur la terre et sur l'eau.
+\par
+\par La pauvre femme les embrassa, prit deux petites images en m\'e9tal, les leur pendit au cou en sanglotant.
+\par
+\par \endash Que la Vierge\'85 vous prot\'e8ge\'85 N'oubliez pas, mes fils, votre m\'e8re. Envoyez au moins de vos nouvelles, et pensez\'85
+\par
+\par Elle ne put continuer.
+\par
+\par \endash Allons, enfants,dit Boulba.
+\par
+\par Des chevaux sell\'e9s attendaient devant le perron. Boulba s'\'e9lan\'e7a sur son Diable}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Nom du cheval.}}}
+{, qui fit un furieux \'e9cart en sentant tout \'e0 coup sur son dos un poids de vingt }{\i pouds}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs32\super \chftn }{
+\fs32 Le }{\i\fs32 poud}{\fs32 vaut quarante livres russes, environ dix-huit kilogrammes.}}}{, car Boulba \'e9tait tr\'e8s gros et tr\'e8s lourd. Quand la m\'e8re vit que ses fils \'e9taient aussi mont\'e9s \'e0 cheval, elle se pr\'e9
+cipita vers le plus jeune, qui avait l'expression du visage plus tendre\~; elle saisit son \'e9trier, elle s'accrocha \'e0 la selle, et, dans un morne et silencieux d\'e9sespoir, elle l'\'e9treignit entre ses bras. Deux vigoureux Cosaques la soulev\'e8
+rent respectueusement, et l'emport\'e8rent dans la maison. Mais au moment o\'f9 les cavaliers franchirent la porte, elle s'\'e9lan\'e7a sur leurs traces avec la l\'e9g\'e8ret\'e9 d'une biche, \'e9tonnante \'e0 son \'e2ge, arr\'ea
+ta d'une main forte l'un des chevaux, et embrassa son fils avec une ardeur insens\'e9e, d\'e9lirante. On l'emporta de nouveau. Les jeunes Cosaques commenc\'e8rent \'e0 chevaucher tristement aux c\'f4t\'e9s de leur p\'e8
+re, en retenant leurs larmes, car ils craignaient Boulba, qui ressentait aussi, sans la montrer, une \'e9motion dont il ne pouvait se d\'e9fendre. La journ\'e9e \'e9tait grise\~; l'herbe verdoyante \'e9
+tincelait au loin, et les oiseaux gazouillaient sur des tons discords. Apr\'e8s avoir fait un peu de chemin, les jeunes gens jet\'e8rent un regard en arri\'e8re\~; d\'e9j\'e0 leur maisonnette semblait avoir plong\'e9 sous terre\~; on ne voyait plus \'e0
+ l'horizon que les deux chemin\'e9es encadr\'e9es par les sommets des arbres sur lesquels, dans leur jeunesse, ils avaient grimp\'e9 comme des \'e9cureuils. Une vaste prairie s'\'e9tendait devant leurs regards
+, une prairie qui rappelait toute leur vie pass\'e9e, depuis l'\'e2ge o\'f9 ils se roulaient dans l'herbe humide de ros\'e9e, jusqu'\'e0 l'\'e2ge o\'f9
+ ils y attendaient une jeune Cosaque aux noirs sourcils, qui la franchissait d'un pied rapide et craintif. Bient\'f4t on ne vit plus que la perche surmont\'e9e d'une roue de chariot qui s'\'e9levait au-dessus du puits\~; bient\'f4t la steppe commen\'e7a
+\'e0 s'exhausser en montagne, couvrant tout ce qu'ils laissaient derri\'e8re eux.
+\par
+\par Adieu, toit paternel\~! adieu, souvenirs d'enfance\~! adieu, tout\~!
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743347}CHAPITRE II{\*\bkmkend _Toc97743347}
+\par }\pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Les trois voyageurs cheminaient en silence. Le vieux Tarass pensait \'e0 son pass\'e9\~; sa jeunesse se d\'e9
+roulait devant lui, cette belle jeunesse que le Cosaque surtout regrette, car il voudrait toujours \'eatre agile et fort pour sa vie d'aventures. Il se demandait \'e0 lui-m\'eame quels de ses anciens camarades il retrouverait \'e0 la }{\i setch}{\~
+; il comptait ceux qui \'e9taient d\'e9j\'e0 morts, ceux qui restaient encore vivants, et sa t\'eate grise se baissa tristement. Ses fils \'e9taient occup\'e9s de toutes autres pens\'e9es. Il faut que nous disions d'eux quelques mots. \'c0
+ peine avaient-ils eu douze ans, qu'on les envoya au s\'e9minaire de Kiew, car tous les seigneurs de ce temps-l\'e0 croyaient n\'e9cessaire de donner \'e0 leurs enfants une \'e9ducation promptement oubli\'e9e. \'c0 leur entr\'e9e au s\'e9
+minaire, tous ces jeunes gens \'e9taient d'une humeur sauvage et accoutum\'e9s \'e0 une pleine libert\'e9. Ce n'\'e9tait que l\'e0 qu'ils se d\'e9grossissaient un peu, et prenaient une esp\'e8ce de vernis commun qui les faisait ressembler l'un \'e0
+ l'autre. L'a\'een\'e9 des fils de Boulba, Ostap, commen\'e7a sa carri\'e8re scientifique par s'enfuir d\'e8s la premi\'e8re ann\'e9e. On l'attrapa, on le battit \'e0 outrance, on le cloua \'e0
+ ses livres. Quatre fois il enfouit son ABC en terre, et quatre fois, apr\'e8s l'avoir inhumainement flagell\'e9, on lui en racheta un neuf. Mais sans doute il e\'fbt recommenc\'e9 une cinqui\'e8me fois, si son p\'e8re ne lui e\'fb
+t fait la menace formelle de le tenir pendant vingt ans comme fr\'e8re lai dans un clo\'eetre, ajoutant le serment qu'il ne verrait jamais la }{\i setch}{, s'il n'apprenait \'e0 fond tout ce qu'on enseignait \'e0 l'acad\'e9mie. Ce qui est \'e9
+trange, c'est que cette menace et ce serment venaient du vieux Boulba qui faisait profession de se moquer de toute science, et qui conseillait \'e0 ses enfants, comme nous l'avons vu, de n'en faire aucun cas. Depuis ce moment, Ostap se mit \'e0 \'e9
+tudier ses livres avec un z\'e8le extr\'eame, et finit par \'eatre r\'e9put\'e9 l'un des meilleurs \'e9tudiants. L'enseignement de ce temps-l\'e0 n'avait pas le moindre rapport avec la vie qu'on menait\~; toutes ces arguties s
+colastiques, toutes ces finesses rh\'e9toriques et logiques n'avaient rien de commun avec l'\'e9poque, et ne trouvaient d'application nulle part. Les savants d'alors n'\'e9taient pas moins ignorants que les autres, car leur science \'e9tait compl\'e8
+tement oiseuse et vide. Au surplus, l'organisation toute r\'e9publicaine du s\'e9minaire, cette immense r\'e9union de jeunes gens dans la force de l'\'e2ge, devaient leur inspirer des d\'e9sirs d'activit\'e9 tout \'e0 fait en dehors du cercle de leurs
+\'e9tudes. La mauvaise ch\'e8re, les fr\'e9quentes punitions par la faim et les passions naissantes, tout s'unissait pour \'e9veiller en eux cette soif d'entreprises qui devait, plus tard, se satisfaire dans la }{\i setch}{. Les boursiers}{
+\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Nom des \'e9tudiants la\'efques.}}}{ parcouraient affam\'e9s les rues de Kiew, obligeant les habitants \'e0
+ la prudence. Les marchands des bazars couvraient toujours des deux mains leurs g\'e2teaux, leurs petits p\'e2t\'e9s, leurs graines de past\'e8ques, comme l'aigle couvre ses aiglons, d\'e8s que passait un boursier. Le consul}{\cs30\b\fs36\super \chftn
+{\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Nom du surveillant, ou chef de quartier, choisi parmi les \'e9tudiants.}}}{ qui devait, d'apr\'e8s sa charge, veiller aux bonnes m
+\'9curs de ses subordonn\'e9s, portait de si larges poches dans ses pantalons, qu'il e\'fbt pu y fourrer toute la boutique d'une marchande inattentive. Ces boursiers composaient un monde \'e0 part. Ils ne pouvaient pas p\'e9n\'e9trer dans la haute soci
+\'e9t\'e9, qui se composait de nobles, Polonais et Petits-Russiens. Le }{\i va\'efvode}{ lui-m\'eame, Adam Kissel, malgr\'e9 la protection dont il honorait l'acad\'e9mie, d\'e9fendait qu'on men\'e2t les \'e9tudiants dans le
+ monde, et voulait qu'on les trait\'e2t s\'e9v\'e8rement. Du reste, cette derni\'e8re recommandation \'e9tait fort inutile, car ni le recteur, ni les professeurs ne m\'e9nageaient le fouet et les \'e9trivi\'e8res. Souvent, d'apr\'e8
+s leurs ordres, les licteurs rossaient les consuls de mani\'e8re \'e0 leur faire longtemps gratter leurs pantalons. Beaucoup d'entre eux ne comptaient cela pour rien, ou, tout au plus, pour quelque chose d'un peu plus fort que de l'eau-de-vie poivr\'e9
+e. Mais d'autres finissaient par trouver un tel chauffage si d\'e9sagr\'e9able, qu'ils s'enfuyaient \'e0 la }{\i setch}{, s'ils en savaient trouver le chemin et n'\'e9taient point rattrap\'e9s en route. Ostap Boulba, malgr\'e9 le soin qu'il mettait \'e0
+\'e9tudier la logique et m\'eame la th\'e9ologie, ne put jamais s'affranchir des implacables \'e9trivi\'e8res. Naturellement, cela dut rendre son caract\'e8re plus sombre, plus intraitable, et lui donner la fermet\'e9
+ qui distingue le Cosaque. Il passait pour tr\'e8s bon camarade\~; s'il n'\'e9tait presque jamais le chef dans les entreprises hardies, comme le pillage d'un potager, toujours il se mettait des premiers sous le commandement d'un \'e9
+colier entreprenant, et jamais, en aucun cas, il n'e\'fbt trahi ses compagnons. Aucun ch\'e2timent ne l'y e\'fbt pu contraindre. Assez indiff\'e9rent \'e0 tout autre plaisir que la guerre ou la bouteille, car il pensait rarement \'e0 autre chose, il \'e9
+tait loyal et bon, du moins aussi bon qu'on pouvait l'\'eatre avec un tel caract\'e8re et dans une telle \'e9poque. Les larmes de sa pauvre m\'e8re l'avaient profond\'e9ment \'e9mu\~; c'\'e9tait la seule chose qui l'e\'fbt troubl\'e9, et
+qui lui fit baisser tristement la t\'eate.
+\par
+\par Son fr\'e8re cadet, Andry, avait les sentiments plus vifs et plus ouverts. Il apprenait avec plus de plaisir, et sans les difficult\'e9s que met au travail un caract\'e8re lourd et \'e9nergique. Il \'e9tait plus ing\'e9nieux que son fr\'e8
+re, plus souvent le chef d'une entreprise hardie\~; et quelquefois, \'e0 l\rquote aide de son esprit inventif, il savait \'e9luder la punition, tandis que son fr\'e8re Ostap, sans se troubler beaucoup, \'f4
+tait son caftan et se couchait par terre, ne pensant pas m\'eame \'e0 demander gr\'e2ce. Andry n'\'e9tait pas moins d\'e9vor\'e9 du d\'e9sir d'accomplir des actions h\'e9ro\'efques\~; mais son \'e2me \'e9tait abordable \'e0
+ d'autres sentiments. Le besoin d'aimer se d\'e9veloppa rapidement en lui, d\'e8s qu'il eut pass\'e9 sa dix-huiti\'e8me ann\'e9e. Des images de femme se pr\'e9sentaient souvent \'e0 ses pens\'e9es br\'fblantes. Tout en \'e9coutant les disputes th\'e9
+ologiques, il voyait l'objet de son r\'eave avec des joues fra\'eeches, un sourire tendre et des yeux noirs. Il cachait soigneusement \'e0 ses camarades les mouvements de son \'e2me jeune et passionn\'e9e\~; car, \'e0 cette \'e9poque, il \'e9
+tait indigne d'un Cosaque de penser aux femmes et \'e0 l'amour avant d'avoir fait ses preuves dans une bataille. En g\'e9n\'e9ral, dans les derni\'e8res ann\'e9es de son s\'e9jour au s\'e9minaire, il se mit plus rarement en t\'eate d'une t
+roupe aventureuse\~; mais souvent il errait dans quelque quartier solitaire de Kiew, o\'f9 de petites maisonnettes se montraient engageantes \'e0 travers leurs jardins de cerisiers. Quelquefois il p\'e9n\'e9
+trait dans la rue de l'aristocratie, dans cette partie de la ville qui se nomme maintenant le vieux Kiew, et qui, alors habit\'e9e par des seigneurs petits-russiens et polonais, se composait de maisons b\'e2
+ties avec un certain luxe. Un jour qu'il passait l\'e0, r\'eaveur, le lourd carrosse d'un seigneur polonais manqua de l'\'e9craser, et le cocher \'e0 longues moustaches qui occupait le si\'e8ge le cingla violemment de son fouet. Le jeune \'e9
+colier, bouillonnant de col\'e8re, saisit de sa main vigoureuse, avec une hardiesse folle, une roue de derri\'e8re du carrosse, et parvint \'e0 l'arr\'eater quelques moments. Mais le cocher, redoutant une querelle, lan\'e7
+a ses chevaux en les fouettant, et Andry, qui avait heureusement retir\'e9 sa main, fut jet\'e9 contre terre, la face dans la boue. Un rire harmonieux et per\'e7ant retentit sur sa t\'eate. Il leva les yeux, et aper\'e7ut \'e0 la fen\'ea
+tre d'une maison une jeune fille de la plus ravissante beaut\'e9. Elle \'e9tait blanche et rose comme la neige \'e9clair\'e9e par les premiers rayons du soleil levant. Elle riait \'e0 gorge d\'e9ploy\'e9e, et son rire ajoutait encore un charme \'e0
+ sa beaut\'e9 vive et fi\'e8re. Il restait l\'e0, stup\'e9fait, la regardait bouche b\'e9ante, et, essuyant machinale\-ment la boue qui lui couvrait la figure, il l'\'e9tendait encore davantage. Qui pouvait \'eatre cette belle fille\~
+? Il en adressa la question aux gens de service richement v\'eatus qui \'e9taient group\'e9s devant la porte de la maison autour d'un jeune joueur de }{\i bandoura}{. Mais ils lui rirent au nez, en voyant son visage souill\'e9, et ne daign\'e8
+rent pas lui r\'e9pondre. Enfin, il apprit que c'\'e9tait la fille du }{\i va\'efvode}{ de Kovno, qui \'e9tait venu passer quelques jours \'e0 Kiew. La nuit suivante, avec la hardiesse particuli\'e8re aux boursiers, il s'introduisit par la cl\'f4
+ture en palissade dans le jardin de la maison, qu'il avait not\'e9e, grimpa sur un arbre dont les branches s'appuyaient sur le toit de la maison, passa de l\'e0 sur le toit, et descendit par la chemin\'e9e dans la chambre \'e0
+ coucher de la jeune fille. Elle \'e9tait alors assise pr\'e8s d'une lumi\'e8re, et d\'e9tachait de riches pendants d'oreilles. La pelle Polonaise s'effraya tellement \'e0 la vue d'un homme inconnu, si brus\-quement tomb\'e9
+ devant elle, qu'elle ne put prononcer un mot. Mais quand elle s'aper\'e7ut que le boursier se tenait immobile, baissant les yeux et n'osant pas remuer un doigt de la main, quand elle reconnut en lui l'homme qui, devant elle, \'e9tait tomb\'e9
+ dans la rue d'une mani\'e8re si ridicule, elle partit de nouveau d'un grand \'e9clat de rire. Et puis, il n'y avait rien de terrible dans les traits d'Andry\~; c'\'e9
+tait au contraire un charmant visage. Elle rit longtemps, et finit par se moquer de lui. La belle \'e9tait \'e9tourdie comme une Polonaise, mais ses yeux clairs et sereins jetaient de ces longs regards qui promettent la constance. Le pauvre \'e9
+tudiant respirait \'e0 peine. La fille du }{\i va\'efvode}{ s'approcha hardiment, lui posa sur la t\'eate sa coiffure en diad\'e8me, et jeta sur ses \'e9paules une collerette transparente orn\'e9
+e de festons d'or. Elle fit de lui mille folies, avec le sans-g\'eane d'enfant qui est le propre des Polonaises, et qui jeta le jeune boursier dans une confusion inexprimable. Il faisait une figure a
+ssez niaise, en ouvrant la bouche et regardant fixement les yeux de l'espi\'e8gle. Un bruit soudain l'effraya. Elle lui ordonna de se cacher, et d\'e8s que sa frayeur se fut dissip\'e9e, elle appela sa servante, femme tatare prisonni\'e8
+re, et lui donna l'ordre de le conduire prudemment par le jardin pour le mettre dehors. Mais cette fois-ci, l'\'e9tudiant ne fut pas si heureux en traversant la palissade. Le gardien s'\'e9veilla, l'aper\'e7
+ut, donna l'alarme, et les gens de la maison le reconduisirent \'e0 coups de b\'e2ton dans la rue jusqu'\'e0 ce que ses jambes rapides l'eussent mis hors de leurs atteintes. Apr\'e8
+s cette aventure, il devint dangereux pour lui de passer devant la maison du }{\i va\'efvode}{, car ses serviteurs \'e9taient tr\'e8s nombreux. Andry la vit encore une fois dans l'\'e9glise. Elle le remarqua, et lui sourit malicieusement comme \'e0
+ une vieille connaissance. Bient\'f4t apr\'e8s le }{\i va\'efvode}{ de Kovno quitta la ville, et une grosse figure inconnue se montra \'e0 la fen\'eatre o\'f9 il avait vu la belle Polonaise aux yeux noirs. C'est \'e0 cela que pensait
+Andry, en penchant la t\'eate sur le cou de son cheval.
+\par
+\par Mais d\'e8s longtemps la steppe les avait embrass\'e9s dans son sein verdoyant. L'herbe haute les entourait de tous c\'f4t\'e9s, de sorte qu'on ne voyait plus que les bonnets noirs des Cosaques au-dessus des tiges ondoyantes.
+\par
+\par \endash Eh, eh, qu'est-ce que cela veut dire, enfants\~? vous voil\'e0 tout silencieux, s'\'e9cria tout \'e0 coup Boulba sortant de sa r\'eaverie. On dirait que vous \'eates devenus des moines. Au diable toutes les noires pens\'e9es\~
+! Serrez vos pipes dans vos dents, donnez de l'\'e9peron \'e0 vos chevaux, et mettons-nous \'e0 courir de fa\'e7on qu'un oiseau ne puisse nous attraper.
+\par
+\par Et les Cosaques, se courbant sur le pommeau de la selle, disparurent dans l'herbe touffue. On ne voyait plus m\'eame leurs bonnets\~; le rapide \'e9clair du sillon qu'ils tra\'e7aient dans l'herbe indiquait seul la direction de leur course.
+\par
+\par Le soleil s'\'e9tait lev\'e9 dans un ciel sans nuage, et versait sur la steppe sa lumi\'e8re chaude et vivifiante.
+\par
+\par Plus on avan\'e7ait dans la steppe, plus elle devenait sauvage et belle. \'c0 cette \'e9poque, tout l'espace qui se nomme maintenant la Nouvelle-Russie, de l'Ukraine \'e0 la mer Noire, \'e9tait un d\'e9
+sert vierge et verdoyant. Jamais la charrue n'avait laiss\'e9 de trace \'e0 travers les flots incommensurables de ses plantes sauvages. Les seuls chevaux libres, qui se cachaient dans ces imp\'e9n\'e9
+trables abris, y laissaient des sentiers. Toute la surface de la terre semblait un oc\'e9an de verdure dor\'e9e, qu'\'e9maillaient mille autres couleurs. Parmi les tiges fines et s\'e8ches de la haute herbe, croissaien
+t des masses de bleuets, aux nuances bleues, rouges et violettes. Le gen\'eat dressait en l'air sa pyramide de fleurs jaunes. Les petits pompons de tr\'e8fle blanc parsemaient l'herbage sombre, et un \'e9pi de bl\'e9, apport\'e9 l\'e0, Dieu sait d'o\'f9
+, m\'fbrissait solitaire. Sous l'ombre t\'e9nue des brins d'herbe, glissaient en \'e9tendant le cou des perdrix \'e0 l'agile corsage. Tout l'air \'e9tait rempli de mille chants d'oiseaux. Des \'e9
+perviers planaient, immobiles, en fouettant l'air du bout de leurs ailes, et plongeant dans l'herbe des regards avides. De loin, l'on entendait les cris aigus d'une troupe d'oies sauvages qui volaient, comme une \'e9paisse nu\'e9
+e, sur quelque lac perdu dans l'immensit\'e9 des plaines. La mouette des steppes s'\'e9levait, d'un mouvement cadenc\'e9, et se baignait voluptueusement dans les flots de l'azur\~; tant\'f4t on ne la voyait plus que comme un point noir, tant\'f4
+t elle resplendissait, blanche et brillante, aux rayons du soleil\'85 \'f4 mes steppes, que vous \'eates belles\~!
+\par
+\par Nos voyageurs ne s'arr\'eataient que pour le d\'eener. Alors toute leur suite, qui se composait de dix Cosaques, descendait de cheval. Ils d\'e9tachaient des flacons en bois, contenant l'eau-de-vie, et des moiti\'e9
+s de calebasses servant de gobelets. On ne mangeait que du pain et du lard ou des g\'e2teaux secs, et chacun ne buvait qu'un seul verre, car Tarass Boulba ne permettait \'e0
+ personne de s'enivrer pendant la route. Et l'on se remettait en marche pour aller tant que durait le jour. Le soir venu, la steppe changeait compl\'e8tement d'aspect. Toute son \'e9tendue bigarr\'e9e s'embr
+asait aux derniers rayons d'un soleil ardent, puis bient\'f4t s'obscurcissait avec rapidit\'e9 et laissait voir la marche de l'ombre qui, envahissant la steppe, la couvrait de la nuance uniforme d'un vert obscur. Alors les vapeurs devenaient plus \'e9
+paisses\~; chaque fleur, chaque herbe exhalait son parfum, et toute la steppe bouillonnait de vapeurs embaum\'e9es. Sur le ciel d'un azur fonc\'e9, s'\'e9tendaient de larges bandes dor\'e9es et roses, qui semblaient trac\'e9es n\'e9
+gligemment par un pinceau gigantesque. \'c7\'e0 et l\'e0, blanchissaient des lambeaux de nuages, l\'e9gers et transparents, tandis qu'une brise, fra\'eeche et caressante comme les ondes de la mer, se balan\'e7ait sur les pointes des herbes, effleurant
+\'e0 peine la joue du voyageur. Tout le concert de la journ\'e9e s'affaiblissait, et faisait place peu \'e0 peu \'e0 un concert nouveau. Des gerboises \'e0 la robe mouchet\'e9e sortaient avec pr\'e9caution de leurs g\'ee
+tes, se dressaient sur les pattes de derri\'e8re, et remplissaient la steppe de leurs sifflements. Le gr\'e9sillement des grillons redoublait de
+force, et parfois on entendait, venant d'un lac lointain, le cri du cygne solitaire, qui retentissait comme une cloche argentine dans l'air endormi. \'c0 l'entr\'e9e de la nuit, nos voyageurs s'arr\'ea
+taient au milieu des champs, allumaient un feu dont la fum\'e9e glissait obliquement dans l'espace, et, posant une marmite sur les charbons, faisaient cuire du gruau. Apr\'e8s avoir soup\'e9
+, les Cosaques se couchaient par terre, laissant leurs chevaux errer dans l'herbe, des entraves aux pieds. Les \'e9toiles de la nuit les regardaient dormir sur leurs caftans \'e9tendus. Ils pouvaient entendre le p\'e9tillement, le fr\'f4
+lement, tous les bruits du monde innombrable d'insectes qui fourmillaient dans l'herbe. Tous ces bruits, fondus dans le silence de la nuit, arrivaient harmonieux \'e0 l'oreille. Si quelqu'un d'eux se levait, toute la steppe se montrait \'e0 ses yeux diapr
+\'e9e par les \'e9tincelles lumineuses des vers luisants. Quelquefois la sombre obscurit\'e9 du ciel s'\'e9clairait par l'incendie des joncs secs qui croissent au bord des rivi\'e8res et des lacs, et une longue rang\'e9e de cygnes allant au nord, frapp
+\'e9s tout \'e0 coup d'une lueur enflamm\'e9e, semblaient des lambeaux d'\'e9toffes rouges volant \'e0 travers les airs.
+\par
+\par Nos voyageurs continuaient leur route sans aventure. Nulle part, autour d'eux, ils ne voyaient un arbre\~; c'\'e9tait toujours la m\'eame steppe, libre, sauvage, infinie. Seulement, de temps \'e0
+ autre, dans un lointain profond, on distinguait la ligne bleu\'e2tre des for\'eats qui bordent le Dniepr. Une seule fois, Tarass fit voir \'e0 ses fils un petit point noir qui s'agitait au loin\~:
+\par
+\par \endash Voyez, mes enfants, dit-il, c'est un Tatar qui galope.
+\par
+\par En s'approchant, ils virent au-dessus de l'herbe une petite t\'eate garnie de moustaches, qui fixa sur eux ses yeux \'e0 la fente mince et allong\'e9e, flaira l'air comme un chien courant, et disparut avec la rapidit\'e9 d'une gazelle, apr\'e8s s'\'ea
+tre convaincu que les Cosaques \'e9taient au nombre de treize.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! enfants, voulez-vous essayer d'attraper le Tatar\~? Mais, non, n'essayez pas, vous ne l'atteindriez jamais\~; son cheval est encore plus agile que mon Diable.
+\par
+\par Cependant Boulba, craignant une emb\'fbche, crut-il devoir prendre ses pr\'e9cautions. Il galopa, avec tout son monde, jusqu'aux bords d'une petite rivi\'e8re nomm\'e9e la Tatarka, qui se jette dans le Dniepr. Tous entr\'e8rent dans l'
+eau avec leurs montures, et ils nag\'e8rent longtemps eu suivant le fil de l\rquote eau, pour cacher leurs traces. Puis, apr\'e8s avoir pris pied sur l\rquote autre rive, ils continu\'e8rent leur route. Trois jours apr\'e8s, ils se trouvaient d\'e9j\'e0
+ proches de l'endroit qui \'e9tait le but de leur voyage. Un froid subit rafra\'eechit l'air\~; ils reconnurent \'e0 cet indice la proximit\'e9 du Dniepr. Voil\'e0, en effet, qu'il miroite au loin, et se d\'e9
+tache en bleu sur l'horizon. Plus la troupe s'approchait, plus le fleuve s'\'e9largissait en roulant ses froides ondes\~; et bient\'f4t il finit par embrasser la moiti\'e9 de la terre qui se d\'e9roulait devant eux. Ils \'e9taient arriv\'e9s \'e0
+ cet endroit de son cours o\'f9 le Dniepr, longtemps resserr\'e9 par les bancs de granit, ach\'e8ve de triompher de tous les obstacles, et bruit comme une mer, en couvrant les plaines conquises, o\'f9 les \'eeles dispers\'e9
+es au milieu de son lit refoulent ses flots encore plus loin sur les campagnes d'alentour. Les Cosaques descendirent de cheval, entr\'e8rent dans un bac, et apr\'e8s une travers\'e9e de trois heures, arriv\'e8rent \'e0 l'\'eele Hortiza, o\'f9
+ se trouvait alors la }{\i setch}{, qui changea si souvent de r\'e9sidence. Une foule de gens se querellaient sur le bord avec les mariniers. Les Cosaques se remirent en selle\~; Tarass prit une attitude fi\'e8re, serra son ceinturo
+n, et fit glisser sa moustache entre ses doigts. Ses jeunes fils s'examin\'e8rent aussi de la t\'eate aux pieds avec une \'e9motion timide, et tous ensemble entr\'e8rent dans le faubourg qui pr\'e9c\'e9dait la }{\i setch}{ d'une demi-verste. \'c0
+ leur entr\'e9e, ils furent assourdis par le fracas de cinquante marteaux qui frappaient l'enclume dans vingt-cinq forges souterraines et couvertes de gazon. De vigoureux corroyeurs, assis sur leurs perrons, pressuraient des peaux de b\'9c
+ufs dans leurs fortes mains. Des marchands colporteurs se tenaient sous leurs tentes avec des tas de briquets, de pierres \'e0 feu, et de poudre \'e0 canon. Un Arm\'e9nien \'e9talait de riches pi\'e8ces d'\'e9toffe\~; un Tatar p\'e9trissait de la p\'e2te
+\~; un juif, la t\'eate baiss\'e9e, tirait de l'eau-de-vie d'un tonneau. Mais ce qui attira le plus leur attention, ce fut un Zaporogue qui dormait au beau milieu de la route, bras et jambes \'e9tendus. Tarass s'arr\'eata, plein d'admiration\~:
+\par
+\par \endash Comme ce dr\'f4le s'est d\'e9velopp\'e9, dit-il en l'examinant. Quel beau corps d'homme\~!
+\par
+\par En effet, le tableau \'e9tait achev\'e9. Le Zaporogue s'\'e9tait \'e9tendu en travers de la route comme un lion couch\'e9. Sa touffe de cheveux, fi\'e8rement rejet\'e9e en arri\'e8re, couvrait deux palmes de terrain \'e0 l'entour de sa t\'ea
+te. Ses pantalons de beau drap rouge avaient \'e9t\'e9 salis de goudron, pour montrer le peu de cas qu'il en faisait. Apr\'e8s l'avoir admir\'e9 tout \'e0 son aise Boulba continua son chemin par une rue \'e9troite, toute remplie de m\'e9
+tiers faits en plein vent, et de gens de toutes nations qui peuplaient ce faubourg, semblable \'e0 une foire, par lequel \'e9tait nourrie et v\'eatue la }{\i setch}{, qui ne savait que boire et tirer le mousquet.
+\par
+\par Enfin, ils d\'e9pass\'e8rent le faubourg et aper\'e7urent plusieurs huttes \'e9parses, couvertes de gazon ou de feutre, \'e0 la mode tatare. Devant quelques-unes, des canons \'e9taient en batterie. On ne voyait aucune cl\'f4
+ture, aucune maisonnette avec son perron \'e0 colonnes de bois, comme il y en avait dans le faubourg. Un petit parapet en terre et une barri\'e8re que personne ne gardait, t\'e9moignaient de la prodigieuse insouciance des habit
+ants. Quelques robustes Zaporogues, couch\'e9s sur le chemin, leurs pipes \'e0 la bouche, les regard\'e8rent passer avec indiff\'e9rence et sans remuer de place. Tarass et ses fils pass\'e8rent au milieu d'eux avec pr\'e9caution, en leur disant\~:
+\par
+\par \endash Bonjour, seigneurs\~!
+\par
+\par \endash Et vous, bonjour, r\'e9pondaient-ils.
+\par
+\par On rencontrait partout des groupes pittoresques. Les visages h\'e2l\'e9s de ces hommes montraient qu'ils avaient souvent pris part aux batailles, et \'e9prouv\'e9 toutes sortes de vicissitudes. Voil\'e0 la }{\i setch}{\~; voil\'e0 le repaire d'o\'f9 s'
+\'e9lancent tant d'hommes fiers et forts comme des lions\~; voil\'e0 d'o\'f9 sort la puissance cosaque pour se r\'e9pandre sur toute l'Ukraine. Les voyageurs travers\'e8rent une place spacieuse o\'f9
+ s'assemblait habituellement le conseil. Sur un grand tonneau renvers\'e9, \'e9tait assis un Zaporogue sans chemise\~; il la tenait \'e0 la main, et en raccommodait gravement les trous. Le chemin leur fut de nouveau barr\'e9 par une troupe enti\'e8
+re de musiciens, au milieu desquels un jeune Zaporogue, qui avait plant\'e9 son bonnet sur l'oreille, dansait avec fr\'e9n\'e9sie, en \'e9levant les mains par-dessus sa t\'eate. Il ne cessait de crier\~:
+\par
+\par \endash Vite, vite, musiciens, plus vite. Thomas, n'\'e9pargne pas ton eau-de-vie aux vrais chr\'e9tiens.
+\par
+\par Et Thomas, qui avait l\rquote \'9cil poch\'e9, distribuait de grandes cruches aux assistants. Autour du jeune danseur, quatre vieux Zaporogues tr\'e9pignaient sur place, puis tout \'e0 coup se jetaient de c\'f4t\'e9, comme un tourbillon, jusque sur la t
+\'eate des musiciens, puis, pliant les jambes, se baissaient jusqu'\'e0 terre, et, se redressant aussit\'f4t, frappaient la terre de leurs talons d'argent. Le sol retentissait sourdement \'e0 l'entour, et l'air \'e9tait rempli des bruits cadenc\'e9s du }{
+\i hoppak}{ et du }{\i tropak}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Danses cosaques.}}}{
+. Parmi tous ces Cosaques, il s'en trouvait un qui criait et qui dansait avec le plus de fougue. Sa touffe de cheveux volait \'e0 tous vents, sa large poitrine \'e9tait d\'e9couverte, mais il avait pass\'e9
+ dans les bras sa pelisse d'hiver, et la sueur ruisselait sur son visage.
+\par
+\par \endash Mais \'f4te donc ta pelisse, lui dit enfin Tarass\~; vois comme il fait chaud.
+\par
+\par \endash C'est impossible, lui cria le Zaporogue.
+\par
+\par \endash Pourquoi\~?
+\par
+\par \endash C'est impossible, je connais mon caract\'e8re\~; tout ce que j'\'f4te passe au cabaret.
+\par
+\par Le gaillard n'avait d\'e9j\'e0 plus de bonnet, plus de ceinture, plus de mouchoir brod\'e9\~; tout cela \'e9tait all\'e9 o\'f9 il avait dit. La foule des danseurs grossissait de minute en minute\~; et l'on ne pouvait voir sans une \'e9
+motion contagieuse toute cette foule se ruer \'e0 cette danse, la plus libre, la plus folle d'allure qu'on n\rquote ait jamais vue dans le monde, et qui s'appelle, du nom de ses inventeurs, le }{\i kasatchok}{.
+\par
+\par \endash Ah\~! si je n'\'e9tais pas \'e0 cheval, s'\'e9cria Tarass, je me serais mis, oui, je me serais mis \'e0 danser moi-m\'eame\~!
+\par
+\par Mais, cependant, commenc\'e8rent \'e0 se montrer dans la foule des hommes \'e2g\'e9s, graves, respect\'e9s de toute la }{\i setch}{, qui avaient \'e9t\'e9 plus d'une fois choisis pour chefs. Tarass retrouva bient\'f4
+t un grand nombre de visages connus. Ostap et Andry entendaient \'e0 chaque instant les exclamations suivantes\~:
+\par
+\par \endash Ah\~! c'est toi, P\'e9tch\'e9ritza.
+\par
+\par \endash Bonjour, Kosoloup.
+\par
+\par \endash D'o\'f9 viens tu, Tarass\~?
+\par
+\par \endash Et toi, Doloto\~?
+\par
+\par \endash Bonjour, Kirdiaga.
+\par
+\par \endash Bonjour, Gousti.
+\par
+\par \endash Je ne m'attendais pas \'e0 te voir, R\'e9men.
+\par
+\par Et tous ces gens de guerre, qui s'\'e9taient rassembl\'e9s l\'e0 des quatre coins de la grande Russie, s'embrassaient avec effusion, et l'on n'entendait que ces questions confuses\~:
+\par
+\par \endash Que fait Kassian\~? Que fait Borodavka\~? Et Koloper\~? Et Pidzichok\~?
+\par
+\par Et Tarass Boulba recevait pour r\'e9ponse qu'on avait pendu Borodavka \'e0 Tolopan, \'e9corch\'e9 vif Koloper \'e0 Kisikermen, et envoy\'e9 la t\'eate de Pidzichok sal\'e9e dans un tonneau jusqu'\'e0 Constantinople. Le vieux Boulba se mit \'e0 r\'e9fl\'e9
+chir tristement, et r\'e9p\'e9ta maintes fois\~:
+\par
+\par \endash C'\'e9taient de bons Cosaques\~!
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743348}CHAPITRE III{\*\bkmkend _Toc97743348}
+\par }\pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Il y avait d\'e9j\'e0 plus d'une semaine que Tarass Boulba habitait la }{\i setch}{ avec ses fils. Ostap et Andry s'occupaient peu d'\'e9tudes militaires, car la }{\i setch
+}{ n'aimait pas \'e0 perdre le temps en vains exercices\~; la jeunesse faisait son apprentissage dans la guerre m\'eame, qui, pour cette raison, se renouvelait sans cesse. Les Cosaques trouvaient tout \'e0 fait oiseux de remplir par quelques \'e9
+tudes les rares intervalles de tr\'eave\~; ils aimaient tirer au blanc, galoper dans les steppes et chasser \'e0 courre. Le reste du temps se donnait \'e0 leurs plaisirs, le cabaret et la danse. Toute la }{\i setch}{ pr\'e9sentait un aspect singulier\~
+; c'\'e9tait comme une f\'eate perp\'e9tuelle, comme une danse bruyamment commenc\'e9e et qui n'arriverait jamais \'e0 sa fin. Quelques-uns s'occupaient de m\'e9tiers, d'autres de petit commerce\~; mais la plus grande partie se div
+ertissait du matin au soir, tant que la possibilit\'e9 de le faire r\'e9sonnait dans leurs poches, et que leur part de butin n'\'e9tait pas encore tomb\'e9e dans les mains de leurs camarades ou des cabaretiers. Cette f\'ea
+te continuelle avait quelque chose de magique. La }{\i setch}{ n'\'e9tait pas un ramassis d'ivrognes qui noyaient leurs soucis dans les pots\~; c'\'e9tait une joyeuse bande d'hommes insouciants et vivants dans une folle ivresse de gaiet\'e9
+. Chacun de ceux qui venaient l\'e0 oubliait tout ce qui l'avait occup\'e9 jusqu'alors. On pouvait dire, suivant leur expression, qu'il crachait sur tout son pass\'e9, et il s'adonnait avec l'enthousiasme d'un fanatique aux charmes d'une vie de libert\'e9
+ men\'e9e en commun avec ses pareils, qui, comme lui, n'avaient plus ni parents, ni famille, ni maisons, rien que l'air libre et l'intarissable gaiet\'e9 de leur \'e2me. Les diff\'e9rents r\'e9
+cits et dialogues qu'on pouvait recueillir de cette foule nonchalamment \'e9tendue par terre avaient quelquefois une couleur si \'e9nergique et si originale, qu'il fallait avoir tout le flegme ext\'e9rieur d'un Zaporogue pour ne pas se trahir, m\'ea
+me par un petit mouvement de la moustache\~: caract\'e8re qui distingue les Petits-Russiens des autres races slaves. La gaiet\'e9 \'e9tait bruyante, quelquefois \'e0 l'exc\'e8s, mais les buveurs n'\'e9taient pas entass\'e9s dans un }{\i kabak}{
+\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Cabaret russe.}}}{ sale et sombre, o\'f9 l'homme s'abandonne \'e0 une ivresse triste et lourde. L\'e0
+ ils formaient comme une r\'e9union de camarades d'\'e9cole, avec la seule diff\'e9rence que, au lieu d'\'eatre assis sous la sotte f\'e9rule d'un ma\'eetre, tristement pench\'e9s sur des livres, ils faisaient des excursions avec cinq mille chevaux\~
+; au lieu de l'\'e9troite prairie o\'f9 ils avaient jou\'e9 au ballon, ils avaient des steppes spacieuses, infinies, o\'f9 se montrait, dans le lointain, le Tatar agile, ou bien le
+Turc grave et silencieux sous son large turban. Il y avait encore cette diff\'e9rence que, au lieu de la contrainte qui les rassemblait dans l'\'e9cole, ils s'\'e9taient volontairement r\'e9unis, en abandonnant p\'e8re, m\'e8
+re, et le toit paternel. On trouvait l\'e0 des gens qui, apr\'e8s avoir eu la corde autour du cou, et d\'e9j\'e0 vou\'e9s \'e0 la p\'e2le mort, avaient revu la vie dans toute sa splendeur\~; d'autres encore, pour qui un ducat avait \'e9t\'e9 jusque-l\'e0
+ une fortune, et dont on aurait pu, gr\'e2ce aux juifs intendants, retourner les poches sans crainte d'en rien faire tomber. On y rencontrait des \'e9tudiants qui, n'ayant pu supporter les verges acad\'e9miques, s'\'e9taient enfuis de l'\'e9
+cole, sans apprendre une lettre de l'alphabet, tandis qu'il y en avait d'autres qui savaient fort bien ce qu'\'e9taient Horace, Cic\'e9ron et la R\'e9publique romaine. On y trouvait aussi des officiers polonais qui s'\'e9taient distingu\'e9s dans les arm
+\'e9es du roi, et grand nombre de partisans, convaincus qu'il \'e9tait indiff\'e9rent de savoir o\'f9 et pour qui l'on faisait la guerre, pourvu qu'on la f\'ee
+t, et parce qu'il est indigne d'un gentilhomme de ne pas faire la guerre. Beaucoup enfin venaient \'e0 la }{\i setch}{ uniquement pour dire qu'ils y avaient \'e9t\'e9, et qu'ils en \'e9taient revenus chevaliers accomplis. Mais qui n'y avait-il pas\~
+? Cette \'e9trange r\'e9publique r\'e9pondait \'e0 un besoin du temps. Les amateurs de la vie guerri\'e8re, des coupes d'or, des riches \'e9
+toffes, des ducats et des sequins pouvaient, en toute saison, y trouver de la besogne. Il n'y avait que les amateurs du beau sexe qui n'eussent rien \'e0 faire l\'e0, car aucune femme ne pouvait se montrer, m\'eame dans le faubourg de la }{\i setch}{
+. Ostap et Andry trouvaient tr\'e8s \'e9trange de voir une foule de gens se rendre \'e0 la }{\i setch}{, sans que personne leur demand\'e2t qui ils \'e9taient, ni d'o\'f9 ils venaient. Ils y entraient comme s'ils fussent revenus \'e0
+ la maison paternelle, l'ayant quitt\'e9e une heure avant. Le nouveau venu se pr\'e9sentait au }{\i koch\'e9vo\'ef}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super
+\chftn }{ Chef \'e9lu de la }{\i setch}{.}}}{, et le dialogue suivant s'\'e9tablissait d'habitude entre eux\~:
+\par
+\par \endash Bonjour. Crois-tu en J\'e9sus-Christ\~?
+\par
+\par \endash J'y crois, r\'e9pondait l'arrivant.
+\par
+\par \endash Et \'e0 la Sainte Trinit\'e9\~?
+\par
+\par \endash J'y crois de m\'eame.
+\par
+\par \endash Vas-tu \'e0 l'\'e9glise\~?
+\par
+\par \endash J'y vais.
+\par
+\par \endash Fais le signe de la croix.
+\par
+\par L'arrivant le faisait.
+\par
+\par \endash Bien, reprenait le }{\i koch\'e9vo\'ef}{, va au }{\i kour\'e8n}{ qu'il te pla\'eet de choisir.
+\par
+\par \'c0 cela se bornait la c\'e9r\'e9monie de la r\'e9ception.
+\par
+\par Toute la }{\i setch}{ priait dans la m\'eame \'e9glise, pr\'eate \'e0 la d\'e9fendre jusqu'\'e0 la derni\'e8re goutte de sang, bien que ces gens ne voulussent jamais entendre parler de car\'eame et d'abstinence. Il n'y avait que des juifs, des Arm\'e9
+niens et des Tatars qui, s\'e9duits par l'app\'e2t du gain, se d\'e9cidaient \'e0 faire leur commerce dans le faubourg, parce que les Zaporogues n'aimaient pas \'e0 marchander, et payaient chaque objet juste avec l'argent que leur main tirait de
+la poche. Du reste, le sort de ces commer\'e7ants avides \'e9tait tr\'e8s pr\'e9caire et tr\'e8s digne de piti\'e9. Il ressemblait \'e0 celui des gens qui habitent au pied du V\'e9suve, car d\'e8
+s que les Zaporogues n'avaient plus d'argent, ils brisaient leurs boutiques et prenaient tout sans rien payer. La }{\i setch}{ se composait d'au moins soixante }{\i kour\'e9ni}{, qui \'e9taient autant de petites r\'e9publiques ind\'e9
+pendantes, ressemblant aussi \'e0 des \'e9coles d'enfants qui n'ont rien \'e0 eux, parce qu'on leur fournit tout. Personne, en effet, ne poss\'e9dait rien\~; tout se trouvait dans les mains de l'}{\i ataman}{ du }{\i kour\'e8n}{
+, qu'on avait l'habitude de nommer p\'e8re (}{\i batka}{). Il gardait l'argent, les habits, les provisions, et jusqu'au bois de chauffage. Souvent un }{\i kour\'e8n}{ se prenait de querelle avec un autre. Dans ce cas, la dispute se vidait par un combat
+\'e0 coups de poing, qui ne cessait qu'avec le triomphe d'un parti, et alors commen\'e7ait une f\'eate g\'e9n\'e9rale. Voil\'e0 quelle \'e9tait cette }{\i setch}{ qui avait tant de charme pour les jeunes gens. Ostap et Andry se lanc\'e8rent avec to
+ute la fougue de leur \'e2ge sur cette mer orageuse, et ils eurent bien vite oubli\'e9 le toit paternel, et le s\'e9minaire, et tout ce qui les avait jusqu'alors occup\'e9s. Tout leur semblait nouveau, et les m\'9curs vagabondes de la }{\i setch}{
+, et les lois fort peu compliqu\'e9es qui la r\'e9gissaient, mais qui leur paraissaient encore trop s\'e9v\'e8res pour une telle r\'e9publique. Si un Cosaque volait quelque mis\'e8re, c'\'e9tait compt\'e9
+ pour une honte sur toute l'association. On l'attachait, comme un homme d\'e9shonor\'e9, \'e0 une sorte de colonne inf\'e2me, et, pr\'e8s de lui, l'on posait un gros b\'e2ton dont chaque passant devait lui donner un coup jusqu'\'e0 ce que mort s'ensuiv
+\'eet. Le d\'e9biteur qui ne payait pas \'e9tait encha\'een\'e9 \'e0 un canon, et il restait \'e0 cette attache jusqu'\'e0 ce qu'un camarade consentit \'e0 payer sa dette pour le d\'e9livrer\~; mais Andry fut surtout frapp\'e9
+ par le terrible supplice qui punissait le meurtrier. On creusait une fosse profonde dans laquelle on couchait le meurtrier vivant, puis on posait sur son corps le cadavre du mort enferm\'e9 dans un
+cercueil, et on les couvrait tous les deux de terre. Longtemps apr\'e8s une ex\'e9cution de ce genre, Andry fut poursuivi par l'image de ce supplice horrible, et l'homme enterr\'e9 vivant sous le mort se repr\'e9sentait incessamment \'e0 son esprit.
+
+\par
+\par Les deux jeunes Cosaques se firent promptement aimer de leurs camarades. Souvent, avec d'autres membre du m\'eame }{\i kour\'e8n}{, ou avec le }{\i kour\'e8n}{ tout entier, ou m\'eame avec les }{\i kour\'e9ni}{ voisins, ils s'en allaient dans la steppe
+\'e0 la chasse des innombrables oiseaux sauvages, des cerfs, des chevreuils\~; ou bien ils se rendaient sur les bords des lacs et des cours d'eau attribu\'e9s par le sort \'e0 leur }{\i kour\'e8n}{
+, pour jeter leurs filets et ramasser de nombreuses provisions. Quoique ce ne f\'fbt pas pr\'e9cis\'e9ment la vraie science du Cosaque, ils se dist
+inguaient parmi les autres par leur courage et leur adresse. Ils tiraient bien au blanc, ils traversaient le Dniepr \'e0 la nage, exploit pour lequel un jeune apprenti \'e9tait solennellement re\'e7
+u dans le cercle des Cosaques. Mais le vieux Tarass leur pr\'e9parait une autre sph\'e8re d'activit\'e9. Une vie si oisive ne lui plaisait pas\~; il voulait arriver \'e0 la v\'e9ritable affaire. Il ne cessait de r\'e9fl\'e9chir sur la mani\'e8
+re dont on pourrait d\'e9cider la }{\i setch}{ \'e0 quelque hardie entreprise, o\'f9 un chevalier p\'fbt se montrer ce qu'il est. Un jour, enfin, il alla trouver le }{\i koch\'e9vo\'ef}{, et lui dit sans pr\'e9ambule\~:
+\par
+\par \endash Eh bien, }{\i koch\'e9vo\'ef}{, il serait temps que les Zaporogues allassent un peu se promener.
+\par
+\par \endash Il n'y a pas o\'f9 se promener, r\'e9pondit le }{\i koch\'e9vo\'ef}{ en \'f4tant de sa bouche une petite pipe, et en crachant de c\'f4t\'e9.
+\par
+\par \endash Comment, il n'y a pas o\'f9\~? On peut aller du c\'f4t\'e9 des Turcs, ou du c\'f4t\'e9 des Tatars.
+\par
+\par \endash On ne peut ni du c\'f4t\'e9 des Turcs, ni du c\'f4t\'e9 des Tatars, r\'e9pondit le }{\i koch\'e9vo\'ef}{ en remettant, d'un grand sang-froid, sa pipe entre ses dents.
+\par
+\par \endash Mais pourquoi ne peut-on pas\~?
+\par
+\par \endash Parce que\'85 nous avons promis la paix au sultan.
+\par
+\par \endash Mais c'est un pa\'efen, dit Boulba\~; Dieu et la sainte \'c9criture ordonnent de battre les pa\'efens.
+\par
+\par \endash Nous n'en avons pas le droit. Si nous n'avions pas jur\'e9 sur notre religion, peut-\'eatre serait-ce possible. Mais maintenant, non, c'est impossible.
+\par
+\par \endash Comment, impossible\~! Voil\'e0 que tu dis que nous n'avons pas le droit\~; et moi j'ai deux fils, jeunes tous les deux, qui n'ont encore \'e9t\'e9 ni l'un ni l'autre \'e0 la guerre. Et voil\'e0 que tu dis que nous n'avons pas le droit, et voil
+\'e0 que tu dis qu'il ne faut pas que les Zaporogues aillent \'e0 la guerre\~!
+\par
+\par \endash Non, \'e7a ne convient pas.
+\par
+\par \endash Il faut donc que la force cosaque se perde inutilement\~; il faut donc qu'un homme p\'e9risse comme un chien sans avoir fait une bonne \'9cuvre, sans s'\'eatre rendu utile \'e0 son pays et \'e0 la chr\'e9tient\'e9\~? Pourquoi donc vivons-nous\~
+? Pourquoi diable vivons-nous\~? Voyons, explique-moi cela. Tu es un homme sens\'e9, ce n\rquote est pas pour rien qu'on t'a fait }{\i koch\'e9vo\'ef}{. Dis-moi, pourquoi, pourquoi vivons-nous\~?
+\par
+\par Le }{\i koch\'e9vo\'ef}{ fit attendre sa r\'e9ponse. C'\'e9tait un Cosaque obstin\'e9. Apr\'e8s s'\'eatre tu longtemps, il finit par dire\~:
+\par
+\par \endash Et cependant, il n'y aura pas de guerre.
+\par
+\par \endash Il n'y aura pas de guerre\~? demanda de nouveau Tarass.
+\par
+\par \endash Non.
+\par
+\par \endash Il ne faut plus y penser\~?
+\par
+\par \endash Il ne faut plus y penser.
+\par
+\par \endash Attends, se dit Boulba, attends, t\'eate du diable, tu auras de mes nouvelles.
+\par
+\par Et il le quitta, bien d\'e9cid\'e9 \'e0 se venger.
+\par
+\par Apr\'e8s s'\'eatre concert\'e9 avec quelques-uns de ses amis, il invita tout le monde \'e0 boire. Les Cosaques, un peu ivres, s'en all\'e8rent tous sur la place, o\'f9 se trouvaient, attach\'e9es \'e0 des poteaux, les timbales qu'on frappait pour r\'e9
+unir le conseil. N'ayant pas trouv\'e9 les baguettes que gardait chez lui le timbalier, ils saisirent chacun un b\'e2ton, et se mirent \'e0 frapper sur les timbales. L'homme aux baguettes arriva le premier\~; c'\'e9
+tait un gaillard de haute taille, qui n'avait plus qu'un \'9cil, et non fort \'e9veill\'e9.
+\par
+\par \endash Qui ose battre l'appel\~? d\'e9cria-t-il.
+\par
+\par \endash Tais-toi, prends tes baguettes, et frappe quand on te l'ordonne, r\'e9pondirent les Cosaques avin\'e9s.
+\par
+\par Le timbalier tira de sa poche ses baguettes qu'il avait prises avec lui, sachant bien comment finissaient d'habitude de pareilles aventures. Les timbales r\'e9sonn\'e8rent, et bient\'f4t des masses noires de Cosaques se pr\'e9cipit\'e8
+rent sur la place, press\'e9s comme des frelons dans une ruche. Tous se mirent en rond, et apr\'e8s le troisi\'e8me roulement des timbales, se montr\'e8rent enfin les chefs, \'e0 savoir le }{\i koch\'e9vo\'ef}{ avec la massue, signe de sa dignit\'e9
+, le juge avec le sceau de l'arm\'e9e, le greffier avec son \'e9critoire et }{\i l'\'ef\'e9saoul}{ avec son long b\'e2ton. Le kock\'e9vo\'ef et les autres chefs \'f4t\'e8rent leurs bonnets pour saluer humblement les Cosaques qui se tenaient fi\'e8
+rement les mains sur les hanches.
+\par
+\par \endash Que signifie cette r\'e9union, et que d\'e9sirez-vous, seigneurs\~? demanda le }{\i koch\'e9vo\'ef}{.
+\par
+\par Les cris et les impr\'e9cations l'emp\'each\'e8rent de continuer.
+\par
+\par \endash D\'e9pose ta massue, fils du diable\~; d\'e9pose ta massue, nous ne voulons plus de toi, s'\'e9cri\'e8rent des voix nombreuses.
+\par
+\par Quelques }{\i kour\'e9ni}{, de ceux qui n'avaient pas bu, semblaient \'eatre d'un avis contraire. Mais bient\'f4t, ivres ou sobres, tous commenc\'e8rent \'e0 coups de poing, et la bagarre devint g\'e9n\'e9rale.
+\par
+\par Le }{\i koch\'e9vo\'ef}{ avait eu un moment l'intention de parler\~; mais, sachant bien que cette foule furieuse et sans frein, pouvait ais\'e9ment le battre jusqu'\'e0 mort, ce qui \'e9tait souvent arriv\'e9 dans des cas pareils, il salua tr\'e8s bas, d
+\'e9posa sa massue, et disparut dans la foule.
+\par
+\par \endash Nous ordonnez-vous, seigneurs, de d\'e9poser aussi les insignes de nos charges\~? demand\'e8rent le juge, le greffier et l'}{\i \'ef\'e9saoul}{ pr\'eats \'e0 laisser \'e0 la premi\'e8re injonction le sceau, l'\'e9critoire et le b\'e2ton blanc.
+
+\par
+\par \endash Non, restez, s'\'e9cri\'e8rent des voix parties de la foule. Nous ne voulions chasser que le }{\i koch\'e9vo\'ef}{, parce qu'il n'est qu'une femme, et qu'il nous faut un homme pour }{\i koch\'e9vo\'ef}{.
+\par
+\par \endash Qui choisirez-vous maintenant\~? demand\'e8rent les chefs.
+\par
+\par \endash Prenons Koukoubenko, s'\'e9cri\'e8rent quelques-uns.
+\par
+\par \endash Nous ne voulons pas de Koukoubenko r\'e9pondirent les autres. Il est trop jeune\~; le lait de sa nourrice ne lui a pas encore s\'e9ch\'e9 sur les l\'e8vres.
+\par
+\par \endash Que Chilo soit notre }{\i ataman}{\~! s'\'e9cri\'e8rent d'autres voix\~; faisons de Chilo un }{\i koch\'e9vo\'ef}{.
+\par
+\par \endash Un }{\i chilo}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Chilo, en russe, veut dire poin\'e7on, al\'e8ne.}}}{ dans vos dos, r\'e9
+pondit la foule jurant. Quel Cosaque est-ce, celui qui est parvenu en se faufilant comme un Tatar\~? Au diable l'ivrogne Chilo\~!
+\par
+\par \endash Borodaty\~! choisissons Borodaty\~!
+\par
+\par \endash Nous ne voulons pas de Borodaty\~; au diable Borodaty\~!
+\par
+\par \endash Criez Kirdiaga, chuchota Tarass Boulba \'e0 l\rquote oreille de ses affid\'e9s.
+\par
+\par \endash Kirdiaga, Kirdiaga\~! s'\'e9cri\'e8rent-ils.
+\par
+\par \endash Kirdiaga\~! Borodaty\~! Borodaty\~! Kirdiaga\~! Chilo\~! Au diable Chilo\~! Kirdiaga\~!\~\'bb
+\par
+\par Les candidats dont les noms \'e9taient ainsi proclam\'e9s sortirent tous de la foule, pour ne pas laisser croire qu'ils aidaient par leur influence \'e0 leur propre \'e9lection.
+\par
+\par \'ab\~Kirdiaga\~! Kirdiaga\~!\~\'bb Ce nom retentissait plus fort que les autres. \'ab\~Borodaty\~!\~\'bb r\'e9pondait-on. La question fut jug\'e9e \'e0 coups de poing, et Kirdiaga triompha.
+\par
+\par \endash Amenez Kirdiaga, s'\'e9cria-t-on aussit\'f4t.
+\par
+\par Une dizaine de Cosaques quitt\'e8rent la foule. Plusieurs d'entre eux \'e9taient tellement ivres, qu'ils pouvaient \'e0 peine se tenir sur leurs jambes. Ils se rendirent tous chez Kirdiaga, pour lui annoncer qu'il venait d'\'eatre \'e9
+lu. Kirdiaga, vieux Cosaque tr\'e8s madr\'e9, \'e9tait rentr\'e9 depuis longtemps dans sa hutte, et faisait mine de ne rien savoir de ce qui se passait.
+\par
+\par \endash Que d\'e9sirez-vous, seigneur\~? demanda-t-il.
+\par
+\par \endash Viens\~; on t'a fait }{\i koch\'e9vo\'ef}{.
+\par
+\par \endash Prenez piti\'e9 de moi, seigneurs. Comment est-il possible que je sois digne d'un tel honneur\~? Quel }{\i koch\'e9vo\'ef}{ ferais-je\~? je n'ai pas assez de talent pour remplir une pareille dignit\'e9
+. Comme si l'on ne pouvait pas trouver meilleur que moi dans toute l'arm\'e9e.
+\par
+\par \endash Va donc, va donc, puisqu'on te le dit, lui r\'e9pliqu\'e8rent les Zaporogues.
+\par
+\par Deux d'entre eux le saisirent sous les bras, et, malgr\'e9 sa r\'e9sistance, il fut amen\'e9 de force sur la place, bourr\'e9 de coups de poing dans le dos, et accompagn\'e9 de jurons et d'exhortations\~:
+\par
+\par \endash Allons, ne recule pas, fils du diable\~! accepte, chien, l'honneur qu'on\~t'offre.
+\par
+\par Voil\'e0 de quelle fa\'e7on Kirdiaga fut amen\'e9 dans le cercle des Cosaques.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! seigneurs, cri\'e8rent \'e0 pleine voix ceux qui l'avaient amen\'e9, consentez-vous \'e0 ce que ce Cosaque devienne notre }{\i koch\'e9vo\'ef}{\~?
+\par
+\par \endash Oui\~! oui\~! nous consentons tous, tous\~! r\'e9pondit la foule\~; et l'\'e9cho de ce cri unanime retentit longtemps dans la plaine.
+\par
+\par L'un des chefs prit la massue et la pr\'e9senta au nouveau }{\i koch\'e9vo\'ef}{. Kirdiaga, d'apr\'e8s la coutume, refusa de l'accepter. Le chef la lui pr\'e9senta une seconde fois\~; Kirdiaga la refusa encore, et ne l'accepta qu'\'e0 la troisi\'e8me pr
+\'e9sentation. Un long cri de joie s'\'e9leva dans la foule, et fit de nouveau retentir toute la plaine. Alors, du milieu du peuple, sortirent quatre vieux Cosaques \'e0 moustaches et cheveux grisonnants (il n'y en avait pas de tr\'e8s vieux \'e0 la }{\i
+setch}{, car jamais Zaporogue ne mourut de mort naturelle)\~; chacun d'eux prit une poign\'e9e de terre, que de longues pluies avaient chang\'e9e en boue, et l'appliqua sur la t\'ea
+te de Kirdiaga. La terre humide lui coula sur le front, sur les moustaches et lui salit tout le visage. Mais Kirdiaga demeura parfaitement calme, et remercia les Cosaques de l'honneur qu'ils venaient de lui faire. Ainsi se termina cette \'e9
+lection bruyante qui, si elle ne contenta nul autre, combla de joie le vieux Boulba\~; en premier lieu, parce qu'il s'\'e9tait veng\'e9 de l'ancien }{\i koch\'e9vo\'ef}{, et puis, parce que Kirdiaga son vieux camarade, avait fait avec lui les m\'eames exp
+\'e9ditions sur terre et sur mer, et partag\'e9 les m\'eames travaux, les m\'eames dangers. La foule se dissipa aussit\'f4t pour aller c\'e9l\'e9brer l'\'e9lection, et un festin universel commen\'e7a, tel que jamais les fils de Tarass n\rquote
+en avaient vu de pareil. Tous les cabarets furent mis au pillage\~; les Cosaques prenaient sans payer la bi\'e8re, l'eau-de-vie et l'hydromel. Les cabaretiers s'estimaient heureux d'avoir la vie sauve. Toute la nuit se passa en cris et en chansons qui c
+\'e9l\'e9braient la gloire des Cosaques\~; et la lune vit, toute la nuit, se promener dans les rues des troupes de musiciens avec leurs }{\i bandoura}{s et leurs }{\i balala\'efkas}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain
+\qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Grandes et petites guitares.}}}{, et des chantres d'\'e9glise qu'on entretenait dans la }{\i setch}{
+ pour chanter les louanges de Dieu et celles des Cosaques. Enfin, le vin et la fatigue vainquirent tout le monde. Peu \'e0, peu toutes les rues se jonch\'e8rent d'hommes \'e9tendus. Ici, c'\'e9tait un Cosaque qui, attendri, \'e9plor\'e9
+, se pendait au cou de son camarade, et tous deux tombaient embrass\'e9s. L\'e0, tout un groupe \'e9tait renvers\'e9 p\'eale-m\'eale. Plus loin, un ivrogne choisissait longtemps une place pour se coucher, et finissait par s'\'e9tendre sur une pi\'e8
+ce de bois. Le dernier, le plus fort de tous, marcha longtemps, en tr\'e9buchant sur les corps et en balbutiant des paroles incoh\'e9rentes\~; mais enfin il tomba comme les autres, et toute la }{\i setch}{ s'endormit.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743349}CHAPITRE IV{\*\bkmkend _Toc97743349}
+\par }\pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {D\'e8s le lendemain, Tarass Boulba se concertait avec le nouveau }{\i koch\'e9vo\'ef}{, pour savoir comment l'on pourrait d\'e9cider les Zaporogues \'e0 une r\'e9
+solution. Le }{\i koch\'e9vo\'ef}{ \'e9tait un Cosaque fin et rus\'e9 qui connaissait bien ses Zaporogues. Il commen\'e7a par dire\~:
+\par
+\par \endash C'est impossible de violer le serment, c'est impossible.
+\par
+\par Et puis, apr\'e8s un court silence, il reprit\~:
+\par
+\par \endash Oui, c'est possible. Nous ne violerons pas le serment, mais nous inventerons quelque chose. Seulement faites en sorte que le peuple se rassemble, non sur mon ordre, mais par sa propre volont\'e9. Vous savez bien comment vous y prendre\~
+; et moi, avec les anciens, nous accourrons aussit\'f4t sur la place comme si nous ne savions rien.
+\par
+\par Une heure ne s'\'e9tait pas pass\'e9e depuis leur entretien, quand les timbales r\'e9sonn\'e8rent de nouveau. La place fut bient\'f4t couverte d'un million de bonnets cosaques. On commen\'e7a \'e0 se faire des questions\~:
+\par
+\par \endash Quoi\~?\'85 Pourquoi\~?\'85 Qu'a-t-on \'e0 battre les timbales\~?
+\par
+\par Personne ne r\'e9pondait. Peu \'e0 peu, n\'e9anmoins, on entendit dans la foule les propos suivants\~:
+\par
+\par \endash La force cosaque p\'e9rit \'e0 ne rien faire\'85 Il n'y a pas de guerre, pas d'entreprise\'85 Les anciens sont des fain\'e9ants\~; ils ne voient plus, la graisse les aveugle. Non, il n'y a pas de justice au monde.
+\par
+\par Les autres Cosaques \'e9coutaient en silence, et ils finirent par r\'e9p\'e9ter eux-m\'eames\~:
+\par
+\par \endash Effectivement, il n'y a pas du tout de justice au monde.
+\par
+\par Les anciens paraissaient fort \'e9tonn\'e9s de pareils discours. Enfin le }{\i koch\'e9vo\'ef}{ s'avan\'e7a, et dit\~:
+\par
+\par \endash Me permettez-vous de parler, seigneurs Zaporogues\~?
+\par
+\par \endash Parle.
+\par
+\par \endash Mon discours, seigneurs, sera fait en consid\'e9ration de ce que la plupart d'entre vous, et vous le savez sans doute mieux que moi, doivent tant d'argent aux juifs des cabarets et \'e0 leurs camarades, qu'aucun diable ne fait plus cr\'e9
+dit. Puis, ensuite, mon discours sera fait en consid\'e9ration de ce qu'il y a parmi nous beaucoup de jeunes gens qui n'ont jamais vu la guerre de pr\'e8s, tandis qu'un jeune homme, vous le savez vous-m\'ea
+mes, seigneurs, ne peut exister sans la guerre. Quel Zaporogue est-ce, s'il n'a jamais battu de pa\'efen\~?
+\par
+\par \endash Il parle bien, pensa Boulba.
+\par
+\par \endash Ne croyez pas cependant, seigneurs, que je dise tout cela pour violer la paix. Non, que Dieu m'en garde\~! je ne dis cela que comme cela. En outre, le temple du Seigneur, chez nous, est dans un tel \'e9tat que c'est p\'ea
+cher de dire ce qu'il est. Il y a d\'e9j\'e0 bien des ann\'e9es que, par la gr\'e2ce du Seigneur, la }{\i setch}{ existe\~; et jusqu'\'e0 pr\'e9sent, non seulement le dehors de l'\'e9glise, mais les saintes images de l'int\'e9
+rieur n'ont pas le moindre ornement. Personne ne songe m\'eame \'e0 leur faire battre une robe d'argent}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{
+ Dans les anciens tableaux des \'e9glises grecques, les images sont habill\'e9es de robes en m\'e9tal battu et cisel\'e9.}}}{. Elles n'ont re\'e7u que ce que certains Cosaques leur ont laiss\'e9 par testament. Il est vrai que ces dons-l\'e0 \'e9
+taient bien peu de chose, car ceux qui les ont faits avaient de leur vivant bu tout leur avoir. De fa\'e7on que je ne fais pas de discours pour vous d\'e9cider \'e0
+ la guerre contre les Turcs, parce que nous avons promis la paix au sultan, et que ce serait un grand p\'e9ch\'e9 de se d\'e9dire, attendu que nous avons jur\'e9 sur notre religion.
+\par
+\par \endash Que diable embrouille-t-il\~? se dit Boulba.
+\par
+\par \endash Vous voyez, seigneurs, qu'il est impossible de commencer la guerre\~; l'honneur des chevaliers ne le permet pas. Mais voici ce que je pense, d'apr\'e8s mon pauvre esprit. Il faut envoyer les jeunes gens sur des canots, et qu'ils \'e9
+cument un peu les c\'f4tes de l'Anatolie. Qu'en pensez-vous, seigneurs\~?
+\par
+\par \endash Conduis-nous, conduis-nous tous\~? s'\'e9cria la foule de tous c\'f4t\'e9s. Nous sommes tous pr\'eats \'e0 p\'e9rir pour la religion.
+\par
+\par Le }{\i koch\'e9vo\'ef}{ s'\'e9pouvanta\~; il n'avait nullement l'intention de soulever toute la }{\i setch}{\~; il lui semblait dangereux de rompre la paix.
+\par
+\par \endash Permettez-moi, seigneurs, de parler encore.
+\par
+\par \endash Non, c'est assez, s'\'e9cri\'e8rent les Zaporogues\~; tu ne diras rien de mieux que ce que tu as dit.
+\par
+\par \endash Si c'est ainsi, il sera fait comme vous le d\'e9sirez. Je suis le serviteur de votre volont\'e9. C'est une chose connue et la sainte \'c9
+criture le dit, que la voix du peuple est la voix de Dieu. Il est impossible d'imaginer jamais rien de plus sens\'e9 que ce qu'a imagin\'e9 le peuple\~; mais voil\'e0 ce qu'il faut qu
+e je vous dise. Vous savez, seigneurs, que le sultan ne laissera pas sans punition le plaisir que les jeunes gens se seront donn\'e9\~; et nos forces eussent \'e9t\'e9 pr\'ea
+tes, et nous n'eussions craint personne. Et pendant notre absence, les Tatars peuvent nous attaquer. Ce sont les chiens des Turcs\~; ils n'osent pas vous prendre en face, ils n'entrent pas dans la maison tant que le ma\'eetre l'occupe\~
+; mais ils vous mordent les talons par derri\'e8re, et de fa\'e7on \'e0 faire crier. Et puis, s'il faut dire la v\'e9rit\'e9, nous n'avons pas assez de canots en r\'e9serve, ni assez de poudre pour que nous puissions tous partir. Du reste, je suis pr\'ea
+t \'e0 faire ce qui vous convient, je suis le serviteur de votre volont\'e9.
+\par
+\par Le rus\'e9 }{\i koch\'e9vo\'ef}{ se tut. Les groupes commenc\'e8rent \'e0 s'entretenir\~; les }{\i atamans}{ des }{\i kour\'e9ni}{ entr\'e8rent en conseil. Par bonheur, il n'y avait pas beaucoup de gens ivres dans la foule, et les Cosaques se d\'e9cid\'e8
+rent \'e0 suivre le prudent avis de leur chef.
+\par
+\par Quelques-uns d'entre eux pass\'e8rent aussit\'f4t sur la rive du Dniepr, et all\'e8rent fouiller le tr\'e9sor de l'arm\'e9e, l\'e0 o\'f9, dans des souterrains inabordables, creus\'e9s sous l'eau et sous les joncs, se cachait l'argent de la }{\i setch}{
+, avec les canons et les armes pris \'e0 l'ennemi. D'autres s'empress\'e8rent de visiter les canots et de les pr\'e9parer pour l'exp\'e9dition. En un instant, le rivage se couvrit d'une foule anim\'e9e. Des charpentiers arrivaient avec leurs haches\~
+; de vieux Cosaques h\'e2l\'e9s, aux moustaches grises, aux \'e9paules larges, aux fortes jambes, se tenaient jusqu'aux genoux dans l'eau, les pantalons retrouss\'e9s, et tiraient les canots avec des cordes pour les mettre \'e0 flot. D'autres tra\'ee
+naient des poutres s\'e8ches et des pi\'e8ces de bois. Ici, l'on ajustait des planches \'e0 un canot\~; l\'e0, apr\'e8s l\rquote avoir renvers\'e9 la quille en l'air, on le calfatait avec du goudron\~
+; plus loin, on attachait aux deux flancs du canot, d'apr\'e8s la coutume cosaque, de longues bottes de joncs, pour emp\'eacher les vagues de la mer de submerger cette fr\'eale embarcation. Des feux \'e9taient allum\'e9s sur tout le rivage. On faisait bou
+illir la poix dans des chaudrons de cuivre. Les anciens, les exp\'e9riment\'e9s, enseignaient aux jeunes. Des cris d'ouvriers et les bruits de leur ouvrage retentissaient de toutes parts. La rive enti\'e8re du fleuve se mouvait et vivait.
+\par
+\par Dans ce moment, un grand bac se montra en vue du rivage. La foule qui l'encombrait faisait de loin des signaux. C'\'e9taient des Cosaques couverts de haillons. Leurs v\'eatements d\'e9guenill\'e9
+s (plusieurs d'entre eux n'avaient qu'une chemise et une pipe) montraient qu'ils venaient d'\'e9chapper \'e0 quelque grand malheur, ou qu'ils avaient bu jusqu'\'e0 leur d\'e9froque. L'un d'eux, petit, trapu, et qui pouvait avoir cinquante ans, se d\'e9
+tacha de la foule, et vint se placer sur l'avant du bac. Il criait plus fort et faisait des gestes plus \'e9nergiques que tous les autres\~; mais le bruit des travailleurs \'e0 l'\'9cuvre emp\'eachait d'entendre ses paroles.
+\par
+\par \endash Qu'est-ce qui vous am\'e8ne\~?\~\'bb demanda enfin le }{\i koch\'e9vo\'ef}{, quand le bac toucha la rive.
+\par
+\par Tous les ouvriers suspendirent leurs travaux, cess\'e8rent le bruit, et regard\'e8rent dans une silencieuse attente, en soulevant leurs haches ou leurs rabots.
+\par
+\par \endash Un malheur, r\'e9pondit le petit Cosaque de l'avant.
+\par
+\par \endash Quel malheur\~?
+\par
+\par \endash Me permettez-vous de parler, seigneurs Zaporogues\~?
+\par
+\par \endash Parle.
+\par
+\par \endash Ou voulez-vous plut\'f4t rassembler un conseil\~?
+\par
+\par \endash Parle, nous sommes tous ici.
+\par
+\par Et la foule se r\'e9unit en un seul groupe.
+\par
+\par \endash Est-ce que vous n'avez rien entendu dire de ce qui se passe dans l'Ukraine\~?
+\par
+\par \endash Quoi\~? demanda un des }{\i atamans}{ de }{\i kour\'e8n}{.
+\par
+\par \endash Quoi\~? reprit l'autre\~; il para\'eet que les Tatars vous ont bouch\'e9 les oreilles avec de la colle pour que vous n'ayez rien entendu.
+\par
+\par \endash Parle donc, que s'y fait-il\~?
+\par
+\par \endash Il s'y fait des choses comme il ne s'en est jamais fait depuis que nous sommes au monde et que nous avons re\'e7u le bapt\'eame.
+\par
+\par \endash Mais, dis donc ce qui s'y fait, fils de chien, s'\'e9cria de la foule quelqu'un qui avait apparemment perdu patience.
+\par
+\par \endash Il s'y fait que les saintes \'e9glises ne sont plus \'e0 nous.
+\par
+\par \endash Comment, plus \'e0 nous\~?
+\par
+\par \endash On les a donn\'e9es \'e0 bail aux juifs, et si on ne paye pas le juif d'avance, il est impossible de dire la messe.
+\par
+\par \endash Qu'est-ce que tu chantes l\'e0\~?
+\par
+\par \endash Et si l'inf\'e2me juif ne met pas, avec sa main impure, un petit signe sur l'hostie, il est impossible de la consacrer.
+\par
+\par \endash Il ment, seigneurs et fr\'e8res, comment se peut-il qu'un juif impur mette un signe sur la sainte hostie\~?\'85
+\par
+\par \endash \'c9coutez, je vous en conterai bien d'autres. Les pr\'eatres catholiques (}{\i kseunz}{) ne vont pas autrement, dans l'Ukraine, qu'en }{\i tarata\'efka}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain
+\qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Petite cal\'e8che longue.}}}{. Ce ne serait pas un mal, mais voil\'e0 ce qui est un mal, c'est qu'au lieu de chevaux, on attelle des chr\'e9
+tiens de la bonne religion}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ La religion grecque.}}}{. \'c9coutez, \'e9
+coutez, je vous en conterai bien d'autres. On dit que les juives commencent \'e0 se faire des jupons avec les chasubles de nos pr\'eatres. Voil\'e0 ce qui se fait dans l'Ukraine, seigneurs. Et vous, vous \'eates tranquillement \'e9tablis dans la }{\i
+setch}{, vous buvez, vous ne faites rien, et, \'e0 ce qu'il para\'eet, les Tatars vous ont fait si peur, que vous n'avez plus d'yeux ni d'oreilles, et que vous n'entendez plus parler de ce qui se passe dans le monde.
+\par
+\par \endash Arr\'eate, arr\'eate, interrompit le }{\i koch\'e9vo\'ef}{ qui s'\'e9tait tenu jusque-l\'e0 immobile et les yeux baiss\'e9s, comme tous les Zaporogues, qui, dans les grandes occasions, ne s'abandonnaient jamais au premier \'e9
+lan, mais se taisaient pour rassembler en silence toutes les forces de leur indignation. Arr\'eate, et moi, je dirai une parole. Et vous donc, vous autres, que le diable rosse vos p\'e8res\~! que faisiez-vous\~? N'aviez-vous pas de sabres, par hasard\~
+? Comment avez-vous permis une pareille abomination\~?
+\par
+\par \endash Comment nous avons permis une pareille abomination\~? Et vous, auriez-vous mieux fait quand il y avait cinquante mille hommes des seuls Polonais\~? Et puis, il ne faut pas d\'e9guiser notre p\'e9ch\'e9, il y avait aussi des chiens parmi les n\'f4
+tres, qui ont accept\'e9 leur religion.
+\par
+\par \endash Et que faisait votre }{\i hetman}{\~? que faisaient vos }{\i polkovniks}{\~?
+\par
+\par \endash Ils ont fait de telles choses que Dieu veuille nous en pr\'e9server.
+\par
+\par \endash Comment\~?
+\par
+\par \endash Voil\'e0 comment\~: notre }{\i hetman}{ se trouve maintenant \'e0 Varsovie r\'f4ti dans un b\'9cuf de cuivre, et les t\'eates de nos }{\i polkovniks}{ se sont promen\'e9es avec leurs mains dans toutes les foires pour \'eatre montr\'e9
+es au peuple. Voil\'e0 ce qu'ils ont fait.
+\par
+\par Toute la foule frissonna. Un grand silence s'\'e9tablit sur le rivage entier, semblable \'e0 celui qui pr\'e9c\'e8de les temp\'eates. Puis, tout \'e0 coup, les cris, les paroles confuses \'e9clat\'e8rent de tous c\'f4t\'e9s.
+\par
+\par \endash Comment\~! que les juifs tiennent \'e0 bail les \'e9glises chr\'e9tiennes\~! que les pr\'eatres attellent des chr\'e9tiens au brancard\~! Comment\~! permettre de pareils supplices sur la terre russe, de la part de maudits schismatiques\~
+! Qu'on puisse traiter ainsi les }{\i polkovniks}{ et les }{\i hetman}{s\~! non, ce ne sera pas, ce ne sera pas.
+\par
+\par Ces mots volaient de c\'f4t\'e9 et d'autre, Les Zaporogues commen\'e7aient \'e0 se mettre en mouvement. Ce n'\'e9tait pas l'agitation d'un peuple mobile. Ces caract\'e8res lourds et forts ne s'enflammaient pas promptement\~; mais une fois \'e9chauff\'e9
+s, ils conservaient longtemps et obstin\'e9ment leur flamme int\'e9rieure.
+\par
+\par \endash Pendons d'abord tous les juifs, s'\'e9cri\'e8rent des voix dans la foule\~; qu'ils ne puissent plus faire de jupes \'e0 leurs juives avec les chasubles des pr\'eatres\~! qu'ils ne mettent plus de signes sur les hosties\~
+! noyons toute cette canaille dans le Dniepr\~!
+\par
+\par Ces mots prononc\'e9s par quelques-uns vol\'e8rent de bouche en bouche aussi rapidement que brille l'\'e9clair, et toute la foule se pr\'e9cipita sur le faubourg avec l'intention d'exterminer tous les juifs.
+\par
+\par Les pauvres fils d'Isra\'ebl ayant perdu, dans leur frayeur, toute pr\'e9sence d'esprit, se cachaient dans des tonneaux vides, dans les chemin\'e9es, et jusque sous les jupes de leurs femmes. Mais les Cosaques savaient bien les trouver partout.
+\par
+\par \endash S\'e9r\'e9nissimes seigneurs, s'\'e9criait un juif long et sec comme un b\'e2ton, qui montrait du milieu de ses camarades sa ch\'e9tive figure toute boulevers\'e9e par la peur\~; s\'e9r\'e9
+nissimes seigneurs, permettez-nous de vous dire un mot, rien qu'un mot. Nous vous dirons une chose comme vous n'en avez jamais entendue, une chose de telle importance, qu'on ne peut pas dire combien elle est importante.
+\par
+\par \endash Voyons, parlez, dit Boulba, qui aimait toujours \'e0 entendre l'accus\'e9.
+\par
+\par \endash Excellentissimes seigneurs, dit le juif, on n'a jamais encore vu de pareils seigneurs, non, devant Dieu, jamais. Il n'y a pas eu au monde d'aussi nobles, bons et braves seigneurs.
+\par
+\par Sa voix s'\'e9touffait et mourait d'effroi.
+\par
+\par \endash Comment est-ce possible que nous pensions mal des Zaporogues\~? Ce ne sont pas les n\'f4tres qui sont les fermiers d'\'e9glises dans l'Ukraine\~; non, devant Dieu, ce ne sont pas les n\'f4tres. Ce ne sont pas m\'eame des juifs\~
+; le diable sait ce que c'est. C'est une chose sur laquelle il ne faut que cracher, et la jeter ensuite. Ceux-ci vous diront la m\'eame chose. N'est-ce pas, Chleuma\~? n'est-ce pas, Chmoul\~?
+\par
+\par \endash Devant Dieu, c'est bien vrai, r\'e9pondirent de la foule Chleuma et Chmoul, tous deux v\'eatus d'habits en lambeaux, et bl\'eames comme du pl\'e2tre.
+\par
+\par \endash Jamais encore, continua le long juif, nous n'avons eu de relations avec l'ennemi, et nous ne voulons rien avoir \'e0 faire avec les catholiques. Qu'ils voient le diable en songe\~! nous sommes comme des fr\'e8res avec les Zaporogues.
+\par
+\par \endash Comment\~! que les Zaporogues soient vos fr\'e8res\~! s'\'e9cria quelqu'un de la foule. Jamais, maudits juifs. Au Dniepr, cette maudite canaille\~!
+\par
+\par Ces mots servirent de signal. On empoigna les juifs, et on commen\'e7a \'e0 les lancer dans le fleuve. Des cris plaintifs s'\'e9levaient de tous c\'f4t\'e9s\~; mais les farouches Zaporogues ne faisaient que rire en voyant les gr\'ea
+les jambes des juifs, chauss\'e9es de bas et de souliers, s'agiter dans les airs. Le pauvre orateur, qui avait attir\'e9 un si grand d\'e9sastre sur les siens et sur lui-m\'eame, s'arracha de son caftan, par lequel on l'avait d\'e9j\'e0
+ saisi, en petite camisole \'e9troite et de toutes couleurs, embrassa les pieds de Boulba, et se mit \'e0 le supplier d'une voix lamentable.
+\par
+\par \endash Magnifique et s\'e9r\'e9nissime seigneur, j'ai connu votre fr\'e8re, le d\'e9funt Doroch. C'\'e9tait un vrai guerrier, la fleur de la chevalerie. Je lui ai pr\'eat\'e9 huit cents sequins pour se racheter des Turcs.
+\par
+\par \endash Tu as connu mon fr\'e8re\~? lui dit Tarass.
+\par
+\par \endash Je l'ai connu, devant Dieu. C'\'e9tait un seigneur tr\'e8s g\'e9n\'e9reux.
+\par
+\par \endash Et comment te nomme-t-on\~?
+\par
+\par \endash Yankel.
+\par
+\par \endash Bien, dit Tarass.
+\par
+\par Puis, apr\'e8s avoir r\'e9fl\'e9chi\~:
+\par
+\par \endash Il sera toujours temps de pendre le juif, dit-il aux Cosaques. Donnez-le-moi pour aujourd'hui.
+\par
+\par Ils y consentirent. Tarass le conduisit \'e0 ses chariots pr\'e8s desquels se tenaient ses Cosaques.
+\par
+\par \endash Allons, fourre-toi sous ce chariot, et ne bouge plus. Et vous, fr\'e8res, ne laissez pas sortir le juif.
+\par
+\par Cela dit, il s'en alla sur la place, o\'f9 la foule s'\'e9tait d\'e8s longtemps rassembl\'e9e. Tout le monde avait abandonn\'e9 le travail des canots, car ce n'\'e9
+tait pas une guerre maritime qu'ils allaient faire, mais une guerre de terre ferme. Au lieu de chaloupes et de rames, il leur fallait maintenant des chariots et des coursiers. \'c0
+ cette heure, chacun voulait se mettre en campagne, les vieux comme les jeunes\~; et tous d'apr\'e8s le consentement des anciens, le }{\i koch\'e9vo\'ef}{ et les }{\i atamans}{ des }{\i kour\'e9ni}{, avaient r\'e9solu de march
+er droit sur la Pologne, pour venger toutes leurs offenses, l'humiliation de la religion et de la gloire cosaque, pour ramasser du butin dans les villes ennemies, br\'fb
+ler les villages et les moissons, faire enfin retentir toute la steppe du bruit de leurs hauts faits. Tous s'armaient. Quant au }{\i koch\'e9vo\'ef}{, il avait grandi de toute une palme. Ce n'\'e9tait plus le serviteur timide des caprices d'un peuple vou
+\'e9 \'e0 la licence\~; c'\'e9tait un chef dont la puissance n'avait pas de bornes, un despote qui ne savait que commander et se faire ob\'e9ir. Tous les chevaliers tapageurs et volontaires se tenaient immobiles dans les rangs, la t\'ea
+te respectueusement baiss\'e9e, et n'osant lever les regards, pendant qu'il distribuait ses ordres avec lenteur, sans col\'e8re, sans cri, comme un chef vieilli dans l'exercice du pouvoir, et qui n'ex\'e9cutait pas pour la premi\'e8
+re fois des projets longuement m\'fbris.
+\par
+\par \endash Examinez bien si rien ne vous manque, leur disait-il\~; pr\'e9parez vos chariots, essayez vos armes\~; ne prenez pas avec vous trop d'habillements. Une chemise et deux pantalons pour chaque Cosaque, avec un pot de lard et d'orge pil\'e9
+e. Que personne n'emporte davantage. Il y aura des effets et des provisions dans les bagages. Que chaque Cosaque emm\'e8ne une paire de chevaux. Il faut prendre aussi deux cents paires de b\'9cufs\~; ils nous seront n\'e9cessaires dans les endroits mar
+\'e9cageux et au passage des rivi\'e8res. Mais de l'ordre surtout, seigneurs, de l'ordre. Je sais qu'il y a des gens parmi vous qui, si Dieu leur envoie du butin, se mettent \'e0 d\'e9chirer les \'e9
+toffes de soie pour s'en faire des bas. Abandonnez cette habitude du diable\~; ne vous chargez pas de jupons\~; prenez seulement les armes, quand elles sont bonnes, ou les ducats et l'argent, car cela tient peu de place et sert partout. Mais que je vous d
+ise encore une chose, seigneurs\~: si quelqu'un de vous s'enivre \'e0 la guerre, je ne le ferai pas m\'eame juger. Je le ferai tra\'eener comme un chien jusqu'aux chariots, f\'fbt-il le meilleur Cosaque de l'arm\'e9e\~; et l\'e0 il sera fusill\'e9
+ comme un chien, et abandonn\'e9 sans s\'e9pulture aux oiseaux. Un ivrogne, \'e0 la guerre, n'est pas digne d'une s\'e9pulture chr\'e9tienne. Jeunes gens, en toutes choses \'e9coutez les anciens. Si une balle vous frappe, si un sabre vous \'e9corche la t
+\'eate ou quelque autre endroit, n'y faites pas grande attention\~; jetez une charge de poudre dans un verre d'eau-de-vie, avalez cela d'un trait, et tout passera. Vous n'aurez pas m\'eame de fi\'e8
+vre. Et si la blessure n'est pas trop profonde, mettez-y tout bonnement de la terre, apr\'e8s l'avoir humect\'e9e de salive sur la main. \'c0 l'\'9cuvre, \'e0 l'\'9cuvre, enfants\~! h\'e2tez-vous sans vous presser.
+\par
+\par Ainsi parlait le }{\i koch\'e9vo\'ef}{, et d\'e8s qu'il eut fini son discours, tous les Cosaques se mirent \'e0 la besogne. La }{\i setch}{ enti\'e8re devint sobre\~; on n'aurait pu y rencontrer un seul homme ivre, pas plus que s'il ne s'en f\'fb
+t jamais trouv\'e9 parmi les Cosaques. Les uns r\'e9paraient les cercles des roues ou changeaient les essieux des chariots\~; les autres y entassaient des armes ou des sacs de provisions\~; d'autres encore amenaient les chevaux et les b\'9c
+ufs. De toutes parts retentissaient le pi\'e9tinement des b\'eates de somme, le bruit des coups d'arquebuse tir\'e9s \'e0 la cible, le choc des sabres contre les \'e9perons, les mugissements des b\'9cufs, les grincements des chariots charg\'e9
+s, et les voix d'hommes parlant entre eux ou excitant leurs chevaux.
+\par
+\par Bient\'f4t le }{\i tabor}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Camp mouvant, caravane arm\'e9e. }}}{ des Cosaques s'\'e9
+tendit en une longue file, se dirigeant vers la plaine. Celui qui aurait voulu parcourir tout l'espace compris entre la t\'eate et la queue du convoi aurait eu longtemps \'e0 courir. Dans la petite \'e9glise en bois, le pope r\'e9citait la pri\'e8re du d
+\'e9part\~; il aspergea toute la foule d'eau b\'e9nite, et chacun, en passant, vint baiser la croix. Quand le }{\i tabor}{ se mit en mouvement, et s'\'e9loigna de la }{\i setch}{, tous les Cosaques se retourn\'e8rent\~:
+\par
+\par \endash Adieu, notre m\'e8re, dirent-ils d'une commune voix, que Dieu te garde de tout malheur\~!
+\par
+\par En traversant le faubourg, Tarass Boulba aper\'e7ut son juif Yankel qui avait eu le temps de s'\'e9tablir sous une tente, et qui vendait des pierres \'e0 feu, des vis, de la poudre, toutes les choses utiles \'e0 la guerre, m\'eame du pain et des }{\i
+khalatchis}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Pains de froment pur.}}}{.
+\par
+\par \'ab\~Voyez-vous ce diable de juif\~?\~\'bb pensa Tarass. Et, s'approchant de lui\~:
+\par
+\par \endash Fou que tu es, lui dit-il, que fais-tu l\'e0\~? Veux-tu donc qu'on te tue comme un moineau\~?
+\par
+\par Yankel, pour toute r\'e9ponse, vint \'e0 sa rencontre, et faisant signe des deux mains, comme s'il avait \'e0 lui d\'e9clarer quelque chose de tr\'e8s myst\'e9rieux, il lui dit\~:
+\par
+\par \endash Que votre seigneurie se taise, et n'en dise rien \'e0 personne. Parmi les chariots de l'arm\'e9e, il y a un chariot qui m'appartient. Je prends avec moi toutes sortes de provisions bonnes pour les Cosaques, et en route, je vous les vendrai \'e0
+ plus bas prix que jamais juif n'a vendu, devant Dieu, devant Dieu\~!
+\par
+\par Tarass Boulba haussa les \'e9paules, en voyant ce que pouvait la force de la nature juive, et rejoignit le }{\i tabor}{.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743350}CHAPITRE V{\*\bkmkend _Toc97743350}
+\par }\pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Bient\'f4t toute la partie sud-est de la Pologne fut en proie \'e0 la terreur. On entendait r\'e9p\'e9ter partout \'ab Les Zaporogues, les Zaporogues arrivent\~!\~\'bb
+ Tout ce qui pouvait fuir fuyait\~; chacun quittait ses foyers. Alors, pr\'e9cis\'e9ment, dans cette contr\'e9e de l'Europe, on n'\'e9levait ni forteresses, ni ch\'e2teaux. Chacun se construisait \'e0 la h\'e2te quelque petite habitation couverte
+ de chaume, pensant qu'il ne fallait perdre ni son temps ni son argent \'e0 b\'e2tir des demeures qui seraient t\'f4t ou tard la proie des invasions. Tout le monde se mit en \'e9moi. Celui-ci \'e9changeait ses b\'9c
+ufs et sa charrue contre un cheval et un mousquet, pour aller servir dans les r\'e9giments\~; celui-l\'e0 cherchait un refuge avec son b\'e9tail, emportant tout ce qu'il pouvait enlever. Quelques-uns essayaient bien une r\'e9sistance toujours vaine\~
+; mais la plus grande partie fuyait prudemment. Tout le monde savait qu'il n'\'e9tait pas facile d'avoir affaire avec cette foule aguerrie aux combats, connue sous le nom d'arm\'e9e zaporogue, qui, malgr\'e9 son organisation irr\'e9guli\'e8
+re, conservait dans la bataille un ordre calcul\'e9. Pendant la marche, les hommes \'e0 cheval s'avan\'e7aient lentement, sans surcharger et sans fatiguer leurs montures\~; les gens de pied suivaient en bon ordre les chariots, et tout le }{\i tabor}{
+ ne se mettait en mouvement que la nuit, prenant du repos le jour, et choisissant pour ses haltes des lieux d\'e9serts ou des for\'eats, plus vastes encore et plus nombreuses qu'aujourd'hui. On envoyait en avant des \'e9
+claireurs et des espions pour savoir o\'f9 et comment se diriger. Souvent, les Cosaques apparaissaient dans les endroits o\'f9 ils \'e9taient le moins attendus\~; alors, tout ce qui \'e9tait vivant disait adieu \'e0 la vie. Des incendies d\'e9
+voraient les villages entiers\~; les chevaux et les b\'9cufs qu'on ne pouvait emmener \'e9taient tu\'e9s sur place. Les cheveux se dressent d'horreur quand on pense \'e0 toutes les atrocit\'e9s que commettaient les Zaporogues.
+ On massacrait les enfants, on coupait les seins aux femmes\~; au petit nombre de ceux qu'on laissait en libert\'e9, on arrachait la peau, du genou jusqu'\'e0 la plante des pieds\~
+; en un mot, les Cosaques acquittaient en une seule fois toutes leurs vieilles dettes. Le pr\'e9lat d'un monast\'e8re, qui eut connaissance de leur approche, envoya deux de ses moines pour leur repr\'e9
+senter qu'il y avait paix entre le gouvernement polonais et les Zaporogues, qu'ainsi ils violaient leur devoir envers le roi et tout droit des gens.
+\par
+\par \endash Dites \'e0 l'abb\'e9 de ma part et de celle de tous les Zaporogues, r\'e9pondit le }{\i koch\'e9vo\'ef}{, qu'il n'a rien \'e0 craindre. Mes Cosaques ne font encore qu'allumer leurs pipes.
+\par
+\par Et bient\'f4t la magnifique abbaye fut tout enti\'e8re livr\'e9e aux flammes\~; et les colossales fen\'eatres gothiques semblaient jeter des regards s\'e9v\'e8res \'e0
+ travers les ondes lumineuses de l'incendie. Des foules de moines fugitifs, de juifs, de femmes, s'entass\'e8rent dans les villes entour\'e9es de murailles et qui avaient garnison.
+\par
+\par Les secours tardifs envoy\'e9s par le gouvernement de loin en loin, et qui consistaient en quelques faibles r\'e9giments, ou ne pouvaient d\'e9couvrir les Cosaques, ou s'enfuyaient au premier choc, sur leurs chevaux rapides. Il arrivait aussi que des g
+\'e9n\'e9raux du roi, qui avaient triomph\'e9 dans mainte affaire, se d\'e9cidaient \'e0 r\'e9unir leurs forces, et \'e0 pr\'e9senter la bataille aux Zaporogues. C'\'e9
+taient de pareilles rencontres qu'attendaient surtout les jeunes Cosaques, qui avaient honte de piller ou de vaincre des ennemis sans d\'e9fense, et qui brillaient du d\'e9
+sir de se distinguer devant les anciens, en se mesurant avec un Polonais hardi et fanfaron, mont\'e9 sur un beau cheval, et v\'eatu d'un riche }{\i joupan}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright
+\f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Redingote polonaise.}}}{ dont les manches pendantes flottaient au vent. Ces combats \'e9taient recherch\'e9
+s par eux comme un plaisir, car ils y trouvaient l'occasion de faire un riche butin de sabres, de mousquets et de harnais de chevaux. De jeunes hommes au menton imberbe \'e9taient devenus en un mois des hommes faits. Les traits de leurs visages, o\'f9 s'
+\'e9tait jusque-l\'e0 montr\'e9e une mollesse juv\'e9nile, avaient pris l'\'e9nergie de la force. Le vieux Tarass \'e9tait ravi de voir que, partout, ses fils marchaient au premier rang. \'c9videmment la guerre \'e9tait la v\'e9
+ritable vocation d'Ostap. Sans jamais perdre la t\'eate, avec un sang-froid presque surnaturel dans un jeune homme de vingt-deux ans, il mesurait d'un coup d'\'9cil l'\'e9
+tendue du danger, la vraie situation des choses, et trouvait sur-le-champ le moyen d'\'e9viter le p\'e9ril, mais de l'\'e9viter pour le vaincre avec plus de certitude. Toutes ses actions commenc\'e8rent \'e0 montrer la confiance en soi, la fermet\'e9
+ calme, et personne ne pouvait m\'e9conna\'eetre en lui un chef futur.
+\par
+\par \endash Oh\~! ce sera avec le temps un bon }{\i polkovnik}{, disait le vieux Tarass\~; devant Dieu, ce sera un bon }{\i polkovnik}{, et il surpassera son p\'e8re.
+\par
+\par Pour Andry, il se laissait emporter au charme de la musique des balles et des sabres. Il ne savait pas ce que c'\'e9tait que r\'e9fl\'e9chir, calculer, mesurer ses forces et celles de l'ennemi. Il trouvait une volupt\'e9
+folle dans la bataille. Elle lui semblait une f\'eate, \'e0 ces instants o\'f9 la t\'eate du combattant br\'fble, o\'f9 tout se confond \'e0 ses regards, o\'f9 les hommes et les chevaux tombent p\'eale-m\'eale avec fracas, o\'f9 il se pr\'e9cipite t\'ea
+te baiss\'e9e \'e0 travers le sifflement des balles, frappant \'e0 droite et \'e0 gauche, sans ressentir les coups qui lui sont port\'e9s. Plus d'une fois le vieux Tarass eut l'occasion d'admirer Andry, lorsque, emport\'e9
+ par sa fougue, il se jetait dans des entreprises que n'e\'fbt tent\'e9es nul homme de sang-froid, et r\'e9ussissait justement par l'exc\'e8s de sa t\'e9m\'e9rit\'e9. Le vieux Tarass l'admirait alors, et r\'e9p\'e9tait souvent\~:
+\par
+\par \endash Oh\~! celui-l\'e0 est un brave\~; que le diable ne l'emporte pas\~! ce n'est pas Ostap, mais c'est un brave.
+\par
+\par Il fut d\'e9cid\'e9 que l'arm\'e9e marcherait tout droit sur la ville de Doubno, o\'f9, d'apr\'e8s le bruit public, les habitants avaient renferm\'e9 beaucoup de richesses. L'intervalle fut parcouru en un jour et demi, et les Zaporogues parurent inopin
+\'e9ment devant la place. Les habitants avaient r\'e9solu de se d\'e9fendre jusqu'\'e0 la derni\'e8re extr\'e9mit\'e9, pr\'e9f\'e9
+rant mourir sur le seuil de leurs demeures que laisser entrer l'ennemi dans leurs murs. Une haute muraille en terre entourait toute la ville\~; l\'e0 o\'f9 elle \'e9tait trop basse, s'\'e9levait un parapet en pierre, ou une maison cr\'e9nel\'e9
+e, ou une forte palissade en pieux de ch\'eane. La garnison \'e9tait nombreuse, et sentait toute l'importance de son devoir. \'c0 leur arriv\'e9e, les Zaporogues attaqu\'e8rent vigoureusement les ouvrages ext\'e9rieurs\~; mais ils furent re\'e7
+us par la mitraille. Les bourgeois, les habitants ne voulaient pas non plus rester oisifs, et se tenaient en armes sur les remparts. On pouvait voir \'e0 leur contenance qu'ils se pr\'e9paraient \'e0 une r\'e9sistance d\'e9sesp\'e9r\'e9e. Les femmes m\'ea
+me prenaient part \'e0 la d\'e9fense\~; des pierres, des sacs de sable, des tonneaux de r\'e9sine enflamm\'e9e tombaient sur la t\'eate des assaillants. Les Zaporogues n'aimaient pas avoir affaire aux forteresses\~; ce n'\'e9
+tait pas dans les assauts qu'ils brillaient. Le }{\i koch\'e9vo\'ef}{ ordonna donc la retraite en disant\~:
+\par
+\par \endash Ce n'est rien, seigneurs fr\'e8res, d\'e9cidons-nous \'e0 reculer. Mais que je sois un maudit Tatar, et non pas un chr\'e9tien, si nous laissons sortir un seul habitant. Qu'ils meurent tous de faim comme des chiens.
+\par
+\par Apr\'e8s avoir battu en retraite, l'arm\'e9e bloqua \'e9troitement la place, et n'ayant rien autre chose \'e0 faire, les Cosaques se mirent \'e0 ravager les environs, \'e0 br\'fbler les villages et les meules de bl\'e9, \'e0
+ lancer leurs chevaux dans les moissons encore sur pied, et qui cette ann\'e9e-l\'e0 avaient r\'e9compens\'e9 les soins du laboureur par une riche croissance. Du haut des murailles, les habitants voyaient avec terreur la d\'e9
+vastation de toutes leurs ressources. Cependant les Zaporogues, dispos\'e9s en }{\i kour\'e9ni}{ comme \'e0 la }{\i setch}{, avaient entour\'e9 la ville d'un double rang de chariots. Ils fumaient leurs pipes, \'e9changeaient entre eux les armes prises
+\'e0 l'ennemi, et jouaient au saute-mouton, \'e0 pair et impair, regardant la ville avec un sang-froid d\'e9sesp\'e9rant\~; et, pendant la nuit, les feux s'allumaient\~; chaque }{\i kour\'e8n}{ faisait bouillir son gruau dans d'\'e9
+normes chaudrons de cuivre\~; une garde vigilante se succ\'e9dait aupr\'e8s des feux. Mais bient\'f4t les Zaporogues commenc\'e8rent \'e0 s'ennuyer de leur inaction, et surtout de leur sobri\'e9t\'e9 forc\'e9e dont nulle action d'\'e9clat ne les d\'e9
+dommageait. Le }{\i koch\'e9vo\'ef}{ ordonna m\'eame de doubler la ration de vin, ce qui se faisait quelquefois dans l'arm\'e9e, quand il n'y avait pas d'entreprise \'e0 tenter. C'\'e9tait surtout aux jeunes gens, et notamment aux fils de Boulba, que d
+\'e9plaisait une pareille vie. Andry ne cachait pas son ennui\~:
+\par
+\par \endash T\'eate sans cervelle, lui disait souvent Tarass, souffre, Cosaque, tu deviendras }{\i hetman}{s}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{
+ Phrase proverbiale en Russie.}}}{. Celui-l\'e0 n'est pas encore un bon soldat qui garde sa pr\'e9sence d'esprit dans la bataille\~; mais celui-l\'e0 est un bon soldat q
+ui ne s'ennuie jamais, qui sait souffrir jusqu'au bout, et, quoi qu'il arrive, finit par faire ce qu'il a r\'e9solu.
+\par
+\par Mais un jeune homme ne peut avoir l'opinion d'un vieillard, car il voit les m\'eames choses avec d'autres yeux.
+\par
+\par Sur ces entrefaites, arriva le }{\i polk}{ de Tarass Boulba amen\'e9 par Tovkatch. Il \'e9tait accompagn\'e9 de deux }{\i \'ef\'e9saouls}{
+, d'un greffier et d'autres chefs, conduisant une troupe d'environ quatre mille hommes. Dans ce nombre, se trouvaient beaucoup de volontaires, qui, sans \'eatre appel\'e9s, avaient pris librement du service, d\'e8s qu'ils avaient connu le but de l'exp\'e9
+dition. Les }{\i \'ef\'e9saouls}{ apportaient aux fils de Tarass la b\'e9n\'e9diction de leur m\'e8re, et \'e0 chacun d'eux une petite image en bois de cypr\'e8s, prise au c\'e9l\'e8bre monast\'e8re de M\'e9gigorsk \'e0 Kiew. Les deux fr\'e8
+res se pendirent les saintes images au cou, et devinrent tous les deux pensifs en songeant \'e0 leur vieille m\'e8re. Que leur proph\'e9tisait cette b\'e9n\'e9diction\~? La victoire sur l'ennemi, suivie d'un joyeux retour dans la patrie, avec du butin,
+et surtout de la gloire digne d'\'eatre \'e9ternellement chant\'e9e par les joueurs de }{\i bandoura}{, ou bien\'85\~? Mais l'avenir est inconnu\~; il se tient devant l'homme, semblable \'e0 l'\'e9pais brouillard d'automne qui s'\'e9l\'e8
+ve des marais. Les oiseaux le traversent \'e9perdument, sans se reconna\'eetre, la colombe sans voir l'\'e9pervier, l'\'e9pervier sans voir la colombe, et pas un d'eux ne sait s'il est pr\'e8s ou loin de sa fin.
+\par
+\par Apr\'e8s la r\'e9ception des images, Ostap s'occupa de ses affaires de chaque jour, et se retira bient\'f4t dans son }{\i kour\'e8n}{. Pour Andry, il ressentait involontairement un serrement de c\'9cur. Les Cosaques avaient d\'e9j\'e0
+ pris leur souper. Le soir venait de s'\'e9teindre\~; une belle nuit d'\'e9t\'e9 remplissait l'air. Mais Andry ne rejoignait pas son }{\i kour\'e8n}{, et ne pensait point \'e0 dormir. Il \'e9tait plong\'e9
+ dans la contemplation du spectacle qu'il avait sous les yeux. Une innombrable quantit\'e9 d'\'e9toiles jetaient du haut du ciel une lumi\'e8re p\'e2le et froide. La plaine, dans une vaste \'e9tendue, \'e9tait couverte de chariots dispers\'e9
+s, que chargeaient les provisions et le butin, et sous lesquels pendaient les seaux \'e0 porter le goudron. Autour et sous les chariots, se voyaient des groupes de Zaporogues \'e9
+tendus dans l'herbe. Ils dormaient dans toutes sortes de positions. L'un avait mis un sac sous sa t\'eate, l'autre son bonnet\~; celui-ci s'appuyait sur le flanc de son camarade. Chacun portait \'e0
+ sa ceinture un sabre, un mousquet, une petite pipe en bois, un briquet et des poin\'e7ons. Les b\'9cufs pesants \'e9taient couch\'e9s, les jambes pli\'e9es, en troupes blanch\'e2tres, et ressemblaient de loin \'e0 de grosses pierres immobiles \'e9
+parses dans la plaine, de tous c\'f4t\'e9s s'\'e9levaient les sourds ronflements des soldats endormis, auxquels r\'e9pondaient par des hennissements sonores les chevaux qu'indignaient leurs entraves.
+\par
+\par Cependant, une lueur solennelle et lugubre ajoutait encore \'e0 la beaut\'e9 de cette nuit de juillet\~; c'\'e9tait le reflet de l'incendie des villages d'alentour. Ici, la flamme s'\'e9tendait large et paisible sur le ciel\~; l\'e0
+, trouvant un aliment faible, elle s'\'e9lan\'e7ait en minces tourbillons jusque sous les \'e9toiles\~; des lambeaux enflamm\'e9s se d\'e9tachaient pour se tra\'eener et s'\'e9teindre au loin. De ce c\'f4t\'e9, un monast\'e8
+re aux murs noircis par le feu, se tenait sombre et grave comme un moine encapuchonn\'e9, montrant \'e0 chaque reflet sa lugubre grandeur\~; de cet autre, br\'fb
+lait le grand jardin du couvent. On croyait entendre le sifflement des arbres que tordait la flamme, et quand, au sein de l'\'e9paisse fum\'e9e, jaillissait un rayon lumineux, il \'e9clairait de sa lueur viol\'e2tre des masses de prunes m\'fb
+ries, et changeait en or de ducats des poires qui jaunissaient \'e0 travers le sombre feuillage. D'une et d'autre parts, pendaient aux cr\'e9neaux ou aux branches quelque moine ou quelque malheureux juif dont le corps se consumait avec tout le
+reste. Une quantit\'e9 d'oiseaux s'agitaient devant la nappe de feu, et, de loin, semblaient autant de petites croix noires. La ville dormait, d\'e9garnie de d\'e9fenseurs. Les fl\'e8ches des temples, les toits des maisons, les cr\'e9
+neaux des murs et les pointes des palissades s'enflammaient silencieusement du reflet des incendies lointains. Andry parcourait les rangs des Cosaques. Les feux, autour desquels s'asseyaient les gardes, ne jetaient plus que de faibles clart\'e9
+s, et les gardes eux-m\'eames se laissaient aller au sommeil, apr\'e8s avoir largement satisfait leur app\'e9tit cosaque. Il s'\'e9tonna d'une telle insouciance, pensant qu'il \'e9tait fort heureux qu'on n'e\'fb
+t pas d'ennemi dans le voisinage. Enfin, il s'approcha lui-m\'eame de l'un des chariots, grimpa sur la couverture, et se coucha, le visage en l'air, en mettant ses mains jointes sous sa t\'eate\~; mais il ne put s'endormir, et demeura longtemps \'e0
+ regarder le ciel. L'air \'e9tait pur et transparent\~; les \'e9toiles qui forment la voie lact\'e9e \'e9tincelaient d'une lumi\'e8re blanche et con
+fuse. Par moments, Andry s'assoupissait, et le premier voile du sommeil lui cachait la vue du ciel, qui reparaissait de nouveau. Tout \'e0 coup, il lui sembla qu'une \'e9trange figure se dessinait rapidement devant lui. Croyant que c'\'e9tait une image cr
+\'e9\'e9e par le sommeil, et qui allait se dissiper, il ouvrit les yeux davantage. Il aper\'e7ut effectivement une figure p\'e2le, ext\'e9nu\'e9
+e, qui se penchait sur lui et le regardait fixement dans les yeux. Des cheveux longs et noirs comme du charbon s'\'e9chappaient en d\'e9sordre d'un voile sombre n\'e9gligemment jet\'e9 sur la t\'eate, et l'\'e9clat singulier du regard, le teint cadav\'e9
+reux du visage pouvaient bien faire croire \'e0 une apparition. Andry saisit \'e0 la h\'e2te son mousquet, et s'\'e9cria d'une voix alt\'e9r\'e9e\~:
+\par
+\par \endash Qui es-tu\~? Si tu es un esprit malin, disparais. Si tu es un \'eatre vivant, tu as mal pris le temps de rire, je vais te tuer.
+\par
+\par Pour toute r\'e9ponse l'apparition mit le doigt sur ses l\'e8vres, semblant implorer le silence. Andry d\'e9posa son mousquet, et se mit \'e0 la regarder avec plus d'attention. \'c0 ses longs cheveux, \'e0 son cou, \'e0
+ sa poitrine demi-nue, il reconnut une femme. Mais ce n'\'e9tait pas une Polonaise\~; son visage h\'e2ve et d\'e9charn\'e9 avait un teint oliv\'e2tre, les larges pommettes de ses joues s'avan\'e7aient en saillie, et les paupi\'e8res de ses yeux \'e9
+troits se relevaient aux angles ext\'e9rieurs. Plus il contemplait les traits de cette femme, plus il y trouvait le souvenir d'un visage connu.
+\par
+\par \endash Dis-moi, qui es-tu\~? s'\'e9cria-t-il enfin\~; il me semble que je t'ai vue quelque part.
+\par
+\par \endash Oui, il y a deux ans, \'e0 Kiew.
+\par
+\par \endash Il y a deux ans, \'e0 Kiew\~? r\'e9p\'e9ta Andry en repassant dans sa m\'e9moire tout ce que lui rappelait sa vie d'\'e9tudiant.
+\par
+\par Il la regarda encore une fois avec une profonde attention, puis il s'\'e9cria tout \'e0 coup\~:
+\par
+\par \endash Tu es la Tatare, la servante de la fille du }{\i va\'efvode}{.
+\par
+\par \endash Chut\~! dit-elle, en croisant ses mains avec une angoisse suppliante, tremblante de peur et regardant de tous c\'f4t\'e9s si le cri d'Andry n'avait r\'e9veill\'e9 personne.
+\par
+\par \endash R\'e9ponds\~: comment, et pourquoi es-tu ici\~? disait Andry d'une voix basse et haletante. O\'f9 est la demoiselle\~? est-elle en vie\~?
+\par
+\par \endash Elle est dans la ville.
+\par
+\par \endash Dans la ville\~! reprit Andry retenant \'e0 peine un cri de surprise, et sentant que tout son sang lui refluait au c\'9cur. Pourquoi dans la ville\~?
+\par
+\par \endash Parce que le vieux seigneur y est lui-m\'eame. Voil\'e0 un an et demi qu'il a \'e9t\'e9 fait }{\i va\'efvode}{ de Doubno.
+\par
+\par \endash Est-elle mari\'e9e\~?\'85 Mais parle donc, parle donc.
+\par
+\par \endash Voil\'e0 deux jours qu'elle n'a rien mang\'e9,
+\par
+\par \endash Comment\~!\'85
+\par
+\par \endash Il n'y a plus un morceau de pain dans la ville\~: depuis plusieurs jours les habitants ne mangent que de la terre.\~\'bb
+\par
+\par Andry fut p\'e9trifi\'e9.
+\par
+\par \endash La demoiselle t'a vu du parapet avec les autres Zaporogues. Elle m'a dit\~: \'ab\~Va, dis au chevalier, s'il se souvient de moi, qu'il vienne me trouver\~; sinon, qu'il te donne au moins un morceau de pain pour ma vieille m\'e8
+re, car je ne veux pas la voir mourir sous mes yeux. Prie-le, embrasse ses genoux\~; il a aussi une vieille m\'e8re\~; qu'il te donne du pain pour l'amour d'elle.\~\'bb
+\par
+\par Une foule de sentiments divers s'\'e9veill\'e8rent dans le c\'9cur du jeune Cosaque.
+\par
+\par \endash Mais comment as-tu pu venir ici\~?
+\par
+\par \endash Par un passage souterrain.
+\par
+\par \endash Y a-t-il donc un passage souterrain\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash O\'f9\~?
+\par
+\par \endash Tu ne nous trahiras pas, chevalier\~?
+\par
+\par \endash Non, je le jure sur la Sainte Croix.
+\par
+\par \endash En descendant le ravin, et en traversant le ruisseau \'e0 la place o\'f9 croissent des joncs.
+\par
+\par \endash Et ce passage aboutit dans la ville\~?
+\par
+\par \endash Tout droit au monast\'e8re.
+\par
+\par \endash Allons, allons sur-le-champ.
+\par
+\par \endash Mais, au nom du Christ et de sa sainte m\'e8re, un morceau de pain.
+\par
+\par \endash Bien, je vais t'en apporter. Tiens-toi pr\'e8s du chariot, ou plut\'f4t couche-toi dessus. Personne ne te verra, tous dorment. Je reviens \'e0 l'instant.
+\par
+\par Et il se dirigea vers les chariots o\'f9 se trouvaient les provisions de son }{\i kour\'e8n}{. Le c\'9cur lui battait avec violence. Tout ce qu'avait effac\'e9 sa vie rude et guerri\'e8re de Cosaque, tout le pass\'e9 renaquit aussit\'f4t, et le pr\'e9
+sent s'\'e9vanouit \'e0 son tour. Alors reparut \'e0 la surface de sa m\'e9moire une image de femme avec ses beaux bras, sa bouche souriante, ses \'e9paisses nattes de cheveux. Non, cette image n'avait jamais disparu pleinement de son \'e2me\~
+; mais elle avait laiss\'e9 place \'e0 d'autres pens\'e9es plus m\'e2les, et souvent encore elle troublait le sommeil du jeune Cosaque.
+\par
+\par Il marchait, et ses battements de c\'9cur devenaient de plus en plus forts \'e0 l'id\'e9e qu'il la verrait bient\'f4t, et ses genoux tremblaient sous lui. Arriv\'e9 pr\'e8s des chariots, il oublia pourquoi il \'e9
+tait venu, et se passa la main sur le front en cherchant \'e0 se rappeler ce qui l'amenait. Tout \'e0 coup il tressaillit, plein d'\'e9pouvante \'e0 l'id\'e9e qu'elle se mourait de faim. Il s'empara de plusieurs pains noirs\~; mais la r\'e9
+flexion lui rappela que cette nourriture, bonne pour un Zaporogue, serait pour elle trop grossi\'e8re. Il se souvint alors que, la veille, le }{\i koch\'e9vo\'ef}{ avait reproch\'e9 aux cuisiniers de l'arm\'e9e d'avoir employ\'e9 \'e0
+ faire du gruau toute la farine de bl\'e9 noir qui restait, tandis qu'elle devait suffire pour trois jours. Assur\'e9 donc qu'il trouverait du gruau tout pr\'e9par\'e9 dans les grands chaudrons, Andry prit une petite casserole de voyage appartenant \'e0
+ son p\'e8re, et alla trouver le cuisinier de son }{\i kour\'e8n}{, qui dormait \'e9tendu entre deux marmites sous lesquelles fumait encore la cendre chaude. \'c0 sa grande surprise, il les trouva vides l\rquote une et l'autre. Il avait fallu de
+s forces surhumaines pour manger tout ce gruau, car son }{\i kour\'e8n}{ comptait moins d'hommes que les autres. Il continua l'inspection des autres marmites, et ne trouva rien nulle part. Involontairement il se rappela le proverbe\~: \'ab\~
+Les Zaporogues sont comme les enfants\~; s'il y a peu, ils s'en contentent\~; s'il y a beaucoup, ils ne laissent rien.\~\'bb Que faire\~? Il y avait sur le chariot de son p\'e8re un sac de pains blancs qu'on avait pris au pillage d'un monast\'e8
+re. Il s'approcha du chariot, mais le sac n'y \'e9tait plus. Ostap l'avait mis sous sa t\'eate, et ronflait \'e9tendu par terre. Andry saisit le sac d'une main et l'enleva brusquement\~; la t\'eate d'Ostap frappa sur le sol, et lui-m\'eame, se dressant
+\'e0 demi \'e9veill\'e9, s'\'e9cria sans ouvrir les yeux\~:
+\par
+\par \endash Arr\'eatez, arr\'eatez le Polonais du diable\~; attrapez son cheval.
+\par
+\par \endash Tais-toi, ou je te tue, s'\'e9cria Andry plein d'\'e9pouvante, en le mena\'e7ant de son sac.
+\par
+\par Mais Ostap s'\'e9tait tu d\'e9j\'e0\~; il retomba sur la terre, et se remit \'e0 ronfler de mani\'e8re \'e0 agiter l'herbe que touchait son visage. Andry regarda avec terreur de tous c\'f4t\'e9s. Tout \'e9tait tranquille\~; une seule t\'eate \'e0
+ la touffe flottante s'\'e9tait soulev\'e9e dans le }{\i kour\'e8n}{ voisin\~; mais apr\'e8s avoir jet\'e9 de vagues regards, elle s'\'e9tait repos\'e9e sur la terre. Au bout d'une courte attente, il s'\'e9loigna emportant son butin. La Tatare \'e9
+tait couch\'e9e, respirant \'e0 peine.
+\par
+\par \endash L\'e8ve-toi, lui dit-il\~; allons, tout le monde dort, ne crains rien. Es-tu en \'e9tat de soulever un de ces pains, si je ne puis les emporter tous moi-m\'eame\~?
+\par
+\par Il mit le sac sur son dos, en prit un second, plein de millet, qu'il enleva d'un autre chariot, saisit dans ses mains les pains qu'il avait voulu donner \'e0 la Tatare, et, courb\'e9 sous ce poids, il passa intr\'e9pidement \'e0
+ travers les rangs des Zaporogues endormis.
+\par
+\par \endash Andry\~! dit le vieux Boulba au moment o\'f9 son fils passa devant lui.
+\par
+\par Le c\'9cur du jeune homme se gla\'e7a. Il s'arr\'eata, et, tout tremblant, r\'e9pondit \'e0 voix basse\~:
+\par
+\par \endash Eh bien\~! quoi\~?
+\par
+\par \endash Tu as une femme avec toi. Sur ma parole, je te rosserai demain matin d'importance. Les femmes ne te m\'e8neront \'e0 rien de bon.
+\par
+\par Apr\'e8s avoir dit ces mots, il souleva sa t\'eate sur sa main, et consid\'e9ra attentivement la Tatare envelopp\'e9e dans son voile.
+\par
+\par Andry se tenait immobile, plus mort que vif, sans oser regarder son p\'e8re en face. Quand il se d\'e9cida \'e0 lever enfin les yeux, il reconnut que Boulba s'\'e9tait endormi, la t\'eate sur la main.
+\par
+\par Il fit le signe de la croix\~; son effroi se dissipa plus vite qu'il n'\'e9tait venu. Quand il se retourna pour s'adresser \'e0 la Tatare, il la vit devant lui, immobile comme un
+e sombre statue de granit, perdue dans son voile, et le reflet d'un incendie lointain \'e9claira tout \'e0 coup ses yeux, hagards comme ceux d'un moribond. Il la secoua par la manche, et tous deux s'\'e9loign\'e8rent en regardant fr\'e9quemment derri\'e8
+re eux. Ils descendirent dans un ravin, au fond duquel se tra\'eenait paresseusement un ruisseau bourbeux, tout couvert de joncs croissant sur des mottes de terre. Une fois au fond du ravin, la plaine avec le }{\i tabor}{ des Zaporogues disparut \'e0
+ leurs regards\~; en se retournant, Andry ne vit plus rien qu'une c\'f4te escarp\'e9e, au sommet de laquelle se balan\'e7aient quelques herbes s\'e8ches et fines, et par-dessus brillait la lune, semblable \'e0 une faucille d'or. Une brise l\'e9g\'e8
+re, soufflant de la steppe, annon\'e7ait la prochaine venue du jour. Mais nulle part on n'entendait le chant d'un coq. Depuis longtemps on ne l\rquote avait entendu, ni dans la ville, ni dans les environs d\'e9vast\'e9s. Ils franchirent une poutre pos\'e9
+e sur le ruisseau, et devant eux se dressa l'autre bord, plus haut encore et plus escarp\'e9. Cet endroit passait sans doute pour le mieux fortifi\'e9 de toute l'enceinte par la nature, car le parapet en terre qui le couronnait \'e9
+tait plus bas qu'ailleurs, et l'on n'y voyait pas de sentinelles. Un peu plus loin s'\'e9levaient les \'e9paisses murailles du couvent. Toute la c\'f4te devant eux \'e9tait couverte de bruy\'e8res\~; entre elle et le ruisseau s'\'e9
+tendait un petit plateau o\'f9 croissaient des joncs de hauteur d'homme. La Tatare \'f4ta ses souliers, et s'avan\'e7a avec pr\'e9caution en soulevant sa robe, parce que le sol mouvant \'e9tait impr\'e9gn\'e9 d'eau. Apr\'e8s avoir conduit p\'e9
+niblement Andry \'e0 travers les joncs, elle s'arr\'eata devant un grand tas de branches s\'e8ches. Quand ils les eurent \'e9cart\'e9es, ils trouv\'e8rent une esp\'e8ce de vo\'fbte souterraine dont l'ouverture n'\'e9tait pas plus
+grande que la bouche d'un four. La Tatare y entra la premi\'e8re la t\'eate basse, Andry la suivit, en se courbant aussi bas que possible pour faire passer ses sacs et ses pains, et bient\'f4t tous deux se trouv\'e8rent dans une compl\'e8te obscurit\'e9.
+
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743351}CHAPITRE VI{\*\bkmkend _Toc97743351}
+\par }\pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Andry s'avan\'e7ait p\'e9niblement dans l'\'e9troit et sombre souterrain, pr\'e9c\'e9d\'e9 de la Tatare et courb\'e9 sous ses sacs de provisions.
+\par
+\par \endash Bient\'f4t nous pourrons voir, lui dit sa conductrice, nous approchons de l'endroit o\'f9 j'ai laiss\'e9 une lumi\'e8re.
+\par
+\par En effet, les noires murailles du souterrain commen\'e7aient \'e0 s'\'e9clairer peu \'e0 peu. Ils atteignirent une petite plate-forme qui semblait \'eatre une chapelle, car \'e0 l'un des murs \'e9tait adoss\'e9e une table en forme d'autel, surmont\'e9
+e d'une vieille image noircie de la madone catholique. Une petite lampe en argent, suspendue devant cette image, l'\'e9clairait de sa lueur p\'e2le. La Tatare se baissa, ramassa de terre son chandelier de cuivre dont la tige longue et mince \'e9
+tait entour\'e9e de cha\'eenettes auxquelles pendaient des mouchettes, un \'e9teignoir et un poin\'e7on. Elle le prit et alluma la chandelle au feu de la lampe. Tous deux continu\'e8rent leur route, \'e0 demi dans une vive lumi\'e8re, \'e0
+ demi dans une ombre noire, comme les personnages d'un tableau de G\'e9rard delle notti. Le visage du jeune chevalier, o\'f9 brillait la sant\'e9 et la force, formait un frappant contraste avec celui de la Tatare, p\'e2le et ext\'e9nu\'e9
+. Le passage devint insensiblement plus large et plus haut, de mani\'e8re qu'Andry put relever la t\'eate. Il se mit \'e0 consid\'e9rer attentivement les parois en terre du passage o\'f9
+ il cheminait. Comme aux souterrains de Kiew, on y voyait des enfoncements que remplissaient tant\'f4t des cercueils, tant\'f4t des ossements \'e9pars que l'humidit\'e9 avait rendus mous comme de la p\'e2te. L\'e0 aussi gisaient de saints anachor\'e8
+tes qui avaient fui le monde et ses s\'e9ductions. L'humidit\'e9 \'e9tait si grande en certains endroits, qu'ils avaient de l'eau sous les pieds. Andry devait s'arr\'eater souvent pour donner du repos \'e0
+ sa compagne dont la fatigue se renouvelait sans cesse. Un petit morceau de pain qu'elle avait d\'e9vor\'e9 causait une vive douleur \'e0 son estomac d\'e9shabitu\'e9 de nourriture, et fr\'e9quemment elle s'arr\'ea
+tait sans pouvoir quitter la place. Enfin une petite porte en fer apparut devant eux.
+\par
+\par \'ab\~Gr\'e2ce \'e0 Dieu, nous sommes arriv\'e9s, \'bb dit la Tatare d'une voix faible\~; et elle leva la main pour frapper, mais la force lui manqua.
+\par
+\par \'c0 sa place, Andry frappa vigoureusement sur la porte, qui retentit de mani\'e8re \'e0 montrer qu'il y avait par derri\'e8re un large espace vide\~; puis le son changea de nature comme s'il se f\'fbt prolong\'e9 sous de hauts arceaux. Deux minutes apr
+\'e8s, on entendit bruire un trousseau de clefs et quelqu'un qui descendait les marches d'un escalier tournant. La porte s'ouvrit. Un moine, qui se tenait debout, la clef dans une main, une lumi\'e8
+re dans l'autre, leur livra passage. Andry recula involontairement \'e0 la vue d'un moine catholique, objet de m\'e9pris et de haine pour les Cosaques, qui les traitaient encore plus inhumainement que les juifs. Le moine, de son c\'f4t\'e9, recula
+ de quelques pas en voyant un Zaporogue\~; mais un mot que lui dit la Tatare \'e0 voix basse le tranquillisa. Il referma la porte derri\'e8re eux, les conduisit par l'escalier, et bient\'f4t ils se trouv\'e8rent sous les hautes et sombres vo\'fbtes de l'
+\'e9glise.
+\par
+\par Devant l'un des autels, tout charg\'e9 de cierges, se tenait un pr\'eatre \'e0 genoux, qui priait \'e0 voix basse. \'c0 ses c\'f4t\'e9s \'e9taient agenouill\'e9s deux jeunes diacres en chasubles violettes orn\'e9
+es de dentelles blanches, et des encensoirs dans les mains. Ils demandaient un miracle, la d\'e9livrance de la ville, l'affermissement des courages \'e9branl\'e9
+s, le don de la patience, la fuite du tentateur qui les faisait murmurer, qui leur inspirait des id\'e9es timides et l\'e2ches. Quelques femmes, semblables \'e0 des spectres, \'e9taient agenouill\'e9es aussi, laissant tomber leurs t\'ea
+tes sur les dossiers des bancs de bois et des prie-Dieu. Quelques hommes restaient appuy\'e9s contre les pilastres dans un silence morne et d\'e9courag\'e9. La longue fen\'eatre aux vitraux peints qui surmontait l'autel s'\'e9claira tout \'e0
+coup des lueurs ros\'e9es de l'aube naissante, et des rosaces rouges, bleues, de toutes couleurs, se dessin\'e8rent sur le sombre pav\'e9 de l'\'e9glise. Tout le ch\'9cur fut inond\'e9 de jour, et la fum\'e9
+e de l'encens, immobile dans l'air, se peignit de toutes les nuances de l'arc-en-ciel. De son coin obscur, Andry contemplait avec admiration le miracle op\'e9r\'e9 par la lumi\'e8re. Dans cet instant, le mugissement solennel de l'orgue emplit tout \'e0
+ coup l'\'e9glise enti\'e8re}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Il n'y a point d'orgues dans les \'e9glises du rite grec, c'\'e9tai
+t chose nouvelle pour un Cosaque.}}}{. Il enfla de plus en plus les sons, \'e9clata comme le roulement du tonnerre, puis monta sous les nefs en sons argentins comme des voix de jeunes filles, puis r\'e9p\'e9
+ta son mugissement sonore et se tut brusquement. Longtemps apr\'e8s les vibrations firent trembler les arceaux, et Andry resta dans l'admiration de cette musique solennelle. Quelqu'un le tira par le }{\i pan}{ de son caftan.
+\par
+\par \endash Il est temps, dit la Tatare.
+\par
+\par Tous deux travers\'e8rent l'\'e9glise sans \'eatre aper\'e7us, et sortirent sur une grande place. Le ciel s'\'e9tait rougi des feux de l'aurore, et tout pr\'e9sageait le lever du soleil. La place, en forme de carr\'e9, \'e9tait compl\'e8
+tement vide. Au milieu d'elle se trouvaient dress\'e9es nombre de tables en bois, qui indiquaient que l\'e0 avait \'e9t\'e9 le march\'e9 aux provisions. Le sol, qui n'\'e9tait point pav\'e9, portait une \'e9paisse couche de boue dess\'e9ch\'e9
+e, et toute la place \'e9tait entour\'e9e de petites maisons b\'e2ties en briques et en terre glaise, dont les murs \'e9taient soutenus par des poutres et des solives entrecrois\'e9es. Leurs toits aigus \'e9taient perc\'e9
+s de nombreuses lucarnes. Sur un des c\'f4t\'e9s de la place, pr\'e8s de l'\'e9glise, s'\'e9levait un \'e9difice diff\'e9rent des autres, et qui paraissait \'eatre l'h\'f4tel de ville. La place enti\'e8re semblait morte. Cependant Andry crut entendre de l
+\'e9gers g\'e9missements. Jetant un regard autour de lui, il aper\'e7ut un groupe d'hommes couch\'e9s sans mouvement, et les examina, doutant s\rquote ils \'e9taient endormis ou morts. \'c0 ce moment il tr\'e9
+bucha sur quelque chose qu'il n'avait pas vu devant lui. C'\'e9tait le cadavre d'une femme juive. Elle paraissait jeune, malgr\'e9 l'horrible contraction de ses traits. Sa t\'eate \'e9tait envelopp\'e9e d'un mouchoir de soie rouge\~
+; deux rangs de perles ornaient les attaches pendantes de son turban\~; quelques m\'e8ches de cheveux cr\'e9pus tombaient sur son cou d\'e9charn\'e9\~; pr\'e8s d'elle \'e9tait couch\'e9
+ un petit enfant qui serrait convulsivement sa mamelle, qu'il avait tordue \'e0 force d'y chercher du lait. Il ne criait ni ne pleurait plus\~; ce n'\'e9tait qu'au mouvement intermittent de son ventre qu'
+on reconnaissait qu'il n'avait pas encore rendu le dernier soupir. Au tournant d'une rue, ils furent arr\'eat\'e9s par une sorte de fou furieux qui, voyant le pr\'e9cieux fardeau que portait Andry, s'\'e9lan\'e7a sur lui comme un tigre, en criant\~:
+
+\par
+\par \endash Du pain\~! du pain\~!
+\par
+\par Mais ses forces n'\'e9taient pas \'e9gales \'e0 sa rage\~; Andry le repoussa, et il roula par terre. Mais, \'e9mu de compassion, le jeune Cosaque lui jeta un pain, que l'autre saisit et se mit \'e0 d\'e9vorer avec voracit\'e9, et, sur la place m\'ea
+me, cet homme expira dans d'horribles convulsions. Presque \'e0 chaque pas ils rencontraient des victimes de la faim. \'c0 la porte d'une maison \'e9tait assise une vieille femme, et l'on ne pouvait dire si elle \'e9
+tait morte ou vivante, se tenant immobile, la t\'eate pench\'e9e sur sa poitrine. Du toi
+t de la maison voisine pendait au bout d'une corde le cadavre long et maigre d'un homme qui, n'ayant pu supporter jusqu'au bout ses souffrances, y avait mis fin par le suicide. \'c0 la vue de toutes ces horreurs, Andry ne put s'emp\'eacher de demander
+\'e0 la Tatare\~:
+\par
+\par \endash Est-il donc possible qu'en un si court espace de temps, tous ces gens n'aient plus rien trouv\'e9 pour soutenir leur vie\~! En de telles extr\'e9mit\'e9s, l'homme peut se nourrir des substances que la loi d\'e9fend.
+\par
+\par \endash On a tout mang\'e9, r\'e9pondit la Tatare, toutes les b\'eates\~; on ne trouverait plus un cheval, plus un chien, plus une souris dans la ville enti\'e8re. Nous n'avons jamais rassembl\'e9 de provisions\~; l'on amenait tout de la campagne.
+\par
+\par \endash Mais, en mourant d'une mort si cruelle, comment pouvez-vous penser encore \'e0 d\'e9fendre la ville\~?
+\par
+\par \endash Peut-\'eatre que le }{\i va\'efvode}{ l'aurait rendue\~; mais, hier matin le }{\i polkovnik}{, qui se trouve \'e0 Boujany, a envoy\'e9 un faucon porteur d'un billet o\'f9 il disait qu'on se d\'e9fendit encore, qu'il s'avan\'e7ait pour faire l
+ever le si\'e8ge, et qu'il n'attendait plus que l'arriv\'e9e d'un autre }{\i polk}{ afin d'agir ensemble\~; maintenant nous attendons leur secours \'e0 toute minute. Mais nous voici devant la maison.\~\'bb
+\par
+\par Andry avait d\'e9j\'e0 vu de loin une maison qui ne ressemblait pas aux autres, et qui paraissait avoir \'e9t\'e9 construite par un architecte italien. Elle \'e9tait en briques, et \'e0 deux \'e9tages. Les fen\'eatres du rez-de-chauss\'e9
+e s'encadraient dans des ornements de pierre tr\'e8s en relief\~; l\rquote \'e9tage sup\'e9rieur se composait de petits arceaux formant galerie\~
+; entre les piliers et aux encoignures, se voyaient des grilles en fer portant les armoiries de la famille. Un large escalier en briques peintes descendait jusqu'\'e0 la place. Sur les derni\'e8res marches \'e9taient assis deux gardes qui soutenaient d'
+une main leurs hallebardes, de l'autre leurs t\'eates, et ressemblaient plus \'e0 des statues qu'\'e0 des \'eatres vivants. Ils ne firent nulle attention \'e0 ceux qui montaient l'escalier, au haut duquel Andry et son guide trouv\'e8
+rent un chevalier couvert d'une riche armure, tenant en main un livre de pri\'e8res. Il souleva lentement ses paupi\'e8res alourdies\~; mais la Tatare lui dit un mot, et il les laissa retomber sur les pages de son livre. Ils entr\'e8
+rent dans une salle assez spacieuse qui semblait servir aux r\'e9ceptions. Elle \'e9tait remplie de soldats, d'\'e9chansons, de chasseurs, de valets, de toute la domesticit\'e9 que chaque seigneur polonais croyait n\'e9cessaire \'e0
+ son rang. Tous se tenaient assis et silencieux. On sentait la fum\'e9e d'un cierge qui venait de s'\'e9teindre, et deux autres br\'fblaient encore sur d'immenses chandeliers de la grandeur d'un homme, bien que le jour \'e9clair\'e2
+t depuis longtemps la large fen\'eatre \'e0 grillage. Andry allait s'avancer vers une grande porte en ch\'eane, orn\'e9e d'armoiries et de ciselures\~; mais la Tatare l'arr\'eata, et lui montra une petite porte d\'e9coup\'e9e dans le mur de c\'f4t\'e9
+. Ils entr\'e8rent dans un corridor, puis dans une chambre qu'Andry examina avec attention. Le mince rayon du jour, qui s'introduisait par une fente des contrevents, posait une raie lumineuse sur un rideau d'\'e9toffe rouge, sur une corniche dor\'e9
+e, sur un cadre de tableau. La Tatare dit \'e0 Andry de rester l\'e0\~; puis elle ouvrit la porte d'une autre chambre o\'f9 brillait de la lumi\'e8re. Il entendit le faible chuchotement d'une voix qui le fit tressaillir. Au moment o\'f9 la porte s'\'e9
+tait ouverte, il avait aper\'e7u la svelte figure d'une jeune femme. La Tatare revint bient\'f4t, et lui dit d'entrer. Il passa le seuil, et la porte se reforma derri\'e8re lui. Deux cierges \'e9taient allum\'e9s dans la chambre, ainsi qu'une
+ lampe devant une sainte image, sous laquelle, suivant l'usage catholique, se trouvait un prie-Dieu. Mais ce n'\'e9tait point l\'e0 ce que cherchaient ses regards. Il tourna la t\'eate d'un autre c\'f4t\'e9, et vit une femme qui semblait s'\'eatre arr\'ea
+t\'e9e au milieu d'un mouvement rapide. Elle s'\'e9lan\'e7ait vers lui, mais se tenait immobile. Lui-m\'eame resta clou\'e9 sur sa place. Ce n'\'e9tait pas la personne qu'il croyait revoir, celle qu'il avait connue. Elle \'e9
+tait devenue bien plus belle. Nagu\'e8re, il y avait en elle quelque chose d'incomplet, d'inachev\'e9\~: maintenant, elle ressemblait \'e0 la cr\'e9ation d'un artiste qui vient de lui donner la derni\'e8re main\~; nagu\'e8re c'\'e9
+tait une jeune fille espi\'e8gle, maintenant c'\'e9tait une femme accomplie, et dans toute la splendeur de sa beaut\'e9. Ses yeux lev\'e9s n'exprimaient plus une simple \'e9bauche du sentiment, mais le sentiment complet. N'ayant pas eu le temps de s\'e9
+cher, ses larmes r\'e9pandaient sur son regard un vernis brillant. Son cou, ses \'e9paules et sa gorge avaient atteint les vraies limites de la beaut\'e9 d\'e9velopp\'e9e. Une partie de ses \'e9paisses tresses de cheveux \'e9taient retenues sur la t\'ea
+te par un peigne\~; les autres tombaient en longues ondulations sur ses \'e9paules et ses bras. Non seulement sa grande p\'e2leur n'alt\'e9rait pas sa beaut\'e9, mais elle lui donnait au contraire un charme irr\'e9
+sistible. Andry ressentait comme une terreur religieuse\~; il continuait \'e0 se tenir immobile. Elle aussi restait frapp\'e9e \'e0 l'aspect du jeune Cosaque qui se montrait avec les avantages de sa m\'e2le jeunesse. La fermet\'e9 brillait dans
+ ses yeux couverts d'un sourcil de velours\~; la sant\'e9 et la fra\'eecheur sur ses joues h\'e2l\'e9es. Sa moustache noire luisait comme la soie.
+\par
+\par \endash Je n'ai pas la force de te rendre gr\'e2ce, g\'e9n\'e9reux chevalier, dit-elle d'une voix tremblante. Dieu seul peut te r\'e9compenser\'85
+\par
+\par Elle baissa les yeux, que couvrirent des blanches paupi\'e8res, garnies de longs cils sombres. Toute sa t\'eate se pencha, et une l\'e9g\'e8re rougeur colora le bas de son visage. Andry ne savait que lui r\'e9
+pondre. Il aurait bien voulu lui exprimer tout ce que ressentait son \'e2me, et l'exprimer avec autant de feu qu'il le sentait, mais il ne put y parvenir. Sa bouche semblait ferm\'e9e par une puissance inconnue\~; le son manquait \'e0
+ sa voix. Il reconnut que ce n'\'e9tait pas \'e0 lui, \'e9lev\'e9 au s\'e9minaire, et menant depuis une vie guerri\'e8re et nomade, qu'il appartenait de r\'e9pondre, et il s'indigna contre sa nature de Cosaque.
+\par
+\par \'c0 ce moment, la Tatare entra dans la chambre. Elle avait eu d\'e9j\'e0 le temps de couper en morceaux le pain qu'avait apport\'e9 Andry, et elle le pr\'e9senta \'e0 sa ma\'eetresse sur\~
+un plateau d'or. La jeune femme la regarda, puis regarda le pain, puis arr\'eata enfin ses yeux sur Andry. Ce regard, \'e9mu et reconnaissant, o\'f9 se lisait l'impuissance de s'exprimer avec la langue, fut mieux compris d'Andry que ne l'eussent \'e9t\'e9
+ de longs discours. Son \'e2me se sentit l\'e9g\'e8re\~; il lui sembla qu'on l'avait d\'e9li\'e9e. Il allait parler, quand tout \'e0 coup la jeune femme se tourna vers sa suivante, et lui dit avec inqui\'e9tude\~:
+\par
+\par \endash Et ma m\'e8re\~? lui as-tu port\'e9 du pain\~?
+\par
+\par \endash Elle dort.
+\par
+\par \endash Et \'e0 mon p\'e8re\~?
+\par
+\par \endash Je lui en ai port\'e9. Il a dit qu'il viendrait lui m\'eame remercier le chevalier.
+\par
+\par Rassur\'e9e, elle prit le pain et le porta \'e0 ses l\'e8vres. Andry la regardait avec une joie inexprimable rompre ce pain et le manger avidement, quand tout \'e0 coup il se rappela ce fou furieux qu'il avait vu mourir pour avoir d\'e9vor\'e9
+ un morceau de pain. Il p\'e2lit et, la saisissant par le bras\~:
+\par
+\par \endash Assez, lui dit-il, ne mange pas davantage. Il y a si longtemps que tu n'as pris de nourriture que le pain te ferait mal.
+\par
+\par Elle laissa aussit\'f4t retomber son bras, et, d\'e9posant le pain sur le plateau, elle regarda Andry comme e\'fbt fait un enfant docile.
+\par
+\par \endash \'d4 ma reine\~! s'\'e9cria Andry avec transport, ordonne ce que tu voudras. Demande-moi la chose la plus impossible qu'il y ait au monde\~; je courrai t\rquote ob\'e9ir. Dis-moi de faire ce que ne ferait nul homme, je le ferai\~
+; je me perdrai pour toi. Ce me serait si doux, je le jure par la Sainte Croix, que je ne saurais te dire combien ce me serait doux. J'ai trois villages\~; la moiti\'e9 des troupeaux de chevaux de mon p\'e8re m'appartient\~; tout ce que ma m\'e8
+re lui a donn\'e9 en dot, et tout ce qu'elle lui cache, tout cela est \'e0 moi. Personne de nos Cosaques n'a des armes pareilles aux miennes. Pour la seule poign\'e9e de mon sabre, on me donne un grand troupeau de chevaux et trois mille moutons\~! Eh bien
+\~! j'abandonnerai tout cela, je le br\'fblerai, j'en jetterai la cendre au vent, si tu me dis une seule parole, si tu fais un seul mouvement de ton sourcil noir\~! Peut-\'eatre tout ce que je dis n'est que folies et sottises\~
+; je sais bien qu'il ne m'appartient pas, \'e0 moi qui ai pass\'e9 ma vie dans la }{\i setch}{, de parler comme on parle l\'e0 o\'f9 se trouvent les rois, les princes, et les plus nobles parmi les chevaliers. Je vois bien que tu es une autre cr\'e9
+ature de Dieu que nous autres, et que les autres femmes et filles des seigneurs restent loin derri\'e8re toi.
+\par
+\par Avec une surprise croissante, sans perdre un mot, et toute \'e0 son attention, la jeune fille \'e9coutait ces discours pleins de franchise et de chaleur, o\'f9 se montrait une \'e2me
+ jeune et forte. Elle pencha son beau visage en avant, ouvrit la bouche et voulut parler\~; mais elle se retint brusquement, en songeant que ce jeune chevalier tenait \'e0 un autre parti, et que son p\'e8re, ses fr\'e8
+res, ses compatriotes, restaient des ennemis farouches\~; en songeant que les terribles Zaporogues tenaient la ville bloqu\'e9e de tous c\'f4t\'e9s, vouant les habitants \'e0 une mort certaine. Ses yeux se remplirent de larmes. Elle prit un mouchoir brod
+\'e9 en soie et, s'en couvrant le visage pour lui cacher sa douleur, elle s'assit sur un si\'e8ge o\'f9 elle resta longtemps immobile, la t\'eate renvers\'e9e, et mordant sa l\'e8vre inf\'e9rieure de ses dents d'ivoire, comme si elle e\'fb
+t ressenti la piq\'fbre d'une b\'eate venimeuse.
+\par
+\par \endash Dis-moi une seule parole, reprit Andry, la prenant par sa main douce comme la soie.
+\par
+\par Mais elle se taisait, sans se d\'e9couvrir le visage, et restait immobile.
+\par
+\par \endash Pourquoi cette tristesse, dis-moi\~? pourquoi tant de tristesse\~?
+\par
+\par Elle \'f4ta son mouchoir de ses yeux, \'e9carta les cheveux qui lui couvraient le visage, et laissa \'e9chapper ses plaintes d'une voix affaiblie, qui ressemblait au triste et l\'e9ger bruissement des joncs qu'agite le vent du soir\~:
+\par
+\par \endash Ne suis-je pas digne d'une \'e9ternelle piti\'e9\~? La m\'e8re qui m'a mise au monde n'est-elle pas malheureuse\~? Mon sort n'est-il pas bien amer\~? \'d4 mon destin, n'es-tu pas mon bourreau\~? Tu as conduit \'e0
+ mes pieds les plus dignes gentilshommes, les plus riches seigneurs, des comtes et des barons \'e9trangers, et toute la fleur de notre noblesse. Chacun d'eux aurait consid\'e9r\'e9 mon amour comme la plus grande des f\'e9licit\'e9s. Je n'aurais eu qu'\'e0
+ faire un choix, et le plus beau, le plus noble serait devenu mon \'e9poux. Pour aucun d'eux, \'f4 mon cruel destin, tu n'as fait parler mon c\'9cur\~; mais tu l'as fait parler, ce faible c\'9cur, pour un \'e9tranger, pour un ennemi, sans \'e9
+gard aux meilleurs chevaliers de ma patrie. Pourquoi, pour quel p\'e9ch\'e9, pour quel crime, m\rquote as-tu pers\'e9cut\'e9e impitoyablement, \'f4 sainte m\'e8re de Dieu\~
+? Mes jours se passaient dans l'abondance et la richesse. Les mets les plus recherch\'e9s, les vins les plus pr\'e9cieux faisaient mon habituelle nourriture. Et pourquoi\~
+? pour me faire mourir enfin d'une mort horrible, comme ne meurt aucun mendiant dans le royaume\~! et c'est peu que je sois condamn\'e9e \'e0 un sort si cruel\~; c'est peu que je sois oblig\'e9e de voir, avant ma propre fin, mon p\'e8re et ma m\'e8
+re expirer dans d'affreuses souffrances, eux pour qui j'aurais cent fois donn\'e9 ma vie. C'est peu que tout cela. Il faut, avant ma mort, que je le revoie et que je l'entende\~; il faut que ses paroles me d\'e9chirent le c\'9c
+ur, que mon sort redouble d'amertume, qu'il me soit encore plus p\'e9nible d'abandonner ma jeune vie, que ma mort devienne plus \'e9pouvantable, et qu'en mourant je vous fasse encore plus de reproches, \'e0 toi, mon destin cruel, et \'e0 toi (pardonne mo
+n p\'e9ch\'e9), \'f4 sainte m\'e8re de Dieu.
+\par
+\par Quand elle se tut, une expression de douleur et d'abattement se peignit sur son visage, sur son front tristement pench\'e9 et sur ses joues sillonn\'e9es de larmes.
+\par
+\par \endash Non, il ne sera pas dit, s'\'e9cria Andry, que la plus belle et la meilleure des femmes ait \'e0 subir un sort si lamentable, quand elle est n\'e9e pour que tout ce qu'il y a de plus \'e9lev\'e9
+ au monde s'incline devant elle comme devant une sainte image. Non tu ne mourras pas, je le jure par ma naissance et par tout ce qui m'est cher, tu ne mourras pas\~
+! Mais si rien ne peut conjurer ton malheureux sort, si rien ne peut te sauver, ni la force, ni la bravoure, ni la pri\'e8re, nous mourrons ensemble, et je mourrai avant toi, devant toi, et ce n'est que mort qu'on pourra me s\'e9parer de toi.
+\par
+\par \endash Ne t'abuse pas, chevalier, et ne m'abuse pas moi-m\'eame, lui r\'e9pondit-elle en secouant lentement la t\'eate. Je ne sais que trop bien qu'il ne t'est pas possible de m'aimer\~; je connais ton devoir. Tu as un p\'e8
+re, des amis, une patrie qui t'appellent, et nous sommes tes ennemis.
+\par
+\par \endash Eh\~! que me font mes amis, ma patrie, mon p\'e8re\~? reprit Andry, en relevant fi\'e8rement le front et redressant sa taille droite et svelte comme un jonc du Dniepr. Si tu crois cela, voil\'e0 ce que je vais te dire\~: je n'ai personne
+, personne, personne, r\'e9p\'e9ta-t-il obstin\'e9ment, en faisant ce geste par lequel un Cosaque exprime un parti pris et une volont\'e9 irr\'e9vocable. Qui m'a dit que l'Ukraine est ma patrie\~? Qui me l'a donn\'e9e pour patrie\~
+? La patrie est ce que notre \'e2me d\'e9sire, r\'e9v\'e8re, ce qui nous est plus cher que tout. Ma patrie, c'est toi, Et cette patrie-l\'e0, je ne l'abandonnerai plus tant que je serai vivant, je la porterai dans mon c\'9cur. Qu'on vienne l'en arracher\~
+!
+\par
+\par Immobile un instant, elle le regarda droit aux yeux, et soudain, avec toute l'imp\'e9tuosit\'e9 dont est capable une femme qui ne vit que par les \'e9lans du c\'9cur, elle se jeta \'e0 son cou, le serra dans ses bras, et se mit \'e0
+ sangloter. Dans ce moment la rue retentit de cris confus, de trompettes et de tambours. Mais Andry ne les entendait pas\~; il ne sentait rien autre chose que la ti\'e8
+de respiration de la jeune fille qui lui caressait la joue, que ses larmes qui lui baignaient le visage, que ses longs cheveux qui lui enveloppaient la t\'eate d'un r\'e9seau soyeux et odorant.
+\par
+\par Tout \'e0 coup la Tatare entra dans la chambre en jetant des cris de joie.
+\par
+\par \endash Nous sommes sauv\'e9s, disait-elle toute hors d'elle-m\'eame\~; les n\'f4tres sont entr\'e9s dans la ville, amenant du pain, de la farine, et des Zaporogues prisonniers.
+\par
+\par Mais ni l'un ni l'autre ne fit attention \'e0 ce qu'elle disait. Dans le d\'e9lire de sa passion, Andry posa ses l\'e8vres sur la bouche qui effleurait sa joue, et cette bouche ne resta pas sans r\'e9ponse.
+\par
+\par Et le Cosaque fut perdu, perdu pour toute la chevalerie cosaque. Il ne verra plus ni la }{\i setch}{, ni les villages de ses p\'e8
+res, ni le temple de Dieu. Et l'Ukraine non plus ne reverra pas l'un des plus braves de ses enfants. Le vieux Tarass s'arrachera une poign\'e9e de ses cheveux gris, et il maudira le jour et l'heure o\'f9 il a, pour sa propre honte, donn\'e9 naissance \'e0
+ un tel fils\~!
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743352}CHAPITRE VII{\*\bkmkend _Toc97743352}
+\par }\pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Le }{\i tabor}{ des Zaporogues \'e9tait rempli de bruit et de mouvement. D'abord personne ne pouvait exactement expliquer comment un d\'e9
+tachement de troupes royales avait p\'e9n\'e9tr\'e9 dans la ville. Ce fut plus tard qu'on s'aper\'e7ut que tout le }{\i kour\'e8n}{ de Per\'e9iaslav, plac\'e9 devant une des portes de la ville, \'e9tait rest\'e9 la veille ivre mort\~; il n'\'e9
+tait donc pas \'e9tonnant que la moiti\'e9 des Cosaques qui le composaient e\'fbt \'e9t\'e9 tu\'e9e et l'autre moiti\'e9 prisonni\'e8re, sans qu'ils eussent eu le temps de se reconna\'eetre. Avant que les }{\i kour\'e9ni}{ voisins, \'e9veill\'e9
+s par le bruit, eussent pu prendre les armes, le d\'e9tachement entrait d\'e9j\'e0 dans la ville, et ses derniers rangs soutenaient la fusillade contre les Zaporogues mal \'e9veill\'e9s qui se jetaient sur eux en d\'e9sordre. Le }{\i kochevo\'ef}{
+ fit rassembler l'arm\'e9e, et lorsque tous les soldats r\'e9unis en cercle, le bonnet \'e0 la main, eurent fait silence, il leur dit\~:
+\par
+\par \endash Voil\'e0 donc, seigneurs fr\'e8res, ce qui est arriv\'e9 cette nuit\~; voil\'e0 jusqu'o\'f9 peut conduire l'ivresse\~; voil\'e0 l'injure que nous a faite l'ennemi\~! Il para\'eet que c'est l\'e0 votre habitude\~
+: si l'on vous double la ration, vous \'eates pr\'eats \'e0 vous so\'fbler de telle sorte que l'ennemi du nom chr\'e9tien peut non seulement vous \'f4ter vos pantalons, mais m\'eame vous \'e9ternuer au visage, sans que vous y fassiez attention.
+\par
+\par Tous les Cosaques tenaient la t\'eate basse, sentant bien qu'ils \'e9taient coupables. Le seul }{\i ataman}{ du }{\i kour\'e8n}{ de N\'e9sama\'efko}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright
+\f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Mot compos\'e9 de }{\i nesama\'ef}{, \'ab\~ne me touche pas\~\'bb.}}}{, Koukoubenko, \'e9leva la voix.
+\par
+\par \endash Arr\'eate, p\'e8re, lui dit-il\~; quoiqu'il ne soit pas \'e9crit dans la loi qu'on puisse faire quelque observation quand le }{\i kochevo\'ef}{ parle devant toute l'arm\'e9e, cependant, l'affaire ne s'\'e9tant point pass\'e9
+e comme tu l'as dit, il faut parler. Tes reproches ne sont pas compl\'e8tement justes. Les Cosaques eussent \'e9t\'e9 fautifs et dignes de la mort s'ils s'\'e9taient enivr\'e9s pendant la marche, la bataille, ou un travail important et difficile\~
+; mais nous \'e9tions l\'e0 sans rien faire, \'e0 nous ennuyer devant cette ville. Il n'y avait ni car\'eame, ni aucune abstinence ordonn\'e9e par l'\'c9glise. Comment veux-tu donc que l'homme ne boive pas quand il n'a rien \'e0 faire\~
+? il n'y a point de p\'e9ch\'e9 \'e0 cela. Mais nous allons leur montrer maintenant ce que c'est que d'attaquer des gens inoffensifs. Nous les avons bien battus auparavant nous allons maintenant les battre de mani\'e8
+re qu'ils n'emportent pas leurs talons \'e0 la maison.
+\par
+\par Le discours du }{\i kourenno\'ef}{ plut aux Cosaques. Ils relev\'e8rent leurs t\'eates baiss\'e9es, et beaucoup d'entre eux firent un signe de satisfaction, en disant\~:
+\par
+\par \endash Koukoubenko a bien parl\'e9.
+\par
+\par Et Tarass Boulba, qui se tenait non loin du }{\i koch\'e9vo\'ef}{, ajouta\~:
+\par
+\par \endash Il para\'eet, }{\i koch\'e9vo\'ef}{, que Koukoubenko a dit la v\'e9rit\'e9. Que r\'e9pondras-tu \'e0 cela\~?
+\par
+\par \endash Ce que je r\'e9pondrai\~? je r\'e9pondrai\~: Heureux le p\'e8re qui a donn\'e9 naissance \'e0 un pareil fils\~! Il n'y a pas une grande sagesse \'e0 dire un mot de reproche\~; mais il y a une grande sagesse \'e0
+ dire un mot qui, sans se moquer du malheur de l'homme, le ranime, lui rende du courage, comme les \'e9perons rendent du courage \'e0 un cheval que l'abreuvoir a rafra\'eechi. Je voulais moi-m\'eame vous dire ensuite une parole consolante\~
+; mais Koukoubenko m'a pr\'e9venu.
+\par
+\par \endash Le }{\i koch\'e9vo\'ef}{ a bien parl\'e9\~! s'\'e9cria-t-on dans les rangs des Zaporogues.
+\par
+\par \endash C'est une bonne parole, disaient les autres.
+\par
+\par Et m\'eame les plus vieux, qui se tenaient l\'e0 comme des pigeons gris, firent avec leurs moustaches une grimace de satisfaction, et dirent\~:
+\par
+\par \endash Oui, c'est une parole bien dite.
+\par
+\par \endash Maintenant, \'e9coutez-moi, seigneurs, continua le }{\i koch\'e9vo\'ef}{. Prendre une forteresse, en escalader les murs, ou bien y percer des trous \'e0 la mani\'e8re des rats, comme font les ma\'eetres allemands (qu'ils voient le diable en songe
+\~!), c'est ind\'e9cent et nullement l'affaire des Cosaques. Je ne crois pas que l'ennemi soit entr\'e9 dans la ville avec de grandes provisions. Il ne menait pus avec lui beaucoup de chariots. Les habitants de la ville sont affam\'e9
+s, ce qui veut dire qu'ils mangeront tout d'une fois\~; et quant au foin pour les chevaux, ma foi, je ne sais gu\'e8re o\'f9 ils en trouveront, \'e0 moins que quelqu'un de leurs saints ne leur en jette du haut du ciel\'85
+ Mais ceci, il n'y a que Dieu qui le sache, car leurs pr\'eatres ne sont forts qu'en paroles. Pour cette raison ou pour une autre, ils finiront par sortir de la ville. Qu'on se divise donc en trois corps, et qu'on les place devant les trois portes cinq }{
+\i kour\'e9ni}{ devant la principale, et trois }{\i kour\'e9ni}{ devant chacune des deux autres. Que le }{\i kour\'e8n}{ de Diadniv et celui de Korsoun se mettent en embuscade\~: le }{\i polkovnik}{ Tarass Boulba, avec tout son }{\i polk}{
+, aussi en embuscade. Les }{\i kour\'e9ni}{ de Titareff et de Tounnocheff, en r\'e9serve du c\'f4t\'e9 droit\~; ceux de Tcherbinoff et de St\'e9blikiv, du c\'f4t\'e9 gauche. Et vous, sortez des rangs, jeunes gens qui vous sentez les dents aigu\'eb
+s pour insulter, pour exciter l'ennemi. Le Polonais n'a pas de cervelle\~; il ne sait pas supporter les injures, et peut-\'eatre qu'aujourd'hui m\'eame ils passeront les portes. Que chaque }{\i ataman}{ fasse la revue de son }{\i kour\'e8n}{
+, et, s'il ne le trouve pas au complet, qu'il prenne du monde dans les d\'e9bris de celui de P\'e9riaslav. Visitez bien toutes choses\~; qu'on donne \'e0 chaque Cosaque un verre de vin pour le d\'e9
+griser, et un pain. Mais je crois qu'ils sont assez rassasi\'e9s de ce qu'ils ont mang\'e9 hier, car, en v\'e9rit\'e9, ils ont tellement b\'e2fr\'e9 toute la nuit, que, si je m'\'e9tonne d'une chose, c'est qu'ils ne soient pas tous crev\'e9
+s. Et voici encore un ordre que je donne\~: Si quelque cabaretier juif s'avise de vendre un seul verre de vin \'e0 un seul Cosaque, je lui ferai clouer au front une oreille de cochon, et je le ferai pendre la t\'eate en bas. \'c0 l'\'9cuvre, fr\'e8res\~!
+\'e0 l'\'9cuvre\~!
+\par
+\par C'est ainsi que le }{\i koch\'e9vo\'ef}{ distribua ses ordres. Tous le salu\'e8rent en se courbant jusqu'\'e0 la ceinture, et, prenant la route de leurs chariots, ils ne remirent leurs bonnets qu'arriv\'e9s \'e0 une grande distance. Tous commenc\'e8rent
+\'e0 s'\'e9quiper, \'e0 essayer leurs lances et leurs sabres, \'e0 remplir de poudre leurs poudri\'e8res, \'e0 pr\'e9parer leurs chariots et \'e0 choisir leurs montures.
+\par
+\par En rejoignant son campement, Tarass se mit \'e0 penser, sans le deviner toutefois, \'e0 ce qu'\'e9tait devenu Andry. L'avait-on pris et garrott\'e9, pendant son sommeil, avec les autres\~? Mais non, Andry n'est pas homme \'e0
+ se rendre vivant. On ne l'avait pas non plus trouv\'e9 parmi les morts. Tout pensif, Tarass cheminait devant son }{\i polk}{, sans entendre que quelqu'un l'appelait depuis longtemps par son nom.
+\par
+\par \endash Qui me demande\~? dit-il enfin en sortant de sa r\'eaverie.
+\par
+\par Le juif Yankel \'e9tait devant lui.
+\par
+\par \endash Seigneur }{\i polkovnik}{, seigneur }{\i polkovnik}{, disait il d'une voix br\'e8ve et entrecoup\'e9e, comme s'il voulait lui faire part d'une nouvelle importante, j'ai \'e9t\'e9 dans la ville, seigneur }{\i polkovnik}{.
+\par
+\par Tarass regarda le juif d'un air \'e9bahi\~:
+\par
+\par \endash Qui diable t'a men\'e9 l\'e0\~?
+\par
+\par \endash Je vais vous le raconter, dit Yankel. D\'e8s que j'entendis du bruit au lever du soleil et que les Cosaques tir\'e8rent des coups de fusil, je pris mon caftan, et, sans le mettre, je me mis \'e0
+ courir. Ce n'est qu'en route que je passai les manches\~; car je voulais savoir moi-m\'eame la cause de ce bruit, et pourquoi les Cosaques tiraient de si bonne heure. J'arrivai aux portes de la ville au moment o\'f9
+ entrait la queue du convoi. Je regarde, et que vois-je l'officier Galandowitch. C'est un homme que je connais\~; il me doit cent ducats depuis trois ans. Et moi, je me mis \'e0 le suivre comme pour r\'e9clamer ma cr\'e9ance, et voil\'e0
+ comment je suis entr\'e9 dans la ville.
+\par
+\par \endash Eh quoi\~! tu es entr\'e9 dans la ville, et tu voulais encore lui faire payer sa dette\~? lui dit Boulba. Comment donc ne t\rquote a-t-il pas fait pendre comme un chien\~?
+\par
+\par \endash Certes, il voulait me faire pendre, r\'e9pondit le juif\~; ses gens m'avaient d\'e9j\'e0 pass\'e9 la corde au cou. Mais je me mis \'e0 supplier le seigneur\~; je lui dis que j'attendrais le payement de ma cr\'e9
+ance aussi longtemps qu'il le voudrait, et je promis de lui pr\'eater encore de l'argent, s'il voulait m'aider \'e0 me faire rendre ce que me doivent d'autres chevaliers\~; car, \'e0
+ dire vrai, le seigneur officier n'a pas un ducat dans la poche, tout comme s'il \'e9tait Cosaque, quoiqu'il ait des villages, des maisons, quatre ch\'e2teaux et des steppes qui s'\'e9tendent jusqu'\'e0
+ Chklov. Et maintenant, si les juifs de Breslav ne l'eussent pas \'e9quip\'e9, il n'aurait pas pu aller \'e0 la guerre. C'est aussi pour cela qu'il n'a point paru \'e0 la di\'e8te.
+\par
+\par \endash Qu'as-tu donc fait dans la ville\~? as-tu vu les n\'f4tres\~?
+\par
+\par \endash Comment donc\~! il y en a beaucoup des n\'f4tres\~: Itska, Rakhoum, Kha\'efvalkh, l'intendant\'85
+\par
+\par \endash Qu'ils p\'e9rissent tous, les chiens\~! s'\'e9cria Tarass en col\'e8re. Que viens-tu me mettre sous le nez ta maudite race de juifs\~? je te parle de nos Zaporogues.
+\par
+\par \endash Je n'ai pas vu nos Zaporogues\~; mais j'ai vu le seigneur Andry.
+\par
+\par \endash Tu as vu Andry\~? dit Boulba. Eh bien\~! quoi\~? comment\~? o\'f9 l'as-tu vu\~? dans une fosse, dans une prison, attach\'e9, encha\'een\'e9\~?
+\par
+\par \endash Qui aurait os\'e9 attacher le seigneur Andry\~? c'est \'e0 pr\'e9sent l'un des plus grands chevaliers. Je ne l'aurais presque pas reconnu. Les brassards sont en or, la ceinture est en or, il n'y a que de l'or sur lui. Il est tout \'e9
+tincelant d'or, comme quand au printemps le soleil reluit sur l'herbe. Et le }{\i va\'efvode}{ lui a donn\'e9 son meilleur cheval\~; ce cheval seul co\'fbte deux cents ducats.
+\par
+\par Boulba resta stup\'e9fait\~:
+\par
+\par \endash Pourquoi donc a-t-il mis une armure qui ne lui appartient pas\~? Parce qu'elle \'e9tait meilleure que la sienne\~; c'est pour cela qu'il l'a mise. Et maintenant il parc
+ourt les rangs, et d'autres parcourent les rangs, et il enseigne, et on l'enseigne, comme s'il \'e9tait le plus riche des seigneurs polonais.
+\par
+\par \endash Qui donc le force \'e0 faire tout cela\~?
+\par
+\par \endash Je ne dis pas qu'on l'ait forc\'e9. Est-ce que le seigneur Tarass ne sait pas qu'il est pass\'e9 dans l'autre parti par sa propre volont\'e9\~?
+\par
+\par \endash Qui a pass\'e9\~?
+\par
+\par \endash Le seigneur Andry.
+\par
+\par \endash O\'f9 a-t-il pass\'e9\~?
+\par
+\par \endash Il a pass\'e9 dans l'autre parti\~; il est maintenant des leurs.
+\par
+\par \endash Tu mens, oreille de cochon.
+\par
+\par \endash Comment est-il possible que je mente\~? Suis-je un sot, pour mentir contre ma propre t\'eate\~? Est-ce que je ne sais pas qu'on pend un juif comme un chien, s'il ose mentir devant un seigneur\~?
+\par
+\par \endash C'est-\'e0-dire que, d'apr\'e8s toi, il a vendu sa patrie et sa religion\~?
+\par
+\par \endash Je ne dis pas qu'il ait vendu quelque chose\~; je dis seulement qu'il a pass\'e9 dans l'autre parti.
+\par
+\par \endash Tu mens, juif du diable\~; une telle chose ne s'est jamais vue sur la terre chr\'e9tienne. Tu mens, chien.
+\par
+\par \endash Que l'herbe croisse sur le seuil de ma maison, si je mens. Que chacun crache sur le tombeau de mon p\'e8re, de ma m\'e8re, de mon beau-p\'e8re, de mon grand-p\'e8re et du p\'e8re de ma m\'e8re, si je mens. Si le seigneur le d\'e9
+sire, je vais lui dire pourquoi il a pass\'e9.
+\par
+\par \endash Pourquoi\~?
+\par
+\par \endash Le }{\i va\'efvode}{ a une fille qui est si belle, mon saint Dieu, si belle\'85
+\par
+\par Ici le juif essaya d'exprimer par ses gestes la beaut\'e9 de cette fille, en \'e9cartant les mains, en clignant des yeux, et en relevant le coin de la bouche comme s'il go\'fbtait quelque chose de doux.
+\par
+\par \endash Eh bien, quoi\~? Apr\'e8s\'85
+\par
+\par \endash C'est pour elle qu'il a pass\'e9 de l'autre c\'f4t\'e9. Quand un homme devient amoureux, il est comme une semelle qu'on met tremper dans l'eau pour la plier ensuite comme on veut.
+\par
+\par Boulba se mit \'e0 r\'e9fl\'e9chir profond\'e9ment. Il se rappela que l'influence d'une faible femme \'e9tait grande\~; qu'elle avait d\'e9j\'e0 perdu bien des hommes forts, et que la nature d'Andry \'e9tait fragile par ce c\'f4t\'e9
+. Il se tenait immobile, comme plant\'e9 \'e0 sa place.
+\par
+\par \endash \'c9coute, seigneur\~; je raconterai tout au seigneur, dit le juif D\'e8s que j'entendis le bruit du matin, d\'e8s que je vis qu'on entrait dans la ville, j'emportai avec moi, \'e0 tout \'e9v\'e9nement, une rang\'e9
+e de perles, car il y a des demoiselles dans la ville\~; et s'il y a des demoiselles, me dis-je \'e0 moi-m\'eame, elles ach\'e8teront mes perles, n'eussent-elles rien \'e0 manger. Et d\'e8s que les gens de l'officier polonais m'eurent l\'e2ch\'e9
+, je courus \'e0 la maison du }{\i va\'efvode}{, pour y vendre mes perles. J'appris tout d'une servante tatare\~; elle m'a dit que la noce se ferait d\'e8s qu'on aurait chass\'e9 les Zaporogues. Le seigneur Andry a promis de chasser les Zaporogues.
+\par
+\par \endash Et tu ne l'as pas tu\'e9 sur place, ce fils du diable\~? s'\'e9cria Boulba.
+\par
+\par \endash Pourquoi le tuer\~? Il a pass\'e9 volontairement. O\'f9 est la faute de l'homme\~? Il est all\'e9 l\'e0 o\'f9 il se trouvait mieux.
+\par
+\par \endash Et tu l'as vu en face\~?
+\par
+\par \endash En face, certainement. Quel superbe guerrier\~? il est plus beau que tous les autres. Que Dieu lui donne bonne sant\'e9\~! Il m'a reconnu \'e0 l'instant m\'eame, et quand je m'approchai de lui, il m'a dit\'85
+\par
+\par \endash Qu'est-ce qu'il t'a dit\~?
+\par
+\par \endash Il m'a dit\~!\'85 c'est-\'e0-dire il a commenc\'e9 par me faire un signe du doigt, et puis il m'a dit\~: \'ab\~Yankel\~!\~\'bb Et moi\~: \'ab\~Seigneur Andry\~!\~\'bb Et lui\~: \'ab\~Yankel, dis \'e0 mon p\'e8re, \'e0 mon fr\'e8
+re, aux Cosaques, aux Zaporogues, dis \'e0 tout le monde que mon p\'e8re n'est plus mon p\'e8re, que mon fr\'e8re n'est plus mon fr\'e8re, que mes camarades ne sont plus mes camarades, et que je veux me battre contre eux tous, contre eux tous.\~\'bb
+
+\par
+\par \endash Tu mens, Judas\~! s'\'e9cria Tarass hors de lui\~; tu mens, chien. Tu as crucifi\'e9 le Christ, homme maudit de Dieu. Je te tuerai, Satan. Sauve-toi, si tu ne veux pas rester mort sur le coup.
+\par
+\par En disant cela, Tarass tira son sabre. Le juif \'e9pouvant\'e9 se mit \'e0 courir de toute la rapidit\'e9 de ses s\'e8ches et longues jambes\~; et longtemps il courut, sans tourner la t\'eate, \'e0
+ travers les chariots des Cosaques, et longtemps encore dans la plaine, quoique Tarass ne l'e\'fbt pas poursuivi, r\'e9fl\'e9chissant qu'il \'e9tait indigne de lui de s'abandonner \'e0 sa col\'e8re contre un malheureux qui n'en pouvait mais.
+\par
+\par Boulba se souvint alors qu'il avait vu, la nuit pr\'e9c\'e9dente, Andry traverser le }{\i tabor}{ menant une femme avec lui. Il baissa sa t\'eate grise, et cependant il ne voulait pas croire encore qu'une action aussi inf\'e2me e\'fbt \'e9t\'e9
+ commise, et que son propre fils e\'fbt pu vendre ainsi sa religion et son \'e2me.
+\par
+\par Enfin il conduisit son }{\i polk}{ \'e0 la place qui lui \'e9tait d\'e9sign\'e9e, derri\'e8re le seul bois que les Cosaques n'eussent pas encore br\'fbl\'e9. Cependant les Zaporogues, \'e0 pied et \'e0
+ cheval se mettaient en marche dans la direction des trois portes de la ville. L'un apr\'e8s l'autre d\'e9filaient les divers }{\i kour\'e9ni}{, composant l'arm\'e9e. Il ne manquait que le seul }{\i kour\'e8n}{ de Per\'e9iaslav\~
+; les Cosaques qui le composaient avaient bu la veille tout ce qu'ils devaient boire en leur vie. Tel s'\'e9tait r\'e9veill\'e9 garrott\'e9 dans les mains des ennemis\~; tel avait pass\'e9 endormi de la vie \'e0 la mort, et leur }{\i ataman}{ lui-m\'ea
+me, Khlib, s'\'e9tait trouv\'e9 sans pantalon et sans v\'eatement sup\'e9rieur au milieu du camp polonais.
+\par
+\par On s'aper\'e7ut dans la ville du mouvement des Cosaques. Toute la population accourut sur les remparts, et un tableau anim\'e9 se pr\'e9senta aux yeux des Zaporogues. Les chevaliers polonais, plus richement v\'ea
+tus l'un que l'autre, occupaient la muraille. Leurs casques en cuivre, surmont\'e9s de plumes blanches comme celles du cygne, \'e9tincelaient au soleil\~; d'autres portaient de petits bonnets, roses ou bleus, pench\'e9
+s sur l'oreille, et des caftans aux manches flottantes, brod\'e9s d'or ou de soieries. Leurs sabres et leurs mousquets, qu'ils achetaient \'e0 grand prix, \'e9taient, comme tout leur costume, charg\'e9
+s d'ornements. Au premier rang, se tenait plein de fiert\'e9, portant un bonnet rouge et or, le colonel de la ville de Boudjak. Plus grand et plus gros que tous les autres, il \'e9tait serr\'e9 dans son riche caftan. Plus loin, pr\'e8s d'une porte lat\'e9
+rale, se tenait un autre colonel, petit homme maigre et sec. Ses petits yeux vifs lan\'e7aient des regards per\'e7ants sous leurs sourcils \'e9pais. Il se tournait avec vivacit\'e9, en d\'e9signant les postes de sa main effil\'e9
+e, et distribuant des ordres. On voyait que, malgr\'e9 sa taille ch\'e9tive, c'\'e9tait un homme de guerre. Pr\'e8s de lui se trouvait un officier long et fluet, portant d'\'e9paisses moustaches sur un visage rouge. Ce Seigneur aimait les fest
+ins et l'hydromel capiteux. Derri\'e8re eux \'e9tait group\'e9e une foule de petits gentill\'e2tres qui s'\'e9taient arm\'e9s, les uns \'e0
+ leurs propres frais, les autres aux frais de la couronne, ou avec l'aide de l'argent des juifs, auxquels ils avaient engag\'e9 tout ce que contenaient les petits castels de leurs p\'e8res. Il y avait encore une foule de ces clients parasites que les s
+\'e9nateurs menaient avec eux pour leur faire cort\'e8ge, qui, la veille, volaient du buffet ou de la table quelque coupe d'argent, et, le lendemain, montaient sur le si\'e8ge de la voiture pour servir de cochers. Enfin, il y avait l\'e0 de toutes esp\'e8
+ces de gens. Les rangs des Cosaques se tenaient silencieusement devant les murs\~; aucun d'entre eux ne portait d'or sur ses habits\~; on ne voyait briller, par-ci par-l\'e0, les m\'e9taux pr\'e9cieux que sur les poign\'e9
+es des sabres ou les crosses des mousquets. Les Cosaques n'aimaient pas \'e0 se v\'eatir richement pour la bataille\~; leurs caftans et leurs armures \'e9taient fort simples, et l'on ne voyait, dans tous les escadrons, que de longues files bigarr\'e9
+es de bonnets noirs \'e0 la pointe rouge.
+\par
+\par Deux Cosaques sortirent des rangs des Zaporogues. L'un \'e9tait tout jeune, l'autre un peu plus \'e2g\'e9\~; tous deux avaient, selon leur fa\'e7on de dire, de bonnes dents pour mordre, non seulement en p
+aroles, mais encore en action. Ils s'appelaient Okhrim Nach et Mikita Colokopitenko. D\'e9mid Popovitch les suivait, vieux Cosaque qui hantait depuis longtemps la }{\i setch}{, qui \'e9tait all\'e9
+ jusque sous les murs d'Andrinople, et qui avait souffert bien des traverses en sa vie. Une fois, en se sauvant d'un incendie, il \'e9tait revenu \'e0 la }{\i setch}{, avec la t\'eate toute goudronn\'e9e, toute noircie, et les cheveux br\'fbl\'e9
+s. Mais depuis lors, il avait eu le temps de se refaire et d'engraisser\~; sa longue touffe de cheveux entourait son oreille, et ses moustaches avaient repouss\'e9 noires et \'e9paisses. Popovitch \'e9tait renomm\'e9 pour sa langue bien affil\'e9e.
+\par
+\par \endash Toute l'arm\'e9e a des }{\i joupans}{ rouges, dit-il\~; mais je voudrais bien savoir si la valeur de l'arm\'e9e est rouge aussi}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright
+\f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Le mot russe }{\i krasno\'ef}{ veut dire rouge et beau, brillant, \'e9clatant.}}}{\~!
+\par
+\par \endash Attendez, s'\'e9cria d'en haut le gros colonel\~; je vais vous garrotter tous. Rendez, esclaves, rendez vos mousquets et vos chevaux. Avez-vous vu comme j'ai d\'e9j\'e0 garrott\'e9 les v\'f4tres\~? Qu'on am\'e8ne les prisonniers sur le parapet.
+
+\par
+\par Et l'on amena les Zaporogues garrott\'e9s. Devant eux marchait leur }{\i ataman}{ Khlib, sans pantalon et sans v\'eatement sup\'e9rieur, dans l'\'e9tat o\'f9 on l\rquote avait saisi. Et l'}{\i ataman}{ baissa la t\'eate, honteux de sa nudit\'e9
+ et de ce qu'il avait \'e9t\'e9 pris en dormant, comme un chien.
+\par
+\par \endash Ne t'afflige pas, Khlib, nous te d\'e9livrerons, lui criaient d'en bas les Cosaques.
+\par
+\par \endash Ne t'afflige pas, ami, ajouta l'}{\i ataman}{ Borodaty, ce n'est pas ta faute si l'on t'a pris tout nu\~; cela peut arriver \'e0 chacun. Mais honte \'e0 eux, qui t'exposent ignominieusement sans avoir, par d\'e9cence, couvert ta nudit\'e9.
+\par
+\par \endash Il para\'eet que vous n'\'eates braves que quand vous avez affaire \'e0 des gens endormis, dit Golokopitenko, en regardant le parapet.
+\par
+\par \endash Attendez, attendez, nous vous couperons vos touffes de cheveux, lui r\'e9pondit-on d'en haut.
+\par
+\par \endash Je voudrais bien voir comment ils nous couperaient nos touffes, disait Popovitch en tournant devant eux sur son cheval.
+\par
+\par Et puis il ajouta, en regardant les siens\~:
+\par
+\par \endash Mais peut-\'eatre que les Polonais disent la v\'e9rit\'e9\~; si ce gros-l\'e0 les am\'e8ne, ils seront bien d\'e9fendus.
+\par
+\par \endash Pourquoi crois-tu qu'ils seront bien d\'e9fendus\~? r\'e9pliqu\'e8rent les cosaques, s\'fbrs d'avance que Popovitch allait l\'e2cher un bon mot.
+\par
+\par \endash Parce que toute l'arm\'e9e peut se cacher derri\'e8re lui, et qu'il serait fort difficile d'attraper quelqu'un avec la lance par del\'e0 son ventre.
+\par
+\par Tous les Cosaques se mirent \'e0 rire et, longtemps apr\'e8s, beaucoup d'entre eux secouaient encore la t\'eate en r\'e9p\'e9tant\~:
+\par
+\par \endash Ce diable de Popovitch\~! s'il s'avise de d\'e9cocher un mot \'e0 quelqu'un, alors\'85
+\par
+\par Et les Cosaques n'achev\'e8rent pas de dire ce qu'ils entendaient par alors\'85
+\par
+\par \endash Reculez, reculez\~! s'\'e9cria le }{\i kochevo\'ef}{.
+\par
+\par Car les Polonais semblaient ne pas vouloir supporter une pareille bravade, et le colonel avait fait un signe de la main. En effet, \'e0 peine les Cosaques s'\'e9taient-ils retir\'e9s, qu'une d\'e9
+charge de mousqueterie retentit sur le haut du parapet. Un grand mouvement se fit dans la ville\~; le vieux }{\i va\'efvode}{ apparut lui-m\'eame, mont\'e9 sur son cheval. Les portes s\rquote ouvrirent, et l'arm\'e9e polonaise en sortit. \'c0
+ l'avant-garde marchaient les hussards}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Mot pris aux Hongrois pour d\'e9signer la cavalerie l\'e9g\'e8
+re. En langue madgyare il signifie vingti\'e8me, parce que, dans les guerres contre les Turcs, chaque village devait fournir, sur vingt hommes, un homme \'e9quip\'e9.}}}{, bien align\'e9
+s, puis les cuirassiers avec des lances, tous portant des casques en cuivre. Derri\'e8re eux chevauchaient les plus riches gentilshommes, habill\'e9s chacun selon son caprice. Ils ne voulaient pas se m\'ealer \'e0
+ la foule des soldats, et celui d'entre eux qui n'avait pas de commandement s'avan\'e7ait seul \'e0 la t\'eate de ses gens. Puis venaient d'autres rangs, puis l'officier fluet, puis d'autres rangs encore, puis le gros colonel, et le dernier qui quitta la
+ville fut le colonel sec et maigre.
+\par
+\par \endash Emp\'eachez-les, emp\'eachez-les d'aligner leurs rangs, criait le }{\i koch\'e9vo\'ef}{. Que tous les }{\i kour\'e9ni}{ attaquent \'e0 la fois. Abandonnez les autres portes. Que le }{\i kour\'e8n}{ de Titareff attaque par son c\'f4t\'e9 et le }{
+\i kour\'e8n}{ de Diadkoff par le sien. Koukoubenko et Palivoda, tombez sur eux par derri\'e8re. Divisez-les, confondez-les.
+\par
+\par Et les Cosaques attaqu\'e8rent de tous les c\'f4t\'e9s. Ils rompirent les rangs polonais, les m\'eal\'e8rent et se m\'eal\'e8rent avec eux, sans leur donner le temps de tirer un coup de
+ mousquet. On ne faisait usage que des sabres et des lances. Dans cette m\'eal\'e9e g\'e9n\'e9rale, chacun eut l'occasion de se montrer. D\'e9mid Popovitch tua trois fantassins et culbuta deux gentilshommes \'e0 bas de leurs chevaux, en disant\~:
+\par
+\par \endash Voil\'e0 de bons chevaux\~; il y a longtemps que j'en d\'e9sirais de pareils.
+\par
+\par Et il les chassa devant lui dans la plaine, criant aux autres Cosaques de les attraper\~; puis il retourna dans la m\'eal\'e9e, attaqua les seigneurs qu'il avait d\'e9mont\'e9s, tua l'un d'eux, jeta son }{\i arank}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote
+\pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Nom tatar d'une longue corde termin\'e9e par un n\'9cud coulant.}}}{ au cou de l'autre, et le tra\'eena \'e0 travers la campagne, apr\'e8
+s lui avoir pris son sabre \'e0 la riche poign\'e9e et sa bourse pleine de ducats. Kobita, bon Cosaque encore jeune, en vint aux mains avec un des plus braves de l'arm\'e9e polonaise, et ils combattirent longtemps corps \'e0
+ corps. Le Cosaque finit par triompher\~; il frappa le Polonais dans la poitrine avec un couteau turc\~; mais ce fut en vain pour son salut\~; une balle encore chaude l'atteignit \'e0 la tempe. Le plus noble des seigneurs polonais l'avait ainsi tu\'e9
+, le plus beau des chevaliers et d'ancienne extraction princi\'e8re\~; celui-ci se portait partout, sur son vigoureux cheval bai clair, et s'\'e9tait d\'e9j\'e0 signal\'e9 par maintes prouesses. Il avait sabr\'e9 deux Zaporogues, renvers\'e9
+ un bon Cosaque, F\'e9dor Korj, et l'avait perc\'e9 de sa lance apr\'e8s avoir abattu son cheval d'un coup de pistolet. Il venait encore de tuer Kobita.
+\par
+\par \endash C'est avec celui-l\'e0 que je voudrais essayer mes forces, s'\'e9cria l'}{\i ataman}{ du }{\i kour\'e8n}{ de N\'e9sama\'efko, Koukoubenko.
+\par
+\par Il donna de l'\'e9peron \'e0 son cheval et s'\'e9lan\'e7a sur le Polonais, en criant d'une voix si forte que tous ceux qui se trouvaient proche tressaillirent involontairement. Le Polonais eut l'intention de tourner son cheval pour faire face \'e0 ce no
+uvel ennemi\~; mais l'animal ne lui ob\'e9it point. \'c9pouvant\'e9 par ce terrible cri, il avait fait un bond de c\'f4t\'e9, et Koukoubenko put frapper, d'une balle dans le dos, le Polonais qui tomba de son cheval. M\'ea
+me alors, le Polonais ne se rendit pas\~; il t\'e2cha encore de percer l'ennemi, mais sa main affaiblie laissa retomber son sabre. Koukoubenko prit \'e0 deux mains sa lourde \'e9p\'e9e, lui en enfon\'e7a la pointe entre ses l\'e8vres p\'e2lies. L'\'e9p
+\'e9e lui brisa les dents, lui coupa la langue, lui traversa les vert\'e8bres du cou, et p\'e9n\'e9tra profond\'e9ment dans la terre o\'f9 elle le cloua pour toujours. Le sang ros\'e9
+ jaillit de la blessure, ce sang de gentilhomme, et lui teignit son caftan jaune brod\'e9 d'or. Koukoubenko abandonna le cadavre, et se jeta avec les siens sur un autre point.
+\par
+\par \endash Comment peut-on laisser l\'e0 une si riche armure sans la ramasser\~? dit l'}{\i ataman}{ du }{\i kour\'e8n}{ d'Oumane, Borodaty.
+\par
+\par Et il quitta ses gens pour s'avancer vers l'endroit o\'f9 le gentilhomme gisait \'e0 terre.
+\par
+\par \endash J'ai tu\'e9 sept seigneurs de ma main, mais je n'ai trouv\'e9 sur aucun d'eux une aussi belle armure.
+\par
+\par Et Borodaty, entra\'een\'e9 par l'ardeur du gain, se baissa pour enlever cette riche d\'e9pouille. Il lui \'f4ta son poignard turc, orn\'e9 de pierres pr\'e9cieuses, lui enleva sa bourse pleine de ducats, lui d\'e9tacha du cou un petit sa
+chet qui contenait, avec du linge fin, une boucle de cheveux donn\'e9e par une jeune fille, en souvenir d'amour. Borodaty n'entendit pas que l'officier au nez rouge arrivait sur lui par derri\'e8re, celui-l\'e0 m\'eame qu'il avait d\'e9j\'e0 renvers\'e9
+ de la selle, apr\'e8s l'avoir marqu\'e9 d'une balafre au visage. L'officier leva son sabre et lui ass\'e9na un coup terrible sur son cou pench\'e9. L'amour du butin n'avait pas men\'e9 \'e0 une bonne fin l'}{\i ataman}{ Borodaty. Sa t\'ea
+te puissante roula par terre d'un c\'f4t\'e9, et son corps de l'autre, arrosant l'herbe de son sang. \'c0 peine l'officier vainqueur avait-il saisi par sa touffe de cheveux la t\'eate de l'}{\i ataman}{ pour la pendre \'e0 sa selle, qu'un vengeur s'\'e9
+tait d\'e9j\'e0 lev\'e9.
+\par
+\par Ainsi qu'un \'e9pervier qui, apr\'e8s avoir trac\'e9 des cercles avec ses puissantes ailes, s'arr\'eate tout \'e0 coup immobile dans l'air, et fond comme la fl\'e8che sur une caille qui chante dans les bl\'e9s pr\'e8
+s de la route, ainsi le fils de Tarass, Ostap, s'\'e9lan\'e7a sur l'officier polonais et lui jeta son n\'9cud coulant autour du cou. Le visage rouge de l'officier rougit encore quand le n\'9c
+ud coulant lui serra la gorge. Il saisit convulsivement son pistolet, mais sa main ne put le diriger, et la balle alla se perdre dans la plaine. Ostap d\'e9tacha de la selle du Polonais un lacet en soie dont il se servait po
+ur lier les prisonniers, lui garrotta les pieds et les bras, attacha l'autre bout du lacet \'e0 l'ar\'e7on de sa propre selle, et le tra\'eena \'e0 travers champs, en criant aux Cosaques d'Oumane d'aller rendre les derniers devoirs \'e0 leur }{\i ataman}{
+. Quand les Cosaques de ce }{\i kour\'e8n}{ apprirent que leur }{\i ataman}{ n'\'e9tait plus en vie, ils abandonn\'e8rent le combat pour relever son corps, et se concert\'e8rent pour savoir qui il fallait choisir \'e0 sa place.
+\par
+\par \endash Mais \'e0 quoi bon tenir de longs conseils\~! dirent-ils enfin\~; il est impossible de choisir un meilleur }{\i kourenno\'ef}{ qu'Ostap Boulba. Il est vrai qu'il est plus jeune que nous tous\~; mais il a de l'esprit et du sens comme un vieillard.
+
+\par
+\par Ostap, \'f4tant son bonnet, remercia ses camarades de l'honneur qu'ils lui faisaient, mais sans pr\'e9texter ni sa jeunesse, ni son manque d'exp\'e9rience, car, en temps de guerre, il n'est pas permis d'h\'e9siter. Ostap les conduisit aussit\'f4
+t contre l'ennemi, et leur prouva que ce n'\'e9tait pas \'e0 tort qu'ils l'avaient choisi pour }{\i ataman}{. Les Polonais sentirent que l'affaire devenait trop chaude\~; ils recul\'e8rent et travers\'e8rent la plaine pour se rassembler de l'autre c\'f4t
+\'e9. Le petit colonel fit signe \'e0 une troupe de quatre cents hommes qui se tenaient en r\'e9serve pr\'e8s de la porte de la ville, et ils firent une d\'e9charge de
+ mousqueterie sur les Cosaques. Mais ils n'atteignirent que peu de monde. Quelques balles all\'e8rent frapper les b\'9cufs de l'arm\'e9e, qui regardaient stupidement le combat. \'c9pouvant\'e9s, ces animaux pouss\'e8rent des mugissements, se ru\'e8
+rent sur le }{\i tabor}{ des Cosaques, bris\'e8rent des chariots et foul\'e8rent aux pieds beaucoup de monde. Mais Tarass, en ce moment, s'\'e9lan\'e7ant avec son }{\i polk}{ de l'embuscade o\'f9 il \'e9tait post\'e9
+, leur barra le passage, en faisant jeter de grands cris \'e0 ses gens. Alors tout le troupeau furieux, \'e9perdu, se retourna sur les r\'e9giments polonais qu'il mit en d\'e9sordre.
+\par
+\par \endash Grand merci, taureaux\~! criaient les Zaporogues\~; vous nous avez bien servis pendant la marche, maintenant, vous nous servez \'e0 la bataille\~!
+\par
+\par Les Cosaques se ru\'e8rent de nouveau sur l'ennemi. Beaucoup de Polonais p\'e9rirent, beaucoup de Cosaques se distingu\'e8rent, entre autres Metelitza, Chilo, les deux Pissarenko, Vovtousenko. Se voyant press\'e9s de toutes parts, les Polonais \'e9lev\'e8
+rent leur banni\'e8re en signe de ralliement, et se mirent \'e0 crier qu'on leur ouvr\'eet les portes de la ville. Les portes ferm\'e9es s'ouvrirent en grin\'e7ant sur leurs gonds et re\'e7urent les cavaliers fugitifs, harass\'e9s, couverts de poussi\'e8
+re, comme la bergerie re\'e7oit les brebis. Beaucoup de Zaporogues voulaient les poursuivre jusque dans la ville, mais Ostap arr\'eata les siens en leur disant\~:
+\par
+\par \endash \'c9loignez-vous, seigneurs fr\'e8res, \'e9loignez-vous des murailles\~; il n'est pas bon de s\rquote en approcher.
+\par
+\par Ostap avait raison, car, dans le moment m\'eame, une d\'e9charge g\'e9n\'e9rale retentit du haut des remparts. Le }{\i koch\'e9vo\'ef}{ s'approcha pour f\'e9liciter Ostap.
+\par
+\par \endash C'est encore un jeune }{\i ataman}{, dit-il, mais il conduit ses troupes comme un vieux chef.
+\par
+\par Le vieux Tarass tourna la t\'eate pour voir quel \'e9tait ce nouvel }{\i ataman}{\~; il aper\'e7ut son fils Ostap \'e0 la t\'eate du }{\i kour\'e8n}{ d'Oumane, le bonnet sur l'oreille la massue d'}{\i ataman}{ dans sa main droite.
+\par
+\par \endash Voyez-vous le dr\'f4le\~! se dit-il tout joyeux.
+\par
+\par Et il remercia tous les Cosaques d'Oumane pour l'honneur qu'ils avaient fait \'e0 son fils.
+\par
+\par Les Cosaques recul\'e8rent jusqu'\'e0 leur }{\i tabor}{\~; les Polonais parurent de nouveau sur le parapet, mais, cette fois, leurs riches }{\i joupans}{ \'e9taient d\'e9chir\'e9s, couverts de sang et de poussi\'e8re.
+\par
+\par \endash Hol\'e0\~! h\'e9\~! avez-vous pans\'e9 vos blessures\~? leur criaient les Zaporogues.
+\par
+\par \endash Attendez\~! Attendez\~! r\'e9pondait d'en haut le gros colonel en agitant une corde dans ses mains.
+\par
+\par Et longtemps encore, les soldats des deux partis \'e9chang\'e8rent des menaces et des injures.
+\par
+\par Enfin, ils se s\'e9par\'e8rent. Les uns all\'e8rent se reposer des fatigues du combat\~; les autres se mirent \'e0 appliquer de la terre sur leurs blessures et d\'e9chir\'e8rent les riches habits qu'ils avaient enlev\'e9
+s aux morts pour en faire des bandages. Ceux qui avaient conserv\'e9 le plus de forces, s'occup\'e8rent \'e0 rassembler les cadavres de leurs camarades et \'e0 leur rendre les derniers honneurs. Avec leurs \'e9p\'e9es et leurs lances, ils creus\'e8
+rent des fosses dont ils emportaient la terre dans les pans de leurs habits\~; ils y d\'e9pos\'e8rent soigneusement les corps des Cosaques, et les recouvrirent de terre fra\'eeche pour ne pas les laisser en p\'e2
+ture aux oiseaux. Les cadavres des Polonais furent attach\'e9s par dizaines aux queues des chevaux, que les Zaporogues lanc\'e8rent dans la plaine en les chassant devant eux \'e0 grands coups de fouet. Les chevaux furieux coururent longtemps \'e0
+travers les champs, tra\'eenant derri\'e8re eux les cadavres ensanglant\'e9s qui roulaient et se heurtaient dans la poussi\'e8re.
+\par
+\par Le soir venu, tous les }{\i kour\'e9ni}{ s'assirent en rond et se mirent \'e0 parler des hauts faits de la journ\'e9e. Ils veill\'e8rent longtemps ainsi. Le vieux Tarass se coucha plus tard que tous les autres\~; il ne comprenait pas pourquoi Andry ne s'
+\'e9tait pas montr\'e9 parmi les combattants. Le Judas avait-il eu honte de se battre contre ses fr\'e8res\~? Ou bien le juif l'avait il tromp\'e9, et Andry se trouvait-il en prison. Mais Tarass se souvint que le c\'9cur d'Andry avait toujours \'e9t\'e9
+ accessible aux s\'e9ductions des femmes, et, dans sa d\'e9solation, il se mit \'e0 maudire la Polonaise qui avait perdu son fils, \'e0 jurer qu'il en tirerait vengeance. Il aurait tenu son serment, sans \'eatre touch\'e9 par la beaut\'e9 de cette femme\~
+; il l'aurait tra\'een\'e9e par ses longs cheveux \'e0 travers tout le camp des Cosaques\~; il aurait meurtri et souill\'e9 ses belles \'e9paules, aussi blanches que la neige \'e9ternelle qui couvre le sommet des hautes montagnes\~; il aurait mis en pi
+\'e8ces son beau corps. Mais Boulba ne savait pas lui-m\'eame ce que Dieu lui pr\'e9parait pour le lendemain\'85 Il finit par s'endormir, tandis que la garde, vigilante et sobre, se tint toute la nuit pr\'e8s des feux, regardant avec attention de tous c
+\'f4t\'e9s dans les t\'e9n\'e8bres.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743353}CHAPITRE VIII{\*\bkmkend _Toc97743353}
+\par }\pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Le soleil n'\'e9tait pas encore arriv\'e9 \'e0 la moiti\'e9 de sa course dans le ciel, que tous les Zaporogues se r\'e9unissaient en assembl\'e9e. De la }{\i setch}{ \'e9
+tait venue la terrible nouvelle que les Tatars, pendant l'absence des Cosaques, l'avaient enti\'e8rement pill\'e9e, qu'ils avaient d\'e9terr\'e9 le tr\'e9sor que les Cosaques conservaient myst\'e9rieusement sous la terre\~; qu'ils avaient massacr\'e9
+ ou fait prisonniers tous ceux qui restaient, et qu'emmenant tous les troupeaux, tous les haras, ils s'\'e9taient dirig\'e9s en droite ligne sur P\'e9r\'e9kop. Un seul Cosaque, Maxime Golodoukha, s'\'e9tait \'e9chapp\'e9 en route des mains des Tatars\~
+; il avait poignard\'e9 le }{\i mirza}{, enlev\'e9 son sac rempli de sequins, et, sur un cheval tatar, en habits tatars, il s'\'e9tait soustrait aux poursuites par une course de deux jours et de deux nuits. Son cheval \'e9tait mort de fatigue\~
+; il en avait pris un autre, l'avait encore tu\'e9, et sur le troisi\'e8me enfin il \'e9tait arriv\'e9 dans le camp des Zaporogues, ayant appris en route qu'ils assi\'e9geaient Doubno. Il ne put qu'annoncer le malheur qui \'e9tait arriv\'e9\~
+; mais comment \'e9tait-il arriv\'e9, ce malheur\~? Les Cosaques demeur\'e9s \'e0 la }{\i setch}{ s'\'e9taient-ils enivr\'e9s selon la coutume zaporogue, et rendus prisonniers dans l'ivresse\~? Comment les Tatars avaient-ils d\'e9couvert l'endroit o\'f9
+\'e9tait enterr\'e9 le tr\'e9sor de l'arm\'e9e\~? Il n'en put rien dire. Le Cosaque \'e9tait harass\'e9 de fatigue\~; il arrivait tout enfl\'e9\~; le vent lui avait br\'fbl\'e9 le visage, il tomba sur la terre, et s'endormit d'un profond sommeil.
+\par
+\par En pareil cas, c'\'e9tait la coutume zaporogue de se lancer aussit\'f4t \'e0 la poursuite des ravisseurs, et de t\'e2cher de les atteindre en route, car autrement les prisonniers pouvaient \'eatre transport\'e9s sur les bazars de l'Asie Mineure, \'e0
+ Smyrne, \'e0 l\rquote \'eele de Cr\'e8te, et Dieu sait tous les endroits o\'f9 l'on aurait vu les t\'eates \'e0 longue tresse des Zaporogues. Voil\'e0 pourquoi les Cosaques s'\'e9taient assembl\'e9
+s. Tous, du premier au dernier, se tenaient debout, le bonnet sur la t\'eate, car ils n'\'e9taient pas venus pour entendre l'ordre du jour de l'}{\i ataman}{, mais pour se concerter comme \'e9gaux entre eux.
+\par
+\par \endash Que les anciens donnent d'abord leur conseil\~! criait-on dans la foule.
+\par
+\par \endash Que le }{\i koch\'e9vo\'ef}{ donne son conseil\~! disaient les autres.
+\par
+\par Et le }{\i koch\'e9vo\'ef}{, \'f4tant son bonnet, non plus comme chef des Cosaques, mais comme leur camarade, les remercia de l'honneur qu'ils lui faisaient et leur dit\~:
+\par
+\par \endash Il y en a beaucoup parmi nous qui sont plus anciens que moi et plus sages dans les conseils\~; mais puisque vous m'avez choisi pour parler le premier, voici mon opinion\~: Camarades, sans perdre de temps, mettons-nous \'e0
+ la poursuite du Tatar, car vous savez vous-m\'eames quel homme c'est, le Tatar. Il n'attendra pas votre arriv\'e9e avec les biens qu'il a enlev\'e9s\~; mais il les dissipera sur-le-champ, si bien qu'on n'en trouvera plus la trace. Voici donc mon conseil
+\~: en route\~! Nous nous sommes assez promen\'e9s par ici\~; les Polonais savent ce que sont les Cosaques. Nous avons veng\'e9 la religion autant que nous avons pu\~; quant au butin, il ne faut pas attendre grand'chose d'une ville affam\'e9
+e. Ainsi donc mon conseil est de partir.
+\par
+\par \endash Partons\~!
+\par
+\par Ce mot retentit dans les }{\i kour\'e9ni}{ des Zaporogues.
+\par
+\par Mais il ne fut pas du go\'fbt de Tarass Boulba, qui abaissa, en les fron\'e7ant, ses sourcils m\'eal\'e9s de blanc et de noir, semblables aux buissons qui croissent sur le flanc nu d'une montagne, et dont les cimes ont blanchi sous le givre h\'e9riss\'e9
+ du nord.
+\par
+\par \endash Non, ton conseil ne vaut rien, }{\i koch\'e9vo\'ef}{, dit-il\~; tu ne parles pas comme il faut, Il para\'eet que tu as oubli\'e9 que ceux des n\'f4
+tres qu'ont pris les Polonais demeurent prisonniers. Tu veux donc que nous ne respections pas la premi\'e8re des saintes lois de la fraternit\'e9, que nous abandonnions nos compagnons, pour qu'on les \'e9corche vivants, ou bien pour que, apr\'e8s avoir
+\'e9cartel\'e9 leurs corps de Cosaques, on en prom\'e8ne les morceaux par les villes et les campagnes, comme ils ont d\'e9j\'e0 fait du }{\i hetman}{ et des meilleurs chevaliers de l'Ukraine. Et sans cela, n'ont-ils pas assez insult\'e9 \'e0
+ tout ce qu'il y a de saint. Que sommes-nous donc\~? je vous le demande \'e0 tous. Quel Cosaque est celui qui abandonne son compagnon dans le danger, qui le laisse comme un chien p\'e9rir sur la terre \'e9trang\'e8re\~
+? Si la chose en est venue au point que personne ne r\'e9v\'e8re plus l'honneur cosaque, et si l'on permet qu'on lui crache sur sa moustache grise, ou qu'on l'insulte par d'outrageantes paroles, ce n'est pas moi du moins qu'on insultera. Je reste seul.
+
+\par
+\par Tous les Zaporogues qui l'entendirent furent \'e9branl\'e9s.
+\par
+\par \endash Mais as-tu donc oubli\'e9, brave }{\i polkovnik}{, dit alors le }{\i koch\'e9vo\'ef}{, que nous avons aussi des compagnons dans les mains des Tatars, et que si nous ne les d\'e9livrons pas maintenant, leur vie sera vendue aux pa\'ef
+ens pour un esclavage \'e9ternel, pire que la plus cruelle des morts\~? As-tu donc oubli\'e9 qu'ils emportent tout notre tr\'e9sor, acquis au prix du sang chr\'e9tien\~?
+\par
+\par Tous les Cosaques rest\'e8rent pensifs, ne sachant que dire. Aucun d'eux ne voulait m\'e9riter une mauvaise renomm\'e9e. Alors s'avan\'e7a hors des rangs le plus ancien par les ann\'e9es de l'arm\'e9e zaporogue, Kassian Bovdug. Il \'e9tait v\'e9n\'e9r\'e9
+ de tous les Cosaques. Deux fois on l'avait \'e9lu }{\i koch\'e9vo\'ef}{, et \'e0 la guerre aussi c'\'e9tait un bon Cosaque. Mais il avait vieilli. Depuis longtemps il n'allait plus en campagne, et s'abstenait de donner des conseils. Seu
+lement il aimait, le vieux, \'e0 rester couch\'e9 sur le flanc, pr\'e8s des groupes de Cosaques, \'e9coutant les r\'e9cits des aventures d'autrefois et des campagnes de ses jeunes compagnons. Jamais il ne se m\'ealait \'e0 leurs discours, mais il les \'e9
+coutait en silence, \'e9crasant du pouce la cendre de sa courte pipe, qu'il n'\'f4tait jamais de ses l\'e8vres, et il restait longtemps couch\'e9, fermant \'e0 demi les paupi\'e8res, et les Cosaques ne savaient s'il \'e9tait endormi ou s'il les \'e9
+coutait encore. Pendant toutes les campagnes, il gardait la maison\~; mais cette fois pourtant le vieux s'\'e9tait laiss\'e9 prendre\~; et, faisant le geste de d\'e9cision propre aux Cosaques, il avait dit\~:
+\par
+\par \endash \'c0 la gr\'e2ce de Dieu\~! je vais avec vous. Peut-\'eatre serai-je utile en quelque chose \'e0 la chevalerie cosaque.
+\par
+\par Tous les Cosaques se turent quand il parut devant l'assembl\'e9e, car depuis longtemps ils n'avaient entendu un mot de sa bouche. Chacun voulait savoir ce qu'allait dire Bovdug.
+\par
+\par \endash Mon tour est venu de dire un mot, seigneurs fr\'e8res, commen\'e7a-t-il\~; enfants, \'e9coutez donc le vieux. Le }{\i koch\'e9vo\'ef}{ a bien parl\'e9, et comme chef de l'arm\'e9e cosaque, oblig\'e9 d'en prendre soin et de conserver le tr\'e9
+sor de l'arm\'e9e, il ne pouvait rien dire de plus sage. Voil\'e0\~! que ceci soit mon premier discours\~; et maintenant, \'e9coutez ce que dira mon second. Et voil\'e0 ce que dira mon second discours\~: C'est une grande v\'e9rit\'e9 qu'a dite aussi le }{
+\i polkovnik}{ Tarass\~; que Dieu lui donne longue vie et qu'il y ait beaucoup de pareils }{\i polkovniks}{ dans l'Ukraine\~! Le premier devoir et le premier honneur du Cosaque, c'est d'observer la fraternit\'e9
+. Depuis le long temps que je vis dans le monde, je n'ai pas ou\'ef dire, seigneurs fr\'e8res, qu'un Cosaque e\'fbt jamais abandonn\'e9 ou vendu de quelque mani\'e8re son compagnon\~; et ceux-ci, et les autres sont nos compagnons. Qu
+'il y en ait plus, qu'il y en ait moins, tous sont nos fr\'e8res. Voici donc mon discours\~: Que ceux \'e0 qui sont chers les Cosaques faits prisonniers par les Tatars, aillent poursuivre les Tatars\~; et que ceux \'e0
+ qui sont chers les Cosaques faits prisonniers par les Polonais, et qui ne veulent pas abandonner la bonne cause, restent ici. Le }{\i koch\'e9vo\'ef}{, suivant son devoir, m\'e8nera la moiti\'e9 de nous \'e0 la poursuite des Tatars, et l'autre moiti\'e9
+ se choisira un }{\i ataman}{ de circonstance, et d'\'eatre }{\i ataman}{ de circonstance, si vous en croyez une t\'eate blanche, cela ne va mieux \'e0 personne qu'\'e0 Tarass Boulba. Il n'y en a pas un seul parmi nous qui lui soit \'e9gal en vertu guerri
+\'e8re.
+\par
+\par Ainsi dit Bovdug, et il se tut\~; et tous les Cosaques se r\'e9jouirent de ce que le vieux les avait ainsi mis dans la bonne voie. Tous jet\'e8rent leurs bonnets en l'air, en criant\~:
+\par
+\par \endash Merci, p\'e8re\~! il s'est tu, il s'est tu longtemps\~; et voil\'e0 qu'enfin il a parl\'e9. Ce n'est pas en vain qu'au moment de se mettre en campagne il disait qu'il serait utile \'e0 la chevalerie cosaque. Il l'a fait comme il l'avait dit.
+
+\par
+\par \endash Eh bien\~? consentez-vous \'e0 cela\~? demanda le }{\i koch\'e9vo\'ef}{.
+\par
+\par \endash Nous consentons tous\~! cri\'e8rent les Cosaques.
+\par
+\par \endash Ainsi l'assembl\'e9e est finie\~?
+\par
+\par \endash L'assembl\'e9e est finie\~! cri\'e8rent les Cosaques.
+\par
+\par \endash \'c9coutez donc maintenant l'ordre militaire, enfants, dit le }{\i koch\'e9vo\'ef}{.
+\par
+\par Il s'avan\'e7a, mit son bonnet, et tous les Zaporogues, \'f4tant leur bonnet, demeur\'e8rent t\'eate nue, les yeux baiss\'e9s vers la terre, comme cela se faisait toujours parmi les Cosaques lorsqu'un ancien se pr\'e9parait \'e0 parler.
+\par
+\par \endash Maintenant, seigneurs fr\'e8res, divisez-vous. Que celui qui veut partir, passe du c\'f4t\'e9 droit\~; que celui qui veut rester, passe du c\'f4t\'e9 gauche. O\'f9 ira la majeure partie d'un }{\i kour\'e8n}{, tout le reste suivra\~
+; mais si la moindre partie persiste, qu'elle s'incorpore \'e0 d'autres }{\i kour\'e9ni}{.
+\par
+\par Et ils commenc\'e8rent \'e0 passer, l'un \'e0 droite, l'autre \'e0 gauche. Quand la majeure partie d'un }{\i kour\'e8n}{ passait d'un c\'f4t\'e9, l'}{\i ataman}{ du }{\i kour\'e8n}{ passait aussi\~; quand c'\'e9tait la moindre partie, elle s'incorpo
+rait aux autres }{\i kour\'e9ni}{. Et souvent il s'en fallut peu que les deux moiti\'e9s ne fussent \'e9gales. Parmi ceux qui voulurent demeurer, se trouva presque tout le }{\i kour\'e8n}{ de N\'e9sama\'efko, une grande moiti\'e9 du }{\i kour\'e8n}{
+ de Popovitcheff, tout le }{\i kour\'e8n}{ d'Oumane, tout le }{\i kour\'e8n}{ de }{\i Kaneff}{, une grande moiti\'e9 du }{\i kour\'e8n}{ de Steblikoff, une grande moiti\'e9 du }{\i kour\'e8n}{ de Fimocheff. Tout le reste pr\'e9f\'e9ra aller \'e0
+ la poursuite des Tatars. Des deux c\'f4t\'e9s il y avait beaucoup de bons et braves Cosaques. Parmi ceux qui s'\'e9taient d\'e9cid\'e9s \'e0 se mettre \'e0 la poursuite des Tatars, il y avait Tch\'e9r\'e9vety, le vieux Cosaque Pokotipol\'e9, et L\'e9
+mich, et Procopovitch, et Choma. D\'e9mid Popovitch \'e9tait pass\'e9 avec eux, car c'\'e9tait un Cosaque du caract\'e8re le plus turbulent\~; il ne pouvait rester longtemps \'e0 une m\'eame place\~; ayant essay\'e9
+ ses forces contre les Polonais, il eut envie de les essayer contre les Tatars. Les }{\i atamans}{ des }{\i kour\'e9ni}{ \'e9taient Nostugan, Pokrychka, Nevymsky\~; et bien d'autres fameux et braves Cosaques encore avaient eu envie d'essayer leur sabr
+e et leurs bras puissants dans une lutte avec les Tatars. Il n'y avait pas moins de braves et de bien braves Cosaques parmi ceux qui voulurent rester, tels que les }{\i atamans}{ Demytrovitch, Koukoubenko, Vertichvits, Balan, Boulbenko, Ostap. Apr\'e8
+s eux, il y avait encore beaucoup d'autres illustres et puissants Cosaques\~: Vovtousenko, Tch\'e9nitchenko, Stepan Couska, Ochrim Gouska, Mikola Gousty, Zadorojny, M\'e9t\'e9
+litza, Ivan Zakroutygouba, Mosy Chilo, Degtarenko, Sydorenko, Pisarenko, puis un second Pisarenko, puis encore un Pisarenko, et encore une foule d'autres bons Cosaques. Tous avaient beaucoup march\'e9 \'e0 pied, beaucoup mont\'e9 \'e0 cheval\~
+; ils avaient vu les rivages de l'Anatolie, les steppes sal\'e9es de la Crim\'e9e, toutes les rivi\'e8res, grandes et petites, qui se versent dans le Dniepr, toutes les anses et toutes les \'eeles de ce fleuve. Ils avaient foul\'e9
+ la terre moldave, illyrienne et turque\~; ils avaient sillonn\'e9 toute la mer Noire sur leurs bateaux cosaques \'e0 deux gouvernails\~; ils avaient attaqu\'e9, avec cinquante bateaux de front, les plus riches et les plus puissants vaisseaux\~
+; ils avaient coul\'e9 \'e0 fond bon nombre de gal\'e8res turques, et enfin br\'fbl\'e9 beaucoup de poudre en leur vie. Plus d'une fois ils avaient d\'e9chir\'e9, pour s'en faire des bas, de pr\'e9cieuses \'e9toffes de Damas\~
+; plus d'une fois ils avaient rempli de sequins en or pur les larges poches de leurs pantalons. Quant aux richesses que chacun d'eux avait dissip\'e9es \'e0 boire et \'e0 se divertir, et qui auraient pu suffire \'e0 la vie d'un autre homme, il n'e\'fb
+t pas \'e9t\'e9 possible d'en dresser le compte. Ils avaient tout dissip\'e9 \'e0 la cosaque, f\'eatant le monde entier, et louant des musiciens pour faire danser tout l'univers. M\'eame alors il y en avait bien peu qui n'eussent quelque tr\'e9
+sor, coupes et vases d'argent, agrafes et bijoux, enfouis sous les joncs des \'eeles du Dniepr, pour que le Tatar ne p\'fbt les trouver, si, par malheur, il r\'e9ussissait \'e0 tomber sur la }{\i setch}{. Mais il e\'fbt \'e9t\'e9 difficile au Tatar de d
+\'e9nicher le tr\'e9sor, car le ma\'eetre du tr\'e9sor lui-m\'eame commen\'e7ait \'e0 oublier en quel endroit il l'avait cach\'e9. Tels \'e9taient les Cosaques qui avaient voulu demeurer pour venger sur les Polonais leurs fid\'e8
+les compagnons et la religion du Christ. Le vieux Cosaque Bovdug avait aussi pr\'e9f\'e9r\'e9 rester avec eux en disant\~:
+\par
+\par \endash Maintenant mes ann\'e9es sont trop lourdes pour que j'aille courir le Tatar\~; ici, il y a une place o\'f9 je puis m'endormir de la bonne mort du Cosaque. Depuis longtemps j'ai demand\'e9 \'e0
+ Dieu, s'il faut terminer ma vie, que je la termine dans une guerre pour la sainte cause chr\'e9tienne. Il m'a exauc\'e9. Nulle part une plus belle mort ne viendra pour le vieux Cosaque.
