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diff --git a/13794-0.txt b/13794-0.txt new file mode 100644 index 0000000..4b4f12a --- /dev/null +++ b/13794-0.txt @@ -0,0 +1,5662 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13794 *** + +Nikolaï Vassilievitch Gogol + +TARASS BOULBA + +Traduit du russe par Louis Viardot + +(1835) + + +Table des matières + +PRÉFACE +CHAPITRE I +CHAPITRE II +CHAPITRE III +CHAPITRE IV +CHAPITRE V +CHAPITRE VI +CHAPITRE VII +CHAPITRE VIII +CHAPITRE IX +CHAPITRE X +CHAPITRE XI +CHAPITRE XII + + + +PRÉFACE + +La nouvelle intitulée _Tarass Boulba_, la plus considérable du +recueil de Gogol, est un petit roman historique où il a décrit les +moeurs des anciens Cosaques Zaporogues. Une note préliminaire nous +semble à peu près indispensable pour les lecteurs étrangers à la +Russie. + +Nous ne voulons pas, toutefois, rechercher si le savant géographe +Mannert a eu raison de voir en eux les descendants des anciens +Scythes (Niebuhr a prouvé que les Scythes d’Hérotode étaient les +ancêtres des Mongols), ni s’il faut absolument retrouver les +Cosaques (en russe _Kasak_) dans les _[mot en grec]_de Constantin +Porphyrogénète, les _Kassagues_ de Nestor, les _cavaliers _et +_corsaires russes_ que les géographes arabes, antérieurs au XIIIe +siècle, plaçaient dans les parages de la mer Noire. Obscure comme +l’origine de presque toutes les nations, celle des Cosaques a +servi de thème aux hypothèses les plus contradictoires. Nous +devons seulement relever l’opinion, longtemps admise, de +l’historien Schloezer, lequel, se fondant sur les moeurs +vagabondes et l’esprit d’aventure qui distinguèrent les Cosaques +des autres races slaves, et sur l’altération de leur langue +militaire, pleine de mots turcs et d’idiotismes polonais, crut +que, dans l’origine, les Cosaques ne furent qu’un ramas +d’aventuriers venus de tous les pays voisins de l’Ukraine, et +qu’ils ne parurent qu’à l’époque de la domination des Mongols en +Russie. Les Cosaques se recrutèrent, il est vrai, de Russes, de +Polonais, de Turcs, de Tatars, même de Français et d’Italiens; +mais le fond primitif de la nation cosaque fut une race slave, +habitant l’Ukraine, d’où elle se répandit sur les bords du Don, de +l’Oural et de la Volga. Ce fut une petite armée de huit cents +Cosaques, qui, sous les ordres de leur _ataman_ Yermak, conquit +toute la Sibérie en 1580. + +Une des branches ou tribus de la nation cosaque, et la plus +belliqueuse, celle des Zaporogues, paraît, pour la première fois, +dans les annales polonaises au commencement du XVIe siècle. Ce nom +leur venait des mots russes _za_, au delà (_trans_), et _porog_, +cataracte, parce qu’ils habitaient plus bas que les bancs de +granit qui coupent en plusieurs endroits le lit de Dniepr. Le pays +occupé par eux portait le nom collectif de _Zaporojié_. Maîtres +d’une grande partie des plaines fertiles et des steppes de +l’Ukraine, tour à tour alliés ou ennemis des Russes, des Polonais, +des Tatars et des Turcs, les Zaporogues formaient un peuple +éminemment guerrier organisé en république militaire, et offrant +quelque lointaine et grossière ressemblance avec les ordres de +chevalerie de l’Europe occidentale. + +Leur principal établissement, appelé la _setch_, avait d’habitude +pour siège une île du Dniepr. C’était un assemblage de grandes +cabanes en bois et en terre, entourées d’un glacis, qui pouvait +aussi bien se nommer un camp qu’un village. Chaque cabane (leur +nombre n’a jamais dépassé quatre cents) pouvait contenir quarante +ou cinquante Cosaques. En été, pendant les travaux de la campagne, +il restait peu de monde à la _setch; _mais en hiver, elle devait +être constamment gardée par quatre mille hommes. Le reste se +dispersait dans les villages voisins, ou se creusait, aux +environs, des habitations souterraines, appelées _zimovniki_ (de +_zima_, hiver). +La _setch_ était divisée en trente-huit quartiers ou _kouréni _(de +_kourit_, fumer; le mot _kourèn _correspond à celui du foyer). +Chaque Cosaque habitant la _setch_ était tenu de vivre dans son +_kourèn;_ chaque _kourèn_, désigné par un nom particulier qu’il +tirait habituellement de celui de son chef primitif, élisait un +_ataman_ (_kourennoï-ataman_), dont le pouvoir ne durait qu’autant +que les Cosaques soumis à son commandement étaient satisfaits de +sa conduite. L’argent et les hardes des Cosaques d’un _kourèn_ +étaient déposés chez leur _ataman_, qui donnait à location les +boutiques et les bateaux (_douby_) de son _kourèn_, et gardait les +fonds de la caisse commune. Tous les Cosaques d’un _kourèn_ +dînaient à la même table. + +Les _kouréni_ assemblés choisissaient le chef supérieur, le +_kochévoï-ataman_ (de _kosch, _en tatar _camp,_ ou de _kotchévat_, +en russe _camper_). On verra dans la nouvelle de Gogol comment se +faisait l’élection du _kochévoï._ La _rada_, ou assemblée +nationale, qui se tenait toujours après dîner, avait lieu deux +fois par an, à jours fixes, le 24 juin, jour de la fête de saint +Jean-Baptiste, et le 1er octobre, jour de la présentation de la +Vierge, patronne de l’église de la _setch._ + +Le trait le plus saillant, et particulièrement distinctif de cette +confrérie militaire, c’était le célibat imposé à tous ses membres +pendant leur réunion. Aucune femme n’était admise dans la _setch._ + +Préface à l’édition de la Librairie Hachette et Cie, 1882. + + +CHAPITRE I + +-- Voyons, tourne-toi. Dieu, que tu es drôle! Qu'est-ce que cette +robe de prêtre? Est-ce que vous êtes tous ainsi fagotés à votre +académie? + +Voilà par quelles paroles le vieux Boulba accueillait ses deux +fils qui venaient de terminer leurs études au séminaire de Kiew[1], +et qui rentraient en ce moment au foyer paternel. + +Ses fils venaient de descendre de cheval. C'étaient deux robustes +jeunes hommes, qui avaient encore le regard en dessous, comme il +convient à des séminaristes récemment sortis des bancs de l'école. +Leurs visages, pleins de force et de santé, commençaient à se +couvrir d'un premier duvet que n'avait jamais fauché le rasoir. +L'accueil de leur père les avait fort troublés; ils restaient +immobiles, les yeux fixés à terre. + +-- Attendez, attendez; laissez que je vous examine bien à mon +aise. Dieu! que vous avez de longues robes! dit-il en les tournant +et retournant en tous sens. Diables de robes! je crois qu'on n'en +a pas encore vu de pareilles dans le monde. Allons, que l'un de +vous essaye un peu de courir: je verrai s'il ne se laissera pas +tomber le nez par terre, en s'embarrassant dans les plis. + +-- Père, ne te moque pas de nous, dit enfin l'aîné. + +-- Voyez un peu le beau sire! et pourquoi donc ne me moquerais-je +pas de vous? + +-- Mais, parce que... quoique tu sois mon père, j'en jure Dieu, si +tu continues de rire, je te rosserai. + +-- Quoi! fils de chien, ton père! dit Tarass Boulba en reculant de +quelques pas avec étonnement. + +-- Oui, même mon père; quand je suis offensé, je ne regarde à +rien, ni à qui que ce soit. + +-- De quelle manière veux-tu donc te battre avec moi, est-ce à +coups de poing? + +-- La manière m'est fort égale. + +-- Va pour les coups de poing, répondit Tarass Boulba en +retroussant ses manches. Je vais voir quel homme tu fais à coups +de poing. + +Et voilà que père et fils, au lieu de s'embrasser après une longue +absence, commencent à se lancer de vigoureux horions dans les +côtes, le dos, la poitrine, tantôt reculant, tantôt attaquant. + +-- Voyez un peu, bonnes gens: le vieux est devenu fou; il a tout à +fait perdu l'esprit, disait la pauvre mère, pâle et maigre, +arrêtée sur le perron, sans avoir encore eu le temps d'embrasser +ses fils bien-aimés. Les enfants sont revenus à la maison, plus +d'un an s'est passé depuis qu'on ne les a vus; et lui, voilà qu'il +invente, Dieu sait quelle sottise... se rosser à coups de poing! + +-- Mais il se bat fort bien, disait Boulba s'arrêtant. Oui, par +Dieu! très bien, ajouta-t-il en rajustant ses habits; si bien que +j'eusse mieux fait de ne pas l'essayer. Ça fera un bon Cosaque. +Bonjour, fils; embrassons-nous. + +Et le père et le fils s'embrassèrent. + +-- Bien, fils. Rosse tout le monde comme tu m'as rossé; ne fais +quartier à personne. Ce qui n'empêche pas que tu ne sois drôlement +fagoté. Qu'est-ce que cette corde qui pend? Et toi, nigaud, que +fais-tu là, les bras ballants? dit-il en s'adressant au cadet. +Pourquoi, fils de chien, ne me rosses-tu pas aussi? + +-- Voyez un peu ce qu'il invente, disait la mère en embrassant le +plus jeune de ses fils. On a donc de ces inventions-là, qu'un +enfant rosse son propre père! Et c'est bien le moment d'y songer! +Un pauvre enfant qui a fait une si longue route, qui s'est si +fatigué (le pauvre enfant avait plus de vingt ans et une taille de +six pieds), il aurait besoin de se reposer et de manger un +morceau; et lui, voilà qu'il le force à se battre. + +-- Eh! eh! mais tu es un freluquet à ce qu'il me semble, disait +Boulba. Fils, n'écoute pas ta mère; c'est une femme, elle ne sait +rien. Qu'avez-vous besoin, vous autres, d'être dorlotés? Vos +dorloteries, à vous, c'est une belle plaine, c'est un bon cheval; +voilà vos dorloteries. Et voyez-vous ce sabre? voilà votre mère. +Tout le fatras qu'on vous met en tête, ce sont des bêtises. Et les +académies, et tous vos livres, et les ABC, et les philosophies, et +tout cela, je crache dessus. + +Ici Boulba ajouta un mot qui ne peut passer à l'imprimerie. + +-- Ce qui vaut mieux, reprit-il, c'est que, la semaine prochaine, +je vous enverrai au _zaporojié_. C'est là que se trouve la +science; c'est là qu'est votre école, et que vous attraperez de +l'esprit. + +-- Quoi! ils ne resteront qu'une semaine ici? disait d'une voix +plaintive et les larmes aux yeux la vieille bonne mère. Les +pauvres petits n'auront pas le temps de se divertir et de faire +connaissance avec la maison paternelle. Et moi, je n'aurai pas le +temps de les regarder à m'en rassasier. + +-- Cesse de hurler, vieille; un Cosaque n'est pas fait pour +s'avachir avec les femmes. N'est-ce pas? tu les aurais cachés tous +les deux sous ta jupe, pour les couver comme une poule ses oeufs. +Allons, marche. Mets-nous vite sur la table tout ce que tu as à +manger. Il ne nous faut pas de gâteaux au miel, ni toutes sortes +de petites fricassées. Donne-nous un mouton entier ou toute une +chèvre; apporte-nous de l'hydromel de quarante ans; et donne-nous +de l'eau-de-vie, beaucoup d'eau-de-vie; pas de cette eau-de-vie +avec toutes sortes d'ingrédients, des raisins secs et autres +vilenies; mais de l'eau-de-vie toute pure, qui pétille et mousse +comme une enragée. + +Boulba conduisit ses fils dans sa chambre, d'où sortirent à leur +rencontre deux belles servantes, toutes chargées de _monistes_[2]. +Était-ce parce qu'elles s'effrayaient de l'arrivée de leurs jeunes +seigneurs, qui ne faisaient grâce à personne? était-ce pour ne pas +déroger aux pudiques habitudes des femmes? À leur vue, elles se +sauvèrent en poussant de grands cris, et longtemps encore après, +elles se cachèrent le visage avec leurs manches. La chambre était +meublée dans le goût de ce temps, dont le souvenir n'est conservé +que par les _douma_[3] et les chansons populaires, que récitaient +autrefois, dans l'Ukraine, les vieillards à longue barbe, en +s'accompagnant de la _bandoura_[4], au milieu d'une foule qui +faisait cercle autour d'eux; dans le goût de ce temps rude et +guerrier, qui vit les premières luttes soutenues par l'Ukraine +contre l'union[5]. Tout y respirait la propreté. Le plancher et les +murs étaient revêtus d'une couche de terre glaise luisante et +peinte. Des sabres, des fouets (_nagaïkas_), des filets d'oiseleur +et de pêcheur, des arquebuses, une corne curieusement travaillée +servant de poire à poudre, une bride chamarrée de lames d'or, des +entraves parsemées de petits clous d'argent, étaient suspendus +autour de la chambre. Les fenêtres, fort petites, portaient des +vitres rondes et ternes, comme on n'en voit plus aujourd'hui que +dans les vieilles églises; on ne pouvait regarder au dehors qu'en +soulevant un petit châssis mobile. Les baies de ces fenêtres et +des portes étaient peintes en rouge. Dans les coins, sur des +dressoirs, se trouvaient des cruches d'argile, des bouteilles en +verre de couleur sombre, des coupes d'argent ciselé, d'autres +petites coupes dorées, de différentes mains-d'oeuvre, vénitiennes, +florentines, turques, circassiennes, arrivées par diverses voies +aux mains de Boulba, ce qui était assez commun dans ces temps +d'entreprises guerrières. Des bancs de bois, revêtus d'écorce +brune de bouleau, faisaient le tour entier de la chambre. Une +immense table était dressée sous les saintes images, dans un des +angles antérieurs. Un haut et large poêle, divisé en une foule de +compartiments, et couvert de briques vernissées, bariolées, +remplissait l'angle opposé. Tout cela était très connu de nos deux +jeunes gens, qui venaient chaque année passer les vacances à la +maison; je dis venaient, et venaient à pied, car ils n'avaient pas +encore de chevaux, la coutume ne permettant point aux écoliers +d'aller à cheval. Ils étaient encore à l'âge où les longues +touffes du sommet de leur crâne pouvaient être tirées impunément +par tout Cosaque armé. Ce n'est qu'à leur sortie du séminaire que +Boulba leur avait envoyé deux jeunes étalons pour faire le voyage. + +À l'occasion du retour de ses fils, Boulba fit rassembler tous les +centeniers de son _polk_[6] qui n'étaient pas absents; et quand +deux d'entre eux se furent rendus à son invitation, avec le +_ïésaoul_[7] Dmitri Tovkatch, son vieux camarade, il leur présenta +ses fils en disant: + +-- Voyez un peu quels gaillards! je les enverrai bientôt à la +_setch_. + +Les visiteurs félicitèrent et Boulba et les deux jeunes gens, en +leur assurant qu'ils feraient fort bien, et qu’il n'y avait pas de +meilleure école pour la jeunesse que le _zaporojié_. + +-- Allons, seigneurs et frères, dit Tarass, asseyez-vous chacun où +il lui plaira. Et vous, mes fils, avant tout, buvons un verre +d'eau-de-vie. Que Dieu nous bénisse! À votre santé, mes fils! À la +tienne, Ostap (Eustache)! À la tienne, Andry (André)! Dieu veuille +que vous ayez toujours de bonnes chances à la guerre, que vous +battiez les païens et les Tatars! et si les Polonais commencent +quelque chose contre notre sainte religion, les Polonais aussi! +Voyons, donne ton verre. L'eau-de-vie est-elle bonne? Comment se +nomme l'eau-de-vie en latin? Quels sots étaient ces Latins! ils ne +savaient même pas qu'il y eût de l'eau-de-vie au monde. Comment +donc s'appelait celui qui a écrit des vers latins? Je ne suis pas +trop savant; j'ai oublié son nom. Ne s'appelait-il pas Horace? + +-- Voyez-vous le sournois, se dit tout bas le fils aîné, Ostap; +c'est qu'il sait tout, le vieux chien, et il fait mine de ne rien +savoir. + +-- Je crois bien que l'archimandrite ne vous a pas même donné à +flairer de l'eau-de-vie, continuait Boulba. Convenez, mes fils, +qu'on vous a vertement étrillés, avec des balais de bouleau, le +dos, les reins, et tout ce qui constitue un Cosaque. Ou bien peut- +être, parce que vous étiez devenus grands garçons et sages, vous +rossait-on à coups de fouet, non les samedis seulement, mais +encore les mercredis et les jeudis. + +-- Il n'y a rien à se rappeler de ce qui s'est fait, père, +répondit Ostap; ce qui est passé est passé. + +-- Qu'on essaye maintenant! dit Andry; que quelqu'un s'avise de me +toucher du bout du doigt! que quelque Tatar s'imagine de me tomber +sous la main! il saura ce que c'est qu'un sabre cosaque. + +-- Bien, mon fils, bien! par Dieu, c'est bien parlé. Puisque c'est +comme ça, par Dieu, je vais avec vous. Que diable ai-je à attendre +ici? Que je devienne un planteur de blé noir, un homme de ménage, +un gardeur de brebis et de cochons? que je me dorlote avec ma +femme? Non, que le diable l'emporte! je suis un Cosaque, je ne +veux pas. Qu'est-ce que cela me fait qu'il n'y ait pas de guerre! +j'irai prendre du bon temps avec vous. Oui, par Dieu, j'y vais. + +Et le vieux Boulba, s'échauffant peu à peu, finit par se fâcher +tout rouge, se leva de table, et frappa du pied en prenant une +attitude impérieuse. + +-- Nous partons demain. Pourquoi remettre? Qui diable attendons- +nous ici? À quoi bon cette maison? à quoi bon ces pots? à quoi bon +tout cela? + +En parlant ainsi, il se mit à briser les plats et les bouteilles. +La pauvre femme, dès longtemps habituée à de pareilles actions, +regardait tristement faire son mari, assise sur un banc. Elle +n'osait rien dire; mais en apprenant une résolution aussi pénible +à son coeur, elle ne put retenir ses larmes. Elle jeta un regard +furtif sur ses enfants qu'elle allait si brusquement perdre, et +rien n'aurait pu peindre la souffrance qui agitait convulsivement +ses yeux humides et ses lèvres serrées. + +Boulba était furieusement obstiné. C'était un de ces caractères +qui ne pouvaient se développer qu'au XVIe siècle, dans un coin +sauvage de l'Europe, quand toute la Russie méridionale, abandonnée +de ses princes, fut ravagée par les incursions irrésistibles des +Mongols; quand, après avoir perdu son toit et tout abri, l'homme +se réfugia dans le courage du désespoir; quand sur les ruines +fumantes de sa demeure, en présence d'ennemis voisins et +implacables, il osa se rebâtir une maison, connaissant le danger, +mais s'habituant à le regarder en face; quand enfin le génie +pacifique des Slaves s'enflamma d'une ardeur guerrière et donna +naissance à cet élan désordonné de la nature russe qui fut la +société cosaque (_kasatchestvo_). Alors tous les abords des +rivières, tous les gués, tous les défilés dans les marais, se +couvrirent de Cosaques que personne n'eût pu compter, et leurs +hardis envoyés purent répondre au sultan qui désirait connaître +leur nombre: «Qui le sait? Chez nous, dans la steppe, à chaque +bout de champ, un Cosaque.» Ce fut une explosion de la force russe +que firent jaillir de la poitrine du peuple les coups répétés du +malheur. Au lieu des anciens _oudély_[8], au lieu des petites +villes peuplées de vassaux chasseurs, que se disputaient et se +vendaient les petits princes, apparurent des bourgades fortifiées, +des _kourény_[9] liés entre eux par le sentiment du danger commun +et la haine des envahisseurs païens. L'histoire nous apprend +comment les luttes perpétuelles des Cosaques sauvèrent l'Europe +occidentale de l'invasion des sauvages hordes asiatiques qui +menaçaient de l'inonder. Les rois de Pologne qui devinrent, au +lieu des princes dépossédés, les maîtres de ces vastes étendues de +terre, maîtres, il est vrai, éloignés et faibles, comprirent +l'importance des Cosaques et le profit qu'ils pouvaient tirer de +leurs dispositions guerrières. Ils s'efforcèrent de les développer +encore. Les _hetmans_, élus par les Cosaques eux-mêmes et dans +leur sein, transformèrent les _kourény_ en _polk_[10] réguliers. Ce +n'était pas une armée rassemblée et permanente; mais, dans le cas +de guerre ou de mouvement général, en huit jours au plus, tous +étaient réunis. Chacun se rendait à l'appel, à cheval et en armes, +ne recevant pour toute solde du roi qu'un ducat par tête. En +quinze jours, il se rassemblait une telle armée, qu'à coup sûr nul +recrutement n'eût pu en former une semblable. La guerre finie, +chaque soldat regagnait ses champs, sur les bords du Dniepr, +s'occupait de pêche, de chasse ou de petit commerce, brassait de +la bière, et jouissait de la liberté. Il n'y avait pas de métier +qu'un Cosaque ne sût faire: distiller de l'eau-de-vie, charpenter +un chariot, fabriquer de la poudre, faire le serrurier et le +maréchal ferrant, et, par-dessus tout, boire et bambocher comme un +Russe seul en est capable, tout cela ne lui allait pas à l'épaule. +Outre les Cosaques inscrits, obligés de se présenter en temps de +guerre ou d'entreprise, il était très facile de rassembler des +troupes de volontaires. Les _ïésaouls_ n'avaient qu'à se rendre +sur les marchés et les places de bourgades, et à crier, montés sur +une _téléga_ (chariot): «Eh! eh! vous autres buveurs, cessez de +brasser de la bière et de vous étaler tout de votre long sur les +poêles; cessez de nourrir les mouches de la graisse de vos corps; +allez à la conquête de l'honneur et de la gloire chevaleresque. Et +vous autres, gens de charrue, planteurs de blé noir, gardeurs de +moutons, amateurs de jupes, cessez de vous traîner à la queue de +vos boeufs, de salir dans la terre vos cafetans jaunes, de +courtiser vos femmes et de laisser dépérir votre vertu de +chevalier[11]. Il est temps d'aller à la quête de la gloire +cosaque.» Et ces paroles étaient semblables à des étincelles qui +tomberaient sur du bois sec. Le laboureur abandonnait sa charrue; +le brasseur de bière mettait en pièces ses tonneaux et ses jattes; +l'artisan envoyait au diable son métier et le petit marchand son +commerce; tous brisaient les meubles de leur maison et sautaient à +cheval. En un mot, le caractère russe revêtit alors une nouvelle +forme, large et puissante. + +Tarass Boulba était un des vieux _polkovnik_[12]. Créé pour les +difficultés et les périls de la guerre, il se distinguait par la +droiture d'un caractère rude et entier. L'influence des moeurs +polonaises commençait à pénétrer parmi la noblesse petite- +russienne. Beaucoup de seigneurs s'adonnaient au luxe, avaient de +nombreux domestique, des faucons, des meutes de chasse, et +donnaient des repas. Tout cela n'était pas selon le coeur de +Tarass; il aimait la vie simple des Cosaques, et il se querella +fréquemment avec ceux de ses camarades qui suivaient l'exemple de +Varsovie, les appelant esclaves des gentilshommes (_pan_) +polonais. Toujours inquiet, mobile, entreprenant, il se regardait +comme un des défenseurs naturels de l'Église russe; il entrait, +sans permission, dans tous les villages où l'on se plaignait de +l'oppression des intendants-fermiers et d'une augmentation de taxe +sur les feux. Là, au milieu de ses Cosaques, il jugeait les +plaintes. Il s'était fait une règle d'avoir, dans trois cas, +recours à son sabre: quand les intendants ne montraient pas de +déférence envers les anciens et ne leur ôtaient pas le bonnet, +quand on se moquait de la religion ou des vieilles coutumes, et +quand il était en présence des ennemis, c'est-à-dire des Turcs ou +païens, contre lesquels il se croyait toujours en droit de tirer +le fer pour la plus grande gloire de la chrétienté. Maintenant il +se réjouissait d'avance du plaisir de mener lui-même ses deux fils +à la _setch_, de dire avec orgueil: «Voyez quels gaillards je vous +amène; de les présenter à tous ses vieux compagnons d'armes, et +d'être témoin de leurs premiers exploits dans l'art de guerroyer +et dans celui de boire, qui comptait aussi parmi les vertus d'un +chevalier. Tarass avait d'abord eu l'intention de les envoyer +seuls; mais à la vue de leur bonne mine, de leur haute taille, de +leur mâle beauté, sa vieille ardeur guerrière s'était ranimée, et +il se décida, avec toute l'énergie d'une volonté opiniâtre, à +partir avec eux dès le lendemain. Il fit ses préparatifs, donna +des ordres, choisit des chevaux et des harnais pour ses deux +jeunes fils, désigna les domestiques qui devaient les accompagner, +et délégua son commandement au _ïésaoul_ Tovkatch, en lui +enjoignant de se mettre en marche à la tête de tout le _polk_, dès +que l'ordre lui en parviendrait de la _setch_. Quoiqu'il ne fût +pas entièrement dégrisé, et que la vapeur du vin se promenât +encore dans sa cervelle, cependant il n'oublia rien, pas même +l'ordre de faire boire les chevaux et de leur donner une ration du +meilleur froment. + +-- Eh bien! mes enfants, leur dit-il en rentrant fatigué à la +maison, il est temps de dormir, et demain nous ferons ce qu'il +plaira à Dieu. Mais qu'on ne nous fasse pas de lits; nous +dormirons dans la cour. + +La nuit venait à peine d'obscurcir le ciel; mais Boulba avait +l'habitude de se coucher de bonne heure. Il se jeta sur un tapis +étendu à terre, et se couvrit d'une pelisse de peaux de mouton +(_touloup_), car l'air était frais, et Boulba aimait la chaleur +quand il dormait dans la maison. Il se mit bientôt à ronfler; tous +ceux qui s'étaient couchés dans les coins de la cour suivirent son +exemple, et, avant tous les autres, le gardien, qui avait le mieux +célébré, verre en main, l'arrivée des jeunes seigneurs. Seule, la +pauvre mère ne dormait pas. Elle était venue s'accroupir au chevet +de ses fils bien-aimés, qui reposaient l'un près de l'autre. Elle +peignait leur jeune chevelure, les baignait de ses larmes, les +regardait de tous ses yeux, de toutes les forces de son être, sans +pouvoir se rassasier de les contempler. Elle les avait nourris de +son lait, élevés avec une tendresse inquiète, et voilà qu'elle ne +doit les voir qu'un instant. + +«Mes fils, mes fils chéris! que deviendrez-vous? qu'est-ce qui +vous attend?» disait-elle; et des larmes s'arrêtaient dans les +rides de son visage, autrefois beau. + +En effet, elle était bien digne de pitié, comme toute femme de ce +temps-là. Elle n'avait vécu d'amour que peu d'instants, pendant la +première fièvre de la jeunesse et de la passion; et son rude amant +l'avait abandonnée pour son sabre, pour ses camarades, pour une +vie aventureuse et déréglée. Elle ne voyait son mari que deux ou +trois jours par an; et, même quand il était là, quand ils vivaient +ensemble, quelle était sa vie? Elle avait à supporter des injures, +et jusqu'à des coups, ne recevant que des caresses rares et +dédaigneuses. La femme était une créature étrange et déplacée dans +ce ramas d'aventuriers farouches. Sa jeunesse passa rapidement, +sans plaisirs; ses belles joues fraîches, ses blanches épaules se +fanèrent dans la solitude, et se couvrirent de rides prématurées. +Tout ce qu'il y a d'amour, de tendresse, de passion dans la femme, +se concentra chez elle en amour maternel. Ce soir-là, elle restait +penchée avec angoisse sur le lit de ses enfants, comme la +_tchaïka_[13] des steppes plane sur son nid. On lui prend ses fils, +ses chers fils; on les lui prend pour qu'elle ne les revoie peut- +être jamais: peut-être qu'à la première bataille, des Tatars leur +couperont la tête, et jamais elle ne saura ce que sont devenus +leurs corps abandonnés en pâture aux oiseaux voraces. En +sanglotant sourdement, elle regardait leurs yeux que tenait fermés +l'irrésistible sommeil. + +«Peut-être, pensait-elle, Boulba remettra-t-il son départ à deux +jours? Peut-être ne s'est-il décidé à partir sitôt que parce qu'il +a beaucoup bu aujourd'hui?» + +Depuis longtemps la lune éclairait du haut du ciel la cour et tous +ses dormeurs, ainsi qu'une masse de saules touffus et les hautes +bruyères qui croissaient contre la clôture en palissades. La +pauvre femme restait assise au chevet de ses enfants, les couvant +des yeux et sans penser au sommeil. Déjà les chevaux, sentant +venir l'aube, s'étaient couchés sur l'herbe et cessaient de +brouter. Les hautes feuilles des saules commençaient à frémir, à +chuchoter, et leur babillement descendait de branche en branche. +Le hennissement aigu d'un poulain retentit tout à coup dans la +steppe. De larges lueurs rouges apparurent au ciel. Boulba +s'éveilla soudain et se leva brusquement. Il se rappelait tout ce +qu'il avait ordonné la veille. + +-- Assez dormi, garçons; il est temps, il est temps! faites boire +les chevaux. Mais où est la vieille (c'est ainsi qu'il appelait +habituellement sa femme)? Vite, vieille! donne-nous à manger, car +nous avons une longue route devant nous. + +Privée de son dernier espoir, la pauvre vieille se traîna +tristement vers la maison. Pendant que, les larmes aux yeux, elle +préparait le déjeuner, Boulba distribuait ses derniers ordres, +allait et venait dans les écuries, et choisissait pour ses enfants +ses plus riches habits. Les étudiants changèrent en un moment +d'apparence. Des bottes rouges, à petits talons d'argent, +remplacèrent leurs mauvaises chaussures de collège. Ils ceignirent +sur leurs reins, avec un cordon doré, des pantalons larges comme +la mer Noire, et formés d'un million de petits plis. À ce cordon +pendaient de longues lanières de cuir, qui portaient avec des +houppes tous les ustensiles du fumeur. Un casaquin de drap rouge +comme le feu leur fut serré au corps par une ceinture brodée, dans +laquelle on glissa des pistolets turcs damasquinés. Un grand sabre +leur battait les jambes. Leurs visages, encore peu hélés, +semblaient alors plus beaux et plus blancs. De petites moustaches +noires relevaient le teint brillant et fleuri de la jeunesse. Ils +étaient bien beaux sous leurs bonnets d'astrakan noir terminés par +des calottes dorées. Quand la pauvre mère les aperçut, elle ne put +proférer une parole, et des larmes craintives s'arrêtèrent dans +ses yeux flétris. + +-- Allons, mes fils, tout est prêt, plus de retard, dit enfin +Boulba. Maintenant, d'après la coutume chrétienne, il faut nous +asseoir avant de partir. + +Tout le monde s'assit en silence dans la même chambre, sans +excepter les domestiques, qui se tenaient respectueusement près de +la porte. + +-- À présent, mère, dit Boulba, donne ta bénédiction à tes +enfants; prie Dieu qu'ils se battent toujours bien, qu'ils +soutiennent leur honneur de chevaliers, qu'ils défendent la +religion du Christ; sinon, qu'ils périssent, et qu'il ne reste +rien d'eux sur la terre. Enfants, approchez de votre mère; la +prière d'une mère préserve de tout danger sur la terre et sur +l'eau. + +La pauvre femme les embrassa, prit deux petites images en métal, +les leur pendit au cou en sanglotant. + +-- Que la Vierge... vous protège... N'oubliez pas, mes fils, votre +mère. Envoyez au moins de vos nouvelles, et pensez... + +Elle ne put continuer. + +-- Allons, enfants,dit Boulba. + +Des chevaux sellés attendaient devant le perron. Boulba s'élança +sur son Diable[14], qui fit un furieux écart en sentant tout à coup +sur son dos un poids de vingt _pouds_[15], car Boulba était très +gros et très lourd. Quand la mère vit que ses fils étaient aussi +montés à cheval, elle se précipita vers le plus jeune, qui avait +l'expression du visage plus tendre; elle saisit son étrier, elle +s'accrocha à la selle, et, dans un morne et silencieux désespoir, +elle l'étreignit entre ses bras. Deux vigoureux Cosaques la +soulevèrent respectueusement, et l'emportèrent dans la maison. +Mais au moment où les cavaliers franchirent la porte, elle +s'élança sur leurs traces avec la légèreté d'une biche, étonnante +à son âge, arrêta d'une main forte l'un des chevaux, et embrassa +son fils avec une ardeur insensée, délirante. On l'emporta de +nouveau. Les jeunes Cosaques commencèrent à chevaucher tristement +aux côtés de leur père, en retenant leurs larmes, car ils +craignaient Boulba, qui ressentait aussi, sans la montrer, une +émotion dont il ne pouvait se défendre. La journée était grise; +l'herbe verdoyante étincelait au loin, et les oiseaux +gazouillaient sur des tons discords. Après avoir fait un peu de +chemin, les jeunes gens jetèrent un regard en arrière; déjà leur +maisonnette semblait avoir plongé sous terre; on ne voyait plus à +l'horizon que les deux cheminées encadrées par les sommets des +arbres sur lesquels, dans leur jeunesse, ils avaient grimpé comme +des écureuils. Une vaste prairie s'étendait devant leurs regards, +une prairie qui rappelait toute leur vie passée, depuis l'âge où +ils se roulaient dans l'herbe humide de rosée, jusqu'à l'âge où +ils y attendaient une jeune Cosaque aux noirs sourcils, qui la +franchissait d'un pied rapide et craintif. Bientôt on ne vit plus +que la perche surmontée d'une roue de chariot qui s'élevait au- +dessus du puits; bientôt la steppe commença à s'exhausser en +montagne, couvrant tout ce qu'ils laissaient derrière eux. + +Adieu, toit paternel! adieu, souvenirs d'enfance! adieu, tout! + + +CHAPITRE II + +Les trois voyageurs cheminaient en silence. Le vieux Tarass +pensait à son passé; sa jeunesse se déroulait devant lui, cette +belle jeunesse que le Cosaque surtout regrette, car il voudrait +toujours être agile et fort pour sa vie d'aventures. Il se +demandait à lui-même quels de ses anciens camarades il +retrouverait à la _setch_; il comptait ceux qui étaient déjà +morts, ceux qui restaient encore vivants, et sa tête grise se +baissa tristement. Ses fils étaient occupés de toutes autres +pensées. Il faut que nous disions d'eux quelques mots. À peine +avaient-ils eu douze ans, qu'on les envoya au séminaire de Kiew, +car tous les seigneurs de ce temps-là croyaient nécessaire de +donner à leurs enfants une éducation promptement oubliée. À leur +entrée au séminaire, tous ces jeunes gens étaient d'une humeur +sauvage et accoutumés à une pleine liberté. Ce n'était que là +qu'ils se dégrossissaient un peu, et prenaient une espèce de +vernis commun qui les faisait ressembler l'un à l'autre. L'aîné +des fils de Boulba, Ostap, commença sa carrière scientifique par +s'enfuir dès la première année. On l'attrapa, on le battit à +outrance, on le cloua à ses livres. Quatre fois il enfouit son ABC +en terre, et quatre fois, après l'avoir inhumainement flagellé, on +lui en racheta un neuf. Mais sans doute il eût recommencé une +cinquième fois, si son père ne lui eût fait la menace formelle de +le tenir pendant vingt ans comme frère lai dans un cloître, +ajoutant le serment qu'il ne verrait jamais la _setch_, s'il +n'apprenait à fond tout ce qu'on enseignait à l'académie. Ce qui +est étrange, c'est que cette menace et ce serment venaient du +vieux Boulba qui faisait profession de se moquer de toute science, +et qui conseillait à ses enfants, comme nous l'avons vu, de n'en +faire aucun cas. Depuis ce moment, Ostap se mit à étudier ses +livres avec un zèle extrême, et finit par être réputé l'un des +meilleurs étudiants. L'enseignement de ce temps-là n'avait pas le +moindre rapport avec la vie qu'on menait; toutes ces arguties +scolastiques, toutes ces finesses rhétoriques et logiques +n'avaient rien de commun avec l'époque, et ne trouvaient +d'application nulle part. Les savants d'alors n'étaient pas moins +ignorants que les autres, car leur science était complètement +oiseuse et vide. Au surplus, l'organisation toute républicaine du +séminaire, cette immense réunion de jeunes gens dans la force de +l'âge, devaient leur inspirer des désirs d'activité tout à fait en +dehors du cercle de leurs études. La mauvaise chère, les +fréquentes punitions par la faim et les passions naissantes, tout +s'unissait pour éveiller en eux cette soif d'entreprises qui +devait, plus tard, se satisfaire dans la _setch_. Les boursiers[16] +parcouraient affamés les rues de Kiew, obligeant les habitants à +la prudence. Les marchands des bazars couvraient toujours des deux +mains leurs gâteaux, leurs petits pâtés, leurs graines de +pastèques, comme l'aigle couvre ses aiglons, dès que passait un +boursier. Le consul[17] qui devait, d'après sa charge, veiller aux +bonnes moeurs de ses subordonnés, portait de si larges poches dans +ses pantalons, qu'il eût pu y fourrer toute la boutique d'une +marchande inattentive. Ces boursiers composaient un monde à part. +Ils ne pouvaient pas pénétrer dans la haute société, qui se +composait de nobles, Polonais et Petits-Russiens. Le _vaïvode_ +lui-même, Adam Kissel, malgré la protection dont il honorait +l'académie, défendait qu'on menât les étudiants dans le monde, et +voulait qu'on les traitât sévèrement. Du reste, cette dernière +recommandation était fort inutile, car ni le recteur, ni les +professeurs ne ménageaient le fouet et les étrivières. Souvent, +d'après leurs ordres, les licteurs rossaient les consuls de +manière à leur faire longtemps gratter leurs pantalons. Beaucoup +d'entre eux ne comptaient cela pour rien, ou, tout au plus, pour +quelque chose d'un peu plus fort que de l'eau-de-vie poivrée. Mais +d'autres finissaient par trouver un tel chauffage si désagréable, +qu'ils s'enfuyaient à la _setch_, s'ils en savaient trouver le +chemin et n'étaient point rattrapés en route. Ostap Boulba, malgré +le soin qu'il mettait à étudier la logique et même la théologie, +ne put jamais s'affranchir des implacables étrivières. +Naturellement, cela dut rendre son caractère plus sombre, plus +intraitable, et lui donner la fermeté qui distingue le Cosaque. Il +passait pour très bon camarade; s'il n'était presque jamais le +chef dans les entreprises hardies, comme le pillage d'un potager, +toujours il se mettait des premiers sous le commandement d'un +écolier entreprenant, et jamais, en aucun cas, il n'eût trahi ses +compagnons. Aucun châtiment ne l'y eût pu contraindre. Assez +indifférent à tout autre plaisir que la guerre ou la bouteille, +car il pensait rarement à autre chose, il était loyal et bon, du +moins aussi bon qu'on pouvait l'être avec un tel caractère et dans +une telle époque. Les larmes de sa pauvre mère l'avaient +profondément ému; c'était la seule chose qui l'eût troublé, et qui +lui fit baisser tristement la tête. + +Son frère cadet, Andry, avait les sentiments plus vifs et plus +ouverts. Il apprenait avec plus de plaisir, et sans les +difficultés que met au travail un caractère lourd et énergique. Il +était plus ingénieux que son frère, plus souvent le chef d'une +entreprise hardie; et quelquefois, à l’aide de son esprit +inventif, il savait éluder la punition, tandis que son frère +Ostap, sans se troubler beaucoup, ôtait son caftan et se couchait +par terre, ne pensant pas même à demander grâce. Andry n'était pas +moins dévoré du désir d'accomplir des actions héroïques; mais son +âme était abordable à d'autres sentiments. Le besoin d'aimer se +développa rapidement en lui, dès qu'il eut passé sa dix-huitième +année. Des images de femme se présentaient souvent à ses pensées +brûlantes. Tout en écoutant les disputes théologiques, il voyait +l'objet de son rêve avec des joues fraîches, un sourire tendre et +des yeux noirs. Il cachait soigneusement à ses camarades les +mouvements de son âme jeune et passionnée; car, à cette époque, il +était indigne d'un Cosaque de penser aux femmes et à l'amour avant +d'avoir fait ses preuves dans une bataille. En général, dans les +dernières années de son séjour au séminaire, il se mit plus +rarement en tête d'une troupe aventureuse; mais souvent il errait +dans quelque quartier solitaire de Kiew, où de petites +maisonnettes se montraient engageantes à travers leurs jardins de +cerisiers. Quelquefois il pénétrait dans la rue de l'aristocratie, +dans cette partie de la ville qui se nomme maintenant le vieux +Kiew, et qui, alors habitée par des seigneurs petits-russiens et +polonais, se composait de maisons bâties avec un certain luxe. Un +jour qu'il passait là, rêveur, le lourd carrosse d'un seigneur +polonais manqua de l'écraser, et le cocher à longues moustaches +qui occupait le siège le cingla violemment de son fouet. Le jeune +écolier, bouillonnant de colère, saisit de sa main vigoureuse, +avec une hardiesse folle, une roue de derrière du carrosse, et +parvint à l'arrêter quelques moments. Mais le cocher, redoutant +une querelle, lança ses chevaux en les fouettant, et Andry, qui +avait heureusement retiré sa main, fut jeté contre terre, la face +dans la boue. Un rire harmonieux et perçant retentit sur sa tête. +Il leva les yeux, et aperçut à la fenêtre d'une maison une jeune +fille de la plus ravissante beauté. Elle était blanche et rose +comme la neige éclairée par les premiers rayons du soleil levant. +Elle riait à gorge déployée, et son rire ajoutait encore un charme +à sa beauté vive et fière. Il restait là, stupéfait, la regardait +bouche béante, et, essuyant machinalement la boue qui lui couvrait +la figure, il l'étendait encore davantage. Qui pouvait être cette +belle fille? Il en adressa la question aux gens de service +richement vêtus qui étaient groupés devant la porte de la maison +autour d'un jeune joueur de _bandoura_. Mais ils lui rirent au +nez, en voyant son visage souillé, et ne daignèrent pas lui +répondre. Enfin, il apprit que c'était la fille du _vaïvode_ de +Kovno, qui était venu passer quelques jours à Kiew. La nuit +suivante, avec la hardiesse particulière aux boursiers, il +s'introduisit par la clôture en palissade dans le jardin de la +maison, qu'il avait notée, grimpa sur un arbre dont les branches +s'appuyaient sur le toit de la maison, passa de là sur le toit, et +descendit par la cheminée dans la chambre à coucher de la jeune +fille. Elle était alors assise près d'une lumière, et détachait de +riches pendants d'oreilles. La pelle Polonaise s'effraya tellement +à la vue d'un homme inconnu, si brusquement tombé devant elle, +qu'elle ne put prononcer un mot. Mais quand elle s'aperçut que le +boursier se tenait immobile, baissant les yeux et n'osant pas +remuer un doigt de la main, quand elle reconnut en lui l'homme +qui, devant elle, était tombé dans la rue d'une manière si +ridicule, elle partit de nouveau d'un grand éclat de rire. Et +puis, il n'y avait rien de terrible dans les traits d'Andry; +c'était au contraire un charmant visage. Elle rit longtemps, et +finit par se moquer de lui. La belle était étourdie comme une +Polonaise, mais ses yeux clairs et sereins jetaient de ces longs +regards qui promettent la constance. Le pauvre étudiant respirait +à peine. La fille du _vaïvode_ s'approcha hardiment, lui posa sur +la tête sa coiffure en diadème, et jeta sur ses épaules une +collerette transparente ornée de festons d'or. Elle fit de lui +mille folies, avec le sans-gêne d'enfant qui est le propre des +Polonaises, et qui jeta le jeune boursier dans une confusion +inexprimable. Il faisait une figure assez niaise, en ouvrant la +bouche et regardant fixement les yeux de l'espiègle. Un bruit +soudain l'effraya. Elle lui ordonna de se cacher, et dès que sa +frayeur se fut dissipée, elle appela sa servante, femme tatare +prisonnière, et lui donna l'ordre de le conduire prudemment par le +jardin pour le mettre dehors. Mais cette fois-ci, l'étudiant ne +fut pas si heureux en traversant la palissade. Le gardien +s'éveilla, l'aperçut, donna l'alarme, et les gens de la maison le +reconduisirent à coups de bâton dans la rue jusqu'à ce que ses +jambes rapides l'eussent mis hors de leurs atteintes. Après cette +aventure, il devint dangereux pour lui de passer devant la maison +du _vaïvode_, car ses serviteurs étaient très nombreux. Andry la +vit encore une fois dans l'église. Elle le remarqua, et lui sourit +malicieusement comme à une vieille connaissance. Bientôt après le +_vaïvode_ de Kovno quitta la ville, et une grosse figure inconnue +se montra à la fenêtre où il avait vu la belle Polonaise aux yeux +noirs. C'est à cela que pensait Andry, en penchant la tête sur le +cou de son cheval. + +Mais dès longtemps la steppe les avait embrassés dans son sein +verdoyant. L'herbe haute les entourait de tous côtés, de sorte +qu'on ne voyait plus que les bonnets noirs des Cosaques au-dessus +des tiges ondoyantes. + +-- Eh, eh, qu'est-ce que cela veut dire, enfants? vous voilà tout +silencieux, s'écria tout à coup Boulba sortant de sa rêverie. On +dirait que vous êtes devenus des moines. Au diable toutes les +noires pensées! Serrez vos pipes dans vos dents, donnez de +l'éperon à vos chevaux, et mettons-nous à courir de façon qu'un +oiseau ne puisse nous attraper. + +Et les Cosaques, se courbant sur le pommeau de la selle, +disparurent dans l'herbe touffue. On ne voyait plus même leurs +bonnets; le rapide éclair du sillon qu'ils traçaient dans l'herbe +indiquait seul la direction de leur course. + +Le soleil s'était levé dans un ciel sans nuage, et versait sur la +steppe sa lumière chaude et vivifiante. + +Plus on avançait dans la steppe, plus elle devenait sauvage et +belle. À cette époque, tout l'espace qui se nomme maintenant la +Nouvelle-Russie, de l'Ukraine à la mer Noire, était un désert +vierge et verdoyant. Jamais la charrue n'avait laissé de trace à +travers les flots incommensurables de ses plantes sauvages. Les +seuls chevaux libres, qui se cachaient dans ces impénétrables +abris, y laissaient des sentiers. Toute la surface de la terre +semblait un océan de verdure dorée, qu'émaillaient mille autres +couleurs. Parmi les tiges fines et sèches de la haute herbe, +croissaient des masses de bleuets, aux nuances bleues, rouges et +violettes. Le genêt dressait en l'air sa pyramide de fleurs +jaunes. Les petits pompons de trèfle blanc parsemaient l'herbage +sombre, et un épi de blé, apporté là, Dieu sait d'où, mûrissait +solitaire. Sous l'ombre ténue des brins d'herbe, glissaient en +étendant le cou des perdrix à l'agile corsage. Tout l'air était +rempli de mille chants d'oiseaux. Des éperviers planaient, +immobiles, en fouettant l'air du bout de leurs ailes, et plongeant +dans l'herbe des regards avides. De loin, l'on entendait les cris +aigus d'une troupe d'oies sauvages qui volaient, comme une épaisse +nuée, sur quelque lac perdu dans l'immensité des plaines. La +mouette des steppes s'élevait, d'un mouvement cadencé, et se +baignait voluptueusement dans les flots de l'azur; tantôt on ne la +voyait plus que comme un point noir, tantôt elle resplendissait, +blanche et brillante, aux rayons du soleil... ô mes steppes, que +vous êtes belles! + +Nos voyageurs ne s'arrêtaient que pour le dîner. Alors toute leur +suite, qui se composait de dix Cosaques, descendait de cheval. Ils +détachaient des flacons en bois, contenant l'eau-de-vie, et des +moitiés de calebasses servant de gobelets. On ne mangeait que du +pain et du lard ou des gâteaux secs, et chacun ne buvait qu'un +seul verre, car Tarass Boulba ne permettait à personne de +s'enivrer pendant la route. Et l'on se remettait en marche pour +aller tant que durait le jour. Le soir venu, la steppe changeait +complètement d'aspect. Toute son étendue bigarrée s'embrasait aux +derniers rayons d'un soleil ardent, puis bientôt s'obscurcissait +avec rapidité et laissait voir la marche de l'ombre qui, +envahissant la steppe, la couvrait de la nuance uniforme d'un vert +obscur. Alors les vapeurs devenaient plus épaisses; chaque fleur, +chaque herbe exhalait son parfum, et toute la steppe bouillonnait +de vapeurs embaumées. Sur le ciel d'un azur foncé, s'étendaient de +larges bandes dorées et roses, qui semblaient tracées négligemment +par un pinceau gigantesque. Çà et là, blanchissaient des lambeaux +de nuages, légers et transparents, tandis qu'une brise, fraîche et +caressante comme les ondes de la mer, se balançait sur les pointes +des herbes, effleurant à peine la joue du voyageur. Tout le +concert de la journée s'affaiblissait, et faisait place peu à peu +à un concert nouveau. Des gerboises à la robe mouchetée sortaient +avec précaution de leurs gîtes, se dressaient sur les pattes de +derrière, et remplissaient la steppe de leurs sifflements. Le +grésillement des grillons redoublait de force, et parfois on +entendait, venant d'un lac lointain, le cri du cygne solitaire, +qui retentissait comme une cloche argentine dans l'air endormi. À +l'entrée de la nuit, nos voyageurs s'arrêtaient au milieu des +champs, allumaient un feu dont la fumée glissait obliquement dans +l'espace, et, posant une marmite sur les charbons, faisaient cuire +du gruau. Après avoir soupé, les Cosaques se couchaient par terre, +laissant leurs chevaux errer dans l'herbe, des entraves aux pieds. +Les étoiles de la nuit les regardaient dormir sur leurs caftans +étendus. Ils pouvaient entendre le pétillement, le frôlement, tous +les bruits du monde innombrable d'insectes qui fourmillaient dans +l'herbe. Tous ces bruits, fondus dans le silence de la nuit, +arrivaient harmonieux à l'oreille. Si quelqu'un d'eux se levait, +toute la steppe se montrait à ses yeux diaprée par les étincelles +lumineuses des vers luisants. Quelquefois la sombre obscurité du +ciel s'éclairait par l'incendie des joncs secs qui croissent au +bord des rivières et des lacs, et une longue rangée de cygnes +allant au nord, frappés tout à coup d'une lueur enflammée, +semblaient des lambeaux d'étoffes rouges volant à travers les +airs. + +Nos voyageurs continuaient leur route sans aventure. Nulle part, +autour d'eux, ils ne voyaient un arbre; c'était toujours la même +steppe, libre, sauvage, infinie. Seulement, de temps à autre, dans +un lointain profond, on distinguait la ligne bleuâtre des forêts +qui bordent le Dniepr. Une seule fois, Tarass fit voir à ses fils +un petit point noir qui s'agitait au loin: + +-- Voyez, mes enfants, dit-il, c'est un Tatar qui galope. + +En s'approchant, ils virent au-dessus de l'herbe une petite tête +garnie de moustaches, qui fixa sur eux ses yeux à la fente mince +et allongée, flaira l'air comme un chien courant, et disparut avec +la rapidité d'une gazelle, après s'être convaincu que les Cosaques +étaient au nombre de treize. + +-- Eh bien! enfants, voulez-vous essayer d'attraper le Tatar? +Mais, non, n'essayez pas, vous ne l'atteindriez jamais; son cheval +est encore plus agile que mon Diable. + +Cependant Boulba, craignant une embûche, crut-il devoir prendre +ses précautions. Il galopa, avec tout son monde, jusqu'aux bords +d'une petite rivière nommée la Tatarka, qui se jette dans le +Dniepr. Tous entrèrent dans l'eau avec leurs montures, et ils +nagèrent longtemps eu suivant le fil de l’eau, pour cacher leurs +traces. Puis, après avoir pris pied sur l’autre rive, ils +continuèrent leur route. Trois jours après, ils se trouvaient déjà +proches de l'endroit qui était le but de leur voyage. Un froid +subit rafraîchit l'air; ils reconnurent à cet indice la proximité +du Dniepr. Voilà, en effet, qu'il miroite au loin, et se détache +en bleu sur l'horizon. Plus la troupe s'approchait, plus le fleuve +s'élargissait en roulant ses froides ondes; et bientôt il finit +par embrasser la moitié de la terre qui se déroulait devant eux. +Ils étaient arrivés à cet endroit de son cours où le Dniepr, +longtemps resserré par les bancs de granit, achève de triompher de +tous les obstacles, et bruit comme une mer, en couvrant les +plaines conquises, où les îles dispersées au milieu de son lit +refoulent ses flots encore plus loin sur les campagnes d'alentour. +Les Cosaques descendirent de cheval, entrèrent dans un bac, et +après une traversée de trois heures, arrivèrent à l'île Hortiza, +où se trouvait alors la _setch_, qui changea si souvent de +résidence. Une foule de gens se querellaient sur le bord avec les +mariniers. Les Cosaques se remirent en selle; Tarass prit une +attitude fière, serra son ceinturon, et fit glisser sa moustache +entre ses doigts. Ses jeunes fils s'examinèrent aussi de la tête +aux pieds avec une émotion timide, et tous ensemble entrèrent dans +le faubourg qui précédait la _setch_ d'une demi-verste. À leur +entrée, ils furent assourdis par le fracas de cinquante marteaux +qui frappaient l'enclume dans vingt-cinq forges souterraines et +couvertes de gazon. De vigoureux corroyeurs, assis sur leurs +perrons, pressuraient des peaux de boeufs dans leurs fortes mains. +Des marchands colporteurs se tenaient sous leurs tentes avec des +tas de briquets, de pierres à feu, et de poudre à canon. Un +Arménien étalait de riches pièces d'étoffe; un Tatar pétrissait de +la pâte; un juif, la tête baissée, tirait de l'eau-de-vie d'un +tonneau. Mais ce qui attira le plus leur attention, ce fut un +Zaporogue qui dormait au beau milieu de la route, bras et jambes +étendus. Tarass s'arrêta, plein d'admiration: + +-- Comme ce drôle s'est développé, dit-il en l'examinant. Quel +beau corps d'homme! + +En effet, le tableau était achevé. Le Zaporogue s'était étendu en +travers de la route comme un lion couché. Sa touffe de cheveux, +fièrement rejetée en arrière, couvrait deux palmes de terrain à +l'entour de sa tête. Ses pantalons de beau drap rouge avaient été +salis de goudron, pour montrer le peu de cas qu'il en faisait. +Après l'avoir admiré tout à son aise Boulba continua son chemin +par une rue étroite, toute remplie de métiers faits en plein vent, +et de gens de toutes nations qui peuplaient ce faubourg, semblable +à une foire, par lequel était nourrie et vêtue la _setch_, qui ne +savait que boire et tirer le mousquet. + +Enfin, ils dépassèrent le faubourg et aperçurent plusieurs huttes +éparses, couvertes de gazon ou de feutre, à la mode tatare. Devant +quelques-unes, des canons étaient en batterie. On ne voyait aucune +clôture, aucune maisonnette avec son perron à colonnes de bois, +comme il y en avait dans le faubourg. Un petit parapet en terre et +une barrière que personne ne gardait, témoignaient de la +prodigieuse insouciance des habitants. Quelques robustes +Zaporogues, couchés sur le chemin, leurs pipes à la bouche, les +regardèrent passer avec indifférence et sans remuer de place. +Tarass et ses fils passèrent au milieu d'eux avec précaution, en +leur disant: + +-- Bonjour, seigneurs! + +-- Et vous, bonjour, répondaient-ils. + +On rencontrait partout des groupes pittoresques. Les visages hâlés +de ces hommes montraient qu'ils avaient souvent pris part aux +batailles, et éprouvé toutes sortes de vicissitudes. Voilà la +_setch_; voilà le repaire d'où s'élancent tant d'hommes fiers et +forts comme des lions; voilà d'où sort la puissance cosaque pour +se répandre sur toute l'Ukraine. Les voyageurs traversèrent une +place spacieuse où s'assemblait habituellement le conseil. Sur un +grand tonneau renversé, était assis un Zaporogue sans chemise; il +la tenait à la main, et en raccommodait gravement les trous. Le +chemin leur fut de nouveau barré par une troupe entière de +musiciens, au milieu desquels un jeune Zaporogue, qui avait planté +son bonnet sur l'oreille, dansait avec frénésie, en élevant les +mains par-dessus sa tête. Il ne cessait de crier: + +-- Vite, vite, musiciens, plus vite. Thomas, n'épargne pas ton +eau-de-vie aux vrais chrétiens. + +Et Thomas, qui avait l’oeil poché, distribuait de grandes cruches +aux assistants. Autour du jeune danseur, quatre vieux Zaporogues +trépignaient sur place, puis tout à coup se jetaient de côté, +comme un tourbillon, jusque sur la tête des musiciens, puis, +pliant les jambes, se baissaient jusqu'à terre, et, se redressant +aussitôt, frappaient la terre de leurs talons d'argent. Le sol +retentissait sourdement à l'entour, et l'air était rempli des +bruits cadencés du _hoppak_ et du _tropak_[18]. Parmi tous ces +Cosaques, il s'en trouvait un qui criait et qui dansait avec le +plus de fougue. Sa touffe de cheveux volait à tous vents, sa large +poitrine était découverte, mais il avait passé dans les bras sa +pelisse d'hiver, et la sueur ruisselait sur son visage. + +-- Mais ôte donc ta pelisse, lui dit enfin Tarass; vois comme il +fait chaud. + +-- C'est impossible, lui cria le Zaporogue. + +-- Pourquoi? + +-- C'est impossible, je connais mon caractère; tout ce que j'ôte +passe au cabaret. + +Le gaillard n'avait déjà plus de bonnet, plus de ceinture, plus de +mouchoir brodé; tout cela était allé où il avait dit. La foule des +danseurs grossissait de minute en minute; et l'on ne pouvait voir +sans une émotion contagieuse toute cette foule se ruer à cette +danse, la plus libre, la plus folle d'allure qu'on n’ait jamais +vue dans le monde, et qui s'appelle, du nom de ses inventeurs, le +_kasatchok_. + +-- Ah! si je n'étais pas à cheval, s'écria Tarass, je me serais +mis, oui, je me serais mis à danser moi-même! + +Mais, cependant, commencèrent à se montrer dans la foule des +hommes âgés, graves, respectés de toute la _setch_, qui avaient +été plus d'une fois choisis pour chefs. Tarass retrouva bientôt un +grand nombre de visages connus. Ostap et Andry entendaient à +chaque instant les exclamations suivantes: + +-- Ah! c'est toi, Pétchéritza. + +-- Bonjour, Kosoloup. + +-- D'où viens tu, Tarass? + +-- Et toi, Doloto? + +-- Bonjour, Kirdiaga. + +-- Bonjour, Gousti. + +-- Je ne m'attendais pas à te voir, Rémen. + +Et tous ces gens de guerre, qui s'étaient rassemblés là des quatre +coins de la grande Russie, s'embrassaient avec effusion, et l'on +n'entendait que ces questions confuses: + +-- Que fait Kassian? Que fait Borodavka? Et Koloper? Et Pidzichok? + +Et Tarass Boulba recevait pour réponse qu'on avait pendu Borodavka +à Tolopan, écorché vif Koloper à Kisikermen, et envoyé la tête de +Pidzichok salée dans un tonneau jusqu'à Constantinople. Le vieux +Boulba se mit à réfléchir tristement, et répéta maintes fois: + +-- C'étaient de bons Cosaques! + + +CHAPITRE III + +Il y avait déjà plus d'une semaine que Tarass Boulba habitait la +_setch_ avec ses fils. Ostap et Andry s'occupaient peu d'études +militaires, car la _setch_ n'aimait pas à perdre le temps en vains +exercices; la jeunesse faisait son apprentissage dans la guerre +même, qui, pour cette raison, se renouvelait sans cesse. Les +Cosaques trouvaient tout à fait oiseux de remplir par quelques +études les rares intervalles de trêve; ils aimaient tirer au +blanc, galoper dans les steppes et chasser à courre. Le reste du +temps se donnait à leurs plaisirs, le cabaret et la danse. Toute +la _setch_ présentait un aspect singulier; c'était comme une fête +perpétuelle, comme une danse bruyamment commencée et qui +n'arriverait jamais à sa fin. Quelques-uns s'occupaient de +métiers, d'autres de petit commerce; mais la plus grande partie se +divertissait du matin au soir, tant que la possibilité de le faire +résonnait dans leurs poches, et que leur part de butin n'était pas +encore tombée dans les mains de leurs camarades ou des +cabaretiers. Cette fête continuelle avait quelque chose de +magique. La _setch_ n'était pas un ramassis d'ivrognes qui +noyaient leurs soucis dans les pots; c'était une joyeuse bande +d'hommes insouciants et vivants dans une folle ivresse de gaieté. +Chacun de ceux qui venaient là oubliait tout ce qui l'avait occupé +jusqu'alors. On pouvait dire, suivant leur expression, qu'il +crachait sur tout son passé, et il s'adonnait avec l'enthousiasme +d'un fanatique aux charmes d'une vie de liberté menée en commun +avec ses pareils, qui, comme lui, n'avaient plus ni parents, ni +famille, ni maisons, rien que l'air libre et l'intarissable gaieté +de leur âme. Les différents récits et dialogues qu'on pouvait +recueillir de cette foule nonchalamment étendue par terre avaient +quelquefois une couleur si énergique et si originale, qu'il +fallait avoir tout le flegme extérieur d'un Zaporogue pour ne pas +se trahir, même par un petit mouvement de la moustache: caractère +qui distingue les Petits-Russiens des autres races slaves. La +gaieté était bruyante, quelquefois à l'excès, mais les buveurs +n'étaient pas entassés dans un _kabak_[19] sale et sombre, où +l'homme s'abandonne à une ivresse triste et lourde. Là ils +formaient comme une réunion de camarades d'école, avec la seule +différence que, au lieu d'être assis sous la sotte férule d'un +maître, tristement penchés sur des livres, ils faisaient des +excursions avec cinq mille chevaux; au lieu de l'étroite prairie +où ils avaient joué au ballon, ils avaient des steppes spacieuses, +infinies, où se montrait, dans le lointain, le Tatar agile, ou +bien le Turc grave et silencieux sous son large turban. Il y avait +encore cette différence que, au lieu de la contrainte qui les +rassemblait dans l'école, ils s'étaient volontairement réunis, en +abandonnant père, mère, et le toit paternel. On trouvait là des +gens qui, après avoir eu la corde autour du cou, et déjà voués à +la pâle mort, avaient revu la vie dans toute sa splendeur; +d'autres encore, pour qui un ducat avait été jusque-là une +fortune, et dont on aurait pu, grâce aux juifs intendants, +retourner les poches sans crainte d'en rien faire tomber. On y +rencontrait des étudiants qui, n'ayant pu supporter les verges +académiques, s'étaient enfuis de l'école, sans apprendre une +lettre de l'alphabet, tandis qu'il y en avait d'autres qui +savaient fort bien ce qu'étaient Horace, Cicéron et la République +romaine. On y trouvait aussi des officiers polonais qui s'étaient +distingués dans les armées du roi, et grand nombre de partisans, +convaincus qu'il était indifférent de savoir où et pour qui l'on +faisait la guerre, pourvu qu'on la fît, et parce qu'il est indigne +d'un gentilhomme de ne pas faire la guerre. Beaucoup enfin +venaient à la _setch_ uniquement pour dire qu'ils y avaient été, +et qu'ils en étaient revenus chevaliers accomplis. Mais qui n'y +avait-il pas? Cette étrange république répondait à un besoin du +temps. Les amateurs de la vie guerrière, des coupes d'or, des +riches étoffes, des ducats et des sequins pouvaient, en toute +saison, y trouver de la besogne. Il n'y avait que les amateurs du +beau sexe qui n'eussent rien à faire là, car aucune femme ne +pouvait se montrer, même dans le faubourg de la _setch_. Ostap et +Andry trouvaient très étrange de voir une foule de gens se rendre +à la _setch_, sans que personne leur demandât qui ils étaient, ni +d'où ils venaient. Ils y entraient comme s'ils fussent revenus à +la maison paternelle, l'ayant quittée une heure avant. Le nouveau +venu se présentait au _kochévoï_[20], et le dialogue suivant +s'établissait d'habitude entre eux: + +-- Bonjour. Crois-tu en Jésus-Christ? + +-- J'y crois, répondait l'arrivant. + +-- Et à la Sainte Trinité? + +-- J'y crois de même. + +-- Vas-tu à l'église? + +-- J'y vais. + +-- Fais le signe de la croix. + +L'arrivant le faisait. + +-- Bien, reprenait le _kochévoï_, va au _kourèn_ qu'il te plaît de +choisir. + +À cela se bornait la cérémonie de la réception. + +Toute la _setch_ priait dans la même église, prête à la défendre +jusqu'à la dernière goutte de sang, bien que ces gens ne +voulussent jamais entendre parler de carême et d'abstinence. Il +n'y avait que des juifs, des Arméniens et des Tatars qui, séduits +par l'appât du gain, se décidaient à faire leur commerce dans le +faubourg, parce que les Zaporogues n'aimaient pas à marchander, et +payaient chaque objet juste avec l'argent que leur main tirait de +la poche. Du reste, le sort de ces commerçants avides était très +précaire et très digne de pitié. Il ressemblait à celui des gens +qui habitent au pied du Vésuve, car dès que les Zaporogues +n'avaient plus d'argent, ils brisaient leurs boutiques et +prenaient tout sans rien payer. La _setch_ se composait d'au moins +soixante _kouréni_, qui étaient autant de petites républiques +indépendantes, ressemblant aussi à des écoles d'enfants qui n'ont +rien à eux, parce qu'on leur fournit tout. Personne, en effet, ne +possédait rien; tout se trouvait dans les mains de l'_ataman_ du +_kourèn_, qu'on avait l'habitude de nommer père (_batka_). Il +gardait l'argent, les habits, les provisions, et jusqu'au bois de +chauffage. Souvent un _kourèn_ se prenait de querelle avec un +autre. Dans ce cas, la dispute se vidait par un combat à coups de +poing, qui ne cessait qu'avec le triomphe d'un parti, et alors +commençait une fête générale. Voilà quelle était cette _setch_ qui +avait tant de charme pour les jeunes gens. Ostap et Andry se +lancèrent avec toute la fougue de leur âge sur cette mer orageuse, +et ils eurent bien vite oublié le toit paternel, et le séminaire, +et tout ce qui les avait jusqu'alors occupés. Tout leur semblait +nouveau, et les moeurs vagabondes de la _setch_, et les lois fort +peu compliquées qui la régissaient, mais qui leur paraissaient +encore trop sévères pour une telle république. Si un Cosaque +volait quelque misère, c'était compté pour une honte sur toute +l'association. On l'attachait, comme un homme déshonoré, à une +sorte de colonne infâme, et, près de lui, l'on posait un gros +bâton dont chaque passant devait lui donner un coup jusqu'à ce que +mort s'ensuivît. Le débiteur qui ne payait pas était enchaîné à un +canon, et il restait à cette attache jusqu'à ce qu'un camarade +consentit à payer sa dette pour le délivrer; mais Andry fut +surtout frappé par le terrible supplice qui punissait le +meurtrier. On creusait une fosse profonde dans laquelle on +couchait le meurtrier vivant, puis on posait sur son corps le +cadavre du mort enfermé dans un cercueil, et on les couvrait tous +les deux de terre. Longtemps après une exécution de ce genre, +Andry fut poursuivi par l'image de ce supplice horrible, et +l'homme enterré vivant sous le mort se représentait incessamment à +son esprit. + +Les deux jeunes Cosaques se firent promptement aimer de leurs +camarades. Souvent, avec d'autres membre du même _kourèn_, ou avec +le _kourèn_ tout entier, ou même avec les _kouréni_ voisins, ils +s'en allaient dans la steppe à la chasse des innombrables oiseaux +sauvages, des cerfs, des chevreuils; ou bien ils se rendaient sur +les bords des lacs et des cours d'eau attribués par le sort à leur +_kourèn_, pour jeter leurs filets et ramasser de nombreuses +provisions. Quoique ce ne fût pas précisément la vraie science du +Cosaque, ils se distinguaient parmi les autres par leur courage et +leur adresse. Ils tiraient bien au blanc, ils traversaient le +Dniepr à la nage, exploit pour lequel un jeune apprenti était +solennellement reçu dans le cercle des Cosaques. Mais le vieux +Tarass leur préparait une autre sphère d'activité. Une vie si +oisive ne lui plaisait pas; il voulait arriver à la véritable +affaire. Il ne cessait de réfléchir sur la manière dont on +pourrait décider la _setch_ à quelque hardie entreprise, où un +chevalier pût se montrer ce qu'il est. Un jour, enfin, il alla +trouver le _kochévoï_, et lui dit sans préambule: + +-- Eh bien, _kochévoï_, il serait temps que les Zaporogues +allassent un peu se promener. + +-- Il n'y a pas où se promener, répondit le _kochévoï_ en ôtant de +sa bouche une petite pipe, et en crachant de côté. + +-- Comment, il n'y a pas où? On peut aller du côté des Turcs, ou +du côté des Tatars. + +-- On ne peut ni du côté des Turcs, ni du côté des Tatars, +répondit le _kochévoï_ en remettant, d'un grand sang-froid, sa +pipe entre ses dents. + +-- Mais pourquoi ne peut-on pas? + +-- Parce que... nous avons promis la paix au sultan. + +-- Mais c'est un païen, dit Boulba; Dieu et la sainte Écriture +ordonnent de battre les païens. + +-- Nous n'en avons pas le droit. Si nous n'avions pas juré sur +notre religion, peut-être serait-ce possible. Mais maintenant, +non, c'est impossible. + +-- Comment, impossible! Voilà que tu dis que nous n'avons pas le +droit; et moi j'ai deux fils, jeunes tous les deux, qui n'ont +encore été ni l'un ni l'autre à la guerre. Et voilà que tu dis que +nous n'avons pas le droit, et voilà que tu dis qu'il ne faut pas +que les Zaporogues aillent à la guerre! + +-- Non, ça ne convient pas. + +-- Il faut donc que la force cosaque se perde inutilement; il faut +donc qu'un homme périsse comme un chien sans avoir fait une bonne +oeuvre, sans s'être rendu utile à son pays et à la chrétienté? +Pourquoi donc vivons-nous? Pourquoi diable vivons-nous? Voyons, +explique-moi cela. Tu es un homme sensé, ce n’est pas pour rien +qu'on t'a fait _kochévoï_. Dis-moi, pourquoi, pourquoi vivons- +nous? + +Le _kochévoï_ fit attendre sa réponse. C'était un Cosaque obstiné. +Après s'être tu longtemps, il finit par dire: + +-- Et cependant, il n'y aura pas de guerre. + +-- Il n'y aura pas de guerre? demanda de nouveau Tarass. + +-- Non. + +-- Il ne faut plus y penser? + +-- Il ne faut plus y penser. + +-- Attends, se dit Boulba, attends, tête du diable, tu auras de +mes nouvelles. + +Et il le quitta, bien décidé à se venger. + +Après s'être concerté avec quelques-uns de ses amis, il invita +tout le monde à boire. Les Cosaques, un peu ivres, s'en allèrent +tous sur la place, où se trouvaient, attachées à des poteaux, les +timbales qu'on frappait pour réunir le conseil. N'ayant pas trouvé +les baguettes que gardait chez lui le timbalier, ils saisirent +chacun un bâton, et se mirent à frapper sur les timbales. L'homme +aux baguettes arriva le premier; c'était un gaillard de haute +taille, qui n'avait plus qu'un oeil, et non fort éveillé. + +-- Qui ose battre l'appel? décria-t-il. + +-- Tais-toi, prends tes baguettes, et frappe quand on te +l'ordonne, répondirent les Cosaques avinés. + +Le timbalier tira de sa poche ses baguettes qu'il avait prises +avec lui, sachant bien comment finissaient d'habitude de pareilles +aventures. Les timbales résonnèrent, et bientôt des masses noires +de Cosaques se précipitèrent sur la place, pressés comme des +frelons dans une ruche. Tous se mirent en rond, et après le +troisième roulement des timbales, se montrèrent enfin les chefs, à +savoir le _kochévoï_ avec la massue, signe de sa dignité, le juge +avec le sceau de l'armée, le greffier avec son écritoire et +_l'ïésaoul_ avec son long bâton. Le kockévoï et les autres chefs +ôtèrent leurs bonnets pour saluer humblement les Cosaques qui se +tenaient fièrement les mains sur les hanches. + +-- Que signifie cette réunion, et que désirez-vous, seigneurs? +demanda le _kochévoï_. + +Les cris et les imprécations l'empêchèrent de continuer. + +-- Dépose ta massue, fils du diable; dépose ta massue, nous ne +voulons plus de toi, s'écrièrent des voix nombreuses. + +Quelques _kouréni_, de ceux qui n'avaient pas bu, semblaient être +d'un avis contraire. Mais bientôt, ivres ou sobres, tous +commencèrent à coups de poing, et la bagarre devint générale. + +Le _kochévoï_ avait eu un moment l'intention de parler; mais, +sachant bien que cette foule furieuse et sans frein, pouvait +aisément le battre jusqu'à mort, ce qui était souvent arrivé dans +des cas pareils, il salua très bas, déposa sa massue, et disparut +dans la foule. + +-- Nous ordonnez-vous, seigneurs, de déposer aussi les insignes de +nos charges? demandèrent le juge, le greffier et l'_ïésaoul_ prêts +à laisser à la première injonction le sceau, l'écritoire et le +bâton blanc. + +-- Non, restez, s'écrièrent des voix parties de la foule. Nous ne +voulions chasser que le _kochévoï_, parce qu'il n'est qu'une +femme, et qu'il nous faut un homme pour _kochévoï_. + +-- Qui choisirez-vous maintenant? demandèrent les chefs. + +-- Prenons Koukoubenko, s'écrièrent quelques-uns. + +-- Nous ne voulons pas de Koukoubenko répondirent les autres. Il +est trop jeune; le lait de sa nourrice ne lui a pas encore séché +sur les lèvres. + +-- Que Chilo soit notre _ataman_! s'écrièrent d'autres voix; +faisons de Chilo un _kochévoï_. + +-- Un _chilo_[21] dans vos dos, répondit la foule jurant. Quel +Cosaque est-ce, celui qui est parvenu en se faufilant comme un +Tatar? Au diable l'ivrogne Chilo! + +-- Borodaty! choisissons Borodaty! + +-- Nous ne voulons pas de Borodaty; au diable Borodaty! + +-- Criez Kirdiaga, chuchota Tarass Boulba à l’oreille de ses +affidés. + +-- Kirdiaga, Kirdiaga! s'écrièrent-ils. + +-- Kirdiaga! Borodaty! Borodaty! Kirdiaga! Chilo! Au diable Chilo! +Kirdiaga!» + +Les candidats dont les noms étaient ainsi proclamés sortirent tous +de la foule, pour ne pas laisser croire qu'ils aidaient par leur +influence à leur propre élection. + +«Kirdiaga! Kirdiaga!» Ce nom retentissait plus fort que les +autres. «Borodaty!» répondait-on. La question fut jugée à coups de +poing, et Kirdiaga triompha. + +-- Amenez Kirdiaga, s'écria-t-on aussitôt. + +Une dizaine de Cosaques quittèrent la foule. Plusieurs d'entre eux +étaient tellement ivres, qu'ils pouvaient à peine se tenir sur +leurs jambes. Ils se rendirent tous chez Kirdiaga, pour lui +annoncer qu'il venait d'être élu. Kirdiaga, vieux Cosaque très +madré, était rentré depuis longtemps dans sa hutte, et faisait +mine de ne rien savoir de ce qui se passait. + +-- Que désirez-vous, seigneur? demanda-t-il. + +-- Viens; on t'a fait _kochévoï_. + +-- Prenez pitié de moi, seigneurs. Comment est-il possible que je +sois digne d'un tel honneur? Quel _kochévoï_ ferais-je? je n'ai +pas assez de talent pour remplir une pareille dignité. Comme si +l'on ne pouvait pas trouver meilleur que moi dans toute l'armée. + +-- Va donc, va donc, puisqu'on te le dit, lui répliquèrent les +Zaporogues. + +Deux d'entre eux le saisirent sous les bras, et, malgré sa +résistance, il fut amené de force sur la place, bourré de coups de +poing dans le dos, et accompagné de jurons et d'exhortations: + +-- Allons, ne recule pas, fils du diable! accepte, chien, +l'honneur qu'on t'offre. + +Voilà de quelle façon Kirdiaga fut amené dans le cercle des +Cosaques. + +-- Eh bien! seigneurs, crièrent à pleine voix ceux qui l'avaient +amené, consentez-vous à ce que ce Cosaque devienne notre +_kochévoï_? + +-- Oui! oui! nous consentons tous, tous! répondit la foule; et +l'écho de ce cri unanime retentit longtemps dans la