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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13794 ***
+
+Nikolaï Vassilievitch Gogol
+
+TARASS BOULBA
+
+Traduit du russe par Louis Viardot
+
+(1835)
+
+
+Table des matières
+
+PRÉFACE
+CHAPITRE I
+CHAPITRE II
+CHAPITRE III
+CHAPITRE IV
+CHAPITRE V
+CHAPITRE VI
+CHAPITRE VII
+CHAPITRE VIII
+CHAPITRE IX
+CHAPITRE X
+CHAPITRE XI
+CHAPITRE XII
+
+
+
+PRÉFACE
+
+La nouvelle intitulée _Tarass Boulba_, la plus considérable du
+recueil de Gogol, est un petit roman historique où il a décrit les
+moeurs des anciens Cosaques Zaporogues. Une note préliminaire nous
+semble à peu près indispensable pour les lecteurs étrangers à la
+Russie.
+
+Nous ne voulons pas, toutefois, rechercher si le savant géographe
+Mannert a eu raison de voir en eux les descendants des anciens
+Scythes (Niebuhr a prouvé que les Scythes d’Hérotode étaient les
+ancêtres des Mongols), ni s’il faut absolument retrouver les
+Cosaques (en russe _Kasak_) dans les _[mot en grec]_de Constantin
+Porphyrogénète, les _Kassagues_ de Nestor, les _cavaliers _et
+_corsaires russes_ que les géographes arabes, antérieurs au XIIIe
+siècle, plaçaient dans les parages de la mer Noire. Obscure comme
+l’origine de presque toutes les nations, celle des Cosaques a
+servi de thème aux hypothèses les plus contradictoires. Nous
+devons seulement relever l’opinion, longtemps admise, de
+l’historien Schloezer, lequel, se fondant sur les moeurs
+vagabondes et l’esprit d’aventure qui distinguèrent les Cosaques
+des autres races slaves, et sur l’altération de leur langue
+militaire, pleine de mots turcs et d’idiotismes polonais, crut
+que, dans l’origine, les Cosaques ne furent qu’un ramas
+d’aventuriers venus de tous les pays voisins de l’Ukraine, et
+qu’ils ne parurent qu’à l’époque de la domination des Mongols en
+Russie. Les Cosaques se recrutèrent, il est vrai, de Russes, de
+Polonais, de Turcs, de Tatars, même de Français et d’Italiens;
+mais le fond primitif de la nation cosaque fut une race slave,
+habitant l’Ukraine, d’où elle se répandit sur les bords du Don, de
+l’Oural et de la Volga. Ce fut une petite armée de huit cents
+Cosaques, qui, sous les ordres de leur _ataman_ Yermak, conquit
+toute la Sibérie en 1580.
+
+Une des branches ou tribus de la nation cosaque, et la plus
+belliqueuse, celle des Zaporogues, paraît, pour la première fois,
+dans les annales polonaises au commencement du XVIe siècle. Ce nom
+leur venait des mots russes _za_, au delà (_trans_), et _porog_,
+cataracte, parce qu’ils habitaient plus bas que les bancs de
+granit qui coupent en plusieurs endroits le lit de Dniepr. Le pays
+occupé par eux portait le nom collectif de _Zaporojié_. Maîtres
+d’une grande partie des plaines fertiles et des steppes de
+l’Ukraine, tour à tour alliés ou ennemis des Russes, des Polonais,
+des Tatars et des Turcs, les Zaporogues formaient un peuple
+éminemment guerrier organisé en république militaire, et offrant
+quelque lointaine et grossière ressemblance avec les ordres de
+chevalerie de l’Europe occidentale.
+
+Leur principal établissement, appelé la _setch_, avait d’habitude
+pour siège une île du Dniepr. C’était un assemblage de grandes
+cabanes en bois et en terre, entourées d’un glacis, qui pouvait
+aussi bien se nommer un camp qu’un village. Chaque cabane (leur
+nombre n’a jamais dépassé quatre cents) pouvait contenir quarante
+ou cinquante Cosaques. En été, pendant les travaux de la campagne,
+il restait peu de monde à la _setch; _mais en hiver, elle devait
+être constamment gardée par quatre mille hommes. Le reste se
+dispersait dans les villages voisins, ou se creusait, aux
+environs, des habitations souterraines, appelées _zimovniki_ (de
+_zima_, hiver).
+La _setch_ était divisée en trente-huit quartiers ou _kouréni _(de
+_kourit_, fumer; le mot _kourèn _correspond à celui du foyer).
+Chaque Cosaque habitant la _setch_ était tenu de vivre dans son
+_kourèn;_ chaque _kourèn_, désigné par un nom particulier qu’il
+tirait habituellement de celui de son chef primitif, élisait un
+_ataman_ (_kourennoï-ataman_), dont le pouvoir ne durait qu’autant
+que les Cosaques soumis à son commandement étaient satisfaits de
+sa conduite. L’argent et les hardes des Cosaques d’un _kourèn_
+étaient déposés chez leur _ataman_, qui donnait à location les
+boutiques et les bateaux (_douby_) de son _kourèn_, et gardait les
+fonds de la caisse commune. Tous les Cosaques d’un _kourèn_
+dînaient à la même table.
+
+Les _kouréni_ assemblés choisissaient le chef supérieur, le
+_kochévoï-ataman_ (de _kosch, _en tatar _camp,_ ou de _kotchévat_,
+en russe _camper_). On verra dans la nouvelle de Gogol comment se
+faisait l’élection du _kochévoï._ La _rada_, ou assemblée
+nationale, qui se tenait toujours après dîner, avait lieu deux
+fois par an, à jours fixes, le 24 juin, jour de la fête de saint
+Jean-Baptiste, et le 1er octobre, jour de la présentation de la
+Vierge, patronne de l’église de la _setch._
+
+Le trait le plus saillant, et particulièrement distinctif de cette
+confrérie militaire, c’était le célibat imposé à tous ses membres
+pendant leur réunion. Aucune femme n’était admise dans la _setch._
+
+Préface à l’édition de la Librairie Hachette et Cie, 1882.
+
+
+CHAPITRE I
+
+-- Voyons, tourne-toi. Dieu, que tu es drôle! Qu'est-ce que cette
+robe de prêtre? Est-ce que vous êtes tous ainsi fagotés à votre
+académie?
+
+Voilà par quelles paroles le vieux Boulba accueillait ses deux
+fils qui venaient de terminer leurs études au séminaire de Kiew[1],
+et qui rentraient en ce moment au foyer paternel.
+
+Ses fils venaient de descendre de cheval. C'étaient deux robustes
+jeunes hommes, qui avaient encore le regard en dessous, comme il
+convient à des séminaristes récemment sortis des bancs de l'école.
+Leurs visages, pleins de force et de santé, commençaient à se
+couvrir d'un premier duvet que n'avait jamais fauché le rasoir.
+L'accueil de leur père les avait fort troublés; ils restaient
+immobiles, les yeux fixés à terre.
+
+-- Attendez, attendez; laissez que je vous examine bien à mon
+aise. Dieu! que vous avez de longues robes! dit-il en les tournant
+et retournant en tous sens. Diables de robes! je crois qu'on n'en
+a pas encore vu de pareilles dans le monde. Allons, que l'un de
+vous essaye un peu de courir: je verrai s'il ne se laissera pas
+tomber le nez par terre, en s'embarrassant dans les plis.
+
+-- Père, ne te moque pas de nous, dit enfin l'aîné.
+
+-- Voyez un peu le beau sire! et pourquoi donc ne me moquerais-je
+pas de vous?
+
+-- Mais, parce que... quoique tu sois mon père, j'en jure Dieu, si
+tu continues de rire, je te rosserai.
+
+-- Quoi! fils de chien, ton père! dit Tarass Boulba en reculant de
+quelques pas avec étonnement.
+
+-- Oui, même mon père; quand je suis offensé, je ne regarde à
+rien, ni à qui que ce soit.
+
+-- De quelle manière veux-tu donc te battre avec moi, est-ce à
+coups de poing?
+
+-- La manière m'est fort égale.
+
+-- Va pour les coups de poing, répondit Tarass Boulba en
+retroussant ses manches. Je vais voir quel homme tu fais à coups
+de poing.
+
+Et voilà que père et fils, au lieu de s'embrasser après une longue
+absence, commencent à se lancer de vigoureux horions dans les
+côtes, le dos, la poitrine, tantôt reculant, tantôt attaquant.
+
+-- Voyez un peu, bonnes gens: le vieux est devenu fou; il a tout à
+fait perdu l'esprit, disait la pauvre mère, pâle et maigre,
+arrêtée sur le perron, sans avoir encore eu le temps d'embrasser
+ses fils bien-aimés. Les enfants sont revenus à la maison, plus
+d'un an s'est passé depuis qu'on ne les a vus; et lui, voilà qu'il
+invente, Dieu sait quelle sottise... se rosser à coups de poing!
+
+-- Mais il se bat fort bien, disait Boulba s'arrêtant. Oui, par
+Dieu! très bien, ajouta-t-il en rajustant ses habits; si bien que
+j'eusse mieux fait de ne pas l'essayer. Ça fera un bon Cosaque.
+Bonjour, fils; embrassons-nous.
+
+Et le père et le fils s'embrassèrent.
+
+-- Bien, fils. Rosse tout le monde comme tu m'as rossé; ne fais
+quartier à personne. Ce qui n'empêche pas que tu ne sois drôlement
+fagoté. Qu'est-ce que cette corde qui pend? Et toi, nigaud, que
+fais-tu là, les bras ballants? dit-il en s'adressant au cadet.
+Pourquoi, fils de chien, ne me rosses-tu pas aussi?
+
+-- Voyez un peu ce qu'il invente, disait la mère en embrassant le
+plus jeune de ses fils. On a donc de ces inventions-là, qu'un
+enfant rosse son propre père! Et c'est bien le moment d'y songer!
+Un pauvre enfant qui a fait une si longue route, qui s'est si
+fatigué (le pauvre enfant avait plus de vingt ans et une taille de
+six pieds), il aurait besoin de se reposer et de manger un
+morceau; et lui, voilà qu'il le force à se battre.
+
+-- Eh! eh! mais tu es un freluquet à ce qu'il me semble, disait
+Boulba. Fils, n'écoute pas ta mère; c'est une femme, elle ne sait
+rien. Qu'avez-vous besoin, vous autres, d'être dorlotés? Vos
+dorloteries, à vous, c'est une belle plaine, c'est un bon cheval;
+voilà vos dorloteries. Et voyez-vous ce sabre? voilà votre mère.
+Tout le fatras qu'on vous met en tête, ce sont des bêtises. Et les
+académies, et tous vos livres, et les ABC, et les philosophies, et
+tout cela, je crache dessus.
+
+Ici Boulba ajouta un mot qui ne peut passer à l'imprimerie.
+
+-- Ce qui vaut mieux, reprit-il, c'est que, la semaine prochaine,
+je vous enverrai au _zaporojié_. C'est là que se trouve la
+science; c'est là qu'est votre école, et que vous attraperez de
+l'esprit.
+
+-- Quoi! ils ne resteront qu'une semaine ici? disait d'une voix
+plaintive et les larmes aux yeux la vieille bonne mère. Les
+pauvres petits n'auront pas le temps de se divertir et de faire
+connaissance avec la maison paternelle. Et moi, je n'aurai pas le
+temps de les regarder à m'en rassasier.
+
+-- Cesse de hurler, vieille; un Cosaque n'est pas fait pour
+s'avachir avec les femmes. N'est-ce pas? tu les aurais cachés tous
+les deux sous ta jupe, pour les couver comme une poule ses oeufs.
+Allons, marche. Mets-nous vite sur la table tout ce que tu as à
+manger. Il ne nous faut pas de gâteaux au miel, ni toutes sortes
+de petites fricassées. Donne-nous un mouton entier ou toute une
+chèvre; apporte-nous de l'hydromel de quarante ans; et donne-nous
+de l'eau-de-vie, beaucoup d'eau-de-vie; pas de cette eau-de-vie
+avec toutes sortes d'ingrédients, des raisins secs et autres
+vilenies; mais de l'eau-de-vie toute pure, qui pétille et mousse
+comme une enragée.
+
+Boulba conduisit ses fils dans sa chambre, d'où sortirent à leur
+rencontre deux belles servantes, toutes chargées de _monistes_[2].
+Était-ce parce qu'elles s'effrayaient de l'arrivée de leurs jeunes
+seigneurs, qui ne faisaient grâce à personne? était-ce pour ne pas
+déroger aux pudiques habitudes des femmes? À leur vue, elles se
+sauvèrent en poussant de grands cris, et longtemps encore après,
+elles se cachèrent le visage avec leurs manches. La chambre était
+meublée dans le goût de ce temps, dont le souvenir n'est conservé
+que par les _douma_[3] et les chansons populaires, que récitaient
+autrefois, dans l'Ukraine, les vieillards à longue barbe, en
+s'accompagnant de la _bandoura_[4], au milieu d'une foule qui
+faisait cercle autour d'eux; dans le goût de ce temps rude et
+guerrier, qui vit les premières luttes soutenues par l'Ukraine
+contre l'union[5]. Tout y respirait la propreté. Le plancher et les
+murs étaient revêtus d'une couche de terre glaise luisante et
+peinte. Des sabres, des fouets (_nagaïkas_), des filets d'oiseleur
+et de pêcheur, des arquebuses, une corne curieusement travaillée
+servant de poire à poudre, une bride chamarrée de lames d'or, des
+entraves parsemées de petits clous d'argent, étaient suspendus
+autour de la chambre. Les fenêtres, fort petites, portaient des
+vitres rondes et ternes, comme on n'en voit plus aujourd'hui que
+dans les vieilles églises; on ne pouvait regarder au dehors qu'en
+soulevant un petit châssis mobile. Les baies de ces fenêtres et
+des portes étaient peintes en rouge. Dans les coins, sur des
+dressoirs, se trouvaient des cruches d'argile, des bouteilles en
+verre de couleur sombre, des coupes d'argent ciselé, d'autres
+petites coupes dorées, de différentes mains-d'oeuvre, vénitiennes,
+florentines, turques, circassiennes, arrivées par diverses voies
+aux mains de Boulba, ce qui était assez commun dans ces temps
+d'entreprises guerrières. Des bancs de bois, revêtus d'écorce
+brune de bouleau, faisaient le tour entier de la chambre. Une
+immense table était dressée sous les saintes images, dans un des
+angles antérieurs. Un haut et large poêle, divisé en une foule de
+compartiments, et couvert de briques vernissées, bariolées,
+remplissait l'angle opposé. Tout cela était très connu de nos deux
+jeunes gens, qui venaient chaque année passer les vacances à la
+maison; je dis venaient, et venaient à pied, car ils n'avaient pas
+encore de chevaux, la coutume ne permettant point aux écoliers
+d'aller à cheval. Ils étaient encore à l'âge où les longues
+touffes du sommet de leur crâne pouvaient être tirées impunément
+par tout Cosaque armé. Ce n'est qu'à leur sortie du séminaire que
+Boulba leur avait envoyé deux jeunes étalons pour faire le voyage.
+
+À l'occasion du retour de ses fils, Boulba fit rassembler tous les
+centeniers de son _polk_[6] qui n'étaient pas absents; et quand
+deux d'entre eux se furent rendus à son invitation, avec le
+_ïésaoul_[7] Dmitri Tovkatch, son vieux camarade, il leur présenta
+ses fils en disant:
+
+-- Voyez un peu quels gaillards! je les enverrai bientôt à la
+_setch_.
+
+Les visiteurs félicitèrent et Boulba et les deux jeunes gens, en
+leur assurant qu'ils feraient fort bien, et qu’il n'y avait pas de
+meilleure école pour la jeunesse que le _zaporojié_.
+
+-- Allons, seigneurs et frères, dit Tarass, asseyez-vous chacun où
+il lui plaira. Et vous, mes fils, avant tout, buvons un verre
+d'eau-de-vie. Que Dieu nous bénisse! À votre santé, mes fils! À la
+tienne, Ostap (Eustache)! À la tienne, Andry (André)! Dieu veuille
+que vous ayez toujours de bonnes chances à la guerre, que vous
+battiez les païens et les Tatars! et si les Polonais commencent
+quelque chose contre notre sainte religion, les Polonais aussi!
+Voyons, donne ton verre. L'eau-de-vie est-elle bonne? Comment se
+nomme l'eau-de-vie en latin? Quels sots étaient ces Latins! ils ne
+savaient même pas qu'il y eût de l'eau-de-vie au monde. Comment
+donc s'appelait celui qui a écrit des vers latins? Je ne suis pas
+trop savant; j'ai oublié son nom. Ne s'appelait-il pas Horace?
+
+-- Voyez-vous le sournois, se dit tout bas le fils aîné, Ostap;
+c'est qu'il sait tout, le vieux chien, et il fait mine de ne rien
+savoir.
+
+-- Je crois bien que l'archimandrite ne vous a pas même donné à
+flairer de l'eau-de-vie, continuait Boulba. Convenez, mes fils,
+qu'on vous a vertement étrillés, avec des balais de bouleau, le
+dos, les reins, et tout ce qui constitue un Cosaque. Ou bien peut-
+être, parce que vous étiez devenus grands garçons et sages, vous
+rossait-on à coups de fouet, non les samedis seulement, mais
+encore les mercredis et les jeudis.
+
+-- Il n'y a rien à se rappeler de ce qui s'est fait, père,
+répondit Ostap; ce qui est passé est passé.
+
+-- Qu'on essaye maintenant! dit Andry; que quelqu'un s'avise de me
+toucher du bout du doigt! que quelque Tatar s'imagine de me tomber
+sous la main! il saura ce que c'est qu'un sabre cosaque.
+
+-- Bien, mon fils, bien! par Dieu, c'est bien parlé. Puisque c'est
+comme ça, par Dieu, je vais avec vous. Que diable ai-je à attendre
+ici? Que je devienne un planteur de blé noir, un homme de ménage,
+un gardeur de brebis et de cochons? que je me dorlote avec ma
+femme? Non, que le diable l'emporte! je suis un Cosaque, je ne
+veux pas. Qu'est-ce que cela me fait qu'il n'y ait pas de guerre!
+j'irai prendre du bon temps avec vous. Oui, par Dieu, j'y vais.
+
+Et le vieux Boulba, s'échauffant peu à peu, finit par se fâcher
+tout rouge, se leva de table, et frappa du pied en prenant une
+attitude impérieuse.
+
+-- Nous partons demain. Pourquoi remettre? Qui diable attendons-
+nous ici? À quoi bon cette maison? à quoi bon ces pots? à quoi bon
+tout cela?
+
+En parlant ainsi, il se mit à briser les plats et les bouteilles.
+La pauvre femme, dès longtemps habituée à de pareilles actions,
+regardait tristement faire son mari, assise sur un banc. Elle
+n'osait rien dire; mais en apprenant une résolution aussi pénible
+à son coeur, elle ne put retenir ses larmes. Elle jeta un regard
+furtif sur ses enfants qu'elle allait si brusquement perdre, et
+rien n'aurait pu peindre la souffrance qui agitait convulsivement
+ses yeux humides et ses lèvres serrées.
+
+Boulba était furieusement obstiné. C'était un de ces caractères
+qui ne pouvaient se développer qu'au XVIe siècle, dans un coin
+sauvage de l'Europe, quand toute la Russie méridionale, abandonnée
+de ses princes, fut ravagée par les incursions irrésistibles des
+Mongols; quand, après avoir perdu son toit et tout abri, l'homme
+se réfugia dans le courage du désespoir; quand sur les ruines
+fumantes de sa demeure, en présence d'ennemis voisins et
+implacables, il osa se rebâtir une maison, connaissant le danger,
+mais s'habituant à le regarder en face; quand enfin le génie
+pacifique des Slaves s'enflamma d'une ardeur guerrière et donna
+naissance à cet élan désordonné de la nature russe qui fut la
+société cosaque (_kasatchestvo_). Alors tous les abords des
+rivières, tous les gués, tous les défilés dans les marais, se
+couvrirent de Cosaques que personne n'eût pu compter, et leurs
+hardis envoyés purent répondre au sultan qui désirait connaître
+leur nombre: «Qui le sait? Chez nous, dans la steppe, à chaque
+bout de champ, un Cosaque.» Ce fut une explosion de la force russe
+que firent jaillir de la poitrine du peuple les coups répétés du
+malheur. Au lieu des anciens _oudély_[8], au lieu des petites
+villes peuplées de vassaux chasseurs, que se disputaient et se
+vendaient les petits princes, apparurent des bourgades fortifiées,
+des _kourény_[9] liés entre eux par le sentiment du danger commun
+et la haine des envahisseurs païens. L'histoire nous apprend
+comment les luttes perpétuelles des Cosaques sauvèrent l'Europe
+occidentale de l'invasion des sauvages hordes asiatiques qui
+menaçaient de l'inonder. Les rois de Pologne qui devinrent, au
+lieu des princes dépossédés, les maîtres de ces vastes étendues de
+terre, maîtres, il est vrai, éloignés et faibles, comprirent
+l'importance des Cosaques et le profit qu'ils pouvaient tirer de
+leurs dispositions guerrières. Ils s'efforcèrent de les développer
+encore. Les _hetmans_, élus par les Cosaques eux-mêmes et dans
+leur sein, transformèrent les _kourény_ en _polk_[10] réguliers. Ce
+n'était pas une armée rassemblée et permanente; mais, dans le cas
+de guerre ou de mouvement général, en huit jours au plus, tous
+étaient réunis. Chacun se rendait à l'appel, à cheval et en armes,
+ne recevant pour toute solde du roi qu'un ducat par tête. En
+quinze jours, il se rassemblait une telle armée, qu'à coup sûr nul
+recrutement n'eût pu en former une semblable. La guerre finie,
+chaque soldat regagnait ses champs, sur les bords du Dniepr,
+s'occupait de pêche, de chasse ou de petit commerce, brassait de
+la bière, et jouissait de la liberté. Il n'y avait pas de métier
+qu'un Cosaque ne sût faire: distiller de l'eau-de-vie, charpenter
+un chariot, fabriquer de la poudre, faire le serrurier et le
+maréchal ferrant, et, par-dessus tout, boire et bambocher comme un
+Russe seul en est capable, tout cela ne lui allait pas à l'épaule.
+Outre les Cosaques inscrits, obligés de se présenter en temps de
+guerre ou d'entreprise, il était très facile de rassembler des
+troupes de volontaires. Les _ïésaouls_ n'avaient qu'à se rendre
+sur les marchés et les places de bourgades, et à crier, montés sur
+une _téléga_ (chariot): «Eh! eh! vous autres buveurs, cessez de
+brasser de la bière et de vous étaler tout de votre long sur les
+poêles; cessez de nourrir les mouches de la graisse de vos corps;
+allez à la conquête de l'honneur et de la gloire chevaleresque. Et
+vous autres, gens de charrue, planteurs de blé noir, gardeurs de
+moutons, amateurs de jupes, cessez de vous traîner à la queue de
+vos boeufs, de salir dans la terre vos cafetans jaunes, de
+courtiser vos femmes et de laisser dépérir votre vertu de
+chevalier[11]. Il est temps d'aller à la quête de la gloire
+cosaque.» Et ces paroles étaient semblables à des étincelles qui
+tomberaient sur du bois sec. Le laboureur abandonnait sa charrue;
+le brasseur de bière mettait en pièces ses tonneaux et ses jattes;
+l'artisan envoyait au diable son métier et le petit marchand son
+commerce; tous brisaient les meubles de leur maison et sautaient à
+cheval. En un mot, le caractère russe revêtit alors une nouvelle
+forme, large et puissante.
+
+Tarass Boulba était un des vieux _polkovnik_[12]. Créé pour les
+difficultés et les périls de la guerre, il se distinguait par la
+droiture d'un caractère rude et entier. L'influence des moeurs
+polonaises commençait à pénétrer parmi la noblesse petite-
+russienne. Beaucoup de seigneurs s'adonnaient au luxe, avaient de
+nombreux domestique, des faucons, des meutes de chasse, et
+donnaient des repas. Tout cela n'était pas selon le coeur de
+Tarass; il aimait la vie simple des Cosaques, et il se querella
+fréquemment avec ceux de ses camarades qui suivaient l'exemple de
+Varsovie, les appelant esclaves des gentilshommes (_pan_)
+polonais. Toujours inquiet, mobile, entreprenant, il se regardait
+comme un des défenseurs naturels de l'Église russe; il entrait,
+sans permission, dans tous les villages où l'on se plaignait de
+l'oppression des intendants-fermiers et d'une augmentation de taxe
+sur les feux. Là, au milieu de ses Cosaques, il jugeait les
+plaintes. Il s'était fait une règle d'avoir, dans trois cas,
+recours à son sabre: quand les intendants ne montraient pas de
+déférence envers les anciens et ne leur ôtaient pas le bonnet,
+quand on se moquait de la religion ou des vieilles coutumes, et
+quand il était en présence des ennemis, c'est-à-dire des Turcs ou
+païens, contre lesquels il se croyait toujours en droit de tirer
+le fer pour la plus grande gloire de la chrétienté. Maintenant il
+se réjouissait d'avance du plaisir de mener lui-même ses deux fils
+à la _setch_, de dire avec orgueil: «Voyez quels gaillards je vous
+amène; de les présenter à tous ses vieux compagnons d'armes, et
+d'être témoin de leurs premiers exploits dans l'art de guerroyer
+et dans celui de boire, qui comptait aussi parmi les vertus d'un
+chevalier. Tarass avait d'abord eu l'intention de les envoyer
+seuls; mais à la vue de leur bonne mine, de leur haute taille, de
+leur mâle beauté, sa vieille ardeur guerrière s'était ranimée, et
+il se décida, avec toute l'énergie d'une volonté opiniâtre, à
+partir avec eux dès le lendemain. Il fit ses préparatifs, donna
+des ordres, choisit des chevaux et des harnais pour ses deux
+jeunes fils, désigna les domestiques qui devaient les accompagner,
+et délégua son commandement au _ïésaoul_ Tovkatch, en lui
+enjoignant de se mettre en marche à la tête de tout le _polk_, dès
+que l'ordre lui en parviendrait de la _setch_. Quoiqu'il ne fût
+pas entièrement dégrisé, et que la vapeur du vin se promenât
+encore dans sa cervelle, cependant il n'oublia rien, pas même
+l'ordre de faire boire les chevaux et de leur donner une ration du
+meilleur froment.
+
+-- Eh bien! mes enfants, leur dit-il en rentrant fatigué à la
+maison, il est temps de dormir, et demain nous ferons ce qu'il
+plaira à Dieu. Mais qu'on ne nous fasse pas de lits; nous
+dormirons dans la cour.
+
+La nuit venait à peine d'obscurcir le ciel; mais Boulba avait
+l'habitude de se coucher de bonne heure. Il se jeta sur un tapis
+étendu à terre, et se couvrit d'une pelisse de peaux de mouton
+(_touloup_), car l'air était frais, et Boulba aimait la chaleur
+quand il dormait dans la maison. Il se mit bientôt à ronfler; tous
+ceux qui s'étaient couchés dans les coins de la cour suivirent son
+exemple, et, avant tous les autres, le gardien, qui avait le mieux
+célébré, verre en main, l'arrivée des jeunes seigneurs. Seule, la
+pauvre mère ne dormait pas. Elle était venue s'accroupir au chevet
+de ses fils bien-aimés, qui reposaient l'un près de l'autre. Elle
+peignait leur jeune chevelure, les baignait de ses larmes, les
+regardait de tous ses yeux, de toutes les forces de son être, sans
+pouvoir se rassasier de les contempler. Elle les avait nourris de
+son lait, élevés avec une tendresse inquiète, et voilà qu'elle ne
+doit les voir qu'un instant.
+
+«Mes fils, mes fils chéris! que deviendrez-vous? qu'est-ce qui
+vous attend?» disait-elle; et des larmes s'arrêtaient dans les
+rides de son visage, autrefois beau.
+
+En effet, elle était bien digne de pitié, comme toute femme de ce
+temps-là. Elle n'avait vécu d'amour que peu d'instants, pendant la
+première fièvre de la jeunesse et de la passion; et son rude amant
+l'avait abandonnée pour son sabre, pour ses camarades, pour une
+vie aventureuse et déréglée. Elle ne voyait son mari que deux ou
+trois jours par an; et, même quand il était là, quand ils vivaient
+ensemble, quelle était sa vie? Elle avait à supporter des injures,
+et jusqu'à des coups, ne recevant que des caresses rares et
+dédaigneuses. La femme était une créature étrange et déplacée dans
+ce ramas d'aventuriers farouches. Sa jeunesse passa rapidement,
+sans plaisirs; ses belles joues fraîches, ses blanches épaules se
+fanèrent dans la solitude, et se couvrirent de rides prématurées.
+Tout ce qu'il y a d'amour, de tendresse, de passion dans la femme,
+se concentra chez elle en amour maternel. Ce soir-là, elle restait
+penchée avec angoisse sur le lit de ses enfants, comme la
+_tchaïka_[13] des steppes plane sur son nid. On lui prend ses fils,
+ses chers fils; on les lui prend pour qu'elle ne les revoie peut-
+être jamais: peut-être qu'à la première bataille, des Tatars leur
+couperont la tête, et jamais elle ne saura ce que sont devenus
+leurs corps abandonnés en pâture aux oiseaux voraces. En
+sanglotant sourdement, elle regardait leurs yeux que tenait fermés
+l'irrésistible sommeil.
+
+«Peut-être, pensait-elle, Boulba remettra-t-il son départ à deux
+jours? Peut-être ne s'est-il décidé à partir sitôt que parce qu'il
+a beaucoup bu aujourd'hui?»
+
+Depuis longtemps la lune éclairait du haut du ciel la cour et tous
+ses dormeurs, ainsi qu'une masse de saules touffus et les hautes
+bruyères qui croissaient contre la clôture en palissades. La
+pauvre femme restait assise au chevet de ses enfants, les couvant
+des yeux et sans penser au sommeil. Déjà les chevaux, sentant
+venir l'aube, s'étaient couchés sur l'herbe et cessaient de
+brouter. Les hautes feuilles des saules commençaient à frémir, à
+chuchoter, et leur babillement descendait de branche en branche.
+Le hennissement aigu d'un poulain retentit tout à coup dans la
+steppe. De larges lueurs rouges apparurent au ciel. Boulba
+s'éveilla soudain et se leva brusquement. Il se rappelait tout ce
+qu'il avait ordonné la veille.
+
+-- Assez dormi, garçons; il est temps, il est temps! faites boire
+les chevaux. Mais où est la vieille (c'est ainsi qu'il appelait
+habituellement sa femme)? Vite, vieille! donne-nous à manger, car
+nous avons une longue route devant nous.
+
+Privée de son dernier espoir, la pauvre vieille se traîna
+tristement vers la maison. Pendant que, les larmes aux yeux, elle
+préparait le déjeuner, Boulba distribuait ses derniers ordres,
+allait et venait dans les écuries, et choisissait pour ses enfants
+ses plus riches habits. Les étudiants changèrent en un moment
+d'apparence. Des bottes rouges, à petits talons d'argent,
+remplacèrent leurs mauvaises chaussures de collège. Ils ceignirent
+sur leurs reins, avec un cordon doré, des pantalons larges comme
+la mer Noire, et formés d'un million de petits plis. À ce cordon
+pendaient de longues lanières de cuir, qui portaient avec des
+houppes tous les ustensiles du fumeur. Un casaquin de drap rouge
+comme le feu leur fut serré au corps par une ceinture brodée, dans
+laquelle on glissa des pistolets turcs damasquinés. Un grand sabre
+leur battait les jambes. Leurs visages, encore peu hélés,
+semblaient alors plus beaux et plus blancs. De petites moustaches
+noires relevaient le teint brillant et fleuri de la jeunesse. Ils
+étaient bien beaux sous leurs bonnets d'astrakan noir terminés par
+des calottes dorées. Quand la pauvre mère les aperçut, elle ne put
+proférer une parole, et des larmes craintives s'arrêtèrent dans
+ses yeux flétris.
+
+-- Allons, mes fils, tout est prêt, plus de retard, dit enfin
+Boulba. Maintenant, d'après la coutume chrétienne, il faut nous
+asseoir avant de partir.
+
+Tout le monde s'assit en silence dans la même chambre, sans
+excepter les domestiques, qui se tenaient respectueusement près de
+la porte.
+
+-- À présent, mère, dit Boulba, donne ta bénédiction à tes
+enfants; prie Dieu qu'ils se battent toujours bien, qu'ils
+soutiennent leur honneur de chevaliers, qu'ils défendent la
+religion du Christ; sinon, qu'ils périssent, et qu'il ne reste
+rien d'eux sur la terre. Enfants, approchez de votre mère; la
+prière d'une mère préserve de tout danger sur la terre et sur
+l'eau.
+
+La pauvre femme les embrassa, prit deux petites images en métal,
+les leur pendit au cou en sanglotant.
+
+-- Que la Vierge... vous protège... N'oubliez pas, mes fils, votre
+mère. Envoyez au moins de vos nouvelles, et pensez...
+
+Elle ne put continuer.
+
+-- Allons, enfants,dit Boulba.
+
+Des chevaux sellés attendaient devant le perron. Boulba s'élança
+sur son Diable[14], qui fit un furieux écart en sentant tout à coup
+sur son dos un poids de vingt _pouds_[15], car Boulba était très
+gros et très lourd. Quand la mère vit que ses fils étaient aussi
+montés à cheval, elle se précipita vers le plus jeune, qui avait
+l'expression du visage plus tendre; elle saisit son étrier, elle
+s'accrocha à la selle, et, dans un morne et silencieux désespoir,
+elle l'étreignit entre ses bras. Deux vigoureux Cosaques la
+soulevèrent respectueusement, et l'emportèrent dans la maison.
+Mais au moment où les cavaliers franchirent la porte, elle
+s'élança sur leurs traces avec la légèreté d'une biche, étonnante
+à son âge, arrêta d'une main forte l'un des chevaux, et embrassa
+son fils avec une ardeur insensée, délirante. On l'emporta de
+nouveau. Les jeunes Cosaques commencèrent à chevaucher tristement
+aux côtés de leur père, en retenant leurs larmes, car ils
+craignaient Boulba, qui ressentait aussi, sans la montrer, une
+émotion dont il ne pouvait se défendre. La journée était grise;
+l'herbe verdoyante étincelait au loin, et les oiseaux
+gazouillaient sur des tons discords. Après avoir fait un peu de
+chemin, les jeunes gens jetèrent un regard en arrière; déjà leur
+maisonnette semblait avoir plongé sous terre; on ne voyait plus à
+l'horizon que les deux cheminées encadrées par les sommets des
+arbres sur lesquels, dans leur jeunesse, ils avaient grimpé comme
+des écureuils. Une vaste prairie s'étendait devant leurs regards,
+une prairie qui rappelait toute leur vie passée, depuis l'âge où
+ils se roulaient dans l'herbe humide de rosée, jusqu'à l'âge où
+ils y attendaient une jeune Cosaque aux noirs sourcils, qui la
+franchissait d'un pied rapide et craintif. Bientôt on ne vit plus
+que la perche surmontée d'une roue de chariot qui s'élevait au-
+dessus du puits; bientôt la steppe commença à s'exhausser en
+montagne, couvrant tout ce qu'ils laissaient derrière eux.
+
+Adieu, toit paternel! adieu, souvenirs d'enfance! adieu, tout!
+
+
+CHAPITRE II
+
+Les trois voyageurs cheminaient en silence. Le vieux Tarass
+pensait à son passé; sa jeunesse se déroulait devant lui, cette
+belle jeunesse que le Cosaque surtout regrette, car il voudrait
+toujours être agile et fort pour sa vie d'aventures. Il se
+demandait à lui-même quels de ses anciens camarades il
+retrouverait à la _setch_; il comptait ceux qui étaient déjà
+morts, ceux qui restaient encore vivants, et sa tête grise se
+baissa tristement. Ses fils étaient occupés de toutes autres
+pensées. Il faut que nous disions d'eux quelques mots. À peine
+avaient-ils eu douze ans, qu'on les envoya au séminaire de Kiew,
+car tous les seigneurs de ce temps-là croyaient nécessaire de
+donner à leurs enfants une éducation promptement oubliée. À leur
+entrée au séminaire, tous ces jeunes gens étaient d'une humeur
+sauvage et accoutumés à une pleine liberté. Ce n'était que là
+qu'ils se dégrossissaient un peu, et prenaient une espèce de
+vernis commun qui les faisait ressembler l'un à l'autre. L'aîné
+des fils de Boulba, Ostap, commença sa carrière scientifique par
+s'enfuir dès la première année. On l'attrapa, on le battit à
+outrance, on le cloua à ses livres. Quatre fois il enfouit son ABC
+en terre, et quatre fois, après l'avoir inhumainement flagellé, on
+lui en racheta un neuf. Mais sans doute il eût recommencé une
+cinquième fois, si son père ne lui eût fait la menace formelle de
+le tenir pendant vingt ans comme frère lai dans un cloître,
+ajoutant le serment qu'il ne verrait jamais la _setch_, s'il
+n'apprenait à fond tout ce qu'on enseignait à l'académie. Ce qui
+est étrange, c'est que cette menace et ce serment venaient du
+vieux Boulba qui faisait profession de se moquer de toute science,
+et qui conseillait à ses enfants, comme nous l'avons vu, de n'en
+faire aucun cas. Depuis ce moment, Ostap se mit à étudier ses
+livres avec un zèle extrême, et finit par être réputé l'un des
+meilleurs étudiants. L'enseignement de ce temps-là n'avait pas le
+moindre rapport avec la vie qu'on menait; toutes ces arguties
+scolastiques, toutes ces finesses rhétoriques et logiques
+n'avaient rien de commun avec l'époque, et ne trouvaient
+d'application nulle part. Les savants d'alors n'étaient pas moins
+ignorants que les autres, car leur science était complètement
+oiseuse et vide. Au surplus, l'organisation toute républicaine du
+séminaire, cette immense réunion de jeunes gens dans la force de
+l'âge, devaient leur inspirer des désirs d'activité tout à fait en
+dehors du cercle de leurs études. La mauvaise chère, les
+fréquentes punitions par la faim et les passions naissantes, tout
+s'unissait pour éveiller en eux cette soif d'entreprises qui
+devait, plus tard, se satisfaire dans la _setch_. Les boursiers[16]
+parcouraient affamés les rues de Kiew, obligeant les habitants à
+la prudence. Les marchands des bazars couvraient toujours des deux
+mains leurs gâteaux, leurs petits pâtés, leurs graines de
+pastèques, comme l'aigle couvre ses aiglons, dès que passait un
+boursier. Le consul[17] qui devait, d'après sa charge, veiller aux
+bonnes moeurs de ses subordonnés, portait de si larges poches dans
+ses pantalons, qu'il eût pu y fourrer toute la boutique d'une
+marchande inattentive. Ces boursiers composaient un monde à part.
+Ils ne pouvaient pas pénétrer dans la haute société, qui se
+composait de nobles, Polonais et Petits-Russiens. Le _vaïvode_
+lui-même, Adam Kissel, malgré la protection dont il honorait
+l'académie, défendait qu'on menât les étudiants dans le monde, et
+voulait qu'on les traitât sévèrement. Du reste, cette dernière
+recommandation était fort inutile, car ni le recteur, ni les
+professeurs ne ménageaient le fouet et les étrivières. Souvent,
+d'après leurs ordres, les licteurs rossaient les consuls de
+manière à leur faire longtemps gratter leurs pantalons. Beaucoup
+d'entre eux ne comptaient cela pour rien, ou, tout au plus, pour
+quelque chose d'un peu plus fort que de l'eau-de-vie poivrée. Mais
+d'autres finissaient par trouver un tel chauffage si désagréable,
+qu'ils s'enfuyaient à la _setch_, s'ils en savaient trouver le
+chemin et n'étaient point rattrapés en route. Ostap Boulba, malgré
+le soin qu'il mettait à étudier la logique et même la théologie,
+ne put jamais s'affranchir des implacables étrivières.
+Naturellement, cela dut rendre son caractère plus sombre, plus
+intraitable, et lui donner la fermeté qui distingue le Cosaque. Il
+passait pour très bon camarade; s'il n'était presque jamais le
+chef dans les entreprises hardies, comme le pillage d'un potager,
+toujours il se mettait des premiers sous le commandement d'un
+écolier entreprenant, et jamais, en aucun cas, il n'eût trahi ses
+compagnons. Aucun châtiment ne l'y eût pu contraindre. Assez
+indifférent à tout autre plaisir que la guerre ou la bouteille,
+car il pensait rarement à autre chose, il était loyal et bon, du
+moins aussi bon qu'on pouvait l'être avec un tel caractère et dans
+une telle époque. Les larmes de sa pauvre mère l'avaient
+profondément ému; c'était la seule chose qui l'eût troublé, et qui
+lui fit baisser tristement la tête.