+\par
+\par Quand ils se furent tous divis\'e9s et rang\'e9s sur deux files, par }{\i kour\'e8n}{, le }{\i koch\'e9vo\'ef}{ passa entre les rangs, et dit\~:
+\par
+\par \endash Eh bien\~! seigneurs fr\'e8res, chaque moiti\'e9 est-elle contente de l'autre\~?
+\par
+\par \endash Tous sont contents, p\'e8re, r\'e9pondirent les Cosaques.
+\par
+\par \endash Embrassez-vous donc, et dites-vous adieu l'un \'e0 l'autre, car Dieu sait s'il vous arrivera de vous revoir en cette vie. Ob\'e9issez \'e0 votre }{\i ataman}{, et faites ce que vous savez vous-m\'eames\~
+; vous savez ce qu'ordonne l'honneur cosaque.
+\par
+\par Et tous les Cosaques, autant qu\rquote il y en avait, s'embrass\'e8rent r\'e9ciproquement, ce furent les deux }{\i atamans}{ qui commenc\'e8rent\~; apr\'e8s avoir fait glisser dans les doigts leurs moustaches grises, ils se donn\'e8rent
+l'accolade sur les deux joues\~; puis, se prenant les mains avec force, ils voulurent se demander l'un \'e0 l'autre\~:
+\par
+\par \endash Eh bien\~! seigneur fr\'e8re, nous reverrons-nous ou non\~?
+\par
+\par Mais ils se turent, et les deux t\'eates grises s'inclin\'e8rent pensives. Et tous les Cosaques, jusqu'au dernier, se dirent adieu, sachant qu'il y aurait\~; beaucoup de besogne \'e0 faire pour les uns et pour les autres. Mais ils r\'e9
+solurent de ne pas se s\'e9parer \'e0 l'instant m\'eame, et d'attendre l'obscurit\'e9 de la nuit pour ne pas laisser voir \'e0 l'ennemi la diminution de l'arm\'e9e. Cela fait, ils all\'e8rent d\'eener, group\'e9s par }{\i kour\'e9ni}{. Apr\'e8s d\'ee
+ner, tous ceux qui devaient se mettre en route se couch\'e8rent et dormirent d'un long et profond sommeil, comme s'ils eussent pressenti que c'\'e9tait peut-\'eatre le dernier dont ils jouiraient aussi librement. Ils dormirent jusqu'au coucher du soleil\~
+; et quand le soir fut venu, ils commenc\'e8rent \'e0 graisser leurs chariots. Quand tout fut pr\'eat pour le d\'e9part, ils envoy\'e8rent les bagages en avant\~; eux-m\'eames, apr\'e8s avoir encore une fois salu\'e9
+ leurs compagnons de leurs bonnets, suivirent lentement les chariots\~; la cavalerie marchant en ordre, sans crier, sans siffler les chevaux, pi\'e9tina doucement \'e0 la suite des fantassins, et bient\'f4t ils disparurent dans l'ombre. Seulement le p
+as des chevaux retentissait sourdement dans le lointain, et quelquefois aussi le bruit d'une roue mal graiss\'e9e qui criait sur l'essieu.
+\par
+\par Longtemps encore, les Zaporogues rest\'e9s devant la ville leur faisaient signe de la main, quoiqu'ils les eussent perdus de vue\~; et lorsqu'ils furent revenus \'e0 leur campement, lorsqu'ils virent, \'e0 la clart\'e9 des \'e9toiles, que la moiti\'e9
+ des chariots manquaient, et un nombre \'e9gal de leurs fr\'e8res, leur c\'9cur se serra, et tous devenant pensifs involontairement, baiss\'e8rent vers la terre leurs t\'eates turbulentes.
+\par
+\par Tarass voyait bien que, dans les rangs mornes de ses Cosaques, la tristesse, peu convenable aux braves, commen\'e7ait \'e0 incliner doucement toutes les t\'eates. Mais il se taisait\~; il voulait leur donner le temps de s'accoutumer \'e0
+ la peine que leur causaient les adieux de leurs compagnons\~; et cependant, il se pr\'e9parait en silence \'e0 les \'e9veiller tout \'e0 coup par le }{\i hourra}{ du Cosaque, pour rallumer, avec une nouvelle puissance, le courage dans leur \'e2
+me. C'est une qualit\'e9 propre \'e0 la race slave, race grande et forte, qui est aux autres races ce que la mer profonde est aux humbles rivi\'e8res. Quand l\rquote orage \'e9clate, elle devient tonnerre et rugissements, elle soul\'e8
+ve et fait tourbillonner les flots, comme ne le peuvent les faibles rivi\'e8res\~; mais quand il fait doux et calme, plus sereine que les rivi\'e8res au cours rapide, elle \'e9tend son incommensurable nappe de verre, \'e9ternelle volupt\'e9 des yeux.
+
+\par
+\par Tarass ordonna \'e0 ses serviteurs de d\'e9baller un des chariots, qui se trouvait \'e0 l'\'e9cart. C'\'e9tait le plus grand et le plus lourd de tout le camp cosaque\~; ses fortes roues \'e9taient doublement cercl\'e9es de fer, il \'e9
+tait puissamment charg\'e9, couvert de tapis et d'\'e9paisses peaux de b\'9cuf, et \'e9troitement li\'e9 par des cordes enduites de poix. Ce chariot portait t
+outes les outres et tous les barils du vieux bon vin qui se conservait, depuis longtemps, dans les caves de Tarass. Il avait mis ce chariot en r\'e9serve pour le cas solennel o\'f9, s'il venait un moment de crise et s'il se pr\'e9
+sentait une affaire digne d'\'eatre transmise \'e0 la post\'e9rit\'e9, chaque Cosaque, jusqu'au dernier, p\'fbt boire une gorg\'e9e de ce vin pr\'e9cieux, afin que, dans ce grand moment, un grand sentiment s'\'e9veill\'e2
+t aussi dans chaque homme. Sur l'ordre du }{\i polkovnik}{, les serviteurs coururent au chariot, coup\'e8rent, avec leurs sabres, les fortes attaches, enlev\'e8rent les lourdes peaux de b\'9cuf, et descendirent les outres et les barils.
+\par
+\par \endash Prenez tous, dit Boulba, tous tant que vous \'eates, prenez ce que vous avez pour boire\~; que ce soit une coupe, ou une cruche pour abreuver vos chevaux, que ce soit un gant ou un bonnet\~; ou bien m\'eame \'e9tendez vos deux mains.
+\par
+\par Et tous les Cosaques, tant qu'il y en avait, pr\'e9sent\'e8rent l'un une coupe, l'autre la cruche qui lui servait \'e0 abreuver son cheval\~; celui-ci un gant, celui-l\'e0 un bonnet\~; d'autres enfin pr\'e9sent\'e8rent leurs deux mains rapproch\'e9
+es. Les serviteurs de Tarass passaient entre les rangs, et leur versaient les outres et les barils. Mais Tarass ordonna que personne ne b\'fbt avant qu'il e\'fbt fait signe \'e0 tous de boire d'un seul trait. On voyait qu'il avait quelque chose \'e0
+ dire. Tarass savait bien que, si fort que soit par lui-m\'eame un bon vieux vin, et si capable de fortifier le c\'9cur de l'homme, cependant une bonne parole qu'on y joint double la force du vin et du c\'9cur.
+\par
+\par \endash C'est moi qui vous r\'e9gale, seigneurs fr\'e8res, dit Tarass Boulba, non pas pour vous remercier de l'honneur de m'avoir fait votre }{\i ataman}{, quelque grand que soit cet honneur, ni pour faire honneur aux adieux de nos compagnons\~
+; non, l'une et l'autre choses seront plus convenables dans un autre temps que celui o\'f9 nous nous trouvons \'e0 cette heure. Devant nous est une besogne de grande sueur, de grande vaillance cosaque. Buvons donc, compagnons, buvons d'un seul trait\~
+; d'abord et avant tout, \'e0 la sainte religion orthodoxe, pour que le temps vienne enfin o\'f9 la m\'eame sainte religion se r\'e9pande sur le monde entier, o\'f9 tout ce qu'il y a de pa\'efens rentrent dans le giron du Christ. Buvons aussi du m\'ea
+me coup \'e0 la }{\i setch}{, afin qu'elle soit longtemps debout, pour la ruine de tous les pa\'efens, afin que chaque ann\'e9e il en sorte une foule de h\'e9ros plus grands les uns que les autres\~; et buvons, en m\'eame temps, \'e0
+ notre propre gloire, afin que nos neveux et les fils de nos neveux disent qu'il y eut, autrefois, des Cosaques qui n'ont pas fait honte \'e0 la fraternit\'e9, et qui n'ont pas livr\'e9 leurs compagnons. Ainsi donc, \'e0 la religion, seigneurs fr\'e8res,
+\'e0 la religion\~!
+\par
+\par \endash \'c0 la religion\~! cri\'e8rent de leurs voix puissantes tous ceux qui remplissaient les rangs voisins. \'c0 la religion\~! r\'e9p\'e9t\'e8rent les plus \'e9loign\'e9s, et jeunes et vieux, tous les Cosaques burent \'e0 la religion.
+\par
+\par \endash \'c0 la }{\i setch}{\~! dit Tarass, en \'e9levant sa coupe au-dessus de sa t\'eate, le plus haut qu'il put.
+\par
+\par \endash \'c0 la }{\i setch}{\~! r\'e9pondirent les rangs voisins.
+\par
+\par \endash \'c0 la }{\i setch}{\~! dirent d'une voix sourde les vieux Cosaques, en retroussant leurs moustaches grises\~; et, s'agitant comme de jeunes faucons qui secouent leurs ailes, les jeunes Cosaques r\'e9p\'e9t\'e8rent\~: \'c0 la }{\i setch}{\~
+! Et la plaine entendit au loin les Cosaques boire \'e0 leur }{\i setch}{.
+\par
+\par \endash Maintenant un dernier coup, compagnons\~: \'e0 la gloire, et \'e0 tous les chr\'e9tiens qui vivent en ce monde.
+\par
+\par Et tous les Cosaques, jusqu'au dernier, burent un dernier coup \'e0 la gloire, et \'e0 tous les chr\'e9tiens qui vivent en ce monde. Et longtemps encore on r\'e9p\'e9tait dans tous les rangs de tous les }{\i kour\'e9ni}{\~: \'ab \'c0 tous les chr\'e9
+tiens qui vivent dans ce monde\~!\~\'bb
+\par
+\par D\'e9j\'e0 les coupes \'e9taient vides, et les Cosaques demeuraient toujours les mains \'e9lev\'e9es. Quoique leurs yeux, anim\'e9s par le vin, brillassent de gaiet\'e9, pourtant ils \'e9taient pensifs. Ce n'\'e9
+tait pas au butin de guerre qu'ils songeaient, ni au bonheur de trouver des ducats, des armes pr\'e9cieuses, des habits chamarr\'e9s et des chevaux circassiens\~; mais ils \'e9taient devenus pensifs, comme des aigles pos\'e9s sur les cimes des montagnes R
+ocheuses d'o\'f9 l'on voit au loin s'\'e9tendre la mer immense, avec les vaisseaux, les gal\'e8res, les navires de toutes sortes qui couvrent son sein, avec ses rivages perdus dans un lointain vaporeux et couronn\'e9
+s de villes qui paraissent des mouches et de for\'eats aussi basses que l'herbe. Comme des aigles, ils regardaient la plaine \'e0 l'entour, et leur destin qui s'assombrissait \'e0
+ l'horizon. Toute cette plaine, avec ses routes et ses sentiers tortueux, sera jonch\'e9e de leurs ossements blanchis\~; elle s'abreuvera largement de leur sang cosaque, elle se couvrira de d\'e9bris de chariots, de lances rompues, de sabres bris\'e9s\~
+; au loin rouleront des t\'eates \'e0 touffes de cheveux, dont les tresses seront emm\'eal\'e9es par le sang caill\'e9, et dont les moustaches tomberont sur le menton.
+Les aigles viendront en arracher les yeux. Mais il est beau, ce camp de la mort, si librement et si largement \'e9tendu. Pas une belle action ne p\'e9rira, et la gloire cosaque ne se perdra point comme un grain de poudre tomb\'e9
+ du bassinet. Il viendra, il viendra quelque joueur de }{\i bandoura}{, \'e0 la barbe grise descendant sur la poitrine, ou peut-\'eatre quelque vieillard, encore plein de courage viril, mais \'e0 la t\'eate blanchie, \'e0 l'\'e2me inspir\'e9
+e, qui dira d'eux une parole grave et puissante. Et leur renomm\'e9e s'\'e9tendra dans l'univers entier, et tout ce qui viendra dans le monde, apr\'e8s eux, parlera d'eux\~; car une parole puissante se r\'e9pand au loin, semblable \'e0
+ la cloche de bronze dans laquelle le fondeur a vers\'e9 beaucoup de pur et pr\'e9cieux argent, afin que, par les villes et les villages, les ch\'e2teaux et les chaumi\'e8res, la voix sonore appelle tous les chr\'e9tiens \'e0 la sainte pri\'e8re.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743354}CHAPITRE IX{\*\bkmkend _Toc97743354}
+\par }\pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Personne, dans la ville assi\'e9g\'e9e, ne s'\'e9tait dout\'e9 que la moiti\'e9 des Zaporogues e\'fbt lev\'e9 le camp pour se mettre \'e0
+ la poursuite des Tatars. Du haut du beffroi de l'h\'f4tel de ville, les sentinelles avaient seulement vu dispara\'eetre une partie des bagages derri\'e8re les bois voisins. Mais ils avaient pens\'e9 que les Cosaques se pr\'e9paraient \'e0
+ dresser une embuscade. L'ing\'e9nieur fran\'e7ais \'e9tait du m\'eame avis. Cependant, les paroles du }{\i koch\'e9vo\'ef}{ n'avaient pas \'e9t\'e9 vaines\~; la disette se faisait de nouveau sentir parmi les habitants. Selon l'usage des temps pass\'e9
+s, la garnison n'avait pas calcul\'e9 ce qu'il lui fallait de vivres. On avait essay\'e9 de faire une nouvelle sortie, mais la moiti\'e9 de ces audacieux \'e9tait tomb\'e9e sous les coups des Cosaques et l'autre moiti\'e9 avait \'e9t\'e9 refoul\'e9
+e dans la ville sans avoir r\'e9ussi. N\'e9anmoins les juifs avaient mis \'e0 profit la sortie\~; ils avaient flair\'e9 et d\'e9pist\'e9 tout ce qu'il leur importait d'apprendre, \'e0 savoir pourquoi les Zaporogues \'e9
+taient partis et vers quel endroit ils se dirigeaient, avec quels chefs, avec quels }{\i kour\'e9ni}{, combien \'e9taient partis, combien \'e9taient rest\'e9s, et ce qu'ils pensaient fair
+e. En un mot, au bout de quelques minutes, on savait tout dans la ville. Les colonels reprirent courage et se pr\'e9par\'e8rent \'e0 livrer bataille. Tarass devinait leurs pr\'e9paratifs au mouvement et au bruit qui se faisaient dans la place\~; il se pr
+\'e9parait de son c\'f4t\'e9\~: il rangeait ses troupes, donnait des ordres, divisait les }{\i kour\'e9ni}{ en trois corps, et les entourait de bagages comme d'un rempart, esp\'e8ce de combat o\'f9 les Zaporogues \'e9taient invincibles. Il ordonna \'e0
+ deux }{\i kour\'e9ni}{ de se mettre en embuscade\~; il couvrit une partie de la plaine de pieux aigus, de d\'e9bris d'armes, de tron\'e7ons de lances, afin qu'\'e0 l'occasion il p\'fbt y jeter la cavalerie ennemie. Quand tout fut ainsi dispos\'e9
+, il fit un discours aux Cosaques, non pour les ranimer et leur donner du courage, il les savait fermes de c\'9cur, mais parce que lui-m\'eame avait besoin d'\'e9pancher le sien.
+\par
+\par \endash J'ai envie de vous dire, mes seigneurs, ce qu'est notre fraternit\'e9. Vous avez appris de vos p\'e8res et de vos a\'efeux en quel honneur ils tenaient tous notre terre. Elle s'est fait conna\'eetre aux Grecs, elle a pris des pi\'e8ces d'or \'e0
+ Tzargrad}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs32\super \chftn }{\fs32 Ville imp\'e9riale, Byzance.}}}{\~
+; elle a eu des villes somptueuses et des temples, et des }{\i kniaz}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs32\super \chftn }{\fs32 Princes.}}}{\~: des }{\i
+kniaz}{ de sang russe, et des }{\i kniaz}{ de son sang, mais non pas de catholiques h\'e9r\'e9tiques. Les pa\'efens ont tout pris, tout est perdu. Nous seuls sommes rest\'e9s, mais orphelins, et comme une veuve qui a perdu un puissant \'e9poux, de m\'ea
+me que nous notre terre est rest\'e9e orpheline. Voil\'e0 dans quel temps, compagnons, nous nous sommes donn\'e9 la main en signe de fraternit\'e9. Voil\'e0 sur quoi se base notre fraternit\'e9\~; il n'y a pas de lien plus sacr\'e9
+ que celui de la fraternit\'e9. Le p\'e8re aime son enfant, la m\'e8re aime son enfant, l'enfant aime son p\'e8re et sa m\'e8re\~; mais qu'est-ce que cela, fr\'e8res\~? la b\'eate f\'e9roce aime aussi son enfant. Mais s'apparenter par la parent\'e9 de l'
+\'e2me, non par celle du sang, voil\'e0 ce que peut l'homme seul. Il s'est rencontr\'e9 des compagnons sur d'autres terres\~; mais des compagnons comme sur la terre russe, nulle part. Il est arriv\'e9, non \'e0 l'un de vous, mais \'e0 plusieurs, de s'\'e9
+garer en terre \'e9trang\'e8re. Eh bien\~! vous l'avez vu\~: l\'e0 aussi, il y a des hommes\~; l\'e0 aussi, des cr\'e9atures de Dieu\~; et vous leur parlez comme \'e0 l'un d'entre vous. Mais quand on vient au point de dire un mot parti du c\'9c
+ur, vous l'avez vu, ce sont des hommes d'esprit, et pourtant ils ne sont pas des v\'f4tres. Ce sont des hommes, mais pas les m\'eames hommes. Non, fr\'e8res, aimer comme aime un c\'9cur russe, aimer, non par l'esp
+rit seulement, mais par tout ce que Dieu a donn\'e9 \'e0 l'homme, par tout ce qu'il y a en vous, ah\~!\'85 dit Tarass, avec son geste de d\'e9cision, en secouant sa t\'ea
+te grise et relevant le coin de sa moustache, non, personne ne peut aimer ainsi. Je sais que, maintenant, de l\'e2ches coutumes se sont introduites dans notre terre\~: ils ne songent qu'\'e0 leurs meules de bl\'e9, \'e0 leurs tas de foin, \'e0
+ leurs troupeaux de chevaux\~; ils ne veillent qu'\'e0 ce que leurs hydromels cachet\'e9s se conservent bien dans leurs caves\~; ils imitent le diable sait quels usages pa\'efens\~; ils ont honte de leur langage\~; le fr\'e8
+re ne veut pas parler avec son fr\'e8re\~; le fr\'e8re vend son fr\'e8re, comme on vend au march\'e9 un \'eatre sans \'e2me\~; la faveur d\rquote un roi \'e9tranger, pas m\'eame d'un roi, la pauvre faveur d'un ma
+gnat polonais qui, de sa botte jaune, leur donne des coups sur le museau, leur est plus ch\'e8re que toute fraternit\'e9. Mais chez le dernier des l\'e2ches, se f\'fbt-il souill\'e9 de boue et de servilit\'e9, chez celui-l\'e0, fr\'e8
+res, il y a encore un grain de sentiment russe\~; et un jour il se r\'e9veillera et il frappera, le malheureux\~! des deux poings sur les basques de son justaucorps\~; il se prendra la t\'eate des deux mains et il maudira sa l\'e2che existence, pr\'eat
+\'e0 racheter par le supplice une ignoble vie. Qu'ils sachent donc tous ce que signifie sur la terre russe la fraternit\'e9. Et si le moment est d\'e9j\'e0 venu de mourir, certes aucun d'eux ne mourra comme nous\~; aucun d'eux, aucun. Ce n'est pas donn
+\'e9 \'e0 leur nature de souris.
+\par
+\par Ainsi parlait l'}{\i ataman}{\~; et, son discours fini, il secouait encore sa t\'eate qui s'\'e9tait argent\'e9e dans des exploits de Cosaques. Tous ceux qui l'\'e9coutaient furent vivement \'e9mus par ce discours qui p\'e9n\'e9tra jusqu'au fond des c\'9c
+urs. Les plus anciens dans les rangs demeur\'e8rent immobiles, inclinant leurs t\'eates grises vers la terre. Une larme brillait sous les vieilles paupi\'e8res\~; ils l'essuy\'e8rent lentement avec la manche, et tous, comme s'ils se fussent donn\'e9
+ le mot, firent \'e0 la fois leur geste d'usage}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs32\super \chftn }{\fs32
+ Non seulement ce geste a son nom particulier, mais on en a form\'e9 le verbe, l'adverbe, l'adjectif, etc.}}}{ pour exprimer un parti pris, et secou\'e8rent r\'e9solument leurs t\'eates charg\'e9es d'ann\'e9es. Tarass avait touch\'e9 juste.
+\par
+\par D\'e9j\'e0 l'on voyait sortir de la ville l'arm\'e9e ennemie, faisant sonner les trompettes et les clairons, ainsi que les seigneurs polonais, la main sur la hanche, entour\'e9s de nombreux serviteurs. Le gros colonel donnait des ordres. Ils s'avanc\'e8
+rent rapidement sur les Cosaques, les mena\'e7ant de leurs regards et de leurs mousquets, abrit\'e9s sous leurs brillantes cuirasses d'airain. D\'e8s que les Cosaques virent qu'ils s'\'e9taient avanc\'e9s \'e0 port\'e9e, tous d\'e9charg\'e8
+rent leurs longs mousquets de six pieds, et continu\'e8rent \'e0 tirer sans interruption. Le bruit de leurs d\'e9charges s'\'e9tendit au loin dans les plaines environnantes, comme un roulement continu. Le champ de bataille \'e9tait couvert de fum\'e9
+e, et les Zaporogues tiraient toujours sans rel\'e2che. Ceux des derniers rangs se bornaient \'e0 charger les armes qu'ils tendaient aux plus avanc\'e9s, \'e9tonnant l'ennemi qui ne pouvait comprend
+re comment les Cosaques tiraient sans recharger leurs mousquets. Dans les flots de fum\'e9e grise qui enveloppaient l'une et l'autre arm\'e9e, on ne voyait plus comment tant\'f4t l'un tant\'f4t l'autre manquait dans les rangs\~
+; mais les Polonais surtout sentaient que les balles pleuvaient \'e9paisses, et lorsqu'ils recul\'e8rent pour sortir des nuages de fum\'e9e et pour se reconna\'ee
+tre, ils virent bien des vides dans leurs escadrons. Chez les Cosaques, trois hommes au plus avaient p\'e9ri, et ils continuaient incessamment leur feu de mousqueterie. L'ing\'e9nieur \'e9tranger s'\'e9tonna lui-m\'ea
+me de cette tactique qu'il n'avait jamais vu employer, et il dit \'e0 haute voix\~:
+\par
+\par \endash Ce sont des braves, les Zaporogues\~! Voil\'e0 comment il faut se battre dans tous les pays.
+\par
+\par Il donna le conseil de diriger les canons sur le camp fortifi\'e9 des Cosaques. Les canons de bronze rugirent sourdement par leurs larges gueules\~; la terre trembla au loin, et toute la plaine fut encore noy\'e9e sous des flots de fum\'e9
+e. L'odeur de la poudre s'\'e9tendit sur les places et dans les rues des villes voisines et lointaines\~; mais les canonniers avaient point\'e9 trop haut. Les boulets rougis d\'e9crivirent une courbe trop grande\~; ils vol\'e8
+rent, en sifflant, par-dessus la t\'eate des Cosaques, et s'enfonc\'e8rent profond\'e9ment dans le sol en labourant au loin la terre noire. \'c0 la vue d'une pareille maladresse, l'ing\'e9nieur fran\'e7ais se prit par les cheveux et pointa lui-m\'ea
+me les canons, quoique les Cosaques fissent pleuvoir les balles sans rel\'e2che.
+\par
+\par Tarass avait vu de loin le p\'e9ril qui mena\'e7ait les }{\i kour\'e9ni}{ de N\'e9sama\'efkoff et de St\'e9blikoff, et s'\'e9tait \'e9cri\'e9 de toute sa voix\~:
+\par
+\par \endash Quittez vite, quittez les chariots\~; et que chacun monte \'e0 cheval\~!
+\par
+\par Mais les Cosaques n'auraient eu le temps d'ex\'e9cuter ni l'un ni l'autre de ces ordres, si Ostap ne s'\'e9tait port\'e9 droit sur le centre de l'ennemi. Il arracha les m\'e8ches aux mains de six canonniers\~; \'e0
+ quatre autres seulement il ne put les prendre. Les Polonais le refoul\'e8rent. Alors, l'officier \'e9tranger prit lui-m\'eame une m\'e8che pour mettre le feu \'e0 un canon \'e9norme
+, tel que les Cosaques n'en avaient jamais vu. Il ouvrait une large gueule b\'e9ante par laquelle regardaient mille morts. Lorsqu'il tonna, et trois autres apr\'e8s lui, qui, de leur quadruple coup, \'e9branl\'e8
+rent sourdement la terre, ils firent un mal affreux. Plus d'une vieille m\'e8re cosaque pleurera son fils et se frappera la poitrine de ses mains osseuses\~; il y aura plus d'une veuve \'e0 Gloukhoff, N\'e9
+miroff, Tchernigoff et autres villes. Elle courra, la veuve \'e9plor\'e9e, tous les jours au bazar\~; elle se cramponnera \'e0
+ tous les passants, les regardant aux yeux pour voir s'il ne se trouvera pas parmi eux le plus cher des hommes. Mais il passera par la ville bien des troupes de toutes esp\'e8ces sans que jamais il se trouve, parmi elles, le plus cher de tous les hommes.
+
+\par
+\par La moiti\'e9 du }{\i kour\'e8n}{ de N\'e9sama\'efkoff n'existait plus. Comme la gr\'eale abat tout un champ de bl\'e9, o\'f9 chaque \'e9pi se balance semblable \'e0 un ducat de poids, ainsi le canon balaye et couche les rangs cosaques.
+\par
+\par En revanche, comme les Cosaques s'\'e9lanc\'e8rent\~! comme tous se ru\'e8rent sur l'ennemi\~! comme l'}{\i ataman}{ Koukoubenko bouillonna de rage, quand il vit que la moiti\'e9 de son }{\i kour\'e8n}{ n'existait plus\~
+! Il entra avec les restes des gens de N\'e9sama\'efkoff au centre m\'eame des rangs ennemis, hacha comme du chou, dans sa fureur, le premier qui se trouva sous sa main, d\'e9sarma plusieurs cavaliers, frappant de sa lance homme et cheval, parvint jusqu'
+\'e0 la batterie et s'empara d'un canon. Il regarde, et d\'e9j\'e0 l'}{\i ataman}{ du }{\i kour\'e8n}{ d'Oumane l'a pr\'e9c\'e9d\'e9, et Stepan Gouska a pris la pi\'e8ce principale. Leur c\'e9
+dant alors la place, il se tourne avec les siens contre une autre masse d'ennemis. O\'f9 les gens de N\'e9sama\'efkoff ont pass\'e9, il y a une rue\~; o\'f9 ils tournent, un carrefour. On voyait s'\'e9
+claircir les rangs ennemis, et les Polonais tomber comme des gerbes. Pr\'e8s des chariots m\'eames, se tient Vovtousenko\~; devant lui, Tch\'e9r\'e9vitchenko\~; au-del\'e0 des chariots, Degtarenko, et, derri\'e8re lui, l'}{\i ataman}{ du }{\i kour\'e8n}{
+, Vertikhvist. D\'e9j\'e0 Degtarenko a soulev\'e9 deux Polonais sur sa lance\~; mais il en rencontre un troisi\'e8me moins facile \'e0 vaincre Le Polonais \'e9tait souple et fort, et magnifiquement \'e9quip\'e9\~; il avait amen\'e9 \'e0
+ sa suite plus de cinquante serviteurs. Il fit plier Degtarenko, le jeta par terre, et, levant son sabre sur lui, s'\'e9cria\~:
+\par
+\par \endash Il n'y a pas un seul de vous, chiens de Cosaques, qui os\'e2t me r\'e9sister\~!
+\par
+\par \endash Si pourtant, il y en a, dit Mosy Chilo\~; et il s'avan\'e7a.
+\par
+\par C'\'e9tait un fort Cosaque, qui avait plus d'une fois command\'e9 sur mer, et pass\'e9 par bien des \'e9preuves. Les Turcs l'avaient pris avec toute sa troupe \'e0 Tr\'e9bizonde, et les avaient tous emmen\'e9s sur leurs gal\'e8
+res, les fers aux pieds et aux mains, les privant de riz pendant des semaines enti\'e8res, et leur faisant boire l'eau sal\'e9e. Les pauvres gens avaient tout souffert, tout support\'e9, plut\'f4t que de renier leur religion orthodoxe. Mais l'}{\i ataman}
+{ Mosy Chilo n'eut pas le courage de souffrir\~; il foula aux pieds la sainte loi, entoura d'un ruban odieux sa t\'eate p\'e9cheresse, entra dans la confiance du pacha, devint magasinier du vaisseau et chef de la chiourme. Cela
+ fit une grande peine aux pauvres prisonniers\~; ils savaient que, si l'un des leurs vendait sa religion et passait au parti des oppresseurs, il \'e9tait plus p\'e9nible et plus amer d'\'eatre sous sa main. C'est ce qui arriva. Mosy Chilo leur mit \'e0
+ tous de nouveaux fers, en les attachant trois \'e0 trois, les lia de cordes jusqu'aux os, les assomma de coups sur la nuque\~; et lorsque les Turcs, satisfaits d'avoir trouv\'e9 un pareil serviteur, commenc\'e8rent \'e0 se r\'e9jouir, et s'enivr\'e8
+rent sans respect pour les lois de leur religion, il apporta les soixante-quatre clefs des fers aux prisonniers afin qu'ils pussent ouvrir les cadenas, jeter leurs liens \'e0 la mer, et les \'e9
+changer contre des sabres pour frapper les Turcs. Les Cosaques firent un grand butin, et revinrent glorieusement dans leur patrie, o\'f9, pendant longtemps, les joueurs de }{\i bandoura}{ glorifi\'e8rent Mosy Chilo. On l'e\'fbt bien \'e9lu }{\i koch\'e9vo
+\'ef}{\~; mais c'\'e9tait un \'e9trange Cosaque. Quelquefois il faisait une action que le plus sage n'aurait pas imagin\'e9e\~; d'autres fois, il tombait dans une incroyable b\'eatise. Il but et dissipa tout ce qu'il avait acquis, s'endetta pr\'e8
+s de tous \'e0 la }{\i setch}{, et, pour combler la mesure, il se glissa, la nuit, comme un voleur des rues, dans un }{\i kour\'e8n}{ \'e9tranger, enleva tous les harnais, et les mit en gage chez le cabaretier. Pour une action si honteuse, on l'attacha
+\'e0 un poteau sur la place du bazar, et l'on mit pr\'e8s de lui un gros b\'e2ton afin que chacun, selon la mesure de ses forces, p\'fbt lui en ass\'e9ner un coup. Mais, parmi les Zaporogues, il ne se trouva pas un seul homme qui lev\'e2t le b\'e2
+ton sur lui, se souvenant des services qu'il avait rendus. Tel \'e9tait le Cosaque Mosy Chilo.
+\par
+\par \endash Si, pourtant, il y en a pour vous rosser, chiens, dit-il en s'\'e9lan\'e7ant sur le Polonais.
+\par
+\par Aussi, comme ils se battirent\~! Cuirasses et brassards se pli\'e8rent sous leurs coups \'e0 tous deux. Le Polonais lui d\'e9
+chira sa chemise de fer, et lui atteignit le corps de son sabre. La chemise du Cosaque rougit, mais Chilo n'y fit nulle attention. Il leva sa main\~; elle \'e9tait lourde sa main noueuse, et il \'e9tourdit son adversaire d'un coup sur la t\'ea
+te. Son casque de bronze vola en \'e9clats\~; le Polonais chancela, et tomba de la selle\~; et Chilo se mit \'e0 sabrer en croix l'ennemi renvers\'e9. Cosaque, ne perds pas ton temps \'e0 l'achever, mais retourne-toi plut\'f4t\~!\'85
+ Il ne se retourna point, le Cosaque, et l\rquote un des serviteurs du vaincu le frappa de son couteau dans le cou. Chilo fit volte-face, et d\'e9j\'e0 il atteignait l'audacieux, mais celui-ci disparut dans la fum\'e9e de la poudre. De tous c\'f4t\'e9s r
+\'e9sonnait un bruit de mousqueterie. Chilo chancela, et sentit que sa blessure \'e9tait mortelle. Il tomba, mit la main sur la plaie, et se tournant vers ses compagnons\~:
+\par
+\par \endash Adieu, seigneurs fr\'e8res camarades, dit-il\~; que la terre russe orthodoxe reste debout pour l'\'e9ternit\'e9, et qu'il lui soit rendu un honneur \'e9ternel.
+\par
+\par Il ferma ses yeux \'e9teints, et son \'e2me cosaque quitta sa farouche enveloppe.
+\par
+\par D\'e9j\'e0 Zadorojni s'avan\'e7ait \'e0 cheval, et l'}{\i ataman}{ de }{\i kour\'e8n}{, Vertikhvist, et Balaban s'avan\'e7aient aussi.
+\par
+\par \endash Dites-moi, seigneurs, s'\'e9cria Tarass, en s'adressant aux }{\i atamans}{ des }{\i kour\'e9ni}{\~; y a-t-il encore de la poudre dans les poudri\'e8res\~? La force cosaque ne s'est-elle pas affaiblie\~? Les n\'f4tres ne plient-ils pas encore\~?
+
+\par
+\par \endash P\'e8re, il y a encore de la poudre dans les poudri\'e8res\~; la force cosaque n'est pas affaiblie, et les n\'f4tres ne plient pas encore.
+\par
+\par Et les Cosaques firent une vigoureuse attaque. Ils rompirent les rangs ennemis. Le petit colonel fit sonner la retraite et hisser huit drapeaux peints, pour rassembler les siens qui s'\'e9taient dispers\'e9
+s dans la plaine. Tous les Polonais accoururent aux drapeaux\~; mais ils n'avaient pas encore reform\'e9 leurs rangs que, d\'e9j\'e0, l'}{\i ataman}{ Koukoubenko faisait, avec ses gens de N\'e9sama\'ef
+koff, une charge en plein centre, et tombait sur le colonel ventru. Le colonel ne soutint pas le choc, et, tournant son cheval, il s'enfuit \'e0 toute bride. Koukoubenko le poursuivit longtemps \'e0
+ travers champs, sans le laisser rejoindre les siens. Voyant cela du }{\i kour\'e8n}{ voisin, St\'e9pan Gouska se mit de la partie, son }{\i arkan}{ \'e0 la main\~; courbant la t\'ea
+te sur le cou de son cheval et saisissant l'instant favorable, il lui jeta du premier coup son }{\i arkan}{ \'e0 la gorge. Le colonel devint tout rouge, et saisit la corde des deux mains, en s'effor\'e7ant de la rompre. Mais d\'e9j\'e0 un coup
+puissant lui avait enfonc\'e9 dans sa large poitrine la lame meurtri\'e8re. Gouska, toutefois, n'aura pas longtemps \'e0 se r\'e9jouir. Les Cosaques se retournaient \'e0 peine que d\'e9j\'e0 Gouska \'e9tait soulev\'e9 sur quatre piques. Le pauvre }{\i
+ataman}{ n'eut que le temps de dire\~:
+\par
+\par \endash P\'e9rissent tous les ennemis, et que la terre russe se r\'e9jouisse dans la gloire pendant des si\'e8cles \'e9ternels\~!
+\par
+\par Et il exhala le dernier soupir. Les Cosaques tourn\'e8rent la t\'eate, et d\'e9j\'e0, d'un c\'f4t\'e9, le Cosaque M\'e9t\'e9litza faisait f\'eate aux Polonais en assommant tant\'f4t l'un, tant\'f4t l'autre, et, d'un autre c\'f4t\'e9, l'}{\i ataman}{ N\'e9
+vilitchki s'\'e9lan\'e7ait \'e0 la t\'eate des siens. Pr\'e8s d'un carr\'e9 de chariots, Zakroutigouba retourne l'ennemi comme du foin, et le repousse, tandis que, devant un carr\'e9 plus \'e9loign\'e9, le troisi\'e8me Pisarenko a refoul\'e9
+ une troupe enti\'e8re de Polonais, et pr\'e8s du troisi\'e8me carr\'e9, les combattants se sont saisis \'e0 bras-le-corps, et luttent sur les chariots m\'eames.
+\par
+\par \endash Dites-moi, seigneurs, s'\'e9cria l'}{\i ataman}{ Tarass, en s'avan\'e7ant au-devant des chefs\~; y a-t-il encore de la poudre dans les poudri\'e8res\~? La force cosaque n'est-elle pas affaiblie\~? Les Cosaques ne commencent-ils pas \'e0 plier\~?
+
+\par
+\par \endash P\'e8re, il y a encore de la poudre dans les poudri\'e8res\~; la force cosaque n'est pas affaiblie\~; les Cosaques ne plient pas encore.
+\par
+\par D\'e9j\'e0 Bovdug est tomb\'e9 du haut d'un chariot. Une balle l'a frapp\'e9 sous le c\'9cur. Mais, rassemblant toute sa vieille \'e2me, il dit\~:
+\par
+\par \endash Je n'ai pas de peine \'e0 quitter le monde. Dieu veuille donner \'e0 chacun une fin pareille, et que la terre russe soit glorifi\'e9e jusqu'\'e0 la fin des si\'e8cles\~!
+\par
+\par Et l'\'e2me de Bovdug s'\'e9leva dans les hauteurs pour aller raconter aux vieillards, morts depuis longtemps, comment on sait combattre sur la terre russe, et mieux encore comment on y sait mourir pour la sainte religion.
+\par
+\par Bient\'f4t apr\'e8s, tomba aussi Balaban, }{\i ataman}{ de }{\i kour\'e8n}{. Il avait re\'e7u trois blessures mortelles, de balle, de lance, et d'un lourd sabre droit. Et c'\'e9tait un des plus vaillants Cosaques. Il avait fait, comme }{\i ataman}{
+, une foule d'exp\'e9ditions maritimes, dont la plus glorieuse fut celle des rivages d'Anatolie. Ses gens avaient ramass\'e9 beaucoup de sequins, d'\'e9toffes de Damas et de riche butin turc. Mais ils essuy\'e8rent de grands revers \'e0
+ leur retour. Les malheureux durent passer sous les boulets turcs. Quand le vaisseau ennemi fit feu de toutes ses pi\'e8ces, une moiti\'e9 de leurs bateaux sombra en tournoyant, il p\'e9rit dans les eaux plus d'un Cosaque\~
+; mais les bottes de joncs attach\'e9es aux flancs des bateaux les sauv\'e8rent d'une commune noyade. Pendant toute la nuit, les Cosaques enlev\'e8rent l'eau des barques submerg\'e9es avec des pelles creuses et leurs bonnets, en r\'e9
+parant les avaries. De leurs larges pantalons cosaques, ils firent des voiles, et, filant avec promptitude, ils \'e9chapp\'e8rent au plus rapide des vaisseaux turcs. Et c'\'e9tait peu qu'ils fussent arriv\'e9s sains et saufs \'e0 la }{\i setch}{\~
+; ils rapport\'e8rent une chasuble brod\'e9e d'or \'e0 l'archimandrite du couvent de M\'e9jigorsh \'e0 Kiew, et des ornements d'argent pur pour l'image de la Vierge, dans le }{\i zaporoji\'e9}{ m\'eame. Et longtemps apr\'e8s les joueurs de }{\i bandoura}{
+ glorifiaient l'habile r\'e9ussite des Cosaques. \'c0 cette heure, Balaban inclina sa t\'eate, sentant les poignantes approches de la mort, et dit d'une voix faible\~:
+\par
+\par \endash Il me semble, seigneurs fr\'e8res, que je meurs d'une bonne mort. J'en ai sabr\'e9 sept, j'en ai travers\'e9 neuf de ma lance, j'en ai suffisamment \'e9cras\'e9
+ sous les pieds de mon cheval, et je ne sais combien j'en ai atteint de mes balles. Fleurisse donc \'e9ternellement la terre russe\~!
+\par
+\par Et son \'e2me s'envola.
+\par
+\par Cosaques, Cosaques, ne livrez pas la fleur de votre arm\'e9e. D\'e9j\'e0, l'ennemi a cern\'e9 Koukoubenko. D\'e9j\'e0, il ne reste autour de lui que sept hommes du }{\i kour\'e8n}{ de N\'e9sama\'efkoff, et ceux-l\'e0 se d\'e9
+fendent plus qu'il ne leur reste de force\~; d\'e9j\'e0, les v\'eatements de leur chef sont rougis de son sang. Tarass lui-m\'eame, voyant le danger qu'il court, s'\'e9lance \'e0 son aide\~; mais les Cosaques sont arriv\'e9
+s trop tard. Une lance a pu s'enfoncer sous son c\'9cur avant que l'ennemi qui l'entoure ait \'e9t\'e9 repouss\'e9. Il s'inclina doucement sur les bras des Cosaques qui le soutenaient, et son jeune sang jaillit comme une source, semblable \'e0 un vin pr
+\'e9cieux que des serviteurs maladroits apportent de la cave dans un vase de verre, et qui le brisent \'e0 l'entr\'e9e de la salle en glissant sur le parquet. Le vin se r\'e9pand sur la terre, et le ma\'eetre du logis accourt, en se prenant la t\'ea
+te dans les mains, lui qui l\rquote avait r\'e9serv\'e9 pour la plus belle occasion de sa vie, afin que, si Dieu la lui donnait, il p\'fbt, dans sa vieillesse, f\'eater un compagnon de ses jeunes ann\'e9es, et se r\'e9
+jouir avec lui au souvenir d'un temps o\'f9 l'homme savait autrement et mieux se r\'e9jouir. Koukoubenko promena son regard autour de lui, et murmura\~:
+\par
+\par \endash Je remercie Dieu de m'avoir accord\'e9 de mourir sous vos yeux, compagnons. Qu'apr\'e8s nous, on vive mieux que nous, et que la terre russe, aim\'e9e du Christ, soit \'e9ternelle dans sa beaut\'e9\~!
+\par
+\par Et sa jeune \'e2me s'envola. Les anges la prirent sous les bras, et l'empot\'e8rent aux cieux\~: elle sera bien l\'e0-bas. \'ab\~Assieds-toi \'e0 ma droite, Koukoubenko, lui dira le Christ, tu n'as pas trahi la fraternit\'e9
+, tu n'as pas fait d'action honteuse, tu n'as pas abandonn\'e9 un homme dans le danger. Tu as conserv\'e9 et d\'e9fendu mon \'c9glise.\~\'bb La mort de Koukoubenko attrista tout le monde\~: et cependant, les rangs cosaques s'\'e9claircissaient \'e0 vue d'
+\'9cil\~; beaucoup de braves avaient cess\'e9 de vivre. Mais les Cosaques tenaient bon.
+\par
+\par \endash Dites-moi, seigneurs, cria Tarass aux }{\i kour\'e9ni}{ rest\'e9s debout, y a-t-il encore de la poudre dans les poudri\'e8res\~? les sabres ne sont-ils pas \'e9mouss\'e9s\~? la force cosaque ne s'est-elle pas affaiblie\~
+? les Cosaques ne plient-ils pas encore\~?
+\par
+\par \endash P\'e8re, il y a encore assez de poudre\~; les sabres sont encore bons, la force cosaque n'est pas affaiblie\~; les Cosaques n'ont pas pli\'e9.
+\par
+\par Et les Cosaques s'\'e9lanc\'e8rent de nouveau comme s'ils n'eussent \'e9prouv\'e9 aucune perte. Il ne reste plus vivants que trois }{\i atamans}{ de }{\i kour\'e8n}{. Partout coulent des ruisseaux rouges\~; des ponts s'\'e9l\'e8vent, form\'e9
+s de cadavres des Cosaques et des Polonais. Tarass regarda le ciel, et vit s'y d\'e9ployer une longue file de vautours. Ah\~! quelqu'un donc se r\'e9jouira\~! D\'e9j\'e0, l\'e0-bas, on a soulev\'e9 M\'e9t\'e9litza sur le fer d'une lance\~; d\'e9j\'e0
+, la t\'eate du second Pisarenko a tournoy\'e9 dans l'air en clignant des yeux\~; d\'e9j\'e0 Okhrim Gouska, sabr\'e9 de haut et en travers, est tomb\'e9 lourdement.
+\par
+\par \endash Soit\~! dit Tarass, en faisant signe de son mouchoir.
+\par
+\par Ostap comprit le geste de son p\'e8re\~; et, sortant de son embuscade, chargea vigoureusement la cavalerie polonaise. L'ennemi ne soutint pas la violence du choc\~; et lui, le poursuivant \'e0 outrance, le rejeta sur la place o\'f9 l'on avait plant\'e9
+ des pieux et jonch\'e9 la terre de tron\'e7ons de lances. Les chevaux commenc\'e8rent \'e0 broncher, \'e0 s'abattre, et les Polonais \'e0 rouler par-dessus leurs t\'eates. Dans ce moment, les Cosaques de Korsoun, qui se tenaient en r\'e9serve derri\'e8
+re les chariots, voyant l'ennemi \'e0 port\'e9e de mousquet, firent une d\'e9charge soudaine. Les Polonais, perdant la t\'eate, se mirent en d\'e9sordre, et les Cosaques reprirent courage\~:
+\par
+\par \endash La victoire est \'e0 nous\~! cri\'e8rent de tous c\'f4t\'e9s les voix zaporogues.
+\par
+\par Les clairons sonn\'e8rent, et on hissa le drapeau de la victoire. Les Polonais, d\'e9faits, fuyaient en tout sens.
+\par
+\par \endash Non, non, la victoire n'est pas encore \'e0 nous, dit Tarass, en regardant les portes de la ville.
+\par
+\par Il avait dit vrai.
+\par
+\par Les portes de la ville s'\'e9taient ouvertes, et il en sortit un r\'e9giment de hussards, la fleur des r\'e9giments de cavalerie. Tous les cavaliers montaient des }{\i argamaks}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain
+\s31\qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs32\super \chftn }{\fs32 Chevaux persans.}}}{ bai brun. En avant des escadrons, galopait un chevalier, le plus beau, le plus hardi de tous. Ses cheveux noirs se d\'e9
+roulaient sous son casque de bronze\~; son bras \'e9tait entour\'e9 d'une \'e9charpe brod\'e9e par les mains de la plus s\'e9duisante beaut\'e9. Tarass demeura stup\'e9fait quand il reconnut Andry. Et lui, cependant, enflamm\'e9
+ par l'ardeur du combat, avide de m\'e9riter le pr\'e9sent qui ornait son bras, se pr\'e9cipita comme un jeune l\'e9vrier, le plus beau, le plus rapide, et le plus jeune de la meute. \'ab\~}{\i Atou}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain
+\s31\qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs32\super \chftn }{\fs32 Mot russe pour exciter les chiens.}}}{\~!\~\'bb crie le vieux chasseur, et le l\'e9vrier se pr\'e9cipite, lan\'e7
+ant ses jambes en droite ligne dans les airs, pench\'e9 de tout son corps sur le flanc, soulevant la neige de ses ongles, et devan\'e7ant dix fois le li\'e8vre lui-m\'eame dans la chaleur de sa course. Le vieux Tarass s'arr\'eate\~
+; il regarde comment Andry s'ouvrait un passage, frappant \'e0 droite et \'e0 gauche, et chassant les Cosaques devant lui. Tarass perd patience.
+\par
+\par \endash Comment, les tiens\~! les tiens\~! s'\'e9crie-t-il\~; tu frappes les tiens, fils du diable\~!
+\par
+\par Mais Andry ne voyait pas qui se trouvait devant lui, si c'\'e9taient les siens ou d'autres. Il ne voyait rien. Il voyait des boucles de cheveux, de longues boucles ondoyantes, une gorge semblable au cygne de la rivi\'e8re, un cou de neige et de blanches
+\'e9paules, et tout ce que Dieu cr\'e9a pour des baisers insens\'e9s.
+\par
+\par \endash Hol\'e0\~! camarades, attirez-le-moi, attirez-le-moi seulement dans le bois. cria Tarass.
+\par
+\par Aussit\'f4t se pr\'e9sent\'e8rent trente des plus rapides Cosaques pour attirer Andry vers le bois. Redressant leurs hauts bonnets, ils lanc\'e8rent leurs chevaux pour couper la route aux hussards, prirent en flanc les premiers rangs, les culbut\'e8
+rent, et, les ayant s\'e9par\'e9s du gros de la troupe, sabr\'e8rent les uns et les autres. Alors Golokopitenko frappa Andry sur le dos du plat de son sabre droit, et tous, \'e0 l'instant, se mirent \'e0 fuir de toute la rapidit\'e9
+ cosaque. Comme Andry s'\'e9lan\'e7a\~! comme son jeune sang bouillonna dans toutes ses veines\~! Enfon\'e7ant ses longs \'e9perons dans les flancs de son cheval, il vola \'e0 perte d'haleine sur les pa
+s des Cosaques, sans se retourner, et sans voir qu'une vingtaine d'hommes seulement avaient pu le suivre. Et les Cosaques, fuyant de toute la c\'e9l\'e9rit\'e9 de leurs chevaux, tournaient vers le bois. Andry, lanc\'e9 ventre \'e0 terre, atteignait d\'e9j
+\'e0 Golokopitenko, lorsque, tout \'e0 coup, une main puissante arr\'eata son cheval par la bride. Andry tourna la t\'eate\~; Tarass \'e9tait devant lui. Il trembla de tout son corps, et devint p\'e2le comme un \'e9colier surpris en maraude par son ma\'ee
+tre. La col\'e8re d'Andry s'\'e9teignit comme si elle ne se f\'fbt jamais allum\'e9e. Il ne voyait plus devant lui que son terrible p\'e8re.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! qu'allons-nous faire maintenant\~? dit Tarass, en le regardant droit entre les deux yeux.
+\par
+\par Andry ne put rien r\'e9pondre, et resta les yeux baiss\'e9s vers la terre.
+\par
+\par \endash Eh bien, fils, tes Polonais t'ont-ils \'e9t\'e9 d'un grand secours\~?
+\par
+\par Andry demeurait muet.
+\par
+\par \endash Ainsi trahir, vendre la religion, vendre les tiens\'85 Attends, descends de cheval.
+\par
+\par Ob\'e9issant comme un enfant docile, Andry descendit de cheval et s'arr\'eata, ni vif ni mort, devant Tarass.
+\par
+\par \endash Reste l\'e0, et ne bouge plus. C'est moi qui t'ai donn\'e9 la vie, c'est moi qui te tuerai, dit Tarass.
+\par
+\par Et, reculant d'un pas, il \'f4ta son mousquet de dessus son \'e9paule. Andry \'e9tait p\'e2le comme un linge. On voyait ses l\'e8vres remuer, et prononcer un nom. Mais ce n'\'e9tait pas le nom de sa patrie, ni de sa m\'e8re, ni de ses fr\'e8res, c'\'e9
+tait le nom de la belle Polonaise.
+\par
+\par Tarass fit feu.
+\par
+\par Comme un \'e9pi de bl\'e9 coup\'e9 par la faucille, Andry inclina la t\'eate, et tomba sur l'herbe sans prononcer un mot.
+\par
+\par Le meurtrier de son fils, immobile, regarda longtemps le cadavre inanim\'e9. Il \'e9tait beau m\'eame dans la mort. Son visage viril, nagu\'e8re brillant de force et d'une irr\'e9sistible s\'e9duction, exprimait encore une merveilleuse beaut\'e9
+. Ses sourcils, noirs comme un velours de deuil, ombrageaient ses traits p\'e2lis.
+\par
+\par \endash Que lui manquait-il pour \'eatre un Cosaque\~? dit Boulba. Il \'e9tait de haute taille, il avait des sourcils noirs, un visage de gentilhomme, et sa main \'e9tait forte dans le combat. Et il a p\'e9ri, p\'e9ri sans gloire, comme un chien l\'e2
+che.
+\par
+\par \endash P\'e8re, qu'as-tu fait\~? c'est toi qui l'as tu\'e9\~? dit Ostap, qui arrivait en ce moment.
+\par
+\par Tarass fit de la t\'eate un signe affirmatif.
+\par
+\par Ostap regarda fixement le mort dans les yeux. Il regretta son fr\'e8re, et dit\~:
+\par
+\par \endash P\'e8re, livrons-le honorablement \'e0 la terre, afin que les ennemis ne puissent l'insulter, et que les oiseaux de proie n'emportent pas les lambeaux de sa chair.
+\par
+\par \endash On l'enterrera bien sans nous, dit Tarass\~; et il aura des pleureurs et des pleureuses.
+\par
+\par Et pendant deux minutes, il pensa\~:
+\par
+\par \endash Faut-il le jeter aux loups qui r\'f4dent sur la terre humaine, ou bien respecter en lui la vaillance du chevalier, que chaque brave doit honorer en qui que ce soit\~?
+\par
+\par Il regarde, et voit Golokopitenko galoper vers lui.
+\par
+\par \endash Malheur\~! }{\i ataman}{. Les Polonais se sont fortifi\'e9s, il leur est venu un renfort de troupes fra\'eeches.
+\par
+\par Golokopitenko n'a pas achev\'e9 que Vovtousenko accourt\~:
+\par
+\par \endash Malheur\~! }{\i ataman}{. Encore une force nouvelle qui fend sur nous.
+\par
+\par Vovtousenko n'a pas achev\'e9 que Pisarenko arrive en courant, mais sans cheval\~:
+\par
+\par \endash O\'f9 es-tu, p\'e8re\~? les Cosaques te cherchent. D\'e9j\'e0 l'}{\i ataman}{ de }{\i kour\'e8n}{ N\'e9vilitchki est tu\'e9\~; Zadorojny est tu\'e9\~; Tch\'e9r\'e9vitchenko est tu\'e9\~; mais les Cosaques tiennent encore\~
+; ils ne veulent pas mourir, sans t'avoir vu une derni\'e8re fois dans les yeux\~; ils veulent que tu les regardes \'e0 l'heure de la mort.
+\par
+\par \endash \'c0 cheval, Ostap\~! dit Tarass.
+\par
+\par Et il se h\'e2ta pour trouver encore debout les Cosaques, pour savourer leur vue une derni\'e8re fois, et pour qu'ils pussent regarder leur }{\i ataman}{ avant de mourir. Mais il n'\'e9
+tait pas sorti du bois avec les siens, que les forces ennemies avaient cern\'e9 le bois de tous c\'f4t\'e9s, et que partout, \'e0 travers les arbres, se montraient des cavaliers arm\'e9s de sabres et de lances.
+\par
+\par \endash Ostap\~! Ostap\~! tiens Ferme, s'\'e9cria Tarass.
+\par
+\par Et lui-m\'eame, tirant son sabre, se mit \'e0 \'e9charper les premiers qui lui tomb\'e8rent sous la main. D\'e9j\'e0 six polonais se sont \'e0 la fois ru\'e9s sur Ostap\~; mais il para\'eet qu'ils ont mal choisi le moment. \'c0 l'un, la t\'eate a saut\'e9
+ des \'e9paules\~; l\rquote autre a fait la culbute en arri\'e8re\~; le troisi\'e8me re\'e7oit un coup de lance dans les c\'f4tes\~; le quatri\'e8me, plus audacieux, a \'e9vit\'e9 la balle d'Ostap en baissant la t\'eate, et la balle br\'fblante a frapp
+\'e9 le cou de son cheval qui, furieux, se cabre, roule \'e0 terre, et \'e9crase sous lui son cavalier.
+\par
+\par \endash Bien, fils, bien, Ostap\~! criait Tarass\~; voici que je viens \'e0 toi.
+\par
+\par Lui-m\'eame repoussait les assaillants. Tarass multiplie son sabre\~; il distribue des cadeaux sur la t\'eate de l'un et sur celle de l'autre\~; et, regardant toujours Ostap, il le voit luttant corps \'e0 corps avec huit ennemis \'e0 la fois.
+\par
+\par \endash Ostap\~! Ostap\~! tiens ferme.
+\par
+\par Mais, d\'e9j\'e0, Ostap a le dessous\~; d\'e9j\'e0, on lui a jet\'e9 un }{\i arkan}{ autour de la gorge\~; d\'e9j\'e0 on saisit, d\'e9j\'e0 on garrotte Ostap.
+\par
+\par \endash A\'efe\~! Ostap, Ostap\~! criait Tarass en s'ouvrant un passage vers lui, et en hachant comme du chou tout ce qui les s\'e9parait\~; a\'efe\~! Ostap, Ostap\~!\'85
+\par
+\par Mais, en ce moment, il fut frapp\'e9 comme d'une lourde pierre\~; tout tournoya devant ses yeux. Un instant brill\'e8rent, m\'eal\'e9es dans son regard, des lances, la fum\'e9e du canon, les \'e9
+tincelles de la mousqueterie et les branches d'arbres avec leurs feuilles. Il tomba sur la terre comme un ch\'eane abattu, et un \'e9pais brouillard couvrit ses yeux.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743355}CHAPITRE X{\*\bkmkend _Toc97743355}
+\par }\pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\endash Il para\'eet que j'ai longtemps dormi, dit Tarass en s'\'e9veillant comme du p\'e9nible sommeil d'un homme ivre, et en s'effor\'e7ant de reconna\'ee
+tre les objets qui l'entouraient.
+\par
+\par Une terrible faiblesse avait bris\'e9 ses membres. Il avait peine \'e0 distinguer les murs et les angles d'une chambre inconnue. Enfin il s'aper\'e7ut que Tovkatch \'e9tait assis aupr\'e8s de lui, et qu'il paraissait attentif \'e0
+ chacune de ses respirations.
+\par
+\par \endash Oui, pensa Tovkatch\~; tu aurais bien pu t'endormir pour l'\'e9ternit\'e9.
+\par
+\par Mais il ne dit rien, le mena\'e7a du doigt et lui fit signe de se taire.
+\par
+\par \endash Mais, dis-moi donc, o\'f9 suis-je, \'e0 pr\'e9sent\~? reprit Tarass en rassemblant ses esprits, et en cherchant \'e0 se rappeler le pass\'e9.
+\par
+\par \endash Tais-toi donc\~! s'\'e9cria brusquement son camarade. Que veux-tu donc savoir de plus\~? Ne vois-tu pas que tu es couvert de blessures\~? Voici deux semaines que nous courons \'e0 cheval \'e0 perdre haleine, et que la fi\'e8
+vre et la chaleur te font divaguer. C'est la premi\'e8re fois que tu as dormi tranquillement. Tais-toi donc, si tu ne veux pas te faire de mal toi-m\'eame.
+\par
+\par Cependant Tarass s'effor\'e7ait toujours de mettre ordre \'e0 ses id\'e9es, et de se souvenir du pass\'e9.
+\par
+\par \endash Mais j'ai donc \'e9t\'e9 pris et cern\'e9 par les Polonais\~?\'85 Mais il m'\'e9tait impossible de me faire jour \'e0 travers leurs rangs\~?\'85
+\par
+\par \endash Te tairas-tu encore une fois, fils de Satan, s'\'e9cria Tovkatch en col\'e8re, comme une bonne pouss\'e9e \'e0 bout par les cris d\rquote un enfant g\'e2t\'e9. Qu'as-tu besoin de savoir de quelle mani\'e8re tu t'es sauv\'e9\~
+? il suffit que tu sois sauv\'e9, il s'est trouv\'e9 des amis qui ne t'ont pas plant\'e9 l\'e0\~; c'est assez. Il nous reste encore plus d'une nuit \'e0 courir ensemble. Tu crois qu'on ta pris pour un simple Cosaque\~? non\~; ta t\'eate a \'e9t\'e9 estim
+\'e9e deux mille ducats.
+\par
+\par \endash Et Ostap\~? s'\'e9cria tout \'e0 coup Tarass, qui essaya de se mettre sur son s\'e9ant en se rappelant soudain comment on s'\'e9tait empar\'e9 d'Ostap sous ses yeux, comment on l'avait garrott\'e9 et comment il se trouvait aux mains des Polonais.
+
+\par
+\par Alors, la douleur s'empara de cette vieille t\'eate. Il arracha et d\'e9chira les bandages qui couvraient ses blessures\~; il les jeta loin de lui\~; il voulut parler \'e0 haute voix, mais ne dit que des choses incoh\'e9rentes. Il \'e9
+tait de nouveau en proie \'e0 la fi\'e8vre, au d\'e9lire, des paroles insens\'e9es s'\'e9chappaient sans lien et sans ordre de ses l\'e8vres. Pendant ce temps, son fid\'e8
+le compagnon se tenait debout devant lui, l'accablant de cruels reproches et d'injures. Enfin, il le saisit par les pieds, par les mains, l'emmaillota comme on fait d'un enfant, repla\'e7a tous les bandages, l'enveloppa dans une peau de b\'9cuf, l'assujet
+tit avec des cordes \'e0 la selle d'un cheval, et s'\'e9lan\'e7a de nouveau sur la route avec lui.
+\par
+\par \endash Fusses-tu mort, je te ram\'e8nerai dans ton pays. Je ne permettrai pas que les Polonais insultent \'e0 ton origine cosaque, qu'ils mettent ton corps en lambeaux et qu'ils les jettent dans la rivi\'e8re. Si l'aigle doit arracher les yeux \'e0
+ ton cadavre, que ce soit l'aigle de nos steppes, non l'aigle polonais, non celui qui vient des terres de la Pologne. Fusses-tu mort, je te ram\'e8nerai en Ukraine.
+\par
+\par Ainsi parlait son fid\'e8le compagnon, fuyant jour et nuit, sans tr\'eave ni repos. Il le ramena enfin, priv\'e9 de sentiment, dans la }{\i setch}{ m\'eame des Zaporogues. L\'e0, il se mit \'e0 le traiter au moyen de simples et de compresses\~; il d\'e9
+couvrit une femme juive, habile dans l'art de gu\'e9rir, qui, pendant un mois, lui fit prendre divers rem\'e8des\~: enfin Tarass se sentit mieux. Soit que l'influence du traitement f\'fbt salutaire, soit que sa nature de fer e\'fb
+t pris le dessus, au bout d'un mois et demi, il \'e9tait sur pied. Ses plaies s'\'e9taient ferm\'e9es, et les cicatrices faites par le sabre t\'e9moignaient seules de la gravit\'e9 des blessures du vieux Cosaque. Pourtant, il \'e9
+tait devenu visiblement morose et chagrin. Trois rides profondes avaient creus\'e9 son front, o\'f9 elles rest\'e8rent d\'e9sormais. Quand il jeta les yeux autour de lui, tout lui parut nouveau dans la }{\i setch}{. Tous ses vieux compagnons \'e9
+taient morts\~; il ne restait pas un de ceux qui avaient combattu pour la sainte cause, pour la foi et la fraternit\'e9.
+\par
+\par Ceux-l\'e0 aussi qui, \'e0 la suite du }{\i koch\'e9vo\'ef}{, s'\'e9taient mis \'e0 la poursuite des Tatars, n'existaient plus\~; tous avaient p\'e9ri\~: l'un \'e9tait tomb\'e9 au champ d'honneur\~; un autre \'e9
+tait mort de faim et de soif au milieu des steppes sal\'e9es de la Crim\'e9e\~; un autre encore s'\'e9tait \'e9teint dans la captivit\'e9, n'ayant pu supporter sa honte. L'ancien }{\i koch\'e9vo\'ef}{ aussi n'\'e9tait plus, d\'e8
+s longtemps, de ce monde, ni aucun de ses vieux compagnons, et d\'e9j\'e0 l'herbe du cimeti\'e8re avait pouss\'e9 sur les restes de ces Cosaques, autrefois bouillonnants de courage et de vie. Tarass entendait seulem
+ent qu'autour de lui il y avait une grande orgie, une orgie bruyante\~: toute la vaisselle avait vol\'e9 en \'e9clats\~; il n'\'e9tait pas rest\'e9 une goutte de vin\~; les h\'f4tes et les serviteurs avaient emport\'e9 toutes les coupes, tous les vases pr
+\'e9cieux, et le ma\'eetre de la maison, demeur\'e9 solitaire et morne, pensait que mieux e\'fbt valu qu'il n'y e\'fbt pas de f\'eate. On s'effor\'e7ait en vain d'occuper et de distraire Tarass\~; en vain les vieux joueurs de }{\i bandoura}{ \'e0
+ la barbe grise d\'e9filaient, par deux et par trois devant lui, chantant ses exploits de Cosaque\~; il contemplait tout d'un \'9cil sec et indiff\'e9rent\~; une douleur inextinguible se lisait sur ses traits immobiles et sa t\'eate pench\'e9e\~
+; il disait \'e0 voix basse\~:
+\par
+\par \endash Mon fils Ostap\~!
+\par
+\par Cependant, les Zaporogues s'\'e9taient pr\'e9par\'e9s \'e0 une exp\'e9dition maritime. Deux cents bateaux avaient \'e9t\'e9 lanc\'e9s sur le Dniepr, et l'Asie Mineure avait vu ces Cosaques \'e0 la t\'eate ras\'e9e, \'e0 la tresse flottante, mettre \'e0
+ feu et \'e0 sang ses rivages fleuris\~; elle avait vu les turbans musulmans, pareils aux fleurs innombrables de ses campagnes, dispers\'e9s dans ses plaines sanglantes ou nageant aupr\'e8s du rivage. Elle avait vu quantit\'e9
+ de larges pantalons cosaques tach\'e9s de goudron, quantit\'e9 de bras musculeux arm\'e9s de fouets noirs. Les Zaporogues avaient d\'e9truit toutes les vignes et mang\'e9 tout le raisin\~; ils avaient laiss\'e9 des tas de fumiers dans les mosqu\'e9es\~
+; ils se servaient, en guise de ceintures, des ch\'e2les pr\'e9cieux de la Perse, et en ceignaient leurs caftans salis. Longtemps apr\'e8s on trouvait encore, sur les lieux qu'ils avaient foul\'e9
+s, les petites pipes courtes des Zaporogues. Tandis qu'ils s'en retournaient gaiement, un vaisseau turc de dix canons s'\'e9tait mis \'e0 leur poursuite, et une salve g\'e9n\'e9rale de son artillerie avait dispers\'e9 leurs bateaux l\'e9gers comme
+ une troupe d'oiseaux. Un tiers d'entre eux avaient p\'e9ri dans les profondeurs de la mer\~
+; le reste avait pu se rallier pour gagner l'embouchure du Dniepr, avec douze tonnes remplies de sequins. Tout cela n'occupait plus Tarass. Il s'en allait dans les champs, dans les steppes, comme pour la chasse\~; mais son arme demeurait charg\'e9e\~
+; il la d\'e9posait pr\'e8s de lui, plein de tristesse, et s'arr\'eatait sur le rivage de la mer. Il restait longtemps assis, la t\'eate baiss\'e9e, et disant toujours\~:
+\par
+\par \endash Mon Ostap, mon Ostap\~!
+\par
+\par Devant lui brillait et s\rquote \'e9tendait au loin la nappe de la mer Noire\~; dans les joncs lointains on entendait le cri de la mouette, et, sur sa moustache blanchie, des larmes tombaient l\rquote une suivant l'autre.
+\par
+\par \'c0 la fin Tarass n'y tint plus\~:
+\par
+\par \endash Qu'il en soit ce que Dieu voudra, dit-il, j'irai savoir ce qu'il est devenu. Est-il vivant\~? est-il dans la tombe\~? ou bien n'est-il m\'eame plus dans la tombe\~? Je le saurai \'e0 tout prix, je le saurai.
+\par
+\par Et une semaine apr\'e8s, il \'e9tait d\'e9j\'e0 dans la ville d'Oumane, \'e0 cheval, la lance en main, la sabre au c\'f4t\'e9, le sac de voyage pendu au pommeau de la selle\~
+; un pot de gruau, des cartouches, des entraves de cheval et d'autres munitions compl\'e9taient son \'e9quipage. Il marcha droit \'e0 une ch\'e9tive et sale masure, dont les fen\'eatres ternies se voyaient \'e0 peine\~; le tuyau de la chemin\'e9e \'e9
+tait bouch\'e9 par un torchon, et la toiture, perc\'e9e \'e0 jour, toute couverte de moineaux\~: un tas d'ordures s'\'e9talait devant la porte d'entr\'e9e. \'c0 la fen\'eatre apparaissait la t\'eate d'une juive en bonnet, orn\'e9e de perles noircies.
+
+\par
+\par \endash Ton mari est-il dans la maison\~! dit Boulba en descendant de cheval, et en passant la bride dans un anneau de fer sell\'e9 au mur.
+\par
+\par \endash Il y est, dit la juive, qui s'empressa aussit\'f4t de sortir avec une corbeille de froment pour le cheval et un broc de bi\'e8re pour le cavalier.
+\par
+\par \endash O\'f9 donc est ton juif\~?
+\par
+\par \endash Dans l'autre chambre, \'e0 faire ses pri\'e8res, murmura la juive en saluant Boulba, et en lui souhaitant une bonne sant\'e9 au moment o\'f9 il approcha le broc de ses l\'e8vres.
+\par
+\par \endash Reste ici, donne \'e0 boire et \'e0 manger \'e0 mon cheval\~: j'irai seul lui parler. J'ai affaire \'e0 lui.
+\par
+\par Ce juif \'e9tait le fameux Yankel. Il s'\'e9tait fait \'e0 la fois fermier et aubergiste. Ayant peu \'e0 peu pris en main les affaires de tous les seigneurs et hobereaux des environs, il avait insensiblement suc\'e9 tout leur argent et fait sentir sa pr
+\'e9sence de juif sur tout le pays. \'c0 trois milles \'e0 la ronde, il ne restait plus une seule maison qui f\'fbt en bon \'e9tat. Toutes vieillissaient et tombaient en ruine\~; la contr\'e9e enti\'e8re \'e9tait devenue d\'e9serte, comme apr\'e8s une
+\'e9pid\'e9mie ou un incendie g\'e9n\'e9ral. Si Yankel l\rquote e\'fbt habit\'e9e une dizaine d'ann\'e9es de plus, il est probable qu'il en e\'fbt expuls\'e9 jusqu'aux autorit\'e9s. Tarass entra dans la chambre.
+\par
+\par Le juif priait, la t\'eate couverte d'un long voile assez malpropre, et il s'\'e9tait retourn\'e9 pour cracher une derni\'e8re fois, selon le rite de sa religion, quand tout \'e0 coup ses yeux s'arr\'eat\'e8rent sur Boulba qui se tenait derri\'e8
+re lui. Avant tout brill\'e8rent \'e0 ses regards les deux mille ducats offerts pour la t\'eate du Cosaque\~; mais il eut honte de sa cupidit\'e9, et s'effor\'e7a d'\'e9touffer en lui-m\'eame l'\'e9ternelle pens\'e9e de l'or, qui, semblable \'e0
+ un ver, se replie autour de l'\'e2me d'un juif.
+\par
+\par \endash \'c9coute, Yankel, dit Tarass au juif, qui s'\'e9tait mis en devoir de le saluer et qui alla prudemment fermer la porte, afin de n'\'eatre vu de personne\~; je t'ai sauv\'e9 la vie\~: les Cosaques t'auraient d\'e9chir\'e9 comme un chien. \'c0
+ ton tour maintenant, rends-moi un service.
+\par
+\par Le visage du juif se rembrunit l\'e9g\'e8rement.
+\par
+\par \endash Quel service\~? si c'est quelque chose que je puisse faire, pourquoi ne le ferais-je pas\~?
+\par
+\par \endash Ne dis rien. M\'e8ne-moi \'e0 Varsovie.
+\par
+\par \endash \'c0 Varsovie\~?\'85 Comment\~! \'e0 Varsovie\~? dit Yankel\~; et il haussa les sourcils et les \'e9paules d'\'e9tonnement.
+\par
+\par \endash Ne r\'e9ponds rien. M\'e8ne-moi \'e0 Varsovie. Quoi qu'il en arrive, je veux le voir encore une fois, lui dire ne f\'fbt-ce qu'une parole\'85
+\par
+\par \endash \'c0 qui, dire une parole\~?
+\par
+\par \endash \'c0 lui, \'e0 Ostap, \'e0 mon fils.
+\par
+\par \endash Est-ce que ta seigneurie n'a pas entendu dire que d\'e9j\'e0\'85
+\par
+\par \endash Je sais tout, je sais tout\~; on offre deux mille ducats pour ma t\'eate. Les imb\'e9
+ciles savent ce qu'elle vaut. Je t'en donnerai cinq mille, moi. Voici deux mille ducats comptant (Boulba tira deux mille ducats d'une bourse en cuir), et le reste quand je reviendrai.
+\par
+\par Le juif saisit aussit\'f4t un essuie-main et en couvrit les ducats.
+\par
+\par \endash Ah\~! la belle monnaie\~! ah\~! la bonne monnaie\~! s'\'e9cria-t-il, en retournant un ducat entre ses doigts et en l'essayant avec les dents\~; je pense que l'homme \'e0 qui ta seigneurie a enlev\'e9 ces excellents ducats n'aura pas v\'e9
+cu une heure de plus dans ce monde, mais qu'il sera all\'e9 tout droit \'e0 la rivi\'e8re, et s\rquote y sera noy\'e9, apr\'e8s avoir eu de si beaux ducats.
+\par
+\par \endash Je ne t'en aurais pas pri\'e9, et peut-\'eatre aurais-je trouv\'e9 moi-m\'eame le chemin de Varsovie. Mais je puis \'eatre reconnu et pris par ces damn\'e9s Polonais\~; car je ne suis pas fait pour les inventions. Mais vous autres, juifs, vous
+\'eates cr\'e9\'e9s pour cela. Vous tromperiez le diable en personne\~: vous connaissez toutes les ruses. C'est pour cela que je suis venu te trouver. D'ailleurs, \'e0 Varsovie, je n'aurais non plus rien fait par moi-m\'ea
+me. Allons, mets vite les chevaux \'e0 ta charrette, et conduis-moi lestement.
+\par
+\par \endash Et ta seigneurie pense qu'il suffit tout bonnement de prendre une b\'eate \'e0 l'\'e9curie, de l'attacher \'e0 une charrette, et \endash allons, marche en avant\~! \endash Ta seigneurie pense qu'on peut la conduire ainsi sans l\rquote
+avoir bien cach\'e9e\~?
+\par
+\par \endash Eh bien\~! cache-moi, comme tu sais le faire\~; dans un tonneau vide, n'est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Ouais\~! ta seigneurie pense qu'on peut la cacher dans un tonneau\~? Est-ce qu'elle ne sait pas que chacun croira qu'il y a de l'eau-de-vie dans ce tonneau\~?
+\par
+\par \endash Eh bien\~! qu'ils croient qu'il y a de l'eau-de-vie\~!
+\par
+\par \endash Comment qu'ils croient qu'il y a de l'eau-de-vie\~! s'\'e9cria le juif, qui saisit \'e0 deux mains ses longues tresses pendantes, et les leva vers le ciel.
+\par
+\par \endash Qu'as-tu donc \'e0 t'\'e9bahir ainsi\~?
+\par
+\par \endash Est-ce que ta seigneurie ignore que le bon Dieu a cr\'e9\'e9 l'eau-de-vie pour que chacun puisse en faire l'essai\~? Ils sont l\'e0-bas un tas de gourmands et d'ivrognes. Le premier gentill\'e2tre venu est capable de courir cinq verstes apr\'e8
+s le tonneau, d'y faire un trou, et, quand il verra qu'il n'en sort rien, il dira aussit\'f4t\~: \'ab\~Un juif ne conduirait pas un tonneau vide\~; \'e0 coup s\'fbr il y a quelque chose l\'e0
+-dessous. Qu'on saisisse le juif, qu'on garrotte le juif, qu'on enl\'e8ve tout son argent au juif, qu'on mette le juif en prison\~!\~\'bb parce que tout ce qu'il y a de mauvais retombe toujours sur le juif\~; parce que chacun traite le juif de chien\~
+; parce qu'on se dit qu'un juif n'est pas un homme.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! alors, mets-moi dans un chariot \'e0 poisson\~!
+\par
+\par \endash Impossible, Dieu le voit, c'est impossible\~: maintenant, en Pologne, les hommes sont affam\'e9s comme des chiens\~; on voudra voler le poisson, et on d\'e9couvrira ta seigneurie.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! conduis-moi au diable, mais conduis-moi.
+\par
+\par \endash \'c9coute, \'e9coute, mon seigneur, dit le juif en abaissant ses manches sur les poignets et en s'approchant de lui les mains \'e9cart\'e9es\~: voici ce que nous ferons\~; maintenant, on b\'e2tit partout des forteresses et des citadelles\~
+; il est venu de l'\'e9tranger des ing\'e9nieurs fran\'e7ais, et l'on m\'e8ne par les chemins beaucoup de briques et de pierres. Que ta seigneurie se couche au fond de ma charrette, et j'en couvrirai le dessus
+avec des briques. Ta seigneurie est robuste, bien portante\~; aussi ne s'inqui\'e9tera-t-elle pas beaucoup du poids \'e0 porter\~; et moi, je ferai une petite ouverture par en bas, afin de pouvoir te nourrir.
+\par
+\par \endash Fais ce que tu veux, seulement conduis-moi.
+\par
+\par Et, au bout d'une heure, un chariot charg\'e9 de briques et attel\'e9 de deux rosses sortait de la ville d'Oumane. Sur l'une d'elles, Yankel \'e9tait juch\'e9, et ses longues tresses boucl\'e9
+es voltigeaient par-dessous sa cape de juif, tandis qu'il sautillait sur sa monture, long comme un poteau de grande route.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743356}CHAPITRE XI{\*\bkmkend _Toc97743356}
+\par }\pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\'c0 l'\'e9poque o\'f9 se passait cette histoire, il n'y avait encore, sur la fronti\'e8re, ni employ\'e9s de la douane, ni inspecteurs (ce terrible \'e9
+pouvantail des hommes entreprenants), et chacun pouvait transporter ce que bon lui semblait. Si, d'ailleurs, quelque individu s'avisait de faire la visite ou l'inspection des marchandises, c'\'e9
+tait, la plupart du temps, pour son propre plaisir, surtout lorsque des objets agr\'e9ables venaient frapper ses regards et que sa main avait un poids et une puissance dignes de respect. Mais les briques n'excitaient l'envie de personne\~; elles entr\'e8
+rent donc sans obstacle par la porte principale de la ville. Boulba, de sa cage \'e9troite, pouvait seulement entendre le bruit des chariots et les cris des conducteurs, mais rien de plus. Yankel, sautillant sur son petit cheval couvert de poussi\'e8
+re, entra, apr\'e8s avoir fait quelques d\'e9tours, dans une petite rue \'e9troite et sombre, qui portait en m\'eame temps les noms de Boueuse et de Juiverie, parce qu'en effet, c'est l\'e0 que se trouvaient r\'e9
+unis tous les juifs de Varsovie. Cette rue ressemblait \'e9tonnamment \'e0 l'int\'e9rieur retourn\'e9 d'une basse-cour. Il semblait que le soleil n'y p\'e9n\'e9tr\'e2t jamais. Des maisons en bois, devenues enti\'e8reme
+nt noires, avec de longues perches sortant des fen\'eatres, augmentaient encore les t\'e9n\'e8bres. On voyait, par-ci par l\'e0, quelques murailles en briques rouges, devenues noires aussi en beaucoup d'endroits. De loin en loin un lambeau de muraille, pl
+\'e2tr\'e9 par en haut, brillait aux rayons du soleil d'un insupportable \'e9clat. L\'e0, tout pr\'e9sente des contrastes frappants\~: des tuyaux de chemin\'e9e, des b\'e2
+illons, des morceaux de marmites. Chacun jetait dans la rue tout ce qu'il avait d'inutile et de sale, offrant aux passants l'occasion d'exercer leurs divers sentiments \'e0 propos de ces guenilles. Un homme \'e0
+ cheval pouvait toucher avec la main les perches \'e9tendues \'e0 travers la rue, d'une maison \'e0 l'autre, le long desquelles pendaient des bas \'e0 la juive, des culottes courtes et une oie fum\'e9e. Quelquefois un assez gentil visage de juive, entour
+\'e9 de perles noircies, se montrait \'e0 une fen\'eatre d\'e9labr\'e9e. Un tas de petits juifs, sales, d\'e9guenill\'e9s, aux cheveux cr\'e9pus, criaient et se vautraient dans la boue.
+\par
+\par Un juif aux cheveux roux, et le visage bigarr\'e9 de taches de rousseur qui le faisait ressembler \'e0 un \'9cuf de moineau, mit la t\'eate \'e0 la fen\'eatre. Il entama aussit\'f4
+t avec Yankel une conversation dans leur langage baroque, et Yankel entra dans la cour. Un autre juif qui passait dans la rue s'arr\'eata, prit part au colloque, et, lorsque enfin Boulba fut parvenu \'e0
+ sortir de dessous les briques, il vit les trois juifs qui discouraient entre eux avec chaleur.
+\par
+\par Yankel se tourna vers lui, et lui dit que tout serait fait suivant son d\'e9sir, que son Ostap \'e9tait enferm\'e9 dans la prison de ville et que, quelque difficile qu'il f\'fbt de gagner les gardiens, il esp\'e9rait pourtant lui m\'e9nager une entrevue.
+
+\par
+\par Boulba entra avec les trois juifs dans une chambre.
+\par
+\par Les juifs recommenc\'e8rent \'e0 parler leur langage incompr\'e9\-hensible. Tarass les examinait tour \'e0 tour. Il semblait que quelque chose l'e\'fbt fortement \'e9mu\~; sur ses traits rudes et insensibles brilla la flamme de l'esp\'e9
+rance, de cette esp\'e9rance qui visite quelquefois l'homme au dernier degr\'e9 du d\'e9sespoir\~; son vieux c\'9cur palpita violemment, comme s'il e\'fbt \'e9t\'e9 tout \'e0 coup rajeuni.
+\par
+\par \endash \'c9coutez, juifs, leur dit-il, et son accent t\'e9moignait de l'exaltation de son \'e2me, vous pouvez faire tout au monde, vous trouveriez un objet perdu au fond de la mer, et le proverbe dit qu'un juif se volera lui-m\'ea
+me, pour peu qu'il en ait l'envie. D\'e9livrez-moi mon Ostap\~! donnez-lui l'occasion de s'\'e9chapper des mains du diable. J'ai promis \'e0 cet homme douze mille ducats\~; j'en ajouterai douze encore, tous mes vases pr\'e9cieux, et tout l
+'or enfoui par moi dans la terre, et ma maison, et mes derniers v\'eatements. Je vendrai tout, et je vous ferai encore un contrat pour la vie, par lequel je m'obligerai \'e0 partager avec vous tout ce que je puis acqu\'e9rir \'e0 la guerre\~!
+\par
+\par \endash Oh\~! impossible, cher seigneur, impossible\~! dit Yankel avec un soupir.
+\par
+\par \endash Impossible\~! dit un autre juif.
+\par
+\par Les trois juifs se regard\'e8rent en silence.
+\par
+\par \endash Si l'on essayait pourtant, dit le troisi\'e8me, en jetant sur les deux autres des regards timides, peut-\'eatre, avec l'aide de Dieu\'85
+\par
+\par Les trois juifs se remirent \'e0 causer dans leur langue. Boulba, quelque attention qu'il leur pr\'eat\'e2t, ne put rien deviner\~; il entendit seulement prononcer souvent le nom de Mardoch\'e9e, et rien de plus.
+\par
+\par \endash \'c9coute, mon seigneur\~! dit Yankel, il faut d'abord consulter un homme tel, qu'il n'a pas encore eu son pareil dans le monde\~: c'est un homme sage comme Salomon, et si celui-l\'e0
+ ne fait rien, personne au monde ne peut rien faire. Reste ici, voici la clef, et ne laisse entrer personne.
+\par
+\par Les juifs sortirent dans la rue.
+\par
+\par Tarass ferma la porte et regarda par la petite fen\'eatre, dans cette sale rue de la Juiverie. Les trois juifs s'\'e9taient arr\'eat\'e9s dans la rue et parlaient entre eux avec vivacit\'e9. Ils furent bient\'f4t rejoints par un quatri\'e8m
+e, puis par un cinqui\'e8me. Boulba entendit de nouveau r\'e9p\'e9ter le nom de Mardoch\'e9e\~! Mardoch\'e9e\~! Les juifs tournaient continuellement leurs regards vers l'un des c\'f4t\'e9s de la rue. Enfin, \'e0 l'un des angles, apparut, derri\'e8
+re une sale masure, un pied chauss\'e9 d'un soulier juif, et flott\'e8rent les pans d'un caftan court. Ah\~! Mardoch\'e9e\~! Mardoch\'e9e\~! cri\'e8rent tous les juifs d'une seule voix. Un juif maigre, moins long que Yankel, mais beaucoup plus rid\'e9
+, et remarquable par l'\'e9normit\'e9 de sa l\'e8vre sup\'e9rieure, s'approcha de la foule impatiente. Alors tous les juifs s'empress\'e8rent \'e0 l'envi de lui faire leur narration, pendant laquelle Mardoch\'e9
+e tourna plusieurs fois ses regards vers la petite fen\'eatre, et Tarass put comprendre qu'il s'agissait de lui. Mardoch\'e9e gesticulait des deux mains, \'e9coutait, interrompait les discours des juifs, crachait souvent de c\'f4t\'e9
+, et, soulevant les pans de sa robe, fourrait ses mains dans les poches pour en tirer des esp\'e8ces de castagnettes, op\'e9ration qui permettait de remarquer ses hideuses culottes. Enfin, les juifs se mirent \'e0
+ crier si fort, qu'un des leurs qui faisait la garde fut oblig\'e9 de leur faire signe de se taire, et Tarass commen\'e7ait \'e0 craindre pour sa s\'fbret\'e9\~; mais il se tranquillisa, en pensant que les juifs pouvaient bien converse
+r dans la rue, et que le diable lui-m\'eame ne saurait comprendre leur baragouin.
+\par
+\par Deux minutes apr\'e8s, les juifs entr\'e8rent tous \'e0 la fois dans sa chambre. Mardoch\'e9e s'approcha de Tarass, lui frappa sur l'\'e9paule, et dit\~:
+\par
+\par \endash Quand nous voudrons faire quelque chose, ce sera fait comme il faut.
+\par
+\par Tarass examina ce Salomon, qui n'avait pas son pareil dans le monde, et con\'e7ut quelque espoir. Effectivement, sa vue pouvait inspirer une certaine confiance. Sa l\'e8vre sup\'e9rieure \'e9tait un v\'e9ritable \'e9pouvantail\~; il \'e9tait h
+ors de doute qu'elle n'\'e9tait parvenue \'e0 ce d\'e9veloppement de grosseur que par des raisons ind\'e9pendantes de la nature. La barbe du Salomon n'\'e9tait compos\'e9e que de quinze poils\~; encore ne poussaient-ils que du c\'f4t\'e9
+ gauche. Son visage portait les traces de tant de coups, re\'e7us pour prix de ses exploits, qu'il en avait sans doute perdu le compte depuis longtemps, et s'\'e9tait habitu\'e9 \'e0 les regarder comme des taches de naissance.
+\par
+\par Mardoch\'e9e s'\'e9loigna bient\'f4t avec ses compagnons, remplis d'admiration pour sa sagesse. Boulba demeura seul. Il \'e9tait dans une situation \'e9trange, inconnue\~; et pour la premi\'e8re fois de sa vie, il ressentait de l'inqui\'e9tude\~; son \'e2
+me \'e9prouvait une excitation f\'e9brile. Ce n'\'e9tait plus l'ancien Boulba, inflexible, in\'e9branlable, puissant comme un ch\'eane\~; Il \'e9tait devenu pusillanime\~; Il \'e9tait faible maintenant. Il frissonnait \'e0 chaque l\'e9ger bruit, \'e0
+ chaque nouvelle figure de juif qui apparaissait au bout de la rue. Il demeura toute la journ\'e9e dans cette situation\~; il ne but, ni ne mangea, et ses yeux ne se d\'e9tach\'e8rent pas un instant de la petite fen\'ea
+tre qui donnait dans la rue. Enfin le soir, assez tard, arriv\'e8rent Mardoch\'e9e et Yankel. Le c\'9cur de Tarass d\'e9faillit.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! avez-vous r\'e9ussi\~? demanda-t-il avec l'impatience d'un cheval sauvage.
+\par
+\par Mais, avant que les juifs eussent rassembl\'e9 leur courage pour lui r\'e9pondre, Tarass avait d\'e9j\'e0 remarqu\'e9 qu'il manquait \'e0 Mardoch\'e9e sa derni\'e8re tresse de cheveux, laquelle, bien qu'assez malpropre, s'\'e9
+chappait autrefois en boucle par dessous sa cape. Il \'e9tait \'e9vident qu'il voulait dire quelque chose\~; mais il balbutia d'une mani\'e8re si \'e9trange que Tarass n'y put rien comprendre. Yankel aussi portait souvent la main \'e0
+ sa bouche, comme s'il e\'fbt souffert d'une fluxion.
+\par
+\par \endash \'d4 cher seigneur\~! dit Yankel, c'est tout \'e0 fait impossible \'e0 pr\'e9sent. Dieu le voit\~! c'est impossible\~! Nous avons affaire \'e0 un si vilain peuple qu'il faudrait lui cracher sur la t\'eate. Voil\'e0 Mardoch\'e9e qui dira la m\'ea
+me chose. Mardoch\'e9e a fait ce que nul homme au monde ne ferait\~; mais Dieu n'a pas voulu qu'il en f\'fbt ainsi. Il y a trois mille hommes de troupes dans la ville, et demain on les m\'e8ne tous au supplice.
+\par
+\par Tarass regarda les juifs entre les deux yeux, mais d\'e9j\'e0 sans impatience et sans col\'e8re.
+\par
+\par \endash Et si ta seigneurie veut une entrevue, il faut y aller demain de bon matin, avant que le soleil ne soit lev\'e9. Les sentinelles consentent, et j'ai la promesse d'un }{\i Leventar}{. Seulement je d\'e9
+sire qu'ils n'aient pas de bonheur dans l'autre monde. }{\i Ah weh mir\~!}{ quel peuple cupide\~! m\'eame parmi nous il n'y en a pas de pareils\~; j'ai donn\'e9 cinquante ducats \'e0 chaque sentinelle et au }{\i Leventar}{\'85
+\par
+\par \endash C'est bien. Conduis-moi pr\'e8s de lui, dit Tarass r\'e9solument, et toute sa fermet\'e9 rentra dans son \'e2me. Il consentit \'e0 la proposition que lui fit Yankel, de se d\'e9guiser en costume de comte \'e9tranger, venu d'Allemagne\~
+; le juif, pr\'e9voyant, avait d\'e9j\'e0 pr\'e9par\'e9 les v\'eatements n\'e9cessaires. Il faisait nuit. Le ma\'eetre de la maison (ce m\'eame juif \'e0 cheveux roux et couvert de taches de rousseur) apporta un maigre matelas, couvert d'une esp\'e8
+ce de natte, et l'\'e9tendit sur un des bancs pour Boulba. Yankel se coucha par terre sur un matelas semblable.
+\par
+\par Le juif aux cheveux roux but une tasse d'eau-de-vie, puis \'f4ta son demi-caftan, ne conservant que ses souliers et ses bas qui lui donnaient beaucoup de ressemblance avec un poulet, et il s'en fut se coucher \'e0 c\'f4t\'e9
+ de sa juive, dans quelque chose qui ressemblait \'e0 une armoire. Deux petits juifs se couch\'e8rent par terre aupr\'e8s de l'armoire, comme deux chiens domestiques. Mais Tarass ne dormait pas\~: il demeurait immobile, frappant l\'e9g\'e8
+rement la table de ses doigts. Sa pipe \'e0 la bouche, il lan\'e7ait des nuages de fum\'e9e qui faisaient \'e9ternuer le juif endormi et l'obligeaient \'e0 se fourrer le nez sous la couverture. \'c0 peine le ciel se fut-il color\'e9 d'un p\'e2
+le reflet de l'aurore, qu'il poussa Yankel du pied.
+\par
+\par \endash Debout, juif, et donne-moi ton costume de comte.
+\par
+\par Il s\rquote habilla en une minute, il se noircit les moustaches et les sourcils, se couvrit la t\'eate d'un petit chapeau brun, et s'arrangea de telle sorte qu'aucun de ses Cosaques les plus proches n'e\'fbt pu le reconna\'eetre. \'c0
+ le voir, on ne lui aurait pas donn\'e9 plus de trente ans. Les couleurs de sa sant\'e9 brillaient sur ses joues, et ses cicatrices m\'eames lui donnaient un certain air d'autorit\'e9. Ses v\'eatements chamarr\'e9s d'or lui seyaient \'e0 merveille.
+\par
+\par Les rues dormaient encore. Pas le moindre marchand ne se montrait dans la ville, une corbeille \'e0 la main. Boulba et Yankel atteignirent un \'e9difice qui ressemblait \'e0 un h\'e9ron au repos. C'\'e9tait un b\'e2
+timent bas, large, lourd, noirci par le temps, et \'e0 l'un de ses angles s'\'e9lan\'e7ait, comme le cou d'une cigogne, une longue tour \'e9troite, couronn\'e9e d'un lambeau de toiture. Cet \'e9difice servait \'e0 beaucoup d'emplois divers. Il renferma
+it des casernes, une prison et m\'eame un tribunal criminel. Nos voyageurs entr\'e8rent dans le b\'e2timent et se trouv\'e8rent au milieu d'une vaste salle ou plut\'f4t d'une cour ferm\'e9e par en haut. Pr\'e8
+s de mille hommes y dormaient ensemble. En face d'eux se trouvait une petite porte, devant laquelle deux sentinelles jouaient \'e0 un jeu qui consistait \'e0
+ se frapper l'un l'autre sur les mains avec les doigts. Ils firent peu d'attention aux arrivants et ne tourn\'e8rent la t\'eate que lorsque Yankel leur eut dit\~:
+\par
+\par \endash C'est nous, entendez-vous bien, mes seigneurs\~? c'est nous.
+\par
+\par \endash Allez, dit l'un d'eux, ouvrant la porte d'une main et tendant l'autre \'e0 son compagnon, pour recevoir les coups oblig\'e9s.
+\par
+\par Ils entr\'e8rent dans un corridor \'e9troit et sombre, qui les mena dans une autre salle pareille avec de petites fen\'eatres en haut.
+\par
+\par \'ab\~Qui vive\~!\~\'bb cri\'e8rent quelques voix, et Tarass vit un certain nombre de soldats arm\'e9s de pied en cap.
+\par
+\par \endash Il nous est ordonn\'e9 de ne laisser entrer personne.
+\par
+\par \endash C'est nous\~! criait Yankel\~; Dieu le voit, c'est nous, mes seigneurs\~!
+\par
+\par Mais personne ne voulait l'\'e9couter. Par bonheur, en ce moment s'approcha un gros homme, qui paraissait \'eatre le chef, car il criait plus tort que les autres.
+\par
+\par \endash Mon seigneur, c'est nous\~; vous nous connaissez d\'e9j\'e0, et le seigneur comte vous t\'e9moignera encore sa reconnaissance\'85
+\par
+\par \endash Laissez-les passer\~; que mille diables vous serrent la gorge\~! mais ne laissez plus passer qui que ce soit\~! Et qu'aucun de vous ne d\'e9tache son sabre, et ne se couche par terre\'85
+\par
+\par Nos voyageurs n'entendirent pas la suite de cet ordre \'e9loquent.
+\par
+\par \endash C'est nous, c'est moi, c'est nous-m\'eames\~! disait Yankel \'e0 chaque rencontre.
+\par
+\par \endash Peut-on maintenant\~? demanda-t-il \'e0 l'une des sentinelles, lorsqu'ils furent enfin parvenus \'e0 l'endroit o\'f9 finissait le corridor.
+\par
+\par \endash On peut\~: seulement je ne sais pas si on vous laissera entrer dans sa prison m\'eame. Yan n'y est plus maintenant\~; on a mis un autre \'e0 sa place, r\'e9pondit la sentinelle.
+\par
+\par \endash A\'efe, a\'efe, dit le juif \'e0 voix basse. Voil\'e0 qui est mauvais, mon cher seigneur.
+\par
+\par \endash Marche, dit Tarass avec ent\'eatement.
+\par
+\par Le juif ob\'e9it.
+\par
+\par \'c0 la porte pointue du souterrain, se tenait un heiduque orn\'e9 d'une moustache \'e0 triple \'e9tage. L'\'e9tage sup\'e9rieur montait aux yeux, le second allait droit en avant, et le troisi\'e8{\*\bkmkstart troisi\'e8me}{\*\bkmkend troisi\'e8me}
+me descendait sur la bouche, ce qui lui donnait une singuli\'e8re ressemblance avec un matou.
+\par
+\par Le juif se courba jusqu'\'e0 terre, et s'approcha de lui presque pli\'e9 en deux.
+\par
+\par \endash Votre seigneurie\~! mon illustre seigneur\~!
+\par
+\par \endash Juif, \'e0 qui dis-tu cela\~?
+\par
+\par \endash \'c0 vous, mon illustre seigneur.
+\par
+\par \endash Hum\~!\'85 Je ne suis pourtant qu'un simple heiduque\~! dit le porteur de moustaches \'e0 trois \'e9tages, et ses yeux brill\'e8rent de contentement.
+\par
+\par \endash Et moi, Dieu me damne, je croyais que c'\'e9tait le colonel en personne. A\'efe, a\'efe, a\'efe\'85 En disant ces mots le juif secoua la t\'eate et \'e9carta les doigts des mains. A\'efe, quel aspect imposant\~! Vrai Dieu, c'est un colonel, tout
+\'e0 fait un colonel. Un seul doigt de plus, et c'est un colonel. Il faudrait mettre mon seigneur \'e0 cheval sur un \'e9talon rapide comme une mouche, pour qu'il f\'eet man\'9cuvrer le r\'e9giment.
+\par
+\par Le heiduque retroussa l'\'e9tage inf\'e9rieur de sa moustache, et ses yeux brill\'e8rent d'une compl\'e8te satisfaction.
+\par
+\par \endash Mon Dieu, quel peuple martial\~! continua le juif\~: }{\i oh weh mir}{, quel peuple superbe\~! Ces galons, ces plaques dor\'e9es, tout cela brille comme un soleil\~; et les jeunes filles, d\'e8s qu'elles voient ces militaires\'85 a\'efe, a\'efe\~
+!
+\par
+\par Le juif secoua de nouveau la t\'eate.
+\par
+\par Le heiduque retroussa l'\'e9tage sup\'e9rieur de sa moustache, et fit entendre entre ses dents un son \'e0 peu pr\'e8s semblable au hennissement d'un cheval.
+\par
+\par \endash Je prie mon seigneur de nous rendre un petit service, dit le juif. Le prince que voici arrive de l'\'e9tranger, et il voudrait voir les Cosaques. De sa vie il n'a encore vu quelle esp\'e8ce de gens sont les Cosaques.
+\par
+\par La pr\'e9sence de comtes et de barons \'e9trangers en Pologne \'e9tait assez ordinaire\~; ils \'e9taient souvent attir\'e9s par la seule curiosit\'e9 de voir ce petit coin presque \'e0 demi asiatique de l'Europe. Quant \'e0 la Moscovie et \'e0
+ l'Ukraine, ils regardaient ces pays comme faisant partie de l'Asie m\'eame. C'est pourquoi le heiduque, apr\'e8s avoir fait un salut assez respectueux, jugea convenable d'ajouter quelques mots de son propre chef.
+\par
+\par \endash Je ne sais, dit-il, pourquoi Votre Excellence veut les voir. Ce sont des chiens, et non pas des hommes. Et leur religion est telle, que personne n'en fait le moindre cas.
+\par
+\par \endash Tu mens, fils du diable\~! dit Boulba, tu es un chien toi-m\'eame\~! Comment oses-tu dire qu'on ne fait pas cas de notre religion\~! C'est de votre religion h\'e9r\'e9tique qu'on ne fait pas cas\~!
+\par
+\par \endash Eh, eh\~! dit le heiduque, je sais, l\rquote ami, qui tu es maintenant. Tu es toi-m\'eame de ceux qui sont l\'e0 sous ma garde. Attends, je vais appeler les n\'f4tres.
+\par
+\par Taras vit son imprudence, mais l'ent\'eatement et le d\'e9pit l'emp\'each\'e8rent de songer \'e0 la r\'e9parer. Par bonheur, \'e0 l'instant m\'eame, Yankel parvint \'e0 se glisser entre eux.
+\par
+\par \endash Mon seigneur\~! Comment serait-il possible que le comte f\'fbt un Cosaque\~! Mais s'il \'e9tait un Cosaque, o\'f9 aurait-il pris un pareil v\'eatement et un air si noble\~?
+\par
+\par \endash Va toujours\~!
+\par
+\par Et le heiduque ouvrait d\'e9j\'e0 sa large bouche pour crier.
+\par
+\par \endash Royale Majest\'e9, taisez-vous, taisez-vous\~! au nom de Dieu, s'\'e9cria Yankel, taisez-vous\~! Nous vous payerons comme personne n'a \'e9t\'e9 pay\'e9 de sa vie\~; nous vous donnerons deux ducats en or.
+\par
+\par \endash H\'e9, h\'e9\~! deux ducats\~! Deux ducats ne me font rien. Je donne deux ducats \'e0 mon barbier pour qu'il me rase seulement la moiti\'e9 de ma barbe. Cent ducats, juif\~!
+\par
+\par Ici le heiduque retroussa sa moustache sup\'e9rieure.
+\par
+\par \endash Si tu ne me donnes pas \'e0 l'instant cent ducats, je crie \'e0 la garde.
+\par
+\par \endash Pourquoi donc tant d'argent\~? dit piteusement le juif, devenu tout p\'e2le, en d\'e9tachant les cordons de sa bourse de cuir.
+\par
+\par Mais, heureusement pour lui, il n'y avait pas davantage dans sa bourse, et le heiduque ne savait pas compter au-del\'e0 de cent.
+\par
+\par \endash Mon seigneur, mon seigneur\~! partons au plus vite. Vous voyez quelles mauvaises gens cela fait, dit Yankel, apr\'e8s avoir observ\'e9 que le heiduque maniait l'argent dans ses mains, comme s'il e\'fbt regrett\'e9 de n'en avoir pas demand\'e9
+ davantage.
+\par
+\par \endash H\'e9 bien, allons donc, heiduque du diable\~! dit Boulba\~: tu as pris l'argent, et tu ne songes pas \'e0 nous faire voir les Cosaques\~? Non, tu dois nous les faire voir. Puisque tu as re\'e7u l'argent, tu n'es plus en droit de nous refuser.
+
+\par
+\par \endash Allez, allez au diable\~! sinon, je vous d\'e9nonce \'e0 l'instant et alors\'85 tournez les talons, vous dis-je, et d\'e9guerpissez au plus t\'f4t.
+\par
+\par \endash Mon seigneur, mon seigneur\~! allons-nous-en, au nom de Dieu, allons-nous-en. Fi sur eux\~! Qu'ils voient en songe une telle chose, qu'il leur faille cracher\~! criait le pauvre Yankel.
+\par
+\par Boulba, la t\'eate baiss\'e9e, s'en revint lentement, poursuivi par les reproches de Yankel, qui se sentait d\'e9vor\'e9 de chagrin \'e0 l'id\'e9e d'avoir perdu pour rien ses ducats.
+\par
+\par \endash Mais aussi, pourquoi le payer\~? Il fallait laisser gronder ce chien. Ce peuple est ainsi fait, qu'il ne peut pas ne pas gronder. }{\i Oh weh}{ }{\i mir}{\~! quels bonheurs Dieu envoie aux hommes\~! Voyez\~
+; cent ducats, seulement pour nous avoir chass\'e9s\~! Et un pauvre juif\~! on lui arrachera ses boucles de cheveux, et de son museau l'on fera une chose impossible \'e0 regarder, et personne ne lui donnera cent ducats\~! \'d4 mon Dieu\~! \'f4 Dieu de mis
+\'e9ricorde\~!
+\par
+\par Mais l'insucc\'e8s de leur tentative avait eu sur Boulba une tout autre influence\~; on en voyait l'effet dans la flamme d\'e9vorante dont brillaient ses yeux.
+\par
+\par \endash Marchons, dit-il tout \'e0 coup, en secouant une esp\'e8ce de torpeur\~: allons sur la place publique. Je veux voir comment on le tourmentera.
+\par
+\par \endash \'d4 mon seigneur, pourquoi faire\~? L\'e0, nous ne pouvons pas le secourir.
+\par
+\par \endash Marchons, dit Boulba avec r\'e9solution.
+\par
+\par Et le juif, comme une bonne d'enfant, le suivit avec un soupir.
+\par
+\par Il n'\'e9tait pas difficile de trouver la place o\'f9 devait avoir lieu le supplice\~; le peuple y affluait de toutes parts. Dans ce si\'e8cle grossier, c'\'e9
+tait un spectacle des plus attrayants, non seulement pour la populace, mais encore pour les classes \'e9lev\'e9es. Nombre de vieilles femmes d\'e9votes, nombre de jeunes filles peureuses, qui r\'eavaient ensuite toute la nuit de cadavres ensanglant\'e9
+s, et qui s'\'e9veillaient en criant comme peut crier un hussard ivre, n'en saisissaient pas moins avec avidit\'e9 l'occasion de satisfaire leur curiosit\'e9 cruelle. Ah\~! quelle horrible torture\~! criaient quelques-
+unes d'entre elles, avec une terreur f\'e9brile, en fermant les yeux et en d\'e9tournant le visage\~; et pourtant elles demeuraient \'e0 leur place. Il y avait des hommes qui, la bouche b\'e9ante, les mains \'e9
+tendues convulsivement, auraient voulu grimper sur les t\'eates des autres pour mieux voir. Au milieu de figures \'e9troites et communes, ressortait la face \'e9
+norme d'un boucher, qui observait toute l'affaire d'un air connaisseur, et conversait en monosyllabes avec un ma\'eetre d'armes qu'il appelait son comp\'e8re, parce que, les jours de f\'eate, ils s'enivraient dans le m\'ea
+me cabaret. Quelques-uns discutaient avec vivacit\'e9, d'autres tenaient m\'eame des paris\~; mais la majeure partie appartenait \'e0 ce genre d'individus qui regardent le monde entier et tout ce qui pause dans le monde,
+en se grattant le nez avec les doigts. Sur le premier plan, aupr\'e8
+s des porteurs de moustaches, qui composaient la garde de la ville, se tenait un jeune gentilhomme campagnard, ou qui paraissait tel, en costume militaire, et qui avait mis sur son dos tout ce qu'il poss\'e9dait, de sorte qu'il ne lui \'e9tait rest\'e9
+\'e0 la maison qu'une chemise d\'e9chir\'e9e et de vieilles bottes. Deux cha\'eenes, auxquelles pendait une esp\'e8ce de ducat, se croisaient sur sa poitrine. Il \'e9tait venu l\'e0 avec sa ma\'eetresse Yous\'e9fa, et s'agitait co
+ntinuellement, pour que l'on ne tach\'e2t point sa robe de soie. Il lui avait tout expliqu\'e9 par avance, si bien qu'il \'e9tait d\'e9cid\'e9ment impossible de rien ajouter.
+\par
+\par \endash Ma petite Yous\'e9fa, disait-il, tout ce peuple que vous voyez, ce sont des gens qui sont venus pour voir comment on va supplicier les criminels. Et celui-l\'e0, ma petite, que vous voyez l\'e0-bas, et qui tient \'e0
+ la main une hache et d'autres instruments, c'est le bourreau, et c\rquote est lui qui les suppliciera. Et quand il commencera \'e0 tourner la roue et \'e0 faire d'autres tortures, le criminel sera encore vivant\~; mais lorsqu'on lui coupera la t\'ea
+te, alors, ma petite, il mourra aussit\'f4t. D'abord il criera et se d\'e9battra, mais d\'e8s qu'on lui aura coup\'e9 la t\'eate, il ne pourra plus ni crier, ni manger, ni boire, parce que alors, ma petite, il n'aura plus de t\'eate.
+\par
+\par Et Yous\'e9fa \'e9coutait tout cela avec terreur et curiosit\'e9. Les toits des maisons \'e9taient couverts de peuple. Aux fen\'eatres des combles apparaissaient d'\'e9tranges figures \'e0 moustaches, coiff\'e9es d'une esp\'e8ce de bo
+nnet. Sur les balcons, abrit\'e9s pas des baldaquins, se tenait l'aristocratie. La jolie main, brillante comme du sucre blanc, d'une jeune fille rieuse, reposait sur la grille du balcon. De nobles seigneurs, dou\'e9
+s d'un embonpoint respectable, contemplaient tout cela d'un air majestueux. Un valet en riche livr\'e9e, les manches rejet\'e9es en arri\'e8re, faisait circuler des boissons et des rafra\'eechissements. Souvent une jeune fille espi\'e8
+gle, aux yeux noirs, saisissant de sa main blanche des g\'e2teaux ou des fruits, les jetait au peuple. La cohue des chevaliers affam\'e9s s'empressait de tendre leurs chapeaux, et quelque long hobereau, qui d\'e9passait la foule de toute sa t\'eate, v\'ea
+tu d'un }{\i kountousch}{ autrefois \'e9carlate, et tout chamarr\'e9 de cordons en or noircis par le temps, saisissait les g\'e2teaux au vol, gr\'e2ce \'e0 ses longs bras, baisait la proie qu'il avait conquise, l'appuyait sur son c\'9c
+ur, et puis la mettait dans sa bouche. Un faucon, suspendu au balcon dans une cage dor\'e9e, figurait aussi parmi les spectateurs\~; le bec tourn\'e9 de travers et la patte lev\'e9e, il examinait aussi le peuple avec attention. Mais la foule s'\'e9
+mut tout \'e0 coup, et de toutes parts retentirent les cris\~: les voil\'e0, les voil\'e0\~! ce sont les Cosaques\~!
+\par
+\par Ils marchaient, la t\'eate d\'e9couverte, leurs longues tresses pendantes, tous avaient laiss\'e9 pousser leur barbe. Ils s'avan\'e7aient sans crainte et sans tristesse, avec une certaine tranquillit\'e9 fi\'e8re. Leurs v\'eatements de draps pr\'e9
+cieux s'\'e9taient us\'e9s, et flottaient autour d'eux en lambeaux\~; ils ne regardaient ni ne saluaient le peuple, le premier de tous marchait Ostap.
+\par
+\par Que sentit le vieux Tarass, lorsqu'il vit Ostap\~? Que se passa-t-il alors dans son c\'9cur\~?\'85 Il le contemplait au milieu de la foule, sans perdre un seul de ses mouvements. Les Cosaques \'e9taient d\'e9j\'e0 parvenus au lieu du supplice. Ostap s'arr
+\'eata. \'c0 lui, le premier, appartenait de vider cet amer calice. Il jeta un regard sur les siens, leva une de ses mains au ciel, et dit \'e0 haute voix\~:
+\par
+\par \endash Fasse Dieu que tous les h\'e9r\'e9tiques qui sont ici rassembl\'e9s n'entendent pas, les infid\'e8les, de quelle mani\'e8re est tortur\'e9 un chr\'e9tien\~! Qu'aucun de nous ne prononce une parole.
+\par
+\par Cela dit, il s'approcha de l'\'e9chafaud.
+\par
+\par \endash Bien, fils, bien\~! dit Boulba doucement, et il inclina vers la terre sa t\'eate grise.
+\par
+\par Le bourreau arracha les vieux lambeaux qui couvraient Ostap\~; on lui mit les pieds et les mains dans une machine faite expr\'e8s pour cet usage, et\'85 Nous ne troublerons pas l'\'e2me du lecteur par le tableau de tortures infernales dont la seule pens
+\'e9e ferait dresser les cheveux sur la t\'eate. C'\'e9tait le produit de temps grossiers et barbares, alors que l'homme menait encore une vie sanglante, consacr\'e9e aux exploits guerriers, et qu'il y avait endurci toute son \'e2me sans nulle id\'e9
+e d'humanit\'e9. En vain quelques hommes isol\'e9s, faisant exception \'e0 leur si\'e8cle, se montraient les adversaires de ces horribles coutumes\~; en vain le roi et plusieurs chevaliers d'intelligence et de c\'9cur repr\'e9sen\-
+taient qu'une semblable cruaut\'e9 dans les ch\'e2timents ne servait qu'\'e0 enflammer la vengeance de la nation cosaque. La puissance du roi et des sages opinions ne pouvait rien contre le d\'e9sordre, contre la volont\'e9
+ audacieuse des magnats polonais, qui, par une absence inconcevable de tout esprit de pr\'e9voyance, et par une vanit\'e9 pu\'e9rile, n'avaient fait de leur di\'e8te qu'une satire du gouvernement.
+\par
+\par Ostap supportait les tourments et les tortures avec un courage de g\'e9ant. L'on n'entendait pas un cri, pas une plainte, m\'eame lorsque les bourreaux commenc\'e8rent \'e0 lui briser les os des pieds et des mains, lorsque leur terrib
+le broiement fut entendu au milieu de cette foule muette par les spectateurs les plus \'e9loign\'e9s, lorsque les jeunes filles d\'e9tourn\'e8rent les yeux avec effroi. Rien de pareil \'e0 un g\'e9missement ne sortit de sa bouche\~
+; son visage ne trahit pas la moindre \'e9motion. Tarass se tenait dans la foule, la t\'eate inclin\'e9e, et, levant de temps en temps les yeux avec fiert\'e9, il disait seulement d'un ton approbateur\~:
+\par
+\par \endash Bien, fils, bien\~!\'85
+\par
+\par Mais, quand on l'eut approch\'e9 des derni\'e8res tortures et de la mort, sa force d'\'e2me parut faiblir. Il tourna les regards autour de lui\~: Dieu\~! rien que des visages inconnus, \'e9trangers\~! Si du moins quelqu'un de ses proches e\'fbt assist\'e9
+ \'e0 sa fin\~! Il n'aurait pas voulu entendre les sanglots et la d\'e9solation d'une faible m\'e8re, ou les cris insens\'e9s d'une \'e9pouse, s'arrachant les cheveux et meurtrissant sa blanche poitrine\~
+; mais il aurait voulu voir un homme ferme, qui le rafra\'eechit par une parole sens\'e9e et le consol\'e2t \'e0 sa derni\'e8re heure. Sa constance succomba, et il s'\'e9cria dans l'abattement de son \'e2me\~:
+\par
+\par \endash P\'e8re\~! o\'f9 es-tu\~? entends-tu tout cela\~?
+\par
+\par \endash Oui, j'entends\~!
+\par
+\par Ce mot retentit au milieu du silence universel, et tout un million d'\'e2mes fr\'e9mirent \'e0 la fois. Une partie des gardes \'e0 cheval s'\'e9lanc\'e8rent pour examiner scrupuleusement les groupes du peuple. Yankel devint p\'e2
+le comme un mort, et lorsque les cavaliers se furent un peu \'e9loign\'e9s de lui, il se retourna avec terreur pour regarder Boulba\~; mais Boulba n'\'e9tait plus \'e0 son c\'f4t\'e9. Il avait disparu sans laisser de trace.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743357}CHAPITRE XII{\*\bkmkend _Toc97743357}
+\par }\pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {La trace de Boulba se retrouva bient\'f4t. Cent vingt mille hommes de troupes cosaques parurent sur les fronti\'e8res de l'Ukraine. Ce n'\'e9
+tait plus un parti insignifiant, un d\'e9tachement venu dans l'espoir du butin, ou envoy\'e9 \'e0 la poursuite des Tatars. Non\~; la nation enti\'e8re s'\'e9tait lev\'e9e, car sa patience \'e9tait \'e0 bout. Ils s'\'e9taient lev\'e9
+s pour venger leurs droits insult\'e9s, leurs m\'9curs ignominieusement tourn\'e9es en moquerie, la religion de leurs p\'e8res et leurs saintes coutumes outrag\'e9es, les \'e9glises livr\'e9es \'e0 la profanation\~
+; pour secouer les vexations des seigneurs \'e9trangers, l'oppression de l'union catholique, la honteuse domination de la juiverie sur une terre chr\'e9tienne, en un mot pour se venger de tous
+ les griefs qui nourrissaient et grossissaient depuis longtemps la haine sauvage des Cosaques.
+\par
+\par L'}{\i hetman}{ Ostranitza, guerrier jeune, mais renomm\'e9 par son intelligence, \'e9tait \'e0 la t\'eate de l'innombrable arm\'e9e des Cosaques. Pr\'e8s de lui se tenait Gouma, son vieux compagnon, plein d'exp\'e9rience. Huit }{\i polkovniks}{
+ conduisaient des }{\i polk}{s de douze mille hommes. Deux }{\i \'ef\'e9saoul}{-g\'e9n\'e9raux et un }{\i bountchoug}{, ou g\'e9n\'e9ral \'e0 queue, venaient \'e0 la suite de l'}{\i hetman}{. Le porte-\'e9tendard g\'e9n\'e9
+ral marchait devant le premier drapeau\~; bien des enseignes et d'autres drapeaux flottaient au loin\~; les compagnons des }{\i bountchougs}{ portaient des lances orn\'e9es de queues de cheval. Il y avait aussi beaucoup d'autres dignitaires d'arm\'e9
+e, beaucoup de greffiers de }{\i polk}{s suivis par des d\'e9tachements \'e0 pied et \'e0 cheval. On comptait presque autant de Cosaques volontaires que de Cosaques de ligne et de front. Ils s'\'e9taient lev\'e9s de toutes les contr\'e9
+es, de Tchiguirine, de P\'e9re\'efeslav, de Batourine, de Gloukhoff, des rivages inf\'e9rieurs du Dniepr, de ses hauteurs et de ses \'eeles. D'innombrables chevaux et des masses de chariots arm\'e9s serpentaient dans les champs. Mais parmi ces nu\'e9
+es de Cosaques, parmi ces huit }{\i polk}{s r\'e9guliers, il y avait un }{\i polk}{ sup\'e9rieur \'e0 tous les autres\~; et \'e0 la t\'eate de ce }{\i polk}{ \'e9tait Tarass Boulba. Tout lui donnait l'avantage sur le reste des chefs, et son \'e2ge avanc
+\'e9, et sa longue exp\'e9rience, et sa science de faire mouvoir les troupes, et sa haine des ennemis, plus forte que chez tout autre. M\'eame aux Cosaques sa f\'e9rocit\'e9 implacable et sa cruaut\'e9 sanguinaire paraissaient exag\'e9r\'e9es. Sa t\'ea
+te grise ne condamnait qu'au feu et \'e0 la potence, et son avis dans le conseil de guerre ne respirait que ruine et d\'e9vastation.
+\par
+\par Il n'est pas besoin de d\'e9crire tous les combats que livr\'e8rent les Cosaques, ni la marche progressive de la campagne\~; tout cela est \'e9crit sur les feuillets des annales. On sait quelle est, dans la terre russe, une guerre soulev\'e9
+e pour la religion. Il n'est pas de force plus forte que la religion. Elle est implacable, terrible, comme un roc dress\'e9 par les mains de la nature au milieu d'une mer \'e9ternellement orageuse et changeante. Du milieu des profondeurs de l'Oc\'e9
+an, il l\'e8ve vers le ciel ses murailles in\'e9branlables, form\'e9es d'une seule pierre, enti\'e8re et compacte. De toutes parts on l'aper\'e7oit, et de toutes parts il regarde fi\'e8
+rement les vagues qui fuient devant lui. Malheur au navire qui vient le choquer\~! ses fragiles agr\'e8s volent en pi\'e8ces\~; tout ce qu'il porte se noie ou se brise, et l'air d'alentour retentit des cris plaintifs de ceux qui p\'e9
+rissent dans les flots.
+\par
+\par Sur les feuillets des annales on lit d'une mani\'e8re d\'e9taill\'e9e comment les garnisons polonaises fuyaient des villes reconquises\~; comment l'on pendait les fermiers juifs sans conscience\~; comment l'}{\i hetman}{ de la couronne, Nicol
+as Potocki, se trouva faible, avec sa nombreuse arm\'e9e, devant cette force irr\'e9sistible\~; comment, d\'e9fait et poursuivi, il noya dans une petite rivi\'e8re la majeure partie de ses troupes\~; comment les terribles }{\i polk}{s cosaques le cern\'e8
+rent dans le petit village de Polonno\'ef, et comment, r\'e9duit \'e0 l'extr\'e9mit\'e9, l'}{\i hetman}{ polonais promit sous serment, au nom du roi et des magnats de la couronne, une satisfaction enti\'e8re ainsi que le r\'e9
+tablissement de tous les anciens droits et privil\'e8ges. Mais les Cosaques n'\'e9taient pas hommes \'e0 se laisser prendre \'e0 cette promesse\~; ils savaient ce que valaient \'e0 leur \'e9gard les serments polonais. Et Potocki n'e\'fb
+t plus fait le beau sur son }{\i argamak}{ de six mille ducats, attirant les regards des illustres dames et l'envie de la noblesse\~; il n'e\'fbt plus fait de bruit aux assembl\'e9es, ni donn\'e9 de f\'eates splendides aux s\'e9nateurs, s'il n'avait \'e9t
+\'e9 sauv\'e9 par le clerg\'e9 russe qui se trouvait dans ce village. Lorsque tous les pr\'eatres sortirent, v\'eatus de leurs brillantes robes dor\'e9es, portant les images de la croix, et, \'e0 leur t\'eate, l'archev\'eaque lui-m\'ea
+me, la crosse en main et la mitre en t\'eate, tous les Cosaques pli\'e8rent le genou et \'f4t\'e8rent leurs bonnets. En ce moment ils n'eussent respect\'e9 personne, pas m\'eame le roi\~; mais ils n'os\'e8rent point agir contre leur \'c9glise chr\'e9
+tienne, et s'humili\'e8rent devant leur clerg\'e9. L'}{\i hetman}{ et les }{\i polkovniks}{ consentirent d'un commun accord \'e0 laisser partir Potocki, apr\'e8s lui avoir fait jurer de laisser d\'e9sormais en paix toutes les \'e9glises chr\'e9
+tiennes, d'oublier les inimiti\'e9s pass\'e9es et de ne faire aucun mal \'e0 l'arm\'e9e cosaque. Un seul }{\i polkovnik}{ refusa de consentir \'e0 une paix pareille\~; c'\'e9tait Tarass Boulba. Il arracha une m\'e8che de ses cheveux, et s'\'e9cria
+\par
+\par \endash }{\i Hetman}{, }{\i hetman}{\~! et vous, }{\i polkovniks}{, ne faites pas cette action de vieille femme\~; ne vous fiez pas aux Polonais\~; ils vous trahiront, les chiens\~!
+\par
+\par Et lorsque le greffier du }{\i polk}{ eut pr\'e9sent\'e9 le trait\'e9 de paix, lorsque l'}{\i hetman}{ y eut appos\'e9 sa main toute-puissante, Boulba d\'e9tacha son pr\'e9cieux sabre turc, en pur damas
+du plus bel acier, le brisa en deux, comme un roseau, et en jeta au loin les tron\'e7ons dans deux directions oppos\'e9es.
+\par
+\par \endash Adieu donc\~! s'\'e9cria-t-il. De m\'eame que les deux moiti\'e9s de ce sabre ne se r\'e9uniront plus et ne formeront jamais une m\'eame arme, de m\'eame, nous, aussi, compagnons, nous ne nous reverrons plus en ce monde\~
+! N'oubliez donc pas mes paroles d'adieu.
+\par
+\par Alors sa voix grandit, s'\'e9leva, acquit une puissance \'e9trange, et tous s'\'e9murent en \'e9coutant ses accents proph\'e9tiques.
+\par
+\par \endash \'c0 votre heure derni\'e8re, vous vous souviendrez de moi. Vous croyez avoir achet\'e9 le repos et la paix\~; vous croyez que vous n'avez plus qu'\'e0 vous donner du bon temps\~? Ce sont d'autres f\'eates qui vous attendent. }{\i Hetman}{
+, on t'arrachera la peau de la t\'eate, on l'emplira de graine de riz, et, pendant longtemps, on la verra colport\'e9e \'e0 toutes les foires\~! Vous non plus, seigneurs, vous ne conserverez pas vos t\'ea
+tes. Vous pourrirez dans de froids caveaux, ensevelis sous des murs de pierre, \'e0 moins qu'on ne vous r\'f4tisse tout vivants dans des chaudi\'e8
+res, comme des moutons. Et vous, camarades, continua-t-il en se tournant vers les siens, qui de vous veut mourir de sa vraie mort\~? Qui de vous veut mourir, non pas sur le po\'eale de sa maison, ni sur une couche de vieille femme, non pas ivre mort sous
+une treille, au cabaret, comme une charogne, mais de la belle mort d'un Cosaque, tous sur un m\'eame lit, comme le fianc\'e9 avec la fianc\'e9e\~? \'c0 moins pourtant que vous ne veuillez retourner dans vos maisons, devenir \'e0 demi h\'e9r\'e9
+tiques, et promener sur vos dos les seigneurs polonais\~?
+\par
+\par \endash Avec toi, seigneur }{\i polkovnik}{, avec toi\~! s'\'e9cri\'e8rent tous ceux qui faisaient partie du }{\i polk}{ de Tarass.
+\par
+\par Et ils furent rejoints par une foule d'autres.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! puisque c'est avec moi, avec moi donc\~! dit Tarass.
+\par
+\par Il enfon\'e7a fi\'e8rement son bonnet, jeta un regard terrible \'e0 ceux qui \'e9taient demeur\'e9s, s'affermit sur son cheval et cria aux siens\~:
+\par
+\par \endash Personne, du moins, ne nous humiliera par une parole offensante. Allons, camarades, en visite chez les catholiques\~!
+\par
+\par Il piqua des deux, et, \'e0 sa suite, se mit en marche une compagnie de cent chariots, qu'entouraient beaucoup de cavaliers et de fantassins cosaques\~; et, se retournant, il bravait d'un regard plein de m\'e9pris et de col\'e8
+re tous ceux qui n'avaient pas voulu le suivre. Personne n'osa les retenir. \'c0 la vue de toute l'arm\'e9e, un }{\i polk}{ s'en allait, et, longtemps encore, Tarass se retourna et mena\'e7a du regard.
+\par
+\par L'}{\i hetman}{ et les autres }{\i polkovniks}{ \'e9taient troubl\'e9s\~; tous demeur\'e8rent pensifs, silencieux, comme oppress\'e9s par un p\'e9nible pressentiment. Tarass n'avait pas fait une vaine proph\'e9tie. Tout se passa comme il l'avait pr\'e9
+dit. Peu de temps apr\'e8s la trahison de }{\i Kaneff}{, la t\'eate de l'}{\i hetman}{ et celle de beaucoup d'entre les principaux chefs furent plant\'e9es sur les pieux.
+\par
+\par Et Tarass\~?\'85 Tarass se promenait avec son }{\i polk}{ \'e0 travers toute la Pologne\~; il br\'fbla dix-huit villages, prit quarante \'e9glises, et s'avan\'e7a jusqu'aupr\'e8s de Cracovie. Il massacra bien des gentilshommes\~
+; il pilla les meilleurs et les plus riches ch\'e2teaux. Ses Cosaques d\'e9fonc\'e8rent et r\'e9pandirent les tonnes d'hydromel et de vins s\'e9culaires qui se conservaient avec soin dans les caves des seigneurs\~; ils d\'e9chir\'e8rent \'e0
+ coups de sabre et br\'fbl\'e8rent les riches \'e9toffes, les v\'eatements de parade, les objets de prix qu'ils trouvaient dans les garde-meubles.
+\par
+\par \endash N'\'e9pargnez rien\~! r\'e9p\'e9tait Tarass.
+\par
+\par Les Cosaques ne respect\'e8rent ni les jeunes femmes aux noirs sourcils ni les jeunes filles \'e0 la blanche poitrine, au visage rayonnant\~; elles ne purent trouver de refuge m\'eame dans les temples. Tarass les br\'fb
+lait avec les autels. Plus d'une main blanche comme la neige s'\'e9leva du sein des flammes vers les cieux, au milieu des cris plaintifs qui auraient \'e9mu la terre humide elle-m\'eame, et qui auraient fait tomber de piti\'e9 sur le sol l'herbe des stepp
+es. Mais les cruels Cosaques n'entendaient rien et, soulevant les jeunes enfants sur la pointe de leurs lances, ils les jetaient aux m\'e8res dans les flammes.
+\par
+\par \endash Ce sont l\'e0, Polonais d\'e9test\'e9s, les messes fun\'e8bres d'Ostap\~! disait Tarass.
+\par
+\par Et de pareilles messes, il en c\'e9l\'e9brait dans chaque village\~; jusqu'au moment o\'f9 le gouvernement polonais reconnut que ses entreprises avaient plus d'importance qu'un simple brigandage, et o\'f9 ce m\'eame Potocki fut charg\'e9, \'e0 la t\'ea
+te de cinq r\'e9giments, d'arr\'eater Tarass.
+\par
+\par Six jours durant, les Cosaques parvinrent \'e0 \'e9chapper aux poursuites, en suivant des chemins d\'e9tourn\'e9s. Leurs chevaux pouvaient \'e0 peine supporter cette course incessante et sauver leurs ma\'ee
+tres. Mais, cette fois, Potocki se montra digne de la mission qu'il avait re\'e7ue\~: il poursuivit l'ennemi sans rel\'e2che, et l'atteignit sur les rives du Dniestr, o\'f9 Boulba venait de faire halte dans une forteresse abandonn\'e9
+e et tombant en ruine.
+\par
+\par On la voyait \'e0 la cime d'un roc qui dominait le Dniestr, avec les restes de ses glacis d\'e9chir\'e9s et de ses murailles d\'e9truites. Le sommet du roc \'e9tait tout jonch\'e9 de pierres, de briques, de d\'e9bris, toujours pr\'eats \'e0 se d\'e9
+tacher et \'e0 voler dans l'ab\'eeme. Ce fut l\'e0 que l'}{\i hetman}{ de la couronne Potocki cerna Boulba par les deux c\'f4t\'e9s qui donnaient acc\'e8s sur la plaine. Pendant quatre jours, les Cosaques lutt\'e8rent et se d\'e9fendirent \'e0
+ coups de briques et de pierres. Mais leurs munitions, comme leurs forces, finirent par s'\'e9puiser, et Tarass r\'e9solut de se frayer un chemin \'e0 travers les rangs ennemis. D\'e9j\'e0 ses Cosaques s'\'e9taient ouvert un passage, et peut-\'ea
+tre leurs chevaux rapides les auraient-ils sauv\'e9s encore une fois, quand tout \'e0 coup Tarass s'arr\'eata au milieu de sa course.
+\par
+\par \endash Halte\~! s'\'e9cria-t-il, j'ai perdu ma pipe et mon tabac\~; je ne veux pas que ma pipe m\'eame tombe aux mains des Polonais d\'e9test\'e9s.
+\par
+\par Et le vieux }{\i polkovnik}{ se pencha pour chercher dans l'herbe sa pipe et sa bourse \'e0 tabac, ses deux ins\'e9parables compagnons, sur mer et sur terre, dans les combats et \'e0 la maison. Pendant ce temps, arriv
+e une troupe ennemie, qui le saisit par ses puissantes \'e9paules. Il essaye de se d\'e9gager\~; mais les heiduques qui l'avaient saisi ne roul\'e8rent plus \'e0 terre, comme autrefois.
+\par
+\par \endash Oh\~! vieillesse\~! vieillesse\~! dit-il am\'e8rement\~; et le vieux Cosaque pleura.
+\par
+\par Mais ce n'\'e9tait pas \'e0 la vieillesse qu'\'e9tait la faute\~; la force avait vaincu la force. Pr\'e8s de trente hommes s'\'e9taient suspendus \'e0 ses pieds, \'e0 ses bras.
+\par
+\par \endash Le corbeau est pris\~! criaient les Polonais. Il ne reste plus qu'\'e0 trouver la mani\'e8re de lui faire honneur, \'e0 ce chien.
+\par
+\par Et on le condamna, du consentement de l'}{\i hetman}{, \'e0 \'eatre br\'fbl\'e9 vif en pr\'e9sence de tout le corps d'arm\'e9e. Il y avait pr\'e8s de l\'e0 un arbre nu dont le sommet avait \'e9t\'e9 bris\'e9 par la foudre. On attacha Tarass avec des cha
+\'eenes en fer au tronc de l'arbre\~; puis on lui cloua les mains, apr\'e8s l'avoir hiss\'e9 aussi haut que possible, afin que le Cosaque f\'fbt vu de loin et de partout\~; puis, approchant des branches, les Polonais se mirent \'e0 dresser un b\'fb
+cher au pied de l'arbre. Mais ce n'\'e9tait pas le b\'fbcher que contemplait Tarass\~; ce n'\'e9tait pas aux flammes qui allaient le d\'e9vorer que songeait son \'e2me intr\'e9pide. Il regardait, l'infortun\'e9, du c\'f4t\'e9 o\'f9
+ combattaient ses Cosaques. De la hauteur o\'f9 il \'e9tait plac\'e9, il voyait tout comme sur la paume de la main.
+\par
+\par \endash Camarades, criait-il, gagnez, gagnez au plus vite la montagne qui est derri\'e8re le bois\~; l\'e0, ils ne vous atteindront pas\~!
+\par
+\par Mais le vent emporta ses paroles.
+\par
+\par \endash Ils vont p\'e9rir, ils vont p\'e9rir pour rien\~! s'\'e9criait-il avec d\'e9sespoir.
+\par
+\par Et il regarda au-dessous de lui, \'e0 l'endroit o\'f9 \'e9tincelait le Dniestr. Un \'e9clair de joie brilla dans ses yeux. Il vit quatre proues \'e0 demi cach\'e9es par les buissons\~; alors rassemblant toutes ses forces, il s'\'e9
+cria de sa voix puissante\~:
+\par
+\par \endash Au rivage\~! au rivage, camarades, descendez par le sentier \'e0 gauche\~! Il y a des bateaux sur la rive\~; prenez-les tous, pour qu'on ne puisse vous poursuivre.
+\par
+\par Cette fois le vent souffla favorablement, et toutes ses paroles arriv\'e8rent aux Cosaques. Mais il fut r\'e9compens\'e9 de ce bon conseil par un coup de massue ass\'e9n\'e9 sur la t\'eate, qui fit tournoyer tous les objets devant ses yeux.
+\par
+\par Les Cosaques s'\'e9lanc\'e8rent de toute leur vitesse sur la pente du sentier\~; mais ils sont poursuivis l'\'e9p\'e9e dans les reins. Ils regardaient\~; le sentier tourne, serpente, fait mille d\'e9tours.
+\par
+\par \endash Allons, camarades, \'e0 la gr\'e2ce de Dieu\~! s'\'e9crient tous les Cosaques.
+\par
+\par Ils s'arr\'eatent un instant, l\'e8vent leurs fouets sifflent, et leurs chevaux tatars se d\'e9tachent du sol, se d\'e9roulant dans l'air, comme des serpents, volent par-dessus l'ab\'ee
+me et tombent droit au milieu du Dniestr. Deux seulement d'entre eux n'atteignirent pas le fleuve\~; ils se fracass\'e8rent sur les rochers, et y p\'e9rirent avec leurs chevaux sans m\'eame pousser un cri. D\'e9j\'e0 les Cosaques nageaient \'e0
+cheval dans la rivi\'e8re et d\'e9tachaient les bateaux. Les Polonais s'arr\'eat\'e8rent devant l'ab\'eeme s'\'e9tonnant de l'exploit inou\'ef des Cosaques, et se demandant s'il fallait ou non sauter \'e0
+ leur suite. Un jeune colonel au sang vif et bouillant, le propre fr\'e8re de la belle Polonaise qui avait enchant\'e9 le pauvre Andry, s'\'e9lan\'e7a sans r\'e9fl\'e9chir \'e0 la poursuite des Cosaques\~
+; il tourna trois fois en l'air avec son cheval, et retomba sur les rocs aigus. Les pierres anguleuses le d\'e9chir\'e8rent en lambeaux, le pr\'e9cipice l'engloutit, et sa cervelle, m\'eal\'e9
+e de sang, souilla les buissons qui croissaient sur les pentes in\'e9gales du glacis.
+\par
+\par Lorsque Tarass se r\'e9veilla du coup qui l'avait \'e9tourdi, lorsqu'il regarda le Dniestr, les Cosaques \'e9taient d\'e9j\'e0 dans les bateaux et s'\'e9loignaient \'e0
+ force de rames. Les balles pleuvaient sur eux de la hauteur, mais sans les atteindre. Et les yeux du vieux }{\i polkovnik}{ brillaient du feu de la joie.
+\par
+\par \endash Adieu, camarades, leur cria-t-il, d'en haut\~; souvenez-vous de moi, revenez ici au printemps prochain, et faites une belle tourn\'e9e\~! Qu'avez vous gagn\'e9, Polonais du diable\~? Croyez-vous qu'il y ait au monde une chose qui fasse peur \'e0
+ un Cosaque\~? Attendez un peu, le temps viendra bient\'f4t o\'f9 vous apprendrez ce que c'est que la religion russe orthodoxe. D\'e8s \'e0 pr\'e9sent les peuples voisins et lointains le pressentent\~: un tsar s'\'e9l\'e8
+vera de la terre russe, et il n'y aura pas dans le monde de puissance qui ne se soumette \'e0 lui\~!\'85
+\par
+\par D\'e9j\'e0 le feu s'\'e9levait au-dessus du b\'fbcher, atteignait les pieds de Tarass, et se d\'e9roulait en flamme le long du tronc d'arbre\'85 Mais se trouvera-t-il au monde un feu, des tortures, une puissance capables de dompter la force cosaque\~!
+
+\par
+\par Ce n'est pas un petit fleuve que le Dniestr\~; il y a beaucoup d'anses, beaucoup d'endroits sans fond, et d'\'e9pais joncs croissent sur ses rivages. Le miroir du fleuve est brillant\~; il retentit du cri sonore des cygnes, et le superbe }{\i gogol}{
+\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Esp\'e8ce de canard sauvage, approchant du cygne.}}}{ se laisse emporter par son rapide courant. Des nu\'e9
+es de courlis, de b\'e9cassines au rouge\'e2tre plumage, et d'autres oiseaux de toute esp\'e8ce s'agitent dans ses joncs et sur les plages de ses rives. Les Cosaques voguaient rapidement sur d'\'e9troits bateaux \'e0
+ deux gouvernails, ils ramaient avec ensemble, \'e9vitaient prudemment les bas-fonds, et, effrayant les oiseaux qui s'envolaient \'e0 leur approche, ils parlaient de leur }{\i ataman}{.
+\par
+\par }\pard \qc\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {FIN
+\par }\pard \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\page }{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 End of Project Gutenberg's Tarass Boulba, by Nikola\'ef Vassilievitch Gogol
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+\par Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+\par }} \ No newline at end of file
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index 0000000..e8a2e2a
--- /dev/null
+++ b/13794.txt
@@ -0,0 +1,6047 @@
+The Project Gutenberg EBook of Tarass Boulba, by Nikolai Vassilievitch Gogol
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Tarass Boulba
+
+Author: Nikolai Vassilievitch Gogol
+
+Release Date: October 19, 2004 [EBook #13794]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TARASS BOULBA ***
+
+
+
+
+Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+
+Nikolai Vassilievitch Gogol
+
+TARASS BOULBA
+
+Traduit du russe par Louis Viardot
+
+(1835)
+
+
+Table des matieres
+
+PREFACE
+CHAPITRE I
+CHAPITRE II
+CHAPITRE III
+CHAPITRE IV
+CHAPITRE V
+CHAPITRE VI
+CHAPITRE VII
+CHAPITRE VIII
+CHAPITRE IX
+CHAPITRE X
+CHAPITRE XI
+CHAPITRE XII
+
+
+
+PREFACE
+
+La nouvelle intitulee _Tarass Boulba_, la plus considerable du
+recueil de Gogol, est un petit roman historique ou il a decrit les
+moeurs des anciens Cosaques Zaporogues. Une note preliminaire nous
+semble a peu pres indispensable pour les lecteurs etrangers a la
+Russie.
+
+Nous ne voulons pas, toutefois, rechercher si le savant geographe
+Mannert a eu raison de voir en eux les descendants des anciens
+Scythes (Niebuhr a prouve que les Scythes d'Herotode etaient les
+ancetres des Mongols), ni s'il faut absolument retrouver les
+Cosaques (en russe _Kasak_) dans les _[mot en grec]_de Constantin
+Porphyrogenete, les _Kassagues_ de Nestor, les _cavaliers _et
+_corsaires russes_ que les geographes arabes, anterieurs au XIIIe
+siecle, placaient dans les parages de la mer Noire. Obscure comme
+l'origine de presque toutes les nations, celle des Cosaques a
+servi de theme aux hypotheses les plus contradictoires. Nous
+devons seulement relever l'opinion, longtemps admise, de
+l'historien Schloezer, lequel, se fondant sur les moeurs
+vagabondes et l'esprit d'aventure qui distinguerent les Cosaques
+des autres races slaves, et sur l'alteration de leur langue
+militaire, pleine de mots turcs et d'idiotismes polonais, crut
+que, dans l'origine, les Cosaques ne furent qu'un ramas
+d'aventuriers venus de tous les pays voisins de l'Ukraine, et
+qu'ils ne parurent qu'a l'epoque de la domination des Mongols en
+Russie. Les Cosaques se recruterent, il est vrai, de Russes, de
+Polonais, de Turcs, de Tatars, meme de Francais et d'Italiens;
+mais le fond primitif de la nation cosaque fut une race slave,
+habitant l'Ukraine, d'ou elle se repandit sur les bords du Don, de
+l'Oural et de la Volga. Ce fut une petite armee de huit cents
+Cosaques, qui, sous les ordres de leur _ataman_ Yermak, conquit
+toute la Siberie en 1580.
+
+Une des branches ou tribus de la nation cosaque, et la plus
+belliqueuse, celle des Zaporogues, parait, pour la premiere fois,
+dans les annales polonaises au commencement du XVIe siecle. Ce nom
+leur venait des mots russes _za_, au dela (_trans_), et _porog_,
+cataracte, parce qu'ils habitaient plus bas que les bancs de
+granit qui coupent en plusieurs endroits le lit de Dniepr. Le pays
+occupe par eux portait le nom collectif de _Zaporojie_. Maitres
+d'une grande partie des plaines fertiles et des steppes de
+l'Ukraine, tour a tour allies ou ennemis des Russes, des Polonais,
+des Tatars et des Turcs, les Zaporogues formaient un peuple
+eminemment guerrier organise en republique militaire, et offrant
+quelque lointaine et grossiere ressemblance avec les ordres de
+chevalerie de l'Europe occidentale.
+
+Leur principal etablissement, appele la _setch_, avait d'habitude
+pour siege une ile du Dniepr. C'etait un assemblage de grandes
+cabanes en bois et en terre, entourees d'un glacis, qui pouvait
+aussi bien se nommer un camp qu'un village. Chaque cabane (leur
+nombre n'a jamais depasse quatre cents) pouvait contenir quarante
+ou cinquante Cosaques. En ete, pendant les travaux de la campagne,
+il restait peu de monde a la _setch; _mais en hiver, elle devait
+etre constamment gardee par quatre mille hommes. Le reste se
+dispersait dans les villages voisins, ou se creusait, aux
+environs, des habitations souterraines, appelees _zimovniki_ (de
+_zima_, hiver).
+La _setch_ etait divisee en trente-huit quartiers ou _koureni _(de
+_kourit_, fumer; le mot _kouren _correspond a celui du foyer).
+Chaque Cosaque habitant la _setch_ etait tenu de vivre dans son
+_kouren;_ chaque _kouren_, designe par un nom particulier qu'il
+tirait habituellement de celui de son chef primitif, elisait un
+_ataman_ (_kourennoi-ataman_), dont le pouvoir ne durait qu'autant
+que les Cosaques soumis a son commandement etaient satisfaits de
+sa conduite. L'argent et les hardes des Cosaques d'un _kouren_
+etaient deposes chez leur _ataman_, qui donnait a location les
+boutiques et les bateaux (_douby_) de son _kouren_, et gardait les
+fonds de la caisse commune. Tous les Cosaques d'un _kouren_
+dinaient a la meme table.
+
+Les _koureni_ assembles choisissaient le chef superieur, le
+_kochevoi-ataman_ (de _kosch, _en tatar _camp,_ ou de _kotchevat_,
+en russe _camper_). On verra dans la nouvelle de Gogol comment se
+faisait l'election du _kochevoi._ La _rada_, ou assemblee
+nationale, qui se tenait toujours apres diner, avait lieu deux
+fois par an, a jours fixes, le 24 juin, jour de la fete de saint
+Jean-Baptiste, et le 1er octobre, jour de la presentation de la
+Vierge, patronne de l'eglise de la _setch._
+
+Le trait le plus saillant, et particulierement distinctif de cette
+confrerie militaire, c'etait le celibat impose a tous ses membres
+pendant leur reunion. Aucune femme n'etait admise dans la _setch._
+
+Preface a l'edition de la Librairie Hachette et Cie, 1882.
+
+
+CHAPITRE I
+
+-- Voyons, tourne-toi. Dieu, que tu es drole! Qu'est-ce que cette
+robe de pretre? Est-ce que vous etes tous ainsi fagotes a votre
+academie?
+
+Voila par quelles paroles le vieux Boulba accueillait ses deux
+fils qui venaient de terminer leurs etudes au seminaire de Kiew[1],
+et qui rentraient en ce moment au foyer paternel.
+
+Ses fils venaient de descendre de cheval. C'etaient deux robustes
+jeunes hommes, qui avaient encore le regard en dessous, comme il
+convient a des seminaristes recemment sortis des bancs de l'ecole.
+Leurs visages, pleins de force et de sante, commencaient a se
+couvrir d'un premier duvet que n'avait jamais fauche le rasoir.
+L'accueil de leur pere les avait fort troubles; ils restaient
+immobiles, les yeux fixes a terre.
+
+-- Attendez, attendez; laissez que je vous examine bien a mon
+aise. Dieu! que vous avez de longues robes! dit-il en les tournant
+et retournant en tous sens. Diables de robes! je crois qu'on n'en
+a pas encore vu de pareilles dans le monde. Allons, que l'un de
+vous essaye un peu de courir: je verrai s'il ne se laissera pas
+tomber le nez par terre, en s'embarrassant dans les plis.
+
+-- Pere, ne te moque pas de nous, dit enfin l'aine.
+
+-- Voyez un peu le beau sire! et pourquoi donc ne me moquerais-je
+pas de vous?
+
+-- Mais, parce que... quoique tu sois mon pere, j'en jure Dieu, si
+tu continues de rire, je te rosserai.
+
+-- Quoi! fils de chien, ton pere! dit Tarass Boulba en reculant de
+quelques pas avec etonnement.
+
+-- Oui, meme mon pere; quand je suis offense, je ne regarde a
+rien, ni a qui que ce soit.
+
+-- De quelle maniere veux-tu donc te battre avec moi, est-ce a
+coups de poing?
+
+-- La maniere m'est fort egale.
+
+-- Va pour les coups de poing, repondit Tarass Boulba en
+retroussant ses manches. Je vais voir quel homme tu fais a coups
+de poing.
+
+Et voila que pere et fils, au lieu de s'embrasser apres une longue
+absence, commencent a se lancer de vigoureux horions dans les
+cotes, le dos, la poitrine, tantot reculant, tantot attaquant.
+
+-- Voyez un peu, bonnes gens: le vieux est devenu fou; il a tout a
+fait perdu l'esprit, disait la pauvre mere, pale et maigre,
+arretee sur le perron, sans avoir encore eu le temps d'embrasser
+ses fils bien-aimes. Les enfants sont revenus a la maison, plus
+d'un an s'est passe depuis qu'on ne les a vus; et lui, voila qu'il
+invente, Dieu sait quelle sottise... se rosser a coups de poing!
+
+-- Mais il se bat fort bien, disait Boulba s'arretant. Oui, par
+Dieu! tres bien, ajouta-t-il en rajustant ses habits; si bien que
+j'eusse mieux fait de ne pas l'essayer. Ca fera un bon Cosaque.
+Bonjour, fils; embrassons-nous.
+
+Et le pere et le fils s'embrasserent.
+
+-- Bien, fils. Rosse tout le monde comme tu m'as rosse; ne fais
+quartier a personne. Ce qui n'empeche pas que tu ne sois drolement
+fagote. Qu'est-ce que cette corde qui pend? Et toi, nigaud, que
+fais-tu la, les bras ballants? dit-il en s'adressant au cadet.
+Pourquoi, fils de chien, ne me rosses-tu pas aussi?
+
+-- Voyez un peu ce qu'il invente, disait la mere en embrassant le
+plus jeune de ses fils. On a donc de ces inventions-la, qu'un
+enfant rosse son propre pere! Et c'est bien le moment d'y songer!
+Un pauvre enfant qui a fait une si longue route, qui s'est si
+fatigue (le pauvre enfant avait plus de vingt ans et une taille de
+six pieds), il aurait besoin de se reposer et de manger un
+morceau; et lui, voila qu'il le force a se battre.
+
+-- Eh! eh! mais tu es un freluquet a ce qu'il me semble, disait
+Boulba. Fils, n'ecoute pas ta mere; c'est une femme, elle ne sait
+rien. Qu'avez-vous besoin, vous autres, d'etre dorlotes? Vos
+dorloteries, a vous, c'est une belle plaine, c'est un bon cheval;
+voila vos dorloteries. Et voyez-vous ce sabre? voila votre mere.
+Tout le fatras qu'on vous met en tete, ce sont des betises. Et les
+academies, et tous vos livres, et les ABC, et les philosophies, et
+tout cela, je crache dessus.
+
+Ici Boulba ajouta un mot qui ne peut passer a l'imprimerie.
+
+-- Ce qui vaut mieux, reprit-il, c'est que, la semaine prochaine,
+je vous enverrai au _zaporojie_. C'est la que se trouve la
+science; c'est la qu'est votre ecole, et que vous attraperez de
+l'esprit.
+
+-- Quoi! ils ne resteront qu'une semaine ici? disait d'une voix
+plaintive et les larmes aux yeux la vieille bonne mere. Les
+pauvres petits n'auront pas le temps de se divertir et de faire
+connaissance avec la maison paternelle. Et moi, je n'aurai pas le
+temps de les regarder a m'en rassasier.
+
+-- Cesse de hurler, vieille; un Cosaque n'est pas fait pour
+s'avachir avec les femmes. N'est-ce pas? tu les aurais caches tous
+les deux sous ta jupe, pour les couver comme une poule ses oeufs.
+Allons, marche. Mets-nous vite sur la table tout ce que tu as a
+manger. Il ne nous faut pas de gateaux au miel, ni toutes sortes
+de petites fricassees. Donne-nous un mouton entier ou toute une
+chevre; apporte-nous de l'hydromel de quarante ans; et donne-nous
+de l'eau-de-vie, beaucoup d'eau-de-vie; pas de cette eau-de-vie
+avec toutes sortes d'ingredients, des raisins secs et autres
+vilenies; mais de l'eau-de-vie toute pure, qui petille et mousse
+comme une enragee.
+
+Boulba conduisit ses fils dans sa chambre, d'ou sortirent a leur
+rencontre deux belles servantes, toutes chargees de _monistes_[2].
+Etait-ce parce qu'elles s'effrayaient de l'arrivee de leurs jeunes
+seigneurs, qui ne faisaient grace a personne? etait-ce pour ne pas
+deroger aux pudiques habitudes des femmes? A leur vue, elles se
+sauverent en poussant de grands cris, et longtemps encore apres,
+elles se cacherent le visage avec leurs manches. La chambre etait
+meublee dans le gout de ce temps, dont le souvenir n'est conserve
+que par les _douma_[3] et les chansons populaires, que recitaient
+autrefois, dans l'Ukraine, les vieillards a longue barbe, en
+s'accompagnant de la _bandoura_[4], au milieu d'une foule qui
+faisait cercle autour d'eux; dans le gout de ce temps rude et
+guerrier, qui vit les premieres luttes soutenues par l'Ukraine
+contre l'union[5]. Tout y respirait la proprete. Le plancher et les
+murs etaient revetus d'une couche de terre glaise luisante et
+peinte. Des sabres, des fouets (_nagaikas_), des filets d'oiseleur
+et de pecheur, des arquebuses, une corne curieusement travaillee
+servant de poire a poudre, une bride chamarree de lames d'or, des
+entraves parsemees de petits clous d'argent, etaient suspendus
+autour de la chambre. Les fenetres, fort petites, portaient des
+vitres rondes et ternes, comme on n'en voit plus aujourd'hui que
+dans les vieilles eglises; on ne pouvait regarder au dehors qu'en
+soulevant un petit chassis mobile. Les baies de ces fenetres et
+des portes etaient peintes en rouge. Dans les coins, sur des
+dressoirs, se trouvaient des cruches d'argile, des bouteilles en
+verre de couleur sombre, des coupes d'argent cisele, d'autres
+petites coupes dorees, de differentes mains-d'oeuvre, venitiennes,
+florentines, turques, circassiennes, arrivees par diverses voies
+aux mains de Boulba, ce qui etait assez commun dans ces temps
+d'entreprises guerrieres. Des bancs de bois, revetus d'ecorce
+brune de bouleau, faisaient le tour entier de la chambre. Une
+immense table etait dressee sous les saintes images, dans un des
+angles anterieurs. Un haut et large poele, divise en une foule de
+compartiments, et couvert de briques vernissees, bariolees,
+remplissait l'angle oppose. Tout cela etait tres connu de nos deux
+jeunes gens, qui venaient chaque annee passer les vacances a la
+maison; je dis venaient, et venaient a pied, car ils n'avaient pas
+encore de chevaux, la coutume ne permettant point aux ecoliers
+d'aller a cheval. Ils etaient encore a l'age ou les longues
+touffes du sommet de leur crane pouvaient etre tirees impunement
+par tout Cosaque arme. Ce n'est qu'a leur sortie du seminaire que
+Boulba leur avait envoye deux jeunes etalons pour faire le voyage.
+
+A l'occasion du retour de ses fils, Boulba fit rassembler tous les
+centeniers de son _polk_[6] qui n'etaient pas absents; et quand
+deux d'entre eux se furent rendus a son invitation, avec le
+_iesaoul_[7] Dmitri Tovkatch, son vieux camarade, il leur presenta
+ses fils en disant:
+
+-- Voyez un peu quels gaillards! je les enverrai bientot a la
+_setch_.
+
+Les visiteurs feliciterent et Boulba et les deux jeunes gens, en
+leur assurant qu'ils feraient fort bien, et qu'il n'y avait pas de
+meilleure ecole pour la jeunesse que le _zaporojie_.
+
+-- Allons, seigneurs et freres, dit Tarass, asseyez-vous chacun ou
+il lui plaira. Et vous, mes fils, avant tout, buvons un verre
+d'eau-de-vie. Que Dieu nous benisse! A votre sante, mes fils! A la
+tienne, Ostap (Eustache)! A la tienne, Andry (Andre)! Dieu veuille
+que vous ayez toujours de bonnes chances a la guerre, que vous
+battiez les paiens et les Tatars! et si les Polonais commencent
+quelque chose contre notre sainte religion, les Polonais aussi!
+Voyons, donne ton verre. L'eau-de-vie est-elle bonne? Comment se
+nomme l'eau-de-vie en latin? Quels sots etaient ces Latins! ils ne
+savaient meme pas qu'il y eut de l'eau-de-vie au monde. Comment
+donc s'appelait celui qui a ecrit des vers latins? Je ne suis pas
+trop savant; j'ai oublie son nom. Ne s'appelait-il pas Horace?
+
+-- Voyez-vous le sournois, se dit tout bas le fils aine, Ostap;
+c'est qu'il sait tout, le vieux chien, et il fait mine de ne rien
+savoir.
+
+-- Je crois bien que l'archimandrite ne vous a pas meme donne a
+flairer de l'eau-de-vie, continuait Boulba. Convenez, mes fils,
+qu'on vous a vertement etrilles, avec des balais de bouleau, le
+dos, les reins, et tout ce qui constitue un Cosaque. Ou bien peut-
+etre, parce que vous etiez devenus grands garcons et sages, vous
+rossait-on a coups de fouet, non les samedis seulement, mais
+encore les mercredis et les jeudis.
+
+-- Il n'y a rien a se rappeler de ce qui s'est fait, pere,
+repondit Ostap; ce qui est passe est passe.
+
+-- Qu'on essaye maintenant! dit Andry; que quelqu'un s'avise de me
+toucher du bout du doigt! que quelque Tatar s'imagine de me tomber
+sous la main! il saura ce que c'est qu'un sabre cosaque.
+
+-- Bien, mon fils, bien! par Dieu, c'est bien parle. Puisque c'est
+comme ca, par Dieu, je vais avec vous. Que diable ai-je a attendre
+ici? Que je devienne un planteur de ble noir, un homme de menage,
+un gardeur de brebis et de cochons? que je me dorlote avec ma
+femme? Non, que le diable l'emporte! je suis un Cosaque, je ne
+veux pas. Qu'est-ce que cela me fait qu'il n'y ait pas de guerre!
+j'irai prendre du bon temps avec vous. Oui, par Dieu, j'y vais.
+
+Et le vieux Boulba, s'echauffant peu a peu, finit par se facher
+tout rouge, se leva de table, et frappa du pied en prenant une
+attitude imperieuse.
+
+-- Nous partons demain. Pourquoi remettre? Qui diable attendons-
+nous ici? A quoi bon cette maison? a quoi bon ces pots? a quoi bon
+tout cela?
+
+En parlant ainsi, il se mit a briser les plats et les bouteilles.
+La pauvre femme, des longtemps habituee a de pareilles actions,
+regardait tristement faire son mari, assise sur un banc. Elle
+n'osait rien dire; mais en apprenant une resolution aussi penible
+a son coeur, elle ne put retenir ses larmes. Elle jeta un regard
+furtif sur ses enfants qu'elle allait si brusquement perdre, et
+rien n'aurait pu peindre la souffrance qui agitait convulsivement
+ses yeux humides et ses levres serrees.
+
+Boulba etait furieusement obstine. C'etait un de ces caracteres
+qui ne pouvaient se developper qu'au XVIe siecle, dans un coin
+sauvage de l'Europe, quand toute la Russie meridionale, abandonnee
+de ses princes, fut ravagee par les incursions irresistibles des
+Mongols; quand, apres avoir perdu son toit et tout abri, l'homme
+se refugia dans le courage du desespoir; quand sur les ruines
+fumantes de sa demeure, en presence d'ennemis voisins et
+implacables, il osa se rebatir une maison, connaissant le danger,
+mais s'habituant a le regarder en face; quand enfin le genie
+pacifique des Slaves s'enflamma d'une ardeur guerriere et donna
+naissance a cet elan desordonne de la nature russe qui fut la
+societe cosaque (_kasatchestvo_). Alors tous les abords des
+rivieres, tous les gues, tous les defiles dans les marais, se
+couvrirent de Cosaques que personne n'eut pu compter, et leurs
+hardis envoyes purent repondre au sultan qui desirait connaitre
+leur nombre: "Qui le sait? Chez nous, dans la steppe, a chaque
+bout de champ, un Cosaque." Ce fut une explosion de la force russe
+que firent jaillir de la poitrine du peuple les coups repetes du
+malheur. Au lieu des anciens _oudely_[8], au lieu des petites
+villes peuplees de vassaux chasseurs, que se disputaient et se
+vendaient les petits princes, apparurent des bourgades fortifiees,
+des _koureny_[9] lies entre eux par le sentiment du danger commun
+et la haine des envahisseurs paiens. L'histoire nous apprend
+comment les luttes perpetuelles des Cosaques sauverent l'Europe
+occidentale de l'invasion des sauvages hordes asiatiques qui
+menacaient de l'inonder. Les rois de Pologne qui devinrent, au
+lieu des princes depossedes, les maitres de ces vastes etendues de
+terre, maitres, il est vrai, eloignes et faibles, comprirent
+l'importance des Cosaques et le profit qu'ils pouvaient tirer de
+leurs dispositions guerrieres. Ils s'efforcerent de les developper
+encore. Les _hetmans_, elus par les Cosaques eux-memes et dans
+leur sein, transformerent les _koureny_ en _polk_[10] reguliers. Ce
+n'etait pas une armee rassemblee et permanente; mais, dans le cas
+de guerre ou de mouvement general, en huit jours au plus, tous
+etaient reunis. Chacun se rendait a l'appel, a cheval et en armes,
+ne recevant pour toute solde du roi qu'un ducat par tete. En
+quinze jours, il se rassemblait une telle armee, qu'a coup sur nul
+recrutement n'eut pu en former une semblable. La guerre finie,
+chaque soldat regagnait ses champs, sur les bords du Dniepr,
+s'occupait de peche, de chasse ou de petit commerce, brassait de
+la biere, et jouissait de la liberte. Il n'y avait pas de metier
+qu'un Cosaque ne sut faire: distiller de l'eau-de-vie, charpenter
+un chariot, fabriquer de la poudre, faire le serrurier et le
+marechal ferrant, et, par-dessus tout, boire et bambocher comme un
+Russe seul en est capable, tout cela ne lui allait pas a l'epaule.
+Outre les Cosaques inscrits, obliges de se presenter en temps de
+guerre ou d'entreprise, il etait tres facile de rassembler des
+troupes de volontaires. Les _iesaouls_ n'avaient qu'a se rendre
+sur les marches et les places de bourgades, et a crier, montes sur
+une _telega_ (chariot): "Eh! eh! vous autres buveurs, cessez de
+brasser de la biere et de vous etaler tout de votre long sur les
+poeles; cessez de nourrir les mouches de la graisse de vos corps;
+allez a la conquete de l'honneur et de la gloire chevaleresque. Et
+vous autres, gens de charrue, planteurs de ble noir, gardeurs de
+moutons, amateurs de jupes, cessez de vous trainer a la queue de
+vos boeufs, de salir dans la terre vos cafetans jaunes, de
+courtiser vos femmes et de laisser deperir votre vertu de
+chevalier[11]. Il est temps d'aller a la quete de la gloire
+cosaque." Et ces paroles etaient semblables a des etincelles qui
+tomberaient sur du bois sec. Le laboureur abandonnait sa charrue;
+le brasseur de biere mettait en pieces ses tonneaux et ses jattes;
+l'artisan envoyait au diable son metier et le petit marchand son
+commerce; tous brisaient les meubles de leur maison et sautaient a
+cheval. En un mot, le caractere russe revetit alors une nouvelle
+forme, large et puissante.
+
+Tarass Boulba etait un des vieux _polkovnik_[12]. Cree pour les
+difficultes et les perils de la guerre, il se distinguait par la
+droiture d'un caractere rude et entier. L'influence des moeurs
+polonaises commencait a penetrer parmi la noblesse petite-
+russienne. Beaucoup de seigneurs s'adonnaient au luxe, avaient de
+nombreux domestique, des faucons, des meutes de chasse, et
+donnaient des repas. Tout cela n'etait pas selon le coeur de
+Tarass; il aimait la vie simple des Cosaques, et il se querella
+frequemment avec ceux de ses camarades qui suivaient l'exemple de
+Varsovie, les appelant esclaves des gentilshommes (_pan_)
+polonais. Toujours inquiet, mobile, entreprenant, il se regardait
+comme un des defenseurs naturels de l'Eglise russe; il entrait,
+sans permission, dans tous les villages ou l'on se plaignait de
+l'oppression des intendants-fermiers et d'une augmentation de taxe
+sur les feux. La, au milieu de ses Cosaques, il jugeait les
+plaintes. Il s'etait fait une regle d'avoir, dans trois cas,
+recours a son sabre: quand les intendants ne montraient pas de
+deference envers les anciens et ne leur otaient pas le bonnet,
+quand on se moquait de la religion ou des vieilles coutumes, et
+quand il etait en presence des ennemis, c'est-a-dire des Turcs ou
+paiens, contre lesquels il se croyait toujours en droit de tirer
+le fer pour la plus grande gloire de la chretiente. Maintenant il
+se rejouissait d'avance du plaisir de mener lui-meme ses deux fils
+a la _setch_, de dire avec orgueil: "Voyez quels gaillards je vous
+amene; de les presenter a tous ses vieux compagnons d'armes, et
+d'etre temoin de leurs premiers exploits dans l'art de guerroyer
+et dans celui de boire, qui comptait aussi parmi les vertus d'un
+chevalier. Tarass avait d'abord eu l'intention de les envoyer
+seuls; mais a la vue de leur bonne mine, de leur haute taille, de
+leur male beaute, sa vieille ardeur guerriere s'etait ranimee, et
+il se decida, avec toute l'energie d'une volonte opiniatre, a
+partir avec eux des le lendemain. Il fit ses preparatifs, donna
+des ordres, choisit des chevaux et des harnais pour ses deux
+jeunes fils, designa les domestiques qui devaient les accompagner,
+et delegua son commandement au _iesaoul_ Tovkatch, en lui
+enjoignant de se mettre en marche a la tete de tout le _polk_, des
+que l'ordre lui en parviendrait de la _setch_. Quoiqu'il ne fut
+pas entierement degrise, et que la vapeur du vin se promenat
+encore dans sa cervelle, cependant il n'oublia rien, pas meme
+l'ordre de faire boire les chevaux et de leur donner une ration du
+meilleur froment.
+
+-- Eh bien! mes enfants, leur dit-il en rentrant fatigue a la
+maison, il est temps de dormir, et demain nous ferons ce qu'il
+plaira a Dieu. Mais qu'on ne nous fasse pas de lits; nous
+dormirons dans la cour.
+
+La nuit venait a peine d'obscurcir le ciel; mais Boulba avait
+l'habitude de se coucher de bonne heure. Il se jeta sur un tapis
+etendu a terre, et se couvrit d'une pelisse de peaux de mouton
+(_touloup_), car l'air etait frais, et Boulba aimait la chaleur
+quand il dormait dans la maison. Il se mit bientot a ronfler; tous
+ceux qui s'etaient couches dans les coins de la cour suivirent son
+exemple, et, avant tous les autres, le gardien, qui avait le mieux
+celebre, verre en main, l'arrivee des jeunes seigneurs. Seule, la
+pauvre mere ne dormait pas. Elle etait venue s'accroupir au chevet
+de ses fils bien-aimes, qui reposaient l'un pres de l'autre. Elle
+peignait leur jeune chevelure, les baignait de ses larmes, les
+regardait de tous ses yeux, de toutes les forces de son etre, sans
+pouvoir se rassasier de les contempler. Elle les avait nourris de
+son lait, eleves avec une tendresse inquiete, et voila qu'elle ne
+doit les voir qu'un instant.
+
+"Mes fils, mes fils cheris! que deviendrez-vous? qu'est-ce qui
+vous attend?" disait-elle; et des larmes s'arretaient dans les
+rides de son visage, autrefois beau.
+
+En effet, elle etait bien digne de pitie, comme toute femme de ce
+temps-la. Elle n'avait vecu d'amour que peu d'instants, pendant la
+premiere fievre de la jeunesse et de la passion; et son rude amant
+l'avait abandonnee pour son sabre, pour ses camarades, pour une
+vie aventureuse et dereglee. Elle ne voyait son mari que deux ou
+trois jours par an; et, meme quand il etait la, quand ils vivaient
+ensemble, quelle etait sa vie? Elle avait a supporter des injures,
+et jusqu'a des coups, ne recevant que des caresses rares et
+dedaigneuses. La femme etait une creature etrange et deplacee dans
+ce ramas d'aventuriers farouches. Sa jeunesse passa rapidement,
+sans plaisirs; ses belles joues fraiches, ses blanches epaules se
+fanerent dans la solitude, et se couvrirent de rides prematurees.
+Tout ce qu'il y a d'amour, de tendresse, de passion dans la femme,
+se concentra chez elle en amour maternel. Ce soir-la, elle restait
+penchee avec angoisse sur le lit de ses enfants, comme la
+_tchaika_[13] des steppes plane sur son nid. On lui prend ses fils,
+ses chers fils; on les lui prend pour qu'elle ne les revoie peut-
+etre jamais: peut-etre qu'a la premiere bataille, des Tatars leur
+couperont la tete, et jamais elle ne saura ce que sont devenus
+leurs corps abandonnes en pature aux oiseaux voraces. En
+sanglotant sourdement, elle regardait leurs yeux que tenait fermes
+l'irresistible sommeil.
+
+"Peut-etre, pensait-elle, Boulba remettra-t-il son depart a deux
+jours? Peut-etre ne s'est-il decide a partir sitot que parce qu'il
+a beaucoup bu aujourd'hui?"
+
+Depuis longtemps la lune eclairait du haut du ciel la cour et tous
+ses dormeurs, ainsi qu'une masse de saules touffus et les hautes
+bruyeres qui croissaient contre la cloture en palissades. La
+pauvre femme restait assise au chevet de ses enfants, les couvant
+des yeux et sans penser au sommeil. Deja les chevaux, sentant
+venir l'aube, s'etaient couches sur l'herbe et cessaient de
+brouter. Les hautes feuilles des saules commencaient a fremir, a
+chuchoter, et leur babillement descendait de branche en branche.
+Le hennissement aigu d'un poulain retentit tout a coup dans la
+steppe. De larges lueurs rouges apparurent au ciel. Boulba
+s'eveilla soudain et se leva brusquement. Il se rappelait tout ce
+qu'il avait ordonne la veille.
+
+-- Assez dormi, garcons; il est temps, il est temps! faites boire
+les chevaux. Mais ou est la vieille (c'est ainsi qu'il appelait
+habituellement sa femme)? Vite, vieille! donne-nous a manger, car
+nous avons une longue route devant nous.
+
+Privee de son dernier espoir, la pauvre vieille se traina
+tristement vers la maison. Pendant que, les larmes aux yeux, elle
+preparait le dejeuner, Boulba distribuait ses derniers ordres,
+allait et venait dans les ecuries, et choisissait pour ses enfants
+ses plus riches habits. Les etudiants changerent en un moment
+d'apparence. Des bottes rouges, a petits talons d'argent,
+remplacerent leurs mauvaises chaussures de college. Ils ceignirent
+sur leurs reins, avec un cordon dore, des pantalons larges comme
+la mer Noire, et formes d'un million de petits plis. A ce cordon
+pendaient de longues lanieres de cuir, qui portaient avec des
+houppes tous les ustensiles du fumeur. Un casaquin de drap rouge
+comme le feu leur fut serre au corps par une ceinture brodee, dans
+laquelle on glissa des pistolets turcs damasquines. Un grand sabre
+leur battait les jambes. Leurs visages, encore peu heles,
+semblaient alors plus beaux et plus blancs. De petites moustaches
+noires relevaient le teint brillant et fleuri de la jeunesse. Ils
+etaient bien beaux sous leurs bonnets d'astrakan noir termines par
+des calottes dorees. Quand la pauvre mere les apercut, elle ne put
+proferer une parole, et des larmes craintives s'arreterent dans
+ses yeux fletris.
+
+-- Allons, mes fils, tout est pret, plus de retard, dit enfin
+Boulba. Maintenant, d'apres la coutume chretienne, il faut nous
+asseoir avant de partir.
+
+Tout le monde s'assit en silence dans la meme chambre, sans
+excepter les domestiques, qui se tenaient respectueusement pres de
+la porte.
+
+-- A present, mere, dit Boulba, donne ta benediction a tes
+enfants; prie Dieu qu'ils se battent toujours bien, qu'ils
+soutiennent leur honneur de chevaliers, qu'ils defendent la
+religion du Christ; sinon, qu'ils perissent, et qu'il ne reste
+rien d'eux sur la terre. Enfants, approchez de votre mere; la
+priere d'une mere preserve de tout danger sur la terre et sur
+l'eau.
+
+La pauvre femme les embrassa, prit deux petites images en metal,
+les leur pendit au cou en sanglotant.
+
+-- Que la Vierge... vous protege... N'oubliez pas, mes fils, votre
+mere. Envoyez au moins de vos nouvelles, et pensez...
+
+Elle ne put continuer.
+
+-- Allons, enfants,dit Boulba.
+
+Des chevaux selles attendaient devant le perron. Boulba s'elanca
+sur son Diable[14], qui fit un furieux ecart en sentant tout a coup
+sur son dos un poids de vingt _pouds_[15], car Boulba etait tres
+gros et tres lourd. Quand la mere vit que ses fils etaient aussi
+montes a cheval, elle se precipita vers le plus jeune, qui avait
+l'expression du visage plus tendre; elle saisit son etrier, elle
+s'accrocha a la selle, et, dans un morne et silencieux desespoir,
+elle l'etreignit entre ses bras. Deux vigoureux Cosaques la
+souleverent respectueusement, et l'emporterent dans la maison.
+Mais au moment ou les cavaliers franchirent la porte, elle
+s'elanca sur leurs traces avec la legerete d'une biche, etonnante
+a son age, arreta d'une main forte l'un des chevaux, et embrassa
+son fils avec une ardeur insensee, delirante. On l'emporta de
+nouveau. Les jeunes Cosaques commencerent a chevaucher tristement
+aux cotes de leur pere, en retenant leurs larmes, car ils
+craignaient Boulba, qui ressentait aussi, sans la montrer, une
+emotion dont il ne pouvait se defendre. La journee etait grise;
+l'herbe verdoyante etincelait au loin, et les oiseaux
+gazouillaient sur des tons discords. Apres avoir fait un peu de
+chemin, les jeunes gens jeterent un regard en arriere; deja leur
+maisonnette semblait avoir plonge sous terre; on ne voyait plus a
+l'horizon que les deux cheminees encadrees par les sommets des
+arbres sur lesquels, dans leur jeunesse, ils avaient grimpe comme
+des ecureuils. Une vaste prairie s'etendait devant leurs regards,
+une prairie qui rappelait toute leur vie passee, depuis l'age ou
+ils se roulaient dans l'herbe humide de rosee, jusqu'a l'age ou
+ils y attendaient une jeune Cosaque aux noirs sourcils, qui la
+franchissait d'un pied rapide et craintif. Bientot on ne vit plus
+que la perche surmontee d'une roue de chariot qui s'elevait au-
+dessus du puits; bientot la steppe commenca a s'exhausser en
+montagne, couvrant tout ce qu'ils laissaient derriere eux.
+
+Adieu, toit paternel! adieu, souvenirs d'enfance! adieu, tout!
+
+
+CHAPITRE II
+
+Les trois voyageurs cheminaient en silence. Le vieux Tarass
+pensait a son passe; sa jeunesse se deroulait devant lui, cette
+belle jeunesse que le Cosaque surtout regrette, car il voudrait
+toujours etre agile et fort pour sa vie d'aventures. Il se
+demandait a lui-meme quels de ses anciens camarades il
+retrouverait a la _setch_; il comptait ceux qui etaient deja
+morts, ceux qui restaient encore vivants, et sa tete grise se
+baissa tristement. Ses fils etaient occupes de toutes autres
+pensees. Il faut que nous disions d'eux quelques mots. A peine
+avaient-ils eu douze ans, qu'on les envoya au seminaire de Kiew,
+car tous les seigneurs de ce temps-la croyaient necessaire de
+donner a leurs enfants une education promptement oubliee. A leur
+entree au seminaire, tous ces jeunes gens etaient d'une humeur
+sauvage et accoutumes a une pleine liberte. Ce n'etait que la
+qu'ils se degrossissaient un peu, et prenaient une espece de
+vernis commun qui les faisait ressembler l'un a l'autre. L'aine
+des fils de Boulba, Ostap, commenca sa carriere scientifique par
+s'enfuir des la premiere annee. On l'attrapa, on le battit a
+outrance, on le cloua a ses livres. Quatre fois il enfouit son ABC
+en terre, et quatre fois, apres l'avoir inhumainement flagelle, on
+lui en racheta un neuf. Mais sans doute il eut recommence une
+cinquieme fois, si son pere ne lui eut fait la menace formelle de
+le tenir pendant vingt ans comme frere lai dans un cloitre,
+ajoutant le serment qu'il ne verrait jamais la _setch_, s'il
+n'apprenait a fond tout ce qu'on enseignait a l'academie. Ce qui
+est etrange, c'est que cette menace et ce serment venaient du
+vieux Boulba qui faisait profession de se moquer de toute science,
+et qui conseillait a ses enfants, comme nous l'avons vu, de n'en
+faire aucun cas. Depuis ce moment, Ostap se mit a etudier ses
+livres avec un zele extreme, et finit par etre repute l'un des
+meilleurs etudiants. L'enseignement de ce temps-la n'avait pas le
+moindre rapport avec la vie qu'on menait; toutes ces arguties
+scolastiques, toutes ces finesses rhetoriques et logiques
+n'avaient rien de commun avec l'epoque, et ne trouvaient
+d'application nulle part. Les savants d'alors n'etaient pas moins
+ignorants que les autres, car leur science etait completement
+oiseuse et vide. Au surplus, l'organisation toute republicaine du
+seminaire, cette immense reunion de jeunes gens dans la force de
+l'age, devaient leur inspirer des desirs d'activite tout a fait en
+dehors du cercle de leurs etudes. La mauvaise chere, les
+frequentes punitions par la faim et les passions naissantes, tout
+s'unissait pour eveiller en eux cette soif d'entreprises qui
+devait, plus tard, se satisfaire dans la _setch_. Les boursiers[16]
+parcouraient affames les rues de Kiew, obligeant les habitants a
+la prudence. Les marchands des bazars couvraient toujours des deux
+mains leurs gateaux, leurs petits pates, leurs graines de
+pasteques, comme l'aigle couvre ses aiglons, des que passait un
+boursier. Le consul[17] qui devait, d'apres sa charge, veiller aux
+bonnes moeurs de ses subordonnes, portait de si larges poches dans
+ses pantalons, qu'il eut pu y fourrer toute la boutique d'une
+marchande inattentive. Ces boursiers composaient un monde a part.
+Ils ne pouvaient pas penetrer dans la haute societe, qui se
+composait de nobles, Polonais et Petits-Russiens. Le _vaivode_
+lui-meme, Adam Kissel, malgre la protection dont il honorait
+l'academie, defendait qu'on menat les etudiants dans le monde, et
+voulait qu'on les traitat severement. Du reste, cette derniere
+recommandation etait fort inutile, car ni le recteur, ni les
+professeurs ne menageaient le fouet et les etrivieres. Souvent,
+d'apres leurs ordres, les licteurs rossaient les consuls de
+maniere a leur faire longtemps gratter leurs pantalons. Beaucoup
+d'entre eux ne comptaient cela pour rien, ou, tout au plus, pour
+quelque chose d'un peu plus fort que de l'eau-de-vie poivree. Mais
+d'autres finissaient par trouver un tel chauffage si desagreable,
+qu'ils s'enfuyaient a la _setch_, s'ils en savaient trouver le
+chemin et n'etaient point rattrapes en route. Ostap Boulba, malgre
+le soin qu'il mettait a etudier la logique et meme la theologie,
+ne put jamais s'affranchir des implacables etrivieres.
+Naturellement, cela dut rendre son caractere plus sombre, plus
+intraitable, et lui donner la fermete qui distingue le Cosaque. Il
+passait pour tres bon camarade; s'il n'etait presque jamais le
+chef dans les entreprises hardies, comme le pillage d'un potager,
+toujours il se mettait des premiers sous le commandement d'un
+ecolier entreprenant, et jamais, en aucun cas, il n'eut trahi ses
+compagnons. Aucun chatiment ne l'y eut pu contraindre. Assez
+indifferent a tout autre plaisir que la guerre ou la bouteille,
+car il pensait rarement a autre chose, il etait loyal et bon, du
+moins aussi bon qu'on pouvait l'etre avec un tel caractere et dans
+une telle epoque. Les larmes de sa pauvre mere l'avaient
+profondement emu; c'etait la seule chose qui l'eut trouble, et qui
+lui fit baisser tristement la tete.
+
+Son frere cadet, Andry, avait les sentiments plus vifs et plus
+ouverts. Il apprenait avec plus de plaisir, et sans les
+difficultes que met au travail un caractere lourd et energique. Il
+etait plus ingenieux que son frere, plus souvent le chef d'une
+entreprise hardie; et quelquefois, a l'aide de son esprit
+inventif, il savait eluder la punition, tandis que son frere
+Ostap, sans se troubler beaucoup, otait son caftan et se couchait
+par terre, ne pensant pas meme a demander grace. Andry n'etait pas
+moins devore du desir d'accomplir des actions heroiques; mais son
+ame etait abordable a d'autres sentiments. Le besoin d'aimer se
+developpa rapidement en lui, des qu'il eut passe sa dix-huitieme
+annee. Des images de femme se presentaient souvent a ses pensees
+brulantes. Tout en ecoutant les disputes theologiques, il voyait
+l'objet de son reve avec des joues fraiches, un sourire tendre et
+des yeux noirs. Il cachait soigneusement a ses camarades les
+mouvements de son ame jeune et passionnee; car, a cette epoque, il
+etait indigne d'un Cosaque de penser aux femmes et a l'amour avant
+d'avoir fait ses preuves dans une bataille. En general, dans les
+dernieres annees de son sejour au seminaire, il se mit plus
+rarement en tete d'une troupe aventureuse; mais souvent il errait
+dans quelque quartier solitaire de Kiew, ou de petites
+maisonnettes se montraient engageantes a travers leurs jardins de
+cerisiers. Quelquefois il penetrait dans la rue de l'aristocratie,
+dans cette partie de la ville qui se nomme maintenant le vieux
+Kiew, et qui, alors habitee par des seigneurs petits-russiens et
+polonais, se composait de maisons baties avec un certain luxe. Un
+jour qu'il passait la, reveur, le lourd carrosse d'un seigneur
+polonais manqua de l'ecraser, et le cocher a longues moustaches
+qui occupait le siege le cingla violemment de son fouet. Le jeune
+ecolier, bouillonnant de colere, saisit de sa main vigoureuse,
+avec une hardiesse folle, une roue de derriere du carrosse, et
+parvint a l'arreter quelques moments. Mais le cocher, redoutant
+une querelle, lanca ses chevaux en les fouettant, et Andry, qui
+avait heureusement retire sa main, fut jete contre terre, la face
+dans la boue. Un rire harmonieux et percant retentit sur sa tete.
+Il leva les yeux, et apercut a la fenetre d'une maison une jeune
+fille de la plus ravissante beaute. Elle etait blanche et rose
+comme la neige eclairee par les premiers rayons du soleil levant.
+Elle riait a gorge deployee, et son rire ajoutait encore un charme
+a sa beaute vive et fiere. Il restait la, stupefait, la regardait
+bouche beante, et, essuyant machinalement la boue qui lui couvrait
+la figure, il l'etendait encore davantage. Qui pouvait etre cette
+belle fille? Il en adressa la question aux gens de service
+richement vetus qui etaient groupes devant la porte de la maison
+autour d'un jeune joueur de _bandoura_. Mais ils lui rirent au
+nez, en voyant son visage souille, et ne daignerent pas lui
+repondre. Enfin, il apprit que c'etait la fille du _vaivode_ de
+Kovno, qui etait venu passer quelques jours a Kiew. La nuit
+suivante, avec la hardiesse particuliere aux boursiers, il
+s'introduisit par la cloture en palissade dans le jardin de la
+maison, qu'il avait notee, grimpa sur un arbre dont les branches
+s'appuyaient sur le toit de la maison, passa de la sur le toit, et
+descendit par la cheminee dans la chambre a coucher de la jeune
+fille. Elle etait alors assise pres d'une lumiere, et detachait de
+riches pendants d'oreilles. La pelle Polonaise s'effraya tellement
+a la vue d'un homme inconnu, si brusquement tombe devant elle,
+qu'elle ne put prononcer un mot. Mais quand elle s'apercut que le
+boursier se tenait immobile, baissant les yeux et n'osant pas
+remuer un doigt de la main, quand elle reconnut en lui l'homme
+qui, devant elle, etait tombe dans la rue d'une maniere si
+ridicule, elle partit de nouveau d'un grand eclat de rire. Et
+puis, il n'y avait rien de terrible dans les traits d'Andry;
+c'etait au contraire un charmant visage. Elle rit longtemps, et
+finit par se moquer de lui. La belle etait etourdie comme une
+Polonaise, mais ses yeux clairs et sereins jetaient de ces longs
+regards qui promettent la constance. Le pauvre etudiant respirait
+a peine. La fille du _vaivode_ s'approcha hardiment, lui posa sur
+la tete sa coiffure en diademe, et jeta sur ses epaules une
+collerette transparente ornee de festons d'or. Elle fit de lui
+mille folies, avec le sans-gene d'enfant qui est le propre des
+Polonaises, et qui jeta le jeune boursier dans une confusion
+inexprimable. Il faisait une figure assez niaise, en ouvrant la
+bouche et regardant fixement les yeux de l'espiegle. Un bruit
+soudain l'effraya. Elle lui ordonna de se cacher, et des que sa
+frayeur se fut dissipee, elle appela sa servante, femme tatare
+prisonniere, et lui donna l'ordre de le conduire prudemment par le
+jardin pour le mettre dehors. Mais cette fois-ci, l'etudiant ne
+fut pas si heureux en traversant la palissade. Le gardien
+s'eveilla, l'apercut, donna l'alarme, et les gens de la maison le
+reconduisirent a coups de baton dans la rue jusqu'a ce que ses
+jambes rapides l'eussent mis hors de leurs atteintes. Apres cette
+aventure, il devint dangereux pour lui de passer devant la maison
+du _vaivode_, car ses serviteurs etaient tres nombreux. Andry la
+vit encore une fois dans l'eglise. Elle le remarqua, et lui sourit
+malicieusement comme a une vieille connaissance. Bientot apres le
+_vaivode_ de Kovno quitta la ville, et une grosse figure inconnue
+se montra a la fenetre ou il avait vu la belle Polonaise aux yeux
+noirs. C'est a cela que pensait Andry, en penchant la tete sur le
+cou de son cheval.
+
+Mais des longtemps la steppe les avait embrasses dans son sein
+verdoyant. L'herbe haute les entourait de tous cotes, de sorte
+qu'on ne voyait plus que les bonnets noirs des Cosaques au-dessus
+des tiges ondoyantes.
+
+-- Eh, eh, qu'est-ce que cela veut dire, enfants? vous voila tout
+silencieux, s'ecria tout a coup Boulba sortant de sa reverie. On
+dirait que vous etes devenus des moines. Au diable toutes les
+noires pensees! Serrez vos pipes dans vos dents, donnez de
+l'eperon a vos chevaux, et mettons-nous a courir de facon qu'un
+oiseau ne puisse nous attraper.
+
+Et les Cosaques, se courbant sur le pommeau de la selle,
+disparurent dans l'herbe touffue. On ne voyait plus meme leurs
+bonnets; le rapide eclair du sillon qu'ils tracaient dans l'herbe
+indiquait seul la direction de leur course.
+
+Le soleil s'etait leve dans un ciel sans nuage, et versait sur la
+steppe sa lumiere chaude et vivifiante.
+
+Plus on avancait dans la steppe, plus elle devenait sauvage et
+belle. A cette epoque, tout l'espace qui se nomme maintenant la
+Nouvelle-Russie, de l'Ukraine a la mer Noire, etait un desert
+vierge et verdoyant. Jamais la charrue n'avait laisse de trace a
+travers les flots incommensurables de ses plantes sauvages. Les
+seuls chevaux libres, qui se cachaient dans ces impenetrables
+abris, y laissaient des sentiers. Toute la surface de la terre
+semblait un ocean de verdure doree, qu'emaillaient mille autres
+couleurs. Parmi les tiges fines et seches de la haute herbe,
+croissaient des masses de bleuets, aux nuances bleues, rouges et
+violettes. Le genet dressait en l'air sa pyramide de fleurs
+jaunes. Les petits pompons de trefle blanc parsemaient l'herbage
+sombre, et un epi de ble, apporte la, Dieu sait d'ou, murissait
+solitaire. Sous l'ombre tenue des brins d'herbe, glissaient en
+etendant le cou des perdrix a l'agile corsage. Tout l'air etait
+rempli de mille chants d'oiseaux. Des eperviers planaient,
+immobiles, en fouettant l'air du bout de leurs ailes, et plongeant
+dans l'herbe des regards avides. De loin, l'on entendait les cris
+aigus d'une troupe d'oies sauvages qui volaient, comme une epaisse
+nuee, sur quelque lac perdu dans l'immensite des plaines. La
+mouette des steppes s'elevait, d'un mouvement cadence, et se
+baignait voluptueusement dans les flots de l'azur; tantot on ne la
+voyait plus que comme un point noir, tantot elle resplendissait,
+blanche et brillante, aux rayons du soleil... o mes steppes, que
+vous etes belles!
+
+Nos voyageurs ne s'arretaient que pour le diner. Alors toute leur
+suite, qui se composait de dix Cosaques, descendait de cheval. Ils
+detachaient des flacons en bois, contenant l'eau-de-vie, et des
+moities de calebasses servant de gobelets. On ne mangeait que du
+pain et du lard ou des gateaux secs, et chacun ne buvait qu'un
+seul verre, car Tarass Boulba ne permettait a personne de
+s'enivrer pendant la route. Et l'on se remettait en marche pour
+aller tant que durait le jour. Le soir venu, la steppe changeait
+completement d'aspect. Toute son etendue bigarree s'embrasait aux
+derniers rayons d'un soleil ardent, puis bientot s'obscurcissait
+avec rapidite et laissait voir la marche de l'ombre qui,
+envahissant la steppe, la couvrait de la nuance uniforme d'un vert
+obscur. Alors les vapeurs devenaient plus epaisses; chaque fleur,
+chaque herbe exhalait son parfum, et toute la steppe bouillonnait
+de vapeurs embaumees. Sur le ciel d'un azur fonce, s'etendaient de
+larges bandes dorees et roses, qui semblaient tracees negligemment
+par un pinceau gigantesque. Ca et la, blanchissaient des lambeaux
+de nuages, legers et transparents, tandis qu'une brise, fraiche et
+caressante comme les ondes de la mer, se balancait sur les pointes
+des herbes, effleurant a peine la joue du voyageur. Tout le
+concert de la journee s'affaiblissait, et faisait place peu a peu
+a un concert nouveau. Des gerboises a la robe mouchetee sortaient
+avec precaution de leurs gites, se dressaient sur les pattes de
+derriere, et remplissaient la steppe de leurs sifflements. Le
+gresillement des grillons redoublait de force, et parfois on
+entendait, venant d'un lac lointain, le cri du cygne solitaire,
+qui retentissait comme une cloche argentine dans l'air endormi. A
+l'entree de la nuit, nos voyageurs s'arretaient au milieu des
+champs, allumaient un feu dont la fumee glissait obliquement dans
+l'espace, et, posant une marmite sur les charbons, faisaient cuire
+du gruau. Apres avoir soupe, les Cosaques se couchaient par terre,
+laissant leurs chevaux errer dans l'herbe, des entraves aux pieds.
+Les etoiles de la nuit les regardaient dormir sur leurs caftans
+etendus. Ils pouvaient entendre le petillement, le frolement, tous
+les bruits du monde innombrable d'insectes qui fourmillaient dans
+l'herbe. Tous ces bruits, fondus dans le silence de la nuit,
+arrivaient harmonieux a l'oreille. Si quelqu'un d'eux se levait,
+toute la steppe se montrait a ses yeux diapree par les etincelles
+lumineuses des vers luisants. Quelquefois la sombre obscurite du
+ciel s'eclairait par l'incendie des joncs secs qui croissent au
+bord des rivieres et des lacs, et une longue rangee de cygnes
+allant au nord, frappes tout a coup d'une lueur enflammee,
+semblaient des lambeaux d'etoffes rouges volant a travers les
+airs.
+
+Nos voyageurs continuaient leur route sans aventure. Nulle part,
+autour d'eux, ils ne voyaient un arbre; c'etait toujours la meme
+steppe, libre, sauvage, infinie. Seulement, de temps a autre, dans
+un lointain profond, on distinguait la ligne bleuatre des forets
+qui bordent le Dniepr. Une seule fois, Tarass fit voir a ses fils
+un petit point noir qui s'agitait au loin:
+
+-- Voyez, mes enfants, dit-il, c'est un Tatar qui galope.
+
+En s'approchant, ils virent au-dessus de l'herbe une petite tete
+garnie de moustaches, qui fixa sur eux ses yeux a la fente mince
+et allongee, flaira l'air comme un chien courant, et disparut avec
+la rapidite d'une gazelle, apres s'etre convaincu que les Cosaques
+etaient au nombre de treize.
+
+-- Eh bien! enfants, voulez-vous essayer d'attraper le Tatar?
+Mais, non, n'essayez pas, vous ne l'atteindriez jamais; son cheval
+est encore plus agile que mon Diable.
+
+Cependant Boulba, craignant une embuche, crut-il devoir prendre
+ses precautions. Il galopa, avec tout son monde, jusqu'aux bords
+d'une petite riviere nommee la Tatarka, qui se jette dans le
+Dniepr. Tous entrerent dans l'eau avec leurs montures, et ils
+nagerent longtemps eu suivant le fil de l'eau, pour cacher leurs
+traces. Puis, apres avoir pris pied sur l'autre rive, ils
+continuerent leur route. Trois jours apres, ils se trouvaient deja
+proches de l'endroit qui etait le but de leur voyage. Un froid
+subit rafraichit l'air; ils reconnurent a cet indice la proximite
+du Dniepr. Voila, en effet, qu'il miroite au loin, et se detache
+en bleu sur l'horizon. Plus la troupe s'approchait, plus le fleuve
+s'elargissait en roulant ses froides ondes; et bientot il finit
+par embrasser la moitie de la terre qui se deroulait devant eux.
+Ils etaient arrives a cet endroit de son cours ou le Dniepr,
+longtemps resserre par les bancs de granit, acheve de triompher de
+tous les obstacles, et bruit comme une mer, en couvrant les
+plaines conquises, ou les iles dispersees au milieu de son lit
+refoulent ses flots encore plus loin sur les campagnes d'alentour.
+Les Cosaques descendirent de cheval, entrerent dans un bac, et
+apres une traversee de trois heures, arriverent a l'ile Hortiza,
+ou se trouvait alors la _setch_, qui changea si souvent de
+residence. Une foule de gens se querellaient sur le bord avec les
+mariniers. Les Cosaques se remirent en selle; Tarass prit une
+attitude fiere, serra son ceinturon, et fit glisser sa moustache
+entre ses doigts. Ses jeunes fils s'examinerent aussi de la tete
+aux pieds avec une emotion timide, et tous ensemble entrerent dans
+le faubourg qui precedait la _setch_ d'une demi-verste. A leur
+entree, ils furent assourdis par le fracas de cinquante marteaux
+qui frappaient l'enclume dans vingt-cinq forges souterraines et
+couvertes de gazon. De vigoureux corroyeurs, assis sur leurs
+perrons, pressuraient des peaux de boeufs dans leurs fortes mains.
+Des marchands colporteurs se tenaient sous leurs tentes avec des
+tas de briquets, de pierres a feu, et de poudre a canon. Un
+Armenien etalait de riches pieces d'etoffe; un Tatar petrissait de
+la pate; un juif, la tete baissee, tirait de l'eau-de-vie d'un
+tonneau. Mais ce qui attira le plus leur attention, ce fut un
+Zaporogue qui dormait au beau milieu de la route, bras et jambes
+etendus. Tarass s'arreta, plein d'admiration:
+
+-- Comme ce drole s'est developpe, dit-il en l'examinant. Quel
+beau corps d'homme!
+
+En effet, le tableau etait acheve. Le Zaporogue s'etait etendu en
+travers de la route comme un lion couche. Sa touffe de cheveux,
+fierement rejetee en arriere, couvrait deux palmes de terrain a
+l'entour de sa tete. Ses pantalons de beau drap rouge avaient ete
+salis de goudron, pour montrer le peu de cas qu'il en faisait.
+Apres l'avoir admire tout a son aise Boulba continua son chemin
+par une rue etroite, toute remplie de metiers faits en plein vent,
+et de gens de toutes nations qui peuplaient ce faubourg, semblable
+a une foire, par lequel etait nourrie et vetue la _setch_, qui ne
+savait que boire et tirer le mousquet.
+
+Enfin, ils depasserent le faubourg et apercurent plusieurs huttes
+eparses, couvertes de gazon ou de feutre, a la mode tatare. Devant
+quelques-unes, des canons etaient en batterie. On ne voyait aucune
+cloture, aucune maisonnette avec son perron a colonnes de bois,
+comme il y en avait dans le faubourg. Un petit parapet en terre et
+une barriere que personne ne gardait, temoignaient de la
+prodigieuse insouciance des habitants. Quelques robustes
+Zaporogues, couches sur le chemin, leurs pipes a la bouche, les
+regarderent passer avec indifference et sans remuer de place.
+Tarass et ses fils passerent au milieu d'eux avec precaution, en
+leur disant:
+
+-- Bonjour, seigneurs!
+
+-- Et vous, bonjour, repondaient-ils.
+
+On rencontrait partout des groupes pittoresques. Les visages hales
+de ces hommes montraient qu'ils avaient souvent pris part aux
+batailles, et eprouve toutes sortes de vicissitudes. Voila la
+_setch_; voila le repaire d'ou s'elancent tant d'hommes fiers et
+forts comme des lions; voila d'ou sort la puissance cosaque pour
+se repandre sur toute l'Ukraine. Les voyageurs traverserent une
+place spacieuse ou s'assemblait habituellement le conseil. Sur un
+grand tonneau renverse, etait assis un Zaporogue sans chemise; il
+la tenait a la main, et en raccommodait gravement les trous. Le
+chemin leur fut de nouveau barre par une troupe entiere de
+musiciens, au milieu desquels un jeune Zaporogue, qui avait plante
+son bonnet sur l'oreille, dansait avec frenesie, en elevant les
+mains par-dessus sa tete. Il ne cessait de crier:
+
+-- Vite, vite, musiciens, plus vite. Thomas, n'epargne pas ton
+eau-de-vie aux vrais chretiens.
+
+Et Thomas, qui avait l'oeil poche, distribuait de grandes cruches
+aux assistants. Autour du jeune danseur, quatre vieux Zaporogues
+trepignaient sur place, puis tout a coup se jetaient de cote,
+comme un tourbillon, jusque sur la tete des musiciens, puis,
+pliant les jambes, se baissaient jusqu'a terre, et, se redressant
+aussitot, frappaient la terre de leurs talons d'argent. Le sol
+retentissait sourdement a l'entour, et l'air etait rempli des
+bruits cadences du _hoppak_ et du _tropak_[18]. Parmi tous ces
+Cosaques, il s'en trouvait un qui criait et qui dansait avec le
+plus de fougue. Sa touffe de cheveux volait a tous vents, sa large
+poitrine etait decouverte, mais il avait passe dans les bras sa
+pelisse d'hiver, et la sueur ruisselait sur son visage.
+
+-- Mais ote donc ta pelisse, lui dit enfin Tarass; vois comme il
+fait chaud.
+
+-- C'est impossible, lui cria le Zaporogue.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- C'est impossible, je connais mon caractere; tout ce que j'ote
+passe au cabaret.
+
+Le gaillard n'avait deja plus de bonnet, plus de ceinture, plus de
+mouchoir brode; tout cela etait alle ou il avait dit. La foule des
+danseurs grossissait de minute en minute; et l'on ne pouvait voir
+sans une emotion contagieuse toute cette foule se ruer a cette
+danse, la plus libre, la plus folle d'allure qu'on n'ait jamais
+vue dans le monde, et qui s'appelle, du nom de ses inventeurs, le
+_kasatchok_.
+
+-- Ah! si je n'etais pas a cheval, s'ecria Tarass, je me serais
+mis, oui, je me serais mis a danser moi-meme!
+
+Mais, cependant, commencerent a se montrer dans la foule des
+hommes ages, graves, respectes de toute la _setch_, qui avaient
+ete plus d'une fois choisis pour chefs. Tarass retrouva bientot un
+grand nombre de visages connus. Ostap et Andry entendaient a
+chaque instant les exclamations suivantes:
+
+-- Ah! c'est toi, Petcheritza.
+
+-- Bonjour, Kosoloup.
+
+-- D'ou viens tu, Tarass?
+
+-- Et toi, Doloto?
+
+-- Bonjour, Kirdiaga.
+
+-- Bonjour, Gousti.
+
+-- Je ne m'attendais pas a te voir, Remen.
+
+Et tous ces gens de guerre, qui s'etaient rassembles la des quatre
+coins de la grande Russie, s'embrassaient avec effusion, et l'on
+n'entendait que ces questions confuses:
+
+-- Que fait Kassian? Que fait Borodavka? Et Koloper? Et Pidzichok?
+
+Et Tarass Boulba recevait pour reponse qu'on avait pendu Borodavka
+a Tolopan, ecorche vif Koloper a Kisikermen, et envoye la tete de
+Pidzichok salee dans un tonneau jusqu'a Constantinople. Le vieux
+Boulba se mit a reflechir tristement, et repeta maintes fois:
+
+-- C'etaient de bons Cosaques!
+
+
+CHAPITRE III
+
+Il y avait deja plus d'une semaine que Tarass Boulba habitait la
+_setch_ avec ses fils. Ostap et Andry s'occupaient peu d'etudes
+militaires, car la _setch_ n'aimait pas a perdre le temps en vains
+exercices; la jeunesse faisait son apprentissage dans la guerre
+meme, qui, pour cette raison, se renouvelait sans cesse. Les
+Cosaques trouvaient tout a fait oiseux de remplir par quelques
+etudes les rares intervalles de treve; ils aimaient tirer au
+blanc, galoper dans les steppes et chasser a courre. Le reste du
+temps se donnait a leurs plaisirs, le cabaret et la danse. Toute
+la _setch_ presentait un aspect singulier; c'etait comme une fete
+perpetuelle, comme une danse bruyamment commencee et qui
+n'arriverait jamais a sa fin. Quelques-uns s'occupaient de
+metiers, d'autres de petit commerce; mais la plus grande partie se
+divertissait du matin au soir, tant que la possibilite de le faire
+resonnait dans leurs poches, et que leur part de butin n'etait pas
+encore tombee dans les mains de leurs camarades ou des
+cabaretiers. Cette fete continuelle avait quelque chose de
+magique. La _setch_ n'etait pas un ramassis d'ivrognes qui
+noyaient leurs soucis dans les pots; c'etait une joyeuse bande
+d'hommes insouciants et vivants dans une folle ivresse de gaiete.
+Chacun de ceux qui venaient la oubliait tout ce qui l'avait occupe
+jusqu'alors. On pouvait dire, suivant leur expression, qu'il
+crachait sur tout son passe, et il s'adonnait avec l'enthousiasme
+d'un fanatique aux charmes d'une vie de liberte menee en commun
+avec ses pareils, qui, comme lui, n'avaient plus ni parents, ni
+famille, ni maisons, rien que l'air libre et l'intarissable gaiete
+de leur ame. Les differents recits et dialogues qu'on pouvait
+recueillir de cette foule nonchalamment etendue par terre avaient
+quelquefois une couleur si energique et si originale, qu'il
+fallait avoir tout le flegme exterieur d'un Zaporogue pour ne pas
+se trahir, meme par un petit mouvement de la moustache: caractere
+qui distingue les Petits-Russiens des autres races slaves. La
+gaiete etait bruyante, quelquefois a l'exces, mais les buveurs
+n'etaient pas entasses dans un _kabak_[19] sale et sombre, ou
+l'homme s'abandonne a une ivresse triste et lourde. La ils
+formaient comme une reunion de camarades d'ecole, avec la seule
+difference que, au lieu d'etre assis sous la sotte ferule d'un
+maitre, tristement penches sur des livres, ils faisaient des
+excursions avec cinq mille chevaux; au lieu de l'etroite prairie
+ou ils avaient joue au ballon, ils avaient des steppes spacieuses,
+infinies, ou se montrait, dans le lointain, le Tatar agile, ou
+bien le Turc grave et silencieux sous son large turban. Il y avait
+encore cette difference que, au lieu de la contrainte qui les
+rassemblait dans l'ecole, ils s'etaient volontairement reunis, en
+abandonnant pere, mere, et le toit paternel. On trouvait la des
+gens qui, apres avoir eu la corde autour du cou, et deja voues a
+la pale mort, avaient revu la vie dans toute sa splendeur;
+d'autres encore, pour qui un ducat avait ete jusque-la une
+fortune, et dont on aurait pu, grace aux juifs intendants,
+retourner les poches sans crainte d'en rien faire tomber. On y
+rencontrait des etudiants qui, n'ayant pu supporter les verges
+academiques, s'etaient enfuis de l'ecole, sans apprendre une
+lettre de l'alphabet, tandis qu'il y en avait d'autres qui
+savaient fort bien ce qu'etaient Horace, Ciceron et la Republique
+romaine. On y trouvait aussi des officiers polonais qui s'etaient
+distingues dans les armees du roi, et grand nombre de partisans,
+convaincus qu'il etait indifferent de savoir ou et pour qui l'on
+faisait la guerre, pourvu qu'on la fit, et parce qu'il est indigne
+d'un gentilhomme de ne pas faire la guerre. Beaucoup enfin
+venaient a la _setch_ uniquement pour dire qu'ils y avaient ete,
+et qu'ils en etaient revenus chevaliers accomplis. Mais qui n'y
+avait-il pas? Cette etrange republique repondait a un besoin du
+temps. Les amateurs de la vie guerriere, des coupes d'or, des
+riches etoffes, des ducats et des sequins pouvaient, en toute
+saison, y trouver de la besogne. Il n'y avait que les amateurs du
+beau sexe qui n'eussent rien a faire la, car aucune femme ne
+pouvait se montrer, meme dans le faubourg de la _setch_. Ostap et
+Andry trouvaient tres etrange de voir une foule de gens se rendre
+a la _setch_, sans que personne leur demandat qui ils etaient, ni
+d'ou ils venaient. Ils y entraient comme s'ils fussent revenus a
+la maison paternelle, l'ayant quittee une heure avant. Le nouveau
+venu se presentait au _kochevoi_[20], et le dialogue suivant
+s'etablissait d'habitude entre eux:
+
+-- Bonjour. Crois-tu en Jesus-Christ?
+
+-- J'y crois, repondait l'arrivant.
+
+-- Et a la Sainte Trinite?
+
+-- J'y crois de meme.
+
+-- Vas-tu a l'eglise?
+
+-- J'y vais.
+
+-- Fais le signe de la croix.
+
+L'arrivant le faisait.
+
+-- Bien, reprenait le _kochevoi_, va au _kouren_ qu'il te plait de
+choisir.
+
+A cela se bornait la ceremonie de la reception.
+
+Toute la _setch_ priait dans la meme eglise, prete a la defendre
+jusqu'a la derniere goutte de sang, bien que ces gens ne
+voulussent jamais entendre parler de careme et d'abstinence. Il
+n'y avait que des juifs, des Armeniens et des Tatars qui, seduits
+par l'appat du gain, se decidaient a faire leur commerce dans le
+faubourg, parce que les Zaporogues n'aimaient pas a marchander, et
+payaient chaque objet juste avec l'argent que leur main tirait de
+la poche. Du reste, le sort de ces commercants avides etait tres
+precaire et tres digne de pitie. Il ressemblait a celui des gens
+qui habitent au pied du Vesuve, car des que les Zaporogues
+n'avaient plus d'argent, ils brisaient leurs boutiques et
+prenaient tout sans rien payer. La _setch_ se composait d'au moins
+soixante _koureni_, qui etaient autant de petites republiques
+independantes, ressemblant aussi a des ecoles d'enfants qui n'ont
+rien a eux, parce qu'on leur fournit tout. Personne, en effet, ne
+possedait rien; tout se trouvait dans les mains de l'_ataman_ du
+_kouren_, qu'on avait l'habitude de nommer pere (_batka_). Il
+gardait l'argent, les habits, les provisions, et jusqu'au bois de
+chauffage. Souvent un _kouren_ se prenait de querelle avec un
+autre. Dans ce cas, la dispute se vidait par un combat a coups de
+poing, qui ne cessait qu'avec le triomphe d'un parti, et alors
+commencait une fete generale. Voila quelle etait cette _setch_ qui
+avait tant de charme pour les jeunes gens. Ostap et Andry se
+lancerent avec toute la fougue de leur age sur cette mer orageuse,
+et ils eurent bien vite oublie le toit paternel, et le seminaire,
+et tout ce qui les avait jusqu'alors occupes. Tout leur semblait
+nouveau, et les moeurs vagabondes de la _setch_, et les lois fort
+peu compliquees qui la regissaient, mais qui leur paraissaient
+encore trop severes pour une telle republique. Si un Cosaque
+volait quelque misere, c'etait compte pour une honte sur toute
+l'association. On l'attachait, comme un homme deshonore, a une
+sorte de colonne infame, et, pres de lui, l'on posait un gros
+baton dont chaque passant devait lui donner un coup jusqu'a ce que
+mort s'ensuivit. Le debiteur qui ne payait pas etait enchaine a un
+canon, et il restait a cette attache jusqu'a ce qu'un camarade
+consentit a payer sa dette pour le delivrer; mais Andry fut
+surtout frappe par le terrible supplice qui punissait le
+meurtrier. On creusait une fosse profonde dans laquelle on
+couchait le meurtrier vivant, puis on posait sur son corps le
+cadavre du mort enferme dans un cercueil, et on les couvrait tous
+les deux de terre. Longtemps apres une execution de ce genre,
+Andry fut poursuivi par l'image de ce supplice horrible, et
+l'homme enterre vivant sous le mort se representait incessamment a
+son esprit.
+
+Les deux jeunes Cosaques se firent promptement aimer de leurs
+camarades. Souvent, avec d'autres membre du meme _kouren_, ou avec
+le _kouren_ tout entier, ou meme avec les _koureni_ voisins, ils
+s'en allaient dans la steppe a la chasse des innombrables oiseaux
+sauvages, des cerfs, des chevreuils; ou bien ils se rendaient sur
+les bords des lacs et des cours d'eau attribues par le sort a leur
+_kouren_, pour jeter leurs filets et ramasser de nombreuses
+provisions. Quoique ce ne fut pas precisement la vraie science du
+Cosaque, ils se distinguaient parmi les autres par leur courage et
+leur adresse. Ils tiraient bien au blanc, ils traversaient le
+Dniepr a la nage, exploit pour lequel un jeune apprenti etait
+solennellement recu dans le cercle des Cosaques. Mais le vieux
+Tarass leur preparait une autre sphere d'activite. Une vie si
+oisive ne lui plaisait pas; il voulait arriver a la veritable
+affaire. Il ne cessait de reflechir sur la maniere dont on
+pourrait decider la _setch_ a quelque hardie entreprise, ou un
+chevalier put se montrer ce qu'il est. Un jour, enfin, il alla
+trouver le _kochevoi_, et lui dit sans preambule:
+
+-- Eh bien, _kochevoi_, il serait temps que les Zaporogues
+allassent un peu se promener.
+
+-- Il n'y a pas ou se promener, repondit le _kochevoi_ en otant de
+sa bouche une petite pipe, et en crachant de cote.
+
+-- Comment, il n'y a pas ou? On peut aller du cote des Turcs, ou
+du cote des Tatars.
+
+-- On ne peut ni du cote des Turcs, ni du cote des Tatars,
+repondit le _kochevoi_ en remettant, d'un grand sang-froid, sa
+pipe entre ses dents.
+
+-- Mais pourquoi ne peut-on pas?
+
+-- Parce que... nous avons promis la paix au sultan.
+
+-- Mais c'est un paien, dit Boulba; Dieu et la sainte Ecriture
+ordonnent de battre les paiens.
+
+-- Nous n'en avons pas le droit. Si nous n'avions pas jure sur
+notre religion, peut-etre serait-ce possible. Mais maintenant,
+non, c'est impossible.
+
+-- Comment, impossible! Voila que tu dis que nous n'avons pas le
+droit; et moi j'ai deux fils, jeunes tous les deux, qui n'ont
+encore ete ni l'un ni l'autre a la guerre. Et voila que tu dis que
+nous n'avons pas le droit, et voila que tu dis qu'il ne faut pas
+que les Zaporogues aillent a la guerre!
+
+-- Non, ca ne convient pas.
+
+-- Il faut donc que la force cosaque se perde inutilement; il faut
+donc qu'un homme perisse comme un chien sans avoir fait une bonne
+oeuvre, sans s'etre rendu utile a son pays et a la chretiente?
+Pourquoi donc vivons-nous? Pourquoi diable vivons-nous? Voyons,
+explique-moi cela. Tu es un homme sense, ce n'est pas pour rien
+qu'on t'a fait _kochevoi_. Dis-moi, pourquoi, pourquoi vivons-
+nous?
+
+Le _kochevoi_ fit attendre sa reponse. C'etait un Cosaque obstine.
