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+The Project Gutenberg EBook of Tarass Boulba, by Nikolai Vassilievitch Gogol
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Tarass Boulba
+
+Author: Nikolai Vassilievitch Gogol
+
+Release Date: October 19, 2004 [EBook #13794]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TARASS BOULBA ***
+
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+
+
+Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+
+Nikolai Vassilievitch Gogol
+
+TARASS BOULBA
+
+Traduit du russe par Louis Viardot
+
+(1835)
+
+
+Table des matieres
+
+PREFACE
+CHAPITRE I
+CHAPITRE II
+CHAPITRE III
+CHAPITRE IV
+CHAPITRE V
+CHAPITRE VI
+CHAPITRE VII
+CHAPITRE VIII
+CHAPITRE IX
+CHAPITRE X
+CHAPITRE XI
+CHAPITRE XII
+
+
+
+PREFACE
+
+La nouvelle intitulee _Tarass Boulba_, la plus considerable du
+recueil de Gogol, est un petit roman historique ou il a decrit les
+moeurs des anciens Cosaques Zaporogues. Une note preliminaire nous
+semble a peu pres indispensable pour les lecteurs etrangers a la
+Russie.
+
+Nous ne voulons pas, toutefois, rechercher si le savant geographe
+Mannert a eu raison de voir en eux les descendants des anciens
+Scythes (Niebuhr a prouve que les Scythes d'Herotode etaient les
+ancetres des Mongols), ni s'il faut absolument retrouver les
+Cosaques (en russe _Kasak_) dans les _[mot en grec]_de Constantin
+Porphyrogenete, les _Kassagues_ de Nestor, les _cavaliers _et
+_corsaires russes_ que les geographes arabes, anterieurs au XIIIe
+siecle, placaient dans les parages de la mer Noire. Obscure comme
+l'origine de presque toutes les nations, celle des Cosaques a
+servi de theme aux hypotheses les plus contradictoires. Nous
+devons seulement relever l'opinion, longtemps admise, de
+l'historien Schloezer, lequel, se fondant sur les moeurs
+vagabondes et l'esprit d'aventure qui distinguerent les Cosaques
+des autres races slaves, et sur l'alteration de leur langue
+militaire, pleine de mots turcs et d'idiotismes polonais, crut
+que, dans l'origine, les Cosaques ne furent qu'un ramas
+d'aventuriers venus de tous les pays voisins de l'Ukraine, et
+qu'ils ne parurent qu'a l'epoque de la domination des Mongols en
+Russie. Les Cosaques se recruterent, il est vrai, de Russes, de
+Polonais, de Turcs, de Tatars, meme de Francais et d'Italiens;
+mais le fond primitif de la nation cosaque fut une race slave,
+habitant l'Ukraine, d'ou elle se repandit sur les bords du Don, de
+l'Oural et de la Volga. Ce fut une petite armee de huit cents
+Cosaques, qui, sous les ordres de leur _ataman_ Yermak, conquit
+toute la Siberie en 1580.
+
+Une des branches ou tribus de la nation cosaque, et la plus
+belliqueuse, celle des Zaporogues, parait, pour la premiere fois,
+dans les annales polonaises au commencement du XVIe siecle. Ce nom
+leur venait des mots russes _za_, au dela (_trans_), et _porog_,
+cataracte, parce qu'ils habitaient plus bas que les bancs de
+granit qui coupent en plusieurs endroits le lit de Dniepr. Le pays
+occupe par eux portait le nom collectif de _Zaporojie_. Maitres
+d'une grande partie des plaines fertiles et des steppes de
+l'Ukraine, tour a tour allies ou ennemis des Russes, des Polonais,
+des Tatars et des Turcs, les Zaporogues formaient un peuple
+eminemment guerrier organise en republique militaire, et offrant
+quelque lointaine et grossiere ressemblance avec les ordres de
+chevalerie de l'Europe occidentale.
+
+Leur principal etablissement, appele la _setch_, avait d'habitude
+pour siege une ile du Dniepr. C'etait un assemblage de grandes
+cabanes en bois et en terre, entourees d'un glacis, qui pouvait
+aussi bien se nommer un camp qu'un village. Chaque cabane (leur
+nombre n'a jamais depasse quatre cents) pouvait contenir quarante
+ou cinquante Cosaques. En ete, pendant les travaux de la campagne,
+il restait peu de monde a la _setch; _mais en hiver, elle devait
+etre constamment gardee par quatre mille hommes. Le reste se
+dispersait dans les villages voisins, ou se creusait, aux
+environs, des habitations souterraines, appelees _zimovniki_ (de
+_zima_, hiver).
+La _setch_ etait divisee en trente-huit quartiers ou _koureni _(de
+_kourit_, fumer; le mot _kouren _correspond a celui du foyer).
+Chaque Cosaque habitant la _setch_ etait tenu de vivre dans son
+_kouren;_ chaque _kouren_, designe par un nom particulier qu'il
+tirait habituellement de celui de son chef primitif, elisait un
+_ataman_ (_kourennoi-ataman_), dont le pouvoir ne durait qu'autant
+que les Cosaques soumis a son commandement etaient satisfaits de
+sa conduite. L'argent et les hardes des Cosaques d'un _kouren_
+etaient deposes chez leur _ataman_, qui donnait a location les
+boutiques et les bateaux (_douby_) de son _kouren_, et gardait les
+fonds de la caisse commune. Tous les Cosaques d'un _kouren_
+dinaient a la meme table.
+
+Les _koureni_ assembles choisissaient le chef superieur, le
+_kochevoi-ataman_ (de _kosch, _en tatar _camp,_ ou de _kotchevat_,
+en russe _camper_). On verra dans la nouvelle de Gogol comment se
+faisait l'election du _kochevoi._ La _rada_, ou assemblee
+nationale, qui se tenait toujours apres diner, avait lieu deux
+fois par an, a jours fixes, le 24 juin, jour de la fete de saint
+Jean-Baptiste, et le 1er octobre, jour de la presentation de la
+Vierge, patronne de l'eglise de la _setch._
+
+Le trait le plus saillant, et particulierement distinctif de cette
+confrerie militaire, c'etait le celibat impose a tous ses membres
+pendant leur reunion. Aucune femme n'etait admise dans la _setch._
+
+Preface a l'edition de la Librairie Hachette et Cie, 1882.
+
+
+CHAPITRE I
+
+-- Voyons, tourne-toi. Dieu, que tu es drole! Qu'est-ce que cette
+robe de pretre? Est-ce que vous etes tous ainsi fagotes a votre
+academie?
+
+Voila par quelles paroles le vieux Boulba accueillait ses deux
+fils qui venaient de terminer leurs etudes au seminaire de Kiew[1],
+et qui rentraient en ce moment au foyer paternel.
+
+Ses fils venaient de descendre de cheval. C'etaient deux robustes
+jeunes hommes, qui avaient encore le regard en dessous, comme il
+convient a des seminaristes recemment sortis des bancs de l'ecole.
+Leurs visages, pleins de force et de sante, commencaient a se
+couvrir d'un premier duvet que n'avait jamais fauche le rasoir.
+L'accueil de leur pere les avait fort troubles; ils restaient
+immobiles, les yeux fixes a terre.
+
+-- Attendez, attendez; laissez que je vous examine bien a mon
+aise. Dieu! que vous avez de longues robes! dit-il en les tournant
+et retournant en tous sens. Diables de robes! je crois qu'on n'en
+a pas encore vu de pareilles dans le monde. Allons, que l'un de
+vous essaye un peu de courir: je verrai s'il ne se laissera pas
+tomber le nez par terre, en s'embarrassant dans les plis.
+
+-- Pere, ne te moque pas de nous, dit enfin l'aine.
+
+-- Voyez un peu le beau sire! et pourquoi donc ne me moquerais-je
+pas de vous?
+
+-- Mais, parce que... quoique tu sois mon pere, j'en jure Dieu, si
+tu continues de rire, je te rosserai.
+
+-- Quoi! fils de chien, ton pere! dit Tarass Boulba en reculant de
+quelques pas avec etonnement.
+
+-- Oui, meme mon pere; quand je suis offense, je ne regarde a
+rien, ni a qui que ce soit.
+
+-- De quelle maniere veux-tu donc te battre avec moi, est-ce a
+coups de poing?
+
+-- La maniere m'est fort egale.
+
+-- Va pour les coups de poing, repondit Tarass Boulba en
+retroussant ses manches. Je vais voir quel homme tu fais a coups
+de poing.
+
+Et voila que pere et fils, au lieu de s'embrasser apres une longue
+absence, commencent a se lancer de vigoureux horions dans les
+cotes, le dos, la poitrine, tantot reculant, tantot attaquant.
+
+-- Voyez un peu, bonnes gens: le vieux est devenu fou; il a tout a
+fait perdu l'esprit, disait la pauvre mere, pale et maigre,
+arretee sur le perron, sans avoir encore eu le temps d'embrasser
+ses fils bien-aimes. Les enfants sont revenus a la maison, plus
+d'un an s'est passe depuis qu'on ne les a vus; et lui, voila qu'il
+invente, Dieu sait quelle sottise... se rosser a coups de poing!
+
+-- Mais il se bat fort bien, disait Boulba s'arretant. Oui, par
+Dieu! tres bien, ajouta-t-il en rajustant ses habits; si bien que
+j'eusse mieux fait de ne pas l'essayer. Ca fera un bon Cosaque.
+Bonjour, fils; embrassons-nous.
+
+Et le pere et le fils s'embrasserent.
+
+-- Bien, fils. Rosse tout le monde comme tu m'as rosse; ne fais
+quartier a personne. Ce qui n'empeche pas que tu ne sois drolement
+fagote. Qu'est-ce que cette corde qui pend? Et toi, nigaud, que
+fais-tu la, les bras ballants? dit-il en s'adressant au cadet.
+Pourquoi, fils de chien, ne me rosses-tu pas aussi?
+
+-- Voyez un peu ce qu'il invente, disait la mere en embrassant le
+plus jeune de ses fils. On a donc de ces inventions-la, qu'un
+enfant rosse son propre pere! Et c'est bien le moment d'y songer!
+Un pauvre enfant qui a fait une si longue route, qui s'est si
+fatigue (le pauvre enfant avait plus de vingt ans et une taille de
+six pieds), il aurait besoin de se reposer et de manger un
+morceau; et lui, voila qu'il le force a se battre.
+
+-- Eh! eh! mais tu es un freluquet a ce qu'il me semble, disait
+Boulba. Fils, n'ecoute pas ta mere; c'est une femme, elle ne sait
+rien. Qu'avez-vous besoin, vous autres, d'etre dorlotes? Vos
+dorloteries, a vous, c'est une belle plaine, c'est un bon cheval;
+voila vos dorloteries. Et voyez-vous ce sabre? voila votre mere.
+Tout le fatras qu'on vous met en tete, ce sont des betises. Et les
+academies, et tous vos livres, et les ABC, et les philosophies, et
+tout cela, je crache dessus.
+
+Ici Boulba ajouta un mot qui ne peut passer a l'imprimerie.
+
+-- Ce qui vaut mieux, reprit-il, c'est que, la semaine prochaine,
+je vous enverrai au _zaporojie_. C'est la que se trouve la
+science; c'est la qu'est votre ecole, et que vous attraperez de
+l'esprit.
+
+-- Quoi! ils ne resteront qu'une semaine ici? disait d'une voix
+plaintive et les larmes aux yeux la vieille bonne mere. Les
+pauvres petits n'auront pas le temps de se divertir et de faire
+connaissance avec la maison paternelle. Et moi, je n'aurai pas le
+temps de les regarder a m'en rassasier.
+
+-- Cesse de hurler, vieille; un Cosaque n'est pas fait pour
+s'avachir avec les femmes. N'est-ce pas? tu les aurais caches tous
+les deux sous ta jupe, pour les couver comme une poule ses oeufs.
+Allons, marche. Mets-nous vite sur la table tout ce que tu as a
+manger. Il ne nous faut pas de gateaux au miel, ni toutes sortes
+de petites fricassees. Donne-nous un mouton entier ou toute une
+chevre; apporte-nous de l'hydromel de quarante ans; et donne-nous
+de l'eau-de-vie, beaucoup d'eau-de-vie; pas de cette eau-de-vie
+avec toutes sortes d'ingredients, des raisins secs et autres
+vilenies; mais de l'eau-de-vie toute pure, qui petille et mousse
+comme une enragee.
+
+Boulba conduisit ses fils dans sa chambre, d'ou sortirent a leur
+rencontre deux belles servantes, toutes chargees de _monistes_[2].
+Etait-ce parce qu'elles s'effrayaient de l'arrivee de leurs jeunes
+seigneurs, qui ne faisaient grace a personne? etait-ce pour ne pas
+deroger aux pudiques habitudes des femmes? A leur vue, elles se
+sauverent en poussant de grands cris, et longtemps encore apres,
+elles se cacherent le visage avec leurs manches. La chambre etait
+meublee dans le gout de ce temps, dont le souvenir n'est conserve
+que par les _douma_[3] et les chansons populaires, que recitaient
+autrefois, dans l'Ukraine, les vieillards a longue barbe, en
+s'accompagnant de la _bandoura_[4], au milieu d'une foule qui
+faisait cercle autour d'eux; dans le gout de ce temps rude et
+guerrier, qui vit les premieres luttes soutenues par l'Ukraine
+contre l'union[5]. Tout y respirait la proprete. Le plancher et les
+murs etaient revetus d'une couche de terre glaise luisante et
+peinte. Des sabres, des fouets (_nagaikas_), des filets d'oiseleur
+et de pecheur, des arquebuses, une corne curieusement travaillee
+servant de poire a poudre, une bride chamarree de lames d'or, des
+entraves parsemees de petits clous d'argent, etaient suspendus
+autour de la chambre. Les fenetres, fort petites, portaient des
+vitres rondes et ternes, comme on n'en voit plus aujourd'hui que
+dans les vieilles eglises; on ne pouvait regarder au dehors qu'en
+soulevant un petit chassis mobile. Les baies de ces fenetres et
+des portes etaient peintes en rouge. Dans les coins, sur des
+dressoirs, se trouvaient des cruches d'argile, des bouteilles en
+verre de couleur sombre, des coupes d'argent cisele, d'autres
+petites coupes dorees, de differentes mains-d'oeuvre, venitiennes,
+florentines, turques, circassiennes, arrivees par diverses voies
+aux mains de Boulba, ce qui etait assez commun dans ces temps
+d'entreprises guerrieres. Des bancs de bois, revetus d'ecorce
+brune de bouleau, faisaient le tour entier de la chambre. Une
+immense table etait dressee sous les saintes images, dans un des
+angles anterieurs. Un haut et large poele, divise en une foule de
+compartiments, et couvert de briques vernissees, bariolees,
+remplissait l'angle oppose. Tout cela etait tres connu de nos deux
+jeunes gens, qui venaient chaque annee passer les vacances a la
+maison; je dis venaient, et venaient a pied, car ils n'avaient pas
+encore de chevaux, la coutume ne permettant point aux ecoliers
+d'aller a cheval. Ils etaient encore a l'age ou les longues
+touffes du sommet de leur crane pouvaient etre tirees impunement
+par tout Cosaque arme. Ce n'est qu'a leur sortie du seminaire que
+Boulba leur avait envoye deux jeunes etalons pour faire le voyage.
+
+A l'occasion du retour de ses fils, Boulba fit rassembler tous les
+centeniers de son _polk_[6] qui n'etaient pas absents; et quand
+deux d'entre eux se furent rendus a son invitation, avec le
+_iesaoul_[7] Dmitri Tovkatch, son vieux camarade, il leur presenta
+ses fils en disant:
+
+-- Voyez un peu quels gaillards! je les enverrai bientot a la
+_setch_.
+
+Les visiteurs feliciterent et Boulba et les deux jeunes gens, en
+leur assurant qu'ils feraient fort bien, et qu'il n'y avait pas de
+meilleure ecole pour la jeunesse que le _zaporojie_.
+
+-- Allons, seigneurs et freres, dit Tarass, asseyez-vous chacun ou
+il lui plaira. Et vous, mes fils, avant tout, buvons un verre
+d'eau-de-vie. Que Dieu nous benisse! A votre sante, mes fils! A la
+tienne, Ostap (Eustache)! A la tienne, Andry (Andre)! Dieu veuille
+que vous ayez toujours de bonnes chances a la guerre, que vous
+battiez les paiens et les Tatars! et si les Polonais commencent
+quelque chose contre notre sainte religion, les Polonais aussi!
+Voyons, donne ton verre. L'eau-de-vie est-elle bonne? Comment se
+nomme l'eau-de-vie en latin? Quels sots etaient ces Latins! ils ne
+savaient meme pas qu'il y eut de l'eau-de-vie au monde. Comment
+donc s'appelait celui qui a ecrit des vers latins? Je ne suis pas
+trop savant; j'ai oublie son nom. Ne s'appelait-il pas Horace?
+
+-- Voyez-vous le sournois, se dit tout bas le fils aine, Ostap;
+c'est qu'il sait tout, le vieux chien, et il fait mine de ne rien
+savoir.
+
+-- Je crois bien que l'archimandrite ne vous a pas meme donne a
+flairer de l'eau-de-vie, continuait Boulba. Convenez, mes fils,
+qu'on vous a vertement etrilles, avec des balais de bouleau, le
+dos, les reins, et tout ce qui constitue un Cosaque. Ou bien peut-
+etre, parce que vous etiez devenus grands garcons et sages, vous
+rossait-on a coups de fouet, non les samedis seulement, mais
+encore les mercredis et les jeudis.
+
+-- Il n'y a rien a se rappeler de ce qui s'est fait, pere,
+repondit Ostap; ce qui est passe est passe.
+
+-- Qu'on essaye maintenant! dit Andry; que quelqu'un s'avise de me
+toucher du bout du doigt! que quelque Tatar s'imagine de me tomber
+sous la main! il saura ce que c'est qu'un sabre cosaque.
+
+-- Bien, mon fils, bien! par Dieu, c'est bien parle. Puisque c'est
+comme ca, par Dieu, je vais avec vous. Que diable ai-je a attendre
+ici? Que je devienne un planteur de ble noir, un homme de menage,
+un gardeur de brebis et de cochons? que je me dorlote avec ma
+femme? Non, que le diable l'emporte! je suis un Cosaque, je ne
+veux pas. Qu'est-ce que cela me fait qu'il n'y ait pas de guerre!
+j'irai prendre du bon temps avec vous. Oui, par Dieu, j'y vais.
+
+Et le vieux Boulba, s'echauffant peu a peu, finit par se facher
+tout rouge, se leva de table, et frappa du pied en prenant une
+attitude imperieuse.
+
+-- Nous partons demain. Pourquoi remettre? Qui diable attendons-
+nous ici? A quoi bon cette maison? a quoi bon ces pots? a quoi bon
+tout cela?
+
+En parlant ainsi, il se mit a briser les plats et les bouteilles.
+La pauvre femme, des longtemps habituee a de pareilles actions,
+regardait tristement faire son mari, assise sur un banc. Elle
+n'osait rien dire; mais en apprenant une resolution aussi penible
+a son coeur, elle ne put retenir ses larmes. Elle jeta un regard
+furtif sur ses enfants qu'elle allait si brusquement perdre, et
+rien n'aurait pu peindre la souffrance qui agitait convulsivement
+ses yeux humides et ses levres serrees.
+
+Boulba etait furieusement obstine. C'etait un de ces caracteres
+qui ne pouvaient se developper qu'au XVIe siecle, dans un coin
+sauvage de l'Europe, quand toute la Russie meridionale, abandonnee
+de ses princes, fut ravagee par les incursions irresistibles des
+Mongols; quand, apres avoir perdu son toit et tout abri, l'homme
+se refugia dans le courage du desespoir; quand sur les ruines
+fumantes de sa demeure, en presence d'ennemis voisins et
+implacables, il osa se rebatir une maison, connaissant le danger,
+mais s'habituant a le regarder en face; quand enfin le genie
+pacifique des Slaves s'enflamma d'une ardeur guerriere et donna
+naissance a cet elan desordonne de la nature russe qui fut la
+societe cosaque (_kasatchestvo_). Alors tous les abords des
+rivieres, tous les gues, tous les defiles dans les marais, se
+couvrirent de Cosaques que personne n'eut pu compter, et leurs
+hardis envoyes purent repondre au sultan qui desirait connaitre
+leur nombre: "Qui le sait? Chez nous, dans la steppe, a chaque
+bout de champ, un Cosaque." Ce fut une explosion de la force russe
+que firent jaillir de la poitrine du peuple les coups repetes du
+malheur. Au lieu des anciens _oudely_[8], au lieu des petites
+villes peuplees de vassaux chasseurs, que se disputaient et se
+vendaient les petits princes, apparurent des bourgades fortifiees,
+des _koureny_[9] lies entre eux par le sentiment du danger commun
+et la haine des envahisseurs paiens. L'histoire nous apprend
+comment les luttes perpetuelles des Cosaques sauverent l'Europe
+occidentale de l'invasion des sauvages hordes asiatiques qui
+menacaient de l'inonder. Les rois de Pologne qui devinrent, au
+lieu des princes depossedes, les maitres de ces vastes etendues de
+terre, maitres, il est vrai, eloignes et faibles, comprirent
+l'importance des Cosaques et le profit qu'ils pouvaient tirer de
+leurs dispositions guerrieres. Ils s'efforcerent de les developper
+encore. Les _hetmans_, elus par les Cosaques eux-memes et dans
+leur sein, transformerent les _koureny_ en _polk_[10] reguliers. Ce
+n'etait pas une armee rassemblee et permanente; mais, dans le cas
+de guerre ou de mouvement general, en huit jours au plus, tous
+etaient reunis. Chacun se rendait a l'appel, a cheval et en armes,
+ne recevant pour toute solde du roi qu'un ducat par tete. En
+quinze jours, il se rassemblait une telle armee, qu'a coup sur nul
+recrutement n'eut pu en former une semblable. La guerre finie,
+chaque soldat regagnait ses champs, sur les bords du Dniepr,
+s'occupait de peche, de chasse ou de petit commerce, brassait de
+la biere, et jouissait de la liberte. Il n'y avait pas de metier
+qu'un Cosaque ne sut faire: distiller de l'eau-de-vie, charpenter
+un chariot, fabriquer de la poudre, faire le serrurier et le
+marechal ferrant, et, par-dessus tout, boire et bambocher comme un
+Russe seul en est capable, tout cela ne lui allait pas a l'epaule.
+Outre les Cosaques inscrits, obliges de se presenter en temps de
+guerre ou d'entreprise, il etait tres facile de rassembler des
+troupes de volontaires. Les _iesaouls_ n'avaient qu'a se rendre
+sur les marches et les places de bourgades, et a crier, montes sur
+une _telega_ (chariot): "Eh! eh! vous autres buveurs, cessez de
+brasser de la biere et de vous etaler tout de votre long sur les
+poeles; cessez de nourrir les mouches de la graisse de vos corps;
+allez a la conquete de l'honneur et de la gloire chevaleresque. Et
+vous autres, gens de charrue, planteurs de ble noir, gardeurs de
+moutons, amateurs de jupes, cessez de vous trainer a la queue de
+vos boeufs, de salir dans la terre vos cafetans jaunes, de
+courtiser vos femmes et de laisser deperir votre vertu de
+chevalier[11]. Il est temps d'aller a la quete de la gloire
+cosaque." Et ces paroles etaient semblables a des etincelles qui
+tomberaient sur du bois sec. Le laboureur abandonnait sa charrue;
+le brasseur de biere mettait en pieces ses tonneaux et ses jattes;
+l'artisan envoyait au diable son metier et le petit marchand son
+commerce; tous brisaient les meubles de leur maison et sautaient a
+cheval. En un mot, le caractere russe revetit alors une nouvelle
+forme, large et puissante.
+
+Tarass Boulba etait un des vieux _polkovnik_[12]. Cree pour les
+difficultes et les perils de la guerre, il se distinguait par la
+droiture d'un caractere rude et entier. L'influence des moeurs
+polonaises commencait a penetrer parmi la noblesse petite-
+russienne. Beaucoup de seigneurs s'adonnaient au luxe, avaient de
+nombreux domestique, des faucons, des meutes de chasse, et
+donnaient des repas. Tout cela n'etait pas selon le coeur de
+Tarass; il aimait la vie simple des Cosaques, et il se querella
+frequemment avec ceux de ses camarades qui suivaient l'exemple de
+Varsovie, les appelant esclaves des gentilshommes (_pan_)
+polonais. Toujours inquiet, mobile, entreprenant, il se regardait
+comme un des defenseurs naturels de l'Eglise russe; il entrait,
+sans permission, dans tous les villages ou l'on se plaignait de
+l'oppression des intendants-fermiers et d'une augmentation de taxe
+sur les feux. La, au milieu de ses Cosaques, il jugeait les
+plaintes. Il s'etait fait une regle d'avoir, dans trois cas,
+recours a son sabre: quand les intendants ne montraient pas de
+deference envers les anciens et ne leur otaient pas le bonnet,
+quand on se moquait de la religion ou des vieilles coutumes, et
+quand il etait en presence des ennemis, c'est-a-dire des Turcs ou
+paiens, contre lesquels il se croyait toujours en droit de tirer
+le fer pour la plus grande gloire de la chretiente. Maintenant il
+se rejouissait d'avance du plaisir de mener lui-meme ses deux fils
+a la _setch_, de dire avec orgueil: "Voyez quels gaillards je vous
+amene; de les presenter a tous ses vieux compagnons d'armes, et
+d'etre temoin de leurs premiers exploits dans l'art de guerroyer
+et dans celui de boire, qui comptait aussi parmi les vertus d'un
+chevalier. Tarass avait d'abord eu l'intention de les envoyer
+seuls; mais a la vue de leur bonne mine, de leur haute taille, de
+leur male beaute, sa vieille ardeur guerriere s'etait ranimee, et
+il se decida, avec toute l'energie d'une volonte opiniatre, a
+partir avec eux des le lendemain. Il fit ses preparatifs, donna
+des ordres, choisit des chevaux et des harnais pour ses deux
+jeunes fils, designa les domestiques qui devaient les accompagner,
+et delegua son commandement au _iesaoul_ Tovkatch, en lui
+enjoignant de se mettre en marche a la tete de tout le _polk_, des
+que l'ordre lui en parviendrait de la _setch_. Quoiqu'il ne fut
+pas entierement degrise, et que la vapeur du vin se promenat
+encore dans sa cervelle, cependant il n'oublia rien, pas meme
+l'ordre de faire boire les chevaux et de leur donner une ration du
+meilleur froment.
+
+-- Eh bien! mes enfants, leur dit-il en rentrant fatigue a la
+maison, il est temps de dormir, et demain nous ferons ce qu'il
+plaira a Dieu. Mais qu'on ne nous fasse pas de lits; nous
+dormirons dans la cour.
+
+La nuit venait a peine d'obscurcir le ciel; mais Boulba avait
+l'habitude de se coucher de bonne heure. Il se jeta sur un tapis
+etendu a terre, et se couvrit d'une pelisse de peaux de mouton
+(_touloup_), car l'air etait frais, et Boulba aimait la chaleur
+quand il dormait dans la maison. Il se mit bientot a ronfler; tous
+ceux qui s'etaient couches dans les coins de la cour suivirent son
+exemple, et, avant tous les autres, le gardien, qui avait le mieux
+celebre, verre en main, l'arrivee des jeunes seigneurs. Seule, la
+pauvre mere ne dormait pas. Elle etait venue s'accroupir au chevet
+de ses fils bien-aimes, qui reposaient l'un pres de l'autre. Elle
+peignait leur jeune chevelure, les baignait de ses larmes, les
+regardait de tous ses yeux, de toutes les forces de son etre, sans
+pouvoir se rassasier de les contempler. Elle les avait nourris de
+son lait, eleves avec une tendresse inquiete, et voila qu'elle ne
+doit les voir qu'un instant.
+
+"Mes fils, mes fils cheris! que deviendrez-vous? qu'est-ce qui
+vous attend?" disait-elle; et des larmes s'arretaient dans les
+rides de son visage, autrefois beau.
+
+En effet, elle etait bien digne de pitie, comme toute femme de ce
+temps-la. Elle n'avait vecu d'amour que peu d'instants, pendant la
+premiere fievre de la jeunesse et de la passion; et son rude amant
+l'avait abandonnee pour son sabre, pour ses camarades, pour une
+vie aventureuse et dereglee. Elle ne voyait son mari que deux ou
+trois jours par an; et, meme quand il etait la, quand ils vivaient
+ensemble, quelle etait sa vie? Elle avait a supporter des injures,
+et jusqu'a des coups, ne recevant que des caresses rares et
+dedaigneuses. La femme etait une creature etrange et deplacee dans
+ce ramas d'aventuriers farouches. Sa jeunesse passa rapidement,
+sans plaisirs; ses belles joues fraiches, ses blanches epaules se
+fanerent dans la solitude, et se couvrirent de rides prematurees.
+Tout ce qu'il y a d'amour, de tendresse, de passion dans la femme,
+se concentra chez elle en amour maternel. Ce soir-la, elle restait
+penchee avec angoisse sur le lit de ses enfants, comme la
+_tchaika_[13] des steppes plane sur son nid. On lui prend ses fils,
+ses chers fils; on les lui prend pour qu'elle ne les revoie peut-
+etre jamais: peut-etre qu'a la premiere bataille, des Tatars leur
+couperont la tete, et jamais elle ne saura ce que sont devenus
+leurs corps abandonnes en pature aux oiseaux voraces. En
+sanglotant sourdement, elle regardait leurs yeux que tenait fermes
+l'irresistible sommeil.
+
+"Peut-etre, pensait-elle, Boulba remettra-t-il son depart a deux
+jours? Peut-etre ne s'est-il decide a partir sitot que parce qu'il
+a beaucoup bu aujourd'hui?"
+
+Depuis longtemps la lune eclairait du haut du ciel la cour et tous
+ses dormeurs, ainsi qu'une masse de saules touffus et les hautes
+bruyeres qui croissaient contre la cloture en palissades. La
+pauvre femme restait assise au chevet de ses enfants, les couvant
+des yeux et sans penser au sommeil. Deja les chevaux, sentant
+venir l'aube, s'etaient couches sur l'herbe et cessaient de
+brouter. Les hautes feuilles des saules commencaient a fremir, a
+chuchoter, et leur babillement descendait de branche en branche.
+Le hennissement aigu d'un poulain retentit tout a coup dans la
+steppe. De larges lueurs rouges apparurent au ciel. Boulba
+s'eveilla soudain et se leva brusquement. Il se rappelait tout ce
+qu'il avait ordonne la veille.
+
+-- Assez dormi, garcons; il est temps, il est temps! faites boire
+les chevaux. Mais ou est la vieille (c'est ainsi qu'il appelait
+habituellement sa femme)? Vite, vieille! donne-nous a manger, car
+nous avons une longue route devant nous.
+
+Privee de son dernier espoir, la pauvre vieille se traina
+tristement vers la maison. Pendant que, les larmes aux yeux, elle
+preparait le dejeuner, Boulba distribuait ses derniers ordres,
+allait et venait dans les ecuries, et choisissait pour ses enfants
+ses plus riches habits. Les etudiants changerent en un moment
+d'apparence. Des bottes rouges, a petits talons d'argent,
+remplacerent leurs mauvaises chaussures de college. Ils ceignirent
+sur leurs reins, avec un cordon dore, des pantalons larges comme
+la mer Noire, et formes d'un million de petits plis. A ce cordon
+pendaient de longues lanieres de cuir, qui portaient avec des
+houppes tous les ustensiles du fumeur. Un casaquin de drap rouge
+comme le feu leur fut serre au corps par une ceinture brodee, dans
+laquelle on glissa des pistolets turcs damasquines. Un grand sabre
+leur battait les jambes. Leurs visages, encore peu heles,
+semblaient alors plus beaux et plus blancs. De petites moustaches
+noires relevaient le teint brillant et fleuri de la jeunesse. Ils
+etaient bien beaux sous leurs bonnets d'astrakan noir termines par
+des calottes dorees. Quand la pauvre mere les apercut, elle ne put
+proferer une parole, et des larmes craintives s'arreterent dans
+ses yeux fletris.
+
+-- Allons, mes fils, tout est pret, plus de retard, dit enfin
+Boulba. Maintenant, d'apres la coutume chretienne, il faut nous
+asseoir avant de partir.
+
+Tout le monde s'assit en silence dans la meme chambre, sans
+excepter les domestiques, qui se tenaient respectueusement pres de
+la porte.
+
+-- A present, mere, dit Boulba, donne ta benediction a tes
+enfants; prie Dieu qu'ils se battent toujours bien, qu'ils
+soutiennent leur honneur de chevaliers, qu'ils defendent la
+religion du Christ; sinon, qu'ils perissent, et qu'il ne reste
+rien d'eux sur la terre. Enfants, approchez de votre mere; la
+priere d'une mere preserve de tout danger sur la terre et sur
+l'eau.
+
+La pauvre femme les embrassa, prit deux petites images en metal,
+les leur pendit au cou en sanglotant.
+
+-- Que la Vierge... vous protege... N'oubliez pas, mes fils, votre
+mere. Envoyez au moins de vos nouvelles, et pensez...
+
+Elle ne put continuer.
+
+-- Allons, enfants,dit Boulba.
+
+Des chevaux selles attendaient devant le perron. Boulba s'elanca
+sur son Diable[14], qui fit un furieux ecart en sentant tout a coup
+sur son dos un poids de vingt _pouds_[15], car Boulba etait tres
+gros et tres lourd. Quand la mere vit que ses fils etaient aussi
+montes a cheval, elle se precipita vers le plus jeune, qui avait
+l'expression du visage plus tendre; elle saisit son etrier, elle
+s'accrocha a la selle, et, dans un morne et silencieux desespoir,
+elle l'etreignit entre ses bras. Deux vigoureux Cosaques la
+souleverent respectueusement, et l'emporterent dans la maison.
+Mais au moment ou les cavaliers franchirent la porte, elle
+s'elanca sur leurs traces avec la legerete d'une biche, etonnante
+a son age, arreta d'une main forte l'un des chevaux, et embrassa
+son fils avec une ardeur insensee, delirante. On l'emporta de
+nouveau. Les jeunes Cosaques commencerent a chevaucher tristement
+aux cotes de leur pere, en retenant leurs larmes, car ils
+craignaient Boulba, qui ressentait aussi, sans la montrer, une
+emotion dont il ne pouvait se defendre. La journee etait grise;
+l'herbe verdoyante etincelait au loin, et les oiseaux
+gazouillaient sur des tons discords. Apres avoir fait un peu de
+chemin, les jeunes gens jeterent un regard en arriere; deja leur
+maisonnette semblait avoir plonge sous terre; on ne voyait plus a
+l'horizon que les deux cheminees encadrees par les sommets des
+arbres sur lesquels, dans leur jeunesse, ils avaient grimpe comme
+des ecureuils. Une vaste prairie s'etendait devant leurs regards,
+une prairie qui rappelait toute leur vie passee, depuis l'age ou
+ils se roulaient dans l'herbe humide de rosee, jusqu'a l'age ou
+ils y attendaient une jeune Cosaque aux noirs sourcils, qui la
+franchissait d'un pied rapide et craintif. Bientot on ne vit plus
+que la perche surmontee d'une roue de chariot qui s'elevait au-
+dessus du puits; bientot la steppe commenca a s'exhausser en
+montagne, couvrant tout ce qu'ils laissaient derriere eux.
+
+Adieu, toit paternel! adieu, souvenirs d'enfance! adieu, tout!
+
+
+CHAPITRE II
+
+Les trois voyageurs cheminaient en silence. Le vieux Tarass
+pensait a son passe; sa jeunesse se deroulait devant lui, cette
+belle jeunesse que le Cosaque surtout regrette, car il voudrait
+toujours etre agile et fort pour sa vie d'aventures. Il se
+demandait a lui-meme quels de ses anciens camarades il
+retrouverait a la _setch_; il comptait ceux qui etaient deja
+morts, ceux qui restaient encore vivants, et sa tete grise se
+baissa tristement. Ses fils etaient occupes de toutes autres
+pensees. Il faut que nous disions d'eux quelques mots. A peine
+avaient-ils eu douze ans, qu'on les envoya au seminaire de Kiew,
+car tous les seigneurs de ce temps-la croyaient necessaire de
+donner a leurs enfants une education promptement oubliee. A leur
+entree au seminaire, tous ces jeunes gens etaient d'une humeur
+sauvage et accoutumes a une pleine liberte. Ce n'etait que la
+qu'ils se degrossissaient un peu, et prenaient une espece de
+vernis commun qui les faisait ressembler l'un a l'autre. L'aine
+des fils de Boulba, Ostap, commenca sa carriere scientifique par
+s'enfuir des la premiere annee. On l'attrapa, on le battit a
+outrance, on le cloua a ses livres. Quatre fois il enfouit son ABC
+en terre, et quatre fois, apres l'avoir inhumainement flagelle, on
+lui en racheta un neuf. Mais sans doute il eut recommence une
+cinquieme fois, si son pere ne lui eut fait la menace formelle de
+le tenir pendant vingt ans comme frere lai dans un cloitre,
+ajoutant le serment qu'il ne verrait jamais la _setch_, s'il
+n'apprenait a fond tout ce qu'on enseignait a l'academie. Ce qui
+est etrange, c'est que cette menace et ce serment venaient du
+vieux Boulba qui faisait profession de se moquer de toute science,
+et qui conseillait a ses enfants, comme nous l'avons vu, de n'en
+faire aucun cas. Depuis ce moment, Ostap se mit a etudier ses
+livres avec un zele extreme, et finit par etre repute l'un des
+meilleurs etudiants. L'enseignement de ce temps-la n'avait pas le
+moindre rapport avec la vie qu'on menait; toutes ces arguties
+scolastiques, toutes ces finesses rhetoriques et logiques
+n'avaient rien de commun avec l'epoque, et ne trouvaient
+d'application nulle part. Les savants d'alors n'etaient pas moins
+ignorants que les autres, car leur science etait completement
+oiseuse et vide. Au surplus, l'organisation toute republicaine du
+seminaire, cette immense reunion de jeunes gens dans la force de
+l'age, devaient leur inspirer des desirs d'activite tout a fait en
+dehors du cercle de leurs etudes. La mauvaise chere, les
+frequentes punitions par la faim et les passions naissantes, tout
+s'unissait pour eveiller en eux cette soif d'entreprises qui
+devait, plus tard, se satisfaire dans la _setch_. Les boursiers[16]
+parcouraient affames les rues de Kiew, obligeant les habitants a
+la prudence. Les marchands des bazars couvraient toujours des deux
+mains leurs gateaux, leurs petits pates, leurs graines de
+pasteques, comme l'aigle couvre ses aiglons, des que passait un
+boursier. Le consul[17] qui devait, d'apres sa charge, veiller aux
+bonnes moeurs de ses subordonnes, portait de si larges poches dans
+ses pantalons, qu'il eut pu y fourrer toute la boutique d'une
+marchande inattentive. Ces boursiers composaient un monde a part.
+Ils ne pouvaient pas penetrer dans la haute societe, qui se
+composait de nobles, Polonais et Petits-Russiens. Le _vaivode_
+lui-meme, Adam Kissel, malgre la protection dont il honorait
+l'academie, defendait qu'on menat les etudiants dans le monde, et
+voulait qu'on les traitat severement. Du reste, cette derniere
+recommandation etait fort inutile, car ni le recteur, ni les
+professeurs ne menageaient le fouet et les etrivieres. Souvent,
+d'apres leurs ordres, les licteurs rossaient les consuls de
+maniere a leur faire longtemps gratter leurs pantalons. Beaucoup
+d'entre eux ne comptaient cela pour rien, ou, tout au plus, pour
+quelque chose d'un peu plus fort que de l'eau-de-vie poivree. Mais
+d'autres finissaient par trouver un tel chauffage si desagreable,
+qu'ils s'enfuyaient a la _setch_, s'ils en savaient trouver le
+chemin et n'etaient point rattrapes en route. Ostap Boulba, malgre
+le soin qu'il mettait a etudier la logique et meme la theologie,
+ne put jamais s'affranchir des implacables etrivieres.
