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diff --git a/old/13794.txt b/old/13794.txt new file mode 100644 index 0000000..e8a2e2a --- /dev/null +++ b/old/13794.txt @@ -0,0 +1,6047 @@ +The Project Gutenberg EBook of Tarass Boulba, by Nikolai Vassilievitch Gogol + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Tarass Boulba + +Author: Nikolai Vassilievitch Gogol + +Release Date: October 19, 2004 [EBook #13794] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TARASS BOULBA *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com + + + + + +Nikolai Vassilievitch Gogol + +TARASS BOULBA + +Traduit du russe par Louis Viardot + +(1835) + + +Table des matieres + +PREFACE +CHAPITRE I +CHAPITRE II +CHAPITRE III +CHAPITRE IV +CHAPITRE V +CHAPITRE VI +CHAPITRE VII +CHAPITRE VIII +CHAPITRE IX +CHAPITRE X +CHAPITRE XI +CHAPITRE XII + + + +PREFACE + +La nouvelle intitulee _Tarass Boulba_, la plus considerable du +recueil de Gogol, est un petit roman historique ou il a decrit les +moeurs des anciens Cosaques Zaporogues. Une note preliminaire nous +semble a peu pres indispensable pour les lecteurs etrangers a la +Russie. + +Nous ne voulons pas, toutefois, rechercher si le savant geographe +Mannert a eu raison de voir en eux les descendants des anciens +Scythes (Niebuhr a prouve que les Scythes d'Herotode etaient les +ancetres des Mongols), ni s'il faut absolument retrouver les +Cosaques (en russe _Kasak_) dans les _[mot en grec]_de Constantin +Porphyrogenete, les _Kassagues_ de Nestor, les _cavaliers _et +_corsaires russes_ que les geographes arabes, anterieurs au XIIIe +siecle, placaient dans les parages de la mer Noire. Obscure comme +l'origine de presque toutes les nations, celle des Cosaques a +servi de theme aux hypotheses les plus contradictoires. Nous +devons seulement relever l'opinion, longtemps admise, de +l'historien Schloezer, lequel, se fondant sur les moeurs +vagabondes et l'esprit d'aventure qui distinguerent les Cosaques +des autres races slaves, et sur l'alteration de leur langue +militaire, pleine de mots turcs et d'idiotismes polonais, crut +que, dans l'origine, les Cosaques ne furent qu'un ramas +d'aventuriers venus de tous les pays voisins de l'Ukraine, et +qu'ils ne parurent qu'a l'epoque de la domination des Mongols en +Russie. Les Cosaques se recruterent, il est vrai, de Russes, de +Polonais, de Turcs, de Tatars, meme de Francais et d'Italiens; +mais le fond primitif de la nation cosaque fut une race slave, +habitant l'Ukraine, d'ou elle se repandit sur les bords du Don, de +l'Oural et de la Volga. Ce fut une petite armee de huit cents +Cosaques, qui, sous les ordres de leur _ataman_ Yermak, conquit +toute la Siberie en 1580. + +Une des branches ou tribus de la nation cosaque, et la plus +belliqueuse, celle des Zaporogues, parait, pour la premiere fois, +dans les annales polonaises au commencement du XVIe siecle. Ce nom +leur venait des mots russes _za_, au dela (_trans_), et _porog_, +cataracte, parce qu'ils habitaient plus bas que les bancs de +granit qui coupent en plusieurs endroits le lit de Dniepr. Le pays +occupe par eux portait le nom collectif de _Zaporojie_. Maitres +d'une grande partie des plaines fertiles et des steppes de +l'Ukraine, tour a tour allies ou ennemis des Russes, des Polonais, +des Tatars et des Turcs, les Zaporogues formaient un peuple +eminemment guerrier organise en republique militaire, et offrant +quelque lointaine et grossiere ressemblance avec les ordres de +chevalerie de l'Europe occidentale. + +Leur principal etablissement, appele la _setch_, avait d'habitude +pour siege une ile du Dniepr. C'etait un assemblage de grandes +cabanes en bois et en terre, entourees d'un glacis, qui pouvait +aussi bien se nommer un camp qu'un village. Chaque cabane (leur +nombre n'a jamais depasse quatre cents) pouvait contenir quarante +ou cinquante Cosaques. En ete, pendant les travaux de la campagne, +il restait peu de monde a la _setch; _mais en hiver, elle devait +etre constamment gardee par quatre mille hommes. Le reste se +dispersait dans les villages voisins, ou se creusait, aux +environs, des habitations souterraines, appelees _zimovniki_ (de +_zima_, hiver). +La _setch_ etait divisee en trente-huit quartiers ou _koureni _(de +_kourit_, fumer; le mot _kouren _correspond a celui du foyer). +Chaque Cosaque habitant la _setch_ etait tenu de vivre dans son +_kouren;_ chaque _kouren_, designe par un nom particulier qu'il +tirait habituellement de celui de son chef primitif, elisait un +_ataman_ (_kourennoi-ataman_), dont le pouvoir ne durait qu'autant +que les Cosaques soumis a son commandement etaient satisfaits de +sa conduite. L'argent et les hardes des Cosaques d'un _kouren_ +etaient deposes chez leur _ataman_, qui donnait a location les +boutiques et les bateaux (_douby_) de son _kouren_, et gardait les +fonds de la caisse commune. Tous les Cosaques d'un _kouren_ +dinaient a la meme table. + +Les _koureni_ assembles choisissaient le chef superieur, le +_kochevoi-ataman_ (de _kosch, _en tatar _camp,_ ou de _kotchevat_, +en russe _camper_). On verra dans la nouvelle de Gogol comment se +faisait l'election du _kochevoi._ La _rada_, ou assemblee +nationale, qui se tenait toujours apres diner, avait lieu deux +fois par an, a jours fixes, le 24 juin, jour de la fete de saint +Jean-Baptiste, et le 1er octobre, jour de la presentation de la +Vierge, patronne de l'eglise de la _setch._ + +Le trait le plus saillant, et particulierement distinctif de cette +confrerie militaire, c'etait le celibat impose a tous ses membres +pendant leur reunion. Aucune femme n'etait admise dans la _setch._ + +Preface a l'edition de la Librairie Hachette et Cie, 1882. + + +CHAPITRE I + +-- Voyons, tourne-toi. Dieu, que tu es drole! Qu'est-ce que cette +robe de pretre? Est-ce que vous etes tous ainsi fagotes a votre +academie? + +Voila par quelles paroles le vieux Boulba accueillait ses deux +fils qui venaient de terminer leurs etudes au seminaire de Kiew[1], +et qui rentraient en ce moment au foyer paternel. + +Ses fils venaient de descendre de cheval. C'etaient deux robustes +jeunes hommes, qui avaient encore le regard en dessous, comme il +convient a des seminaristes recemment sortis des bancs de l'ecole. +Leurs visages, pleins de force et de sante, commencaient a se +couvrir d'un premier duvet que n'avait jamais fauche le rasoir. +L'accueil de leur pere les avait fort troubles; ils restaient +immobiles, les yeux fixes a terre. + +-- Attendez, attendez; laissez que je vous examine bien a mon +aise. Dieu! que vous avez de longues robes! dit-il en les tournant +et retournant en tous sens. Diables de robes! je crois qu'on n'en +a pas encore vu de pareilles dans le monde. Allons, que l'un de +vous essaye un peu de courir: je verrai s'il ne se laissera pas +tomber le nez par terre, en s'embarrassant dans les plis. + +-- Pere, ne te moque pas de nous, dit enfin l'aine. + +-- Voyez un peu le beau sire! et pourquoi donc ne me moquerais-je +pas de vous? + +-- Mais, parce que... quoique tu sois mon pere, j'en jure Dieu, si +tu continues de rire, je te rosserai. + +-- Quoi! fils de chien, ton pere! dit Tarass Boulba en reculant de +quelques pas avec etonnement. + +-- Oui, meme mon pere; quand je suis offense, je ne regarde a +rien, ni a qui que ce soit. + +-- De quelle maniere veux-tu donc te battre avec moi, est-ce a +coups de poing? + +-- La maniere m'est fort egale. + +-- Va pour les coups de poing, repondit Tarass Boulba en +retroussant ses manches. Je vais voir quel homme tu fais a coups +de poing. + +Et voila que pere et fils, au lieu de s'embrasser apres une longue +absence, commencent a se lancer de vigoureux horions dans les +cotes, le dos, la poitrine, tantot reculant, tantot attaquant. + +-- Voyez un peu, bonnes gens: le vieux est devenu fou; il a tout a +fait perdu l'esprit, disait la pauvre mere, pale et maigre, +arretee sur le perron, sans avoir encore eu le temps d'embrasser +ses fils bien-aimes. Les enfants sont revenus a la maison, plus +d'un an s'est passe depuis qu'on ne les a vus; et lui, voila qu'il +invente, Dieu sait quelle sottise... se rosser a coups de poing! + +-- Mais il se bat fort bien, disait Boulba s'arretant. Oui, par +Dieu! tres bien, ajouta-t-il en rajustant ses habits; si bien que +j'eusse mieux fait de ne pas l'essayer. Ca fera un bon Cosaque. +Bonjour, fils; embrassons-nous. + +Et le pere et le fils s'embrasserent. + +-- Bien, fils. Rosse tout le monde comme tu m'as rosse; ne fais +quartier a personne. Ce qui n'empeche pas que tu ne sois drolement +fagote. Qu'est-ce que cette corde qui pend? Et toi, nigaud, que +fais-tu la, les bras ballants? dit-il en s'adressant au cadet. +Pourquoi, fils de chien, ne me rosses-tu pas aussi? + +-- Voyez un peu ce qu'il invente, disait la mere en embrassant le +plus jeune de ses fils. On a donc de ces inventions-la, qu'un +enfant rosse son propre pere! Et c'est bien le moment d'y songer! +Un pauvre enfant qui a fait une si longue route, qui s'est si +fatigue (le pauvre enfant avait plus de vingt ans et une taille de +six pieds), il aurait besoin de se reposer et de manger un +morceau; et lui, voila qu'il le force a se battre. + +-- Eh! eh! mais tu es un freluquet a ce qu'il me semble, disait +Boulba. Fils, n'ecoute pas ta mere; c'est une femme, elle ne sait +rien. Qu'avez-vous besoin, vous autres, d'etre dorlotes? Vos +dorloteries, a vous, c'est une belle plaine, c'est un bon cheval; +voila vos dorloteries. Et voyez-vous ce sabre? voila votre mere. +Tout le fatras qu'on vous met en tete, ce sont des betises. Et les +academies, et tous vos livres, et les ABC, et les philosophies, et +tout cela, je crache dessus. + +Ici Boulba ajouta un mot qui ne peut passer a l'imprimerie. + +-- Ce qui vaut mieux, reprit-il, c'est que, la semaine prochaine, +je vous enverrai au _zaporojie_. C'est la que se trouve la +science; c'est la qu'est votre ecole, et que vous attraperez de +l'esprit. + +-- Quoi! ils ne resteront qu'une semaine ici? disait d'une voix +plaintive et les larmes aux yeux la vieille bonne mere. Les +pauvres petits n'auront pas le temps de se divertir et de faire +connaissance avec la maison paternelle. Et moi, je n'aurai pas le +temps de les regarder a m'en rassasier. + +-- Cesse de hurler, vieille; un Cosaque n'est pas fait pour +s'avachir avec les femmes. N'est-ce pas? tu les aurais caches tous +les deux sous ta jupe, pour les couver comme une poule ses oeufs. +Allons, marche. Mets-nous vite sur la table tout ce que tu as a +manger. Il ne nous faut pas de gateaux au miel, ni toutes sortes +de petites fricassees. Donne-nous un mouton entier ou toute une +chevre; apporte-nous de l'hydromel de quarante ans; et donne-nous +de l'eau-de-vie, beaucoup d'eau-de-vie; pas de cette eau-de-vie +avec toutes sortes d'ingredients, des raisins secs et autres +vilenies; mais de l'eau-de-vie toute pure, qui petille et mousse +comme une enragee. + +Boulba conduisit ses fils dans sa chambre, d'ou sortirent a leur +rencontre deux belles servantes, toutes chargees de _monistes_[2]. +Etait-ce parce qu'elles s'effrayaient de l'arrivee de leurs jeunes +seigneurs, qui ne faisaient grace a personne? etait-ce pour ne pas +deroger aux pudiques habitudes des femmes? A leur vue, elles se +sauverent en poussant de grands cris, et longtemps encore apres, +elles se cacherent le visage avec leurs manches. La chambre etait +meublee dans le gout de ce temps, dont le souvenir n'est conserve +que par les _douma_[3] et les chansons populaires, que recitaient +autrefois, dans l'Ukraine, les vieillards a longue barbe, en +s'accompagnant de la _bandoura_[4], au milieu d'une foule qui +faisait cercle autour d'eux; dans le gout de ce temps rude et +guerrier, qui vit les premieres luttes soutenues par l'Ukraine +contre l'union[5]. Tout y respirait la proprete. Le plancher et les +murs etaient revetus d'une couche de terre glaise luisante et +peinte. Des sabres, des fouets (_nagaikas_), des filets d'oiseleur +et de pecheur, des arquebuses, une corne curieusement travaillee +servant de poire a poudre, une bride chamarree de lames d'or, des +entraves parsemees de petits clous d'argent, etaient suspendus +autour de la chambre. Les fenetres, fort petites, portaient des +vitres rondes et ternes, comme on n'en voit plus aujourd'hui que +dans les vieilles eglises; on ne pouvait regarder au dehors qu'en +soulevant un petit chassis mobile. Les baies de ces fenetres et +des portes etaient peintes en rouge. Dans les coins, sur des +dressoirs, se trouvaient des cruches d'argile, des bouteilles en +verre de couleur sombre, des coupes d'argent cisele, d'autres +petites coupes dorees, de differentes mains-d'oeuvre, venitiennes, +florentines, turques, circassiennes, arrivees par diverses voies +aux mains de Boulba, ce qui etait assez commun dans ces temps +d'entreprises guerrieres. Des bancs de bois, revetus d'ecorce +brune de bouleau, faisaient le tour entier de la chambre. Une +immense table etait dressee sous les saintes images, dans un des +angles anterieurs. Un haut et large poele, divise en une foule de +compartiments, et couvert de briques vernissees, bariolees, +remplissait l'angle oppose. Tout cela etait tres connu de nos deux +jeunes gens, qui venaient chaque annee passer les vacances a la +maison; je dis venaient, et venaient a pied, car ils n'avaient pas +encore de chevaux, la coutume ne permettant point aux ecoliers +d'aller a cheval. Ils etaient encore a l'age ou les longues +touffes du sommet de leur crane pouvaient etre tirees impunement +par tout Cosaque arme. Ce n'est qu'a leur sortie du seminaire que +Boulba leur avait envoye deux jeunes etalons pour faire le voyage. + +A l'occasion du retour de ses fils, Boulba fit rassembler tous les +centeniers de son _polk_[6] qui n'etaient pas absents; et quand +deux d'entre eux se furent rendus a son invitation, avec le +_iesaoul_[7] Dmitri Tovkatch, son vieux camarade, il leur presenta +ses fils en disant: + +-- Voyez un peu quels gaillards! je les enverrai bientot a la +_setch_. + +Les visiteurs feliciterent et Boulba et les deux jeunes gens, en +leur assurant qu'ils feraient fort bien, et qu'il n'y avait pas de +meilleure ecole pour la jeunesse que le _zaporojie_. + +-- Allons, seigneurs et freres, dit Tarass, asseyez-vous chacun ou +il lui plaira. Et vous, mes fils, avant tout, buvons un verre +d'eau-de-vie. Que Dieu nous benisse! A votre sante, mes fils! A la +tienne, Ostap (Eustache)! A la tienne, Andry (Andre)! Dieu veuille +que vous ayez toujours de bonnes chances a la guerre, que vous +battiez les paiens et les Tatars! et si les Polonais commencent +quelque chose contre notre sainte religion, les Polonais aussi! +Voyons, donne ton verre. L'eau-de-vie est-elle bonne? Comment se +nomme l'eau-de-vie en latin? Quels sots etaient ces Latins! ils ne +savaient meme pas qu'il y eut de l'eau-de-vie au monde. Comment +donc s'appelait celui qui a ecrit des vers latins? Je ne suis pas +trop savant; j'ai oublie son nom. Ne s'appelait-il pas Horace? + +-- Voyez-vous le sournois, se dit tout bas le fils aine, Ostap; +c'est qu'il sait tout, le vieux chien, et il fait mine de ne rien +savoir. + +-- Je crois bien que l'archimandrite ne vous a pas meme donne a +flairer de l'eau-de-vie, continuait Boulba. Convenez, mes fils, +qu'on vous a vertement etrilles, avec des balais de bouleau, le +dos, les reins, et tout ce qui constitue un Cosaque. Ou bien peut- +etre, parce que vous etiez devenus grands garcons et sages, vous +rossait-on a coups de fouet, non les samedis seulement, mais +encore les mercredis et les jeudis. + +-- Il n'y a rien a se rappeler de ce qui s'est fait, pere, +repondit Ostap; ce qui est passe est passe. + +-- Qu'on essaye maintenant! dit Andry; que quelqu'un s'avise de me +toucher du bout du doigt! que quelque Tatar s'imagine de me tomber +sous la main! il saura ce que c'est qu'un sabre cosaque. + +-- Bien, mon fils, bien! par Dieu, c'est bien parle. Puisque c'est +comme ca, par Dieu, je vais avec vous. Que diable ai-je a attendre +ici? Que je devienne un planteur de ble noir, un homme de menage, +un gardeur de brebis et de cochons? que je me dorlote avec ma +femme? Non, que le diable l'emporte! je suis un Cosaque, je ne +veux pas. Qu'est-ce que cela me fait qu'il n'y ait pas de guerre! +j'irai prendre du bon temps avec vous. Oui, par Dieu, j'y vais. + +Et le vieux Boulba, s'echauffant peu a peu, finit par se facher +tout rouge, se leva de table, et frappa du pied en prenant une +attitude imperieuse. + +-- Nous partons demain. Pourquoi remettre? Qui diable attendons- +nous ici? A quoi bon cette maison? a quoi bon ces pots? a quoi bon +tout cela? + +En parlant ainsi, il se mit a briser les plats et les bouteilles. +La pauvre femme, des longtemps habituee a de pareilles actions, +regardait tristement faire son mari, assise sur un banc. Elle +n'osait rien dire; mais en apprenant une resolution aussi penible +a son coeur, elle ne put retenir ses larmes. Elle jeta un regard +furtif sur ses enfants qu'elle allait si brusquement perdre, et +rien n'aurait pu peindre la souffrance qui agitait convulsivement +ses yeux humides et ses levres serrees. + +Boulba etait furieusement obstine. C'etait un de ces caracteres +qui ne pouvaient se developper qu'au XVIe siecle, dans un coin +sauvage de l'Europe, quand toute la Russie meridionale, abandonnee +de ses princes, fut ravagee par les incursions irresistibles des +Mongols; quand, apres avoir perdu son toit et tout abri, l'homme +se refugia dans le courage du desespoir; quand sur les ruines +fumantes de sa demeure, en presence d'ennemis voisins et +implacables, il osa se rebatir une maison, connaissant le danger, +mais s'habituant a le regarder en face; quand enfin le genie +pacifique des Slaves s'enflamma d'une ardeur guerriere et donna +naissance a cet elan desordonne de la nature russe qui fut la +societe cosaque (_kasatchestvo_). Alors tous les abords des +rivieres, tous les gues, tous les defiles dans les marais, se +couvrirent de Cosaques que personne n'eut pu compter, et leurs +hardis envoyes purent repondre au sultan qui desirait connaitre +leur nombre: "Qui le sait? Chez nous, dans la steppe, a chaque +bout de champ, un Cosaque." Ce fut une explosion de la force russe +que firent jaillir de la poitrine du peuple les coups repetes du +malheur. Au lieu des anciens _oudely_[8], au lieu des petites +villes peuplees de vassaux chasseurs, que se disputaient et se +vendaient les petits princes, apparurent des bourgades fortifiees, +des _koureny_[9] lies entre eux par le sentiment du danger commun +et la haine des envahisseurs paiens. L'histoire nous apprend +comment les luttes perpetuelles des Cosaques sauverent l'Europe +occidentale de l'invasion des sauvages hordes asiatiques qui +menacaient de l'inonder. Les rois de Pologne qui devinrent, au +lieu des princes depossedes, les maitres de ces vastes etendues de +terre, maitres, il est vrai, eloignes et faibles, comprirent +l'importance des Cosaques et le profit qu'ils pouvaient tirer de +leurs dispositions guerrieres. Ils s'efforcerent de les developper +encore. Les _hetmans_, elus par les Cosaques eux-memes et dans +leur sein, transformerent les _koureny_ en _polk_[10] reguliers. Ce +n'etait pas une armee rassemblee et permanente; mais, dans le cas +de guerre ou de mouvement general, en huit jours au plus, tous +etaient reunis. Chacun se rendait a l'appel, a cheval et en armes, +ne recevant pour toute solde du roi qu'un ducat par tete. En +quinze jours, il se rassemblait une telle armee, qu'a coup sur nul +recrutement n'eut pu en former une semblable. La guerre finie, +chaque soldat regagnait ses champs, sur les bords du Dniepr, +s'occupait de peche, de chasse ou de petit commerce, brassait de +la biere, et jouissait de la liberte. Il n'y avait pas de metier +qu'un Cosaque ne sut faire: distiller de l'eau-de-vie, charpenter +un chariot, fabriquer de la poudre, faire le serrurier et le +marechal ferrant, et, par-dessus tout, boire et bambocher comme un +Russe seul en est capable, tout cela ne lui allait pas a l'epaule. +Outre les Cosaques inscrits, obliges de se presenter en temps de +guerre ou d'entreprise, il etait tres facile de rassembler des +troupes de volontaires. Les _iesaouls_ n'avaient qu'a se rendre +sur les marches et les places de bourgades, et a crier, montes sur +une _telega_ (chariot): "Eh! eh! vous autres buveurs, cessez de +brasser de la biere et de vous etaler tout de votre long sur les +poeles; cessez de nourrir les mouches de la graisse de vos corps; +allez a la conquete de l'honneur et de la gloire chevaleresque. Et +vous autres, gens de charrue, planteurs de ble noir, gardeurs de +moutons, amateurs de jupes, cessez de vous trainer a la queue de +vos boeufs, de salir dans la terre vos cafetans jaunes, de +courtiser vos femmes et de laisser deperir votre vertu de +chevalier[11]. Il est temps d'aller a la quete de la gloire +cosaque." Et ces paroles etaient semblables a des etincelles qui +tomberaient sur du bois sec. Le laboureur abandonnait sa charrue; +le brasseur de biere mettait en pieces ses tonneaux et ses jattes; +l'artisan envoyait au diable son metier et le petit marchand son +commerce; tous brisaient les meubles de leur maison et sautaient a +cheval. En un mot, le caractere russe revetit alors une nouvelle +forme, large et puissante. + +Tarass Boulba etait un des vieux _polkovnik_[12]. Cree pour les +difficultes et les perils de la guerre, il se distinguait par la +droiture d'un caractere rude et entier. L'influence des moeurs +polonaises commencait a penetrer parmi la noblesse petite- +russienne. Beaucoup de seigneurs s'adonnaient au luxe, avaient de +nombreux domestique, des faucons, des meutes de chasse, et +donnaient des repas. Tout cela n'etait pas selon le coeur de +Tarass; il aimait la vie simple des Cosaques, et il se querella +frequemment avec ceux de ses camarades qui suivaient l'exemple de +Varsovie, les appelant esclaves des gentilshommes (_pan_) +polonais. Toujours inquiet, mobile, entreprenant, il se regardait +comme un des defenseurs naturels de l'Eglise russe; il entrait, +sans permission, dans tous les villages ou l'on se plaignait de +l'oppression des intendants-fermiers et d'une augmentation de taxe +sur les feux. La, au milieu de ses Cosaques, il jugeait les +plaintes. Il s'etait fait une regle d'avoir, dans trois cas, +recours a son sabre: quand les intendants ne montraient pas de +deference envers les anciens et ne leur otaient pas le bonnet, +quand on se moquait de la religion ou des vieilles coutumes, et +quand il etait en presence des ennemis, c'est-a-dire des Turcs ou +paiens, contre lesquels il se croyait toujours en droit de tirer +le fer pour la plus grande gloire de la chretiente. Maintenant il +se rejouissait d'avance du plaisir de mener lui-meme ses deux fils +a la _setch_, de dire avec orgueil: "Voyez quels gaillards je vous +amene; de les presenter a tous ses vieux compagnons d'armes, et +d'etre temoin de leurs premiers exploits dans l'art de guerroyer +et dans celui de boire, qui comptait aussi parmi les vertus d'un +chevalier. Tarass avait d'abord eu l'intention de les envoyer +seuls; mais a la vue de leur bonne mine, de leur haute taille, de +leur male beaute, sa vieille ardeur guerriere s'etait ranimee, et +il se decida, avec toute l'energie d'une volonte opiniatre, a +partir avec eux des le lendemain. Il fit ses preparatifs, donna +des ordres, choisit des chevaux et des harnais pour ses deux +jeunes fils, designa les domestiques qui devaient les accompagner, +et delegua son commandement au _iesaoul_ Tovkatch, en lui +enjoignant de se mettre en marche a la tete de tout le _polk_, des +que l'ordre lui en parviendrait de la _setch_. Quoiqu'il ne fut +pas entierement degrise, et que la vapeur du vin se promenat +encore dans sa cervelle, cependant il n'oublia rien, pas meme +l'ordre de faire boire les chevaux et de leur donner une ration du +meilleur froment. + +-- Eh bien! mes enfants, leur dit-il en rentrant fatigue a la +maison, il est temps de dormir, et demain nous ferons ce qu'il +plaira a Dieu. Mais qu'on ne nous fasse pas de lits; nous +dormirons dans la cour. + +La nuit venait a peine d'obscurcir le ciel; mais Boulba avait +l'habitude de se coucher de bonne heure. Il se jeta sur un tapis +etendu a terre, et se couvrit d'une pelisse de peaux de mouton +(_touloup_), car l'air etait frais, et Boulba aimait la chaleur +quand il dormait dans la maison. Il se mit bientot a ronfler; tous +ceux qui s'etaient couches dans les coins de la cour suivirent son +exemple, et, avant tous les autres, le gardien, qui avait le mieux +celebre, verre en main, l'arrivee des jeunes seigneurs. Seule, la +pauvre mere ne dormait pas. Elle etait venue s'accroupir au chevet +de ses fils bien-aimes, qui reposaient l'un pres de l'autre. Elle +peignait leur jeune chevelure, les baignait de ses larmes, les +regardait de tous ses yeux, de toutes les forces de son etre, sans +pouvoir se rassasier de les contempler. Elle les avait nourris de +son lait, eleves avec une tendresse inquiete, et voila qu'elle ne +doit les voir qu'un instant. + +"Mes fils, mes fils cheris! que deviendrez-vous? qu'est-ce qui +vous attend?" disait-elle; et des larmes s'arretaient dans les +rides de son visage, autrefois beau. + +En effet, elle etait bien digne de pitie, comme toute femme de ce +temps-la. Elle n'avait vecu d'amour que peu d'instants, pendant la +premiere fievre de la jeunesse et de la passion; et son rude amant +l'avait abandonnee pour son sabre, pour ses camarades, pour une +vie aventureuse et dereglee. Elle ne voyait son mari que deux ou +trois jours par an; et, meme quand il etait la, quand ils vivaient +ensemble, quelle etait sa vie? Elle avait a supporter des injures, +et jusqu'a des coups, ne recevant que des caresses rares et +dedaigneuses. La femme etait une creature etrange et deplacee dans +ce ramas d'aventuriers farouches. Sa jeunesse passa rapidement, +sans plaisirs; ses belles joues fraiches, ses blanches epaules se +fanerent dans la solitude, et se couvrirent de rides prematurees. +Tout ce qu'il y a d'amour, de tendresse, de passion dans la femme, +se concentra chez elle en amour maternel. Ce soir-la, elle restait +penchee avec angoisse sur le lit de ses enfants, comme la +_tchaika_[13] des steppes plane sur son nid. On lui prend ses fils, +ses chers fils; on les lui prend pour qu'elle ne les revoie peut- +etre jamais: peut-etre qu'a la premiere bataille, des Tatars leur +couperont la tete, et jamais elle ne saura ce que sont devenus +leurs corps abandonnes en pature aux oiseaux voraces. En +sanglotant sourdement, elle regardait leurs yeux que tenait fermes +l'irresistible sommeil. + +"Peut-etre, pensait-elle, Boulba remettra-t-il son depart a deux +jours? Peut-etre ne s'est-il decide a partir sitot que parce qu'il +a beaucoup bu aujourd'hui?" + +Depuis longtemps la lune eclairait du haut du ciel la cour et tous +ses dormeurs, ainsi qu'une masse de saules touffus et les hautes +bruyeres qui croissaient contre la cloture en palissades. La +pauvre femme restait assise au chevet de ses enfants, les couvant +des yeux et sans penser au sommeil. Deja les chevaux, sentant +venir l'aube, s'etaient couches sur l'herbe et cessaient de +brouter. Les hautes feuilles des saules commencaient a fremir, a +chuchoter, et leur babillement descendait de branche en branche. +Le hennissement aigu d'un poulain retentit tout a coup dans la +steppe. De larges lueurs rouges apparurent au ciel. Boulba +s'eveilla soudain et se leva brusquement. Il se rappelait tout ce +qu'il avait ordonne la veille. + +-- Assez dormi, garcons; il est temps, il est temps! faites boire +les chevaux. Mais ou est la vieille (c'est ainsi qu'il appelait +habituellement sa femme)? Vite, vieille! donne-nous a manger, car +nous avons une longue route devant nous. + +Privee de son dernier espoir, la pauvre vieille se traina +tristement vers la maison. Pendant que, les larmes aux yeux, elle +preparait le dejeuner, Boulba distribuait ses derniers ordres, +allait et venait dans les ecuries, et choisissait pour ses enfants +ses plus riches habits. Les etudiants changerent en un moment +d'apparence. Des bottes rouges, a petits talons d'argent, +remplacerent leurs mauvaises chaussures de college. Ils ceignirent +sur leurs reins, avec un cordon dore, des pantalons larges comme +la mer Noire, et formes d'un million de petits plis. A ce cordon +pendaient de longues lanieres de cuir, qui portaient avec des +houppes tous les ustensiles du fumeur. Un casaquin de drap rouge +comme le feu leur fut serre au corps par une ceinture brodee, dans +laquelle on glissa des pistolets turcs damasquines. Un grand sabre +leur battait les jambes. Leurs visages, encore peu heles, +semblaient alors plus beaux et plus blancs. De petites moustaches +noires relevaient le teint brillant et fleuri de la jeunesse. Ils +etaient bien beaux sous leurs bonnets d'astrakan noir termines par +des calottes dorees. Quand la pauvre mere les apercut, elle ne put +proferer une parole, et des larmes craintives s'arreterent dans +ses yeux fletris. + +-- Allons, mes fils, tout est pret, plus de retard, dit enfin +Boulba. Maintenant, d'apres la coutume chretienne, il faut nous +asseoir avant de partir. + +Tout le monde s'assit en silence dans la meme chambre, sans +excepter les domestiques, qui se tenaient respectueusement pres de +la porte. + +-- A present, mere, dit Boulba, donne ta benediction a tes +enfants; prie Dieu qu'ils se battent toujours bien, qu'ils +soutiennent leur honneur de chevaliers, qu'ils defendent la +religion du Christ; sinon, qu'ils perissent, et qu'il ne reste +rien d'eux sur la terre. Enfants, approchez de votre mere; la +priere d'une mere preserve de tout danger sur la terre et sur +l'eau. + +La pauvre femme les embrassa, prit deux petites images en metal, +les leur pendit au cou en sanglotant. + +-- Que la Vierge... vous protege... N'oubliez pas, mes fils, votre +mere. Envoyez au moins de vos nouvelles, et pensez... + +Elle ne put continuer. + +-- Allons, enfants,dit Boulba. + +Des chevaux selles attendaient devant le perron. Boulba s'elanca +sur son Diable[14], qui fit un furieux ecart en sentant tout a coup +sur son dos un poids de vingt _pouds_[15], car Boulba etait tres +gros et tres lourd. Quand la mere vit que ses fils etaient aussi +montes a cheval, elle se precipita vers le plus jeune, qui avait +l'expression du visage plus tendre; elle saisit son etrier, elle +s'accrocha a la selle, et, dans un morne et silencieux desespoir, +elle l'etreignit entre ses bras. Deux vigoureux Cosaques la +souleverent respectueusement, et l'emporterent dans la maison. +Mais au moment ou les cavaliers franchirent la porte, elle +s'elanca sur leurs traces avec la legerete d'une biche, etonnante +a son age, arreta d'une main forte l'un des chevaux, et embrassa +son fils avec une ardeur insensee, delirante. On l'emporta de +nouveau. Les jeunes Cosaques commencerent a chevaucher tristement +aux cotes de leur pere, en retenant leurs larmes, car ils +craignaient Boulba, qui ressentait aussi, sans la montrer, une +emotion dont il ne pouvait se defendre. La journee etait grise; +l'herbe verdoyante etincelait au loin, et les oiseaux +gazouillaient sur des tons discords. Apres avoir fait un peu de +chemin, les jeunes gens jeterent un regard en arriere; deja leur +maisonnette semblait avoir plonge sous terre; on ne voyait plus a +l'horizon que les deux cheminees encadrees par les sommets des +arbres sur lesquels, dans leur jeunesse, ils avaient grimpe comme +des ecureuils. Une vaste prairie s'etendait devant leurs regards, +une prairie qui rappelait toute leur vie passee, depuis l'age ou +ils se roulaient dans l'herbe humide de rosee, jusqu'a l'age ou +ils y attendaient une jeune Cosaque aux noirs sourcils, qui la +franchissait d'un pied rapide et craintif. Bientot on ne vit plus +que la perche surmontee d'une roue de chariot qui s'elevait au- +dessus du puits; bientot la steppe commenca a s'exhausser en +montagne, couvrant tout ce qu'ils laissaient derriere eux. + +Adieu, toit paternel! adieu, souvenirs d'enfance! adieu, tout! + + +CHAPITRE II + +Les trois voyageurs cheminaient en silence. Le vieux Tarass +pensait a son passe; sa jeunesse se deroulait devant lui, cette +belle jeunesse que le Cosaque surtout regrette, car il voudrait +toujours etre agile et fort pour sa vie d'aventures. Il se +demandait a lui-meme quels de ses anciens camarades il +retrouverait a la _setch_; il comptait ceux qui etaient deja +morts, ceux qui restaient encore vivants, et sa tete grise se +baissa tristement. Ses fils etaient occupes de toutes autres +pensees. Il faut que nous disions d'eux quelques mots. A peine +avaient-ils eu douze ans, qu'on les envoya au seminaire de Kiew, +car tous les seigneurs de ce temps-la croyaient necessaire de +donner a leurs enfants une education promptement oubliee. A leur +entree au seminaire, tous ces jeunes gens etaient d'une humeur +sauvage et accoutumes a une pleine liberte. Ce n'etait que la +qu'ils se degrossissaient un peu, et prenaient une espece de +vernis commun qui les faisait ressembler l'un a l'autre. L'aine +des fils de Boulba, Ostap, commenca sa carriere scientifique par +s'enfuir des la premiere annee. On l'attrapa, on le battit a +outrance, on le cloua a ses livres. Quatre fois il enfouit son ABC +en terre, et quatre fois, apres l'avoir inhumainement flagelle, on +lui en racheta un neuf. Mais sans doute il eut recommence une +cinquieme fois, si son pere ne lui eut fait la menace formelle de +le tenir pendant vingt ans comme frere lai dans un cloitre, +ajoutant le serment qu'il ne verrait jamais la _setch_, s'il +n'apprenait a fond tout ce qu'on enseignait a l'academie. Ce qui +est etrange, c'est que cette menace et ce serment venaient du +vieux Boulba qui faisait profession de se moquer de toute science, +et qui conseillait a ses enfants, comme nous l'avons vu, de n'en +faire aucun cas. Depuis ce moment, Ostap se mit a etudier ses +livres avec un zele extreme, et finit par etre repute l'un des +meilleurs etudiants. L'enseignement de ce temps-la n'avait pas le +moindre rapport avec la vie qu'on menait; toutes ces arguties +scolastiques, toutes ces finesses rhetoriques et logiques +n'avaient rien de commun avec l'epoque, et ne trouvaient +d'application nulle part. Les savants d'alors n'etaient pas moins +ignorants que les autres, car leur science etait completement +oiseuse et vide. Au surplus, l'organisation toute republicaine du +seminaire, cette immense reunion de jeunes gens dans la force de +l'age, devaient leur inspirer des desirs d'activite tout a fait en +dehors du cercle de leurs etudes. La mauvaise chere, les +frequentes punitions par la faim et les passions naissantes, tout +s'unissait pour eveiller en eux cette soif d'entreprises qui +devait, plus tard, se satisfaire dans la _setch_. Les boursiers[16] +parcouraient affames les rues de Kiew, obligeant les habitants a +la prudence. Les marchands des bazars couvraient toujours des deux +mains leurs gateaux, leurs petits pates, leurs graines de +pasteques, comme l'aigle couvre ses aiglons, des que passait un +boursier. Le consul[17] qui devait, d'apres sa charge, veiller aux +bonnes moeurs de ses subordonnes, portait de si larges poches dans +ses pantalons, qu'il eut pu y fourrer toute la boutique d'une +marchande inattentive. Ces boursiers composaient un monde a part. +Ils ne pouvaient pas penetrer dans la haute societe, qui se +composait de nobles, Polonais et Petits-Russiens. Le _vaivode_ +lui-meme, Adam Kissel, malgre la protection dont il honorait +l'academie, defendait qu'on menat les etudiants dans le monde, et +voulait qu'on les traitat severement. Du reste, cette derniere +recommandation etait fort inutile, car ni le recteur, ni les +professeurs ne menageaient le fouet et les etrivieres. Souvent, +d'apres leurs ordres, les licteurs rossaient les consuls de +maniere a leur faire longtemps gratter leurs pantalons. Beaucoup +d'entre eux ne comptaient cela pour rien, ou, tout au plus, pour +quelque chose d'un peu plus fort que de l'eau-de-vie poivree. Mais +d'autres finissaient par trouver un tel chauffage si desagreable, +qu'ils s'enfuyaient a la _setch_, s'ils en savaient trouver le +chemin et n'etaient point rattrapes en route. Ostap Boulba, malgre +le soin qu'il mettait a etudier la logique et meme la theologie, +ne put jamais s'affranchir des implacables etrivieres. +Naturellement, cela dut rendre son caractere plus sombre, plus +intraitable, et lui donner la fermete qui distingue le Cosaque. Il +passait pour tres bon camarade; s'il n'etait presque jamais le +chef dans les entreprises hardies, comme le pillage d'un potager, +toujours il se mettait des premiers sous le commandement d'un +ecolier entreprenant, et jamais, en aucun cas, il n'eut trahi ses +compagnons. Aucun chatiment ne l'y eut pu contraindre. Assez +indifferent a tout autre plaisir que la guerre ou la bouteille, +car il pensait rarement a autre chose, il etait loyal et bon, du +moins aussi bon qu'on pouvait l'etre avec un tel caractere et dans +une telle epoque. Les larmes de sa pauvre mere l'avaient +profondement emu; c'etait la seule chose qui l'eut trouble, et qui +lui fit baisser tristement la tete. + +Son frere cadet, Andry, avait les sentiments plus vifs et plus +ouverts. Il apprenait avec plus de plaisir, et sans les +difficultes que met au travail un caractere lourd et energique. Il +etait plus ingenieux que son frere, plus souvent le chef d'une +entreprise hardie; et quelquefois, a l'aide de son esprit +inventif, il savait eluder la punition, tandis que son frere +Ostap, sans se troubler beaucoup, otait son caftan et se couchait +par terre, ne pensant pas meme a demander grace. Andry n'etait pas +moins devore du desir d'accomplir des actions heroiques; mais son +ame etait abordable a d'autres sentiments. Le besoin d'aimer se +developpa rapidement en lui, des qu'il eut passe sa dix-huitieme +annee. Des images de femme se presentaient souvent a ses pensees +brulantes. Tout en ecoutant les disputes theologiques, il voyait +l'objet de son reve avec des joues fraiches, un sourire tendre et +des yeux noirs. Il cachait soigneusement a ses camarades les +mouvements de son ame jeune et passionnee; car, a cette epoque, il +etait indigne d'un Cosaque de penser aux femmes et a l'amour avant +d'avoir fait ses preuves dans une bataille. En general, dans les +dernieres annees de son sejour au seminaire, il se mit plus +rarement en tete d'une troupe aventureuse; mais souvent il errait +dans quelque quartier solitaire de Kiew, ou de petites +maisonnettes se montraient engageantes a travers leurs jardins de +cerisiers. Quelquefois il penetrait dans la rue de l'aristocratie, +dans cette partie de la ville qui se nomme maintenant le vieux +Kiew, et qui, alors habitee par des seigneurs petits-russiens et +polonais, se composait de maisons baties avec un certain luxe. Un +jour qu'il passait la, reveur, le lourd carrosse d'un seigneur +polonais manqua de l'ecraser, et le cocher a longues moustaches +qui occupait le siege le cingla violemment de son fouet. Le jeune +ecolier, bouillonnant de colere, saisit de sa main vigoureuse, +avec une hardiesse folle, une roue de derriere du carrosse, et +parvint a l'arreter quelques moments. Mais le cocher, redoutant +une querelle, lanca ses chevaux en les fouettant, et Andry, qui +avait heureusement retire sa main, fut jete contre terre, la face +dans la boue. Un rire harmonieux et percant retentit sur sa tete. +Il leva les yeux, et apercut a la fenetre d'une maison une jeune +fille de la plus ravissante beaute. Elle etait blanche et rose +comme la neige eclairee par les premiers rayons du soleil levant. +Elle riait a gorge deployee, et son rire ajoutait encore un charme +a sa beaute vive et fiere. Il restait la, stupefait, la regardait +bouche beante, et, essuyant machinalement la boue qui lui couvrait +la figure, il l'etendait encore davantage. Qui pouvait etre cette +belle fille? Il en adressa la question aux gens de service +richement vetus qui etaient groupes devant la porte de la maison +autour d'un jeune joueur de _bandoura_. Mais ils lui rirent au +nez, en voyant son visage souille, et ne daignerent pas lui +repondre. Enfin, il apprit que c'etait la fille du _vaivode_ de +Kovno, qui etait venu passer quelques jours a Kiew. La nuit +suivante, avec la hardiesse particuliere aux boursiers, il +s'introduisit par la cloture en palissade dans le jardin de la +maison, qu'il avait notee, grimpa sur un arbre dont les branches +s'appuyaient sur le toit de la maison, passa de la sur le toit, et +descendit par la cheminee dans la chambre a coucher de la jeune +fille. Elle etait alors assise pres d'une lumiere, et detachait de +riches pendants d'oreilles. La pelle Polonaise s'effraya tellement +a la vue d'un homme inconnu, si brusquement tombe devant elle, +qu'elle ne put prononcer un mot. Mais quand elle s'apercut que le +boursier se tenait immobile, baissant les yeux et n'osant pas +remuer un doigt de la main, quand elle reconnut en lui l'homme +qui, devant elle, etait tombe dans la rue d'une maniere si +ridicule, elle partit de nouveau d'un grand eclat de rire. Et +puis, il n'y avait rien de terrible dans les traits d'Andry; +c'etait au contraire un charmant visage. Elle rit longtemps, et +finit par se moquer de lui. La belle etait etourdie comme une +Polonaise, mais ses yeux clairs et sereins jetaient de ces longs +regards qui promettent la constance. Le pauvre etudiant respirait +a peine. La fille du _vaivode_ s'approcha hardiment, lui posa sur +la tete sa coiffure en diademe, et jeta sur ses epaules une +collerette transparente ornee de festons d'or. Elle fit de lui +mille folies, avec le sans-gene d'enfant qui est le propre des +Polonaises, et qui jeta le jeune boursier dans une confusion +inexprimable. Il faisait une figure assez niaise, en ouvrant la +bouche et regardant fixement les yeux de l'espiegle. Un bruit +soudain l'effraya. Elle lui ordonna de se cacher, et des que sa +frayeur se fut dissipee, elle appela sa servante, femme tatare +prisonniere, et lui donna l'ordre de le conduire prudemment par le +jardin pour le mettre dehors. Mais cette fois-ci, l'etudiant ne +fut pas si heureux en traversant la palissade. Le gardien +s'eveilla, l'apercut, donna l'alarme, et les gens de la maison le +reconduisirent a coups de baton dans la rue jusqu'a ce que ses +jambes rapides l'eussent mis hors de leurs atteintes. Apres cette +aventure, il devint dangereux pour lui de passer devant la maison +du _vaivode_, car ses serviteurs etaient tres nombreux. Andry la +vit encore une fois dans l'eglise. Elle le remarqua, et lui sourit +malicieusement comme a une vieille connaissance. Bientot apres le +_vaivode_ de Kovno quitta la ville, et une grosse figure inconnue +se montra a la fenetre ou il avait vu la belle Polonaise aux yeux +noirs. C'est a cela que pensait Andry, en penchant la tete sur le +cou de son cheval. + +Mais des longtemps la steppe les avait embrasses dans son sein +verdoyant. L'herbe haute les entourait de tous cotes, de sorte +qu'on ne voyait plus que les bonnets noirs des Cosaques au-dessus +des tiges ondoyantes. + +-- Eh, eh, qu'est-ce que cela veut dire, enfants? vous voila tout +silencieux, s'ecria tout a coup Boulba sortant de sa reverie. On +dirait que vous etes devenus des moines. Au diable toutes les +noires pensees! Serrez vos pipes dans vos dents, donnez de +l'eperon a vos chevaux, et mettons-nous a courir de facon qu'un +oiseau ne puisse nous attraper. + +Et les Cosaques, se courbant sur le pommeau de la selle, +disparurent dans l'herbe touffue. On ne voyait plus meme leurs +bonnets; le rapide eclair du sillon qu'ils tracaient dans l'herbe +indiquait seul la direction de leur course. + +Le soleil s'etait leve dans un ciel sans nuage, et versait sur la +steppe sa lumiere chaude et vivifiante. + +Plus on avancait dans la steppe, plus elle devenait sauvage et +belle. A cette epoque, tout l'espace qui se nomme maintenant la +Nouvelle-Russie, de l'Ukraine a la mer Noire, etait un desert +vierge et verdoyant. Jamais la charrue n'avait laisse de trace a +travers les flots incommensurables de ses plantes sauvages. Les +seuls chevaux libres, qui se cachaient dans ces impenetrables +abris, y laissaient des sentiers. Toute la surface de la terre +semblait un ocean de verdure doree, qu'emaillaient mille autres +couleurs. Parmi les tiges fines et seches de la haute herbe, +croissaient des masses de bleuets, aux nuances bleues, rouges et +violettes. Le genet dressait en l'air sa pyramide de fleurs +jaunes. Les petits pompons de trefle blanc parsemaient l'herbage +sombre, et un epi de ble, apporte la, Dieu sait d'ou, murissait +solitaire. Sous l'ombre tenue des brins d'herbe, glissaient en +etendant le cou des perdrix a l'agile corsage. Tout l'air etait +rempli de mille chants d'oiseaux. Des eperviers planaient, +immobiles, en fouettant l'air du bout de leurs ailes, et plongeant +dans l'herbe des regards avides. De loin, l'on entendait les cris +aigus d'une troupe d'oies sauvages qui volaient, comme une epaisse +nuee, sur quelque lac perdu dans l'immensite des plaines. La +mouette des steppes s'elevait, d'un mouvement cadence, et se +baignait voluptueusement dans les flots de l'azur; tantot on ne la +voyait plus que comme un point noir, tantot elle resplendissait, +blanche et brillante, aux rayons du soleil... o mes steppes, que +vous etes belles! + +Nos voyageurs ne s'arretaient que pour le diner. Alors toute leur +suite, qui se composait de dix Cosaques, descendait de cheval. Ils +detachaient des flacons en bois, contenant l'eau-de-vie, et des +moities de calebasses servant de gobelets. On ne mangeait que du +pain et du lard ou des gateaux secs, et chacun ne buvait qu'un +seul verre, car Tarass Boulba ne permettait a personne de +s'enivrer pendant la route. Et l'on se remettait en marche pour +aller tant que durait le jour. Le soir venu, la steppe changeait +completement d'aspect. Toute son etendue bigarree s'embrasait aux +derniers rayons d'un soleil ardent, puis bientot s'obscurcissait +avec rapidite et laissait voir la marche de l'ombre qui, +envahissant la steppe, la couvrait de la nuance uniforme d'un vert +obscur. Alors les vapeurs devenaient plus epaisses; chaque fleur, +chaque herbe exhalait son parfum, et toute la steppe bouillonnait +de vapeurs embaumees. Sur le ciel d'un azur fonce, s'etendaient de +larges bandes dorees et roses, qui semblaient tracees negligemment +par un pinceau gigantesque. Ca et la, blanchissaient des lambeaux +de nuages, legers et transparents, tandis qu'une brise, fraiche et +caressante comme les ondes de la mer, se balancait sur les pointes +des herbes, effleurant a peine la joue du voyageur. Tout le +concert de la journee s'affaiblissait, et faisait place peu a peu +a un concert nouveau. Des gerboises a la robe mouchetee sortaient +avec precaution de leurs gites, se dressaient sur les pattes de +derriere, et remplissaient la steppe de leurs sifflements. Le +gresillement des grillons redoublait de force, et parfois on +entendait, venant d'un lac lointain, le cri du cygne solitaire, +qui retentissait comme une cloche argentine dans l'air endormi. A +l'entree de la nuit, nos voyageurs s'arretaient au milieu des +champs, allumaient un feu dont la fumee glissait obliquement dans +l'espace, et, posant une marmite sur les charbons, faisaient cuire +du gruau. Apres avoir soupe, les Cosaques se couchaient par terre, +laissant leurs chevaux errer dans l'herbe, des entraves aux pieds. +Les etoiles de la nuit les regardaient dormir sur leurs caftans +etendus. Ils pouvaient entendre le petillement, le frolement, tous +les bruits du monde innombrable d'insectes qui fourmillaient dans +l'herbe. Tous ces bruits, fondus dans le silence de la nuit, +arrivaient harmonieux a l'oreille. Si quelqu'un d'eux se levait, +toute la steppe se montrait a ses yeux diapree par les etincelles +lumineuses des vers luisants. Quelquefois la sombre obscurite du +ciel s'eclairait par l'incendie des joncs secs qui croissent au +bord des rivieres et des lacs, et une longue rangee de cygnes +allant au nord, frappes tout a coup d'une lueur enflammee, +semblaient des lambeaux d'etoffes rouges volant a travers les +airs. + +Nos voyageurs continuaient leur route sans aventure. Nulle part, +autour d'eux, ils ne voyaient un arbre; c'etait toujours la meme +steppe, libre, sauvage, infinie. Seulement, de temps a autre, dans +un lointain profond, on distinguait la ligne bleuatre des forets +qui bordent le Dniepr. Une seule fois, Tarass fit voir a ses fils +un petit point noir qui s'agitait au loin: + +-- Voyez, mes enfants, dit-il, c'est un Tatar qui galope. + +En s'approchant, ils virent au-dessus de l'herbe une petite tete +garnie de moustaches, qui fixa sur eux ses yeux a la fente mince +et allongee, flaira l'air comme un chien courant, et disparut avec +la rapidite d'une gazelle, apres s'etre convaincu que les Cosaques +etaient au nombre de treize. + +-- Eh bien! enfants, voulez-vous essayer d'attraper le Tatar? +Mais, non, n'essayez pas, vous ne l'atteindriez jamais; son cheval +est encore plus agile que mon Diable. + +Cependant Boulba, craignant une embuche, crut-il devoir prendre +ses precautions. Il galopa, avec tout son monde, jusqu'aux bords +d'une petite riviere nommee la Tatarka, qui se jette dans le +Dniepr. Tous entrerent dans l'eau avec leurs montures, et ils +nagerent longtemps eu suivant le fil de l'eau, pour cacher leurs +traces. Puis, apres avoir pris pied sur l'autre rive, ils +continuerent leur route. Trois jours apres, ils se trouvaient deja +proches de l'endroit qui etait le but de leur voyage. Un froid +subit rafraichit l'air; ils reconnurent a cet indice la proximite +du Dniepr. Voila, en effet, qu'il miroite au loin, et se detache +en bleu sur l'horizon. Plus la troupe s'approchait, plus le fleuve +s'elargissait en roulant ses froides ondes; et bientot il finit +par embrasser la moitie de la terre qui se deroulait devant eux. +Ils etaient arrives a cet endroit de son cours ou le Dniepr, +longtemps resserre par les bancs de granit, acheve de triompher de +tous les obstacles, et bruit comme une mer, en couvrant les +plaines conquises, ou les iles dispersees au milieu de son lit +refoulent ses flots encore plus loin sur les campagnes d'alentour. +Les Cosaques descendirent de cheval, entrerent dans un bac, et +apres une traversee de trois heures, arriverent a l'ile Hortiza, +ou se trouvait alors la _setch_, qui changea si souvent de +residence. Une foule de gens se querellaient sur le bord avec les +mariniers. Les Cosaques se remirent en selle; Tarass prit une +attitude fiere, serra son ceinturon, et fit glisser sa moustache +entre ses doigts. Ses jeunes fils s'examinerent aussi de la tete +aux pieds avec une emotion timide, et tous ensemble entrerent dans +le faubourg qui precedait la _setch_ d'une demi-verste. A leur +entree, ils furent assourdis par le fracas de cinquante marteaux +qui frappaient l'enclume dans vingt-cinq forges souterraines et +couvertes de gazon. De vigoureux corroyeurs, assis sur leurs +perrons, pressuraient des peaux de boeufs dans leurs fortes mains. +Des marchands colporteurs se tenaient sous leurs tentes avec des +tas de briquets, de pierres a feu, et de poudre a canon. Un +Armenien etalait de riches pieces d'etoffe; un Tatar petrissait de +la pate; un juif, la tete baissee, tirait de l'eau-de-vie d'un +tonneau. Mais ce qui attira le plus leur attention, ce fut un +Zaporogue qui dormait au beau milieu de la route, bras et jambes +etendus. Tarass s'arreta, plein d'admiration: + +-- Comme ce drole s'est developpe, dit-il en l'examinant. Quel +beau corps d'homme! + +En effet, le tableau etait acheve. Le Zaporogue s'etait etendu en +travers de la route comme un lion couche. Sa touffe de cheveux, +fierement rejetee en arriere, couvrait deux palmes de terrain a +l'entour de sa tete. Ses pantalons de beau drap rouge avaient ete +salis de goudron, pour montrer le peu de cas qu'il en faisait. +Apres l'avoir admire tout a son aise Boulba continua son chemin +par une rue etroite, toute remplie de metiers faits en plein vent, +et de gens de toutes nations qui peuplaient ce faubourg, semblable +a une foire, par lequel etait nourrie et vetue la _setch_, qui ne +savait que boire et tirer le mousquet. + +Enfin, ils depasserent le faubourg et apercurent plusieurs huttes +eparses, couvertes de gazon ou de feutre, a la mode tatare. Devant +quelques-unes, des canons etaient en batterie. On ne voyait aucune +cloture, aucune maisonnette avec son perron a colonnes de bois, +comme il y en avait dans le faubourg. Un petit parapet en terre et +une barriere que personne ne gardait, temoignaient de la +prodigieuse insouciance des habitants. Quelques robustes +Zaporogues, couches sur le chemin, leurs pipes a la bouche, les +regarderent passer avec indifference et sans remuer de place. +Tarass et ses fils passerent au milieu d'eux avec precaution, en +leur disant: + +-- Bonjour, seigneurs! + +-- Et vous, bonjour, repondaient-ils. + +On rencontrait partout des groupes pittoresques. Les visages hales +de ces hommes montraient qu'ils avaient souvent pris part aux +batailles, et eprouve toutes sortes de vicissitudes. Voila la +_setch_; voila le repaire d'ou s'elancent tant d'hommes fiers et +forts comme des lions; voila d'ou sort la puissance cosaque pour +se repandre sur toute l'Ukraine. Les voyageurs traverserent une +place spacieuse ou s'assemblait habituellement le conseil. Sur un +grand tonneau renverse, etait assis un Zaporogue sans chemise; il +la tenait a la main, et en raccommodait gravement les trous. Le +chemin leur fut de nouveau barre par une troupe entiere de +musiciens, au milieu desquels un jeune Zaporogue, qui avait plante +son bonnet sur l'oreille, dansait avec frenesie, en elevant les +mains par-dessus sa tete. Il ne cessait de crier: + +-- Vite, vite, musiciens, plus vite. Thomas, n'epargne pas ton +eau-de-vie aux vrais chretiens. + +Et Thomas, qui avait l'oeil poche, distribuait de grandes cruches +aux assistants. Autour du jeune danseur, quatre vieux Zaporogues +trepignaient sur place, puis tout a coup se jetaient de cote, +comme un tourbillon, jusque sur la tete des musiciens, puis, +pliant les jambes, se baissaient jusqu'a terre, et, se redressant +aussitot, frappaient la terre de leurs talons d'argent. Le sol +retentissait sourdement a l'entour, et l'air etait rempli des +bruits cadences du _hoppak_ et du _tropak_[18]. Parmi tous ces +Cosaques, il s'en trouvait un qui criait et qui dansait avec le +plus de fougue. Sa touffe de cheveux volait a tous vents, sa large +poitrine etait decouverte, mais il avait passe dans les bras sa +pelisse d'hiver, et la sueur ruisselait sur son visage. + +-- Mais ote donc ta pelisse, lui dit enfin Tarass; vois comme il +fait chaud. + +-- C'est impossible, lui cria le Zaporogue. + +-- Pourquoi? + +-- C'est impossible, je connais mon caractere; tout ce que j'ote +passe au cabaret. + +Le gaillard n'avait deja plus de bonnet, plus de ceinture, plus de +mouchoir brode; tout cela etait alle ou il avait dit. La foule des +danseurs grossissait de minute en minute; et l'on ne pouvait voir +sans une emotion contagieuse toute cette foule se ruer a cette +danse, la plus libre, la plus folle d'allure qu'on n'ait jamais +vue dans le monde, et qui s'appelle, du nom de ses inventeurs, le +_kasatchok_. + +-- Ah! si je n'etais pas a cheval, s'ecria Tarass, je me serais +mis, oui, je me serais mis a danser moi-meme! + +Mais, cependant, commencerent a se montrer dans la foule des +hommes ages, graves, respectes de toute la _setch_, qui avaient +ete plus d'une fois choisis pour chefs. Tarass retrouva bientot un +grand nombre de visages connus. Ostap et Andry entendaient a +chaque instant les exclamations suivantes: + +-- Ah! c'est toi, Petcheritza. + +-- Bonjour, Kosoloup. + +-- D'ou viens tu, Tarass? + +-- Et toi, Doloto? + +-- Bonjour, Kirdiaga. + +-- Bonjour, Gousti. + +-- Je ne m'attendais pas a te voir, Remen. + +Et tous ces gens de guerre, qui s'etaient rassembles la des quatre +coins de la grande Russie, s'embrassaient avec effusion, et l'on +n'entendait que ces questions confuses: + +-- Que fait Kassian? Que fait Borodavka? Et Koloper? Et Pidzichok? + +Et Tarass Boulba recevait pour reponse qu'on avait pendu Borodavka +a Tolopan, ecorche vif Koloper a Kisikermen, et envoye la tete de +Pidzichok salee dans un tonneau jusqu'a Constantinople. Le vieux +Boulba se mit a reflechir tristement, et repeta maintes fois: + +-- C'etaient de bons Cosaques! + + +CHAPITRE III + +Il y avait deja plus d'une semaine que Tarass Boulba habitait la +_setch_ avec ses fils. Ostap et Andry s'occupaient peu d'etudes +militaires, car la _setch_ n'aimait pas a perdre le temps en vains +exercices; la jeunesse faisait son apprentissage dans la guerre +meme, qui, pour cette raison, se renouvelait sans cesse. Les +Cosaques trouvaient tout a fait oiseux de remplir par quelques +etudes les rares intervalles de treve; ils aimaient tirer au +blanc, galoper dans les steppes et chasser a courre. Le reste du +temps se donnait a leurs plaisirs, le cabaret et la danse. Toute +la _setch_ presentait un aspect singulier; c'etait comme une fete +perpetuelle, comme une danse bruyamment commencee et qui +n'arriverait jamais a sa fin. Quelques-uns s'occupaient de +metiers, d'autres de petit commerce; mais la plus grande partie se +divertissait du matin au soir, tant que la possibilite de le faire +resonnait dans leurs poches, et que leur part de butin n'etait pas +encore tombee dans les mains de leurs camarades ou des +cabaretiers. Cette fete continuelle avait quelque chose de +magique. La _setch_ n'etait pas un ramassis d'ivrognes qui +noyaient leurs soucis dans les pots; c'etait une joyeuse bande +d'hommes insouciants et vivants dans une folle ivresse de gaiete. +Chacun de ceux qui venaient la oubliait tout ce qui l'avait occupe +jusqu'alors. On pouvait dire, suivant leur expression, qu'il +crachait sur tout son passe, et il s'adonnait avec l'enthousiasme +d'un fanatique aux charmes d'une vie de liberte menee en commun +avec ses pareils, qui, comme lui, n'avaient plus ni parents, ni +famille, ni maisons, rien que l'air libre et l'intarissable gaiete +de leur ame. Les differents recits et dialogues qu'on pouvait +recueillir de cette foule nonchalamment etendue par terre