+Apres s'etre tu longtemps, il finit par dire:
+
+-- Et cependant, il n'y aura pas de guerre.
+
+-- Il n'y aura pas de guerre? demanda de nouveau Tarass.
+
+-- Non.
+
+-- Il ne faut plus y penser?
+
+-- Il ne faut plus y penser.
+
+-- Attends, se dit Boulba, attends, tete du diable, tu auras de
+mes nouvelles.
+
+Et il le quitta, bien decide a se venger.
+
+Apres s'etre concerte avec quelques-uns de ses amis, il invita
+tout le monde a boire. Les Cosaques, un peu ivres, s'en allerent
+tous sur la place, ou se trouvaient, attachees a des poteaux, les
+timbales qu'on frappait pour reunir le conseil. N'ayant pas trouve
+les baguettes que gardait chez lui le timbalier, ils saisirent
+chacun un baton, et se mirent a frapper sur les timbales. L'homme
+aux baguettes arriva le premier; c'etait un gaillard de haute
+taille, qui n'avait plus qu'un oeil, et non fort eveille.
+
+-- Qui ose battre l'appel? decria-t-il.
+
+-- Tais-toi, prends tes baguettes, et frappe quand on te
+l'ordonne, repondirent les Cosaques avines.
+
+Le timbalier tira de sa poche ses baguettes qu'il avait prises
+avec lui, sachant bien comment finissaient d'habitude de pareilles
+aventures. Les timbales resonnerent, et bientot des masses noires
+de Cosaques se precipiterent sur la place, presses comme des
+frelons dans une ruche. Tous se mirent en rond, et apres le
+troisieme roulement des timbales, se montrerent enfin les chefs, a
+savoir le _kochevoi_ avec la massue, signe de sa dignite, le juge
+avec le sceau de l'armee, le greffier avec son ecritoire et
+_l'iesaoul_ avec son long baton. Le kockevoi et les autres chefs
+oterent leurs bonnets pour saluer humblement les Cosaques qui se
+tenaient fierement les mains sur les hanches.
+
+-- Que signifie cette reunion, et que desirez-vous, seigneurs?
+demanda le _kochevoi_.
+
+Les cris et les imprecations l'empecherent de continuer.
+
+-- Depose ta massue, fils du diable; depose ta massue, nous ne
+voulons plus de toi, s'ecrierent des voix nombreuses.
+
+Quelques _koureni_, de ceux qui n'avaient pas bu, semblaient etre
+d'un avis contraire. Mais bientot, ivres ou sobres, tous
+commencerent a coups de poing, et la bagarre devint generale.
+
+Le _kochevoi_ avait eu un moment l'intention de parler; mais,
+sachant bien que cette foule furieuse et sans frein, pouvait
+aisement le battre jusqu'a mort, ce qui etait souvent arrive dans
+des cas pareils, il salua tres bas, deposa sa massue, et disparut
+dans la foule.
+
+-- Nous ordonnez-vous, seigneurs, de deposer aussi les insignes de
+nos charges? demanderent le juge, le greffier et l'_iesaoul_ prets
+a laisser a la premiere injonction le sceau, l'ecritoire et le
+baton blanc.
+
+-- Non, restez, s'ecrierent des voix parties de la foule. Nous ne
+voulions chasser que le _kochevoi_, parce qu'il n'est qu'une
+femme, et qu'il nous faut un homme pour _kochevoi_.
+
+-- Qui choisirez-vous maintenant? demanderent les chefs.
+
+-- Prenons Koukoubenko, s'ecrierent quelques-uns.
+
+-- Nous ne voulons pas de Koukoubenko repondirent les autres. Il
+est trop jeune; le lait de sa nourrice ne lui a pas encore seche
+sur les levres.
+
+-- Que Chilo soit notre _ataman_! s'ecrierent d'autres voix;
+faisons de Chilo un _kochevoi_.
+
+-- Un _chilo_[21] dans vos dos, repondit la foule jurant. Quel
+Cosaque est-ce, celui qui est parvenu en se faufilant comme un
+Tatar? Au diable l'ivrogne Chilo!
+
+-- Borodaty! choisissons Borodaty!
+
+-- Nous ne voulons pas de Borodaty; au diable Borodaty!
+
+-- Criez Kirdiaga, chuchota Tarass Boulba a l'oreille de ses
+affides.
+
+-- Kirdiaga, Kirdiaga! s'ecrierent-ils.
+
+-- Kirdiaga! Borodaty! Borodaty! Kirdiaga! Chilo! Au diable Chilo!
+Kirdiaga!"
+
+Les candidats dont les noms etaient ainsi proclames sortirent tous
+de la foule, pour ne pas laisser croire qu'ils aidaient par leur
+influence a leur propre election.
+
+"Kirdiaga! Kirdiaga!" Ce nom retentissait plus fort que les
+autres. "Borodaty!" repondait-on. La question fut jugee a coups de
+poing, et Kirdiaga triompha.
+
+-- Amenez Kirdiaga, s'ecria-t-on aussitot.
+
+Une dizaine de Cosaques quitterent la foule. Plusieurs d'entre eux
+etaient tellement ivres, qu'ils pouvaient a peine se tenir sur
+leurs jambes. Ils se rendirent tous chez Kirdiaga, pour lui
+annoncer qu'il venait d'etre elu. Kirdiaga, vieux Cosaque tres
+madre, etait rentre depuis longtemps dans sa hutte, et faisait
+mine de ne rien savoir de ce qui se passait.
+
+-- Que desirez-vous, seigneur? demanda-t-il.
+
+-- Viens; on t'a fait _kochevoi_.
+
+-- Prenez pitie de moi, seigneurs. Comment est-il possible que je
+sois digne d'un tel honneur? Quel _kochevoi_ ferais-je? je n'ai
+pas assez de talent pour remplir une pareille dignite. Comme si
+l'on ne pouvait pas trouver meilleur que moi dans toute l'armee.
+
+-- Va donc, va donc, puisqu'on te le dit, lui repliquerent les
+Zaporogues.
+
+Deux d'entre eux le saisirent sous les bras, et, malgre sa
+resistance, il fut amene de force sur la place, bourre de coups de
+poing dans le dos, et accompagne de jurons et d'exhortations:
+
+-- Allons, ne recule pas, fils du diable! accepte, chien,
+l'honneur qu'on t'offre.
+
+Voila de quelle facon Kirdiaga fut amene dans le cercle des
+Cosaques.
+
+-- Eh bien! seigneurs, crierent a pleine voix ceux qui l'avaient
+amene, consentez-vous a ce que ce Cosaque devienne notre
+_kochevoi_?
+
+-- Oui! oui! nous consentons tous, tous! repondit la foule; et
+l'echo de ce cri unanime retentit longtemps dans la plaine.
+
+L'un des chefs prit la massue et la presenta au nouveau
+_kochevoi_. Kirdiaga, d'apres la coutume, refusa de l'accepter. Le
+chef la lui presenta une seconde fois; Kirdiaga la refusa encore,
+et ne l'accepta qu'a la troisieme presentation. Un long cri de
+joie s'eleva dans la foule, et fit de nouveau retentir toute la
+plaine. Alors, du milieu du peuple, sortirent quatre vieux
+Cosaques a moustaches et cheveux grisonnants (il n'y en avait pas
+de tres vieux a la _setch_, car jamais Zaporogue ne mourut de mort
+naturelle); chacun d'eux prit une poignee de terre, que de longues
+pluies avaient changee en boue, et l'appliqua sur la tete de
+Kirdiaga. La terre humide lui coula sur le front, sur les
+moustaches et lui salit tout le visage. Mais Kirdiaga demeura
+parfaitement calme, et remercia les Cosaques de l'honneur qu'ils
+venaient de lui faire. Ainsi se termina cette election bruyante
+qui, si elle ne contenta nul autre, combla de joie le vieux
+Boulba; en premier lieu, parce qu'il s'etait venge de l'ancien
+_kochevoi_, et puis, parce que Kirdiaga son vieux camarade, avait
+fait avec lui les memes expeditions sur terre et sur mer, et
+partage les memes travaux, les memes dangers. La foule se dissipa
+aussitot pour aller celebrer l'election, et un festin universel
+commenca, tel que jamais les fils de Tarass n'en avaient vu de
+pareil. Tous les cabarets furent mis au pillage; les Cosaques
+prenaient sans payer la biere, l'eau-de-vie et l'hydromel. Les
+cabaretiers s'estimaient heureux d'avoir la vie sauve. Toute la
+nuit se passa en cris et en chansons qui celebraient la gloire des
+Cosaques; et la lune vit, toute la nuit, se promener dans les rues
+des troupes de musiciens avec leurs _bandoura_s et leurs
+_balalaikas_[22], et des chantres d'eglise qu'on entretenait dans
+la _setch_ pour chanter les louanges de Dieu et celles des
+Cosaques. Enfin, le vin et la fatigue vainquirent tout le monde.
+Peu a, peu toutes les rues se joncherent d'hommes etendus. Ici,
+c'etait un Cosaque qui, attendri, eplore, se pendait au cou de son
+camarade, et tous deux tombaient embrasses. La, tout un groupe
+etait renverse pele-mele. Plus loin, un ivrogne choisissait
+longtemps une place pour se coucher, et finissait par s'etendre
+sur une piece de bois. Le dernier, le plus fort de tous, marcha
+longtemps, en trebuchant sur les corps et en balbutiant des
+paroles incoherentes; mais enfin il tomba comme les autres, et
+toute la _setch_ s'endormit.
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Des le lendemain, Tarass Boulba se concertait avec le nouveau
+_kochevoi_, pour savoir comment l'on pourrait decider les
+Zaporogues a une resolution. Le _kochevoi_ etait un Cosaque fin et
+ruse qui connaissait bien ses Zaporogues. Il commenca par dire:
+
+-- C'est impossible de violer le serment, c'est impossible.
+
+Et puis, apres un court silence, il reprit:
+
+-- Oui, c'est possible. Nous ne violerons pas le serment, mais
+nous inventerons quelque chose. Seulement faites en sorte que le
+peuple se rassemble, non sur mon ordre, mais par sa propre
+volonte. Vous savez bien comment vous y prendre; et moi, avec les
+anciens, nous accourrons aussitot sur la place comme si nous ne
+savions rien.
+
+Une heure ne s'etait pas passee depuis leur entretien, quand les
+timbales resonnerent de nouveau. La place fut bientot couverte
+d'un million de bonnets cosaques. On commenca a se faire des
+questions:
+
+-- Quoi?... Pourquoi?... Qu'a-t-on a battre les timbales?
+
+Personne ne repondait. Peu a peu, neanmoins, on entendit dans la
+foule les propos suivants:
+
+-- La force cosaque perit a ne rien faire... Il n'y a pas de
+guerre, pas d'entreprise... Les anciens sont des faineants; ils ne
+voient plus, la graisse les aveugle. Non, il n'y a pas de justice
+au monde.
+
+Les autres Cosaques ecoutaient en silence, et ils finirent par
+repeter eux-memes:
+
+-- Effectivement, il n'y a pas du tout de justice au monde.
+
+Les anciens paraissaient fort etonnes de pareils discours. Enfin
+le _kochevoi_ s'avanca, et dit:
+
+-- Me permettez-vous de parler, seigneurs Zaporogues?
+
+-- Parle.
+
+-- Mon discours, seigneurs, sera fait en consideration de ce que
+la plupart d'entre vous, et vous le savez sans doute mieux que
+moi, doivent tant d'argent aux juifs des cabarets et a leurs
+camarades, qu'aucun diable ne fait plus credit. Puis, ensuite, mon
+discours sera fait en consideration de ce qu'il y a parmi nous
+beaucoup de jeunes gens qui n'ont jamais vu la guerre de pres,
+tandis qu'un jeune homme, vous le savez vous-memes, seigneurs, ne
+peut exister sans la guerre. Quel Zaporogue est-ce, s'il n'a
+jamais battu de paien?
+
+-- Il parle bien, pensa Boulba.
+
+-- Ne croyez pas cependant, seigneurs, que je dise tout cela pour
+violer la paix. Non, que Dieu m'en garde! je ne dis cela que comme
+cela. En outre, le temple du Seigneur, chez nous, est dans un tel
+etat que c'est pecher de dire ce qu'il est. Il y a deja bien des
+annees que, par la grace du Seigneur, la _setch_ existe; et
+jusqu'a present, non seulement le dehors de l'eglise, mais les
+saintes images de l'interieur n'ont pas le moindre ornement.
+Personne ne songe meme a leur faire battre une robe d'argent[23].
+Elles n'ont recu que ce que certains Cosaques leur ont laisse par
+testament. Il est vrai que ces dons-la etaient bien peu de chose,
+car ceux qui les ont faits avaient de leur vivant bu tout leur
+avoir. De facon que je ne fais pas de discours pour vous decider a
+la guerre contre les Turcs, parce que nous avons promis la paix au
+sultan, et que ce serait un grand peche de se dedire, attendu que
+nous avons jure sur notre religion.
+
+-- Que diable embrouille-t-il? se dit Boulba.
+
+-- Vous voyez, seigneurs, qu'il est impossible de commencer la
+guerre; l'honneur des chevaliers ne le permet pas. Mais voici ce
+que je pense, d'apres mon pauvre esprit. Il faut envoyer les
+jeunes gens sur des canots, et qu'ils ecument un peu les cotes de
+l'Anatolie. Qu'en pensez-vous, seigneurs?
+
+-- Conduis-nous, conduis-nous tous? s'ecria la foule de tous
+cotes. Nous sommes tous prets a perir pour la religion.
+
+Le _kochevoi_ s'epouvanta; il n'avait nullement l'intention de
+soulever toute la _setch_; il lui semblait dangereux de rompre la
+paix.
+
+-- Permettez-moi, seigneurs, de parler encore.
+
+-- Non, c'est assez, s'ecrierent les Zaporogues; tu ne diras rien
+de mieux que ce que tu as dit.
+
+-- Si c'est ainsi, il sera fait comme vous le desirez. Je suis le
+serviteur de votre volonte. C'est une chose connue et la sainte
+Ecriture le dit, que la voix du peuple est la voix de Dieu. Il est
+impossible d'imaginer jamais rien de plus sense que ce qu'a
+imagine le peuple; mais voila ce qu'il faut que je vous dise. Vous
+savez, seigneurs, que le sultan ne laissera pas sans punition le
+plaisir que les jeunes gens se seront donne; et nos forces eussent
+ete pretes, et nous n'eussions craint personne. Et pendant notre
+absence, les Tatars peuvent nous attaquer. Ce sont les chiens des
+Turcs; ils n'osent pas vous prendre en face, ils n'entrent pas
+dans la maison tant que le maitre l'occupe; mais ils vous mordent
+les talons par derriere, et de facon a faire crier. Et puis, s'il
+faut dire la verite, nous n'avons pas assez de canots en reserve,
+ni assez de poudre pour que nous puissions tous partir. Du reste,
+je suis pret a faire ce qui vous convient, je suis le serviteur de
+votre volonte.
+
+Le ruse _kochevoi_ se tut. Les groupes commencerent a
+s'entretenir; les _atamans_ des _koureni_ entrerent en conseil.
+Par bonheur, il n'y avait pas beaucoup de gens ivres dans la
+foule, et les Cosaques se deciderent a suivre le prudent avis de
+leur chef.
+
+Quelques-uns d'entre eux passerent aussitot sur la rive du Dniepr,
+et allerent fouiller le tresor de l'armee, la ou, dans des
+souterrains inabordables, creuses sous l'eau et sous les joncs, se
+cachait l'argent de la _setch_, avec les canons et les armes pris
+a l'ennemi. D'autres s'empresserent de visiter les canots et de
+les preparer pour l'expedition. En un instant, le rivage se
+couvrit d'une foule animee. Des charpentiers arrivaient avec leurs
+haches; de vieux Cosaques hales, aux moustaches grises, aux
+epaules larges, aux fortes jambes, se tenaient jusqu'aux genoux
+dans l'eau, les pantalons retrousses, et tiraient les canots avec
+des cordes pour les mettre a flot. D'autres trainaient des poutres
+seches et des pieces de bois. Ici, l'on ajustait des planches a un
+canot; la, apres l'avoir renverse la quille en l'air, on le
+calfatait avec du goudron; plus loin, on attachait aux deux flancs
+du canot, d'apres la coutume cosaque, de longues bottes de joncs,
+pour empecher les vagues de la mer de submerger cette frele
+embarcation. Des feux etaient allumes sur tout le rivage. On
+faisait bouillir la poix dans des chaudrons de cuivre. Les
+anciens, les experimentes, enseignaient aux jeunes. Des cris
+d'ouvriers et les bruits de leur ouvrage retentissaient de toutes
+parts. La rive entiere du fleuve se mouvait et vivait.
+
+Dans ce moment, un grand bac se montra en vue du rivage. La foule
+qui l'encombrait faisait de loin des signaux. C'etaient des
+Cosaques couverts de haillons. Leurs vetements deguenilles
+(plusieurs d'entre eux n'avaient qu'une chemise et une pipe)
+montraient qu'ils venaient d'echapper a quelque grand malheur, ou
+qu'ils avaient bu jusqu'a leur defroque. L'un d'eux, petit, trapu,
+et qui pouvait avoir cinquante ans, se detacha de la foule, et
+vint se placer sur l'avant du bac. Il criait plus fort et faisait
+des gestes plus energiques que tous les autres; mais le bruit des
+travailleurs a l'oeuvre empechait d'entendre ses paroles.
+
+-- Qu'est-ce qui vous amene?" demanda enfin le _kochevoi_, quand
+le bac toucha la rive.
+
+Tous les ouvriers suspendirent leurs travaux, cesserent le bruit,
+et regarderent dans une silencieuse attente, en soulevant leurs
+haches ou leurs rabots.
+
+-- Un malheur, repondit le petit Cosaque de l'avant.
+
+-- Quel malheur?
+
+-- Me permettez-vous de parler, seigneurs Zaporogues?
+
+-- Parle.
+
+-- Ou voulez-vous plutot rassembler un conseil?
+
+-- Parle, nous sommes tous ici.
+
+Et la foule se reunit en un seul groupe.
+
+-- Est-ce que vous n'avez rien entendu dire de ce qui se passe
+dans l'Ukraine?
+
+-- Quoi? demanda un des _atamans_ de _kouren_.
+
+-- Quoi? reprit l'autre; il parait que les Tatars vous ont bouche
+les oreilles avec de la colle pour que vous n'ayez rien entendu.
+
+-- Parle donc, que s'y fait-il?
+
+-- Il s'y fait des choses comme il ne s'en est jamais fait depuis
+que nous sommes au monde et que nous avons recu le bapteme.
+
+-- Mais, dis donc ce qui s'y fait, fils de chien, s'ecria de la
+foule quelqu'un qui avait apparemment perdu patience.
+
+-- Il s'y fait que les saintes eglises ne sont plus a nous.
+
+-- Comment, plus a nous?
+
+-- On les a donnees a bail aux juifs, et si on ne paye pas le juif
+d'avance, il est impossible de dire la messe.
+
+-- Qu'est-ce que tu chantes la?
+
+-- Et si l'infame juif ne met pas, avec sa main impure, un petit
+signe sur l'hostie, il est impossible de la consacrer.
+
+-- Il ment, seigneurs et freres, comment se peut-il qu'un juif
+impur mette un signe sur la sainte hostie?...
+
+-- Ecoutez, je vous en conterai bien d'autres. Les pretres
+catholiques (_kseunz_) ne vont pas autrement, dans l'Ukraine,
+qu'en _tarataika_[24]. Ce ne serait pas un mal, mais voila ce qui
+est un mal, c'est qu'au lieu de chevaux, on attelle des chretiens
+de la bonne religion[25]. Ecoutez, ecoutez, je vous en conterai
+bien d'autres. On dit que les juives commencent a se faire des
+jupons avec les chasubles de nos pretres. Voila ce qui se fait
+dans l'Ukraine, seigneurs. Et vous, vous etes tranquillement
+etablis dans la _setch_, vous buvez, vous ne faites rien, et, a ce
+qu'il parait, les Tatars vous ont fait si peur, que vous n'avez
+plus d'yeux ni d'oreilles, et que vous n'entendez plus parler de
+ce qui se passe dans le monde.
+
+-- Arrete, arrete, interrompit le _kochevoi_ qui s'etait tenu
+jusque-la immobile et les yeux baisses, comme tous les Zaporogues,
+qui, dans les grandes occasions, ne s'abandonnaient jamais au
+premier elan, mais se taisaient pour rassembler en silence toutes
+les forces de leur indignation. Arrete, et moi, je dirai une
+parole. Et vous donc, vous autres, que le diable rosse vos peres!
+que faisiez-vous? N'aviez-vous pas de sabres, par hasard? Comment
+avez-vous permis une pareille abomination?
+
+-- Comment nous avons permis une pareille abomination? Et vous,
+auriez-vous mieux fait quand il y avait cinquante mille hommes des
+seuls Polonais? Et puis, il ne faut pas deguiser notre peche, il y
+avait aussi des chiens parmi les notres, qui ont accepte leur
+religion.
+
+-- Et que faisait votre _hetman_? que faisaient vos _polkovniks_?
+
+-- Ils ont fait de telles choses que Dieu veuille nous en
+preserver.
+
+-- Comment?
+
+-- Voila comment: notre _hetman_ se trouve maintenant a Varsovie
+roti dans un boeuf de cuivre, et les tetes de nos _polkovniks_ se
+sont promenees avec leurs mains dans toutes les foires pour etre
+montrees au peuple. Voila ce qu'ils ont fait.
+
+Toute la foule frissonna. Un grand silence s'etablit sur le rivage
+entier, semblable a celui qui precede les tempetes. Puis, tout a
+coup, les cris, les paroles confuses eclaterent de tous cotes.
+
+-- Comment! que les juifs tiennent a bail les eglises chretiennes!
+que les pretres attellent des chretiens au brancard! Comment!
+permettre de pareils supplices sur la terre russe, de la part de
+maudits schismatiques! Qu'on puisse traiter ainsi les _polkovniks_
+et les _hetman_s! non, ce ne sera pas, ce ne sera pas.
+
+Ces mots volaient de cote et d'autre, Les Zaporogues commencaient
+a se mettre en mouvement. Ce n'etait pas l'agitation d'un peuple
+mobile. Ces caracteres lourds et forts ne s'enflammaient pas
+promptement; mais une fois echauffes, ils conservaient longtemps
+et obstinement leur flamme interieure.
+
+-- Pendons d'abord tous les juifs, s'ecrierent des voix dans la
+foule; qu'ils ne puissent plus faire de jupes a leurs juives avec
+les chasubles des pretres! qu'ils ne mettent plus de signes sur
+les hosties! noyons toute cette canaille dans le Dniepr!
+
+Ces mots prononces par quelques-uns volerent de bouche en bouche
+aussi rapidement que brille l'eclair, et toute la foule se
+precipita sur le faubourg avec l'intention d'exterminer tous les
+juifs.
+
+Les pauvres fils d'Israel ayant perdu, dans leur frayeur, toute
+presence d'esprit, se cachaient dans des tonneaux vides, dans les
+cheminees, et jusque sous les jupes de leurs femmes. Mais les
+Cosaques savaient bien les trouver partout.
+
+-- Serenissimes seigneurs, s'ecriait un juif long et sec comme un
+baton, qui montrait du milieu de ses camarades sa chetive figure
+toute bouleversee par la peur; serenissimes seigneurs, permettez-
+nous de vous dire un mot, rien qu'un mot. Nous vous dirons une
+chose comme vous n'en avez jamais entendue, une chose de telle
+importance, qu'on ne peut pas dire combien elle est importante.
+
+-- Voyons, parlez, dit Boulba, qui aimait toujours a entendre
+l'accuse.
+
+-- Excellentissimes seigneurs, dit le juif, on n'a jamais encore
+vu de pareils seigneurs, non, devant Dieu, jamais. Il n'y a pas eu
+au monde d'aussi nobles, bons et braves seigneurs.
+
+Sa voix s'etouffait et mourait d'effroi.
+
+-- Comment est-ce possible que nous pensions mal des Zaporogues?
+Ce ne sont pas les notres qui sont les fermiers d'eglises dans
+l'Ukraine; non, devant Dieu, ce ne sont pas les notres. Ce ne sont
+pas meme des juifs; le diable sait ce que c'est. C'est une chose
+sur laquelle il ne faut que cracher, et la jeter ensuite. Ceux-ci
+vous diront la meme chose. N'est-ce pas, Chleuma? n'est-ce pas,
+Chmoul?
+
+-- Devant Dieu, c'est bien vrai, repondirent de la foule Chleuma
+et Chmoul, tous deux vetus d'habits en lambeaux, et blemes comme
+du platre.
+
+-- Jamais encore, continua le long juif, nous n'avons eu de
+relations avec l'ennemi, et nous ne voulons rien avoir a faire
+avec les catholiques. Qu'ils voient le diable en songe! nous
+sommes comme des freres avec les Zaporogues.
+
+-- Comment! que les Zaporogues soient vos freres! s'ecria
+quelqu'un de la foule. Jamais, maudits juifs. Au Dniepr, cette
+maudite canaille!
+
+Ces mots servirent de signal. On empoigna les juifs, et on
+commenca a les lancer dans le fleuve. Des cris plaintifs
+s'elevaient de tous cotes; mais les farouches Zaporogues ne
+faisaient que rire en voyant les greles jambes des juifs,
+chaussees de bas et de souliers, s'agiter dans les airs. Le pauvre
+orateur, qui avait attire un si grand desastre sur les siens et
+sur lui-meme, s'arracha de son caftan, par lequel on l'avait deja
+saisi, en petite camisole etroite et de toutes couleurs, embrassa
+les pieds de Boulba, et se mit a le supplier d'une voix
+lamentable.
+
+-- Magnifique et serenissime seigneur, j'ai connu votre frere, le
+defunt Doroch. C'etait un vrai guerrier, la fleur de la
+chevalerie. Je lui ai prete huit cents sequins pour se racheter
+des Turcs.
+
+-- Tu as connu mon frere? lui dit Tarass.
+
+-- Je l'ai connu, devant Dieu. C'etait un seigneur tres genereux.
+
+-- Et comment te nomme-t-on?
+
+-- Yankel.
+
+-- Bien, dit Tarass.
+
+Puis, apres avoir reflechi:
+
+-- Il sera toujours temps de pendre le juif, dit-il aux Cosaques.
+Donnez-le-moi pour aujourd'hui.
+
+Ils y consentirent. Tarass le conduisit a ses chariots pres
+desquels se tenaient ses Cosaques.
+
+-- Allons, fourre-toi sous ce chariot, et ne bouge plus. Et vous,
+freres, ne laissez pas sortir le juif.
+
+Cela dit, il s'en alla sur la place, ou la foule s'etait des
+longtemps rassemblee. Tout le monde avait abandonne le travail des
+canots, car ce n'etait pas une guerre maritime qu'ils allaient
+faire, mais une guerre de terre ferme. Au lieu de chaloupes et de
+rames, il leur fallait maintenant des chariots et des coursiers. A
+cette heure, chacun voulait se mettre en campagne, les vieux comme
+les jeunes; et tous d'apres le consentement des anciens, le
+_kochevoi_ et les _atamans_ des _koureni_, avaient resolu de
+marcher droit sur la Pologne, pour venger toutes leurs offenses,
+l'humiliation de la religion et de la gloire cosaque, pour
+ramasser du butin dans les villes ennemies, bruler les villages et
+les moissons, faire enfin retentir toute la steppe du bruit de
+leurs hauts faits. Tous s'armaient. Quant au _kochevoi_, il avait
+grandi de toute une palme. Ce n'etait plus le serviteur timide des
+caprices d'un peuple voue a la licence; c'etait un chef dont la
+puissance n'avait pas de bornes, un despote qui ne savait que
+commander et se faire obeir. Tous les chevaliers tapageurs et
+volontaires se tenaient immobiles dans les rangs, la tete
+respectueusement baissee, et n'osant lever les regards, pendant
+qu'il distribuait ses ordres avec lenteur, sans colere, sans cri,
+comme un chef vieilli dans l'exercice du pouvoir, et qui
+n'executait pas pour la premiere fois des projets longuement
+muris.
+
+-- Examinez bien si rien ne vous manque, leur disait-il; preparez
+vos chariots, essayez vos armes; ne prenez pas avec vous trop
+d'habillements. Une chemise et deux pantalons pour chaque Cosaque,
+avec un pot de lard et d'orge pilee. Que personne n'emporte
+davantage. Il y aura des effets et des provisions dans les
+bagages. Que chaque Cosaque emmene une paire de chevaux. Il faut
+prendre aussi deux cents paires de boeufs; ils nous seront
+necessaires dans les endroits marecageux et au passage des
+rivieres. Mais de l'ordre surtout, seigneurs, de l'ordre. Je sais
+qu'il y a des gens parmi vous qui, si Dieu leur envoie du butin,
+se mettent a dechirer les etoffes de soie pour s'en faire des bas.
+Abandonnez cette habitude du diable; ne vous chargez pas de
+jupons; prenez seulement les armes, quand elles sont bonnes, ou
+les ducats et l'argent, car cela tient peu de place et sert
+partout. Mais que je vous dise encore une chose, seigneurs: si
+quelqu'un de vous s'enivre a la guerre, je ne le ferai pas meme
+juger. Je le ferai trainer comme un chien jusqu'aux chariots, fut-
+il le meilleur Cosaque de l'armee; et la il sera fusille comme un
+chien, et abandonne sans sepulture aux oiseaux. Un ivrogne, a la
+guerre, n'est pas digne d'une sepulture chretienne. Jeunes gens,
+en toutes choses ecoutez les anciens. Si une balle vous frappe, si
+un sabre vous ecorche la tete ou quelque autre endroit, n'y faites
+pas grande attention; jetez une charge de poudre dans un verre
+d'eau-de-vie, avalez cela d'un trait, et tout passera. Vous
+n'aurez pas meme de fievre. Et si la blessure n'est pas trop
+profonde, mettez-y tout bonnement de la terre, apres l'avoir
+humectee de salive sur la main. A l'oeuvre, a l'oeuvre, enfants!
+hatez-vous sans vous presser.
+
+Ainsi parlait le _kochevoi_, et des qu'il eut fini son discours,
+tous les Cosaques se mirent a la besogne. La _setch_ entiere
+devint sobre; on n'aurait pu y rencontrer un seul homme ivre, pas
+plus que s'il ne s'en fut jamais trouve parmi les Cosaques. Les
+uns reparaient les cercles des roues ou changeaient les essieux
+des chariots; les autres y entassaient des armes ou des sacs de
+provisions; d'autres encore amenaient les chevaux et les boeufs.
+De toutes parts retentissaient le pietinement des betes de somme,
+le bruit des coups d'arquebuse tires a la cible, le choc des
+sabres contre les eperons, les mugissements des boeufs, les
+grincements des chariots charges, et les voix d'hommes parlant
+entre eux ou excitant leurs chevaux.
+
+Bientot le _tabor_[26] des Cosaques s'etendit en une longue file,
+se dirigeant vers la plaine. Celui qui aurait voulu parcourir tout
+l'espace compris entre la tete et la queue du convoi aurait eu
+longtemps a courir. Dans la petite eglise en bois, le pope
+recitait la priere du depart; il aspergea toute la foule d'eau
+benite, et chacun, en passant, vint baiser la croix. Quand le
+_tabor_ se mit en mouvement, et s'eloigna de la _setch_, tous les
+Cosaques se retournerent:
+
+-- Adieu, notre mere, dirent-ils d'une commune voix, que Dieu te
+garde de tout malheur!
+
+En traversant le faubourg, Tarass Boulba apercut son juif Yankel
+qui avait eu le temps de s'etablir sous une tente, et qui vendait
+des pierres a feu, des vis, de la poudre, toutes les choses utiles
+a la guerre, meme du pain et des _khalatchis_[27].
+
+"Voyez-vous ce diable de juif?" pensa Tarass. Et, s'approchant de
+lui:
+
+-- Fou que tu es, lui dit-il, que fais-tu la? Veux-tu donc qu'on
+te tue comme un moineau?
+
+Yankel, pour toute reponse, vint a sa rencontre, et faisant signe
+des deux mains, comme s'il avait a lui declarer quelque chose de
+tres mysterieux, il lui dit:
+
+-- Que votre seigneurie se taise, et n'en dise rien a personne.
+Parmi les chariots de l'armee, il y a un chariot qui m'appartient.
+Je prends avec moi toutes sortes de provisions bonnes pour les
+Cosaques, et en route, je vous les vendrai a plus bas prix que
+jamais juif n'a vendu, devant Dieu, devant Dieu!
+
+Tarass Boulba haussa les epaules, en voyant ce que pouvait la
+force de la nature juive, et rejoignit le _tabor_.
+
+
+CHAPITRE V
+
+Bientot toute la partie sud-est de la Pologne fut en proie a la
+terreur. On entendait repeter partout "Les Zaporogues, les
+Zaporogues arrivent!" Tout ce qui pouvait fuir fuyait; chacun
+quittait ses foyers. Alors, precisement, dans cette contree de
+l'Europe, on n'elevait ni forteresses, ni chateaux. Chacun se
+construisait a la hate quelque petite habitation couverte de
+chaume, pensant qu'il ne fallait perdre ni son temps ni son argent
+a batir des demeures qui seraient tot ou tard la proie des
+invasions. Tout le monde se mit en emoi. Celui-ci echangeait ses
+boeufs et sa charrue contre un cheval et un mousquet, pour aller
+servir dans les regiments; celui-la cherchait un refuge avec son
+betail, emportant tout ce qu'il pouvait enlever. Quelques-uns
+essayaient bien une resistance toujours vaine; mais la plus grande
+partie fuyait prudemment. Tout le monde savait qu'il n'etait pas
+facile d'avoir affaire avec cette foule aguerrie aux combats,
+connue sous le nom d'armee zaporogue, qui, malgre son organisation
+irreguliere, conservait dans la bataille un ordre calcule. Pendant
+la marche, les hommes a cheval s'avancaient lentement, sans
+surcharger et sans fatiguer leurs montures; les gens de pied
+suivaient en bon ordre les chariots, et tout le _tabor_ ne se
+mettait en mouvement que la nuit, prenant du repos le jour, et
+choisissant pour ses haltes des lieux deserts ou des forets, plus
+vastes encore et plus nombreuses qu'aujourd'hui. On envoyait en
+avant des eclaireurs et des espions pour savoir ou et comment se
+diriger. Souvent, les Cosaques apparaissaient dans les endroits ou
+ils etaient le moins attendus; alors, tout ce qui etait vivant
+disait adieu a la vie. Des incendies devoraient les villages
+entiers; les chevaux et les boeufs qu'on ne pouvait emmener
+etaient tues sur place. Les cheveux se dressent d'horreur quand on
+pense a toutes les atrocites que commettaient les Zaporogues. On
+massacrait les enfants, on coupait les seins aux femmes; au petit
+nombre de ceux qu'on laissait en liberte, on arrachait la peau, du
+genou jusqu'a la plante des pieds; en un mot, les Cosaques
+acquittaient en une seule fois toutes leurs vieilles dettes. Le
+prelat d'un monastere, qui eut connaissance de leur approche,
+envoya deux de ses moines pour leur representer qu'il y avait paix
+entre le gouvernement polonais et les Zaporogues, qu'ainsi ils
+violaient leur devoir envers le roi et tout droit des gens.
+
+-- Dites a l'abbe de ma part et de celle de tous les Zaporogues,
+repondit le _kochevoi_, qu'il n'a rien a craindre. Mes Cosaques ne
+font encore qu'allumer leurs pipes.
+
+Et bientot la magnifique abbaye fut tout entiere livree aux
+flammes; et les colossales fenetres gothiques semblaient jeter des
+regards severes a travers les ondes lumineuses de l'incendie. Des
+foules de moines fugitifs, de juifs, de femmes, s'entasserent dans
+les villes entourees de murailles et qui avaient garnison.
+
+Les secours tardifs envoyes par le gouvernement de loin en loin,
+et qui consistaient en quelques faibles regiments, ou ne pouvaient
+decouvrir les Cosaques, ou s'enfuyaient au premier choc, sur leurs
+chevaux rapides. Il arrivait aussi que des generaux du roi, qui
+avaient triomphe dans mainte affaire, se decidaient a reunir leurs
+forces, et a presenter la bataille aux Zaporogues. C'etaient de
+pareilles rencontres qu'attendaient surtout les jeunes Cosaques,
+qui avaient honte de piller ou de vaincre des ennemis sans
+defense, et qui brillaient du desir de se distinguer devant les
+anciens, en se mesurant avec un Polonais hardi et fanfaron, monte
+sur un beau cheval, et vetu d'un riche _joupan_[28] dont les
+manches pendantes flottaient au vent. Ces combats etaient
+recherches par eux comme un plaisir, car ils y trouvaient
+l'occasion de faire un riche butin de sabres, de mousquets et de
+harnais de chevaux. De jeunes hommes au menton imberbe etaient
+devenus en un mois des hommes faits. Les traits de leurs visages,
+ou s'etait jusque-la montree une mollesse juvenile, avaient pris
+l'energie de la force. Le vieux Tarass etait ravi de voir que,
+partout, ses fils marchaient au premier rang. Evidemment la guerre
+etait la veritable vocation d'Ostap. Sans jamais perdre la tete,
+avec un sang-froid presque surnaturel dans un jeune homme de
+vingt-deux ans, il mesurait d'un coup d'oeil l'etendue du danger,
+la vraie situation des choses, et trouvait sur-le-champ le moyen
+d'eviter le peril, mais de l'eviter pour le vaincre avec plus de
+certitude. Toutes ses actions commencerent a montrer la confiance
+en soi, la fermete calme, et personne ne pouvait meconnaitre en
+lui un chef futur.
+
+-- Oh! ce sera avec le temps un bon _polkovnik_, disait le vieux
+Tarass; devant Dieu, ce sera un bon _polkovnik_, et il surpassera
+son pere.
+
+Pour Andry, il se laissait emporter au charme de la musique des
+balles et des sabres. Il ne savait pas ce que c'etait que
+reflechir, calculer, mesurer ses forces et celles de l'ennemi. Il
+trouvait une volupte folle dans la bataille. Elle lui semblait une
+fete, a ces instants ou la tete du combattant brule, ou tout se
+confond a ses regards, ou les hommes et les chevaux tombent pele-
+mele avec fracas, ou il se precipite tete baissee a travers le
+sifflement des balles, frappant a droite et a gauche, sans
+ressentir les coups qui lui sont portes. Plus d'une fois le vieux
+Tarass eut l'occasion d'admirer Andry, lorsque, emporte par sa
+fougue, il se jetait dans des entreprises que n'eut tentees nul
+homme de sang-froid, et reussissait justement par l'exces de sa
+temerite. Le vieux Tarass l'admirait alors, et repetait souvent:
+
+-- Oh! celui-la est un brave; que le diable ne l'emporte pas! ce
+n'est pas Ostap, mais c'est un brave.
+
+Il fut decide que l'armee marcherait tout droit sur la ville de
+Doubno, ou, d'apres le bruit public, les habitants avaient
+renferme beaucoup de richesses. L'intervalle fut parcouru en un
+jour et demi, et les Zaporogues parurent inopinement devant la
+place. Les habitants avaient resolu de se defendre jusqu'a la
+derniere extremite, preferant mourir sur le seuil de leurs
+demeures que laisser entrer l'ennemi dans leurs murs. Une haute
+muraille en terre entourait toute la ville; la ou elle etait trop
+basse, s'elevait un parapet en pierre, ou une maison crenelee, ou
+une forte palissade en pieux de chene. La garnison etait
+nombreuse, et sentait toute l'importance de son devoir. A leur
+arrivee, les Zaporogues attaquerent vigoureusement les ouvrages
+exterieurs; mais ils furent recus par la mitraille. Les bourgeois,
+les habitants ne voulaient pas non plus rester oisifs, et se
+tenaient en armes sur les remparts. On pouvait voir a leur
+contenance qu'ils se preparaient a une resistance desesperee. Les
+femmes meme prenaient part a la defense; des pierres, des sacs de
+sable, des tonneaux de resine enflammee tombaient sur la tete des
+assaillants. Les Zaporogues n'aimaient pas avoir affaire aux
+forteresses; ce n'etait pas dans les assauts qu'ils brillaient. Le
+_kochevoi_ ordonna donc la retraite en disant:
+
+-- Ce n'est rien, seigneurs freres, decidons-nous a reculer. Mais
+que je sois un maudit Tatar, et non pas un chretien, si nous
+laissons sortir un seul habitant. Qu'ils meurent tous de faim
+comme des chiens.
+
+Apres avoir battu en retraite, l'armee bloqua etroitement la
+place, et n'ayant rien autre chose a faire, les Cosaques se mirent
+a ravager les environs, a bruler les villages et les meules de
+ble, a lancer leurs chevaux dans les moissons encore sur pied, et
+qui cette annee-la avaient recompense les soins du laboureur par
+une riche croissance. Du haut des murailles, les habitants
+voyaient avec terreur la devastation de toutes leurs ressources.
+Cependant les Zaporogues, disposes en _koureni_ comme a la
+_setch_, avaient entoure la ville d'un double rang de chariots.
+Ils fumaient leurs pipes, echangeaient entre eux les armes prises
+a l'ennemi, et jouaient au saute-mouton, a pair et impair,
+regardant la ville avec un sang-froid desesperant; et, pendant la
+nuit, les feux s'allumaient; chaque _kouren_ faisait bouillir son
+gruau dans d'enormes chaudrons de cuivre; une garde vigilante se
+succedait aupres des feux. Mais bientot les Zaporogues
+commencerent a s'ennuyer de leur inaction, et surtout de leur
+sobriete forcee dont nulle action d'eclat ne les dedommageait. Le
+_kochevoi_ ordonna meme de doubler la ration de vin, ce qui se
+faisait quelquefois dans l'armee, quand il n'y avait pas
+d'entreprise a tenter. C'etait surtout aux jeunes gens, et
+notamment aux fils de Boulba, que deplaisait une pareille vie.
+Andry ne cachait pas son ennui:
+
+-- Tete sans cervelle, lui disait souvent Tarass, souffre,
+Cosaque, tu deviendras _hetman_s[29]. Celui-la n'est pas encore un
+bon soldat qui garde sa presence d'esprit dans la bataille; mais
+celui-la est un bon soldat qui ne s'ennuie jamais, qui sait
+souffrir jusqu'au bout, et, quoi qu'il arrive, finit par faire ce
+qu'il a resolu.
+
+Mais un jeune homme ne peut avoir l'opinion d'un vieillard, car il
+voit les memes choses avec d'autres yeux.
+
+Sur ces entrefaites, arriva le _polk_ de Tarass Boulba amene par
+Tovkatch. Il etait accompagne de deux _iesaouls_, d'un greffier et
+d'autres chefs, conduisant une troupe d'environ quatre mille
+hommes. Dans ce nombre, se trouvaient beaucoup de volontaires,
+qui, sans etre appeles, avaient pris librement du service, des
+qu'ils avaient connu le but de l'expedition. Les _iesaouls_
+apportaient aux fils de Tarass la benediction de leur mere, et a
+chacun d'eux une petite image en bois de cypres, prise au celebre
+monastere de Megigorsk a Kiew. Les deux freres se pendirent les
+saintes images au cou, et devinrent tous les deux pensifs en
+songeant a leur vieille mere. Que leur prophetisait cette
+benediction? La victoire sur l'ennemi, suivie d'un joyeux retour
+dans la patrie, avec du butin, et surtout de la gloire digne
+d'etre eternellement chantee par les joueurs de _bandoura_, ou
+bien...? Mais l'avenir est inconnu; il se tient devant l'homme,
+semblable a l'epais brouillard d'automne qui s'eleve des marais.
+Les oiseaux le traversent eperdument, sans se reconnaitre, la
+colombe sans voir l'epervier, l'epervier sans voir la colombe, et
+pas un d'eux ne sait s'il est pres ou loin de sa fin.
+
+Apres la reception des images, Ostap s'occupa de ses affaires de
+chaque jour, et se retira bientot dans son _kouren_. Pour Andry,
+il ressentait involontairement un serrement de coeur. Les Cosaques
+avaient deja pris leur souper. Le soir venait de s'eteindre; une
+belle nuit d'ete remplissait l'air. Mais Andry ne rejoignait pas
+son _kouren_, et ne pensait point a dormir. Il etait plonge dans
+la contemplation du spectacle qu'il avait sous les yeux. Une
+innombrable quantite d'etoiles jetaient du haut du ciel une
+lumiere pale et froide. La plaine, dans une vaste etendue, etait
+couverte de chariots disperses, que chargeaient les provisions et
+le butin, et sous lesquels pendaient les seaux a porter le
+goudron. Autour et sous les chariots, se voyaient des groupes de
+Zaporogues etendus dans l'herbe. Ils dormaient dans toutes sortes
+de positions. L'un avait mis un sac sous sa tete, l'autre son
+bonnet; celui-ci s'appuyait sur le flanc de son camarade. Chacun
+portait a sa ceinture un sabre, un mousquet, une petite pipe en
+bois, un briquet et des poincons. Les boeufs pesants etaient
+couches, les jambes pliees, en troupes blanchatres, et
+ressemblaient de loin a de grosses pierres immobiles eparses dans
+la plaine, de tous cotes s'elevaient les sourds ronflements des
+soldats endormis, auxquels repondaient par des hennissements
+sonores les chevaux qu'indignaient leurs entraves.
+
+Cependant, une lueur solennelle et lugubre ajoutait encore a la
+beaute de cette nuit de juillet; c'etait le reflet de l'incendie
+des villages d'alentour. Ici, la flamme s'etendait large et
+paisible sur le ciel; la, trouvant un aliment faible, elle
+s'elancait en minces tourbillons jusque sous les etoiles; des
+lambeaux enflammes se detachaient pour se trainer et s'eteindre au
+loin. De ce cote, un monastere aux murs noircis par le feu, se
+tenait sombre et grave comme un moine encapuchonne, montrant a
+chaque reflet sa lugubre grandeur; de cet autre, brulait le grand
+jardin du couvent. On croyait entendre le sifflement des arbres
+que tordait la flamme, et quand, au sein de l'epaisse fumee,
+jaillissait un rayon lumineux, il eclairait de sa lueur violatre
+des masses de prunes muries, et changeait en or de ducats des
+poires qui jaunissaient a travers le sombre feuillage. D'une et
+d'autre parts, pendaient aux creneaux ou aux branches quelque
+moine ou quelque malheureux juif dont le corps se consumait avec
+tout le reste. Une quantite d'oiseaux s'agitaient devant la nappe
+de feu, et, de loin, semblaient autant de petites croix noires. La
+ville dormait, degarnie de defenseurs. Les fleches des temples,
+les toits des maisons, les creneaux des murs et les pointes des
+palissades s'enflammaient silencieusement du reflet des incendies
+lointains. Andry parcourait les rangs des Cosaques. Les feux,
+autour desquels s'asseyaient les gardes, ne jetaient plus que de
+faibles clartes, et les gardes eux-memes se laissaient aller au
+sommeil, apres avoir largement satisfait leur appetit cosaque. Il
+s'etonna d'une telle insouciance, pensant qu'il etait fort heureux
+qu'on n'eut pas d'ennemi dans le voisinage. Enfin, il s'approcha
+lui-meme de l'un des chariots, grimpa sur la couverture, et se
+coucha, le visage en l'air, en mettant ses mains jointes sous sa
+tete; mais il ne put s'endormir, et demeura longtemps a regarder
+le ciel. L'air etait pur et transparent; les etoiles qui forment
+la voie lactee etincelaient d'une lumiere blanche et confuse. Par
+moments, Andry s'assoupissait, et le premier voile du sommeil lui
+cachait la vue du ciel, qui reparaissait de nouveau. Tout a coup,
+il lui sembla qu'une etrange figure se dessinait rapidement devant
+lui. Croyant que c'etait une image creee par le sommeil, et qui
+allait se dissiper, il ouvrit les yeux davantage. Il apercut
+effectivement une figure pale, extenuee, qui se penchait sur lui
+et le regardait fixement dans les yeux. Des cheveux longs et noirs
+comme du charbon s'echappaient en desordre d'un voile sombre
+negligemment jete sur la tete, et l'eclat singulier du regard, le
+teint cadavereux du visage pouvaient bien faire croire a une
+apparition. Andry saisit a la hate son mousquet, et s'ecria d'une
+voix alteree:
+
+-- Qui es-tu? Si tu es un esprit malin, disparais. Si tu es un
+etre vivant, tu as mal pris le temps de rire, je vais te tuer.
+
+Pour toute reponse l'apparition mit le doigt sur ses levres,
+semblant implorer le silence. Andry deposa son mousquet, et se mit
+a la regarder avec plus d'attention. A ses longs cheveux, a son
+cou, a sa poitrine demi-nue, il reconnut une femme. Mais ce
+n'etait pas une Polonaise; son visage have et decharne avait un
+teint olivatre, les larges pommettes de ses joues s'avancaient en
+saillie, et les paupieres de ses yeux etroits se relevaient aux
+angles exterieurs. Plus il contemplait les traits de cette femme,
+plus il y trouvait le souvenir d'un visage connu.
+
+-- Dis-moi, qui es-tu? s'ecria-t-il enfin; il me semble que je
+t'ai vue quelque part.
+
+-- Oui, il y a deux ans, a Kiew.
+
+-- Il y a deux ans, a Kiew? repeta Andry en repassant dans sa
+memoire tout ce que lui rappelait sa vie d'etudiant.
+
+Il la regarda encore une fois avec une profonde attention, puis il
+s'ecria tout a coup:
+
+-- Tu es la Tatare, la servante de la fille du _vaivode_.
+
+-- Chut! dit-elle, en croisant ses mains avec une angoisse
+suppliante, tremblante de peur et regardant de tous cotes si le
+cri d'Andry n'avait reveille personne.
+
+-- Reponds: comment, et pourquoi es-tu ici? disait Andry d'une
+voix basse et haletante. Ou est la demoiselle? est-elle en vie?
+
+-- Elle est dans la ville.
+
+-- Dans la ville! reprit Andry retenant a peine un cri de
+surprise, et sentant que tout son sang lui refluait au coeur.
+Pourquoi dans la ville?
+
+-- Parce que le vieux seigneur y est lui-meme. Voila un an et demi
+qu'il a ete fait _vaivode_ de Doubno.
+
+-- Est-elle mariee?... Mais parle donc, parle donc.
+
+-- Voila deux jours qu'elle n'a rien mange,
+
+-- Comment!...
+
+-- Il n'y a plus un morceau de pain dans la ville: depuis
+plusieurs jours les habitants ne mangent que de la terre."
+
+Andry fut petrifie.
+
+-- La demoiselle t'a vu du parapet avec les autres Zaporogues.
+Elle m'a dit: "Va, dis au chevalier, s'il se souvient de moi,
+qu'il vienne me trouver; sinon, qu'il te donne au moins un morceau
+de pain pour ma vieille mere, car je ne veux pas la voir mourir
+sous mes yeux. Prie-le, embrasse ses genoux; il a aussi une
+vieille mere; qu'il te donne du pain pour l'amour d'elle."
+
+Une foule de sentiments divers s'eveillerent dans le coeur du
+jeune Cosaque.
+
+-- Mais comment as-tu pu venir ici?
+
+-- Par un passage souterrain.
+
+-- Y a-t-il donc un passage souterrain?
+
+-- Oui.
+
+-- Ou?
+
+-- Tu ne nous trahiras pas, chevalier?
+
+-- Non, je le jure sur la Sainte Croix.
+
+-- En descendant le ravin, et en traversant le ruisseau a la place
+ou croissent des joncs.
+
+-- Et ce passage aboutit dans la ville?
+
+-- Tout droit au monastere.
+
+-- Allons, allons sur-le-champ.
+
+-- Mais, au nom du Christ et de sa sainte mere, un morceau de
+pain.
+
+-- Bien, je vais t'en apporter. Tiens-toi pres du chariot, ou
+plutot couche-toi dessus. Personne ne te verra, tous dorment. Je
+reviens a l'instant.
+
+Et il se dirigea vers les chariots ou se trouvaient les provisions
+de son _kouren_. Le coeur lui battait avec violence. Tout ce
+qu'avait efface sa vie rude et guerriere de Cosaque, tout le passe
+renaquit aussitot, et le present s'evanouit a son tour. Alors
+reparut a la surface de sa memoire une image de femme avec ses
+beaux bras, sa bouche souriante, ses epaisses nattes de cheveux.
+Non, cette image n'avait jamais disparu pleinement de son ame;
+mais elle avait laisse place a d'autres pensees plus males, et
+souvent encore elle troublait le sommeil du jeune Cosaque.
+
+Il marchait, et ses battements de coeur devenaient de plus en plus
+forts a l'idee qu'il la verrait bientot, et ses genoux tremblaient
+sous lui. Arrive pres des chariots, il oublia pourquoi il etait
+venu, et se passa la main sur le front en cherchant a se rappeler
+ce qui l'amenait. Tout a coup il tressaillit, plein d'epouvante a
+l'idee qu'elle se mourait de faim. Il s'empara de plusieurs pains
+noirs; mais la reflexion lui rappela que cette nourriture, bonne
+pour un Zaporogue, serait pour elle trop grossiere. Il se souvint
+alors que, la veille, le _kochevoi_ avait reproche aux cuisiniers
+de l'armee d'avoir employe a faire du gruau toute la farine de ble
+noir qui restait, tandis qu'elle devait suffire pour trois jours.
+Assure donc qu'il trouverait du gruau tout prepare dans les grands
+chaudrons, Andry prit une petite casserole de voyage appartenant a
+son pere, et alla trouver le cuisinier de son _kouren_, qui
+dormait etendu entre deux marmites sous lesquelles fumait encore
+la cendre chaude. A sa grande surprise, il les trouva vides l'une
+et l'autre. Il avait fallu des forces surhumaines pour manger tout
+ce gruau, car son _kouren_ comptait moins d'hommes que les autres.
+Il continua l'inspection des autres marmites, et ne trouva rien
+nulle part. Involontairement il se rappela le proverbe: "Les
+Zaporogues sont comme les enfants; s'il y a peu, ils s'en
+contentent; s'il y a beaucoup, ils ne laissent rien." Que faire?
+Il y avait sur le chariot de son pere un sac de pains blancs qu'on
+avait pris au pillage d'un monastere. Il s'approcha du chariot,
+mais le sac n'y etait plus. Ostap l'avait mis sous sa tete, et
+ronflait etendu par terre. Andry saisit le sac d'une main et
+l'enleva brusquement; la tete d'Ostap frappa sur le sol, et lui-
+meme, se dressant a demi eveille, s'ecria sans ouvrir les yeux:
+
+-- Arretez, arretez le Polonais du diable; attrapez son cheval.
+
+-- Tais-toi, ou je te tue, s'ecria Andry plein d'epouvante, en le
+menacant de son sac.
+
+Mais Ostap s'etait tu deja; il retomba sur la terre, et se remit a
+ronfler de maniere a agiter l'herbe que touchait son visage. Andry
+regarda avec terreur de tous cotes. Tout etait tranquille; une
+seule tete a la touffe flottante s'etait soulevee dans le _kouren_
+voisin; mais apres avoir jete de vagues regards, elle s'etait
+reposee sur la terre. Au bout d'une courte attente, il s'eloigna
+emportant son butin. La Tatare etait couchee, respirant a peine.
+
+-- Leve-toi, lui dit-il; allons, tout le monde dort, ne crains
+rien. Es-tu en etat de soulever un de ces pains, si je ne puis les
+emporter tous moi-meme?
+
+Il mit le sac sur son dos, en prit un second, plein de millet,
+qu'il enleva d'un autre chariot, saisit dans ses mains les pains
+qu'il avait voulu donner a la Tatare, et, courbe sous ce poids, il
+passa intrepidement a travers les rangs des Zaporogues endormis.
+
+-- Andry! dit le vieux Boulba au moment ou son fils passa devant
+lui.
+
+Le coeur du jeune homme se glaca. Il s'arreta, et, tout tremblant,
+repondit a voix basse:
+
+-- Eh bien! quoi?
+
+-- Tu as une femme avec toi. Sur ma parole, je te rosserai demain
+matin d'importance. Les femmes ne te meneront a rien de bon.
+
+Apres avoir dit ces mots, il souleva sa tete sur sa main, et
+considera attentivement la Tatare enveloppee dans son voile.
+
+Andry se tenait immobile, plus mort que vif, sans oser regarder
+son pere en face. Quand il se decida a lever enfin les yeux, il
+reconnut que Boulba s'etait endormi, la tete sur la main.
+
+Il fit le signe de la croix; son effroi se dissipa plus vite qu'il
+n'etait venu. Quand il se retourna pour s'adresser a la Tatare, il
+la vit devant lui, immobile comme une sombre statue de granit,
+perdue dans son voile, et le reflet d'un incendie lointain eclaira
+tout a coup ses yeux, hagards comme ceux d'un moribond. Il la
+secoua par la manche, et tous deux s'eloignerent en regardant
+frequemment derriere eux. Ils descendirent dans un ravin, au fond
+duquel se trainait paresseusement un ruisseau bourbeux, tout
+couvert de joncs croissant sur des mottes de terre. Une fois au
+fond du ravin, la plaine avec le _tabor_ des Zaporogues disparut a
+leurs regards; en se retournant, Andry ne vit plus rien qu'une
+cote escarpee, au sommet de laquelle se balancaient quelques
+herbes seches et fines, et par-dessus brillait la lune, semblable
+a une faucille d'or. Une brise legere, soufflant de la steppe,
+annoncait la prochaine venue du jour. Mais nulle part on
+n'entendait le chant d'un coq. Depuis longtemps on ne l'avait
+entendu, ni dans la ville, ni dans les environs devastes. Ils
+franchirent une poutre posee sur le ruisseau, et devant eux se
+dressa l'autre bord, plus haut encore et plus escarpe. Cet endroit
+passait sans doute pour le mieux fortifie de toute l'enceinte par
+la nature, car le parapet en terre qui le couronnait etait plus
+bas qu'ailleurs, et l'on n'y voyait pas de sentinelles. Un peu
+plus loin s'elevaient les epaisses murailles du couvent. Toute la
+cote devant eux etait couverte de bruyeres; entre elle et le
+ruisseau s'etendait un petit plateau ou croissaient des joncs de
+hauteur d'homme. La Tatare ota ses souliers, et s'avanca avec
+precaution en soulevant sa robe, parce que le sol mouvant etait
+impregne d'eau. Apres avoir conduit peniblement Andry a travers
+les joncs, elle s'arreta devant un grand tas de branches seches.
+Quand ils les eurent ecartees, ils trouverent une espece de voute
+souterraine dont l'ouverture n'etait pas plus grande que la bouche
+d'un four. La Tatare y entra la premiere la tete basse, Andry la
+suivit, en se courbant aussi bas que possible pour faire passer
+ses sacs et ses pains, et bientot tous deux se trouverent dans une
+complete obscurite.
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Andry s'avancait peniblement dans l'etroit et sombre souterrain,
+precede de la Tatare et courbe sous ses sacs de provisions.
+
+-- Bientot nous pourrons voir, lui dit sa conductrice, nous
+approchons de l'endroit ou j'ai laisse une lumiere.
+
+En effet, les noires murailles du souterrain commencaient a
+s'eclairer peu a peu. Ils atteignirent une petite plate-forme qui
+semblait etre une chapelle, car a l'un des murs etait adossee une
+table en forme d'autel, surmontee d'une vieille image noircie de
+la madone catholique. Une petite lampe en argent, suspendue devant
+cette image, l'eclairait de sa lueur pale. La Tatare se baissa,
+ramassa de terre son chandelier de cuivre dont la tige longue et
+mince etait entouree de chainettes auxquelles pendaient des
+mouchettes, un eteignoir et un poincon. Elle le prit et alluma la
+chandelle au feu de la lampe. Tous deux continuerent leur route, a
+demi dans une vive lumiere, a demi dans une ombre noire, comme les
+personnages d'un tableau de Gerard delle notti. Le visage du jeune
+chevalier, ou brillait la sante et la force, formait un frappant
+contraste avec celui de la Tatare, pale et extenue. Le passage
+devint insensiblement plus large et plus haut, de maniere qu'Andry
+put relever la tete. Il se mit a considerer attentivement les
+parois en terre du passage ou il cheminait. Comme aux souterrains
+de Kiew, on y voyait des enfoncements que remplissaient tantot des
+cercueils, tantot des ossements epars que l'humidite avait rendus
+mous comme de la pate. La aussi gisaient de saints anachoretes qui
+avaient fui le monde et ses seductions. L'humidite etait si grande
+en certains endroits, qu'ils avaient de l'eau sous les pieds.
+Andry devait s'arreter souvent pour donner du repos a sa compagne
+dont la fatigue se renouvelait sans cesse. Un petit morceau de
+pain qu'elle avait devore causait une vive douleur a son estomac
+deshabitue de nourriture, et frequemment elle s'arretait sans
+pouvoir quitter la place. Enfin une petite porte en fer apparut
+devant eux.
+
+"Grace a Dieu, nous sommes arrives," dit la Tatare d'une voix
+faible; et elle leva la main pour frapper, mais la force lui
+manqua.
+
+A sa place, Andry frappa vigoureusement sur la porte, qui retentit
+de maniere a montrer qu'il y avait par derriere un large espace
+vide; puis le son changea de nature comme s'il se fut prolonge
+sous de hauts arceaux. Deux minutes apres, on entendit bruire un
+trousseau de clefs et quelqu'un qui descendait les marches d'un
+escalier tournant. La porte s'ouvrit. Un moine, qui se tenait
+debout, la clef dans une main, une lumiere dans l'autre, leur
+livra passage. Andry recula involontairement a la vue d'un moine
+catholique, objet de mepris et de haine pour les Cosaques, qui les
+traitaient encore plus inhumainement que les juifs. Le moine, de
+son cote, recula de quelques pas en voyant un Zaporogue; mais un
+mot que lui dit la Tatare a voix basse le tranquillisa. Il referma
+la porte derriere eux, les conduisit par l'escalier, et bientot
+ils se trouverent sous les hautes et sombres voutes de l'eglise.
+
+Devant l'un des autels, tout charge de cierges, se tenait un
+pretre a genoux, qui priait a voix basse. A ses cotes etaient
+agenouilles deux jeunes diacres en chasubles violettes ornees de
+dentelles blanches, et des encensoirs dans les mains. Ils
+demandaient un miracle, la delivrance de la ville,
+l'affermissement des courages ebranles, le don de la patience, la
+fuite du tentateur qui les faisait murmurer, qui leur inspirait
+des idees timides et laches. Quelques femmes, semblables a des
+spectres, etaient agenouillees aussi, laissant tomber leurs tetes
+sur les dossiers des bancs de bois et des prie-Dieu. Quelques
+hommes restaient appuyes contre les pilastres dans un silence
+morne et decourage. La longue fenetre aux vitraux peints qui
+surmontait l'autel s'eclaira tout a coup des lueurs rosees de
+l'aube naissante, et des rosaces rouges, bleues, de toutes
+couleurs, se dessinerent sur le sombre pave de l'eglise. Tout le
+choeur fut inonde de jour, et la fumee de l'encens, immobile dans
+l'air, se peignit de toutes les nuances de l'arc-en-ciel. De son
+coin obscur, Andry contemplait avec admiration le miracle opere
+par la lumiere. Dans cet instant, le mugissement solennel de
+l'orgue emplit tout a coup l'eglise entiere[30]. Il enfla de plus
+en plus les sons, eclata comme le roulement du tonnerre, puis
+monta sous les nefs en sons argentins comme des voix de jeunes
+filles, puis repeta son mugissement sonore et se tut brusquement.
+Longtemps apres les vibrations firent trembler les arceaux, et
+Andry resta dans l'admiration de cette musique solennelle.
+Quelqu'un le tira par le _pan_ de son caftan.
+
+-- Il est temps, dit la Tatare.
+
+Tous deux traverserent l'eglise sans etre apercus, et sortirent
+sur une grande place. Le ciel s'etait rougi des feux de l'aurore,
+et tout presageait le lever du soleil. La place, en forme de
+carre, etait completement vide. Au milieu d'elle se trouvaient
+dressees nombre de tables en bois, qui indiquaient que la avait
+ete le marche aux provisions. Le sol, qui n'etait point pave,
+portait une epaisse couche de boue dessechee, et toute la place
+etait entouree de petites maisons baties en briques et en terre
+glaise, dont les murs etaient soutenus par des poutres et des
+solives entrecroisees. Leurs toits aigus etaient perces de
+nombreuses lucarnes. Sur un des cotes de la place, pres de
+l'eglise, s'elevait un edifice different des autres, et qui
+paraissait etre l'hotel de ville. La place entiere semblait morte.
+Cependant Andry crut entendre de legers gemissements. Jetant un
+regard autour de lui, il apercut un groupe d'hommes couches sans
+mouvement, et les examina, doutant s'ils etaient endormis ou
+morts. A ce moment il trebucha sur quelque chose qu'il n'avait pas
+vu devant lui. C'etait le cadavre d'une femme juive. Elle
+paraissait jeune, malgre l'horrible contraction de ses traits. Sa
+tete etait enveloppee d'un mouchoir de soie rouge; deux rangs de
+perles ornaient les attaches pendantes de son turban; quelques
+meches de cheveux crepus tombaient sur son cou decharne; pres
+d'elle etait couche un petit enfant qui serrait convulsivement sa
+mamelle, qu'il avait tordue a force d'y chercher du lait. Il ne
+criait ni ne pleurait plus; ce n'etait qu'au mouvement
+intermittent de son ventre qu'on reconnaissait qu'il n'avait pas
+encore rendu le dernier soupir. Au tournant d'une rue, ils furent
+arretes par une sorte de fou furieux qui, voyant le precieux
+fardeau que portait Andry, s'elanca sur lui comme un tigre, en
+criant:
+
+-- Du pain! du pain!
+
+Mais ses forces n'etaient pas egales a sa rage; Andry le repoussa,
+et il roula par terre. Mais, emu de compassion, le jeune Cosaque
+lui jeta un pain, que l'autre saisit et se mit a devorer avec
+voracite, et, sur la place meme, cet homme expira dans d'horribles
+convulsions. Presque a chaque pas ils rencontraient des victimes
+de la faim. A la porte d'une maison etait assise une vieille
+femme, et l'on ne pouvait dire si elle etait morte ou vivante, se
+tenant immobile, la tete penchee sur sa poitrine. Du toit de la
+maison voisine pendait au bout d'une corde le cadavre long et
+maigre d'un homme qui, n'ayant pu supporter jusqu'au bout ses
+souffrances, y avait mis fin par le suicide. A la vue de toutes
+ces horreurs, Andry ne put s'empecher de demander a la Tatare:
+
+-- Est-il donc possible qu'en un si court espace de temps, tous
+ces gens n'aient plus rien trouve pour soutenir leur vie! En de
+telles extremites, l'homme peut se nourrir des substances que la
+loi defend.
+
+-- On a tout mange, repondit la Tatare, toutes les betes; on ne
+trouverait plus un cheval, plus un chien, plus une souris dans la
+ville entiere. Nous n'avons jamais rassemble de provisions; l'on
+amenait tout de la campagne.
+
+-- Mais, en mourant d'une mort si cruelle, comment pouvez-vous
+penser encore a defendre la ville?
+
+-- Peut-etre que le _vaivode_ l'aurait rendue; mais, hier matin le
+_polkovnik_, qui se trouve a Boujany, a envoye un faucon porteur
+d'un billet ou il disait qu'on se defendit encore, qu'il
+s'avancait pour faire lever le siege, et qu'il n'attendait plus
+que l'arrivee d'un autre _polk_ afin d'agir ensemble; maintenant
+nous attendons leur secours a toute minute. Mais nous voici devant
+la maison."
+
+Andry avait deja vu de loin une maison qui ne ressemblait pas aux
+autres, et qui paraissait avoir ete construite par un architecte
+italien. Elle etait en briques, et a deux etages. Les fenetres du
+rez-de-chaussee s'encadraient dans des ornements de pierre tres en
+relief; l'etage superieur se composait de petits arceaux formant
+galerie; entre les piliers et aux encoignures, se voyaient des
+grilles en fer portant les armoiries de la famille. Un large
+escalier en briques peintes descendait jusqu'a la place. Sur les
+dernieres marches etaient assis deux gardes qui soutenaient d'une
+main leurs hallebardes, de l'autre leurs tetes, et ressemblaient
+plus a des statues qu'a des etres vivants. Ils ne firent nulle
+attention a ceux qui montaient l'escalier, au haut duquel Andry et
+son guide trouverent un chevalier couvert d'une riche armure,
+tenant en main un livre de prieres. Il souleva lentement ses
+paupieres alourdies; mais la Tatare lui dit un mot, et il les
+laissa retomber sur les pages de son livre. Ils entrerent dans une
+salle assez spacieuse qui semblait servir aux receptions. Elle
+etait remplie de soldats, d'echansons, de chasseurs, de valets, de
+toute la domesticite que chaque seigneur polonais croyait
+necessaire a son rang. Tous se tenaient assis et silencieux. On
+sentait la fumee d'un cierge qui venait de s'eteindre, et deux
+autres brulaient encore sur d'immenses chandeliers de la grandeur
+d'un homme, bien que le jour eclairat depuis longtemps la large
+fenetre a grillage. Andry allait s'avancer vers une grande porte
+en chene, ornee d'armoiries et de ciselures; mais la Tatare
+l'arreta, et lui montra une petite porte decoupee dans le mur de
+cote. Ils entrerent dans un corridor, puis dans une chambre
+qu'Andry examina avec attention. Le mince rayon du jour, qui
+s'introduisait par une fente des contrevents, posait une raie
+lumineuse sur un rideau d'etoffe rouge, sur une corniche doree,
+sur un cadre de tableau. La Tatare dit a Andry de rester la; puis
+elle ouvrit la porte d'une autre chambre ou brillait de la
+lumiere. Il entendit le faible chuchotement d'une voix qui le fit
+tressaillir. Au moment ou la porte s'etait ouverte, il avait
+apercu la svelte figure d'une jeune femme. La Tatare revint
+bientot, et lui dit d'entrer. Il passa le seuil, et la porte se
+reforma derriere lui. Deux cierges etaient allumes dans la
+chambre, ainsi qu'une lampe devant une sainte image, sous
+laquelle, suivant l'usage catholique, se trouvait un prie-Dieu.
+Mais ce n'etait point la ce que cherchaient ses regards. Il tourna
+la tete d'un autre cote, et vit une femme qui semblait s'etre
+arretee au milieu d'un mouvement rapide. Elle s'elancait vers lui,
+mais se tenait immobile. Lui-meme resta cloue sur sa place. Ce
+n'etait pas la personne qu'il croyait revoir, celle qu'il avait
+connue. Elle etait devenue bien plus belle. Naguere, il y avait en
+elle quelque chose d'incomplet, d'inacheve: maintenant, elle
+ressemblait a la creation d'un artiste qui vient de lui donner la
+derniere main; naguere c'etait une jeune fille espiegle,
+maintenant c'etait une femme accomplie, et dans toute la splendeur
+de sa beaute. Ses yeux leves n'exprimaient plus une simple ebauche
+du sentiment, mais le sentiment complet. N'ayant pas eu le temps
+de secher, ses larmes repandaient sur son regard un vernis
+brillant. Son cou, ses epaules et sa gorge avaient atteint les
+vraies limites de la beaute developpee. Une partie de ses epaisses
+tresses de cheveux etaient retenues sur la tete par un peigne; les
+autres tombaient en longues ondulations sur ses epaules et ses
+bras. Non seulement sa grande paleur n'alterait pas sa beaute,
+mais elle lui donnait au contraire un charme irresistible. Andry
+ressentait comme une terreur religieuse; il continuait a se tenir
+immobile. Elle aussi restait frappee a l'aspect du jeune Cosaque
+qui se montrait avec les avantages de sa male jeunesse. La fermete
+brillait dans ses yeux couverts d'un sourcil de velours; la sante
+et la fraicheur sur ses joues halees. Sa moustache noire luisait
+comme la soie.
+
+-- Je n'ai pas la force de te rendre grace, genereux chevalier,
+dit-elle d'une voix tremblante. Dieu seul peut te recompenser...
+
+Elle baissa les yeux, que couvrirent des blanches paupieres,
+garnies de longs cils sombres. Toute sa tete se pencha, et une
+legere rougeur colora le bas de son visage. Andry ne savait que
+lui repondre. Il aurait bien voulu lui exprimer tout ce que
+ressentait son ame, et l'exprimer avec autant de feu qu'il le
+sentait, mais il ne put y parvenir. Sa bouche semblait fermee par
+une puissance inconnue; le son manquait a sa voix. Il reconnut que
+ce n'etait pas a lui, eleve au seminaire, et menant depuis une vie
+guerriere et nomade, qu'il appartenait de repondre, et il
+s'indigna contre sa nature de Cosaque.
+
+A ce moment, la Tatare entra dans la chambre. Elle avait eu deja
+le temps de couper en morceaux le pain qu'avait apporte Andry, et
+elle le presenta a sa maitresse sur un plateau d'or. La jeune
+femme la regarda, puis regarda le pain, puis arreta enfin ses yeux
+sur Andry. Ce regard, emu et reconnaissant, ou se lisait
+l'impuissance de s'exprimer avec la langue, fut mieux compris
+d'Andry que ne l'eussent ete de longs discours. Son ame se sentit
+legere; il lui sembla qu'on l'avait deliee. Il allait parler,
+quand tout a coup la jeune femme se tourna vers sa suivante, et
+lui dit avec inquietude:
+
+-- Et ma mere? lui as-tu porte du pain?
+
+-- Elle dort.
+
+-- Et a mon pere?
+
+-- Je lui en ai porte. Il a dit qu'il viendrait lui meme remercier
+le chevalier.
+
+Rassuree, elle prit le pain et le porta a ses levres. Andry la
+regardait avec une joie inexprimable rompre ce pain et le manger
+avidement, quand tout a coup il se rappela ce fou furieux qu'il
+avait vu mourir pour avoir devore un morceau de pain. Il palit et,
+la saisissant par le bras:
+
+-- Assez, lui dit-il, ne mange pas davantage. Il y a si longtemps
+que tu n'as pris de nourriture que le pain te ferait mal.
+
+Elle laissa aussitot retomber son bras, et, deposant le pain sur
+le plateau, elle regarda Andry comme eut fait un enfant docile.
+
+-- O ma reine! s'ecria Andry avec transport, ordonne ce que tu
+voudras. Demande-moi la chose la plus impossible qu'il y ait au
+monde; je courrai t'obeir. Dis-moi de faire ce que ne ferait nul
+homme, je le ferai; je me perdrai pour toi. Ce me serait si doux,
+je le jure par la Sainte Croix, que je ne saurais te dire combien
+ce me serait doux. J'ai trois villages; la moitie des troupeaux de
+chevaux de mon pere m'appartient; tout ce que ma mere lui a donne
+en dot, et tout ce qu'elle lui cache, tout cela est a moi.
+Personne de nos Cosaques n'a des armes pareilles aux miennes. Pour
+la seule poignee de mon sabre, on me donne un grand troupeau de
+chevaux et trois mille moutons! Eh bien! j'abandonnerai tout cela,
+je le brulerai, j'en jetterai la cendre au vent, si tu me dis une
+seule parole, si tu fais un seul mouvement de ton sourcil noir!
+Peut-etre tout ce que je dis n'est que folies et sottises; je sais
+bien qu'il ne m'appartient pas, a moi qui ai passe ma vie dans la
+_setch_, de parler comme on parle la ou se trouvent les rois, les
+princes, et les plus nobles parmi les chevaliers. Je vois bien que
+tu es une autre creature de Dieu que nous autres, et que les
+autres femmes et filles des seigneurs restent loin derriere toi.
+
+Avec une surprise croissante, sans perdre un mot, et toute a son
+attention, la jeune fille ecoutait ces discours pleins de
+franchise et de chaleur, ou se montrait une ame jeune et forte.
+Elle pencha son beau visage en avant, ouvrit la bouche et voulut
+parler; mais elle se retint brusquement, en songeant que ce jeune
+chevalier tenait a un autre parti, et que son pere, ses freres,
+ses compatriotes, restaient des ennemis farouches; en songeant que
+les terribles Zaporogues tenaient la ville bloquee de tous cotes,
+vouant les habitants a une mort certaine. Ses yeux se remplirent
+de larmes. Elle prit un mouchoir brode en soie et, s'en couvrant
+le visage pour lui cacher sa douleur, elle s'assit sur un siege ou
+elle resta longtemps immobile, la tete renversee, et mordant sa
+levre inferieure de ses dents d'ivoire, comme si elle eut ressenti
+la piqure d'une bete venimeuse.
+
+-- Dis-moi une seule parole, reprit Andry, la prenant par sa main
+douce comme la soie.
+
+Mais elle se taisait, sans se decouvrir le visage, et restait
+immobile.
+
+-- Pourquoi cette tristesse, dis-moi? pourquoi tant de tristesse?
+
+Elle ota son mouchoir de ses yeux, ecarta les cheveux qui lui
+couvraient le visage, et laissa echapper ses plaintes d'une voix
+affaiblie, qui ressemblait au triste et leger bruissement des
+joncs qu'agite le vent du soir:
+
+-- Ne suis-je pas digne d'une eternelle pitie? La mere qui m'a
+mise au monde n'est-elle pas malheureuse? Mon sort n'est-il pas
+bien amer? O mon destin, n'es-tu pas mon bourreau? Tu as conduit a
+mes pieds les plus dignes gentilshommes, les plus riches
+seigneurs, des comtes et des barons etrangers, et toute la fleur
+de notre noblesse. Chacun d'eux aurait considere mon amour comme
+la plus grande des felicites. Je n'aurais eu qu'a faire un choix,
+et le plus beau, le plus noble serait devenu mon epoux. Pour aucun
+d'eux, o mon cruel destin, tu n'as fait parler mon coeur; mais tu
+l'as fait parler, ce faible coeur, pour un etranger, pour un
+ennemi, sans egard aux meilleurs chevaliers de ma patrie.
+Pourquoi, pour quel peche, pour quel crime, m'as-tu persecutee
+impitoyablement, o sainte mere de Dieu? Mes jours se passaient
+dans l'abondance et la richesse. Les mets les plus recherches, les
+vins les plus precieux faisaient mon habituelle nourriture. Et
+pourquoi? pour me faire mourir enfin d'une mort horrible, comme ne
+meurt aucun mendiant dans le royaume! et c'est peu que je sois
+condamnee a un sort si cruel; c'est peu que je sois obligee de
+voir, avant ma propre fin, mon pere et ma mere expirer dans
+d'affreuses souffrances, eux pour qui j'aurais cent fois donne ma
+vie. C'est peu que tout cela. Il faut, avant ma mort, que je le
+revoie et que je l'entende; il faut que ses paroles me dechirent
+le coeur, que mon sort redouble d'amertume, qu'il me soit encore
+plus penible d'abandonner ma jeune vie, que ma mort devienne plus
+epouvantable, et qu'en mourant je vous fasse encore plus de
+reproches, a toi, mon destin cruel, et a toi (pardonne mon peche),
+o sainte mere de Dieu.
+
+Quand elle se tut, une expression de douleur et d'abattement se
+peignit sur son visage, sur son front tristement penche et sur ses
+joues sillonnees de larmes.
+
+-- Non, il ne sera pas dit, s'ecria Andry, que la plus belle et la
+meilleure des femmes ait a subir un sort si lamentable, quand elle
+est nee pour que tout ce qu'il y a de plus eleve au monde
+s'incline devant elle comme devant une sainte image. Non tu ne
+mourras pas, je le jure par ma naissance et par tout ce qui m'est
+cher, tu ne mourras pas! Mais si rien ne peut conjurer ton
+malheureux sort, si rien ne peut te sauver, ni la force, ni la
+bravoure, ni la priere, nous mourrons ensemble, et je mourrai
+avant toi, devant toi, et ce n'est que mort qu'on pourra me
+separer de toi.
+
+-- Ne t'abuse pas, chevalier, et ne m'abuse pas moi-meme, lui
+repondit-elle en secouant lentement la tete. Je ne sais que trop
+bien qu'il ne t'est pas possible de m'aimer; je connais ton
+devoir. Tu as un pere, des amis, une patrie qui t'appellent, et
+nous sommes tes ennemis.
+
+-- Eh! que me font mes amis, ma patrie, mon pere? reprit Andry, en
+relevant fierement le front et redressant sa taille droite et
+svelte comme un jonc du Dniepr. Si tu crois cela, voila ce que je
+vais te dire: je n'ai personne, personne, personne, repeta-t-il
+obstinement, en faisant ce geste par lequel un Cosaque exprime un
+parti pris et une volonte irrevocable. Qui m'a dit que l'Ukraine
+est ma patrie? Qui me l'a donnee pour patrie? La patrie est ce que
+notre ame desire, revere, ce qui nous est plus cher que tout. Ma
+patrie, c'est toi, Et cette patrie-la, je ne l'abandonnerai plus
+tant que je serai vivant, je la porterai dans mon coeur. Qu'on
+vienne l'en arracher!
+
+Immobile un instant, elle le regarda droit aux yeux, et soudain,
+avec toute l'impetuosite dont est capable une femme qui ne vit que
+par les elans du coeur, elle se jeta a son cou, le serra dans ses
+bras, et se mit a sangloter. Dans ce moment la rue retentit de
+cris confus, de trompettes et de tambours. Mais Andry ne les
+entendait pas; il ne sentait rien autre chose que la tiede
+respiration de la jeune fille qui lui caressait la joue, que ses
+larmes qui lui baignaient le visage, que ses longs cheveux qui lui
+enveloppaient la tete d'un reseau soyeux et odorant.
+
+Tout a coup la Tatare entra dans la chambre en jetant des cris de
+joie.
+
+-- Nous sommes sauves, disait-elle toute hors d'elle-meme; les
+notres sont entres dans la ville, amenant du pain, de la farine,
+et des Zaporogues prisonniers.
+
+Mais ni l'un ni l'autre ne fit attention a ce qu'elle disait. Dans
+le delire de sa passion, Andry posa ses levres sur la bouche qui
+effleurait sa joue, et cette bouche ne resta pas sans reponse.
+
+Et le Cosaque fut perdu, perdu pour toute la chevalerie cosaque.
+Il ne verra plus ni la _setch_, ni les villages de ses peres, ni
+le temple de Dieu. Et l'Ukraine non plus ne reverra pas l'un des
+plus braves de ses enfants. Le vieux Tarass s'arrachera une
+poignee de ses cheveux gris, et il maudira le jour et l'heure ou
+il a, pour sa propre honte, donne naissance a un tel fils!
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Le _tabor_ des Zaporogues etait rempli de bruit et de mouvement.
+D'abord personne ne pouvait exactement expliquer comment un
+detachement de troupes royales avait penetre dans la ville. Ce fut
+plus tard qu'on s'apercut que tout le _kouren_ de Pereiaslav,
+place devant une des portes de la ville, etait reste la veille
+ivre mort; il n'etait donc pas etonnant que la moitie des Cosaques
+qui le composaient eut ete tuee et l'autre moitie prisonniere,
+sans qu'ils eussent eu le temps de se reconnaitre. Avant que les
+_koureni_ voisins, eveilles par le bruit, eussent pu prendre les
+armes, le detachement entrait deja dans la ville, et ses derniers
+rangs soutenaient la fusillade contre les Zaporogues mal eveilles
+qui se jetaient sur eux en desordre. Le _kochevoi_ fit rassembler
+l'armee, et lorsque tous les soldats reunis en cercle, le bonnet a
+la main, eurent fait silence, il leur dit:
+
+-- Voila donc, seigneurs freres, ce qui est arrive cette nuit;
+voila jusqu'ou peut conduire l'ivresse; voila l'injure que nous a
+faite l'ennemi! Il parait que c'est la votre habitude: si l'on
+vous double la ration, vous etes prets a vous souler de telle
+sorte que l'ennemi du nom chretien peut non seulement vous oter
+vos pantalons, mais meme vous eternuer au visage, sans que vous y
+fassiez attention.
+
+Tous les Cosaques tenaient la tete basse, sentant bien qu'ils
+etaient coupables. Le seul _ataman_ du _kouren_ de Nesamaiko[31],
+Koukoubenko, eleva la voix.
+
+-- Arrete, pere, lui dit-il; quoiqu'il ne soit pas ecrit dans la
+loi qu'on puisse faire quelque observation quand le _kochevoi_
+parle devant toute l'armee, cependant, l'affaire ne s'etant point
+passee comme tu l'as dit, il faut parler. Tes reproches ne sont
+pas completement justes. Les Cosaques eussent ete fautifs et
+dignes de la mort s'ils s'etaient enivres pendant la marche, la
+bataille, ou un travail important et difficile; mais nous etions
+la sans rien faire, a nous ennuyer devant cette ville. Il n'y
+avait ni careme, ni aucune abstinence ordonnee par l'Eglise.
+Comment veux-tu donc que l'homme ne boive pas quand il n'a rien a
+faire? il n'y a point de peche a cela. Mais nous allons leur
+montrer maintenant ce que c'est que d'attaquer des gens
+inoffensifs. Nous les avons bien battus auparavant nous allons
+maintenant les battre de maniere qu'ils n'emportent pas leurs
+talons a la maison.
+
+Le discours du _kourennoi_ plut aux Cosaques. Ils releverent leurs
+tetes baissees, et beaucoup d'entre eux firent un signe de
+satisfaction, en disant:
+
+-- Koukoubenko a bien parle.
+
+Et Tarass Boulba, qui se tenait non loin du _kochevoi_, ajouta:
+
+-- Il parait, _kochevoi_, que Koukoubenko a dit la verite. Que
+repondras-tu a cela?
+
+-- Ce que je repondrai? je repondrai: Heureux le pere qui a donne
+naissance a un pareil fils! Il n'y a pas une grande sagesse a dire
+un mot de reproche; mais il y a une grande sagesse a dire un mot
+qui, sans se moquer du malheur de l'homme, le ranime, lui rende du
+courage, comme les eperons rendent du courage a un cheval que
+l'abreuvoir a rafraichi. Je voulais moi-meme vous dire ensuite une
+parole consolante; mais Koukoubenko m'a prevenu.
+
+-- Le _kochevoi_ a bien parle! s'ecria-t-on dans les rangs des
+Zaporogues.
+
+-- C'est une bonne parole, disaient les autres.
+
+Et meme les plus vieux, qui se tenaient la comme des pigeons gris,
+firent avec leurs moustaches une grimace de satisfaction, et
+dirent:
+
+-- Oui, c'est une parole bien dite.
+
+-- Maintenant, ecoutez-moi, seigneurs, continua le _kochevoi_.
+Prendre une forteresse, en escalader les murs, ou bien y percer
+des trous a la maniere des rats, comme font les maitres allemands
+(qu'ils voient le diable en songe!), c'est indecent et nullement
+l'affaire des Cosaques. Je ne crois pas que l'ennemi soit entre
+dans la ville avec de grandes provisions. Il ne menait pus avec
+lui beaucoup de chariots. Les habitants de la ville sont affames,
+ce qui veut dire qu'ils mangeront tout d'une fois; et quant au
+foin pour les chevaux, ma foi, je ne sais guere ou ils en
+trouveront, a moins que quelqu'un de leurs saints ne leur en jette
+du haut du ciel... Mais ceci, il n'y a que Dieu qui le sache, car
+leurs pretres ne sont forts qu'en paroles. Pour cette raison ou
+pour une autre, ils finiront par sortir de la ville. Qu'on se
+divise donc en trois corps, et qu'on les place devant les trois
+portes cinq _koureni_ devant la principale, et trois _koureni_
+devant chacune des deux autres. Que le _kouren_ de Diadniv et
+celui de Korsoun se mettent en embuscade: le _polkovnik_ Tarass
+Boulba, avec tout son _polk_, aussi en embuscade. Les _koureni_ de
+Titareff et de Tounnocheff, en reserve du cote droit; ceux de
+Tcherbinoff et de Steblikiv, du cote gauche. Et vous, sortez des
+rangs, jeunes gens qui vous sentez les dents aigues pour insulter,
+pour exciter l'ennemi. Le Polonais n'a pas de cervelle; il ne sait
+pas supporter les injures, et peut-etre qu'aujourd'hui meme ils
+passeront les portes. Que chaque _ataman_ fasse la revue de son
+_kouren_, et, s'il ne le trouve pas au complet, qu'il prenne du
+monde dans les debris de celui de Periaslav. Visitez bien toutes
+choses; qu'on donne a chaque Cosaque un verre de vin pour le
+degriser, et un pain. Mais je crois qu'ils sont assez rassasies de
+ce qu'ils ont mange hier, car, en verite, ils ont tellement bafre
+toute la nuit, que, si je m'etonne d'une chose, c'est qu'ils ne
+soient pas tous creves. Et voici encore un ordre que je donne: Si
+quelque cabaretier juif s'avise de vendre un seul verre de vin a
+un seul Cosaque, je lui ferai clouer au front une oreille de
+cochon, et je le ferai pendre la tete en bas. A l'oeuvre, freres!
+a l'oeuvre!
+
+C'est ainsi que le _kochevoi_ distribua ses ordres. Tous le
+saluerent en se courbant jusqu'a la ceinture, et, prenant la route
+de leurs chariots, ils ne remirent leurs bonnets qu'arrives a une
+grande distance. Tous commencerent a s'equiper, a essayer leurs
+lances et leurs sabres, a remplir de poudre leurs poudrieres, a
+preparer leurs chariots et a choisir leurs montures.
+
+En rejoignant son campement, Tarass se mit a penser, sans le
+deviner toutefois, a ce qu'etait devenu Andry. L'avait-on pris et
+garrotte, pendant son sommeil, avec les autres? Mais non, Andry
+n'est pas homme a se rendre vivant. On ne l'avait pas non plus
+trouve parmi les morts. Tout pensif, Tarass cheminait devant son
+_polk_, sans entendre que quelqu'un l'appelait depuis longtemps
+par son nom.
+
+-- Qui me demande? dit-il enfin en sortant de sa reverie.
+
+Le juif Yankel etait devant lui.
+
+-- Seigneur _polkovnik_, seigneur _polkovnik_, disait il d'une
+voix breve et entrecoupee, comme s'il voulait lui faire part d'une
+nouvelle importante, j'ai ete dans la ville, seigneur _polkovnik_.
+
+Tarass regarda le juif d'un air ebahi:
+
+-- Qui diable t'a mene la?
+
+-- Je vais vous le raconter, dit Yankel. Des que j'entendis du
+bruit au lever du soleil et que les Cosaques tirerent des coups de
+fusil, je pris mon caftan, et, sans le mettre, je me mis a courir.
+Ce n'est qu'en route que je passai les manches; car je voulais
+savoir moi-meme la cause de ce bruit, et pourquoi les Cosaques
+tiraient de si bonne heure. J'arrivai aux portes de la ville au
+moment ou entrait la queue du convoi. Je regarde, et que vois-je
+l'officier Galandowitch. C'est un homme que je connais; il me doit
+cent ducats depuis trois ans. Et moi, je me mis a le suivre comme
+pour reclamer ma creance, et voila comment je suis entre dans la
+ville.
+
+-- Eh quoi! tu es entre dans la ville, et tu voulais encore lui
+faire payer sa dette? lui dit Boulba. Comment donc ne t'a-t-il pas
+fait pendre comme un chien?
+
+-- Certes, il voulait me faire pendre, repondit le juif; ses gens
+m'avaient deja passe la corde au cou. Mais je me mis a supplier le
+seigneur; je lui dis que j'attendrais le payement de ma creance
+aussi longtemps qu'il le voudrait, et je promis de lui preter
+encore de l'argent, s'il voulait m'aider a me faire rendre ce que
+me doivent d'autres chevaliers; car, a dire vrai, le seigneur
+officier n'a pas un ducat dans la poche, tout comme s'il etait
+Cosaque, quoiqu'il ait des villages, des maisons, quatre chateaux
+et des steppes qui s'etendent jusqu'a Chklov. Et maintenant, si
+les juifs de Breslav ne l'eussent pas equipe, il n'aurait pas pu
+aller a la guerre. C'est aussi pour cela qu'il n'a point paru a la
+diete.
+
+-- Qu'as-tu donc fait dans la ville? as-tu vu les notres?
+
+-- Comment donc! il y en a beaucoup des notres: Itska, Rakhoum,
+Khaivalkh, l'intendant...
+
+-- Qu'ils perissent tous, les chiens! s'ecria Tarass en colere.
+Que viens-tu me mettre sous le nez ta maudite race de juifs? je te
+parle de nos Zaporogues.
+
+-- Je n'ai pas vu nos Zaporogues; mais j'ai vu le seigneur Andry.
+
+-- Tu as vu Andry? dit Boulba. Eh bien! quoi? comment? ou l'as-tu
+vu? dans une fosse, dans une prison, attache, enchaine?
+
+-- Qui aurait ose attacher le seigneur Andry? c'est a present l'un
+des plus grands chevaliers. Je ne l'aurais presque pas reconnu.
+Les brassards sont en or, la ceinture est en or, il n'y a que de
+l'or sur lui. Il est tout etincelant d'or, comme quand au
+printemps le soleil reluit sur l'herbe. Et le _vaivode_ lui a
+donne son meilleur cheval; ce cheval seul coute deux cents ducats.
+
+Boulba resta stupefait:
+
+-- Pourquoi donc a-t-il mis une armure qui ne lui appartient pas?
+Parce qu'elle etait meilleure que la sienne; c'est pour cela qu'il
+l'a mise. Et maintenant il parcourt les rangs, et d'autres
+parcourent les rangs, et il enseigne, et on l'enseigne, comme s'il
+etait le plus riche des seigneurs polonais.
+
+-- Qui donc le force a faire tout cela?
+
+-- Je ne dis pas qu'on l'ait force. Est-ce que le seigneur Tarass
+ne sait pas qu'il est passe dans l'autre parti par sa propre
+volonte?
+
+-- Qui a passe?
+
+-- Le seigneur Andry.
+
+-- Ou a-t-il passe?
+
+-- Il a passe dans l'autre parti; il est maintenant des leurs.
+
+-- Tu mens, oreille de cochon.
+
+-- Comment est-il possible que je mente? Suis-je un sot, pour
+mentir contre ma propre tete? Est-ce que je ne sais pas qu'on pend
+un juif comme un chien, s'il ose mentir devant un seigneur?
+
+-- C'est-a-dire que, d'apres toi, il a vendu sa patrie et sa
+religion?
+
+-- Je ne dis pas qu'il ait vendu quelque chose; je dis seulement
+qu'il a passe dans l'autre parti.
+
+-- Tu mens, juif du diable; une telle chose ne s'est jamais vue
+sur la terre chretienne. Tu mens, chien.
+
+-- Que l'herbe croisse sur le seuil de ma maison, si je mens. Que
+chacun crache sur le tombeau de mon pere, de ma mere, de mon beau-
+pere, de mon grand-pere et du pere de ma mere, si je mens. Si le
+seigneur le desire, je vais lui dire pourquoi il a passe.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- Le _vaivode_ a une fille qui est si belle, mon saint Dieu, si
+belle...
+
+Ici le juif essaya d'exprimer par ses gestes la beaute de cette
+fille, en ecartant les mains, en clignant des yeux, et en relevant
+le coin de la bouche comme s'il goutait quelque chose de doux.
+
+-- Eh bien, quoi? Apres...
+
+-- C'est pour elle qu'il a passe de l'autre cote. Quand un homme
+devient amoureux, il est comme une semelle qu'on met tremper dans
+l'eau pour la plier ensuite comme on veut.
+
+Boulba se mit a reflechir profondement. Il se rappela que
+l'influence d'une faible femme etait grande; qu'elle avait deja
+perdu bien des hommes forts, et que la nature d'Andry etait
+fragile par ce cote. Il se tenait immobile, comme plante a sa
+place.
+
+-- Ecoute, seigneur; je raconterai tout au seigneur, dit le juif
+Des que j'entendis le bruit du matin, des que je vis qu'on entrait
+dans la ville, j'emportai avec moi, a tout evenement, une rangee
+de perles, car il y a des demoiselles dans la ville; et s'il y a
+des demoiselles, me dis-je a moi-meme, elles acheteront mes
+perles, n'eussent-elles rien a manger. Et des que les gens de
+l'officier polonais m'eurent lache, je courus a la maison du
+_vaivode_, pour y vendre mes perles. J'appris tout d'une servante
+tatare; elle m'a dit que la noce se ferait des qu'on aurait chasse
+les Zaporogues. Le seigneur Andry a promis de chasser les
+Zaporogues.
+
+-- Et tu ne l'as pas tue sur place, ce fils du diable? s'ecria
+Boulba.
+
+-- Pourquoi le tuer? Il a passe volontairement. Ou est la faute de
+l'homme? Il est alle la ou il se trouvait mieux.
+
+-- Et tu l'as vu en face?
+
+-- En face, certainement. Quel superbe guerrier? il est plus beau
+que tous les autres. Que Dieu lui donne bonne sante! Il m'a
+reconnu a l'instant meme, et quand je m'approchai de lui, il m'a
+dit...
+
+-- Qu'est-ce qu'il t'a dit?
+
+-- Il m'a dit!... c'est-a-dire il a commence par me faire un signe
+du doigt, et puis il m'a dit: "Yankel!" Et moi: "Seigneur Andry!"
+Et lui: "Yankel, dis a mon pere, a mon frere, aux Cosaques, aux
+Zaporogues, dis a tout le monde que mon pere n'est plus mon pere,
+que mon frere n'est plus mon frere, que mes camarades ne sont plus
+mes camarades, et que je veux me battre contre eux tous, contre
+eux tous."
+
+-- Tu mens, Judas! s'ecria Tarass hors de lui; tu mens, chien. Tu
+as crucifie le Christ, homme maudit de Dieu. Je te tuerai, Satan.
+Sauve-toi, si tu ne veux pas rester mort sur le coup.
+
+En disant cela, Tarass tira son sabre. Le juif epouvante se mit a
+courir de toute la rapidite de ses seches et longues jambes; et
+longtemps il courut, sans tourner la tete, a travers les chariots
+des Cosaques, et longtemps encore dans la plaine, quoique Tarass
+ne l'eut pas poursuivi, reflechissant qu'il etait indigne de lui
+de s'abandonner a sa colere contre un malheureux qui n'en pouvait
+mais.
+
+Boulba se souvint alors qu'il avait vu, la nuit precedente, Andry
+traverser le _tabor_ menant une femme avec lui. Il baissa sa tete
+grise, et cependant il ne voulait pas croire encore qu'une action
+aussi infame eut ete commise, et que son propre fils eut pu vendre
+ainsi sa religion et son ame.
+
+Enfin il conduisit son _polk_ a la place qui lui etait designee,
+derriere le seul bois que les Cosaques n'eussent pas encore brule.
+Cependant les Zaporogues, a pied et a cheval se mettaient en
+marche dans la direction des trois portes de la ville. L'un apres
+l'autre defilaient les divers _koureni_, composant l'armee. Il ne
+manquait que le seul _kouren_ de Pereiaslav; les Cosaques qui le
+composaient avaient bu la veille tout ce qu'ils devaient boire en
+leur vie. Tel s'etait reveille garrotte dans les mains des
+ennemis; tel avait passe endormi de la vie a la mort, et leur
+_ataman_ lui-meme, Khlib, s'etait trouve sans pantalon et sans
+vetement superieur au milieu du camp polonais.
+
+On s'apercut dans la ville du mouvement des Cosaques. Toute la
+population accourut sur les remparts, et un tableau anime se
+presenta aux yeux des Zaporogues. Les chevaliers polonais, plus
+richement vetus l'un que l'autre, occupaient la muraille. Leurs
+casques en cuivre, surmontes de plumes blanches comme celles du
+cygne, etincelaient au soleil; d'autres portaient de petits
+bonnets, roses ou bleus, penches sur l'oreille, et des caftans aux
+manches flottantes, brodes d'or ou de soieries. Leurs sabres et
+leurs mousquets, qu'ils achetaient a grand prix, etaient, comme
+tout leur costume, charges d'ornements. Au premier rang, se tenait
+plein de fierte, portant un bonnet rouge et or, le colonel de la
+ville de Boudjak. Plus grand et plus gros que tous les autres, il
+etait serre dans son riche caftan. Plus loin, pres d'une porte
+laterale, se tenait un autre colonel, petit homme maigre et sec.
+Ses petits yeux vifs lancaient des regards percants sous leurs
+sourcils epais. Il se tournait avec vivacite, en designant les
+postes de sa main effilee, et distribuant des ordres. On voyait
+que, malgre sa taille chetive, c'etait un homme de guerre. Pres de
+lui se trouvait un officier long et fluet, portant d'epaisses
+moustaches sur un visage rouge. Ce Seigneur aimait les festins et
+l'hydromel capiteux. Derriere eux etait groupee une foule de
+petits gentillatres qui s'etaient armes, les uns a leurs propres
+frais, les autres aux frais de la couronne, ou avec l'aide de
+l'argent des juifs, auxquels ils avaient engage tout ce que
+contenaient les petits castels de leurs peres. Il y avait encore
+une foule de ces clients parasites que les senateurs menaient avec
+eux pour leur faire cortege, qui, la veille, volaient du buffet ou
+de la table quelque coupe d'argent, et, le lendemain, montaient
+sur le siege de la voiture pour servir de cochers. Enfin, il y
+avait la de toutes especes de gens. Les rangs des Cosaques se
+tenaient silencieusement devant les murs; aucun d'entre eux ne
+portait d'or sur ses habits; on ne voyait briller, par-ci par-la,
+les metaux precieux que sur les poignees des sabres ou les crosses
+des mousquets. Les Cosaques n'aimaient pas a se vetir richement
+pour la bataille; leurs caftans et leurs armures etaient fort
+simples, et l'on ne voyait, dans tous les escadrons, que de
+longues files bigarrees de bonnets noirs a la pointe rouge.
+
+Deux Cosaques sortirent des rangs des Zaporogues. L'un etait tout
+jeune, l'autre un peu plus age; tous deux avaient, selon leur
+facon de dire, de bonnes dents pour mordre, non seulement en
+paroles, mais encore en action. Ils s'appelaient Okhrim Nach et
+Mikita Colokopitenko. Demid Popovitch les suivait, vieux Cosaque
+qui hantait depuis longtemps la _setch_, qui etait alle jusque
+sous les murs d'Andrinople, et qui avait souffert bien des
+traverses en sa vie. Une fois, en se sauvant d'un incendie, il
+etait revenu a la _setch_, avec la tete toute goudronnee, toute
+noircie, et les cheveux brules. Mais depuis lors, il avait eu le
+temps de se refaire et d'engraisser; sa longue touffe de cheveux
+entourait son oreille, et ses moustaches avaient repousse noires
+et epaisses. Popovitch etait renomme pour sa langue bien affilee.
+
+-- Toute l'armee a des _joupans_ rouges, dit-il; mais je voudrais
+bien savoir si la valeur de l'armee est rouge aussi[32]!
+
+-- Attendez, s'ecria d'en haut le gros colonel; je vais vous
+garrotter tous. Rendez, esclaves, rendez vos mousquets et vos
+chevaux. Avez-vous vu comme j'ai deja garrotte les votres? Qu'on
+amene les prisonniers sur le parapet.
+
+Et l'on amena les Zaporogues garrottes. Devant eux marchait leur
+_ataman_ Khlib, sans pantalon et sans vetement superieur, dans
+l'etat ou on l'avait saisi. Et l'_ataman_ baissa la tete, honteux
+de sa nudite et de ce qu'il avait ete pris en dormant, comme un
+chien.
+
+-- Ne t'afflige pas, Khlib, nous te delivrerons, lui criaient d'en
+bas les Cosaques.
+
+-- Ne t'afflige pas, ami, ajouta l'_ataman_ Borodaty, ce n'est pas
+ta faute si l'on t'a pris tout nu; cela peut arriver a chacun.
+Mais honte a eux, qui t'exposent ignominieusement sans avoir, par
+decence, couvert ta nudite.
+
+-- Il parait que vous n'etes braves que quand vous avez affaire a
+des gens endormis, dit Golokopitenko, en regardant le parapet.
+
+-- Attendez, attendez, nous vous couperons vos touffes de cheveux,
+lui repondit-on d'en haut.
+
+-- Je voudrais bien voir comment ils nous couperaient nos touffes,
+disait Popovitch en tournant devant eux sur son cheval.
+
+Et puis il ajouta, en regardant les siens:
+
+-- Mais peut-etre que les Polonais disent la verite; si ce gros-la
+les amene, ils seront bien defendus.
+
+-- Pourquoi crois-tu qu'ils seront bien defendus? repliquerent les
+cosaques, surs d'avance que Popovitch allait lacher un bon mot.
+
+-- Parce que toute l'armee peut se cacher derriere lui, et qu'il
+serait fort difficile d'attraper quelqu'un avec la lance par dela
+son ventre.
+
+Tous les Cosaques se mirent a rire et, longtemps apres, beaucoup
+d'entre eux secouaient encore la tete en repetant:
+
+-- Ce diable de Popovitch! s'il s'avise de decocher un mot a
+quelqu'un, alors...
+
+Et les Cosaques n'acheverent pas de dire ce qu'ils entendaient par
+alors...
+
+-- Reculez, reculez! s'ecria le _kochevoi_.
+
+Car les Polonais semblaient ne pas vouloir supporter une pareille
+bravade, et le colonel avait fait un signe de la main. En effet, a
+peine les Cosaques s'etaient-ils retires, qu'une decharge de
+mousqueterie retentit sur le haut du parapet. Un grand mouvement
+se fit dans la ville; le vieux _vaivode_ apparut lui-meme, monte
+sur son cheval. Les portes s'ouvrirent, et l'armee polonaise en
+sortit. A l'avant-garde marchaient les hussards[33], bien alignes,
+puis les cuirassiers avec des lances, tous portant des casques en
+cuivre. Derriere eux chevauchaient les plus riches gentilshommes,
+habilles chacun selon son caprice. Ils ne voulaient pas se meler a
+la foule des soldats, et celui d'entre eux qui n'avait pas de
+commandement s'avancait seul a la tete de ses gens. Puis venaient
+d'autres rangs, puis l'officier fluet, puis d'autres rangs encore,
+puis le gros colonel, et le dernier qui quitta la ville fut le
+colonel sec et maigre.
+
+-- Empechez-les, empechez-les d'aligner leurs rangs, criait le
+_kochevoi_. Que tous les _koureni_ attaquent a la fois. Abandonnez
+les autres portes. Que le _kouren_ de Titareff attaque par son
+cote et le _kouren_ de Diadkoff par le sien. Koukoubenko et
+Palivoda, tombez sur eux par derriere. Divisez-les, confondez-les.
+
+Et les Cosaques attaquerent de tous les cotes. Ils rompirent les
+rangs polonais, les melerent et se melerent avec eux, sans leur
+donner le temps de tirer un coup de mousquet. On ne faisait usage
+que des sabres et des lances. Dans cette melee generale, chacun
+eut l'occasion de se montrer. Demid Popovitch tua trois fantassins
+et culbuta deux gentilshommes a bas de leurs chevaux, en disant:
+
+-- Voila de bons chevaux; il y a longtemps que j'en desirais de
+pareils.
+
+Et il les chassa devant lui dans la plaine, criant aux autres
+Cosaques de les attraper; puis il retourna dans la melee, attaqua
+les seigneurs qu'il avait demontes, tua l'un d'eux, jeta son
+_arank_[34] au cou de l'autre, et le traina a travers la campagne,
+apres lui avoir pris son sabre a la riche poignee et sa bourse
+pleine de ducats. Kobita, bon Cosaque encore jeune, en vint aux
+mains avec un des plus braves de l'armee polonaise, et ils
+combattirent longtemps corps a corps. Le Cosaque finit par
+triompher; il frappa le Polonais dans la poitrine avec un couteau
+turc; mais ce fut en vain pour son salut; une balle encore chaude
+l'atteignit a la tempe. Le plus noble des seigneurs polonais
+l'avait ainsi tue, le plus beau des chevaliers et d'ancienne
+extraction princiere; celui-ci se portait partout, sur son
+vigoureux cheval bai clair, et s'etait deja signale par maintes
+prouesses. Il avait sabre deux Zaporogues, renverse un bon
+Cosaque, Fedor Korj, et l'avait perce de sa lance apres avoir
+abattu son cheval d'un coup de pistolet. Il venait encore de tuer
+Kobita.
+
+-- C'est avec celui-la que je voudrais essayer mes forces, s'ecria
+l'_ataman_ du _kouren_ de Nesamaiko, Koukoubenko.
+
+Il donna de l'eperon a son cheval et s'elanca sur le Polonais, en
+criant d'une voix si forte que tous ceux qui se trouvaient proche
+tressaillirent involontairement. Le Polonais eut l'intention de
+tourner son cheval pour faire face a ce nouvel ennemi; mais
+l'animal ne lui obeit point. Epouvante par ce terrible cri, il
+avait fait un bond de cote, et Koukoubenko put frapper, d'une
+balle dans le dos, le Polonais qui tomba de son cheval. Meme
+alors, le Polonais ne se rendit pas; il tacha encore de percer
+l'ennemi, mais sa main affaiblie laissa retomber son sabre.
+Koukoubenko prit a deux mains sa lourde epee, lui en enfonca la
+pointe entre ses levres palies. L'epee lui brisa les dents, lui
+coupa la langue, lui traversa les vertebres du cou, et penetra
+profondement dans la terre ou elle le cloua pour toujours. Le sang
+rose jaillit de la blessure, ce sang de gentilhomme, et lui
+teignit son caftan jaune brode d'or. Koukoubenko abandonna le
+cadavre, et se jeta avec les siens sur un autre point.
+
+-- Comment peut-on laisser la une si riche armure sans la
+ramasser? dit l'_ataman_ du _kouren_ d'Oumane, Borodaty.
+
+Et il quitta ses gens pour s'avancer vers l'endroit ou le
+gentilhomme gisait a terre.
+
+-- J'ai tue sept seigneurs de ma main, mais je n'ai trouve sur
+aucun d'eux une aussi belle armure.
+
+Et Borodaty, entraine par l'ardeur du gain, se baissa pour enlever
+cette riche depouille. Il lui ota son poignard turc, orne de
+pierres precieuses, lui enleva sa bourse pleine de ducats, lui
+detacha du cou un petit sachet qui contenait, avec du linge fin,
+une boucle de cheveux donnee par une jeune fille, en souvenir
+d'amour. Borodaty n'entendit pas que l'officier au nez rouge
+arrivait sur lui par derriere, celui-la meme qu'il avait deja
+renverse de la selle, apres l'avoir marque d'une balafre au
+visage. L'officier leva son sabre et lui assena un coup terrible
+sur son cou penche. L'amour du butin n'avait pas mene a une bonne
+fin l'_ataman_ Borodaty. Sa tete puissante roula par terre d'un
+cote, et son corps de l'autre, arrosant l'herbe de son sang. A
+peine l'officier vainqueur avait-il saisi par sa touffe de cheveux
+la tete de l'_ataman_ pour la pendre a sa selle, qu'un vengeur
+s'etait deja leve.
+
+Ainsi qu'un epervier qui, apres avoir trace des cercles avec ses
+puissantes ailes, s'arrete tout a coup immobile dans l'air, et
+fond comme la fleche sur une caille qui chante dans les bles pres
+de la route, ainsi le fils de Tarass, Ostap, s'elanca sur
+l'officier polonais et lui jeta son noeud coulant autour du cou.
+Le visage rouge de l'officier rougit encore quand le noeud coulant
+lui serra la gorge. Il saisit convulsivement son pistolet, mais sa
+main ne put le diriger, et la balle alla se perdre dans la plaine.
+Ostap detacha de la selle du Polonais un lacet en soie dont il se
+servait pour lier les prisonniers, lui garrotta les pieds et les
+bras, attacha l'autre bout du lacet a l'arcon de sa propre selle,
+et le traina a travers champs, en criant aux Cosaques d'Oumane
+d'aller rendre les derniers devoirs a leur _ataman_. Quand les
+Cosaques de ce _kouren_ apprirent que leur _ataman_ n'etait plus
+en vie, ils abandonnerent le combat pour relever son corps, et se
+concerterent pour savoir qui il fallait choisir a sa place.
+
+-- Mais a quoi bon tenir de longs conseils! dirent-ils enfin; il
+est impossible de choisir un meilleur _kourennoi_ qu'Ostap Boulba.
+Il est vrai qu'il est plus jeune que nous tous; mais il a de
+l'esprit et du sens comme un vieillard.
+
+Ostap, otant son bonnet, remercia ses camarades de l'honneur
+qu'ils lui faisaient, mais sans pretexter ni sa jeunesse, ni son
+manque d'experience, car, en temps de guerre, il n'est pas permis
+d'hesiter. Ostap les conduisit aussitot contre l'ennemi, et leur
+prouva que ce n'etait pas a tort qu'ils l'avaient choisi pour
+_ataman_. Les Polonais sentirent que l'affaire devenait trop
+chaude; ils reculerent et traverserent la plaine pour se
+rassembler de l'autre cote. Le petit colonel fit signe a une
+troupe de quatre cents hommes qui se tenaient en reserve pres de
+la porte de la ville, et ils firent une decharge de mousqueterie
+sur les Cosaques. Mais ils n'atteignirent que peu de monde.
+Quelques balles allerent frapper les boeufs de l'armee, qui
+regardaient stupidement le combat. Epouvantes, ces animaux
+pousserent des mugissements, se ruerent sur le _tabor_ des
+Cosaques, briserent des chariots et foulerent aux pieds beaucoup
+de monde. Mais Tarass, en ce moment, s'elancant avec son _polk_ de
+l'embuscade ou il etait poste, leur barra le passage, en faisant
+jeter de grands cris a ses gens. Alors tout le troupeau furieux,
+eperdu, se retourna sur les regiments polonais qu'il mit en
+desordre.
+
+-- Grand merci, taureaux! criaient les Zaporogues; vous nous avez
+bien servis pendant la marche, maintenant, vous nous servez a la
+bataille!
+
+Les Cosaques se ruerent de nouveau sur l'ennemi. Beaucoup de
+Polonais perirent, beaucoup de Cosaques se distinguerent, entre
+autres Metelitza, Chilo, les deux Pissarenko, Vovtousenko. Se
+voyant presses de toutes parts, les Polonais eleverent leur
+banniere en signe de ralliement, et se mirent a crier qu'on leur
+ouvrit les portes de la ville. Les portes fermees s'ouvrirent en
+grincant sur leurs gonds et recurent les cavaliers fugitifs,
+harasses, couverts de poussiere, comme la bergerie recoit les
+brebis. Beaucoup de Zaporogues voulaient les poursuivre jusque
+dans la ville, mais Ostap arreta les siens en leur disant:
+
+-- Eloignez-vous, seigneurs freres, eloignez-vous des murailles;
+il n'est pas bon de s'en approcher.
+
+Ostap avait raison, car, dans le moment meme, une decharge
+generale retentit du haut des remparts. Le _kochevoi_ s'approcha
+pour feliciter Ostap.
+
+-- C'est encore un jeune _ataman_, dit-il, mais il conduit ses
+troupes comme un vieux chef.
+
+Le vieux Tarass tourna la tete pour voir quel etait ce nouvel
+_ataman_; il apercut son fils Ostap a la tete du _kouren_
+d'Oumane, le bonnet sur l'oreille la massue d'_ataman_ dans sa
+main droite.
+
+-- Voyez-vous le drole! se dit-il tout joyeux.
+
+Et il remercia tous les Cosaques d'Oumane pour l'honneur qu'ils
+avaient fait a son fils.
+
+Les Cosaques reculerent jusqu'a leur _tabor_; les Polonais
+parurent de nouveau sur le parapet, mais, cette fois, leurs riches
+_joupans_ etaient dechires, couverts de sang et de poussiere.
+
+-- Hola! he! avez-vous panse vos blessures? leur criaient les
+Zaporogues.
+
+-- Attendez! Attendez! repondait d'en haut le gros colonel en
+agitant une corde dans ses mains.
+
+Et longtemps encore, les soldats des deux partis echangerent des
+menaces et des injures.
+
+Enfin, ils se separerent. Les uns allerent se reposer des fatigues
+du combat; les autres se mirent a appliquer de la terre sur leurs
+blessures et dechirerent les riches habits qu'ils avaient enleves
+aux morts pour en faire des bandages. Ceux qui avaient conserve le
+plus de forces, s'occuperent a rassembler les cadavres de leurs
+camarades et a leur rendre les derniers honneurs. Avec leurs epees
+et leurs lances, ils creuserent des fosses dont ils emportaient la
+terre dans les pans de leurs habits; ils y deposerent
+soigneusement les corps des Cosaques, et les recouvrirent de terre
+fraiche pour ne pas les laisser en pature aux oiseaux. Les
+cadavres des Polonais furent attaches par dizaines aux queues des
+chevaux, que les Zaporogues lancerent dans la plaine en les
+chassant devant eux a grands coups de fouet. Les chevaux furieux
+coururent longtemps a travers les champs, trainant derriere eux
+les cadavres ensanglantes qui roulaient et se heurtaient dans la
+poussiere.
+
+Le soir venu, tous les _koureni_ s'assirent en rond et se mirent a
+parler des hauts faits de la journee. Ils veillerent longtemps
+ainsi. Le vieux Tarass se coucha plus tard que tous les autres; il
+ne comprenait pas pourquoi Andry ne s'etait pas montre parmi les
+combattants. Le Judas avait-il eu honte de se battre contre ses
+freres? Ou bien le juif l'avait il trompe, et Andry se trouvait-il
+en prison. Mais Tarass se souvint que le coeur d'Andry avait
+toujours ete accessible aux seductions des femmes, et, dans sa
+desolation, il se mit a maudire la Polonaise qui avait perdu son
+fils, a jurer qu'il en tirerait vengeance. Il aurait tenu son
+serment, sans etre touche par la beaute de cette femme; il
+l'aurait trainee par ses longs cheveux a travers tout le camp des
+Cosaques; il aurait meurtri et souille ses belles epaules, aussi
+blanches que la neige eternelle qui couvre le sommet des hautes
+montagnes; il aurait mis en pieces son beau corps. Mais Boulba ne
+savait pas lui-meme ce que Dieu lui preparait pour le lendemain...
+Il finit par s'endormir, tandis que la garde, vigilante et sobre,
+se tint toute la nuit pres des feux, regardant avec attention de
+tous cotes dans les tenebres.
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+Le soleil n'etait pas encore arrive a la moitie de sa course dans
+le ciel, que tous les Zaporogues se reunissaient en assemblee. De
+la _setch_ etait venue la terrible nouvelle que les Tatars,
+pendant l'absence des Cosaques, l'avaient entierement pillee,
+qu'ils avaient deterre le tresor que les Cosaques conservaient
+mysterieusement sous la terre; qu'ils avaient massacre ou fait
+prisonniers tous ceux qui restaient, et qu'emmenant tous les
+troupeaux, tous les haras, ils s'etaient diriges en droite ligne
+sur Perekop. Un seul Cosaque, Maxime Golodoukha, s'etait echappe
+en route des mains des Tatars; il avait poignarde le _mirza_,
+enleve son sac rempli de sequins, et, sur un cheval tatar, en
+habits tatars, il s'etait soustrait aux poursuites par une course
+de deux jours et de deux nuits. Son cheval etait mort de fatigue;
+il en avait pris un autre, l'avait encore tue, et sur le troisieme
+enfin il etait arrive dans le camp des Zaporogues, ayant appris en
+route qu'ils assiegeaient Doubno. Il ne put qu'annoncer le malheur
+qui etait arrive; mais comment etait-il arrive, ce malheur? Les
+Cosaques demeures a la _setch_ s'etaient-ils enivres selon la
+coutume zaporogue, et rendus prisonniers dans l'ivresse? Comment
+les Tatars avaient-ils decouvert l'endroit ou etait enterre le
+tresor de l'armee? Il n'en put rien dire. Le Cosaque etait harasse
+de fatigue; il arrivait tout enfle; le vent lui avait brule le
+visage, il tomba sur la terre, et s'endormit d'un profond sommeil.
+
+En pareil cas, c'etait la coutume zaporogue de se lancer aussitot
+a la poursuite des ravisseurs, et de tacher de les atteindre en
+route, car autrement les prisonniers pouvaient etre transportes
+sur les bazars de l'Asie Mineure, a Smyrne, a l'ile de Crete, et
+Dieu sait tous les endroits ou l'on aurait vu les tetes a longue
+tresse des Zaporogues. Voila pourquoi les Cosaques s'etaient
+assembles. Tous, du premier au dernier, se tenaient debout, le
+bonnet sur la tete, car ils n'etaient pas venus pour entendre
+l'ordre du jour de l'_ataman_, mais pour se concerter comme egaux
+entre eux.
+
+-- Que les anciens donnent d'abord leur conseil! criait-on dans la
+foule.
+
+-- Que le _kochevoi_ donne son conseil! disaient les autres.
+
+Et le _kochevoi_, otant son bonnet, non plus comme chef des
+Cosaques, mais comme leur camarade, les remercia de l'honneur
+qu'ils lui faisaient et leur dit:
+
+-- Il y en a beaucoup parmi nous qui sont plus anciens que moi et
+plus sages dans les conseils; mais puisque vous m'avez choisi pour
+parler le premier, voici mon opinion: Camarades, sans perdre de
+temps, mettons-nous a la poursuite du Tatar, car vous savez vous-
+memes quel homme c'est, le Tatar. Il n'attendra pas votre arrivee
+avec les biens qu'il a enleves; mais il les dissipera sur-le-
+champ, si bien qu'on n'en trouvera plus la trace. Voici donc mon
+conseil: en route! Nous nous sommes assez promenes par ici; les
+Polonais savent ce que sont les Cosaques. Nous avons venge la
+religion autant que nous avons pu; quant au butin, il ne faut pas
+attendre grand'chose d'une ville affamee. Ainsi donc mon conseil
+est de partir.
+
+-- Partons!
+
+Ce mot retentit dans les _koureni_ des Zaporogues.
+
+Mais il ne fut pas du gout de Tarass Boulba, qui abaissa, en les
+froncant, ses sourcils meles de blanc et de noir, semblables aux
+buissons qui croissent sur le flanc nu d'une montagne, et dont les
+cimes ont blanchi sous le givre herisse du nord.
+
+-- Non, ton conseil ne vaut rien, _kochevoi_, dit-il; tu ne parles
+pas comme il faut, Il parait que tu as oublie que ceux des notres
+qu'ont pris les Polonais demeurent prisonniers. Tu veux donc que
+nous ne respections pas la premiere des saintes lois de la
+fraternite, que nous abandonnions nos compagnons, pour qu'on les
+ecorche vivants, ou bien pour que, apres avoir ecartele leurs
+corps de Cosaques, on en promene les morceaux par les villes et
+les campagnes, comme ils ont deja fait du _hetman_ et des
+meilleurs chevaliers de l'Ukraine. Et sans cela, n'ont-ils pas
+assez insulte a tout ce qu'il y a de saint. Que sommes-nous donc?
+je vous le demande a tous. Quel Cosaque est celui qui abandonne
+son compagnon dans le danger, qui le laisse comme un chien perir
+sur la terre etrangere? Si la chose en est venue au point que
+personne ne revere plus l'honneur cosaque, et si l'on permet qu'on
+lui crache sur sa moustache grise, ou qu'on l'insulte par
+d'outrageantes paroles, ce n'est pas moi du moins qu'on insultera.
+Je reste seul.
+
+Tous les Zaporogues qui l'entendirent furent ebranles.
+
+-- Mais as-tu donc oublie, brave _polkovnik_, dit alors le
+_kochevoi_, que nous avons aussi des compagnons dans les mains des
+Tatars, et que si nous ne les delivrons pas maintenant, leur vie
+sera vendue aux paiens pour un esclavage eternel, pire que la plus
+cruelle des morts? As-tu donc oublie qu'ils emportent tout notre
+tresor, acquis au prix du sang chretien?
+
+Tous les Cosaques resterent pensifs, ne sachant que dire. Aucun
+d'eux ne voulait meriter une mauvaise renommee. Alors s'avanca
+hors des rangs le plus ancien par les annees de l'armee zaporogue,
+Kassian Bovdug. Il etait venere de tous les Cosaques. Deux fois on
+l'avait elu _kochevoi_, et a la guerre aussi c'etait un bon
+Cosaque. Mais il avait vieilli. Depuis longtemps il n'allait plus
+en campagne, et s'abstenait de donner des conseils. Seulement il
+aimait, le vieux, a rester couche sur le flanc, pres des groupes
+de Cosaques, ecoutant les recits des aventures d'autrefois et des
+campagnes de ses jeunes compagnons. Jamais il ne se melait a leurs
+discours, mais il les ecoutait en silence, ecrasant du pouce la
+cendre de sa courte pipe, qu'il n'otait jamais de ses levres, et
+il restait longtemps couche, fermant a demi les paupieres, et les
+Cosaques ne savaient s'il etait endormi ou s'il les ecoutait
+encore. Pendant toutes les campagnes, il gardait la maison; mais
+cette fois pourtant le vieux s'etait laisse prendre; et, faisant
+le geste de decision propre aux Cosaques, il avait dit:
+
+-- A la grace de Dieu! je vais avec vous. Peut-etre serai-je utile
+en quelque chose a la chevalerie cosaque.
+
+Tous les Cosaques se turent quand il parut devant l'assemblee, car
+depuis longtemps ils n'avaient entendu un mot de sa bouche. Chacun
+voulait savoir ce qu'allait dire Bovdug.
+
+-- Mon tour est venu de dire un mot, seigneurs freres, commenca-t-
+il; enfants, ecoutez donc le vieux. Le _kochevoi_ a bien parle, et
+comme chef de l'armee cosaque, oblige d'en prendre soin et de
+conserver le tresor de l'armee, il ne pouvait rien dire de plus
+sage. Voila! que ceci soit mon premier discours; et maintenant,
+ecoutez ce que dira mon second. Et voila ce que dira mon second
+discours: C'est une grande verite qu'a dite aussi le _polkovnik_
+Tarass; que Dieu lui donne longue vie et qu'il y ait beaucoup de
+pareils _polkovniks_ dans l'Ukraine! Le premier devoir et le
+premier honneur du Cosaque, c'est d'observer la fraternite. Depuis
+le long temps que je vis dans le monde, je n'ai pas oui dire,
+seigneurs freres, qu'un Cosaque eut jamais abandonne ou vendu de
+quelque maniere son compagnon; et ceux-ci, et les autres sont nos
+compagnons. Qu'il y en ait plus, qu'il y en ait moins, tous sont
+nos freres. Voici donc mon discours: Que ceux a qui sont chers les
+Cosaques faits prisonniers par les Tatars, aillent poursuivre les
+Tatars; et que ceux a qui sont chers les Cosaques faits
+prisonniers par les Polonais, et qui ne veulent pas abandonner la
+bonne cause, restent ici. Le _kochevoi_, suivant son devoir,
+menera la moitie de nous a la poursuite des Tatars, et l'autre
+moitie se choisira un _ataman_ de circonstance, et d'etre _ataman_
+de circonstance, si vous en croyez une tete blanche, cela ne va
+mieux a personne qu'a Tarass Boulba. Il n'y en a pas un seul parmi
+nous qui lui soit egal en vertu guerriere.
+
+Ainsi dit Bovdug, et il se tut; et tous les Cosaques se rejouirent
+de ce que le vieux les avait ainsi mis dans la bonne voie. Tous
+jeterent leurs bonnets en l'air, en criant:
+
+-- Merci, pere! il s'est tu, il s'est tu longtemps; et voila
+qu'enfin il a parle. Ce n'est pas en vain qu'au moment de se
+mettre en campagne il disait qu'il serait utile a la chevalerie
+cosaque. Il l'a fait comme il l'avait dit.
+
+-- Eh bien? consentez-vous a cela? demanda le _kochevoi_.
+
+-- Nous consentons tous! crierent les Cosaques.
+
+-- Ainsi l'assemblee est finie?
+
+-- L'assemblee est finie! crierent les Cosaques.
+
+-- Ecoutez donc maintenant l'ordre militaire, enfants, dit le
+_kochevoi_.
+
+Il s'avanca, mit son bonnet, et tous les Zaporogues, otant leur
+bonnet, demeurerent tete nue, les yeux baisses vers la terre,
+comme cela se faisait toujours parmi les Cosaques lorsqu'un ancien
+se preparait a parler.
+
+-- Maintenant, seigneurs freres, divisez-vous. Que celui qui veut
+partir, passe du cote droit; que celui qui veut rester, passe du
+cote gauche. Ou ira la majeure partie d'un _kouren_, tout le reste
+suivra; mais si la moindre partie persiste, qu'elle s'incorpore a
+d'autres _koureni_.
+
+Et ils commencerent a passer, l'un a droite, l'autre a gauche.
+Quand la majeure partie d'un _kouren_ passait d'un cote,
+l'_ataman_ du _kouren_ passait aussi; quand c'etait la moindre
+partie, elle s'incorporait aux autres _koureni_. Et souvent il
+s'en fallut peu que les deux moities ne fussent egales. Parmi ceux
+qui voulurent demeurer, se trouva presque tout le _kouren_ de
+Nesamaiko, une grande moitie du _kouren_ de Popovitcheff, tout le
+_kouren_ d'Oumane, tout le _kouren_ de _Kaneff_, une grande moitie
+du _kouren_ de Steblikoff, une grande moitie du _kouren_ de
+Fimocheff. Tout le reste prefera aller a la poursuite des Tatars.
+Des deux cotes il y avait beaucoup de bons et braves Cosaques.
+Parmi ceux qui s'etaient decides a se mettre a la poursuite des
+Tatars, il y avait Tcherevety, le vieux Cosaque Pokotipole, et
+Lemich, et Procopovitch, et Choma. Demid Popovitch etait passe
+avec eux, car c'etait un Cosaque du caractere le plus turbulent;
+il ne pouvait rester longtemps a une meme place; ayant essaye ses
+forces contre les Polonais, il eut envie de les essayer contre les
+Tatars. Les _atamans_ des _koureni_ etaient Nostugan, Pokrychka,
+Nevymsky; et bien d'autres fameux et braves Cosaques encore
+avaient eu envie d'essayer leur sabre et leurs bras puissants dans
+une lutte avec les Tatars. Il n'y avait pas moins de braves et de
+bien braves Cosaques parmi ceux qui voulurent rester, tels que les
+_atamans_ Demytrovitch, Koukoubenko, Vertichvits, Balan,
+Boulbenko, Ostap. Apres eux, il y avait encore beaucoup d'autres
+illustres et puissants Cosaques: Vovtousenko, Tchenitchenko,
+Stepan Couska, Ochrim Gouska, Mikola Gousty, Zadorojny, Metelitza,
+Ivan Zakroutygouba, Mosy Chilo, Degtarenko, Sydorenko, Pisarenko,
+puis un second Pisarenko, puis encore un Pisarenko, et encore une
+foule d'autres bons Cosaques. Tous avaient beaucoup marche a pied,
+beaucoup monte a cheval; ils avaient vu les rivages de l'Anatolie,
+les steppes salees de la Crimee, toutes les rivieres, grandes et
+petites, qui se versent dans le Dniepr, toutes les anses et toutes
+les iles de ce fleuve. Ils avaient foule la terre moldave,
+illyrienne et turque; ils avaient sillonne toute la mer Noire sur
+leurs bateaux cosaques a deux gouvernails; ils avaient attaque,
+avec cinquante bateaux de front, les plus riches et les plus
+puissants vaisseaux; ils avaient coule a fond bon nombre de
+galeres turques, et enfin brule beaucoup de poudre en leur vie.
+Plus d'une fois ils avaient dechire, pour s'en faire des bas, de
+precieuses etoffes de Damas; plus d'une fois ils avaient rempli de
+sequins en or pur les larges poches de leurs pantalons. Quant aux
+richesses que chacun d'eux avait dissipees a boire et a se
+divertir, et qui auraient pu suffire a la vie d'un autre homme, il
+n'eut pas ete possible d'en dresser le compte. Ils avaient tout
+dissipe a la cosaque, fetant le monde entier, et louant des
+musiciens pour faire danser tout l'univers. Meme alors il y en
+avait bien peu qui n'eussent quelque tresor, coupes et vases
+d'argent, agrafes et bijoux, enfouis sous les joncs des iles du
+Dniepr, pour que le Tatar ne put les trouver, si, par malheur, il
+reussissait a tomber sur la _setch_. Mais il eut ete difficile au
+Tatar de denicher le tresor, car le maitre du tresor lui-meme
+commencait a oublier en quel endroit il l'avait cache. Tels
+etaient les Cosaques qui avaient voulu demeurer pour venger sur
+les Polonais leurs fideles compagnons et la religion du Christ. Le
+vieux Cosaque Bovdug avait aussi prefere rester avec eux en
+disant:
+
+-- Maintenant mes annees sont trop lourdes pour que j'aille courir
+le Tatar; ici, il y a une place ou je puis m'endormir de la bonne
+mort du Cosaque. Depuis longtemps j'ai demande a Dieu, s'il faut
+terminer ma vie, que je la termine dans une guerre pour la sainte
+cause chretienne. Il m'a exauce. Nulle part une plus belle mort ne
+viendra pour le vieux Cosaque.
+
+Quand ils se furent tous divises et ranges sur deux files, par
+_kouren_, le _kochevoi_ passa entre les rangs, et dit:
+
+-- Eh bien! seigneurs freres, chaque moitie est-elle contente de
+l'autre?
+
+-- Tous sont contents, pere, repondirent les Cosaques.
+
+-- Embrassez-vous donc, et dites-vous adieu l'un a l'autre, car
+Dieu sait s'il vous arrivera de vous revoir en cette vie. Obeissez
+a votre _ataman_, et faites ce que vous savez vous-memes; vous
+savez ce qu'ordonne l'honneur cosaque.
+
+Et tous les Cosaques, autant qu'il y en avait, s'embrasserent
+reciproquement, ce furent les deux _atamans_ qui commencerent;
+apres avoir fait glisser dans les doigts leurs moustaches grises,
+ils se donnerent l'accolade sur les deux joues; puis, se prenant
+les mains avec force, ils voulurent se demander l'un a l'autre:
+
+-- Eh bien! seigneur frere, nous reverrons-nous ou non?
+
+Mais ils se turent, et les deux tetes grises s'inclinerent
+pensives. Et tous les Cosaques, jusqu'au dernier, se dirent adieu,
+sachant qu'il y aurait; beaucoup de besogne a faire pour les uns
+et pour les autres. Mais ils resolurent de ne pas se separer a
+l'instant meme, et d'attendre l'obscurite de la nuit pour ne pas
+laisser voir a l'ennemi la diminution de l'armee. Cela fait, ils
+allerent diner, groupes par _koureni_. Apres diner, tous ceux qui
+devaient se mettre en route se coucherent et dormirent d'un long
+et profond sommeil, comme s'ils eussent pressenti que c'etait
+peut-etre le dernier dont ils jouiraient aussi librement. Ils
+dormirent jusqu'au coucher du soleil; et quand le soir fut venu,
+ils commencerent a graisser leurs chariots. Quand tout fut pret
+pour le depart, ils envoyerent les bagages en avant; eux-memes,
+apres avoir encore une fois salue leurs compagnons de leurs
+bonnets, suivirent lentement les chariots; la cavalerie marchant
+en ordre, sans crier, sans siffler les chevaux, pietina doucement
+a la suite des fantassins, et bientot ils disparurent dans
+l'ombre. Seulement le pas des chevaux retentissait sourdement dans
+le lointain, et quelquefois aussi le bruit d'une roue mal graissee
+qui criait sur l'essieu.
+
+Longtemps encore, les Zaporogues restes devant la ville leur
+faisaient signe de la main, quoiqu'ils les eussent perdus de vue;
+et lorsqu'ils furent revenus a leur campement, lorsqu'ils virent,
+a la clarte des etoiles, que la moitie des chariots manquaient, et
+un nombre egal de leurs freres, leur coeur se serra, et tous
+devenant pensifs involontairement, baisserent vers la terre leurs
+tetes turbulentes.
+
+Tarass voyait bien que, dans les rangs mornes de ses Cosaques, la
+tristesse, peu convenable aux braves, commencait a incliner
+doucement toutes les tetes. Mais il se taisait; il voulait leur
+donner le temps de s'accoutumer a la peine que leur causaient les
+adieux de leurs compagnons; et cependant, il se preparait en
+silence a les eveiller tout a coup par le _hourra_ du Cosaque,
+pour rallumer, avec une nouvelle puissance, le courage dans leur
+ame. C'est une qualite propre a la race slave, race grande et
+forte, qui est aux autres races ce que la mer profonde est aux
+humbles rivieres. Quand l'orage eclate, elle devient tonnerre et
+rugissements, elle souleve et fait tourbillonner les flots, comme
+ne le peuvent les faibles rivieres; mais quand il fait doux et
+calme, plus sereine que les rivieres au cours rapide, elle etend
+son incommensurable nappe de verre, eternelle volupte des yeux.
+
+Tarass ordonna a ses serviteurs de deballer un des chariots, qui
+se trouvait a l'ecart. C'etait le plus grand et le plus lourd de
+tout le camp cosaque; ses fortes roues etaient doublement cerclees
+de fer, il etait puissamment charge, couvert de tapis et
+d'epaisses peaux de boeuf, et etroitement lie par des cordes
+enduites de poix. Ce chariot portait toutes les outres et tous les
+barils du vieux bon vin qui se conservait, depuis longtemps, dans
+les caves de Tarass. Il avait mis ce chariot en reserve pour le
+cas solennel ou, s'il venait un moment de crise et s'il se
+presentait une affaire digne d'etre transmise a la posterite,
+chaque Cosaque, jusqu'au dernier, put boire une gorgee de ce vin
+precieux, afin que, dans ce grand moment, un grand sentiment
+s'eveillat aussi dans chaque homme. Sur l'ordre du _polkovnik_,
+les serviteurs coururent au chariot, couperent, avec leurs sabres,
+les fortes attaches, enleverent les lourdes peaux de boeuf, et
+descendirent les outres et les barils.
+
+-- Prenez tous, dit Boulba, tous tant que vous etes, prenez ce que
+vous avez pour boire; que ce soit une coupe, ou une cruche pour
+abreuver vos chevaux, que ce soit un gant ou un bonnet; ou bien
+meme etendez vos deux mains.
+
+Et tous les Cosaques, tant qu'il y en avait, presenterent l'un une
+coupe, l'autre la cruche qui lui servait a abreuver son cheval;
+celui-ci un gant, celui-la un bonnet; d'autres enfin presenterent
+leurs deux mains rapprochees. Les serviteurs de Tarass passaient
+entre les rangs, et leur versaient les outres et les barils. Mais
+Tarass ordonna que personne ne but avant qu'il eut fait signe a
+tous de boire d'un seul trait. On voyait qu'il avait quelque chose
+a dire. Tarass savait bien que, si fort que soit par lui-meme un
+bon vieux vin, et si capable de fortifier le coeur de l'homme,
+cependant une bonne parole qu'on y joint double la force du vin et
+du coeur.
+
+-- C'est moi qui vous regale, seigneurs freres, dit Tarass Boulba,
+non pas pour vous remercier de l'honneur de m'avoir fait votre
+_ataman_, quelque grand que soit cet honneur, ni pour faire
+honneur aux adieux de nos compagnons; non, l'une et l'autre choses
+seront plus convenables dans un autre temps que celui ou nous nous
+trouvons a cette heure. Devant nous est une besogne de grande
+sueur, de grande vaillance cosaque. Buvons donc, compagnons,
+buvons d'un seul trait; d'abord et avant tout, a la sainte
+religion orthodoxe, pour que le temps vienne enfin ou la meme
+sainte religion se repande sur le monde entier, ou tout ce qu'il y
+a de paiens rentrent dans le giron du Christ. Buvons aussi du meme
+coup a la _setch_, afin qu'elle soit longtemps debout, pour la
+ruine de tous les paiens, afin que chaque annee il en sorte une
+foule de heros plus grands les uns que les autres; et buvons, en
+meme temps, a notre propre gloire, afin que nos neveux et les fils
+de nos neveux disent qu'il y eut, autrefois, des Cosaques qui
+n'ont pas fait honte a la fraternite, et qui n'ont pas livre leurs
+compagnons. Ainsi donc, a la religion, seigneurs freres, a la
+religion!
+
+-- A la religion! crierent de leurs voix puissantes tous ceux qui
+remplissaient les rangs voisins. A la religion! repeterent les
+plus eloignes, et jeunes et vieux, tous les Cosaques burent a la
+religion.
+
+-- A la _setch_! dit Tarass, en elevant sa coupe au-dessus de sa
+tete, le plus haut qu'il put.
+
+-- A la _setch_! repondirent les rangs voisins.
+
+-- A la _setch_! dirent d'une voix sourde les vieux Cosaques, en
+retroussant leurs moustaches grises; et, s'agitant comme de jeunes
+faucons qui secouent leurs ailes, les jeunes Cosaques repeterent:
+A la _setch_! Et la plaine entendit au loin les Cosaques boire a
+leur _setch_.
+
+-- Maintenant un dernier coup, compagnons: a la gloire, et a tous
+les chretiens qui vivent en ce monde.
+
+Et tous les Cosaques, jusqu'au dernier, burent un dernier coup a
+la gloire, et a tous les chretiens qui vivent en ce monde. Et
+longtemps encore on repetait dans tous les rangs de tous les
+_koureni_: "A tous les chretiens qui vivent dans ce monde!"
+
+Deja les coupes etaient vides, et les Cosaques demeuraient
+toujours les mains elevees. Quoique leurs yeux, animes par le vin,
+brillassent de gaiete, pourtant ils etaient pensifs. Ce n'etait
+pas au butin de guerre qu'ils songeaient, ni au bonheur de trouver
+des ducats, des armes precieuses, des habits chamarres et des
+chevaux circassiens; mais ils etaient devenus pensifs, comme des
+aigles poses sur les cimes des montagnes Rocheuses d'ou l'on voit
+au loin s'etendre la mer immense, avec les vaisseaux, les galeres,
+les navires de toutes sortes qui couvrent son sein, avec ses
+rivages perdus dans un lointain vaporeux et couronnes de villes
+qui paraissent des mouches et de forets aussi basses que l'herbe.
+Comme des aigles, ils regardaient la plaine a l'entour, et leur
+destin qui s'assombrissait a l'horizon. Toute cette plaine, avec
+ses routes et ses sentiers tortueux, sera jonchee de leurs
+ossements blanchis; elle s'abreuvera largement de leur sang
+cosaque, elle se couvrira de debris de chariots, de lances
+rompues, de sabres brises; au loin rouleront des tetes a touffes
+de cheveux, dont les tresses seront emmelees par le sang caille,
+et dont les moustaches tomberont sur le menton. Les aigles
+viendront en arracher les yeux. Mais il est beau, ce camp de la
+mort, si librement et si largement etendu. Pas une belle action ne
+perira, et la gloire cosaque ne se perdra point comme un grain de
+poudre tombe du bassinet. Il viendra, il viendra quelque joueur de
+_bandoura_, a la barbe grise descendant sur la poitrine, ou peut-
+etre quelque vieillard, encore plein de courage viril, mais a la
+tete blanchie, a l'ame inspiree, qui dira d'eux une parole grave
+et puissante. Et leur renommee s'etendra dans l'univers entier, et
+tout ce qui viendra dans le monde, apres eux, parlera d'eux; car
+une parole puissante se repand au loin, semblable a la cloche de
+bronze dans laquelle le fondeur a verse beaucoup de pur et
+precieux argent, afin que, par les villes et les villages, les
+chateaux et les chaumieres, la voix sonore appelle tous les
+chretiens a la sainte priere.
+
+
+CHAPITRE IX
+
+Personne, dans la ville assiegee, ne s'etait doute que la moitie
+des Zaporogues eut leve le camp pour se mettre a la poursuite des
+Tatars. Du haut du beffroi de l'hotel de ville, les sentinelles
+avaient seulement vu disparaitre une partie des bagages derriere
+les bois voisins. Mais ils avaient pense que les Cosaques se
+preparaient a dresser une embuscade. L'ingenieur francais etait du
+meme avis. Cependant, les paroles du _kochevoi_ n'avaient pas ete
+vaines; la disette se faisait de nouveau sentir parmi les
+habitants. Selon l'usage des temps passes, la garnison n'avait pas
+calcule ce qu'il lui fallait de vivres. On avait essaye de faire
+une nouvelle sortie, mais la moitie de ces audacieux etait tombee
+sous les coups des Cosaques et l'autre moitie avait ete refoulee
+dans la ville sans avoir reussi. Neanmoins les juifs avaient mis a
+profit la sortie; ils avaient flaire et depiste tout ce qu'il leur
+importait d'apprendre, a savoir pourquoi les Zaporogues etaient
+partis et vers quel endroit ils se dirigeaient, avec quels chefs,
+avec quels _koureni_, combien etaient partis, combien etaient
+restes, et ce qu'ils pensaient faire. En un mot, au bout de
+quelques minutes, on savait tout dans la ville. Les colonels
+reprirent courage et se preparerent a livrer bataille. Tarass
+devinait leurs preparatifs au mouvement et au bruit qui se
+faisaient dans la place; il se preparait de son cote: il rangeait
+ses troupes, donnait des ordres, divisait les _koureni_ en trois
+corps, et les entourait de bagages comme d'un rempart, espece de
+combat ou les Zaporogues etaient invincibles. Il ordonna a deux
+_koureni_ de se mettre en embuscade; il couvrit une partie de la
+plaine de pieux aigus, de debris d'armes, de troncons de lances,
+afin qu'a l'occasion il put y jeter la cavalerie ennemie. Quand
+tout fut ainsi dispose, il fit un discours aux Cosaques, non pour
+les ranimer et leur donner du courage, il les savait fermes de
+coeur, mais parce que lui-meme avait besoin d'epancher le sien.
+
+-- J'ai envie de vous dire, mes seigneurs, ce qu'est notre
+fraternite. Vous avez appris de vos peres et de vos aieux en quel
+honneur ils tenaient tous notre terre. Elle s'est fait connaitre
+aux Grecs, elle a pris des pieces d'or a Tzargrad[35]; elle a eu
+des villes somptueuses et des temples, et des _kniaz_[36]: des
+_kniaz_ de sang russe, et des _kniaz_ de son sang, mais non pas de
+catholiques heretiques. Les paiens ont tout pris, tout est perdu.
+Nous seuls sommes restes, mais orphelins, et comme une veuve qui a
+perdu un puissant epoux, de meme que nous notre terre est restee
+orpheline. Voila dans quel temps, compagnons, nous nous sommes
+donne la main en signe de fraternite. Voila sur quoi se base notre
+fraternite; il n'y a pas de lien plus sacre que celui de la
+fraternite. Le pere aime son enfant, la mere aime son enfant,
+l'enfant aime son pere et sa mere; mais qu'est-ce que cela,
+freres? la bete feroce aime aussi son enfant. Mais s'apparenter
+par la parente de l'ame, non par celle du sang, voila ce que peut
+l'homme seul. Il s'est rencontre des compagnons sur d'autres
+terres; mais des compagnons comme sur la terre russe, nulle part.
+Il est arrive, non a l'un de vous, mais a plusieurs, de s'egarer
+en terre etrangere. Eh bien! vous l'avez vu: la aussi, il y a des
+hommes; la aussi, des creatures de Dieu; et vous leur parlez comme
+a l'un d'entre vous. Mais quand on vient au point de dire un mot
+parti du coeur, vous l'avez vu, ce sont des hommes d'esprit, et
+pourtant ils ne sont pas des votres. Ce sont des hommes, mais pas
+les memes hommes. Non, freres, aimer comme aime un coeur russe,
+aimer, non par l'esprit seulement, mais par tout ce que Dieu a
+donne a l'homme, par tout ce qu'il y a en vous, ah!... dit Tarass,
+avec son geste de decision, en secouant sa tete grise et relevant
+le coin de sa moustache, non, personne ne peut aimer ainsi. Je
+sais que, maintenant, de laches coutumes se sont introduites dans
+notre terre: ils ne songent qu'a leurs meules de ble, a leurs tas
+de foin, a leurs troupeaux de chevaux; ils ne veillent qu'a ce que
+leurs hydromels cachetes se conservent bien dans leurs caves; ils
+imitent le diable sait quels usages paiens; ils ont honte de leur
+langage; le frere ne veut pas parler avec son frere; le frere vend
+son frere, comme on vend au marche un etre sans ame; la faveur
+d'un roi etranger, pas meme d'un roi, la pauvre faveur d'un magnat
+polonais qui, de sa botte jaune, leur donne des coups sur le
+museau, leur est plus chere que toute fraternite. Mais chez le
+dernier des laches, se fut-il souille de boue et de servilite,
+chez celui-la, freres, il y a encore un grain de sentiment russe;
+et un jour il se reveillera et il frappera, le malheureux! des
+deux poings sur les basques de son justaucorps; il se prendra la
+tete des deux mains et il maudira sa lache existence, pret a
+racheter par le supplice une ignoble vie. Qu'ils sachent donc tous
+ce que signifie sur la terre russe la fraternite. Et si le moment
+est deja venu de mourir, certes aucun d'eux ne mourra comme nous;
+aucun d'eux, aucun. Ce n'est pas donne a leur nature de souris.
+
+Ainsi parlait l'_ataman_; et, son discours fini, il secouait
+encore sa tete qui s'etait argentee dans des exploits de Cosaques.
+Tous ceux qui l'ecoutaient furent vivement emus par ce discours
+qui penetra jusqu'au fond des coeurs. Les plus anciens dans les
+rangs demeurerent immobiles, inclinant leurs tetes grises vers la
+terre. Une larme brillait sous les vieilles paupieres; ils
+l'essuyerent lentement avec la manche, et tous, comme s'ils se
+fussent donne le mot, firent a la fois leur geste d'usage[37] pour
+exprimer un parti pris, et secouerent resolument leurs tetes
+chargees d'annees. Tarass avait touche juste.
+
+Deja l'on voyait sortir de la ville l'armee ennemie, faisant
+sonner les trompettes et les clairons, ainsi que les seigneurs
+polonais, la main sur la hanche, entoures de nombreux serviteurs.
+Le gros colonel donnait des ordres. Ils s'avancerent rapidement
+sur les Cosaques, les menacant de leurs regards et de leurs
+mousquets, abrites sous leurs brillantes cuirasses d'airain. Des
+que les Cosaques virent qu'ils s'etaient avances a portee, tous
+dechargerent leurs longs mousquets de six pieds, et continuerent a
+tirer sans interruption. Le bruit de leurs decharges s'etendit au
+loin dans les plaines environnantes, comme un roulement continu.
+Le champ de bataille etait couvert de fumee, et les Zaporogues
+tiraient toujours sans relache. Ceux des derniers rangs se
+bornaient a charger les armes qu'ils tendaient aux plus avances,
+etonnant l'ennemi qui ne pouvait comprendre comment les Cosaques
+tiraient sans recharger leurs mousquets. Dans les flots de fumee
+grise qui enveloppaient l'une et l'autre armee, on ne voyait plus
+comment tantot l'un tantot l'autre manquait dans les rangs; mais
+les Polonais surtout sentaient que les balles pleuvaient epaisses,
+et lorsqu'ils reculerent pour sortir des nuages de fumee et pour
+se reconnaitre, ils virent bien des vides dans leurs escadrons.
+Chez les Cosaques, trois hommes au plus avaient peri, et ils
+continuaient incessamment leur feu de mousqueterie. L'ingenieur
+etranger s'etonna lui-meme de cette tactique qu'il n'avait jamais
+vu employer, et il dit a haute voix:
+
+-- Ce sont des braves, les Zaporogues! Voila comment il faut se
+battre dans tous les pays.
+
+Il donna le conseil de diriger les canons sur le camp fortifie des
+Cosaques. Les canons de bronze rugirent sourdement par leurs
+larges gueules; la terre trembla au loin, et toute la plaine fut
+encore noyee sous des flots de fumee. L'odeur de la poudre
+s'etendit sur les places et dans les rues des villes voisines et
+lointaines; mais les canonniers avaient pointe trop haut. Les
+boulets rougis decrivirent une courbe trop grande; ils volerent,
+en sifflant, par-dessus la tete des Cosaques, et s'enfoncerent
+profondement dans le sol en labourant au loin la terre noire. A la
+vue d'une pareille maladresse, l'ingenieur francais se prit par
+les cheveux et pointa lui-meme les canons, quoique les Cosaques
+fissent pleuvoir les balles sans relache.
+
+Tarass avait vu de loin le peril qui menacait les _koureni_ de
+Nesamaikoff et de Steblikoff, et s'etait ecrie de toute sa voix:
+
+-- Quittez vite, quittez les chariots; et que chacun monte a
+cheval!
+
+Mais les Cosaques n'auraient eu le temps d'executer ni l'un ni
+l'autre de ces ordres, si Ostap ne s'etait porte droit sur le
+centre de l'ennemi. Il arracha les meches aux mains de six
+canonniers; a quatre autres seulement il ne put les prendre. Les
+Polonais le refoulerent. Alors, l'officier etranger prit lui-meme
+une meche pour mettre le feu a un canon enorme, tel que les
+Cosaques n'en avaient jamais vu. Il ouvrait une large gueule
+beante par laquelle regardaient mille morts. Lorsqu'il tonna, et
+trois autres apres lui, qui, de leur quadruple coup, ebranlerent
+sourdement la terre, ils firent un mal affreux. Plus d'une vieille
+mere cosaque pleurera son fils et se frappera la poitrine de ses
+mains osseuses; il y aura plus d'une veuve a Gloukhoff, Nemiroff,
+Tchernigoff et autres villes. Elle courra, la veuve eploree, tous
+les jours au bazar; elle se cramponnera a tous les passants, les
+regardant aux yeux pour voir s'il ne se trouvera pas parmi eux le
+plus cher des hommes. Mais il passera par la ville bien des
+troupes de toutes especes sans que jamais il se trouve, parmi
+elles, le plus cher de tous les hommes.
+
+La moitie du _kouren_ de Nesamaikoff n'existait plus. Comme la
+grele abat tout un champ de ble, ou chaque epi se balance
+semblable a un ducat de poids, ainsi le canon balaye et couche les
+rangs cosaques.
+
+En revanche, comme les Cosaques s'elancerent! comme tous se
+ruerent sur l'ennemi! comme l'_ataman_ Koukoubenko bouillonna de
+rage, quand il vit que la moitie de son _kouren_ n'existait plus!
+Il entra avec les restes des gens de Nesamaikoff au centre meme
+des rangs ennemis, hacha comme du chou, dans sa fureur, le premier
+qui se trouva sous sa main, desarma plusieurs cavaliers, frappant
+de sa lance homme et cheval, parvint jusqu'a la batterie et
+s'empara d'un canon. Il regarde, et deja l'_ataman_ du _kouren_
+d'Oumane l'a precede, et Stepan Gouska a pris la piece principale.
+Leur cedant alors la place, il se tourne avec les siens contre une
+autre masse d'ennemis. Ou les gens de Nesamaikoff ont passe, il y
+a une rue; ou ils tournent, un carrefour. On voyait s'eclaircir
+les rangs ennemis, et les Polonais tomber comme des gerbes. Pres
+des chariots memes, se tient Vovtousenko; devant lui,
+Tcherevitchenko; au-dela des chariots, Degtarenko, et, derriere
+lui, l'_ataman_ du _kouren_, Vertikhvist. Deja Degtarenko a
+souleve deux Polonais sur sa lance; mais il en rencontre un
+troisieme moins facile a vaincre Le Polonais etait souple et fort,
+et magnifiquement equipe; il avait amene a sa suite plus de
+cinquante serviteurs. Il fit plier Degtarenko, le jeta par terre,
+et, levant son sabre sur lui, s'ecria:
+
+-- Il n'y a pas un seul de vous, chiens de Cosaques, qui osat me
+resister!
+
+-- Si pourtant, il y en a, dit Mosy Chilo; et il s'avanca.
+
+C'etait un fort Cosaque, qui avait plus d'une fois commande sur
+mer, et passe par bien des epreuves. Les Turcs l'avaient pris avec
+toute sa troupe a Trebizonde, et les avaient tous emmenes sur
+leurs galeres, les fers aux pieds et aux mains, les privant de riz
+pendant des semaines entieres, et leur faisant boire l'eau salee.
+Les pauvres gens avaient tout souffert, tout supporte, plutot que
+de renier leur religion orthodoxe. Mais l'_ataman_ Mosy Chilo
+n'eut pas le courage de souffrir; il foula aux pieds la sainte
+loi, entoura d'un ruban odieux sa tete pecheresse, entra dans la
+confiance du pacha, devint magasinier du vaisseau et chef de la
+chiourme. Cela fit une grande peine aux pauvres prisonniers; ils
+savaient que, si l'un des leurs vendait sa religion et passait au
+parti des oppresseurs, il etait plus penible et plus amer d'etre
+sous sa main. C'est ce qui arriva. Mosy Chilo leur mit a tous de
+nouveaux fers, en les attachant trois a trois, les lia de cordes
+jusqu'aux os, les assomma de coups sur la nuque; et lorsque les
+Turcs, satisfaits d'avoir trouve un pareil serviteur, commencerent
+a se rejouir, et s'enivrerent sans respect pour les lois de leur
+religion, il apporta les soixante-quatre clefs des fers aux
+prisonniers afin qu'ils pussent ouvrir les cadenas, jeter leurs
+liens a la mer, et les echanger contre des sabres pour frapper les
+Turcs. Les Cosaques firent un grand butin, et revinrent
+glorieusement dans leur patrie, ou, pendant longtemps, les joueurs
+de _bandoura_ glorifierent Mosy Chilo. On l'eut bien elu
+_kochevoi_; mais c'etait un etrange Cosaque. Quelquefois il
+faisait une action que le plus sage n'aurait pas imaginee;
+d'autres fois, il tombait dans une incroyable betise. Il but et
+dissipa tout ce qu'il avait acquis, s'endetta pres de tous a la
+_setch_, et, pour combler la mesure, il se glissa, la nuit, comme
+un voleur des rues, dans un _kouren_ etranger, enleva tous les
+harnais, et les mit en gage chez le cabaretier. Pour une action si
+honteuse, on l'attacha a un poteau sur la place du bazar, et l'on
+mit pres de lui un gros baton afin que chacun, selon la mesure de
+ses forces, put lui en assener un coup. Mais, parmi les
+Zaporogues, il ne se trouva pas un seul homme qui levat le baton
+sur lui, se souvenant des services qu'il avait rendus. Tel etait
+le Cosaque Mosy Chilo.
+
+-- Si, pourtant, il y en a pour vous rosser, chiens, dit-il en
+s'elancant sur le Polonais.
+
+Aussi, comme ils se battirent! Cuirasses et brassards se plierent
+sous leurs coups a tous deux. Le Polonais lui dechira sa chemise
+de fer, et lui atteignit le corps de son sabre. La chemise du
+Cosaque rougit, mais Chilo n'y fit nulle attention. Il leva sa
+main; elle etait lourde sa main noueuse, et il etourdit son
+adversaire d'un coup sur la tete. Son casque de bronze vola en
+eclats; le Polonais chancela, et tomba de la selle; et Chilo se
+mit a sabrer en croix l'ennemi renverse. Cosaque, ne perds pas ton
+temps a l'achever, mais retourne-toi plutot!... Il ne se retourna
+point, le Cosaque, et l'un des serviteurs du vaincu le frappa de
+son couteau dans le cou. Chilo fit volte-face, et deja il
+atteignait l'audacieux, mais celui-ci disparut dans la fumee de la
+poudre. De tous cotes resonnait un bruit de mousqueterie. Chilo
+chancela, et sentit que sa blessure etait mortelle. Il tomba, mit
+la main sur la plaie, et se tournant vers ses compagnons:
+
+-- Adieu, seigneurs freres camarades, dit-il; que la terre russe
+orthodoxe reste debout pour l'eternite, et qu'il lui soit rendu un
+honneur eternel.
+
+Il ferma ses yeux eteints, et son ame cosaque quitta sa farouche
+enveloppe.
+
+Deja Zadorojni s'avancait a cheval, et l'_ataman_ de _kouren_,
+Vertikhvist, et Balaban s'avancaient aussi.
+
+-- Dites-moi, seigneurs, s'ecria Tarass, en s'adressant aux
+_atamans_ des _koureni_; y a-t-il encore de la poudre dans les
+poudrieres? La force cosaque ne s'est-elle pas affaiblie? Les
+notres ne plient-ils pas encore?
+
+-- Pere, il y a encore de la poudre dans les poudrieres; la force
+cosaque n'est pas affaiblie, et les notres ne plient pas encore.
+
+Et les Cosaques firent une vigoureuse attaque. Ils rompirent les
+rangs ennemis. Le petit colonel fit sonner la retraite et hisser
+huit drapeaux peints, pour rassembler les siens qui s'etaient
+disperses dans la plaine. Tous les Polonais accoururent aux
+drapeaux; mais ils n'avaient pas encore reforme leurs rangs que,
+deja, l'_ataman_ Koukoubenko faisait, avec ses gens de
+Nesamaikoff, une charge en plein centre, et tombait sur le colonel
+ventru. Le colonel ne soutint pas le choc, et, tournant son
+cheval, il s'enfuit a toute bride. Koukoubenko le poursuivit
+longtemps a travers champs, sans le laisser rejoindre les siens.
+Voyant cela du _kouren_ voisin, Stepan Gouska se mit de la partie,
+son _arkan_ a la main; courbant la tete sur le cou de son cheval
+et saisissant l'instant favorable, il lui jeta du premier coup son
+_arkan_ a la gorge. Le colonel devint tout rouge, et saisit la
+corde des deux mains, en s'efforcant de la rompre. Mais deja un
+coup puissant lui avait enfonce dans sa large poitrine la lame
+meurtriere. Gouska, toutefois, n'aura pas longtemps a se rejouir.
+Les Cosaques se retournaient a peine que deja Gouska etait souleve
+sur quatre piques. Le pauvre _ataman_ n'eut que le temps de dire:
+
+-- Perissent tous les ennemis, et que la terre russe se rejouisse
+dans la gloire pendant des siecles eternels!
+
+Et il exhala le dernier soupir. Les Cosaques tournerent la tete,
+et deja, d'un cote, le Cosaque Metelitza faisait fete aux Polonais
+en assommant tantot l'un, tantot l'autre, et, d'un autre cote,
+l'_ataman_ Nevilitchki s'elancait a la tete des siens. Pres d'un
+carre de chariots, Zakroutigouba retourne l'ennemi comme du foin,
+et le repousse, tandis que, devant un carre plus eloigne, le
+troisieme Pisarenko a refoule une troupe entiere de Polonais, et
+pres du troisieme carre, les combattants se sont saisis a bras-le-
+corps, et luttent sur les chariots memes.
+
+-- Dites-moi, seigneurs, s'ecria l'_ataman_ Tarass, en s'avancant
+au-devant des chefs; y a-t-il encore de la poudre dans les
+poudrieres? La force cosaque n'est-elle pas affaiblie? Les
+Cosaques ne commencent-ils pas a plier?
+
+-- Pere, il y a encore de la poudre dans les poudrieres; la force
+cosaque n'est pas affaiblie; les Cosaques ne plient pas encore.
+
+Deja Bovdug est tombe du haut d'un chariot. Une balle l'a frappe
+sous le coeur. Mais, rassemblant toute sa vieille ame, il dit:
+
+-- Je n'ai pas de peine a quitter le monde. Dieu veuille donner a
+chacun une fin pareille, et que la terre russe soit glorifiee
+jusqu'a la fin des siecles!
+
+Et l'ame de Bovdug s'eleva dans les hauteurs pour aller raconter
+aux vieillards, morts depuis longtemps, comment on sait combattre
+sur la terre russe, et mieux encore comment on y sait mourir pour
+la sainte religion.
+
+Bientot apres, tomba aussi Balaban, _ataman_ de _kouren_. Il avait
+recu trois blessures mortelles, de balle, de lance, et d'un lourd
+sabre droit. Et c'etait un des plus vaillants Cosaques. Il avait
+fait, comme _ataman_, une foule d'expeditions maritimes, dont la
+plus glorieuse fut celle des rivages d'Anatolie. Ses gens avaient
+ramasse beaucoup de sequins, d'etoffes de Damas et de riche butin
+turc. Mais ils essuyerent de grands revers a leur retour. Les
+malheureux durent passer sous les boulets turcs. Quand le vaisseau
+ennemi fit feu de toutes ses pieces, une moitie de leurs bateaux
+sombra en tournoyant, il perit dans les eaux plus d'un Cosaque;
+mais les bottes de joncs attachees aux flancs des bateaux les
+sauverent d'une commune noyade. Pendant toute la nuit, les
+Cosaques enleverent l'eau des barques submergees avec des pelles
+creuses et leurs bonnets, en reparant les avaries. De leurs larges
+pantalons cosaques, ils firent des voiles, et, filant avec
+promptitude, ils echapperent au plus rapide des vaisseaux turcs.
+Et c'etait peu qu'ils fussent arrives sains et saufs a la _setch_;
+ils rapporterent une chasuble brodee d'or a l'archimandrite du
+couvent de Mejigorsh a Kiew, et des ornements d'argent pur pour
+l'image de la Vierge, dans le _zaporojie_ meme. Et longtemps apres
+les joueurs de _bandoura_ glorifiaient l'habile reussite des
+Cosaques. A cette heure, Balaban inclina sa tete, sentant les
+poignantes approches de la mort, et dit d'une voix faible:
+
+-- Il me semble, seigneurs freres, que je meurs d'une bonne mort.
+J'en ai sabre sept, j'en ai traverse neuf de ma lance, j'en ai
+suffisamment ecrase sous les pieds de mon cheval, et je ne sais
+combien j'en ai atteint de mes balles. Fleurisse donc
+eternellement la terre russe!
+
+Et son ame s'envola.
+
+Cosaques, Cosaques, ne livrez pas la fleur de votre armee. Deja,
+l'ennemi a cerne Koukoubenko. Deja, il ne reste autour de lui que
+sept hommes du _kouren_ de Nesamaikoff, et ceux-la se defendent
+plus qu'il ne leur reste de force; deja, les vetements de leur
+chef sont rougis de son sang. Tarass lui-meme, voyant le danger
+qu'il court, s'elance a son aide; mais les Cosaques sont arrives
+trop tard. Une lance a pu s'enfoncer sous son coeur avant que
+l'ennemi qui l'entoure ait ete repousse. Il s'inclina doucement
+sur les bras des Cosaques qui le soutenaient, et son jeune sang
+jaillit comme une source, semblable a un vin precieux que des
+serviteurs maladroits apportent de la cave dans un vase de verre,
+et qui le brisent a l'entree de la salle en glissant sur le
+parquet. Le vin se repand sur la terre, et le maitre du logis
+accourt, en se prenant la tete dans les mains, lui qui l'avait
+reserve pour la plus belle occasion de sa vie, afin que, si Dieu
+la lui donnait, il put, dans sa vieillesse, feter un compagnon de
+ses jeunes annees, et se rejouir avec lui au souvenir d'un temps
+ou l'homme savait autrement et mieux se rejouir. Koukoubenko
+promena son regard autour de lui, et murmura:
+
+-- Je remercie Dieu de m'avoir accorde de mourir sous vos yeux,
+compagnons. Qu'apres nous, on vive mieux que nous, et que la terre
+russe, aimee du Christ, soit eternelle dans sa beaute!
+
+Et sa jeune ame s'envola. Les anges la prirent sous les bras, et
+l'empoterent aux cieux: elle sera bien la-bas. "Assieds-toi a ma
+droite, Koukoubenko, lui dira le Christ, tu n'as pas trahi la
+fraternite, tu n'as pas fait d'action honteuse, tu n'as pas
+abandonne un homme dans le danger. Tu as conserve et defendu mon
+Eglise." La mort de Koukoubenko attrista tout le monde: et
+cependant, les rangs cosaques s'eclaircissaient a vue d'oeil;
+beaucoup de braves avaient cesse de vivre. Mais les Cosaques
+tenaient bon.
+
+-- Dites-moi, seigneurs, cria Tarass aux _koureni_ restes debout,
+y a-t-il encore de la poudre dans les poudrieres? les sabres ne
+sont-ils pas emousses? la force cosaque ne s'est-elle pas
+affaiblie? les Cosaques ne plient-ils pas encore?
+
+-- Pere, il y a encore assez de poudre; les sabres sont encore
+bons, la force cosaque n'est pas affaiblie; les Cosaques n'ont pas
+plie.
+
+Et les Cosaques s'elancerent de nouveau comme s'ils n'eussent
+eprouve aucune perte. Il ne reste plus vivants que trois _atamans_
+de _kouren_. Partout coulent des ruisseaux rouges; des ponts
+s'elevent, formes de cadavres des Cosaques et des Polonais. Tarass
+regarda le ciel, et vit s'y deployer une longue file de vautours.
+Ah! quelqu'un donc se rejouira! Deja, la-bas, on a souleve
+Metelitza sur le fer d'une lance; deja, la tete du second
+Pisarenko a tournoye dans l'air en clignant des yeux; deja Okhrim
+Gouska, sabre de haut et en travers, est tombe lourdement.
+
+-- Soit! dit Tarass, en faisant signe de son mouchoir.
+
+Ostap comprit le geste de son pere; et, sortant de son embuscade,
+chargea vigoureusement la cavalerie polonaise. L'ennemi ne soutint
+pas la violence du choc; et lui, le poursuivant a outrance, le
+rejeta sur la place ou l'on avait plante des pieux et jonche la
+terre de troncons de lances. Les chevaux commencerent a broncher,
+a s'abattre, et les Polonais a rouler par-dessus leurs tetes. Dans
+ce moment, les Cosaques de Korsoun, qui se tenaient en reserve
+derriere les chariots, voyant l'ennemi a portee de mousquet,
+firent une decharge soudaine. Les Polonais, perdant la tete, se
+mirent en desordre, et les Cosaques reprirent courage:
+
+-- La victoire est a nous! crierent de tous cotes les voix
+zaporogues.
+
+Les clairons sonnerent, et on hissa le drapeau de la victoire. Les
+Polonais, defaits, fuyaient en tout sens.
+
+-- Non, non, la victoire n'est pas encore a nous, dit Tarass, en
+regardant les portes de la ville.
+
+Il avait dit vrai.
+
+Les portes de la ville s'etaient ouvertes, et il en sortit un
+regiment de hussards, la fleur des regiments de cavalerie. Tous
+les cavaliers montaient des _argamaks_[38] bai brun. En avant des
+escadrons, galopait un chevalier, le plus beau, le plus hardi de
+tous. Ses cheveux noirs se deroulaient sous son casque de bronze;
+son bras etait entoure d'une echarpe brodee par les mains de la
+plus seduisante beaute. Tarass demeura stupefait quand il reconnut
+Andry. Et lui, cependant, enflamme par l'ardeur du combat, avide
+de meriter le present qui ornait son bras, se precipita comme un
+jeune levrier, le plus beau, le plus rapide, et le plus jeune de
+la meute. "_Atou_[39]!" crie le vieux chasseur, et le levrier se
+precipite, lancant ses jambes en droite ligne dans les airs,
+penche de tout son corps sur le flanc, soulevant la neige de ses
+ongles, et devancant dix fois le lievre lui-meme dans la chaleur
+de sa course. Le vieux Tarass s'arrete; il regarde comment Andry
+s'ouvrait un passage, frappant a droite et a gauche, et chassant
+les Cosaques devant lui. Tarass perd patience.
+
+-- Comment, les tiens! les tiens! s'ecrie-t-il; tu frappes les
+tiens, fils du diable!
+
+Mais Andry ne voyait pas qui se trouvait devant lui, si c'etaient
+les siens ou d'autres. Il ne voyait rien. Il voyait des boucles de
+cheveux, de longues boucles ondoyantes, une gorge semblable au
+cygne de la riviere, un cou de neige et de blanches epaules, et
+tout ce que Dieu crea pour des baisers insenses.
+
+-- Hola! camarades, attirez-le-moi, attirez-le-moi seulement dans
+le bois. cria Tarass.
+
+Aussitot se presenterent trente des plus rapides Cosaques pour
+attirer Andry vers le bois. Redressant leurs hauts bonnets, ils
+lancerent leurs chevaux pour couper la route aux hussards, prirent
+en flanc les premiers rangs, les culbuterent, et, les ayant
+separes du gros de la troupe, sabrerent les uns et les autres.
+Alors Golokopitenko frappa Andry sur le dos du plat de son sabre
+droit, et tous, a l'instant, se mirent a fuir de toute la rapidite
+cosaque. Comme Andry s'elanca! comme son jeune sang bouillonna
+dans toutes ses veines! Enfoncant ses longs eperons dans les
+flancs de son cheval, il vola a perte d'haleine sur les pas des
+Cosaques, sans se retourner, et sans voir qu'une vingtaine
+d'hommes seulement avaient pu le suivre. Et les Cosaques, fuyant
+de toute la celerite de leurs chevaux, tournaient vers le bois.
+Andry, lance ventre a terre, atteignait deja Golokopitenko,
+lorsque, tout a coup, une main puissante arreta son cheval par la
+bride. Andry tourna la tete; Tarass etait devant lui. Il trembla
+de tout son corps, et devint pale comme un ecolier surpris en
+maraude par son maitre. La colere d'Andry s'eteignit comme si elle
+ne se fut jamais allumee. Il ne voyait plus devant lui que son
+terrible pere.
+
+-- Eh bien! qu'allons-nous faire maintenant? dit Tarass, en le
+regardant droit entre les deux yeux.
+
+Andry ne put rien repondre, et resta les yeux baisses vers la
+terre.
+
+-- Eh bien, fils, tes Polonais t'ont-ils ete d'un grand secours?
+
+Andry demeurait muet.
+
+-- Ainsi trahir, vendre la religion, vendre les tiens... Attends,
+descends de cheval.
+
+Obeissant comme un enfant docile, Andry descendit de cheval et
+s'arreta, ni vif ni mort, devant Tarass.
+
+-- Reste la, et ne bouge plus. C'est moi qui t'ai donne la vie,
+c'est moi qui te tuerai, dit Tarass.
+
+Et, reculant d'un pas, il ota son mousquet de dessus son epaule.
+Andry etait pale comme un linge. On voyait ses levres remuer, et
+prononcer un nom. Mais ce n'etait pas le nom de sa patrie, ni de
+sa mere, ni de ses freres, c'etait le nom de la belle Polonaise.
+
+Tarass fit feu.
+
+Comme un epi de ble coupe par la faucille, Andry inclina la tete,
+et tomba sur l'herbe sans prononcer un mot.
+
+Le meurtrier de son fils, immobile, regarda longtemps le cadavre
+inanime. Il etait beau meme dans la mort. Son visage viril,
+naguere brillant de force et d'une irresistible seduction,
+exprimait encore une merveilleuse beaute. Ses sourcils, noirs
+comme un velours de deuil, ombrageaient ses traits palis.
+
+-- Que lui manquait-il pour etre un Cosaque? dit Boulba. Il etait
+de haute taille, il avait des sourcils noirs, un visage de
+gentilhomme, et sa main etait forte dans le combat. Et il a peri,
+peri sans gloire, comme un chien lache.
+
+-- Pere, qu'as-tu fait? c'est toi qui l'as tue? dit Ostap, qui
+arrivait en ce moment.
+
+Tarass fit de la tete un signe affirmatif.
+
+Ostap regarda fixement le mort dans les yeux. Il regretta son
+frere, et dit:
+
+-- Pere, livrons-le honorablement a la terre, afin que les ennemis
+ne puissent l'insulter, et que les oiseaux de proie n'emportent
+pas les lambeaux de sa chair.
+
+-- On l'enterrera bien sans nous, dit Tarass; et il aura des
+pleureurs et des pleureuses.
+
+Et pendant deux minutes, il pensa:
+
+-- Faut-il le jeter aux loups qui rodent sur la terre humaine, ou
+bien respecter en lui la vaillance du chevalier, que chaque brave
+doit honorer en qui que ce soit?
+
+Il regarde, et voit Golokopitenko galoper vers lui.
+
+-- Malheur! _ataman_. Les Polonais se sont fortifies, il leur est
+venu un renfort de troupes fraiches.
+
+Golokopitenko n'a pas acheve que Vovtousenko accourt:
+
+-- Malheur! _ataman_. Encore une force nouvelle qui fend sur nous.
+
+Vovtousenko n'a pas acheve que Pisarenko arrive en courant, mais
+sans cheval:
+
+-- Ou es-tu, pere? les Cosaques te cherchent. Deja l'_ataman_ de
+_kouren_ Nevilitchki est tue; Zadorojny est tue; Tcherevitchenko
+est tue; mais les Cosaques tiennent encore; ils ne veulent pas
+mourir, sans t'avoir vu une derniere fois dans les yeux; ils
+veulent que tu les regardes a l'heure de la mort.
+
+-- A cheval, Ostap! dit Tarass.
+
+Et il se hata pour trouver encore debout les Cosaques, pour
+savourer leur vue une derniere fois, et pour qu'ils pussent
+regarder leur _ataman_ avant de mourir. Mais il n'etait pas sorti
+du bois avec les siens, que les forces ennemies avaient cerne le
+bois de tous cotes, et que partout, a travers les arbres, se
+montraient des cavaliers armes de sabres et de lances.
+
+-- Ostap! Ostap! tiens Ferme, s'ecria Tarass.
+
+Et lui-meme, tirant son sabre, se mit a echarper les premiers qui
+lui tomberent sous la main. Deja six polonais se sont a la fois
+rues sur Ostap; mais il parait qu'ils ont mal choisi le moment. A
+l'un, la tete a saute des epaules; l'autre a fait la culbute en
+arriere; le troisieme recoit un coup de lance dans les cotes; le
+quatrieme, plus audacieux, a evite la balle d'Ostap en baissant la
+tete, et la balle brulante a frappe le cou de son cheval qui,
+furieux, se cabre, roule a terre, et ecrase sous lui son cavalier.
+
+-- Bien, fils, bien, Ostap! criait Tarass; voici que je viens a
+toi.
+
+Lui-meme repoussait les assaillants. Tarass multiplie son sabre;
+il distribue des cadeaux sur la tete de l'un et sur celle de
+l'autre; et, regardant toujours Ostap, il le voit luttant corps a
+corps avec huit ennemis a la fois.
+
+-- Ostap! Ostap! tiens ferme.
+
+Mais, deja, Ostap a le dessous; deja, on lui a jete un _arkan_
+autour de la gorge; deja on saisit, deja on garrotte Ostap.
+
+-- Aie! Ostap, Ostap! criait Tarass en s'ouvrant un passage vers
+lui, et en hachant comme du chou tout ce qui les separait; aie!
+Ostap, Ostap!...
+
+Mais, en ce moment, il fut frappe comme d'une lourde pierre; tout
+tournoya devant ses yeux. Un instant brillerent, melees dans son
+regard, des lances, la fumee du canon, les etincelles de la
+mousqueterie et les branches d'arbres avec leurs feuilles. Il
+tomba sur la terre comme un chene abattu, et un epais brouillard
+couvrit ses yeux.
+
+
+CHAPITRE X
+
+-- Il parait que j'ai longtemps dormi, dit Tarass en s'eveillant
+comme du penible sommeil d'un homme ivre, et en s'efforcant de
+reconnaitre les objets qui l'entouraient.
+
+Une terrible faiblesse avait brise ses membres. Il avait peine a
+distinguer les murs et les angles d'une chambre inconnue. Enfin il
+s'apercut que Tovkatch etait assis aupres de lui, et qu'il
+paraissait attentif a chacune de ses respirations.
+
+-- Oui, pensa Tovkatch; tu aurais bien pu t'endormir pour
+l'eternite.
+
+Mais il ne dit rien, le menaca du doigt et lui fit signe de se
+taire.
+
+-- Mais, dis-moi donc, ou suis-je, a present? reprit Tarass en
+rassemblant ses esprits, et en cherchant a se rappeler le passe.
+
+-- Tais-toi donc! s'ecria brusquement son camarade. Que veux-tu
+donc savoir de plus? Ne vois-tu pas que tu es couvert de
+blessures? Voici deux semaines que nous courons a cheval a perdre
+haleine, et que la fievre et la chaleur te font divaguer. C'est la
+premiere fois que tu as dormi tranquillement. Tais-toi donc, si tu
+ne veux pas te faire de mal toi-meme.
+
+Cependant Tarass s'efforcait toujours de mettre ordre a ses idees,
+et de se souvenir du passe.
+
+-- Mais j'ai donc ete pris et cerne par les Polonais?... Mais il
+m'etait impossible de me faire jour a travers leurs rangs?...
+
+-- Te tairas-tu encore une fois, fils de Satan, s'ecria Tovkatch
+en colere, comme une bonne poussee a bout par les cris d'un enfant
+gate. Qu'as-tu besoin de savoir de quelle maniere tu t'es sauve?
+il suffit que tu sois sauve, il s'est trouve des amis qui ne t'ont
+pas plante la; c'est assez. Il nous reste encore plus d'une nuit a
+courir ensemble. Tu crois qu'on ta pris pour un simple Cosaque?
+non; ta tete a ete estimee deux mille ducats.
+
+-- Et Ostap? s'ecria tout a coup Tarass, qui essaya de se mettre
+sur son seant en se rappelant soudain comment on s'etait empare
+d'Ostap sous ses yeux, comment on l'avait garrotte et comment il
+se trouvait aux mains des Polonais.
+
+Alors, la douleur s'empara de cette vieille tete. Il arracha et
+dechira les bandages qui couvraient ses blessures; il les jeta
+loin de lui; il voulut parler a haute voix, mais ne dit que des
+choses incoherentes. Il etait de nouveau en proie a la fievre, au
+delire, des paroles insensees s'echappaient sans lien et sans
+ordre de ses levres. Pendant ce temps, son fidele compagnon se
+tenait debout devant lui, l'accablant de cruels reproches et
+d'injures. Enfin, il le saisit par les pieds, par les mains,
+l'emmaillota comme on fait d'un enfant, replaca tous les bandages,
+l'enveloppa dans une peau de boeuf, l'assujettit avec des cordes a
+la selle d'un cheval, et s'elanca de nouveau sur la route avec
+lui.
+
+-- Fusses-tu mort, je te ramenerai dans ton pays. Je ne permettrai
+pas que les Polonais insultent a ton origine cosaque, qu'ils
+mettent ton corps en lambeaux et qu'ils les jettent dans la
+riviere. Si l'aigle doit arracher les yeux a ton cadavre, que ce
+soit l'aigle de nos steppes, non l'aigle polonais, non celui qui
+vient des terres de la Pologne. Fusses-tu mort, je te ramenerai en
+Ukraine.
+
+Ainsi parlait son fidele compagnon, fuyant jour et nuit, sans
+treve ni repos. Il le ramena enfin, prive de sentiment, dans la
+_setch_ meme des Zaporogues. La, il se mit a le traiter au moyen
+de simples et de compresses; il decouvrit une femme juive, habile
+dans l'art de guerir, qui, pendant un mois, lui fit prendre divers
+remedes: enfin Tarass se sentit mieux. Soit que l'influence du
+traitement fut salutaire, soit que sa nature de fer eut pris le
+dessus, au bout d'un mois et demi, il etait sur pied. Ses plaies
+s'etaient fermees, et les cicatrices faites par le sabre
+temoignaient seules de la gravite des blessures du vieux Cosaque.
+Pourtant, il etait devenu visiblement morose et chagrin. Trois
+rides profondes avaient creuse son front, ou elles resterent
+desormais. Quand il jeta les yeux autour de lui, tout lui parut
+nouveau dans la _setch_. Tous ses vieux compagnons etaient morts;
+il ne restait pas un de ceux qui avaient combattu pour la sainte
+cause, pour la foi et la fraternite.
+
+Ceux-la aussi qui, a la suite du _kochevoi_, s'etaient mis a la
+poursuite des Tatars, n'existaient plus; tous avaient peri: l'un
+etait tombe au champ d'honneur; un autre etait mort de faim et de
+soif au milieu des steppes salees de la Crimee; un autre encore
+s'etait eteint dans la captivite, n'ayant pu supporter sa honte.
+L'ancien _kochevoi_ aussi n'etait plus, des longtemps, de ce
+monde, ni aucun de ses vieux compagnons, et deja l'herbe du
+cimetiere avait pousse sur les restes de ces Cosaques, autrefois
+bouillonnants de courage et de vie. Tarass entendait seulement
+qu'autour de lui il y avait une grande orgie, une orgie bruyante:
+toute la vaisselle avait vole en eclats; il n'etait pas reste une
+goutte de vin; les hotes et les serviteurs avaient emporte toutes
+les coupes, tous les vases precieux, et le maitre de la maison,
+demeure solitaire et morne, pensait que mieux eut valu qu'il n'y
+eut pas de fete. On s'efforcait en vain d'occuper et de distraire
+Tarass; en vain les vieux joueurs de _bandoura_ a la barbe grise
+defilaient, par deux et par trois devant lui, chantant ses
+exploits de Cosaque; il contemplait tout d'un oeil sec et
+indifferent; une douleur inextinguible se lisait sur ses traits
+immobiles et sa tete penchee; il disait a voix basse:
+
+-- Mon fils Ostap!
+
+Cependant, les Zaporogues s'etaient prepares a une expedition
+maritime. Deux cents bateaux avaient ete lances sur le Dniepr, et
+l'Asie Mineure avait vu ces Cosaques a la tete rasee, a la tresse
+flottante, mettre a feu et a sang ses rivages fleuris; elle avait
+vu les turbans musulmans, pareils aux fleurs innombrables de ses
+campagnes, disperses dans ses plaines sanglantes ou nageant aupres
+du rivage. Elle avait vu quantite de larges pantalons cosaques
+taches de goudron, quantite de bras musculeux armes de fouets
+noirs. Les Zaporogues avaient detruit toutes les vignes et mange
+tout le raisin; ils avaient laisse des tas de fumiers dans les
+mosquees; ils se servaient, en guise de ceintures, des chales
+precieux de la Perse, et en ceignaient leurs caftans salis.
+Longtemps apres on trouvait encore, sur les lieux qu'ils avaient
+foules, les petites pipes courtes des Zaporogues. Tandis qu'ils
+s'en retournaient gaiement, un vaisseau turc de dix canons s'etait
+mis a leur poursuite, et une salve generale de son artillerie
+avait disperse leurs bateaux legers comme une troupe d'oiseaux. Un
+tiers d'entre eux avaient peri dans les profondeurs de la mer; le
+reste avait pu se rallier pour gagner l'embouchure du Dniepr, avec
+douze tonnes remplies de sequins. Tout cela n'occupait plus
+Tarass. Il s'en allait dans les champs, dans les steppes, comme
+pour la chasse; mais son arme demeurait chargee; il la deposait
+pres de lui, plein de tristesse, et s'arretait sur le rivage de la
+mer. Il restait longtemps assis, la tete baissee, et disant
+toujours:
+
+-- Mon Ostap, mon Ostap!
+
+Devant lui brillait et s'etendait au loin la nappe de la mer
+Noire; dans les joncs lointains on entendait le cri de la mouette,
+et, sur sa moustache blanchie, des larmes tombaient l'une suivant
+l'autre.
+
+A la fin Tarass n'y tint plus:
+
+-- Qu'il en soit ce que Dieu voudra, dit-il, j'irai savoir ce
+qu'il est devenu. Est-il vivant? est-il dans la tombe? ou bien
+n'est-il meme plus dans la tombe? Je le saurai a tout prix, je le
+saurai.
+
+Et une semaine apres, il etait deja dans la ville d'Oumane, a
+cheval, la lance en main, la sabre au cote, le sac de voyage pendu
+au pommeau de la selle; un pot de gruau, des cartouches, des
+entraves de cheval et d'autres munitions completaient son
+equipage. Il marcha droit a une chetive et sale masure, dont les
+fenetres ternies se voyaient a peine; le tuyau de la cheminee
+etait bouche par un torchon, et la toiture, percee a jour, toute
+couverte de moineaux: un tas d'ordures s'etalait devant la porte
+d'entree. A la fenetre apparaissait la tete d'une juive en bonnet,
+ornee de perles noircies.
+
+-- Ton mari est-il dans la maison! dit Boulba en descendant de
+cheval, et en passant la bride dans un anneau de fer selle au mur.
+
+-- Il y est, dit la juive, qui s'empressa aussitot de sortir avec
+une corbeille de froment pour le cheval et un broc de biere pour
+le cavalier.
+
+-- Ou donc est ton juif?
+
+-- Dans l'autre chambre, a faire ses prieres, murmura la juive en
+saluant Boulba, et en lui souhaitant une bonne sante au moment ou
+il approcha le broc de ses levres.
+
+-- Reste ici, donne a boire et a manger a mon cheval: j'irai seul
+lui parler. J'ai affaire a lui.
+
+Ce juif etait le fameux Yankel. Il s'etait fait a la fois fermier
+et aubergiste. Ayant peu a peu pris en main les affaires de tous
+les seigneurs et hobereaux des environs, il avait insensiblement
+suce tout leur argent et fait sentir sa presence de juif sur tout
+le pays. A trois milles a la ronde, il ne restait plus une seule
+maison qui fut en bon etat. Toutes vieillissaient et tombaient en
+ruine; la contree entiere etait devenue deserte, comme apres une
+epidemie ou un incendie general. Si Yankel l'eut habitee une
+dizaine d'annees de plus, il est probable qu'il en eut expulse
+jusqu'aux autorites. Tarass entra dans la chambre.
+
+Le juif priait, la tete couverte d'un long voile assez malpropre,
+et il s'etait retourne pour cracher une derniere fois, selon le
+rite de sa religion, quand tout a coup ses yeux s'arreterent sur
+Boulba qui se tenait derriere lui. Avant tout brillerent a ses
+regards les deux mille ducats offerts pour la tete du Cosaque;
+mais il eut honte de sa cupidite, et s'efforca d'etouffer en lui-
+meme l'eternelle pensee de l'or, qui, semblable a un ver, se
+replie autour de l'ame d'un juif.
+
+-- Ecoute, Yankel, dit Tarass au juif, qui s'etait mis en devoir
+de le saluer et qui alla prudemment fermer la porte, afin de
+n'etre vu de personne; je t'ai sauve la vie: les Cosaques
+t'auraient dechire comme un chien. A ton tour maintenant, rends-
+moi un service.
+
+Le visage du juif se rembrunit legerement.
+
+-- Quel service? si c'est quelque chose que je puisse faire,
+pourquoi ne le ferais-je pas?
+
+-- Ne dis rien. Mene-moi a Varsovie.
+
+-- A Varsovie?... Comment! a Varsovie? dit Yankel; et il haussa
+les sourcils et les epaules d'etonnement.
+
+-- Ne reponds rien. Mene-moi a Varsovie. Quoi qu'il en arrive, je
+veux le voir encore une fois, lui dire ne fut-ce qu'une parole...
+
+-- A qui, dire une parole?
+
+-- A lui, a Ostap, a mon fils.
+
+-- Est-ce que ta seigneurie n'a pas entendu dire que deja...
+
+-- Je sais tout, je sais tout; on offre deux mille ducats pour ma
+tete. Les imbeciles savent ce qu'elle vaut. Je t'en donnerai cinq
+mille, moi. Voici deux mille ducats comptant (Boulba tira deux
+mille ducats d'une bourse en cuir), et le reste quand je
+reviendrai.
+
+Le juif saisit aussitot un essuie-main et en couvrit les ducats.
+
+-- Ah! la belle monnaie! ah! la bonne monnaie! s'ecria-t-il, en
+retournant un ducat entre ses doigts et en l'essayant avec les
+dents; je pense que l'homme a qui ta seigneurie a enleve ces
+excellents ducats n'aura pas vecu une heure de plus dans ce monde,
+mais qu'il sera alle tout droit a la riviere, et s'y sera noye,
+apres avoir eu de si beaux ducats.
+
+-- Je ne t'en aurais pas prie, et peut-etre aurais-je trouve moi-
+meme le chemin de Varsovie. Mais je puis etre reconnu et pris par
+ces damnes Polonais; car je ne suis pas fait pour les inventions.
+Mais vous autres, juifs, vous etes crees pour cela. Vous
+tromperiez le diable en personne: vous connaissez toutes les
+ruses. C'est pour cela que je suis venu te trouver. D'ailleurs, a
+Varsovie, je n'aurais non plus rien fait par moi-meme. Allons,
+mets vite les chevaux a ta charrette, et conduis-moi lestement.
+
+-- Et ta seigneurie pense qu'il suffit tout bonnement de prendre
+une bete a l'ecurie, de l'attacher a une charrette, et -- allons,
+marche en avant! -- Ta seigneurie pense qu'on peut la conduire
+ainsi sans l'avoir bien cachee?
+
+-- Eh bien! cache-moi, comme tu sais le faire; dans un tonneau
+vide, n'est-ce pas?
+
+-- Ouais! ta seigneurie pense qu'on peut la cacher dans un
+tonneau? Est-ce qu'elle ne sait pas que chacun croira qu'il y a de
+l'eau-de-vie dans ce tonneau?
+
+-- Eh bien! qu'ils croient qu'il y a de l'eau-de-vie!
+
+-- Comment qu'ils croient qu'il y a de l'eau-de-vie! s'ecria le
+juif, qui saisit a deux mains ses longues tresses pendantes, et
+les leva vers le ciel.
+
+-- Qu'as-tu donc a t'ebahir ainsi?
+
+-- Est-ce que ta seigneurie ignore que le bon Dieu a cree l'eau-
+de-vie pour que chacun puisse en faire l'essai? Ils sont la-bas un
+tas de gourmands et d'ivrognes. Le premier gentillatre venu est
+capable de courir cinq verstes apres le tonneau, d'y faire un
+trou, et, quand il verra qu'il n'en sort rien, il dira aussitot:
+"Un juif ne conduirait pas un tonneau vide; a coup sur il y a
+quelque chose la-dessous. Qu'on saisisse le juif, qu'on garrotte
+le juif, qu'on enleve tout son argent au juif, qu'on mette le juif
+en prison!" parce que tout ce qu'il y a de mauvais retombe
+toujours sur le juif; parce que chacun traite le juif de chien;
+parce qu'on se dit qu'un juif n'est pas un homme.
+
+--Eh bien! alors, mets-moi dans un chariot a poisson!
+
+-- Impossible, Dieu le voit, c'est impossible: maintenant, en
+Pologne, les hommes sont affames comme des chiens; on voudra voler
+le poisson, et on decouvrira ta seigneurie.
+
+-- Eh bien! conduis-moi au diable, mais conduis-moi.
+
+-- Ecoute, ecoute, mon seigneur, dit le juif en abaissant ses
+manches sur les poignets et en s'approchant de lui les mains
+ecartees: voici ce que nous ferons; maintenant, on batit partout
+des forteresses et des citadelles; il est venu de l'etranger des
+ingenieurs francais, et l'on mene par les chemins beaucoup de
+briques et de pierres. Que ta seigneurie se couche au fond de ma
+charrette, et j'en couvrirai le dessus avec des briques. Ta
+seigneurie est robuste, bien portante; aussi ne s'inquietera-t-
+elle pas beaucoup du poids a porter; et moi, je ferai une petite
+ouverture par en bas, afin de pouvoir te nourrir.
+
+-- Fais ce que tu veux, seulement conduis-moi.
+
+Et, au bout d'une heure, un chariot charge de briques et attele de
+deux rosses sortait de la ville d'Oumane. Sur l'une d'elles,
+Yankel etait juche, et ses longues tresses bouclees voltigeaient
+par-dessous sa cape de juif, tandis qu'il sautillait sur sa
+monture, long comme un poteau de grande route.
+
+
+CHAPITRE XI
+
+A l'epoque ou se passait cette histoire, il n'y avait encore, sur
+la frontiere, ni employes de la douane, ni inspecteurs (ce
+terrible epouvantail des hommes entreprenants), et chacun pouvait
+transporter ce que bon lui semblait. Si, d'ailleurs, quelque
+individu s'avisait de faire la visite ou l'inspection des
+marchandises, c'etait, la plupart du temps, pour son propre
+plaisir, surtout lorsque des objets agreables venaient frapper ses
+regards et que sa main avait un poids et une puissance dignes de
+respect. Mais les briques n'excitaient l'envie de personne; elles
+entrerent donc sans obstacle par la porte principale de la ville.
+Boulba, de sa cage etroite, pouvait seulement entendre le bruit
+des chariots et les cris des conducteurs, mais rien de plus.
+Yankel, sautillant sur son petit cheval couvert de poussiere,
+entra, apres avoir fait quelques detours, dans une petite rue
+etroite et sombre, qui portait en meme temps les noms de Boueuse
+et de Juiverie, parce qu'en effet, c'est la que se trouvaient
+reunis tous les juifs de Varsovie. Cette rue ressemblait
+etonnamment a l'interieur retourne d'une basse-cour. Il semblait
+que le soleil n'y penetrat jamais. Des maisons en bois, devenues
+entierement noires, avec de longues perches sortant des fenetres,
+augmentaient encore les tenebres. On voyait, par-ci par la,
+quelques murailles en briques rouges, devenues noires aussi en
+beaucoup d'endroits. De loin en loin un lambeau de muraille,
+platre par en haut, brillait aux rayons du soleil d'un
+insupportable eclat. La, tout presente des contrastes frappants:
+des tuyaux de cheminee, des baillons, des morceaux de marmites.
+Chacun jetait dans la rue tout ce qu'il avait d'inutile et de
+sale, offrant aux passants l'occasion d'exercer leurs divers
+sentiments a propos de ces guenilles. Un homme a cheval pouvait
+toucher avec la main les perches etendues a travers la rue, d'une
+maison a l'autre, le long desquelles pendaient des bas a la juive,
+des culottes courtes et une oie fumee. Quelquefois un assez gentil
+visage de juive, entoure de perles noircies, se montrait a une
+fenetre delabree. Un tas de petits juifs, sales, deguenilles, aux
+cheveux crepus, criaient et se vautraient dans la boue.
+
+Un juif aux cheveux roux, et le visage bigarre de taches de
+rousseur qui le faisait ressembler a un oeuf de moineau, mit la
+tete a la fenetre. Il entama aussitot avec Yankel une conversation
+dans leur langage baroque, et Yankel entra dans la cour. Un autre
+juif qui passait dans la rue s'arreta, prit part au colloque, et,
+lorsque enfin Boulba fut parvenu a sortir de dessous les briques,
+il vit les trois juifs qui discouraient entre eux avec chaleur.
+
+Yankel se tourna vers lui, et lui dit que tout serait fait suivant
+son desir, que son Ostap etait enferme dans la prison de ville et
+que, quelque difficile qu'il fut de gagner les gardiens, il
+esperait pourtant lui menager une entrevue.
+
+Boulba entra avec les trois juifs dans une chambre.
+
+Les juifs recommencerent a parler leur langage incomprehensible.
+Tarass les examinait tour a tour. Il semblait que quelque chose
+l'eut fortement emu; sur ses traits rudes et insensibles brilla la
+flamme de l'esperance, de cette esperance qui visite quelquefois
+l'homme au dernier degre du desespoir; son vieux coeur palpita
+violemment, comme s'il eut ete tout a coup rajeuni.
+
+-- Ecoutez, juifs, leur dit-il, et son accent temoignait de
+l'exaltation de son ame, vous pouvez faire tout au monde, vous
+trouveriez un objet perdu au fond de la mer, et le proverbe dit
+qu'un juif se volera lui-meme, pour peu qu'il en ait l'envie.
+Delivrez-moi mon Ostap! donnez-lui l'occasion de s'echapper des
+mains du diable. J'ai promis a cet homme douze mille ducats; j'en
+ajouterai douze encore, tous mes vases precieux, et tout l'or
+enfoui par moi dans la terre, et ma maison, et mes derniers
+vetements. Je vendrai tout, et je vous ferai encore un contrat
+pour la vie, par lequel je m'obligerai a partager avec vous tout
+ce que je puis acquerir a la guerre!
+
+-- Oh! impossible, cher seigneur, impossible! dit Yankel avec un
+soupir.
+
+-- Impossible! dit un autre juif.
+
+Les trois juifs se regarderent en silence.
+
+-- Si l'on essayait pourtant, dit le troisieme, en jetant sur les
+deux autres des regards timides, peut-etre, avec l'aide de Dieu...
+
+Les trois juifs se remirent a causer dans leur langue. Boulba,
+quelque attention qu'il leur pretat, ne put rien deviner; il
+entendit seulement prononcer souvent le nom de Mardochee, et rien
+de plus.
+
+-- Ecoute, mon seigneur! dit Yankel, il faut d'abord consulter un
+homme tel, qu'il n'a pas encore eu son pareil dans le monde: c'est
+un homme sage comme Salomon, et si celui-la ne fait rien, personne
+au monde ne peut rien faire. Reste ici, voici la clef, et ne
+laisse entrer personne.
+
+Les juifs sortirent dans la rue.
+
+Tarass ferma la porte et regarda par la petite fenetre, dans cette
+sale rue de la Juiverie. Les trois juifs s'etaient arretes dans la
+rue et parlaient entre eux avec vivacite. Ils furent bientot
+rejoints par un quatrieme, puis par un cinquieme. Boulba entendit
+de nouveau repeter le nom de Mardochee! Mardochee! Les juifs
+tournaient continuellement leurs regards vers l'un des cotes de la
+rue. Enfin, a l'un des angles, apparut, derriere une sale masure,
+un pied chausse d'un soulier juif, et flotterent les pans d'un
+caftan court. Ah! Mardochee! Mardochee! crierent tous les juifs
+d'une seule voix. Un juif maigre, moins long que Yankel, mais
+beaucoup plus ride, et remarquable par l'enormite de sa levre
+superieure, s'approcha de la foule impatiente. Alors tous les
+juifs s'empresserent a l'envi de lui faire leur narration, pendant
+laquelle Mardochee tourna plusieurs fois ses regards vers la
+petite fenetre, et Tarass put comprendre qu'il s'agissait de lui.
+Mardochee gesticulait des deux mains, ecoutait, interrompait les
+discours des juifs, crachait souvent de cote, et, soulevant les
+pans de sa robe, fourrait ses mains dans les poches pour en tirer
+des especes de castagnettes, operation qui permettait de remarquer
+ses hideuses culottes. Enfin, les juifs se mirent a crier si fort,
+qu'un des leurs qui faisait la garde fut oblige de leur faire
+signe de se taire, et Tarass commencait a craindre pour sa surete;
+mais il se tranquillisa, en pensant que les juifs pouvaient bien
+converser dans la rue, et que le diable lui-meme ne saurait
+comprendre leur baragouin.
+
+Deux minutes apres, les juifs entrerent tous a la fois dans sa
+chambre. Mardochee s'approcha de Tarass, lui frappa sur l'epaule,
+et dit:
+
+-- Quand nous voudrons faire quelque chose, ce sera fait comme il
+faut.
+
+Tarass examina ce Salomon, qui n'avait pas son pareil dans le
+monde, et concut quelque espoir. Effectivement, sa vue pouvait
+inspirer une certaine confiance. Sa levre superieure etait un
+veritable epouvantail; il etait hors de doute qu'elle n'etait
+parvenue a ce developpement de grosseur que par des raisons
+independantes de la nature. La barbe du Salomon n'etait composee
+que de quinze poils; encore ne poussaient-ils que du cote gauche.
+Son visage portait les traces de tant de coups, recus pour prix de
+ses exploits, qu'il en avait sans doute perdu le compte depuis
+longtemps, et s'etait habitue a les regarder comme des taches de
+naissance.
+
+Mardochee s'eloigna bientot avec ses compagnons, remplis
+d'admiration pour sa sagesse. Boulba demeura seul. Il etait dans
+une situation etrange, inconnue; et pour la premiere fois de sa
+vie, il ressentait de l'inquietude; son ame eprouvait une
+excitation febrile. Ce n'etait plus l'ancien Boulba, inflexible,
+inebranlable, puissant comme un chene; Il etait devenu
+pusillanime; Il etait faible maintenant. Il frissonnait a chaque
+leger bruit, a chaque nouvelle figure de juif qui apparaissait au
+bout de la rue. Il demeura toute la journee dans cette situation;
+il ne but, ni ne mangea, et ses yeux ne se detacherent pas un
+instant de la petite fenetre qui donnait dans la rue. Enfin le
+soir, assez tard, arriverent Mardochee et Yankel. Le coeur de
+Tarass defaillit.
+
+-- Eh bien! avez-vous reussi? demanda-t-il avec l'impatience d'un
+cheval sauvage.
+
+Mais, avant que les juifs eussent rassemble leur courage pour lui
+repondre, Tarass avait deja remarque qu'il manquait a Mardochee sa
+derniere tresse de cheveux, laquelle, bien qu'assez malpropre,
+s'echappait autrefois en boucle par dessous sa cape. Il etait
+evident qu'il voulait dire quelque chose; mais il balbutia d'une
+maniere si etrange que Tarass n'y put rien comprendre. Yankel
+aussi portait souvent la main a sa bouche, comme s'il eut souffert
+d'une fluxion.
+
+-- O cher seigneur! dit Yankel, c'est tout a fait impossible a
+present. Dieu le voit! c'est impossible! Nous avons affaire a un
+si vilain peuple qu'il faudrait lui cracher sur la tete. Voila
+Mardochee qui dira la meme chose. Mardochee a fait ce que nul
+homme au monde ne ferait; mais Dieu n'a pas voulu qu'il en fut
+ainsi. Il y a trois mille hommes de troupes dans la ville, et
+demain on les mene tous au supplice.
+
+Tarass regarda les juifs entre les deux yeux, mais deja sans
+impatience et sans colere.
+
+-- Et si ta seigneurie veut une entrevue, il faut y aller demain
+de bon matin, avant que le soleil ne soit leve. Les sentinelles
+consentent, et j'ai la promesse d'un _Leventar_. Seulement je
+desire qu'ils n'aient pas de bonheur dans l'autre monde. _Ah weh
+mir!_ quel peuple cupide! meme parmi nous il n'y en a pas de
+pareils; j'ai donne cinquante ducats a chaque sentinelle et au
+_Leventar_...
+
+-- C'est bien. Conduis-moi pres de lui, dit Tarass resolument, et
+toute sa fermete rentra dans son ame. Il consentit a la
+proposition que lui fit Yankel, de se deguiser en costume de comte
+etranger, venu d'Allemagne; le juif, prevoyant, avait deja prepare
+les vetements necessaires. Il faisait nuit. Le maitre de la maison
+(ce meme juif a cheveux roux et couvert de taches de rousseur)
+apporta un maigre matelas, couvert d'une espece de natte, et
+l'etendit sur un des bancs pour Boulba. Yankel se coucha par terre
+sur un matelas semblable.
+
+Le juif aux cheveux roux but une tasse d'eau-de-vie, puis ota son
+demi-caftan, ne conservant que ses souliers et ses bas qui lui
+donnaient beaucoup de ressemblance avec un poulet, et il s'en fut
+se coucher a cote de sa juive, dans quelque chose qui ressemblait
+a une armoire. Deux petits juifs se coucherent par terre aupres de
+l'armoire, comme deux chiens domestiques. Mais Tarass ne dormait
+pas: il demeurait immobile, frappant legerement la table de ses
+doigts. Sa pipe a la bouche, il lancait des nuages de fumee qui
+faisaient eternuer le juif endormi et l'obligeaient a se fourrer
+le nez sous la couverture. A peine le ciel se fut-il colore d'un
+pale reflet de l'aurore, qu'il poussa Yankel du pied.
+
+-- Debout, juif, et donne-moi ton costume de comte.
+
+Il s'habilla en une minute, il se noircit les moustaches et les
+sourcils, se couvrit la tete d'un petit chapeau brun, et
+s'arrangea de telle sorte qu'aucun de ses Cosaques les plus
+proches n'eut pu le reconnaitre. A le voir, on ne lui aurait pas
+donne plus de trente ans. Les couleurs de sa sante brillaient sur
+ses joues, et ses cicatrices memes lui donnaient un certain air
+d'autorite. Ses vetements chamarres d'or lui seyaient a merveille.
+
+Les rues dormaient encore. Pas le moindre marchand ne se montrait
+dans la ville, une corbeille a la main. Boulba et Yankel
+atteignirent un edifice qui ressemblait a un heron au repos.
+C'etait un batiment bas, large, lourd, noirci par le temps, et a
+l'un de ses angles s'elancait, comme le cou d'une cigogne, une
+longue tour etroite, couronnee d'un lambeau de toiture. Cet
+edifice servait a beaucoup d'emplois divers. Il renfermait des
+casernes, une prison et meme un tribunal criminel. Nos voyageurs
+entrerent dans le batiment et se trouverent au milieu d'une vaste
+salle ou plutot d'une cour fermee par en haut. Pres de mille
+hommes y dormaient ensemble. En face d'eux se trouvait une petite
+porte, devant laquelle deux sentinelles jouaient a un jeu qui
+consistait a se frapper l'un l'autre sur les mains avec les
+doigts. Ils firent peu d'attention aux arrivants et ne tournerent
+la tete que lorsque Yankel leur eut dit:
+
+-- C'est nous, entendez-vous bien, mes seigneurs? c'est nous.
+
+-- Allez, dit l'un d'eux, ouvrant la porte d'une main et tendant
+l'autre a son compagnon, pour recevoir les coups obliges.
+
+Ils entrerent dans un corridor etroit et sombre, qui les mena dans
+une autre salle pareille avec de petites fenetres en haut.
+
+"Qui vive!" crierent quelques voix, et Tarass vit un certain
+nombre de soldats armes de pied en cap.
+
+-- Il nous est ordonne de ne laisser entrer personne.
+
+-- C'est nous! criait Yankel; Dieu le voit, c'est nous, mes
+seigneurs!
+
+Mais personne ne voulait l'ecouter. Par bonheur, en ce moment
+s'approcha un gros homme, qui paraissait etre le chef, car il
+criait plus tort que les autres.
+
+-- Mon seigneur, c'est nous; vous nous connaissez deja, et le
+seigneur comte vous temoignera encore sa reconnaissance...
+
+-- Laissez-les passer; que mille diables vous serrent la gorge!
+mais ne laissez plus passer qui que ce soit! Et qu'aucun de vous
+ne detache son sabre, et ne se couche par terre...
+
+Nos voyageurs n'entendirent pas la suite de cet ordre eloquent.
+
+-- C'est nous, c'est moi, c'est nous-memes! disait Yankel a chaque
+rencontre.
+
+-- Peut-on maintenant? demanda-t-il a l'une des sentinelles,
+lorsqu'ils furent enfin parvenus a l'endroit ou finissait le
+corridor.
+
+-- On peut: seulement je ne sais pas si on vous laissera entrer
+dans sa prison meme. Yan n'y est plus maintenant; on a mis un
+autre a sa place, repondit la sentinelle.
+
+-- Aie, aie, dit le juif a voix basse. Voila qui est mauvais, mon
+cher seigneur.
+
+-- Marche, dit Tarass avec entetement.
+
+Le juif obeit.
+
+A la porte pointue du souterrain, se tenait un heiduque orne d'une
+moustache a triple etage. L'etage superieur montait aux yeux, le
+second allait droit en avant, et le troisieme descendait sur la
+bouche, ce qui lui donnait une singuliere ressemblance avec un
+matou.
+
+Le juif se courba jusqu'a terre, et s'approcha de lui presque plie
+en deux.
+
+-- Votre seigneurie! mon illustre seigneur!
+
+-- Juif, a qui dis-tu cela?
+
+-- A vous, mon illustre seigneur.
+
+-- Hum!... Je ne suis pourtant qu'un simple heiduque! dit le
+porteur de moustaches a trois etages, et ses yeux brillerent de
+contentement.
+
+-- Et moi, Dieu me damne, je croyais que c'etait le colonel en
+personne. Aie, aie, aie... En disant ces mots le juif secoua la
+tete et ecarta les doigts des mains. Aie, quel aspect imposant!
+Vrai Dieu, c'est un colonel, tout a fait un colonel. Un seul doigt
+de plus, et c'est un colonel. Il faudrait mettre mon seigneur a
+cheval sur un etalon rapide comme une mouche, pour qu'il fit
+manoeuvrer le regiment.
+
+Le heiduque retroussa l'etage inferieur de sa moustache, et ses
+yeux brillerent d'une complete satisfaction.
+
+-- Mon Dieu, quel peuple martial! continua le juif: _oh weh mir_,
+quel peuple superbe! Ces galons, ces plaques dorees, tout cela
+brille comme un soleil; et les jeunes filles, des qu'elles voient
+ces militaires... aie, aie!
+
+Le juif secoua de nouveau la tete.
+
+Le heiduque retroussa l'etage superieur de sa moustache, et fit
+entendre entre ses dents un son a peu pres semblable au
+hennissement d'un cheval.
+
+-- Je prie mon seigneur de nous rendre un petit service, dit le
+juif. Le prince que voici arrive de l'etranger, et il voudrait
+voir les Cosaques. De sa vie il n'a encore vu quelle espece de
+gens sont les Cosaques.
+
+La presence de comtes et de barons etrangers en Pologne etait
+assez ordinaire; ils etaient souvent attires par la seule
+curiosite de voir ce petit coin presque a demi asiatique de
+l'Europe. Quant a la Moscovie et a l'Ukraine, ils regardaient ces
+pays comme faisant partie de l'Asie meme. C'est pourquoi le
+heiduque, apres avoir fait un salut assez respectueux, jugea
+convenable d'ajouter quelques mots de son propre chef.
+
+-- Je ne sais, dit-il, pourquoi Votre Excellence veut les voir. Ce
+sont des chiens, et non pas des hommes. Et leur religion est
+telle, que personne n'en fait le moindre cas.
+
+-- Tu mens, fils du diable! dit Boulba, tu es un chien toi-meme!
+Comment oses-tu dire qu'on ne fait pas cas de notre religion!
+C'est de votre religion heretique qu'on ne fait pas cas!
+
+-- Eh, eh! dit le heiduque, je sais, l'ami, qui tu es maintenant.
+Tu es toi-meme de ceux qui sont la sous ma garde. Attends, je vais
+appeler les notres.
+
+Taras vit son imprudence, mais l'entetement et le depit
+l'empecherent de songer a la reparer. Par bonheur, a l'instant
+meme, Yankel parvint a se glisser entre eux.
+
+-- Mon seigneur! Comment serait-il possible que le comte fut un
+Cosaque! Mais s'il etait un Cosaque, ou aurait-il pris un pareil
+vetement et un air si noble?
+
+-- Va toujours!
+
+Et le heiduque ouvrait deja sa large bouche pour crier.
+
+-- Royale Majeste, taisez-vous, taisez-vous! au nom de Dieu,
+s'ecria Yankel, taisez-vous! Nous vous payerons comme personne n'a
+ete paye de sa vie; nous vous donnerons deux ducats en or.
+
+-- He, he! deux ducats! Deux ducats ne me font rien. Je donne deux
+ducats a mon barbier pour qu'il me rase seulement la moitie de ma
+barbe. Cent ducats, juif!
+
+Ici le heiduque retroussa sa moustache superieure.
+
+-- Si tu ne me donnes pas a l'instant cent ducats, je crie a la
+garde.
+
+-- Pourquoi donc tant d'argent? dit piteusement le juif, devenu
+tout pale, en detachant les cordons de sa bourse de cuir.
+
+Mais, heureusement pour lui, il n'y avait pas davantage dans sa
+bourse, et le heiduque ne savait pas compter au-dela de cent.