+
+Son frère cadet, Andry, avait les sentiments plus vifs et plus
+ouverts. Il apprenait avec plus de plaisir, et sans les
+difficultés que met au travail un caractère lourd et énergique. Il
+était plus ingénieux que son frère, plus souvent le chef d'une
+entreprise hardie; et quelquefois, à l’aide de son esprit
+inventif, il savait éluder la punition, tandis que son frère
+Ostap, sans se troubler beaucoup, ôtait son caftan et se couchait
+par terre, ne pensant pas même à demander grâce. Andry n'était pas
+moins dévoré du désir d'accomplir des actions héroïques; mais son
+âme était abordable à d'autres sentiments. Le besoin d'aimer se
+développa rapidement en lui, dès qu'il eut passé sa dix-huitième
+année. Des images de femme se présentaient souvent à ses pensées
+brûlantes. Tout en écoutant les disputes théologiques, il voyait
+l'objet de son rêve avec des joues fraîches, un sourire tendre et
+des yeux noirs. Il cachait soigneusement à ses camarades les
+mouvements de son âme jeune et passionnée; car, à cette époque, il
+était indigne d'un Cosaque de penser aux femmes et à l'amour avant
+d'avoir fait ses preuves dans une bataille. En général, dans les
+dernières années de son séjour au séminaire, il se mit plus
+rarement en tête d'une troupe aventureuse; mais souvent il errait
+dans quelque quartier solitaire de Kiew, où de petites
+maisonnettes se montraient engageantes à travers leurs jardins de
+cerisiers. Quelquefois il pénétrait dans la rue de l'aristocratie,
+dans cette partie de la ville qui se nomme maintenant le vieux
+Kiew, et qui, alors habitée par des seigneurs petits-russiens et
+polonais, se composait de maisons bâties avec un certain luxe. Un
+jour qu'il passait là, rêveur, le lourd carrosse d'un seigneur
+polonais manqua de l'écraser, et le cocher à longues moustaches
+qui occupait le siège le cingla violemment de son fouet. Le jeune
+écolier, bouillonnant de colère, saisit de sa main vigoureuse,
+avec une hardiesse folle, une roue de derrière du carrosse, et
+parvint à l'arrêter quelques moments. Mais le cocher, redoutant
+une querelle, lança ses chevaux en les fouettant, et Andry, qui
+avait heureusement retiré sa main, fut jeté contre terre, la face
+dans la boue. Un rire harmonieux et perçant retentit sur sa tête.
+Il leva les yeux, et aperçut à la fenêtre d'une maison une jeune
+fille de la plus ravissante beauté. Elle était blanche et rose
+comme la neige éclairée par les premiers rayons du soleil levant.
+Elle riait à gorge déployée, et son rire ajoutait encore un charme
+à sa beauté vive et fière. Il restait là, stupéfait, la regardait
+bouche béante, et, essuyant machinalement la boue qui lui couvrait
+la figure, il l'étendait encore davantage. Qui pouvait être cette
+belle fille? Il en adressa la question aux gens de service
+richement vêtus qui étaient groupés devant la porte de la maison
+autour d'un jeune joueur de _bandoura_. Mais ils lui rirent au
+nez, en voyant son visage souillé, et ne daignèrent pas lui
+répondre. Enfin, il apprit que c'était la fille du _vaïvode_ de
+Kovno, qui était venu passer quelques jours à Kiew. La nuit
+suivante, avec la hardiesse particulière aux boursiers, il
+s'introduisit par la clôture en palissade dans le jardin de la
+maison, qu'il avait notée, grimpa sur un arbre dont les branches
+s'appuyaient sur le toit de la maison, passa de là sur le toit, et
+descendit par la cheminée dans la chambre à coucher de la jeune
+fille. Elle était alors assise près d'une lumière, et détachait de
+riches pendants d'oreilles. La pelle Polonaise s'effraya tellement
+à la vue d'un homme inconnu, si brusquement tombé devant elle,
+qu'elle ne put prononcer un mot. Mais quand elle s'aperçut que le
+boursier se tenait immobile, baissant les yeux et n'osant pas
+remuer un doigt de la main, quand elle reconnut en lui l'homme
+qui, devant elle, était tombé dans la rue d'une manière si
+ridicule, elle partit de nouveau d'un grand éclat de rire. Et
+puis, il n'y avait rien de terrible dans les traits d'Andry;
+c'était au contraire un charmant visage. Elle rit longtemps, et
+finit par se moquer de lui. La belle était étourdie comme une
+Polonaise, mais ses yeux clairs et sereins jetaient de ces longs
+regards qui promettent la constance. Le pauvre étudiant respirait
+à peine. La fille du _vaïvode_ s'approcha hardiment, lui posa sur
+la tête sa coiffure en diadème, et jeta sur ses épaules une
+collerette transparente ornée de festons d'or. Elle fit de lui
+mille folies, avec le sans-gêne d'enfant qui est le propre des
+Polonaises, et qui jeta le jeune boursier dans une confusion
+inexprimable. Il faisait une figure assez niaise, en ouvrant la
+bouche et regardant fixement les yeux de l'espiègle. Un bruit
+soudain l'effraya. Elle lui ordonna de se cacher, et dès que sa
+frayeur se fut dissipée, elle appela sa servante, femme tatare
+prisonnière, et lui donna l'ordre de le conduire prudemment par le
+jardin pour le mettre dehors. Mais cette fois-ci, l'étudiant ne
+fut pas si heureux en traversant la palissade. Le gardien
+s'éveilla, l'aperçut, donna l'alarme, et les gens de la maison le
+reconduisirent à coups de bâton dans la rue jusqu'à ce que ses
+jambes rapides l'eussent mis hors de leurs atteintes. Après cette
+aventure, il devint dangereux pour lui de passer devant la maison
+du _vaïvode_, car ses serviteurs étaient très nombreux. Andry la
+vit encore une fois dans l'église. Elle le remarqua, et lui sourit
+malicieusement comme à une vieille connaissance. Bientôt après le
+_vaïvode_ de Kovno quitta la ville, et une grosse figure inconnue
+se montra à la fenêtre où il avait vu la belle Polonaise aux yeux
+noirs. C'est à cela que pensait Andry, en penchant la tête sur le
+cou de son cheval.
+
+Mais dès longtemps la steppe les avait embrassés dans son sein
+verdoyant. L'herbe haute les entourait de tous côtés, de sorte
+qu'on ne voyait plus que les bonnets noirs des Cosaques au-dessus
+des tiges ondoyantes.
+
+-- Eh, eh, qu'est-ce que cela veut dire, enfants? vous voilà tout
+silencieux, s'écria tout à coup Boulba sortant de sa rêverie. On
+dirait que vous êtes devenus des moines. Au diable toutes les
+noires pensées! Serrez vos pipes dans vos dents, donnez de
+l'éperon à vos chevaux, et mettons-nous à courir de façon qu'un
+oiseau ne puisse nous attraper.
+
+Et les Cosaques, se courbant sur le pommeau de la selle,
+disparurent dans l'herbe touffue. On ne voyait plus même leurs
+bonnets; le rapide éclair du sillon qu'ils traçaient dans l'herbe
+indiquait seul la direction de leur course.
+
+Le soleil s'était levé dans un ciel sans nuage, et versait sur la
+steppe sa lumière chaude et vivifiante.
+
+Plus on avançait dans la steppe, plus elle devenait sauvage et
+belle. À cette époque, tout l'espace qui se nomme maintenant la
+Nouvelle-Russie, de l'Ukraine à la mer Noire, était un désert
+vierge et verdoyant. Jamais la charrue n'avait laissé de trace à
+travers les flots incommensurables de ses plantes sauvages. Les
+seuls chevaux libres, qui se cachaient dans ces impénétrables
+abris, y laissaient des sentiers. Toute la surface de la terre
+semblait un océan de verdure dorée, qu'émaillaient mille autres
+couleurs. Parmi les tiges fines et sèches de la haute herbe,
+croissaient des masses de bleuets, aux nuances bleues, rouges et
+violettes. Le genêt dressait en l'air sa pyramide de fleurs
+jaunes. Les petits pompons de trèfle blanc parsemaient l'herbage
+sombre, et un épi de blé, apporté là, Dieu sait d'où, mûrissait
+solitaire. Sous l'ombre ténue des brins d'herbe, glissaient en
+étendant le cou des perdrix à l'agile corsage. Tout l'air était
+rempli de mille chants d'oiseaux. Des éperviers planaient,
+immobiles, en fouettant l'air du bout de leurs ailes, et plongeant
+dans l'herbe des regards avides. De loin, l'on entendait les cris
+aigus d'une troupe d'oies sauvages qui volaient, comme une épaisse
+nuée, sur quelque lac perdu dans l'immensité des plaines. La
+mouette des steppes s'élevait, d'un mouvement cadencé, et se
+baignait voluptueusement dans les flots de l'azur; tantôt on ne la
+voyait plus que comme un point noir, tantôt elle resplendissait,
+blanche et brillante, aux rayons du soleil... ô mes steppes, que
+vous êtes belles!
+
+Nos voyageurs ne s'arrêtaient que pour le dîner. Alors toute leur
+suite, qui se composait de dix Cosaques, descendait de cheval. Ils
+détachaient des flacons en bois, contenant l'eau-de-vie, et des
+moitiés de calebasses servant de gobelets. On ne mangeait que du
+pain et du lard ou des gâteaux secs, et chacun ne buvait qu'un
+seul verre, car Tarass Boulba ne permettait à personne de
+s'enivrer pendant la route. Et l'on se remettait en marche pour
+aller tant que durait le jour. Le soir venu, la steppe changeait
+complètement d'aspect. Toute son étendue bigarrée s'embrasait aux
+derniers rayons d'un soleil ardent, puis bientôt s'obscurcissait
+avec rapidité et laissait voir la marche de l'ombre qui,
+envahissant la steppe, la couvrait de la nuance uniforme d'un vert
+obscur. Alors les vapeurs devenaient plus épaisses; chaque fleur,
+chaque herbe exhalait son parfum, et toute la steppe bouillonnait
+de vapeurs embaumées. Sur le ciel d'un azur foncé, s'étendaient de
+larges bandes dorées et roses, qui semblaient tracées négligemment
+par un pinceau gigantesque. Çà et là, blanchissaient des lambeaux
+de nuages, légers et transparents, tandis qu'une brise, fraîche et
+caressante comme les ondes de la mer, se balançait sur les pointes
+des herbes, effleurant à peine la joue du voyageur. Tout le
+concert de la journée s'affaiblissait, et faisait place peu à peu
+à un concert nouveau. Des gerboises à la robe mouchetée sortaient
+avec précaution de leurs gîtes, se dressaient sur les pattes de
+derrière, et remplissaient la steppe de leurs sifflements. Le
+grésillement des grillons redoublait de force, et parfois on
+entendait, venant d'un lac lointain, le cri du cygne solitaire,
+qui retentissait comme une cloche argentine dans l'air endormi. À
+l'entrée de la nuit, nos voyageurs s'arrêtaient au milieu des
+champs, allumaient un feu dont la fumée glissait obliquement dans
+l'espace, et, posant une marmite sur les charbons, faisaient cuire
+du gruau. Après avoir soupé, les Cosaques se couchaient par terre,
+laissant leurs chevaux errer dans l'herbe, des entraves aux pieds.
+Les étoiles de la nuit les regardaient dormir sur leurs caftans
+étendus. Ils pouvaient entendre le pétillement, le frôlement, tous
+les bruits du monde innombrable d'insectes qui fourmillaient dans
+l'herbe. Tous ces bruits, fondus dans le silence de la nuit,
+arrivaient harmonieux à l'oreille. Si quelqu'un d'eux se levait,
+toute la steppe se montrait à ses yeux diaprée par les étincelles
+lumineuses des vers luisants. Quelquefois la sombre obscurité du
+ciel s'éclairait par l'incendie des joncs secs qui croissent au
+bord des rivières et des lacs, et une longue rangée de cygnes
+allant au nord, frappés tout à coup d'une lueur enflammée,
+semblaient des lambeaux d'étoffes rouges volant à travers les
+airs.
+
+Nos voyageurs continuaient leur route sans aventure. Nulle part,
+autour d'eux, ils ne voyaient un arbre; c'était toujours la même
+steppe, libre, sauvage, infinie. Seulement, de temps à autre, dans
+un lointain profond, on distinguait la ligne bleuâtre des forêts
+qui bordent le Dniepr. Une seule fois, Tarass fit voir à ses fils
+un petit point noir qui s'agitait au loin:
+
+-- Voyez, mes enfants, dit-il, c'est un Tatar qui galope.
+
+En s'approchant, ils virent au-dessus de l'herbe une petite tête
+garnie de moustaches, qui fixa sur eux ses yeux à la fente mince
+et allongée, flaira l'air comme un chien courant, et disparut avec
+la rapidité d'une gazelle, après s'être convaincu que les Cosaques
+étaient au nombre de treize.
+
+-- Eh bien! enfants, voulez-vous essayer d'attraper le Tatar?
+Mais, non, n'essayez pas, vous ne l'atteindriez jamais; son cheval
+est encore plus agile que mon Diable.
+
+Cependant Boulba, craignant une embûche, crut-il devoir prendre
+ses précautions. Il galopa, avec tout son monde, jusqu'aux bords
+d'une petite rivière nommée la Tatarka, qui se jette dans le
+Dniepr. Tous entrèrent dans l'eau avec leurs montures, et ils
+nagèrent longtemps eu suivant le fil de l’eau, pour cacher leurs
+traces. Puis, après avoir pris pied sur l’autre rive, ils
+continuèrent leur route. Trois jours après, ils se trouvaient déjà
+proches de l'endroit qui était le but de leur voyage. Un froid
+subit rafraîchit l'air; ils reconnurent à cet indice la proximité
+du Dniepr. Voilà, en effet, qu'il miroite au loin, et se détache
+en bleu sur l'horizon. Plus la troupe s'approchait, plus le fleuve
+s'élargissait en roulant ses froides ondes; et bientôt il finit
+par embrasser la moitié de la terre qui se déroulait devant eux.
+Ils étaient arrivés à cet endroit de son cours où le Dniepr,
+longtemps resserré par les bancs de granit, achève de triompher de
+tous les obstacles, et bruit comme une mer, en couvrant les
+plaines conquises, où les îles dispersées au milieu de son lit
+refoulent ses flots encore plus loin sur les campagnes d'alentour.
+Les Cosaques descendirent de cheval, entrèrent dans un bac, et
+après une traversée de trois heures, arrivèrent à l'île Hortiza,
+où se trouvait alors la _setch_, qui changea si souvent de
+résidence. Une foule de gens se querellaient sur le bord avec les
+mariniers. Les Cosaques se remirent en selle; Tarass prit une
+attitude fière, serra son ceinturon, et fit glisser sa moustache
+entre ses doigts. Ses jeunes fils s'examinèrent aussi de la tête
+aux pieds avec une émotion timide, et tous ensemble entrèrent dans
+le faubourg qui précédait la _setch_ d'une demi-verste. À leur
+entrée, ils furent assourdis par le fracas de cinquante marteaux
+qui frappaient l'enclume dans vingt-cinq forges souterraines et
+couvertes de gazon. De vigoureux corroyeurs, assis sur leurs
+perrons, pressuraient des peaux de boeufs dans leurs fortes mains.
+Des marchands colporteurs se tenaient sous leurs tentes avec des
+tas de briquets, de pierres à feu, et de poudre à canon. Un
+Arménien étalait de riches pièces d'étoffe; un Tatar pétrissait de
+la pâte; un juif, la tête baissée, tirait de l'eau-de-vie d'un
+tonneau. Mais ce qui attira le plus leur attention, ce fut un
+Zaporogue qui dormait au beau milieu de la route, bras et jambes
+étendus. Tarass s'arrêta, plein d'admiration:
+
+-- Comme ce drôle s'est développé, dit-il en l'examinant. Quel
+beau corps d'homme!
+
+En effet, le tableau était achevé. Le Zaporogue s'était étendu en
+travers de la route comme un lion couché. Sa touffe de cheveux,
+fièrement rejetée en arrière, couvrait deux palmes de terrain à
+l'entour de sa tête. Ses pantalons de beau drap rouge avaient été
+salis de goudron, pour montrer le peu de cas qu'il en faisait.
+Après l'avoir admiré tout à son aise Boulba continua son chemin
+par une rue étroite, toute remplie de métiers faits en plein vent,
+et de gens de toutes nations qui peuplaient ce faubourg, semblable
+à une foire, par lequel était nourrie et vêtue la _setch_, qui ne
+savait que boire et tirer le mousquet.
+
+Enfin, ils dépassèrent le faubourg et aperçurent plusieurs huttes
+éparses, couvertes de gazon ou de feutre, à la mode tatare. Devant
+quelques-unes, des canons étaient en batterie. On ne voyait aucune
+clôture, aucune maisonnette avec son perron à colonnes de bois,
+comme il y en avait dans le faubourg. Un petit parapet en terre et
+une barrière que personne ne gardait, témoignaient de la
+prodigieuse insouciance des habitants. Quelques robustes
+Zaporogues, couchés sur le chemin, leurs pipes à la bouche, les
+regardèrent passer avec indifférence et sans remuer de place.
+Tarass et ses fils passèrent au milieu d'eux avec précaution, en
+leur disant:
+
+-- Bonjour, seigneurs!
+
+-- Et vous, bonjour, répondaient-ils.
+
+On rencontrait partout des groupes pittoresques. Les visages hâlés
+de ces hommes montraient qu'ils avaient souvent pris part aux
+batailles, et éprouvé toutes sortes de vicissitudes. Voilà la
+_setch_; voilà le repaire d'où s'élancent tant d'hommes fiers et
+forts comme des lions; voilà d'où sort la puissance cosaque pour
+se répandre sur toute l'Ukraine. Les voyageurs traversèrent une
+place spacieuse où s'assemblait habituellement le conseil. Sur un
+grand tonneau renversé, était assis un Zaporogue sans chemise; il
+la tenait à la main, et en raccommodait gravement les trous. Le
+chemin leur fut de nouveau barré par une troupe entière de
+musiciens, au milieu desquels un jeune Zaporogue, qui avait planté
+son bonnet sur l'oreille, dansait avec frénésie, en élevant les
+mains par-dessus sa tête. Il ne cessait de crier:
+
+-- Vite, vite, musiciens, plus vite. Thomas, n'épargne pas ton
+eau-de-vie aux vrais chrétiens.
+
+Et Thomas, qui avait l’oeil poché, distribuait de grandes cruches
+aux assistants. Autour du jeune danseur, quatre vieux Zaporogues
+trépignaient sur place, puis tout à coup se jetaient de côté,
+comme un tourbillon, jusque sur la tête des musiciens, puis,
+pliant les jambes, se baissaient jusqu'à terre, et, se redressant
+aussitôt, frappaient la terre de leurs talons d'argent. Le sol
+retentissait sourdement à l'entour, et l'air était rempli des
+bruits cadencés du _hoppak_ et du _tropak_[18]. Parmi tous ces
+Cosaques, il s'en trouvait un qui criait et qui dansait avec le
+plus de fougue. Sa touffe de cheveux volait à tous vents, sa large
+poitrine était découverte, mais il avait passé dans les bras sa
+pelisse d'hiver, et la sueur ruisselait sur son visage.
+
+-- Mais ôte donc ta pelisse, lui dit enfin Tarass; vois comme il
+fait chaud.
+
+-- C'est impossible, lui cria le Zaporogue.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- C'est impossible, je connais mon caractère; tout ce que j'ôte
+passe au cabaret.
+
+Le gaillard n'avait déjà plus de bonnet, plus de ceinture, plus de
+mouchoir brodé; tout cela était allé où il avait dit. La foule des
+danseurs grossissait de minute en minute; et l'on ne pouvait voir
+sans une émotion contagieuse toute cette foule se ruer à cette
+danse, la plus libre, la plus folle d'allure qu'on n’ait jamais
+vue dans le monde, et qui s'appelle, du nom de ses inventeurs, le
+_kasatchok_.
+
+-- Ah! si je n'étais pas à cheval, s'écria Tarass, je me serais
+mis, oui, je me serais mis à danser moi-même!
+
+Mais, cependant, commencèrent à se montrer dans la foule des
+hommes âgés, graves, respectés de toute la _setch_, qui avaient
+été plus d'une fois choisis pour chefs. Tarass retrouva bientôt un
+grand nombre de visages connus. Ostap et Andry entendaient à
+chaque instant les exclamations suivantes:
+
+-- Ah! c'est toi, Pétchéritza.
+
+-- Bonjour, Kosoloup.
+
+-- D'où viens tu, Tarass?
+
+-- Et toi, Doloto?
+
+-- Bonjour, Kirdiaga.
+
+-- Bonjour, Gousti.
+
+-- Je ne m'attendais pas à te voir, Rémen.
+
+Et tous ces gens de guerre, qui s'étaient rassemblés là des quatre
+coins de la grande Russie, s'embrassaient avec effusion, et l'on
+n'entendait que ces questions confuses:
+
+-- Que fait Kassian? Que fait Borodavka? Et Koloper? Et Pidzichok?
+
+Et Tarass Boulba recevait pour réponse qu'on avait pendu Borodavka
+à Tolopan, écorché vif Koloper à Kisikermen, et envoyé la tête de
+Pidzichok salée dans un tonneau jusqu'à Constantinople. Le vieux
+Boulba se mit à réfléchir tristement, et répéta maintes fois:
+
+-- C'étaient de bons Cosaques!
+
+
+CHAPITRE III
+
+Il y avait déjà plus d'une semaine que Tarass Boulba habitait la
+_setch_ avec ses fils. Ostap et Andry s'occupaient peu d'études
+militaires, car la _setch_ n'aimait pas à perdre le temps en vains
+exercices; la jeunesse faisait son apprentissage dans la guerre
+même, qui, pour cette raison, se renouvelait sans cesse. Les
+Cosaques trouvaient tout à fait oiseux de remplir par quelques
+études les rares intervalles de trêve; ils aimaient tirer au
+blanc, galoper dans les steppes et chasser à courre. Le reste du
+temps se donnait à leurs plaisirs, le cabaret et la danse. Toute
+la _setch_ présentait un aspect singulier; c'était comme une fête
+perpétuelle, comme une danse bruyamment commencée et qui
+n'arriverait jamais à sa fin. Quelques-uns s'occupaient de
+métiers, d'autres de petit commerce; mais la plus grande partie se
+divertissait du matin au soir, tant que la possibilité de le faire
+résonnait dans leurs poches, et que leur part de butin n'était pas
+encore tombée dans les mains de leurs camarades ou des
+cabaretiers. Cette fête continuelle avait quelque chose de
+magique. La _setch_ n'était pas un ramassis d'ivrognes qui
+noyaient leurs soucis dans les pots; c'était une joyeuse bande
+d'hommes insouciants et vivants dans une folle ivresse de gaieté.
+Chacun de ceux qui venaient là oubliait tout ce qui l'avait occupé
+jusqu'alors. On pouvait dire, suivant leur expression, qu'il
+crachait sur tout son passé, et il s'adonnait avec l'enthousiasme
+d'un fanatique aux charmes d'une vie de liberté menée en commun
+avec ses pareils, qui, comme lui, n'avaient plus ni parents, ni
+famille, ni maisons, rien que l'air libre et l'intarissable gaieté
+de leur âme. Les différents récits et dialogues qu'on pouvait
+recueillir de cette foule nonchalamment étendue par terre avaient
+quelquefois une couleur si énergique et si originale, qu'il
+fallait avoir tout le flegme extérieur d'un Zaporogue pour ne pas
+se trahir, même par un petit mouvement de la moustache: caractère
+qui distingue les Petits-Russiens des autres races slaves. La
+gaieté était bruyante, quelquefois à l'excès, mais les buveurs
+n'étaient pas entassés dans un _kabak_[19] sale et sombre, où
+l'homme s'abandonne à une ivresse triste et lourde. Là ils
+formaient comme une réunion de camarades d'école, avec la seule
+différence que, au lieu d'être assis sous la sotte férule d'un
+maître, tristement penchés sur des livres, ils faisaient des
+excursions avec cinq mille chevaux; au lieu de l'étroite prairie
+où ils avaient joué au ballon, ils avaient des steppes spacieuses,
+infinies, où se montrait, dans le lointain, le Tatar agile, ou
+bien le Turc grave et silencieux sous son large turban. Il y avait
+encore cette différence que, au lieu de la contrainte qui les
+rassemblait dans l'école, ils s'étaient volontairement réunis, en
+abandonnant père, mère, et le toit paternel. On trouvait là des
+gens qui, après avoir eu la corde autour du cou, et déjà voués à
+la pâle mort, avaient revu la vie dans toute sa splendeur;
+d'autres encore, pour qui un ducat avait été jusque-là une
+fortune, et dont on aurait pu, grâce aux juifs intendants,
+retourner les poches sans crainte d'en rien faire tomber. On y
+rencontrait des étudiants qui, n'ayant pu supporter les verges
+académiques, s'étaient enfuis de l'école, sans apprendre une
+lettre de l'alphabet, tandis qu'il y en avait d'autres qui
+savaient fort bien ce qu'étaient Horace, Cicéron et la République
+romaine. On y trouvait aussi des officiers polonais qui s'étaient
+distingués dans les armées du roi, et grand nombre de partisans,
+convaincus qu'il était indifférent de savoir où et pour qui l'on
+faisait la guerre, pourvu qu'on la fît, et parce qu'il est indigne
+d'un gentilhomme de ne pas faire la guerre. Beaucoup enfin
+venaient à la _setch_ uniquement pour dire qu'ils y avaient été,
+et qu'ils en étaient revenus chevaliers accomplis. Mais qui n'y
+avait-il pas? Cette étrange république répondait à un besoin du
+temps. Les amateurs de la vie guerrière, des coupes d'or, des
+riches étoffes, des ducats et des sequins pouvaient, en toute
+saison, y trouver de la besogne. Il n'y avait que les amateurs du
+beau sexe qui n'eussent rien à faire là, car aucune femme ne
+pouvait se montrer, même dans le faubourg de la _setch_. Ostap et
+Andry trouvaient très étrange de voir une foule de gens se rendre
+à la _setch_, sans que personne leur demandât qui ils étaient, ni
+d'où ils venaient. Ils y entraient comme s'ils fussent revenus à
+la maison paternelle, l'ayant quittée une heure avant. Le nouveau
+venu se présentait au _kochévoï_[20], et le dialogue suivant
+s'établissait d'habitude entre eux:
+
+-- Bonjour. Crois-tu en Jésus-Christ?
+
+-- J'y crois, répondait l'arrivant.
+
+-- Et à la Sainte Trinité?
+
+-- J'y crois de même.
+
+-- Vas-tu à l'église?
+
+-- J'y vais.
+
+-- Fais le signe de la croix.
+
+L'arrivant le faisait.
+
+-- Bien, reprenait le _kochévoï_, va au _kourèn_ qu'il te plaît de
+choisir.
+
+À cela se bornait la cérémonie de la réception.
+
+Toute la _setch_ priait dans la même église, prête à la défendre
+jusqu'à la dernière goutte de sang, bien que ces gens ne
+voulussent jamais entendre parler de carême et d'abstinence. Il
+n'y avait que des juifs, des Arméniens et des Tatars qui, séduits
+par l'appât du gain, se décidaient à faire leur commerce dans le
+faubourg, parce que les Zaporogues n'aimaient pas à marchander, et
+payaient chaque objet juste avec l'argent que leur main tirait de
+la poche. Du reste, le sort de ces commerçants avides était très
+précaire et très digne de pitié. Il ressemblait à celui des gens
+qui habitent au pied du Vésuve, car dès que les Zaporogues
+n'avaient plus d'argent, ils brisaient leurs boutiques et
+prenaient tout sans rien payer. La _setch_ se composait d'au moins
+soixante _kouréni_, qui étaient autant de petites républiques
+indépendantes, ressemblant aussi à des écoles d'enfants qui n'ont
+rien à eux, parce qu'on leur fournit tout. Personne, en effet, ne
+possédait rien; tout se trouvait dans les mains de l'_ataman_ du
+_kourèn_, qu'on avait l'habitude de nommer père (_batka_). Il
+gardait l'argent, les habits, les provisions, et jusqu'au bois de
+chauffage. Souvent un _kourèn_ se prenait de querelle avec un
+autre. Dans ce cas, la dispute se vidait par un combat à coups de
+poing, qui ne cessait qu'avec le triomphe d'un parti, et alors
+commençait une fête générale. Voilà quelle était cette _setch_ qui
+avait tant de charme pour les jeunes gens. Ostap et Andry se
+lancèrent avec toute la fougue de leur âge sur cette mer orageuse,
+et ils eurent bien vite oublié le toit paternel, et le séminaire,
+et tout ce qui les avait jusqu'alors occupés. Tout leur semblait
+nouveau, et les moeurs vagabondes de la _setch_, et les lois fort
+peu compliquées qui la régissaient, mais qui leur paraissaient
+encore trop sévères pour une telle république. Si un Cosaque
+volait quelque misère, c'était compté pour une honte sur toute
+l'association. On l'attachait, comme un homme déshonoré, à une
+sorte de colonne infâme, et, près de lui, l'on posait un gros
+bâton dont chaque passant devait lui donner un coup jusqu'à ce que
+mort s'ensuivît. Le débiteur qui ne payait pas était enchaîné à un
+canon, et il restait à cette attache jusqu'à ce qu'un camarade
+consentit à payer sa dette pour le délivrer; mais Andry fut
+surtout frappé par le terrible supplice qui punissait le
+meurtrier. On creusait une fosse profonde dans laquelle on
+couchait le meurtrier vivant, puis on posait sur son corps le
+cadavre du mort enfermé dans un cercueil, et on les couvrait tous
+les deux de terre. Longtemps après une exécution de ce genre,
+Andry fut poursuivi par l'image de ce supplice horrible, et
+l'homme enterré vivant sous le mort se représentait incessamment à
+son esprit.
+
+Les deux jeunes Cosaques se firent promptement aimer de leurs
+camarades. Souvent, avec d'autres membre du même _kourèn_, ou avec
+le _kourèn_ tout entier, ou même avec les _kouréni_ voisins, ils
+s'en allaient dans la steppe à la chasse des innombrables oiseaux
+sauvages, des cerfs, des chevreuils; ou bien ils se rendaient sur
+les bords des lacs et des cours d'eau attribués par le sort à leur
+_kourèn_, pour jeter leurs filets et ramasser de nombreuses
+provisions. Quoique ce ne fût pas précisément la vraie science du
+Cosaque, ils se distinguaient parmi les autres par leur courage et
+leur adresse. Ils tiraient bien au blanc, ils traversaient le
+Dniepr à la nage, exploit pour lequel un jeune apprenti était
+solennellement reçu dans le cercle des Cosaques. Mais le vieux
+Tarass leur préparait une autre sphère d'activité. Une vie si
+oisive ne lui plaisait pas; il voulait arriver à la véritable
+affaire. Il ne cessait de réfléchir sur la manière dont on
+pourrait décider la _setch_ à quelque hardie entreprise, où un
+chevalier pût se montrer ce qu'il est. Un jour, enfin, il alla
+trouver le _kochévoï_, et lui dit sans préambule:
+
+-- Eh bien, _kochévoï_, il serait temps que les Zaporogues
+allassent un peu se promener.
+
+-- Il n'y a pas où se promener, répondit le _kochévoï_ en ôtant de
+sa bouche une petite pipe, et en crachant de côté.
+
+-- Comment, il n'y a pas où? On peut aller du côté des Turcs, ou
+du côté des Tatars.
+
+-- On ne peut ni du côté des Turcs, ni du côté des Tatars,
+répondit le _kochévoï_ en remettant, d'un grand sang-froid, sa
+pipe entre ses dents.
+
+-- Mais pourquoi ne peut-on pas?
+
+-- Parce que... nous avons promis la paix au sultan.
+
+-- Mais c'est un païen, dit Boulba; Dieu et la sainte Écriture
+ordonnent de battre les païens.
+
+-- Nous n'en avons pas le droit. Si nous n'avions pas juré sur
+notre religion, peut-être serait-ce possible. Mais maintenant,
+non, c'est impossible.
+
+-- Comment, impossible! Voilà que tu dis que nous n'avons pas le
+droit; et moi j'ai deux fils, jeunes tous les deux, qui n'ont
+encore été ni l'un ni l'autre à la guerre. Et voilà que tu dis que
+nous n'avons pas le droit, et voilà que tu dis qu'il ne faut pas
+que les Zaporogues aillent à la guerre!
+
+-- Non, ça ne convient pas.
+
+-- Il faut donc que la force cosaque se perde inutilement; il faut
+donc qu'un homme périsse comme un chien sans avoir fait une bonne
+oeuvre, sans s'être rendu utile à son pays et à la chrétienté?
+Pourquoi donc vivons-nous? Pourquoi diable vivons-nous? Voyons,
+explique-moi cela. Tu es un homme sensé, ce n’est pas pour rien
+qu'on t'a fait _kochévoï_. Dis-moi, pourquoi, pourquoi vivons-
+nous?
+
+Le _kochévoï_ fit attendre sa réponse. C'était un Cosaque obstiné.
+Après s'être tu longtemps, il finit par dire:
+
+-- Et cependant, il n'y aura pas de guerre.
+
+-- Il n'y aura pas de guerre? demanda de nouveau Tarass.
+
+-- Non.
+
+-- Il ne faut plus y penser?
+
+-- Il ne faut plus y penser.
+
+-- Attends, se dit Boulba, attends, tête du diable, tu auras de
+mes nouvelles.
+
+Et il le quitta, bien décidé à se venger.
+
+Après s'être concerté avec quelques-uns de ses amis, il invita
+tout le monde à boire. Les Cosaques, un peu ivres, s'en allèrent
+tous sur la place, où se trouvaient, attachées à des poteaux, les
+timbales qu'on frappait pour réunir le conseil. N'ayant pas trouvé
+les baguettes que gardait chez lui le timbalier, ils saisirent
+chacun un bâton, et se mirent à frapper sur les timbales. L'homme
+aux baguettes arriva le premier; c'était un gaillard de haute
+taille, qui n'avait plus qu'un oeil, et non fort éveillé.
+
+-- Qui ose battre l'appel? décria-t-il.
+
+-- Tais-toi, prends tes baguettes, et frappe quand on te
+l'ordonne, répondirent les Cosaques avinés.
+
+Le timbalier tira de sa poche ses baguettes qu'il avait prises
+avec lui, sachant bien comment finissaient d'habitude de pareilles
+aventures. Les timbales résonnèrent, et bientôt des masses noires
+de Cosaques se précipitèrent sur la place, pressés comme des
+frelons dans une ruche. Tous se mirent en rond, et après le
+troisième roulement des timbales, se montrèrent enfin les chefs, à
+savoir le _kochévoï_ avec la massue, signe de sa dignité, le juge
+avec le sceau de l'armée, le greffier avec son écritoire et
+_l'ïésaoul_ avec son long bâton. Le kockévoï et les autres chefs
+ôtèrent leurs bonnets pour saluer humblement les Cosaques qui se
+tenaient fièrement les mains sur les hanches.
+
+-- Que signifie cette réunion, et que désirez-vous, seigneurs?
+demanda le _kochévoï_.
+
+Les cris et les imprécations l'empêchèrent de continuer.
+
+-- Dépose ta massue, fils du diable; dépose ta massue, nous ne
+voulons plus de toi, s'écrièrent des voix nombreuses.
+
+Quelques _kouréni_, de ceux qui n'avaient pas bu, semblaient être
+d'un avis contraire. Mais bientôt, ivres ou sobres, tous
+commencèrent à coups de poing, et la bagarre devint générale.
+
+Le _kochévoï_ avait eu un moment l'intention de parler; mais,
+sachant bien que cette foule furieuse et sans frein, pouvait
+aisément le battre jusqu'à mort, ce qui était souvent arrivé dans
+des cas pareils, il salua très bas, déposa sa massue, et disparut
+dans la foule.
+
+-- Nous ordonnez-vous, seigneurs, de déposer aussi les insignes de
+nos charges? demandèrent le juge, le greffier et l'_ïésaoul_ prêts
+à laisser à la première injonction le sceau, l'écritoire et le
+bâton blanc.
+
+-- Non, restez, s'écrièrent des voix parties de la foule. Nous ne
+voulions chasser que le _kochévoï_, parce qu'il n'est qu'une
+femme, et qu'il nous faut un homme pour _kochévoï_.
+
+-- Qui choisirez-vous maintenant? demandèrent les chefs.
+
+-- Prenons Koukoubenko, s'écrièrent quelques-uns.
+
+-- Nous ne voulons pas de Koukoubenko répondirent les autres. Il
+est trop jeune; le lait de sa nourrice ne lui a pas encore séché
+sur les lèvres.
+
+-- Que Chilo soit notre _ataman_! s'écrièrent d'autres voix;
+faisons de Chilo un _kochévoï_.
+
+-- Un _chilo_[21] dans vos dos, répondit la foule jurant. Quel
+Cosaque est-ce, celui qui est parvenu en se faufilant comme un
+Tatar? Au diable l'ivrogne Chilo!
+
+-- Borodaty! choisissons Borodaty!
+
+-- Nous ne voulons pas de Borodaty; au diable Borodaty!
+
+-- Criez Kirdiaga, chuchota Tarass Boulba à l’oreille de ses
+affidés.
+
+-- Kirdiaga, Kirdiaga! s'écrièrent-ils.
+
+-- Kirdiaga! Borodaty! Borodaty! Kirdiaga! Chilo! Au diable Chilo!
+Kirdiaga!»
+
+Les candidats dont les noms étaient ainsi proclamés sortirent tous
+de la foule, pour ne pas laisser croire qu'ils aidaient par leur
+influence à leur propre élection.
+
+«Kirdiaga! Kirdiaga!» Ce nom retentissait plus fort que les
+autres. «Borodaty!» répondait-on. La question fut jugée à coups de
+poing, et Kirdiaga triompha.
+
+-- Amenez Kirdiaga, s'écria-t-on aussitôt.
+
+Une dizaine de Cosaques quittèrent la foule. Plusieurs d'entre eux
+étaient tellement ivres, qu'ils pouvaient à peine se tenir sur
+leurs jambes. Ils se rendirent tous chez Kirdiaga, pour lui
+annoncer qu'il venait d'être élu. Kirdiaga, vieux Cosaque très
+madré, était rentré depuis longtemps dans sa hutte, et faisait
+mine de ne rien savoir de ce qui se passait.
+
+-- Que désirez-vous, seigneur? demanda-t-il.
+
+-- Viens; on t'a fait _kochévoï_.
+
+-- Prenez pitié de moi, seigneurs. Comment est-il possible que je
+sois digne d'un tel honneur? Quel _kochévoï_ ferais-je? je n'ai
+pas assez de talent pour remplir une pareille dignité. Comme si
+l'on ne pouvait pas trouver meilleur que moi dans toute l'armée.
+
+-- Va donc, va donc, puisqu'on te le dit, lui répliquèrent les
+Zaporogues.
+
+Deux d'entre eux le saisirent sous les bras, et, malgré sa
+résistance, il fut amené de force sur la place, bourré de coups de
+poing dans le dos, et accompagné de jurons et d'exhortations:
+
+-- Allons, ne recule pas, fils du diable! accepte, chien,
+l'honneur qu'on t'offre.
+
+Voilà de quelle façon Kirdiaga fut amené dans le cercle des
+Cosaques.
+
+-- Eh bien! seigneurs, crièrent à pleine voix ceux qui l'avaient
+amené, consentez-vous à ce que ce Cosaque devienne notre
+_kochévoï_?
+
+-- Oui! oui! nous consentons tous, tous! répondit la foule; et
+l'écho de ce cri unanime retentit longtemps dans la plaine.