avaient +quelquefois une couleur si energique et si originale, qu'il +fallait avoir tout le flegme exterieur d'un Zaporogue pour ne pas +se trahir, meme par un petit mouvement de la moustache: caractere +qui distingue les Petits-Russiens des autres races slaves. La +gaiete etait bruyante, quelquefois a l'exces, mais les buveurs +n'etaient pas entasses dans un _kabak_[19] sale et sombre, ou +l'homme s'abandonne a une ivresse triste et lourde. La ils +formaient comme une reunion de camarades d'ecole, avec la seule +difference que, au lieu d'etre assis sous la sotte ferule d'un +maitre, tristement penches sur des livres, ils faisaient des +excursions avec cinq mille chevaux; au lieu de l'etroite prairie +ou ils avaient joue au ballon, ils avaient des steppes spacieuses, +infinies, ou se montrait, dans le lointain, le Tatar agile, ou +bien le Turc grave et silencieux sous son large turban. Il y avait +encore cette difference que, au lieu de la contrainte qui les +rassemblait dans l'ecole, ils s'etaient volontairement reunis, en +abandonnant pere, mere, et le toit paternel. On trouvait la des +gens qui, apres avoir eu la corde autour du cou, et deja voues a +la pale mort, avaient revu la vie dans toute sa splendeur; +d'autres encore, pour qui un ducat avait ete jusque-la une +fortune, et dont on aurait pu, grace aux juifs intendants, +retourner les poches sans crainte d'en rien faire tomber. On y +rencontrait des etudiants qui, n'ayant pu supporter les verges +academiques, s'etaient enfuis de l'ecole, sans apprendre une +lettre de l'alphabet, tandis qu'il y en avait d'autres qui +savaient fort bien ce qu'etaient Horace, Ciceron et la Republique +romaine. On y trouvait aussi des officiers polonais qui s'etaient +distingues dans les armees du roi, et grand nombre de partisans, +convaincus qu'il etait indifferent de savoir ou et pour qui l'on +faisait la guerre, pourvu qu'on la fit, et parce qu'il est indigne +d'un gentilhomme de ne pas faire la guerre. Beaucoup enfin +venaient a la _setch_ uniquement pour dire qu'ils y avaient ete, +et qu'ils en etaient revenus chevaliers accomplis. Mais qui n'y +avait-il pas? Cette etrange republique repondait a un besoin du +temps. Les amateurs de la vie guerriere, des coupes d'or, des +riches etoffes, des ducats et des sequins pouvaient, en toute +saison, y trouver de la besogne. Il n'y avait que les amateurs du +beau sexe qui n'eussent rien a faire la, car aucune femme ne +pouvait se montrer, meme dans le faubourg de la _setch_. Ostap et +Andry trouvaient tres etrange de voir une foule de gens se rendre +a la _setch_, sans que personne leur demandat qui ils etaient, ni +d'ou ils venaient. Ils y entraient comme s'ils fussent revenus a +la maison paternelle, l'ayant quittee une heure avant. Le nouveau +venu se presentait au _kochevoi_[20], et le dialogue suivant +s'etablissait d'habitude entre eux: + +-- Bonjour. Crois-tu en Jesus-Christ? + +-- J'y crois, repondait l'arrivant. + +-- Et a la Sainte Trinite? + +-- J'y crois de meme. + +-- Vas-tu a l'eglise? + +-- J'y vais. + +-- Fais le signe de la croix. + +L'arrivant le faisait. + +-- Bien, reprenait le _kochevoi_, va au _kouren_ qu'il te plait de +choisir. + +A cela se bornait la ceremonie de la reception. + +Toute la _setch_ priait dans la meme eglise, prete a la defendre +jusqu'a la derniere goutte de sang, bien que ces gens ne +voulussent jamais entendre parler de careme et d'abstinence. Il +n'y avait que des juifs, des Armeniens et des Tatars qui, seduits +par l'appat du gain, se decidaient a faire leur commerce dans le +faubourg, parce que les Zaporogues n'aimaient pas a marchander, et +payaient chaque objet juste avec l'argent que leur main tirait de +la poche. Du reste, le sort de ces commercants avides etait tres +precaire et tres digne de pitie. Il ressemblait a celui des gens +qui habitent au pied du Vesuve, car des que les Zaporogues +n'avaient plus d'argent, ils brisaient leurs boutiques et +prenaient tout sans rien payer. La _setch_ se composait d'au moins +soixante _koureni_, qui etaient autant de petites republiques +independantes, ressemblant aussi a des ecoles d'enfants qui n'ont +rien a eux, parce qu'on leur fournit tout. Personne, en effet, ne +possedait rien; tout se trouvait dans les mains de l'_ataman_ du +_kouren_, qu'on avait l'habitude de nommer pere (_batka_). Il +gardait l'argent, les habits, les provisions, et jusqu'au bois de +chauffage. Souvent un _kouren_ se prenait de querelle avec un +autre. Dans ce cas, la dispute se vidait par un combat a coups de +poing, qui ne cessait qu'avec le triomphe d'un parti, et alors +commencait une fete generale. Voila quelle etait cette _setch_ qui +avait tant de charme pour les jeunes gens. Ostap et Andry se +lancerent avec toute la fougue de leur age sur cette mer orageuse, +et ils eurent bien vite oublie le toit paternel, et le seminaire, +et tout ce qui les avait jusqu'alors occupes. Tout leur semblait +nouveau, et les moeurs vagabondes de la _setch_, et les lois fort +peu compliquees qui la regissaient, mais qui leur paraissaient +encore trop severes pour une telle republique. Si un Cosaque +volait quelque misere, c'etait compte pour une honte sur toute +l'association. On l'attachait, comme un homme deshonore, a une +sorte de colonne infame, et, pres de lui, l'on posait un gros +baton dont chaque passant devait lui donner un coup jusqu'a ce que +mort s'ensuivit. Le debiteur qui ne payait pas etait enchaine a un +canon, et il restait a cette attache jusqu'a ce qu'un camarade +consentit a payer sa dette pour le delivrer; mais Andry fut +surtout frappe par le terrible supplice qui punissait le +meurtrier. On creusait une fosse profonde dans laquelle on +couchait le meurtrier vivant, puis on posait sur son corps le +cadavre du mort enferme dans un cercueil, et on les couvrait tous +les deux de terre. Longtemps apres une execution de ce genre, +Andry fut poursuivi par l'image de ce supplice horrible, et +l'homme enterre vivant sous le mort se representait incessamment a +son esprit. + +Les deux jeunes Cosaques se firent promptement aimer de leurs +camarades. Souvent, avec d'autres membre du meme _kouren_, ou avec +le _kouren_ tout entier, ou meme avec les _koureni_ voisins, ils +s'en allaient dans la steppe a la chasse des innombrables oiseaux +sauvages, des cerfs, des chevreuils; ou bien ils se rendaient sur +les bords des lacs et des cours d'eau attribues par le sort a leur +_kouren_, pour jeter leurs filets et ramasser de nombreuses +provisions. Quoique ce ne fut pas precisement la vraie science du +Cosaque, ils se distinguaient parmi les autres par leur courage et +leur adresse. Ils tiraient bien au blanc, ils traversaient le +Dniepr a la nage, exploit pour lequel un jeune apprenti etait +solennellement recu dans le cercle des Cosaques. Mais le vieux +Tarass leur preparait une autre sphere d'activite. Une vie si +oisive ne lui plaisait pas; il voulait arriver a la veritable +affaire. Il ne cessait de reflechir sur la maniere dont on +pourrait decider la _setch_ a quelque hardie entreprise, ou un +chevalier put se montrer ce qu'il est. Un jour, enfin, il alla +trouver le _kochevoi_, et lui dit sans preambule: + +-- Eh bien, _kochevoi_, il serait temps que les Zaporogues +allassent un peu se promener. + +-- Il n'y a pas ou se promener, repondit le _kochevoi_ en otant de +sa bouche une petite pipe, et en crachant de cote. + +-- Comment, il n'y a pas ou? On peut aller du cote des Turcs, ou +du cote des Tatars. + +-- On ne peut ni du cote des Turcs, ni du cote des Tatars, +repondit le _kochevoi_ en remettant, d'un grand sang-froid, sa +pipe entre ses dents. + +-- Mais pourquoi ne peut-on pas? + +-- Parce que... nous avons promis la paix au sultan. + +-- Mais c'est un paien, dit Boulba; Dieu et la sainte Ecriture +ordonnent de battre les paiens. + +-- Nous n'en avons pas le droit. Si nous n'avions pas jure sur +notre religion, peut-etre serait-ce possible. Mais maintenant, +non, c'est impossible. + +-- Comment, impossible! Voila que tu dis que nous n'avons pas le +droit; et moi j'ai deux fils, jeunes tous les deux, qui n'ont +encore ete ni l'un ni l'autre a la guerre. Et voila que tu dis que +nous n'avons pas le droit, et voila que tu dis qu'il ne faut pas +que les Zaporogues aillent a la guerre! + +-- Non, ca ne convient pas. + +-- Il faut donc que la force cosaque se perde inutilement; il faut +donc qu'un homme perisse comme un chien sans avoir fait une bonne +oeuvre, sans s'etre rendu utile a son pays et a la chretiente? +Pourquoi donc vivons-nous? Pourquoi diable vivons-nous? Voyons, +explique-moi cela. Tu es un homme sense, ce n'est pas pour rien +qu'on t'a fait _kochevoi_. Dis-moi, pourquoi, pourquoi vivons- +nous? + +Le _kochevoi_ fit attendre sa reponse. C'etait un Cosaque obstine. +Apres s'etre tu longtemps, il finit par dire: + +-- Et cependant, il n'y aura pas de guerre. + +-- Il n'y aura pas de guerre? demanda de nouveau Tarass. + +-- Non. + +-- Il ne faut plus y penser? + +-- Il ne faut plus y penser. + +-- Attends, se dit Boulba, attends, tete du diable, tu auras de +mes nouvelles. + +Et il le quitta, bien decide a se venger. + +Apres s'etre concerte avec quelques-uns de ses amis, il invita +tout le monde a boire. Les Cosaques, un peu ivres, s'en allerent +tous sur la place, ou se trouvaient, attachees a des poteaux, les +timbales qu'on frappait pour reunir le conseil. N'ayant pas trouve +les baguettes que gardait chez lui le timbalier, ils saisirent +chacun un baton, et se mirent a frapper sur les timbales. L'homme +aux baguettes arriva le premier; c'etait un gaillard de haute +taille, qui n'avait plus qu'un oeil, et non fort eveille. + +-- Qui ose battre l'appel? decria-t-il. + +-- Tais-toi, prends tes baguettes, et frappe quand on te +l'ordonne, repondirent les Cosaques avines. + +Le timbalier tira de sa poche ses baguettes qu'il avait prises +avec lui, sachant bien comment finissaient d'habitude de pareilles +aventures. Les timbales resonnerent, et bientot des masses noires +de Cosaques se precipiterent sur la place, presses comme des +frelons dans une ruche. Tous se mirent en rond, et apres le +troisieme roulement des timbales, se montrerent enfin les chefs, a +savoir le _kochevoi_ avec la massue, signe de sa dignite, le juge +avec le sceau de l'armee, le greffier avec son ecritoire et +_l'iesaoul_ avec son long baton. Le kockevoi et les autres chefs +oterent leurs bonnets pour saluer humblement les Cosaques qui se +tenaient fierement les mains sur les hanches. + +-- Que signifie cette reunion, et que desirez-vous, seigneurs? +demanda le _kochevoi_. + +Les cris et les imprecations l'empecherent de continuer. + +-- Depose ta massue, fils du diable; depose ta massue, nous ne +voulons plus de toi, s'ecrierent des voix nombreuses. + +Quelques _koureni_, de ceux qui n'avaient pas bu, semblaient etre +d'un avis contraire. Mais bientot, ivres ou sobres, tous +commencerent a coups de poing, et la bagarre devint generale. + +Le _kochevoi_ avait eu un moment l'intention de parler; mais, +sachant bien que cette foule furieuse et sans frein, pouvait +aisement le battre jusqu'a mort, ce qui etait souvent arrive dans +des cas pareils, il salua tres bas, deposa sa massue, et disparut +dans la foule. + +-- Nous ordonnez-vous, seigneurs, de deposer aussi les insignes de +nos charges? demanderent le juge, le greffier et l'_iesaoul_ prets +a laisser a la premiere injonction le sceau, l'ecritoire et le +baton blanc. + +-- Non, restez, s'ecrierent des voix parties de la foule. Nous ne +voulions chasser que le _kochevoi_, parce qu'il n'est qu'une +femme, et qu'il nous faut un homme pour _kochevoi_. + +-- Qui choisirez-vous maintenant? demanderent les chefs. + +-- Prenons Koukoubenko, s'ecrierent quelques-uns. + +-- Nous ne voulons pas de Koukoubenko repondirent les autres. Il +est trop jeune; le lait de sa nourrice ne lui a pas encore seche +sur les levres. + +-- Que Chilo soit notre _ataman_! s'ecrierent d'autres voix; +faisons de Chilo un _kochevoi_. + +-- Un _chilo_[21] dans vos dos, repondit la foule jurant. Quel +Cosaque est-ce, celui qui est parvenu en se faufilant comme un +Tatar? Au diable l'ivrogne Chilo! + +-- Borodaty! choisissons Borodaty! + +-- Nous ne voulons pas de Borodaty; au diable Borodaty! + +-- Criez Kirdiaga, chuchota Tarass Boulba a l'oreille de ses +affides. + +-- Kirdiaga, Kirdiaga! s'ecrierent-ils. + +-- Kirdiaga! Borodaty! Borodaty! Kirdiaga! Chilo! Au diable Chilo! +Kirdiaga!" + +Les candidats dont les noms etaient ainsi proclames sortirent tous +de la foule, pour ne pas laisser croire qu'ils aidaient par leur +influence a leur propre election. + +"Kirdiaga! Kirdiaga!" Ce nom retentissait plus fort que les +autres. "Borodaty!" repondait-on. La question fut jugee a coups de +poing, et Kirdiaga triompha. + +-- Amenez Kirdiaga, s'ecria-t-on aussitot. + +Une dizaine de Cosaques quitterent la foule. Plusieurs d'entre eux +etaient tellement ivres, qu'ils pouvaient a peine se tenir sur +leurs jambes. Ils se rendirent tous chez Kirdiaga, pour lui +annoncer qu'il venait d'etre elu. Kirdiaga, vieux Cosaque tres +madre, etait rentre depuis longtemps dans sa hutte, et faisait +mine de ne rien savoir de ce qui se passait. + +-- Que desirez-vous, seigneur? demanda-t-il. + +-- Viens; on t'a fait _kochevoi_. + +-- Prenez pitie de moi, seigneurs. Comment est-il possible que je +sois digne d'un tel honneur? Quel _kochevoi_ ferais-je? je n'ai +pas assez de talent pour remplir une pareille dignite. Comme si +l'on ne pouvait pas trouver meilleur que moi dans toute l'armee. + +-- Va donc, va donc, puisqu'on te le dit, lui repliquerent les +Zaporogues. + +Deux d'entre eux le saisirent sous les bras, et, malgre sa +resistance, il fut amene de force sur la place, bourre de coups de +poing dans le dos, et accompagne de jurons et d'exhortations: + +-- Allons, ne recule pas, fils du diable! accepte, chien, +l'honneur qu'on t'offre. + +Voila de quelle facon Kirdiaga fut amene dans le cercle des +Cosaques. + +-- Eh bien! seigneurs, crierent a pleine voix ceux qui l'avaient +amene, consentez-vous a ce que ce Cosaque devienne notre +_kochevoi_? + +-- Oui! oui! nous consentons tous, tous! repondit la foule; et +l'echo de ce cri unanime retentit longtemps dans la plaine. + +L'un des chefs prit la massue et la presenta au nouveau +_kochevoi_. Kirdiaga, d'apres la coutume, refusa de l'accepter. Le +chef la lui presenta une seconde fois; Kirdiaga la refusa encore, +et ne l'accepta qu'a la troisieme presentation. Un long cri de +joie s'eleva dans la foule, et fit de nouveau retentir toute la +plaine. Alors, du milieu du peuple, sortirent quatre vieux +Cosaques a moustaches et cheveux grisonnants (il n'y en avait pas +de tres vieux a la _setch_, car jamais Zaporogue ne mourut de mort +naturelle); chacun d'eux prit une poignee de terre, que de longues +pluies avaient changee en boue, et l'appliqua sur la tete de +Kirdiaga. La terre humide lui coula sur le front, sur les +moustaches et lui salit tout le visage. Mais Kirdiaga demeura +parfaitement calme, et remercia les Cosaques de l'honneur qu'ils +venaient de lui faire. Ainsi se termina cette election bruyante +qui, si elle ne contenta nul autre, combla de joie le vieux +Boulba; en premier lieu, parce qu'il s'etait venge de l'ancien +_kochevoi_, et puis, parce que Kirdiaga son vieux camarade, avait +fait avec lui les memes expeditions sur terre et sur mer, et +partage les memes travaux, les memes dangers. La foule se dissipa +aussitot pour aller celebrer l'election, et un festin universel +commenca, tel que jamais les fils de Tarass n'en avaient vu de +pareil. Tous les cabarets furent mis au pillage; les Cosaques +prenaient sans payer la biere, l'eau-de-vie et l'hydromel. Les +cabaretiers s'estimaient heureux d'avoir la vie sauve. Toute la +nuit se passa en cris et en chansons qui celebraient la gloire des +Cosaques; et la lune vit, toute la nuit, se promener dans les rues +des troupes de musiciens avec leurs _bandoura_s et leurs +_balalaikas_[22], et des chantres d'eglise qu'on entretenait dans +la _setch_ pour chanter les louanges de Dieu et celles des +Cosaques. Enfin, le vin et la fatigue vainquirent tout le monde. +Peu a, peu toutes les rues se joncherent d'hommes etendus. Ici, +c'etait un Cosaque qui, attendri, eplore, se pendait au cou de son +camarade, et tous deux tombaient embrasses. La, tout un groupe +etait renverse pele-mele. Plus loin, un ivrogne choisissait +longtemps une place pour se coucher, et finissait par s'etendre +sur une piece de bois. Le dernier, le plus fort de tous, marcha +longtemps, en trebuchant sur les corps et en balbutiant des +paroles incoherentes; mais enfin il tomba comme les autres, et +toute la _setch_ s'endormit. + + +CHAPITRE IV + +Des le lendemain, Tarass Boulba se concertait avec le nouveau +_kochevoi_, pour savoir comment l'on pourrait decider les +Zaporogues a une resolution. Le _kochevoi_ etait un Cosaque fin et +ruse qui connaissait bien ses Zaporogues. Il commenca par dire: + +-- C'est impossible de violer le serment, c'est impossible. + +Et puis, apres un court silence, il reprit: + +-- Oui, c'est possible. Nous ne violerons pas le serment, mais +nous inventerons quelque chose. Seulement faites en sorte que le +peuple se rassemble, non sur mon ordre, mais par sa propre +volonte. Vous savez bien comment vous y prendre; et moi, avec les +anciens, nous accourrons aussitot sur la place comme si nous ne +savions rien. + +Une heure ne s'etait pas passee depuis leur entretien, quand les +timbales resonnerent de nouveau. La place fut bientot couverte +d'un million de bonnets cosaques. On commenca a se faire des +questions: + +-- Quoi?... Pourquoi?... Qu'a-t-on a battre les timbales? + +Personne ne repondait. Peu a peu, neanmoins, on entendit dans la +foule les propos suivants: + +-- La force cosaque perit a ne rien faire... Il n'y a pas de +guerre, pas d'entreprise... Les anciens sont des faineants; ils ne +voient plus, la graisse les aveugle. Non, il n'y a pas de justice +au monde. + +Les autres Cosaques ecoutaient en silence, et ils finirent par +repeter eux-memes: + +-- Effectivement, il n'y a pas du tout de justice au monde. + +Les anciens paraissaient fort etonnes de pareils discours. Enfin +le _kochevoi_ s'avanca, et dit: + +-- Me permettez-vous de parler, seigneurs Zaporogues? + +-- Parle. + +-- Mon discours, seigneurs, sera fait en consideration de ce que +la plupart d'entre vous, et vous le savez sans doute mieux que +moi, doivent tant d'argent aux juifs des cabarets et a leurs +camarades, qu'aucun diable ne fait plus credit. Puis, ensuite, mon +discours sera fait en consideration de ce qu'il y a parmi nous +beaucoup de jeunes gens qui n'ont jamais vu la guerre de pres, +tandis qu'un jeune homme, vous le savez vous-memes, seigneurs, ne +peut exister sans la guerre. Quel Zaporogue est-ce, s'il n'a +jamais battu de paien? + +-- Il parle bien, pensa Boulba. + +-- Ne croyez pas cependant, seigneurs, que je dise tout cela pour +violer la paix. Non, que Dieu m'en garde! je ne dis cela que comme +cela. En outre, le temple du Seigneur, chez nous, est dans un tel +etat que c'est pecher de dire ce qu'il est. Il y a deja bien des +annees que, par la grace du Seigneur, la _setch_ existe; et +jusqu'a present, non seulement le dehors de l'eglise, mais les +saintes images de l'interieur n'ont pas le moindre ornement. +Personne ne songe meme a leur faire battre une robe d'argent[23]. +Elles n'ont recu que ce que certains Cosaques leur ont laisse par +testament. Il est vrai que ces dons-la etaient bien peu de chose, +car ceux qui les ont faits avaient de leur vivant bu tout leur +avoir. De facon que je ne fais pas de discours pour vous decider a +la guerre contre les Turcs, parce que nous avons promis la paix au +sultan, et que ce serait un grand peche de se dedire, attendu que +nous avons jure sur notre religion. + +-- Que diable embrouille-t-il? se dit Boulba. + +-- Vous voyez, seigneurs, qu'il est impossible de commencer la +guerre; l'honneur des chevaliers ne le permet pas. Mais voici ce +que je pense, d'apres mon pauvre esprit. Il faut envoyer les +jeunes gens sur des canots, et qu'ils ecument un peu les cotes de +l'Anatolie. Qu'en pensez-vous, seigneurs? + +-- Conduis-nous, conduis-nous tous? s'ecria la foule de tous +cotes. Nous sommes tous prets a perir pour la religion. + +Le _kochevoi_ s'epouvanta; il n'avait nullement l'intention de +soulever toute la _setch_; il lui semblait dangereux de rompre la +paix. + +-- Permettez-moi, seigneurs, de parler encore. + +-- Non, c'est assez, s'ecrierent les Zaporogues; tu ne diras rien +de mieux que ce que tu as dit. + +-- Si c'est ainsi, il sera fait comme vous le desirez. Je suis le +serviteur de votre volonte. C'est une chose connue et la sainte +Ecriture le dit, que la voix du peuple est la voix de Dieu. Il est +impossible d'imaginer jamais rien de plus sense que ce qu'a +imagine le peuple; mais voila ce qu'il faut que je vous dise. Vous +savez, seigneurs, que le sultan ne laissera pas sans punition le +plaisir que les jeunes gens se seront donne; et nos forces eussent +ete pretes, et nous n'eussions craint personne. Et pendant notre +absence, les Tatars peuvent nous attaquer. Ce sont les chiens des +Turcs; ils n'osent pas vous prendre en face, ils n'entrent pas +dans la maison tant que le maitre l'occupe; mais ils vous mordent +les talons par derriere, et de facon a faire crier. Et puis, s'il +faut dire la verite, nous n'avons pas assez de canots en reserve, +ni assez de poudre pour que nous puissions tous partir. Du reste, +je suis pret a faire ce qui vous convient, je suis le serviteur de +votre volonte. + +Le ruse _kochevoi_ se tut. Les groupes commencerent a +s'entretenir; les _atamans_ des _koureni_ entrerent en conseil. +Par bonheur, il n'y avait pas beaucoup de gens ivres dans la +foule, et les Cosaques se deciderent a suivre le prudent avis de +leur chef. + +Quelques-uns d'entre eux passerent aussitot sur la rive du Dniepr, +et allerent fouiller le tresor de l'armee, la ou, dans des +souterrains inabordables, creuses sous l'eau et sous les joncs, se +cachait l'argent de la _setch_, avec les canons et les armes pris +a l'ennemi. D'autres s'empresserent de visiter les canots et de +les preparer pour l'expedition. En un instant, le rivage se +couvrit d'une foule animee. Des charpentiers arrivaient avec leurs +haches; de vieux Cosaques hales, aux moustaches grises, aux +epaules larges, aux fortes jambes, se tenaient jusqu'aux genoux +dans l'eau, les pantalons retrousses, et tiraient les canots avec +des cordes pour les mettre a flot. D'autres trainaient des poutres +seches et des pieces de bois. Ici, l'on ajustait des planches a un +canot; la, apres l'avoir renverse la quille en l'air, on le +calfatait avec du goudron; plus loin, on attachait aux deux flancs +du canot, d'apres la coutume cosaque, de longues bottes de joncs, +pour empecher les vagues de la mer de submerger cette frele +embarcation. Des feux etaient allumes sur tout le rivage. On +faisait bouillir la poix dans des chaudrons de cuivre. Les +anciens, les experimentes, enseignaient aux jeunes. Des cris +d'ouvriers et les bruits de leur ouvrage retentissaient de toutes +parts. La rive entiere du fleuve se mouvait et vivait. + +Dans ce moment, un grand bac se montra en vue du rivage. La foule +qui l'encombrait faisait de loin des signaux. C'etaient des +Cosaques couverts de haillons. Leurs vetements deguenilles +(plusieurs d'entre eux n'avaient qu'une chemise et une pipe) +montraient qu'ils venaient d'echapper a quelque grand malheur, ou +qu'ils avaient bu jusqu'a leur defroque. L'un d'eux, petit, trapu, +et qui pouvait avoir cinquante ans, se detacha de la foule, et +vint se placer sur l'avant du bac. Il criait plus fort et faisait +des gestes plus energiques que tous les autres; mais le bruit des +travailleurs a l'oeuvre empechait d'entendre ses paroles. + +-- Qu'est-ce qui vous amene?" demanda enfin le _kochevoi_, quand +le bac toucha la rive. + +Tous les ouvriers suspendirent leurs travaux, cesserent le bruit, +et regarderent dans une silencieuse attente, en soulevant leurs +haches ou leurs rabots. + +-- Un malheur, repondit le petit Cosaque de l'avant. + +-- Quel malheur? + +-- Me permettez-vous de parler, seigneurs Zaporogues? + +-- Parle. + +-- Ou voulez-vous plutot rassembler un conseil? + +-- Parle, nous sommes tous ici. + +Et la foule se reunit en un seul groupe. + +-- Est-ce que vous n'avez rien entendu dire de ce qui se passe +dans l'Ukraine? + +-- Quoi? demanda un des _atamans_ de _kouren_. + +-- Quoi? reprit l'autre; il parait que les Tatars vous ont bouche +les oreilles avec de la colle pour que vous n'ayez rien entendu. + +-- Parle donc, que s'y fait-il? + +-- Il s'y fait des choses comme il ne s'en est jamais fait depuis +que nous sommes au monde et que nous avons recu le bapteme. + +-- Mais, dis donc ce qui s'y fait, fils de chien, s'ecria de la +foule quelqu'un qui avait apparemment perdu patience. + +-- Il s'y fait que les saintes eglises ne sont plus a nous. + +-- Comment, plus a nous? + +-- On les a donnees a bail aux juifs, et si on ne paye pas le juif +d'avance, il est impossible de dire la messe. + +-- Qu'est-ce que tu chantes la? + +-- Et si l'infame juif ne met pas, avec sa main impure, un petit +signe sur l'hostie, il est impossible de la consacrer. + +-- Il ment, seigneurs et freres, comment se peut-il qu'un juif +impur mette un signe sur la sainte hostie?... + +-- Ecoutez, je vous en conterai bien d'autres. Les pretres +catholiques (_kseunz_) ne vont pas autrement, dans l'Ukraine, +qu'en _tarataika_[24]. Ce ne serait pas un mal, mais voila ce qui +est un mal, c'est qu'au lieu de chevaux, on attelle des chretiens +de la bonne religion[25]. Ecoutez, ecoutez, je vous en conterai +bien d'autres. On dit que les juives commencent a se faire des +jupons avec les chasubles de nos pretres. Voila ce qui se fait +dans l'Ukraine, seigneurs. Et vous, vous etes tranquillement +etablis dans la _setch_, vous buvez, vous ne faites rien, et, a ce +qu'il parait, les Tatars vous ont fait si peur, que vous n'avez +plus d'yeux ni d'oreilles, et que vous n'entendez plus parler de +ce qui se passe dans le monde. + +-- Arrete, arrete, interrompit le _kochevoi_ qui s'etait tenu +jusque-la immobile et les yeux baisses, comme tous les Zaporogues, +qui, dans les grandes occasions, ne s'abandonnaient jamais au +premier elan, mais se taisaient pour rassembler en silence toutes +les forces de leur indignation. Arrete, et moi, je dirai une +parole. Et vous donc, vous autres, que le diable rosse vos peres! +que faisiez-vous? N'aviez-vous pas de sabres, par hasard? Comment +avez-vous permis une pareille abomination? + +-- Comment nous avons permis une pareille abomination? Et vous, +auriez-vous mieux fait quand il y avait cinquante mille hommes des +seuls Polonais? Et puis, il ne faut pas deguiser notre peche, il y +avait aussi des chiens parmi les notres, qui ont accepte leur +religion. + +-- Et que faisait votre _hetman_? que faisaient vos _polkovniks_? + +-- Ils ont fait de telles choses que Dieu veuille nous en +preserver. + +-- Comment? + +-- Voila comment: notre _hetman_ se trouve maintenant a Varsovie +roti dans un boeuf de cuivre, et les tetes de nos _polkovniks_ se +sont promenees avec leurs mains dans toutes les foires pour etre +montrees au peuple. Voila ce qu'ils ont fait. + +Toute la foule frissonna. Un grand silence s'etablit sur le rivage +entier, semblable a celui qui precede les tempetes. Puis, tout a +coup, les cris, les paroles confuses eclaterent de tous cotes. + +-- Comment! que les juifs tiennent a bail les eglises chretiennes! +que les pretres attellent des chretiens au brancard! Comment! +permettre de pareils supplices sur la terre russe, de la part de +maudits schismatiques! Qu'on puisse traiter ainsi les _polkovniks_ +et les _hetman_s! non, ce ne sera pas, ce ne sera pas. + +Ces mots volaient de cote et d'autre, Les Zaporogues commencaient +a se mettre en mouvement. Ce n'etait pas l'agitation d'un peuple +mobile. Ces caracteres lourds et forts ne s'enflammaient pas +promptement; mais une fois echauffes, ils conservaient longtemps +et obstinement leur flamme interieure. + +-- Pendons d'abord tous les juifs, s'ecrierent des voix dans la +foule; qu'ils ne puissent plus faire de jupes a leurs juives avec +les chasubles des pretres! qu'ils ne mettent plus de signes sur +les hosties! noyons toute cette canaille dans le Dniepr! + +Ces mots prononces par quelques-uns volerent de bouche en bouche +aussi rapidement que brille l'eclair, et toute la foule se +precipita sur le faubourg avec l'intention d'exterminer tous les +juifs. + +Les pauvres fils d'Israel ayant perdu, dans leur frayeur, toute +presence d'esprit, se cachaient dans des tonneaux vides, dans les +cheminees, et jusque sous les jupes de leurs femmes. Mais les +Cosaques savaient bien les trouver partout. + +-- Serenissimes seigneurs, s'ecriait un juif long et sec comme un +baton, qui montrait du milieu de ses camarades sa chetive figure +toute bouleversee par la peur; serenissimes seigneurs, permettez- +nous de vous dire un mot, rien qu'un mot. Nous vous dirons une +chose comme vous n'en avez