plaine. + +L'un des chefs prit la massue et la présenta au nouveau +_kochévoï_. Kirdiaga, d'après la coutume, refusa de l'accepter. Le +chef la lui présenta une seconde fois; Kirdiaga la refusa encore, +et ne l'accepta qu'à la troisième présentation. Un long cri de +joie s'éleva dans la foule, et fit de nouveau retentir toute la +plaine. Alors, du milieu du peuple, sortirent quatre vieux +Cosaques à moustaches et cheveux grisonnants (il n'y en avait pas +de très vieux à la _setch_, car jamais Zaporogue ne mourut de mort +naturelle); chacun d'eux prit une poignée de terre, que de longues +pluies avaient changée en boue, et l'appliqua sur la tête de +Kirdiaga. La terre humide lui coula sur le front, sur les +moustaches et lui salit tout le visage. Mais Kirdiaga demeura +parfaitement calme, et remercia les Cosaques de l'honneur qu'ils +venaient de lui faire. Ainsi se termina cette élection bruyante +qui, si elle ne contenta nul autre, combla de joie le vieux +Boulba; en premier lieu, parce qu'il s'était vengé de l'ancien +_kochévoï_, et puis, parce que Kirdiaga son vieux camarade, avait +fait avec lui les mêmes expéditions sur terre et sur mer, et +partagé les mêmes travaux, les mêmes dangers. La foule se dissipa +aussitôt pour aller célébrer l'élection, et un festin universel +commença, tel que jamais les fils de Tarass n’en avaient vu de +pareil. Tous les cabarets furent mis au pillage; les Cosaques +prenaient sans payer la bière, l'eau-de-vie et l'hydromel. Les +cabaretiers s'estimaient heureux d'avoir la vie sauve. Toute la +nuit se passa en cris et en chansons qui célébraient la gloire des +Cosaques; et la lune vit, toute la nuit, se promener dans les rues +des troupes de musiciens avec leurs _bandoura_s et leurs +_balalaïkas_[22], et des chantres d'église qu'on entretenait dans +la _setch_ pour chanter les louanges de Dieu et celles des +Cosaques. Enfin, le vin et la fatigue vainquirent tout le monde. +Peu à, peu toutes les rues se jonchèrent d'hommes étendus. Ici, +c'était un Cosaque qui, attendri, éploré, se pendait au cou de son +camarade, et tous deux tombaient embrassés. Là, tout un groupe +était renversé pêle-mêle. Plus loin, un ivrogne choisissait +longtemps une place pour se coucher, et finissait par s'étendre +sur une pièce de bois. Le dernier, le plus fort de tous, marcha +longtemps, en trébuchant sur les corps et en balbutiant des +paroles incohérentes; mais enfin il tomba comme les autres, et +toute la _setch_ s'endormit. + + +CHAPITRE IV + +Dès le lendemain, Tarass Boulba se concertait avec le nouveau +_kochévoï_, pour savoir comment l'on pourrait décider les +Zaporogues à une résolution. Le _kochévoï_ était un Cosaque fin et +rusé qui connaissait bien ses Zaporogues. Il commença par dire: + +-- C'est impossible de violer le serment, c'est impossible. + +Et puis, après un court silence, il reprit: + +-- Oui, c'est possible. Nous ne violerons pas le serment, mais +nous inventerons quelque chose. Seulement faites en sorte que le +peuple se rassemble, non sur mon ordre, mais par sa propre +volonté. Vous savez bien comment vous y prendre; et moi, avec les +anciens, nous accourrons aussitôt sur la place comme si nous ne +savions rien. + +Une heure ne s'était pas passée depuis leur entretien, quand les +timbales résonnèrent de nouveau. La place fut bientôt couverte +d'un million de bonnets cosaques. On commença à se faire des +questions: + +-- Quoi?... Pourquoi?... Qu'a-t-on à battre les timbales? + +Personne ne répondait. Peu à peu, néanmoins, on entendit dans la +foule les propos suivants: + +-- La force cosaque périt à ne rien faire... Il n'y a pas de +guerre, pas d'entreprise... Les anciens sont des fainéants; ils ne +voient plus, la graisse les aveugle. Non, il n'y a pas de justice +au monde. + +Les autres Cosaques écoutaient en silence, et ils finirent par +répéter eux-mêmes: + +-- Effectivement, il n'y a pas du tout de justice au monde. + +Les anciens paraissaient fort étonnés de pareils discours. Enfin +le _kochévoï_ s'avança, et dit: + +-- Me permettez-vous de parler, seigneurs Zaporogues? + +-- Parle. + +-- Mon discours, seigneurs, sera fait en considération de ce que +la plupart d'entre vous, et vous le savez sans doute mieux que +moi, doivent tant d'argent aux juifs des cabarets et à leurs +camarades, qu'aucun diable ne fait plus crédit. Puis, ensuite, mon +discours sera fait en considération de ce qu'il y a parmi nous +beaucoup de jeunes gens qui n'ont jamais vu la guerre de près, +tandis qu'un jeune homme, vous le savez vous-mêmes, seigneurs, ne +peut exister sans la guerre. Quel Zaporogue est-ce, s'il n'a +jamais battu de païen? + +-- Il parle bien, pensa Boulba. + +-- Ne croyez pas cependant, seigneurs, que je dise tout cela pour +violer la paix. Non, que Dieu m'en garde! je ne dis cela que comme +cela. En outre, le temple du Seigneur, chez nous, est dans un tel +état que c'est pêcher de dire ce qu'il est. Il y a déjà bien des +années que, par la grâce du Seigneur, la _setch_ existe; et +jusqu'à présent, non seulement le dehors de l'église, mais les +saintes images de l'intérieur n'ont pas le moindre ornement. +Personne ne songe même à leur faire battre une robe d'argent[23]. +Elles n'ont reçu que ce que certains Cosaques leur ont laissé par +testament. Il est vrai que ces dons-là étaient bien peu de chose, +car ceux qui les ont faits avaient de leur vivant bu tout leur +avoir. De façon que je ne fais pas de discours pour vous décider à +la guerre contre les Turcs, parce que nous avons promis la paix au +sultan, et que ce serait un grand péché de se dédire, attendu que +nous avons juré sur notre religion. + +-- Que diable embrouille-t-il? se dit Boulba. + +-- Vous voyez, seigneurs, qu'il est impossible de commencer la +guerre; l'honneur des chevaliers ne le permet pas. Mais voici ce +que je pense, d'après mon pauvre esprit. Il faut envoyer les +jeunes gens sur des canots, et qu'ils écument un peu les côtes de +l'Anatolie. Qu'en pensez-vous, seigneurs? + +-- Conduis-nous, conduis-nous tous? s'écria la foule de tous +côtés. Nous sommes tous prêts à périr pour la religion. + +Le _kochévoï_ s'épouvanta; il n'avait nullement l'intention de +soulever toute la _setch_; il lui semblait dangereux de rompre la +paix. + +-- Permettez-moi, seigneurs, de parler encore. + +-- Non, c'est assez, s'écrièrent les Zaporogues; tu ne diras rien +de mieux que ce que tu as dit. + +-- Si c'est ainsi, il sera fait comme vous le désirez. Je suis le +serviteur de votre volonté. C'est une chose connue et la sainte +Écriture le dit, que la voix du peuple est la voix de Dieu. Il est +impossible d'imaginer jamais rien de plus sensé que ce qu'a +imaginé le peuple; mais voilà ce qu'il faut que je vous dise. Vous +savez, seigneurs, que le sultan ne laissera pas sans punition le +plaisir que les jeunes gens se seront donné; et nos forces eussent +été prêtes, et nous n'eussions craint personne. Et pendant notre +absence, les Tatars peuvent nous attaquer. Ce sont les chiens des +Turcs; ils n'osent pas vous prendre en face, ils n'entrent pas +dans la maison tant que le maître l'occupe; mais ils vous mordent +les talons par derrière, et de façon à faire crier. Et puis, s'il +faut dire la vérité, nous n'avons pas assez de canots en réserve, +ni assez de poudre pour que nous puissions tous partir. Du reste, +je suis prêt à faire ce qui vous convient, je suis le serviteur de +votre volonté. + +Le rusé _kochévoï_ se tut. Les groupes commencèrent à +s'entretenir; les _atamans_ des _kouréni_ entrèrent en conseil. +Par bonheur, il n'y avait pas beaucoup de gens ivres dans la +foule, et les Cosaques se décidèrent à suivre le prudent avis de +leur chef. + +Quelques-uns d'entre eux passèrent aussitôt sur la rive du Dniepr, +et allèrent fouiller le trésor de l'armée, là où, dans des +souterrains inabordables, creusés sous l'eau et sous les joncs, se +cachait l'argent de la _setch_, avec les canons et les armes pris +à l'ennemi. D'autres s'empressèrent de visiter les canots et de +les préparer pour l'expédition. En un instant, le rivage se +couvrit d'une foule animée. Des charpentiers arrivaient avec leurs +haches; de vieux Cosaques hâlés, aux moustaches grises, aux +épaules larges, aux fortes jambes, se tenaient jusqu'aux genoux +dans l'eau, les pantalons retroussés, et tiraient les canots avec +des cordes pour les mettre à flot. D'autres traînaient des poutres +sèches et des pièces de bois. Ici, l'on ajustait des planches à un +canot; là, après l’avoir renversé la quille en l'air, on le +calfatait avec du goudron; plus loin, on attachait aux deux flancs +du canot, d'après la coutume cosaque, de longues bottes de joncs, +pour empêcher les vagues de la mer de submerger cette frêle +embarcation. Des feux étaient allumés sur tout le rivage. On +faisait bouillir la poix dans des chaudrons de cuivre. Les +anciens, les expérimentés, enseignaient aux jeunes. Des cris +d'ouvriers et les bruits de leur ouvrage retentissaient de toutes +parts. La rive entière du fleuve se mouvait et vivait. + +Dans ce moment, un grand bac se montra en vue du rivage. La foule +qui l'encombrait faisait de loin des signaux. C'étaient des +Cosaques couverts de haillons. Leurs vêtements déguenillés +(plusieurs d'entre eux n'avaient qu'une chemise et une pipe) +montraient qu'ils venaient d'échapper à quelque grand malheur, ou +qu'ils avaient bu jusqu'à leur défroque. L'un d'eux, petit, trapu, +et qui pouvait avoir cinquante ans, se détacha de la foule, et +vint se placer sur l'avant du bac. Il criait plus fort et faisait +des gestes plus énergiques que tous les autres; mais le bruit des +travailleurs à l'oeuvre empêchait d'entendre ses paroles. + +-- Qu'est-ce qui vous amène?» demanda enfin le _kochévoï_, quand +le bac toucha la rive. + +Tous les ouvriers suspendirent leurs travaux, cessèrent le bruit, +et regardèrent dans une silencieuse attente, en soulevant leurs +haches ou leurs rabots. + +-- Un malheur, répondit le petit Cosaque de l'avant. + +-- Quel malheur? + +-- Me permettez-vous de parler, seigneurs Zaporogues? + +-- Parle. + +-- Ou voulez-vous plutôt rassembler un conseil? + +-- Parle, nous sommes tous ici. + +Et la foule se réunit en un seul groupe. + +-- Est-ce que vous n'avez rien entendu dire de ce qui se passe +dans l'Ukraine? + +-- Quoi? demanda un des _atamans_ de _kourèn_. + +-- Quoi? reprit l'autre; il paraît que les Tatars vous ont bouché +les oreilles avec de la colle pour que vous n'ayez rien entendu. + +-- Parle donc, que s'y fait-il? + +-- Il s'y fait des choses comme il ne s'en est jamais fait depuis +que nous sommes au monde et que nous avons reçu le baptême. + +-- Mais, dis donc ce qui s'y fait, fils de chien, s'écria de la +foule quelqu'un qui avait apparemment perdu patience. + +-- Il s'y fait que les saintes églises ne sont plus à nous. + +-- Comment, plus à nous? + +-- On les a données à bail aux juifs, et si on ne paye pas le juif +d'avance, il est impossible de dire la messe. + +-- Qu'est-ce que tu chantes là? + +-- Et si l'infâme juif ne met pas, avec sa main impure, un petit +signe sur l'hostie, il est impossible de la consacrer. + +-- Il ment, seigneurs et frères, comment se peut-il qu'un juif +impur mette un signe sur la sainte hostie?... + +-- Écoutez, je vous en conterai bien d'autres. Les prêtres +catholiques (_kseunz_) ne vont pas autrement, dans l'Ukraine, +qu'en _tarataïka_[24]. Ce ne serait pas un mal, mais voilà ce qui +est un mal, c'est qu'au lieu de chevaux, on attelle des chrétiens +de la bonne religion[25]. Écoutez, écoutez, je vous en conterai +bien d'autres. On dit que les juives commencent à se faire des +jupons avec les chasubles de nos prêtres. Voilà ce qui se fait +dans l'Ukraine, seigneurs. Et vous, vous êtes tranquillement +établis dans la _setch_, vous buvez, vous ne faites rien, et, à ce +qu'il paraît, les Tatars vous ont fait si peur, que vous n'avez +plus d'yeux ni d'oreilles, et que vous n'entendez plus parler de +ce qui se passe dans le monde. + +-- Arrête, arrête, interrompit le _kochévoï_ qui s'était tenu +jusque-là immobile et les yeux baissés, comme tous les Zaporogues, +qui, dans les grandes occasions, ne s'abandonnaient jamais au +premier élan, mais se taisaient pour rassembler en silence toutes +les forces de leur indignation. Arrête, et moi, je dirai une +parole. Et vous donc, vous autres, que le diable rosse vos pères! +que faisiez-vous? N'aviez-vous pas de sabres, par hasard? Comment +avez-vous permis une pareille abomination? + +-- Comment nous avons permis une pareille abomination? Et vous, +auriez-vous mieux fait quand il y avait cinquante mille hommes des +seuls Polonais? Et puis, il ne faut pas déguiser notre péché, il y +avait aussi des chiens parmi les nôtres, qui ont accepté leur +religion. + +-- Et que faisait votre _hetman_? que faisaient vos _polkovniks_? + +-- Ils ont fait de telles choses que Dieu veuille nous en +préserver. + +-- Comment? + +-- Voilà comment: notre _hetman_ se trouve maintenant à Varsovie +rôti dans un boeuf de cuivre, et les têtes de nos _polkovniks_ se +sont promenées avec leurs mains dans toutes les foires pour être +montrées au peuple. Voilà ce qu'ils ont fait. + +Toute la foule frissonna. Un grand silence s'établit sur le rivage +entier, semblable à celui qui précède les tempêtes. Puis, tout à +coup, les cris, les paroles confuses éclatèrent de tous côtés. + +-- Comment! que les juifs tiennent à bail les églises chrétiennes! +que les prêtres attellent des chrétiens au brancard! Comment! +permettre de pareils supplices sur la terre russe, de la part de +maudits schismatiques! Qu'on puisse traiter ainsi les _polkovniks_ +et les _hetman_s! non, ce ne sera pas, ce ne sera pas. + +Ces mots volaient de côté et d'autre, Les Zaporogues commençaient +à se mettre en mouvement. Ce n'était pas l'agitation d'un peuple +mobile. Ces caractères lourds et forts ne s'enflammaient pas +promptement; mais une fois échauffés, ils conservaient longtemps +et obstinément leur flamme intérieure. + +-- Pendons d'abord tous les juifs, s'écrièrent des voix dans la +foule; qu'ils ne puissent plus faire de jupes à leurs juives avec +les chasubles des prêtres! qu'ils ne mettent plus de signes sur +les hosties! noyons toute cette canaille dans le Dniepr! + +Ces mots prononcés par quelques-uns volèrent de bouche en bouche +aussi rapidement que brille l'éclair, et toute la foule se +précipita sur le faubourg avec l'intention d'exterminer tous les +juifs. + +Les pauvres fils d'Israël ayant perdu, dans leur frayeur, toute +présence d'esprit, se cachaient dans des tonneaux vides, dans les +cheminées, et jusque sous les jupes de leurs femmes. Mais les +Cosaques savaient bien les trouver partout. + +-- Sérénissimes seigneurs, s'écriait un juif long et sec comme un +bâton, qui montrait du milieu de ses camarades sa chétive figure +toute bouleversée par la peur; sérénissimes seigneurs, permettez- +nous de vous dire un mot, rien qu'un mot. Nous vous dirons une +chose comme vous n'en avez jamais entendue, une chose de telle +importance, qu'on ne peut pas dire combien elle est importante. + +-- Voyons, parlez, dit Boulba, qui aimait toujours à entendre +l'accusé. + +-- Excellentissimes seigneurs, dit le juif, on n'a jamais encore +vu de pareils seigneurs, non, devant Dieu, jamais. Il n'y a pas eu +au monde d'aussi nobles, bons et braves seigneurs. + +Sa voix s'étouffait et mourait d'effroi. + +-- Comment est-ce possible que nous pensions mal des Zaporogues? +Ce ne sont pas les nôtres qui sont les fermiers d'églises dans +l'Ukraine; non, devant Dieu, ce ne sont pas les nôtres. Ce ne sont +pas même des juifs; le diable sait ce que c'est. C'est une chose +sur laquelle il ne faut que cracher, et la jeter ensuite. Ceux-ci +vous diront la même chose. N'est-ce pas, Chleuma? n'est-ce pas, +Chmoul? + +-- Devant Dieu, c'est bien vrai, répondirent de la foule Chleuma +et Chmoul, tous deux vêtus d'habits en lambeaux, et blêmes comme +du plâtre. + +-- Jamais encore, continua le long juif, nous n'avons eu de +relations avec l'ennemi, et nous ne voulons rien avoir à faire +avec les catholiques. Qu'ils voient le diable en songe! nous +sommes comme des frères avec les Zaporogues. + +-- Comment! que les Zaporogues soient vos frères! s'écria +quelqu'un de la foule. Jamais, maudits juifs. Au Dniepr, cette +maudite canaille! + +Ces mots servirent de signal. On empoigna les juifs, et on +commença à les lancer dans le fleuve. Des cris plaintifs +s'élevaient de tous côtés; mais les farouches Zaporogues ne +faisaient que rire en voyant les grêles jambes des juifs, +chaussées de bas et de souliers, s'agiter dans les airs. Le pauvre +orateur, qui avait attiré un si grand désastre sur les siens et +sur lui-même, s'arracha de son caftan, par lequel on l'avait déjà +saisi, en petite camisole étroite et de toutes couleurs, embrassa +les pieds de Boulba, et se mit à le supplier d'une voix +lamentable. + +-- Magnifique et sérénissime seigneur, j'ai connu votre frère, le +défunt Doroch. C'était un vrai guerrier, la fleur de la +chevalerie. Je lui ai prêté huit cents sequins pour se racheter +des Turcs. + +-- Tu as connu mon frère? lui dit Tarass. + +-- Je l'ai connu, devant Dieu. C'était un seigneur très généreux. + +-- Et comment te nomme-t-on? + +-- Yankel. + +-- Bien, dit Tarass. + +Puis, après avoir réfléchi: + +-- Il sera toujours temps de pendre le juif, dit-il aux Cosaques. +Donnez-le-moi pour aujourd'hui. + +Ils y consentirent. Tarass le conduisit à ses chariots près +desquels se tenaient ses Cosaques. + +-- Allons, fourre-toi sous ce chariot, et ne bouge plus. Et vous, +frères, ne laissez pas sortir le juif. + +Cela dit, il s'en alla sur la place, où la foule s'était dès +longtemps rassemblée. Tout le monde avait abandonné le travail des +canots, car ce n'était pas une guerre maritime qu'ils allaient +faire, mais une guerre de terre ferme. Au lieu de chaloupes et de +rames, il leur fallait maintenant des chariots et des coursiers. À +cette heure, chacun voulait se mettre en campagne, les vieux comme +les jeunes; et tous d'après le consentement des anciens, le +_kochévoï_ et les _atamans_ des _kouréni_, avaient résolu de +marcher droit sur la Pologne, pour venger toutes leurs offenses, +l'humiliation de la religion et de la gloire cosaque, pour +ramasser du butin dans les villes ennemies, brûler les villages et +les moissons, faire enfin retentir toute la steppe du bruit de +leurs hauts faits. Tous s'armaient. Quant au _kochévoï_, il avait +grandi de toute une palme. Ce n'était plus le serviteur timide des +caprices d'un peuple voué à la licence; c'était un chef dont la +puissance n'avait pas de bornes, un despote qui ne savait que +commander et se faire obéir. Tous les chevaliers tapageurs et +volontaires se tenaient immobiles dans les rangs, la tête +respectueusement baissée, et n'osant lever les regards, pendant +qu'il distribuait ses ordres avec lenteur, sans colère, sans cri, +comme un chef vieilli dans l'exercice du pouvoir, et qui +n'exécutait pas pour la première fois des projets longuement +mûris. + +-- Examinez bien si rien ne vous manque, leur disait-il; préparez +vos chariots, essayez vos armes; ne prenez pas avec vous trop +d'habillements. Une chemise et deux pantalons pour chaque Cosaque, +avec un pot de lard et d'orge pilée. Que personne n'emporte +davantage. Il y aura des effets et des provisions dans les +bagages. Que chaque Cosaque emmène une paire de chevaux. Il faut +prendre aussi deux cents paires de boeufs; ils nous seront +nécessaires dans les endroits marécageux et au passage des +rivières. Mais de l'ordre surtout, seigneurs, de l'ordre. Je sais +qu'il y a des gens parmi vous qui, si Dieu leur envoie du butin, +se mettent à déchirer les étoffes de soie pour s'en faire des bas. +Abandonnez cette habitude du diable; ne vous chargez pas de +jupons; prenez seulement les armes, quand elles sont bonnes, ou +les ducats et l'argent, car cela tient peu de place et sert +partout. Mais que je vous dise encore une chose, seigneurs: si +quelqu'un de vous s'enivre à la guerre, je ne le ferai pas même +juger. Je le ferai traîner comme un chien jusqu'aux chariots, fût- +il le meilleur Cosaque de l'armée; et là il sera fusillé comme un +chien, et abandonné sans sépulture aux oiseaux. Un ivrogne, à la +guerre, n'est pas digne d'une sépulture chrétienne. Jeunes gens, +en toutes choses écoutez les anciens. Si une balle vous frappe, si +un sabre vous écorche la tête ou quelque autre endroit, n'y faites +pas grande attention; jetez une charge de poudre dans un verre +d'eau-de-vie, avalez cela d'un trait, et tout passera. Vous +n'aurez pas même de fièvre. Et si la blessure n'est pas trop +profonde, mettez-y tout bonnement de la terre, après l'avoir +humectée de salive sur la main. À l'oeuvre, à l'oeuvre, enfants! +hâtez-vous sans vous presser. + +Ainsi parlait le _kochévoï_, et dès qu'il eut fini son discours, +tous les Cosaques se mirent à la besogne. La _setch_ entière +devint sobre; on n'aurait pu y rencontrer un seul homme ivre, pas +plus que s'il ne s'en fût jamais trouvé parmi les Cosaques. Les +uns réparaient les cercles des roues ou changeaient les essieux +des chariots; les autres y entassaient des armes ou des sacs de +provisions; d'autres encore amenaient les chevaux et les boeufs. +De toutes parts retentissaient le piétinement des bêtes de somme, +le bruit des coups d'arquebuse tirés à la cible, le choc des +sabres contre les éperons, les mugissements des boeufs, les +grincements des chariots chargés, et les voix d'hommes parlant +entre eux ou excitant leurs chevaux. + +Bientôt le _tabor_[26] des Cosaques s'étendit en une longue file, +se dirigeant vers la plaine. Celui qui aurait voulu parcourir tout +l'espace compris entre la tête et la queue du convoi aurait eu +longtemps à courir. Dans la petite église en bois, le pope +récitait la prière du départ; il aspergea toute la foule d'eau +bénite, et chacun, en passant, vint baiser la croix. Quand le +_tabor_ se mit en mouvement, et s'éloigna de la _setch_, tous les +Cosaques se retournèrent: + +-- Adieu, notre mère, dirent-ils d'une commune voix, que Dieu te +garde de tout malheur! + +En traversant le faubourg, Tarass Boulba aperçut son juif Yankel +qui avait eu le temps de s'établir sous une tente, et qui vendait +des pierres à feu, des vis, de la poudre, toutes les choses utiles +à la guerre, même du pain et des _khalatchis_[27]. + +«Voyez-vous ce diable de juif?» pensa Tarass. Et, s'approchant de +lui: + +-- Fou que tu es, lui dit-il, que fais-tu là? Veux-tu donc qu'on +te tue comme un moineau? + +Yankel, pour toute réponse, vint à sa rencontre, et faisant signe +des deux mains, comme s'il avait à lui déclarer quelque chose de +très mystérieux, il lui dit: + +-- Que votre seigneurie se taise, et n'en dise rien à personne. +Parmi les chariots de l'armée, il y a un chariot qui m'appartient. +Je prends avec moi toutes sortes de provisions bonnes pour les +Cosaques, et en route, je vous les vendrai à plus bas prix que +jamais juif n'a vendu, devant Dieu, devant Dieu! + +Tarass Boulba haussa les épaules, en voyant ce que pouvait la +force de la nature juive, et rejoignit le _tabor_. + + +CHAPITRE V + +Bientôt toute la partie sud-est de la Pologne fut en proie à la +terreur. On entendait répéter partout «Les Zaporogues, les +Zaporogues arrivent!» Tout ce qui pouvait fuir fuyait; chacun +quittait ses foyers. Alors, précisément, dans cette contrée de +l'Europe, on n'élevait ni forteresses, ni châteaux. Chacun se +construisait à la hâte quelque petite habitation couverte de +chaume, pensant qu'il ne fallait perdre ni son temps ni son argent +à bâtir des demeures qui seraient tôt ou tard la proie des +invasions. Tout le monde se mit en émoi. Celui-ci échangeait ses +boeufs et sa charrue contre un cheval et un mousquet, pour aller +servir dans les régiments; celui-là cherchait un refuge avec son +bétail, emportant tout ce qu'il pouvait enlever. Quelques-uns +essayaient bien une résistance toujours vaine; mais la plus grande +partie fuyait prudemment. Tout le monde savait qu'il n'était pas +facile d'avoir affaire avec cette foule aguerrie aux combats, +connue sous le nom d'armée zaporogue, qui, malgré son organisation +irrégulière, conservait dans la bataille un ordre calculé. Pendant +la marche, les hommes à cheval s'avançaient lentement, sans +surcharger et sans fatiguer leurs montures; les gens de pied +suivaient en bon ordre les chariots, et tout le _tabor_ ne se +mettait en mouvement que la nuit, prenant du repos le jour, et +choisissant pour ses haltes des lieux déserts ou des forêts, plus +vastes encore et plus nombreuses qu'aujourd'hui. On envoyait en +avant des éclaireurs et des espions pour savoir où et comment se +diriger. Souvent, les Cosaques apparaissaient dans les endroits où +ils étaient le moins attendus; alors, tout ce qui était vivant +disait adieu à la vie. Des incendies dévoraient les villages +entiers; les chevaux et les boeufs qu'on ne pouvait emmener +étaient tués sur place. Les cheveux se dressent d'horreur quand on +pense à toutes les atrocités que commettaient les Zaporogues. On +massacrait les enfants, on coupait les seins aux femmes; au petit +nombre de ceux qu'on laissait en liberté, on arrachait la peau, du +genou jusqu'à la plante des pieds; en un mot, les Cosaques +acquittaient en une seule fois toutes leurs vieilles dettes. Le +prélat d'un monastère, qui eut connaissance de leur approche, +envoya deux de ses moines pour leur représenter qu'il y avait paix +entre le gouvernement polonais et les Zaporogues, qu'ainsi ils +violaient leur devoir envers le roi et tout droit des gens. + +-- Dites à l'abbé de ma part et de celle de tous les Zaporogues, +répondit le _kochévoï_, qu'il n'a rien à craindre. Mes Cosaques ne +font encore qu'allumer leurs pipes. + +Et bientôt la magnifique abbaye fut tout entière livrée aux +flammes; et les colossales fenêtres gothiques semblaient jeter des +regards sévères à travers les ondes lumineuses de l'incendie. Des +foules de moines fugitifs, de juifs, de femmes, s'entassèrent dans +les villes entourées de murailles et qui avaient garnison. + +Les secours tardifs envoyés par le gouvernement de loin en loin, +et qui consistaient en quelques faibles régiments, ou ne pouvaient +découvrir les Cosaques, ou s'enfuyaient au premier choc, sur leurs +chevaux rapides. Il arrivait aussi que des généraux du roi, qui +avaient triomphé dans mainte affaire, se décidaient à réunir leurs +forces, et à présenter la bataille aux Zaporogues. C'étaient de +pareilles rencontres qu'attendaient surtout les jeunes Cosaques, +qui avaient honte de piller ou de vaincre des ennemis sans +défense, et qui brillaient du désir de se distinguer devant les +anciens, en se mesurant avec un Polonais hardi et fanfaron, monté +sur un beau cheval, et vêtu d'un riche _joupan_[28] dont les +manches pendantes flottaient au vent. Ces combats étaient +recherchés par eux comme un plaisir, car ils y trouvaient +l'occasion de faire un riche butin de sabres, de mousquets et de +harnais de chevaux. De jeunes hommes au menton imberbe étaient +devenus en un mois des hommes faits. Les traits de leurs visages, +où s'était jusque-là montrée une mollesse juvénile, avaient pris +l'énergie de la force. Le vieux Tarass était ravi de voir que, +partout, ses fils marchaient au premier rang. Évidemment la guerre +était la véritable vocation d'Ostap. Sans jamais perdre la tête, +avec un sang-froid presque surnaturel dans un jeune homme de +vingt-deux ans, il mesurait d'un coup d'oeil l'étendue du danger, +la vraie situation des choses, et trouvait sur-le-champ le moyen +d'éviter le péril, mais de l'éviter pour le vaincre avec plus de +certitude. Toutes ses actions commencèrent à montrer la confiance +en soi, la fermeté calme, et personne ne pouvait méconnaître en +lui un chef futur. + +-- Oh! ce sera avec le temps un bon _polkovnik_, disait le vieux +Tarass; devant Dieu, ce sera un bon _polkovnik_, et il surpassera +son père. + +Pour Andry, il se laissait emporter au charme de la musique des +balles et des sabres. Il ne savait pas ce que c'était que +réfléchir, calculer, mesurer ses forces et celles de l'ennemi. Il +trouvait une volupté folle dans la bataille. Elle lui semblait une +fête, à ces instants où la tête du combattant brûle, où tout se +confond à ses regards, où les hommes et les chevaux tombent pêle- +mêle avec fracas, où il se précipite tête baissée à travers le +sifflement des balles, frappant à droite et à gauche, sans +ressentir les coups qui lui sont portés. Plus d'une fois le vieux +Tarass eut l'occasion d'admirer Andry, lorsque, emporté par sa +fougue, il se jetait dans des entreprises que n'eût tentées nul +homme de sang-froid, et réussissait justement par l'excès de sa +témérité. Le vieux Tarass l'admirait alors, et répétait souvent: + +-- Oh! celui-là est un brave; que le diable ne l'emporte pas! ce +n'est pas Ostap, mais c'est un brave. + +Il fut décidé que l'armée marcherait tout droit sur la ville de +Doubno, où, d'après le bruit public, les habitants avaient +renfermé beaucoup de richesses. L'intervalle fut parcouru en un +jour et demi, et les Zaporogues parurent inopinément devant la +place. Les habitants avaient résolu de se défendre jusqu'à la +dernière extrémité, préférant mourir sur le seuil de leurs +demeures que laisser entrer l'ennemi dans leurs murs. Une haute +muraille en terre entourait toute la ville; là où elle était trop +basse, s'élevait un parapet en pierre, ou une maison crénelée, ou +une forte palissade en pieux de chêne. La garnison était +nombreuse, et sentait toute l'importance de son devoir. À leur +arrivée, les Zaporogues attaquèrent vigoureusement les ouvrages +extérieurs; mais ils furent reçus par la mitraille. Les bourgeois, +les habitants ne voulaient pas non plus rester oisifs, et se +tenaient en armes sur les remparts. On pouvait voir à leur +contenance qu'ils se préparaient à une résistance désespérée. Les +femmes même prenaient part à la défense; des pierres, des sacs de +sable, des tonneaux de résine enflammée tombaient sur la tête des +assaillants. Les Zaporogues n'aimaient pas avoir affaire aux +forteresses; ce n'était pas dans les assauts qu'ils brillaient. Le +_kochévoï_ ordonna donc la retraite en disant: + +-- Ce n'est rien, seigneurs frères, décidons-nous à reculer. Mais +que je sois un maudit Tatar, et non pas un chrétien, si nous +laissons sortir un seul habitant. Qu'ils meurent tous de faim +comme des chiens. + +Après avoir battu en retraite, l'armée bloqua étroitement la +place, et n'ayant rien autre chose à faire, les Cosaques se mirent +à ravager les environs, à brûler les villages et les meules de +blé, à lancer leurs chevaux dans les moissons encore sur pied, et +qui cette année-là avaient récompensé les soins du laboureur par +une riche croissance. Du haut des murailles, les habitants +voyaient avec terreur la dévastation de toutes leurs ressources. +Cependant les Zaporogues, disposés en _kouréni_ comme à la +_setch_, avaient entouré la ville d'un double rang de chariots. +Ils fumaient leurs pipes, échangeaient entre eux les armes prises +à l'ennemi, et jouaient au saute-mouton, à pair et impair, +regardant la ville avec un sang-froid désespérant; et, pendant la +nuit, les feux s'allumaient; chaque _kourèn_ faisait bouillir son +gruau dans d'énormes chaudrons de cuivre; une garde vigilante se +succédait auprès des feux. Mais bientôt les Zaporogues +commencèrent à s'ennuyer de leur inaction, et surtout de leur +sobriété forcée dont nulle action d'éclat ne les dédommageait. Le +_kochévoï_ ordonna même de doubler la ration de vin, ce qui se +faisait quelquefois dans l'armée, quand il n'y avait pas +d'entreprise à tenter. C'était surtout aux jeunes gens, et +notamment aux fils de Boulba, que déplaisait une pareille vie. +Andry ne cachait pas son ennui: + +-- Tête sans cervelle, lui disait souvent Tarass, souffre, +Cosaque, tu deviendras _hetman_s[29]. Celui-là n'est pas encore un +bon soldat qui garde sa présence d'esprit dans la bataille; mais +celui-là est un bon soldat qui ne s'ennuie jamais, qui sait +souffrir jusqu'au bout, et, quoi qu'il arrive, finit par faire ce +qu'il a résolu. + +Mais un jeune homme ne peut avoir l'opinion d'un vieillard, car il +voit les mêmes choses avec d'autres yeux. + +Sur ces entrefaites, arriva le _polk_ de Tarass Boulba amené par +Tovkatch. Il était accompagné de deux _ïésaouls_, d'un greffier et +d'autres chefs, conduisant une troupe d'environ quatre mille +hommes. Dans ce nombre, se trouvaient beaucoup de volontaires, +qui, sans être appelés, avaient pris librement du service, dès +qu'ils avaient connu le but de l'expédition. Les _ïésaouls_ +apportaient aux fils de Tarass la bénédiction de leur mère, et à +chacun d'eux une petite image en bois de cyprès, prise au célèbre +monastère de Mégigorsk à Kiew. Les deux frères se pendirent les +saintes images au cou, et devinrent tous les deux pensifs en +songeant à leur vieille mère. Que leur prophétisait cette +bénédiction? La victoire sur l'ennemi, suivie d'un joyeux retour +dans la patrie, avec du butin, et surtout de la gloire digne +d'être éternellement chantée par les joueurs de _bandoura_, ou +bien...? Mais l'avenir est inconnu; il se tient devant l'homme, +semblable à l'épais brouillard d'automne qui s'élève des marais. +Les oiseaux le traversent éperdument, sans se reconnaître, la +colombe sans voir l'épervier, l'épervier sans voir la colombe, et +pas un d'eux ne sait s'il est près ou loin de sa fin. + +Après la réception des images, Ostap s'occupa de ses affaires de +chaque jour, et se retira bientôt dans son _kourèn_. Pour Andry, +il ressentait involontairement un serrement de coeur. Les Cosaques +avaient déjà pris leur souper. Le soir venait de s'éteindre; une +belle nuit d'été remplissait l'air. Mais Andry ne rejoignait pas +son _kourèn_, et ne pensait point à dormir. Il était plongé dans +la contemplation du spectacle qu'il avait sous les yeux. Une +innombrable quantité d'étoiles jetaient du haut du ciel une +lumière pâle et froide. La plaine, dans une vaste étendue, était +couverte de chariots dispersés, que chargeaient les provisions et +le butin, et sous lesquels pendaient les seaux à porter le +goudron. Autour et sous les chariots, se voyaient des groupes de +Zaporogues étendus dans l'herbe. Ils dormaient dans toutes sortes +de positions. L'un avait mis un sac sous sa tête, l'autre son +bonnet; celui-ci s'appuyait sur le flanc de son camarade. Chacun +portait à sa ceinture un sabre, un mousquet, une petite pipe en +bois, un briquet et des poinçons. Les boeufs pesants étaient +couchés, les jambes pliées, en troupes blanchâtres, et +ressemblaient de loin à de grosses pierres immobiles éparses dans +la plaine, de tous côtés s'élevaient les sourds ronflements des +soldats endormis, auxquels répondaient par des hennissements +sonores les chevaux qu'indignaient leurs entraves. + +Cependant, une lueur solennelle et lugubre ajoutait encore à la +beauté de cette nuit de juillet; c'était le reflet de l'incendie +des villages d'alentour. Ici, la flamme s'étendait large et +paisible sur le ciel; là, trouvant un aliment faible, elle +s'élançait en minces tourbillons jusque sous les étoiles; des +lambeaux enflammés se détachaient pour se traîner et s'éteindre au +loin. De ce côté, un monastère aux murs noircis par le feu, se +tenait sombre et grave comme un moine encapuchonné, montrant à +chaque reflet sa lugubre grandeur; de cet autre, brûlait le grand +jardin du couvent. On croyait entendre le sifflement des arbres +que tordait la flamme, et quand, au sein de l'épaisse fumée, +jaillissait un rayon lumineux, il éclairait de sa lueur violâtre +des masses de prunes mûries, et changeait en or de ducats des +poires qui jaunissaient à travers le sombre feuillage. D'une et +d'autre parts, pendaient aux créneaux ou aux branches quelque +moine ou quelque malheureux juif dont le corps se consumait avec +tout le reste. Une quantité d'oiseaux s'agitaient devant la nappe +de feu, et, de loin, semblaient autant de petites croix noires. La +ville dormait, dégarnie de défenseurs. Les flèches des temples, +les toits des maisons, les créneaux des murs et les pointes