+
+L'un des chefs prit la massue et la présenta au nouveau
+_kochévoï_. Kirdiaga, d'après la coutume, refusa de l'accepter. Le
+chef la lui présenta une seconde fois; Kirdiaga la refusa encore,
+et ne l'accepta qu'à la troisième présentation. Un long cri de
+joie s'éleva dans la foule, et fit de nouveau retentir toute la
+plaine. Alors, du milieu du peuple, sortirent quatre vieux
+Cosaques à moustaches et cheveux grisonnants (il n'y en avait pas
+de très vieux à la _setch_, car jamais Zaporogue ne mourut de mort
+naturelle); chacun d'eux prit une poignée de terre, que de longues
+pluies avaient changée en boue, et l'appliqua sur la tête de
+Kirdiaga. La terre humide lui coula sur le front, sur les
+moustaches et lui salit tout le visage. Mais Kirdiaga demeura
+parfaitement calme, et remercia les Cosaques de l'honneur qu'ils
+venaient de lui faire. Ainsi se termina cette élection bruyante
+qui, si elle ne contenta nul autre, combla de joie le vieux
+Boulba; en premier lieu, parce qu'il s'était vengé de l'ancien
+_kochévoï_, et puis, parce que Kirdiaga son vieux camarade, avait
+fait avec lui les mêmes expéditions sur terre et sur mer, et
+partagé les mêmes travaux, les mêmes dangers. La foule se dissipa
+aussitôt pour aller célébrer l'élection, et un festin universel
+commença, tel que jamais les fils de Tarass n’en avaient vu de
+pareil. Tous les cabarets furent mis au pillage; les Cosaques
+prenaient sans payer la bière, l'eau-de-vie et l'hydromel. Les
+cabaretiers s'estimaient heureux d'avoir la vie sauve. Toute la
+nuit se passa en cris et en chansons qui célébraient la gloire des
+Cosaques; et la lune vit, toute la nuit, se promener dans les rues
+des troupes de musiciens avec leurs _bandoura_s et leurs
+_balalaïkas_[22], et des chantres d'église qu'on entretenait dans
+la _setch_ pour chanter les louanges de Dieu et celles des
+Cosaques. Enfin, le vin et la fatigue vainquirent tout le monde.
+Peu à, peu toutes les rues se jonchèrent d'hommes étendus. Ici,
+c'était un Cosaque qui, attendri, éploré, se pendait au cou de son
+camarade, et tous deux tombaient embrassés. Là, tout un groupe
+était renversé pêle-mêle. Plus loin, un ivrogne choisissait
+longtemps une place pour se coucher, et finissait par s'étendre
+sur une pièce de bois. Le dernier, le plus fort de tous, marcha
+longtemps, en trébuchant sur les corps et en balbutiant des
+paroles incohérentes; mais enfin il tomba comme les autres, et
+toute la _setch_ s'endormit.
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Dès le lendemain, Tarass Boulba se concertait avec le nouveau
+_kochévoï_, pour savoir comment l'on pourrait décider les
+Zaporogues à une résolution. Le _kochévoï_ était un Cosaque fin et
+rusé qui connaissait bien ses Zaporogues. Il commença par dire:
+
+-- C'est impossible de violer le serment, c'est impossible.
+
+Et puis, après un court silence, il reprit:
+
+-- Oui, c'est possible. Nous ne violerons pas le serment, mais
+nous inventerons quelque chose. Seulement faites en sorte que le
+peuple se rassemble, non sur mon ordre, mais par sa propre
+volonté. Vous savez bien comment vous y prendre; et moi, avec les
+anciens, nous accourrons aussitôt sur la place comme si nous ne
+savions rien.
+
+Une heure ne s'était pas passée depuis leur entretien, quand les
+timbales résonnèrent de nouveau. La place fut bientôt couverte
+d'un million de bonnets cosaques. On commença à se faire des
+questions:
+
+-- Quoi?... Pourquoi?... Qu'a-t-on à battre les timbales?
+
+Personne ne répondait. Peu à peu, néanmoins, on entendit dans la
+foule les propos suivants:
+
+-- La force cosaque périt à ne rien faire... Il n'y a pas de
+guerre, pas d'entreprise... Les anciens sont des fainéants; ils ne
+voient plus, la graisse les aveugle. Non, il n'y a pas de justice
+au monde.
+
+Les autres Cosaques écoutaient en silence, et ils finirent par
+répéter eux-mêmes:
+
+-- Effectivement, il n'y a pas du tout de justice au monde.
+
+Les anciens paraissaient fort étonnés de pareils discours. Enfin
+le _kochévoï_ s'avança, et dit:
+
+-- Me permettez-vous de parler, seigneurs Zaporogues?
+
+-- Parle.
+
+-- Mon discours, seigneurs, sera fait en considération de ce que
+la plupart d'entre vous, et vous le savez sans doute mieux que
+moi, doivent tant d'argent aux juifs des cabarets et à leurs
+camarades, qu'aucun diable ne fait plus crédit. Puis, ensuite, mon
+discours sera fait en considération de ce qu'il y a parmi nous
+beaucoup de jeunes gens qui n'ont jamais vu la guerre de près,
+tandis qu'un jeune homme, vous le savez vous-mêmes, seigneurs, ne
+peut exister sans la guerre. Quel Zaporogue est-ce, s'il n'a
+jamais battu de païen?
+
+-- Il parle bien, pensa Boulba.
+
+-- Ne croyez pas cependant, seigneurs, que je dise tout cela pour
+violer la paix. Non, que Dieu m'en garde! je ne dis cela que comme
+cela. En outre, le temple du Seigneur, chez nous, est dans un tel
+état que c'est pêcher de dire ce qu'il est. Il y a déjà bien des
+années que, par la grâce du Seigneur, la _setch_ existe; et
+jusqu'à présent, non seulement le dehors de l'église, mais les
+saintes images de l'intérieur n'ont pas le moindre ornement.
+Personne ne songe même à leur faire battre une robe d'argent[23].
+Elles n'ont reçu que ce que certains Cosaques leur ont laissé par
+testament. Il est vrai que ces dons-là étaient bien peu de chose,
+car ceux qui les ont faits avaient de leur vivant bu tout leur
+avoir. De façon que je ne fais pas de discours pour vous décider à
+la guerre contre les Turcs, parce que nous avons promis la paix au
+sultan, et que ce serait un grand péché de se dédire, attendu que
+nous avons juré sur notre religion.
+
+-- Que diable embrouille-t-il? se dit Boulba.
+
+-- Vous voyez, seigneurs, qu'il est impossible de commencer la
+guerre; l'honneur des chevaliers ne le permet pas. Mais voici ce
+que je pense, d'après mon pauvre esprit. Il faut envoyer les
+jeunes gens sur des canots, et qu'ils écument un peu les côtes de
+l'Anatolie. Qu'en pensez-vous, seigneurs?
+
+-- Conduis-nous, conduis-nous tous? s'écria la foule de tous
+côtés. Nous sommes tous prêts à périr pour la religion.
+
+Le _kochévoï_ s'épouvanta; il n'avait nullement l'intention de
+soulever toute la _setch_; il lui semblait dangereux de rompre la
+paix.
+
+-- Permettez-moi, seigneurs, de parler encore.
+
+-- Non, c'est assez, s'écrièrent les Zaporogues; tu ne diras rien
+de mieux que ce que tu as dit.
+
+-- Si c'est ainsi, il sera fait comme vous le désirez. Je suis le
+serviteur de votre volonté. C'est une chose connue et la sainte
+Écriture le dit, que la voix du peuple est la voix de Dieu. Il est
+impossible d'imaginer jamais rien de plus sensé que ce qu'a
+imaginé le peuple; mais voilà ce qu'il faut que je vous dise. Vous
+savez, seigneurs, que le sultan ne laissera pas sans punition le
+plaisir que les jeunes gens se seront donné; et nos forces eussent
+été prêtes, et nous n'eussions craint personne. Et pendant notre
+absence, les Tatars peuvent nous attaquer. Ce sont les chiens des
+Turcs; ils n'osent pas vous prendre en face, ils n'entrent pas
+dans la maison tant que le maître l'occupe; mais ils vous mordent
+les talons par derrière, et de façon à faire crier. Et puis, s'il
+faut dire la vérité, nous n'avons pas assez de canots en réserve,
+ni assez de poudre pour que nous puissions tous partir. Du reste,
+je suis prêt à faire ce qui vous convient, je suis le serviteur de
+votre volonté.
+
+Le rusé _kochévoï_ se tut. Les groupes commencèrent à
+s'entretenir; les _atamans_ des _kouréni_ entrèrent en conseil.
+Par bonheur, il n'y avait pas beaucoup de gens ivres dans la
+foule, et les Cosaques se décidèrent à suivre le prudent avis de
+leur chef.
+
+Quelques-uns d'entre eux passèrent aussitôt sur la rive du Dniepr,
+et allèrent fouiller le trésor de l'armée, là où, dans des
+souterrains inabordables, creusés sous l'eau et sous les joncs, se
+cachait l'argent de la _setch_, avec les canons et les armes pris
+à l'ennemi. D'autres s'empressèrent de visiter les canots et de
+les préparer pour l'expédition. En un instant, le rivage se
+couvrit d'une foule animée. Des charpentiers arrivaient avec leurs
+haches; de vieux Cosaques hâlés, aux moustaches grises, aux
+épaules larges, aux fortes jambes, se tenaient jusqu'aux genoux
+dans l'eau, les pantalons retroussés, et tiraient les canots avec
+des cordes pour les mettre à flot. D'autres traînaient des poutres
+sèches et des pièces de bois. Ici, l'on ajustait des planches à un
+canot; là, après l’avoir renversé la quille en l'air, on le
+calfatait avec du goudron; plus loin, on attachait aux deux flancs
+du canot, d'après la coutume cosaque, de longues bottes de joncs,
+pour empêcher les vagues de la mer de submerger cette frêle
+embarcation. Des feux étaient allumés sur tout le rivage. On
+faisait bouillir la poix dans des chaudrons de cuivre. Les
+anciens, les expérimentés, enseignaient aux jeunes. Des cris
+d'ouvriers et les bruits de leur ouvrage retentissaient de toutes
+parts. La rive entière du fleuve se mouvait et vivait.
+
+Dans ce moment, un grand bac se montra en vue du rivage. La foule
+qui l'encombrait faisait de loin des signaux. C'étaient des
+Cosaques couverts de haillons. Leurs vêtements déguenillés
+(plusieurs d'entre eux n'avaient qu'une chemise et une pipe)
+montraient qu'ils venaient d'échapper à quelque grand malheur, ou
+qu'ils avaient bu jusqu'à leur défroque. L'un d'eux, petit, trapu,
+et qui pouvait avoir cinquante ans, se détacha de la foule, et
+vint se placer sur l'avant du bac. Il criait plus fort et faisait
+des gestes plus énergiques que tous les autres; mais le bruit des
+travailleurs à l'oeuvre empêchait d'entendre ses paroles.
+
+-- Qu'est-ce qui vous amène?» demanda enfin le _kochévoï_, quand
+le bac toucha la rive.
+
+Tous les ouvriers suspendirent leurs travaux, cessèrent le bruit,
+et regardèrent dans une silencieuse attente, en soulevant leurs
+haches ou leurs rabots.
+
+-- Un malheur, répondit le petit Cosaque de l'avant.
+
+-- Quel malheur?
+
+-- Me permettez-vous de parler, seigneurs Zaporogues?
+
+-- Parle.
+
+-- Ou voulez-vous plutôt rassembler un conseil?
+
+-- Parle, nous sommes tous ici.
+
+Et la foule se réunit en un seul groupe.
+
+-- Est-ce que vous n'avez rien entendu dire de ce qui se passe
+dans l'Ukraine?
+
+-- Quoi? demanda un des _atamans_ de _kourèn_.
+
+-- Quoi? reprit l'autre; il paraît que les Tatars vous ont bouché
+les oreilles avec de la colle pour que vous n'ayez rien entendu.
+
+-- Parle donc, que s'y fait-il?
+
+-- Il s'y fait des choses comme il ne s'en est jamais fait depuis
+que nous sommes au monde et que nous avons reçu le baptême.
+
+-- Mais, dis donc ce qui s'y fait, fils de chien, s'écria de la
+foule quelqu'un qui avait apparemment perdu patience.
+
+-- Il s'y fait que les saintes églises ne sont plus à nous.
+
+-- Comment, plus à nous?
+
+-- On les a données à bail aux juifs, et si on ne paye pas le juif
+d'avance, il est impossible de dire la messe.
+
+-- Qu'est-ce que tu chantes là?
+
+-- Et si l'infâme juif ne met pas, avec sa main impure, un petit
+signe sur l'hostie, il est impossible de la consacrer.
+
+-- Il ment, seigneurs et frères, comment se peut-il qu'un juif
+impur mette un signe sur la sainte hostie?...
+
+-- Écoutez, je vous en conterai bien d'autres. Les prêtres
+catholiques (_kseunz_) ne vont pas autrement, dans l'Ukraine,
+qu'en _tarataïka_[24]. Ce ne serait pas un mal, mais voilà ce qui
+est un mal, c'est qu'au lieu de chevaux, on attelle des chrétiens
+de la bonne religion[25]. Écoutez, écoutez, je vous en conterai
+bien d'autres. On dit que les juives commencent à se faire des
+jupons avec les chasubles de nos prêtres. Voilà ce qui se fait
+dans l'Ukraine, seigneurs. Et vous, vous êtes tranquillement
+établis dans la _setch_, vous buvez, vous ne faites rien, et, à ce
+qu'il paraît, les Tatars vous ont fait si peur, que vous n'avez
+plus d'yeux ni d'oreilles, et que vous n'entendez plus parler de
+ce qui se passe dans le monde.
+
+-- Arrête, arrête, interrompit le _kochévoï_ qui s'était tenu
+jusque-là immobile et les yeux baissés, comme tous les Zaporogues,
+qui, dans les grandes occasions, ne s'abandonnaient jamais au
+premier élan, mais se taisaient pour rassembler en silence toutes
+les forces de leur indignation. Arrête, et moi, je dirai une
+parole. Et vous donc, vous autres, que le diable rosse vos pères!
+que faisiez-vous? N'aviez-vous pas de sabres, par hasard? Comment
+avez-vous permis une pareille abomination?
+
+-- Comment nous avons permis une pareille abomination? Et vous,
+auriez-vous mieux fait quand il y avait cinquante mille hommes des
+seuls Polonais? Et puis, il ne faut pas déguiser notre péché, il y
+avait aussi des chiens parmi les nôtres, qui ont accepté leur
+religion.
+
+-- Et que faisait votre _hetman_? que faisaient vos _polkovniks_?
+
+-- Ils ont fait de telles choses que Dieu veuille nous en
+préserver.
+
+-- Comment?
+
+-- Voilà comment: notre _hetman_ se trouve maintenant à Varsovie
+rôti dans un boeuf de cuivre, et les têtes de nos _polkovniks_ se
+sont promenées avec leurs mains dans toutes les foires pour être
+montrées au peuple. Voilà ce qu'ils ont fait.
+
+Toute la foule frissonna. Un grand silence s'établit sur le rivage
+entier, semblable à celui qui précède les tempêtes. Puis, tout à
+coup, les cris, les paroles confuses éclatèrent de tous côtés.
+
+-- Comment! que les juifs tiennent à bail les églises chrétiennes!
+que les prêtres attellent des chrétiens au brancard! Comment!
+permettre de pareils supplices sur la terre russe, de la part de
+maudits schismatiques! Qu'on puisse traiter ainsi les _polkovniks_
+et les _hetman_s! non, ce ne sera pas, ce ne sera pas.
+
+Ces mots volaient de côté et d'autre, Les Zaporogues commençaient
+à se mettre en mouvement. Ce n'était pas l'agitation d'un peuple
+mobile. Ces caractères lourds et forts ne s'enflammaient pas
+promptement; mais une fois échauffés, ils conservaient longtemps
+et obstinément leur flamme intérieure.
+
+-- Pendons d'abord tous les juifs, s'écrièrent des voix dans la
+foule; qu'ils ne puissent plus faire de jupes à leurs juives avec
+les chasubles des prêtres! qu'ils ne mettent plus de signes sur
+les hosties! noyons toute cette canaille dans le Dniepr!
+
+Ces mots prononcés par quelques-uns volèrent de bouche en bouche
+aussi rapidement que brille l'éclair, et toute la foule se
+précipita sur le faubourg avec l'intention d'exterminer tous les
+juifs.
+
+Les pauvres fils d'Israël ayant perdu, dans leur frayeur, toute
+présence d'esprit, se cachaient dans des tonneaux vides, dans les
+cheminées, et jusque sous les jupes de leurs femmes. Mais les
+Cosaques savaient bien les trouver partout.
+
+-- Sérénissimes seigneurs, s'écriait un juif long et sec comme un
+bâton, qui montrait du milieu de ses camarades sa chétive figure
+toute bouleversée par la peur; sérénissimes seigneurs, permettez-
+nous de vous dire un mot, rien qu'un mot. Nous vous dirons une
+chose comme vous n'en avez jamais entendue, une chose de telle
+importance, qu'on ne peut pas dire combien elle est importante.
+
+-- Voyons, parlez, dit Boulba, qui aimait toujours à entendre
+l'accusé.
+
+-- Excellentissimes seigneurs, dit le juif, on n'a jamais encore
+vu de pareils seigneurs, non, devant Dieu, jamais. Il n'y a pas eu
+au monde d'aussi nobles, bons et braves seigneurs.
+
+Sa voix s'étouffait et mourait d'effroi.
+
+-- Comment est-ce possible que nous pensions mal des Zaporogues?
+Ce ne sont pas les nôtres qui sont les fermiers d'églises dans
+l'Ukraine; non, devant Dieu, ce ne sont pas les nôtres. Ce ne sont
+pas même des juifs; le diable sait ce que c'est. C'est une chose
+sur laquelle il ne faut que cracher, et la jeter ensuite. Ceux-ci
+vous diront la même chose. N'est-ce pas, Chleuma? n'est-ce pas,
+Chmoul?
+
+-- Devant Dieu, c'est bien vrai, répondirent de la foule Chleuma
+et Chmoul, tous deux vêtus d'habits en lambeaux, et blêmes comme
+du plâtre.
+
+-- Jamais encore, continua le long juif, nous n'avons eu de
+relations avec l'ennemi, et nous ne voulons rien avoir à faire
+avec les catholiques. Qu'ils voient le diable en songe! nous
+sommes comme des frères avec les Zaporogues.
+
+-- Comment! que les Zaporogues soient vos frères! s'écria
+quelqu'un de la foule. Jamais, maudits juifs. Au Dniepr, cette
+maudite canaille!
+
+Ces mots servirent de signal. On empoigna les juifs, et on
+commença à les lancer dans le fleuve. Des cris plaintifs
+s'élevaient de tous côtés; mais les farouches Zaporogues ne
+faisaient que rire en voyant les grêles jambes des juifs,
+chaussées de bas et de souliers, s'agiter dans les airs. Le pauvre
+orateur, qui avait attiré un si grand désastre sur les siens et
+sur lui-même, s'arracha de son caftan, par lequel on l'avait déjà
+saisi, en petite camisole étroite et de toutes couleurs, embrassa
+les pieds de Boulba, et se mit à le supplier d'une voix
+lamentable.
+
+-- Magnifique et sérénissime seigneur, j'ai connu votre frère, le
+défunt Doroch. C'était un vrai guerrier, la fleur de la
+chevalerie. Je lui ai prêté huit cents sequins pour se racheter
+des Turcs.
+
+-- Tu as connu mon frère? lui dit Tarass.
+
+-- Je l'ai connu, devant Dieu. C'était un seigneur très généreux.
+
+-- Et comment te nomme-t-on?
+
+-- Yankel.
+
+-- Bien, dit Tarass.
+
+Puis, après avoir réfléchi:
+
+-- Il sera toujours temps de pendre le juif, dit-il aux Cosaques.
+Donnez-le-moi pour aujourd'hui.
+
+Ils y consentirent. Tarass le conduisit à ses chariots près
+desquels se tenaient ses Cosaques.
+
+-- Allons, fourre-toi sous ce chariot, et ne bouge plus. Et vous,
+frères, ne laissez pas sortir le juif.
+
+Cela dit, il s'en alla sur la place, où la foule s'était dès
+longtemps rassemblée. Tout le monde avait abandonné le travail des
+canots, car ce n'était pas une guerre maritime qu'ils allaient
+faire, mais une guerre de terre ferme. Au lieu de chaloupes et de
+rames, il leur fallait maintenant des chariots et des coursiers. À
+cette heure, chacun voulait se mettre en campagne, les vieux comme
+les jeunes; et tous d'après le consentement des anciens, le
+_kochévoï_ et les _atamans_ des _kouréni_, avaient résolu de
+marcher droit sur la Pologne, pour venger toutes leurs offenses,
+l'humiliation de la religion et de la gloire cosaque, pour
+ramasser du butin dans les villes ennemies, brûler les villages et
+les moissons, faire enfin retentir toute la steppe du bruit de
+leurs hauts faits. Tous s'armaient. Quant au _kochévoï_, il avait
+grandi de toute une palme. Ce n'était plus le serviteur timide des
+caprices d'un peuple voué à la licence; c'était un chef dont la
+puissance n'avait pas de bornes, un despote qui ne savait que
+commander et se faire obéir. Tous les chevaliers tapageurs et
+volontaires se tenaient immobiles dans les rangs, la tête
+respectueusement baissée, et n'osant lever les regards, pendant
+qu'il distribuait ses ordres avec lenteur, sans colère, sans cri,
+comme un chef vieilli dans l'exercice du pouvoir, et qui
+n'exécutait pas pour la première fois des projets longuement
+mûris.
+
+-- Examinez bien si rien ne vous manque, leur disait-il; préparez
+vos chariots, essayez vos armes; ne prenez pas avec vous trop
+d'habillements. Une chemise et deux pantalons pour chaque Cosaque,
+avec un pot de lard et d'orge pilée. Que personne n'emporte
+davantage. Il y aura des effets et des provisions dans les
+bagages. Que chaque Cosaque emmène une paire de chevaux. Il faut
+prendre aussi deux cents paires de boeufs; ils nous seront
+nécessaires dans les endroits marécageux et au passage des
+rivières. Mais de l'ordre surtout, seigneurs, de l'ordre. Je sais
+qu'il y a des gens parmi vous qui, si Dieu leur envoie du butin,
+se mettent à déchirer les étoffes de soie pour s'en faire des bas.
+Abandonnez cette habitude du diable; ne vous chargez pas de
+jupons; prenez seulement les armes, quand elles sont bonnes, ou
+les ducats et l'argent, car cela tient peu de place et sert
+partout. Mais que je vous dise encore une chose, seigneurs: si
+quelqu'un de vous s'enivre à la guerre, je ne le ferai pas même
+juger. Je le ferai traîner comme un chien jusqu'aux chariots, fût-
+il le meilleur Cosaque de l'armée; et là il sera fusillé comme un
+chien, et abandonné sans sépulture aux oiseaux. Un ivrogne, à la
+guerre, n'est pas digne d'une sépulture chrétienne. Jeunes gens,
+en toutes choses écoutez les anciens. Si une balle vous frappe, si
+un sabre vous écorche la tête ou quelque autre endroit, n'y faites
+pas grande attention; jetez une charge de poudre dans un verre
+d'eau-de-vie, avalez cela d'un trait, et tout passera. Vous
+n'aurez pas même de fièvre. Et si la blessure n'est pas trop
+profonde, mettez-y tout bonnement de la terre, après l'avoir
+humectée de salive sur la main. À l'oeuvre, à l'oeuvre, enfants!
+hâtez-vous sans vous presser.
+
+Ainsi parlait le _kochévoï_, et dès qu'il eut fini son discours,
+tous les Cosaques se mirent à la besogne. La _setch_ entière
+devint sobre; on n'aurait pu y rencontrer un seul homme ivre, pas
+plus que s'il ne s'en fût jamais trouvé parmi les Cosaques. Les
+uns réparaient les cercles des roues ou changeaient les essieux
+des chariots; les autres y entassaient des armes ou des sacs de
+provisions; d'autres encore amenaient les chevaux et les boeufs.
+De toutes parts retentissaient le piétinement des bêtes de somme,
+le bruit des coups d'arquebuse tirés à la cible, le choc des
+sabres contre les éperons, les mugissements des boeufs, les
+grincements des chariots chargés, et les voix d'hommes parlant
+entre eux ou excitant leurs chevaux.
+
+Bientôt le _tabor_[26] des Cosaques s'étendit en une longue file,
+se dirigeant vers la plaine. Celui qui aurait voulu parcourir tout
+l'espace compris entre la tête et la queue du convoi aurait eu
+longtemps à courir. Dans la petite église en bois, le pope
+récitait la prière du départ; il aspergea toute la foule d'eau
+bénite, et chacun, en passant, vint baiser la croix. Quand le
+_tabor_ se mit en mouvement, et s'éloigna de la _setch_, tous les
+Cosaques se retournèrent:
+
+-- Adieu, notre mère, dirent-ils d'une commune voix, que Dieu te
+garde de tout malheur!
+
+En traversant le faubourg, Tarass Boulba aperçut son juif Yankel
+qui avait eu le temps de s'établir sous une tente, et qui vendait
+des pierres à feu, des vis, de la poudre, toutes les choses utiles
+à la guerre, même du pain et des _khalatchis_[27].
+
+«Voyez-vous ce diable de juif?» pensa Tarass. Et, s'approchant de
+lui:
+
+-- Fou que tu es, lui dit-il, que fais-tu là? Veux-tu donc qu'on
+te tue comme un moineau?
+
+Yankel, pour toute réponse, vint à sa rencontre, et faisant signe
+des deux mains, comme s'il avait à lui déclarer quelque chose de
+très mystérieux, il lui dit:
+
+-- Que votre seigneurie se taise, et n'en dise rien à personne.
+Parmi les chariots de l'armée, il y a un chariot qui m'appartient.
+Je prends avec moi toutes sortes de provisions bonnes pour les
+Cosaques, et en route, je vous les vendrai à plus bas prix que
+jamais juif n'a vendu, devant Dieu, devant Dieu!
+
+Tarass Boulba haussa les épaules, en voyant ce que pouvait la
+force de la nature juive, et rejoignit le _tabor_.
+
+
+CHAPITRE V
+
+Bientôt toute la partie sud-est de la Pologne fut en proie à la
+terreur. On entendait répéter partout «Les Zaporogues, les
+Zaporogues arrivent!» Tout ce qui pouvait fuir fuyait; chacun
+quittait ses foyers. Alors, précisément, dans cette contrée de
+l'Europe, on n'élevait ni forteresses, ni châteaux. Chacun se
+construisait à la hâte quelque petite habitation couverte de
+chaume, pensant qu'il ne fallait perdre ni son temps ni son argent
+à bâtir des demeures qui seraient tôt ou tard la proie des
+invasions. Tout le monde se mit en émoi. Celui-ci échangeait ses
+boeufs et sa charrue contre un cheval et un mousquet, pour aller
+servir dans les régiments; celui-là cherchait un refuge avec son
+bétail, emportant tout ce qu'il pouvait enlever. Quelques-uns
+essayaient bien une résistance toujours vaine; mais la plus grande
+partie fuyait prudemment. Tout le monde savait qu'il n'était pas
+facile d'avoir affaire avec cette foule aguerrie aux combats,
+connue sous le nom d'armée zaporogue, qui, malgré son organisation
+irrégulière, conservait dans la bataille un ordre calculé. Pendant
+la marche, les hommes à cheval s'avançaient lentement, sans
+surcharger et sans fatiguer leurs montures; les gens de pied
+suivaient en bon ordre les chariots, et tout le _tabor_ ne se
+mettait en mouvement que la nuit, prenant du repos le jour, et
+choisissant pour ses haltes des lieux déserts ou des forêts, plus
+vastes encore et plus nombreuses qu'aujourd'hui. On envoyait en
+avant des éclaireurs et des espions pour savoir où et comment se
+diriger. Souvent, les Cosaques apparaissaient dans les endroits où
+ils étaient le moins attendus; alors, tout ce qui était vivant
+disait adieu à la vie. Des incendies dévoraient les villages
+entiers; les chevaux et les boeufs qu'on ne pouvait emmener
+étaient tués sur place. Les cheveux se dressent d'horreur quand on
+pense à toutes les atrocités que commettaient les Zaporogues. On
+massacrait les enfants, on coupait les seins aux femmes; au petit
+nombre de ceux qu'on laissait en liberté, on arrachait la peau, du
+genou jusqu'à la plante des pieds; en un mot, les Cosaques
+acquittaient en une seule fois toutes leurs vieilles dettes. Le
+prélat d'un monastère, qui eut connaissance de leur approche,
+envoya deux de ses moines pour leur représenter qu'il y avait paix
+entre le gouvernement polonais et les Zaporogues, qu'ainsi ils
+violaient leur devoir envers le roi et tout droit des gens.
+
+-- Dites à l'abbé de ma part et de celle de tous les Zaporogues,
+répondit le _kochévoï_, qu'il n'a rien à craindre. Mes Cosaques ne
+font encore qu'allumer leurs pipes.
+
+Et bientôt la magnifique abbaye fut tout entière livrée aux
+flammes; et les colossales fenêtres gothiques semblaient jeter des
+regards sévères à travers les ondes lumineuses de l'incendie. Des
+foules de moines fugitifs, de juifs, de femmes, s'entassèrent dans
+les villes entourées de murailles et qui avaient garnison.
+
+Les secours tardifs envoyés par le gouvernement de loin en loin,
+et qui consistaient en quelques faibles régiments, ou ne pouvaient
+découvrir les Cosaques, ou s'enfuyaient au premier choc, sur leurs
+chevaux rapides. Il arrivait aussi que des généraux du roi, qui
+avaient triomphé dans mainte affaire, se décidaient à réunir leurs
+forces, et à présenter la bataille aux Zaporogues. C'étaient de
+pareilles rencontres qu'attendaient surtout les jeunes Cosaques,
+qui avaient honte de piller ou de vaincre des ennemis sans
+défense, et qui brillaient du désir de se distinguer devant les
+anciens, en se mesurant avec un Polonais hardi et fanfaron, monté
+sur un beau cheval, et vêtu d'un riche _joupan_[28] dont les
+manches pendantes flottaient au vent. Ces combats étaient
+recherchés par eux comme un plaisir, car ils y trouvaient
+l'occasion de faire un riche butin de sabres, de mousquets et de
+harnais de chevaux. De jeunes hommes au menton imberbe étaient
+devenus en un mois des hommes faits. Les traits de leurs visages,
+où s'était jusque-là montrée une mollesse juvénile, avaient pris
+l'énergie de la force. Le vieux Tarass était ravi de voir que,
+partout, ses fils marchaient au premier rang. Évidemment la guerre
+était la véritable vocation d'Ostap. Sans jamais perdre la tête,
+avec un sang-froid presque surnaturel dans un jeune homme de
+vingt-deux ans, il mesurait d'un coup d'oeil l'étendue du danger,
+la vraie situation des choses, et trouvait sur-le-champ le moyen
+d'éviter le péril, mais de l'éviter pour le vaincre avec plus de
+certitude. Toutes ses actions commencèrent à montrer la confiance
+en soi, la fermeté calme, et personne ne pouvait méconnaître en
+lui un chef futur.
+
+-- Oh! ce sera avec le temps un bon _polkovnik_, disait le vieux
+Tarass; devant Dieu, ce sera un bon _polkovnik_, et il surpassera
+son père.
+
+Pour Andry, il se laissait emporter au charme de la musique des
+balles et des sabres. Il ne savait pas ce que c'était que
+réfléchir, calculer, mesurer ses forces et celles de l'ennemi. Il
+trouvait une volupté folle dans la bataille. Elle lui semblait une
+fête, à ces instants où la tête du combattant brûle, où tout se
+confond à ses regards, où les hommes et les chevaux tombent pêle-
+mêle avec fracas, où il se précipite tête baissée à travers le
+sifflement des balles, frappant à droite et à gauche, sans
+ressentir les coups qui lui sont portés. Plus d'une fois le vieux
+Tarass eut l'occasion d'admirer Andry, lorsque, emporté par sa
+fougue, il se jetait dans des entreprises que n'eût tentées nul
+homme de sang-froid, et réussissait justement par l'excès de sa
+témérité. Le vieux Tarass l'admirait alors, et répétait souvent:
+
+-- Oh! celui-là est un brave; que le diable ne l'emporte pas! ce
+n'est pas Ostap, mais c'est un brave.
+
+Il fut décidé que l'armée marcherait tout droit sur la ville de
+Doubno, où, d'après le bruit public, les habitants avaient
+renfermé beaucoup de richesses. L'intervalle fut parcouru en un
+jour et demi, et les Zaporogues parurent inopinément devant la
+place. Les habitants avaient résolu de se défendre jusqu'à la
+dernière extrémité, préférant mourir sur le seuil de leurs
+demeures que laisser entrer l'ennemi dans leurs murs. Une haute
+muraille en terre entourait toute la ville; là où elle était trop
+basse, s'élevait un parapet en pierre, ou une maison crénelée, ou
+une forte palissade en pieux de chêne. La garnison était
+nombreuse, et sentait toute l'importance de son devoir. À leur
+arrivée, les Zaporogues attaquèrent vigoureusement les ouvrages
+extérieurs; mais ils furent reçus par la mitraille. Les bourgeois,
+les habitants ne voulaient pas non plus rester oisifs, et se
+tenaient en armes sur les remparts. On pouvait voir à leur
+contenance qu'ils se préparaient à une résistance désespérée. Les
+femmes même prenaient part à la défense; des pierres, des sacs de
+sable, des tonneaux de résine enflammée tombaient sur la tête des
+assaillants. Les Zaporogues n'aimaient pas avoir affaire aux
+forteresses; ce n'était pas dans les assauts qu'ils brillaient. Le
+_kochévoï_ ordonna donc la retraite en disant:
+
+-- Ce n'est rien, seigneurs frères, décidons-nous à reculer. Mais
+que je sois un maudit Tatar, et non pas un chrétien, si nous
+laissons sortir un seul habitant. Qu'ils meurent tous de faim
+comme des chiens.
+
+Après avoir battu en retraite, l'armée bloqua étroitement la
+place, et n'ayant rien autre chose à faire, les Cosaques se mirent
+à ravager les environs, à brûler les villages et les meules de
+blé, à lancer leurs chevaux dans les moissons encore sur pied, et
+qui cette année-là avaient récompensé les soins du laboureur par
+une riche croissance. Du haut des murailles, les habitants
+voyaient avec terreur la dévastation de toutes leurs ressources.
+Cependant les Zaporogues, disposés en _kouréni_ comme à la
+_setch_, avaient entouré la ville d'un double rang de chariots.
+Ils fumaient leurs pipes, échangeaient entre eux les armes prises
+à l'ennemi, et jouaient au saute-mouton, à pair et impair,
+regardant la ville avec un sang-froid désespérant; et, pendant la
+nuit, les feux s'allumaient; chaque _kourèn_ faisait bouillir son
+gruau dans d'énormes chaudrons de cuivre; une garde vigilante se
+succédait auprès des feux. Mais bientôt les Zaporogues
+commencèrent à s'ennuyer de leur inaction, et surtout de leur
+sobriété forcée dont nulle action d'éclat ne les dédommageait. Le
+_kochévoï_ ordonna même de doubler la ration de vin, ce qui se
+faisait quelquefois dans l'armée, quand il n'y avait pas
+d'entreprise à tenter. C'était surtout aux jeunes gens, et
+notamment aux fils de Boulba, que déplaisait une pareille vie.
+Andry ne cachait pas son ennui:
+
+-- Tête sans cervelle, lui disait souvent Tarass, souffre,
+Cosaque, tu deviendras _hetman_s[29]. Celui-là n'est pas encore un
+bon soldat qui garde sa présence d'esprit dans la bataille; mais
+celui-là est un bon soldat qui ne s'ennuie jamais, qui sait
+souffrir jusqu'au bout, et, quoi qu'il arrive, finit par faire ce
+qu'il a résolu.
+
+Mais un jeune homme ne peut avoir l'opinion d'un vieillard, car il
+voit les mêmes choses avec d'autres yeux.
+
+Sur ces entrefaites, arriva le _polk_ de Tarass Boulba amené par
+Tovkatch. Il était accompagné de deux _ïésaouls_, d'un greffier et
+d'autres chefs, conduisant une troupe d'environ quatre mille
+hommes. Dans ce nombre, se trouvaient beaucoup de volontaires,
+qui, sans être appelés, avaient pris librement du service, dès
+qu'ils avaient connu le but de l'expédition. Les _ïésaouls_
+apportaient aux fils de Tarass la bénédiction de leur mère, et à
+chacun d'eux une petite image en bois de cyprès, prise au célèbre
+monastère de Mégigorsk à Kiew. Les deux frères se pendirent les
+saintes images au cou, et devinrent tous les deux pensifs en
+songeant à leur vieille mère. Que leur prophétisait cette
+bénédiction? La victoire sur l'ennemi, suivie d'un joyeux retour
+dans la patrie, avec du butin, et surtout de la gloire digne
+d'être éternellement chantée par les joueurs de _bandoura_, ou
+bien...? Mais l'avenir est inconnu; il se tient devant l'homme,
+semblable à l'épais brouillard d'automne qui s'élève des marais.
+Les oiseaux le traversent éperdument, sans se reconnaître, la
+colombe sans voir l'épervier, l'épervier sans voir la colombe, et
+pas un d'eux ne sait s'il est près ou loin de sa fin.
+
+Après la réception des images, Ostap s'occupa de ses affaires de
+chaque jour, et se retira bientôt dans son _kourèn_. Pour Andry,
+il ressentait involontairement un serrement de coeur. Les Cosaques
+avaient déjà pris leur souper. Le soir venait de s'éteindre; une
+belle nuit d'été remplissait l'air. Mais Andry ne rejoignait pas
+son _kourèn_, et ne pensait point à dormir. Il était plongé dans
+la contemplation du spectacle qu'il avait sous les yeux. Une
+innombrable quantité d'étoiles jetaient du haut du ciel une
+lumière pâle et froide. La plaine, dans une vaste étendue, était
+couverte de chariots dispersés, que chargeaient les provisions et
+le butin, et sous lesquels pendaient les seaux à porter le
+goudron. Autour et sous les chariots, se voyaient des groupes de
+Zaporogues étendus dans l'herbe. Ils dormaient dans toutes sortes
+de positions. L'un avait mis un sac sous sa tête, l'autre son
+bonnet; celui-ci s'appuyait sur le flanc de son camarade. Chacun
+portait à sa ceinture un sabre, un mousquet, une petite pipe en
+bois, un briquet et des poinçons. Les boeufs pesants étaient
+couchés, les jambes pliées, en troupes blanchâtres, et
+ressemblaient de loin à de grosses pierres immobiles éparses dans
+la plaine, de tous côtés s'élevaient les sourds ronflements des
+soldats endormis, auxquels répondaient par des hennissements
+sonores les chevaux qu'indignaient leurs entraves.
+
+Cependant, une lueur solennelle et lugubre ajoutait encore à la
+beauté de cette nuit de juillet; c'était le reflet de l'incendie
+des villages d'alentour. Ici, la flamme s'étendait large et
+paisible sur le ciel; là, trouvant un aliment faible, elle
+s'élançait en minces tourbillons jusque sous les étoiles; des
+lambeaux enflammés se détachaient pour se traîner et s'éteindre au
+loin. De ce côté, un monastère aux murs noircis par le feu, se
+tenait sombre et grave comme un moine encapuchonné, montrant à
+chaque reflet sa lugubre grandeur; de cet autre, brûlait le grand
+jardin du couvent. On croyait entendre le sifflement des arbres
+que tordait la flamme, et quand, au sein de l'épaisse fumée,
+jaillissait un rayon lumineux, il éclairait de sa lueur violâtre
+des masses de prunes mûries, et changeait en or de ducats des
+poires qui jaunissaient à travers le sombre feuillage. D'une et
+d'autre parts, pendaient aux créneaux ou aux branches quelque
+moine ou quelque malheureux juif dont le corps se consumait avec
+tout le reste. Une quantité d'oiseaux s'agitaient devant la nappe
+de feu, et, de loin, semblaient autant de petites croix noires. La
+ville dormait, dégarnie de défenseurs. Les flèches des temples,
+les toits des maisons, les créneaux des murs et les pointes des
+palissades s'enflammaient silencieusement du reflet des incendies
+lointains. Andry parcourait les rangs des Cosaques. Les feux,
+autour desquels s'asseyaient les gardes, ne jetaient plus que de
+faibles clartés, et les gardes eux-mêmes se laissaient aller au
+sommeil, après avoir largement satisfait leur appétit cosaque. Il
+s'étonna d'une telle insouciance, pensant qu'il était fort heureux
+qu'on n'eût pas d'ennemi dans le voisinage. Enfin, il s'approcha
+lui-même de l'un des chariots, grimpa sur la couverture, et se
+coucha, le visage en l'air, en mettant ses mains jointes sous sa
+tête; mais il ne put s'endormir, et demeura longtemps à regarder
+le ciel. L'air était pur et transparent; les étoiles qui forment
+la voie lactée étincelaient d'une lumière blanche et confuse. Par
+moments, Andry s'assoupissait, et le premier voile du sommeil lui
+cachait la vue du ciel, qui reparaissait de nouveau. Tout à coup,
+il lui sembla qu'une étrange figure se dessinait rapidement devant
+lui. Croyant que c'était une image créée par le sommeil, et qui
+allait se dissiper, il ouvrit les yeux davantage. Il aperçut
+effectivement une figure pâle, exténuée, qui se penchait sur lui
+et le regardait fixement dans les yeux. Des cheveux longs et noirs
+comme du charbon s'échappaient en désordre d'un voile sombre
+négligemment jeté sur la tête, et l'éclat singulier du regard, le
+teint cadavéreux du visage pouvaient bien faire croire à une
+apparition. Andry saisit à la hâte son mousquet, et s'écria d'une
+voix altérée:
+
+-- Qui es-tu? Si tu es un esprit malin, disparais. Si tu es un
+être vivant, tu as mal pris le temps de rire, je vais te tuer.