jamais entendue, une chose de telle +importance, qu'on ne peut pas dire combien elle est importante. + +-- Voyons, parlez, dit Boulba, qui aimait toujours a entendre +l'accuse. + +-- Excellentissimes seigneurs, dit le juif, on n'a jamais encore +vu de pareils seigneurs, non, devant Dieu, jamais. Il n'y a pas eu +au monde d'aussi nobles, bons et braves seigneurs. + +Sa voix s'etouffait et mourait d'effroi. + +-- Comment est-ce possible que nous pensions mal des Zaporogues? +Ce ne sont pas les notres qui sont les fermiers d'eglises dans +l'Ukraine; non, devant Dieu, ce ne sont pas les notres. Ce ne sont +pas meme des juifs; le diable sait ce que c'est. C'est une chose +sur laquelle il ne faut que cracher, et la jeter ensuite. Ceux-ci +vous diront la meme chose. N'est-ce pas, Chleuma? n'est-ce pas, +Chmoul? + +-- Devant Dieu, c'est bien vrai, repondirent de la foule Chleuma +et Chmoul, tous deux vetus d'habits en lambeaux, et blemes comme +du platre. + +-- Jamais encore, continua le long juif, nous n'avons eu de +relations avec l'ennemi, et nous ne voulons rien avoir a faire +avec les catholiques. Qu'ils voient le diable en songe! nous +sommes comme des freres avec les Zaporogues. + +-- Comment! que les Zaporogues soient vos freres! s'ecria +quelqu'un de la foule. Jamais, maudits juifs. Au Dniepr, cette +maudite canaille! + +Ces mots servirent de signal. On empoigna les juifs, et on +commenca a les lancer dans le fleuve. Des cris plaintifs +s'elevaient de tous cotes; mais les farouches Zaporogues ne +faisaient que rire en voyant les greles jambes des juifs, +chaussees de bas et de souliers, s'agiter dans les airs. Le pauvre +orateur, qui avait attire un si grand desastre sur les siens et +sur lui-meme, s'arracha de son caftan, par lequel on l'avait deja +saisi, en petite camisole etroite et de toutes couleurs, embrassa +les pieds de Boulba, et se mit a le supplier d'une voix +lamentable. + +-- Magnifique et serenissime seigneur, j'ai connu votre frere, le +defunt Doroch. C'etait un vrai guerrier, la fleur de la +chevalerie. Je lui ai prete huit cents sequins pour se racheter +des Turcs. + +-- Tu as connu mon frere? lui dit Tarass. + +-- Je l'ai connu, devant Dieu. C'etait un seigneur tres genereux. + +-- Et comment te nomme-t-on? + +-- Yankel. + +-- Bien, dit Tarass. + +Puis, apres avoir reflechi: + +-- Il sera toujours temps de pendre le juif, dit-il aux Cosaques. +Donnez-le-moi pour aujourd'hui. + +Ils y consentirent. Tarass le conduisit a ses chariots pres +desquels se tenaient ses Cosaques. + +-- Allons, fourre-toi sous ce chariot, et ne bouge plus. Et vous, +freres, ne laissez pas sortir le juif. + +Cela dit, il s'en alla sur la place, ou la foule s'etait des +longtemps rassemblee. Tout le monde avait abandonne le travail des +canots, car ce n'etait pas une guerre maritime qu'ils allaient +faire, mais une guerre de terre ferme. Au lieu de chaloupes et de +rames, il leur fallait maintenant des chariots et des coursiers. A +cette heure, chacun voulait se mettre en campagne, les vieux comme +les jeunes; et tous d'apres le consentement des anciens, le +_kochevoi_ et les _atamans_ des _koureni_, avaient resolu de +marcher droit sur la Pologne, pour venger toutes leurs offenses, +l'humiliation de la religion et de la gloire cosaque, pour +ramasser du butin dans les villes ennemies, bruler les villages et +les moissons, faire enfin retentir toute la steppe du bruit de +leurs hauts faits. Tous s'armaient. Quant au _kochevoi_, il avait +grandi de toute une palme. Ce n'etait plus le serviteur timide des +caprices d'un peuple voue a la licence; c'etait un chef dont la +puissance n'avait pas de bornes, un despote qui ne savait que +commander et se faire obeir. Tous les chevaliers tapageurs et +volontaires se tenaient immobiles dans les rangs, la tete +respectueusement baissee, et n'osant lever les regards, pendant +qu'il distribuait ses ordres avec lenteur, sans colere, sans cri, +comme un chef vieilli dans l'exercice du pouvoir, et qui +n'executait pas pour la premiere fois des projets longuement +muris. + +-- Examinez bien si rien ne vous manque, leur disait-il; preparez +vos chariots, essayez vos armes; ne prenez pas avec vous trop +d'habillements. Une chemise et deux pantalons pour chaque Cosaque, +avec un pot de lard et d'orge pilee. Que personne n'emporte +davantage. Il y aura des effets et des provisions dans les +bagages. Que chaque Cosaque emmene une paire de chevaux. Il faut +prendre aussi deux cents paires de boeufs; ils nous seront +necessaires dans les endroits marecageux et au passage des +rivieres. Mais de l'ordre surtout, seigneurs, de l'ordre. Je sais +qu'il y a des gens parmi vous qui, si Dieu leur envoie du butin, +se mettent a dechirer les etoffes de soie pour s'en faire des bas. +Abandonnez cette habitude du diable; ne vous chargez pas de +jupons; prenez seulement les armes, quand elles sont bonnes, ou +les ducats et l'argent, car cela tient peu de place et sert +partout. Mais que je vous dise encore une chose, seigneurs: si +quelqu'un de vous s'enivre a la guerre, je ne le ferai pas meme +juger. Je le ferai trainer comme un chien jusqu'aux chariots, fut- +il le meilleur Cosaque de l'armee; et la il sera fusille comme un +chien, et abandonne sans sepulture aux oiseaux. Un ivrogne, a la +guerre, n'est pas digne d'une sepulture chretienne. Jeunes gens, +en toutes choses ecoutez les anciens. Si une balle vous frappe, si +un sabre vous ecorche la tete ou quelque autre endroit, n'y faites +pas grande attention; jetez une charge de poudre dans un verre +d'eau-de-vie, avalez cela d'un trait, et tout passera. Vous +n'aurez pas meme de fievre. Et si la blessure n'est pas trop +profonde, mettez-y tout bonnement de la terre, apres l'avoir +humectee de salive sur la main. A l'oeuvre, a l'oeuvre, enfants! +hatez-vous sans vous presser. + +Ainsi parlait le _kochevoi_, et des qu'il eut fini son discours, +tous les Cosaques se mirent a la besogne. La _setch_ entiere +devint sobre; on n'aurait pu y rencontrer un seul homme ivre, pas +plus que s'il ne s'en fut jamais trouve parmi les Cosaques. Les +uns reparaient les cercles des roues ou changeaient les essieux +des chariots; les autres y entassaient des armes ou des sacs de +provisions; d'autres encore amenaient les chevaux et les boeufs. +De toutes parts retentissaient le pietinement des betes de somme, +le bruit des coups d'arquebuse tires a la cible, le choc des +sabres contre les eperons, les mugissements des boeufs, les +grincements des chariots charges, et les voix d'hommes parlant +entre eux ou excitant leurs chevaux. + +Bientot le _tabor_[26] des Cosaques s'etendit en une longue file, +se dirigeant vers la plaine. Celui qui aurait voulu parcourir tout +l'espace compris entre la tete et la queue du convoi aurait eu +longtemps a courir. Dans la petite eglise en bois, le pope +recitait la priere du depart; il aspergea toute la foule d'eau +benite, et chacun, en passant, vint baiser la croix. Quand le +_tabor_ se mit en mouvement, et s'eloigna de la _setch_, tous les +Cosaques se retournerent: + +-- Adieu, notre mere, dirent-ils d'une commune voix, que Dieu te +garde de tout malheur! + +En traversant le faubourg, Tarass Boulba apercut son juif Yankel +qui avait eu le temps de s'etablir sous une tente, et qui vendait +des pierres a feu, des vis, de la poudre, toutes les choses utiles +a la guerre, meme du pain et des _khalatchis_[27]. + +"Voyez-vous ce diable de juif?" pensa Tarass. Et, s'approchant de +lui: + +-- Fou que tu es, lui dit-il, que fais-tu la? Veux-tu donc qu'on +te tue comme un moineau? + +Yankel, pour toute reponse, vint a sa rencontre, et faisant signe +des deux mains, comme s'il avait a lui declarer quelque chose de +tres mysterieux, il lui dit: + +-- Que votre seigneurie se taise, et n'en dise rien a personne. +Parmi les chariots de l'armee, il y a un chariot qui m'appartient. +Je prends avec moi toutes sortes de provisions bonnes pour les +Cosaques, et en route, je vous les vendrai a plus bas prix que +jamais juif n'a vendu, devant Dieu, devant Dieu! + +Tarass Boulba haussa les epaules, en voyant ce que pouvait la +force de la nature juive, et rejoignit le _tabor_. + + +CHAPITRE V + +Bientot toute la partie sud-est de la Pologne fut en proie a la +terreur. On entendait repeter partout "Les Zaporogues, les +Zaporogues arrivent!" Tout ce qui pouvait fuir fuyait; chacun +quittait ses foyers. Alors, precisement, dans cette contree de +l'Europe, on n'elevait ni forteresses, ni chateaux. Chacun se +construisait a la hate quelque petite habitation couverte de +chaume, pensant qu'il ne fallait perdre ni son temps ni son argent +a batir des demeures qui seraient tot ou tard la proie des +invasions. Tout le monde se mit en emoi. Celui-ci echangeait ses +boeufs et sa charrue contre un cheval et un mousquet, pour aller +servir dans les regiments; celui-la cherchait un refuge avec son +betail, emportant tout ce qu'il pouvait enlever. Quelques-uns +essayaient bien une resistance toujours vaine; mais la plus grande +partie fuyait prudemment. Tout le monde savait qu'il n'etait pas +facile d'avoir affaire avec cette foule aguerrie aux combats, +connue sous le nom d'armee zaporogue, qui, malgre son organisation +irreguliere, conservait dans la bataille un ordre calcule. Pendant +la marche, les hommes a cheval s'avancaient lentement, sans +surcharger et sans fatiguer leurs montures; les gens de pied +suivaient en bon ordre les chariots, et tout le _tabor_ ne se +mettait en mouvement que la nuit, prenant du repos le jour, et +choisissant pour ses haltes des lieux deserts ou des forets, plus +vastes encore et plus nombreuses qu'aujourd'hui. On envoyait en +avant des eclaireurs et des espions pour savoir ou et comment se +diriger. Souvent, les Cosaques apparaissaient dans les endroits ou +ils etaient le moins attendus; alors, tout ce qui etait vivant +disait adieu a la vie. Des incendies devoraient les villages +entiers; les chevaux et les boeufs qu'on ne pouvait emmener +etaient tues sur place. Les cheveux se dressent d'horreur quand on +pense a toutes les atrocites que commettaient les Zaporogues. On +massacrait les enfants, on coupait les seins aux femmes; au petit +nombre de ceux qu'on laissait en liberte, on arrachait la peau, du +genou jusqu'a la plante des pieds; en un mot, les Cosaques +acquittaient en une seule fois toutes leurs vieilles dettes. Le +prelat d'un monastere, qui eut connaissance de leur approche, +envoya deux de ses moines pour leur representer qu'il y avait paix +entre le gouvernement polonais et les Zaporogues, qu'ainsi ils +violaient leur devoir envers le roi et tout droit des gens. + +-- Dites a l'abbe de ma part et de celle de tous les Zaporogues, +repondit le _kochevoi_, qu'il n'a rien a craindre. Mes Cosaques ne +font encore qu'allumer leurs pipes. + +Et bientot la magnifique abbaye fut tout entiere livree aux +flammes; et les colossales fenetres gothiques semblaient jeter des +regards severes a travers les ondes lumineuses de l'incendie. Des +foules de moines fugitifs, de juifs, de femmes, s'entasserent dans +les villes entourees de murailles et qui avaient garnison. + +Les secours tardifs envoyes par le gouvernement de loin en loin, +et qui consistaient en quelques faibles regiments, ou ne pouvaient +decouvrir les Cosaques, ou s'enfuyaient au premier choc, sur leurs +chevaux rapides. Il arrivait aussi que des generaux du roi, qui +avaient triomphe dans mainte affaire, se decidaient a reunir leurs +forces, et a presenter la bataille aux Zaporogues. C'etaient de +pareilles rencontres qu'attendaient surtout les jeunes Cosaques, +qui avaient honte de piller ou de vaincre des ennemis sans +defense, et qui brillaient du desir de se distinguer devant les +anciens, en se mesurant avec un Polonais hardi et fanfaron, monte +sur un beau cheval, et vetu d'un riche _joupan_[28] dont les +manches pendantes flottaient au vent. Ces combats etaient +recherches par eux comme un plaisir, car ils y trouvaient +l'occasion de faire un riche butin de sabres, de mousquets et de +harnais de chevaux. De jeunes hommes au menton imberbe etaient +devenus en un mois des hommes faits. Les traits de leurs visages, +ou s'etait jusque-la montree une mollesse juvenile, avaient pris +l'energie de la force. Le vieux Tarass etait ravi de voir que, +partout, ses fils marchaient au premier rang. Evidemment la guerre +etait la veritable vocation d'Ostap. Sans jamais perdre la tete, +avec un sang-froid presque surnaturel dans un jeune homme de +vingt-deux ans, il mesurait d'un coup d'oeil l'etendue du danger, +la vraie situation des choses, et trouvait sur-le-champ le moyen +d'eviter le peril, mais de l'eviter pour le vaincre avec plus de +certitude. Toutes ses actions commencerent a montrer la confiance +en soi, la fermete calme, et personne ne pouvait meconnaitre en +lui un chef futur. + +-- Oh! ce sera avec le temps un bon _polkovnik_, disait le vieux +Tarass; devant Dieu, ce sera un bon _polkovnik_, et il surpassera +son pere. + +Pour Andry, il se laissait emporter au charme de la musique des +balles et des sabres. Il ne savait pas ce que c'etait que +reflechir, calculer, mesurer ses forces et celles de l'ennemi. Il +trouvait une volupte folle dans la bataille. Elle lui semblait une +fete, a ces instants ou la tete du combattant brule, ou tout se +confond a ses regards, ou les hommes et les chevaux tombent pele- +mele avec fracas, ou il se precipite tete baissee a travers le +sifflement des balles, frappant a droite et a gauche, sans +ressentir les coups qui lui sont portes. Plus d'une fois le vieux +Tarass eut l'occasion d'admirer Andry, lorsque, emporte par sa +fougue, il se jetait dans des entreprises que n'eut tentees nul +homme de sang-froid, et reussissait justement par l'exces de sa +temerite. Le vieux Tarass l'admirait alors, et repetait souvent: + +-- Oh! celui-la est un brave; que le diable ne l'emporte pas! ce +n'est pas Ostap, mais c'est un brave. + +Il fut decide que l'armee marcherait tout droit sur la ville de +Doubno, ou, d'apres le bruit public, les habitants avaient +renferme beaucoup de richesses. L'intervalle fut parcouru en un +jour et demi, et les Zaporogues parurent inopinement devant la +place. Les habitants avaient resolu de se defendre jusqu'a la +derniere extremite, preferant mourir sur le seuil de leurs +demeures que laisser entrer l'ennemi dans leurs murs. Une haute +muraille en terre entourait toute la ville; la ou elle etait trop +basse, s'elevait un parapet en pierre, ou une maison crenelee, ou +une forte palissade en pieux de chene. La garnison etait +nombreuse, et sentait toute l'importance de son devoir. A leur +arrivee, les Zaporogues attaquerent vigoureusement les ouvrages +exterieurs; mais ils furent recus par la mitraille. Les bourgeois, +les habitants ne voulaient pas non plus rester oisifs, et se +tenaient en armes sur les remparts. On pouvait voir a leur +contenance qu'ils se preparaient a une resistance desesperee. Les +femmes meme prenaient part a la defense; des pierres, des sacs de +sable, des tonneaux de resine enflammee tombaient sur la tete des +assaillants. Les Zaporogues n'aimaient pas avoir affaire aux +forteresses; ce n'etait pas dans les assauts qu'ils brillaient. Le +_kochevoi_ ordonna donc la retraite en disant: + +-- Ce n'est rien, seigneurs freres, decidons-nous a reculer. Mais +que je sois un maudit Tatar, et non pas un chretien, si nous +laissons sortir un seul habitant. Qu'ils meurent tous de faim +comme des chiens. + +Apres avoir battu en retraite, l'armee bloqua etroitement la +place, et n'ayant rien autre chose a faire, les Cosaques se mirent +a ravager les environs, a bruler les villages et les meules de +ble, a lancer leurs chevaux dans les moissons encore sur pied, et +qui cette annee-la avaient recompense les soins du laboureur par +une riche croissance. Du haut des murailles, les habitants +voyaient avec terreur la devastation de toutes leurs ressources. +Cependant les Zaporogues, disposes en _koureni_ comme a la +_setch_, avaient entoure la ville d'un double rang de chariots. +Ils fumaient leurs pipes, echangeaient entre eux les armes prises +a l'ennemi, et jouaient au saute-mouton, a pair et impair, +regardant la ville avec un sang-froid desesperant; et, pendant la +nuit, les feux s'allumaient; chaque _kouren_ faisait bouillir son +gruau dans d'enormes chaudrons de cuivre; une garde vigilante se +succedait aupres des feux. Mais bientot les Zaporogues +commencerent a s'ennuyer de leur inaction, et surtout de leur +sobriete forcee dont nulle action d'eclat ne les dedommageait. Le +_kochevoi_ ordonna meme de doubler la ration de vin, ce qui se +faisait quelquefois dans l'armee, quand il n'y avait pas +d'entreprise a tenter. C'etait surtout aux jeunes gens, et +notamment aux fils de Boulba, que deplaisait une pareille vie. +Andry ne cachait pas son ennui: + +-- Tete sans cervelle, lui disait souvent Tarass, souffre, +Cosaque, tu deviendras _hetman_s[29]. Celui-la n'est pas encore un +bon soldat qui garde sa presence d'esprit dans la bataille; mais +celui-la est un bon soldat qui ne s'ennuie jamais, qui sait +souffrir jusqu'au bout, et, quoi qu'il arrive, finit par faire ce +qu'il a resolu. + +Mais un jeune homme ne peut avoir l'opinion d'un vieillard, car il +voit les memes choses avec d'autres yeux. + +Sur ces entrefaites, arriva le _polk_ de Tarass Boulba amene par +Tovkatch. Il etait accompagne de deux _iesaouls_, d'un greffier et +d'autres chefs, conduisant une troupe d'environ quatre mille +hommes. Dans ce nombre, se trouvaient beaucoup de volontaires, +qui, sans etre appeles, avaient pris librement du service, des +qu'ils avaient connu le but de l'expedition. Les _iesaouls_ +apportaient aux fils de Tarass la benediction de leur mere, et a +chacun d'eux une petite image en bois de cypres, prise au celebre +monastere de Megigorsk a Kiew. Les deux freres se pendirent les +saintes images au cou, et devinrent tous les deux pensifs en +songeant a leur vieille mere. Que leur prophetisait cette +benediction? La victoire sur l'ennemi, suivie d'un joyeux retour +dans la patrie, avec du butin, et surtout de la gloire digne +d'etre eternellement chantee par les joueurs de _bandoura_, ou +bien...? Mais l'avenir est inconnu; il se tient devant l'homme, +semblable a l'epais brouillard d'automne qui s'eleve des marais. +Les oiseaux le traversent eperdument, sans se reconnaitre, la +colombe sans voir l'epervier, l'epervier sans voir la colombe, et +pas un d'eux ne sait s'il est pres ou loin de sa fin. + +Apres la reception des images, Ostap s'occupa de ses affaires de +chaque jour, et se retira bientot dans son _kouren_. Pour Andry, +il ressentait involontairement un serrement de coeur. Les Cosaques +avaient deja pris leur souper. Le soir venait de s'eteindre; une +belle nuit d'ete remplissait l'air. Mais Andry ne rejoignait pas +son _kouren_, et ne pensait point a dormir. Il etait plonge dans +la contemplation du spectacle qu'il avait sous les yeux. Une +innombrable quantite d'etoiles jetaient du haut du ciel une +lumiere pale et froide. La plaine, dans une vaste etendue, etait +couverte de chariots disperses, que chargeaient les provisions et +le butin, et sous lesquels pendaient les seaux a porter le +goudron. Autour et sous les chariots, se voyaient des groupes de +Zaporogues etendus dans l'herbe. Ils dormaient dans toutes sortes +de positions. L'un avait mis un sac sous sa tete, l'autre son +bonnet; celui-ci s'appuyait sur le flanc de son camarade. Chacun +portait a sa ceinture un sabre, un mousquet, une petite pipe en +bois, un briquet et des poincons. Les boeufs pesants etaient +couches, les jambes pliees, en troupes blanchatres, et +ressemblaient de loin a de grosses pierres immobiles eparses dans +la plaine, de tous cotes s'elevaient les sourds ronflements des +soldats endormis, auxquels repondaient par des hennissements +sonores les chevaux qu'indignaient leurs entraves. + +Cependant, une lueur solennelle et lugubre ajoutait encore a la +beaute de cette nuit de juillet; c'etait le reflet de l'incendie +des villages d'alentour. Ici, la flamme s'etendait large et +paisible sur le ciel; la, trouvant un aliment faible, elle +s'elancait en minces tourbillons jusque sous les etoiles; des +lambeaux enflammes se detachaient pour se trainer et s'eteindre au +loin. De ce cote, un monastere aux murs noircis par le feu, se +tenait sombre et grave comme un moine encapuchonne, montrant a +chaque reflet sa lugubre grandeur; de cet autre, brulait le grand +jardin du couvent. On croyait entendre le sifflement des arbres +que tordait la flamme, et quand, au sein de l'epaisse fumee, +jaillissait un rayon lumineux, il eclairait de sa lueur violatre +des masses de prunes muries, et changeait en or de ducats des +poires qui jaunissaient a travers le sombre feuillage. D'une et +d'autre parts, pendaient aux creneaux ou aux branches quelque +moine ou quelque malheureux juif dont le corps se consumait avec +tout le reste. Une quantite d'oiseaux s'agitaient devant la nappe +de feu, et, de loin, semblaient autant de petites croix noires. La +ville dormait, degarnie de defenseurs. Les fleches des temples, +les toits des maisons, les creneaux des murs et les pointes des +palissades s'enflammaient silencieusement du reflet des incendies +lointains. Andry parcourait les rangs des Cosaques. Les feux, +autour desquels s'asseyaient les gardes, ne jetaient plus que de +faibles clartes, et les gardes eux-memes se laissaient aller au +sommeil, apres avoir largement satisfait leur appetit cosaque. Il +s'etonna d'une telle insouciance, pensant qu'il etait fort heureux +qu'on n'eut pas d'ennemi dans le voisinage. Enfin, il s'approcha +lui-meme de l'un des chariots, grimpa sur la couverture, et se +coucha, le visage en l'air, en mettant ses mains jointes sous sa +tete; mais il ne put s'endormir, et demeura longtemps a regarder +le ciel. L'air etait pur et transparent; les etoiles qui forment +la voie lactee etincelaient d'une lumiere blanche et confuse. Par +moments, Andry s'assoupissait, et le premier voile du sommeil lui +cachait la vue du ciel, qui reparaissait de nouveau. Tout a coup, +il lui sembla qu'une etrange figure se dessinait rapidement devant +lui. Croyant que c'etait une image creee par le sommeil, et qui +allait se dissiper, il ouvrit les yeux davantage. Il apercut +effectivement une figure pale, extenuee, qui se penchait sur lui +et le regardait fixement dans les yeux. Des cheveux longs et noirs +comme du charbon s'echappaient en desordre d'un voile sombre +negligemment jete sur la tete, et l'eclat singulier du regard, le +teint cadavereux du visage pouvaient bien faire croire a une +apparition. Andry saisit a la hate son mousquet, et s'ecria d'une +voix alteree: + +-- Qui es-tu? Si tu es un esprit malin, disparais. Si tu es un +etre vivant, tu as mal pris le temps de rire, je vais te tuer. + +Pour toute reponse l'apparition mit le doigt sur ses levres, +semblant implorer le silence. Andry deposa son mousquet, et se mit +a la regarder avec plus d'attention. A ses longs cheveux, a son +cou, a sa poitrine demi-nue, il reconnut une femme. Mais ce +n'etait pas une Polonaise; son visage have et decharne avait un +teint olivatre, les larges pommettes de ses joues s'avancaient en +saillie, et les paupieres de ses yeux etroits se relevaient aux +angles exterieurs. Plus il contemplait les traits de cette femme, +plus il y trouvait le souvenir d'un visage connu. + +-- Dis-moi, qui es-tu? s'ecria-t-il enfin; il me semble que je +t'ai vue quelque part. + +-- Oui, il y a deux ans, a Kiew. + +-- Il y a deux ans, a Kiew? repeta Andry en repassant dans sa +memoire tout ce que lui rappelait sa vie d'etudiant. + +Il la regarda encore une fois avec une profonde attention, puis il +s'ecria tout a coup: + +-- Tu es la Tatare, la servante de la fille du _vaivode_. + +-- Chut! dit-elle, en croisant ses mains avec une angoisse +suppliante, tremblante de peur et regardant de tous cotes si le +cri d'Andry n'avait reveille personne. + +-- Reponds: comment, et pourquoi es-tu ici? disait Andry d'une +voix basse et haletante. Ou est la demoiselle? est-elle en vie? + +-- Elle est dans la ville. + +-- Dans la ville! reprit Andry retenant a peine un cri de +surprise, et sentant que tout son sang lui refluait au coeur. +Pourquoi dans la ville? + +-- Parce que le vieux seigneur y est lui-meme. Voila un an et demi +qu'il a ete fait _vaivode_ de Doubno. + +-- Est-elle mariee?... Mais parle donc, parle donc. + +-- Voila deux jours qu'elle n'a rien mange, + +-- Comment!... + +-- Il n'y a plus un morceau de pain dans la ville: depuis +plusieurs jours les habitants ne mangent que de la terre." + +Andry fut petrifie. + +-- La demoiselle t'a vu du parapet avec les autres Zaporogues. +Elle m'a dit: "Va, dis au chevalier, s'il se souvient de moi, +qu'il vienne me trouver; sinon, qu'il te donne au moins un morceau +de pain pour ma vieille mere, car je ne veux pas la voir mourir +sous mes yeux. Prie-le, embrasse ses genoux; il a aussi une +vieille mere; qu'il te donne du pain pour l'amour d'elle." + +Une foule de sentiments divers s'eveillerent dans le coeur du +jeune Cosaque. + +-- Mais comment as-tu pu venir ici? + +-- Par un passage souterrain. + +-- Y a-t-il donc un passage souterrain? + +-- Oui. + +-- Ou? + +-- Tu ne nous trahiras pas, chevalier? + +-- Non, je le jure sur la Sainte Croix. + +-- En descendant le ravin, et en traversant le ruisseau a la place +ou croissent des joncs. + +-- Et ce passage aboutit dans la ville? + +-- Tout droit au monastere. + +-- Allons, allons sur-le-champ. + +-- Mais, au nom du Christ et de sa sainte mere, un morceau de +pain. + +-- Bien, je vais t'en apporter. Tiens-toi pres du chariot, ou +plutot couche-toi dessus. Personne ne te verra, tous dorment. Je +reviens a l'instant. + +Et il se dirigea vers les chariots ou se trouvaient les provisions +de son _kouren_. Le coeur lui battait avec violence. Tout ce +qu'avait efface sa vie rude et guerriere de Cosaque, tout le passe +renaquit aussitot, et le present s'evanouit a son tour. Alors +reparut a la surface de sa memoire une image de femme avec ses +beaux bras, sa bouche souriante, ses epaisses nattes de cheveux. +Non, cette image n'avait jamais disparu pleinement de son ame; +mais elle avait laisse place a d'autres pensees plus males, et +souvent encore elle troublait le sommeil du jeune Cosaque. + +Il marchait, et ses battements de coeur devenaient de plus en plus +forts a l'idee qu'il la verrait bientot, et ses genoux tremblaient +sous lui. Arrive pres des chariots, il oublia pourquoi il etait +venu, et se passa la main sur le front en cherchant a se rappeler +ce qui l'amenait. Tout a coup il tressaillit, plein d'epouvante a +l'idee qu'elle se mourait de faim. Il s'empara de plusieurs pains +noirs; mais la reflexion lui rappela que cette nourriture, bonne +pour un Zaporogue, serait pour elle trop grossiere. Il se souvint +alors que, la veille, le _kochevoi_ avait reproche aux cuisiniers +de l'armee d'avoir employe a faire du gruau toute la farine de ble +noir qui restait, tandis qu'elle devait suffire pour trois jours. +Assure donc qu'il trouverait du gruau tout prepare dans les grands +chaudrons, Andry prit une petite casserole de voyage appartenant a +son pere, et alla trouver le cuisinier de son _kouren_, qui +dormait etendu entre deux marmites sous lesquelles fumait encore +la cendre chaude. A sa grande surprise, il les trouva vides l'une +et l'autre. Il avait fallu des forces surhumaines pour manger tout +ce gruau, car son _kouren_ comptait moins d'hommes que les autres. +Il continua l'inspection des autres marmites, et ne trouva rien +nulle part. Involontairement il se rappela le proverbe: "Les +Zaporogues sont comme les enfants; s'il y a peu, ils s'en +contentent; s'il y a beaucoup, ils ne laissent rien." Que faire? +Il y avait sur le chariot de son pere un sac de pains blancs qu'on +avait pris au pillage d'un monastere. Il s'approcha du chariot, +mais le sac n'y etait plus. Ostap l'avait mis sous sa tete, et +ronflait etendu par terre. Andry saisit le sac d'une main et +l'enleva brusquement; la tete d'Ostap frappa sur le sol, et lui- +meme, se dressant a demi eveille, s'ecria sans ouvrir les yeux: + +-- Arretez, arretez le Polonais du diable; attrapez son cheval. + +-- Tais-toi, ou je te tue, s'ecria Andry plein d'epouvante, en le +menacant de son sac. + +Mais Ostap s'etait tu deja; il retomba sur la terre, et se remit a +ronfler de maniere a agiter l'herbe que touchait son visage. Andry +regarda avec terreur de tous cotes. Tout etait tranquille; une +seule tete a la touffe flottante s'etait soulevee dans le _kouren_ +voisin; mais apres avoir jete de vagues regards, elle s'etait +reposee sur la terre. Au bout d'une courte attente, il s'eloigna +emportant son butin. La Tatare etait couchee, respirant a peine. + +-- Leve-toi, lui dit-il; allons, tout le monde dort, ne crains +rien. Es-tu en etat de soulever un de ces pains, si je ne puis les +emporter tous moi-meme? + +Il mit le sac sur son dos, en prit un second, plein de millet, +qu'il enleva d'un autre chariot, saisit dans ses mains les pains +qu'il avait voulu donner a la Tatare, et, courbe sous ce poids, il +passa intrepidement a travers les rangs des Zaporogues endormis. + +-- Andry! dit le vieux Boulba au moment ou son fils passa devant +lui. + +Le coeur du jeune homme se glaca. Il s'arreta, et, tout tremblant, +repondit a voix basse: + +-- Eh bien! quoi? + +-- Tu as une femme avec toi. Sur ma parole, je te rosserai demain +matin d'importance. Les femmes ne te meneront a rien de bon. + +Apres avoir dit ces mots, il souleva sa tete sur sa main, et +considera attentivement la Tatare enveloppee dans son voile. + +Andry se tenait immobile, plus mort que vif, sans oser regarder +son pere en face. Quand il se decida a lever enfin les yeux, il +reconnut que Boulba s'etait endormi, la tete sur la main. + +Il fit le signe de la croix; son effroi se dissipa plus vite qu'il +n'etait venu. Quand il se retourna pour s'adresser a la Tatare, il +la vit devant lui, immobile comme une sombre statue de granit, +perdue dans son voile, et le reflet d'un incendie lointain eclaira +tout a coup ses yeux, hagards comme ceux d'un moribond. Il la +secoua par la manche, et tous deux s'eloignerent en regardant +frequemment derriere eux. Ils descendirent dans un ravin, au fond +duquel se trainait paresseusement un ruisseau bourbeux, tout +couvert de joncs croissant sur des mottes de terre. Une fois au +fond du ravin, la plaine avec le _tabor_ des Zaporogues disparut a +leurs regards; en se retournant, Andry ne vit plus rien qu'une +cote escarpee, au sommet de laquelle se balancaient quelques +herbes seches et fines, et par-dessus brillait la lune, semblable +a une faucille d'or. Une brise legere, soufflant de la steppe, +annoncait la prochaine venue du jour. Mais nulle part on +n'entendait le chant d'un coq. Depuis longtemps on ne l'avait +entendu, ni dans la ville, ni dans les environs devastes. Ils +franchirent une poutre posee sur le ruisseau, et devant eux se +dressa l'autre bord, plus haut encore et plus escarpe. Cet endroit +passait sans doute pour le mieux fortifie de toute l'enceinte par +la nature, car le parapet en terre qui le couronnait etait plus +bas qu'ailleurs, et l'on n'y voyait pas de sentinelles. Un peu +plus loin s'elevaient les epaisses murailles du couvent. Toute la +cote devant eux etait couverte de bruyeres; entre elle et le +ruisseau s'etendait un petit plateau ou croissaient des joncs de +hauteur d'homme. La Tatare ota ses souliers, et s'avanca avec +precaution en soulevant sa robe, parce que le sol mouvant etait +impregne d'eau. Apres avoir conduit peniblement Andry a travers +les joncs, elle s'arreta devant un grand tas de branches seches. +Quand ils les eurent ecartees, ils trouverent une espece de voute +souterraine dont l'ouverture n'etait pas plus grande que la bouche +d'un four. La Tatare y entra la premiere la tete basse, Andry la +suivit, en se courbant aussi bas que possible pour faire passer +ses sacs et ses pains, et bientot tous deux se trouverent dans une +complete obscurite. + + +CHAPITRE VI + +Andry s'avancait peniblement dans l'etroit et sombre souterrain, +precede de la Tatare et courbe sous ses sacs de provisions. + +-- Bientot nous pourrons voir, lui dit sa conductrice, nous +approchons de l'endroit ou j'ai laisse une lumiere. + +En effet, les noires murailles du souterrain commencaient a +s'eclairer peu a peu. Ils atteignirent une petite plate-forme qui +semblait etre une chapelle, car a l'un des murs etait adossee une +table en forme d'autel, surmontee d'une vieille image noircie de +la madone catholique. Une petite lampe en argent, suspendue devant +cette image, l'eclairait de sa lueur pale. La Tatare se baissa, +ramassa de terre son chandelier de cuivre dont la tige longue et +mince etait entouree de chainettes auxquelles pendaient des +mouchettes, un eteignoir et un poincon. Elle le prit et alluma la +chandelle au feu de la lampe. Tous deux continuerent leur route, a +demi dans une vive lumiere, a demi dans une ombre noire, comme les +personnages d'un tableau de Gerard delle notti. Le visage du jeune +chevalier, ou brillait la sante et la force, formait un frappant +contraste avec celui de la Tatare, pale et extenue. Le passage +devint insensiblement plus large et plus haut, de maniere qu'Andry +put relever la tete. Il se mit a considerer attentivement les +parois en terre du passage ou il cheminait. Comme aux souterrains +de Kiew, on y voyait des enfoncements que remplissaient tantot des +cercueils, tantot des ossements epars que l'humidite avait rendus +mous comme de la pate. La aussi gisaient de saints anachoretes qui +avaient fui le monde et ses seductions. L'humidite etait si grande +en certains endroits, qu'ils avaient de l'eau sous les pieds. +Andry devait s'arreter souvent pour donner du repos a sa compagne +dont la fatigue se renouvelait sans cesse. Un petit morceau de +pain qu'elle avait devore causait une vive douleur a son estomac +deshabitue de nourriture, et frequemment elle s'arretait sans +pouvoir quitter la place. Enfin une petite porte en fer apparut +devant eux. + +"Grace a Dieu, nous sommes arrives," dit la Tatare d'une voix +faible; et elle leva la main pour frapper, mais la force lui +manqua. + +A sa place, Andry frappa vigoureusement sur la porte, qui retentit +de maniere a montrer qu'il y avait par derriere un large espace +vide; puis le son changea de nature comme s'il se fut prolonge +sous de hauts arceaux. Deux minutes apres, on entendit bruire un +trousseau de clefs et quelqu'un qui descendait les marches d'un +escalier tournant. La porte s'ouvrit. Un moine, qui se tenait +debout, la clef dans une main, une lumiere dans l'autre, leur +livra passage. Andry recula involontairement a la vue d'un moine +catholique, objet de mepris et de haine pour les Cosaques, qui les +traitaient encore plus inhumainement que les juifs. Le moine, de +son cote, recula de quelques pas en voyant un Zaporogue; mais un +mot que lui dit la Tatare a voix basse le tranquillisa. Il referma +la porte derriere eux, les conduisit par l'escalier, et bientot +ils se trouverent sous les hautes et sombres voutes de l'eglise. + +Devant l'un des autels, tout charge de cierges, se tenait un +pretre a genoux, qui priait a voix basse. A ses cotes etaient +agenouilles deux jeunes diacres en chasubles violettes ornees de +dentelles blanches, et des encensoirs dans les mains. Ils +demandaient un miracle, la delivrance de la ville, +l'affermissement des courages ebranles, le don de la patience, la +fuite du tentateur qui les faisait murmurer, qui leur inspirait +des idees timides et laches. Quelques femmes, semblables a des +spectres, etaient agenouillees aussi, laissant tomber leurs tetes +sur les dossiers des bancs de bois et des prie-Dieu. Quelques +hommes restaient appuyes contre les pilastres dans un silence +morne et decourage. La longue fenetre aux vitraux peints qui +surmontait l'autel s'eclaira tout a coup des lueurs rosees de +l'aube naissante, et des rosaces rouges, bleues, de toutes +couleurs, se dessinerent sur le sombre pave de l'eglise. Tout le +choeur fut inonde de jour, et la fumee de l'encens, immobile dans +l'air, se peignit de toutes les nuances de l'arc-en-ciel. De son +coin obscur, Andry contemplait avec admiration le miracle opere +par la lumiere. Dans cet instant, le mugissement solennel de +l'orgue emplit tout a coup l'eglise entiere[30]. Il enfla de plus +en plus les sons, eclata comme le roulement du tonnerre, puis +monta sous les nefs en sons argentins comme des voix de jeunes +filles, puis repeta son mugissement sonore et se tut brusquement. +Longtemps apres les vibrations firent trembler les arceaux, et +Andry resta dans l'admiration de cette musique solennelle. +Quelqu'un le tira par le _pan_ de son caftan. + +-- Il est temps, dit la Tatare. + +Tous deux traverserent l'eglise sans etre apercus, et sortirent +sur une grande place. Le ciel s'etait rougi des feux de l'aurore, +et tout presageait le lever du soleil. La place, en forme de +carre, etait completement vide. Au milieu d'elle se trouvaient +dressees nombre de tables en bois, qui indiquaient que la avait +ete le marche aux provisions. Le sol, qui n'etait point pave, +portait une epaisse couche de boue dessechee, et toute la place +etait entouree de petites maisons baties en briques et en terre +glaise, dont les murs etaient soutenus par des poutres et des +solives entrecroisees. Leurs toits aigus etaient perces de +nombreuses lucarnes. Sur un des cotes de la place, pres de +l'eglise, s'elevait un edifice different des autres, et qui +paraissait etre l'hotel de ville. La place entiere semblait morte. +Cependant Andry crut entendre de legers gemissements. Jetant un +regard autour de lui, il apercut un groupe d'hommes couches sans +mouvement, et les examina, doutant s'ils etaient endormis ou +morts. A ce moment il trebucha sur quelque chose qu'il n'avait pas +vu devant lui. C'etait le cadavre d'une femme juive. Elle +paraissait jeune, malgre l'horrible contraction de ses traits. Sa +tete etait enveloppee d'un mouchoir de soie rouge; deux rangs de +perles ornaient les attaches pendantes de son turban; quelques +meches de cheveux crepus tombaient sur son cou decharne; pres +d'elle etait couche un petit enfant qui serrait convulsivement sa +mamelle, qu'il avait tordue a force d'y chercher du lait. Il ne +criait ni ne pleurait plus; ce n'etait qu'au mouvement +intermittent de son ventre qu'on reconnaissait qu'il n'avait pas +encore rendu le dernier soupir. Au tournant d'une rue, ils furent +arretes par une sorte de fou furieux qui, voyant le precieux +fardeau que portait Andry, s'elanca sur lui comme un tigre, en +criant: + +-- Du pain! du pain! + +Mais ses forces n'etaient pas egales a sa rage; Andry le repoussa, +et il roula par terre. Mais, emu de compassion, le jeune Cosaque +lui jeta un pain, que l'autre saisit et se mit a devorer avec +voracite, et, sur la place meme, cet homme expira dans d'horribles +convulsions. Presque a chaque pas ils rencontraient des victimes +de la faim. A la porte d'une maison etait assise une vieille +femme, et l'on ne pouvait dire si elle etait morte ou vivante, se +tenant immobile, la tete penchee sur sa poitrine. Du toit de la +maison voisine pendait au bout d'une corde le cadavre long et +maigre d'un homme qui, n'ayant pu supporter jusqu'au bout ses +souffrances, y avait mis fin par le suicide. A la vue de toutes +ces horreurs, Andry ne put s'empecher de demander a la Tatare: + +-- Est-il donc possible qu'en un si court espace de temps, tous +ces gens n'aient plus rien trouve pour soutenir leur vie! En de +telles extremites, l'homme peut se nourrir des substances que la +loi defend. + +-- On a tout mange, repondit la Tatare, toutes les betes; on ne +trouverait plus un cheval, plus un chien, plus une souris dans la +ville entiere. Nous n'avons jamais rassemble de provisions; l'on +amenait tout de la campagne. + +-- Mais, en mourant d'une mort si cruelle, comment pouvez-vous +penser encore a defendre la ville? + +-- Peut-etre que le _vaivode_ l'aurait rendue; mais, hier matin le +_polkovnik_, qui se trouve a Boujany, a envoye un faucon porteur +d'un billet ou il disait qu'on se defendit encore, qu'il +s'avancait pour faire lever le siege, et qu'il n'attendait plus +que l'arrivee d'un autre _polk_ afin d'agir ensemble; maintenant +nous attendons leur secours a toute minute. Mais nous voici devant +la maison." + +Andry avait deja vu de loin une maison qui ne ressemblait pas aux +autres, et qui paraissait avoir ete construite par un architecte +italien. Elle etait en briques, et a deux etages. Les fenetres du +rez-de-chaussee s'encadraient dans des ornements de pierre tres en +relief; l'etage superieur se composait de petits arceaux formant +galerie; entre les piliers et aux encoignures, se voyaient des +grilles en fer portant les armoiries de la famille. Un large +escalier en briques peintes descendait jusqu'a la place. Sur les +dernieres marches etaient assis deux gardes qui soutenaient d'une +main leurs hallebardes, de l'autre leurs tetes, et ressemblaient +plus a des statues qu'a des etres vivants. Ils ne firent nulle +attention a ceux qui montaient l'escalier, au haut duquel Andry et +son guide trouverent un chevalier couvert d'une riche armure, +tenant en main un livre de prieres. Il souleva lentement ses +paupieres alourdies; mais la Tatare lui dit un mot, et il les +laissa retomber sur les pages de son livre. Ils entrerent dans une +salle assez spacieuse qui semblait servir aux receptions. Elle +etait remplie de soldats, d'echansons, de chasseurs, de valets, de +toute la domesticite que chaque seigneur polonais croyait +necessaire a son rang. Tous se tenaient assis et silencieux. On +sentait la fumee d'un cierge qui venait de s'eteindre, et deux +autres brulaient encore sur d'immenses chandeliers de la grandeur +d'un homme, bien que le jour eclairat depuis longtemps la large +fenetre a grillage. Andry allait s'avancer vers une grande porte +en chene, ornee d'armoiries et de ciselures; mais la Tatare +l'arreta, et lui montra une petite porte decoupee dans le mur de +cote. Ils entrerent dans un corridor, puis dans une chambre +qu'Andry examina avec attention. Le mince rayon du jour, qui +s'introduisait par une fente des contrevents, posait une raie +lumineuse sur un rideau d'etoffe rouge, sur une corniche doree, +sur un cadre de tableau. La Tatare dit a Andry de rester la; puis +elle ouvrit la porte d'une autre chambre ou brillait de la +lumiere. Il entendit le faible chuchotement d'une voix qui le fit +tressaillir. Au moment ou la porte s'etait ouverte, il avait +apercu la svelte figure d'une jeune femme. La Tatare revint +bientot, et lui dit d'entrer. Il passa le seuil, et la porte se +reforma derriere lui. Deux cierges etaient allumes dans la +chambre, ainsi qu'une lampe devant une sainte image, sous +laquelle, suivant l'usage catholique, se trouvait un prie-Dieu. +Mais ce n'etait point la ce que cherchaient ses regards. Il tourna +la tete d'un autre cote, et vit une femme qui semblait s'etre +arretee au milieu d'un mouvement rapide. Elle s'elancait vers lui, +mais se tenait immobile. Lui-meme resta cloue sur sa place. Ce +n'etait pas la personne qu'il croyait revoir, celle qu'il avait +connue. Elle etait devenue bien plus belle. Naguere, il y avait en +elle quelque chose d'incomplet, d'inacheve: maintenant, elle +ressemblait a la creation d'un artiste qui vient de lui donner la +derniere main; naguere c'etait une jeune fille espiegle, +maintenant c'etait une femme accomplie, et dans toute la splendeur +de sa beaute. Ses yeux leves n'exprimaient plus une simple ebauche +du sentiment, mais le sentiment complet. N'ayant pas eu le temps +de secher, ses larmes repandaient sur son regard un vernis +brillant. Son cou, ses epaules et sa gorge avaient atteint les +vraies limites de la beaute developpee. Une partie de ses epaisses +tresses de cheveux etaient retenues sur la tete par un peigne; les +autres tombaient en longues ondulations sur ses epaules et ses +bras. Non seulement sa grande paleur n'alterait pas sa beaute, +mais elle lui donnait au contraire un charme irresistible. Andry +ressentait comme une terreur religieuse; il continuait a se tenir +immobile. Elle aussi restait frappee a l'aspect du jeune Cosaque +qui se montrait avec les avantages de sa male jeunesse. La fermete +brillait dans ses yeux couverts d'un sourcil de velours; la sante +et la fraicheur sur ses joues halees. Sa moustache noire luisait +comme la soie. + +-- Je n'ai pas la force de te rendre grace, genereux chevalier, +dit-elle d'une voix tremblante. Dieu seul peut te recompenser... + +Elle baissa les yeux, que couvrirent des blanches paupieres, +garnies de longs cils sombres. Toute sa tete se pencha, et une +legere rougeur colora le bas de son visage. Andry ne savait que +lui repondre. Il aurait bien voulu lui exprimer tout ce que +ressentait son ame, et l'exprimer avec autant de feu qu'il le +sentait, mais il ne put y parvenir. Sa bouche semblait fermee par +une puissance inconnue; le son manquait a sa voix. Il reconnut que +ce n'etait pas a lui, eleve au seminaire, et menant depuis une vie +guerriere et nomade, qu'il appartenait de repondre, et il +s'indigna contre sa nature de Cosaque. + +A ce moment, la Tatare entra dans la chambre. Elle avait eu deja +le temps de couper en morceaux le pain qu'avait apporte Andry, et +elle le presenta a sa maitresse sur un plateau d'or. La jeune +femme la regarda, puis regarda le pain, puis arreta enfin ses yeux +sur Andry. Ce regard, emu et reconnaissant, ou se lisait +l'impuissance de s'exprimer avec la langue, fut mieux compris +d'Andry que ne l'eussent ete de longs discours. Son ame se sentit +legere; il lui sembla qu'on l'avait deliee. Il allait parler, +quand tout a coup la jeune femme se tourna vers sa suivante, et +lui dit avec inquietude: + +-- Et ma mere? lui as-tu porte du pain? + +-- Elle dort. + +-- Et a mon pere? + +-- Je lui en ai porte. Il a dit qu'il viendrait lui meme remercier +le chevalier. + +Rassuree, elle prit le pain et le porta a ses levres. Andry la +regardait avec une joie inexprimable rompre ce pain et le manger +avidement, quand tout a coup il se rappela ce fou furieux qu'il +avait vu mourir pour avoir devore un morceau de pain. Il palit et, +la saisissant par le bras: + +-- Assez, lui dit-il, ne mange pas davantage. Il y a si longtemps +que tu n'as pris de nourriture que le pain te ferait mal. + +Elle laissa aussitot retomber son bras, et, deposant le pain sur +le plateau, elle regarda Andry comme eut fait un enfant docile. + +-- O ma reine! s'ecria Andry avec transport, ordonne ce que tu +voudras. Demande-moi la chose la plus impossible qu'il y ait au +monde; je courrai t'obeir. Dis-moi de faire ce que ne ferait nul +homme, je le ferai; je me perdrai pour toi. Ce me serait si doux, +je le jure par la Sainte Croix, que je ne saurais te dire combien +ce me serait doux. J'ai trois villages; la moitie des troupeaux de +chevaux de mon pere m'appartient; tout ce que ma mere lui a donne +en dot, et tout ce qu'elle lui cache, tout cela est a moi. +Personne de nos Cosaques n'a des armes pareilles aux miennes. Pour +la seule poignee de mon sabre, on me donne un grand troupeau de +chevaux et trois mille moutons! Eh bien! j'abandonnerai tout cela, +je le brulerai, j'en jetterai la cendre au vent, si tu me dis une +seule parole, si tu fais un seul mouvement de ton sourcil noir! +Peut-etre tout ce que je dis n'est que folies et sottises; je sais +bien qu'il ne m'appartient pas, a moi qui ai passe ma vie dans la +_setch_, de parler comme on parle la ou se trouvent les rois, les +princes, et les plus nobles parmi les chevaliers. Je vois bien que +tu es une autre creature de Dieu que nous autres, et que les +autres femmes et filles des seigneurs restent loin derriere toi. + +Avec une surprise croissante, sans perdre un mot, et toute a son +attention, la jeune fille ecoutait ces discours pleins de +franchise et de chaleur, ou se montrait une ame jeune et forte. +Elle pencha son beau visage en avant, ouvrit la bouche et voulut +parler; mais elle se retint brusquement, en songeant que ce jeune +chevalier tenait a un autre parti, et que son pere, ses freres, +ses compatriotes, restaient des ennemis farouches; en songeant que +les terribles Zaporogues tenaient la ville bloquee de tous cotes, +vouant les habitants a une mort certaine. Ses yeux se remplirent +de larmes. Elle prit un mouchoir brode en soie et, s'en couvrant +le visage pour lui cacher sa douleur, elle s'assit sur un siege ou +elle resta longtemps immobile, la tete renversee, et mordant sa +levre inferieure de ses dents d'ivoire, comme si elle eut ressenti +la piqure d'une bete venimeuse. + +-- Dis-moi une seule parole, reprit Andry, la prenant par sa main +douce comme la soie. + +Mais elle se taisait, sans se decouvrir le visage, et restait +immobile. + +-- Pourquoi cette tristesse, dis-moi? pourquoi tant de tristesse? + +Elle ota son mouchoir de ses yeux, ecarta les cheveux qui lui +couvraient le visage, et laissa echapper ses plaintes d'une voix +affaiblie, qui ressemblait au triste et leger bruissement des +joncs qu'agite le vent du soir: + +-- Ne suis-je pas digne d'une eternelle pitie? La mere qui m'a +mise au monde n'est-elle pas malheureuse? Mon sort n'est-il pas +bien amer? O mon destin, n'es-tu pas mon bourreau? Tu as conduit a +mes pieds les plus dignes gentilshommes, les plus riches +seigneurs, des comtes et des barons etrangers, et toute la fleur +de notre noblesse. Chacun d'eux aurait considere mon amour comme +la plus grande des felicites. Je n'aurais eu qu'a faire un choix, +et le plus beau, le plus noble serait devenu mon epoux. Pour aucun +d'eux, o mon cruel destin, tu n'as fait parler mon coeur; mais tu +l'as fait parler, ce faible coeur, pour un etranger, pour un +ennemi, sans egard aux meilleurs chevaliers de ma patrie. +Pourquoi, pour quel peche, pour quel crime, m'as-tu persecutee +impitoyablement, o sainte mere de Dieu? Mes jours se passaient +dans l'abondance et la richesse. Les mets les plus recherches, les +vins les plus precieux faisaient mon habituelle nourriture. Et +pourquoi? pour me faire mourir enfin d'une mort horrible, comme ne +meurt aucun mendiant dans le royaume! et c'est peu que je sois +condamnee a un sort si cruel; c'est peu que je sois obligee de +voir, avant ma propre fin, mon pere et ma mere expirer dans +d'affreuses souffrances, eux pour qui j'aurais cent fois donne ma +vie. C'est peu que tout cela. Il faut, avant ma mort, que je le +revoie et que je l'entende; il faut que ses paroles me dechirent +le coeur, que mon sort redouble d'amertume, qu'il me soit encore +plus penible d'abandonner ma jeune vie, que ma mort devienne plus +epouvantable, et qu'en mourant je vous fasse encore plus de +reproches, a toi, mon destin cruel, et a toi (pardonne mon peche), +o sainte mere de Dieu. + +Quand elle se tut, une expression de douleur et d'abattement se +peignit sur son visage, sur son front tristement penche et sur ses +joues sillonnees de larmes. + +-- Non, il ne sera pas dit, s'ecria Andry, que la plus belle et la +meilleure des femmes ait a subir un sort si lamentable, quand elle +est nee pour que tout ce qu'il y a de plus eleve au monde +s'incline devant elle comme devant une sainte image. Non tu ne +mourras pas, je le jure par ma naissance et par tout ce qui m'est +cher, tu ne mourras pas! Mais si rien ne peut conjurer ton +malheureux sort, si rien ne peut te sauver, ni la force, ni la +bravoure, ni la priere, nous mourrons ensemble, et je mourrai +avant toi, devant toi, et ce n'est que mort qu'on pourra me +separer de toi. + +-- Ne t'abuse pas, chevalier, et ne m'abuse pas moi-meme, lui +repondit-elle en secouant lentement la tete. Je ne sais que trop +bien qu'il ne t'est pas possible de m'aimer; je connais ton +devoir. Tu as un pere, des amis, une patrie qui t'appellent, et +nous sommes tes ennemis. + +-- Eh! que me font mes amis, ma patrie, mon pere? reprit Andry, en +relevant fierement le front et redressant sa taille droite et +svelte comme un jonc du Dniepr. Si tu crois cela, voila ce que je +vais te dire: je n'ai personne, personne, personne, repeta-t-il +obstinement, en faisant ce geste par lequel un Cosaque exprime un +parti pris et une volonte irrevocable. Qui m'a dit que l'Ukraine +est ma patrie? Qui me l'a donnee pour patrie? La patrie est ce que +notre ame desire, revere, ce qui nous est plus cher que tout. Ma +patrie, c'est toi, Et cette patrie-la, je ne l'abandonnerai plus +tant que je serai vivant, je la porterai dans mon coeur. Qu'on +vienne l'en arracher! + +Immobile un instant, elle le regarda droit aux yeux, et soudain, +avec toute l'impetuosite dont est capable une femme qui ne vit que +par les elans du coeur, elle se jeta a son cou, le serra dans ses +bras, et se mit a sangloter. Dans ce moment la rue retentit de +cris confus, de trompettes et de tambours. Mais Andry ne les +entendait pas; il ne sentait rien autre chose que la tiede +respiration de la jeune fille qui lui caressait la joue, que ses +larmes qui lui baignaient le visage, que ses longs cheveux qui lui +enveloppaient la tete d'un reseau soyeux et odorant. + +Tout a coup la Tatare entra dans la chambre en jetant des cris de +joie. + +-- Nous sommes sauves, disait-elle toute hors d'elle-meme; les +notres sont entres dans la ville, amenant du pain, de la farine, +et des Zaporogues prisonniers. + +Mais ni l'un ni l'autre ne fit attention a ce qu'elle disait. Dans +le delire de sa passion, Andry posa ses levres sur la bouche qui +effleurait sa joue, et cette bouche ne resta pas sans reponse. + +Et le Cosaque fut perdu, perdu pour toute la chevalerie cosaque. +Il ne verra plus ni la _setch_, ni les villages de ses peres, ni +le temple de Dieu. Et l'Ukraine non plus ne reverra pas l'un des +plus braves de ses enfants. Le vieux Tarass s'arrachera une +poignee de ses cheveux gris, et il maudira le jour et l'heure ou +il a, pour sa propre honte, donne naissance a un tel fils! + + +CHAPITRE VII + +Le _tabor_ des Zaporogues etait rempli de bruit et de mouvement. +D'abord personne ne pouvait exactement expliquer comment un +detachement de troupes royales avait penetre dans la ville. Ce fut +plus tard qu'on s'apercut que tout le _kouren_ de Pereiaslav, +place devant une des portes de la ville, etait reste la veille +ivre mort; il n'etait donc pas etonnant que la moitie des Cosaques +qui le composaient eut ete tuee et l'autre moitie prisonniere, +sans qu'ils eussent eu le temps de se reconnaitre. Avant que les +_koureni_ voisins, eveilles par le bruit, eussent pu prendre les +armes, le detachement entrait deja dans la ville, et ses derniers +rangs soutenaient la fusillade contre les Zaporogues mal eveilles +qui se jetaient sur eux en desordre. Le _kochevoi_ fit rassembler +l'armee, et lorsque tous les soldats reunis en cercle, le bonnet a +la main, eurent fait silence, il leur dit: + +-- Voila donc, seigneurs freres, ce qui est arrive cette nuit; +voila jusqu'ou peut conduire l'ivresse; voila l'injure que nous a +faite l'ennemi! Il parait que c'est la votre habitude: si l'on +vous double la ration, vous etes prets a vous souler de telle +sorte que l'ennemi du nom chretien peut non seulement vous oter +vos pantalons, mais meme vous eternuer au visage, sans que vous y +fassiez attention. + +Tous les Cosaques tenaient la tete basse, sentant bien qu'ils +etaient coupables. Le seul _ataman_ du _kouren_ de Nesamaiko[31], +Koukoubenko, eleva la voix. + +-- Arrete, pere, lui dit-il; quoiqu'il ne soit pas ecrit dans la +loi qu'on puisse faire quelque observation quand le _kochevoi_ +parle devant toute l'armee, cependant, l'affaire ne s'etant point +passee comme tu l'as dit, il faut parler. Tes reproches ne sont +pas completement justes. Les Cosaques eussent ete fautifs et +dignes de la mort s'ils s'etaient enivres pendant la marche, la +bataille, ou un travail important et difficile; mais nous etions +la sans rien faire, a nous ennuyer devant cette ville. Il n'y +avait ni careme, ni aucune abstinence ordonnee par l'Eglise. +Comment veux-tu donc que l'homme ne boive pas quand il n'a rien a +faire? il n'y a point de peche a cela. Mais nous allons leur +montrer maintenant ce que c'est que d'attaquer des gens +inoffensifs. Nous les avons bien battus auparavant nous allons +maintenant les battre de maniere qu'ils n'emportent pas leurs +talons a la maison. + +Le discours du _kourennoi_ plut aux Cosaques. Ils releverent leurs +tetes baissees, et beaucoup d'entre eux firent un signe de +satisfaction, en disant: + +-- Koukoubenko a bien parle. + +Et Tarass Boulba, qui se tenait non loin du _kochevoi_, ajouta: + +-- Il parait, _kochevoi_, que Koukoubenko a dit la verite. Que +repondras-tu a cela? + +-- Ce que je repondrai? je repondrai: Heureux le pere qui a donne +naissance a un pareil fils! Il n'y a pas une grande sagesse a dire +un mot de reproche; mais il y a une grande sagesse a dire un mot +qui, sans se moquer du malheur de l'homme, le ranime, lui rende du +courage, comme les eperons rendent du courage a un cheval que +l'abreuvoir a rafraichi. Je voulais moi-meme vous dire ensuite une +parole consolante; mais Koukoubenko m'a prevenu. + +-- Le _kochevoi_ a bien parle! s'ecria-t-on dans les rangs des +Zaporogues. + +-- C'est une bonne parole, disaient les autres. + +Et meme les plus vieux, qui se tenaient la comme des pigeons gris, +firent avec leurs moustaches une grimace de satisfaction, et +dirent: + +-- Oui, c'est une parole bien dite. + +-- Maintenant, ecoutez-moi, seigneurs, continua le _kochevoi_. +Prendre une forteresse, en escalader les murs, ou bien y percer +des trous a la maniere des rats, comme font les maitres allemands +(qu'ils voient le diable en songe!), c'est indecent et nullement +l'affaire des Cosaques. Je ne crois pas que l'ennemi soit entre +dans la ville avec de grandes provisions. Il ne menait pus avec +lui beaucoup de chariots. Les habitants de la ville sont affames, +ce qui veut dire qu'ils mangeront tout d'une fois; et quant au +foin pour les chevaux, ma foi, je ne sais guere ou ils en +trouveront, a moins que quelqu'un de leurs saints ne leur en jette +du haut du ciel... Mais ceci, il n'y a que Dieu qui le sache, car +leurs pretres ne sont forts qu'en paroles. Pour