+
+-- Mon seigneur, mon seigneur! partons au plus vite. Vous voyez
+quelles mauvaises gens cela fait, dit Yankel, apres avoir observe
+que le heiduque maniait l'argent dans ses mains, comme s'il eut
+regrette de n'en avoir pas demande davantage.
+
+-- He bien, allons donc, heiduque du diable! dit Boulba: tu as
+pris l'argent, et tu ne songes pas a nous faire voir les Cosaques?
+Non, tu dois nous les faire voir. Puisque tu as recu l'argent, tu
+n'es plus en droit de nous refuser.
+
+-- Allez, allez au diable! sinon, je vous denonce a l'instant et
+alors... tournez les talons, vous dis-je, et deguerpissez au plus
+tot.
+
+-- Mon seigneur, mon seigneur! allons-nous-en, au nom de Dieu,
+allons-nous-en. Fi sur eux! Qu'ils voient en songe une telle
+chose, qu'il leur faille cracher! criait le pauvre Yankel.
+
+Boulba, la tete baissee, s'en revint lentement, poursuivi par les
+reproches de Yankel, qui se sentait devore de chagrin a l'idee
+d'avoir perdu pour rien ses ducats.
+
+-- Mais aussi, pourquoi le payer? Il fallait laisser gronder ce
+chien. Ce peuple est ainsi fait, qu'il ne peut pas ne pas gronder.
+_Oh weh_ _mir_! quels bonheurs Dieu envoie aux hommes! Voyez; cent
+ducats, seulement pour nous avoir chasses! Et un pauvre juif! on
+lui arrachera ses boucles de cheveux, et de son museau l'on fera
+une chose impossible a regarder, et personne ne lui donnera cent
+ducats! O mon Dieu! o Dieu de misericorde!
+
+Mais l'insucces de leur tentative avait eu sur Boulba une tout
+autre influence; on en voyait l'effet dans la flamme devorante
+dont brillaient ses yeux.
+
+-- Marchons, dit-il tout a coup, en secouant une espece de
+torpeur: allons sur la place publique. Je veux voir comment on le
+tourmentera.
+
+-- O mon seigneur, pourquoi faire? La, nous ne pouvons pas le
+secourir.
+
+-- Marchons, dit Boulba avec resolution.
+
+Et le juif, comme une bonne d'enfant, le suivit avec un soupir.
+
+Il n'etait pas difficile de trouver la place ou devait avoir lieu
+le supplice; le peuple y affluait de toutes parts. Dans ce siecle
+grossier, c'etait un spectacle des plus attrayants, non seulement
+pour la populace, mais encore pour les classes elevees. Nombre de
+vieilles femmes devotes, nombre de jeunes filles peureuses, qui
+revaient ensuite toute la nuit de cadavres ensanglantes, et qui
+s'eveillaient en criant comme peut crier un hussard ivre, n'en
+saisissaient pas moins avec avidite l'occasion de satisfaire leur
+curiosite cruelle. Ah! quelle horrible torture! criaient quelques-
+unes d'entre elles, avec une terreur febrile, en fermant les yeux
+et en detournant le visage; et pourtant elles demeuraient a leur
+place. Il y avait des hommes qui, la bouche beante, les mains
+etendues convulsivement, auraient voulu grimper sur les tetes des
+autres pour mieux voir. Au milieu de figures etroites et communes,
+ressortait la face enorme d'un boucher, qui observait toute
+l'affaire d'un air connaisseur, et conversait en monosyllabes avec
+un maitre d'armes qu'il appelait son compere, parce que, les jours
+de fete, ils s'enivraient dans le meme cabaret. Quelques-uns
+discutaient avec vivacite, d'autres tenaient meme des paris; mais
+la majeure partie appartenait a ce genre d'individus qui regardent
+le monde entier et tout ce qui pause dans le monde, en se grattant
+le nez avec les doigts. Sur le premier plan, aupres des porteurs
+de moustaches, qui composaient la garde de la ville, se tenait un
+jeune gentilhomme campagnard, ou qui paraissait tel, en costume
+militaire, et qui avait mis sur son dos tout ce qu'il possedait,
+de sorte qu'il ne lui etait reste a la maison qu'une chemise
+dechiree et de vieilles bottes. Deux chaines, auxquelles pendait
+une espece de ducat, se croisaient sur sa poitrine. Il etait venu
+la avec sa maitresse Yousefa, et s'agitait continuellement, pour
+que l'on ne tachat point sa robe de soie. Il lui avait tout
+explique par avance, si bien qu'il etait decidement impossible de
+rien ajouter.
+
+-- Ma petite Yousefa, disait-il, tout ce peuple que vous voyez, ce
+sont des gens qui sont venus pour voir comment on va supplicier
+les criminels. Et celui-la, ma petite, que vous voyez la-bas, et
+qui tient a la main une hache et d'autres instruments, c'est le
+bourreau, et c'est lui qui les suppliciera. Et quand il commencera
+a tourner la roue et a faire d'autres tortures, le criminel sera
+encore vivant; mais lorsqu'on lui coupera la tete, alors, ma
+petite, il mourra aussitot. D'abord il criera et se debattra, mais
+des qu'on lui aura coupe la tete, il ne pourra plus ni crier, ni
+manger, ni boire, parce que alors, ma petite, il n'aura plus de
+tete.
+
+Et Yousefa ecoutait tout cela avec terreur et curiosite. Les toits
+des maisons etaient couverts de peuple. Aux fenetres des combles
+apparaissaient d'etranges figures a moustaches, coiffees d'une
+espece de bonnet. Sur les balcons, abrites pas des baldaquins, se
+tenait l'aristocratie. La jolie main, brillante comme du sucre
+blanc, d'une jeune fille rieuse, reposait sur la grille du balcon.
+De nobles seigneurs, doues d'un embonpoint respectable,
+contemplaient tout cela d'un air majestueux. Un valet en riche
+livree, les manches rejetees en arriere, faisait circuler des
+boissons et des rafraichissements. Souvent une jeune fille
+espiegle, aux yeux noirs, saisissant de sa main blanche des
+gateaux ou des fruits, les jetait au peuple. La cohue des
+chevaliers affames s'empressait de tendre leurs chapeaux, et
+quelque long hobereau, qui depassait la foule de toute sa tete,
+vetu d'un _kountousch_ autrefois ecarlate, et tout chamarre de
+cordons en or noircis par le temps, saisissait les gateaux au vol,
+grace a ses longs bras, baisait la proie qu'il avait conquise,
+l'appuyait sur son coeur, et puis la mettait dans sa bouche. Un
+faucon, suspendu au balcon dans une cage doree, figurait aussi
+parmi les spectateurs; le bec tourne de travers et la patte levee,
+il examinait aussi le peuple avec attention. Mais la foule s'emut
+tout a coup, et de toutes parts retentirent les cris: les voila,
+les voila! ce sont les Cosaques!
+
+Ils marchaient, la tete decouverte, leurs longues tresses
+pendantes, tous avaient laisse pousser leur barbe. Ils
+s'avancaient sans crainte et sans tristesse, avec une certaine
+tranquillite fiere. Leurs vetements de draps precieux s'etaient
+uses, et flottaient autour d'eux en lambeaux; ils ne regardaient
+ni ne saluaient le peuple, le premier de tous marchait Ostap.
+
+Que sentit le vieux Tarass, lorsqu'il vit Ostap? Que se passa-t-il
+alors dans son coeur?... Il le contemplait au milieu de la foule,
+sans perdre un seul de ses mouvements. Les Cosaques etaient deja
+parvenus au lieu du supplice. Ostap s'arreta. A lui, le premier,
+appartenait de vider cet amer calice. Il jeta un regard sur les
+siens, leva une de ses mains au ciel, et dit a haute voix:
+
+-- Fasse Dieu que tous les heretiques qui sont ici rassembles
+n'entendent pas, les infideles, de quelle maniere est torture un
+chretien! Qu'aucun de nous ne prononce une parole.
+
+Cela dit, il s'approcha de l'echafaud.
+
+-- Bien, fils, bien! dit Boulba doucement, et il inclina vers la
+terre sa tete grise.
+
+Le bourreau arracha les vieux lambeaux qui couvraient Ostap; on
+lui mit les pieds et les mains dans une machine faite expres pour
+cet usage, et... Nous ne troublerons pas l'ame du lecteur par le
+tableau de tortures infernales dont la seule pensee ferait dresser
+les cheveux sur la tete. C'etait le produit de temps grossiers et
+barbares, alors que l'homme menait encore une vie sanglante,
+consacree aux exploits guerriers, et qu'il y avait endurci toute
+son ame sans nulle idee d'humanite. En vain quelques hommes
+isoles, faisant exception a leur siecle, se montraient les
+adversaires de ces horribles coutumes; en vain le roi et plusieurs
+chevaliers d'intelligence et de coeur representaient qu'une
+semblable cruaute dans les chatiments ne servait qu'a enflammer la
+vengeance de la nation cosaque. La puissance du roi et des sages
+opinions ne pouvait rien contre le desordre, contre la volonte
+audacieuse des magnats polonais, qui, par une absence inconcevable
+de tout esprit de prevoyance, et par une vanite puerile, n'avaient
+fait de leur diete qu'une satire du gouvernement.
+
+Ostap supportait les tourments et les tortures avec un courage de
+geant. L'on n'entendait pas un cri, pas une plainte, meme lorsque
+les bourreaux commencerent a lui briser les os des pieds et des
+mains, lorsque leur terrible broiement fut entendu au milieu de
+cette foule muette par les spectateurs les plus eloignes, lorsque
+les jeunes filles detournerent les yeux avec effroi. Rien de
+pareil a un gemissement ne sortit de sa bouche; son visage ne
+trahit pas la moindre emotion. Tarass se tenait dans la foule, la
+tete inclinee, et, levant de temps en temps les yeux avec fierte,
+il disait seulement d'un ton approbateur:
+
+-- Bien, fils, bien!...
+
+Mais, quand on l'eut approche des dernieres tortures et de la
+mort, sa force d'ame parut faiblir. Il tourna les regards autour
+de lui: Dieu! rien que des visages inconnus, etrangers! Si du
+moins quelqu'un de ses proches eut assiste a sa fin! Il n'aurait
+pas voulu entendre les sanglots et la desolation d'une faible
+mere, ou les cris insenses d'une epouse, s'arrachant les cheveux
+et meurtrissant sa blanche poitrine; mais il aurait voulu voir un
+homme ferme, qui le rafraichit par une parole sensee et le
+consolat a sa derniere heure. Sa constance succomba, et il s'ecria
+dans l'abattement de son ame:
+
+-- Pere! ou es-tu? entends-tu tout cela?
+
+-- Oui, j'entends!
+
+Ce mot retentit au milieu du silence universel, et tout un million
+d'ames fremirent a la fois. Une partie des gardes a cheval
+s'elancerent pour examiner scrupuleusement les groupes du peuple.
+Yankel devint pale comme un mort, et lorsque les cavaliers se
+furent un peu eloignes de lui, il se retourna avec terreur pour
+regarder Boulba; mais Boulba n'etait plus a son cote. Il avait
+disparu sans laisser de trace.
+
+
+CHAPITRE XII
+
+La trace de Boulba se retrouva bientot. Cent vingt mille hommes de
+troupes cosaques parurent sur les frontieres de l'Ukraine. Ce
+n'etait plus un parti insignifiant, un detachement venu dans
+l'espoir du butin, ou envoye a la poursuite des Tatars. Non; la
+nation entiere s'etait levee, car sa patience etait a bout. Ils
+s'etaient leves pour venger leurs droits insultes, leurs moeurs
+ignominieusement tournees en moquerie, la religion de leurs peres
+et leurs saintes coutumes outragees, les eglises livrees a la
+profanation; pour secouer les vexations des seigneurs etrangers,
+l'oppression de l'union catholique, la honteuse domination de la
+juiverie sur une terre chretienne, en un mot pour se venger de
+tous les griefs qui nourrissaient et grossissaient depuis
+longtemps la haine sauvage des Cosaques.
+
+L'_hetman_ Ostranitza, guerrier jeune, mais renomme par son
+intelligence, etait a la tete de l'innombrable armee des Cosaques.
+Pres de lui se tenait Gouma, son vieux compagnon, plein
+d'experience. Huit _polkovniks_ conduisaient des _polk_s de douze
+mille hommes. Deux _iesaoul_-generaux et un _bountchoug_, ou
+general a queue, venaient a la suite de l'_hetman_. Le porte-
+etendard general marchait devant le premier drapeau; bien des
+enseignes et d'autres drapeaux flottaient au loin; les compagnons
+des _bountchougs_ portaient des lances ornees de queues de cheval.
+Il y avait aussi beaucoup d'autres dignitaires d'armee, beaucoup
+de greffiers de _polk_s suivis par des detachements a pied et a
+cheval. On comptait presque autant de Cosaques volontaires que de
+Cosaques de ligne et de front. Ils s'etaient leves de toutes les
+contrees, de Tchiguirine, de Pereieslav, de Batourine, de
+Gloukhoff, des rivages inferieurs du Dniepr, de ses hauteurs et de
+ses iles. D'innombrables chevaux et des masses de chariots armes
+serpentaient dans les champs. Mais parmi ces nuees de Cosaques,
+parmi ces huit _polk_s reguliers, il y avait un _polk_ superieur a
+tous les autres; et a la tete de ce _polk_ etait Tarass Boulba.
+Tout lui donnait l'avantage sur le reste des chefs, et son age
+avance, et sa longue experience, et sa science de faire mouvoir
+les troupes, et sa haine des ennemis, plus forte que chez tout
+autre. Meme aux Cosaques sa ferocite implacable et sa cruaute
+sanguinaire paraissaient exagerees. Sa tete grise ne condamnait
+qu'au feu et a la potence, et son avis dans le conseil de guerre
+ne respirait que ruine et devastation.
+
+Il n'est pas besoin de decrire tous les combats que livrerent les
+Cosaques, ni la marche progressive de la campagne; tout cela est
+ecrit sur les feuillets des annales. On sait quelle est, dans la
+terre russe, une guerre soulevee pour la religion. Il n'est pas de
+force plus forte que la religion. Elle est implacable, terrible,
+comme un roc dresse par les mains de la nature au milieu d'une mer
+eternellement orageuse et changeante. Du milieu des profondeurs de
+l'Ocean, il leve vers le ciel ses murailles inebranlables, formees
+d'une seule pierre, entiere et compacte. De toutes parts on
+l'apercoit, et de toutes parts il regarde fierement les vagues qui
+fuient devant lui. Malheur au navire qui vient le choquer! ses
+fragiles agres volent en pieces; tout ce qu'il porte se noie ou se
+brise, et l'air d'alentour retentit des cris plaintifs de ceux qui
+perissent dans les flots.
+
+Sur les feuillets des annales on lit d'une maniere detaillee
+comment les garnisons polonaises fuyaient des villes reconquises;
+comment l'on pendait les fermiers juifs sans conscience; comment
+l'_hetman_ de la couronne, Nicolas Potocki, se trouva faible, avec
+sa nombreuse armee, devant cette force irresistible; comment,
+defait et poursuivi, il noya dans une petite riviere la majeure
+partie de ses troupes; comment les terribles _polk_s cosaques le
+cernerent dans le petit village de Polonnoi, et comment, reduit a
+l'extremite, l'_hetman_ polonais promit sous serment, au nom du
+roi et des magnats de la couronne, une satisfaction entiere ainsi
+que le retablissement de tous les anciens droits et privileges.
+Mais les Cosaques n'etaient pas hommes a se laisser prendre a
+cette promesse; ils savaient ce que valaient a leur egard les
+serments polonais. Et Potocki n'eut plus fait le beau sur son
+_argamak_ de six mille ducats, attirant les regards des illustres
+dames et l'envie de la noblesse; il n'eut plus fait de bruit aux
+assemblees, ni donne de fetes splendides aux senateurs, s'il
+n'avait ete sauve par le clerge russe qui se trouvait dans ce
+village. Lorsque tous les pretres sortirent, vetus de leurs
+brillantes robes dorees, portant les images de la croix, et, a
+leur tete, l'archeveque lui-meme, la crosse en main et la mitre en
+tete, tous les Cosaques plierent le genou et oterent leurs
+bonnets. En ce moment ils n'eussent respecte personne, pas meme le
+roi; mais ils n'oserent point agir contre leur Eglise chretienne,
+et s'humilierent devant leur clerge. L'_hetman_ et les
+_polkovniks_ consentirent d'un commun accord a laisser partir
+Potocki, apres lui avoir fait jurer de laisser desormais en paix
+toutes les eglises chretiennes, d'oublier les inimities passees et
+de ne faire aucun mal a l'armee cosaque. Un seul _polkovnik_
+refusa de consentir a une paix pareille; c'etait Tarass Boulba. Il
+arracha une meche de ses cheveux, et s'ecria
+
+-- _Hetman_, _hetman_! et vous, _polkovniks_, ne faites pas cette
+action de vieille femme; ne vous fiez pas aux Polonais; ils vous
+trahiront, les chiens!
+
+Et lorsque le greffier du _polk_ eut presente le traite de paix,
+lorsque l'_hetman_ y eut appose sa main toute-puissante, Boulba
+detacha son precieux sabre turc, en pur damas du plus bel acier,
+le brisa en deux, comme un roseau, et en jeta au loin les troncons
+dans deux directions opposees.
+
+-- Adieu donc! s'ecria-t-il. De meme que les deux moities de ce
+sabre ne se reuniront plus et ne formeront jamais une meme arme,
+de meme, nous, aussi, compagnons, nous ne nous reverrons plus en
+ce monde! N'oubliez donc pas mes paroles d'adieu.
+
+Alors sa voix grandit, s'eleva, acquit une puissance etrange, et
+tous s'emurent en ecoutant ses accents prophetiques.
+
+-- A votre heure derniere, vous vous souviendrez de moi. Vous
+croyez avoir achete le repos et la paix; vous croyez que vous
+n'avez plus qu'a vous donner du bon temps? Ce sont d'autres fetes
+qui vous attendent. _Hetman_, on t'arrachera la peau de la tete,
+on l'emplira de graine de riz, et, pendant longtemps, on la verra
+colportee a toutes les foires! Vous non plus, seigneurs, vous ne
+conserverez pas vos tetes. Vous pourrirez dans de froids caveaux,
+ensevelis sous des murs de pierre, a moins qu'on ne vous rotisse
+tout vivants dans des chaudieres, comme des moutons. Et vous,
+camarades, continua-t-il en se tournant vers les siens, qui de
+vous veut mourir de sa vraie mort? Qui de vous veut mourir, non
+pas sur le poele de sa maison, ni sur une couche de vieille femme,
+non pas ivre mort sous une treille, au cabaret, comme une
+charogne, mais de la belle mort d'un Cosaque, tous sur un meme
+lit, comme le fiance avec la fiancee? A moins pourtant que vous ne
+veuillez retourner dans vos maisons, devenir a demi heretiques, et
+promener sur vos dos les seigneurs polonais?
+
+-- Avec toi, seigneur _polkovnik_, avec toi! s'ecrierent tous ceux
+qui faisaient partie du _polk_ de Tarass.
+
+Et ils furent rejoints par une foule d'autres.
+
+-- Eh bien! puisque c'est avec moi, avec moi donc! dit Tarass.
+
+Il enfonca fierement son bonnet, jeta un regard terrible a ceux
+qui etaient demeures, s'affermit sur son cheval et cria aux siens:
+
+-- Personne, du moins, ne nous humiliera par une parole
+offensante. Allons, camarades, en visite chez les catholiques!
+
+Il piqua des deux, et, a sa suite, se mit en marche une compagnie
+de cent chariots, qu'entouraient beaucoup de cavaliers et de
+fantassins cosaques; et, se retournant, il bravait d'un regard
+plein de mepris et de colere tous ceux qui n'avaient pas voulu le
+suivre. Personne n'osa les retenir. A la vue de toute l'armee, un
+_polk_ s'en allait, et, longtemps encore, Tarass se retourna et
+menaca du regard.
+
+L'_hetman_ et les autres _polkovniks_ etaient troubles; tous
+demeurerent pensifs, silencieux, comme oppresses par un penible
+pressentiment. Tarass n'avait pas fait une vaine prophetie. Tout
+se passa comme il l'avait predit. Peu de temps apres la trahison
+de _Kaneff_, la tete de l'_hetman_ et celle de beaucoup d'entre
+les principaux chefs furent plantees sur les pieux.
+
+Et Tarass?... Tarass se promenait avec son _polk_ a travers toute
+la Pologne; il brula dix-huit villages, prit quarante eglises, et
+s'avanca jusqu'aupres de Cracovie. Il massacra bien des
+gentilshommes; il pilla les meilleurs et les plus riches chateaux.
+Ses Cosaques defoncerent et repandirent les tonnes d'hydromel et
+de vins seculaires qui se conservaient avec soin dans les caves
+des seigneurs; ils dechirerent a coups de sabre et brulerent les
+riches etoffes, les vetements de parade, les objets de prix qu'ils
+trouvaient dans les garde-meubles.
+
+-- N'epargnez rien! repetait Tarass.
+
+Les Cosaques ne respecterent ni les jeunes femmes aux noirs
+sourcils ni les jeunes filles a la blanche poitrine, au visage
+rayonnant; elles ne purent trouver de refuge meme dans les
+temples. Tarass les brulait avec les autels. Plus d'une main
+blanche comme la neige s'eleva du sein des flammes vers les cieux,
+au milieu des cris plaintifs qui auraient emu la terre humide
+elle-meme, et qui auraient fait tomber de pitie sur le sol l'herbe
+des steppes. Mais les cruels Cosaques n'entendaient rien et,
+soulevant les jeunes enfants sur la pointe de leurs lances, ils
+les jetaient aux meres dans les flammes.
+
+-- Ce sont la, Polonais detestes, les messes funebres d'Ostap!
+disait Tarass.
+
+Et de pareilles messes, il en celebrait dans chaque village;
+jusqu'au moment ou le gouvernement polonais reconnut que ses
+entreprises avaient plus d'importance qu'un simple brigandage, et
+ou ce meme Potocki fut charge, a la tete de cinq regiments,
+d'arreter Tarass.
+
+Six jours durant, les Cosaques parvinrent a echapper aux
+poursuites, en suivant des chemins detournes. Leurs chevaux
+pouvaient a peine supporter cette course incessante et sauver
+leurs maitres. Mais, cette fois, Potocki se montra digne de la
+mission qu'il avait recue: il poursuivit l'ennemi sans relache, et
+l'atteignit sur les rives du Dniestr, ou Boulba venait de faire
+halte dans une forteresse abandonnee et tombant en ruine.
+
+On la voyait a la cime d'un roc qui dominait le Dniestr, avec les
+restes de ses glacis dechires et de ses murailles detruites. Le
+sommet du roc etait tout jonche de pierres, de briques, de debris,
+toujours prets a se detacher et a voler dans l'abime. Ce fut la
+que l'_hetman_ de la couronne Potocki cerna Boulba par les deux
+cotes qui donnaient acces sur la plaine. Pendant quatre jours, les
+Cosaques lutterent et se defendirent a coups de briques et de
+pierres. Mais leurs munitions, comme leurs forces, finirent par
+s'epuiser, et Tarass resolut de se frayer un chemin a travers les
+rangs ennemis. Deja ses Cosaques s'etaient ouvert un passage, et
+peut-etre leurs chevaux rapides les auraient-ils sauves encore une
+fois, quand tout a coup Tarass s'arreta au milieu de sa course.
+
+-- Halte! s'ecria-t-il, j'ai perdu ma pipe et mon tabac; je ne
+veux pas que ma pipe meme tombe aux mains des Polonais detestes.
+
+Et le vieux _polkovnik_ se pencha pour chercher dans l'herbe sa
+pipe et sa bourse a tabac, ses deux inseparables compagnons, sur
+mer et sur terre, dans les combats et a la maison. Pendant ce
+temps, arrive une troupe ennemie, qui le saisit par ses puissantes
+epaules. Il essaye de se degager; mais les heiduques qui l'avaient
+saisi ne roulerent plus a terre, comme autrefois.
+
+-- Oh! vieillesse! vieillesse! dit-il amerement; et le vieux
+Cosaque pleura.
+
+Mais ce n'etait pas a la vieillesse qu'etait la faute; la force
+avait vaincu la force. Pres de trente hommes s'etaient suspendus a
+ses pieds, a ses bras.
+
+-- Le corbeau est pris! criaient les Polonais. Il ne reste plus
+qu'a trouver la maniere de lui faire honneur, a ce chien.
+
+Et on le condamna, du consentement de l'_hetman_, a etre brule vif
+en presence de tout le corps d'armee. Il y avait pres de la un
+arbre nu dont le sommet avait ete brise par la foudre. On attacha
+Tarass avec des chaines en fer au tronc de l'arbre; puis on lui
+cloua les mains, apres l'avoir hisse aussi haut que possible, afin
+que le Cosaque fut vu de loin et de partout; puis, approchant des
+branches, les Polonais se mirent a dresser un bucher au pied de
+l'arbre. Mais ce n'etait pas le bucher que contemplait Tarass; ce
+n'etait pas aux flammes qui allaient le devorer que songeait son
+ame intrepide. Il regardait, l'infortune, du cote ou combattaient
+ses Cosaques. De la hauteur ou il etait place, il voyait tout
+comme sur la paume de la main.
+
+-- Camarades, criait-il, gagnez, gagnez au plus vite la montagne
+qui est derriere le bois; la, ils ne vous atteindront pas!
+
+Mais le vent emporta ses paroles.
+
+-- Ils vont perir, ils vont perir pour rien! s'ecriait-il avec
+desespoir.
+
+Et il regarda au-dessous de lui, a l'endroit ou etincelait le
+Dniestr. Un eclair de joie brilla dans ses yeux. Il vit quatre
+proues a demi cachees par les buissons; alors rassemblant toutes
+ses forces, il s'ecria de sa voix puissante:
+
+-- Au rivage! au rivage, camarades, descendez par le sentier a
+gauche! Il y a des bateaux sur la rive; prenez-les tous, pour
+qu'on ne puisse vous poursuivre.
+
+Cette fois le vent souffla favorablement, et toutes ses paroles
+arriverent aux Cosaques. Mais il fut recompense de ce bon conseil
+par un coup de massue assene sur la tete, qui fit tournoyer tous
+les objets devant ses yeux.
+
+Les Cosaques s'elancerent de toute leur vitesse sur la pente du
+sentier; mais ils sont poursuivis l'epee dans les reins. Ils
+regardaient; le sentier tourne, serpente, fait mille detours.
+
+-- Allons, camarades, a la grace de Dieu! s'ecrient tous les
+Cosaques.
+
+Ils s'arretent un instant, levent leurs fouets sifflent, et leurs
+chevaux tatars se detachent du sol, se deroulant dans l'air, comme
+des serpents, volent par-dessus l'abime et tombent droit au milieu
+du Dniestr. Deux seulement d'entre eux n'atteignirent pas le
+fleuve; ils se fracasserent sur les rochers, et y perirent avec
+leurs chevaux sans meme pousser un cri. Deja les Cosaques
+nageaient a cheval dans la riviere et detachaient les bateaux. Les
+Polonais s'arreterent devant l'abime s'etonnant de l'exploit inoui
+des Cosaques, et se demandant s'il fallait ou non sauter a leur
+suite. Un jeune colonel au sang vif et bouillant, le propre frere
+de la belle Polonaise qui avait enchante le pauvre Andry, s'elanca
+sans reflechir a la poursuite des Cosaques; il tourna trois fois
+en l'air avec son cheval, et retomba sur les rocs aigus. Les
+pierres anguleuses le dechirerent en lambeaux, le precipice
+l'engloutit, et sa cervelle, melee de sang, souilla les buissons
+qui croissaient sur les pentes inegales du glacis.
+
+Lorsque Tarass se reveilla du coup qui l'avait etourdi, lorsqu'il
+regarda le Dniestr, les Cosaques etaient deja dans les bateaux et
+s'eloignaient a force de rames. Les balles pleuvaient sur eux de
+la hauteur, mais sans les atteindre. Et les yeux du vieux
+_polkovnik_ brillaient du feu de la joie.
+
+-- Adieu, camarades, leur cria-t-il, d'en haut; souvenez-vous de
+moi, revenez ici au printemps prochain, et faites une belle
+tournee! Qu'avez vous gagne, Polonais du diable? Croyez-vous qu'il
+y ait au monde une chose qui fasse peur a un Cosaque? Attendez un
+peu, le temps viendra bientot ou vous apprendrez ce que c'est que
+la religion russe orthodoxe. Des a present les peuples voisins et
+lointains le pressentent: un tsar s'elevera de la terre russe, et
+il n'y aura pas dans le monde de puissance qui ne se soumette a
+lui!...
+
+Deja le feu s'elevait au-dessus du bucher, atteignait les pieds de
+Tarass, et se deroulait en flamme le long du tronc d'arbre... Mais
+se trouvera-t-il au monde un feu, des tortures, une puissance
+capables de dompter la force cosaque!
+
+Ce n'est pas un petit fleuve que le Dniestr; il y a beaucoup
+d'anses, beaucoup d'endroits sans fond, et d'epais joncs croissent
+sur ses rivages. Le miroir du fleuve est brillant; il retentit du
+cri sonore des cygnes, et le superbe _gogol_[40] se laisse emporter
+par son rapide courant. Des nuees de courlis, de becassines au
+rougeatre plumage, et d'autres oiseaux de toute espece s'agitent
+dans ses joncs et sur les plages de ses rives. Les Cosaques
+voguaient rapidement sur d'etroits bateaux a deux gouvernails, ils
+ramaient avec ensemble, evitaient prudemment les bas-fonds, et,
+effrayant les oiseaux qui s'envolaient a leur approche, ils
+parlaient de leur _ataman_.
+
+FIN
+
+
+
+ [1] Kiew, capitale du gourt de Kiew, sur le Dniepr, et
+capitale de toute la Russie, jusqu'a la fin du XIIe siecle.
+ [2] Ducats d'or, perces et pendus en guise d'ornements.
+ [3] Chroniques chantees, comme les anciennes rapsodies
+grecques ou les romances espagnoles.
+ [4] Espece de guitare.
+ [5] Religion grecque-unie, schisme, recemment abroge, de la
+religion greco-catholique.
+ [6] Officiers de son campement.
+ [7] Lieutenant du _polkovnik_.
+ [8] Division feodale de la Russie.
+ [9] Union de villages sous le meme chef electif nomme
+_ataman_.
+ [10] Especes de regiments.
+ [11] Tous les hommes armes, chez les Cosaques, se nommaient
+chevaliers, par une imitation lointaine et mal comprise de la
+chevalerie de l'Europe occidentale.
+ [12] Chef de _polk_. Ce mot signifie maintenant colonel.
+ [13] Espece de mouette.
+ [14] Nom du cheval.
+ [15] Le _poud_ vaut quarante livres russes, environ dix-huit
+kilogrammes.
+ [16] Nom des etudiants laiques.
+ [17] Nom du surveillant, ou chef de quartier, choisi parmi les
+etudiants.
+ [18] Danses cosaques.
+ [19] Cabaret russe.
+ [20] Chef elu de la _setch_.
+ [21] Chilo, en russe, veut dire poincon, alene.
+ [22] Grandes et petites guitares.
+ [23] Dans les anciens tableaux des eglises grecques, les
+images sont habillees de robes en metal battu et cisele.
+ [24] Petite caleche longue.
+ [25] La religion grecque.
+ [26] Camp mouvant, caravane armee.
+ [27] Pains de froment pur.
+ [28] Redingote polonaise.
+ [29] Phrase proverbiale en Russie.
+ [30] Il n'y a point d'orgues dans les eglises du rite grec,
+c'etait chose nouvelle pour un Cosaque.
+ [31] Mot compose de _nesamai_, "ne me touche pas".
+ [32] Le mot russe _krasnoi_ veut dire rouge et beau, brillant,
+eclatant.
+ [33] Mot pris aux Hongrois pour designer la cavalerie legere.
+En langue madgyare il signifie vingtieme, parce que, dans les
+guerres contre les Turcs, chaque village devait fournir, sur vingt
+hommes, un homme equipe.
+ [34] Nom tatar d'une longue corde terminee par un noeud
+coulant.
+ [35] Ville imperiale, Byzance.
+ [36] Princes.
+ [37] Non seulement ce geste a son nom particulier, mais on en
+a forme le verbe, l'adverbe, l'adjectif, etc.
+ [38] Chevaux persans.
+ [39] Mot russe pour exciter les chiens.
+ [40] Espece de canard sauvage, approchant du cygne.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Tarass Boulba, by Nikolai Vassilievitch Gogol
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TARASS BOULBA ***
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+Foundation
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+ways including including checks, online payments and credit card
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+works.
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
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+The Project Gutenberg EBook of Tarass Boulba, by Nikolaï Vassilievitch Gogol
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Tarass Boulba
+
+Author: Nikolaï Vassilievitch Gogol
+
+Release Date: October 19, 2004 [EBook #13794]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TARASS BOULBA ***
+
+
+
+
+Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+
+Nikolaï Vassilievitch Gogol
+
+TARASS BOULBA
+
+Traduit du russe par Louis Viardot
+
+(1835)
+
+
+Table des matières
+
+PRÉFACE
+CHAPITRE I
+CHAPITRE II
+CHAPITRE III
+CHAPITRE IV
+CHAPITRE V
+CHAPITRE VI
+CHAPITRE VII
+CHAPITRE VIII
+CHAPITRE IX
+CHAPITRE X
+CHAPITRE XI
+CHAPITRE XII
+
+
+
+PRÉFACE
+
+La nouvelle intitulée _Tarass Boulba_, la plus considérable du
+recueil de Gogol, est un petit roman historique où il a décrit les
+moeurs des anciens Cosaques Zaporogues. Une note préliminaire nous
+semble à peu près indispensable pour les lecteurs étrangers à la
+Russie.
+
+Nous ne voulons pas, toutefois, rechercher si le savant géographe
+Mannert a eu raison de voir en eux les descendants des anciens
+Scythes (Niebuhr a prouvé que les Scythes d’Hérotode étaient les
+ancêtres des Mongols), ni s’il faut absolument retrouver les
+Cosaques (en russe _Kasak_) dans les _[mot en grec]_de Constantin
+Porphyrogénète, les _Kassagues_ de Nestor, les _cavaliers _et
+_corsaires russes_ que les géographes arabes, antérieurs au XIIIe
+siècle, plaçaient dans les parages de la mer Noire. Obscure comme
+l’origine de presque toutes les nations, celle des Cosaques a
+servi de thème aux hypothèses les plus contradictoires. Nous
+devons seulement relever l’opinion, longtemps admise, de
+l’historien Schloezer, lequel, se fondant sur les moeurs
+vagabondes et l’esprit d’aventure qui distinguèrent les Cosaques
+des autres races slaves, et sur l’altération de leur langue
+militaire, pleine de mots turcs et d’idiotismes polonais, crut
+que, dans l’origine, les Cosaques ne furent qu’un ramas
+d’aventuriers venus de tous les pays voisins de l’Ukraine, et
+qu’ils ne parurent qu’à l’époque de la domination des Mongols en
+Russie. Les Cosaques se recrutèrent, il est vrai, de Russes, de
+Polonais, de Turcs, de Tatars, même de Français et d’Italiens;
+mais le fond primitif de la nation cosaque fut une race slave,
+habitant l’Ukraine, d’où elle se répandit sur les bords du Don, de
+l’Oural et de la Volga. Ce fut une petite armée de huit cents
+Cosaques, qui, sous les ordres de leur _ataman_ Yermak, conquit
+toute la Sibérie en 1580.
+
+Une des branches ou tribus de la nation cosaque, et la plus
+belliqueuse, celle des Zaporogues, paraît, pour la première fois,
+dans les annales polonaises au commencement du XVIe siècle. Ce nom
+leur venait des mots russes _za_, au delà (_trans_), et _porog_,
+cataracte, parce qu’ils habitaient plus bas que les bancs de
+granit qui coupent en plusieurs endroits le lit de Dniepr. Le pays
+occupé par eux portait le nom collectif de _Zaporojié_. Maîtres
+d’une grande partie des plaines fertiles et des steppes de
+l’Ukraine, tour à tour alliés ou ennemis des Russes, des Polonais,
+des Tatars et des Turcs, les Zaporogues formaient un peuple
+éminemment guerrier organisé en république militaire, et offrant
+quelque lointaine et grossière ressemblance avec les ordres de
+chevalerie de l’Europe occidentale.
+
+Leur principal établissement, appelé la _setch_, avait d’habitude
+pour siège une île du Dniepr. C’était un assemblage de grandes
+cabanes en bois et en terre, entourées d’un glacis, qui pouvait
+aussi bien se nommer un camp qu’un village. Chaque cabane (leur
+nombre n’a jamais dépassé quatre cents) pouvait contenir quarante
+ou cinquante Cosaques. En été, pendant les travaux de la campagne,
+il restait peu de monde à la _setch; _mais en hiver, elle devait
+être constamment gardée par quatre mille hommes. Le reste se
+dispersait dans les villages voisins, ou se creusait, aux
+environs, des habitations souterraines, appelées _zimovniki_ (de
+_zima_, hiver).
+La _setch_ était divisée en trente-huit quartiers ou _kouréni _(de
+_kourit_, fumer; le mot _kourèn _correspond à celui du foyer).
+Chaque Cosaque habitant la _setch_ était tenu de vivre dans son
+_kourèn;_ chaque _kourèn_, désigné par un nom particulier qu’il
+tirait habituellement de celui de son chef primitif, élisait un
+_ataman_ (_kourennoï-ataman_), dont le pouvoir ne durait qu’autant
+que les Cosaques soumis à son commandement étaient satisfaits de
+sa conduite. L’argent et les hardes des Cosaques d’un _kourèn_
+étaient déposés chez leur _ataman_, qui donnait à location les
+boutiques et les bateaux (_douby_) de son _kourèn_, et gardait les
+fonds de la caisse commune. Tous les Cosaques d’un _kourèn_
+dînaient à la même table.
+
+Les _kouréni_ assemblés choisissaient le chef supérieur, le
+_kochévoï-ataman_ (de _kosch, _en tatar _camp,_ ou de _kotchévat_,
+en russe _camper_). On verra dans la nouvelle de Gogol comment se
+faisait l’élection du _kochévoï._ La _rada_, ou assemblée
+nationale, qui se tenait toujours après dîner, avait lieu deux
+fois par an, à jours fixes, le 24 juin, jour de la fête de saint
+Jean-Baptiste, et le 1er octobre, jour de la présentation de la
+Vierge, patronne de l’église de la _setch._
+
+Le trait le plus saillant, et particulièrement distinctif de cette
+confrérie militaire, c’était le célibat imposé à tous ses membres
+pendant leur réunion. Aucune femme n’était admise dans la _setch._
+
+Préface à l’édition de la Librairie Hachette et Cie, 1882.
+
+
+CHAPITRE I
+
+-- Voyons, tourne-toi. Dieu, que tu es drôle! Qu'est-ce que cette
+robe de prêtre? Est-ce que vous êtes tous ainsi fagotés à votre
+académie?
+
+Voilà par quelles paroles le vieux Boulba accueillait ses deux
+fils qui venaient de terminer leurs études au séminaire de Kiew[1],
+et qui rentraient en ce moment au foyer paternel.
+
+Ses fils venaient de descendre de cheval. C'étaient deux robustes
+jeunes hommes, qui avaient encore le regard en dessous, comme il
+convient à des séminaristes récemment sortis des bancs de l'école.
+Leurs visages, pleins de force et de santé, commençaient à se
+couvrir d'un premier duvet que n'avait jamais fauché le rasoir.
+L'accueil de leur père les avait fort troublés; ils restaient
+immobiles, les yeux fixés à terre.
+
+-- Attendez, attendez; laissez que je vous examine bien à mon
+aise. Dieu! que vous avez de longues robes! dit-il en les tournant
+et retournant en tous sens. Diables de robes! je crois qu'on n'en
+a pas encore vu de pareilles dans le monde. Allons, que l'un de
+vous essaye un peu de courir: je verrai s'il ne se laissera pas
+tomber le nez par terre, en s'embarrassant dans les plis.
+
+-- Père, ne te moque pas de nous, dit enfin l'aîné.
+
+-- Voyez un peu le beau sire! et pourquoi donc ne me moquerais-je
+pas de vous?
+
+-- Mais, parce que... quoique tu sois mon père, j'en jure Dieu, si
+tu continues de rire, je te rosserai.
+
+-- Quoi! fils de chien, ton père! dit Tarass Boulba en reculant de
+quelques pas avec étonnement.
+
+-- Oui, même mon père; quand je suis offensé, je ne regarde à
+rien, ni à qui que ce soit.
+
+-- De quelle manière veux-tu donc te battre avec moi, est-ce à
+coups de poing?
+
+-- La manière m'est fort égale.
+
+-- Va pour les coups de poing, répondit Tarass Boulba en
+retroussant ses manches. Je vais voir quel homme tu fais à coups
+de poing.
+
+Et voilà que père et fils, au lieu de s'embrasser après une longue
+absence, commencent à se lancer de vigoureux horions dans les
+côtes, le dos, la poitrine, tantôt reculant, tantôt attaquant.
+
+-- Voyez un peu, bonnes gens: le vieux est devenu fou; il a tout à
+fait perdu l'esprit, disait la pauvre mère, pâle et maigre,
+arrêtée sur le perron, sans avoir encore eu le temps d'embrasser
+ses fils bien-aimés. Les enfants sont revenus à la maison, plus
+d'un an s'est passé depuis qu'on ne les a vus; et lui, voilà qu'il
+invente, Dieu sait quelle sottise... se rosser à coups de poing!
+
+-- Mais il se bat fort bien, disait Boulba s'arrêtant. Oui, par
+Dieu! très bien, ajouta-t-il en rajustant ses habits; si bien que
+j'eusse mieux fait de ne pas l'essayer. Ça fera un bon Cosaque.
+Bonjour, fils; embrassons-nous.
+
+Et le père et le fils s'embrassèrent.
+
+-- Bien, fils. Rosse tout le monde comme tu m'as rossé; ne fais
+quartier à personne. Ce qui n'empêche pas que tu ne sois drôlement
+fagoté. Qu'est-ce que cette corde qui pend? Et toi, nigaud, que
+fais-tu là, les bras ballants? dit-il en s'adressant au cadet.
+Pourquoi, fils de chien, ne me rosses-tu pas aussi?
+
+-- Voyez un peu ce qu'il invente, disait la mère en embrassant le
+plus jeune de ses fils. On a donc de ces inventions-là, qu'un
+enfant rosse son propre père! Et c'est bien le moment d'y songer!
+Un pauvre enfant qui a fait une si longue route, qui s'est si
+fatigué (le pauvre enfant avait plus de vingt ans et une taille de
+six pieds), il aurait besoin de se reposer et de manger un
+morceau; et lui, voilà qu'il le force à se battre.
+
+-- Eh! eh! mais tu es un freluquet à ce qu'il me semble, disait
+Boulba. Fils, n'écoute pas ta mère; c'est une femme, elle ne sait
+rien. Qu'avez-vous besoin, vous autres, d'être dorlotés? Vos
+dorloteries, à vous, c'est une belle plaine, c'est un bon cheval;
+voilà vos dorloteries. Et voyez-vous ce sabre? voilà votre mère.
+Tout le fatras qu'on vous met en tête, ce sont des bêtises. Et les
+académies, et tous vos livres, et les ABC, et les philosophies, et
+tout cela, je crache dessus.
+
+Ici Boulba ajouta un mot qui ne peut passer à l'imprimerie.
+
+-- Ce qui vaut mieux, reprit-il, c'est que, la semaine prochaine,
+je vous enverrai au _zaporojié_. C'est là que se trouve la
+science; c'est là qu'est votre école, et que vous attraperez de
+l'esprit.
+
+-- Quoi! ils ne resteront qu'une semaine ici? disait d'une voix
+plaintive et les larmes aux yeux la vieille bonne mère. Les
+pauvres petits n'auront pas le temps de se divertir et de faire
+connaissance avec la maison paternelle. Et moi, je n'aurai pas le
+temps de les regarder à m'en rassasier.
+
+-- Cesse de hurler, vieille; un Cosaque n'est pas fait pour
+s'avachir avec les femmes. N'est-ce pas? tu les aurais cachés tous
+les deux sous ta jupe, pour les couver comme une poule ses oeufs.
+Allons, marche. Mets-nous vite sur la table tout ce que tu as à
+manger. Il ne nous faut pas de gâteaux au miel, ni toutes sortes
+de petites fricassées. Donne-nous un mouton entier ou toute une
+chèvre; apporte-nous de l'hydromel de quarante ans; et donne-nous
+de l'eau-de-vie, beaucoup d'eau-de-vie; pas de cette eau-de-vie
+avec toutes sortes d'ingrédients, des raisins secs et autres
+vilenies; mais de l'eau-de-vie toute pure, qui pétille et mousse
+comme une enragée.
+
+Boulba conduisit ses fils dans sa chambre, d'où sortirent à leur
+rencontre deux belles servantes, toutes chargées de _monistes_[2].
+Était-ce parce qu'elles s'effrayaient de l'arrivée de leurs jeunes
+seigneurs, qui ne faisaient grâce à personne? était-ce pour ne pas
+déroger aux pudiques habitudes des femmes? À leur vue, elles se
+sauvèrent en poussant de grands cris, et longtemps encore après,
+elles se cachèrent le visage avec leurs manches. La chambre était
+meublée dans le goût de ce temps, dont le souvenir n'est conservé
+que par les _douma_[3] et les chansons populaires, que récitaient
+autrefois, dans l'Ukraine, les vieillards à longue barbe, en
+s'accompagnant de la _bandoura_[4], au milieu d'une foule qui
+faisait cercle autour d'eux; dans le goût de ce temps rude et
+guerrier, qui vit les premières luttes soutenues par l'Ukraine
+contre l'union[5]. Tout y respirait la propreté. Le plancher et les
+murs étaient revêtus d'une couche de terre glaise luisante et
+peinte. Des sabres, des fouets (_nagaïkas_), des filets d'oiseleur
+et de pêcheur, des arquebuses, une corne curieusement travaillée
+servant de poire à poudre, une bride chamarrée de lames d'or, des
+entraves parsemées de petits clous d'argent, étaient suspendus
+autour de la chambre. Les fenêtres, fort petites, portaient des
+vitres rondes et ternes, comme on n'en voit plus aujourd'hui que
+dans les vieilles églises; on ne pouvait regarder au dehors qu'en
+soulevant un petit châssis mobile. Les baies de ces fenêtres et
+des portes étaient peintes en rouge. Dans les coins, sur des
+dressoirs, se trouvaient des cruches d'argile, des bouteilles en
+verre de couleur sombre, des coupes d'argent ciselé, d'autres
+petites coupes dorées, de différentes mains-d'oeuvre, vénitiennes,
+florentines, turques, circassiennes, arrivées par diverses voies
+aux mains de Boulba, ce qui était assez commun dans ces temps
+d'entreprises guerrières. Des bancs de bois, revêtus d'écorce
+brune de bouleau, faisaient le tour entier de la chambre. Une
+immense table était dressée sous les saintes images, dans un des
+angles antérieurs. Un haut et large poêle, divisé en une foule de
+compartiments, et couvert de briques vernissées, bariolées,
+remplissait l'angle opposé. Tout cela était très connu de nos deux
+jeunes gens, qui venaient chaque année passer les vacances à la
+maison; je dis venaient, et venaient à pied, car ils n'avaient pas
+encore de chevaux, la coutume ne permettant point aux écoliers
+d'aller à cheval. Ils étaient encore à l'âge où les longues
+touffes du sommet de leur crâne pouvaient être tirées impunément
+par tout Cosaque armé. Ce n'est qu'à leur sortie du séminaire que
+Boulba leur avait envoyé deux jeunes étalons pour faire le voyage.
+
+À l'occasion du retour de ses fils, Boulba fit rassembler tous les
+centeniers de son _polk_[6] qui n'étaient pas absents; et quand
+deux d'entre eux se furent rendus à son invitation, avec le
+_ïésaoul_[7] Dmitri Tovkatch, son vieux camarade, il leur présenta
+ses fils en disant:
+
+-- Voyez un peu quels gaillards! je les enverrai bientôt à la
+_setch_.
+
+Les visiteurs félicitèrent et Boulba et les deux jeunes gens, en
+leur assurant qu'ils feraient fort bien, et qu’il n'y avait pas de
+meilleure école pour la jeunesse que le _zaporojié_.
+
+-- Allons, seigneurs et frères, dit Tarass, asseyez-vous chacun où
+il lui plaira. Et vous, mes fils, avant tout, buvons un verre
+d'eau-de-vie. Que Dieu nous bénisse! À votre santé, mes fils! À la
+tienne, Ostap (Eustache)! À la tienne, Andry (André)! Dieu veuille
+que vous ayez toujours de bonnes chances à la guerre, que vous
+battiez les païens et les Tatars! et si les Polonais commencent
+quelque chose contre notre sainte religion, les Polonais aussi!
+Voyons, donne ton verre. L'eau-de-vie est-elle bonne? Comment se
+nomme l'eau-de-vie en latin? Quels sots étaient ces Latins! ils ne
+savaient même pas qu'il y eût de l'eau-de-vie au monde. Comment
+donc s'appelait celui qui a écrit des vers latins? Je ne suis pas
+trop savant; j'ai oublié son nom. Ne s'appelait-il pas Horace?
+
+-- Voyez-vous le sournois, se dit tout bas le fils aîné, Ostap;
+c'est qu'il sait tout, le vieux chien, et il fait mine de ne rien
+savoir.
+
+-- Je crois bien que l'archimandrite ne vous a pas même donné à
+flairer de l'eau-de-vie, continuait Boulba. Convenez, mes fils,
+qu'on vous a vertement étrillés, avec des balais de bouleau, le
+dos, les reins, et tout ce qui constitue un Cosaque. Ou bien peut-
+être, parce que vous étiez devenus grands garçons et sages, vous
+rossait-on à coups de fouet, non les samedis seulement, mais
+encore les mercredis et les jeudis.
+
+-- Il n'y a rien à se rappeler de ce qui s'est fait, père,
+répondit Ostap; ce qui est passé est passé.
+
+-- Qu'on essaye maintenant! dit Andry; que quelqu'un s'avise de me
+toucher du bout du doigt! que quelque Tatar s'imagine de me tomber
+sous la main! il saura ce que c'est qu'un sabre cosaque.
+
+-- Bien, mon fils, bien! par Dieu, c'est bien parlé. Puisque c'est
+comme ça, par Dieu, je vais avec vous. Que diable ai-je à attendre
+ici? Que je devienne un planteur de blé noir, un homme de ménage,
+un gardeur de brebis et de cochons? que je me dorlote avec ma
+femme? Non, que le diable l'emporte! je suis un Cosaque, je ne
+veux pas. Qu'est-ce que cela me fait qu'il n'y ait pas de guerre!
+j'irai prendre du bon temps avec vous. Oui, par Dieu, j'y vais.
+
+Et le vieux Boulba, s'échauffant peu à peu, finit par se fâcher
+tout rouge, se leva de table, et frappa du pied en prenant une
+attitude impérieuse.
+
+-- Nous partons demain. Pourquoi remettre? Qui diable attendons-
+nous ici? À quoi bon cette maison? à quoi bon ces pots? à quoi bon
+tout cela?
+
+En parlant ainsi, il se mit à briser les plats et les bouteilles.
+La pauvre femme, dès longtemps habituée à de pareilles actions,
+regardait tristement faire son mari, assise sur un banc. Elle
+n'osait rien dire; mais en apprenant une résolution aussi pénible
+à son coeur, elle ne put retenir ses larmes. Elle jeta un regard
+furtif sur ses enfants qu'elle allait si brusquement perdre, et
+rien n'aurait pu peindre la souffrance qui agitait convulsivement
+ses yeux humides et ses lèvres serrées.
+
+Boulba était furieusement obstiné. C'était un de ces caractères
+qui ne pouvaient se développer qu'au XVIe siècle, dans un coin
+sauvage de l'Europe, quand toute la Russie méridionale, abandonnée
+de ses princes, fut ravagée par les incursions irrésistibles des
+Mongols; quand, après avoir perdu son toit et tout abri, l'homme
+se réfugia dans le courage du désespoir; quand sur les ruines
+fumantes de sa demeure, en présence d'ennemis voisins et
+implacables, il osa se rebâtir une maison, connaissant le danger,
+mais s'habituant à le regarder en face; quand enfin le génie
+pacifique des Slaves s'enflamma d'une ardeur guerrière et donna
+naissance à cet élan désordonné de la nature russe qui fut la
+société cosaque (_kasatchestvo_). Alors tous les abords des
+rivières, tous les gués, tous les défilés dans les marais, se
+couvrirent de Cosaques que personne n'eût pu compter, et leurs
+hardis envoyés purent répondre au sultan qui désirait connaître
+leur nombre: «Qui le sait? Chez nous, dans la steppe, à chaque
+bout de champ, un Cosaque.» Ce fut une explosion de la force russe
+que firent jaillir de la poitrine du peuple les coups répétés du
+malheur. Au lieu des anciens _oudély_[8], au lieu des petites
+villes peuplées de vassaux chasseurs, que se disputaient et se
+vendaient les petits princes, apparurent des bourgades fortifiées,
+des _kourény_[9] liés entre eux par le sentiment du danger commun
+et la haine des envahisseurs païens. L'histoire nous apprend
+comment les luttes perpétuelles des Cosaques sauvèrent l'Europe
+occidentale de l'invasion des sauvages hordes asiatiques qui
+menaçaient de l'inonder. Les rois de Pologne qui devinrent, au
+lieu des princes dépossédés, les maîtres de ces vastes étendues de
+terre, maîtres, il est vrai, éloignés et faibles, comprirent
+l'importance des Cosaques et le profit qu'ils pouvaient tirer de
+leurs dispositions guerrières. Ils s'efforcèrent de les développer
+encore. Les _hetmans_, élus par les Cosaques eux-mêmes et dans
+leur sein, transformèrent les _kourény_ en _polk_[10] réguliers. Ce
+n'était pas une armée rassemblée et permanente; mais, dans le cas
+de guerre ou de mouvement général, en huit jours au plus, tous
+étaient réunis. Chacun se rendait à l'appel, à cheval et en armes,
+ne recevant pour toute solde du roi qu'un ducat par tête. En
+quinze jours, il se rassemblait une telle armée, qu'à coup sûr nul
+recrutement n'eût pu en former une semblable. La guerre finie,
+chaque soldat regagnait ses champs, sur les bords du Dniepr,
+s'occupait de pêche, de chasse ou de petit commerce, brassait de
+la bière, et jouissait de la liberté. Il n'y avait pas de métier
+qu'un Cosaque ne sût faire: distiller de l'eau-de-vie, charpenter
+un chariot, fabriquer de la poudre, faire le serrurier et le
+maréchal ferrant, et, par-dessus tout, boire et bambocher comme un
+Russe seul en est capable, tout cela ne lui allait pas à l'épaule.
+Outre les Cosaques inscrits, obligés de se présenter en temps de
+guerre ou d'entreprise, il était très facile de rassembler des
+troupes de volontaires. Les _ïésaouls_ n'avaient qu'à se rendre
+sur les marchés et les places de bourgades, et à crier, montés sur
+une _téléga_ (chariot): «Eh! eh! vous autres buveurs, cessez de
+brasser de la bière et de vous étaler tout de votre long sur les
+poêles; cessez de nourrir les mouches de la graisse de vos corps;
+allez à la conquête de l'honneur et de la gloire chevaleresque. Et
+vous autres, gens de charrue, planteurs de blé noir, gardeurs de
+moutons, amateurs de jupes, cessez de vous traîner à la queue de
+vos boeufs, de salir dans la terre vos cafetans jaunes, de
+courtiser vos femmes et de laisser dépérir votre vertu de
+chevalier[11]. Il est temps d'aller à la quête de la gloire
+cosaque.» Et ces paroles étaient semblables à des étincelles qui
+tomberaient sur du bois sec. Le laboureur abandonnait sa charrue;
+le brasseur de bière mettait en pièces ses tonneaux et ses jattes;
+l'artisan envoyait au diable son métier et le petit marchand son
+commerce; tous brisaient les meubles de leur maison et sautaient à
+cheval. En un mot, le caractère russe revêtit alors une nouvelle
+forme, large et puissante.
+
+Tarass Boulba était un des vieux _polkovnik_[12]. Créé pour les
+difficultés et les périls de la guerre, il se distinguait par la
+droiture d'un caractère rude et entier. L'influence des moeurs
+polonaises commençait à pénétrer parmi la noblesse petite-
+russienne. Beaucoup de seigneurs s'adonnaient au luxe, avaient de
+nombreux domestique, des faucons, des meutes de chasse, et
+donnaient des repas. Tout cela n'était pas selon le coeur de
+Tarass; il aimait la vie simple des Cosaques, et il se querella
+fréquemment avec ceux de ses camarades qui suivaient l'exemple de
+Varsovie, les appelant esclaves des gentilshommes (_pan_)
+polonais. Toujours inquiet, mobile, entreprenant, il se regardait
+comme un des défenseurs naturels de l'Église russe; il entrait,
+sans permission, dans tous les villages où l'on se plaignait de
+l'oppression des intendants-fermiers et d'une augmentation de taxe
+sur les feux. Là, au milieu de ses Cosaques, il jugeait les
+plaintes. Il s'était fait une règle d'avoir, dans trois cas,
+recours à son sabre: quand les intendants ne montraient pas de
+déférence envers les anciens et ne leur ôtaient pas le bonnet,
+quand on se moquait de la religion ou des vieilles coutumes, et
+quand il était en présence des ennemis, c'est-à-dire des Turcs ou
+païens, contre lesquels il se croyait toujours en droit de tirer
+le fer pour la plus grande gloire de la chrétienté. Maintenant il
+se réjouissait d'avance du plaisir de mener lui-même ses deux fils
+à la _setch_, de dire avec orgueil: «Voyez quels gaillards je vous
+amène; de les présenter à tous ses vieux compagnons d'armes, et
+d'être témoin de leurs premiers exploits dans l'art de guerroyer
+et dans celui de boire, qui comptait aussi parmi les vertus d'un
+chevalier. Tarass avait d'abord eu l'intention de les envoyer
+seuls; mais à la vue de leur bonne mine, de leur haute taille, de
+leur mâle beauté, sa vieille ardeur guerrière s'était ranimée, et
+il se décida, avec toute l'énergie d'une volonté opiniâtre, à
+partir avec eux dès le lendemain. Il fit ses préparatifs, donna
+des ordres, choisit des chevaux et des harnais pour ses deux
+jeunes fils, désigna les domestiques qui devaient les accompagner,
+et délégua son commandement au _ïésaoul_ Tovkatch, en lui
+enjoignant de se mettre en marche à la tête de tout le _polk_, dès
+que l'ordre lui en parviendrait de la _setch_. Quoiqu'il ne fût
+pas entièrement dégrisé, et que la vapeur du vin se promenât
+encore dans sa cervelle, cependant il n'oublia rien, pas même
+l'ordre de faire boire les chevaux et de leur donner une ration du
+meilleur froment.
+
+-- Eh bien! mes enfants, leur dit-il en rentrant fatigué à la
+maison, il est temps de dormir, et demain nous ferons ce qu'il
+plaira à Dieu. Mais qu'on ne nous fasse pas de lits; nous
+dormirons dans la cour.
+
+La nuit venait à peine d'obscurcir le ciel; mais Boulba avait
+l'habitude de se coucher de bonne heure. Il se jeta sur un tapis
+étendu à terre, et se couvrit d'une pelisse de peaux de mouton
+(_touloup_), car l'air était frais, et Boulba aimait la chaleur
+quand il dormait dans la maison. Il se mit bientôt à ronfler; tous
+ceux qui s'étaient couchés dans les coins de la cour suivirent son
+exemple, et, avant tous les autres, le gardien, qui avait le mieux
+célébré, verre en main, l'arrivée des jeunes seigneurs. Seule, la
+pauvre mère ne dormait pas. Elle était venue s'accroupir au chevet
+de ses fils bien-aimés, qui reposaient l'un près de l'autre. Elle
+peignait leur jeune chevelure, les baignait de ses larmes, les
+regardait de tous ses yeux, de toutes les forces de son être, sans
+pouvoir se rassasier de les contempler. Elle les avait nourris de
+son lait, élevés avec une tendresse inquiète, et voilà qu'elle ne
+doit les voir qu'un instant.
+
+«Mes fils, mes fils chéris! que deviendrez-vous? qu'est-ce qui
+vous attend?» disait-elle; et des larmes s'arrêtaient dans les
+rides de son visage, autrefois beau.
+
+En effet, elle était bien digne de pitié, comme toute femme de ce
+temps-là. Elle n'avait vécu d'amour que peu d'instants, pendant la
+première fièvre de la jeunesse et de la passion; et son rude amant
+l'avait abandonnée pour son sabre, pour ses camarades, pour une
+vie aventureuse et déréglée. Elle ne voyait son mari que deux ou
+trois jours par an; et, même quand il était là, quand ils vivaient
+ensemble, quelle était sa vie? Elle avait à supporter des injures,
+et jusqu'à des coups, ne recevant que des caresses rares et
+dédaigneuses. La femme était une créature étrange et déplacée dans
+ce ramas d'aventuriers farouches. Sa jeunesse passa rapidement,
+sans plaisirs; ses belles joues fraîches, ses blanches épaules se
+fanèrent dans la solitude, et se couvrirent de rides prématurées.
+Tout ce qu'il y a d'amour, de tendresse, de passion dans la femme,
+se concentra chez elle en amour maternel. Ce soir-là, elle restait
+penchée avec angoisse sur le lit de ses enfants, comme la
+_tchaïka_[13] des steppes plane sur son nid. On lui prend ses fils,
+ses chers fils; on les lui prend pour qu'elle ne les revoie peut-
+être jamais: peut-être qu'à la première bataille, des Tatars leur
+couperont la tête, et jamais elle ne saura ce que sont devenus
+leurs corps abandonnés en pâture aux oiseaux voraces. En
+sanglotant sourdement, elle regardait leurs yeux que tenait fermés
+l'irrésistible sommeil.
+
+«Peut-être, pensait-elle, Boulba remettra-t-il son départ à deux
+jours? Peut-être ne s'est-il décidé à partir sitôt que parce qu'il
+a beaucoup bu aujourd'hui?»
+
+Depuis longtemps la lune éclairait du haut du ciel la cour et tous
+ses dormeurs, ainsi qu'une masse de saules touffus et les hautes
+bruyères qui croissaient contre la clôture en palissades. La
+pauvre femme restait assise au chevet de ses enfants, les couvant
+des yeux et sans penser au sommeil. Déjà les chevaux, sentant
+venir l'aube, s'étaient couchés sur l'herbe et cessaient de
+brouter. Les hautes feuilles des saules commençaient à frémir, à
+chuchoter, et leur babillement descendait de branche en branche.
+Le hennissement aigu d'un poulain retentit tout à coup dans la
+steppe. De larges lueurs rouges apparurent au ciel. Boulba
+s'éveilla soudain et se leva brusquement. Il se rappelait tout ce
+qu'il avait ordonné la veille.
+
+-- Assez dormi, garçons; il est temps, il est temps! faites boire
+les chevaux. Mais où est la vieille (c'est ainsi qu'il appelait
+habituellement sa femme)? Vite, vieille! donne-nous à manger, car
+nous avons une longue route devant nous.
+
+Privée de son dernier espoir, la pauvre vieille se traîna
+tristement vers la maison. Pendant que, les larmes aux yeux, elle
+préparait le déjeuner, Boulba distribuait ses derniers ordres,
+allait et venait dans les écuries, et choisissait pour ses enfants
+ses plus riches habits. Les étudiants changèrent en un moment
+d'apparence. Des bottes rouges, à petits talons d'argent,
+remplacèrent leurs mauvaises chaussures de collège. Ils ceignirent
+sur leurs reins, avec un cordon doré, des pantalons larges comme
+la mer Noire, et formés d'un million de petits plis. À ce cordon
+pendaient de longues lanières de cuir, qui portaient avec des
+houppes tous les ustensiles du fumeur. Un casaquin de drap rouge
+comme le feu leur fut serré au corps par une ceinture brodée, dans
+laquelle on glissa des pistolets turcs damasquinés. Un grand sabre
+leur battait les jambes. Leurs visages, encore peu hélés,
+semblaient alors plus beaux et plus blancs. De petites moustaches
+noires relevaient le teint brillant et fleuri de la jeunesse. Ils
+étaient bien beaux sous leurs bonnets d'astrakan noir terminés par
+des calottes dorées. Quand la pauvre mère les aperçut, elle ne put
+proférer une parole, et des larmes craintives s'arrêtèrent dans
+ses yeux flétris.
+
+-- Allons, mes fils, tout est prêt, plus de retard, dit enfin
+Boulba. Maintenant, d'après la coutume chrétienne, il faut nous
+asseoir avant de partir.
+
+Tout le monde s'assit en silence dans la même chambre, sans
+excepter les domestiques, qui se tenaient respectueusement près de
+la porte.
+
+-- À présent, mère, dit Boulba, donne ta bénédiction à tes
+enfants; prie Dieu qu'ils se battent toujours bien, qu'ils
+soutiennent leur honneur de chevaliers, qu'ils défendent la
+religion du Christ; sinon, qu'ils périssent, et qu'il ne reste
+rien d'eux sur la terre. Enfants, approchez de votre mère; la
+prière d'une mère préserve de tout danger sur la terre et sur
+l'eau.
+
+La pauvre femme les embrassa, prit deux petites images en métal,
+les leur pendit au cou en sanglotant.
+
+-- Que la Vierge... vous protège... N'oubliez pas, mes fils, votre
+mère. Envoyez au moins de vos nouvelles, et pensez...
+
+Elle ne put continuer.
+
+-- Allons, enfants,dit Boulba.
+
+Des chevaux sellés attendaient devant le perron. Boulba s'élança
+sur son Diable[14], qui fit un furieux écart en sentant tout à coup
+sur son dos un poids de vingt _pouds_[15], car Boulba était très
+gros et très lourd. Quand la mère vit que ses fils étaient aussi
+montés à cheval, elle se précipita vers le plus jeune, qui avait
+l'expression du visage plus tendre; elle saisit son étrier, elle
+s'accrocha à la selle, et, dans un morne et silencieux désespoir,
+elle l'étreignit entre ses bras. Deux vigoureux Cosaques la
+soulevèrent respectueusement, et l'emportèrent dans la maison.
+Mais au moment où les cavaliers franchirent la porte, elle
+s'élança sur leurs traces avec la légèreté d'une biche, étonnante
+à son âge, arrêta d'une main forte l'un des chevaux, et embrassa
+son fils avec une ardeur insensée, délirante. On l'emporta de
+nouveau. Les jeunes Cosaques commencèrent à chevaucher tristement
+aux côtés de leur père, en retenant leurs larmes, car ils
+craignaient Boulba, qui ressentait aussi, sans la montrer, une
+émotion dont il ne pouvait se défendre. La journée était grise;
+l'herbe verdoyante étincelait au loin, et les oiseaux
+gazouillaient sur des tons discords. Après avoir fait un peu de
+chemin, les jeunes gens jetèrent un regard en arrière; déjà leur
+maisonnette semblait avoir plongé sous terre; on ne voyait plus à
+l'horizon que les deux cheminées encadrées par les sommets des
+arbres sur lesquels, dans leur jeunesse, ils avaient grimpé comme
+des écureuils. Une vaste prairie s'étendait devant leurs regards,
+une prairie qui rappelait toute leur vie passée, depuis l'âge où
+ils se roulaient dans l'herbe humide de rosée, jusqu'à l'âge où
+ils y attendaient une jeune Cosaque aux noirs sourcils, qui la
+franchissait d'un pied rapide et craintif. Bientôt on ne vit plus
+que la perche surmontée d'une roue de chariot qui s'élevait au-
+dessus du puits; bientôt la steppe commença à s'exhausser en
+montagne, couvrant tout ce qu'ils laissaient derrière eux.
+
+Adieu, toit paternel! adieu, souvenirs d'enfance! adieu, tout!
+
+
+CHAPITRE II
+
+Les trois voyageurs cheminaient en silence. Le vieux Tarass
+pensait à son passé; sa jeunesse se déroulait devant lui, cette
+belle jeunesse que le Cosaque surtout regrette, car il voudrait
+toujours être agile et fort pour sa vie d'aventures. Il se
+demandait à lui-même quels de ses anciens camarades il
+retrouverait à la _setch_; il comptait ceux qui étaient déjà
+morts, ceux qui restaient encore vivants, et sa tête grise se
+baissa tristement. Ses fils étaient occupés de toutes autres
+pensées. Il faut que nous disions d'eux quelques mots. À peine
+avaient-ils eu douze ans, qu'on les envoya au séminaire de Kiew,
+car tous les seigneurs de ce temps-là croyaient nécessaire de
+donner à leurs enfants une éducation promptement oubliée. À leur
+entrée au séminaire, tous ces jeunes gens étaient d'une humeur
+sauvage et accoutumés à une pleine liberté. Ce n'était que là
+qu'ils se dégrossissaient un peu, et prenaient une espèce de
+vernis commun qui les faisait ressembler l'un à l'autre. L'aîné
+des fils de Boulba, Ostap, commença sa carrière scientifique par
+s'enfuir dès la première année. On l'attrapa, on le battit à
+outrance, on le cloua à ses livres. Quatre fois il enfouit son ABC
+en terre, et quatre fois, après l'avoir inhumainement flagellé, on
+lui en racheta un neuf. Mais sans doute il eût recommencé une
+cinquième fois, si son père ne lui eût fait la menace formelle de
+le tenir pendant vingt ans comme frère lai dans un cloître,
+ajoutant le serment qu'il ne verrait jamais la _setch_, s'il
+n'apprenait à fond tout ce qu'on enseignait à l'académie. Ce qui
+est étrange, c'est que cette menace et ce serment venaient du
+vieux Boulba qui faisait profession de se moquer de toute science,
+et qui conseillait à ses enfants, comme nous l'avons vu, de n'en
+faire aucun cas. Depuis ce moment, Ostap se mit à étudier ses
+livres avec un zèle extrême, et finit par être réputé l'un des
+meilleurs étudiants. L'enseignement de ce temps-là n'avait pas le
+moindre rapport avec la vie qu'on menait; toutes ces arguties
+scolastiques, toutes ces finesses rhétoriques et logiques
+n'avaient rien de commun avec l'époque, et ne trouvaient
+d'application nulle part. Les savants d'alors n'étaient pas moins
+ignorants que les autres, car leur science était complètement
+oiseuse et vide. Au surplus, l'organisation toute républicaine du
+séminaire, cette immense réunion de jeunes gens dans la force de
+l'âge, devaient leur inspirer des désirs d'activité tout à fait en
+dehors du cercle de leurs études. La mauvaise chère, les
+fréquentes punitions par la faim et les passions naissantes, tout
+s'unissait pour éveiller en eux cette soif d'entreprises qui
+devait, plus tard, se satisfaire dans la _setch_. Les boursiers[16]
+parcouraient affamés les rues de Kiew, obligeant les habitants à
+la prudence. Les marchands des bazars couvraient toujours des deux
+mains leurs gâteaux, leurs petits pâtés, leurs graines de
+pastèques, comme l'aigle couvre ses aiglons, dès que passait un
+boursier. Le consul[17] qui devait, d'après sa charge, veiller aux
+bonnes moeurs de ses subordonnés, portait de si larges poches dans
+ses pantalons, qu'il eût pu y fourrer toute la boutique d'une
+marchande inattentive. Ces boursiers composaient un monde à part.
+Ils ne pouvaient pas pénétrer dans la haute société, qui se
+composait de nobles, Polonais et Petits-Russiens. Le _vaïvode_
+lui-même, Adam Kissel, malgré la protection dont il honorait
+l'académie, défendait qu'on menât les étudiants dans le monde, et
+voulait qu'on les traitât sévèrement. Du reste, cette dernière
+recommandation était fort inutile, car ni le recteur, ni les
+professeurs ne ménageaient le fouet et les étrivières. Souvent,
+d'après leurs ordres, les licteurs rossaient les consuls de
+manière à leur faire longtemps gratter leurs pantalons. Beaucoup
+d'entre eux ne comptaient cela pour rien, ou, tout au plus, pour
+quelque chose d'un peu plus fort que de l'eau-de-vie poivrée. Mais
+d'autres finissaient par trouver un tel chauffage si désagréable,
+qu'ils s'enfuyaient à la _setch_, s'ils en savaient trouver le
+chemin et n'étaient point rattrapés en route. Ostap Boulba, malgré
+le soin qu'il mettait à étudier la logique et même la théologie,
+ne put jamais s'affranchir des implacables étrivières.
+Naturellement, cela dut rendre son caractère plus sombre, plus
+intraitable, et lui donner la fermeté qui distingue le Cosaque. Il
+passait pour très bon camarade; s'il n'était presque jamais le
+chef dans les entreprises hardies, comme le pillage d'un potager,
+toujours il se mettait des premiers sous le commandement d'un
+écolier entreprenant, et jamais, en aucun cas, il n'eût trahi ses
+compagnons. Aucun châtiment ne l'y eût pu contraindre. Assez
+indifférent à tout autre plaisir que la guerre ou la bouteille,
+car il pensait rarement à autre chose, il était loyal et bon, du
+moins aussi bon qu'on pouvait l'être avec un tel caractère et dans
+une telle époque. Les larmes de sa pauvre mère l'avaient
+profondément ému; c'était la seule chose qui l'eût troublé, et qui
+lui fit baisser tristement la tête.
+
+Son frère cadet, Andry, avait les sentiments plus vifs et plus
+ouverts. Il apprenait avec plus de plaisir, et sans les
+difficultés que met au travail un caractère lourd et énergique. Il
+était plus ingénieux que son frère, plus souvent le chef d'une
+entreprise hardie; et quelquefois, à l’aide de son esprit
+inventif, il savait éluder la punition, tandis que son frère
+Ostap, sans se troubler beaucoup, ôtait son caftan et se couchait
+par terre, ne pensant pas même à demander grâce. Andry n'était pas
+moins dévoré du désir d'accomplir des actions héroïques; mais son
+âme était abordable à d'autres sentiments. Le besoin d'aimer se
+développa rapidement en lui, dès qu'il eut passé sa dix-huitième
+année. Des images de femme se présentaient souvent à ses pensées
+brûlantes. Tout en écoutant les disputes théologiques, il voyait
+l'objet de son rêve avec des joues fraîches, un sourire tendre et
+des yeux noirs. Il cachait soigneusement à ses camarades les
+mouvements de son âme jeune et passionnée; car, à cette époque, il
+était indigne d'un Cosaque de penser aux femmes et à l'amour avant
+d'avoir fait ses preuves dans une bataille. En général, dans les
+dernières années de son séjour au séminaire, il se mit plus
+rarement en tête d'une troupe aventureuse; mais souvent il errait
+dans quelque quartier solitaire de Kiew, où de petites
+maisonnettes se montraient engageantes à travers leurs jardins de
+cerisiers. Quelquefois il pénétrait dans la rue de l'aristocratie,
+dans cette partie de la ville qui se nomme maintenant le vieux
+Kiew, et qui, alors habitée par des seigneurs petits-russiens et
+polonais, se composait de maisons bâties avec un certain luxe. Un
+jour qu'il passait là, rêveur, le lourd carrosse d'un seigneur
+polonais manqua de l'écraser, et le cocher à longues moustaches
+qui occupait le siège le cingla violemment de son fouet. Le jeune
+écolier, bouillonnant de colère, saisit de sa main vigoureuse,
+avec une hardiesse folle, une roue de derrière du carrosse, et
+parvint à l'arrêter quelques moments. Mais le cocher, redoutant
+une querelle, lança ses chevaux en les fouettant, et Andry, qui
+avait heureusement retiré sa main, fut jeté contre terre, la face
+dans la boue. Un rire harmonieux et perçant retentit sur sa tête.
+Il leva les yeux, et aperçut à la fenêtre d'une maison une jeune
+fille de la plus ravissante beauté. Elle était blanche et rose
+comme la neige éclairée par les premiers rayons du soleil levant.
+Elle riait à gorge déployée, et son rire ajoutait encore un charme
+à sa beauté vive et fière. Il restait là, stupéfait, la regardait
+bouche béante, et, essuyant machinalement la boue qui lui couvrait
+la figure, il l'étendait encore davantage. Qui pouvait être cette
+belle fille? Il en adressa la question aux gens de service
+richement vêtus qui étaient groupés devant la porte de la maison
+autour d'un jeune joueur de _bandoura_. Mais ils lui rirent au
+nez, en voyant son visage souillé, et ne daignèrent pas lui
+répondre. Enfin, il apprit que c'était la fille du _vaïvode_ de
+Kovno, qui était venu passer quelques jours à Kiew. La nuit
+suivante, avec la hardiesse particulière aux boursiers, il
+s'introduisit par la clôture en palissade dans le jardin de la
+maison, qu'il avait notée, grimpa sur un arbre dont les branches
+s'appuyaient sur le toit de la maison, passa de là sur le toit, et
+descendit par la cheminée dans la chambre à coucher de la jeune
+fille. Elle était alors assise près d'une lumière, et détachait de
+riches pendants d'oreilles. La pelle Polonaise s'effraya tellement
+à la vue d'un homme inconnu, si brusquement tombé devant elle,
+qu'elle ne put prononcer un mot. Mais quand elle s'aperçut que le
+boursier se tenait immobile, baissant les yeux et n'osant pas
+remuer un doigt de la main, quand elle reconnut en lui l'homme
+qui, devant elle, était tombé dans la rue d'une manière si
+ridicule, elle partit de nouveau d'un grand éclat de rire. Et
+puis, il n'y avait rien de terrible dans les traits d'Andry;
+c'était au contraire un charmant visage. Elle rit longtemps, et
+finit par se moquer de lui. La belle était étourdie comme une
+Polonaise, mais ses yeux clairs et sereins jetaient de ces longs
+regards qui promettent la constance. Le pauvre étudiant respirait
+à peine. La fille du _vaïvode_ s'approcha hardiment, lui posa sur
+la tête sa coiffure en diadème, et jeta sur ses épaules une
+collerette transparente ornée de festons d'or. Elle fit de lui
+mille folies, avec le sans-gêne d'enfant qui est le propre des
+Polonaises, et qui jeta le jeune boursier dans une confusion
+inexprimable. Il faisait une figure assez niaise, en ouvrant la
+bouche et regardant fixement les yeux de l'espiègle. Un bruit
+soudain l'effraya. Elle lui ordonna de se cacher, et dès que sa
+frayeur se fut dissipée, elle appela sa servante, femme tatare
+prisonnière, et lui donna l'ordre de le conduire prudemment par le
+jardin pour le mettre dehors. Mais cette fois-ci, l'étudiant ne
+fut pas si heureux en traversant la palissade. Le gardien
+s'éveilla, l'aperçut, donna l'alarme, et les gens de la maison le
+reconduisirent à coups de bâton dans la rue jusqu'à ce que ses
+jambes rapides l'eussent mis hors de leurs atteintes. Après cette
+aventure, il devint dangereux pour lui de passer devant la maison
+du _vaïvode_, car ses serviteurs étaient très nombreux. Andry la
+vit encore une fois dans l'église. Elle le remarqua, et lui sourit
+malicieusement comme à une vieille connaissance. Bientôt après le
+_vaïvode_ de Kovno quitta la ville, et une grosse figure inconnue
+se montra à la fenêtre où il avait vu la belle Polonaise aux yeux
+noirs. C'est à cela que pensait Andry, en penchant la tête sur le
+cou de son cheval.
+
+Mais dès longtemps la steppe les avait embrassés dans son sein
+verdoyant. L'herbe haute les entourait de tous côtés, de sorte
+qu'on ne voyait plus que les bonnets noirs des Cosaques au-dessus
+des tiges ondoyantes.
+
+-- Eh, eh, qu'est-ce que cela veut dire, enfants? vous voilà tout
+silencieux, s'écria tout à coup Boulba sortant de sa rêverie. On
+dirait que vous êtes devenus des moines. Au diable toutes les
+noires pensées! Serrez vos pipes dans vos dents, donnez de
+l'éperon à vos chevaux, et mettons-nous à courir de façon qu'un
+oiseau ne puisse nous attraper.
+
+Et les Cosaques, se courbant sur le pommeau de la selle,
+disparurent dans l'herbe touffue. On ne voyait plus même leurs
+bonnets; le rapide éclair du sillon qu'ils traçaient dans l'herbe
+indiquait seul la direction de leur course.
+
+Le soleil s'était levé dans un ciel sans nuage, et versait sur la
+steppe sa lumière chaude et vivifiante.
+
+Plus on avançait dans la steppe, plus elle devenait sauvage et
+belle. À cette époque, tout l'espace qui se nomme maintenant la
+Nouvelle-Russie, de l'Ukraine à la mer Noire, était un désert
+vierge et verdoyant. Jamais la charrue n'avait laissé de trace à
+travers les flots incommensurables de ses plantes sauvages. Les
+seuls chevaux libres, qui se cachaient dans ces impénétrables
+abris, y laissaient des sentiers. Toute la surface de la terre
+semblait un océan de verdure dorée, qu'émaillaient mille autres
+couleurs. Parmi les tiges fines et sèches de la haute herbe,
+croissaient des masses de bleuets, aux nuances bleues, rouges et
+violettes. Le genêt dressait en l'air sa pyramide de fleurs
+jaunes. Les petits pompons de trèfle blanc parsemaient l'herbage
+sombre, et un épi de blé, apporté là, Dieu sait d'où, mûrissait
+solitaire. Sous l'ombre ténue des brins d'herbe, glissaient en
+étendant le cou des perdrix à l'agile corsage. Tout l'air était
+rempli de mille chants d'oiseaux. Des éperviers planaient,
+immobiles, en fouettant l'air du bout de leurs ailes, et plongeant
+dans l'herbe des regards avides. De loin, l'on entendait les cris
+aigus d'une troupe d'oies sauvages qui volaient, comme une épaisse
+nuée, sur quelque lac perdu dans l'immensité des plaines. La
+mouette des steppes s'élevait, d'un mouvement cadencé, et se
+baignait voluptueusement dans les flots de l'azur; tantôt on ne la
+voyait plus que comme un point noir, tantôt elle resplendissait,
+blanche et brillante, aux rayons du soleil... ô mes steppes, que
+vous êtes belles!
+
+Nos voyageurs ne s'arrêtaient que pour le dîner. Alors toute leur
+suite, qui se composait de dix Cosaques, descendait de cheval. Ils
+détachaient des flacons en bois, contenant l'eau-de-vie, et des
+moitiés de calebasses servant de gobelets. On ne mangeait que du
+pain et du lard ou des gâteaux secs, et chacun ne buvait qu'un
+seul verre, car Tarass Boulba ne permettait à personne de
+s'enivrer pendant la route. Et l'on se remettait en marche pour
+aller tant que durait le jour. Le soir venu, la steppe changeait
+complètement d'aspect. Toute son étendue bigarrée s'embrasait aux
+derniers rayons d'un soleil ardent, puis bientôt s'obscurcissait
+avec rapidité et laissait voir la marche de l'ombre qui,
+envahissant la steppe, la couvrait de la nuance uniforme d'un vert
+obscur. Alors les vapeurs devenaient plus épaisses; chaque fleur,
+chaque herbe exhalait son parfum, et toute la steppe bouillonnait
+de vapeurs embaumées. Sur le ciel d'un azur foncé, s'étendaient de
+larges bandes dorées et roses, qui semblaient tracées négligemment
+par un pinceau gigantesque. Çà et là, blanchissaient des lambeaux
+de nuages, légers et transparents, tandis qu'une brise, fraîche et
+caressante comme les ondes de la mer, se balançait sur les pointes
+des herbes, effleurant à peine la joue du voyageur. Tout le
+concert de la journée s'affaiblissait, et faisait place peu à peu
+à un concert nouveau. Des gerboises à la robe mouchetée sortaient
+avec précaution de leurs gîtes, se dressaient sur les pattes de
+derrière, et remplissaient la steppe de leurs sifflements. Le
+grésillement des grillons redoublait de force, et parfois on
+entendait, venant d'un lac lointain, le cri du cygne solitaire,
+qui retentissait comme une cloche argentine dans l'air endormi. À
+l'entrée de la nuit, nos voyageurs s'arrêtaient au milieu des
+champs, allumaient un feu dont la fumée glissait obliquement dans
+l'espace, et, posant une marmite sur les charbons, faisaient cuire
+du gruau. Après avoir soupé, les Cosaques se couchaient par terre,
+laissant leurs chevaux errer dans l'herbe, des entraves aux pieds.
+Les étoiles de la nuit les regardaient dormir sur leurs caftans
+étendus. Ils pouvaient entendre le pétillement, le frôlement, tous
+les bruits du monde innombrable d'insectes qui fourmillaient dans
+l'herbe. Tous ces bruits, fondus dans le silence de la nuit,
+arrivaient harmonieux à l'oreille. Si quelqu'un d'eux se levait,
+toute la steppe se montrait à ses yeux diaprée par les étincelles
+lumineuses des vers luisants. Quelquefois la sombre obscurité du
+ciel s'éclairait par l'incendie des joncs secs qui croissent au
+bord des rivières et des lacs, et une longue rangée de cygnes
+allant au nord, frappés tout à coup d'une lueur enflammée,
+semblaient des lambeaux d'étoffes rouges volant à travers les
+airs.
+
+Nos voyageurs continuaient leur route sans aventure. Nulle part,
+autour d'eux, ils ne voyaient un arbre; c'était toujours la même
+steppe, libre, sauvage, infinie. Seulement, de temps à autre, dans
+un lointain profond, on distinguait la ligne bleuâtre des forêts
+qui bordent le Dniepr. Une seule fois, Tarass fit voir à ses fils
+un petit point noir qui s'agitait au loin:
+
+-- Voyez, mes enfants, dit-il, c'est un Tatar qui galope.
+
+En s'approchant, ils virent au-dessus de l'herbe une petite tête
+garnie de moustaches, qui fixa sur eux ses yeux à la fente mince
+et allongée, flaira l'air comme un chien courant, et disparut avec
+la rapidité d'une gazelle, après s'être convaincu que les Cosaques
+étaient au nombre de treize.
+
+-- Eh bien! enfants, voulez-vous essayer d'attraper le Tatar?
+Mais, non, n'essayez pas, vous ne l'atteindriez jamais; son cheval
+est encore plus agile que mon Diable.
+
+Cependant Boulba, craignant une embûche, crut-il devoir prendre
+ses précautions. Il galopa, avec tout son monde, jusqu'aux bords
+d'une petite rivière nommée la Tatarka, qui se jette dans le
+Dniepr. Tous entrèrent dans l'eau avec leurs montures, et ils
+nagèrent longtemps eu suivant le fil de l’eau, pour cacher leurs
+traces. Puis, après avoir pris pied sur l’autre rive, ils
+continuèrent leur route. Trois jours après, ils se trouvaient déjà
+proches de l'endroit qui était le but de leur voyage. Un froid
+subit rafraîchit l'air; ils reconnurent à cet indice la proximité
+du Dniepr. Voilà, en effet, qu'il miroite au loin, et se détache
+en bleu sur l'horizon. Plus la troupe s'approchait, plus le fleuve
+s'élargissait en roulant ses froides ondes; et bientôt il finit
+par embrasser la moitié de la terre qui se déroulait devant eux.
+Ils étaient arrivés à cet endroit de son cours où le Dniepr,
+longtemps resserré par les bancs de granit, achève de triompher de
+tous les obstacles, et bruit comme une mer, en couvrant les
+plaines conquises, où les îles dispersées au milieu de son lit
+refoulent ses flots encore plus loin sur les campagnes d'alentour.
+Les Cosaques descendirent de cheval, entrèrent dans un bac, et
+après une traversée de trois heures, arrivèrent à l'île Hortiza,
+où se trouvait alors la _setch_, qui changea si souvent de
+résidence. Une foule de gens se querellaient sur le bord avec les
+mariniers. Les Cosaques se remirent en selle; Tarass prit une
+attitude fière, serra son ceinturon, et fit glisser sa moustache
+entre ses doigts. Ses jeunes fils s'examinèrent aussi de la tête
+aux pieds avec une émotion timide, et tous ensemble entrèrent dans
+le faubourg qui précédait la _setch_ d'une demi-verste. À leur
+entrée, ils furent assourdis par le fracas de cinquante marteaux
+qui frappaient l'enclume dans vingt-cinq forges souterraines et
+couvertes de gazon. De vigoureux corroyeurs, assis sur leurs
+perrons, pressuraient des peaux de boeufs dans leurs fortes mains.
+Des marchands colporteurs se tenaient sous leurs tentes avec des
+tas de briquets, de pierres à feu, et de poudre à canon. Un
+Arménien étalait de riches pièces d'étoffe; un Tatar pétrissait de
+la pâte; un juif, la tête baissée, tirait de l'eau-de-vie d'un
+tonneau. Mais ce qui attira le plus leur attention, ce fut un
+Zaporogue qui dormait au beau milieu de la route, bras et jambes
+étendus. Tarass s'arrêta, plein d'admiration:
+
+-- Comme ce drôle s'est développé, dit-il en l'examinant. Quel
+beau corps d'homme!
+
+En effet, le tableau était achevé. Le Zaporogue s'était étendu en
+travers de la route comme un lion couché. Sa touffe de cheveux,
+fièrement rejetée en arrière, couvrait deux palmes de terrain à
+l'entour de sa tête. Ses pantalons de beau drap rouge avaient été
+salis de goudron, pour montrer le peu de cas qu'il en faisait.
+Après l'avoir admiré tout à son aise Boulba continua son chemin
+par une rue étroite, toute remplie de métiers faits en plein vent,
+et de gens de toutes nations qui peuplaient ce faubourg, semblable
+à une foire, par lequel était nourrie et vêtue la _setch_, qui ne
+savait que boire et tirer le mousquet.
+
+Enfin, ils dépassèrent le faubourg et aperçurent plusieurs huttes
+éparses, couvertes de gazon ou de feutre, à la mode tatare. Devant
+quelques-unes, des canons étaient en batterie. On ne voyait aucune
+clôture, aucune maisonnette avec son perron à colonnes de bois,
+comme il y en avait dans le faubourg. Un petit parapet en terre et
+une barrière que personne ne gardait, témoignaient de la
+prodigieuse insouciance des habitants. Quelques robustes
+Zaporogues, couchés sur le chemin, leurs pipes à la bouche, les
+regardèrent passer avec indifférence et sans remuer de place.
+Tarass et ses fils passèrent au milieu d'eux avec précaution, en
+leur disant:
+
+-- Bonjour, seigneurs!
+
+-- Et vous, bonjour, répondaient-ils.
+
+On rencontrait partout des groupes pittoresques. Les visages hâlés
+de ces hommes montraient qu'ils avaient souvent pris part aux
+batailles, et éprouvé toutes sortes de vicissitudes. Voilà la
+_setch_; voilà le repaire d'où s'élancent tant d'hommes fiers et
+forts comme des lions; voilà d'où sort la puissance cosaque pour
+se répandre sur toute l'Ukraine. Les voyageurs traversèrent une
+place spacieuse où s'assemblait habituellement le conseil. Sur un
+grand tonneau renversé, était assis un Zaporogue sans chemise; il
+la tenait à la main, et en raccommodait gravement les trous. Le
+chemin leur fut de nouveau barré par une troupe entière de
+musiciens, au milieu desquels un jeune Zaporogue, qui avait planté
+son bonnet sur l'oreille, dansait avec frénésie, en élevant les
+mains par-dessus sa tête. Il ne cessait de crier:
+
+-- Vite, vite, musiciens, plus vite. Thomas, n'épargne pas ton
+eau-de-vie aux vrais chrétiens.
+
+Et Thomas, qui avait l’oeil poché, distribuait de grandes cruches
+aux assistants. Autour du jeune danseur, quatre vieux Zaporogues
+trépignaient sur place, puis tout à coup se jetaient de côté,
+comme un tourbillon, jusque sur la tête des musiciens, puis,
+pliant les jambes, se baissaient jusqu'à terre, et, se redressant
+aussitôt, frappaient la terre de leurs talons d'argent. Le sol
+retentissait sourdement à l'entour, et l'air était rempli des
+bruits cadencés du _hoppak_ et du _tropak_[18]. Parmi tous ces
+Cosaques, il s'en trouvait un qui criait et qui dansait avec le
+plus de fougue. Sa touffe de cheveux volait à tous vents, sa large
+poitrine était découverte, mais il avait passé dans les bras sa
+pelisse d'hiver, et la sueur ruisselait sur son visage.
+
+-- Mais ôte donc ta pelisse, lui dit enfin Tarass; vois comme il
+fait chaud.
+
+-- C'est impossible, lui cria le Zaporogue.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- C'est impossible, je connais mon caractère; tout ce que j'ôte
+passe au cabaret.
+
+Le gaillard n'avait déjà plus de bonnet, plus de ceinture, plus de
+mouchoir brodé; tout cela était allé où il avait dit. La foule des
+danseurs grossissait de minute en minute; et l'on ne pouvait voir
+sans une émotion contagieuse toute cette foule se ruer à cette
+danse, la plus libre, la plus folle d'allure qu'on n’ait jamais
+vue dans le monde, et qui s'appelle, du nom de ses inventeurs, le
+_kasatchok_.
+
+-- Ah! si je n'étais pas à cheval, s'écria Tarass, je me serais
+mis, oui, je me serais mis à danser moi-même!
+
+Mais, cependant, commencèrent à se montrer dans la foule des
+hommes âgés, graves, respectés de toute la _setch_, qui avaient
+été plus d'une fois choisis pour chefs. Tarass retrouva bientôt un
+grand nombre de visages connus. Ostap et Andry entendaient à
+chaque instant les exclamations suivantes:
+
+-- Ah! c'est toi, Pétchéritza.
+
+-- Bonjour, Kosoloup.
+
+-- D'où viens tu, Tarass?
+
+-- Et toi, Doloto?
+
+-- Bonjour, Kirdiaga.
+
+-- Bonjour, Gousti.
+
+-- Je ne m'attendais pas à te voir, Rémen.
+
+Et tous ces gens de guerre, qui s'étaient rassemblés là des quatre
+coins de la grande Russie, s'embrassaient avec effusion, et l'on
+n'entendait que ces questions confuses:
+
+-- Que fait Kassian? Que fait Borodavka? Et Koloper? Et Pidzichok?
+
+Et Tarass Boulba recevait pour réponse qu'on avait pendu Borodavka
+à Tolopan, écorché vif Koloper à Kisikermen, et envoyé la tête de
+Pidzichok salée dans un tonneau jusqu'à Constantinople. Le vieux
+Boulba se mit à réfléchir tristement, et répéta maintes fois:
+
+-- C'étaient de bons Cosaques!
+
+
+CHAPITRE III
+
+Il y avait déjà plus d'une semaine que Tarass Boulba habitait la
+_setch_ avec ses fils. Ostap et Andry s'occupaient peu d'études
+militaires, car la _setch_ n'aimait pas à perdre le temps en vains
+exercices; la jeunesse faisait son apprentissage dans la guerre
+même, qui, pour cette raison, se renouvelait sans cesse. Les
+Cosaques trouvaient tout à fait oiseux de remplir par quelques
+études les rares intervalles de trêve; ils aimaient tirer au
+blanc, galoper dans les steppes et chasser à courre. Le reste du
+temps se donnait à leurs plaisirs, le cabaret et la danse. Toute
+la _setch_ présentait un aspect singulier; c'était comme une fête
+perpétuelle, comme une danse bruyamment commencée et qui
+n'arriverait jamais à sa fin. Quelques-uns s'occupaient de
+métiers, d'autres de petit commerce; mais la plus grande partie se
+divertissait du matin au soir, tant que la possibilité de le faire
+résonnait dans leurs poches, et que leur part de butin n'était pas
+encore tombée dans les mains de leurs camarades ou des
+cabaretiers. Cette fête continuelle avait quelque chose de
+magique. La _setch_ n'était pas un ramassis d'ivrognes qui
+noyaient leurs soucis dans les pots; c'était une joyeuse bande
+d'hommes insouciants et vivants dans une folle ivresse de gaieté.
+Chacun de ceux qui venaient là oubliait tout ce qui l'avait occupé
+jusqu'alors. On pouvait dire, suivant leur expression, qu'il
+crachait sur tout son passé, et il s'adonnait avec l'enthousiasme
+d'un fanatique aux charmes d'une vie de liberté menée en commun
+avec ses pareils, qui, comme lui, n'avaient plus ni parents, ni
+famille, ni maisons, rien que l'air libre et l'intarissable gaieté
+de leur âme. Les différents récits et dialogues qu'on pouvait
+recueillir de cette foule nonchalamment étendue par terre avaient
+quelquefois une couleur si énergique et si originale, qu'il
+fallait avoir tout le flegme extérieur d'un Zaporogue pour ne pas
+se trahir, même par un petit mouvement de la moustache: caractère
+qui distingue les Petits-Russiens des autres races slaves. La
+gaieté était bruyante, quelquefois à l'excès, mais les buveurs
+n'étaient pas entassés dans un _kabak_[19] sale et sombre, où
+l'homme s'abandonne à une ivresse triste et lourde. Là ils
+formaient comme une réunion de camarades d'école, avec la seule
+différence que, au lieu d'être assis sous la sotte férule d'un
+maître, tristement penchés sur des livres, ils faisaient des
+excursions avec cinq mille chevaux; au lieu de l'étroite prairie
+où ils avaient joué au ballon, ils avaient des steppes spacieuses,
+infinies, où se montrait, dans le lointain, le Tatar agile, ou
+bien le Turc grave et silencieux sous son large turban. Il y avait
+encore cette différence que, au lieu de la contrainte qui les
+rassemblait dans l'école, ils s'étaient volontairement réunis, en
+abandonnant père, mère, et le toit paternel. On trouvait là des
+gens qui, après avoir eu la corde autour du cou, et déjà voués à
+la pâle mort, avaient revu la vie dans toute sa splendeur;
+d'autres encore, pour qui un ducat avait été jusque-là une
+fortune, et dont on aurait pu, grâce aux juifs intendants,
+retourner les poches sans crainte d'en rien faire tomber. On y
+rencontrait des étudiants qui, n'ayant pu supporter les verges
+académiques, s'étaient enfuis de l'école, sans apprendre une
+lettre de l'alphabet, tandis qu'il y en avait d'autres qui
+savaient fort bien ce qu'étaient Horace, Cicéron et la République
+romaine. On y trouvait aussi des officiers polonais qui s'étaient
+distingués dans les armées du roi, et grand nombre de partisans,
+convaincus qu'il était indifférent de savoir où et pour qui l'on
+faisait la guerre, pourvu qu'on la fît, et parce qu'il est indigne
+d'un gentilhomme de ne pas faire la guerre. Beaucoup enfin
+venaient à la _setch_ uniquement pour dire qu'ils y avaient été,
+et qu'ils en étaient revenus chevaliers accomplis. Mais qui n'y
+avait-il pas? Cette étrange république répondait à un besoin du
+temps. Les amateurs de la vie guerrière, des coupes d'or, des
+riches étoffes, des ducats et des sequins pouvaient, en toute
+saison, y trouver de la besogne. Il n'y avait que les amateurs du
+beau sexe qui n'eussent rien à faire là, car aucune femme ne
+pouvait se montrer, même dans le faubourg de la _setch_. Ostap et
+Andry trouvaient très étrange de voir une foule de gens se rendre
+à la _setch_, sans que personne leur demandât qui ils étaient, ni
+d'où ils venaient. Ils y entraient comme s'ils fussent revenus à
+la maison paternelle, l'ayant quittée une heure avant. Le nouveau
+venu se présentait au _kochévoï_[20], et le dialogue suivant
+s'établissait d'habitude entre eux:
+
+-- Bonjour. Crois-tu en Jésus-Christ?
+
+-- J'y crois, répondait l'arrivant.
+
+-- Et à la Sainte Trinité?
+
+-- J'y crois de même.
+
+-- Vas-tu à l'église?
+
+-- J'y vais.
+
+-- Fais le signe de la croix.
+
+L'arrivant le faisait.
+
+-- Bien, reprenait le _kochévoï_, va au _kourèn_ qu'il te plaît de
+choisir.
+
+À cela se bornait la cérémonie de la réception.
+
+Toute la _setch_ priait dans la même église, prête à la défendre
+jusqu'à la dernière goutte de sang, bien que ces gens ne
+voulussent jamais entendre parler de carême et d'abstinence. Il
+n'y avait que des juifs, des Arméniens et des Tatars qui, séduits
+par l'appât du gain, se décidaient à faire leur commerce dans le
+faubourg, parce que les Zaporogues n'aimaient pas à marchander, et
+payaient chaque objet juste avec l'argent que leur main tirait de
+la poche. Du reste, le sort de ces commerçants avides était très
+précaire et très digne de pitié. Il ressemblait à celui des gens
+qui habitent au pied du Vésuve, car dès que les Zaporogues
+n'avaient plus d'argent, ils brisaient leurs boutiques et
+prenaient tout sans rien payer. La _setch_ se composait d'au moins
+soixante _kouréni_, qui étaient autant de petites républiques
+indépendantes, ressemblant aussi à des écoles d'enfants qui n'ont
+rien à eux, parce qu'on leur fournit tout. Personne, en effet, ne
+possédait rien; tout se trouvait dans les mains de l'_ataman_ du
+_kourèn_, qu'on avait l'habitude de nommer père (_batka_). Il
+gardait l'argent, les habits, les provisions, et jusqu'au bois de
+chauffage. Souvent un _kourèn_ se prenait de querelle avec un
+autre. Dans ce cas, la dispute se vidait par un combat à coups de
+poing, qui ne cessait qu'avec le triomphe d'un parti, et alors
+commençait une fête générale. Voilà quelle était cette _setch_ qui
+avait tant de charme pour les jeunes gens. Ostap et Andry se
+lancèrent avec toute la fougue de leur âge sur cette mer orageuse,
+et ils eurent bien vite oublié le toit paternel, et le séminaire,
+et tout ce qui les avait jusqu'alors occupés. Tout leur semblait
+nouveau, et les moeurs vagabondes de la _setch_, et les lois fort
+peu compliquées qui la régissaient, mais qui leur paraissaient
+encore trop sévères pour une telle république. Si un Cosaque
+volait quelque misère, c'était compté pour une honte sur toute
+l'association. On l'attachait, comme un homme déshonoré, à une
+sorte de colonne infâme, et, près de lui, l'on posait un gros
+bâton dont chaque passant devait lui donner un coup jusqu'à ce que
+mort s'ensuivît. Le débiteur qui ne payait pas était enchaîné à un
+canon, et il restait à cette attache jusqu'à ce qu'un camarade
+consentit à payer sa dette pour le délivrer; mais Andry fut
+surtout frappé par le terrible supplice qui punissait le
+meurtrier. On creusait une fosse profonde dans laquelle on
+couchait le meurtrier vivant, puis on posait sur son corps le
+cadavre du mort enfermé dans un cercueil, et on les couvrait tous
+les deux de terre. Longtemps après une exécution de ce genre,
+Andry fut poursuivi par l'image de ce supplice horrible, et
+l'homme enterré vivant sous le mort se représentait incessamment à
+son esprit.
+
+Les deux jeunes Cosaques se firent promptement aimer de leurs
+camarades. Souvent, avec d'autres membre du même _kourèn_, ou avec
+le _kourèn_ tout entier, ou même avec les _kouréni_ voisins, ils
+s'en allaient dans la steppe à la chasse des innombrables oiseaux
+sauvages, des cerfs, des chevreuils; ou bien ils se rendaient sur
+les bords des lacs et des cours d'eau attribués par le sort à leur
+_kourèn_, pour jeter leurs filets et ramasser de nombreuses
+provisions. Quoique ce ne fût pas précisément la vraie science du
+Cosaque, ils se distinguaient parmi les autres par leur courage et
+leur adresse. Ils tiraient bien au blanc, ils traversaient le
+Dniepr à la nage, exploit pour lequel un jeune apprenti était
+solennellement reçu dans le cercle des Cosaques. Mais le vieux
+Tarass leur préparait une autre sphère d'activité. Une vie si
+oisive ne lui plaisait pas; il voulait arriver à la véritable
+affaire. Il ne cessait de réfléchir sur la manière dont on
+pourrait décider la _setch_ à quelque hardie entreprise, où un
+chevalier pût se montrer ce qu'il est. Un jour, enfin, il alla
+trouver le _kochévoï_, et lui dit sans préambule:
+
+-- Eh bien, _kochévoï_, il serait temps que les Zaporogues
+allassent un peu se promener.
+
+-- Il n'y a pas où se promener, répondit le _kochévoï_ en ôtant de
+sa bouche une petite pipe, et en crachant de côté.
+
+-- Comment, il n'y a pas où? On peut aller du côté des Turcs, ou
+du côté des Tatars.
+
+-- On ne peut ni du côté des Turcs, ni du côté des Tatars,
+répondit le _kochévoï_ en remettant, d'un grand sang-froid, sa
+pipe entre ses dents.
+
+-- Mais pourquoi ne peut-on pas?
+
+-- Parce que... nous avons promis la paix au sultan.
+
+-- Mais c'est un païen, dit Boulba; Dieu et la sainte Écriture
+ordonnent de battre les païens.
+
+-- Nous n'en avons pas le droit. Si nous n'avions pas juré sur
+notre religion, peut-être serait-ce possible. Mais maintenant,
+non, c'est impossible.
+
+-- Comment, impossible! Voilà que tu dis que nous n'avons pas le
+droit; et moi j'ai deux fils, jeunes tous les deux, qui n'ont
+encore été ni l'un ni l'autre à la guerre. Et voilà que tu dis que
+nous n'avons pas le droit, et voilà que tu dis qu'il ne faut pas
+que les Zaporogues aillent à la guerre!
+
+-- Non, ça ne convient pas.
+
+-- Il faut donc que la force cosaque se perde inutilement; il faut
+donc qu'un homme périsse comme un chien sans avoir fait une bonne
+oeuvre, sans s'être rendu utile à son pays et à la chrétienté?
+Pourquoi donc vivons-nous? Pourquoi diable vivons-nous? Voyons,
+explique-moi cela. Tu es un homme sensé, ce n’est pas pour rien
+qu'on t'a fait _kochévoï_. Dis-moi, pourquoi, pourquoi vivons-
+nous?
+
+Le _kochévoï_ fit attendre sa réponse. C'était un Cosaque obstiné.
+Après s'être tu longtemps, il finit par dire:
+
+-- Et cependant, il n'y aura pas de guerre.
+
+-- Il n'y aura pas de guerre? demanda de nouveau Tarass.
+
+-- Non.
+
+-- Il ne faut plus y penser?
+
+-- Il ne faut plus y penser.
+
+-- Attends, se dit Boulba, attends, tête du diable, tu auras de
+mes nouvelles.
+
+Et il le quitta, bien décidé à se venger.
+
+Après s'être concerté avec quelques-uns de ses amis, il invita
+tout le monde à boire. Les Cosaques, un peu ivres, s'en allèrent
+tous sur la place, où se trouvaient, attachées à des poteaux, les
+timbales qu'on frappait pour réunir le conseil. N'ayant pas trouvé
+les baguettes que gardait chez lui le timbalier, ils saisirent
+chacun un bâton, et se mirent à frapper sur les timbales. L'homme
+aux baguettes arriva le premier; c'était un gaillard de haute
+taille, qui n'avait plus qu'un oeil, et non fort éveillé.
+
+-- Qui ose battre l'appel? décria-t-il.
+
+-- Tais-toi, prends tes baguettes, et frappe quand on te
+l'ordonne, répondirent les Cosaques avinés.
+
+Le timbalier tira de sa poche ses baguettes qu'il avait prises
+avec lui, sachant bien comment finissaient d'habitude de pareilles
+aventures. Les timbales résonnèrent, et bientôt des masses noires
+de Cosaques se précipitèrent sur la place, pressés comme des
+frelons dans une ruche. Tous se mirent en rond, et après le
+troisième roulement des timbales, se montrèrent enfin les chefs, à
+savoir le _kochévoï_ avec la massue, signe de sa dignité, le juge
+avec le sceau de l'armée, le greffier avec son écritoire et
+_l'ïésaoul_ avec son long bâton. Le kockévoï et les autres chefs
+ôtèrent leurs bonnets pour saluer humblement les Cosaques qui se
+tenaient fièrement les mains sur les hanches.
+
+-- Que signifie cette réunion, et que désirez-vous, seigneurs?
+demanda le _kochévoï_.
+
+Les cris et les imprécations l'empêchèrent de continuer.
+
+-- Dépose ta massue, fils du diable; dépose ta massue, nous ne
+voulons plus de toi, s'écrièrent des voix nombreuses.
+
+Quelques _kouréni_, de ceux qui n'avaient pas bu, semblaient être
+d'un avis contraire. Mais bientôt, ivres ou sobres, tous
+commencèrent à coups de poing, et la bagarre devint générale.
+
+Le _kochévoï_ avait eu un moment l'intention de parler; mais,
+sachant bien que cette foule furieuse et sans frein, pouvait
+aisément le battre jusqu'à mort, ce qui était souvent arrivé dans
+des cas pareils, il salua très bas, déposa sa massue, et disparut
+dans la foule.
+
+-- Nous ordonnez-vous, seigneurs, de déposer aussi les insignes de
+nos charges? demandèrent le juge, le greffier et l'_ïésaoul_ prêts
+à laisser à la première injonction le sceau, l'écritoire et le
+bâton blanc.
+
+-- Non, restez, s'écrièrent des voix parties de la foule. Nous ne
+voulions chasser que le _kochévoï_, parce qu'il n'est qu'une
+femme, et qu'il nous faut un homme pour _kochévoï_.
+
+-- Qui choisirez-vous maintenant? demandèrent les chefs.
+
+-- Prenons Koukoubenko, s'écrièrent quelques-uns.
+
+-- Nous ne voulons pas de Koukoubenko répondirent les autres. Il
+est trop jeune; le lait de sa nourrice ne lui a pas encore séché
+sur les lèvres.
+
+-- Que Chilo soit notre _ataman_! s'écrièrent d'autres voix;
+faisons de Chilo un _kochévoï_.
+
+-- Un _chilo_[21] dans vos dos, répondit la foule jurant. Quel
+Cosaque est-ce, celui qui est parvenu en se faufilant comme un
+Tatar? Au diable l'ivrogne Chilo!
+
+-- Borodaty! choisissons Borodaty!
+
+-- Nous ne voulons pas de Borodaty; au diable Borodaty!
+
+-- Criez Kirdiaga, chuchota Tarass Boulba à l’oreille de ses
+affidés.
+
+-- Kirdiaga, Kirdiaga! s'écrièrent-ils.
+
+-- Kirdiaga! Borodaty! Borodaty! Kirdiaga! Chilo! Au diable Chilo!
+Kirdiaga!»
+
+Les candidats dont les noms étaient ainsi proclamés sortirent tous
+de la foule, pour ne pas laisser croire qu'ils aidaient par leur
+influence à leur propre élection.
+
+«Kirdiaga! Kirdiaga!» Ce nom retentissait plus fort que les
+autres. «Borodaty!» répondait-on. La question fut jugée à coups de
+poing, et Kirdiaga triompha.
+
+-- Amenez Kirdiaga, s'écria-t-on aussitôt.
+
+Une dizaine de Cosaques quittèrent la foule. Plusieurs d'entre eux
+étaient tellement ivres, qu'ils pouvaient à peine se tenir sur
+leurs jambes. Ils se rendirent tous chez Kirdiaga, pour lui
+annoncer qu'il venait d'être élu. Kirdiaga, vieux Cosaque très
+madré, était rentré depuis longtemps dans sa hutte, et faisait
+mine de ne rien savoir de ce qui se passait.
+
+-- Que désirez-vous, seigneur? demanda-t-il.
+
+-- Viens; on t'a fait _kochévoï_.
+
+-- Prenez pitié de moi, seigneurs. Comment est-il possible que je
+sois digne d'un tel honneur? Quel _kochévoï_ ferais-je? je n'ai
+pas assez de talent pour remplir une pareille dignité. Comme si
+l'on ne pouvait pas trouver meilleur que moi dans toute l'armée.
+
+-- Va donc, va donc, puisqu'on te le dit, lui répliquèrent les
+Zaporogues.
+
+Deux d'entre eux le saisirent sous les bras, et, malgré sa
+résistance, il fut amené de force sur la place, bourré de coups de
+poing dans le dos, et accompagné de jurons et d'exhortations:
+
+-- Allons, ne recule pas, fils du diable! accepte, chien,
+l'honneur qu'on t'offre.
+
+Voilà de quelle façon Kirdiaga fut amené dans le cercle des
+Cosaques.
+
+-- Eh bien! seigneurs, crièrent à pleine voix ceux qui l'avaient
+amené, consentez-vous à ce que ce Cosaque devienne notre
+_kochévoï_?
+
+-- Oui! oui! nous consentons tous, tous! répondit la foule; et
+l'écho de ce cri unanime retentit longtemps dans la plaine.
+
+L'un des chefs prit la massue et la présenta au nouveau
+_kochévoï_. Kirdiaga, d'après la coutume, refusa de l'accepter. Le
+chef la lui présenta une seconde fois; Kirdiaga la refusa encore,
+et ne l'accepta qu'à la troisième présentation. Un long cri de
+joie s'éleva dans la foule, et fit de nouveau retentir toute la
+plaine. Alors, du milieu du peuple, sortirent quatre vieux
+Cosaques à moustaches et cheveux grisonnants (il n'y en avait pas
+de très vieux à la _setch_, car jamais Zaporogue ne mourut de mort
+naturelle); chacun d'eux prit une poignée de terre, que de longues
+pluies avaient changée en boue, et l'appliqua sur la tête de
+Kirdiaga. La terre humide lui coula sur le front, sur les
+moustaches et lui salit tout le visage. Mais Kirdiaga demeura
+parfaitement calme, et remercia les Cosaques de l'honneur qu'ils
+venaient de lui faire. Ainsi se termina cette élection bruyante
+qui, si elle ne contenta nul autre, combla de joie le vieux
+Boulba; en premier lieu, parce qu'il s'était vengé de l'ancien
+_kochévoï_, et puis, parce que Kirdiaga son vieux camarade, avait
+fait avec lui les mêmes expéditions sur terre et sur mer, et
+partagé les mêmes travaux, les mêmes dangers. La foule se dissipa
+aussitôt pour aller célébrer l'élection, et un festin universel
+commença, tel que jamais les fils de Tarass n’en avaient vu de
+pareil. Tous les cabarets furent mis au pillage; les Cosaques
+prenaient sans payer la bière, l'eau-de-vie et l'hydromel. Les
+cabaretiers s'estimaient heureux d'avoir la vie sauve. Toute la
+nuit se passa en cris et en chansons qui célébraient la gloire des
+Cosaques; et la lune vit, toute la nuit, se promener dans les rues
+des troupes de musiciens avec leurs _bandoura_s et leurs
+_balalaïkas_[22], et des chantres d'église qu'on entretenait dans
+la _setch_ pour chanter les louanges de Dieu et celles des
+Cosaques. Enfin, le vin et la fatigue vainquirent tout le monde.
+Peu à, peu toutes les rues se jonchèrent d'hommes étendus. Ici,
+c'était un Cosaque qui, attendri, éploré, se pendait au cou de son
+camarade, et tous deux tombaient embrassés. Là, tout un groupe
+était renversé pêle-mêle. Plus loin, un ivrogne choisissait
+longtemps une place pour se coucher, et finissait par s'étendre
+sur une pièce de bois. Le dernier, le plus fort de tous, marcha
+longtemps, en trébuchant sur les corps et en balbutiant des
+paroles incohérentes; mais enfin il tomba comme les autres, et
+toute la _setch_ s'endormit.
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Dès le lendemain, Tarass Boulba se concertait avec le nouveau
+_kochévoï_, pour savoir comment l'on pourrait décider les
+Zaporogues à une résolution. Le _kochévoï_ était un Cosaque fin et
+rusé qui connaissait bien ses Zaporogues. Il commença par dire:
+
+-- C'est impossible de violer le serment, c'est impossible.
+
+Et puis, après un court silence, il reprit:
+
+-- Oui, c'est possible. Nous ne violerons pas le serment, mais
+nous inventerons quelque chose. Seulement faites en sorte que le
+peuple se rassemble, non sur mon ordre, mais par sa propre
+volonté. Vous savez bien comment vous y prendre; et moi, avec les
+anciens, nous accourrons aussitôt sur la place comme si nous ne
+savions rien.
+
+Une heure ne s'était pas passée depuis leur entretien, quand les
+timbales résonnèrent de nouveau. La place fut bientôt couverte
+d'un million de bonnets cosaques. On commença à se faire des
+questions:
+
+-- Quoi?... Pourquoi?... Qu'a-t-on à battre les timbales?
+
+Personne ne répondait. Peu à peu, néanmoins, on entendit dans la
+foule les propos suivants:
+
+-- La force cosaque périt à ne rien faire... Il n'y a pas de
+guerre, pas d'entreprise... Les anciens sont des fainéants; ils ne
+voient plus, la graisse les aveugle. Non, il n'y a pas de justice
+au monde.
+
+Les autres Cosaques écoutaient en silence, et ils finirent par
+répéter eux-mêmes:
+
+-- Effectivement, il n'y a pas du tout de justice au monde.
+
+Les anciens paraissaient fort étonnés de pareils discours. Enfin
+le _kochévoï_ s'avança, et dit:
+
+-- Me permettez-vous de parler, seigneurs Zaporogues?
+
+-- Parle.
+
+-- Mon discours, seigneurs, sera fait en considération de ce que
+la plupart d'entre vous, et vous le savez sans doute mieux que
+moi, doivent tant d'argent aux juifs des cabarets et à leurs
+camarades, qu'aucun diable ne fait plus crédit. Puis, ensuite, mon
+discours sera fait en considération de ce qu'il y a parmi nous
+beaucoup de jeunes gens qui n'ont jamais vu la guerre de près,
+tandis qu'un jeune homme, vous le savez vous-mêmes, seigneurs, ne
+peut exister sans la guerre. Quel Zaporogue est-ce, s'il n'a
+jamais battu de païen?
+
+-- Il parle bien, pensa Boulba.
+
+-- Ne croyez pas cependant, seigneurs, que je dise tout cela pour
+violer la paix. Non, que Dieu m'en garde! je ne dis cela que comme
+cela. En outre, le temple du Seigneur, chez nous, est dans un tel
+état que c'est pêcher de dire ce qu'il est. Il y a déjà bien des
+années que, par la grâce du Seigneur, la _setch_ existe; et
+jusqu'à présent, non seulement le dehors de l'église, mais les
+saintes images de l'intérieur n'ont pas le moindre ornement.
+Personne ne songe même à leur faire battre une robe d'argent[23].
+Elles n'ont reçu que ce que certains Cosaques leur ont laissé par
+testament. Il est vrai que ces dons-là étaient bien peu de chose,
+car ceux qui les ont faits avaient de leur vivant bu tout leur
+avoir. De façon que je ne fais pas de discours pour vous décider à
+la guerre contre les Turcs, parce que nous avons promis la paix au
+sultan, et que ce serait un grand péché de se dédire, attendu que
+nous avons juré sur notre religion.
+
+-- Que diable embrouille-t-il? se dit Boulba.
+
+-- Vous voyez, seigneurs, qu'il est impossible de commencer la
+guerre; l'honneur des chevaliers ne le permet pas. Mais voici ce
+que je pense, d'après mon pauvre esprit. Il faut envoyer les
+jeunes gens sur des canots, et qu'ils écument un peu les côtes de
+l'Anatolie. Qu'en pensez-vous, seigneurs?
+
+-- Conduis-nous, conduis-nous tous? s'écria la foule de tous
+côtés. Nous sommes tous prêts à périr pour la religion.
+
+Le _kochévoï_ s'épouvanta; il n'avait nullement l'intention de
+soulever toute la _setch_; il lui semblait dangereux de rompre la
+paix.
+
+-- Permettez-moi, seigneurs, de parler encore.
+
+-- Non, c'est assez, s'écrièrent les Zaporogues; tu ne diras rien
+de mieux que ce que tu as dit.
+
+-- Si c'est ainsi, il sera fait comme vous le désirez. Je suis le
+serviteur de votre volonté. C'est une chose connue et la sainte
+Écriture le dit, que la voix du peuple est la voix de Dieu. Il est
+impossible d'imaginer jamais rien de plus sensé que ce qu'a
+imaginé le peuple; mais voilà ce qu'il faut que je vous dise. Vous
+savez, seigneurs, que le sultan ne laissera pas sans punition le
+plaisir que les jeunes gens se seront donné; et nos forces eussent
+été prêtes, et nous n'eussions craint personne. Et pendant notre
+absence, les Tatars peuvent nous attaquer. Ce sont les chiens des
+Turcs; ils n'osent pas vous prendre en face, ils n'entrent pas
+dans la maison tant que le maître l'occupe; mais ils vous mordent
+les talons par derrière, et de façon à faire crier. Et puis, s'il
+faut dire la vérité, nous n'avons pas assez de canots en réserve,
+ni assez de poudre pour que nous puissions tous partir. Du reste,
+je suis prêt à faire ce qui vous convient, je suis le serviteur de
+votre volonté.
+
+Le rusé _kochévoï_ se tut. Les groupes commencèrent à
+s'entretenir; les _atamans_ des _kouréni_ entrèrent en conseil.
+Par bonheur, il n'y avait pas beaucoup de gens ivres dans la
+foule, et les Cosaques se décidèrent à suivre le prudent avis de
+leur chef.
+
+Quelques-uns d'entre eux passèrent aussitôt sur la rive du Dniepr,
+et allèrent fouiller le trésor de l'armée, là où, dans des
+souterrains inabordables, creusés sous l'eau et sous les joncs, se
+cachait l'argent de la _setch_, avec les canons et les armes pris
+à l'ennemi. D'autres s'empressèrent de visiter les canots et de
+les préparer pour l'expédition. En un instant, le rivage se
+couvrit d'une foule animée. Des charpentiers arrivaient avec leurs
+haches; de vieux Cosaques hâlés, aux moustaches grises, aux
+épaules larges, aux fortes jambes, se tenaient jusqu'aux genoux
+dans l'eau, les pantalons retroussés, et tiraient les canots avec
+des cordes pour les mettre à flot. D'autres traînaient des poutres
+sèches et des pièces de bois. Ici, l'on ajustait des planches à un
+canot; là, après l’avoir renversé la quille en l'air, on le
+calfatait avec du goudron; plus loin, on attachait aux deux flancs
+du canot, d'après la coutume cosaque, de longues bottes de joncs,
+pour empêcher les vagues de la mer de submerger cette frêle
+embarcation. Des feux étaient allumés sur tout le rivage. On
+faisait bouillir la poix dans des chaudrons de cuivre. Les
+anciens, les expérimentés, enseignaient aux jeunes. Des cris
+d'ouvriers et les bruits de leur ouvrage retentissaient de toutes
+parts. La rive entière du fleuve se mouvait et vivait.
+
+Dans ce moment, un grand bac se montra en vue du rivage. La foule
+qui l'encombrait faisait de loin des signaux. C'étaient des
+Cosaques couverts de haillons. Leurs vêtements déguenillés
+(plusieurs d'entre eux n'avaient qu'une chemise et une pipe)
+montraient qu'ils venaient d'échapper à quelque grand malheur, ou
+qu'ils avaient bu jusqu'à leur défroque. L'un d'eux, petit, trapu,
+et qui pouvait avoir cinquante ans, se détacha de la foule, et
+vint se placer sur l'avant du bac. Il criait plus fort et faisait
+des gestes plus énergiques que tous les autres; mais le bruit des
+travailleurs à l'oeuvre empêchait d'entendre ses paroles.
+
+-- Qu'est-ce qui vous amène?» demanda enfin le _kochévoï_, quand
+le bac toucha la rive.
+
+Tous les ouvriers suspendirent leurs travaux, cessèrent le bruit,
+et regardèrent dans une silencieuse attente, en soulevant leurs
+haches ou leurs rabots.
+
+-- Un malheur, répondit le petit Cosaque de l'avant.
+
+-- Quel malheur?
+
+-- Me permettez-vous de parler, seigneurs Zaporogues?
+
+-- Parle.
+
+-- Ou voulez-vous plutôt rassembler un conseil?
+
+-- Parle, nous sommes tous ici.
+
+Et la foule se réunit en un seul groupe.
+
+-- Est-ce que vous n'avez rien entendu dire de ce qui se passe
+dans l'Ukraine?
+
+-- Quoi? demanda un des _atamans_ de _kourèn_.
+
+-- Quoi? reprit l'autre; il paraît que les Tatars vous ont bouché
+les oreilles avec de la colle pour que vous n'ayez rien entendu.
+
+-- Parle donc, que s'y fait-il?
+
+-- Il s'y fait des choses comme il ne s'en est jamais fait depuis
+que nous sommes au monde et que nous avons reçu le baptême.
+
+-- Mais, dis donc ce qui s'y fait, fils de chien, s'écria de la
+foule quelqu'un qui avait apparemment perdu patience.
+
+-- Il s'y fait que les saintes églises ne sont plus à nous.
+
+-- Comment, plus à nous?
+
+-- On les a données à bail aux juifs, et si on ne paye pas le juif
+d'avance, il est impossible de dire la messe.
+
+-- Qu'est-ce que tu chantes là?
+
+-- Et si l'infâme juif ne met pas, avec sa main impure, un petit
+signe sur l'hostie, il est impossible de la consacrer.
+
+-- Il ment, seigneurs et frères, comment se peut-il qu'un juif
+impur mette un signe sur la sainte hostie?...
+
+-- Écoutez, je vous en conterai bien d'autres. Les prêtres
+catholiques (_kseunz_) ne vont pas autrement, dans l'Ukraine,
+qu'en _tarataïka_[24]. Ce ne serait pas un mal, mais voilà ce qui
+est un mal, c'est qu'au lieu de chevaux, on attelle des chrétiens
+de la bonne religion[25]. Écoutez, écoutez, je vous en conterai
+bien d'autres. On dit que les juives commencent à se faire des
+jupons avec les chasubles de nos prêtres. Voilà ce qui se fait
+dans l'Ukraine, seigneurs. Et vous, vous êtes tranquillement
+établis dans la _setch_, vous buvez, vous ne faites rien, et, à ce
+qu'il paraît, les Tatars vous ont fait si peur, que vous n'avez
+plus d'yeux ni d'oreilles, et que vous n'entendez plus parler de
+ce qui se passe dans le monde.
+
+-- Arrête, arrête, interrompit le _kochévoï_ qui s'était tenu
+jusque-là immobile et les yeux baissés, comme tous les Zaporogues,
+qui, dans les grandes occasions, ne s'abandonnaient jamais au
+premier élan, mais se taisaient pour rassembler en silence toutes
+les forces de leur indignation. Arrête, et moi, je dirai une
+parole. Et vous donc, vous autres, que le diable rosse vos pères!
+que faisiez-vous? N'aviez-vous pas de sabres, par hasard? Comment
+avez-vous permis une pareille abomination?
+
+-- Comment nous avons permis une pareille abomination? Et vous,
+auriez-vous mieux fait quand il y avait cinquante mille hommes des
+seuls Polonais? Et puis, il ne faut pas déguiser notre péché, il y
+avait aussi des chiens parmi les nôtres, qui ont accepté leur
+religion.
+
+-- Et que faisait votre _hetman_? que faisaient vos _polkovniks_?
+
+-- Ils ont fait de telles choses que Dieu veuille nous en
+préserver.
+
+-- Comment?
+
+-- Voilà comment: notre _hetman_ se trouve maintenant à Varsovie
+rôti dans un boeuf de cuivre, et les têtes de nos _polkovniks_ se
+sont promenées avec leurs mains dans toutes les foires pour être
+montrées au peuple. Voilà ce qu'ils ont fait.
+
+Toute la foule frissonna. Un grand silence s'établit sur le rivage
+entier, semblable à celui qui précède les tempêtes. Puis, tout à
+coup, les cris, les paroles confuses éclatèrent de tous côtés.
+
+-- Comment! que les juifs tiennent à bail les églises chrétiennes!
+que les prêtres attellent des chrétiens au brancard! Comment!
+permettre de pareils supplices sur la terre russe, de la part de
+maudits schismatiques! Qu'on puisse traiter ainsi les _polkovniks_
+et les _hetman_s! non, ce ne sera pas, ce ne sera pas.
+
+Ces mots volaient de côté et d'autre, Les Zaporogues commençaient
+à se mettre en mouvement. Ce n'était pas l'agitation d'un peuple
+mobile. Ces caractères lourds et forts ne s'enflammaient pas
+promptement; mais une fois échauffés, ils conservaient longtemps
+et obstinément leur flamme intérieure.
+
+-- Pendons d'abord tous les juifs, s'écrièrent des voix dans la
+foule; qu'ils ne puissent plus faire de jupes à leurs juives avec
+les chasubles des prêtres! qu'ils ne mettent plus de signes sur
+les hosties! noyons toute cette canaille dans le Dniepr!
+
+Ces mots prononcés par quelques-uns volèrent de bouche en bouche
+aussi rapidement que brille l'éclair, et toute la foule se
+précipita sur le faubourg avec l'intention d'exterminer tous les
+juifs.
+
+Les pauvres fils d'Israël ayant perdu, dans leur frayeur, toute
+présence d'esprit, se cachaient dans des tonneaux vides, dans les
+cheminées, et jusque sous les jupes de leurs femmes. Mais les
+Cosaques savaient bien les trouver partout.
+
+-- Sérénissimes seigneurs, s'écriait un juif long et sec comme un
+bâton, qui montrait du milieu de ses camarades sa chétive figure
+toute bouleversée par la peur; sérénissimes seigneurs, permettez-
+nous de vous dire un mot, rien qu'un mot. Nous vous dirons une
+chose comme vous n'en avez jamais entendue, une chose de telle
+importance, qu'on ne peut pas dire combien elle est importante.
+
+-- Voyons, parlez, dit Boulba, qui aimait toujours à entendre
+l'accusé.
+
+-- Excellentissimes seigneurs, dit le juif, on n'a jamais encore
+vu de pareils seigneurs, non, devant Dieu, jamais. Il n'y a pas eu
+au monde d'aussi nobles, bons et braves seigneurs.
+
+Sa voix s'étouffait et mourait d'effroi.
+
+-- Comment est-ce possible que nous pensions mal des Zaporogues?
+Ce ne sont pas les nôtres qui sont les fermiers d'églises dans
+l'Ukraine; non, devant Dieu, ce ne sont pas les nôtres. Ce ne sont
+pas même des juifs; le diable sait ce que c'est. C'est une chose
+sur laquelle il ne faut que cracher, et la jeter ensuite. Ceux-ci
+vous diront la même chose. N'est-ce pas, Chleuma? n'est-ce pas,
+Chmoul?
+
+-- Devant Dieu, c'est bien vrai, répondirent de la foule Chleuma
+et Chmoul, tous deux vêtus d'habits en lambeaux, et blêmes comme
+du plâtre.
+
+-- Jamais encore, continua le long juif, nous n'avons eu de
+relations avec l'ennemi, et nous ne voulons rien avoir à faire
+avec les catholiques. Qu'ils voient le diable en songe! nous
+sommes comme des frères avec les Zaporogues.
+
+-- Comment! que les Zaporogues soient vos frères! s'écria
+quelqu'un de la foule. Jamais, maudits juifs. Au Dniepr, cette
+maudite canaille!
+
+Ces mots servirent de signal. On empoigna les juifs, et on
+commença à les lancer dans le fleuve. Des cris plaintifs
+s'élevaient de tous côtés; mais les farouches Zaporogues ne
+faisaient que rire en voyant les grêles jambes des juifs,
+chaussées de bas et de souliers, s'agiter dans les airs. Le pauvre
+orateur, qui avait attiré un si grand désastre sur les siens et
+sur lui-même, s'arracha de son caftan, par lequel on l'avait déjà
+saisi, en petite camisole étroite et de toutes couleurs, embrassa
+les pieds de Boulba, et se mit à le supplier d'une voix
+lamentable.
+
+-- Magnifique et sérénissime seigneur, j'ai connu votre frère, le
+défunt Doroch. C'était un vrai guerrier, la fleur de la
+chevalerie. Je lui ai prêté huit cents sequins pour se racheter
+des Turcs.
+
+-- Tu as connu mon frère? lui dit Tarass.
+
+-- Je l'ai connu, devant Dieu. C'était un seigneur très généreux.
+
+-- Et comment te nomme-t-on?
+
+-- Yankel.
+
+-- Bien, dit Tarass.
+
+Puis, après avoir réfléchi:
+
+-- Il sera toujours temps de pendre le juif, dit-il aux Cosaques.
+Donnez-le-moi pour aujourd'hui.
+
+Ils y consentirent. Tarass le conduisit à ses chariots près
+desquels se tenaient ses Cosaques.
+
+-- Allons, fourre-toi sous ce chariot, et ne bouge plus. Et vous,
+frères, ne laissez pas sortir le juif.
+
+Cela dit, il s'en alla sur la place, où la foule s'était dès
+longtemps rassemblée. Tout le monde avait abandonné le travail des
+canots, car ce n'était pas une guerre maritime qu'ils allaient
+faire, mais une guerre de terre ferme. Au lieu de chaloupes et de
+rames, il leur fallait maintenant des chariots et des coursiers. À
+cette heure, chacun voulait se mettre en campagne, les vieux comme
+les jeunes; et tous d'après le consentement des anciens, le
+_kochévoï_ et les _atamans_ des _kouréni_, avaient résolu de
+marcher droit sur la Pologne, pour venger toutes leurs offenses,
+l'humiliation de la religion et de la gloire cosaque, pour
+ramasser du butin dans les villes ennemies, brûler les villages et
+les moissons, faire enfin retentir toute la steppe du bruit de
+leurs hauts faits. Tous s'armaient. Quant au _kochévoï_, il avait
+grandi de toute une palme. Ce n'était plus le serviteur timide des
+caprices d'un peuple voué à la licence; c'était un chef dont la
+puissance n'avait pas de bornes, un despote qui ne savait que
+commander et se faire obéir. Tous les chevaliers tapageurs et
+volontaires se tenaient immobiles dans les rangs, la tête
+respectueusement baissée, et n'osant lever les regards, pendant
+qu'il distribuait ses ordres avec lenteur, sans colère, sans cri,
+comme un chef vieilli dans l'exercice du pouvoir, et qui
+n'exécutait pas pour la première fois des projets longuement
+mûris.
+
+-- Examinez bien si rien ne vous manque, leur disait-il; préparez
+vos chariots, essayez vos armes; ne prenez pas avec vous trop
+d'habillements. Une chemise et deux pantalons pour chaque Cosaque,
+avec un pot de lard et d'orge pilée. Que personne n'emporte
+davantage. Il y aura des effets et des provisions dans les
+bagages. Que chaque Cosaque emmène une paire de chevaux. Il faut
+prendre aussi deux cents paires de boeufs; ils nous seront
+nécessaires dans les endroits marécageux et au passage des
+rivières. Mais de l'ordre surtout, seigneurs, de l'ordre. Je sais
+qu'il y a des gens parmi vous qui, si Dieu leur envoie du butin,
+se mettent à déchirer les étoffes de soie pour s'en faire des bas.
+Abandonnez cette habitude du diable; ne vous chargez pas de
+jupons; prenez seulement les armes, quand elles sont bonnes, ou
+les ducats et l'argent, car cela tient peu de place et sert
+partout. Mais que je vous dise encore une chose, seigneurs: si
+quelqu'un de vous s'enivre à la guerre, je ne le ferai pas même
+juger. Je le ferai traîner comme un chien jusqu'aux chariots, fût-
+il le meilleur Cosaque de l'armée; et là il sera fusillé comme un
+chien, et abandonné sans sépulture aux oiseaux. Un ivrogne, à la
+guerre, n'est pas digne d'une sépulture chrétienne. Jeunes gens,
+en toutes choses écoutez les anciens. Si une balle vous frappe, si
+un sabre vous écorche la tête ou quelque autre endroit, n'y faites
+pas grande attention; jetez une charge de poudre dans un verre
+d'eau-de-vie, avalez cela d'un trait, et tout passera. Vous
+n'aurez pas même de fièvre. Et si la blessure n'est pas trop
+profonde, mettez-y tout bonnement de la terre, après l'avoir
+humectée de salive sur la main. À l'oeuvre, à l'oeuvre, enfants!
+hâtez-vous sans vous presser.
+
+Ainsi parlait le _kochévoï_, et dès qu'il eut fini son discours,
+tous les Cosaques se mirent à la besogne. La _setch_ entière
+devint sobre; on n'aurait pu y rencontrer un seul homme ivre, pas
+plus que s'il ne s'en fût jamais trouvé parmi les Cosaques. Les
+uns réparaient les cercles des roues ou changeaient les essieux
+des chariots; les autres y entassaient des armes ou des sacs de
+provisions; d'autres encore amenaient les chevaux et les boeufs.
+De toutes parts retentissaient le piétinement des bêtes de somme,
+le bruit des coups d'arquebuse tirés à la cible, le choc des
+sabres contre les éperons, les mugissements des boeufs, les
+grincements des chariots chargés, et les voix d'hommes parlant
+entre eux ou excitant leurs chevaux.
+
+Bientôt le _tabor_[26] des Cosaques s'étendit en une longue file,
+se dirigeant vers la plaine. Celui qui aurait voulu parcourir tout
+l'espace compris entre la tête et la queue du convoi aurait eu
+longtemps à courir. Dans la petite église en bois, le pope
+récitait la prière du départ; il aspergea toute la foule d'eau
+bénite, et chacun, en passant, vint baiser la croix. Quand le
+_tabor_ se mit en mouvement, et s'éloigna de la _setch_, tous les
+Cosaques se retournèrent:
+
+-- Adieu, notre mère, dirent-ils d'une commune voix, que Dieu te
+garde de tout malheur!
+
+En traversant le faubourg, Tarass Boulba aperçut son juif Yankel
+qui avait eu le temps de s'établir sous une tente, et qui vendait
+des pierres à feu, des vis, de la poudre, toutes les choses utiles
+à la guerre, même du pain et des _khalatchis_[27].
+
+«Voyez-vous ce diable de juif?» pensa Tarass. Et, s'approchant de
+lui:
+
+-- Fou que tu es, lui dit-il, que fais-tu là? Veux-tu donc qu'on
+te tue comme un moineau?
+
+Yankel, pour toute réponse, vint à sa rencontre, et faisant signe
+des deux mains, comme s'il avait à lui déclarer quelque chose de
+très mystérieux, il lui dit:
+
+-- Que votre seigneurie se taise, et n'en dise rien à personne.
+Parmi les chariots de l'armée, il y a un chariot qui m'appartient.
+Je prends avec moi toutes sortes de provisions bonnes pour les
+Cosaques, et en route, je vous les vendrai à plus bas prix que
+jamais juif n'a vendu, devant Dieu, devant Dieu!
+
+Tarass Boulba haussa les épaules, en voyant ce que pouvait la
+force de la nature juive, et rejoignit le _tabor_.
+
+
+CHAPITRE V
+
+Bientôt toute la partie sud-est de la Pologne fut en proie à la
+terreur. On entendait répéter partout «Les Zaporogues, les
+Zaporogues arrivent!» Tout ce qui pouvait fuir fuyait; chacun
+quittait ses foyers. Alors, précisément, dans cette contrée de
+l'Europe, on n'élevait ni forteresses, ni châteaux. Chacun se
+construisait à la hâte quelque petite habitation couverte de
+chaume, pensant qu'il ne fallait perdre ni son temps ni son argent
+à bâtir des demeures qui seraient tôt ou tard la proie des
+invasions. Tout le monde se mit en émoi. Celui-ci échangeait ses
+boeufs et sa charrue contre un cheval et un mousquet, pour aller
+servir dans les régiments; celui-là cherchait un refuge avec son
+bétail, emportant tout ce qu'il pouvait enlever. Quelques-uns
+essayaient bien une résistance toujours vaine; mais la plus grande
+partie fuyait prudemment. Tout le monde savait qu'il n'était pas
+facile d'avoir affaire avec cette foule aguerrie aux combats,
+connue sous le nom d'armée zaporogue, qui, malgré son organisation
+irrégulière, conservait dans la bataille un ordre calculé. Pendant
+la marche, les hommes à cheval s'avançaient lentement, sans
+surcharger et sans fatiguer leurs montures; les gens de pied
+suivaient en bon ordre les chariots, et tout le _tabor_ ne se
+mettait en mouvement que la nuit, prenant du repos le jour, et
+choisissant pour ses haltes des lieux déserts ou des forêts, plus
+vastes encore et plus nombreuses qu'aujourd'hui. On envoyait en
+avant des éclaireurs et des espions pour savoir où et comment se
+diriger. Souvent, les Cosaques apparaissaient dans les endroits où
+ils étaient le moins attendus; alors, tout ce qui était vivant
+disait adieu à la vie. Des incendies dévoraient les villages
+entiers; les chevaux et les boeufs qu'on ne pouvait emmener
+étaient tués sur place. Les cheveux se dressent d'horreur quand on
+pense à toutes les atrocités que commettaient les Zaporogues. On
+massacrait les enfants, on coupait les seins aux femmes; au petit
+nombre de ceux qu'on laissait en liberté, on arrachait la peau, du
+genou jusqu'à la plante des pieds; en un mot, les Cosaques
+acquittaient en une seule fois toutes leurs vieilles dettes. Le
+prélat d'un monastère, qui eut connaissance de leur approche,
+envoya deux de ses moines pour leur représenter qu'il y avait paix
+entre le gouvernement polonais et les Zaporogues, qu'ainsi ils
+violaient leur devoir envers le roi et tout droit des gens.
+
+-- Dites à l'abbé de ma part et de celle de tous les Zaporogues,
+répondit le _kochévoï_, qu'il n'a rien à craindre. Mes Cosaques ne
+font encore qu'allumer leurs pipes.
+
+Et bientôt la magnifique abbaye fut tout entière livrée aux
+flammes; et les colossales fenêtres gothiques semblaient jeter des
+regards sévères à travers les ondes lumineuses de l'incendie. Des
+foules de moines fugitifs, de juifs, de femmes, s'entassèrent dans
+les villes entourées de murailles et qui avaient garnison.
+
+Les secours tardifs envoyés par le gouvernement de loin en loin,
+et qui consistaient en quelques faibles régiments, ou ne pouvaient
+découvrir les Cosaques, ou s'enfuyaient au premier choc, sur leurs
+chevaux rapides. Il arrivait aussi que des généraux du roi, qui
+avaient triomphé dans mainte affaire, se décidaient à réunir leurs
+forces, et à présenter la bataille aux Zaporogues. C'étaient de
+pareilles rencontres qu'attendaient surtout les jeunes Cosaques,
+qui avaient honte de piller ou de vaincre des ennemis sans
+défense, et qui brillaient du désir de se distinguer devant les
+anciens, en se mesurant avec un Polonais hardi et fanfaron, monté
+sur un beau cheval, et vêtu d'un riche _joupan_[28] dont les
+manches pendantes flottaient au vent. Ces combats étaient
+recherchés par eux comme un plaisir, car ils y trouvaient
+l'occasion de faire un riche butin de sabres, de mousquets et de
+harnais de chevaux. De jeunes hommes au menton imberbe étaient
+devenus en un mois des hommes faits. Les traits de leurs visages,
+où s'était jusque-là montrée une mollesse juvénile, avaient pris
+l'énergie de la force. Le vieux Tarass était ravi de voir que,
+partout, ses fils marchaient au premier rang. Évidemment la guerre
+était la véritable vocation d'Ostap. Sans jamais perdre la tête,
+avec un sang-froid presque surnaturel dans un jeune homme de
+vingt-deux ans, il mesurait d'un coup d'oeil l'étendue du danger,
+la vraie situation des choses, et trouvait sur-le-champ le moyen
+d'éviter le péril, mais de l'éviter pour le vaincre avec plus de
+certitude. Toutes ses actions commencèrent à montrer la confiance
+en soi, la fermeté calme, et personne ne pouvait méconnaître en
+lui un chef futur.
+
+-- Oh! ce sera avec le temps un bon _polkovnik_, disait le vieux
+Tarass; devant Dieu, ce sera un bon _polkovnik_, et il surpassera
+son père.
+
+Pour Andry, il se laissait emporter au charme de la musique des
+balles et des sabres. Il ne savait pas ce que c'était que
+réfléchir, calculer, mesurer ses forces et celles de l'ennemi. Il
+trouvait une volupté folle dans la bataille. Elle lui semblait une
+fête, à ces instants où la tête du combattant brûle, où tout se
+confond à ses regards, où les hommes et les chevaux tombent pêle-
+mêle avec fracas, où il se précipite tête baissée à travers le
+sifflement des balles, frappant à droite et à gauche, sans
+ressentir les coups qui lui sont portés. Plus d'une fois le vieux
+Tarass eut l'occasion d'admirer Andry, lorsque, emporté par sa
+fougue, il se jetait dans des entreprises que n'eût tentées nul
+homme de sang-froid, et réussissait justement par l'excès de sa
+témérité. Le vieux Tarass l'admirait alors, et répétait souvent:
+
+-- Oh! celui-là est un brave; que le diable ne l'emporte pas! ce
+n'est pas Ostap, mais c'est un brave.
+
+Il fut décidé que l'armée marcherait tout droit sur la ville de
+Doubno, où, d'après le bruit public, les habitants avaient
+renfermé beaucoup de richesses. L'intervalle fut parcouru en un
+jour et demi, et les Zaporogues parurent inopinément devant la
+place. Les habitants avaient résolu de se défendre jusqu'à la
+dernière extrémité, préférant mourir sur le seuil de leurs
+demeures que laisser entrer l'ennemi dans leurs murs. Une haute
+muraille en terre entourait toute la ville; là où elle était trop
+basse, s'élevait un parapet en pierre, ou une maison crénelée, ou
+une forte palissade en pieux de chêne. La garnison était
+nombreuse, et sentait toute l'importance de son devoir. À leur
+arrivée, les Zaporogues attaquèrent vigoureusement les ouvrages
+extérieurs; mais ils furent reçus par la mitraille. Les bourgeois,
+les habitants ne voulaient pas non plus rester oisifs, et se
+tenaient en armes sur les remparts. On pouvait voir à leur
+contenance qu'ils se préparaient à une résistance désespérée. Les
+femmes même prenaient part à la défense; des pierres, des sacs de
+sable, des tonneaux de résine enflammée tombaient sur la tête des
+assaillants. Les Zaporogues n'aimaient pas avoir affaire aux
+forteresses; ce n'était pas dans les assauts qu'ils brillaient. Le
+_kochévoï_ ordonna donc la retraite en disant:
+
+-- Ce n'est rien, seigneurs frères, décidons-nous à reculer. Mais
+que je sois un maudit Tatar, et non pas un chrétien, si nous
+laissons sortir un seul habitant. Qu'ils meurent tous de faim
+comme des chiens.
+
+Après avoir battu en retraite, l'armée bloqua étroitement la
+place, et n'ayant rien autre chose à faire, les Cosaques se mirent
+à ravager les environs, à brûler les villages et les meules de
+blé, à lancer leurs chevaux dans les moissons encore sur pied, et
+qui cette année-là avaient récompensé les soins du laboureur par
+une riche croissance. Du haut des murailles, les habitants
+voyaient avec terreur la dévastation de toutes leurs ressources.
+Cependant les Zaporogues, disposés en _kouréni_ comme à la
+_setch_, avaient entouré la ville d'un double rang de chariots.
+Ils fumaient leurs pipes, échangeaient entre eux les armes prises
+à l'ennemi, et jouaient au saute-mouton, à pair et impair,
+regardant la ville avec un sang-froid désespérant; et, pendant la
+nuit, les feux s'allumaient; chaque _kourèn_ faisait bouillir son
+gruau dans d'énormes chaudrons de cuivre; une garde vigilante se
+succédait auprès des feux. Mais bientôt les Zaporogues
+commencèrent à s'ennuyer de leur inaction, et surtout de leur
+sobriété forcée dont nulle action d'éclat ne les dédommageait. Le
+_kochévoï_ ordonna même de doubler la ration de vin, ce qui se
+faisait quelquefois dans l'armée, quand il n'y avait pas
+d'entreprise à tenter. C'était surtout aux jeunes gens, et
+notamment aux fils de Boulba, que déplaisait une pareille vie.
+Andry ne cachait pas son ennui:
+
+-- Tête sans cervelle, lui disait souvent Tarass, souffre,
+Cosaque, tu deviendras _hetman_s[29]. Celui-là n'est pas encore un
+bon soldat qui garde sa présence d'esprit dans la bataille; mais
+celui-là est un bon soldat qui ne s'ennuie jamais, qui sait
+souffrir jusqu'au bout, et, quoi qu'il arrive, finit par faire ce
+qu'il a résolu.
+
+Mais un jeune homme ne peut avoir l'opinion d'un vieillard, car il
+voit les mêmes choses avec d'autres yeux.
+
+Sur ces entrefaites, arriva le _polk_ de Tarass Boulba amené par
+Tovkatch. Il était accompagné de deux _ïésaouls_, d'un greffier et
+d'autres chefs, conduisant une troupe d'environ quatre mille
+hommes. Dans ce nombre, se trouvaient beaucoup de volontaires,
+qui, sans être appelés, avaient pris librement du service, dès
+qu'ils avaient connu le but de l'expédition. Les _ïésaouls_
+apportaient aux fils de Tarass la bénédiction de leur mère, et à
+chacun d'eux une petite image en bois de cyprès, prise au célèbre
+monastère de Mégigorsk à Kiew. Les deux frères se pendirent les
+saintes images au cou, et devinrent tous les deux pensifs en
+songeant à leur vieille mère. Que leur prophétisait cette
+bénédiction? La victoire sur l'ennemi, suivie d'un joyeux retour
+dans la patrie, avec du butin, et surtout de la gloire digne
+d'être éternellement chantée par les joueurs de _bandoura_, ou
+bien...? Mais l'avenir est inconnu; il se tient devant l'homme,
+semblable à l'épais brouillard d'automne qui s'élève des marais.
+Les oiseaux le traversent éperdument, sans se reconnaître, la
+colombe sans voir l'épervier, l'épervier sans voir la colombe, et
+pas un d'eux ne sait s'il est près ou loin de sa fin.
+
+Après la réception des images, Ostap s'occupa de ses affaires de
+chaque jour, et se retira bientôt dans son _kourèn_. Pour Andry,
+il ressentait involontairement un serrement de coeur. Les Cosaques
+avaient déjà pris leur souper. Le soir venait de s'éteindre; une
+belle nuit d'été remplissait l'air. Mais Andry ne rejoignait pas
+son _kourèn_, et ne pensait point à dormir. Il était plongé dans
+la contemplation du spectacle qu'il avait sous les yeux. Une
+innombrable quantité d'étoiles jetaient du haut du ciel une
+lumière pâle et froide. La plaine, dans une vaste étendue, était
+couverte de chariots dispersés, que chargeaient les provisions et
+le butin, et sous lesquels pendaient les seaux à porter le
+goudron. Autour et sous les chariots, se voyaient des groupes de
+Zaporogues étendus dans l'herbe. Ils dormaient dans toutes sortes
+de positions. L'un avait mis un sac sous sa tête, l'autre son
+bonnet; celui-ci s'appuyait sur le flanc de son camarade. Chacun
+portait à sa ceinture un sabre, un mousquet, une petite pipe en
+bois, un briquet et des poinçons. Les boeufs pesants étaient
+couchés, les jambes pliées, en troupes blanchâtres, et
+ressemblaient de loin à de grosses pierres immobiles éparses dans
+la plaine, de tous côtés s'élevaient les sourds ronflements des
+soldats endormis, auxquels répondaient par des hennissements
+sonores les chevaux qu'indignaient leurs entraves.
+
+Cependant, une lueur solennelle et lugubre ajoutait encore à la
+beauté de cette nuit de juillet; c'était le reflet de l'incendie
+des villages d'alentour. Ici, la flamme s'étendait large et
+paisible sur le ciel; là, trouvant un aliment faible, elle
+s'élançait en minces tourbillons jusque sous les étoiles; des
+lambeaux enflammés se détachaient pour se traîner et s'éteindre au
+loin. De ce côté, un monastère aux murs noircis par le feu, se
+tenait sombre et grave comme un moine encapuchonné, montrant à
+chaque reflet sa lugubre grandeur; de cet autre, brûlait le grand
+jardin du couvent. On croyait entendre le sifflement des arbres
+que tordait la flamme, et quand, au sein de l'épaisse fumée,
+jaillissait un rayon lumineux, il éclairait de sa lueur violâtre
+des masses de prunes mûries, et changeait en or de ducats des
+poires qui jaunissaient à travers le sombre feuillage. D'une et
+d'autre parts, pendaient aux créneaux ou aux branches quelque
+moine ou quelque malheureux juif dont le corps se consumait avec
+tout le reste. Une quantité d'oiseaux s'agitaient devant la nappe
+de feu, et, de loin, semblaient autant de petites croix noires. La
+ville dormait, dégarnie de défenseurs. Les flèches des temples,
+les toits des maisons, les créneaux des murs et les pointes des
+palissades s'enflammaient silencieusement du reflet des incendies
+lointains. Andry parcourait les rangs des Cosaques. Les feux,
+autour desquels s'asseyaient les gardes, ne jetaient plus que de
+faibles clartés, et les gardes eux-mêmes se laissaient aller au
+sommeil, après avoir largement satisfait leur appétit cosaque. Il
+s'étonna d'une telle insouciance, pensant qu'il était fort heureux
+qu'on n'eût pas d'ennemi dans le voisinage. Enfin, il s'approcha
+lui-même de l'un des chariots, grimpa sur la couverture, et se
+coucha, le visage en l'air, en mettant ses mains jointes sous sa
+tête; mais il ne put s'endormir, et demeura longtemps à regarder
+le ciel. L'air était pur et transparent; les étoiles qui forment
+la voie lactée étincelaient d'une lumière blanche et confuse. Par
+moments, Andry s'assoupissait, et le premier voile du sommeil lui
+cachait la vue du ciel, qui reparaissait de nouveau. Tout à coup,
+il lui sembla qu'une étrange figure se dessinait rapidement devant
+lui. Croyant que c'était une image créée par le sommeil, et qui
+allait se dissiper, il ouvrit les yeux davantage. Il aperçut
+effectivement une figure pâle, exténuée, qui se penchait sur lui
+et le regardait fixement dans les yeux. Des cheveux longs et noirs
+comme du charbon s'échappaient en désordre d'un voile sombre
+négligemment jeté sur la tête, et l'éclat singulier du regard, le
+teint cadavéreux du visage pouvaient bien faire croire à une
+apparition. Andry saisit à la hâte son mousquet, et s'écria d'une
+voix altérée:
+
+-- Qui es-tu? Si tu es un esprit malin, disparais. Si tu es un
+être vivant, tu as mal pris le temps de rire, je vais te tuer.
+
+Pour toute réponse l'apparition mit le doigt sur ses lèvres,
+semblant implorer le silence. Andry déposa son mousquet, et se mit
+à la regarder avec plus d'attention. À ses longs cheveux, à son
+cou, à sa poitrine demi-nue, il reconnut une femme. Mais ce
+n'était pas une Polonaise; son visage hâve et décharné avait un
+teint olivâtre, les larges pommettes de ses joues s'avançaient en
+saillie, et les paupières de ses yeux étroits se relevaient aux
+angles extérieurs. Plus il contemplait les traits de cette femme,
+plus il y trouvait le souvenir d'un visage connu.
+
+-- Dis-moi, qui es-tu? s'écria-t-il enfin; il me semble que je
+t'ai vue quelque part.
+
+-- Oui, il y a deux ans, à Kiew.
+
+-- Il y a deux ans, à Kiew? répéta Andry en repassant dans sa
+mémoire tout ce que lui rappelait sa vie d'étudiant.
+
+Il la regarda encore une fois avec une profonde attention, puis il
+s'écria tout à coup:
+
+-- Tu es la Tatare, la servante de la fille du _vaïvode_.
+
+-- Chut! dit-elle, en croisant ses mains avec une angoisse
+suppliante, tremblante de peur et regardant de tous côtés si le
+cri d'Andry n'avait réveillé personne.
+
+-- Réponds: comment, et pourquoi es-tu ici? disait Andry d'une
+voix basse et haletante. Où est la demoiselle? est-elle en vie?
+
+-- Elle est dans la ville.
+
+-- Dans la ville! reprit Andry retenant à peine un cri de
+surprise, et sentant que tout son sang lui refluait au coeur.
+Pourquoi dans la ville?
+
+-- Parce que le vieux seigneur y est lui-même. Voilà un an et demi
+qu'il a été fait _vaïvode_ de Doubno.
+
+-- Est-elle mariée?... Mais parle donc, parle donc.
+
+-- Voilà deux jours qu'elle n'a rien mangé,
+
+-- Comment!...
+
+-- Il n'y a plus un morceau de pain dans la ville: depuis
+plusieurs jours les habitants ne mangent que de la terre.»
+
+Andry fut pétrifié.
+
+-- La demoiselle t'a vu du parapet avec les autres Zaporogues.
+Elle m'a dit: «Va, dis au chevalier, s'il se souvient de moi,
+qu'il vienne me trouver; sinon, qu'il te donne au moins un morceau
+de pain pour ma vieille mère, car je ne veux pas la voir mourir
+sous mes yeux. Prie-le, embrasse ses genoux; il a aussi une
+vieille mère; qu'il te donne du pain pour l'amour d'elle.»
+
+Une foule de sentiments divers s'éveillèrent dans le coeur du
+jeune Cosaque.
+
+-- Mais comment as-tu pu venir ici?
+
+-- Par un passage souterrain.
+
+-- Y a-t-il donc un passage souterrain?
+
+-- Oui.
+
+-- Où?
+
+-- Tu ne nous trahiras pas, chevalier?
+
+-- Non, je le jure sur la Sainte Croix.
+
+-- En descendant le ravin, et en traversant le ruisseau à la place
+où croissent des joncs.
+
+-- Et ce passage aboutit dans la ville?
+
+-- Tout droit au monastère.
+
+-- Allons, allons sur-le-champ.
+
+-- Mais, au nom du Christ et de sa sainte mère, un morceau de
+pain.
+
+-- Bien, je vais t'en apporter. Tiens-toi près du chariot, ou
+plutôt couche-toi dessus. Personne ne te verra, tous dorment. Je
+reviens à l'instant.
+
+Et il se dirigea vers les chariots où se trouvaient les provisions
+de son _kourèn_. Le coeur lui battait avec violence. Tout ce
+qu'avait effacé sa vie rude et guerrière de Cosaque, tout le passé
+renaquit aussitôt, et le présent s'évanouit à son tour. Alors
+reparut à la surface de sa mémoire une image de femme avec ses
+beaux bras, sa bouche souriante, ses épaisses nattes de cheveux.
+Non, cette image n'avait jamais disparu pleinement de son âme;
+mais elle avait laissé place à d'autres pensées plus mâles, et
+souvent encore elle troublait le sommeil du jeune Cosaque.
+
+Il marchait, et ses battements de coeur devenaient de plus en plus
+forts à l'idée qu'il la verrait bientôt, et ses genoux tremblaient
+sous lui. Arrivé près des chariots, il oublia pourquoi il était
+venu, et se passa la main sur le front en cherchant à se rappeler
+ce qui l'amenait. Tout à coup il tressaillit, plein d'épouvante à
+l'idée qu'elle se mourait de faim. Il s'empara de plusieurs pains
+noirs; mais la réflexion lui rappela que cette nourriture, bonne
+pour un Zaporogue, serait pour elle trop grossière. Il se souvint
+alors que, la veille, le _kochévoï_ avait reproché aux cuisiniers
+de l'armée d'avoir employé à faire du gruau toute la farine de blé
+noir qui restait, tandis qu'elle devait suffire pour trois jours.
+Assuré donc qu'il trouverait du gruau tout préparé dans les grands
+chaudrons, Andry prit une petite casserole de voyage appartenant à
+son père, et alla trouver le cuisinier de son _kourèn_, qui
+dormait étendu entre deux marmites sous lesquelles fumait encore
+la cendre chaude. À sa grande surprise, il les trouva vides l’une
+et l'autre. Il avait fallu des forces surhumaines pour manger tout
+ce gruau, car son _kourèn_ comptait moins d'hommes que les autres.
+Il continua l'inspection des autres marmites, et ne trouva rien
+nulle part. Involontairement il se rappela le proverbe: «Les
+Zaporogues sont comme les enfants; s'il y a peu, ils s'en
+contentent; s'il y a beaucoup, ils ne laissent rien.» Que faire?
+Il y avait sur le chariot de son père un sac de pains blancs qu'on
+avait pris au pillage d'un monastère. Il s'approcha du chariot,
+mais le sac n'y était plus. Ostap l'avait mis sous sa tête, et
+ronflait étendu par terre. Andry saisit le sac d'une main et
+l'enleva brusquement; la tête d'Ostap frappa sur le sol, et lui-
+même, se dressant à demi éveillé, s'écria sans ouvrir les yeux:
+
+-- Arrêtez, arrêtez le Polonais du diable; attrapez son cheval.
+
+-- Tais-toi, ou je te tue, s'écria Andry plein d'épouvante, en le
+menaçant de son sac.
+
+Mais Ostap s'était tu déjà; il retomba sur la terre, et se remit à
+ronfler de manière à agiter l'herbe que touchait son visage. Andry
+regarda avec terreur de tous côtés. Tout était tranquille; une
+seule tête à la touffe flottante s'était soulevée dans le _kourèn_
+voisin; mais après avoir jeté de vagues regards, elle s'était
+reposée sur la terre. Au bout d'une courte attente, il s'éloigna
+emportant son butin. La Tatare était couchée, respirant à peine.
+
+-- Lève-toi, lui dit-il; allons, tout le monde dort, ne crains
+rien. Es-tu en état de soulever un de ces pains, si je ne puis les
+emporter tous moi-même?
+
+Il mit le sac sur son dos, en prit un second, plein de millet,
+qu'il enleva d'un autre chariot, saisit dans ses mains les pains
+qu'il avait voulu donner à la Tatare, et, courbé sous ce poids, il
+passa intrépidement à travers les rangs des Zaporogues endormis.
+
+-- Andry! dit le vieux Boulba au moment où son fils passa devant
+lui.
+
+Le coeur du jeune homme se glaça. Il s'arrêta, et, tout tremblant,
+répondit à voix basse:
+
+-- Eh bien! quoi?
+
+-- Tu as une femme avec toi. Sur ma parole, je te rosserai demain
+matin d'importance. Les femmes ne te mèneront à rien de bon.
+
+Après avoir dit ces mots, il souleva sa tête sur sa main, et
+considéra attentivement la Tatare enveloppée dans son voile.
+
+Andry se tenait immobile, plus mort que vif, sans oser regarder
+son père en face. Quand il se décida à lever enfin les yeux, il
+reconnut que Boulba s'était endormi, la tête sur la main.
+
+Il fit le signe de la croix; son effroi se dissipa plus vite qu'il
+n'était venu. Quand il se retourna pour s'adresser à la Tatare, il
+la vit devant lui, immobile comme une sombre statue de granit,
+perdue dans son voile, et le reflet d'un incendie lointain éclaira
+tout à coup ses yeux, hagards comme ceux d'un moribond. Il la
+secoua par la manche, et tous deux s'éloignèrent en regardant
+fréquemment derrière eux. Ils descendirent dans un ravin, au fond
+duquel se traînait paresseusement un ruisseau bourbeux, tout
+couvert de joncs croissant sur des mottes de terre. Une fois au
+fond du ravin, la plaine avec le _tabor_ des Zaporogues disparut à
+leurs regards; en se retournant, Andry ne vit plus rien qu'une
+côte escarpée, au sommet de laquelle se balançaient quelques
+herbes sèches et fines, et par-dessus brillait la lune, semblable
+à une faucille d'or. Une brise légère, soufflant de la steppe,
+annonçait la prochaine venue du jour. Mais nulle part on
+n'entendait le chant d'un coq. Depuis longtemps on ne l’avait
+entendu, ni dans la ville, ni dans les environs dévastés. Ils
+franchirent une poutre posée sur le ruisseau, et devant eux se
+dressa l'autre bord, plus haut encore et plus escarpé. Cet endroit
+passait sans doute pour le mieux fortifié de toute l'enceinte par
+la nature, car le parapet en terre qui le couronnait était plus
+bas qu'ailleurs, et l'on n'y voyait pas de sentinelles. Un peu
+plus loin s'élevaient les épaisses murailles du couvent. Toute la
+côte devant eux était couverte de bruyères; entre elle et le
+ruisseau s'étendait un petit plateau où croissaient des joncs de
+hauteur d'homme. La Tatare ôta ses souliers, et s'avança avec
+précaution en soulevant sa robe, parce que le sol mouvant était
+imprégné d'eau. Après avoir conduit péniblement Andry à travers
+les joncs, elle s'arrêta devant un grand tas de branches sèches.
+Quand ils les eurent écartées, ils trouvèrent une espèce de voûte
+souterraine dont l'ouverture n'était pas plus grande que la bouche
+d'un four. La Tatare y entra la première la tête basse, Andry la
+suivit, en se courbant aussi bas que possible pour faire passer
+ses sacs et ses pains, et bientôt tous deux se trouvèrent dans une
+complète obscurité.
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Andry s'avançait péniblement dans l'étroit et sombre souterrain,
+précédé de la Tatare et courbé sous ses sacs de provisions.
+
+-- Bientôt nous pourrons voir, lui dit sa conductrice, nous
+approchons de l'endroit où j'ai laissé une lumière.
+
+En effet, les noires murailles du souterrain commençaient à
+s'éclairer peu à peu. Ils atteignirent une petite plate-forme qui
+semblait être une chapelle, car à l'un des murs était adossée une
+table en forme d'autel, surmontée d'une vieille image noircie de
+la madone catholique. Une petite lampe en argent, suspendue devant
+cette image, l'éclairait de sa lueur pâle. La Tatare se baissa,
+ramassa de terre son chandelier de cuivre dont la tige longue et
+mince était entourée de chaînettes auxquelles pendaient des
+mouchettes, un éteignoir et un poinçon. Elle le prit et alluma la
+chandelle au feu de la lampe. Tous deux continuèrent leur route, à
+demi dans une vive lumière, à demi dans une ombre noire, comme les
+personnages d'un tableau de Gérard delle notti. Le visage du jeune
+chevalier, où brillait la santé et la force, formait un frappant
+contraste avec celui de la Tatare, pâle et exténué. Le passage
+devint insensiblement plus large et plus haut, de manière qu'Andry
+put relever la tête. Il se mit à considérer attentivement les
+parois en terre du passage où il cheminait. Comme aux souterrains
+de Kiew, on y voyait des enfoncements que remplissaient tantôt des
+cercueils, tantôt des ossements épars que l'humidité avait rendus
+mous comme de la pâte. Là aussi gisaient de saints anachorètes qui
+avaient fui le monde et ses séductions. L'humidité était si grande
+en certains endroits, qu'ils avaient de l'eau sous les pieds.
+Andry devait s'arrêter souvent pour donner du repos à sa compagne
+dont la fatigue se renouvelait sans cesse. Un petit morceau de
+pain qu'elle avait dévoré causait une vive douleur à son estomac
+déshabitué de nourriture, et fréquemment elle s'arrêtait sans
+pouvoir quitter la place. Enfin une petite porte en fer apparut
+devant eux.
+
+«Grâce à Dieu, nous sommes arrivés,» dit la Tatare d'une voix
+faible; et elle leva la main pour frapper, mais la force lui
+manqua.
+
+À sa place, Andry frappa vigoureusement sur la porte, qui retentit
+de manière à montrer qu'il y avait par derrière un large espace
+vide; puis le son changea de nature comme s'il se fût prolongé
+sous de hauts arceaux. Deux minutes après, on entendit bruire un
+trousseau de clefs et quelqu'un qui descendait les marches d'un
+escalier tournant. La porte s'ouvrit. Un moine, qui se tenait
+debout, la clef dans une main, une lumière dans l'autre, leur
+livra passage. Andry recula involontairement à la vue d'un moine
+catholique, objet de mépris et de haine pour les Cosaques, qui les
+traitaient encore plus inhumainement que les juifs. Le moine, de
+son côté, recula de quelques pas en voyant un Zaporogue; mais un
+mot que lui dit la Tatare à voix basse le tranquillisa. Il referma
+la porte derrière eux, les conduisit par l'escalier, et bientôt
+ils se trouvèrent sous les hautes et sombres voûtes de l'église.
+
+Devant l'un des autels, tout chargé de cierges, se tenait un
+prêtre à genoux, qui priait à voix basse. À ses côtés étaient
+agenouillés deux jeunes diacres en chasubles violettes ornées de
+dentelles blanches, et des encensoirs dans les mains. Ils
+demandaient un miracle, la délivrance de la ville,
+l'affermissement des courages ébranlés, le don de la patience, la
+fuite du tentateur qui les faisait murmurer, qui leur inspirait
+des idées timides et lâches. Quelques femmes, semblables à des
+spectres, étaient agenouillées aussi, laissant tomber leurs têtes
+sur les dossiers des bancs de bois et des prie-Dieu. Quelques
+hommes restaient appuyés contre les pilastres dans un silence
+morne et découragé. La longue fenêtre aux vitraux peints qui
+surmontait l'autel s'éclaira tout à coup des lueurs rosées de
+l'aube naissante, et des rosaces rouges, bleues, de toutes
+couleurs, se dessinèrent sur le sombre pavé de l'église. Tout le
+choeur fut inondé de jour, et la fumée de l'encens, immobile dans
+l'air, se peignit de toutes les nuances de l'arc-en-ciel. De son
+coin obscur, Andry contemplait avec admiration le miracle opéré
+par la lumière. Dans cet instant, le mugissement solennel de
+l'orgue emplit tout à coup l'église entière[30]. Il enfla de plus
+en plus les sons, éclata comme le roulement du tonnerre, puis
+monta sous les nefs en sons argentins comme des voix de jeunes
+filles, puis répéta son mugissement sonore et se tut brusquement.
+Longtemps après les vibrations firent trembler les arceaux, et
+Andry resta dans l'admiration de cette musique solennelle.
+Quelqu'un le tira par le _pan_ de son caftan.
+
+-- Il est temps, dit la Tatare.
+
+Tous deux traversèrent l'église sans être aperçus, et sortirent
+sur une grande place. Le ciel s'était rougi des feux de l'aurore,
+et tout présageait le lever du soleil. La place, en forme de
+carré, était complètement vide. Au milieu d'elle se trouvaient
+dressées nombre de tables en bois, qui indiquaient que là avait
+été le marché aux provisions. Le sol, qui n'était point pavé,
+portait une épaisse couche de boue desséchée, et toute la place
+était entourée de petites maisons bâties en briques et en terre
+glaise, dont les murs étaient soutenus par des poutres et des
+solives entrecroisées. Leurs toits aigus étaient percés de
+nombreuses lucarnes. Sur un des côtés de la place, près de
+l'église, s'élevait un édifice différent des autres, et qui
+paraissait être l'hôtel de ville. La place entière semblait morte.
+Cependant Andry crut entendre de légers gémissements. Jetant un
+regard autour de lui, il aperçut un groupe d'hommes couchés sans
+mouvement, et les examina, doutant s’ils étaient endormis ou
+morts. À ce moment il trébucha sur quelque chose qu'il n'avait pas
+vu devant lui. C'était le cadavre d'une femme juive. Elle
+paraissait jeune, malgré l'horrible contraction de ses traits. Sa
+tête était enveloppée d'un mouchoir de soie rouge; deux rangs de
+perles ornaient les attaches pendantes de son turban; quelques
+mèches de cheveux crépus tombaient sur son cou décharné; près
+d'elle était couché un petit enfant qui serrait convulsivement sa
+mamelle, qu'il avait tordue à force d'y chercher du lait. Il ne
+criait ni ne pleurait plus; ce n'était qu'au mouvement
+intermittent de son ventre qu'on reconnaissait qu'il n'avait pas
+encore rendu le dernier soupir. Au tournant d'une rue, ils furent
+arrêtés par une sorte de fou furieux qui, voyant le précieux
+fardeau que portait Andry, s'élança sur lui comme un tigre, en
+criant:
+
+-- Du pain! du pain!
+
+Mais ses forces n'étaient pas égales à sa rage; Andry le repoussa,
+et il roula par terre. Mais, ému de compassion, le jeune Cosaque
+lui jeta un pain, que l'autre saisit et se mit à dévorer avec
+voracité, et, sur la place même, cet homme expira dans d'horribles
+convulsions. Presque à chaque pas ils rencontraient des victimes
+de la faim. À la porte d'une maison était assise une vieille
+femme, et l'on ne pouvait dire si elle était morte ou vivante, se
+tenant immobile, la tête penchée sur sa poitrine. Du toit de la
+maison voisine pendait au bout d'une corde le cadavre long et
+maigre d'un homme qui, n'ayant pu supporter jusqu'au bout ses
+souffrances, y avait mis fin par le suicide. À la vue de toutes
+ces horreurs, Andry ne put s'empêcher de demander à la Tatare:
+
+-- Est-il donc possible qu'en un si court espace de temps, tous
+ces gens n'aient plus rien trouvé pour soutenir leur vie! En de
+telles extrémités, l'homme peut se nourrir des substances que la
+loi défend.
+
+-- On a tout mangé, répondit la Tatare, toutes les bêtes; on ne
+trouverait plus un cheval, plus un chien, plus une souris dans la
+ville entière. Nous n'avons jamais rassemblé de provisions; l'on
+amenait tout de la campagne.
+
+-- Mais, en mourant d'une mort si cruelle, comment pouvez-vous
+penser encore à défendre la ville?
+
+-- Peut-être que le _vaïvode_ l'aurait rendue; mais, hier matin le
+_polkovnik_, qui se trouve à Boujany, a envoyé un faucon porteur
+d'un billet où il disait qu'on se défendit encore, qu'il
+s'avançait pour faire lever le siège, et qu'il n'attendait plus
+que l'arrivée d'un autre _polk_ afin d'agir ensemble; maintenant
+nous attendons leur secours à toute minute. Mais nous voici devant
+la maison.»
+
+Andry avait déjà vu de loin une maison qui ne ressemblait pas aux
+autres, et qui paraissait avoir été construite par un architecte
+italien. Elle était en briques, et à deux étages. Les fenêtres du
+rez-de-chaussée s'encadraient dans des ornements de pierre très en
+relief; l’étage supérieur se composait de petits arceaux formant
+galerie; entre les piliers et aux encoignures, se voyaient des
+grilles en fer portant les armoiries de la famille. Un large
+escalier en briques peintes descendait jusqu'à la place. Sur les
+dernières marches étaient assis deux gardes qui soutenaient d'une
+main leurs hallebardes, de l'autre leurs têtes, et ressemblaient
+plus à des statues qu'à des êtres vivants. Ils ne firent nulle
+attention à ceux qui montaient l'escalier, au haut duquel Andry et
+son guide trouvèrent un chevalier couvert d'une riche armure,
+tenant en main un livre de prières. Il souleva lentement ses
+paupières alourdies; mais la Tatare lui dit un mot, et il les
+laissa retomber sur les pages de son livre. Ils entrèrent dans une
+salle assez spacieuse qui semblait servir aux réceptions. Elle
+était remplie de soldats, d'échansons, de chasseurs, de valets, de
+toute la domesticité que chaque seigneur polonais croyait
+nécessaire à son rang. Tous se tenaient assis et silencieux. On
+sentait la fumée d'un cierge qui venait de s'éteindre, et deux
+autres brûlaient encore sur d'immenses chandeliers de la grandeur
+d'un homme, bien que le jour éclairât depuis longtemps la large
+fenêtre à grillage. Andry allait s'avancer vers une grande porte
+en chêne, ornée d'armoiries et de ciselures; mais la Tatare
+l'arrêta, et lui montra une petite porte découpée dans le mur de
+côté. Ils entrèrent dans un corridor, puis dans une chambre
+qu'Andry examina avec attention. Le mince rayon du jour, qui
+s'introduisait par une fente des contrevents, posait une raie
+lumineuse sur un rideau d'étoffe rouge, sur une corniche dorée,
+sur un cadre de tableau. La Tatare dit à Andry de rester là; puis
+elle ouvrit la porte d'une autre chambre où brillait de la
+lumière. Il entendit le faible chuchotement d'une voix qui le fit
+tressaillir. Au moment où la porte s'était ouverte, il avait
+aperçu la svelte figure d'une jeune femme. La Tatare revint
+bientôt, et lui dit d'entrer. Il passa le seuil, et la porte se
+reforma derrière lui. Deux cierges étaient allumés dans la
+chambre, ainsi qu'une lampe devant une sainte image, sous
+laquelle, suivant l'usage catholique, se trouvait un prie-Dieu.
+Mais ce n'était point là ce que cherchaient ses regards. Il tourna
+la tête d'un autre côté, et vit une femme qui semblait s'être
+arrêtée au milieu d'un mouvement rapide. Elle s'élançait vers lui,
+mais se tenait immobile. Lui-même resta cloué sur sa place. Ce
+n'était pas la personne qu'il croyait revoir, celle qu'il avait
+connue. Elle était devenue bien plus belle. Naguère, il y avait en
+elle quelque chose d'incomplet, d'inachevé: maintenant, elle
+ressemblait à la création d'un artiste qui vient de lui donner la
+dernière main; naguère c'était une jeune fille espiègle,
+maintenant c'était une femme accomplie, et dans toute la splendeur
+de sa beauté. Ses yeux levés n'exprimaient plus une simple ébauche
+du sentiment, mais le sentiment complet. N'ayant pas eu le temps
+de sécher, ses larmes répandaient sur son regard un vernis
+brillant. Son cou, ses épaules et sa gorge avaient atteint les
+vraies limites de la beauté développée. Une partie de ses épaisses
+tresses de cheveux étaient retenues sur la tête par un peigne; les
+autres tombaient en longues ondulations sur ses épaules et ses
+bras. Non seulement sa grande pâleur n'altérait pas sa beauté,
+mais elle lui donnait au contraire un charme irrésistible. Andry
+ressentait comme une terreur religieuse; il continuait à se tenir
+immobile. Elle aussi restait frappée à l'aspect du jeune Cosaque
+qui se montrait avec les avantages de sa mâle jeunesse. La fermeté
+brillait dans ses yeux couverts d'un sourcil de velours; la santé
+et la fraîcheur sur ses joues hâlées. Sa moustache noire luisait
+comme la soie.
+
+-- Je n'ai pas la force de te rendre grâce, généreux chevalier,
+dit-elle d'une voix tremblante. Dieu seul peut te récompenser...
+
+Elle baissa les yeux, que couvrirent des blanches paupières,
+garnies de longs cils sombres. Toute sa tête se pencha, et une
+légère rougeur colora le bas de son visage. Andry ne savait que
+lui répondre. Il aurait bien voulu lui exprimer tout ce que
+ressentait son âme, et l'exprimer avec autant de feu qu'il le
+sentait, mais il ne put y parvenir. Sa bouche semblait fermée par
+une puissance inconnue; le son manquait à sa voix. Il reconnut que
+ce n'était pas à lui, élevé au séminaire, et menant depuis une vie
+guerrière et nomade, qu'il appartenait de répondre, et il
+s'indigna contre sa nature de Cosaque.
+
+À ce moment, la Tatare entra dans la chambre. Elle avait eu déjà
+le temps de couper en morceaux le pain qu'avait apporté Andry, et
+elle le présenta à sa maîtresse sur un plateau d'or. La jeune
+femme la regarda, puis regarda le pain, puis arrêta enfin ses yeux
+sur Andry. Ce regard, ému et reconnaissant, où se lisait
+l'impuissance de s'exprimer avec la langue, fut mieux compris
+d'Andry que ne l'eussent été de longs discours. Son âme se sentit
+légère; il lui sembla qu'on l'avait déliée. Il allait parler,
+quand tout à coup la jeune femme se tourna vers sa suivante, et
+lui dit avec inquiétude:
+
+-- Et ma mère? lui as-tu porté du pain?
+
+-- Elle dort.
+
+-- Et à mon père?
+
+-- Je lui en ai porté. Il a dit qu'il viendrait lui même remercier
+le chevalier.
+
+Rassurée, elle prit le pain et le porta à ses lèvres. Andry la
+regardait avec une joie inexprimable rompre ce pain et le manger
+avidement, quand tout à coup il se rappela ce fou furieux qu'il
+avait vu mourir pour avoir dévoré un morceau de pain. Il pâlit et,
+la saisissant par le bras:
+
+-- Assez, lui dit-il, ne mange pas davantage. Il y a si longtemps
+que tu n'as pris de nourriture que le pain te ferait mal.
+
+Elle laissa aussitôt retomber son bras, et, déposant le pain sur
+le plateau, elle regarda Andry comme eût fait un enfant docile.
+
+-- Ô ma reine! s'écria Andry avec transport, ordonne ce que tu
+voudras. Demande-moi la chose la plus impossible qu'il y ait au
+monde; je courrai t’obéir. Dis-moi de faire ce que ne ferait nul
+homme, je le ferai; je me perdrai pour toi. Ce me serait si doux,
+je le jure par la Sainte Croix, que je ne saurais te dire combien
+ce me serait doux. J'ai trois villages; la moitié des troupeaux de
+chevaux de mon père m'appartient; tout ce que ma mère lui a donné
+en dot, et tout ce qu'elle lui cache, tout cela est à moi.
+Personne de nos Cosaques n'a des armes pareilles aux miennes. Pour
+la seule poignée de mon sabre, on me donne un grand troupeau de
+chevaux et trois mille moutons! Eh bien! j'abandonnerai tout cela,
+je le brûlerai, j'en jetterai la cendre au vent, si tu me dis une
+seule parole, si tu fais un seul mouvement de ton sourcil noir!
+Peut-être tout ce que je dis n'est que folies et sottises; je sais
+bien qu'il ne m'appartient pas, à moi qui ai passé ma vie dans la
+_setch_, de parler comme on parle là où se trouvent les rois, les
+princes, et les plus nobles parmi les chevaliers. Je vois bien que
+tu es une autre créature de Dieu que nous autres, et que les
+autres femmes et filles des seigneurs restent loin derrière toi.
+
+Avec une surprise croissante, sans perdre un mot, et toute à son
+attention, la jeune fille écoutait ces discours pleins de
+franchise et de chaleur, où se montrait une âme jeune et forte.
+Elle pencha son beau visage en avant, ouvrit la bouche et voulut
+parler; mais elle se retint brusquement, en songeant que ce jeune
+chevalier tenait à un autre parti, et que son père, ses frères,
+ses compatriotes, restaient des ennemis farouches; en songeant que
+les terribles Zaporogues tenaient la ville bloquée de tous côtés,
+vouant les habitants à une mort certaine. Ses yeux se remplirent
+de larmes. Elle prit un mouchoir brodé en soie et, s'en couvrant
+le visage pour lui cacher sa douleur, elle s'assit sur un siège où
+elle resta longtemps immobile, la tête renversée, et mordant sa
+lèvre inférieure de ses dents d'ivoire, comme si elle eût ressenti
+la piqûre d'une bête venimeuse.
+
+-- Dis-moi une seule parole, reprit Andry, la prenant par sa main
+douce comme la soie.
+
+Mais elle se taisait, sans se découvrir le visage, et restait
+immobile.
+
+-- Pourquoi cette tristesse, dis-moi? pourquoi tant de tristesse?
+
+Elle ôta son mouchoir de ses yeux, écarta les cheveux qui lui
+couvraient le visage, et laissa échapper ses plaintes d'une voix
+affaiblie, qui ressemblait au triste et léger bruissement des
+joncs qu'agite le vent du soir:
+
+-- Ne suis-je pas digne d'une éternelle pitié? La mère qui m'a
+mise au monde n'est-elle pas malheureuse? Mon sort n'est-il pas
+bien amer? Ô mon destin, n'es-tu pas mon bourreau? Tu as conduit à
+mes pieds les plus dignes gentilshommes, les plus riches
+seigneurs, des comtes et des barons étrangers, et toute la fleur
+de notre noblesse. Chacun d'eux aurait considéré mon amour comme
+la plus grande des félicités. Je n'aurais eu qu'à faire un choix,
+et le plus beau, le plus noble serait devenu mon époux. Pour aucun
+d'eux, ô mon cruel destin, tu n'as fait parler mon coeur; mais tu
+l'as fait parler, ce faible coeur, pour un étranger, pour un
+ennemi, sans égard aux meilleurs chevaliers de ma patrie.
+Pourquoi, pour quel péché, pour quel crime, m’as-tu persécutée
+impitoyablement, ô sainte mère de Dieu? Mes jours se passaient
+dans l'abondance et la richesse. Les mets les plus recherchés, les
+vins les plus précieux faisaient mon habituelle nourriture. Et
+pourquoi? pour me faire mourir enfin d'une mort horrible, comme ne
+meurt aucun mendiant dans le royaume! et c'est peu que je sois
+condamnée à un sort si cruel; c'est peu que je sois obligée de
+voir, avant ma propre fin, mon père et ma mère expirer dans
+d'affreuses souffrances, eux pour qui j'aurais cent fois donné ma
+vie. C'est peu que tout cela. Il faut, avant ma mort, que je le
+revoie et que je l'entende; il faut que ses paroles me déchirent
+le coeur, que mon sort redouble d'amertume, qu'il me soit encore
+plus pénible d'abandonner ma jeune vie, que ma mort devienne plus
+épouvantable, et qu'en mourant je vous fasse encore plus de
+reproches, à toi, mon destin cruel, et à toi (pardonne mon péché),
+ô sainte mère de Dieu.
+
+Quand elle se tut, une expression de douleur et d'abattement se
+peignit sur son visage, sur son front tristement penché et sur ses
+joues sillonnées de larmes.
+
+-- Non, il ne sera pas dit, s'écria Andry, que la plus belle et la
+meilleure des femmes ait à subir un sort si lamentable, quand elle
+est née pour que tout ce qu'il y a de plus élevé au monde
+s'incline devant elle comme devant une sainte image. Non tu ne
+mourras pas, je le jure par ma naissance et par tout ce qui m'est
+cher, tu ne mourras pas! Mais si rien ne peut conjurer ton
+malheureux sort, si rien ne peut te sauver, ni la force, ni la
+bravoure, ni la prière, nous mourrons ensemble, et je mourrai
+avant toi, devant toi, et ce n'est que mort qu'on pourra me
+séparer de toi.
+
+-- Ne t'abuse pas, chevalier, et ne m'abuse pas moi-même, lui
+répondit-elle en secouant lentement la tête. Je ne sais que trop
+bien qu'il ne t'est pas possible de m'aimer; je connais ton
+devoir. Tu as un père, des amis, une patrie qui t'appellent, et
+nous sommes tes ennemis.
+
+-- Eh! que me font mes amis, ma patrie, mon père? reprit Andry, en
+relevant fièrement le front et redressant sa taille droite et
+svelte comme un jonc du Dniepr. Si tu crois cela, voilà ce que je
+vais te dire: je n'ai personne, personne, personne, répéta-t-il
+obstinément, en faisant ce geste par lequel un Cosaque exprime un
+parti pris et une volonté irrévocable. Qui m'a dit que l'Ukraine
+est ma patrie? Qui me l'a donnée pour patrie? La patrie est ce que
+notre âme désire, révère, ce qui nous est plus cher que tout. Ma
+patrie, c'est toi, Et cette patrie-là, je ne l'abandonnerai plus
+tant que je serai vivant, je la porterai dans mon coeur. Qu'on
+vienne l'en arracher!
+
+Immobile un instant, elle le regarda droit aux yeux, et soudain,
+avec toute l'impétuosité dont est capable une femme qui ne vit que
+par les élans du coeur, elle se jeta à son cou, le serra dans ses
+bras, et se mit à sangloter. Dans ce moment la rue retentit de
+cris confus, de trompettes et de tambours. Mais Andry ne les
+entendait pas; il ne sentait rien autre chose que la tiède
+respiration de la jeune fille qui lui caressait la joue, que ses
+larmes qui lui baignaient le visage, que ses longs cheveux qui lui
+enveloppaient la tête d'un réseau soyeux et odorant.
+
+Tout à coup la Tatare entra dans la chambre en jetant des cris de
+joie.
+
+-- Nous sommes sauvés, disait-elle toute hors d'elle-même; les
+nôtres sont entrés dans la ville, amenant du pain, de la farine,
+et des Zaporogues prisonniers.
+
+Mais ni l'un ni l'autre ne fit attention à ce qu'elle disait. Dans
+le délire de sa passion, Andry posa ses lèvres sur la bouche qui
+effleurait sa joue, et cette bouche ne resta pas sans réponse.
+
+Et le Cosaque fut perdu, perdu pour toute la chevalerie cosaque.
+Il ne verra plus ni la _setch_, ni les villages de ses pères, ni
+le temple de Dieu. Et l'Ukraine non plus ne reverra pas l'un des
+plus braves de ses enfants. Le vieux Tarass s'arrachera une
+poignée de ses cheveux gris, et il maudira le jour et l'heure où
+il a, pour sa propre honte, donné naissance à un tel fils!
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Le _tabor_ des Zaporogues était rempli de bruit et de mouvement.
+D'abord personne ne pouvait exactement expliquer comment un
+détachement de troupes royales avait pénétré dans la ville. Ce fut
+plus tard qu'on s'aperçut que tout le _kourèn_ de Peréiaslav,
+placé devant une des portes de la ville, était resté la veille
+ivre mort; il n'était donc pas étonnant que la moitié des Cosaques
+qui le composaient eût été tuée et l'autre moitié prisonnière,
+sans qu'ils eussent eu le temps de se reconnaître. Avant que les
+_kouréni_ voisins, éveillés par le bruit, eussent pu prendre les
+armes, le détachement entrait déjà dans la ville, et ses derniers
+rangs soutenaient la fusillade contre les Zaporogues mal éveillés
+qui se jetaient sur eux en désordre. Le _kochevoï_ fit rassembler
+l'armée, et lorsque tous les soldats réunis en cercle, le bonnet à
+la main, eurent fait silence, il leur dit:
+
+-- Voilà donc, seigneurs frères, ce qui est arrivé cette nuit;
+voilà jusqu'où peut conduire l'ivresse; voilà l'injure que nous a
+faite l'ennemi! Il paraît que c'est là votre habitude: si l'on
+vous double la ration, vous êtes prêts à vous soûler de telle
+sorte que l'ennemi du nom chrétien peut non seulement vous ôter
+vos pantalons, mais même vous éternuer au visage, sans que vous y
+fassiez attention.
+
+Tous les Cosaques tenaient la tête basse, sentant bien qu'ils
+étaient coupables. Le seul _ataman_ du _kourèn_ de Nésamaïko[31],
+Koukoubenko, éleva la voix.
+
+-- Arrête, père, lui dit-il; quoiqu'il ne soit pas écrit dans la
+loi qu'on puisse faire quelque observation quand le _kochevoï_
+parle devant toute l'armée, cependant, l'affaire ne s'étant point
+passée comme tu l'as dit, il faut parler. Tes reproches ne sont
+pas complètement justes. Les Cosaques eussent été fautifs et
+dignes de la mort s'ils s'étaient enivrés pendant la marche, la
+bataille, ou un travail important et difficile; mais nous étions
+là sans rien faire, à nous ennuyer devant cette ville. Il n'y
+avait ni carême, ni aucune abstinence ordonnée par l'Église.
+Comment veux-tu donc que l'homme ne boive pas quand il n'a rien à
+faire? il n'y a point de péché à cela. Mais nous allons leur
+montrer maintenant ce que c'est que d'attaquer des gens
+inoffensifs. Nous les avons bien battus auparavant nous allons
+maintenant les battre de manière qu'ils n'emportent pas leurs
+talons à la maison.
+
+Le discours du _kourennoï_ plut aux Cosaques. Ils relevèrent leurs
+têtes baissées, et beaucoup d'entre eux firent un signe de
+satisfaction, en disant:
+
+-- Koukoubenko a bien parlé.
+
+Et Tarass Boulba, qui se tenait non loin du _kochévoï_, ajouta:
+
+-- Il paraît, _kochévoï_, que Koukoubenko a dit la vérité. Que
+répondras-tu à cela?
+
+-- Ce que je répondrai? je répondrai: Heureux le père qui a donné
+naissance à un pareil fils! Il n'y a pas une grande sagesse à dire
+un mot de reproche; mais il y a une grande sagesse à dire un mot
+qui, sans se moquer du malheur de l'homme, le ranime, lui rende du
+courage, comme les éperons rendent du courage à un cheval que
+l'abreuvoir a rafraîchi. Je voulais moi-même vous dire ensuite une
+parole consolante; mais Koukoubenko m'a prévenu.
+
+-- Le _kochévoï_ a bien parlé! s'écria-t-on dans les rangs des
+Zaporogues.
+
+-- C'est une bonne parole, disaient les autres.
+
+Et même les plus vieux, qui se tenaient là comme des pigeons gris,
+firent avec leurs moustaches une grimace de satisfaction, et
+dirent:
+
+-- Oui, c'est une parole bien dite.
+
+-- Maintenant, écoutez-moi, seigneurs, continua le _kochévoï_.
+Prendre une forteresse, en escalader les murs, ou bien y percer
+des trous à la manière des rats, comme font les maîtres allemands
+(qu'ils voient le diable en songe!), c'est indécent et nullement
+l'affaire des Cosaques. Je ne crois pas que l'ennemi soit entré
+dans la ville avec de grandes provisions. Il ne menait pus avec
+lui beaucoup de chariots. Les habitants de la ville sont affamés,
+ce qui veut dire qu'ils mangeront tout d'une fois; et quant au
+foin pour les chevaux, ma foi, je ne sais guère où ils en
+trouveront, à moins que quelqu'un de leurs saints ne leur en jette
+du haut du ciel... Mais ceci, il n'y a que Dieu qui le sache, car
+leurs prêtres ne sont forts qu'en paroles. Pour cette raison ou
+pour une autre, ils finiront par sortir de la ville. Qu'on se
+divise donc en trois corps, et qu'on les place devant les trois
+portes cinq _kouréni_ devant la principale, et trois _kouréni_
+devant chacune des deux autres. Que le _kourèn_ de Diadniv et
+celui de Korsoun se mettent en embuscade: le _polkovnik_ Tarass
+Boulba, avec tout son _polk_, aussi en embuscade. Les _kouréni_ de
+Titareff et de Tounnocheff, en réserve du côté droit; ceux de
+Tcherbinoff et de Stéblikiv, du côté gauche. Et vous, sortez des
+rangs, jeunes gens qui vous sentez les dents aiguës pour insulter,
+pour exciter l'ennemi. Le Polonais n'a pas de cervelle; il ne sait
+pas supporter les injures, et peut-être qu'aujourd'hui même ils
+passeront les portes. Que chaque _ataman_ fasse la revue de son
+_kourèn_, et, s'il ne le trouve pas au complet, qu'il prenne du
+monde dans les débris de celui de Périaslav. Visitez bien toutes
+choses; qu'on donne à chaque Cosaque un verre de vin pour le
+dégriser, et un pain. Mais je crois qu'ils sont assez rassasiés de
+ce qu'ils ont mangé hier, car, en vérité, ils ont tellement bâfré
+toute la nuit, que, si je m'étonne d'une chose, c'est qu'ils ne
+soient pas tous crevés. Et voici encore un ordre que je donne: Si
+quelque cabaretier juif s'avise de vendre un seul verre de vin à
+un seul Cosaque, je lui ferai clouer au front une oreille de
+cochon, et je le ferai pendre la tête en bas. À l'oeuvre, frères!
+à l'oeuvre!
+
+C'est ainsi que le _kochévoï_ distribua ses ordres. Tous le
+saluèrent en se courbant jusqu'à la ceinture, et, prenant la route
+de leurs chariots, ils ne remirent leurs bonnets qu'arrivés à une
+grande distance. Tous commencèrent à s'équiper, à essayer leurs
+lances et leurs sabres, à remplir de poudre leurs poudrières, à
+préparer leurs chariots et à choisir leurs montures.
+
+En rejoignant son campement, Tarass se mit à penser, sans le
+deviner toutefois, à ce qu'était devenu Andry. L'avait-on pris et
+garrotté, pendant son sommeil, avec les autres? Mais non, Andry
+n'est pas homme à se rendre vivant. On ne l'avait pas non plus
+trouvé parmi les morts. Tout pensif, Tarass cheminait devant son
+_polk_, sans entendre que quelqu'un l'appelait depuis longtemps
+par son nom.
+
+-- Qui me demande? dit-il enfin en sortant de sa rêverie.
+
+Le juif Yankel était devant lui.
+
+-- Seigneur _polkovnik_, seigneur _polkovnik_, disait il d'une
+voix brève et entrecoupée, comme s'il voulait lui faire part d'une
+nouvelle importante, j'ai été dans la ville, seigneur _polkovnik_.
+
+Tarass regarda le juif d'un air ébahi:
+
+-- Qui diable t'a mené là?
+
+-- Je vais vous le raconter, dit Yankel. Dès que j'entendis du
+bruit au lever du soleil et que les Cosaques tirèrent des coups de
+fusil, je pris mon caftan, et, sans le mettre, je me mis à courir.
+Ce n'est qu'en route que je passai les manches; car je voulais
+savoir moi-même la cause de ce bruit, et pourquoi les Cosaques
+tiraient de si bonne heure. J'arrivai aux portes de la ville au
+moment où entrait la queue du convoi. Je regarde, et que vois-je
+l'officier Galandowitch. C'est un homme que je connais; il me doit
+cent ducats depuis trois ans. Et moi, je me mis à le suivre comme
+pour réclamer ma créance, et voilà comment je suis entré dans la
+ville.
+
+-- Eh quoi! tu es entré dans la ville, et tu voulais encore lui
+faire payer sa dette? lui dit Boulba. Comment donc ne t’a-t-il pas
+fait pendre comme un chien?
+
+-- Certes, il voulait me faire pendre, répondit le juif; ses gens
+m'avaient déjà passé la corde au cou. Mais je me mis à supplier le
+seigneur; je lui dis que j'attendrais le payement de ma créance
+aussi longtemps qu'il le voudrait, et je promis de lui prêter
+encore de l'argent, s'il voulait m'aider à me faire rendre ce que
+me doivent d'autres chevaliers; car, à dire vrai, le seigneur
+officier n'a pas un ducat dans la poche, tout comme s'il était
+Cosaque, quoiqu'il ait des villages, des maisons, quatre châteaux
+et des steppes qui s'étendent jusqu'à Chklov. Et maintenant, si
+les juifs de Breslav ne l'eussent pas équipé, il n'aurait pas pu
+aller à la guerre. C'est aussi pour cela qu'il n'a point paru à la
+diète.
+
+-- Qu'as-tu donc fait dans la ville? as-tu vu les nôtres?
+
+-- Comment donc! il y en a beaucoup des nôtres: Itska, Rakhoum,
+Khaïvalkh, l'intendant...
+
+-- Qu'ils périssent tous, les chiens! s'écria Tarass en colère.
+Que viens-tu me mettre sous le nez ta maudite race de juifs? je te
+parle de nos Zaporogues.
+
+-- Je n'ai pas vu nos Zaporogues; mais j'ai vu le seigneur Andry.
+
+-- Tu as vu Andry? dit Boulba. Eh bien! quoi? comment? où l'as-tu
+vu? dans une fosse, dans une prison, attaché, enchaîné?
+
+-- Qui aurait osé attacher le seigneur Andry? c'est à présent l'un
+des plus grands chevaliers. Je ne l'aurais presque pas reconnu.
+Les brassards sont en or, la ceinture est en or, il n'y a que de
+l'or sur lui. Il est tout étincelant d'or, comme quand au
+printemps le soleil reluit sur l'herbe. Et le _vaïvode_ lui a
+donné son meilleur cheval; ce cheval seul coûte deux cents ducats.
+
+Boulba resta stupéfait:
+
+-- Pourquoi donc a-t-il mis une armure qui ne lui appartient pas?
+Parce qu'elle était meilleure que la sienne; c'est pour cela qu'il
+l'a mise. Et maintenant il parcourt les rangs, et d'autres
+parcourent les rangs, et il enseigne, et on l'enseigne, comme s'il
+était le plus riche des seigneurs polonais.
+
+-- Qui donc le force à faire tout cela?
+
+-- Je ne dis pas qu'on l'ait forcé. Est-ce que le seigneur Tarass
+ne sait pas qu'il est passé dans l'autre parti par sa propre
+volonté?
+
+-- Qui a passé?
+
+-- Le seigneur Andry.
+
+-- Où a-t-il passé?
+
+-- Il a passé dans l'autre parti; il est maintenant des leurs.
+
+-- Tu mens, oreille de cochon.
+
+-- Comment est-il possible que je mente? Suis-je un sot, pour
+mentir contre ma propre tête? Est-ce que je ne sais pas qu'on pend
+un juif comme un chien, s'il ose mentir devant un seigneur?
+
+-- C'est-à-dire que, d'après toi, il a vendu sa patrie et sa
+religion?
+
+-- Je ne dis pas qu'il ait vendu quelque chose; je dis seulement
+qu'il a passé dans l'autre parti.
+
+-- Tu mens, juif du diable; une telle chose ne s'est jamais vue
+sur la terre chrétienne. Tu mens, chien.
+
+-- Que l'herbe croisse sur le seuil de ma maison, si je mens. Que
+chacun crache sur le tombeau de mon père, de ma mère, de mon beau-
+père, de mon grand-père et du père de ma mère, si je mens. Si le
+seigneur le désire, je vais lui dire pourquoi il a passé.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- Le _vaïvode_ a une fille qui est si belle, mon saint Dieu, si
+belle...
+
+Ici le juif essaya d'exprimer par ses gestes la beauté de cette
+fille, en écartant les mains, en clignant des yeux, et en relevant
+le coin de la bouche comme s'il goûtait quelque chose de doux.
+
+-- Eh bien, quoi? Après...
+
+-- C'est pour elle qu'il a passé de l'autre côté. Quand un homme
+devient amoureux, il est comme une semelle qu'on met tremper dans
+l'eau pour la plier ensuite comme on veut.
+
+Boulba se mit à réfléchir profondément. Il se rappela que
+l'influence d'une faible femme était grande; qu'elle avait déjà
+perdu bien des hommes forts, et que la nature d'Andry était
+fragile par ce côté. Il se tenait immobile, comme planté à sa
+place.
+
+-- Écoute, seigneur; je raconterai tout au seigneur, dit le juif
+Dès que j'entendis le bruit du matin, dès que je vis qu'on entrait
+dans la ville, j'emportai avec moi, à tout événement, une rangée
+de perles, car il y a des demoiselles dans la ville; et s'il y a
+des demoiselles, me dis-je à moi-même, elles achèteront mes
+perles, n'eussent-elles rien à manger. Et dès que les gens de
+l'officier polonais m'eurent lâché, je courus à la maison du
+_vaïvode_, pour y vendre mes perles. J'appris tout d'une servante
+tatare; elle m'a dit que la noce se ferait dès qu'on aurait chassé
+les Zaporogues. Le seigneur Andry a promis de chasser les
+Zaporogues.
+
+-- Et tu ne l'as pas tué sur place, ce fils du diable? s'écria
+Boulba.
+
+-- Pourquoi le tuer? Il a passé volontairement. Où est la faute de
+l'homme? Il est allé là où il se trouvait mieux.
+
+-- Et tu l'as vu en face?
+
+-- En face, certainement. Quel superbe guerrier? il est plus beau
+que tous les autres. Que Dieu lui donne bonne santé! Il m'a
+reconnu à l'instant même, et quand je m'approchai de lui, il m'a
+dit...
+
+-- Qu'est-ce qu'il t'a dit?
+
+-- Il m'a dit!... c'est-à-dire il a commencé par me faire un signe
+du doigt, et puis il m'a dit: «Yankel!» Et moi: «Seigneur Andry!»
+Et lui: «Yankel, dis à mon père, à mon frère, aux Cosaques, aux
+Zaporogues, dis à tout le monde que mon père n'est plus mon père,
+que mon frère n'est plus mon frère, que mes camarades ne sont plus
+mes camarades, et que je veux me battre contre eux tous, contre
+eux tous.»
+
+-- Tu mens, Judas! s'écria Tarass hors de lui; tu mens, chien. Tu
+as crucifié le Christ, homme maudit de Dieu. Je te tuerai, Satan.
+Sauve-toi, si tu ne veux pas rester mort sur le coup.
+
+En disant cela, Tarass tira son sabre. Le juif épouvanté se mit à
+courir de toute la rapidité de ses sèches et longues jambes; et
+longtemps il courut, sans tourner la tête, à travers les chariots
+des Cosaques, et longtemps encore dans la plaine, quoique Tarass
+ne l'eût pas poursuivi, réfléchissant qu'il était indigne de lui
+de s'abandonner à sa colère contre un malheureux qui n'en pouvait
+mais.
+
+Boulba se souvint alors qu'il avait vu, la nuit précédente, Andry
+traverser le _tabor_ menant une femme avec lui. Il baissa sa tête
+grise, et cependant il ne voulait pas croire encore qu'une action
+aussi infâme eût été commise, et que son propre fils eût pu vendre
+ainsi sa religion et son âme.
+
+Enfin il conduisit son _polk_ à la place qui lui était désignée,
+derrière le seul bois que les Cosaques n'eussent pas encore brûlé.
+Cependant les Zaporogues, à pied et à cheval se mettaient en
+marche dans la direction des trois portes de la ville. L'un après
+l'autre défilaient les divers _kouréni_, composant l'armée. Il ne
+manquait que le seul _kourèn_ de Peréiaslav; les Cosaques qui le
+composaient avaient bu la veille tout ce qu'ils devaient boire en
+leur vie. Tel s'était réveillé garrotté dans les mains des
+ennemis; tel avait passé endormi de la vie à la mort, et leur
+_ataman_ lui-même, Khlib, s'était trouvé sans pantalon et sans
+vêtement supérieur au milieu du camp polonais.
+
+On s'aperçut dans la ville du mouvement des Cosaques. Toute la
+population accourut sur les remparts, et un tableau animé se
+présenta aux yeux des Zaporogues. Les chevaliers polonais, plus
+richement vêtus l'un que l'autre, occupaient la muraille. Leurs
+casques en cuivre, surmontés de plumes blanches comme celles du
+cygne, étincelaient au soleil; d'autres portaient de petits
+bonnets, roses ou bleus, penchés sur l'oreille, et des caftans aux
+manches flottantes, brodés d'or ou de soieries. Leurs sabres et
+leurs mousquets, qu'ils achetaient à grand prix, étaient, comme
+tout leur costume, chargés d'ornements. Au premier rang, se tenait
+plein de fierté, portant un bonnet rouge et or, le colonel de la
+ville de Boudjak. Plus grand et plus gros que tous les autres, il
+était serré dans son riche caftan. Plus loin, près d'une porte
+latérale, se tenait un autre colonel, petit homme maigre et sec.
+Ses petits yeux vifs lançaient des regards perçants sous leurs
+sourcils épais. Il se tournait avec vivacité, en désignant les
+postes de sa main effilée, et distribuant des ordres. On voyait
+que, malgré sa taille chétive, c'était un homme de guerre. Près de
+lui se trouvait un officier long et fluet, portant d'épaisses
+moustaches sur un visage rouge. Ce Seigneur aimait les festins et
+l'hydromel capiteux. Derrière eux était groupée une foule de
+petits gentillâtres qui s'étaient armés, les uns à leurs propres
+frais, les autres aux frais de la couronne, ou avec l'aide de
+l'argent des juifs, auxquels ils avaient engagé tout ce que
+contenaient les petits castels de leurs pères. Il y avait encore
+une foule de ces clients parasites que les sénateurs menaient avec
+eux pour leur faire cortège, qui, la veille, volaient du buffet ou
+de la table quelque coupe d'argent, et, le lendemain, montaient
+sur le siège de la voiture pour servir de cochers. Enfin, il y
+avait là de toutes espèces de gens. Les rangs des Cosaques se
+tenaient silencieusement devant les murs; aucun d'entre eux ne
+portait d'or sur ses habits; on ne voyait briller, par-ci par-là,
+les métaux précieux que sur les poignées des sabres ou les crosses
+des mousquets. Les Cosaques n'aimaient pas à se vêtir richement
+pour la bataille; leurs caftans et leurs armures étaient fort
+simples, et l'on ne voyait, dans tous les escadrons, que de
+longues files bigarrées de bonnets noirs à la pointe rouge.
+
+Deux Cosaques sortirent des rangs des Zaporogues. L'un était tout
+jeune, l'autre un peu plus âgé; tous deux avaient, selon leur
+façon de dire, de bonnes dents pour mordre, non seulement en
+paroles, mais encore en action. Ils s'appelaient Okhrim Nach et
+Mikita Colokopitenko. Démid Popovitch les suivait, vieux Cosaque
+qui hantait depuis longtemps la _setch_, qui était allé jusque
+sous les murs d'Andrinople, et qui avait souffert bien des
+traverses en sa vie. Une fois, en se sauvant d'un incendie, il
+était revenu à la _setch_, avec la tête toute goudronnée, toute
+noircie, et les cheveux brûlés. Mais depuis lors, il avait eu le
+temps de se refaire et d'engraisser; sa longue touffe de cheveux
+entourait son oreille, et ses moustaches avaient repoussé noires
+et épaisses. Popovitch était renommé pour sa langue bien affilée.
+
+-- Toute l'armée a des _joupans_ rouges, dit-il; mais je voudrais
+bien savoir si la valeur de l'armée est rouge aussi[32]!
+
+-- Attendez, s'écria d'en haut le gros colonel; je vais vous
+garrotter tous. Rendez, esclaves, rendez vos mousquets et vos
+chevaux. Avez-vous vu comme j'ai déjà garrotté les vôtres? Qu'on
+amène les prisonniers sur le parapet.
+
+Et l'on amena les Zaporogues garrottés. Devant eux marchait leur
+_ataman_ Khlib, sans pantalon et sans vêtement supérieur, dans
+l'état où on l’avait saisi. Et l'_ataman_ baissa la tête, honteux
+de sa nudité et de ce qu'il avait été pris en dormant, comme un
+chien.
+
+-- Ne t'afflige pas, Khlib, nous te délivrerons, lui criaient d'en
+bas les Cosaques.
+
+-- Ne t'afflige pas, ami, ajouta l'_ataman_ Borodaty, ce n'est pas
+ta faute si l'on t'a pris tout nu; cela peut arriver à chacun.
+Mais honte à eux, qui t'exposent ignominieusement sans avoir, par
+décence, couvert ta nudité.
+
+-- Il paraît que vous n'êtes braves que quand vous avez affaire à
+des gens endormis, dit Golokopitenko, en regardant le parapet.
+
+-- Attendez, attendez, nous vous couperons vos touffes de cheveux,
+lui répondit-on d'en haut.
+
+-- Je voudrais bien voir comment ils nous couperaient nos touffes,
+disait Popovitch en tournant devant eux sur son cheval.
+
+Et puis il ajouta, en regardant les siens:
+
+-- Mais peut-être que les Polonais disent la vérité; si ce gros-là
+les amène, ils seront bien défendus.
+
+-- Pourquoi crois-tu qu'ils seront bien défendus? répliquèrent les
+cosaques, sûrs d'avance que Popovitch allait lâcher un bon mot.
+
+-- Parce que toute l'armée peut se cacher derrière lui, et qu'il
+serait fort difficile d'attraper quelqu'un avec la lance par delà
+son ventre.
+
+Tous les Cosaques se mirent à rire et, longtemps après, beaucoup
+d'entre eux secouaient encore la tête en répétant:
+
+-- Ce diable de Popovitch! s'il s'avise de décocher un mot à
+quelqu'un, alors...
+
+Et les Cosaques n'achevèrent pas de dire ce qu'ils entendaient par
+alors...
+
+-- Reculez, reculez! s'écria le _kochevoï_.
+
+Car les Polonais semblaient ne pas vouloir supporter une pareille
+bravade, et le colonel avait fait un signe de la main. En effet, à
+peine les Cosaques s'étaient-ils retirés, qu'une décharge de
+mousqueterie retentit sur le haut du parapet. Un grand mouvement
+se fit dans la ville; le vieux _vaïvode_ apparut lui-même, monté
+sur son cheval. Les portes s’ouvrirent, et l'armée polonaise en
+sortit. À l'avant-garde marchaient les hussards[33], bien alignés,
+puis les cuirassiers avec des lances, tous portant des casques en
+cuivre. Derrière eux chevauchaient les plus riches gentilshommes,
+habillés chacun selon son caprice. Ils ne voulaient pas se mêler à
+la foule des soldats, et celui d'entre eux qui n'avait pas de
+commandement s'avançait seul à la tête de ses gens. Puis venaient
+d'autres rangs, puis l'officier fluet, puis d'autres rangs encore,
+puis le gros colonel, et le dernier qui quitta la ville fut le
+colonel sec et maigre.
+
+-- Empêchez-les, empêchez-les d'aligner leurs rangs, criait le
+_kochévoï_. Que tous les _kouréni_ attaquent à la fois. Abandonnez
+les autres portes. Que le _kourèn_ de Titareff attaque par son
+côté et le _kourèn_ de Diadkoff par le sien. Koukoubenko et
+Palivoda, tombez sur eux par derrière. Divisez-les, confondez-les.
+
+Et les Cosaques attaquèrent de tous les côtés. Ils rompirent les
+rangs polonais, les mêlèrent et se mêlèrent avec eux, sans leur
+donner le temps de tirer un coup de mousquet. On ne faisait usage
+que des sabres et des lances. Dans cette mêlée générale, chacun
+eut l'occasion de se montrer. Démid Popovitch tua trois fantassins
+et culbuta deux gentilshommes à bas de leurs chevaux, en disant:
+
+-- Voilà de bons chevaux; il y a longtemps que j'en désirais de
+pareils.
+
+Et il les chassa devant lui dans la plaine, criant aux autres
+Cosaques de les attraper; puis il retourna dans la mêlée, attaqua
+les seigneurs qu'il avait démontés, tua l'un d'eux, jeta son
+_arank_[34] au cou de l'autre, et le traîna à travers la campagne,
+après lui avoir pris son sabre à la riche poignée et sa bourse
+pleine de ducats. Kobita, bon Cosaque encore jeune, en vint aux
+mains avec un des plus braves de l'armée polonaise, et ils
+combattirent longtemps corps à corps. Le Cosaque finit par
+triompher; il frappa le Polonais dans la poitrine avec un couteau
+turc; mais ce fut en vain pour son salut; une balle encore chaude
+l'atteignit à la tempe. Le plus noble des seigneurs polonais
+l'avait ainsi tué, le plus beau des chevaliers et d'ancienne
+extraction princière; celui-ci se portait partout, sur son
+vigoureux cheval bai clair, et s'était déjà signalé par maintes
+prouesses. Il avait sabré deux Zaporogues, renversé un bon
+Cosaque, Fédor Korj, et l'avait percé de sa lance après avoir
+abattu son cheval d'un coup de pistolet. Il venait encore de tuer
+Kobita.
+
+-- C'est avec celui-là que je voudrais essayer mes forces, s'écria
+l'_ataman_ du _kourèn_ de Nésamaïko, Koukoubenko.