+
+Pour toute réponse l'apparition mit le doigt sur ses lèvres,
+semblant implorer le silence. Andry déposa son mousquet, et se mit
+à la regarder avec plus d'attention. À ses longs cheveux, à son
+cou, à sa poitrine demi-nue, il reconnut une femme. Mais ce
+n'était pas une Polonaise; son visage hâve et décharné avait un
+teint olivâtre, les larges pommettes de ses joues s'avançaient en
+saillie, et les paupières de ses yeux étroits se relevaient aux
+angles extérieurs. Plus il contemplait les traits de cette femme,
+plus il y trouvait le souvenir d'un visage connu.
+
+-- Dis-moi, qui es-tu? s'écria-t-il enfin; il me semble que je
+t'ai vue quelque part.
+
+-- Oui, il y a deux ans, à Kiew.
+
+-- Il y a deux ans, à Kiew? répéta Andry en repassant dans sa
+mémoire tout ce que lui rappelait sa vie d'étudiant.
+
+Il la regarda encore une fois avec une profonde attention, puis il
+s'écria tout à coup:
+
+-- Tu es la Tatare, la servante de la fille du _vaïvode_.
+
+-- Chut! dit-elle, en croisant ses mains avec une angoisse
+suppliante, tremblante de peur et regardant de tous côtés si le
+cri d'Andry n'avait réveillé personne.
+
+-- Réponds: comment, et pourquoi es-tu ici? disait Andry d'une
+voix basse et haletante. Où est la demoiselle? est-elle en vie?
+
+-- Elle est dans la ville.
+
+-- Dans la ville! reprit Andry retenant à peine un cri de
+surprise, et sentant que tout son sang lui refluait au coeur.
+Pourquoi dans la ville?
+
+-- Parce que le vieux seigneur y est lui-même. Voilà un an et demi
+qu'il a été fait _vaïvode_ de Doubno.
+
+-- Est-elle mariée?... Mais parle donc, parle donc.
+
+-- Voilà deux jours qu'elle n'a rien mangé,
+
+-- Comment!...
+
+-- Il n'y a plus un morceau de pain dans la ville: depuis
+plusieurs jours les habitants ne mangent que de la terre.»
+
+Andry fut pétrifié.
+
+-- La demoiselle t'a vu du parapet avec les autres Zaporogues.
+Elle m'a dit: «Va, dis au chevalier, s'il se souvient de moi,
+qu'il vienne me trouver; sinon, qu'il te donne au moins un morceau
+de pain pour ma vieille mère, car je ne veux pas la voir mourir
+sous mes yeux. Prie-le, embrasse ses genoux; il a aussi une
+vieille mère; qu'il te donne du pain pour l'amour d'elle.»
+
+Une foule de sentiments divers s'éveillèrent dans le coeur du
+jeune Cosaque.
+
+-- Mais comment as-tu pu venir ici?
+
+-- Par un passage souterrain.
+
+-- Y a-t-il donc un passage souterrain?
+
+-- Oui.
+
+-- Où?
+
+-- Tu ne nous trahiras pas, chevalier?
+
+-- Non, je le jure sur la Sainte Croix.
+
+-- En descendant le ravin, et en traversant le ruisseau à la place
+où croissent des joncs.
+
+-- Et ce passage aboutit dans la ville?
+
+-- Tout droit au monastère.
+
+-- Allons, allons sur-le-champ.
+
+-- Mais, au nom du Christ et de sa sainte mère, un morceau de
+pain.
+
+-- Bien, je vais t'en apporter. Tiens-toi près du chariot, ou
+plutôt couche-toi dessus. Personne ne te verra, tous dorment. Je
+reviens à l'instant.
+
+Et il se dirigea vers les chariots où se trouvaient les provisions
+de son _kourèn_. Le coeur lui battait avec violence. Tout ce
+qu'avait effacé sa vie rude et guerrière de Cosaque, tout le passé
+renaquit aussitôt, et le présent s'évanouit à son tour. Alors
+reparut à la surface de sa mémoire une image de femme avec ses
+beaux bras, sa bouche souriante, ses épaisses nattes de cheveux.
+Non, cette image n'avait jamais disparu pleinement de son âme;
+mais elle avait laissé place à d'autres pensées plus mâles, et
+souvent encore elle troublait le sommeil du jeune Cosaque.
+
+Il marchait, et ses battements de coeur devenaient de plus en plus
+forts à l'idée qu'il la verrait bientôt, et ses genoux tremblaient
+sous lui. Arrivé près des chariots, il oublia pourquoi il était
+venu, et se passa la main sur le front en cherchant à se rappeler
+ce qui l'amenait. Tout à coup il tressaillit, plein d'épouvante à
+l'idée qu'elle se mourait de faim. Il s'empara de plusieurs pains
+noirs; mais la réflexion lui rappela que cette nourriture, bonne
+pour un Zaporogue, serait pour elle trop grossière. Il se souvint
+alors que, la veille, le _kochévoï_ avait reproché aux cuisiniers
+de l'armée d'avoir employé à faire du gruau toute la farine de blé
+noir qui restait, tandis qu'elle devait suffire pour trois jours.
+Assuré donc qu'il trouverait du gruau tout préparé dans les grands
+chaudrons, Andry prit une petite casserole de voyage appartenant à
+son père, et alla trouver le cuisinier de son _kourèn_, qui
+dormait étendu entre deux marmites sous lesquelles fumait encore
+la cendre chaude. À sa grande surprise, il les trouva vides l’une
+et l'autre. Il avait fallu des forces surhumaines pour manger tout
+ce gruau, car son _kourèn_ comptait moins d'hommes que les autres.
+Il continua l'inspection des autres marmites, et ne trouva rien
+nulle part. Involontairement il se rappela le proverbe: «Les
+Zaporogues sont comme les enfants; s'il y a peu, ils s'en
+contentent; s'il y a beaucoup, ils ne laissent rien.» Que faire?
+Il y avait sur le chariot de son père un sac de pains blancs qu'on
+avait pris au pillage d'un monastère. Il s'approcha du chariot,
+mais le sac n'y était plus. Ostap l'avait mis sous sa tête, et
+ronflait étendu par terre. Andry saisit le sac d'une main et
+l'enleva brusquement; la tête d'Ostap frappa sur le sol, et lui-
+même, se dressant à demi éveillé, s'écria sans ouvrir les yeux:
+
+-- Arrêtez, arrêtez le Polonais du diable; attrapez son cheval.
+
+-- Tais-toi, ou je te tue, s'écria Andry plein d'épouvante, en le
+menaçant de son sac.
+
+Mais Ostap s'était tu déjà; il retomba sur la terre, et se remit à
+ronfler de manière à agiter l'herbe que touchait son visage. Andry
+regarda avec terreur de tous côtés. Tout était tranquille; une
+seule tête à la touffe flottante s'était soulevée dans le _kourèn_
+voisin; mais après avoir jeté de vagues regards, elle s'était
+reposée sur la terre. Au bout d'une courte attente, il s'éloigna
+emportant son butin. La Tatare était couchée, respirant à peine.
+
+-- Lève-toi, lui dit-il; allons, tout le monde dort, ne crains
+rien. Es-tu en état de soulever un de ces pains, si je ne puis les
+emporter tous moi-même?
+
+Il mit le sac sur son dos, en prit un second, plein de millet,
+qu'il enleva d'un autre chariot, saisit dans ses mains les pains
+qu'il avait voulu donner à la Tatare, et, courbé sous ce poids, il
+passa intrépidement à travers les rangs des Zaporogues endormis.
+
+-- Andry! dit le vieux Boulba au moment où son fils passa devant
+lui.
+
+Le coeur du jeune homme se glaça. Il s'arrêta, et, tout tremblant,
+répondit à voix basse:
+
+-- Eh bien! quoi?
+
+-- Tu as une femme avec toi. Sur ma parole, je te rosserai demain
+matin d'importance. Les femmes ne te mèneront à rien de bon.
+
+Après avoir dit ces mots, il souleva sa tête sur sa main, et
+considéra attentivement la Tatare enveloppée dans son voile.
+
+Andry se tenait immobile, plus mort que vif, sans oser regarder
+son père en face. Quand il se décida à lever enfin les yeux, il
+reconnut que Boulba s'était endormi, la tête sur la main.
+
+Il fit le signe de la croix; son effroi se dissipa plus vite qu'il
+n'était venu. Quand il se retourna pour s'adresser à la Tatare, il
+la vit devant lui, immobile comme une sombre statue de granit,
+perdue dans son voile, et le reflet d'un incendie lointain éclaira
+tout à coup ses yeux, hagards comme ceux d'un moribond. Il la
+secoua par la manche, et tous deux s'éloignèrent en regardant
+fréquemment derrière eux. Ils descendirent dans un ravin, au fond
+duquel se traînait paresseusement un ruisseau bourbeux, tout
+couvert de joncs croissant sur des mottes de terre. Une fois au
+fond du ravin, la plaine avec le _tabor_ des Zaporogues disparut à
+leurs regards; en se retournant, Andry ne vit plus rien qu'une
+côte escarpée, au sommet de laquelle se balançaient quelques
+herbes sèches et fines, et par-dessus brillait la lune, semblable
+à une faucille d'or. Une brise légère, soufflant de la steppe,
+annonçait la prochaine venue du jour. Mais nulle part on
+n'entendait le chant d'un coq. Depuis longtemps on ne l’avait
+entendu, ni dans la ville, ni dans les environs dévastés. Ils
+franchirent une poutre posée sur le ruisseau, et devant eux se
+dressa l'autre bord, plus haut encore et plus escarpé. Cet endroit
+passait sans doute pour le mieux fortifié de toute l'enceinte par
+la nature, car le parapet en terre qui le couronnait était plus
+bas qu'ailleurs, et l'on n'y voyait pas de sentinelles. Un peu
+plus loin s'élevaient les épaisses murailles du couvent. Toute la
+côte devant eux était couverte de bruyères; entre elle et le
+ruisseau s'étendait un petit plateau où croissaient des joncs de
+hauteur d'homme. La Tatare ôta ses souliers, et s'avança avec
+précaution en soulevant sa robe, parce que le sol mouvant était
+imprégné d'eau. Après avoir conduit péniblement Andry à travers
+les joncs, elle s'arrêta devant un grand tas de branches sèches.
+Quand ils les eurent écartées, ils trouvèrent une espèce de voûte
+souterraine dont l'ouverture n'était pas plus grande que la bouche
+d'un four. La Tatare y entra la première la tête basse, Andry la
+suivit, en se courbant aussi bas que possible pour faire passer
+ses sacs et ses pains, et bientôt tous deux se trouvèrent dans une
+complète obscurité.
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Andry s'avançait péniblement dans l'étroit et sombre souterrain,
+précédé de la Tatare et courbé sous ses sacs de provisions.
+
+-- Bientôt nous pourrons voir, lui dit sa conductrice, nous
+approchons de l'endroit où j'ai laissé une lumière.
+
+En effet, les noires murailles du souterrain commençaient à
+s'éclairer peu à peu. Ils atteignirent une petite plate-forme qui
+semblait être une chapelle, car à l'un des murs était adossée une
+table en forme d'autel, surmontée d'une vieille image noircie de
+la madone catholique. Une petite lampe en argent, suspendue devant
+cette image, l'éclairait de sa lueur pâle. La Tatare se baissa,
+ramassa de terre son chandelier de cuivre dont la tige longue et
+mince était entourée de chaînettes auxquelles pendaient des
+mouchettes, un éteignoir et un poinçon. Elle le prit et alluma la
+chandelle au feu de la lampe. Tous deux continuèrent leur route, à
+demi dans une vive lumière, à demi dans une ombre noire, comme les
+personnages d'un tableau de Gérard delle notti. Le visage du jeune
+chevalier, où brillait la santé et la force, formait un frappant
+contraste avec celui de la Tatare, pâle et exténué. Le passage
+devint insensiblement plus large et plus haut, de manière qu'Andry
+put relever la tête. Il se mit à considérer attentivement les
+parois en terre du passage où il cheminait. Comme aux souterrains
+de Kiew, on y voyait des enfoncements que remplissaient tantôt des
+cercueils, tantôt des ossements épars que l'humidité avait rendus
+mous comme de la pâte. Là aussi gisaient de saints anachorètes qui
+avaient fui le monde et ses séductions. L'humidité était si grande
+en certains endroits, qu'ils avaient de l'eau sous les pieds.
+Andry devait s'arrêter souvent pour donner du repos à sa compagne
+dont la fatigue se renouvelait sans cesse. Un petit morceau de
+pain qu'elle avait dévoré causait une vive douleur à son estomac
+déshabitué de nourriture, et fréquemment elle s'arrêtait sans
+pouvoir quitter la place. Enfin une petite porte en fer apparut
+devant eux.
+
+«Grâce à Dieu, nous sommes arrivés,» dit la Tatare d'une voix
+faible; et elle leva la main pour frapper, mais la force lui
+manqua.
+
+À sa place, Andry frappa vigoureusement sur la porte, qui retentit
+de manière à montrer qu'il y avait par derrière un large espace
+vide; puis le son changea de nature comme s'il se fût prolongé
+sous de hauts arceaux. Deux minutes après, on entendit bruire un
+trousseau de clefs et quelqu'un qui descendait les marches d'un
+escalier tournant. La porte s'ouvrit. Un moine, qui se tenait
+debout, la clef dans une main, une lumière dans l'autre, leur
+livra passage. Andry recula involontairement à la vue d'un moine
+catholique, objet de mépris et de haine pour les Cosaques, qui les
+traitaient encore plus inhumainement que les juifs. Le moine, de
+son côté, recula de quelques pas en voyant un Zaporogue; mais un
+mot que lui dit la Tatare à voix basse le tranquillisa. Il referma
+la porte derrière eux, les conduisit par l'escalier, et bientôt
+ils se trouvèrent sous les hautes et sombres voûtes de l'église.
+
+Devant l'un des autels, tout chargé de cierges, se tenait un
+prêtre à genoux, qui priait à voix basse. À ses côtés étaient
+agenouillés deux jeunes diacres en chasubles violettes ornées de
+dentelles blanches, et des encensoirs dans les mains. Ils
+demandaient un miracle, la délivrance de la ville,
+l'affermissement des courages ébranlés, le don de la patience, la
+fuite du tentateur qui les faisait murmurer, qui leur inspirait
+des idées timides et lâches. Quelques femmes, semblables à des
+spectres, étaient agenouillées aussi, laissant tomber leurs têtes
+sur les dossiers des bancs de bois et des prie-Dieu. Quelques
+hommes restaient appuyés contre les pilastres dans un silence
+morne et découragé. La longue fenêtre aux vitraux peints qui
+surmontait l'autel s'éclaira tout à coup des lueurs rosées de
+l'aube naissante, et des rosaces rouges, bleues, de toutes
+couleurs, se dessinèrent sur le sombre pavé de l'église. Tout le
+choeur fut inondé de jour, et la fumée de l'encens, immobile dans
+l'air, se peignit de toutes les nuances de l'arc-en-ciel. De son
+coin obscur, Andry contemplait avec admiration le miracle opéré
+par la lumière. Dans cet instant, le mugissement solennel de
+l'orgue emplit tout à coup l'église entière[30]. Il enfla de plus
+en plus les sons, éclata comme le roulement du tonnerre, puis
+monta sous les nefs en sons argentins comme des voix de jeunes
+filles, puis répéta son mugissement sonore et se tut brusquement.
+Longtemps après les vibrations firent trembler les arceaux, et
+Andry resta dans l'admiration de cette musique solennelle.
+Quelqu'un le tira par le _pan_ de son caftan.
+
+-- Il est temps, dit la Tatare.
+
+Tous deux traversèrent l'église sans être aperçus, et sortirent
+sur une grande place. Le ciel s'était rougi des feux de l'aurore,
+et tout présageait le lever du soleil. La place, en forme de
+carré, était complètement vide. Au milieu d'elle se trouvaient
+dressées nombre de tables en bois, qui indiquaient que là avait
+été le marché aux provisions. Le sol, qui n'était point pavé,
+portait une épaisse couche de boue desséchée, et toute la place
+était entourée de petites maisons bâties en briques et en terre
+glaise, dont les murs étaient soutenus par des poutres et des
+solives entrecroisées. Leurs toits aigus étaient percés de
+nombreuses lucarnes. Sur un des côtés de la place, près de
+l'église, s'élevait un édifice différent des autres, et qui
+paraissait être l'hôtel de ville. La place entière semblait morte.
+Cependant Andry crut entendre de légers gémissements. Jetant un
+regard autour de lui, il aperçut un groupe d'hommes couchés sans
+mouvement, et les examina, doutant s’ils étaient endormis ou
+morts. À ce moment il trébucha sur quelque chose qu'il n'avait pas
+vu devant lui. C'était le cadavre d'une femme juive. Elle
+paraissait jeune, malgré l'horrible contraction de ses traits. Sa
+tête était enveloppée d'un mouchoir de soie rouge; deux rangs de
+perles ornaient les attaches pendantes de son turban; quelques
+mèches de cheveux crépus tombaient sur son cou décharné; près
+d'elle était couché un petit enfant qui serrait convulsivement sa
+mamelle, qu'il avait tordue à force d'y chercher du lait. Il ne
+criait ni ne pleurait plus; ce n'était qu'au mouvement
+intermittent de son ventre qu'on reconnaissait qu'il n'avait pas
+encore rendu le dernier soupir. Au tournant d'une rue, ils furent
+arrêtés par une sorte de fou furieux qui, voyant le précieux
+fardeau que portait Andry, s'élança sur lui comme un tigre, en
+criant:
+
+-- Du pain! du pain!
+
+Mais ses forces n'étaient pas égales à sa rage; Andry le repoussa,
+et il roula par terre. Mais, ému de compassion, le jeune Cosaque
+lui jeta un pain, que l'autre saisit et se mit à dévorer avec
+voracité, et, sur la place même, cet homme expira dans d'horribles
+convulsions. Presque à chaque pas ils rencontraient des victimes
+de la faim. À la porte d'une maison était assise une vieille
+femme, et l'on ne pouvait dire si elle était morte ou vivante, se
+tenant immobile, la tête penchée sur sa poitrine. Du toit de la
+maison voisine pendait au bout d'une corde le cadavre long et
+maigre d'un homme qui, n'ayant pu supporter jusqu'au bout ses
+souffrances, y avait mis fin par le suicide. À la vue de toutes
+ces horreurs, Andry ne put s'empêcher de demander à la Tatare:
+
+-- Est-il donc possible qu'en un si court espace de temps, tous
+ces gens n'aient plus rien trouvé pour soutenir leur vie! En de
+telles extrémités, l'homme peut se nourrir des substances que la
+loi défend.
+
+-- On a tout mangé, répondit la Tatare, toutes les bêtes; on ne
+trouverait plus un cheval, plus un chien, plus une souris dans la
+ville entière. Nous n'avons jamais rassemblé de provisions; l'on
+amenait tout de la campagne.
+
+-- Mais, en mourant d'une mort si cruelle, comment pouvez-vous
+penser encore à défendre la ville?
+
+-- Peut-être que le _vaïvode_ l'aurait rendue; mais, hier matin le
+_polkovnik_, qui se trouve à Boujany, a envoyé un faucon porteur
+d'un billet où il disait qu'on se défendit encore, qu'il
+s'avançait pour faire lever le siège, et qu'il n'attendait plus
+que l'arrivée d'un autre _polk_ afin d'agir ensemble; maintenant
+nous attendons leur secours à toute minute. Mais nous voici devant
+la maison.»
+
+Andry avait déjà vu de loin une maison qui ne ressemblait pas aux
+autres, et qui paraissait avoir été construite par un architecte
+italien. Elle était en briques, et à deux étages. Les fenêtres du
+rez-de-chaussée s'encadraient dans des ornements de pierre très en
+relief; l’étage supérieur se composait de petits arceaux formant
+galerie; entre les piliers et aux encoignures, se voyaient des
+grilles en fer portant les armoiries de la famille. Un large
+escalier en briques peintes descendait jusqu'à la place. Sur les
+dernières marches étaient assis deux gardes qui soutenaient d'une
+main leurs hallebardes, de l'autre leurs têtes, et ressemblaient
+plus à des statues qu'à des êtres vivants. Ils ne firent nulle
+attention à ceux qui montaient l'escalier, au haut duquel Andry et
+son guide trouvèrent un chevalier couvert d'une riche armure,
+tenant en main un livre de prières. Il souleva lentement ses
+paupières alourdies; mais la Tatare lui dit un mot, et il les
+laissa retomber sur les pages de son livre. Ils entrèrent dans une
+salle assez spacieuse qui semblait servir aux réceptions. Elle
+était remplie de soldats, d'échansons, de chasseurs, de valets, de
+toute la domesticité que chaque seigneur polonais croyait
+nécessaire à son rang. Tous se tenaient assis et silencieux. On
+sentait la fumée d'un cierge qui venait de s'éteindre, et deux
+autres brûlaient encore sur d'immenses chandeliers de la grandeur
+d'un homme, bien que le jour éclairât depuis longtemps la large
+fenêtre à grillage. Andry allait s'avancer vers une grande porte
+en chêne, ornée d'armoiries et de ciselures; mais la Tatare
+l'arrêta, et lui montra une petite porte découpée dans le mur de
+côté. Ils entrèrent dans un corridor, puis dans une chambre
+qu'Andry examina avec attention. Le mince rayon du jour, qui
+s'introduisait par une fente des contrevents, posait une raie
+lumineuse sur un rideau d'étoffe rouge, sur une corniche dorée,
+sur un cadre de tableau. La Tatare dit à Andry de rester là; puis
+elle ouvrit la porte d'une autre chambre où brillait de la
+lumière. Il entendit le faible chuchotement d'une voix qui le fit
+tressaillir. Au moment où la porte s'était ouverte, il avait
+aperçu la svelte figure d'une jeune femme. La Tatare revint
+bientôt, et lui dit d'entrer. Il passa le seuil, et la porte se
+reforma derrière lui. Deux cierges étaient allumés dans la
+chambre, ainsi qu'une lampe devant une sainte image, sous
+laquelle, suivant l'usage catholique, se trouvait un prie-Dieu.
+Mais ce n'était point là ce que cherchaient ses regards. Il tourna
+la tête d'un autre côté, et vit une femme qui semblait s'être
+arrêtée au milieu d'un mouvement rapide. Elle s'élançait vers lui,
+mais se tenait immobile. Lui-même resta cloué sur sa place. Ce
+n'était pas la personne qu'il croyait revoir, celle qu'il avait
+connue. Elle était devenue bien plus belle. Naguère, il y avait en
+elle quelque chose d'incomplet, d'inachevé: maintenant, elle
+ressemblait à la création d'un artiste qui vient de lui donner la
+dernière main; naguère c'était une jeune fille espiègle,
+maintenant c'était une femme accomplie, et dans toute la splendeur
+de sa beauté. Ses yeux levés n'exprimaient plus une simple ébauche
+du sentiment, mais le sentiment complet. N'ayant pas eu le temps
+de sécher, ses larmes répandaient sur son regard un vernis
+brillant. Son cou, ses épaules et sa gorge avaient atteint les
+vraies limites de la beauté développée. Une partie de ses épaisses
+tresses de cheveux étaient retenues sur la tête par un peigne; les
+autres tombaient en longues ondulations sur ses épaules et ses
+bras. Non seulement sa grande pâleur n'altérait pas sa beauté,
+mais elle lui donnait au contraire un charme irrésistible. Andry
+ressentait comme une terreur religieuse; il continuait à se tenir
+immobile. Elle aussi restait frappée à l'aspect du jeune Cosaque
+qui se montrait avec les avantages de sa mâle jeunesse. La fermeté
+brillait dans ses yeux couverts d'un sourcil de velours; la santé
+et la fraîcheur sur ses joues hâlées. Sa moustache noire luisait
+comme la soie.
+
+-- Je n'ai pas la force de te rendre grâce, généreux chevalier,
+dit-elle d'une voix tremblante. Dieu seul peut te récompenser...
+
+Elle baissa les yeux, que couvrirent des blanches paupières,
+garnies de longs cils sombres. Toute sa tête se pencha, et une
+légère rougeur colora le bas de son visage. Andry ne savait que
+lui répondre. Il aurait bien voulu lui exprimer tout ce que
+ressentait son âme, et l'exprimer avec autant de feu qu'il le
+sentait, mais il ne put y parvenir. Sa bouche semblait fermée par
+une puissance inconnue; le son manquait à sa voix. Il reconnut que
+ce n'était pas à lui, élevé au séminaire, et menant depuis une vie
+guerrière et nomade, qu'il appartenait de répondre, et il
+s'indigna contre sa nature de Cosaque.
+
+À ce moment, la Tatare entra dans la chambre. Elle avait eu déjà
+le temps de couper en morceaux le pain qu'avait apporté Andry, et
+elle le présenta à sa maîtresse sur un plateau d'or. La jeune
+femme la regarda, puis regarda le pain, puis arrêta enfin ses yeux
+sur Andry. Ce regard, ému et reconnaissant, où se lisait
+l'impuissance de s'exprimer avec la langue, fut mieux compris
+d'Andry que ne l'eussent été de longs discours. Son âme se sentit
+légère; il lui sembla qu'on l'avait déliée. Il allait parler,
+quand tout à coup la jeune femme se tourna vers sa suivante, et
+lui dit avec inquiétude:
+
+-- Et ma mère? lui as-tu porté du pain?
+
+-- Elle dort.
+
+-- Et à mon père?
+
+-- Je lui en ai porté. Il a dit qu'il viendrait lui même remercier
+le chevalier.
+
+Rassurée, elle prit le pain et le porta à ses lèvres. Andry la
+regardait avec une joie inexprimable rompre ce pain et le manger
+avidement, quand tout à coup il se rappela ce fou furieux qu'il
+avait vu mourir pour avoir dévoré un morceau de pain. Il pâlit et,
+la saisissant par le bras:
+
+-- Assez, lui dit-il, ne mange pas davantage. Il y a si longtemps
+que tu n'as pris de nourriture que le pain te ferait mal.
+
+Elle laissa aussitôt retomber son bras, et, déposant le pain sur
+le plateau, elle regarda Andry comme eût fait un enfant docile.
+
+-- Ô ma reine! s'écria Andry avec transport, ordonne ce que tu
+voudras. Demande-moi la chose la plus impossible qu'il y ait au
+monde; je courrai t’obéir. Dis-moi de faire ce que ne ferait nul
+homme, je le ferai; je me perdrai pour toi. Ce me serait si doux,
+je le jure par la Sainte Croix, que je ne saurais te dire combien
+ce me serait doux. J'ai trois villages; la moitié des troupeaux de
+chevaux de mon père m'appartient; tout ce que ma mère lui a donné
+en dot, et tout ce qu'elle lui cache, tout cela est à moi.
+Personne de nos Cosaques n'a des armes pareilles aux miennes. Pour
+la seule poignée de mon sabre, on me donne un grand troupeau de
+chevaux et trois mille moutons! Eh bien! j'abandonnerai tout cela,
+je le brûlerai, j'en jetterai la cendre au vent, si tu me dis une
+seule parole, si tu fais un seul mouvement de ton sourcil noir!
+Peut-être tout ce que je dis n'est que folies et sottises; je sais
+bien qu'il ne m'appartient pas, à moi qui ai passé ma vie dans la
+_setch_, de parler comme on parle là où se trouvent les rois, les
+princes, et les plus nobles parmi les chevaliers. Je vois bien que
+tu es une autre créature de Dieu que nous autres, et que les
+autres femmes et filles des seigneurs restent loin derrière toi.
+
+Avec une surprise croissante, sans perdre un mot, et toute à son
+attention, la jeune fille écoutait ces discours pleins de
+franchise et de chaleur, où se montrait une âme jeune et forte.
+Elle pencha son beau visage en avant, ouvrit la bouche et voulut
+parler; mais elle se retint brusquement, en songeant que ce jeune
+chevalier tenait à un autre parti, et que son père, ses frères,
+ses compatriotes, restaient des ennemis farouches; en songeant que
+les terribles Zaporogues tenaient la ville bloquée de tous côtés,
+vouant les habitants à une mort certaine. Ses yeux se remplirent
+de larmes. Elle prit un mouchoir brodé en soie et, s'en couvrant
+le visage pour lui cacher sa douleur, elle s'assit sur un siège où
+elle resta longtemps immobile, la tête renversée, et mordant sa
+lèvre inférieure de ses dents d'ivoire, comme si elle eût ressenti
+la piqûre d'une bête venimeuse.
+
+-- Dis-moi une seule parole, reprit Andry, la prenant par sa main
+douce comme la soie.
+
+Mais elle se taisait, sans se découvrir le visage, et restait
+immobile.
+
+-- Pourquoi cette tristesse, dis-moi? pourquoi tant de tristesse?
+
+Elle ôta son mouchoir de ses yeux, écarta les cheveux qui lui
+couvraient le visage, et laissa échapper ses plaintes d'une voix
+affaiblie, qui ressemblait au triste et léger bruissement des
+joncs qu'agite le vent du soir:
+
+-- Ne suis-je pas digne d'une éternelle pitié? La mère qui m'a
+mise au monde n'est-elle pas malheureuse? Mon sort n'est-il pas
+bien amer? Ô mon destin, n'es-tu pas mon bourreau? Tu as conduit à
+mes pieds les plus dignes gentilshommes, les plus riches
+seigneurs, des comtes et des barons étrangers, et toute la fleur
+de notre noblesse. Chacun d'eux aurait considéré mon amour comme
+la plus grande des félicités. Je n'aurais eu qu'à faire un choix,
+et le plus beau, le plus noble serait devenu mon époux. Pour aucun
+d'eux, ô mon cruel destin, tu n'as fait parler mon coeur; mais tu
+l'as fait parler, ce faible coeur, pour un étranger, pour un
+ennemi, sans égard aux meilleurs chevaliers de ma patrie.
+Pourquoi, pour quel péché, pour quel crime, m’as-tu persécutée
+impitoyablement, ô sainte mère de Dieu? Mes jours se passaient
+dans l'abondance et la richesse. Les mets les plus recherchés, les
+vins les plus précieux faisaient mon habituelle nourriture. Et
+pourquoi? pour me faire mourir enfin d'une mort horrible, comme ne
+meurt aucun mendiant dans le royaume! et c'est peu que je sois
+condamnée à un sort si cruel; c'est peu que je sois obligée de
+voir, avant ma propre fin, mon père et ma mère expirer dans
+d'affreuses souffrances, eux pour qui j'aurais cent fois donné ma
+vie. C'est peu que tout cela. Il faut, avant ma mort, que je le
+revoie et que je l'entende; il faut que ses paroles me déchirent
+le coeur, que mon sort redouble d'amertume, qu'il me soit encore
+plus pénible d'abandonner ma jeune vie, que ma mort devienne plus
+épouvantable, et qu'en mourant je vous fasse encore plus de
+reproches, à toi, mon destin cruel, et à toi (pardonne mon péché),
+ô sainte mère de Dieu.
+
+Quand elle se tut, une expression de douleur et d'abattement se
+peignit sur son visage, sur son front tristement penché et sur ses
+joues sillonnées de larmes.
+
+-- Non, il ne sera pas dit, s'écria Andry, que la plus belle et la
+meilleure des femmes ait à subir un sort si lamentable, quand elle
+est née pour que tout ce qu'il y a de plus élevé au monde
+s'incline devant elle comme devant une sainte image. Non tu ne
+mourras pas, je le jure par ma naissance et par tout ce qui m'est
+cher, tu ne mourras pas! Mais si rien ne peut conjurer ton
+malheureux sort, si rien ne peut te sauver, ni la force, ni la
+bravoure, ni la prière, nous mourrons ensemble, et je mourrai
+avant toi, devant toi, et ce n'est que mort qu'on pourra me
+séparer de toi.
+
+-- Ne t'abuse pas, chevalier, et ne m'abuse pas moi-même, lui
+répondit-elle en secouant lentement la tête. Je ne sais que trop
+bien qu'il ne t'est pas possible de m'aimer; je connais ton
+devoir. Tu as un père, des amis, une patrie qui t'appellent, et
+nous sommes tes ennemis.
+
+-- Eh! que me font mes amis, ma patrie, mon père? reprit Andry, en
+relevant fièrement le front et redressant sa taille droite et
+svelte comme un jonc du Dniepr. Si tu crois cela, voilà ce que je
+vais te dire: je n'ai personne, personne, personne, répéta-t-il
+obstinément, en faisant ce geste par lequel un Cosaque exprime un
+parti pris et une volonté irrévocable. Qui m'a dit que l'Ukraine
+est ma patrie? Qui me l'a donnée pour patrie? La patrie est ce que
+notre âme désire, révère, ce qui nous est plus cher que tout. Ma
+patrie, c'est toi, Et cette patrie-là, je ne l'abandonnerai plus
+tant que je serai vivant, je la porterai dans mon coeur. Qu'on
+vienne l'en arracher!
+
+Immobile un instant, elle le regarda droit aux yeux, et soudain,
+avec toute l'impétuosité dont est capable une femme qui ne vit que
+par les élans du coeur, elle se jeta à son cou, le serra dans ses
+bras, et se mit à sangloter. Dans ce moment la rue retentit de
+cris confus, de trompettes et de tambours. Mais Andry ne les
+entendait pas; il ne sentait rien autre chose que la tiède
+respiration de la jeune fille qui lui caressait la joue, que ses
+larmes qui lui baignaient le visage, que ses longs cheveux qui lui
+enveloppaient la tête d'un réseau soyeux et odorant.
+
+Tout à coup la Tatare entra dans la chambre en jetant des cris de
+joie.
+
+-- Nous sommes sauvés, disait-elle toute hors d'elle-même; les
+nôtres sont entrés dans la ville, amenant du pain, de la farine,
+et des Zaporogues prisonniers.
+
+Mais ni l'un ni l'autre ne fit attention à ce qu'elle disait. Dans
+le délire de sa passion, Andry posa ses lèvres sur la bouche qui
+effleurait sa joue, et cette bouche ne resta pas sans réponse.
+
+Et le Cosaque fut perdu, perdu pour toute la chevalerie cosaque.
+Il ne verra plus ni la _setch_, ni les villages de ses pères, ni
+le temple de Dieu. Et l'Ukraine non plus ne reverra pas l'un des
+plus braves de ses enfants. Le vieux Tarass s'arrachera une
+poignée de ses cheveux gris, et il maudira le jour et l'heure où
+il a, pour sa propre honte, donné naissance à un tel fils!
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Le _tabor_ des Zaporogues était rempli de bruit et de mouvement.
+D'abord personne ne pouvait exactement expliquer comment un
+détachement de troupes royales avait pénétré dans la ville. Ce fut
+plus tard qu'on s'aperçut que tout le _kourèn_ de Peréiaslav,
+placé devant une des portes de la ville, était resté la veille
+ivre mort; il n'était donc pas étonnant que la moitié des Cosaques
+qui le composaient eût été tuée et l'autre moitié prisonnière,
+sans qu'ils eussent eu le temps de se reconnaître. Avant que les
+_kouréni_ voisins, éveillés par le bruit, eussent pu prendre les
+armes, le détachement entrait déjà dans la ville, et ses derniers
+rangs soutenaient la fusillade contre les Zaporogues mal éveillés
+qui se jetaient sur eux en désordre. Le _kochevoï_ fit rassembler
+l'armée, et lorsque tous les soldats réunis en cercle, le bonnet à
+la main, eurent fait silence, il leur dit:
+
+-- Voilà donc, seigneurs frères, ce qui est arrivé cette nuit;
+voilà jusqu'où peut conduire l'ivresse; voilà l'injure que nous a
+faite l'ennemi! Il paraît que c'est là votre habitude: si l'on
+vous double la ration, vous êtes prêts à vous soûler de telle
+sorte que l'ennemi du nom chrétien peut non seulement vous ôter
+vos pantalons, mais même vous éternuer au visage, sans que vous y
+fassiez attention.
+
+Tous les Cosaques tenaient la tête basse, sentant bien qu'ils
+étaient coupables. Le seul _ataman_ du _kourèn_ de Nésamaïko[31],
+Koukoubenko, éleva la voix.
+
+-- Arrête, père, lui dit-il; quoiqu'il ne soit pas écrit dans la
+loi qu'on puisse faire quelque observation quand le _kochevoï_
+parle devant toute l'armée, cependant, l'affaire ne s'étant point
+passée comme tu l'as dit, il faut parler. Tes reproches ne sont
+pas complètement justes. Les Cosaques eussent été fautifs et
+dignes de la mort s'ils s'étaient enivrés pendant la marche, la
+bataille, ou un travail important et difficile; mais nous étions
+là sans rien faire, à nous ennuyer devant cette ville. Il n'y
+avait ni carême, ni aucune abstinence ordonnée par l'Église.
+Comment veux-tu donc que l'homme ne boive pas quand il n'a rien à
+faire? il n'y a point de péché à cela. Mais nous allons leur
+montrer maintenant ce que c'est que d'attaquer des gens
+inoffensifs. Nous les avons bien battus auparavant nous allons
+maintenant les battre de manière qu'ils n'emportent pas leurs
+talons à la maison.
+
+Le discours du _kourennoï_ plut aux Cosaques. Ils relevèrent leurs
+têtes baissées, et beaucoup d'entre eux firent un signe de
+satisfaction, en disant:
+
+-- Koukoubenko a bien parlé.
+
+Et Tarass Boulba, qui se tenait non loin du _kochévoï_, ajouta:
+
+-- Il paraît, _kochévoï_, que Koukoubenko a dit la vérité. Que
+répondras-tu à cela?
+
+-- Ce que je répondrai? je répondrai: Heureux le père qui a donné
+naissance à un pareil fils! Il n'y a pas une grande sagesse à dire
+un mot de reproche; mais il y a une grande sagesse à dire un mot
+qui, sans se moquer du malheur de l'homme, le ranime, lui rende du
+courage, comme les éperons rendent du courage à un cheval que
+l'abreuvoir a rafraîchi. Je voulais moi-même vous dire ensuite une
+parole consolante; mais Koukoubenko m'a prévenu.
+
+-- Le _kochévoï_ a bien parlé! s'écria-t-on dans les rangs des
+Zaporogues.
+
+-- C'est une bonne parole, disaient les autres.
+
+Et même les plus vieux, qui se tenaient là comme des pigeons gris,
+firent avec leurs moustaches une grimace de satisfaction, et
+dirent:
+
+-- Oui, c'est une parole bien dite.
+
+-- Maintenant, écoutez-moi, seigneurs, continua le _kochévoï_.