cette raison ou +pour une autre, ils finiront par sortir de la ville. Qu'on se +divise donc en trois corps, et qu'on les place devant les trois +portes cinq _koureni_ devant la principale, et trois _koureni_ +devant chacune des deux autres. Que le _kouren_ de Diadniv et +celui de Korsoun se mettent en embuscade: le _polkovnik_ Tarass +Boulba, avec tout son _polk_, aussi en embuscade. Les _koureni_ de +Titareff et de Tounnocheff, en reserve du cote droit; ceux de +Tcherbinoff et de Steblikiv, du cote gauche. Et vous, sortez des +rangs, jeunes gens qui vous sentez les dents aigues pour insulter, +pour exciter l'ennemi. Le Polonais n'a pas de cervelle; il ne sait +pas supporter les injures, et peut-etre qu'aujourd'hui meme ils +passeront les portes. Que chaque _ataman_ fasse la revue de son +_kouren_, et, s'il ne le trouve pas au complet, qu'il prenne du +monde dans les debris de celui de Periaslav. Visitez bien toutes +choses; qu'on donne a chaque Cosaque un verre de vin pour le +degriser, et un pain. Mais je crois qu'ils sont assez rassasies de +ce qu'ils ont mange hier, car, en verite, ils ont tellement bafre +toute la nuit, que, si je m'etonne d'une chose, c'est qu'ils ne +soient pas tous creves. Et voici encore un ordre que je donne: Si +quelque cabaretier juif s'avise de vendre un seul verre de vin a +un seul Cosaque, je lui ferai clouer au front une oreille de +cochon, et je le ferai pendre la tete en bas. A l'oeuvre, freres! +a l'oeuvre! + +C'est ainsi que le _kochevoi_ distribua ses ordres. Tous le +saluerent en se courbant jusqu'a la ceinture, et, prenant la route +de leurs chariots, ils ne remirent leurs bonnets qu'arrives a une +grande distance. Tous commencerent a s'equiper, a essayer leurs +lances et leurs sabres, a remplir de poudre leurs poudrieres, a +preparer leurs chariots et a choisir leurs montures. + +En rejoignant son campement, Tarass se mit a penser, sans le +deviner toutefois, a ce qu'etait devenu Andry. L'avait-on pris et +garrotte, pendant son sommeil, avec les autres? Mais non, Andry +n'est pas homme a se rendre vivant. On ne l'avait pas non plus +trouve parmi les morts. Tout pensif, Tarass cheminait devant son +_polk_, sans entendre que quelqu'un l'appelait depuis longtemps +par son nom. + +-- Qui me demande? dit-il enfin en sortant de sa reverie. + +Le juif Yankel etait devant lui. + +-- Seigneur _polkovnik_, seigneur _polkovnik_, disait il d'une +voix breve et entrecoupee, comme s'il voulait lui faire part d'une +nouvelle importante, j'ai ete dans la ville, seigneur _polkovnik_. + +Tarass regarda le juif d'un air ebahi: + +-- Qui diable t'a mene la? + +-- Je vais vous le raconter, dit Yankel. Des que j'entendis du +bruit au lever du soleil et que les Cosaques tirerent des coups de +fusil, je pris mon caftan, et, sans le mettre, je me mis a courir. +Ce n'est qu'en route que je passai les manches; car je voulais +savoir moi-meme la cause de ce bruit, et pourquoi les Cosaques +tiraient de si bonne heure. J'arrivai aux portes de la ville au +moment ou entrait la queue du convoi. Je regarde, et que vois-je +l'officier Galandowitch. C'est un homme que je connais; il me doit +cent ducats depuis trois ans. Et moi, je me mis a le suivre comme +pour reclamer ma creance, et voila comment je suis entre dans la +ville. + +-- Eh quoi! tu es entre dans la ville, et tu voulais encore lui +faire payer sa dette? lui dit Boulba. Comment donc ne t'a-t-il pas +fait pendre comme un chien? + +-- Certes, il voulait me faire pendre, repondit le juif; ses gens +m'avaient deja passe la corde au cou. Mais je me mis a supplier le +seigneur; je lui dis que j'attendrais le payement de ma creance +aussi longtemps qu'il le voudrait, et je promis de lui preter +encore de l'argent, s'il voulait m'aider a me faire rendre ce que +me doivent d'autres chevaliers; car, a dire vrai, le seigneur +officier n'a pas un ducat dans la poche, tout comme s'il etait +Cosaque, quoiqu'il ait des villages, des maisons, quatre chateaux +et des steppes qui s'etendent jusqu'a Chklov. Et maintenant, si +les juifs de Breslav ne l'eussent pas equipe, il n'aurait pas pu +aller a la guerre. C'est aussi pour cela qu'il n'a point paru a la +diete. + +-- Qu'as-tu donc fait dans la ville? as-tu vu les notres? + +-- Comment donc! il y en a beaucoup des notres: Itska, Rakhoum, +Khaivalkh, l'intendant... + +-- Qu'ils perissent tous, les chiens! s'ecria Tarass en colere. +Que viens-tu me mettre sous le nez ta maudite race de juifs? je te +parle de nos Zaporogues. + +-- Je n'ai pas vu nos Zaporogues; mais j'ai vu le seigneur Andry. + +-- Tu as vu Andry? dit Boulba. Eh bien! quoi? comment? ou l'as-tu +vu? dans une fosse, dans une prison, attache, enchaine? + +-- Qui aurait ose attacher le seigneur Andry? c'est a present l'un +des plus grands chevaliers. Je ne l'aurais presque pas reconnu. +Les brassards sont en or, la ceinture est en or, il n'y a que de +l'or sur lui. Il est tout etincelant d'or, comme quand au +printemps le soleil reluit sur l'herbe. Et le _vaivode_ lui a +donne son meilleur cheval; ce cheval seul coute deux cents ducats. + +Boulba resta stupefait: + +-- Pourquoi donc a-t-il mis une armure qui ne lui appartient pas? +Parce qu'elle etait meilleure que la sienne; c'est pour cela qu'il +l'a mise. Et maintenant il parcourt les rangs, et d'autres +parcourent les rangs, et il enseigne, et on l'enseigne, comme s'il +etait le plus riche des seigneurs polonais. + +-- Qui donc le force a faire tout cela? + +-- Je ne dis pas qu'on l'ait force. Est-ce que le seigneur Tarass +ne sait pas qu'il est passe dans l'autre parti par sa propre +volonte? + +-- Qui a passe? + +-- Le seigneur Andry. + +-- Ou a-t-il passe? + +-- Il a passe dans l'autre parti; il est maintenant des leurs. + +-- Tu mens, oreille de cochon. + +-- Comment est-il possible que je mente? Suis-je un sot, pour +mentir contre ma propre tete? Est-ce que je ne sais pas qu'on pend +un juif comme un chien, s'il ose mentir devant un seigneur? + +-- C'est-a-dire que, d'apres toi, il a vendu sa patrie et sa +religion? + +-- Je ne dis pas qu'il ait vendu quelque chose; je dis seulement +qu'il a passe dans l'autre parti. + +-- Tu mens, juif du diable; une telle chose ne s'est jamais vue +sur la terre chretienne. Tu mens, chien. + +-- Que l'herbe croisse sur le seuil de ma maison, si je mens. Que +chacun crache sur le tombeau de mon pere, de ma mere, de mon beau- +pere, de mon grand-pere et du pere de ma mere, si je mens. Si le +seigneur le desire, je vais lui dire pourquoi il a passe. + +-- Pourquoi? + +-- Le _vaivode_ a une fille qui est si belle, mon saint Dieu, si +belle... + +Ici le juif essaya d'exprimer par ses gestes la beaute de cette +fille, en ecartant les mains, en clignant des yeux, et en relevant +le coin de la bouche comme s'il goutait quelque chose de doux. + +-- Eh bien, quoi? Apres... + +-- C'est pour elle qu'il a passe de l'autre cote. Quand un homme +devient amoureux, il est comme une semelle qu'on met tremper dans +l'eau pour la plier ensuite comme on veut. + +Boulba se mit a reflechir profondement. Il se rappela que +l'influence d'une faible femme etait grande; qu'elle avait deja +perdu bien des hommes forts, et que la nature d'Andry etait +fragile par ce cote. Il se tenait immobile, comme plante a sa +place. + +-- Ecoute, seigneur; je raconterai tout au seigneur, dit le juif +Des que j'entendis le bruit du matin, des que je vis qu'on entrait +dans la ville, j'emportai avec moi, a tout evenement, une rangee +de perles, car il y a des demoiselles dans la ville; et s'il y a +des demoiselles, me dis-je a moi-meme, elles acheteront mes +perles, n'eussent-elles rien a manger. Et des que les gens de +l'officier polonais m'eurent lache, je courus a la maison du +_vaivode_, pour y vendre mes perles. J'appris tout d'une servante +tatare; elle m'a dit que la noce se ferait des qu'on aurait chasse +les Zaporogues. Le seigneur Andry a promis de chasser les +Zaporogues. + +-- Et tu ne l'as pas tue sur place, ce fils du diable? s'ecria +Boulba. + +-- Pourquoi le tuer? Il a passe volontairement. Ou est la faute de +l'homme? Il est alle la ou il se trouvait mieux. + +-- Et tu l'as vu en face? + +-- En face, certainement. Quel superbe guerrier? il est plus beau +que tous les autres. Que Dieu lui donne bonne sante! Il m'a +reconnu a l'instant meme, et quand je m'approchai de lui, il m'a +dit... + +-- Qu'est-ce qu'il t'a dit? + +-- Il m'a dit!... c'est-a-dire il a commence par me faire un signe +du doigt, et puis il m'a dit: "Yankel!" Et moi: "Seigneur Andry!" +Et lui: "Yankel, dis a mon pere, a mon frere, aux Cosaques, aux +Zaporogues, dis a tout le monde que mon pere n'est plus mon pere, +que mon frere n'est plus mon frere, que mes camarades ne sont plus +mes camarades, et que je veux me battre contre eux tous, contre +eux tous." + +-- Tu mens, Judas! s'ecria Tarass hors de lui; tu mens, chien. Tu +as crucifie le Christ, homme maudit de Dieu. Je te tuerai, Satan. +Sauve-toi, si tu ne veux pas rester mort sur le coup. + +En disant cela, Tarass tira son sabre. Le juif epouvante se mit a +courir de toute la rapidite de ses seches et longues jambes; et +longtemps il courut, sans tourner la tete, a travers les chariots +des Cosaques, et longtemps encore dans la plaine, quoique Tarass +ne l'eut pas poursuivi, reflechissant qu'il etait indigne de lui +de s'abandonner a sa colere contre un malheureux qui n'en pouvait +mais. + +Boulba se souvint alors qu'il avait vu, la nuit precedente, Andry +traverser le _tabor_ menant une femme avec lui. Il baissa sa tete +grise, et cependant il ne voulait pas croire encore qu'une action +aussi infame eut ete commise, et que son propre fils eut pu vendre +ainsi sa religion et son ame. + +Enfin il conduisit son _polk_ a la place qui lui etait designee, +derriere le seul bois que les Cosaques n'eussent pas encore brule. +Cependant les Zaporogues, a pied et a cheval se mettaient en +marche dans la direction des trois portes de la ville. L'un apres +l'autre defilaient les divers _koureni_, composant l'armee. Il ne +manquait que le seul _kouren_ de Pereiaslav; les Cosaques qui le +composaient avaient bu la veille tout ce qu'ils devaient boire en +leur vie. Tel s'etait reveille garrotte dans les mains des +ennemis; tel avait passe endormi de la vie a la mort, et leur +_ataman_ lui-meme, Khlib, s'etait trouve sans pantalon et sans +vetement superieur au milieu du camp polonais. + +On s'apercut dans la ville du mouvement des Cosaques. Toute la +population accourut sur les remparts, et un tableau anime se +presenta aux yeux des Zaporogues. Les chevaliers polonais, plus +richement vetus l'un que l'autre, occupaient la muraille. Leurs +casques en cuivre, surmontes de plumes blanches comme celles du +cygne, etincelaient au soleil; d'autres portaient de petits +bonnets, roses ou bleus, penches sur l'oreille, et des caftans aux +manches flottantes, brodes d'or ou de soieries. Leurs sabres et +leurs mousquets, qu'ils achetaient a grand prix, etaient, comme +tout leur costume, charges d'ornements. Au premier rang, se tenait +plein de fierte, portant un bonnet rouge et or, le colonel de la +ville de Boudjak. Plus grand et plus gros que tous les autres, il +etait serre dans son riche caftan. Plus loin, pres d'une porte +laterale, se tenait un autre colonel, petit homme maigre et sec. +Ses petits yeux vifs lancaient des regards percants sous leurs +sourcils epais. Il se tournait avec vivacite, en designant les +postes de sa main effilee, et distribuant des ordres. On voyait +que, malgre sa taille chetive, c'etait un homme de guerre. Pres de +lui se trouvait un officier long et fluet, portant d'epaisses +moustaches sur un visage rouge. Ce Seigneur aimait les festins et +l'hydromel capiteux. Derriere eux etait groupee une foule de +petits gentillatres qui s'etaient armes, les uns a leurs propres +frais, les autres aux frais de la couronne, ou avec l'aide de +l'argent des juifs, auxquels ils avaient engage tout ce que +contenaient les petits castels de leurs peres. Il y avait encore +une foule de ces clients parasites que les senateurs menaient avec +eux pour leur faire cortege, qui, la veille, volaient du buffet ou +de la table quelque coupe d'argent, et, le lendemain, montaient +sur le siege de la voiture pour servir de cochers. Enfin, il y +avait la de toutes especes de gens. Les rangs des Cosaques se +tenaient silencieusement devant les murs; aucun d'entre eux ne +portait d'or sur ses habits; on ne voyait briller, par-ci par-la, +les metaux precieux que sur les poignees des sabres ou les crosses +des mousquets. Les Cosaques n'aimaient pas a se vetir richement +pour la bataille; leurs caftans et leurs armures etaient fort +simples, et l'on ne voyait, dans tous les escadrons, que de +longues files bigarrees de bonnets noirs a la pointe rouge. + +Deux Cosaques sortirent des rangs des Zaporogues. L'un etait tout +jeune, l'autre un peu plus age; tous deux avaient, selon leur +facon de dire, de bonnes dents pour mordre, non seulement en +paroles, mais encore en action. Ils s'appelaient Okhrim Nach et +Mikita Colokopitenko. Demid Popovitch les suivait, vieux Cosaque +qui hantait depuis longtemps la _setch_, qui etait alle jusque +sous les murs d'Andrinople, et qui avait souffert bien des +traverses en sa vie. Une fois, en se sauvant d'un incendie, il +etait revenu a la _setch_, avec la tete toute goudronnee, toute +noircie, et les cheveux brules. Mais depuis lors, il avait eu le +temps de se refaire et d'engraisser; sa longue touffe de cheveux +entourait son oreille, et ses moustaches avaient repousse noires +et epaisses. Popovitch etait renomme pour sa langue bien affilee. + +-- Toute l'armee a des _joupans_ rouges, dit-il; mais je voudrais +bien savoir si la valeur de l'armee est rouge aussi[32]! + +-- Attendez, s'ecria d'en haut le gros colonel; je vais vous +garrotter tous. Rendez, esclaves, rendez vos mousquets et vos +chevaux. Avez-vous vu comme j'ai deja garrotte les votres? Qu'on +amene les prisonniers sur le parapet. + +Et l'on amena les Zaporogues garrottes. Devant eux marchait leur +_ataman_ Khlib, sans pantalon et sans vetement superieur, dans +l'etat ou on l'avait saisi. Et l'_ataman_ baissa la tete, honteux +de sa nudite et de ce qu'il avait ete pris en dormant, comme un +chien. + +-- Ne t'afflige pas, Khlib, nous te delivrerons, lui criaient d'en +bas les Cosaques. + +-- Ne t'afflige pas, ami, ajouta l'_ataman_ Borodaty, ce n'est pas +ta faute si l'on t'a pris tout nu; cela peut arriver a chacun. +Mais honte a eux, qui t'exposent ignominieusement sans avoir, par +decence, couvert ta nudite. + +-- Il parait que vous n'etes braves que quand vous avez affaire a +des gens endormis, dit Golokopitenko, en regardant le parapet. + +-- Attendez, attendez, nous vous couperons vos touffes de cheveux, +lui repondit-on d'en haut. + +-- Je voudrais bien voir comment ils nous couperaient nos touffes, +disait Popovitch en tournant devant eux sur son cheval. + +Et puis il ajouta, en regardant les siens: + +-- Mais peut-etre que les Polonais disent la verite; si ce gros-la +les amene, ils seront bien defendus. + +-- Pourquoi crois-tu qu'ils seront bien defendus? repliquerent les +cosaques, surs d'avance que Popovitch allait lacher un bon mot. + +-- Parce que toute l'armee peut se cacher derriere lui, et qu'il +serait fort difficile d'attraper quelqu'un avec la lance par dela +son ventre. + +Tous les Cosaques se mirent a rire et, longtemps apres, beaucoup +d'entre eux secouaient encore la tete en repetant: + +-- Ce diable de Popovitch! s'il s'avise de decocher un mot a +quelqu'un, alors... + +Et les Cosaques n'acheverent pas de dire ce qu'ils entendaient par +alors... + +-- Reculez, reculez! s'ecria le _kochevoi_. + +Car les Polonais semblaient ne pas vouloir supporter une pareille +bravade, et le colonel avait fait un signe de la main. En effet, a +peine les Cosaques s'etaient-ils retires, qu'une decharge de +mousqueterie retentit sur le haut du parapet. Un grand mouvement +se fit dans la ville; le vieux _vaivode_ apparut lui-meme, monte +sur son cheval. Les portes s'ouvrirent, et l'armee polonaise en +sortit. A l'avant-garde marchaient les hussards[33], bien alignes, +puis les cuirassiers avec des lances, tous portant des casques en +cuivre. Derriere eux chevauchaient les plus riches gentilshommes, +habilles chacun selon son caprice. Ils ne voulaient pas se meler a +la foule des soldats, et celui d'entre eux qui n'avait pas de +commandement s'avancait seul a la tete de ses gens. Puis venaient +d'autres rangs, puis l'officier fluet, puis d'autres rangs encore, +puis le gros colonel, et le dernier qui quitta la ville fut le +colonel sec et maigre. + +-- Empechez-les, empechez-les d'aligner leurs rangs, criait le +_kochevoi_. Que tous les _koureni_ attaquent a la fois. Abandonnez +les autres portes. Que le _kouren_ de Titareff attaque par son +cote et le _kouren_ de Diadkoff par le sien. Koukoubenko et +Palivoda, tombez sur eux par derriere. Divisez-les, confondez-les. + +Et les Cosaques attaquerent de tous les cotes. Ils rompirent les +rangs polonais, les melerent et se melerent avec eux, sans leur +donner le temps de tirer un coup de mousquet. On ne faisait usage +que des sabres et des lances. Dans cette melee generale, chacun +eut l'occasion de se montrer. Demid Popovitch tua trois fantassins +et culbuta deux gentilshommes a bas de leurs chevaux, en disant: + +-- Voila de bons chevaux; il y a longtemps que j'en desirais de +pareils. + +Et il les chassa devant lui dans la plaine, criant aux autres +Cosaques de les attraper; puis il retourna dans la melee, attaqua +les seigneurs qu'il avait demontes, tua l'un d'eux, jeta son +_arank_[34] au cou de l'autre, et le traina a travers la campagne, +apres lui avoir pris son sabre a la riche poignee et sa bourse +pleine de ducats. Kobita, bon Cosaque encore jeune, en vint aux +mains avec un des plus braves de l'armee polonaise, et ils +combattirent longtemps corps a corps. Le Cosaque finit par +triompher; il frappa le Polonais dans la poitrine avec un couteau +turc; mais ce fut en vain pour son salut; une balle encore chaude +l'atteignit a la tempe. Le plus noble des seigneurs polonais +l'avait ainsi tue, le plus beau des chevaliers et d'ancienne +extraction princiere; celui-ci se portait partout, sur son +vigoureux cheval bai clair, et s'etait deja signale par maintes +prouesses. Il avait sabre deux Zaporogues, renverse un bon +Cosaque, Fedor Korj, et l'avait perce de sa lance apres avoir +abattu son cheval d'un coup de pistolet. Il venait encore de tuer +Kobita. + +-- C'est avec celui-la que je voudrais essayer mes forces, s'ecria +l'_ataman_ du _kouren_ de Nesamaiko, Koukoubenko. + +Il donna de l'eperon a son cheval et s'elanca sur le Polonais, en +criant d'une voix si forte que tous ceux qui se trouvaient proche +tressaillirent involontairement. Le Polonais eut l'intention de +tourner son cheval pour faire face a ce nouvel ennemi; mais +l'animal ne lui obeit point. Epouvante par ce terrible cri, il +avait fait un bond de cote, et Koukoubenko put frapper, d'une +balle dans le dos, le Polonais qui tomba de son cheval. Meme +alors, le Polonais ne se rendit pas; il tacha encore de percer +l'ennemi, mais sa main affaiblie laissa retomber son sabre. +Koukoubenko prit a deux mains sa lourde epee, lui en enfonca la +pointe entre ses levres palies. L'epee lui brisa les dents, lui +coupa la langue, lui traversa les vertebres du cou, et penetra +profondement dans la terre ou elle le cloua pour toujours. Le sang +rose jaillit de la blessure, ce sang de gentilhomme, et lui +teignit son caftan jaune brode d'or. Koukoubenko abandonna le +cadavre, et se jeta avec les siens sur un autre point. + +-- Comment peut-on laisser la une si riche armure sans la +ramasser? dit l'_ataman_ du _kouren_ d'Oumane, Borodaty. + +Et il quitta ses gens pour s'avancer vers l'endroit ou le +gentilhomme gisait a terre. + +-- J'ai tue sept seigneurs de ma main, mais je n'ai trouve sur +aucun d'eux une aussi belle armure. + +Et Borodaty, entraine par l'ardeur du gain, se baissa pour enlever +cette riche depouille. Il lui ota son poignard turc, orne de +pierres precieuses, lui enleva sa bourse pleine de ducats, lui +detacha du cou un petit sachet qui contenait, avec du linge fin, +une boucle de cheveux donnee par une jeune fille, en souvenir +d'amour. Borodaty n'entendit pas que l'officier au nez rouge +arrivait sur lui par derriere, celui-la meme qu'il avait deja +renverse de la selle, apres l'avoir marque d'une balafre au +visage. L'officier leva son sabre et lui assena un coup terrible +sur son cou penche. L'amour du butin n'avait pas mene a une bonne +fin l'_ataman_ Borodaty. Sa tete puissante roula par terre d'un +cote, et son corps de l'autre, arrosant l'herbe de son sang. A +peine l'officier vainqueur avait-il saisi par sa touffe de cheveux +la tete de l'_ataman_ pour la pendre a sa selle, qu'un vengeur +s'etait deja leve. + +Ainsi qu'un epervier qui, apres avoir trace des cercles avec ses +puissantes ailes, s'arrete tout a coup immobile dans l'air, et +fond comme la fleche sur une caille qui chante dans les bles pres +de la route, ainsi le fils de Tarass, Ostap, s'elanca sur +l'officier polonais et lui jeta son noeud coulant autour du cou. +Le visage rouge de l'officier rougit encore quand le noeud coulant +lui serra la gorge. Il saisit convulsivement son pistolet, mais sa +main ne put le diriger, et la balle alla se perdre dans la plaine. +Ostap detacha de la selle du Polonais un lacet en soie dont il se +servait pour lier les prisonniers, lui garrotta les pieds et les +bras, attacha l'autre bout du lacet a l'arcon de sa propre selle, +et le traina a travers champs, en criant aux Cosaques d'Oumane +d'aller rendre les derniers devoirs a leur _ataman_. Quand les +Cosaques de ce _kouren_ apprirent que leur _ataman_ n'etait plus +en vie, ils abandonnerent le combat pour relever son corps, et se +concerterent pour savoir qui il fallait choisir a sa place. + +-- Mais a quoi bon tenir de longs conseils! dirent-ils enfin; il +est impossible de choisir un meilleur _kourennoi_ qu'Ostap Boulba. +Il est vrai qu'il est plus jeune que nous tous; mais il a de +l'esprit et du sens comme un vieillard. + +Ostap, otant son bonnet, remercia ses camarades de l'honneur +qu'ils lui faisaient, mais sans pretexter ni sa jeunesse, ni son +manque d'experience, car, en temps de guerre, il n'est pas permis +d'hesiter. Ostap les conduisit aussitot contre l'ennemi, et leur +prouva que ce n'etait pas a tort qu'ils l'avaient choisi pour +_ataman_. Les Polonais sentirent que l'affaire devenait trop +chaude; ils reculerent et traverserent la plaine pour se +rassembler de l'autre cote. Le petit colonel fit signe a une +troupe de quatre cents hommes qui se tenaient en reserve pres de +la porte de la ville, et ils firent une decharge de mousqueterie +sur les Cosaques. Mais ils n'atteignirent que peu de monde. +Quelques balles allerent frapper les boeufs de l'armee, qui +regardaient stupidement le combat. Epouvantes, ces animaux +pousserent des mugissements, se ruerent sur le _tabor_ des +Cosaques, briserent des chariots et foulerent aux pieds beaucoup +de monde. Mais Tarass, en ce moment, s'elancant avec son _polk_ de +l'embuscade ou il etait poste, leur barra le passage, en faisant +jeter de grands cris a ses gens. Alors tout le troupeau furieux, +eperdu, se retourna sur les regiments polonais qu'il mit en +desordre. + +-- Grand merci, taureaux! criaient les Zaporogues; vous nous avez +bien servis pendant la marche, maintenant, vous nous servez a la +bataille! + +Les Cosaques se ruerent de nouveau sur l'ennemi. Beaucoup de +Polonais perirent, beaucoup de Cosaques se distinguerent, entre +autres Metelitza, Chilo, les deux Pissarenko, Vovtousenko. Se +voyant presses de toutes parts, les Polonais eleverent leur +banniere en signe de ralliement, et se mirent a crier qu'on leur +ouvrit les portes de la ville. Les portes fermees s'ouvrirent en +grincant sur leurs gonds et recurent les cavaliers fugitifs, +harasses, couverts de poussiere, comme la bergerie recoit les +brebis. Beaucoup de Zaporogues voulaient les poursuivre jusque +dans la ville, mais Ostap arreta les siens en leur disant: + +-- Eloignez-vous, seigneurs freres, eloignez-vous des murailles; +il n'est pas bon de s'en approcher. + +Ostap avait raison, car, dans le moment meme, une decharge +generale retentit du haut des remparts. Le _kochevoi_ s'approcha +pour feliciter Ostap. + +-- C'est encore un jeune _ataman_, dit-il, mais il conduit ses +troupes comme un vieux chef. + +Le vieux Tarass tourna la tete pour voir quel etait ce nouvel +_ataman_; il apercut son fils Ostap a la tete du _kouren_ +d'Oumane, le bonnet sur l'oreille la massue d'_ataman_ dans sa +main droite. + +-- Voyez-vous le drole! se dit-il tout joyeux. + +Et il remercia tous les Cosaques d'Oumane pour l'honneur qu'ils +avaient fait a son fils. + +Les Cosaques reculerent jusqu'a leur _tabor_; les Polonais +parurent de nouveau sur le parapet, mais, cette fois, leurs riches +_joupans_ etaient dechires, couverts de sang et de poussiere. + +-- Hola! he! avez-vous panse vos blessures? leur criaient les +Zaporogues. + +-- Attendez! Attendez! repondait d'en haut le gros colonel en +agitant une corde dans ses mains. + +Et longtemps encore, les soldats des deux partis echangerent des +menaces et des injures. + +Enfin, ils se separerent. Les uns allerent se reposer des fatigues +du combat; les autres se mirent a appliquer de la terre sur leurs +blessures et dechirerent les riches habits qu'ils avaient enleves +aux morts pour en faire des bandages. Ceux qui avaient conserve le +plus de forces, s'occuperent a rassembler les cadavres de leurs +camarades et a leur rendre les derniers honneurs. Avec leurs epees +et leurs lances, ils creuserent des fosses dont ils emportaient la +terre dans les pans de leurs habits; ils y deposerent +soigneusement les corps des Cosaques, et les recouvrirent de terre +fraiche pour ne pas les laisser en pature aux oiseaux. Les +cadavres des Polonais furent attaches par dizaines aux queues des +chevaux, que les Zaporogues lancerent dans la plaine en les +chassant devant eux a grands coups de fouet. Les chevaux furieux +coururent longtemps a travers les champs, trainant derriere eux +les cadavres ensanglantes qui roulaient et se heurtaient dans la +poussiere. + +Le soir venu, tous les _koureni_ s'assirent en rond et se mirent a +parler des hauts faits de la journee. Ils veillerent longtemps +ainsi. Le vieux Tarass se coucha plus tard que tous les autres; il +ne comprenait pas pourquoi Andry ne s'etait pas montre parmi les +combattants. Le Judas avait-il eu honte de se battre contre ses +freres? Ou bien le juif l'avait il trompe, et Andry se trouvait-il +en prison. Mais Tarass se souvint que le coeur d'Andry avait +toujours ete accessible aux seductions des femmes, et, dans sa +desolation, il se mit a maudire la Polonaise qui avait perdu son +fils, a jurer qu'il en tirerait vengeance. Il aurait tenu son +serment, sans etre touche par la beaute de cette femme; il +l'aurait trainee par ses longs cheveux a travers tout le camp des +Cosaques; il aurait meurtri et souille ses belles epaules, aussi +blanches que la neige eternelle qui couvre le sommet des hautes +montagnes; il aurait mis en pieces son beau corps. Mais Boulba ne +savait pas lui-meme ce que Dieu lui preparait pour le lendemain... +Il finit par s'endormir, tandis que la garde, vigilante et sobre, +se tint toute la nuit pres des feux, regardant avec attention de +tous cotes dans les tenebres. + + +CHAPITRE VIII + +Le soleil n'etait pas encore arrive a la moitie de sa course dans +le ciel, que tous les Zaporogues se reunissaient en assemblee. De +la _setch_ etait venue la terrible nouvelle que les Tatars, +pendant l'absence des Cosaques, l'avaient entierement pillee, +qu'ils avaient deterre le tresor que les Cosaques conservaient +mysterieusement sous la terre; qu'ils avaient massacre ou fait +prisonniers tous ceux qui restaient, et qu'emmenant tous les +troupeaux, tous les haras, ils s'etaient diriges en droite ligne +sur Perekop. Un seul Cosaque, Maxime Golodoukha, s'etait echappe +en route des mains des Tatars; il avait poignarde le _mirza_, +enleve son sac rempli de sequins, et, sur un cheval tatar, en +habits tatars, il s'etait soustrait aux poursuites par une course +de deux jours et de deux nuits. Son cheval etait mort de fatigue; +il en avait pris un autre, l'avait encore tue, et sur le troisieme +enfin il etait arrive dans le camp des Zaporogues, ayant appris en +route qu'ils assiegeaient Doubno. Il ne put qu'annoncer le malheur +qui etait arrive; mais comment etait-il arrive, ce malheur? Les +Cosaques demeures a la _setch_ s'etaient-ils enivres selon la +coutume zaporogue, et rendus prisonniers dans l'ivresse? Comment +les Tatars avaient-ils decouvert l'endroit ou etait enterre le +tresor de l'armee? Il n'en put rien dire. Le Cosaque etait harasse +de fatigue; il arrivait tout enfle; le vent lui avait brule le +visage, il tomba sur la terre, et s'endormit d'un profond sommeil. + +En pareil cas, c'etait la coutume zaporogue de se lancer aussitot +a la poursuite des ravisseurs, et de tacher