des +palissades s'enflammaient silencieusement du reflet des incendies +lointains. Andry parcourait les rangs des Cosaques. Les feux, +autour desquels s'asseyaient les gardes, ne jetaient plus que de +faibles clartés, et les gardes eux-mêmes se laissaient aller au +sommeil, après avoir largement satisfait leur appétit cosaque. Il +s'étonna d'une telle insouciance, pensant qu'il était fort heureux +qu'on n'eût pas d'ennemi dans le voisinage. Enfin, il s'approcha +lui-même de l'un des chariots, grimpa sur la couverture, et se +coucha, le visage en l'air, en mettant ses mains jointes sous sa +tête; mais il ne put s'endormir, et demeura longtemps à regarder +le ciel. L'air était pur et transparent; les étoiles qui forment +la voie lactée étincelaient d'une lumière blanche et confuse. Par +moments, Andry s'assoupissait, et le premier voile du sommeil lui +cachait la vue du ciel, qui reparaissait de nouveau. Tout à coup, +il lui sembla qu'une étrange figure se dessinait rapidement devant +lui. Croyant que c'était une image créée par le sommeil, et qui +allait se dissiper, il ouvrit les yeux davantage. Il aperçut +effectivement une figure pâle, exténuée, qui se penchait sur lui +et le regardait fixement dans les yeux. Des cheveux longs et noirs +comme du charbon s'échappaient en désordre d'un voile sombre +négligemment jeté sur la tête, et l'éclat singulier du regard, le +teint cadavéreux du visage pouvaient bien faire croire à une +apparition. Andry saisit à la hâte son mousquet, et s'écria d'une +voix altérée: + +-- Qui es-tu? Si tu es un esprit malin, disparais. Si tu es un +être vivant, tu as mal pris le temps de rire, je vais te tuer. + +Pour toute réponse l'apparition mit le doigt sur ses lèvres, +semblant implorer le silence. Andry déposa son mousquet, et se mit +à la regarder avec plus d'attention. À ses longs cheveux, à son +cou, à sa poitrine demi-nue, il reconnut une femme. Mais ce +n'était pas une Polonaise; son visage hâve et décharné avait un +teint olivâtre, les larges pommettes de ses joues s'avançaient en +saillie, et les paupières de ses yeux étroits se relevaient aux +angles extérieurs. Plus il contemplait les traits de cette femme, +plus il y trouvait le souvenir d'un visage connu. + +-- Dis-moi, qui es-tu? s'écria-t-il enfin; il me semble que je +t'ai vue quelque part. + +-- Oui, il y a deux ans, à Kiew. + +-- Il y a deux ans, à Kiew? répéta Andry en repassant dans sa +mémoire tout ce que lui rappelait sa vie d'étudiant. + +Il la regarda encore une fois avec une profonde attention, puis il +s'écria tout à coup: + +-- Tu es la Tatare, la servante de la fille du _vaïvode_. + +-- Chut! dit-elle, en croisant ses mains avec une angoisse +suppliante, tremblante de peur et regardant de tous côtés si le +cri d'Andry n'avait réveillé personne. + +-- Réponds: comment, et pourquoi es-tu ici? disait Andry d'une +voix basse et haletante. Où est la demoiselle? est-elle en vie? + +-- Elle est dans la ville. + +-- Dans la ville! reprit Andry retenant à peine un cri de +surprise, et sentant que tout son sang lui refluait au coeur. +Pourquoi dans la ville? + +-- Parce que le vieux seigneur y est lui-même. Voilà un an et demi +qu'il a été fait _vaïvode_ de Doubno. + +-- Est-elle mariée?... Mais parle donc, parle donc. + +-- Voilà deux jours qu'elle n'a rien mangé, + +-- Comment!... + +-- Il n'y a plus un morceau de pain dans la ville: depuis +plusieurs jours les habitants ne mangent que de la terre.» + +Andry fut pétrifié. + +-- La demoiselle t'a vu du parapet avec les autres Zaporogues. +Elle m'a dit: «Va, dis au chevalier, s'il se souvient de moi, +qu'il vienne me trouver; sinon, qu'il te donne au moins un morceau +de pain pour ma vieille mère, car je ne veux pas la voir mourir +sous mes yeux. Prie-le, embrasse ses genoux; il a aussi une +vieille mère; qu'il te donne du pain pour l'amour d'elle.» + +Une foule de sentiments divers s'éveillèrent dans le coeur du +jeune Cosaque. + +-- Mais comment as-tu pu venir ici? + +-- Par un passage souterrain. + +-- Y a-t-il donc un passage souterrain? + +-- Oui. + +-- Où? + +-- Tu ne nous trahiras pas, chevalier? + +-- Non, je le jure sur la Sainte Croix. + +-- En descendant le ravin, et en traversant le ruisseau à la place +où croissent des joncs. + +-- Et ce passage aboutit dans la ville? + +-- Tout droit au monastère. + +-- Allons, allons sur-le-champ. + +-- Mais, au nom du Christ et de sa sainte mère, un morceau de +pain. + +-- Bien, je vais t'en apporter. Tiens-toi près du chariot, ou +plutôt couche-toi dessus. Personne ne te verra, tous dorment. Je +reviens à l'instant. + +Et il se dirigea vers les chariots où se trouvaient les provisions +de son _kourèn_. Le coeur lui battait avec violence. Tout ce +qu'avait effacé sa vie rude et guerrière de Cosaque, tout le passé +renaquit aussitôt, et le présent s'évanouit à son tour. Alors +reparut à la surface de sa mémoire une image de femme avec ses +beaux bras, sa bouche souriante, ses épaisses nattes de cheveux. +Non, cette image n'avait jamais disparu pleinement de son âme; +mais elle avait laissé place à d'autres pensées plus mâles, et +souvent encore elle troublait le sommeil du jeune Cosaque. + +Il marchait, et ses battements de coeur devenaient de plus en plus +forts à l'idée qu'il la verrait bientôt, et ses genoux tremblaient +sous lui. Arrivé près des chariots, il oublia pourquoi il était +venu, et se passa la main sur le front en cherchant à se rappeler +ce qui l'amenait. Tout à coup il tressaillit, plein d'épouvante à +l'idée qu'elle se mourait de faim. Il s'empara de plusieurs pains +noirs; mais la réflexion lui rappela que cette nourriture, bonne +pour un Zaporogue, serait pour elle trop grossière. Il se souvint +alors que, la veille, le _kochévoï_ avait reproché aux cuisiniers +de l'armée d'avoir employé à faire du gruau toute la farine de blé +noir qui restait, tandis qu'elle devait suffire pour trois jours. +Assuré donc qu'il trouverait du gruau tout préparé dans les grands +chaudrons, Andry prit une petite casserole de voyage appartenant à +son père, et alla trouver le cuisinier de son _kourèn_, qui +dormait étendu entre deux marmites sous lesquelles fumait encore +la cendre chaude. À sa grande surprise, il les trouva vides l’une +et l'autre. Il avait fallu des forces surhumaines pour manger tout +ce gruau, car son _kourèn_ comptait moins d'hommes que les autres. +Il continua l'inspection des autres marmites, et ne trouva rien +nulle part. Involontairement il se rappela le proverbe: «Les +Zaporogues sont comme les enfants; s'il y a peu, ils s'en +contentent; s'il y a beaucoup, ils ne laissent rien.» Que faire? +Il y avait sur le chariot de son père un sac de pains blancs qu'on +avait pris au pillage d'un monastère. Il s'approcha du chariot, +mais le sac n'y était plus. Ostap l'avait mis sous sa tête, et +ronflait étendu par terre. Andry saisit le sac d'une main et +l'enleva brusquement; la tête d'Ostap frappa sur le sol, et lui- +même, se dressant à demi éveillé, s'écria sans ouvrir les yeux: + +-- Arrêtez, arrêtez le Polonais du diable; attrapez son cheval. + +-- Tais-toi, ou je te tue, s'écria Andry plein d'épouvante, en le +menaçant de son sac. + +Mais Ostap s'était tu déjà; il retomba sur la terre, et se remit à +ronfler de manière à agiter l'herbe que touchait son visage. Andry +regarda avec terreur de tous côtés. Tout était tranquille; une +seule tête à la touffe flottante s'était soulevée dans le _kourèn_ +voisin; mais après avoir jeté de vagues regards, elle s'était +reposée sur la terre. Au bout d'une courte attente, il s'éloigna +emportant son butin. La Tatare était couchée, respirant à peine. + +-- Lève-toi, lui dit-il; allons, tout le monde dort, ne crains +rien. Es-tu en état de soulever un de ces pains, si je ne puis les +emporter tous moi-même? + +Il mit le sac sur son dos, en prit un second, plein de millet, +qu'il enleva d'un autre chariot, saisit dans ses mains les pains +qu'il avait voulu donner à la Tatare, et, courbé sous ce poids, il +passa intrépidement à travers les rangs des Zaporogues endormis. + +-- Andry! dit le vieux Boulba au moment où son fils passa devant +lui. + +Le coeur du jeune homme se glaça. Il s'arrêta, et, tout tremblant, +répondit à voix basse: + +-- Eh bien! quoi? + +-- Tu as une femme avec toi. Sur ma parole, je te rosserai demain +matin d'importance. Les femmes ne te mèneront à rien de bon. + +Après avoir dit ces mots, il souleva sa tête sur sa main, et +considéra attentivement la Tatare enveloppée dans son voile. + +Andry se tenait immobile, plus mort que vif, sans oser regarder +son père en face. Quand il se décida à lever enfin les yeux, il +reconnut que Boulba s'était endormi, la tête sur la main. + +Il fit le signe de la croix; son effroi se dissipa plus vite qu'il +n'était venu. Quand il se retourna pour s'adresser à la Tatare, il +la vit devant lui, immobile comme une sombre statue de granit, +perdue dans son voile, et le reflet d'un incendie lointain éclaira +tout à coup ses yeux, hagards comme ceux d'un moribond. Il la +secoua par la manche, et tous deux s'éloignèrent en regardant +fréquemment derrière eux. Ils descendirent dans un ravin, au fond +duquel se traînait paresseusement un ruisseau bourbeux, tout +couvert de joncs croissant sur des mottes de terre. Une fois au +fond du ravin, la plaine avec le _tabor_ des Zaporogues disparut à +leurs regards; en se retournant, Andry ne vit plus rien qu'une +côte escarpée, au sommet de laquelle se balançaient quelques +herbes sèches et fines, et par-dessus brillait la lune, semblable +à une faucille d'or. Une brise légère, soufflant de la steppe, +annonçait la prochaine venue du jour. Mais nulle part on +n'entendait le chant d'un coq. Depuis longtemps on ne l’avait +entendu, ni dans la ville, ni dans les environs dévastés. Ils +franchirent une poutre posée sur le ruisseau, et devant eux se +dressa l'autre bord, plus haut encore et plus escarpé. Cet endroit +passait sans doute pour le mieux fortifié de toute l'enceinte par +la nature, car le parapet en terre qui le couronnait était plus +bas qu'ailleurs, et l'on n'y voyait pas de sentinelles. Un peu +plus loin s'élevaient les épaisses murailles du couvent. Toute la +côte devant eux était couverte de bruyères; entre elle et le +ruisseau s'étendait un petit plateau où croissaient des joncs de +hauteur d'homme. La Tatare ôta ses souliers, et s'avança avec +précaution en soulevant sa robe, parce que le sol mouvant était +imprégné d'eau. Après avoir conduit péniblement Andry à travers +les joncs, elle s'arrêta devant un grand tas de branches sèches. +Quand ils les eurent écartées, ils trouvèrent une espèce de voûte +souterraine dont l'ouverture n'était pas plus grande que la bouche +d'un four. La Tatare y entra la première la tête basse, Andry la +suivit, en se courbant aussi bas que possible pour faire passer +ses sacs et ses pains, et bientôt tous deux se trouvèrent dans une +complète obscurité. + + +CHAPITRE VI + +Andry s'avançait péniblement dans l'étroit et sombre souterrain, +précédé de la Tatare et courbé sous ses sacs de provisions. + +-- Bientôt nous pourrons voir, lui dit sa conductrice, nous +approchons de l'endroit où j'ai laissé une lumière. + +En effet, les noires murailles du souterrain commençaient à +s'éclairer peu à peu. Ils atteignirent une petite plate-forme qui +semblait être une chapelle, car à l'un des murs était adossée une +table en forme d'autel, surmontée d'une vieille image noircie de +la madone catholique. Une petite lampe en argent, suspendue devant +cette image, l'éclairait de sa lueur pâle. La Tatare se baissa, +ramassa de terre son chandelier de cuivre dont la tige longue et +mince était entourée de chaînettes auxquelles pendaient des +mouchettes, un éteignoir et un poinçon. Elle le prit et alluma la +chandelle au feu de la lampe. Tous deux continuèrent leur route, à +demi dans une vive lumière, à demi dans une ombre noire, comme les +personnages d'un tableau de Gérard delle notti. Le visage du jeune +chevalier, où brillait la santé et la force, formait un frappant +contraste avec celui de la Tatare, pâle et exténué. Le passage +devint insensiblement plus large et plus haut, de manière qu'Andry +put relever la tête. Il se mit à considérer attentivement les +parois en terre du passage où il cheminait. Comme aux souterrains +de Kiew, on y voyait des enfoncements que remplissaient tantôt des +cercueils, tantôt des ossements épars que l'humidité avait rendus +mous comme de la pâte. Là aussi gisaient de saints anachorètes qui +avaient fui le monde et ses séductions. L'humidité était si grande +en certains endroits, qu'ils avaient de l'eau sous les pieds. +Andry devait s'arrêter souvent pour donner du repos à sa compagne +dont la fatigue se renouvelait sans cesse. Un petit morceau de +pain qu'elle avait dévoré causait une vive douleur à son estomac +déshabitué de nourriture, et fréquemment elle s'arrêtait sans +pouvoir quitter la place. Enfin une petite porte en fer apparut +devant eux. + +«Grâce à Dieu, nous sommes arrivés,» dit la Tatare d'une voix +faible; et elle leva la main pour frapper, mais la force lui +manqua. + +À sa place, Andry frappa vigoureusement sur la porte, qui retentit +de manière à montrer qu'il y avait par derrière un large espace +vide; puis le son changea de nature comme s'il se fût prolongé +sous de hauts arceaux. Deux minutes après, on entendit bruire un +trousseau de clefs et quelqu'un qui descendait les marches d'un +escalier tournant. La porte s'ouvrit. Un moine, qui se tenait +debout, la clef dans une main, une lumière dans l'autre, leur +livra passage. Andry recula involontairement à la vue d'un moine +catholique, objet de mépris et de haine pour les Cosaques, qui les +traitaient encore plus inhumainement que les juifs. Le moine, de +son côté, recula de quelques pas en voyant un Zaporogue; mais un +mot que lui dit la Tatare à voix basse le tranquillisa. Il referma +la porte derrière eux, les conduisit par l'escalier, et bientôt +ils se trouvèrent sous les hautes et sombres voûtes de l'église. + +Devant l'un des autels, tout chargé de cierges, se tenait un +prêtre à genoux, qui priait à voix basse. À ses côtés étaient +agenouillés deux jeunes diacres en chasubles violettes ornées de +dentelles blanches, et des encensoirs dans les mains. Ils +demandaient un miracle, la délivrance de la ville, +l'affermissement des courages ébranlés, le don de la patience, la +fuite du tentateur qui les faisait murmurer, qui leur inspirait +des idées timides et lâches. Quelques femmes, semblables à des +spectres, étaient agenouillées aussi, laissant tomber leurs têtes +sur les dossiers des bancs de bois et des prie-Dieu. Quelques +hommes restaient appuyés contre les pilastres dans un silence +morne et découragé. La longue fenêtre aux vitraux peints qui +surmontait l'autel s'éclaira tout à coup des lueurs rosées de +l'aube naissante, et des rosaces rouges, bleues, de toutes +couleurs, se dessinèrent sur le sombre pavé de l'église. Tout le +choeur fut inondé de jour, et la fumée de l'encens, immobile dans +l'air, se peignit de toutes les nuances de l'arc-en-ciel. De son +coin obscur, Andry contemplait avec admiration le miracle opéré +par la lumière. Dans cet instant, le mugissement solennel de +l'orgue emplit tout à coup l'église entière[30]. Il enfla de plus +en plus les sons, éclata comme le roulement du tonnerre, puis +monta sous les nefs en sons argentins comme des voix de jeunes +filles, puis répéta son mugissement sonore et se tut brusquement. +Longtemps après les vibrations firent trembler les arceaux, et +Andry resta dans l'admiration de cette musique solennelle. +Quelqu'un le tira par le _pan_ de son caftan. + +-- Il est temps, dit la Tatare. + +Tous deux traversèrent l'église sans être aperçus, et sortirent +sur une grande place. Le ciel s'était rougi des feux de l'aurore, +et tout présageait le lever du soleil. La place, en forme de +carré, était complètement vide. Au milieu d'elle se trouvaient +dressées nombre de tables en bois, qui indiquaient que là avait +été le marché aux provisions. Le sol, qui n'était point pavé, +portait une épaisse couche de boue desséchée, et toute la place +était entourée de petites maisons bâties en briques et en terre +glaise, dont les murs étaient soutenus par des poutres et des +solives entrecroisées. Leurs toits aigus étaient percés de +nombreuses lucarnes. Sur un des côtés de la place, près de +l'église, s'élevait un édifice différent des autres, et qui +paraissait être l'hôtel de ville. La place entière semblait morte. +Cependant Andry crut entendre de légers gémissements. Jetant un +regard autour de lui, il aperçut un groupe d'hommes couchés sans +mouvement, et les examina, doutant s’ils étaient endormis ou +morts. À ce moment il trébucha sur quelque chose qu'il n'avait pas +vu devant lui. C'était le cadavre d'une femme juive. Elle +paraissait jeune, malgré l'horrible contraction de ses traits. Sa +tête était enveloppée d'un mouchoir de soie rouge; deux rangs de +perles ornaient les attaches pendantes de son turban; quelques +mèches de cheveux crépus tombaient sur son cou décharné; près +d'elle était couché un petit enfant qui serrait convulsivement sa +mamelle, qu'il avait tordue à force d'y chercher du lait. Il ne +criait ni ne pleurait plus; ce n'était qu'au mouvement +intermittent de son ventre qu'on reconnaissait qu'il n'avait pas +encore rendu le dernier soupir. Au tournant d'une rue, ils furent +arrêtés par une sorte de fou furieux qui, voyant le précieux +fardeau que portait Andry, s'élança sur lui comme un tigre, en +criant: + +-- Du pain! du pain! + +Mais ses forces n'étaient pas égales à sa rage; Andry le repoussa, +et il roula par terre. Mais, ému de compassion, le jeune Cosaque +lui jeta un pain, que l'autre saisit et se mit à dévorer avec +voracité, et, sur la place même, cet homme expira dans d'horribles +convulsions. Presque à chaque pas ils rencontraient des victimes +de la faim. À la porte d'une maison était assise une vieille +femme, et l'on ne pouvait dire si elle était morte ou vivante, se +tenant immobile, la tête penchée sur sa poitrine. Du toit de la +maison voisine pendait au bout d'une corde le cadavre long et +maigre d'un homme qui, n'ayant pu supporter jusqu'au bout ses +souffrances, y avait mis fin par le suicide. À la vue de toutes +ces horreurs, Andry ne put s'empêcher de demander à la Tatare: + +-- Est-il donc possible qu'en un si court espace de temps, tous +ces gens n'aient plus rien trouvé pour soutenir leur vie! En de +telles extrémités, l'homme peut se nourrir des substances que la +loi défend. + +-- On a tout mangé, répondit la Tatare, toutes les bêtes; on ne +trouverait plus un cheval, plus un chien, plus une souris dans la +ville entière. Nous n'avons jamais rassemblé de provisions; l'on +amenait tout de la campagne. + +-- Mais, en mourant d'une mort si cruelle, comment pouvez-vous +penser encore à défendre la ville? + +-- Peut-être que le _vaïvode_ l'aurait rendue; mais, hier matin le +_polkovnik_, qui se trouve à Boujany, a envoyé un faucon porteur +d'un billet où il disait qu'on se défendit encore, qu'il +s'avançait pour faire lever le siège, et qu'il n'attendait plus +que l'arrivée d'un autre _polk_ afin d'agir ensemble; maintenant +nous attendons leur secours à toute minute. Mais nous voici devant +la maison.» + +Andry avait déjà vu de loin une maison qui ne ressemblait pas aux +autres, et qui paraissait avoir été construite par un architecte +italien. Elle était en briques, et à deux étages. Les fenêtres du +rez-de-chaussée s'encadraient dans des ornements de pierre très en +relief; l’étage supérieur se composait de petits arceaux formant +galerie; entre les piliers et aux encoignures, se voyaient des +grilles en fer portant les armoiries de la famille. Un large +escalier en briques peintes descendait jusqu'à la place. Sur les +dernières marches étaient assis deux gardes qui soutenaient d'une +main leurs hallebardes, de l'autre leurs têtes, et ressemblaient +plus à des statues qu'à des êtres vivants. Ils ne firent nulle +attention à ceux qui montaient l'escalier, au haut duquel Andry et +son guide trouvèrent un chevalier couvert d'une riche armure, +tenant en main un livre de prières. Il souleva lentement ses +paupières alourdies; mais la Tatare lui dit un mot, et il les +laissa retomber sur les pages de son livre. Ils entrèrent dans une +salle assez spacieuse qui semblait servir aux réceptions. Elle +était remplie de soldats, d'échansons, de chasseurs, de valets, de +toute la domesticité que chaque seigneur polonais croyait +nécessaire à son rang. Tous se tenaient assis et silencieux. On +sentait la fumée d'un cierge qui venait de s'éteindre, et deux +autres brûlaient encore sur d'immenses chandeliers de la grandeur +d'un homme, bien que le jour éclairât depuis longtemps la large +fenêtre à grillage. Andry allait s'avancer vers une grande porte +en chêne, ornée d'armoiries et de ciselures; mais la Tatare +l'arrêta, et lui montra une petite porte découpée dans le mur de +côté. Ils entrèrent dans un corridor, puis dans une chambre +qu'Andry examina avec attention. Le mince rayon du jour, qui +s'introduisait par une fente des contrevents, posait une raie +lumineuse sur un rideau d'étoffe rouge, sur une corniche dorée, +sur un cadre de tableau. La Tatare dit à Andry de rester là; puis +elle ouvrit la porte d'une autre chambre où brillait de la +lumière. Il entendit le faible chuchotement d'une voix qui le fit +tressaillir. Au moment où la porte s'était ouverte, il avait +aperçu la svelte figure d'une jeune femme. La Tatare revint +bientôt, et lui dit d'entrer. Il passa le seuil, et la porte se +reforma derrière lui. Deux cierges étaient allumés dans la +chambre, ainsi qu'une lampe devant une sainte image, sous +laquelle, suivant l'usage catholique, se trouvait un prie-Dieu. +Mais ce n'était point là ce que cherchaient ses regards. Il tourna +la tête d'un autre côté, et vit une femme qui semblait s'être +arrêtée au milieu d'un mouvement rapide. Elle s'élançait vers lui, +mais se tenait immobile. Lui-même resta cloué sur sa place. Ce +n'était pas la personne qu'il croyait revoir, celle qu'il avait +connue. Elle était devenue bien plus belle. Naguère, il y avait en +elle quelque chose d'incomplet, d'inachevé: maintenant, elle +ressemblait à la création d'un artiste qui vient de lui donner la +dernière main; naguère c'était une jeune fille espiègle, +maintenant c'était une femme accomplie, et dans toute la splendeur +de sa beauté. Ses yeux levés n'exprimaient plus une simple ébauche +du sentiment, mais le sentiment complet. N'ayant pas eu le temps +de sécher, ses larmes répandaient sur son regard un vernis +brillant. Son cou, ses épaules et sa gorge avaient atteint les +vraies limites de la beauté développée. Une partie de ses épaisses +tresses de cheveux étaient retenues sur la tête par un peigne; les +autres tombaient en longues ondulations sur ses épaules et ses +bras. Non seulement sa grande pâleur n'altérait pas sa beauté, +mais elle lui donnait au contraire un charme irrésistible. Andry +ressentait comme une terreur religieuse; il continuait à se tenir +immobile. Elle aussi restait frappée à l'aspect du jeune Cosaque +qui se montrait avec les avantages de sa mâle jeunesse. La fermeté +brillait dans ses yeux couverts d'un sourcil de velours; la santé +et la fraîcheur sur ses joues hâlées. Sa moustache noire luisait +comme la soie. + +-- Je n'ai pas la force de te rendre grâce, généreux chevalier, +dit-elle d'une voix tremblante. Dieu seul peut te récompenser... + +Elle baissa les yeux, que couvrirent des blanches paupières, +garnies de longs cils sombres. Toute sa tête se pencha, et une +légère rougeur colora le bas de son visage. Andry ne savait que +lui répondre. Il aurait bien voulu lui exprimer tout ce que +ressentait son âme, et l'exprimer avec autant de feu qu'il le +sentait, mais il ne put y parvenir. Sa bouche semblait fermée par +une puissance inconnue; le son manquait à sa voix. Il reconnut que +ce n'était pas à lui, élevé au séminaire, et menant depuis une vie +guerrière et nomade, qu'il appartenait de répondre, et il +s'indigna contre sa nature de Cosaque. + +À ce moment, la Tatare entra dans la chambre. Elle avait eu déjà +le temps de couper en morceaux le pain qu'avait apporté Andry, et +elle le présenta à sa maîtresse sur un plateau d'or. La jeune +femme la regarda, puis regarda le pain, puis arrêta enfin ses yeux +sur Andry. Ce regard, ému et reconnaissant, où se lisait +l'impuissance de s'exprimer avec la langue, fut mieux compris +d'Andry que ne l'eussent été de longs discours. Son âme se sentit +légère; il lui sembla qu'on l'avait déliée. Il allait parler, +quand tout à coup la jeune femme se tourna vers sa suivante, et +lui dit avec inquiétude: + +-- Et ma mère? lui as-tu porté du pain? + +-- Elle dort. + +-- Et à mon père? + +-- Je lui en ai porté. Il a dit qu'il viendrait lui même remercier +le chevalier. + +Rassurée, elle prit le pain et le porta à ses lèvres. Andry la +regardait avec une joie inexprimable rompre ce pain et le manger +avidement, quand tout à coup il se rappela ce fou furieux qu'il +avait vu mourir pour avoir dévoré un morceau de pain. Il pâlit et, +la saisissant par le bras: + +-- Assez, lui dit-il, ne mange pas davantage. Il y a si longtemps +que tu n'as pris de nourriture que le pain te ferait mal. + +Elle laissa aussitôt retomber son bras, et, déposant le pain sur +le plateau, elle regarda Andry comme eût fait un enfant docile. + +-- Ô ma reine! s'écria Andry avec transport, ordonne ce que tu +voudras. Demande-moi la chose la plus impossible qu'il y ait au +monde; je courrai t’obéir. Dis-moi de faire ce que ne ferait nul +homme, je le ferai; je me perdrai pour toi. Ce me serait si doux, +je le jure par la Sainte Croix, que je ne saurais te dire combien +ce me serait doux. J'ai trois villages; la moitié des troupeaux de +chevaux de mon père m'appartient; tout ce que ma mère lui a donné +en dot, et tout ce qu'elle lui cache, tout cela est à moi. +Personne de nos Cosaques n'a des armes pareilles aux miennes. Pour +la seule poignée de mon sabre, on me donne un grand troupeau de +chevaux et trois mille moutons! Eh bien! j'abandonnerai tout cela, +je le brûlerai, j'en jetterai la cendre au vent, si tu me dis une +seule parole, si tu fais un seul mouvement de ton sourcil noir! +Peut-être tout ce que je dis n'est que folies et sottises; je sais +bien qu'il ne m'appartient pas, à moi qui ai passé ma vie dans la +_setch_, de parler comme on parle là où se trouvent les rois, les +princes, et les plus nobles parmi les chevaliers. Je vois bien que +tu es une autre créature de Dieu que nous autres, et que les +autres femmes et filles des seigneurs restent loin derrière toi. + +Avec une surprise croissante, sans perdre un mot, et toute à son +attention, la jeune fille écoutait ces discours pleins de +franchise et de chaleur, où se montrait une âme jeune et forte. +Elle pencha son beau visage en avant, ouvrit la bouche et voulut +parler; mais elle se retint brusquement, en songeant que ce jeune +chevalier tenait à un autre parti, et que son père, ses frères, +ses compatriotes, restaient des ennemis farouches; en songeant que +les terribles Zaporogues tenaient la ville bloquée de tous côtés, +vouant les habitants à une mort certaine. Ses yeux se remplirent +de larmes. Elle prit un mouchoir brodé en soie et, s'en couvrant +le visage pour lui cacher sa douleur, elle s'assit sur un siège où +elle resta longtemps immobile, la tête renversée, et mordant sa +lèvre inférieure de ses dents d'ivoire, comme si elle eût ressenti +la piqûre d'une bête venimeuse. + +-- Dis-moi une seule parole, reprit Andry, la prenant par sa main +douce comme la soie. + +Mais elle se taisait, sans se découvrir le visage, et restait +immobile. + +-- Pourquoi cette tristesse, dis-moi? pourquoi tant de tristesse? + +Elle ôta son mouchoir de ses yeux, écarta les cheveux qui lui +couvraient le visage, et laissa échapper ses plaintes d'une voix +affaiblie, qui ressemblait au triste et léger bruissement des +joncs qu'agite le vent du soir: + +-- Ne suis-je pas digne d'une éternelle pitié? La mère qui m'a +mise au monde n'est-elle pas malheureuse? Mon sort n'est-il pas +bien amer? Ô mon destin, n'es-tu pas mon bourreau? Tu as conduit à +mes pieds les plus dignes gentilshommes, les plus riches +seigneurs, des comtes et des barons étrangers, et toute la fleur +de notre noblesse. Chacun d'eux aurait considéré mon amour comme +la plus grande des félicités. Je n'aurais eu qu'à faire un choix, +et le plus beau, le plus noble serait devenu mon époux. Pour aucun +d'eux, ô mon cruel destin, tu n'as fait parler mon coeur; mais tu +l'as fait parler, ce faible coeur, pour un étranger, pour un +ennemi, sans égard aux meilleurs chevaliers de ma patrie. +Pourquoi, pour quel péché, pour quel crime, m’as-tu persécutée +impitoyablement, ô sainte mère de Dieu? Mes jours se passaient +dans l'abondance et la richesse. Les mets les plus recherchés, les +vins les plus précieux faisaient mon habituelle nourriture. Et +pourquoi? pour me faire mourir enfin d'une mort horrible, comme ne +meurt aucun mendiant dans le royaume! et c'est peu que je sois +condamnée à un sort si cruel; c'est peu que je sois obligée de +voir, avant ma propre fin, mon père et ma mère expirer dans +d'affreuses souffrances, eux pour qui j'aurais cent fois donné ma +vie. C'est peu que tout cela. Il faut, avant ma mort, que je le +revoie et que je l'entende; il faut que ses paroles me déchirent +le coeur, que mon sort redouble d'amertume, qu'il me soit encore +plus pénible d'abandonner ma jeune vie, que ma mort devienne plus +épouvantable, et qu'en mourant je vous fasse encore plus de +reproches, à toi, mon destin cruel, et à toi (pardonne mon péché), +ô sainte mère de Dieu. + +Quand elle se tut, une expression de douleur et d'abattement se +peignit sur son visage, sur son front tristement penché et sur ses +joues sillonnées de larmes. + +-- Non, il ne sera pas dit, s'écria Andry, que la plus belle et la +meilleure des femmes ait à subir un sort si lamentable, quand elle +est née pour que tout ce qu'il y a de plus élevé au monde +s'incline devant elle comme devant une sainte image. Non tu ne +mourras pas, je le jure par ma naissance et par tout ce qui m'est +cher, tu ne mourras pas! Mais si rien ne peut conjurer ton +malheureux sort, si rien ne peut te sauver, ni la force, ni la +bravoure, ni la prière, nous mourrons ensemble, et je mourrai +avant toi, devant toi, et ce n'est que mort qu'on pourra me +séparer de toi. + +-- Ne t'abuse pas, chevalier, et ne m'abuse pas moi-même, lui +répondit-elle en secouant lentement la tête. Je ne sais que trop +bien qu'il ne t'est pas possible de m'aimer; je connais ton +devoir. Tu as un père, des amis, une patrie qui t'appellent, et +nous sommes tes ennemis. + +-- Eh! que me font mes amis, ma patrie, mon père? reprit Andry, en +relevant fièrement le front et redressant sa taille droite et +svelte comme un jonc du Dniepr. Si tu crois cela, voilà ce que je +vais te dire: je n'ai personne, personne, personne, répéta-t-il +obstinément, en faisant ce geste par lequel un Cosaque exprime un +parti pris et une volonté irrévocable. Qui m'a dit que l'Ukraine +est ma patrie? Qui me l'a donnée pour patrie? La patrie est ce que +notre âme désire, révère, ce qui nous est plus cher que tout. Ma +patrie, c'est toi, Et cette patrie-là, je ne l'abandonnerai plus +tant que je serai vivant, je la porterai dans mon coeur. Qu'on +vienne l'en arracher! + +Immobile un instant, elle le regarda droit aux yeux, et soudain, +avec toute l'impétuosité dont est capable une femme qui ne vit que +par les élans du coeur, elle se jeta à son cou, le serra dans ses +bras, et se mit à sangloter. Dans ce moment la rue retentit de +cris confus, de trompettes et de tambours. Mais Andry ne les +entendait pas; il ne sentait rien autre chose que la tiède +respiration de la jeune fille qui lui caressait la joue, que ses +larmes qui lui baignaient le visage, que ses longs cheveux qui lui +enveloppaient la tête d'un réseau soyeux et odorant. + +Tout à coup la Tatare entra dans la chambre en jetant des cris de +joie. + +-- Nous sommes sauvés, disait-elle toute hors d'elle-même; les +nôtres sont entrés dans la ville, amenant du pain, de la farine, +et des Zaporogues prisonniers. + +Mais ni l'un ni l'autre ne fit attention à ce qu'elle disait. Dans +le délire de sa passion, Andry posa ses lèvres sur la bouche qui +effleurait sa joue, et cette bouche ne resta pas sans réponse. + +Et le Cosaque fut perdu, perdu pour toute la chevalerie cosaque. +Il ne verra plus ni la _setch_, ni les villages de ses pères, ni +le temple de Dieu. Et l'Ukraine non plus ne reverra pas l'un des +plus braves de ses enfants. Le vieux Tarass s'arrachera une +poignée de ses cheveux gris, et il maudira le jour et l'heure où +il a, pour sa propre honte, donné naissance à un tel fils! + + +CHAPITRE VII + +Le _tabor_ des Zaporogues était rempli de bruit et de mouvement. +D'abord personne ne pouvait exactement expliquer comment un +détachement de troupes royales avait pénétré dans la ville. Ce fut +plus tard qu'on s'aperçut que tout le _kourèn_ de Peréiaslav, +placé devant une des portes de la ville, était resté la veille +ivre mort; il n'était donc pas étonnant que la moitié des Cosaques +qui le composaient eût été tuée et l'autre moitié prisonnière, +sans qu'ils eussent eu le temps de se reconnaître. Avant que les +_kouréni_ voisins, éveillés par le bruit, eussent pu prendre les +armes, le détachement entrait déjà dans la ville, et ses derniers +rangs soutenaient la fusillade contre les Zaporogues mal éveillés +qui se jetaient sur eux en désordre. Le _kochevoï_ fit rassembler +l'armée, et lorsque tous les soldats réunis en cercle, le bonnet à +la main, eurent fait silence, il leur dit: + +-- Voilà donc, seigneurs frères, ce qui est arrivé cette nuit; +voilà jusqu'où peut conduire l'ivresse; voilà l'injure que nous a +faite l'ennemi! Il paraît que c'est là votre habitude: si l'on +vous double la ration, vous êtes prêts à vous soûler de telle +sorte que l'ennemi du nom chrétien peut non seulement vous ôter +vos pantalons, mais même vous éternuer au visage, sans que vous y +fassiez attention. + +Tous les Cosaques tenaient la tête basse, sentant bien qu'ils +étaient coupables. Le seul _ataman_ du _kourèn_ de Nésamaïko[31], +Koukoubenko, éleva la voix. + +-- Arrête, père, lui dit-il; quoiqu'il ne soit pas écrit dans la +loi qu'on puisse faire quelque observation quand le _kochevoï_ +parle devant toute l'armée, cependant, l'affaire ne s'étant point +passée comme tu l'as dit, il faut parler. Tes reproches ne sont +pas complètement justes. Les Cosaques eussent été fautifs et +dignes de la mort s'ils s'étaient enivrés pendant la marche, la +bataille, ou un travail important et difficile; mais nous étions +là sans rien faire, à nous ennuyer devant cette ville. Il n'y +avait ni carême, ni aucune abstinence ordonnée par l'Église. +Comment veux-tu donc que l'homme ne boive pas quand il n'a rien à +faire? il n'y a point de péché à cela. Mais nous allons leur +montrer maintenant ce que c'est que d'attaquer des gens +inoffensifs. Nous les avons bien battus auparavant nous allons +maintenant les battre de manière qu'ils n'emportent pas leurs +talons à la maison. + +Le discours du _kourennoï_ plut aux Cosaques. Ils relevèrent leurs +têtes baissées, et beaucoup d'entre eux firent un signe de +satisfaction, en disant: + +-- Koukoubenko a bien parlé. + +Et Tarass Boulba, qui se tenait non loin du _kochévoï_, ajouta: + +-- Il paraît, _kochévoï_, que Koukoubenko a dit la vérité. Que +répondras-tu à cela? + +-- Ce que je répondrai? je répondrai: Heureux le père qui a donné +naissance à un pareil fils! Il n'y a pas une grande sagesse à dire +un mot de reproche; mais il y a une grande sagesse à dire un mot +qui, sans se moquer du malheur de l'homme, le ranime, lui rende du +courage, comme les éperons rendent du courage à un cheval que +l'abreuvoir a rafraîchi. Je voulais moi-même vous dire ensuite une +parole consolante; mais Koukoubenko m'a prévenu. + +-- Le _kochévoï_ a bien parlé! s'écria-t-on dans