+Naturellement, cela dut rendre son caractere plus sombre, plus
+intraitable, et lui donner la fermete qui distingue le Cosaque. Il
+passait pour tres bon camarade; s'il n'etait presque jamais le
+chef dans les entreprises hardies, comme le pillage d'un potager,
+toujours il se mettait des premiers sous le commandement d'un
+ecolier entreprenant, et jamais, en aucun cas, il n'eut trahi ses
+compagnons. Aucun chatiment ne l'y eut pu contraindre. Assez
+indifferent a tout autre plaisir que la guerre ou la bouteille,
+car il pensait rarement a autre chose, il etait loyal et bon, du
+moins aussi bon qu'on pouvait l'etre avec un tel caractere et dans
+une telle epoque. Les larmes de sa pauvre mere l'avaient
+profondement emu; c'etait la seule chose qui l'eut trouble, et qui
+lui fit baisser tristement la tete.
+
+Son frere cadet, Andry, avait les sentiments plus vifs et plus
+ouverts. Il apprenait avec plus de plaisir, et sans les
+difficultes que met au travail un caractere lourd et energique. Il
+etait plus ingenieux que son frere, plus souvent le chef d'une
+entreprise hardie; et quelquefois, a l'aide de son esprit
+inventif, il savait eluder la punition, tandis que son frere
+Ostap, sans se troubler beaucoup, otait son caftan et se couchait
+par terre, ne pensant pas meme a demander grace. Andry n'etait pas
+moins devore du desir d'accomplir des actions heroiques; mais son
+ame etait abordable a d'autres sentiments. Le besoin d'aimer se
+developpa rapidement en lui, des qu'il eut passe sa dix-huitieme
+annee. Des images de femme se presentaient souvent a ses pensees
+brulantes. Tout en ecoutant les disputes theologiques, il voyait
+l'objet de son reve avec des joues fraiches, un sourire tendre et
+des yeux noirs. Il cachait soigneusement a ses camarades les
+mouvements de son ame jeune et passionnee; car, a cette epoque, il
+etait indigne d'un Cosaque de penser aux femmes et a l'amour avant
+d'avoir fait ses preuves dans une bataille. En general, dans les
+dernieres annees de son sejour au seminaire, il se mit plus
+rarement en tete d'une troupe aventureuse; mais souvent il errait
+dans quelque quartier solitaire de Kiew, ou de petites
+maisonnettes se montraient engageantes a travers leurs jardins de
+cerisiers. Quelquefois il penetrait dans la rue de l'aristocratie,
+dans cette partie de la ville qui se nomme maintenant le vieux
+Kiew, et qui, alors habitee par des seigneurs petits-russiens et
+polonais, se composait de maisons baties avec un certain luxe. Un
+jour qu'il passait la, reveur, le lourd carrosse d'un seigneur
+polonais manqua de l'ecraser, et le cocher a longues moustaches
+qui occupait le siege le cingla violemment de son fouet. Le jeune
+ecolier, bouillonnant de colere, saisit de sa main vigoureuse,
+avec une hardiesse folle, une roue de derriere du carrosse, et
+parvint a l'arreter quelques moments. Mais le cocher, redoutant
+une querelle, lanca ses chevaux en les fouettant, et Andry, qui
+avait heureusement retire sa main, fut jete contre terre, la face
+dans la boue. Un rire harmonieux et percant retentit sur sa tete.
+Il leva les yeux, et apercut a la fenetre d'une maison une jeune
+fille de la plus ravissante beaute. Elle etait blanche et rose
+comme la neige eclairee par les premiers rayons du soleil levant.
+Elle riait a gorge deployee, et son rire ajoutait encore un charme
+a sa beaute vive et fiere. Il restait la, stupefait, la regardait
+bouche beante, et, essuyant machinalement la boue qui lui couvrait
+la figure, il l'etendait encore davantage. Qui pouvait etre cette
+belle fille? Il en adressa la question aux gens de service
+richement vetus qui etaient groupes devant la porte de la maison
+autour d'un jeune joueur de _bandoura_. Mais ils lui rirent au
+nez, en voyant son visage souille, et ne daignerent pas lui
+repondre. Enfin, il apprit que c'etait la fille du _vaivode_ de
+Kovno, qui etait venu passer quelques jours a Kiew. La nuit
+suivante, avec la hardiesse particuliere aux boursiers, il
+s'introduisit par la cloture en palissade dans le jardin de la
+maison, qu'il avait notee, grimpa sur un arbre dont les branches
+s'appuyaient sur le toit de la maison, passa de la sur le toit, et
+descendit par la cheminee dans la chambre a coucher de la jeune
+fille. Elle etait alors assise pres d'une lumiere, et detachait de
+riches pendants d'oreilles. La pelle Polonaise s'effraya tellement
+a la vue d'un homme inconnu, si brusquement tombe devant elle,
+qu'elle ne put prononcer un mot. Mais quand elle s'apercut que le
+boursier se tenait immobile, baissant les yeux et n'osant pas
+remuer un doigt de la main, quand elle reconnut en lui l'homme
+qui, devant elle, etait tombe dans la rue d'une maniere si
+ridicule, elle partit de nouveau d'un grand eclat de rire. Et
+puis, il n'y avait rien de terrible dans les traits d'Andry;
+c'etait au contraire un charmant visage. Elle rit longtemps, et
+finit par se moquer de lui. La belle etait etourdie comme une
+Polonaise, mais ses yeux clairs et sereins jetaient de ces longs
+regards qui promettent la constance. Le pauvre etudiant respirait
+a peine. La fille du _vaivode_ s'approcha hardiment, lui posa sur
+la tete sa coiffure en diademe, et jeta sur ses epaules une
+collerette transparente ornee de festons d'or. Elle fit de lui
+mille folies, avec le sans-gene d'enfant qui est le propre des
+Polonaises, et qui jeta le jeune boursier dans une confusion
+inexprimable. Il faisait une figure assez niaise, en ouvrant la
+bouche et regardant fixement les yeux de l'espiegle. Un bruit
+soudain l'effraya. Elle lui ordonna de se cacher, et des que sa
+frayeur se fut dissipee, elle appela sa servante, femme tatare
+prisonniere, et lui donna l'ordre de le conduire prudemment par le
+jardin pour le mettre dehors. Mais cette fois-ci, l'etudiant ne
+fut pas si heureux en traversant la palissade. Le gardien
+s'eveilla, l'apercut, donna l'alarme, et les gens de la maison le
+reconduisirent a coups de baton dans la rue jusqu'a ce que ses
+jambes rapides l'eussent mis hors de leurs atteintes. Apres cette
+aventure, il devint dangereux pour lui de passer devant la maison
+du _vaivode_, car ses serviteurs etaient tres nombreux. Andry la
+vit encore une fois dans l'eglise. Elle le remarqua, et lui sourit
+malicieusement comme a une vieille connaissance. Bientot apres le
+_vaivode_ de Kovno quitta la ville, et une grosse figure inconnue
+se montra a la fenetre ou il avait vu la belle Polonaise aux yeux
+noirs. C'est a cela que pensait Andry, en penchant la tete sur le
+cou de son cheval.
+
+Mais des longtemps la steppe les avait embrasses dans son sein
+verdoyant. L'herbe haute les entourait de tous cotes, de sorte
+qu'on ne voyait plus que les bonnets noirs des Cosaques au-dessus
+des tiges ondoyantes.
+
+-- Eh, eh, qu'est-ce que cela veut dire, enfants? vous voila tout
+silencieux, s'ecria tout a coup Boulba sortant de sa reverie. On
+dirait que vous etes devenus des moines. Au diable toutes les
+noires pensees! Serrez vos pipes dans vos dents, donnez de
+l'eperon a vos chevaux, et mettons-nous a courir de facon qu'un
+oiseau ne puisse nous attraper.
+
+Et les Cosaques, se courbant sur le pommeau de la selle,
+disparurent dans l'herbe touffue. On ne voyait plus meme leurs
+bonnets; le rapide eclair du sillon qu'ils tracaient dans l'herbe
+indiquait seul la direction de leur course.
+
+Le soleil s'etait leve dans un ciel sans nuage, et versait sur la
+steppe sa lumiere chaude et vivifiante.
+
+Plus on avancait dans la steppe, plus elle devenait sauvage et
+belle. A cette epoque, tout l'espace qui se nomme maintenant la
+Nouvelle-Russie, de l'Ukraine a la mer Noire, etait un desert
+vierge et verdoyant. Jamais la charrue n'avait laisse de trace a
+travers les flots incommensurables de ses plantes sauvages. Les
+seuls chevaux libres, qui se cachaient dans ces impenetrables
+abris, y laissaient des sentiers. Toute la surface de la terre
+semblait un ocean de verdure doree, qu'emaillaient mille autres
+couleurs. Parmi les tiges fines et seches de la haute herbe,
+croissaient des masses de bleuets, aux nuances bleues, rouges et
+violettes. Le genet dressait en l'air sa pyramide de fleurs
+jaunes. Les petits pompons de trefle blanc parsemaient l'herbage
+sombre, et un epi de ble, apporte la, Dieu sait d'ou, murissait
+solitaire. Sous l'ombre tenue des brins d'herbe, glissaient en
+etendant le cou des perdrix a l'agile corsage. Tout l'air etait
+rempli de mille chants d'oiseaux. Des eperviers planaient,
+immobiles, en fouettant l'air du bout de leurs ailes, et plongeant
+dans l'herbe des regards avides. De loin, l'on entendait les cris
+aigus d'une troupe d'oies sauvages qui volaient, comme une epaisse
+nuee, sur quelque lac perdu dans l'immensite des plaines. La
+mouette des steppes s'elevait, d'un mouvement cadence, et se
+baignait voluptueusement dans les flots de l'azur; tantot on ne la
+voyait plus que comme un point noir, tantot elle resplendissait,
+blanche et brillante, aux rayons du soleil... o mes steppes, que
+vous etes belles!
+
+Nos voyageurs ne s'arretaient que pour le diner. Alors toute leur
+suite, qui se composait de dix Cosaques, descendait de cheval. Ils
+detachaient des flacons en bois, contenant l'eau-de-vie, et des
+moities de calebasses servant de gobelets. On ne mangeait que du
+pain et du lard ou des gateaux secs, et chacun ne buvait qu'un
+seul verre, car Tarass Boulba ne permettait a personne de
+s'enivrer pendant la route. Et l'on se remettait en marche pour
+aller tant que durait le jour. Le soir venu, la steppe changeait
+completement d'aspect. Toute son etendue bigarree s'embrasait aux
+derniers rayons d'un soleil ardent, puis bientot s'obscurcissait
+avec rapidite et laissait voir la marche de l'ombre qui,
+envahissant la steppe, la couvrait de la nuance uniforme d'un vert
+obscur. Alors les vapeurs devenaient plus epaisses; chaque fleur,
+chaque herbe exhalait son parfum, et toute la steppe bouillonnait
+de vapeurs embaumees. Sur le ciel d'un azur fonce, s'etendaient de
+larges bandes dorees et roses, qui semblaient tracees negligemment
+par un pinceau gigantesque. Ca et la, blanchissaient des lambeaux
+de nuages, legers et transparents, tandis qu'une brise, fraiche et
+caressante comme les ondes de la mer, se balancait sur les pointes
+des herbes, effleurant a peine la joue du voyageur. Tout le
+concert de la journee s'affaiblissait, et faisait place peu a peu
+a un concert nouveau. Des gerboises a la robe mouchetee sortaient
+avec precaution de leurs gites, se dressaient sur les pattes de
+derriere, et remplissaient la steppe de leurs sifflements. Le
+gresillement des grillons redoublait de force, et parfois on
+entendait, venant d'un lac lointain, le cri du cygne solitaire,
+qui retentissait comme une cloche argentine dans l'air endormi. A
+l'entree de la nuit, nos voyageurs s'arretaient au milieu des
+champs, allumaient un feu dont la fumee glissait obliquement dans
+l'espace, et, posant une marmite sur les charbons, faisaient cuire
+du gruau. Apres avoir soupe, les Cosaques se couchaient par terre,
+laissant leurs chevaux errer dans l'herbe, des entraves aux pieds.
+Les etoiles de la nuit les regardaient dormir sur leurs caftans
+etendus. Ils pouvaient entendre le petillement, le frolement, tous
+les bruits du monde innombrable d'insectes qui fourmillaient dans
+l'herbe. Tous ces bruits, fondus dans le silence de la nuit,
+arrivaient harmonieux a l'oreille. Si quelqu'un d'eux se levait,
+toute la steppe se montrait a ses yeux diapree par les etincelles
+lumineuses des vers luisants. Quelquefois la sombre obscurite du
+ciel s'eclairait par l'incendie des joncs secs qui croissent au
+bord des rivieres et des lacs, et une longue rangee de cygnes
+allant au nord, frappes tout a coup d'une lueur enflammee,
+semblaient des lambeaux d'etoffes rouges volant a travers les
+airs.
+
+Nos voyageurs continuaient leur route sans aventure. Nulle part,
+autour d'eux, ils ne voyaient un arbre; c'etait toujours la meme
+steppe, libre, sauvage, infinie. Seulement, de temps a autre, dans
+un lointain profond, on distinguait la ligne bleuatre des forets
+qui bordent le Dniepr. Une seule fois, Tarass fit voir a ses fils
+un petit point noir qui s'agitait au loin:
+
+-- Voyez, mes enfants, dit-il, c'est un Tatar qui galope.
+
+En s'approchant, ils virent au-dessus de l'herbe une petite tete
+garnie de moustaches, qui fixa sur eux ses yeux a la fente mince
+et allongee, flaira l'air comme un chien courant, et disparut avec
+la rapidite d'une gazelle, apres s'etre convaincu que les Cosaques
+etaient au nombre de treize.
+
+-- Eh bien! enfants, voulez-vous essayer d'attraper le Tatar?
+Mais, non, n'essayez pas, vous ne l'atteindriez jamais; son cheval
+est encore plus agile que mon Diable.
+
+Cependant Boulba, craignant une embuche, crut-il devoir prendre
+ses precautions. Il galopa, avec tout son monde, jusqu'aux bords
+d'une petite riviere nommee la Tatarka, qui se jette dans le
+Dniepr. Tous entrerent dans l'eau avec leurs montures, et ils
+nagerent longtemps eu suivant le fil de l'eau, pour cacher leurs
+traces. Puis, apres avoir pris pied sur l'autre rive, ils
+continuerent leur route. Trois jours apres, ils se trouvaient deja
+proches de l'endroit qui etait le but de leur voyage. Un froid
+subit rafraichit l'air; ils reconnurent a cet indice la proximite
+du Dniepr. Voila, en effet, qu'il miroite au loin, et se detache
+en bleu sur l'horizon. Plus la troupe s'approchait, plus le fleuve
+s'elargissait en roulant ses froides ondes; et bientot il finit
+par embrasser la moitie de la terre qui se deroulait devant eux.
+Ils etaient arrives a cet endroit de son cours ou le Dniepr,
+longtemps resserre par les bancs de granit, acheve de triompher de
+tous les obstacles, et bruit comme une mer, en couvrant les
+plaines conquises, ou les iles dispersees au milieu de son lit
+refoulent ses flots encore plus loin sur les campagnes d'alentour.
+Les Cosaques descendirent de cheval, entrerent dans un bac, et
+apres une traversee de trois heures, arriverent a l'ile Hortiza,
+ou se trouvait alors la _setch_, qui changea si souvent de
+residence. Une foule de gens se querellaient sur le bord avec les
+mariniers. Les Cosaques se remirent en selle; Tarass prit une
+attitude fiere, serra son ceinturon, et fit glisser sa moustache
+entre ses doigts. Ses jeunes fils s'examinerent aussi de la tete
+aux pieds avec une emotion timide, et tous ensemble entrerent dans
+le faubourg qui precedait la _setch_ d'une demi-verste. A leur
+entree, ils furent assourdis par le fracas de cinquante marteaux
+qui frappaient l'enclume dans vingt-cinq forges souterraines et
+couvertes de gazon. De vigoureux corroyeurs, assis sur leurs
+perrons, pressuraient des peaux de boeufs dans leurs fortes mains.
+Des marchands colporteurs se tenaient sous leurs tentes avec des
+tas de briquets, de pierres a feu, et de poudre a canon. Un
+Armenien etalait de riches pieces d'etoffe; un Tatar petrissait de
+la pate; un juif, la tete baissee, tirait de l'eau-de-vie d'un
+tonneau. Mais ce qui attira le plus leur attention, ce fut un
+Zaporogue qui dormait au beau milieu de la route, bras et jambes
+etendus. Tarass s'arreta, plein d'admiration:
+
+-- Comme ce drole s'est developpe, dit-il en l'examinant. Quel
+beau corps d'homme!
+
+En effet, le tableau etait acheve. Le Zaporogue s'etait etendu en
+travers de la route comme un lion couche. Sa touffe de cheveux,
+fierement rejetee en arriere, couvrait deux palmes de terrain a
+l'entour de sa tete. Ses pantalons de beau drap rouge avaient ete
+salis de goudron, pour montrer le peu de cas qu'il en faisait.
+Apres l'avoir admire tout a son aise Boulba continua son chemin
+par une rue etroite, toute remplie de metiers faits en plein vent,
+et de gens de toutes nations qui peuplaient ce faubourg, semblable
+a une foire, par lequel etait nourrie et vetue la _setch_, qui ne
+savait que boire et tirer le mousquet.
+
+Enfin, ils depasserent le faubourg et apercurent plusieurs huttes
+eparses, couvertes de gazon ou de feutre, a la mode tatare. Devant
+quelques-unes, des canons etaient en batterie. On ne voyait aucune
+cloture, aucune maisonnette avec son perron a colonnes de bois,
+comme il y en avait dans le faubourg. Un petit parapet en terre et
+une barriere que personne ne gardait, temoignaient de la
+prodigieuse insouciance des habitants. Quelques robustes
+Zaporogues, couches sur le chemin, leurs pipes a la bouche, les
+regarderent passer avec indifference et sans remuer de place.
+Tarass et ses fils passerent au milieu d'eux avec precaution, en
+leur disant:
+
+-- Bonjour, seigneurs!
+
+-- Et vous, bonjour, repondaient-ils.
+
+On rencontrait partout des groupes pittoresques. Les visages hales
+de ces hommes montraient qu'ils avaient souvent pris part aux
+batailles, et eprouve toutes sortes de vicissitudes. Voila la
+_setch_; voila le repaire d'ou s'elancent tant d'hommes fiers et
+forts comme des lions; voila d'ou sort la puissance cosaque pour
+se repandre sur toute l'Ukraine. Les voyageurs traverserent une
+place spacieuse ou s'assemblait habituellement le conseil. Sur un
+grand tonneau renverse, etait assis un Zaporogue sans chemise; il
+la tenait a la main, et en raccommodait gravement les trous. Le
+chemin leur fut de nouveau barre par une troupe entiere de
+musiciens, au milieu desquels un jeune Zaporogue, qui avait plante
+son bonnet sur l'oreille, dansait avec frenesie, en elevant les
+mains par-dessus sa tete. Il ne cessait de crier:
+
+-- Vite, vite, musiciens, plus vite. Thomas, n'epargne pas ton
+eau-de-vie aux vrais chretiens.
+
+Et Thomas, qui avait l'oeil poche, distribuait de grandes cruches
+aux assistants. Autour du jeune danseur, quatre vieux Zaporogues
+trepignaient sur place, puis tout a coup se jetaient de cote,
+comme un tourbillon, jusque sur la tete des musiciens, puis,
+pliant les jambes, se baissaient jusqu'a terre, et, se redressant
+aussitot, frappaient la terre de leurs talons d'argent. Le sol
+retentissait sourdement a l'entour, et l'air etait rempli des
+bruits cadences du _hoppak_ et du _tropak_[18]. Parmi tous ces
+Cosaques, il s'en trouvait un qui criait et qui dansait avec le
+plus de fougue. Sa touffe de cheveux volait a tous vents, sa large
+poitrine etait decouverte, mais il avait passe dans les bras sa
+pelisse d'hiver, et la sueur ruisselait sur son visage.
+
+-- Mais ote donc ta pelisse, lui dit enfin Tarass; vois comme il
+fait chaud.
+
+-- C'est impossible, lui cria le Zaporogue.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- C'est impossible, je connais mon caractere; tout ce que j'ote
+passe au cabaret.
+
+Le gaillard n'avait deja plus de bonnet, plus de ceinture, plus de
+mouchoir brode; tout cela etait alle ou il avait dit. La foule des
+danseurs grossissait de minute en minute; et l'on ne pouvait voir
+sans une emotion contagieuse toute cette foule se ruer a cette
+danse, la plus libre, la plus folle d'allure qu'on n'ait jamais
+vue dans le monde, et qui s'appelle, du nom de ses inventeurs, le
+_kasatchok_.
+
+-- Ah! si je n'etais pas a cheval, s'ecria Tarass, je me serais
+mis, oui, je me serais mis a danser moi-meme!
+
+Mais, cependant, commencerent a se montrer dans la foule des
+hommes ages, graves, respectes de toute la _setch_, qui avaient
+ete plus d'une fois choisis pour chefs. Tarass retrouva bientot un
+grand nombre de visages connus. Ostap et Andry entendaient a
+chaque instant les exclamations suivantes:
+
+-- Ah! c'est toi, Petcheritza.
+
+-- Bonjour, Kosoloup.
+
+-- D'ou viens tu, Tarass?
+
+-- Et toi, Doloto?
+
+-- Bonjour, Kirdiaga.
+
+-- Bonjour, Gousti.
+
+-- Je ne m'attendais pas a te voir, Remen.
+
+Et tous ces gens de guerre, qui s'etaient rassembles la des quatre
+coins de la grande Russie, s'embrassaient avec effusion, et l'on
+n'entendait que ces questions confuses:
+
+-- Que fait Kassian? Que fait Borodavka? Et Koloper? Et Pidzichok?
+
+Et Tarass Boulba recevait pour reponse qu'on avait pendu Borodavka
+a Tolopan, ecorche vif Koloper a Kisikermen, et envoye la tete de
+Pidzichok salee dans un tonneau jusqu'a Constantinople. Le vieux
+Boulba se mit a reflechir tristement, et repeta maintes fois:
+
+-- C'etaient de bons Cosaques!
+
+
+CHAPITRE III
+
+Il y avait deja plus d'une semaine que Tarass Boulba habitait la
+_setch_ avec ses fils. Ostap et Andry s'occupaient peu d'etudes
+militaires, car la _setch_ n'aimait pas a perdre le temps en vains
+exercices; la jeunesse faisait son apprentissage dans la guerre
+meme, qui, pour cette raison, se renouvelait sans cesse. Les
+Cosaques trouvaient tout a fait oiseux de remplir par quelques
+etudes les rares intervalles de treve; ils aimaient tirer au
+blanc, galoper dans les steppes et chasser a courre. Le reste du
+temps se donnait a leurs plaisirs, le cabaret et la danse. Toute
+la _setch_ presentait un aspect singulier; c'etait comme une fete
+perpetuelle, comme une danse bruyamment commencee et qui
+n'arriverait jamais a sa fin. Quelques-uns s'occupaient de
+metiers, d'autres de petit commerce; mais la plus grande partie se
+divertissait du matin au soir, tant que la possibilite de le faire
+resonnait dans leurs poches, et que leur part de butin n'etait pas
+encore tombee dans les mains de leurs camarades ou des
+cabaretiers. Cette fete continuelle avait quelque chose de
+magique. La _setch_ n'etait pas un ramassis d'ivrognes qui
+noyaient leurs soucis dans les pots; c'etait une joyeuse bande
+d'hommes insouciants et vivants dans une folle ivresse de gaiete.
+Chacun de ceux qui venaient la oubliait tout ce qui l'avait occupe
+jusqu'alors. On pouvait dire, suivant leur expression, qu'il
+crachait sur tout son passe, et il s'adonnait avec l'enthousiasme
+d'un fanatique aux charmes d'une vie de liberte menee en commun
+avec ses pareils, qui, comme lui, n'avaient plus ni parents, ni
+famille, ni maisons, rien que l'air libre et l'intarissable gaiete
+de leur ame. Les differents recits et dialogues qu'on pouvait
+recueillir de cette foule nonchalamment etendue par terre avaient
+quelquefois une couleur si energique et si originale, qu'il
+fallait avoir tout le flegme exterieur d'un Zaporogue pour ne pas
+se trahir, meme par un petit mouvement de la moustache: caractere
+qui distingue les Petits-Russiens des autres races slaves. La
+gaiete etait bruyante, quelquefois a l'exces, mais les buveurs
+n'etaient pas entasses dans un _kabak_[19] sale et sombre, ou
+l'homme s'abandonne a une ivresse triste et lourde. La ils
+formaient comme une reunion de camarades d'ecole, avec la seule
+difference que, au lieu d'etre assis sous la sotte ferule d'un
+maitre, tristement penches sur des livres, ils faisaient des
+excursions avec cinq mille chevaux; au lieu de l'etroite prairie
+ou ils avaient joue au ballon, ils avaient des steppes spacieuses,
+infinies, ou se montrait, dans le lointain, le Tatar agile, ou
+bien le Turc grave et silencieux sous son large turban. Il y avait
+encore cette difference que, au lieu de la contrainte qui les
+rassemblait dans l'ecole, ils s'etaient volontairement reunis, en
+abandonnant pere, mere, et le toit paternel. On trouvait la des
+gens qui, apres avoir eu la corde autour du cou, et deja voues a
+la pale mort, avaient revu la vie dans toute sa splendeur;
+d'autres encore, pour qui un ducat avait ete jusque-la une
+fortune, et dont on aurait pu, grace aux juifs intendants,
+retourner les poches sans crainte d'en rien faire tomber. On y
+rencontrait des etudiants qui, n'ayant pu supporter les verges
+academiques, s'etaient enfuis de l'ecole, sans apprendre une
+lettre de l'alphabet, tandis qu'il y en avait d'autres qui
+savaient fort bien ce qu'etaient Horace, Ciceron et la Republique
+romaine. On y trouvait aussi des officiers polonais qui s'etaient
+distingues dans les armees du roi, et grand nombre de partisans,
+convaincus qu'il etait indifferent de savoir ou et pour qui l'on
+faisait la guerre, pourvu qu'on la fit, et parce qu'il est indigne
+d'un gentilhomme de ne pas faire la guerre. Beaucoup enfin
+venaient a la _setch_ uniquement pour dire qu'ils y avaient ete,
+et qu'ils en etaient revenus chevaliers accomplis. Mais qui n'y
+avait-il pas? Cette etrange republique repondait a un besoin du
+temps. Les amateurs de la vie guerriere, des coupes d'or, des
+riches etoffes, des ducats et des sequins pouvaient, en toute
+saison, y trouver de la besogne. Il n'y avait que les amateurs du
+beau sexe qui n'eussent rien a faire la, car aucune femme ne
+pouvait se montrer, meme dans le faubourg de la _setch_. Ostap et
+Andry trouvaient tres etrange de voir une foule de gens se rendre
+a la _setch_, sans que personne leur demandat qui ils etaient, ni
+d'ou ils venaient. Ils y entraient comme s'ils fussent revenus a
+la maison paternelle, l'ayant quittee une heure avant. Le nouveau
+venu se presentait au _kochevoi_[20], et le dialogue suivant
+s'etablissait d'habitude entre eux:
+
+-- Bonjour. Crois-tu en Jesus-Christ?
+
+-- J'y crois, repondait l'arrivant.
+
+-- Et a la Sainte Trinite?
+
+-- J'y crois de meme.
+
+-- Vas-tu a l'eglise?
+
+-- J'y vais.
+
+-- Fais le signe de la croix.
+
+L'arrivant le faisait.
+
+-- Bien, reprenait le _kochevoi_, va au _kouren_ qu'il te plait de
+choisir.
+
+A cela se bornait la ceremonie de la reception.
+
+Toute la _setch_ priait dans la meme eglise, prete a la defendre
+jusqu'a la derniere goutte de sang, bien que ces gens ne
+voulussent jamais entendre parler de careme et d'abstinence. Il
+n'y avait que des juifs, des Armeniens et des Tatars qui, seduits
+par l'appat du gain, se decidaient a faire leur commerce dans le
+faubourg, parce que les Zaporogues n'aimaient pas a marchander, et
+payaient chaque objet juste avec l'argent que leur main tirait de
+la poche. Du reste, le sort de ces commercants avides etait tres
+precaire et tres digne de pitie. Il ressemblait a celui des gens
+qui habitent au pied du Vesuve, car des que les Zaporogues
+n'avaient plus d'argent, ils brisaient leurs boutiques et
+prenaient tout sans rien payer. La _setch_ se composait d'au moins
+soixante _koureni_, qui etaient autant de petites republiques
+independantes, ressemblant aussi a des ecoles d'enfants qui n'ont
+rien a eux, parce qu'on leur fournit tout. Personne, en effet, ne
+possedait rien; tout se trouvait dans les mains de l'_ataman_ du
+_kouren_, qu'on avait l'habitude de nommer pere (_batka_). Il
+gardait l'argent, les habits, les provisions, et jusqu'au bois de
+chauffage. Souvent un _kouren_ se prenait de querelle avec un
+autre. Dans ce cas, la dispute se vidait par un combat a coups de
+poing, qui ne cessait qu'avec le triomphe d'un parti, et alors
+commencait une fete generale. Voila quelle etait cette _setch_ qui
+avait tant de charme pour les jeunes gens. Ostap et Andry se
+lancerent avec toute la fougue de leur age sur cette mer orageuse,
+et ils eurent bien vite oublie le toit paternel, et le seminaire,
+et tout ce qui les avait jusqu'alors occupes. Tout leur semblait
+nouveau, et les moeurs vagabondes de la _setch_, et les lois fort
+peu compliquees qui la regissaient, mais qui leur paraissaient
+encore trop severes pour une telle republique. Si un Cosaque
+volait quelque misere, c'etait compte pour une honte sur toute
+l'association. On l'attachait, comme un homme deshonore, a une
+sorte de colonne infame, et, pres de lui, l'on posait un gros
+baton dont chaque passant devait lui donner un coup jusqu'a ce que
+mort s'ensuivit. Le debiteur qui ne payait pas etait enchaine a un
+canon, et il restait a cette attache jusqu'a ce qu'un camarade
+consentit a payer sa dette pour le delivrer; mais Andry fut
+surtout frappe par le terrible supplice qui punissait le
+meurtrier. On creusait une fosse profonde dans laquelle on
+couchait le meurtrier vivant, puis on posait sur son corps le
+cadavre du mort enferme dans un cercueil, et on les couvrait tous
+les deux de terre. Longtemps apres une execution de ce genre,
+Andry fut poursuivi par l'image de ce supplice horrible, et
+l'homme enterre vivant sous le mort se representait incessamment a
+son esprit.
+
+Les deux jeunes Cosaques se firent promptement aimer de leurs
+camarades. Souvent, avec d'autres membre du meme _kouren_, ou avec
+le _kouren_ tout entier, ou meme avec les _koureni_ voisins, ils
+s'en allaient dans la steppe a la chasse des innombrables oiseaux
+sauvages, des cerfs, des chevreuils; ou bien ils se rendaient sur
+les bords des lacs et des cours d'eau attribues par le sort a leur
+_kouren_, pour jeter leurs filets et ramasser de nombreuses
+provisions. Quoique ce ne fut pas precisement la vraie science du
+Cosaque, ils se distinguaient parmi les autres par leur courage et
+leur adresse. Ils tiraient bien au blanc, ils traversaient le
+Dniepr a la nage, exploit pour lequel un jeune apprenti etait
+solennellement recu dans le cercle des Cosaques. Mais le vieux
+Tarass leur preparait une autre sphere d'activite. Une vie si
+oisive ne lui plaisait pas; il voulait arriver a la veritable
+affaire. Il ne cessait de reflechir sur la maniere dont on
+pourrait decider la _setch_ a quelque hardie entreprise, ou un
+chevalier put se montrer ce qu'il est. Un jour, enfin, il alla
+trouver le _kochevoi_, et lui dit sans preambule:
+
+-- Eh bien, _kochevoi_, il serait temps que les Zaporogues
+allassent un peu se promener.
+
+-- Il n'y a pas ou se promener, repondit le _kochevoi_ en otant de
+sa bouche une petite pipe, et en crachant de cote.
+
+-- Comment, il n'y a pas ou? On peut aller du cote des Turcs, ou
+du cote des Tatars.
+
+-- On ne peut ni du cote des Turcs, ni du cote des Tatars,
+repondit le _kochevoi_ en remettant, d'un grand sang-froid, sa
+pipe entre ses dents.
+
+-- Mais pourquoi ne peut-on pas?
+
+-- Parce que... nous avons promis la paix au sultan.
+
+-- Mais c'est un paien, dit Boulba; Dieu et la sainte Ecriture
+ordonnent de battre les paiens.
+
+-- Nous n'en avons pas le droit. Si nous n'avions pas jure sur
+notre religion, peut-etre serait-ce possible. Mais maintenant,
+non, c'est impossible.
+
+-- Comment, impossible! Voila que tu dis que nous n'avons pas le
+droit; et moi j'ai deux fils, jeunes tous les deux, qui n'ont
+encore ete ni l'un ni l'autre a la guerre. Et voila que tu dis que
+nous n'avons pas le droit, et voila que tu dis qu'il ne faut pas
+que les Zaporogues aillent a la guerre!
+
+-- Non, ca ne convient pas.
+
+-- Il faut donc que la force cosaque se perde inutilement; il faut
+donc qu'un homme perisse comme un chien sans avoir fait une bonne
+oeuvre, sans s'etre rendu utile a son pays et a la chretiente?
+Pourquoi donc vivons-nous? Pourquoi diable vivons-nous? Voyons,
+explique-moi cela. Tu es un homme sense, ce n'est pas pour rien
+qu'on t'a fait _kochevoi_. Dis-moi, pourquoi, pourquoi vivons-
+nous?
+
+Le _kochevoi_ fit attendre sa reponse. C'etait un Cosaque obstine.
+Apres s'etre tu longtemps, il finit par dire:
+
+-- Et cependant, il n'y aura pas de guerre.
+
+-- Il n'y aura pas de guerre? demanda de nouveau Tarass.
+
+-- Non.
+
+-- Il ne faut plus y penser?
+
+-- Il ne faut plus y penser.
+
+-- Attends, se dit Boulba, attends, tete du diable, tu auras de
+mes nouvelles.
+
+Et il le quitta, bien decide a se venger.
+
+Apres s'etre concerte avec quelques-uns de ses amis, il invita
+tout le monde a boire. Les Cosaques, un peu ivres, s'en allerent
+tous sur la place, ou se trouvaient, attachees a des poteaux, les
+timbales qu'on frappait pour reunir le conseil. N'ayant pas trouve
+les baguettes que gardait chez lui le timbalier, ils saisirent
+chacun un baton, et se mirent a frapper sur les timbales. L'homme
+aux baguettes arriva le premier; c'etait un gaillard de haute
+taille, qui n'avait plus qu'un oeil, et non fort eveille.
+
+-- Qui ose battre l'appel? decria-t-il.
+
+-- Tais-toi, prends tes baguettes, et frappe quand on te
+l'ordonne, repondirent les Cosaques avines.
+
+Le timbalier tira de sa poche ses baguettes qu'il avait prises
+avec lui, sachant bien comment finissaient d'habitude de pareilles
+aventures. Les timbales resonnerent, et bientot des masses noires
+de Cosaques se precipiterent sur la place, presses comme des
+frelons dans une ruche. Tous se mirent en rond, et apres le
+troisieme roulement des timbales, se montrerent enfin les chefs, a
+savoir le _kochevoi_ avec la massue, signe de sa dignite, le juge
+avec le sceau de l'armee, le greffier avec son ecritoire et
+_l'iesaoul_ avec son long baton. Le kockevoi et les autres chefs
+oterent leurs bonnets pour saluer humblement les Cosaques qui se
+tenaient fierement les mains sur les hanches.
+
+-- Que signifie cette reunion, et que desirez-vous, seigneurs?
+demanda le _kochevoi_.
+
+Les cris et les imprecations l'empecherent de continuer.
+
+-- Depose ta massue, fils du diable; depose ta massue, nous ne
+voulons plus de toi, s'ecrierent des voix nombreuses.
+
+Quelques _koureni_, de ceux qui n'avaient pas bu, semblaient etre
+d'un avis contraire. Mais bientot, ivres ou sobres, tous
+commencerent a coups de poing, et la bagarre devint generale.
+
+Le _kochevoi_ avait eu un moment l'intention de parler; mais,
+sachant bien que cette foule furieuse et sans frein, pouvait
+aisement le battre jusqu'a mort, ce qui etait souvent arrive dans
+des cas pareils, il salua tres bas, deposa sa massue, et disparut
+dans la foule.
+
+-- Nous ordonnez-vous, seigneurs, de deposer aussi les insignes de
+nos charges? demanderent le juge, le greffier et l'_iesaoul_ prets
+a laisser a la premiere injonction le sceau, l'ecritoire et le
+baton blanc.
+
+-- Non, restez, s'ecrierent des voix parties de la foule. Nous ne
+voulions chasser que le _kochevoi_, parce qu'il n'est qu'une
+femme, et qu'il nous faut un homme pour _kochevoi_.
+
+-- Qui choisirez-vous maintenant? demanderent les chefs.
+
+-- Prenons Koukoubenko, s'ecrierent quelques-uns.
+
+-- Nous ne voulons pas de Koukoubenko repondirent les autres. Il
+est trop jeune; le lait de sa nourrice ne lui a pas encore seche
+sur les levres.
+
+-- Que Chilo soit notre _ataman_! s'ecrierent d'autres voix;
+faisons de Chilo un _kochevoi_.
+
+-- Un _chilo_[21] dans vos dos, repondit la foule jurant. Quel
+Cosaque est-ce, celui qui est parvenu en se faufilant comme un
+Tatar? Au diable l'ivrogne Chilo!
+
+-- Borodaty! choisissons Borodaty!
+
+-- Nous ne voulons pas de Borodaty; au diable Borodaty!
+
+-- Criez Kirdiaga, chuchota Tarass Boulba a l'oreille de ses
+affides.
+
+-- Kirdiaga, Kirdiaga! s'ecrierent-ils.
+
+-- Kirdiaga! Borodaty! Borodaty! Kirdiaga! Chilo! Au diable Chilo!
+Kirdiaga!"
+
+Les candidats dont les noms etaient ainsi proclames sortirent tous
+de la foule, pour ne pas laisser croire qu'ils aidaient par leur
+influence a leur propre election.
+
+"Kirdiaga! Kirdiaga!" Ce nom retentissait plus fort que les
+autres. "Borodaty!" repondait-on. La question fut jugee a coups de
+poing, et Kirdiaga triompha.
+
+-- Amenez Kirdiaga, s'ecria-t-on aussitot.
+
+Une dizaine de Cosaques quitterent la foule. Plusieurs d'entre eux
+etaient tellement ivres, qu'ils pouvaient a peine se tenir sur
+leurs jambes. Ils se rendirent tous chez Kirdiaga, pour lui
+annoncer qu'il venait d'etre elu. Kirdiaga, vieux Cosaque tres
+madre, etait rentre depuis longtemps dans sa hutte, et faisait
+mine de ne rien savoir de ce qui se passait.
+
+-- Que desirez-vous, seigneur? demanda-t-il.
+
+-- Viens; on t'a fait _kochevoi_.
+
+-- Prenez pitie de moi, seigneurs. Comment est-il possible que je
+sois digne d'un tel honneur? Quel _kochevoi_ ferais-je? je n'ai
+pas assez de talent pour remplir une pareille dignite. Comme si
+l'on ne pouvait pas trouver meilleur que moi dans toute l'armee.
+
+-- Va donc, va donc, puisqu'on te le dit, lui repliquerent les
+Zaporogues.
+
+Deux d'entre eux le saisirent sous les bras, et, malgre sa
+resistance, il fut amene de force sur la place, bourre de coups de
+poing dans le dos, et accompagne de jurons et d'exhortations:
+
+-- Allons, ne recule pas, fils du diable! accepte, chien,
+l'honneur qu'on t'offre.
+
+Voila de quelle facon Kirdiaga fut amene dans le cercle des
+Cosaques.
+
+-- Eh bien! seigneurs, crierent a pleine voix ceux qui l'avaient
+amene, consentez-vous a ce que ce Cosaque devienne notre
+_kochevoi_?
+
+-- Oui! oui! nous consentons tous, tous! repondit la foule; et
+l'echo de ce cri unanime retentit longtemps dans la plaine.