+
+Il donna de l'éperon à son cheval et s'élança sur le Polonais, en
+criant d'une voix si forte que tous ceux qui se trouvaient proche
+tressaillirent involontairement. Le Polonais eut l'intention de
+tourner son cheval pour faire face à ce nouvel ennemi; mais
+l'animal ne lui obéit point. Épouvanté par ce terrible cri, il
+avait fait un bond de côté, et Koukoubenko put frapper, d'une
+balle dans le dos, le Polonais qui tomba de son cheval. Même
+alors, le Polonais ne se rendit pas; il tâcha encore de percer
+l'ennemi, mais sa main affaiblie laissa retomber son sabre.
+Koukoubenko prit à deux mains sa lourde épée, lui en enfonça la
+pointe entre ses lèvres pâlies. L'épée lui brisa les dents, lui
+coupa la langue, lui traversa les vertèbres du cou, et pénétra
+profondément dans la terre où elle le cloua pour toujours. Le sang
+rosé jaillit de la blessure, ce sang de gentilhomme, et lui
+teignit son caftan jaune brodé d'or. Koukoubenko abandonna le
+cadavre, et se jeta avec les siens sur un autre point.
+
+-- Comment peut-on laisser là une si riche armure sans la
+ramasser? dit l'_ataman_ du _kourèn_ d'Oumane, Borodaty.
+
+Et il quitta ses gens pour s'avancer vers l'endroit où le
+gentilhomme gisait à terre.
+
+-- J'ai tué sept seigneurs de ma main, mais je n'ai trouvé sur
+aucun d'eux une aussi belle armure.
+
+Et Borodaty, entraîné par l'ardeur du gain, se baissa pour enlever
+cette riche dépouille. Il lui ôta son poignard turc, orné de
+pierres précieuses, lui enleva sa bourse pleine de ducats, lui
+détacha du cou un petit sachet qui contenait, avec du linge fin,
+une boucle de cheveux donnée par une jeune fille, en souvenir
+d'amour. Borodaty n'entendit pas que l'officier au nez rouge
+arrivait sur lui par derrière, celui-là même qu'il avait déjà
+renversé de la selle, après l'avoir marqué d'une balafre au
+visage. L'officier leva son sabre et lui asséna un coup terrible
+sur son cou penché. L'amour du butin n'avait pas mené à une bonne
+fin l'_ataman_ Borodaty. Sa tête puissante roula par terre d'un
+côté, et son corps de l'autre, arrosant l'herbe de son sang. À
+peine l'officier vainqueur avait-il saisi par sa touffe de cheveux
+la tête de l'_ataman_ pour la pendre à sa selle, qu'un vengeur
+s'était déjà levé.
+
+Ainsi qu'un épervier qui, après avoir tracé des cercles avec ses
+puissantes ailes, s'arrête tout à coup immobile dans l'air, et
+fond comme la flèche sur une caille qui chante dans les blés près
+de la route, ainsi le fils de Tarass, Ostap, s'élança sur
+l'officier polonais et lui jeta son noeud coulant autour du cou.
+Le visage rouge de l'officier rougit encore quand le noeud coulant
+lui serra la gorge. Il saisit convulsivement son pistolet, mais sa
+main ne put le diriger, et la balle alla se perdre dans la plaine.
+Ostap détacha de la selle du Polonais un lacet en soie dont il se
+servait pour lier les prisonniers, lui garrotta les pieds et les
+bras, attacha l'autre bout du lacet à l'arçon de sa propre selle,
+et le traîna à travers champs, en criant aux Cosaques d'Oumane
+d'aller rendre les derniers devoirs à leur _ataman_. Quand les
+Cosaques de ce _kourèn_ apprirent que leur _ataman_ n'était plus
+en vie, ils abandonnèrent le combat pour relever son corps, et se
+concertèrent pour savoir qui il fallait choisir à sa place.
+
+-- Mais à quoi bon tenir de longs conseils! dirent-ils enfin; il
+est impossible de choisir un meilleur _kourennoï_ qu'Ostap Boulba.
+Il est vrai qu'il est plus jeune que nous tous; mais il a de
+l'esprit et du sens comme un vieillard.
+
+Ostap, ôtant son bonnet, remercia ses camarades de l'honneur
+qu'ils lui faisaient, mais sans prétexter ni sa jeunesse, ni son
+manque d'expérience, car, en temps de guerre, il n'est pas permis
+d'hésiter. Ostap les conduisit aussitôt contre l'ennemi, et leur
+prouva que ce n'était pas à tort qu'ils l'avaient choisi pour
+_ataman_. Les Polonais sentirent que l'affaire devenait trop
+chaude; ils reculèrent et traversèrent la plaine pour se
+rassembler de l'autre côté. Le petit colonel fit signe à une
+troupe de quatre cents hommes qui se tenaient en réserve près de
+la porte de la ville, et ils firent une décharge de mousqueterie
+sur les Cosaques. Mais ils n'atteignirent que peu de monde.
+Quelques balles allèrent frapper les boeufs de l'armée, qui
+regardaient stupidement le combat. Épouvantés, ces animaux
+poussèrent des mugissements, se ruèrent sur le _tabor_ des
+Cosaques, brisèrent des chariots et foulèrent aux pieds beaucoup
+de monde. Mais Tarass, en ce moment, s'élançant avec son _polk_ de
+l'embuscade où il était posté, leur barra le passage, en faisant
+jeter de grands cris à ses gens. Alors tout le troupeau furieux,
+éperdu, se retourna sur les régiments polonais qu'il mit en
+désordre.
+
+-- Grand merci, taureaux! criaient les Zaporogues; vous nous avez
+bien servis pendant la marche, maintenant, vous nous servez à la
+bataille!
+
+Les Cosaques se ruèrent de nouveau sur l'ennemi. Beaucoup de
+Polonais périrent, beaucoup de Cosaques se distinguèrent, entre
+autres Metelitza, Chilo, les deux Pissarenko, Vovtousenko. Se
+voyant pressés de toutes parts, les Polonais élevèrent leur
+bannière en signe de ralliement, et se mirent à crier qu'on leur
+ouvrît les portes de la ville. Les portes fermées s'ouvrirent en
+grinçant sur leurs gonds et reçurent les cavaliers fugitifs,
+harassés, couverts de poussière, comme la bergerie reçoit les
+brebis. Beaucoup de Zaporogues voulaient les poursuivre jusque
+dans la ville, mais Ostap arrêta les siens en leur disant:
+
+-- Éloignez-vous, seigneurs frères, éloignez-vous des murailles;
+il n'est pas bon de s’en approcher.
+
+Ostap avait raison, car, dans le moment même, une décharge
+générale retentit du haut des remparts. Le _kochévoï_ s'approcha
+pour féliciter Ostap.
+
+-- C'est encore un jeune _ataman_, dit-il, mais il conduit ses
+troupes comme un vieux chef.
+
+Le vieux Tarass tourna la tête pour voir quel était ce nouvel
+_ataman_; il aperçut son fils Ostap à la tête du _kourèn_
+d'Oumane, le bonnet sur l'oreille la massue d'_ataman_ dans sa
+main droite.
+
+-- Voyez-vous le drôle! se dit-il tout joyeux.
+
+Et il remercia tous les Cosaques d'Oumane pour l'honneur qu'ils
+avaient fait à son fils.
+
+Les Cosaques reculèrent jusqu'à leur _tabor_; les Polonais
+parurent de nouveau sur le parapet, mais, cette fois, leurs riches
+_joupans_ étaient déchirés, couverts de sang et de poussière.
+
+-- Holà! hé! avez-vous pansé vos blessures? leur criaient les
+Zaporogues.
+
+-- Attendez! Attendez! répondait d'en haut le gros colonel en
+agitant une corde dans ses mains.
+
+Et longtemps encore, les soldats des deux partis échangèrent des
+menaces et des injures.
+
+Enfin, ils se séparèrent. Les uns allèrent se reposer des fatigues
+du combat; les autres se mirent à appliquer de la terre sur leurs
+blessures et déchirèrent les riches habits qu'ils avaient enlevés
+aux morts pour en faire des bandages. Ceux qui avaient conservé le
+plus de forces, s'occupèrent à rassembler les cadavres de leurs
+camarades et à leur rendre les derniers honneurs. Avec leurs épées
+et leurs lances, ils creusèrent des fosses dont ils emportaient la
+terre dans les pans de leurs habits; ils y déposèrent
+soigneusement les corps des Cosaques, et les recouvrirent de terre
+fraîche pour ne pas les laisser en pâture aux oiseaux. Les
+cadavres des Polonais furent attachés par dizaines aux queues des
+chevaux, que les Zaporogues lancèrent dans la plaine en les
+chassant devant eux à grands coups de fouet. Les chevaux furieux
+coururent longtemps à travers les champs, traînant derrière eux
+les cadavres ensanglantés qui roulaient et se heurtaient dans la
+poussière.
+
+Le soir venu, tous les _kouréni_ s'assirent en rond et se mirent à
+parler des hauts faits de la journée. Ils veillèrent longtemps
+ainsi. Le vieux Tarass se coucha plus tard que tous les autres; il
+ne comprenait pas pourquoi Andry ne s'était pas montré parmi les
+combattants. Le Judas avait-il eu honte de se battre contre ses
+frères? Ou bien le juif l'avait il trompé, et Andry se trouvait-il
+en prison. Mais Tarass se souvint que le coeur d'Andry avait
+toujours été accessible aux séductions des femmes, et, dans sa
+désolation, il se mit à maudire la Polonaise qui avait perdu son
+fils, à jurer qu'il en tirerait vengeance. Il aurait tenu son
+serment, sans être touché par la beauté de cette femme; il
+l'aurait traînée par ses longs cheveux à travers tout le camp des
+Cosaques; il aurait meurtri et souillé ses belles épaules, aussi
+blanches que la neige éternelle qui couvre le sommet des hautes
+montagnes; il aurait mis en pièces son beau corps. Mais Boulba ne
+savait pas lui-même ce que Dieu lui préparait pour le lendemain...
+Il finit par s'endormir, tandis que la garde, vigilante et sobre,
+se tint toute la nuit près des feux, regardant avec attention de
+tous côtés dans les ténèbres.
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+Le soleil n'était pas encore arrivé à la moitié de sa course dans
+le ciel, que tous les Zaporogues se réunissaient en assemblée. De
+la _setch_ était venue la terrible nouvelle que les Tatars,
+pendant l'absence des Cosaques, l'avaient entièrement pillée,
+qu'ils avaient déterré le trésor que les Cosaques conservaient
+mystérieusement sous la terre; qu'ils avaient massacré ou fait
+prisonniers tous ceux qui restaient, et qu'emmenant tous les
+troupeaux, tous les haras, ils s'étaient dirigés en droite ligne
+sur Pérékop. Un seul Cosaque, Maxime Golodoukha, s'était échappé
+en route des mains des Tatars; il avait poignardé le _mirza_,
+enlevé son sac rempli de sequins, et, sur un cheval tatar, en
+habits tatars, il s'était soustrait aux poursuites par une course
+de deux jours et de deux nuits. Son cheval était mort de fatigue;
+il en avait pris un autre, l'avait encore tué, et sur le troisième
+enfin il était arrivé dans le camp des Zaporogues, ayant appris en
+route qu'ils assiégeaient Doubno. Il ne put qu'annoncer le malheur
+qui était arrivé; mais comment était-il arrivé, ce malheur? Les
+Cosaques demeurés à la _setch_ s'étaient-ils enivrés selon la
+coutume zaporogue, et rendus prisonniers dans l'ivresse? Comment
+les Tatars avaient-ils découvert l'endroit où était enterré le
+trésor de l'armée? Il n'en put rien dire. Le Cosaque était harassé
+de fatigue; il arrivait tout enflé; le vent lui avait brûlé le
+visage, il tomba sur la terre, et s'endormit d'un profond sommeil.
+
+En pareil cas, c'était la coutume zaporogue de se lancer aussitôt
+à la poursuite des ravisseurs, et de tâcher de les atteindre en
+route, car autrement les prisonniers pouvaient être transportés
+sur les bazars de l'Asie Mineure, à Smyrne, à l’île de Crète, et
+Dieu sait tous les endroits où l'on aurait vu les têtes à longue
+tresse des Zaporogues. Voilà pourquoi les Cosaques s'étaient
+assemblés. Tous, du premier au dernier, se tenaient debout, le
+bonnet sur la tête, car ils n'étaient pas venus pour entendre
+l'ordre du jour de l'_ataman_, mais pour se concerter comme égaux
+entre eux.
+
+-- Que les anciens donnent d'abord leur conseil! criait-on dans la
+foule.
+
+-- Que le _kochévoï_ donne son conseil! disaient les autres.
+
+Et le _kochévoï_, ôtant son bonnet, non plus comme chef des
+Cosaques, mais comme leur camarade, les remercia de l'honneur
+qu'ils lui faisaient et leur dit:
+
+-- Il y en a beaucoup parmi nous qui sont plus anciens que moi et
+plus sages dans les conseils; mais puisque vous m'avez choisi pour
+parler le premier, voici mon opinion: Camarades, sans perdre de
+temps, mettons-nous à la poursuite du Tatar, car vous savez vous-
+mêmes quel homme c'est, le Tatar. Il n'attendra pas votre arrivée
+avec les biens qu'il a enlevés; mais il les dissipera sur-le-
+champ, si bien qu'on n'en trouvera plus la trace. Voici donc mon
+conseil: en route! Nous nous sommes assez promenés par ici; les
+Polonais savent ce que sont les Cosaques. Nous avons vengé la
+religion autant que nous avons pu; quant au butin, il ne faut pas
+attendre grand'chose d'une ville affamée. Ainsi donc mon conseil
+est de partir.
+
+-- Partons!
+
+Ce mot retentit dans les _kouréni_ des Zaporogues.
+
+Mais il ne fut pas du goût de Tarass Boulba, qui abaissa, en les
+fronçant, ses sourcils mêlés de blanc et de noir, semblables aux
+buissons qui croissent sur le flanc nu d'une montagne, et dont les
+cimes ont blanchi sous le givre hérissé du nord.
+
+-- Non, ton conseil ne vaut rien, _kochévoï_, dit-il; tu ne parles
+pas comme il faut, Il paraît que tu as oublié que ceux des nôtres
+qu'ont pris les Polonais demeurent prisonniers. Tu veux donc que
+nous ne respections pas la première des saintes lois de la
+fraternité, que nous abandonnions nos compagnons, pour qu'on les
+écorche vivants, ou bien pour que, après avoir écartelé leurs
+corps de Cosaques, on en promène les morceaux par les villes et
+les campagnes, comme ils ont déjà fait du _hetman_ et des
+meilleurs chevaliers de l'Ukraine. Et sans cela, n'ont-ils pas
+assez insulté à tout ce qu'il y a de saint. Que sommes-nous donc?
+je vous le demande à tous. Quel Cosaque est celui qui abandonne
+son compagnon dans le danger, qui le laisse comme un chien périr
+sur la terre étrangère? Si la chose en est venue au point que
+personne ne révère plus l'honneur cosaque, et si l'on permet qu'on
+lui crache sur sa moustache grise, ou qu'on l'insulte par
+d'outrageantes paroles, ce n'est pas moi du moins qu'on insultera.
+Je reste seul.
+
+Tous les Zaporogues qui l'entendirent furent ébranlés.
+
+-- Mais as-tu donc oublié, brave _polkovnik_, dit alors le
+_kochévoï_, que nous avons aussi des compagnons dans les mains des
+Tatars, et que si nous ne les délivrons pas maintenant, leur vie
+sera vendue aux païens pour un esclavage éternel, pire que la plus
+cruelle des morts? As-tu donc oublié qu'ils emportent tout notre
+trésor, acquis au prix du sang chrétien?
+
+Tous les Cosaques restèrent pensifs, ne sachant que dire. Aucun
+d'eux ne voulait mériter une mauvaise renommée. Alors s'avança
+hors des rangs le plus ancien par les années de l'armée zaporogue,
+Kassian Bovdug. Il était vénéré de tous les Cosaques. Deux fois on
+l'avait élu _kochévoï_, et à la guerre aussi c'était un bon
+Cosaque. Mais il avait vieilli. Depuis longtemps il n'allait plus
+en campagne, et s'abstenait de donner des conseils. Seulement il
+aimait, le vieux, à rester couché sur le flanc, près des groupes
+de Cosaques, écoutant les récits des aventures d'autrefois et des
+campagnes de ses jeunes compagnons. Jamais il ne se mêlait à leurs
+discours, mais il les écoutait en silence, écrasant du pouce la
+cendre de sa courte pipe, qu'il n'ôtait jamais de ses lèvres, et
+il restait longtemps couché, fermant à demi les paupières, et les
+Cosaques ne savaient s'il était endormi ou s'il les écoutait
+encore. Pendant toutes les campagnes, il gardait la maison; mais
+cette fois pourtant le vieux s'était laissé prendre; et, faisant
+le geste de décision propre aux Cosaques, il avait dit:
+
+-- À la grâce de Dieu! je vais avec vous. Peut-être serai-je utile
+en quelque chose à la chevalerie cosaque.
+
+Tous les Cosaques se turent quand il parut devant l'assemblée, car
+depuis longtemps ils n'avaient entendu un mot de sa bouche. Chacun
+voulait savoir ce qu'allait dire Bovdug.
+
+-- Mon tour est venu de dire un mot, seigneurs frères, commença-t-
+il; enfants, écoutez donc le vieux. Le _kochévoï_ a bien parlé, et
+comme chef de l'armée cosaque, obligé d'en prendre soin et de
+conserver le trésor de l'armée, il ne pouvait rien dire de plus
+sage. Voilà! que ceci soit mon premier discours; et maintenant,
+écoutez ce que dira mon second. Et voilà ce que dira mon second
+discours: C'est une grande vérité qu'a dite aussi le _polkovnik_
+Tarass; que Dieu lui donne longue vie et qu'il y ait beaucoup de
+pareils _polkovniks_ dans l'Ukraine! Le premier devoir et le
+premier honneur du Cosaque, c'est d'observer la fraternité. Depuis
+le long temps que je vis dans le monde, je n'ai pas ouï dire,
+seigneurs frères, qu'un Cosaque eût jamais abandonné ou vendu de
+quelque manière son compagnon; et ceux-ci, et les autres sont nos
+compagnons. Qu'il y en ait plus, qu'il y en ait moins, tous sont
+nos frères. Voici donc mon discours: Que ceux à qui sont chers les
+Cosaques faits prisonniers par les Tatars, aillent poursuivre les
+Tatars; et que ceux à qui sont chers les Cosaques faits
+prisonniers par les Polonais, et qui ne veulent pas abandonner la
+bonne cause, restent ici. Le _kochévoï_, suivant son devoir,
+mènera la moitié de nous à la poursuite des Tatars, et l'autre
+moitié se choisira un _ataman_ de circonstance, et d'être _ataman_
+de circonstance, si vous en croyez une tête blanche, cela ne va
+mieux à personne qu'à Tarass Boulba. Il n'y en a pas un seul parmi
+nous qui lui soit égal en vertu guerrière.
+
+Ainsi dit Bovdug, et il se tut; et tous les Cosaques se réjouirent
+de ce que le vieux les avait ainsi mis dans la bonne voie. Tous
+jetèrent leurs bonnets en l'air, en criant:
+
+-- Merci, père! il s'est tu, il s'est tu longtemps; et voilà
+qu'enfin il a parlé. Ce n'est pas en vain qu'au moment de se
+mettre en campagne il disait qu'il serait utile à la chevalerie
+cosaque. Il l'a fait comme il l'avait dit.
+
+-- Eh bien? consentez-vous à cela? demanda le _kochévoï_.
+
+-- Nous consentons tous! crièrent les Cosaques.
+
+-- Ainsi l'assemblée est finie?
+
+-- L'assemblée est finie! crièrent les Cosaques.
+
+-- Écoutez donc maintenant l'ordre militaire, enfants, dit le
+_kochévoï_.
+
+Il s'avança, mit son bonnet, et tous les Zaporogues, ôtant leur
+bonnet, demeurèrent tête nue, les yeux baissés vers la terre,
+comme cela se faisait toujours parmi les Cosaques lorsqu'un ancien
+se préparait à parler.
+
+-- Maintenant, seigneurs frères, divisez-vous. Que celui qui veut
+partir, passe du côté droit; que celui qui veut rester, passe du
+côté gauche. Où ira la majeure partie d'un _kourèn_, tout le reste
+suivra; mais si la moindre partie persiste, qu'elle s'incorpore à
+d'autres _kouréni_.
+
+Et ils commencèrent à passer, l'un à droite, l'autre à gauche.
+Quand la majeure partie d'un _kourèn_ passait d'un côté,
+l'_ataman_ du _kourèn_ passait aussi; quand c'était la moindre
+partie, elle s'incorporait aux autres _kouréni_. Et souvent il
+s'en fallut peu que les deux moitiés ne fussent égales. Parmi ceux
+qui voulurent demeurer, se trouva presque tout le _kourèn_ de
+Nésamaïko, une grande moitié du _kourèn_ de Popovitcheff, tout le
+_kourèn_ d'Oumane, tout le _kourèn_ de _Kaneff_, une grande moitié
+du _kourèn_ de Steblikoff, une grande moitié du _kourèn_ de
+Fimocheff. Tout le reste préféra aller à la poursuite des Tatars.
+Des deux côtés il y avait beaucoup de bons et braves Cosaques.
+Parmi ceux qui s'étaient décidés à se mettre à la poursuite des
+Tatars, il y avait Tchérévety, le vieux Cosaque Pokotipolé, et
+Lémich, et Procopovitch, et Choma. Démid Popovitch était passé
+avec eux, car c'était un Cosaque du caractère le plus turbulent;
+il ne pouvait rester longtemps à une même place; ayant essayé ses
+forces contre les Polonais, il eut envie de les essayer contre les
+Tatars. Les _atamans_ des _kouréni_ étaient Nostugan, Pokrychka,
+Nevymsky; et bien d'autres fameux et braves Cosaques encore
+avaient eu envie d'essayer leur sabre et leurs bras puissants dans
+une lutte avec les Tatars. Il n'y avait pas moins de braves et de
+bien braves Cosaques parmi ceux qui voulurent rester, tels que les
+_atamans_ Demytrovitch, Koukoubenko, Vertichvits, Balan,
+Boulbenko, Ostap. Après eux, il y avait encore beaucoup d'autres
+illustres et puissants Cosaques: Vovtousenko, Tchénitchenko,
+Stepan Couska, Ochrim Gouska, Mikola Gousty, Zadorojny, Métélitza,
+Ivan Zakroutygouba, Mosy Chilo, Degtarenko, Sydorenko, Pisarenko,
+puis un second Pisarenko, puis encore un Pisarenko, et encore une
+foule d'autres bons Cosaques. Tous avaient beaucoup marché à pied,
+beaucoup monté à cheval; ils avaient vu les rivages de l'Anatolie,
+les steppes salées de la Crimée, toutes les rivières, grandes et
+petites, qui se versent dans le Dniepr, toutes les anses et toutes
+les îles de ce fleuve. Ils avaient foulé la terre moldave,
+illyrienne et turque; ils avaient sillonné toute la mer Noire sur
+leurs bateaux cosaques à deux gouvernails; ils avaient attaqué,
+avec cinquante bateaux de front, les plus riches et les plus
+puissants vaisseaux; ils avaient coulé à fond bon nombre de
+galères turques, et enfin brûlé beaucoup de poudre en leur vie.
+Plus d'une fois ils avaient déchiré, pour s'en faire des bas, de
+précieuses étoffes de Damas; plus d'une fois ils avaient rempli de
+sequins en or pur les larges poches de leurs pantalons. Quant aux
+richesses que chacun d'eux avait dissipées à boire et à se
+divertir, et qui auraient pu suffire à la vie d'un autre homme, il
+n'eût pas été possible d'en dresser le compte. Ils avaient tout
+dissipé à la cosaque, fêtant le monde entier, et louant des
+musiciens pour faire danser tout l'univers. Même alors il y en
+avait bien peu qui n'eussent quelque trésor, coupes et vases
+d'argent, agrafes et bijoux, enfouis sous les joncs des îles du
+Dniepr, pour que le Tatar ne pût les trouver, si, par malheur, il
+réussissait à tomber sur la _setch_. Mais il eût été difficile au
+Tatar de dénicher le trésor, car le maître du trésor lui-même
+commençait à oublier en quel endroit il l'avait caché. Tels
+étaient les Cosaques qui avaient voulu demeurer pour venger sur
+les Polonais leurs fidèles compagnons et la religion du Christ. Le
+vieux Cosaque Bovdug avait aussi préféré rester avec eux en
+disant:
+
+-- Maintenant mes années sont trop lourdes pour que j'aille courir
+le Tatar; ici, il y a une place où je puis m'endormir de la bonne
+mort du Cosaque. Depuis longtemps j'ai demandé à Dieu, s'il faut
+terminer ma vie, que je la termine dans une guerre pour la sainte
+cause chrétienne. Il m'a exaucé. Nulle part une plus belle mort ne
+viendra pour le vieux Cosaque.
+
+Quand ils se furent tous divisés et rangés sur deux files, par
+_kourèn_, le _kochévoï_ passa entre les rangs, et dit:
+
+-- Eh bien! seigneurs frères, chaque moitié est-elle contente de
+l'autre?
+
+-- Tous sont contents, père, répondirent les Cosaques.
+
+-- Embrassez-vous donc, et dites-vous adieu l'un à l'autre, car
+Dieu sait s'il vous arrivera de vous revoir en cette vie. Obéissez
+à votre _ataman_, et faites ce que vous savez vous-mêmes; vous
+savez ce qu'ordonne l'honneur cosaque.
+
+Et tous les Cosaques, autant qu’il y en avait, s'embrassèrent
+réciproquement, ce furent les deux _atamans_ qui commencèrent;
+après avoir fait glisser dans les doigts leurs moustaches grises,
+ils se donnèrent l'accolade sur les deux joues; puis, se prenant
+les mains avec force, ils voulurent se demander l'un à l'autre:
+
+-- Eh bien! seigneur frère, nous reverrons-nous ou non?
+
+Mais ils se turent, et les deux têtes grises s'inclinèrent
+pensives. Et tous les Cosaques, jusqu'au dernier, se dirent adieu,
+sachant qu'il y aurait; beaucoup de besogne à faire pour les uns
+et pour les autres. Mais ils résolurent de ne pas se séparer à
+l'instant même, et d'attendre l'obscurité de la nuit pour ne pas
+laisser voir à l'ennemi la diminution de l'armée. Cela fait, ils
+allèrent dîner, groupés par _kouréni_. Après dîner, tous ceux qui
+devaient se mettre en route se couchèrent et dormirent d'un long
+et profond sommeil, comme s'ils eussent pressenti que c'était
+peut-être le dernier dont ils jouiraient aussi librement. Ils
+dormirent jusqu'au coucher du soleil; et quand le soir fut venu,
+ils commencèrent à graisser leurs chariots. Quand tout fut prêt
+pour le départ, ils envoyèrent les bagages en avant; eux-mêmes,
+après avoir encore une fois salué leurs compagnons de leurs
+bonnets, suivirent lentement les chariots; la cavalerie marchant
+en ordre, sans crier, sans siffler les chevaux, piétina doucement
+à la suite des fantassins, et bientôt ils disparurent dans
+l'ombre. Seulement le pas des chevaux retentissait sourdement dans
+le lointain, et quelquefois aussi le bruit d'une roue mal graissée
+qui criait sur l'essieu.
+
+Longtemps encore, les Zaporogues restés devant la ville leur
+faisaient signe de la main, quoiqu'ils les eussent perdus de vue;
+et lorsqu'ils furent revenus à leur campement, lorsqu'ils virent,
+à la clarté des étoiles, que la moitié des chariots manquaient, et
+un nombre égal de leurs frères, leur coeur se serra, et tous
+devenant pensifs involontairement, baissèrent vers la terre leurs
+têtes turbulentes.
+
+Tarass voyait bien que, dans les rangs mornes de ses Cosaques, la
+tristesse, peu convenable aux braves, commençait à incliner
+doucement toutes les têtes. Mais il se taisait; il voulait leur
+donner le temps de s'accoutumer à la peine que leur causaient les
+adieux de leurs compagnons; et cependant, il se préparait en
+silence à les éveiller tout à coup par le _hourra_ du Cosaque,
+pour rallumer, avec une nouvelle puissance, le courage dans leur
+âme. C'est une qualité propre à la race slave, race grande et
+forte, qui est aux autres races ce que la mer profonde est aux
+humbles rivières. Quand l’orage éclate, elle devient tonnerre et
+rugissements, elle soulève et fait tourbillonner les flots, comme
+ne le peuvent les faibles rivières; mais quand il fait doux et
+calme, plus sereine que les rivières au cours rapide, elle étend
+son incommensurable nappe de verre, éternelle volupté des yeux.
+
+Tarass ordonna à ses serviteurs de déballer un des chariots, qui
+se trouvait à l'écart. C'était le plus grand et le plus lourd de
+tout le camp cosaque; ses fortes roues étaient doublement cerclées
+de fer, il était puissamment chargé, couvert de tapis et
+d'épaisses peaux de boeuf, et étroitement lié par des cordes
+enduites de poix. Ce chariot portait toutes les outres et tous les
+barils du vieux bon vin qui se conservait, depuis longtemps, dans
+les caves de Tarass. Il avait mis ce chariot en réserve pour le
+cas solennel où, s'il venait un moment de crise et s'il se
+présentait une affaire digne d'être transmise à la postérité,
+chaque Cosaque, jusqu'au dernier, pût boire une gorgée de ce vin
+précieux, afin que, dans ce grand moment, un grand sentiment
+s'éveillât aussi dans chaque homme. Sur l'ordre du _polkovnik_,
+les serviteurs coururent au chariot, coupèrent, avec leurs sabres,
+les fortes attaches, enlevèrent les lourdes peaux de boeuf, et
+descendirent les outres et les barils.
+
+-- Prenez tous, dit Boulba, tous tant que vous êtes, prenez ce que
+vous avez pour boire; que ce soit une coupe, ou une cruche pour
+abreuver vos chevaux, que ce soit un gant ou un bonnet; ou bien
+même étendez vos deux mains.
+
+Et tous les Cosaques, tant qu'il y en avait, présentèrent l'un une
+coupe, l'autre la cruche qui lui servait à abreuver son cheval;
+celui-ci un gant, celui-là un bonnet; d'autres enfin présentèrent
+leurs deux mains rapprochées. Les serviteurs de Tarass passaient
+entre les rangs, et leur versaient les outres et les barils. Mais
+Tarass ordonna que personne ne bût avant qu'il eût fait signe à
+tous de boire d'un seul trait. On voyait qu'il avait quelque chose
+à dire. Tarass savait bien que, si fort que soit par lui-même un
+bon vieux vin, et si capable de fortifier le coeur de l'homme,
+cependant une bonne parole qu'on y joint double la force du vin et
+du coeur.
+
+-- C'est moi qui vous régale, seigneurs frères, dit Tarass Boulba,
+non pas pour vous remercier de l'honneur de m'avoir fait votre
+_ataman_, quelque grand que soit cet honneur, ni pour faire
+honneur aux adieux de nos compagnons; non, l'une et l'autre choses
+seront plus convenables dans un autre temps que celui où nous nous
+trouvons à cette heure. Devant nous est une besogne de grande
+sueur, de grande vaillance cosaque. Buvons donc, compagnons,
+buvons d'un seul trait; d'abord et avant tout, à la sainte
+religion orthodoxe, pour que le temps vienne enfin où la même
+sainte religion se répande sur le monde entier, où tout ce qu'il y
+a de païens rentrent dans le giron du Christ. Buvons aussi du même
+coup à la _setch_, afin qu'elle soit longtemps debout, pour la
+ruine de tous les païens, afin que chaque année il en sorte une
+foule de héros plus grands les uns que les autres; et buvons, en
+même temps, à notre propre gloire, afin que nos neveux et les fils
+de nos neveux disent qu'il y eut, autrefois, des Cosaques qui
+n'ont pas fait honte à la fraternité, et qui n'ont pas livré leurs
+compagnons. Ainsi donc, à la religion, seigneurs frères, à la
+religion!
+
+-- À la religion! crièrent de leurs voix puissantes tous ceux qui
+remplissaient les rangs voisins. À la religion! répétèrent les
+plus éloignés, et jeunes et vieux, tous les Cosaques burent à la
+religion.
+
+-- À la _setch_! dit Tarass, en élevant sa coupe au-dessus de sa
+tête, le plus haut qu'il put.
+
+-- À la _setch_! répondirent les rangs voisins.
+
+-- À la _setch_! dirent d'une voix sourde les vieux Cosaques, en
+retroussant leurs moustaches grises; et, s'agitant comme de jeunes
+faucons qui secouent leurs ailes, les jeunes Cosaques répétèrent:
+À la _setch_! Et la plaine entendit au loin les Cosaques boire à
+leur _setch_.
+
+-- Maintenant un dernier coup, compagnons: à la gloire, et à tous
+les chrétiens qui vivent en ce monde.
+
+Et tous les Cosaques, jusqu'au dernier, burent un dernier coup à
+la gloire, et à tous les chrétiens qui vivent en ce monde. Et
+longtemps encore on répétait dans tous les rangs de tous les
+_kouréni_: «À tous les chrétiens qui vivent dans ce monde!»
+
+Déjà les coupes étaient vides, et les Cosaques demeuraient
+toujours les mains élevées. Quoique leurs yeux, animés par le vin,
+brillassent de gaieté, pourtant ils étaient pensifs. Ce n'était
+pas au butin de guerre qu'ils songeaient, ni au bonheur de trouver
+des ducats, des armes précieuses, des habits chamarrés et des
+chevaux circassiens; mais ils étaient devenus pensifs, comme des
+aigles posés sur les cimes des montagnes Rocheuses d'où l'on voit
+au loin s'étendre la mer immense, avec les vaisseaux, les galères,
+les navires de toutes sortes qui couvrent son sein, avec ses
+rivages perdus dans un lointain vaporeux et couronnés de villes
+qui paraissent des mouches et de forêts aussi basses que l'herbe.
+Comme des aigles, ils regardaient la plaine à l'entour, et leur
+destin qui s'assombrissait à l'horizon. Toute cette plaine, avec
+ses routes et ses sentiers tortueux, sera jonchée de leurs
+ossements blanchis; elle s'abreuvera largement de leur sang
+cosaque, elle se couvrira de débris de chariots, de lances
+rompues, de sabres brisés; au loin rouleront des têtes à touffes
+de cheveux, dont les tresses seront emmêlées par le sang caillé,
+et dont les moustaches tomberont sur le menton. Les aigles
+viendront en arracher les yeux. Mais il est beau, ce camp de la
+mort, si librement et si largement étendu. Pas une belle action ne
+périra, et la gloire cosaque ne se perdra point comme un grain de
+poudre tombé du bassinet. Il viendra, il viendra quelque joueur de
+_bandoura_, à la barbe grise descendant sur la poitrine, ou peut-
+être quelque vieillard, encore plein de courage viril, mais à la
+tête blanchie, à l'âme inspirée, qui dira d'eux une parole grave
+et puissante. Et leur renommée s'étendra dans l'univers entier, et
+tout ce qui viendra dans le monde, après eux, parlera d'eux; car
+une parole puissante se répand au loin, semblable à la cloche de
+bronze dans laquelle le fondeur a versé beaucoup de pur et
+précieux argent, afin que, par les villes et les villages, les
+châteaux et les chaumières, la voix sonore appelle tous les
+chrétiens à la sainte prière.
+
+
+CHAPITRE IX
+
+Personne, dans la ville assiégée, ne s'était douté que la moitié
+des Zaporogues eût levé le camp pour se mettre à la poursuite des
+Tatars. Du haut du beffroi de l'hôtel de ville, les sentinelles
+avaient seulement vu disparaître une partie des bagages derrière
+les bois voisins. Mais ils avaient pensé que les Cosaques se
+préparaient à dresser une embuscade. L'ingénieur français était du
+même avis. Cependant, les paroles du _kochévoï_ n'avaient pas été
+vaines; la disette se faisait de nouveau sentir parmi les
+habitants. Selon l'usage des temps passés, la garnison n'avait pas
+calculé ce qu'il lui fallait de vivres. On avait essayé de faire
+une nouvelle sortie, mais la moitié de ces audacieux était tombée
+sous les coups des Cosaques et l'autre moitié avait été refoulée
+dans la ville sans avoir réussi. Néanmoins les juifs avaient mis à
+profit la sortie; ils avaient flairé et dépisté tout ce qu'il leur
+importait d'apprendre, à savoir pourquoi les Zaporogues étaient
+partis et vers quel endroit ils se dirigeaient, avec quels chefs,
+avec quels _kouréni_, combien étaient partis, combien étaient
+restés, et ce qu'ils pensaient faire. En un mot, au bout de
+quelques minutes, on savait tout dans la ville. Les colonels
+reprirent courage et se préparèrent à livrer bataille. Tarass
+devinait leurs préparatifs au mouvement et au bruit qui se
+faisaient dans la place; il se préparait de son côté: il rangeait
+ses troupes, donnait des ordres, divisait les _kouréni_ en trois
+corps, et les entourait de bagages comme d'un rempart, espèce de
+combat où les Zaporogues étaient invincibles. Il ordonna à deux
+_kouréni_ de se mettre en embuscade; il couvrit une partie de la
+plaine de pieux aigus, de débris d'armes, de tronçons de lances,
+afin qu'à l'occasion il pût y jeter la cavalerie ennemie. Quand
+tout fut ainsi disposé, il fit un discours aux Cosaques, non pour
+les ranimer et leur donner du courage, il les savait fermes de
+coeur, mais parce que lui-même avait besoin d'épancher le sien.
+
+-- J'ai envie de vous dire, mes seigneurs, ce qu'est notre
+fraternité. Vous avez appris de vos pères et de vos aïeux en quel
+honneur ils tenaient tous notre terre. Elle s'est fait connaître
+aux Grecs, elle a pris des pièces d'or à Tzargrad[35]; elle a eu
+des villes somptueuses et des temples, et des _kniaz_[36]: des
+_kniaz_ de sang russe, et des _kniaz_ de son sang, mais non pas de
+catholiques hérétiques. Les païens ont tout pris, tout est perdu.
+Nous seuls sommes restés, mais orphelins, et comme une veuve qui a
+perdu un puissant époux, de même que nous notre terre est restée
+orpheline. Voilà dans quel temps, compagnons, nous nous sommes
+donné la main en signe de fraternité. Voilà sur quoi se base notre
+fraternité; il n'y a pas de lien plus sacré que celui de la
+fraternité. Le père aime son enfant, la mère aime son enfant,
+l'enfant aime son père et sa mère; mais qu'est-ce que cela,
+frères? la bête féroce aime aussi son enfant. Mais s'apparenter
+par la parenté de l'âme, non par celle du sang, voilà ce que peut
+l'homme seul. Il s'est rencontré des compagnons sur d'autres
+terres; mais des compagnons comme sur la terre russe, nulle part.
+Il est arrivé, non à l'un de vous, mais à plusieurs, de s'égarer
+en terre étrangère. Eh bien! vous l'avez vu: là aussi, il y a des
+hommes; là aussi, des créatures de Dieu; et vous leur parlez comme
+à l'un d'entre vous. Mais quand on vient au point de dire un mot
+parti du coeur, vous l'avez vu, ce sont des hommes d'esprit, et
+pourtant ils ne sont pas des vôtres. Ce sont des hommes, mais pas
+les mêmes hommes. Non, frères, aimer comme aime un coeur russe,
+aimer, non par l'esprit seulement, mais par tout ce que Dieu a
+donné à l'homme, par tout ce qu'il y a en vous, ah!... dit Tarass,
+avec son geste de décision, en secouant sa tête grise et relevant
+le coin de sa moustache, non, personne ne peut aimer ainsi. Je
+sais que, maintenant, de lâches coutumes se sont introduites dans
+notre terre: ils ne songent qu'à leurs meules de blé, à leurs tas
+de foin, à leurs troupeaux de chevaux; ils ne veillent qu'à ce que
+leurs hydromels cachetés se conservent bien dans leurs caves; ils
+imitent le diable sait quels usages païens; ils ont honte de leur
+langage; le frère ne veut pas parler avec son frère; le frère vend
+son frère, comme on vend au marché un être sans âme; la faveur
+d’un roi étranger, pas même d'un roi, la pauvre faveur d'un magnat
+polonais qui, de sa botte jaune, leur donne des coups sur le
+museau, leur est plus chère que toute fraternité. Mais chez le
+dernier des lâches, se fût-il souillé de boue et de servilité,
+chez celui-là, frères, il y a encore un grain de sentiment russe;
+et un jour il se réveillera et il frappera, le malheureux! des
+deux poings sur les basques de son justaucorps; il se prendra la
+tête des deux mains et il maudira sa lâche existence, prêt à
+racheter par le supplice une ignoble vie. Qu'ils sachent donc tous
+ce que signifie sur la terre russe la fraternité. Et si le moment
+est déjà venu de mourir, certes aucun d'eux ne mourra comme nous;
+aucun d'eux, aucun. Ce n'est pas donné à leur nature de souris.
+
+Ainsi parlait l'_ataman_; et, son discours fini, il secouait
+encore sa tête qui s'était argentée dans des exploits de Cosaques.
+Tous ceux qui l'écoutaient furent vivement émus par ce discours
+qui pénétra jusqu'au fond des coeurs. Les plus anciens dans les
+rangs demeurèrent immobiles, inclinant leurs têtes grises vers la
+terre. Une larme brillait sous les vieilles paupières; ils
+l'essuyèrent lentement avec la manche, et tous, comme s'ils se
+fussent donné le mot, firent à la fois leur geste d'usage[37] pour
+exprimer un parti pris, et secouèrent résolument leurs têtes
+chargées d'années. Tarass avait touché juste.
+
+Déjà l'on voyait sortir de la ville l'armée ennemie, faisant
+sonner les trompettes et les clairons, ainsi que les seigneurs
+polonais, la main sur la hanche, entourés de nombreux serviteurs.
+Le gros colonel donnait des ordres. Ils s'avancèrent rapidement
+sur les Cosaques, les menaçant de leurs regards et de leurs
+mousquets, abrités sous leurs brillantes cuirasses d'airain. Dès
+que les Cosaques virent qu'ils s'étaient avancés à portée, tous
+déchargèrent leurs longs mousquets de six pieds, et continuèrent à
+tirer sans interruption. Le bruit de leurs décharges s'étendit au
+loin dans les plaines environnantes, comme un roulement continu.
+Le champ de bataille était couvert de fumée, et les Zaporogues
+tiraient toujours sans relâche. Ceux des derniers rangs se
+bornaient à charger les armes qu'ils tendaient aux plus avancés,
+étonnant l'ennemi qui ne pouvait comprendre comment les Cosaques
+tiraient sans recharger leurs mousquets. Dans les flots de fumée
+grise qui enveloppaient l'une et l'autre armée, on ne voyait plus
+comment tantôt l'un tantôt l'autre manquait dans les rangs; mais
+les Polonais surtout sentaient que les balles pleuvaient épaisses,
+et lorsqu'ils reculèrent pour sortir des nuages de fumée et pour
+se reconnaître, ils virent bien des vides dans leurs escadrons.
+Chez les Cosaques, trois hommes au plus avaient péri, et ils
+continuaient incessamment leur feu de mousqueterie. L'ingénieur
+étranger s'étonna lui-même de cette tactique qu'il n'avait jamais
+vu employer, et il dit à haute voix:
+
+-- Ce sont des braves, les Zaporogues! Voilà comment il faut se
+battre dans tous les pays.
+
+Il donna le conseil de diriger les canons sur le camp fortifié des
+Cosaques. Les canons de bronze rugirent sourdement par leurs
+larges gueules; la terre trembla au loin, et toute la plaine fut
+encore noyée sous des flots de fumée. L'odeur de la poudre
+s'étendit sur les places et dans les rues des villes voisines et
+lointaines; mais les canonniers avaient pointé trop haut. Les
+boulets rougis décrivirent une courbe trop grande; ils volèrent,
+en sifflant, par-dessus la tête des Cosaques, et s'enfoncèrent
+profondément dans le sol en labourant au loin la terre noire. À la
+vue d'une pareille maladresse, l'ingénieur français se prit par
+les cheveux et pointa lui-même les canons, quoique les Cosaques
+fissent pleuvoir les balles sans relâche.
+
+Tarass avait vu de loin le péril qui menaçait les _kouréni_ de
+Nésamaïkoff et de Stéblikoff, et s'était écrié de toute sa voix:
+
+-- Quittez vite, quittez les chariots; et que chacun monte à
+cheval!
+
+Mais les Cosaques n'auraient eu le temps d'exécuter ni l'un ni
+l'autre de ces ordres, si Ostap ne s'était porté droit sur le
+centre de l'ennemi. Il arracha les mèches aux mains de six
+canonniers; à quatre autres seulement il ne put les prendre. Les
+Polonais le refoulèrent. Alors, l'officier étranger prit lui-même
+une mèche pour mettre le feu à un canon énorme, tel que les
+Cosaques n'en avaient jamais vu. Il ouvrait une large gueule
+béante par laquelle regardaient mille morts. Lorsqu'il tonna, et
+trois autres après lui, qui, de leur quadruple coup, ébranlèrent
+sourdement la terre, ils firent un mal affreux. Plus d'une vieille
+mère cosaque pleurera son fils et se frappera la poitrine de ses
+mains osseuses; il y aura plus d'une veuve à Gloukhoff, Némiroff,
+Tchernigoff et autres villes. Elle courra, la veuve éplorée, tous
+les jours au bazar; elle se cramponnera à tous les passants, les
+regardant aux yeux pour voir s'il ne se trouvera pas parmi eux le
+plus cher des hommes. Mais il passera par la ville bien des
+troupes de toutes espèces sans que jamais il se trouve, parmi
+elles, le plus cher de tous les hommes.
+
+La moitié du _kourèn_ de Nésamaïkoff n'existait plus. Comme la
+grêle abat tout un champ de blé, où chaque épi se balance
+semblable à un ducat de poids, ainsi le canon balaye et couche les
+rangs cosaques.
+
+En revanche, comme les Cosaques s'élancèrent! comme tous se
+ruèrent sur l'ennemi! comme l'_ataman_ Koukoubenko bouillonna de
+rage, quand il vit que la moitié de son _kourèn_ n'existait plus!
+Il entra avec les restes des gens de Nésamaïkoff au centre même
+des rangs ennemis, hacha comme du chou, dans sa fureur, le premier
+qui se trouva sous sa main, désarma plusieurs cavaliers, frappant
+de sa lance homme et cheval, parvint jusqu'à la batterie et
+s'empara d'un canon. Il regarde, et déjà l'_ataman_ du _kourèn_
+d'Oumane l'a précédé, et Stepan Gouska a pris la pièce principale.
+Leur cédant alors la place, il se tourne avec les siens contre une
+autre masse d'ennemis. Où les gens de Nésamaïkoff ont passé, il y
+a une rue; où ils tournent, un carrefour. On voyait s'éclaircir
+les rangs ennemis, et les Polonais tomber comme des gerbes. Près
+des chariots mêmes, se tient Vovtousenko; devant lui,
+Tchérévitchenko; au-delà des chariots, Degtarenko, et, derrière
+lui, l'_ataman_ du _kourèn_, Vertikhvist. Déjà Degtarenko a
+soulevé deux Polonais sur sa lance; mais il en rencontre un
+troisième moins facile à vaincre Le Polonais était souple et fort,
+et magnifiquement équipé; il avait amené à sa suite plus de
+cinquante serviteurs. Il fit plier Degtarenko, le jeta par terre,
+et, levant son sabre sur lui, s'écria:
+
+-- Il n'y a pas un seul de vous, chiens de Cosaques, qui osât me
+résister!
+
+-- Si pourtant, il y en a, dit Mosy Chilo; et il s'avança.
+
+C'était un fort Cosaque, qui avait plus d'une fois commandé sur
+mer, et passé par bien des épreuves. Les Turcs l'avaient pris avec
+toute sa troupe à Trébizonde, et les avaient tous emmenés sur
+leurs galères, les fers aux pieds et aux mains, les privant de riz
+pendant des semaines entières, et leur faisant boire l'eau salée.
+Les pauvres gens avaient tout souffert, tout supporté, plutôt que
+de renier leur religion orthodoxe. Mais l'_ataman_ Mosy Chilo
+n'eut pas le courage de souffrir; il foula aux pieds la sainte
+loi, entoura d'un ruban odieux sa tête pécheresse, entra dans la
+confiance du pacha, devint magasinier du vaisseau et chef de la
+chiourme. Cela fit une grande peine aux pauvres prisonniers; ils
+savaient que, si l'un des leurs vendait sa religion et passait au
+parti des oppresseurs, il était plus pénible et plus amer d'être
+sous sa main. C'est ce qui arriva. Mosy Chilo leur mit à tous de
+nouveaux fers, en les attachant trois à trois, les lia de cordes
+jusqu'aux os, les assomma de coups sur la nuque; et lorsque les
+Turcs, satisfaits d'avoir trouvé un pareil serviteur, commencèrent
+à se réjouir, et s'enivrèrent sans respect pour les lois de leur
+religion, il apporta les soixante-quatre clefs des fers aux
+prisonniers afin qu'ils pussent ouvrir les cadenas, jeter leurs
+liens à la mer, et les échanger contre des sabres pour frapper les
+Turcs. Les Cosaques firent un grand butin, et revinrent
+glorieusement dans leur patrie, où, pendant longtemps, les joueurs
+de _bandoura_ glorifièrent Mosy Chilo. On l'eût bien élu
+_kochévoï_; mais c'était un étrange Cosaque. Quelquefois il
+faisait une action que le plus sage n'aurait pas imaginée;
+d'autres fois, il tombait dans une incroyable bêtise. Il but et
+dissipa tout ce qu'il avait acquis, s'endetta près de tous à la
+_setch_, et, pour combler la mesure, il se glissa, la nuit, comme
+un voleur des rues, dans un _kourèn_ étranger, enleva tous les
+harnais, et les mit en gage chez le cabaretier. Pour une action si
+honteuse, on l'attacha à un poteau sur la place du bazar, et l'on
+mit près de lui un gros bâton afin que chacun, selon la mesure de
+ses forces, pût lui en asséner un coup. Mais, parmi les
+Zaporogues, il ne se trouva pas un seul homme qui levât le bâton
+sur lui, se souvenant des services qu'il avait rendus. Tel était
+le Cosaque Mosy Chilo.
+
+-- Si, pourtant, il y en a pour vous rosser, chiens, dit-il en
+s'élançant sur le Polonais.
+
+Aussi, comme ils se battirent! Cuirasses et brassards se plièrent
+sous leurs coups à tous deux. Le Polonais lui déchira sa chemise
+de fer, et lui atteignit le corps de son sabre. La chemise du
+Cosaque rougit, mais Chilo n'y fit nulle attention. Il leva sa
+main; elle était lourde sa main noueuse, et il étourdit son
+adversaire d'un coup sur la tête. Son casque de bronze vola en
+éclats; le Polonais chancela, et tomba de la selle; et Chilo se
+mit à sabrer en croix l'ennemi renversé. Cosaque, ne perds pas ton
+temps à l'achever, mais retourne-toi plutôt!... Il ne se retourna
+point, le Cosaque, et l’un des serviteurs du vaincu le frappa de
+son couteau dans le cou. Chilo fit volte-face, et déjà il
+atteignait l'audacieux, mais celui-ci disparut dans la fumée de la
+poudre. De tous côtés résonnait un bruit de mousqueterie. Chilo
+chancela, et sentit que sa blessure était mortelle. Il tomba, mit
+la main sur la plaie, et se tournant vers ses compagnons:
+
+-- Adieu, seigneurs frères camarades, dit-il; que la terre russe
+orthodoxe reste debout pour l'éternité, et qu'il lui soit rendu un
+honneur éternel.
+
+Il ferma ses yeux éteints, et son âme cosaque quitta sa farouche
+enveloppe.
+
+Déjà Zadorojni s'avançait à cheval, et l'_ataman_ de _kourèn_,
+Vertikhvist, et Balaban s'avançaient aussi.
+
+-- Dites-moi, seigneurs, s'écria Tarass, en s'adressant aux
+_atamans_ des _kouréni_; y a-t-il encore de la poudre dans les
+poudrières? La force cosaque ne s'est-elle pas affaiblie? Les
+nôtres ne plient-ils pas encore?
+
+-- Père, il y a encore de la poudre dans les poudrières; la force
+cosaque n'est pas affaiblie, et les nôtres ne plient pas encore.
+
+Et les Cosaques firent une vigoureuse attaque. Ils rompirent les
+rangs ennemis. Le petit colonel fit sonner la retraite et hisser
+huit drapeaux peints, pour rassembler les siens qui s'étaient
+dispersés dans la plaine. Tous les Polonais accoururent aux
+drapeaux; mais ils n'avaient pas encore reformé leurs rangs que,
+déjà, l'_ataman_ Koukoubenko faisait, avec ses gens de
+Nésamaïkoff, une charge en plein centre, et tombait sur le colonel
+ventru. Le colonel ne soutint pas le choc, et, tournant son
+cheval, il s'enfuit à toute bride. Koukoubenko le poursuivit
+longtemps à travers champs, sans le laisser rejoindre les siens.
+Voyant cela du _kourèn_ voisin, Stépan Gouska se mit de la partie,
+son _arkan_ à la main; courbant la tête sur le cou de son cheval
+et saisissant l'instant favorable, il lui jeta du premier coup son
+_arkan_ à la gorge. Le colonel devint tout rouge, et saisit la
+corde des deux mains, en s'efforçant de la rompre. Mais déjà un
+coup puissant lui avait enfoncé dans sa large poitrine la lame
+meurtrière. Gouska, toutefois, n'aura pas longtemps à se réjouir.
+Les Cosaques se retournaient à peine que déjà Gouska était soulevé
+sur quatre piques. Le pauvre _ataman_ n'eut que le temps de dire:
+
+-- Périssent tous les ennemis, et que la terre russe se réjouisse
+dans la gloire pendant des siècles éternels!
+
+Et il exhala le dernier soupir. Les Cosaques tournèrent la tête,
+et déjà, d'un côté, le Cosaque Métélitza faisait fête aux Polonais
+en assommant tantôt l'un, tantôt l'autre, et, d'un autre côté,
+l'_ataman_ Névilitchki s'élançait à la tête des siens. Près d'un
+carré de chariots, Zakroutigouba retourne l'ennemi comme du foin,
+et le repousse, tandis que, devant un carré plus éloigné, le
+troisième Pisarenko a refoulé une troupe entière de Polonais, et
+près du troisième carré, les combattants se sont saisis à bras-le-
+corps, et luttent sur les chariots mêmes.
+
+-- Dites-moi, seigneurs, s'écria l'_ataman_ Tarass, en s'avançant
+au-devant des chefs; y a-t-il encore de la poudre dans les
+poudrières? La force cosaque n'est-elle pas affaiblie? Les
+Cosaques ne commencent-ils pas à plier?
+
+-- Père, il y a encore de la poudre dans les poudrières; la force
+cosaque n'est pas affaiblie; les Cosaques ne plient pas encore.
+
+Déjà Bovdug est tombé du haut d'un chariot. Une balle l'a frappé
+sous le coeur. Mais, rassemblant toute sa vieille âme, il dit:
+
+-- Je n'ai pas de peine à quitter le monde. Dieu veuille donner à
+chacun une fin pareille, et que la terre russe soit glorifiée
+jusqu'à la fin des siècles!
+
+Et l'âme de Bovdug s'éleva dans les hauteurs pour aller raconter
+aux vieillards, morts depuis longtemps, comment on sait combattre
+sur la terre russe, et mieux encore comment on y sait mourir pour
+la sainte religion.
+
+Bientôt après, tomba aussi Balaban, _ataman_ de _kourèn_. Il avait
+reçu trois blessures mortelles, de balle, de lance, et d'un lourd
+sabre droit. Et c'était un des plus vaillants Cosaques. Il avait
+fait, comme _ataman_, une foule d'expéditions maritimes, dont la
+plus glorieuse fut celle des rivages d'Anatolie. Ses gens avaient
+ramassé beaucoup de sequins, d'étoffes de Damas et de riche butin
+turc. Mais ils essuyèrent de grands revers à leur retour. Les
+malheureux durent passer sous les boulets turcs. Quand le vaisseau
+ennemi fit feu de toutes ses pièces, une moitié de leurs bateaux
+sombra en tournoyant, il périt dans les eaux plus d'un Cosaque;
+mais les bottes de joncs attachées aux flancs des bateaux les
+sauvèrent d'une commune noyade. Pendant toute la nuit, les
+Cosaques enlevèrent l'eau des barques submergées avec des pelles
+creuses et leurs bonnets, en réparant les avaries. De leurs larges
+pantalons cosaques, ils firent des voiles, et, filant avec
+promptitude, ils échappèrent au plus rapide des vaisseaux turcs.
+Et c'était peu qu'ils fussent arrivés sains et saufs à la _setch_;
+ils rapportèrent une chasuble brodée d'or à l'archimandrite du
+couvent de Méjigorsh à Kiew, et des ornements d'argent pur pour
+l'image de la Vierge, dans le _zaporojié_ même. Et longtemps après
+les joueurs de _bandoura_ glorifiaient l'habile réussite des
+Cosaques. À cette heure, Balaban inclina sa tête, sentant les
+poignantes approches de la mort, et dit d'une voix faible:
+
+-- Il me semble, seigneurs frères, que je meurs d'une bonne mort.
+J'en ai sabré sept, j'en ai traversé neuf de ma lance, j'en ai
+suffisamment écrasé sous les pieds de mon cheval, et je ne sais
+combien j'en ai atteint de mes balles. Fleurisse donc
+éternellement la terre russe!
+
+Et son âme s'envola.
+
+Cosaques, Cosaques, ne livrez pas la fleur de votre armée. Déjà,
+l'ennemi a cerné Koukoubenko. Déjà, il ne reste autour de lui que
+sept hommes du _kourèn_ de Nésamaïkoff, et ceux-là se défendent
+plus qu'il ne leur reste de force; déjà, les vêtements de leur
+chef sont rougis de son sang. Tarass lui-même, voyant le danger
+qu'il court, s'élance à son aide; mais les Cosaques sont arrivés
+trop tard. Une lance a pu s'enfoncer sous son coeur avant que
+l'ennemi qui l'entoure ait été repoussé. Il s'inclina doucement
+sur les bras des Cosaques qui le soutenaient, et son jeune sang
+jaillit comme une source, semblable à un vin précieux que des
+serviteurs maladroits apportent de la cave dans un vase de verre,
+et qui le brisent à l'entrée de la salle en glissant sur le
+parquet. Le vin se répand sur la terre, et le maître du logis
+accourt, en se prenant la tête dans les mains, lui qui l’avait
+réservé pour la plus belle occasion de sa vie, afin que, si Dieu
+la lui donnait, il pût, dans sa vieillesse, fêter un compagnon de
+ses jeunes années, et se réjouir avec lui au souvenir d'un temps
+où l'homme savait autrement et mieux se réjouir. Koukoubenko
+promena son regard autour de lui, et murmura:
+
+-- Je remercie Dieu de m'avoir accordé de mourir sous vos yeux,
+compagnons. Qu'après nous, on vive mieux que nous, et que la terre
+russe, aimée du Christ, soit éternelle dans sa beauté!
+
+Et sa jeune âme s'envola. Les anges la prirent sous les bras, et
+l'empotèrent aux cieux: elle sera bien là-bas. «Assieds-toi à ma
+droite, Koukoubenko, lui dira le Christ, tu n'as pas trahi la
+fraternité, tu n'as pas fait d'action honteuse, tu n'as pas
+abandonné un homme dans le danger. Tu as conservé et défendu mon
+Église.» La mort de Koukoubenko attrista tout le monde: et
+cependant, les rangs cosaques s'éclaircissaient à vue d'oeil;
+beaucoup de braves avaient cessé de vivre. Mais les Cosaques
+tenaient bon.
+
+-- Dites-moi, seigneurs, cria Tarass aux _kouréni_ restés debout,
+y a-t-il encore de la poudre dans les poudrières? les sabres ne
+sont-ils pas émoussés? la force cosaque ne s'est-elle pas
+affaiblie? les Cosaques ne plient-ils pas encore?
+
+-- Père, il y a encore assez de poudre; les sabres sont encore
+bons, la force cosaque n'est pas affaiblie; les Cosaques n'ont pas
+plié.
+
+Et les Cosaques s'élancèrent de nouveau comme s'ils n'eussent
+éprouvé aucune perte. Il ne reste plus vivants que trois _atamans_
+de _kourèn_. Partout coulent des ruisseaux rouges; des ponts
+s'élèvent, formés de cadavres des Cosaques et des Polonais. Tarass
+regarda le ciel, et vit s'y déployer une longue file de vautours.
+Ah! quelqu'un donc se réjouira! Déjà, là-bas, on a soulevé
+Métélitza sur le fer d'une lance; déjà, la tête du second
+Pisarenko a tournoyé dans l'air en clignant des yeux; déjà Okhrim
+Gouska, sabré de haut et en travers, est tombé lourdement.
+
+-- Soit! dit Tarass, en faisant signe de son mouchoir.
+
+Ostap comprit le geste de son père; et, sortant de son embuscade,
+chargea vigoureusement la cavalerie polonaise. L'ennemi ne soutint
+pas la violence du choc; et lui, le poursuivant à outrance, le
+rejeta sur la place où l'on avait planté des pieux et jonché la
+terre de tronçons de lances. Les chevaux commencèrent à broncher,
+à s'abattre, et les Polonais à rouler par-dessus leurs têtes. Dans
+ce moment, les Cosaques de Korsoun, qui se tenaient en réserve
+derrière les chariots, voyant l'ennemi à portée de mousquet,
+firent une décharge soudaine. Les Polonais, perdant la tête, se
+mirent en désordre, et les Cosaques reprirent courage:
+
+-- La victoire est à nous! crièrent de tous côtés les voix
+zaporogues.
+
+Les clairons sonnèrent, et on hissa le drapeau de la victoire. Les
+Polonais, défaits, fuyaient en tout sens.
+
+-- Non, non, la victoire n'est pas encore à nous, dit Tarass, en
+regardant les portes de la ville.
+
+Il avait dit vrai.
+
+Les portes de la ville s'étaient ouvertes, et il en sortit un
+régiment de hussards, la fleur des régiments de cavalerie. Tous
+les cavaliers montaient des _argamaks_[38] bai brun. En avant des
+escadrons, galopait un chevalier, le plus beau, le plus hardi de
+tous. Ses cheveux noirs se déroulaient sous son casque de bronze;
+son bras était entouré d'une écharpe brodée par les mains de la
+plus séduisante beauté. Tarass demeura stupéfait quand il reconnut
+Andry. Et lui, cependant, enflammé par l'ardeur du combat, avide
+de mériter le présent qui ornait son bras, se précipita comme un
+jeune lévrier, le plus beau, le plus rapide, et le plus jeune de
+la meute. «_Atou_[39]!» crie le vieux chasseur, et le lévrier se
+précipite, lançant ses jambes en droite ligne dans les airs,
+penché de tout son corps sur le flanc, soulevant la neige de ses
+ongles, et devançant dix fois le lièvre lui-même dans la chaleur
+de sa course. Le vieux Tarass s'arrête; il regarde comment Andry
+s'ouvrait un passage, frappant à droite et à gauche, et chassant
+les Cosaques devant lui. Tarass perd patience.
+
+-- Comment, les tiens! les tiens! s'écrie-t-il; tu frappes les
+tiens, fils du diable!
+
+Mais Andry ne voyait pas qui se trouvait devant lui, si c'étaient
+les siens ou d'autres. Il ne voyait rien. Il voyait des boucles de
+cheveux, de longues boucles ondoyantes, une gorge semblable au
+cygne de la rivière, un cou de neige et de blanches épaules, et
+tout ce que Dieu créa pour des baisers insensés.
+
+-- Holà! camarades, attirez-le-moi, attirez-le-moi seulement dans
+le bois. cria Tarass.
+
+Aussitôt se présentèrent trente des plus rapides Cosaques pour
+attirer Andry vers le bois. Redressant leurs hauts bonnets, ils
+lancèrent leurs chevaux pour couper la route aux hussards, prirent
+en flanc les premiers rangs, les culbutèrent, et, les ayant
+séparés du gros de la troupe, sabrèrent les uns et les autres.
+Alors Golokopitenko frappa Andry sur le dos du plat de son sabre
+droit, et tous, à l'instant, se mirent à fuir de toute la rapidité
+cosaque. Comme Andry s'élança! comme son jeune sang bouillonna
+dans toutes ses veines! Enfonçant ses longs éperons dans les
+flancs de son cheval, il vola à perte d'haleine sur les pas des
+Cosaques, sans se retourner, et sans voir qu'une vingtaine
+d'hommes seulement avaient pu le suivre. Et les Cosaques, fuyant
+de toute la célérité de leurs chevaux, tournaient vers le bois.
+Andry, lancé ventre à terre, atteignait déjà Golokopitenko,
+lorsque, tout à coup, une main puissante arrêta son cheval par la
+bride. Andry tourna la tête; Tarass était devant lui. Il trembla
+de tout son corps, et devint pâle comme un écolier surpris en
+maraude par son maître. La colère d'Andry s'éteignit comme si elle
+ne se fût jamais allumée. Il ne voyait plus devant lui que son
+terrible père.
+
+-- Eh bien! qu'allons-nous faire maintenant? dit Tarass, en le
+regardant droit entre les deux yeux.
+
+Andry ne put rien répondre, et resta les yeux baissés vers la
+terre.
+
+-- Eh bien, fils, tes Polonais t'ont-ils été d'un grand secours?
+
+Andry demeurait muet.
+
+-- Ainsi trahir, vendre la religion, vendre les tiens... Attends,
+descends de cheval.
+
+Obéissant comme un enfant docile, Andry descendit de cheval et
+s'arrêta, ni vif ni mort, devant Tarass.
+
+-- Reste là, et ne bouge plus. C'est moi qui t'ai donné la vie,
+c'est moi qui te tuerai, dit Tarass.
+
+Et, reculant d'un pas, il ôta son mousquet de dessus son épaule.
+Andry était pâle comme un linge. On voyait ses lèvres remuer, et
+prononcer un nom. Mais ce n'était pas le nom de sa patrie, ni de
+sa mère, ni de ses frères, c'était le nom de la belle Polonaise.
+
+Tarass fit feu.
+
+Comme un épi de blé coupé par la faucille, Andry inclina la tête,
+et tomba sur l'herbe sans prononcer un mot.
+
+Le meurtrier de son fils, immobile, regarda longtemps le cadavre
+inanimé. Il était beau même dans la mort. Son visage viril,
+naguère brillant de force et d'une irrésistible séduction,
+exprimait encore une merveilleuse beauté. Ses sourcils, noirs
+comme un velours de deuil, ombrageaient ses traits pâlis.
+
+-- Que lui manquait-il pour être un Cosaque? dit Boulba. Il était
+de haute taille, il avait des sourcils noirs, un visage de
+gentilhomme, et sa main était forte dans le combat. Et il a péri,
+péri sans gloire, comme un chien lâche.
+
+-- Père, qu'as-tu fait? c'est toi qui l'as tué? dit Ostap, qui
+arrivait en ce moment.
+
+Tarass fit de la tête un signe affirmatif.
+
+Ostap regarda fixement le mort dans les yeux. Il regretta son
+frère, et dit:
+
+-- Père, livrons-le honorablement à la terre, afin que les ennemis
+ne puissent l'insulter, et que les oiseaux de proie n'emportent
+pas les lambeaux de sa chair.
+
+-- On l'enterrera bien sans nous, dit Tarass; et il aura des
+pleureurs et des pleureuses.
+
+Et pendant deux minutes, il pensa:
+
+-- Faut-il le jeter aux loups qui rôdent sur la terre humaine, ou
+bien respecter en lui la vaillance du chevalier, que chaque brave
+doit honorer en qui que ce soit?
+
+Il regarde, et voit Golokopitenko galoper vers lui.
+
+-- Malheur! _ataman_. Les Polonais se sont fortifiés, il leur est
+venu un renfort de troupes fraîches.
+
+Golokopitenko n'a pas achevé que Vovtousenko accourt:
+
+-- Malheur! _ataman_. Encore une force nouvelle qui fend sur nous.
+
+Vovtousenko n'a pas achevé que Pisarenko arrive en courant, mais
+sans cheval:
+
+-- Où es-tu, père? les Cosaques te cherchent. Déjà l'_ataman_ de
+_kourèn_ Névilitchki est tué; Zadorojny est tué; Tchérévitchenko
+est tué; mais les Cosaques tiennent encore; ils ne veulent pas
+mourir, sans t'avoir vu une dernière fois dans les yeux; ils
+veulent que tu les regardes à l'heure de la mort.
+
+-- À cheval, Ostap! dit Tarass.
+
+Et il se hâta pour trouver encore debout les Cosaques, pour
+savourer leur vue une dernière fois, et pour qu'ils pussent
+regarder leur _ataman_ avant de mourir. Mais il n'était pas sorti
+du bois avec les siens, que les forces ennemies avaient cerné le
+bois de tous côtés, et que partout, à travers les arbres, se
+montraient des cavaliers armés de sabres et de lances.
+
+-- Ostap! Ostap! tiens Ferme, s'écria Tarass.
+
+Et lui-même, tirant son sabre, se mit à écharper les premiers qui
+lui tombèrent sous la main. Déjà six polonais se sont à la fois
+rués sur Ostap; mais il paraît qu'ils ont mal choisi le moment. À
+l'un, la tête a sauté des épaules; l’autre a fait la culbute en
+arrière; le troisième reçoit un coup de lance dans les côtes; le
+quatrième, plus audacieux, a évité la balle d'Ostap en baissant la
+tête, et la balle brûlante a frappé le cou de son cheval qui,
+furieux, se cabre, roule à terre, et écrase sous lui son cavalier.
+
+-- Bien, fils, bien, Ostap! criait Tarass; voici que je viens à
+toi.
+
+Lui-même repoussait les assaillants. Tarass multiplie son sabre;
+il distribue des cadeaux sur la tête de l'un et sur celle de
+l'autre; et, regardant toujours Ostap, il le voit luttant corps à
+corps avec huit ennemis à la fois.
+
+-- Ostap! Ostap! tiens ferme.
+
+Mais, déjà, Ostap a le dessous; déjà, on lui a jeté un _arkan_
+autour de la gorge; déjà on saisit, déjà on garrotte Ostap.
+
+-- Aïe! Ostap, Ostap! criait Tarass en s'ouvrant un passage vers
+lui, et en hachant comme du chou tout ce qui les séparait; aïe!
+Ostap, Ostap!...
+
+Mais, en ce moment, il fut frappé comme d'une lourde pierre; tout
+tournoya devant ses yeux. Un instant brillèrent, mêlées dans son
+regard, des lances, la fumée du canon, les étincelles de la
+mousqueterie et les branches d'arbres avec leurs feuilles. Il
+tomba sur la terre comme un chêne abattu, et un épais brouillard
+couvrit ses yeux.
+
+
+CHAPITRE X
+
+-- Il paraît que j'ai longtemps dormi, dit Tarass en s'éveillant
+comme du pénible sommeil d'un homme ivre, et en s'efforçant de
+reconnaître les objets qui l'entouraient.
+
+Une terrible faiblesse avait brisé ses membres. Il avait peine à
+distinguer les murs et les angles d'une chambre inconnue. Enfin il
+s'aperçut que Tovkatch était assis auprès de lui, et qu'il
+paraissait attentif à chacune de ses respirations.
+
+-- Oui, pensa Tovkatch; tu aurais bien pu t'endormir pour
+l'éternité.
+
+Mais il ne dit rien, le menaça du doigt et lui fit signe de se
+taire.
+
+-- Mais, dis-moi donc, où suis-je, à présent? reprit Tarass en
+rassemblant ses esprits, et en cherchant à se rappeler le passé.
+
+-- Tais-toi donc! s'écria brusquement son camarade. Que veux-tu
+donc savoir de plus? Ne vois-tu pas que tu es couvert de
+blessures? Voici deux semaines que nous courons à cheval à perdre
+haleine, et que la fièvre et la chaleur te font divaguer. C'est la
+première fois que tu as dormi tranquillement. Tais-toi donc, si tu
+ne veux pas te faire de mal toi-même.
+
+Cependant Tarass s'efforçait toujours de mettre ordre à ses idées,
+et de se souvenir du passé.
+
+-- Mais j'ai donc été pris et cerné par les Polonais?... Mais il
+m'était impossible de me faire jour à travers leurs rangs?...
+
+-- Te tairas-tu encore une fois, fils de Satan, s'écria Tovkatch
+en colère, comme une bonne poussée à bout par les cris d’un enfant
+gâté. Qu'as-tu besoin de savoir de quelle manière tu t'es sauvé?
+il suffit que tu sois sauvé, il s'est trouvé des amis qui ne t'ont
+pas planté là; c'est assez. Il nous reste encore plus d'une nuit à
+courir ensemble. Tu crois qu'on ta pris pour un simple Cosaque?
+non; ta tête a été estimée deux mille ducats.
+
+-- Et Ostap? s'écria tout à coup Tarass, qui essaya de se mettre
+sur son séant en se rappelant soudain comment on s'était emparé
+d'Ostap sous ses yeux, comment on l'avait garrotté et comment il
+se trouvait aux mains des Polonais.
+
+Alors, la douleur s'empara de cette vieille tête. Il arracha et
+déchira les bandages qui couvraient ses blessures; il les jeta
+loin de lui; il voulut parler à haute voix, mais ne dit que des
+choses incohérentes. Il était de nouveau en proie à la fièvre, au
+délire, des paroles insensées s'échappaient sans lien et sans
+ordre de ses lèvres. Pendant ce temps, son fidèle compagnon se
+tenait debout devant lui, l'accablant de cruels reproches et
+d'injures. Enfin, il le saisit par les pieds, par les mains,
+l'emmaillota comme on fait d'un enfant, replaça tous les bandages,
+l'enveloppa dans une peau de boeuf, l'assujettit avec des cordes à
+la selle d'un cheval, et s'élança de nouveau sur la route avec
+lui.
+
+-- Fusses-tu mort, je te ramènerai dans ton pays. Je ne permettrai
+pas que les Polonais insultent à ton origine cosaque, qu'ils
+mettent ton corps en lambeaux et qu'ils les jettent dans la
+rivière. Si l'aigle doit arracher les yeux à ton cadavre, que ce
+soit l'aigle de nos steppes, non l'aigle polonais, non celui qui
+vient des terres de la Pologne. Fusses-tu mort, je te ramènerai en
+Ukraine.
+
+Ainsi parlait son fidèle compagnon, fuyant jour et nuit, sans
+trêve ni repos. Il le ramena enfin, privé de sentiment, dans la
+_setch_ même des Zaporogues. Là, il se mit à le traiter au moyen
+de simples et de compresses; il découvrit une femme juive, habile
+dans l'art de guérir, qui, pendant un mois, lui fit prendre divers
+remèdes: enfin Tarass se sentit mieux. Soit que l'influence du
+traitement fût salutaire, soit que sa nature de fer eût pris le
+dessus, au bout d'un mois et demi, il était sur pied. Ses plaies
+s'étaient fermées, et les cicatrices faites par le sabre
+témoignaient seules de la gravité des blessures du vieux Cosaque.
+Pourtant, il était devenu visiblement morose et chagrin. Trois
+rides profondes avaient creusé son front, où elles restèrent
+désormais. Quand il jeta les yeux autour de lui, tout lui parut
+nouveau dans la _setch_. Tous ses vieux compagnons étaient morts;
+il ne restait pas un de ceux qui avaient combattu pour la sainte
+cause, pour la foi et la fraternité.
+
+Ceux-là aussi qui, à la suite du _kochévoï_, s'étaient mis à la
+poursuite des Tatars, n'existaient plus; tous avaient péri: l'un
+était tombé au champ d'honneur; un autre était mort de faim et de
+soif au milieu des steppes salées de la Crimée; un autre encore
+s'était éteint dans la captivité, n'ayant pu supporter sa honte.
+L'ancien _kochévoï_ aussi n'était plus, dès longtemps, de ce
+monde, ni aucun de ses vieux compagnons, et déjà l'herbe du
+cimetière avait poussé sur les restes de ces Cosaques, autrefois
+bouillonnants de courage et de vie. Tarass entendait seulement
+qu'autour de lui il y avait une grande orgie, une orgie bruyante:
+toute la vaisselle avait volé en éclats; il n'était pas resté une
+goutte de vin; les hôtes et les serviteurs avaient emporté toutes
+les coupes, tous les vases précieux, et le maître de la maison,
+demeuré solitaire et morne, pensait que mieux eût valu qu'il n'y
+eût pas de fête. On s'efforçait en vain d'occuper et de distraire
+Tarass; en vain les vieux joueurs de _bandoura_ à la barbe grise
+défilaient, par deux et par trois devant lui, chantant ses
+exploits de Cosaque; il contemplait tout d'un oeil sec et
+indifférent; une douleur inextinguible se lisait sur ses traits
+immobiles et sa tête penchée; il disait à voix basse:
+
+-- Mon fils Ostap!
+
+Cependant, les Zaporogues s'étaient préparés à une expédition
+maritime. Deux cents bateaux avaient été lancés sur le Dniepr, et
+l'Asie Mineure avait vu ces Cosaques à la tête rasée, à la tresse
+flottante, mettre à feu et à sang ses rivages fleuris; elle avait
+vu les turbans musulmans, pareils aux fleurs innombrables de ses
+campagnes, dispersés dans ses plaines sanglantes ou nageant auprès
+du rivage. Elle avait vu quantité de larges pantalons cosaques
+tachés de goudron, quantité de bras musculeux armés de fouets
+noirs. Les Zaporogues avaient détruit toutes les vignes et mangé
+tout le raisin; ils avaient laissé des tas de fumiers dans les
+mosquées; ils se servaient, en guise de ceintures, des châles
+précieux de la Perse, et en ceignaient leurs caftans salis.
+Longtemps après on trouvait encore, sur les lieux qu'ils avaient
+foulés, les petites pipes courtes des Zaporogues. Tandis qu'ils
+s'en retournaient gaiement, un vaisseau turc de dix canons s'était
+mis à leur poursuite, et une salve générale de son artillerie
+avait dispersé leurs bateaux légers comme une troupe d'oiseaux. Un
+tiers d'entre eux avaient péri dans les profondeurs de la mer; le
+reste avait pu se rallier pour gagner l'embouchure du Dniepr, avec
+douze tonnes remplies de sequins. Tout cela n'occupait plus
+Tarass. Il s'en allait dans les champs, dans les steppes, comme
+pour la chasse; mais son arme demeurait chargée; il la déposait
+près de lui, plein de tristesse, et s'arrêtait sur le rivage de la
+mer. Il restait longtemps assis, la tête baissée, et disant
+toujours:
+
+-- Mon Ostap, mon Ostap!
+
+Devant lui brillait et s’étendait au loin la nappe de la mer
+Noire; dans les joncs lointains on entendait le cri de la mouette,
+et, sur sa moustache blanchie, des larmes tombaient l’une suivant
+l'autre.
+
+À la fin Tarass n'y tint plus:
+
+-- Qu'il en soit ce que Dieu voudra, dit-il, j'irai savoir ce
+qu'il est devenu. Est-il vivant? est-il dans la tombe? ou bien
+n'est-il même plus dans la tombe? Je le saurai à tout prix, je le
+saurai.
+
+Et une semaine après, il était déjà dans la ville d'Oumane, à
+cheval, la lance en main, la sabre au côté, le sac de voyage pendu
+au pommeau de la selle; un pot de gruau, des cartouches, des
+entraves de cheval et d'autres munitions complétaient son
+équipage. Il marcha droit à une chétive et sale masure, dont les
+fenêtres ternies se voyaient à peine; le tuyau de la cheminée
+était bouché par un torchon, et la toiture, percée à jour, toute
+couverte de moineaux: un tas d'ordures s'étalait devant la porte
+d'entrée. À la fenêtre apparaissait la tête d'une juive en bonnet,
+ornée de perles noircies.
+
+-- Ton mari est-il dans la maison! dit Boulba en descendant de
+cheval, et en passant la bride dans un anneau de fer sellé au mur.
+
+-- Il y est, dit la juive, qui s'empressa aussitôt de sortir avec
+une corbeille de froment pour le cheval et un broc de bière pour
+le cavalier.
+
+-- Où donc est ton juif?
+
+-- Dans l'autre chambre, à faire ses prières, murmura la juive en
+saluant Boulba, et en lui souhaitant une bonne santé au moment où
+il approcha le broc de ses lèvres.
+
+-- Reste ici, donne à boire et à manger à mon cheval: j'irai seul
+lui parler. J'ai affaire à lui.
+
+Ce juif était le fameux Yankel. Il s'était fait à la fois fermier
+et aubergiste. Ayant peu à peu pris en main les affaires de tous
+les seigneurs et hobereaux des environs, il avait insensiblement
+sucé tout leur argent et fait sentir sa présence de juif sur tout
+le pays. À trois milles à la ronde, il ne restait plus une seule
+maison qui fût en bon état. Toutes vieillissaient et tombaient en
+ruine; la contrée entière était devenue déserte, comme après une
+épidémie ou un incendie général. Si Yankel l’eût habitée une
+dizaine d'années de plus, il est probable qu'il en eût expulsé
+jusqu'aux autorités. Tarass entra dans la chambre.
+
+Le juif priait, la tête couverte d'un long voile assez malpropre,
+et il s'était retourné pour cracher une dernière fois, selon le
+rite de sa religion, quand tout à coup ses yeux s'arrêtèrent sur
+Boulba qui se tenait derrière lui. Avant tout brillèrent à ses
+regards les deux mille ducats offerts pour la tête du Cosaque;
+mais il eut honte de sa cupidité, et s'efforça d'étouffer en lui-
+même l'éternelle pensée de l'or, qui, semblable à un ver, se
+replie autour de l'âme d'un juif.
+
+-- Écoute, Yankel, dit Tarass au juif, qui s'était mis en devoir
+de le saluer et qui alla prudemment fermer la porte, afin de
+n'être vu de personne; je t'ai sauvé la vie: les Cosaques
+t'auraient déchiré comme un chien. À ton tour maintenant, rends-
+moi un service.
+
+Le visage du juif se rembrunit légèrement.
+
+-- Quel service? si c'est quelque chose que je puisse faire,
+pourquoi ne le ferais-je pas?
+
+-- Ne dis rien. Mène-moi à Varsovie.
+
+-- À Varsovie?... Comment! à Varsovie? dit Yankel; et il haussa
+les sourcils et les épaules d'étonnement.
+
+-- Ne réponds rien. Mène-moi à Varsovie. Quoi qu'il en arrive, je
+veux le voir encore une fois, lui dire ne fût-ce qu'une parole...
+
+-- À qui, dire une parole?
+
+-- À lui, à Ostap, à mon fils.
+
+-- Est-ce que ta seigneurie n'a pas entendu dire que déjà...
+
+-- Je sais tout, je sais tout; on offre deux mille ducats pour ma
+tête. Les imbéciles savent ce qu'elle vaut. Je t'en donnerai cinq
+mille, moi. Voici deux mille ducats comptant (Boulba tira deux
+mille ducats d'une bourse en cuir), et le reste quand je
+reviendrai.
+
+Le juif saisit aussitôt un essuie-main et en couvrit les ducats.
+
+-- Ah! la belle monnaie! ah! la bonne monnaie! s'écria-t-il, en
+retournant un ducat entre ses doigts et en l'essayant avec les
+dents; je pense que l'homme à qui ta seigneurie a enlevé ces
+excellents ducats n'aura pas vécu une heure de plus dans ce monde,
+mais qu'il sera allé tout droit à la rivière, et s’y sera noyé,
+après avoir eu de si beaux ducats.
+
+-- Je ne t'en aurais pas prié, et peut-être aurais-je trouvé moi-
+même le chemin de Varsovie. Mais je puis être reconnu et pris par
+ces damnés Polonais; car je ne suis pas fait pour les inventions.
+Mais vous autres, juifs, vous êtes créés pour cela. Vous
+tromperiez le diable en personne: vous connaissez toutes les
+ruses. C'est pour cela que je suis venu te trouver. D'ailleurs, à
+Varsovie, je n'aurais non plus rien fait par moi-même. Allons,
+mets vite les chevaux à ta charrette, et conduis-moi lestement.
+
+-- Et ta seigneurie pense qu'il suffit tout bonnement de prendre
+une bête à l'écurie, de l'attacher à une charrette, et -- allons,
+marche en avant! -- Ta seigneurie pense qu'on peut la conduire
+ainsi sans l’avoir bien cachée?
+
+-- Eh bien! cache-moi, comme tu sais le faire; dans un tonneau
+vide, n'est-ce pas?
+
+-- Ouais! ta seigneurie pense qu'on peut la cacher dans un
+tonneau? Est-ce qu'elle ne sait pas que chacun croira qu'il y a de
+l'eau-de-vie dans ce tonneau?
+
+-- Eh bien! qu'ils croient qu'il y a de l'eau-de-vie!
+
+-- Comment qu'ils croient qu'il y a de l'eau-de-vie! s'écria le
+juif, qui saisit à deux mains ses longues tresses pendantes, et
+les leva vers le ciel.
+
+-- Qu'as-tu donc à t'ébahir ainsi?
+
+-- Est-ce que ta seigneurie ignore que le bon Dieu a créé l'eau-
+de-vie pour que chacun puisse en faire l'essai? Ils sont là-bas un
+tas de gourmands et d'ivrognes. Le premier gentillâtre venu est
+capable de courir cinq verstes après le tonneau, d'y faire un
+trou, et, quand il verra qu'il n'en sort rien, il dira aussitôt:
+«Un juif ne conduirait pas un tonneau vide; à coup sûr il y a
+quelque chose là-dessous. Qu'on saisisse le juif, qu'on garrotte
+le juif, qu'on enlève tout son argent au juif, qu'on mette le juif
+en prison!» parce que tout ce qu'il y a de mauvais retombe
+toujours sur le juif; parce que chacun traite le juif de chien;
+parce qu'on se dit qu'un juif n'est pas un homme.
+
+--Eh bien! alors, mets-moi dans un chariot à poisson!
+
+-- Impossible, Dieu le voit, c'est impossible: maintenant, en
+Pologne, les hommes sont affamés comme des chiens; on voudra voler
+le poisson, et on découvrira ta seigneurie.
+
+-- Eh bien! conduis-moi au diable, mais conduis-moi.
+
+-- Écoute, écoute, mon seigneur, dit le juif en abaissant ses
+manches sur les poignets et en s'approchant de lui les mains
+écartées: voici ce que nous ferons; maintenant, on bâtit partout
+des forteresses et des citadelles; il est venu de l'étranger des
+ingénieurs français, et l'on mène par les chemins beaucoup de
+briques et de pierres. Que ta seigneurie se couche au fond de ma
+charrette, et j'en couvrirai le dessus avec des briques. Ta
+seigneurie est robuste, bien portante; aussi ne s'inquiétera-t-
+elle pas beaucoup du poids à porter; et moi, je ferai une petite
+ouverture par en bas, afin de pouvoir te nourrir.
+
+-- Fais ce que tu veux, seulement conduis-moi.
+
+Et, au bout d'une heure, un chariot chargé de briques et attelé de
+deux rosses sortait de la ville d'Oumane. Sur l'une d'elles,
+Yankel était juché, et ses longues tresses bouclées voltigeaient
+par-dessous sa cape de juif, tandis qu'il sautillait sur sa
+monture, long comme un poteau de grande route.
+
+
+CHAPITRE XI
+
+À l'époque où se passait cette histoire, il n'y avait encore, sur
+la frontière, ni employés de la douane, ni inspecteurs (ce
+terrible épouvantail des hommes entreprenants), et chacun pouvait
+transporter ce que bon lui semblait. Si, d'ailleurs, quelque
+individu s'avisait de faire la visite ou l'inspection des
+marchandises, c'était, la plupart du temps, pour son propre
+plaisir, surtout lorsque des objets agréables venaient frapper ses
+regards et que sa main avait un poids et une puissance dignes de
+respect. Mais les briques n'excitaient l'envie de personne; elles
+entrèrent donc sans obstacle par la porte principale de la ville.
+Boulba, de sa cage étroite, pouvait seulement entendre le bruit
+des chariots et les cris des conducteurs, mais rien de plus.
+Yankel, sautillant sur son petit cheval couvert de poussière,
+entra, après avoir fait quelques détours, dans une petite rue
+étroite et sombre, qui portait en même temps les noms de Boueuse
+et de Juiverie, parce qu'en effet, c'est là que se trouvaient
+réunis tous les juifs de Varsovie. Cette rue ressemblait
+étonnamment à l'intérieur retourné d'une basse-cour. Il semblait
+que le soleil n'y pénétrât jamais. Des maisons en bois, devenues
+entièrement noires, avec de longues perches sortant des fenêtres,
+augmentaient encore les ténèbres. On voyait, par-ci par là,
+quelques murailles en briques rouges, devenues noires aussi en
+beaucoup d'endroits. De loin en loin un lambeau de muraille,
+plâtré par en haut, brillait aux rayons du soleil d'un
+insupportable éclat. Là, tout présente des contrastes frappants:
+des tuyaux de cheminée, des bâillons, des morceaux de marmites.
+Chacun jetait dans la rue tout ce qu'il avait d'inutile et de
+sale, offrant aux passants l'occasion d'exercer leurs divers
+sentiments à propos de ces guenilles. Un homme à cheval pouvait
+toucher avec la main les perches étendues à travers la rue, d'une
+maison à l'autre, le long desquelles pendaient des bas à la juive,
+des culottes courtes et une oie fumée. Quelquefois un assez gentil
+visage de juive, entouré de perles noircies, se montrait à une
+fenêtre délabrée. Un tas de petits juifs, sales, déguenillés, aux
+cheveux crépus, criaient et se vautraient dans la boue.
+
+Un juif aux cheveux roux, et le visage bigarré de taches de
+rousseur qui le faisait ressembler à un oeuf de moineau, mit la
+tête à la fenêtre. Il entama aussitôt avec Yankel une conversation
+dans leur langage baroque, et Yankel entra dans la cour. Un autre
+juif qui passait dans la rue s'arrêta, prit part au colloque, et,
+lorsque enfin Boulba fut parvenu à sortir de dessous les briques,
+il vit les trois juifs qui discouraient entre eux avec chaleur.
+
+Yankel se tourna vers lui, et lui dit que tout serait fait suivant
+son désir, que son Ostap était enfermé dans la prison de ville et
+que, quelque difficile qu'il fût de gagner les gardiens, il
+espérait pourtant lui ménager une entrevue.
+
+Boulba entra avec les trois juifs dans une chambre.
+
+Les juifs recommencèrent à parler leur langage incompréhensible.
+Tarass les examinait tour à tour. Il semblait que quelque chose
+l'eût fortement ému; sur ses traits rudes et insensibles brilla la
+flamme de l'espérance, de cette espérance qui visite quelquefois
+l'homme au dernier degré du désespoir; son vieux coeur palpita
+violemment, comme s'il eût été tout à coup rajeuni.
+
+-- Écoutez, juifs, leur dit-il, et son accent témoignait de
+l'exaltation de son âme, vous pouvez faire tout au monde, vous
+trouveriez un objet perdu au fond de la mer, et le proverbe dit
+qu'un juif se volera lui-même, pour peu qu'il en ait l'envie.
+Délivrez-moi mon Ostap! donnez-lui l'occasion de s'échapper des
+mains du diable. J'ai promis à cet homme douze mille ducats; j'en
+ajouterai douze encore, tous mes vases précieux, et tout l'or
+enfoui par moi dans la terre, et ma maison, et mes derniers
+vêtements. Je vendrai tout, et je vous ferai encore un contrat
+pour la vie, par lequel je m'obligerai à partager avec vous tout
+ce que je puis acquérir à la guerre!
+
+-- Oh! impossible, cher seigneur, impossible! dit Yankel avec un
+soupir.
+
+-- Impossible! dit un autre juif.
+
+Les trois juifs se regardèrent en silence.
+
+-- Si l'on essayait pourtant, dit le troisième, en jetant sur les
+deux autres des regards timides, peut-être, avec l'aide de Dieu...
+
+Les trois juifs se remirent à causer dans leur langue. Boulba,
+quelque attention qu'il leur prêtât, ne put rien deviner; il
+entendit seulement prononcer souvent le nom de Mardochée, et rien
+de plus.
+
+-- Écoute, mon seigneur! dit Yankel, il faut d'abord consulter un
+homme tel, qu'il n'a pas encore eu son pareil dans le monde: c'est
+un homme sage comme Salomon, et si celui-là ne fait rien, personne
+au monde ne peut rien faire. Reste ici, voici la clef, et ne
+laisse entrer personne.
+
+Les juifs sortirent dans la rue.
+
+Tarass ferma la porte et regarda par la petite fenêtre, dans cette
+sale rue de la Juiverie. Les trois juifs s'étaient arrêtés dans la
+rue et parlaient entre eux avec vivacité. Ils furent bientôt
+rejoints par un quatrième, puis par un cinquième. Boulba entendit
+de nouveau répéter le nom de Mardochée! Mardochée! Les juifs
+tournaient continuellement leurs regards vers l'un des côtés de la
+rue. Enfin, à l'un des angles, apparut, derrière une sale masure,
+un pied chaussé d'un soulier juif, et flottèrent les pans d'un
+caftan court. Ah! Mardochée! Mardochée! crièrent tous les juifs
+d'une seule voix. Un juif maigre, moins long que Yankel, mais
+beaucoup plus ridé, et remarquable par l'énormité de sa lèvre
+supérieure, s'approcha de la foule impatiente. Alors tous les
+juifs s'empressèrent à l'envi de lui faire leur narration, pendant
+laquelle Mardochée tourna plusieurs fois ses regards vers la
+petite fenêtre, et Tarass put comprendre qu'il s'agissait de lui.
+Mardochée gesticulait des deux mains, écoutait, interrompait les
+discours des juifs, crachait souvent de côté, et, soulevant les
+pans de sa robe, fourrait ses mains dans les poches pour en tirer
+des espèces de castagnettes, opération qui permettait de remarquer
+ses hideuses culottes. Enfin, les juifs se mirent à crier si fort,
+qu'un des leurs qui faisait la garde fut obligé de leur faire
+signe de se taire, et Tarass commençait à craindre pour sa sûreté;
+mais il se tranquillisa, en pensant que les juifs pouvaient bien
+converser dans la rue, et que le diable lui-même ne saurait
+comprendre leur baragouin.
+
+Deux minutes après, les juifs entrèrent tous à la fois dans sa
+chambre. Mardochée s'approcha de Tarass, lui frappa sur l'épaule,
+et dit:
+
+-- Quand nous voudrons faire quelque chose, ce sera fait comme il
+faut.
+
+Tarass examina ce Salomon, qui n'avait pas son pareil dans le
+monde, et conçut quelque espoir. Effectivement, sa vue pouvait
+inspirer une certaine confiance. Sa lèvre supérieure était un
+véritable épouvantail; il était hors de doute qu'elle n'était
+parvenue à ce développement de grosseur que par des raisons
+indépendantes de la nature. La barbe du Salomon n'était composée
+que de quinze poils; encore ne poussaient-ils que du côté gauche.
+Son visage portait les traces de tant de coups, reçus pour prix de
+ses exploits, qu'il en avait sans doute perdu le compte depuis
+longtemps, et s'était habitué à les regarder comme des taches de
+naissance.
+
+Mardochée s'éloigna bientôt avec ses compagnons, remplis
+d'admiration pour sa sagesse. Boulba demeura seul. Il était dans
+une situation étrange, inconnue; et pour la première fois de sa
+vie, il ressentait de l'inquiétude; son âme éprouvait une
+excitation fébrile. Ce n'était plus l'ancien Boulba, inflexible,
+inébranlable, puissant comme un chêne; Il était devenu
+pusillanime; Il était faible maintenant. Il frissonnait à chaque
+léger bruit, à chaque nouvelle figure de juif qui apparaissait au
+bout de la rue. Il demeura toute la journée dans cette situation;
+il ne but, ni ne mangea, et ses yeux ne se détachèrent pas un
+instant de la petite fenêtre qui donnait dans la rue. Enfin le
+soir, assez tard, arrivèrent Mardochée et Yankel. Le coeur de
+Tarass défaillit.
+
+-- Eh bien! avez-vous réussi? demanda-t-il avec l'impatience d'un
+cheval sauvage.
+
+Mais, avant que les juifs eussent rassemblé leur courage pour lui
+répondre, Tarass avait déjà remarqué qu'il manquait à Mardochée sa
+dernière tresse de cheveux, laquelle, bien qu'assez malpropre,
+s'échappait autrefois en boucle par dessous sa cape. Il était
+évident qu'il voulait dire quelque chose; mais il balbutia d'une
+manière si étrange que Tarass n'y put rien comprendre. Yankel
+aussi portait souvent la main à sa bouche, comme s'il eût souffert
+d'une fluxion.
+
+-- Ô cher seigneur! dit Yankel, c'est tout à fait impossible à
+présent. Dieu le voit! c'est impossible! Nous avons affaire à un
+si vilain peuple qu'il faudrait lui cracher sur la tête. Voilà
+Mardochée qui dira la même chose. Mardochée a fait ce que nul
+homme au monde ne ferait; mais Dieu n'a pas voulu qu'il en fût
+ainsi. Il y a trois mille hommes de troupes dans la ville, et
+demain on les mène tous au supplice.
+
+Tarass regarda les juifs entre les deux yeux, mais déjà sans
+impatience et sans colère.
+
+-- Et si ta seigneurie veut une entrevue, il faut y aller demain
+de bon matin, avant que le soleil ne soit levé. Les sentinelles
+consentent, et j'ai la promesse d'un _Leventar_. Seulement je
+désire qu'ils n'aient pas de bonheur dans l'autre monde. _Ah weh
+mir!_ quel peuple cupide! même parmi nous il n'y en a pas de
+pareils; j'ai donné cinquante ducats à chaque sentinelle et au
+_Leventar_...
+
+-- C'est bien. Conduis-moi près de lui, dit Tarass résolument, et
+toute sa fermeté rentra dans son âme. Il consentit à la
+proposition que lui fit Yankel, de se déguiser en costume de comte
+étranger, venu d'Allemagne; le juif, prévoyant, avait déjà préparé
+les vêtements nécessaires. Il faisait nuit. Le maître de la maison
+(ce même juif à cheveux roux et couvert de taches de rousseur)
+apporta un maigre matelas, couvert d'une espèce de natte, et
+l'étendit sur un des bancs pour Boulba. Yankel se coucha par terre
+sur un matelas semblable.
+
+Le juif aux cheveux roux but une tasse d'eau-de-vie, puis ôta son
+demi-caftan, ne conservant que ses souliers et ses bas qui lui
+donnaient beaucoup de ressemblance avec un poulet, et il s'en fut
+se coucher à côté de sa juive, dans quelque chose qui ressemblait
+à une armoire. Deux petits juifs se couchèrent par terre auprès de
+l'armoire, comme deux chiens domestiques. Mais Tarass ne dormait
+pas: il demeurait immobile, frappant légèrement la table de ses
+doigts. Sa pipe à la bouche, il lançait des nuages de fumée qui
+faisaient éternuer le juif endormi et l'obligeaient à se fourrer
+le nez sous la couverture. À peine le ciel se fut-il coloré d'un
+pâle reflet de l'aurore, qu'il poussa Yankel du pied.
+
+-- Debout, juif, et donne-moi ton costume de comte.
+
+Il s’habilla en une minute, il se noircit les moustaches et les
+sourcils, se couvrit la tête d'un petit chapeau brun, et
+s'arrangea de telle sorte qu'aucun de ses Cosaques les plus
+proches n'eût pu le reconnaître. À le voir, on ne lui aurait pas
+donné plus de trente ans. Les couleurs de sa santé brillaient sur
+ses joues, et ses cicatrices mêmes lui donnaient un certain air
+d'autorité. Ses vêtements chamarrés d'or lui seyaient à merveille.
+
+Les rues dormaient encore. Pas le moindre marchand ne se montrait
+dans la ville, une corbeille à la main. Boulba et Yankel
+atteignirent un édifice qui ressemblait à un héron au repos.
+C'était un bâtiment bas, large, lourd, noirci par le temps, et à
+l'un de ses angles s'élançait, comme le cou d'une cigogne, une
+longue tour étroite, couronnée d'un lambeau de toiture. Cet
+édifice servait à beaucoup d'emplois divers. Il renfermait des
+casernes, une prison et même un tribunal criminel. Nos voyageurs
+entrèrent dans le bâtiment et se trouvèrent au milieu d'une vaste
+salle ou plutôt d'une cour fermée par en haut. Près de mille
+hommes y dormaient ensemble. En face d'eux se trouvait une petite
+porte, devant laquelle deux sentinelles jouaient à un jeu qui
+consistait à se frapper l'un l'autre sur les mains avec les
+doigts. Ils firent peu d'attention aux arrivants et ne tournèrent
+la tête que lorsque Yankel leur eut dit:
+
+-- C'est nous, entendez-vous bien, mes seigneurs? c'est nous.
+
+-- Allez, dit l'un d'eux, ouvrant la porte d'une main et tendant
+l'autre à son compagnon, pour recevoir les coups obligés.
+
+Ils entrèrent dans un corridor étroit et sombre, qui les mena dans
+une autre salle pareille avec de petites fenêtres en haut.
+
+«Qui vive!» crièrent quelques voix, et Tarass vit un certain
+nombre de soldats armés de pied en cap.
+
+-- Il nous est ordonné de ne laisser entrer personne.
+
+-- C'est nous! criait Yankel; Dieu le voit, c'est nous, mes
+seigneurs!
+
+Mais personne ne voulait l'écouter. Par bonheur, en ce moment
+s'approcha un gros homme, qui paraissait être le chef, car il
+criait plus tort que les autres.
+
+-- Mon seigneur, c'est nous; vous nous connaissez déjà, et le
+seigneur comte vous témoignera encore sa reconnaissance...
+
+-- Laissez-les passer; que mille diables vous serrent la gorge!
+mais ne laissez plus passer qui que ce soit! Et qu'aucun de vous
+ne détache son sabre, et ne se couche par terre...
+
+Nos voyageurs n'entendirent pas la suite de cet ordre éloquent.
+
+-- C'est nous, c'est moi, c'est nous-mêmes! disait Yankel à chaque
+rencontre.
+
+-- Peut-on maintenant? demanda-t-il à l'une des sentinelles,
+lorsqu'ils furent enfin parvenus à l'endroit où finissait le
+corridor.
+
+-- On peut: seulement je ne sais pas si on vous laissera entrer
+dans sa prison même. Yan n'y est plus maintenant; on a mis un
+autre à sa place, répondit la sentinelle.
+
+-- Aïe, aïe, dit le juif à voix basse. Voilà qui est mauvais, mon
+cher seigneur.
+
+-- Marche, dit Tarass avec entêtement.
+
+Le juif obéit.
+
+À la porte pointue du souterrain, se tenait un heiduque orné d'une
+moustache à triple étage. L'étage supérieur montait aux yeux, le
+second allait droit en avant, et le troisième descendait sur la
+bouche, ce qui lui donnait une singulière ressemblance avec un
+matou.
+
+Le juif se courba jusqu'à terre, et s'approcha de lui presque plié
+en deux.
+
+-- Votre seigneurie! mon illustre seigneur!
+
+-- Juif, à qui dis-tu cela?
+
+-- À vous, mon illustre seigneur.
+
+-- Hum!... Je ne suis pourtant qu'un simple heiduque! dit le
+porteur de moustaches à trois étages, et ses yeux brillèrent de
+contentement.
+
+-- Et moi, Dieu me damne, je croyais que c'était le colonel en
+personne. Aïe, aïe, aïe... En disant ces mots le juif secoua la
+tête et écarta les doigts des mains. Aïe, quel aspect imposant!
+Vrai Dieu, c'est un colonel, tout à fait un colonel. Un seul doigt
+de plus, et c'est un colonel. Il faudrait mettre mon seigneur à
+cheval sur un étalon rapide comme une mouche, pour qu'il fît
+manoeuvrer le régiment.
+
+Le heiduque retroussa l'étage inférieur de sa moustache, et ses
+yeux brillèrent d'une complète satisfaction.
+
+-- Mon Dieu, quel peuple martial! continua le juif: _oh weh mir_,
+quel peuple superbe! Ces galons, ces plaques dorées, tout cela
+brille comme un soleil; et les jeunes filles, dès qu'elles voient
+ces militaires... aïe, aïe!
+
+Le juif secoua de nouveau la tête.
+
+Le heiduque retroussa l'étage supérieur de sa moustache, et fit
+entendre entre ses dents un son à peu près semblable au
+hennissement d'un cheval.
+
+-- Je prie mon seigneur de nous rendre un petit service, dit le
+juif. Le prince que voici arrive de l'étranger, et il voudrait
+voir les Cosaques. De sa vie il n'a encore vu quelle espèce de
+gens sont les Cosaques.
+
+La présence de comtes et de barons étrangers en Pologne était
+assez ordinaire; ils étaient souvent attirés par la seule
+curiosité de voir ce petit coin presque à demi asiatique de
+l'Europe. Quant à la Moscovie et à l'Ukraine, ils regardaient ces
+pays comme faisant partie de l'Asie même. C'est pourquoi le
+heiduque, après avoir fait un salut assez respectueux, jugea
+convenable d'ajouter quelques mots de son propre chef.
+
+-- Je ne sais, dit-il, pourquoi Votre Excellence veut les voir. Ce
+sont des chiens, et non pas des hommes. Et leur religion est
+telle, que personne n'en fait le moindre cas.
+
+-- Tu mens, fils du diable! dit Boulba, tu es un chien toi-même!
+Comment oses-tu dire qu'on ne fait pas cas de notre religion!
+C'est de votre religion hérétique qu'on ne fait pas cas!
+
+-- Eh, eh! dit le heiduque, je sais, l’ami, qui tu es maintenant.
+Tu es toi-même de ceux qui sont là sous ma garde. Attends, je vais
+appeler les nôtres.
+
+Taras vit son imprudence, mais l'entêtement et le dépit
+l'empêchèrent de songer à la réparer. Par bonheur, à l'instant
+même, Yankel parvint à se glisser entre eux.
+
+-- Mon seigneur! Comment serait-il possible que le comte fût un
+Cosaque! Mais s'il était un Cosaque, où aurait-il pris un pareil
+vêtement et un air si noble?
+
+-- Va toujours!
+
+Et le heiduque ouvrait déjà sa large bouche pour crier.
+
+-- Royale Majesté, taisez-vous, taisez-vous! au nom de Dieu,
+s'écria Yankel, taisez-vous! Nous vous payerons comme personne n'a
+été payé de sa vie; nous vous donnerons deux ducats en or.
+
+-- Hé, hé! deux ducats! Deux ducats ne me font rien. Je donne deux
+ducats à mon barbier pour qu'il me rase seulement la moitié de ma
+barbe. Cent ducats, juif!
+
+Ici le heiduque retroussa sa moustache supérieure.
+
+-- Si tu ne me donnes pas à l'instant cent ducats, je crie à la
+garde.
+
+-- Pourquoi donc tant d'argent? dit piteusement le juif, devenu
+tout pâle, en détachant les cordons de sa bourse de cuir.
+
+Mais, heureusement pour lui, il n'y avait pas davantage dans sa
+bourse, et le heiduque ne savait pas compter au-delà de cent.
+
+-- Mon seigneur, mon seigneur! partons au plus vite. Vous voyez
+quelles mauvaises gens cela fait, dit Yankel, après avoir observé
+que le heiduque maniait l'argent dans ses mains, comme s'il eût
+regretté de n'en avoir pas demandé davantage.
+
+-- Hé bien, allons donc, heiduque du diable! dit Boulba: tu as
+pris l'argent, et tu ne songes pas à nous faire voir les Cosaques?
+Non, tu dois nous les faire voir. Puisque tu as reçu l'argent, tu
+n'es plus en droit de nous refuser.
+
+-- Allez, allez au diable! sinon, je vous dénonce à l'instant et
+alors... tournez les talons, vous dis-je, et déguerpissez au plus
+tôt.
+
+-- Mon seigneur, mon seigneur! allons-nous-en, au nom de Dieu,
+allons-nous-en. Fi sur eux! Qu'ils voient en songe une telle
+chose, qu'il leur faille cracher! criait le pauvre Yankel.
+
+Boulba, la tête baissée, s'en revint lentement, poursuivi par les
+reproches de Yankel, qui se sentait dévoré de chagrin à l'idée
+d'avoir perdu pour rien ses ducats.
+
+-- Mais aussi, pourquoi le payer? Il fallait laisser gronder ce
+chien. Ce peuple est ainsi fait, qu'il ne peut pas ne pas gronder.
+_Oh weh_ _mir_! quels bonheurs Dieu envoie aux hommes! Voyez; cent
+ducats, seulement pour nous avoir chassés! Et un pauvre juif! on
+lui arrachera ses boucles de cheveux, et de son museau l'on fera
+une chose impossible à regarder, et personne ne lui donnera cent
+ducats! Ô mon Dieu! ô Dieu de miséricorde!
+
+Mais l'insuccès de leur tentative avait eu sur Boulba une tout
+autre influence; on en voyait l'effet dans la flamme dévorante
+dont brillaient ses yeux.
+
+-- Marchons, dit-il tout à coup, en secouant une espèce de
+torpeur: allons sur la place publique. Je veux voir comment on le
+tourmentera.
+
+-- Ô mon seigneur, pourquoi faire? Là, nous ne pouvons pas le
+secourir.
+
+-- Marchons, dit Boulba avec résolution.
+
+Et le juif, comme une bonne d'enfant, le suivit avec un soupir.
+
+Il n'était pas difficile de trouver la place où devait avoir lieu
+le supplice; le peuple y affluait de toutes parts. Dans ce siècle
+grossier, c'était un spectacle des plus attrayants, non seulement
+pour la populace, mais encore pour les classes élevées. Nombre de
+vieilles femmes dévotes, nombre de jeunes filles peureuses, qui
+rêvaient ensuite toute la nuit de cadavres ensanglantés, et qui
+s'éveillaient en criant comme peut crier un hussard ivre, n'en
+saisissaient pas moins avec avidité l'occasion de satisfaire leur
+curiosité cruelle. Ah! quelle horrible torture! criaient quelques-
+unes d'entre elles, avec une terreur fébrile, en fermant les yeux
+et en détournant le visage; et pourtant elles demeuraient à leur
+place. Il y avait des hommes qui, la bouche béante, les mains
+étendues convulsivement, auraient voulu grimper sur les têtes des
+autres pour mieux voir. Au milieu de figures étroites et communes,
+ressortait la face énorme d'un boucher, qui observait toute
+l'affaire d'un air connaisseur, et conversait en monosyllabes avec
+un maître d'armes qu'il appelait son compère, parce que, les jours
+de fête, ils s'enivraient dans le même cabaret. Quelques-uns
+discutaient avec vivacité, d'autres tenaient même des paris; mais
+la majeure partie appartenait à ce genre d'individus qui regardent
+le monde entier et tout ce qui pause dans le monde, en se grattant
+le nez avec les doigts. Sur le premier plan, auprès des porteurs
+de moustaches, qui composaient la garde de la ville, se tenait un
+jeune gentilhomme campagnard, ou qui paraissait tel, en costume
+militaire, et qui avait mis sur son dos tout ce qu'il possédait,
+de sorte qu'il ne lui était resté à la maison qu'une chemise
+déchirée et de vieilles bottes. Deux chaînes, auxquelles pendait
+une espèce de ducat, se croisaient sur sa poitrine. Il était venu
+là avec sa maîtresse Youséfa, et s'agitait continuellement, pour
+que l'on ne tachât point sa robe de soie. Il lui avait tout
+expliqué par avance, si bien qu'il était décidément impossible de
+rien ajouter.
+
+-- Ma petite Youséfa, disait-il, tout ce peuple que vous voyez, ce
+sont des gens qui sont venus pour voir comment on va supplicier
+les criminels. Et celui-là, ma petite, que vous voyez là-bas, et
+qui tient à la main une hache et d'autres instruments, c'est le
+bourreau, et c’est lui qui les suppliciera. Et quand il commencera
+à tourner la roue et à faire d'autres tortures, le criminel sera
+encore vivant; mais lorsqu'on lui coupera la tête, alors, ma
+petite, il mourra aussitôt. D'abord il criera et se débattra, mais
+dès qu'on lui aura coupé la tête, il ne pourra plus ni crier, ni
+manger, ni boire, parce que alors, ma petite, il n'aura plus de
+tête.
+
+Et Youséfa écoutait tout cela avec terreur et curiosité. Les toits
+des maisons étaient couverts de peuple. Aux fenêtres des combles
+apparaissaient d'étranges figures à moustaches, coiffées d'une
+espèce de bonnet. Sur les balcons, abrités pas des baldaquins, se
+tenait l'aristocratie. La jolie main, brillante comme du sucre
+blanc, d'une jeune fille rieuse, reposait sur la grille du balcon.
+De nobles seigneurs, doués d'un embonpoint respectable,
+contemplaient tout cela d'un air majestueux. Un valet en riche
+livrée, les manches rejetées en arrière, faisait circuler des
+boissons et des rafraîchissements. Souvent une jeune fille
+espiègle, aux yeux noirs, saisissant de sa main blanche des
+gâteaux ou des fruits, les jetait au peuple. La cohue des
+chevaliers affamés s'empressait de tendre leurs chapeaux, et
+quelque long hobereau, qui dépassait la foule de toute sa tête,
+vêtu d'un _kountousch_ autrefois écarlate, et tout chamarré de
+cordons en or noircis par le temps, saisissait les gâteaux au vol,
+grâce à ses longs bras, baisait la proie qu'il avait conquise,
+l'appuyait sur son coeur, et puis la mettait dans sa bouche. Un
+faucon, suspendu au balcon dans une cage dorée, figurait aussi
+parmi les spectateurs; le bec tourné de travers et la patte levée,
+il examinait aussi le peuple avec attention. Mais la foule s'émut
+tout à coup, et de toutes parts retentirent les cris: les voilà,
+les voilà! ce sont les Cosaques!
+
+Ils marchaient, la tête découverte, leurs longues tresses
+pendantes, tous avaient laissé pousser leur barbe. Ils
+s'avançaient sans crainte et sans tristesse, avec une certaine
+tranquillité fière. Leurs vêtements de draps précieux s'étaient
+usés, et flottaient autour d'eux en lambeaux; ils ne regardaient
+ni ne saluaient le peuple, le premier de tous marchait Ostap.
+
+Que sentit le vieux Tarass, lorsqu'il vit Ostap? Que se passa-t-il
+alors dans son coeur?... Il le contemplait au milieu de la foule,
+sans perdre un seul de ses mouvements. Les Cosaques étaient déjà
+parvenus au lieu du supplice. Ostap s'arrêta. À lui, le premier,
+appartenait de vider cet amer calice. Il jeta un regard sur les
+siens, leva une de ses mains au ciel, et dit à haute voix:
+
+-- Fasse Dieu que tous les hérétiques qui sont ici rassemblés
+n'entendent pas, les infidèles, de quelle manière est torturé un
+chrétien! Qu'aucun de nous ne prononce une parole.
+
+Cela dit, il s'approcha de l'échafaud.
+
+-- Bien, fils, bien! dit Boulba doucement, et il inclina vers la
+terre sa tête grise.
+
+Le bourreau arracha les vieux lambeaux qui couvraient Ostap; on
+lui mit les pieds et les mains dans une machine faite exprès pour
+cet usage, et... Nous ne troublerons pas l'âme du lecteur par le
+tableau de tortures infernales dont la seule pensée ferait dresser
+les cheveux sur la tête. C'était le produit de temps grossiers et
+barbares, alors que l'homme menait encore une vie sanglante,
+consacrée aux exploits guerriers, et qu'il y avait endurci toute
+son âme sans nulle idée d'humanité. En vain quelques hommes
+isolés, faisant exception à leur siècle, se montraient les
+adversaires de ces horribles coutumes; en vain le roi et plusieurs
+chevaliers d'intelligence et de coeur représentaient qu'une
+semblable cruauté dans les châtiments ne servait qu'à enflammer la
+vengeance de la nation cosaque. La puissance du roi et des sages
+opinions ne pouvait rien contre le désordre, contre la volonté
+audacieuse des magnats polonais, qui, par une absence inconcevable
+de tout esprit de prévoyance, et par une vanité puérile, n'avaient
+fait de leur diète qu'une satire du gouvernement.
+
+Ostap supportait les tourments et les tortures avec un courage de
+géant. L'on n'entendait pas un cri, pas une plainte, même lorsque
+les bourreaux commencèrent à lui briser les os des pieds et des
+mains, lorsque leur terrible broiement fut entendu au milieu de
+cette foule muette par les spectateurs les plus éloignés, lorsque
+les jeunes filles détournèrent les yeux avec effroi. Rien de
+pareil à un gémissement ne sortit de sa bouche; son visage ne
+trahit pas la moindre émotion. Tarass se tenait dans la foule, la
+tête inclinée, et, levant de temps en temps les yeux avec fierté,
+il disait seulement d'un ton approbateur:
+
+-- Bien, fils, bien!...
+
+Mais, quand on l'eut approché des dernières tortures et de la
+mort, sa force d'âme parut faiblir. Il tourna les regards autour
+de lui: Dieu! rien que des visages inconnus, étrangers! Si du
+moins quelqu'un de ses proches eût assisté à sa fin! Il n'aurait
+pas voulu entendre les sanglots et la désolation d'une faible
+mère, ou les cris insensés d'une épouse, s'arrachant les cheveux
+et meurtrissant sa blanche poitrine; mais il aurait voulu voir un
+homme ferme, qui le rafraîchit par une parole sensée et le
+consolât à sa dernière heure. Sa constance succomba, et il s'écria
+dans l'abattement de son âme:
+
+-- Père! où es-tu? entends-tu tout cela?
+
+-- Oui, j'entends!
+
+Ce mot retentit au milieu du silence universel, et tout un million
+d'âmes frémirent à la fois. Une partie des gardes à cheval
+s'élancèrent pour examiner scrupuleusement les groupes du peuple.
+Yankel devint pâle comme un mort, et lorsque les cavaliers se
+furent un peu éloignés de lui, il se retourna avec terreur pour
+regarder Boulba; mais Boulba n'était plus à son côté. Il avait
+disparu sans laisser de trace.
+
+
+CHAPITRE XII
+
+La trace de Boulba se retrouva bientôt. Cent vingt mille hommes de
+troupes cosaques parurent sur les frontières de l'Ukraine. Ce
+n'était plus un parti insignifiant, un détachement venu dans
+l'espoir du butin, ou envoyé à la poursuite des Tatars. Non; la
+nation entière s'était levée, car sa patience était à bout. Ils
+s'étaient levés pour venger leurs droits insultés, leurs moeurs
+ignominieusement tournées en moquerie, la religion de leurs pères
+et leurs saintes coutumes outragées, les églises livrées à la
+profanation; pour secouer les vexations des seigneurs étrangers,
+l'oppression de l'union catholique, la honteuse domination de la
+juiverie sur une terre chrétienne, en un mot pour se venger de
+tous les griefs qui nourrissaient et grossissaient depuis
+longtemps la haine sauvage des Cosaques.
+
+L'_hetman_ Ostranitza, guerrier jeune, mais renommé par son
+intelligence, était à la tête de l'innombrable armée des Cosaques.
+Près de lui se tenait Gouma, son vieux compagnon, plein
+d'expérience. Huit _polkovniks_ conduisaient des _polk_s de douze
+mille hommes. Deux _ïésaoul_-généraux et un _bountchoug_, ou
+général à queue, venaient à la suite de l'_hetman_. Le porte-
+étendard général marchait devant le premier drapeau; bien des
+enseignes et d'autres drapeaux flottaient au loin; les compagnons
+des _bountchougs_ portaient des lances ornées de queues de cheval.
+Il y avait aussi beaucoup d'autres dignitaires d'armée, beaucoup
+de greffiers de _polk_s suivis par des détachements à pied et à
+cheval. On comptait presque autant de Cosaques volontaires que de
+Cosaques de ligne et de front. Ils s'étaient levés de toutes les
+contrées, de Tchiguirine, de Péreïeslav, de Batourine, de
+Gloukhoff, des rivages inférieurs du Dniepr, de ses hauteurs et de
+ses îles. D'innombrables chevaux et des masses de chariots armés
+serpentaient dans les champs. Mais parmi ces nuées de Cosaques,
+parmi ces huit _polk_s réguliers, il y avait un _polk_ supérieur à
+tous les autres; et à la tête de ce _polk_ était Tarass Boulba.
+Tout lui donnait l'avantage sur le reste des chefs, et son âge
+avancé, et sa longue expérience, et sa science de faire mouvoir
+les troupes, et sa haine des ennemis, plus forte que chez tout
+autre. Même aux Cosaques sa férocité implacable et sa cruauté
+sanguinaire paraissaient exagérées. Sa tête grise ne condamnait
+qu'au feu et à la potence, et son avis dans le conseil de guerre
+ne respirait que ruine et dévastation.
+
+Il n'est pas besoin de décrire tous les combats que livrèrent les
+Cosaques, ni la marche progressive de la campagne; tout cela est
+écrit sur les feuillets des annales. On sait quelle est, dans la
+terre russe, une guerre soulevée pour la religion. Il n'est pas de
+force plus forte que la religion. Elle est implacable, terrible,
+comme un roc dressé par les mains de la nature au milieu d'une mer
+éternellement orageuse et changeante. Du milieu des profondeurs de
+l'Océan, il lève vers le ciel ses murailles inébranlables, formées
+d'une seule pierre, entière et compacte. De toutes parts on
+l'aperçoit, et de toutes parts il regarde fièrement les vagues qui
+fuient devant lui. Malheur au navire qui vient le choquer! ses
+fragiles agrès volent en pièces; tout ce qu'il porte se noie ou se
+brise, et l'air d'alentour retentit des cris plaintifs de ceux qui
+périssent dans les flots.
+
+Sur les feuillets des annales on lit d'une manière détaillée
+comment les garnisons polonaises fuyaient des villes reconquises;
+comment l'on pendait les fermiers juifs sans conscience; comment
+l'_hetman_ de la couronne, Nicolas Potocki, se trouva faible, avec
+sa nombreuse armée, devant cette force irrésistible; comment,
+défait et poursuivi, il noya dans une petite rivière la majeure
+partie de ses troupes; comment les terribles _polk_s cosaques le
+cernèrent dans le petit village de Polonnoï, et comment, réduit à
+l'extrémité, l'_hetman_ polonais promit sous serment, au nom du
+roi et des magnats de la couronne, une satisfaction entière ainsi
+que le rétablissement de tous les anciens droits et privilèges.
+Mais les Cosaques n'étaient pas hommes à se laisser prendre à
+cette promesse; ils savaient ce que valaient à leur égard les
+serments polonais. Et Potocki n'eût plus fait le beau sur son
+_argamak_ de six mille ducats, attirant les regards des illustres
+dames et l'envie de la noblesse; il n'eût plus fait de bruit aux
+assemblées, ni donné de fêtes splendides aux sénateurs, s'il
+n'avait été sauvé par le clergé russe qui se trouvait dans ce
+village. Lorsque tous les prêtres sortirent, vêtus de leurs
+brillantes robes dorées, portant les images de la croix, et, à
+leur tête, l'archevêque lui-même, la crosse en main et la mitre en
+tête, tous les Cosaques plièrent le genou et ôtèrent leurs
+bonnets. En ce moment ils n'eussent respecté personne, pas même le
+roi; mais ils n'osèrent point agir contre leur Église chrétienne,
+et s'humilièrent devant leur clergé. L'_hetman_ et les
+_polkovniks_ consentirent d'un commun accord à laisser partir
+Potocki, après lui avoir fait jurer de laisser désormais en paix
+toutes les églises chrétiennes, d'oublier les inimitiés passées et
+de ne faire aucun mal à l'armée cosaque. Un seul _polkovnik_
+refusa de consentir à une paix pareille; c'était Tarass Boulba. Il
+arracha une mèche de ses cheveux, et s'écria
+
+-- _Hetman_, _hetman_! et vous, _polkovniks_, ne faites pas cette
+action de vieille femme; ne vous fiez pas aux Polonais; ils vous
+trahiront, les chiens!
+
+Et lorsque le greffier du _polk_ eut présenté le traité de paix,
+lorsque l'_hetman_ y eut apposé sa main toute-puissante, Boulba
+détacha son précieux sabre turc, en pur damas du plus bel acier,
+le brisa en deux, comme un roseau, et en jeta au loin les tronçons
+dans deux directions opposées.
+
+-- Adieu donc! s'écria-t-il. De même que les deux moitiés de ce
+sabre ne se réuniront plus et ne formeront jamais une même arme,
+de même, nous, aussi, compagnons, nous ne nous reverrons plus en
+ce monde! N'oubliez donc pas mes paroles d'adieu.
+
+Alors sa voix grandit, s'éleva, acquit une puissance étrange, et
+tous s'émurent en écoutant ses accents prophétiques.
+
+-- À votre heure dernière, vous vous souviendrez de moi. Vous
+croyez avoir acheté le repos et la paix; vous croyez que vous
+n'avez plus qu'à vous donner du bon temps? Ce sont d'autres fêtes
+qui vous attendent. _Hetman_, on t'arrachera la peau de la tête,
+on l'emplira de graine de riz, et, pendant longtemps, on la verra
+colportée à toutes les foires! Vous non plus, seigneurs, vous ne
+conserverez pas vos têtes. Vous pourrirez dans de froids caveaux,
+ensevelis sous des murs de pierre, à moins qu'on ne vous rôtisse
+tout vivants dans des chaudières, comme des moutons. Et vous,
+camarades, continua-t-il en se tournant vers les siens, qui de
+vous veut mourir de sa vraie mort? Qui de vous veut mourir, non
+pas sur le poêle de sa maison, ni sur une couche de vieille femme,
+non pas ivre mort sous une treille, au cabaret, comme une
+charogne, mais de la belle mort d'un Cosaque, tous sur un même
+lit, comme le fiancé avec la fiancée? À moins pourtant que vous ne
+veuillez retourner dans vos maisons, devenir à demi hérétiques, et
+promener sur vos dos les seigneurs polonais?
+
+-- Avec toi, seigneur _polkovnik_, avec toi! s'écrièrent tous ceux
+qui faisaient partie du _polk_ de Tarass.
+
+Et ils furent rejoints par une foule d'autres.
+
+-- Eh bien! puisque c'est avec moi, avec moi donc! dit Tarass.
+
+Il enfonça fièrement son bonnet, jeta un regard terrible à ceux
+qui étaient demeurés, s'affermit sur son cheval et cria aux siens:
+
+-- Personne, du moins, ne nous humiliera par une parole
+offensante. Allons, camarades, en visite chez les catholiques!
+
+Il piqua des deux, et, à sa suite, se mit en marche une compagnie
+de cent chariots, qu'entouraient beaucoup de cavaliers et de
+fantassins cosaques; et, se retournant, il bravait d'un regard
+plein de mépris et de colère tous ceux qui n'avaient pas voulu le
+suivre. Personne n'osa les retenir. À la vue de toute l'armée, un
+_polk_ s'en allait, et, longtemps encore, Tarass se retourna et
+menaça du regard.
+
+L'_hetman_ et les autres _polkovniks_ étaient troublés; tous
+demeurèrent pensifs, silencieux, comme oppressés par un pénible
+pressentiment. Tarass n'avait pas fait une vaine prophétie. Tout
+se passa comme il l'avait prédit. Peu de temps après la trahison
+de _Kaneff_, la tête de l'_hetman_ et celle de beaucoup d'entre
+les principaux chefs furent plantées sur les pieux.
+
+Et Tarass?... Tarass se promenait avec son _polk_ à travers toute
+la Pologne; il brûla dix-huit villages, prit quarante églises, et
+s'avança jusqu'auprès de Cracovie. Il massacra bien des
+gentilshommes; il pilla les meilleurs et les plus riches châteaux.
+Ses Cosaques défoncèrent et répandirent les tonnes d'hydromel et
+de vins séculaires qui se conservaient avec soin dans les caves
+des seigneurs; ils déchirèrent à coups de sabre et brûlèrent les
+riches étoffes, les vêtements de parade, les objets de prix qu'ils
+trouvaient dans les garde-meubles.
+
+-- N'épargnez rien! répétait Tarass.
+
+Les Cosaques ne respectèrent ni les jeunes femmes aux noirs
+sourcils ni les jeunes filles à la blanche poitrine, au visage
+rayonnant; elles ne purent trouver de refuge même dans les
+temples. Tarass les brûlait avec les autels. Plus d'une main
+blanche comme la neige s'éleva du sein des flammes vers les cieux,
+au milieu des cris plaintifs qui auraient ému la terre humide
+elle-même, et qui auraient fait tomber de pitié sur le sol l'herbe
+des steppes. Mais les cruels Cosaques n'entendaient rien et,
+soulevant les jeunes enfants sur la pointe de leurs lances, ils
+les jetaient aux mères dans les flammes.
+
+-- Ce sont là, Polonais détestés, les messes funèbres d'Ostap!
+disait Tarass.
+
+Et de pareilles messes, il en célébrait dans chaque village;
+jusqu'au moment où le gouvernement polonais reconnut que ses
+entreprises avaient plus d'importance qu'un simple brigandage, et
+où ce même Potocki fut chargé, à la tête de cinq régiments,
+d'arrêter Tarass.
+
+Six jours durant, les Cosaques parvinrent à échapper aux
+poursuites, en suivant des chemins détournés. Leurs chevaux
+pouvaient à peine supporter cette course incessante et sauver
+leurs maîtres. Mais, cette fois, Potocki se montra digne de la
+mission qu'il avait reçue: il poursuivit l'ennemi sans relâche, et
+l'atteignit sur les rives du Dniestr, où Boulba venait de faire
+halte dans une forteresse abandonnée et tombant en ruine.
+
+On la voyait à la cime d'un roc qui dominait le Dniestr, avec les
+restes de ses glacis déchirés et de ses murailles détruites. Le
+sommet du roc était tout jonché de pierres, de briques, de débris,
+toujours prêts à se détacher et à voler dans l'abîme. Ce fut là
+que l'_hetman_ de la couronne Potocki cerna Boulba par les deux
+côtés qui donnaient accès sur la plaine. Pendant quatre jours, les
+Cosaques luttèrent et se défendirent à coups de briques et de
+pierres. Mais leurs munitions, comme leurs forces, finirent par
+s'épuiser, et Tarass résolut de se frayer un chemin à travers les
+rangs ennemis. Déjà ses Cosaques s'étaient ouvert un passage, et
+peut-être leurs chevaux rapides les auraient-ils sauvés encore une
+fois, quand tout à coup Tarass s'arrêta au milieu de sa course.
+
+-- Halte! s'écria-t-il, j'ai perdu ma pipe et mon tabac; je ne
+veux pas que ma pipe même tombe aux mains des Polonais détestés.
+
+Et le vieux _polkovnik_ se pencha pour chercher dans l'herbe sa
+pipe et sa bourse à tabac, ses deux inséparables compagnons, sur
+mer et sur terre, dans les combats et à la maison. Pendant ce
+temps, arrive une troupe ennemie, qui le saisit par ses puissantes
+épaules. Il essaye de se dégager; mais les heiduques qui l'avaient
+saisi ne roulèrent plus à terre, comme autrefois.
+
+-- Oh! vieillesse! vieillesse! dit-il amèrement; et le vieux
+Cosaque pleura.
+
+Mais ce n'était pas à la vieillesse qu'était la faute; la force
+avait vaincu la force. Près de trente hommes s'étaient suspendus à
+ses pieds, à ses bras.
+
+-- Le corbeau est pris! criaient les Polonais. Il ne reste plus
+qu'à trouver la manière de lui faire honneur, à ce chien.
+
+Et on le condamna, du consentement de l'_hetman_, à être brûlé vif
+en présence de tout le corps d'armée. Il y avait près de là un
+arbre nu dont le sommet avait été brisé par la foudre. On attacha
+Tarass avec des chaînes en fer au tronc de l'arbre; puis on lui
+cloua les mains, après l'avoir hissé aussi haut que possible, afin
+que le Cosaque fût vu de loin et de partout; puis, approchant des
+branches, les Polonais se mirent à dresser un bûcher au pied de
+l'arbre. Mais ce n'était pas le bûcher que contemplait Tarass; ce
+n'était pas aux flammes qui allaient le dévorer que songeait son
+âme intrépide. Il regardait, l'infortuné, du côté où combattaient
+ses Cosaques. De la hauteur où il était placé, il voyait tout
+comme sur la paume de la main.
+
+-- Camarades, criait-il, gagnez, gagnez au plus vite la montagne
+qui est derrière le bois; là, ils ne vous atteindront pas!
+
+Mais le vent emporta ses paroles.
+
+-- Ils vont périr, ils vont périr pour rien! s'écriait-il avec
+désespoir.
+
+Et il regarda au-dessous de lui, à l'endroit où étincelait le
+Dniestr. Un éclair de joie brilla dans ses yeux. Il vit quatre
+proues à demi cachées par les buissons; alors rassemblant toutes
+ses forces, il s'écria de sa voix puissante:
+
+-- Au rivage! au rivage, camarades, descendez par le sentier à
+gauche! Il y a des bateaux sur la rive; prenez-les tous, pour
+qu'on ne puisse vous poursuivre.
+
+Cette fois le vent souffla favorablement, et toutes ses paroles
+arrivèrent aux Cosaques. Mais il fut récompensé de ce bon conseil
+par un coup de massue asséné sur la tête, qui fit tournoyer tous
+les objets devant ses yeux.
+
+Les Cosaques s'élancèrent de toute leur vitesse sur la pente du
+sentier; mais ils sont poursuivis l'épée dans les reins. Ils
+regardaient; le sentier tourne, serpente, fait mille détours.
+
+-- Allons, camarades, à la grâce de Dieu! s'écrient tous les
+Cosaques.
+
+Ils s'arrêtent un instant, lèvent leurs fouets sifflent, et leurs
+chevaux tatars se détachent du sol, se déroulant dans l'air, comme
+des serpents, volent par-dessus l'abîme et tombent droit au milieu
+du Dniestr. Deux seulement d'entre eux n'atteignirent pas le
+fleuve; ils se fracassèrent sur les rochers, et y périrent avec
+leurs chevaux sans même pousser un cri. Déjà les Cosaques
+nageaient à cheval dans la rivière et détachaient les bateaux. Les
+Polonais s'arrêtèrent devant l'abîme s'étonnant de l'exploit inouï
+des Cosaques, et se demandant s'il fallait ou non sauter à leur
+suite. Un jeune colonel au sang vif et bouillant, le propre frère
+de la belle Polonaise qui avait enchanté le pauvre Andry, s'élança
+sans réfléchir à la poursuite des Cosaques; il tourna trois fois
+en l'air avec son cheval, et retomba sur les rocs aigus. Les
+pierres anguleuses le déchirèrent en lambeaux, le précipice
+l'engloutit, et sa cervelle, mêlée de sang, souilla les buissons
+qui croissaient sur les pentes inégales du glacis.
+
+Lorsque Tarass se réveilla du coup qui l'avait étourdi, lorsqu'il
+regarda le Dniestr, les Cosaques étaient déjà dans les bateaux et
+s'éloignaient à force de rames. Les balles pleuvaient sur eux de
+la hauteur, mais sans les atteindre. Et les yeux du vieux
+_polkovnik_ brillaient du feu de la joie.
+
+-- Adieu, camarades, leur cria-t-il, d'en haut; souvenez-vous de
+moi, revenez ici au printemps prochain, et faites une belle
+tournée! Qu'avez vous gagné, Polonais du diable? Croyez-vous qu'il
+y ait au monde une chose qui fasse peur à un Cosaque? Attendez un
+peu, le temps viendra bientôt où vous apprendrez ce que c'est que
+la religion russe orthodoxe. Dès à présent les peuples voisins et
+lointains le pressentent: un tsar s'élèvera de la terre russe, et
+il n'y aura pas dans le monde de puissance qui ne se soumette à
+lui!...
+
+Déjà le feu s'élevait au-dessus du bûcher, atteignait les pieds de
+Tarass, et se déroulait en flamme le long du tronc d'arbre... Mais
+se trouvera-t-il au monde un feu, des tortures, une puissance
+capables de dompter la force cosaque!
+
+Ce n'est pas un petit fleuve que le Dniestr; il y a beaucoup
+d'anses, beaucoup d'endroits sans fond, et d'épais joncs croissent
+sur ses rivages. Le miroir du fleuve est brillant; il retentit du
+cri sonore des cygnes, et le superbe _gogol_[40] se laisse emporter
+par son rapide courant. Des nuées de courlis, de bécassines au
+rougeâtre plumage, et d'autres oiseaux de toute espèce s'agitent
+dans ses joncs et sur les plages de ses rives. Les Cosaques
+voguaient rapidement sur d'étroits bateaux à deux gouvernails, ils
+ramaient avec ensemble, évitaient prudemment les bas-fonds, et,
+effrayant les oiseaux qui s'envolaient à leur approche, ils
+parlaient de leur _ataman_.
+
+FIN
+
+
+
+ [1] Kiew, capitale du gourt de Kiew, sur le Dniepr, et
+capitale de toute la Russie, jusqu'à la fin du XIIe siècle.
+ [2] Ducats d'or, percés et pendus en guise d'ornements.
+ [3] Chroniques chantées, comme les anciennes rapsodies
+grecques ou les romances espagnoles.
+ [4] Espèce de guitare.
+ [5] Religion grecque-unie, schisme, récemment abrogé, de la
+religion gréco-catholique.
+ [6] Officiers de son campement.
+ [7] Lieutenant du _polkovnik_.
+ [8] Division féodale de la Russie.
+ [9] Union de villages sous le même chef électif nommé
+_ataman_.
+ [10] Espèces de régiments.
+ [11] Tous les hommes armés, chez les Cosaques, se nommaient
+chevaliers, par une imitation lointaine et mal comprise de la
+chevalerie de l'Europe occidentale.
+ [12] Chef de _polk_. Ce mot signifie maintenant colonel.
+ [13] Espèce de mouette.
+ [14] Nom du cheval.
+ [15] Le _poud_ vaut quarante livres russes, environ dix-huit
+kilogrammes.
+ [16] Nom des étudiants laïques.
+ [17] Nom du surveillant, ou chef de quartier, choisi parmi les
+étudiants.
+ [18] Danses cosaques.
+ [19] Cabaret russe.
+ [20] Chef élu de la _setch_.
+ [21] Chilo, en russe, veut dire poinçon, alène.
+ [22] Grandes et petites guitares.
+ [23] Dans les anciens tableaux des églises grecques, les
+images sont habillées de robes en métal battu et ciselé.
+ [24] Petite calèche longue.
+ [25] La religion grecque.
+ [26] Camp mouvant, caravane armée.
+ [27] Pains de froment pur.
+ [28] Redingote polonaise.
+ [29] Phrase proverbiale en Russie.
+ [30] Il n'y a point d'orgues dans les églises du rite grec,
+c'était chose nouvelle pour un Cosaque.
+ [31] Mot composé de _nesamaï_, «ne me touche pas».
+ [32] Le mot russe _krasnoï_ veut dire rouge et beau, brillant,
+éclatant.
+ [33] Mot pris aux Hongrois pour désigner la cavalerie légère.
+En langue madgyare il signifie vingtième, parce que, dans les
+guerres contre les Turcs, chaque village devait fournir, sur vingt
+hommes, un homme équipé.
+ [34] Nom tatar d'une longue corde terminée par un noeud
+coulant.
+ [35] Ville impériale, Byzance.
+ [36] Princes.
+ [37] Non seulement ce geste a son nom particulier, mais on en
+a formé le verbe, l'adverbe, l'adjectif, etc.
+ [38] Chevaux persans.
+ [39] Mot russe pour exciter les chiens.
+ [40] Espèce de canard sauvage, approchant du cygne.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Tarass Boulba, by Nikolaï Vassilievitch Gogol
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TARASS BOULBA ***
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
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+Literary Archive Foundation
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+\par almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+\par re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+\par with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+\par Title: Tarass Boulba
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+\par Author: Nikola\'ef Vassilievitch Gogol
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+{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743349 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370037003400330033003400390000000000000000}}}{\fldrslt {43}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743350"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003300350030000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE V}{\tab }
+{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743350 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370037003400330033003500300000000000000000}}}{\fldrslt {56}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743351"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003300350031000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE VI}{\tab }
+{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743351 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370037003400330033003500310000000000000000}}}{\fldrslt {69}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743352"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003300350032000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE VII}{\tab }
+{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743352 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370037003400330033003500320000000000000000}}}{\fldrslt {80}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743353"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003300350033000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE VIII}{\tab }
+{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743353 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370037003400330033003500330000000000000000}}}{\fldrslt {98}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743354"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003300350034000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE IX}{\tab }
+{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743354 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370037003400330033003500340000000000000000}}}{\fldrslt {110}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743355"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003300350035000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE X}{\tab }
+{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743355 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370037003400330033003500350000000000000000}}}{\fldrslt {127}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743356"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003300350036000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE XI}{\tab }
+{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743356 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370037003400330033003500360000000000000000}}}{\fldrslt {135}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97743357"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003700340033003300350037000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE XII}{\tab }
+{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97743357 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370037003400330033003500370000000000000000}}}{\fldrslt {151}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }\pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid }}\pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743345}PR\'c9FACE{\*\bkmkend _Toc97743345}
+\par }\pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {La nouvelle intitul\'e9e }{\i Tarass Boulba}{, la plus consid\'e9rable du recueil de Gogol, est un petit roman historique o\'f9 il a d\'e9crit les m\'9curs des
+anciens Cosaques Zaporogues. Une note pr\'e9liminaire nous semble \'e0 peu pr\'e8s indispensable pour les lecteurs \'e9trangers \'e0 la Russie.
+\par
+\par Nous ne voulons pas, toutefois, rechercher si le savant g\'e9ographe Mannert a eu raison de voir en eux les descendants des anciens Scythes (Niebuhr a prouv\'e9 que les Scythes d\rquote H\'e9rotode \'e9taient les anc\'eatres des Mongols), ni s\rquote
+il faut absolument retrouver les Cosaques (en russe }{\i Kasak}{) dans les }{\i\f185 K\'e1\'f3\'e1\'f8\'e1 }{de Constantin Porphyrog\'e9n\'e8te, les }{\i Kassagues}{ de Nestor, les }{\i cavaliers }{et }{\i corsaires russes}{ que les g\'e9
+ographes arabes, ant\'e9rieurs au XIII}{\super e}{ si\'e8cle, pla\'e7aient dans les parages de la mer Noire. Obscure comme l\rquote origine de presque toutes les nations, celle des Cosaques a servi de th\'e8me aux hypoth\'e8
+ses les plus contradictoires. Nous devons seulement relever l\rquote opinion, longtemps admise, de l\rquote historien Schloezer, lequel, se fondant sur les moeurs vagabondes et l\rquote esprit d\rquote aventure qui distingu\'e8
+rent les Cosaques des autres races slaves, et sur l\rquote alt\'e9ration de leur langue militaire, pleine de mots turcs et d\rquote idiotismes polonais, crut que, dans l\rquote origine, les Cosaques ne furent qu\rquote un ramas d\rquote
+aventuriers venus de tous les pays voisins de l\rquote Ukraine, et qu\rquote ils ne parurent qu\rquote \'e0 l\rquote \'e9poque de la domination des Mongols en Russie. Les Cosaques se recrut\'e8rent, il est
+ vrai, de Russes, de Polonais, de Turcs, de Tatars, m\'eame de Fran\'e7ais et d\rquote Italiens; mais le fond primitif de la nation cosaque fut une race slave, habitant l\rquote Ukraine, d\rquote o\'f9 elle se r\'e9pandit sur les bords du Don, de l
+\rquote Oural et de la Volga. Ce fut une petite arm\'e9e de huit cents Cosaques, qui, sous les ordres de leur }{\i ataman}{ Yermak, conquit toute la Sib\'e9rie en 1580.
+\par
+\par Une des branches ou tribus de la nation cosaque, et la plus belliqueuse, celle des Zaporogues, para\'eet, pour la premi\'e8re fois, dans les annales polonaises au commencement du XVI}{\super e}{\up15\super }{si\'e8cle. Ce nom leur venait des mots russes
+}{\i za}{, au del\'e0 (}{\i trans}{), et }{\i porog}{, cataracte, parce qu\rquote ils habitaient plus bas que les bancs de granit qui coupent en plusieurs endroits le lit de Dniepr. Le pays occup\'e9 par eux portait le nom collectif de }{\i Zaporoji\'e9}{
+. Ma\'eetres d\rquote une grande partie des plaines fertiles et des steppes de l\rquote Ukraine, tour \'e0 tour alli\'e9s ou ennemis des Russes, des Polonais, des Tatars et des Turcs, les Zaporogues formaient un peuple \'e9minemment guerrier organis\'e9
+ en r\'e9publique militaire, et offrant quelque lointaine et grossi\'e8re ressemblance avec les ordres de chevalerie de l\rquote Europe occidentale.
+\par
+\par Leur principal \'e9tablissement, appel\'e9 la }{\i setch}{, avait d\rquote habitude pour si\'e8ge une \'eele du Dniepr. C\rquote \'e9tait un assemblage de grandes cabanes en bois et en terre, entour\'e9es d\rquote
+un glacis, qui pouvait aussi bien se nommer un camp qu\rquote un village. Chaque cabane (leur nombre n\rquote a jamais d\'e9pass\'e9 quatre cents) pouvait contenir quarante ou cinquante Cosaques. En \'e9t\'e9, pendant les travaux de la
+campagne, il restait peu de monde \'e0 la }{\i setch; }{mais en hiver, elle devait \'eatre constamment gard\'e9e par quatre mille hommes. Le reste se dispersait dans les villages voisins, ou se creusait, aux environs, des habitations souterraines, appel
+\'e9es }{\i zimovniki}{ (de }{\i zima}{, hiver).
+\par La }{\i setch}{ \'e9tait divis\'e9e en trente-huit quartiers ou }{\i kour\'e9ni }{(de }{\i kourit}{, fumer; le mot }{\i kour\'e8n }{correspond \'e0 celui du foyer). Chaque Cosaque habitant la }{\i setch}{ \'e9tait tenu de vivre dans son }{\i kour\'e8n;}{
+ chaque }{\i kour\'e8n}{, d\'e9sign\'e9 par un nom particulier qu\rquote il tirait habituellement de celui de son chef primitif, \'e9lisait un }{\i ataman}{ (}{\i kourenno\'ef-ataman}{), dont le pouvoir ne durait qu\rquote autant que les Cosaques soumis
+\'e0 son commandement \'e9taient satisfaits de sa conduite. L\rquote argent et les hardes des Cosaques d\rquote un }{\i kour\'e8n}{ \'e9taient d\'e9pos\'e9s chez leur }{\i ataman}{, qui donnait \'e0 location les boutiques et les bateaux (}{\i douby}{
+) de son }{\i kour\'e8n}{, et gardait les fonds de la caisse commune. Tous les Cosaques d\rquote un }{\i kour\'e8n}{ d\'eenaient \'e0 la m\'eame table.
+\par
+\par Les }{\i kour\'e9ni}{ assembl\'e9s choisissaient le chef sup\'e9rieur, le }{\i koch\'e9vo\'ef-ataman}{ (de }{\i kosch, }{en tatar }{\i camp,}{ ou de }{\i kotch\'e9vat}{, en russe }{\i camper}{). On verra dans la nouvelle de Gogol comment se faisait l
+\rquote \'e9lection du }{\i koch\'e9vo\'ef.}{ La }{\i rada}{, ou assembl\'e9e nationale, qui se tenait toujours apr\'e8s d\'eener, avait lieu deux fois par an, \'e0 jours fixes, le 24 juin, jour de la f\'eate de saint Jean-Baptiste, et le 1}{\super er}{
+ octobre, jour de la pr\'e9sentation de la Vierge, patronne de l\rquote \'e9glise de la }{\i setch.
+\par }{
+\par Le trait le plus saillant, et particuli\'e8rement distinctif de cette confr\'e9rie militaire, c\rquote \'e9tait le c\'e9libat impos\'e9 \'e0 tous ses membres pendant leur r\'e9union. Aucune femme n\rquote \'e9tait admise dans la }{\i setch.}{
+\par
+\par }\pard \qr\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {Pr\'e9face \'e0 l\rquote \'e9dition de la Librairie Hachette et Cie, 1882.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743346}CHAPITRE I{\*\bkmkend _Toc97743346}
+\par }\pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\endash Voyons, tourne-toi. Dieu, que tu es dr\'f4le\~! Qu'est-ce que cette robe de pr\'eatre\~? Est-ce que vous \'eates tous ainsi fagot\'e9s \'e0 votre acad\'e9mie\~?
+
+\par
+\par Voil\'e0 par quelles paroles le vieux Boulba accueillait ses deux fils qui venaient de terminer leurs \'e9tudes au s\'e9minaire de Kiew}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid
+{\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Kiew, capitale du gourt de Kiew, sur le Dniepr, et capitale de toute la Russie, jusqu'\'e0 la fin du XII}{\super e}{ si\'e8cle.}}}{, et qui rentraient en ce moment au foyer paternel.
+\par
+\par Ses fils venaient de descendre de cheval. C'\'e9taient deux robustes jeunes hommes, qui avaient encore le regard en dessous, comme il convient \'e0 des s\'e9minaristes r\'e9cemment sortis des bancs de l'\'e9cole. Leurs visages, pleins de force et de sant
+\'e9, commen\'e7aient \'e0 se couvrir d'un premier duvet que n'avait jamais fauch\'e9 le rasoir. L'accueil de leur p\'e8re les avait fort troubl\'e9s\~; ils restaient immobiles, les yeux fix\'e9s \'e0 terre.
+\par
+\par \endash Attendez, attendez\~; laissez que je vous examine bien \'e0 mon aise. Dieu\~! que vous avez de longues robes\~! dit-il en les tournant et retournant en tous sens. Diables de robes\~! je crois qu'on n'en a pas encore vu de p
+areilles dans le monde. Allons, que l'un de vous essaye un peu de courir\~: je verrai s'il ne se laissera pas tomber le nez par terre, en s'embarrassant dans les plis.
+\par
+\par \endash P\'e8re, ne te moque pas de nous, dit enfin l'a\'een\'e9.
+\par
+\par \endash Voyez un peu le beau sire\~! et pourquoi donc ne me moquerais-je pas de vous\~?
+\par
+\par \endash Mais, parce que\'85 quoique tu sois mon p\'e8re, j'en jure Dieu, si tu continues de rire, je te rosserai.
+\par
+\par \endash Quoi\~! fils de chien, ton p\'e8re\~! dit Tarass Boulba en reculant de quelques pas avec \'e9tonnement.
+\par
+\par \endash Oui, m\'eame mon p\'e8re\~; quand je suis offens\'e9, je ne regarde \'e0 rien, ni \'e0 qui que ce soit.
+\par
+\par \endash De quelle mani\'e8re veux-tu donc te battre avec moi, est-ce \'e0 coups de poing\~?
+\par
+\par \endash La mani\'e8re m'est fort \'e9gale.
+\par
+\par \endash Va pour les coups de poing, r\'e9pondit Tarass Boulba en retroussant ses manches. Je vais voir quel homme tu fais \'e0 coups de poing.
+\par
+\par Et voil\'e0 que p\'e8re et fils, au lieu de s'embrasser apr\'e8s une longue absence, commencent \'e0 se lancer de vigoureux horions dans les c\'f4tes, le dos, la poitrine, tant\'f4t reculant, tant\'f4t attaquant.
+\par
+\par \endash Voyez un peu, bonnes gens\~: le vieux est devenu fou\~; il a tout \'e0 fait perdu l'esprit, disait la pauvre m\'e8re, p\'e2le et maigre, arr\'eat\'e9e sur le perron, sans avoir encore eu le temps d'embrasser ses fils bien-aim\'e9
+s. Les enfants sont revenus \'e0 la maison, plus d'un an s'est pass\'e9 depuis qu'on ne les a vus\~; et lui, voil\'e0 qu'il invente, Dieu sait quelle sottise\'85 se rosser \'e0 coups de poing\~!
+\par
+\par \endash Mais il se bat fort bien, disait Boulba s'arr\'eatant. Oui, par Dieu\~! tr\'e8s bien, ajouta-t-il en rajustant ses habits\~; si bien que j'eusse mieux fait de ne pas l'essayer. \'c7a fera un bon Cosaque. Bonjour, fils\~; embrassons-nous.
+\par
+\par Et le p\'e8re et le fils s'embrass\'e8rent.
+\par
+\par \endash Bien, fils. Rosse tout le monde comme tu m'as ross\'e9\~; ne fais quartier \'e0 personne. Ce qui n'emp\'eache pas que tu ne sois dr\'f4lement fagot\'e9. Qu'est-ce que cette corde qui pend\~? Et toi, nigaud, que fais-tu l\'e0, les bras ballants\~
+? dit-il en s'adressant au cadet. Pourquoi, fils de chien, ne me rosses-tu pas aussi\~?
+\par
+\par \endash Voyez un peu ce qu'il invente, disait la m\'e8re en embrassant le plus jeune de ses fils. On a donc de ces inventions-l\'e0, qu'un enfant rosse son propre p\'e8re\~! Et c'est bien le moment d'y songer\~
+! Un pauvre enfant qui a fait une si longue route, qui s'est si fatigu\'e9 (le pauvre enfant avait plus de vingt ans et une taille de six pieds), il aurait besoin de se reposer et de manger un morceau\~; et lui, voil\'e0 qu'il le force \'e0 se battre.
+
+\par
+\par \endash Eh\~! eh\~! mais tu es un freluquet \'e0 ce qu'il me semble, disait Boulba. Fils, n'\'e9coute pas ta m\'e8re\~; c'est une femme, elle ne sait rien. Qu'avez-vous besoin, vous autres, d'\'eatre dorlot\'e9s\~? Vos dorloteries, \'e0
+ vous, c'est une belle plaine, c'est un bon cheval\~; voil\'e0 vos dorloteries. Et voyez-vous ce sabre\~? voil\'e0 votre m\'e8re. Tout le fatras qu'on vous met en t\'eate, ce sont des b\'eatises. Et les acad\'e9
+mies, et tous vos livres, et les ABC, et les philosophies, et tout cela, je crache dessus.
+\par
+\par Ici Boulba ajouta un mot qui ne peut passer \'e0 l'imprimerie.
+\par
+\par \endash Ce qui vaut mieux, reprit-il, c'est que, la semaine prochaine, je vous enverrai au }{\i zaporoji\'e9}{. C'est l\'e0 que se trouve la science\~; c'est l\'e0 qu'est votre \'e9cole, et que vous attraperez de l'esprit.
+\par
+\par \endash Quoi\~! ils ne resteront qu'une semaine ici\~? disait d'une voix plaintive et les larmes aux yeux la vieille bonne m\'e8r
+e. Les pauvres petits n'auront pas le temps de se divertir et de faire connaissance avec la maison paternelle. Et moi, je n'aurai pas le temps de les regarder \'e0 m'en rassasier.
+\par
+\par \endash Cesse de hurler, vieille\~; un Cosaque n'est pas fait pour s'avachir avec les femmes. N'est-ce pas\~? tu les aurais cach\'e9s tous les deux sous ta jupe, pour les couver comme une poule ses \'9c
+ufs. Allons, marche. Mets-nous vite sur la table tout ce que tu as \'e0 manger. Il ne nous faut pas de g\'e2teaux au miel, ni toutes sortes de petites fricass\'e9es. Donne-nous un mouton entier ou toute une ch\'e8vre\~
+; apporte-nous de l'hydromel de quarante ans\~; et donne-nous de l'eau-de-vie, beaucoup d'eau-de-vie\~; pas de cette eau-de-vie avec toutes sortes d'ingr\'e9dients, des raisins secs et autres vilenies\~; mais de l'eau-de-vie toute pure, qui p\'e9
+tille et mousse comme une enrag\'e9e.
+\par
+\par Boulba conduisit ses fils dans sa chambre, d'o\'f9 sortirent \'e0 leur rencontre deux belles servantes, toutes charg\'e9es de }{\i monistes}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright
+\f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Ducats d'or, perc\'e9s et pendus en guise d'ornements.}}}{. \'c9tait-ce parce qu'elles s'effrayaient de l'arriv\'e9e de leurs jeunes seigneurs, qui ne faisaient gr\'e2ce \'e0 personne\~? \'e9
+tait-ce pour ne pas d\'e9roger aux pudiques habitudes des femmes\~? {\*\bkmkstart OLE_LINK1}{\*\bkmkstart OLE_LINK2}\'c0{\*\bkmkend OLE_LINK1}{\*\bkmkend OLE_LINK2} leur vue, elles se sauv\'e8rent en poussant de grands cris, et longtemps encore apr\'e8
+s, elles se cach\'e8rent le visage avec leurs manches. La chambre \'e9tait meubl\'e9e dans le go\'fbt de ce temps, dont le souvenir n'est conserv\'e9 que par les }{\i douma}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain
+\qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Chroniques chant\'e9es, comme les anciennes rapsodies grecques ou les romances espagnoles.}}}{ et les chansons populaires, que r\'e9
+citaient autrefois, dans l'Ukraine, les vieillards \'e0 longue barbe, en s'accompagnant de la }{\i bandoura}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }
+{ Esp\'e8ce de guitare.}}}{, au milieu d'une foule qui faisait cercle autour d'eux\~; dans le go\'fbt de ce temps rude et guerrier, qui vit les premi\'e8res luttes soutenues par l'Ukraine contre l'union}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain
+\qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Religion grecque-unie, schisme, r\'e9cemment abrog\'e9, de la religion gr\'e9co-catholique.}}}{. Tout y respirait la propret\'e9. Le plancher et les murs
+\'e9taient rev\'eatus d'une couche de terre glaise luisante et peinte. Des sabres, des fouets (}{\i naga\'efkas}{), des filets d'oiseleur et de p\'eacheur, des arquebuses, une corne curieusement travaill\'e9e servant de poire \'e0
+ poudre, une bride chamarr\'e9e de lames d'or, des entraves parsem\'e9es de petits clous d'argent, \'e9taient suspendus autour de la chambre. Les fen\'ea
+tres, fort petites, portaient des vitres rondes et ternes, comme on n'en voit plus aujourd'hui que dans les vieilles \'e9glises\~; on ne pouvait regarder au dehors qu'en soulevant un petit ch\'e2ssis mobile. Les baies de ces fen\'eatres et des portes \'e9
+taient peintes en rouge. Dans les coins, sur des dressoirs, se trouvaient des cruches d'argile, des bouteilles en verre de couleur sombre, des coupes d'argent cisel\'e9, d'autres petites coupes dor\'e9es, de diff\'e9rentes mains-d'\'9cuvre, v\'e9
+nitiennes, florentines, turques, circassiennes, arriv\'e9es par diverses voies aux mains de Boulba, ce qui \'e9tait assez commun dans ces temps d'entreprises guerri\'e8res. Des bancs de bois, rev\'eatus d'\'e9corce brune de bouleau, fa
+isaient le tour entier de la chambre. Une immense table \'e9tait dress\'e9e sous les saintes images, dans un des angles ant\'e9rieurs. Un haut et large po\'eale, divis\'e9 en une foule de compartiments, et couvert de briques verniss\'e9es, bariol\'e9
+es, remplissait l'angle oppos\'e9. Tout cela \'e9tait tr\'e8s connu de nos deux jeunes gens, qui venaient chaque ann\'e9e passer les vacances \'e0 la maison\~; je dis venaient, et venaient \'e0
+ pied, car ils n'avaient pas encore de chevaux, la coutume ne permettant point aux \'e9coliers d'aller \'e0 cheval. Ils \'e9taient encore \'e0 l'\'e2ge o\'f9 les longues touffes du sommet de leur cr\'e2ne pouvaient \'eatre tir\'e9es impun\'e9
+ment par tout Cosaque arm\'e9. Ce n'est qu'\'e0 leur sortie du s\'e9minaire que Boulba leur avait envoy\'e9 deux jeunes \'e9talons pour faire le voyage.
+\par
+\par \'c0 l'occasion du retour de ses fils, Boulba fit rassembler tous les centeniers de son }{\i polk}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{
+ Officiers de son campement.}}}{ qui n'\'e9taient pas absents\~; et quand deux d'entre eux se furent rendus \'e0 son invitation, avec le }{\i \'ef\'e9saoul}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright
+\f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Lieutenant du }{\i polkovnik}{.}}}{ Dmitri Tovkatch, son vieux camarade, il leur pr\'e9senta ses fils en disant\~:
+\par
+\par \endash Voyez un peu quels gaillards\~! je les enverrai bient\'f4t \'e0 la }{\i setch}{.
+\par
+\par Les visiteurs f\'e9licit\'e8rent et Boulba et les deux jeunes gens, en leur assurant qu'ils feraient fort bien, et qu\rquote il n'y avait pas de meilleure \'e9cole pour la jeunesse que le }{\i zaporoji\'e9}{.
+\par
+\par \endash Allons, seigneurs et fr\'e8res, dit Tarass, asseyez-vous chacun o\'f9 il lui plaira. Et vous, mes fils, avant tout, buvons un verre d'eau-de-vie. Que Dieu nous b\'e9nisse\~! \'c0 votre sant\'e9, mes fils\~! \'c0 la tienne, Ostap (Eustache)\~!
+\'c0 la tienne, Andry (Andr\'e9)\~! Dieu veuille que vous ayez toujours de bonnes chances \'e0 la guerre, que vous battiez les pa\'efens et les Tatars\~! et si les Polonais commencent quelque chose contre notre sainte religion, les Polonais aussi\~
+! Voyons, donne ton verre. L'eau-de-vie est-elle bonne\~? Comment se nomme l'eau-de-vie en latin\~? Quels sots \'e9taient ces Latins\~! ils ne savaient m\'eame pas qu'il y e\'fbt de l'eau-de-vie au monde. Comment donc s'appelait celui qui a \'e9
+crit des vers latins\~? Je ne suis pas trop savant\~; j'ai oubli\'e9 son nom. Ne s'appelait-il pas Horace\~?
+\par
+\par \endash Voyez-vous le sournois, se dit tout bas le fils a\'een\'e9, Ostap\~; c'est qu'il sait tout, le vieux chien, et il fait mine de ne rien savoir.
+\par
+\par \endash Je crois bien que l'archimandrite ne vous a pas m\'eame donn\'e9 \'e0 flairer de l'eau-de-vie, continuait Boulba. Convenez, mes fils, qu'on vous a vertement \'e9trill\'e9
+s, avec des balais de bouleau, le dos, les reins, et tout ce qui constitue un Cosaque. Ou bien peut-\'eatre, parce que vous \'e9tiez devenus grands gar\'e7ons et sages, vous rossait-on \'e0
+ coups de fouet, non les samedis seulement, mais encore les mercredis et les jeudis.
+\par
+\par \endash Il n'y a rien \'e0 se rappeler de ce qui s'est fait, p\'e8re, r\'e9pondit Ostap\~; ce qui est pass\'e9 est pass\'e9.
+\par
+\par \endash Qu'on essaye maintenant\~! dit Andry\~; que quelqu'un s'avise de me toucher du bout du doigt\~! que quelque Tatar s'imagine de me tomber sous la main\~! il saura ce que c'est qu'un sabre cosaque.
+\par
+\par \endash Bien, mon fils, bien\~! par Dieu, c'est bien parl\'e9. Puisque c'est comme \'e7a, par Dieu, je vais avec vous. Que diable ai-je \'e0 attendre ici\~? Que je devienne un planteur de bl\'e9 noir, un homme de m\'e9
+nage, un gardeur de brebis et de cochons\~? que je me dorlote avec ma femme\~? Non, que le diable l'emporte\~! je suis un Cosaque, je ne veux pas. Qu'est-ce que cela me fait qu'il n'y ait pas de guerre\~
+! j'irai prendre du bon temps avec vous. Oui, par Dieu, j'y vais.
+\par
+\par Et le vieux Boulba, s'\'e9chauffant peu \'e0 peu, finit par se f\'e2cher tout rouge, se leva de table, et frappa du pied en prenant une attitude imp\'e9rieuse.
+\par
+\par \endash Nous partons demain. Pourquoi remettre\~? Qui diable attendons-nous ici\~? \'c0 quoi bon cette maison\~? \'e0 quoi bon ces pots\~? \'e0 quoi bon tout cela\~?
+\par
+\par En parlant ainsi, il se mit \'e0 briser les plats et les bouteilles. La pauvre femme, d\'e8s longtemps habitu\'e9e \'e0 de pareilles actions, regardait tristement faire son mari, assise sur un banc. Elle n'osait rien dire\~; mais en apprenant une r\'e9
+solution aussi p\'e9nible \'e0 son c\'9cur, elle ne put retenir ses larmes. Elle jeta un regard furtif sur ses enfants qu'elle allait si brusquement perdre, et rien n'aurait pu peindre la souffrance qui agitait convulsivement ses yeux humides et ses l\'e8
+vres serr\'e9es.
+\par
+\par Boulba \'e9tait furieusement obstin\'e9. C'\'e9tait un de ces caract\'e8res qui ne pouvaient se d\'e9velopper qu'au XVI}{\super e}{ si\'e8cle, dans un coin sauvage de l'Europe, quand toute la Russie m\'e9ridionale, abandonn\'e9e de ses princes, fut ravag
+\'e9e par les incursions irr\'e9sistibles des Mongols\~; quand, apr\'e8s avoir perdu son toit et tout abri, l'homme se r\'e9fugia dans le courage du d\'e9sespoir\~; quand sur les ruines fumantes de sa demeure, en pr\'e9
+sence d'ennemis voisins et implacables, il osa se reb\'e2tir une maison, connaissant le danger, mais s'habituant \'e0 le regarder en face\~; quand enfin le g\'e9nie pacifique des Slaves s'enflamma d'une ardeur guerri\'e8re et donna naissance \'e0 cet \'e9
+lan d\'e9sordonn\'e9 de la nature russe qui fut la soci\'e9t\'e9 cosaque (}{\i kasatchestvo}{). Alors tous les abords des rivi\'e8res, tous les gu\'e9s, tous les d\'e9fil\'e9s dans les marais, se couvrirent de Cosaques que personne n'e\'fb
+t pu compter, et leurs hardis envoy\'e9s purent r\'e9pondre au sultan qui d\'e9sirait conna\'eetre leur nombre\~: \'ab\~Qui le sait\~? Chez nous, dans la steppe, \'e0 chaque bout de champ, un Cosaque.\~\'bb
+ Ce fut une explosion de la force russe que firent jaillir de la poitrine du peuple les coups r\'e9p\'e9t\'e9s du malheur. Au lieu des anciens }{\i oud\'e9ly}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright
+\f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Division f\'e9odale de la Russie.}}}{, au lieu des petites villes peupl\'e9es de vassaux chasseurs, que se disputaient et se vendaient les petits princes, apparurent des bourgades fortifi\'e9es, des }
+{\i kour\'e9ny}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Union de villages sous le m\'eame chef \'e9lectif nomm\'e9 }{\i ataman}{.}}}{ li\'e9
+s entre eux par le sentiment du danger commun et la haine des envahisseurs pa\'efens. L'histoire nous apprend comment les luttes perp\'e9tuelles des Cosaques sauv\'e8rent l'Europe occidentale de l'invasion des sauvages hordes asiatiques qui mena\'e7
+aient de l'inonder. Les rois de Pologne qui devinrent, au lieu des princes d\'e9poss\'e9d\'e9s, les ma\'eetres de ces vastes \'e9tendues de terre, ma\'eetres, il est vrai, \'e9loign\'e9s et faibles, comprirent l'importance des C
+osaques et le profit qu'ils pouvaient tirer de leurs dispositions guerri\'e8res. Ils s'efforc\'e8rent de les d\'e9velopper encore. Les }{\i hetmans}{, \'e9lus par les Cosaques eux-m\'eames et dans leur sein, transform\'e8rent les }{\i kour\'e9ny}{ en }{
+\i polk}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs32\super \chftn }{\fs32 Esp\'e8ces de r\'e9giments.}}}{ r\'e9guliers. Ce n'\'e9tait pas une arm\'e9e rassembl
+\'e9e et permanente\~; mais, dans le cas de guerre ou de mouvement g\'e9n\'e9ral, en huit jours au plus, tous \'e9taient r\'e9unis. Chacun se rendait \'e0 l'appel, \'e0 cheval et en armes, ne recevant pour toute solde du roi qu'un ducat par t\'eat
+e. En quinze jours, il se rassemblait une telle arm\'e9e, qu'\'e0 coup s\'fbr nul recrutement n'e\'fbt pu en former une semblable. La guerre finie, chaque soldat regagnait ses champs, sur les bords du Dniepr, s'occupait de p\'ea
+che, de chasse ou de petit commerce, brassait de la bi\'e8re, et jouissait de la libert\'e9. Il n'y avait pas de m\'e9tier qu'un Cosaque ne s\'fbt faire\~
+: distiller de l'eau-de-vie, charpenter un chariot, fabriquer de la poudre, faire le serrurier et le mar\'e9chal ferrant, et, par-dessus tout, boire et bambocher comme un Russe seul en est capable, tout cela ne lui allait pas \'e0 l'\'e9
+paule. Outre les Cosaques inscrits, oblig\'e9s de se pr\'e9senter en temps de guerre ou d'entreprise, il \'e9tait tr\'e8s facile de rassembler des troupes de volontaires. Les }{\i \'ef\'e9saouls}{ n'avaient qu'\'e0 se rendre sur les march\'e9
+s et les places de bourgades, et \'e0 crier, mont\'e9s sur une }{\i t\'e9l\'e9ga}{ (chariot)\~: \'ab\~Eh\~! eh\~! vous autres buveurs, cessez de brasser de la bi\'e8re et de vous \'e9taler tout de votre long sur les po\'eales\~
+; cessez de nourrir les mouches de la graisse de vos corps\~; allez \'e0 la conqu\'eate de l'honneur et de la gloire chevaleresque. Et vous autres, gens de charrue, planteurs de bl\'e9 noir, gardeurs de moutons, amateurs de jupes, cessez de vous tra\'ee
+ner \'e0 la queue de vos b\'9cufs, de salir dans la terre vos cafetans jaunes, de courtiser vos femmes et de laisser d\'e9p\'e9rir votre vertu de chevalier}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright
+\f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Tous les hommes arm\'e9s, chez les Cosaques, se nommaient chevaliers, par une imitation lointaine et mal comprise de la chevalerie de l'Europe occidentale.}}}{. Il est temps d'aller \'e0 la qu\'ea
+te de la gloire cosaque.\~\'bb Et ces paroles \'e9taient semblables \'e0 des \'e9tincelles qui tomberaient sur du bois sec. Le laboureur abandonnait sa charrue\~; le brasseur de bi\'e8re mettait en pi\'e8ces ses tonneaux et ses jattes\~; l'artisa
+n envoyait au diable son m\'e9tier et le petit marchand son commerce\~; tous brisaient les meubles de leur maison et sautaient \'e0 cheval. En un mot, le caract\'e8re russe rev\'eatit alors une nouvelle forme, large et puissante.
+\par
+\par Tarass Boulba \'e9tait un des vieux }{\i polkovnik}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Chef de }{\i polk}{
+. Ce mot signifie maintenant colonel.}}}{. Cr\'e9\'e9 pour les difficult\'e9s et les p\'e9rils de la guerre, il se distinguait par la droiture d'un caract\'e8re rude et entier. L'influence des m\'9curs polonaises commen\'e7ait \'e0 p\'e9n\'e9
+trer parmi la noblesse petite-russienne. Beaucoup de seigneurs s'adonnaient au luxe, avaient de nombreux domestique, des faucons, des meutes de chasse, et donnaient des repas. Tout cela n'\'e9tait pas selon le c\'9cur de Tarass\~
+; il aimait la vie simple des Cosaques, et il se querella fr\'e9quemment avec ceux de ses camarades qui suivaient l'exemple de Varsovie, les appelant esclaves des gentilshommes (}{\i pan}{
+) polonais. Toujours inquiet, mobile, entreprenant, il se regardait comme un des d\'e9fenseurs naturels de l'\'c9glise russe\~; il entrait, sans permission, dans tous les villages o\'f9
+ l'on se plaignait de l'oppression des intendants-fermiers et d'une augmentation de taxe sur les feux. L\'e0, au milieu de ses Cosaques, il jugeait les plaintes. Il s'\'e9tait fait une r\'e8gle d'avoir, dans trois cas, recours \'e0 son sabre\~
+: quand les intendants ne montraient pas de d\'e9f\'e9rence envers les anciens et ne leur \'f4taient pas le bonnet, quand on se moquait de la religion ou des vieilles coutumes, et quand il \'e9tait en pr\'e9sence des ennemis, c'est-\'e0
+-dire des Turcs ou pa\'efens, contre lesquels il se croyait toujours en droit de tirer le fer pour la plus grande gloire de la chr\'e9tient\'e9. Maintenant il se r\'e9jouissait d'avance du plaisir de mener lui-m\'eame ses deux fils \'e0 la }{\i setch}{
+, de dire avec orgueil\~: \'ab\~Voyez quels gaillards je vous am\'e8ne\~; de les pr\'e9senter \'e0 tous ses vieux compagnons d'armes, et d'\'eatre t\'e9
+moin de leurs premiers exploits dans l'art de guerroyer et dans celui de boire, qui comptait aussi parmi les vertus d'un chevalier. Tarass avait d'abord eu l'intention de les envoyer seuls\~; mais \'e0
+ la vue de leur bonne mine, de leur haute taille, de leur m\'e2le beaut\'e9, sa vieille ardeur guerri\'e8re s'\'e9tait ranim\'e9e, et il se d\'e9cida, avec toute l'\'e9nergie d'une volont\'e9 opini\'e2tre, \'e0 partir avec eux d\'e8
+s le lendemain. Il fit ses pr\'e9paratifs, donna des ordres, choisit des chevaux et des harnais pour ses deux jeunes fils, d\'e9signa les domestiques qui devaient les accompagner, et d\'e9l\'e9gua son commandement au }{\i \'ef\'e9saoul}{
+ Tovkatch, en lui enjoignant de se mettre en marche \'e0 la t\'eate de tout le }{\i polk}{, d\'e8s que l'ordre lui en parviendrait de la }{\i setch}{. Quoiqu'il ne f\'fbt pas enti\'e8rement d\'e9gris\'e9, et que la vapeur du vin se promen\'e2
+t encore dans sa cervelle, cependant il n'oublia rien, pas m\'eame l'ordre de faire boire les chevaux et de leur donner une ration du meilleur froment.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! mes enfants, leur dit-il en rentrant fatigu\'e9 \'e0 la maison, il est temps de dormir, et demain nous ferons ce qu'il plaira \'e0 Dieu. Mais qu'on ne nous fasse pas de lits\~; nous dormirons dans la cour.
+\par
+\par La nuit venait \'e0 peine d'obscurcir le ciel\~; mais Boulba avait l'habitude de se coucher de bonne heure. Il se jeta sur un tapis \'e9tendu \'e0 terre, et se couvrit d'une pelisse de peaux de mouton (}{\i touloup}{), car l'air \'e9
+tait frais, et Boulba aimait la chaleur quand il dormait dans la maison. Il se mit bient\'f4t \'e0 ronfler\~; tous ceux qui s'\'e9taient couch\'e9
+s dans les coins de la cour suivirent son exemple, et, avant tous les autres, le gardien, qui avait le mieux c\'e9l\'e9br\'e9, verre en main, l'arriv\'e9e des jeunes seigneurs. Seule, la pauvre m\'e8re ne dormait pas. Elle \'e9
+tait venue s'accroupir au chevet de ses fils bien-aim\'e9s, qui reposaient l'un pr\'e8s de l'autre. Elle peignait leur jeune chevelure, les baignait de ses larmes, les regardait de tous ses yeux, de toutes les forces de son \'ea
+tre, sans pouvoir se rassasier de les contempler. Elle les avait nourris de son lait, \'e9lev\'e9s avec une tendresse inqui\'e8te, et voil\'e0 qu'elle ne doit les voir qu'un instant.
+\par
+\par \'ab\~Mes fils, mes fils ch\'e9ris\~! que deviendrez-vous\~? qu'est-ce qui vous attend\~?\~\'bb disait-elle\~; et des larmes s'arr\'eataient dans les rides de son visage, autrefois beau.
+\par
+\par En effet, elle \'e9tait bien digne de piti\'e9, comme toute femme de ce temps-l\'e0. Elle n'avait v\'e9cu d'amour que peu d'instants, pendant la premi\'e8re fi\'e8vre de la jeunesse et de la passion\~; et son rude amant l'avait abandonn\'e9
+e pour son sabre, pour ses camarades, pour une vie aventureuse et d\'e9r\'e9gl\'e9e. Elle ne voyait son mari que deux ou trois jours par an\~; et, m\'eame quand il \'e9tait l\'e0, quand ils vivaient ensemble, quelle \'e9tait sa vie\~? Elle avait \'e0
+ supporter des injures, et jusqu'\'e0 des coups, ne recevant que des caresses rares et d\'e9daigneuses. La femme \'e9tait une cr\'e9ature \'e9trange et d\'e9plac\'e9e dans ce ramas d'aventuriers farouches. Sa jeunesse passa rapidement, sans plaisirs\~
+; ses belles joues fra\'eeches, ses blanches \'e9paules se fan\'e8rent dans la solitude, et se couvrirent de rides pr\'e9matur\'e9es. Tout ce qu'il y a d'amour, de tendresse, de passion dans la femme, se concentra chez elle en amour maternel. Ce soir-l
+\'e0, elle restait pench\'e9e avec angoisse sur le lit de ses enfants, comme la }{\i tcha\'efka}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Esp\'e8
+ce de mouette.}}}{ des steppes plane sur son nid. On lui prend ses fils, ses chers fils\~; on les lui prend pour qu'elle ne les revoie peut-\'eatre jamais\~: peut-\'eatre qu'\'e0 la premi\'e8re bataille, des Tatars leur couperont la t\'ea
+te, et jamais elle ne saura ce que sont devenus leurs corps abandonn\'e9s en p\'e2ture aux oiseaux voraces. En sanglotant sourdement, elle regardait leurs yeux que tenait ferm\'e9s l'irr\'e9sistible sommeil.
+\par
+\par \'ab\~Peut-\'eatre, pensait-elle, Boulba remettra-t-il son d\'e9part \'e0 deux jours\~? Peut-\'eatre ne s'est-il d\'e9cid\'e9 \'e0 partir sit\'f4t que parce qu'il a beaucoup bu aujourd'hui\~?\~\'bb
+\par
+\par Depuis longtemps la lune \'e9clairait du haut du ciel la cour et tous ses dormeurs, ainsi qu'une masse de saules touffus et les hautes bruy\'e8res qui croissaient contre la cl\'f4
+ture en palissades. La pauvre femme restait assise au chevet de ses enfants, les couvant des yeux et sans penser au sommeil. D\'e9j\'e0 les chevaux, sentant venir l'aube, s'\'e9taient couch\'e9s sur l'herbe et cessaient de brouter. Les hautes feuil
+les des saules commen\'e7aient \'e0 fr\'e9mir, \'e0 chuchoter, et leur babillement descendait de branche en branche. Le hennissement aigu d'un poulain retentit tout \'e0 coup dans la steppe. De larges lueurs rouges apparurent au ciel. Boulba s'\'e9
+veilla soudain et se leva brusquement. Il se rappelait tout ce qu'il avait ordonn\'e9 la veille.
+\par
+\par \endash Assez dormi, gar\'e7ons\~; il est temps, il est temps\~! faites boire les chevaux. Mais o\'f9 est la vieille (c'est ainsi qu'il appelait habituellement sa femme)\~? Vite, vieille\~! donne-nous \'e0
+manger, car nous avons une longue route devant nous.
+\par
+\par Priv\'e9e de son dernier espoir, la pauvre vieille se tra\'eena tristement vers la maison. Pendant que, les larmes aux yeux, elle pr\'e9parait le d\'e9jeuner, Boulba distribuait ses derniers ordres, allait et venait dans les \'e9
+curies, et choisissait pour ses enfants ses plus riches habits. Les \'e9tudiants chang\'e8rent en un moment d'apparence. Des bottes rouges, \'e0 petits talons d'argent, remplac\'e8rent leurs mauvaises chaussures de coll\'e8
+ge. Ils ceignirent sur leurs reins, avec un cordon dor\'e9, des pantalons larges comme la mer Noire, et form\'e9s d'un million de petits plis. \'c0 ce cordon pendaient de longues lani\'e8
+res de cuir, qui portaient avec des houppes tous les ustensiles du fumeur. Un casaquin de drap rouge comme le feu leur fut serr\'e9 au corps par une ceinture brod\'e9e, dans laquelle on glissa des pistolets turcs damasquin\'e9
+s. Un grand sabre leur battait les jambes. Leurs visages, encore peu h\'e9l\'e9s, semblaient alors plus beaux et plus blancs. De petites moustaches noires relevaient le teint brillant et fleuri de la jeunesse. Ils \'e9
+taient bien beaux sous leurs bonnets d'astrakan noir termin\'e9s par des calottes dor\'e9es. Quand la pauvre m\'e8re les aper\'e7ut, elle ne put prof\'e9rer une parole, et des larmes craintives s'arr\'eat\'e8rent dans ses yeux fl\'e9tris.
+\par
+\par \endash Allons, mes fils, tout est pr\'eat, plus de retard, dit enfin Boulba. Maintenant, d'apr\'e8s la coutume chr\'e9tienne, il faut nous asseoir avant de partir.
+\par
+\par Tout le monde s'assit en silence dans la m\'eame chambre, sans excepter les domestiques, qui se tenaient respectueusement pr\'e8s de la porte.
+\par
+\par \endash \'c0 pr\'e9sent, m\'e8re, dit Boulba, donne ta b\'e9n\'e9diction \'e0 tes enfants\~; prie Dieu qu'ils se battent toujours bien, qu'ils soutiennent leur honneur de chevaliers, qu'ils d\'e9fendent la religion du Christ\~; sinon, qu'ils p\'e9
+rissent, et qu'il ne reste rien d'eux sur la terre. Enfants, approchez de votre m\'e8re\~; la pri\'e8re d'une m\'e8re pr\'e9serve de tout danger sur la terre et sur l'eau.
+\par
+\par La pauvre femme les embrassa, prit deux petites images en m\'e9tal, les leur pendit au cou en sanglotant.
+\par
+\par \endash Que la Vierge\'85 vous prot\'e8ge\'85 N'oubliez pas, mes fils, votre m\'e8re. Envoyez au moins de vos nouvelles, et pensez\'85
+\par
+\par Elle ne put continuer.
+\par
+\par \endash Allons, enfants,dit Boulba.
+\par
+\par Des chevaux sell\'e9s attendaient devant le perron. Boulba s'\'e9lan\'e7a sur son Diable}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Nom du cheval.}}}
+{, qui fit un furieux \'e9cart en sentant tout \'e0 coup sur son dos un poids de vingt }{\i pouds}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs32\super \chftn }{
+\fs32 Le }{\i\fs32 poud}{\fs32 vaut quarante livres russes, environ dix-huit kilogrammes.}}}{, car Boulba \'e9tait tr\'e8s gros et tr\'e8s lourd. Quand la m\'e8re vit que ses fils \'e9taient aussi mont\'e9s \'e0 cheval, elle se pr\'e9
+cipita vers le plus jeune, qui avait l'expression du visage plus tendre\~; elle saisit son \'e9trier, elle s'accrocha \'e0 la selle, et, dans un morne et silencieux d\'e9sespoir, elle l'\'e9treignit entre ses bras. Deux vigoureux Cosaques la soulev\'e8
+rent respectueusement, et l'emport\'e8rent dans la maison. Mais au moment o\'f9 les cavaliers franchirent la porte, elle s'\'e9lan\'e7a sur leurs traces avec la l\'e9g\'e8ret\'e9 d'une biche, \'e9tonnante \'e0 son \'e2ge, arr\'ea
+ta d'une main forte l'un des chevaux, et embrassa son fils avec une ardeur insens\'e9e, d\'e9lirante. On l'emporta de nouveau. Les jeunes Cosaques commenc\'e8rent \'e0 chevaucher tristement aux c\'f4t\'e9s de leur p\'e8
+re, en retenant leurs larmes, car ils craignaient Boulba, qui ressentait aussi, sans la montrer, une \'e9motion dont il ne pouvait se d\'e9fendre. La journ\'e9e \'e9tait grise\~; l'herbe verdoyante \'e9
+tincelait au loin, et les oiseaux gazouillaient sur des tons discords. Apr\'e8s avoir fait un peu de chemin, les jeunes gens jet\'e8rent un regard en arri\'e8re\~; d\'e9j\'e0 leur maisonnette semblait avoir plong\'e9 sous terre\~; on ne voyait plus \'e0
+ l'horizon que les deux chemin\'e9es encadr\'e9es par les sommets des arbres sur lesquels, dans leur jeunesse, ils avaient grimp\'e9 comme des \'e9cureuils. Une vaste prairie s'\'e9tendait devant leurs regards
+, une prairie qui rappelait toute leur vie pass\'e9e, depuis l'\'e2ge o\'f9 ils se roulaient dans l'herbe humide de ros\'e9e, jusqu'\'e0 l'\'e2ge o\'f9
+ ils y attendaient une jeune Cosaque aux noirs sourcils, qui la franchissait d'un pied rapide et craintif. Bient\'f4t on ne vit plus que la perche surmont\'e9e d'une roue de chariot qui s'\'e9levait au-dessus du puits\~; bient\'f4t la steppe commen\'e7a
+\'e0 s'exhausser en montagne, couvrant tout ce qu'ils laissaient derri\'e8re eux.
+\par
+\par Adieu, toit paternel\~! adieu, souvenirs d'enfance\~! adieu, tout\~!
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743347}CHAPITRE II{\*\bkmkend _Toc97743347}
+\par }\pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Les trois voyageurs cheminaient en silence. Le vieux Tarass pensait \'e0 son pass\'e9\~; sa jeunesse se d\'e9
+roulait devant lui, cette belle jeunesse que le Cosaque surtout regrette, car il voudrait toujours \'eatre agile et fort pour sa vie d'aventures. Il se demandait \'e0 lui-m\'eame quels de ses anciens camarades il retrouverait \'e0 la }{\i setch}{\~
+; il comptait ceux qui \'e9taient d\'e9j\'e0 morts, ceux qui restaient encore vivants, et sa t\'eate grise se baissa tristement. Ses fils \'e9taient occup\'e9s de toutes autres pens\'e9es. Il faut que nous disions d'eux quelques mots. \'c0
+ peine avaient-ils eu douze ans, qu'on les envoya au s\'e9minaire de Kiew, car tous les seigneurs de ce temps-l\'e0 croyaient n\'e9cessaire de donner \'e0 leurs enfants une \'e9ducation promptement oubli\'e9e. \'c0 leur entr\'e9e au s\'e9
+minaire, tous ces jeunes gens \'e9taient d'une humeur sauvage et accoutum\'e9s \'e0 une pleine libert\'e9. Ce n'\'e9tait que l\'e0 qu'ils se d\'e9grossissaient un peu, et prenaient une esp\'e8ce de vernis commun qui les faisait ressembler l'un \'e0
+ l'autre. L'a\'een\'e9 des fils de Boulba, Ostap, commen\'e7a sa carri\'e8re scientifique par s'enfuir d\'e8s la premi\'e8re ann\'e9e. On l'attrapa, on le battit \'e0 outrance, on le cloua \'e0
+ ses livres. Quatre fois il enfouit son ABC en terre, et quatre fois, apr\'e8s l'avoir inhumainement flagell\'e9, on lui en racheta un neuf. Mais sans doute il e\'fbt recommenc\'e9 une cinqui\'e8me fois, si son p\'e8re ne lui e\'fb
+t fait la menace formelle de le tenir pendant vingt ans comme fr\'e8re lai dans un clo\'eetre, ajoutant le serment qu'il ne verrait jamais la }{\i setch}{, s'il n'apprenait \'e0 fond tout ce qu'on enseignait \'e0 l'acad\'e9mie. Ce qui est \'e9
+trange, c'est que cette menace et ce serment venaient du vieux Boulba qui faisait profession de se moquer de toute science, et qui conseillait \'e0 ses enfants, comme nous l'avons vu, de n'en faire aucun cas. Depuis ce moment, Ostap se mit \'e0 \'e9
+tudier ses livres avec un z\'e8le extr\'eame, et finit par \'eatre r\'e9put\'e9 l'un des meilleurs \'e9tudiants. L'enseignement de ce temps-l\'e0 n'avait pas le moindre rapport avec la vie qu'on menait\~; toutes ces arguties s
+colastiques, toutes ces finesses rh\'e9toriques et logiques n'avaient rien de commun avec l'\'e9poque, et ne trouvaient d'application nulle part. Les savants d'alors n'\'e9taient pas moins ignorants que les autres, car leur science \'e9tait compl\'e8
+tement oiseuse et vide. Au surplus, l'organisation toute r\'e9publicaine du s\'e9minaire, cette immense r\'e9union de jeunes gens dans la force de l'\'e2ge, devaient leur inspirer des d\'e9sirs d'activit\'e9 tout \'e0 fait en dehors du cercle de leurs
+\'e9tudes. La mauvaise ch\'e8re, les fr\'e9quentes punitions par la faim et les passions naissantes, tout s'unissait pour \'e9veiller en eux cette soif d'entreprises qui devait, plus tard, se satisfaire dans la }{\i setch}{. Les boursiers}{
+\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Nom des \'e9tudiants la\'efques.}}}{ parcouraient affam\'e9s les rues de Kiew, obligeant les habitants \'e0
+ la prudence. Les marchands des bazars couvraient toujours des deux mains leurs g\'e2teaux, leurs petits p\'e2t\'e9s, leurs graines de past\'e8ques, comme l'aigle couvre ses aiglons, d\'e8s que passait un boursier. Le consul}{\cs30\b\fs36\super \chftn
+{\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Nom du surveillant, ou chef de quartier, choisi parmi les \'e9tudiants.}}}{ qui devait, d'apr\'e8s sa charge, veiller aux bonnes m
+\'9curs de ses subordonn\'e9s, portait de si larges poches dans ses pantalons, qu'il e\'fbt pu y fourrer toute la boutique d'une marchande inattentive. Ces boursiers composaient un monde \'e0 part. Ils ne pouvaient pas p\'e9n\'e9trer dans la haute soci
+\'e9t\'e9, qui se composait de nobles, Polonais et Petits-Russiens. Le }{\i va\'efvode}{ lui-m\'eame, Adam Kissel, malgr\'e9 la protection dont il honorait l'acad\'e9mie, d\'e9fendait qu'on men\'e2t les \'e9tudiants dans le
+ monde, et voulait qu'on les trait\'e2t s\'e9v\'e8rement. Du reste, cette derni\'e8re recommandation \'e9tait fort inutile, car ni le recteur, ni les professeurs ne m\'e9nageaient le fouet et les \'e9trivi\'e8res. Souvent, d'apr\'e8
+s leurs ordres, les licteurs rossaient les consuls de mani\'e8re \'e0 leur faire longtemps gratter leurs pantalons. Beaucoup d'entre eux ne comptaient cela pour rien, ou, tout au plus, pour quelque chose d'un peu plus fort que de l'eau-de-vie poivr\'e9
+e. Mais d'autres finissaient par trouver un tel chauffage si d\'e9sagr\'e9able, qu'ils s'enfuyaient \'e0 la }{\i setch}{, s'ils en savaient trouver le chemin et n'\'e9taient point rattrap\'e9s en route. Ostap Boulba, malgr\'e9 le soin qu'il mettait \'e0
+\'e9tudier la logique et m\'eame la th\'e9ologie, ne put jamais s'affranchir des implacables \'e9trivi\'e8res. Naturellement, cela dut rendre son caract\'e8re plus sombre, plus intraitable, et lui donner la fermet\'e9
+ qui distingue le Cosaque. Il passait pour tr\'e8s bon camarade\~; s'il n'\'e9tait presque jamais le chef dans les entreprises hardies, comme le pillage d'un potager, toujours il se mettait des premiers sous le commandement d'un \'e9
+colier entreprenant, et jamais, en aucun cas, il n'e\'fbt trahi ses compagnons. Aucun ch\'e2timent ne l'y e\'fbt pu contraindre. Assez indiff\'e9rent \'e0 tout autre plaisir que la guerre ou la bouteille, car il pensait rarement \'e0 autre chose, il \'e9
+tait loyal et bon, du moins aussi bon qu'on pouvait l'\'eatre avec un tel caract\'e8re et dans une telle \'e9poque. Les larmes de sa pauvre m\'e8re l'avaient profond\'e9ment \'e9mu\~; c'\'e9tait la seule chose qui l'e\'fbt troubl\'e9, et
+qui lui fit baisser tristement la t\'eate.
+\par
+\par Son fr\'e8re cadet, Andry, avait les sentiments plus vifs et plus ouverts. Il apprenait avec plus de plaisir, et sans les difficult\'e9s que met au travail un caract\'e8re lourd et \'e9nergique. Il \'e9tait plus ing\'e9nieux que son fr\'e8
+re, plus souvent le chef d'une entreprise hardie\~; et quelquefois, \'e0 l\rquote aide de son esprit inventif, il savait \'e9luder la punition, tandis que son fr\'e8re Ostap, sans se troubler beaucoup, \'f4
+tait son caftan et se couchait par terre, ne pensant pas m\'eame \'e0 demander gr\'e2ce. Andry n'\'e9tait pas moins d\'e9vor\'e9 du d\'e9sir d'accomplir des actions h\'e9ro\'efques\~; mais son \'e2me \'e9tait abordable \'e0
+ d'autres sentiments. Le besoin d'aimer se d\'e9veloppa rapidement en lui, d\'e8s qu'il eut pass\'e9 sa dix-huiti\'e8me ann\'e9e. Des images de femme se pr\'e9sentaient souvent \'e0 ses pens\'e9es br\'fblantes. Tout en \'e9coutant les disputes th\'e9
+ologiques, il voyait l'objet de son r\'eave avec des joues fra\'eeches, un sourire tendre et des yeux noirs. Il cachait soigneusement \'e0 ses camarades les mouvements de son \'e2me jeune et passionn\'e9e\~; car, \'e0 cette \'e9poque, il \'e9
+tait indigne d'un Cosaque de penser aux femmes et \'e0 l'amour avant d'avoir fait ses preuves dans une bataille. En g\'e9n\'e9ral, dans les derni\'e8res ann\'e9es de son s\'e9jour au s\'e9minaire, il se mit plus rarement en t\'eate d'une t
+roupe aventureuse\~; mais souvent il errait dans quelque quartier solitaire de Kiew, o\'f9 de petites maisonnettes se montraient engageantes \'e0 travers leurs jardins de cerisiers. Quelquefois il p\'e9n\'e9
+trait dans la rue de l'aristocratie, dans cette partie de la ville qui se nomme maintenant le vieux Kiew, et qui, alors habit\'e9e par des seigneurs petits-russiens et polonais, se composait de maisons b\'e2
+ties avec un certain luxe. Un jour qu'il passait l\'e0, r\'eaveur, le lourd carrosse d'un seigneur polonais manqua de l'\'e9craser, et le cocher \'e0 longues moustaches qui occupait le si\'e8ge le cingla violemment de son fouet. Le jeune \'e9
+colier, bouillonnant de col\'e8re, saisit de sa main vigoureuse, avec une hardiesse folle, une roue de derri\'e8re du carrosse, et parvint \'e0 l'arr\'eater quelques moments. Mais le cocher, redoutant une querelle, lan\'e7
+a ses chevaux en les fouettant, et Andry, qui avait heureusement retir\'e9 sa main, fut jet\'e9 contre terre, la face dans la boue. Un rire harmonieux et per\'e7ant retentit sur sa t\'eate. Il leva les yeux, et aper\'e7ut \'e0 la fen\'ea
+tre d'une maison une jeune fille de la plus ravissante beaut\'e9. Elle \'e9tait blanche et rose comme la neige \'e9clair\'e9e par les premiers rayons du soleil levant. Elle riait \'e0 gorge d\'e9ploy\'e9e, et son rire ajoutait encore un charme \'e0
+ sa beaut\'e9 vive et fi\'e8re. Il restait l\'e0, stup\'e9fait, la regardait bouche b\'e9ante, et, essuyant machinale\-ment la boue qui lui couvrait la figure, il l'\'e9tendait encore davantage. Qui pouvait \'eatre cette belle fille\~
+? Il en adressa la question aux gens de service richement v\'eatus qui \'e9taient group\'e9s devant la porte de la maison autour d'un jeune joueur de }{\i bandoura}{. Mais ils lui rirent au nez, en voyant son visage souill\'e9, et ne daign\'e8
+rent pas lui r\'e9pondre. Enfin, il apprit que c'\'e9tait la fille du }{\i va\'efvode}{ de Kovno, qui \'e9tait venu passer quelques jours \'e0 Kiew. La nuit suivante, avec la hardiesse particuli\'e8re aux boursiers, il s'introduisit par la cl\'f4
+ture en palissade dans le jardin de la maison, qu'il avait not\'e9e, grimpa sur un arbre dont les branches s'appuyaient sur le toit de la maison, passa de l\'e0 sur le toit, et descendit par la chemin\'e9e dans la chambre \'e0
+ coucher de la jeune fille. Elle \'e9tait alors assise pr\'e8s d'une lumi\'e8re, et d\'e9tachait de riches pendants d'oreilles. La pelle Polonaise s'effraya tellement \'e0 la vue d'un homme inconnu, si brus\-quement tomb\'e9
+ devant elle, qu'elle ne put prononcer un mot. Mais quand elle s'aper\'e7ut que le boursier se tenait immobile, baissant les yeux et n'osant pas remuer un doigt de la main, quand elle reconnut en lui l'homme qui, devant elle, \'e9tait tomb\'e9
+ dans la rue d'une mani\'e8re si ridicule, elle partit de nouveau d'un grand \'e9clat de rire. Et puis, il n'y avait rien de terrible dans les traits d'Andry\~; c'\'e9
+tait au contraire un charmant visage. Elle rit longtemps, et finit par se moquer de lui. La belle \'e9tait \'e9tourdie comme une Polonaise, mais ses yeux clairs et sereins jetaient de ces longs regards qui promettent la constance. Le pauvre \'e9
+tudiant respirait \'e0 peine. La fille du }{\i va\'efvode}{ s'approcha hardiment, lui posa sur la t\'eate sa coiffure en diad\'e8me, et jeta sur ses \'e9paules une collerette transparente orn\'e9
+e de festons d'or. Elle fit de lui mille folies, avec le sans-g\'eane d'enfant qui est le propre des Polonaises, et qui jeta le jeune boursier dans une confusion inexprimable. Il faisait une figure a
+ssez niaise, en ouvrant la bouche et regardant fixement les yeux de l'espi\'e8gle. Un bruit soudain l'effraya. Elle lui ordonna de se cacher, et d\'e8s que sa frayeur se fut dissip\'e9e, elle appela sa servante, femme tatare prisonni\'e8
+re, et lui donna l'ordre de le conduire prudemment par le jardin pour le mettre dehors. Mais cette fois-ci, l'\'e9tudiant ne fut pas si heureux en traversant la palissade. Le gardien s'\'e9veilla, l'aper\'e7
+ut, donna l'alarme, et les gens de la maison le reconduisirent \'e0 coups de b\'e2ton dans la rue jusqu'\'e0 ce que ses jambes rapides l'eussent mis hors de leurs atteintes. Apr\'e8
+s cette aventure, il devint dangereux pour lui de passer devant la maison du }{\i va\'efvode}{, car ses serviteurs \'e9taient tr\'e8s nombreux. Andry la vit encore une fois dans l'\'e9glise. Elle le remarqua, et lui sourit malicieusement comme \'e0
+ une vieille connaissance. Bient\'f4t apr\'e8s le }{\i va\'efvode}{ de Kovno quitta la ville, et une grosse figure inconnue se montra \'e0 la fen\'eatre o\'f9 il avait vu la belle Polonaise aux yeux noirs. C'est \'e0 cela que pensait
+Andry, en penchant la t\'eate sur le cou de son cheval.
+\par
+\par Mais d\'e8s longtemps la steppe les avait embrass\'e9s dans son sein verdoyant. L'herbe haute les entourait de tous c\'f4t\'e9s, de sorte qu'on ne voyait plus que les bonnets noirs des Cosaques au-dessus des tiges ondoyantes.
+\par
+\par \endash Eh, eh, qu'est-ce que cela veut dire, enfants\~? vous voil\'e0 tout silencieux, s'\'e9cria tout \'e0 coup Boulba sortant de sa r\'eaverie. On dirait que vous \'eates devenus des moines. Au diable toutes les noires pens\'e9es\~
+! Serrez vos pipes dans vos dents, donnez de l'\'e9peron \'e0 vos chevaux, et mettons-nous \'e0 courir de fa\'e7on qu'un oiseau ne puisse nous attraper.
+\par
+\par Et les Cosaques, se courbant sur le pommeau de la selle, disparurent dans l'herbe touffue. On ne voyait plus m\'eame leurs bonnets\~; le rapide \'e9clair du sillon qu'ils tra\'e7aient dans l'herbe indiquait seul la direction de leur course.
+\par
+\par Le soleil s'\'e9tait lev\'e9 dans un ciel sans nuage, et versait sur la steppe sa lumi\'e8re chaude et vivifiante.
+\par
+\par Plus on avan\'e7ait dans la steppe, plus elle devenait sauvage et belle. \'c0 cette \'e9poque, tout l'espace qui se nomme maintenant la Nouvelle-Russie, de l'Ukraine \'e0 la mer Noire, \'e9tait un d\'e9
+sert vierge et verdoyant. Jamais la charrue n'avait laiss\'e9 de trace \'e0 travers les flots incommensurables de ses plantes sauvages. Les seuls chevaux libres, qui se cachaient dans ces imp\'e9n\'e9
+trables abris, y laissaient des sentiers. Toute la surface de la terre semblait un oc\'e9an de verdure dor\'e9e, qu'\'e9maillaient mille autres couleurs. Parmi les tiges fines et s\'e8ches de la haute herbe, croissaien
+t des masses de bleuets, aux nuances bleues, rouges et violettes. Le gen\'eat dressait en l'air sa pyramide de fleurs jaunes. Les petits pompons de tr\'e8fle blanc parsemaient l'herbage sombre, et un \'e9pi de bl\'e9, apport\'e9 l\'e0, Dieu sait d'o\'f9
+, m\'fbrissait solitaire. Sous l'ombre t\'e9nue des brins d'herbe, glissaient en \'e9tendant le cou des perdrix \'e0 l'agile corsage. Tout l'air \'e9tait rempli de mille chants d'oiseaux. Des \'e9
+perviers planaient, immobiles, en fouettant l'air du bout de leurs ailes, et plongeant dans l'herbe des regards avides. De loin, l'on entendait les cris aigus d'une troupe d'oies sauvages qui volaient, comme une \'e9paisse nu\'e9
+e, sur quelque lac perdu dans l'immensit\'e9 des plaines. La mouette des steppes s'\'e9levait, d'un mouvement cadenc\'e9, et se baignait voluptueusement dans les flots de l'azur\~; tant\'f4t on ne la voyait plus que comme un point noir, tant\'f4
+t elle resplendissait, blanche et brillante, aux rayons du soleil\'85 \'f4 mes steppes, que vous \'eates belles\~!
+\par
+\par Nos voyageurs ne s'arr\'eataient que pour le d\'eener. Alors toute leur suite, qui se composait de dix Cosaques, descendait de cheval. Ils d\'e9tachaient des flacons en bois, contenant l'eau-de-vie, et des moiti\'e9
+s de calebasses servant de gobelets. On ne mangeait que du pain et du lard ou des g\'e2teaux secs, et chacun ne buvait qu'un seul verre, car Tarass Boulba ne permettait \'e0
+ personne de s'enivrer pendant la route. Et l'on se remettait en marche pour aller tant que durait le jour. Le soir venu, la steppe changeait compl\'e8tement d'aspect. Toute son \'e9tendue bigarr\'e9e s'embr
+asait aux derniers rayons d'un soleil ardent, puis bient\'f4t s'obscurcissait avec rapidit\'e9 et laissait voir la marche de l'ombre qui, envahissant la steppe, la couvrait de la nuance uniforme d'un vert obscur. Alors les vapeurs devenaient plus \'e9
+paisses\~; chaque fleur, chaque herbe exhalait son parfum, et toute la steppe bouillonnait de vapeurs embaum\'e9es. Sur le ciel d'un azur fonc\'e9, s'\'e9tendaient de larges bandes dor\'e9es et roses, qui semblaient trac\'e9es n\'e9
+gligemment par un pinceau gigantesque. \'c7\'e0 et l\'e0, blanchissaient des lambeaux de nuages, l\'e9gers et transparents, tandis qu'une brise, fra\'eeche et caressante comme les ondes de la mer, se balan\'e7ait sur les pointes des herbes, effleurant
+\'e0 peine la joue du voyageur. Tout le concert de la journ\'e9e s'affaiblissait, et faisait place peu \'e0 peu \'e0 un concert nouveau. Des gerboises \'e0 la robe mouchet\'e9e sortaient avec pr\'e9caution de leurs g\'ee
+tes, se dressaient sur les pattes de derri\'e8re, et remplissaient la steppe de leurs sifflements. Le gr\'e9sillement des grillons redoublait de
+force, et parfois on entendait, venant d'un lac lointain, le cri du cygne solitaire, qui retentissait comme une cloche argentine dans l'air endormi. \'c0 l'entr\'e9e de la nuit, nos voyageurs s'arr\'ea
+taient au milieu des champs, allumaient un feu dont la fum\'e9e glissait obliquement dans l'espace, et, posant une marmite sur les charbons, faisaient cuire du gruau. Apr\'e8s avoir soup\'e9
+, les Cosaques se couchaient par terre, laissant leurs chevaux errer dans l'herbe, des entraves aux pieds. Les \'e9toiles de la nuit les regardaient dormir sur leurs caftans \'e9tendus. Ils pouvaient entendre le p\'e9tillement, le fr\'f4
+lement, tous les bruits du monde innombrable d'insectes qui fourmillaient dans l'herbe. Tous ces bruits, fondus dans le silence de la nuit, arrivaient harmonieux \'e0 l'oreille. Si quelqu'un d'eux se levait, toute la steppe se montrait \'e0 ses yeux diapr
+\'e9e par les \'e9tincelles lumineuses des vers luisants. Quelquefois la sombre obscurit\'e9 du ciel s'\'e9clairait par l'incendie des joncs secs qui croissent au bord des rivi\'e8res et des lacs, et une longue rang\'e9e de cygnes allant au nord, frapp
+\'e9s tout \'e0 coup d'une lueur enflamm\'e9e, semblaient des lambeaux d'\'e9toffes rouges volant \'e0 travers les airs.
+\par
+\par Nos voyageurs continuaient leur route sans aventure. Nulle part, autour d'eux, ils ne voyaient un arbre\~; c'\'e9tait toujours la m\'eame steppe, libre, sauvage, infinie. Seulement, de temps \'e0
+ autre, dans un lointain profond, on distinguait la ligne bleu\'e2tre des for\'eats qui bordent le Dniepr. Une seule fois, Tarass fit voir \'e0 ses fils un petit point noir qui s'agitait au loin\~:
+\par
+\par \endash Voyez, mes enfants, dit-il, c'est un Tatar qui galope.
+\par
+\par En s'approchant, ils virent au-dessus de l'herbe une petite t\'eate garnie de moustaches, qui fixa sur eux ses yeux \'e0 la fente mince et allong\'e9e, flaira l'air comme un chien courant, et disparut avec la rapidit\'e9 d'une gazelle, apr\'e8s s'\'ea
+tre convaincu que les Cosaques \'e9taient au nombre de treize.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! enfants, voulez-vous essayer d'attraper le Tatar\~? Mais, non, n'essayez pas, vous ne l'atteindriez jamais\~; son cheval est encore plus agile que mon Diable.
+\par
+\par Cependant Boulba, craignant une emb\'fbche, crut-il devoir prendre ses pr\'e9cautions. Il galopa, avec tout son monde, jusqu'aux bords d'une petite rivi\'e8re nomm\'e9e la Tatarka, qui se jette dans le Dniepr. Tous entr\'e8rent dans l'
+eau avec leurs montures, et ils nag\'e8rent longtemps eu suivant le fil de l\rquote eau, pour cacher leurs traces. Puis, apr\'e8s avoir pris pied sur l\rquote autre rive, ils continu\'e8rent leur route. Trois jours apr\'e8s, ils se trouvaient d\'e9j\'e0
+ proches de l'endroit qui \'e9tait le but de leur voyage. Un froid subit rafra\'eechit l'air\~; ils reconnurent \'e0 cet indice la proximit\'e9 du Dniepr. Voil\'e0, en effet, qu'il miroite au loin, et se d\'e9
+tache en bleu sur l'horizon. Plus la troupe s'approchait, plus le fleuve s'\'e9largissait en roulant ses froides ondes\~; et bient\'f4t il finit par embrasser la moiti\'e9 de la terre qui se d\'e9roulait devant eux. Ils \'e9taient arriv\'e9s \'e0
+ cet endroit de son cours o\'f9 le Dniepr, longtemps resserr\'e9 par les bancs de granit, ach\'e8ve de triompher de tous les obstacles, et bruit comme une mer, en couvrant les plaines conquises, o\'f9 les \'eeles dispers\'e9
+es au milieu de son lit refoulent ses flots encore plus loin sur les campagnes d'alentour. Les Cosaques descendirent de cheval, entr\'e8rent dans un bac, et apr\'e8s une travers\'e9e de trois heures, arriv\'e8rent \'e0 l'\'eele Hortiza, o\'f9
+ se trouvait alors la }{\i setch}{, qui changea si souvent de r\'e9sidence. Une foule de gens se querellaient sur le bord avec les mariniers. Les Cosaques se remirent en selle\~; Tarass prit une attitude fi\'e8re, serra son ceinturo
+n, et fit glisser sa moustache entre ses doigts. Ses jeunes fils s'examin\'e8rent aussi de la t\'eate aux pieds avec une \'e9motion timide, et tous ensemble entr\'e8rent dans le faubourg qui pr\'e9c\'e9dait la }{\i setch}{ d'une demi-verste. \'c0
+ leur entr\'e9e, ils furent assourdis par le fracas de cinquante marteaux qui frappaient l'enclume dans vingt-cinq forges souterraines et couvertes de gazon. De vigoureux corroyeurs, assis sur leurs perrons, pressuraient des peaux de b\'9c
+ufs dans leurs fortes mains. Des marchands colporteurs se tenaient sous leurs tentes avec des tas de briquets, de pierres \'e0 feu, et de poudre \'e0 canon. Un Arm\'e9nien \'e9talait de riches pi\'e8ces d'\'e9toffe\~; un Tatar p\'e9trissait de la p\'e2te
+\~; un juif, la t\'eate baiss\'e9e, tirait de l'eau-de-vie d'un tonneau. Mais ce qui attira le plus leur attention, ce fut un Zaporogue qui dormait au beau milieu de la route, bras et jambes \'e9tendus. Tarass s'arr\'eata, plein d'admiration\~:
+\par
+\par \endash Comme ce dr\'f4le s'est d\'e9velopp\'e9, dit-il en l'examinant. Quel beau corps d'homme\~!
+\par
+\par En effet, le tableau \'e9tait achev\'e9. Le Zaporogue s'\'e9tait \'e9tendu en travers de la route comme un lion couch\'e9. Sa touffe de cheveux, fi\'e8rement rejet\'e9e en arri\'e8re, couvrait deux palmes de terrain \'e0 l'entour de sa t\'ea
+te. Ses pantalons de beau drap rouge avaient \'e9t\'e9 salis de goudron, pour montrer le peu de cas qu'il en faisait. Apr\'e8s l'avoir admir\'e9 tout \'e0 son aise Boulba continua son chemin par une rue \'e9troite, toute remplie de m\'e9
+tiers faits en plein vent, et de gens de toutes nations qui peuplaient ce faubourg, semblable \'e0 une foire, par lequel \'e9tait nourrie et v\'eatue la }{\i setch}{, qui ne savait que boire et tirer le mousquet.
+\par
+\par Enfin, ils d\'e9pass\'e8rent le faubourg et aper\'e7urent plusieurs huttes \'e9parses, couvertes de gazon ou de feutre, \'e0 la mode tatare. Devant quelques-unes, des canons \'e9taient en batterie. On ne voyait aucune cl\'f4
+ture, aucune maisonnette avec son perron \'e0 colonnes de bois, comme il y en avait dans le faubourg. Un petit parapet en terre et une barri\'e8re que personne ne gardait, t\'e9moignaient de la prodigieuse insouciance des habit
+ants. Quelques robustes Zaporogues, couch\'e9s sur le chemin, leurs pipes \'e0 la bouche, les regard\'e8rent passer avec indiff\'e9rence et sans remuer de place. Tarass et ses fils pass\'e8rent au milieu d'eux avec pr\'e9caution, en leur disant\~:
+\par
+\par \endash Bonjour, seigneurs\~!
+\par
+\par \endash Et vous, bonjour, r\'e9pondaient-ils.
+\par
+\par On rencontrait partout des groupes pittoresques. Les visages h\'e2l\'e9s de ces hommes montraient qu'ils avaient souvent pris part aux batailles, et \'e9prouv\'e9 toutes sortes de vicissitudes. Voil\'e0 la }{\i setch}{\~; voil\'e0 le repaire d'o\'f9 s'
+\'e9lancent tant d'hommes fiers et forts comme des lions\~; voil\'e0 d'o\'f9 sort la puissance cosaque pour se r\'e9pandre sur toute l'Ukraine. Les voyageurs travers\'e8rent une place spacieuse o\'f9
+ s'assemblait habituellement le conseil. Sur un grand tonneau renvers\'e9, \'e9tait assis un Zaporogue sans chemise\~; il la tenait \'e0 la main, et en raccommodait gravement les trous. Le chemin leur fut de nouveau barr\'e9 par une troupe enti\'e8
+re de musiciens, au milieu desquels un jeune Zaporogue, qui avait plant\'e9 son bonnet sur l'oreille, dansait avec fr\'e9n\'e9sie, en \'e9levant les mains par-dessus sa t\'eate. Il ne cessait de crier\~:
+\par
+\par \endash Vite, vite, musiciens, plus vite. Thomas, n'\'e9pargne pas ton eau-de-vie aux vrais chr\'e9tiens.
+\par
+\par Et Thomas, qui avait l\rquote \'9cil poch\'e9, distribuait de grandes cruches aux assistants. Autour du jeune danseur, quatre vieux Zaporogues tr\'e9pignaient sur place, puis tout \'e0 coup se jetaient de c\'f4t\'e9, comme un tourbillon, jusque sur la t
+\'eate des musiciens, puis, pliant les jambes, se baissaient jusqu'\'e0 terre, et, se redressant aussit\'f4t, frappaient la terre de leurs talons d'argent. Le sol retentissait sourdement \'e0 l'entour, et l'air \'e9tait rempli des bruits cadenc\'e9s du }{
+\i hoppak}{ et du }{\i tropak}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Danses cosaques.}}}{
+. Parmi tous ces Cosaques, il s'en trouvait un qui criait et qui dansait avec le plus de fougue. Sa touffe de cheveux volait \'e0 tous vents, sa large poitrine \'e9tait d\'e9couverte, mais il avait pass\'e9
+ dans les bras sa pelisse d'hiver, et la sueur ruisselait sur son visage.