+Prendre une forteresse, en escalader les murs, ou bien y percer
+des trous à la manière des rats, comme font les maîtres allemands
+(qu'ils voient le diable en songe!), c'est indécent et nullement
+l'affaire des Cosaques. Je ne crois pas que l'ennemi soit entré
+dans la ville avec de grandes provisions. Il ne menait pus avec
+lui beaucoup de chariots. Les habitants de la ville sont affamés,
+ce qui veut dire qu'ils mangeront tout d'une fois; et quant au
+foin pour les chevaux, ma foi, je ne sais guère où ils en
+trouveront, à moins que quelqu'un de leurs saints ne leur en jette
+du haut du ciel... Mais ceci, il n'y a que Dieu qui le sache, car
+leurs prêtres ne sont forts qu'en paroles. Pour cette raison ou
+pour une autre, ils finiront par sortir de la ville. Qu'on se
+divise donc en trois corps, et qu'on les place devant les trois
+portes cinq _kouréni_ devant la principale, et trois _kouréni_
+devant chacune des deux autres. Que le _kourèn_ de Diadniv et
+celui de Korsoun se mettent en embuscade: le _polkovnik_ Tarass
+Boulba, avec tout son _polk_, aussi en embuscade. Les _kouréni_ de
+Titareff et de Tounnocheff, en réserve du côté droit; ceux de
+Tcherbinoff et de Stéblikiv, du côté gauche. Et vous, sortez des
+rangs, jeunes gens qui vous sentez les dents aiguës pour insulter,
+pour exciter l'ennemi. Le Polonais n'a pas de cervelle; il ne sait
+pas supporter les injures, et peut-être qu'aujourd'hui même ils
+passeront les portes. Que chaque _ataman_ fasse la revue de son
+_kourèn_, et, s'il ne le trouve pas au complet, qu'il prenne du
+monde dans les débris de celui de Périaslav. Visitez bien toutes
+choses; qu'on donne à chaque Cosaque un verre de vin pour le
+dégriser, et un pain. Mais je crois qu'ils sont assez rassasiés de
+ce qu'ils ont mangé hier, car, en vérité, ils ont tellement bâfré
+toute la nuit, que, si je m'étonne d'une chose, c'est qu'ils ne
+soient pas tous crevés. Et voici encore un ordre que je donne: Si
+quelque cabaretier juif s'avise de vendre un seul verre de vin à
+un seul Cosaque, je lui ferai clouer au front une oreille de
+cochon, et je le ferai pendre la tête en bas. À l'oeuvre, frères!
+à l'oeuvre!
+
+C'est ainsi que le _kochévoï_ distribua ses ordres. Tous le
+saluèrent en se courbant jusqu'à la ceinture, et, prenant la route
+de leurs chariots, ils ne remirent leurs bonnets qu'arrivés à une
+grande distance. Tous commencèrent à s'équiper, à essayer leurs
+lances et leurs sabres, à remplir de poudre leurs poudrières, à
+préparer leurs chariots et à choisir leurs montures.
+
+En rejoignant son campement, Tarass se mit à penser, sans le
+deviner toutefois, à ce qu'était devenu Andry. L'avait-on pris et
+garrotté, pendant son sommeil, avec les autres? Mais non, Andry
+n'est pas homme à se rendre vivant. On ne l'avait pas non plus
+trouvé parmi les morts. Tout pensif, Tarass cheminait devant son
+_polk_, sans entendre que quelqu'un l'appelait depuis longtemps
+par son nom.
+
+-- Qui me demande? dit-il enfin en sortant de sa rêverie.
+
+Le juif Yankel était devant lui.
+
+-- Seigneur _polkovnik_, seigneur _polkovnik_, disait il d'une
+voix brève et entrecoupée, comme s'il voulait lui faire part d'une
+nouvelle importante, j'ai été dans la ville, seigneur _polkovnik_.
+
+Tarass regarda le juif d'un air ébahi:
+
+-- Qui diable t'a mené là?
+
+-- Je vais vous le raconter, dit Yankel. Dès que j'entendis du
+bruit au lever du soleil et que les Cosaques tirèrent des coups de
+fusil, je pris mon caftan, et, sans le mettre, je me mis à courir.
+Ce n'est qu'en route que je passai les manches; car je voulais
+savoir moi-même la cause de ce bruit, et pourquoi les Cosaques
+tiraient de si bonne heure. J'arrivai aux portes de la ville au
+moment où entrait la queue du convoi. Je regarde, et que vois-je
+l'officier Galandowitch. C'est un homme que je connais; il me doit
+cent ducats depuis trois ans. Et moi, je me mis à le suivre comme
+pour réclamer ma créance, et voilà comment je suis entré dans la
+ville.
+
+-- Eh quoi! tu es entré dans la ville, et tu voulais encore lui
+faire payer sa dette? lui dit Boulba. Comment donc ne t’a-t-il pas
+fait pendre comme un chien?
+
+-- Certes, il voulait me faire pendre, répondit le juif; ses gens
+m'avaient déjà passé la corde au cou. Mais je me mis à supplier le
+seigneur; je lui dis que j'attendrais le payement de ma créance
+aussi longtemps qu'il le voudrait, et je promis de lui prêter
+encore de l'argent, s'il voulait m'aider à me faire rendre ce que
+me doivent d'autres chevaliers; car, à dire vrai, le seigneur
+officier n'a pas un ducat dans la poche, tout comme s'il était
+Cosaque, quoiqu'il ait des villages, des maisons, quatre châteaux
+et des steppes qui s'étendent jusqu'à Chklov. Et maintenant, si
+les juifs de Breslav ne l'eussent pas équipé, il n'aurait pas pu
+aller à la guerre. C'est aussi pour cela qu'il n'a point paru à la
+diète.
+
+-- Qu'as-tu donc fait dans la ville? as-tu vu les nôtres?
+
+-- Comment donc! il y en a beaucoup des nôtres: Itska, Rakhoum,
+Khaïvalkh, l'intendant...
+
+-- Qu'ils périssent tous, les chiens! s'écria Tarass en colère.
+Que viens-tu me mettre sous le nez ta maudite race de juifs? je te
+parle de nos Zaporogues.
+
+-- Je n'ai pas vu nos Zaporogues; mais j'ai vu le seigneur Andry.
+
+-- Tu as vu Andry? dit Boulba. Eh bien! quoi? comment? où l'as-tu
+vu? dans une fosse, dans une prison, attaché, enchaîné?
+
+-- Qui aurait osé attacher le seigneur Andry? c'est à présent l'un
+des plus grands chevaliers. Je ne l'aurais presque pas reconnu.
+Les brassards sont en or, la ceinture est en or, il n'y a que de
+l'or sur lui. Il est tout étincelant d'or, comme quand au
+printemps le soleil reluit sur l'herbe. Et le _vaïvode_ lui a
+donné son meilleur cheval; ce cheval seul coûte deux cents ducats.
+
+Boulba resta stupéfait:
+
+-- Pourquoi donc a-t-il mis une armure qui ne lui appartient pas?
+Parce qu'elle était meilleure que la sienne; c'est pour cela qu'il
+l'a mise. Et maintenant il parcourt les rangs, et d'autres
+parcourent les rangs, et il enseigne, et on l'enseigne, comme s'il
+était le plus riche des seigneurs polonais.
+
+-- Qui donc le force à faire tout cela?
+
+-- Je ne dis pas qu'on l'ait forcé. Est-ce que le seigneur Tarass
+ne sait pas qu'il est passé dans l'autre parti par sa propre
+volonté?
+
+-- Qui a passé?
+
+-- Le seigneur Andry.
+
+-- Où a-t-il passé?
+
+-- Il a passé dans l'autre parti; il est maintenant des leurs.
+
+-- Tu mens, oreille de cochon.
+
+-- Comment est-il possible que je mente? Suis-je un sot, pour
+mentir contre ma propre tête? Est-ce que je ne sais pas qu'on pend
+un juif comme un chien, s'il ose mentir devant un seigneur?
+
+-- C'est-à-dire que, d'après toi, il a vendu sa patrie et sa
+religion?
+
+-- Je ne dis pas qu'il ait vendu quelque chose; je dis seulement
+qu'il a passé dans l'autre parti.
+
+-- Tu mens, juif du diable; une telle chose ne s'est jamais vue
+sur la terre chrétienne. Tu mens, chien.
+
+-- Que l'herbe croisse sur le seuil de ma maison, si je mens. Que
+chacun crache sur le tombeau de mon père, de ma mère, de mon beau-
+père, de mon grand-père et du père de ma mère, si je mens. Si le
+seigneur le désire, je vais lui dire pourquoi il a passé.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- Le _vaïvode_ a une fille qui est si belle, mon saint Dieu, si
+belle...
+
+Ici le juif essaya d'exprimer par ses gestes la beauté de cette
+fille, en écartant les mains, en clignant des yeux, et en relevant
+le coin de la bouche comme s'il goûtait quelque chose de doux.
+
+-- Eh bien, quoi? Après...
+
+-- C'est pour elle qu'il a passé de l'autre côté. Quand un homme
+devient amoureux, il est comme une semelle qu'on met tremper dans
+l'eau pour la plier ensuite comme on veut.
+
+Boulba se mit à réfléchir profondément. Il se rappela que
+l'influence d'une faible femme était grande; qu'elle avait déjà
+perdu bien des hommes forts, et que la nature d'Andry était
+fragile par ce côté. Il se tenait immobile, comme planté à sa
+place.
+
+-- Écoute, seigneur; je raconterai tout au seigneur, dit le juif
+Dès que j'entendis le bruit du matin, dès que je vis qu'on entrait
+dans la ville, j'emportai avec moi, à tout événement, une rangée
+de perles, car il y a des demoiselles dans la ville; et s'il y a
+des demoiselles, me dis-je à moi-même, elles achèteront mes
+perles, n'eussent-elles rien à manger. Et dès que les gens de
+l'officier polonais m'eurent lâché, je courus à la maison du
+_vaïvode_, pour y vendre mes perles. J'appris tout d'une servante
+tatare; elle m'a dit que la noce se ferait dès qu'on aurait chassé
+les Zaporogues. Le seigneur Andry a promis de chasser les
+Zaporogues.
+
+-- Et tu ne l'as pas tué sur place, ce fils du diable? s'écria
+Boulba.
+
+-- Pourquoi le tuer? Il a passé volontairement. Où est la faute de
+l'homme? Il est allé là où il se trouvait mieux.
+
+-- Et tu l'as vu en face?
+
+-- En face, certainement. Quel superbe guerrier? il est plus beau
+que tous les autres. Que Dieu lui donne bonne santé! Il m'a
+reconnu à l'instant même, et quand je m'approchai de lui, il m'a
+dit...
+
+-- Qu'est-ce qu'il t'a dit?
+
+-- Il m'a dit!... c'est-à-dire il a commencé par me faire un signe
+du doigt, et puis il m'a dit: «Yankel!» Et moi: «Seigneur Andry!»
+Et lui: «Yankel, dis à mon père, à mon frère, aux Cosaques, aux
+Zaporogues, dis à tout le monde que mon père n'est plus mon père,
+que mon frère n'est plus mon frère, que mes camarades ne sont plus
+mes camarades, et que je veux me battre contre eux tous, contre
+eux tous.»
+
+-- Tu mens, Judas! s'écria Tarass hors de lui; tu mens, chien. Tu
+as crucifié le Christ, homme maudit de Dieu. Je te tuerai, Satan.
+Sauve-toi, si tu ne veux pas rester mort sur le coup.
+
+En disant cela, Tarass tira son sabre. Le juif épouvanté se mit à
+courir de toute la rapidité de ses sèches et longues jambes; et
+longtemps il courut, sans tourner la tête, à travers les chariots
+des Cosaques, et longtemps encore dans la plaine, quoique Tarass
+ne l'eût pas poursuivi, réfléchissant qu'il était indigne de lui
+de s'abandonner à sa colère contre un malheureux qui n'en pouvait
+mais.
+
+Boulba se souvint alors qu'il avait vu, la nuit précédente, Andry
+traverser le _tabor_ menant une femme avec lui. Il baissa sa tête
+grise, et cependant il ne voulait pas croire encore qu'une action
+aussi infâme eût été commise, et que son propre fils eût pu vendre
+ainsi sa religion et son âme.
+
+Enfin il conduisit son _polk_ à la place qui lui était désignée,
+derrière le seul bois que les Cosaques n'eussent pas encore brûlé.
+Cependant les Zaporogues, à pied et à cheval se mettaient en
+marche dans la direction des trois portes de la ville. L'un après
+l'autre défilaient les divers _kouréni_, composant l'armée. Il ne
+manquait que le seul _kourèn_ de Peréiaslav; les Cosaques qui le
+composaient avaient bu la veille tout ce qu'ils devaient boire en
+leur vie. Tel s'était réveillé garrotté dans les mains des
+ennemis; tel avait passé endormi de la vie à la mort, et leur
+_ataman_ lui-même, Khlib, s'était trouvé sans pantalon et sans
+vêtement supérieur au milieu du camp polonais.
+
+On s'aperçut dans la ville du mouvement des Cosaques. Toute la
+population accourut sur les remparts, et un tableau animé se
+présenta aux yeux des Zaporogues. Les chevaliers polonais, plus
+richement vêtus l'un que l'autre, occupaient la muraille. Leurs
+casques en cuivre, surmontés de plumes blanches comme celles du
+cygne, étincelaient au soleil; d'autres portaient de petits
+bonnets, roses ou bleus, penchés sur l'oreille, et des caftans aux
+manches flottantes, brodés d'or ou de soieries. Leurs sabres et
+leurs mousquets, qu'ils achetaient à grand prix, étaient, comme
+tout leur costume, chargés d'ornements. Au premier rang, se tenait
+plein de fierté, portant un bonnet rouge et or, le colonel de la
+ville de Boudjak. Plus grand et plus gros que tous les autres, il
+était serré dans son riche caftan. Plus loin, près d'une porte
+latérale, se tenait un autre colonel, petit homme maigre et sec.
+Ses petits yeux vifs lançaient des regards perçants sous leurs
+sourcils épais. Il se tournait avec vivacité, en désignant les
+postes de sa main effilée, et distribuant des ordres. On voyait
+que, malgré sa taille chétive, c'était un homme de guerre. Près de
+lui se trouvait un officier long et fluet, portant d'épaisses
+moustaches sur un visage rouge. Ce Seigneur aimait les festins et
+l'hydromel capiteux. Derrière eux était groupée une foule de
+petits gentillâtres qui s'étaient armés, les uns à leurs propres
+frais, les autres aux frais de la couronne, ou avec l'aide de
+l'argent des juifs, auxquels ils avaient engagé tout ce que
+contenaient les petits castels de leurs pères. Il y avait encore
+une foule de ces clients parasites que les sénateurs menaient avec
+eux pour leur faire cortège, qui, la veille, volaient du buffet ou
+de la table quelque coupe d'argent, et, le lendemain, montaient
+sur le siège de la voiture pour servir de cochers. Enfin, il y
+avait là de toutes espèces de gens. Les rangs des Cosaques se
+tenaient silencieusement devant les murs; aucun d'entre eux ne
+portait d'or sur ses habits; on ne voyait briller, par-ci par-là,
+les métaux précieux que sur les poignées des sabres ou les crosses
+des mousquets. Les Cosaques n'aimaient pas à se vêtir richement
+pour la bataille; leurs caftans et leurs armures étaient fort
+simples, et l'on ne voyait, dans tous les escadrons, que de
+longues files bigarrées de bonnets noirs à la pointe rouge.
+
+Deux Cosaques sortirent des rangs des Zaporogues. L'un était tout
+jeune, l'autre un peu plus âgé; tous deux avaient, selon leur
+façon de dire, de bonnes dents pour mordre, non seulement en
+paroles, mais encore en action. Ils s'appelaient Okhrim Nach et
+Mikita Colokopitenko. Démid Popovitch les suivait, vieux Cosaque
+qui hantait depuis longtemps la _setch_, qui était allé jusque
+sous les murs d'Andrinople, et qui avait souffert bien des
+traverses en sa vie. Une fois, en se sauvant d'un incendie, il
+était revenu à la _setch_, avec la tête toute goudronnée, toute
+noircie, et les cheveux brûlés. Mais depuis lors, il avait eu le
+temps de se refaire et d'engraisser; sa longue touffe de cheveux
+entourait son oreille, et ses moustaches avaient repoussé noires
+et épaisses. Popovitch était renommé pour sa langue bien affilée.
+
+-- Toute l'armée a des _joupans_ rouges, dit-il; mais je voudrais
+bien savoir si la valeur de l'armée est rouge aussi[32]!
+
+-- Attendez, s'écria d'en haut le gros colonel; je vais vous
+garrotter tous. Rendez, esclaves, rendez vos mousquets et vos
+chevaux. Avez-vous vu comme j'ai déjà garrotté les vôtres? Qu'on
+amène les prisonniers sur le parapet.
+
+Et l'on amena les Zaporogues garrottés. Devant eux marchait leur
+_ataman_ Khlib, sans pantalon et sans vêtement supérieur, dans
+l'état où on l’avait saisi. Et l'_ataman_ baissa la tête, honteux
+de sa nudité et de ce qu'il avait été pris en dormant, comme un
+chien.
+
+-- Ne t'afflige pas, Khlib, nous te délivrerons, lui criaient d'en
+bas les Cosaques.
+
+-- Ne t'afflige pas, ami, ajouta l'_ataman_ Borodaty, ce n'est pas
+ta faute si l'on t'a pris tout nu; cela peut arriver à chacun.
+Mais honte à eux, qui t'exposent ignominieusement sans avoir, par
+décence, couvert ta nudité.
+
+-- Il paraît que vous n'êtes braves que quand vous avez affaire à
+des gens endormis, dit Golokopitenko, en regardant le parapet.
+
+-- Attendez, attendez, nous vous couperons vos touffes de cheveux,
+lui répondit-on d'en haut.
+
+-- Je voudrais bien voir comment ils nous couperaient nos touffes,
+disait Popovitch en tournant devant eux sur son cheval.
+
+Et puis il ajouta, en regardant les siens:
+
+-- Mais peut-être que les Polonais disent la vérité; si ce gros-là
+les amène, ils seront bien défendus.
+
+-- Pourquoi crois-tu qu'ils seront bien défendus? répliquèrent les
+cosaques, sûrs d'avance que Popovitch allait lâcher un bon mot.
+
+-- Parce que toute l'armée peut se cacher derrière lui, et qu'il
+serait fort difficile d'attraper quelqu'un avec la lance par delà
+son ventre.
+
+Tous les Cosaques se mirent à rire et, longtemps après, beaucoup
+d'entre eux secouaient encore la tête en répétant:
+
+-- Ce diable de Popovitch! s'il s'avise de décocher un mot à
+quelqu'un, alors...
+
+Et les Cosaques n'achevèrent pas de dire ce qu'ils entendaient par
+alors...
+
+-- Reculez, reculez! s'écria le _kochevoï_.
+
+Car les Polonais semblaient ne pas vouloir supporter une pareille
+bravade, et le colonel avait fait un signe de la main. En effet, à
+peine les Cosaques s'étaient-ils retirés, qu'une décharge de
+mousqueterie retentit sur le haut du parapet. Un grand mouvement
+se fit dans la ville; le vieux _vaïvode_ apparut lui-même, monté
+sur son cheval. Les portes s’ouvrirent, et l'armée polonaise en
+sortit. À l'avant-garde marchaient les hussards[33], bien alignés,
+puis les cuirassiers avec des lances, tous portant des casques en
+cuivre. Derrière eux chevauchaient les plus riches gentilshommes,
+habillés chacun selon son caprice. Ils ne voulaient pas se mêler à
+la foule des soldats, et celui d'entre eux qui n'avait pas de
+commandement s'avançait seul à la tête de ses gens. Puis venaient
+d'autres rangs, puis l'officier fluet, puis d'autres rangs encore,
+puis le gros colonel, et le dernier qui quitta la ville fut le
+colonel sec et maigre.
+
+-- Empêchez-les, empêchez-les d'aligner leurs rangs, criait le
+_kochévoï_. Que tous les _kouréni_ attaquent à la fois. Abandonnez
+les autres portes. Que le _kourèn_ de Titareff attaque par son
+côté et le _kourèn_ de Diadkoff par le sien. Koukoubenko et
+Palivoda, tombez sur eux par derrière. Divisez-les, confondez-les.
+
+Et les Cosaques attaquèrent de tous les côtés. Ils rompirent les
+rangs polonais, les mêlèrent et se mêlèrent avec eux, sans leur
+donner le temps de tirer un coup de mousquet. On ne faisait usage
+que des sabres et des lances. Dans cette mêlée générale, chacun
+eut l'occasion de se montrer. Démid Popovitch tua trois fantassins
+et culbuta deux gentilshommes à bas de leurs chevaux, en disant:
+
+-- Voilà de bons chevaux; il y a longtemps que j'en désirais de
+pareils.
+
+Et il les chassa devant lui dans la plaine, criant aux autres
+Cosaques de les attraper; puis il retourna dans la mêlée, attaqua
+les seigneurs qu'il avait démontés, tua l'un d'eux, jeta son
+_arank_[34] au cou de l'autre, et le traîna à travers la campagne,
+après lui avoir pris son sabre à la riche poignée et sa bourse
+pleine de ducats. Kobita, bon Cosaque encore jeune, en vint aux
+mains avec un des plus braves de l'armée polonaise, et ils
+combattirent longtemps corps à corps. Le Cosaque finit par
+triompher; il frappa le Polonais dans la poitrine avec un couteau
+turc; mais ce fut en vain pour son salut; une balle encore chaude
+l'atteignit à la tempe. Le plus noble des seigneurs polonais
+l'avait ainsi tué, le plus beau des chevaliers et d'ancienne
+extraction princière; celui-ci se portait partout, sur son
+vigoureux cheval bai clair, et s'était déjà signalé par maintes
+prouesses. Il avait sabré deux Zaporogues, renversé un bon
+Cosaque, Fédor Korj, et l'avait percé de sa lance après avoir
+abattu son cheval d'un coup de pistolet. Il venait encore de tuer
+Kobita.
+
+-- C'est avec celui-là que je voudrais essayer mes forces, s'écria
+l'_ataman_ du _kourèn_ de Nésamaïko, Koukoubenko.
+
+Il donna de l'éperon à son cheval et s'élança sur le Polonais, en
+criant d'une voix si forte que tous ceux qui se trouvaient proche
+tressaillirent involontairement. Le Polonais eut l'intention de
+tourner son cheval pour faire face à ce nouvel ennemi; mais
+l'animal ne lui obéit point. Épouvanté par ce terrible cri, il
+avait fait un bond de côté, et Koukoubenko put frapper, d'une
+balle dans le dos, le Polonais qui tomba de son cheval. Même
+alors, le Polonais ne se rendit pas; il tâcha encore de percer
+l'ennemi, mais sa main affaiblie laissa retomber son sabre.
+Koukoubenko prit à deux mains sa lourde épée, lui en enfonça la
+pointe entre ses lèvres pâlies. L'épée lui brisa les dents, lui
+coupa la langue, lui traversa les vertèbres du cou, et pénétra
+profondément dans la terre où elle le cloua pour toujours. Le sang
+rosé jaillit de la blessure, ce sang de gentilhomme, et lui
+teignit son caftan jaune brodé d'or. Koukoubenko abandonna le
+cadavre, et se jeta avec les siens sur un autre point.
+
+-- Comment peut-on laisser là une si riche armure sans la
+ramasser? dit l'_ataman_ du _kourèn_ d'Oumane, Borodaty.
+
+Et il quitta ses gens pour s'avancer vers l'endroit où le
+gentilhomme gisait à terre.
+
+-- J'ai tué sept seigneurs de ma main, mais je n'ai trouvé sur
+aucun d'eux une aussi belle armure.
+
+Et Borodaty, entraîné par l'ardeur du gain, se baissa pour enlever
+cette riche dépouille. Il lui ôta son poignard turc, orné de
+pierres précieuses, lui enleva sa bourse pleine de ducats, lui
+détacha du cou un petit sachet qui contenait, avec du linge fin,
+une boucle de cheveux donnée par une jeune fille, en souvenir
+d'amour. Borodaty n'entendit pas que l'officier au nez rouge
+arrivait sur lui par derrière, celui-là même qu'il avait déjà
+renversé de la selle, après l'avoir marqué d'une balafre au
+visage. L'officier leva son sabre et lui asséna un coup terrible
+sur son cou penché. L'amour du butin n'avait pas mené à une bonne
+fin l'_ataman_ Borodaty. Sa tête puissante roula par terre d'un
+côté, et son corps de l'autre, arrosant l'herbe de son sang. À
+peine l'officier vainqueur avait-il saisi par sa touffe de cheveux
+la tête de l'_ataman_ pour la pendre à sa selle, qu'un vengeur
+s'était déjà levé.
+
+Ainsi qu'un épervier qui, après avoir tracé des cercles avec ses
+puissantes ailes, s'arrête tout à coup immobile dans l'air, et
+fond comme la flèche sur une caille qui chante dans les blés près
+de la route, ainsi le fils de Tarass, Ostap, s'élança sur
+l'officier polonais et lui jeta son noeud coulant autour du cou.
+Le visage rouge de l'officier rougit encore quand le noeud coulant
+lui serra la gorge. Il saisit convulsivement son pistolet, mais sa
+main ne put le diriger, et la balle alla se perdre dans la plaine.
+Ostap détacha de la selle du Polonais un lacet en soie dont il se
+servait pour lier les prisonniers, lui garrotta les pieds et les
+bras, attacha l'autre bout du lacet à l'arçon de sa propre selle,
+et le traîna à travers champs, en criant aux Cosaques d'Oumane
+d'aller rendre les derniers devoirs à leur _ataman_. Quand les
+Cosaques de ce _kourèn_ apprirent que leur _ataman_ n'était plus
+en vie, ils abandonnèrent le combat pour relever son corps, et se
+concertèrent pour savoir qui il fallait choisir à sa place.
+
+-- Mais à quoi bon tenir de longs conseils! dirent-ils enfin; il
+est impossible de choisir un meilleur _kourennoï_ qu'Ostap Boulba.
+Il est vrai qu'il est plus jeune que nous tous; mais il a de
+l'esprit et du sens comme un vieillard.
+
+Ostap, ôtant son bonnet, remercia ses camarades de l'honneur
+qu'ils lui faisaient, mais sans prétexter ni sa jeunesse, ni son
+manque d'expérience, car, en temps de guerre, il n'est pas permis
+d'hésiter. Ostap les conduisit aussitôt contre l'ennemi, et leur
+prouva que ce n'était pas à tort qu'ils l'avaient choisi pour
+_ataman_. Les Polonais sentirent que l'affaire devenait trop
+chaude; ils reculèrent et traversèrent la plaine pour se
+rassembler de l'autre côté. Le petit colonel fit signe à une
+troupe de quatre cents hommes qui se tenaient en réserve près de
+la porte de la ville, et ils firent une décharge de mousqueterie
+sur les Cosaques. Mais ils n'atteignirent que peu de monde.
+Quelques balles allèrent frapper les boeufs de l'armée, qui
+regardaient stupidement le combat. Épouvantés, ces animaux
+poussèrent des mugissements, se ruèrent sur le _tabor_ des
+Cosaques, brisèrent des chariots et foulèrent aux pieds beaucoup
+de monde. Mais Tarass, en ce moment, s'élançant avec son _polk_ de
+l'embuscade où il était posté, leur barra le passage, en faisant
+jeter de grands cris à ses gens. Alors tout le troupeau furieux,
+éperdu, se retourna sur les régiments polonais qu'il mit en
+désordre.
+
+-- Grand merci, taureaux! criaient les Zaporogues; vous nous avez
+bien servis pendant la marche, maintenant, vous nous servez à la
+bataille!
+
+Les Cosaques se ruèrent de nouveau sur l'ennemi. Beaucoup de
+Polonais périrent, beaucoup de Cosaques se distinguèrent, entre
+autres Metelitza, Chilo, les deux Pissarenko, Vovtousenko. Se
+voyant pressés de toutes parts, les Polonais élevèrent leur
+bannière en signe de ralliement, et se mirent à crier qu'on leur
+ouvrît les portes de la ville. Les portes fermées s'ouvrirent en
+grinçant sur leurs gonds et reçurent les cavaliers fugitifs,
+harassés, couverts de poussière, comme la bergerie reçoit les
+brebis. Beaucoup de Zaporogues voulaient les poursuivre jusque
+dans la ville, mais Ostap arrêta les siens en leur disant:
+
+-- Éloignez-vous, seigneurs frères, éloignez-vous des murailles;
+il n'est pas bon de s’en approcher.
+
+Ostap avait raison, car, dans le moment même, une décharge
+générale retentit du haut des remparts. Le _kochévoï_ s'approcha
+pour féliciter Ostap.
+
+-- C'est encore un jeune _ataman_, dit-il, mais il conduit ses
+troupes comme un vieux chef.
+
+Le vieux Tarass tourna la tête pour voir quel était ce nouvel
+_ataman_; il aperçut son fils Ostap à la tête du _kourèn_
+d'Oumane, le bonnet sur l'oreille la massue d'_ataman_ dans sa
+main droite.
+
+-- Voyez-vous le drôle! se dit-il tout joyeux.
+
+Et il remercia tous les Cosaques d'Oumane pour l'honneur qu'ils
+avaient fait à son fils.
+
+Les Cosaques reculèrent jusqu'à leur _tabor_; les Polonais
+parurent de nouveau sur le parapet, mais, cette fois, leurs riches
+_joupans_ étaient déchirés, couverts de sang et de poussière.
+
+-- Holà! hé! avez-vous pansé vos blessures? leur criaient les
+Zaporogues.
+
+-- Attendez! Attendez! répondait d'en haut le gros colonel en
+agitant une corde dans ses mains.
+
+Et longtemps encore, les soldats des deux partis échangèrent des
+menaces et des injures.
+
+Enfin, ils se séparèrent. Les uns allèrent se reposer des fatigues
+du combat; les autres se mirent à appliquer de la terre sur leurs
+blessures et déchirèrent les riches habits qu'ils avaient enlevés
+aux morts pour en faire des bandages. Ceux qui avaient conservé le
+plus de forces, s'occupèrent à rassembler les cadavres de leurs
+camarades et à leur rendre les derniers honneurs. Avec leurs épées
+et leurs lances, ils creusèrent des fosses dont ils emportaient la
+terre dans les pans de leurs habits; ils y déposèrent
+soigneusement les corps des Cosaques, et les recouvrirent de terre
+fraîche pour ne pas les laisser en pâture aux oiseaux. Les
+cadavres des Polonais furent attachés par dizaines aux queues des
+chevaux, que les Zaporogues lancèrent dans la plaine en les
+chassant devant eux à grands coups de fouet. Les chevaux furieux
+coururent longtemps à travers les champs, traînant derrière eux
+les cadavres ensanglantés qui roulaient et se heurtaient dans la
+poussière.
+
+Le soir venu, tous les _kouréni_ s'assirent en rond et se mirent à
+parler des hauts faits de la journée. Ils veillèrent longtemps
+ainsi. Le vieux Tarass se coucha plus tard que tous les autres; il
+ne comprenait pas pourquoi Andry ne s'était pas montré parmi les
+combattants. Le Judas avait-il eu honte de se battre contre ses
+frères? Ou bien le juif l'avait il trompé, et Andry se trouvait-il
+en prison. Mais Tarass se souvint que le coeur d'Andry avait
+toujours été accessible aux séductions des femmes, et, dans sa
+désolation, il se mit à maudire la Polonaise qui avait perdu son
+fils, à jurer qu'il en tirerait vengeance. Il aurait tenu son
+serment, sans être touché par la beauté de cette femme; il
+l'aurait traînée par ses longs cheveux à travers tout le camp des
+Cosaques; il aurait meurtri et souillé ses belles épaules, aussi
+blanches que la neige éternelle qui couvre le sommet des hautes
+montagnes; il aurait mis en pièces son beau corps. Mais Boulba ne
+savait pas lui-même ce que Dieu lui préparait pour le lendemain...
+Il finit par s'endormir, tandis que la garde, vigilante et sobre,
+se tint toute la nuit près des feux, regardant avec attention de
+tous côtés dans les ténèbres.
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+Le soleil n'était pas encore arrivé à la moitié de sa course dans
+le ciel, que tous les Zaporogues se réunissaient en assemblée. De
+la _setch_ était venue la terrible nouvelle que les Tatars,
+pendant l'absence des Cosaques, l'avaient entièrement pillée,
+qu'ils avaient déterré le trésor que les Cosaques conservaient
+mystérieusement sous la terre; qu'ils avaient massacré ou fait
+prisonniers tous ceux qui restaient, et qu'emmenant tous les
+troupeaux, tous les haras, ils s'étaient dirigés en droite ligne
+sur Pérékop. Un seul Cosaque, Maxime Golodoukha, s'était échappé
+en route des mains des Tatars; il avait poignardé le _mirza_,
+enlevé son sac rempli de sequins, et, sur un cheval tatar, en
+habits tatars, il s'était soustrait aux poursuites par une course
+de deux jours et de deux nuits. Son cheval était mort de fatigue;
+il en avait pris un autre, l'avait encore tué, et sur le troisième
+enfin il était arrivé dans le camp des Zaporogues, ayant appris en
+route qu'ils assiégeaient Doubno. Il ne put qu'annoncer le malheur
+qui était arrivé; mais comment était-il arrivé, ce malheur? Les
+Cosaques demeurés à la _setch_ s'étaient-ils enivrés selon la
+coutume zaporogue, et rendus prisonniers dans l'ivresse? Comment
+les Tatars avaient-ils découvert l'endroit où était enterré le
+trésor de l'armée? Il n'en put rien dire. Le Cosaque était harassé
+de fatigue; il arrivait tout enflé; le vent lui avait brûlé le
+visage, il tomba sur la terre, et s'endormit d'un profond sommeil.
+
+En pareil cas, c'était la coutume zaporogue de se lancer aussitôt
+à la poursuite des ravisseurs, et de tâcher de les atteindre en
+route, car autrement les prisonniers pouvaient être transportés
+sur les bazars de l'Asie Mineure, à Smyrne, à l’île de Crète, et
+Dieu sait tous les endroits où l'on aurait vu les têtes à longue
+tresse des Zaporogues. Voilà pourquoi les Cosaques s'étaient
+assemblés. Tous, du premier au dernier, se tenaient debout, le
+bonnet sur la tête, car ils n'étaient pas venus pour entendre
+l'ordre du jour de l'_ataman_, mais pour se concerter comme égaux
+entre eux.
+
+-- Que les anciens donnent d'abord leur conseil! criait-on dans la
+foule.
+
+-- Que le _kochévoï_ donne son conseil! disaient les autres.
+
+Et le _kochévoï_, ôtant son bonnet, non plus comme chef des
+Cosaques, mais comme leur camarade, les remercia de l'honneur
+qu'ils lui faisaient et leur dit:
+
+-- Il y en a beaucoup parmi nous qui sont plus anciens que moi et
+plus sages dans les conseils; mais puisque vous m'avez choisi pour
+parler le premier, voici mon opinion: Camarades, sans perdre de
+temps, mettons-nous à la poursuite du Tatar, car vous savez vous-
+mêmes quel homme c'est, le Tatar. Il n'attendra pas votre arrivée
+avec les biens qu'il a enlevés; mais il les dissipera sur-le-
+champ, si bien qu'on n'en trouvera plus la trace. Voici donc mon
+conseil: en route! Nous nous sommes assez promenés par ici; les
+Polonais savent ce que sont les Cosaques. Nous avons vengé la
+religion autant que nous avons pu; quant au butin, il ne faut pas
+attendre grand'chose d'une ville affamée. Ainsi donc mon conseil
+est de partir.
+
+-- Partons!
+
+Ce mot retentit dans les _kouréni_ des Zaporogues.
+
+Mais il ne fut pas du goût de Tarass Boulba, qui abaissa, en les
+fronçant, ses sourcils mêlés de blanc et de noir, semblables aux
+buissons qui croissent sur le flanc nu d'une montagne, et dont les
+cimes ont blanchi sous le givre hérissé du nord.
+
+-- Non, ton conseil ne vaut rien, _kochévoï_, dit-il; tu ne parles
+pas comme il faut, Il paraît que tu as oublié que ceux des nôtres
+qu'ont pris les Polonais demeurent prisonniers. Tu veux donc que
+nous ne respections pas la première des saintes lois de la
+fraternité, que nous abandonnions nos compagnons, pour qu'on les
+écorche vivants, ou bien pour que, après avoir écartelé leurs
+corps de Cosaques, on en promène les morceaux par les villes et
+les campagnes, comme ils ont déjà fait du _hetman_ et des
+meilleurs chevaliers de l'Ukraine. Et sans cela, n'ont-ils pas
+assez insulté à tout ce qu'il y a de saint. Que sommes-nous donc?
+je vous le demande à tous. Quel Cosaque est celui qui abandonne
+son compagnon dans le danger, qui le laisse comme un chien périr
+sur la terre étrangère? Si la chose en est venue au point que
+personne ne révère plus l'honneur cosaque, et si l'on permet qu'on
+lui crache sur sa moustache grise, ou qu'on l'insulte par
+d'outrageantes paroles, ce n'est pas moi du moins qu'on insultera.
+Je reste seul.
+
+Tous les Zaporogues qui l'entendirent furent ébranlés.
+
+-- Mais as-tu donc oublié, brave _polkovnik_, dit alors le
+_kochévoï_, que nous avons aussi des compagnons dans les mains des
+Tatars, et que si nous ne les délivrons pas maintenant, leur vie
+sera vendue aux païens pour un esclavage éternel, pire que la plus
+cruelle des morts? As-tu donc oublié qu'ils emportent tout notre
+trésor, acquis au prix du sang chrétien?
+
+Tous les Cosaques restèrent pensifs, ne sachant que dire. Aucun
+d'eux ne voulait mériter une mauvaise renommée. Alors s'avança
+hors des rangs le plus ancien par les années de l'armée zaporogue,
+Kassian Bovdug. Il était vénéré de tous les Cosaques. Deux fois on
+l'avait élu _kochévoï_, et à la guerre aussi c'était un bon
+Cosaque. Mais il avait vieilli. Depuis longtemps il n'allait plus
+en campagne, et s'abstenait de donner des conseils. Seulement il
+aimait, le vieux, à rester couché sur le flanc, près des groupes
+de Cosaques, écoutant les récits des aventures d'autrefois et des
+campagnes de ses jeunes compagnons. Jamais il ne se mêlait à leurs
+discours, mais il les écoutait en silence, écrasant du pouce la
+cendre de sa courte pipe, qu'il n'ôtait jamais de ses lèvres, et
+il restait longtemps couché, fermant à demi les paupières, et les
+Cosaques ne savaient s'il était endormi ou s'il les écoutait
+encore. Pendant toutes les campagnes, il gardait la maison; mais
+cette fois pourtant le vieux s'était laissé prendre; et, faisant
+le geste de décision propre aux Cosaques, il avait dit:
+
+-- À la grâce de Dieu! je vais avec vous. Peut-être serai-je utile
+en quelque chose à la chevalerie cosaque.
+
+Tous les Cosaques se turent quand il parut devant l'assemblée, car
+depuis longtemps ils n'avaient entendu un mot de sa bouche. Chacun
+voulait savoir ce qu'allait dire Bovdug.
+
+-- Mon tour est venu de dire un mot, seigneurs frères, commença-t-
+il; enfants, écoutez donc le vieux. Le _kochévoï_ a bien parlé, et
+comme chef de l'armée cosaque, obligé d'en prendre soin et de
+conserver le trésor de l'armée, il ne pouvait rien dire de plus
+sage. Voilà! que ceci soit mon premier discours; et maintenant,
+écoutez ce que dira mon second. Et voilà ce que dira mon second
+discours: C'est une grande vérité qu'a dite aussi le _polkovnik_
+Tarass; que Dieu lui donne longue vie et qu'il y ait beaucoup de
+pareils _polkovniks_ dans l'Ukraine! Le premier devoir et le
+premier honneur du Cosaque, c'est d'observer la fraternité. Depuis
+le long temps que je vis dans le monde, je n'ai pas ouï dire,
+seigneurs frères, qu'un Cosaque eût jamais abandonné ou vendu de
+quelque manière son compagnon; et ceux-ci, et les autres sont nos
+compagnons. Qu'il y en ait plus, qu'il y en ait moins, tous sont
+nos frères. Voici donc mon discours: Que ceux à qui sont chers les
+Cosaques faits prisonniers par les Tatars, aillent poursuivre les
+Tatars; et que ceux à qui sont chers les Cosaques faits
+prisonniers par les Polonais, et qui ne veulent pas abandonner la
+bonne cause, restent ici. Le _kochévoï_, suivant son devoir,
+mènera la moitié de nous à la poursuite des Tatars, et l'autre
+moitié se choisira un _ataman_ de circonstance, et d'être _ataman_
+de circonstance, si vous en croyez une tête blanche, cela ne va
+mieux à personne qu'à Tarass Boulba. Il n'y en a pas un seul parmi
+nous qui lui soit égal en vertu guerrière.
+
+Ainsi dit Bovdug, et il se tut; et tous les Cosaques se réjouirent
+de ce que le vieux les avait ainsi mis dans la bonne voie. Tous
+jetèrent leurs bonnets en l'air, en criant:
+
+-- Merci, père! il s'est tu, il s'est tu longtemps; et voilà
+qu'enfin il a parlé. Ce n'est pas en vain qu'au moment de se
+mettre en campagne il disait qu'il serait utile à la chevalerie
+cosaque. Il l'a fait comme il l'avait dit.