les rangs des +Zaporogues. + +-- C'est une bonne parole, disaient les autres. + +Et même les plus vieux, qui se tenaient là comme des pigeons gris, +firent avec leurs moustaches une grimace de satisfaction, et +dirent: + +-- Oui, c'est une parole bien dite. + +-- Maintenant, écoutez-moi, seigneurs, continua le _kochévoï_. +Prendre une forteresse, en escalader les murs, ou bien y percer +des trous à la manière des rats, comme font les maîtres allemands +(qu'ils voient le diable en songe!), c'est indécent et nullement +l'affaire des Cosaques. Je ne crois pas que l'ennemi soit entré +dans la ville avec de grandes provisions. Il ne menait pus avec +lui beaucoup de chariots. Les habitants de la ville sont affamés, +ce qui veut dire qu'ils mangeront tout d'une fois; et quant au +foin pour les chevaux, ma foi, je ne sais guère où ils en +trouveront, à moins que quelqu'un de leurs saints ne leur en jette +du haut du ciel... Mais ceci, il n'y a que Dieu qui le sache, car +leurs prêtres ne sont forts qu'en paroles. Pour cette raison ou +pour une autre, ils finiront par sortir de la ville. Qu'on se +divise donc en trois corps, et qu'on les place devant les trois +portes cinq _kouréni_ devant la principale, et trois _kouréni_ +devant chacune des deux autres. Que le _kourèn_ de Diadniv et +celui de Korsoun se mettent en embuscade: le _polkovnik_ Tarass +Boulba, avec tout son _polk_, aussi en embuscade. Les _kouréni_ de +Titareff et de Tounnocheff, en réserve du côté droit; ceux de +Tcherbinoff et de Stéblikiv, du côté gauche. Et vous, sortez des +rangs, jeunes gens qui vous sentez les dents aiguës pour insulter, +pour exciter l'ennemi. Le Polonais n'a pas de cervelle; il ne sait +pas supporter les injures, et peut-être qu'aujourd'hui même ils +passeront les portes. Que chaque _ataman_ fasse la revue de son +_kourèn_, et, s'il ne le trouve pas au complet, qu'il prenne du +monde dans les débris de celui de Périaslav. Visitez bien toutes +choses; qu'on donne à chaque Cosaque un verre de vin pour le +dégriser, et un pain. Mais je crois qu'ils sont assez rassasiés de +ce qu'ils ont mangé hier, car, en vérité, ils ont tellement bâfré +toute la nuit, que, si je m'étonne d'une chose, c'est qu'ils ne +soient pas tous crevés. Et voici encore un ordre que je donne: Si +quelque cabaretier juif s'avise de vendre un seul verre de vin à +un seul Cosaque, je lui ferai clouer au front une oreille de +cochon, et je le ferai pendre la tête en bas. À l'oeuvre, frères! +à l'oeuvre! + +C'est ainsi que le _kochévoï_ distribua ses ordres. Tous le +saluèrent en se courbant jusqu'à la ceinture, et, prenant la route +de leurs chariots, ils ne remirent leurs bonnets qu'arrivés à une +grande distance. Tous commencèrent à s'équiper, à essayer leurs +lances et leurs sabres, à remplir de poudre leurs poudrières, à +préparer leurs chariots et à choisir leurs montures. + +En rejoignant son campement, Tarass se mit à penser, sans le +deviner toutefois, à ce qu'était devenu Andry. L'avait-on pris et +garrotté, pendant son sommeil, avec les autres? Mais non, Andry +n'est pas homme à se rendre vivant. On ne l'avait pas non plus +trouvé parmi les morts. Tout pensif, Tarass cheminait devant son +_polk_, sans entendre que quelqu'un l'appelait depuis longtemps +par son nom. + +-- Qui me demande? dit-il enfin en sortant de sa rêverie. + +Le juif Yankel était devant lui. + +-- Seigneur _polkovnik_, seigneur _polkovnik_, disait il d'une +voix brève et entrecoupée, comme s'il voulait lui faire part d'une +nouvelle importante, j'ai été dans la ville, seigneur _polkovnik_. + +Tarass regarda le juif d'un air ébahi: + +-- Qui diable t'a mené là? + +-- Je vais vous le raconter, dit Yankel. Dès que j'entendis du +bruit au lever du soleil et que les Cosaques tirèrent des coups de +fusil, je pris mon caftan, et, sans le mettre, je me mis à courir. +Ce n'est qu'en route que je passai les manches; car je voulais +savoir moi-même la cause de ce bruit, et pourquoi les Cosaques +tiraient de si bonne heure. J'arrivai aux portes de la ville au +moment où entrait la queue du convoi. Je regarde, et que vois-je +l'officier Galandowitch. C'est un homme que je connais; il me doit +cent ducats depuis trois ans. Et moi, je me mis à le suivre comme +pour réclamer ma créance, et voilà comment je suis entré dans la +ville. + +-- Eh quoi! tu es entré dans la ville, et tu voulais encore lui +faire payer sa dette? lui dit Boulba. Comment donc ne t’a-t-il pas +fait pendre comme un chien? + +-- Certes, il voulait me faire pendre, répondit le juif; ses gens +m'avaient déjà passé la corde au cou. Mais je me mis à supplier le +seigneur; je lui dis que j'attendrais le payement de ma créance +aussi longtemps qu'il le voudrait, et je promis de lui prêter +encore de l'argent, s'il voulait m'aider à me faire rendre ce que +me doivent d'autres chevaliers; car, à dire vrai, le seigneur +officier n'a pas un ducat dans la poche, tout comme s'il était +Cosaque, quoiqu'il ait des villages, des maisons, quatre châteaux +et des steppes qui s'étendent jusqu'à Chklov. Et maintenant, si +les juifs de Breslav ne l'eussent pas équipé, il n'aurait pas pu +aller à la guerre. C'est aussi pour cela qu'il n'a point paru à la +diète. + +-- Qu'as-tu donc fait dans la ville? as-tu vu les nôtres? + +-- Comment donc! il y en a beaucoup des nôtres: Itska, Rakhoum, +Khaïvalkh, l'intendant... + +-- Qu'ils périssent tous, les chiens! s'écria Tarass en colère. +Que viens-tu me mettre sous le nez ta maudite race de juifs? je te +parle de nos Zaporogues. + +-- Je n'ai pas vu nos Zaporogues; mais j'ai vu le seigneur Andry. + +-- Tu as vu Andry? dit Boulba. Eh bien! quoi? comment? où l'as-tu +vu? dans une fosse, dans une prison, attaché, enchaîné? + +-- Qui aurait osé attacher le seigneur Andry? c'est à présent l'un +des plus grands chevaliers. Je ne l'aurais presque pas reconnu. +Les brassards sont en or, la ceinture est en or, il n'y a que de +l'or sur lui. Il est tout étincelant d'or, comme quand au +printemps le soleil reluit sur l'herbe. Et le _vaïvode_ lui a +donné son meilleur cheval; ce cheval seul coûte deux cents ducats. + +Boulba resta stupéfait: + +-- Pourquoi donc a-t-il mis une armure qui ne lui appartient pas? +Parce qu'elle était meilleure que la sienne; c'est pour cela qu'il +l'a mise. Et maintenant il parcourt les rangs, et d'autres +parcourent les rangs, et il enseigne, et on l'enseigne, comme s'il +était le plus riche des seigneurs polonais. + +-- Qui donc le force à faire tout cela? + +-- Je ne dis pas qu'on l'ait forcé. Est-ce que le seigneur Tarass +ne sait pas qu'il est passé dans l'autre parti par sa propre +volonté? + +-- Qui a passé? + +-- Le seigneur Andry. + +-- Où a-t-il passé? + +-- Il a passé dans l'autre parti; il est maintenant des leurs. + +-- Tu mens, oreille de cochon. + +-- Comment est-il possible que je mente? Suis-je un sot, pour +mentir contre ma propre tête? Est-ce que je ne sais pas qu'on pend +un juif comme un chien, s'il ose mentir devant un seigneur? + +-- C'est-à-dire que, d'après toi, il a vendu sa patrie et sa +religion? + +-- Je ne dis pas qu'il ait vendu quelque chose; je dis seulement +qu'il a passé dans l'autre parti. + +-- Tu mens, juif du diable; une telle chose ne s'est jamais vue +sur la terre chrétienne. Tu mens, chien. + +-- Que l'herbe croisse sur le seuil de ma maison, si je mens. Que +chacun crache sur le tombeau de mon père, de ma mère, de mon beau- +père, de mon grand-père et du père de ma mère, si je mens. Si le +seigneur le désire, je vais lui dire pourquoi il a passé. + +-- Pourquoi? + +-- Le _vaïvode_ a une fille qui est si belle, mon saint Dieu, si +belle... + +Ici le juif essaya d'exprimer par ses gestes la beauté de cette +fille, en écartant les mains, en clignant des yeux, et en relevant +le coin de la bouche comme s'il goûtait quelque chose de doux. + +-- Eh bien, quoi? Après... + +-- C'est pour elle qu'il a passé de l'autre côté. Quand un homme +devient amoureux, il est comme une semelle qu'on met tremper dans +l'eau pour la plier ensuite comme on veut. + +Boulba se mit à réfléchir profondément. Il se rappela que +l'influence d'une faible femme était grande; qu'elle avait déjà +perdu bien des hommes forts, et que la nature d'Andry était +fragile par ce côté. Il se tenait immobile, comme planté à sa +place. + +-- Écoute, seigneur; je raconterai tout au seigneur, dit le juif +Dès que j'entendis le bruit du matin, dès que je vis qu'on entrait +dans la ville, j'emportai avec moi, à tout événement, une rangée +de perles, car il y a des demoiselles dans la ville; et s'il y a +des demoiselles, me dis-je à moi-même, elles achèteront mes +perles, n'eussent-elles rien à manger. Et dès que les gens de +l'officier polonais m'eurent lâché, je courus à la maison du +_vaïvode_, pour y vendre mes perles. J'appris tout d'une servante +tatare; elle m'a dit que la noce se ferait dès qu'on aurait chassé +les Zaporogues. Le seigneur Andry a promis de chasser les +Zaporogues. + +-- Et tu ne l'as pas tué sur place, ce fils du diable? s'écria +Boulba. + +-- Pourquoi le tuer? Il a passé volontairement. Où est la faute de +l'homme? Il est allé là où il se trouvait mieux. + +-- Et tu l'as vu en face? + +-- En face, certainement. Quel superbe guerrier? il est plus beau +que tous les autres. Que Dieu lui donne bonne santé! Il m'a +reconnu à l'instant même, et quand je m'approchai de lui, il m'a +dit... + +-- Qu'est-ce qu'il t'a dit? + +-- Il m'a dit!... c'est-à-dire il a commencé par me faire un signe +du doigt, et puis il m'a dit: «Yankel!» Et moi: «Seigneur Andry!» +Et lui: «Yankel, dis à mon père, à mon frère, aux Cosaques, aux +Zaporogues, dis à tout le monde que mon père n'est plus mon père, +que mon frère n'est plus mon frère, que mes camarades ne sont plus +mes camarades, et que je veux me battre contre eux tous, contre +eux tous.» + +-- Tu mens, Judas! s'écria Tarass hors de lui; tu mens, chien. Tu +as crucifié le Christ, homme maudit de Dieu. Je te tuerai, Satan. +Sauve-toi, si tu ne veux pas rester mort sur le coup. + +En disant cela, Tarass tira son sabre. Le juif épouvanté se mit à +courir de toute la rapidité de ses sèches et longues jambes; et +longtemps il courut, sans tourner la tête, à travers les chariots +des Cosaques, et longtemps encore dans la plaine, quoique Tarass +ne l'eût pas poursuivi, réfléchissant qu'il était indigne de lui +de s'abandonner à sa colère contre un malheureux qui n'en pouvait +mais. + +Boulba se souvint alors qu'il avait vu, la nuit précédente, Andry +traverser le _tabor_ menant une femme avec lui. Il baissa sa tête +grise, et cependant il ne voulait pas croire encore qu'une action +aussi infâme eût été commise, et que son propre fils eût pu vendre +ainsi sa religion et son âme. + +Enfin il conduisit son _polk_ à la place qui lui était désignée, +derrière le seul bois que les Cosaques n'eussent pas encore brûlé. +Cependant les Zaporogues, à pied et à cheval se mettaient en +marche dans la direction des trois portes de la ville. L'un après +l'autre défilaient les divers _kouréni_, composant l'armée. Il ne +manquait que le seul _kourèn_ de Peréiaslav; les Cosaques qui le +composaient avaient bu la veille tout ce qu'ils devaient boire en +leur vie. Tel s'était réveillé garrotté dans les mains des +ennemis; tel avait passé endormi de la vie à la mort, et leur +_ataman_ lui-même, Khlib, s'était trouvé sans pantalon et sans +vêtement supérieur au milieu du camp polonais. + +On s'aperçut dans la ville du mouvement des Cosaques. Toute la +population accourut sur les remparts, et un tableau animé se +présenta aux yeux des Zaporogues. Les chevaliers polonais, plus +richement vêtus l'un que l'autre, occupaient la muraille. Leurs +casques en cuivre, surmontés de plumes blanches comme celles du +cygne, étincelaient au soleil; d'autres portaient de petits +bonnets, roses ou bleus, penchés sur l'oreille, et des caftans aux +manches flottantes, brodés d'or ou de soieries. Leurs sabres et +leurs mousquets, qu'ils achetaient à grand prix, étaient, comme +tout leur costume, chargés d'ornements. Au premier rang, se tenait +plein de fierté, portant un bonnet rouge et or, le colonel de la +ville de Boudjak. Plus grand et plus gros que tous les autres, il +était serré dans son riche caftan. Plus loin, près d'une porte +latérale, se tenait un autre colonel, petit homme maigre et sec. +Ses petits yeux vifs lançaient des regards perçants sous leurs +sourcils épais. Il se tournait avec vivacité, en désignant les +postes de sa main effilée, et distribuant des ordres. On voyait +que, malgré sa taille chétive, c'était un homme de guerre. Près de +lui se trouvait un officier long et fluet, portant d'épaisses +moustaches sur un visage rouge. Ce Seigneur aimait les festins et +l'hydromel capiteux. Derrière eux était groupée une foule de +petits gentillâtres qui s'étaient armés, les uns à leurs propres +frais, les autres aux frais de la couronne, ou avec l'aide de +l'argent des juifs, auxquels ils avaient engagé tout ce que +contenaient les petits castels de leurs pères. Il y avait encore +une foule de ces clients parasites que les sénateurs menaient avec +eux pour leur faire cortège, qui, la veille, volaient du buffet ou +de la table quelque coupe d'argent, et, le lendemain, montaient +sur le siège de la voiture pour servir de cochers. Enfin, il y +avait là de toutes espèces de gens. Les rangs des Cosaques se +tenaient silencieusement devant les murs; aucun d'entre eux ne +portait d'or sur ses habits; on ne voyait briller, par-ci par-là, +les métaux précieux que sur les poignées des sabres ou les crosses +des mousquets. Les Cosaques n'aimaient pas à se vêtir richement +pour la bataille; leurs caftans et leurs armures étaient fort +simples, et l'on ne voyait, dans tous les escadrons, que de +longues files bigarrées de bonnets noirs à la pointe rouge. + +Deux Cosaques sortirent des rangs des Zaporogues. L'un était tout +jeune, l'autre un peu plus âgé; tous deux avaient, selon leur +façon de dire, de bonnes dents pour mordre, non seulement en +paroles, mais encore en action. Ils s'appelaient Okhrim Nach et +Mikita Colokopitenko. Démid Popovitch les suivait, vieux Cosaque +qui hantait depuis longtemps la _setch_, qui était allé jusque +sous les murs d'Andrinople, et qui avait souffert bien des +traverses en sa vie. Une fois, en se sauvant d'un incendie, il +était revenu à la _setch_, avec la tête toute goudronnée, toute +noircie, et les cheveux brûlés. Mais depuis lors, il avait eu le +temps de se refaire et d'engraisser; sa longue touffe de cheveux +entourait son oreille, et ses moustaches avaient repoussé noires +et épaisses. Popovitch était renommé pour sa langue bien affilée. + +-- Toute l'armée a des _joupans_ rouges, dit-il; mais je voudrais +bien savoir si la valeur de l'armée est rouge aussi[32]! + +-- Attendez, s'écria d'en haut le gros colonel; je vais vous +garrotter tous. Rendez, esclaves, rendez vos mousquets et vos +chevaux. Avez-vous vu comme j'ai déjà garrotté les vôtres? Qu'on +amène les prisonniers sur le parapet. + +Et l'on amena les Zaporogues garrottés. Devant eux marchait leur +_ataman_ Khlib, sans pantalon et sans vêtement supérieur, dans +l'état où on l’avait saisi. Et l'_ataman_ baissa la tête, honteux +de sa nudité et de ce qu'il avait été pris en dormant, comme un +chien. + +-- Ne t'afflige pas, Khlib, nous te délivrerons, lui criaient d'en +bas les Cosaques. + +-- Ne t'afflige pas, ami, ajouta l'_ataman_ Borodaty, ce n'est pas +ta faute si l'on t'a pris tout nu; cela peut arriver à chacun. +Mais honte à eux, qui t'exposent ignominieusement sans avoir, par +décence, couvert ta nudité. + +-- Il paraît que vous n'êtes braves que quand vous avez affaire à +des gens endormis, dit Golokopitenko, en regardant le parapet. + +-- Attendez, attendez, nous vous couperons vos touffes de cheveux, +lui répondit-on d'en haut. + +-- Je voudrais bien voir comment ils nous couperaient nos touffes, +disait Popovitch en tournant devant eux sur son cheval. + +Et puis il ajouta, en regardant les siens: + +-- Mais peut-être que les Polonais disent la vérité; si ce gros-là +les amène, ils seront bien défendus. + +-- Pourquoi crois-tu qu'ils seront bien défendus? répliquèrent les +cosaques, sûrs d'avance que Popovitch allait lâcher un bon mot. + +-- Parce que toute l'armée peut se cacher derrière lui, et qu'il +serait fort difficile d'attraper quelqu'un avec la lance par delà +son ventre. + +Tous les Cosaques se mirent à rire et, longtemps après, beaucoup +d'entre eux secouaient encore la tête en répétant: + +-- Ce diable de Popovitch! s'il s'avise de décocher un mot à +quelqu'un, alors... + +Et les Cosaques n'achevèrent pas de dire ce qu'ils entendaient par +alors... + +-- Reculez, reculez! s'écria le _kochevoï_. + +Car les Polonais semblaient ne pas vouloir supporter une pareille +bravade, et le colonel avait fait un signe de la main. En effet, à +peine les Cosaques s'étaient-ils retirés, qu'une décharge de +mousqueterie retentit sur le haut du parapet. Un grand mouvement +se fit dans la ville; le vieux _vaïvode_ apparut lui-même, monté +sur son cheval. Les portes s’ouvrirent, et l'armée polonaise en +sortit. À l'avant-garde marchaient les hussards[33], bien alignés, +puis les cuirassiers avec des lances, tous portant des casques en +cuivre. Derrière eux chevauchaient les plus riches gentilshommes, +habillés chacun selon son caprice. Ils ne voulaient pas se mêler à +la foule des soldats, et celui d'entre eux qui n'avait pas de +commandement s'avançait seul à la tête de ses gens. Puis venaient +d'autres rangs, puis l'officier fluet, puis d'autres rangs encore, +puis le gros colonel, et le dernier qui quitta la ville fut le +colonel sec et maigre. + +-- Empêchez-les, empêchez-les d'aligner leurs rangs, criait le +_kochévoï_. Que tous les _kouréni_ attaquent à la fois. Abandonnez +les autres portes. Que le _kourèn_ de Titareff attaque par son +côté et le _kourèn_ de Diadkoff par le sien. Koukoubenko et +Palivoda, tombez sur eux par derrière. Divisez-les, confondez-les. + +Et les Cosaques attaquèrent de tous les côtés. Ils rompirent les +rangs polonais, les mêlèrent et se mêlèrent avec eux, sans leur +donner le temps de tirer un coup de mousquet. On ne faisait usage +que des sabres et des lances. Dans cette mêlée générale, chacun +eut l'occasion de se montrer. Démid Popovitch tua trois fantassins +et culbuta deux gentilshommes à bas de leurs chevaux, en disant: + +-- Voilà de bons chevaux; il y a longtemps que j'en désirais de +pareils. + +Et il les chassa devant lui dans la plaine, criant aux autres +Cosaques de les attraper; puis il retourna dans la mêlée, attaqua +les seigneurs qu'il avait démontés, tua l'un d'eux, jeta son +_arank_[34] au cou de l'autre, et le traîna à travers la campagne, +après lui avoir pris son sabre à la riche poignée et sa bourse +pleine de ducats. Kobita, bon Cosaque encore jeune, en vint aux +mains avec un des plus braves de l'armée polonaise, et ils +combattirent longtemps corps à corps. Le Cosaque finit par +triompher; il frappa le Polonais dans la poitrine avec un couteau +turc; mais ce fut en vain pour son salut; une balle encore chaude +l'atteignit à la tempe. Le plus noble des seigneurs polonais +l'avait ainsi tué, le plus beau des chevaliers et d'ancienne +extraction princière; celui-ci se portait partout, sur son +vigoureux cheval bai clair, et s'était déjà signalé par maintes +prouesses. Il avait sabré deux Zaporogues, renversé un bon +Cosaque, Fédor Korj, et l'avait percé de sa lance après avoir +abattu son cheval d'un coup de pistolet. Il venait encore de tuer +Kobita. + +-- C'est avec celui-là que je voudrais essayer mes forces, s'écria +l'_ataman_ du _kourèn_ de Nésamaïko, Koukoubenko. + +Il donna de l'éperon à son cheval et s'élança sur le Polonais, en +criant d'une voix si forte que tous ceux qui se trouvaient proche +tressaillirent involontairement. Le Polonais eut l'intention de +tourner son cheval pour faire face à ce nouvel ennemi; mais +l'animal ne lui obéit point. Épouvanté par ce terrible cri, il +avait fait un bond de côté, et Koukoubenko put frapper, d'une +balle dans le dos, le Polonais qui tomba de son cheval. Même +alors, le Polonais ne se rendit pas; il tâcha encore de percer +l'ennemi, mais sa main affaiblie laissa retomber son sabre. +Koukoubenko prit à deux mains sa lourde épée, lui en enfonça la +pointe entre ses lèvres pâlies. L'épée lui brisa les dents, lui +coupa la langue, lui traversa les vertèbres du cou, et pénétra +profondément dans la terre où elle le cloua pour toujours. Le sang +rosé jaillit de la blessure, ce sang de gentilhomme, et lui +teignit son caftan jaune brodé d'or. Koukoubenko abandonna le +cadavre, et se jeta avec les siens sur un autre point. + +-- Comment peut-on laisser là une si riche armure sans la +ramasser? dit l'_ataman_ du _kourèn_ d'Oumane, Borodaty. + +Et il quitta ses gens pour s'avancer vers l'endroit où le +gentilhomme gisait à terre. + +-- J'ai tué sept seigneurs de ma main, mais je n'ai trouvé sur +aucun d'eux une aussi belle armure. + +Et Borodaty, entraîné par l'ardeur du gain, se baissa pour enlever +cette riche dépouille. Il lui ôta son poignard turc, orné de +pierres précieuses, lui enleva sa bourse pleine de ducats, lui +détacha du cou un petit sachet qui contenait, avec du linge fin, +une boucle de cheveux donnée par une jeune fille, en souvenir +d'amour. Borodaty n'entendit pas que l'officier au nez rouge +arrivait sur lui par derrière, celui-là même qu'il avait déjà +renversé de la selle, après l'avoir marqué d'une balafre au +visage. L'officier leva son sabre et lui asséna un coup terrible +sur son cou penché. L'amour du butin n'avait pas mené à une bonne +fin l'_ataman_ Borodaty. Sa tête puissante roula par terre d'un +côté, et son corps de l'autre, arrosant l'herbe de son sang. À +peine l'officier vainqueur avait-il saisi par sa touffe de cheveux +la tête de l'_ataman_ pour la pendre à sa selle, qu'un vengeur +s'était déjà levé. + +Ainsi qu'un épervier qui, après avoir tracé des cercles avec ses +puissantes ailes, s'arrête tout à coup immobile dans l'air, et +fond comme la flèche sur une caille qui chante dans les blés près +de la route, ainsi le fils de Tarass, Ostap, s'élança sur +l'officier polonais et lui jeta son noeud coulant autour du cou. +Le visage rouge de l'officier rougit encore quand le noeud coulant +lui serra la gorge. Il saisit convulsivement son pistolet, mais sa +main ne put le diriger, et la balle alla se perdre dans la plaine. +Ostap détacha de la selle du Polonais un lacet en soie dont il se +servait pour lier les prisonniers, lui garrotta les pieds et les +bras, attacha l'autre bout du lacet à l'arçon de sa propre selle, +et le traîna à travers champs, en criant aux Cosaques d'Oumane +d'aller rendre les derniers devoirs à leur _ataman_. Quand les +Cosaques de ce _kourèn_ apprirent que leur _ataman_ n'était plus +en vie, ils abandonnèrent le combat pour relever son corps, et se +concertèrent pour savoir qui il fallait choisir à sa place. + +-- Mais à quoi bon tenir de longs conseils! dirent-ils enfin; il +est impossible de choisir un meilleur _kourennoï_ qu'Ostap Boulba. +Il est vrai qu'il est plus jeune que nous tous; mais il a de +l'esprit et du sens comme un vieillard. + +Ostap, ôtant son bonnet, remercia ses camarades de l'honneur +qu'ils lui faisaient, mais sans prétexter ni sa jeunesse, ni son +manque d'expérience, car, en temps de guerre, il n'est pas permis +d'hésiter. Ostap les conduisit aussitôt contre l'ennemi, et leur +prouva que ce n'était pas à tort qu'ils l'avaient choisi pour +_ataman_. Les Polonais sentirent que l'affaire devenait trop +chaude; ils reculèrent et traversèrent la plaine pour se +rassembler de l'autre côté. Le petit colonel fit signe à une +troupe de quatre cents hommes qui se tenaient en réserve près de +la porte de la ville, et ils firent une décharge de mousqueterie +sur les Cosaques. Mais ils n'atteignirent que peu de monde. +Quelques balles allèrent frapper les boeufs de l'armée, qui +regardaient stupidement le combat. Épouvantés, ces animaux +poussèrent des mugissements, se ruèrent sur le _tabor_ des +Cosaques, brisèrent des chariots et foulèrent aux pieds beaucoup +de monde. Mais Tarass, en ce moment, s'élançant avec son _polk_ de +l'embuscade où il était posté, leur barra le passage, en faisant +jeter de grands cris à ses gens. Alors tout le troupeau furieux, +éperdu, se retourna sur les régiments polonais qu'il mit en +désordre. + +-- Grand merci, taureaux! criaient les Zaporogues; vous nous avez +bien servis pendant la marche, maintenant, vous nous servez à la +bataille! + +Les Cosaques se ruèrent de nouveau sur l'ennemi. Beaucoup de +Polonais périrent, beaucoup de Cosaques se distinguèrent, entre +autres Metelitza, Chilo, les deux Pissarenko, Vovtousenko. Se +voyant pressés de toutes parts, les Polonais élevèrent leur +bannière en signe de ralliement, et se mirent à crier qu'on leur +ouvrît les portes de la ville. Les portes fermées s'ouvrirent en +grinçant sur leurs gonds et reçurent les cavaliers fugitifs, +harassés, couverts de poussière, comme la bergerie reçoit les +brebis. Beaucoup de Zaporogues voulaient les poursuivre jusque +dans la ville, mais Ostap arrêta les siens en leur disant: + +-- Éloignez-vous, seigneurs frères, éloignez-vous des murailles; +il n'est pas bon de s’en approcher. + +Ostap avait raison, car, dans le moment même, une décharge +générale retentit du haut des remparts. Le _kochévoï_ s'approcha +pour féliciter Ostap. + +-- C'est encore un jeune _ataman_, dit-il, mais il conduit ses +troupes comme un vieux chef. + +Le vieux Tarass tourna la tête pour voir quel était ce nouvel +_ataman_; il aperçut son fils Ostap à la tête du _kourèn_ +d'Oumane, le bonnet sur l'oreille la massue d'_ataman_ dans sa +main droite. + +-- Voyez-vous le drôle! se dit-il tout joyeux. + +Et il remercia tous les Cosaques d'Oumane pour l'honneur qu'ils +avaient fait à son fils. + +Les Cosaques reculèrent jusqu'à leur _tabor_; les Polonais +parurent de nouveau sur le parapet, mais, cette fois, leurs riches +_joupans_ étaient déchirés, couverts de sang et de poussière. + +-- Holà! hé! avez-vous pansé vos blessures? leur criaient les +Zaporogues. + +-- Attendez! Attendez! répondait d'en haut le gros colonel en +agitant une corde dans ses mains. + +Et longtemps encore, les soldats des deux partis échangèrent des +menaces et des injures. + +Enfin, ils se séparèrent. Les uns allèrent se reposer des fatigues +du combat; les autres se mirent à appliquer de la terre sur leurs +blessures et déchirèrent les riches habits qu'ils avaient enlevés +aux morts pour en faire des bandages. Ceux qui avaient conservé le +plus de forces, s'occupèrent à rassembler les cadavres de leurs +camarades et à leur rendre les derniers honneurs. Avec leurs épées +et leurs lances, ils creusèrent des fosses dont ils emportaient la +terre dans les pans de leurs habits; ils y déposèrent +soigneusement les corps des Cosaques, et les recouvrirent de terre +fraîche pour ne pas les laisser en pâture aux oiseaux. Les +cadavres des Polonais furent attachés par dizaines aux queues des +chevaux, que les Zaporogues lancèrent dans la plaine en les +chassant devant eux à grands coups de fouet. Les chevaux furieux +coururent longtemps à travers les champs, traînant derrière eux +les cadavres ensanglantés qui roulaient et se heurtaient dans la +poussière. + +Le soir venu, tous les _kouréni_ s'assirent en rond et se mirent à +parler des hauts faits de la journée. Ils veillèrent longtemps +ainsi. Le vieux Tarass se coucha plus tard que tous les autres; il +ne comprenait pas pourquoi Andry ne s'était pas montré parmi les +combattants. Le Judas avait-il eu honte de se battre contre ses +frères? Ou bien le juif l'avait il trompé, et Andry se trouvait-il +en prison. Mais Tarass se souvint que le coeur d'Andry avait +toujours été accessible aux séductions des femmes, et, dans sa +désolation, il se mit à maudire la Polonaise qui avait perdu son +fils, à jurer qu'il en tirerait vengeance. Il aurait tenu son +serment, sans être touché par la beauté de cette femme; il +l'aurait traînée par ses longs cheveux à travers tout le camp des +Cosaques; il aurait meurtri et souillé ses belles épaules, aussi +blanches que la neige éternelle qui couvre le sommet des hautes +montagnes; il aurait mis en pièces son beau corps. Mais Boulba ne +savait pas lui-même ce que Dieu lui préparait pour le lendemain... +Il finit par s'endormir, tandis que la garde, vigilante et sobre, +se tint toute la nuit près des feux, regardant avec attention de +tous côtés dans les ténèbres. + + +CHAPITRE VIII + +Le soleil n'était pas encore arrivé à la moitié de sa course dans +le ciel, que tous les Zaporogues se réunissaient en assemblée. De +la _setch_ était venue la terrible nouvelle que les Tatars, +pendant l'absence des Cosaques, l'avaient entièrement pillée, +qu'ils avaient déterré le trésor que les Cosaques conservaient +mystérieusement sous la terre; qu'ils avaient massacré ou fait +prisonniers tous ceux qui restaient, et qu'emmenant tous les +troupeaux, tous les haras, ils s'étaient dirigés en droite ligne +sur Pérékop. Un seul Cosaque, Maxime Golodoukha, s'était échappé +en route des mains des Tatars; il avait poignardé le _mirza_, +enlevé son sac rempli de sequins, et, sur un cheval tatar, en +habits tatars, il s'était soustrait aux poursuites par une course +de deux jours et de deux nuits. Son cheval était mort de fatigue; +il en avait pris un autre, l'avait encore tué, et sur le troisième +enfin il était arrivé dans le camp des Zaporogues, ayant appris en +route qu'ils assiégeaient Doubno. Il ne put qu'annoncer le malheur +qui était arrivé; mais comment était-il arrivé, ce malheur? Les +Cosaques demeurés à la _setch_ s'étaient-ils enivrés selon la +coutume zaporogue, et rendus prisonniers dans l'ivresse? Comment +les Tatars avaient-ils découvert l'endroit où était enterré le +trésor de l'armée? Il n'en put rien dire. Le Cosaque était harassé +de fatigue; il arrivait tout enflé; le vent lui avait brûlé le +visage, il tomba sur la terre, et s'endormit d'un profond sommeil. + +En pareil cas, c'était la coutume zaporogue de se lancer aussitôt +à la poursuite des ravisseurs, et de tâcher de les atteindre en +route, car autrement les prisonniers pouvaient être transportés +sur les bazars de l'Asie Mineure, à Smyrne, à l’île de Crète, et +Dieu sait tous les endroits où l'on aurait vu les têtes à longue +tresse des Zaporogues. Voilà pourquoi les Cosaques s'étaient +assemblés. Tous, du premier au dernier, se tenaient debout, le +bonnet sur la tête, car ils n'étaient pas venus pour entendre +l'ordre du jour de l'_ataman_, mais pour se concerter comme égaux +entre eux. + +-- Que les anciens donnent d'abord leur conseil! criait-on dans la +foule. + +-- Que le _kochévoï_ donne son conseil! disaient les autres. + +Et le _kochévoï_, ôtant son bonnet, non plus comme chef des +Cosaques, mais comme leur camarade, les remercia de l'honneur +qu'ils lui faisaient et leur dit: + +-- Il y en a beaucoup parmi nous qui sont plus anciens que moi et +plus sages dans les conseils; mais puisque vous m'avez choisi pour +parler le premier, voici mon opinion: Camarades, sans perdre de +temps, mettons-nous à la poursuite du Tatar, car vous savez vous- +mêmes quel homme c'est, le Tatar. Il n'attendra pas votre arrivée +avec les biens qu'il a enlevés; mais il les dissipera sur-le- +champ, si bien qu'on n'en trouvera plus la trace. Voici donc mon +conseil: en route! Nous nous sommes assez promenés par ici; les +Polonais savent ce que sont les Cosaques. Nous avons vengé la +religion autant que nous avons pu; quant au butin, il ne faut pas +attendre grand'chose d'une ville affamée. Ainsi donc mon conseil +est de partir. + +-- Partons! + +Ce mot retentit dans les _kouréni_ des Zaporogues. + +Mais il ne fut pas du goût de Tarass Boulba, qui abaissa, en les +fronçant, ses sourcils mêlés de blanc et de noir, semblables aux +buissons qui croissent sur le flanc nu d'une montagne, et dont les +cimes ont blanchi sous le givre hérissé du nord. + +-- Non, ton conseil ne vaut rien, _kochévoï_, dit-il; tu ne parles +pas comme il faut, Il paraît que tu as oublié que ceux des nôtres +qu'ont pris les Polonais demeurent prisonniers. Tu veux donc que +nous ne respections pas la première des saintes lois de la +fraternité, que nous abandonnions nos compagnons, pour qu'on les +écorche vivants, ou bien pour que, après avoir écartelé leurs +corps de Cosaques, on en promène les morceaux par les villes et +les campagnes, comme ils ont déjà fait du _hetman_ et des +meilleurs chevaliers de l'Ukraine. Et sans cela, n'ont-ils pas +assez insulté à tout ce qu'il y a de saint. Que sommes-nous donc? +je vous le demande à tous. Quel Cosaque est celui qui abandonne +son compagnon dans le danger, qui le laisse comme un chien périr +sur la terre étrangère? Si la chose en est venue au point que +personne ne révère plus l'honneur cosaque, et si l'on permet qu'on +lui crache sur sa moustache grise, ou qu'on l'insulte par +d'outrageantes paroles, ce n'est pas moi du moins qu'on insultera. +Je reste seul. + +Tous les Zaporogues qui l'entendirent furent ébranlés. + +-- Mais as-tu donc oublié, brave _polkovnik_, dit alors le +_kochévoï_, que nous avons aussi des compagnons dans les mains des +Tatars, et que si nous ne les délivrons pas maintenant, leur vie +sera vendue aux païens pour un esclavage éternel, pire que la plus +cruelle des morts? As-tu donc oublié qu'ils emportent tout notre +trésor, acquis au prix du sang chrétien? + +Tous les Cosaques restèrent pensifs, ne sachant que dire. Aucun +d'eux ne voulait mériter une mauvaise renommée. Alors s'avança +hors des rangs le plus ancien par les années de l'armée zaporogue, +Kassian Bovdug. Il était vénéré de tous les Cosaques. Deux fois on +l'avait élu _kochévoï_, et à la guerre aussi c'était un bon +Cosaque. Mais il avait vieilli. Depuis longtemps il n'allait plus +en campagne, et s'abstenait de donner des conseils. Seulement il +aimait, le vieux, à rester couché sur le flanc, près des groupes +de Cosaques, écoutant les récits des aventures d'autrefois et des +campagnes de ses jeunes compagnons. Jamais il ne se mêlait à leurs +discours, mais il les écoutait en silence, écrasant du pouce la +cendre de sa courte pipe, qu'il n'ôtait jamais de ses lèvres, et +il restait longtemps couché, fermant à demi les paupières, et les +Cosaques ne savaient s'il était endormi ou s'il les écoutait +encore. Pendant toutes les campagnes, il gardait la maison; mais +cette fois pourtant le vieux s'était laissé prendre; et, faisant +le geste de décision propre aux Cosaques, il avait dit: + +-- À la grâce de Dieu! je vais avec vous. Peut-être serai-je utile +en quelque chose à la chevalerie cosaque. + +Tous les Cosaques se turent quand il parut devant l'assemblée, car +depuis longtemps ils n'avaient entendu un mot de sa bouche. Chacun +voulait savoir ce qu'allait dire Bovdug. + +-- Mon tour est venu de dire un mot, seigneurs frères, commença-t- +il; enfants, écoutez donc le vieux. Le _kochévoï_ a bien parlé, et +comme chef de l'armée cosaque, obligé d'en prendre soin et de +conserver le trésor de l'armée, il ne pouvait rien dire de plus +sage. Voilà! que ceci soit mon premier discours; et maintenant, +écoutez ce que dira mon second. Et voilà ce que dira mon second +discours: C'est une grande vérité qu'a dite aussi le _polkovnik_ +Tarass; que Dieu lui donne longue vie et qu'il y ait beaucoup de +pareils _polkovniks_ dans l'Ukraine! Le premier devoir et le +premier honneur du Cosaque, c'est d'observer la fraternité. Depuis +le long temps que je vis dans le monde, je n'ai pas ouï dire, +seigneurs frères, qu'un Cosaque eût jamais abandonné ou vendu de +quelque manière son compagnon; et ceux-ci, et les autres sont nos +compagnons. Qu'il y en ait plus, qu'il y en ait moins, tous sont +nos frères. Voici donc mon discours: Que ceux à qui sont chers les +Cosaques faits prisonniers par les Tatars, aillent poursuivre les +Tatars; et que ceux à qui sont chers les Cosaques faits +prisonniers par les Polonais, et qui ne veulent pas abandonner la +bonne cause, restent ici. Le _kochévoï_, suivant son devoir, +mènera la moitié de nous à la poursuite des Tatars, et l'autre +moitié se choisira un _ataman_ de circonstance, et d'être _ataman_ +de circonstance, si vous en croyez une tête blanche, cela ne va +mieux à personne qu'à Tarass Boulba. Il n'y en a pas un seul parmi +nous qui lui soit égal en vertu guerrière. + +Ainsi dit Bovdug, et il se tut; et tous les Cosaques se réjouirent +de ce que le vieux les avait ainsi mis dans la bonne voie. Tous +jetèrent leurs bonnets en l'air, en criant: + +-- Merci, père! il s'est tu, il s'est tu longtemps; et voilà +qu'enfin il a parlé. Ce n'est pas en vain qu'au moment de se +mettre en campagne il disait qu'il serait utile à la chevalerie +cosaque. Il l'a fait comme il l'avait dit. + +-- Eh bien? consentez-vous à cela? demanda le _kochévoï_. + +-- Nous consentons tous! crièrent les Cosaques. + +-- Ainsi l'assemblée est finie? + +-- L'assemblée est finie! crièrent les Cosaques. + +-- Écoutez donc maintenant l'ordre militaire, enfants, dit le +_kochévoï_. + +Il s'avança, mit son bonnet, et tous les Zaporogues, ôtant leur +bonnet, demeurèrent tête nue, les yeux baissés vers la terre, +comme cela se faisait toujours parmi les Cosaques lorsqu'un ancien +se préparait à parler. + +-- Maintenant, seigneurs frères, divisez-vous. Que celui qui veut +partir, passe du côté droit; que celui qui veut rester, passe du +côté gauche. Où ira la majeure partie d'un _kourèn_, tout le reste +suivra; mais si la moindre partie persiste, qu'elle s'incorpore à +d'autres _kouréni_. + +Et ils commencèrent à passer, l'un à droite, l'autre à gauche. +Quand la majeure partie d'un _kourèn_ passait d'un côté, +l'_ataman_ du _kourèn_ passait aussi; quand c'était la moindre +partie, elle s'incorporait aux autres _kouréni_. Et souvent il +s'en fallut peu que les deux moitiés ne fussent égales. Parmi ceux +qui voulurent demeurer, se trouva presque tout le _kourèn_ de +Nésamaïko, une grande moitié du _kourèn_ de Popovitcheff, tout le +_kourèn_ d'Oumane, tout le _kourèn_ de _Kaneff_, une grande moitié +du _kourèn_ de Steblikoff, une grande moitié du _kourèn_ de +Fimocheff. Tout le reste préféra aller à la poursuite des Tatars. +Des deux côtés il y avait beaucoup de bons et braves Cosaques. +Parmi ceux qui s'étaient décidés à se mettre à la poursuite des +Tatars, il y avait Tchérévety, le vieux Cosaque Pokotipolé, et +Lémich, et Procopovitch, et Choma. Démid Popovitch était passé +avec eux, car c'était un Cosaque du caractère le plus turbulent; +il ne pouvait rester longtemps à une même place; ayant essayé ses +forces contre les Polonais, il eut envie de les essayer contre les +Tatars. Les _atamans_ des _kouréni_ étaient Nostugan, Pokrychka, +Nevymsky; et bien d'autres fameux et braves Cosaques encore +avaient eu envie d'essayer leur sabre et leurs bras puissants dans +une lutte avec les Tatars. Il n'y avait pas moins de braves et de +bien braves Cosaques parmi ceux qui voulurent rester, tels que les +_atamans_ Demytrovitch, Koukoubenko, Vertichvits, Balan, +Boulbenko, Ostap. Après eux, il y avait encore beaucoup d'autres +illustres et puissants Cosaques: Vovtousenko, Tchénitchenko, +Stepan Couska, Ochrim Gouska, Mikola Gousty, Zadorojny, Métélitza, +Ivan Zakroutygouba, Mosy Chilo, Degtarenko, Sydorenko, Pisarenko, +puis un second Pisarenko, puis encore un Pisarenko, et encore une +foule d'autres bons Cosaques. Tous avaient beaucoup marché à pied, +beaucoup monté à cheval; ils avaient vu les rivages de l'Anatolie, +les steppes salées de la Crimée, toutes les rivières, grandes et +petites, qui se versent dans le Dniepr, toutes les anses et toutes +les îles de ce fleuve. Ils avaient foulé la terre moldave, +illyrienne et turque; ils avaient sillonné toute la mer Noire sur +leurs bateaux cosaques à deux gouvernails; ils avaient attaqué, +avec cinquante bateaux de front, les plus riches et les plus +puissants vaisseaux; ils avaient coulé à fond bon nombre de +galères turques, et enfin brûlé beaucoup de poudre en leur vie. +Plus d'une fois ils avaient déchiré, pour s'en faire des bas, de +précieuses étoffes de Damas; plus d'une fois ils avaient rempli de +sequins en or pur les larges poches de leurs pantalons. Quant aux +richesses que chacun d'eux avait dissipées à boire et à se +divertir, et qui auraient pu suffire à la vie d'un autre homme, il +n'eût pas été possible d'en dresser le compte. Ils avaient tout +dissipé à la cosaque, fêtant le monde entier, et louant des +musiciens pour faire danser tout l'univers. Même alors il y en +avait bien peu qui n'eussent quelque trésor, coupes et vases +d'argent, agrafes et bijoux, enfouis sous les joncs des îles du +Dniepr, pour que le Tatar ne pût les trouver, si, par malheur, il +réussissait à tomber sur la _setch_. Mais il eût été difficile au +Tatar de dénicher le trésor, car le maître du trésor lui-même +commençait à oublier en quel endroit il l'avait caché. Tels +étaient les Cosaques qui avaient voulu demeurer pour venger sur +les Polonais leurs fidèles compagnons et la religion du Christ. Le +vieux Cosaque Bovdug avait aussi préféré rester avec eux en +disant: + +-- Maintenant mes années sont trop lourdes pour que j'aille courir +le Tatar; ici, il y a une place où je puis m'endormir de la bonne +mort du Cosaque. Depuis longtemps j'ai demandé à Dieu, s'il faut +terminer ma vie, que je la termine dans une guerre pour la sainte +cause chrétienne. Il m'a exaucé. Nulle part une plus belle mort ne +viendra pour le vieux Cosaque. + +Quand ils se furent tous divisés et rangés sur deux files, par +_kourèn_, le _kochévoï_ passa entre les rangs, et dit: + +-- Eh bien! seigneurs frères, chaque moitié est-elle contente de +l'autre? + +-- Tous sont contents, père, répondirent les Cosaques. + +-- Embrassez-vous donc, et dites-vous adieu l'un à l'autre, car +Dieu sait s'il vous arrivera de vous revoir en cette vie. Obéissez +à votre _ataman_, et faites ce que vous savez vous-mêmes; vous +savez ce qu'ordonne l'honneur cosaque. + +Et tous les Cosaques, autant qu’il y en avait, s'embrassèrent +réciproquement, ce furent les deux _atamans_ qui commencèrent; +après avoir fait glisser dans les doigts leurs moustaches grises, +ils se donnèrent l'accolade sur les deux joues; puis, se prenant +les mains avec force, ils voulurent se demander l'un à l'autre: + +-- Eh bien! seigneur frère, nous reverrons-nous ou non? + +Mais ils se turent, et les deux têtes grises s'inclinèrent +pensives. Et tous les Cosaques, jusqu'au dernier, se dirent adieu, +sachant qu'il y aurait; beaucoup de besogne à faire pour les uns +et pour les autres. Mais ils résolurent de ne pas se séparer à +l'instant même, et d'attendre l'obscurité de la nuit pour ne pas +laisser voir à l'ennemi la diminution de l'armée. Cela fait, ils +allèrent dîner, groupés par _kouréni_. Après dîner, tous ceux qui +devaient se mettre en route se couchèrent et dormirent d'un long +et profond sommeil, comme s'ils eussent pressenti que c'était +peut-être le dernier dont ils jouiraient aussi librement. Ils +dormirent jusqu'au coucher du soleil; et quand le soir fut venu, +ils commencèrent à graisser leurs chariots. Quand tout fut prêt +pour le départ, ils envoyèrent les bagages en avant; eux-mêmes, +après avoir encore une fois salué leurs compagnons de leurs +bonnets, suivirent lentement les chariots; la cavalerie marchant +en ordre, sans crier, sans siffler les chevaux, piétina doucement +à la suite des fantassins, et bientôt ils disparurent dans +l'ombre. Seulement le pas des chevaux retentissait sourdement dans +le lointain, et quelquefois aussi le bruit d'une roue mal graissée +qui criait sur l'essieu. + +Longtemps encore, les Zaporogues restés devant la ville leur +faisaient signe de la main, quoiqu'ils les eussent perdus de vue; +et lorsqu'ils furent revenus à leur campement, lorsqu'ils virent, +à la clarté des étoiles, que la moitié des chariots manquaient, et +un nombre égal de leurs frères, leur coeur se serra, et tous +devenant pensifs involontairement, baissèrent vers la terre leurs +têtes turbulentes. + +Tarass voyait bien que, dans les rangs mornes de ses Cosaques, la +tristesse, peu convenable aux braves, commençait à incliner +doucement toutes les têtes. Mais il se taisait; il voulait leur +donner le temps de s'accoutumer à la peine que leur causaient les +adieux de leurs compagnons; et cependant, il se préparait en +silence à les éveiller tout à coup par le _hourra_ du Cosaque, +pour rallumer, avec une nouvelle puissance, le courage dans leur +âme. C'est une qualité propre à la race slave, race grande et +forte, qui est aux autres races ce que la mer profonde est aux +humbles rivières. Quand l’orage éclate, elle devient tonnerre et +rugissements, elle soulève et fait tourbillonner les flots, comme +ne le peuvent les faibles rivières; mais quand il fait doux et +calme, plus sereine que les rivières au cours rapide, elle étend +son incommensurable nappe de verre, éternelle volupté des yeux. + +Tarass ordonna à ses serviteurs de déballer un des chariots, qui +se trouvait à l'écart. C'était le plus grand et le plus lourd de +tout le camp cosaque; ses fortes roues étaient doublement cerclées +de fer, il était puissamment chargé, couvert de tapis et +d'épaisses peaux de boeuf, et étroitement lié par des cordes +enduites de poix. Ce chariot portait toutes les outres et tous les +barils du vieux bon vin qui se conservait, depuis longtemps, dans +les caves de Tarass. Il avait mis ce chariot en réserve pour le +cas solennel où, s'il venait un moment de crise et s'il se +présentait une affaire digne d'être transmise à la postérité, +chaque Cosaque, jusqu'au dernier, pût boire une gorgée de ce vin +précieux, afin que, dans ce grand moment, un grand sentiment +s'éveillât aussi dans chaque homme. Sur l'ordre du _polkovnik_, +les serviteurs coururent au chariot, coupèrent, avec leurs sabres, +les fortes attaches, enlevèrent les lourdes peaux de boeuf, et +descendirent les outres et les barils. + +-- Prenez tous, dit Boulba, tous tant que vous êtes, prenez ce que +vous avez pour boire; que ce soit une coupe, ou une cruche pour +abreuver vos chevaux, que ce soit un gant ou un bonnet; ou bien +même étendez vos deux mains. + +Et tous les Cosaques, tant qu'il y en avait, présentèrent l'un une +coupe, l'autre la cruche qui lui servait à abreuver son cheval; +celui-ci un gant, celui-là un bonnet; d'autres enfin présentèrent +leurs deux mains rapprochées. Les serviteurs de Tarass passaient +entre les rangs, et leur versaient les outres et les barils. Mais +Tarass ordonna que personne ne bût avant qu'il eût fait signe à +tous de boire d'un seul trait. On voyait qu'il avait quelque chose +à dire. Tarass savait bien que, si fort que soit par lui-même un +bon vieux vin, et si capable de fortifier le coeur de l'homme, +cependant une bonne parole qu'on y joint double la force du vin et +du coeur. + +-- C'est moi qui vous régale, seigneurs frères, dit Tarass Boulba, +non pas pour vous remercier de l'honneur de m'avoir fait votre +_ataman_, quelque grand que soit cet honneur, ni pour faire +honneur aux adieux de nos compagnons; non, l'une et l'autre choses +seront plus convenables dans un autre temps que celui où nous nous +trouvons à cette heure. Devant nous est une besogne de grande +sueur, de grande vaillance cosaque. Buvons donc, compagnons, +buvons d'un seul trait; d'abord et avant tout, à la sainte +religion orthodoxe, pour que le temps vienne enfin où la même +sainte religion se répande sur le monde entier, où tout ce qu'il y +a de païens rentrent dans le giron du Christ. Buvons aussi du même +coup à la _setch_, afin qu'elle soit longtemps debout, pour la +ruine de tous les païens, afin que chaque année il en sorte une +foule de héros plus grands les uns que les autres; et buvons, en +même temps, à notre propre gloire, afin que nos neveux et les fils +de nos neveux disent qu'il y eut, autrefois, des Cosaques qui +n'ont pas fait honte à la fraternité, et qui n'ont pas livré leurs +compagnons. Ainsi donc, à la religion, seigneurs frères, à la +religion! + +-- À la religion! crièrent de leurs voix puissantes tous ceux qui +remplissaient les rangs voisins. À la religion! répétèrent les +plus éloignés, et jeunes et vieux, tous les Cosaques burent à la +religion. + +-- À la _setch_! dit Tarass, en élevant sa coupe au-dessus de sa +tête, le plus haut qu'il put. + +-- À la _setch_! répondirent les rangs voisins. + +-- À la _setch_! dirent d'une voix sourde les vieux Cosaques, en +retroussant leurs moustaches grises; et, s'agitant comme de jeunes +faucons qui secouent leurs ailes, les jeunes Cosaques répétèrent: +À la _setch_! Et la plaine entendit au loin les Cosaques boire à +leur _setch_. + +-- Maintenant un dernier coup, compagnons: à la gloire, et à tous +les chrétiens qui vivent en ce monde. + +Et tous les Cosaques, jusqu'au dernier, burent un dernier coup à +la gloire, et à tous les chrétiens qui vivent en ce monde. Et +longtemps encore on répétait dans tous les rangs de tous les +_kouréni_: «À tous les chrétiens qui vivent dans ce monde!» + +Déjà les coupes étaient vides, et les Cosaques demeuraient +toujours les mains élevées. Quoique leurs yeux, animés par le vin, +brillassent de gaieté, pourtant ils étaient pensifs. Ce n'était +pas au butin de guerre qu'ils songeaient, ni au bonheur de trouver +des ducats, des armes précieuses, des habits chamarrés et des +chevaux circassiens; mais ils étaient devenus pensifs, comme des +aigles posés sur les cimes des montagnes Rocheuses d'où l'on voit +au loin s'étendre la mer immense, avec les vaisseaux, les galères, +les navires de toutes sortes qui couvrent son sein, avec ses +rivages perdus dans un lointain vaporeux et couronnés de villes +qui paraissent des mouches et de forêts aussi basses que l'herbe. +Comme des aigles, ils regardaient la plaine à l'entour, et leur +destin qui s'assombrissait à l'horizon. Toute cette plaine, avec +ses routes et ses sentiers tortueux, sera jonchée de leurs +ossements blanchis; elle s'abreuvera largement de leur sang +cosaque, elle se couvrira de débris de chariots, de lances +rompues, de sabres brisés; au loin rouleront des têtes à touffes +de cheveux, dont les tresses seront emmêlées par le sang caillé, +et dont les moustaches tomberont sur le menton. Les aigles +viendront en arracher les yeux. Mais il est beau, ce camp de la +mort, si librement et si largement étendu. Pas une belle action ne +périra, et la gloire cosaque ne se perdra point comme un grain de +poudre tombé du bassinet. Il viendra, il viendra quelque joueur de +_bandoura_, à la barbe grise descendant sur la poitrine, ou peut- +être quelque vieillard, encore plein de courage viril, mais à la +tête blanchie, à l'âme inspirée, qui dira d'eux une parole grave +et puissante. Et leur renommée s'étendra dans l'univers entier, et +tout ce qui viendra dans le monde, après eux, parlera d'eux; car +une parole puissante se répand au loin, semblable à la cloche de +bronze dans laquelle le fondeur a versé beaucoup de pur et +précieux argent, afin que, par les villes et les villages, les +châteaux et les chaumières, la voix sonore appelle tous les +chrétiens à la sainte prière. + + +CHAPITRE IX + +Personne, dans la ville assiégée, ne s'était douté que la moitié +des Zaporogues eût levé le camp pour se mettre à la poursuite des +Tatars. Du haut du beffroi de l'hôtel de ville, les sentinelles +avaient seulement vu disparaître une partie des bagages derrière +les bois voisins. Mais ils avaient pensé que les Cosaques se +préparaient à dresser une embuscade. L'ingénieur français était du +même avis. Cependant, les paroles du _kochévoï_ n'avaient pas été +vaines; la disette se faisait de nouveau sentir parmi les +habitants. Selon l'usage des temps passés, la garnison n'avait pas +calculé ce qu'il lui fallait de vivres. On avait essayé de faire +une nouvelle sortie, mais la moitié de ces audacieux était tombée +sous les coups des Cosaques et l'autre moitié avait été refoulée +dans la ville sans avoir réussi. Néanmoins les juifs avaient mis à +profit la sortie; ils avaient flairé et dépisté tout ce qu'il leur +importait d'apprendre, à savoir pourquoi les Zaporogues étaient +partis et vers quel endroit ils se dirigeaient, avec quels chefs, +avec quels _kouréni_, combien étaient partis, combien étaient +restés, et ce qu'ils pensaient faire. En un mot, au bout de +quelques minutes, on savait tout dans la ville. Les colonels +reprirent courage et se préparèrent à livrer bataille. Tarass +devinait leurs préparatifs au mouvement et au bruit qui se +faisaient dans la place; il se préparait de son côté: il rangeait +ses troupes, donnait des ordres, divisait les _kouréni_ en trois +corps, et les entourait de bagages comme d'un rempart, espèce de +combat où les Zaporogues étaient invincibles. Il ordonna à deux +_kouréni_ de se mettre en embuscade; il couvrit une partie de la +plaine de pieux aigus, de débris d'armes, de tronçons de lances, +afin qu'à l'occasion il pût y jeter la cavalerie ennemie. Quand +tout fut ainsi disposé, il fit un discours aux Cosaques, non pour +les ranimer et leur donner du courage, il les savait fermes de +coeur, mais parce que lui-même avait besoin d'épancher le sien. + +-- J'ai envie de vous dire, mes seigneurs, ce qu'est notre +fraternité. Vous avez appris de vos pères et de vos aïeux en quel +honneur ils tenaient tous notre terre. Elle s'est fait connaître +aux Grecs, elle a pris des pièces d'or à Tzargrad[35]; elle a eu +des villes somptueuses et des temples, et des _kniaz_[36]: des +_kniaz_ de sang russe, et des _kniaz_ de son sang, mais non pas de +catholiques hérétiques. Les païens ont tout pris, tout est perdu. +Nous seuls sommes restés, mais orphelins, et comme une veuve qui a +perdu un puissant époux, de même que nous notre terre est restée +orpheline. Voilà dans quel temps, compagnons, nous nous sommes +donné la main en signe de fraternité. Voilà sur quoi se base notre +fraternité; il n'y a pas de lien plus sacré que celui de la +fraternité. Le père aime son enfant, la mère aime son enfant, +l'enfant aime son père et sa mère; mais qu'est-ce que cela, +frères? la bête féroce aime aussi son enfant. Mais s'apparenter +par la parenté de l'âme, non par celle du sang, voilà ce que peut +l'homme seul. Il s'est rencontré des compagnons sur d'autres +terres; mais des compagnons comme sur la terre russe, nulle part. +Il est arrivé, non à l'un de vous, mais à plusieurs, de s'égarer +en terre étrangère. Eh bien! vous l'avez vu: là aussi, il y a des +hommes; là aussi, des créatures de Dieu; et vous leur parlez comme +à l'un d'entre vous. Mais quand on vient au point de dire un mot +parti du coeur, vous l'avez vu, ce sont des hommes d'esprit, et +pourtant ils ne sont pas des vôtres. Ce sont des hommes, mais pas +les mêmes hommes. Non, frères, aimer comme aime un coeur russe, +aimer, non par l'esprit seulement, mais par tout ce que Dieu a +donné à l'homme, par tout ce qu'il y a en vous, ah!... dit Tarass, +avec son geste de décision, en secouant sa tête grise et relevant +le coin de sa moustache, non, personne ne peut aimer ainsi. Je +sais que, maintenant, de lâches coutumes se sont introduites dans +notre terre: ils ne songent qu'à leurs meules de blé, à leurs tas +de foin, à leurs troupeaux de chevaux; ils ne veillent qu'à ce que +leurs hydromels cachetés se conservent bien dans leurs caves; ils +imitent le diable sait quels usages païens; ils ont honte de leur +langage; le frère ne veut pas parler avec son frère; le frère vend +son frère, comme on vend au marché un être sans âme; la faveur +d’un roi étranger, pas même d'un roi, la pauvre faveur d'un magnat +polonais qui, de sa botte jaune, leur donne des coups sur le +museau, leur est plus chère que toute fraternité. Mais chez le +dernier des lâches, se fût-il souillé de boue et de servilité, +chez celui-là, frères, il y a encore un grain de sentiment russe; +et un jour il se réveillera et il frappera, le malheureux! des +deux poings sur les basques de son justaucorps; il se prendra la +tête des deux mains et il maudira sa lâche existence, prêt à +racheter par le supplice une ignoble vie. Qu'ils sachent donc tous +ce que signifie sur la terre russe la fraternité. Et si le moment +est déjà venu de mourir, certes aucun d'eux ne mourra comme nous; +aucun d'eux, aucun. Ce n'est pas donné à leur nature de souris. + +Ainsi parlait l'_ataman_; et, son discours fini, il secouait +encore sa tête qui s'était argentée dans des exploits de Cosaques. +Tous ceux qui l'écoutaient furent vivement émus par ce discours +qui pénétra jusqu'au fond des coeurs. Les plus anciens dans les +rangs demeurèrent immobiles, inclinant leurs têtes grises vers la +terre. Une larme brillait sous les vieilles paupières; ils +l'essuyèrent lentement avec la manche, et tous, comme s'ils se +fussent donné le mot, firent à la fois leur geste d'usage[37] pour +exprimer un parti pris, et secouèrent résolument leurs têtes +chargées d'années. Tarass avait touché juste. + +Déjà l'on voyait sortir de la ville l'armée ennemie, faisant +sonner les trompettes et les clairons, ainsi que les seigneurs +polonais, la main sur la hanche, entourés de nombreux serviteurs. +Le gros colonel donnait des ordres. Ils s'avancèrent rapidement +sur les Cosaques, les menaçant de leurs regards et de leurs +mousquets, abrités sous leurs brillantes cuirasses d'airain. Dès +que les Cosaques virent qu'ils s'étaient avancés à portée, tous +déchargèrent leurs longs mousquets de six pieds, et continuèrent à +tirer sans interruption. Le bruit de leurs décharges s'étendit au +loin dans les plaines environnantes, comme un roulement continu. +Le champ de bataille était couvert de fumée, et les Zaporogues +tiraient toujours sans relâche. Ceux des derniers rangs se +bornaient à charger les armes qu'ils tendaient aux plus avancés, +étonnant l'ennemi qui ne pouvait comprendre comment les Cosaques +tiraient sans recharger leurs mousquets. Dans les flots de fumée +grise qui enveloppaient l'une et l'autre armée, on ne voyait plus +comment tantôt l'un tantôt l'autre manquait dans les rangs; mais +les Polonais surtout sentaient que les balles pleuvaient épaisses, +et lorsqu'ils reculèrent pour sortir des nuages de fumée et pour +se reconnaître, ils virent bien des vides dans leurs escadrons. +Chez les Cosaques, trois hommes au plus avaient péri, et ils +continuaient incessamment leur feu de mousqueterie. L'ingénieur +étranger s'étonna lui-même de cette tactique qu'il n'avait jamais +vu employer, et il dit à haute voix: + +-- Ce sont des braves, les Zaporogues! Voilà comment il faut se +battre dans tous les pays. + +Il donna le conseil de diriger les canons sur le camp fortifié des +Cosaques. Les canons de bronze rugirent sourdement par leurs +larges gueules; la terre trembla au loin, et toute la plaine fut +encore noyée sous des flots de fumée. L'odeur de la poudre +s'étendit sur les places et dans les rues des villes voisines et +lointaines; mais les canonniers avaient pointé trop haut. Les +boulets rougis décrivirent une courbe trop grande; ils volèrent, +en sifflant, par-dessus la tête des Cosaques, et s'enfoncèrent +profondément dans le sol en labourant au loin la terre noire. À la +vue d'une pareille maladresse, l'ingénieur français se prit par +les cheveux et pointa lui-même les canons, quoique les Cosaques +fissent pleuvoir les balles sans relâche. + +Tarass avait vu de loin le péril qui menaçait les _kouréni_ de +Nésamaïkoff et de Stéblikoff, et s'était écrié de toute sa voix: + +-- Quittez vite, quittez les chariots; et que chacun monte à +cheval! + +Mais les Cosaques n'auraient eu le temps d'exécuter ni l'un ni +l'autre de ces ordres, si Ostap ne s'était porté droit sur le +centre de l'ennemi. Il arracha les mèches aux mains de six +canonniers; à quatre autres seulement il ne put les prendre. Les +Polonais le refoulèrent. Alors, l'officier étranger prit lui-même +une mèche pour mettre le feu à un canon énorme, tel que les +Cosaques n'en avaient jamais vu. Il ouvrait une large gueule +béante par laquelle regardaient mille morts. Lorsqu'il tonna, et +trois autres après lui, qui, de leur quadruple coup, ébranlèrent +sourdement la terre, ils firent un mal affreux. Plus d'une vieille +mère cosaque pleurera son fils et se frappera la poitrine de ses +mains osseuses; il y aura plus d'une veuve à Gloukhoff, Némiroff, +Tchernigoff et autres villes. Elle courra, la veuve éplorée, tous +les jours au bazar; elle se cramponnera à tous les passants, les +regardant aux yeux pour voir s'il ne se trouvera pas parmi eux le +plus cher des hommes. Mais il passera par la ville bien des +troupes de toutes espèces sans que jamais il se trouve, parmi +elles, le plus cher de tous les hommes. + +La moitié du _kourèn_ de Nésamaïkoff n'existait plus. Comme la +grêle abat tout un champ de blé, où chaque épi se balance +semblable à un ducat de poids, ainsi le canon balaye et couche les +rangs cosaques. + +En revanche, comme les Cosaques s'élancèrent! comme tous se +ruèrent sur l'ennemi! comme l'_ataman_ Koukoubenko bouillonna de +rage, quand il vit que la moitié de son _kourèn_ n'existait plus! +Il entra avec les restes des gens de Nésamaïkoff au centre même +des rangs ennemis, hacha comme du chou, dans sa fureur, le premier +qui se trouva sous sa main, désarma plusieurs cavaliers, frappant +de sa lance homme et cheval, parvint jusqu'à la batterie et +s'empara d'un canon. Il regarde, et déjà l'_ataman_ du _kourèn_ +d'Oumane l'a précédé, et Stepan Gouska a pris la pièce principale. +Leur cédant alors la place, il se tourne avec les siens contre une +autre masse d'ennemis. Où les gens de Nésamaïkoff ont passé, il y +a une rue; où ils tournent, un carrefour. On voyait s'éclaircir +les rangs ennemis, et les Polonais tomber comme des gerbes. Près +des chariots mêmes, se tient Vovtousenko; devant lui, +Tchérévitchenko; au-delà des chariots, Degtarenko, et, derrière +lui, l'_ataman_ du _kourèn_, Vertikhvist. Déjà Degtarenko a +soulevé deux Polonais sur sa lance; mais il en rencontre un +troisième moins facile à vaincre Le Polonais était souple et fort, +et magnifiquement équipé; il avait amené à sa suite plus de +cinquante serviteurs. Il fit plier Degtarenko, le jeta par terre, +et, levant son sabre sur lui, s'écria: + +-- Il n'y a pas un seul de vous, chiens de Cosaques, qui osât me +résister! + +-- Si pourtant, il y en a, dit Mosy Chilo; et il s'avança. + +C'était un fort Cosaque, qui avait plus d'une fois commandé sur +mer, et passé par bien des épreuves. Les Turcs l'avaient pris avec +toute sa troupe à Trébizonde, et les avaient tous emmenés sur +leurs galères, les fers aux pieds et aux mains, les privant de riz +pendant des semaines entières, et leur faisant boire l'eau salée. +Les pauvres gens avaient tout souffert, tout supporté, plutôt que +de renier leur religion orthodoxe. Mais l'_ataman_ Mosy Chilo +n'eut pas le courage de souffrir; il foula aux pieds la sainte +loi, entoura d'un ruban odieux sa tête pécheresse, entra dans la +confiance du pacha, devint magasinier du vaisseau et chef de la +chiourme. Cela fit une grande peine aux pauvres prisonniers; ils +savaient que, si l'un des leurs vendait sa religion et passait au +parti des oppresseurs, il était plus pénible et plus amer d'être +sous sa main. C'est ce qui arriva. Mosy Chilo leur mit à tous de +nouveaux fers, en les attachant trois à trois, les lia de cordes +jusqu'aux os, les assomma de coups sur la nuque; et lorsque les +Turcs, satisfaits d'avoir trouvé un pareil serviteur, commencèrent +à se réjouir, et s'enivrèrent sans respect pour les lois de leur +religion, il apporta les soixante-quatre clefs des fers aux +prisonniers afin qu'ils pussent ouvrir les cadenas, jeter leurs +liens à la mer, et les échanger contre des sabres pour frapper les +Turcs. Les Cosaques firent un grand butin, et revinrent +glorieusement dans leur patrie, où, pendant longtemps, les joueurs +de _bandoura_ glorifièrent Mosy Chilo. On l'eût bien élu +_kochévoï_; mais c'était un étrange Cosaque. Quelquefois il +faisait une action que le plus sage n'aurait pas imaginée; +d'autres fois, il tombait dans une incroyable bêtise. Il but et +dissipa tout ce qu'il avait acquis, s'endetta près de tous à la +_setch_, et, pour combler la mesure, il se glissa, la nuit, comme +un voleur des rues, dans un _kourèn_ étranger, enleva tous les +harnais, et les mit en gage chez le cabaretier. Pour une action si +honteuse, on l'attacha à un poteau sur la place du bazar, et l'on +mit près de lui un gros bâton afin que chacun, selon la mesure de +ses forces, pût lui en asséner un coup. Mais, parmi les +Zaporogues, il ne se trouva pas un seul homme qui levât le bâton +sur lui, se souvenant des services qu'il avait rendus. Tel était +le Cosaque Mosy Chilo. + +-- Si, pourtant, il y en a pour vous rosser, chiens, dit-il en +s'élançant sur le Polonais. + +Aussi, comme ils se battirent! Cuirasses et brassards se plièrent +sous leurs coups à tous deux. Le Polonais lui déchira sa chemise +de fer, et lui atteignit le corps de son sabre. La chemise du +Cosaque rougit, mais Chilo n'y fit nulle attention. Il leva sa +main; elle était lourde sa main noueuse, et il étourdit son +adversaire d'un coup sur la tête. Son casque de bronze vola en +éclats; le Polonais chancela, et tomba de la selle; et Chilo se +mit à sabrer en croix l'ennemi renversé. Cosaque, ne perds pas ton +temps à l'achever, mais retourne-toi plutôt!... Il ne se retourna +point, le Cosaque, et l’un des serviteurs du vaincu le frappa de +son couteau dans le cou. Chilo fit volte-face, et déjà il +atteignait l'audacieux, mais celui-ci disparut dans la fumée de la +poudre. De tous côtés résonnait un bruit de mousqueterie. Chilo +chancela, et sentit que sa blessure était mortelle. Il tomba, mit +la main sur la plaie, et se tournant vers ses compagnons: + +-- Adieu, seigneurs frères camarades, dit-il; que la terre russe +orthodoxe reste debout pour l'éternité, et qu'il lui soit rendu un +honneur éternel. + +Il ferma ses yeux éteints, et son âme cosaque quitta sa farouche +enveloppe. + +Déjà Zadorojni s'avançait à cheval, et l'_ataman_ de _kourèn_, +Vertikhvist, et Balaban s'avançaient aussi. + +-- Dites-moi, seigneurs, s'écria Tarass, en s'adressant aux +_atamans_ des _kouréni_; y a-t-il encore de la poudre dans les +poudrières? La force cosaque ne s'est-elle pas affaiblie? Les +nôtres ne plient-ils pas encore? + +-- Père, il y a encore de la poudre dans les poudrières; la force +cosaque n'est pas affaiblie, et les nôtres ne plient pas encore. + +Et les Cosaques firent une vigoureuse attaque. Ils rompirent les +rangs ennemis. Le petit colonel fit sonner la retraite et hisser +huit drapeaux peints, pour rassembler les siens qui s'étaient +dispersés dans la plaine. Tous les Polonais accoururent aux +drapeaux; mais ils n'avaient pas encore reformé leurs rangs que, +déjà, l'_ataman_ Koukoubenko faisait, avec ses gens de +Nésamaïkoff, une charge en plein centre, et tombait sur le colonel +ventru. Le colonel ne soutint pas le choc, et, tournant son +cheval, il s'enfuit à toute bride. Koukoubenko le poursuivit +longtemps à travers champs, sans le laisser rejoindre les siens. +Voyant cela du _kourèn_ voisin, Stépan Gouska se mit de la partie, +son _arkan_ à la main; courbant la tête sur le cou de son cheval +et saisissant l'instant favorable, il lui jeta du premier coup son +_arkan_ à la gorge. Le colonel devint tout rouge, et saisit la +corde des deux mains, en s'efforçant de la rompre. Mais déjà un +coup puissant lui avait enfoncé dans sa large poitrine la lame +meurtrière. Gouska, toutefois, n'aura pas longtemps à se réjouir. +Les Cosaques se retournaient à peine que déjà Gouska était soulevé +sur quatre piques. Le pauvre _ataman_ n'eut que le temps de dire: + +-- Périssent tous les ennemis, et que la terre russe se réjouisse +dans la gloire pendant des siècles éternels! + +Et il exhala le dernier soupir. Les Cosaques tournèrent la tête, +et déjà, d'un côté, le Cosaque Métélitza faisait fête aux Polonais +en assommant tantôt l'un, tantôt l'autre, et, d'un autre côté, +l'_ataman_ Névilitchki s'élançait à la tête des siens. Près d'un +carré de chariots, Zakroutigouba retourne l'ennemi comme du foin, +et le repousse, tandis que, devant un carré plus éloigné, le +troisième Pisarenko a refoulé une troupe entière de Polonais, et +près du troisième carré, les combattants se sont saisis à bras-le- +corps, et luttent sur les chariots mêmes. + +-- Dites-moi, seigneurs, s'écria l'_ataman_ Tarass, en s'avançant +au-devant des chefs; y a-t-il encore de la poudre dans les +poudrières? La force cosaque n'est-elle pas affaiblie? Les +Cosaques ne commencent-ils pas à plier? + +-- Père, il y a encore de la poudre dans les poudrières; la force +cosaque n'est pas affaiblie; les Cosaques ne plient pas encore. + +Déjà Bovdug est tombé du haut d'un chariot. Une balle l'a frappé +sous le coeur. Mais, rassemblant toute sa vieille âme, il dit: + +-- Je n'ai pas de peine à quitter le monde. Dieu veuille donner à +chacun une fin pareille, et que la terre russe soit glorifiée +jusqu'à la fin des siècles! + +Et l'âme de Bovdug s'éleva dans les hauteurs pour aller raconter +aux vieillards, morts depuis longtemps, comment on sait combattre +sur la terre russe, et mieux encore comment on y sait mourir pour +la sainte religion. + +Bientôt après, tomba aussi Balaban, _ataman_ de _kourèn_. Il avait +reçu trois blessures mortelles, de balle, de lance, et d'un lourd +sabre droit. Et c'était un des plus vaillants Cosaques. Il avait +fait, comme _ataman_, une foule d'expéditions maritimes, dont la +plus glorieuse fut celle des rivages d'Anatolie. Ses gens avaient +ramassé beaucoup de sequins, d'étoffes de Damas et de riche butin +turc. Mais ils essuyèrent de grands revers à leur retour. Les +malheureux durent passer sous les boulets turcs. Quand le vaisseau +ennemi fit feu de toutes ses pièces, une moitié de leurs bateaux +sombra en tournoyant, il périt dans les eaux plus d'un Cosaque; +mais les bottes de joncs attachées aux flancs des bateaux les +sauvèrent d'une commune noyade. Pendant toute la nuit, les +Cosaques enlevèrent l'eau des barques submergées avec des pelles +creuses et leurs bonnets, en réparant les avaries. De leurs larges +pantalons cosaques, ils firent des voiles, et, filant avec +promptitude, ils échappèrent au plus rapide des vaisseaux turcs. +Et c'était peu qu'ils fussent arrivés sains et saufs à la _setch_; +ils rapportèrent une chasuble brodée d'or à l'archimandrite du +couvent de Méjigorsh à Kiew, et des ornements d'argent pur pour +l'image de la Vierge, dans le _zaporojié_ même. Et longtemps après +les joueurs de _bandoura_ glorifiaient l'habile réussite des +Cosaques. À cette heure, Balaban inclina sa tête, sentant les +poignantes approches de la mort, et dit d'une voix faible: + +-- Il me semble, seigneurs frères, que je meurs d'une bonne mort. +J'en ai sabré sept, j'en ai traversé neuf de ma lance, j'en ai +suffisamment écrasé sous les pieds de mon cheval, et je ne sais +combien j'en ai atteint de mes balles. Fleurisse donc +éternellement la terre russe! + +Et son âme s'envola. + +Cosaques, Cosaques, ne livrez pas la fleur de votre armée. Déjà, +l'ennemi a cerné Koukoubenko. Déjà, il ne reste autour de lui que +sept hommes du _kourèn_ de Nésamaïkoff, et ceux-là se défendent +plus qu'il ne leur reste de force; déjà, les vêtements de leur +chef sont rougis de son sang. Tarass lui-même, voyant le danger +qu'il court, s'élance à son aide; mais les Cosaques sont arrivés +trop tard. Une lance a pu s'enfoncer sous son coeur avant que +l'ennemi qui l'entoure ait été repoussé. Il s'inclina doucement +sur les bras des Cosaques qui le soutenaient, et son jeune sang +jaillit comme une source, semblable à un vin précieux que des +serviteurs maladroits apportent de la cave dans un vase de verre, +et qui le brisent à l'entrée de la salle en glissant sur le +parquet. Le vin se répand sur la terre, et le maître du logis +accourt, en se prenant la tête dans les mains, lui qui l’avait +réservé pour la plus belle occasion de sa vie, afin que, si Dieu +la lui donnait, il pût, dans sa vieillesse, fêter un compagnon de +ses jeunes années, et se réjouir avec lui