+\par
+\par \endash Mais \'f4te donc ta pelisse, lui dit enfin Tarass\~; vois comme il fait chaud.
+\par
+\par \endash C'est impossible, lui cria le Zaporogue.
+\par
+\par \endash Pourquoi\~?
+\par
+\par \endash C'est impossible, je connais mon caract\'e8re\~; tout ce que j'\'f4te passe au cabaret.
+\par
+\par Le gaillard n'avait d\'e9j\'e0 plus de bonnet, plus de ceinture, plus de mouchoir brod\'e9\~; tout cela \'e9tait all\'e9 o\'f9 il avait dit. La foule des danseurs grossissait de minute en minute\~; et l'on ne pouvait voir sans une \'e9
+motion contagieuse toute cette foule se ruer \'e0 cette danse, la plus libre, la plus folle d'allure qu'on n\rquote ait jamais vue dans le monde, et qui s'appelle, du nom de ses inventeurs, le }{\i kasatchok}{.
+\par
+\par \endash Ah\~! si je n'\'e9tais pas \'e0 cheval, s'\'e9cria Tarass, je me serais mis, oui, je me serais mis \'e0 danser moi-m\'eame\~!
+\par
+\par Mais, cependant, commenc\'e8rent \'e0 se montrer dans la foule des hommes \'e2g\'e9s, graves, respect\'e9s de toute la }{\i setch}{, qui avaient \'e9t\'e9 plus d'une fois choisis pour chefs. Tarass retrouva bient\'f4
+t un grand nombre de visages connus. Ostap et Andry entendaient \'e0 chaque instant les exclamations suivantes\~:
+\par
+\par \endash Ah\~! c'est toi, P\'e9tch\'e9ritza.
+\par
+\par \endash Bonjour, Kosoloup.
+\par
+\par \endash D'o\'f9 viens tu, Tarass\~?
+\par
+\par \endash Et toi, Doloto\~?
+\par
+\par \endash Bonjour, Kirdiaga.
+\par
+\par \endash Bonjour, Gousti.
+\par
+\par \endash Je ne m'attendais pas \'e0 te voir, R\'e9men.
+\par
+\par Et tous ces gens de guerre, qui s'\'e9taient rassembl\'e9s l\'e0 des quatre coins de la grande Russie, s'embrassaient avec effusion, et l'on n'entendait que ces questions confuses\~:
+\par
+\par \endash Que fait Kassian\~? Que fait Borodavka\~? Et Koloper\~? Et Pidzichok\~?
+\par
+\par Et Tarass Boulba recevait pour r\'e9ponse qu'on avait pendu Borodavka \'e0 Tolopan, \'e9corch\'e9 vif Koloper \'e0 Kisikermen, et envoy\'e9 la t\'eate de Pidzichok sal\'e9e dans un tonneau jusqu'\'e0 Constantinople. Le vieux Boulba se mit \'e0 r\'e9fl\'e9
+chir tristement, et r\'e9p\'e9ta maintes fois\~:
+\par
+\par \endash C'\'e9taient de bons Cosaques\~!
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743348}CHAPITRE III{\*\bkmkend _Toc97743348}
+\par }\pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Il y avait d\'e9j\'e0 plus d'une semaine que Tarass Boulba habitait la }{\i setch}{ avec ses fils. Ostap et Andry s'occupaient peu d'\'e9tudes militaires, car la }{\i setch
+}{ n'aimait pas \'e0 perdre le temps en vains exercices\~; la jeunesse faisait son apprentissage dans la guerre m\'eame, qui, pour cette raison, se renouvelait sans cesse. Les Cosaques trouvaient tout \'e0 fait oiseux de remplir par quelques \'e9
+tudes les rares intervalles de tr\'eave\~; ils aimaient tirer au blanc, galoper dans les steppes et chasser \'e0 courre. Le reste du temps se donnait \'e0 leurs plaisirs, le cabaret et la danse. Toute la }{\i setch}{ pr\'e9sentait un aspect singulier\~
+; c'\'e9tait comme une f\'eate perp\'e9tuelle, comme une danse bruyamment commenc\'e9e et qui n'arriverait jamais \'e0 sa fin. Quelques-uns s'occupaient de m\'e9tiers, d'autres de petit commerce\~; mais la plus grande partie se div
+ertissait du matin au soir, tant que la possibilit\'e9 de le faire r\'e9sonnait dans leurs poches, et que leur part de butin n'\'e9tait pas encore tomb\'e9e dans les mains de leurs camarades ou des cabaretiers. Cette f\'ea
+te continuelle avait quelque chose de magique. La }{\i setch}{ n'\'e9tait pas un ramassis d'ivrognes qui noyaient leurs soucis dans les pots\~; c'\'e9tait une joyeuse bande d'hommes insouciants et vivants dans une folle ivresse de gaiet\'e9
+. Chacun de ceux qui venaient l\'e0 oubliait tout ce qui l'avait occup\'e9 jusqu'alors. On pouvait dire, suivant leur expression, qu'il crachait sur tout son pass\'e9, et il s'adonnait avec l'enthousiasme d'un fanatique aux charmes d'une vie de libert\'e9
+ men\'e9e en commun avec ses pareils, qui, comme lui, n'avaient plus ni parents, ni famille, ni maisons, rien que l'air libre et l'intarissable gaiet\'e9 de leur \'e2me. Les diff\'e9rents r\'e9
+cits et dialogues qu'on pouvait recueillir de cette foule nonchalamment \'e9tendue par terre avaient quelquefois une couleur si \'e9nergique et si originale, qu'il fallait avoir tout le flegme ext\'e9rieur d'un Zaporogue pour ne pas se trahir, m\'ea
+me par un petit mouvement de la moustache\~: caract\'e8re qui distingue les Petits-Russiens des autres races slaves. La gaiet\'e9 \'e9tait bruyante, quelquefois \'e0 l'exc\'e8s, mais les buveurs n'\'e9taient pas entass\'e9s dans un }{\i kabak}{
+\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Cabaret russe.}}}{ sale et sombre, o\'f9 l'homme s'abandonne \'e0 une ivresse triste et lourde. L\'e0
+ ils formaient comme une r\'e9union de camarades d'\'e9cole, avec la seule diff\'e9rence que, au lieu d'\'eatre assis sous la sotte f\'e9rule d'un ma\'eetre, tristement pench\'e9s sur des livres, ils faisaient des excursions avec cinq mille chevaux\~
+; au lieu de l'\'e9troite prairie o\'f9 ils avaient jou\'e9 au ballon, ils avaient des steppes spacieuses, infinies, o\'f9 se montrait, dans le lointain, le Tatar agile, ou bien le
+Turc grave et silencieux sous son large turban. Il y avait encore cette diff\'e9rence que, au lieu de la contrainte qui les rassemblait dans l'\'e9cole, ils s'\'e9taient volontairement r\'e9unis, en abandonnant p\'e8re, m\'e8
+re, et le toit paternel. On trouvait l\'e0 des gens qui, apr\'e8s avoir eu la corde autour du cou, et d\'e9j\'e0 vou\'e9s \'e0 la p\'e2le mort, avaient revu la vie dans toute sa splendeur\~; d'autres encore, pour qui un ducat avait \'e9t\'e9 jusque-l\'e0
+ une fortune, et dont on aurait pu, gr\'e2ce aux juifs intendants, retourner les poches sans crainte d'en rien faire tomber. On y rencontrait des \'e9tudiants qui, n'ayant pu supporter les verges acad\'e9miques, s'\'e9taient enfuis de l'\'e9
+cole, sans apprendre une lettre de l'alphabet, tandis qu'il y en avait d'autres qui savaient fort bien ce qu'\'e9taient Horace, Cic\'e9ron et la R\'e9publique romaine. On y trouvait aussi des officiers polonais qui s'\'e9taient distingu\'e9s dans les arm
+\'e9es du roi, et grand nombre de partisans, convaincus qu'il \'e9tait indiff\'e9rent de savoir o\'f9 et pour qui l'on faisait la guerre, pourvu qu'on la f\'ee
+t, et parce qu'il est indigne d'un gentilhomme de ne pas faire la guerre. Beaucoup enfin venaient \'e0 la }{\i setch}{ uniquement pour dire qu'ils y avaient \'e9t\'e9, et qu'ils en \'e9taient revenus chevaliers accomplis. Mais qui n'y avait-il pas\~
+? Cette \'e9trange r\'e9publique r\'e9pondait \'e0 un besoin du temps. Les amateurs de la vie guerri\'e8re, des coupes d'or, des riches \'e9
+toffes, des ducats et des sequins pouvaient, en toute saison, y trouver de la besogne. Il n'y avait que les amateurs du beau sexe qui n'eussent rien \'e0 faire l\'e0, car aucune femme ne pouvait se montrer, m\'eame dans le faubourg de la }{\i setch}{
+. Ostap et Andry trouvaient tr\'e8s \'e9trange de voir une foule de gens se rendre \'e0 la }{\i setch}{, sans que personne leur demand\'e2t qui ils \'e9taient, ni d'o\'f9 ils venaient. Ils y entraient comme s'ils fussent revenus \'e0
+ la maison paternelle, l'ayant quitt\'e9e une heure avant. Le nouveau venu se pr\'e9sentait au }{\i koch\'e9vo\'ef}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super
+\chftn }{ Chef \'e9lu de la }{\i setch}{.}}}{, et le dialogue suivant s'\'e9tablissait d'habitude entre eux\~:
+\par
+\par \endash Bonjour. Crois-tu en J\'e9sus-Christ\~?
+\par
+\par \endash J'y crois, r\'e9pondait l'arrivant.
+\par
+\par \endash Et \'e0 la Sainte Trinit\'e9\~?
+\par
+\par \endash J'y crois de m\'eame.
+\par
+\par \endash Vas-tu \'e0 l'\'e9glise\~?
+\par
+\par \endash J'y vais.
+\par
+\par \endash Fais le signe de la croix.
+\par
+\par L'arrivant le faisait.
+\par
+\par \endash Bien, reprenait le }{\i koch\'e9vo\'ef}{, va au }{\i kour\'e8n}{ qu'il te pla\'eet de choisir.
+\par
+\par \'c0 cela se bornait la c\'e9r\'e9monie de la r\'e9ception.
+\par
+\par Toute la }{\i setch}{ priait dans la m\'eame \'e9glise, pr\'eate \'e0 la d\'e9fendre jusqu'\'e0 la derni\'e8re goutte de sang, bien que ces gens ne voulussent jamais entendre parler de car\'eame et d'abstinence. Il n'y avait que des juifs, des Arm\'e9
+niens et des Tatars qui, s\'e9duits par l'app\'e2t du gain, se d\'e9cidaient \'e0 faire leur commerce dans le faubourg, parce que les Zaporogues n'aimaient pas \'e0 marchander, et payaient chaque objet juste avec l'argent que leur main tirait de
+la poche. Du reste, le sort de ces commer\'e7ants avides \'e9tait tr\'e8s pr\'e9caire et tr\'e8s digne de piti\'e9. Il ressemblait \'e0 celui des gens qui habitent au pied du V\'e9suve, car d\'e8
+s que les Zaporogues n'avaient plus d'argent, ils brisaient leurs boutiques et prenaient tout sans rien payer. La }{\i setch}{ se composait d'au moins soixante }{\i kour\'e9ni}{, qui \'e9taient autant de petites r\'e9publiques ind\'e9
+pendantes, ressemblant aussi \'e0 des \'e9coles d'enfants qui n'ont rien \'e0 eux, parce qu'on leur fournit tout. Personne, en effet, ne poss\'e9dait rien\~; tout se trouvait dans les mains de l'}{\i ataman}{ du }{\i kour\'e8n}{
+, qu'on avait l'habitude de nommer p\'e8re (}{\i batka}{). Il gardait l'argent, les habits, les provisions, et jusqu'au bois de chauffage. Souvent un }{\i kour\'e8n}{ se prenait de querelle avec un autre. Dans ce cas, la dispute se vidait par un combat
+\'e0 coups de poing, qui ne cessait qu'avec le triomphe d'un parti, et alors commen\'e7ait une f\'eate g\'e9n\'e9rale. Voil\'e0 quelle \'e9tait cette }{\i setch}{ qui avait tant de charme pour les jeunes gens. Ostap et Andry se lanc\'e8rent avec to
+ute la fougue de leur \'e2ge sur cette mer orageuse, et ils eurent bien vite oubli\'e9 le toit paternel, et le s\'e9minaire, et tout ce qui les avait jusqu'alors occup\'e9s. Tout leur semblait nouveau, et les m\'9curs vagabondes de la }{\i setch}{
+, et les lois fort peu compliqu\'e9es qui la r\'e9gissaient, mais qui leur paraissaient encore trop s\'e9v\'e8res pour une telle r\'e9publique. Si un Cosaque volait quelque mis\'e8re, c'\'e9tait compt\'e9
+ pour une honte sur toute l'association. On l'attachait, comme un homme d\'e9shonor\'e9, \'e0 une sorte de colonne inf\'e2me, et, pr\'e8s de lui, l'on posait un gros b\'e2ton dont chaque passant devait lui donner un coup jusqu'\'e0 ce que mort s'ensuiv
+\'eet. Le d\'e9biteur qui ne payait pas \'e9tait encha\'een\'e9 \'e0 un canon, et il restait \'e0 cette attache jusqu'\'e0 ce qu'un camarade consentit \'e0 payer sa dette pour le d\'e9livrer\~; mais Andry fut surtout frapp\'e9
+ par le terrible supplice qui punissait le meurtrier. On creusait une fosse profonde dans laquelle on couchait le meurtrier vivant, puis on posait sur son corps le cadavre du mort enferm\'e9 dans un
+cercueil, et on les couvrait tous les deux de terre. Longtemps apr\'e8s une ex\'e9cution de ce genre, Andry fut poursuivi par l'image de ce supplice horrible, et l'homme enterr\'e9 vivant sous le mort se repr\'e9sentait incessamment \'e0 son esprit.
+
+\par
+\par Les deux jeunes Cosaques se firent promptement aimer de leurs camarades. Souvent, avec d'autres membre du m\'eame }{\i kour\'e8n}{, ou avec le }{\i kour\'e8n}{ tout entier, ou m\'eame avec les }{\i kour\'e9ni}{ voisins, ils s'en allaient dans la steppe
+\'e0 la chasse des innombrables oiseaux sauvages, des cerfs, des chevreuils\~; ou bien ils se rendaient sur les bords des lacs et des cours d'eau attribu\'e9s par le sort \'e0 leur }{\i kour\'e8n}{
+, pour jeter leurs filets et ramasser de nombreuses provisions. Quoique ce ne f\'fbt pas pr\'e9cis\'e9ment la vraie science du Cosaque, ils se dist
+inguaient parmi les autres par leur courage et leur adresse. Ils tiraient bien au blanc, ils traversaient le Dniepr \'e0 la nage, exploit pour lequel un jeune apprenti \'e9tait solennellement re\'e7
+u dans le cercle des Cosaques. Mais le vieux Tarass leur pr\'e9parait une autre sph\'e8re d'activit\'e9. Une vie si oisive ne lui plaisait pas\~; il voulait arriver \'e0 la v\'e9ritable affaire. Il ne cessait de r\'e9fl\'e9chir sur la mani\'e8
+re dont on pourrait d\'e9cider la }{\i setch}{ \'e0 quelque hardie entreprise, o\'f9 un chevalier p\'fbt se montrer ce qu'il est. Un jour, enfin, il alla trouver le }{\i koch\'e9vo\'ef}{, et lui dit sans pr\'e9ambule\~:
+\par
+\par \endash Eh bien, }{\i koch\'e9vo\'ef}{, il serait temps que les Zaporogues allassent un peu se promener.
+\par
+\par \endash Il n'y a pas o\'f9 se promener, r\'e9pondit le }{\i koch\'e9vo\'ef}{ en \'f4tant de sa bouche une petite pipe, et en crachant de c\'f4t\'e9.
+\par
+\par \endash Comment, il n'y a pas o\'f9\~? On peut aller du c\'f4t\'e9 des Turcs, ou du c\'f4t\'e9 des Tatars.
+\par
+\par \endash On ne peut ni du c\'f4t\'e9 des Turcs, ni du c\'f4t\'e9 des Tatars, r\'e9pondit le }{\i koch\'e9vo\'ef}{ en remettant, d'un grand sang-froid, sa pipe entre ses dents.
+\par
+\par \endash Mais pourquoi ne peut-on pas\~?
+\par
+\par \endash Parce que\'85 nous avons promis la paix au sultan.
+\par
+\par \endash Mais c'est un pa\'efen, dit Boulba\~; Dieu et la sainte \'c9criture ordonnent de battre les pa\'efens.
+\par
+\par \endash Nous n'en avons pas le droit. Si nous n'avions pas jur\'e9 sur notre religion, peut-\'eatre serait-ce possible. Mais maintenant, non, c'est impossible.
+\par
+\par \endash Comment, impossible\~! Voil\'e0 que tu dis que nous n'avons pas le droit\~; et moi j'ai deux fils, jeunes tous les deux, qui n'ont encore \'e9t\'e9 ni l'un ni l'autre \'e0 la guerre. Et voil\'e0 que tu dis que nous n'avons pas le droit, et voil
+\'e0 que tu dis qu'il ne faut pas que les Zaporogues aillent \'e0 la guerre\~!
+\par
+\par \endash Non, \'e7a ne convient pas.
+\par
+\par \endash Il faut donc que la force cosaque se perde inutilement\~; il faut donc qu'un homme p\'e9risse comme un chien sans avoir fait une bonne \'9cuvre, sans s'\'eatre rendu utile \'e0 son pays et \'e0 la chr\'e9tient\'e9\~? Pourquoi donc vivons-nous\~
+? Pourquoi diable vivons-nous\~? Voyons, explique-moi cela. Tu es un homme sens\'e9, ce n\rquote est pas pour rien qu'on t'a fait }{\i koch\'e9vo\'ef}{. Dis-moi, pourquoi, pourquoi vivons-nous\~?
+\par
+\par Le }{\i koch\'e9vo\'ef}{ fit attendre sa r\'e9ponse. C'\'e9tait un Cosaque obstin\'e9. Apr\'e8s s'\'eatre tu longtemps, il finit par dire\~:
+\par
+\par \endash Et cependant, il n'y aura pas de guerre.
+\par
+\par \endash Il n'y aura pas de guerre\~? demanda de nouveau Tarass.
+\par
+\par \endash Non.
+\par
+\par \endash Il ne faut plus y penser\~?
+\par
+\par \endash Il ne faut plus y penser.
+\par
+\par \endash Attends, se dit Boulba, attends, t\'eate du diable, tu auras de mes nouvelles.
+\par
+\par Et il le quitta, bien d\'e9cid\'e9 \'e0 se venger.
+\par
+\par Apr\'e8s s'\'eatre concert\'e9 avec quelques-uns de ses amis, il invita tout le monde \'e0 boire. Les Cosaques, un peu ivres, s'en all\'e8rent tous sur la place, o\'f9 se trouvaient, attach\'e9es \'e0 des poteaux, les timbales qu'on frappait pour r\'e9
+unir le conseil. N'ayant pas trouv\'e9 les baguettes que gardait chez lui le timbalier, ils saisirent chacun un b\'e2ton, et se mirent \'e0 frapper sur les timbales. L'homme aux baguettes arriva le premier\~; c'\'e9
+tait un gaillard de haute taille, qui n'avait plus qu'un \'9cil, et non fort \'e9veill\'e9.
+\par
+\par \endash Qui ose battre l'appel\~? d\'e9cria-t-il.
+\par
+\par \endash Tais-toi, prends tes baguettes, et frappe quand on te l'ordonne, r\'e9pondirent les Cosaques avin\'e9s.
+\par
+\par Le timbalier tira de sa poche ses baguettes qu'il avait prises avec lui, sachant bien comment finissaient d'habitude de pareilles aventures. Les timbales r\'e9sonn\'e8rent, et bient\'f4t des masses noires de Cosaques se pr\'e9cipit\'e8
+rent sur la place, press\'e9s comme des frelons dans une ruche. Tous se mirent en rond, et apr\'e8s le troisi\'e8me roulement des timbales, se montr\'e8rent enfin les chefs, \'e0 savoir le }{\i koch\'e9vo\'ef}{ avec la massue, signe de sa dignit\'e9
+, le juge avec le sceau de l'arm\'e9e, le greffier avec son \'e9critoire et }{\i l'\'ef\'e9saoul}{ avec son long b\'e2ton. Le kock\'e9vo\'ef et les autres chefs \'f4t\'e8rent leurs bonnets pour saluer humblement les Cosaques qui se tenaient fi\'e8
+rement les mains sur les hanches.
+\par
+\par \endash Que signifie cette r\'e9union, et que d\'e9sirez-vous, seigneurs\~? demanda le }{\i koch\'e9vo\'ef}{.
+\par
+\par Les cris et les impr\'e9cations l'emp\'each\'e8rent de continuer.
+\par
+\par \endash D\'e9pose ta massue, fils du diable\~; d\'e9pose ta massue, nous ne voulons plus de toi, s'\'e9cri\'e8rent des voix nombreuses.
+\par
+\par Quelques }{\i kour\'e9ni}{, de ceux qui n'avaient pas bu, semblaient \'eatre d'un avis contraire. Mais bient\'f4t, ivres ou sobres, tous commenc\'e8rent \'e0 coups de poing, et la bagarre devint g\'e9n\'e9rale.
+\par
+\par Le }{\i koch\'e9vo\'ef}{ avait eu un moment l'intention de parler\~; mais, sachant bien que cette foule furieuse et sans frein, pouvait ais\'e9ment le battre jusqu'\'e0 mort, ce qui \'e9tait souvent arriv\'e9 dans des cas pareils, il salua tr\'e8s bas, d
+\'e9posa sa massue, et disparut dans la foule.
+\par
+\par \endash Nous ordonnez-vous, seigneurs, de d\'e9poser aussi les insignes de nos charges\~? demand\'e8rent le juge, le greffier et l'}{\i \'ef\'e9saoul}{ pr\'eats \'e0 laisser \'e0 la premi\'e8re injonction le sceau, l'\'e9critoire et le b\'e2ton blanc.
+
+\par
+\par \endash Non, restez, s'\'e9cri\'e8rent des voix parties de la foule. Nous ne voulions chasser que le }{\i koch\'e9vo\'ef}{, parce qu'il n'est qu'une femme, et qu'il nous faut un homme pour }{\i koch\'e9vo\'ef}{.
+\par
+\par \endash Qui choisirez-vous maintenant\~? demand\'e8rent les chefs.
+\par
+\par \endash Prenons Koukoubenko, s'\'e9cri\'e8rent quelques-uns.
+\par
+\par \endash Nous ne voulons pas de Koukoubenko r\'e9pondirent les autres. Il est trop jeune\~; le lait de sa nourrice ne lui a pas encore s\'e9ch\'e9 sur les l\'e8vres.
+\par
+\par \endash Que Chilo soit notre }{\i ataman}{\~! s'\'e9cri\'e8rent d'autres voix\~; faisons de Chilo un }{\i koch\'e9vo\'ef}{.
+\par
+\par \endash Un }{\i chilo}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Chilo, en russe, veut dire poin\'e7on, al\'e8ne.}}}{ dans vos dos, r\'e9
+pondit la foule jurant. Quel Cosaque est-ce, celui qui est parvenu en se faufilant comme un Tatar\~? Au diable l'ivrogne Chilo\~!
+\par
+\par \endash Borodaty\~! choisissons Borodaty\~!
+\par
+\par \endash Nous ne voulons pas de Borodaty\~; au diable Borodaty\~!
+\par
+\par \endash Criez Kirdiaga, chuchota Tarass Boulba \'e0 l\rquote oreille de ses affid\'e9s.
+\par
+\par \endash Kirdiaga, Kirdiaga\~! s'\'e9cri\'e8rent-ils.
+\par
+\par \endash Kirdiaga\~! Borodaty\~! Borodaty\~! Kirdiaga\~! Chilo\~! Au diable Chilo\~! Kirdiaga\~!\~\'bb
+\par
+\par Les candidats dont les noms \'e9taient ainsi proclam\'e9s sortirent tous de la foule, pour ne pas laisser croire qu'ils aidaient par leur influence \'e0 leur propre \'e9lection.
+\par
+\par \'ab\~Kirdiaga\~! Kirdiaga\~!\~\'bb Ce nom retentissait plus fort que les autres. \'ab\~Borodaty\~!\~\'bb r\'e9pondait-on. La question fut jug\'e9e \'e0 coups de poing, et Kirdiaga triompha.
+\par
+\par \endash Amenez Kirdiaga, s'\'e9cria-t-on aussit\'f4t.
+\par
+\par Une dizaine de Cosaques quitt\'e8rent la foule. Plusieurs d'entre eux \'e9taient tellement ivres, qu'ils pouvaient \'e0 peine se tenir sur leurs jambes. Ils se rendirent tous chez Kirdiaga, pour lui annoncer qu'il venait d'\'eatre \'e9
+lu. Kirdiaga, vieux Cosaque tr\'e8s madr\'e9, \'e9tait rentr\'e9 depuis longtemps dans sa hutte, et faisait mine de ne rien savoir de ce qui se passait.
+\par
+\par \endash Que d\'e9sirez-vous, seigneur\~? demanda-t-il.
+\par
+\par \endash Viens\~; on t'a fait }{\i koch\'e9vo\'ef}{.
+\par
+\par \endash Prenez piti\'e9 de moi, seigneurs. Comment est-il possible que je sois digne d'un tel honneur\~? Quel }{\i koch\'e9vo\'ef}{ ferais-je\~? je n'ai pas assez de talent pour remplir une pareille dignit\'e9
+. Comme si l'on ne pouvait pas trouver meilleur que moi dans toute l'arm\'e9e.
+\par
+\par \endash Va donc, va donc, puisqu'on te le dit, lui r\'e9pliqu\'e8rent les Zaporogues.
+\par
+\par Deux d'entre eux le saisirent sous les bras, et, malgr\'e9 sa r\'e9sistance, il fut amen\'e9 de force sur la place, bourr\'e9 de coups de poing dans le dos, et accompagn\'e9 de jurons et d'exhortations\~:
+\par
+\par \endash Allons, ne recule pas, fils du diable\~! accepte, chien, l'honneur qu'on\~t'offre.
+\par
+\par Voil\'e0 de quelle fa\'e7on Kirdiaga fut amen\'e9 dans le cercle des Cosaques.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! seigneurs, cri\'e8rent \'e0 pleine voix ceux qui l'avaient amen\'e9, consentez-vous \'e0 ce que ce Cosaque devienne notre }{\i koch\'e9vo\'ef}{\~?
+\par
+\par \endash Oui\~! oui\~! nous consentons tous, tous\~! r\'e9pondit la foule\~; et l'\'e9cho de ce cri unanime retentit longtemps dans la plaine.
+\par
+\par L'un des chefs prit la massue et la pr\'e9senta au nouveau }{\i koch\'e9vo\'ef}{. Kirdiaga, d'apr\'e8s la coutume, refusa de l'accepter. Le chef la lui pr\'e9senta une seconde fois\~; Kirdiaga la refusa encore, et ne l'accepta qu'\'e0 la troisi\'e8me pr
+\'e9sentation. Un long cri de joie s'\'e9leva dans la foule, et fit de nouveau retentir toute la plaine. Alors, du milieu du peuple, sortirent quatre vieux Cosaques \'e0 moustaches et cheveux grisonnants (il n'y en avait pas de tr\'e8s vieux \'e0 la }{\i
+setch}{, car jamais Zaporogue ne mourut de mort naturelle)\~; chacun d'eux prit une poign\'e9e de terre, que de longues pluies avaient chang\'e9e en boue, et l'appliqua sur la t\'ea
+te de Kirdiaga. La terre humide lui coula sur le front, sur les moustaches et lui salit tout le visage. Mais Kirdiaga demeura parfaitement calme, et remercia les Cosaques de l'honneur qu'ils venaient de lui faire. Ainsi se termina cette \'e9
+lection bruyante qui, si elle ne contenta nul autre, combla de joie le vieux Boulba\~; en premier lieu, parce qu'il s'\'e9tait veng\'e9 de l'ancien }{\i koch\'e9vo\'ef}{, et puis, parce que Kirdiaga son vieux camarade, avait fait avec lui les m\'eames exp
+\'e9ditions sur terre et sur mer, et partag\'e9 les m\'eames travaux, les m\'eames dangers. La foule se dissipa aussit\'f4t pour aller c\'e9l\'e9brer l'\'e9lection, et un festin universel commen\'e7a, tel que jamais les fils de Tarass n\rquote
+en avaient vu de pareil. Tous les cabarets furent mis au pillage\~; les Cosaques prenaient sans payer la bi\'e8re, l'eau-de-vie et l'hydromel. Les cabaretiers s'estimaient heureux d'avoir la vie sauve. Toute la nuit se passa en cris et en chansons qui c
+\'e9l\'e9braient la gloire des Cosaques\~; et la lune vit, toute la nuit, se promener dans les rues des troupes de musiciens avec leurs }{\i bandoura}{s et leurs }{\i balala\'efkas}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain
+\qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Grandes et petites guitares.}}}{, et des chantres d'\'e9glise qu'on entretenait dans la }{\i setch}{
+ pour chanter les louanges de Dieu et celles des Cosaques. Enfin, le vin et la fatigue vainquirent tout le monde. Peu \'e0, peu toutes les rues se jonch\'e8rent d'hommes \'e9tendus. Ici, c'\'e9tait un Cosaque qui, attendri, \'e9plor\'e9
+, se pendait au cou de son camarade, et tous deux tombaient embrass\'e9s. L\'e0, tout un groupe \'e9tait renvers\'e9 p\'eale-m\'eale. Plus loin, un ivrogne choisissait longtemps une place pour se coucher, et finissait par s'\'e9tendre sur une pi\'e8
+ce de bois. Le dernier, le plus fort de tous, marcha longtemps, en tr\'e9buchant sur les corps et en balbutiant des paroles incoh\'e9rentes\~; mais enfin il tomba comme les autres, et toute la }{\i setch}{ s'endormit.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743349}CHAPITRE IV{\*\bkmkend _Toc97743349}
+\par }\pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {D\'e8s le lendemain, Tarass Boulba se concertait avec le nouveau }{\i koch\'e9vo\'ef}{, pour savoir comment l'on pourrait d\'e9cider les Zaporogues \'e0 une r\'e9
+solution. Le }{\i koch\'e9vo\'ef}{ \'e9tait un Cosaque fin et rus\'e9 qui connaissait bien ses Zaporogues. Il commen\'e7a par dire\~:
+\par
+\par \endash C'est impossible de violer le serment, c'est impossible.
+\par
+\par Et puis, apr\'e8s un court silence, il reprit\~:
+\par
+\par \endash Oui, c'est possible. Nous ne violerons pas le serment, mais nous inventerons quelque chose. Seulement faites en sorte que le peuple se rassemble, non sur mon ordre, mais par sa propre volont\'e9. Vous savez bien comment vous y prendre\~
+; et moi, avec les anciens, nous accourrons aussit\'f4t sur la place comme si nous ne savions rien.
+\par
+\par Une heure ne s'\'e9tait pas pass\'e9e depuis leur entretien, quand les timbales r\'e9sonn\'e8rent de nouveau. La place fut bient\'f4t couverte d'un million de bonnets cosaques. On commen\'e7a \'e0 se faire des questions\~:
+\par
+\par \endash Quoi\~?\'85 Pourquoi\~?\'85 Qu'a-t-on \'e0 battre les timbales\~?
+\par
+\par Personne ne r\'e9pondait. Peu \'e0 peu, n\'e9anmoins, on entendit dans la foule les propos suivants\~:
+\par
+\par \endash La force cosaque p\'e9rit \'e0 ne rien faire\'85 Il n'y a pas de guerre, pas d'entreprise\'85 Les anciens sont des fain\'e9ants\~; ils ne voient plus, la graisse les aveugle. Non, il n'y a pas de justice au monde.
+\par
+\par Les autres Cosaques \'e9coutaient en silence, et ils finirent par r\'e9p\'e9ter eux-m\'eames\~:
+\par
+\par \endash Effectivement, il n'y a pas du tout de justice au monde.
+\par
+\par Les anciens paraissaient fort \'e9tonn\'e9s de pareils discours. Enfin le }{\i koch\'e9vo\'ef}{ s'avan\'e7a, et dit\~:
+\par
+\par \endash Me permettez-vous de parler, seigneurs Zaporogues\~?
+\par
+\par \endash Parle.
+\par
+\par \endash Mon discours, seigneurs, sera fait en consid\'e9ration de ce que la plupart d'entre vous, et vous le savez sans doute mieux que moi, doivent tant d'argent aux juifs des cabarets et \'e0 leurs camarades, qu'aucun diable ne fait plus cr\'e9
+dit. Puis, ensuite, mon discours sera fait en consid\'e9ration de ce qu'il y a parmi nous beaucoup de jeunes gens qui n'ont jamais vu la guerre de pr\'e8s, tandis qu'un jeune homme, vous le savez vous-m\'ea
+mes, seigneurs, ne peut exister sans la guerre. Quel Zaporogue est-ce, s'il n'a jamais battu de pa\'efen\~?
+\par
+\par \endash Il parle bien, pensa Boulba.
+\par
+\par \endash Ne croyez pas cependant, seigneurs, que je dise tout cela pour violer la paix. Non, que Dieu m'en garde\~! je ne dis cela que comme cela. En outre, le temple du Seigneur, chez nous, est dans un tel \'e9tat que c'est p\'ea
+cher de dire ce qu'il est. Il y a d\'e9j\'e0 bien des ann\'e9es que, par la gr\'e2ce du Seigneur, la }{\i setch}{ existe\~; et jusqu'\'e0 pr\'e9sent, non seulement le dehors de l'\'e9glise, mais les saintes images de l'int\'e9
+rieur n'ont pas le moindre ornement. Personne ne songe m\'eame \'e0 leur faire battre une robe d'argent}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{
+ Dans les anciens tableaux des \'e9glises grecques, les images sont habill\'e9es de robes en m\'e9tal battu et cisel\'e9.}}}{. Elles n'ont re\'e7u que ce que certains Cosaques leur ont laiss\'e9 par testament. Il est vrai que ces dons-l\'e0 \'e9
+taient bien peu de chose, car ceux qui les ont faits avaient de leur vivant bu tout leur avoir. De fa\'e7on que je ne fais pas de discours pour vous d\'e9cider \'e0
+ la guerre contre les Turcs, parce que nous avons promis la paix au sultan, et que ce serait un grand p\'e9ch\'e9 de se d\'e9dire, attendu que nous avons jur\'e9 sur notre religion.
+\par
+\par \endash Que diable embrouille-t-il\~? se dit Boulba.
+\par
+\par \endash Vous voyez, seigneurs, qu'il est impossible de commencer la guerre\~; l'honneur des chevaliers ne le permet pas. Mais voici ce que je pense, d'apr\'e8s mon pauvre esprit. Il faut envoyer les jeunes gens sur des canots, et qu'ils \'e9
+cument un peu les c\'f4tes de l'Anatolie. Qu'en pensez-vous, seigneurs\~?
+\par
+\par \endash Conduis-nous, conduis-nous tous\~? s'\'e9cria la foule de tous c\'f4t\'e9s. Nous sommes tous pr\'eats \'e0 p\'e9rir pour la religion.
+\par
+\par Le }{\i koch\'e9vo\'ef}{ s'\'e9pouvanta\~; il n'avait nullement l'intention de soulever toute la }{\i setch}{\~; il lui semblait dangereux de rompre la paix.
+\par
+\par \endash Permettez-moi, seigneurs, de parler encore.
+\par
+\par \endash Non, c'est assez, s'\'e9cri\'e8rent les Zaporogues\~; tu ne diras rien de mieux que ce que tu as dit.
+\par
+\par \endash Si c'est ainsi, il sera fait comme vous le d\'e9sirez. Je suis le serviteur de votre volont\'e9. C'est une chose connue et la sainte \'c9
+criture le dit, que la voix du peuple est la voix de Dieu. Il est impossible d'imaginer jamais rien de plus sens\'e9 que ce qu'a imagin\'e9 le peuple\~; mais voil\'e0 ce qu'il faut qu
+e je vous dise. Vous savez, seigneurs, que le sultan ne laissera pas sans punition le plaisir que les jeunes gens se seront donn\'e9\~; et nos forces eussent \'e9t\'e9 pr\'ea
+tes, et nous n'eussions craint personne. Et pendant notre absence, les Tatars peuvent nous attaquer. Ce sont les chiens des Turcs\~; ils n'osent pas vous prendre en face, ils n'entrent pas dans la maison tant que le ma\'eetre l'occupe\~
+; mais ils vous mordent les talons par derri\'e8re, et de fa\'e7on \'e0 faire crier. Et puis, s'il faut dire la v\'e9rit\'e9, nous n'avons pas assez de canots en r\'e9serve, ni assez de poudre pour que nous puissions tous partir. Du reste, je suis pr\'ea
+t \'e0 faire ce qui vous convient, je suis le serviteur de votre volont\'e9.
+\par
+\par Le rus\'e9 }{\i koch\'e9vo\'ef}{ se tut. Les groupes commenc\'e8rent \'e0 s'entretenir\~; les }{\i atamans}{ des }{\i kour\'e9ni}{ entr\'e8rent en conseil. Par bonheur, il n'y avait pas beaucoup de gens ivres dans la foule, et les Cosaques se d\'e9cid\'e8
+rent \'e0 suivre le prudent avis de leur chef.
+\par
+\par Quelques-uns d'entre eux pass\'e8rent aussit\'f4t sur la rive du Dniepr, et all\'e8rent fouiller le tr\'e9sor de l'arm\'e9e, l\'e0 o\'f9, dans des souterrains inabordables, creus\'e9s sous l'eau et sous les joncs, se cachait l'argent de la }{\i setch}{
+, avec les canons et les armes pris \'e0 l'ennemi. D'autres s'empress\'e8rent de visiter les canots et de les pr\'e9parer pour l'exp\'e9dition. En un instant, le rivage se couvrit d'une foule anim\'e9e. Des charpentiers arrivaient avec leurs haches\~
+; de vieux Cosaques h\'e2l\'e9s, aux moustaches grises, aux \'e9paules larges, aux fortes jambes, se tenaient jusqu'aux genoux dans l'eau, les pantalons retrouss\'e9s, et tiraient les canots avec des cordes pour les mettre \'e0 flot. D'autres tra\'ee
+naient des poutres s\'e8ches et des pi\'e8ces de bois. Ici, l'on ajustait des planches \'e0 un canot\~; l\'e0, apr\'e8s l\rquote avoir renvers\'e9 la quille en l'air, on le calfatait avec du goudron\~
+; plus loin, on attachait aux deux flancs du canot, d'apr\'e8s la coutume cosaque, de longues bottes de joncs, pour emp\'eacher les vagues de la mer de submerger cette fr\'eale embarcation. Des feux \'e9taient allum\'e9s sur tout le rivage. On faisait bou
+illir la poix dans des chaudrons de cuivre. Les anciens, les exp\'e9riment\'e9s, enseignaient aux jeunes. Des cris d'ouvriers et les bruits de leur ouvrage retentissaient de toutes parts. La rive enti\'e8re du fleuve se mouvait et vivait.
+\par
+\par Dans ce moment, un grand bac se montra en vue du rivage. La foule qui l'encombrait faisait de loin des signaux. C'\'e9taient des Cosaques couverts de haillons. Leurs v\'eatements d\'e9guenill\'e9
+s (plusieurs d'entre eux n'avaient qu'une chemise et une pipe) montraient qu'ils venaient d'\'e9chapper \'e0 quelque grand malheur, ou qu'ils avaient bu jusqu'\'e0 leur d\'e9froque. L'un d'eux, petit, trapu, et qui pouvait avoir cinquante ans, se d\'e9
+tacha de la foule, et vint se placer sur l'avant du bac. Il criait plus fort et faisait des gestes plus \'e9nergiques que tous les autres\~; mais le bruit des travailleurs \'e0 l'\'9cuvre emp\'eachait d'entendre ses paroles.
+\par
+\par \endash Qu'est-ce qui vous am\'e8ne\~?\~\'bb demanda enfin le }{\i koch\'e9vo\'ef}{, quand le bac toucha la rive.
+\par
+\par Tous les ouvriers suspendirent leurs travaux, cess\'e8rent le bruit, et regard\'e8rent dans une silencieuse attente, en soulevant leurs haches ou leurs rabots.
+\par
+\par \endash Un malheur, r\'e9pondit le petit Cosaque de l'avant.
+\par
+\par \endash Quel malheur\~?
+\par
+\par \endash Me permettez-vous de parler, seigneurs Zaporogues\~?
+\par
+\par \endash Parle.
+\par
+\par \endash Ou voulez-vous plut\'f4t rassembler un conseil\~?
+\par
+\par \endash Parle, nous sommes tous ici.
+\par
+\par Et la foule se r\'e9unit en un seul groupe.
+\par
+\par \endash Est-ce que vous n'avez rien entendu dire de ce qui se passe dans l'Ukraine\~?
+\par
+\par \endash Quoi\~? demanda un des }{\i atamans}{ de }{\i kour\'e8n}{.
+\par
+\par \endash Quoi\~? reprit l'autre\~; il para\'eet que les Tatars vous ont bouch\'e9 les oreilles avec de la colle pour que vous n'ayez rien entendu.
+\par
+\par \endash Parle donc, que s'y fait-il\~?
+\par
+\par \endash Il s'y fait des choses comme il ne s'en est jamais fait depuis que nous sommes au monde et que nous avons re\'e7u le bapt\'eame.
+\par
+\par \endash Mais, dis donc ce qui s'y fait, fils de chien, s'\'e9cria de la foule quelqu'un qui avait apparemment perdu patience.
+\par
+\par \endash Il s'y fait que les saintes \'e9glises ne sont plus \'e0 nous.
+\par
+\par \endash Comment, plus \'e0 nous\~?
+\par
+\par \endash On les a donn\'e9es \'e0 bail aux juifs, et si on ne paye pas le juif d'avance, il est impossible de dire la messe.
+\par
+\par \endash Qu'est-ce que tu chantes l\'e0\~?
+\par
+\par \endash Et si l'inf\'e2me juif ne met pas, avec sa main impure, un petit signe sur l'hostie, il est impossible de la consacrer.
+\par
+\par \endash Il ment, seigneurs et fr\'e8res, comment se peut-il qu'un juif impur mette un signe sur la sainte hostie\~?\'85
+\par
+\par \endash \'c9coutez, je vous en conterai bien d'autres. Les pr\'eatres catholiques (}{\i kseunz}{) ne vont pas autrement, dans l'Ukraine, qu'en }{\i tarata\'efka}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain
+\qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Petite cal\'e8che longue.}}}{. Ce ne serait pas un mal, mais voil\'e0 ce qui est un mal, c'est qu'au lieu de chevaux, on attelle des chr\'e9
+tiens de la bonne religion}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ La religion grecque.}}}{. \'c9coutez, \'e9
+coutez, je vous en conterai bien d'autres. On dit que les juives commencent \'e0 se faire des jupons avec les chasubles de nos pr\'eatres. Voil\'e0 ce qui se fait dans l'Ukraine, seigneurs. Et vous, vous \'eates tranquillement \'e9tablis dans la }{\i
+setch}{, vous buvez, vous ne faites rien, et, \'e0 ce qu'il para\'eet, les Tatars vous ont fait si peur, que vous n'avez plus d'yeux ni d'oreilles, et que vous n'entendez plus parler de ce qui se passe dans le monde.
+\par
+\par \endash Arr\'eate, arr\'eate, interrompit le }{\i koch\'e9vo\'ef}{ qui s'\'e9tait tenu jusque-l\'e0 immobile et les yeux baiss\'e9s, comme tous les Zaporogues, qui, dans les grandes occasions, ne s'abandonnaient jamais au premier \'e9
+lan, mais se taisaient pour rassembler en silence toutes les forces de leur indignation. Arr\'eate, et moi, je dirai une parole. Et vous donc, vous autres, que le diable rosse vos p\'e8res\~! que faisiez-vous\~? N'aviez-vous pas de sabres, par hasard\~
+? Comment avez-vous permis une pareille abomination\~?
+\par
+\par \endash Comment nous avons permis une pareille abomination\~? Et vous, auriez-vous mieux fait quand il y avait cinquante mille hommes des seuls Polonais\~? Et puis, il ne faut pas d\'e9guiser notre p\'e9ch\'e9, il y avait aussi des chiens parmi les n\'f4
+tres, qui ont accept\'e9 leur religion.
+\par
+\par \endash Et que faisait votre }{\i hetman}{\~? que faisaient vos }{\i polkovniks}{\~?
+\par
+\par \endash Ils ont fait de telles choses que Dieu veuille nous en pr\'e9server.
+\par
+\par \endash Comment\~?
+\par
+\par \endash Voil\'e0 comment\~: notre }{\i hetman}{ se trouve maintenant \'e0 Varsovie r\'f4ti dans un b\'9cuf de cuivre, et les t\'eates de nos }{\i polkovniks}{ se sont promen\'e9es avec leurs mains dans toutes les foires pour \'eatre montr\'e9
+es au peuple. Voil\'e0 ce qu'ils ont fait.
+\par
+\par Toute la foule frissonna. Un grand silence s'\'e9tablit sur le rivage entier, semblable \'e0 celui qui pr\'e9c\'e8de les temp\'eates. Puis, tout \'e0 coup, les cris, les paroles confuses \'e9clat\'e8rent de tous c\'f4t\'e9s.
+\par
+\par \endash Comment\~! que les juifs tiennent \'e0 bail les \'e9glises chr\'e9tiennes\~! que les pr\'eatres attellent des chr\'e9tiens au brancard\~! Comment\~! permettre de pareils supplices sur la terre russe, de la part de maudits schismatiques\~
+! Qu'on puisse traiter ainsi les }{\i polkovniks}{ et les }{\i hetman}{s\~! non, ce ne sera pas, ce ne sera pas.
+\par
+\par Ces mots volaient de c\'f4t\'e9 et d'autre, Les Zaporogues commen\'e7aient \'e0 se mettre en mouvement. Ce n'\'e9tait pas l'agitation d'un peuple mobile. Ces caract\'e8res lourds et forts ne s'enflammaient pas promptement\~; mais une fois \'e9chauff\'e9
+s, ils conservaient longtemps et obstin\'e9ment leur flamme int\'e9rieure.
+\par
+\par \endash Pendons d'abord tous les juifs, s'\'e9cri\'e8rent des voix dans la foule\~; qu'ils ne puissent plus faire de jupes \'e0 leurs juives avec les chasubles des pr\'eatres\~! qu'ils ne mettent plus de signes sur les hosties\~
+! noyons toute cette canaille dans le Dniepr\~!
+\par
+\par Ces mots prononc\'e9s par quelques-uns vol\'e8rent de bouche en bouche aussi rapidement que brille l'\'e9clair, et toute la foule se pr\'e9cipita sur le faubourg avec l'intention d'exterminer tous les juifs.
+\par
+\par Les pauvres fils d'Isra\'ebl ayant perdu, dans leur frayeur, toute pr\'e9sence d'esprit, se cachaient dans des tonneaux vides, dans les chemin\'e9es, et jusque sous les jupes de leurs femmes. Mais les Cosaques savaient bien les trouver partout.
+\par
+\par \endash S\'e9r\'e9nissimes seigneurs, s'\'e9criait un juif long et sec comme un b\'e2ton, qui montrait du milieu de ses camarades sa ch\'e9tive figure toute boulevers\'e9e par la peur\~; s\'e9r\'e9
+nissimes seigneurs, permettez-nous de vous dire un mot, rien qu'un mot. Nous vous dirons une chose comme vous n'en avez jamais entendue, une chose de telle importance, qu'on ne peut pas dire combien elle est importante.
+\par
+\par \endash Voyons, parlez, dit Boulba, qui aimait toujours \'e0 entendre l'accus\'e9.
+\par
+\par \endash Excellentissimes seigneurs, dit le juif, on n'a jamais encore vu de pareils seigneurs, non, devant Dieu, jamais. Il n'y a pas eu au monde d'aussi nobles, bons et braves seigneurs.
+\par
+\par Sa voix s'\'e9touffait et mourait d'effroi.
+\par
+\par \endash Comment est-ce possible que nous pensions mal des Zaporogues\~? Ce ne sont pas les n\'f4tres qui sont les fermiers d'\'e9glises dans l'Ukraine\~; non, devant Dieu, ce ne sont pas les n\'f4tres. Ce ne sont pas m\'eame des juifs\~
+; le diable sait ce que c'est. C'est une chose sur laquelle il ne faut que cracher, et la jeter ensuite. Ceux-ci vous diront la m\'eame chose. N'est-ce pas, Chleuma\~? n'est-ce pas, Chmoul\~?
+\par
+\par \endash Devant Dieu, c'est bien vrai, r\'e9pondirent de la foule Chleuma et Chmoul, tous deux v\'eatus d'habits en lambeaux, et bl\'eames comme du pl\'e2tre.
+\par
+\par \endash Jamais encore, continua le long juif, nous n'avons eu de relations avec l'ennemi, et nous ne voulons rien avoir \'e0 faire avec les catholiques. Qu'ils voient le diable en songe\~! nous sommes comme des fr\'e8res avec les Zaporogues.
+\par
+\par \endash Comment\~! que les Zaporogues soient vos fr\'e8res\~! s'\'e9cria quelqu'un de la foule. Jamais, maudits juifs. Au Dniepr, cette maudite canaille\~!
+\par
+\par Ces mots servirent de signal. On empoigna les juifs, et on commen\'e7a \'e0 les lancer dans le fleuve. Des cris plaintifs s'\'e9levaient de tous c\'f4t\'e9s\~; mais les farouches Zaporogues ne faisaient que rire en voyant les gr\'ea
+les jambes des juifs, chauss\'e9es de bas et de souliers, s'agiter dans les airs. Le pauvre orateur, qui avait attir\'e9 un si grand d\'e9sastre sur les siens et sur lui-m\'eame, s'arracha de son caftan, par lequel on l'avait d\'e9j\'e0
+ saisi, en petite camisole \'e9troite et de toutes couleurs, embrassa les pieds de Boulba, et se mit \'e0 le supplier d'une voix lamentable.
+\par
+\par \endash Magnifique et s\'e9r\'e9nissime seigneur, j'ai connu votre fr\'e8re, le d\'e9funt Doroch. C'\'e9tait un vrai guerrier, la fleur de la chevalerie. Je lui ai pr\'eat\'e9 huit cents sequins pour se racheter des Turcs.
+\par
+\par \endash Tu as connu mon fr\'e8re\~? lui dit Tarass.
+\par
+\par \endash Je l'ai connu, devant Dieu. C'\'e9tait un seigneur tr\'e8s g\'e9n\'e9reux.
+\par
+\par \endash Et comment te nomme-t-on\~?
+\par
+\par \endash Yankel.
+\par
+\par \endash Bien, dit Tarass.
+\par
+\par Puis, apr\'e8s avoir r\'e9fl\'e9chi\~:
+\par
+\par \endash Il sera toujours temps de pendre le juif, dit-il aux Cosaques. Donnez-le-moi pour aujourd'hui.
+\par
+\par Ils y consentirent. Tarass le conduisit \'e0 ses chariots pr\'e8s desquels se tenaient ses Cosaques.
+\par
+\par \endash Allons, fourre-toi sous ce chariot, et ne bouge plus. Et vous, fr\'e8res, ne laissez pas sortir le juif.
+\par
+\par Cela dit, il s'en alla sur la place, o\'f9 la foule s'\'e9tait d\'e8s longtemps rassembl\'e9e. Tout le monde avait abandonn\'e9 le travail des canots, car ce n'\'e9
+tait pas une guerre maritime qu'ils allaient faire, mais une guerre de terre ferme. Au lieu de chaloupes et de rames, il leur fallait maintenant des chariots et des coursiers. \'c0
+ cette heure, chacun voulait se mettre en campagne, les vieux comme les jeunes\~; et tous d'apr\'e8s le consentement des anciens, le }{\i koch\'e9vo\'ef}{ et les }{\i atamans}{ des }{\i kour\'e9ni}{, avaient r\'e9solu de march
+er droit sur la Pologne, pour venger toutes leurs offenses, l'humiliation de la religion et de la gloire cosaque, pour ramasser du butin dans les villes ennemies, br\'fb
+ler les villages et les moissons, faire enfin retentir toute la steppe du bruit de leurs hauts faits. Tous s'armaient. Quant au }{\i koch\'e9vo\'ef}{, il avait grandi de toute une palme. Ce n'\'e9tait plus le serviteur timide des caprices d'un peuple vou
+\'e9 \'e0 la licence\~; c'\'e9tait un chef dont la puissance n'avait pas de bornes, un despote qui ne savait que commander et se faire ob\'e9ir. Tous les chevaliers tapageurs et volontaires se tenaient immobiles dans les rangs, la t\'ea
+te respectueusement baiss\'e9e, et n'osant lever les regards, pendant qu'il distribuait ses ordres avec lenteur, sans col\'e8re, sans cri, comme un chef vieilli dans l'exercice du pouvoir, et qui n'ex\'e9cutait pas pour la premi\'e8
+re fois des projets longuement m\'fbris.
+\par
+\par \endash Examinez bien si rien ne vous manque, leur disait-il\~; pr\'e9parez vos chariots, essayez vos armes\~; ne prenez pas avec vous trop d'habillements. Une chemise et deux pantalons pour chaque Cosaque, avec un pot de lard et d'orge pil\'e9
+e. Que personne n'emporte davantage. Il y aura des effets et des provisions dans les bagages. Que chaque Cosaque emm\'e8ne une paire de chevaux. Il faut prendre aussi deux cents paires de b\'9cufs\~; ils nous seront n\'e9cessaires dans les endroits mar
+\'e9cageux et au passage des rivi\'e8res. Mais de l'ordre surtout, seigneurs, de l'ordre. Je sais qu'il y a des gens parmi vous qui, si Dieu leur envoie du butin, se mettent \'e0 d\'e9chirer les \'e9
+toffes de soie pour s'en faire des bas. Abandonnez cette habitude du diable\~; ne vous chargez pas de jupons\~; prenez seulement les armes, quand elles sont bonnes, ou les ducats et l'argent, car cela tient peu de place et sert partout. Mais que je vous d
+ise encore une chose, seigneurs\~: si quelqu'un de vous s'enivre \'e0 la guerre, je ne le ferai pas m\'eame juger. Je le ferai tra\'eener comme un chien jusqu'aux chariots, f\'fbt-il le meilleur Cosaque de l'arm\'e9e\~; et l\'e0 il sera fusill\'e9
+ comme un chien, et abandonn\'e9 sans s\'e9pulture aux oiseaux. Un ivrogne, \'e0 la guerre, n'est pas digne d'une s\'e9pulture chr\'e9tienne. Jeunes gens, en toutes choses \'e9coutez les anciens. Si une balle vous frappe, si un sabre vous \'e9corche la t
+\'eate ou quelque autre endroit, n'y faites pas grande attention\~; jetez une charge de poudre dans un verre d'eau-de-vie, avalez cela d'un trait, et tout passera. Vous n'aurez pas m\'eame de fi\'e8
+vre. Et si la blessure n'est pas trop profonde, mettez-y tout bonnement de la terre, apr\'e8s l'avoir humect\'e9e de salive sur la main. \'c0 l'\'9cuvre, \'e0 l'\'9cuvre, enfants\~! h\'e2tez-vous sans vous presser.
+\par
+\par Ainsi parlait le }{\i koch\'e9vo\'ef}{, et d\'e8s qu'il eut fini son discours, tous les Cosaques se mirent \'e0 la besogne. La }{\i setch}{ enti\'e8re devint sobre\~; on n'aurait pu y rencontrer un seul homme ivre, pas plus que s'il ne s'en f\'fb
+t jamais trouv\'e9 parmi les Cosaques. Les uns r\'e9paraient les cercles des roues ou changeaient les essieux des chariots\~; les autres y entassaient des armes ou des sacs de provisions\~; d'autres encore amenaient les chevaux et les b\'9c
+ufs. De toutes parts retentissaient le pi\'e9tinement des b\'eates de somme, le bruit des coups d'arquebuse tir\'e9s \'e0 la cible, le choc des sabres contre les \'e9perons, les mugissements des b\'9cufs, les grincements des chariots charg\'e9
+s, et les voix d'hommes parlant entre eux ou excitant leurs chevaux.
+\par
+\par Bient\'f4t le }{\i tabor}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Camp mouvant, caravane arm\'e9e. }}}{ des Cosaques s'\'e9
+tendit en une longue file, se dirigeant vers la plaine. Celui qui aurait voulu parcourir tout l'espace compris entre la t\'eate et la queue du convoi aurait eu longtemps \'e0 courir. Dans la petite \'e9glise en bois, le pope r\'e9citait la pri\'e8re du d
+\'e9part\~; il aspergea toute la foule d'eau b\'e9nite, et chacun, en passant, vint baiser la croix. Quand le }{\i tabor}{ se mit en mouvement, et s'\'e9loigna de la }{\i setch}{, tous les Cosaques se retourn\'e8rent\~:
+\par
+\par \endash Adieu, notre m\'e8re, dirent-ils d'une commune voix, que Dieu te garde de tout malheur\~!
+\par
+\par En traversant le faubourg, Tarass Boulba aper\'e7ut son juif Yankel qui avait eu le temps de s'\'e9tablir sous une tente, et qui vendait des pierres \'e0 feu, des vis, de la poudre, toutes les choses utiles \'e0 la guerre, m\'eame du pain et des }{\i
+khalatchis}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Pains de froment pur.}}}{.
+\par
+\par \'ab\~Voyez-vous ce diable de juif\~?\~\'bb pensa Tarass. Et, s'approchant de lui\~:
+\par
+\par \endash Fou que tu es, lui dit-il, que fais-tu l\'e0\~? Veux-tu donc qu'on te tue comme un moineau\~?
+\par
+\par Yankel, pour toute r\'e9ponse, vint \'e0 sa rencontre, et faisant signe des deux mains, comme s'il avait \'e0 lui d\'e9clarer quelque chose de tr\'e8s myst\'e9rieux, il lui dit\~:
+\par
+\par \endash Que votre seigneurie se taise, et n'en dise rien \'e0 personne. Parmi les chariots de l'arm\'e9e, il y a un chariot qui m'appartient. Je prends avec moi toutes sortes de provisions bonnes pour les Cosaques, et en route, je vous les vendrai \'e0
+ plus bas prix que jamais juif n'a vendu, devant Dieu, devant Dieu\~!
+\par
+\par Tarass Boulba haussa les \'e9paules, en voyant ce que pouvait la force de la nature juive, et rejoignit le }{\i tabor}{.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743350}CHAPITRE V{\*\bkmkend _Toc97743350}
+\par }\pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Bient\'f4t toute la partie sud-est de la Pologne fut en proie \'e0 la terreur. On entendait r\'e9p\'e9ter partout \'ab Les Zaporogues, les Zaporogues arrivent\~!\~\'bb
+ Tout ce qui pouvait fuir fuyait\~; chacun quittait ses foyers. Alors, pr\'e9cis\'e9ment, dans cette contr\'e9e de l'Europe, on n'\'e9levait ni forteresses, ni ch\'e2teaux. Chacun se construisait \'e0 la h\'e2te quelque petite habitation couverte
+ de chaume, pensant qu'il ne fallait perdre ni son temps ni son argent \'e0 b\'e2tir des demeures qui seraient t\'f4t ou tard la proie des invasions. Tout le monde se mit en \'e9moi. Celui-ci \'e9changeait ses b\'9c
+ufs et sa charrue contre un cheval et un mousquet, pour aller servir dans les r\'e9giments\~; celui-l\'e0 cherchait un refuge avec son b\'e9tail, emportant tout ce qu'il pouvait enlever. Quelques-uns essayaient bien une r\'e9sistance toujours vaine\~
+; mais la plus grande partie fuyait prudemment. Tout le monde savait qu'il n'\'e9tait pas facile d'avoir affaire avec cette foule aguerrie aux combats, connue sous le nom d'arm\'e9e zaporogue, qui, malgr\'e9 son organisation irr\'e9guli\'e8
+re, conservait dans la bataille un ordre calcul\'e9. Pendant la marche, les hommes \'e0 cheval s'avan\'e7aient lentement, sans surcharger et sans fatiguer leurs montures\~; les gens de pied suivaient en bon ordre les chariots, et tout le }{\i tabor}{
+ ne se mettait en mouvement que la nuit, prenant du repos le jour, et choisissant pour ses haltes des lieux d\'e9serts ou des for\'eats, plus vastes encore et plus nombreuses qu'aujourd'hui. On envoyait en avant des \'e9
+claireurs et des espions pour savoir o\'f9 et comment se diriger. Souvent, les Cosaques apparaissaient dans les endroits o\'f9 ils \'e9taient le moins attendus\~; alors, tout ce qui \'e9tait vivant disait adieu \'e0 la vie. Des incendies d\'e9
+voraient les villages entiers\~; les chevaux et les b\'9cufs qu'on ne pouvait emmener \'e9taient tu\'e9s sur place. Les cheveux se dressent d'horreur quand on pense \'e0 toutes les atrocit\'e9s que commettaient les Zaporogues.
+ On massacrait les enfants, on coupait les seins aux femmes\~; au petit nombre de ceux qu'on laissait en libert\'e9, on arrachait la peau, du genou jusqu'\'e0 la plante des pieds\~
+; en un mot, les Cosaques acquittaient en une seule fois toutes leurs vieilles dettes. Le pr\'e9lat d'un monast\'e8re, qui eut connaissance de leur approche, envoya deux de ses moines pour leur repr\'e9
+senter qu'il y avait paix entre le gouvernement polonais et les Zaporogues, qu'ainsi ils violaient leur devoir envers le roi et tout droit des gens.
+\par
+\par \endash Dites \'e0 l'abb\'e9 de ma part et de celle de tous les Zaporogues, r\'e9pondit le }{\i koch\'e9vo\'ef}{, qu'il n'a rien \'e0 craindre. Mes Cosaques ne font encore qu'allumer leurs pipes.
+\par
+\par Et bient\'f4t la magnifique abbaye fut tout enti\'e8re livr\'e9e aux flammes\~; et les colossales fen\'eatres gothiques semblaient jeter des regards s\'e9v\'e8res \'e0
+ travers les ondes lumineuses de l'incendie. Des foules de moines fugitifs, de juifs, de femmes, s'entass\'e8rent dans les villes entour\'e9es de murailles et qui avaient garnison.
+\par
+\par Les secours tardifs envoy\'e9s par le gouvernement de loin en loin, et qui consistaient en quelques faibles r\'e9giments, ou ne pouvaient d\'e9couvrir les Cosaques, ou s'enfuyaient au premier choc, sur leurs chevaux rapides. Il arrivait aussi que des g
+\'e9n\'e9raux du roi, qui avaient triomph\'e9 dans mainte affaire, se d\'e9cidaient \'e0 r\'e9unir leurs forces, et \'e0 pr\'e9senter la bataille aux Zaporogues. C'\'e9
+taient de pareilles rencontres qu'attendaient surtout les jeunes Cosaques, qui avaient honte de piller ou de vaincre des ennemis sans d\'e9fense, et qui brillaient du d\'e9
+sir de se distinguer devant les anciens, en se mesurant avec un Polonais hardi et fanfaron, mont\'e9 sur un beau cheval, et v\'eatu d'un riche }{\i joupan}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright
+\f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Redingote polonaise.}}}{ dont les manches pendantes flottaient au vent. Ces combats \'e9taient recherch\'e9
+s par eux comme un plaisir, car ils y trouvaient l'occasion de faire un riche butin de sabres, de mousquets et de harnais de chevaux. De jeunes hommes au menton imberbe \'e9taient devenus en un mois des hommes faits. Les traits de leurs visages, o\'f9 s'
+\'e9tait jusque-l\'e0 montr\'e9e une mollesse juv\'e9nile, avaient pris l'\'e9nergie de la force. Le vieux Tarass \'e9tait ravi de voir que, partout, ses fils marchaient au premier rang. \'c9videmment la guerre \'e9tait la v\'e9
+ritable vocation d'Ostap. Sans jamais perdre la t\'eate, avec un sang-froid presque surnaturel dans un jeune homme de vingt-deux ans, il mesurait d'un coup d'\'9cil l'\'e9
+tendue du danger, la vraie situation des choses, et trouvait sur-le-champ le moyen d'\'e9viter le p\'e9ril, mais de l'\'e9viter pour le vaincre avec plus de certitude. Toutes ses actions commenc\'e8rent \'e0 montrer la confiance en soi, la fermet\'e9
+ calme, et personne ne pouvait m\'e9conna\'eetre en lui un chef futur.
+\par
+\par \endash Oh\~! ce sera avec le temps un bon }{\i polkovnik}{, disait le vieux Tarass\~; devant Dieu, ce sera un bon }{\i polkovnik}{, et il surpassera son p\'e8re.
+\par
+\par Pour Andry, il se laissait emporter au charme de la musique des balles et des sabres. Il ne savait pas ce que c'\'e9tait que r\'e9fl\'e9chir, calculer, mesurer ses forces et celles de l'ennemi. Il trouvait une volupt\'e9
+folle dans la bataille. Elle lui semblait une f\'eate, \'e0 ces instants o\'f9 la t\'eate du combattant br\'fble, o\'f9 tout se confond \'e0 ses regards, o\'f9 les hommes et les chevaux tombent p\'eale-m\'eale avec fracas, o\'f9 il se pr\'e9cipite t\'ea
+te baiss\'e9e \'e0 travers le sifflement des balles, frappant \'e0 droite et \'e0 gauche, sans ressentir les coups qui lui sont port\'e9s. Plus d'une fois le vieux Tarass eut l'occasion d'admirer Andry, lorsque, emport\'e9
+ par sa fougue, il se jetait dans des entreprises que n'e\'fbt tent\'e9es nul homme de sang-froid, et r\'e9ussissait justement par l'exc\'e8s de sa t\'e9m\'e9rit\'e9. Le vieux Tarass l'admirait alors, et r\'e9p\'e9tait souvent\~:
+\par
+\par \endash Oh\~! celui-l\'e0 est un brave\~; que le diable ne l'emporte pas\~! ce n'est pas Ostap, mais c'est un brave.
+\par
+\par Il fut d\'e9cid\'e9 que l'arm\'e9e marcherait tout droit sur la ville de Doubno, o\'f9, d'apr\'e8s le bruit public, les habitants avaient renferm\'e9 beaucoup de richesses. L'intervalle fut parcouru en un jour et demi, et les Zaporogues parurent inopin
+\'e9ment devant la place. Les habitants avaient r\'e9solu de se d\'e9fendre jusqu'\'e0 la derni\'e8re extr\'e9mit\'e9, pr\'e9f\'e9
+rant mourir sur le seuil de leurs demeures que laisser entrer l'ennemi dans leurs murs. Une haute muraille en terre entourait toute la ville\~; l\'e0 o\'f9 elle \'e9tait trop basse, s'\'e9levait un parapet en pierre, ou une maison cr\'e9nel\'e9
+e, ou une forte palissade en pieux de ch\'eane. La garnison \'e9tait nombreuse, et sentait toute l'importance de son devoir. \'c0 leur arriv\'e9e, les Zaporogues attaqu\'e8rent vigoureusement les ouvrages ext\'e9rieurs\~; mais ils furent re\'e7
+us par la mitraille. Les bourgeois, les habitants ne voulaient pas non plus rester oisifs, et se tenaient en armes sur les remparts. On pouvait voir \'e0 leur contenance qu'ils se pr\'e9paraient \'e0 une r\'e9sistance d\'e9sesp\'e9r\'e9e. Les femmes m\'ea
+me prenaient part \'e0 la d\'e9fense\~; des pierres, des sacs de sable, des tonneaux de r\'e9sine enflamm\'e9e tombaient sur la t\'eate des assaillants. Les Zaporogues n'aimaient pas avoir affaire aux forteresses\~; ce n'\'e9
+tait pas dans les assauts qu'ils brillaient. Le }{\i koch\'e9vo\'ef}{ ordonna donc la retraite en disant\~:
+\par
+\par \endash Ce n'est rien, seigneurs fr\'e8res, d\'e9cidons-nous \'e0 reculer. Mais que je sois un maudit Tatar, et non pas un chr\'e9tien, si nous laissons sortir un seul habitant. Qu'ils meurent tous de faim comme des chiens.
+\par
+\par Apr\'e8s avoir battu en retraite, l'arm\'e9e bloqua \'e9troitement la place, et n'ayant rien autre chose \'e0 faire, les Cosaques se mirent \'e0 ravager les environs, \'e0 br\'fbler les villages et les meules de bl\'e9, \'e0
+ lancer leurs chevaux dans les moissons encore sur pied, et qui cette ann\'e9e-l\'e0 avaient r\'e9compens\'e9 les soins du laboureur par une riche croissance. Du haut des murailles, les habitants voyaient avec terreur la d\'e9
+vastation de toutes leurs ressources. Cependant les Zaporogues, dispos\'e9s en }{\i kour\'e9ni}{ comme \'e0 la }{\i setch}{, avaient entour\'e9 la ville d'un double rang de chariots. Ils fumaient leurs pipes, \'e9changeaient entre eux les armes prises
+\'e0 l'ennemi, et jouaient au saute-mouton, \'e0 pair et impair, regardant la ville avec un sang-froid d\'e9sesp\'e9rant\~; et, pendant la nuit, les feux s'allumaient\~; chaque }{\i kour\'e8n}{ faisait bouillir son gruau dans d'\'e9
+normes chaudrons de cuivre\~; une garde vigilante se succ\'e9dait aupr\'e8s des feux. Mais bient\'f4t les Zaporogues commenc\'e8rent \'e0 s'ennuyer de leur inaction, et surtout de leur sobri\'e9t\'e9 forc\'e9e dont nulle action d'\'e9clat ne les d\'e9
+dommageait. Le }{\i koch\'e9vo\'ef}{ ordonna m\'eame de doubler la ration de vin, ce qui se faisait quelquefois dans l'arm\'e9e, quand il n'y avait pas d'entreprise \'e0 tenter. C'\'e9tait surtout aux jeunes gens, et notamment aux fils de Boulba, que d
+\'e9plaisait une pareille vie. Andry ne cachait pas son ennui\~:
+\par
+\par \endash T\'eate sans cervelle, lui disait souvent Tarass, souffre, Cosaque, tu deviendras }{\i hetman}{s}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{
+ Phrase proverbiale en Russie.}}}{. Celui-l\'e0 n'est pas encore un bon soldat qui garde sa pr\'e9sence d'esprit dans la bataille\~; mais celui-l\'e0 est un bon soldat q
+ui ne s'ennuie jamais, qui sait souffrir jusqu'au bout, et, quoi qu'il arrive, finit par faire ce qu'il a r\'e9solu.
+\par
+\par Mais un jeune homme ne peut avoir l'opinion d'un vieillard, car il voit les m\'eames choses avec d'autres yeux.
+\par
+\par Sur ces entrefaites, arriva le }{\i polk}{ de Tarass Boulba amen\'e9 par Tovkatch. Il \'e9tait accompagn\'e9 de deux }{\i \'ef\'e9saouls}{
+, d'un greffier et d'autres chefs, conduisant une troupe d'environ quatre mille hommes. Dans ce nombre, se trouvaient beaucoup de volontaires, qui, sans \'eatre appel\'e9s, avaient pris librement du service, d\'e8s qu'ils avaient connu le but de l'exp\'e9
+dition. Les }{\i \'ef\'e9saouls}{ apportaient aux fils de Tarass la b\'e9n\'e9diction de leur m\'e8re, et \'e0 chacun d'eux une petite image en bois de cypr\'e8s, prise au c\'e9l\'e8bre monast\'e8re de M\'e9gigorsk \'e0 Kiew. Les deux fr\'e8
+res se pendirent les saintes images au cou, et devinrent tous les deux pensifs en songeant \'e0 leur vieille m\'e8re. Que leur proph\'e9tisait cette b\'e9n\'e9diction\~? La victoire sur l'ennemi, suivie d'un joyeux retour dans la patrie, avec du butin,
+et surtout de la gloire digne d'\'eatre \'e9ternellement chant\'e9e par les joueurs de }{\i bandoura}{, ou bien\'85\~? Mais l'avenir est inconnu\~; il se tient devant l'homme, semblable \'e0 l'\'e9pais brouillard d'automne qui s'\'e9l\'e8
+ve des marais. Les oiseaux le traversent \'e9perdument, sans se reconna\'eetre, la colombe sans voir l'\'e9pervier, l'\'e9pervier sans voir la colombe, et pas un d'eux ne sait s'il est pr\'e8s ou loin de sa fin.
+\par
+\par Apr\'e8s la r\'e9ception des images, Ostap s'occupa de ses affaires de chaque jour, et se retira bient\'f4t dans son }{\i kour\'e8n}{. Pour Andry, il ressentait involontairement un serrement de c\'9cur. Les Cosaques avaient d\'e9j\'e0
+ pris leur souper. Le soir venait de s'\'e9teindre\~; une belle nuit d'\'e9t\'e9 remplissait l'air. Mais Andry ne rejoignait pas son }{\i kour\'e8n}{, et ne pensait point \'e0 dormir. Il \'e9tait plong\'e9
+ dans la contemplation du spectacle qu'il avait sous les yeux. Une innombrable quantit\'e9 d'\'e9toiles jetaient du haut du ciel une lumi\'e8re p\'e2le et froide. La plaine, dans une vaste \'e9tendue, \'e9tait couverte de chariots dispers\'e9
+s, que chargeaient les provisions et le butin, et sous lesquels pendaient les seaux \'e0 porter le goudron. Autour et sous les chariots, se voyaient des groupes de Zaporogues \'e9
+tendus dans l'herbe. Ils dormaient dans toutes sortes de positions. L'un avait mis un sac sous sa t\'eate, l'autre son bonnet\~; celui-ci s'appuyait sur le flanc de son camarade. Chacun portait \'e0
+ sa ceinture un sabre, un mousquet, une petite pipe en bois, un briquet et des poin\'e7ons. Les b\'9cufs pesants \'e9taient couch\'e9s, les jambes pli\'e9es, en troupes blanch\'e2tres, et ressemblaient de loin \'e0 de grosses pierres immobiles \'e9
+parses dans la plaine, de tous c\'f4t\'e9s s'\'e9levaient les sourds ronflements des soldats endormis, auxquels r\'e9pondaient par des hennissements sonores les chevaux qu'indignaient leurs entraves.
+\par
+\par Cependant, une lueur solennelle et lugubre ajoutait encore \'e0 la beaut\'e9 de cette nuit de juillet\~; c'\'e9tait le reflet de l'incendie des villages d'alentour. Ici, la flamme s'\'e9tendait large et paisible sur le ciel\~; l\'e0
+, trouvant un aliment faible, elle s'\'e9lan\'e7ait en minces tourbillons jusque sous les \'e9toiles\~; des lambeaux enflamm\'e9s se d\'e9tachaient pour se tra\'eener et s'\'e9teindre au loin. De ce c\'f4t\'e9, un monast\'e8
+re aux murs noircis par le feu, se tenait sombre et grave comme un moine encapuchonn\'e9, montrant \'e0 chaque reflet sa lugubre grandeur\~; de cet autre, br\'fb
+lait le grand jardin du couvent. On croyait entendre le sifflement des arbres que tordait la flamme, et quand, au sein de l'\'e9paisse fum\'e9e, jaillissait un rayon lumineux, il \'e9clairait de sa lueur viol\'e2tre des masses de prunes m\'fb
+ries, et changeait en or de ducats des poires qui jaunissaient \'e0 travers le sombre feuillage. D'une et d'autre parts, pendaient aux cr\'e9neaux ou aux branches quelque moine ou quelque malheureux juif dont le corps se consumait avec tout le
+reste. Une quantit\'e9 d'oiseaux s'agitaient devant la nappe de feu, et, de loin, semblaient autant de petites croix noires. La ville dormait, d\'e9garnie de d\'e9fenseurs. Les fl\'e8ches des temples, les toits des maisons, les cr\'e9
+neaux des murs et les pointes des palissades s'enflammaient silencieusement du reflet des incendies lointains. Andry parcourait les rangs des Cosaques. Les feux, autour desquels s'asseyaient les gardes, ne jetaient plus que de faibles clart\'e9
+s, et les gardes eux-m\'eames se laissaient aller au sommeil, apr\'e8s avoir largement satisfait leur app\'e9tit cosaque. Il s'\'e9tonna d'une telle insouciance, pensant qu'il \'e9tait fort heureux qu'on n'e\'fb
+t pas d'ennemi dans le voisinage. Enfin, il s'approcha lui-m\'eame de l'un des chariots, grimpa sur la couverture, et se coucha, le visage en l'air, en mettant ses mains jointes sous sa t\'eate\~; mais il ne put s'endormir, et demeura longtemps \'e0
+ regarder le ciel. L'air \'e9tait pur et transparent\~; les \'e9toiles qui forment la voie lact\'e9e \'e9tincelaient d'une lumi\'e8re blanche et con
+fuse. Par moments, Andry s'assoupissait, et le premier voile du sommeil lui cachait la vue du ciel, qui reparaissait de nouveau. Tout \'e0 coup, il lui sembla qu'une \'e9trange figure se dessinait rapidement devant lui. Croyant que c'\'e9tait une image cr
+\'e9\'e9e par le sommeil, et qui allait se dissiper, il ouvrit les yeux davantage. Il aper\'e7ut effectivement une figure p\'e2le, ext\'e9nu\'e9
+e, qui se penchait sur lui et le regardait fixement dans les yeux. Des cheveux longs et noirs comme du charbon s'\'e9chappaient en d\'e9sordre d'un voile sombre n\'e9gligemment jet\'e9 sur la t\'eate, et l'\'e9clat singulier du regard, le teint cadav\'e9
+reux du visage pouvaient bien faire croire \'e0 une apparition. Andry saisit \'e0 la h\'e2te son mousquet, et s'\'e9cria d'une voix alt\'e9r\'e9e\~:
+\par
+\par \endash Qui es-tu\~? Si tu es un esprit malin, disparais. Si tu es un \'eatre vivant, tu as mal pris le temps de rire, je vais te tuer.
+\par
+\par Pour toute r\'e9ponse l'apparition mit le doigt sur ses l\'e8vres, semblant implorer le silence. Andry d\'e9posa son mousquet, et se mit \'e0 la regarder avec plus d'attention. \'c0 ses longs cheveux, \'e0 son cou, \'e0
+ sa poitrine demi-nue, il reconnut une femme. Mais ce n'\'e9tait pas une Polonaise\~; son visage h\'e2ve et d\'e9charn\'e9 avait un teint oliv\'e2tre, les larges pommettes de ses joues s'avan\'e7aient en saillie, et les paupi\'e8res de ses yeux \'e9
+troits se relevaient aux angles ext\'e9rieurs. Plus il contemplait les traits de cette femme, plus il y trouvait le souvenir d'un visage connu.
+\par
+\par \endash Dis-moi, qui es-tu\~? s'\'e9cria-t-il enfin\~; il me semble que je t'ai vue quelque part.
+\par
+\par \endash Oui, il y a deux ans, \'e0 Kiew.
+\par
+\par \endash Il y a deux ans, \'e0 Kiew\~? r\'e9p\'e9ta Andry en repassant dans sa m\'e9moire tout ce que lui rappelait sa vie d'\'e9tudiant.
+\par
+\par Il la regarda encore une fois avec une profonde attention, puis il s'\'e9cria tout \'e0 coup\~:
+\par
+\par \endash Tu es la Tatare, la servante de la fille du }{\i va\'efvode}{.
+\par
+\par \endash Chut\~! dit-elle, en croisant ses mains avec une angoisse suppliante, tremblante de peur et regardant de tous c\'f4t\'e9s si le cri d'Andry n'avait r\'e9veill\'e9 personne.
+\par
+\par \endash R\'e9ponds\~: comment, et pourquoi es-tu ici\~? disait Andry d'une voix basse et haletante. O\'f9 est la demoiselle\~? est-elle en vie\~?
+\par
+\par \endash Elle est dans la ville.
+\par
+\par \endash Dans la ville\~! reprit Andry retenant \'e0 peine un cri de surprise, et sentant que tout son sang lui refluait au c\'9cur. Pourquoi dans la ville\~?
+\par
+\par \endash Parce que le vieux seigneur y est lui-m\'eame. Voil\'e0 un an et demi qu'il a \'e9t\'e9 fait }{\i va\'efvode}{ de Doubno.
+\par
+\par \endash Est-elle mari\'e9e\~?\'85 Mais parle donc, parle donc.
+\par
+\par \endash Voil\'e0 deux jours qu'elle n'a rien mang\'e9,
+\par
+\par \endash Comment\~!\'85
+\par
+\par \endash Il n'y a plus un morceau de pain dans la ville\~: depuis plusieurs jours les habitants ne mangent que de la terre.\~\'bb
+\par
+\par Andry fut p\'e9trifi\'e9.
+\par
+\par \endash La demoiselle t'a vu du parapet avec les autres Zaporogues. Elle m'a dit\~: \'ab\~Va, dis au chevalier, s'il se souvient de moi, qu'il vienne me trouver\~; sinon, qu'il te donne au moins un morceau de pain pour ma vieille m\'e8
+re, car je ne veux pas la voir mourir sous mes yeux. Prie-le, embrasse ses genoux\~; il a aussi une vieille m\'e8re\~; qu'il te donne du pain pour l'amour d'elle.\~\'bb
+\par
+\par Une foule de sentiments divers s'\'e9veill\'e8rent dans le c\'9cur du jeune Cosaque.
+\par
+\par \endash Mais comment as-tu pu venir ici\~?
+\par
+\par \endash Par un passage souterrain.
+\par
+\par \endash Y a-t-il donc un passage souterrain\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash O\'f9\~?
+\par
+\par \endash Tu ne nous trahiras pas, chevalier\~?
+\par
+\par \endash Non, je le jure sur la Sainte Croix.
+\par
+\par \endash En descendant le ravin, et en traversant le ruisseau \'e0 la place o\'f9 croissent des joncs.
+\par
+\par \endash Et ce passage aboutit dans la ville\~?
+\par
+\par \endash Tout droit au monast\'e8re.
+\par
+\par \endash Allons, allons sur-le-champ.
+\par
+\par \endash Mais, au nom du Christ et de sa sainte m\'e8re, un morceau de pain.
+\par
+\par \endash Bien, je vais t'en apporter. Tiens-toi pr\'e8s du chariot, ou plut\'f4t couche-toi dessus. Personne ne te verra, tous dorment. Je reviens \'e0 l'instant.
+\par
+\par Et il se dirigea vers les chariots o\'f9 se trouvaient les provisions de son }{\i kour\'e8n}{. Le c\'9cur lui battait avec violence. Tout ce qu'avait effac\'e9 sa vie rude et guerri\'e8re de Cosaque, tout le pass\'e9 renaquit aussit\'f4t, et le pr\'e9
+sent s'\'e9vanouit \'e0 son tour. Alors reparut \'e0 la surface de sa m\'e9moire une image de femme avec ses beaux bras, sa bouche souriante, ses \'e9paisses nattes de cheveux. Non, cette image n'avait jamais disparu pleinement de son \'e2me\~
+; mais elle avait laiss\'e9 place \'e0 d'autres pens\'e9es plus m\'e2les, et souvent encore elle troublait le sommeil du jeune Cosaque.
+\par
+\par Il marchait, et ses battements de c\'9cur devenaient de plus en plus forts \'e0 l'id\'e9e qu'il la verrait bient\'f4t, et ses genoux tremblaient sous lui. Arriv\'e9 pr\'e8s des chariots, il oublia pourquoi il \'e9
+tait venu, et se passa la main sur le front en cherchant \'e0 se rappeler ce qui l'amenait. Tout \'e0 coup il tressaillit, plein d'\'e9pouvante \'e0 l'id\'e9e qu'elle se mourait de faim. Il s'empara de plusieurs pains noirs\~; mais la r\'e9
+flexion lui rappela que cette nourriture, bonne pour un Zaporogue, serait pour elle trop grossi\'e8re. Il se souvint alors que, la veille, le }{\i koch\'e9vo\'ef}{ avait reproch\'e9 aux cuisiniers de l'arm\'e9e d'avoir employ\'e9 \'e0
+ faire du gruau toute la farine de bl\'e9 noir qui restait, tandis qu'elle devait suffire pour trois jours. Assur\'e9 donc qu'il trouverait du gruau tout pr\'e9par\'e9 dans les grands chaudrons, Andry prit une petite casserole de voyage appartenant \'e0
+ son p\'e8re, et alla trouver le cuisinier de son }{\i kour\'e8n}{, qui dormait \'e9tendu entre deux marmites sous lesquelles fumait encore la cendre chaude. \'c0 sa grande surprise, il les trouva vides l\rquote une et l'autre. Il avait fallu de
+s forces surhumaines pour manger tout ce gruau, car son }{\i kour\'e8n}{ comptait moins d'hommes que les autres. Il continua l'inspection des autres marmites, et ne trouva rien nulle part. Involontairement il se rappela le proverbe\~: \'ab\~
+Les Zaporogues sont comme les enfants\~; s'il y a peu, ils s'en contentent\~; s'il y a beaucoup, ils ne laissent rien.\~\'bb Que faire\~? Il y avait sur le chariot de son p\'e8re un sac de pains blancs qu'on avait pris au pillage d'un monast\'e8
+re. Il s'approcha du chariot, mais le sac n'y \'e9tait plus. Ostap l'avait mis sous sa t\'eate, et ronflait \'e9tendu par terre. Andry saisit le sac d'une main et l'enleva brusquement\~; la t\'eate d'Ostap frappa sur le sol, et lui-m\'eame, se dressant
+\'e0 demi \'e9veill\'e9, s'\'e9cria sans ouvrir les yeux\~:
+\par
+\par \endash Arr\'eatez, arr\'eatez le Polonais du diable\~; attrapez son cheval.
+\par
+\par \endash Tais-toi, ou je te tue, s'\'e9cria Andry plein d'\'e9pouvante, en le mena\'e7ant de son sac.
+\par
+\par Mais Ostap s'\'e9tait tu d\'e9j\'e0\~; il retomba sur la terre, et se remit \'e0 ronfler de mani\'e8re \'e0 agiter l'herbe que touchait son visage. Andry regarda avec terreur de tous c\'f4t\'e9s. Tout \'e9tait tranquille\~; une seule t\'eate \'e0
+ la touffe flottante s'\'e9tait soulev\'e9e dans le }{\i kour\'e8n}{ voisin\~; mais apr\'e8s avoir jet\'e9 de vagues regards, elle s'\'e9tait repos\'e9e sur la terre. Au bout d'une courte attente, il s'\'e9loigna emportant son butin. La Tatare \'e9
+tait couch\'e9e, respirant \'e0 peine.
+\par
+\par \endash L\'e8ve-toi, lui dit-il\~; allons, tout le monde dort, ne crains rien. Es-tu en \'e9tat de soulever un de ces pains, si je ne puis les emporter tous moi-m\'eame\~?
+\par
+\par Il mit le sac sur son dos, en prit un second, plein de millet, qu'il enleva d'un autre chariot, saisit dans ses mains les pains qu'il avait voulu donner \'e0 la Tatare, et, courb\'e9 sous ce poids, il passa intr\'e9pidement \'e0
+ travers les rangs des Zaporogues endormis.
+\par
+\par \endash Andry\~! dit le vieux Boulba au moment o\'f9 son fils passa devant lui.
+\par
+\par Le c\'9cur du jeune homme se gla\'e7a. Il s'arr\'eata, et, tout tremblant, r\'e9pondit \'e0 voix basse\~:
+\par
+\par \endash Eh bien\~! quoi\~?
+\par
+\par \endash Tu as une femme avec toi. Sur ma parole, je te rosserai demain matin d'importance. Les femmes ne te m\'e8neront \'e0 rien de bon.
+\par
+\par Apr\'e8s avoir dit ces mots, il souleva sa t\'eate sur sa main, et consid\'e9ra attentivement la Tatare envelopp\'e9e dans son voile.
+\par
+\par Andry se tenait immobile, plus mort que vif, sans oser regarder son p\'e8re en face. Quand il se d\'e9cida \'e0 lever enfin les yeux, il reconnut que Boulba s'\'e9tait endormi, la t\'eate sur la main.
+\par
+\par Il fit le signe de la croix\~; son effroi se dissipa plus vite qu'il n'\'e9tait venu. Quand il se retourna pour s'adresser \'e0 la Tatare, il la vit devant lui, immobile comme un
+e sombre statue de granit, perdue dans son voile, et le reflet d'un incendie lointain \'e9claira tout \'e0 coup ses yeux, hagards comme ceux d'un moribond. Il la secoua par la manche, et tous deux s'\'e9loign\'e8rent en regardant fr\'e9quemment derri\'e8
+re eux. Ils descendirent dans un ravin, au fond duquel se tra\'eenait paresseusement un ruisseau bourbeux, tout couvert de joncs croissant sur des mottes de terre. Une fois au fond du ravin, la plaine avec le }{\i tabor}{ des Zaporogues disparut \'e0
+ leurs regards\~; en se retournant, Andry ne vit plus rien qu'une c\'f4te escarp\'e9e, au sommet de laquelle se balan\'e7aient quelques herbes s\'e8ches et fines, et par-dessus brillait la lune, semblable \'e0 une faucille d'or. Une brise l\'e9g\'e8
+re, soufflant de la steppe, annon\'e7ait la prochaine venue du jour. Mais nulle part on n'entendait le chant d'un coq. Depuis longtemps on ne l\rquote avait entendu, ni dans la ville, ni dans les environs d\'e9vast\'e9s. Ils franchirent une poutre pos\'e9
+e sur le ruisseau, et devant eux se dressa l'autre bord, plus haut encore et plus escarp\'e9. Cet endroit passait sans doute pour le mieux fortifi\'e9 de toute l'enceinte par la nature, car le parapet en terre qui le couronnait \'e9
+tait plus bas qu'ailleurs, et l'on n'y voyait pas de sentinelles. Un peu plus loin s'\'e9levaient les \'e9paisses murailles du couvent. Toute la c\'f4te devant eux \'e9tait couverte de bruy\'e8res\~; entre elle et le ruisseau s'\'e9
+tendait un petit plateau o\'f9 croissaient des joncs de hauteur d'homme. La Tatare \'f4ta ses souliers, et s'avan\'e7a avec pr\'e9caution en soulevant sa robe, parce que le sol mouvant \'e9tait impr\'e9gn\'e9 d'eau. Apr\'e8s avoir conduit p\'e9
+niblement Andry \'e0 travers les joncs, elle s'arr\'eata devant un grand tas de branches s\'e8ches. Quand ils les eurent \'e9cart\'e9es, ils trouv\'e8rent une esp\'e8ce de vo\'fbte souterraine dont l'ouverture n'\'e9tait pas plus
+grande que la bouche d'un four. La Tatare y entra la premi\'e8re la t\'eate basse, Andry la suivit, en se courbant aussi bas que possible pour faire passer ses sacs et ses pains, et bient\'f4t tous deux se trouv\'e8rent dans une compl\'e8te obscurit\'e9.
+
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743351}CHAPITRE VI{\*\bkmkend _Toc97743351}
+\par }\pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Andry s'avan\'e7ait p\'e9niblement dans l'\'e9troit et sombre souterrain, pr\'e9c\'e9d\'e9 de la Tatare et courb\'e9 sous ses sacs de provisions.
+\par
+\par \endash Bient\'f4t nous pourrons voir, lui dit sa conductrice, nous approchons de l'endroit o\'f9 j'ai laiss\'e9 une lumi\'e8re.
+\par
+\par En effet, les noires murailles du souterrain commen\'e7aient \'e0 s'\'e9clairer peu \'e0 peu. Ils atteignirent une petite plate-forme qui semblait \'eatre une chapelle, car \'e0 l'un des murs \'e9tait adoss\'e9e une table en forme d'autel, surmont\'e9
+e d'une vieille image noircie de la madone catholique. Une petite lampe en argent, suspendue devant cette image, l'\'e9clairait de sa lueur p\'e2le. La Tatare se baissa, ramassa de terre son chandelier de cuivre dont la tige longue et mince \'e9
+tait entour\'e9e de cha\'eenettes auxquelles pendaient des mouchettes, un \'e9teignoir et un poin\'e7on. Elle le prit et alluma la chandelle au feu de la lampe. Tous deux continu\'e8rent leur route, \'e0 demi dans une vive lumi\'e8re, \'e0
+ demi dans une ombre noire, comme les personnages d'un tableau de G\'e9rard delle notti. Le visage du jeune chevalier, o\'f9 brillait la sant\'e9 et la force, formait un frappant contraste avec celui de la Tatare, p\'e2le et ext\'e9nu\'e9
+. Le passage devint insensiblement plus large et plus haut, de mani\'e8re qu'Andry put relever la t\'eate. Il se mit \'e0 consid\'e9rer attentivement les parois en terre du passage o\'f9
+ il cheminait. Comme aux souterrains de Kiew, on y voyait des enfoncements que remplissaient tant\'f4t des cercueils, tant\'f4t des ossements \'e9pars que l'humidit\'e9 avait rendus mous comme de la p\'e2te. L\'e0 aussi gisaient de saints anachor\'e8
+tes qui avaient fui le monde et ses s\'e9ductions. L'humidit\'e9 \'e9tait si grande en certains endroits, qu'ils avaient de l'eau sous les pieds. Andry devait s'arr\'eater souvent pour donner du repos \'e0
+ sa compagne dont la fatigue se renouvelait sans cesse. Un petit morceau de pain qu'elle avait d\'e9vor\'e9 causait une vive douleur \'e0 son estomac d\'e9shabitu\'e9 de nourriture, et fr\'e9quemment elle s'arr\'ea
+tait sans pouvoir quitter la place. Enfin une petite porte en fer apparut devant eux.
+\par
+\par \'ab\~Gr\'e2ce \'e0 Dieu, nous sommes arriv\'e9s, \'bb dit la Tatare d'une voix faible\~; et elle leva la main pour frapper, mais la force lui manqua.
+\par
+\par \'c0 sa place, Andry frappa vigoureusement sur la porte, qui retentit de mani\'e8re \'e0 montrer qu'il y avait par derri\'e8re un large espace vide\~; puis le son changea de nature comme s'il se f\'fbt prolong\'e9 sous de hauts arceaux. Deux minutes apr
+\'e8s, on entendit bruire un trousseau de clefs et quelqu'un qui descendait les marches d'un escalier tournant. La porte s'ouvrit. Un moine, qui se tenait debout, la clef dans une main, une lumi\'e8
+re dans l'autre, leur livra passage. Andry recula involontairement \'e0 la vue d'un moine catholique, objet de m\'e9pris et de haine pour les Cosaques, qui les traitaient encore plus inhumainement que les juifs. Le moine, de son c\'f4t\'e9, recula
+ de quelques pas en voyant un Zaporogue\~; mais un mot que lui dit la Tatare \'e0 voix basse le tranquillisa. Il referma la porte derri\'e8re eux, les conduisit par l'escalier, et bient\'f4t ils se trouv\'e8rent sous les hautes et sombres vo\'fbtes de l'
+\'e9glise.
+\par
+\par Devant l'un des autels, tout charg\'e9 de cierges, se tenait un pr\'eatre \'e0 genoux, qui priait \'e0 voix basse. \'c0 ses c\'f4t\'e9s \'e9taient agenouill\'e9s deux jeunes diacres en chasubles violettes orn\'e9
+es de dentelles blanches, et des encensoirs dans les mains. Ils demandaient un miracle, la d\'e9livrance de la ville, l'affermissement des courages \'e9branl\'e9
+s, le don de la patience, la fuite du tentateur qui les faisait murmurer, qui leur inspirait des id\'e9es timides et l\'e2ches. Quelques femmes, semblables \'e0 des spectres, \'e9taient agenouill\'e9es aussi, laissant tomber leurs t\'ea
+tes sur les dossiers des bancs de bois et des prie-Dieu. Quelques hommes restaient appuy\'e9s contre les pilastres dans un silence morne et d\'e9courag\'e9. La longue fen\'eatre aux vitraux peints qui surmontait l'autel s'\'e9claira tout \'e0
+coup des lueurs ros\'e9es de l'aube naissante, et des rosaces rouges, bleues, de toutes couleurs, se dessin\'e8rent sur le sombre pav\'e9 de l'\'e9glise. Tout le ch\'9cur fut inond\'e9 de jour, et la fum\'e9
+e de l'encens, immobile dans l'air, se peignit de toutes les nuances de l'arc-en-ciel. De son coin obscur, Andry contemplait avec admiration le miracle op\'e9r\'e9 par la lumi\'e8re. Dans cet instant, le mugissement solennel de l'orgue emplit tout \'e0
+ coup l'\'e9glise enti\'e8re}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Il n'y a point d'orgues dans les \'e9glises du rite grec, c'\'e9tai
+t chose nouvelle pour un Cosaque.}}}{. Il enfla de plus en plus les sons, \'e9clata comme le roulement du tonnerre, puis monta sous les nefs en sons argentins comme des voix de jeunes filles, puis r\'e9p\'e9
+ta son mugissement sonore et se tut brusquement. Longtemps apr\'e8s les vibrations firent trembler les arceaux, et Andry resta dans l'admiration de cette musique solennelle. Quelqu'un le tira par le }{\i pan}{ de son caftan.
+\par
+\par \endash Il est temps, dit la Tatare.
+\par
+\par Tous deux travers\'e8rent l'\'e9glise sans \'eatre aper\'e7us, et sortirent sur une grande place. Le ciel s'\'e9tait rougi des feux de l'aurore, et tout pr\'e9sageait le lever du soleil. La place, en forme de carr\'e9, \'e9tait compl\'e8
+tement vide. Au milieu d'elle se trouvaient dress\'e9es nombre de tables en bois, qui indiquaient que l\'e0 avait \'e9t\'e9 le march\'e9 aux provisions. Le sol, qui n'\'e9tait point pav\'e9, portait une \'e9paisse couche de boue dess\'e9ch\'e9
+e, et toute la place \'e9tait entour\'e9e de petites maisons b\'e2ties en briques et en terre glaise, dont les murs \'e9taient soutenus par des poutres et des solives entrecrois\'e9es. Leurs toits aigus \'e9taient perc\'e9
+s de nombreuses lucarnes. Sur un des c\'f4t\'e9s de la place, pr\'e8s de l'\'e9glise, s'\'e9levait un \'e9difice diff\'e9rent des autres, et qui paraissait \'eatre l'h\'f4tel de ville. La place enti\'e8re semblait morte. Cependant Andry crut entendre de l
+\'e9gers g\'e9missements. Jetant un regard autour de lui, il aper\'e7ut un groupe d'hommes couch\'e9s sans mouvement, et les examina, doutant s\rquote ils \'e9taient endormis ou morts. \'c0 ce moment il tr\'e9
+bucha sur quelque chose qu'il n'avait pas vu devant lui. C'\'e9tait le cadavre d'une femme juive. Elle paraissait jeune, malgr\'e9 l'horrible contraction de ses traits. Sa t\'eate \'e9tait envelopp\'e9e d'un mouchoir de soie rouge\~
+; deux rangs de perles ornaient les attaches pendantes de son turban\~; quelques m\'e8ches de cheveux cr\'e9pus tombaient sur son cou d\'e9charn\'e9\~; pr\'e8s d'elle \'e9tait couch\'e9
+ un petit enfant qui serrait convulsivement sa mamelle, qu'il avait tordue \'e0 force d'y chercher du lait. Il ne criait ni ne pleurait plus\~; ce n'\'e9tait qu'au mouvement intermittent de son ventre qu'
+on reconnaissait qu'il n'avait pas encore rendu le dernier soupir. Au tournant d'une rue, ils furent arr\'eat\'e9s par une sorte de fou furieux qui, voyant le pr\'e9cieux fardeau que portait Andry, s'\'e9lan\'e7a sur lui comme un tigre, en criant\~:
+
+\par
+\par \endash Du pain\~! du pain\~!
+\par
+\par Mais ses forces n'\'e9taient pas \'e9gales \'e0 sa rage\~; Andry le repoussa, et il roula par terre. Mais, \'e9mu de compassion, le jeune Cosaque lui jeta un pain, que l'autre saisit et se mit \'e0 d\'e9vorer avec voracit\'e9, et, sur la place m\'ea
+me, cet homme expira dans d'horribles convulsions. Presque \'e0 chaque pas ils rencontraient des victimes de la faim. \'c0 la porte d'une maison \'e9tait assise une vieille femme, et l'on ne pouvait dire si elle \'e9
+tait morte ou vivante, se tenant immobile, la t\'eate pench\'e9e sur sa poitrine. Du toi
+t de la maison voisine pendait au bout d'une corde le cadavre long et maigre d'un homme qui, n'ayant pu supporter jusqu'au bout ses souffrances, y avait mis fin par le suicide. \'c0 la vue de toutes ces horreurs, Andry ne put s'emp\'eacher de demander
+\'e0 la Tatare\~:
+\par
+\par \endash Est-il donc possible qu'en un si court espace de temps, tous ces gens n'aient plus rien trouv\'e9 pour soutenir leur vie\~! En de telles extr\'e9mit\'e9s, l'homme peut se nourrir des substances que la loi d\'e9fend.
+\par
+\par \endash On a tout mang\'e9, r\'e9pondit la Tatare, toutes les b\'eates\~; on ne trouverait plus un cheval, plus un chien, plus une souris dans la ville enti\'e8re. Nous n'avons jamais rassembl\'e9 de provisions\~; l'on amenait tout de la campagne.
+\par
+\par \endash Mais, en mourant d'une mort si cruelle, comment pouvez-vous penser encore \'e0 d\'e9fendre la ville\~?
+\par
+\par \endash Peut-\'eatre que le }{\i va\'efvode}{ l'aurait rendue\~; mais, hier matin le }{\i polkovnik}{, qui se trouve \'e0 Boujany, a envoy\'e9 un faucon porteur d'un billet o\'f9 il disait qu'on se d\'e9fendit encore, qu'il s'avan\'e7ait pour faire l
+ever le si\'e8ge, et qu'il n'attendait plus que l'arriv\'e9e d'un autre }{\i polk}{ afin d'agir ensemble\~; maintenant nous attendons leur secours \'e0 toute minute. Mais nous voici devant la maison.\~\'bb
+\par
+\par Andry avait d\'e9j\'e0 vu de loin une maison qui ne ressemblait pas aux autres, et qui paraissait avoir \'e9t\'e9 construite par un architecte italien. Elle \'e9tait en briques, et \'e0 deux \'e9tages. Les fen\'eatres du rez-de-chauss\'e9
+e s'encadraient dans des ornements de pierre tr\'e8s en relief\~; l\rquote \'e9tage sup\'e9rieur se composait de petits arceaux formant galerie\~
+; entre les piliers et aux encoignures, se voyaient des grilles en fer portant les armoiries de la famille. Un large escalier en briques peintes descendait jusqu'\'e0 la place. Sur les derni\'e8res marches \'e9taient assis deux gardes qui soutenaient d'
+une main leurs hallebardes, de l'autre leurs t\'eates, et ressemblaient plus \'e0 des statues qu'\'e0 des \'eatres vivants. Ils ne firent nulle attention \'e0 ceux qui montaient l'escalier, au haut duquel Andry et son guide trouv\'e8
+rent un chevalier couvert d'une riche armure, tenant en main un livre de pri\'e8res. Il souleva lentement ses paupi\'e8res alourdies\~; mais la Tatare lui dit un mot, et il les laissa retomber sur les pages de son livre. Ils entr\'e8
+rent dans une salle assez spacieuse qui semblait servir aux r\'e9ceptions. Elle \'e9tait remplie de soldats, d'\'e9chansons, de chasseurs, de valets, de toute la domesticit\'e9 que chaque seigneur polonais croyait n\'e9cessaire \'e0
+ son rang. Tous se tenaient assis et silencieux. On sentait la fum\'e9e d'un cierge qui venait de s'\'e9teindre, et deux autres br\'fblaient encore sur d'immenses chandeliers de la grandeur d'un homme, bien que le jour \'e9clair\'e2
+t depuis longtemps la large fen\'eatre \'e0 grillage. Andry allait s'avancer vers une grande porte en ch\'eane, orn\'e9e d'armoiries et de ciselures\~; mais la Tatare l'arr\'eata, et lui montra une petite porte d\'e9coup\'e9e dans le mur de c\'f4t\'e9
+. Ils entr\'e8rent dans un corridor, puis dans une chambre qu'Andry examina avec attention. Le mince rayon du jour, qui s'introduisait par une fente des contrevents, posait une raie lumineuse sur un rideau d'\'e9toffe rouge, sur une corniche dor\'e9
+e, sur un cadre de tableau. La Tatare dit \'e0 Andry de rester l\'e0\~; puis elle ouvrit la porte d'une autre chambre o\'f9 brillait de la lumi\'e8re. Il entendit le faible chuchotement d'une voix qui le fit tressaillir. Au moment o\'f9 la porte s'\'e9
+tait ouverte, il avait aper\'e7u la svelte figure d'une jeune femme. La Tatare revint bient\'f4t, et lui dit d'entrer. Il passa le seuil, et la porte se reforma derri\'e8re lui. Deux cierges \'e9taient allum\'e9s dans la chambre, ainsi qu'une
+ lampe devant une sainte image, sous laquelle, suivant l'usage catholique, se trouvait un prie-Dieu. Mais ce n'\'e9tait point l\'e0 ce que cherchaient ses regards. Il tourna la t\'eate d'un autre c\'f4t\'e9, et vit une femme qui semblait s'\'eatre arr\'ea
+t\'e9e au milieu d'un mouvement rapide. Elle s'\'e9lan\'e7ait vers lui, mais se tenait immobile. Lui-m\'eame resta clou\'e9 sur sa place. Ce n'\'e9tait pas la personne qu'il croyait revoir, celle qu'il avait connue. Elle \'e9
+tait devenue bien plus belle. Nagu\'e8re, il y avait en elle quelque chose d'incomplet, d'inachev\'e9\~: maintenant, elle ressemblait \'e0 la cr\'e9ation d'un artiste qui vient de lui donner la derni\'e8re main\~; nagu\'e8re c'\'e9
+tait une jeune fille espi\'e8gle, maintenant c'\'e9tait une femme accomplie, et dans toute la splendeur de sa beaut\'e9. Ses yeux lev\'e9s n'exprimaient plus une simple \'e9bauche du sentiment, mais le sentiment complet. N'ayant pas eu le temps de s\'e9
+cher, ses larmes r\'e9pandaient sur son regard un vernis brillant. Son cou, ses \'e9paules et sa gorge avaient atteint les vraies limites de la beaut\'e9 d\'e9velopp\'e9e. Une partie de ses \'e9paisses tresses de cheveux \'e9taient retenues sur la t\'ea
+te par un peigne\~; les autres tombaient en longues ondulations sur ses \'e9paules et ses bras. Non seulement sa grande p\'e2leur n'alt\'e9rait pas sa beaut\'e9, mais elle lui donnait au contraire un charme irr\'e9
+sistible. Andry ressentait comme une terreur religieuse\~; il continuait \'e0 se tenir immobile. Elle aussi restait frapp\'e9e \'e0 l'aspect du jeune Cosaque qui se montrait avec les avantages de sa m\'e2le jeunesse. La fermet\'e9 brillait dans
+ ses yeux couverts d'un sourcil de velours\~; la sant\'e9 et la fra\'eecheur sur ses joues h\'e2l\'e9es. Sa moustache noire luisait comme la soie.
+\par
+\par \endash Je n'ai pas la force de te rendre gr\'e2ce, g\'e9n\'e9reux chevalier, dit-elle d'une voix tremblante. Dieu seul peut te r\'e9compenser\'85
+\par
+\par Elle baissa les yeux, que couvrirent des blanches paupi\'e8res, garnies de longs cils sombres. Toute sa t\'eate se pencha, et une l\'e9g\'e8re rougeur colora le bas de son visage. Andry ne savait que lui r\'e9
+pondre. Il aurait bien voulu lui exprimer tout ce que ressentait son \'e2me, et l'exprimer avec autant de feu qu'il le sentait, mais il ne put y parvenir. Sa bouche semblait ferm\'e9e par une puissance inconnue\~; le son manquait \'e0
+ sa voix. Il reconnut que ce n'\'e9tait pas \'e0 lui, \'e9lev\'e9 au s\'e9minaire, et menant depuis une vie guerri\'e8re et nomade, qu'il appartenait de r\'e9pondre, et il s'indigna contre sa nature de Cosaque.
+\par
+\par \'c0 ce moment, la Tatare entra dans la chambre. Elle avait eu d\'e9j\'e0 le temps de couper en morceaux le pain qu'avait apport\'e9 Andry, et elle le pr\'e9senta \'e0 sa ma\'eetresse sur\~
+un plateau d'or. La jeune femme la regarda, puis regarda le pain, puis arr\'eata enfin ses yeux sur Andry. Ce regard, \'e9mu et reconnaissant, o\'f9 se lisait l'impuissance de s'exprimer avec la langue, fut mieux compris d'Andry que ne l'eussent \'e9t\'e9
+ de longs discours. Son \'e2me se sentit l\'e9g\'e8re\~; il lui sembla qu'on l'avait d\'e9li\'e9e. Il allait parler, quand tout \'e0 coup la jeune femme se tourna vers sa suivante, et lui dit avec inqui\'e9tude\~:
+\par
+\par \endash Et ma m\'e8re\~? lui as-tu port\'e9 du pain\~?
+\par
+\par \endash Elle dort.
+\par
+\par \endash Et \'e0 mon p\'e8re\~?
+\par
+\par \endash Je lui en ai port\'e9. Il a dit qu'il viendrait lui m\'eame remercier le chevalier.
+\par
+\par Rassur\'e9e, elle prit le pain et le porta \'e0 ses l\'e8vres. Andry la regardait avec une joie inexprimable rompre ce pain et le manger avidement, quand tout \'e0 coup il se rappela ce fou furieux qu'il avait vu mourir pour avoir d\'e9vor\'e9
+ un morceau de pain. Il p\'e2lit et, la saisissant par le bras\~:
+\par
+\par \endash Assez, lui dit-il, ne mange pas davantage. Il y a si longtemps que tu n'as pris de nourriture que le pain te ferait mal.
+\par
+\par Elle laissa aussit\'f4t retomber son bras, et, d\'e9posant le pain sur le plateau, elle regarda Andry comme e\'fbt fait un enfant docile.
+\par
+\par \endash \'d4 ma reine\~! s'\'e9cria Andry avec transport, ordonne ce que tu voudras. Demande-moi la chose la plus impossible qu'il y ait au monde\~; je courrai t\rquote ob\'e9ir. Dis-moi de faire ce que ne ferait nul homme, je le ferai\~
+; je me perdrai pour toi. Ce me serait si doux, je le jure par la Sainte Croix, que je ne saurais te dire combien ce me serait doux. J'ai trois villages\~; la moiti\'e9 des troupeaux de chevaux de mon p\'e8re m'appartient\~; tout ce que ma m\'e8
+re lui a donn\'e9 en dot, et tout ce qu'elle lui cache, tout cela est \'e0 moi. Personne de nos Cosaques n'a des armes pareilles aux miennes. Pour la seule poign\'e9e de mon sabre, on me donne un grand troupeau de chevaux et trois mille moutons\~! Eh bien
+\~! j'abandonnerai tout cela, je le br\'fblerai, j'en jetterai la cendre au vent, si tu me dis une seule parole, si tu fais un seul mouvement de ton sourcil noir\~! Peut-\'eatre tout ce que je dis n'est que folies et sottises\~
+; je sais bien qu'il ne m'appartient pas, \'e0 moi qui ai pass\'e9 ma vie dans la }{\i setch}{, de parler comme on parle l\'e0 o\'f9 se trouvent les rois, les princes, et les plus nobles parmi les chevaliers. Je vois bien que tu es une autre cr\'e9
+ature de Dieu que nous autres, et que les autres femmes et filles des seigneurs restent loin derri\'e8re toi.
+\par
+\par Avec une surprise croissante, sans perdre un mot, et toute \'e0 son attention, la jeune fille \'e9coutait ces discours pleins de franchise et de chaleur, o\'f9 se montrait une \'e2me
+ jeune et forte. Elle pencha son beau visage en avant, ouvrit la bouche et voulut parler\~; mais elle se retint brusquement, en songeant que ce jeune chevalier tenait \'e0 un autre parti, et que son p\'e8re, ses fr\'e8
+res, ses compatriotes, restaient des ennemis farouches\~; en songeant que les terribles Zaporogues tenaient la ville bloqu\'e9e de tous c\'f4t\'e9s, vouant les habitants \'e0 une mort certaine. Ses yeux se remplirent de larmes. Elle prit un mouchoir brod
+\'e9 en soie et, s'en couvrant le visage pour lui cacher sa douleur, elle s'assit sur un si\'e8ge o\'f9 elle resta longtemps immobile, la t\'eate renvers\'e9e, et mordant sa l\'e8vre inf\'e9rieure de ses dents d'ivoire, comme si elle e\'fb
+t ressenti la piq\'fbre d'une b\'eate venimeuse.
+\par
+\par \endash Dis-moi une seule parole, reprit Andry, la prenant par sa main douce comme la soie.
+\par
+\par Mais elle se taisait, sans se d\'e9couvrir le visage, et restait immobile.
+\par
+\par \endash Pourquoi cette tristesse, dis-moi\~? pourquoi tant de tristesse\~?
+\par
+\par Elle \'f4ta son mouchoir de ses yeux, \'e9carta les cheveux qui lui couvraient le visage, et laissa \'e9chapper ses plaintes d'une voix affaiblie, qui ressemblait au triste et l\'e9ger bruissement des joncs qu'agite le vent du soir\~:
+\par
+\par \endash Ne suis-je pas digne d'une \'e9ternelle piti\'e9\~? La m\'e8re qui m'a mise au monde n'est-elle pas malheureuse\~? Mon sort n'est-il pas bien amer\~? \'d4 mon destin, n'es-tu pas mon bourreau\~? Tu as conduit \'e0
+ mes pieds les plus dignes gentilshommes, les plus riches seigneurs, des comtes et des barons \'e9trangers, et toute la fleur de notre noblesse. Chacun d'eux aurait consid\'e9r\'e9 mon amour comme la plus grande des f\'e9licit\'e9s. Je n'aurais eu qu'\'e0
+ faire un choix, et le plus beau, le plus noble serait devenu mon \'e9poux. Pour aucun d'eux, \'f4 mon cruel destin, tu n'as fait parler mon c\'9cur\~; mais tu l'as fait parler, ce faible c\'9cur, pour un \'e9tranger, pour un ennemi, sans \'e9
+gard aux meilleurs chevaliers de ma patrie. Pourquoi, pour quel p\'e9ch\'e9, pour quel crime, m\rquote as-tu pers\'e9cut\'e9e impitoyablement, \'f4 sainte m\'e8re de Dieu\~
+? Mes jours se passaient dans l'abondance et la richesse. Les mets les plus recherch\'e9s, les vins les plus pr\'e9cieux faisaient mon habituelle nourriture. Et pourquoi\~
+? pour me faire mourir enfin d'une mort horrible, comme ne meurt aucun mendiant dans le royaume\~! et c'est peu que je sois condamn\'e9e \'e0 un sort si cruel\~; c'est peu que je sois oblig\'e9e de voir, avant ma propre fin, mon p\'e8re et ma m\'e8
+re expirer dans d'affreuses souffrances, eux pour qui j'aurais cent fois donn\'e9 ma vie. C'est peu que tout cela. Il faut, avant ma mort, que je le revoie et que je l'entende\~; il faut que ses paroles me d\'e9chirent le c\'9c
+ur, que mon sort redouble d'amertume, qu'il me soit encore plus p\'e9nible d'abandonner ma jeune vie, que ma mort devienne plus \'e9pouvantable, et qu'en mourant je vous fasse encore plus de reproches, \'e0 toi, mon destin cruel, et \'e0 toi (pardonne mo
+n p\'e9ch\'e9), \'f4 sainte m\'e8re de Dieu.
+\par
+\par Quand elle se tut, une expression de douleur et d'abattement se peignit sur son visage, sur son front tristement pench\'e9 et sur ses joues sillonn\'e9es de larmes.
+\par
+\par \endash Non, il ne sera pas dit, s'\'e9cria Andry, que la plus belle et la meilleure des femmes ait \'e0 subir un sort si lamentable, quand elle est n\'e9e pour que tout ce qu'il y a de plus \'e9lev\'e9
+ au monde s'incline devant elle comme devant une sainte image. Non tu ne mourras pas, je le jure par ma naissance et par tout ce qui m'est cher, tu ne mourras pas\~
+! Mais si rien ne peut conjurer ton malheureux sort, si rien ne peut te sauver, ni la force, ni la bravoure, ni la pri\'e8re, nous mourrons ensemble, et je mourrai avant toi, devant toi, et ce n'est que mort qu'on pourra me s\'e9parer de toi.
+\par
+\par \endash Ne t'abuse pas, chevalier, et ne m'abuse pas moi-m\'eame, lui r\'e9pondit-elle en secouant lentement la t\'eate. Je ne sais que trop bien qu'il ne t'est pas possible de m'aimer\~; je connais ton devoir. Tu as un p\'e8
+re, des amis, une patrie qui t'appellent, et nous sommes tes ennemis.
+\par
+\par \endash Eh\~! que me font mes amis, ma patrie, mon p\'e8re\~? reprit Andry, en relevant fi\'e8rement le front et redressant sa taille droite et svelte comme un jonc du Dniepr. Si tu crois cela, voil\'e0 ce que je vais te dire\~: je n'ai personne
+, personne, personne, r\'e9p\'e9ta-t-il obstin\'e9ment, en faisant ce geste par lequel un Cosaque exprime un parti pris et une volont\'e9 irr\'e9vocable. Qui m'a dit que l'Ukraine est ma patrie\~? Qui me l'a donn\'e9e pour patrie\~
+? La patrie est ce que notre \'e2me d\'e9sire, r\'e9v\'e8re, ce qui nous est plus cher que tout. Ma patrie, c'est toi, Et cette patrie-l\'e0, je ne l'abandonnerai plus tant que je serai vivant, je la porterai dans mon c\'9cur. Qu'on vienne l'en arracher\~
+!
+\par
+\par Immobile un instant, elle le regarda droit aux yeux, et soudain, avec toute l'imp\'e9tuosit\'e9 dont est capable une femme qui ne vit que par les \'e9lans du c\'9cur, elle se jeta \'e0 son cou, le serra dans ses bras, et se mit \'e0
+ sangloter. Dans ce moment la rue retentit de cris confus, de trompettes et de tambours. Mais Andry ne les entendait pas\~; il ne sentait rien autre chose que la ti\'e8
+de respiration de la jeune fille qui lui caressait la joue, que ses larmes qui lui baignaient le visage, que ses longs cheveux qui lui enveloppaient la t\'eate d'un r\'e9seau soyeux et odorant.
+\par
+\par Tout \'e0 coup la Tatare entra dans la chambre en jetant des cris de joie.
+\par
+\par \endash Nous sommes sauv\'e9s, disait-elle toute hors d'elle-m\'eame\~; les n\'f4tres sont entr\'e9s dans la ville, amenant du pain, de la farine, et des Zaporogues prisonniers.
+\par
+\par Mais ni l'un ni l'autre ne fit attention \'e0 ce qu'elle disait. Dans le d\'e9lire de sa passion, Andry posa ses l\'e8vres sur la bouche qui effleurait sa joue, et cette bouche ne resta pas sans r\'e9ponse.
+\par
+\par Et le Cosaque fut perdu, perdu pour toute la chevalerie cosaque. Il ne verra plus ni la }{\i setch}{, ni les villages de ses p\'e8
+res, ni le temple de Dieu. Et l'Ukraine non plus ne reverra pas l'un des plus braves de ses enfants. Le vieux Tarass s'arrachera une poign\'e9e de ses cheveux gris, et il maudira le jour et l'heure o\'f9 il a, pour sa propre honte, donn\'e9 naissance \'e0
+ un tel fils\~!
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743352}CHAPITRE VII{\*\bkmkend _Toc97743352}
+\par }\pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Le }{\i tabor}{ des Zaporogues \'e9tait rempli de bruit et de mouvement. D'abord personne ne pouvait exactement expliquer comment un d\'e9
+tachement de troupes royales avait p\'e9n\'e9tr\'e9 dans la ville. Ce fut plus tard qu'on s'aper\'e7ut que tout le }{\i kour\'e8n}{ de Per\'e9iaslav, plac\'e9 devant une des portes de la ville, \'e9tait rest\'e9 la veille ivre mort\~; il n'\'e9
+tait donc pas \'e9tonnant que la moiti\'e9 des Cosaques qui le composaient e\'fbt \'e9t\'e9 tu\'e9e et l'autre moiti\'e9 prisonni\'e8re, sans qu'ils eussent eu le temps de se reconna\'eetre. Avant que les }{\i kour\'e9ni}{ voisins, \'e9veill\'e9
+s par le bruit, eussent pu prendre les armes, le d\'e9tachement entrait d\'e9j\'e0 dans la ville, et ses derniers rangs soutenaient la fusillade contre les Zaporogues mal \'e9veill\'e9s qui se jetaient sur eux en d\'e9sordre. Le }{\i kochevo\'ef}{
+ fit rassembler l'arm\'e9e, et lorsque tous les soldats r\'e9unis en cercle, le bonnet \'e0 la main, eurent fait silence, il leur dit\~:
+\par
+\par \endash Voil\'e0 donc, seigneurs fr\'e8res, ce qui est arriv\'e9 cette nuit\~; voil\'e0 jusqu'o\'f9 peut conduire l'ivresse\~; voil\'e0 l'injure que nous a faite l'ennemi\~! Il para\'eet que c'est l\'e0 votre habitude\~
+: si l'on vous double la ration, vous \'eates pr\'eats \'e0 vous so\'fbler de telle sorte que l'ennemi du nom chr\'e9tien peut non seulement vous \'f4ter vos pantalons, mais m\'eame vous \'e9ternuer au visage, sans que vous y fassiez attention.
+\par
+\par Tous les Cosaques tenaient la t\'eate basse, sentant bien qu'ils \'e9taient coupables. Le seul }{\i ataman}{ du }{\i kour\'e8n}{ de N\'e9sama\'efko}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright
+\f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Mot compos\'e9 de }{\i nesama\'ef}{, \'ab\~ne me touche pas\~\'bb.}}}{, Koukoubenko, \'e9leva la voix.
+\par
+\par \endash Arr\'eate, p\'e8re, lui dit-il\~; quoiqu'il ne soit pas \'e9crit dans la loi qu'on puisse faire quelque observation quand le }{\i kochevo\'ef}{ parle devant toute l'arm\'e9e, cependant, l'affaire ne s'\'e9tant point pass\'e9
+e comme tu l'as dit, il faut parler. Tes reproches ne sont pas compl\'e8tement justes. Les Cosaques eussent \'e9t\'e9 fautifs et dignes de la mort s'ils s'\'e9taient enivr\'e9s pendant la marche, la bataille, ou un travail important et difficile\~
+; mais nous \'e9tions l\'e0 sans rien faire, \'e0 nous ennuyer devant cette ville. Il n'y avait ni car\'eame, ni aucune abstinence ordonn\'e9e par l'\'c9glise. Comment veux-tu donc que l'homme ne boive pas quand il n'a rien \'e0 faire\~
+? il n'y a point de p\'e9ch\'e9 \'e0 cela. Mais nous allons leur montrer maintenant ce que c'est que d'attaquer des gens inoffensifs. Nous les avons bien battus auparavant nous allons maintenant les battre de mani\'e8
+re qu'ils n'emportent pas leurs talons \'e0 la maison.
+\par
+\par Le discours du }{\i kourenno\'ef}{ plut aux Cosaques. Ils relev\'e8rent leurs t\'eates baiss\'e9es, et beaucoup d'entre eux firent un signe de satisfaction, en disant\~:
+\par
+\par \endash Koukoubenko a bien parl\'e9.
+\par
+\par Et Tarass Boulba, qui se tenait non loin du }{\i koch\'e9vo\'ef}{, ajouta\~:
+\par
+\par \endash Il para\'eet, }{\i koch\'e9vo\'ef}{, que Koukoubenko a dit la v\'e9rit\'e9. Que r\'e9pondras-tu \'e0 cela\~?
+\par
+\par \endash Ce que je r\'e9pondrai\~? je r\'e9pondrai\~: Heureux le p\'e8re qui a donn\'e9 naissance \'e0 un pareil fils\~! Il n'y a pas une grande sagesse \'e0 dire un mot de reproche\~; mais il y a une grande sagesse \'e0
+ dire un mot qui, sans se moquer du malheur de l'homme, le ranime, lui rende du courage, comme les \'e9perons rendent du courage \'e0 un cheval que l'abreuvoir a rafra\'eechi. Je voulais moi-m\'eame vous dire ensuite une parole consolante\~
+; mais Koukoubenko m'a pr\'e9venu.
+\par
+\par \endash Le }{\i koch\'e9vo\'ef}{ a bien parl\'e9\~! s'\'e9cria-t-on dans les rangs des Zaporogues.
+\par
+\par \endash C'est une bonne parole, disaient les autres.
+\par
+\par Et m\'eame les plus vieux, qui se tenaient l\'e0 comme des pigeons gris, firent avec leurs moustaches une grimace de satisfaction, et dirent\~:
+\par
+\par \endash Oui, c'est une parole bien dite.
+\par
+\par \endash Maintenant, \'e9coutez-moi, seigneurs, continua le }{\i koch\'e9vo\'ef}{. Prendre une forteresse, en escalader les murs, ou bien y percer des trous \'e0 la mani\'e8re des rats, comme font les ma\'eetres allemands (qu'ils voient le diable en songe
+\~!), c'est ind\'e9cent et nullement l'affaire des Cosaques. Je ne crois pas que l'ennemi soit entr\'e9 dans la ville avec de grandes provisions. Il ne menait pus avec lui beaucoup de chariots. Les habitants de la ville sont affam\'e9
+s, ce qui veut dire qu'ils mangeront tout d'une fois\~; et quant au foin pour les chevaux, ma foi, je ne sais gu\'e8re o\'f9 ils en trouveront, \'e0 moins que quelqu'un de leurs saints ne leur en jette du haut du ciel\'85
+ Mais ceci, il n'y a que Dieu qui le sache, car leurs pr\'eatres ne sont forts qu'en paroles. Pour cette raison ou pour une autre, ils finiront par sortir de la ville. Qu'on se divise donc en trois corps, et qu'on les place devant les trois portes cinq }{
+\i kour\'e9ni}{ devant la principale, et trois }{\i kour\'e9ni}{ devant chacune des deux autres. Que le }{\i kour\'e8n}{ de Diadniv et celui de Korsoun se mettent en embuscade\~: le }{\i polkovnik}{ Tarass Boulba, avec tout son }{\i polk}{
+, aussi en embuscade. Les }{\i kour\'e9ni}{ de Titareff et de Tounnocheff, en r\'e9serve du c\'f4t\'e9 droit\~; ceux de Tcherbinoff et de St\'e9blikiv, du c\'f4t\'e9 gauche. Et vous, sortez des rangs, jeunes gens qui vous sentez les dents aigu\'eb
+s pour insulter, pour exciter l'ennemi. Le Polonais n'a pas de cervelle\~; il ne sait pas supporter les injures, et peut-\'eatre qu'aujourd'hui m\'eame ils passeront les portes. Que chaque }{\i ataman}{ fasse la revue de son }{\i kour\'e8n}{
+, et, s'il ne le trouve pas au complet, qu'il prenne du monde dans les d\'e9bris de celui de P\'e9riaslav. Visitez bien toutes choses\~; qu'on donne \'e0 chaque Cosaque un verre de vin pour le d\'e9
+griser, et un pain. Mais je crois qu'ils sont assez rassasi\'e9s de ce qu'ils ont mang\'e9 hier, car, en v\'e9rit\'e9, ils ont tellement b\'e2fr\'e9 toute la nuit, que, si je m'\'e9tonne d'une chose, c'est qu'ils ne soient pas tous crev\'e9
+s. Et voici encore un ordre que je donne\~: Si quelque cabaretier juif s'avise de vendre un seul verre de vin \'e0 un seul Cosaque, je lui ferai clouer au front une oreille de cochon, et je le ferai pendre la t\'eate en bas. \'c0 l'\'9cuvre, fr\'e8res\~!
+\'e0 l'\'9cuvre\~!
+\par
+\par C'est ainsi que le }{\i koch\'e9vo\'ef}{ distribua ses ordres. Tous le salu\'e8rent en se courbant jusqu'\'e0 la ceinture, et, prenant la route de leurs chariots, ils ne remirent leurs bonnets qu'arriv\'e9s \'e0 une grande distance. Tous commenc\'e8rent
+\'e0 s'\'e9quiper, \'e0 essayer leurs lances et leurs sabres, \'e0 remplir de poudre leurs poudri\'e8res, \'e0 pr\'e9parer leurs chariots et \'e0 choisir leurs montures.
+\par
+\par En rejoignant son campement, Tarass se mit \'e0 penser, sans le deviner toutefois, \'e0 ce qu'\'e9tait devenu Andry. L'avait-on pris et garrott\'e9, pendant son sommeil, avec les autres\~? Mais non, Andry n'est pas homme \'e0
+ se rendre vivant. On ne l'avait pas non plus trouv\'e9 parmi les morts. Tout pensif, Tarass cheminait devant son }{\i polk}{, sans entendre que quelqu'un l'appelait depuis longtemps par son nom.
+\par
+\par \endash Qui me demande\~? dit-il enfin en sortant de sa r\'eaverie.
+\par
+\par Le juif Yankel \'e9tait devant lui.
+\par
+\par \endash Seigneur }{\i polkovnik}{, seigneur }{\i polkovnik}{, disait il d'une voix br\'e8ve et entrecoup\'e9e, comme s'il voulait lui faire part d'une nouvelle importante, j'ai \'e9t\'e9 dans la ville, seigneur }{\i polkovnik}{.
+\par
+\par Tarass regarda le juif d'un air \'e9bahi\~:
+\par
+\par \endash Qui diable t'a men\'e9 l\'e0\~?
+\par
+\par \endash Je vais vous le raconter, dit Yankel. D\'e8s que j'entendis du bruit au lever du soleil et que les Cosaques tir\'e8rent des coups de fusil, je pris mon caftan, et, sans le mettre, je me mis \'e0
+ courir. Ce n'est qu'en route que je passai les manches\~; car je voulais savoir moi-m\'eame la cause de ce bruit, et pourquoi les Cosaques tiraient de si bonne heure. J'arrivai aux portes de la ville au moment o\'f9
+ entrait la queue du convoi. Je regarde, et que vois-je l'officier Galandowitch. C'est un homme que je connais\~; il me doit cent ducats depuis trois ans. Et moi, je me mis \'e0 le suivre comme pour r\'e9clamer ma cr\'e9ance, et voil\'e0
+ comment je suis entr\'e9 dans la ville.
+\par
+\par \endash Eh quoi\~! tu es entr\'e9 dans la ville, et tu voulais encore lui faire payer sa dette\~? lui dit Boulba. Comment donc ne t\rquote a-t-il pas fait pendre comme un chien\~?
+\par
+\par \endash Certes, il voulait me faire pendre, r\'e9pondit le juif\~; ses gens m'avaient d\'e9j\'e0 pass\'e9 la corde au cou. Mais je me mis \'e0 supplier le seigneur\~; je lui dis que j'attendrais le payement de ma cr\'e9
+ance aussi longtemps qu'il le voudrait, et je promis de lui pr\'eater encore de l'argent, s'il voulait m'aider \'e0 me faire rendre ce que me doivent d'autres chevaliers\~; car, \'e0
+ dire vrai, le seigneur officier n'a pas un ducat dans la poche, tout comme s'il \'e9tait Cosaque, quoiqu'il ait des villages, des maisons, quatre ch\'e2teaux et des steppes qui s'\'e9tendent jusqu'\'e0
+ Chklov. Et maintenant, si les juifs de Breslav ne l'eussent pas \'e9quip\'e9, il n'aurait pas pu aller \'e0 la guerre. C'est aussi pour cela qu'il n'a point paru \'e0 la di\'e8te.
+\par
+\par \endash Qu'as-tu donc fait dans la ville\~? as-tu vu les n\'f4tres\~?
+\par
+\par \endash Comment donc\~! il y en a beaucoup des n\'f4tres\~: Itska, Rakhoum, Kha\'efvalkh, l'intendant\'85
+\par
+\par \endash Qu'ils p\'e9rissent tous, les chiens\~! s'\'e9cria Tarass en col\'e8re. Que viens-tu me mettre sous le nez ta maudite race de juifs\~? je te parle de nos Zaporogues.
+\par
+\par \endash Je n'ai pas vu nos Zaporogues\~; mais j'ai vu le seigneur Andry.
+\par
+\par \endash Tu as vu Andry\~? dit Boulba. Eh bien\~! quoi\~? comment\~? o\'f9 l'as-tu vu\~? dans une fosse, dans une prison, attach\'e9, encha\'een\'e9\~?
+\par
+\par \endash Qui aurait os\'e9 attacher le seigneur Andry\~? c'est \'e0 pr\'e9sent l'un des plus grands chevaliers. Je ne l'aurais presque pas reconnu. Les brassards sont en or, la ceinture est en or, il n'y a que de l'or sur lui. Il est tout \'e9
+tincelant d'or, comme quand au printemps le soleil reluit sur l'herbe. Et le }{\i va\'efvode}{ lui a donn\'e9 son meilleur cheval\~; ce cheval seul co\'fbte deux cents ducats.
+\par
+\par Boulba resta stup\'e9fait\~:
+\par
+\par \endash Pourquoi donc a-t-il mis une armure qui ne lui appartient pas\~? Parce qu'elle \'e9tait meilleure que la sienne\~; c'est pour cela qu'il l'a mise. Et maintenant il parc
+ourt les rangs, et d'autres parcourent les rangs, et il enseigne, et on l'enseigne, comme s'il \'e9tait le plus riche des seigneurs polonais.
+\par
+\par \endash Qui donc le force \'e0 faire tout cela\~?
+\par
+\par \endash Je ne dis pas qu'on l'ait forc\'e9. Est-ce que le seigneur Tarass ne sait pas qu'il est pass\'e9 dans l'autre parti par sa propre volont\'e9\~?
+\par
+\par \endash Qui a pass\'e9\~?
+\par
+\par \endash Le seigneur Andry.
+\par
+\par \endash O\'f9 a-t-il pass\'e9\~?
+\par
+\par \endash Il a pass\'e9 dans l'autre parti\~; il est maintenant des leurs.
+\par
+\par \endash Tu mens, oreille de cochon.
+\par
+\par \endash Comment est-il possible que je mente\~? Suis-je un sot, pour mentir contre ma propre t\'eate\~? Est-ce que je ne sais pas qu'on pend un juif comme un chien, s'il ose mentir devant un seigneur\~?
+\par
+\par \endash C'est-\'e0-dire que, d'apr\'e8s toi, il a vendu sa patrie et sa religion\~?
+\par
+\par \endash Je ne dis pas qu'il ait vendu quelque chose\~; je dis seulement qu'il a pass\'e9 dans l'autre parti.
+\par
+\par \endash Tu mens, juif du diable\~; une telle chose ne s'est jamais vue sur la terre chr\'e9tienne. Tu mens, chien.
+\par
+\par \endash Que l'herbe croisse sur le seuil de ma maison, si je mens. Que chacun crache sur le tombeau de mon p\'e8re, de ma m\'e8re, de mon beau-p\'e8re, de mon grand-p\'e8re et du p\'e8re de ma m\'e8re, si je mens. Si le seigneur le d\'e9
+sire, je vais lui dire pourquoi il a pass\'e9.
+\par
+\par \endash Pourquoi\~?
+\par
+\par \endash Le }{\i va\'efvode}{ a une fille qui est si belle, mon saint Dieu, si belle\'85
+\par
+\par Ici le juif essaya d'exprimer par ses gestes la beaut\'e9 de cette fille, en \'e9cartant les mains, en clignant des yeux, et en relevant le coin de la bouche comme s'il go\'fbtait quelque chose de doux.
+\par
+\par \endash Eh bien, quoi\~? Apr\'e8s\'85
+\par
+\par \endash C'est pour elle qu'il a pass\'e9 de l'autre c\'f4t\'e9. Quand un homme devient amoureux, il est comme une semelle qu'on met tremper dans l'eau pour la plier ensuite comme on veut.
+\par
+\par Boulba se mit \'e0 r\'e9fl\'e9chir profond\'e9ment. Il se rappela que l'influence d'une faible femme \'e9tait grande\~; qu'elle avait d\'e9j\'e0 perdu bien des hommes forts, et que la nature d'Andry \'e9tait fragile par ce c\'f4t\'e9
+. Il se tenait immobile, comme plant\'e9 \'e0 sa place.
+\par
+\par \endash \'c9coute, seigneur\~; je raconterai tout au seigneur, dit le juif D\'e8s que j'entendis le bruit du matin, d\'e8s que je vis qu'on entrait dans la ville, j'emportai avec moi, \'e0 tout \'e9v\'e9nement, une rang\'e9
+e de perles, car il y a des demoiselles dans la ville\~; et s'il y a des demoiselles, me dis-je \'e0 moi-m\'eame, elles ach\'e8teront mes perles, n'eussent-elles rien \'e0 manger. Et d\'e8s que les gens de l'officier polonais m'eurent l\'e2ch\'e9
+, je courus \'e0 la maison du }{\i va\'efvode}{, pour y vendre mes perles. J'appris tout d'une servante tatare\~; elle m'a dit que la noce se ferait d\'e8s qu'on aurait chass\'e9 les Zaporogues. Le seigneur Andry a promis de chasser les Zaporogues.
+\par
+\par \endash Et tu ne l'as pas tu\'e9 sur place, ce fils du diable\~? s'\'e9cria Boulba.
+\par
+\par \endash Pourquoi le tuer\~? Il a pass\'e9 volontairement. O\'f9 est la faute de l'homme\~? Il est all\'e9 l\'e0 o\'f9 il se trouvait mieux.
+\par
+\par \endash Et tu l'as vu en face\~?
+\par
+\par \endash En face, certainement. Quel superbe guerrier\~? il est plus beau que tous les autres. Que Dieu lui donne bonne sant\'e9\~! Il m'a reconnu \'e0 l'instant m\'eame, et quand je m'approchai de lui, il m'a dit\'85
+\par
+\par \endash Qu'est-ce qu'il t'a dit\~?
+\par
+\par \endash Il m'a dit\~!\'85 c'est-\'e0-dire il a commenc\'e9 par me faire un signe du doigt, et puis il m'a dit\~: \'ab\~Yankel\~!\~\'bb Et moi\~: \'ab\~Seigneur Andry\~!\~\'bb Et lui\~: \'ab\~Yankel, dis \'e0 mon p\'e8re, \'e0 mon fr\'e8
+re, aux Cosaques, aux Zaporogues, dis \'e0 tout le monde que mon p\'e8re n'est plus mon p\'e8re, que mon fr\'e8re n'est plus mon fr\'e8re, que mes camarades ne sont plus mes camarades, et que je veux me battre contre eux tous, contre eux tous.\~\'bb
+
+\par
+\par \endash Tu mens, Judas\~! s'\'e9cria Tarass hors de lui\~; tu mens, chien. Tu as crucifi\'e9 le Christ, homme maudit de Dieu. Je te tuerai, Satan. Sauve-toi, si tu ne veux pas rester mort sur le coup.
+\par
+\par En disant cela, Tarass tira son sabre. Le juif \'e9pouvant\'e9 se mit \'e0 courir de toute la rapidit\'e9 de ses s\'e8ches et longues jambes\~; et longtemps il courut, sans tourner la t\'eate, \'e0
+ travers les chariots des Cosaques, et longtemps encore dans la plaine, quoique Tarass ne l'e\'fbt pas poursuivi, r\'e9fl\'e9chissant qu'il \'e9tait indigne de lui de s'abandonner \'e0 sa col\'e8re contre un malheureux qui n'en pouvait mais.
+\par
+\par Boulba se souvint alors qu'il avait vu, la nuit pr\'e9c\'e9dente, Andry traverser le }{\i tabor}{ menant une femme avec lui. Il baissa sa t\'eate grise, et cependant il ne voulait pas croire encore qu'une action aussi inf\'e2me e\'fbt \'e9t\'e9
+ commise, et que son propre fils e\'fbt pu vendre ainsi sa religion et son \'e2me.
+\par
+\par Enfin il conduisit son }{\i polk}{ \'e0 la place qui lui \'e9tait d\'e9sign\'e9e, derri\'e8re le seul bois que les Cosaques n'eussent pas encore br\'fbl\'e9. Cependant les Zaporogues, \'e0 pied et \'e0
+ cheval se mettaient en marche dans la direction des trois portes de la ville. L'un apr\'e8s l'autre d\'e9filaient les divers }{\i kour\'e9ni}{, composant l'arm\'e9e. Il ne manquait que le seul }{\i kour\'e8n}{ de Per\'e9iaslav\~
+; les Cosaques qui le composaient avaient bu la veille tout ce qu'ils devaient boire en leur vie. Tel s'\'e9tait r\'e9veill\'e9 garrott\'e9 dans les mains des ennemis\~; tel avait pass\'e9 endormi de la vie \'e0 la mort, et leur }{\i ataman}{ lui-m\'ea
+me, Khlib, s'\'e9tait trouv\'e9 sans pantalon et sans v\'eatement sup\'e9rieur au milieu du camp polonais.
+\par
+\par On s'aper\'e7ut dans la ville du mouvement des Cosaques. Toute la population accourut sur les remparts, et un tableau anim\'e9 se pr\'e9senta aux yeux des Zaporogues. Les chevaliers polonais, plus richement v\'ea
+tus l'un que l'autre, occupaient la muraille. Leurs casques en cuivre, surmont\'e9s de plumes blanches comme celles du cygne, \'e9tincelaient au soleil\~; d'autres portaient de petits bonnets, roses ou bleus, pench\'e9
+s sur l'oreille, et des caftans aux manches flottantes, brod\'e9s d'or ou de soieries. Leurs sabres et leurs mousquets, qu'ils achetaient \'e0 grand prix, \'e9taient, comme tout leur costume, charg\'e9
+s d'ornements. Au premier rang, se tenait plein de fiert\'e9, portant un bonnet rouge et or, le colonel de la ville de Boudjak. Plus grand et plus gros que tous les autres, il \'e9tait serr\'e9 dans son riche caftan. Plus loin, pr\'e8s d'une porte lat\'e9
+rale, se tenait un autre colonel, petit homme maigre et sec. Ses petits yeux vifs lan\'e7aient des regards per\'e7ants sous leurs sourcils \'e9pais. Il se tournait avec vivacit\'e9, en d\'e9signant les postes de sa main effil\'e9
+e, et distribuant des ordres. On voyait que, malgr\'e9 sa taille ch\'e9tive, c'\'e9tait un homme de guerre. Pr\'e8s de lui se trouvait un officier long et fluet, portant d'\'e9paisses moustaches sur un visage rouge. Ce Seigneur aimait les fest
+ins et l'hydromel capiteux. Derri\'e8re eux \'e9tait group\'e9e une foule de petits gentill\'e2tres qui s'\'e9taient arm\'e9s, les uns \'e0
+ leurs propres frais, les autres aux frais de la couronne, ou avec l'aide de l'argent des juifs, auxquels ils avaient engag\'e9 tout ce que contenaient les petits castels de leurs p\'e8res. Il y avait encore une foule de ces clients parasites que les s
+\'e9nateurs menaient avec eux pour leur faire cort\'e8ge, qui, la veille, volaient du buffet ou de la table quelque coupe d'argent, et, le lendemain, montaient sur le si\'e8ge de la voiture pour servir de cochers. Enfin, il y avait l\'e0 de toutes esp\'e8
+ces de gens. Les rangs des Cosaques se tenaient silencieusement devant les murs\~; aucun d'entre eux ne portait d'or sur ses habits\~; on ne voyait briller, par-ci par-l\'e0, les m\'e9taux pr\'e9cieux que sur les poign\'e9
+es des sabres ou les crosses des mousquets. Les Cosaques n'aimaient pas \'e0 se v\'eatir richement pour la bataille\~; leurs caftans et leurs armures \'e9taient fort simples, et l'on ne voyait, dans tous les escadrons, que de longues files bigarr\'e9
+es de bonnets noirs \'e0 la pointe rouge.
+\par
+\par Deux Cosaques sortirent des rangs des Zaporogues. L'un \'e9tait tout jeune, l'autre un peu plus \'e2g\'e9\~; tous deux avaient, selon leur fa\'e7on de dire, de bonnes dents pour mordre, non seulement en p
+aroles, mais encore en action. Ils s'appelaient Okhrim Nach et Mikita Colokopitenko. D\'e9mid Popovitch les suivait, vieux Cosaque qui hantait depuis longtemps la }{\i setch}{, qui \'e9tait all\'e9
+ jusque sous les murs d'Andrinople, et qui avait souffert bien des traverses en sa vie. Une fois, en se sauvant d'un incendie, il \'e9tait revenu \'e0 la }{\i setch}{, avec la t\'eate toute goudronn\'e9e, toute noircie, et les cheveux br\'fbl\'e9
+s. Mais depuis lors, il avait eu le temps de se refaire et d'engraisser\~; sa longue touffe de cheveux entourait son oreille, et ses moustaches avaient repouss\'e9 noires et \'e9paisses. Popovitch \'e9tait renomm\'e9 pour sa langue bien affil\'e9e.
+\par
+\par \endash Toute l'arm\'e9e a des }{\i joupans}{ rouges, dit-il\~; mais je voudrais bien savoir si la valeur de l'arm\'e9e est rouge aussi}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright
+\f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Le mot russe }{\i krasno\'ef}{ veut dire rouge et beau, brillant, \'e9clatant.}}}{\~!
+\par
+\par \endash Attendez, s'\'e9cria d'en haut le gros colonel\~; je vais vous garrotter tous. Rendez, esclaves, rendez vos mousquets et vos chevaux. Avez-vous vu comme j'ai d\'e9j\'e0 garrott\'e9 les v\'f4tres\~? Qu'on am\'e8ne les prisonniers sur le parapet.
+
+\par
+\par Et l'on amena les Zaporogues garrott\'e9s. Devant eux marchait leur }{\i ataman}{ Khlib, sans pantalon et sans v\'eatement sup\'e9rieur, dans l'\'e9tat o\'f9 on l\rquote avait saisi. Et l'}{\i ataman}{ baissa la t\'eate, honteux de sa nudit\'e9
+ et de ce qu'il avait \'e9t\'e9 pris en dormant, comme un chien.
+\par
+\par \endash Ne t'afflige pas, Khlib, nous te d\'e9livrerons, lui criaient d'en bas les Cosaques.
+\par
+\par \endash Ne t'afflige pas, ami, ajouta l'}{\i ataman}{ Borodaty, ce n'est pas ta faute si l'on t'a pris tout nu\~; cela peut arriver \'e0 chacun. Mais honte \'e0 eux, qui t'exposent ignominieusement sans avoir, par d\'e9cence, couvert ta nudit\'e9.
+\par
+\par \endash Il para\'eet que vous n'\'eates braves que quand vous avez affaire \'e0 des gens endormis, dit Golokopitenko, en regardant le parapet.
+\par
+\par \endash Attendez, attendez, nous vous couperons vos touffes de cheveux, lui r\'e9pondit-on d'en haut.
+\par
+\par \endash Je voudrais bien voir comment ils nous couperaient nos touffes, disait Popovitch en tournant devant eux sur son cheval.
+\par
+\par Et puis il ajouta, en regardant les siens\~:
+\par
+\par \endash Mais peut-\'eatre que les Polonais disent la v\'e9rit\'e9\~; si ce gros-l\'e0 les am\'e8ne, ils seront bien d\'e9fendus.
+\par
+\par \endash Pourquoi crois-tu qu'ils seront bien d\'e9fendus\~? r\'e9pliqu\'e8rent les cosaques, s\'fbrs d'avance que Popovitch allait l\'e2cher un bon mot.
+\par
+\par \endash Parce que toute l'arm\'e9e peut se cacher derri\'e8re lui, et qu'il serait fort difficile d'attraper quelqu'un avec la lance par del\'e0 son ventre.
+\par
+\par Tous les Cosaques se mirent \'e0 rire et, longtemps apr\'e8s, beaucoup d'entre eux secouaient encore la t\'eate en r\'e9p\'e9tant\~:
+\par
+\par \endash Ce diable de Popovitch\~! s'il s'avise de d\'e9cocher un mot \'e0 quelqu'un, alors\'85
+\par
+\par Et les Cosaques n'achev\'e8rent pas de dire ce qu'ils entendaient par alors\'85
+\par
+\par \endash Reculez, reculez\~! s'\'e9cria le }{\i kochevo\'ef}{.
+\par
+\par Car les Polonais semblaient ne pas vouloir supporter une pareille bravade, et le colonel avait fait un signe de la main. En effet, \'e0 peine les Cosaques s'\'e9taient-ils retir\'e9s, qu'une d\'e9
+charge de mousqueterie retentit sur le haut du parapet. Un grand mouvement se fit dans la ville\~; le vieux }{\i va\'efvode}{ apparut lui-m\'eame, mont\'e9 sur son cheval. Les portes s\rquote ouvrirent, et l'arm\'e9e polonaise en sortit. \'c0
+ l'avant-garde marchaient les hussards}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Mot pris aux Hongrois pour d\'e9signer la cavalerie l\'e9g\'e8
+re. En langue madgyare il signifie vingti\'e8me, parce que, dans les guerres contre les Turcs, chaque village devait fournir, sur vingt hommes, un homme \'e9quip\'e9.}}}{, bien align\'e9
+s, puis les cuirassiers avec des lances, tous portant des casques en cuivre. Derri\'e8re eux chevauchaient les plus riches gentilshommes, habill\'e9s chacun selon son caprice. Ils ne voulaient pas se m\'ealer \'e0
+ la foule des soldats, et celui d'entre eux qui n'avait pas de commandement s'avan\'e7ait seul \'e0 la t\'eate de ses gens. Puis venaient d'autres rangs, puis l'officier fluet, puis d'autres rangs encore, puis le gros colonel, et le dernier qui quitta la
+ville fut le colonel sec et maigre.
+\par
+\par \endash Emp\'eachez-les, emp\'eachez-les d'aligner leurs rangs, criait le }{\i koch\'e9vo\'ef}{. Que tous les }{\i kour\'e9ni}{ attaquent \'e0 la fois. Abandonnez les autres portes. Que le }{\i kour\'e8n}{ de Titareff attaque par son c\'f4t\'e9 et le }{
+\i kour\'e8n}{ de Diadkoff par le sien. Koukoubenko et Palivoda, tombez sur eux par derri\'e8re. Divisez-les, confondez-les.
+\par
+\par Et les Cosaques attaqu\'e8rent de tous les c\'f4t\'e9s. Ils rompirent les rangs polonais, les m\'eal\'e8rent et se m\'eal\'e8rent avec eux, sans leur donner le temps de tirer un coup de
+ mousquet. On ne faisait usage que des sabres et des lances. Dans cette m\'eal\'e9e g\'e9n\'e9rale, chacun eut l'occasion de se montrer. D\'e9mid Popovitch tua trois fantassins et culbuta deux gentilshommes \'e0 bas de leurs chevaux, en disant\~:
+\par
+\par \endash Voil\'e0 de bons chevaux\~; il y a longtemps que j'en d\'e9sirais de pareils.
+\par
+\par Et il les chassa devant lui dans la plaine, criant aux autres Cosaques de les attraper\~; puis il retourna dans la m\'eal\'e9e, attaqua les seigneurs qu'il avait d\'e9mont\'e9s, tua l'un d'eux, jeta son }{\i arank}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote
+\pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Nom tatar d'une longue corde termin\'e9e par un n\'9cud coulant.}}}{ au cou de l'autre, et le tra\'eena \'e0 travers la campagne, apr\'e8
+s lui avoir pris son sabre \'e0 la riche poign\'e9e et sa bourse pleine de ducats. Kobita, bon Cosaque encore jeune, en vint aux mains avec un des plus braves de l'arm\'e9e polonaise, et ils combattirent longtemps corps \'e0
+ corps. Le Cosaque finit par triompher\~; il frappa le Polonais dans la poitrine avec un couteau turc\~; mais ce fut en vain pour son salut\~; une balle encore chaude l'atteignit \'e0 la tempe. Le plus noble des seigneurs polonais l'avait ainsi tu\'e9
+, le plus beau des chevaliers et d'ancienne extraction princi\'e8re\~; celui-ci se portait partout, sur son vigoureux cheval bai clair, et s'\'e9tait d\'e9j\'e0 signal\'e9 par maintes prouesses. Il avait sabr\'e9 deux Zaporogues, renvers\'e9
+ un bon Cosaque, F\'e9dor Korj, et l'avait perc\'e9 de sa lance apr\'e8s avoir abattu son cheval d'un coup de pistolet. Il venait encore de tuer Kobita.
+\par
+\par \endash C'est avec celui-l\'e0 que je voudrais essayer mes forces, s'\'e9cria l'}{\i ataman}{ du }{\i kour\'e8n}{ de N\'e9sama\'efko, Koukoubenko.
+\par
+\par Il donna de l'\'e9peron \'e0 son cheval et s'\'e9lan\'e7a sur le Polonais, en criant d'une voix si forte que tous ceux qui se trouvaient proche tressaillirent involontairement. Le Polonais eut l'intention de tourner son cheval pour faire face \'e0 ce no
+uvel ennemi\~; mais l'animal ne lui ob\'e9it point. \'c9pouvant\'e9 par ce terrible cri, il avait fait un bond de c\'f4t\'e9, et Koukoubenko put frapper, d'une balle dans le dos, le Polonais qui tomba de son cheval. M\'ea
+me alors, le Polonais ne se rendit pas\~; il t\'e2cha encore de percer l'ennemi, mais sa main affaiblie laissa retomber son sabre. Koukoubenko prit \'e0 deux mains sa lourde \'e9p\'e9e, lui en enfon\'e7a la pointe entre ses l\'e8vres p\'e2lies. L'\'e9p
+\'e9e lui brisa les dents, lui coupa la langue, lui traversa les vert\'e8bres du cou, et p\'e9n\'e9tra profond\'e9ment dans la terre o\'f9 elle le cloua pour toujours. Le sang ros\'e9
+ jaillit de la blessure, ce sang de gentilhomme, et lui teignit son caftan jaune brod\'e9 d'or. Koukoubenko abandonna le cadavre, et se jeta avec les siens sur un autre point.
+\par
+\par \endash Comment peut-on laisser l\'e0 une si riche armure sans la ramasser\~? dit l'}{\i ataman}{ du }{\i kour\'e8n}{ d'Oumane, Borodaty.
+\par
+\par Et il quitta ses gens pour s'avancer vers l'endroit o\'f9 le gentilhomme gisait \'e0 terre.
+\par
+\par \endash J'ai tu\'e9 sept seigneurs de ma main, mais je n'ai trouv\'e9 sur aucun d'eux une aussi belle armure.
+\par
+\par Et Borodaty, entra\'een\'e9 par l'ardeur du gain, se baissa pour enlever cette riche d\'e9pouille. Il lui \'f4ta son poignard turc, orn\'e9 de pierres pr\'e9cieuses, lui enleva sa bourse pleine de ducats, lui d\'e9tacha du cou un petit sa
+chet qui contenait, avec du linge fin, une boucle de cheveux donn\'e9e par une jeune fille, en souvenir d'amour. Borodaty n'entendit pas que l'officier au nez rouge arrivait sur lui par derri\'e8re, celui-l\'e0 m\'eame qu'il avait d\'e9j\'e0 renvers\'e9
+ de la selle, apr\'e8s l'avoir marqu\'e9 d'une balafre au visage. L'officier leva son sabre et lui ass\'e9na un coup terrible sur son cou pench\'e9. L'amour du butin n'avait pas men\'e9 \'e0 une bonne fin l'}{\i ataman}{ Borodaty. Sa t\'ea
+te puissante roula par terre d'un c\'f4t\'e9, et son corps de l'autre, arrosant l'herbe de son sang. \'c0 peine l'officier vainqueur avait-il saisi par sa touffe de cheveux la t\'eate de l'}{\i ataman}{ pour la pendre \'e0 sa selle, qu'un vengeur s'\'e9
+tait d\'e9j\'e0 lev\'e9.
+\par
+\par Ainsi qu'un \'e9pervier qui, apr\'e8s avoir trac\'e9 des cercles avec ses puissantes ailes, s'arr\'eate tout \'e0 coup immobile dans l'air, et fond comme la fl\'e8che sur une caille qui chante dans les bl\'e9s pr\'e8
+s de la route, ainsi le fils de Tarass, Ostap, s'\'e9lan\'e7a sur l'officier polonais et lui jeta son n\'9cud coulant autour du cou. Le visage rouge de l'officier rougit encore quand le n\'9c
+ud coulant lui serra la gorge. Il saisit convulsivement son pistolet, mais sa main ne put le diriger, et la balle alla se perdre dans la plaine. Ostap d\'e9tacha de la selle du Polonais un lacet en soie dont il se servait po
+ur lier les prisonniers, lui garrotta les pieds et les bras, attacha l'autre bout du lacet \'e0 l'ar\'e7on de sa propre selle, et le tra\'eena \'e0 travers champs, en criant aux Cosaques d'Oumane d'aller rendre les derniers devoirs \'e0 leur }{\i ataman}{
+. Quand les Cosaques de ce }{\i kour\'e8n}{ apprirent que leur }{\i ataman}{ n'\'e9tait plus en vie, ils abandonn\'e8rent le combat pour relever son corps, et se concert\'e8rent pour savoir qui il fallait choisir \'e0 sa place.
+\par
+\par \endash Mais \'e0 quoi bon tenir de longs conseils\~! dirent-ils enfin\~; il est impossible de choisir un meilleur }{\i kourenno\'ef}{ qu'Ostap Boulba. Il est vrai qu'il est plus jeune que nous tous\~; mais il a de l'esprit et du sens comme un vieillard.
+
+\par
+\par Ostap, \'f4tant son bonnet, remercia ses camarades de l'honneur qu'ils lui faisaient, mais sans pr\'e9texter ni sa jeunesse, ni son manque d'exp\'e9rience, car, en temps de guerre, il n'est pas permis d'h\'e9siter. Ostap les conduisit aussit\'f4
+t contre l'ennemi, et leur prouva que ce n'\'e9tait pas \'e0 tort qu'ils l'avaient choisi pour }{\i ataman}{. Les Polonais sentirent que l'affaire devenait trop chaude\~; ils recul\'e8rent et travers\'e8rent la plaine pour se rassembler de l'autre c\'f4t
+\'e9. Le petit colonel fit signe \'e0 une troupe de quatre cents hommes qui se tenaient en r\'e9serve pr\'e8s de la porte de la ville, et ils firent une d\'e9charge de
+ mousqueterie sur les Cosaques. Mais ils n'atteignirent que peu de monde. Quelques balles all\'e8rent frapper les b\'9cufs de l'arm\'e9e, qui regardaient stupidement le combat. \'c9pouvant\'e9s, ces animaux pouss\'e8rent des mugissements, se ru\'e8
+rent sur le }{\i tabor}{ des Cosaques, bris\'e8rent des chariots et foul\'e8rent aux pieds beaucoup de monde. Mais Tarass, en ce moment, s'\'e9lan\'e7ant avec son }{\i polk}{ de l'embuscade o\'f9 il \'e9tait post\'e9
+, leur barra le passage, en faisant jeter de grands cris \'e0 ses gens. Alors tout le troupeau furieux, \'e9perdu, se retourna sur les r\'e9giments polonais qu'il mit en d\'e9sordre.
+\par
+\par \endash Grand merci, taureaux\~! criaient les Zaporogues\~; vous nous avez bien servis pendant la marche, maintenant, vous nous servez \'e0 la bataille\~!
+\par
+\par Les Cosaques se ru\'e8rent de nouveau sur l'ennemi. Beaucoup de Polonais p\'e9rirent, beaucoup de Cosaques se distingu\'e8rent, entre autres Metelitza, Chilo, les deux Pissarenko, Vovtousenko. Se voyant press\'e9s de toutes parts, les Polonais \'e9lev\'e8
+rent leur banni\'e8re en signe de ralliement, et se mirent \'e0 crier qu'on leur ouvr\'eet les portes de la ville. Les portes ferm\'e9es s'ouvrirent en grin\'e7ant sur leurs gonds et re\'e7urent les cavaliers fugitifs, harass\'e9s, couverts de poussi\'e8
+re, comme la bergerie re\'e7oit les brebis. Beaucoup de Zaporogues voulaient les poursuivre jusque dans la ville, mais Ostap arr\'eata les siens en leur disant\~:
+\par
+\par \endash \'c9loignez-vous, seigneurs fr\'e8res, \'e9loignez-vous des murailles\~; il n'est pas bon de s\rquote en approcher.
+\par
+\par Ostap avait raison, car, dans le moment m\'eame, une d\'e9charge g\'e9n\'e9rale retentit du haut des remparts. Le }{\i koch\'e9vo\'ef}{ s'approcha pour f\'e9liciter Ostap.
+\par
+\par \endash C'est encore un jeune }{\i ataman}{, dit-il, mais il conduit ses troupes comme un vieux chef.
+\par
+\par Le vieux Tarass tourna la t\'eate pour voir quel \'e9tait ce nouvel }{\i ataman}{\~; il aper\'e7ut son fils Ostap \'e0 la t\'eate du }{\i kour\'e8n}{ d'Oumane, le bonnet sur l'oreille la massue d'}{\i ataman}{ dans sa main droite.
+\par
+\par \endash Voyez-vous le dr\'f4le\~! se dit-il tout joyeux.
+\par
+\par Et il remercia tous les Cosaques d'Oumane pour l'honneur qu'ils avaient fait \'e0 son fils.
+\par
+\par Les Cosaques recul\'e8rent jusqu'\'e0 leur }{\i tabor}{\~; les Polonais parurent de nouveau sur le parapet, mais, cette fois, leurs riches }{\i joupans}{ \'e9taient d\'e9chir\'e9s, couverts de sang et de poussi\'e8re.
+\par
+\par \endash Hol\'e0\~! h\'e9\~! avez-vous pans\'e9 vos blessures\~? leur criaient les Zaporogues.
+\par
+\par \endash Attendez\~! Attendez\~! r\'e9pondait d'en haut le gros colonel en agitant une corde dans ses mains.
+\par
+\par Et longtemps encore, les soldats des deux partis \'e9chang\'e8rent des menaces et des injures.
+\par
+\par Enfin, ils se s\'e9par\'e8rent. Les uns all\'e8rent se reposer des fatigues du combat\~; les autres se mirent \'e0 appliquer de la terre sur leurs blessures et d\'e9chir\'e8rent les riches habits qu'ils avaient enlev\'e9
+s aux morts pour en faire des bandages. Ceux qui avaient conserv\'e9 le plus de forces, s'occup\'e8rent \'e0 rassembler les cadavres de leurs camarades et \'e0 leur rendre les derniers honneurs. Avec leurs \'e9p\'e9es et leurs lances, ils creus\'e8
+rent des fosses dont ils emportaient la terre dans les pans de leurs habits\~; ils y d\'e9pos\'e8rent soigneusement les corps des Cosaques, et les recouvrirent de terre fra\'eeche pour ne pas les laisser en p\'e2
+ture aux oiseaux. Les cadavres des Polonais furent attach\'e9s par dizaines aux queues des chevaux, que les Zaporogues lanc\'e8rent dans la plaine en les chassant devant eux \'e0 grands coups de fouet. Les chevaux furieux coururent longtemps \'e0
+travers les champs, tra\'eenant derri\'e8re eux les cadavres ensanglant\'e9s qui roulaient et se heurtaient dans la poussi\'e8re.
+\par
+\par Le soir venu, tous les }{\i kour\'e9ni}{ s'assirent en rond et se mirent \'e0 parler des hauts faits de la journ\'e9e. Ils veill\'e8rent longtemps ainsi. Le vieux Tarass se coucha plus tard que tous les autres\~; il ne comprenait pas pourquoi Andry ne s'
+\'e9tait pas montr\'e9 parmi les combattants. Le Judas avait-il eu honte de se battre contre ses fr\'e8res\~? Ou bien le juif l'avait il tromp\'e9, et Andry se trouvait-il en prison. Mais Tarass se souvint que le c\'9cur d'Andry avait toujours \'e9t\'e9
+ accessible aux s\'e9ductions des femmes, et, dans sa d\'e9solation, il se mit \'e0 maudire la Polonaise qui avait perdu son fils, \'e0 jurer qu'il en tirerait vengeance. Il aurait tenu son serment, sans \'eatre touch\'e9 par la beaut\'e9 de cette femme\~
+; il l'aurait tra\'een\'e9e par ses longs cheveux \'e0 travers tout le camp des Cosaques\~; il aurait meurtri et souill\'e9 ses belles \'e9paules, aussi blanches que la neige \'e9ternelle qui couvre le sommet des hautes montagnes\~; il aurait mis en pi
+\'e8ces son beau corps. Mais Boulba ne savait pas lui-m\'eame ce que Dieu lui pr\'e9parait pour le lendemain\'85 Il finit par s'endormir, tandis que la garde, vigilante et sobre, se tint toute la nuit pr\'e8s des feux, regardant avec attention de tous c
+\'f4t\'e9s dans les t\'e9n\'e8bres.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743353}CHAPITRE VIII{\*\bkmkend _Toc97743353}
+\par }\pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Le soleil n'\'e9tait pas encore arriv\'e9 \'e0 la moiti\'e9 de sa course dans le ciel, que tous les Zaporogues se r\'e9unissaient en assembl\'e9e. De la }{\i setch}{ \'e9
+tait venue la terrible nouvelle que les Tatars, pendant l'absence des Cosaques, l'avaient enti\'e8rement pill\'e9e, qu'ils avaient d\'e9terr\'e9 le tr\'e9sor que les Cosaques conservaient myst\'e9rieusement sous la terre\~; qu'ils avaient massacr\'e9
+ ou fait prisonniers tous ceux qui restaient, et qu'emmenant tous les troupeaux, tous les haras, ils s'\'e9taient dirig\'e9s en droite ligne sur P\'e9r\'e9kop. Un seul Cosaque, Maxime Golodoukha, s'\'e9tait \'e9chapp\'e9 en route des mains des Tatars\~
+; il avait poignard\'e9 le }{\i mirza}{, enlev\'e9 son sac rempli de sequins, et, sur un cheval tatar, en habits tatars, il s'\'e9tait soustrait aux poursuites par une course de deux jours et de deux nuits. Son cheval \'e9tait mort de fatigue\~
+; il en avait pris un autre, l'avait encore tu\'e9, et sur le troisi\'e8me enfin il \'e9tait arriv\'e9 dans le camp des Zaporogues, ayant appris en route qu'ils assi\'e9geaient Doubno. Il ne put qu'annoncer le malheur qui \'e9tait arriv\'e9\~
+; mais comment \'e9tait-il arriv\'e9, ce malheur\~? Les Cosaques demeur\'e9s \'e0 la }{\i setch}{ s'\'e9taient-ils enivr\'e9s selon la coutume zaporogue, et rendus prisonniers dans l'ivresse\~? Comment les Tatars avaient-ils d\'e9couvert l'endroit o\'f9
+\'e9tait enterr\'e9 le tr\'e9sor de l'arm\'e9e\~? Il n'en put rien dire. Le Cosaque \'e9tait harass\'e9 de fatigue\~; il arrivait tout enfl\'e9\~; le vent lui avait br\'fbl\'e9 le visage, il tomba sur la terre, et s'endormit d'un profond sommeil.
+\par
+\par En pareil cas, c'\'e9tait la coutume zaporogue de se lancer aussit\'f4t \'e0 la poursuite des ravisseurs, et de t\'e2cher de les atteindre en route, car autrement les prisonniers pouvaient \'eatre transport\'e9s sur les bazars de l'Asie Mineure, \'e0
+ Smyrne, \'e0 l\rquote \'eele de Cr\'e8te, et Dieu sait tous les endroits o\'f9 l'on aurait vu les t\'eates \'e0 longue tresse des Zaporogues. Voil\'e0 pourquoi les Cosaques s'\'e9taient assembl\'e9
+s. Tous, du premier au dernier, se tenaient debout, le bonnet sur la t\'eate, car ils n'\'e9taient pas venus pour entendre l'ordre du jour de l'}{\i ataman}{, mais pour se concerter comme \'e9gaux entre eux.
+\par
+\par \endash Que les anciens donnent d'abord leur conseil\~! criait-on dans la foule.
+\par
+\par \endash Que le }{\i koch\'e9vo\'ef}{ donne son conseil\~! disaient les autres.
+\par
+\par Et le }{\i koch\'e9vo\'ef}{, \'f4tant son bonnet, non plus comme chef des Cosaques, mais comme leur camarade, les remercia de l'honneur qu'ils lui faisaient et leur dit\~:
+\par
+\par \endash Il y en a beaucoup parmi nous qui sont plus anciens que moi et plus sages dans les conseils\~; mais puisque vous m'avez choisi pour parler le premier, voici mon opinion\~: Camarades, sans perdre de temps, mettons-nous \'e0
+ la poursuite du Tatar, car vous savez vous-m\'eames quel homme c'est, le Tatar. Il n'attendra pas votre arriv\'e9e avec les biens qu'il a enlev\'e9s\~; mais il les dissipera sur-le-champ, si bien qu'on n'en trouvera plus la trace. Voici donc mon conseil
+\~: en route\~! Nous nous sommes assez promen\'e9s par ici\~; les Polonais savent ce que sont les Cosaques. Nous avons veng\'e9 la religion autant que nous avons pu\~; quant au butin, il ne faut pas attendre grand'chose d'une ville affam\'e9
+e. Ainsi donc mon conseil est de partir.
+\par
+\par \endash Partons\~!
+\par
+\par Ce mot retentit dans les }{\i kour\'e9ni}{ des Zaporogues.
+\par
+\par Mais il ne fut pas du go\'fbt de Tarass Boulba, qui abaissa, en les fron\'e7ant, ses sourcils m\'eal\'e9s de blanc et de noir, semblables aux buissons qui croissent sur le flanc nu d'une montagne, et dont les cimes ont blanchi sous le givre h\'e9riss\'e9
+ du nord.
+\par
+\par \endash Non, ton conseil ne vaut rien, }{\i koch\'e9vo\'ef}{, dit-il\~; tu ne parles pas comme il faut, Il para\'eet que tu as oubli\'e9 que ceux des n\'f4
+tres qu'ont pris les Polonais demeurent prisonniers. Tu veux donc que nous ne respections pas la premi\'e8re des saintes lois de la fraternit\'e9, que nous abandonnions nos compagnons, pour qu'on les \'e9corche vivants, ou bien pour que, apr\'e8s avoir
+\'e9cartel\'e9 leurs corps de Cosaques, on en prom\'e8ne les morceaux par les villes et les campagnes, comme ils ont d\'e9j\'e0 fait du }{\i hetman}{ et des meilleurs chevaliers de l'Ukraine. Et sans cela, n'ont-ils pas assez insult\'e9 \'e0
+ tout ce qu'il y a de saint. Que sommes-nous donc\~? je vous le demande \'e0 tous. Quel Cosaque est celui qui abandonne son compagnon dans le danger, qui le laisse comme un chien p\'e9rir sur la terre \'e9trang\'e8re\~
+? Si la chose en est venue au point que personne ne r\'e9v\'e8re plus l'honneur cosaque, et si l'on permet qu'on lui crache sur sa moustache grise, ou qu'on l'insulte par d'outrageantes paroles, ce n'est pas moi du moins qu'on insultera. Je reste seul.
+
+\par
+\par Tous les Zaporogues qui l'entendirent furent \'e9branl\'e9s.
+\par
+\par \endash Mais as-tu donc oubli\'e9, brave }{\i polkovnik}{, dit alors le }{\i koch\'e9vo\'ef}{, que nous avons aussi des compagnons dans les mains des Tatars, et que si nous ne les d\'e9livrons pas maintenant, leur vie sera vendue aux pa\'ef
+ens pour un esclavage \'e9ternel, pire que la plus cruelle des morts\~? As-tu donc oubli\'e9 qu'ils emportent tout notre tr\'e9sor, acquis au prix du sang chr\'e9tien\~?
+\par
+\par Tous les Cosaques rest\'e8rent pensifs, ne sachant que dire. Aucun d'eux ne voulait m\'e9riter une mauvaise renomm\'e9e. Alors s'avan\'e7a hors des rangs le plus ancien par les ann\'e9es de l'arm\'e9e zaporogue, Kassian Bovdug. Il \'e9tait v\'e9n\'e9r\'e9
+ de tous les Cosaques. Deux fois on l'avait \'e9lu }{\i koch\'e9vo\'ef}{, et \'e0 la guerre aussi c'\'e9tait un bon Cosaque. Mais il avait vieilli. Depuis longtemps il n'allait plus en campagne, et s'abstenait de donner des conseils. Seu
+lement il aimait, le vieux, \'e0 rester couch\'e9 sur le flanc, pr\'e8s des groupes de Cosaques, \'e9coutant les r\'e9cits des aventures d'autrefois et des campagnes de ses jeunes compagnons. Jamais il ne se m\'ealait \'e0 leurs discours, mais il les \'e9
+coutait en silence, \'e9crasant du pouce la cendre de sa courte pipe, qu'il n'\'f4tait jamais de ses l\'e8vres, et il restait longtemps couch\'e9, fermant \'e0 demi les paupi\'e8res, et les Cosaques ne savaient s'il \'e9tait endormi ou s'il les \'e9
+coutait encore. Pendant toutes les campagnes, il gardait la maison\~; mais cette fois pourtant le vieux s'\'e9tait laiss\'e9 prendre\~; et, faisant le geste de d\'e9cision propre aux Cosaques, il avait dit\~:
+\par
+\par \endash \'c0 la gr\'e2ce de Dieu\~! je vais avec vous. Peut-\'eatre serai-je utile en quelque chose \'e0 la chevalerie cosaque.
+\par
+\par Tous les Cosaques se turent quand il parut devant l'assembl\'e9e, car depuis longtemps ils n'avaient entendu un mot de sa bouche. Chacun voulait savoir ce qu'allait dire Bovdug.
+\par
+\par \endash Mon tour est venu de dire un mot, seigneurs fr\'e8res, commen\'e7a-t-il\~; enfants, \'e9coutez donc le vieux. Le }{\i koch\'e9vo\'ef}{ a bien parl\'e9, et comme chef de l'arm\'e9e cosaque, oblig\'e9 d'en prendre soin et de conserver le tr\'e9
+sor de l'arm\'e9e, il ne pouvait rien dire de plus sage. Voil\'e0\~! que ceci soit mon premier discours\~; et maintenant, \'e9coutez ce que dira mon second. Et voil\'e0 ce que dira mon second discours\~: C'est une grande v\'e9rit\'e9 qu'a dite aussi le }{
+\i polkovnik}{ Tarass\~; que Dieu lui donne longue vie et qu'il y ait beaucoup de pareils }{\i polkovniks}{ dans l'Ukraine\~! Le premier devoir et le premier honneur du Cosaque, c'est d'observer la fraternit\'e9
+. Depuis le long temps que je vis dans le monde, je n'ai pas ou\'ef dire, seigneurs fr\'e8res, qu'un Cosaque e\'fbt jamais abandonn\'e9 ou vendu de quelque mani\'e8re son compagnon\~; et ceux-ci, et les autres sont nos compagnons. Qu
+'il y en ait plus, qu'il y en ait moins, tous sont nos fr\'e8res. Voici donc mon discours\~: Que ceux \'e0 qui sont chers les Cosaques faits prisonniers par les Tatars, aillent poursuivre les Tatars\~; et que ceux \'e0
+ qui sont chers les Cosaques faits prisonniers par les Polonais, et qui ne veulent pas abandonner la bonne cause, restent ici. Le }{\i koch\'e9vo\'ef}{, suivant son devoir, m\'e8nera la moiti\'e9 de nous \'e0 la poursuite des Tatars, et l'autre moiti\'e9
+ se choisira un }{\i ataman}{ de circonstance, et d'\'eatre }{\i ataman}{ de circonstance, si vous en croyez une t\'eate blanche, cela ne va mieux \'e0 personne qu'\'e0 Tarass Boulba. Il n'y en a pas un seul parmi nous qui lui soit \'e9gal en vertu guerri
+\'e8re.
+\par
+\par Ainsi dit Bovdug, et il se tut\~; et tous les Cosaques se r\'e9jouirent de ce que le vieux les avait ainsi mis dans la bonne voie. Tous jet\'e8rent leurs bonnets en l'air, en criant\~:
+\par
+\par \endash Merci, p\'e8re\~! il s'est tu, il s'est tu longtemps\~; et voil\'e0 qu'enfin il a parl\'e9. Ce n'est pas en vain qu'au moment de se mettre en campagne il disait qu'il serait utile \'e0 la chevalerie cosaque. Il l'a fait comme il l'avait dit.
+
+\par
+\par \endash Eh bien\~? consentez-vous \'e0 cela\~? demanda le }{\i koch\'e9vo\'ef}{.
+\par
+\par \endash Nous consentons tous\~! cri\'e8rent les Cosaques.
+\par
+\par \endash Ainsi l'assembl\'e9e est finie\~?
+\par
+\par \endash L'assembl\'e9e est finie\~! cri\'e8rent les Cosaques.
+\par
+\par \endash \'c9coutez donc maintenant l'ordre militaire, enfants, dit le }{\i koch\'e9vo\'ef}{.
+\par
+\par Il s'avan\'e7a, mit son bonnet, et tous les Zaporogues, \'f4tant leur bonnet, demeur\'e8rent t\'eate nue, les yeux baiss\'e9s vers la terre, comme cela se faisait toujours parmi les Cosaques lorsqu'un ancien se pr\'e9parait \'e0 parler.
+\par
+\par \endash Maintenant, seigneurs fr\'e8res, divisez-vous. Que celui qui veut partir, passe du c\'f4t\'e9 droit\~; que celui qui veut rester, passe du c\'f4t\'e9 gauche. O\'f9 ira la majeure partie d'un }{\i kour\'e8n}{, tout le reste suivra\~
+; mais si la moindre partie persiste, qu'elle s'incorpore \'e0 d'autres }{\i kour\'e9ni}{.
+\par
+\par Et ils commenc\'e8rent \'e0 passer, l'un \'e0 droite, l'autre \'e0 gauche. Quand la majeure partie d'un }{\i kour\'e8n}{ passait d'un c\'f4t\'e9, l'}{\i ataman}{ du }{\i kour\'e8n}{ passait aussi\~; quand c'\'e9tait la moindre partie, elle s'incorpo
+rait aux autres }{\i kour\'e9ni}{. Et souvent il s'en fallut peu que les deux moiti\'e9s ne fussent \'e9gales. Parmi ceux qui voulurent demeurer, se trouva presque tout le }{\i kour\'e8n}{ de N\'e9sama\'efko, une grande moiti\'e9 du }{\i kour\'e8n}{
+ de Popovitcheff, tout le }{\i kour\'e8n}{ d'Oumane, tout le }{\i kour\'e8n}{ de }{\i Kaneff}{, une grande moiti\'e9 du }{\i kour\'e8n}{ de Steblikoff, une grande moiti\'e9 du }{\i kour\'e8n}{ de Fimocheff. Tout le reste pr\'e9f\'e9ra aller \'e0
+ la poursuite des Tatars. Des deux c\'f4t\'e9s il y avait beaucoup de bons et braves Cosaques. Parmi ceux qui s'\'e9taient d\'e9cid\'e9s \'e0 se mettre \'e0 la poursuite des Tatars, il y avait Tch\'e9r\'e9vety, le vieux Cosaque Pokotipol\'e9, et L\'e9
+mich, et Procopovitch, et Choma. D\'e9mid Popovitch \'e9tait pass\'e9 avec eux, car c'\'e9tait un Cosaque du caract\'e8re le plus turbulent\~; il ne pouvait rester longtemps \'e0 une m\'eame place\~; ayant essay\'e9
+ ses forces contre les Polonais, il eut envie de les essayer contre les Tatars. Les }{\i atamans}{ des }{\i kour\'e9ni}{ \'e9taient Nostugan, Pokrychka, Nevymsky\~; et bien d'autres fameux et braves Cosaques encore avaient eu envie d'essayer leur sabr
+e et leurs bras puissants dans une lutte avec les Tatars. Il n'y avait pas moins de braves et de bien braves Cosaques parmi ceux qui voulurent rester, tels que les }{\i atamans}{ Demytrovitch, Koukoubenko, Vertichvits, Balan, Boulbenko, Ostap. Apr\'e8
+s eux, il y avait encore beaucoup d'autres illustres et puissants Cosaques\~: Vovtousenko, Tch\'e9nitchenko, Stepan Couska, Ochrim Gouska, Mikola Gousty, Zadorojny, M\'e9t\'e9
+litza, Ivan Zakroutygouba, Mosy Chilo, Degtarenko, Sydorenko, Pisarenko, puis un second Pisarenko, puis encore un Pisarenko, et encore une foule d'autres bons Cosaques. Tous avaient beaucoup march\'e9 \'e0 pied, beaucoup mont\'e9 \'e0 cheval\~
+; ils avaient vu les rivages de l'Anatolie, les steppes sal\'e9es de la Crim\'e9e, toutes les rivi\'e8res, grandes et petites, qui se versent dans le Dniepr, toutes les anses et toutes les \'eeles de ce fleuve. Ils avaient foul\'e9
+ la terre moldave, illyrienne et turque\~; ils avaient sillonn\'e9 toute la mer Noire sur leurs bateaux cosaques \'e0 deux gouvernails\~; ils avaient attaqu\'e9, avec cinquante bateaux de front, les plus riches et les plus puissants vaisseaux\~
+; ils avaient coul\'e9 \'e0 fond bon nombre de gal\'e8res turques, et enfin br\'fbl\'e9 beaucoup de poudre en leur vie. Plus d'une fois ils avaient d\'e9chir\'e9, pour s'en faire des bas, de pr\'e9cieuses \'e9toffes de Damas\~
+; plus d'une fois ils avaient rempli de sequins en or pur les larges poches de leurs pantalons. Quant aux richesses que chacun d'eux avait dissip\'e9es \'e0 boire et \'e0 se divertir, et qui auraient pu suffire \'e0 la vie d'un autre homme, il n'e\'fb
+t pas \'e9t\'e9 possible d'en dresser le compte. Ils avaient tout dissip\'e9 \'e0 la cosaque, f\'eatant le monde entier, et louant des musiciens pour faire danser tout l'univers. M\'eame alors il y en avait bien peu qui n'eussent quelque tr\'e9
+sor, coupes et vases d'argent, agrafes et bijoux, enfouis sous les joncs des \'eeles du Dniepr, pour que le Tatar ne p\'fbt les trouver, si, par malheur, il r\'e9ussissait \'e0 tomber sur la }{\i setch}{. Mais il e\'fbt \'e9t\'e9 difficile au Tatar de d
+\'e9nicher le tr\'e9sor, car le ma\'eetre du tr\'e9sor lui-m\'eame commen\'e7ait \'e0 oublier en quel endroit il l'avait cach\'e9. Tels \'e9taient les Cosaques qui avaient voulu demeurer pour venger sur les Polonais leurs fid\'e8
+les compagnons et la religion du Christ. Le vieux Cosaque Bovdug avait aussi pr\'e9f\'e9r\'e9 rester avec eux en disant\~:
+\par
+\par \endash Maintenant mes ann\'e9es sont trop lourdes pour que j'aille courir le Tatar\~; ici, il y a une place o\'f9 je puis m'endormir de la bonne mort du Cosaque. Depuis longtemps j'ai demand\'e9 \'e0
+ Dieu, s'il faut terminer ma vie, que je la termine dans une guerre pour la sainte cause chr\'e9tienne. Il m'a exauc\'e9. Nulle part une plus belle mort ne viendra pour le vieux Cosaque.
+\par
+\par Quand ils se furent tous divis\'e9s et rang\'e9s sur deux files, par }{\i kour\'e8n}{, le }{\i koch\'e9vo\'ef}{ passa entre les rangs, et dit\~:
+\par
+\par \endash Eh bien\~! seigneurs fr\'e8res, chaque moiti\'e9 est-elle contente de l'autre\~?
+\par
+\par \endash Tous sont contents, p\'e8re, r\'e9pondirent les Cosaques.
+\par
+\par \endash Embrassez-vous donc, et dites-vous adieu l'un \'e0 l'autre, car Dieu sait s'il vous arrivera de vous revoir en cette vie. Ob\'e9issez \'e0 votre }{\i ataman}{, et faites ce que vous savez vous-m\'eames\~
+; vous savez ce qu'ordonne l'honneur cosaque.
+\par
+\par Et tous les Cosaques, autant qu\rquote il y en avait, s'embrass\'e8rent r\'e9ciproquement, ce furent les deux }{\i atamans}{ qui commenc\'e8rent\~; apr\'e8s avoir fait glisser dans les doigts leurs moustaches grises, ils se donn\'e8rent
+l'accolade sur les deux joues\~; puis, se prenant les mains avec force, ils voulurent se demander l'un \'e0 l'autre\~:
+\par
+\par \endash Eh bien\~! seigneur fr\'e8re, nous reverrons-nous ou non\~?
+\par
+\par Mais ils se turent, et les deux t\'eates grises s'inclin\'e8rent pensives. Et tous les Cosaques, jusqu'au dernier, se dirent adieu, sachant qu'il y aurait\~; beaucoup de besogne \'e0 faire pour les uns et pour les autres. Mais ils r\'e9
+solurent de ne pas se s\'e9parer \'e0 l'instant m\'eame, et d'attendre l'obscurit\'e9 de la nuit pour ne pas laisser voir \'e0 l'ennemi la diminution de l'arm\'e9e. Cela fait, ils all\'e8rent d\'eener, group\'e9s par }{\i kour\'e9ni}{. Apr\'e8s d\'ee
+ner, tous ceux qui devaient se mettre en route se couch\'e8rent et dormirent d'un long et profond sommeil, comme s'ils eussent pressenti que c'\'e9tait peut-\'eatre le dernier dont ils jouiraient aussi librement. Ils dormirent jusqu'au coucher du soleil\~
+; et quand le soir fut venu, ils commenc\'e8rent \'e0 graisser leurs chariots. Quand tout fut pr\'eat pour le d\'e9part, ils envoy\'e8rent les bagages en avant\~; eux-m\'eames, apr\'e8s avoir encore une fois salu\'e9
+ leurs compagnons de leurs bonnets, suivirent lentement les chariots\~; la cavalerie marchant en ordre, sans crier, sans siffler les chevaux, pi\'e9tina doucement \'e0 la suite des fantassins, et bient\'f4t ils disparurent dans l'ombre. Seulement le p
+as des chevaux retentissait sourdement dans le lointain, et quelquefois aussi le bruit d'une roue mal graiss\'e9e qui criait sur l'essieu.
+\par
+\par Longtemps encore, les Zaporogues rest\'e9s devant la ville leur faisaient signe de la main, quoiqu'ils les eussent perdus de vue\~; et lorsqu'ils furent revenus \'e0 leur campement, lorsqu'ils virent, \'e0 la clart\'e9 des \'e9toiles, que la moiti\'e9
+ des chariots manquaient, et un nombre \'e9gal de leurs fr\'e8res, leur c\'9cur se serra, et tous devenant pensifs involontairement, baiss\'e8rent vers la terre leurs t\'eates turbulentes.
+\par
+\par Tarass voyait bien que, dans les rangs mornes de ses Cosaques, la tristesse, peu convenable aux braves, commen\'e7ait \'e0 incliner doucement toutes les t\'eates. Mais il se taisait\~; il voulait leur donner le temps de s'accoutumer \'e0
+ la peine que leur causaient les adieux de leurs compagnons\~; et cependant, il se pr\'e9parait en silence \'e0 les \'e9veiller tout \'e0 coup par le }{\i hourra}{ du Cosaque, pour rallumer, avec une nouvelle puissance, le courage dans leur \'e2
+me. C'est une qualit\'e9 propre \'e0 la race slave, race grande et forte, qui est aux autres races ce que la mer profonde est aux humbles rivi\'e8res. Quand l\rquote orage \'e9clate, elle devient tonnerre et rugissements, elle soul\'e8
+ve et fait tourbillonner les flots, comme ne le peuvent les faibles rivi\'e8res\~; mais quand il fait doux et calme, plus sereine que les rivi\'e8res au cours rapide, elle \'e9tend son incommensurable nappe de verre, \'e9ternelle volupt\'e9 des yeux.
+
+\par
+\par Tarass ordonna \'e0 ses serviteurs de d\'e9baller un des chariots, qui se trouvait \'e0 l'\'e9cart. C'\'e9tait le plus grand et le plus lourd de tout le camp cosaque\~; ses fortes roues \'e9taient doublement cercl\'e9es de fer, il \'e9
+tait puissamment charg\'e9, couvert de tapis et d'\'e9paisses peaux de b\'9cuf, et \'e9troitement li\'e9 par des cordes enduites de poix. Ce chariot portait t
+outes les outres et tous les barils du vieux bon vin qui se conservait, depuis longtemps, dans les caves de Tarass. Il avait mis ce chariot en r\'e9serve pour le cas solennel o\'f9, s'il venait un moment de crise et s'il se pr\'e9
+sentait une affaire digne d'\'eatre transmise \'e0 la post\'e9rit\'e9, chaque Cosaque, jusqu'au dernier, p\'fbt boire une gorg\'e9e de ce vin pr\'e9cieux, afin que, dans ce grand moment, un grand sentiment s'\'e9veill\'e2
+t aussi dans chaque homme. Sur l'ordre du }{\i polkovnik}{, les serviteurs coururent au chariot, coup\'e8rent, avec leurs sabres, les fortes attaches, enlev\'e8rent les lourdes peaux de b\'9cuf, et descendirent les outres et les barils.
+\par
+\par \endash Prenez tous, dit Boulba, tous tant que vous \'eates, prenez ce que vous avez pour boire\~; que ce soit une coupe, ou une cruche pour abreuver vos chevaux, que ce soit un gant ou un bonnet\~; ou bien m\'eame \'e9tendez vos deux mains.
+\par
+\par Et tous les Cosaques, tant qu'il y en avait, pr\'e9sent\'e8rent l'un une coupe, l'autre la cruche qui lui servait \'e0 abreuver son cheval\~; celui-ci un gant, celui-l\'e0 un bonnet\~; d'autres enfin pr\'e9sent\'e8rent leurs deux mains rapproch\'e9
+es. Les serviteurs de Tarass passaient entre les rangs, et leur versaient les outres et les barils. Mais Tarass ordonna que personne ne b\'fbt avant qu'il e\'fbt fait signe \'e0 tous de boire d'un seul trait. On voyait qu'il avait quelque chose \'e0
+ dire. Tarass savait bien que, si fort que soit par lui-m\'eame un bon vieux vin, et si capable de fortifier le c\'9cur de l'homme, cependant une bonne parole qu'on y joint double la force du vin et du c\'9cur.
+\par
+\par \endash C'est moi qui vous r\'e9gale, seigneurs fr\'e8res, dit Tarass Boulba, non pas pour vous remercier de l'honneur de m'avoir fait votre }{\i ataman}{, quelque grand que soit cet honneur, ni pour faire honneur aux adieux de nos compagnons\~
+; non, l'une et l'autre choses seront plus convenables dans un autre temps que celui o\'f9 nous nous trouvons \'e0 cette heure. Devant nous est une besogne de grande sueur, de grande vaillance cosaque. Buvons donc, compagnons, buvons d'un seul trait\~
+; d'abord et avant tout, \'e0 la sainte religion orthodoxe, pour que le temps vienne enfin o\'f9 la m\'eame sainte religion se r\'e9pande sur le monde entier, o\'f9 tout ce qu'il y a de pa\'efens rentrent dans le giron du Christ. Buvons aussi du m\'ea
+me coup \'e0 la }{\i setch}{, afin qu'elle soit longtemps debout, pour la ruine de tous les pa\'efens, afin que chaque ann\'e9e il en sorte une foule de h\'e9ros plus grands les uns que les autres\~; et buvons, en m\'eame temps, \'e0
+ notre propre gloire, afin que nos neveux et les fils de nos neveux disent qu'il y eut, autrefois, des Cosaques qui n'ont pas fait honte \'e0 la fraternit\'e9, et qui n'ont pas livr\'e9 leurs compagnons. Ainsi donc, \'e0 la religion, seigneurs fr\'e8res,
+\'e0 la religion\~!
+\par
+\par \endash \'c0 la religion\~! cri\'e8rent de leurs voix puissantes tous ceux qui remplissaient les rangs voisins. \'c0 la religion\~! r\'e9p\'e9t\'e8rent les plus \'e9loign\'e9s, et jeunes et vieux, tous les Cosaques burent \'e0 la religion.
+\par
+\par \endash \'c0 la }{\i setch}{\~! dit Tarass, en \'e9levant sa coupe au-dessus de sa t\'eate, le plus haut qu'il put.
+\par
+\par \endash \'c0 la }{\i setch}{\~! r\'e9pondirent les rangs voisins.
+\par
+\par \endash \'c0 la }{\i setch}{\~! dirent d'une voix sourde les vieux Cosaques, en retroussant leurs moustaches grises\~; et, s'agitant comme de jeunes faucons qui secouent leurs ailes, les jeunes Cosaques r\'e9p\'e9t\'e8rent\~: \'c0 la }{\i setch}{\~
+! Et la plaine entendit au loin les Cosaques boire \'e0 leur }{\i setch}{.
+\par
+\par \endash Maintenant un dernier coup, compagnons\~: \'e0 la gloire, et \'e0 tous les chr\'e9tiens qui vivent en ce monde.
+\par
+\par Et tous les Cosaques, jusqu'au dernier, burent un dernier coup \'e0 la gloire, et \'e0 tous les chr\'e9tiens qui vivent en ce monde. Et longtemps encore on r\'e9p\'e9tait dans tous les rangs de tous les }{\i kour\'e9ni}{\~: \'ab \'c0 tous les chr\'e9
+tiens qui vivent dans ce monde\~!\~\'bb
+\par
+\par D\'e9j\'e0 les coupes \'e9taient vides, et les Cosaques demeuraient toujours les mains \'e9lev\'e9es. Quoique leurs yeux, anim\'e9s par le vin, brillassent de gaiet\'e9, pourtant ils \'e9taient pensifs. Ce n'\'e9
+tait pas au butin de guerre qu'ils songeaient, ni au bonheur de trouver des ducats, des armes pr\'e9cieuses, des habits chamarr\'e9s et des chevaux circassiens\~; mais ils \'e9taient devenus pensifs, comme des aigles pos\'e9s sur les cimes des montagnes R
+ocheuses d'o\'f9 l'on voit au loin s'\'e9tendre la mer immense, avec les vaisseaux, les gal\'e8res, les navires de toutes sortes qui couvrent son sein, avec ses rivages perdus dans un lointain vaporeux et couronn\'e9
+s de villes qui paraissent des mouches et de for\'eats aussi basses que l'herbe. Comme des aigles, ils regardaient la plaine \'e0 l'entour, et leur destin qui s'assombrissait \'e0
+ l'horizon. Toute cette plaine, avec ses routes et ses sentiers tortueux, sera jonch\'e9e de leurs ossements blanchis\~; elle s'abreuvera largement de leur sang cosaque, elle se couvrira de d\'e9bris de chariots, de lances rompues, de sabres bris\'e9s\~
+; au loin rouleront des t\'eates \'e0 touffes de cheveux, dont les tresses seront emm\'eal\'e9es par le sang caill\'e9, et dont les moustaches tomberont sur le menton.
+Les aigles viendront en arracher les yeux. Mais il est beau, ce camp de la mort, si librement et si largement \'e9tendu. Pas une belle action ne p\'e9rira, et la gloire cosaque ne se perdra point comme un grain de poudre tomb\'e9
+ du bassinet. Il viendra, il viendra quelque joueur de }{\i bandoura}{, \'e0 la barbe grise descendant sur la poitrine, ou peut-\'eatre quelque vieillard, encore plein de courage viril, mais \'e0 la t\'eate blanchie, \'e0 l'\'e2me inspir\'e9
+e, qui dira d'eux une parole grave et puissante. Et leur renomm\'e9e s'\'e9tendra dans l'univers entier, et tout ce qui viendra dans le monde, apr\'e8s eux, parlera d'eux\~; car une parole puissante se r\'e9pand au loin, semblable \'e0
+ la cloche de bronze dans laquelle le fondeur a vers\'e9 beaucoup de pur et pr\'e9cieux argent, afin que, par les villes et les villages, les ch\'e2teaux et les chaumi\'e8res, la voix sonore appelle tous les chr\'e9tiens \'e0 la sainte pri\'e8re.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743354}CHAPITRE IX{\*\bkmkend _Toc97743354}
+\par }\pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Personne, dans la ville assi\'e9g\'e9e, ne s'\'e9tait dout\'e9 que la moiti\'e9 des Zaporogues e\'fbt lev\'e9 le camp pour se mettre \'e0
+ la poursuite des Tatars. Du haut du beffroi de l'h\'f4tel de ville, les sentinelles avaient seulement vu dispara\'eetre une partie des bagages derri\'e8re les bois voisins. Mais ils avaient pens\'e9 que les Cosaques se pr\'e9paraient \'e0
+ dresser une embuscade. L'ing\'e9nieur fran\'e7ais \'e9tait du m\'eame avis. Cependant, les paroles du }{\i koch\'e9vo\'ef}{ n'avaient pas \'e9t\'e9 vaines\~; la disette se faisait de nouveau sentir parmi les habitants. Selon l'usage des temps pass\'e9
+s, la garnison n'avait pas calcul\'e9 ce qu'il lui fallait de vivres. On avait essay\'e9 de faire une nouvelle sortie, mais la moiti\'e9 de ces audacieux \'e9tait tomb\'e9e sous les coups des Cosaques et l'autre moiti\'e9 avait \'e9t\'e9 refoul\'e9
+e dans la ville sans avoir r\'e9ussi. N\'e9anmoins les juifs avaient mis \'e0 profit la sortie\~; ils avaient flair\'e9 et d\'e9pist\'e9 tout ce qu'il leur importait d'apprendre, \'e0 savoir pourquoi les Zaporogues \'e9
+taient partis et vers quel endroit ils se dirigeaient, avec quels chefs, avec quels }{\i kour\'e9ni}{, combien \'e9taient partis, combien \'e9taient rest\'e9s, et ce qu'ils pensaient fair
+e. En un mot, au bout de quelques minutes, on savait tout dans la ville. Les colonels reprirent courage et se pr\'e9par\'e8rent \'e0 livrer bataille. Tarass devinait leurs pr\'e9paratifs au mouvement et au bruit qui se faisaient dans la place\~; il se pr
+\'e9parait de son c\'f4t\'e9\~: il rangeait ses troupes, donnait des ordres, divisait les }{\i kour\'e9ni}{ en trois corps, et les entourait de bagages comme d'un rempart, esp\'e8ce de combat o\'f9 les Zaporogues \'e9taient invincibles. Il ordonna \'e0
+ deux }{\i kour\'e9ni}{ de se mettre en embuscade\~; il couvrit une partie de la plaine de pieux aigus, de d\'e9bris d'armes, de tron\'e7ons de lances, afin qu'\'e0 l'occasion il p\'fbt y jeter la cavalerie ennemie. Quand tout fut ainsi dispos\'e9
+, il fit un discours aux Cosaques, non pour les ranimer et leur donner du courage, il les savait fermes de c\'9cur, mais parce que lui-m\'eame avait besoin d'\'e9pancher le sien.
+\par
+\par \endash J'ai envie de vous dire, mes seigneurs, ce qu'est notre fraternit\'e9. Vous avez appris de vos p\'e8res et de vos a\'efeux en quel honneur ils tenaient tous notre terre. Elle s'est fait conna\'eetre aux Grecs, elle a pris des pi\'e8ces d'or \'e0
+ Tzargrad}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs32\super \chftn }{\fs32 Ville imp\'e9riale, Byzance.}}}{\~
+; elle a eu des villes somptueuses et des temples, et des }{\i kniaz}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs32\super \chftn }{\fs32 Princes.}}}{\~: des }{\i
+kniaz}{ de sang russe, et des }{\i kniaz}{ de son sang, mais non pas de catholiques h\'e9r\'e9tiques. Les pa\'efens ont tout pris, tout est perdu. Nous seuls sommes rest\'e9s, mais orphelins, et comme une veuve qui a perdu un puissant \'e9poux, de m\'ea
+me que nous notre terre est rest\'e9e orpheline. Voil\'e0 dans quel temps, compagnons, nous nous sommes donn\'e9 la main en signe de fraternit\'e9. Voil\'e0 sur quoi se base notre fraternit\'e9\~; il n'y a pas de lien plus sacr\'e9
+ que celui de la fraternit\'e9. Le p\'e8re aime son enfant, la m\'e8re aime son enfant, l'enfant aime son p\'e8re et sa m\'e8re\~; mais qu'est-ce que cela, fr\'e8res\~? la b\'eate f\'e9roce aime aussi son enfant. Mais s'apparenter par la parent\'e9 de l'
+\'e2me, non par celle du sang, voil\'e0 ce que peut l'homme seul. Il s'est rencontr\'e9 des compagnons sur d'autres terres\~; mais des compagnons comme sur la terre russe, nulle part. Il est arriv\'e9, non \'e0 l'un de vous, mais \'e0 plusieurs, de s'\'e9
+garer en terre \'e9trang\'e8re. Eh bien\~! vous l'avez vu\~: l\'e0 aussi, il y a des hommes\~; l\'e0 aussi, des cr\'e9atures de Dieu\~; et vous leur parlez comme \'e0 l'un d'entre vous. Mais quand on vient au point de dire un mot parti du c\'9c
+ur, vous l'avez vu, ce sont des hommes d'esprit, et pourtant ils ne sont pas des v\'f4tres. Ce sont des hommes, mais pas les m\'eames hommes. Non, fr\'e8res, aimer comme aime un c\'9cur russe, aimer, non par l'esp
+rit seulement, mais par tout ce que Dieu a donn\'e9 \'e0 l'homme, par tout ce qu'il y a en vous, ah\~!\'85 dit Tarass, avec son geste de d\'e9cision, en secouant sa t\'ea
+te grise et relevant le coin de sa moustache, non, personne ne peut aimer ainsi. Je sais que, maintenant, de l\'e2ches coutumes se sont introduites dans notre terre\~: ils ne songent qu'\'e0 leurs meules de bl\'e9, \'e0 leurs tas de foin, \'e0
+ leurs troupeaux de chevaux\~; ils ne veillent qu'\'e0 ce que leurs hydromels cachet\'e9s se conservent bien dans leurs caves\~; ils imitent le diable sait quels usages pa\'efens\~; ils ont honte de leur langage\~; le fr\'e8
+re ne veut pas parler avec son fr\'e8re\~; le fr\'e8re vend son fr\'e8re, comme on vend au march\'e9 un \'eatre sans \'e2me\~; la faveur d\rquote un roi \'e9tranger, pas m\'eame d'un roi, la pauvre faveur d'un ma
+gnat polonais qui, de sa botte jaune, leur donne des coups sur le museau, leur est plus ch\'e8re que toute fraternit\'e9. Mais chez le dernier des l\'e2ches, se f\'fbt-il souill\'e9 de boue et de servilit\'e9, chez celui-l\'e0, fr\'e8
+res, il y a encore un grain de sentiment russe\~; et un jour il se r\'e9veillera et il frappera, le malheureux\~! des deux poings sur les basques de son justaucorps\~; il se prendra la t\'eate des deux mains et il maudira sa l\'e2che existence, pr\'eat
+\'e0 racheter par le supplice une ignoble vie. Qu'ils sachent donc tous ce que signifie sur la terre russe la fraternit\'e9. Et si le moment est d\'e9j\'e0 venu de mourir, certes aucun d'eux ne mourra comme nous\~; aucun d'eux, aucun. Ce n'est pas donn
+\'e9 \'e0 leur nature de souris.
+\par
+\par Ainsi parlait l'}{\i ataman}{\~; et, son discours fini, il secouait encore sa t\'eate qui s'\'e9tait argent\'e9e dans des exploits de Cosaques. Tous ceux qui l'\'e9coutaient furent vivement \'e9mus par ce discours qui p\'e9n\'e9tra jusqu'au fond des c\'9c
+urs. Les plus anciens dans les rangs demeur\'e8rent immobiles, inclinant leurs t\'eates grises vers la terre. Une larme brillait sous les vieilles paupi\'e8res\~; ils l'essuy\'e8rent lentement avec la manche, et tous, comme s'ils se fussent donn\'e9
+ le mot, firent \'e0 la fois leur geste d'usage}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs32\super \chftn }{\fs32
+ Non seulement ce geste a son nom particulier, mais on en a form\'e9 le verbe, l'adverbe, l'adjectif, etc.}}}{ pour exprimer un parti pris, et secou\'e8rent r\'e9solument leurs t\'eates charg\'e9es d'ann\'e9es. Tarass avait touch\'e9 juste.
+\par
+\par D\'e9j\'e0 l'on voyait sortir de la ville l'arm\'e9e ennemie, faisant sonner les trompettes et les clairons, ainsi que les seigneurs polonais, la main sur la hanche, entour\'e9s de nombreux serviteurs. Le gros colonel donnait des ordres. Ils s'avanc\'e8
+rent rapidement sur les Cosaques, les mena\'e7ant de leurs regards et de leurs mousquets, abrit\'e9s sous leurs brillantes cuirasses d'airain. D\'e8s que les Cosaques virent qu'ils s'\'e9taient avanc\'e9s \'e0 port\'e9e, tous d\'e9charg\'e8
+rent leurs longs mousquets de six pieds, et continu\'e8rent \'e0 tirer sans interruption. Le bruit de leurs d\'e9charges s'\'e9tendit au loin dans les plaines environnantes, comme un roulement continu. Le champ de bataille \'e9tait couvert de fum\'e9
+e, et les Zaporogues tiraient toujours sans rel\'e2che. Ceux des derniers rangs se bornaient \'e0 charger les armes qu'ils tendaient aux plus avanc\'e9s, \'e9tonnant l'ennemi qui ne pouvait comprend
+re comment les Cosaques tiraient sans recharger leurs mousquets. Dans les flots de fum\'e9e grise qui enveloppaient l'une et l'autre arm\'e9e, on ne voyait plus comment tant\'f4t l'un tant\'f4t l'autre manquait dans les rangs\~
+; mais les Polonais surtout sentaient que les balles pleuvaient \'e9paisses, et lorsqu'ils recul\'e8rent pour sortir des nuages de fum\'e9e et pour se reconna\'ee
+tre, ils virent bien des vides dans leurs escadrons. Chez les Cosaques, trois hommes au plus avaient p\'e9ri, et ils continuaient incessamment leur feu de mousqueterie. L'ing\'e9nieur \'e9tranger s'\'e9tonna lui-m\'ea
+me de cette tactique qu'il n'avait jamais vu employer, et il dit \'e0 haute voix\~:
+\par
+\par \endash Ce sont des braves, les Zaporogues\~! Voil\'e0 comment il faut se battre dans tous les pays.
+\par
+\par Il donna le conseil de diriger les canons sur le camp fortifi\'e9 des Cosaques. Les canons de bronze rugirent sourdement par leurs larges gueules\~; la terre trembla au loin, et toute la plaine fut encore noy\'e9e sous des flots de fum\'e9
+e. L'odeur de la poudre s'\'e9tendit sur les places et dans les rues des villes voisines et lointaines\~; mais les canonniers avaient point\'e9 trop haut. Les boulets rougis d\'e9crivirent une courbe trop grande\~; ils vol\'e8
+rent, en sifflant, par-dessus la t\'eate des Cosaques, et s'enfonc\'e8rent profond\'e9ment dans le sol en labourant au loin la terre noire. \'c0 la vue d'une pareille maladresse, l'ing\'e9nieur fran\'e7ais se prit par les cheveux et pointa lui-m\'ea
+me les canons, quoique les Cosaques fissent pleuvoir les balles sans rel\'e2che.
+\par
+\par Tarass avait vu de loin le p\'e9ril qui mena\'e7ait les }{\i kour\'e9ni}{ de N\'e9sama\'efkoff et de St\'e9blikoff, et s'\'e9tait \'e9cri\'e9 de toute sa voix\~:
+\par
+\par \endash Quittez vite, quittez les chariots\~; et que chacun monte \'e0 cheval\~!
+\par
+\par Mais les Cosaques n'auraient eu le temps d'ex\'e9cuter ni l'un ni l'autre de ces ordres, si Ostap ne s'\'e9tait port\'e9 droit sur le centre de l'ennemi. Il arracha les m\'e8ches aux mains de six canonniers\~; \'e0
+ quatre autres seulement il ne put les prendre. Les Polonais le refoul\'e8rent. Alors, l'officier \'e9tranger prit lui-m\'eame une m\'e8che pour mettre le feu \'e0 un canon \'e9norme
+, tel que les Cosaques n'en avaient jamais vu. Il ouvrait une large gueule b\'e9ante par laquelle regardaient mille morts. Lorsqu'il tonna, et trois autres apr\'e8s lui, qui, de leur quadruple coup, \'e9branl\'e8
+rent sourdement la terre, ils firent un mal affreux. Plus d'une vieille m\'e8re cosaque pleurera son fils et se frappera la poitrine de ses mains osseuses\~; il y aura plus d'une veuve \'e0 Gloukhoff, N\'e9
+miroff, Tchernigoff et autres villes. Elle courra, la veuve \'e9plor\'e9e, tous les jours au bazar\~; elle se cramponnera \'e0
+ tous les passants, les regardant aux yeux pour voir s'il ne se trouvera pas parmi eux le plus cher des hommes. Mais il passera par la ville bien des troupes de toutes esp\'e8ces sans que jamais il se trouve, parmi elles, le plus cher de tous les hommes.
+
+\par
+\par La moiti\'e9 du }{\i kour\'e8n}{ de N\'e9sama\'efkoff n'existait plus. Comme la gr\'eale abat tout un champ de bl\'e9, o\'f9 chaque \'e9pi se balance semblable \'e0 un ducat de poids, ainsi le canon balaye et couche les rangs cosaques.
+\par
+\par En revanche, comme les Cosaques s'\'e9lanc\'e8rent\~! comme tous se ru\'e8rent sur l'ennemi\~! comme l'}{\i ataman}{ Koukoubenko bouillonna de rage, quand il vit que la moiti\'e9 de son }{\i kour\'e8n}{ n'existait plus\~
+! Il entra avec les restes des gens de N\'e9sama\'efkoff au centre m\'eame des rangs ennemis, hacha comme du chou, dans sa fureur, le premier qui se trouva sous sa main, d\'e9sarma plusieurs cavaliers, frappant de sa lance homme et cheval, parvint jusqu'
+\'e0 la batterie et s'empara d'un canon. Il regarde, et d\'e9j\'e0 l'}{\i ataman}{ du }{\i kour\'e8n}{ d'Oumane l'a pr\'e9c\'e9d\'e9, et Stepan Gouska a pris la pi\'e8ce principale. Leur c\'e9
+dant alors la place, il se tourne avec les siens contre une autre masse d'ennemis. O\'f9 les gens de N\'e9sama\'efkoff ont pass\'e9, il y a une rue\~; o\'f9 ils tournent, un carrefour. On voyait s'\'e9
+claircir les rangs ennemis, et les Polonais tomber comme des gerbes. Pr\'e8s des chariots m\'eames, se tient Vovtousenko\~; devant lui, Tch\'e9r\'e9vitchenko\~; au-del\'e0 des chariots, Degtarenko, et, derri\'e8re lui, l'}{\i ataman}{ du }{\i kour\'e8n}{
+, Vertikhvist. D\'e9j\'e0 Degtarenko a soulev\'e9 deux Polonais sur sa lance\~; mais il en rencontre un troisi\'e8me moins facile \'e0 vaincre Le Polonais \'e9tait souple et fort, et magnifiquement \'e9quip\'e9\~; il avait amen\'e9 \'e0
+ sa suite plus de cinquante serviteurs. Il fit plier Degtarenko, le jeta par terre, et, levant son sabre sur lui, s'\'e9cria\~:
+\par
+\par \endash Il n'y a pas un seul de vous, chiens de Cosaques, qui os\'e2t me r\'e9sister\~!
+\par
+\par \endash Si pourtant, il y en a, dit Mosy Chilo\~; et il s'avan\'e7a.
+\par
+\par C'\'e9tait un fort Cosaque, qui avait plus d'une fois command\'e9 sur mer, et pass\'e9 par bien des \'e9preuves. Les Turcs l'avaient pris avec toute sa troupe \'e0 Tr\'e9bizonde, et les avaient tous emmen\'e9s sur leurs gal\'e8
+res, les fers aux pieds et aux mains, les privant de riz pendant des semaines enti\'e8res, et leur faisant boire l'eau sal\'e9e. Les pauvres gens avaient tout souffert, tout support\'e9, plut\'f4t que de renier leur religion orthodoxe. Mais l'}{\i ataman}
+{ Mosy Chilo n'eut pas le courage de souffrir\~; il foula aux pieds la sainte loi, entoura d'un ruban odieux sa t\'eate p\'e9cheresse, entra dans la confiance du pacha, devint magasinier du vaisseau et chef de la chiourme. Cela
+ fit une grande peine aux pauvres prisonniers\~; ils savaient que, si l'un des leurs vendait sa religion et passait au parti des oppresseurs, il \'e9tait plus p\'e9nible et plus amer d'\'eatre sous sa main. C'est ce qui arriva. Mosy Chilo leur mit \'e0
+ tous de nouveaux fers, en les attachant trois \'e0 trois, les lia de cordes jusqu'aux os, les assomma de coups sur la nuque\~; et lorsque les Turcs, satisfaits d'avoir trouv\'e9 un pareil serviteur, commenc\'e8rent \'e0 se r\'e9jouir, et s'enivr\'e8
+rent sans respect pour les lois de leur religion, il apporta les soixante-quatre clefs des fers aux prisonniers afin qu'ils pussent ouvrir les cadenas, jeter leurs liens \'e0 la mer, et les \'e9
+changer contre des sabres pour frapper les Turcs. Les Cosaques firent un grand butin, et revinrent glorieusement dans leur patrie, o\'f9, pendant longtemps, les joueurs de }{\i bandoura}{ glorifi\'e8rent Mosy Chilo. On l'e\'fbt bien \'e9lu }{\i koch\'e9vo
+\'ef}{\~; mais c'\'e9tait un \'e9trange Cosaque. Quelquefois il faisait une action que le plus sage n'aurait pas imagin\'e9e\~; d'autres fois, il tombait dans une incroyable b\'eatise. Il but et dissipa tout ce qu'il avait acquis, s'endetta pr\'e8
+s de tous \'e0 la }{\i setch}{, et, pour combler la mesure, il se glissa, la nuit, comme un voleur des rues, dans un }{\i kour\'e8n}{ \'e9tranger, enleva tous les harnais, et les mit en gage chez le cabaretier. Pour une action si honteuse, on l'attacha
+\'e0 un poteau sur la place du bazar, et l'on mit pr\'e8s de lui un gros b\'e2ton afin que chacun, selon la mesure de ses forces, p\'fbt lui en ass\'e9ner un coup. Mais, parmi les Zaporogues, il ne se trouva pas un seul homme qui lev\'e2t le b\'e2
+ton sur lui, se souvenant des services qu'il avait rendus. Tel \'e9tait le Cosaque Mosy Chilo.