+
+-- Eh bien? consentez-vous à cela? demanda le _kochévoï_.
+
+-- Nous consentons tous! crièrent les Cosaques.
+
+-- Ainsi l'assemblée est finie?
+
+-- L'assemblée est finie! crièrent les Cosaques.
+
+-- Écoutez donc maintenant l'ordre militaire, enfants, dit le
+_kochévoï_.
+
+Il s'avança, mit son bonnet, et tous les Zaporogues, ôtant leur
+bonnet, demeurèrent tête nue, les yeux baissés vers la terre,
+comme cela se faisait toujours parmi les Cosaques lorsqu'un ancien
+se préparait à parler.
+
+-- Maintenant, seigneurs frères, divisez-vous. Que celui qui veut
+partir, passe du côté droit; que celui qui veut rester, passe du
+côté gauche. Où ira la majeure partie d'un _kourèn_, tout le reste
+suivra; mais si la moindre partie persiste, qu'elle s'incorpore à
+d'autres _kouréni_.
+
+Et ils commencèrent à passer, l'un à droite, l'autre à gauche.
+Quand la majeure partie d'un _kourèn_ passait d'un côté,
+l'_ataman_ du _kourèn_ passait aussi; quand c'était la moindre
+partie, elle s'incorporait aux autres _kouréni_. Et souvent il
+s'en fallut peu que les deux moitiés ne fussent égales. Parmi ceux
+qui voulurent demeurer, se trouva presque tout le _kourèn_ de
+Nésamaïko, une grande moitié du _kourèn_ de Popovitcheff, tout le
+_kourèn_ d'Oumane, tout le _kourèn_ de _Kaneff_, une grande moitié
+du _kourèn_ de Steblikoff, une grande moitié du _kourèn_ de
+Fimocheff. Tout le reste préféra aller à la poursuite des Tatars.
+Des deux côtés il y avait beaucoup de bons et braves Cosaques.
+Parmi ceux qui s'étaient décidés à se mettre à la poursuite des
+Tatars, il y avait Tchérévety, le vieux Cosaque Pokotipolé, et
+Lémich, et Procopovitch, et Choma. Démid Popovitch était passé
+avec eux, car c'était un Cosaque du caractère le plus turbulent;
+il ne pouvait rester longtemps à une même place; ayant essayé ses
+forces contre les Polonais, il eut envie de les essayer contre les
+Tatars. Les _atamans_ des _kouréni_ étaient Nostugan, Pokrychka,
+Nevymsky; et bien d'autres fameux et braves Cosaques encore
+avaient eu envie d'essayer leur sabre et leurs bras puissants dans
+une lutte avec les Tatars. Il n'y avait pas moins de braves et de
+bien braves Cosaques parmi ceux qui voulurent rester, tels que les
+_atamans_ Demytrovitch, Koukoubenko, Vertichvits, Balan,
+Boulbenko, Ostap. Après eux, il y avait encore beaucoup d'autres
+illustres et puissants Cosaques: Vovtousenko, Tchénitchenko,
+Stepan Couska, Ochrim Gouska, Mikola Gousty, Zadorojny, Métélitza,
+Ivan Zakroutygouba, Mosy Chilo, Degtarenko, Sydorenko, Pisarenko,
+puis un second Pisarenko, puis encore un Pisarenko, et encore une
+foule d'autres bons Cosaques. Tous avaient beaucoup marché à pied,
+beaucoup monté à cheval; ils avaient vu les rivages de l'Anatolie,
+les steppes salées de la Crimée, toutes les rivières, grandes et
+petites, qui se versent dans le Dniepr, toutes les anses et toutes
+les îles de ce fleuve. Ils avaient foulé la terre moldave,
+illyrienne et turque; ils avaient sillonné toute la mer Noire sur
+leurs bateaux cosaques à deux gouvernails; ils avaient attaqué,
+avec cinquante bateaux de front, les plus riches et les plus
+puissants vaisseaux; ils avaient coulé à fond bon nombre de
+galères turques, et enfin brûlé beaucoup de poudre en leur vie.
+Plus d'une fois ils avaient déchiré, pour s'en faire des bas, de
+précieuses étoffes de Damas; plus d'une fois ils avaient rempli de
+sequins en or pur les larges poches de leurs pantalons. Quant aux
+richesses que chacun d'eux avait dissipées à boire et à se
+divertir, et qui auraient pu suffire à la vie d'un autre homme, il
+n'eût pas été possible d'en dresser le compte. Ils avaient tout
+dissipé à la cosaque, fêtant le monde entier, et louant des
+musiciens pour faire danser tout l'univers. Même alors il y en
+avait bien peu qui n'eussent quelque trésor, coupes et vases
+d'argent, agrafes et bijoux, enfouis sous les joncs des îles du
+Dniepr, pour que le Tatar ne pût les trouver, si, par malheur, il
+réussissait à tomber sur la _setch_. Mais il eût été difficile au
+Tatar de dénicher le trésor, car le maître du trésor lui-même
+commençait à oublier en quel endroit il l'avait caché. Tels
+étaient les Cosaques qui avaient voulu demeurer pour venger sur
+les Polonais leurs fidèles compagnons et la religion du Christ. Le
+vieux Cosaque Bovdug avait aussi préféré rester avec eux en
+disant:
+
+-- Maintenant mes années sont trop lourdes pour que j'aille courir
+le Tatar; ici, il y a une place où je puis m'endormir de la bonne
+mort du Cosaque. Depuis longtemps j'ai demandé à Dieu, s'il faut
+terminer ma vie, que je la termine dans une guerre pour la sainte
+cause chrétienne. Il m'a exaucé. Nulle part une plus belle mort ne
+viendra pour le vieux Cosaque.
+
+Quand ils se furent tous divisés et rangés sur deux files, par
+_kourèn_, le _kochévoï_ passa entre les rangs, et dit:
+
+-- Eh bien! seigneurs frères, chaque moitié est-elle contente de
+l'autre?
+
+-- Tous sont contents, père, répondirent les Cosaques.
+
+-- Embrassez-vous donc, et dites-vous adieu l'un à l'autre, car
+Dieu sait s'il vous arrivera de vous revoir en cette vie. Obéissez
+à votre _ataman_, et faites ce que vous savez vous-mêmes; vous
+savez ce qu'ordonne l'honneur cosaque.
+
+Et tous les Cosaques, autant qu’il y en avait, s'embrassèrent
+réciproquement, ce furent les deux _atamans_ qui commencèrent;
+après avoir fait glisser dans les doigts leurs moustaches grises,
+ils se donnèrent l'accolade sur les deux joues; puis, se prenant
+les mains avec force, ils voulurent se demander l'un à l'autre:
+
+-- Eh bien! seigneur frère, nous reverrons-nous ou non?
+
+Mais ils se turent, et les deux têtes grises s'inclinèrent
+pensives. Et tous les Cosaques, jusqu'au dernier, se dirent adieu,
+sachant qu'il y aurait; beaucoup de besogne à faire pour les uns
+et pour les autres. Mais ils résolurent de ne pas se séparer à
+l'instant même, et d'attendre l'obscurité de la nuit pour ne pas
+laisser voir à l'ennemi la diminution de l'armée. Cela fait, ils
+allèrent dîner, groupés par _kouréni_. Après dîner, tous ceux qui
+devaient se mettre en route se couchèrent et dormirent d'un long
+et profond sommeil, comme s'ils eussent pressenti que c'était
+peut-être le dernier dont ils jouiraient aussi librement. Ils
+dormirent jusqu'au coucher du soleil; et quand le soir fut venu,
+ils commencèrent à graisser leurs chariots. Quand tout fut prêt
+pour le départ, ils envoyèrent les bagages en avant; eux-mêmes,
+après avoir encore une fois salué leurs compagnons de leurs
+bonnets, suivirent lentement les chariots; la cavalerie marchant
+en ordre, sans crier, sans siffler les chevaux, piétina doucement
+à la suite des fantassins, et bientôt ils disparurent dans
+l'ombre. Seulement le pas des chevaux retentissait sourdement dans
+le lointain, et quelquefois aussi le bruit d'une roue mal graissée
+qui criait sur l'essieu.
+
+Longtemps encore, les Zaporogues restés devant la ville leur
+faisaient signe de la main, quoiqu'ils les eussent perdus de vue;
+et lorsqu'ils furent revenus à leur campement, lorsqu'ils virent,
+à la clarté des étoiles, que la moitié des chariots manquaient, et
+un nombre égal de leurs frères, leur coeur se serra, et tous
+devenant pensifs involontairement, baissèrent vers la terre leurs
+têtes turbulentes.
+
+Tarass voyait bien que, dans les rangs mornes de ses Cosaques, la
+tristesse, peu convenable aux braves, commençait à incliner
+doucement toutes les têtes. Mais il se taisait; il voulait leur
+donner le temps de s'accoutumer à la peine que leur causaient les
+adieux de leurs compagnons; et cependant, il se préparait en
+silence à les éveiller tout à coup par le _hourra_ du Cosaque,
+pour rallumer, avec une nouvelle puissance, le courage dans leur
+âme. C'est une qualité propre à la race slave, race grande et
+forte, qui est aux autres races ce que la mer profonde est aux
+humbles rivières. Quand l’orage éclate, elle devient tonnerre et
+rugissements, elle soulève et fait tourbillonner les flots, comme
+ne le peuvent les faibles rivières; mais quand il fait doux et
+calme, plus sereine que les rivières au cours rapide, elle étend
+son incommensurable nappe de verre, éternelle volupté des yeux.
+
+Tarass ordonna à ses serviteurs de déballer un des chariots, qui
+se trouvait à l'écart. C'était le plus grand et le plus lourd de
+tout le camp cosaque; ses fortes roues étaient doublement cerclées
+de fer, il était puissamment chargé, couvert de tapis et
+d'épaisses peaux de boeuf, et étroitement lié par des cordes
+enduites de poix. Ce chariot portait toutes les outres et tous les
+barils du vieux bon vin qui se conservait, depuis longtemps, dans
+les caves de Tarass. Il avait mis ce chariot en réserve pour le
+cas solennel où, s'il venait un moment de crise et s'il se
+présentait une affaire digne d'être transmise à la postérité,
+chaque Cosaque, jusqu'au dernier, pût boire une gorgée de ce vin
+précieux, afin que, dans ce grand moment, un grand sentiment
+s'éveillât aussi dans chaque homme. Sur l'ordre du _polkovnik_,
+les serviteurs coururent au chariot, coupèrent, avec leurs sabres,
+les fortes attaches, enlevèrent les lourdes peaux de boeuf, et
+descendirent les outres et les barils.
+
+-- Prenez tous, dit Boulba, tous tant que vous êtes, prenez ce que
+vous avez pour boire; que ce soit une coupe, ou une cruche pour
+abreuver vos chevaux, que ce soit un gant ou un bonnet; ou bien
+même étendez vos deux mains.
+
+Et tous les Cosaques, tant qu'il y en avait, présentèrent l'un une
+coupe, l'autre la cruche qui lui servait à abreuver son cheval;
+celui-ci un gant, celui-là un bonnet; d'autres enfin présentèrent
+leurs deux mains rapprochées. Les serviteurs de Tarass passaient
+entre les rangs, et leur versaient les outres et les barils. Mais
+Tarass ordonna que personne ne bût avant qu'il eût fait signe à
+tous de boire d'un seul trait. On voyait qu'il avait quelque chose
+à dire. Tarass savait bien que, si fort que soit par lui-même un
+bon vieux vin, et si capable de fortifier le coeur de l'homme,
+cependant une bonne parole qu'on y joint double la force du vin et
+du coeur.
+
+-- C'est moi qui vous régale, seigneurs frères, dit Tarass Boulba,
+non pas pour vous remercier de l'honneur de m'avoir fait votre
+_ataman_, quelque grand que soit cet honneur, ni pour faire
+honneur aux adieux de nos compagnons; non, l'une et l'autre choses
+seront plus convenables dans un autre temps que celui où nous nous
+trouvons à cette heure. Devant nous est une besogne de grande
+sueur, de grande vaillance cosaque. Buvons donc, compagnons,
+buvons d'un seul trait; d'abord et avant tout, à la sainte
+religion orthodoxe, pour que le temps vienne enfin où la même
+sainte religion se répande sur le monde entier, où tout ce qu'il y
+a de païens rentrent dans le giron du Christ. Buvons aussi du même
+coup à la _setch_, afin qu'elle soit longtemps debout, pour la
+ruine de tous les païens, afin que chaque année il en sorte une
+foule de héros plus grands les uns que les autres; et buvons, en
+même temps, à notre propre gloire, afin que nos neveux et les fils
+de nos neveux disent qu'il y eut, autrefois, des Cosaques qui
+n'ont pas fait honte à la fraternité, et qui n'ont pas livré leurs
+compagnons. Ainsi donc, à la religion, seigneurs frères, à la
+religion!
+
+-- À la religion! crièrent de leurs voix puissantes tous ceux qui
+remplissaient les rangs voisins. À la religion! répétèrent les
+plus éloignés, et jeunes et vieux, tous les Cosaques burent à la
+religion.
+
+-- À la _setch_! dit Tarass, en élevant sa coupe au-dessus de sa
+tête, le plus haut qu'il put.
+
+-- À la _setch_! répondirent les rangs voisins.
+
+-- À la _setch_! dirent d'une voix sourde les vieux Cosaques, en
+retroussant leurs moustaches grises; et, s'agitant comme de jeunes
+faucons qui secouent leurs ailes, les jeunes Cosaques répétèrent:
+À la _setch_! Et la plaine entendit au loin les Cosaques boire à
+leur _setch_.
+
+-- Maintenant un dernier coup, compagnons: à la gloire, et à tous
+les chrétiens qui vivent en ce monde.
+
+Et tous les Cosaques, jusqu'au dernier, burent un dernier coup à
+la gloire, et à tous les chrétiens qui vivent en ce monde. Et
+longtemps encore on répétait dans tous les rangs de tous les
+_kouréni_: «À tous les chrétiens qui vivent dans ce monde!»
+
+Déjà les coupes étaient vides, et les Cosaques demeuraient
+toujours les mains élevées. Quoique leurs yeux, animés par le vin,
+brillassent de gaieté, pourtant ils étaient pensifs. Ce n'était
+pas au butin de guerre qu'ils songeaient, ni au bonheur de trouver
+des ducats, des armes précieuses, des habits chamarrés et des
+chevaux circassiens; mais ils étaient devenus pensifs, comme des
+aigles posés sur les cimes des montagnes Rocheuses d'où l'on voit
+au loin s'étendre la mer immense, avec les vaisseaux, les galères,
+les navires de toutes sortes qui couvrent son sein, avec ses
+rivages perdus dans un lointain vaporeux et couronnés de villes
+qui paraissent des mouches et de forêts aussi basses que l'herbe.
+Comme des aigles, ils regardaient la plaine à l'entour, et leur
+destin qui s'assombrissait à l'horizon. Toute cette plaine, avec
+ses routes et ses sentiers tortueux, sera jonchée de leurs
+ossements blanchis; elle s'abreuvera largement de leur sang
+cosaque, elle se couvrira de débris de chariots, de lances
+rompues, de sabres brisés; au loin rouleront des têtes à touffes
+de cheveux, dont les tresses seront emmêlées par le sang caillé,
+et dont les moustaches tomberont sur le menton. Les aigles
+viendront en arracher les yeux. Mais il est beau, ce camp de la
+mort, si librement et si largement étendu. Pas une belle action ne
+périra, et la gloire cosaque ne se perdra point comme un grain de
+poudre tombé du bassinet. Il viendra, il viendra quelque joueur de
+_bandoura_, à la barbe grise descendant sur la poitrine, ou peut-
+être quelque vieillard, encore plein de courage viril, mais à la
+tête blanchie, à l'âme inspirée, qui dira d'eux une parole grave
+et puissante. Et leur renommée s'étendra dans l'univers entier, et
+tout ce qui viendra dans le monde, après eux, parlera d'eux; car
+une parole puissante se répand au loin, semblable à la cloche de
+bronze dans laquelle le fondeur a versé beaucoup de pur et
+précieux argent, afin que, par les villes et les villages, les
+châteaux et les chaumières, la voix sonore appelle tous les
+chrétiens à la sainte prière.
+
+
+CHAPITRE IX
+
+Personne, dans la ville assiégée, ne s'était douté que la moitié
+des Zaporogues eût levé le camp pour se mettre à la poursuite des
+Tatars. Du haut du beffroi de l'hôtel de ville, les sentinelles
+avaient seulement vu disparaître une partie des bagages derrière
+les bois voisins. Mais ils avaient pensé que les Cosaques se
+préparaient à dresser une embuscade. L'ingénieur français était du
+même avis. Cependant, les paroles du _kochévoï_ n'avaient pas été
+vaines; la disette se faisait de nouveau sentir parmi les
+habitants. Selon l'usage des temps passés, la garnison n'avait pas
+calculé ce qu'il lui fallait de vivres. On avait essayé de faire
+une nouvelle sortie, mais la moitié de ces audacieux était tombée
+sous les coups des Cosaques et l'autre moitié avait été refoulée
+dans la ville sans avoir réussi. Néanmoins les juifs avaient mis à
+profit la sortie; ils avaient flairé et dépisté tout ce qu'il leur
+importait d'apprendre, à savoir pourquoi les Zaporogues étaient
+partis et vers quel endroit ils se dirigeaient, avec quels chefs,
+avec quels _kouréni_, combien étaient partis, combien étaient
+restés, et ce qu'ils pensaient faire. En un mot, au bout de
+quelques minutes, on savait tout dans la ville. Les colonels
+reprirent courage et se préparèrent à livrer bataille. Tarass
+devinait leurs préparatifs au mouvement et au bruit qui se
+faisaient dans la place; il se préparait de son côté: il rangeait
+ses troupes, donnait des ordres, divisait les _kouréni_ en trois
+corps, et les entourait de bagages comme d'un rempart, espèce de
+combat où les Zaporogues étaient invincibles. Il ordonna à deux
+_kouréni_ de se mettre en embuscade; il couvrit une partie de la
+plaine de pieux aigus, de débris d'armes, de tronçons de lances,
+afin qu'à l'occasion il pût y jeter la cavalerie ennemie. Quand
+tout fut ainsi disposé, il fit un discours aux Cosaques, non pour
+les ranimer et leur donner du courage, il les savait fermes de
+coeur, mais parce que lui-même avait besoin d'épancher le sien.
+
+-- J'ai envie de vous dire, mes seigneurs, ce qu'est notre
+fraternité. Vous avez appris de vos pères et de vos aïeux en quel
+honneur ils tenaient tous notre terre. Elle s'est fait connaître
+aux Grecs, elle a pris des pièces d'or à Tzargrad[35]; elle a eu
+des villes somptueuses et des temples, et des _kniaz_[36]: des
+_kniaz_ de sang russe, et des _kniaz_ de son sang, mais non pas de
+catholiques hérétiques. Les païens ont tout pris, tout est perdu.
+Nous seuls sommes restés, mais orphelins, et comme une veuve qui a
+perdu un puissant époux, de même que nous notre terre est restée
+orpheline. Voilà dans quel temps, compagnons, nous nous sommes
+donné la main en signe de fraternité. Voilà sur quoi se base notre
+fraternité; il n'y a pas de lien plus sacré que celui de la
+fraternité. Le père aime son enfant, la mère aime son enfant,
+l'enfant aime son père et sa mère; mais qu'est-ce que cela,
+frères? la bête féroce aime aussi son enfant. Mais s'apparenter
+par la parenté de l'âme, non par celle du sang, voilà ce que peut
+l'homme seul. Il s'est rencontré des compagnons sur d'autres
+terres; mais des compagnons comme sur la terre russe, nulle part.
+Il est arrivé, non à l'un de vous, mais à plusieurs, de s'égarer
+en terre étrangère. Eh bien! vous l'avez vu: là aussi, il y a des
+hommes; là aussi, des créatures de Dieu; et vous leur parlez comme
+à l'un d'entre vous. Mais quand on vient au point de dire un mot
+parti du coeur, vous l'avez vu, ce sont des hommes d'esprit, et
+pourtant ils ne sont pas des vôtres. Ce sont des hommes, mais pas
+les mêmes hommes. Non, frères, aimer comme aime un coeur russe,
+aimer, non par l'esprit seulement, mais par tout ce que Dieu a
+donné à l'homme, par tout ce qu'il y a en vous, ah!... dit Tarass,
+avec son geste de décision, en secouant sa tête grise et relevant
+le coin de sa moustache, non, personne ne peut aimer ainsi. Je
+sais que, maintenant, de lâches coutumes se sont introduites dans
+notre terre: ils ne songent qu'à leurs meules de blé, à leurs tas
+de foin, à leurs troupeaux de chevaux; ils ne veillent qu'à ce que
+leurs hydromels cachetés se conservent bien dans leurs caves; ils
+imitent le diable sait quels usages païens; ils ont honte de leur
+langage; le frère ne veut pas parler avec son frère; le frère vend
+son frère, comme on vend au marché un être sans âme; la faveur
+d’un roi étranger, pas même d'un roi, la pauvre faveur d'un magnat
+polonais qui, de sa botte jaune, leur donne des coups sur le
+museau, leur est plus chère que toute fraternité. Mais chez le
+dernier des lâches, se fût-il souillé de boue et de servilité,
+chez celui-là, frères, il y a encore un grain de sentiment russe;
+et un jour il se réveillera et il frappera, le malheureux! des
+deux poings sur les basques de son justaucorps; il se prendra la
+tête des deux mains et il maudira sa lâche existence, prêt à
+racheter par le supplice une ignoble vie. Qu'ils sachent donc tous
+ce que signifie sur la terre russe la fraternité. Et si le moment
+est déjà venu de mourir, certes aucun d'eux ne mourra comme nous;
+aucun d'eux, aucun. Ce n'est pas donné à leur nature de souris.
+
+Ainsi parlait l'_ataman_; et, son discours fini, il secouait
+encore sa tête qui s'était argentée dans des exploits de Cosaques.
+Tous ceux qui l'écoutaient furent vivement émus par ce discours
+qui pénétra jusqu'au fond des coeurs. Les plus anciens dans les
+rangs demeurèrent immobiles, inclinant leurs têtes grises vers la
+terre. Une larme brillait sous les vieilles paupières; ils
+l'essuyèrent lentement avec la manche, et tous, comme s'ils se
+fussent donné le mot, firent à la fois leur geste d'usage[37] pour
+exprimer un parti pris, et secouèrent résolument leurs têtes
+chargées d'années. Tarass avait touché juste.
+
+Déjà l'on voyait sortir de la ville l'armée ennemie, faisant
+sonner les trompettes et les clairons, ainsi que les seigneurs
+polonais, la main sur la hanche, entourés de nombreux serviteurs.
+Le gros colonel donnait des ordres. Ils s'avancèrent rapidement
+sur les Cosaques, les menaçant de leurs regards et de leurs
+mousquets, abrités sous leurs brillantes cuirasses d'airain. Dès
+que les Cosaques virent qu'ils s'étaient avancés à portée, tous
+déchargèrent leurs longs mousquets de six pieds, et continuèrent à
+tirer sans interruption. Le bruit de leurs décharges s'étendit au
+loin dans les plaines environnantes, comme un roulement continu.
+Le champ de bataille était couvert de fumée, et les Zaporogues
+tiraient toujours sans relâche. Ceux des derniers rangs se
+bornaient à charger les armes qu'ils tendaient aux plus avancés,
+étonnant l'ennemi qui ne pouvait comprendre comment les Cosaques
+tiraient sans recharger leurs mousquets. Dans les flots de fumée
+grise qui enveloppaient l'une et l'autre armée, on ne voyait plus
+comment tantôt l'un tantôt l'autre manquait dans les rangs; mais
+les Polonais surtout sentaient que les balles pleuvaient épaisses,
+et lorsqu'ils reculèrent pour sortir des nuages de fumée et pour
+se reconnaître, ils virent bien des vides dans leurs escadrons.
+Chez les Cosaques, trois hommes au plus avaient péri, et ils
+continuaient incessamment leur feu de mousqueterie. L'ingénieur
+étranger s'étonna lui-même de cette tactique qu'il n'avait jamais
+vu employer, et il dit à haute voix:
+
+-- Ce sont des braves, les Zaporogues! Voilà comment il faut se
+battre dans tous les pays.
+
+Il donna le conseil de diriger les canons sur le camp fortifié des
+Cosaques. Les canons de bronze rugirent sourdement par leurs
+larges gueules; la terre trembla au loin, et toute la plaine fut
+encore noyée sous des flots de fumée. L'odeur de la poudre
+s'étendit sur les places et dans les rues des villes voisines et
+lointaines; mais les canonniers avaient pointé trop haut. Les
+boulets rougis décrivirent une courbe trop grande; ils volèrent,
+en sifflant, par-dessus la tête des Cosaques, et s'enfoncèrent
+profondément dans le sol en labourant au loin la terre noire. À la
+vue d'une pareille maladresse, l'ingénieur français se prit par
+les cheveux et pointa lui-même les canons, quoique les Cosaques
+fissent pleuvoir les balles sans relâche.
+
+Tarass avait vu de loin le péril qui menaçait les _kouréni_ de
+Nésamaïkoff et de Stéblikoff, et s'était écrié de toute sa voix:
+
+-- Quittez vite, quittez les chariots; et que chacun monte à
+cheval!
+
+Mais les Cosaques n'auraient eu le temps d'exécuter ni l'un ni
+l'autre de ces ordres, si Ostap ne s'était porté droit sur le
+centre de l'ennemi. Il arracha les mèches aux mains de six
+canonniers; à quatre autres seulement il ne put les prendre. Les
+Polonais le refoulèrent. Alors, l'officier étranger prit lui-même
+une mèche pour mettre le feu à un canon énorme, tel que les
+Cosaques n'en avaient jamais vu. Il ouvrait une large gueule
+béante par laquelle regardaient mille morts. Lorsqu'il tonna, et
+trois autres après lui, qui, de leur quadruple coup, ébranlèrent
+sourdement la terre, ils firent un mal affreux. Plus d'une vieille
+mère cosaque pleurera son fils et se frappera la poitrine de ses
+mains osseuses; il y aura plus d'une veuve à Gloukhoff, Némiroff,
+Tchernigoff et autres villes. Elle courra, la veuve éplorée, tous
+les jours au bazar; elle se cramponnera à tous les passants, les
+regardant aux yeux pour voir s'il ne se trouvera pas parmi eux le
+plus cher des hommes. Mais il passera par la ville bien des
+troupes de toutes espèces sans que jamais il se trouve, parmi
+elles, le plus cher de tous les hommes.
+
+La moitié du _kourèn_ de Nésamaïkoff n'existait plus. Comme la
+grêle abat tout un champ de blé, où chaque épi se balance
+semblable à un ducat de poids, ainsi le canon balaye et couche les
+rangs cosaques.
+
+En revanche, comme les Cosaques s'élancèrent! comme tous se
+ruèrent sur l'ennemi! comme l'_ataman_ Koukoubenko bouillonna de
+rage, quand il vit que la moitié de son _kourèn_ n'existait plus!
+Il entra avec les restes des gens de Nésamaïkoff au centre même
+des rangs ennemis, hacha comme du chou, dans sa fureur, le premier
+qui se trouva sous sa main, désarma plusieurs cavaliers, frappant
+de sa lance homme et cheval, parvint jusqu'à la batterie et
+s'empara d'un canon. Il regarde, et déjà l'_ataman_ du _kourèn_
+d'Oumane l'a précédé, et Stepan Gouska a pris la pièce principale.
+Leur cédant alors la place, il se tourne avec les siens contre une
+autre masse d'ennemis. Où les gens de Nésamaïkoff ont passé, il y
+a une rue; où ils tournent, un carrefour. On voyait s'éclaircir
+les rangs ennemis, et les Polonais tomber comme des gerbes. Près
+des chariots mêmes, se tient Vovtousenko; devant lui,
+Tchérévitchenko; au-delà des chariots, Degtarenko, et, derrière
+lui, l'_ataman_ du _kourèn_, Vertikhvist. Déjà Degtarenko a
+soulevé deux Polonais sur sa lance; mais il en rencontre un
+troisième moins facile à vaincre Le Polonais était souple et fort,
+et magnifiquement équipé; il avait amené à sa suite plus de
+cinquante serviteurs. Il fit plier Degtarenko, le jeta par terre,
+et, levant son sabre sur lui, s'écria:
+
+-- Il n'y a pas un seul de vous, chiens de Cosaques, qui osât me
+résister!
+
+-- Si pourtant, il y en a, dit Mosy Chilo; et il s'avança.
+
+C'était un fort Cosaque, qui avait plus d'une fois commandé sur
+mer, et passé par bien des épreuves. Les Turcs l'avaient pris avec
+toute sa troupe à Trébizonde, et les avaient tous emmenés sur
+leurs galères, les fers aux pieds et aux mains, les privant de riz
+pendant des semaines entières, et leur faisant boire l'eau salée.
+Les pauvres gens avaient tout souffert, tout supporté, plutôt que
+de renier leur religion orthodoxe. Mais l'_ataman_ Mosy Chilo
+n'eut pas le courage de souffrir; il foula aux pieds la sainte
+loi, entoura d'un ruban odieux sa tête pécheresse, entra dans la
+confiance du pacha, devint magasinier du vaisseau et chef de la
+chiourme. Cela fit une grande peine aux pauvres prisonniers; ils
+savaient que, si l'un des leurs vendait sa religion et passait au
+parti des oppresseurs, il était plus pénible et plus amer d'être
+sous sa main. C'est ce qui arriva. Mosy Chilo leur mit à tous de
+nouveaux fers, en les attachant trois à trois, les lia de cordes
+jusqu'aux os, les assomma de coups sur la nuque; et lorsque les
+Turcs, satisfaits d'avoir trouvé un pareil serviteur, commencèrent
+à se réjouir, et s'enivrèrent sans respect pour les lois de leur
+religion, il apporta les soixante-quatre clefs des fers aux
+prisonniers afin qu'ils pussent ouvrir les cadenas, jeter leurs
+liens à la mer, et les échanger contre des sabres pour frapper les
+Turcs. Les Cosaques firent un grand butin, et revinrent
+glorieusement dans leur patrie, où, pendant longtemps, les joueurs
+de _bandoura_ glorifièrent Mosy Chilo. On l'eût bien élu
+_kochévoï_; mais c'était un étrange Cosaque. Quelquefois il
+faisait une action que le plus sage n'aurait pas imaginée;
+d'autres fois, il tombait dans une incroyable bêtise. Il but et
+dissipa tout ce qu'il avait acquis, s'endetta près de tous à la
+_setch_, et, pour combler la mesure, il se glissa, la nuit, comme
+un voleur des rues, dans un _kourèn_ étranger, enleva tous les
+harnais, et les mit en gage chez le cabaretier. Pour une action si
+honteuse, on l'attacha à un poteau sur la place du bazar, et l'on
+mit près de lui un gros bâton afin que chacun, selon la mesure de
+ses forces, pût lui en asséner un coup. Mais, parmi les
+Zaporogues, il ne se trouva pas un seul homme qui levât le bâton
+sur lui, se souvenant des services qu'il avait rendus. Tel était
+le Cosaque Mosy Chilo.
+
+-- Si, pourtant, il y en a pour vous rosser, chiens, dit-il en
+s'élançant sur le Polonais.
+
+Aussi, comme ils se battirent! Cuirasses et brassards se plièrent
+sous leurs coups à tous deux. Le Polonais lui déchira sa chemise
+de fer, et lui atteignit le corps de son sabre. La chemise du
+Cosaque rougit, mais Chilo n'y fit nulle attention. Il leva sa
+main; elle était lourde sa main noueuse, et il étourdit son
+adversaire d'un coup sur la tête. Son casque de bronze vola en
+éclats; le Polonais chancela, et tomba de la selle; et Chilo se
+mit à sabrer en croix l'ennemi renversé. Cosaque, ne perds pas ton
+temps à l'achever, mais retourne-toi plutôt!... Il ne se retourna
+point, le Cosaque, et l’un des serviteurs du vaincu le frappa de
+son couteau dans le cou. Chilo fit volte-face, et déjà il
+atteignait l'audacieux, mais celui-ci disparut dans la fumée de la
+poudre. De tous côtés résonnait un bruit de mousqueterie. Chilo
+chancela, et sentit que sa blessure était mortelle. Il tomba, mit
+la main sur la plaie, et se tournant vers ses compagnons:
+
+-- Adieu, seigneurs frères camarades, dit-il; que la terre russe
+orthodoxe reste debout pour l'éternité, et qu'il lui soit rendu un
+honneur éternel.
+
+Il ferma ses yeux éteints, et son âme cosaque quitta sa farouche
+enveloppe.
+
+Déjà Zadorojni s'avançait à cheval, et l'_ataman_ de _kourèn_,
+Vertikhvist, et Balaban s'avançaient aussi.
+
+-- Dites-moi, seigneurs, s'écria Tarass, en s'adressant aux
+_atamans_ des _kouréni_; y a-t-il encore de la poudre dans les
+poudrières? La force cosaque ne s'est-elle pas affaiblie? Les
+nôtres ne plient-ils pas encore?
+
+-- Père, il y a encore de la poudre dans les poudrières; la force
+cosaque n'est pas affaiblie, et les nôtres ne plient pas encore.
+
+Et les Cosaques firent une vigoureuse attaque. Ils rompirent les
+rangs ennemis. Le petit colonel fit sonner la retraite et hisser
+huit drapeaux peints, pour rassembler les siens qui s'étaient
+dispersés dans la plaine. Tous les Polonais accoururent aux
+drapeaux; mais ils n'avaient pas encore reformé leurs rangs que,
+déjà, l'_ataman_ Koukoubenko faisait, avec ses gens de
+Nésamaïkoff, une charge en plein centre, et tombait sur le colonel
+ventru. Le colonel ne soutint pas le choc, et, tournant son
+cheval, il s'enfuit à toute bride. Koukoubenko le poursuivit
+longtemps à travers champs, sans le laisser rejoindre les siens.
+Voyant cela du _kourèn_ voisin, Stépan Gouska se mit de la partie,
+son _arkan_ à la main; courbant la tête sur le cou de son cheval
+et saisissant l'instant favorable, il lui jeta du premier coup son
+_arkan_ à la gorge. Le colonel devint tout rouge, et saisit la
+corde des deux mains, en s'efforçant de la rompre. Mais déjà un
+coup puissant lui avait enfoncé dans sa large poitrine la lame
+meurtrière. Gouska, toutefois, n'aura pas longtemps à se réjouir.
+Les Cosaques se retournaient à peine que déjà Gouska était soulevé
+sur quatre piques. Le pauvre _ataman_ n'eut que le temps de dire:
+
+-- Périssent tous les ennemis, et que la terre russe se réjouisse
+dans la gloire pendant des siècles éternels!
+
+Et il exhala le dernier soupir. Les Cosaques tournèrent la tête,
+et déjà, d'un côté, le Cosaque Métélitza faisait fête aux Polonais
+en assommant tantôt l'un, tantôt l'autre, et, d'un autre côté,
+l'_ataman_ Névilitchki s'élançait à la tête des siens. Près d'un
+carré de chariots, Zakroutigouba retourne l'ennemi comme du foin,
+et le repousse, tandis que, devant un carré plus éloigné, le
+troisième Pisarenko a refoulé une troupe entière de Polonais, et
+près du troisième carré, les combattants se sont saisis à bras-le-
+corps, et luttent sur les chariots mêmes.
+
+-- Dites-moi, seigneurs, s'écria l'_ataman_ Tarass, en s'avançant
+au-devant des chefs; y a-t-il encore de la poudre dans les
+poudrières? La force cosaque n'est-elle pas affaiblie? Les
+Cosaques ne commencent-ils pas à plier?
+
+-- Père, il y a encore de la poudre dans les poudrières; la force
+cosaque n'est pas affaiblie; les Cosaques ne plient pas encore.
+
+Déjà Bovdug est tombé du haut d'un chariot. Une balle l'a frappé
+sous le coeur. Mais, rassemblant toute sa vieille âme, il dit:
+
+-- Je n'ai pas de peine à quitter le monde. Dieu veuille donner à
+chacun une fin pareille, et que la terre russe soit glorifiée
+jusqu'à la fin des siècles!
+
+Et l'âme de Bovdug s'éleva dans les hauteurs pour aller raconter
+aux vieillards, morts depuis longtemps, comment on sait combattre
+sur la terre russe, et mieux encore comment on y sait mourir pour
+la sainte religion.
+
+Bientôt après, tomba aussi Balaban, _ataman_ de _kourèn_. Il avait
+reçu trois blessures mortelles, de balle, de lance, et d'un lourd
+sabre droit. Et c'était un des plus vaillants Cosaques. Il avait
+fait, comme _ataman_, une foule d'expéditions maritimes, dont la
+plus glorieuse fut celle des rivages d'Anatolie. Ses gens avaient
+ramassé beaucoup de sequins, d'étoffes de Damas et de riche butin
+turc. Mais ils essuyèrent de grands revers à leur retour. Les
+malheureux durent passer sous les boulets turcs. Quand le vaisseau
+ennemi fit feu de toutes ses pièces, une moitié de leurs bateaux
+sombra en tournoyant, il périt dans les eaux plus d'un Cosaque;
+mais les bottes de joncs attachées aux flancs des bateaux les
+sauvèrent d'une commune noyade. Pendant toute la nuit, les
+Cosaques enlevèrent l'eau des barques submergées avec des pelles
+creuses et leurs bonnets, en réparant les avaries. De leurs larges
+pantalons cosaques, ils firent des voiles, et, filant avec
+promptitude, ils échappèrent au plus rapide des vaisseaux turcs.
+Et c'était peu qu'ils fussent arrivés sains et saufs à la _setch_;
+ils rapportèrent une chasuble brodée d'or à l'archimandrite du
+couvent de Méjigorsh à Kiew, et des ornements d'argent pur pour
+l'image de la Vierge, dans le _zaporojié_ même. Et longtemps après
+les joueurs de _bandoura_ glorifiaient l'habile réussite des
+Cosaques. À cette heure, Balaban inclina sa tête, sentant les
+poignantes approches de la mort, et dit d'une voix faible:
+
+-- Il me semble, seigneurs frères, que je meurs d'une bonne mort.
+J'en ai sabré sept, j'en ai traversé neuf de ma lance, j'en ai
+suffisamment écrasé sous les pieds de mon cheval, et je ne sais
+combien j'en ai atteint de mes balles. Fleurisse donc
+éternellement la terre russe!
+
+Et son âme s'envola.
+
+Cosaques, Cosaques, ne livrez pas la fleur de votre armée. Déjà,
+l'ennemi a cerné Koukoubenko. Déjà, il ne reste autour de lui que
+sept hommes du _kourèn_ de Nésamaïkoff, et ceux-là se défendent
+plus qu'il ne leur reste de force; déjà, les vêtements de leur
+chef sont rougis de son sang. Tarass lui-même, voyant le danger
+qu'il court, s'élance à son aide; mais les Cosaques sont arrivés
+trop tard. Une lance a pu s'enfoncer sous son coeur avant que
+l'ennemi qui l'entoure ait été repoussé. Il s'inclina doucement
+sur les bras des Cosaques qui le soutenaient, et son jeune sang
+jaillit comme une source, semblable à un vin précieux que des
+serviteurs maladroits apportent de la cave dans un vase de verre,
+et qui le brisent à l'entrée de la salle en glissant sur le
+parquet. Le vin se répand sur la terre, et le maître du logis
+accourt, en se prenant la tête dans les mains, lui qui l’avait
+réservé pour la plus belle occasion de sa vie, afin que, si Dieu
+la lui donnait, il pût, dans sa vieillesse, fêter un compagnon de
+ses jeunes années, et se réjouir avec lui au souvenir d'un temps
+où l'homme savait autrement et mieux se réjouir. Koukoubenko
+promena son regard autour de lui, et murmura:
+
+-- Je remercie Dieu de m'avoir accordé de mourir sous vos yeux,
+compagnons. Qu'après nous, on vive mieux que nous, et que la terre
+russe, aimée du Christ, soit éternelle dans sa beauté!