au souvenir d'un temps +où l'homme savait autrement et mieux se réjouir. Koukoubenko +promena son regard autour de lui, et murmura: + +-- Je remercie Dieu de m'avoir accordé de mourir sous vos yeux, +compagnons. Qu'après nous, on vive mieux que nous, et que la terre +russe, aimée du Christ, soit éternelle dans sa beauté! + +Et sa jeune âme s'envola. Les anges la prirent sous les bras, et +l'empotèrent aux cieux: elle sera bien là-bas. «Assieds-toi à ma +droite, Koukoubenko, lui dira le Christ, tu n'as pas trahi la +fraternité, tu n'as pas fait d'action honteuse, tu n'as pas +abandonné un homme dans le danger. Tu as conservé et défendu mon +Église.» La mort de Koukoubenko attrista tout le monde: et +cependant, les rangs cosaques s'éclaircissaient à vue d'oeil; +beaucoup de braves avaient cessé de vivre. Mais les Cosaques +tenaient bon. + +-- Dites-moi, seigneurs, cria Tarass aux _kouréni_ restés debout, +y a-t-il encore de la poudre dans les poudrières? les sabres ne +sont-ils pas émoussés? la force cosaque ne s'est-elle pas +affaiblie? les Cosaques ne plient-ils pas encore? + +-- Père, il y a encore assez de poudre; les sabres sont encore +bons, la force cosaque n'est pas affaiblie; les Cosaques n'ont pas +plié. + +Et les Cosaques s'élancèrent de nouveau comme s'ils n'eussent +éprouvé aucune perte. Il ne reste plus vivants que trois _atamans_ +de _kourèn_. Partout coulent des ruisseaux rouges; des ponts +s'élèvent, formés de cadavres des Cosaques et des Polonais. Tarass +regarda le ciel, et vit s'y déployer une longue file de vautours. +Ah! quelqu'un donc se réjouira! Déjà, là-bas, on a soulevé +Métélitza sur le fer d'une lance; déjà, la tête du second +Pisarenko a tournoyé dans l'air en clignant des yeux; déjà Okhrim +Gouska, sabré de haut et en travers, est tombé lourdement. + +-- Soit! dit Tarass, en faisant signe de son mouchoir. + +Ostap comprit le geste de son père; et, sortant de son embuscade, +chargea vigoureusement la cavalerie polonaise. L'ennemi ne soutint +pas la violence du choc; et lui, le poursuivant à outrance, le +rejeta sur la place où l'on avait planté des pieux et jonché la +terre de tronçons de lances. Les chevaux commencèrent à broncher, +à s'abattre, et les Polonais à rouler par-dessus leurs têtes. Dans +ce moment, les Cosaques de Korsoun, qui se tenaient en réserve +derrière les chariots, voyant l'ennemi à portée de mousquet, +firent une décharge soudaine. Les Polonais, perdant la tête, se +mirent en désordre, et les Cosaques reprirent courage: + +-- La victoire est à nous! crièrent de tous côtés les voix +zaporogues. + +Les clairons sonnèrent, et on hissa le drapeau de la victoire. Les +Polonais, défaits, fuyaient en tout sens. + +-- Non, non, la victoire n'est pas encore à nous, dit Tarass, en +regardant les portes de la ville. + +Il avait dit vrai. + +Les portes de la ville s'étaient ouvertes, et il en sortit un +régiment de hussards, la fleur des régiments de cavalerie. Tous +les cavaliers montaient des _argamaks_[38] bai brun. En avant des +escadrons, galopait un chevalier, le plus beau, le plus hardi de +tous. Ses cheveux noirs se déroulaient sous son casque de bronze; +son bras était entouré d'une écharpe brodée par les mains de la +plus séduisante beauté. Tarass demeura stupéfait quand il reconnut +Andry. Et lui, cependant, enflammé par l'ardeur du combat, avide +de mériter le présent qui ornait son bras, se précipita comme un +jeune lévrier, le plus beau, le plus rapide, et le plus jeune de +la meute. «_Atou_[39]!» crie le vieux chasseur, et le lévrier se +précipite, lançant ses jambes en droite ligne dans les airs, +penché de tout son corps sur le flanc, soulevant la neige de ses +ongles, et devançant dix fois le lièvre lui-même dans la chaleur +de sa course. Le vieux Tarass s'arrête; il regarde comment Andry +s'ouvrait un passage, frappant à droite et à gauche, et chassant +les Cosaques devant lui. Tarass perd patience. + +-- Comment, les tiens! les tiens! s'écrie-t-il; tu frappes les +tiens, fils du diable! + +Mais Andry ne voyait pas qui se trouvait devant lui, si c'étaient +les siens ou d'autres. Il ne voyait rien. Il voyait des boucles de +cheveux, de longues boucles ondoyantes, une gorge semblable au +cygne de la rivière, un cou de neige et de blanches épaules, et +tout ce que Dieu créa pour des baisers insensés. + +-- Holà! camarades, attirez-le-moi, attirez-le-moi seulement dans +le bois. cria Tarass. + +Aussitôt se présentèrent trente des plus rapides Cosaques pour +attirer Andry vers le bois. Redressant leurs hauts bonnets, ils +lancèrent leurs chevaux pour couper la route aux hussards, prirent +en flanc les premiers rangs, les culbutèrent, et, les ayant +séparés du gros de la troupe, sabrèrent les uns et les autres. +Alors Golokopitenko frappa Andry sur le dos du plat de son sabre +droit, et tous, à l'instant, se mirent à fuir de toute la rapidité +cosaque. Comme Andry s'élança! comme son jeune sang bouillonna +dans toutes ses veines! Enfonçant ses longs éperons dans les +flancs de son cheval, il vola à perte d'haleine sur les pas des +Cosaques, sans se retourner, et sans voir qu'une vingtaine +d'hommes seulement avaient pu le suivre. Et les Cosaques, fuyant +de toute la célérité de leurs chevaux, tournaient vers le bois. +Andry, lancé ventre à terre, atteignait déjà Golokopitenko, +lorsque, tout à coup, une main puissante arrêta son cheval par la +bride. Andry tourna la tête; Tarass était devant lui. Il trembla +de tout son corps, et devint pâle comme un écolier surpris en +maraude par son maître. La colère d'Andry s'éteignit comme si elle +ne se fût jamais allumée. Il ne voyait plus devant lui que son +terrible père. + +-- Eh bien! qu'allons-nous faire maintenant? dit Tarass, en le +regardant droit entre les deux yeux. + +Andry ne put rien répondre, et resta les yeux baissés vers la +terre. + +-- Eh bien, fils, tes Polonais t'ont-ils été d'un grand secours? + +Andry demeurait muet. + +-- Ainsi trahir, vendre la religion, vendre les tiens... Attends, +descends de cheval. + +Obéissant comme un enfant docile, Andry descendit de cheval et +s'arrêta, ni vif ni mort, devant Tarass. + +-- Reste là, et ne bouge plus. C'est moi qui t'ai donné la vie, +c'est moi qui te tuerai, dit Tarass. + +Et, reculant d'un pas, il ôta son mousquet de dessus son épaule. +Andry était pâle comme un linge. On voyait ses lèvres remuer, et +prononcer un nom. Mais ce n'était pas le nom de sa patrie, ni de +sa mère, ni de ses frères, c'était le nom de la belle Polonaise. + +Tarass fit feu. + +Comme un épi de blé coupé par la faucille, Andry inclina la tête, +et tomba sur l'herbe sans prononcer un mot. + +Le meurtrier de son fils, immobile, regarda longtemps le cadavre +inanimé. Il était beau même dans la mort. Son visage viril, +naguère brillant de force et d'une irrésistible séduction, +exprimait encore une merveilleuse beauté. Ses sourcils, noirs +comme un velours de deuil, ombrageaient ses traits pâlis. + +-- Que lui manquait-il pour être un Cosaque? dit Boulba. Il était +de haute taille, il avait des sourcils noirs, un visage de +gentilhomme, et sa main était forte dans le combat. Et il a péri, +péri sans gloire, comme un chien lâche. + +-- Père, qu'as-tu fait? c'est toi qui l'as tué? dit Ostap, qui +arrivait en ce moment. + +Tarass fit de la tête un signe affirmatif. + +Ostap regarda fixement le mort dans les yeux. Il regretta son +frère, et dit: + +-- Père, livrons-le honorablement à la terre, afin que les ennemis +ne puissent l'insulter, et que les oiseaux de proie n'emportent +pas les lambeaux de sa chair. + +-- On l'enterrera bien sans nous, dit Tarass; et il aura des +pleureurs et des pleureuses. + +Et pendant deux minutes, il pensa: + +-- Faut-il le jeter aux loups qui rôdent sur la terre humaine, ou +bien respecter en lui la vaillance du chevalier, que chaque brave +doit honorer en qui que ce soit? + +Il regarde, et voit Golokopitenko galoper vers lui. + +-- Malheur! _ataman_. Les Polonais se sont fortifiés, il leur est +venu un renfort de troupes fraîches. + +Golokopitenko n'a pas achevé que Vovtousenko accourt: + +-- Malheur! _ataman_. Encore une force nouvelle qui fend sur nous. + +Vovtousenko n'a pas achevé que Pisarenko arrive en courant, mais +sans cheval: + +-- Où es-tu, père? les Cosaques te cherchent. Déjà l'_ataman_ de +_kourèn_ Névilitchki est tué; Zadorojny est tué; Tchérévitchenko +est tué; mais les Cosaques tiennent encore; ils ne veulent pas +mourir, sans t'avoir vu une dernière fois dans les yeux; ils +veulent que tu les regardes à l'heure de la mort. + +-- À cheval, Ostap! dit Tarass. + +Et il se hâta pour trouver encore debout les Cosaques, pour +savourer leur vue une dernière fois, et pour qu'ils pussent +regarder leur _ataman_ avant de mourir. Mais il n'était pas sorti +du bois avec les siens, que les forces ennemies avaient cerné le +bois de tous côtés, et que partout, à travers les arbres, se +montraient des cavaliers armés de sabres et de lances. + +-- Ostap! Ostap! tiens Ferme, s'écria Tarass. + +Et lui-même, tirant son sabre, se mit à écharper les premiers qui +lui tombèrent sous la main. Déjà six polonais se sont à la fois +rués sur Ostap; mais il paraît qu'ils ont mal choisi le moment. À +l'un, la tête a sauté des épaules; l’autre a fait la culbute en +arrière; le troisième reçoit un coup de lance dans les côtes; le +quatrième, plus audacieux, a évité la balle d'Ostap en baissant la +tête, et la balle brûlante a frappé le cou de son cheval qui, +furieux, se cabre, roule à terre, et écrase sous lui son cavalier. + +-- Bien, fils, bien, Ostap! criait Tarass; voici que je viens à +toi. + +Lui-même repoussait les assaillants. Tarass multiplie son sabre; +il distribue des cadeaux sur la tête de l'un et sur celle de +l'autre; et, regardant toujours Ostap, il le voit luttant corps à +corps avec huit ennemis à la fois. + +-- Ostap! Ostap! tiens ferme. + +Mais, déjà, Ostap a le dessous; déjà, on lui a jeté un _arkan_ +autour de la gorge; déjà on saisit, déjà on garrotte Ostap. + +-- Aïe! Ostap, Ostap! criait Tarass en s'ouvrant un passage vers +lui, et en hachant comme du chou tout ce qui les séparait; aïe! +Ostap, Ostap!... + +Mais, en ce moment, il fut frappé comme d'une lourde pierre; tout +tournoya devant ses yeux. Un instant brillèrent, mêlées dans son +regard, des lances, la fumée du canon, les étincelles de la +mousqueterie et les branches d'arbres avec leurs feuilles. Il +tomba sur la terre comme un chêne abattu, et un épais brouillard +couvrit ses yeux. + + +CHAPITRE X + +-- Il paraît que j'ai longtemps dormi, dit Tarass en s'éveillant +comme du pénible sommeil d'un homme ivre, et en s'efforçant de +reconnaître les objets qui l'entouraient. + +Une terrible faiblesse avait brisé ses membres. Il avait peine à +distinguer les murs et les angles d'une chambre inconnue. Enfin il +s'aperçut que Tovkatch était assis auprès de lui, et qu'il +paraissait attentif à chacune de ses respirations. + +-- Oui, pensa Tovkatch; tu aurais bien pu t'endormir pour +l'éternité. + +Mais il ne dit rien, le menaça du doigt et lui fit signe de se +taire. + +-- Mais, dis-moi donc, où suis-je, à présent? reprit Tarass en +rassemblant ses esprits, et en cherchant à se rappeler le passé. + +-- Tais-toi donc! s'écria brusquement son camarade. Que veux-tu +donc savoir de plus? Ne vois-tu pas que tu es couvert de +blessures? Voici deux semaines que nous courons à cheval à perdre +haleine, et que la fièvre et la chaleur te font divaguer. C'est la +première fois que tu as dormi tranquillement. Tais-toi donc, si tu +ne veux pas te faire de mal toi-même. + +Cependant Tarass s'efforçait toujours de mettre ordre à ses idées, +et de se souvenir du passé. + +-- Mais j'ai donc été pris et cerné par les Polonais?... Mais il +m'était impossible de me faire jour à travers leurs rangs?... + +-- Te tairas-tu encore une fois, fils de Satan, s'écria Tovkatch +en colère, comme une bonne poussée à bout par les cris d’un enfant +gâté. Qu'as-tu besoin de savoir de quelle manière tu t'es sauvé? +il suffit que tu sois sauvé, il s'est trouvé des amis qui ne t'ont +pas planté là; c'est assez. Il nous reste encore plus d'une nuit à +courir ensemble. Tu crois qu'on ta pris pour un simple Cosaque? +non; ta tête a été estimée deux mille ducats. + +-- Et Ostap? s'écria tout à coup Tarass, qui essaya de se mettre +sur son séant en se rappelant soudain comment on s'était emparé +d'Ostap sous ses yeux, comment on l'avait garrotté et comment il +se trouvait aux mains des Polonais. + +Alors, la douleur s'empara de cette vieille tête. Il arracha et +déchira les bandages qui couvraient ses blessures; il les jeta +loin de lui; il voulut parler à haute voix, mais ne dit que des +choses incohérentes. Il était de nouveau en proie à la fièvre, au +délire, des paroles insensées s'échappaient sans lien et sans +ordre de ses lèvres. Pendant ce temps, son fidèle compagnon se +tenait debout devant lui, l'accablant de cruels reproches et +d'injures. Enfin, il le saisit par les pieds, par les mains, +l'emmaillota comme on fait d'un enfant, replaça tous les bandages, +l'enveloppa dans une peau de boeuf, l'assujettit avec des cordes à +la selle d'un cheval, et s'élança de nouveau sur la route avec +lui. + +-- Fusses-tu mort, je te ramènerai dans ton pays. Je ne permettrai +pas que les Polonais insultent à ton origine cosaque, qu'ils +mettent ton corps en lambeaux et qu'ils les jettent dans la +rivière. Si l'aigle doit arracher les yeux à ton cadavre, que ce +soit l'aigle de nos steppes, non l'aigle polonais, non celui qui +vient des terres de la Pologne. Fusses-tu mort, je te ramènerai en +Ukraine. + +Ainsi parlait son fidèle compagnon, fuyant jour et nuit, sans +trêve ni repos. Il le ramena enfin, privé de sentiment, dans la +_setch_ même des Zaporogues. Là, il se mit à le traiter au moyen +de simples et de compresses; il découvrit une femme juive, habile +dans l'art de guérir, qui, pendant un mois, lui fit prendre divers +remèdes: enfin Tarass se sentit mieux. Soit que l'influence du +traitement fût salutaire, soit que sa nature de fer eût pris le +dessus, au bout d'un mois et demi, il était sur pied. Ses plaies +s'étaient fermées, et les cicatrices faites par le sabre +témoignaient seules de la gravité des blessures du vieux Cosaque. +Pourtant, il était devenu visiblement morose et chagrin. Trois +rides profondes avaient creusé son front, où elles restèrent +désormais. Quand il jeta les yeux autour de lui, tout lui parut +nouveau dans la _setch_. Tous ses vieux compagnons étaient morts; +il ne restait pas un de ceux qui avaient combattu pour la sainte +cause, pour la foi et la fraternité. + +Ceux-là aussi qui, à la suite du _kochévoï_, s'étaient mis à la +poursuite des Tatars, n'existaient plus; tous avaient péri: l'un +était tombé au champ d'honneur; un autre était mort de faim et de +soif au milieu des steppes salées de la Crimée; un autre encore +s'était éteint dans la captivité, n'ayant pu supporter sa honte. +L'ancien _kochévoï_ aussi n'était plus, dès longtemps, de ce +monde, ni aucun de ses vieux compagnons, et déjà l'herbe du +cimetière avait poussé sur les restes de ces Cosaques, autrefois +bouillonnants de courage et de vie. Tarass entendait seulement +qu'autour de lui il y avait une grande orgie, une orgie bruyante: +toute la vaisselle avait volé en éclats; il n'était pas resté une +goutte de vin; les hôtes et les serviteurs avaient emporté toutes +les coupes, tous les vases précieux, et le maître de la maison, +demeuré solitaire et morne, pensait que mieux eût valu qu'il n'y +eût pas de fête. On s'efforçait en vain d'occuper et de distraire +Tarass; en vain les vieux joueurs de _bandoura_ à la barbe grise +défilaient, par deux et par trois devant lui, chantant ses +exploits de Cosaque; il contemplait tout d'un oeil sec et +indifférent; une douleur inextinguible se lisait sur ses traits +immobiles et sa tête penchée; il disait à voix basse: + +-- Mon fils Ostap! + +Cependant, les Zaporogues s'étaient préparés à une expédition +maritime. Deux cents bateaux avaient été lancés sur le Dniepr, et +l'Asie Mineure avait vu ces Cosaques à la tête rasée, à la tresse +flottante, mettre à feu et à sang ses rivages fleuris; elle avait +vu les turbans musulmans, pareils aux fleurs innombrables de ses +campagnes, dispersés dans ses plaines sanglantes ou nageant auprès +du rivage. Elle avait vu quantité de larges pantalons cosaques +tachés de goudron, quantité de bras musculeux armés de fouets +noirs. Les Zaporogues avaient détruit toutes les vignes et mangé +tout le raisin; ils avaient laissé des tas de fumiers dans les +mosquées; ils se servaient, en guise de ceintures, des châles +précieux de la Perse, et en ceignaient leurs caftans salis. +Longtemps après on trouvait encore, sur les lieux qu'ils avaient +foulés, les petites pipes courtes des Zaporogues. Tandis qu'ils +s'en retournaient gaiement, un vaisseau turc de dix canons s'était +mis à leur poursuite, et une salve générale de son artillerie +avait dispersé leurs bateaux légers comme une troupe d'oiseaux. Un +tiers d'entre eux avaient péri dans les profondeurs de la mer; le +reste avait pu se rallier pour gagner l'embouchure du Dniepr, avec +douze tonnes remplies de sequins. Tout cela n'occupait plus +Tarass. Il s'en allait dans les champs, dans les steppes, comme +pour la chasse; mais son arme demeurait chargée; il la déposait +près de lui, plein de tristesse, et s'arrêtait sur le rivage de la +mer. Il restait longtemps assis, la tête baissée, et disant +toujours: + +-- Mon Ostap, mon Ostap! + +Devant lui brillait et s’étendait au loin la nappe de la mer +Noire; dans les joncs lointains on entendait le cri de la mouette, +et, sur sa moustache blanchie, des larmes tombaient l’une suivant +l'autre. + +À la fin Tarass n'y tint plus: + +-- Qu'il en soit ce que Dieu voudra, dit-il, j'irai savoir ce +qu'il est devenu. Est-il vivant? est-il dans la tombe? ou bien +n'est-il même plus dans la tombe? Je le saurai à tout prix, je le +saurai. + +Et une semaine après, il était déjà dans la ville d'Oumane, à +cheval, la lance en main, la sabre au côté, le sac de voyage pendu +au pommeau de la selle; un pot de gruau, des cartouches, des +entraves de cheval et d'autres munitions complétaient son +équipage. Il marcha droit à une chétive et sale masure, dont les +fenêtres ternies se voyaient à peine; le tuyau de la cheminée +était bouché par un torchon, et la toiture, percée à jour, toute +couverte de moineaux: un tas d'ordures s'étalait devant la porte +d'entrée. À la fenêtre apparaissait la tête d'une juive en bonnet, +ornée de perles noircies. + +-- Ton mari est-il dans la maison! dit Boulba en descendant de +cheval, et en passant la bride dans un anneau de fer sellé au mur. + +-- Il y est, dit la juive, qui s'empressa aussitôt de sortir avec +une corbeille de froment pour le cheval et un broc de bière pour +le cavalier. + +-- Où donc est ton juif? + +-- Dans l'autre chambre, à faire ses prières, murmura la juive en +saluant Boulba, et en lui souhaitant une bonne santé au moment où +il approcha le broc de ses lèvres. + +-- Reste ici, donne à boire et à manger à mon cheval: j'irai seul +lui parler. J'ai affaire à lui. + +Ce juif était le fameux Yankel. Il s'était fait à la fois fermier +et aubergiste. Ayant peu à peu pris en main les affaires de tous +les seigneurs et hobereaux des environs, il avait insensiblement +sucé tout leur argent et fait sentir sa présence de juif sur tout +le pays. À trois milles à la ronde, il ne restait plus une seule +maison qui fût en bon état. Toutes vieillissaient et tombaient en +ruine; la contrée entière était devenue déserte, comme après une +épidémie ou un incendie général. Si Yankel l’eût habitée une +dizaine d'années de plus, il est probable qu'il en eût expulsé +jusqu'aux autorités. Tarass entra dans la chambre. + +Le juif priait, la tête couverte d'un long voile assez malpropre, +et il s'était retourné pour cracher une dernière fois, selon le +rite de sa religion, quand tout à coup ses yeux s'arrêtèrent sur +Boulba qui se tenait derrière lui. Avant tout brillèrent à ses +regards les deux mille ducats offerts pour la tête du Cosaque; +mais il eut honte de sa cupidité, et s'efforça d'étouffer en lui- +même l'éternelle pensée de l'or, qui, semblable à un ver, se +replie autour de l'âme d'un juif. + +-- Écoute, Yankel, dit Tarass au juif, qui s'était mis en devoir +de le saluer et qui alla prudemment fermer la porte, afin de +n'être vu de personne; je t'ai sauvé la vie: les Cosaques +t'auraient déchiré comme un chien. À ton tour maintenant, rends- +moi un service. + +Le visage du juif se rembrunit légèrement. + +-- Quel service? si c'est quelque chose que je puisse faire, +pourquoi ne le ferais-je pas? + +-- Ne dis rien. Mène-moi à Varsovie. + +-- À Varsovie?... Comment! à Varsovie? dit Yankel; et il haussa +les sourcils et les épaules d'étonnement. + +-- Ne réponds rien. Mène-moi à Varsovie. Quoi qu'il en arrive, je +veux le voir encore une fois, lui dire ne fût-ce qu'une parole... + +-- À qui, dire une parole? + +-- À lui, à Ostap, à mon fils. + +-- Est-ce que ta seigneurie n'a pas entendu dire que déjà... + +-- Je sais tout, je sais tout; on offre deux mille ducats pour ma +tête. Les imbéciles savent ce qu'elle vaut. Je t'en donnerai cinq +mille, moi. Voici deux mille ducats comptant (Boulba tira deux +mille ducats d'une bourse en cuir), et le reste quand je +reviendrai. + +Le juif saisit aussitôt un essuie-main et en couvrit les ducats. + +-- Ah! la belle monnaie! ah! la bonne monnaie! s'écria-t-il, en +retournant un ducat entre ses doigts et en l'essayant avec les +dents; je pense que l'homme à qui ta seigneurie a enlevé ces +excellents ducats n'aura pas vécu une heure de plus dans ce monde, +mais qu'il sera allé tout droit à la rivière, et s’y sera noyé, +après avoir eu de si beaux ducats. + +-- Je ne t'en aurais pas prié, et peut-être aurais-je trouvé moi- +même le chemin de Varsovie. Mais je puis être reconnu et pris par +ces damnés Polonais; car je ne suis pas fait pour les inventions. +Mais vous autres, juifs, vous êtes créés pour cela. Vous +tromperiez le diable en personne: vous connaissez toutes les +ruses. C'est pour cela que je suis venu te trouver. D'ailleurs, à +Varsovie, je n'aurais non plus rien fait par moi-même. Allons, +mets vite les chevaux à ta charrette, et conduis-moi lestement. + +-- Et ta seigneurie pense qu'il suffit tout bonnement de prendre +une bête à l'écurie, de l'attacher à une charrette, et -- allons, +marche en avant! -- Ta seigneurie pense qu'on peut la conduire +ainsi sans l’avoir bien cachée? + +-- Eh bien! cache-moi, comme tu sais le faire; dans un tonneau +vide, n'est-ce pas? + +-- Ouais! ta seigneurie pense qu'on peut la cacher dans un +tonneau? Est-ce qu'elle ne sait pas que chacun croira qu'il y a de +l'eau-de-vie dans ce tonneau? + +-- Eh bien! qu'ils croient qu'il y a de l'eau-de-vie! + +-- Comment qu'ils croient qu'il y a de l'eau-de-vie! s'écria le +juif, qui saisit à deux mains ses longues tresses pendantes, et +les leva vers le ciel. + +-- Qu'as-tu donc à t'ébahir ainsi? + +-- Est-ce que ta seigneurie ignore que le bon Dieu a créé l'eau- +de-vie pour que chacun puisse en faire l'essai? Ils sont là-bas un +tas de gourmands et d'ivrognes. Le premier gentillâtre venu est +capable de courir cinq verstes après le tonneau, d'y faire un +trou, et, quand il verra qu'il n'en sort rien, il dira aussitôt: +«Un juif ne conduirait pas un tonneau vide; à coup sûr il y a +quelque chose là-dessous. Qu'on saisisse le juif, qu'on garrotte +le juif, qu'on enlève tout son argent au juif, qu'on mette le juif +en prison!» parce que tout ce qu'il y a de mauvais retombe +toujours sur le juif; parce que chacun traite le juif de chien; +parce qu'on se dit qu'un juif n'est pas un homme. + +--Eh bien! alors, mets-moi dans un chariot à poisson! + +-- Impossible, Dieu le voit, c'est impossible: maintenant, en +Pologne, les hommes sont affamés comme des chiens; on voudra voler +le poisson, et on découvrira ta seigneurie. + +-- Eh bien! conduis-moi au diable, mais conduis-moi. + +-- Écoute, écoute, mon seigneur, dit le juif en abaissant ses +manches sur les poignets et en s'approchant de lui les mains +écartées: voici ce que nous ferons; maintenant, on bâtit partout +des forteresses et des citadelles; il est venu de l'étranger des +ingénieurs français, et l'on mène par les chemins beaucoup de +briques et de pierres. Que ta seigneurie se couche au fond de ma +charrette, et j'en couvrirai le dessus avec des briques. Ta +seigneurie est robuste, bien portante; aussi ne s'inquiétera-t- +elle pas beaucoup du poids à porter; et moi, je ferai une petite +ouverture par en bas, afin de pouvoir te nourrir. + +-- Fais ce que tu veux, seulement conduis-moi. + +Et, au bout d'une heure, un chariot chargé de briques et attelé de +deux rosses sortait de la ville d'Oumane. Sur l'une d'elles, +Yankel était juché, et ses longues tresses bouclées voltigeaient +par-dessous sa cape de juif, tandis qu'il sautillait sur sa +monture, long comme un poteau de grande route. + + +CHAPITRE XI + +À l'époque où se passait cette histoire, il n'y avait encore, sur +la frontière, ni employés de la douane, ni inspecteurs (ce +terrible épouvantail des hommes entreprenants), et chacun pouvait +transporter ce que bon lui semblait. Si, d'ailleurs, quelque +individu s'avisait de faire la visite ou l'inspection des +marchandises, c'était, la plupart du temps, pour son propre +plaisir, surtout lorsque des objets agréables venaient frapper ses +regards et que sa main avait un poids et une puissance dignes de +respect. Mais les briques n'excitaient l'envie de personne; elles +entrèrent donc sans obstacle par la porte principale de la ville. +Boulba, de sa cage étroite, pouvait seulement entendre le bruit +des chariots et les cris des conducteurs, mais rien de plus. +Yankel, sautillant sur son petit cheval couvert de poussière, +entra, après avoir fait quelques détours, dans une petite rue +étroite et sombre, qui portait en même temps les noms de Boueuse +et de Juiverie, parce qu'en effet, c'est là que se trouvaient +réunis tous les juifs de Varsovie. Cette rue ressemblait +étonnamment à l'intérieur retourné d'une basse-cour. Il semblait +que le soleil n'y pénétrât jamais. Des maisons en bois, devenues +entièrement noires, avec de longues perches sortant des fenêtres, +augmentaient encore les ténèbres. On voyait, par-ci par là, +quelques murailles en briques rouges, devenues noires aussi en +beaucoup d'endroits. De loin en loin un lambeau de muraille, +plâtré par en haut, brillait aux rayons du soleil d'un +insupportable éclat. Là, tout présente des contrastes frappants: +des tuyaux de cheminée, des bâillons, des morceaux de marmites. +Chacun jetait dans la rue tout ce qu'il avait d'inutile et de +sale, offrant aux passants l'occasion d'exercer leurs divers +sentiments à propos de ces guenilles. Un homme à cheval pouvait +toucher avec la main les perches étendues à travers la rue, d'une +maison à l'autre, le long desquelles pendaient des bas à la juive, +des culottes courtes et une oie fumée. Quelquefois un assez gentil +visage de juive, entouré de perles noircies, se montrait à une +fenêtre délabrée. Un tas de petits juifs, sales, déguenillés, aux +cheveux crépus, criaient et se vautraient dans la boue. + +Un juif aux cheveux roux, et le visage bigarré de taches de +rousseur qui le faisait ressembler à un oeuf de moineau, mit la +tête à la fenêtre. Il entama aussitôt avec Yankel une conversation +dans leur langage baroque, et Yankel entra dans la cour. Un autre +juif qui passait dans la rue s'arrêta, prit part au colloque, et, +lorsque enfin Boulba fut parvenu à sortir de dessous les briques, +il vit les trois juifs qui discouraient entre eux avec chaleur. + +Yankel se tourna vers lui, et lui dit que tout serait fait suivant +son désir, que son Ostap était enfermé dans la prison de ville et +que, quelque difficile qu'il fût de gagner les gardiens, il +espérait pourtant lui ménager une entrevue. + +Boulba entra avec les trois juifs dans une chambre. + +Les juifs recommencèrent à parler leur langage incompréhensible. +Tarass les examinait tour à tour. Il semblait que quelque chose +l'eût fortement ému; sur ses traits rudes et insensibles brilla la +flamme de l'espérance, de cette espérance qui visite quelquefois +l'homme au dernier degré du désespoir; son vieux coeur palpita +violemment, comme s'il eût été tout à coup rajeuni. + +-- Écoutez, juifs, leur dit-il, et son accent témoignait de +l'exaltation de son âme, vous pouvez faire tout au monde, vous +trouveriez un objet perdu au fond de la mer, et le proverbe dit +qu'un juif se volera lui-même, pour peu qu'il en ait l'envie. +Délivrez-moi mon Ostap! donnez-lui l'occasion de s'échapper des +mains du diable. J'ai promis à cet homme douze mille ducats; j'en +ajouterai douze encore, tous mes vases précieux, et tout l'or +enfoui par moi dans la terre, et ma maison, et mes derniers +vêtements. Je vendrai tout, et je vous ferai encore un contrat +pour la vie, par lequel je m'obligerai à partager avec vous tout +ce que je puis acquérir à la guerre! + +-- Oh! impossible, cher seigneur, impossible! dit Yankel avec un +soupir. + +-- Impossible! dit un autre juif. + +Les trois juifs se regardèrent en silence. + +-- Si l'on essayait pourtant, dit le troisième, en jetant sur les +deux autres des regards timides, peut-être, avec l'aide de Dieu... + +Les trois juifs se remirent à causer dans leur langue. Boulba, +quelque attention qu'il leur prêtât, ne put rien deviner; il +entendit seulement prononcer souvent le nom de Mardochée, et rien +de plus. + +-- Écoute, mon seigneur! dit Yankel, il faut d'abord consulter un +homme tel, qu'il n'a pas encore eu son pareil dans le monde: c'est +un homme sage comme Salomon, et si celui-là ne fait rien, personne +au monde ne peut rien faire. Reste ici, voici la clef, et ne +laisse entrer personne. + +Les juifs sortirent dans la rue. + +Tarass ferma la porte et regarda par la petite fenêtre, dans cette +sale rue de la Juiverie. Les trois juifs s'étaient arrêtés dans la +rue et parlaient entre eux avec vivacité. Ils furent bientôt +rejoints par un quatrième, puis par un cinquième. Boulba entendit +de nouveau répéter le nom de Mardochée! Mardochée! Les juifs +tournaient continuellement leurs regards vers l'un des côtés de la +rue. Enfin, à l'un des angles, apparut, derrière une sale masure, +un pied chaussé d'un soulier juif, et flottèrent les pans d'un +caftan court. Ah! Mardochée! Mardochée! crièrent tous les juifs +d'une seule voix. Un juif maigre, moins long que Yankel, mais +beaucoup plus ridé, et remarquable par l'énormité de sa lèvre +supérieure, s'approcha de la foule impatiente. Alors tous les +juifs s'empressèrent à l'envi de lui faire leur narration, pendant +laquelle Mardochée tourna plusieurs fois ses regards vers la +petite fenêtre, et Tarass put comprendre qu'il s'agissait de lui. +Mardochée gesticulait des deux mains, écoutait, interrompait les +discours des juifs, crachait souvent de côté, et, soulevant les +pans de sa robe, fourrait ses mains dans les poches pour en tirer +des espèces de castagnettes, opération qui permettait de remarquer +ses hideuses culottes. Enfin, les juifs se mirent à crier si fort, +qu'un des leurs qui faisait la garde fut obligé de leur faire +signe de se taire, et Tarass commençait à craindre pour sa sûreté; +mais il se tranquillisa, en pensant que les juifs pouvaient bien +converser dans la rue, et que le diable lui-même ne saurait +comprendre leur baragouin. + +Deux minutes après, les juifs entrèrent tous à la fois dans sa +chambre. Mardochée s'approcha de Tarass, lui frappa sur l'épaule, +et dit: + +-- Quand nous voudrons faire quelque chose, ce sera fait comme il +faut. + +Tarass examina ce Salomon, qui n'avait pas son pareil dans le +monde, et conçut quelque espoir. Effectivement, sa vue pouvait +inspirer une certaine confiance. Sa lèvre supérieure était un +véritable épouvantail; il était hors de doute qu'elle n'était +parvenue à ce développement de grosseur que par des raisons +indépendantes de la nature. La barbe du Salomon n'était composée +que de quinze poils; encore ne poussaient-ils que du côté gauche. +Son visage portait les traces de tant de coups, reçus pour prix de +ses exploits, qu'il en avait sans doute perdu le compte depuis +longtemps, et s'était habitué à les regarder comme des taches de +naissance. + +Mardochée s'éloigna bientôt avec ses compagnons, remplis +d'admiration pour sa sagesse. Boulba demeura seul. Il était dans +une situation étrange, inconnue; et pour la première fois de sa +vie, il ressentait de l'inquiétude; son âme éprouvait une +excitation fébrile. Ce n'était plus l'ancien Boulba, inflexible, +inébranlable, puissant comme un chêne; Il était devenu +pusillanime; Il était faible maintenant. Il frissonnait à chaque +léger bruit, à chaque nouvelle figure de juif qui apparaissait au +bout de la rue. Il demeura toute la journée dans cette situation; +il ne but, ni ne mangea, et ses yeux ne se détachèrent pas un +instant de la petite fenêtre qui donnait dans la rue. Enfin le +soir, assez tard, arrivèrent Mardochée et Yankel. Le coeur de +Tarass défaillit. + +-- Eh bien! avez-vous réussi? demanda-t-il avec l'impatience d'un +cheval sauvage. + +Mais, avant que les juifs eussent rassemblé leur courage pour lui +répondre, Tarass avait déjà remarqué qu'il manquait à Mardochée sa +dernière tresse de cheveux, laquelle, bien qu'assez malpropre, +s'échappait autrefois en boucle par dessous sa cape. Il était +évident qu'il voulait dire quelque chose; mais il balbutia d'une +manière si étrange que Tarass n'y put rien comprendre. Yankel +aussi portait souvent la main à sa bouche, comme s'il eût souffert +d'une fluxion. + +-- Ô cher seigneur! dit Yankel, c'est tout à fait impossible à +présent. Dieu le voit! c'est impossible! Nous avons affaire à un +si vilain peuple qu'il faudrait lui cracher sur la tête. Voilà +Mardochée qui dira la même chose. Mardochée a fait ce que nul +homme au monde ne ferait; mais Dieu n'a pas voulu qu'il en fût +ainsi. Il y a trois mille hommes de troupes dans la ville, et +demain on les mène tous au supplice. + +Tarass regarda les juifs entre les deux yeux, mais déjà sans +impatience et sans colère. + +-- Et si ta seigneurie veut une entrevue, il faut y aller demain +de bon matin, avant que le soleil ne soit levé. Les sentinelles +consentent, et j'ai la promesse d'un _Leventar_. Seulement je +désire qu'ils n'aient pas de bonheur dans l'autre monde. _Ah weh +mir!