de les atteindre en +route, car autrement les prisonniers pouvaient etre transportes +sur les bazars de l'Asie Mineure, a Smyrne, a l'ile de Crete, et +Dieu sait tous les endroits ou l'on aurait vu les tetes a longue +tresse des Zaporogues. Voila pourquoi les Cosaques s'etaient +assembles. Tous, du premier au dernier, se tenaient debout, le +bonnet sur la tete, car ils n'etaient pas venus pour entendre +l'ordre du jour de l'_ataman_, mais pour se concerter comme egaux +entre eux. + +-- Que les anciens donnent d'abord leur conseil! criait-on dans la +foule. + +-- Que le _kochevoi_ donne son conseil! disaient les autres. + +Et le _kochevoi_, otant son bonnet, non plus comme chef des +Cosaques, mais comme leur camarade, les remercia de l'honneur +qu'ils lui faisaient et leur dit: + +-- Il y en a beaucoup parmi nous qui sont plus anciens que moi et +plus sages dans les conseils; mais puisque vous m'avez choisi pour +parler le premier, voici mon opinion: Camarades, sans perdre de +temps, mettons-nous a la poursuite du Tatar, car vous savez vous- +memes quel homme c'est, le Tatar. Il n'attendra pas votre arrivee +avec les biens qu'il a enleves; mais il les dissipera sur-le- +champ, si bien qu'on n'en trouvera plus la trace. Voici donc mon +conseil: en route! Nous nous sommes assez promenes par ici; les +Polonais savent ce que sont les Cosaques. Nous avons venge la +religion autant que nous avons pu; quant au butin, il ne faut pas +attendre grand'chose d'une ville affamee. Ainsi donc mon conseil +est de partir. + +-- Partons! + +Ce mot retentit dans les _koureni_ des Zaporogues. + +Mais il ne fut pas du gout de Tarass Boulba, qui abaissa, en les +froncant, ses sourcils meles de blanc et de noir, semblables aux +buissons qui croissent sur le flanc nu d'une montagne, et dont les +cimes ont blanchi sous le givre herisse du nord. + +-- Non, ton conseil ne vaut rien, _kochevoi_, dit-il; tu ne parles +pas comme il faut, Il parait que tu as oublie que ceux des notres +qu'ont pris les Polonais demeurent prisonniers. Tu veux donc que +nous ne respections pas la premiere des saintes lois de la +fraternite, que nous abandonnions nos compagnons, pour qu'on les +ecorche vivants, ou bien pour que, apres avoir ecartele leurs +corps de Cosaques, on en promene les morceaux par les villes et +les campagnes, comme ils ont deja fait du _hetman_ et des +meilleurs chevaliers de l'Ukraine. Et sans cela, n'ont-ils pas +assez insulte a tout ce qu'il y a de saint. Que sommes-nous donc? +je vous le demande a tous. Quel Cosaque est celui qui abandonne +son compagnon dans le danger, qui le laisse comme un chien perir +sur la terre etrangere? Si la chose en est venue au point que +personne ne revere plus l'honneur cosaque, et si l'on permet qu'on +lui crache sur sa moustache grise, ou qu'on l'insulte par +d'outrageantes paroles, ce n'est pas moi du moins qu'on insultera. +Je reste seul. + +Tous les Zaporogues qui l'entendirent furent ebranles. + +-- Mais as-tu donc oublie, brave _polkovnik_, dit alors le +_kochevoi_, que nous avons aussi des compagnons dans les mains des +Tatars, et que si nous ne les delivrons pas maintenant, leur vie +sera vendue aux paiens pour un esclavage eternel, pire que la plus +cruelle des morts? As-tu donc oublie qu'ils emportent tout notre +tresor, acquis au prix du sang chretien? + +Tous les Cosaques resterent pensifs, ne sachant que dire. Aucun +d'eux ne voulait meriter une mauvaise renommee. Alors s'avanca +hors des rangs le plus ancien par les annees de l'armee zaporogue, +Kassian Bovdug. Il etait venere de tous les Cosaques. Deux fois on +l'avait elu _kochevoi_, et a la guerre aussi c'etait un bon +Cosaque. Mais il avait vieilli. Depuis longtemps il n'allait plus +en campagne, et s'abstenait de donner des conseils. Seulement il +aimait, le vieux, a rester couche sur le flanc, pres des groupes +de Cosaques, ecoutant les recits des aventures d'autrefois et des +campagnes de ses jeunes compagnons. Jamais il ne se melait a leurs +discours, mais il les ecoutait en silence, ecrasant du pouce la +cendre de sa courte pipe, qu'il n'otait jamais de ses levres, et +il restait longtemps couche, fermant a demi les paupieres, et les +Cosaques ne savaient s'il etait endormi ou s'il les ecoutait +encore. Pendant toutes les campagnes, il gardait la maison; mais +cette fois pourtant le vieux s'etait laisse prendre; et, faisant +le geste de decision propre aux Cosaques, il avait dit: + +-- A la grace de Dieu! je vais avec vous. Peut-etre serai-je utile +en quelque chose a la chevalerie cosaque. + +Tous les Cosaques se turent quand il parut devant l'assemblee, car +depuis longtemps ils n'avaient entendu un mot de sa bouche. Chacun +voulait savoir ce qu'allait dire Bovdug. + +-- Mon tour est venu de dire un mot, seigneurs freres, commenca-t- +il; enfants, ecoutez donc le vieux. Le _kochevoi_ a bien parle, et +comme chef de l'armee cosaque, oblige d'en prendre soin et de +conserver le tresor de l'armee, il ne pouvait rien dire de plus +sage. Voila! que ceci soit mon premier discours; et maintenant, +ecoutez ce que dira mon second. Et voila ce que dira mon second +discours: C'est une grande verite qu'a dite aussi le _polkovnik_ +Tarass; que Dieu lui donne longue vie et qu'il y ait beaucoup de +pareils _polkovniks_ dans l'Ukraine! Le premier devoir et le +premier honneur du Cosaque, c'est d'observer la fraternite. Depuis +le long temps que je vis dans le monde, je n'ai pas oui dire, +seigneurs freres, qu'un Cosaque eut jamais abandonne ou vendu de +quelque maniere son compagnon; et ceux-ci, et les autres sont nos +compagnons. Qu'il y en ait plus, qu'il y en ait moins, tous sont +nos freres. Voici donc mon discours: Que ceux a qui sont chers les +Cosaques faits prisonniers par les Tatars, aillent poursuivre les +Tatars; et que ceux a qui sont chers les Cosaques faits +prisonniers par les Polonais, et qui ne veulent pas abandonner la +bonne cause, restent ici. Le _kochevoi_, suivant son devoir, +menera la moitie de nous a la poursuite des Tatars, et l'autre +moitie se choisira un _ataman_ de circonstance, et d'etre _ataman_ +de circonstance, si vous en croyez une tete blanche, cela ne va +mieux a personne qu'a Tarass Boulba. Il n'y en a pas un seul parmi +nous qui lui soit egal en vertu guerriere. + +Ainsi dit Bovdug, et il se tut; et tous les Cosaques se rejouirent +de ce que le vieux les avait ainsi mis dans la bonne voie. Tous +jeterent leurs bonnets en l'air, en criant: + +-- Merci, pere! il s'est tu, il s'est tu longtemps; et voila +qu'enfin il a parle. Ce n'est pas en vain qu'au moment de se +mettre en campagne il disait qu'il serait utile a la chevalerie +cosaque. Il l'a fait comme il l'avait dit. + +-- Eh bien? consentez-vous a cela? demanda le _kochevoi_. + +-- Nous consentons tous! crierent les Cosaques. + +-- Ainsi l'assemblee est finie? + +-- L'assemblee est finie! crierent les Cosaques. + +-- Ecoutez donc maintenant l'ordre militaire, enfants, dit le +_kochevoi_. + +Il s'avanca, mit son bonnet, et tous les Zaporogues, otant leur +bonnet, demeurerent tete nue, les yeux baisses vers la terre, +comme cela se faisait toujours parmi les Cosaques lorsqu'un ancien +se preparait a parler. + +-- Maintenant, seigneurs freres, divisez-vous. Que celui qui veut +partir, passe du cote droit; que celui qui veut rester, passe du +cote gauche. Ou ira la majeure partie d'un _kouren_, tout le reste +suivra; mais si la moindre partie persiste, qu'elle s'incorpore a +d'autres _koureni_. + +Et ils commencerent a passer, l'un a droite, l'autre a gauche. +Quand la majeure partie d'un _kouren_ passait d'un cote, +l'_ataman_ du _kouren_ passait aussi; quand c'etait la moindre +partie, elle s'incorporait aux autres _koureni_. Et souvent il +s'en fallut peu que les deux moities ne fussent egales. Parmi ceux +qui voulurent demeurer, se trouva presque tout le _kouren_ de +Nesamaiko, une grande moitie du _kouren_ de Popovitcheff, tout le +_kouren_ d'Oumane, tout le _kouren_ de _Kaneff_, une grande moitie +du _kouren_ de Steblikoff, une grande moitie du _kouren_ de +Fimocheff. Tout le reste prefera aller a la poursuite des Tatars. +Des deux cotes il y avait beaucoup de bons et braves Cosaques. +Parmi ceux qui s'etaient decides a se mettre a la poursuite des +Tatars, il y avait Tcherevety, le vieux Cosaque Pokotipole, et +Lemich, et Procopovitch, et Choma. Demid Popovitch etait passe +avec eux, car c'etait un Cosaque du caractere le plus turbulent; +il ne pouvait rester longtemps a une meme place; ayant essaye ses +forces contre les Polonais, il eut envie de les essayer contre les +Tatars. Les _atamans_ des _koureni_ etaient Nostugan, Pokrychka, +Nevymsky; et bien d'autres fameux et braves Cosaques encore +avaient eu envie d'essayer leur sabre et leurs bras puissants dans +une lutte avec les Tatars. Il n'y avait pas moins de braves et de +bien braves Cosaques parmi ceux qui voulurent rester, tels que les +_atamans_ Demytrovitch, Koukoubenko, Vertichvits, Balan, +Boulbenko, Ostap. Apres eux, il y avait encore beaucoup d'autres +illustres et puissants Cosaques: Vovtousenko, Tchenitchenko, +Stepan Couska, Ochrim Gouska, Mikola Gousty, Zadorojny, Metelitza, +Ivan Zakroutygouba, Mosy Chilo, Degtarenko, Sydorenko, Pisarenko, +puis un second Pisarenko, puis encore un Pisarenko, et encore une +foule d'autres bons Cosaques. Tous avaient beaucoup marche a pied, +beaucoup monte a cheval; ils avaient vu les rivages de l'Anatolie, +les steppes salees de la Crimee, toutes les rivieres, grandes et +petites, qui se versent dans le Dniepr, toutes les anses et toutes +les iles de ce fleuve. Ils avaient foule la terre moldave, +illyrienne et turque; ils avaient sillonne toute la mer Noire sur +leurs bateaux cosaques a deux gouvernails; ils avaient attaque, +avec cinquante bateaux de front, les plus riches et les plus +puissants vaisseaux; ils avaient coule a fond bon nombre de +galeres turques, et enfin brule beaucoup de poudre en leur vie. +Plus d'une fois ils avaient dechire, pour s'en faire des bas, de +precieuses etoffes de Damas; plus d'une fois ils avaient rempli de +sequins en or pur les larges poches de leurs pantalons. Quant aux +richesses que chacun d'eux avait dissipees a boire et a se +divertir, et qui auraient pu suffire a la vie d'un autre homme, il +n'eut pas ete possible d'en dresser le compte. Ils avaient tout +dissipe a la cosaque, fetant le monde entier, et louant des +musiciens pour faire danser tout l'univers. Meme alors il y en +avait bien peu qui n'eussent quelque tresor, coupes et vases +d'argent, agrafes et bijoux, enfouis sous les joncs des iles du +Dniepr, pour que le Tatar ne put les trouver, si, par malheur, il +reussissait a tomber sur la _setch_. Mais il eut ete difficile au +Tatar de denicher le tresor, car le maitre du tresor lui-meme +commencait a oublier en quel endroit il l'avait cache. Tels +etaient les Cosaques qui avaient voulu demeurer pour venger sur +les Polonais leurs fideles compagnons et la religion du Christ. Le +vieux Cosaque Bovdug avait aussi prefere rester avec eux en +disant: + +-- Maintenant mes annees sont trop lourdes pour que j'aille courir +le Tatar; ici, il y a une place ou je puis m'endormir de la bonne +mort du Cosaque. Depuis longtemps j'ai demande a Dieu, s'il faut +terminer ma vie, que je la termine dans une guerre pour la sainte +cause chretienne. Il m'a exauce. Nulle part une plus belle mort ne +viendra pour le vieux Cosaque. + +Quand ils se furent tous divises et ranges sur deux files, par +_kouren_, le _kochevoi_ passa entre les rangs, et dit: + +-- Eh bien! seigneurs freres, chaque moitie est-elle contente de +l'autre? + +-- Tous sont contents, pere, repondirent les Cosaques. + +-- Embrassez-vous donc, et dites-vous adieu l'un a l'autre, car +Dieu sait s'il vous arrivera de vous revoir en cette vie. Obeissez +a votre _ataman_, et faites ce que vous savez vous-memes; vous +savez ce qu'ordonne l'honneur cosaque. + +Et tous les Cosaques, autant qu'il y en avait, s'embrasserent +reciproquement, ce furent les deux _atamans_ qui commencerent; +apres avoir fait glisser dans les doigts leurs moustaches grises, +ils se donnerent l'accolade sur les deux joues; puis, se prenant +les mains avec force, ils voulurent se demander l'un a l'autre: + +-- Eh bien! seigneur frere, nous reverrons-nous ou non? + +Mais ils se turent, et les deux tetes grises s'inclinerent +pensives. Et tous les Cosaques, jusqu'au dernier, se dirent adieu, +sachant qu'il y aurait; beaucoup de besogne a faire pour les uns +et pour les autres. Mais ils resolurent de ne pas se separer a +l'instant meme, et d'attendre l'obscurite de la nuit pour ne pas +laisser voir a l'ennemi la diminution de l'armee. Cela fait, ils +allerent diner, groupes par _koureni_. Apres diner, tous ceux qui +devaient se mettre en route se coucherent et dormirent d'un long +et profond sommeil, comme s'ils eussent pressenti que c'etait +peut-etre le dernier dont ils jouiraient aussi librement. Ils +dormirent jusqu'au coucher du soleil; et quand le soir fut venu, +ils commencerent a graisser leurs chariots. Quand tout fut pret +pour le depart, ils envoyerent les bagages en avant; eux-memes, +apres avoir encore une fois salue leurs compagnons de leurs +bonnets, suivirent lentement les chariots; la cavalerie marchant +en ordre, sans crier, sans siffler les chevaux, pietina doucement +a la suite des fantassins, et bientot ils disparurent dans +l'ombre. Seulement le pas des chevaux retentissait sourdement dans +le lointain, et quelquefois aussi le bruit d'une roue mal graissee +qui criait sur l'essieu. + +Longtemps encore, les Zaporogues restes devant la ville leur +faisaient signe de la main, quoiqu'ils les eussent perdus de vue; +et lorsqu'ils furent revenus a leur campement, lorsqu'ils virent, +a la clarte des etoiles, que la moitie des chariots manquaient, et +un nombre egal de leurs freres, leur coeur se serra, et tous +devenant pensifs involontairement, baisserent vers la terre leurs +tetes turbulentes. + +Tarass voyait bien que, dans les rangs mornes de ses Cosaques, la +tristesse, peu convenable aux braves, commencait a incliner +doucement toutes les tetes. Mais il se taisait; il voulait leur +donner le temps de s'accoutumer a la peine que leur causaient les +adieux de leurs compagnons; et cependant, il se preparait en +silence a les eveiller tout a coup par le _hourra_ du Cosaque, +pour rallumer, avec une nouvelle puissance, le courage dans leur +ame. C'est une qualite propre a la race slave, race grande et +forte, qui est aux autres races ce que la mer profonde est aux +humbles rivieres. Quand l'orage eclate, elle devient tonnerre et +rugissements, elle souleve et fait tourbillonner les flots, comme +ne le peuvent les faibles rivieres; mais quand il fait doux et +calme, plus sereine que les rivieres au cours rapide, elle etend +son incommensurable nappe de verre, eternelle volupte des yeux. + +Tarass ordonna a ses serviteurs de deballer un des chariots, qui +se trouvait a l'ecart. C'etait le plus grand et le plus lourd de +tout le camp cosaque; ses fortes roues etaient doublement cerclees +de fer, il etait puissamment charge, couvert de tapis et +d'epaisses peaux de boeuf, et etroitement lie par des cordes +enduites de poix. Ce chariot portait toutes les outres et tous les +barils du vieux bon vin qui se conservait, depuis longtemps, dans +les caves de Tarass. Il avait mis ce chariot en reserve pour le +cas solennel ou, s'il venait un moment de crise et s'il se +presentait une affaire digne d'etre transmise a la posterite, +chaque Cosaque, jusqu'au dernier, put boire une gorgee de ce vin +precieux, afin que, dans ce grand moment, un grand sentiment +s'eveillat aussi dans chaque homme. Sur l'ordre du _polkovnik_, +les serviteurs coururent au chariot, couperent, avec leurs sabres, +les fortes attaches, enleverent les lourdes peaux de boeuf, et +descendirent les outres et les barils. + +-- Prenez tous, dit Boulba, tous tant que vous etes, prenez ce que +vous avez pour boire; que ce soit une coupe, ou une cruche pour +abreuver vos chevaux, que ce soit un gant ou un bonnet; ou bien +meme etendez vos deux mains. + +Et tous les Cosaques, tant qu'il y en avait, presenterent l'un une +coupe, l'autre la cruche qui lui servait a abreuver son cheval; +celui-ci un gant, celui-la un bonnet; d'autres enfin presenterent +leurs deux mains rapprochees. Les serviteurs de Tarass passaient +entre les rangs, et leur versaient les outres et les barils. Mais +Tarass ordonna que personne ne but avant qu'il eut fait signe a +tous de boire d'un seul trait. On voyait qu'il avait quelque chose +a dire. Tarass savait bien que, si fort que soit par lui-meme un +bon vieux vin, et si capable de fortifier le coeur de l'homme, +cependant une bonne parole qu'on y joint double la force du vin et +du coeur. + +-- C'est moi qui vous regale, seigneurs freres, dit Tarass Boulba, +non pas pour vous remercier de l'honneur de m'avoir fait votre +_ataman_, quelque grand que soit cet honneur, ni pour faire +honneur aux adieux de nos compagnons; non, l'une et l'autre choses +seront plus convenables dans un autre temps que celui ou nous nous +trouvons a cette heure. Devant nous est une besogne de grande +sueur, de grande vaillance cosaque. Buvons donc, compagnons, +buvons d'un seul trait; d'abord et avant tout, a la sainte +religion orthodoxe, pour que le temps vienne enfin ou la meme +sainte religion se repande sur le monde entier, ou tout ce qu'il y +a de paiens rentrent dans le giron du Christ. Buvons aussi du meme +coup a la _setch_, afin qu'elle soit longtemps debout, pour la +ruine de tous les paiens, afin que chaque annee il en sorte une +foule de heros plus grands les uns que les autres; et buvons, en +meme temps, a notre propre gloire, afin que nos neveux et les fils +de nos neveux disent qu'il y eut, autrefois, des Cosaques qui +n'ont pas fait honte a la fraternite, et qui n'ont pas livre leurs +compagnons. Ainsi donc, a la religion, seigneurs freres, a la +religion! + +-- A la religion! crierent de leurs voix puissantes tous ceux qui +remplissaient les rangs voisins. A la religion! repeterent les +plus eloignes, et jeunes et vieux, tous les Cosaques burent a la +religion. + +-- A la _setch_! dit Tarass, en elevant sa coupe au-dessus de sa +tete, le plus haut qu'il put. + +-- A la _setch_! repondirent les rangs voisins. + +-- A la _setch_! dirent d'une voix sourde les vieux Cosaques, en +retroussant leurs moustaches grises; et, s'agitant comme de jeunes +faucons qui secouent leurs ailes, les jeunes Cosaques repeterent: +A la _setch_! Et la plaine entendit au loin les Cosaques boire a +leur _setch_. + +-- Maintenant un dernier coup, compagnons: a la gloire, et a tous +les chretiens qui vivent en ce monde. + +Et tous les Cosaques, jusqu'au dernier, burent un dernier coup a +la gloire, et a tous les chretiens qui vivent en ce monde. Et +longtemps encore on repetait dans tous les rangs de tous les +_koureni_: "A tous les chretiens qui vivent dans ce monde!" + +Deja les coupes etaient vides, et les Cosaques demeuraient +toujours les mains elevees. Quoique leurs yeux, animes par le vin, +brillassent de gaiete, pourtant ils etaient pensifs. Ce n'etait +pas au butin de guerre qu'ils songeaient, ni au bonheur de trouver +des ducats, des armes precieuses, des habits chamarres et des +chevaux circassiens; mais ils etaient devenus pensifs, comme des +aigles poses sur les cimes des montagnes Rocheuses d'ou l'on voit +au loin s'etendre la mer immense, avec les vaisseaux, les galeres, +les navires de toutes sortes qui couvrent son sein, avec ses +rivages perdus dans un lointain vaporeux et couronnes de villes +qui paraissent des mouches et de forets aussi basses que l'herbe. +Comme des aigles, ils regardaient la plaine a l'entour, et leur +destin qui s'assombrissait a l'horizon. Toute cette plaine, avec +ses routes et ses sentiers tortueux, sera jonchee de leurs +ossements blanchis; elle s'abreuvera largement de leur sang +cosaque, elle se couvrira de debris de chariots, de lances +rompues, de sabres brises; au loin rouleront des tetes a touffes +de cheveux, dont les tresses seront emmelees par le sang caille, +et dont les moustaches tomberont sur le menton. Les aigles +viendront en arracher les yeux. Mais il est beau, ce camp de la +mort, si librement et si largement etendu. Pas une belle action ne +perira, et la gloire cosaque ne se perdra point comme un grain de +poudre tombe du bassinet. Il viendra, il viendra quelque joueur de +_bandoura_, a la barbe grise descendant sur la poitrine, ou peut- +etre quelque vieillard, encore plein de courage viril, mais a la +tete blanchie, a l'ame inspiree, qui dira d'eux une parole grave +et puissante. Et leur renommee s'etendra dans l'univers entier, et +tout ce qui viendra dans le monde, apres eux, parlera d'eux; car +une parole puissante se repand au loin, semblable a la cloche de +bronze dans laquelle le fondeur a verse beaucoup de pur et +precieux argent, afin que, par les villes et les villages, les +chateaux et les chaumieres, la voix sonore appelle tous les +chretiens a la sainte priere. + + +CHAPITRE IX + +Personne, dans la ville assiegee, ne s'etait doute que la moitie +des Zaporogues eut leve le camp pour se mettre a la poursuite des +Tatars. Du haut du beffroi de l'hotel de ville, les sentinelles +avaient seulement vu disparaitre une partie des bagages derriere +les bois voisins. Mais ils avaient pense que les Cosaques se +preparaient a dresser une embuscade. L'ingenieur francais etait du +meme avis. Cependant, les paroles du _kochevoi_ n'avaient pas ete +vaines; la disette se faisait de nouveau sentir parmi les +habitants. Selon l'usage des temps passes, la garnison n'avait pas +calcule ce qu'il lui fallait de vivres. On avait essaye de faire +une nouvelle sortie, mais la moitie de ces audacieux etait tombee +sous les coups des Cosaques et l'autre moitie avait ete refoulee +dans la ville sans avoir reussi. Neanmoins les juifs avaient mis a +profit la sortie; ils avaient flaire et depiste tout ce qu'il leur +importait d'apprendre, a savoir pourquoi les Zaporogues etaient +partis et vers quel endroit ils se dirigeaient, avec quels chefs, +avec quels _koureni_, combien etaient partis, combien etaient +restes, et ce qu'ils pensaient faire. En un mot, au bout de +quelques minutes, on savait tout dans la ville. Les colonels +reprirent courage et se preparerent a livrer bataille. Tarass +devinait leurs preparatifs au mouvement et au bruit qui se +faisaient dans la place; il se preparait de son cote: il rangeait +ses troupes, donnait des ordres, divisait les _koureni_ en trois +corps, et les entourait de bagages comme d'un rempart, espece de +combat ou les Zaporogues etaient invincibles. Il ordonna a deux +_koureni_ de se mettre en embuscade; il couvrit une partie de la +plaine de pieux aigus, de debris d'armes, de troncons de lances, +afin qu'a l'occasion il put y jeter la cavalerie ennemie. Quand +tout fut ainsi dispose, il fit un discours aux Cosaques, non pour +les ranimer et leur donner du courage, il les savait fermes de +coeur, mais parce que lui-meme avait besoin d'epancher le sien. + +-- J'ai envie de vous dire, mes seigneurs, ce qu'est notre +fraternite. Vous avez appris de vos peres et de vos aieux en quel +honneur ils tenaient tous notre terre. Elle s'est fait connaitre +aux Grecs, elle a pris des pieces d'or a Tzargrad[35]; elle a eu +des villes somptueuses et des temples, et des _kniaz_[36]: des +_kniaz_ de sang russe, et des _kniaz_ de son sang, mais non pas de +catholiques heretiques. Les paiens ont tout pris, tout est perdu. +Nous seuls sommes restes, mais orphelins, et comme une veuve qui a +perdu un puissant epoux, de meme que nous notre terre est restee +orpheline. Voila dans quel temps, compagnons, nous nous sommes +donne la main en signe de fraternite. Voila sur quoi se base notre +fraternite; il n'y a pas de lien plus sacre que celui de la +fraternite. Le pere aime son enfant, la mere aime son enfant, +l'enfant aime son pere et sa mere; mais qu'est-ce que cela, +freres? la bete feroce aime aussi son enfant. Mais s'apparenter +par la parente de l'ame, non par celle du sang, voila ce que peut +l'homme seul. Il s'est rencontre des compagnons sur d'autres +terres; mais des compagnons comme sur la terre russe, nulle part. +Il est arrive, non a l'un de vous, mais a plusieurs, de s'egarer +en terre etrangere. Eh bien! vous l'avez vu: la aussi, il y a des +hommes; la aussi, des creatures de Dieu; et vous leur parlez comme +a l'un d'entre vous. Mais quand on vient au point de dire un mot +parti du coeur, vous l'avez vu, ce sont des hommes d'esprit, et +pourtant ils ne sont pas des votres. Ce sont des hommes, mais pas +les memes hommes. Non, freres, aimer comme aime un coeur russe, +aimer, non par l'esprit seulement, mais par tout ce que Dieu a +donne a l'homme, par tout ce qu'il y a en vous, ah!... dit Tarass, +avec son geste de decision, en secouant sa tete grise et relevant +le coin de sa moustache, non, personne ne peut aimer ainsi. Je +sais que, maintenant, de laches coutumes se sont introduites dans +notre terre: ils ne songent qu'a leurs meules de ble, a leurs tas +de foin, a leurs troupeaux de chevaux; ils ne veillent qu'a ce que +leurs hydromels cachetes se conservent bien dans leurs caves; ils +imitent le diable sait quels usages paiens; ils ont honte de leur +langage; le frere ne veut pas parler avec son frere; le frere vend +son frere, comme on vend au marche un etre sans ame; la faveur +d'un roi etranger, pas meme d'un roi, la pauvre faveur d'un magnat +polonais qui, de sa botte jaune, leur donne des coups sur le +museau, leur est plus chere que toute fraternite. Mais chez le +dernier des laches, se fut-il souille de boue et de servilite, +chez celui-la, freres, il y a encore un grain de sentiment russe; +et un jour il se reveillera et il frappera, le malheureux! des +deux poings sur les basques de son justaucorps; il se prendra la +tete des deux mains et il maudira sa lache existence, pret a +racheter par le supplice une ignoble vie. Qu'ils sachent donc tous +ce que signifie sur la terre russe la fraternite. Et si le moment +est deja venu de mourir, certes aucun d'eux ne mourra comme nous; +aucun d'eux, aucun. Ce n'est pas donne a leur nature de souris. + +Ainsi parlait l'_ataman_; et, son discours fini, il secouait +encore sa tete qui s'etait argentee dans des exploits de Cosaques. +Tous ceux qui l'ecoutaient furent vivement emus par ce discours +qui penetra jusqu'au fond des coeurs. Les plus anciens dans les +rangs demeurerent immobiles, inclinant leurs tetes grises vers la +terre. Une larme brillait sous les vieilles paupieres; ils +l'essuyerent lentement avec la manche, et tous, comme s'ils se +fussent donne le mot, firent a la fois leur geste d'usage[37] pour +exprimer un parti pris, et secouerent resolument leurs tetes +chargees d'annees. Tarass avait touche juste. + +Deja l'on voyait sortir de la ville l'armee ennemie, faisant +sonner les trompettes et les clairons, ainsi que les seigneurs +polonais, la main sur la hanche, entoures de nombreux serviteurs. +Le gros colonel donnait des ordres. Ils s'avancerent rapidement +sur les Cosaques, les menacant de leurs regards et de leurs +mousquets, abrites sous leurs brillantes cuirasses d'airain. Des +que les Cosaques virent qu'ils s'etaient avances a portee, tous +dechargerent leurs longs mousquets de six pieds, et continuerent a +tirer sans interruption. Le bruit de leurs decharges s'etendit au +loin dans les plaines environnantes, comme un roulement continu. +Le champ de bataille etait couvert de fumee, et les Zaporogues +tiraient toujours sans relache. Ceux des derniers rangs se +bornaient a charger les armes qu'ils tendaient aux plus avances, +etonnant l'ennemi qui ne pouvait comprendre comment les Cosaques +tiraient sans recharger leurs mousquets. Dans les flots de fumee +grise qui enveloppaient l'une et l'autre armee, on ne voyait plus +comment tantot l'un tantot l'autre manquait dans les rangs; mais +les Polonais surtout sentaient que les balles pleuvaient epaisses, +et lorsqu'ils reculerent pour sortir des nuages de fumee et pour +se reconnaitre, ils virent bien des vides dans leurs escadrons. +Chez les Cosaques, trois hommes au plus avaient peri, et ils +continuaient incessamment leur feu de mousqueterie. L'ingenieur +etranger s'etonna lui-meme de cette tactique qu'il n'avait jamais +vu employer, et il dit a haute voix: + +-- Ce sont des braves, les Zaporogues! Voila comment il faut se +battre dans tous les pays. + +Il donna le conseil de diriger les canons sur le camp fortifie des +Cosaques. Les canons de bronze rugirent sourdement par leurs +larges gueules; la terre trembla au loin, et toute la plaine fut +encore noyee sous des flots de fumee. L'odeur de la poudre +s'etendit sur les places et dans les rues des villes voisines et +lointaines; mais les canonniers avaient pointe trop haut. Les +boulets rougis decrivirent une courbe trop grande; ils volerent, +en sifflant, par-dessus la tete des Cosaques, et s'enfoncerent +profondement dans le sol en labourant au loin la terre noire. A la +vue d'une pareille maladresse, l'ingenieur francais se prit par +les cheveux et pointa