+
+L'un des chefs prit la massue et la presenta au nouveau
+_kochevoi_. Kirdiaga, d'apres la coutume, refusa de l'accepter. Le
+chef la lui presenta une seconde fois; Kirdiaga la refusa encore,
+et ne l'accepta qu'a la troisieme presentation. Un long cri de
+joie s'eleva dans la foule, et fit de nouveau retentir toute la
+plaine. Alors, du milieu du peuple, sortirent quatre vieux
+Cosaques a moustaches et cheveux grisonnants (il n'y en avait pas
+de tres vieux a la _setch_, car jamais Zaporogue ne mourut de mort
+naturelle); chacun d'eux prit une poignee de terre, que de longues
+pluies avaient changee en boue, et l'appliqua sur la tete de
+Kirdiaga. La terre humide lui coula sur le front, sur les
+moustaches et lui salit tout le visage. Mais Kirdiaga demeura
+parfaitement calme, et remercia les Cosaques de l'honneur qu'ils
+venaient de lui faire. Ainsi se termina cette election bruyante
+qui, si elle ne contenta nul autre, combla de joie le vieux
+Boulba; en premier lieu, parce qu'il s'etait venge de l'ancien
+_kochevoi_, et puis, parce que Kirdiaga son vieux camarade, avait
+fait avec lui les memes expeditions sur terre et sur mer, et
+partage les memes travaux, les memes dangers. La foule se dissipa
+aussitot pour aller celebrer l'election, et un festin universel
+commenca, tel que jamais les fils de Tarass n'en avaient vu de
+pareil. Tous les cabarets furent mis au pillage; les Cosaques
+prenaient sans payer la biere, l'eau-de-vie et l'hydromel. Les
+cabaretiers s'estimaient heureux d'avoir la vie sauve. Toute la
+nuit se passa en cris et en chansons qui celebraient la gloire des
+Cosaques; et la lune vit, toute la nuit, se promener dans les rues
+des troupes de musiciens avec leurs _bandoura_s et leurs
+_balalaikas_[22], et des chantres d'eglise qu'on entretenait dans
+la _setch_ pour chanter les louanges de Dieu et celles des
+Cosaques. Enfin, le vin et la fatigue vainquirent tout le monde.
+Peu a, peu toutes les rues se joncherent d'hommes etendus. Ici,
+c'etait un Cosaque qui, attendri, eplore, se pendait au cou de son
+camarade, et tous deux tombaient embrasses. La, tout un groupe
+etait renverse pele-mele. Plus loin, un ivrogne choisissait
+longtemps une place pour se coucher, et finissait par s'etendre
+sur une piece de bois. Le dernier, le plus fort de tous, marcha
+longtemps, en trebuchant sur les corps et en balbutiant des
+paroles incoherentes; mais enfin il tomba comme les autres, et
+toute la _setch_ s'endormit.
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Des le lendemain, Tarass Boulba se concertait avec le nouveau
+_kochevoi_, pour savoir comment l'on pourrait decider les
+Zaporogues a une resolution. Le _kochevoi_ etait un Cosaque fin et
+ruse qui connaissait bien ses Zaporogues. Il commenca par dire:
+
+-- C'est impossible de violer le serment, c'est impossible.
+
+Et puis, apres un court silence, il reprit:
+
+-- Oui, c'est possible. Nous ne violerons pas le serment, mais
+nous inventerons quelque chose. Seulement faites en sorte que le
+peuple se rassemble, non sur mon ordre, mais par sa propre
+volonte. Vous savez bien comment vous y prendre; et moi, avec les
+anciens, nous accourrons aussitot sur la place comme si nous ne
+savions rien.
+
+Une heure ne s'etait pas passee depuis leur entretien, quand les
+timbales resonnerent de nouveau. La place fut bientot couverte
+d'un million de bonnets cosaques. On commenca a se faire des
+questions:
+
+-- Quoi?... Pourquoi?... Qu'a-t-on a battre les timbales?
+
+Personne ne repondait. Peu a peu, neanmoins, on entendit dans la
+foule les propos suivants:
+
+-- La force cosaque perit a ne rien faire... Il n'y a pas de
+guerre, pas d'entreprise... Les anciens sont des faineants; ils ne
+voient plus, la graisse les aveugle. Non, il n'y a pas de justice
+au monde.
+
+Les autres Cosaques ecoutaient en silence, et ils finirent par
+repeter eux-memes:
+
+-- Effectivement, il n'y a pas du tout de justice au monde.
+
+Les anciens paraissaient fort etonnes de pareils discours. Enfin
+le _kochevoi_ s'avanca, et dit:
+
+-- Me permettez-vous de parler, seigneurs Zaporogues?
+
+-- Parle.
+
+-- Mon discours, seigneurs, sera fait en consideration de ce que
+la plupart d'entre vous, et vous le savez sans doute mieux que
+moi, doivent tant d'argent aux juifs des cabarets et a leurs
+camarades, qu'aucun diable ne fait plus credit. Puis, ensuite, mon
+discours sera fait en consideration de ce qu'il y a parmi nous
+beaucoup de jeunes gens qui n'ont jamais vu la guerre de pres,
+tandis qu'un jeune homme, vous le savez vous-memes, seigneurs, ne
+peut exister sans la guerre. Quel Zaporogue est-ce, s'il n'a
+jamais battu de paien?
+
+-- Il parle bien, pensa Boulba.
+
+-- Ne croyez pas cependant, seigneurs, que je dise tout cela pour
+violer la paix. Non, que Dieu m'en garde! je ne dis cela que comme
+cela. En outre, le temple du Seigneur, chez nous, est dans un tel
+etat que c'est pecher de dire ce qu'il est. Il y a deja bien des
+annees que, par la grace du Seigneur, la _setch_ existe; et
+jusqu'a present, non seulement le dehors de l'eglise, mais les
+saintes images de l'interieur n'ont pas le moindre ornement.
+Personne ne songe meme a leur faire battre une robe d'argent[23].
+Elles n'ont recu que ce que certains Cosaques leur ont laisse par
+testament. Il est vrai que ces dons-la etaient bien peu de chose,
+car ceux qui les ont faits avaient de leur vivant bu tout leur
+avoir. De facon que je ne fais pas de discours pour vous decider a
+la guerre contre les Turcs, parce que nous avons promis la paix au
+sultan, et que ce serait un grand peche de se dedire, attendu que
+nous avons jure sur notre religion.
+
+-- Que diable embrouille-t-il? se dit Boulba.
+
+-- Vous voyez, seigneurs, qu'il est impossible de commencer la
+guerre; l'honneur des chevaliers ne le permet pas. Mais voici ce
+que je pense, d'apres mon pauvre esprit. Il faut envoyer les
+jeunes gens sur des canots, et qu'ils ecument un peu les cotes de
+l'Anatolie. Qu'en pensez-vous, seigneurs?
+
+-- Conduis-nous, conduis-nous tous? s'ecria la foule de tous
+cotes. Nous sommes tous prets a perir pour la religion.
+
+Le _kochevoi_ s'epouvanta; il n'avait nullement l'intention de
+soulever toute la _setch_; il lui semblait dangereux de rompre la
+paix.
+
+-- Permettez-moi, seigneurs, de parler encore.
+
+-- Non, c'est assez, s'ecrierent les Zaporogues; tu ne diras rien
+de mieux que ce que tu as dit.
+
+-- Si c'est ainsi, il sera fait comme vous le desirez. Je suis le
+serviteur de votre volonte. C'est une chose connue et la sainte
+Ecriture le dit, que la voix du peuple est la voix de Dieu. Il est
+impossible d'imaginer jamais rien de plus sense que ce qu'a
+imagine le peuple; mais voila ce qu'il faut que je vous dise. Vous
+savez, seigneurs, que le sultan ne laissera pas sans punition le
+plaisir que les jeunes gens se seront donne; et nos forces eussent
+ete pretes, et nous n'eussions craint personne. Et pendant notre
+absence, les Tatars peuvent nous attaquer. Ce sont les chiens des
+Turcs; ils n'osent pas vous prendre en face, ils n'entrent pas
+dans la maison tant que le maitre l'occupe; mais ils vous mordent
+les talons par derriere, et de facon a faire crier. Et puis, s'il
+faut dire la verite, nous n'avons pas assez de canots en reserve,
+ni assez de poudre pour que nous puissions tous partir. Du reste,
+je suis pret a faire ce qui vous convient, je suis le serviteur de
+votre volonte.
+
+Le ruse _kochevoi_ se tut. Les groupes commencerent a
+s'entretenir; les _atamans_ des _koureni_ entrerent en conseil.
+Par bonheur, il n'y avait pas beaucoup de gens ivres dans la
+foule, et les Cosaques se deciderent a suivre le prudent avis de
+leur chef.
+
+Quelques-uns d'entre eux passerent aussitot sur la rive du Dniepr,
+et allerent fouiller le tresor de l'armee, la ou, dans des
+souterrains inabordables, creuses sous l'eau et sous les joncs, se
+cachait l'argent de la _setch_, avec les canons et les armes pris
+a l'ennemi. D'autres s'empresserent de visiter les canots et de
+les preparer pour l'expedition. En un instant, le rivage se
+couvrit d'une foule animee. Des charpentiers arrivaient avec leurs
+haches; de vieux Cosaques hales, aux moustaches grises, aux
+epaules larges, aux fortes jambes, se tenaient jusqu'aux genoux
+dans l'eau, les pantalons retrousses, et tiraient les canots avec
+des cordes pour les mettre a flot. D'autres trainaient des poutres
+seches et des pieces de bois. Ici, l'on ajustait des planches a un
+canot; la, apres l'avoir renverse la quille en l'air, on le
+calfatait avec du goudron; plus loin, on attachait aux deux flancs
+du canot, d'apres la coutume cosaque, de longues bottes de joncs,
+pour empecher les vagues de la mer de submerger cette frele
+embarcation. Des feux etaient allumes sur tout le rivage. On
+faisait bouillir la poix dans des chaudrons de cuivre. Les
+anciens, les experimentes, enseignaient aux jeunes. Des cris
+d'ouvriers et les bruits de leur ouvrage retentissaient de toutes
+parts. La rive entiere du fleuve se mouvait et vivait.
+
+Dans ce moment, un grand bac se montra en vue du rivage. La foule
+qui l'encombrait faisait de loin des signaux. C'etaient des
+Cosaques couverts de haillons. Leurs vetements deguenilles
+(plusieurs d'entre eux n'avaient qu'une chemise et une pipe)
+montraient qu'ils venaient d'echapper a quelque grand malheur, ou
+qu'ils avaient bu jusqu'a leur defroque. L'un d'eux, petit, trapu,
+et qui pouvait avoir cinquante ans, se detacha de la foule, et
+vint se placer sur l'avant du bac. Il criait plus fort et faisait
+des gestes plus energiques que tous les autres; mais le bruit des
+travailleurs a l'oeuvre empechait d'entendre ses paroles.
+
+-- Qu'est-ce qui vous amene?" demanda enfin le _kochevoi_, quand
+le bac toucha la rive.
+
+Tous les ouvriers suspendirent leurs travaux, cesserent le bruit,
+et regarderent dans une silencieuse attente, en soulevant leurs
+haches ou leurs rabots.
+
+-- Un malheur, repondit le petit Cosaque de l'avant.
+
+-- Quel malheur?
+
+-- Me permettez-vous de parler, seigneurs Zaporogues?
+
+-- Parle.
+
+-- Ou voulez-vous plutot rassembler un conseil?
+
+-- Parle, nous sommes tous ici.
+
+Et la foule se reunit en un seul groupe.
+
+-- Est-ce que vous n'avez rien entendu dire de ce qui se passe
+dans l'Ukraine?
+
+-- Quoi? demanda un des _atamans_ de _kouren_.
+
+-- Quoi? reprit l'autre; il parait que les Tatars vous ont bouche
+les oreilles avec de la colle pour que vous n'ayez rien entendu.
+
+-- Parle donc, que s'y fait-il?
+
+-- Il s'y fait des choses comme il ne s'en est jamais fait depuis
+que nous sommes au monde et que nous avons recu le bapteme.
+
+-- Mais, dis donc ce qui s'y fait, fils de chien, s'ecria de la
+foule quelqu'un qui avait apparemment perdu patience.
+
+-- Il s'y fait que les saintes eglises ne sont plus a nous.
+
+-- Comment, plus a nous?
+
+-- On les a donnees a bail aux juifs, et si on ne paye pas le juif
+d'avance, il est impossible de dire la messe.
+
+-- Qu'est-ce que tu chantes la?
+
+-- Et si l'infame juif ne met pas, avec sa main impure, un petit
+signe sur l'hostie, il est impossible de la consacrer.
+
+-- Il ment, seigneurs et freres, comment se peut-il qu'un juif
+impur mette un signe sur la sainte hostie?...
+
+-- Ecoutez, je vous en conterai bien d'autres. Les pretres
+catholiques (_kseunz_) ne vont pas autrement, dans l'Ukraine,
+qu'en _tarataika_[24]. Ce ne serait pas un mal, mais voila ce qui
+est un mal, c'est qu'au lieu de chevaux, on attelle des chretiens
+de la bonne religion[25]. Ecoutez, ecoutez, je vous en conterai
+bien d'autres. On dit que les juives commencent a se faire des
+jupons avec les chasubles de nos pretres. Voila ce qui se fait
+dans l'Ukraine, seigneurs. Et vous, vous etes tranquillement
+etablis dans la _setch_, vous buvez, vous ne faites rien, et, a ce
+qu'il parait, les Tatars vous ont fait si peur, que vous n'avez
+plus d'yeux ni d'oreilles, et que vous n'entendez plus parler de
+ce qui se passe dans le monde.
+
+-- Arrete, arrete, interrompit le _kochevoi_ qui s'etait tenu
+jusque-la immobile et les yeux baisses, comme tous les Zaporogues,
+qui, dans les grandes occasions, ne s'abandonnaient jamais au
+premier elan, mais se taisaient pour rassembler en silence toutes
+les forces de leur indignation. Arrete, et moi, je dirai une
+parole. Et vous donc, vous autres, que le diable rosse vos peres!
+que faisiez-vous? N'aviez-vous pas de sabres, par hasard? Comment
+avez-vous permis une pareille abomination?
+
+-- Comment nous avons permis une pareille abomination? Et vous,
+auriez-vous mieux fait quand il y avait cinquante mille hommes des
+seuls Polonais? Et puis, il ne faut pas deguiser notre peche, il y
+avait aussi des chiens parmi les notres, qui ont accepte leur
+religion.
+
+-- Et que faisait votre _hetman_? que faisaient vos _polkovniks_?
+
+-- Ils ont fait de telles choses que Dieu veuille nous en
+preserver.
+
+-- Comment?
+
+-- Voila comment: notre _hetman_ se trouve maintenant a Varsovie
+roti dans un boeuf de cuivre, et les tetes de nos _polkovniks_ se
+sont promenees avec leurs mains dans toutes les foires pour etre
+montrees au peuple. Voila ce qu'ils ont fait.
+
+Toute la foule frissonna. Un grand silence s'etablit sur le rivage
+entier, semblable a celui qui precede les tempetes. Puis, tout a
+coup, les cris, les paroles confuses eclaterent de tous cotes.
+
+-- Comment! que les juifs tiennent a bail les eglises chretiennes!
+que les pretres attellent des chretiens au brancard! Comment!
+permettre de pareils supplices sur la terre russe, de la part de
+maudits schismatiques! Qu'on puisse traiter ainsi les _polkovniks_
+et les _hetman_s! non, ce ne sera pas, ce ne sera pas.
+
+Ces mots volaient de cote et d'autre, Les Zaporogues commencaient
+a se mettre en mouvement. Ce n'etait pas l'agitation d'un peuple
+mobile. Ces caracteres lourds et forts ne s'enflammaient pas
+promptement; mais une fois echauffes, ils conservaient longtemps
+et obstinement leur flamme interieure.
+
+-- Pendons d'abord tous les juifs, s'ecrierent des voix dans la
+foule; qu'ils ne puissent plus faire de jupes a leurs juives avec
+les chasubles des pretres! qu'ils ne mettent plus de signes sur
+les hosties! noyons toute cette canaille dans le Dniepr!
+
+Ces mots prononces par quelques-uns volerent de bouche en bouche
+aussi rapidement que brille l'eclair, et toute la foule se
+precipita sur le faubourg avec l'intention d'exterminer tous les
+juifs.
+
+Les pauvres fils d'Israel ayant perdu, dans leur frayeur, toute
+presence d'esprit, se cachaient dans des tonneaux vides, dans les
+cheminees, et jusque sous les jupes de leurs femmes. Mais les
+Cosaques savaient bien les trouver partout.
+
+-- Serenissimes seigneurs, s'ecriait un juif long et sec comme un
+baton, qui montrait du milieu de ses camarades sa chetive figure
+toute bouleversee par la peur; serenissimes seigneurs, permettez-
+nous de vous dire un mot, rien qu'un mot. Nous vous dirons une
+chose comme vous n'en avez jamais entendue, une chose de telle
+importance, qu'on ne peut pas dire combien elle est importante.
+
+-- Voyons, parlez, dit Boulba, qui aimait toujours a entendre
+l'accuse.
+
+-- Excellentissimes seigneurs, dit le juif, on n'a jamais encore
+vu de pareils seigneurs, non, devant Dieu, jamais. Il n'y a pas eu
+au monde d'aussi nobles, bons et braves seigneurs.
+
+Sa voix s'etouffait et mourait d'effroi.
+
+-- Comment est-ce possible que nous pensions mal des Zaporogues?
+Ce ne sont pas les notres qui sont les fermiers d'eglises dans
+l'Ukraine; non, devant Dieu, ce ne sont pas les notres. Ce ne sont
+pas meme des juifs; le diable sait ce que c'est. C'est une chose
+sur laquelle il ne faut que cracher, et la jeter ensuite. Ceux-ci
+vous diront la meme chose. N'est-ce pas, Chleuma? n'est-ce pas,
+Chmoul?
+
+-- Devant Dieu, c'est bien vrai, repondirent de la foule Chleuma
+et Chmoul, tous deux vetus d'habits en lambeaux, et blemes comme
+du platre.
+
+-- Jamais encore, continua le long juif, nous n'avons eu de
+relations avec l'ennemi, et nous ne voulons rien avoir a faire
+avec les catholiques. Qu'ils voient le diable en songe! nous
+sommes comme des freres avec les Zaporogues.
+
+-- Comment! que les Zaporogues soient vos freres! s'ecria
+quelqu'un de la foule. Jamais, maudits juifs. Au Dniepr, cette
+maudite canaille!
+
+Ces mots servirent de signal. On empoigna les juifs, et on
+commenca a les lancer dans le fleuve. Des cris plaintifs
+s'elevaient de tous cotes; mais les farouches Zaporogues ne
+faisaient que rire en voyant les greles jambes des juifs,
+chaussees de bas et de souliers, s'agiter dans les airs. Le pauvre
+orateur, qui avait attire un si grand desastre sur les siens et
+sur lui-meme, s'arracha de son caftan, par lequel on l'avait deja
+saisi, en petite camisole etroite et de toutes couleurs, embrassa
+les pieds de Boulba, et se mit a le supplier d'une voix
+lamentable.
+
+-- Magnifique et serenissime seigneur, j'ai connu votre frere, le
+defunt Doroch. C'etait un vrai guerrier, la fleur de la
+chevalerie. Je lui ai prete huit cents sequins pour se racheter
+des Turcs.
+
+-- Tu as connu mon frere? lui dit Tarass.
+
+-- Je l'ai connu, devant Dieu. C'etait un seigneur tres genereux.
+
+-- Et comment te nomme-t-on?
+
+-- Yankel.
+
+-- Bien, dit Tarass.
+
+Puis, apres avoir reflechi:
+
+-- Il sera toujours temps de pendre le juif, dit-il aux Cosaques.
+Donnez-le-moi pour aujourd'hui.
+
+Ils y consentirent. Tarass le conduisit a ses chariots pres
+desquels se tenaient ses Cosaques.
+
+-- Allons, fourre-toi sous ce chariot, et ne bouge plus. Et vous,
+freres, ne laissez pas sortir le juif.
+
+Cela dit, il s'en alla sur la place, ou la foule s'etait des
+longtemps rassemblee. Tout le monde avait abandonne le travail des
+canots, car ce n'etait pas une guerre maritime qu'ils allaient
+faire, mais une guerre de terre ferme. Au lieu de chaloupes et de
+rames, il leur fallait maintenant des chariots et des coursiers. A
+cette heure, chacun voulait se mettre en campagne, les vieux comme
+les jeunes; et tous d'apres le consentement des anciens, le
+_kochevoi_ et les _atamans_ des _koureni_, avaient resolu de
+marcher droit sur la Pologne, pour venger toutes leurs offenses,
+l'humiliation de la religion et de la gloire cosaque, pour
+ramasser du butin dans les villes ennemies, bruler les villages et
+les moissons, faire enfin retentir toute la steppe du bruit de
+leurs hauts faits. Tous s'armaient. Quant au _kochevoi_, il avait
+grandi de toute une palme. Ce n'etait plus le serviteur timide des
+caprices d'un peuple voue a la licence; c'etait un chef dont la
+puissance n'avait pas de bornes, un despote qui ne savait que
+commander et se faire obeir. Tous les chevaliers tapageurs et
+volontaires se tenaient immobiles dans les rangs, la tete
+respectueusement baissee, et n'osant lever les regards, pendant
+qu'il distribuait ses ordres avec lenteur, sans colere, sans cri,
+comme un chef vieilli dans l'exercice du pouvoir, et qui
+n'executait pas pour la premiere fois des projets longuement
+muris.
+
+-- Examinez bien si rien ne vous manque, leur disait-il; preparez
+vos chariots, essayez vos armes; ne prenez pas avec vous trop
+d'habillements. Une chemise et deux pantalons pour chaque Cosaque,
+avec un pot de lard et d'orge pilee. Que personne n'emporte
+davantage. Il y aura des effets et des provisions dans les
+bagages. Que chaque Cosaque emmene une paire de chevaux. Il faut
+prendre aussi deux cents paires de boeufs; ils nous seront
+necessaires dans les endroits marecageux et au passage des
+rivieres. Mais de l'ordre surtout, seigneurs, de l'ordre. Je sais
+qu'il y a des gens parmi vous qui, si Dieu leur envoie du butin,
+se mettent a dechirer les etoffes de soie pour s'en faire des bas.
+Abandonnez cette habitude du diable; ne vous chargez pas de
+jupons; prenez seulement les armes, quand elles sont bonnes, ou
+les ducats et l'argent, car cela tient peu de place et sert
+partout. Mais que je vous dise encore une chose, seigneurs: si
+quelqu'un de vous s'enivre a la guerre, je ne le ferai pas meme
+juger. Je le ferai trainer comme un chien jusqu'aux chariots, fut-
+il le meilleur Cosaque de l'armee; et la il sera fusille comme un
+chien, et abandonne sans sepulture aux oiseaux. Un ivrogne, a la
+guerre, n'est pas digne d'une sepulture chretienne. Jeunes gens,
+en toutes choses ecoutez les anciens. Si une balle vous frappe, si
+un sabre vous ecorche la tete ou quelque autre endroit, n'y faites
+pas grande attention; jetez une charge de poudre dans un verre
+d'eau-de-vie, avalez cela d'un trait, et tout passera. Vous
+n'aurez pas meme de fievre. Et si la blessure n'est pas trop
+profonde, mettez-y tout bonnement de la terre, apres l'avoir
+humectee de salive sur la main. A l'oeuvre, a l'oeuvre, enfants!
+hatez-vous sans vous presser.
+
+Ainsi parlait le _kochevoi_, et des qu'il eut fini son discours,
+tous les Cosaques se mirent a la besogne. La _setch_ entiere
+devint sobre; on n'aurait pu y rencontrer un seul homme ivre, pas
+plus que s'il ne s'en fut jamais trouve parmi les Cosaques. Les
+uns reparaient les cercles des roues ou changeaient les essieux
+des chariots; les autres y entassaient des armes ou des sacs de
+provisions; d'autres encore amenaient les chevaux et les boeufs.
+De toutes parts retentissaient le pietinement des betes de somme,
+le bruit des coups d'arquebuse tires a la cible, le choc des
+sabres contre les eperons, les mugissements des boeufs, les
+grincements des chariots charges, et les voix d'hommes parlant
+entre eux ou excitant leurs chevaux.
+
+Bientot le _tabor_[26] des Cosaques s'etendit en une longue file,
+se dirigeant vers la plaine. Celui qui aurait voulu parcourir tout
+l'espace compris entre la tete et la queue du convoi aurait eu
+longtemps a courir. Dans la petite eglise en bois, le pope
+recitait la priere du depart; il aspergea toute la foule d'eau
+benite, et chacun, en passant, vint baiser la croix. Quand le
+_tabor_ se mit en mouvement, et s'eloigna de la _setch_, tous les
+Cosaques se retournerent:
+
+-- Adieu, notre mere, dirent-ils d'une commune voix, que Dieu te
+garde de tout malheur!
+
+En traversant le faubourg, Tarass Boulba apercut son juif Yankel
+qui avait eu le temps de s'etablir sous une tente, et qui vendait
+des pierres a feu, des vis, de la poudre, toutes les choses utiles
+a la guerre, meme du pain et des _khalatchis_[27].
+
+"Voyez-vous ce diable de juif?" pensa Tarass. Et, s'approchant de
+lui:
+
+-- Fou que tu es, lui dit-il, que fais-tu la? Veux-tu donc qu'on
+te tue comme un moineau?
+
+Yankel, pour toute reponse, vint a sa rencontre, et faisant signe
+des deux mains, comme s'il avait a lui declarer quelque chose de
+tres mysterieux, il lui dit:
+
+-- Que votre seigneurie se taise, et n'en dise rien a personne.
+Parmi les chariots de l'armee, il y a un chariot qui m'appartient.
+Je prends avec moi toutes sortes de provisions bonnes pour les
+Cosaques, et en route, je vous les vendrai a plus bas prix que
+jamais juif n'a vendu, devant Dieu, devant Dieu!
+
+Tarass Boulba haussa les epaules, en voyant ce que pouvait la
+force de la nature juive, et rejoignit le _tabor_.
+
+
+CHAPITRE V
+
+Bientot toute la partie sud-est de la Pologne fut en proie a la
+terreur. On entendait repeter partout "Les Zaporogues, les
+Zaporogues arrivent!" Tout ce qui pouvait fuir fuyait; chacun
+quittait ses foyers. Alors, precisement, dans cette contree de
+l'Europe, on n'elevait ni forteresses, ni chateaux. Chacun se
+construisait a la hate quelque petite habitation couverte de
+chaume, pensant qu'il ne fallait perdre ni son temps ni son argent
+a batir des demeures qui seraient tot ou tard la proie des
+invasions. Tout le monde se mit en emoi. Celui-ci echangeait ses
+boeufs et sa charrue contre un cheval et un mousquet, pour aller
+servir dans les regiments; celui-la cherchait un refuge avec son
+betail, emportant tout ce qu'il pouvait enlever. Quelques-uns
+essayaient bien une resistance toujours vaine; mais la plus grande
+partie fuyait prudemment. Tout le monde savait qu'il n'etait pas
+facile d'avoir affaire avec cette foule aguerrie aux combats,
+connue sous le nom d'armee zaporogue, qui, malgre son organisation
+irreguliere, conservait dans la bataille un ordre calcule. Pendant
+la marche, les hommes a cheval s'avancaient lentement, sans
+surcharger et sans fatiguer leurs montures; les gens de pied
+suivaient en bon ordre les chariots, et tout le _tabor_ ne se
+mettait en mouvement que la nuit, prenant du repos le jour, et
+choisissant pour ses haltes des lieux deserts ou des forets, plus
+vastes encore et plus nombreuses qu'aujourd'hui. On envoyait en
+avant des eclaireurs et des espions pour savoir ou et comment se
+diriger. Souvent, les Cosaques apparaissaient dans les endroits ou
+ils etaient le moins attendus; alors, tout ce qui etait vivant
+disait adieu a la vie. Des incendies devoraient les villages
+entiers; les chevaux et les boeufs qu'on ne pouvait emmener
+etaient tues sur place. Les cheveux se dressent d'horreur quand on
+pense a toutes les atrocites que commettaient les Zaporogues. On
+massacrait les enfants, on coupait les seins aux femmes; au petit
+nombre de ceux qu'on laissait en liberte, on arrachait la peau, du
+genou jusqu'a la plante des pieds; en un mot, les Cosaques
+acquittaient en une seule fois toutes leurs vieilles dettes. Le
+prelat d'un monastere, qui eut connaissance de leur approche,
+envoya deux de ses moines pour leur representer qu'il y avait paix
+entre le gouvernement polonais et les Zaporogues, qu'ainsi ils
+violaient leur devoir envers le roi et tout droit des gens.
+
+-- Dites a l'abbe de ma part et de celle de tous les Zaporogues,
+repondit le _kochevoi_, qu'il n'a rien a craindre. Mes Cosaques ne
+font encore qu'allumer leurs pipes.
+
+Et bientot la magnifique abbaye fut tout entiere livree aux
+flammes; et les colossales fenetres gothiques semblaient jeter des
+regards severes a travers les ondes lumineuses de l'incendie. Des
+foules de moines fugitifs, de juifs, de femmes, s'entasserent dans
+les villes entourees de murailles et qui avaient garnison.
+
+Les secours tardifs envoyes par le gouvernement de loin en loin,
+et qui consistaient en quelques faibles regiments, ou ne pouvaient
+decouvrir les Cosaques, ou s'enfuyaient au premier choc, sur leurs
+chevaux rapides. Il arrivait aussi que des generaux du roi, qui
+avaient triomphe dans mainte affaire, se decidaient a reunir leurs
+forces, et a presenter la bataille aux Zaporogues. C'etaient de
+pareilles rencontres qu'attendaient surtout les jeunes Cosaques,
+qui avaient honte de piller ou de vaincre des ennemis sans
+defense, et qui brillaient du desir de se distinguer devant les
+anciens, en se mesurant avec un Polonais hardi et fanfaron, monte
+sur un beau cheval, et vetu d'un riche _joupan_[28] dont les
+manches pendantes flottaient au vent. Ces combats etaient
+recherches par eux comme un plaisir, car ils y trouvaient
+l'occasion de faire un riche butin de sabres, de mousquets et de
+harnais de chevaux. De jeunes hommes au menton imberbe etaient
+devenus en un mois des hommes faits. Les traits de leurs visages,
+ou s'etait jusque-la montree une mollesse juvenile, avaient pris
+l'energie de la force. Le vieux Tarass etait ravi de voir que,
+partout, ses fils marchaient au premier rang. Evidemment la guerre
+etait la veritable vocation d'Ostap. Sans jamais perdre la tete,
+avec un sang-froid presque surnaturel dans un jeune homme de
+vingt-deux ans, il mesurait d'un coup d'oeil l'etendue du danger,
+la vraie situation des choses, et trouvait sur-le-champ le moyen
+d'eviter le peril, mais de l'eviter pour le vaincre avec plus de
+certitude. Toutes ses actions commencerent a montrer la confiance
+en soi, la fermete calme, et personne ne pouvait meconnaitre en
+lui un chef futur.
+
+-- Oh! ce sera avec le temps un bon _polkovnik_, disait le vieux
+Tarass; devant Dieu, ce sera un bon _polkovnik_, et il surpassera
+son pere.
+
+Pour Andry, il se laissait emporter au charme de la musique des
+balles et des sabres. Il ne savait pas ce que c'etait que
+reflechir, calculer, mesurer ses forces et celles de l'ennemi. Il
+trouvait une volupte folle dans la bataille. Elle lui semblait une
+fete, a ces instants ou la tete du combattant brule, ou tout se
+confond a ses regards, ou les hommes et les chevaux tombent pele-
+mele avec fracas, ou il se precipite tete baissee a travers le
+sifflement des balles, frappant a droite et a gauche, sans
+ressentir les coups qui lui sont portes. Plus d'une fois le vieux
+Tarass eut l'occasion d'admirer Andry, lorsque, emporte par sa
+fougue, il se jetait dans des entreprises que n'eut tentees nul
+homme de sang-froid, et reussissait justement par l'exces de sa
+temerite. Le vieux Tarass l'admirait alors, et repetait souvent:
+
+-- Oh! celui-la est un brave; que le diable ne l'emporte pas! ce
+n'est pas Ostap, mais c'est un brave.
+
+Il fut decide que l'armee marcherait tout droit sur la ville de
+Doubno, ou, d'apres le bruit public, les habitants avaient
+renferme beaucoup de richesses. L'intervalle fut parcouru en un
+jour et demi, et les Zaporogues parurent inopinement devant la
+place. Les habitants avaient resolu de se defendre jusqu'a la
+derniere extremite, preferant mourir sur le seuil de leurs
+demeures que laisser entrer l'ennemi dans leurs murs. Une haute
+muraille en terre entourait toute la ville; la ou elle etait trop
+basse, s'elevait un parapet en pierre, ou une maison crenelee, ou
+une forte palissade en pieux de chene. La garnison etait
+nombreuse, et sentait toute l'importance de son devoir. A leur
+arrivee, les Zaporogues attaquerent vigoureusement les ouvrages
+exterieurs; mais ils furent recus par la mitraille. Les bourgeois,
+les habitants ne voulaient pas non plus rester oisifs, et se
+tenaient en armes sur les remparts. On pouvait voir a leur
+contenance qu'ils se preparaient a une resistance desesperee. Les
+femmes meme prenaient part a la defense; des pierres, des sacs de
+sable, des tonneaux de resine enflammee tombaient sur la tete des
+assaillants. Les Zaporogues n'aimaient pas avoir affaire aux
+forteresses; ce n'etait pas dans les assauts qu'ils brillaient. Le
+_kochevoi_ ordonna donc la retraite en disant:
+
+-- Ce n'est rien, seigneurs freres, decidons-nous a reculer. Mais
+que je sois un maudit Tatar, et non pas un chretien, si nous
+laissons sortir un seul habitant. Qu'ils meurent tous de faim
+comme des chiens.
+
+Apres avoir battu en retraite, l'armee bloqua etroitement la
+place, et n'ayant rien autre chose a faire, les Cosaques se mirent
+a ravager les environs, a bruler les villages et les meules de
+ble, a lancer leurs chevaux dans les moissons encore sur pied, et
+qui cette annee-la avaient recompense les soins du laboureur par
+une riche croissance. Du haut des murailles, les habitants
+voyaient avec terreur la devastation de toutes leurs ressources.
+Cependant les Zaporogues, disposes en _koureni_ comme a la
+_setch_, avaient entoure la ville d'un double rang de chariots.
+Ils fumaient leurs pipes, echangeaient entre eux les armes prises
+a l'ennemi, et jouaient au saute-mouton, a pair et impair,
+regardant la ville avec un sang-froid desesperant; et, pendant la
+nuit, les feux s'allumaient; chaque _kouren_ faisait bouillir son
+gruau dans d'enormes chaudrons de cuivre; une garde vigilante se
+succedait aupres des feux. Mais bientot les Zaporogues
+commencerent a s'ennuyer de leur inaction, et surtout de leur
+sobriete forcee dont nulle action d'eclat ne les dedommageait. Le
+_kochevoi_ ordonna meme de doubler la ration de vin, ce qui se
+faisait quelquefois dans l'armee, quand il n'y avait pas
+d'entreprise a tenter. C'etait surtout aux jeunes gens, et
+notamment aux fils de Boulba, que deplaisait une pareille vie.
+Andry ne cachait pas son ennui:
+
+-- Tete sans cervelle, lui disait souvent Tarass, souffre,
+Cosaque, tu deviendras _hetman_s[29]. Celui-la n'est pas encore un
+bon soldat qui garde sa presence d'esprit dans la bataille; mais
+celui-la est un bon soldat qui ne s'ennuie jamais, qui sait
+souffrir jusqu'au bout, et, quoi qu'il arrive, finit par faire ce
+qu'il a resolu.
+
+Mais un jeune homme ne peut avoir l'opinion d'un vieillard, car il
+voit les memes choses avec d'autres yeux.
+
+Sur ces entrefaites, arriva le _polk_ de Tarass Boulba amene par
+Tovkatch. Il etait accompagne de deux _iesaouls_, d'un greffier et
+d'autres chefs, conduisant une troupe d'environ quatre mille
+hommes. Dans ce nombre, se trouvaient beaucoup de volontaires,
+qui, sans etre appeles, avaient pris librement du service, des
+qu'ils avaient connu le but de l'expedition. Les _iesaouls_
+apportaient aux fils de Tarass la benediction de leur mere, et a
+chacun d'eux une petite image en bois de cypres, prise au celebre
+monastere de Megigorsk a Kiew. Les deux freres se pendirent les
+saintes images au cou, et devinrent tous les deux pensifs en
+songeant a leur vieille mere. Que leur prophetisait cette
+benediction? La victoire sur l'ennemi, suivie d'un joyeux retour
+dans la patrie, avec du butin, et surtout de la gloire digne
+d'etre eternellement chantee par les joueurs de _bandoura_, ou
+bien...? Mais l'avenir est inconnu; il se tient devant l'homme,
+semblable a l'epais brouillard d'automne qui s'eleve des marais.
+Les oiseaux le traversent eperdument, sans se reconnaitre, la
+colombe sans voir l'epervier, l'epervier sans voir la colombe, et
+pas un d'eux ne sait s'il est pres ou loin de sa fin.
+
+Apres la reception des images, Ostap s'occupa de ses affaires de
+chaque jour, et se retira bientot dans son _kouren_. Pour Andry,
+il ressentait involontairement un serrement de coeur. Les Cosaques
+avaient deja pris leur souper. Le soir venait de s'eteindre; une
+belle nuit d'ete remplissait l'air. Mais Andry ne rejoignait pas
+son _kouren_, et ne pensait point a dormir. Il etait plonge dans
+la contemplation du spectacle qu'il avait sous les yeux. Une
+innombrable quantite d'etoiles jetaient du haut du ciel une
+lumiere pale et froide. La plaine, dans une vaste etendue, etait
+couverte de chariots disperses, que chargeaient les provisions et
+le butin, et sous lesquels pendaient les seaux a porter le
+goudron. Autour et sous les chariots, se voyaient des groupes de
+Zaporogues etendus dans l'herbe. Ils dormaient dans toutes sortes
+de positions. L'un avait mis un sac sous sa tete, l'autre son
+bonnet; celui-ci s'appuyait sur le flanc de son camarade. Chacun
+portait a sa ceinture un sabre, un mousquet, une petite pipe en
+bois, un briquet et des poincons. Les boeufs pesants etaient
+couches, les jambes pliees, en troupes blanchatres, et
+ressemblaient de loin a de grosses pierres immobiles eparses dans
+la plaine, de tous cotes s'elevaient les sourds ronflements des
+soldats endormis, auxquels repondaient par des hennissements
+sonores les chevaux qu'indignaient leurs entraves.
+
+Cependant, une lueur solennelle et lugubre ajoutait encore a la
+beaute de cette nuit de juillet; c'etait le reflet de l'incendie
+des villages d'alentour. Ici, la flamme s'etendait large et
+paisible sur le ciel; la, trouvant un aliment faible, elle
+s'elancait en minces tourbillons jusque sous les etoiles; des
+lambeaux enflammes se detachaient pour se trainer et s'eteindre au
+loin. De ce cote, un monastere aux murs noircis par le feu, se
+tenait sombre et grave comme un moine encapuchonne, montrant a
+chaque reflet sa lugubre grandeur; de cet autre, brulait le grand
+jardin du couvent. On croyait entendre le sifflement des arbres
+que tordait la flamme, et quand, au sein de l'epaisse fumee,
+jaillissait un rayon lumineux, il eclairait de sa lueur violatre
+des masses de prunes muries, et changeait en or de ducats des
+poires qui jaunissaient a travers le sombre feuillage. D'une et
+d'autre parts, pendaient aux creneaux ou aux branches quelque
+moine ou quelque malheureux juif dont le corps se consumait avec
+tout le reste. Une quantite d'oiseaux s'agitaient devant la nappe
+de feu, et, de loin, semblaient autant de petites croix noires. La
+ville dormait, degarnie de defenseurs. Les fleches des temples,
+les toits des maisons, les creneaux des murs et les pointes des
+palissades s'enflammaient silencieusement du reflet des incendies
+lointains. Andry parcourait les rangs des Cosaques. Les feux,
+autour desquels s'asseyaient les gardes, ne jetaient plus que de
+faibles clartes, et les gardes eux-memes se laissaient aller au
+sommeil, apres avoir largement satisfait leur appetit cosaque. Il
+s'etonna d'une telle insouciance, pensant qu'il etait fort heureux
+qu'on n'eut pas d'ennemi dans le voisinage. Enfin, il s'approcha
+lui-meme de l'un des chariots, grimpa sur la couverture, et se
+coucha, le visage en l'air, en mettant ses mains jointes sous sa
+tete; mais il ne put s'endormir, et demeura longtemps a regarder
+le ciel. L'air etait pur et transparent; les etoiles qui forment
+la voie lactee etincelaient d'une lumiere blanche et confuse. Par
+moments, Andry s'assoupissait, et le premier voile du sommeil lui
+cachait la vue du ciel, qui reparaissait de nouveau. Tout a coup,
+il lui sembla qu'une etrange figure se dessinait rapidement devant
+lui. Croyant que c'etait une image creee par le sommeil, et qui
+allait se dissiper, il ouvrit les yeux davantage. Il apercut
+effectivement une figure pale, extenuee, qui se penchait sur lui
+et le regardait fixement dans les yeux. Des cheveux longs et noirs
+comme du charbon s'echappaient en desordre d'un voile sombre
+negligemment jete sur la tete, et l'eclat singulier du regard, le
+teint cadavereux du visage pouvaient bien faire croire a une
+apparition. Andry saisit a la hate son mousquet, et s'ecria d'une
+voix alteree:
+
+-- Qui es-tu? Si tu es un esprit malin, disparais. Si tu es un
+etre vivant, tu as mal pris le temps de rire, je vais te tuer.