_ quel peuple cupide! même parmi nous il n'y en a pas de +pareils; j'ai donné cinquante ducats à chaque sentinelle et au +_Leventar_... + +-- C'est bien. Conduis-moi près de lui, dit Tarass résolument, et +toute sa fermeté rentra dans son âme. Il consentit à la +proposition que lui fit Yankel, de se déguiser en costume de comte +étranger, venu d'Allemagne; le juif, prévoyant, avait déjà préparé +les vêtements nécessaires. Il faisait nuit. Le maître de la maison +(ce même juif à cheveux roux et couvert de taches de rousseur) +apporta un maigre matelas, couvert d'une espèce de natte, et +l'étendit sur un des bancs pour Boulba. Yankel se coucha par terre +sur un matelas semblable. + +Le juif aux cheveux roux but une tasse d'eau-de-vie, puis ôta son +demi-caftan, ne conservant que ses souliers et ses bas qui lui +donnaient beaucoup de ressemblance avec un poulet, et il s'en fut +se coucher à côté de sa juive, dans quelque chose qui ressemblait +à une armoire. Deux petits juifs se couchèrent par terre auprès de +l'armoire, comme deux chiens domestiques. Mais Tarass ne dormait +pas: il demeurait immobile, frappant légèrement la table de ses +doigts. Sa pipe à la bouche, il lançait des nuages de fumée qui +faisaient éternuer le juif endormi et l'obligeaient à se fourrer +le nez sous la couverture. À peine le ciel se fut-il coloré d'un +pâle reflet de l'aurore, qu'il poussa Yankel du pied. + +-- Debout, juif, et donne-moi ton costume de comte. + +Il s’habilla en une minute, il se noircit les moustaches et les +sourcils, se couvrit la tête d'un petit chapeau brun, et +s'arrangea de telle sorte qu'aucun de ses Cosaques les plus +proches n'eût pu le reconnaître. À le voir, on ne lui aurait pas +donné plus de trente ans. Les couleurs de sa santé brillaient sur +ses joues, et ses cicatrices mêmes lui donnaient un certain air +d'autorité. Ses vêtements chamarrés d'or lui seyaient à merveille. + +Les rues dormaient encore. Pas le moindre marchand ne se montrait +dans la ville, une corbeille à la main. Boulba et Yankel +atteignirent un édifice qui ressemblait à un héron au repos. +C'était un bâtiment bas, large, lourd, noirci par le temps, et à +l'un de ses angles s'élançait, comme le cou d'une cigogne, une +longue tour étroite, couronnée d'un lambeau de toiture. Cet +édifice servait à beaucoup d'emplois divers. Il renfermait des +casernes, une prison et même un tribunal criminel. Nos voyageurs +entrèrent dans le bâtiment et se trouvèrent au milieu d'une vaste +salle ou plutôt d'une cour fermée par en haut. Près de mille +hommes y dormaient ensemble. En face d'eux se trouvait une petite +porte, devant laquelle deux sentinelles jouaient à un jeu qui +consistait à se frapper l'un l'autre sur les mains avec les +doigts. Ils firent peu d'attention aux arrivants et ne tournèrent +la tête que lorsque Yankel leur eut dit: + +-- C'est nous, entendez-vous bien, mes seigneurs? c'est nous. + +-- Allez, dit l'un d'eux, ouvrant la porte d'une main et tendant +l'autre à son compagnon, pour recevoir les coups obligés. + +Ils entrèrent dans un corridor étroit et sombre, qui les mena dans +une autre salle pareille avec de petites fenêtres en haut. + +«Qui vive!» crièrent quelques voix, et Tarass vit un certain +nombre de soldats armés de pied en cap. + +-- Il nous est ordonné de ne laisser entrer personne. + +-- C'est nous! criait Yankel; Dieu le voit, c'est nous, mes +seigneurs! + +Mais personne ne voulait l'écouter. Par bonheur, en ce moment +s'approcha un gros homme, qui paraissait être le chef, car il +criait plus tort que les autres. + +-- Mon seigneur, c'est nous; vous nous connaissez déjà, et le +seigneur comte vous témoignera encore sa reconnaissance... + +-- Laissez-les passer; que mille diables vous serrent la gorge! +mais ne laissez plus passer qui que ce soit! Et qu'aucun de vous +ne détache son sabre, et ne se couche par terre... + +Nos voyageurs n'entendirent pas la suite de cet ordre éloquent. + +-- C'est nous, c'est moi, c'est nous-mêmes! disait Yankel à chaque +rencontre. + +-- Peut-on maintenant? demanda-t-il à l'une des sentinelles, +lorsqu'ils furent enfin parvenus à l'endroit où finissait le +corridor. + +-- On peut: seulement je ne sais pas si on vous laissera entrer +dans sa prison même. Yan n'y est plus maintenant; on a mis un +autre à sa place, répondit la sentinelle. + +-- Aïe, aïe, dit le juif à voix basse. Voilà qui est mauvais, mon +cher seigneur. + +-- Marche, dit Tarass avec entêtement. + +Le juif obéit. + +À la porte pointue du souterrain, se tenait un heiduque orné d'une +moustache à triple étage. L'étage supérieur montait aux yeux, le +second allait droit en avant, et le troisième descendait sur la +bouche, ce qui lui donnait une singulière ressemblance avec un +matou. + +Le juif se courba jusqu'à terre, et s'approcha de lui presque plié +en deux. + +-- Votre seigneurie! mon illustre seigneur! + +-- Juif, à qui dis-tu cela? + +-- À vous, mon illustre seigneur. + +-- Hum!... Je ne suis pourtant qu'un simple heiduque! dit le +porteur de moustaches à trois étages, et ses yeux brillèrent de +contentement. + +-- Et moi, Dieu me damne, je croyais que c'était le colonel en +personne. Aïe, aïe, aïe... En disant ces mots le juif secoua la +tête et écarta les doigts des mains. Aïe, quel aspect imposant! +Vrai Dieu, c'est un colonel, tout à fait un colonel. Un seul doigt +de plus, et c'est un colonel. Il faudrait mettre mon seigneur à +cheval sur un étalon rapide comme une mouche, pour qu'il fît +manoeuvrer le régiment. + +Le heiduque retroussa l'étage inférieur de sa moustache, et ses +yeux brillèrent d'une complète satisfaction. + +-- Mon Dieu, quel peuple martial! continua le juif: _oh weh mir_, +quel peuple superbe! Ces galons, ces plaques dorées, tout cela +brille comme un soleil; et les jeunes filles, dès qu'elles voient +ces militaires... aïe, aïe! + +Le juif secoua de nouveau la tête. + +Le heiduque retroussa l'étage supérieur de sa moustache, et fit +entendre entre ses dents un son à peu près semblable au +hennissement d'un cheval. + +-- Je prie mon seigneur de nous rendre un petit service, dit le +juif. Le prince que voici arrive de l'étranger, et il voudrait +voir les Cosaques. De sa vie il n'a encore vu quelle espèce de +gens sont les Cosaques. + +La présence de comtes et de barons étrangers en Pologne était +assez ordinaire; ils étaient souvent attirés par la seule +curiosité de voir ce petit coin presque à demi asiatique de +l'Europe. Quant à la Moscovie et à l'Ukraine, ils regardaient ces +pays comme faisant partie de l'Asie même. C'est pourquoi le +heiduque, après avoir fait un salut assez respectueux, jugea +convenable d'ajouter quelques mots de son propre chef. + +-- Je ne sais, dit-il, pourquoi Votre Excellence veut les voir. Ce +sont des chiens, et non pas des hommes. Et leur religion est +telle, que personne n'en fait le moindre cas. + +-- Tu mens, fils du diable! dit Boulba, tu es un chien toi-même! +Comment oses-tu dire qu'on ne fait pas cas de notre religion! +C'est de votre religion hérétique qu'on ne fait pas cas! + +-- Eh, eh! dit le heiduque, je sais, l’ami, qui tu es maintenant. +Tu es toi-même de ceux qui sont là sous ma garde. Attends, je vais +appeler les nôtres. + +Taras vit son imprudence, mais l'entêtement et le dépit +l'empêchèrent de songer à la réparer. Par bonheur, à l'instant +même, Yankel parvint à se glisser entre eux. + +-- Mon seigneur! Comment serait-il possible que le comte fût un +Cosaque! Mais s'il était un Cosaque, où aurait-il pris un pareil +vêtement et un air si noble? + +-- Va toujours! + +Et le heiduque ouvrait déjà sa large bouche pour crier. + +-- Royale Majesté, taisez-vous, taisez-vous! au nom de Dieu, +s'écria Yankel, taisez-vous! Nous vous payerons comme personne n'a +été payé de sa vie; nous vous donnerons deux ducats en or. + +-- Hé, hé! deux ducats! Deux ducats ne me font rien. Je donne deux +ducats à mon barbier pour qu'il me rase seulement la moitié de ma +barbe. Cent ducats, juif! + +Ici le heiduque retroussa sa moustache supérieure. + +-- Si tu ne me donnes pas à l'instant cent ducats, je crie à la +garde. + +-- Pourquoi donc tant d'argent? dit piteusement le juif, devenu +tout pâle, en détachant les cordons de sa bourse de cuir. + +Mais, heureusement pour lui, il n'y avait pas davantage dans sa +bourse, et le heiduque ne savait pas compter au-delà de cent. + +-- Mon seigneur, mon seigneur! partons au plus vite. Vous voyez +quelles mauvaises gens cela fait, dit Yankel, après avoir observé +que le heiduque maniait l'argent dans ses mains, comme s'il eût +regretté de n'en avoir pas demandé davantage. + +-- Hé bien, allons donc, heiduque du diable! dit Boulba: tu as +pris l'argent, et tu ne songes pas à nous faire voir les Cosaques? +Non, tu dois nous les faire voir. Puisque tu as reçu l'argent, tu +n'es plus en droit de nous refuser. + +-- Allez, allez au diable! sinon, je vous dénonce à l'instant et +alors... tournez les talons, vous dis-je, et déguerpissez au plus +tôt. + +-- Mon seigneur, mon seigneur! allons-nous-en, au nom de Dieu, +allons-nous-en. Fi sur eux! Qu'ils voient en songe une telle +chose, qu'il leur faille cracher! criait le pauvre Yankel. + +Boulba, la tête baissée, s'en revint lentement, poursuivi par les +reproches de Yankel, qui se sentait dévoré de chagrin à l'idée +d'avoir perdu pour rien ses ducats. + +-- Mais aussi, pourquoi le payer? Il fallait laisser gronder ce +chien. Ce peuple est ainsi fait, qu'il ne peut pas ne pas gronder. +_Oh weh_ _mir_! quels bonheurs Dieu envoie aux hommes! Voyez; cent +ducats, seulement pour nous avoir chassés! Et un pauvre juif! on +lui arrachera ses boucles de cheveux, et de son museau l'on fera +une chose impossible à regarder, et personne ne lui donnera cent +ducats! Ô mon Dieu! ô Dieu de miséricorde! + +Mais l'insuccès de leur tentative avait eu sur Boulba une tout +autre influence; on en voyait l'effet dans la flamme dévorante +dont brillaient ses yeux. + +-- Marchons, dit-il tout à coup, en secouant une espèce de +torpeur: allons sur la place publique. Je veux voir comment on le +tourmentera. + +-- Ô mon seigneur, pourquoi faire? Là, nous ne pouvons pas le +secourir. + +-- Marchons, dit Boulba avec résolution. + +Et le juif, comme une bonne d'enfant, le suivit avec un soupir. + +Il n'était pas difficile de trouver la place où devait avoir lieu +le supplice; le peuple y affluait de toutes parts. Dans ce siècle +grossier, c'était un spectacle des plus attrayants, non seulement +pour la populace, mais encore pour les classes élevées. Nombre de +vieilles femmes dévotes, nombre de jeunes filles peureuses, qui +rêvaient ensuite toute la nuit de cadavres ensanglantés, et qui +s'éveillaient en criant comme peut crier un hussard ivre, n'en +saisissaient pas moins avec avidité l'occasion de satisfaire leur +curiosité cruelle. Ah! quelle horrible torture! criaient quelques- +unes d'entre elles, avec une terreur fébrile, en fermant les yeux +et en détournant le visage; et pourtant elles demeuraient à leur +place. Il y avait des hommes qui, la bouche béante, les mains +étendues convulsivement, auraient voulu grimper sur les têtes des +autres pour mieux voir. Au milieu de figures étroites et communes, +ressortait la face énorme d'un boucher, qui observait toute +l'affaire d'un air connaisseur, et conversait en monosyllabes avec +un maître d'armes qu'il appelait son compère, parce que, les jours +de fête, ils s'enivraient dans le même cabaret. Quelques-uns +discutaient avec vivacité, d'autres tenaient même des paris; mais +la majeure partie appartenait à ce genre d'individus qui regardent +le monde entier et tout ce qui pause dans le monde, en se grattant +le nez avec les doigts. Sur le premier plan, auprès des porteurs +de moustaches, qui composaient la garde de la ville, se tenait un +jeune gentilhomme campagnard, ou qui paraissait tel, en costume +militaire, et qui avait mis sur son dos tout ce qu'il possédait, +de sorte qu'il ne lui était resté à la maison qu'une chemise +déchirée et de vieilles bottes. Deux chaînes, auxquelles pendait +une espèce de ducat, se croisaient sur sa poitrine. Il était venu +là avec sa maîtresse Youséfa, et s'agitait continuellement, pour +que l'on ne tachât point sa robe de soie. Il lui avait tout +expliqué par avance, si bien qu'il était décidément impossible de +rien ajouter. + +-- Ma petite Youséfa, disait-il, tout ce peuple que vous voyez, ce +sont des gens qui sont venus pour voir comment on va supplicier +les criminels. Et celui-là, ma petite, que vous voyez là-bas, et +qui tient à la main une hache et d'autres instruments, c'est le +bourreau, et c’est lui qui les suppliciera. Et quand il commencera +à tourner la roue et à faire d'autres tortures, le criminel sera +encore vivant; mais lorsqu'on lui coupera la tête, alors, ma +petite, il mourra aussitôt. D'abord il criera et se débattra, mais +dès qu'on lui aura coupé la tête, il ne pourra plus ni crier, ni +manger, ni boire, parce que alors, ma petite, il n'aura plus de +tête. + +Et Youséfa écoutait tout cela avec terreur et curiosité. Les toits +des maisons étaient couverts de peuple. Aux fenêtres des combles +apparaissaient d'étranges figures à moustaches, coiffées d'une +espèce de bonnet. Sur les balcons, abrités pas des baldaquins, se +tenait l'aristocratie. La jolie main, brillante comme du sucre +blanc, d'une jeune fille rieuse, reposait sur la grille du balcon. +De nobles seigneurs, doués d'un embonpoint respectable, +contemplaient tout cela d'un air majestueux. Un valet en riche +livrée, les manches rejetées en arrière, faisait circuler des +boissons et des rafraîchissements. Souvent une jeune fille +espiègle, aux yeux noirs, saisissant de sa main blanche des +gâteaux ou des fruits, les jetait au peuple. La cohue des +chevaliers affamés s'empressait de tendre leurs chapeaux, et +quelque long hobereau, qui dépassait la foule de toute sa tête, +vêtu d'un _kountousch_ autrefois écarlate, et tout chamarré de +cordons en or noircis par le temps, saisissait les gâteaux au vol, +grâce à ses longs bras, baisait la proie qu'il avait conquise, +l'appuyait sur son coeur, et puis la mettait dans sa bouche. Un +faucon, suspendu au balcon dans une cage dorée, figurait aussi +parmi les spectateurs; le bec tourné de travers et la patte levée, +il examinait aussi le peuple avec attention. Mais la foule s'émut +tout à coup, et de toutes parts retentirent les cris: les voilà, +les voilà! ce sont les Cosaques! + +Ils marchaient, la tête découverte, leurs longues tresses +pendantes, tous avaient laissé pousser leur barbe. Ils +s'avançaient sans crainte et sans tristesse, avec une certaine +tranquillité fière. Leurs vêtements de draps précieux s'étaient +usés, et flottaient autour d'eux en lambeaux; ils ne regardaient +ni ne saluaient le peuple, le premier de tous marchait Ostap. + +Que sentit le vieux Tarass, lorsqu'il vit Ostap? Que se passa-t-il +alors dans son coeur?... Il le contemplait au milieu de la foule, +sans perdre un seul de ses mouvements. Les Cosaques étaient déjà +parvenus au lieu du supplice. Ostap s'arrêta. À lui, le premier, +appartenait de vider cet amer calice. Il jeta un regard sur les +siens, leva une de ses mains au ciel, et dit à haute voix: + +-- Fasse Dieu que tous les hérétiques qui sont ici rassemblés +n'entendent pas, les infidèles, de quelle manière est torturé un +chrétien! Qu'aucun de nous ne prononce une parole. + +Cela dit, il s'approcha de l'échafaud. + +-- Bien, fils, bien! dit Boulba doucement, et il inclina vers la +terre sa tête grise. + +Le bourreau arracha les vieux lambeaux qui couvraient Ostap; on +lui mit les pieds et les mains dans une machine faite exprès pour +cet usage, et... Nous ne troublerons pas l'âme du lecteur par le +tableau de tortures infernales dont la seule pensée ferait dresser +les cheveux sur la tête. C'était le produit de temps grossiers et +barbares, alors que l'homme menait encore une vie sanglante, +consacrée aux exploits guerriers, et qu'il y avait endurci toute +son âme sans nulle idée d'humanité. En vain quelques hommes +isolés, faisant exception à leur siècle, se montraient les +adversaires de ces horribles coutumes; en vain le roi et plusieurs +chevaliers d'intelligence et de coeur représentaient qu'une +semblable cruauté dans les châtiments ne servait qu'à enflammer la +vengeance de la nation cosaque. La puissance du roi et des sages +opinions ne pouvait rien contre le désordre, contre la volonté +audacieuse des magnats polonais, qui, par une absence inconcevable +de tout esprit de prévoyance, et par une vanité puérile, n'avaient +fait de leur diète qu'une satire du gouvernement. + +Ostap supportait les tourments et les tortures avec un courage de +géant. L'on n'entendait pas un cri, pas une plainte, même lorsque +les bourreaux commencèrent à lui briser les os des pieds et des +mains, lorsque leur terrible broiement fut entendu au milieu de +cette foule muette par les spectateurs les plus éloignés, lorsque +les jeunes filles détournèrent les yeux avec effroi. Rien de +pareil à un gémissement ne sortit de sa bouche; son visage ne +trahit pas la moindre émotion. Tarass se tenait dans la foule, la +tête inclinée, et, levant de temps en temps les yeux avec fierté, +il disait seulement d'un ton approbateur: + +-- Bien, fils, bien!... + +Mais, quand on l'eut approché des dernières tortures et de la +mort, sa force d'âme parut faiblir. Il tourna les regards autour +de lui: Dieu! rien que des visages inconnus, étrangers! Si du +moins quelqu'un de ses proches eût assisté à sa fin! Il n'aurait +pas voulu entendre les sanglots et la désolation d'une faible +mère, ou les cris insensés d'une épouse, s'arrachant les cheveux +et meurtrissant sa blanche poitrine; mais il aurait voulu voir un +homme ferme, qui le rafraîchit par une parole sensée et le +consolât à sa dernière heure. Sa constance succomba, et il s'écria +dans l'abattement de son âme: + +-- Père! où es-tu? entends-tu tout cela? + +-- Oui, j'entends! + +Ce mot retentit au milieu du silence universel, et tout un million +d'âmes frémirent à la fois. Une partie des gardes à cheval +s'élancèrent pour examiner scrupuleusement les groupes du peuple. +Yankel devint pâle comme un mort, et lorsque les cavaliers se +furent un peu éloignés de lui, il se retourna avec terreur pour +regarder Boulba; mais Boulba n'était plus à son côté. Il avait +disparu sans laisser de trace. + + +CHAPITRE XII + +La trace de Boulba se retrouva bientôt. Cent vingt mille hommes de +troupes cosaques parurent sur les frontières de l'Ukraine. Ce +n'était plus un parti insignifiant, un détachement venu dans +l'espoir du butin, ou envoyé à la poursuite des Tatars. Non; la +nation entière s'était levée, car sa patience était à bout. Ils +s'étaient levés pour venger leurs droits insultés, leurs moeurs +ignominieusement tournées en moquerie, la religion de leurs pères +et leurs saintes coutumes outragées, les églises livrées à la +profanation; pour secouer les vexations des seigneurs étrangers, +l'oppression de l'union catholique, la honteuse domination de la +juiverie sur une terre chrétienne, en un mot pour se venger de +tous les griefs qui nourrissaient et grossissaient depuis +longtemps la haine sauvage des Cosaques. + +L'_hetman_ Ostranitza, guerrier jeune, mais renommé par son +intelligence, était à la tête de l'innombrable armée des Cosaques. +Près de lui se tenait Gouma, son vieux compagnon, plein +d'expérience. Huit _polkovniks_ conduisaient des _polk_s de douze +mille hommes. Deux _ïésaoul_-généraux et un _bountchoug_, ou +général à queue, venaient à la suite de l'_hetman_. Le porte- +étendard général marchait devant le premier drapeau; bien des +enseignes et d'autres drapeaux flottaient au loin; les compagnons +des _bountchougs_ portaient des lances ornées de queues de cheval. +Il y avait aussi beaucoup d'autres dignitaires d'armée, beaucoup +de greffiers de _polk_s suivis par des détachements à pied et à +cheval. On comptait presque autant de Cosaques volontaires que de +Cosaques de ligne et de front. Ils s'étaient levés de toutes les +contrées, de Tchiguirine, de Péreïeslav, de Batourine, de +Gloukhoff, des rivages inférieurs du Dniepr, de ses hauteurs et de +ses îles. D'innombrables chevaux et des masses de chariots armés +serpentaient dans les champs. Mais parmi ces nuées de Cosaques, +parmi ces huit _polk_s réguliers, il y avait un _polk_ supérieur à +tous les autres; et à la tête de ce _polk_ était Tarass Boulba. +Tout lui donnait l'avantage sur le reste des chefs, et son âge +avancé, et sa longue expérience, et sa science de faire mouvoir +les troupes, et sa haine des ennemis, plus forte que chez tout +autre. Même aux Cosaques sa férocité implacable et sa cruauté +sanguinaire paraissaient exagérées. Sa tête grise ne condamnait +qu'au feu et à la potence, et son avis dans le conseil de guerre +ne respirait que ruine et dévastation. + +Il n'est pas besoin de décrire tous les combats que livrèrent les +Cosaques, ni la marche progressive de la campagne; tout cela est +écrit sur les feuillets des annales. On sait quelle est, dans la +terre russe, une guerre soulevée pour la religion. Il n'est pas de +force plus forte que la religion. Elle est implacable, terrible, +comme un roc dressé par les mains de la nature au milieu d'une mer +éternellement orageuse et changeante. Du milieu des profondeurs de +l'Océan, il lève vers le ciel ses murailles inébranlables, formées +d'une seule pierre, entière et compacte. De toutes parts on +l'aperçoit, et de toutes parts il regarde fièrement les vagues qui +fuient devant lui. Malheur au navire qui vient le choquer! ses +fragiles agrès volent en pièces; tout ce qu'il porte se noie ou se +brise, et l'air d'alentour retentit des cris plaintifs de ceux qui +périssent dans les flots. + +Sur les feuillets des annales on lit d'une manière détaillée +comment les garnisons polonaises fuyaient des villes reconquises; +comment l'on pendait les fermiers juifs sans conscience; comment +l'_hetman_ de la couronne, Nicolas Potocki, se trouva faible, avec +sa nombreuse armée, devant cette force irrésistible; comment, +défait et poursuivi, il noya dans une petite rivière la majeure +partie de ses troupes; comment les terribles _polk_s cosaques le +cernèrent dans le petit village de Polonnoï, et comment, réduit à +l'extrémité, l'_hetman_ polonais promit sous serment, au nom du +roi et des magnats de la couronne, une satisfaction entière ainsi +que le rétablissement de tous les anciens droits et privilèges. +Mais les Cosaques n'étaient pas hommes à se laisser prendre à +cette promesse; ils savaient ce que valaient à leur égard les +serments polonais. Et Potocki n'eût plus fait le beau sur son +_argamak_ de six mille ducats, attirant les regards des illustres +dames et l'envie de la noblesse; il n'eût plus fait de bruit aux +assemblées, ni donné de fêtes splendides aux sénateurs, s'il +n'avait été sauvé par le clergé russe qui se trouvait dans ce +village. Lorsque tous les prêtres sortirent, vêtus de leurs +brillantes robes dorées, portant les images de la croix, et, à +leur tête, l'archevêque lui-même, la crosse en main et la mitre en +tête, tous les Cosaques plièrent le genou et ôtèrent leurs +bonnets. En ce moment ils n'eussent respecté personne, pas même le +roi; mais ils n'osèrent point agir contre leur Église chrétienne, +et s'humilièrent devant leur clergé. L'_hetman_ et les +_polkovniks_ consentirent d'un commun accord à laisser partir +Potocki, après lui avoir fait jurer de laisser désormais en paix +toutes les églises chrétiennes, d'oublier les inimitiés passées et +de ne faire aucun mal à l'armée cosaque. Un seul _polkovnik_ +refusa de consentir à une paix pareille; c'était Tarass Boulba. Il +arracha une mèche de ses cheveux, et s'écria + +-- _Hetman_, _hetman_! et vous, _polkovniks_, ne faites pas cette +action de vieille femme; ne vous fiez pas aux Polonais; ils vous +trahiront, les chiens! + +Et lorsque le greffier du _polk_ eut présenté le traité de paix, +lorsque l'_hetman_ y eut apposé sa main toute-puissante, Boulba +détacha son précieux sabre turc, en pur damas du plus bel acier, +le brisa en deux, comme un roseau, et en jeta au loin les tronçons +dans deux directions opposées. + +-- Adieu donc! s'écria-t-il. De même que les deux moitiés de ce +sabre ne se réuniront plus et ne formeront jamais une même arme, +de même, nous, aussi, compagnons, nous ne nous reverrons plus en +ce monde! N'oubliez donc pas mes paroles d'adieu. + +Alors sa voix grandit, s'éleva, acquit une puissance étrange, et +tous s'émurent en écoutant ses accents prophétiques. + +-- À votre heure dernière, vous vous souviendrez de moi. Vous +croyez avoir acheté le repos et la paix; vous croyez que vous +n'avez plus qu'à vous donner du bon temps? Ce sont d'autres fêtes +qui vous attendent. _Hetman_, on t'arrachera la peau de la tête, +on l'emplira de graine de riz, et, pendant longtemps, on la verra +colportée à toutes les foires! Vous non plus, seigneurs, vous ne +conserverez pas vos têtes. Vous pourrirez dans de froids caveaux, +ensevelis sous des murs de pierre, à moins qu'on ne vous rôtisse +tout vivants dans des chaudières, comme des moutons. Et vous, +camarades, continua-t-il en se tournant vers les siens, qui de +vous veut mourir de sa vraie mort? Qui de vous veut mourir, non +pas sur le poêle de sa maison, ni sur une couche de vieille femme, +non pas ivre mort sous une treille, au cabaret, comme une +charogne, mais de la belle mort d'un Cosaque, tous sur un même +lit, comme le fiancé avec la fiancée? À moins pourtant que vous ne +veuillez retourner dans vos maisons, devenir à demi hérétiques, et +promener sur vos dos les seigneurs polonais? + +-- Avec toi, seigneur _polkovnik_, avec toi! s'écrièrent tous ceux +qui faisaient partie du _polk_ de Tarass. + +Et ils furent rejoints par une foule d'autres. + +-- Eh bien! puisque c'est avec moi, avec moi donc! dit Tarass. + +Il enfonça fièrement son bonnet, jeta un regard terrible à ceux +qui étaient demeurés, s'affermit sur son cheval et cria aux siens: + +-- Personne, du moins, ne nous humiliera par une parole +offensante. Allons, camarades, en visite chez les catholiques! + +Il piqua des deux, et, à sa suite, se mit en marche une compagnie +de cent chariots, qu'entouraient beaucoup de cavaliers et de +fantassins cosaques; et, se retournant, il bravait d'un regard +plein de mépris et de colère tous ceux qui n'avaient pas voulu le +suivre. Personne n'osa les retenir. À la vue de toute l'armée, un +_polk_ s'en allait, et, longtemps encore, Tarass se retourna et +menaça du regard. + +L'_hetman_ et les autres _polkovniks_ étaient troublés; tous +demeurèrent pensifs, silencieux, comme oppressés par un pénible +pressentiment. Tarass n'avait pas fait une vaine prophétie. Tout +se passa comme il l'avait prédit. Peu de temps après la trahison +de _Kaneff_, la tête de l'_hetman_ et celle de beaucoup d'entre +les principaux chefs furent plantées sur les pieux. + +Et Tarass?... Tarass se promenait avec son _polk_ à travers toute +la Pologne; il brûla dix-huit villages, prit quarante églises, et +s'avança jusqu'auprès de Cracovie. Il massacra bien des +gentilshommes; il pilla les meilleurs et les plus riches châteaux. +Ses Cosaques défoncèrent et répandirent les tonnes d'hydromel et +de vins séculaires qui se conservaient avec soin dans les caves +des seigneurs; ils déchirèrent à coups de sabre et brûlèrent les +riches étoffes, les vêtements de parade, les objets de prix qu'ils +trouvaient dans les garde-meubles. + +-- N'épargnez rien! répétait Tarass. + +Les Cosaques ne respectèrent ni les jeunes femmes aux noirs +sourcils ni les jeunes filles à la blanche poitrine, au visage +rayonnant; elles ne purent trouver de refuge même dans les +temples. Tarass les brûlait avec les autels. Plus d'une main +blanche comme la neige s'éleva du sein des flammes vers les cieux, +au milieu des cris plaintifs qui auraient ému la terre humide +elle-même, et qui auraient fait tomber de pitié sur le sol l'herbe +des steppes. Mais les cruels Cosaques n'entendaient rien et, +soulevant les jeunes enfants sur la pointe de leurs lances, ils +les jetaient aux mères dans les flammes. + +-- Ce sont là, Polonais détestés, les messes funèbres d'Ostap! +disait Tarass. + +Et de pareilles messes, il en célébrait dans chaque village; +jusqu'au moment où le gouvernement polonais reconnut que ses +entreprises avaient plus d'importance qu'un simple brigandage, et +où ce même Potocki fut chargé, à la tête de cinq régiments, +d'arrêter Tarass. + +Six jours durant, les Cosaques parvinrent à échapper aux +poursuites, en suivant des chemins détournés. Leurs chevaux +pouvaient à peine supporter cette course incessante et sauver +leurs maîtres. Mais, cette fois, Potocki se montra digne de la +mission qu'il avait reçue: il poursuivit l'ennemi sans relâche, et +l'atteignit sur les rives du Dniestr, où Boulba venait de faire +halte dans une forteresse abandonnée et tombant en ruine. + +On la voyait à la cime d'un roc qui dominait le Dniestr, avec les +restes de ses glacis déchirés et de ses murailles détruites. Le +sommet du roc était tout jonché de pierres, de briques, de débris, +toujours prêts à se détacher et à voler dans l'abîme. Ce fut là +que l'_hetman_ de la couronne Potocki cerna Boulba par les deux +côtés qui donnaient accès sur la plaine. Pendant quatre jours, les +Cosaques luttèrent et se défendirent à coups de briques et de +pierres. Mais leurs munitions, comme leurs forces, finirent par +s'épuiser, et Tarass résolut de se frayer un chemin à travers les +rangs ennemis. Déjà ses Cosaques s'étaient ouvert un passage, et +peut-être leurs chevaux rapides les auraient-ils sauvés encore une +fois, quand tout à coup Tarass s'arrêta au milieu de sa course. + +-- Halte! s'écria-t-il, j'ai perdu ma pipe et mon tabac; je ne +veux pas que ma pipe même tombe aux mains des Polonais détestés. + +Et le vieux _polkovnik_ se pencha pour chercher dans l'herbe sa +pipe et sa bourse à tabac, ses deux inséparables compagnons, sur +mer et sur terre, dans les combats et à la maison. Pendant ce +temps, arrive une troupe ennemie, qui le saisit par ses puissantes +épaules. Il essaye de se dégager; mais les heiduques qui l'avaient +saisi ne roulèrent plus à terre, comme autrefois. + +-- Oh! vieillesse! vieillesse! dit-il amèrement; et le vieux +Cosaque pleura. + +Mais ce n'était pas à la vieillesse qu'était la faute; la force +avait vaincu la force. Près de trente hommes s'étaient suspendus à +ses pieds, à ses bras. + +-- Le corbeau est pris! criaient les Polonais. Il ne reste plus +qu'à trouver la manière de lui faire honneur, à ce chien. + +Et on le condamna, du consentement de l'_hetman_, à être brûlé vif +en présence de tout le corps d'armée. Il y avait près de là un +arbre nu dont le sommet avait été brisé par la foudre. On attacha +Tarass avec des chaînes en fer au tronc de l'arbre; puis on lui +cloua les mains, après l'avoir hissé aussi haut que possible, afin +que le Cosaque fût vu de loin et de partout; puis, approchant des +branches, les Polonais se mirent à dresser un bûcher au pied de +l'arbre. Mais ce n'était pas le bûcher que contemplait Tarass; ce +n'était pas aux flammes qui allaient le dévorer que songeait son +âme intrépide. Il regardait, l'infortuné, du côté où combattaient +ses Cosaques. De la hauteur où il était placé, il voyait tout +comme sur la paume de la main. + +-- Camarades, criait-il, gagnez, gagnez au plus vite la montagne +qui est derrière le bois; là, ils ne vous atteindront pas! + +Mais le vent emporta ses paroles. + +-- Ils vont périr, ils vont périr pour rien! s'écriait-il avec +désespoir. + +Et il regarda au-dessous de lui, à l'endroit où étincelait le +Dniestr. Un éclair de joie brilla dans ses yeux. Il vit quatre +proues à demi cachées par les buissons; alors rassemblant toutes +ses forces, il s'écria de sa voix puissante: + +-- Au rivage! au rivage, camarades, descendez par le sentier à +gauche! Il y a des bateaux sur la rive; prenez-les tous, pour +qu'on ne puisse vous poursuivre. + +Cette fois le vent souffla favorablement, et toutes ses paroles +arrivèrent aux Cosaques. Mais il fut récompensé de ce bon conseil +par un coup de massue asséné sur la tête, qui fit tournoyer tous +les objets devant ses yeux. + +Les Cosaques s'élancèrent de toute leur vitesse sur la pente du +sentier; mais ils sont poursuivis l'épée dans les reins. Ils +regardaient; le sentier tourne, serpente, fait mille détours. + +-- Allons, camarades, à la grâce de Dieu! s'écrient tous les +Cosaques. + +Ils s'arrêtent un instant, lèvent leurs fouets sifflent, et leurs +chevaux tatars se détachent du sol, se déroulant dans l'air, comme +des serpents, volent par-dessus l'abîme et tombent droit au milieu +du Dniestr. Deux seulement d'entre eux n'atteignirent pas le +fleuve; ils se fracassèrent sur les rochers, et y périrent avec +leurs chevaux sans même pousser un cri. Déjà les Cosaques +nageaient à cheval dans la rivière et détachaient les bateaux. Les +Polonais s'arrêtèrent devant l'abîme s'étonnant de l'exploit inouï +des Cosaques, et se demandant s'il fallait ou non sauter à leur +suite. Un jeune colonel au sang vif et bouillant, le propre frère +de la belle Polonaise qui avait enchanté le pauvre Andry, s'élança +sans réfléchir à la poursuite des Cosaques; il tourna trois fois +en l'air avec son cheval, et retomba sur les rocs aigus. Les +pierres anguleuses le déchirèrent en lambeaux, le précipice +l'engloutit, et sa cervelle, mêlée de sang, souilla les buissons +qui croissaient sur les pentes inégales du glacis. + +Lorsque Tarass se réveilla du coup qui l'avait étourdi, lorsqu'il +regarda le Dniestr, les Cosaques étaient déjà dans les bateaux et +s'éloignaient à force de rames. Les balles pleuvaient sur eux de +la hauteur, mais sans les atteindre. Et les yeux du vieux +_polkovnik_ brillaient du feu de la joie. + +-- Adieu, camarades, leur cria-t-il, d'en haut; souvenez-vous de +moi, revenez ici au printemps prochain, et faites une belle +tournée! Qu'avez vous gagné, Polonais du diable? Croyez-vous qu'il +y ait au monde une chose qui fasse peur à un Cosaque? Attendez un +peu, le temps viendra bientôt où vous apprendrez ce que c'est que +la religion russe orthodoxe. Dès à présent les peuples voisins et +lointains le pressentent: un tsar s'élèvera de la terre russe, et +il n'y aura pas dans le monde de puissance qui ne se soumette à +lui!... + +Déjà le feu s'élevait au-dessus du bûcher, atteignait les pieds de +Tarass, et se déroulait en flamme le long du tronc d'arbre... Mais +se trouvera-t-il au monde un feu, des tortures, une puissance +capables de dompter la force cosaque! + +Ce n'est pas un petit fleuve que le Dniestr; il y a beaucoup +d'anses, beaucoup d'endroits sans fond, et d'épais joncs croissent +sur ses rivages. Le miroir du fleuve est brillant; il retentit du +cri sonore des cygnes, et le superbe _gogol_[40] se laisse emporter +par son rapide courant. Des nuées de courlis, de bécassines au +rougeâtre plumage, et d'autres oiseaux de toute espèce s'agitent +dans ses joncs et sur les plages de ses rives. Les Cosaques +voguaient rapidement sur d'étroits bateaux à deux gouvernails, ils +ramaient avec ensemble, évitaient prudemment les bas-fonds, et, +effrayant les oiseaux qui s'envolaient à leur approche, ils +parlaient de leur _ataman_. + +FIN + + + + [1] Kiew, capitale du gourt de Kiew, sur le Dniepr, et +capitale de toute la Russie, jusqu'à la fin du XIIe siècle. + [2] Ducats d'or, percés et pendus en guise d'ornements. + [3] Chroniques chantées, comme les anciennes rapsodies +grecques ou les romances espagnoles. + [4] Espèce de guitare. + [5] Religion grecque-unie, schisme, récemment abrogé, de la +religion gréco-catholique. + [6] Officiers de son campement. + [7] Lieutenant du _polkovnik_. + [8] Division féodale de la Russie. + [9] Union de villages sous le même chef électif nommé +_ataman_. + [10] Espèces de régiments. + [11] Tous les hommes armés, chez les Cosaques, se nommaient +chevaliers, par une imitation lointaine et mal comprise de la +chevalerie de l'Europe occidentale. + [12] Chef de _polk_. Ce mot signifie maintenant colonel. + [13] Espèce de mouette. + [14] Nom du cheval. + [15] Le _poud_ vaut quarante livres russes, environ dix-huit +kilogrammes. + [16] Nom des étudiants laïques. + [17] Nom du surveillant, ou chef de quartier, choisi parmi les +étudiants. + [18] Danses cosaques. + [19] Cabaret russe. + [20] Chef élu de la _setch_. + [21] Chilo, en russe, veut dire poinçon, alène. + [22] Grandes et petites guitares. + [23] Dans les anciens tableaux des églises grecques, les +images sont habillées de robes en métal battu et ciselé. + [24] Petite calèche longue. + [25] La religion grecque. + [26] Camp mouvant, caravane armée. + [27] Pains de froment pur. + [28] Redingote polonaise. + [29] Phrase proverbiale en Russie. + [30] Il n'y a point d'orgues dans les églises du rite grec, +c'était chose nouvelle pour un Cosaque. + [31] Mot composé de _nesamaï_, «ne me touche pas». + [32] Le mot russe _krasnoï_ veut dire rouge et beau, brillant, +éclatant. + [33] Mot pris aux Hongrois pour désigner la cavalerie légère. +En langue madgyare il signifie vingtième, parce que, dans les +guerres contre les Turcs, chaque village devait fournir, sur vingt +hommes, un homme équipé. + [34] Nom tatar d'une longue corde terminée par un noeud +coulant. + [35] Ville impériale, Byzance. + [36] Princes. + [37] Non seulement ce geste a son nom particulier, mais on en +a formé le verbe, l'adverbe, l'adjectif, etc. + [38] Chevaux persans. + [39] Mot russe pour exciter les chiens. + [40] Espèce de canard sauvage, approchant du cygne. + + + + + +End of Project Gutenberg's Tarass Boulba, by Nikolaï Vassilievitch Gogol + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13794 *** |