+\par
+\par \endash Si, pourtant, il y en a pour vous rosser, chiens, dit-il en s'\'e9lan\'e7ant sur le Polonais.
+\par
+\par Aussi, comme ils se battirent\~! Cuirasses et brassards se pli\'e8rent sous leurs coups \'e0 tous deux. Le Polonais lui d\'e9
+chira sa chemise de fer, et lui atteignit le corps de son sabre. La chemise du Cosaque rougit, mais Chilo n'y fit nulle attention. Il leva sa main\~; elle \'e9tait lourde sa main noueuse, et il \'e9tourdit son adversaire d'un coup sur la t\'ea
+te. Son casque de bronze vola en \'e9clats\~; le Polonais chancela, et tomba de la selle\~; et Chilo se mit \'e0 sabrer en croix l'ennemi renvers\'e9. Cosaque, ne perds pas ton temps \'e0 l'achever, mais retourne-toi plut\'f4t\~!\'85
+ Il ne se retourna point, le Cosaque, et l\rquote un des serviteurs du vaincu le frappa de son couteau dans le cou. Chilo fit volte-face, et d\'e9j\'e0 il atteignait l'audacieux, mais celui-ci disparut dans la fum\'e9e de la poudre. De tous c\'f4t\'e9s r
+\'e9sonnait un bruit de mousqueterie. Chilo chancela, et sentit que sa blessure \'e9tait mortelle. Il tomba, mit la main sur la plaie, et se tournant vers ses compagnons\~:
+\par
+\par \endash Adieu, seigneurs fr\'e8res camarades, dit-il\~; que la terre russe orthodoxe reste debout pour l'\'e9ternit\'e9, et qu'il lui soit rendu un honneur \'e9ternel.
+\par
+\par Il ferma ses yeux \'e9teints, et son \'e2me cosaque quitta sa farouche enveloppe.
+\par
+\par D\'e9j\'e0 Zadorojni s'avan\'e7ait \'e0 cheval, et l'}{\i ataman}{ de }{\i kour\'e8n}{, Vertikhvist, et Balaban s'avan\'e7aient aussi.
+\par
+\par \endash Dites-moi, seigneurs, s'\'e9cria Tarass, en s'adressant aux }{\i atamans}{ des }{\i kour\'e9ni}{\~; y a-t-il encore de la poudre dans les poudri\'e8res\~? La force cosaque ne s'est-elle pas affaiblie\~? Les n\'f4tres ne plient-ils pas encore\~?
+
+\par
+\par \endash P\'e8re, il y a encore de la poudre dans les poudri\'e8res\~; la force cosaque n'est pas affaiblie, et les n\'f4tres ne plient pas encore.
+\par
+\par Et les Cosaques firent une vigoureuse attaque. Ils rompirent les rangs ennemis. Le petit colonel fit sonner la retraite et hisser huit drapeaux peints, pour rassembler les siens qui s'\'e9taient dispers\'e9
+s dans la plaine. Tous les Polonais accoururent aux drapeaux\~; mais ils n'avaient pas encore reform\'e9 leurs rangs que, d\'e9j\'e0, l'}{\i ataman}{ Koukoubenko faisait, avec ses gens de N\'e9sama\'ef
+koff, une charge en plein centre, et tombait sur le colonel ventru. Le colonel ne soutint pas le choc, et, tournant son cheval, il s'enfuit \'e0 toute bride. Koukoubenko le poursuivit longtemps \'e0
+ travers champs, sans le laisser rejoindre les siens. Voyant cela du }{\i kour\'e8n}{ voisin, St\'e9pan Gouska se mit de la partie, son }{\i arkan}{ \'e0 la main\~; courbant la t\'ea
+te sur le cou de son cheval et saisissant l'instant favorable, il lui jeta du premier coup son }{\i arkan}{ \'e0 la gorge. Le colonel devint tout rouge, et saisit la corde des deux mains, en s'effor\'e7ant de la rompre. Mais d\'e9j\'e0 un coup
+puissant lui avait enfonc\'e9 dans sa large poitrine la lame meurtri\'e8re. Gouska, toutefois, n'aura pas longtemps \'e0 se r\'e9jouir. Les Cosaques se retournaient \'e0 peine que d\'e9j\'e0 Gouska \'e9tait soulev\'e9 sur quatre piques. Le pauvre }{\i
+ataman}{ n'eut que le temps de dire\~:
+\par
+\par \endash P\'e9rissent tous les ennemis, et que la terre russe se r\'e9jouisse dans la gloire pendant des si\'e8cles \'e9ternels\~!
+\par
+\par Et il exhala le dernier soupir. Les Cosaques tourn\'e8rent la t\'eate, et d\'e9j\'e0, d'un c\'f4t\'e9, le Cosaque M\'e9t\'e9litza faisait f\'eate aux Polonais en assommant tant\'f4t l'un, tant\'f4t l'autre, et, d'un autre c\'f4t\'e9, l'}{\i ataman}{ N\'e9
+vilitchki s'\'e9lan\'e7ait \'e0 la t\'eate des siens. Pr\'e8s d'un carr\'e9 de chariots, Zakroutigouba retourne l'ennemi comme du foin, et le repousse, tandis que, devant un carr\'e9 plus \'e9loign\'e9, le troisi\'e8me Pisarenko a refoul\'e9
+ une troupe enti\'e8re de Polonais, et pr\'e8s du troisi\'e8me carr\'e9, les combattants se sont saisis \'e0 bras-le-corps, et luttent sur les chariots m\'eames.
+\par
+\par \endash Dites-moi, seigneurs, s'\'e9cria l'}{\i ataman}{ Tarass, en s'avan\'e7ant au-devant des chefs\~; y a-t-il encore de la poudre dans les poudri\'e8res\~? La force cosaque n'est-elle pas affaiblie\~? Les Cosaques ne commencent-ils pas \'e0 plier\~?
+
+\par
+\par \endash P\'e8re, il y a encore de la poudre dans les poudri\'e8res\~; la force cosaque n'est pas affaiblie\~; les Cosaques ne plient pas encore.
+\par
+\par D\'e9j\'e0 Bovdug est tomb\'e9 du haut d'un chariot. Une balle l'a frapp\'e9 sous le c\'9cur. Mais, rassemblant toute sa vieille \'e2me, il dit\~:
+\par
+\par \endash Je n'ai pas de peine \'e0 quitter le monde. Dieu veuille donner \'e0 chacun une fin pareille, et que la terre russe soit glorifi\'e9e jusqu'\'e0 la fin des si\'e8cles\~!
+\par
+\par Et l'\'e2me de Bovdug s'\'e9leva dans les hauteurs pour aller raconter aux vieillards, morts depuis longtemps, comment on sait combattre sur la terre russe, et mieux encore comment on y sait mourir pour la sainte religion.
+\par
+\par Bient\'f4t apr\'e8s, tomba aussi Balaban, }{\i ataman}{ de }{\i kour\'e8n}{. Il avait re\'e7u trois blessures mortelles, de balle, de lance, et d'un lourd sabre droit. Et c'\'e9tait un des plus vaillants Cosaques. Il avait fait, comme }{\i ataman}{
+, une foule d'exp\'e9ditions maritimes, dont la plus glorieuse fut celle des rivages d'Anatolie. Ses gens avaient ramass\'e9 beaucoup de sequins, d'\'e9toffes de Damas et de riche butin turc. Mais ils essuy\'e8rent de grands revers \'e0
+ leur retour. Les malheureux durent passer sous les boulets turcs. Quand le vaisseau ennemi fit feu de toutes ses pi\'e8ces, une moiti\'e9 de leurs bateaux sombra en tournoyant, il p\'e9rit dans les eaux plus d'un Cosaque\~
+; mais les bottes de joncs attach\'e9es aux flancs des bateaux les sauv\'e8rent d'une commune noyade. Pendant toute la nuit, les Cosaques enlev\'e8rent l'eau des barques submerg\'e9es avec des pelles creuses et leurs bonnets, en r\'e9
+parant les avaries. De leurs larges pantalons cosaques, ils firent des voiles, et, filant avec promptitude, ils \'e9chapp\'e8rent au plus rapide des vaisseaux turcs. Et c'\'e9tait peu qu'ils fussent arriv\'e9s sains et saufs \'e0 la }{\i setch}{\~
+; ils rapport\'e8rent une chasuble brod\'e9e d'or \'e0 l'archimandrite du couvent de M\'e9jigorsh \'e0 Kiew, et des ornements d'argent pur pour l'image de la Vierge, dans le }{\i zaporoji\'e9}{ m\'eame. Et longtemps apr\'e8s les joueurs de }{\i bandoura}{
+ glorifiaient l'habile r\'e9ussite des Cosaques. \'c0 cette heure, Balaban inclina sa t\'eate, sentant les poignantes approches de la mort, et dit d'une voix faible\~:
+\par
+\par \endash Il me semble, seigneurs fr\'e8res, que je meurs d'une bonne mort. J'en ai sabr\'e9 sept, j'en ai travers\'e9 neuf de ma lance, j'en ai suffisamment \'e9cras\'e9
+ sous les pieds de mon cheval, et je ne sais combien j'en ai atteint de mes balles. Fleurisse donc \'e9ternellement la terre russe\~!
+\par
+\par Et son \'e2me s'envola.
+\par
+\par Cosaques, Cosaques, ne livrez pas la fleur de votre arm\'e9e. D\'e9j\'e0, l'ennemi a cern\'e9 Koukoubenko. D\'e9j\'e0, il ne reste autour de lui que sept hommes du }{\i kour\'e8n}{ de N\'e9sama\'efkoff, et ceux-l\'e0 se d\'e9
+fendent plus qu'il ne leur reste de force\~; d\'e9j\'e0, les v\'eatements de leur chef sont rougis de son sang. Tarass lui-m\'eame, voyant le danger qu'il court, s'\'e9lance \'e0 son aide\~; mais les Cosaques sont arriv\'e9
+s trop tard. Une lance a pu s'enfoncer sous son c\'9cur avant que l'ennemi qui l'entoure ait \'e9t\'e9 repouss\'e9. Il s'inclina doucement sur les bras des Cosaques qui le soutenaient, et son jeune sang jaillit comme une source, semblable \'e0 un vin pr
+\'e9cieux que des serviteurs maladroits apportent de la cave dans un vase de verre, et qui le brisent \'e0 l'entr\'e9e de la salle en glissant sur le parquet. Le vin se r\'e9pand sur la terre, et le ma\'eetre du logis accourt, en se prenant la t\'ea
+te dans les mains, lui qui l\rquote avait r\'e9serv\'e9 pour la plus belle occasion de sa vie, afin que, si Dieu la lui donnait, il p\'fbt, dans sa vieillesse, f\'eater un compagnon de ses jeunes ann\'e9es, et se r\'e9
+jouir avec lui au souvenir d'un temps o\'f9 l'homme savait autrement et mieux se r\'e9jouir. Koukoubenko promena son regard autour de lui, et murmura\~:
+\par
+\par \endash Je remercie Dieu de m'avoir accord\'e9 de mourir sous vos yeux, compagnons. Qu'apr\'e8s nous, on vive mieux que nous, et que la terre russe, aim\'e9e du Christ, soit \'e9ternelle dans sa beaut\'e9\~!
+\par
+\par Et sa jeune \'e2me s'envola. Les anges la prirent sous les bras, et l'empot\'e8rent aux cieux\~: elle sera bien l\'e0-bas. \'ab\~Assieds-toi \'e0 ma droite, Koukoubenko, lui dira le Christ, tu n'as pas trahi la fraternit\'e9
+, tu n'as pas fait d'action honteuse, tu n'as pas abandonn\'e9 un homme dans le danger. Tu as conserv\'e9 et d\'e9fendu mon \'c9glise.\~\'bb La mort de Koukoubenko attrista tout le monde\~: et cependant, les rangs cosaques s'\'e9claircissaient \'e0 vue d'
+\'9cil\~; beaucoup de braves avaient cess\'e9 de vivre. Mais les Cosaques tenaient bon.
+\par
+\par \endash Dites-moi, seigneurs, cria Tarass aux }{\i kour\'e9ni}{ rest\'e9s debout, y a-t-il encore de la poudre dans les poudri\'e8res\~? les sabres ne sont-ils pas \'e9mouss\'e9s\~? la force cosaque ne s'est-elle pas affaiblie\~
+? les Cosaques ne plient-ils pas encore\~?
+\par
+\par \endash P\'e8re, il y a encore assez de poudre\~; les sabres sont encore bons, la force cosaque n'est pas affaiblie\~; les Cosaques n'ont pas pli\'e9.
+\par
+\par Et les Cosaques s'\'e9lanc\'e8rent de nouveau comme s'ils n'eussent \'e9prouv\'e9 aucune perte. Il ne reste plus vivants que trois }{\i atamans}{ de }{\i kour\'e8n}{. Partout coulent des ruisseaux rouges\~; des ponts s'\'e9l\'e8vent, form\'e9
+s de cadavres des Cosaques et des Polonais. Tarass regarda le ciel, et vit s'y d\'e9ployer une longue file de vautours. Ah\~! quelqu'un donc se r\'e9jouira\~! D\'e9j\'e0, l\'e0-bas, on a soulev\'e9 M\'e9t\'e9litza sur le fer d'une lance\~; d\'e9j\'e0
+, la t\'eate du second Pisarenko a tournoy\'e9 dans l'air en clignant des yeux\~; d\'e9j\'e0 Okhrim Gouska, sabr\'e9 de haut et en travers, est tomb\'e9 lourdement.
+\par
+\par \endash Soit\~! dit Tarass, en faisant signe de son mouchoir.
+\par
+\par Ostap comprit le geste de son p\'e8re\~; et, sortant de son embuscade, chargea vigoureusement la cavalerie polonaise. L'ennemi ne soutint pas la violence du choc\~; et lui, le poursuivant \'e0 outrance, le rejeta sur la place o\'f9 l'on avait plant\'e9
+ des pieux et jonch\'e9 la terre de tron\'e7ons de lances. Les chevaux commenc\'e8rent \'e0 broncher, \'e0 s'abattre, et les Polonais \'e0 rouler par-dessus leurs t\'eates. Dans ce moment, les Cosaques de Korsoun, qui se tenaient en r\'e9serve derri\'e8
+re les chariots, voyant l'ennemi \'e0 port\'e9e de mousquet, firent une d\'e9charge soudaine. Les Polonais, perdant la t\'eate, se mirent en d\'e9sordre, et les Cosaques reprirent courage\~:
+\par
+\par \endash La victoire est \'e0 nous\~! cri\'e8rent de tous c\'f4t\'e9s les voix zaporogues.
+\par
+\par Les clairons sonn\'e8rent, et on hissa le drapeau de la victoire. Les Polonais, d\'e9faits, fuyaient en tout sens.
+\par
+\par \endash Non, non, la victoire n'est pas encore \'e0 nous, dit Tarass, en regardant les portes de la ville.
+\par
+\par Il avait dit vrai.
+\par
+\par Les portes de la ville s'\'e9taient ouvertes, et il en sortit un r\'e9giment de hussards, la fleur des r\'e9giments de cavalerie. Tous les cavaliers montaient des }{\i argamaks}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain
+\s31\qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs32\super \chftn }{\fs32 Chevaux persans.}}}{ bai brun. En avant des escadrons, galopait un chevalier, le plus beau, le plus hardi de tous. Ses cheveux noirs se d\'e9
+roulaient sous son casque de bronze\~; son bras \'e9tait entour\'e9 d'une \'e9charpe brod\'e9e par les mains de la plus s\'e9duisante beaut\'e9. Tarass demeura stup\'e9fait quand il reconnut Andry. Et lui, cependant, enflamm\'e9
+ par l'ardeur du combat, avide de m\'e9riter le pr\'e9sent qui ornait son bras, se pr\'e9cipita comme un jeune l\'e9vrier, le plus beau, le plus rapide, et le plus jeune de la meute. \'ab\~}{\i Atou}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain
+\s31\qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs32\super \chftn }{\fs32 Mot russe pour exciter les chiens.}}}{\~!\~\'bb crie le vieux chasseur, et le l\'e9vrier se pr\'e9cipite, lan\'e7
+ant ses jambes en droite ligne dans les airs, pench\'e9 de tout son corps sur le flanc, soulevant la neige de ses ongles, et devan\'e7ant dix fois le li\'e8vre lui-m\'eame dans la chaleur de sa course. Le vieux Tarass s'arr\'eate\~
+; il regarde comment Andry s'ouvrait un passage, frappant \'e0 droite et \'e0 gauche, et chassant les Cosaques devant lui. Tarass perd patience.
+\par
+\par \endash Comment, les tiens\~! les tiens\~! s'\'e9crie-t-il\~; tu frappes les tiens, fils du diable\~!
+\par
+\par Mais Andry ne voyait pas qui se trouvait devant lui, si c'\'e9taient les siens ou d'autres. Il ne voyait rien. Il voyait des boucles de cheveux, de longues boucles ondoyantes, une gorge semblable au cygne de la rivi\'e8re, un cou de neige et de blanches
+\'e9paules, et tout ce que Dieu cr\'e9a pour des baisers insens\'e9s.
+\par
+\par \endash Hol\'e0\~! camarades, attirez-le-moi, attirez-le-moi seulement dans le bois. cria Tarass.
+\par
+\par Aussit\'f4t se pr\'e9sent\'e8rent trente des plus rapides Cosaques pour attirer Andry vers le bois. Redressant leurs hauts bonnets, ils lanc\'e8rent leurs chevaux pour couper la route aux hussards, prirent en flanc les premiers rangs, les culbut\'e8
+rent, et, les ayant s\'e9par\'e9s du gros de la troupe, sabr\'e8rent les uns et les autres. Alors Golokopitenko frappa Andry sur le dos du plat de son sabre droit, et tous, \'e0 l'instant, se mirent \'e0 fuir de toute la rapidit\'e9
+ cosaque. Comme Andry s'\'e9lan\'e7a\~! comme son jeune sang bouillonna dans toutes ses veines\~! Enfon\'e7ant ses longs \'e9perons dans les flancs de son cheval, il vola \'e0 perte d'haleine sur les pa
+s des Cosaques, sans se retourner, et sans voir qu'une vingtaine d'hommes seulement avaient pu le suivre. Et les Cosaques, fuyant de toute la c\'e9l\'e9rit\'e9 de leurs chevaux, tournaient vers le bois. Andry, lanc\'e9 ventre \'e0 terre, atteignait d\'e9j
+\'e0 Golokopitenko, lorsque, tout \'e0 coup, une main puissante arr\'eata son cheval par la bride. Andry tourna la t\'eate\~; Tarass \'e9tait devant lui. Il trembla de tout son corps, et devint p\'e2le comme un \'e9colier surpris en maraude par son ma\'ee
+tre. La col\'e8re d'Andry s'\'e9teignit comme si elle ne se f\'fbt jamais allum\'e9e. Il ne voyait plus devant lui que son terrible p\'e8re.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! qu'allons-nous faire maintenant\~? dit Tarass, en le regardant droit entre les deux yeux.
+\par
+\par Andry ne put rien r\'e9pondre, et resta les yeux baiss\'e9s vers la terre.
+\par
+\par \endash Eh bien, fils, tes Polonais t'ont-ils \'e9t\'e9 d'un grand secours\~?
+\par
+\par Andry demeurait muet.
+\par
+\par \endash Ainsi trahir, vendre la religion, vendre les tiens\'85 Attends, descends de cheval.
+\par
+\par Ob\'e9issant comme un enfant docile, Andry descendit de cheval et s'arr\'eata, ni vif ni mort, devant Tarass.
+\par
+\par \endash Reste l\'e0, et ne bouge plus. C'est moi qui t'ai donn\'e9 la vie, c'est moi qui te tuerai, dit Tarass.
+\par
+\par Et, reculant d'un pas, il \'f4ta son mousquet de dessus son \'e9paule. Andry \'e9tait p\'e2le comme un linge. On voyait ses l\'e8vres remuer, et prononcer un nom. Mais ce n'\'e9tait pas le nom de sa patrie, ni de sa m\'e8re, ni de ses fr\'e8res, c'\'e9
+tait le nom de la belle Polonaise.
+\par
+\par Tarass fit feu.
+\par
+\par Comme un \'e9pi de bl\'e9 coup\'e9 par la faucille, Andry inclina la t\'eate, et tomba sur l'herbe sans prononcer un mot.
+\par
+\par Le meurtrier de son fils, immobile, regarda longtemps le cadavre inanim\'e9. Il \'e9tait beau m\'eame dans la mort. Son visage viril, nagu\'e8re brillant de force et d'une irr\'e9sistible s\'e9duction, exprimait encore une merveilleuse beaut\'e9
+. Ses sourcils, noirs comme un velours de deuil, ombrageaient ses traits p\'e2lis.
+\par
+\par \endash Que lui manquait-il pour \'eatre un Cosaque\~? dit Boulba. Il \'e9tait de haute taille, il avait des sourcils noirs, un visage de gentilhomme, et sa main \'e9tait forte dans le combat. Et il a p\'e9ri, p\'e9ri sans gloire, comme un chien l\'e2
+che.
+\par
+\par \endash P\'e8re, qu'as-tu fait\~? c'est toi qui l'as tu\'e9\~? dit Ostap, qui arrivait en ce moment.
+\par
+\par Tarass fit de la t\'eate un signe affirmatif.
+\par
+\par Ostap regarda fixement le mort dans les yeux. Il regretta son fr\'e8re, et dit\~:
+\par
+\par \endash P\'e8re, livrons-le honorablement \'e0 la terre, afin que les ennemis ne puissent l'insulter, et que les oiseaux de proie n'emportent pas les lambeaux de sa chair.
+\par
+\par \endash On l'enterrera bien sans nous, dit Tarass\~; et il aura des pleureurs et des pleureuses.
+\par
+\par Et pendant deux minutes, il pensa\~:
+\par
+\par \endash Faut-il le jeter aux loups qui r\'f4dent sur la terre humaine, ou bien respecter en lui la vaillance du chevalier, que chaque brave doit honorer en qui que ce soit\~?
+\par
+\par Il regarde, et voit Golokopitenko galoper vers lui.
+\par
+\par \endash Malheur\~! }{\i ataman}{. Les Polonais se sont fortifi\'e9s, il leur est venu un renfort de troupes fra\'eeches.
+\par
+\par Golokopitenko n'a pas achev\'e9 que Vovtousenko accourt\~:
+\par
+\par \endash Malheur\~! }{\i ataman}{. Encore une force nouvelle qui fend sur nous.
+\par
+\par Vovtousenko n'a pas achev\'e9 que Pisarenko arrive en courant, mais sans cheval\~:
+\par
+\par \endash O\'f9 es-tu, p\'e8re\~? les Cosaques te cherchent. D\'e9j\'e0 l'}{\i ataman}{ de }{\i kour\'e8n}{ N\'e9vilitchki est tu\'e9\~; Zadorojny est tu\'e9\~; Tch\'e9r\'e9vitchenko est tu\'e9\~; mais les Cosaques tiennent encore\~
+; ils ne veulent pas mourir, sans t'avoir vu une derni\'e8re fois dans les yeux\~; ils veulent que tu les regardes \'e0 l'heure de la mort.
+\par
+\par \endash \'c0 cheval, Ostap\~! dit Tarass.
+\par
+\par Et il se h\'e2ta pour trouver encore debout les Cosaques, pour savourer leur vue une derni\'e8re fois, et pour qu'ils pussent regarder leur }{\i ataman}{ avant de mourir. Mais il n'\'e9
+tait pas sorti du bois avec les siens, que les forces ennemies avaient cern\'e9 le bois de tous c\'f4t\'e9s, et que partout, \'e0 travers les arbres, se montraient des cavaliers arm\'e9s de sabres et de lances.
+\par
+\par \endash Ostap\~! Ostap\~! tiens Ferme, s'\'e9cria Tarass.
+\par
+\par Et lui-m\'eame, tirant son sabre, se mit \'e0 \'e9charper les premiers qui lui tomb\'e8rent sous la main. D\'e9j\'e0 six polonais se sont \'e0 la fois ru\'e9s sur Ostap\~; mais il para\'eet qu'ils ont mal choisi le moment. \'c0 l'un, la t\'eate a saut\'e9
+ des \'e9paules\~; l\rquote autre a fait la culbute en arri\'e8re\~; le troisi\'e8me re\'e7oit un coup de lance dans les c\'f4tes\~; le quatri\'e8me, plus audacieux, a \'e9vit\'e9 la balle d'Ostap en baissant la t\'eate, et la balle br\'fblante a frapp
+\'e9 le cou de son cheval qui, furieux, se cabre, roule \'e0 terre, et \'e9crase sous lui son cavalier.
+\par
+\par \endash Bien, fils, bien, Ostap\~! criait Tarass\~; voici que je viens \'e0 toi.
+\par
+\par Lui-m\'eame repoussait les assaillants. Tarass multiplie son sabre\~; il distribue des cadeaux sur la t\'eate de l'un et sur celle de l'autre\~; et, regardant toujours Ostap, il le voit luttant corps \'e0 corps avec huit ennemis \'e0 la fois.
+\par
+\par \endash Ostap\~! Ostap\~! tiens ferme.
+\par
+\par Mais, d\'e9j\'e0, Ostap a le dessous\~; d\'e9j\'e0, on lui a jet\'e9 un }{\i arkan}{ autour de la gorge\~; d\'e9j\'e0 on saisit, d\'e9j\'e0 on garrotte Ostap.
+\par
+\par \endash A\'efe\~! Ostap, Ostap\~! criait Tarass en s'ouvrant un passage vers lui, et en hachant comme du chou tout ce qui les s\'e9parait\~; a\'efe\~! Ostap, Ostap\~!\'85
+\par
+\par Mais, en ce moment, il fut frapp\'e9 comme d'une lourde pierre\~; tout tournoya devant ses yeux. Un instant brill\'e8rent, m\'eal\'e9es dans son regard, des lances, la fum\'e9e du canon, les \'e9
+tincelles de la mousqueterie et les branches d'arbres avec leurs feuilles. Il tomba sur la terre comme un ch\'eane abattu, et un \'e9pais brouillard couvrit ses yeux.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743355}CHAPITRE X{\*\bkmkend _Toc97743355}
+\par }\pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\endash Il para\'eet que j'ai longtemps dormi, dit Tarass en s'\'e9veillant comme du p\'e9nible sommeil d'un homme ivre, et en s'effor\'e7ant de reconna\'ee
+tre les objets qui l'entouraient.
+\par
+\par Une terrible faiblesse avait bris\'e9 ses membres. Il avait peine \'e0 distinguer les murs et les angles d'une chambre inconnue. Enfin il s'aper\'e7ut que Tovkatch \'e9tait assis aupr\'e8s de lui, et qu'il paraissait attentif \'e0
+ chacune de ses respirations.
+\par
+\par \endash Oui, pensa Tovkatch\~; tu aurais bien pu t'endormir pour l'\'e9ternit\'e9.
+\par
+\par Mais il ne dit rien, le mena\'e7a du doigt et lui fit signe de se taire.
+\par
+\par \endash Mais, dis-moi donc, o\'f9 suis-je, \'e0 pr\'e9sent\~? reprit Tarass en rassemblant ses esprits, et en cherchant \'e0 se rappeler le pass\'e9.
+\par
+\par \endash Tais-toi donc\~! s'\'e9cria brusquement son camarade. Que veux-tu donc savoir de plus\~? Ne vois-tu pas que tu es couvert de blessures\~? Voici deux semaines que nous courons \'e0 cheval \'e0 perdre haleine, et que la fi\'e8
+vre et la chaleur te font divaguer. C'est la premi\'e8re fois que tu as dormi tranquillement. Tais-toi donc, si tu ne veux pas te faire de mal toi-m\'eame.
+\par
+\par Cependant Tarass s'effor\'e7ait toujours de mettre ordre \'e0 ses id\'e9es, et de se souvenir du pass\'e9.
+\par
+\par \endash Mais j'ai donc \'e9t\'e9 pris et cern\'e9 par les Polonais\~?\'85 Mais il m'\'e9tait impossible de me faire jour \'e0 travers leurs rangs\~?\'85
+\par
+\par \endash Te tairas-tu encore une fois, fils de Satan, s'\'e9cria Tovkatch en col\'e8re, comme une bonne pouss\'e9e \'e0 bout par les cris d\rquote un enfant g\'e2t\'e9. Qu'as-tu besoin de savoir de quelle mani\'e8re tu t'es sauv\'e9\~
+? il suffit que tu sois sauv\'e9, il s'est trouv\'e9 des amis qui ne t'ont pas plant\'e9 l\'e0\~; c'est assez. Il nous reste encore plus d'une nuit \'e0 courir ensemble. Tu crois qu'on ta pris pour un simple Cosaque\~? non\~; ta t\'eate a \'e9t\'e9 estim
+\'e9e deux mille ducats.
+\par
+\par \endash Et Ostap\~? s'\'e9cria tout \'e0 coup Tarass, qui essaya de se mettre sur son s\'e9ant en se rappelant soudain comment on s'\'e9tait empar\'e9 d'Ostap sous ses yeux, comment on l'avait garrott\'e9 et comment il se trouvait aux mains des Polonais.
+
+\par
+\par Alors, la douleur s'empara de cette vieille t\'eate. Il arracha et d\'e9chira les bandages qui couvraient ses blessures\~; il les jeta loin de lui\~; il voulut parler \'e0 haute voix, mais ne dit que des choses incoh\'e9rentes. Il \'e9
+tait de nouveau en proie \'e0 la fi\'e8vre, au d\'e9lire, des paroles insens\'e9es s'\'e9chappaient sans lien et sans ordre de ses l\'e8vres. Pendant ce temps, son fid\'e8
+le compagnon se tenait debout devant lui, l'accablant de cruels reproches et d'injures. Enfin, il le saisit par les pieds, par les mains, l'emmaillota comme on fait d'un enfant, repla\'e7a tous les bandages, l'enveloppa dans une peau de b\'9cuf, l'assujet
+tit avec des cordes \'e0 la selle d'un cheval, et s'\'e9lan\'e7a de nouveau sur la route avec lui.
+\par
+\par \endash Fusses-tu mort, je te ram\'e8nerai dans ton pays. Je ne permettrai pas que les Polonais insultent \'e0 ton origine cosaque, qu'ils mettent ton corps en lambeaux et qu'ils les jettent dans la rivi\'e8re. Si l'aigle doit arracher les yeux \'e0
+ ton cadavre, que ce soit l'aigle de nos steppes, non l'aigle polonais, non celui qui vient des terres de la Pologne. Fusses-tu mort, je te ram\'e8nerai en Ukraine.
+\par
+\par Ainsi parlait son fid\'e8le compagnon, fuyant jour et nuit, sans tr\'eave ni repos. Il le ramena enfin, priv\'e9 de sentiment, dans la }{\i setch}{ m\'eame des Zaporogues. L\'e0, il se mit \'e0 le traiter au moyen de simples et de compresses\~; il d\'e9
+couvrit une femme juive, habile dans l'art de gu\'e9rir, qui, pendant un mois, lui fit prendre divers rem\'e8des\~: enfin Tarass se sentit mieux. Soit que l'influence du traitement f\'fbt salutaire, soit que sa nature de fer e\'fb
+t pris le dessus, au bout d'un mois et demi, il \'e9tait sur pied. Ses plaies s'\'e9taient ferm\'e9es, et les cicatrices faites par le sabre t\'e9moignaient seules de la gravit\'e9 des blessures du vieux Cosaque. Pourtant, il \'e9
+tait devenu visiblement morose et chagrin. Trois rides profondes avaient creus\'e9 son front, o\'f9 elles rest\'e8rent d\'e9sormais. Quand il jeta les yeux autour de lui, tout lui parut nouveau dans la }{\i setch}{. Tous ses vieux compagnons \'e9
+taient morts\~; il ne restait pas un de ceux qui avaient combattu pour la sainte cause, pour la foi et la fraternit\'e9.
+\par
+\par Ceux-l\'e0 aussi qui, \'e0 la suite du }{\i koch\'e9vo\'ef}{, s'\'e9taient mis \'e0 la poursuite des Tatars, n'existaient plus\~; tous avaient p\'e9ri\~: l'un \'e9tait tomb\'e9 au champ d'honneur\~; un autre \'e9
+tait mort de faim et de soif au milieu des steppes sal\'e9es de la Crim\'e9e\~; un autre encore s'\'e9tait \'e9teint dans la captivit\'e9, n'ayant pu supporter sa honte. L'ancien }{\i koch\'e9vo\'ef}{ aussi n'\'e9tait plus, d\'e8
+s longtemps, de ce monde, ni aucun de ses vieux compagnons, et d\'e9j\'e0 l'herbe du cimeti\'e8re avait pouss\'e9 sur les restes de ces Cosaques, autrefois bouillonnants de courage et de vie. Tarass entendait seulem
+ent qu'autour de lui il y avait une grande orgie, une orgie bruyante\~: toute la vaisselle avait vol\'e9 en \'e9clats\~; il n'\'e9tait pas rest\'e9 une goutte de vin\~; les h\'f4tes et les serviteurs avaient emport\'e9 toutes les coupes, tous les vases pr
+\'e9cieux, et le ma\'eetre de la maison, demeur\'e9 solitaire et morne, pensait que mieux e\'fbt valu qu'il n'y e\'fbt pas de f\'eate. On s'effor\'e7ait en vain d'occuper et de distraire Tarass\~; en vain les vieux joueurs de }{\i bandoura}{ \'e0
+ la barbe grise d\'e9filaient, par deux et par trois devant lui, chantant ses exploits de Cosaque\~; il contemplait tout d'un \'9cil sec et indiff\'e9rent\~; une douleur inextinguible se lisait sur ses traits immobiles et sa t\'eate pench\'e9e\~
+; il disait \'e0 voix basse\~:
+\par
+\par \endash Mon fils Ostap\~!
+\par
+\par Cependant, les Zaporogues s'\'e9taient pr\'e9par\'e9s \'e0 une exp\'e9dition maritime. Deux cents bateaux avaient \'e9t\'e9 lanc\'e9s sur le Dniepr, et l'Asie Mineure avait vu ces Cosaques \'e0 la t\'eate ras\'e9e, \'e0 la tresse flottante, mettre \'e0
+ feu et \'e0 sang ses rivages fleuris\~; elle avait vu les turbans musulmans, pareils aux fleurs innombrables de ses campagnes, dispers\'e9s dans ses plaines sanglantes ou nageant aupr\'e8s du rivage. Elle avait vu quantit\'e9
+ de larges pantalons cosaques tach\'e9s de goudron, quantit\'e9 de bras musculeux arm\'e9s de fouets noirs. Les Zaporogues avaient d\'e9truit toutes les vignes et mang\'e9 tout le raisin\~; ils avaient laiss\'e9 des tas de fumiers dans les mosqu\'e9es\~
+; ils se servaient, en guise de ceintures, des ch\'e2les pr\'e9cieux de la Perse, et en ceignaient leurs caftans salis. Longtemps apr\'e8s on trouvait encore, sur les lieux qu'ils avaient foul\'e9
+s, les petites pipes courtes des Zaporogues. Tandis qu'ils s'en retournaient gaiement, un vaisseau turc de dix canons s'\'e9tait mis \'e0 leur poursuite, et une salve g\'e9n\'e9rale de son artillerie avait dispers\'e9 leurs bateaux l\'e9gers comme
+ une troupe d'oiseaux. Un tiers d'entre eux avaient p\'e9ri dans les profondeurs de la mer\~
+; le reste avait pu se rallier pour gagner l'embouchure du Dniepr, avec douze tonnes remplies de sequins. Tout cela n'occupait plus Tarass. Il s'en allait dans les champs, dans les steppes, comme pour la chasse\~; mais son arme demeurait charg\'e9e\~
+; il la d\'e9posait pr\'e8s de lui, plein de tristesse, et s'arr\'eatait sur le rivage de la mer. Il restait longtemps assis, la t\'eate baiss\'e9e, et disant toujours\~:
+\par
+\par \endash Mon Ostap, mon Ostap\~!
+\par
+\par Devant lui brillait et s\rquote \'e9tendait au loin la nappe de la mer Noire\~; dans les joncs lointains on entendait le cri de la mouette, et, sur sa moustache blanchie, des larmes tombaient l\rquote une suivant l'autre.
+\par
+\par \'c0 la fin Tarass n'y tint plus\~:
+\par
+\par \endash Qu'il en soit ce que Dieu voudra, dit-il, j'irai savoir ce qu'il est devenu. Est-il vivant\~? est-il dans la tombe\~? ou bien n'est-il m\'eame plus dans la tombe\~? Je le saurai \'e0 tout prix, je le saurai.
+\par
+\par Et une semaine apr\'e8s, il \'e9tait d\'e9j\'e0 dans la ville d'Oumane, \'e0 cheval, la lance en main, la sabre au c\'f4t\'e9, le sac de voyage pendu au pommeau de la selle\~
+; un pot de gruau, des cartouches, des entraves de cheval et d'autres munitions compl\'e9taient son \'e9quipage. Il marcha droit \'e0 une ch\'e9tive et sale masure, dont les fen\'eatres ternies se voyaient \'e0 peine\~; le tuyau de la chemin\'e9e \'e9
+tait bouch\'e9 par un torchon, et la toiture, perc\'e9e \'e0 jour, toute couverte de moineaux\~: un tas d'ordures s'\'e9talait devant la porte d'entr\'e9e. \'c0 la fen\'eatre apparaissait la t\'eate d'une juive en bonnet, orn\'e9e de perles noircies.
+
+\par
+\par \endash Ton mari est-il dans la maison\~! dit Boulba en descendant de cheval, et en passant la bride dans un anneau de fer sell\'e9 au mur.
+\par
+\par \endash Il y est, dit la juive, qui s'empressa aussit\'f4t de sortir avec une corbeille de froment pour le cheval et un broc de bi\'e8re pour le cavalier.
+\par
+\par \endash O\'f9 donc est ton juif\~?
+\par
+\par \endash Dans l'autre chambre, \'e0 faire ses pri\'e8res, murmura la juive en saluant Boulba, et en lui souhaitant une bonne sant\'e9 au moment o\'f9 il approcha le broc de ses l\'e8vres.
+\par
+\par \endash Reste ici, donne \'e0 boire et \'e0 manger \'e0 mon cheval\~: j'irai seul lui parler. J'ai affaire \'e0 lui.
+\par
+\par Ce juif \'e9tait le fameux Yankel. Il s'\'e9tait fait \'e0 la fois fermier et aubergiste. Ayant peu \'e0 peu pris en main les affaires de tous les seigneurs et hobereaux des environs, il avait insensiblement suc\'e9 tout leur argent et fait sentir sa pr
+\'e9sence de juif sur tout le pays. \'c0 trois milles \'e0 la ronde, il ne restait plus une seule maison qui f\'fbt en bon \'e9tat. Toutes vieillissaient et tombaient en ruine\~; la contr\'e9e enti\'e8re \'e9tait devenue d\'e9serte, comme apr\'e8s une
+\'e9pid\'e9mie ou un incendie g\'e9n\'e9ral. Si Yankel l\rquote e\'fbt habit\'e9e une dizaine d'ann\'e9es de plus, il est probable qu'il en e\'fbt expuls\'e9 jusqu'aux autorit\'e9s. Tarass entra dans la chambre.
+\par
+\par Le juif priait, la t\'eate couverte d'un long voile assez malpropre, et il s'\'e9tait retourn\'e9 pour cracher une derni\'e8re fois, selon le rite de sa religion, quand tout \'e0 coup ses yeux s'arr\'eat\'e8rent sur Boulba qui se tenait derri\'e8
+re lui. Avant tout brill\'e8rent \'e0 ses regards les deux mille ducats offerts pour la t\'eate du Cosaque\~; mais il eut honte de sa cupidit\'e9, et s'effor\'e7a d'\'e9touffer en lui-m\'eame l'\'e9ternelle pens\'e9e de l'or, qui, semblable \'e0
+ un ver, se replie autour de l'\'e2me d'un juif.
+\par
+\par \endash \'c9coute, Yankel, dit Tarass au juif, qui s'\'e9tait mis en devoir de le saluer et qui alla prudemment fermer la porte, afin de n'\'eatre vu de personne\~; je t'ai sauv\'e9 la vie\~: les Cosaques t'auraient d\'e9chir\'e9 comme un chien. \'c0
+ ton tour maintenant, rends-moi un service.
+\par
+\par Le visage du juif se rembrunit l\'e9g\'e8rement.
+\par
+\par \endash Quel service\~? si c'est quelque chose que je puisse faire, pourquoi ne le ferais-je pas\~?
+\par
+\par \endash Ne dis rien. M\'e8ne-moi \'e0 Varsovie.
+\par
+\par \endash \'c0 Varsovie\~?\'85 Comment\~! \'e0 Varsovie\~? dit Yankel\~; et il haussa les sourcils et les \'e9paules d'\'e9tonnement.
+\par
+\par \endash Ne r\'e9ponds rien. M\'e8ne-moi \'e0 Varsovie. Quoi qu'il en arrive, je veux le voir encore une fois, lui dire ne f\'fbt-ce qu'une parole\'85
+\par
+\par \endash \'c0 qui, dire une parole\~?
+\par
+\par \endash \'c0 lui, \'e0 Ostap, \'e0 mon fils.
+\par
+\par \endash Est-ce que ta seigneurie n'a pas entendu dire que d\'e9j\'e0\'85
+\par
+\par \endash Je sais tout, je sais tout\~; on offre deux mille ducats pour ma t\'eate. Les imb\'e9
+ciles savent ce qu'elle vaut. Je t'en donnerai cinq mille, moi. Voici deux mille ducats comptant (Boulba tira deux mille ducats d'une bourse en cuir), et le reste quand je reviendrai.
+\par
+\par Le juif saisit aussit\'f4t un essuie-main et en couvrit les ducats.
+\par
+\par \endash Ah\~! la belle monnaie\~! ah\~! la bonne monnaie\~! s'\'e9cria-t-il, en retournant un ducat entre ses doigts et en l'essayant avec les dents\~; je pense que l'homme \'e0 qui ta seigneurie a enlev\'e9 ces excellents ducats n'aura pas v\'e9
+cu une heure de plus dans ce monde, mais qu'il sera all\'e9 tout droit \'e0 la rivi\'e8re, et s\rquote y sera noy\'e9, apr\'e8s avoir eu de si beaux ducats.
+\par
+\par \endash Je ne t'en aurais pas pri\'e9, et peut-\'eatre aurais-je trouv\'e9 moi-m\'eame le chemin de Varsovie. Mais je puis \'eatre reconnu et pris par ces damn\'e9s Polonais\~; car je ne suis pas fait pour les inventions. Mais vous autres, juifs, vous
+\'eates cr\'e9\'e9s pour cela. Vous tromperiez le diable en personne\~: vous connaissez toutes les ruses. C'est pour cela que je suis venu te trouver. D'ailleurs, \'e0 Varsovie, je n'aurais non plus rien fait par moi-m\'ea
+me. Allons, mets vite les chevaux \'e0 ta charrette, et conduis-moi lestement.
+\par
+\par \endash Et ta seigneurie pense qu'il suffit tout bonnement de prendre une b\'eate \'e0 l'\'e9curie, de l'attacher \'e0 une charrette, et \endash allons, marche en avant\~! \endash Ta seigneurie pense qu'on peut la conduire ainsi sans l\rquote
+avoir bien cach\'e9e\~?
+\par
+\par \endash Eh bien\~! cache-moi, comme tu sais le faire\~; dans un tonneau vide, n'est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Ouais\~! ta seigneurie pense qu'on peut la cacher dans un tonneau\~? Est-ce qu'elle ne sait pas que chacun croira qu'il y a de l'eau-de-vie dans ce tonneau\~?
+\par
+\par \endash Eh bien\~! qu'ils croient qu'il y a de l'eau-de-vie\~!
+\par
+\par \endash Comment qu'ils croient qu'il y a de l'eau-de-vie\~! s'\'e9cria le juif, qui saisit \'e0 deux mains ses longues tresses pendantes, et les leva vers le ciel.
+\par
+\par \endash Qu'as-tu donc \'e0 t'\'e9bahir ainsi\~?
+\par
+\par \endash Est-ce que ta seigneurie ignore que le bon Dieu a cr\'e9\'e9 l'eau-de-vie pour que chacun puisse en faire l'essai\~? Ils sont l\'e0-bas un tas de gourmands et d'ivrognes. Le premier gentill\'e2tre venu est capable de courir cinq verstes apr\'e8
+s le tonneau, d'y faire un trou, et, quand il verra qu'il n'en sort rien, il dira aussit\'f4t\~: \'ab\~Un juif ne conduirait pas un tonneau vide\~; \'e0 coup s\'fbr il y a quelque chose l\'e0
+-dessous. Qu'on saisisse le juif, qu'on garrotte le juif, qu'on enl\'e8ve tout son argent au juif, qu'on mette le juif en prison\~!\~\'bb parce que tout ce qu'il y a de mauvais retombe toujours sur le juif\~; parce que chacun traite le juif de chien\~
+; parce qu'on se dit qu'un juif n'est pas un homme.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! alors, mets-moi dans un chariot \'e0 poisson\~!
+\par
+\par \endash Impossible, Dieu le voit, c'est impossible\~: maintenant, en Pologne, les hommes sont affam\'e9s comme des chiens\~; on voudra voler le poisson, et on d\'e9couvrira ta seigneurie.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! conduis-moi au diable, mais conduis-moi.
+\par
+\par \endash \'c9coute, \'e9coute, mon seigneur, dit le juif en abaissant ses manches sur les poignets et en s'approchant de lui les mains \'e9cart\'e9es\~: voici ce que nous ferons\~; maintenant, on b\'e2tit partout des forteresses et des citadelles\~
+; il est venu de l'\'e9tranger des ing\'e9nieurs fran\'e7ais, et l'on m\'e8ne par les chemins beaucoup de briques et de pierres. Que ta seigneurie se couche au fond de ma charrette, et j'en couvrirai le dessus
+avec des briques. Ta seigneurie est robuste, bien portante\~; aussi ne s'inqui\'e9tera-t-elle pas beaucoup du poids \'e0 porter\~; et moi, je ferai une petite ouverture par en bas, afin de pouvoir te nourrir.
+\par
+\par \endash Fais ce que tu veux, seulement conduis-moi.
+\par
+\par Et, au bout d'une heure, un chariot charg\'e9 de briques et attel\'e9 de deux rosses sortait de la ville d'Oumane. Sur l'une d'elles, Yankel \'e9tait juch\'e9, et ses longues tresses boucl\'e9
+es voltigeaient par-dessous sa cape de juif, tandis qu'il sautillait sur sa monture, long comme un poteau de grande route.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743356}CHAPITRE XI{\*\bkmkend _Toc97743356}
+\par }\pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\'c0 l'\'e9poque o\'f9 se passait cette histoire, il n'y avait encore, sur la fronti\'e8re, ni employ\'e9s de la douane, ni inspecteurs (ce terrible \'e9
+pouvantail des hommes entreprenants), et chacun pouvait transporter ce que bon lui semblait. Si, d'ailleurs, quelque individu s'avisait de faire la visite ou l'inspection des marchandises, c'\'e9
+tait, la plupart du temps, pour son propre plaisir, surtout lorsque des objets agr\'e9ables venaient frapper ses regards et que sa main avait un poids et une puissance dignes de respect. Mais les briques n'excitaient l'envie de personne\~; elles entr\'e8
+rent donc sans obstacle par la porte principale de la ville. Boulba, de sa cage \'e9troite, pouvait seulement entendre le bruit des chariots et les cris des conducteurs, mais rien de plus. Yankel, sautillant sur son petit cheval couvert de poussi\'e8
+re, entra, apr\'e8s avoir fait quelques d\'e9tours, dans une petite rue \'e9troite et sombre, qui portait en m\'eame temps les noms de Boueuse et de Juiverie, parce qu'en effet, c'est l\'e0 que se trouvaient r\'e9
+unis tous les juifs de Varsovie. Cette rue ressemblait \'e9tonnamment \'e0 l'int\'e9rieur retourn\'e9 d'une basse-cour. Il semblait que le soleil n'y p\'e9n\'e9tr\'e2t jamais. Des maisons en bois, devenues enti\'e8reme
+nt noires, avec de longues perches sortant des fen\'eatres, augmentaient encore les t\'e9n\'e8bres. On voyait, par-ci par l\'e0, quelques murailles en briques rouges, devenues noires aussi en beaucoup d'endroits. De loin en loin un lambeau de muraille, pl
+\'e2tr\'e9 par en haut, brillait aux rayons du soleil d'un insupportable \'e9clat. L\'e0, tout pr\'e9sente des contrastes frappants\~: des tuyaux de chemin\'e9e, des b\'e2
+illons, des morceaux de marmites. Chacun jetait dans la rue tout ce qu'il avait d'inutile et de sale, offrant aux passants l'occasion d'exercer leurs divers sentiments \'e0 propos de ces guenilles. Un homme \'e0
+ cheval pouvait toucher avec la main les perches \'e9tendues \'e0 travers la rue, d'une maison \'e0 l'autre, le long desquelles pendaient des bas \'e0 la juive, des culottes courtes et une oie fum\'e9e. Quelquefois un assez gentil visage de juive, entour
+\'e9 de perles noircies, se montrait \'e0 une fen\'eatre d\'e9labr\'e9e. Un tas de petits juifs, sales, d\'e9guenill\'e9s, aux cheveux cr\'e9pus, criaient et se vautraient dans la boue.
+\par
+\par Un juif aux cheveux roux, et le visage bigarr\'e9 de taches de rousseur qui le faisait ressembler \'e0 un \'9cuf de moineau, mit la t\'eate \'e0 la fen\'eatre. Il entama aussit\'f4
+t avec Yankel une conversation dans leur langage baroque, et Yankel entra dans la cour. Un autre juif qui passait dans la rue s'arr\'eata, prit part au colloque, et, lorsque enfin Boulba fut parvenu \'e0
+ sortir de dessous les briques, il vit les trois juifs qui discouraient entre eux avec chaleur.
+\par
+\par Yankel se tourna vers lui, et lui dit que tout serait fait suivant son d\'e9sir, que son Ostap \'e9tait enferm\'e9 dans la prison de ville et que, quelque difficile qu'il f\'fbt de gagner les gardiens, il esp\'e9rait pourtant lui m\'e9nager une entrevue.
+
+\par
+\par Boulba entra avec les trois juifs dans une chambre.
+\par
+\par Les juifs recommenc\'e8rent \'e0 parler leur langage incompr\'e9\-hensible. Tarass les examinait tour \'e0 tour. Il semblait que quelque chose l'e\'fbt fortement \'e9mu\~; sur ses traits rudes et insensibles brilla la flamme de l'esp\'e9
+rance, de cette esp\'e9rance qui visite quelquefois l'homme au dernier degr\'e9 du d\'e9sespoir\~; son vieux c\'9cur palpita violemment, comme s'il e\'fbt \'e9t\'e9 tout \'e0 coup rajeuni.
+\par
+\par \endash \'c9coutez, juifs, leur dit-il, et son accent t\'e9moignait de l'exaltation de son \'e2me, vous pouvez faire tout au monde, vous trouveriez un objet perdu au fond de la mer, et le proverbe dit qu'un juif se volera lui-m\'ea
+me, pour peu qu'il en ait l'envie. D\'e9livrez-moi mon Ostap\~! donnez-lui l'occasion de s'\'e9chapper des mains du diable. J'ai promis \'e0 cet homme douze mille ducats\~; j'en ajouterai douze encore, tous mes vases pr\'e9cieux, et tout l
+'or enfoui par moi dans la terre, et ma maison, et mes derniers v\'eatements. Je vendrai tout, et je vous ferai encore un contrat pour la vie, par lequel je m'obligerai \'e0 partager avec vous tout ce que je puis acqu\'e9rir \'e0 la guerre\~!
+\par
+\par \endash Oh\~! impossible, cher seigneur, impossible\~! dit Yankel avec un soupir.
+\par
+\par \endash Impossible\~! dit un autre juif.
+\par
+\par Les trois juifs se regard\'e8rent en silence.
+\par
+\par \endash Si l'on essayait pourtant, dit le troisi\'e8me, en jetant sur les deux autres des regards timides, peut-\'eatre, avec l'aide de Dieu\'85
+\par
+\par Les trois juifs se remirent \'e0 causer dans leur langue. Boulba, quelque attention qu'il leur pr\'eat\'e2t, ne put rien deviner\~; il entendit seulement prononcer souvent le nom de Mardoch\'e9e, et rien de plus.
+\par
+\par \endash \'c9coute, mon seigneur\~! dit Yankel, il faut d'abord consulter un homme tel, qu'il n'a pas encore eu son pareil dans le monde\~: c'est un homme sage comme Salomon, et si celui-l\'e0
+ ne fait rien, personne au monde ne peut rien faire. Reste ici, voici la clef, et ne laisse entrer personne.
+\par
+\par Les juifs sortirent dans la rue.
+\par
+\par Tarass ferma la porte et regarda par la petite fen\'eatre, dans cette sale rue de la Juiverie. Les trois juifs s'\'e9taient arr\'eat\'e9s dans la rue et parlaient entre eux avec vivacit\'e9. Ils furent bient\'f4t rejoints par un quatri\'e8m
+e, puis par un cinqui\'e8me. Boulba entendit de nouveau r\'e9p\'e9ter le nom de Mardoch\'e9e\~! Mardoch\'e9e\~! Les juifs tournaient continuellement leurs regards vers l'un des c\'f4t\'e9s de la rue. Enfin, \'e0 l'un des angles, apparut, derri\'e8
+re une sale masure, un pied chauss\'e9 d'un soulier juif, et flott\'e8rent les pans d'un caftan court. Ah\~! Mardoch\'e9e\~! Mardoch\'e9e\~! cri\'e8rent tous les juifs d'une seule voix. Un juif maigre, moins long que Yankel, mais beaucoup plus rid\'e9
+, et remarquable par l'\'e9normit\'e9 de sa l\'e8vre sup\'e9rieure, s'approcha de la foule impatiente. Alors tous les juifs s'empress\'e8rent \'e0 l'envi de lui faire leur narration, pendant laquelle Mardoch\'e9
+e tourna plusieurs fois ses regards vers la petite fen\'eatre, et Tarass put comprendre qu'il s'agissait de lui. Mardoch\'e9e gesticulait des deux mains, \'e9coutait, interrompait les discours des juifs, crachait souvent de c\'f4t\'e9
+, et, soulevant les pans de sa robe, fourrait ses mains dans les poches pour en tirer des esp\'e8ces de castagnettes, op\'e9ration qui permettait de remarquer ses hideuses culottes. Enfin, les juifs se mirent \'e0
+ crier si fort, qu'un des leurs qui faisait la garde fut oblig\'e9 de leur faire signe de se taire, et Tarass commen\'e7ait \'e0 craindre pour sa s\'fbret\'e9\~; mais il se tranquillisa, en pensant que les juifs pouvaient bien converse
+r dans la rue, et que le diable lui-m\'eame ne saurait comprendre leur baragouin.
+\par
+\par Deux minutes apr\'e8s, les juifs entr\'e8rent tous \'e0 la fois dans sa chambre. Mardoch\'e9e s'approcha de Tarass, lui frappa sur l'\'e9paule, et dit\~:
+\par
+\par \endash Quand nous voudrons faire quelque chose, ce sera fait comme il faut.
+\par
+\par Tarass examina ce Salomon, qui n'avait pas son pareil dans le monde, et con\'e7ut quelque espoir. Effectivement, sa vue pouvait inspirer une certaine confiance. Sa l\'e8vre sup\'e9rieure \'e9tait un v\'e9ritable \'e9pouvantail\~; il \'e9tait h
+ors de doute qu'elle n'\'e9tait parvenue \'e0 ce d\'e9veloppement de grosseur que par des raisons ind\'e9pendantes de la nature. La barbe du Salomon n'\'e9tait compos\'e9e que de quinze poils\~; encore ne poussaient-ils que du c\'f4t\'e9
+ gauche. Son visage portait les traces de tant de coups, re\'e7us pour prix de ses exploits, qu'il en avait sans doute perdu le compte depuis longtemps, et s'\'e9tait habitu\'e9 \'e0 les regarder comme des taches de naissance.
+\par
+\par Mardoch\'e9e s'\'e9loigna bient\'f4t avec ses compagnons, remplis d'admiration pour sa sagesse. Boulba demeura seul. Il \'e9tait dans une situation \'e9trange, inconnue\~; et pour la premi\'e8re fois de sa vie, il ressentait de l'inqui\'e9tude\~; son \'e2
+me \'e9prouvait une excitation f\'e9brile. Ce n'\'e9tait plus l'ancien Boulba, inflexible, in\'e9branlable, puissant comme un ch\'eane\~; Il \'e9tait devenu pusillanime\~; Il \'e9tait faible maintenant. Il frissonnait \'e0 chaque l\'e9ger bruit, \'e0
+ chaque nouvelle figure de juif qui apparaissait au bout de la rue. Il demeura toute la journ\'e9e dans cette situation\~; il ne but, ni ne mangea, et ses yeux ne se d\'e9tach\'e8rent pas un instant de la petite fen\'ea
+tre qui donnait dans la rue. Enfin le soir, assez tard, arriv\'e8rent Mardoch\'e9e et Yankel. Le c\'9cur de Tarass d\'e9faillit.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! avez-vous r\'e9ussi\~? demanda-t-il avec l'impatience d'un cheval sauvage.
+\par
+\par Mais, avant que les juifs eussent rassembl\'e9 leur courage pour lui r\'e9pondre, Tarass avait d\'e9j\'e0 remarqu\'e9 qu'il manquait \'e0 Mardoch\'e9e sa derni\'e8re tresse de cheveux, laquelle, bien qu'assez malpropre, s'\'e9
+chappait autrefois en boucle par dessous sa cape. Il \'e9tait \'e9vident qu'il voulait dire quelque chose\~; mais il balbutia d'une mani\'e8re si \'e9trange que Tarass n'y put rien comprendre. Yankel aussi portait souvent la main \'e0
+ sa bouche, comme s'il e\'fbt souffert d'une fluxion.
+\par
+\par \endash \'d4 cher seigneur\~! dit Yankel, c'est tout \'e0 fait impossible \'e0 pr\'e9sent. Dieu le voit\~! c'est impossible\~! Nous avons affaire \'e0 un si vilain peuple qu'il faudrait lui cracher sur la t\'eate. Voil\'e0 Mardoch\'e9e qui dira la m\'ea
+me chose. Mardoch\'e9e a fait ce que nul homme au monde ne ferait\~; mais Dieu n'a pas voulu qu'il en f\'fbt ainsi. Il y a trois mille hommes de troupes dans la ville, et demain on les m\'e8ne tous au supplice.
+\par
+\par Tarass regarda les juifs entre les deux yeux, mais d\'e9j\'e0 sans impatience et sans col\'e8re.
+\par
+\par \endash Et si ta seigneurie veut une entrevue, il faut y aller demain de bon matin, avant que le soleil ne soit lev\'e9. Les sentinelles consentent, et j'ai la promesse d'un }{\i Leventar}{. Seulement je d\'e9
+sire qu'ils n'aient pas de bonheur dans l'autre monde. }{\i Ah weh mir\~!}{ quel peuple cupide\~! m\'eame parmi nous il n'y en a pas de pareils\~; j'ai donn\'e9 cinquante ducats \'e0 chaque sentinelle et au }{\i Leventar}{\'85
+\par
+\par \endash C'est bien. Conduis-moi pr\'e8s de lui, dit Tarass r\'e9solument, et toute sa fermet\'e9 rentra dans son \'e2me. Il consentit \'e0 la proposition que lui fit Yankel, de se d\'e9guiser en costume de comte \'e9tranger, venu d'Allemagne\~
+; le juif, pr\'e9voyant, avait d\'e9j\'e0 pr\'e9par\'e9 les v\'eatements n\'e9cessaires. Il faisait nuit. Le ma\'eetre de la maison (ce m\'eame juif \'e0 cheveux roux et couvert de taches de rousseur) apporta un maigre matelas, couvert d'une esp\'e8
+ce de natte, et l'\'e9tendit sur un des bancs pour Boulba. Yankel se coucha par terre sur un matelas semblable.
+\par
+\par Le juif aux cheveux roux but une tasse d'eau-de-vie, puis \'f4ta son demi-caftan, ne conservant que ses souliers et ses bas qui lui donnaient beaucoup de ressemblance avec un poulet, et il s'en fut se coucher \'e0 c\'f4t\'e9
+ de sa juive, dans quelque chose qui ressemblait \'e0 une armoire. Deux petits juifs se couch\'e8rent par terre aupr\'e8s de l'armoire, comme deux chiens domestiques. Mais Tarass ne dormait pas\~: il demeurait immobile, frappant l\'e9g\'e8
+rement la table de ses doigts. Sa pipe \'e0 la bouche, il lan\'e7ait des nuages de fum\'e9e qui faisaient \'e9ternuer le juif endormi et l'obligeaient \'e0 se fourrer le nez sous la couverture. \'c0 peine le ciel se fut-il color\'e9 d'un p\'e2
+le reflet de l'aurore, qu'il poussa Yankel du pied.
+\par
+\par \endash Debout, juif, et donne-moi ton costume de comte.
+\par
+\par Il s\rquote habilla en une minute, il se noircit les moustaches et les sourcils, se couvrit la t\'eate d'un petit chapeau brun, et s'arrangea de telle sorte qu'aucun de ses Cosaques les plus proches n'e\'fbt pu le reconna\'eetre. \'c0
+ le voir, on ne lui aurait pas donn\'e9 plus de trente ans. Les couleurs de sa sant\'e9 brillaient sur ses joues, et ses cicatrices m\'eames lui donnaient un certain air d'autorit\'e9. Ses v\'eatements chamarr\'e9s d'or lui seyaient \'e0 merveille.
+\par
+\par Les rues dormaient encore. Pas le moindre marchand ne se montrait dans la ville, une corbeille \'e0 la main. Boulba et Yankel atteignirent un \'e9difice qui ressemblait \'e0 un h\'e9ron au repos. C'\'e9tait un b\'e2
+timent bas, large, lourd, noirci par le temps, et \'e0 l'un de ses angles s'\'e9lan\'e7ait, comme le cou d'une cigogne, une longue tour \'e9troite, couronn\'e9e d'un lambeau de toiture. Cet \'e9difice servait \'e0 beaucoup d'emplois divers. Il renferma
+it des casernes, une prison et m\'eame un tribunal criminel. Nos voyageurs entr\'e8rent dans le b\'e2timent et se trouv\'e8rent au milieu d'une vaste salle ou plut\'f4t d'une cour ferm\'e9e par en haut. Pr\'e8
+s de mille hommes y dormaient ensemble. En face d'eux se trouvait une petite porte, devant laquelle deux sentinelles jouaient \'e0 un jeu qui consistait \'e0
+ se frapper l'un l'autre sur les mains avec les doigts. Ils firent peu d'attention aux arrivants et ne tourn\'e8rent la t\'eate que lorsque Yankel leur eut dit\~:
+\par
+\par \endash C'est nous, entendez-vous bien, mes seigneurs\~? c'est nous.
+\par
+\par \endash Allez, dit l'un d'eux, ouvrant la porte d'une main et tendant l'autre \'e0 son compagnon, pour recevoir les coups oblig\'e9s.
+\par
+\par Ils entr\'e8rent dans un corridor \'e9troit et sombre, qui les mena dans une autre salle pareille avec de petites fen\'eatres en haut.
+\par
+\par \'ab\~Qui vive\~!\~\'bb cri\'e8rent quelques voix, et Tarass vit un certain nombre de soldats arm\'e9s de pied en cap.
+\par
+\par \endash Il nous est ordonn\'e9 de ne laisser entrer personne.
+\par
+\par \endash C'est nous\~! criait Yankel\~; Dieu le voit, c'est nous, mes seigneurs\~!
+\par
+\par Mais personne ne voulait l'\'e9couter. Par bonheur, en ce moment s'approcha un gros homme, qui paraissait \'eatre le chef, car il criait plus tort que les autres.
+\par
+\par \endash Mon seigneur, c'est nous\~; vous nous connaissez d\'e9j\'e0, et le seigneur comte vous t\'e9moignera encore sa reconnaissance\'85
+\par
+\par \endash Laissez-les passer\~; que mille diables vous serrent la gorge\~! mais ne laissez plus passer qui que ce soit\~! Et qu'aucun de vous ne d\'e9tache son sabre, et ne se couche par terre\'85
+\par
+\par Nos voyageurs n'entendirent pas la suite de cet ordre \'e9loquent.
+\par
+\par \endash C'est nous, c'est moi, c'est nous-m\'eames\~! disait Yankel \'e0 chaque rencontre.
+\par
+\par \endash Peut-on maintenant\~? demanda-t-il \'e0 l'une des sentinelles, lorsqu'ils furent enfin parvenus \'e0 l'endroit o\'f9 finissait le corridor.
+\par
+\par \endash On peut\~: seulement je ne sais pas si on vous laissera entrer dans sa prison m\'eame. Yan n'y est plus maintenant\~; on a mis un autre \'e0 sa place, r\'e9pondit la sentinelle.
+\par
+\par \endash A\'efe, a\'efe, dit le juif \'e0 voix basse. Voil\'e0 qui est mauvais, mon cher seigneur.
+\par
+\par \endash Marche, dit Tarass avec ent\'eatement.
+\par
+\par Le juif ob\'e9it.
+\par
+\par \'c0 la porte pointue du souterrain, se tenait un heiduque orn\'e9 d'une moustache \'e0 triple \'e9tage. L'\'e9tage sup\'e9rieur montait aux yeux, le second allait droit en avant, et le troisi\'e8{\*\bkmkstart troisi\'e8me}{\*\bkmkend troisi\'e8me}
+me descendait sur la bouche, ce qui lui donnait une singuli\'e8re ressemblance avec un matou.
+\par
+\par Le juif se courba jusqu'\'e0 terre, et s'approcha de lui presque pli\'e9 en deux.
+\par
+\par \endash Votre seigneurie\~! mon illustre seigneur\~!
+\par
+\par \endash Juif, \'e0 qui dis-tu cela\~?
+\par
+\par \endash \'c0 vous, mon illustre seigneur.
+\par
+\par \endash Hum\~!\'85 Je ne suis pourtant qu'un simple heiduque\~! dit le porteur de moustaches \'e0 trois \'e9tages, et ses yeux brill\'e8rent de contentement.
+\par
+\par \endash Et moi, Dieu me damne, je croyais que c'\'e9tait le colonel en personne. A\'efe, a\'efe, a\'efe\'85 En disant ces mots le juif secoua la t\'eate et \'e9carta les doigts des mains. A\'efe, quel aspect imposant\~! Vrai Dieu, c'est un colonel, tout
+\'e0 fait un colonel. Un seul doigt de plus, et c'est un colonel. Il faudrait mettre mon seigneur \'e0 cheval sur un \'e9talon rapide comme une mouche, pour qu'il f\'eet man\'9cuvrer le r\'e9giment.
+\par
+\par Le heiduque retroussa l'\'e9tage inf\'e9rieur de sa moustache, et ses yeux brill\'e8rent d'une compl\'e8te satisfaction.
+\par
+\par \endash Mon Dieu, quel peuple martial\~! continua le juif\~: }{\i oh weh mir}{, quel peuple superbe\~! Ces galons, ces plaques dor\'e9es, tout cela brille comme un soleil\~; et les jeunes filles, d\'e8s qu'elles voient ces militaires\'85 a\'efe, a\'efe\~
+!
+\par
+\par Le juif secoua de nouveau la t\'eate.
+\par
+\par Le heiduque retroussa l'\'e9tage sup\'e9rieur de sa moustache, et fit entendre entre ses dents un son \'e0 peu pr\'e8s semblable au hennissement d'un cheval.
+\par
+\par \endash Je prie mon seigneur de nous rendre un petit service, dit le juif. Le prince que voici arrive de l'\'e9tranger, et il voudrait voir les Cosaques. De sa vie il n'a encore vu quelle esp\'e8ce de gens sont les Cosaques.
+\par
+\par La pr\'e9sence de comtes et de barons \'e9trangers en Pologne \'e9tait assez ordinaire\~; ils \'e9taient souvent attir\'e9s par la seule curiosit\'e9 de voir ce petit coin presque \'e0 demi asiatique de l'Europe. Quant \'e0 la Moscovie et \'e0
+ l'Ukraine, ils regardaient ces pays comme faisant partie de l'Asie m\'eame. C'est pourquoi le heiduque, apr\'e8s avoir fait un salut assez respectueux, jugea convenable d'ajouter quelques mots de son propre chef.
+\par
+\par \endash Je ne sais, dit-il, pourquoi Votre Excellence veut les voir. Ce sont des chiens, et non pas des hommes. Et leur religion est telle, que personne n'en fait le moindre cas.
+\par
+\par \endash Tu mens, fils du diable\~! dit Boulba, tu es un chien toi-m\'eame\~! Comment oses-tu dire qu'on ne fait pas cas de notre religion\~! C'est de votre religion h\'e9r\'e9tique qu'on ne fait pas cas\~!
+\par
+\par \endash Eh, eh\~! dit le heiduque, je sais, l\rquote ami, qui tu es maintenant. Tu es toi-m\'eame de ceux qui sont l\'e0 sous ma garde. Attends, je vais appeler les n\'f4tres.
+\par
+\par Taras vit son imprudence, mais l'ent\'eatement et le d\'e9pit l'emp\'each\'e8rent de songer \'e0 la r\'e9parer. Par bonheur, \'e0 l'instant m\'eame, Yankel parvint \'e0 se glisser entre eux.
+\par
+\par \endash Mon seigneur\~! Comment serait-il possible que le comte f\'fbt un Cosaque\~! Mais s'il \'e9tait un Cosaque, o\'f9 aurait-il pris un pareil v\'eatement et un air si noble\~?
+\par
+\par \endash Va toujours\~!
+\par
+\par Et le heiduque ouvrait d\'e9j\'e0 sa large bouche pour crier.
+\par
+\par \endash Royale Majest\'e9, taisez-vous, taisez-vous\~! au nom de Dieu, s'\'e9cria Yankel, taisez-vous\~! Nous vous payerons comme personne n'a \'e9t\'e9 pay\'e9 de sa vie\~; nous vous donnerons deux ducats en or.
+\par
+\par \endash H\'e9, h\'e9\~! deux ducats\~! Deux ducats ne me font rien. Je donne deux ducats \'e0 mon barbier pour qu'il me rase seulement la moiti\'e9 de ma barbe. Cent ducats, juif\~!
+\par
+\par Ici le heiduque retroussa sa moustache sup\'e9rieure.
+\par
+\par \endash Si tu ne me donnes pas \'e0 l'instant cent ducats, je crie \'e0 la garde.
+\par
+\par \endash Pourquoi donc tant d'argent\~? dit piteusement le juif, devenu tout p\'e2le, en d\'e9tachant les cordons de sa bourse de cuir.
+\par
+\par Mais, heureusement pour lui, il n'y avait pas davantage dans sa bourse, et le heiduque ne savait pas compter au-del\'e0 de cent.
+\par
+\par \endash Mon seigneur, mon seigneur\~! partons au plus vite. Vous voyez quelles mauvaises gens cela fait, dit Yankel, apr\'e8s avoir observ\'e9 que le heiduque maniait l'argent dans ses mains, comme s'il e\'fbt regrett\'e9 de n'en avoir pas demand\'e9
+ davantage.
+\par
+\par \endash H\'e9 bien, allons donc, heiduque du diable\~! dit Boulba\~: tu as pris l'argent, et tu ne songes pas \'e0 nous faire voir les Cosaques\~? Non, tu dois nous les faire voir. Puisque tu as re\'e7u l'argent, tu n'es plus en droit de nous refuser.
+
+\par
+\par \endash Allez, allez au diable\~! sinon, je vous d\'e9nonce \'e0 l'instant et alors\'85 tournez les talons, vous dis-je, et d\'e9guerpissez au plus t\'f4t.
+\par
+\par \endash Mon seigneur, mon seigneur\~! allons-nous-en, au nom de Dieu, allons-nous-en. Fi sur eux\~! Qu'ils voient en songe une telle chose, qu'il leur faille cracher\~! criait le pauvre Yankel.
+\par
+\par Boulba, la t\'eate baiss\'e9e, s'en revint lentement, poursuivi par les reproches de Yankel, qui se sentait d\'e9vor\'e9 de chagrin \'e0 l'id\'e9e d'avoir perdu pour rien ses ducats.
+\par
+\par \endash Mais aussi, pourquoi le payer\~? Il fallait laisser gronder ce chien. Ce peuple est ainsi fait, qu'il ne peut pas ne pas gronder. }{\i Oh weh}{ }{\i mir}{\~! quels bonheurs Dieu envoie aux hommes\~! Voyez\~
+; cent ducats, seulement pour nous avoir chass\'e9s\~! Et un pauvre juif\~! on lui arrachera ses boucles de cheveux, et de son museau l'on fera une chose impossible \'e0 regarder, et personne ne lui donnera cent ducats\~! \'d4 mon Dieu\~! \'f4 Dieu de mis
+\'e9ricorde\~!
+\par
+\par Mais l'insucc\'e8s de leur tentative avait eu sur Boulba une tout autre influence\~; on en voyait l'effet dans la flamme d\'e9vorante dont brillaient ses yeux.
+\par
+\par \endash Marchons, dit-il tout \'e0 coup, en secouant une esp\'e8ce de torpeur\~: allons sur la place publique. Je veux voir comment on le tourmentera.
+\par
+\par \endash \'d4 mon seigneur, pourquoi faire\~? L\'e0, nous ne pouvons pas le secourir.
+\par
+\par \endash Marchons, dit Boulba avec r\'e9solution.
+\par
+\par Et le juif, comme une bonne d'enfant, le suivit avec un soupir.
+\par
+\par Il n'\'e9tait pas difficile de trouver la place o\'f9 devait avoir lieu le supplice\~; le peuple y affluait de toutes parts. Dans ce si\'e8cle grossier, c'\'e9
+tait un spectacle des plus attrayants, non seulement pour la populace, mais encore pour les classes \'e9lev\'e9es. Nombre de vieilles femmes d\'e9votes, nombre de jeunes filles peureuses, qui r\'eavaient ensuite toute la nuit de cadavres ensanglant\'e9
+s, et qui s'\'e9veillaient en criant comme peut crier un hussard ivre, n'en saisissaient pas moins avec avidit\'e9 l'occasion de satisfaire leur curiosit\'e9 cruelle. Ah\~! quelle horrible torture\~! criaient quelques-
+unes d'entre elles, avec une terreur f\'e9brile, en fermant les yeux et en d\'e9tournant le visage\~; et pourtant elles demeuraient \'e0 leur place. Il y avait des hommes qui, la bouche b\'e9ante, les mains \'e9
+tendues convulsivement, auraient voulu grimper sur les t\'eates des autres pour mieux voir. Au milieu de figures \'e9troites et communes, ressortait la face \'e9
+norme d'un boucher, qui observait toute l'affaire d'un air connaisseur, et conversait en monosyllabes avec un ma\'eetre d'armes qu'il appelait son comp\'e8re, parce que, les jours de f\'eate, ils s'enivraient dans le m\'ea
+me cabaret. Quelques-uns discutaient avec vivacit\'e9, d'autres tenaient m\'eame des paris\~; mais la majeure partie appartenait \'e0 ce genre d'individus qui regardent le monde entier et tout ce qui pause dans le monde,
+en se grattant le nez avec les doigts. Sur le premier plan, aupr\'e8
+s des porteurs de moustaches, qui composaient la garde de la ville, se tenait un jeune gentilhomme campagnard, ou qui paraissait tel, en costume militaire, et qui avait mis sur son dos tout ce qu'il poss\'e9dait, de sorte qu'il ne lui \'e9tait rest\'e9
+\'e0 la maison qu'une chemise d\'e9chir\'e9e et de vieilles bottes. Deux cha\'eenes, auxquelles pendait une esp\'e8ce de ducat, se croisaient sur sa poitrine. Il \'e9tait venu l\'e0 avec sa ma\'eetresse Yous\'e9fa, et s'agitait co
+ntinuellement, pour que l'on ne tach\'e2t point sa robe de soie. Il lui avait tout expliqu\'e9 par avance, si bien qu'il \'e9tait d\'e9cid\'e9ment impossible de rien ajouter.
+\par
+\par \endash Ma petite Yous\'e9fa, disait-il, tout ce peuple que vous voyez, ce sont des gens qui sont venus pour voir comment on va supplicier les criminels. Et celui-l\'e0, ma petite, que vous voyez l\'e0-bas, et qui tient \'e0
+ la main une hache et d'autres instruments, c'est le bourreau, et c\rquote est lui qui les suppliciera. Et quand il commencera \'e0 tourner la roue et \'e0 faire d'autres tortures, le criminel sera encore vivant\~; mais lorsqu'on lui coupera la t\'ea
+te, alors, ma petite, il mourra aussit\'f4t. D'abord il criera et se d\'e9battra, mais d\'e8s qu'on lui aura coup\'e9 la t\'eate, il ne pourra plus ni crier, ni manger, ni boire, parce que alors, ma petite, il n'aura plus de t\'eate.
+\par
+\par Et Yous\'e9fa \'e9coutait tout cela avec terreur et curiosit\'e9. Les toits des maisons \'e9taient couverts de peuple. Aux fen\'eatres des combles apparaissaient d'\'e9tranges figures \'e0 moustaches, coiff\'e9es d'une esp\'e8ce de bo
+nnet. Sur les balcons, abrit\'e9s pas des baldaquins, se tenait l'aristocratie. La jolie main, brillante comme du sucre blanc, d'une jeune fille rieuse, reposait sur la grille du balcon. De nobles seigneurs, dou\'e9
+s d'un embonpoint respectable, contemplaient tout cela d'un air majestueux. Un valet en riche livr\'e9e, les manches rejet\'e9es en arri\'e8re, faisait circuler des boissons et des rafra\'eechissements. Souvent une jeune fille espi\'e8
+gle, aux yeux noirs, saisissant de sa main blanche des g\'e2teaux ou des fruits, les jetait au peuple. La cohue des chevaliers affam\'e9s s'empressait de tendre leurs chapeaux, et quelque long hobereau, qui d\'e9passait la foule de toute sa t\'eate, v\'ea
+tu d'un }{\i kountousch}{ autrefois \'e9carlate, et tout chamarr\'e9 de cordons en or noircis par le temps, saisissait les g\'e2teaux au vol, gr\'e2ce \'e0 ses longs bras, baisait la proie qu'il avait conquise, l'appuyait sur son c\'9c
+ur, et puis la mettait dans sa bouche. Un faucon, suspendu au balcon dans une cage dor\'e9e, figurait aussi parmi les spectateurs\~; le bec tourn\'e9 de travers et la patte lev\'e9e, il examinait aussi le peuple avec attention. Mais la foule s'\'e9
+mut tout \'e0 coup, et de toutes parts retentirent les cris\~: les voil\'e0, les voil\'e0\~! ce sont les Cosaques\~!
+\par
+\par Ils marchaient, la t\'eate d\'e9couverte, leurs longues tresses pendantes, tous avaient laiss\'e9 pousser leur barbe. Ils s'avan\'e7aient sans crainte et sans tristesse, avec une certaine tranquillit\'e9 fi\'e8re. Leurs v\'eatements de draps pr\'e9
+cieux s'\'e9taient us\'e9s, et flottaient autour d'eux en lambeaux\~; ils ne regardaient ni ne saluaient le peuple, le premier de tous marchait Ostap.
+\par
+\par Que sentit le vieux Tarass, lorsqu'il vit Ostap\~? Que se passa-t-il alors dans son c\'9cur\~?\'85 Il le contemplait au milieu de la foule, sans perdre un seul de ses mouvements. Les Cosaques \'e9taient d\'e9j\'e0 parvenus au lieu du supplice. Ostap s'arr
+\'eata. \'c0 lui, le premier, appartenait de vider cet amer calice. Il jeta un regard sur les siens, leva une de ses mains au ciel, et dit \'e0 haute voix\~:
+\par
+\par \endash Fasse Dieu que tous les h\'e9r\'e9tiques qui sont ici rassembl\'e9s n'entendent pas, les infid\'e8les, de quelle mani\'e8re est tortur\'e9 un chr\'e9tien\~! Qu'aucun de nous ne prononce une parole.
+\par
+\par Cela dit, il s'approcha de l'\'e9chafaud.
+\par
+\par \endash Bien, fils, bien\~! dit Boulba doucement, et il inclina vers la terre sa t\'eate grise.
+\par
+\par Le bourreau arracha les vieux lambeaux qui couvraient Ostap\~; on lui mit les pieds et les mains dans une machine faite expr\'e8s pour cet usage, et\'85 Nous ne troublerons pas l'\'e2me du lecteur par le tableau de tortures infernales dont la seule pens
+\'e9e ferait dresser les cheveux sur la t\'eate. C'\'e9tait le produit de temps grossiers et barbares, alors que l'homme menait encore une vie sanglante, consacr\'e9e aux exploits guerriers, et qu'il y avait endurci toute son \'e2me sans nulle id\'e9
+e d'humanit\'e9. En vain quelques hommes isol\'e9s, faisant exception \'e0 leur si\'e8cle, se montraient les adversaires de ces horribles coutumes\~; en vain le roi et plusieurs chevaliers d'intelligence et de c\'9cur repr\'e9sen\-
+taient qu'une semblable cruaut\'e9 dans les ch\'e2timents ne servait qu'\'e0 enflammer la vengeance de la nation cosaque. La puissance du roi et des sages opinions ne pouvait rien contre le d\'e9sordre, contre la volont\'e9
+ audacieuse des magnats polonais, qui, par une absence inconcevable de tout esprit de pr\'e9voyance, et par une vanit\'e9 pu\'e9rile, n'avaient fait de leur di\'e8te qu'une satire du gouvernement.
+\par
+\par Ostap supportait les tourments et les tortures avec un courage de g\'e9ant. L'on n'entendait pas un cri, pas une plainte, m\'eame lorsque les bourreaux commenc\'e8rent \'e0 lui briser les os des pieds et des mains, lorsque leur terrib
+le broiement fut entendu au milieu de cette foule muette par les spectateurs les plus \'e9loign\'e9s, lorsque les jeunes filles d\'e9tourn\'e8rent les yeux avec effroi. Rien de pareil \'e0 un g\'e9missement ne sortit de sa bouche\~
+; son visage ne trahit pas la moindre \'e9motion. Tarass se tenait dans la foule, la t\'eate inclin\'e9e, et, levant de temps en temps les yeux avec fiert\'e9, il disait seulement d'un ton approbateur\~:
+\par
+\par \endash Bien, fils, bien\~!\'85
+\par
+\par Mais, quand on l'eut approch\'e9 des derni\'e8res tortures et de la mort, sa force d'\'e2me parut faiblir. Il tourna les regards autour de lui\~: Dieu\~! rien que des visages inconnus, \'e9trangers\~! Si du moins quelqu'un de ses proches e\'fbt assist\'e9
+ \'e0 sa fin\~! Il n'aurait pas voulu entendre les sanglots et la d\'e9solation d'une faible m\'e8re, ou les cris insens\'e9s d'une \'e9pouse, s'arrachant les cheveux et meurtrissant sa blanche poitrine\~
+; mais il aurait voulu voir un homme ferme, qui le rafra\'eechit par une parole sens\'e9e et le consol\'e2t \'e0 sa derni\'e8re heure. Sa constance succomba, et il s'\'e9cria dans l'abattement de son \'e2me\~:
+\par
+\par \endash P\'e8re\~! o\'f9 es-tu\~? entends-tu tout cela\~?
+\par
+\par \endash Oui, j'entends\~!
+\par
+\par Ce mot retentit au milieu du silence universel, et tout un million d'\'e2mes fr\'e9mirent \'e0 la fois. Une partie des gardes \'e0 cheval s'\'e9lanc\'e8rent pour examiner scrupuleusement les groupes du peuple. Yankel devint p\'e2
+le comme un mort, et lorsque les cavaliers se furent un peu \'e9loign\'e9s de lui, il se retourna avec terreur pour regarder Boulba\~; mais Boulba n'\'e9tait plus \'e0 son c\'f4t\'e9. Il avait disparu sans laisser de trace.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97743357}CHAPITRE XII{\*\bkmkend _Toc97743357}
+\par }\pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {La trace de Boulba se retrouva bient\'f4t. Cent vingt mille hommes de troupes cosaques parurent sur les fronti\'e8res de l'Ukraine. Ce n'\'e9
+tait plus un parti insignifiant, un d\'e9tachement venu dans l'espoir du butin, ou envoy\'e9 \'e0 la poursuite des Tatars. Non\~; la nation enti\'e8re s'\'e9tait lev\'e9e, car sa patience \'e9tait \'e0 bout. Ils s'\'e9taient lev\'e9
+s pour venger leurs droits insult\'e9s, leurs m\'9curs ignominieusement tourn\'e9es en moquerie, la religion de leurs p\'e8res et leurs saintes coutumes outrag\'e9es, les \'e9glises livr\'e9es \'e0 la profanation\~
+; pour secouer les vexations des seigneurs \'e9trangers, l'oppression de l'union catholique, la honteuse domination de la juiverie sur une terre chr\'e9tienne, en un mot pour se venger de tous
+ les griefs qui nourrissaient et grossissaient depuis longtemps la haine sauvage des Cosaques.
+\par
+\par L'}{\i hetman}{ Ostranitza, guerrier jeune, mais renomm\'e9 par son intelligence, \'e9tait \'e0 la t\'eate de l'innombrable arm\'e9e des Cosaques. Pr\'e8s de lui se tenait Gouma, son vieux compagnon, plein d'exp\'e9rience. Huit }{\i polkovniks}{
+ conduisaient des }{\i polk}{s de douze mille hommes. Deux }{\i \'ef\'e9saoul}{-g\'e9n\'e9raux et un }{\i bountchoug}{, ou g\'e9n\'e9ral \'e0 queue, venaient \'e0 la suite de l'}{\i hetman}{. Le porte-\'e9tendard g\'e9n\'e9
+ral marchait devant le premier drapeau\~; bien des enseignes et d'autres drapeaux flottaient au loin\~; les compagnons des }{\i bountchougs}{ portaient des lances orn\'e9es de queues de cheval. Il y avait aussi beaucoup d'autres dignitaires d'arm\'e9
+e, beaucoup de greffiers de }{\i polk}{s suivis par des d\'e9tachements \'e0 pied et \'e0 cheval. On comptait presque autant de Cosaques volontaires que de Cosaques de ligne et de front. Ils s'\'e9taient lev\'e9s de toutes les contr\'e9
+es, de Tchiguirine, de P\'e9re\'efeslav, de Batourine, de Gloukhoff, des rivages inf\'e9rieurs du Dniepr, de ses hauteurs et de ses \'eeles. D'innombrables chevaux et des masses de chariots arm\'e9s serpentaient dans les champs. Mais parmi ces nu\'e9
+es de Cosaques, parmi ces huit }{\i polk}{s r\'e9guliers, il y avait un }{\i polk}{ sup\'e9rieur \'e0 tous les autres\~; et \'e0 la t\'eate de ce }{\i polk}{ \'e9tait Tarass Boulba. Tout lui donnait l'avantage sur le reste des chefs, et son \'e2ge avanc
+\'e9, et sa longue exp\'e9rience, et sa science de faire mouvoir les troupes, et sa haine des ennemis, plus forte que chez tout autre. M\'eame aux Cosaques sa f\'e9rocit\'e9 implacable et sa cruaut\'e9 sanguinaire paraissaient exag\'e9r\'e9es. Sa t\'ea
+te grise ne condamnait qu'au feu et \'e0 la potence, et son avis dans le conseil de guerre ne respirait que ruine et d\'e9vastation.
+\par
+\par Il n'est pas besoin de d\'e9crire tous les combats que livr\'e8rent les Cosaques, ni la marche progressive de la campagne\~; tout cela est \'e9crit sur les feuillets des annales. On sait quelle est, dans la terre russe, une guerre soulev\'e9
+e pour la religion. Il n'est pas de force plus forte que la religion. Elle est implacable, terrible, comme un roc dress\'e9 par les mains de la nature au milieu d'une mer \'e9ternellement orageuse et changeante. Du milieu des profondeurs de l'Oc\'e9
+an, il l\'e8ve vers le ciel ses murailles in\'e9branlables, form\'e9es d'une seule pierre, enti\'e8re et compacte. De toutes parts on l'aper\'e7oit, et de toutes parts il regarde fi\'e8
+rement les vagues qui fuient devant lui. Malheur au navire qui vient le choquer\~! ses fragiles agr\'e8s volent en pi\'e8ces\~; tout ce qu'il porte se noie ou se brise, et l'air d'alentour retentit des cris plaintifs de ceux qui p\'e9
+rissent dans les flots.
+\par
+\par Sur les feuillets des annales on lit d'une mani\'e8re d\'e9taill\'e9e comment les garnisons polonaises fuyaient des villes reconquises\~; comment l'on pendait les fermiers juifs sans conscience\~; comment l'}{\i hetman}{ de la couronne, Nicol
+as Potocki, se trouva faible, avec sa nombreuse arm\'e9e, devant cette force irr\'e9sistible\~; comment, d\'e9fait et poursuivi, il noya dans une petite rivi\'e8re la majeure partie de ses troupes\~; comment les terribles }{\i polk}{s cosaques le cern\'e8
+rent dans le petit village de Polonno\'ef, et comment, r\'e9duit \'e0 l'extr\'e9mit\'e9, l'}{\i hetman}{ polonais promit sous serment, au nom du roi et des magnats de la couronne, une satisfaction enti\'e8re ainsi que le r\'e9
+tablissement de tous les anciens droits et privil\'e8ges. Mais les Cosaques n'\'e9taient pas hommes \'e0 se laisser prendre \'e0 cette promesse\~; ils savaient ce que valaient \'e0 leur \'e9gard les serments polonais. Et Potocki n'e\'fb
+t plus fait le beau sur son }{\i argamak}{ de six mille ducats, attirant les regards des illustres dames et l'envie de la noblesse\~; il n'e\'fbt plus fait de bruit aux assembl\'e9es, ni donn\'e9 de f\'eates splendides aux s\'e9nateurs, s'il n'avait \'e9t
+\'e9 sauv\'e9 par le clerg\'e9 russe qui se trouvait dans ce village. Lorsque tous les pr\'eatres sortirent, v\'eatus de leurs brillantes robes dor\'e9es, portant les images de la croix, et, \'e0 leur t\'eate, l'archev\'eaque lui-m\'ea
+me, la crosse en main et la mitre en t\'eate, tous les Cosaques pli\'e8rent le genou et \'f4t\'e8rent leurs bonnets. En ce moment ils n'eussent respect\'e9 personne, pas m\'eame le roi\~; mais ils n'os\'e8rent point agir contre leur \'c9glise chr\'e9
+tienne, et s'humili\'e8rent devant leur clerg\'e9. L'}{\i hetman}{ et les }{\i polkovniks}{ consentirent d'un commun accord \'e0 laisser partir Potocki, apr\'e8s lui avoir fait jurer de laisser d\'e9sormais en paix toutes les \'e9glises chr\'e9
+tiennes, d'oublier les inimiti\'e9s pass\'e9es et de ne faire aucun mal \'e0 l'arm\'e9e cosaque. Un seul }{\i polkovnik}{ refusa de consentir \'e0 une paix pareille\~; c'\'e9tait Tarass Boulba. Il arracha une m\'e8che de ses cheveux, et s'\'e9cria
+\par
+\par \endash }{\i Hetman}{, }{\i hetman}{\~! et vous, }{\i polkovniks}{, ne faites pas cette action de vieille femme\~; ne vous fiez pas aux Polonais\~; ils vous trahiront, les chiens\~!
+\par
+\par Et lorsque le greffier du }{\i polk}{ eut pr\'e9sent\'e9 le trait\'e9 de paix, lorsque l'}{\i hetman}{ y eut appos\'e9 sa main toute-puissante, Boulba d\'e9tacha son pr\'e9cieux sabre turc, en pur damas
+du plus bel acier, le brisa en deux, comme un roseau, et en jeta au loin les tron\'e7ons dans deux directions oppos\'e9es.
+\par
+\par \endash Adieu donc\~! s'\'e9cria-t-il. De m\'eame que les deux moiti\'e9s de ce sabre ne se r\'e9uniront plus et ne formeront jamais une m\'eame arme, de m\'eame, nous, aussi, compagnons, nous ne nous reverrons plus en ce monde\~
+! N'oubliez donc pas mes paroles d'adieu.
+\par
+\par Alors sa voix grandit, s'\'e9leva, acquit une puissance \'e9trange, et tous s'\'e9murent en \'e9coutant ses accents proph\'e9tiques.
+\par
+\par \endash \'c0 votre heure derni\'e8re, vous vous souviendrez de moi. Vous croyez avoir achet\'e9 le repos et la paix\~; vous croyez que vous n'avez plus qu'\'e0 vous donner du bon temps\~? Ce sont d'autres f\'eates qui vous attendent. }{\i Hetman}{
+, on t'arrachera la peau de la t\'eate, on l'emplira de graine de riz, et, pendant longtemps, on la verra colport\'e9e \'e0 toutes les foires\~! Vous non plus, seigneurs, vous ne conserverez pas vos t\'ea
+tes. Vous pourrirez dans de froids caveaux, ensevelis sous des murs de pierre, \'e0 moins qu'on ne vous r\'f4tisse tout vivants dans des chaudi\'e8
+res, comme des moutons. Et vous, camarades, continua-t-il en se tournant vers les siens, qui de vous veut mourir de sa vraie mort\~? Qui de vous veut mourir, non pas sur le po\'eale de sa maison, ni sur une couche de vieille femme, non pas ivre mort sous
+une treille, au cabaret, comme une charogne, mais de la belle mort d'un Cosaque, tous sur un m\'eame lit, comme le fianc\'e9 avec la fianc\'e9e\~? \'c0 moins pourtant que vous ne veuillez retourner dans vos maisons, devenir \'e0 demi h\'e9r\'e9
+tiques, et promener sur vos dos les seigneurs polonais\~?
+\par
+\par \endash Avec toi, seigneur }{\i polkovnik}{, avec toi\~! s'\'e9cri\'e8rent tous ceux qui faisaient partie du }{\i polk}{ de Tarass.
+\par
+\par Et ils furent rejoints par une foule d'autres.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! puisque c'est avec moi, avec moi donc\~! dit Tarass.
+\par
+\par Il enfon\'e7a fi\'e8rement son bonnet, jeta un regard terrible \'e0 ceux qui \'e9taient demeur\'e9s, s'affermit sur son cheval et cria aux siens\~:
+\par
+\par \endash Personne, du moins, ne nous humiliera par une parole offensante. Allons, camarades, en visite chez les catholiques\~!
+\par
+\par Il piqua des deux, et, \'e0 sa suite, se mit en marche une compagnie de cent chariots, qu'entouraient beaucoup de cavaliers et de fantassins cosaques\~; et, se retournant, il bravait d'un regard plein de m\'e9pris et de col\'e8
+re tous ceux qui n'avaient pas voulu le suivre. Personne n'osa les retenir. \'c0 la vue de toute l'arm\'e9e, un }{\i polk}{ s'en allait, et, longtemps encore, Tarass se retourna et mena\'e7a du regard.
+\par
+\par L'}{\i hetman}{ et les autres }{\i polkovniks}{ \'e9taient troubl\'e9s\~; tous demeur\'e8rent pensifs, silencieux, comme oppress\'e9s par un p\'e9nible pressentiment. Tarass n'avait pas fait une vaine proph\'e9tie. Tout se passa comme il l'avait pr\'e9
+dit. Peu de temps apr\'e8s la trahison de }{\i Kaneff}{, la t\'eate de l'}{\i hetman}{ et celle de beaucoup d'entre les principaux chefs furent plant\'e9es sur les pieux.
+\par
+\par Et Tarass\~?\'85 Tarass se promenait avec son }{\i polk}{ \'e0 travers toute la Pologne\~; il br\'fbla dix-huit villages, prit quarante \'e9glises, et s'avan\'e7a jusqu'aupr\'e8s de Cracovie. Il massacra bien des gentilshommes\~
+; il pilla les meilleurs et les plus riches ch\'e2teaux. Ses Cosaques d\'e9fonc\'e8rent et r\'e9pandirent les tonnes d'hydromel et de vins s\'e9culaires qui se conservaient avec soin dans les caves des seigneurs\~; ils d\'e9chir\'e8rent \'e0
+ coups de sabre et br\'fbl\'e8rent les riches \'e9toffes, les v\'eatements de parade, les objets de prix qu'ils trouvaient dans les garde-meubles.
+\par
+\par \endash N'\'e9pargnez rien\~! r\'e9p\'e9tait Tarass.
+\par
+\par Les Cosaques ne respect\'e8rent ni les jeunes femmes aux noirs sourcils ni les jeunes filles \'e0 la blanche poitrine, au visage rayonnant\~; elles ne purent trouver de refuge m\'eame dans les temples. Tarass les br\'fb
+lait avec les autels. Plus d'une main blanche comme la neige s'\'e9leva du sein des flammes vers les cieux, au milieu des cris plaintifs qui auraient \'e9mu la terre humide elle-m\'eame, et qui auraient fait tomber de piti\'e9 sur le sol l'herbe des stepp
+es. Mais les cruels Cosaques n'entendaient rien et, soulevant les jeunes enfants sur la pointe de leurs lances, ils les jetaient aux m\'e8res dans les flammes.
+\par
+\par \endash Ce sont l\'e0, Polonais d\'e9test\'e9s, les messes fun\'e8bres d'Ostap\~! disait Tarass.
+\par
+\par Et de pareilles messes, il en c\'e9l\'e9brait dans chaque village\~; jusqu'au moment o\'f9 le gouvernement polonais reconnut que ses entreprises avaient plus d'importance qu'un simple brigandage, et o\'f9 ce m\'eame Potocki fut charg\'e9, \'e0 la t\'ea
+te de cinq r\'e9giments, d'arr\'eater Tarass.
+\par
+\par Six jours durant, les Cosaques parvinrent \'e0 \'e9chapper aux poursuites, en suivant des chemins d\'e9tourn\'e9s. Leurs chevaux pouvaient \'e0 peine supporter cette course incessante et sauver leurs ma\'ee
+tres. Mais, cette fois, Potocki se montra digne de la mission qu'il avait re\'e7ue\~: il poursuivit l'ennemi sans rel\'e2che, et l'atteignit sur les rives du Dniestr, o\'f9 Boulba venait de faire halte dans une forteresse abandonn\'e9
+e et tombant en ruine.
+\par
+\par On la voyait \'e0 la cime d'un roc qui dominait le Dniestr, avec les restes de ses glacis d\'e9chir\'e9s et de ses murailles d\'e9truites. Le sommet du roc \'e9tait tout jonch\'e9 de pierres, de briques, de d\'e9bris, toujours pr\'eats \'e0 se d\'e9
+tacher et \'e0 voler dans l'ab\'eeme. Ce fut l\'e0 que l'}{\i hetman}{ de la couronne Potocki cerna Boulba par les deux c\'f4t\'e9s qui donnaient acc\'e8s sur la plaine. Pendant quatre jours, les Cosaques lutt\'e8rent et se d\'e9fendirent \'e0
+ coups de briques et de pierres. Mais leurs munitions, comme leurs forces, finirent par s'\'e9puiser, et Tarass r\'e9solut de se frayer un chemin \'e0 travers les rangs ennemis. D\'e9j\'e0 ses Cosaques s'\'e9taient ouvert un passage, et peut-\'ea
+tre leurs chevaux rapides les auraient-ils sauv\'e9s encore une fois, quand tout \'e0 coup Tarass s'arr\'eata au milieu de sa course.
+\par
+\par \endash Halte\~! s'\'e9cria-t-il, j'ai perdu ma pipe et mon tabac\~; je ne veux pas que ma pipe m\'eame tombe aux mains des Polonais d\'e9test\'e9s.
+\par
+\par Et le vieux }{\i polkovnik}{ se pencha pour chercher dans l'herbe sa pipe et sa bourse \'e0 tabac, ses deux ins\'e9parables compagnons, sur mer et sur terre, dans les combats et \'e0 la maison. Pendant ce temps, arriv
+e une troupe ennemie, qui le saisit par ses puissantes \'e9paules. Il essaye de se d\'e9gager\~; mais les heiduques qui l'avaient saisi ne roul\'e8rent plus \'e0 terre, comme autrefois.
+\par
+\par \endash Oh\~! vieillesse\~! vieillesse\~! dit-il am\'e8rement\~; et le vieux Cosaque pleura.
+\par
+\par Mais ce n'\'e9tait pas \'e0 la vieillesse qu'\'e9tait la faute\~; la force avait vaincu la force. Pr\'e8s de trente hommes s'\'e9taient suspendus \'e0 ses pieds, \'e0 ses bras.
+\par
+\par \endash Le corbeau est pris\~! criaient les Polonais. Il ne reste plus qu'\'e0 trouver la mani\'e8re de lui faire honneur, \'e0 ce chien.
+\par
+\par Et on le condamna, du consentement de l'}{\i hetman}{, \'e0 \'eatre br\'fbl\'e9 vif en pr\'e9sence de tout le corps d'arm\'e9e. Il y avait pr\'e8s de l\'e0 un arbre nu dont le sommet avait \'e9t\'e9 bris\'e9 par la foudre. On attacha Tarass avec des cha
+\'eenes en fer au tronc de l'arbre\~; puis on lui cloua les mains, apr\'e8s l'avoir hiss\'e9 aussi haut que possible, afin que le Cosaque f\'fbt vu de loin et de partout\~; puis, approchant des branches, les Polonais se mirent \'e0 dresser un b\'fb
+cher au pied de l'arbre. Mais ce n'\'e9tait pas le b\'fbcher que contemplait Tarass\~; ce n'\'e9tait pas aux flammes qui allaient le d\'e9vorer que songeait son \'e2me intr\'e9pide. Il regardait, l'infortun\'e9, du c\'f4t\'e9 o\'f9
+ combattaient ses Cosaques. De la hauteur o\'f9 il \'e9tait plac\'e9, il voyait tout comme sur la paume de la main.
+\par
+\par \endash Camarades, criait-il, gagnez, gagnez au plus vite la montagne qui est derri\'e8re le bois\~; l\'e0, ils ne vous atteindront pas\~!
+\par
+\par Mais le vent emporta ses paroles.
+\par
+\par \endash Ils vont p\'e9rir, ils vont p\'e9rir pour rien\~! s'\'e9criait-il avec d\'e9sespoir.
+\par
+\par Et il regarda au-dessous de lui, \'e0 l'endroit o\'f9 \'e9tincelait le Dniestr. Un \'e9clair de joie brilla dans ses yeux. Il vit quatre proues \'e0 demi cach\'e9es par les buissons\~; alors rassemblant toutes ses forces, il s'\'e9
+cria de sa voix puissante\~:
+\par
+\par \endash Au rivage\~! au rivage, camarades, descendez par le sentier \'e0 gauche\~! Il y a des bateaux sur la rive\~; prenez-les tous, pour qu'on ne puisse vous poursuivre.
+\par
+\par Cette fois le vent souffla favorablement, et toutes ses paroles arriv\'e8rent aux Cosaques. Mais il fut r\'e9compens\'e9 de ce bon conseil par un coup de massue ass\'e9n\'e9 sur la t\'eate, qui fit tournoyer tous les objets devant ses yeux.
+\par
+\par Les Cosaques s'\'e9lanc\'e8rent de toute leur vitesse sur la pente du sentier\~; mais ils sont poursuivis l'\'e9p\'e9e dans les reins. Ils regardaient\~; le sentier tourne, serpente, fait mille d\'e9tours.
+\par
+\par \endash Allons, camarades, \'e0 la gr\'e2ce de Dieu\~! s'\'e9crient tous les Cosaques.
+\par
+\par Ils s'arr\'eatent un instant, l\'e8vent leurs fouets sifflent, et leurs chevaux tatars se d\'e9tachent du sol, se d\'e9roulant dans l'air, comme des serpents, volent par-dessus l'ab\'ee
+me et tombent droit au milieu du Dniestr. Deux seulement d'entre eux n'atteignirent pas le fleuve\~; ils se fracass\'e8rent sur les rochers, et y p\'e9rirent avec leurs chevaux sans m\'eame pousser un cri. D\'e9j\'e0 les Cosaques nageaient \'e0
+cheval dans la rivi\'e8re et d\'e9tachaient les bateaux. Les Polonais s'arr\'eat\'e8rent devant l'ab\'eeme s'\'e9tonnant de l'exploit inou\'ef des Cosaques, et se demandant s'il fallait ou non sauter \'e0
+ leur suite. Un jeune colonel au sang vif et bouillant, le propre fr\'e8re de la belle Polonaise qui avait enchant\'e9 le pauvre Andry, s'\'e9lan\'e7a sans r\'e9fl\'e9chir \'e0 la poursuite des Cosaques\~
+; il tourna trois fois en l'air avec son cheval, et retomba sur les rocs aigus. Les pierres anguleuses le d\'e9chir\'e8rent en lambeaux, le pr\'e9cipice l'engloutit, et sa cervelle, m\'eal\'e9
+e de sang, souilla les buissons qui croissaient sur les pentes in\'e9gales du glacis.
+\par
+\par Lorsque Tarass se r\'e9veilla du coup qui l'avait \'e9tourdi, lorsqu'il regarda le Dniestr, les Cosaques \'e9taient d\'e9j\'e0 dans les bateaux et s'\'e9loignaient \'e0
+ force de rames. Les balles pleuvaient sur eux de la hauteur, mais sans les atteindre. Et les yeux du vieux }{\i polkovnik}{ brillaient du feu de la joie.
+\par
+\par \endash Adieu, camarades, leur cria-t-il, d'en haut\~; souvenez-vous de moi, revenez ici au printemps prochain, et faites une belle tourn\'e9e\~! Qu'avez vous gagn\'e9, Polonais du diable\~? Croyez-vous qu'il y ait au monde une chose qui fasse peur \'e0
+ un Cosaque\~? Attendez un peu, le temps viendra bient\'f4t o\'f9 vous apprendrez ce que c'est que la religion russe orthodoxe. D\'e8s \'e0 pr\'e9sent les peuples voisins et lointains le pressentent\~: un tsar s'\'e9l\'e8
+vera de la terre russe, et il n'y aura pas dans le monde de puissance qui ne se soumette \'e0 lui\~!\'85
+\par
+\par D\'e9j\'e0 le feu s'\'e9levait au-dessus du b\'fbcher, atteignait les pieds de Tarass, et se d\'e9roulait en flamme le long du tronc d'arbre\'85 Mais se trouvera-t-il au monde un feu, des tortures, une puissance capables de dompter la force cosaque\~!
+
+\par
+\par Ce n'est pas un petit fleuve que le Dniestr\~; il y a beaucoup d'anses, beaucoup d'endroits sans fond, et d'\'e9pais joncs croissent sur ses rivages. Le miroir du fleuve est brillant\~; il retentit du cri sonore des cygnes, et le superbe }{\i gogol}{
+\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Esp\'e8ce de canard sauvage, approchant du cygne.}}}{ se laisse emporter par son rapide courant. Des nu\'e9
+es de courlis, de b\'e9cassines au rouge\'e2tre plumage, et d'autres oiseaux de toute esp\'e8ce s'agitent dans ses joncs et sur les plages de ses rives. Les Cosaques voguaient rapidement sur d'\'e9troits bateaux \'e0
+ deux gouvernails, ils ramaient avec ensemble, \'e9vitaient prudemment les bas-fonds, et, effrayant les oiseaux qui s'envolaient \'e0 leur approche, ils parlaient de leur }{\i ataman}{.
+\par
+\par }\pard \qc\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {FIN
+\par }\pard \qj\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\page }{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 End of Project Gutenberg's Tarass Boulba, by Nikola\'ef Vassilievitch Gogol
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+\par and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
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+\par Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+\par page at https://pglaf.org
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+\par Dr. Gregory B. Newby
+\par Chief Executive and Director
+\par gbnewby@pglaf.org
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+\par Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+\par Literary Archive Foundation
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+\par Project Gutenberg-tm depends upon and ca}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 not survive without wide
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+\par keep eBooks in compliance with any partic}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 u}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 lar paper edition.
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+\par
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+\par
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+\par This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+\par including how to make donations to the Pr}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 o}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ject Gutenberg Literary
+\par Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+\par subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+\par }\pard \qc\fi680\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par }} \ No newline at end of file
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index 0000000..e8a2e2a
--- /dev/null
+++ b/old/13794.txt
@@ -0,0 +1,6047 @@
+The Project Gutenberg EBook of Tarass Boulba, by Nikolai Vassilievitch Gogol
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Tarass Boulba
+
+Author: Nikolai Vassilievitch Gogol
+
+Release Date: October 19, 2004 [EBook #13794]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TARASS BOULBA ***
+
+
+
+
+Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+
+Nikolai Vassilievitch Gogol
+
+TARASS BOULBA
+
+Traduit du russe par Louis Viardot
+
+(1835)
+
+
+Table des matieres
+
+PREFACE
+CHAPITRE I
+CHAPITRE II
+CHAPITRE III
+CHAPITRE IV
+CHAPITRE V
+CHAPITRE VI
+CHAPITRE VII
+CHAPITRE VIII
+CHAPITRE IX
+CHAPITRE X
+CHAPITRE XI
+CHAPITRE XII
+
+
+
+PREFACE
+
+La nouvelle intitulee _Tarass Boulba_, la plus considerable du
+recueil de Gogol, est un petit roman historique ou il a decrit les
+moeurs des anciens Cosaques Zaporogues. Une note preliminaire nous
+semble a peu pres indispensable pour les lecteurs etrangers a la
+Russie.
+
+Nous ne voulons pas, toutefois, rechercher si le savant geographe
+Mannert a eu raison de voir en eux les descendants des anciens
+Scythes (Niebuhr a prouve que les Scythes d'Herotode etaient les
+ancetres des Mongols), ni s'il faut absolument retrouver les
+Cosaques (en russe _Kasak_) dans les _[mot en grec]_de Constantin
+Porphyrogenete, les _Kassagues_ de Nestor, les _cavaliers _et
+_corsaires russes_ que les geographes arabes, anterieurs au XIIIe
+siecle, placaient dans les parages de la mer Noire. Obscure comme
+l'origine de presque toutes les nations, celle des Cosaques a
+servi de theme aux hypotheses les plus contradictoires. Nous
+devons seulement relever l'opinion, longtemps admise, de
+l'historien Schloezer, lequel, se fondant sur les moeurs
+vagabondes et l'esprit d'aventure qui distinguerent les Cosaques
+des autres races slaves, et sur l'alteration de leur langue
+militaire, pleine de mots turcs et d'idiotismes polonais, crut
+que, dans l'origine, les Cosaques ne furent qu'un ramas
+d'aventuriers venus de tous les pays voisins de l'Ukraine, et
+qu'ils ne parurent qu'a l'epoque de la domination des Mongols en
+Russie. Les Cosaques se recruterent, il est vrai, de Russes, de
+Polonais, de Turcs, de Tatars, meme de Francais et d'Italiens;
+mais le fond primitif de la nation cosaque fut une race slave,
+habitant l'Ukraine, d'ou elle se repandit sur les bords du Don, de
+l'Oural et de la Volga. Ce fut une petite armee de huit cents
+Cosaques, qui, sous les ordres de leur _ataman_ Yermak, conquit
+toute la Siberie en 1580.
+
+Une des branches ou tribus de la nation cosaque, et la plus
+belliqueuse, celle des Zaporogues, parait, pour la premiere fois,
+dans les annales polonaises au commencement du XVIe siecle. Ce nom
+leur venait des mots russes _za_, au dela (_trans_), et _porog_,
+cataracte, parce qu'ils habitaient plus bas que les bancs de
+granit qui coupent en plusieurs endroits le lit de Dniepr. Le pays
+occupe par eux portait le nom collectif de _Zaporojie_. Maitres
+d'une grande partie des plaines fertiles et des steppes de
+l'Ukraine, tour a tour allies ou ennemis des Russes, des Polonais,
+des Tatars et des Turcs, les Zaporogues formaient un peuple
+eminemment guerrier organise en republique militaire, et offrant
+quelque lointaine et grossiere ressemblance avec les ordres de
+chevalerie de l'Europe occidentale.
+
+Leur principal etablissement, appele la _setch_, avait d'habitude
+pour siege une ile du Dniepr. C'etait un assemblage de grandes
+cabanes en bois et en terre, entourees d'un glacis, qui pouvait
+aussi bien se nommer un camp qu'un village. Chaque cabane (leur
+nombre n'a jamais depasse quatre cents) pouvait contenir quarante
+ou cinquante Cosaques. En ete, pendant les travaux de la campagne,
+il restait peu de monde a la _setch; _mais en hiver, elle devait
+etre constamment gardee par quatre mille hommes. Le reste se
+dispersait dans les villages voisins, ou se creusait, aux
+environs, des habitations souterraines, appelees _zimovniki_ (de
+_zima_, hiver).
+La _setch_ etait divisee en trente-huit quartiers ou _koureni _(de
+_kourit_, fumer; le mot _kouren _correspond a celui du foyer).
+Chaque Cosaque habitant la _setch_ etait tenu de vivre dans son
+_kouren;_ chaque _kouren_, designe par un nom particulier qu'il
+tirait habituellement de celui de son chef primitif, elisait un
+_ataman_ (_kourennoi-ataman_), dont le pouvoir ne durait qu'autant
+que les Cosaques soumis a son commandement etaient satisfaits de
+sa conduite. L'argent et les hardes des Cosaques d'un _kouren_
+etaient deposes chez leur _ataman_, qui donnait a location les
+boutiques et les bateaux (_douby_) de son _kouren_, et gardait les
+fonds de la caisse commune. Tous les Cosaques d'un _kouren_
+dinaient a la meme table.
+
+Les _koureni_ assembles choisissaient le chef superieur, le
+_kochevoi-ataman_ (de _kosch, _en tatar _camp,_ ou de _kotchevat_,
+en russe _camper_). On verra dans la nouvelle de Gogol comment se
+faisait l'election du _kochevoi._ La _rada_, ou assemblee
+nationale, qui se tenait toujours apres diner, avait lieu deux
+fois par an, a jours fixes, le 24 juin, jour de la fete de saint
+Jean-Baptiste, et le 1er octobre, jour de la presentation de la
+Vierge, patronne de l'eglise de la _setch._
+
+Le trait le plus saillant, et particulierement distinctif de cette
+confrerie militaire, c'etait le celibat impose a tous ses membres
+pendant leur reunion. Aucune femme n'etait admise dans la _setch._
+
+Preface a l'edition de la Librairie Hachette et Cie, 1882.
+
+
+CHAPITRE I
+
+-- Voyons, tourne-toi. Dieu, que tu es drole! Qu'est-ce que cette
+robe de pretre? Est-ce que vous etes tous ainsi fagotes a votre
+academie?
+
+Voila par quelles paroles le vieux Boulba accueillait ses deux
+fils qui venaient de terminer leurs etudes au seminaire de Kiew[1],
+et qui rentraient en ce moment au foyer paternel.
+
+Ses fils venaient de descendre de cheval. C'etaient deux robustes
+jeunes hommes, qui avaient encore le regard en dessous, comme il
+convient a des seminaristes recemment sortis des bancs de l'ecole.
+Leurs visages, pleins de force et de sante, commencaient a se
+couvrir d'un premier duvet que n'avait jamais fauche le rasoir.
+L'accueil de leur pere les avait fort troubles; ils restaient
+immobiles, les yeux fixes a terre.
+
+-- Attendez, attendez; laissez que je vous examine bien a mon
+aise. Dieu! que vous avez de longues robes! dit-il en les tournant
+et retournant en tous sens. Diables de robes! je crois qu'on n'en
+a pas encore vu de pareilles dans le monde. Allons, que l'un de
+vous essaye un peu de courir: je verrai s'il ne se laissera pas
+tomber le nez par terre, en s'embarrassant dans les plis.
+
+-- Pere, ne te moque pas de nous, dit enfin l'aine.
+
+-- Voyez un peu le beau sire! et pourquoi donc ne me moquerais-je
+pas de vous?
+
+-- Mais, parce que... quoique tu sois mon pere, j'en jure Dieu, si
+tu continues de rire, je te rosserai.
+
+-- Quoi! fils de chien, ton pere! dit Tarass Boulba en reculant de
+quelques pas avec etonnement.
+
+-- Oui, meme mon pere; quand je suis offense, je ne regarde a
+rien, ni a qui que ce soit.
+
+-- De quelle maniere veux-tu donc te battre avec moi, est-ce a
+coups de poing?
+
+-- La maniere m'est fort egale.
+
+-- Va pour les coups de poing, repondit Tarass Boulba en
+retroussant ses manches. Je vais voir quel homme tu fais a coups
+de poing.
+
+Et voila que pere et fils, au lieu de s'embrasser apres une longue
+absence, commencent a se lancer de vigoureux horions dans les
+cotes, le dos, la poitrine, tantot reculant, tantot attaquant.
+
+-- Voyez un peu, bonnes gens: le vieux est devenu fou; il a tout a
+fait perdu l'esprit, disait la pauvre mere, pale et maigre,
+arretee sur le perron, sans avoir encore eu le temps d'embrasser
+ses fils bien-aimes. Les enfants sont revenus a la maison, plus
+d'un an s'est passe depuis qu'on ne les a vus; et lui, voila qu'il
+invente, Dieu sait quelle sottise... se rosser a coups de poing!
+
+-- Mais il se bat fort bien, disait Boulba s'arretant. Oui, par
+Dieu! tres bien, ajouta-t-il en rajustant ses habits; si bien que
+j'eusse mieux fait de ne pas l'essayer. Ca fera un bon Cosaque.
+Bonjour, fils; embrassons-nous.
+
+Et le pere et le fils s'embrasserent.
+
+-- Bien, fils. Rosse tout le monde comme tu m'as rosse; ne fais
+quartier a personne. Ce qui n'empeche pas que tu ne sois drolement
+fagote. Qu'est-ce que cette corde qui pend? Et toi, nigaud, que
+fais-tu la, les bras ballants? dit-il en s'adressant au cadet.
+Pourquoi, fils de chien, ne me rosses-tu pas aussi?
+
+-- Voyez un peu ce qu'il invente, disait la mere en embrassant le
+plus jeune de ses fils. On a donc de ces inventions-la, qu'un
+enfant rosse son propre pere! Et c'est bien le moment d'y songer!
+Un pauvre enfant qui a fait une si longue route, qui s'est si
+fatigue (le pauvre enfant avait plus de vingt ans et une taille de
+six pieds), il aurait besoin de se reposer et de manger un
+morceau; et lui, voila qu'il le force a se battre.
+
+-- Eh! eh! mais tu es un freluquet a ce qu'il me semble, disait
+Boulba. Fils, n'ecoute pas ta mere; c'est une femme, elle ne sait
+rien. Qu'avez-vous besoin, vous autres, d'etre dorlotes? Vos
+dorloteries, a vous, c'est une belle plaine, c'est un bon cheval;
+voila vos dorloteries. Et voyez-vous ce sabre? voila votre mere.
+Tout le fatras qu'on vous met en tete, ce sont des betises. Et les
+academies, et tous vos livres, et les ABC, et les philosophies, et
+tout cela, je crache dessus.
+
+Ici Boulba ajouta un mot qui ne peut passer a l'imprimerie.
+
+-- Ce qui vaut mieux, reprit-il, c'est que, la semaine prochaine,
+je vous enverrai au _zaporojie_. C'est la que se trouve la
+science; c'est la qu'est votre ecole, et que vous attraperez de
+l'esprit.
+
+-- Quoi! ils ne resteront qu'une semaine ici? disait d'une voix
+plaintive et les larmes aux yeux la vieille bonne mere. Les
+pauvres petits n'auront pas le temps de se divertir et de faire
+connaissance avec la maison paternelle. Et moi, je n'aurai pas le
+temps de les regarder a m'en rassasier.
+
+-- Cesse de hurler, vieille; un Cosaque n'est pas fait pour
+s'avachir avec les femmes. N'est-ce pas? tu les aurais caches tous
+les deux sous ta jupe, pour les couver comme une poule ses oeufs.
+Allons, marche. Mets-nous vite sur la table tout ce que tu as a
+manger. Il ne nous faut pas de gateaux au miel, ni toutes sortes
+de petites fricassees. Donne-nous un mouton entier ou toute une
+chevre; apporte-nous de l'hydromel de quarante ans; et donne-nous
+de l'eau-de-vie, beaucoup d'eau-de-vie; pas de cette eau-de-vie
+avec toutes sortes d'ingredients, des raisins secs et autres
+vilenies; mais de l'eau-de-vie toute pure, qui petille et mousse
+comme une enragee.
+
+Boulba conduisit ses fils dans sa chambre, d'ou sortirent a leur
+rencontre deux belles servantes, toutes chargees de _monistes_[2].
+Etait-ce parce qu'elles s'effrayaient de l'arrivee de leurs jeunes
+seigneurs, qui ne faisaient grace a personne? etait-ce pour ne pas
+deroger aux pudiques habitudes des femmes? A leur vue, elles se
+sauverent en poussant de grands cris, et longtemps encore apres,
+elles se cacherent le visage avec leurs manches. La chambre etait
+meublee dans le gout de ce temps, dont le souvenir n'est conserve
+que par les _douma_[3] et les chansons populaires, que recitaient
+autrefois, dans l'Ukraine, les vieillards a longue barbe, en
+s'accompagnant de la _bandoura_[4], au milieu d'une foule qui
+faisait cercle autour d'eux; dans le gout de ce temps rude et
+guerrier, qui vit les premieres luttes soutenues par l'Ukraine
+contre l'union[5]. Tout y respirait la proprete. Le plancher et les
+murs etaient revetus d'une couche de terre glaise luisante et
+peinte. Des sabres, des fouets (_nagaikas_), des filets d'oiseleur
+et de pecheur, des arquebuses, une corne curieusement travaillee
+servant de poire a poudre, une bride chamarree de lames d'or, des
+entraves parsemees de petits clous d'argent, etaient suspendus
+autour de la chambre. Les fenetres, fort petites, portaient des
+vitres rondes et ternes, comme on n'en voit plus aujourd'hui que
+dans les vieilles eglises; on ne pouvait regarder au dehors qu'en
+soulevant un petit chassis mobile. Les baies de ces fenetres et
+des portes etaient peintes en rouge. Dans les coins, sur des
+dressoirs, se trouvaient des cruches d'argile, des bouteilles en
+verre de couleur sombre, des coupes d'argent cisele, d'autres
+petites coupes dorees, de differentes mains-d'oeuvre, venitiennes,
+florentines, turques, circassiennes, arrivees par diverses voies
+aux mains de Boulba, ce qui etait assez commun dans ces temps
+d'entreprises guerrieres. Des bancs de bois, revetus d'ecorce
+brune de bouleau, faisaient le tour entier de la chambre. Une
+immense table etait dressee sous les saintes images, dans un des
+angles anterieurs. Un haut et large poele, divise en une foule de
+compartiments, et couvert de briques vernissees, bariolees,
+remplissait l'angle oppose. Tout cela etait tres connu de nos deux
+jeunes gens, qui venaient chaque annee passer les vacances a la
+maison; je dis venaient, et venaient a pied, car ils n'avaient pas
+encore de chevaux, la coutume ne permettant point aux ecoliers
+d'aller a cheval. Ils etaient encore a l'age ou les longues
+touffes du sommet de leur crane pouvaient etre tirees impunement
+par tout Cosaque arme. Ce n'est qu'a leur sortie du seminaire que
+Boulba leur avait envoye deux jeunes etalons pour faire le voyage.
+
+A l'occasion du retour de ses fils, Boulba fit rassembler tous les
+centeniers de son _polk_[6] qui n'etaient pas absents; et quand
+deux d'entre eux se furent rendus a son invitation, avec le
+_iesaoul_[7] Dmitri Tovkatch, son vieux camarade, il leur presenta
+ses fils en disant:
+
+-- Voyez un peu quels gaillards! je les enverrai bientot a la
+_setch_.
+
+Les visiteurs feliciterent et Boulba et les deux jeunes gens, en
+leur assurant qu'ils feraient fort bien, et qu'il n'y avait pas de
+meilleure ecole pour la jeunesse que le _zaporojie_.
+
+-- Allons, seigneurs et freres, dit Tarass, asseyez-vous chacun ou
+il lui plaira. Et vous, mes fils, avant tout, buvons un verre
+d'eau-de-vie. Que Dieu nous benisse! A votre sante, mes fils! A la
+tienne, Ostap (Eustache)! A la tienne, Andry (Andre)! Dieu veuille
+que vous ayez toujours de bonnes chances a la guerre, que vous
+battiez les paiens et les Tatars! et si les Polonais commencent
+quelque chose contre notre sainte religion, les Polonais aussi!
+Voyons, donne ton verre. L'eau-de-vie est-elle bonne? Comment se
+nomme l'eau-de-vie en latin? Quels sots etaient ces Latins! ils ne
+savaient meme pas qu'il y eut de l'eau-de-vie au monde. Comment
+donc s'appelait celui qui a ecrit des vers latins? Je ne suis pas
+trop savant; j'ai oublie son nom. Ne s'appelait-il pas Horace?
+
+-- Voyez-vous le sournois, se dit tout bas le fils aine, Ostap;
+c'est qu'il sait tout, le vieux chien, et il fait mine de ne rien
+savoir.
+
+-- Je crois bien que l'archimandrite ne vous a pas meme donne a
+flairer de l'eau-de-vie, continuait Boulba. Convenez, mes fils,
+qu'on vous a vertement etrilles, avec des balais de bouleau, le
+dos, les reins, et tout ce qui constitue un Cosaque. Ou bien peut-
+etre, parce que vous etiez devenus grands garcons et sages, vous
+rossait-on a coups de fouet, non les samedis seulement, mais
+encore les mercredis et les jeudis.
+
+-- Il n'y a rien a se rappeler de ce qui s'est fait, pere,
+repondit Ostap; ce qui est passe est passe.
+
+-- Qu'on essaye maintenant! dit Andry; que quelqu'un s'avise de me
+toucher du bout du doigt! que quelque Tatar s'imagine de me tomber
+sous la main! il saura ce que c'est qu'un sabre cosaque.
+
+-- Bien, mon fils, bien! par Dieu, c'est bien parle. Puisque c'est
+comme ca, par Dieu, je vais avec vous. Que diable ai-je a attendre
+ici? Que je devienne un planteur de ble noir, un homme de menage,
+un gardeur de brebis et de cochons? que je me dorlote avec ma
+femme? Non, que le diable l'emporte! je suis un Cosaque, je ne
+veux pas. Qu'est-ce que cela me fait qu'il n'y ait pas de guerre!
+j'irai prendre du bon temps avec vous. Oui, par Dieu, j'y vais.
+
+Et le vieux Boulba, s'echauffant peu a peu, finit par se facher
+tout rouge, se leva de table, et frappa du pied en prenant une
+attitude imperieuse.
+
+-- Nous partons demain. Pourquoi remettre? Qui diable attendons-
+nous ici? A quoi bon cette maison? a quoi bon ces pots? a quoi bon
+tout cela?
+
+En parlant ainsi, il se mit a briser les plats et les bouteilles.
+La pauvre femme, des longtemps habituee a de pareilles actions,
+regardait tristement faire son mari, assise sur un banc. Elle
+n'osait rien dire; mais en apprenant une resolution aussi penible
+a son coeur, elle ne put retenir ses larmes. Elle jeta un regard
+furtif sur ses enfants qu'elle allait si brusquement perdre, et
+rien n'aurait pu peindre la souffrance qui agitait convulsivement
+ses yeux humides et ses levres serrees.
+
+Boulba etait furieusement obstine. C'etait un de ces caracteres
+qui ne pouvaient se developper qu'au XVIe siecle, dans un coin
+sauvage de l'Europe, quand toute la Russie meridionale, abandonnee
+de ses princes, fut ravagee par les incursions irresistibles des
+Mongols; quand, apres avoir perdu son toit et tout abri, l'homme
+se refugia dans le courage du desespoir; quand sur les ruines
+fumantes de sa demeure, en presence d'ennemis voisins et
+implacables, il osa se rebatir une maison, connaissant le danger,
+mais s'habituant a le regarder en face; quand enfin le genie
+pacifique des Slaves s'enflamma d'une ardeur guerriere et donna
+naissance a cet elan desordonne de la nature russe qui fut la
+societe cosaque (_kasatchestvo_). Alors tous les abords des
+rivieres, tous les gues, tous les defiles dans les marais, se
+couvrirent de Cosaques que personne n'eut pu compter, et leurs
+hardis envoyes purent repondre au sultan qui desirait connaitre
+leur nombre: "Qui le sait? Chez nous, dans la steppe, a chaque
+bout de champ, un Cosaque." Ce fut une explosion de la force russe
+que firent jaillir de la poitrine du peuple les coups repetes du
+malheur. Au lieu des anciens _oudely_[8], au lieu des petites
+villes peuplees de vassaux chasseurs, que se disputaient et se
+vendaient les petits princes, apparurent des bourgades fortifiees,
+des _koureny_[9] lies entre eux par le sentiment du danger commun
+et la haine des envahisseurs paiens. L'histoire nous apprend
+comment les luttes perpetuelles des Cosaques sauverent l'Europe
+occidentale de l'invasion des sauvages hordes asiatiques qui
+menacaient de l'inonder. Les rois de Pologne qui devinrent, au
+lieu des princes depossedes, les maitres de ces vastes etendues de
+terre, maitres, il est vrai, eloignes et faibles, comprirent
+l'importance des Cosaques et le profit qu'ils pouvaient tirer de
+leurs dispositions guerrieres. Ils s'efforcerent de les developper
+encore. Les _hetmans_, elus par les Cosaques eux-memes et dans
+leur sein, transformerent les _koureny_ en _polk_[10] reguliers. Ce
+n'etait pas une armee rassemblee et permanente; mais, dans le cas
+de guerre ou de mouvement general, en huit jours au plus, tous
+etaient reunis. Chacun se rendait a l'appel, a cheval et en armes,
+ne recevant pour toute solde du roi qu'un ducat par tete. En
+quinze jours, il se rassemblait une telle armee, qu'a coup sur nul
+recrutement n'eut pu en former une semblable. La guerre finie,
+chaque soldat regagnait ses champs, sur les bords du Dniepr,
+s'occupait de peche, de chasse ou de petit commerce, brassait de
+la biere, et jouissait de la liberte. Il n'y avait pas de metier
+qu'un Cosaque ne sut faire: distiller de l'eau-de-vie, charpenter
+un chariot, fabriquer de la poudre, faire le serrurier et le
+marechal ferrant, et, par-dessus tout, boire et bambocher comme un
+Russe seul en est capable, tout cela ne lui allait pas a l'epaule.
+Outre les Cosaques inscrits, obliges de se presenter en temps de
+guerre ou d'entreprise, il etait tres facile de rassembler des
+troupes de volontaires. Les _iesaouls_ n'avaient qu'a se rendre
+sur les marches et les places de bourgades, et a crier, montes sur
+une _telega_ (chariot): "Eh! eh! vous autres buveurs, cessez de
+brasser de la biere et de vous etaler tout de votre long sur les
+poeles; cessez de nourrir les mouches de la graisse de vos corps;
+allez a la conquete de l'honneur et de la gloire chevaleresque. Et
+vous autres, gens de charrue, planteurs de ble noir, gardeurs de
+moutons, amateurs de jupes, cessez de vous trainer a la queue de
+vos boeufs, de salir dans la terre vos cafetans jaunes, de
+courtiser vos femmes et de laisser deperir votre vertu de
+chevalier[11]. Il est temps d'aller a la quete de la gloire
+cosaque." Et ces paroles etaient semblables a des etincelles qui
+tomberaient sur du bois sec. Le laboureur abandonnait sa charrue;
+le brasseur de biere mettait en pieces ses tonneaux et ses jattes;
+l'artisan envoyait au diable son metier et le petit marchand son
+commerce; tous brisaient les meubles de leur maison et sautaient a
+cheval. En un mot, le caractere russe revetit alors une nouvelle
+forme, large et puissante.
+
+Tarass Boulba etait un des vieux _polkovnik_[12]. Cree pour les
+difficultes et les perils de la guerre, il se distinguait par la
+droiture d'un caractere rude et entier. L'influence des moeurs
+polonaises commencait a penetrer parmi la noblesse petite-
+russienne. Beaucoup de seigneurs s'adonnaient au luxe, avaient de
+nombreux domestique, des faucons, des meutes de chasse, et
+donnaient des repas. Tout cela n'etait pas selon le coeur de
+Tarass; il aimait la vie simple des Cosaques, et il se querella
+frequemment avec ceux de ses camarades qui suivaient l'exemple de
+Varsovie, les appelant esclaves des gentilshommes (_pan_)
+polonais. Toujours inquiet, mobile, entreprenant, il se regardait
+comme un des defenseurs naturels de l'Eglise russe; il entrait,
+sans permission, dans tous les villages ou l'on se plaignait de
+l'oppression des intendants-fermiers et d'une augmentation de taxe
+sur les feux. La, au milieu de ses Cosaques, il jugeait les
+plaintes. Il s'etait fait une regle d'avoir, dans trois cas,
+recours a son sabre: quand les intendants ne montraient pas de
+deference envers les anciens et ne leur otaient pas le bonnet,
+quand on se moquait de la religion ou des vieilles coutumes, et
+quand il etait en presence des ennemis, c'est-a-dire des Turcs ou
+paiens, contre lesquels il se croyait toujours en droit de tirer
+le fer pour la plus grande gloire de la chretiente. Maintenant il
+se rejouissait d'avance du plaisir de mener lui-meme ses deux fils
+a la _setch_, de dire avec orgueil: "Voyez quels gaillards je vous
+amene; de les presenter a tous ses vieux compagnons d'armes, et
+d'etre temoin de leurs premiers exploits dans l'art de guerroyer
+et dans celui de boire, qui comptait aussi parmi les vertus d'un
+chevalier. Tarass avait d'abord eu l'intention de les envoyer
+seuls; mais a la vue de leur bonne mine, de leur haute taille, de
+leur male beaute, sa vieille ardeur guerriere s'etait ranimee, et
+il se decida, avec toute l'energie d'une volonte opiniatre, a
+partir avec eux des le lendemain. Il fit ses preparatifs, donna
+des ordres, choisit des chevaux et des harnais pour ses deux
+jeunes fils, designa les domestiques qui devaient les accompagner,
+et delegua son commandement au _iesaoul_ Tovkatch, en lui
+enjoignant de se mettre en marche a la tete de tout le _polk_, des
+que l'ordre lui en parviendrait de la _setch_. Quoiqu'il ne fut
+pas entierement degrise, et que la vapeur du vin se promenat
+encore dans sa cervelle, cependant il n'oublia rien, pas meme
+l'ordre de faire boire les chevaux et de leur donner une ration du
+meilleur froment.
+
+-- Eh bien! mes enfants, leur dit-il en rentrant fatigue a la
+maison, il est temps de dormir, et demain nous ferons ce qu'il
+plaira a Dieu. Mais qu'on ne nous fasse pas de lits; nous
+dormirons dans la cour.
+
+La nuit venait a peine d'obscurcir le ciel; mais Boulba avait
+l'habitude de se coucher de bonne heure. Il se jeta sur un tapis
+etendu a terre, et se couvrit d'une pelisse de peaux de mouton
+(_touloup_), car l'air etait frais, et Boulba aimait la chaleur
+quand il dormait dans la maison. Il se mit bientot a ronfler; tous
+ceux qui s'etaient couches dans les coins de la cour suivirent son
+exemple, et, avant tous les autres, le gardien, qui avait le mieux
+celebre, verre en main, l'arrivee des jeunes seigneurs. Seule, la
+pauvre mere ne dormait pas. Elle etait venue s'accroupir au chevet
+de ses fils bien-aimes, qui reposaient l'un pres de l'autre. Elle
+peignait leur jeune chevelure, les baignait de ses larmes, les
+regardait de tous ses yeux, de toutes les forces de son etre, sans
+pouvoir se rassasier de les contempler. Elle les avait nourris de
+son lait, eleves avec une tendresse inquiete, et voila qu'elle ne
+doit les voir qu'un instant.
+
+"Mes fils, mes fils cheris! que deviendrez-vous? qu'est-ce qui
+vous attend?" disait-elle; et des larmes s'arretaient dans les
+rides de son visage, autrefois beau.
+
+En effet, elle etait bien digne de pitie, comme toute femme de ce
+temps-la. Elle n'avait vecu d'amour que peu d'instants, pendant la
+premiere fievre de la jeunesse et de la passion; et son rude amant
+l'avait abandonnee pour son sabre, pour ses camarades, pour une
+vie aventureuse et dereglee. Elle ne voyait son mari que deux ou
+trois jours par an; et, meme quand il etait la, quand ils vivaient
+ensemble, quelle etait sa vie? Elle avait a supporter des injures,
+et jusqu'a des coups, ne recevant que des caresses rares et
+dedaigneuses. La femme etait une creature etrange et deplacee dans
+ce ramas d'aventuriers farouches. Sa jeunesse passa rapidement,
+sans plaisirs; ses belles joues fraiches, ses blanches epaules se
+fanerent dans la solitude, et se couvrirent de rides prematurees.
+Tout ce qu'il y a d'amour, de tendresse, de passion dans la femme,
+se concentra chez elle en amour maternel. Ce soir-la, elle restait
+penchee avec angoisse sur le lit de ses enfants, comme la
+_tchaika_[13] des steppes plane sur son nid. On lui prend ses fils,
+ses chers fils; on les lui prend pour qu'elle ne les revoie peut-
+etre jamais: peut-etre qu'a la premiere bataille, des Tatars leur
+couperont la tete, et jamais elle ne saura ce que sont devenus
+leurs corps abandonnes en pature aux oiseaux voraces. En
+sanglotant sourdement, elle regardait leurs yeux que tenait fermes
+l'irresistible sommeil.
+
+"Peut-etre, pensait-elle, Boulba remettra-t-il son depart a deux
+jours? Peut-etre ne s'est-il decide a partir sitot que parce qu'il
+a beaucoup bu aujourd'hui?"
+
+Depuis longtemps la lune eclairait du haut du ciel la cour et tous
+ses dormeurs, ainsi qu'une masse de saules touffus et les hautes
+bruyeres qui croissaient contre la cloture en palissades. La
+pauvre femme restait assise au chevet de ses enfants, les couvant
+des yeux et sans penser au sommeil. Deja les chevaux, sentant
+venir l'aube, s'etaient couches sur l'herbe et cessaient de
+brouter. Les hautes feuilles des saules commencaient a fremir, a
+chuchoter, et leur babillement descendait de branche en branche.
+Le hennissement aigu d'un poulain retentit tout a coup dans la
+steppe. De larges lueurs rouges apparurent au ciel. Boulba
+s'eveilla soudain et se leva brusquement. Il se rappelait tout ce
+qu'il avait ordonne la veille.
+
+-- Assez dormi, garcons; il est temps, il est temps! faites boire
+les chevaux. Mais ou est la vieille (c'est ainsi qu'il appelait
+habituellement sa femme)? Vite, vieille! donne-nous a manger, car
+nous avons une longue route devant nous.
+
+Privee de son dernier espoir, la pauvre vieille se traina
+tristement vers la maison. Pendant que, les larmes aux yeux, elle
+preparait le dejeuner, Boulba distribuait ses derniers ordres,
+allait et venait dans les ecuries, et choisissait pour ses enfants
+ses plus riches habits. Les etudiants changerent en un moment
+d'apparence. Des bottes rouges, a petits talons d'argent,
+remplacerent leurs mauvaises chaussures de college. Ils ceignirent
+sur leurs reins, avec un cordon dore, des pantalons larges comme
+la mer Noire, et formes d'un million de petits plis. A ce cordon
+pendaient de longues lanieres de cuir, qui portaient avec des
+houppes tous les ustensiles du fumeur. Un casaquin de drap rouge
+comme le feu leur fut serre au corps par une ceinture brodee, dans
+laquelle on glissa des pistolets turcs damasquines. Un grand sabre
+leur battait les jambes. Leurs visages, encore peu heles,
+semblaient alors plus beaux et plus blancs. De petites moustaches
+noires relevaient le teint brillant et fleuri de la jeunesse. Ils
+etaient bien beaux sous leurs bonnets d'astrakan noir termines par
+des calottes dorees. Quand la pauvre mere les apercut, elle ne put
+proferer une parole, et des larmes craintives s'arreterent dans
+ses yeux fletris.
+
+-- Allons, mes fils, tout est pret, plus de retard, dit enfin
+Boulba. Maintenant, d'apres la coutume chretienne, il faut nous
+asseoir avant de partir.
+
+Tout le monde s'assit en silence dans la meme chambre, sans
+excepter les domestiques, qui se tenaient respectueusement pres de
+la porte.
+
+-- A present, mere, dit Boulba, donne ta benediction a tes
+enfants; prie Dieu qu'ils se battent toujours bien, qu'ils
+soutiennent leur honneur de chevaliers, qu'ils defendent la
+religion du Christ; sinon, qu'ils perissent, et qu'il ne reste
+rien d'eux sur la terre. Enfants, approchez de votre mere; la
+priere d'une mere preserve de tout danger sur la terre et sur
+l'eau.
+
+La pauvre femme les embrassa, prit deux petites images en metal,
+les leur pendit au cou en sanglotant.
+
+-- Que la Vierge... vous protege... N'oubliez pas, mes fils, votre
+mere. Envoyez au moins de vos nouvelles, et pensez...
+
+Elle ne put continuer.
+
+-- Allons, enfants,dit Boulba.
+
+Des chevaux selles attendaient devant le perron. Boulba s'elanca
+sur son Diable[14], qui fit un furieux ecart en sentant tout a coup
+sur son dos un poids de vingt _pouds_[15], car Boulba etait tres
+gros et tres lourd. Quand la mere vit que ses fils etaient aussi
+montes a cheval, elle se precipita vers le plus jeune, qui avait
+l'expression du visage plus tendre; elle saisit son etrier, elle
+s'accrocha a la selle, et, dans un morne et silencieux desespoir,
+elle l'etreignit entre ses bras. Deux vigoureux Cosaques la
+souleverent respectueusement, et l'emporterent dans la maison.
+Mais au moment ou les cavaliers franchirent la porte, elle
+s'elanca sur leurs traces avec la legerete d'une biche, etonnante
+a son age, arreta d'une main forte l'un des chevaux, et embrassa
+son fils avec une ardeur insensee, delirante. On l'emporta de
+nouveau. Les jeunes Cosaques commencerent a chevaucher tristement
+aux cotes de leur pere, en retenant leurs larmes, car ils
+craignaient Boulba, qui ressentait aussi, sans la montrer, une
+emotion dont il ne pouvait se defendre. La journee etait grise;
+l'herbe verdoyante etincelait au loin, et les oiseaux
+gazouillaient sur des tons discords. Apres avoir fait un peu de
+chemin, les jeunes gens jeterent un regard en arriere; deja leur
+maisonnette semblait avoir plonge sous terre; on ne voyait plus a
+l'horizon que les deux cheminees encadrees par les sommets des
+arbres sur lesquels, dans leur jeunesse, ils avaient grimpe comme
+des ecureuils. Une vaste prairie s'etendait devant leurs regards,
+une prairie qui rappelait toute leur vie passee, depuis l'age ou
+ils se roulaient dans l'herbe humide de rosee, jusqu'a l'age ou
+ils y attendaient une jeune Cosaque aux noirs sourcils, qui la
+franchissait d'un pied rapide et craintif. Bientot on ne vit plus
+que la perche surmontee d'une roue de chariot qui s'elevait au-
+dessus du puits; bientot la steppe commenca a s'exhausser en
+montagne, couvrant tout ce qu'ils laissaient derriere eux.
+
+Adieu, toit paternel! adieu, souvenirs d'enfance! adieu, tout!
+
+
+CHAPITRE II
+
+Les trois voyageurs cheminaient en silence. Le vieux Tarass
+pensait a son passe; sa jeunesse se deroulait devant lui, cette
+belle jeunesse que le Cosaque surtout regrette, car il voudrait
+toujours etre agile et fort pour sa vie d'aventures. Il se
+demandait a lui-meme quels de ses anciens camarades il
+retrouverait a la _setch_; il comptait ceux qui etaient deja
+morts, ceux qui restaient encore vivants, et sa tete grise se
+baissa tristement. Ses fils etaient occupes de toutes autres
+pensees. Il faut que nous disions d'eux quelques mots. A peine
+avaient-ils eu douze ans, qu'on les envoya au seminaire de Kiew,
+car tous les seigneurs de ce temps-la croyaient necessaire de
+donner a leurs enfants une education promptement oubliee. A leur
+entree au seminaire, tous ces jeunes gens etaient d'une humeur
+sauvage et accoutumes a une pleine liberte. Ce n'etait que la
+qu'ils se degrossissaient un peu, et prenaient une espece de
+vernis commun qui les faisait ressembler l'un a l'autre. L'aine
+des fils de Boulba, Ostap, commenca sa carriere scientifique par
+s'enfuir des la premiere annee. On l'attrapa, on le battit a
+outrance, on le cloua a ses livres. Quatre fois il enfouit son ABC
+en terre, et quatre fois, apres l'avoir inhumainement flagelle, on
+lui en racheta un neuf. Mais sans doute il eut recommence une
+cinquieme fois, si son pere ne lui eut fait la menace formelle de
+le tenir pendant vingt ans comme frere lai dans un cloitre,
+ajoutant le serment qu'il ne verrait jamais la _setch_, s'il
+n'apprenait a fond tout ce qu'on enseignait a l'academie. Ce qui
+est etrange, c'est que cette menace et ce serment venaient du
+vieux Boulba qui faisait profession de se moquer de toute science,
+et qui conseillait a ses enfants, comme nous l'avons vu, de n'en
+faire aucun cas. Depuis ce moment, Ostap se mit a etudier ses
+livres avec un zele extreme, et finit par etre repute l'un des
+meilleurs etudiants. L'enseignement de ce temps-la n'avait pas le
+moindre rapport avec la vie qu'on menait; toutes ces arguties
+scolastiques, toutes ces finesses rhetoriques et logiques
+n'avaient rien de commun avec l'epoque, et ne trouvaient
+d'application nulle part. Les savants d'alors n'etaient pas moins
+ignorants que les autres, car leur science etait completement
+oiseuse et vide. Au surplus, l'organisation toute republicaine du
+seminaire, cette immense reunion de jeunes gens dans la force de
+l'age, devaient leur inspirer des desirs d'activite tout a fait en
+dehors du cercle de leurs etudes. La mauvaise chere, les
+frequentes punitions par la faim et les passions naissantes, tout
+s'unissait pour eveiller en eux cette soif d'entreprises qui
+devait, plus tard, se satisfaire dans la _setch_. Les boursiers[16]
+parcouraient affames les rues de Kiew, obligeant les habitants a
+la prudence. Les marchands des bazars couvraient toujours des deux
+mains leurs gateaux, leurs petits pates, leurs graines de
+pasteques, comme l'aigle couvre ses aiglons, des que passait un
+boursier. Le consul[17] qui devait, d'apres sa charge, veiller aux
+bonnes moeurs de ses subordonnes, portait de si larges poches dans
+ses pantalons, qu'il eut pu y fourrer toute la boutique d'une
+marchande inattentive. Ces boursiers composaient un monde a part.
+Ils ne pouvaient pas penetrer dans la haute societe, qui se
+composait de nobles, Polonais et Petits-Russiens. Le _vaivode_
+lui-meme, Adam Kissel, malgre la protection dont il honorait
+l'academie, defendait qu'on menat les etudiants dans le monde, et
+voulait qu'on les traitat severement. Du reste, cette derniere
+recommandation etait fort inutile, car ni le recteur, ni les
+professeurs ne menageaient le fouet et les etrivieres. Souvent,
+d'apres leurs ordres, les licteurs rossaient les consuls de
+maniere a leur faire longtemps gratter leurs pantalons. Beaucoup
+d'entre eux ne comptaient cela pour rien, ou, tout au plus, pour
+quelque chose d'un peu plus fort que de l'eau-de-vie poivree. Mais
+d'autres finissaient par trouver un tel chauffage si desagreable,
+qu'ils s'enfuyaient a la _setch_, s'ils en savaient trouver le
+chemin et n'etaient point rattrapes en route. Ostap Boulba, malgre
+le soin qu'il mettait a etudier la logique et meme la theologie,
+ne put jamais s'affranchir des implacables etrivieres.
+Naturellement, cela dut rendre son caractere plus sombre, plus
+intraitable, et lui donner la fermete qui distingue le Cosaque. Il
+passait pour tres bon camarade; s'il n'etait presque jamais le
+chef dans les entreprises hardies, comme le pillage d'un potager,
+toujours il se mettait des premiers sous le commandement d'un
+ecolier entreprenant, et jamais, en aucun cas, il n'eut trahi ses
+compagnons. Aucun chatiment ne l'y eut pu contraindre. Assez
+indifferent a tout autre plaisir que la guerre ou la bouteille,
+car il pensait rarement a autre chose, il etait loyal et bon, du
+moins aussi bon qu'on pouvait l'etre avec un tel caractere et dans
+une telle epoque. Les larmes de sa pauvre mere l'avaient
+profondement emu; c'etait la seule chose qui l'eut trouble, et qui
+lui fit baisser tristement la tete.
+
+Son frere cadet, Andry, avait les sentiments plus vifs et plus
+ouverts. Il apprenait avec plus de plaisir, et sans les
+difficultes que met au travail un caractere lourd et energique. Il
+etait plus ingenieux que son frere, plus souvent le chef d'une
+entreprise hardie; et quelquefois, a l'aide de son esprit
+inventif, il savait eluder la punition, tandis que son frere
+Ostap, sans se troubler beaucoup, otait son caftan et se couchait
+par terre, ne pensant pas meme a demander grace. Andry n'etait pas
+moins devore du desir d'accomplir des actions heroiques; mais son
+ame etait abordable a d'autres sentiments. Le besoin d'aimer se
+developpa rapidement en lui, des qu'il eut passe sa dix-huitieme
+annee. Des images de femme se presentaient souvent a ses pensees
+brulantes. Tout en ecoutant les disputes theologiques, il voyait
+l'objet de son reve avec des joues fraiches, un sourire tendre et
+des yeux noirs. Il cachait soigneusement a ses camarades les
+mouvements de son ame jeune et passionnee; car, a cette epoque, il
+etait indigne d'un Cosaque de penser aux femmes et a l'amour avant
+d'avoir fait ses preuves dans une bataille. En general, dans les
+dernieres annees de son sejour au seminaire, il se mit plus
+rarement en tete d'une troupe aventureuse; mais souvent il errait
+dans quelque quartier solitaire de Kiew, ou de petites
+maisonnettes se montraient engageantes a travers leurs jardins de
+cerisiers. Quelquefois il penetrait dans la rue de l'aristocratie,
+dans cette partie de la ville qui se nomme maintenant le vieux
+Kiew, et qui, alors habitee par des seigneurs petits-russiens et
+polonais, se composait de maisons baties avec un certain luxe. Un
+jour qu'il passait la, reveur, le lourd carrosse d'un seigneur
+polonais manqua de l'ecraser, et le cocher a longues moustaches
+qui occupait le siege le cingla violemment de son fouet. Le jeune
+ecolier, bouillonnant de colere, saisit de sa main vigoureuse,
+avec une hardiesse folle, une roue de derriere du carrosse, et
+parvint a l'arreter quelques moments. Mais le cocher, redoutant
+une querelle, lanca ses chevaux en les fouettant, et Andry, qui
+avait heureusement retire sa main, fut jete contre terre, la face
+dans la boue. Un rire harmonieux et percant retentit sur sa tete.
+Il leva les yeux, et apercut a la fenetre d'une maison une jeune
+fille de la plus ravissante beaute. Elle etait blanche et rose
+comme la neige eclairee par les premiers rayons du soleil levant.
+Elle riait a gorge deployee, et son rire ajoutait encore un charme
+a sa beaute vive et fiere. Il restait la, stupefait, la regardait
+bouche beante, et, essuyant machinalement la boue qui lui couvrait
+la figure, il l'etendait encore davantage. Qui pouvait etre cette
+belle fille? Il en adressa la question aux gens de service
+richement vetus qui etaient groupes devant la porte de la maison
+autour d'un jeune joueur de _bandoura_. Mais ils lui rirent au
+nez, en voyant son visage souille, et ne daignerent pas lui
+repondre. Enfin, il apprit que c'etait la fille du _vaivode_ de
+Kovno, qui etait venu passer quelques jours a Kiew. La nuit
+suivante, avec la hardiesse particuliere aux boursiers, il
+s'introduisit par la cloture en palissade dans le jardin de la
+maison, qu'il avait notee, grimpa sur un arbre dont les branches
+s'appuyaient sur le toit de la maison, passa de la sur le toit, et
+descendit par la cheminee dans la chambre a coucher de la jeune
+fille. Elle etait alors assise pres d'une lumiere, et detachait de
+riches pendants d'oreilles. La pelle Polonaise s'effraya tellement
+a la vue d'un homme inconnu, si brusquement tombe devant elle,
+qu'elle ne put prononcer un mot. Mais quand elle s'apercut que le
+boursier se tenait immobile, baissant les yeux et n'osant pas
+remuer un doigt de la main, quand elle reconnut en lui l'homme
+qui, devant elle, etait tombe dans la rue d'une maniere si
+ridicule, elle partit de nouveau d'un grand eclat de rire. Et
+puis, il n'y avait rien de terrible dans les traits d'Andry;
+c'etait au contraire un charmant visage. Elle rit longtemps, et
+finit par se moquer de lui. La belle etait etourdie comme une
+Polonaise, mais ses yeux clairs et sereins jetaient de ces longs
+regards qui promettent la constance. Le pauvre etudiant respirait
+a peine. La fille du _vaivode_ s'approcha hardiment, lui posa sur
+la tete sa coiffure en diademe, et jeta sur ses epaules une
+collerette transparente ornee de festons d'or. Elle fit de lui
+mille folies, avec le sans-gene d'enfant qui est le propre des
+Polonaises, et qui jeta le jeune boursier dans une confusion
+inexprimable. Il faisait une figure assez niaise, en ouvrant la
+bouche et regardant fixement les yeux de l'espiegle. Un bruit
+soudain l'effraya. Elle lui ordonna de se cacher, et des que sa
+frayeur se fut dissipee, elle appela sa servante, femme tatare
+prisonniere, et lui donna l'ordre de le conduire prudemment par le
+jardin pour le mettre dehors. Mais cette fois-ci, l'etudiant ne
+fut pas si heureux en traversant la palissade. Le gardien
+s'eveilla, l'apercut, donna l'alarme, et les gens de la maison le
+reconduisirent a coups de baton dans la rue jusqu'a ce que ses
+jambes rapides l'eussent mis hors de leurs atteintes. Apres cette
+aventure, il devint dangereux pour lui de passer devant la maison
+du _vaivode_, car ses serviteurs etaient tres nombreux. Andry la
+vit encore une fois dans l'eglise. Elle le remarqua, et lui sourit
+malicieusement comme a une vieille connaissance. Bientot apres le
+_vaivode_ de Kovno quitta la ville, et une grosse figure inconnue
+se montra a la fenetre ou il avait vu la belle Polonaise aux yeux
+noirs. C'est a cela que pensait Andry, en penchant la tete sur le
+cou de son cheval.
+
+Mais des longtemps la steppe les avait embrasses dans son sein
+verdoyant. L'herbe haute les entourait de tous cotes, de sorte
+qu'on ne voyait plus que les bonnets noirs des Cosaques au-dessus
+des tiges ondoyantes.
+
+-- Eh, eh, qu'est-ce que cela veut dire, enfants? vous voila tout
+silencieux, s'ecria tout a coup Boulba sortant de sa reverie. On
+dirait que vous etes devenus des moines. Au diable toutes les
+noires pensees! Serrez vos pipes dans vos dents, donnez de
+l'eperon a vos chevaux, et mettons-nous a courir de facon qu'un
+oiseau ne puisse nous attraper.
+
+Et les Cosaques, se courbant sur le pommeau de la selle,
+disparurent dans l'herbe touffue. On ne voyait plus meme leurs
+bonnets; le rapide eclair du sillon qu'ils tracaient dans l'herbe
+indiquait seul la direction de leur course.
+
+Le soleil s'etait leve dans un ciel sans nuage, et versait sur la
+steppe sa lumiere chaude et vivifiante.
+
+Plus on avancait dans la steppe, plus elle devenait sauvage et
+belle. A cette epoque, tout l'espace qui se nomme maintenant la
+Nouvelle-Russie, de l'Ukraine a la mer Noire, etait un desert
+vierge et verdoyant. Jamais la charrue n'avait laisse de trace a
+travers les flots incommensurables de ses plantes sauvages. Les
+seuls chevaux libres, qui se cachaient dans ces impenetrables
+abris, y laissaient des sentiers. Toute la surface de la terre
+semblait un ocean de verdure doree, qu'emaillaient mille autres
+couleurs. Parmi les tiges fines et seches de la haute herbe,
+croissaient des masses de bleuets, aux nuances bleues, rouges et
+violettes. Le genet dressait en l'air sa pyramide de fleurs
+jaunes. Les petits pompons de trefle blanc parsemaient l'herbage
+sombre, et un epi de ble, apporte la, Dieu sait d'ou, murissait
+solitaire. Sous l'ombre tenue des brins d'herbe, glissaient en
+etendant le cou des perdrix a l'agile corsage. Tout l'air etait
+rempli de mille chants d'oiseaux. Des eperviers planaient,
+immobiles, en fouettant l'air du bout de leurs ailes, et plongeant
+dans l'herbe des regards avides. De loin, l'on entendait les cris
+aigus d'une troupe d'oies sauvages qui volaient, comme une epaisse
+nuee, sur quelque lac perdu dans l'immensite des plaines. La
+mouette des steppes s'elevait, d'un mouvement cadence, et se
+baignait voluptueusement dans les flots de l'azur; tantot on ne la
+voyait plus que comme un point noir, tantot elle resplendissait,
+blanche et brillante, aux rayons du soleil... o mes steppes, que
+vous etes belles!
+
+Nos voyageurs ne s'arretaient que pour le diner. Alors toute leur
+suite, qui se composait de dix Cosaques, descendait de cheval. Ils
+detachaient des flacons en bois, contenant l'eau-de-vie, et des
+moities de calebasses servant de gobelets. On ne mangeait que du
+pain et du lard ou des gateaux secs, et chacun ne buvait qu'un
+seul verre, car Tarass Boulba ne permettait a personne de
+s'enivrer pendant la route. Et l'on se remettait en marche pour
+aller tant que durait le jour. Le soir venu, la steppe changeait
+completement d'aspect. Toute son etendue bigarree s'embrasait aux
+derniers rayons d'un soleil ardent, puis bientot s'obscurcissait
+avec rapidite et laissait voir la marche de l'ombre qui,
+envahissant la steppe, la couvrait de la nuance uniforme d'un vert
+obscur. Alors les vapeurs devenaient plus epaisses; chaque fleur,
+chaque herbe exhalait son parfum, et toute la steppe bouillonnait
+de vapeurs embaumees. Sur le ciel d'un azur fonce, s'etendaient de
+larges bandes dorees et roses, qui semblaient tracees negligemment
+par un pinceau gigantesque. Ca et la, blanchissaient des lambeaux
+de nuages, legers et transparents, tandis qu'une brise, fraiche et
+caressante comme les ondes de la mer, se balancait sur les pointes
+des herbes, effleurant a peine la joue du voyageur. Tout le
+concert de la journee s'affaiblissait, et faisait place peu a peu
+a un concert nouveau. Des gerboises a la robe mouchetee sortaient
+avec precaution de leurs gites, se dressaient sur les pattes de
+derriere, et remplissaient la steppe de leurs sifflements. Le
+gresillement des grillons redoublait de force, et parfois on
+entendait, venant d'un lac lointain, le cri du cygne solitaire,
+qui retentissait comme une cloche argentine dans l'air endormi. A
+l'entree de la nuit, nos voyageurs s'arretaient au milieu des
+champs, allumaient un feu dont la fumee glissait obliquement dans
+l'espace, et, posant une marmite sur les charbons, faisaient cuire
+du gruau. Apres avoir soupe, les Cosaques se couchaient par terre,
+laissant leurs chevaux errer dans l'herbe, des entraves aux pieds.
+Les etoiles de la nuit les regardaient dormir sur leurs caftans
+etendus. Ils pouvaient entendre le petillement, le frolement, tous
+les bruits du monde innombrable d'insectes qui fourmillaient dans
+l'herbe. Tous ces bruits, fondus dans le silence de la nuit,
+arrivaient harmonieux a l'oreille. Si quelqu'un d'eux se levait,
+toute la steppe se montrait a ses yeux diapree par les etincelles
+lumineuses des vers luisants. Quelquefois la sombre obscurite du
+ciel s'eclairait par l'incendie des joncs secs qui croissent au
+bord des rivieres et des lacs, et une longue rangee de cygnes
+allant au nord, frappes tout a coup d'une lueur enflammee,
+semblaient des lambeaux d'etoffes rouges volant a travers les
+airs.
+
+Nos voyageurs continuaient leur route sans aventure. Nulle part,
+autour d'eux, ils ne voyaient un arbre; c'etait toujours la meme
+steppe, libre, sauvage, infinie. Seulement, de temps a autre, dans
+un lointain profond, on distinguait la ligne bleuatre des forets
+qui bordent le Dniepr. Une seule fois, Tarass fit voir a ses fils
+un petit point noir qui s'agitait au loin:
+
+-- Voyez, mes enfants, dit-il, c'est un Tatar qui galope.
+
+En s'approchant, ils virent au-dessus de l'herbe une petite tete
+garnie de moustaches, qui fixa sur eux ses yeux a la fente mince
+et allongee, flaira l'air comme un chien courant, et disparut avec
+la rapidite d'une gazelle, apres s'etre convaincu que les Cosaques
+etaient au nombre de treize.
+
+-- Eh bien! enfants, voulez-vous essayer d'attraper le Tatar?
+Mais, non, n'essayez pas, vous ne l'atteindriez jamais; son cheval
+est encore plus agile que mon Diable.
+
+Cependant Boulba, craignant une embuche, crut-il devoir prendre
+ses precautions. Il galopa, avec tout son monde, jusqu'aux bords
+d'une petite riviere nommee la Tatarka, qui se jette dans le
+Dniepr. Tous entrerent dans l'eau avec leurs montures, et ils
+nagerent longtemps eu suivant le fil de l'eau, pour cacher leurs
+traces. Puis, apres avoir pris pied sur l'autre rive, ils
+continuerent leur route. Trois jours apres, ils se trouvaient deja
+proches de l'endroit qui etait le but de leur voyage. Un froid
+subit rafraichit l'air; ils reconnurent a cet indice la proximite
+du Dniepr. Voila, en effet, qu'il miroite au loin, et se detache
+en bleu sur l'horizon. Plus la troupe s'approchait, plus le fleuve
+s'elargissait en roulant ses froides ondes; et bientot il finit
+par embrasser la moitie de la terre qui se deroulait devant eux.
+Ils etaient arrives a cet endroit de son cours ou le Dniepr,
+longtemps resserre par les bancs de granit, acheve de triompher de
+tous les obstacles, et bruit comme une mer, en couvrant les
+plaines conquises, ou les iles dispersees au milieu de son lit
+refoulent ses flots encore plus loin sur les campagnes d'alentour.
+Les Cosaques descendirent de cheval, entrerent dans un bac, et
+apres une traversee de trois heures, arriverent a l'ile Hortiza,
+ou se trouvait alors la _setch_, qui changea si souvent de
+residence. Une foule de gens se querellaient sur le bord avec les
+mariniers. Les Cosaques se remirent en selle; Tarass prit une
+attitude fiere, serra son ceinturon, et fit glisser sa moustache
+entre ses doigts. Ses jeunes fils s'examinerent aussi de la tete
+aux pieds avec une emotion timide, et tous ensemble entrerent dans
+le faubourg qui precedait la _setch_ d'une demi-verste. A leur
+entree, ils furent assourdis par le fracas de cinquante marteaux
+qui frappaient l'enclume dans vingt-cinq forges souterraines et
+couvertes de gazon. De vigoureux corroyeurs, assis sur leurs
+perrons, pressuraient des peaux de boeufs dans leurs fortes mains.
+Des marchands colporteurs se tenaient sous leurs tentes avec des
+tas de briquets, de pierres a feu, et de poudre a canon. Un
+Armenien etalait de riches pieces d'etoffe; un Tatar petrissait de
+la pate; un juif, la tete baissee, tirait de l'eau-de-vie d'un
+tonneau. Mais ce qui attira le plus leur attention, ce fut un
+Zaporogue qui dormait au beau milieu de la route, bras et jambes
+etendus. Tarass s'arreta, plein d'admiration:
+
+-- Comme ce drole s'est developpe, dit-il en l'examinant. Quel
+beau corps d'homme!
+
+En effet, le tableau etait acheve. Le Zaporogue s'etait etendu en
+travers de la route comme un lion couche. Sa touffe de cheveux,
+fierement rejetee en arriere, couvrait deux palmes de terrain a
+l'entour de sa tete. Ses pantalons de beau drap rouge avaient ete
+salis de goudron, pour montrer le peu de cas qu'il en faisait.
+Apres l'avoir admire tout a son aise Boulba continua son chemin
+par une rue etroite, toute remplie de metiers faits en plein vent,
+et de gens de toutes nations qui peuplaient ce faubourg, semblable
+a une foire, par lequel etait nourrie et vetue la _setch_, qui ne
+savait que boire et tirer le mousquet.
+
+Enfin, ils depasserent le faubourg et apercurent plusieurs huttes
+eparses, couvertes de gazon ou de feutre, a la mode tatare. Devant
+quelques-unes, des canons etaient en batterie. On ne voyait aucune
+cloture, aucune maisonnette avec son perron a colonnes de bois,
+comme il y en avait dans le faubourg. Un petit parapet en terre et
+une barriere que personne ne gardait, temoignaient de la
+prodigieuse insouciance des habitants. Quelques robustes
+Zaporogues, couches sur le chemin, leurs pipes a la bouche, les
+regarderent passer avec indifference et sans remuer de place.
+Tarass et ses fils passerent au milieu d'eux avec precaution, en
+leur disant:
+
+-- Bonjour, seigneurs!
+
+-- Et vous, bonjour, repondaient-ils.
+
+On rencontrait partout des groupes pittoresques. Les visages hales
+de ces hommes montraient qu'ils avaient souvent pris part aux
+batailles, et eprouve toutes sortes de vicissitudes. Voila la
+_setch_; voila le repaire d'ou s'elancent tant d'hommes fiers et
+forts comme des lions; voila d'ou sort la puissance cosaque pour
+se repandre sur toute l'Ukraine. Les voyageurs traverserent une
+place spacieuse ou s'assemblait habituellement le conseil. Sur un
+grand tonneau renverse, etait assis un Zaporogue sans chemise; il
+la tenait a la main, et en raccommodait gravement les trous. Le
+chemin leur fut de nouveau barre par une troupe entiere de
+musiciens, au milieu desquels un jeune Zaporogue, qui avait plante
+son bonnet sur l'oreille, dansait avec frenesie, en elevant les
+mains par-dessus sa tete. Il ne cessait de crier:
+
+-- Vite, vite, musiciens, plus vite. Thomas, n'epargne pas ton
+eau-de-vie aux vrais chretiens.
+
+Et Thomas, qui avait l'oeil poche, distribuait de grandes cruches
+aux assistants. Autour du jeune danseur, quatre vieux Zaporogues
+trepignaient sur place, puis tout a coup se jetaient de cote,
+comme un tourbillon, jusque sur la tete des musiciens, puis,
+pliant les jambes, se baissaient jusqu'a terre, et, se redressant
+aussitot, frappaient la terre de leurs talons d'argent. Le sol
+retentissait sourdement a l'entour, et l'air etait rempli des
+bruits cadences du _hoppak_ et du _tropak_[18]. Parmi tous ces
+Cosaques, il s'en trouvait un qui criait et qui dansait avec le
+plus de fougue. Sa touffe de cheveux volait a tous vents, sa large
+poitrine etait decouverte, mais il avait passe dans les bras sa
+pelisse d'hiver, et la sueur ruisselait sur son visage.
+
+-- Mais ote donc ta pelisse, lui dit enfin Tarass; vois comme il
+fait chaud.
+
+-- C'est impossible, lui cria le Zaporogue.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- C'est impossible, je connais mon caractere; tout ce que j'ote
+passe au cabaret.
+
+Le gaillard n'avait deja plus de bonnet, plus de ceinture, plus de
+mouchoir brode; tout cela etait alle ou il avait dit. La foule des
+danseurs grossissait de minute en minute; et l'on ne pouvait voir
+sans une emotion contagieuse toute cette foule se ruer a cette
+danse, la plus libre, la plus folle d'allure qu'on n'ait jamais
+vue dans le monde, et qui s'appelle, du nom de ses inventeurs, le
+_kasatchok_.
+
+-- Ah! si je n'etais pas a cheval, s'ecria Tarass, je me serais
+mis, oui, je me serais mis a danser moi-meme!
+
+Mais, cependant, commencerent a se montrer dans la foule des
+hommes ages, graves, respectes de toute la _setch_, qui avaient
+ete plus d'une fois choisis pour chefs. Tarass retrouva bientot un
+grand nombre de visages connus. Ostap et Andry entendaient a
+chaque instant les exclamations suivantes:
+
+-- Ah! c'est toi, Petcheritza.
+
+-- Bonjour, Kosoloup.
+
+-- D'ou viens tu, Tarass?
+
+-- Et toi, Doloto?
+
+-- Bonjour, Kirdiaga.
+
+-- Bonjour, Gousti.
+
+-- Je ne m'attendais pas a te voir, Remen.
+
+Et tous ces gens de guerre, qui s'etaient rassembles la des quatre
+coins de la grande Russie, s'embrassaient avec effusion, et l'on
+n'entendait que ces questions confuses:
+
+-- Que fait Kassian? Que fait Borodavka? Et Koloper? Et Pidzichok?
+
+Et Tarass Boulba recevait pour reponse qu'on avait pendu Borodavka
+a Tolopan, ecorche vif Koloper a Kisikermen, et envoye la tete de
+Pidzichok salee dans un tonneau jusqu'a Constantinople. Le vieux
+Boulba se mit a reflechir tristement, et repeta maintes fois:
+
+-- C'etaient de bons Cosaques!
+
+
+CHAPITRE III
+
+Il y avait deja plus d'une semaine que Tarass Boulba habitait la
+_setch_ avec ses fils. Ostap et Andry s'occupaient peu d'etudes
+militaires, car la _setch_ n'aimait pas a perdre le temps en vains
+exercices; la jeunesse faisait son apprentissage dans la guerre
+meme, qui, pour cette raison, se renouvelait sans cesse. Les
+Cosaques trouvaient tout a fait oiseux de remplir par quelques
+etudes les rares intervalles de treve; ils aimaient tirer au
+blanc, galoper dans les steppes et chasser a courre. Le reste du
+temps se donnait a leurs plaisirs, le cabaret et la danse. Toute
+la _setch_ presentait un aspect singulier; c'etait comme une fete
+perpetuelle, comme une danse bruyamment commencee et qui
+n'arriverait jamais a sa fin. Quelques-uns s'occupaient de
+metiers, d'autres de petit commerce; mais la plus grande partie se
+divertissait du matin au soir, tant que la possibilite de le faire
+resonnait dans leurs poches, et que leur part de butin n'etait pas
+encore tombee dans les mains de leurs camarades ou des
+cabaretiers. Cette fete continuelle avait quelque chose de
+magique. La _setch_ n'etait pas un ramassis d'ivrognes qui
+noyaient leurs soucis dans les pots; c'etait une joyeuse bande
+d'hommes insouciants et vivants dans une folle ivresse de gaiete.
+Chacun de ceux qui venaient la oubliait tout ce qui l'avait occupe
+jusqu'alors. On pouvait dire, suivant leur expression, qu'il
+crachait sur tout son passe, et il s'adonnait avec l'enthousiasme
+d'un fanatique aux charmes d'une vie de liberte menee en commun
+avec ses pareils, qui, comme lui, n'avaient plus ni parents, ni
+famille, ni maisons, rien que l'air libre et l'intarissable gaiete
+de leur ame. Les differents recits et dialogues qu'on pouvait
+recueillir de cette foule nonchalamment etendue par terre avaient
+quelquefois une couleur si energique et si originale, qu'il
+fallait avoir tout le flegme exterieur d'un Zaporogue pour ne pas
+se trahir, meme par un petit mouvement de la moustache: caractere
+qui distingue les Petits-Russiens des autres races slaves. La
+gaiete etait bruyante, quelquefois a l'exces, mais les buveurs
+n'etaient pas entasses dans un _kabak_[19] sale et sombre, ou
+l'homme s'abandonne a une ivresse triste et lourde. La ils
+formaient comme une reunion de camarades d'ecole, avec la seule
+difference que, au lieu d'etre assis sous la sotte ferule d'un
+maitre, tristement penches sur des livres, ils faisaient des
+excursions avec cinq mille chevaux; au lieu de l'etroite prairie
+ou ils avaient joue au ballon, ils avaient des steppes spacieuses,
+infinies, ou se montrait, dans le lointain, le Tatar agile, ou
+bien le Turc grave et silencieux sous son large turban. Il y avait
+encore cette difference que, au lieu de la contrainte qui les
+rassemblait dans l'ecole, ils s'etaient volontairement reunis, en
+abandonnant pere, mere, et le toit paternel. On trouvait la des
+gens qui, apres avoir eu la corde autour du cou, et deja voues a
+la pale mort, avaient revu la vie dans toute sa splendeur;
+d'autres encore, pour qui un ducat avait ete jusque-la une
+fortune, et dont on aurait pu, grace aux juifs intendants,
+retourner les poches sans crainte d'en rien faire tomber. On y
+rencontrait des etudiants qui, n'ayant pu supporter les verges
+academiques, s'etaient enfuis de l'ecole, sans apprendre une
+lettre de l'alphabet, tandis qu'il y en avait d'autres qui
+savaient fort bien ce qu'etaient Horace, Ciceron et la Republique
+romaine. On y trouvait aussi des officiers polonais qui s'etaient
+distingues dans les armees du roi, et grand nombre de partisans,
+convaincus qu'il etait indifferent de savoir ou et pour qui l'on
+faisait la guerre, pourvu qu'on la fit, et parce qu'il est indigne
+d'un gentilhomme de ne pas faire la guerre. Beaucoup enfin
+venaient a la _setch_ uniquement pour dire qu'ils y avaient ete,
+et qu'ils en etaient revenus chevaliers accomplis. Mais qui n'y
+avait-il pas? Cette etrange republique repondait a un besoin du
+temps. Les amateurs de la vie guerriere, des coupes d'or, des
+riches etoffes, des ducats et des sequins pouvaient, en toute
+saison, y trouver de la besogne. Il n'y avait que les amateurs du
+beau sexe qui n'eussent rien a faire la, car aucune femme ne
+pouvait se montrer, meme dans le faubourg de la _setch_. Ostap et
+Andry trouvaient tres etrange de voir une foule de gens se rendre
+a la _setch_, sans que personne leur demandat qui ils etaient, ni
+d'ou ils venaient. Ils y entraient comme s'ils fussent revenus a
+la maison paternelle, l'ayant quittee une heure avant. Le nouveau
+venu se presentait au _kochevoi_[20], et le dialogue suivant
+s'etablissait d'habitude entre eux:
+
+-- Bonjour. Crois-tu en Jesus-Christ?
+
+-- J'y crois, repondait l'arrivant.
+
+-- Et a la Sainte Trinite?
+
+-- J'y crois de meme.
+
+-- Vas-tu a l'eglise?
+
+-- J'y vais.
+
+-- Fais le signe de la croix.
+
+L'arrivant le faisait.
+
+-- Bien, reprenait le _kochevoi_, va au _kouren_ qu'il te plait de
+choisir.
+
+A cela se bornait la ceremonie de la reception.
+
+Toute la _setch_ priait dans la meme eglise, prete a la defendre
+jusqu'a la derniere goutte de sang, bien que ces gens ne
+voulussent jamais entendre parler de careme et d'abstinence. Il
+n'y avait que des juifs, des Armeniens et des Tatars qui, seduits
+par l'appat du gain, se decidaient a faire leur commerce dans le
+faubourg, parce que les Zaporogues n'aimaient pas a marchander, et
+payaient chaque objet juste avec l'argent que leur main tirait de
+la poche. Du reste, le sort de ces commercants avides etait tres
+precaire et tres digne de pitie. Il ressemblait a celui des gens
+qui habitent au pied du Vesuve, car des que les Zaporogues
+n'avaient plus d'argent, ils brisaient leurs boutiques et
+prenaient tout sans rien payer. La _setch_ se composait d'au moins
+soixante _koureni_, qui etaient autant de petites republiques
+independantes, ressemblant aussi a des ecoles d'enfants qui n'ont
+rien a eux, parce qu'on leur fournit tout. Personne, en effet, ne
+possedait rien; tout se trouvait dans les mains de l'_ataman_ du
+_kouren_, qu'on avait l'habitude de nommer pere (_batka_). Il
+gardait l'argent, les habits, les provisions, et jusqu'au bois de
+chauffage. Souvent un _kouren_ se prenait de querelle avec un
+autre. Dans ce cas, la dispute se vidait par un combat a coups de
+poing, qui ne cessait qu'avec le triomphe d'un parti, et alors
+commencait une fete generale. Voila quelle etait cette _setch_ qui
+avait tant de charme pour les jeunes gens. Ostap et Andry se
+lancerent avec toute la fougue de leur age sur cette mer orageuse,
+et ils eurent bien vite oublie le toit paternel, et le seminaire,
+et tout ce qui les avait jusqu'alors occupes. Tout leur semblait
+nouveau, et les moeurs vagabondes de la _setch_, et les lois fort
+peu compliquees qui la regissaient, mais qui leur paraissaient
+encore trop severes pour une telle republique. Si un Cosaque
+volait quelque misere, c'etait compte pour une honte sur toute
+l'association. On l'attachait, comme un homme deshonore, a une
+sorte de colonne infame, et, pres de lui, l'on posait un gros
+baton dont chaque passant devait lui donner un coup jusqu'a ce que
+mort s'ensuivit. Le debiteur qui ne payait pas etait enchaine a un
+canon, et il restait a cette attache jusqu'a ce qu'un camarade
+consentit a payer sa dette pour le delivrer; mais Andry fut
+surtout frappe par le terrible supplice qui punissait le
+meurtrier. On creusait une fosse profonde dans laquelle on
+couchait le meurtrier vivant, puis on posait sur son corps le
+cadavre du mort enferme dans un cercueil, et on les couvrait tous
+les deux de terre. Longtemps apres une execution de ce genre,
+Andry fut poursuivi par l'image de ce supplice horrible, et
+l'homme enterre vivant sous le mort se representait incessamment a
+son esprit.
+
+Les deux jeunes Cosaques se firent promptement aimer de leurs
+camarades. Souvent, avec d'autres membre du meme _kouren_, ou avec
+le _kouren_ tout entier, ou meme avec les _koureni_ voisins, ils
+s'en allaient dans la steppe a la chasse des innombrables oiseaux
+sauvages, des cerfs, des chevreuils; ou bien ils se rendaient sur
+les bords des lacs et des cours d'eau attribues par le sort a leur
+_kouren_, pour jeter leurs filets et ramasser de nombreuses
+provisions. Quoique ce ne fut pas precisement la vraie science du
+Cosaque, ils se distinguaient parmi les autres par leur courage et
+leur adresse. Ils tiraient bien au blanc, ils traversaient le
+Dniepr a la nage, exploit pour lequel un jeune apprenti etait
+solennellement recu dans le cercle des Cosaques. Mais le vieux
+Tarass leur preparait une autre sphere d'activite. Une vie si
+oisive ne lui plaisait pas; il voulait arriver a la veritable
+affaire. Il ne cessait de reflechir sur la maniere dont on
+pourrait decider la _setch_ a quelque hardie entreprise, ou un
+chevalier put se montrer ce qu'il est. Un jour, enfin, il alla
+trouver le _kochevoi_, et lui dit sans preambule:
+
+-- Eh bien, _kochevoi_, il serait temps que les Zaporogues
+allassent un peu se promener.
+
+-- Il n'y a pas ou se promener, repondit le _kochevoi_ en otant de
+sa bouche une petite pipe, et en crachant de cote.
+
+-- Comment, il n'y a pas ou? On peut aller du cote des Turcs, ou
+du cote des Tatars.
+
+-- On ne peut ni du cote des Turcs, ni du cote des Tatars,
+repondit le _kochevoi_ en remettant, d'un grand sang-froid, sa
+pipe entre ses dents.
+
+-- Mais pourquoi ne peut-on pas?
+
+-- Parce que... nous avons promis la paix au sultan.
+
+-- Mais c'est un paien, dit Boulba; Dieu et la sainte Ecriture
+ordonnent de battre les paiens.
+
+-- Nous n'en avons pas le droit. Si nous n'avions pas jure sur
+notre religion, peut-etre serait-ce possible. Mais maintenant,
+non, c'est impossible.
+
+-- Comment, impossible! Voila que tu dis que nous n'avons pas le
+droit; et moi j'ai deux fils, jeunes tous les deux, qui n'ont
+encore ete ni l'un ni l'autre a la guerre. Et voila que tu dis que
+nous n'avons pas le droit, et voila que tu dis qu'il ne faut pas
+que les Zaporogues aillent a la guerre!
+
+-- Non, ca ne convient pas.
+
+-- Il faut donc que la force cosaque se perde inutilement; il faut
+donc qu'un homme perisse comme un chien sans avoir fait une bonne
+oeuvre, sans s'etre rendu utile a son pays et a la chretiente?
+Pourquoi donc vivons-nous? Pourquoi diable vivons-nous? Voyons,
+explique-moi cela. Tu es un homme sense, ce n'est pas pour rien
+qu'on t'a fait _kochevoi_. Dis-moi, pourquoi, pourquoi vivons-
+nous?
+
+Le _kochevoi_ fit attendre sa reponse. C'etait un Cosaque obstine.
+Apres s'etre tu longtemps, il finit par dire:
+
+-- Et cependant, il n'y aura pas de guerre.
+
+-- Il n'y aura pas de guerre? demanda de nouveau Tarass.
+
+-- Non.
+
+-- Il ne faut plus y penser?
+
+-- Il ne faut plus y penser.
+
+-- Attends, se dit Boulba, attends, tete du diable, tu auras de
+mes nouvelles.
+
+Et il le quitta, bien decide a se venger.
+
+Apres s'etre concerte avec quelques-uns de ses amis, il invita
+tout le monde a boire. Les Cosaques, un peu ivres, s'en allerent
+tous sur la place, ou se trouvaient, attachees a des poteaux, les
+timbales qu'on frappait pour reunir le conseil. N'ayant pas trouve
+les baguettes que gardait chez lui le timbalier, ils saisirent
+chacun un baton, et se mirent a frapper sur les timbales. L'homme
+aux baguettes arriva le premier; c'etait un gaillard de haute
+taille, qui n'avait plus qu'un oeil, et non fort eveille.
+
+-- Qui ose battre l'appel? decria-t-il.
+
+-- Tais-toi, prends tes baguettes, et frappe quand on te
+l'ordonne, repondirent les Cosaques avines.
+
+Le timbalier tira de sa poche ses baguettes qu'il avait prises
+avec lui, sachant bien comment finissaient d'habitude de pareilles
+aventures. Les timbales resonnerent, et bientot des masses noires
+de Cosaques se precipiterent sur la place, presses comme des
+frelons dans une ruche. Tous se mirent en rond, et apres le
+troisieme roulement des timbales, se montrerent enfin les chefs, a
+savoir le _kochevoi_ avec la massue, signe de sa dignite, le juge
+avec le sceau de l'armee, le greffier avec son ecritoire et
+_l'iesaoul_ avec son long baton. Le kockevoi et les autres chefs
+oterent leurs bonnets pour saluer humblement les Cosaques qui se
+tenaient fierement les mains sur les hanches.
+
+-- Que signifie cette reunion, et que desirez-vous, seigneurs?
+demanda le _kochevoi_.
+
+Les cris et les imprecations l'empecherent de continuer.
+
+-- Depose ta massue, fils du diable; depose ta massue, nous ne
+voulons plus de toi, s'ecrierent des voix nombreuses.
+
+Quelques _koureni_, de ceux qui n'avaient pas bu, semblaient etre
+d'un avis contraire. Mais bientot, ivres ou sobres, tous
+commencerent a coups de poing, et la bagarre devint generale.
+
+Le _kochevoi_ avait eu un moment l'intention de parler; mais,
+sachant bien que cette foule furieuse et sans frein, pouvait
+aisement le battre jusqu'a mort, ce qui etait souvent arrive dans
+des cas pareils, il salua tres bas, deposa sa massue, et disparut
+dans la foule.
+
+-- Nous ordonnez-vous, seigneurs, de deposer aussi les insignes de
+nos charges? demanderent le juge, le greffier et l'_iesaoul_ prets
+a laisser a la premiere injonction le sceau, l'ecritoire et le
+baton blanc.
+
+-- Non, restez, s'ecrierent des voix parties de la foule. Nous ne
+voulions chasser que le _kochevoi_, parce qu'il n'est qu'une
+femme, et qu'il nous faut un homme pour _kochevoi_.
+
+-- Qui choisirez-vous maintenant? demanderent les chefs.
+
+-- Prenons Koukoubenko, s'ecrierent quelques-uns.
+
+-- Nous ne voulons pas de Koukoubenko repondirent les autres. Il
+est trop jeune; le lait de sa nourrice ne lui a pas encore seche
+sur les levres.
+
+-- Que Chilo soit notre _ataman_! s'ecrierent d'autres voix;
+faisons de Chilo un _kochevoi_.
+
+-- Un _chilo_[21] dans vos dos, repondit la foule jurant. Quel
+Cosaque est-ce, celui qui est parvenu en se faufilant comme un
+Tatar? Au diable l'ivrogne Chilo!
+
+-- Borodaty! choisissons Borodaty!
+
+-- Nous ne voulons pas de Borodaty; au diable Borodaty!
+
+-- Criez Kirdiaga, chuchota Tarass Boulba a l'oreille de ses
+affides.
+
+-- Kirdiaga, Kirdiaga! s'ecrierent-ils.
+
+-- Kirdiaga! Borodaty! Borodaty! Kirdiaga! Chilo! Au diable Chilo!
+Kirdiaga!"
+
+Les candidats dont les noms etaient ainsi proclames sortirent tous
+de la foule, pour ne pas laisser croire qu'ils aidaient par leur
+influence a leur propre election.
+
+"Kirdiaga! Kirdiaga!" Ce nom retentissait plus fort que les
+autres. "Borodaty!" repondait-on. La question fut jugee a coups de
+poing, et Kirdiaga triompha.
+
+-- Amenez Kirdiaga, s'ecria-t-on aussitot.
+
+Une dizaine de Cosaques quitterent la foule. Plusieurs d'entre eux
+etaient tellement ivres, qu'ils pouvaient a peine se tenir sur
+leurs jambes. Ils se rendirent tous chez Kirdiaga, pour lui
+annoncer qu'il venait d'etre elu. Kirdiaga, vieux Cosaque tres
+madre, etait rentre depuis longtemps dans sa hutte, et faisait
+mine de ne rien savoir de ce qui se passait.
+
+-- Que desirez-vous, seigneur? demanda-t-il.
+
+-- Viens; on t'a fait _kochevoi_.
+
+-- Prenez pitie de moi, seigneurs. Comment est-il possible que je
+sois digne d'un tel honneur? Quel _kochevoi_ ferais-je? je n'ai
+pas assez de talent pour remplir une pareille dignite. Comme si
+l'on ne pouvait pas trouver meilleur que moi dans toute l'armee.
+
+-- Va donc, va donc, puisqu'on te le dit, lui repliquerent les
+Zaporogues.
+
+Deux d'entre eux le saisirent sous les bras, et, malgre sa
+resistance, il fut amene de force sur la place, bourre de coups de
+poing dans le dos, et accompagne de jurons et d'exhortations:
+
+-- Allons, ne recule pas, fils du diable! accepte, chien,
+l'honneur qu'on t'offre.
+
+Voila de quelle facon Kirdiaga fut amene dans le cercle des
+Cosaques.
+
+-- Eh bien! seigneurs, crierent a pleine voix ceux qui l'avaient
+amene, consentez-vous a ce que ce Cosaque devienne notre
+_kochevoi_?
+
+-- Oui! oui! nous consentons tous, tous! repondit la foule; et
+l'echo de ce cri unanime retentit longtemps dans la plaine.
+
+L'un des chefs prit la massue et la presenta au nouveau
+_kochevoi_. Kirdiaga, d'apres la coutume, refusa de l'accepter. Le
+chef la lui presenta une seconde fois; Kirdiaga la refusa encore,
+et ne l'accepta qu'a la troisieme presentation. Un long cri de
+joie s'eleva dans la foule, et fit de nouveau retentir toute la
+plaine. Alors, du milieu du peuple, sortirent quatre vieux
+Cosaques a moustaches et cheveux grisonnants (il n'y en avait pas
+de tres vieux a la _setch_, car jamais Zaporogue ne mourut de mort
+naturelle); chacun d'eux prit une poignee de terre, que de longues
+pluies avaient changee en boue, et l'appliqua sur la tete de
+Kirdiaga. La terre humide lui coula sur le front, sur les
+moustaches et lui salit tout le visage. Mais Kirdiaga demeura
+parfaitement calme, et remercia les Cosaques de l'honneur qu'ils
+venaient de lui faire. Ainsi se termina cette election bruyante
+qui, si elle ne contenta nul autre, combla de joie le vieux
+Boulba; en premier lieu, parce qu'il s'etait venge de l'ancien
+_kochevoi_, et puis, parce que Kirdiaga son vieux camarade, avait
+fait avec lui les memes expeditions sur terre et sur mer, et
+partage les memes travaux, les memes dangers. La foule se dissipa
+aussitot pour aller celebrer l'election, et un festin universel
+commenca, tel que jamais les fils de Tarass n'en avaient vu de
+pareil. Tous les cabarets furent mis au pillage; les Cosaques
+prenaient sans payer la biere, l'eau-de-vie et l'hydromel. Les
+cabaretiers s'estimaient heureux d'avoir la vie sauve. Toute la
+nuit se passa en cris et en chansons qui celebraient la gloire des
+Cosaques; et la lune vit, toute la nuit, se promener dans les rues
+des troupes de musiciens avec leurs _bandoura_s et leurs
+_balalaikas_[22], et des chantres d'eglise qu'on entretenait dans
+la _setch_ pour chanter les louanges de Dieu et celles des
+Cosaques. Enfin, le vin et la fatigue vainquirent tout le monde.
+Peu a, peu toutes les rues se joncherent d'hommes etendus. Ici,
+c'etait un Cosaque qui, attendri, eplore, se pendait au cou de son
+camarade, et tous deux tombaient embrasses. La, tout un groupe
+etait renverse pele-mele. Plus loin, un ivrogne choisissait
+longtemps une place pour se coucher, et finissait par s'etendre
+sur une piece de bois. Le dernier, le plus fort de tous, marcha
+longtemps, en trebuchant sur les corps et en balbutiant des
+paroles incoherentes; mais enfin il tomba comme les autres, et
+toute la _setch_ s'endormit.
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Des le lendemain, Tarass Boulba se concertait avec le nouveau
+_kochevoi_, pour savoir comment l'on pourrait decider les
+Zaporogues a une resolution. Le _kochevoi_ etait un Cosaque fin et
+ruse qui connaissait bien ses Zaporogues. Il commenca par dire:
+
+-- C'est impossible de violer le serment, c'est impossible.
+
+Et puis, apres un court silence, il reprit:
+
+-- Oui, c'est possible. Nous ne violerons pas le serment, mais
+nous inventerons quelque chose. Seulement faites en sorte que le
+peuple se rassemble, non sur mon ordre, mais par sa propre
+volonte. Vous savez bien comment vous y prendre; et moi, avec les
+anciens, nous accourrons aussitot sur la place comme si nous ne
+savions rien.
+
+Une heure ne s'etait pas passee depuis leur entretien, quand les
+timbales resonnerent de nouveau. La place fut bientot couverte
+d'un million de bonnets cosaques. On commenca a se faire des
+questions:
+
+-- Quoi?... Pourquoi?... Qu'a-t-on a battre les timbales?
+
+Personne ne repondait. Peu a peu, neanmoins, on entendit dans la
+foule les propos suivants:
+
+-- La force cosaque perit a ne rien faire... Il n'y a pas de
+guerre, pas d'entreprise... Les anciens sont des faineants; ils ne
+voient plus, la graisse les aveugle. Non, il n'y a pas de justice
+au monde.
+
+Les autres Cosaques ecoutaient en silence, et ils finirent par
+repeter eux-memes:
+
+-- Effectivement, il n'y a pas du tout de justice au monde.
+
+Les anciens paraissaient fort etonnes de pareils discours. Enfin
+le _kochevoi_ s'avanca, et dit:
+
+-- Me permettez-vous de parler, seigneurs Zaporogues?
+
+-- Parle.
+
+-- Mon discours, seigneurs, sera fait en consideration de ce que
+la plupart d'entre vous, et vous le savez sans doute mieux que
+moi, doivent tant d'argent aux juifs des cabarets et a leurs
+camarades, qu'aucun diable ne fait plus credit. Puis, ensuite, mon
+discours sera fait en consideration de ce qu'il y a parmi nous
+beaucoup de jeunes gens qui n'ont jamais vu la guerre de pres,
+tandis qu'un jeune homme, vous le savez vous-memes, seigneurs, ne
+peut exister sans la guerre. Quel Zaporogue est-ce, s'il n'a
+jamais battu de paien?
+
+-- Il parle bien, pensa Boulba.
+
+-- Ne croyez pas cependant, seigneurs, que je dise tout cela pour
+violer la paix. Non, que Dieu m'en garde! je ne dis cela que comme
+cela. En outre, le temple du Seigneur, chez nous, est dans un tel
+etat que c'est pecher de dire ce qu'il est. Il y a deja bien des
+annees que, par la grace du Seigneur, la _setch_ existe; et
+jusqu'a present, non seulement le dehors de l'eglise, mais les
+saintes images de l'interieur n'ont pas le moindre ornement.
+Personne ne songe meme a leur faire battre une robe d'argent[23].
+Elles n'ont recu que ce que certains Cosaques leur ont laisse par
+testament. Il est vrai que ces dons-la etaient bien peu de chose,
+car ceux qui les ont faits avaient de leur vivant bu tout leur
+avoir. De facon que je ne fais pas de discours pour vous decider a
+la guerre contre les Turcs, parce que nous avons promis la paix au
+sultan, et que ce serait un grand peche de se dedire, attendu que
+nous avons jure sur notre religion.
+
+-- Que diable embrouille-t-il? se dit Boulba.
+
+-- Vous voyez, seigneurs, qu'il est impossible de commencer la
+guerre; l'honneur des chevaliers ne le permet pas. Mais voici ce
+que je pense, d'apres mon pauvre esprit. Il faut envoyer les
+jeunes gens sur des canots, et qu'ils ecument un peu les cotes de
+l'Anatolie. Qu'en pensez-vous, seigneurs?
+
+-- Conduis-nous, conduis-nous tous? s'ecria la foule de tous
+cotes. Nous sommes tous prets a perir pour la religion.
+
+Le _kochevoi_ s'epouvanta; il n'avait nullement l'intention de
+soulever toute la _setch_; il lui semblait dangereux de rompre la
+paix.
+
+-- Permettez-moi, seigneurs, de parler encore.
+
+-- Non, c'est assez, s'ecrierent les Zaporogues; tu ne diras rien
+de mieux que ce que tu as dit.
+
+-- Si c'est ainsi, il sera fait comme vous le desirez. Je suis le
+serviteur de votre volonte. C'est une chose connue et la sainte
+Ecriture le dit, que la voix du peuple est la voix de Dieu. Il est
+impossible d'imaginer jamais rien de plus sense que ce qu'a
+imagine le peuple; mais voila ce qu'il faut que je vous dise. Vous
+savez, seigneurs, que le sultan ne laissera pas sans punition le
+plaisir que les jeunes gens se seront donne; et nos forces eussent
+ete pretes, et nous n'eussions craint personne. Et pendant notre
+absence, les Tatars peuvent nous attaquer. Ce sont les chiens des
+Turcs; ils n'osent pas vous prendre en face, ils n'entrent pas
+dans la maison tant que le maitre l'occupe; mais ils vous mordent
+les talons par derriere, et de facon a faire crier. Et puis, s'il
+faut dire la verite, nous n'avons pas assez de canots en reserve,
+ni assez de poudre pour que nous puissions tous partir. Du reste,
+je suis pret a faire ce qui vous convient, je suis le serviteur de
+votre volonte.
+
+Le ruse _kochevoi_ se tut. Les groupes commencerent a
+s'entretenir; les _atamans_ des _koureni_ entrerent en conseil.
+Par bonheur, il n'y avait pas beaucoup de gens ivres dans la
+foule, et les Cosaques se deciderent a suivre le prudent avis de
+leur chef.
+
+Quelques-uns d'entre eux passerent aussitot sur la rive du Dniepr,
+et allerent fouiller le tresor de l'armee, la ou, dans des
+souterrains inabordables, creuses sous l'eau et sous les joncs, se
+cachait l'argent de la _setch_, avec les canons et les armes pris
+a l'ennemi. D'autres s'empresserent de visiter les canots et de
+les preparer pour l'expedition. En un instant, le rivage se
+couvrit d'une foule animee. Des charpentiers arrivaient avec leurs
+haches; de vieux Cosaques hales, aux moustaches grises, aux
+epaules larges, aux fortes jambes, se tenaient jusqu'aux genoux
+dans l'eau, les pantalons retrousses, et tiraient les canots avec
+des cordes pour les mettre a flot. D'autres trainaient des poutres
+seches et des pieces de bois. Ici, l'on ajustait des planches a un
+canot; la, apres l'avoir renverse la quille en l'air, on le
+calfatait avec du goudron; plus loin, on attachait aux deux flancs
+du canot, d'apres la coutume cosaque, de longues bottes de joncs,
+pour empecher les vagues de la mer de submerger cette frele
+embarcation. Des feux etaient allumes sur tout le rivage. On
+faisait bouillir la poix dans des chaudrons de cuivre. Les
+anciens, les experimentes, enseignaient aux jeunes. Des cris
+d'ouvriers et les bruits de leur ouvrage retentissaient de toutes
+parts. La rive entiere du fleuve se mouvait et vivait.
+
+Dans ce moment, un grand bac se montra en vue du rivage. La foule
+qui l'encombrait faisait de loin des signaux. C'etaient des
+Cosaques couverts de haillons. Leurs vetements deguenilles
+(plusieurs d'entre eux n'avaient qu'une chemise et une pipe)
+montraient qu'ils venaient d'echapper a quelque grand malheur, ou
+qu'ils avaient bu jusqu'a leur defroque. L'un d'eux, petit, trapu,
+et qui pouvait avoir cinquante ans, se detacha de la foule, et
+vint se placer sur l'avant du bac. Il criait plus fort et faisait
+des gestes plus energiques que tous les autres; mais le bruit des
+travailleurs a l'oeuvre empechait d'entendre ses paroles.
+
+-- Qu'est-ce qui vous amene?" demanda enfin le _kochevoi_, quand
+le bac toucha la rive.
+
+Tous les ouvriers suspendirent leurs travaux, cesserent le bruit,
+et regarderent dans une silencieuse attente, en soulevant leurs
+haches ou leurs rabots.
+
+-- Un malheur, repondit le petit Cosaque de l'avant.
+
+-- Quel malheur?
+
+-- Me permettez-vous de parler, seigneurs Zaporogues?
+
+-- Parle.
+
+-- Ou voulez-vous plutot rassembler un conseil?
+
+-- Parle, nous sommes tous ici.
+
+Et la foule se reunit en un seul groupe.
+
+-- Est-ce que vous n'avez rien entendu dire de ce qui se passe
+dans l'Ukraine?
+
+-- Quoi? demanda un des _atamans_ de _kouren_.
+
+-- Quoi? reprit l'autre; il parait que les Tatars vous ont bouche
+les oreilles avec de la colle pour que vous n'ayez rien entendu.
+
+-- Parle donc, que s'y fait-il?
+
+-- Il s'y fait des choses comme il ne s'en est jamais fait depuis
+que nous sommes au monde et que nous avons recu le bapteme.
+
+-- Mais, dis donc ce qui s'y fait, fils de chien, s'ecria de la
+foule quelqu'un qui avait apparemment perdu patience.
+
+-- Il s'y fait que les saintes eglises ne sont plus a nous.
+
+-- Comment, plus a nous?
+
+-- On les a donnees a bail aux juifs, et si on ne paye pas le juif
+d'avance, il est impossible de dire la messe.
+
+-- Qu'est-ce que tu chantes la?
+
+-- Et si l'infame juif ne met pas, avec sa main impure, un petit
+signe sur l'hostie, il est impossible de la consacrer.
+
+-- Il ment, seigneurs et freres, comment se peut-il qu'un juif
+impur mette un signe sur la sainte hostie?...
+
+-- Ecoutez, je vous en conterai bien d'autres. Les pretres
+catholiques (_kseunz_) ne vont pas autrement, dans l'Ukraine,
+qu'en _tarataika_[24]. Ce ne serait pas un mal, mais voila ce qui
+est un mal, c'est qu'au lieu de chevaux, on attelle des chretiens
+de la bonne religion[25]. Ecoutez, ecoutez, je vous en conterai
+bien d'autres. On dit que les juives commencent a se faire des
+jupons avec les chasubles de nos pretres. Voila ce qui se fait
+dans l'Ukraine, seigneurs. Et vous, vous etes tranquillement
+etablis dans la _setch_, vous buvez, vous ne faites rien, et, a ce
+qu'il parait, les Tatars vous ont fait si peur, que vous n'avez
+plus d'yeux ni d'oreilles, et que vous n'entendez plus parler de
+ce qui se passe dans le monde.
+
+-- Arrete, arrete, interrompit le _kochevoi_ qui s'etait tenu
+jusque-la immobile et les yeux baisses, comme tous les Zaporogues,
+qui, dans les grandes occasions, ne s'abandonnaient jamais au
+premier elan, mais se taisaient pour rassembler en silence toutes
+les forces de leur indignation. Arrete, et moi, je dirai une
+parole. Et vous donc, vous autres, que le diable rosse vos peres!
+que faisiez-vous? N'aviez-vous pas de sabres, par hasard? Comment
+avez-vous permis une pareille abomination?
+
+-- Comment nous avons permis une pareille abomination? Et vous,
+auriez-vous mieux fait quand il y avait cinquante mille hommes des
+seuls Polonais? Et puis, il ne faut pas deguiser notre peche, il y
+avait aussi des chiens parmi les notres, qui ont accepte leur
+religion.
+
+-- Et que faisait votre _hetman_? que faisaient vos _polkovniks_?
+
+-- Ils ont fait de telles choses que Dieu veuille nous en
+preserver.
+
+-- Comment?
+
+-- Voila comment: notre _hetman_ se trouve maintenant a Varsovie
+roti dans un boeuf de cuivre, et les tetes de nos _polkovniks_ se
+sont promenees avec leurs mains dans toutes les foires pour etre
+montrees au peuple. Voila ce qu'ils ont fait.
+
+Toute la foule frissonna. Un grand silence s'etablit sur le rivage
+entier, semblable a celui qui precede les tempetes. Puis, tout a
+coup, les cris, les paroles confuses eclaterent de tous cotes.
+
+-- Comment! que les juifs tiennent a bail les eglises chretiennes!
+que les pretres attellent des chretiens au brancard! Comment!
+permettre de pareils supplices sur la terre russe, de la part de
+maudits schismatiques! Qu'on puisse traiter ainsi les _polkovniks_
+et les _hetman_s! non, ce ne sera pas, ce ne sera pas.
+
+Ces mots volaient de cote et d'autre, Les Zaporogues commencaient
+a se mettre en mouvement. Ce n'etait pas l'agitation d'un peuple
+mobile. Ces caracteres lourds et forts ne s'enflammaient pas
+promptement; mais une fois echauffes, ils conservaient longtemps
+et obstinement leur flamme interieure.
+
+-- Pendons d'abord tous les juifs, s'ecrierent des voix dans la
+foule; qu'ils ne puissent plus faire de jupes a leurs juives avec
+les chasubles des pretres! qu'ils ne mettent plus de signes sur
+les hosties! noyons toute cette canaille dans le Dniepr!
+
+Ces mots prononces par quelques-uns volerent de bouche en bouche
+aussi rapidement que brille l'eclair, et toute la foule se
+precipita sur le faubourg avec l'intention d'exterminer tous les
+juifs.
+
+Les pauvres fils d'Israel ayant perdu, dans leur frayeur, toute
+presence d'esprit, se cachaient dans des tonneaux vides, dans les
+cheminees, et jusque sous les jupes de leurs femmes. Mais les
+Cosaques savaient bien les trouver partout.
+
+-- Serenissimes seigneurs, s'ecriait un juif long et sec comme un
+baton, qui montrait du milieu de ses camarades sa chetive figure
+toute bouleversee par la peur; serenissimes seigneurs, permettez-
+nous de vous dire un mot, rien qu'un mot. Nous vous dirons une
+chose comme vous n'en avez jamais entendue, une chose de telle
+importance, qu'on ne peut pas dire combien elle est importante.
+
+-- Voyons, parlez, dit Boulba, qui aimait toujours a entendre
+l'accuse.
+
+-- Excellentissimes seigneurs, dit le juif, on n'a jamais encore
+vu de pareils seigneurs, non, devant Dieu, jamais. Il n'y a pas eu
+au monde d'aussi nobles, bons et braves seigneurs.
+
+Sa voix s'etouffait et mourait d'effroi.
+
+-- Comment est-ce possible que nous pensions mal des Zaporogues?
+Ce ne sont pas les notres qui sont les fermiers d'eglises dans
+l'Ukraine; non, devant Dieu, ce ne sont pas les notres. Ce ne sont
+pas meme des juifs; le diable sait ce que c'est. C'est une chose
+sur laquelle il ne faut que cracher, et la jeter ensuite. Ceux-ci
+vous diront la meme chose. N'est-ce pas, Chleuma? n'est-ce pas,
+Chmoul?
+
+-- Devant Dieu, c'est bien vrai, repondirent de la foule Chleuma
+et Chmoul, tous deux vetus d'habits en lambeaux, et blemes comme
+du platre.
+
+-- Jamais encore, continua le long juif, nous n'avons eu de
+relations avec l'ennemi, et nous ne voulons rien avoir a faire
+avec les catholiques. Qu'ils voient le diable en songe! nous
+sommes comme des freres avec les Zaporogues.
+
+-- Comment! que les Zaporogues soient vos freres! s'ecria
+quelqu'un de la foule. Jamais, maudits juifs. Au Dniepr, cette
+maudite canaille!
+
+Ces mots servirent de signal. On empoigna les juifs, et on
+commenca a les lancer dans le fleuve. Des cris plaintifs
+s'elevaient de tous cotes; mais les farouches Zaporogues ne
+faisaient que rire en voyant les greles jambes des juifs,
+chaussees de bas et de souliers, s'agiter dans les airs. Le pauvre
+orateur, qui avait attire un si grand desastre sur les siens et
+sur lui-meme, s'arracha de son caftan, par lequel on l'avait deja
+saisi, en petite camisole etroite et de toutes couleurs, embrassa
+les pieds de Boulba, et se mit a le supplier d'une voix
+lamentable.
+
+-- Magnifique et serenissime seigneur, j'ai connu votre frere, le
+defunt Doroch. C'etait un vrai guerrier, la fleur de la
+chevalerie. Je lui ai prete huit cents sequins pour se racheter
+des Turcs.
+
+-- Tu as connu mon frere? lui dit Tarass.
+
+-- Je l'ai connu, devant Dieu. C'etait un seigneur tres genereux.
+
+-- Et comment te nomme-t-on?
+
+-- Yankel.
+
+-- Bien, dit Tarass.
+
+Puis, apres avoir reflechi:
+
+-- Il sera toujours temps de pendre le juif, dit-il aux Cosaques.
+Donnez-le-moi pour aujourd'hui.
+
+Ils y consentirent. Tarass le conduisit a ses chariots pres
+desquels se tenaient ses Cosaques.
+
+-- Allons, fourre-toi sous ce chariot, et ne bouge plus. Et vous,
+freres, ne laissez pas sortir le juif.
+
+Cela dit, il s'en alla sur la place, ou la foule s'etait des
+longtemps rassemblee. Tout le monde avait abandonne le travail des
+canots, car ce n'etait pas une guerre maritime qu'ils allaient
+faire, mais une guerre de terre ferme. Au lieu de chaloupes et de
+rames, il leur fallait maintenant des chariots et des coursiers. A
+cette heure, chacun voulait se mettre en campagne, les vieux comme
+les jeunes; et tous d'apres le consentement des anciens, le
+_kochevoi_ et les _atamans_ des _koureni_, avaient resolu de
+marcher droit sur la Pologne, pour venger toutes leurs offenses,
+l'humiliation de la religion et de la gloire cosaque, pour
+ramasser du butin dans les villes ennemies, bruler les villages et
+les moissons, faire enfin retentir toute la steppe du bruit de
+leurs hauts faits. Tous s'armaient. Quant au _kochevoi_, il avait
+grandi de toute une palme. Ce n'etait plus le serviteur timide des
+caprices d'un peuple voue a la licence; c'etait un chef dont la
+puissance n'avait pas de bornes, un despote qui ne savait que
+commander et se faire obeir. Tous les chevaliers tapageurs et
+volontaires se tenaient immobiles dans les rangs, la tete
+respectueusement baissee, et n'osant lever les regards, pendant
+qu'il distribuait ses ordres avec lenteur, sans colere, sans cri,
+comme un chef vieilli dans l'exercice du pouvoir, et qui
+n'executait pas pour la premiere fois des projets longuement
+muris.
+
+-- Examinez bien si rien ne vous manque, leur disait-il; preparez
+vos chariots, essayez vos armes; ne prenez pas avec vous trop
+d'habillements. Une chemise et deux pantalons pour chaque Cosaque,
+avec un pot de lard et d'orge pilee. Que personne n'emporte
+davantage. Il y aura des effets et des provisions dans les
+bagages. Que chaque Cosaque emmene une paire de chevaux. Il faut
+prendre aussi deux cents paires de boeufs; ils nous seront
+necessaires dans les endroits marecageux et au passage des
+rivieres. Mais de l'ordre surtout, seigneurs, de l'ordre. Je sais
+qu'il y a des gens parmi vous qui, si Dieu leur envoie du butin,
+se mettent a dechirer les etoffes de soie pour s'en faire des bas.
+Abandonnez cette habitude du diable; ne vous chargez pas de
+jupons; prenez seulement les armes, quand elles sont bonnes, ou
+les ducats et l'argent, car cela tient peu de place et sert
+partout. Mais que je vous dise encore une chose, seigneurs: si
+quelqu'un de vous s'enivre a la guerre, je ne le ferai pas meme
+juger. Je le ferai trainer comme un chien jusqu'aux chariots, fut-
+il le meilleur Cosaque de l'armee; et la il sera fusille comme un
+chien, et abandonne sans sepulture aux oiseaux. Un ivrogne, a la
+guerre, n'est pas digne d'une sepulture chretienne. Jeunes gens,
+en toutes choses ecoutez les anciens. Si une balle vous frappe, si
+un sabre vous ecorche la tete ou quelque autre endroit, n'y faites
+pas grande attention; jetez une charge de poudre dans un verre
+d'eau-de-vie, avalez cela d'un trait, et tout passera. Vous
+n'aurez pas meme de fievre. Et si la blessure n'est pas trop
+profonde, mettez-y tout bonnement de la terre, apres l'avoir
+humectee de salive sur la main. A l'oeuvre, a l'oeuvre, enfants!
+hatez-vous sans vous presser.
+
+Ainsi parlait le _kochevoi_, et des qu'il eut fini son discours,
+tous les Cosaques se mirent a la besogne. La _setch_ entiere
+devint sobre; on n'aurait pu y rencontrer un seul homme ivre, pas
+plus que s'il ne s'en fut jamais trouve parmi les Cosaques. Les
+uns reparaient les cercles des roues ou changeaient les essieux
+des chariots; les autres y entassaient des armes ou des sacs de
+provisions; d'autres encore amenaient les chevaux et les boeufs.
+De toutes parts retentissaient le pietinement des betes de somme,
+le bruit des coups d'arquebuse tires a la cible, le choc des
+sabres contre les eperons, les mugissements des boeufs, les
+grincements des chariots charges, et les voix d'hommes parlant
+entre eux ou excitant leurs chevaux.
+
+Bientot le _tabor_[26] des Cosaques s'etendit en une longue file,
+se dirigeant vers la plaine. Celui qui aurait voulu parcourir tout
+l'espace compris entre la tete et la queue du convoi aurait eu
+longtemps a courir. Dans la petite eglise en bois, le pope
+recitait la priere du depart; il aspergea toute la foule d'eau
+benite, et chacun, en passant, vint baiser la croix. Quand le
+_tabor_ se mit en mouvement, et s'eloigna de la _setch_, tous les
+Cosaques se retournerent:
+
+-- Adieu, notre mere, dirent-ils d'une commune voix, que Dieu te
+garde de tout malheur!
+
+En traversant le faubourg, Tarass Boulba apercut son juif Yankel
+qui avait eu le temps de s'etablir sous une tente, et qui vendait
+des pierres a feu, des vis, de la poudre, toutes les choses utiles
+a la guerre, meme du pain et des _khalatchis_[27].
+
+"Voyez-vous ce diable de juif?" pensa Tarass. Et, s'approchant de
+lui:
+
+-- Fou que tu es, lui dit-il, que fais-tu la? Veux-tu donc qu'on
+te tue comme un moineau?
+
+Yankel, pour toute reponse, vint a sa rencontre, et faisant signe
+des deux mains, comme s'il avait a lui declarer quelque chose de
+tres mysterieux, il lui dit:
+
+-- Que votre seigneurie se taise, et n'en dise rien a personne.
+Parmi les chariots de l'armee, il y a un chariot qui m'appartient.
+Je prends avec moi toutes sortes de provisions bonnes pour les
+Cosaques, et en route, je vous les vendrai a plus bas prix que
+jamais juif n'a vendu, devant Dieu, devant Dieu!