+
+Pour toute reponse l'apparition mit le doigt sur ses levres,
+semblant implorer le silence. Andry deposa son mousquet, et se mit
+a la regarder avec plus d'attention. A ses longs cheveux, a son
+cou, a sa poitrine demi-nue, il reconnut une femme. Mais ce
+n'etait pas une Polonaise; son visage have et decharne avait un
+teint olivatre, les larges pommettes de ses joues s'avancaient en
+saillie, et les paupieres de ses yeux etroits se relevaient aux
+angles exterieurs. Plus il contemplait les traits de cette femme,
+plus il y trouvait le souvenir d'un visage connu.
+
+-- Dis-moi, qui es-tu? s'ecria-t-il enfin; il me semble que je
+t'ai vue quelque part.
+
+-- Oui, il y a deux ans, a Kiew.
+
+-- Il y a deux ans, a Kiew? repeta Andry en repassant dans sa
+memoire tout ce que lui rappelait sa vie d'etudiant.
+
+Il la regarda encore une fois avec une profonde attention, puis il
+s'ecria tout a coup:
+
+-- Tu es la Tatare, la servante de la fille du _vaivode_.
+
+-- Chut! dit-elle, en croisant ses mains avec une angoisse
+suppliante, tremblante de peur et regardant de tous cotes si le
+cri d'Andry n'avait reveille personne.
+
+-- Reponds: comment, et pourquoi es-tu ici? disait Andry d'une
+voix basse et haletante. Ou est la demoiselle? est-elle en vie?
+
+-- Elle est dans la ville.
+
+-- Dans la ville! reprit Andry retenant a peine un cri de
+surprise, et sentant que tout son sang lui refluait au coeur.
+Pourquoi dans la ville?
+
+-- Parce que le vieux seigneur y est lui-meme. Voila un an et demi
+qu'il a ete fait _vaivode_ de Doubno.
+
+-- Est-elle mariee?... Mais parle donc, parle donc.
+
+-- Voila deux jours qu'elle n'a rien mange,
+
+-- Comment!...
+
+-- Il n'y a plus un morceau de pain dans la ville: depuis
+plusieurs jours les habitants ne mangent que de la terre."
+
+Andry fut petrifie.
+
+-- La demoiselle t'a vu du parapet avec les autres Zaporogues.
+Elle m'a dit: "Va, dis au chevalier, s'il se souvient de moi,
+qu'il vienne me trouver; sinon, qu'il te donne au moins un morceau
+de pain pour ma vieille mere, car je ne veux pas la voir mourir
+sous mes yeux. Prie-le, embrasse ses genoux; il a aussi une
+vieille mere; qu'il te donne du pain pour l'amour d'elle."
+
+Une foule de sentiments divers s'eveillerent dans le coeur du
+jeune Cosaque.
+
+-- Mais comment as-tu pu venir ici?
+
+-- Par un passage souterrain.
+
+-- Y a-t-il donc un passage souterrain?
+
+-- Oui.
+
+-- Ou?
+
+-- Tu ne nous trahiras pas, chevalier?
+
+-- Non, je le jure sur la Sainte Croix.
+
+-- En descendant le ravin, et en traversant le ruisseau a la place
+ou croissent des joncs.
+
+-- Et ce passage aboutit dans la ville?
+
+-- Tout droit au monastere.
+
+-- Allons, allons sur-le-champ.
+
+-- Mais, au nom du Christ et de sa sainte mere, un morceau de
+pain.
+
+-- Bien, je vais t'en apporter. Tiens-toi pres du chariot, ou
+plutot couche-toi dessus. Personne ne te verra, tous dorment. Je
+reviens a l'instant.
+
+Et il se dirigea vers les chariots ou se trouvaient les provisions
+de son _kouren_. Le coeur lui battait avec violence. Tout ce
+qu'avait efface sa vie rude et guerriere de Cosaque, tout le passe
+renaquit aussitot, et le present s'evanouit a son tour. Alors
+reparut a la surface de sa memoire une image de femme avec ses
+beaux bras, sa bouche souriante, ses epaisses nattes de cheveux.
+Non, cette image n'avait jamais disparu pleinement de son ame;
+mais elle avait laisse place a d'autres pensees plus males, et
+souvent encore elle troublait le sommeil du jeune Cosaque.
+
+Il marchait, et ses battements de coeur devenaient de plus en plus
+forts a l'idee qu'il la verrait bientot, et ses genoux tremblaient
+sous lui. Arrive pres des chariots, il oublia pourquoi il etait
+venu, et se passa la main sur le front en cherchant a se rappeler
+ce qui l'amenait. Tout a coup il tressaillit, plein d'epouvante a
+l'idee qu'elle se mourait de faim. Il s'empara de plusieurs pains
+noirs; mais la reflexion lui rappela que cette nourriture, bonne
+pour un Zaporogue, serait pour elle trop grossiere. Il se souvint
+alors que, la veille, le _kochevoi_ avait reproche aux cuisiniers
+de l'armee d'avoir employe a faire du gruau toute la farine de ble
+noir qui restait, tandis qu'elle devait suffire pour trois jours.
+Assure donc qu'il trouverait du gruau tout prepare dans les grands
+chaudrons, Andry prit une petite casserole de voyage appartenant a
+son pere, et alla trouver le cuisinier de son _kouren_, qui
+dormait etendu entre deux marmites sous lesquelles fumait encore
+la cendre chaude. A sa grande surprise, il les trouva vides l'une
+et l'autre. Il avait fallu des forces surhumaines pour manger tout
+ce gruau, car son _kouren_ comptait moins d'hommes que les autres.
+Il continua l'inspection des autres marmites, et ne trouva rien
+nulle part. Involontairement il se rappela le proverbe: "Les
+Zaporogues sont comme les enfants; s'il y a peu, ils s'en
+contentent; s'il y a beaucoup, ils ne laissent rien." Que faire?
+Il y avait sur le chariot de son pere un sac de pains blancs qu'on
+avait pris au pillage d'un monastere. Il s'approcha du chariot,
+mais le sac n'y etait plus. Ostap l'avait mis sous sa tete, et
+ronflait etendu par terre. Andry saisit le sac d'une main et
+l'enleva brusquement; la tete d'Ostap frappa sur le sol, et lui-
+meme, se dressant a demi eveille, s'ecria sans ouvrir les yeux:
+
+-- Arretez, arretez le Polonais du diable; attrapez son cheval.
+
+-- Tais-toi, ou je te tue, s'ecria Andry plein d'epouvante, en le
+menacant de son sac.
+
+Mais Ostap s'etait tu deja; il retomba sur la terre, et se remit a
+ronfler de maniere a agiter l'herbe que touchait son visage. Andry
+regarda avec terreur de tous cotes. Tout etait tranquille; une
+seule tete a la touffe flottante s'etait soulevee dans le _kouren_
+voisin; mais apres avoir jete de vagues regards, elle s'etait
+reposee sur la terre. Au bout d'une courte attente, il s'eloigna
+emportant son butin. La Tatare etait couchee, respirant a peine.
+
+-- Leve-toi, lui dit-il; allons, tout le monde dort, ne crains
+rien. Es-tu en etat de soulever un de ces pains, si je ne puis les
+emporter tous moi-meme?
+
+Il mit le sac sur son dos, en prit un second, plein de millet,
+qu'il enleva d'un autre chariot, saisit dans ses mains les pains
+qu'il avait voulu donner a la Tatare, et, courbe sous ce poids, il
+passa intrepidement a travers les rangs des Zaporogues endormis.
+
+-- Andry! dit le vieux Boulba au moment ou son fils passa devant
+lui.
+
+Le coeur du jeune homme se glaca. Il s'arreta, et, tout tremblant,
+repondit a voix basse:
+
+-- Eh bien! quoi?
+
+-- Tu as une femme avec toi. Sur ma parole, je te rosserai demain
+matin d'importance. Les femmes ne te meneront a rien de bon.
+
+Apres avoir dit ces mots, il souleva sa tete sur sa main, et
+considera attentivement la Tatare enveloppee dans son voile.
+
+Andry se tenait immobile, plus mort que vif, sans oser regarder
+son pere en face. Quand il se decida a lever enfin les yeux, il
+reconnut que Boulba s'etait endormi, la tete sur la main.
+
+Il fit le signe de la croix; son effroi se dissipa plus vite qu'il
+n'etait venu. Quand il se retourna pour s'adresser a la Tatare, il
+la vit devant lui, immobile comme une sombre statue de granit,
+perdue dans son voile, et le reflet d'un incendie lointain eclaira
+tout a coup ses yeux, hagards comme ceux d'un moribond. Il la
+secoua par la manche, et tous deux s'eloignerent en regardant
+frequemment derriere eux. Ils descendirent dans un ravin, au fond
+duquel se trainait paresseusement un ruisseau bourbeux, tout
+couvert de joncs croissant sur des mottes de terre. Une fois au
+fond du ravin, la plaine avec le _tabor_ des Zaporogues disparut a
+leurs regards; en se retournant, Andry ne vit plus rien qu'une
+cote escarpee, au sommet de laquelle se balancaient quelques
+herbes seches et fines, et par-dessus brillait la lune, semblable
+a une faucille d'or. Une brise legere, soufflant de la steppe,
+annoncait la prochaine venue du jour. Mais nulle part on
+n'entendait le chant d'un coq. Depuis longtemps on ne l'avait
+entendu, ni dans la ville, ni dans les environs devastes. Ils
+franchirent une poutre posee sur le ruisseau, et devant eux se
+dressa l'autre bord, plus haut encore et plus escarpe. Cet endroit
+passait sans doute pour le mieux fortifie de toute l'enceinte par
+la nature, car le parapet en terre qui le couronnait etait plus
+bas qu'ailleurs, et l'on n'y voyait pas de sentinelles. Un peu
+plus loin s'elevaient les epaisses murailles du couvent. Toute la
+cote devant eux etait couverte de bruyeres; entre elle et le
+ruisseau s'etendait un petit plateau ou croissaient des joncs de
+hauteur d'homme. La Tatare ota ses souliers, et s'avanca avec
+precaution en soulevant sa robe, parce que le sol mouvant etait
+impregne d'eau. Apres avoir conduit peniblement Andry a travers
+les joncs, elle s'arreta devant un grand tas de branches seches.
+Quand ils les eurent ecartees, ils trouverent une espece de voute
+souterraine dont l'ouverture n'etait pas plus grande que la bouche
+d'un four. La Tatare y entra la premiere la tete basse, Andry la
+suivit, en se courbant aussi bas que possible pour faire passer
+ses sacs et ses pains, et bientot tous deux se trouverent dans une
+complete obscurite.
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Andry s'avancait peniblement dans l'etroit et sombre souterrain,
+precede de la Tatare et courbe sous ses sacs de provisions.
+
+-- Bientot nous pourrons voir, lui dit sa conductrice, nous
+approchons de l'endroit ou j'ai laisse une lumiere.
+
+En effet, les noires murailles du souterrain commencaient a
+s'eclairer peu a peu. Ils atteignirent une petite plate-forme qui
+semblait etre une chapelle, car a l'un des murs etait adossee une
+table en forme d'autel, surmontee d'une vieille image noircie de
+la madone catholique. Une petite lampe en argent, suspendue devant
+cette image, l'eclairait de sa lueur pale. La Tatare se baissa,
+ramassa de terre son chandelier de cuivre dont la tige longue et
+mince etait entouree de chainettes auxquelles pendaient des
+mouchettes, un eteignoir et un poincon. Elle le prit et alluma la
+chandelle au feu de la lampe. Tous deux continuerent leur route, a
+demi dans une vive lumiere, a demi dans une ombre noire, comme les
+personnages d'un tableau de Gerard delle notti. Le visage du jeune
+chevalier, ou brillait la sante et la force, formait un frappant
+contraste avec celui de la Tatare, pale et extenue. Le passage
+devint insensiblement plus large et plus haut, de maniere qu'Andry
+put relever la tete. Il se mit a considerer attentivement les
+parois en terre du passage ou il cheminait. Comme aux souterrains
+de Kiew, on y voyait des enfoncements que remplissaient tantot des
+cercueils, tantot des ossements epars que l'humidite avait rendus
+mous comme de la pate. La aussi gisaient de saints anachoretes qui
+avaient fui le monde et ses seductions. L'humidite etait si grande
+en certains endroits, qu'ils avaient de l'eau sous les pieds.
+Andry devait s'arreter souvent pour donner du repos a sa compagne
+dont la fatigue se renouvelait sans cesse. Un petit morceau de
+pain qu'elle avait devore causait une vive douleur a son estomac
+deshabitue de nourriture, et frequemment elle s'arretait sans
+pouvoir quitter la place. Enfin une petite porte en fer apparut
+devant eux.
+
+"Grace a Dieu, nous sommes arrives," dit la Tatare d'une voix
+faible; et elle leva la main pour frapper, mais la force lui
+manqua.
+
+A sa place, Andry frappa vigoureusement sur la porte, qui retentit
+de maniere a montrer qu'il y avait par derriere un large espace
+vide; puis le son changea de nature comme s'il se fut prolonge
+sous de hauts arceaux. Deux minutes apres, on entendit bruire un
+trousseau de clefs et quelqu'un qui descendait les marches d'un
+escalier tournant. La porte s'ouvrit. Un moine, qui se tenait
+debout, la clef dans une main, une lumiere dans l'autre, leur
+livra passage. Andry recula involontairement a la vue d'un moine
+catholique, objet de mepris et de haine pour les Cosaques, qui les
+traitaient encore plus inhumainement que les juifs. Le moine, de
+son cote, recula de quelques pas en voyant un Zaporogue; mais un
+mot que lui dit la Tatare a voix basse le tranquillisa. Il referma
+la porte derriere eux, les conduisit par l'escalier, et bientot
+ils se trouverent sous les hautes et sombres voutes de l'eglise.
+
+Devant l'un des autels, tout charge de cierges, se tenait un
+pretre a genoux, qui priait a voix basse. A ses cotes etaient
+agenouilles deux jeunes diacres en chasubles violettes ornees de
+dentelles blanches, et des encensoirs dans les mains. Ils
+demandaient un miracle, la delivrance de la ville,
+l'affermissement des courages ebranles, le don de la patience, la
+fuite du tentateur qui les faisait murmurer, qui leur inspirait
+des idees timides et laches. Quelques femmes, semblables a des
+spectres, etaient agenouillees aussi, laissant tomber leurs tetes
+sur les dossiers des bancs de bois et des prie-Dieu. Quelques
+hommes restaient appuyes contre les pilastres dans un silence
+morne et decourage. La longue fenetre aux vitraux peints qui
+surmontait l'autel s'eclaira tout a coup des lueurs rosees de
+l'aube naissante, et des rosaces rouges, bleues, de toutes
+couleurs, se dessinerent sur le sombre pave de l'eglise. Tout le
+choeur fut inonde de jour, et la fumee de l'encens, immobile dans
+l'air, se peignit de toutes les nuances de l'arc-en-ciel. De son
+coin obscur, Andry contemplait avec admiration le miracle opere
+par la lumiere. Dans cet instant, le mugissement solennel de
+l'orgue emplit tout a coup l'eglise entiere[30]. Il enfla de plus
+en plus les sons, eclata comme le roulement du tonnerre, puis
+monta sous les nefs en sons argentins comme des voix de jeunes
+filles, puis repeta son mugissement sonore et se tut brusquement.
+Longtemps apres les vibrations firent trembler les arceaux, et
+Andry resta dans l'admiration de cette musique solennelle.
+Quelqu'un le tira par le _pan_ de son caftan.
+
+-- Il est temps, dit la Tatare.
+
+Tous deux traverserent l'eglise sans etre apercus, et sortirent
+sur une grande place. Le ciel s'etait rougi des feux de l'aurore,
+et tout presageait le lever du soleil. La place, en forme de
+carre, etait completement vide. Au milieu d'elle se trouvaient
+dressees nombre de tables en bois, qui indiquaient que la avait
+ete le marche aux provisions. Le sol, qui n'etait point pave,
+portait une epaisse couche de boue dessechee, et toute la place
+etait entouree de petites maisons baties en briques et en terre
+glaise, dont les murs etaient soutenus par des poutres et des
+solives entrecroisees. Leurs toits aigus etaient perces de
+nombreuses lucarnes. Sur un des cotes de la place, pres de
+l'eglise, s'elevait un edifice different des autres, et qui
+paraissait etre l'hotel de ville. La place entiere semblait morte.
+Cependant Andry crut entendre de legers gemissements. Jetant un
+regard autour de lui, il apercut un groupe d'hommes couches sans
+mouvement, et les examina, doutant s'ils etaient endormis ou
+morts. A ce moment il trebucha sur quelque chose qu'il n'avait pas
+vu devant lui. C'etait le cadavre d'une femme juive. Elle
+paraissait jeune, malgre l'horrible contraction de ses traits. Sa
+tete etait enveloppee d'un mouchoir de soie rouge; deux rangs de
+perles ornaient les attaches pendantes de son turban; quelques
+meches de cheveux crepus tombaient sur son cou decharne; pres
+d'elle etait couche un petit enfant qui serrait convulsivement sa
+mamelle, qu'il avait tordue a force d'y chercher du lait. Il ne
+criait ni ne pleurait plus; ce n'etait qu'au mouvement
+intermittent de son ventre qu'on reconnaissait qu'il n'avait pas
+encore rendu le dernier soupir. Au tournant d'une rue, ils furent
+arretes par une sorte de fou furieux qui, voyant le precieux
+fardeau que portait Andry, s'elanca sur lui comme un tigre, en
+criant:
+
+-- Du pain! du pain!
+
+Mais ses forces n'etaient pas egales a sa rage; Andry le repoussa,
+et il roula par terre. Mais, emu de compassion, le jeune Cosaque
+lui jeta un pain, que l'autre saisit et se mit a devorer avec
+voracite, et, sur la place meme, cet homme expira dans d'horribles
+convulsions. Presque a chaque pas ils rencontraient des victimes
+de la faim. A la porte d'une maison etait assise une vieille
+femme, et l'on ne pouvait dire si elle etait morte ou vivante, se
+tenant immobile, la tete penchee sur sa poitrine. Du toit de la
+maison voisine pendait au bout d'une corde le cadavre long et
+maigre d'un homme qui, n'ayant pu supporter jusqu'au bout ses
+souffrances, y avait mis fin par le suicide. A la vue de toutes
+ces horreurs, Andry ne put s'empecher de demander a la Tatare:
+
+-- Est-il donc possible qu'en un si court espace de temps, tous
+ces gens n'aient plus rien trouve pour soutenir leur vie! En de
+telles extremites, l'homme peut se nourrir des substances que la
+loi defend.
+
+-- On a tout mange, repondit la Tatare, toutes les betes; on ne
+trouverait plus un cheval, plus un chien, plus une souris dans la
+ville entiere. Nous n'avons jamais rassemble de provisions; l'on
+amenait tout de la campagne.
+
+-- Mais, en mourant d'une mort si cruelle, comment pouvez-vous
+penser encore a defendre la ville?
+
+-- Peut-etre que le _vaivode_ l'aurait rendue; mais, hier matin le
+_polkovnik_, qui se trouve a Boujany, a envoye un faucon porteur
+d'un billet ou il disait qu'on se defendit encore, qu'il
+s'avancait pour faire lever le siege, et qu'il n'attendait plus
+que l'arrivee d'un autre _polk_ afin d'agir ensemble; maintenant
+nous attendons leur secours a toute minute. Mais nous voici devant
+la maison."
+
+Andry avait deja vu de loin une maison qui ne ressemblait pas aux
+autres, et qui paraissait avoir ete construite par un architecte
+italien. Elle etait en briques, et a deux etages. Les fenetres du
+rez-de-chaussee s'encadraient dans des ornements de pierre tres en
+relief; l'etage superieur se composait de petits arceaux formant
+galerie; entre les piliers et aux encoignures, se voyaient des
+grilles en fer portant les armoiries de la famille. Un large
+escalier en briques peintes descendait jusqu'a la place. Sur les
+dernieres marches etaient assis deux gardes qui soutenaient d'une
+main leurs hallebardes, de l'autre leurs tetes, et ressemblaient
+plus a des statues qu'a des etres vivants. Ils ne firent nulle
+attention a ceux qui montaient l'escalier, au haut duquel Andry et
+son guide trouverent un chevalier couvert d'une riche armure,
+tenant en main un livre de prieres. Il souleva lentement ses
+paupieres alourdies; mais la Tatare lui dit un mot, et il les
+laissa retomber sur les pages de son livre. Ils entrerent dans une
+salle assez spacieuse qui semblait servir aux receptions. Elle
+etait remplie de soldats, d'echansons, de chasseurs, de valets, de
+toute la domesticite que chaque seigneur polonais croyait
+necessaire a son rang. Tous se tenaient assis et silencieux. On
+sentait la fumee d'un cierge qui venait de s'eteindre, et deux
+autres brulaient encore sur d'immenses chandeliers de la grandeur
+d'un homme, bien que le jour eclairat depuis longtemps la large
+fenetre a grillage. Andry allait s'avancer vers une grande porte
+en chene, ornee d'armoiries et de ciselures; mais la Tatare
+l'arreta, et lui montra une petite porte decoupee dans le mur de
+cote. Ils entrerent dans un corridor, puis dans une chambre
+qu'Andry examina avec attention. Le mince rayon du jour, qui
+s'introduisait par une fente des contrevents, posait une raie
+lumineuse sur un rideau d'etoffe rouge, sur une corniche doree,
+sur un cadre de tableau. La Tatare dit a Andry de rester la; puis
+elle ouvrit la porte d'une autre chambre ou brillait de la
+lumiere. Il entendit le faible chuchotement d'une voix qui le fit
+tressaillir. Au moment ou la porte s'etait ouverte, il avait
+apercu la svelte figure d'une jeune femme. La Tatare revint
+bientot, et lui dit d'entrer. Il passa le seuil, et la porte se
+reforma derriere lui. Deux cierges etaient allumes dans la
+chambre, ainsi qu'une lampe devant une sainte image, sous
+laquelle, suivant l'usage catholique, se trouvait un prie-Dieu.
+Mais ce n'etait point la ce que cherchaient ses regards. Il tourna
+la tete d'un autre cote, et vit une femme qui semblait s'etre
+arretee au milieu d'un mouvement rapide. Elle s'elancait vers lui,
+mais se tenait immobile. Lui-meme resta cloue sur sa place. Ce
+n'etait pas la personne qu'il croyait revoir, celle qu'il avait
+connue. Elle etait devenue bien plus belle. Naguere, il y avait en
+elle quelque chose d'incomplet, d'inacheve: maintenant, elle
+ressemblait a la creation d'un artiste qui vient de lui donner la
+derniere main; naguere c'etait une jeune fille espiegle,
+maintenant c'etait une femme accomplie, et dans toute la splendeur
+de sa beaute. Ses yeux leves n'exprimaient plus une simple ebauche
+du sentiment, mais le sentiment complet. N'ayant pas eu le temps
+de secher, ses larmes repandaient sur son regard un vernis
+brillant. Son cou, ses epaules et sa gorge avaient atteint les
+vraies limites de la beaute developpee. Une partie de ses epaisses
+tresses de cheveux etaient retenues sur la tete par un peigne; les
+autres tombaient en longues ondulations sur ses epaules et ses
+bras. Non seulement sa grande paleur n'alterait pas sa beaute,
+mais elle lui donnait au contraire un charme irresistible. Andry
+ressentait comme une terreur religieuse; il continuait a se tenir
+immobile. Elle aussi restait frappee a l'aspect du jeune Cosaque
+qui se montrait avec les avantages de sa male jeunesse. La fermete
+brillait dans ses yeux couverts d'un sourcil de velours; la sante
+et la fraicheur sur ses joues halees. Sa moustache noire luisait
+comme la soie.
+
+-- Je n'ai pas la force de te rendre grace, genereux chevalier,
+dit-elle d'une voix tremblante. Dieu seul peut te recompenser...
+
+Elle baissa les yeux, que couvrirent des blanches paupieres,
+garnies de longs cils sombres. Toute sa tete se pencha, et une
+legere rougeur colora le bas de son visage. Andry ne savait que
+lui repondre. Il aurait bien voulu lui exprimer tout ce que
+ressentait son ame, et l'exprimer avec autant de feu qu'il le
+sentait, mais il ne put y parvenir. Sa bouche semblait fermee par
+une puissance inconnue; le son manquait a sa voix. Il reconnut que
+ce n'etait pas a lui, eleve au seminaire, et menant depuis une vie
+guerriere et nomade, qu'il appartenait de repondre, et il
+s'indigna contre sa nature de Cosaque.
+
+A ce moment, la Tatare entra dans la chambre. Elle avait eu deja
+le temps de couper en morceaux le pain qu'avait apporte Andry, et
+elle le presenta a sa maitresse sur un plateau d'or. La jeune
+femme la regarda, puis regarda le pain, puis arreta enfin ses yeux
+sur Andry. Ce regard, emu et reconnaissant, ou se lisait
+l'impuissance de s'exprimer avec la langue, fut mieux compris
+d'Andry que ne l'eussent ete de longs discours. Son ame se sentit
+legere; il lui sembla qu'on l'avait deliee. Il allait parler,
+quand tout a coup la jeune femme se tourna vers sa suivante, et
+lui dit avec inquietude:
+
+-- Et ma mere? lui as-tu porte du pain?
+
+-- Elle dort.
+
+-- Et a mon pere?
+
+-- Je lui en ai porte. Il a dit qu'il viendrait lui meme remercier
+le chevalier.
+
+Rassuree, elle prit le pain et le porta a ses levres. Andry la
+regardait avec une joie inexprimable rompre ce pain et le manger
+avidement, quand tout a coup il se rappela ce fou furieux qu'il
+avait vu mourir pour avoir devore un morceau de pain. Il palit et,
+la saisissant par le bras:
+
+-- Assez, lui dit-il, ne mange pas davantage. Il y a si longtemps
+que tu n'as pris de nourriture que le pain te ferait mal.
+
+Elle laissa aussitot retomber son bras, et, deposant le pain sur
+le plateau, elle regarda Andry comme eut fait un enfant docile.
+
+-- O ma reine! s'ecria Andry avec transport, ordonne ce que tu
+voudras. Demande-moi la chose la plus impossible qu'il y ait au
+monde; je courrai t'obeir. Dis-moi de faire ce que ne ferait nul
+homme, je le ferai; je me perdrai pour toi. Ce me serait si doux,
+je le jure par la Sainte Croix, que je ne saurais te dire combien
+ce me serait doux. J'ai trois villages; la moitie des troupeaux de
+chevaux de mon pere m'appartient; tout ce que ma mere lui a donne
+en dot, et tout ce qu'elle lui cache, tout cela est a moi.
+Personne de nos Cosaques n'a des armes pareilles aux miennes. Pour
+la seule poignee de mon sabre, on me donne un grand troupeau de
+chevaux et trois mille moutons! Eh bien! j'abandonnerai tout cela,
+je le brulerai, j'en jetterai la cendre au vent, si tu me dis une
+seule parole, si tu fais un seul mouvement de ton sourcil noir!
+Peut-etre tout ce que je dis n'est que folies et sottises; je sais
+bien qu'il ne m'appartient pas, a moi qui ai passe ma vie dans la
+_setch_, de parler comme on parle la ou se trouvent les rois, les
+princes, et les plus nobles parmi les chevaliers. Je vois bien que
+tu es une autre creature de Dieu que nous autres, et que les
+autres femmes et filles des seigneurs restent loin derriere toi.
+
+Avec une surprise croissante, sans perdre un mot, et toute a son
+attention, la jeune fille ecoutait ces discours pleins de
+franchise et de chaleur, ou se montrait une ame jeune et forte.
+Elle pencha son beau visage en avant, ouvrit la bouche et voulut
+parler; mais elle se retint brusquement, en songeant que ce jeune
+chevalier tenait a un autre parti, et que son pere, ses freres,
+ses compatriotes, restaient des ennemis farouches; en songeant que
+les terribles Zaporogues tenaient la ville bloquee de tous cotes,
+vouant les habitants a une mort certaine. Ses yeux se remplirent
+de larmes. Elle prit un mouchoir brode en soie et, s'en couvrant
+le visage pour lui cacher sa douleur, elle s'assit sur un siege ou
+elle resta longtemps immobile, la tete renversee, et mordant sa
+levre inferieure de ses dents d'ivoire, comme si elle eut ressenti
+la piqure d'une bete venimeuse.
+
+-- Dis-moi une seule parole, reprit Andry, la prenant par sa main
+douce comme la soie.
+
+Mais elle se taisait, sans se decouvrir le visage, et restait
+immobile.
+
+-- Pourquoi cette tristesse, dis-moi? pourquoi tant de tristesse?
+
+Elle ota son mouchoir de ses yeux, ecarta les cheveux qui lui
+couvraient le visage, et laissa echapper ses plaintes d'une voix
+affaiblie, qui ressemblait au triste et leger bruissement des
+joncs qu'agite le vent du soir:
+
+-- Ne suis-je pas digne d'une eternelle pitie? La mere qui m'a
+mise au monde n'est-elle pas malheureuse? Mon sort n'est-il pas
+bien amer? O mon destin, n'es-tu pas mon bourreau? Tu as conduit a
+mes pieds les plus dignes gentilshommes, les plus riches
+seigneurs, des comtes et des barons etrangers, et toute la fleur
+de notre noblesse. Chacun d'eux aurait considere mon amour comme
+la plus grande des felicites. Je n'aurais eu qu'a faire un choix,
+et le plus beau, le plus noble serait devenu mon epoux. Pour aucun
+d'eux, o mon cruel destin, tu n'as fait parler mon coeur; mais tu
+l'as fait parler, ce faible coeur, pour un etranger, pour un
+ennemi, sans egard aux meilleurs chevaliers de ma patrie.
+Pourquoi, pour quel peche, pour quel crime, m'as-tu persecutee
+impitoyablement, o sainte mere de Dieu? Mes jours se passaient
+dans l'abondance et la richesse. Les mets les plus recherches, les
+vins les plus precieux faisaient mon habituelle nourriture. Et
+pourquoi? pour me faire mourir enfin d'une mort horrible, comme ne
+meurt aucun mendiant dans le royaume! et c'est peu que je sois
+condamnee a un sort si cruel; c'est peu que je sois obligee de
+voir, avant ma propre fin, mon pere et ma mere expirer dans
+d'affreuses souffrances, eux pour qui j'aurais cent fois donne ma
+vie. C'est peu que tout cela. Il faut, avant ma mort, que je le
+revoie et que je l'entende; il faut que ses paroles me dechirent
+le coeur, que mon sort redouble d'amertume, qu'il me soit encore
+plus penible d'abandonner ma jeune vie, que ma mort devienne plus
+epouvantable, et qu'en mourant je vous fasse encore plus de
+reproches, a toi, mon destin cruel, et a toi (pardonne mon peche),
+o sainte mere de Dieu.
+
+Quand elle se tut, une expression de douleur et d'abattement se
+peignit sur son visage, sur son front tristement penche et sur ses
+joues sillonnees de larmes.
+
+-- Non, il ne sera pas dit, s'ecria Andry, que la plus belle et la
+meilleure des femmes ait a subir un sort si lamentable, quand elle
+est nee pour que tout ce qu'il y a de plus eleve au monde
+s'incline devant elle comme devant une sainte image. Non tu ne
+mourras pas, je le jure par ma naissance et par tout ce qui m'est
+cher, tu ne mourras pas! Mais si rien ne peut conjurer ton
+malheureux sort, si rien ne peut te sauver, ni la force, ni la
+bravoure, ni la priere, nous mourrons ensemble, et je mourrai
+avant toi, devant toi, et ce n'est que mort qu'on pourra me
+separer de toi.
+
+-- Ne t'abuse pas, chevalier, et ne m'abuse pas moi-meme, lui
+repondit-elle en secouant lentement la tete. Je ne sais que trop
+bien qu'il ne t'est pas possible de m'aimer; je connais ton
+devoir. Tu as un pere, des amis, une patrie qui t'appellent, et
+nous sommes tes ennemis.
+
+-- Eh! que me font mes amis, ma patrie, mon pere? reprit Andry, en
+relevant fierement le front et redressant sa taille droite et
+svelte comme un jonc du Dniepr. Si tu crois cela, voila ce que je
+vais te dire: je n'ai personne, personne, personne, repeta-t-il
+obstinement, en faisant ce geste par lequel un Cosaque exprime un
+parti pris et une volonte irrevocable. Qui m'a dit que l'Ukraine
+est ma patrie? Qui me l'a donnee pour patrie? La patrie est ce que
+notre ame desire, revere, ce qui nous est plus cher que tout. Ma
+patrie, c'est toi, Et cette patrie-la, je ne l'abandonnerai plus
+tant que je serai vivant, je la porterai dans mon coeur. Qu'on
+vienne l'en arracher!
+
+Immobile un instant, elle le regarda droit aux yeux, et soudain,
+avec toute l'impetuosite dont est capable une femme qui ne vit que
+par les elans du coeur, elle se jeta a son cou, le serra dans ses
+bras, et se mit a sangloter. Dans ce moment la rue retentit de
+cris confus, de trompettes et de tambours. Mais Andry ne les
+entendait pas; il ne sentait rien autre chose que la tiede
+respiration de la jeune fille qui lui caressait la joue, que ses
+larmes qui lui baignaient le visage, que ses longs cheveux qui lui
+enveloppaient la tete d'un reseau soyeux et odorant.
+
+Tout a coup la Tatare entra dans la chambre en jetant des cris de
+joie.
+
+-- Nous sommes sauves, disait-elle toute hors d'elle-meme; les
+notres sont entres dans la ville, amenant du pain, de la farine,
+et des Zaporogues prisonniers.
+
+Mais ni l'un ni l'autre ne fit attention a ce qu'elle disait. Dans
+le delire de sa passion, Andry posa ses levres sur la bouche qui
+effleurait sa joue, et cette bouche ne resta pas sans reponse.
+
+Et le Cosaque fut perdu, perdu pour toute la chevalerie cosaque.
+Il ne verra plus ni la _setch_, ni les villages de ses peres, ni
+le temple de Dieu. Et l'Ukraine non plus ne reverra pas l'un des
+plus braves de ses enfants. Le vieux Tarass s'arrachera une
+poignee de ses cheveux gris, et il maudira le jour et l'heure ou
+il a, pour sa propre honte, donne naissance a un tel fils!
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Le _tabor_ des Zaporogues etait rempli de bruit et de mouvement.
+D'abord personne ne pouvait exactement expliquer comment un
+detachement de troupes royales avait penetre dans la ville. Ce fut
+plus tard qu'on s'apercut que tout le _kouren_ de Pereiaslav,
+place devant une des portes de la ville, etait reste la veille
+ivre mort; il n'etait donc pas etonnant que la moitie des Cosaques
+qui le composaient eut ete tuee et l'autre moitie prisonniere,
+sans qu'ils eussent eu le temps de se reconnaitre. Avant que les
+_koureni_ voisins, eveilles par le bruit, eussent pu prendre les
+armes, le detachement entrait deja dans la ville, et ses derniers
+rangs soutenaient la fusillade contre les Zaporogues mal eveilles
+qui se jetaient sur eux en desordre. Le _kochevoi_ fit rassembler
+l'armee, et lorsque tous les soldats reunis en cercle, le bonnet a
+la main, eurent fait silence, il leur dit:
+
+-- Voila donc, seigneurs freres, ce qui est arrive cette nuit;
+voila jusqu'ou peut conduire l'ivresse; voila l'injure que nous a
+faite l'ennemi! Il parait que c'est la votre habitude: si l'on
+vous double la ration, vous etes prets a vous souler de telle
+sorte que l'ennemi du nom chretien peut non seulement vous oter
+vos pantalons, mais meme vous eternuer au visage, sans que vous y
+fassiez attention.
+
+Tous les Cosaques tenaient la tete basse, sentant bien qu'ils
+etaient coupables. Le seul _ataman_ du _kouren_ de Nesamaiko[31],
+Koukoubenko, eleva la voix.
+
+-- Arrete, pere, lui dit-il; quoiqu'il ne soit pas ecrit dans la
+loi qu'on puisse faire quelque observation quand le _kochevoi_
+parle devant toute l'armee, cependant, l'affaire ne s'etant point
+passee comme tu l'as dit, il faut parler. Tes reproches ne sont
+pas completement justes. Les Cosaques eussent ete fautifs et
+dignes de la mort s'ils s'etaient enivres pendant la marche, la
+bataille, ou un travail important et difficile; mais nous etions
+la sans rien faire, a nous ennuyer devant cette ville. Il n'y
+avait ni careme, ni aucune abstinence ordonnee par l'Eglise.
+Comment veux-tu donc que l'homme ne boive pas quand il n'a rien a
+faire? il n'y a point de peche a cela. Mais nous allons leur
+montrer maintenant ce que c'est que d'attaquer des gens
+inoffensifs. Nous les avons bien battus auparavant nous allons
+maintenant les battre de maniere qu'ils n'emportent pas leurs
+talons a la maison.
+
+Le discours du _kourennoi_ plut aux Cosaques. Ils releverent leurs
+tetes baissees, et beaucoup d'entre eux firent un signe de
+satisfaction, en disant:
+
+-- Koukoubenko a bien parle.
+
+Et Tarass Boulba, qui se tenait non loin du _kochevoi_, ajouta:
+
+-- Il parait, _kochevoi_, que Koukoubenko a dit la verite. Que
+repondras-tu a cela?
+
+-- Ce que je repondrai? je repondrai: Heureux le pere qui a donne
+naissance a un pareil fils! Il n'y a pas une grande sagesse a dire
+un mot de reproche; mais il y a une grande sagesse a dire un mot
+qui, sans se moquer du malheur de l'homme, le ranime, lui rende du
+courage, comme les eperons rendent du courage a un cheval que
+l'abreuvoir a rafraichi. Je voulais moi-meme vous dire ensuite une
+parole consolante; mais Koukoubenko m'a prevenu.
+
+-- Le _kochevoi_ a bien parle! s'ecria-t-on dans les rangs des
+Zaporogues.
+
+-- C'est une bonne parole, disaient les autres.
+
+Et meme les plus vieux, qui se tenaient la comme des pigeons gris,
+firent avec leurs moustaches une grimace de satisfaction, et
+dirent:
+
+-- Oui, c'est une parole bien dite.
+
+-- Maintenant, ecoutez-moi, seigneurs, continua le _kochevoi_.