+
+Et sa jeune âme s'envola. Les anges la prirent sous les bras, et
+l'empotèrent aux cieux: elle sera bien là-bas. «Assieds-toi à ma
+droite, Koukoubenko, lui dira le Christ, tu n'as pas trahi la
+fraternité, tu n'as pas fait d'action honteuse, tu n'as pas
+abandonné un homme dans le danger. Tu as conservé et défendu mon
+Église.» La mort de Koukoubenko attrista tout le monde: et
+cependant, les rangs cosaques s'éclaircissaient à vue d'oeil;
+beaucoup de braves avaient cessé de vivre. Mais les Cosaques
+tenaient bon.
+
+-- Dites-moi, seigneurs, cria Tarass aux _kouréni_ restés debout,
+y a-t-il encore de la poudre dans les poudrières? les sabres ne
+sont-ils pas émoussés? la force cosaque ne s'est-elle pas
+affaiblie? les Cosaques ne plient-ils pas encore?
+
+-- Père, il y a encore assez de poudre; les sabres sont encore
+bons, la force cosaque n'est pas affaiblie; les Cosaques n'ont pas
+plié.
+
+Et les Cosaques s'élancèrent de nouveau comme s'ils n'eussent
+éprouvé aucune perte. Il ne reste plus vivants que trois _atamans_
+de _kourèn_. Partout coulent des ruisseaux rouges; des ponts
+s'élèvent, formés de cadavres des Cosaques et des Polonais. Tarass
+regarda le ciel, et vit s'y déployer une longue file de vautours.
+Ah! quelqu'un donc se réjouira! Déjà, là-bas, on a soulevé
+Métélitza sur le fer d'une lance; déjà, la tête du second
+Pisarenko a tournoyé dans l'air en clignant des yeux; déjà Okhrim
+Gouska, sabré de haut et en travers, est tombé lourdement.
+
+-- Soit! dit Tarass, en faisant signe de son mouchoir.
+
+Ostap comprit le geste de son père; et, sortant de son embuscade,
+chargea vigoureusement la cavalerie polonaise. L'ennemi ne soutint
+pas la violence du choc; et lui, le poursuivant à outrance, le
+rejeta sur la place où l'on avait planté des pieux et jonché la
+terre de tronçons de lances. Les chevaux commencèrent à broncher,
+à s'abattre, et les Polonais à rouler par-dessus leurs têtes. Dans
+ce moment, les Cosaques de Korsoun, qui se tenaient en réserve
+derrière les chariots, voyant l'ennemi à portée de mousquet,
+firent une décharge soudaine. Les Polonais, perdant la tête, se
+mirent en désordre, et les Cosaques reprirent courage:
+
+-- La victoire est à nous! crièrent de tous côtés les voix
+zaporogues.
+
+Les clairons sonnèrent, et on hissa le drapeau de la victoire. Les
+Polonais, défaits, fuyaient en tout sens.
+
+-- Non, non, la victoire n'est pas encore à nous, dit Tarass, en
+regardant les portes de la ville.
+
+Il avait dit vrai.
+
+Les portes de la ville s'étaient ouvertes, et il en sortit un
+régiment de hussards, la fleur des régiments de cavalerie. Tous
+les cavaliers montaient des _argamaks_[38] bai brun. En avant des
+escadrons, galopait un chevalier, le plus beau, le plus hardi de
+tous. Ses cheveux noirs se déroulaient sous son casque de bronze;
+son bras était entouré d'une écharpe brodée par les mains de la
+plus séduisante beauté. Tarass demeura stupéfait quand il reconnut
+Andry. Et lui, cependant, enflammé par l'ardeur du combat, avide
+de mériter le présent qui ornait son bras, se précipita comme un
+jeune lévrier, le plus beau, le plus rapide, et le plus jeune de
+la meute. «_Atou_[39]!» crie le vieux chasseur, et le lévrier se
+précipite, lançant ses jambes en droite ligne dans les airs,
+penché de tout son corps sur le flanc, soulevant la neige de ses
+ongles, et devançant dix fois le lièvre lui-même dans la chaleur
+de sa course. Le vieux Tarass s'arrête; il regarde comment Andry
+s'ouvrait un passage, frappant à droite et à gauche, et chassant
+les Cosaques devant lui. Tarass perd patience.
+
+-- Comment, les tiens! les tiens! s'écrie-t-il; tu frappes les
+tiens, fils du diable!
+
+Mais Andry ne voyait pas qui se trouvait devant lui, si c'étaient
+les siens ou d'autres. Il ne voyait rien. Il voyait des boucles de
+cheveux, de longues boucles ondoyantes, une gorge semblable au
+cygne de la rivière, un cou de neige et de blanches épaules, et
+tout ce que Dieu créa pour des baisers insensés.
+
+-- Holà! camarades, attirez-le-moi, attirez-le-moi seulement dans
+le bois. cria Tarass.
+
+Aussitôt se présentèrent trente des plus rapides Cosaques pour
+attirer Andry vers le bois. Redressant leurs hauts bonnets, ils
+lancèrent leurs chevaux pour couper la route aux hussards, prirent
+en flanc les premiers rangs, les culbutèrent, et, les ayant
+séparés du gros de la troupe, sabrèrent les uns et les autres.
+Alors Golokopitenko frappa Andry sur le dos du plat de son sabre
+droit, et tous, à l'instant, se mirent à fuir de toute la rapidité
+cosaque. Comme Andry s'élança! comme son jeune sang bouillonna
+dans toutes ses veines! Enfonçant ses longs éperons dans les
+flancs de son cheval, il vola à perte d'haleine sur les pas des
+Cosaques, sans se retourner, et sans voir qu'une vingtaine
+d'hommes seulement avaient pu le suivre. Et les Cosaques, fuyant
+de toute la célérité de leurs chevaux, tournaient vers le bois.
+Andry, lancé ventre à terre, atteignait déjà Golokopitenko,
+lorsque, tout à coup, une main puissante arrêta son cheval par la
+bride. Andry tourna la tête; Tarass était devant lui. Il trembla
+de tout son corps, et devint pâle comme un écolier surpris en
+maraude par son maître. La colère d'Andry s'éteignit comme si elle
+ne se fût jamais allumée. Il ne voyait plus devant lui que son
+terrible père.
+
+-- Eh bien! qu'allons-nous faire maintenant? dit Tarass, en le
+regardant droit entre les deux yeux.
+
+Andry ne put rien répondre, et resta les yeux baissés vers la
+terre.
+
+-- Eh bien, fils, tes Polonais t'ont-ils été d'un grand secours?
+
+Andry demeurait muet.
+
+-- Ainsi trahir, vendre la religion, vendre les tiens... Attends,
+descends de cheval.
+
+Obéissant comme un enfant docile, Andry descendit de cheval et
+s'arrêta, ni vif ni mort, devant Tarass.
+
+-- Reste là, et ne bouge plus. C'est moi qui t'ai donné la vie,
+c'est moi qui te tuerai, dit Tarass.
+
+Et, reculant d'un pas, il ôta son mousquet de dessus son épaule.
+Andry était pâle comme un linge. On voyait ses lèvres remuer, et
+prononcer un nom. Mais ce n'était pas le nom de sa patrie, ni de
+sa mère, ni de ses frères, c'était le nom de la belle Polonaise.
+
+Tarass fit feu.
+
+Comme un épi de blé coupé par la faucille, Andry inclina la tête,
+et tomba sur l'herbe sans prononcer un mot.
+
+Le meurtrier de son fils, immobile, regarda longtemps le cadavre
+inanimé. Il était beau même dans la mort. Son visage viril,
+naguère brillant de force et d'une irrésistible séduction,
+exprimait encore une merveilleuse beauté. Ses sourcils, noirs
+comme un velours de deuil, ombrageaient ses traits pâlis.
+
+-- Que lui manquait-il pour être un Cosaque? dit Boulba. Il était
+de haute taille, il avait des sourcils noirs, un visage de
+gentilhomme, et sa main était forte dans le combat. Et il a péri,
+péri sans gloire, comme un chien lâche.
+
+-- Père, qu'as-tu fait? c'est toi qui l'as tué? dit Ostap, qui
+arrivait en ce moment.
+
+Tarass fit de la tête un signe affirmatif.
+
+Ostap regarda fixement le mort dans les yeux. Il regretta son
+frère, et dit:
+
+-- Père, livrons-le honorablement à la terre, afin que les ennemis
+ne puissent l'insulter, et que les oiseaux de proie n'emportent
+pas les lambeaux de sa chair.
+
+-- On l'enterrera bien sans nous, dit Tarass; et il aura des
+pleureurs et des pleureuses.
+
+Et pendant deux minutes, il pensa:
+
+-- Faut-il le jeter aux loups qui rôdent sur la terre humaine, ou
+bien respecter en lui la vaillance du chevalier, que chaque brave
+doit honorer en qui que ce soit?
+
+Il regarde, et voit Golokopitenko galoper vers lui.
+
+-- Malheur! _ataman_. Les Polonais se sont fortifiés, il leur est
+venu un renfort de troupes fraîches.
+
+Golokopitenko n'a pas achevé que Vovtousenko accourt:
+
+-- Malheur! _ataman_. Encore une force nouvelle qui fend sur nous.
+
+Vovtousenko n'a pas achevé que Pisarenko arrive en courant, mais
+sans cheval:
+
+-- Où es-tu, père? les Cosaques te cherchent. Déjà l'_ataman_ de
+_kourèn_ Névilitchki est tué; Zadorojny est tué; Tchérévitchenko
+est tué; mais les Cosaques tiennent encore; ils ne veulent pas
+mourir, sans t'avoir vu une dernière fois dans les yeux; ils
+veulent que tu les regardes à l'heure de la mort.
+
+-- À cheval, Ostap! dit Tarass.
+
+Et il se hâta pour trouver encore debout les Cosaques, pour
+savourer leur vue une dernière fois, et pour qu'ils pussent
+regarder leur _ataman_ avant de mourir. Mais il n'était pas sorti
+du bois avec les siens, que les forces ennemies avaient cerné le
+bois de tous côtés, et que partout, à travers les arbres, se
+montraient des cavaliers armés de sabres et de lances.
+
+-- Ostap! Ostap! tiens Ferme, s'écria Tarass.
+
+Et lui-même, tirant son sabre, se mit à écharper les premiers qui
+lui tombèrent sous la main. Déjà six polonais se sont à la fois
+rués sur Ostap; mais il paraît qu'ils ont mal choisi le moment. À
+l'un, la tête a sauté des épaules; l’autre a fait la culbute en
+arrière; le troisième reçoit un coup de lance dans les côtes; le
+quatrième, plus audacieux, a évité la balle d'Ostap en baissant la
+tête, et la balle brûlante a frappé le cou de son cheval qui,
+furieux, se cabre, roule à terre, et écrase sous lui son cavalier.
+
+-- Bien, fils, bien, Ostap! criait Tarass; voici que je viens à
+toi.
+
+Lui-même repoussait les assaillants. Tarass multiplie son sabre;
+il distribue des cadeaux sur la tête de l'un et sur celle de
+l'autre; et, regardant toujours Ostap, il le voit luttant corps à
+corps avec huit ennemis à la fois.
+
+-- Ostap! Ostap! tiens ferme.
+
+Mais, déjà, Ostap a le dessous; déjà, on lui a jeté un _arkan_
+autour de la gorge; déjà on saisit, déjà on garrotte Ostap.
+
+-- Aïe! Ostap, Ostap! criait Tarass en s'ouvrant un passage vers
+lui, et en hachant comme du chou tout ce qui les séparait; aïe!
+Ostap, Ostap!...
+
+Mais, en ce moment, il fut frappé comme d'une lourde pierre; tout
+tournoya devant ses yeux. Un instant brillèrent, mêlées dans son
+regard, des lances, la fumée du canon, les étincelles de la
+mousqueterie et les branches d'arbres avec leurs feuilles. Il
+tomba sur la terre comme un chêne abattu, et un épais brouillard
+couvrit ses yeux.
+
+
+CHAPITRE X
+
+-- Il paraît que j'ai longtemps dormi, dit Tarass en s'éveillant
+comme du pénible sommeil d'un homme ivre, et en s'efforçant de
+reconnaître les objets qui l'entouraient.
+
+Une terrible faiblesse avait brisé ses membres. Il avait peine à
+distinguer les murs et les angles d'une chambre inconnue. Enfin il
+s'aperçut que Tovkatch était assis auprès de lui, et qu'il
+paraissait attentif à chacune de ses respirations.
+
+-- Oui, pensa Tovkatch; tu aurais bien pu t'endormir pour
+l'éternité.
+
+Mais il ne dit rien, le menaça du doigt et lui fit signe de se
+taire.
+
+-- Mais, dis-moi donc, où suis-je, à présent? reprit Tarass en
+rassemblant ses esprits, et en cherchant à se rappeler le passé.
+
+-- Tais-toi donc! s'écria brusquement son camarade. Que veux-tu
+donc savoir de plus? Ne vois-tu pas que tu es couvert de
+blessures? Voici deux semaines que nous courons à cheval à perdre
+haleine, et que la fièvre et la chaleur te font divaguer. C'est la
+première fois que tu as dormi tranquillement. Tais-toi donc, si tu
+ne veux pas te faire de mal toi-même.
+
+Cependant Tarass s'efforçait toujours de mettre ordre à ses idées,
+et de se souvenir du passé.
+
+-- Mais j'ai donc été pris et cerné par les Polonais?... Mais il
+m'était impossible de me faire jour à travers leurs rangs?...
+
+-- Te tairas-tu encore une fois, fils de Satan, s'écria Tovkatch
+en colère, comme une bonne poussée à bout par les cris d’un enfant
+gâté. Qu'as-tu besoin de savoir de quelle manière tu t'es sauvé?
+il suffit que tu sois sauvé, il s'est trouvé des amis qui ne t'ont
+pas planté là; c'est assez. Il nous reste encore plus d'une nuit à
+courir ensemble. Tu crois qu'on ta pris pour un simple Cosaque?
+non; ta tête a été estimée deux mille ducats.
+
+-- Et Ostap? s'écria tout à coup Tarass, qui essaya de se mettre
+sur son séant en se rappelant soudain comment on s'était emparé
+d'Ostap sous ses yeux, comment on l'avait garrotté et comment il
+se trouvait aux mains des Polonais.
+
+Alors, la douleur s'empara de cette vieille tête. Il arracha et
+déchira les bandages qui couvraient ses blessures; il les jeta
+loin de lui; il voulut parler à haute voix, mais ne dit que des
+choses incohérentes. Il était de nouveau en proie à la fièvre, au
+délire, des paroles insensées s'échappaient sans lien et sans
+ordre de ses lèvres. Pendant ce temps, son fidèle compagnon se
+tenait debout devant lui, l'accablant de cruels reproches et
+d'injures. Enfin, il le saisit par les pieds, par les mains,
+l'emmaillota comme on fait d'un enfant, replaça tous les bandages,
+l'enveloppa dans une peau de boeuf, l'assujettit avec des cordes à
+la selle d'un cheval, et s'élança de nouveau sur la route avec
+lui.
+
+-- Fusses-tu mort, je te ramènerai dans ton pays. Je ne permettrai
+pas que les Polonais insultent à ton origine cosaque, qu'ils
+mettent ton corps en lambeaux et qu'ils les jettent dans la
+rivière. Si l'aigle doit arracher les yeux à ton cadavre, que ce
+soit l'aigle de nos steppes, non l'aigle polonais, non celui qui
+vient des terres de la Pologne. Fusses-tu mort, je te ramènerai en
+Ukraine.
+
+Ainsi parlait son fidèle compagnon, fuyant jour et nuit, sans
+trêve ni repos. Il le ramena enfin, privé de sentiment, dans la
+_setch_ même des Zaporogues. Là, il se mit à le traiter au moyen
+de simples et de compresses; il découvrit une femme juive, habile
+dans l'art de guérir, qui, pendant un mois, lui fit prendre divers
+remèdes: enfin Tarass se sentit mieux. Soit que l'influence du
+traitement fût salutaire, soit que sa nature de fer eût pris le
+dessus, au bout d'un mois et demi, il était sur pied. Ses plaies
+s'étaient fermées, et les cicatrices faites par le sabre
+témoignaient seules de la gravité des blessures du vieux Cosaque.
+Pourtant, il était devenu visiblement morose et chagrin. Trois
+rides profondes avaient creusé son front, où elles restèrent
+désormais. Quand il jeta les yeux autour de lui, tout lui parut
+nouveau dans la _setch_. Tous ses vieux compagnons étaient morts;
+il ne restait pas un de ceux qui avaient combattu pour la sainte
+cause, pour la foi et la fraternité.
+
+Ceux-là aussi qui, à la suite du _kochévoï_, s'étaient mis à la
+poursuite des Tatars, n'existaient plus; tous avaient péri: l'un
+était tombé au champ d'honneur; un autre était mort de faim et de
+soif au milieu des steppes salées de la Crimée; un autre encore
+s'était éteint dans la captivité, n'ayant pu supporter sa honte.
+L'ancien _kochévoï_ aussi n'était plus, dès longtemps, de ce
+monde, ni aucun de ses vieux compagnons, et déjà l'herbe du
+cimetière avait poussé sur les restes de ces Cosaques, autrefois
+bouillonnants de courage et de vie. Tarass entendait seulement
+qu'autour de lui il y avait une grande orgie, une orgie bruyante:
+toute la vaisselle avait volé en éclats; il n'était pas resté une
+goutte de vin; les hôtes et les serviteurs avaient emporté toutes
+les coupes, tous les vases précieux, et le maître de la maison,
+demeuré solitaire et morne, pensait que mieux eût valu qu'il n'y
+eût pas de fête. On s'efforçait en vain d'occuper et de distraire
+Tarass; en vain les vieux joueurs de _bandoura_ à la barbe grise
+défilaient, par deux et par trois devant lui, chantant ses
+exploits de Cosaque; il contemplait tout d'un oeil sec et
+indifférent; une douleur inextinguible se lisait sur ses traits
+immobiles et sa tête penchée; il disait à voix basse:
+
+-- Mon fils Ostap!
+
+Cependant, les Zaporogues s'étaient préparés à une expédition
+maritime. Deux cents bateaux avaient été lancés sur le Dniepr, et
+l'Asie Mineure avait vu ces Cosaques à la tête rasée, à la tresse
+flottante, mettre à feu et à sang ses rivages fleuris; elle avait
+vu les turbans musulmans, pareils aux fleurs innombrables de ses
+campagnes, dispersés dans ses plaines sanglantes ou nageant auprès
+du rivage. Elle avait vu quantité de larges pantalons cosaques
+tachés de goudron, quantité de bras musculeux armés de fouets
+noirs. Les Zaporogues avaient détruit toutes les vignes et mangé
+tout le raisin; ils avaient laissé des tas de fumiers dans les
+mosquées; ils se servaient, en guise de ceintures, des châles
+précieux de la Perse, et en ceignaient leurs caftans salis.
+Longtemps après on trouvait encore, sur les lieux qu'ils avaient
+foulés, les petites pipes courtes des Zaporogues. Tandis qu'ils
+s'en retournaient gaiement, un vaisseau turc de dix canons s'était
+mis à leur poursuite, et une salve générale de son artillerie
+avait dispersé leurs bateaux légers comme une troupe d'oiseaux. Un
+tiers d'entre eux avaient péri dans les profondeurs de la mer; le
+reste avait pu se rallier pour gagner l'embouchure du Dniepr, avec
+douze tonnes remplies de sequins. Tout cela n'occupait plus
+Tarass. Il s'en allait dans les champs, dans les steppes, comme
+pour la chasse; mais son arme demeurait chargée; il la déposait
+près de lui, plein de tristesse, et s'arrêtait sur le rivage de la
+mer. Il restait longtemps assis, la tête baissée, et disant
+toujours:
+
+-- Mon Ostap, mon Ostap!
+
+Devant lui brillait et s’étendait au loin la nappe de la mer
+Noire; dans les joncs lointains on entendait le cri de la mouette,
+et, sur sa moustache blanchie, des larmes tombaient l’une suivant
+l'autre.
+
+À la fin Tarass n'y tint plus:
+
+-- Qu'il en soit ce que Dieu voudra, dit-il, j'irai savoir ce
+qu'il est devenu. Est-il vivant? est-il dans la tombe? ou bien
+n'est-il même plus dans la tombe? Je le saurai à tout prix, je le
+saurai.
+
+Et une semaine après, il était déjà dans la ville d'Oumane, à
+cheval, la lance en main, la sabre au côté, le sac de voyage pendu
+au pommeau de la selle; un pot de gruau, des cartouches, des
+entraves de cheval et d'autres munitions complétaient son
+équipage. Il marcha droit à une chétive et sale masure, dont les
+fenêtres ternies se voyaient à peine; le tuyau de la cheminée
+était bouché par un torchon, et la toiture, percée à jour, toute
+couverte de moineaux: un tas d'ordures s'étalait devant la porte
+d'entrée. À la fenêtre apparaissait la tête d'une juive en bonnet,
+ornée de perles noircies.
+
+-- Ton mari est-il dans la maison! dit Boulba en descendant de
+cheval, et en passant la bride dans un anneau de fer sellé au mur.
+
+-- Il y est, dit la juive, qui s'empressa aussitôt de sortir avec
+une corbeille de froment pour le cheval et un broc de bière pour
+le cavalier.
+
+-- Où donc est ton juif?
+
+-- Dans l'autre chambre, à faire ses prières, murmura la juive en
+saluant Boulba, et en lui souhaitant une bonne santé au moment où
+il approcha le broc de ses lèvres.
+
+-- Reste ici, donne à boire et à manger à mon cheval: j'irai seul
+lui parler. J'ai affaire à lui.
+
+Ce juif était le fameux Yankel. Il s'était fait à la fois fermier
+et aubergiste. Ayant peu à peu pris en main les affaires de tous
+les seigneurs et hobereaux des environs, il avait insensiblement
+sucé tout leur argent et fait sentir sa présence de juif sur tout
+le pays. À trois milles à la ronde, il ne restait plus une seule
+maison qui fût en bon état. Toutes vieillissaient et tombaient en
+ruine; la contrée entière était devenue déserte, comme après une
+épidémie ou un incendie général. Si Yankel l’eût habitée une
+dizaine d'années de plus, il est probable qu'il en eût expulsé
+jusqu'aux autorités. Tarass entra dans la chambre.
+
+Le juif priait, la tête couverte d'un long voile assez malpropre,
+et il s'était retourné pour cracher une dernière fois, selon le
+rite de sa religion, quand tout à coup ses yeux s'arrêtèrent sur
+Boulba qui se tenait derrière lui. Avant tout brillèrent à ses
+regards les deux mille ducats offerts pour la tête du Cosaque;
+mais il eut honte de sa cupidité, et s'efforça d'étouffer en lui-
+même l'éternelle pensée de l'or, qui, semblable à un ver, se
+replie autour de l'âme d'un juif.
+
+-- Écoute, Yankel, dit Tarass au juif, qui s'était mis en devoir
+de le saluer et qui alla prudemment fermer la porte, afin de
+n'être vu de personne; je t'ai sauvé la vie: les Cosaques
+t'auraient déchiré comme un chien. À ton tour maintenant, rends-
+moi un service.
+
+Le visage du juif se rembrunit légèrement.
+
+-- Quel service? si c'est quelque chose que je puisse faire,
+pourquoi ne le ferais-je pas?
+
+-- Ne dis rien. Mène-moi à Varsovie.
+
+-- À Varsovie?... Comment! à Varsovie? dit Yankel; et il haussa
+les sourcils et les épaules d'étonnement.
+
+-- Ne réponds rien. Mène-moi à Varsovie. Quoi qu'il en arrive, je
+veux le voir encore une fois, lui dire ne fût-ce qu'une parole...
+
+-- À qui, dire une parole?
+
+-- À lui, à Ostap, à mon fils.
+
+-- Est-ce que ta seigneurie n'a pas entendu dire que déjà...
+
+-- Je sais tout, je sais tout; on offre deux mille ducats pour ma
+tête. Les imbéciles savent ce qu'elle vaut. Je t'en donnerai cinq
+mille, moi. Voici deux mille ducats comptant (Boulba tira deux
+mille ducats d'une bourse en cuir), et le reste quand je
+reviendrai.
+
+Le juif saisit aussitôt un essuie-main et en couvrit les ducats.
+
+-- Ah! la belle monnaie! ah! la bonne monnaie! s'écria-t-il, en
+retournant un ducat entre ses doigts et en l'essayant avec les
+dents; je pense que l'homme à qui ta seigneurie a enlevé ces
+excellents ducats n'aura pas vécu une heure de plus dans ce monde,
+mais qu'il sera allé tout droit à la rivière, et s’y sera noyé,
+après avoir eu de si beaux ducats.
+
+-- Je ne t'en aurais pas prié, et peut-être aurais-je trouvé moi-
+même le chemin de Varsovie. Mais je puis être reconnu et pris par
+ces damnés Polonais; car je ne suis pas fait pour les inventions.
+Mais vous autres, juifs, vous êtes créés pour cela. Vous
+tromperiez le diable en personne: vous connaissez toutes les
+ruses. C'est pour cela que je suis venu te trouver. D'ailleurs, à
+Varsovie, je n'aurais non plus rien fait par moi-même. Allons,
+mets vite les chevaux à ta charrette, et conduis-moi lestement.
+
+-- Et ta seigneurie pense qu'il suffit tout bonnement de prendre
+une bête à l'écurie, de l'attacher à une charrette, et -- allons,
+marche en avant! -- Ta seigneurie pense qu'on peut la conduire
+ainsi sans l’avoir bien cachée?
+
+-- Eh bien! cache-moi, comme tu sais le faire; dans un tonneau
+vide, n'est-ce pas?
+
+-- Ouais! ta seigneurie pense qu'on peut la cacher dans un
+tonneau? Est-ce qu'elle ne sait pas que chacun croira qu'il y a de
+l'eau-de-vie dans ce tonneau?
+
+-- Eh bien! qu'ils croient qu'il y a de l'eau-de-vie!
+
+-- Comment qu'ils croient qu'il y a de l'eau-de-vie! s'écria le
+juif, qui saisit à deux mains ses longues tresses pendantes, et
+les leva vers le ciel.
+
+-- Qu'as-tu donc à t'ébahir ainsi?
+
+-- Est-ce que ta seigneurie ignore que le bon Dieu a créé l'eau-
+de-vie pour que chacun puisse en faire l'essai? Ils sont là-bas un
+tas de gourmands et d'ivrognes. Le premier gentillâtre venu est
+capable de courir cinq verstes après le tonneau, d'y faire un
+trou, et, quand il verra qu'il n'en sort rien, il dira aussitôt:
+«Un juif ne conduirait pas un tonneau vide; à coup sûr il y a
+quelque chose là-dessous. Qu'on saisisse le juif, qu'on garrotte
+le juif, qu'on enlève tout son argent au juif, qu'on mette le juif
+en prison!» parce que tout ce qu'il y a de mauvais retombe
+toujours sur le juif; parce que chacun traite le juif de chien;
+parce qu'on se dit qu'un juif n'est pas un homme.
+
+--Eh bien! alors, mets-moi dans un chariot à poisson!
+
+-- Impossible, Dieu le voit, c'est impossible: maintenant, en
+Pologne, les hommes sont affamés comme des chiens; on voudra voler
+le poisson, et on découvrira ta seigneurie.
+
+-- Eh bien! conduis-moi au diable, mais conduis-moi.
+
+-- Écoute, écoute, mon seigneur, dit le juif en abaissant ses
+manches sur les poignets et en s'approchant de lui les mains
+écartées: voici ce que nous ferons; maintenant, on bâtit partout
+des forteresses et des citadelles; il est venu de l'étranger des
+ingénieurs français, et l'on mène par les chemins beaucoup de
+briques et de pierres. Que ta seigneurie se couche au fond de ma
+charrette, et j'en couvrirai le dessus avec des briques. Ta
+seigneurie est robuste, bien portante; aussi ne s'inquiétera-t-
+elle pas beaucoup du poids à porter; et moi, je ferai une petite
+ouverture par en bas, afin de pouvoir te nourrir.
+
+-- Fais ce que tu veux, seulement conduis-moi.
+
+Et, au bout d'une heure, un chariot chargé de briques et attelé de
+deux rosses sortait de la ville d'Oumane. Sur l'une d'elles,
+Yankel était juché, et ses longues tresses bouclées voltigeaient
+par-dessous sa cape de juif, tandis qu'il sautillait sur sa
+monture, long comme un poteau de grande route.
+
+
+CHAPITRE XI
+
+À l'époque où se passait cette histoire, il n'y avait encore, sur
+la frontière, ni employés de la douane, ni inspecteurs (ce
+terrible épouvantail des hommes entreprenants), et chacun pouvait
+transporter ce que bon lui semblait. Si, d'ailleurs, quelque
+individu s'avisait de faire la visite ou l'inspection des
+marchandises, c'était, la plupart du temps, pour son propre
+plaisir, surtout lorsque des objets agréables venaient frapper ses
+regards et que sa main avait un poids et une puissance dignes de
+respect. Mais les briques n'excitaient l'envie de personne; elles
+entrèrent donc sans obstacle par la porte principale de la ville.
+Boulba, de sa cage étroite, pouvait seulement entendre le bruit
+des chariots et les cris des conducteurs, mais rien de plus.
+Yankel, sautillant sur son petit cheval couvert de poussière,
+entra, après avoir fait quelques détours, dans une petite rue
+étroite et sombre, qui portait en même temps les noms de Boueuse
+et de Juiverie, parce qu'en effet, c'est là que se trouvaient
+réunis tous les juifs de Varsovie. Cette rue ressemblait
+étonnamment à l'intérieur retourné d'une basse-cour. Il semblait
+que le soleil n'y pénétrât jamais. Des maisons en bois, devenues
+entièrement noires, avec de longues perches sortant des fenêtres,
+augmentaient encore les ténèbres. On voyait, par-ci par là,
+quelques murailles en briques rouges, devenues noires aussi en
+beaucoup d'endroits. De loin en loin un lambeau de muraille,
+plâtré par en haut, brillait aux rayons du soleil d'un
+insupportable éclat. Là, tout présente des contrastes frappants:
+des tuyaux de cheminée, des bâillons, des morceaux de marmites.
+Chacun jetait dans la rue tout ce qu'il avait d'inutile et de
+sale, offrant aux passants l'occasion d'exercer leurs divers
+sentiments à propos de ces guenilles. Un homme à cheval pouvait
+toucher avec la main les perches étendues à travers la rue, d'une
+maison à l'autre, le long desquelles pendaient des bas à la juive,
+des culottes courtes et une oie fumée. Quelquefois un assez gentil
+visage de juive, entouré de perles noircies, se montrait à une
+fenêtre délabrée. Un tas de petits juifs, sales, déguenillés, aux
+cheveux crépus, criaient et se vautraient dans la boue.
+
+Un juif aux cheveux roux, et le visage bigarré de taches de
+rousseur qui le faisait ressembler à un oeuf de moineau, mit la
+tête à la fenêtre. Il entama aussitôt avec Yankel une conversation
+dans leur langage baroque, et Yankel entra dans la cour. Un autre
+juif qui passait dans la rue s'arrêta, prit part au colloque, et,
+lorsque enfin Boulba fut parvenu à sortir de dessous les briques,
+il vit les trois juifs qui discouraient entre eux avec chaleur.
+
+Yankel se tourna vers lui, et lui dit que tout serait fait suivant
+son désir, que son Ostap était enfermé dans la prison de ville et
+que, quelque difficile qu'il fût de gagner les gardiens, il
+espérait pourtant lui ménager une entrevue.
+
+Boulba entra avec les trois juifs dans une chambre.
+
+Les juifs recommencèrent à parler leur langage incompréhensible.
+Tarass les examinait tour à tour. Il semblait que quelque chose
+l'eût fortement ému; sur ses traits rudes et insensibles brilla la
+flamme de l'espérance, de cette espérance qui visite quelquefois
+l'homme au dernier degré du désespoir; son vieux coeur palpita
+violemment, comme s'il eût été tout à coup rajeuni.
+
+-- Écoutez, juifs, leur dit-il, et son accent témoignait de
+l'exaltation de son âme, vous pouvez faire tout au monde, vous
+trouveriez un objet perdu au fond de la mer, et le proverbe dit
+qu'un juif se volera lui-même, pour peu qu'il en ait l'envie.
+Délivrez-moi mon Ostap! donnez-lui l'occasion de s'échapper des
+mains du diable. J'ai promis à cet homme douze mille ducats; j'en
+ajouterai douze encore, tous mes vases précieux, et tout l'or
+enfoui par moi dans la terre, et ma maison, et mes derniers
+vêtements. Je vendrai tout, et je vous ferai encore un contrat
+pour la vie, par lequel je m'obligerai à partager avec vous tout
+ce que je puis acquérir à la guerre!
+
+-- Oh! impossible, cher seigneur, impossible! dit Yankel avec un
+soupir.
+
+-- Impossible! dit un autre juif.
+
+Les trois juifs se regardèrent en silence.
+
+-- Si l'on essayait pourtant, dit le troisième, en jetant sur les
+deux autres des regards timides, peut-être, avec l'aide de Dieu...
+
+Les trois juifs se remirent à causer dans leur langue. Boulba,
+quelque attention qu'il leur prêtât, ne put rien deviner; il
+entendit seulement prononcer souvent le nom de Mardochée, et rien
+de plus.
+
+-- Écoute, mon seigneur! dit Yankel, il faut d'abord consulter un
+homme tel, qu'il n'a pas encore eu son pareil dans le monde: c'est
+un homme sage comme Salomon, et si celui-là ne fait rien, personne
+au monde ne peut rien faire. Reste ici, voici la clef, et ne
+laisse entrer personne.
+
+Les juifs sortirent dans la rue.
+
+Tarass ferma la porte et regarda par la petite fenêtre, dans cette
+sale rue de la Juiverie. Les trois juifs s'étaient arrêtés dans la
+rue et parlaient entre eux avec vivacité. Ils furent bientôt
+rejoints par un quatrième, puis par un cinquième. Boulba entendit
+de nouveau répéter le nom de Mardochée! Mardochée! Les juifs
+tournaient continuellement leurs regards vers l'un des côtés de la
+rue. Enfin, à l'un des angles, apparut, derrière une sale masure,
+un pied chaussé d'un soulier juif, et flottèrent les pans d'un
+caftan court. Ah! Mardochée! Mardochée! crièrent tous les juifs
+d'une seule voix. Un juif maigre, moins long que Yankel, mais
+beaucoup plus ridé, et remarquable par l'énormité de sa lèvre
+supérieure, s'approcha de la foule impatiente. Alors tous les
+juifs s'empressèrent à l'envi de lui faire leur narration, pendant
+laquelle Mardochée tourna plusieurs fois ses regards vers la
+petite fenêtre, et Tarass put comprendre qu'il s'agissait de lui.
+Mardochée gesticulait des deux mains, écoutait, interrompait les
+discours des juifs, crachait souvent de côté, et, soulevant les
+pans de sa robe, fourrait ses mains dans les poches pour en tirer
+des espèces de castagnettes, opération qui permettait de remarquer
+ses hideuses culottes. Enfin, les juifs se mirent à crier si fort,
+qu'un des leurs qui faisait la garde fut obligé de leur faire
+signe de se taire, et Tarass commençait à craindre pour sa sûreté;
+mais il se tranquillisa, en pensant que les juifs pouvaient bien
+converser dans la rue, et que le diable lui-même ne saurait
+comprendre leur baragouin.
+
+Deux minutes après, les juifs entrèrent tous à la fois dans sa
+chambre. Mardochée s'approcha de Tarass, lui frappa sur l'épaule,
+et dit:
+
+-- Quand nous voudrons faire quelque chose, ce sera fait comme il
+faut.
+
+Tarass examina ce Salomon, qui n'avait pas son pareil dans le
+monde, et conçut quelque espoir. Effectivement, sa vue pouvait
+inspirer une certaine confiance. Sa lèvre supérieure était un
+véritable épouvantail; il était hors de doute qu'elle n'était
+parvenue à ce développement de grosseur que par des raisons
+indépendantes de la nature. La barbe du Salomon n'était composée
+que de quinze poils; encore ne poussaient-ils que du côté gauche.
+Son visage portait les traces de tant de coups, reçus pour prix de
+ses exploits, qu'il en avait sans doute perdu le compte depuis
+longtemps, et s'était habitué à les regarder comme des taches de
+naissance.
+
+Mardochée s'éloigna bientôt avec ses compagnons, remplis
+d'admiration pour sa sagesse. Boulba demeura seul. Il était dans
+une situation étrange, inconnue; et pour la première fois de sa
+vie, il ressentait de l'inquiétude; son âme éprouvait une
+excitation fébrile. Ce n'était plus l'ancien Boulba, inflexible,
+inébranlable, puissant comme un chêne; Il était devenu
+pusillanime; Il était faible maintenant. Il frissonnait à chaque
+léger bruit, à chaque nouvelle figure de juif qui apparaissait au
+bout de la rue. Il demeura toute la journée dans cette situation;
+il ne but, ni ne mangea, et ses yeux ne se détachèrent pas un
+instant de la petite fenêtre qui donnait dans la rue. Enfin le
+soir, assez tard, arrivèrent Mardochée et Yankel. Le coeur de
+Tarass défaillit.
+
+-- Eh bien! avez-vous réussi? demanda-t-il avec l'impatience d'un
+cheval sauvage.
+
+Mais, avant que les juifs eussent rassemblé leur courage pour lui
+répondre, Tarass avait déjà remarqué qu'il manquait à Mardochée sa
+dernière tresse de cheveux, laquelle, bien qu'assez malpropre,
+s'échappait autrefois en boucle par dessous sa cape. Il était
+évident qu'il voulait dire quelque chose; mais il balbutia d'une
+manière si étrange que Tarass n'y put rien comprendre. Yankel
+aussi portait souvent la main à sa bouche, comme s'il eût souffert
+d'une fluxion.
+
+-- Ô cher seigneur! dit Yankel, c'est tout à fait impossible à
+présent. Dieu le voit! c'est impossible! Nous avons affaire à un
+si vilain peuple qu'il faudrait lui cracher sur la tête. Voilà
+Mardochée qui dira la même chose. Mardochée a fait ce que nul
+homme au monde ne ferait; mais Dieu n'a pas voulu qu'il en fût
+ainsi. Il y a trois mille hommes de troupes dans la ville, et
+demain on les mène tous au supplice.
+
+Tarass regarda les juifs entre les deux yeux, mais déjà sans
+impatience et sans colère.
+
+-- Et si ta seigneurie veut une entrevue, il faut y aller demain
+de bon matin, avant que le soleil ne soit levé. Les sentinelles
+consentent, et j'ai la promesse d'un _Leventar_. Seulement je
+désire qu'ils n'aient pas de bonheur dans l'autre monde. _Ah weh
+mir!_ quel peuple cupide! même parmi nous il n'y en a pas de
+pareils; j'ai donné cinquante ducats à chaque sentinelle et au
+_Leventar_...
+
+-- C'est bien. Conduis-moi près de lui, dit Tarass résolument, et
+toute sa fermeté rentra dans son âme. Il consentit à la
+proposition que lui fit Yankel, de se déguiser en costume de comte
+étranger, venu d'Allemagne; le juif, prévoyant, avait déjà préparé
+les vêtements nécessaires. Il faisait nuit. Le maître de la maison
+(ce même juif à cheveux roux et couvert de taches de rousseur)
+apporta un maigre matelas, couvert d'une espèce de natte, et
+l'étendit sur un des bancs pour Boulba. Yankel se coucha par terre
+sur un matelas semblable.
+
+Le juif aux cheveux roux but une tasse d'eau-de-vie, puis ôta son
+demi-caftan, ne conservant que ses souliers et ses bas qui lui
+donnaient beaucoup de ressemblance avec un poulet, et il s'en fut
+se coucher à côté de sa juive, dans quelque chose qui ressemblait
+à une armoire. Deux petits juifs se couchèrent par terre auprès de
+l'armoire, comme deux chiens domestiques. Mais Tarass ne dormait
+pas: il demeurait immobile, frappant légèrement la table de ses
+doigts. Sa pipe à la bouche, il lançait des nuages de fumée qui
+faisaient éternuer le juif endormi et l'obligeaient à se fourrer
+le nez sous la couverture. À peine le ciel se fut-il coloré d'un
+pâle reflet de l'aurore, qu'il poussa Yankel du pied.
+
+-- Debout, juif, et donne-moi ton costume de comte.
+
+Il s’habilla en une minute, il se noircit les moustaches et les
+sourcils, se couvrit la tête d'un petit chapeau brun, et
+s'arrangea de telle sorte qu'aucun de ses Cosaques les plus
+proches n'eût pu le reconnaître. À le voir, on ne lui aurait pas
+donné plus de trente ans. Les couleurs de sa santé brillaient sur
+ses joues, et ses cicatrices mêmes lui donnaient un certain air
+d'autorité. Ses vêtements chamarrés d'or lui seyaient à merveille.