+
+Tarass Boulba haussa les epaules, en voyant ce que pouvait la
+force de la nature juive, et rejoignit le _tabor_.
+
+
+CHAPITRE V
+
+Bientot toute la partie sud-est de la Pologne fut en proie a la
+terreur. On entendait repeter partout "Les Zaporogues, les
+Zaporogues arrivent!" Tout ce qui pouvait fuir fuyait; chacun
+quittait ses foyers. Alors, precisement, dans cette contree de
+l'Europe, on n'elevait ni forteresses, ni chateaux. Chacun se
+construisait a la hate quelque petite habitation couverte de
+chaume, pensant qu'il ne fallait perdre ni son temps ni son argent
+a batir des demeures qui seraient tot ou tard la proie des
+invasions. Tout le monde se mit en emoi. Celui-ci echangeait ses
+boeufs et sa charrue contre un cheval et un mousquet, pour aller
+servir dans les regiments; celui-la cherchait un refuge avec son
+betail, emportant tout ce qu'il pouvait enlever. Quelques-uns
+essayaient bien une resistance toujours vaine; mais la plus grande
+partie fuyait prudemment. Tout le monde savait qu'il n'etait pas
+facile d'avoir affaire avec cette foule aguerrie aux combats,
+connue sous le nom d'armee zaporogue, qui, malgre son organisation
+irreguliere, conservait dans la bataille un ordre calcule. Pendant
+la marche, les hommes a cheval s'avancaient lentement, sans
+surcharger et sans fatiguer leurs montures; les gens de pied
+suivaient en bon ordre les chariots, et tout le _tabor_ ne se
+mettait en mouvement que la nuit, prenant du repos le jour, et
+choisissant pour ses haltes des lieux deserts ou des forets, plus
+vastes encore et plus nombreuses qu'aujourd'hui. On envoyait en
+avant des eclaireurs et des espions pour savoir ou et comment se
+diriger. Souvent, les Cosaques apparaissaient dans les endroits ou
+ils etaient le moins attendus; alors, tout ce qui etait vivant
+disait adieu a la vie. Des incendies devoraient les villages
+entiers; les chevaux et les boeufs qu'on ne pouvait emmener
+etaient tues sur place. Les cheveux se dressent d'horreur quand on
+pense a toutes les atrocites que commettaient les Zaporogues. On
+massacrait les enfants, on coupait les seins aux femmes; au petit
+nombre de ceux qu'on laissait en liberte, on arrachait la peau, du
+genou jusqu'a la plante des pieds; en un mot, les Cosaques
+acquittaient en une seule fois toutes leurs vieilles dettes. Le
+prelat d'un monastere, qui eut connaissance de leur approche,
+envoya deux de ses moines pour leur representer qu'il y avait paix
+entre le gouvernement polonais et les Zaporogues, qu'ainsi ils
+violaient leur devoir envers le roi et tout droit des gens.
+
+-- Dites a l'abbe de ma part et de celle de tous les Zaporogues,
+repondit le _kochevoi_, qu'il n'a rien a craindre. Mes Cosaques ne
+font encore qu'allumer leurs pipes.
+
+Et bientot la magnifique abbaye fut tout entiere livree aux
+flammes; et les colossales fenetres gothiques semblaient jeter des
+regards severes a travers les ondes lumineuses de l'incendie. Des
+foules de moines fugitifs, de juifs, de femmes, s'entasserent dans
+les villes entourees de murailles et qui avaient garnison.
+
+Les secours tardifs envoyes par le gouvernement de loin en loin,
+et qui consistaient en quelques faibles regiments, ou ne pouvaient
+decouvrir les Cosaques, ou s'enfuyaient au premier choc, sur leurs
+chevaux rapides. Il arrivait aussi que des generaux du roi, qui
+avaient triomphe dans mainte affaire, se decidaient a reunir leurs
+forces, et a presenter la bataille aux Zaporogues. C'etaient de
+pareilles rencontres qu'attendaient surtout les jeunes Cosaques,
+qui avaient honte de piller ou de vaincre des ennemis sans
+defense, et qui brillaient du desir de se distinguer devant les
+anciens, en se mesurant avec un Polonais hardi et fanfaron, monte
+sur un beau cheval, et vetu d'un riche _joupan_[28] dont les
+manches pendantes flottaient au vent. Ces combats etaient
+recherches par eux comme un plaisir, car ils y trouvaient
+l'occasion de faire un riche butin de sabres, de mousquets et de
+harnais de chevaux. De jeunes hommes au menton imberbe etaient
+devenus en un mois des hommes faits. Les traits de leurs visages,
+ou s'etait jusque-la montree une mollesse juvenile, avaient pris
+l'energie de la force. Le vieux Tarass etait ravi de voir que,
+partout, ses fils marchaient au premier rang. Evidemment la guerre
+etait la veritable vocation d'Ostap. Sans jamais perdre la tete,
+avec un sang-froid presque surnaturel dans un jeune homme de
+vingt-deux ans, il mesurait d'un coup d'oeil l'etendue du danger,
+la vraie situation des choses, et trouvait sur-le-champ le moyen
+d'eviter le peril, mais de l'eviter pour le vaincre avec plus de
+certitude. Toutes ses actions commencerent a montrer la confiance
+en soi, la fermete calme, et personne ne pouvait meconnaitre en
+lui un chef futur.
+
+-- Oh! ce sera avec le temps un bon _polkovnik_, disait le vieux
+Tarass; devant Dieu, ce sera un bon _polkovnik_, et il surpassera
+son pere.
+
+Pour Andry, il se laissait emporter au charme de la musique des
+balles et des sabres. Il ne savait pas ce que c'etait que
+reflechir, calculer, mesurer ses forces et celles de l'ennemi. Il
+trouvait une volupte folle dans la bataille. Elle lui semblait une
+fete, a ces instants ou la tete du combattant brule, ou tout se
+confond a ses regards, ou les hommes et les chevaux tombent pele-
+mele avec fracas, ou il se precipite tete baissee a travers le
+sifflement des balles, frappant a droite et a gauche, sans
+ressentir les coups qui lui sont portes. Plus d'une fois le vieux
+Tarass eut l'occasion d'admirer Andry, lorsque, emporte par sa
+fougue, il se jetait dans des entreprises que n'eut tentees nul
+homme de sang-froid, et reussissait justement par l'exces de sa
+temerite. Le vieux Tarass l'admirait alors, et repetait souvent:
+
+-- Oh! celui-la est un brave; que le diable ne l'emporte pas! ce
+n'est pas Ostap, mais c'est un brave.
+
+Il fut decide que l'armee marcherait tout droit sur la ville de
+Doubno, ou, d'apres le bruit public, les habitants avaient
+renferme beaucoup de richesses. L'intervalle fut parcouru en un
+jour et demi, et les Zaporogues parurent inopinement devant la
+place. Les habitants avaient resolu de se defendre jusqu'a la
+derniere extremite, preferant mourir sur le seuil de leurs
+demeures que laisser entrer l'ennemi dans leurs murs. Une haute
+muraille en terre entourait toute la ville; la ou elle etait trop
+basse, s'elevait un parapet en pierre, ou une maison crenelee, ou
+une forte palissade en pieux de chene. La garnison etait
+nombreuse, et sentait toute l'importance de son devoir. A leur
+arrivee, les Zaporogues attaquerent vigoureusement les ouvrages
+exterieurs; mais ils furent recus par la mitraille. Les bourgeois,
+les habitants ne voulaient pas non plus rester oisifs, et se
+tenaient en armes sur les remparts. On pouvait voir a leur
+contenance qu'ils se preparaient a une resistance desesperee. Les
+femmes meme prenaient part a la defense; des pierres, des sacs de
+sable, des tonneaux de resine enflammee tombaient sur la tete des
+assaillants. Les Zaporogues n'aimaient pas avoir affaire aux
+forteresses; ce n'etait pas dans les assauts qu'ils brillaient. Le
+_kochevoi_ ordonna donc la retraite en disant:
+
+-- Ce n'est rien, seigneurs freres, decidons-nous a reculer. Mais
+que je sois un maudit Tatar, et non pas un chretien, si nous
+laissons sortir un seul habitant. Qu'ils meurent tous de faim
+comme des chiens.
+
+Apres avoir battu en retraite, l'armee bloqua etroitement la
+place, et n'ayant rien autre chose a faire, les Cosaques se mirent
+a ravager les environs, a bruler les villages et les meules de
+ble, a lancer leurs chevaux dans les moissons encore sur pied, et
+qui cette annee-la avaient recompense les soins du laboureur par
+une riche croissance. Du haut des murailles, les habitants
+voyaient avec terreur la devastation de toutes leurs ressources.
+Cependant les Zaporogues, disposes en _koureni_ comme a la
+_setch_, avaient entoure la ville d'un double rang de chariots.
+Ils fumaient leurs pipes, echangeaient entre eux les armes prises
+a l'ennemi, et jouaient au saute-mouton, a pair et impair,
+regardant la ville avec un sang-froid desesperant; et, pendant la
+nuit, les feux s'allumaient; chaque _kouren_ faisait bouillir son
+gruau dans d'enormes chaudrons de cuivre; une garde vigilante se
+succedait aupres des feux. Mais bientot les Zaporogues
+commencerent a s'ennuyer de leur inaction, et surtout de leur
+sobriete forcee dont nulle action d'eclat ne les dedommageait. Le
+_kochevoi_ ordonna meme de doubler la ration de vin, ce qui se
+faisait quelquefois dans l'armee, quand il n'y avait pas
+d'entreprise a tenter. C'etait surtout aux jeunes gens, et
+notamment aux fils de Boulba, que deplaisait une pareille vie.
+Andry ne cachait pas son ennui:
+
+-- Tete sans cervelle, lui disait souvent Tarass, souffre,
+Cosaque, tu deviendras _hetman_s[29]. Celui-la n'est pas encore un
+bon soldat qui garde sa presence d'esprit dans la bataille; mais
+celui-la est un bon soldat qui ne s'ennuie jamais, qui sait
+souffrir jusqu'au bout, et, quoi qu'il arrive, finit par faire ce
+qu'il a resolu.
+
+Mais un jeune homme ne peut avoir l'opinion d'un vieillard, car il
+voit les memes choses avec d'autres yeux.
+
+Sur ces entrefaites, arriva le _polk_ de Tarass Boulba amene par
+Tovkatch. Il etait accompagne de deux _iesaouls_, d'un greffier et
+d'autres chefs, conduisant une troupe d'environ quatre mille
+hommes. Dans ce nombre, se trouvaient beaucoup de volontaires,
+qui, sans etre appeles, avaient pris librement du service, des
+qu'ils avaient connu le but de l'expedition. Les _iesaouls_
+apportaient aux fils de Tarass la benediction de leur mere, et a
+chacun d'eux une petite image en bois de cypres, prise au celebre
+monastere de Megigorsk a Kiew. Les deux freres se pendirent les
+saintes images au cou, et devinrent tous les deux pensifs en
+songeant a leur vieille mere. Que leur prophetisait cette
+benediction? La victoire sur l'ennemi, suivie d'un joyeux retour
+dans la patrie, avec du butin, et surtout de la gloire digne
+d'etre eternellement chantee par les joueurs de _bandoura_, ou
+bien...? Mais l'avenir est inconnu; il se tient devant l'homme,
+semblable a l'epais brouillard d'automne qui s'eleve des marais.
+Les oiseaux le traversent eperdument, sans se reconnaitre, la
+colombe sans voir l'epervier, l'epervier sans voir la colombe, et
+pas un d'eux ne sait s'il est pres ou loin de sa fin.
+
+Apres la reception des images, Ostap s'occupa de ses affaires de
+chaque jour, et se retira bientot dans son _kouren_. Pour Andry,
+il ressentait involontairement un serrement de coeur. Les Cosaques
+avaient deja pris leur souper. Le soir venait de s'eteindre; une
+belle nuit d'ete remplissait l'air. Mais Andry ne rejoignait pas
+son _kouren_, et ne pensait point a dormir. Il etait plonge dans
+la contemplation du spectacle qu'il avait sous les yeux. Une
+innombrable quantite d'etoiles jetaient du haut du ciel une
+lumiere pale et froide. La plaine, dans une vaste etendue, etait
+couverte de chariots disperses, que chargeaient les provisions et
+le butin, et sous lesquels pendaient les seaux a porter le
+goudron. Autour et sous les chariots, se voyaient des groupes de
+Zaporogues etendus dans l'herbe. Ils dormaient dans toutes sortes
+de positions. L'un avait mis un sac sous sa tete, l'autre son
+bonnet; celui-ci s'appuyait sur le flanc de son camarade. Chacun
+portait a sa ceinture un sabre, un mousquet, une petite pipe en
+bois, un briquet et des poincons. Les boeufs pesants etaient
+couches, les jambes pliees, en troupes blanchatres, et
+ressemblaient de loin a de grosses pierres immobiles eparses dans
+la plaine, de tous cotes s'elevaient les sourds ronflements des
+soldats endormis, auxquels repondaient par des hennissements
+sonores les chevaux qu'indignaient leurs entraves.
+
+Cependant, une lueur solennelle et lugubre ajoutait encore a la
+beaute de cette nuit de juillet; c'etait le reflet de l'incendie
+des villages d'alentour. Ici, la flamme s'etendait large et
+paisible sur le ciel; la, trouvant un aliment faible, elle
+s'elancait en minces tourbillons jusque sous les etoiles; des
+lambeaux enflammes se detachaient pour se trainer et s'eteindre au
+loin. De ce cote, un monastere aux murs noircis par le feu, se
+tenait sombre et grave comme un moine encapuchonne, montrant a
+chaque reflet sa lugubre grandeur; de cet autre, brulait le grand
+jardin du couvent. On croyait entendre le sifflement des arbres
+que tordait la flamme, et quand, au sein de l'epaisse fumee,
+jaillissait un rayon lumineux, il eclairait de sa lueur violatre
+des masses de prunes muries, et changeait en or de ducats des
+poires qui jaunissaient a travers le sombre feuillage. D'une et
+d'autre parts, pendaient aux creneaux ou aux branches quelque
+moine ou quelque malheureux juif dont le corps se consumait avec
+tout le reste. Une quantite d'oiseaux s'agitaient devant la nappe
+de feu, et, de loin, semblaient autant de petites croix noires. La
+ville dormait, degarnie de defenseurs. Les fleches des temples,
+les toits des maisons, les creneaux des murs et les pointes des
+palissades s'enflammaient silencieusement du reflet des incendies
+lointains. Andry parcourait les rangs des Cosaques. Les feux,
+autour desquels s'asseyaient les gardes, ne jetaient plus que de
+faibles clartes, et les gardes eux-memes se laissaient aller au
+sommeil, apres avoir largement satisfait leur appetit cosaque. Il
+s'etonna d'une telle insouciance, pensant qu'il etait fort heureux
+qu'on n'eut pas d'ennemi dans le voisinage. Enfin, il s'approcha
+lui-meme de l'un des chariots, grimpa sur la couverture, et se
+coucha, le visage en l'air, en mettant ses mains jointes sous sa
+tete; mais il ne put s'endormir, et demeura longtemps a regarder
+le ciel. L'air etait pur et transparent; les etoiles qui forment
+la voie lactee etincelaient d'une lumiere blanche et confuse. Par
+moments, Andry s'assoupissait, et le premier voile du sommeil lui
+cachait la vue du ciel, qui reparaissait de nouveau. Tout a coup,
+il lui sembla qu'une etrange figure se dessinait rapidement devant
+lui. Croyant que c'etait une image creee par le sommeil, et qui
+allait se dissiper, il ouvrit les yeux davantage. Il apercut
+effectivement une figure pale, extenuee, qui se penchait sur lui
+et le regardait fixement dans les yeux. Des cheveux longs et noirs
+comme du charbon s'echappaient en desordre d'un voile sombre
+negligemment jete sur la tete, et l'eclat singulier du regard, le
+teint cadavereux du visage pouvaient bien faire croire a une
+apparition. Andry saisit a la hate son mousquet, et s'ecria d'une
+voix alteree:
+
+-- Qui es-tu? Si tu es un esprit malin, disparais. Si tu es un
+etre vivant, tu as mal pris le temps de rire, je vais te tuer.
+
+Pour toute reponse l'apparition mit le doigt sur ses levres,
+semblant implorer le silence. Andry deposa son mousquet, et se mit
+a la regarder avec plus d'attention. A ses longs cheveux, a son
+cou, a sa poitrine demi-nue, il reconnut une femme. Mais ce
+n'etait pas une Polonaise; son visage have et decharne avait un
+teint olivatre, les larges pommettes de ses joues s'avancaient en
+saillie, et les paupieres de ses yeux etroits se relevaient aux
+angles exterieurs. Plus il contemplait les traits de cette femme,
+plus il y trouvait le souvenir d'un visage connu.
+
+-- Dis-moi, qui es-tu? s'ecria-t-il enfin; il me semble que je
+t'ai vue quelque part.
+
+-- Oui, il y a deux ans, a Kiew.
+
+-- Il y a deux ans, a Kiew? repeta Andry en repassant dans sa
+memoire tout ce que lui rappelait sa vie d'etudiant.
+
+Il la regarda encore une fois avec une profonde attention, puis il
+s'ecria tout a coup:
+
+-- Tu es la Tatare, la servante de la fille du _vaivode_.
+
+-- Chut! dit-elle, en croisant ses mains avec une angoisse
+suppliante, tremblante de peur et regardant de tous cotes si le
+cri d'Andry n'avait reveille personne.
+
+-- Reponds: comment, et pourquoi es-tu ici? disait Andry d'une
+voix basse et haletante. Ou est la demoiselle? est-elle en vie?
+
+-- Elle est dans la ville.
+
+-- Dans la ville! reprit Andry retenant a peine un cri de
+surprise, et sentant que tout son sang lui refluait au coeur.
+Pourquoi dans la ville?
+
+-- Parce que le vieux seigneur y est lui-meme. Voila un an et demi
+qu'il a ete fait _vaivode_ de Doubno.
+
+-- Est-elle mariee?... Mais parle donc, parle donc.
+
+-- Voila deux jours qu'elle n'a rien mange,
+
+-- Comment!...
+
+-- Il n'y a plus un morceau de pain dans la ville: depuis
+plusieurs jours les habitants ne mangent que de la terre."
+
+Andry fut petrifie.
+
+-- La demoiselle t'a vu du parapet avec les autres Zaporogues.
+Elle m'a dit: "Va, dis au chevalier, s'il se souvient de moi,
+qu'il vienne me trouver; sinon, qu'il te donne au moins un morceau
+de pain pour ma vieille mere, car je ne veux pas la voir mourir
+sous mes yeux. Prie-le, embrasse ses genoux; il a aussi une
+vieille mere; qu'il te donne du pain pour l'amour d'elle."
+
+Une foule de sentiments divers s'eveillerent dans le coeur du
+jeune Cosaque.
+
+-- Mais comment as-tu pu venir ici?
+
+-- Par un passage souterrain.
+
+-- Y a-t-il donc un passage souterrain?
+
+-- Oui.
+
+-- Ou?
+
+-- Tu ne nous trahiras pas, chevalier?
+
+-- Non, je le jure sur la Sainte Croix.
+
+-- En descendant le ravin, et en traversant le ruisseau a la place
+ou croissent des joncs.
+
+-- Et ce passage aboutit dans la ville?
+
+-- Tout droit au monastere.
+
+-- Allons, allons sur-le-champ.
+
+-- Mais, au nom du Christ et de sa sainte mere, un morceau de
+pain.
+
+-- Bien, je vais t'en apporter. Tiens-toi pres du chariot, ou
+plutot couche-toi dessus. Personne ne te verra, tous dorment. Je
+reviens a l'instant.
+
+Et il se dirigea vers les chariots ou se trouvaient les provisions
+de son _kouren_. Le coeur lui battait avec violence. Tout ce
+qu'avait efface sa vie rude et guerriere de Cosaque, tout le passe
+renaquit aussitot, et le present s'evanouit a son tour. Alors
+reparut a la surface de sa memoire une image de femme avec ses
+beaux bras, sa bouche souriante, ses epaisses nattes de cheveux.
+Non, cette image n'avait jamais disparu pleinement de son ame;
+mais elle avait laisse place a d'autres pensees plus males, et
+souvent encore elle troublait le sommeil du jeune Cosaque.
+
+Il marchait, et ses battements de coeur devenaient de plus en plus
+forts a l'idee qu'il la verrait bientot, et ses genoux tremblaient
+sous lui. Arrive pres des chariots, il oublia pourquoi il etait
+venu, et se passa la main sur le front en cherchant a se rappeler
+ce qui l'amenait. Tout a coup il tressaillit, plein d'epouvante a
+l'idee qu'elle se mourait de faim. Il s'empara de plusieurs pains
+noirs; mais la reflexion lui rappela que cette nourriture, bonne
+pour un Zaporogue, serait pour elle trop grossiere. Il se souvint
+alors que, la veille, le _kochevoi_ avait reproche aux cuisiniers
+de l'armee d'avoir employe a faire du gruau toute la farine de ble
+noir qui restait, tandis qu'elle devait suffire pour trois jours.
+Assure donc qu'il trouverait du gruau tout prepare dans les grands
+chaudrons, Andry prit une petite casserole de voyage appartenant a
+son pere, et alla trouver le cuisinier de son _kouren_, qui
+dormait etendu entre deux marmites sous lesquelles fumait encore
+la cendre chaude. A sa grande surprise, il les trouva vides l'une
+et l'autre. Il avait fallu des forces surhumaines pour manger tout
+ce gruau, car son _kouren_ comptait moins d'hommes que les autres.
+Il continua l'inspection des autres marmites, et ne trouva rien
+nulle part. Involontairement il se rappela le proverbe: "Les
+Zaporogues sont comme les enfants; s'il y a peu, ils s'en
+contentent; s'il y a beaucoup, ils ne laissent rien." Que faire?
+Il y avait sur le chariot de son pere un sac de pains blancs qu'on
+avait pris au pillage d'un monastere. Il s'approcha du chariot,
+mais le sac n'y etait plus. Ostap l'avait mis sous sa tete, et
+ronflait etendu par terre. Andry saisit le sac d'une main et
+l'enleva brusquement; la tete d'Ostap frappa sur le sol, et lui-
+meme, se dressant a demi eveille, s'ecria sans ouvrir les yeux:
+
+-- Arretez, arretez le Polonais du diable; attrapez son cheval.
+
+-- Tais-toi, ou je te tue, s'ecria Andry plein d'epouvante, en le
+menacant de son sac.
+
+Mais Ostap s'etait tu deja; il retomba sur la terre, et se remit a
+ronfler de maniere a agiter l'herbe que touchait son visage. Andry
+regarda avec terreur de tous cotes. Tout etait tranquille; une
+seule tete a la touffe flottante s'etait soulevee dans le _kouren_
+voisin; mais apres avoir jete de vagues regards, elle s'etait
+reposee sur la terre. Au bout d'une courte attente, il s'eloigna
+emportant son butin. La Tatare etait couchee, respirant a peine.
+
+-- Leve-toi, lui dit-il; allons, tout le monde dort, ne crains
+rien. Es-tu en etat de soulever un de ces pains, si je ne puis les
+emporter tous moi-meme?
+
+Il mit le sac sur son dos, en prit un second, plein de millet,
+qu'il enleva d'un autre chariot, saisit dans ses mains les pains
+qu'il avait voulu donner a la Tatare, et, courbe sous ce poids, il
+passa intrepidement a travers les rangs des Zaporogues endormis.
+
+-- Andry! dit le vieux Boulba au moment ou son fils passa devant
+lui.
+
+Le coeur du jeune homme se glaca. Il s'arreta, et, tout tremblant,
+repondit a voix basse:
+
+-- Eh bien! quoi?
+
+-- Tu as une femme avec toi. Sur ma parole, je te rosserai demain
+matin d'importance. Les femmes ne te meneront a rien de bon.
+
+Apres avoir dit ces mots, il souleva sa tete sur sa main, et
+considera attentivement la Tatare enveloppee dans son voile.
+
+Andry se tenait immobile, plus mort que vif, sans oser regarder
+son pere en face. Quand il se decida a lever enfin les yeux, il
+reconnut que Boulba s'etait endormi, la tete sur la main.
+
+Il fit le signe de la croix; son effroi se dissipa plus vite qu'il
+n'etait venu. Quand il se retourna pour s'adresser a la Tatare, il
+la vit devant lui, immobile comme une sombre statue de granit,
+perdue dans son voile, et le reflet d'un incendie lointain eclaira
+tout a coup ses yeux, hagards comme ceux d'un moribond. Il la
+secoua par la manche, et tous deux s'eloignerent en regardant
+frequemment derriere eux. Ils descendirent dans un ravin, au fond
+duquel se trainait paresseusement un ruisseau bourbeux, tout
+couvert de joncs croissant sur des mottes de terre. Une fois au
+fond du ravin, la plaine avec le _tabor_ des Zaporogues disparut a
+leurs regards; en se retournant, Andry ne vit plus rien qu'une
+cote escarpee, au sommet de laquelle se balancaient quelques
+herbes seches et fines, et par-dessus brillait la lune, semblable
+a une faucille d'or. Une brise legere, soufflant de la steppe,
+annoncait la prochaine venue du jour. Mais nulle part on
+n'entendait le chant d'un coq. Depuis longtemps on ne l'avait
+entendu, ni dans la ville, ni dans les environs devastes. Ils
+franchirent une poutre posee sur le ruisseau, et devant eux se
+dressa l'autre bord, plus haut encore et plus escarpe. Cet endroit
+passait sans doute pour le mieux fortifie de toute l'enceinte par
+la nature, car le parapet en terre qui le couronnait etait plus
+bas qu'ailleurs, et l'on n'y voyait pas de sentinelles. Un peu
+plus loin s'elevaient les epaisses murailles du couvent. Toute la
+cote devant eux etait couverte de bruyeres; entre elle et le
+ruisseau s'etendait un petit plateau ou croissaient des joncs de
+hauteur d'homme. La Tatare ota ses souliers, et s'avanca avec
+precaution en soulevant sa robe, parce que le sol mouvant etait
+impregne d'eau. Apres avoir conduit peniblement Andry a travers
+les joncs, elle s'arreta devant un grand tas de branches seches.
+Quand ils les eurent ecartees, ils trouverent une espece de voute
+souterraine dont l'ouverture n'etait pas plus grande que la bouche
+d'un four. La Tatare y entra la premiere la tete basse, Andry la
+suivit, en se courbant aussi bas que possible pour faire passer
+ses sacs et ses pains, et bientot tous deux se trouverent dans une
+complete obscurite.
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Andry s'avancait peniblement dans l'etroit et sombre souterrain,
+precede de la Tatare et courbe sous ses sacs de provisions.
+
+-- Bientot nous pourrons voir, lui dit sa conductrice, nous
+approchons de l'endroit ou j'ai laisse une lumiere.
+
+En effet, les noires murailles du souterrain commencaient a
+s'eclairer peu a peu. Ils atteignirent une petite plate-forme qui
+semblait etre une chapelle, car a l'un des murs etait adossee une
+table en forme d'autel, surmontee d'une vieille image noircie de
+la madone catholique. Une petite lampe en argent, suspendue devant
+cette image, l'eclairait de sa lueur pale. La Tatare se baissa,
+ramassa de terre son chandelier de cuivre dont la tige longue et
+mince etait entouree de chainettes auxquelles pendaient des
+mouchettes, un eteignoir et un poincon. Elle le prit et alluma la
+chandelle au feu de la lampe. Tous deux continuerent leur route, a
+demi dans une vive lumiere, a demi dans une ombre noire, comme les
+personnages d'un tableau de Gerard delle notti. Le visage du jeune
+chevalier, ou brillait la sante et la force, formait un frappant
+contraste avec celui de la Tatare, pale et extenue. Le passage
+devint insensiblement plus large et plus haut, de maniere qu'Andry
+put relever la tete. Il se mit a considerer attentivement les
+parois en terre du passage ou il cheminait. Comme aux souterrains
+de Kiew, on y voyait des enfoncements que remplissaient tantot des
+cercueils, tantot des ossements epars que l'humidite avait rendus
+mous comme de la pate. La aussi gisaient de saints anachoretes qui
+avaient fui le monde et ses seductions. L'humidite etait si grande
+en certains endroits, qu'ils avaient de l'eau sous les pieds.
+Andry devait s'arreter souvent pour donner du repos a sa compagne
+dont la fatigue se renouvelait sans cesse. Un petit morceau de
+pain qu'elle avait devore causait une vive douleur a son estomac
+deshabitue de nourriture, et frequemment elle s'arretait sans
+pouvoir quitter la place. Enfin une petite porte en fer apparut
+devant eux.
+
+"Grace a Dieu, nous sommes arrives," dit la Tatare d'une voix
+faible; et elle leva la main pour frapper, mais la force lui
+manqua.
+
+A sa place, Andry frappa vigoureusement sur la porte, qui retentit
+de maniere a montrer qu'il y avait par derriere un large espace
+vide; puis le son changea de nature comme s'il se fut prolonge
+sous de hauts arceaux. Deux minutes apres, on entendit bruire un
+trousseau de clefs et quelqu'un qui descendait les marches d'un
+escalier tournant. La porte s'ouvrit. Un moine, qui se tenait
+debout, la clef dans une main, une lumiere dans l'autre, leur
+livra passage. Andry recula involontairement a la vue d'un moine
+catholique, objet de mepris et de haine pour les Cosaques, qui les
+traitaient encore plus inhumainement que les juifs. Le moine, de
+son cote, recula de quelques pas en voyant un Zaporogue; mais un
+mot que lui dit la Tatare a voix basse le tranquillisa. Il referma
+la porte derriere eux, les conduisit par l'escalier, et bientot
+ils se trouverent sous les hautes et sombres voutes de l'eglise.
+
+Devant l'un des autels, tout charge de cierges, se tenait un
+pretre a genoux, qui priait a voix basse. A ses cotes etaient
+agenouilles deux jeunes diacres en chasubles violettes ornees de
+dentelles blanches, et des encensoirs dans les mains. Ils
+demandaient un miracle, la delivrance de la ville,
+l'affermissement des courages ebranles, le don de la patience, la
+fuite du tentateur qui les faisait murmurer, qui leur inspirait
+des idees timides et laches. Quelques femmes, semblables a des
+spectres, etaient agenouillees aussi, laissant tomber leurs tetes
+sur les dossiers des bancs de bois et des prie-Dieu. Quelques
+hommes restaient appuyes contre les pilastres dans un silence
+morne et decourage. La longue fenetre aux vitraux peints qui
+surmontait l'autel s'eclaira tout a coup des lueurs rosees de
+l'aube naissante, et des rosaces rouges, bleues, de toutes
+couleurs, se dessinerent sur le sombre pave de l'eglise. Tout le
+choeur fut inonde de jour, et la fumee de l'encens, immobile dans
+l'air, se peignit de toutes les nuances de l'arc-en-ciel. De son
+coin obscur, Andry contemplait avec admiration le miracle opere
+par la lumiere. Dans cet instant, le mugissement solennel de
+l'orgue emplit tout a coup l'eglise entiere[30]. Il enfla de plus
+en plus les sons, eclata comme le roulement du tonnerre, puis
+monta sous les nefs en sons argentins comme des voix de jeunes
+filles, puis repeta son mugissement sonore et se tut brusquement.
+Longtemps apres les vibrations firent trembler les arceaux, et
+Andry resta dans l'admiration de cette musique solennelle.
+Quelqu'un le tira par le _pan_ de son caftan.
+
+-- Il est temps, dit la Tatare.
+
+Tous deux traverserent l'eglise sans etre apercus, et sortirent
+sur une grande place. Le ciel s'etait rougi des feux de l'aurore,
+et tout presageait le lever du soleil. La place, en forme de
+carre, etait completement vide. Au milieu d'elle se trouvaient
+dressees nombre de tables en bois, qui indiquaient que la avait
+ete le marche aux provisions. Le sol, qui n'etait point pave,
+portait une epaisse couche de boue dessechee, et toute la place
+etait entouree de petites maisons baties en briques et en terre
+glaise, dont les murs etaient soutenus par des poutres et des
+solives entrecroisees. Leurs toits aigus etaient perces de
+nombreuses lucarnes. Sur un des cotes de la place, pres de
+l'eglise, s'elevait un edifice different des autres, et qui
+paraissait etre l'hotel de ville. La place entiere semblait morte.
+Cependant Andry crut entendre de legers gemissements. Jetant un
+regard autour de lui, il apercut un groupe d'hommes couches sans
+mouvement, et les examina, doutant s'ils etaient endormis ou
+morts. A ce moment il trebucha sur quelque chose qu'il n'avait pas
+vu devant lui. C'etait le cadavre d'une femme juive. Elle
+paraissait jeune, malgre l'horrible contraction de ses traits. Sa
+tete etait enveloppee d'un mouchoir de soie rouge; deux rangs de
+perles ornaient les attaches pendantes de son turban; quelques
+meches de cheveux crepus tombaient sur son cou decharne; pres
+d'elle etait couche un petit enfant qui serrait convulsivement sa
+mamelle, qu'il avait tordue a force d'y chercher du lait. Il ne
+criait ni ne pleurait plus; ce n'etait qu'au mouvement
+intermittent de son ventre qu'on reconnaissait qu'il n'avait pas
+encore rendu le dernier soupir. Au tournant d'une rue, ils furent
+arretes par une sorte de fou furieux qui, voyant le precieux
+fardeau que portait Andry, s'elanca sur lui comme un tigre, en
+criant:
+
+-- Du pain! du pain!
+
+Mais ses forces n'etaient pas egales a sa rage; Andry le repoussa,
+et il roula par terre. Mais, emu de compassion, le jeune Cosaque
+lui jeta un pain, que l'autre saisit et se mit a devorer avec
+voracite, et, sur la place meme, cet homme expira dans d'horribles
+convulsions. Presque a chaque pas ils rencontraient des victimes
+de la faim. A la porte d'une maison etait assise une vieille
+femme, et l'on ne pouvait dire si elle etait morte ou vivante, se
+tenant immobile, la tete penchee sur sa poitrine. Du toit de la
+maison voisine pendait au bout d'une corde le cadavre long et
+maigre d'un homme qui, n'ayant pu supporter jusqu'au bout ses
+souffrances, y avait mis fin par le suicide. A la vue de toutes
+ces horreurs, Andry ne put s'empecher de demander a la Tatare:
+
+-- Est-il donc possible qu'en un si court espace de temps, tous
+ces gens n'aient plus rien trouve pour soutenir leur vie! En de
+telles extremites, l'homme peut se nourrir des substances que la
+loi defend.
+
+-- On a tout mange, repondit la Tatare, toutes les betes; on ne
+trouverait plus un cheval, plus un chien, plus une souris dans la
+ville entiere. Nous n'avons jamais rassemble de provisions; l'on
+amenait tout de la campagne.
+
+-- Mais, en mourant d'une mort si cruelle, comment pouvez-vous
+penser encore a defendre la ville?
+
+-- Peut-etre que le _vaivode_ l'aurait rendue; mais, hier matin le
+_polkovnik_, qui se trouve a Boujany, a envoye un faucon porteur
+d'un billet ou il disait qu'on se defendit encore, qu'il
+s'avancait pour faire lever le siege, et qu'il n'attendait plus
+que l'arrivee d'un autre _polk_ afin d'agir ensemble; maintenant
+nous attendons leur secours a toute minute. Mais nous voici devant
+la maison."
+
+Andry avait deja vu de loin une maison qui ne ressemblait pas aux
+autres, et qui paraissait avoir ete construite par un architecte
+italien. Elle etait en briques, et a deux etages. Les fenetres du
+rez-de-chaussee s'encadraient dans des ornements de pierre tres en
+relief; l'etage superieur se composait de petits arceaux formant
+galerie; entre les piliers et aux encoignures, se voyaient des
+grilles en fer portant les armoiries de la famille. Un large
+escalier en briques peintes descendait jusqu'a la place. Sur les
+dernieres marches etaient assis deux gardes qui soutenaient d'une
+main leurs hallebardes, de l'autre leurs tetes, et ressemblaient
+plus a des statues qu'a des etres vivants. Ils ne firent nulle
+attention a ceux qui montaient l'escalier, au haut duquel Andry et
+son guide trouverent un chevalier couvert d'une riche armure,
+tenant en main un livre de prieres. Il souleva lentement ses
+paupieres alourdies; mais la Tatare lui dit un mot, et il les
+laissa retomber sur les pages de son livre. Ils entrerent dans une
+salle assez spacieuse qui semblait servir aux receptions. Elle
+etait remplie de soldats, d'echansons, de chasseurs, de valets, de
+toute la domesticite que chaque seigneur polonais croyait
+necessaire a son rang. Tous se tenaient assis et silencieux. On
+sentait la fumee d'un cierge qui venait de s'eteindre, et deux
+autres brulaient encore sur d'immenses chandeliers de la grandeur
+d'un homme, bien que le jour eclairat depuis longtemps la large
+fenetre a grillage. Andry allait s'avancer vers une grande porte
+en chene, ornee d'armoiries et de ciselures; mais la Tatare
+l'arreta, et lui montra une petite porte decoupee dans le mur de
+cote. Ils entrerent dans un corridor, puis dans une chambre
+qu'Andry examina avec attention. Le mince rayon du jour, qui
+s'introduisait par une fente des contrevents, posait une raie
+lumineuse sur un rideau d'etoffe rouge, sur une corniche doree,
+sur un cadre de tableau. La Tatare dit a Andry de rester la; puis
+elle ouvrit la porte d'une autre chambre ou brillait de la
+lumiere. Il entendit le faible chuchotement d'une voix qui le fit
+tressaillir. Au moment ou la porte s'etait ouverte, il avait
+apercu la svelte figure d'une jeune femme. La Tatare revint
+bientot, et lui dit d'entrer. Il passa le seuil, et la porte se
+reforma derriere lui. Deux cierges etaient allumes dans la
+chambre, ainsi qu'une lampe devant une sainte image, sous
+laquelle, suivant l'usage catholique, se trouvait un prie-Dieu.
+Mais ce n'etait point la ce que cherchaient ses regards. Il tourna
+la tete d'un autre cote, et vit une femme qui semblait s'etre
+arretee au milieu d'un mouvement rapide. Elle s'elancait vers lui,
+mais se tenait immobile. Lui-meme resta cloue sur sa place. Ce
+n'etait pas la personne qu'il croyait revoir, celle qu'il avait
+connue. Elle etait devenue bien plus belle. Naguere, il y avait en
+elle quelque chose d'incomplet, d'inacheve: maintenant, elle
+ressemblait a la creation d'un artiste qui vient de lui donner la
+derniere main; naguere c'etait une jeune fille espiegle,
+maintenant c'etait une femme accomplie, et dans toute la splendeur
+de sa beaute. Ses yeux leves n'exprimaient plus une simple ebauche
+du sentiment, mais le sentiment complet. N'ayant pas eu le temps
+de secher, ses larmes repandaient sur son regard un vernis
+brillant. Son cou, ses epaules et sa gorge avaient atteint les
+vraies limites de la beaute developpee. Une partie de ses epaisses
+tresses de cheveux etaient retenues sur la tete par un peigne; les
+autres tombaient en longues ondulations sur ses epaules et ses
+bras. Non seulement sa grande paleur n'alterait pas sa beaute,
+mais elle lui donnait au contraire un charme irresistible. Andry
+ressentait comme une terreur religieuse; il continuait a se tenir
+immobile. Elle aussi restait frappee a l'aspect du jeune Cosaque
+qui se montrait avec les avantages de sa male jeunesse. La fermete
+brillait dans ses yeux couverts d'un sourcil de velours; la sante
+et la fraicheur sur ses joues halees. Sa moustache noire luisait
+comme la soie.
+
+-- Je n'ai pas la force de te rendre grace, genereux chevalier,
+dit-elle d'une voix tremblante. Dieu seul peut te recompenser...
+
+Elle baissa les yeux, que couvrirent des blanches paupieres,
+garnies de longs cils sombres. Toute sa tete se pencha, et une
+legere rougeur colora le bas de son visage. Andry ne savait que
+lui repondre. Il aurait bien voulu lui exprimer tout ce que
+ressentait son ame, et l'exprimer avec autant de feu qu'il le
+sentait, mais il ne put y parvenir. Sa bouche semblait fermee par
+une puissance inconnue; le son manquait a sa voix. Il reconnut que
+ce n'etait pas a lui, eleve au seminaire, et menant depuis une vie
+guerriere et nomade, qu'il appartenait de repondre, et il
+s'indigna contre sa nature de Cosaque.
+
+A ce moment, la Tatare entra dans la chambre. Elle avait eu deja
+le temps de couper en morceaux le pain qu'avait apporte Andry, et
+elle le presenta a sa maitresse sur un plateau d'or. La jeune
+femme la regarda, puis regarda le pain, puis arreta enfin ses yeux
+sur Andry. Ce regard, emu et reconnaissant, ou se lisait
+l'impuissance de s'exprimer avec la langue, fut mieux compris
+d'Andry que ne l'eussent ete de longs discours. Son ame se sentit
+legere; il lui sembla qu'on l'avait deliee. Il allait parler,
+quand tout a coup la jeune femme se tourna vers sa suivante, et
+lui dit avec inquietude:
+
+-- Et ma mere? lui as-tu porte du pain?
+
+-- Elle dort.
+
+-- Et a mon pere?
+
+-- Je lui en ai porte. Il a dit qu'il viendrait lui meme remercier
+le chevalier.
+
+Rassuree, elle prit le pain et le porta a ses levres. Andry la
+regardait avec une joie inexprimable rompre ce pain et le manger
+avidement, quand tout a coup il se rappela ce fou furieux qu'il
+avait vu mourir pour avoir devore un morceau de pain. Il palit et,
+la saisissant par le bras:
+
+-- Assez, lui dit-il, ne mange pas davantage. Il y a si longtemps
+que tu n'as pris de nourriture que le pain te ferait mal.
+
+Elle laissa aussitot retomber son bras, et, deposant le pain sur
+le plateau, elle regarda Andry comme eut fait un enfant docile.
+
+-- O ma reine! s'ecria Andry avec transport, ordonne ce que tu
+voudras. Demande-moi la chose la plus impossible qu'il y ait au
+monde; je courrai t'obeir. Dis-moi de faire ce que ne ferait nul
+homme, je le ferai; je me perdrai pour toi. Ce me serait si doux,
+je le jure par la Sainte Croix, que je ne saurais te dire combien
+ce me serait doux. J'ai trois villages; la moitie des troupeaux de
+chevaux de mon pere m'appartient; tout ce que ma mere lui a donne
+en dot, et tout ce qu'elle lui cache, tout cela est a moi.
+Personne de nos Cosaques n'a des armes pareilles aux miennes. Pour
+la seule poignee de mon sabre, on me donne un grand troupeau de
+chevaux et trois mille moutons! Eh bien! j'abandonnerai tout cela,
+je le brulerai, j'en jetterai la cendre au vent, si tu me dis une
+seule parole, si tu fais un seul mouvement de ton sourcil noir!
+Peut-etre tout ce que je dis n'est que folies et sottises; je sais
+bien qu'il ne m'appartient pas, a moi qui ai passe ma vie dans la
+_setch_, de parler comme on parle la ou se trouvent les rois, les
+princes, et les plus nobles parmi les chevaliers. Je vois bien que
+tu es une autre creature de Dieu que nous autres, et que les
+autres femmes et filles des seigneurs restent loin derriere toi.
+
+Avec une surprise croissante, sans perdre un mot, et toute a son
+attention, la jeune fille ecoutait ces discours pleins de
+franchise et de chaleur, ou se montrait une ame jeune et forte.
+Elle pencha son beau visage en avant, ouvrit la bouche et voulut
+parler; mais elle se retint brusquement, en songeant que ce jeune
+chevalier tenait a un autre parti, et que son pere, ses freres,
+ses compatriotes, restaient des ennemis farouches; en songeant que
+les terribles Zaporogues tenaient la ville bloquee de tous cotes,
+vouant les habitants a une mort certaine. Ses yeux se remplirent
+de larmes. Elle prit un mouchoir brode en soie et, s'en couvrant
+le visage pour lui cacher sa douleur, elle s'assit sur un siege ou
+elle resta longtemps immobile, la tete renversee, et mordant sa
+levre inferieure de ses dents d'ivoire, comme si elle eut ressenti
+la piqure d'une bete venimeuse.
+
+-- Dis-moi une seule parole, reprit Andry, la prenant par sa main
+douce comme la soie.
+
+Mais elle se taisait, sans se decouvrir le visage, et restait
+immobile.
+
+-- Pourquoi cette tristesse, dis-moi? pourquoi tant de tristesse?
+
+Elle ota son mouchoir de ses yeux, ecarta les cheveux qui lui
+couvraient le visage, et laissa echapper ses plaintes d'une voix
+affaiblie, qui ressemblait au triste et leger bruissement des
+joncs qu'agite le vent du soir:
+
+-- Ne suis-je pas digne d'une eternelle pitie? La mere qui m'a
+mise au monde n'est-elle pas malheureuse? Mon sort n'est-il pas
+bien amer? O mon destin, n'es-tu pas mon bourreau? Tu as conduit a
+mes pieds les plus dignes gentilshommes, les plus riches
+seigneurs, des comtes et des barons etrangers, et toute la fleur
+de notre noblesse. Chacun d'eux aurait considere mon amour comme
+la plus grande des felicites. Je n'aurais eu qu'a faire un choix,
+et le plus beau, le plus noble serait devenu mon epoux. Pour aucun
+d'eux, o mon cruel destin, tu n'as fait parler mon coeur; mais tu
+l'as fait parler, ce faible coeur, pour un etranger, pour un
+ennemi, sans egard aux meilleurs chevaliers de ma patrie.
+Pourquoi, pour quel peche, pour quel crime, m'as-tu persecutee
+impitoyablement, o sainte mere de Dieu? Mes jours se passaient
+dans l'abondance et la richesse. Les mets les plus recherches, les
+vins les plus precieux faisaient mon habituelle nourriture. Et
+pourquoi? pour me faire mourir enfin d'une mort horrible, comme ne
+meurt aucun mendiant dans le royaume! et c'est peu que je sois
+condamnee a un sort si cruel; c'est peu que je sois obligee de
+voir, avant ma propre fin, mon pere et ma mere expirer dans
+d'affreuses souffrances, eux pour qui j'aurais cent fois donne ma
+vie. C'est peu que tout cela. Il faut, avant ma mort, que je le
+revoie et que je l'entende; il faut que ses paroles me dechirent
+le coeur, que mon sort redouble d'amertume, qu'il me soit encore
+plus penible d'abandonner ma jeune vie, que ma mort devienne plus
+epouvantable, et qu'en mourant je vous fasse encore plus de
+reproches, a toi, mon destin cruel, et a toi (pardonne mon peche),
+o sainte mere de Dieu.
+
+Quand elle se tut, une expression de douleur et d'abattement se
+peignit sur son visage, sur son front tristement penche et sur ses
+joues sillonnees de larmes.
+
+-- Non, il ne sera pas dit, s'ecria Andry, que la plus belle et la
+meilleure des femmes ait a subir un sort si lamentable, quand elle
+est nee pour que tout ce qu'il y a de plus eleve au monde
+s'incline devant elle comme devant une sainte image. Non tu ne
+mourras pas, je le jure par ma naissance et par tout ce qui m'est
+cher, tu ne mourras pas! Mais si rien ne peut conjurer ton
+malheureux sort, si rien ne peut te sauver, ni la force, ni la
+bravoure, ni la priere, nous mourrons ensemble, et je mourrai
+avant toi, devant toi, et ce n'est que mort qu'on pourra me
+separer de toi.
+
+-- Ne t'abuse pas, chevalier, et ne m'abuse pas moi-meme, lui
+repondit-elle en secouant lentement la tete. Je ne sais que trop
+bien qu'il ne t'est pas possible de m'aimer; je connais ton
+devoir. Tu as un pere, des amis, une patrie qui t'appellent, et
+nous sommes tes ennemis.
+
+-- Eh! que me font mes amis, ma patrie, mon pere? reprit Andry, en
+relevant fierement le front et redressant sa taille droite et
+svelte comme un jonc du Dniepr. Si tu crois cela, voila ce que je
+vais te dire: je n'ai personne, personne, personne, repeta-t-il
+obstinement, en faisant ce geste par lequel un Cosaque exprime un
+parti pris et une volonte irrevocable. Qui m'a dit que l'Ukraine
+est ma patrie? Qui me l'a donnee pour patrie? La patrie est ce que
+notre ame desire, revere, ce qui nous est plus cher que tout. Ma
+patrie, c'est toi, Et cette patrie-la, je ne l'abandonnerai plus
+tant que je serai vivant, je la porterai dans mon coeur. Qu'on
+vienne l'en arracher!
+
+Immobile un instant, elle le regarda droit aux yeux, et soudain,
+avec toute l'impetuosite dont est capable une femme qui ne vit que
+par les elans du coeur, elle se jeta a son cou, le serra dans ses
+bras, et se mit a sangloter. Dans ce moment la rue retentit de
+cris confus, de trompettes et de tambours. Mais Andry ne les
+entendait pas; il ne sentait rien autre chose que la tiede
+respiration de la jeune fille qui lui caressait la joue, que ses
+larmes qui lui baignaient le visage, que ses longs cheveux qui lui
+enveloppaient la tete d'un reseau soyeux et odorant.
+
+Tout a coup la Tatare entra dans la chambre en jetant des cris de
+joie.
+
+-- Nous sommes sauves, disait-elle toute hors d'elle-meme; les
+notres sont entres dans la ville, amenant du pain, de la farine,
+et des Zaporogues prisonniers.
+
+Mais ni l'un ni l'autre ne fit attention a ce qu'elle disait. Dans
+le delire de sa passion, Andry posa ses levres sur la bouche qui
+effleurait sa joue, et cette bouche ne resta pas sans reponse.
+
+Et le Cosaque fut perdu, perdu pour toute la chevalerie cosaque.
+Il ne verra plus ni la _setch_, ni les villages de ses peres, ni
+le temple de Dieu. Et l'Ukraine non plus ne reverra pas l'un des
+plus braves de ses enfants. Le vieux Tarass s'arrachera une
+poignee de ses cheveux gris, et il maudira le jour et l'heure ou
+il a, pour sa propre honte, donne naissance a un tel fils!
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Le _tabor_ des Zaporogues etait rempli de bruit et de mouvement.
+D'abord personne ne pouvait exactement expliquer comment un
+detachement de troupes royales avait penetre dans la ville. Ce fut
+plus tard qu'on s'apercut que tout le _kouren_ de Pereiaslav,
+place devant une des portes de la ville, etait reste la veille
+ivre mort; il n'etait donc pas etonnant que la moitie des Cosaques
+qui le composaient eut ete tuee et l'autre moitie prisonniere,
+sans qu'ils eussent eu le temps de se reconnaitre. Avant que les
+_koureni_ voisins, eveilles par le bruit, eussent pu prendre les
+armes, le detachement entrait deja dans la ville, et ses derniers
+rangs soutenaient la fusillade contre les Zaporogues mal eveilles
+qui se jetaient sur eux en desordre. Le _kochevoi_ fit rassembler
+l'armee, et lorsque tous les soldats reunis en cercle, le bonnet a
+la main, eurent fait silence, il leur dit:
+
+-- Voila donc, seigneurs freres, ce qui est arrive cette nuit;
+voila jusqu'ou peut conduire l'ivresse; voila l'injure que nous a
+faite l'ennemi! Il parait que c'est la votre habitude: si l'on
+vous double la ration, vous etes prets a vous souler de telle
+sorte que l'ennemi du nom chretien peut non seulement vous oter
+vos pantalons, mais meme vous eternuer au visage, sans que vous y
+fassiez attention.
+
+Tous les Cosaques tenaient la tete basse, sentant bien qu'ils
+etaient coupables. Le seul _ataman_ du _kouren_ de Nesamaiko[31],
+Koukoubenko, eleva la voix.
+
+-- Arrete, pere, lui dit-il; quoiqu'il ne soit pas ecrit dans la
+loi qu'on puisse faire quelque observation quand le _kochevoi_
+parle devant toute l'armee, cependant, l'affaire ne s'etant point
+passee comme tu l'as dit, il faut parler. Tes reproches ne sont
+pas completement justes. Les Cosaques eussent ete fautifs et
+dignes de la mort s'ils s'etaient enivres pendant la marche, la
+bataille, ou un travail important et difficile; mais nous etions
+la sans rien faire, a nous ennuyer devant cette ville. Il n'y
+avait ni careme, ni aucune abstinence ordonnee par l'Eglise.
+Comment veux-tu donc que l'homme ne boive pas quand il n'a rien a
+faire? il n'y a point de peche a cela. Mais nous allons leur
+montrer maintenant ce que c'est que d'attaquer des gens
+inoffensifs. Nous les avons bien battus auparavant nous allons
+maintenant les battre de maniere qu'ils n'emportent pas leurs
+talons a la maison.
+
+Le discours du _kourennoi_ plut aux Cosaques. Ils releverent leurs
+tetes baissees, et beaucoup d'entre eux firent un signe de
+satisfaction, en disant:
+
+-- Koukoubenko a bien parle.
+
+Et Tarass Boulba, qui se tenait non loin du _kochevoi_, ajouta:
+
+-- Il parait, _kochevoi_, que Koukoubenko a dit la verite. Que
+repondras-tu a cela?
+
+-- Ce que je repondrai? je repondrai: Heureux le pere qui a donne
+naissance a un pareil fils! Il n'y a pas une grande sagesse a dire
+un mot de reproche; mais il y a une grande sagesse a dire un mot
+qui, sans se moquer du malheur de l'homme, le ranime, lui rende du
+courage, comme les eperons rendent du courage a un cheval que
+l'abreuvoir a rafraichi. Je voulais moi-meme vous dire ensuite une
+parole consolante; mais Koukoubenko m'a prevenu.
+
+-- Le _kochevoi_ a bien parle! s'ecria-t-on dans les rangs des
+Zaporogues.
+
+-- C'est une bonne parole, disaient les autres.
+
+Et meme les plus vieux, qui se tenaient la comme des pigeons gris,
+firent avec leurs moustaches une grimace de satisfaction, et
+dirent:
+
+-- Oui, c'est une parole bien dite.
+
+-- Maintenant, ecoutez-moi, seigneurs, continua le _kochevoi_.
+Prendre une forteresse, en escalader les murs, ou bien y percer
+des trous a la maniere des rats, comme font les maitres allemands
+(qu'ils voient le diable en songe!), c'est indecent et nullement
+l'affaire des Cosaques. Je ne crois pas que l'ennemi soit entre
+dans la ville avec de grandes provisions. Il ne menait pus avec
+lui beaucoup de chariots. Les habitants de la ville sont affames,
+ce qui veut dire qu'ils mangeront tout d'une fois; et quant au
+foin pour les chevaux, ma foi, je ne sais guere ou ils en
+trouveront, a moins que quelqu'un de leurs saints ne leur en jette
+du haut du ciel... Mais ceci, il n'y a que Dieu qui le sache, car
+leurs pretres ne sont forts qu'en paroles. Pour cette raison ou
+pour une autre, ils finiront par sortir de la ville. Qu'on se
+divise donc en trois corps, et qu'on les place devant les trois
+portes cinq _koureni_ devant la principale, et trois _koureni_
+devant chacune des deux autres. Que le _kouren_ de Diadniv et
+celui de Korsoun se mettent en embuscade: le _polkovnik_ Tarass
+Boulba, avec tout son _polk_, aussi en embuscade. Les _koureni_ de
+Titareff et de Tounnocheff, en reserve du cote droit; ceux de
+Tcherbinoff et de Steblikiv, du cote gauche. Et vous, sortez des
+rangs, jeunes gens qui vous sentez les dents aigues pour insulter,
+pour exciter l'ennemi. Le Polonais n'a pas de cervelle; il ne sait
+pas supporter les injures, et peut-etre qu'aujourd'hui meme ils
+passeront les portes. Que chaque _ataman_ fasse la revue de son
+_kouren_, et, s'il ne le trouve pas au complet, qu'il prenne du
+monde dans les debris de celui de Periaslav. Visitez bien toutes
+choses; qu'on donne a chaque Cosaque un verre de vin pour le
+degriser, et un pain. Mais je crois qu'ils sont assez rassasies de
+ce qu'ils ont mange hier, car, en verite, ils ont tellement bafre
+toute la nuit, que, si je m'etonne d'une chose, c'est qu'ils ne
+soient pas tous creves. Et voici encore un ordre que je donne: Si
+quelque cabaretier juif s'avise de vendre un seul verre de vin a
+un seul Cosaque, je lui ferai clouer au front une oreille de
+cochon, et je le ferai pendre la tete en bas. A l'oeuvre, freres!
+a l'oeuvre!
+
+C'est ainsi que le _kochevoi_ distribua ses ordres. Tous le
+saluerent en se courbant jusqu'a la ceinture, et, prenant la route
+de leurs chariots, ils ne remirent leurs bonnets qu'arrives a une
+grande distance. Tous commencerent a s'equiper, a essayer leurs
+lances et leurs sabres, a remplir de poudre leurs poudrieres, a
+preparer leurs chariots et a choisir leurs montures.
+
+En rejoignant son campement, Tarass se mit a penser, sans le
+deviner toutefois, a ce qu'etait devenu Andry. L'avait-on pris et
+garrotte, pendant son sommeil, avec les autres? Mais non, Andry
+n'est pas homme a se rendre vivant. On ne l'avait pas non plus
+trouve parmi les morts. Tout pensif, Tarass cheminait devant son
+_polk_, sans entendre que quelqu'un l'appelait depuis longtemps
+par son nom.
+
+-- Qui me demande? dit-il enfin en sortant de sa reverie.
+
+Le juif Yankel etait devant lui.
+
+-- Seigneur _polkovnik_, seigneur _polkovnik_, disait il d'une
+voix breve et entrecoupee, comme s'il voulait lui faire part d'une
+nouvelle importante, j'ai ete dans la ville, seigneur _polkovnik_.
+
+Tarass regarda le juif d'un air ebahi:
+
+-- Qui diable t'a mene la?
+
+-- Je vais vous le raconter, dit Yankel. Des que j'entendis du
+bruit au lever du soleil et que les Cosaques tirerent des coups de
+fusil, je pris mon caftan, et, sans le mettre, je me mis a courir.
+Ce n'est qu'en route que je passai les manches; car je voulais
+savoir moi-meme la cause de ce bruit, et pourquoi les Cosaques
+tiraient de si bonne heure. J'arrivai aux portes de la ville au
+moment ou entrait la queue du convoi. Je regarde, et que vois-je
+l'officier Galandowitch. C'est un homme que je connais; il me doit
+cent ducats depuis trois ans. Et moi, je me mis a le suivre comme
+pour reclamer ma creance, et voila comment je suis entre dans la
+ville.
+
+-- Eh quoi! tu es entre dans la ville, et tu voulais encore lui
+faire payer sa dette? lui dit Boulba. Comment donc ne t'a-t-il pas
+fait pendre comme un chien?
+
+-- Certes, il voulait me faire pendre, repondit le juif; ses gens
+m'avaient deja passe la corde au cou. Mais je me mis a supplier le
+seigneur; je lui dis que j'attendrais le payement de ma creance
+aussi longtemps qu'il le voudrait, et je promis de lui preter
+encore de l'argent, s'il voulait m'aider a me faire rendre ce que
+me doivent d'autres chevaliers; car, a dire vrai, le seigneur
+officier n'a pas un ducat dans la poche, tout comme s'il etait
+Cosaque, quoiqu'il ait des villages, des maisons, quatre chateaux
+et des steppes qui s'etendent jusqu'a Chklov. Et maintenant, si
+les juifs de Breslav ne l'eussent pas equipe, il n'aurait pas pu
+aller a la guerre. C'est aussi pour cela qu'il n'a point paru a la
+diete.
+
+-- Qu'as-tu donc fait dans la ville? as-tu vu les notres?
+
+-- Comment donc! il y en a beaucoup des notres: Itska, Rakhoum,
+Khaivalkh, l'intendant...
+
+-- Qu'ils perissent tous, les chiens! s'ecria Tarass en colere.
+Que viens-tu me mettre sous le nez ta maudite race de juifs? je te
+parle de nos Zaporogues.
+
+-- Je n'ai pas vu nos Zaporogues; mais j'ai vu le seigneur Andry.
+
+-- Tu as vu Andry? dit Boulba. Eh bien! quoi? comment? ou l'as-tu
+vu? dans une fosse, dans une prison, attache, enchaine?
+
+-- Qui aurait ose attacher le seigneur Andry? c'est a present l'un
+des plus grands chevaliers. Je ne l'aurais presque pas reconnu.
+Les brassards sont en or, la ceinture est en or, il n'y a que de
+l'or sur lui. Il est tout etincelant d'or, comme quand au
+printemps le soleil reluit sur l'herbe. Et le _vaivode_ lui a
+donne son meilleur cheval; ce cheval seul coute deux cents ducats.
+
+Boulba resta stupefait:
+
+-- Pourquoi donc a-t-il mis une armure qui ne lui appartient pas?
+Parce qu'elle etait meilleure que la sienne; c'est pour cela qu'il
+l'a mise. Et maintenant il parcourt les rangs, et d'autres
+parcourent les rangs, et il enseigne, et on l'enseigne, comme s'il
+etait le plus riche des seigneurs polonais.
+
+-- Qui donc le force a faire tout cela?
+
+-- Je ne dis pas qu'on l'ait force. Est-ce que le seigneur Tarass
+ne sait pas qu'il est passe dans l'autre parti par sa propre
+volonte?
+
+-- Qui a passe?
+
+-- Le seigneur Andry.
+
+-- Ou a-t-il passe?
+
+-- Il a passe dans l'autre parti; il est maintenant des leurs.
+
+-- Tu mens, oreille de cochon.
+
+-- Comment est-il possible que je mente? Suis-je un sot, pour
+mentir contre ma propre tete? Est-ce que je ne sais pas qu'on pend
+un juif comme un chien, s'il ose mentir devant un seigneur?
+
+-- C'est-a-dire que, d'apres toi, il a vendu sa patrie et sa
+religion?
+
+-- Je ne dis pas qu'il ait vendu quelque chose; je dis seulement
+qu'il a passe dans l'autre parti.
+
+-- Tu mens, juif du diable; une telle chose ne s'est jamais vue
+sur la terre chretienne. Tu mens, chien.
+
+-- Que l'herbe croisse sur le seuil de ma maison, si je mens. Que
+chacun crache sur le tombeau de mon pere, de ma mere, de mon beau-
+pere, de mon grand-pere et du pere de ma mere, si je mens. Si le
+seigneur le desire, je vais lui dire pourquoi il a passe.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- Le _vaivode_ a une fille qui est si belle, mon saint Dieu, si
+belle...
+
+Ici le juif essaya d'exprimer par ses gestes la beaute de cette
+fille, en ecartant les mains, en clignant des yeux, et en relevant
+le coin de la bouche comme s'il goutait quelque chose de doux.
+
+-- Eh bien, quoi? Apres...
+
+-- C'est pour elle qu'il a passe de l'autre cote. Quand un homme
+devient amoureux, il est comme une semelle qu'on met tremper dans
+l'eau pour la plier ensuite comme on veut.
+
+Boulba se mit a reflechir profondement. Il se rappela que
+l'influence d'une faible femme etait grande; qu'elle avait deja
+perdu bien des hommes forts, et que la nature d'Andry etait
+fragile par ce cote. Il se tenait immobile, comme plante a sa
+place.
+
+-- Ecoute, seigneur; je raconterai tout au seigneur, dit le juif
+Des que j'entendis le bruit du matin, des que je vis qu'on entrait
+dans la ville, j'emportai avec moi, a tout evenement, une rangee
+de perles, car il y a des demoiselles dans la ville; et s'il y a
+des demoiselles, me dis-je a moi-meme, elles acheteront mes
+perles, n'eussent-elles rien a manger. Et des que les gens de
+l'officier polonais m'eurent lache, je courus a la maison du
+_vaivode_, pour y vendre mes perles. J'appris tout d'une servante
+tatare; elle m'a dit que la noce se ferait des qu'on aurait chasse
+les Zaporogues. Le seigneur Andry a promis de chasser les
+Zaporogues.
+
+-- Et tu ne l'as pas tue sur place, ce fils du diable? s'ecria
+Boulba.
+
+-- Pourquoi le tuer? Il a passe volontairement. Ou est la faute de
+l'homme? Il est alle la ou il se trouvait mieux.
+
+-- Et tu l'as vu en face?
+
+-- En face, certainement. Quel superbe guerrier? il est plus beau
+que tous les autres. Que Dieu lui donne bonne sante! Il m'a
+reconnu a l'instant meme, et quand je m'approchai de lui, il m'a
+dit...
+
+-- Qu'est-ce qu'il t'a dit?
+
+-- Il m'a dit!... c'est-a-dire il a commence par me faire un signe
+du doigt, et puis il m'a dit: "Yankel!" Et moi: "Seigneur Andry!"
+Et lui: "Yankel, dis a mon pere, a mon frere, aux Cosaques, aux
+Zaporogues, dis a tout le monde que mon pere n'est plus mon pere,
+que mon frere n'est plus mon frere, que mes camarades ne sont plus
+mes camarades, et que je veux me battre contre eux tous, contre
+eux tous."
+
+-- Tu mens, Judas! s'ecria Tarass hors de lui; tu mens, chien. Tu
+as crucifie le Christ, homme maudit de Dieu. Je te tuerai, Satan.
+Sauve-toi, si tu ne veux pas rester mort sur le coup.
+
+En disant cela, Tarass tira son sabre. Le juif epouvante se mit a
+courir de toute la rapidite de ses seches et longues jambes; et
+longtemps il courut, sans tourner la tete, a travers les chariots
+des Cosaques, et longtemps encore dans la plaine, quoique Tarass
+ne l'eut pas poursuivi, reflechissant qu'il etait indigne de lui
+de s'abandonner a sa colere contre un malheureux qui n'en pouvait
+mais.
+
+Boulba se souvint alors qu'il avait vu, la nuit precedente, Andry
+traverser le _tabor_ menant une femme avec lui. Il baissa sa tete
+grise, et cependant il ne voulait pas croire encore qu'une action
+aussi infame eut ete commise, et que son propre fils eut pu vendre
+ainsi sa religion et son ame.
+
+Enfin il conduisit son _polk_ a la place qui lui etait designee,
+derriere le seul bois que les Cosaques n'eussent pas encore brule.
+Cependant les Zaporogues, a pied et a cheval se mettaient en
+marche dans la direction des trois portes de la ville. L'un apres
+l'autre defilaient les divers _koureni_, composant l'armee. Il ne
+manquait que le seul _kouren_ de Pereiaslav; les Cosaques qui le
+composaient avaient bu la veille tout ce qu'ils devaient boire en
+leur vie. Tel s'etait reveille garrotte dans les mains des
+ennemis; tel avait passe endormi de la vie a la mort, et leur
+_ataman_ lui-meme, Khlib, s'etait trouve sans pantalon et sans
+vetement superieur au milieu du camp polonais.
+
+On s'apercut dans la ville du mouvement des Cosaques. Toute la
+population accourut sur les remparts, et un tableau anime se
+presenta aux yeux des Zaporogues. Les chevaliers polonais, plus
+richement vetus l'un que l'autre, occupaient la muraille. Leurs
+casques en cuivre, surmontes de plumes blanches comme celles du
+cygne, etincelaient au soleil; d'autres portaient de petits
+bonnets, roses ou bleus, penches sur l'oreille, et des caftans aux
+manches flottantes, brodes d'or ou de soieries. Leurs sabres et
+leurs mousquets, qu'ils achetaient a grand prix, etaient, comme
+tout leur costume, charges d'ornements. Au premier rang, se tenait
+plein de fierte, portant un bonnet rouge et or, le colonel de la
+ville de Boudjak. Plus grand et plus gros que tous les autres, il
+etait serre dans son riche caftan. Plus loin, pres d'une porte
+laterale, se tenait un autre colonel, petit homme maigre et sec.
+Ses petits yeux vifs lancaient des regards percants sous leurs
+sourcils epais. Il se tournait avec vivacite, en designant les
+postes de sa main effilee, et distribuant des ordres. On voyait
+que, malgre sa taille chetive, c'etait un homme de guerre. Pres de
+lui se trouvait un officier long et fluet, portant d'epaisses
+moustaches sur un visage rouge. Ce Seigneur aimait les festins et
+l'hydromel capiteux. Derriere eux etait groupee une foule de
+petits gentillatres qui s'etaient armes, les uns a leurs propres
+frais, les autres aux frais de la couronne, ou avec l'aide de
+l'argent des juifs, auxquels ils avaient engage tout ce que
+contenaient les petits castels de leurs peres. Il y avait encore
+une foule de ces clients parasites que les senateurs menaient avec
+eux pour leur faire cortege, qui, la veille, volaient du buffet ou
+de la table quelque coupe d'argent, et, le lendemain, montaient
+sur le siege de la voiture pour servir de cochers. Enfin, il y
+avait la de toutes especes de gens. Les rangs des Cosaques se
+tenaient silencieusement devant les murs; aucun d'entre eux ne
+portait d'or sur ses habits; on ne voyait briller, par-ci par-la,
+les metaux precieux que sur les poignees des sabres ou les crosses
+des mousquets. Les Cosaques n'aimaient pas a se vetir richement
+pour la bataille; leurs caftans et leurs armures etaient fort
+simples, et l'on ne voyait, dans tous les escadrons, que de
+longues files bigarrees de bonnets noirs a la pointe rouge.
+
+Deux Cosaques sortirent des rangs des Zaporogues. L'un etait tout
+jeune, l'autre un peu plus age; tous deux avaient, selon leur
+facon de dire, de bonnes dents pour mordre, non seulement en
+paroles, mais encore en action. Ils s'appelaient Okhrim Nach et
+Mikita Colokopitenko. Demid Popovitch les suivait, vieux Cosaque
+qui hantait depuis longtemps la _setch_, qui etait alle jusque
+sous les murs d'Andrinople, et qui avait souffert bien des
+traverses en sa vie. Une fois, en se sauvant d'un incendie, il
+etait revenu a la _setch_, avec la tete toute goudronnee, toute
+noircie, et les cheveux brules. Mais depuis lors, il avait eu le
+temps de se refaire et d'engraisser; sa longue touffe de cheveux
+entourait son oreille, et ses moustaches avaient repousse noires
+et epaisses. Popovitch etait renomme pour sa langue bien affilee.
+
+-- Toute l'armee a des _joupans_ rouges, dit-il; mais je voudrais
+bien savoir si la valeur de l'armee est rouge aussi[32]!
+
+-- Attendez, s'ecria d'en haut le gros colonel; je vais vous
+garrotter tous. Rendez, esclaves, rendez vos mousquets et vos
+chevaux. Avez-vous vu comme j'ai deja garrotte les votres? Qu'on
+amene les prisonniers sur le parapet.
+
+Et l'on amena les Zaporogues garrottes. Devant eux marchait leur
+_ataman_ Khlib, sans pantalon et sans vetement superieur, dans
+l'etat ou on l'avait saisi. Et l'_ataman_ baissa la tete, honteux
+de sa nudite et de ce qu'il avait ete pris en dormant, comme un
+chien.
+
+-- Ne t'afflige pas, Khlib, nous te delivrerons, lui criaient d'en
+bas les Cosaques.
+
+-- Ne t'afflige pas, ami, ajouta l'_ataman_ Borodaty, ce n'est pas
+ta faute si l'on t'a pris tout nu; cela peut arriver a chacun.
+Mais honte a eux, qui t'exposent ignominieusement sans avoir, par
+decence, couvert ta nudite.
+
+-- Il parait que vous n'etes braves que quand vous avez affaire a
+des gens endormis, dit Golokopitenko, en regardant le parapet.
+
+-- Attendez, attendez, nous vous couperons vos touffes de cheveux,
+lui repondit-on d'en haut.
+
+-- Je voudrais bien voir comment ils nous couperaient nos touffes,
+disait Popovitch en tournant devant eux sur son cheval.
+
+Et puis il ajouta, en regardant les siens:
+
+-- Mais peut-etre que les Polonais disent la verite; si ce gros-la
+les amene, ils seront bien defendus.
+
+-- Pourquoi crois-tu qu'ils seront bien defendus? repliquerent les
+cosaques, surs d'avance que Popovitch allait lacher un bon mot.
+
+-- Parce que toute l'armee peut se cacher derriere lui, et qu'il
+serait fort difficile d'attraper quelqu'un avec la lance par dela
+son ventre.
+
+Tous les Cosaques se mirent a rire et, longtemps apres, beaucoup
+d'entre eux secouaient encore la tete en repetant:
+
+-- Ce diable de Popovitch! s'il s'avise de decocher un mot a
+quelqu'un, alors...
+
+Et les Cosaques n'acheverent pas de dire ce qu'ils entendaient par
+alors...
+
+-- Reculez, reculez! s'ecria le _kochevoi_.
+
+Car les Polonais semblaient ne pas vouloir supporter une pareille
+bravade, et le colonel avait fait un signe de la main. En effet, a
+peine les Cosaques s'etaient-ils retires, qu'une decharge de
+mousqueterie retentit sur le haut du parapet. Un grand mouvement
+se fit dans la ville; le vieux _vaivode_ apparut lui-meme, monte
+sur son cheval. Les portes s'ouvrirent, et l'armee polonaise en
+sortit. A l'avant-garde marchaient les hussards[33], bien alignes,
+puis les cuirassiers avec des lances, tous portant des casques en
+cuivre. Derriere eux chevauchaient les plus riches gentilshommes,
+habilles chacun selon son caprice. Ils ne voulaient pas se meler a
+la foule des soldats, et celui d'entre eux qui n'avait pas de
+commandement s'avancait seul a la tete de ses gens. Puis venaient
+d'autres rangs, puis l'officier fluet, puis d'autres rangs encore,
+puis le gros colonel, et le dernier qui quitta la ville fut le
+colonel sec et maigre.
+
+-- Empechez-les, empechez-les d'aligner leurs rangs, criait le
+_kochevoi_. Que tous les _koureni_ attaquent a la fois. Abandonnez
+les autres portes. Que le _kouren_ de Titareff attaque par son
+cote et le _kouren_ de Diadkoff par le sien. Koukoubenko et
+Palivoda, tombez sur eux par derriere. Divisez-les, confondez-les.
+
+Et les Cosaques attaquerent de tous les cotes. Ils rompirent les
+rangs polonais, les melerent et se melerent avec eux, sans leur
+donner le temps de tirer un coup de mousquet. On ne faisait usage
+que des sabres et des lances. Dans cette melee generale, chacun
+eut l'occasion de se montrer. Demid Popovitch tua trois fantassins
+et culbuta deux gentilshommes a bas de leurs chevaux, en disant:
+
+-- Voila de bons chevaux; il y a longtemps que j'en desirais de
+pareils.
+
+Et il les chassa devant lui dans la plaine, criant aux autres
+Cosaques de les attraper; puis il retourna dans la melee, attaqua
+les seigneurs qu'il avait demontes, tua l'un d'eux, jeta son
+_arank_[34] au cou de l'autre, et le traina a travers la campagne,
+apres lui avoir pris son sabre a la riche poignee et sa bourse
+pleine de ducats. Kobita, bon Cosaque encore jeune, en vint aux
+mains avec un des plus braves de l'armee polonaise, et ils
+combattirent longtemps corps a corps. Le Cosaque finit par
+triompher; il frappa le Polonais dans la poitrine avec un couteau
+turc; mais ce fut en vain pour son salut; une balle encore chaude
+l'atteignit a la tempe. Le plus noble des seigneurs polonais
+l'avait ainsi tue, le plus beau des chevaliers et d'ancienne
+extraction princiere; celui-ci se portait partout, sur son
+vigoureux cheval bai clair, et s'etait deja signale par maintes
+prouesses. Il avait sabre deux Zaporogues, renverse un bon
+Cosaque, Fedor Korj, et l'avait perce de sa lance apres avoir
+abattu son cheval d'un coup de pistolet. Il venait encore de tuer
+Kobita.
+
+-- C'est avec celui-la que je voudrais essayer mes forces, s'ecria
+l'_ataman_ du _kouren_ de Nesamaiko, Koukoubenko.
+
+Il donna de l'eperon a son cheval et s'elanca sur le Polonais, en
+criant d'une voix si forte que tous ceux qui se trouvaient proche
+tressaillirent involontairement. Le Polonais eut l'intention de
+tourner son cheval pour faire face a ce nouvel ennemi; mais
+l'animal ne lui obeit point. Epouvante par ce terrible cri, il
+avait fait un bond de cote, et Koukoubenko put frapper, d'une
+balle dans le dos, le Polonais qui tomba de son cheval. Meme
+alors, le Polonais ne se rendit pas; il tacha encore de percer
+l'ennemi, mais sa main affaiblie laissa retomber son sabre.
+Koukoubenko prit a deux mains sa lourde epee, lui en enfonca la
+pointe entre ses levres palies. L'epee lui brisa les dents, lui
+coupa la langue, lui traversa les vertebres du cou, et penetra
+profondement dans la terre ou elle le cloua pour toujours. Le sang
+rose jaillit de la blessure, ce sang de gentilhomme, et lui
+teignit son caftan jaune brode d'or. Koukoubenko abandonna le
+cadavre, et se jeta avec les siens sur un autre point.
+
+-- Comment peut-on laisser la une si riche armure sans la
+ramasser? dit l'_ataman_ du _kouren_ d'Oumane, Borodaty.
+
+Et il quitta ses gens pour s'avancer vers l'endroit ou le
+gentilhomme gisait a terre.
+
+-- J'ai tue sept seigneurs de ma main, mais je n'ai trouve sur
+aucun d'eux une aussi belle armure.
+
+Et Borodaty, entraine par l'ardeur du gain, se baissa pour enlever
+cette riche depouille. Il lui ota son poignard turc, orne de
+pierres precieuses, lui enleva sa bourse pleine de ducats, lui
+detacha du cou un petit sachet qui contenait, avec du linge fin,
+une boucle de cheveux donnee par une jeune fille, en souvenir
+d'amour. Borodaty n'entendit pas que l'officier au nez rouge
+arrivait sur lui par derriere, celui-la meme qu'il avait deja
+renverse de la selle, apres l'avoir marque d'une balafre au
+visage. L'officier leva son sabre et lui assena un coup terrible
+sur son cou penche. L'amour du butin n'avait pas mene a une bonne
+fin l'_ataman_ Borodaty. Sa tete puissante roula par terre d'un
+cote, et son corps de l'autre, arrosant l'herbe de son sang. A
+peine l'officier vainqueur avait-il saisi par sa touffe de cheveux
+la tete de l'_ataman_ pour la pendre a sa selle, qu'un vengeur
+s'etait deja leve.
+
+Ainsi qu'un epervier qui, apres avoir trace des cercles avec ses
+puissantes ailes, s'arrete tout a coup immobile dans l'air, et
+fond comme la fleche sur une caille qui chante dans les bles pres
+de la route, ainsi le fils de Tarass, Ostap, s'elanca sur
+l'officier polonais et lui jeta son noeud coulant autour du cou.
+Le visage rouge de l'officier rougit encore quand le noeud coulant
+lui serra la gorge. Il saisit convulsivement son pistolet, mais sa
+main ne put le diriger, et la balle alla se perdre dans la plaine.
+Ostap detacha de la selle du Polonais un lacet en soie dont il se
+servait pour lier les prisonniers, lui garrotta les pieds et les
+bras, attacha l'autre bout du lacet a l'arcon de sa propre selle,
+et le traina a travers champs, en criant aux Cosaques d'Oumane
+d'aller rendre les derniers devoirs a leur _ataman_. Quand les
+Cosaques de ce _kouren_ apprirent que leur _ataman_ n'etait plus
+en vie, ils abandonnerent le combat pour relever son corps, et se
+concerterent pour savoir qui il fallait choisir a sa place.
+
+-- Mais a quoi bon tenir de longs conseils! dirent-ils enfin; il
+est impossible de choisir un meilleur _kourennoi_ qu'Ostap Boulba.
+Il est vrai qu'il est plus jeune que nous tous; mais il a de
+l'esprit et du sens comme un vieillard.
+
+Ostap, otant son bonnet, remercia ses camarades de l'honneur
+qu'ils lui faisaient, mais sans pretexter ni sa jeunesse, ni son
+manque d'experience, car, en temps de guerre, il n'est pas permis
+d'hesiter. Ostap les conduisit aussitot contre l'ennemi, et leur
+prouva que ce n'etait pas a tort qu'ils l'avaient choisi pour
+_ataman_. Les Polonais sentirent que l'affaire devenait trop
+chaude; ils reculerent et traverserent la plaine pour se
+rassembler de l'autre cote. Le petit colonel fit signe a une
+troupe de quatre cents hommes qui se tenaient en reserve pres de
+la porte de la ville, et ils firent une decharge de mousqueterie
+sur les Cosaques. Mais ils n'atteignirent que peu de monde.
+Quelques balles allerent frapper les boeufs de l'armee, qui
+regardaient stupidement le combat. Epouvantes, ces animaux
+pousserent des mugissements, se ruerent sur le _tabor_ des
+Cosaques, briserent des chariots et foulerent aux pieds beaucoup
+de monde. Mais Tarass, en ce moment, s'elancant avec son _polk_ de
+l'embuscade ou il etait poste, leur barra le passage, en faisant
+jeter de grands cris a ses gens. Alors tout le troupeau furieux,
+eperdu, se retourna sur les regiments polonais qu'il mit en
+desordre.
+
+-- Grand merci, taureaux! criaient les Zaporogues; vous nous avez
+bien servis pendant la marche, maintenant, vous nous servez a la
+bataille!
+
+Les Cosaques se ruerent de nouveau sur l'ennemi. Beaucoup de
+Polonais perirent, beaucoup de Cosaques se distinguerent, entre
+autres Metelitza, Chilo, les deux Pissarenko, Vovtousenko. Se
+voyant presses de toutes parts, les Polonais eleverent leur
+banniere en signe de ralliement, et se mirent a crier qu'on leur
+ouvrit les portes de la ville. Les portes fermees s'ouvrirent en
+grincant sur leurs gonds et recurent les cavaliers fugitifs,
+harasses, couverts de poussiere, comme la bergerie recoit les
+brebis. Beaucoup de Zaporogues voulaient les poursuivre jusque
+dans la ville, mais Ostap arreta les siens en leur disant:
+
+-- Eloignez-vous, seigneurs freres, eloignez-vous des murailles;
+il n'est pas bon de s'en approcher.
+
+Ostap avait raison, car, dans le moment meme, une decharge
+generale retentit du haut des remparts. Le _kochevoi_ s'approcha
+pour feliciter Ostap.
+
+-- C'est encore un jeune _ataman_, dit-il, mais il conduit ses
+troupes comme un vieux chef.
+
+Le vieux Tarass tourna la tete pour voir quel etait ce nouvel
+_ataman_; il apercut son fils Ostap a la tete du _kouren_
+d'Oumane, le bonnet sur l'oreille la massue d'_ataman_ dans sa
+main droite.
+
+-- Voyez-vous le drole! se dit-il tout joyeux.
+
+Et il remercia tous les Cosaques d'Oumane pour l'honneur qu'ils
+avaient fait a son fils.
+
+Les Cosaques reculerent jusqu'a leur _tabor_; les Polonais
+parurent de nouveau sur le parapet, mais, cette fois, leurs riches
+_joupans_ etaient dechires, couverts de sang et de poussiere.
+
+-- Hola! he! avez-vous panse vos blessures? leur criaient les
+Zaporogues.
+
+-- Attendez! Attendez! repondait d'en haut le gros colonel en
+agitant une corde dans ses mains.
+
+Et longtemps encore, les soldats des deux partis echangerent des
+menaces et des injures.
+
+Enfin, ils se separerent. Les uns allerent se reposer des fatigues
+du combat; les autres se mirent a appliquer de la terre sur leurs
+blessures et dechirerent les riches habits qu'ils avaient enleves
+aux morts pour en faire des bandages. Ceux qui avaient conserve le
+plus de forces, s'occuperent a rassembler les cadavres de leurs
+camarades et a leur rendre les derniers honneurs. Avec leurs epees
+et leurs lances, ils creuserent des fosses dont ils emportaient la
+terre dans les pans de leurs habits; ils y deposerent
+soigneusement les corps des Cosaques, et les recouvrirent de terre
+fraiche pour ne pas les laisser en pature aux oiseaux. Les
+cadavres des Polonais furent attaches par dizaines aux queues des
+chevaux, que les Zaporogues lancerent dans la plaine en les
+chassant devant eux a grands coups de fouet. Les chevaux furieux
+coururent longtemps a travers les champs, trainant derriere eux
+les cadavres ensanglantes qui roulaient et se heurtaient dans la
+poussiere.
+
+Le soir venu, tous les _koureni_ s'assirent en rond et se mirent a
+parler des hauts faits de la journee. Ils veillerent longtemps
+ainsi. Le vieux Tarass se coucha plus tard que tous les autres; il
+ne comprenait pas pourquoi Andry ne s'etait pas montre parmi les
+combattants. Le Judas avait-il eu honte de se battre contre ses
+freres? Ou bien le juif l'avait il trompe, et Andry se trouvait-il
+en prison. Mais Tarass se souvint que le coeur d'Andry avait
+toujours ete accessible aux seductions des femmes, et, dans sa
+desolation, il se mit a maudire la Polonaise qui avait perdu son
+fils, a jurer qu'il en tirerait vengeance. Il aurait tenu son
+serment, sans etre touche par la beaute de cette femme; il
+l'aurait trainee par ses longs cheveux a travers tout le camp des
+Cosaques; il aurait meurtri et souille ses belles epaules, aussi
+blanches que la neige eternelle qui couvre le sommet des hautes
+montagnes; il aurait mis en pieces son beau corps. Mais Boulba ne
+savait pas lui-meme ce que Dieu lui preparait pour le lendemain...
+Il finit par s'endormir, tandis que la garde, vigilante et sobre,
+se tint toute la nuit pres des feux, regardant avec attention de
+tous cotes dans les tenebres.
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+Le soleil n'etait pas encore arrive a la moitie de sa course dans
+le ciel, que tous les Zaporogues se reunissaient en assemblee. De
+la _setch_ etait venue la terrible nouvelle que les Tatars,
+pendant l'absence des Cosaques, l'avaient entierement pillee,
+qu'ils avaient deterre le tresor que les Cosaques conservaient
+mysterieusement sous la terre; qu'ils avaient massacre ou fait
+prisonniers tous ceux qui restaient, et qu'emmenant tous les
+troupeaux, tous les haras, ils s'etaient diriges en droite ligne
+sur Perekop. Un seul Cosaque, Maxime Golodoukha, s'etait echappe
+en route des mains des Tatars; il avait poignarde le _mirza_,
+enleve son sac rempli de sequins, et, sur un cheval tatar, en
+habits tatars, il s'etait soustrait aux poursuites par une course
+de deux jours et de deux nuits. Son cheval etait mort de fatigue;
+il en avait pris un autre, l'avait encore tue, et sur le troisieme
+enfin il etait arrive dans le camp des Zaporogues, ayant appris en
+route qu'ils assiegeaient Doubno. Il ne put qu'annoncer le malheur
+qui etait arrive; mais comment etait-il arrive, ce malheur? Les
+Cosaques demeures a la _setch_ s'etaient-ils enivres selon la
+coutume zaporogue, et rendus prisonniers dans l'ivresse? Comment
+les Tatars avaient-ils decouvert l'endroit ou etait enterre le
+tresor de l'armee? Il n'en put rien dire. Le Cosaque etait harasse
+de fatigue; il arrivait tout enfle; le vent lui avait brule le
+visage, il tomba sur la terre, et s'endormit d'un profond sommeil.
+
+En pareil cas, c'etait la coutume zaporogue de se lancer aussitot
+a la poursuite des ravisseurs, et de tacher de les atteindre en
+route, car autrement les prisonniers pouvaient etre transportes
+sur les bazars de l'Asie Mineure, a Smyrne, a l'ile de Crete, et
+Dieu sait tous les endroits ou l'on aurait vu les tetes a longue
+tresse des Zaporogues. Voila pourquoi les Cosaques s'etaient
+assembles. Tous, du premier au dernier, se tenaient debout, le
+bonnet sur la tete, car ils n'etaient pas venus pour entendre
+l'ordre du jour de l'_ataman_, mais pour se concerter comme egaux
+entre eux.
+
+-- Que les anciens donnent d'abord leur conseil! criait-on dans la
+foule.
+
+-- Que le _kochevoi_ donne son conseil! disaient les autres.
+
+Et le _kochevoi_, otant son bonnet, non plus comme chef des
+Cosaques, mais comme leur camarade, les remercia de l'honneur
+qu'ils lui faisaient et leur dit:
+
+-- Il y en a beaucoup parmi nous qui sont plus anciens que moi et
+plus sages dans les conseils; mais puisque vous m'avez choisi pour
+parler le premier, voici mon opinion: Camarades, sans perdre de
+temps, mettons-nous a la poursuite du Tatar, car vous savez vous-
+memes quel homme c'est, le Tatar. Il n'attendra pas votre arrivee
+avec les biens qu'il a enleves; mais il les dissipera sur-le-
+champ, si bien qu'on n'en trouvera plus la trace. Voici donc mon
+conseil: en route! Nous nous sommes assez promenes par ici; les
+Polonais savent ce que sont les Cosaques. Nous avons venge la
+religion autant que nous avons pu; quant au butin, il ne faut pas
+attendre grand'chose d'une ville affamee. Ainsi donc mon conseil
+est de partir.
+
+-- Partons!
+
+Ce mot retentit dans les _koureni_ des Zaporogues.
+
+Mais il ne fut pas du gout de Tarass Boulba, qui abaissa, en les
+froncant, ses sourcils meles de blanc et de noir, semblables aux
+buissons qui croissent sur le flanc nu d'une montagne, et dont les
+cimes ont blanchi sous le givre herisse du nord.
+
+-- Non, ton conseil ne vaut rien, _kochevoi_, dit-il; tu ne parles
+pas comme il faut, Il parait que tu as oublie que ceux des notres
+qu'ont pris les Polonais demeurent prisonniers. Tu veux donc que
+nous ne respections pas la premiere des saintes lois de la
+fraternite, que nous abandonnions nos compagnons, pour qu'on les
+ecorche vivants, ou bien pour que, apres avoir ecartele leurs
+corps de Cosaques, on en promene les morceaux par les villes et
+les campagnes, comme ils ont deja fait du _hetman_ et des
+meilleurs chevaliers de l'Ukraine. Et sans cela, n'ont-ils pas
+assez insulte a tout ce qu'il y a de saint. Que sommes-nous donc?
+je vous le demande a tous. Quel Cosaque est celui qui abandonne
+son compagnon dans le danger, qui le laisse comme un chien perir
+sur la terre etrangere? Si la chose en est venue au point que
+personne ne revere plus l'honneur cosaque, et si l'on permet qu'on
+lui crache sur sa moustache grise, ou qu'on l'insulte par
+d'outrageantes paroles, ce n'est pas moi du moins qu'on insultera.
+Je reste seul.
+
+Tous les Zaporogues qui l'entendirent furent ebranles.
+
+-- Mais as-tu donc oublie, brave _polkovnik_, dit alors le
+_kochevoi_, que nous avons aussi des compagnons dans les mains des
+Tatars, et que si nous ne les delivrons pas maintenant, leur vie
+sera vendue aux paiens pour un esclavage eternel, pire que la plus
+cruelle des morts? As-tu donc oublie qu'ils emportent tout notre
+tresor, acquis au prix du sang chretien?
+
+Tous les Cosaques resterent pensifs, ne sachant que dire. Aucun
+d'eux ne voulait meriter une mauvaise renommee. Alors s'avanca
+hors des rangs le plus ancien par les annees de l'armee zaporogue,
+Kassian Bovdug. Il etait venere de tous les Cosaques. Deux fois on
+l'avait elu _kochevoi_, et a la guerre aussi c'etait un bon
+Cosaque. Mais il avait vieilli. Depuis longtemps il n'allait plus
+en campagne, et s'abstenait de donner des conseils. Seulement il
+aimait, le vieux, a rester couche sur le flanc, pres des groupes
+de Cosaques, ecoutant les recits des aventures d'autrefois et des
+campagnes de ses jeunes compagnons. Jamais il ne se melait a leurs
+discours, mais il les ecoutait en silence, ecrasant du pouce la
+cendre de sa courte pipe, qu'il n'otait jamais de ses levres, et
+il restait longtemps couche, fermant a demi les paupieres, et les
+Cosaques ne savaient s'il etait endormi ou s'il les ecoutait
+encore. Pendant toutes les campagnes, il gardait la maison; mais
+cette fois pourtant le vieux s'etait laisse prendre; et, faisant
+le geste de decision propre aux Cosaques, il avait dit:
+
+-- A la grace de Dieu! je vais avec vous. Peut-etre serai-je utile
+en quelque chose a la chevalerie cosaque.
+
+Tous les Cosaques se turent quand il parut devant l'assemblee, car
+depuis longtemps ils n'avaient entendu un mot de sa bouche. Chacun
+voulait savoir ce qu'allait dire Bovdug.
+
+-- Mon tour est venu de dire un mot, seigneurs freres, commenca-t-
+il; enfants, ecoutez donc le vieux. Le _kochevoi_ a bien parle, et
+comme chef de l'armee cosaque, oblige d'en prendre soin et de
+conserver le tresor de l'armee, il ne pouvait rien dire de plus
+sage. Voila! que ceci soit mon premier discours; et maintenant,
+ecoutez ce que dira mon second. Et voila ce que dira mon second
+discours: C'est une grande verite qu'a dite aussi le _polkovnik_
+Tarass; que Dieu lui donne longue vie et qu'il y ait beaucoup de
+pareils _polkovniks_ dans l'Ukraine! Le premier devoir et le
+premier honneur du Cosaque, c'est d'observer la fraternite. Depuis
+le long temps que je vis dans le monde, je n'ai pas oui dire,
+seigneurs freres, qu'un Cosaque eut jamais abandonne ou vendu de
+quelque maniere son compagnon; et ceux-ci, et les autres sont nos
+compagnons. Qu'il y en ait plus, qu'il y en ait moins, tous sont
+nos freres. Voici donc mon discours: Que ceux a qui sont chers les
+Cosaques faits prisonniers par les Tatars, aillent poursuivre les
+Tatars; et que ceux a qui sont chers les Cosaques faits
+prisonniers par les Polonais, et qui ne veulent pas abandonner la
+bonne cause, restent ici. Le _kochevoi_, suivant son devoir,
+menera la moitie de nous a la poursuite des Tatars, et l'autre
+moitie se choisira un _ataman_ de circonstance, et d'etre _ataman_
+de circonstance, si vous en croyez une tete blanche, cela ne va
+mieux a personne qu'a Tarass Boulba. Il n'y en a pas un seul parmi
+nous qui lui soit egal en vertu guerriere.
+
+Ainsi dit Bovdug, et il se tut; et tous les Cosaques se rejouirent
+de ce que le vieux les avait ainsi mis dans la bonne voie. Tous
+jeterent leurs bonnets en l'air, en criant:
+
+-- Merci, pere! il s'est tu, il s'est tu longtemps; et voila
+qu'enfin il a parle. Ce n'est pas en vain qu'au moment de se
+mettre en campagne il disait qu'il serait utile a la chevalerie
+cosaque. Il l'a fait comme il l'avait dit.
+
+-- Eh bien? consentez-vous a cela? demanda le _kochevoi_.
+
+-- Nous consentons tous! crierent les Cosaques.
+
+-- Ainsi l'assemblee est finie?
+
+-- L'assemblee est finie! crierent les Cosaques.
+
+-- Ecoutez donc maintenant l'ordre militaire, enfants, dit le
+_kochevoi_.
+
+Il s'avanca, mit son bonnet, et tous les Zaporogues, otant leur
+bonnet, demeurerent tete nue, les yeux baisses vers la terre,
+comme cela se faisait toujours parmi les Cosaques lorsqu'un ancien
+se preparait a parler.
+
+-- Maintenant, seigneurs freres, divisez-vous. Que celui qui veut
+partir, passe du cote droit; que celui qui veut rester, passe du
+cote gauche. Ou ira la majeure partie d'un _kouren_, tout le reste
+suivra; mais si la moindre partie persiste, qu'elle s'incorpore a
+d'autres _koureni_.
+
+Et ils commencerent a passer, l'un a droite, l'autre a gauche.
+Quand la majeure partie d'un _kouren_ passait d'un cote,
+l'_ataman_ du _kouren_ passait aussi; quand c'etait la moindre
+partie, elle s'incorporait aux autres _koureni_. Et souvent il
+s'en fallut peu que les deux moities ne fussent egales. Parmi ceux
+qui voulurent demeurer, se trouva presque tout le _kouren_ de
+Nesamaiko, une grande moitie du _kouren_ de Popovitcheff, tout le
+_kouren_ d'Oumane, tout le _kouren_ de _Kaneff_, une grande moitie
+du _kouren_ de Steblikoff, une grande moitie du _kouren_ de
+Fimocheff. Tout le reste prefera aller a la poursuite des Tatars.
+Des deux cotes il y avait beaucoup de bons et braves Cosaques.
+Parmi ceux qui s'etaient decides a se mettre a la poursuite des
+Tatars, il y avait Tcherevety, le vieux Cosaque Pokotipole, et
+Lemich, et Procopovitch, et Choma. Demid Popovitch etait passe
+avec eux, car c'etait un Cosaque du caractere le plus turbulent;
+il ne pouvait rester longtemps a une meme place; ayant essaye ses
+forces contre les Polonais, il eut envie de les essayer contre les
+Tatars. Les _atamans_ des _koureni_ etaient Nostugan, Pokrychka,
+Nevymsky; et bien d'autres fameux et braves Cosaques encore
+avaient eu envie d'essayer leur sabre et leurs bras puissants dans
+une lutte avec les Tatars. Il n'y avait pas moins de braves et de
+bien braves Cosaques parmi ceux qui voulurent rester, tels que les
+_atamans_ Demytrovitch, Koukoubenko, Vertichvits, Balan,
+Boulbenko, Ostap. Apres eux, il y avait encore beaucoup d'autres
+illustres et puissants Cosaques: Vovtousenko, Tchenitchenko,
+Stepan Couska, Ochrim Gouska, Mikola Gousty, Zadorojny, Metelitza,
+Ivan Zakroutygouba, Mosy Chilo, Degtarenko, Sydorenko, Pisarenko,
+puis un second Pisarenko, puis encore un Pisarenko, et encore une
+foule d'autres bons Cosaques. Tous avaient beaucoup marche a pied,
+beaucoup monte a cheval; ils avaient vu les rivages de l'Anatolie,
+les steppes salees de la Crimee, toutes les rivieres, grandes et
+petites, qui se versent dans le Dniepr, toutes les anses et toutes
+les iles de ce fleuve. Ils avaient foule la terre moldave,
+illyrienne et turque; ils avaient sillonne toute la mer Noire sur
+leurs bateaux cosaques a deux gouvernails; ils avaient attaque,
+avec cinquante bateaux de front, les plus riches et les plus
+puissants vaisseaux; ils avaient coule a fond bon nombre de
+galeres turques, et enfin brule beaucoup de poudre en leur vie.
+Plus d'une fois ils avaient dechire, pour s'en faire des bas, de
+precieuses etoffes de Damas; plus d'une fois ils avaient rempli de
+sequins en or pur les larges poches de leurs pantalons. Quant aux
+richesses que chacun d'eux avait dissipees a boire et a se
+divertir, et qui auraient pu suffire a la vie d'un autre homme, il
+n'eut pas ete possible d'en dresser le compte. Ils avaient tout
+dissipe a la cosaque, fetant le monde entier, et louant des
+musiciens pour faire danser tout l'univers. Meme alors il y en
+avait bien peu qui n'eussent quelque tresor, coupes et vases
+d'argent, agrafes et bijoux, enfouis sous les joncs des iles du
+Dniepr, pour que le Tatar ne put les trouver, si, par malheur, il
+reussissait a tomber sur la _setch_. Mais il eut ete difficile au
+Tatar de denicher le tresor, car le maitre du tresor lui-meme
+commencait a oublier en quel endroit il l'avait cache. Tels
+etaient les Cosaques qui avaient voulu demeurer pour venger sur
+les Polonais leurs fideles compagnons et la religion du Christ. Le
+vieux Cosaque Bovdug avait aussi prefere rester avec eux en
+disant:
+
+-- Maintenant mes annees sont trop lourdes pour que j'aille courir
+le Tatar; ici, il y a une place ou je puis m'endormir de la bonne
+mort du Cosaque. Depuis longtemps j'ai demande a Dieu, s'il faut
+terminer ma vie, que je la termine dans une guerre pour la sainte
+cause chretienne. Il m'a exauce. Nulle part une plus belle mort ne
+viendra pour le vieux Cosaque.
+
+Quand ils se furent tous divises et ranges sur deux files, par
+_kouren_, le _kochevoi_ passa entre les rangs, et dit:
+
+-- Eh bien! seigneurs freres, chaque moitie est-elle contente de
+l'autre?
+
+-- Tous sont contents, pere, repondirent les Cosaques.
+
+-- Embrassez-vous donc, et dites-vous adieu l'un a l'autre, car
+Dieu sait s'il vous arrivera de vous revoir en cette vie. Obeissez
+a votre _ataman_, et faites ce que vous savez vous-memes; vous
+savez ce qu'ordonne l'honneur cosaque.
+
+Et tous les Cosaques, autant qu'il y en avait, s'embrasserent
+reciproquement, ce furent les deux _atamans_ qui commencerent;
+apres avoir fait glisser dans les doigts leurs moustaches grises,
+ils se donnerent l'accolade sur les deux joues; puis, se prenant
+les mains avec force, ils voulurent se demander l'un a l'autre:
+
+-- Eh bien! seigneur frere, nous reverrons-nous ou non?
+
+Mais ils se turent, et les deux tetes grises s'inclinerent
+pensives. Et tous les Cosaques, jusqu'au dernier, se dirent adieu,
+sachant qu'il y aurait; beaucoup de besogne a faire pour les uns
+et pour les autres. Mais ils resolurent de ne pas se separer a
+l'instant meme, et d'attendre l'obscurite de la nuit pour ne pas
+laisser voir a l'ennemi la diminution de l'armee. Cela fait, ils
+allerent diner, groupes par _koureni_. Apres diner, tous ceux qui
+devaient se mettre en route se coucherent et dormirent d'un long
+et profond sommeil, comme s'ils eussent pressenti que c'etait
+peut-etre le dernier dont ils jouiraient aussi librement. Ils
+dormirent jusqu'au coucher du soleil; et quand le soir fut venu,
+ils commencerent a graisser leurs chariots. Quand tout fut pret
+pour le depart, ils envoyerent les bagages en avant; eux-memes,
+apres avoir encore une fois salue leurs compagnons de leurs
+bonnets, suivirent lentement les chariots; la cavalerie marchant
+en ordre, sans crier, sans siffler les chevaux, pietina doucement
+a la suite des fantassins, et bientot ils disparurent dans
+l'ombre. Seulement le pas des chevaux retentissait sourdement dans
+le lointain, et quelquefois aussi le bruit d'une roue mal graissee
+qui criait sur l'essieu.
+
+Longtemps encore, les Zaporogues restes devant la ville leur
+faisaient signe de la main, quoiqu'ils les eussent perdus de vue;
+et lorsqu'ils furent revenus a leur campement, lorsqu'ils virent,
+a la clarte des etoiles, que la moitie des chariots manquaient, et
+un nombre egal de leurs freres, leur coeur se serra, et tous
+devenant pensifs involontairement, baisserent vers la terre leurs
+tetes turbulentes.
+
+Tarass voyait bien que, dans les rangs mornes de ses Cosaques, la
+tristesse, peu convenable aux braves, commencait a incliner
+doucement toutes les tetes. Mais il se taisait; il voulait leur
+donner le temps de s'accoutumer a la peine que leur causaient les
+adieux de leurs compagnons; et cependant, il se preparait en
+silence a les eveiller tout a coup par le _hourra_ du Cosaque,
+pour rallumer, avec une nouvelle puissance, le courage dans leur
+ame. C'est une qualite propre a la race slave, race grande et
+forte, qui est aux autres races ce que la mer profonde est aux
+humbles rivieres. Quand l'orage eclate, elle devient tonnerre et
+rugissements, elle souleve et fait tourbillonner les flots, comme
+ne le peuvent les faibles rivieres; mais quand il fait doux et
+calme, plus sereine que les rivieres au cours rapide, elle etend
+son incommensurable nappe de verre, eternelle volupte des yeux.
+
+Tarass ordonna a ses serviteurs de deballer un des chariots, qui
+se trouvait a l'ecart. C'etait le plus grand et le plus lourd de
+tout le camp cosaque; ses fortes roues etaient doublement cerclees
+de fer, il etait puissamment charge, couvert de tapis et
+d'epaisses peaux de boeuf, et etroitement lie par des cordes
+enduites de poix. Ce chariot portait toutes les outres et tous les
+barils du vieux bon vin qui se conservait, depuis longtemps, dans
+les caves de Tarass. Il avait mis ce chariot en reserve pour le
+cas solennel ou, s'il venait un moment de crise et s'il se
+presentait une affaire digne d'etre transmise a la posterite,
+chaque Cosaque, jusqu'au dernier, put boire une gorgee de ce vin
+precieux, afin que, dans ce grand moment, un grand sentiment
+s'eveillat aussi dans chaque homme. Sur l'ordre du _polkovnik_,
+les serviteurs coururent au chariot, couperent, avec leurs sabres,
+les fortes attaches, enleverent les lourdes peaux de boeuf, et
+descendirent les outres et les barils.
+
+-- Prenez tous, dit Boulba, tous tant que vous etes, prenez ce que
+vous avez pour boire; que ce soit une coupe, ou une cruche pour
+abreuver vos chevaux, que ce soit un gant ou un bonnet; ou bien
+meme etendez vos deux mains.
+
+Et tous les Cosaques, tant qu'il y en avait, presenterent l'un une
+coupe, l'autre la cruche qui lui servait a abreuver son cheval;
+celui-ci un gant, celui-la un bonnet; d'autres enfin presenterent
+leurs deux mains rapprochees. Les serviteurs de Tarass passaient
+entre les rangs, et leur versaient les outres et les barils. Mais
+Tarass ordonna que personne ne but avant qu'il eut fait signe a
+tous de boire d'un seul trait. On voyait qu'il avait quelque chose
+a dire. Tarass savait bien que, si fort que soit par lui-meme un
+bon vieux vin, et si capable de fortifier le coeur de l'homme,
+cependant une bonne parole qu'on y joint double la force du vin et
+du coeur.
+
+-- C'est moi qui vous regale, seigneurs freres, dit Tarass Boulba,
+non pas pour vous remercier de l'honneur de m'avoir fait votre
+_ataman_, quelque grand que soit cet honneur, ni pour faire
+honneur aux adieux de nos compagnons; non, l'une et l'autre choses
+seront plus convenables dans un autre temps que celui ou nous nous
+trouvons a cette heure. Devant nous est une besogne de grande
+sueur, de grande vaillance cosaque. Buvons donc, compagnons,
+buvons d'un seul trait; d'abord et avant tout, a la sainte
+religion orthodoxe, pour que le temps vienne enfin ou la meme
+sainte religion se repande sur le monde entier, ou tout ce qu'il y
+a de paiens rentrent dans le giron du Christ. Buvons aussi du meme
+coup a la _setch_, afin qu'elle soit longtemps debout, pour la
+ruine de tous les paiens, afin que chaque annee il en sorte une
+foule de heros plus grands les uns que les autres; et buvons, en
+meme temps, a notre propre gloire, afin que nos neveux et les fils
+de nos neveux disent qu'il y eut, autrefois, des Cosaques qui
+n'ont pas fait honte a la fraternite, et qui n'ont pas livre leurs
+compagnons. Ainsi donc, a la religion, seigneurs freres, a la
+religion!
+
+-- A la religion! crierent de leurs voix puissantes tous ceux qui
+remplissaient les rangs voisins. A la religion! repeterent les
+plus eloignes, et jeunes et vieux, tous les Cosaques burent a la
+religion.
+
+-- A la _setch_! dit Tarass, en elevant sa coupe au-dessus de sa
+tete, le plus haut qu'il put.
+
+-- A la _setch_! repondirent les rangs voisins.
+
+-- A la _setch_! dirent d'une voix sourde les vieux Cosaques, en
+retroussant leurs moustaches grises; et, s'agitant comme de jeunes
+faucons qui secouent leurs ailes, les jeunes Cosaques repeterent:
+A la _setch_! Et la plaine entendit au loin les Cosaques boire a
+leur _setch_.
+
+-- Maintenant un dernier coup, compagnons: a la gloire, et a tous
+les chretiens qui vivent en ce monde.
+
+Et tous les Cosaques, jusqu'au dernier, burent un dernier coup a
+la gloire, et a tous les chretiens qui vivent en ce monde. Et
+longtemps encore on repetait dans tous les rangs de tous les
+_koureni_: "A tous les chretiens qui vivent dans ce monde!"
+
+Deja les coupes etaient vides, et les Cosaques demeuraient
+toujours les mains elevees. Quoique leurs yeux, animes par le vin,
+brillassent de gaiete, pourtant ils etaient pensifs. Ce n'etait
+pas au butin de guerre qu'ils songeaient, ni au bonheur de trouver
+des ducats, des armes precieuses, des habits chamarres et des
+chevaux circassiens; mais ils etaient devenus pensifs, comme des
+aigles poses sur les cimes des montagnes Rocheuses d'ou l'on voit
+au loin s'etendre la mer immense, avec les vaisseaux, les galeres,
+les navires de toutes sortes qui couvrent son sein, avec ses
+rivages perdus dans un lointain vaporeux et couronnes de villes
+qui paraissent des mouches et de forets aussi basses que l'herbe.
+Comme des aigles, ils regardaient la plaine a l'entour, et leur
+destin qui s'assombrissait a l'horizon. Toute cette plaine, avec
+ses routes et ses sentiers tortueux, sera jonchee de leurs
+ossements blanchis; elle s'abreuvera largement de leur sang
+cosaque, elle se couvrira de debris de chariots, de lances
+rompues, de sabres brises; au loin rouleront des tetes a touffes
+de cheveux, dont les tresses seront emmelees par le sang caille,
+et dont les moustaches tomberont sur le menton. Les aigles
+viendront en arracher les yeux. Mais il est beau, ce camp de la
+mort, si librement et si largement etendu. Pas une belle action ne
+perira, et la gloire cosaque ne se perdra point comme un grain de
+poudre tombe du bassinet. Il viendra, il viendra quelque joueur de
+_bandoura_, a la barbe grise descendant sur la poitrine, ou peut-
+etre quelque vieillard, encore plein de courage viril, mais a la
+tete blanchie, a l'ame inspiree, qui dira d'eux une parole grave
+et puissante. Et leur renommee s'etendra dans l'univers entier, et
+tout ce qui viendra dans le monde, apres eux, parlera d'eux; car
+une parole puissante se repand au loin, semblable a la cloche de
+bronze dans laquelle le fondeur a verse beaucoup de pur et
+precieux argent, afin que, par les villes et les villages, les
+chateaux et les chaumieres, la voix sonore appelle tous les
+chretiens a la sainte priere.
+
+
+CHAPITRE IX
+
+Personne, dans la ville assiegee, ne s'etait doute que la moitie
+des Zaporogues eut leve le camp pour se mettre a la poursuite des
+Tatars. Du haut du beffroi de l'hotel de ville, les sentinelles
+avaient seulement vu disparaitre une partie des bagages derriere
+les bois voisins. Mais ils avaient pense que les Cosaques se
+preparaient a dresser une embuscade. L'ingenieur francais etait du
+meme avis. Cependant, les paroles du _kochevoi_ n'avaient pas ete
+vaines; la disette se faisait de nouveau sentir parmi les
+habitants. Selon l'usage des temps passes, la garnison n'avait pas
+calcule ce qu'il lui fallait de vivres. On avait essaye de faire
+une nouvelle sortie, mais la moitie de ces audacieux etait tombee
+sous les coups des Cosaques et l'autre moitie avait ete refoulee
+dans la ville sans avoir reussi. Neanmoins les juifs avaient mis a
+profit la sortie; ils avaient flaire et depiste tout ce qu'il leur
+importait d'apprendre, a savoir pourquoi les Zaporogues etaient
+partis et vers quel endroit ils se dirigeaient, avec quels chefs,
+avec quels _koureni_, combien etaient partis, combien etaient
+restes, et ce qu'ils pensaient faire. En un mot, au bout de
+quelques minutes, on savait tout dans la ville. Les colonels
+reprirent courage et se preparerent a livrer bataille. Tarass
+devinait leurs preparatifs au mouvement et au bruit qui se
+faisaient dans la place; il se preparait de son cote: il rangeait
+ses troupes, donnait des ordres, divisait les _koureni_ en trois
+corps, et les entourait de bagages comme d'un rempart, espece de
+combat ou les Zaporogues etaient invincibles. Il ordonna a deux
+_koureni_ de se mettre en embuscade; il couvrit une partie de la
+plaine de pieux aigus, de debris d'armes, de troncons de lances,
+afin qu'a l'occasion il put y jeter la cavalerie ennemie. Quand
+tout fut ainsi dispose, il fit un discours aux Cosaques, non pour
+les ranimer et leur donner du courage, il les savait fermes de
+coeur, mais parce que lui-meme avait besoin d'epancher le sien.
+
+-- J'ai envie de vous dire, mes seigneurs, ce qu'est notre
+fraternite. Vous avez appris de vos peres et de vos aieux en quel
+honneur ils tenaient tous notre terre. Elle s'est fait connaitre
+aux Grecs, elle a pris des pieces d'or a Tzargrad[35]; elle a eu
+des villes somptueuses et des temples, et des _kniaz_[36]: des
+_kniaz_ de sang russe, et des _kniaz_ de son sang, mais non pas de
+catholiques heretiques. Les paiens ont tout pris, tout est perdu.
+Nous seuls sommes restes, mais orphelins, et comme une veuve qui a
+perdu un puissant epoux, de meme que nous notre terre est restee
+orpheline. Voila dans quel temps, compagnons, nous nous sommes
+donne la main en signe de fraternite. Voila sur quoi se base notre
+fraternite; il n'y a pas de lien plus sacre que celui de la
+fraternite. Le pere aime son enfant, la mere aime son enfant,
+l'enfant aime son pere et sa mere; mais qu'est-ce que cela,
+freres? la bete feroce aime aussi son enfant. Mais s'apparenter
+par la parente de l'ame, non par celle du sang, voila ce que peut
+l'homme seul. Il s'est rencontre des compagnons sur d'autres
+terres; mais des compagnons comme sur la terre russe, nulle part.
+Il est arrive, non a l'un de vous, mais a plusieurs, de s'egarer
+en terre etrangere. Eh bien! vous l'avez vu: la aussi, il y a des
+hommes; la aussi, des creatures de Dieu; et vous leur parlez comme
+a l'un d'entre vous. Mais quand on vient au point de dire un mot
+parti du coeur, vous l'avez vu, ce sont des hommes d'esprit, et
+pourtant ils ne sont pas des votres. Ce sont des hommes, mais pas
+les memes hommes. Non, freres, aimer comme aime un coeur russe,
+aimer, non par l'esprit seulement, mais par tout ce que Dieu a
+donne a l'homme, par tout ce qu'il y a en vous, ah!... dit Tarass,
+avec son geste de decision, en secouant sa tete grise et relevant
+le coin de sa moustache, non, personne ne peut aimer ainsi. Je
+sais que, maintenant, de laches coutumes se sont introduites dans
+notre terre: ils ne songent qu'a leurs meules de ble, a leurs tas
+de foin, a leurs troupeaux de chevaux; ils ne veillent qu'a ce que
+leurs hydromels cachetes se conservent bien dans leurs caves; ils
+imitent le diable sait quels usages paiens; ils ont honte de leur
+langage; le frere ne veut pas parler avec son frere; le frere vend
+son frere, comme on vend au marche un etre sans ame; la faveur
+d'un roi etranger, pas meme d'un roi, la pauvre faveur d'un magnat
+polonais qui, de sa botte jaune, leur donne des coups sur le
+museau, leur est plus chere que toute fraternite. Mais chez le
+dernier des laches, se fut-il souille de boue et de servilite,
+chez celui-la, freres, il y a encore un grain de sentiment russe;
+et un jour il se reveillera et il frappera, le malheureux! des
+deux poings sur les basques de son justaucorps; il se prendra la
+tete des deux mains et il maudira sa lache existence, pret a
+racheter par le supplice une ignoble vie. Qu'ils sachent donc tous
+ce que signifie sur la terre russe la fraternite. Et si le moment
+est deja venu de mourir, certes aucun d'eux ne mourra comme nous;
+aucun d'eux, aucun. Ce n'est pas donne a leur nature de souris.
+
+Ainsi parlait l'_ataman_; et, son discours fini, il secouait
+encore sa tete qui s'etait argentee dans des exploits de Cosaques.
+Tous ceux qui l'ecoutaient furent vivement emus par ce discours
+qui penetra jusqu'au fond des coeurs. Les plus anciens dans les
+rangs demeurerent immobiles, inclinant leurs tetes grises vers la
+terre. Une larme brillait sous les vieilles paupieres; ils
+l'essuyerent lentement avec la manche, et tous, comme s'ils se
+fussent donne le mot, firent a la fois leur geste d'usage[37] pour
+exprimer un parti pris, et secouerent resolument leurs tetes
+chargees d'annees. Tarass avait touche juste.
+
+Deja l'on voyait sortir de la ville l'armee ennemie, faisant
+sonner les trompettes et les clairons, ainsi que les seigneurs
+polonais, la main sur la hanche, entoures de nombreux serviteurs.
+Le gros colonel donnait des ordres. Ils s'avancerent rapidement
+sur les Cosaques, les menacant de leurs regards et de leurs
+mousquets, abrites sous leurs brillantes cuirasses d'airain. Des
+que les Cosaques virent qu'ils s'etaient avances a portee, tous
+dechargerent leurs longs mousquets de six pieds, et continuerent a
+tirer sans interruption. Le bruit de leurs decharges s'etendit au
+loin dans les plaines environnantes, comme un roulement continu.
+Le champ de bataille etait couvert de fumee, et les Zaporogues
+tiraient toujours sans relache. Ceux des derniers rangs se
+bornaient a charger les armes qu'ils tendaient aux plus avances,
+etonnant l'ennemi qui ne pouvait comprendre comment les Cosaques
+tiraient sans recharger leurs mousquets. Dans les flots de fumee
+grise qui enveloppaient l'une et l'autre armee, on ne voyait plus
+comment tantot l'un tantot l'autre manquait dans les rangs; mais
+les Polonais surtout sentaient que les balles pleuvaient epaisses,
+et lorsqu'ils reculerent pour sortir des nuages de fumee et pour
+se reconnaitre, ils virent bien des vides dans leurs escadrons.
+Chez les Cosaques, trois hommes au plus avaient peri, et ils
+continuaient incessamment leur feu de mousqueterie. L'ingenieur
+etranger s'etonna lui-meme de cette tactique qu'il n'avait jamais
+vu employer, et il dit a haute voix:
+
+-- Ce sont des braves, les Zaporogues! Voila comment il faut se
+battre dans tous les pays.
+
+Il donna le conseil de diriger les canons sur le camp fortifie des
+Cosaques. Les canons de bronze rugirent sourdement par leurs
+larges gueules; la terre trembla au loin, et toute la plaine fut
+encore noyee sous des flots de fumee. L'odeur de la poudre
+s'etendit sur les places et dans les rues des villes voisines et
+lointaines; mais les canonniers avaient pointe trop haut. Les
+boulets rougis decrivirent une courbe trop grande; ils volerent,
+en sifflant, par-dessus la tete des Cosaques, et s'enfoncerent
+profondement dans le sol en labourant au loin la terre noire. A la
+vue d'une pareille maladresse, l'ingenieur francais se prit par
+les cheveux et pointa lui-meme les canons, quoique les Cosaques
+fissent pleuvoir les balles sans relache.
+
+Tarass avait vu de loin le peril qui menacait les _koureni_ de
+Nesamaikoff et de Steblikoff, et s'etait ecrie de toute sa voix:
+
+-- Quittez vite, quittez les chariots; et que chacun monte a
+cheval!
+
+Mais les Cosaques n'auraient eu le temps d'executer ni l'un ni
+l'autre de ces ordres, si Ostap ne s'etait porte droit sur le
+centre de l'ennemi. Il arracha les meches aux mains de six
+canonniers; a quatre autres seulement il ne put les prendre. Les
+Polonais le refoulerent. Alors, l'officier etranger prit lui-meme
+une meche pour mettre le feu a un canon enorme, tel que les
+Cosaques n'en avaient jamais vu. Il ouvrait une large gueule
+beante par laquelle regardaient mille morts. Lorsqu'il tonna, et
+trois autres apres lui, qui, de leur quadruple coup, ebranlerent
+sourdement la terre, ils firent un mal affreux. Plus d'une vieille
+mere cosaque pleurera son fils et se frappera la poitrine de ses
+mains osseuses; il y aura plus d'une veuve a Gloukhoff, Nemiroff,
+Tchernigoff et autres villes. Elle courra, la veuve eploree, tous
+les jours au bazar; elle se cramponnera a tous les passants, les
+regardant aux yeux pour voir s'il ne se trouvera pas parmi eux le
+plus cher des hommes. Mais il passera par la ville bien des
+troupes de toutes especes sans que jamais il se trouve, parmi
+elles, le plus cher de tous les hommes.
+
+La moitie du _kouren_ de Nesamaikoff n'existait plus. Comme la
+grele abat tout un champ de ble, ou chaque epi se balance
+semblable a un ducat de poids, ainsi le canon balaye et couche les
+rangs cosaques.
+
+En revanche, comme les Cosaques s'elancerent! comme tous se
+ruerent sur l'ennemi! comme l'_ataman_ Koukoubenko bouillonna de
+rage, quand il vit que la moitie de son _kouren_ n'existait plus!
+Il entra avec les restes des gens de Nesamaikoff au centre meme
+des rangs ennemis, hacha comme du chou, dans sa fureur, le premier
+qui se trouva sous sa main, desarma plusieurs cavaliers, frappant
+de sa lance homme et cheval, parvint jusqu'a la batterie et
+s'empara d'un canon. Il regarde, et deja l'_ataman_ du _kouren_
+d'Oumane l'a precede, et Stepan Gouska a pris la piece principale.
+Leur cedant alors la place, il se tourne avec les siens contre une
+autre masse d'ennemis. Ou les gens de Nesamaikoff ont passe, il y
+a une rue; ou ils tournent, un carrefour. On voyait s'eclaircir
+les rangs ennemis, et les Polonais tomber comme des gerbes. Pres
+des chariots memes, se tient Vovtousenko; devant lui,
+Tcherevitchenko; au-dela des chariots, Degtarenko, et, derriere
+lui, l'_ataman_ du _kouren_, Vertikhvist. Deja Degtarenko a
+souleve deux Polonais sur sa lance; mais il en rencontre un
+troisieme moins facile a vaincre Le Polonais etait souple et fort,
+et magnifiquement equipe; il avait amene a sa suite plus de
+cinquante serviteurs. Il fit plier Degtarenko, le jeta par terre,
+et, levant son sabre sur lui, s'ecria:
+
+-- Il n'y a pas un seul de vous, chiens de Cosaques, qui osat me
+resister!
+
+-- Si pourtant, il y en a, dit Mosy Chilo; et il s'avanca.
+
+C'etait un fort Cosaque, qui avait plus d'une fois commande sur
+mer, et passe par bien des epreuves. Les Turcs l'avaient pris avec
+toute sa troupe a Trebizonde, et les avaient tous emmenes sur
+leurs galeres, les fers aux pieds et aux mains, les privant de riz
+pendant des semaines entieres, et leur faisant boire l'eau salee.
+Les pauvres gens avaient tout souffert, tout supporte, plutot que
+de renier leur religion orthodoxe. Mais l'_ataman_ Mosy Chilo
+n'eut pas le courage de souffrir; il foula aux pieds la sainte
+loi, entoura d'un ruban odieux sa tete pecheresse, entra dans la
+confiance du pacha, devint magasinier du vaisseau et chef de la
+chiourme. Cela fit une grande peine aux pauvres prisonniers; ils
+savaient que, si l'un des leurs vendait sa religion et passait au
+parti des oppresseurs, il etait plus penible et plus amer d'etre
+sous sa main. C'est ce qui arriva. Mosy Chilo leur mit a tous de
+nouveaux fers, en les attachant trois a trois, les lia de cordes
+jusqu'aux os, les assomma de coups sur la nuque; et lorsque les
+Turcs, satisfaits d'avoir trouve un pareil serviteur, commencerent
+a se rejouir, et s'enivrerent sans respect pour les lois de leur
+religion, il apporta les soixante-quatre clefs des fers aux
+prisonniers afin qu'ils pussent ouvrir les cadenas, jeter leurs
+liens a la mer, et les echanger contre des sabres pour frapper les
+Turcs. Les Cosaques firent un grand butin, et revinrent
+glorieusement dans leur patrie, ou, pendant longtemps, les joueurs
+de _bandoura_ glorifierent Mosy Chilo. On l'eut bien elu
+_kochevoi_; mais c'etait un etrange Cosaque. Quelquefois il
+faisait une action que le plus sage n'aurait pas imaginee;
+d'autres fois, il tombait dans une incroyable betise. Il but et
+dissipa tout ce qu'il avait acquis, s'endetta pres de tous a la
+_setch_, et, pour combler la mesure, il se glissa, la nuit, comme
+un voleur des rues, dans un _kouren_ etranger, enleva tous les
+harnais, et les mit en gage chez le cabaretier. Pour une action si
+honteuse, on l'attacha a un poteau sur la place du bazar, et l'on
+mit pres de lui un gros baton afin que chacun, selon la mesure de
+ses forces, put lui en assener un coup. Mais, parmi les
+Zaporogues, il ne se trouva pas un seul homme qui levat le baton
+sur lui, se souvenant des services qu'il avait rendus. Tel etait
+le Cosaque Mosy Chilo.
+
+-- Si, pourtant, il y en a pour vous rosser, chiens, dit-il en
+s'elancant sur le Polonais.
+
+Aussi, comme ils se battirent! Cuirasses et brassards se plierent
+sous leurs coups a tous deux. Le Polonais lui dechira sa chemise
+de fer, et lui atteignit le corps de son sabre. La chemise du
+Cosaque rougit, mais Chilo n'y fit nulle attention. Il leva sa
+main; elle etait lourde sa main noueuse, et il etourdit son
+adversaire d'un coup sur la tete. Son casque de bronze vola en
+eclats; le Polonais chancela, et tomba de la selle; et Chilo se
+mit a sabrer en croix l'ennemi renverse. Cosaque, ne perds pas ton
+temps a l'achever, mais retourne-toi plutot!... Il ne se retourna
+point, le Cosaque, et l'un des serviteurs du vaincu le frappa de
+son couteau dans le cou. Chilo fit volte-face, et deja il
+atteignait l'audacieux, mais celui-ci disparut dans la fumee de la
+poudre. De tous cotes resonnait un bruit de mousqueterie. Chilo
+chancela, et sentit que sa blessure etait mortelle. Il tomba, mit
+la main sur la plaie, et se tournant vers ses compagnons:
+
+-- Adieu, seigneurs freres camarades, dit-il; que la terre russe
+orthodoxe reste debout pour l'eternite, et qu'il lui soit rendu un
+honneur eternel.
+
+Il ferma ses yeux eteints, et son ame cosaque quitta sa farouche
+enveloppe.
+
+Deja Zadorojni s'avancait a cheval, et l'_ataman_ de _kouren_,
+Vertikhvist, et Balaban s'avancaient aussi.
+
+-- Dites-moi, seigneurs, s'ecria Tarass, en s'adressant aux
+_atamans_ des _koureni_; y a-t-il encore de la poudre dans les
+poudrieres? La force cosaque ne s'est-elle pas affaiblie? Les
+notres ne plient-ils pas encore?
+
+-- Pere, il y a encore de la poudre dans les poudrieres; la force
+cosaque n'est pas affaiblie, et les notres ne plient pas encore.
+
+Et les Cosaques firent une vigoureuse attaque. Ils rompirent les
+rangs ennemis. Le petit colonel fit sonner la retraite et hisser
+huit drapeaux peints, pour rassembler les siens qui s'etaient
+disperses dans la plaine. Tous les Polonais accoururent aux
+drapeaux; mais ils n'avaient pas encore reforme leurs rangs que,
+deja, l'_ataman_ Koukoubenko faisait, avec ses gens de
+Nesamaikoff, une charge en plein centre, et tombait sur le colonel
+ventru. Le colonel ne soutint pas le choc, et, tournant son
+cheval, il s'enfuit a toute bride. Koukoubenko le poursuivit
+longtemps a travers champs, sans le laisser rejoindre les siens.
+Voyant cela du _kouren_ voisin, Stepan Gouska se mit de la partie,
+son _arkan_ a la main; courbant la tete sur le cou de son cheval
+et saisissant l'instant favorable, il lui jeta du premier coup son
+_arkan_ a la gorge. Le colonel devint tout rouge, et saisit la
+corde des deux mains, en s'efforcant de la rompre. Mais deja un
+coup puissant lui avait enfonce dans sa large poitrine la lame
+meurtriere. Gouska, toutefois, n'aura pas longtemps a se rejouir.
+Les Cosaques se retournaient a peine que deja Gouska etait souleve
+sur quatre piques. Le pauvre _ataman_ n'eut que le temps de dire:
+
+-- Perissent tous les ennemis, et que la terre russe se rejouisse
+dans la gloire pendant des siecles eternels!
+
+Et il exhala le dernier soupir. Les Cosaques tournerent la tete,
+et deja, d'un cote, le Cosaque Metelitza faisait fete aux Polonais
+en assommant tantot l'un, tantot l'autre, et, d'un autre cote,
+l'_ataman_ Nevilitchki s'elancait a la tete des siens. Pres d'un
+carre de chariots, Zakroutigouba retourne l'ennemi comme du foin,
+et le repousse, tandis que, devant un carre plus eloigne, le
+troisieme Pisarenko a refoule une troupe entiere de Polonais, et
+pres du troisieme carre, les combattants se sont saisis a bras-le-
+corps, et luttent sur les chariots memes.
+
+-- Dites-moi, seigneurs, s'ecria l'_ataman_ Tarass, en s'avancant
+au-devant des chefs; y a-t-il encore de la poudre dans les
+poudrieres? La force cosaque n'est-elle pas affaiblie? Les
+Cosaques ne commencent-ils pas a plier?
+
+-- Pere, il y a encore de la poudre dans les poudrieres; la force
+cosaque n'est pas affaiblie; les Cosaques ne plient pas encore.
+
+Deja Bovdug est tombe du haut d'un chariot. Une balle l'a frappe
+sous le coeur. Mais, rassemblant toute sa vieille ame, il dit:
+
+-- Je n'ai pas de peine a quitter le monde. Dieu veuille donner a
+chacun une fin pareille, et que la terre russe soit glorifiee
+jusqu'a la fin des siecles!
+
+Et l'ame de Bovdug s'eleva dans les hauteurs pour aller raconter
+aux vieillards, morts depuis longtemps, comment on sait combattre
+sur la terre russe, et mieux encore comment on y sait mourir pour
+la sainte religion.
+
+Bientot apres, tomba aussi Balaban, _ataman_ de _kouren_. Il avait
+recu trois blessures mortelles, de balle, de lance, et d'un lourd
+sabre droit. Et c'etait un des plus vaillants Cosaques. Il avait
+fait, comme _ataman_, une foule d'expeditions maritimes, dont la
+plus glorieuse fut celle des rivages d'Anatolie. Ses gens avaient
+ramasse beaucoup de sequins, d'etoffes de Damas et de riche butin
+turc. Mais ils essuyerent de grands revers a leur retour. Les
+malheureux durent passer sous les boulets turcs. Quand le vaisseau
+ennemi fit feu de toutes ses pieces, une moitie de leurs bateaux
+sombra en tournoyant, il perit dans les eaux plus d'un Cosaque;
+mais les bottes de joncs attachees aux flancs des bateaux les
+sauverent d'une commune noyade. Pendant toute la nuit, les
+Cosaques enleverent l'eau des barques submergees avec des pelles
+creuses et leurs bonnets, en reparant les avaries. De leurs larges
+pantalons cosaques, ils firent des voiles, et, filant avec
+promptitude, ils echapperent au plus rapide des vaisseaux turcs.
+Et c'etait peu qu'ils fussent arrives sains et saufs a la _setch_;
+ils rapporterent une chasuble brodee d'or a l'archimandrite du
+couvent de Mejigorsh a Kiew, et des ornements d'argent pur pour
+l'image de la Vierge, dans le _zaporojie_ meme. Et longtemps apres
+les joueurs de _bandoura_ glorifiaient l'habile reussite des
+Cosaques. A cette heure, Balaban inclina sa tete, sentant les
+poignantes approches de la mort, et dit d'une voix faible:
+
+-- Il me semble, seigneurs freres, que je meurs d'une bonne mort.
+J'en ai sabre sept, j'en ai traverse neuf de ma lance, j'en ai
+suffisamment ecrase sous les pieds de mon cheval, et je ne sais
+combien j'en ai atteint de mes balles. Fleurisse donc
+eternellement la terre russe!
+
+Et son ame s'envola.
+
+Cosaques, Cosaques, ne livrez pas la fleur de votre armee. Deja,
+l'ennemi a cerne Koukoubenko. Deja, il ne reste autour de lui que
+sept hommes du _kouren_ de Nesamaikoff, et ceux-la se defendent
+plus qu'il ne leur reste de force; deja, les vetements de leur
+chef sont rougis de son sang. Tarass lui-meme, voyant le danger
+qu'il court, s'elance a son aide; mais les Cosaques sont arrives
+trop tard. Une lance a pu s'enfoncer sous son coeur avant que
+l'ennemi qui l'entoure ait ete repousse. Il s'inclina doucement
+sur les bras des Cosaques qui le soutenaient, et son jeune sang
+jaillit comme une source, semblable a un vin precieux que des
+serviteurs maladroits apportent de la cave dans un vase de verre,
+et qui le brisent a l'entree de la salle en glissant sur le
+parquet. Le vin se repand sur la terre, et le maitre du logis
+accourt, en se prenant la tete dans les mains, lui qui l'avait
+reserve pour la plus belle occasion de sa vie, afin que, si Dieu
+la lui donnait, il put, dans sa vieillesse, feter un compagnon de
+ses jeunes annees, et se rejouir avec lui au souvenir d'un temps
+ou l'homme savait autrement et mieux se rejouir. Koukoubenko
+promena son regard autour de lui, et murmura:
+
+-- Je remercie Dieu de m'avoir accorde de mourir sous vos yeux,
+compagnons. Qu'apres nous, on vive mieux que nous, et que la terre
+russe, aimee du Christ, soit eternelle dans sa beaute!
+
+Et sa jeune ame s'envola. Les anges la prirent sous les bras, et
+l'empoterent aux cieux: elle sera bien la-bas. "Assieds-toi a ma
+droite, Koukoubenko, lui dira le Christ, tu n'as pas trahi la
+fraternite, tu n'as pas fait d'action honteuse, tu n'as pas
+abandonne un homme dans le danger. Tu as conserve et defendu mon
+Eglise." La mort de Koukoubenko attrista tout le monde: et
+cependant, les rangs cosaques s'eclaircissaient a vue d'oeil;
+beaucoup de braves avaient cesse de vivre. Mais les Cosaques
+tenaient bon.
+
+-- Dites-moi, seigneurs, cria Tarass aux _koureni_ restes debout,
+y a-t-il encore de la poudre dans les poudrieres? les sabres ne
+sont-ils pas emousses? la force cosaque ne s'est-elle pas
+affaiblie? les Cosaques ne plient-ils pas encore?
+
+-- Pere, il y a encore assez de poudre; les sabres sont encore
+bons, la force cosaque n'est pas affaiblie; les Cosaques n'ont pas
+plie.
+
+Et les Cosaques s'elancerent de nouveau comme s'ils n'eussent
+eprouve aucune perte. Il ne reste plus vivants que trois _atamans_
+de _kouren_. Partout coulent des ruisseaux rouges; des ponts
+s'elevent, formes de cadavres des Cosaques et des Polonais. Tarass
+regarda le ciel, et vit s'y deployer une longue file de vautours.
+Ah! quelqu'un donc se rejouira! Deja, la-bas, on a souleve
+Metelitza sur le fer d'une lance; deja, la tete du second
+Pisarenko a tournoye dans l'air en clignant des yeux; deja Okhrim
+Gouska, sabre de haut et en travers, est tombe lourdement.
+
+-- Soit! dit Tarass, en faisant signe de son mouchoir.
+
+Ostap comprit le geste de son pere; et, sortant de son embuscade,
+chargea vigoureusement la cavalerie polonaise. L'ennemi ne soutint
+pas la violence du choc; et lui, le poursuivant a outrance, le
+rejeta sur la place ou l'on avait plante des pieux et jonche la
+terre de troncons de lances. Les chevaux commencerent a broncher,
+a s'abattre, et les Polonais a rouler par-dessus leurs tetes. Dans
+ce moment, les Cosaques de Korsoun, qui se tenaient en reserve
+derriere les chariots, voyant l'ennemi a portee de mousquet,
+firent une decharge soudaine. Les Polonais, perdant la tete, se
+mirent en desordre, et les Cosaques reprirent courage:
+
+-- La victoire est a nous! crierent de tous cotes les voix
+zaporogues.
+
+Les clairons sonnerent, et on hissa le drapeau de la victoire. Les
+Polonais, defaits, fuyaient en tout sens.
+
+-- Non, non, la victoire n'est pas encore a nous, dit Tarass, en
+regardant les portes de la ville.
+
+Il avait dit vrai.
+
+Les portes de la ville s'etaient ouvertes, et il en sortit un
+regiment de hussards, la fleur des regiments de cavalerie. Tous
+les cavaliers montaient des _argamaks_[38] bai brun. En avant des
+escadrons, galopait un chevalier, le plus beau, le plus hardi de
+tous. Ses cheveux noirs se deroulaient sous son casque de bronze;
+son bras etait entoure d'une echarpe brodee par les mains de la
+plus seduisante beaute. Tarass demeura stupefait quand il reconnut
+Andry. Et lui, cependant, enflamme par l'ardeur du combat, avide
+de meriter le present qui ornait son bras, se precipita comme un
+jeune levrier, le plus beau, le plus rapide, et le plus jeune de
+la meute. "_Atou_[39]!" crie le vieux chasseur, et le levrier se
+precipite, lancant ses jambes en droite ligne dans les airs,
+penche de tout son corps sur le flanc, soulevant la neige de ses
+ongles, et devancant dix fois le lievre lui-meme dans la chaleur
+de sa course. Le vieux Tarass s'arrete; il regarde comment Andry
+s'ouvrait un passage, frappant a droite et a gauche, et chassant
+les Cosaques devant lui. Tarass perd patience.
+
+-- Comment, les tiens! les tiens! s'ecrie-t-il; tu frappes les
+tiens, fils du diable!
+
+Mais Andry ne voyait pas qui se trouvait devant lui, si c'etaient
+les siens ou d'autres. Il ne voyait rien. Il voyait des boucles de
+cheveux, de longues boucles ondoyantes, une gorge semblable au
+cygne de la riviere, un cou de neige et de blanches epaules, et
+tout ce que Dieu crea pour des baisers insenses.
+
+-- Hola! camarades, attirez-le-moi, attirez-le-moi seulement dans
+le bois. cria Tarass.
+
+Aussitot se presenterent trente des plus rapides Cosaques pour
+attirer Andry vers le bois. Redressant leurs hauts bonnets, ils
+lancerent leurs chevaux pour couper la route aux hussards, prirent
+en flanc les premiers rangs, les culbuterent, et, les ayant
+separes du gros de la troupe, sabrerent les uns et les autres.
+Alors Golokopitenko frappa Andry sur le dos du plat de son sabre
+droit, et tous, a l'instant, se mirent a fuir de toute la rapidite
+cosaque. Comme Andry s'elanca! comme son jeune sang bouillonna
+dans toutes ses veines! Enfoncant ses longs eperons dans les
+flancs de son cheval, il vola a perte d'haleine sur les pas des
+Cosaques, sans se retourner, et sans voir qu'une vingtaine
+d'hommes seulement avaient pu le suivre. Et les Cosaques, fuyant
+de toute la celerite de leurs chevaux, tournaient vers le bois.
+Andry, lance ventre a terre, atteignait deja Golokopitenko,
+lorsque, tout a coup, une main puissante arreta son cheval par la
+bride. Andry tourna la tete; Tarass etait devant lui. Il trembla
+de tout son corps, et devint pale comme un ecolier surpris en
+maraude par son maitre. La colere d'Andry s'eteignit comme si elle
+ne se fut jamais allumee. Il ne voyait plus devant lui que son
+terrible pere.
+
+-- Eh bien! qu'allons-nous faire maintenant? dit Tarass, en le
+regardant droit entre les deux yeux.
+
+Andry ne put rien repondre, et resta les yeux baisses vers la
+terre.
+
+-- Eh bien, fils, tes Polonais t'ont-ils ete d'un grand secours?
+
+Andry demeurait muet.
+
+-- Ainsi trahir, vendre la religion, vendre les tiens... Attends,
+descends de cheval.
+
+Obeissant comme un enfant docile, Andry descendit de cheval et
+s'arreta, ni vif ni mort, devant Tarass.
+
+-- Reste la, et ne bouge plus. C'est moi qui t'ai donne la vie,
+c'est moi qui te tuerai, dit Tarass.
+
+Et, reculant d'un pas, il ota son mousquet de dessus son epaule.
+Andry etait pale comme un linge. On voyait ses levres remuer, et
+prononcer un nom. Mais ce n'etait pas le nom de sa patrie, ni de
+sa mere, ni de ses freres, c'etait le nom de la belle Polonaise.
+
+Tarass fit feu.
+
+Comme un epi de ble coupe par la faucille, Andry inclina la tete,
+et tomba sur l'herbe sans prononcer un mot.
+
+Le meurtrier de son fils, immobile, regarda longtemps le cadavre
+inanime. Il etait beau meme dans la mort. Son visage viril,
+naguere brillant de force et d'une irresistible seduction,
+exprimait encore une merveilleuse beaute. Ses sourcils, noirs
+comme un velours de deuil, ombrageaient ses traits palis.
+
+-- Que lui manquait-il pour etre un Cosaque? dit Boulba. Il etait
+de haute taille, il avait des sourcils noirs, un visage de
+gentilhomme, et sa main etait forte dans le combat. Et il a peri,
+peri sans gloire, comme un chien lache.
+
+-- Pere, qu'as-tu fait? c'est toi qui l'as tue? dit Ostap, qui
+arrivait en ce moment.
+
+Tarass fit de la tete un signe affirmatif.
+
+Ostap regarda fixement le mort dans les yeux. Il regretta son
+frere, et dit:
+
+-- Pere, livrons-le honorablement a la terre, afin que les ennemis
+ne puissent l'insulter, et que les oiseaux de proie n'emportent
+pas les lambeaux de sa chair.
+
+-- On l'enterrera bien sans nous, dit Tarass; et il aura des
+pleureurs et des pleureuses.
+
+Et pendant deux minutes, il pensa:
+
+-- Faut-il le jeter aux loups qui rodent sur la terre humaine, ou
+bien respecter en lui la vaillance du chevalier, que chaque brave
+doit honorer en qui que ce soit?
+
+Il regarde, et voit Golokopitenko galoper vers lui.
+
+-- Malheur! _ataman_. Les Polonais se sont fortifies, il leur est
+venu un renfort de troupes fraiches.
+
+Golokopitenko n'a pas acheve que Vovtousenko accourt:
+
+-- Malheur! _ataman_. Encore une force nouvelle qui fend sur nous.
+
+Vovtousenko n'a pas acheve que Pisarenko arrive en courant, mais
+sans cheval:
+
+-- Ou es-tu, pere? les Cosaques te cherchent. Deja l'_ataman_ de
+_kouren_ Nevilitchki est tue; Zadorojny est tue; Tcherevitchenko
+est tue; mais les Cosaques tiennent encore; ils ne veulent pas
+mourir, sans t'avoir vu une derniere fois dans les yeux; ils
+veulent que tu les regardes a l'heure de la mort.
+
+-- A cheval, Ostap! dit Tarass.
+
+Et il se hata pour trouver encore debout les Cosaques, pour
+savourer leur vue une derniere fois, et pour qu'ils pussent
+regarder leur _ataman_ avant de mourir. Mais il n'etait pas sorti
+du bois avec les siens, que les forces ennemies avaient cerne le
+bois de tous cotes, et que partout, a travers les arbres, se
+montraient des cavaliers armes de sabres et de lances.
+
+-- Ostap! Ostap! tiens Ferme, s'ecria Tarass.
+
+Et lui-meme, tirant son sabre, se mit a echarper les premiers qui
+lui tomberent sous la main. Deja six polonais se sont a la fois
+rues sur Ostap; mais il parait qu'ils ont mal choisi le moment. A
+l'un, la tete a saute des epaules; l'autre a fait la culbute en
+arriere; le troisieme recoit un coup de lance dans les cotes; le
+quatrieme, plus audacieux, a evite la balle d'Ostap en baissant la
+tete, et la balle brulante a frappe le cou de son cheval qui,
+furieux, se cabre, roule a terre, et ecrase sous lui son cavalier.
+
+-- Bien, fils, bien, Ostap! criait Tarass; voici que je viens a
+toi.
+
+Lui-meme repoussait les assaillants. Tarass multiplie son sabre;
+il distribue des cadeaux sur la tete de l'un et sur celle de
+l'autre; et, regardant toujours Ostap, il le voit luttant corps a
+corps avec huit ennemis a la fois.
+
+-- Ostap! Ostap! tiens ferme.
+
+Mais, deja, Ostap a le dessous; deja, on lui a jete un _arkan_
+autour de la gorge; deja on saisit, deja on garrotte Ostap.
+
+-- Aie! Ostap, Ostap! criait Tarass en s'ouvrant un passage vers
+lui, et en hachant comme du chou tout ce qui les separait; aie!
+Ostap, Ostap!...
+
+Mais, en ce moment, il fut frappe comme d'une lourde pierre; tout
+tournoya devant ses yeux. Un instant brillerent, melees dans son
+regard, des lances, la fumee du canon, les etincelles de la
+mousqueterie et les branches d'arbres avec leurs feuilles. Il
+tomba sur la terre comme un chene abattu, et un epais brouillard
+couvrit ses yeux.
+
+
+CHAPITRE X
+
+-- Il parait que j'ai longtemps dormi, dit Tarass en s'eveillant
+comme du penible sommeil d'un homme ivre, et en s'efforcant de
+reconnaitre les objets qui l'entouraient.
+
+Une terrible faiblesse avait brise ses membres. Il avait peine a
+distinguer les murs et les angles d'une chambre inconnue. Enfin il
+s'apercut que Tovkatch etait assis aupres de lui, et qu'il
+paraissait attentif a chacune de ses respirations.
+
+-- Oui, pensa Tovkatch; tu aurais bien pu t'endormir pour
+l'eternite.
+
+Mais il ne dit rien, le menaca du doigt et lui fit signe de se
+taire.
+
+-- Mais, dis-moi donc, ou suis-je, a present? reprit Tarass en
+rassemblant ses esprits, et en cherchant a se rappeler le passe.
+
+-- Tais-toi donc! s'ecria brusquement son camarade. Que veux-tu
+donc savoir de plus? Ne vois-tu pas que tu es couvert de
+blessures? Voici deux semaines que nous courons a cheval a perdre
+haleine, et que la fievre et la chaleur te font divaguer. C'est la
+premiere fois que tu as dormi tranquillement. Tais-toi donc, si tu
+ne veux pas te faire de mal toi-meme.
+
+Cependant Tarass s'efforcait toujours de mettre ordre a ses idees,
+et de se souvenir du passe.
+
+-- Mais j'ai donc ete pris et cerne par les Polonais?... Mais il
+m'etait impossible de me faire jour a travers leurs rangs?...
+
+-- Te tairas-tu encore une fois, fils de Satan, s'ecria Tovkatch
+en colere, comme une bonne poussee a bout par les cris d'un enfant
+gate. Qu'as-tu besoin de savoir de quelle maniere tu t'es sauve?
+il suffit que tu sois sauve, il s'est trouve des amis qui ne t'ont
+pas plante la; c'est assez. Il nous reste encore plus d'une nuit a
+courir ensemble. Tu crois qu'on ta pris pour un simple Cosaque?
+non; ta tete a ete estimee deux mille ducats.
+
+-- Et Ostap? s'ecria tout a coup Tarass, qui essaya de se mettre
+sur son seant en se rappelant soudain comment on s'etait empare
+d'Ostap sous ses yeux, comment on l'avait garrotte et comment il
+se trouvait aux mains des Polonais.
+
+Alors, la douleur s'empara de cette vieille tete. Il arracha et
+dechira les bandages qui couvraient ses blessures; il les jeta
+loin de lui; il voulut parler a haute voix, mais ne dit que des
+choses incoherentes. Il etait de nouveau en proie a la fievre, au
+delire, des paroles insensees s'echappaient sans lien et sans
+ordre de ses levres. Pendant ce temps, son fidele compagnon se
+tenait debout devant lui, l'accablant de cruels reproches et
+d'injures. Enfin, il le saisit par les pieds, par les mains,
+l'emmaillota comme on fait d'un enfant, replaca tous les bandages,
+l'enveloppa dans une peau de boeuf, l'assujettit avec des cordes a
+la selle d'un cheval, et s'elanca de nouveau sur la route avec
+lui.
+
+-- Fusses-tu mort, je te ramenerai dans ton pays. Je ne permettrai
+pas que les Polonais insultent a ton origine cosaque, qu'ils
+mettent ton corps en lambeaux et qu'ils les jettent dans la
+riviere. Si l'aigle doit arracher les yeux a ton cadavre, que ce
+soit l'aigle de nos steppes, non l'aigle polonais, non celui qui
+vient des terres de la Pologne. Fusses-tu mort, je te ramenerai en
+Ukraine.
+
+Ainsi parlait son fidele compagnon, fuyant jour et nuit, sans
+treve ni repos. Il le ramena enfin, prive de sentiment, dans la
+_setch_ meme des Zaporogues. La, il se mit a le traiter au moyen
+de simples et de compresses; il decouvrit une femme juive, habile
+dans l'art de guerir, qui, pendant un mois, lui fit prendre divers
+remedes: enfin Tarass se sentit mieux. Soit que l'influence du
+traitement fut salutaire, soit que sa nature de fer eut pris le
+dessus, au bout d'un mois et demi, il etait sur pied. Ses plaies
+s'etaient fermees, et les cicatrices faites par le sabre
+temoignaient seules de la gravite des blessures du vieux Cosaque.
+Pourtant, il etait devenu visiblement morose et chagrin. Trois
+rides profondes avaient creuse son front, ou elles resterent
+desormais. Quand il jeta les yeux autour de lui, tout lui parut
+nouveau dans la _setch_. Tous ses vieux compagnons etaient morts;
+il ne restait pas un de ceux qui avaient combattu pour la sainte
+cause, pour la foi et la fraternite.
+
+Ceux-la aussi qui, a la suite du _kochevoi_, s'etaient mis a la
+poursuite des Tatars, n'existaient plus; tous avaient peri: l'un
+etait tombe au champ d'honneur; un autre etait mort de faim et de
+soif au milieu des steppes salees de la Crimee; un autre encore
+s'etait eteint dans la captivite, n'ayant pu supporter sa honte.
+L'ancien _kochevoi_ aussi n'etait plus, des longtemps, de ce
+monde, ni aucun de ses vieux compagnons, et deja l'herbe du
+cimetiere avait pousse sur les restes de ces Cosaques, autrefois
+bouillonnants de courage et de vie. Tarass entendait seulement
+qu'autour de lui il y avait une grande orgie, une orgie bruyante:
+toute la vaisselle avait vole en eclats; il n'etait pas reste une
+goutte de vin; les hotes et les serviteurs avaient emporte toutes
+les coupes, tous les vases precieux, et le maitre de la maison,
+demeure solitaire et morne, pensait que mieux eut valu qu'il n'y
+eut pas de fete. On s'efforcait en vain d'occuper et de distraire
+Tarass; en vain les vieux joueurs de _bandoura_ a la barbe grise
+defilaient, par deux et par trois devant lui, chantant ses
+exploits de Cosaque; il contemplait tout d'un oeil sec et
+indifferent; une douleur inextinguible se lisait sur ses traits
+immobiles et sa tete penchee; il disait a voix basse:
+
+-- Mon fils Ostap!
+
+Cependant, les Zaporogues s'etaient prepares a une expedition
+maritime. Deux cents bateaux avaient ete lances sur le Dniepr, et
+l'Asie Mineure avait vu ces Cosaques a la tete rasee, a la tresse
+flottante, mettre a feu et a sang ses rivages fleuris; elle avait
+vu les turbans musulmans, pareils aux fleurs innombrables de ses
+campagnes, disperses dans ses plaines sanglantes ou nageant aupres
+du rivage. Elle avait vu quantite de larges pantalons cosaques
+taches de goudron, quantite de bras musculeux armes de fouets
+noirs. Les Zaporogues avaient detruit toutes les vignes et mange
+tout le raisin; ils avaient laisse des tas de fumiers dans les
+mosquees; ils se servaient, en guise de ceintures, des chales
+precieux de la Perse, et en ceignaient leurs caftans salis.
+Longtemps apres on trouvait encore, sur les lieux qu'ils avaient
+foules, les petites pipes courtes des Zaporogues. Tandis qu'ils
+s'en retournaient gaiement, un vaisseau turc de dix canons s'etait
+mis a leur poursuite, et une salve generale de son artillerie
+avait disperse leurs bateaux legers comme une troupe d'oiseaux. Un
+tiers d'entre eux avaient peri dans les profondeurs de la mer; le
+reste avait pu se rallier pour gagner l'embouchure du Dniepr, avec
+douze tonnes remplies de sequins. Tout cela n'occupait plus
+Tarass. Il s'en allait dans les champs, dans les steppes, comme
+pour la chasse; mais son arme demeurait chargee; il la deposait
+pres de lui, plein de tristesse, et s'arretait sur le rivage de la
+mer. Il restait longtemps assis, la tete baissee, et disant
+toujours:
+
+-- Mon Ostap, mon Ostap!
+
+Devant lui brillait et s'etendait au loin la nappe de la mer
+Noire; dans les joncs lointains on entendait le cri de la mouette,
+et, sur sa moustache blanchie, des larmes tombaient l'une suivant
+l'autre.
+
+A la fin Tarass n'y tint plus:
+
+-- Qu'il en soit ce que Dieu voudra, dit-il, j'irai savoir ce
+qu'il est devenu. Est-il vivant? est-il dans la tombe? ou bien
+n'est-il meme plus dans la tombe? Je le saurai a tout prix, je le
+saurai.
+
+Et une semaine apres, il etait deja dans la ville d'Oumane, a
+cheval, la lance en main, la sabre au cote, le sac de voyage pendu
+au pommeau de la selle; un pot de gruau, des cartouches, des
+entraves de cheval et d'autres munitions completaient son
+equipage. Il marcha droit a une chetive et sale masure, dont les
+fenetres ternies se voyaient a peine; le tuyau de la cheminee
+etait bouche par un torchon, et la toiture, percee a jour, toute
+couverte de moineaux: un tas d'ordures s'etalait devant la porte
+d'entree. A la fenetre apparaissait la tete d'une juive en bonnet,
+ornee de perles noircies.
+
+-- Ton mari est-il dans la maison! dit Boulba en descendant de
+cheval, et en passant la bride dans un anneau de fer selle au mur.
+
+-- Il y est, dit la juive, qui s'empressa aussitot de sortir avec
+une corbeille de froment pour le cheval et un broc de biere pour
+le cavalier.
+
+-- Ou donc est ton juif?
+
+-- Dans l'autre chambre, a faire ses prieres, murmura la juive en
+saluant Boulba, et en lui souhaitant une bonne sante au moment ou
+il approcha le broc de ses levres.
+
+-- Reste ici, donne a boire et a manger a mon cheval: j'irai seul
+lui parler. J'ai affaire a lui.
+
+Ce juif etait le fameux Yankel. Il s'etait fait a la fois fermier
+et aubergiste. Ayant peu a peu pris en main les affaires de tous
+les seigneurs et hobereaux des environs, il avait insensiblement
+suce tout leur argent et fait sentir sa presence de juif sur tout
+le pays. A trois milles a la ronde, il ne restait plus une seule
+maison qui fut en bon etat. Toutes vieillissaient et tombaient en
+ruine; la contree entiere etait devenue deserte, comme apres une
+epidemie ou un incendie general. Si Yankel l'eut habitee une
+dizaine d'annees de plus, il est probable qu'il en eut expulse
+jusqu'aux autorites. Tarass entra dans la chambre.
+
+Le juif priait, la tete couverte d'un long voile assez malpropre,
+et il s'etait retourne pour cracher une derniere fois, selon le
+rite de sa religion, quand tout a coup ses yeux s'arreterent sur
+Boulba qui se tenait derriere lui. Avant tout brillerent a ses
+regards les deux mille ducats offerts pour la tete du Cosaque;
+mais il eut honte de sa cupidite, et s'efforca d'etouffer en lui-
+meme l'eternelle pensee de l'or, qui, semblable a un ver, se
+replie autour de l'ame d'un juif.
+
+-- Ecoute, Yankel, dit Tarass au juif, qui s'etait mis en devoir
+de le saluer et qui alla prudemment fermer la porte, afin de
+n'etre vu de personne; je t'ai sauve la vie: les Cosaques
+t'auraient dechire comme un chien. A ton tour maintenant, rends-
+moi un service.
+
+Le visage du juif se rembrunit legerement.
+
+-- Quel service? si c'est quelque chose que je puisse faire,
+pourquoi ne le ferais-je pas?
+
+-- Ne dis rien. Mene-moi a Varsovie.
+
+-- A Varsovie?... Comment! a Varsovie? dit Yankel; et il haussa
+les sourcils et les epaules d'etonnement.
+
+-- Ne reponds rien. Mene-moi a Varsovie. Quoi qu'il en arrive, je
+veux le voir encore une fois, lui dire ne fut-ce qu'une parole...
+
+-- A qui, dire une parole?
+
+-- A lui, a Ostap, a mon fils.
+
+-- Est-ce que ta seigneurie n'a pas entendu dire que deja...
+
+-- Je sais tout, je sais tout; on offre deux mille ducats pour ma
+tete. Les imbeciles savent ce qu'elle vaut. Je t'en donnerai cinq
+mille, moi. Voici deux mille ducats comptant (Boulba tira deux
+mille ducats d'une bourse en cuir), et le reste quand je
+reviendrai.
+
+Le juif saisit aussitot un essuie-main et en couvrit les ducats.
+
+-- Ah! la belle monnaie! ah! la bonne monnaie! s'ecria-t-il, en
+retournant un ducat entre ses doigts et en l'essayant avec les
+dents; je pense que l'homme a qui ta seigneurie a enleve ces
+excellents ducats n'aura pas vecu une heure de plus dans ce monde,
+mais qu'il sera alle tout droit a la riviere, et s'y sera noye,
+apres avoir eu de si beaux ducats.
+
+-- Je ne t'en aurais pas prie, et peut-etre aurais-je trouve moi-
+meme le chemin de Varsovie. Mais je puis etre reconnu et pris par
+ces damnes Polonais; car je ne suis pas fait pour les inventions.
+Mais vous autres, juifs, vous etes crees pour cela. Vous
+tromperiez le diable en personne: vous connaissez toutes les
+ruses. C'est pour cela que je suis venu te trouver. D'ailleurs, a
+Varsovie, je n'aurais non plus rien fait par moi-meme. Allons,
+mets vite les chevaux a ta charrette, et conduis-moi lestement.
+
+-- Et ta seigneurie pense qu'il suffit tout bonnement de prendre
+une bete a l'ecurie, de l'attacher a une charrette, et -- allons,
+marche en avant! -- Ta seigneurie pense qu'on peut la conduire
+ainsi sans l'avoir bien cachee?
+
+-- Eh bien! cache-moi, comme tu sais le faire; dans un tonneau
+vide, n'est-ce pas?
+
+-- Ouais! ta seigneurie pense qu'on peut la cacher dans un
+tonneau? Est-ce qu'elle ne sait pas que chacun croira qu'il y a de
+l'eau-de-vie dans ce tonneau?
+
+-- Eh bien! qu'ils croient qu'il y a de l'eau-de-vie!
+
+-- Comment qu'ils croient qu'il y a de l'eau-de-vie! s'ecria le
+juif, qui saisit a deux mains ses longues tresses pendantes, et
+les leva vers le ciel.
+
+-- Qu'as-tu donc a t'ebahir ainsi?
+
+-- Est-ce que ta seigneurie ignore que le bon Dieu a cree l'eau-
+de-vie pour que chacun puisse en faire l'essai? Ils sont la-bas un
+tas de gourmands et d'ivrognes. Le premier gentillatre venu est
+capable de courir cinq verstes apres le tonneau, d'y faire un
+trou, et, quand il verra qu'il n'en sort rien, il dira aussitot:
+"Un juif ne conduirait pas un tonneau vide; a coup sur il y a
+quelque chose la-dessous. Qu'on saisisse le juif, qu'on garrotte
+le juif, qu'on enleve tout son argent au juif, qu'on mette le juif
+en prison!" parce que tout ce qu'il y a de mauvais retombe
+toujours sur le juif; parce que chacun traite le juif de chien;
+parce qu'on se dit qu'un juif n'est pas un homme.
+
+--Eh bien! alors, mets-moi dans un chariot a poisson!
+
+-- Impossible, Dieu le voit, c'est impossible: maintenant, en
+Pologne, les hommes sont affames comme des chiens; on voudra voler
+le poisson, et on decouvrira ta seigneurie.
+
+-- Eh bien! conduis-moi au diable, mais conduis-moi.
+
+-- Ecoute, ecoute, mon seigneur, dit le juif en abaissant ses
+manches sur les poignets et en s'approchant de lui les mains
+ecartees: voici ce que nous ferons; maintenant, on batit partout
+des forteresses et des citadelles; il est venu de l'etranger des
+ingenieurs francais, et l'on mene par les chemins beaucoup de
+briques et de pierres. Que ta seigneurie se couche au fond de ma
+charrette, et j'en couvrirai le dessus avec des briques. Ta
+seigneurie est robuste, bien portante; aussi ne s'inquietera-t-
+elle pas beaucoup du poids a porter; et moi, je ferai une petite
+ouverture par en bas, afin de pouvoir te nourrir.
+
+-- Fais ce que tu veux, seulement conduis-moi.
+
+Et, au bout d'une heure, un chariot charge de briques et attele de
+deux rosses sortait de la ville d'Oumane. Sur l'une d'elles,
+Yankel etait juche, et ses longues tresses bouclees voltigeaient
+par-dessous sa cape de juif, tandis qu'il sautillait sur sa
+monture, long comme un poteau de grande route.
+
+
+CHAPITRE XI
+
+A l'epoque ou se passait cette histoire, il n'y avait encore, sur
+la frontiere, ni employes de la douane, ni inspecteurs (ce
+terrible epouvantail des hommes entreprenants), et chacun pouvait
+transporter ce que bon lui semblait. Si, d'ailleurs, quelque
+individu s'avisait de faire la visite ou l'inspection des
+marchandises, c'etait, la plupart du temps, pour son propre
+plaisir, surtout lorsque des objets agreables venaient frapper ses
+regards et que sa main avait un poids et une puissance dignes de
+respect. Mais les briques n'excitaient l'envie de personne; elles
+entrerent donc sans obstacle par la porte principale de la ville.
+Boulba, de sa cage etroite, pouvait seulement entendre le bruit
+des chariots et les cris des conducteurs, mais rien de plus.
+Yankel, sautillant sur son petit cheval couvert de poussiere,
+entra, apres avoir fait quelques detours, dans une petite rue
+etroite et sombre, qui portait en meme temps les noms de Boueuse
+et de Juiverie, parce qu'en effet, c'est la que se trouvaient
+reunis tous les juifs de Varsovie. Cette rue ressemblait
+etonnamment a l'interieur retourne d'une basse-cour. Il semblait
+que le soleil n'y penetrat jamais. Des maisons en bois, devenues
+entierement noires, avec de longues perches sortant des fenetres,
+augmentaient encore les tenebres. On voyait, par-ci par la,
+quelques murailles en briques rouges, devenues noires aussi en
+beaucoup d'endroits. De loin en loin un lambeau de muraille,
+platre par en haut, brillait aux rayons du soleil d'un
+insupportable eclat. La, tout presente des contrastes frappants:
+des tuyaux de cheminee, des baillons, des morceaux de marmites.
+Chacun jetait dans la rue tout ce qu'il avait d'inutile et de
+sale, offrant aux passants l'occasion d'exercer leurs divers
+sentiments a propos de ces guenilles. Un homme a cheval pouvait
+toucher avec la main les perches etendues a travers la rue, d'une
+maison a l'autre, le long desquelles pendaient des bas a la juive,
+des culottes courtes et une oie fumee. Quelquefois un assez gentil
+visage de juive, entoure de perles noircies, se montrait a une
+fenetre delabree. Un tas de petits juifs, sales, deguenilles, aux
+cheveux crepus, criaient et se vautraient dans la boue.
+
+Un juif aux cheveux roux, et le visage bigarre de taches de
+rousseur qui le faisait ressembler a un oeuf de moineau, mit la
+tete a la fenetre. Il entama aussitot avec Yankel une conversation
+dans leur langage baroque, et Yankel entra dans la cour. Un autre
+juif qui passait dans la rue s'arreta, prit part au colloque, et,
+lorsque enfin Boulba fut parvenu a sortir de dessous les briques,
+il vit les trois juifs qui discouraient entre eux avec chaleur.
+
+Yankel se tourna vers lui, et lui dit que tout serait fait suivant
+son desir, que son Ostap etait enferme dans la prison de ville et
+que, quelque difficile qu'il fut de gagner les gardiens, il
+esperait pourtant lui menager une entrevue.
+
+Boulba entra avec les trois juifs dans une chambre.
+
+Les juifs recommencerent a parler leur langage incomprehensible.
+Tarass les examinait tour a tour. Il semblait que quelque chose
+l'eut fortement emu; sur ses traits rudes et insensibles brilla la
+flamme de l'esperance, de cette esperance qui visite quelquefois
+l'homme au dernier degre du desespoir; son vieux coeur palpita
+violemment, comme s'il eut ete tout a coup rajeuni.
+
+-- Ecoutez, juifs, leur dit-il, et son accent temoignait de
+l'exaltation de son ame, vous pouvez faire tout au monde, vous
+trouveriez un objet perdu au fond de la mer, et le proverbe dit
+qu'un juif se volera lui-meme, pour peu qu'il en ait l'envie.
+Delivrez-moi mon Ostap! donnez-lui l'occasion de s'echapper des
+mains du diable. J'ai promis a cet homme douze mille ducats; j'en
+ajouterai douze encore, tous mes vases precieux, et tout l'or
+enfoui par moi dans la terre, et ma maison, et mes derniers
+vetements. Je vendrai tout, et je vous ferai encore un contrat
+pour la vie, par lequel je m'obligerai a partager avec vous tout
+ce que je puis acquerir a la guerre!
+
+-- Oh! impossible, cher seigneur, impossible! dit Yankel avec un
+soupir.
+
+-- Impossible! dit un autre juif.
+
+Les trois juifs se regarderent en silence.
+
+-- Si l'on essayait pourtant, dit le troisieme, en jetant sur les
+deux autres des regards timides, peut-etre, avec l'aide de Dieu...
+
+Les trois juifs se remirent a causer dans leur langue. Boulba,
+quelque attention qu'il leur pretat, ne put rien deviner; il
+entendit seulement prononcer souvent le nom de Mardochee, et rien
+de plus.
+
+-- Ecoute, mon seigneur! dit Yankel, il faut d'abord consulter un
+homme tel, qu'il n'a pas encore eu son pareil dans le monde: c'est
+un homme sage comme Salomon, et si celui-la ne fait rien, personne
+au monde ne peut rien faire. Reste ici, voici la clef, et ne
+laisse entrer personne.
+
+Les juifs sortirent dans la rue.
+
+Tarass ferma la porte et regarda par la petite fenetre, dans cette
+sale rue de la Juiverie. Les trois juifs s'etaient arretes dans la
+rue et parlaient entre eux avec vivacite. Ils furent bientot
+rejoints par un quatrieme, puis par un cinquieme. Boulba entendit
+de nouveau repeter le nom de Mardochee! Mardochee! Les juifs
+tournaient continuellement leurs regards vers l'un des cotes de la
+rue. Enfin, a l'un des angles, apparut, derriere une sale masure,
+un pied chausse d'un soulier juif, et flotterent les pans d'un
+caftan court. Ah! Mardochee! Mardochee! crierent tous les juifs
+d'une seule voix. Un juif maigre, moins long que Yankel, mais
+beaucoup plus ride, et remarquable par l'enormite de sa levre
+superieure, s'approcha de la foule impatiente. Alors tous les
+juifs s'empresserent a l'envi de lui faire leur narration, pendant
+laquelle Mardochee tourna plusieurs fois ses regards vers la
+petite fenetre, et Tarass put comprendre qu'il s'agissait de lui.
+Mardochee gesticulait des deux mains, ecoutait, interrompait les
+discours des juifs, crachait souvent de cote, et, soulevant les
+pans de sa robe, fourrait ses mains dans les poches pour en tirer
+des especes de castagnettes, operation qui permettait de remarquer
+ses hideuses culottes. Enfin, les juifs se mirent a crier si fort,
+qu'un des leurs qui faisait la garde fut oblige de leur faire
+signe de se taire, et Tarass commencait a craindre pour sa surete;
+mais il se tranquillisa, en pensant que les juifs pouvaient bien
+converser dans la rue, et que le diable lui-meme ne saurait
+comprendre leur baragouin.
+
+Deux minutes apres, les juifs entrerent tous a la fois dans sa
+chambre. Mardochee s'approcha de Tarass, lui frappa sur l'epaule,
+et dit:
+
+-- Quand nous voudrons faire quelque chose, ce sera fait comme il
+faut.
+
+Tarass examina ce Salomon, qui n'avait pas son pareil dans le
+monde, et concut quelque espoir. Effectivement, sa vue pouvait
+inspirer une certaine confiance. Sa levre superieure etait un
+veritable epouvantail; il etait hors de doute qu'elle n'etait
+parvenue a ce developpement de grosseur que par des raisons
+independantes de la nature. La barbe du Salomon n'etait composee
+que de quinze poils; encore ne poussaient-ils que du cote gauche.
+Son visage portait les traces de tant de coups, recus pour prix de
+ses exploits, qu'il en avait sans doute perdu le compte depuis
+longtemps, et s'etait habitue a les regarder comme des taches de
+naissance.
+
+Mardochee s'eloigna bientot avec ses compagnons, remplis
+d'admiration pour sa sagesse. Boulba demeura seul. Il etait dans
+une situation etrange, inconnue; et pour la premiere fois de sa
+vie, il ressentait de l'inquietude; son ame eprouvait une
+excitation febrile. Ce n'etait plus l'ancien Boulba, inflexible,
+inebranlable, puissant comme un chene; Il etait devenu
+pusillanime; Il etait faible maintenant. Il frissonnait a chaque
+leger bruit, a chaque nouvelle figure de juif qui apparaissait au
+bout de la rue. Il demeura toute la journee dans cette situation;
+il ne but, ni ne mangea, et ses yeux ne se detacherent pas un
+instant de la petite fenetre qui donnait dans la rue. Enfin le
+soir, assez tard, arriverent Mardochee et Yankel. Le coeur de
+Tarass defaillit.
+
+-- Eh bien! avez-vous reussi? demanda-t-il avec l'impatience d'un
+cheval sauvage.
+
+Mais, avant que les juifs eussent rassemble leur courage pour lui
+repondre, Tarass avait deja remarque qu'il manquait a Mardochee sa
+derniere tresse de cheveux, laquelle, bien qu'assez malpropre,
+s'echappait autrefois en boucle par dessous sa cape. Il etait
+evident qu'il voulait dire quelque chose; mais il balbutia d'une
+maniere si etrange que Tarass n'y put rien comprendre. Yankel
+aussi portait souvent la main a sa bouche, comme s'il eut souffert
+d'une fluxion.
+
+-- O cher seigneur! dit Yankel, c'est tout a fait impossible a
+present. Dieu le voit! c'est impossible! Nous avons affaire a un
+si vilain peuple qu'il faudrait lui cracher sur la tete. Voila
+Mardochee qui dira la meme chose. Mardochee a fait ce que nul
+homme au monde ne ferait; mais Dieu n'a pas voulu qu'il en fut
+ainsi. Il y a trois mille hommes de troupes dans la ville, et
+demain on les mene tous au supplice.
+
+Tarass regarda les juifs entre les deux yeux, mais deja sans
+impatience et sans colere.
+
+-- Et si ta seigneurie veut une entrevue, il faut y aller demain
+de bon matin, avant que le soleil ne soit leve. Les sentinelles
+consentent, et j'ai la promesse d'un _Leventar_. Seulement je
+desire qu'ils n'aient pas de bonheur dans l'autre monde. _Ah weh
+mir!_ quel peuple cupide! meme parmi nous il n'y en a pas de
+pareils; j'ai donne cinquante ducats a chaque sentinelle et au
+_Leventar_...
+
+-- C'est bien. Conduis-moi pres de lui, dit Tarass resolument, et
+toute sa fermete rentra dans son ame. Il consentit a la
+proposition que lui fit Yankel, de se deguiser en costume de comte
+etranger, venu d'Allemagne; le juif, prevoyant, avait deja prepare
+les vetements necessaires. Il faisait nuit. Le maitre de la maison
+(ce meme juif a cheveux roux et couvert de taches de rousseur)
+apporta un maigre matelas, couvert d'une espece de natte, et
+l'etendit sur un des bancs pour Boulba. Yankel se coucha par terre
+sur un matelas semblable.
+
+Le juif aux cheveux roux but une tasse d'eau-de-vie, puis ota son
+demi-caftan, ne conservant que ses souliers et ses bas qui lui
+donnaient beaucoup de ressemblance avec un poulet, et il s'en fut
+se coucher a cote de sa juive, dans quelque chose qui ressemblait
+a une armoire. Deux petits juifs se coucherent par terre aupres de
+l'armoire, comme deux chiens domestiques. Mais Tarass ne dormait
+pas: il demeurait immobile, frappant legerement la table de ses
+doigts. Sa pipe a la bouche, il lancait des nuages de fumee qui
+faisaient eternuer le juif endormi et l'obligeaient a se fourrer
+le nez sous la couverture. A peine le ciel se fut-il colore d'un
+pale reflet de l'aurore, qu'il poussa Yankel du pied.
+
+-- Debout, juif, et donne-moi ton costume de comte.
+
+Il s'habilla en une minute, il se noircit les moustaches et les
+sourcils, se couvrit la tete d'un petit chapeau brun, et
+s'arrangea de telle sorte qu'aucun de ses Cosaques les plus
+proches n'eut pu le reconnaitre. A le voir, on ne lui aurait pas
+donne plus de trente ans. Les couleurs de sa sante brillaient sur
+ses joues, et ses cicatrices memes lui donnaient un certain air
+d'autorite. Ses vetements chamarres d'or lui seyaient a merveille.
+
+Les rues dormaient encore. Pas le moindre marchand ne se montrait
+dans la ville, une corbeille a la main. Boulba et Yankel
+atteignirent un edifice qui ressemblait a un heron au repos.
+C'etait un batiment bas, large, lourd, noirci par le temps, et a
+l'un de ses angles s'elancait, comme le cou d'une cigogne, une
+longue tour etroite, couronnee d'un lambeau de toiture. Cet
+edifice servait a beaucoup d'emplois divers. Il renfermait des
+casernes, une prison et meme un tribunal criminel. Nos voyageurs
+entrerent dans le batiment et se trouverent au milieu d'une vaste
+salle ou plutot d'une cour fermee par en haut. Pres de mille
+hommes y dormaient ensemble. En face d'eux se trouvait une petite
+porte, devant laquelle deux sentinelles jouaient a un jeu qui
+consistait a se frapper l'un l'autre sur les mains avec les
+doigts. Ils firent peu d'attention aux arrivants et ne tournerent
+la tete que lorsque Yankel leur eut dit:
+
+-- C'est nous, entendez-vous bien, mes seigneurs? c'est nous.
+
+-- Allez, dit l'un d'eux, ouvrant la porte d'une main et tendant
+l'autre a son compagnon, pour recevoir les coups obliges.
+
+Ils entrerent dans un corridor etroit et sombre, qui les mena dans
+une autre salle pareille avec de petites fenetres en haut.
+
+"Qui vive!" crierent quelques voix, et Tarass vit un certain
+nombre de soldats armes de pied en cap.
+
+-- Il nous est ordonne de ne laisser entrer personne.
+
+-- C'est nous! criait Yankel; Dieu le voit, c'est nous, mes
+seigneurs!
+
+Mais personne ne voulait l'ecouter. Par bonheur, en ce moment
+s'approcha un gros homme, qui paraissait etre le chef, car il
+criait plus tort que les autres.
+
+-- Mon seigneur, c'est nous; vous nous connaissez deja, et le
+seigneur comte vous temoignera encore sa reconnaissance...
+
+-- Laissez-les passer; que mille diables vous serrent la gorge!
+mais ne laissez plus passer qui que ce soit! Et qu'aucun de vous
+ne detache son sabre, et ne se couche par terre...
+
+Nos voyageurs n'entendirent pas la suite de cet ordre eloquent.
+
+-- C'est nous, c'est moi, c'est nous-memes! disait Yankel a chaque
+rencontre.
+
+-- Peut-on maintenant? demanda-t-il a l'une des sentinelles,
+lorsqu'ils furent enfin parvenus a l'endroit ou finissait le
+corridor.
+
+-- On peut: seulement je ne sais pas si on vous laissera entrer
+dans sa prison meme. Yan n'y est plus maintenant; on a mis un
+autre a sa place, repondit la sentinelle.
+
+-- Aie, aie, dit le juif a voix basse. Voila qui est mauvais, mon
+cher seigneur.
+
+-- Marche, dit Tarass avec entetement.
+
+Le juif obeit.
+
+A la porte pointue du souterrain, se tenait un heiduque orne d'une
+moustache a triple etage. L'etage superieur montait aux yeux, le
+second allait droit en avant, et le troisieme descendait sur la
+bouche, ce qui lui donnait une singuliere ressemblance avec un
+matou.
+
+Le juif se courba jusqu'a terre, et s'approcha de lui presque plie
+en deux.
+
+-- Votre seigneurie! mon illustre seigneur!
+
+-- Juif, a qui dis-tu cela?
+
+-- A vous, mon illustre seigneur.
+
+-- Hum!... Je ne suis pourtant qu'un simple heiduque! dit le
+porteur de moustaches a trois etages, et ses yeux brillerent de
+contentement.
+
+-- Et moi, Dieu me damne, je croyais que c'etait le colonel en
+personne. Aie, aie, aie... En disant ces mots le juif secoua la
+tete et ecarta les doigts des mains. Aie, quel aspect imposant!
+Vrai Dieu, c'est un colonel, tout a fait un colonel. Un seul doigt
+de plus, et c'est un colonel. Il faudrait mettre mon seigneur a
+cheval sur un etalon rapide comme une mouche, pour qu'il fit
+manoeuvrer le regiment.
+
+Le heiduque retroussa l'etage inferieur de sa moustache, et ses
+yeux brillerent d'une complete satisfaction.
+
+-- Mon Dieu, quel peuple martial! continua le juif: _oh weh mir_,
+quel peuple superbe! Ces galons, ces plaques dorees, tout cela
+brille comme un soleil; et les jeunes filles, des qu'elles voient
+ces militaires... aie, aie!
+
+Le juif secoua de nouveau la tete.
+
+Le heiduque retroussa l'etage superieur de sa moustache, et fit
+entendre entre ses dents un son a peu pres semblable au
+hennissement d'un cheval.
+
+-- Je prie mon seigneur de nous rendre un petit service, dit le
+juif. Le prince que voici arrive de l'etranger, et il voudrait
+voir les Cosaques. De sa vie il n'a encore vu quelle espece de
+gens sont les Cosaques.
+
+La presence de comtes et de barons etrangers en Pologne etait
+assez ordinaire; ils etaient souvent attires par la seule
+curiosite de voir ce petit coin presque a demi asiatique de
+l'Europe. Quant a la Moscovie et a l'Ukraine, ils regardaient ces
+pays comme faisant partie de l'Asie meme. C'est pourquoi le
+heiduque, apres avoir fait un salut assez respectueux, jugea
+convenable d'ajouter quelques mots de son propre chef.
+
+-- Je ne sais, dit-il, pourquoi Votre Excellence veut les voir. Ce
+sont des chiens, et non pas des hommes. Et leur religion est
+telle, que personne n'en fait le moindre cas.
+
+-- Tu mens, fils du diable! dit Boulba, tu es un chien toi-meme!
+Comment oses-tu dire qu'on ne fait pas cas de notre religion!
+C'est de votre religion heretique qu'on ne fait pas cas!
+
+-- Eh, eh! dit le heiduque, je sais, l'ami, qui tu es maintenant.
+Tu es toi-meme de ceux qui sont la sous ma garde. Attends, je vais
+appeler les notres.
+
+Taras vit son imprudence, mais l'entetement et le depit
+l'empecherent de songer a la reparer. Par bonheur, a l'instant
+meme, Yankel parvint a se glisser entre eux.
+
+-- Mon seigneur! Comment serait-il possible que le comte fut un
+Cosaque! Mais s'il etait un Cosaque, ou aurait-il pris un pareil
+vetement et un air si noble?
+
+-- Va toujours!
+
+Et le heiduque ouvrait deja sa large bouche pour crier.
+
+-- Royale Majeste, taisez-vous, taisez-vous! au nom de Dieu,
+s'ecria Yankel, taisez-vous! Nous vous payerons comme personne n'a
+ete paye de sa vie; nous vous donnerons deux ducats en or.
+
+-- He, he! deux ducats! Deux ducats ne me font rien. Je donne deux
+ducats a mon barbier pour qu'il me rase seulement la moitie de ma
+barbe. Cent ducats, juif!
+
+Ici le heiduque retroussa sa moustache superieure.
+
+-- Si tu ne me donnes pas a l'instant cent ducats, je crie a la
+garde.
+
+-- Pourquoi donc tant d'argent? dit piteusement le juif, devenu
+tout pale, en detachant les cordons de sa bourse de cuir.
+
+Mais, heureusement pour lui, il n'y avait pas davantage dans sa
+bourse, et le heiduque ne savait pas compter au-dela de cent.
+
+-- Mon seigneur, mon seigneur! partons au plus vite. Vous voyez
+quelles mauvaises gens cela fait, dit Yankel, apres avoir observe
+que le heiduque maniait l'argent dans ses mains, comme s'il eut
+regrette de n'en avoir pas demande davantage.
+
+-- He bien, allons donc, heiduque du diable! dit Boulba: tu as
+pris l'argent, et tu ne songes pas a nous faire voir les Cosaques?
+Non, tu dois nous les faire voir. Puisque tu as recu l'argent, tu
+n'es plus en droit de nous refuser.
+
+-- Allez, allez au diable! sinon, je vous denonce a l'instant et
+alors... tournez les talons, vous dis-je, et deguerpissez au plus
+tot.
+
+-- Mon seigneur, mon seigneur! allons-nous-en, au nom de Dieu,
+allons-nous-en. Fi sur eux! Qu'ils voient en songe une telle
+chose, qu'il leur faille cracher! criait le pauvre Yankel.
+
+Boulba, la tete baissee, s'en revint lentement, poursuivi par les
+reproches de Yankel, qui se sentait devore de chagrin a l'idee
+d'avoir perdu pour rien ses ducats.
+
+-- Mais aussi, pourquoi le payer? Il fallait laisser gronder ce
+chien. Ce peuple est ainsi fait, qu'il ne peut pas ne pas gronder.
+_Oh weh_ _mir_! quels bonheurs Dieu envoie aux hommes! Voyez; cent
+ducats, seulement pour nous avoir chasses! Et un pauvre juif! on
+lui arrachera ses boucles de cheveux, et de son museau l'on fera
+une chose impossible a regarder, et personne ne lui donnera cent
+ducats! O mon Dieu! o Dieu de misericorde!
+
+Mais l'insucces de leur tentative avait eu sur Boulba une tout
+autre influence; on en voyait l'effet dans la flamme devorante
+dont brillaient ses yeux.
+
+-- Marchons, dit-il tout a coup, en secouant une espece de
+torpeur: allons sur la place publique. Je veux voir comment on le
+tourmentera.
+
+-- O mon seigneur, pourquoi faire? La, nous ne pouvons pas le
+secourir.
+
+-- Marchons, dit Boulba avec resolution.
+
+Et le juif, comme une bonne d'enfant, le suivit avec un soupir.
+
+Il n'etait pas difficile de trouver la place ou devait avoir lieu
+le supplice; le peuple y affluait de toutes parts. Dans ce siecle
+grossier, c'etait un spectacle des plus attrayants, non seulement
+pour la populace, mais encore pour les classes elevees. Nombre de
+vieilles femmes devotes, nombre de jeunes filles peureuses, qui
+revaient ensuite toute la nuit de cadavres ensanglantes, et qui
+s'eveillaient en criant comme peut crier un hussard ivre, n'en
+saisissaient pas moins avec avidite l'occasion de satisfaire leur
+curiosite cruelle. Ah! quelle horrible torture! criaient quelques-
+unes d'entre elles, avec une terreur febrile, en fermant les yeux
+et en detournant le visage; et pourtant elles demeuraient a leur
+place. Il y avait des hommes qui, la bouche beante, les mains
+etendues convulsivement, auraient voulu grimper sur les tetes des
+autres pour mieux voir. Au milieu de figures etroites et communes,
+ressortait la face enorme d'un boucher, qui observait toute
+l'affaire d'un air connaisseur, et conversait en monosyllabes avec
+un maitre d'armes qu'il appelait son compere, parce que, les jours
+de fete, ils s'enivraient dans le meme cabaret. Quelques-uns
+discutaient avec vivacite, d'autres tenaient meme des paris; mais
+la majeure partie appartenait a ce genre d'individus qui regardent
+le monde entier et tout ce qui pause dans le monde, en se grattant
+le nez avec les doigts. Sur le premier plan, aupres des porteurs
+de moustaches, qui composaient la garde de la ville, se tenait un
+jeune gentilhomme campagnard, ou qui paraissait tel, en costume
+militaire, et qui avait mis sur son dos tout ce qu'il possedait,
+de sorte qu'il ne lui etait reste a la maison qu'une chemise
+dechiree et de vieilles bottes. Deux chaines, auxquelles pendait
+une espece de ducat, se croisaient sur sa poitrine. Il etait venu
+la avec sa maitresse Yousefa, et s'agitait continuellement, pour
+que l'on ne tachat point sa robe de soie. Il lui avait tout
+explique par avance, si bien qu'il etait decidement impossible de
+rien ajouter.
+
+-- Ma petite Yousefa, disait-il, tout ce peuple que vous voyez, ce
+sont des gens qui sont venus pour voir comment on va supplicier
+les criminels. Et celui-la, ma petite, que vous voyez la-bas, et
+qui tient a la main une hache et d'autres instruments, c'est le
+bourreau, et c'est lui qui les suppliciera. Et quand il commencera
+a tourner la roue et a faire d'autres tortures, le criminel sera
+encore vivant; mais lorsqu'on lui coupera la tete, alors, ma
+petite, il mourra aussitot. D'abord il criera et se debattra, mais
+des qu'on lui aura coupe la tete, il ne pourra plus ni crier, ni
+manger, ni boire, parce que alors, ma petite, il n'aura plus de
+tete.
+
+Et Yousefa ecoutait tout cela avec terreur et curiosite. Les toits
+des maisons etaient couverts de peuple. Aux fenetres des combles
+apparaissaient d'etranges figures a moustaches, coiffees d'une
+espece de bonnet. Sur les balcons, abrites pas des baldaquins, se
+tenait l'aristocratie. La jolie main, brillante comme du sucre
+blanc, d'une jeune fille rieuse, reposait sur la grille du balcon.
+De nobles seigneurs, doues d'un embonpoint respectable,
+contemplaient tout cela d'un air majestueux. Un valet en riche
+livree, les manches rejetees en arriere, faisait circuler des
+boissons et des rafraichissements. Souvent une jeune fille
+espiegle, aux yeux noirs, saisissant de sa main blanche des
+gateaux ou des fruits, les jetait au peuple. La cohue des
+chevaliers affames s'empressait de tendre leurs chapeaux, et
+quelque long hobereau, qui depassait la foule de toute sa tete,
+vetu d'un _kountousch_ autrefois ecarlate, et tout chamarre de
+cordons en or noircis par le temps, saisissait les gateaux au vol,
+grace a ses longs bras, baisait la proie qu'il avait conquise,
+l'appuyait sur son coeur, et puis la mettait dans sa bouche. Un
+faucon, suspendu au balcon dans une cage doree, figurait aussi
+parmi les spectateurs; le bec tourne de travers et la patte levee,
+il examinait aussi le peuple avec attention. Mais la foule s'emut
+tout a coup, et de toutes parts retentirent les cris: les voila,
+les voila! ce sont les Cosaques!
+
+Ils marchaient, la tete decouverte, leurs longues tresses
+pendantes, tous avaient laisse pousser leur barbe. Ils
+s'avancaient sans crainte et sans tristesse, avec une certaine
+tranquillite fiere. Leurs vetements de draps precieux s'etaient
+uses, et flottaient autour d'eux en lambeaux; ils ne regardaient
+ni ne saluaient le peuple, le premier de tous marchait Ostap.
+
+Que sentit le vieux Tarass, lorsqu'il vit Ostap? Que se passa-t-il
+alors dans son coeur?... Il le contemplait au milieu de la foule,
+sans perdre un seul de ses mouvements. Les Cosaques etaient deja
+parvenus au lieu du supplice. Ostap s'arreta. A lui, le premier,
+appartenait de vider cet amer calice. Il jeta un regard sur les
+siens, leva une de ses mains au ciel, et dit a haute voix:
+
+-- Fasse Dieu que tous les heretiques qui sont ici rassembles
+n'entendent pas, les infideles, de quelle maniere est torture un
+chretien! Qu'aucun de nous ne prononce une parole.
+
+Cela dit, il s'approcha de l'echafaud.
+
+-- Bien, fils, bien! dit Boulba doucement, et il inclina vers la
+terre sa tete grise.
+
+Le bourreau arracha les vieux lambeaux qui couvraient Ostap; on
+lui mit les pieds et les mains dans une machine faite expres pour
+cet usage, et... Nous ne troublerons pas l'ame du lecteur par le
+tableau de tortures infernales dont la seule pensee ferait dresser
+les cheveux sur la tete. C'etait le produit de temps grossiers et
+barbares, alors que l'homme menait encore une vie sanglante,
+consacree aux exploits guerriers, et qu'il y avait endurci toute
+son ame sans nulle idee d'humanite. En vain quelques hommes
+isoles, faisant exception a leur siecle, se montraient les
+adversaires de ces horribles coutumes; en vain le roi et plusieurs
+chevaliers d'intelligence et de coeur representaient qu'une
+semblable cruaute dans les chatiments ne servait qu'a enflammer la
+vengeance de la nation cosaque. La puissance du roi et des sages
+opinions ne pouvait rien contre le desordre, contre la volonte
+audacieuse des magnats polonais, qui, par une absence inconcevable
+de tout esprit de prevoyance, et par une vanite puerile, n'avaient
+fait de leur diete qu'une satire du gouvernement.
+
+Ostap supportait les tourments et les tortures avec un courage de
+geant. L'on n'entendait pas un cri, pas une plainte, meme lorsque
+les bourreaux commencerent a lui briser les os des pieds et des
+mains, lorsque leur terrible broiement fut entendu au milieu de
+cette foule muette par les spectateurs les plus eloignes, lorsque
+les jeunes filles detournerent les yeux avec effroi. Rien de
+pareil a un gemissement ne sortit de sa bouche; son visage ne
+trahit pas la moindre emotion. Tarass se tenait dans la foule, la
+tete inclinee, et, levant de temps en temps les yeux avec fierte,
+il disait seulement d'un ton approbateur:
+
+-- Bien, fils, bien!...
+
+Mais, quand on l'eut approche des dernieres tortures et de la
+mort, sa force d'ame parut faiblir. Il tourna les regards autour
+de lui: Dieu! rien que des visages inconnus, etrangers! Si du
+moins quelqu'un de ses proches eut assiste a sa fin! Il n'aurait
+pas voulu entendre les sanglots et la desolation d'une faible
+mere, ou les cris insenses d'une epouse, s'arrachant les cheveux
+et meurtrissant sa blanche poitrine; mais il aurait voulu voir un
+homme ferme, qui le rafraichit par une parole sensee et le
+consolat a sa derniere heure. Sa constance succomba, et il s'ecria
+dans l'abattement de son ame:
+
+-- Pere! ou es-tu? entends-tu tout cela?
+
+-- Oui, j'entends!
+
+Ce mot retentit au milieu du silence universel, et tout un million
+d'ames fremirent a la fois. Une partie des gardes a cheval
+s'elancerent pour examiner scrupuleusement les groupes du peuple.
+Yankel devint pale comme un mort, et lorsque les cavaliers se
+furent un peu eloignes de lui, il se retourna avec terreur pour
+regarder Boulba; mais Boulba n'etait plus a son cote. Il avait
+disparu sans laisser de trace.
+
+
+CHAPITRE XII
+
+La trace de Boulba se retrouva bientot. Cent vingt mille hommes de
+troupes cosaques parurent sur les frontieres de l'Ukraine. Ce
+n'etait plus un parti insignifiant, un detachement venu dans
+l'espoir du butin, ou envoye a la poursuite des Tatars. Non; la
+nation entiere s'etait levee, car sa patience etait a bout. Ils
+s'etaient leves pour venger leurs droits insultes, leurs moeurs
+ignominieusement tournees en moquerie, la religion de leurs peres
+et leurs saintes coutumes outragees, les eglises livrees a la
+profanation; pour secouer les vexations des seigneurs etrangers,
+l'oppression de l'union catholique, la honteuse domination de la
+juiverie sur une terre chretienne, en un mot pour se venger de
+tous les griefs qui nourrissaient et grossissaient depuis
+longtemps la haine sauvage des Cosaques.
+
+L'_hetman_ Ostranitza, guerrier jeune, mais renomme par son
+intelligence, etait a la tete de l'innombrable armee des Cosaques.
+Pres de lui se tenait Gouma, son vieux compagnon, plein
+d'experience. Huit _polkovniks_ conduisaient des _polk_s de douze
+mille hommes. Deux _iesaoul_-generaux et un _bountchoug_, ou
+general a queue, venaient a la suite de l'_hetman_. Le porte-
+etendard general marchait devant le premier drapeau; bien des
+enseignes et d'autres drapeaux flottaient au loin; les compagnons
+des _bountchougs_ portaient des lances ornees de queues de cheval.
+Il y avait aussi beaucoup d'autres dignitaires d'armee, beaucoup
+de greffiers de _polk_s suivis par des detachements a pied et a
+cheval. On comptait presque autant de Cosaques volontaires que de
+Cosaques de ligne et de front. Ils s'etaient leves de toutes les
+contrees, de Tchiguirine, de Pereieslav, de Batourine, de
+Gloukhoff, des rivages inferieurs du Dniepr, de ses hauteurs et de
+ses iles. D'innombrables chevaux et des masses de chariots armes
+serpentaient dans les champs. Mais parmi ces nuees de Cosaques,
+parmi ces huit _polk_s reguliers, il y avait un _polk_ superieur a
+tous les autres; et a la tete de ce _polk_ etait Tarass Boulba.
+Tout lui donnait l'avantage sur le reste des chefs, et son age
+avance, et sa longue experience, et sa science de faire mouvoir
+les troupes, et sa haine des ennemis, plus forte que chez tout
+autre. Meme aux Cosaques sa ferocite implacable et sa cruaute
+sanguinaire paraissaient exagerees. Sa tete grise ne condamnait
+qu'au feu et a la potence, et son avis dans le conseil de guerre
+ne respirait que ruine et devastation.
+
+Il n'est pas besoin de decrire tous les combats que livrerent les
+Cosaques, ni la marche progressive de la campagne; tout cela est
+ecrit sur les feuillets des annales. On sait quelle est, dans la
+terre russe, une guerre soulevee pour la religion. Il n'est pas de
+force plus forte que la religion. Elle est implacable, terrible,
+comme un roc dresse par les mains de la nature au milieu d'une mer
+eternellement orageuse et changeante. Du milieu des profondeurs de
+l'Ocean, il leve vers le ciel ses murailles inebranlables, formees
+d'une seule pierre, entiere et compacte. De toutes parts on
+l'apercoit, et de toutes parts il regarde fierement les vagues qui
+fuient devant lui. Malheur au navire qui vient le choquer! ses
+fragiles agres volent en pieces; tout ce qu'il porte se noie ou se
+brise, et l'air d'alentour retentit des cris plaintifs de ceux qui
+perissent dans les flots.
+
+Sur les feuillets des annales on lit d'une maniere detaillee
+comment les garnisons polonaises fuyaient des villes reconquises;
+comment l'on pendait les fermiers juifs sans conscience; comment
+l'_hetman_ de la couronne, Nicolas Potocki, se trouva faible, avec
+sa nombreuse armee, devant cette force irresistible; comment,
+defait et poursuivi, il noya dans une petite riviere la majeure
+partie de ses troupes; comment les terribles _polk_s cosaques le
+cernerent dans le petit village de Polonnoi, et comment, reduit a
+l'extremite, l'_hetman_ polonais promit sous serment, au nom du
+roi et des magnats de la couronne, une satisfaction entiere ainsi
+que le retablissement de tous les anciens droits et privileges.
+Mais les Cosaques n'etaient pas hommes a se laisser prendre a
+cette promesse; ils savaient ce que valaient a leur egard les
+serments polonais. Et Potocki n'eut plus fait le beau sur son
+_argamak_ de six mille ducats, attirant les regards des illustres
+dames et l'envie de la noblesse; il n'eut plus fait de bruit aux
+assemblees, ni donne de fetes splendides aux senateurs, s'il
+n'avait ete sauve par le clerge russe qui se trouvait dans ce
+village. Lorsque tous les pretres sortirent, vetus de leurs
+brillantes robes dorees, portant les images de la croix, et, a
+leur tete, l'archeveque lui-meme, la crosse en main et la mitre en
+tete, tous les Cosaques plierent le genou et oterent leurs
+bonnets. En ce moment ils n'eussent respecte personne, pas meme le
+roi; mais ils n'oserent point agir contre leur Eglise chretienne,
+et s'humilierent devant leur clerge. L'_hetman_ et les
+_polkovniks_ consentirent d'un commun accord a laisser partir
+Potocki, apres lui avoir fait jurer de laisser desormais en paix
+toutes les eglises chretiennes, d'oublier les inimities passees et
+de ne faire aucun mal a l'armee cosaque. Un seul _polkovnik_
+refusa de consentir a une paix pareille; c'etait Tarass Boulba. Il
+arracha une meche de ses cheveux, et s'ecria
+
+-- _Hetman_, _hetman_! et vous, _polkovniks_, ne faites pas cette
+action de vieille femme; ne vous fiez pas aux Polonais; ils vous
+trahiront, les chiens!
+
+Et lorsque le greffier du _polk_ eut presente le traite de paix,
+lorsque l'_hetman_ y eut appose sa main toute-puissante, Boulba
+detacha son precieux sabre turc, en pur damas du plus bel acier,
+le brisa en deux, comme un roseau, et en jeta au loin les troncons
+dans deux directions opposees.
+
+-- Adieu donc! s'ecria-t-il. De meme que les deux moities de ce
+sabre ne se reuniront plus et ne formeront jamais une meme arme,
+de meme, nous, aussi, compagnons, nous ne nous reverrons plus en
+ce monde! N'oubliez donc pas mes paroles d'adieu.
+
+Alors sa voix grandit, s'eleva, acquit une puissance etrange, et
+tous s'emurent en ecoutant ses accents prophetiques.
+
+-- A votre heure derniere, vous vous souviendrez de moi. Vous
+croyez avoir achete le repos et la paix; vous croyez que vous
+n'avez plus qu'a vous donner du bon temps? Ce sont d'autres fetes
+qui vous attendent. _Hetman_, on t'arrachera la peau de la tete,
+on l'emplira de graine de riz, et, pendant longtemps, on la verra
+colportee a toutes les foires! Vous non plus, seigneurs, vous ne
+conserverez pas vos tetes. Vous pourrirez dans de froids caveaux,
+ensevelis sous des murs de pierre, a moins qu'on ne vous rotisse
+tout vivants dans des chaudieres, comme des moutons. Et vous,
+camarades, continua-t-il en se tournant vers les siens, qui de
+vous veut mourir de sa vraie mort? Qui de vous veut mourir, non
+pas sur le poele de sa maison, ni sur une couche de vieille femme,
+non pas ivre mort sous une treille, au cabaret, comme une
+charogne, mais de la belle mort d'un Cosaque, tous sur un meme
+lit, comme le fiance avec la fiancee? A moins pourtant que vous ne
+veuillez retourner dans vos maisons, devenir a demi heretiques, et
+promener sur vos dos les seigneurs polonais?
+
+-- Avec toi, seigneur _polkovnik_, avec toi! s'ecrierent tous ceux
+qui faisaient partie du _polk_ de Tarass.
+
+Et ils furent rejoints par une foule d'autres.
+
+-- Eh bien! puisque c'est avec moi, avec moi donc! dit Tarass.
+
+Il enfonca fierement son bonnet, jeta un regard terrible a ceux
+qui etaient demeures, s'affermit sur son cheval et cria aux siens:
+
+-- Personne, du moins, ne nous humiliera par une parole
+offensante. Allons, camarades, en visite chez les catholiques!
+
+Il piqua des deux, et, a sa suite, se mit en marche une compagnie
+de cent chariots, qu'entouraient beaucoup de cavaliers et de
+fantassins cosaques; et, se retournant, il bravait d'un regard
+plein de mepris et de colere tous ceux qui n'avaient pas voulu le
+suivre. Personne n'osa les retenir. A la vue de toute l'armee, un
+_polk_ s'en allait, et, longtemps encore, Tarass se retourna et
+menaca du regard.
+
+L'_hetman_ et les autres _polkovniks_ etaient troubles; tous
+demeurerent pensifs, silencieux, comme oppresses par un penible
+pressentiment. Tarass n'avait pas fait une vaine prophetie. Tout
+se passa comme il l'avait predit. Peu de temps apres la trahison
+de _Kaneff_, la tete de l'_hetman_ et celle de beaucoup d'entre
+les principaux chefs furent plantees sur les pieux.
+
+Et Tarass?... Tarass se promenait avec son _polk_ a travers toute
+la Pologne; il brula dix-huit villages, prit quarante eglises, et
+s'avanca jusqu'aupres de Cracovie. Il massacra bien des
+gentilshommes; il pilla les meilleurs et les plus riches chateaux.
+Ses Cosaques defoncerent et repandirent les tonnes d'hydromel et
+de vins seculaires qui se conservaient avec soin dans les caves
+des seigneurs; ils dechirerent a coups de sabre et brulerent les
+riches etoffes, les vetements de parade, les objets de prix qu'ils
+trouvaient dans les garde-meubles.
+
+-- N'epargnez rien! repetait Tarass.
+
+Les Cosaques ne respecterent ni les jeunes femmes aux noirs
+sourcils ni les jeunes filles a la blanche poitrine, au visage
+rayonnant; elles ne purent trouver de refuge meme dans les
+temples. Tarass les brulait avec les autels. Plus d'une main
+blanche comme la neige s'eleva du sein des flammes vers les cieux,
+au milieu des cris plaintifs qui auraient emu la terre humide
+elle-meme, et qui auraient fait tomber de pitie sur le sol l'herbe
+des steppes. Mais les cruels Cosaques n'entendaient rien et,
+soulevant les jeunes enfants sur la pointe de leurs lances, ils
+les jetaient aux meres dans les flammes.
+
+-- Ce sont la, Polonais detestes, les messes funebres d'Ostap!
+disait Tarass.
+
+Et de pareilles messes, il en celebrait dans chaque village;
+jusqu'au moment ou le gouvernement polonais reconnut que ses
+entreprises avaient plus d'importance qu'un simple brigandage, et
+ou ce meme Potocki fut charge, a la tete de cinq regiments,
+d'arreter Tarass.
+
+Six jours durant, les Cosaques parvinrent a echapper aux
+poursuites, en suivant des chemins detournes. Leurs chevaux
+pouvaient a peine supporter cette course incessante et sauver
+leurs maitres. Mais, cette fois, Potocki se montra digne de la
+mission qu'il avait recue: il poursuivit l'ennemi sans relache, et
+l'atteignit sur les rives du Dniestr, ou Boulba venait de faire
+halte dans une forteresse abandonnee et tombant en ruine.
+
+On la voyait a la cime d'un roc qui dominait le Dniestr, avec les
+restes de ses glacis dechires et de ses murailles detruites. Le
+sommet du roc etait tout jonche de pierres, de briques, de debris,
+toujours prets a se detacher et a voler dans l'abime. Ce fut la
+que l'_hetman_ de la couronne Potocki cerna Boulba par les deux
+cotes qui donnaient acces sur la plaine. Pendant quatre jours, les
+Cosaques lutterent et se defendirent a coups de briques et de
+pierres. Mais leurs munitions, comme leurs forces, finirent par
+s'epuiser, et Tarass resolut de se frayer un chemin a travers les
+rangs ennemis. Deja ses Cosaques s'etaient ouvert un passage, et
+peut-etre leurs chevaux rapides les auraient-ils sauves encore une
+fois, quand tout a coup Tarass s'arreta au milieu de sa course.
+
+-- Halte! s'ecria-t-il, j'ai perdu ma pipe et mon tabac; je ne
+veux pas que ma pipe meme tombe aux mains des Polonais detestes.
+
+Et le vieux _polkovnik_ se pencha pour chercher dans l'herbe sa
+pipe et sa bourse a tabac, ses deux inseparables compagnons, sur
+mer et sur terre, dans les combats et a la maison. Pendant ce
+temps, arrive une troupe ennemie, qui le saisit par ses puissantes
+epaules. Il essaye de se degager; mais les heiduques qui l'avaient
+saisi ne roulerent plus a terre, comme autrefois.
+
+-- Oh! vieillesse! vieillesse! dit-il amerement; et le vieux
+Cosaque pleura.
+
+Mais ce n'etait pas a la vieillesse qu'etait la faute; la force
+avait vaincu la force. Pres de trente hommes s'etaient suspendus a
+ses pieds, a ses bras.
+
+-- Le corbeau est pris! criaient les Polonais. Il ne reste plus
+qu'a trouver la maniere de lui faire honneur, a ce chien.
+
+Et on le condamna, du consentement de l'_hetman_, a etre brule vif
+en presence de tout le corps d'armee. Il y avait pres de la un
+arbre nu dont le sommet avait ete brise par la foudre. On attacha
+Tarass avec des chaines en fer au tronc de l'arbre; puis on lui
+cloua les mains, apres l'avoir hisse aussi haut que possible, afin
+que le Cosaque fut vu de loin et de partout; puis, approchant des
+branches, les Polonais se mirent a dresser un bucher au pied de
+l'arbre. Mais ce n'etait pas le bucher que contemplait Tarass; ce
+n'etait pas aux flammes qui allaient le devorer que songeait son
+ame intrepide. Il regardait, l'infortune, du cote ou combattaient
+ses Cosaques. De la hauteur ou il etait place, il voyait tout
+comme sur la paume de la main.
+
+-- Camarades, criait-il, gagnez, gagnez au plus vite la montagne
+qui est derriere le bois; la, ils ne vous atteindront pas!
+
+Mais le vent emporta ses paroles.
+
+-- Ils vont perir, ils vont perir pour rien! s'ecriait-il avec
+desespoir.
+
+Et il regarda au-dessous de lui, a l'endroit ou etincelait le
+Dniestr. Un eclair de joie brilla dans ses yeux. Il vit quatre
+proues a demi cachees par les buissons; alors rassemblant toutes
+ses forces, il s'ecria de sa voix puissante:
+
+-- Au rivage! au rivage, camarades, descendez par le sentier a
+gauche! Il y a des bateaux sur la rive; prenez-les tous, pour
+qu'on ne puisse vous poursuivre.
+
+Cette fois le vent souffla favorablement, et toutes ses paroles
+arriverent aux Cosaques. Mais il fut recompense de ce bon conseil
+par un coup de massue assene sur la tete, qui fit tournoyer tous
+les objets devant ses yeux.
+
+Les Cosaques s'elancerent de toute leur vitesse sur la pente du
+sentier; mais ils sont poursuivis l'epee dans les reins. Ils
+regardaient; le sentier tourne, serpente, fait mille detours.
+
+-- Allons, camarades, a la grace de Dieu! s'ecrient tous les
+Cosaques.
+
+Ils s'arretent un instant, levent leurs fouets sifflent, et leurs
+chevaux tatars se detachent du sol, se deroulant dans l'air, comme
+des serpents, volent par-dessus l'abime et tombent droit au milieu
+du Dniestr. Deux seulement d'entre eux n'atteignirent pas le
+fleuve; ils se fracasserent sur les rochers, et y perirent avec
+leurs chevaux sans meme pousser un cri. Deja les Cosaques
+nageaient a cheval dans la riviere et detachaient les bateaux. Les
+Polonais s'arreterent devant l'abime s'etonnant de l'exploit inoui
+des Cosaques, et se demandant s'il fallait ou non sauter a leur
+suite. Un jeune colonel au sang vif et bouillant, le propre frere
+de la belle Polonaise qui avait enchante le pauvre Andry, s'elanca
+sans reflechir a la poursuite des Cosaques; il tourna trois fois
+en l'air avec son cheval, et retomba sur les rocs aigus. Les
+pierres anguleuses le dechirerent en lambeaux, le precipice
+l'engloutit, et sa cervelle, melee de sang, souilla les buissons
+qui croissaient sur les pentes inegales du glacis.
+
+Lorsque Tarass se reveilla du coup qui l'avait etourdi, lorsqu'il
+regarda le Dniestr, les Cosaques etaient deja dans les bateaux et
+s'eloignaient a force de rames. Les balles pleuvaient sur eux de
+la hauteur, mais sans les atteindre. Et les yeux du vieux
+_polkovnik_ brillaient du feu de la joie.
+
+-- Adieu, camarades, leur cria-t-il, d'en haut; souvenez-vous de
+moi, revenez ici au printemps prochain, et faites une belle
+tournee! Qu'avez vous gagne, Polonais du diable? Croyez-vous qu'il
+y ait au monde une chose qui fasse peur a un Cosaque? Attendez un
+peu, le temps viendra bientot ou vous apprendrez ce que c'est que
+la religion russe orthodoxe. Des a present les peuples voisins et
+lointains le pressentent: un tsar s'elevera de la terre russe, et
+il n'y aura pas dans le monde de puissance qui ne se soumette a
+lui!...
+
+Deja le feu s'elevait au-dessus du bucher, atteignait les pieds de
+Tarass, et se deroulait en flamme le long du tronc d'arbre... Mais
+se trouvera-t-il au monde un feu, des tortures, une puissance
+capables de dompter la force cosaque!
+
+Ce n'est pas un petit fleuve que le Dniestr; il y a beaucoup
+d'anses, beaucoup d'endroits sans fond, et d'epais joncs croissent
+sur ses rivages. Le miroir du fleuve est brillant; il retentit du
+cri sonore des cygnes, et le superbe _gogol_[40] se laisse emporter
+par son rapide courant. Des nuees de courlis, de becassines au
+rougeatre plumage, et d'autres oiseaux de toute espece s'agitent
+dans ses joncs et sur les plages de ses rives. Les Cosaques
+voguaient rapidement sur d'etroits bateaux a deux gouvernails, ils
+ramaient avec ensemble, evitaient prudemment les bas-fonds, et,
+effrayant les oiseaux qui s'envolaient a leur approche, ils
+parlaient de leur _ataman_.
+
+FIN
+
+
+
+ [1] Kiew, capitale du gourt de Kiew, sur le Dniepr, et
+capitale de toute la Russie, jusqu'a la fin du XIIe siecle.
+ [2] Ducats d'or, perces et pendus en guise d'ornements.
+ [3] Chroniques chantees, comme les anciennes rapsodies
+grecques ou les romances espagnoles.
+ [4] Espece de guitare.
+ [5] Religion grecque-unie, schisme, recemment abroge, de la
+religion greco-catholique.
+ [6] Officiers de son campement.
+ [7] Lieutenant du _polkovnik_.
+ [8] Division feodale de la Russie.
+ [9] Union de villages sous le meme chef electif nomme
+_ataman_.
+ [10] Especes de regiments.
+ [11] Tous les hommes armes, chez les Cosaques, se nommaient
+chevaliers, par une imitation lointaine et mal comprise de la
+chevalerie de l'Europe occidentale.
+ [12] Chef de _polk_. Ce mot signifie maintenant colonel.
+ [13] Espece de mouette.
+ [14] Nom du cheval.
+ [15] Le _poud_ vaut quarante livres russes, environ dix-huit
+kilogrammes.
+ [16] Nom des etudiants laiques.
+ [17] Nom du surveillant, ou chef de quartier, choisi parmi les
+etudiants.
+ [18] Danses cosaques.
+ [19] Cabaret russe.
+ [20] Chef elu de la _setch_.
+ [21] Chilo, en russe, veut dire poincon, alene.
+ [22] Grandes et petites guitares.
+ [23] Dans les anciens tableaux des eglises grecques, les
+images sont habillees de robes en metal battu et cisele.
+ [24] Petite caleche longue.
+ [25] La religion grecque.
+ [26] Camp mouvant, caravane armee.
+ [27] Pains de froment pur.
+ [28] Redingote polonaise.
+ [29] Phrase proverbiale en Russie.
+ [30] Il n'y a point d'orgues dans les eglises du rite grec,
+c'etait chose nouvelle pour un Cosaque.
+ [31] Mot compose de _nesamai_, "ne me touche pas".
+ [32] Le mot russe _krasnoi_ veut dire rouge et beau, brillant,
+eclatant.
+ [33] Mot pris aux Hongrois pour designer la cavalerie legere.
+En langue madgyare il signifie vingtieme, parce que, dans les
+guerres contre les Turcs, chaque village devait fournir, sur vingt
+hommes, un homme equipe.
+ [34] Nom tatar d'une longue corde terminee par un noeud
+coulant.
+ [35] Ville imperiale, Byzance.
+ [36] Princes.
+ [37] Non seulement ce geste a son nom particulier, mais on en
+a forme le verbe, l'adverbe, l'adjectif, etc.
+ [38] Chevaux persans.
+ [39] Mot russe pour exciter les chiens.
+ [40] Espece de canard sauvage, approchant du cygne.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Tarass Boulba, by Nikolai Vassilievitch Gogol
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TARASS BOULBA ***
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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