+Prendre une forteresse, en escalader les murs, ou bien y percer
+des trous a la maniere des rats, comme font les maitres allemands
+(qu'ils voient le diable en songe!), c'est indecent et nullement
+l'affaire des Cosaques. Je ne crois pas que l'ennemi soit entre
+dans la ville avec de grandes provisions. Il ne menait pus avec
+lui beaucoup de chariots. Les habitants de la ville sont affames,
+ce qui veut dire qu'ils mangeront tout d'une fois; et quant au
+foin pour les chevaux, ma foi, je ne sais guere ou ils en
+trouveront, a moins que quelqu'un de leurs saints ne leur en jette
+du haut du ciel... Mais ceci, il n'y a que Dieu qui le sache, car
+leurs pretres ne sont forts qu'en paroles. Pour cette raison ou
+pour une autre, ils finiront par sortir de la ville. Qu'on se
+divise donc en trois corps, et qu'on les place devant les trois
+portes cinq _koureni_ devant la principale, et trois _koureni_
+devant chacune des deux autres. Que le _kouren_ de Diadniv et
+celui de Korsoun se mettent en embuscade: le _polkovnik_ Tarass
+Boulba, avec tout son _polk_, aussi en embuscade. Les _koureni_ de
+Titareff et de Tounnocheff, en reserve du cote droit; ceux de
+Tcherbinoff et de Steblikiv, du cote gauche. Et vous, sortez des
+rangs, jeunes gens qui vous sentez les dents aigues pour insulter,
+pour exciter l'ennemi. Le Polonais n'a pas de cervelle; il ne sait
+pas supporter les injures, et peut-etre qu'aujourd'hui meme ils
+passeront les portes. Que chaque _ataman_ fasse la revue de son
+_kouren_, et, s'il ne le trouve pas au complet, qu'il prenne du
+monde dans les debris de celui de Periaslav. Visitez bien toutes
+choses; qu'on donne a chaque Cosaque un verre de vin pour le
+degriser, et un pain. Mais je crois qu'ils sont assez rassasies de
+ce qu'ils ont mange hier, car, en verite, ils ont tellement bafre
+toute la nuit, que, si je m'etonne d'une chose, c'est qu'ils ne
+soient pas tous creves. Et voici encore un ordre que je donne: Si
+quelque cabaretier juif s'avise de vendre un seul verre de vin a
+un seul Cosaque, je lui ferai clouer au front une oreille de
+cochon, et je le ferai pendre la tete en bas. A l'oeuvre, freres!
+a l'oeuvre!
+
+C'est ainsi que le _kochevoi_ distribua ses ordres. Tous le
+saluerent en se courbant jusqu'a la ceinture, et, prenant la route
+de leurs chariots, ils ne remirent leurs bonnets qu'arrives a une
+grande distance. Tous commencerent a s'equiper, a essayer leurs
+lances et leurs sabres, a remplir de poudre leurs poudrieres, a
+preparer leurs chariots et a choisir leurs montures.
+
+En rejoignant son campement, Tarass se mit a penser, sans le
+deviner toutefois, a ce qu'etait devenu Andry. L'avait-on pris et
+garrotte, pendant son sommeil, avec les autres? Mais non, Andry
+n'est pas homme a se rendre vivant. On ne l'avait pas non plus
+trouve parmi les morts. Tout pensif, Tarass cheminait devant son
+_polk_, sans entendre que quelqu'un l'appelait depuis longtemps
+par son nom.
+
+-- Qui me demande? dit-il enfin en sortant de sa reverie.
+
+Le juif Yankel etait devant lui.
+
+-- Seigneur _polkovnik_, seigneur _polkovnik_, disait il d'une
+voix breve et entrecoupee, comme s'il voulait lui faire part d'une
+nouvelle importante, j'ai ete dans la ville, seigneur _polkovnik_.
+
+Tarass regarda le juif d'un air ebahi:
+
+-- Qui diable t'a mene la?
+
+-- Je vais vous le raconter, dit Yankel. Des que j'entendis du
+bruit au lever du soleil et que les Cosaques tirerent des coups de
+fusil, je pris mon caftan, et, sans le mettre, je me mis a courir.
+Ce n'est qu'en route que je passai les manches; car je voulais
+savoir moi-meme la cause de ce bruit, et pourquoi les Cosaques
+tiraient de si bonne heure. J'arrivai aux portes de la ville au
+moment ou entrait la queue du convoi. Je regarde, et que vois-je
+l'officier Galandowitch. C'est un homme que je connais; il me doit
+cent ducats depuis trois ans. Et moi, je me mis a le suivre comme
+pour reclamer ma creance, et voila comment je suis entre dans la
+ville.
+
+-- Eh quoi! tu es entre dans la ville, et tu voulais encore lui
+faire payer sa dette? lui dit Boulba. Comment donc ne t'a-t-il pas
+fait pendre comme un chien?
+
+-- Certes, il voulait me faire pendre, repondit le juif; ses gens
+m'avaient deja passe la corde au cou. Mais je me mis a supplier le
+seigneur; je lui dis que j'attendrais le payement de ma creance
+aussi longtemps qu'il le voudrait, et je promis de lui preter
+encore de l'argent, s'il voulait m'aider a me faire rendre ce que
+me doivent d'autres chevaliers; car, a dire vrai, le seigneur
+officier n'a pas un ducat dans la poche, tout comme s'il etait
+Cosaque, quoiqu'il ait des villages, des maisons, quatre chateaux
+et des steppes qui s'etendent jusqu'a Chklov. Et maintenant, si
+les juifs de Breslav ne l'eussent pas equipe, il n'aurait pas pu
+aller a la guerre. C'est aussi pour cela qu'il n'a point paru a la
+diete.
+
+-- Qu'as-tu donc fait dans la ville? as-tu vu les notres?
+
+-- Comment donc! il y en a beaucoup des notres: Itska, Rakhoum,
+Khaivalkh, l'intendant...
+
+-- Qu'ils perissent tous, les chiens! s'ecria Tarass en colere.
+Que viens-tu me mettre sous le nez ta maudite race de juifs? je te
+parle de nos Zaporogues.
+
+-- Je n'ai pas vu nos Zaporogues; mais j'ai vu le seigneur Andry.
+
+-- Tu as vu Andry? dit Boulba. Eh bien! quoi? comment? ou l'as-tu
+vu? dans une fosse, dans une prison, attache, enchaine?
+
+-- Qui aurait ose attacher le seigneur Andry? c'est a present l'un
+des plus grands chevaliers. Je ne l'aurais presque pas reconnu.
+Les brassards sont en or, la ceinture est en or, il n'y a que de
+l'or sur lui. Il est tout etincelant d'or, comme quand au
+printemps le soleil reluit sur l'herbe. Et le _vaivode_ lui a
+donne son meilleur cheval; ce cheval seul coute deux cents ducats.
+
+Boulba resta stupefait:
+
+-- Pourquoi donc a-t-il mis une armure qui ne lui appartient pas?
+Parce qu'elle etait meilleure que la sienne; c'est pour cela qu'il
+l'a mise. Et maintenant il parcourt les rangs, et d'autres
+parcourent les rangs, et il enseigne, et on l'enseigne, comme s'il
+etait le plus riche des seigneurs polonais.
+
+-- Qui donc le force a faire tout cela?
+
+-- Je ne dis pas qu'on l'ait force. Est-ce que le seigneur Tarass
+ne sait pas qu'il est passe dans l'autre parti par sa propre
+volonte?
+
+-- Qui a passe?
+
+-- Le seigneur Andry.
+
+-- Ou a-t-il passe?
+
+-- Il a passe dans l'autre parti; il est maintenant des leurs.
+
+-- Tu mens, oreille de cochon.
+
+-- Comment est-il possible que je mente? Suis-je un sot, pour
+mentir contre ma propre tete? Est-ce que je ne sais pas qu'on pend
+un juif comme un chien, s'il ose mentir devant un seigneur?
+
+-- C'est-a-dire que, d'apres toi, il a vendu sa patrie et sa
+religion?
+
+-- Je ne dis pas qu'il ait vendu quelque chose; je dis seulement
+qu'il a passe dans l'autre parti.
+
+-- Tu mens, juif du diable; une telle chose ne s'est jamais vue
+sur la terre chretienne. Tu mens, chien.
+
+-- Que l'herbe croisse sur le seuil de ma maison, si je mens. Que
+chacun crache sur le tombeau de mon pere, de ma mere, de mon beau-
+pere, de mon grand-pere et du pere de ma mere, si je mens. Si le
+seigneur le desire, je vais lui dire pourquoi il a passe.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- Le _vaivode_ a une fille qui est si belle, mon saint Dieu, si
+belle...
+
+Ici le juif essaya d'exprimer par ses gestes la beaute de cette
+fille, en ecartant les mains, en clignant des yeux, et en relevant
+le coin de la bouche comme s'il goutait quelque chose de doux.
+
+-- Eh bien, quoi? Apres...
+
+-- C'est pour elle qu'il a passe de l'autre cote. Quand un homme
+devient amoureux, il est comme une semelle qu'on met tremper dans
+l'eau pour la plier ensuite comme on veut.
+
+Boulba se mit a reflechir profondement. Il se rappela que
+l'influence d'une faible femme etait grande; qu'elle avait deja
+perdu bien des hommes forts, et que la nature d'Andry etait
+fragile par ce cote. Il se tenait immobile, comme plante a sa
+place.
+
+-- Ecoute, seigneur; je raconterai tout au seigneur, dit le juif
+Des que j'entendis le bruit du matin, des que je vis qu'on entrait
+dans la ville, j'emportai avec moi, a tout evenement, une rangee
+de perles, car il y a des demoiselles dans la ville; et s'il y a
+des demoiselles, me dis-je a moi-meme, elles acheteront mes
+perles, n'eussent-elles rien a manger. Et des que les gens de
+l'officier polonais m'eurent lache, je courus a la maison du
+_vaivode_, pour y vendre mes perles. J'appris tout d'une servante
+tatare; elle m'a dit que la noce se ferait des qu'on aurait chasse
+les Zaporogues. Le seigneur Andry a promis de chasser les
+Zaporogues.
+
+-- Et tu ne l'as pas tue sur place, ce fils du diable? s'ecria
+Boulba.
+
+-- Pourquoi le tuer? Il a passe volontairement. Ou est la faute de
+l'homme? Il est alle la ou il se trouvait mieux.
+
+-- Et tu l'as vu en face?
+
+-- En face, certainement. Quel superbe guerrier? il est plus beau
+que tous les autres. Que Dieu lui donne bonne sante! Il m'a
+reconnu a l'instant meme, et quand je m'approchai de lui, il m'a
+dit...
+
+-- Qu'est-ce qu'il t'a dit?
+
+-- Il m'a dit!... c'est-a-dire il a commence par me faire un signe
+du doigt, et puis il m'a dit: "Yankel!" Et moi: "Seigneur Andry!"
+Et lui: "Yankel, dis a mon pere, a mon frere, aux Cosaques, aux
+Zaporogues, dis a tout le monde que mon pere n'est plus mon pere,
+que mon frere n'est plus mon frere, que mes camarades ne sont plus
+mes camarades, et que je veux me battre contre eux tous, contre
+eux tous."
+
+-- Tu mens, Judas! s'ecria Tarass hors de lui; tu mens, chien. Tu
+as crucifie le Christ, homme maudit de Dieu. Je te tuerai, Satan.
+Sauve-toi, si tu ne veux pas rester mort sur le coup.
+
+En disant cela, Tarass tira son sabre. Le juif epouvante se mit a
+courir de toute la rapidite de ses seches et longues jambes; et
+longtemps il courut, sans tourner la tete, a travers les chariots
+des Cosaques, et longtemps encore dans la plaine, quoique Tarass
+ne l'eut pas poursuivi, reflechissant qu'il etait indigne de lui
+de s'abandonner a sa colere contre un malheureux qui n'en pouvait
+mais.
+
+Boulba se souvint alors qu'il avait vu, la nuit precedente, Andry
+traverser le _tabor_ menant une femme avec lui. Il baissa sa tete
+grise, et cependant il ne voulait pas croire encore qu'une action
+aussi infame eut ete commise, et que son propre fils eut pu vendre
+ainsi sa religion et son ame.
+
+Enfin il conduisit son _polk_ a la place qui lui etait designee,
+derriere le seul bois que les Cosaques n'eussent pas encore brule.
+Cependant les Zaporogues, a pied et a cheval se mettaient en
+marche dans la direction des trois portes de la ville. L'un apres
+l'autre defilaient les divers _koureni_, composant l'armee. Il ne
+manquait que le seul _kouren_ de Pereiaslav; les Cosaques qui le
+composaient avaient bu la veille tout ce qu'ils devaient boire en
+leur vie. Tel s'etait reveille garrotte dans les mains des
+ennemis; tel avait passe endormi de la vie a la mort, et leur
+_ataman_ lui-meme, Khlib, s'etait trouve sans pantalon et sans
+vetement superieur au milieu du camp polonais.
+
+On s'apercut dans la ville du mouvement des Cosaques. Toute la
+population accourut sur les remparts, et un tableau anime se
+presenta aux yeux des Zaporogues. Les chevaliers polonais, plus
+richement vetus l'un que l'autre, occupaient la muraille. Leurs
+casques en cuivre, surmontes de plumes blanches comme celles du
+cygne, etincelaient au soleil; d'autres portaient de petits
+bonnets, roses ou bleus, penches sur l'oreille, et des caftans aux
+manches flottantes, brodes d'or ou de soieries. Leurs sabres et
+leurs mousquets, qu'ils achetaient a grand prix, etaient, comme
+tout leur costume, charges d'ornements. Au premier rang, se tenait
+plein de fierte, portant un bonnet rouge et or, le colonel de la
+ville de Boudjak. Plus grand et plus gros que tous les autres, il
+etait serre dans son riche caftan. Plus loin, pres d'une porte
+laterale, se tenait un autre colonel, petit homme maigre et sec.
+Ses petits yeux vifs lancaient des regards percants sous leurs
+sourcils epais. Il se tournait avec vivacite, en designant les
+postes de sa main effilee, et distribuant des ordres. On voyait
+que, malgre sa taille chetive, c'etait un homme de guerre. Pres de
+lui se trouvait un officier long et fluet, portant d'epaisses
+moustaches sur un visage rouge. Ce Seigneur aimait les festins et
+l'hydromel capiteux. Derriere eux etait groupee une foule de
+petits gentillatres qui s'etaient armes, les uns a leurs propres
+frais, les autres aux frais de la couronne, ou avec l'aide de
+l'argent des juifs, auxquels ils avaient engage tout ce que
+contenaient les petits castels de leurs peres. Il y avait encore
+une foule de ces clients parasites que les senateurs menaient avec
+eux pour leur faire cortege, qui, la veille, volaient du buffet ou
+de la table quelque coupe d'argent, et, le lendemain, montaient
+sur le siege de la voiture pour servir de cochers. Enfin, il y
+avait la de toutes especes de gens. Les rangs des Cosaques se
+tenaient silencieusement devant les murs; aucun d'entre eux ne
+portait d'or sur ses habits; on ne voyait briller, par-ci par-la,
+les metaux precieux que sur les poignees des sabres ou les crosses
+des mousquets. Les Cosaques n'aimaient pas a se vetir richement
+pour la bataille; leurs caftans et leurs armures etaient fort
+simples, et l'on ne voyait, dans tous les escadrons, que de
+longues files bigarrees de bonnets noirs a la pointe rouge.
+
+Deux Cosaques sortirent des rangs des Zaporogues. L'un etait tout
+jeune, l'autre un peu plus age; tous deux avaient, selon leur
+facon de dire, de bonnes dents pour mordre, non seulement en
+paroles, mais encore en action. Ils s'appelaient Okhrim Nach et
+Mikita Colokopitenko. Demid Popovitch les suivait, vieux Cosaque
+qui hantait depuis longtemps la _setch_, qui etait alle jusque
+sous les murs d'Andrinople, et qui avait souffert bien des
+traverses en sa vie. Une fois, en se sauvant d'un incendie, il
+etait revenu a la _setch_, avec la tete toute goudronnee, toute
+noircie, et les cheveux brules. Mais depuis lors, il avait eu le
+temps de se refaire et d'engraisser; sa longue touffe de cheveux
+entourait son oreille, et ses moustaches avaient repousse noires
+et epaisses. Popovitch etait renomme pour sa langue bien affilee.
+
+-- Toute l'armee a des _joupans_ rouges, dit-il; mais je voudrais
+bien savoir si la valeur de l'armee est rouge aussi[32]!
+
+-- Attendez, s'ecria d'en haut le gros colonel; je vais vous
+garrotter tous. Rendez, esclaves, rendez vos mousquets et vos
+chevaux. Avez-vous vu comme j'ai deja garrotte les votres? Qu'on
+amene les prisonniers sur le parapet.
+
+Et l'on amena les Zaporogues garrottes. Devant eux marchait leur
+_ataman_ Khlib, sans pantalon et sans vetement superieur, dans
+l'etat ou on l'avait saisi. Et l'_ataman_ baissa la tete, honteux
+de sa nudite et de ce qu'il avait ete pris en dormant, comme un
+chien.
+
+-- Ne t'afflige pas, Khlib, nous te delivrerons, lui criaient d'en
+bas les Cosaques.
+
+-- Ne t'afflige pas, ami, ajouta l'_ataman_ Borodaty, ce n'est pas
+ta faute si l'on t'a pris tout nu; cela peut arriver a chacun.
+Mais honte a eux, qui t'exposent ignominieusement sans avoir, par
+decence, couvert ta nudite.
+
+-- Il parait que vous n'etes braves que quand vous avez affaire a
+des gens endormis, dit Golokopitenko, en regardant le parapet.
+
+-- Attendez, attendez, nous vous couperons vos touffes de cheveux,
+lui repondit-on d'en haut.
+
+-- Je voudrais bien voir comment ils nous couperaient nos touffes,
+disait Popovitch en tournant devant eux sur son cheval.
+
+Et puis il ajouta, en regardant les siens:
+
+-- Mais peut-etre que les Polonais disent la verite; si ce gros-la
+les amene, ils seront bien defendus.
+
+-- Pourquoi crois-tu qu'ils seront bien defendus? repliquerent les
+cosaques, surs d'avance que Popovitch allait lacher un bon mot.
+
+-- Parce que toute l'armee peut se cacher derriere lui, et qu'il
+serait fort difficile d'attraper quelqu'un avec la lance par dela
+son ventre.
+
+Tous les Cosaques se mirent a rire et, longtemps apres, beaucoup
+d'entre eux secouaient encore la tete en repetant:
+
+-- Ce diable de Popovitch! s'il s'avise de decocher un mot a
+quelqu'un, alors...
+
+Et les Cosaques n'acheverent pas de dire ce qu'ils entendaient par
+alors...
+
+-- Reculez, reculez! s'ecria le _kochevoi_.
+
+Car les Polonais semblaient ne pas vouloir supporter une pareille
+bravade, et le colonel avait fait un signe de la main. En effet, a
+peine les Cosaques s'etaient-ils retires, qu'une decharge de
+mousqueterie retentit sur le haut du parapet. Un grand mouvement
+se fit dans la ville; le vieux _vaivode_ apparut lui-meme, monte
+sur son cheval. Les portes s'ouvrirent, et l'armee polonaise en
+sortit. A l'avant-garde marchaient les hussards[33], bien alignes,
+puis les cuirassiers avec des lances, tous portant des casques en
+cuivre. Derriere eux chevauchaient les plus riches gentilshommes,
+habilles chacun selon son caprice. Ils ne voulaient pas se meler a
+la foule des soldats, et celui d'entre eux qui n'avait pas de
+commandement s'avancait seul a la tete de ses gens. Puis venaient
+d'autres rangs, puis l'officier fluet, puis d'autres rangs encore,
+puis le gros colonel, et le dernier qui quitta la ville fut le
+colonel sec et maigre.
+
+-- Empechez-les, empechez-les d'aligner leurs rangs, criait le
+_kochevoi_. Que tous les _koureni_ attaquent a la fois. Abandonnez
+les autres portes. Que le _kouren_ de Titareff attaque par son
+cote et le _kouren_ de Diadkoff par le sien. Koukoubenko et
+Palivoda, tombez sur eux par derriere. Divisez-les, confondez-les.
+
+Et les Cosaques attaquerent de tous les cotes. Ils rompirent les
+rangs polonais, les melerent et se melerent avec eux, sans leur
+donner le temps de tirer un coup de mousquet. On ne faisait usage
+que des sabres et des lances. Dans cette melee generale, chacun
+eut l'occasion de se montrer. Demid Popovitch tua trois fantassins
+et culbuta deux gentilshommes a bas de leurs chevaux, en disant:
+
+-- Voila de bons chevaux; il y a longtemps que j'en desirais de
+pareils.
+
+Et il les chassa devant lui dans la plaine, criant aux autres
+Cosaques de les attraper; puis il retourna dans la melee, attaqua
+les seigneurs qu'il avait demontes, tua l'un d'eux, jeta son
+_arank_[34] au cou de l'autre, et le traina a travers la campagne,
+apres lui avoir pris son sabre a la riche poignee et sa bourse
+pleine de ducats. Kobita, bon Cosaque encore jeune, en vint aux
+mains avec un des plus braves de l'armee polonaise, et ils
+combattirent longtemps corps a corps. Le Cosaque finit par
+triompher; il frappa le Polonais dans la poitrine avec un couteau
+turc; mais ce fut en vain pour son salut; une balle encore chaude
+l'atteignit a la tempe. Le plus noble des seigneurs polonais
+l'avait ainsi tue, le plus beau des chevaliers et d'ancienne
+extraction princiere; celui-ci se portait partout, sur son
+vigoureux cheval bai clair, et s'etait deja signale par maintes
+prouesses. Il avait sabre deux Zaporogues, renverse un bon
+Cosaque, Fedor Korj, et l'avait perce de sa lance apres avoir
+abattu son cheval d'un coup de pistolet. Il venait encore de tuer
+Kobita.
+
+-- C'est avec celui-la que je voudrais essayer mes forces, s'ecria
+l'_ataman_ du _kouren_ de Nesamaiko, Koukoubenko.
+
+Il donna de l'eperon a son cheval et s'elanca sur le Polonais, en
+criant d'une voix si forte que tous ceux qui se trouvaient proche
+tressaillirent involontairement. Le Polonais eut l'intention de
+tourner son cheval pour faire face a ce nouvel ennemi; mais
+l'animal ne lui obeit point. Epouvante par ce terrible cri, il
+avait fait un bond de cote, et Koukoubenko put frapper, d'une
+balle dans le dos, le Polonais qui tomba de son cheval. Meme
+alors, le Polonais ne se rendit pas; il tacha encore de percer
+l'ennemi, mais sa main affaiblie laissa retomber son sabre.
+Koukoubenko prit a deux mains sa lourde epee, lui en enfonca la
+pointe entre ses levres palies. L'epee lui brisa les dents, lui
+coupa la langue, lui traversa les vertebres du cou, et penetra
+profondement dans la terre ou elle le cloua pour toujours. Le sang
+rose jaillit de la blessure, ce sang de gentilhomme, et lui
+teignit son caftan jaune brode d'or. Koukoubenko abandonna le
+cadavre, et se jeta avec les siens sur un autre point.
+
+-- Comment peut-on laisser la une si riche armure sans la
+ramasser? dit l'_ataman_ du _kouren_ d'Oumane, Borodaty.
+
+Et il quitta ses gens pour s'avancer vers l'endroit ou le
+gentilhomme gisait a terre.
+
+-- J'ai tue sept seigneurs de ma main, mais je n'ai trouve sur
+aucun d'eux une aussi belle armure.
+
+Et Borodaty, entraine par l'ardeur du gain, se baissa pour enlever
+cette riche depouille. Il lui ota son poignard turc, orne de
+pierres precieuses, lui enleva sa bourse pleine de ducats, lui
+detacha du cou un petit sachet qui contenait, avec du linge fin,
+une boucle de cheveux donnee par une jeune fille, en souvenir
+d'amour. Borodaty n'entendit pas que l'officier au nez rouge
+arrivait sur lui par derriere, celui-la meme qu'il avait deja
+renverse de la selle, apres l'avoir marque d'une balafre au
+visage. L'officier leva son sabre et lui assena un coup terrible
+sur son cou penche. L'amour du butin n'avait pas mene a une bonne
+fin l'_ataman_ Borodaty. Sa tete puissante roula par terre d'un
+cote, et son corps de l'autre, arrosant l'herbe de son sang. A
+peine l'officier vainqueur avait-il saisi par sa touffe de cheveux
+la tete de l'_ataman_ pour la pendre a sa selle, qu'un vengeur
+s'etait deja leve.
+
+Ainsi qu'un epervier qui, apres avoir trace des cercles avec ses
+puissantes ailes, s'arrete tout a coup immobile dans l'air, et
+fond comme la fleche sur une caille qui chante dans les bles pres
+de la route, ainsi le fils de Tarass, Ostap, s'elanca sur
+l'officier polonais et lui jeta son noeud coulant autour du cou.
+Le visage rouge de l'officier rougit encore quand le noeud coulant
+lui serra la gorge. Il saisit convulsivement son pistolet, mais sa
+main ne put le diriger, et la balle alla se perdre dans la plaine.
+Ostap detacha de la selle du Polonais un lacet en soie dont il se
+servait pour lier les prisonniers, lui garrotta les pieds et les
+bras, attacha l'autre bout du lacet a l'arcon de sa propre selle,
+et le traina a travers champs, en criant aux Cosaques d'Oumane
+d'aller rendre les derniers devoirs a leur _ataman_. Quand les
+Cosaques de ce _kouren_ apprirent que leur _ataman_ n'etait plus
+en vie, ils abandonnerent le combat pour relever son corps, et se
+concerterent pour savoir qui il fallait choisir a sa place.
+
+-- Mais a quoi bon tenir de longs conseils! dirent-ils enfin; il
+est impossible de choisir un meilleur _kourennoi_ qu'Ostap Boulba.
+Il est vrai qu'il est plus jeune que nous tous; mais il a de
+l'esprit et du sens comme un vieillard.
+
+Ostap, otant son bonnet, remercia ses camarades de l'honneur
+qu'ils lui faisaient, mais sans pretexter ni sa jeunesse, ni son
+manque d'experience, car, en temps de guerre, il n'est pas permis
+d'hesiter. Ostap les conduisit aussitot contre l'ennemi, et leur
+prouva que ce n'etait pas a tort qu'ils l'avaient choisi pour
+_ataman_. Les Polonais sentirent que l'affaire devenait trop
+chaude; ils reculerent et traverserent la plaine pour se
+rassembler de l'autre cote. Le petit colonel fit signe a une
+troupe de quatre cents hommes qui se tenaient en reserve pres de
+la porte de la ville, et ils firent une decharge de mousqueterie
+sur les Cosaques. Mais ils n'atteignirent que peu de monde.
+Quelques balles allerent frapper les boeufs de l'armee, qui
+regardaient stupidement le combat. Epouvantes, ces animaux
+pousserent des mugissements, se ruerent sur le _tabor_ des
+Cosaques, briserent des chariots et foulerent aux pieds beaucoup
+de monde. Mais Tarass, en ce moment, s'elancant avec son _polk_ de
+l'embuscade ou il etait poste, leur barra le passage, en faisant
+jeter de grands cris a ses gens. Alors tout le troupeau furieux,
+eperdu, se retourna sur les regiments polonais qu'il mit en
+desordre.
+
+-- Grand merci, taureaux! criaient les Zaporogues; vous nous avez
+bien servis pendant la marche, maintenant, vous nous servez a la
+bataille!
+
+Les Cosaques se ruerent de nouveau sur l'ennemi. Beaucoup de
+Polonais perirent, beaucoup de Cosaques se distinguerent, entre
+autres Metelitza, Chilo, les deux Pissarenko, Vovtousenko. Se
+voyant presses de toutes parts, les Polonais eleverent leur
+banniere en signe de ralliement, et se mirent a crier qu'on leur
+ouvrit les portes de la ville. Les portes fermees s'ouvrirent en
+grincant sur leurs gonds et recurent les cavaliers fugitifs,
+harasses, couverts de poussiere, comme la bergerie recoit les
+brebis. Beaucoup de Zaporogues voulaient les poursuivre jusque
+dans la ville, mais Ostap arreta les siens en leur disant:
+
+-- Eloignez-vous, seigneurs freres, eloignez-vous des murailles;
+il n'est pas bon de s'en approcher.
+
+Ostap avait raison, car, dans le moment meme, une decharge
+generale retentit du haut des remparts. Le _kochevoi_ s'approcha
+pour feliciter Ostap.
+
+-- C'est encore un jeune _ataman_, dit-il, mais il conduit ses
+troupes comme un vieux chef.
+
+Le vieux Tarass tourna la tete pour voir quel etait ce nouvel
+_ataman_; il apercut son fils Ostap a la tete du _kouren_
+d'Oumane, le bonnet sur l'oreille la massue d'_ataman_ dans sa
+main droite.
+
+-- Voyez-vous le drole! se dit-il tout joyeux.
+
+Et il remercia tous les Cosaques d'Oumane pour l'honneur qu'ils
+avaient fait a son fils.
+
+Les Cosaques reculerent jusqu'a leur _tabor_; les Polonais
+parurent de nouveau sur le parapet, mais, cette fois, leurs riches
+_joupans_ etaient dechires, couverts de sang et de poussiere.
+
+-- Hola! he! avez-vous panse vos blessures? leur criaient les
+Zaporogues.
+
+-- Attendez! Attendez! repondait d'en haut le gros colonel en
+agitant une corde dans ses mains.
+
+Et longtemps encore, les soldats des deux partis echangerent des
+menaces et des injures.
+
+Enfin, ils se separerent. Les uns allerent se reposer des fatigues
+du combat; les autres se mirent a appliquer de la terre sur leurs
+blessures et dechirerent les riches habits qu'ils avaient enleves
+aux morts pour en faire des bandages. Ceux qui avaient conserve le
+plus de forces, s'occuperent a rassembler les cadavres de leurs
+camarades et a leur rendre les derniers honneurs. Avec leurs epees
+et leurs lances, ils creuserent des fosses dont ils emportaient la
+terre dans les pans de leurs habits; ils y deposerent
+soigneusement les corps des Cosaques, et les recouvrirent de terre
+fraiche pour ne pas les laisser en pature aux oiseaux. Les
+cadavres des Polonais furent attaches par dizaines aux queues des
+chevaux, que les Zaporogues lancerent dans la plaine en les
+chassant devant eux a grands coups de fouet. Les chevaux furieux
+coururent longtemps a travers les champs, trainant derriere eux
+les cadavres ensanglantes qui roulaient et se heurtaient dans la
+poussiere.
+
+Le soir venu, tous les _koureni_ s'assirent en rond et se mirent a
+parler des hauts faits de la journee. Ils veillerent longtemps
+ainsi. Le vieux Tarass se coucha plus tard que tous les autres; il
+ne comprenait pas pourquoi Andry ne s'etait pas montre parmi les
+combattants. Le Judas avait-il eu honte de se battre contre ses
+freres? Ou bien le juif l'avait il trompe, et Andry se trouvait-il
+en prison. Mais Tarass se souvint que le coeur d'Andry avait
+toujours ete accessible aux seductions des femmes, et, dans sa
+desolation, il se mit a maudire la Polonaise qui avait perdu son
+fils, a jurer qu'il en tirerait vengeance. Il aurait tenu son
+serment, sans etre touche par la beaute de cette femme; il
+l'aurait trainee par ses longs cheveux a travers tout le camp des
+Cosaques; il aurait meurtri et souille ses belles epaules, aussi
+blanches que la neige eternelle qui couvre le sommet des hautes
+montagnes; il aurait mis en pieces son beau corps. Mais Boulba ne
+savait pas lui-meme ce que Dieu lui preparait pour le lendemain...
+Il finit par s'endormir, tandis que la garde, vigilante et sobre,
+se tint toute la nuit pres des feux, regardant avec attention de
+tous cotes dans les tenebres.
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+Le soleil n'etait pas encore arrive a la moitie de sa course dans
+le ciel, que tous les Zaporogues se reunissaient en assemblee. De
+la _setch_ etait venue la terrible nouvelle que les Tatars,
+pendant l'absence des Cosaques, l'avaient entierement pillee,
+qu'ils avaient deterre le tresor que les Cosaques conservaient
+mysterieusement sous la terre; qu'ils avaient massacre ou fait
+prisonniers tous ceux qui restaient, et qu'emmenant tous les
+troupeaux, tous les haras, ils s'etaient diriges en droite ligne
+sur Perekop. Un seul Cosaque, Maxime Golodoukha, s'etait echappe
+en route des mains des Tatars; il avait poignarde le _mirza_,
+enleve son sac rempli de sequins, et, sur un cheval tatar, en
+habits tatars, il s'etait soustrait aux poursuites par une course
+de deux jours et de deux nuits. Son cheval etait mort de fatigue;
+il en avait pris un autre, l'avait encore tue, et sur le troisieme
+enfin il etait arrive dans le camp des Zaporogues, ayant appris en
+route qu'ils assiegeaient Doubno. Il ne put qu'annoncer le malheur
+qui etait arrive; mais comment etait-il arrive, ce malheur? Les
+Cosaques demeures a la _setch_ s'etaient-ils enivres selon la
+coutume zaporogue, et rendus prisonniers dans l'ivresse? Comment
+les Tatars avaient-ils decouvert l'endroit ou etait enterre le
+tresor de l'armee? Il n'en put rien dire. Le Cosaque etait harasse
+de fatigue; il arrivait tout enfle; le vent lui avait brule le
+visage, il tomba sur la terre, et s'endormit d'un profond sommeil.
+
+En pareil cas, c'etait la coutume zaporogue de se lancer aussitot
+a la poursuite des ravisseurs, et de tacher de les atteindre en
+route, car autrement les prisonniers pouvaient etre transportes
+sur les bazars de l'Asie Mineure, a Smyrne, a l'ile de Crete, et
+Dieu sait tous les endroits ou l'on aurait vu les tetes a longue
+tresse des Zaporogues. Voila pourquoi les Cosaques s'etaient
+assembles. Tous, du premier au dernier, se tenaient debout, le
+bonnet sur la tete, car ils n'etaient pas venus pour entendre
+l'ordre du jour de l'_ataman_, mais pour se concerter comme egaux
+entre eux.
+
+-- Que les anciens donnent d'abord leur conseil! criait-on dans la
+foule.
+
+-- Que le _kochevoi_ donne son conseil! disaient les autres.
+
+Et le _kochevoi_, otant son bonnet, non plus comme chef des
+Cosaques, mais comme leur camarade, les remercia de l'honneur
+qu'ils lui faisaient et leur dit:
+
+-- Il y en a beaucoup parmi nous qui sont plus anciens que moi et
+plus sages dans les conseils; mais puisque vous m'avez choisi pour
+parler le premier, voici mon opinion: Camarades, sans perdre de
+temps, mettons-nous a la poursuite du Tatar, car vous savez vous-
+memes quel homme c'est, le Tatar. Il n'attendra pas votre arrivee
+avec les biens qu'il a enleves; mais il les dissipera sur-le-
+champ, si bien qu'on n'en trouvera plus la trace. Voici donc mon
+conseil: en route! Nous nous sommes assez promenes par ici; les
+Polonais savent ce que sont les Cosaques. Nous avons venge la
+religion autant que nous avons pu; quant au butin, il ne faut pas
+attendre grand'chose d'une ville affamee. Ainsi donc mon conseil
+est de partir.
+
+-- Partons!
+
+Ce mot retentit dans les _koureni_ des Zaporogues.
+
+Mais il ne fut pas du gout de Tarass Boulba, qui abaissa, en les
+froncant, ses sourcils meles de blanc et de noir, semblables aux
+buissons qui croissent sur le flanc nu d'une montagne, et dont les
+cimes ont blanchi sous le givre herisse du nord.
+
+-- Non, ton conseil ne vaut rien, _kochevoi_, dit-il; tu ne parles
+pas comme il faut, Il parait que tu as oublie que ceux des notres
+qu'ont pris les Polonais demeurent prisonniers. Tu veux donc que
+nous ne respections pas la premiere des saintes lois de la
+fraternite, que nous abandonnions nos compagnons, pour qu'on les
+ecorche vivants, ou bien pour que, apres avoir ecartele leurs
+corps de Cosaques, on en promene les morceaux par les villes et
+les campagnes, comme ils ont deja fait du _hetman_ et des
+meilleurs chevaliers de l'Ukraine. Et sans cela, n'ont-ils pas
+assez insulte a tout ce qu'il y a de saint. Que sommes-nous donc?
+je vous le demande a tous. Quel Cosaque est celui qui abandonne
+son compagnon dans le danger, qui le laisse comme un chien perir
+sur la terre etrangere? Si la chose en est venue au point que
+personne ne revere plus l'honneur cosaque, et si l'on permet qu'on
+lui crache sur sa moustache grise, ou qu'on l'insulte par
+d'outrageantes paroles, ce n'est pas moi du moins qu'on insultera.
+Je reste seul.
+
+Tous les Zaporogues qui l'entendirent furent ebranles.
+
+-- Mais as-tu donc oublie, brave _polkovnik_, dit alors le
+_kochevoi_, que nous avons aussi des compagnons dans les mains des
+Tatars, et que si nous ne les delivrons pas maintenant, leur vie
+sera vendue aux paiens pour un esclavage eternel, pire que la plus
+cruelle des morts? As-tu donc oublie qu'ils emportent tout notre
+tresor, acquis au prix du sang chretien?
+
+Tous les Cosaques resterent pensifs, ne sachant que dire. Aucun
+d'eux ne voulait meriter une mauvaise renommee. Alors s'avanca
+hors des rangs le plus ancien par les annees de l'armee zaporogue,
+Kassian Bovdug. Il etait venere de tous les Cosaques. Deux fois on
+l'avait elu _kochevoi_, et a la guerre aussi c'etait un bon
+Cosaque. Mais il avait vieilli. Depuis longtemps il n'allait plus
+en campagne, et s'abstenait de donner des conseils. Seulement il
+aimait, le vieux, a rester couche sur le flanc, pres des groupes
+de Cosaques, ecoutant les recits des aventures d'autrefois et des
+campagnes de ses jeunes compagnons. Jamais il ne se melait a leurs
+discours, mais il les ecoutait en silence, ecrasant du pouce la
+cendre de sa courte pipe, qu'il n'otait jamais de ses levres, et
+il restait longtemps couche, fermant a demi les paupieres, et les
+Cosaques ne savaient s'il etait endormi ou s'il les ecoutait
+encore. Pendant toutes les campagnes, il gardait la maison; mais
+cette fois pourtant le vieux s'etait laisse prendre; et, faisant
+le geste de decision propre aux Cosaques, il avait dit:
+
+-- A la grace de Dieu! je vais avec vous. Peut-etre serai-je utile
+en quelque chose a la chevalerie cosaque.
+
+Tous les Cosaques se turent quand il parut devant l'assemblee, car
+depuis longtemps ils n'avaient entendu un mot de sa bouche. Chacun
+voulait savoir ce qu'allait dire Bovdug.
+
+-- Mon tour est venu de dire un mot, seigneurs freres, commenca-t-
+il; enfants, ecoutez donc le vieux. Le _kochevoi_ a bien parle, et
+comme chef de l'armee cosaque, oblige d'en prendre soin et de
+conserver le tresor de l'armee, il ne pouvait rien dire de plus
+sage. Voila! que ceci soit mon premier discours; et maintenant,
+ecoutez ce que dira mon second. Et voila ce que dira mon second
+discours: C'est une grande verite qu'a dite aussi le _polkovnik_
+Tarass; que Dieu lui donne longue vie et qu'il y ait beaucoup de
+pareils _polkovniks_ dans l'Ukraine! Le premier devoir et le
+premier honneur du Cosaque, c'est d'observer la fraternite. Depuis
+le long temps que je vis dans le monde, je n'ai pas oui dire,
+seigneurs freres, qu'un Cosaque eut jamais abandonne ou vendu de
+quelque maniere son compagnon; et ceux-ci, et les autres sont nos
+compagnons. Qu'il y en ait plus, qu'il y en ait moins, tous sont
+nos freres. Voici donc mon discours: Que ceux a qui sont chers les
+Cosaques faits prisonniers par les Tatars, aillent poursuivre les
+Tatars; et que ceux a qui sont chers les Cosaques faits
+prisonniers par les Polonais, et qui ne veulent pas abandonner la
+bonne cause, restent ici. Le _kochevoi_, suivant son devoir,
+menera la moitie de nous a la poursuite des Tatars, et l'autre
+moitie se choisira un _ataman_ de circonstance, et d'etre _ataman_
+de circonstance, si vous en croyez une tete blanche, cela ne va
+mieux a personne qu'a Tarass Boulba. Il n'y en a pas un seul parmi
+nous qui lui soit egal en vertu guerriere.