+
+Les rues dormaient encore. Pas le moindre marchand ne se montrait
+dans la ville, une corbeille à la main. Boulba et Yankel
+atteignirent un édifice qui ressemblait à un héron au repos.
+C'était un bâtiment bas, large, lourd, noirci par le temps, et à
+l'un de ses angles s'élançait, comme le cou d'une cigogne, une
+longue tour étroite, couronnée d'un lambeau de toiture. Cet
+édifice servait à beaucoup d'emplois divers. Il renfermait des
+casernes, une prison et même un tribunal criminel. Nos voyageurs
+entrèrent dans le bâtiment et se trouvèrent au milieu d'une vaste
+salle ou plutôt d'une cour fermée par en haut. Près de mille
+hommes y dormaient ensemble. En face d'eux se trouvait une petite
+porte, devant laquelle deux sentinelles jouaient à un jeu qui
+consistait à se frapper l'un l'autre sur les mains avec les
+doigts. Ils firent peu d'attention aux arrivants et ne tournèrent
+la tête que lorsque Yankel leur eut dit:
+
+-- C'est nous, entendez-vous bien, mes seigneurs? c'est nous.
+
+-- Allez, dit l'un d'eux, ouvrant la porte d'une main et tendant
+l'autre à son compagnon, pour recevoir les coups obligés.
+
+Ils entrèrent dans un corridor étroit et sombre, qui les mena dans
+une autre salle pareille avec de petites fenêtres en haut.
+
+«Qui vive!» crièrent quelques voix, et Tarass vit un certain
+nombre de soldats armés de pied en cap.
+
+-- Il nous est ordonné de ne laisser entrer personne.
+
+-- C'est nous! criait Yankel; Dieu le voit, c'est nous, mes
+seigneurs!
+
+Mais personne ne voulait l'écouter. Par bonheur, en ce moment
+s'approcha un gros homme, qui paraissait être le chef, car il
+criait plus tort que les autres.
+
+-- Mon seigneur, c'est nous; vous nous connaissez déjà, et le
+seigneur comte vous témoignera encore sa reconnaissance...
+
+-- Laissez-les passer; que mille diables vous serrent la gorge!
+mais ne laissez plus passer qui que ce soit! Et qu'aucun de vous
+ne détache son sabre, et ne se couche par terre...
+
+Nos voyageurs n'entendirent pas la suite de cet ordre éloquent.
+
+-- C'est nous, c'est moi, c'est nous-mêmes! disait Yankel à chaque
+rencontre.
+
+-- Peut-on maintenant? demanda-t-il à l'une des sentinelles,
+lorsqu'ils furent enfin parvenus à l'endroit où finissait le
+corridor.
+
+-- On peut: seulement je ne sais pas si on vous laissera entrer
+dans sa prison même. Yan n'y est plus maintenant; on a mis un
+autre à sa place, répondit la sentinelle.
+
+-- Aïe, aïe, dit le juif à voix basse. Voilà qui est mauvais, mon
+cher seigneur.
+
+-- Marche, dit Tarass avec entêtement.
+
+Le juif obéit.
+
+À la porte pointue du souterrain, se tenait un heiduque orné d'une
+moustache à triple étage. L'étage supérieur montait aux yeux, le
+second allait droit en avant, et le troisième descendait sur la
+bouche, ce qui lui donnait une singulière ressemblance avec un
+matou.
+
+Le juif se courba jusqu'à terre, et s'approcha de lui presque plié
+en deux.
+
+-- Votre seigneurie! mon illustre seigneur!
+
+-- Juif, à qui dis-tu cela?
+
+-- À vous, mon illustre seigneur.
+
+-- Hum!... Je ne suis pourtant qu'un simple heiduque! dit le
+porteur de moustaches à trois étages, et ses yeux brillèrent de
+contentement.
+
+-- Et moi, Dieu me damne, je croyais que c'était le colonel en
+personne. Aïe, aïe, aïe... En disant ces mots le juif secoua la
+tête et écarta les doigts des mains. Aïe, quel aspect imposant!
+Vrai Dieu, c'est un colonel, tout à fait un colonel. Un seul doigt
+de plus, et c'est un colonel. Il faudrait mettre mon seigneur à
+cheval sur un étalon rapide comme une mouche, pour qu'il fît
+manoeuvrer le régiment.
+
+Le heiduque retroussa l'étage inférieur de sa moustache, et ses
+yeux brillèrent d'une complète satisfaction.
+
+-- Mon Dieu, quel peuple martial! continua le juif: _oh weh mir_,
+quel peuple superbe! Ces galons, ces plaques dorées, tout cela
+brille comme un soleil; et les jeunes filles, dès qu'elles voient
+ces militaires... aïe, aïe!
+
+Le juif secoua de nouveau la tête.
+
+Le heiduque retroussa l'étage supérieur de sa moustache, et fit
+entendre entre ses dents un son à peu près semblable au
+hennissement d'un cheval.
+
+-- Je prie mon seigneur de nous rendre un petit service, dit le
+juif. Le prince que voici arrive de l'étranger, et il voudrait
+voir les Cosaques. De sa vie il n'a encore vu quelle espèce de
+gens sont les Cosaques.
+
+La présence de comtes et de barons étrangers en Pologne était
+assez ordinaire; ils étaient souvent attirés par la seule
+curiosité de voir ce petit coin presque à demi asiatique de
+l'Europe. Quant à la Moscovie et à l'Ukraine, ils regardaient ces
+pays comme faisant partie de l'Asie même. C'est pourquoi le
+heiduque, après avoir fait un salut assez respectueux, jugea
+convenable d'ajouter quelques mots de son propre chef.
+
+-- Je ne sais, dit-il, pourquoi Votre Excellence veut les voir. Ce
+sont des chiens, et non pas des hommes. Et leur religion est
+telle, que personne n'en fait le moindre cas.
+
+-- Tu mens, fils du diable! dit Boulba, tu es un chien toi-même!
+Comment oses-tu dire qu'on ne fait pas cas de notre religion!
+C'est de votre religion hérétique qu'on ne fait pas cas!
+
+-- Eh, eh! dit le heiduque, je sais, l’ami, qui tu es maintenant.
+Tu es toi-même de ceux qui sont là sous ma garde. Attends, je vais
+appeler les nôtres.
+
+Taras vit son imprudence, mais l'entêtement et le dépit
+l'empêchèrent de songer à la réparer. Par bonheur, à l'instant
+même, Yankel parvint à se glisser entre eux.
+
+-- Mon seigneur! Comment serait-il possible que le comte fût un
+Cosaque! Mais s'il était un Cosaque, où aurait-il pris un pareil
+vêtement et un air si noble?
+
+-- Va toujours!
+
+Et le heiduque ouvrait déjà sa large bouche pour crier.
+
+-- Royale Majesté, taisez-vous, taisez-vous! au nom de Dieu,
+s'écria Yankel, taisez-vous! Nous vous payerons comme personne n'a
+été payé de sa vie; nous vous donnerons deux ducats en or.
+
+-- Hé, hé! deux ducats! Deux ducats ne me font rien. Je donne deux
+ducats à mon barbier pour qu'il me rase seulement la moitié de ma
+barbe. Cent ducats, juif!
+
+Ici le heiduque retroussa sa moustache supérieure.
+
+-- Si tu ne me donnes pas à l'instant cent ducats, je crie à la
+garde.
+
+-- Pourquoi donc tant d'argent? dit piteusement le juif, devenu
+tout pâle, en détachant les cordons de sa bourse de cuir.
+
+Mais, heureusement pour lui, il n'y avait pas davantage dans sa
+bourse, et le heiduque ne savait pas compter au-delà de cent.
+
+-- Mon seigneur, mon seigneur! partons au plus vite. Vous voyez
+quelles mauvaises gens cela fait, dit Yankel, après avoir observé
+que le heiduque maniait l'argent dans ses mains, comme s'il eût
+regretté de n'en avoir pas demandé davantage.
+
+-- Hé bien, allons donc, heiduque du diable! dit Boulba: tu as
+pris l'argent, et tu ne songes pas à nous faire voir les Cosaques?
+Non, tu dois nous les faire voir. Puisque tu as reçu l'argent, tu
+n'es plus en droit de nous refuser.
+
+-- Allez, allez au diable! sinon, je vous dénonce à l'instant et
+alors... tournez les talons, vous dis-je, et déguerpissez au plus
+tôt.
+
+-- Mon seigneur, mon seigneur! allons-nous-en, au nom de Dieu,
+allons-nous-en. Fi sur eux! Qu'ils voient en songe une telle
+chose, qu'il leur faille cracher! criait le pauvre Yankel.
+
+Boulba, la tête baissée, s'en revint lentement, poursuivi par les
+reproches de Yankel, qui se sentait dévoré de chagrin à l'idée
+d'avoir perdu pour rien ses ducats.
+
+-- Mais aussi, pourquoi le payer? Il fallait laisser gronder ce
+chien. Ce peuple est ainsi fait, qu'il ne peut pas ne pas gronder.
+_Oh weh_ _mir_! quels bonheurs Dieu envoie aux hommes! Voyez; cent
+ducats, seulement pour nous avoir chassés! Et un pauvre juif! on
+lui arrachera ses boucles de cheveux, et de son museau l'on fera
+une chose impossible à regarder, et personne ne lui donnera cent
+ducats! Ô mon Dieu! ô Dieu de miséricorde!
+
+Mais l'insuccès de leur tentative avait eu sur Boulba une tout
+autre influence; on en voyait l'effet dans la flamme dévorante
+dont brillaient ses yeux.
+
+-- Marchons, dit-il tout à coup, en secouant une espèce de
+torpeur: allons sur la place publique. Je veux voir comment on le
+tourmentera.
+
+-- Ô mon seigneur, pourquoi faire? Là, nous ne pouvons pas le
+secourir.
+
+-- Marchons, dit Boulba avec résolution.
+
+Et le juif, comme une bonne d'enfant, le suivit avec un soupir.
+
+Il n'était pas difficile de trouver la place où devait avoir lieu
+le supplice; le peuple y affluait de toutes parts. Dans ce siècle
+grossier, c'était un spectacle des plus attrayants, non seulement
+pour la populace, mais encore pour les classes élevées. Nombre de
+vieilles femmes dévotes, nombre de jeunes filles peureuses, qui
+rêvaient ensuite toute la nuit de cadavres ensanglantés, et qui
+s'éveillaient en criant comme peut crier un hussard ivre, n'en
+saisissaient pas moins avec avidité l'occasion de satisfaire leur
+curiosité cruelle. Ah! quelle horrible torture! criaient quelques-
+unes d'entre elles, avec une terreur fébrile, en fermant les yeux
+et en détournant le visage; et pourtant elles demeuraient à leur
+place. Il y avait des hommes qui, la bouche béante, les mains
+étendues convulsivement, auraient voulu grimper sur les têtes des
+autres pour mieux voir. Au milieu de figures étroites et communes,
+ressortait la face énorme d'un boucher, qui observait toute
+l'affaire d'un air connaisseur, et conversait en monosyllabes avec
+un maître d'armes qu'il appelait son compère, parce que, les jours
+de fête, ils s'enivraient dans le même cabaret. Quelques-uns
+discutaient avec vivacité, d'autres tenaient même des paris; mais
+la majeure partie appartenait à ce genre d'individus qui regardent
+le monde entier et tout ce qui pause dans le monde, en se grattant
+le nez avec les doigts. Sur le premier plan, auprès des porteurs
+de moustaches, qui composaient la garde de la ville, se tenait un
+jeune gentilhomme campagnard, ou qui paraissait tel, en costume
+militaire, et qui avait mis sur son dos tout ce qu'il possédait,
+de sorte qu'il ne lui était resté à la maison qu'une chemise
+déchirée et de vieilles bottes. Deux chaînes, auxquelles pendait
+une espèce de ducat, se croisaient sur sa poitrine. Il était venu
+là avec sa maîtresse Youséfa, et s'agitait continuellement, pour
+que l'on ne tachât point sa robe de soie. Il lui avait tout
+expliqué par avance, si bien qu'il était décidément impossible de
+rien ajouter.
+
+-- Ma petite Youséfa, disait-il, tout ce peuple que vous voyez, ce
+sont des gens qui sont venus pour voir comment on va supplicier
+les criminels. Et celui-là, ma petite, que vous voyez là-bas, et
+qui tient à la main une hache et d'autres instruments, c'est le
+bourreau, et c’est lui qui les suppliciera. Et quand il commencera
+à tourner la roue et à faire d'autres tortures, le criminel sera
+encore vivant; mais lorsqu'on lui coupera la tête, alors, ma
+petite, il mourra aussitôt. D'abord il criera et se débattra, mais
+dès qu'on lui aura coupé la tête, il ne pourra plus ni crier, ni
+manger, ni boire, parce que alors, ma petite, il n'aura plus de
+tête.
+
+Et Youséfa écoutait tout cela avec terreur et curiosité. Les toits
+des maisons étaient couverts de peuple. Aux fenêtres des combles
+apparaissaient d'étranges figures à moustaches, coiffées d'une
+espèce de bonnet. Sur les balcons, abrités pas des baldaquins, se
+tenait l'aristocratie. La jolie main, brillante comme du sucre
+blanc, d'une jeune fille rieuse, reposait sur la grille du balcon.
+De nobles seigneurs, doués d'un embonpoint respectable,
+contemplaient tout cela d'un air majestueux. Un valet en riche
+livrée, les manches rejetées en arrière, faisait circuler des
+boissons et des rafraîchissements. Souvent une jeune fille
+espiègle, aux yeux noirs, saisissant de sa main blanche des
+gâteaux ou des fruits, les jetait au peuple. La cohue des
+chevaliers affamés s'empressait de tendre leurs chapeaux, et
+quelque long hobereau, qui dépassait la foule de toute sa tête,
+vêtu d'un _kountousch_ autrefois écarlate, et tout chamarré de
+cordons en or noircis par le temps, saisissait les gâteaux au vol,
+grâce à ses longs bras, baisait la proie qu'il avait conquise,
+l'appuyait sur son coeur, et puis la mettait dans sa bouche. Un
+faucon, suspendu au balcon dans une cage dorée, figurait aussi
+parmi les spectateurs; le bec tourné de travers et la patte levée,
+il examinait aussi le peuple avec attention. Mais la foule s'émut
+tout à coup, et de toutes parts retentirent les cris: les voilà,
+les voilà! ce sont les Cosaques!
+
+Ils marchaient, la tête découverte, leurs longues tresses
+pendantes, tous avaient laissé pousser leur barbe. Ils
+s'avançaient sans crainte et sans tristesse, avec une certaine
+tranquillité fière. Leurs vêtements de draps précieux s'étaient
+usés, et flottaient autour d'eux en lambeaux; ils ne regardaient
+ni ne saluaient le peuple, le premier de tous marchait Ostap.
+
+Que sentit le vieux Tarass, lorsqu'il vit Ostap? Que se passa-t-il
+alors dans son coeur?... Il le contemplait au milieu de la foule,
+sans perdre un seul de ses mouvements. Les Cosaques étaient déjà
+parvenus au lieu du supplice. Ostap s'arrêta. À lui, le premier,
+appartenait de vider cet amer calice. Il jeta un regard sur les
+siens, leva une de ses mains au ciel, et dit à haute voix:
+
+-- Fasse Dieu que tous les hérétiques qui sont ici rassemblés
+n'entendent pas, les infidèles, de quelle manière est torturé un
+chrétien! Qu'aucun de nous ne prononce une parole.
+
+Cela dit, il s'approcha de l'échafaud.
+
+-- Bien, fils, bien! dit Boulba doucement, et il inclina vers la
+terre sa tête grise.
+
+Le bourreau arracha les vieux lambeaux qui couvraient Ostap; on
+lui mit les pieds et les mains dans une machine faite exprès pour
+cet usage, et... Nous ne troublerons pas l'âme du lecteur par le
+tableau de tortures infernales dont la seule pensée ferait dresser
+les cheveux sur la tête. C'était le produit de temps grossiers et
+barbares, alors que l'homme menait encore une vie sanglante,
+consacrée aux exploits guerriers, et qu'il y avait endurci toute
+son âme sans nulle idée d'humanité. En vain quelques hommes
+isolés, faisant exception à leur siècle, se montraient les
+adversaires de ces horribles coutumes; en vain le roi et plusieurs
+chevaliers d'intelligence et de coeur représentaient qu'une
+semblable cruauté dans les châtiments ne servait qu'à enflammer la
+vengeance de la nation cosaque. La puissance du roi et des sages
+opinions ne pouvait rien contre le désordre, contre la volonté
+audacieuse des magnats polonais, qui, par une absence inconcevable
+de tout esprit de prévoyance, et par une vanité puérile, n'avaient
+fait de leur diète qu'une satire du gouvernement.
+
+Ostap supportait les tourments et les tortures avec un courage de
+géant. L'on n'entendait pas un cri, pas une plainte, même lorsque
+les bourreaux commencèrent à lui briser les os des pieds et des
+mains, lorsque leur terrible broiement fut entendu au milieu de
+cette foule muette par les spectateurs les plus éloignés, lorsque
+les jeunes filles détournèrent les yeux avec effroi. Rien de
+pareil à un gémissement ne sortit de sa bouche; son visage ne
+trahit pas la moindre émotion. Tarass se tenait dans la foule, la
+tête inclinée, et, levant de temps en temps les yeux avec fierté,
+il disait seulement d'un ton approbateur:
+
+-- Bien, fils, bien!...
+
+Mais, quand on l'eut approché des dernières tortures et de la
+mort, sa force d'âme parut faiblir. Il tourna les regards autour
+de lui: Dieu! rien que des visages inconnus, étrangers! Si du
+moins quelqu'un de ses proches eût assisté à sa fin! Il n'aurait
+pas voulu entendre les sanglots et la désolation d'une faible
+mère, ou les cris insensés d'une épouse, s'arrachant les cheveux
+et meurtrissant sa blanche poitrine; mais il aurait voulu voir un
+homme ferme, qui le rafraîchit par une parole sensée et le
+consolât à sa dernière heure. Sa constance succomba, et il s'écria
+dans l'abattement de son âme:
+
+-- Père! où es-tu? entends-tu tout cela?
+
+-- Oui, j'entends!
+
+Ce mot retentit au milieu du silence universel, et tout un million
+d'âmes frémirent à la fois. Une partie des gardes à cheval
+s'élancèrent pour examiner scrupuleusement les groupes du peuple.
+Yankel devint pâle comme un mort, et lorsque les cavaliers se
+furent un peu éloignés de lui, il se retourna avec terreur pour
+regarder Boulba; mais Boulba n'était plus à son côté. Il avait
+disparu sans laisser de trace.
+
+
+CHAPITRE XII
+
+La trace de Boulba se retrouva bientôt. Cent vingt mille hommes de
+troupes cosaques parurent sur les frontières de l'Ukraine. Ce
+n'était plus un parti insignifiant, un détachement venu dans
+l'espoir du butin, ou envoyé à la poursuite des Tatars. Non; la
+nation entière s'était levée, car sa patience était à bout. Ils
+s'étaient levés pour venger leurs droits insultés, leurs moeurs
+ignominieusement tournées en moquerie, la religion de leurs pères
+et leurs saintes coutumes outragées, les églises livrées à la
+profanation; pour secouer les vexations des seigneurs étrangers,
+l'oppression de l'union catholique, la honteuse domination de la
+juiverie sur une terre chrétienne, en un mot pour se venger de
+tous les griefs qui nourrissaient et grossissaient depuis
+longtemps la haine sauvage des Cosaques.
+
+L'_hetman_ Ostranitza, guerrier jeune, mais renommé par son
+intelligence, était à la tête de l'innombrable armée des Cosaques.
+Près de lui se tenait Gouma, son vieux compagnon, plein
+d'expérience. Huit _polkovniks_ conduisaient des _polk_s de douze
+mille hommes. Deux _ïésaoul_-généraux et un _bountchoug_, ou
+général à queue, venaient à la suite de l'_hetman_. Le porte-
+étendard général marchait devant le premier drapeau; bien des
+enseignes et d'autres drapeaux flottaient au loin; les compagnons
+des _bountchougs_ portaient des lances ornées de queues de cheval.
+Il y avait aussi beaucoup d'autres dignitaires d'armée, beaucoup
+de greffiers de _polk_s suivis par des détachements à pied et à
+cheval. On comptait presque autant de Cosaques volontaires que de
+Cosaques de ligne et de front. Ils s'étaient levés de toutes les
+contrées, de Tchiguirine, de Péreïeslav, de Batourine, de
+Gloukhoff, des rivages inférieurs du Dniepr, de ses hauteurs et de
+ses îles. D'innombrables chevaux et des masses de chariots armés
+serpentaient dans les champs. Mais parmi ces nuées de Cosaques,
+parmi ces huit _polk_s réguliers, il y avait un _polk_ supérieur à
+tous les autres; et à la tête de ce _polk_ était Tarass Boulba.
+Tout lui donnait l'avantage sur le reste des chefs, et son âge
+avancé, et sa longue expérience, et sa science de faire mouvoir
+les troupes, et sa haine des ennemis, plus forte que chez tout
+autre. Même aux Cosaques sa férocité implacable et sa cruauté
+sanguinaire paraissaient exagérées. Sa tête grise ne condamnait
+qu'au feu et à la potence, et son avis dans le conseil de guerre
+ne respirait que ruine et dévastation.
+
+Il n'est pas besoin de décrire tous les combats que livrèrent les
+Cosaques, ni la marche progressive de la campagne; tout cela est
+écrit sur les feuillets des annales. On sait quelle est, dans la
+terre russe, une guerre soulevée pour la religion. Il n'est pas de
+force plus forte que la religion. Elle est implacable, terrible,
+comme un roc dressé par les mains de la nature au milieu d'une mer
+éternellement orageuse et changeante. Du milieu des profondeurs de
+l'Océan, il lève vers le ciel ses murailles inébranlables, formées
+d'une seule pierre, entière et compacte. De toutes parts on
+l'aperçoit, et de toutes parts il regarde fièrement les vagues qui
+fuient devant lui. Malheur au navire qui vient le choquer! ses
+fragiles agrès volent en pièces; tout ce qu'il porte se noie ou se
+brise, et l'air d'alentour retentit des cris plaintifs de ceux qui
+périssent dans les flots.
+
+Sur les feuillets des annales on lit d'une manière détaillée
+comment les garnisons polonaises fuyaient des villes reconquises;
+comment l'on pendait les fermiers juifs sans conscience; comment
+l'_hetman_ de la couronne, Nicolas Potocki, se trouva faible, avec
+sa nombreuse armée, devant cette force irrésistible; comment,
+défait et poursuivi, il noya dans une petite rivière la majeure
+partie de ses troupes; comment les terribles _polk_s cosaques le
+cernèrent dans le petit village de Polonnoï, et comment, réduit à
+l'extrémité, l'_hetman_ polonais promit sous serment, au nom du
+roi et des magnats de la couronne, une satisfaction entière ainsi
+que le rétablissement de tous les anciens droits et privilèges.
+Mais les Cosaques n'étaient pas hommes à se laisser prendre à
+cette promesse; ils savaient ce que valaient à leur égard les
+serments polonais. Et Potocki n'eût plus fait le beau sur son
+_argamak_ de six mille ducats, attirant les regards des illustres
+dames et l'envie de la noblesse; il n'eût plus fait de bruit aux
+assemblées, ni donné de fêtes splendides aux sénateurs, s'il
+n'avait été sauvé par le clergé russe qui se trouvait dans ce
+village. Lorsque tous les prêtres sortirent, vêtus de leurs
+brillantes robes dorées, portant les images de la croix, et, à
+leur tête, l'archevêque lui-même, la crosse en main et la mitre en
+tête, tous les Cosaques plièrent le genou et ôtèrent leurs
+bonnets. En ce moment ils n'eussent respecté personne, pas même le
+roi; mais ils n'osèrent point agir contre leur Église chrétienne,
+et s'humilièrent devant leur clergé. L'_hetman_ et les
+_polkovniks_ consentirent d'un commun accord à laisser partir
+Potocki, après lui avoir fait jurer de laisser désormais en paix
+toutes les églises chrétiennes, d'oublier les inimitiés passées et
+de ne faire aucun mal à l'armée cosaque. Un seul _polkovnik_
+refusa de consentir à une paix pareille; c'était Tarass Boulba. Il
+arracha une mèche de ses cheveux, et s'écria
+
+-- _Hetman_, _hetman_! et vous, _polkovniks_, ne faites pas cette
+action de vieille femme; ne vous fiez pas aux Polonais; ils vous
+trahiront, les chiens!
+
+Et lorsque le greffier du _polk_ eut présenté le traité de paix,
+lorsque l'_hetman_ y eut apposé sa main toute-puissante, Boulba
+détacha son précieux sabre turc, en pur damas du plus bel acier,
+le brisa en deux, comme un roseau, et en jeta au loin les tronçons
+dans deux directions opposées.
+
+-- Adieu donc! s'écria-t-il. De même que les deux moitiés de ce
+sabre ne se réuniront plus et ne formeront jamais une même arme,
+de même, nous, aussi, compagnons, nous ne nous reverrons plus en
+ce monde! N'oubliez donc pas mes paroles d'adieu.
+
+Alors sa voix grandit, s'éleva, acquit une puissance étrange, et
+tous s'émurent en écoutant ses accents prophétiques.
+
+-- À votre heure dernière, vous vous souviendrez de moi. Vous
+croyez avoir acheté le repos et la paix; vous croyez que vous
+n'avez plus qu'à vous donner du bon temps? Ce sont d'autres fêtes
+qui vous attendent. _Hetman_, on t'arrachera la peau de la tête,
+on l'emplira de graine de riz, et, pendant longtemps, on la verra
+colportée à toutes les foires! Vous non plus, seigneurs, vous ne
+conserverez pas vos têtes. Vous pourrirez dans de froids caveaux,
+ensevelis sous des murs de pierre, à moins qu'on ne vous rôtisse
+tout vivants dans des chaudières, comme des moutons. Et vous,
+camarades, continua-t-il en se tournant vers les siens, qui de
+vous veut mourir de sa vraie mort? Qui de vous veut mourir, non
+pas sur le poêle de sa maison, ni sur une couche de vieille femme,
+non pas ivre mort sous une treille, au cabaret, comme une
+charogne, mais de la belle mort d'un Cosaque, tous sur un même
+lit, comme le fiancé avec la fiancée? À moins pourtant que vous ne
+veuillez retourner dans vos maisons, devenir à demi hérétiques, et
+promener sur vos dos les seigneurs polonais?
+
+-- Avec toi, seigneur _polkovnik_, avec toi! s'écrièrent tous ceux
+qui faisaient partie du _polk_ de Tarass.
+
+Et ils furent rejoints par une foule d'autres.
+
+-- Eh bien! puisque c'est avec moi, avec moi donc! dit Tarass.
+
+Il enfonça fièrement son bonnet, jeta un regard terrible à ceux
+qui étaient demeurés, s'affermit sur son cheval et cria aux siens:
+
+-- Personne, du moins, ne nous humiliera par une parole
+offensante. Allons, camarades, en visite chez les catholiques!
+
+Il piqua des deux, et, à sa suite, se mit en marche une compagnie
+de cent chariots, qu'entouraient beaucoup de cavaliers et de
+fantassins cosaques; et, se retournant, il bravait d'un regard
+plein de mépris et de colère tous ceux qui n'avaient pas voulu le
+suivre. Personne n'osa les retenir. À la vue de toute l'armée, un
+_polk_ s'en allait, et, longtemps encore, Tarass se retourna et
+menaça du regard.
+
+L'_hetman_ et les autres _polkovniks_ étaient troublés; tous
+demeurèrent pensifs, silencieux, comme oppressés par un pénible
+pressentiment. Tarass n'avait pas fait une vaine prophétie. Tout
+se passa comme il l'avait prédit. Peu de temps après la trahison
+de _Kaneff_, la tête de l'_hetman_ et celle de beaucoup d'entre
+les principaux chefs furent plantées sur les pieux.
+
+Et Tarass?... Tarass se promenait avec son _polk_ à travers toute
+la Pologne; il brûla dix-huit villages, prit quarante églises, et
+s'avança jusqu'auprès de Cracovie. Il massacra bien des
+gentilshommes; il pilla les meilleurs et les plus riches châteaux.
+Ses Cosaques défoncèrent et répandirent les tonnes d'hydromel et
+de vins séculaires qui se conservaient avec soin dans les caves
+des seigneurs; ils déchirèrent à coups de sabre et brûlèrent les
+riches étoffes, les vêtements de parade, les objets de prix qu'ils
+trouvaient dans les garde-meubles.
+
+-- N'épargnez rien! répétait Tarass.
+
+Les Cosaques ne respectèrent ni les jeunes femmes aux noirs
+sourcils ni les jeunes filles à la blanche poitrine, au visage
+rayonnant; elles ne purent trouver de refuge même dans les
+temples. Tarass les brûlait avec les autels. Plus d'une main
+blanche comme la neige s'éleva du sein des flammes vers les cieux,
+au milieu des cris plaintifs qui auraient ému la terre humide
+elle-même, et qui auraient fait tomber de pitié sur le sol l'herbe
+des steppes. Mais les cruels Cosaques n'entendaient rien et,
+soulevant les jeunes enfants sur la pointe de leurs lances, ils
+les jetaient aux mères dans les flammes.
+
+-- Ce sont là, Polonais détestés, les messes funèbres d'Ostap!
+disait Tarass.
+
+Et de pareilles messes, il en célébrait dans chaque village;
+jusqu'au moment où le gouvernement polonais reconnut que ses
+entreprises avaient plus d'importance qu'un simple brigandage, et
+où ce même Potocki fut chargé, à la tête de cinq régiments,
+d'arrêter Tarass.
+
+Six jours durant, les Cosaques parvinrent à échapper aux
+poursuites, en suivant des chemins détournés. Leurs chevaux
+pouvaient à peine supporter cette course incessante et sauver
+leurs maîtres. Mais, cette fois, Potocki se montra digne de la
+mission qu'il avait reçue: il poursuivit l'ennemi sans relâche, et
+l'atteignit sur les rives du Dniestr, où Boulba venait de faire
+halte dans une forteresse abandonnée et tombant en ruine.
+
+On la voyait à la cime d'un roc qui dominait le Dniestr, avec les
+restes de ses glacis déchirés et de ses murailles détruites. Le
+sommet du roc était tout jonché de pierres, de briques, de débris,
+toujours prêts à se détacher et à voler dans l'abîme. Ce fut là
+que l'_hetman_ de la couronne Potocki cerna Boulba par les deux
+côtés qui donnaient accès sur la plaine. Pendant quatre jours, les
+Cosaques luttèrent et se défendirent à coups de briques et de
+pierres. Mais leurs munitions, comme leurs forces, finirent par
+s'épuiser, et Tarass résolut de se frayer un chemin à travers les
+rangs ennemis. Déjà ses Cosaques s'étaient ouvert un passage, et
+peut-être leurs chevaux rapides les auraient-ils sauvés encore une
+fois, quand tout à coup Tarass s'arrêta au milieu de sa course.
+
+-- Halte! s'écria-t-il, j'ai perdu ma pipe et mon tabac; je ne
+veux pas que ma pipe même tombe aux mains des Polonais détestés.
+
+Et le vieux _polkovnik_ se pencha pour chercher dans l'herbe sa
+pipe et sa bourse à tabac, ses deux inséparables compagnons, sur
+mer et sur terre, dans les combats et à la maison. Pendant ce
+temps, arrive une troupe ennemie, qui le saisit par ses puissantes
+épaules. Il essaye de se dégager; mais les heiduques qui l'avaient
+saisi ne roulèrent plus à terre, comme autrefois.
+
+-- Oh! vieillesse! vieillesse! dit-il amèrement; et le vieux
+Cosaque pleura.
+
+Mais ce n'était pas à la vieillesse qu'était la faute; la force
+avait vaincu la force. Près de trente hommes s'étaient suspendus à
+ses pieds, à ses bras.
+
+-- Le corbeau est pris! criaient les Polonais. Il ne reste plus
+qu'à trouver la manière de lui faire honneur, à ce chien.
+
+Et on le condamna, du consentement de l'_hetman_, à être brûlé vif
+en présence de tout le corps d'armée. Il y avait près de là un
+arbre nu dont le sommet avait été brisé par la foudre. On attacha
+Tarass avec des chaînes en fer au tronc de l'arbre; puis on lui
+cloua les mains, après l'avoir hissé aussi haut que possible, afin
+que le Cosaque fût vu de loin et de partout; puis, approchant des
+branches, les Polonais se mirent à dresser un bûcher au pied de
+l'arbre. Mais ce n'était pas le bûcher que contemplait Tarass; ce
+n'était pas aux flammes qui allaient le dévorer que songeait son
+âme intrépide. Il regardait, l'infortuné, du côté où combattaient
+ses Cosaques. De la hauteur où il était placé, il voyait tout
+comme sur la paume de la main.
+
+-- Camarades, criait-il, gagnez, gagnez au plus vite la montagne
+qui est derrière le bois; là, ils ne vous atteindront pas!
+
+Mais le vent emporta ses paroles.
+
+-- Ils vont périr, ils vont périr pour rien! s'écriait-il avec
+désespoir.
+
+Et il regarda au-dessous de lui, à l'endroit où étincelait le
+Dniestr. Un éclair de joie brilla dans ses yeux. Il vit quatre
+proues à demi cachées par les buissons; alors rassemblant toutes
+ses forces, il s'écria de sa voix puissante:
+
+-- Au rivage! au rivage, camarades, descendez par le sentier à
+gauche! Il y a des bateaux sur la rive; prenez-les tous, pour
+qu'on ne puisse vous poursuivre.
+
+Cette fois le vent souffla favorablement, et toutes ses paroles
+arrivèrent aux Cosaques. Mais il fut récompensé de ce bon conseil
+par un coup de massue asséné sur la tête, qui fit tournoyer tous
+les objets devant ses yeux.
+
+Les Cosaques s'élancèrent de toute leur vitesse sur la pente du
+sentier; mais ils sont poursuivis l'épée dans les reins. Ils
+regardaient; le sentier tourne, serpente, fait mille détours.
+
+-- Allons, camarades, à la grâce de Dieu! s'écrient tous les
+Cosaques.
+
+Ils s'arrêtent un instant, lèvent leurs fouets sifflent, et leurs
+chevaux tatars se détachent du sol, se déroulant dans l'air, comme
+des serpents, volent par-dessus l'abîme et tombent droit au milieu
+du Dniestr. Deux seulement d'entre eux n'atteignirent pas le
+fleuve; ils se fracassèrent sur les rochers, et y périrent avec
+leurs chevaux sans même pousser un cri. Déjà les Cosaques
+nageaient à cheval dans la rivière et détachaient les bateaux. Les
+Polonais s'arrêtèrent devant l'abîme s'étonnant de l'exploit inouï
+des Cosaques, et se demandant s'il fallait ou non sauter à leur
+suite. Un jeune colonel au sang vif et bouillant, le propre frère
+de la belle Polonaise qui avait enchanté le pauvre Andry, s'élança
+sans réfléchir à la poursuite des Cosaques; il tourna trois fois
+en l'air avec son cheval, et retomba sur les rocs aigus. Les
+pierres anguleuses le déchirèrent en lambeaux, le précipice
+l'engloutit, et sa cervelle, mêlée de sang, souilla les buissons
+qui croissaient sur les pentes inégales du glacis.
+
+Lorsque Tarass se réveilla du coup qui l'avait étourdi, lorsqu'il
+regarda le Dniestr, les Cosaques étaient déjà dans les bateaux et
+s'éloignaient à force de rames. Les balles pleuvaient sur eux de
+la hauteur, mais sans les atteindre. Et les yeux du vieux
+_polkovnik_ brillaient du feu de la joie.
+
+-- Adieu, camarades, leur cria-t-il, d'en haut; souvenez-vous de
+moi, revenez ici au printemps prochain, et faites une belle
+tournée! Qu'avez vous gagné, Polonais du diable? Croyez-vous qu'il
+y ait au monde une chose qui fasse peur à un Cosaque? Attendez un
+peu, le temps viendra bientôt où vous apprendrez ce que c'est que
+la religion russe orthodoxe. Dès à présent les peuples voisins et
+lointains le pressentent: un tsar s'élèvera de la terre russe, et
+il n'y aura pas dans le monde de puissance qui ne se soumette à
+lui!...
+
+Déjà le feu s'élevait au-dessus du bûcher, atteignait les pieds de
+Tarass, et se déroulait en flamme le long du tronc d'arbre... Mais
+se trouvera-t-il au monde un feu, des tortures, une puissance
+capables de dompter la force cosaque!
+
+Ce n'est pas un petit fleuve que le Dniestr; il y a beaucoup
+d'anses, beaucoup d'endroits sans fond, et d'épais joncs croissent
+sur ses rivages. Le miroir du fleuve est brillant; il retentit du
+cri sonore des cygnes, et le superbe _gogol_[40] se laisse emporter
+par son rapide courant. Des nuées de courlis, de bécassines au
+rougeâtre plumage, et d'autres oiseaux de toute espèce s'agitent
+dans ses joncs et sur les plages de ses rives. Les Cosaques
+voguaient rapidement sur d'étroits bateaux à deux gouvernails, ils
+ramaient avec ensemble, évitaient prudemment les bas-fonds, et,
+effrayant les oiseaux qui s'envolaient à leur approche, ils
+parlaient de leur _ataman_.
+
+FIN
+
+
+
+ [1] Kiew, capitale du gourt de Kiew, sur le Dniepr, et
+capitale de toute la Russie, jusqu'à la fin du XIIe siècle.
+ [2] Ducats d'or, percés et pendus en guise d'ornements.
+ [3] Chroniques chantées, comme les anciennes rapsodies
+grecques ou les romances espagnoles.
+ [4] Espèce de guitare.
+ [5] Religion grecque-unie, schisme, récemment abrogé, de la
+religion gréco-catholique.
+ [6] Officiers de son campement.
+ [7] Lieutenant du _polkovnik_.
+ [8] Division féodale de la Russie.
+ [9] Union de villages sous le même chef électif nommé
+_ataman_.
+ [10] Espèces de régiments.
+ [11] Tous les hommes armés, chez les Cosaques, se nommaient
+chevaliers, par une imitation lointaine et mal comprise de la
+chevalerie de l'Europe occidentale.
+ [12] Chef de _polk_. Ce mot signifie maintenant colonel.
+ [13] Espèce de mouette.
+ [14] Nom du cheval.
+ [15] Le _poud_ vaut quarante livres russes, environ dix-huit
+kilogrammes.
+ [16] Nom des étudiants laïques.
+ [17] Nom du surveillant, ou chef de quartier, choisi parmi les
+étudiants.
+ [18] Danses cosaques.
+ [19] Cabaret russe.
+ [20] Chef élu de la _setch_.
+ [21] Chilo, en russe, veut dire poinçon, alène.
+ [22] Grandes et petites guitares.
+ [23] Dans les anciens tableaux des églises grecques, les
+images sont habillées de robes en métal battu et ciselé.
+ [24] Petite calèche longue.
+ [25] La religion grecque.
+ [26] Camp mouvant, caravane armée.
+ [27] Pains de froment pur.
+ [28] Redingote polonaise.
+ [29] Phrase proverbiale en Russie.
+ [30] Il n'y a point d'orgues dans les églises du rite grec,
+c'était chose nouvelle pour un Cosaque.
+ [31] Mot composé de _nesamaï_, «ne me touche pas».
+ [32] Le mot russe _krasnoï_ veut dire rouge et beau, brillant,
+éclatant.
+ [33] Mot pris aux Hongrois pour désigner la cavalerie légère.
+En langue madgyare il signifie vingtième, parce que, dans les
+guerres contre les Turcs, chaque village devait fournir, sur vingt
+hommes, un homme équipé.
+ [34] Nom tatar d'une longue corde terminée par un noeud
+coulant.
+ [35] Ville impériale, Byzance.
+ [36] Princes.
+ [37] Non seulement ce geste a son nom particulier, mais on en
+a formé le verbe, l'adverbe, l'adjectif, etc.
+ [38] Chevaux persans.
+ [39] Mot russe pour exciter les chiens.
+ [40] Espèce de canard sauvage, approchant du cygne.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Tarass Boulba, by Nikolaï Vassilievitch Gogol
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13794 ***