+
+Ainsi dit Bovdug, et il se tut; et tous les Cosaques se rejouirent
+de ce que le vieux les avait ainsi mis dans la bonne voie. Tous
+jeterent leurs bonnets en l'air, en criant:
+
+-- Merci, pere! il s'est tu, il s'est tu longtemps; et voila
+qu'enfin il a parle. Ce n'est pas en vain qu'au moment de se
+mettre en campagne il disait qu'il serait utile a la chevalerie
+cosaque. Il l'a fait comme il l'avait dit.
+
+-- Eh bien? consentez-vous a cela? demanda le _kochevoi_.
+
+-- Nous consentons tous! crierent les Cosaques.
+
+-- Ainsi l'assemblee est finie?
+
+-- L'assemblee est finie! crierent les Cosaques.
+
+-- Ecoutez donc maintenant l'ordre militaire, enfants, dit le
+_kochevoi_.
+
+Il s'avanca, mit son bonnet, et tous les Zaporogues, otant leur
+bonnet, demeurerent tete nue, les yeux baisses vers la terre,
+comme cela se faisait toujours parmi les Cosaques lorsqu'un ancien
+se preparait a parler.
+
+-- Maintenant, seigneurs freres, divisez-vous. Que celui qui veut
+partir, passe du cote droit; que celui qui veut rester, passe du
+cote gauche. Ou ira la majeure partie d'un _kouren_, tout le reste
+suivra; mais si la moindre partie persiste, qu'elle s'incorpore a
+d'autres _koureni_.
+
+Et ils commencerent a passer, l'un a droite, l'autre a gauche.
+Quand la majeure partie d'un _kouren_ passait d'un cote,
+l'_ataman_ du _kouren_ passait aussi; quand c'etait la moindre
+partie, elle s'incorporait aux autres _koureni_. Et souvent il
+s'en fallut peu que les deux moities ne fussent egales. Parmi ceux
+qui voulurent demeurer, se trouva presque tout le _kouren_ de
+Nesamaiko, une grande moitie du _kouren_ de Popovitcheff, tout le
+_kouren_ d'Oumane, tout le _kouren_ de _Kaneff_, une grande moitie
+du _kouren_ de Steblikoff, une grande moitie du _kouren_ de
+Fimocheff. Tout le reste prefera aller a la poursuite des Tatars.
+Des deux cotes il y avait beaucoup de bons et braves Cosaques.
+Parmi ceux qui s'etaient decides a se mettre a la poursuite des
+Tatars, il y avait Tcherevety, le vieux Cosaque Pokotipole, et
+Lemich, et Procopovitch, et Choma. Demid Popovitch etait passe
+avec eux, car c'etait un Cosaque du caractere le plus turbulent;
+il ne pouvait rester longtemps a une meme place; ayant essaye ses
+forces contre les Polonais, il eut envie de les essayer contre les
+Tatars. Les _atamans_ des _koureni_ etaient Nostugan, Pokrychka,
+Nevymsky; et bien d'autres fameux et braves Cosaques encore
+avaient eu envie d'essayer leur sabre et leurs bras puissants dans
+une lutte avec les Tatars. Il n'y avait pas moins de braves et de
+bien braves Cosaques parmi ceux qui voulurent rester, tels que les
+_atamans_ Demytrovitch, Koukoubenko, Vertichvits, Balan,
+Boulbenko, Ostap. Apres eux, il y avait encore beaucoup d'autres
+illustres et puissants Cosaques: Vovtousenko, Tchenitchenko,
+Stepan Couska, Ochrim Gouska, Mikola Gousty, Zadorojny, Metelitza,
+Ivan Zakroutygouba, Mosy Chilo, Degtarenko, Sydorenko, Pisarenko,
+puis un second Pisarenko, puis encore un Pisarenko, et encore une
+foule d'autres bons Cosaques. Tous avaient beaucoup marche a pied,
+beaucoup monte a cheval; ils avaient vu les rivages de l'Anatolie,
+les steppes salees de la Crimee, toutes les rivieres, grandes et
+petites, qui se versent dans le Dniepr, toutes les anses et toutes
+les iles de ce fleuve. Ils avaient foule la terre moldave,
+illyrienne et turque; ils avaient sillonne toute la mer Noire sur
+leurs bateaux cosaques a deux gouvernails; ils avaient attaque,
+avec cinquante bateaux de front, les plus riches et les plus
+puissants vaisseaux; ils avaient coule a fond bon nombre de
+galeres turques, et enfin brule beaucoup de poudre en leur vie.
+Plus d'une fois ils avaient dechire, pour s'en faire des bas, de
+precieuses etoffes de Damas; plus d'une fois ils avaient rempli de
+sequins en or pur les larges poches de leurs pantalons. Quant aux
+richesses que chacun d'eux avait dissipees a boire et a se
+divertir, et qui auraient pu suffire a la vie d'un autre homme, il
+n'eut pas ete possible d'en dresser le compte. Ils avaient tout
+dissipe a la cosaque, fetant le monde entier, et louant des
+musiciens pour faire danser tout l'univers. Meme alors il y en
+avait bien peu qui n'eussent quelque tresor, coupes et vases
+d'argent, agrafes et bijoux, enfouis sous les joncs des iles du
+Dniepr, pour que le Tatar ne put les trouver, si, par malheur, il
+reussissait a tomber sur la _setch_. Mais il eut ete difficile au
+Tatar de denicher le tresor, car le maitre du tresor lui-meme
+commencait a oublier en quel endroit il l'avait cache. Tels
+etaient les Cosaques qui avaient voulu demeurer pour venger sur
+les Polonais leurs fideles compagnons et la religion du Christ. Le
+vieux Cosaque Bovdug avait aussi prefere rester avec eux en
+disant:
+
+-- Maintenant mes annees sont trop lourdes pour que j'aille courir
+le Tatar; ici, il y a une place ou je puis m'endormir de la bonne
+mort du Cosaque. Depuis longtemps j'ai demande a Dieu, s'il faut
+terminer ma vie, que je la termine dans une guerre pour la sainte
+cause chretienne. Il m'a exauce. Nulle part une plus belle mort ne
+viendra pour le vieux Cosaque.
+
+Quand ils se furent tous divises et ranges sur deux files, par
+_kouren_, le _kochevoi_ passa entre les rangs, et dit:
+
+-- Eh bien! seigneurs freres, chaque moitie est-elle contente de
+l'autre?
+
+-- Tous sont contents, pere, repondirent les Cosaques.
+
+-- Embrassez-vous donc, et dites-vous adieu l'un a l'autre, car
+Dieu sait s'il vous arrivera de vous revoir en cette vie. Obeissez
+a votre _ataman_, et faites ce que vous savez vous-memes; vous
+savez ce qu'ordonne l'honneur cosaque.
+
+Et tous les Cosaques, autant qu'il y en avait, s'embrasserent
+reciproquement, ce furent les deux _atamans_ qui commencerent;
+apres avoir fait glisser dans les doigts leurs moustaches grises,
+ils se donnerent l'accolade sur les deux joues; puis, se prenant
+les mains avec force, ils voulurent se demander l'un a l'autre:
+
+-- Eh bien! seigneur frere, nous reverrons-nous ou non?
+
+Mais ils se turent, et les deux tetes grises s'inclinerent
+pensives. Et tous les Cosaques, jusqu'au dernier, se dirent adieu,
+sachant qu'il y aurait; beaucoup de besogne a faire pour les uns
+et pour les autres. Mais ils resolurent de ne pas se separer a
+l'instant meme, et d'attendre l'obscurite de la nuit pour ne pas
+laisser voir a l'ennemi la diminution de l'armee. Cela fait, ils
+allerent diner, groupes par _koureni_. Apres diner, tous ceux qui
+devaient se mettre en route se coucherent et dormirent d'un long
+et profond sommeil, comme s'ils eussent pressenti que c'etait
+peut-etre le dernier dont ils jouiraient aussi librement. Ils
+dormirent jusqu'au coucher du soleil; et quand le soir fut venu,
+ils commencerent a graisser leurs chariots. Quand tout fut pret
+pour le depart, ils envoyerent les bagages en avant; eux-memes,
+apres avoir encore une fois salue leurs compagnons de leurs
+bonnets, suivirent lentement les chariots; la cavalerie marchant
+en ordre, sans crier, sans siffler les chevaux, pietina doucement
+a la suite des fantassins, et bientot ils disparurent dans
+l'ombre. Seulement le pas des chevaux retentissait sourdement dans
+le lointain, et quelquefois aussi le bruit d'une roue mal graissee
+qui criait sur l'essieu.
+
+Longtemps encore, les Zaporogues restes devant la ville leur
+faisaient signe de la main, quoiqu'ils les eussent perdus de vue;
+et lorsqu'ils furent revenus a leur campement, lorsqu'ils virent,
+a la clarte des etoiles, que la moitie des chariots manquaient, et
+un nombre egal de leurs freres, leur coeur se serra, et tous
+devenant pensifs involontairement, baisserent vers la terre leurs
+tetes turbulentes.
+
+Tarass voyait bien que, dans les rangs mornes de ses Cosaques, la
+tristesse, peu convenable aux braves, commencait a incliner
+doucement toutes les tetes. Mais il se taisait; il voulait leur
+donner le temps de s'accoutumer a la peine que leur causaient les
+adieux de leurs compagnons; et cependant, il se preparait en
+silence a les eveiller tout a coup par le _hourra_ du Cosaque,
+pour rallumer, avec une nouvelle puissance, le courage dans leur
+ame. C'est une qualite propre a la race slave, race grande et
+forte, qui est aux autres races ce que la mer profonde est aux
+humbles rivieres. Quand l'orage eclate, elle devient tonnerre et
+rugissements, elle souleve et fait tourbillonner les flots, comme
+ne le peuvent les faibles rivieres; mais quand il fait doux et
+calme, plus sereine que les rivieres au cours rapide, elle etend
+son incommensurable nappe de verre, eternelle volupte des yeux.
+
+Tarass ordonna a ses serviteurs de deballer un des chariots, qui
+se trouvait a l'ecart. C'etait le plus grand et le plus lourd de
+tout le camp cosaque; ses fortes roues etaient doublement cerclees
+de fer, il etait puissamment charge, couvert de tapis et
+d'epaisses peaux de boeuf, et etroitement lie par des cordes
+enduites de poix. Ce chariot portait toutes les outres et tous les
+barils du vieux bon vin qui se conservait, depuis longtemps, dans
+les caves de Tarass. Il avait mis ce chariot en reserve pour le
+cas solennel ou, s'il venait un moment de crise et s'il se
+presentait une affaire digne d'etre transmise a la posterite,
+chaque Cosaque, jusqu'au dernier, put boire une gorgee de ce vin
+precieux, afin que, dans ce grand moment, un grand sentiment
+s'eveillat aussi dans chaque homme. Sur l'ordre du _polkovnik_,
+les serviteurs coururent au chariot, couperent, avec leurs sabres,
+les fortes attaches, enleverent les lourdes peaux de boeuf, et
+descendirent les outres et les barils.
+
+-- Prenez tous, dit Boulba, tous tant que vous etes, prenez ce que
+vous avez pour boire; que ce soit une coupe, ou une cruche pour
+abreuver vos chevaux, que ce soit un gant ou un bonnet; ou bien
+meme etendez vos deux mains.
+
+Et tous les Cosaques, tant qu'il y en avait, presenterent l'un une
+coupe, l'autre la cruche qui lui servait a abreuver son cheval;
+celui-ci un gant, celui-la un bonnet; d'autres enfin presenterent
+leurs deux mains rapprochees. Les serviteurs de Tarass passaient
+entre les rangs, et leur versaient les outres et les barils. Mais
+Tarass ordonna que personne ne but avant qu'il eut fait signe a
+tous de boire d'un seul trait. On voyait qu'il avait quelque chose
+a dire. Tarass savait bien que, si fort que soit par lui-meme un
+bon vieux vin, et si capable de fortifier le coeur de l'homme,
+cependant une bonne parole qu'on y joint double la force du vin et
+du coeur.
+
+-- C'est moi qui vous regale, seigneurs freres, dit Tarass Boulba,
+non pas pour vous remercier de l'honneur de m'avoir fait votre
+_ataman_, quelque grand que soit cet honneur, ni pour faire
+honneur aux adieux de nos compagnons; non, l'une et l'autre choses
+seront plus convenables dans un autre temps que celui ou nous nous
+trouvons a cette heure. Devant nous est une besogne de grande
+sueur, de grande vaillance cosaque. Buvons donc, compagnons,
+buvons d'un seul trait; d'abord et avant tout, a la sainte
+religion orthodoxe, pour que le temps vienne enfin ou la meme
+sainte religion se repande sur le monde entier, ou tout ce qu'il y
+a de paiens rentrent dans le giron du Christ. Buvons aussi du meme
+coup a la _setch_, afin qu'elle soit longtemps debout, pour la
+ruine de tous les paiens, afin que chaque annee il en sorte une
+foule de heros plus grands les uns que les autres; et buvons, en
+meme temps, a notre propre gloire, afin que nos neveux et les fils
+de nos neveux disent qu'il y eut, autrefois, des Cosaques qui
+n'ont pas fait honte a la fraternite, et qui n'ont pas livre leurs
+compagnons. Ainsi donc, a la religion, seigneurs freres, a la
+religion!
+
+-- A la religion! crierent de leurs voix puissantes tous ceux qui
+remplissaient les rangs voisins. A la religion! repeterent les
+plus eloignes, et jeunes et vieux, tous les Cosaques burent a la
+religion.
+
+-- A la _setch_! dit Tarass, en elevant sa coupe au-dessus de sa
+tete, le plus haut qu'il put.
+
+-- A la _setch_! repondirent les rangs voisins.
+
+-- A la _setch_! dirent d'une voix sourde les vieux Cosaques, en
+retroussant leurs moustaches grises; et, s'agitant comme de jeunes
+faucons qui secouent leurs ailes, les jeunes Cosaques repeterent:
+A la _setch_! Et la plaine entendit au loin les Cosaques boire a
+leur _setch_.
+
+-- Maintenant un dernier coup, compagnons: a la gloire, et a tous
+les chretiens qui vivent en ce monde.
+
+Et tous les Cosaques, jusqu'au dernier, burent un dernier coup a
+la gloire, et a tous les chretiens qui vivent en ce monde. Et
+longtemps encore on repetait dans tous les rangs de tous les
+_koureni_: "A tous les chretiens qui vivent dans ce monde!"
+
+Deja les coupes etaient vides, et les Cosaques demeuraient
+toujours les mains elevees. Quoique leurs yeux, animes par le vin,
+brillassent de gaiete, pourtant ils etaient pensifs. Ce n'etait
+pas au butin de guerre qu'ils songeaient, ni au bonheur de trouver
+des ducats, des armes precieuses, des habits chamarres et des
+chevaux circassiens; mais ils etaient devenus pensifs, comme des
+aigles poses sur les cimes des montagnes Rocheuses d'ou l'on voit
+au loin s'etendre la mer immense, avec les vaisseaux, les galeres,
+les navires de toutes sortes qui couvrent son sein, avec ses
+rivages perdus dans un lointain vaporeux et couronnes de villes
+qui paraissent des mouches et de forets aussi basses que l'herbe.
+Comme des aigles, ils regardaient la plaine a l'entour, et leur
+destin qui s'assombrissait a l'horizon. Toute cette plaine, avec
+ses routes et ses sentiers tortueux, sera jonchee de leurs
+ossements blanchis; elle s'abreuvera largement de leur sang
+cosaque, elle se couvrira de debris de chariots, de lances
+rompues, de sabres brises; au loin rouleront des tetes a touffes
+de cheveux, dont les tresses seront emmelees par le sang caille,
+et dont les moustaches tomberont sur le menton. Les aigles
+viendront en arracher les yeux. Mais il est beau, ce camp de la
+mort, si librement et si largement etendu. Pas une belle action ne
+perira, et la gloire cosaque ne se perdra point comme un grain de
+poudre tombe du bassinet. Il viendra, il viendra quelque joueur de
+_bandoura_, a la barbe grise descendant sur la poitrine, ou peut-
+etre quelque vieillard, encore plein de courage viril, mais a la
+tete blanchie, a l'ame inspiree, qui dira d'eux une parole grave
+et puissante. Et leur renommee s'etendra dans l'univers entier, et
+tout ce qui viendra dans le monde, apres eux, parlera d'eux; car
+une parole puissante se repand au loin, semblable a la cloche de
+bronze dans laquelle le fondeur a verse beaucoup de pur et
+precieux argent, afin que, par les villes et les villages, les
+chateaux et les chaumieres, la voix sonore appelle tous les
+chretiens a la sainte priere.
+
+
+CHAPITRE IX
+
+Personne, dans la ville assiegee, ne s'etait doute que la moitie
+des Zaporogues eut leve le camp pour se mettre a la poursuite des
+Tatars. Du haut du beffroi de l'hotel de ville, les sentinelles
+avaient seulement vu disparaitre une partie des bagages derriere
+les bois voisins. Mais ils avaient pense que les Cosaques se
+preparaient a dresser une embuscade. L'ingenieur francais etait du
+meme avis. Cependant, les paroles du _kochevoi_ n'avaient pas ete
+vaines; la disette se faisait de nouveau sentir parmi les
+habitants. Selon l'usage des temps passes, la garnison n'avait pas
+calcule ce qu'il lui fallait de vivres. On avait essaye de faire
+une nouvelle sortie, mais la moitie de ces audacieux etait tombee
+sous les coups des Cosaques et l'autre moitie avait ete refoulee
+dans la ville sans avoir reussi. Neanmoins les juifs avaient mis a
+profit la sortie; ils avaient flaire et depiste tout ce qu'il leur
+importait d'apprendre, a savoir pourquoi les Zaporogues etaient
+partis et vers quel endroit ils se dirigeaient, avec quels chefs,
+avec quels _koureni_, combien etaient partis, combien etaient
+restes, et ce qu'ils pensaient faire. En un mot, au bout de
+quelques minutes, on savait tout dans la ville. Les colonels
+reprirent courage et se preparerent a livrer bataille. Tarass
+devinait leurs preparatifs au mouvement et au bruit qui se
+faisaient dans la place; il se preparait de son cote: il rangeait
+ses troupes, donnait des ordres, divisait les _koureni_ en trois
+corps, et les entourait de bagages comme d'un rempart, espece de
+combat ou les Zaporogues etaient invincibles. Il ordonna a deux
+_koureni_ de se mettre en embuscade; il couvrit une partie de la
+plaine de pieux aigus, de debris d'armes, de troncons de lances,
+afin qu'a l'occasion il put y jeter la cavalerie ennemie. Quand
+tout fut ainsi dispose, il fit un discours aux Cosaques, non pour
+les ranimer et leur donner du courage, il les savait fermes de
+coeur, mais parce que lui-meme avait besoin d'epancher le sien.
+
+-- J'ai envie de vous dire, mes seigneurs, ce qu'est notre
+fraternite. Vous avez appris de vos peres et de vos aieux en quel
+honneur ils tenaient tous notre terre. Elle s'est fait connaitre
+aux Grecs, elle a pris des pieces d'or a Tzargrad[35]; elle a eu
+des villes somptueuses et des temples, et des _kniaz_[36]: des
+_kniaz_ de sang russe, et des _kniaz_ de son sang, mais non pas de
+catholiques heretiques. Les paiens ont tout pris, tout est perdu.
+Nous seuls sommes restes, mais orphelins, et comme une veuve qui a
+perdu un puissant epoux, de meme que nous notre terre est restee
+orpheline. Voila dans quel temps, compagnons, nous nous sommes
+donne la main en signe de fraternite. Voila sur quoi se base notre
+fraternite; il n'y a pas de lien plus sacre que celui de la
+fraternite. Le pere aime son enfant, la mere aime son enfant,
+l'enfant aime son pere et sa mere; mais qu'est-ce que cela,
+freres? la bete feroce aime aussi son enfant. Mais s'apparenter
+par la parente de l'ame, non par celle du sang, voila ce que peut
+l'homme seul. Il s'est rencontre des compagnons sur d'autres
+terres; mais des compagnons comme sur la terre russe, nulle part.
+Il est arrive, non a l'un de vous, mais a plusieurs, de s'egarer
+en terre etrangere. Eh bien! vous l'avez vu: la aussi, il y a des
+hommes; la aussi, des creatures de Dieu; et vous leur parlez comme
+a l'un d'entre vous. Mais quand on vient au point de dire un mot
+parti du coeur, vous l'avez vu, ce sont des hommes d'esprit, et
+pourtant ils ne sont pas des votres. Ce sont des hommes, mais pas
+les memes hommes. Non, freres, aimer comme aime un coeur russe,
+aimer, non par l'esprit seulement, mais par tout ce que Dieu a
+donne a l'homme, par tout ce qu'il y a en vous, ah!... dit Tarass,
+avec son geste de decision, en secouant sa tete grise et relevant
+le coin de sa moustache, non, personne ne peut aimer ainsi. Je
+sais que, maintenant, de laches coutumes se sont introduites dans
+notre terre: ils ne songent qu'a leurs meules de ble, a leurs tas
+de foin, a leurs troupeaux de chevaux; ils ne veillent qu'a ce que
+leurs hydromels cachetes se conservent bien dans leurs caves; ils
+imitent le diable sait quels usages paiens; ils ont honte de leur
+langage; le frere ne veut pas parler avec son frere; le frere vend
+son frere, comme on vend au marche un etre sans ame; la faveur
+d'un roi etranger, pas meme d'un roi, la pauvre faveur d'un magnat
+polonais qui, de sa botte jaune, leur donne des coups sur le
+museau, leur est plus chere que toute fraternite. Mais chez le
+dernier des laches, se fut-il souille de boue et de servilite,
+chez celui-la, freres, il y a encore un grain de sentiment russe;
+et un jour il se reveillera et il frappera, le malheureux! des
+deux poings sur les basques de son justaucorps; il se prendra la
+tete des deux mains et il maudira sa lache existence, pret a
+racheter par le supplice une ignoble vie. Qu'ils sachent donc tous
+ce que signifie sur la terre russe la fraternite. Et si le moment
+est deja venu de mourir, certes aucun d'eux ne mourra comme nous;
+aucun d'eux, aucun. Ce n'est pas donne a leur nature de souris.
+
+Ainsi parlait l'_ataman_; et, son discours fini, il secouait
+encore sa tete qui s'etait argentee dans des exploits de Cosaques.
+Tous ceux qui l'ecoutaient furent vivement emus par ce discours
+qui penetra jusqu'au fond des coeurs. Les plus anciens dans les
+rangs demeurerent immobiles, inclinant leurs tetes grises vers la
+terre. Une larme brillait sous les vieilles paupieres; ils
+l'essuyerent lentement avec la manche, et tous, comme s'ils se
+fussent donne le mot, firent a la fois leur geste d'usage[37] pour
+exprimer un parti pris, et secouerent resolument leurs tetes
+chargees d'annees. Tarass avait touche juste.
+
+Deja l'on voyait sortir de la ville l'armee ennemie, faisant
+sonner les trompettes et les clairons, ainsi que les seigneurs
+polonais, la main sur la hanche, entoures de nombreux serviteurs.
+Le gros colonel donnait des ordres. Ils s'avancerent rapidement
+sur les Cosaques, les menacant de leurs regards et de leurs
+mousquets, abrites sous leurs brillantes cuirasses d'airain. Des
+que les Cosaques virent qu'ils s'etaient avances a portee, tous
+dechargerent leurs longs mousquets de six pieds, et continuerent a
+tirer sans interruption. Le bruit de leurs decharges s'etendit au
+loin dans les plaines environnantes, comme un roulement continu.
+Le champ de bataille etait couvert de fumee, et les Zaporogues
+tiraient toujours sans relache. Ceux des derniers rangs se
+bornaient a charger les armes qu'ils tendaient aux plus avances,
+etonnant l'ennemi qui ne pouvait comprendre comment les Cosaques
+tiraient sans recharger leurs mousquets. Dans les flots de fumee
+grise qui enveloppaient l'une et l'autre armee, on ne voyait plus
+comment tantot l'un tantot l'autre manquait dans les rangs; mais
+les Polonais surtout sentaient que les balles pleuvaient epaisses,
+et lorsqu'ils reculerent pour sortir des nuages de fumee et pour
+se reconnaitre, ils virent bien des vides dans leurs escadrons.
+Chez les Cosaques, trois hommes au plus avaient peri, et ils
+continuaient incessamment leur feu de mousqueterie. L'ingenieur
+etranger s'etonna lui-meme de cette tactique qu'il n'avait jamais
+vu employer, et il dit a haute voix:
+
+-- Ce sont des braves, les Zaporogues! Voila comment il faut se
+battre dans tous les pays.
+
+Il donna le conseil de diriger les canons sur le camp fortifie des
+Cosaques. Les canons de bronze rugirent sourdement par leurs
+larges gueules; la terre trembla au loin, et toute la plaine fut
+encore noyee sous des flots de fumee. L'odeur de la poudre
+s'etendit sur les places et dans les rues des villes voisines et
+lointaines; mais les canonniers avaient pointe trop haut. Les
+boulets rougis decrivirent une courbe trop grande; ils volerent,
+en sifflant, par-dessus la tete des Cosaques, et s'enfoncerent
+profondement dans le sol en labourant au loin la terre noire. A la
+vue d'une pareille maladresse, l'ingenieur francais se prit par
+les cheveux et pointa lui-meme les canons, quoique les Cosaques
+fissent pleuvoir les balles sans relache.
+
+Tarass avait vu de loin le peril qui menacait les _koureni_ de
+Nesamaikoff et de Steblikoff, et s'etait ecrie de toute sa voix:
+
+-- Quittez vite, quittez les chariots; et que chacun monte a
+cheval!
+
+Mais les Cosaques n'auraient eu le temps d'executer ni l'un ni
+l'autre de ces ordres, si Ostap ne s'etait porte droit sur le
+centre de l'ennemi. Il arracha les meches aux mains de six
+canonniers; a quatre autres seulement il ne put les prendre. Les
+Polonais le refoulerent. Alors, l'officier etranger prit lui-meme
+une meche pour mettre le feu a un canon enorme, tel que les
+Cosaques n'en avaient jamais vu. Il ouvrait une large gueule
+beante par laquelle regardaient mille morts. Lorsqu'il tonna, et
+trois autres apres lui, qui, de leur quadruple coup, ebranlerent
+sourdement la terre, ils firent un mal affreux. Plus d'une vieille
+mere cosaque pleurera son fils et se frappera la poitrine de ses
+mains osseuses; il y aura plus d'une veuve a Gloukhoff, Nemiroff,
+Tchernigoff et autres villes. Elle courra, la veuve eploree, tous
+les jours au bazar; elle se cramponnera a tous les passants, les
+regardant aux yeux pour voir s'il ne se trouvera pas parmi eux le
+plus cher des hommes. Mais il passera par la ville bien des
+troupes de toutes especes sans que jamais il se trouve, parmi
+elles, le plus cher de tous les hommes.
+
+La moitie du _kouren_ de Nesamaikoff n'existait plus. Comme la
+grele abat tout un champ de ble, ou chaque epi se balance
+semblable a un ducat de poids, ainsi le canon balaye et couche les
+rangs cosaques.
+
+En revanche, comme les Cosaques s'elancerent! comme tous se
+ruerent sur l'ennemi! comme l'_ataman_ Koukoubenko bouillonna de
+rage, quand il vit que la moitie de son _kouren_ n'existait plus!
+Il entra avec les restes des gens de Nesamaikoff au centre meme
+des rangs ennemis, hacha comme du chou, dans sa fureur, le premier
+qui se trouva sous sa main, desarma plusieurs cavaliers, frappant
+de sa lance homme et cheval, parvint jusqu'a la batterie et
+s'empara d'un canon. Il regarde, et deja l'_ataman_ du _kouren_
+d'Oumane l'a precede, et Stepan Gouska a pris la piece principale.
+Leur cedant alors la place, il se tourne avec les siens contre une
+autre masse d'ennemis. Ou les gens de Nesamaikoff ont passe, il y
+a une rue; ou ils tournent, un carrefour. On voyait s'eclaircir
+les rangs ennemis, et les Polonais tomber comme des gerbes. Pres
+des chariots memes, se tient Vovtousenko; devant lui,
+Tcherevitchenko; au-dela des chariots, Degtarenko, et, derriere
+lui, l'_ataman_ du _kouren_, Vertikhvist. Deja Degtarenko a
+souleve deux Polonais sur sa lance; mais il en rencontre un
+troisieme moins facile a vaincre Le Polonais etait souple et fort,
+et magnifiquement equipe; il avait amene a sa suite plus de
+cinquante serviteurs. Il fit plier Degtarenko, le jeta par terre,
+et, levant son sabre sur lui, s'ecria:
+
+-- Il n'y a pas un seul de vous, chiens de Cosaques, qui osat me
+resister!
+
+-- Si pourtant, il y en a, dit Mosy Chilo; et il s'avanca.
+
+C'etait un fort Cosaque, qui avait plus d'une fois commande sur
+mer, et passe par bien des epreuves. Les Turcs l'avaient pris avec
+toute sa troupe a Trebizonde, et les avaient tous emmenes sur
+leurs galeres, les fers aux pieds et aux mains, les privant de riz
+pendant des semaines entieres, et leur faisant boire l'eau salee.
+Les pauvres gens avaient tout souffert, tout supporte, plutot que
+de renier leur religion orthodoxe. Mais l'_ataman_ Mosy Chilo
+n'eut pas le courage de souffrir; il foula aux pieds la sainte
+loi, entoura d'un ruban odieux sa tete pecheresse, entra dans la
+confiance du pacha, devint magasinier du vaisseau et chef de la
+chiourme. Cela fit une grande peine aux pauvres prisonniers; ils
+savaient que, si l'un des leurs vendait sa religion et passait au
+parti des oppresseurs, il etait plus penible et plus amer d'etre
+sous sa main. C'est ce qui arriva. Mosy Chilo leur mit a tous de
+nouveaux fers, en les attachant trois a trois, les lia de cordes
+jusqu'aux os, les assomma de coups sur la nuque; et lorsque les
+Turcs, satisfaits d'avoir trouve un pareil serviteur, commencerent
+a se rejouir, et s'enivrerent sans respect pour les lois de leur
+religion, il apporta les soixante-quatre clefs des fers aux
+prisonniers afin qu'ils pussent ouvrir les cadenas, jeter leurs
+liens a la mer, et les echanger contre des sabres pour frapper les
+Turcs. Les Cosaques firent un grand butin, et revinrent
+glorieusement dans leur patrie, ou, pendant longtemps, les joueurs
+de _bandoura_ glorifierent Mosy Chilo. On l'eut bien elu
+_kochevoi_; mais c'etait un etrange Cosaque. Quelquefois il
+faisait une action que le plus sage n'aurait pas imaginee;
+d'autres fois, il tombait dans une incroyable betise. Il but et
+dissipa tout ce qu'il avait acquis, s'endetta pres de tous a la
+_setch_, et, pour combler la mesure, il se glissa, la nuit, comme
+un voleur des rues, dans un _kouren_ etranger, enleva tous les
+harnais, et les mit en gage chez le cabaretier. Pour une action si
+honteuse, on l'attacha a un poteau sur la place du bazar, et l'on
+mit pres de lui un gros baton afin que chacun, selon la mesure de
+ses forces, put lui en assener un coup. Mais, parmi les
+Zaporogues, il ne se trouva pas un seul homme qui levat le baton
+sur lui, se souvenant des services qu'il avait rendus. Tel etait
+le Cosaque Mosy Chilo.
+
+-- Si, pourtant, il y en a pour vous rosser, chiens, dit-il en
+s'elancant sur le Polonais.
+
+Aussi, comme ils se battirent! Cuirasses et brassards se plierent
+sous leurs coups a tous deux. Le Polonais lui dechira sa chemise
+de fer, et lui atteignit le corps de son sabre. La chemise du
+Cosaque rougit, mais Chilo n'y fit nulle attention. Il leva sa
+main; elle etait lourde sa main noueuse, et il etourdit son
+adversaire d'un coup sur la tete. Son casque de bronze vola en
+eclats; le Polonais chancela, et tomba de la selle; et Chilo se
+mit a sabrer en croix l'ennemi renverse. Cosaque, ne perds pas ton
+temps a l'achever, mais retourne-toi plutot!... Il ne se retourna
+point, le Cosaque, et l'un des serviteurs du vaincu le frappa de
+son couteau dans le cou. Chilo fit volte-face, et deja il
+atteignait l'audacieux, mais celui-ci disparut dans la fumee de la
+poudre. De tous cotes resonnait un bruit de mousqueterie. Chilo
+chancela, et sentit que sa blessure etait mortelle. Il tomba, mit
+la main sur la plaie, et se tournant vers ses compagnons:
+
+-- Adieu, seigneurs freres camarades, dit-il; que la terre russe
+orthodoxe reste debout pour l'eternite, et qu'il lui soit rendu un
+honneur eternel.
+
+Il ferma ses yeux eteints, et son ame cosaque quitta sa farouche
+enveloppe.
+
+Deja Zadorojni s'avancait a cheval, et l'_ataman_ de _kouren_,
+Vertikhvist, et Balaban s'avancaient aussi.
+
+-- Dites-moi, seigneurs, s'ecria Tarass, en s'adressant aux
+_atamans_ des _koureni_; y a-t-il encore de la poudre dans les
+poudrieres? La force cosaque ne s'est-elle pas affaiblie? Les
+notres ne plient-ils pas encore?
+
+-- Pere, il y a encore de la poudre dans les poudrieres; la force
+cosaque n'est pas affaiblie, et les notres ne plient pas encore.
+
+Et les Cosaques firent une vigoureuse attaque. Ils rompirent les
+rangs ennemis. Le petit colonel fit sonner la retraite et hisser
+huit drapeaux peints, pour rassembler les siens qui s'etaient
+disperses dans la plaine. Tous les Polonais accoururent aux
+drapeaux; mais ils n'avaient pas encore reforme leurs rangs que,
+deja, l'_ataman_ Koukoubenko faisait, avec ses gens de
+Nesamaikoff, une charge en plein centre, et tombait sur le colonel
+ventru. Le colonel ne soutint pas le choc, et, tournant son
+cheval, il s'enfuit a toute bride. Koukoubenko le poursuivit
+longtemps a travers champs, sans le laisser rejoindre les siens.
+Voyant cela du _kouren_ voisin, Stepan Gouska se mit de la partie,
+son _arkan_ a la main; courbant la tete sur le cou de son cheval
+et saisissant l'instant favorable, il lui jeta du premier coup son
+_arkan_ a la gorge. Le colonel devint tout rouge, et saisit la
+corde des deux mains, en s'efforcant de la rompre. Mais deja un
+coup puissant lui avait enfonce dans sa large poitrine la lame
+meurtriere. Gouska, toutefois, n'aura pas longtemps a se rejouir.
+Les Cosaques se retournaient a peine que deja Gouska etait souleve
+sur quatre piques. Le pauvre _ataman_ n'eut que le temps de dire:
+
+-- Perissent tous les ennemis, et que la terre russe se rejouisse
+dans la gloire pendant des siecles eternels!
+
+Et il exhala le dernier soupir. Les Cosaques tournerent la tete,
+et deja, d'un cote, le Cosaque Metelitza faisait fete aux Polonais
+en assommant tantot l'un, tantot l'autre, et, d'un autre cote,
+l'_ataman_ Nevilitchki s'elancait a la tete des siens. Pres d'un
+carre de chariots, Zakroutigouba retourne l'ennemi comme du foin,
+et le repousse, tandis que, devant un carre plus eloigne, le
+troisieme Pisarenko a refoule une troupe entiere de Polonais, et
+pres du troisieme carre, les combattants se sont saisis a bras-le-
+corps, et luttent sur les chariots memes.
+
+-- Dites-moi, seigneurs, s'ecria l'_ataman_ Tarass, en s'avancant
+au-devant des chefs; y a-t-il encore de la poudre dans les
+poudrieres? La force cosaque n'est-elle pas affaiblie? Les
+Cosaques ne commencent-ils pas a plier?
+
+-- Pere, il y a encore de la poudre dans les poudrieres; la force
+cosaque n'est pas affaiblie; les Cosaques ne plient pas encore.
+
+Deja Bovdug est tombe du haut d'un chariot. Une balle l'a frappe
+sous le coeur. Mais, rassemblant toute sa vieille ame, il dit:
+
+-- Je n'ai pas de peine a quitter le monde. Dieu veuille donner a
+chacun une fin pareille, et que la terre russe soit glorifiee
+jusqu'a la fin des siecles!
+
+Et l'ame de Bovdug s'eleva dans les hauteurs pour aller raconter
+aux vieillards, morts depuis longtemps, comment on sait combattre
+sur la terre russe, et mieux encore comment on y sait mourir pour
+la sainte religion.
+
+Bientot apres, tomba aussi Balaban, _ataman_ de _kouren_. Il avait
+recu trois blessures mortelles, de balle, de lance, et d'un lourd
+sabre droit. Et c'etait un des plus vaillants Cosaques. Il avait
+fait, comme _ataman_, une foule d'expeditions maritimes, dont la
+plus glorieuse fut celle des rivages d'Anatolie. Ses gens avaient
+ramasse beaucoup de sequins, d'etoffes de Damas et de riche butin
+turc. Mais ils essuyerent de grands revers a leur retour. Les
+malheureux durent passer sous les boulets turcs. Quand le vaisseau
+ennemi fit feu de toutes ses pieces, une moitie de leurs bateaux
+sombra en tournoyant, il perit dans les eaux plus d'un Cosaque;
+mais les bottes de joncs attachees aux flancs des bateaux les
+sauverent d'une commune noyade. Pendant toute la nuit, les
+Cosaques enleverent l'eau des barques submergees avec des pelles
+creuses et leurs bonnets, en reparant les avaries. De leurs larges
+pantalons cosaques, ils firent des voiles, et, filant avec
+promptitude, ils echapperent au plus rapide des vaisseaux turcs.
+Et c'etait peu qu'ils fussent arrives sains et saufs a la _setch_;
+ils rapporterent une chasuble brodee d'or a l'archimandrite du
+couvent de Mejigorsh a Kiew, et des ornements d'argent pur pour
+l'image de la Vierge, dans le _zaporojie_ meme. Et longtemps apres
+les joueurs de _bandoura_ glorifiaient l'habile reussite des
+Cosaques. A cette heure, Balaban inclina sa tete, sentant les
+poignantes approches de la mort, et dit d'une voix faible:
+
+-- Il me semble, seigneurs freres, que je meurs d'une bonne mort.
+J'en ai sabre sept, j'en ai traverse neuf de ma lance, j'en ai
+suffisamment ecrase sous les pieds de mon cheval, et je ne sais
+combien j'en ai atteint de mes balles. Fleurisse donc
+eternellement la terre russe!
+
+Et son ame s'envola.
+
+Cosaques, Cosaques, ne livrez pas la fleur de votre armee. Deja,
+l'ennemi a cerne Koukoubenko. Deja, il ne reste autour de lui que
+sept hommes du _kouren_ de Nesamaikoff, et ceux-la se defendent
+plus qu'il ne leur reste de force; deja, les vetements de leur
+chef sont rougis de son sang. Tarass lui-meme, voyant le danger
+qu'il court, s'elance a son aide; mais les Cosaques sont arrives
+trop tard. Une lance a pu s'enfoncer sous son coeur avant que
+l'ennemi qui l'entoure ait ete repousse. Il s'inclina doucement
+sur les bras des Cosaques qui le soutenaient, et son jeune sang
+jaillit comme une source, semblable a un vin precieux que des
+serviteurs maladroits apportent de la cave dans un vase de verre,
+et qui le brisent a l'entree de la salle en glissant sur le
+parquet. Le vin se repand sur la terre, et le maitre du logis
+accourt, en se prenant la tete dans les mains, lui qui l'avait
+reserve pour la plus belle occasion de sa vie, afin que, si Dieu
+la lui donnait, il put, dans sa vieillesse, feter un compagnon de
+ses jeunes annees, et se rejouir avec lui au souvenir d'un temps
+ou l'homme savait autrement et mieux se rejouir. Koukoubenko
+promena son regard autour de lui, et murmura:
+
+-- Je remercie Dieu de m'avoir accorde de mourir sous vos yeux,
+compagnons. Qu'apres nous, on vive mieux que nous, et que la terre
+russe, aimee du Christ, soit eternelle dans sa beaute!
+
+Et sa jeune ame s'envola. Les anges la prirent sous les bras, et
+l'empoterent aux cieux: elle sera bien la-bas. "Assieds-toi a ma
+droite, Koukoubenko, lui dira le Christ, tu n'as pas trahi la
+fraternite, tu n'as pas fait d'action honteuse, tu n'as pas
+abandonne un homme dans le danger. Tu as conserve et defendu mon
+Eglise." La mort de Koukoubenko attrista tout le monde: et
+cependant, les rangs cosaques s'eclaircissaient a vue d'oeil;
+beaucoup de braves avaient cesse de vivre. Mais les Cosaques
+tenaient bon.
+
+-- Dites-moi, seigneurs, cria Tarass aux _koureni_ restes debout,
+y a-t-il encore de la poudre dans les poudrieres? les sabres ne
+sont-ils pas emousses? la force cosaque ne s'est-elle pas
+affaiblie? les Cosaques ne plient-ils pas encore?
+
+-- Pere, il y a encore assez de poudre; les sabres sont encore
+bons, la force cosaque n'est pas affaiblie; les Cosaques n'ont pas
+plie.
+
+Et les Cosaques s'elancerent de nouveau comme s'ils n'eussent
+eprouve aucune perte. Il ne reste plus vivants que trois _atamans_
+de _kouren_. Partout coulent des ruisseaux rouges; des ponts
+s'elevent, formes de cadavres des Cosaques et des Polonais. Tarass
+regarda le ciel, et vit s'y deployer une longue file de vautours.
+Ah! quelqu'un donc se rejouira! Deja, la-bas, on a souleve
+Metelitza sur le fer d'une lance; deja, la tete du second
+Pisarenko a tournoye dans l'air en clignant des yeux; deja Okhrim
+Gouska, sabre de haut et en travers, est tombe lourdement.
+
+-- Soit! dit Tarass, en faisant signe de son mouchoir.
+
+Ostap comprit le geste de son pere; et, sortant de son embuscade,
+chargea vigoureusement la cavalerie polonaise. L'ennemi ne soutint
+pas la violence du choc; et lui, le poursuivant a outrance, le
+rejeta sur la place ou l'on avait plante des pieux et jonche la
+terre de troncons de lances. Les chevaux commencerent a broncher,
+a s'abattre, et les Polonais a rouler par-dessus leurs tetes. Dans
+ce moment, les Cosaques de Korsoun, qui se tenaient en reserve
+derriere les chariots, voyant l'ennemi a portee de mousquet,
+firent une decharge soudaine. Les Polonais, perdant la tete, se
+mirent en desordre, et les Cosaques reprirent courage:
+
+-- La victoire est a nous! crierent de tous cotes les voix
+zaporogues.
+
+Les clairons sonnerent, et on hissa le drapeau de la victoire. Les
+Polonais, defaits, fuyaient en tout sens.
+
+-- Non, non, la victoire n'est pas encore a nous, dit Tarass, en
+regardant les portes de la ville.
+
+Il avait dit vrai.
+
+Les portes de la ville s'etaient ouvertes, et il en sortit un
+regiment de hussards, la fleur des regiments de cavalerie. Tous
+les cavaliers montaient des _argamaks_[38] bai brun. En avant des
+escadrons, galopait un chevalier, le plus beau, le plus hardi de
+tous. Ses cheveux noirs se deroulaient sous son casque de bronze;
+son bras etait entoure d'une echarpe brodee par les mains de la
+plus seduisante beaute. Tarass demeura stupefait quand il reconnut
+Andry. Et lui, cependant, enflamme par l'ardeur du combat, avide
+de meriter le present qui ornait son bras, se precipita comme un
+jeune levrier, le plus beau, le plus rapide, et le plus jeune de
+la meute. "_Atou_[39]!" crie le vieux chasseur, et le levrier se
+precipite, lancant ses jambes en droite ligne dans les airs,
+penche de tout son corps sur le flanc, soulevant la neige de ses
+ongles, et devancant dix fois le lievre lui-meme dans la chaleur
+de sa course. Le vieux Tarass s'arrete; il regarde comment Andry
+s'ouvrait un passage, frappant a droite et a gauche, et chassant
+les Cosaques devant lui. Tarass perd patience.
+
+-- Comment, les tiens! les tiens! s'ecrie-t-il; tu frappes les
+tiens, fils du diable!
+
+Mais Andry ne voyait pas qui se trouvait devant lui, si c'etaient
+les siens ou d'autres. Il ne voyait rien. Il voyait des boucles de
+cheveux, de longues boucles ondoyantes, une gorge semblable au
+cygne de la riviere, un cou de neige et de blanches epaules, et
+tout ce que Dieu crea pour des baisers insenses.
+
+-- Hola! camarades, attirez-le-moi, attirez-le-moi seulement dans
+le bois. cria Tarass.
+
+Aussitot se presenterent trente des plus rapides Cosaques pour
+attirer Andry vers le bois. Redressant leurs hauts bonnets, ils
+lancerent leurs chevaux pour couper la route aux hussards, prirent
+en flanc les premiers rangs, les culbuterent, et, les ayant
+separes du gros de la troupe, sabrerent les uns et les autres.
+Alors Golokopitenko frappa Andry sur le dos du plat de son sabre
+droit, et tous, a l'instant, se mirent a fuir de toute la rapidite
+cosaque. Comme Andry s'elanca! comme son jeune sang bouillonna
+dans toutes ses veines! Enfoncant ses longs eperons dans les
+flancs de son cheval, il vola a perte d'haleine sur les pas des
+Cosaques, sans se retourner, et sans voir qu'une vingtaine
+d'hommes seulement avaient pu le suivre. Et les Cosaques, fuyant
+de toute la celerite de leurs chevaux, tournaient vers le bois.
+Andry, lance ventre a terre, atteignait deja Golokopitenko,
+lorsque, tout a coup, une main puissante arreta son cheval par la
+bride. Andry tourna la tete; Tarass etait devant lui. Il trembla
+de tout son corps, et devint pale comme un ecolier surpris en
+maraude par son maitre. La colere d'Andry s'eteignit comme si elle
+ne se fut jamais allumee. Il ne voyait plus devant lui que son
+terrible pere.
+
+-- Eh bien! qu'allons-nous faire maintenant? dit Tarass, en le
+regardant droit entre les deux yeux.
+
+Andry ne put rien repondre, et resta les yeux baisses vers la
+terre.
+
+-- Eh bien, fils, tes Polonais t'ont-ils ete d'un grand secours?
+
+Andry demeurait muet.
+
+-- Ainsi trahir, vendre la religion, vendre les tiens... Attends,
+descends de cheval.
+
+Obeissant comme un enfant docile, Andry descendit de cheval et
+s'arreta, ni vif ni mort, devant Tarass.
+
+-- Reste la, et ne bouge plus. C'est moi qui t'ai donne la vie,
+c'est moi qui te tuerai, dit Tarass.
+
+Et, reculant d'un pas, il ota son mousquet de dessus son epaule.
+Andry etait pale comme un linge. On voyait ses levres remuer, et
+prononcer un nom. Mais ce n'etait pas le nom de sa patrie, ni de
+sa mere, ni de ses freres, c'etait le nom de la belle Polonaise.
+
+Tarass fit feu.
+
+Comme un epi de ble coupe par la faucille, Andry inclina la tete,
+et tomba sur l'herbe sans prononcer un mot.
+
+Le meurtrier de son fils, immobile, regarda longtemps le cadavre
+inanime. Il etait beau meme dans la mort. Son visage viril,
+naguere brillant de force et d'une irresistible seduction,
+exprimait encore une merveilleuse beaute. Ses sourcils, noirs
+comme un velours de deuil, ombrageaient ses traits palis.
+
+-- Que lui manquait-il pour etre un Cosaque? dit Boulba. Il etait
+de haute taille, il avait des sourcils noirs, un visage de
+gentilhomme, et sa main etait forte dans le combat. Et il a peri,
+peri sans gloire, comme un chien lache.
+
+-- Pere, qu'as-tu fait? c'est toi qui l'as tue? dit Ostap, qui
+arrivait en ce moment.
+
+Tarass fit de la tete un signe affirmatif.
+
+Ostap regarda fixement le mort dans les yeux. Il regretta son
+frere, et dit:
+
+-- Pere, livrons-le honorablement a la terre, afin que les ennemis
+ne puissent l'insulter, et que les oiseaux de proie n'emportent
+pas les lambeaux de sa chair.
+
+-- On l'enterrera bien sans nous, dit Tarass; et il aura des
+pleureurs et des pleureuses.
+
+Et pendant deux minutes, il pensa:
+
+-- Faut-il le jeter aux loups qui rodent sur la terre humaine, ou
+bien respecter en lui la vaillance du chevalier, que chaque brave
+doit honorer en qui que ce soit?
+
+Il regarde, et voit Golokopitenko galoper vers lui.
+
+-- Malheur! _ataman_. Les Polonais se sont fortifies, il leur est
+venu un renfort de troupes fraiches.
+
+Golokopitenko n'a pas acheve que Vovtousenko accourt:
+
+-- Malheur! _ataman_. Encore une force nouvelle qui fend sur nous.
+
+Vovtousenko n'a pas acheve que Pisarenko arrive en courant, mais
+sans cheval:
+
+-- Ou es-tu, pere? les Cosaques te cherchent. Deja l'_ataman_ de
+_kouren_ Nevilitchki est tue; Zadorojny est tue; Tcherevitchenko
+est tue; mais les Cosaques tiennent encore; ils ne veulent pas
+mourir, sans t'avoir vu une derniere fois dans les yeux; ils
+veulent que tu les regardes a l'heure de la mort.
+
+-- A cheval, Ostap! dit Tarass.
+
+Et il se hata pour trouver encore debout les Cosaques, pour
+savourer leur vue une derniere fois, et pour qu'ils pussent
+regarder leur _ataman_ avant de mourir. Mais il n'etait pas sorti
+du bois avec les siens, que les forces ennemies avaient cerne le
+bois de tous cotes, et que partout, a travers les arbres, se
+montraient des cavaliers armes de sabres et de lances.
+
+-- Ostap! Ostap! tiens Ferme, s'ecria Tarass.
+
+Et lui-meme, tirant son sabre, se mit a echarper les premiers qui
+lui tomberent sous la main. Deja six polonais se sont a la fois
+rues sur Ostap; mais il parait qu'ils ont mal choisi le moment. A
+l'un, la tete a saute des epaules; l'autre a fait la culbute en
+arriere; le troisieme recoit un coup de lance dans les cotes; le
+quatrieme, plus audacieux, a evite la balle d'Ostap en baissant la
+tete, et la balle brulante a frappe le cou de son cheval qui,
+furieux, se cabre, roule a terre, et ecrase sous lui son cavalier.
+
+-- Bien, fils, bien, Ostap! criait Tarass; voici que je viens a
+toi.
+
+Lui-meme repoussait les assaillants. Tarass multiplie son sabre;
+il distribue des cadeaux sur la tete de l'un et sur celle de
+l'autre; et, regardant toujours Ostap, il le voit luttant corps a
+corps avec huit ennemis a la fois.
+
+-- Ostap! Ostap! tiens ferme.
+
+Mais, deja, Ostap a le dessous; deja, on lui a jete un _arkan_
+autour de la gorge; deja on saisit, deja on garrotte Ostap.
+
+-- Aie! Ostap, Ostap! criait Tarass en s'ouvrant un passage vers
+lui, et en hachant comme du chou tout ce qui les separait; aie!
+Ostap, Ostap!...
+
+Mais, en ce moment, il fut frappe comme d'une lourde pierre; tout
+tournoya devant ses yeux. Un instant brillerent, melees dans son
+regard, des lances, la fumee du canon, les etincelles de la
+mousqueterie et les branches d'arbres avec leurs feuilles. Il
+tomba sur la terre comme un chene abattu, et un epais brouillard
+couvrit ses yeux.
+
+
+CHAPITRE X
+
+-- Il parait que j'ai longtemps dormi, dit Tarass en s'eveillant
+comme du penible sommeil d'un homme ivre, et en s'efforcant de
+reconnaitre les objets qui l'entouraient.
+
+Une terrible faiblesse avait brise ses membres. Il avait peine a
+distinguer les murs et les angles d'une chambre inconnue. Enfin il
+s'apercut que Tovkatch etait assis aupres de lui, et qu'il
+paraissait attentif a chacune de ses respirations.
+
+-- Oui, pensa Tovkatch; tu aurais bien pu t'endormir pour
+l'eternite.
+
+Mais il ne dit rien, le menaca du doigt et lui fit signe de se
+taire.
+
+-- Mais, dis-moi donc, ou suis-je, a present? reprit Tarass en
+rassemblant ses esprits, et en cherchant a se rappeler le passe.
+
+-- Tais-toi donc! s'ecria brusquement son camarade. Que veux-tu
+donc savoir de plus? Ne vois-tu pas que tu es couvert de
+blessures? Voici deux semaines que nous courons a cheval a perdre
+haleine, et que la fievre et la chaleur te font divaguer. C'est la
+premiere fois que tu as dormi tranquillement. Tais-toi donc, si tu
+ne veux pas te faire de mal toi-meme.
+
+Cependant Tarass s'efforcait toujours de mettre ordre a ses idees,
+et de se souvenir du passe.
+
+-- Mais j'ai donc ete pris et cerne par les Polonais?... Mais il
+m'etait impossible de me faire jour a travers leurs rangs?...
+
+-- Te tairas-tu encore une fois, fils de Satan, s'ecria Tovkatch
+en colere, comme une bonne poussee a bout par les cris d'un enfant
+gate. Qu'as-tu besoin de savoir de quelle maniere tu t'es sauve?
+il suffit que tu sois sauve, il s'est trouve des amis qui ne t'ont
+pas plante la; c'est assez. Il nous reste encore plus d'une nuit a
+courir ensemble. Tu crois qu'on ta pris pour un simple Cosaque?
+non; ta tete a ete estimee deux mille ducats.
+
+-- Et Ostap? s'ecria tout a coup Tarass, qui essaya de se mettre
+sur son seant en se rappelant soudain comment on s'etait empare
+d'Ostap sous ses yeux, comment on l'avait garrotte et comment il
+se trouvait aux mains des Polonais.
+
+Alors, la douleur s'empara de cette vieille tete. Il arracha et
+dechira les bandages qui couvraient ses blessures; il les jeta
+loin de lui; il voulut parler a haute voix, mais ne dit que des
+choses incoherentes. Il etait de nouveau en proie a la fievre, au
+delire, des paroles insensees s'echappaient sans lien et sans
+ordre de ses levres. Pendant ce temps, son fidele compagnon se
+tenait debout devant lui, l'accablant de cruels reproches et
+d'injures. Enfin, il le saisit par les pieds, par les mains,
+l'emmaillota comme on fait d'un enfant, replaca tous les bandages,
+l'enveloppa dans une peau de boeuf, l'assujettit avec des cordes a
+la selle d'un cheval, et s'elanca de nouveau sur la route avec
+lui.
+
+-- Fusses-tu mort, je te ramenerai dans ton pays. Je ne permettrai
+pas que les Polonais insultent a ton origine cosaque, qu'ils
+mettent ton corps en lambeaux et qu'ils les jettent dans la
+riviere. Si l'aigle doit arracher les yeux a ton cadavre, que ce
+soit l'aigle de nos steppes, non l'aigle polonais, non celui qui
+vient des terres de la Pologne. Fusses-tu mort, je te ramenerai en
+Ukraine.
+
+Ainsi parlait son fidele compagnon, fuyant jour et nuit, sans
+treve ni repos. Il le ramena enfin, prive de sentiment, dans la
+_setch_ meme des Zaporogues. La, il se mit a le traiter au moyen
+de simples et de compresses; il decouvrit une femme juive, habile
+dans l'art de guerir, qui, pendant un mois, lui fit prendre divers
+remedes: enfin Tarass se sentit mieux. Soit que l'influence du
+traitement fut salutaire, soit que sa nature de fer eut pris le
+dessus, au bout d'un mois et demi, il etait sur pied. Ses plaies
+s'etaient fermees, et les cicatrices faites par le sabre
+temoignaient seules de la gravite des blessures du vieux Cosaque.
+Pourtant, il etait devenu visiblement morose et chagrin. Trois
+rides profondes avaient creuse son front, ou elles resterent
+desormais. Quand il jeta les yeux autour de lui, tout lui parut
+nouveau dans la _setch_. Tous ses vieux compagnons etaient morts;
+il ne restait pas un de ceux qui avaient combattu pour la sainte
+cause, pour la foi et la fraternite.
+
+Ceux-la aussi qui, a la suite du _kochevoi_, s'etaient mis a la
+poursuite des Tatars, n'existaient plus; tous avaient peri: l'un
+etait tombe au champ d'honneur; un autre etait mort de faim et de
+soif au milieu des steppes salees de la Crimee; un autre encore
+s'etait eteint dans la captivite, n'ayant pu supporter sa honte.
+L'ancien _kochevoi_ aussi n'etait plus, des longtemps, de ce
+monde, ni aucun de ses vieux compagnons, et deja l'herbe du
+cimetiere avait pousse sur les restes de ces Cosaques, autrefois
+bouillonnants de courage et de vie. Tarass entendait seulement
+qu'autour de lui il y avait une grande orgie, une orgie bruyante:
+toute la vaisselle avait vole en eclats; il n'etait pas reste une
+goutte de vin; les hotes et les serviteurs avaient emporte toutes
+les coupes, tous les vases precieux, et le maitre de la maison,
+demeure solitaire et morne, pensait que mieux eut valu qu'il n'y
+eut pas de fete. On s'efforcait en vain d'occuper et de distraire
+Tarass; en vain les vieux joueurs de _bandoura_ a la barbe grise
+defilaient, par deux et par trois devant lui, chantant ses
+exploits de Cosaque; il contemplait tout d'un oeil sec et
+indifferent; une douleur inextinguible se lisait sur ses traits
+immobiles et sa tete penchee; il disait a voix basse:
+
+-- Mon fils Ostap!
+
+Cependant, les Zaporogues s'etaient prepares a une expedition
+maritime. Deux cents bateaux avaient ete lances sur le Dniepr, et
+l'Asie Mineure avait vu ces Cosaques a la tete rasee, a la tresse
+flottante, mettre a feu et a sang ses rivages fleuris; elle avait
+vu les turbans musulmans, pareils aux fleurs innombrables de ses
+campagnes, disperses dans ses plaines sanglantes ou nageant aupres
+du rivage. Elle avait vu quantite de larges pantalons cosaques
+taches de goudron, quantite de bras musculeux armes de fouets
+noirs. Les Zaporogues avaient detruit toutes les vignes et mange
+tout le raisin; ils avaient laisse des tas de fumiers dans les
+mosquees; ils se servaient, en guise de ceintures, des chales
+precieux de la Perse, et en ceignaient leurs caftans salis.
+Longtemps apres on trouvait encore, sur les lieux qu'ils avaient
+foules, les petites pipes courtes des Zaporogues. Tandis qu'ils
+s'en retournaient gaiement, un vaisseau turc de dix canons s'etait
+mis a leur poursuite, et une salve generale de son artillerie
+avait disperse leurs bateaux legers comme une troupe d'oiseaux. Un
+tiers d'entre eux avaient peri dans les profondeurs de la mer; le
+reste avait pu se rallier pour gagner l'embouchure du Dniepr, avec
+douze tonnes remplies de sequins. Tout cela n'occupait plus
+Tarass. Il s'en allait dans les champs, dans les steppes, comme
+pour la chasse; mais son arme demeurait chargee; il la deposait
+pres de lui, plein de tristesse, et s'arretait sur le rivage de la
+mer. Il restait longtemps assis, la tete baissee, et disant
+toujours:
+
+-- Mon Ostap, mon Ostap!
+
+Devant lui brillait et s'etendait au loin la nappe de la mer
+Noire; dans les joncs lointains on entendait le cri de la mouette,
+et, sur sa moustache blanchie, des larmes tombaient l'une suivant
+l'autre.
+
+A la fin Tarass n'y tint plus:
+
+-- Qu'il en soit ce que Dieu voudra, dit-il, j'irai savoir ce
+qu'il est devenu. Est-il vivant? est-il dans la tombe? ou bien
+n'est-il meme plus dans la tombe? Je le saurai a tout prix, je le
+saurai.
+
+Et une semaine apres, il etait deja dans la ville d'Oumane, a
+cheval, la lance en main, la sabre au cote, le sac de voyage pendu
+au pommeau de la selle; un pot de gruau, des cartouches, des
+entraves de cheval et d'autres munitions completaient son
+equipage. Il marcha droit a une chetive et sale masure, dont les
+fenetres ternies se voyaient a peine; le tuyau de la cheminee
+etait bouche par un torchon, et la toiture, percee a jour, toute
+couverte de moineaux: un tas d'ordures s'etalait devant la porte
+d'entree. A la fenetre apparaissait la tete d'une juive en bonnet,
+ornee de perles noircies.
+
+-- Ton mari est-il dans la maison! dit Boulba en descendant de
+cheval, et en passant la bride dans un anneau de fer selle au mur.
+
+-- Il y est, dit la juive, qui s'empressa aussitot de sortir avec
+une corbeille de froment pour le cheval et un broc de biere pour
+le cavalier.
+
+-- Ou donc est ton juif?
+
+-- Dans l'autre chambre, a faire ses prieres, murmura la juive en
+saluant Boulba, et en lui souhaitant une bonne sante au moment ou
+il approcha le broc de ses levres.
+
+-- Reste ici, donne a boire et a manger a mon cheval: j'irai seul
+lui parler. J'ai affaire a lui.
+
+Ce juif etait le fameux Yankel. Il s'etait fait a la fois fermier
+et aubergiste. Ayant peu a peu pris en main les affaires de tous
+les seigneurs et hobereaux des environs, il avait insensiblement
+suce tout leur argent et fait sentir sa presence de juif sur tout
+le pays. A trois milles a la ronde, il ne restait plus une seule
+maison qui fut en bon etat. Toutes vieillissaient et tombaient en
+ruine; la contree entiere etait devenue deserte, comme apres une
+epidemie ou un incendie general. Si Yankel l'eut habitee une
+dizaine d'annees de plus, il est probable qu'il en eut expulse
+jusqu'aux autorites. Tarass entra dans la chambre.
+
+Le juif priait, la tete couverte d'un long voile assez malpropre,
+et il s'etait retourne pour cracher une derniere fois, selon le
+rite de sa religion, quand tout a coup ses yeux s'arreterent sur
+Boulba qui se tenait derriere lui. Avant tout brillerent a ses
+regards les deux mille ducats offerts pour la tete du Cosaque;
+mais il eut honte de sa cupidite, et s'efforca d'etouffer en lui-
+meme l'eternelle pensee de l'or, qui, semblable a un ver, se
+replie autour de l'ame d'un juif.
+
+-- Ecoute, Yankel, dit Tarass au juif, qui s'etait mis en devoir
+de le saluer et qui alla prudemment fermer la porte, afin de
+n'etre vu de personne; je t'ai sauve la vie: les Cosaques
+t'auraient dechire comme un chien. A ton tour maintenant, rends-
+moi un service.
+
+Le visage du juif se rembrunit legerement.
+
+-- Quel service? si c'est quelque chose que je puisse faire,
+pourquoi ne le ferais-je pas?
+
+-- Ne dis rien. Mene-moi a Varsovie.
+
+-- A Varsovie?... Comment! a Varsovie? dit Yankel; et il haussa
+les sourcils et les epaules d'etonnement.
+
+-- Ne reponds rien. Mene-moi a Varsovie. Quoi qu'il en arrive, je
+veux le voir encore une fois, lui dire ne fut-ce qu'une parole...
+
+-- A qui, dire une parole?
+
+-- A lui, a Ostap, a mon fils.
+
+-- Est-ce que ta seigneurie n'a pas entendu dire que deja...
+
+-- Je sais tout, je sais tout; on offre deux mille ducats pour ma
+tete. Les imbeciles savent ce qu'elle vaut. Je t'en donnerai cinq
+mille, moi. Voici deux mille ducats comptant (Boulba tira deux
+mille ducats d'une bourse en cuir), et le reste quand je
+reviendrai.
+
+Le juif saisit aussitot un essuie-main et en couvrit les ducats.
+
+-- Ah! la belle monnaie! ah! la bonne monnaie! s'ecria-t-il, en
+retournant un ducat entre ses doigts et en l'essayant avec les
+dents; je pense que l'homme a qui ta seigneurie a enleve ces
+excellents ducats n'aura pas vecu une heure de plus dans ce monde,
+mais qu'il sera alle tout droit a la riviere, et s'y sera noye,
+apres avoir eu de si beaux ducats.
+
+-- Je ne t'en aurais pas prie, et peut-etre aurais-je trouve moi-
+meme le chemin de Varsovie. Mais je puis etre reconnu et pris par
+ces damnes Polonais; car je ne suis pas fait pour les inventions.
+Mais vous autres, juifs, vous etes crees pour cela. Vous
+tromperiez le diable en personne: vous connaissez toutes les
+ruses. C'est pour cela que je suis venu te trouver. D'ailleurs, a
+Varsovie, je n'aurais non plus rien fait par moi-meme. Allons,
+mets vite les chevaux a ta charrette, et conduis-moi lestement.
+
+-- Et ta seigneurie pense qu'il suffit tout bonnement de prendre
+une bete a l'ecurie, de l'attacher a une charrette, et -- allons,
+marche en avant! -- Ta seigneurie pense qu'on peut la conduire
+ainsi sans l'avoir bien cachee?
+
+-- Eh bien! cache-moi, comme tu sais le faire; dans un tonneau
+vide, n'est-ce pas?
+
+-- Ouais! ta seigneurie pense qu'on peut la cacher dans un
+tonneau? Est-ce qu'elle ne sait pas que chacun croira qu'il y a de
+l'eau-de-vie dans ce tonneau?
+
+-- Eh bien! qu'ils croient qu'il y a de l'eau-de-vie!
+
+-- Comment qu'ils croient qu'il y a de l'eau-de-vie! s'ecria le
+juif, qui saisit a deux mains ses longues tresses pendantes, et
+les leva vers le ciel.
+
+-- Qu'as-tu donc a t'ebahir ainsi?
+
+-- Est-ce que ta seigneurie ignore que le bon Dieu a cree l'eau-
+de-vie pour que chacun puisse en faire l'essai? Ils sont la-bas un
+tas de gourmands et d'ivrognes. Le premier gentillatre venu est
+capable de courir cinq verstes apres le tonneau, d'y faire un
+trou, et, quand il verra qu'il n'en sort rien, il dira aussitot:
+"Un juif ne conduirait pas un tonneau vide; a coup sur il y a
+quelque chose la-dessous. Qu'on saisisse le juif, qu'on garrotte
+le juif, qu'on enleve tout son argent au juif, qu'on mette le juif
+en prison!" parce que tout ce qu'il y a de mauvais retombe
+toujours sur le juif; parce que chacun traite le juif de chien;
+parce qu'on se dit qu'un juif n'est pas un homme.
+
+--Eh bien! alors, mets-moi dans un chariot a poisson!
+
+-- Impossible, Dieu le voit, c'est impossible: maintenant, en
+Pologne, les hommes sont affames comme des chiens; on voudra voler
+le poisson, et on decouvrira ta seigneurie.
+
+-- Eh bien! conduis-moi au diable, mais conduis-moi.
+
+-- Ecoute, ecoute, mon seigneur, dit le juif en abaissant ses
+manches sur les poignets et en s'approchant de lui les mains
+ecartees: voici ce que nous ferons; maintenant, on batit partout
+des forteresses et des citadelles; il est venu de l'etranger des
+ingenieurs francais, et l'on mene par les chemins beaucoup de
+briques et de pierres. Que ta seigneurie se couche au fond de ma
+charrette, et j'en couvrirai le dessus avec des briques. Ta
+seigneurie est robuste, bien portante; aussi ne s'inquietera-t-
+elle pas beaucoup du poids a porter; et moi, je ferai une petite
+ouverture par en bas, afin de pouvoir te nourrir.
+
+-- Fais ce que tu veux, seulement conduis-moi.
+
+Et, au bout d'une heure, un chariot charge de briques et attele de
+deux rosses sortait de la ville d'Oumane. Sur l'une d'elles,
+Yankel etait juche, et ses longues tresses bouclees voltigeaient
+par-dessous sa cape de juif, tandis qu'il sautillait sur sa
+monture, long comme un poteau de grande route.
+
+
+CHAPITRE XI
+
+A l'epoque ou se passait cette histoire, il n'y avait encore, sur
+la frontiere, ni employes de la douane, ni inspecteurs (ce
+terrible epouvantail des hommes entreprenants), et chacun pouvait
+transporter ce que bon lui semblait. Si, d'ailleurs, quelque
+individu s'avisait de faire la visite ou l'inspection des
+marchandises, c'etait, la plupart du temps, pour son propre
+plaisir, surtout lorsque des objets agreables venaient frapper ses
+regards et que sa main avait un poids et une puissance dignes de
+respect. Mais les briques n'excitaient l'envie de personne; elles
+entrerent donc sans obstacle par la porte principale de la ville.
+Boulba, de sa cage etroite, pouvait seulement entendre le bruit
+des chariots et les cris des conducteurs, mais rien de plus.
+Yankel, sautillant sur son petit cheval couvert de poussiere,
+entra, apres avoir fait quelques detours, dans une petite rue
+etroite et sombre, qui portait en meme temps les noms de Boueuse
+et de Juiverie, parce qu'en effet, c'est la que se trouvaient
+reunis tous les juifs de Varsovie. Cette rue ressemblait
+etonnamment a l'interieur retourne d'une basse-cour. Il semblait
+que le soleil n'y penetrat jamais. Des maisons en bois, devenues
+entierement noires, avec de longues perches sortant des fenetres,
+augmentaient encore les tenebres. On voyait, par-ci par la,
+quelques murailles en briques rouges, devenues noires aussi en
+beaucoup d'endroits. De loin en loin un lambeau de muraille,
+platre par en haut, brillait aux rayons du soleil d'un
+insupportable eclat. La, tout presente des contrastes frappants:
+des tuyaux de cheminee, des baillons, des morceaux de marmites.
+Chacun jetait dans la rue tout ce qu'il avait d'inutile et de
+sale, offrant aux passants l'occasion d'exercer leurs divers
+sentiments a propos de ces guenilles. Un homme a cheval pouvait
+toucher avec la main les perches etendues a travers la rue, d'une
+maison a l'autre, le long desquelles pendaient des bas a la juive,
+des culottes courtes et une oie fumee. Quelquefois un assez gentil
+visage de juive, entoure de perles noircies, se montrait a une
+fenetre delabree. Un tas de petits juifs, sales, deguenilles, aux
+cheveux crepus, criaient et se vautraient dans la boue.
+
+Un juif aux cheveux roux, et le visage bigarre de taches de
+rousseur qui le faisait ressembler a un oeuf de moineau, mit la
+tete a la fenetre. Il entama aussitot avec Yankel une conversation
+dans leur langage baroque, et Yankel entra dans la cour. Un autre
+juif qui passait dans la rue s'arreta, prit part au colloque, et,
+lorsque enfin Boulba fut parvenu a sortir de dessous les briques,
+il vit les trois juifs qui discouraient entre eux avec chaleur.
+
+Yankel se tourna vers lui, et lui dit que tout serait fait suivant
+son desir, que son Ostap etait enferme dans la prison de ville et
+que, quelque difficile qu'il fut de gagner les gardiens, il
+esperait pourtant lui menager une entrevue.
+
+Boulba entra avec les trois juifs dans une chambre.
+
+Les juifs recommencerent a parler leur langage incomprehensible.
+Tarass les examinait tour a tour. Il semblait que quelque chose
+l'eut fortement emu; sur ses traits rudes et insensibles brilla la
+flamme de l'esperance, de cette esperance qui visite quelquefois
+l'homme au dernier degre du desespoir; son vieux coeur palpita
+violemment, comme s'il eut ete tout a coup rajeuni.
+
+-- Ecoutez, juifs, leur dit-il, et son accent temoignait de
+l'exaltation de son ame, vous pouvez faire tout au monde, vous
+trouveriez un objet perdu au fond de la mer, et le proverbe dit
+qu'un juif se volera lui-meme, pour peu qu'il en ait l'envie.
+Delivrez-moi mon Ostap! donnez-lui l'occasion de s'echapper des
+mains du diable. J'ai promis a cet homme douze mille ducats; j'en
+ajouterai douze encore, tous mes vases precieux, et tout l'or
+enfoui par moi dans la terre, et ma maison, et mes derniers
+vetements. Je vendrai tout, et je vous ferai encore un contrat
+pour la vie, par lequel je m'obligerai a partager avec vous tout
+ce que je puis acquerir a la guerre!
+
+-- Oh! impossible, cher seigneur, impossible! dit Yankel avec un
+soupir.
+
+-- Impossible! dit un autre juif.
+
+Les trois juifs se regarderent en silence.
+
+-- Si l'on essayait pourtant, dit le troisieme, en jetant sur les
+deux autres des regards timides, peut-etre, avec l'aide de Dieu...
+
+Les trois juifs se remirent a causer dans leur langue. Boulba,
+quelque attention qu'il leur pretat, ne put rien deviner; il
+entendit seulement prononcer souvent le nom de Mardochee, et rien
+de plus.
+
+-- Ecoute, mon seigneur! dit Yankel, il faut d'abord consulter un
+homme tel, qu'il n'a pas encore eu son pareil dans le monde: c'est
+un homme sage comme Salomon, et si celui-la ne fait rien, personne
+au monde ne peut rien faire. Reste ici, voici la clef, et ne
+laisse entrer personne.
+
+Les juifs sortirent dans la rue.
+
+Tarass ferma la porte et regarda par la petite fenetre, dans cette
+sale rue de la Juiverie. Les trois juifs s'etaient arretes dans la
+rue et parlaient entre eux avec vivacite. Ils furent bientot
+rejoints par un quatrieme, puis par un cinquieme. Boulba entendit
+de nouveau repeter le nom de Mardochee! Mardochee! Les juifs
+tournaient continuellement leurs regards vers l'un des cotes de la
+rue. Enfin, a l'un des angles, apparut, derriere une sale masure,
+un pied chausse d'un soulier juif, et flotterent les pans d'un
+caftan court. Ah! Mardochee! Mardochee! crierent tous les juifs
+d'une seule voix. Un juif maigre, moins long que Yankel, mais
+beaucoup plus ride, et remarquable par l'enormite de sa levre
+superieure, s'approcha de la foule impatiente. Alors tous les
+juifs s'empresserent a l'envi de lui faire leur narration, pendant
+laquelle Mardochee tourna plusieurs fois ses regards vers la
+petite fenetre, et Tarass put comprendre qu'il s'agissait de lui.
+Mardochee gesticulait des deux mains, ecoutait, interrompait les
+discours des juifs, crachait souvent de cote, et, soulevant les
+pans de sa robe, fourrait ses mains dans les poches pour en tirer
+des especes de castagnettes, operation qui permettait de remarquer
+ses hideuses culottes. Enfin, les juifs se mirent a crier si fort,
+qu'un des leurs qui faisait la garde fut oblige de leur faire
+signe de se taire, et Tarass commencait a craindre pour sa surete;
+mais il se tranquillisa, en pensant que les juifs pouvaient bien
+converser dans la rue, et que le diable lui-meme ne saurait
+comprendre leur baragouin.
+
+Deux minutes apres, les juifs entrerent tous a la fois dans sa
+chambre. Mardochee s'approcha de Tarass, lui frappa sur l'epaule,
+et dit:
+
+-- Quand nous voudrons faire quelque chose, ce sera fait comme il
+faut.
+
+Tarass examina ce Salomon, qui n'avait pas son pareil dans le
+monde, et concut quelque espoir. Effectivement, sa vue pouvait
+inspirer une certaine confiance. Sa levre superieure etait un
+veritable epouvantail; il etait hors de doute qu'elle n'etait
+parvenue a ce developpement de grosseur que par des raisons
+independantes de la nature. La barbe du Salomon n'etait composee
+que de quinze poils; encore ne poussaient-ils que du cote gauche.
+Son visage portait les traces de tant de coups, recus pour prix de
+ses exploits, qu'il en avait sans doute perdu le compte depuis
+longtemps, et s'etait habitue a les regarder comme des taches de
+naissance.
+
+Mardochee s'eloigna bientot avec ses compagnons, remplis
+d'admiration pour sa sagesse. Boulba demeura seul. Il etait dans
+une situation etrange, inconnue; et pour la premiere fois de sa
+vie, il ressentait de l'inquietude; son ame eprouvait une
+excitation febrile. Ce n'etait plus l'ancien Boulba, inflexible,
+inebranlable, puissant comme un chene; Il etait devenu
+pusillanime; Il etait faible maintenant. Il frissonnait a chaque
+leger bruit, a chaque nouvelle figure de juif qui apparaissait au
+bout de la rue. Il demeura toute la journee dans cette situation;
+il ne but, ni ne mangea, et ses yeux ne se detacherent pas un
+instant de la petite fenetre qui donnait dans la rue. Enfin le
+soir, assez tard, arriverent Mardochee et Yankel. Le coeur de
+Tarass defaillit.
+
+-- Eh bien! avez-vous reussi? demanda-t-il avec l'impatience d'un
+cheval sauvage.
+
+Mais, avant que les juifs eussent rassemble leur courage pour lui
+repondre, Tarass avait deja remarque qu'il manquait a Mardochee sa
+derniere tresse de cheveux, laquelle, bien qu'assez malpropre,
+s'echappait autrefois en boucle par dessous sa cape. Il etait
+evident qu'il voulait dire quelque chose; mais il balbutia d'une
+maniere si etrange que Tarass n'y put rien comprendre. Yankel
+aussi portait souvent la main a sa bouche, comme s'il eut souffert
+d'une fluxion.
+
+-- O cher seigneur! dit Yankel, c'est tout a fait impossible a
+present. Dieu le voit! c'est impossible! Nous avons affaire a un
+si vilain peuple qu'il faudrait lui cracher sur la tete. Voila
+Mardochee qui dira la meme chose. Mardochee a fait ce que nul
+homme au monde ne ferait; mais Dieu n'a pas voulu qu'il en fut
+ainsi. Il y a trois mille hommes de troupes dans la ville, et
+demain on les mene tous au supplice.
+
+Tarass regarda les juifs entre les deux yeux, mais deja sans
+impatience et sans colere.
+
+-- Et si ta seigneurie veut une entrevue, il faut y aller demain
+de bon matin, avant que le soleil ne soit leve. Les sentinelles
+consentent, et j'ai la promesse d'un _Leventar_. Seulement je
+desire qu'ils n'aient pas de bonheur dans l'autre monde. _Ah weh
+mir!_ quel peuple cupide! meme parmi nous il n'y en a pas de
+pareils; j'ai donne cinquante ducats a chaque sentinelle et au
+_Leventar_...
+
+-- C'est bien. Conduis-moi pres de lui, dit Tarass resolument, et
+toute sa fermete rentra dans son ame. Il consentit a la
+proposition que lui fit Yankel, de se deguiser en costume de comte
+etranger, venu d'Allemagne; le juif, prevoyant, avait deja prepare
+les vetements necessaires. Il faisait nuit. Le maitre de la maison
+(ce meme juif a cheveux roux et couvert de taches de rousseur)
+apporta un maigre matelas, couvert d'une espece de natte, et
+l'etendit sur un des bancs pour Boulba. Yankel se coucha par terre
+sur un matelas semblable.
+
+Le juif aux cheveux roux but une tasse d'eau-de-vie, puis ota son
+demi-caftan, ne conservant que ses souliers et ses bas qui lui
+donnaient beaucoup de ressemblance avec un poulet, et il s'en fut
+se coucher a cote de sa juive, dans quelque chose qui ressemblait
+a une armoire. Deux petits juifs se coucherent par terre aupres de
+l'armoire, comme deux chiens domestiques. Mais Tarass ne dormait
+pas: il demeurait immobile, frappant legerement la table de ses
+doigts. Sa pipe a la bouche, il lancait des nuages de fumee qui
+faisaient eternuer le juif endormi et l'obligeaient a se fourrer
+le nez sous la couverture. A peine le ciel se fut-il colore d'un
+pale reflet de l'aurore, qu'il poussa Yankel du pied.
+
+-- Debout, juif, et donne-moi ton costume de comte.
+
+Il s'habilla en une minute, il se noircit les moustaches et les
+sourcils, se couvrit la tete d'un petit chapeau brun, et
+s'arrangea de telle sorte qu'aucun de ses Cosaques les plus
+proches n'eut pu le reconnaitre. A le voir, on ne lui aurait pas
+donne plus de trente ans. Les couleurs de sa sante brillaient sur
+ses joues, et ses cicatrices memes lui donnaient un certain air
+d'autorite. Ses vetements chamarres d'or lui seyaient a merveille.
+
+Les rues dormaient encore. Pas le moindre marchand ne se montrait
+dans la ville, une corbeille a la main. Boulba et Yankel
+atteignirent un edifice qui ressemblait a un heron au repos.
+C'etait un batiment bas, large, lourd, noirci par le temps, et a
+l'un de ses angles s'elancait, comme le cou d'une cigogne, une
+longue tour etroite, couronnee d'un lambeau de toiture. Cet
+edifice servait a beaucoup d'emplois divers. Il renfermait des
+casernes, une prison et meme un tribunal criminel. Nos voyageurs
+entrerent dans le batiment et se trouverent au milieu d'une vaste
+salle ou plutot d'une cour fermee par en haut. Pres de mille
+hommes y dormaient ensemble. En face d'eux se trouvait une petite
+porte, devant laquelle deux sentinelles jouaient a un jeu qui
+consistait a se frapper l'un l'autre sur les mains avec les
+doigts. Ils firent peu d'attention aux arrivants et ne tournerent
+la tete que lorsque Yankel leur eut dit:
+
+-- C'est nous, entendez-vous bien, mes seigneurs? c'est nous.
+
+-- Allez, dit l'un d'eux, ouvrant la porte d'une main et tendant
+l'autre a son compagnon, pour recevoir les coups obliges.
+
+Ils entrerent dans un corridor etroit et sombre, qui les mena dans
+une autre salle pareille avec de petites fenetres en haut.
+
+"Qui vive!" crierent quelques voix, et Tarass vit un certain
+nombre de soldats armes de pied en cap.
+
+-- Il nous est ordonne de ne laisser entrer personne.
+
+-- C'est nous! criait Yankel; Dieu le voit, c'est nous, mes
+seigneurs!
+
+Mais personne ne voulait l'ecouter. Par bonheur, en ce moment
+s'approcha un gros homme, qui paraissait etre le chef, car il
+criait plus tort que les autres.
+
+-- Mon seigneur, c'est nous; vous nous connaissez deja, et le
+seigneur comte vous temoignera encore sa reconnaissance...
+
+-- Laissez-les passer; que mille diables vous serrent la gorge!
+mais ne laissez plus passer qui que ce soit! Et qu'aucun de vous
+ne detache son sabre, et ne se couche par terre...
+
+Nos voyageurs n'entendirent pas la suite de cet ordre eloquent.
+
+-- C'est nous, c'est moi, c'est nous-memes! disait Yankel a chaque
+rencontre.
+
+-- Peut-on maintenant? demanda-t-il a l'une des sentinelles,
+lorsqu'ils furent enfin parvenus a l'endroit ou finissait le
+corridor.
+
+-- On peut: seulement je ne sais pas si on vous laissera entrer
+dans sa prison meme. Yan n'y est plus maintenant; on a mis un
+autre a sa place, repondit la sentinelle.
+
+-- Aie, aie, dit le juif a voix basse. Voila qui est mauvais, mon
+cher seigneur.
+
+-- Marche, dit Tarass avec entetement.
+
+Le juif obeit.
+
+A la porte pointue du souterrain, se tenait un heiduque orne d'une
+moustache a triple etage. L'etage superieur montait aux yeux, le
+second allait droit en avant, et le troisieme descendait sur la
+bouche, ce qui lui donnait une singuliere ressemblance avec un
+matou.
+
+Le juif se courba jusqu'a terre, et s'approcha de lui presque plie
+en deux.
+
+-- Votre seigneurie! mon illustre seigneur!
+
+-- Juif, a qui dis-tu cela?
+
+-- A vous, mon illustre seigneur.
+
+-- Hum!... Je ne suis pourtant qu'un simple heiduque! dit le
+porteur de moustaches a trois etages, et ses yeux brillerent de
+contentement.
+
+-- Et moi, Dieu me damne, je croyais que c'etait le colonel en
+personne. Aie, aie, aie... En disant ces mots le juif secoua la
+tete et ecarta les doigts des mains. Aie, quel aspect imposant!
+Vrai Dieu, c'est un colonel, tout a fait un colonel. Un seul doigt
+de plus, et c'est un colonel. Il faudrait mettre mon seigneur a
+cheval sur un etalon rapide comme une mouche, pour qu'il fit
+manoeuvrer le regiment.
+
+Le heiduque retroussa l'etage inferieur de sa moustache, et ses
+yeux brillerent d'une complete satisfaction.
+
+-- Mon Dieu, quel peuple martial! continua le juif: _oh weh mir_,
+quel peuple superbe! Ces galons, ces plaques dorees, tout cela
+brille comme un soleil; et les jeunes filles, des qu'elles voient
+ces militaires... aie, aie!
+
+Le juif secoua de nouveau la tete.
+
+Le heiduque retroussa l'etage superieur de sa moustache, et fit
+entendre entre ses dents un son a peu pres semblable au
+hennissement d'un cheval.
+
+-- Je prie mon seigneur de nous rendre un petit service, dit le
+juif. Le prince que voici arrive de l'etranger, et il voudrait
+voir les Cosaques. De sa vie il n'a encore vu quelle espece de
+gens sont les Cosaques.
+
+La presence de comtes et de barons etrangers en Pologne etait
+assez ordinaire; ils etaient souvent attires par la seule
+curiosite de voir ce petit coin presque a demi asiatique de
+l'Europe. Quant a la Moscovie et a l'Ukraine, ils regardaient ces
+pays comme faisant partie de l'Asie meme. C'est pourquoi le
+heiduque, apres avoir fait un salut assez respectueux, jugea
+convenable d'ajouter quelques mots de son propre chef.
+
+-- Je ne sais, dit-il, pourquoi Votre Excellence veut les voir. Ce
+sont des chiens, et non pas des hommes. Et leur religion est
+telle, que personne n'en fait le moindre cas.
+
+-- Tu mens, fils du diable! dit Boulba, tu es un chien toi-meme!
+Comment oses-tu dire qu'on ne fait pas cas de notre religion!
+C'est de votre religion heretique qu'on ne fait pas cas!
+
+-- Eh, eh! dit le heiduque, je sais, l'ami, qui tu es maintenant.
+Tu es toi-meme de ceux qui sont la sous ma garde. Attends, je vais
+appeler les notres.
+
+Taras vit son imprudence, mais l'entetement et le depit
+l'empecherent de songer a la reparer. Par bonheur, a l'instant
+meme, Yankel parvint a se glisser entre eux.
+
+-- Mon seigneur! Comment serait-il possible que le comte fut un
+Cosaque! Mais s'il etait un Cosaque, ou aurait-il pris un pareil
+vetement et un air si noble?
+
+-- Va toujours!
+
+Et le heiduque ouvrait deja sa large bouche pour crier.
+
+-- Royale Majeste, taisez-vous, taisez-vous! au nom de Dieu,
+s'ecria Yankel, taisez-vous! Nous vous payerons comme personne n'a
+ete paye de sa vie; nous vous donnerons deux ducats en or.
+
+-- He, he! deux ducats! Deux ducats ne me font rien. Je donne deux
+ducats a mon barbier pour qu'il me rase seulement la moitie de ma
+barbe. Cent ducats, juif!
+
+Ici le heiduque retroussa sa moustache superieure.
+
+-- Si tu ne me donnes pas a l'instant cent ducats, je crie a la
+garde.
+
+-- Pourquoi donc tant d'argent? dit piteusement le juif, devenu
+tout pale, en detachant les cordons de sa bourse de cuir.
+
+Mais, heureusement pour lui, il n'y avait pas davantage dans sa
+bourse, et le heiduque ne savait pas compter au-dela de cent.
+
+-- Mon seigneur, mon seigneur! partons au plus vite. Vous voyez
+quelles mauvaises gens cela fait, dit Yankel, apres avoir observe
+que le heiduque maniait l'argent dans ses mains, comme s'il eut
+regrette de n'en avoir pas demande davantage.
+
+-- He bien, allons donc, heiduque du diable! dit Boulba: tu as
+pris l'argent, et tu ne songes pas a nous faire voir les Cosaques?
+Non, tu dois nous les faire voir. Puisque tu as recu l'argent, tu
+n'es plus en droit de nous refuser.
+
+-- Allez, allez au diable! sinon, je vous denonce a l'instant et
+alors... tournez les talons, vous dis-je, et deguerpissez au plus
+tot.
+
+-- Mon seigneur, mon seigneur! allons-nous-en, au nom de Dieu,
+allons-nous-en. Fi sur eux! Qu'ils voient en songe une telle
+chose, qu'il leur faille cracher! criait le pauvre Yankel.
+
+Boulba, la tete baissee, s'en revint lentement, poursuivi par les
+reproches de Yankel, qui se sentait devore de chagrin a l'idee
+d'avoir perdu pour rien ses ducats.
+
+-- Mais aussi, pourquoi le payer? Il fallait laisser gronder ce
+chien. Ce peuple est ainsi fait, qu'il ne peut pas ne pas gronder.
+_Oh weh_ _mir_! quels bonheurs Dieu envoie aux hommes! Voyez; cent
+ducats, seulement pour nous avoir chasses! Et un pauvre juif! on
+lui arrachera ses boucles de cheveux, et de son museau l'on fera
+une chose impossible a regarder, et personne ne lui donnera cent
+ducats! O mon Dieu! o Dieu de misericorde!
+
+Mais l'insucces de leur tentative avait eu sur Boulba une tout
+autre influence; on en voyait l'effet dans la flamme devorante
+dont brillaient ses yeux.
+
+-- Marchons, dit-il tout a coup, en secouant une espece de
+torpeur: allons sur la place publique. Je veux voir comment on le
+tourmentera.
+
+-- O mon seigneur, pourquoi faire? La, nous ne pouvons pas le
+secourir.
+
+-- Marchons, dit Boulba avec resolution.
+
+Et le juif, comme une bonne d'enfant, le suivit avec un soupir.
+
+Il n'etait pas difficile de trouver la place ou devait avoir lieu
+le supplice; le peuple y affluait de toutes parts. Dans ce siecle
+grossier, c'etait un spectacle des plus attrayants, non seulement
+pour la populace, mais encore pour les classes elevees. Nombre de
+vieilles femmes devotes, nombre de jeunes filles peureuses, qui
+revaient ensuite toute la nuit de cadavres ensanglantes, et qui
+s'eveillaient en criant comme peut crier un hussard ivre, n'en
+saisissaient pas moins avec avidite l'occasion de satisfaire leur
+curiosite cruelle. Ah! quelle horrible torture! criaient quelques-
+unes d'entre elles, avec une terreur febrile, en fermant les yeux
+et en detournant le visage; et pourtant elles demeuraient a leur
+place. Il y avait des hommes qui, la bouche beante, les mains
+etendues convulsivement, auraient voulu grimper sur les tetes des
+autres pour mieux voir. Au milieu de figures etroites et communes,
+ressortait la face enorme d'un boucher, qui observait toute
+l'affaire d'un air connaisseur, et conversait en monosyllabes avec
+un maitre d'armes qu'il appelait son compere, parce que, les jours
+de fete, ils s'enivraient dans le meme cabaret. Quelques-uns
+discutaient avec vivacite, d'autres tenaient meme des paris; mais
+la majeure partie appartenait a ce genre d'individus qui regardent
+le monde entier et tout ce qui pause dans le monde, en se grattant
+le nez avec les doigts. Sur le premier plan, aupres des porteurs
+de moustaches, qui composaient la garde de la ville, se tenait un
+jeune gentilhomme campagnard, ou qui paraissait tel, en costume
+militaire, et qui avait mis sur son dos tout ce qu'il possedait,
+de sorte qu'il ne lui etait reste a la maison qu'une chemise
+dechiree et de vieilles bottes. Deux chaines, auxquelles pendait
+une espece de ducat, se croisaient sur sa poitrine. Il etait venu
+la avec sa maitresse Yousefa, et s'agitait continuellement, pour
+que l'on ne tachat point sa robe de soie. Il lui avait tout
+explique par avance, si bien qu'il etait decidement impossible de
+rien ajouter.
+
+-- Ma petite Yousefa, disait-il, tout ce peuple que vous voyez, ce
+sont des gens qui sont venus pour voir comment on va supplicier
+les criminels. Et celui-la, ma petite, que vous voyez la-bas, et
+qui tient a la main une hache et d'autres instruments, c'est le
+bourreau, et c'est lui qui les suppliciera. Et quand il commencera
+a tourner la roue et a faire d'autres tortures, le criminel sera
+encore vivant; mais lorsqu'on lui coupera la tete, alors, ma
+petite, il mourra aussitot. D'abord il criera et se debattra, mais
+des qu'on lui aura coupe la tete, il ne pourra plus ni crier, ni
+manger, ni boire, parce que alors, ma petite, il n'aura plus de
+tete.
+
+Et Yousefa ecoutait tout cela avec terreur et curiosite. Les toits
+des maisons etaient couverts de peuple. Aux fenetres des combles
+apparaissaient d'etranges figures a moustaches, coiffees d'une
+espece de bonnet. Sur les balcons, abrites pas des baldaquins, se
+tenait l'aristocratie. La jolie main, brillante comme du sucre
+blanc, d'une jeune fille rieuse, reposait sur la grille du balcon.
+De nobles seigneurs, doues d'un embonpoint respectable,
+contemplaient tout cela d'un air majestueux. Un valet en riche
+livree, les manches rejetees en arriere, faisait circuler des
+boissons et des rafraichissements. Souvent une jeune fille
+espiegle, aux yeux noirs, saisissant de sa main blanche des
+gateaux ou des fruits, les jetait au peuple. La cohue des
+chevaliers affames s'empressait de tendre leurs chapeaux, et
+quelque long hobereau, qui depassait la foule de toute sa tete,
+vetu d'un _kountousch_ autrefois ecarlate, et tout chamarre de
+cordons en or noircis par le temps, saisissait les gateaux au vol,
+grace a ses longs bras, baisait la proie qu'il avait conquise,
+l'appuyait sur son coeur, et puis la mettait dans sa bouche. Un
+faucon, suspendu au balcon dans une cage doree, figurait aussi
+parmi les spectateurs; le bec tourne de travers et la patte levee,
+il examinait aussi le peuple avec attention. Mais la foule s'emut
+tout a coup, et de toutes parts retentirent les cris: les voila,
+les voila! ce sont les Cosaques!
+
+Ils marchaient, la tete decouverte, leurs longues tresses
+pendantes, tous avaient laisse pousser leur barbe. Ils
+s'avancaient sans crainte et sans tristesse, avec une certaine
+tranquillite fiere. Leurs vetements de draps precieux s'etaient
+uses, et flottaient autour d'eux en lambeaux; ils ne regardaient
+ni ne saluaient le peuple, le premier de tous marchait Ostap.
+
+Que sentit le vieux Tarass, lorsqu'il vit Ostap? Que se passa-t-il
+alors dans son coeur?... Il le contemplait au milieu de la foule,
+sans perdre un seul de ses mouvements. Les Cosaques etaient deja
+parvenus au lieu du supplice. Ostap s'arreta. A lui, le premier,
+appartenait de vider cet amer calice. Il jeta un regard sur les
+siens, leva une de ses mains au ciel, et dit a haute voix:
+
+-- Fasse Dieu que tous les heretiques qui sont ici rassembles
+n'entendent pas, les infideles, de quelle maniere est torture un
+chretien! Qu'aucun de nous ne prononce une parole.
+
+Cela dit, il s'approcha de l'echafaud.
+
+-- Bien, fils, bien! dit Boulba doucement, et il inclina vers la
+terre sa tete grise.
+
+Le bourreau arracha les vieux lambeaux qui couvraient Ostap; on
+lui mit les pieds et les mains dans une machine faite expres pour
+cet usage, et... Nous ne troublerons pas l'ame du lecteur par le
+tableau de tortures infernales dont la seule pensee ferait dresser
+les cheveux sur la tete. C'etait le produit de temps grossiers et
+barbares, alors que l'homme menait encore une vie sanglante,
+consacree aux exploits guerriers, et qu'il y avait endurci toute
+son ame sans nulle idee d'humanite. En vain quelques hommes
+isoles, faisant exception a leur siecle, se montraient les
+adversaires de ces horribles coutumes; en vain le roi et plusieurs
+chevaliers d'intelligence et de coeur representaient qu'une
+semblable cruaute dans les chatiments ne servait qu'a enflammer la
+vengeance de la nation cosaque. La puissance du roi et des sages
+opinions ne pouvait rien contre le desordre, contre la volonte
+audacieuse des magnats polonais, qui, par une absence inconcevable
+de tout esprit de prevoyance, et par une vanite puerile, n'avaient
+fait de leur diete qu'une satire du gouvernement.
+
+Ostap supportait les tourments et les tortures avec un courage de
+geant. L'on n'entendait pas un cri, pas une plainte, meme lorsque
+les bourreaux commencerent a lui briser les os des pieds et des
+mains, lorsque leur terrible broiement fut entendu au milieu de
+cette foule muette par les spectateurs les plus eloignes, lorsque
+les jeunes filles detournerent les yeux avec effroi. Rien de
+pareil a un gemissement ne sortit de sa bouche; son visage ne
+trahit pas la moindre emotion. Tarass se tenait dans la foule, la
+tete inclinee, et, levant de temps en temps les yeux avec fierte,
+il disait seulement d'un ton approbateur:
+
+-- Bien, fils, bien!...
+
+Mais, quand on l'eut approche des dernieres tortures et de la
+mort, sa force d'ame parut faiblir. Il tourna les regards autour
+de lui: Dieu! rien que des visages inconnus, etrangers! Si du
+moins quelqu'un de ses proches eut assiste a sa fin! Il n'aurait
+pas voulu entendre les sanglots et la desolation d'une faible
+mere, ou les cris insenses d'une epouse, s'arrachant les cheveux
+et meurtrissant sa blanche poitrine; mais il aurait voulu voir un
+homme ferme, qui le rafraichit par une parole sensee et le
+consolat a sa derniere heure. Sa constance succomba, et il s'ecria
+dans l'abattement de son ame:
+
+-- Pere! ou es-tu? entends-tu tout cela?
+
+-- Oui, j'entends!
+
+Ce mot retentit au milieu du silence universel, et tout un million
+d'ames fremirent a la fois. Une partie des gardes a cheval
+s'elancerent pour examiner scrupuleusement les groupes du peuple.
+Yankel devint pale comme un mort, et lorsque les cavaliers se
+furent un peu eloignes de lui, il se retourna avec terreur pour
+regarder Boulba; mais Boulba n'etait plus a son cote. Il avait
+disparu sans laisser de trace.
+
+
+CHAPITRE XII
+
+La trace de Boulba se retrouva bientot. Cent vingt mille hommes de
+troupes cosaques parurent sur les frontieres de l'Ukraine. Ce
+n'etait plus un parti insignifiant, un detachement venu dans
+l'espoir du butin, ou envoye a la poursuite des Tatars. Non; la
+nation entiere s'etait levee, car sa patience etait a bout. Ils
+s'etaient leves pour venger leurs droits insultes, leurs moeurs
+ignominieusement tournees en moquerie, la religion de leurs peres
+et leurs saintes coutumes outragees, les eglises livrees a la
+profanation; pour secouer les vexations des seigneurs etrangers,
+l'oppression de l'union catholique, la honteuse domination de la
+juiverie sur une terre chretienne, en un mot pour se venger de
+tous les griefs qui nourrissaient et grossissaient depuis
+longtemps la haine sauvage des Cosaques.
+
+L'_hetman_ Ostranitza, guerrier jeune, mais renomme par son
+intelligence, etait a la tete de l'innombrable armee des Cosaques.
+Pres de lui se tenait Gouma, son vieux compagnon, plein
+d'experience. Huit _polkovniks_ conduisaient des _polk_s de douze
+mille hommes. Deux _iesaoul_-generaux et un _bountchoug_, ou
+general a queue, venaient a la suite de l'_hetman_. Le porte-
+etendard general marchait devant le premier drapeau; bien des
+enseignes et d'autres drapeaux flottaient au loin; les compagnons
+des _bountchougs_ portaient des lances ornees de queues de cheval.
+Il y avait aussi beaucoup d'autres dignitaires d'armee, beaucoup
+de greffiers de _polk_s suivis par des detachements a pied et a
+cheval. On comptait presque autant de Cosaques volontaires que de
+Cosaques de ligne et de front. Ils s'etaient leves de toutes les
+contrees, de Tchiguirine, de Pereieslav, de Batourine, de
+Gloukhoff, des rivages inferieurs du Dniepr, de ses hauteurs et de
+ses iles. D'innombrables chevaux et des masses de chariots armes
+serpentaient dans les champs. Mais parmi ces nuees de Cosaques,
+parmi ces huit _polk_s reguliers, il y avait un _polk_ superieur a
+tous les autres; et a la tete de ce _polk_ etait Tarass Boulba.
+Tout lui donnait l'avantage sur le reste des chefs, et son age
+avance, et sa longue experience, et sa science de faire mouvoir
+les troupes, et sa haine des ennemis, plus forte que chez tout
+autre. Meme aux Cosaques sa ferocite implacable et sa cruaute
+sanguinaire paraissaient exagerees. Sa tete grise ne condamnait
+qu'au feu et a la potence, et son avis dans le conseil de guerre
+ne respirait que ruine et devastation.
+
+Il n'est pas besoin de decrire tous les combats que livrerent les
+Cosaques, ni la marche progressive de la campagne; tout cela est
+ecrit sur les feuillets des annales. On sait quelle est, dans la
+terre russe, une guerre soulevee pour la religion. Il n'est pas de
+force plus forte que la religion. Elle est implacable, terrible,
+comme un roc dresse par les mains de la nature au milieu d'une mer
+eternellement orageuse et changeante. Du milieu des profondeurs de
+l'Ocean, il leve vers le ciel ses murailles inebranlables, formees
+d'une seule pierre, entiere et compacte. De toutes parts on
+l'apercoit, et de toutes parts il regarde fierement les vagues qui
+fuient devant lui. Malheur au navire qui vient le choquer! ses
+fragiles agres volent en pieces; tout ce qu'il porte se noie ou se
+brise, et l'air d'alentour retentit des cris plaintifs de ceux qui
+perissent dans les flots.
+
+Sur les feuillets des annales on lit d'une maniere detaillee
+comment les garnisons polonaises fuyaient des villes reconquises;
+comment l'on pendait les fermiers juifs sans conscience; comment
+l'_hetman_ de la couronne, Nicolas Potocki, se trouva faible, avec
+sa nombreuse armee, devant cette force irresistible; comment,
+defait et poursuivi, il noya dans une petite riviere la majeure
+partie de ses troupes; comment les terribles _polk_s cosaques le
+cernerent dans le petit village de Polonnoi, et comment, reduit a
+l'extremite, l'_hetman_ polonais promit sous serment, au nom du
+roi et des magnats de la couronne, une satisfaction entiere ainsi
+que le retablissement de tous les anciens droits et privileges.
+Mais les Cosaques n'etaient pas hommes a se laisser prendre a
+cette promesse; ils savaient ce que valaient a leur egard les
+serments polonais. Et Potocki n'eut plus fait le beau sur son
+_argamak_ de six mille ducats, attirant les regards des illustres
+dames et l'envie de la noblesse; il n'eut plus fait de bruit aux
+assemblees, ni donne de fetes splendides aux senateurs, s'il
+n'avait ete sauve par le clerge russe qui se trouvait dans ce
+village. Lorsque tous les pretres sortirent, vetus de leurs
+brillantes robes dorees, portant les images de la croix, et, a
+leur tete, l'archeveque lui-meme, la crosse en main et la mitre en
+tete, tous les Cosaques plierent le genou et oterent leurs
+bonnets. En ce moment ils n'eussent respecte personne, pas meme le
+roi; mais ils n'oserent point agir contre leur Eglise chretienne,
+et s'humilierent devant leur clerge. L'_hetman_ et les
+_polkovniks_ consentirent d'un commun accord a laisser partir
+Potocki, apres lui avoir fait jurer de laisser desormais en paix
+toutes les eglises chretiennes, d'oublier les inimities passees et
+de ne faire aucun mal a l'armee cosaque. Un seul _polkovnik_
+refusa de consentir a une paix pareille; c'etait Tarass Boulba. Il
+arracha une meche de ses cheveux, et s'ecria
+
+-- _Hetman_, _hetman_! et vous, _polkovniks_, ne faites pas cette
+action de vieille femme; ne vous fiez pas aux Polonais; ils vous
+trahiront, les chiens!
+
+Et lorsque le greffier du _polk_ eut presente le traite de paix,
+lorsque l'_hetman_ y eut appose sa main toute-puissante, Boulba
+detacha son precieux sabre turc, en pur damas du plus bel acier,
+le brisa en deux, comme un roseau, et en jeta au loin les troncons
+dans deux directions opposees.
+
+-- Adieu donc! s'ecria-t-il. De meme que les deux moities de ce
+sabre ne se reuniront plus et ne formeront jamais une meme arme,
+de meme, nous, aussi, compagnons, nous ne nous reverrons plus en
+ce monde! N'oubliez donc pas mes paroles d'adieu.
+
+Alors sa voix grandit, s'eleva, acquit une puissance etrange, et
+tous s'emurent en ecoutant ses accents prophetiques.
+
+-- A votre heure derniere, vous vous souviendrez de moi. Vous
+croyez avoir achete le repos et la paix; vous croyez que vous
+n'avez plus qu'a vous donner du bon temps? Ce sont d'autres fetes
+qui vous attendent. _Hetman_, on t'arrachera la peau de la tete,
+on l'emplira de graine de riz, et, pendant longtemps, on la verra
+colportee a toutes les foires! Vous non plus, seigneurs, vous ne
+conserverez pas vos tetes. Vous pourrirez dans de froids caveaux,
+ensevelis sous des murs de pierre, a moins qu'on ne vous rotisse
+tout vivants dans des chaudieres, comme des moutons. Et vous,
+camarades, continua-t-il en se tournant vers les siens, qui de
+vous veut mourir de sa vraie mort? Qui de vous veut mourir, non
+pas sur le poele de sa maison, ni sur une couche de vieille femme,
+non pas ivre mort sous une treille, au cabaret, comme une
+charogne, mais de la belle mort d'un Cosaque, tous sur un meme
+lit, comme le fiance avec la fiancee? A moins pourtant que vous ne
+veuillez retourner dans vos maisons, devenir a demi heretiques, et
+promener sur vos dos les seigneurs polonais?
+
+-- Avec toi, seigneur _polkovnik_, avec toi! s'ecrierent tous ceux
+qui faisaient partie du _polk_ de Tarass.
+
+Et ils furent rejoints par une foule d'autres.
+
+-- Eh bien! puisque c'est avec moi, avec moi donc! dit Tarass.
+
+Il enfonca fierement son bonnet, jeta un regard terrible a ceux
+qui etaient demeures, s'affermit sur son cheval et cria aux siens:
+
+-- Personne, du moins, ne nous humiliera par une parole
+offensante. Allons, camarades, en visite chez les catholiques!
+
+Il piqua des deux, et, a sa suite, se mit en marche une compagnie
+de cent chariots, qu'entouraient beaucoup de cavaliers et de
+fantassins cosaques; et, se retournant, il bravait d'un regard
+plein de mepris et de colere tous ceux qui n'avaient pas voulu le
+suivre. Personne n'osa les retenir. A la vue de toute l'armee, un
+_polk_ s'en allait, et, longtemps encore, Tarass se retourna et
+menaca du regard.
+
+L'_hetman_ et les autres _polkovniks_ etaient troubles; tous
+demeurerent pensifs, silencieux, comme oppresses par un penible
+pressentiment. Tarass n'avait pas fait une vaine prophetie. Tout
+se passa comme il l'avait predit. Peu de temps apres la trahison
+de _Kaneff_, la tete de l'_hetman_ et celle de beaucoup d'entre
+les principaux chefs furent plantees sur les pieux.
+
+Et Tarass?... Tarass se promenait avec son _polk_ a travers toute
+la Pologne; il brula dix-huit villages, prit quarante eglises, et
+s'avanca jusqu'aupres de Cracovie. Il massacra bien des
+gentilshommes; il pilla les meilleurs et les plus riches chateaux.
+Ses Cosaques defoncerent et repandirent les tonnes d'hydromel et
+de vins seculaires qui se conservaient avec soin dans les caves
+des seigneurs; ils dechirerent a coups de sabre et brulerent les
+riches etoffes, les vetements de parade, les objets de prix qu'ils
+trouvaient dans les garde-meubles.
+
+-- N'epargnez rien! repetait Tarass.
+
+Les Cosaques ne respecterent ni les jeunes femmes aux noirs
+sourcils ni les jeunes filles a la blanche poitrine, au visage
+rayonnant; elles ne purent trouver de refuge meme dans les
+temples. Tarass les brulait avec les autels. Plus d'une main
+blanche comme la neige s'eleva du sein des flammes vers les cieux,
+au milieu des cris plaintifs qui auraient emu la terre humide
+elle-meme, et qui auraient fait tomber de pitie sur le sol l'herbe
+des steppes. Mais les cruels Cosaques n'entendaient rien et,
+soulevant les jeunes enfants sur la pointe de leurs lances, ils
+les jetaient aux meres dans les flammes.
+
+-- Ce sont la, Polonais detestes, les messes funebres d'Ostap!
+disait Tarass.
+
+Et de pareilles messes, il en celebrait dans chaque village;
+jusqu'au moment ou le gouvernement polonais reconnut que ses
+entreprises avaient plus d'importance qu'un simple brigandage, et
+ou ce meme Potocki fut charge, a la tete de cinq regiments,
+d'arreter Tarass.
+
+Six jours durant, les Cosaques parvinrent a echapper aux
+poursuites, en suivant des chemins detournes. Leurs chevaux
+pouvaient a peine supporter cette course incessante et sauver
+leurs maitres. Mais, cette fois, Potocki se montra digne de la
+mission qu'il avait recue: il poursuivit l'ennemi sans relache, et
+l'atteignit sur les rives du Dniestr, ou Boulba venait de faire
+halte dans une forteresse abandonnee et tombant en ruine.
+
+On la voyait a la cime d'un roc qui dominait le Dniestr, avec les
+restes de ses glacis dechires et de ses murailles detruites. Le
+sommet du roc etait tout jonche de pierres, de briques, de debris,
+toujours prets a se detacher et a voler dans l'abime. Ce fut la
+que l'_hetman_ de la couronne Potocki cerna Boulba par les deux
+cotes qui donnaient acces sur la plaine. Pendant quatre jours, les
+Cosaques lutterent et se defendirent a coups de briques et de
+pierres. Mais leurs munitions, comme leurs forces, finirent par
+s'epuiser, et Tarass resolut de se frayer un chemin a travers les
+rangs ennemis. Deja ses Cosaques s'etaient ouvert un passage, et
+peut-etre leurs chevaux rapides les auraient-ils sauves encore une
+fois, quand tout a coup Tarass s'arreta au milieu de sa course.
+
+-- Halte! s'ecria-t-il, j'ai perdu ma pipe et mon tabac; je ne
+veux pas que ma pipe meme tombe aux mains des Polonais detestes.
+
+Et le vieux _polkovnik_ se pencha pour chercher dans l'herbe sa
+pipe et sa bourse a tabac, ses deux inseparables compagnons, sur
+mer et sur terre, dans les combats et a la maison. Pendant ce
+temps, arrive une troupe ennemie, qui le saisit par ses puissantes
+epaules. Il essaye de se degager; mais les heiduques qui l'avaient
+saisi ne roulerent plus a terre, comme autrefois.
+
+-- Oh! vieillesse! vieillesse! dit-il amerement; et le vieux
+Cosaque pleura.
+
+Mais ce n'etait pas a la vieillesse qu'etait la faute; la force
+avait vaincu la force. Pres de trente hommes s'etaient suspendus a
+ses pieds, a ses bras.
+
+-- Le corbeau est pris! criaient les Polonais. Il ne reste plus
+qu'a trouver la maniere de lui faire honneur, a ce chien.
+
+Et on le condamna, du consentement de l'_hetman_, a etre brule vif
+en presence de tout le corps d'armee. Il y avait pres de la un
+arbre nu dont le sommet avait ete brise par la foudre. On attacha
+Tarass avec des chaines en fer au tronc de l'arbre; puis on lui
+cloua les mains, apres l'avoir hisse aussi haut que possible, afin
+que le Cosaque fut vu de loin et de partout; puis, approchant des
+branches, les Polonais se mirent a dresser un bucher au pied de
+l'arbre. Mais ce n'etait pas le bucher que contemplait Tarass; ce
+n'etait pas aux flammes qui allaient le devorer que songeait son
+ame intrepide. Il regardait, l'infortune, du cote ou combattaient
+ses Cosaques. De la hauteur ou il etait place, il voyait tout
+comme sur la paume de la main.
+
+-- Camarades, criait-il, gagnez, gagnez au plus vite la montagne
+qui est derriere le bois; la, ils ne vous atteindront pas!
+
+Mais le vent emporta ses paroles.
+
+-- Ils vont perir, ils vont perir pour rien! s'ecriait-il avec
+desespoir.
+
+Et il regarda au-dessous de lui, a l'endroit ou etincelait le
+Dniestr. Un eclair de joie brilla dans ses yeux. Il vit quatre
+proues a demi cachees par les buissons; alors rassemblant toutes
+ses forces, il s'ecria de sa voix puissante:
+
+-- Au rivage! au rivage, camarades, descendez par le sentier a
+gauche! Il y a des bateaux sur la rive; prenez-les tous, pour
+qu'on ne puisse vous poursuivre.
+
+Cette fois le vent souffla favorablement, et toutes ses paroles
+arriverent aux Cosaques. Mais il fut recompense de ce bon conseil
+par un coup de massue assene sur la tete, qui fit tournoyer tous
+les objets devant ses yeux.
+
+Les Cosaques s'elancerent de toute leur vitesse sur la pente du
+sentier; mais ils sont poursuivis l'epee dans les reins. Ils
+regardaient; le sentier tourne, serpente, fait mille detours.
+
+-- Allons, camarades, a la grace de Dieu! s'ecrient tous les
+Cosaques.
+
+Ils s'arretent un instant, levent leurs fouets sifflent, et leurs
+chevaux tatars se detachent du sol, se deroulant dans l'air, comme
+des serpents, volent par-dessus l'abime et tombent droit au milieu
+du Dniestr. Deux seulement d'entre eux n'atteignirent pas le
+fleuve; ils se fracasserent sur les rochers, et y perirent avec
+leurs chevaux sans meme pousser un cri. Deja les Cosaques
+nageaient a cheval dans la riviere et detachaient les bateaux. Les
+Polonais s'arreterent devant l'abime s'etonnant de l'exploit inoui
+des Cosaques, et se demandant s'il fallait ou non sauter a leur
+suite. Un jeune colonel au sang vif et bouillant, le propre frere
+de la belle Polonaise qui avait enchante le pauvre Andry, s'elanca
+sans reflechir a la poursuite des Cosaques; il tourna trois fois
+en l'air avec son cheval, et retomba sur les rocs aigus. Les
+pierres anguleuses le dechirerent en lambeaux, le precipice
+l'engloutit, et sa cervelle, melee de sang, souilla les buissons
+qui croissaient sur les pentes inegales du glacis.
+
+Lorsque Tarass se reveilla du coup qui l'avait etourdi, lorsqu'il
+regarda le Dniestr, les Cosaques etaient deja dans les bateaux et
+s'eloignaient a force de rames. Les balles pleuvaient sur eux de
+la hauteur, mais sans les atteindre. Et les yeux du vieux
+_polkovnik_ brillaient du feu de la joie.
+
+-- Adieu, camarades, leur cria-t-il, d'en haut; souvenez-vous de
+moi, revenez ici au printemps prochain, et faites une belle
+tournee! Qu'avez vous gagne, Polonais du diable? Croyez-vous qu'il
+y ait au monde une chose qui fasse peur a un Cosaque? Attendez un
+peu, le temps viendra bientot ou vous apprendrez ce que c'est que
+la religion russe orthodoxe. Des a present les peuples voisins et
+lointains le pressentent: un tsar s'elevera de la terre russe, et
+il n'y aura pas dans le monde de puissance qui ne se soumette a
+lui!...
+
+Deja le feu s'elevait au-dessus du bucher, atteignait les pieds de
+Tarass, et se deroulait en flamme le long du tronc d'arbre... Mais
+se trouvera-t-il au monde un feu, des tortures, une puissance
+capables de dompter la force cosaque!
+
+Ce n'est pas un petit fleuve que le Dniestr; il y a beaucoup
+d'anses, beaucoup d'endroits sans fond, et d'epais joncs croissent
+sur ses rivages. Le miroir du fleuve est brillant; il retentit du
+cri sonore des cygnes, et le superbe _gogol_[40] se laisse emporter
+par son rapide courant. Des nuees de courlis, de becassines au
+rougeatre plumage, et d'autres oiseaux de toute espece s'agitent
+dans ses joncs et sur les plages de ses rives. Les Cosaques
+voguaient rapidement sur d'etroits bateaux a deux gouvernails, ils
+ramaient avec ensemble, evitaient prudemment les bas-fonds, et,
+effrayant les oiseaux qui s'envolaient a leur approche, ils
+parlaient de leur _ataman_.
+
+FIN
+
+
+
+ [1] Kiew, capitale du gourt de Kiew, sur le Dniepr, et
+capitale de toute la Russie, jusqu'a la fin du XIIe siecle.
+ [2] Ducats d'or, perces et pendus en guise d'ornements.
+ [3] Chroniques chantees, comme les anciennes rapsodies
+grecques ou les romances espagnoles.
+ [4] Espece de guitare.
+ [5] Religion grecque-unie, schisme, recemment abroge, de la
+religion greco-catholique.
+ [6] Officiers de son campement.
+ [7] Lieutenant du _polkovnik_.
+ [8] Division feodale de la Russie.
+ [9] Union de villages sous le meme chef electif nomme
+_ataman_.
+ [10] Especes de regiments.
+ [11] Tous les hommes armes, chez les Cosaques, se nommaient
+chevaliers, par une imitation lointaine et mal comprise de la
+chevalerie de l'Europe occidentale.
+ [12] Chef de _polk_. Ce mot signifie maintenant colonel.
+ [13] Espece de mouette.
+ [14] Nom du cheval.
+ [15] Le _poud_ vaut quarante livres russes, environ dix-huit
+kilogrammes.
+ [16] Nom des etudiants laiques.
+ [17] Nom du surveillant, ou chef de quartier, choisi parmi les
+etudiants.
+ [18] Danses cosaques.
+ [19] Cabaret russe.
+ [20] Chef elu de la _setch_.
+ [21] Chilo, en russe, veut dire poincon, alene.
+ [22] Grandes et petites guitares.
+ [23] Dans les anciens tableaux des eglises grecques, les
+images sont habillees de robes en metal battu et cisele.
+ [24] Petite caleche longue.
+ [25] La religion grecque.
+ [26] Camp mouvant, caravane armee.
+ [27] Pains de froment pur.
+ [28] Redingote polonaise.
+ [29] Phrase proverbiale en Russie.
+ [30] Il n'y a point d'orgues dans les eglises du rite grec,
+c'etait chose nouvelle pour un Cosaque.
+ [31] Mot compose de _nesamai_, "ne me touche pas".
+ [32] Le mot russe _krasnoi_ veut dire rouge et beau, brillant,
+eclatant.
+ [33] Mot pris aux Hongrois pour designer la cavalerie legere.
+En langue madgyare il signifie vingtieme, parce que, dans les
+guerres contre les Turcs, chaque village devait fournir, sur vingt
+hommes, un homme equipe.
+ [34] Nom tatar d'une longue corde terminee par un noeud
+coulant.
+ [35] Ville imperiale, Byzance.
+ [36] Princes.
+ [37] Non seulement ce geste a son nom particulier, mais on en
+a forme le verbe, l'adverbe, l'adjectif, etc.
+ [38] Chevaux persans.
+ [39] Mot russe pour exciter les chiens.
+ [40] Espece de canard sauvage, approchant du cygne.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Tarass Boulba, by Nikolai Vassilievitch Gogol
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TARASS BOULBA ***
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+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
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+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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