lui-meme les canons, quoique les Cosaques +fissent pleuvoir les balles sans relache. + +Tarass avait vu de loin le peril qui menacait les _koureni_ de +Nesamaikoff et de Steblikoff, et s'etait ecrie de toute sa voix: + +-- Quittez vite, quittez les chariots; et que chacun monte a +cheval! + +Mais les Cosaques n'auraient eu le temps d'executer ni l'un ni +l'autre de ces ordres, si Ostap ne s'etait porte droit sur le +centre de l'ennemi. Il arracha les meches aux mains de six +canonniers; a quatre autres seulement il ne put les prendre. Les +Polonais le refoulerent. Alors, l'officier etranger prit lui-meme +une meche pour mettre le feu a un canon enorme, tel que les +Cosaques n'en avaient jamais vu. Il ouvrait une large gueule +beante par laquelle regardaient mille morts. Lorsqu'il tonna, et +trois autres apres lui, qui, de leur quadruple coup, ebranlerent +sourdement la terre, ils firent un mal affreux. Plus d'une vieille +mere cosaque pleurera son fils et se frappera la poitrine de ses +mains osseuses; il y aura plus d'une veuve a Gloukhoff, Nemiroff, +Tchernigoff et autres villes. Elle courra, la veuve eploree, tous +les jours au bazar; elle se cramponnera a tous les passants, les +regardant aux yeux pour voir s'il ne se trouvera pas parmi eux le +plus cher des hommes. Mais il passera par la ville bien des +troupes de toutes especes sans que jamais il se trouve, parmi +elles, le plus cher de tous les hommes. + +La moitie du _kouren_ de Nesamaikoff n'existait plus. Comme la +grele abat tout un champ de ble, ou chaque epi se balance +semblable a un ducat de poids, ainsi le canon balaye et couche les +rangs cosaques. + +En revanche, comme les Cosaques s'elancerent! comme tous se +ruerent sur l'ennemi! comme l'_ataman_ Koukoubenko bouillonna de +rage, quand il vit que la moitie de son _kouren_ n'existait plus! +Il entra avec les restes des gens de Nesamaikoff au centre meme +des rangs ennemis, hacha comme du chou, dans sa fureur, le premier +qui se trouva sous sa main, desarma plusieurs cavaliers, frappant +de sa lance homme et cheval, parvint jusqu'a la batterie et +s'empara d'un canon. Il regarde, et deja l'_ataman_ du _kouren_ +d'Oumane l'a precede, et Stepan Gouska a pris la piece principale. +Leur cedant alors la place, il se tourne avec les siens contre une +autre masse d'ennemis. Ou les gens de Nesamaikoff ont passe, il y +a une rue; ou ils tournent, un carrefour. On voyait s'eclaircir +les rangs ennemis, et les Polonais tomber comme des gerbes. Pres +des chariots memes, se tient Vovtousenko; devant lui, +Tcherevitchenko; au-dela des chariots, Degtarenko, et, derriere +lui, l'_ataman_ du _kouren_, Vertikhvist. Deja Degtarenko a +souleve deux Polonais sur sa lance; mais il en rencontre un +troisieme moins facile a vaincre Le Polonais etait souple et fort, +et magnifiquement equipe; il avait amene a sa suite plus de +cinquante serviteurs. Il fit plier Degtarenko, le jeta par terre, +et, levant son sabre sur lui, s'ecria: + +-- Il n'y a pas un seul de vous, chiens de Cosaques, qui osat me +resister! + +-- Si pourtant, il y en a, dit Mosy Chilo; et il s'avanca. + +C'etait un fort Cosaque, qui avait plus d'une fois commande sur +mer, et passe par bien des epreuves. Les Turcs l'avaient pris avec +toute sa troupe a Trebizonde, et les avaient tous emmenes sur +leurs galeres, les fers aux pieds et aux mains, les privant de riz +pendant des semaines entieres, et leur faisant boire l'eau salee. +Les pauvres gens avaient tout souffert, tout supporte, plutot que +de renier leur religion orthodoxe. Mais l'_ataman_ Mosy Chilo +n'eut pas le courage de souffrir; il foula aux pieds la sainte +loi, entoura d'un ruban odieux sa tete pecheresse, entra dans la +confiance du pacha, devint magasinier du vaisseau et chef de la +chiourme. Cela fit une grande peine aux pauvres prisonniers; ils +savaient que, si l'un des leurs vendait sa religion et passait au +parti des oppresseurs, il etait plus penible et plus amer d'etre +sous sa main. C'est ce qui arriva. Mosy Chilo leur mit a tous de +nouveaux fers, en les attachant trois a trois, les lia de cordes +jusqu'aux os, les assomma de coups sur la nuque; et lorsque les +Turcs, satisfaits d'avoir trouve un pareil serviteur, commencerent +a se rejouir, et s'enivrerent sans respect pour les lois de leur +religion, il apporta les soixante-quatre clefs des fers aux +prisonniers afin qu'ils pussent ouvrir les cadenas, jeter leurs +liens a la mer, et les echanger contre des sabres pour frapper les +Turcs. Les Cosaques firent un grand butin, et revinrent +glorieusement dans leur patrie, ou, pendant longtemps, les joueurs +de _bandoura_ glorifierent Mosy Chilo. On l'eut bien elu +_kochevoi_; mais c'etait un etrange Cosaque. Quelquefois il +faisait une action que le plus sage n'aurait pas imaginee; +d'autres fois, il tombait dans une incroyable betise. Il but et +dissipa tout ce qu'il avait acquis, s'endetta pres de tous a la +_setch_, et, pour combler la mesure, il se glissa, la nuit, comme +un voleur des rues, dans un _kouren_ etranger, enleva tous les +harnais, et les mit en gage chez le cabaretier. Pour une action si +honteuse, on l'attacha a un poteau sur la place du bazar, et l'on +mit pres de lui un gros baton afin que chacun, selon la mesure de +ses forces, put lui en assener un coup. Mais, parmi les +Zaporogues, il ne se trouva pas un seul homme qui levat le baton +sur lui, se souvenant des services qu'il avait rendus. Tel etait +le Cosaque Mosy Chilo. + +-- Si, pourtant, il y en a pour vous rosser, chiens, dit-il en +s'elancant sur le Polonais. + +Aussi, comme ils se battirent! Cuirasses et brassards se plierent +sous leurs coups a tous deux. Le Polonais lui dechira sa chemise +de fer, et lui atteignit le corps de son sabre. La chemise du +Cosaque rougit, mais Chilo n'y fit nulle attention. Il leva sa +main; elle etait lourde sa main noueuse, et il etourdit son +adversaire d'un coup sur la tete. Son casque de bronze vola en +eclats; le Polonais chancela, et tomba de la selle; et Chilo se +mit a sabrer en croix l'ennemi renverse. Cosaque, ne perds pas ton +temps a l'achever, mais retourne-toi plutot!... Il ne se retourna +point, le Cosaque, et l'un des serviteurs du vaincu le frappa de +son couteau dans le cou. Chilo fit volte-face, et deja il +atteignait l'audacieux, mais celui-ci disparut dans la fumee de la +poudre. De tous cotes resonnait un bruit de mousqueterie. Chilo +chancela, et sentit que sa blessure etait mortelle. Il tomba, mit +la main sur la plaie, et se tournant vers ses compagnons: + +-- Adieu, seigneurs freres camarades, dit-il; que la terre russe +orthodoxe reste debout pour l'eternite, et qu'il lui soit rendu un +honneur eternel. + +Il ferma ses yeux eteints, et son ame cosaque quitta sa farouche +enveloppe. + +Deja Zadorojni s'avancait a cheval, et l'_ataman_ de _kouren_, +Vertikhvist, et Balaban s'avancaient aussi. + +-- Dites-moi, seigneurs, s'ecria Tarass, en s'adressant aux +_atamans_ des _koureni_; y a-t-il encore de la poudre dans les +poudrieres? La force cosaque ne s'est-elle pas affaiblie? Les +notres ne plient-ils pas encore? + +-- Pere, il y a encore de la poudre dans les poudrieres; la force +cosaque n'est pas affaiblie, et les notres ne plient pas encore. + +Et les Cosaques firent une vigoureuse attaque. Ils rompirent les +rangs ennemis. Le petit colonel fit sonner la retraite et hisser +huit drapeaux peints, pour rassembler les siens qui s'etaient +disperses dans la plaine. Tous les Polonais accoururent aux +drapeaux; mais ils n'avaient pas encore reforme leurs rangs que, +deja, l'_ataman_ Koukoubenko faisait, avec ses gens de +Nesamaikoff, une charge en plein centre, et tombait sur le colonel +ventru. Le colonel ne soutint pas le choc, et, tournant son +cheval, il s'enfuit a toute bride. Koukoubenko le poursuivit +longtemps a travers champs, sans le laisser rejoindre les siens. +Voyant cela du _kouren_ voisin, Stepan Gouska se mit de la partie, +son _arkan_ a la main; courbant la tete sur le cou de son cheval +et saisissant l'instant favorable, il lui jeta du premier coup son +_arkan_ a la gorge. Le colonel devint tout rouge, et saisit la +corde des deux mains, en s'efforcant de la rompre. Mais deja un +coup puissant lui avait enfonce dans sa large poitrine la lame +meurtriere. Gouska, toutefois, n'aura pas longtemps a se rejouir. +Les Cosaques se retournaient a peine que deja Gouska etait souleve +sur quatre piques. Le pauvre _ataman_ n'eut que le temps de dire: + +-- Perissent tous les ennemis, et que la terre russe se rejouisse +dans la gloire pendant des siecles eternels! + +Et il exhala le dernier soupir. Les Cosaques tournerent la tete, +et deja, d'un cote, le Cosaque Metelitza faisait fete aux Polonais +en assommant tantot l'un, tantot l'autre, et, d'un autre cote, +l'_ataman_ Nevilitchki s'elancait a la tete des siens. Pres d'un +carre de chariots, Zakroutigouba retourne l'ennemi comme du foin, +et le repousse, tandis que, devant un carre plus eloigne, le +troisieme Pisarenko a refoule une troupe entiere de Polonais, et +pres du troisieme carre, les combattants se sont saisis a bras-le- +corps, et luttent sur les chariots memes. + +-- Dites-moi, seigneurs, s'ecria l'_ataman_ Tarass, en s'avancant +au-devant des chefs; y a-t-il encore de la poudre dans les +poudrieres? La force cosaque n'est-elle pas affaiblie? Les +Cosaques ne commencent-ils pas a plier? + +-- Pere, il y a encore de la poudre dans les poudrieres; la force +cosaque n'est pas affaiblie; les Cosaques ne plient pas encore. + +Deja Bovdug est tombe du haut d'un chariot. Une balle l'a frappe +sous le coeur. Mais, rassemblant toute sa vieille ame, il dit: + +-- Je n'ai pas de peine a quitter le monde. Dieu veuille donner a +chacun une fin pareille, et que la terre russe soit glorifiee +jusqu'a la fin des siecles! + +Et l'ame de Bovdug s'eleva dans les hauteurs pour aller raconter +aux vieillards, morts depuis longtemps, comment on sait combattre +sur la terre russe, et mieux encore comment on y sait mourir pour +la sainte religion. + +Bientot apres, tomba aussi Balaban, _ataman_ de _kouren_. Il avait +recu trois blessures mortelles, de balle, de lance, et d'un lourd +sabre droit. Et c'etait un des plus vaillants Cosaques. Il avait +fait, comme _ataman_, une foule d'expeditions maritimes, dont la +plus glorieuse fut celle des rivages d'Anatolie. Ses gens avaient +ramasse beaucoup de sequins, d'etoffes de Damas et de riche butin +turc. Mais ils essuyerent de grands revers a leur retour. Les +malheureux durent passer sous les boulets turcs. Quand le vaisseau +ennemi fit feu de toutes ses pieces, une moitie de leurs bateaux +sombra en tournoyant, il perit dans les eaux plus d'un Cosaque; +mais les bottes de joncs attachees aux flancs des bateaux les +sauverent d'une commune noyade. Pendant toute la nuit, les +Cosaques enleverent l'eau des barques submergees avec des pelles +creuses et leurs bonnets, en reparant les avaries. De leurs larges +pantalons cosaques, ils firent des voiles, et, filant avec +promptitude, ils echapperent au plus rapide des vaisseaux turcs. +Et c'etait peu qu'ils fussent arrives sains et saufs a la _setch_; +ils rapporterent une chasuble brodee d'or a l'archimandrite du +couvent de Mejigorsh a Kiew, et des ornements d'argent pur pour +l'image de la Vierge, dans le _zaporojie_ meme. Et longtemps apres +les joueurs de _bandoura_ glorifiaient l'habile reussite des +Cosaques. A cette heure, Balaban inclina sa tete, sentant les +poignantes approches de la mort, et dit d'une voix faible: + +-- Il me semble, seigneurs freres, que je meurs d'une bonne mort. +J'en ai sabre sept, j'en ai traverse neuf de ma lance, j'en ai +suffisamment ecrase sous les pieds de mon cheval, et je ne sais +combien j'en ai atteint de mes balles. Fleurisse donc +eternellement la terre russe! + +Et son ame s'envola. + +Cosaques, Cosaques, ne livrez pas la fleur de votre armee. Deja, +l'ennemi a cerne Koukoubenko. Deja, il ne reste autour de lui que +sept hommes du _kouren_ de Nesamaikoff, et ceux-la se defendent +plus qu'il ne leur reste de force; deja, les vetements de leur +chef sont rougis de son sang. Tarass lui-meme, voyant le danger +qu'il court, s'elance a son aide; mais les Cosaques sont arrives +trop tard. Une lance a pu s'enfoncer sous son coeur avant que +l'ennemi qui l'entoure ait ete repousse. Il s'inclina doucement +sur les bras des Cosaques qui le soutenaient, et son jeune sang +jaillit comme une source, semblable a un vin precieux que des +serviteurs maladroits apportent de la cave dans un vase de verre, +et qui le brisent a l'entree de la salle en glissant sur le +parquet. Le vin se repand sur la terre, et le maitre du logis +accourt, en se prenant la tete dans les mains, lui qui l'avait +reserve pour la plus belle occasion de sa vie, afin que, si Dieu +la lui donnait, il put, dans sa vieillesse, feter un compagnon de +ses jeunes annees, et se rejouir avec lui au souvenir d'un temps +ou l'homme savait autrement et mieux se rejouir. Koukoubenko +promena son regard autour de lui, et murmura: + +-- Je remercie Dieu de m'avoir accorde de mourir sous vos yeux, +compagnons. Qu'apres nous, on vive mieux que nous, et que la terre +russe, aimee du Christ, soit eternelle dans sa beaute! + +Et sa jeune ame s'envola. Les anges la prirent sous les bras, et +l'empoterent aux cieux: elle sera bien la-bas. "Assieds-toi a ma +droite, Koukoubenko, lui dira le Christ, tu n'as pas trahi la +fraternite, tu n'as pas fait d'action honteuse, tu n'as pas +abandonne un homme dans le danger. Tu as conserve et defendu mon +Eglise." La mort de Koukoubenko attrista tout le monde: et +cependant, les rangs cosaques s'eclaircissaient a vue d'oeil; +beaucoup de braves avaient cesse de vivre. Mais les Cosaques +tenaient bon. + +-- Dites-moi, seigneurs, cria Tarass aux _koureni_ restes debout, +y a-t-il encore de la poudre dans les poudrieres? les sabres ne +sont-ils pas emousses? la force cosaque ne s'est-elle pas +affaiblie? les Cosaques ne plient-ils pas encore? + +-- Pere, il y a encore assez de poudre; les sabres sont encore +bons, la force cosaque n'est pas affaiblie; les Cosaques n'ont pas +plie. + +Et les Cosaques s'elancerent de nouveau comme s'ils n'eussent +eprouve aucune perte. Il ne reste plus vivants que trois _atamans_ +de _kouren_. Partout coulent des ruisseaux rouges; des ponts +s'elevent, formes de cadavres des Cosaques et des Polonais. Tarass +regarda le ciel, et vit s'y deployer une longue file de vautours. +Ah! quelqu'un donc se rejouira! Deja, la-bas, on a souleve +Metelitza sur le fer d'une lance; deja, la tete du second +Pisarenko a tournoye dans l'air en clignant des yeux; deja Okhrim +Gouska, sabre de haut et en travers, est tombe lourdement. + +-- Soit! dit Tarass, en faisant signe de son mouchoir. + +Ostap comprit le geste de son pere; et, sortant de son embuscade, +chargea vigoureusement la cavalerie polonaise. L'ennemi ne soutint +pas la violence du choc; et lui, le poursuivant a outrance, le +rejeta sur la place ou l'on avait plante des pieux et jonche la +terre de troncons de lances. Les chevaux commencerent a broncher, +a s'abattre, et les Polonais a rouler par-dessus leurs tetes. Dans +ce moment, les Cosaques de Korsoun, qui se tenaient en reserve +derriere les chariots, voyant l'ennemi a portee de mousquet, +firent une decharge soudaine. Les Polonais, perdant la tete, se +mirent en desordre, et les Cosaques reprirent courage: + +-- La victoire est a nous! crierent de tous cotes les voix +zaporogues. + +Les clairons sonnerent, et on hissa le drapeau de la victoire. Les +Polonais, defaits, fuyaient en tout sens. + +-- Non, non, la victoire n'est pas encore a nous, dit Tarass, en +regardant les portes de la ville. + +Il avait dit vrai. + +Les portes de la ville s'etaient ouvertes, et il en sortit un +regiment de hussards, la fleur des regiments de cavalerie. Tous +les cavaliers montaient des _argamaks_[38] bai brun. En avant des +escadrons, galopait un chevalier, le plus beau, le plus hardi de +tous. Ses cheveux noirs se deroulaient sous son casque de bronze; +son bras etait entoure d'une echarpe brodee par les mains de la +plus seduisante beaute. Tarass demeura stupefait quand il reconnut +Andry. Et lui, cependant, enflamme par l'ardeur du combat, avide +de meriter le present qui ornait son bras, se precipita comme un +jeune levrier, le plus beau, le plus rapide, et le plus jeune de +la meute. "_Atou_[39]!" crie le vieux chasseur, et le levrier se +precipite, lancant ses jambes en droite ligne dans les airs, +penche de tout son corps sur le flanc, soulevant la neige de ses +ongles, et devancant dix fois le lievre lui-meme dans la chaleur +de sa course. Le vieux Tarass s'arrete; il regarde comment Andry +s'ouvrait un passage, frappant a droite et a gauche, et chassant +les Cosaques devant lui. Tarass perd patience. + +-- Comment, les tiens! les tiens! s'ecrie-t-il; tu frappes les +tiens, fils du diable! + +Mais Andry ne voyait pas qui se trouvait devant lui, si c'etaient +les siens ou d'autres. Il ne voyait rien. Il voyait des boucles de +cheveux, de longues boucles ondoyantes, une gorge semblable au +cygne de la riviere, un cou de neige et de blanches epaules, et +tout ce que Dieu crea pour des baisers insenses. + +-- Hola! camarades, attirez-le-moi, attirez-le-moi seulement dans +le bois. cria Tarass. + +Aussitot se presenterent trente des plus rapides Cosaques pour +attirer Andry vers le bois. Redressant leurs hauts bonnets, ils +lancerent leurs chevaux pour couper la route aux hussards, prirent +en flanc les premiers rangs, les culbuterent, et, les ayant +separes du gros de la troupe, sabrerent les uns et les autres. +Alors Golokopitenko frappa Andry sur le dos du plat de son sabre +droit, et tous, a l'instant, se mirent a fuir de toute la rapidite +cosaque. Comme Andry s'elanca! comme son jeune sang bouillonna +dans toutes ses veines! Enfoncant ses longs eperons dans les +flancs de son cheval, il vola a perte d'haleine sur les pas des +Cosaques, sans se retourner, et sans voir qu'une vingtaine +d'hommes seulement avaient pu le suivre. Et les Cosaques, fuyant +de toute la celerite de leurs chevaux, tournaient vers le bois. +Andry, lance ventre a terre, atteignait deja Golokopitenko, +lorsque, tout a coup, une main puissante arreta son cheval par la +bride. Andry tourna la tete; Tarass etait devant lui. Il trembla +de tout son corps, et devint pale comme un ecolier surpris en +maraude par son maitre. La colere d'Andry s'eteignit comme si elle +ne se fut jamais allumee. Il ne voyait plus devant lui que son +terrible pere. + +-- Eh bien! qu'allons-nous faire maintenant? dit Tarass, en le +regardant droit entre les deux yeux. + +Andry ne put rien repondre, et resta les yeux baisses vers la +terre. + +-- Eh bien, fils, tes Polonais t'ont-ils ete d'un grand secours? + +Andry demeurait muet. + +-- Ainsi trahir, vendre la religion, vendre les tiens... Attends, +descends de cheval. + +Obeissant comme un enfant docile, Andry descendit de cheval et +s'arreta, ni vif ni mort, devant Tarass. + +-- Reste la, et ne bouge plus. C'est moi qui t'ai donne la vie, +c'est moi qui te tuerai, dit Tarass. + +Et, reculant d'un pas, il ota son mousquet de dessus son epaule. +Andry etait pale comme un linge. On voyait ses levres remuer, et +prononcer un nom. Mais ce n'etait pas le nom de sa patrie, ni de +sa mere, ni de ses freres, c'etait le nom de la belle Polonaise. + +Tarass fit feu. + +Comme un epi de ble coupe par la faucille, Andry inclina la tete, +et tomba sur l'herbe sans prononcer un mot. + +Le meurtrier de son fils, immobile, regarda longtemps le cadavre +inanime. Il etait beau meme dans la mort. Son visage viril, +naguere brillant de force et d'une irresistible seduction, +exprimait encore une merveilleuse beaute. Ses sourcils, noirs +comme un velours de deuil, ombrageaient ses traits palis. + +-- Que lui manquait-il pour etre un Cosaque? dit Boulba. Il etait +de haute taille, il avait des sourcils noirs, un visage de +gentilhomme, et sa main etait forte dans le combat. Et il a peri, +peri sans gloire, comme un chien lache. + +-- Pere, qu'as-tu fait? c'est toi qui l'as tue? dit Ostap, qui +arrivait en ce moment. + +Tarass fit de la tete un signe affirmatif. + +Ostap regarda fixement le mort dans les yeux. Il regretta son +frere, et dit: + +-- Pere, livrons-le honorablement a la terre, afin que les ennemis +ne puissent l'insulter, et que les oiseaux de proie n'emportent +pas les lambeaux de sa chair. + +-- On l'enterrera bien sans nous, dit Tarass; et il aura des +pleureurs et des pleureuses. + +Et pendant deux minutes, il pensa: + +-- Faut-il le jeter aux loups qui rodent sur la terre humaine, ou +bien respecter en lui la vaillance du chevalier, que chaque brave +doit honorer en qui que ce soit? + +Il regarde, et voit Golokopitenko galoper vers lui. + +-- Malheur! _ataman_. Les Polonais se sont fortifies, il leur est +venu un renfort de troupes fraiches. + +Golokopitenko n'a pas acheve que Vovtousenko accourt: + +-- Malheur! _ataman_. Encore une force nouvelle qui fend sur nous. + +Vovtousenko n'a pas acheve que Pisarenko arrive en courant, mais +sans cheval: + +-- Ou es-tu, pere? les Cosaques te cherchent. Deja l'_ataman_ de +_kouren_ Nevilitchki est tue; Zadorojny est tue; Tcherevitchenko +est tue; mais les Cosaques tiennent encore; ils ne veulent pas +mourir, sans t'avoir vu une derniere fois dans les yeux; ils +veulent que tu les regardes a l'heure de la mort. + +-- A cheval, Ostap! dit Tarass. + +Et il se hata pour trouver encore debout les Cosaques, pour +savourer leur vue une derniere fois, et pour qu'ils pussent +regarder leur _ataman_ avant de mourir. Mais il n'etait pas sorti +du bois avec les siens, que les forces ennemies avaient cerne le +bois de tous cotes, et que partout, a travers les arbres, se +montraient des cavaliers armes de sabres et de lances. + +-- Ostap! Ostap! tiens Ferme, s'ecria Tarass. + +Et lui-meme, tirant son sabre, se mit a echarper les premiers qui +lui tomberent sous la main. Deja six polonais se sont a la fois +rues sur Ostap; mais il parait qu'ils ont mal choisi le moment. A +l'un, la tete a saute des epaules; l'autre a fait la culbute en +arriere; le troisieme recoit un coup de lance dans les cotes; le +quatrieme, plus audacieux, a evite la balle d'Ostap en baissant la +tete, et la balle brulante a frappe le cou de son cheval qui, +furieux, se cabre, roule a terre, et ecrase sous lui son cavalier. + +-- Bien, fils, bien, Ostap! criait Tarass; voici que je viens a +toi. + +Lui-meme repoussait les assaillants. Tarass multiplie son sabre; +il distribue des cadeaux sur la tete de l'un et sur celle de +l'autre; et, regardant toujours Ostap, il le voit luttant corps a +corps avec huit ennemis a la fois. + +-- Ostap! Ostap! tiens ferme. + +Mais, deja, Ostap a le dessous; deja, on lui a jete un _arkan_ +autour de la gorge; deja on saisit, deja on garrotte Ostap. + +-- Aie! Ostap, Ostap! criait Tarass en s'ouvrant un passage vers +lui, et en hachant comme du chou tout ce qui les separait; aie! +Ostap, Ostap!... + +Mais, en ce moment, il fut frappe comme d'une lourde pierre; tout +tournoya devant ses yeux. Un instant brillerent, melees dans son +regard, des lances, la fumee du canon, les etincelles de la +mousqueterie et les branches d'arbres avec leurs feuilles. Il +tomba sur la terre comme un chene abattu, et un epais brouillard +couvrit ses yeux. + + +CHAPITRE X + +-- Il parait que j'ai longtemps dormi, dit Tarass en s'eveillant +comme du penible sommeil d'un homme ivre, et en s'efforcant de +reconnaitre les objets qui l'entouraient. + +Une terrible faiblesse avait brise ses membres. Il avait peine a +distinguer les murs et les angles d'une chambre inconnue. Enfin il +s'apercut que Tovkatch etait assis aupres de lui, et qu'il +paraissait attentif a chacune de ses respirations. + +-- Oui, pensa Tovkatch; tu aurais bien pu t'endormir pour +l'eternite. + +Mais il ne dit rien, le menaca du doigt et lui fit signe de se +taire. + +-- Mais, dis-moi donc, ou suis-je, a present? reprit Tarass en +rassemblant ses esprits, et en cherchant a se rappeler le passe. + +-- Tais-toi donc! s'ecria brusquement son camarade. Que veux-tu +donc savoir de plus? Ne vois-tu pas que tu es couvert de +blessures? Voici deux semaines que nous courons a cheval a perdre +haleine, et que la fievre et la chaleur te font divaguer. C'est la +premiere fois que tu as dormi tranquillement. Tais-toi donc, si tu +ne veux pas te faire de mal toi-meme. + +Cependant Tarass s'efforcait toujours de mettre ordre a ses idees, +et de se souvenir du passe. + +-- Mais j'ai donc ete pris et cerne par les Polonais?... Mais il +m'etait impossible de me faire jour a travers leurs rangs?... + +-- Te tairas-tu encore une fois, fils de Satan, s'ecria Tovkatch +en colere, comme une bonne poussee a bout par les cris d'un enfant +gate. Qu'as-tu besoin de savoir de quelle maniere tu t'es sauve? +il suffit que tu sois sauve, il s'est trouve des amis qui ne t'ont +pas plante la; c'est assez. Il nous reste encore plus d'une nuit a +courir ensemble. Tu crois qu'on ta pris pour un simple Cosaque? +non; ta tete a ete estimee deux mille ducats. + +-- Et Ostap? s'ecria tout a coup Tarass, qui essaya de se mettre +sur son seant en se rappelant soudain comment on s'etait empare +d'Ostap sous ses yeux, comment on l'avait garrotte et comment il +se trouvait aux mains des Polonais. + +Alors, la douleur s'empara de cette vieille tete. Il arracha et +dechira les bandages qui couvraient ses blessures; il les jeta +loin de lui; il voulut parler a haute voix, mais ne dit que des +choses incoherentes. Il etait de nouveau en proie a la fievre, au +delire, des paroles insensees s'echappaient sans lien et sans +ordre de ses levres. Pendant ce temps, son fidele compagnon se +tenait debout devant lui, l'accablant de cruels reproches et +d'injures. Enfin, il le saisit par les pieds, par les mains, +l'emmaillota comme on fait d'un enfant, replaca tous les bandages, +l'enveloppa dans une peau de boeuf, l'assujettit avec des cordes a +la selle d'un cheval, et s'elanca de nouveau sur la route avec +lui. + +-- Fusses-tu mort, je te ramenerai dans ton pays. Je ne permettrai +pas que les Polonais insultent a ton origine cosaque, qu'ils +mettent ton corps en lambeaux et qu'ils les jettent dans la +riviere. Si l'aigle doit arracher les yeux a ton cadavre, que ce +soit l'aigle de nos steppes, non l'aigle polonais, non celui qui +vient des terres de la Pologne. Fusses-tu mort, je te ramenerai en +Ukraine. + +Ainsi parlait son fidele compagnon, fuyant jour et nuit, sans +treve ni repos. Il le ramena enfin, prive de sentiment, dans la +_setch_ meme des Zaporogues. La, il se mit a le traiter au moyen +de simples et de compresses; il decouvrit une femme juive, habile +dans l'art de guerir, qui, pendant un mois, lui fit prendre divers +remedes: enfin Tarass se sentit mieux. Soit que l'influence du +traitement fut salutaire, soit que sa nature de fer eut pris le +dessus, au bout d'un mois et demi, il etait sur pied. Ses plaies +s'etaient fermees, et les cicatrices faites par le sabre +temoignaient seules de la gravite des blessures du vieux Cosaque. +Pourtant, il etait devenu visiblement morose et chagrin. Trois +rides profondes avaient creuse son front, ou elles resterent +desormais. Quand il jeta les yeux autour de lui, tout lui parut +nouveau dans la _setch_. Tous ses vieux compagnons etaient morts; +il ne restait pas un de ceux qui avaient combattu pour la sainte +cause, pour la foi et la fraternite. + +Ceux-la aussi qui, a la suite du _kochevoi_, s'etaient mis a la +poursuite des Tatars, n'existaient plus; tous avaient peri: l'un +etait tombe au champ d'honneur; un autre etait mort de faim et de +soif au milieu des steppes salees de la Crimee; un autre encore +s'etait eteint dans la captivite, n'ayant pu supporter sa honte. +L'ancien _kochevoi_ aussi n'etait plus, des longtemps, de ce +monde, ni aucun de ses vieux compagnons, et deja l'herbe du +cimetiere avait pousse sur les restes de ces Cosaques, autrefois +bouillonnants de courage et de vie. Tarass entendait seulement +qu'autour de lui il y avait une grande orgie, une orgie bruyante: +toute la vaisselle avait vole en eclats; il n'etait pas reste une +goutte de vin; les hotes et les serviteurs avaient emporte toutes +les coupes, tous les vases precieux, et le maitre de la maison, +demeure solitaire et morne, pensait que mieux eut valu qu'il n'y +eut pas de fete. On s'efforcait en vain d'occuper et de distraire +Tarass; en vain les vieux joueurs de _bandoura_ a la barbe grise +defilaient, par deux et par trois devant lui, chantant ses +exploits de Cosaque; il contemplait tout d'un oeil sec et +indifferent; une douleur inextinguible se lisait sur ses traits +immobiles et sa tete penchee; il disait a voix basse: + +-- Mon fils Ostap! + +Cependant, les Zaporogues s'etaient prepares a une expedition +maritime. Deux cents bateaux avaient ete lances sur le Dniepr, et +l'Asie Mineure avait vu ces Cosaques a la tete rasee, a la tresse +flottante, mettre a feu et a sang ses rivages fleuris; elle avait +vu les turbans musulmans, pareils aux fleurs innombrables de ses +campagnes, disperses dans ses plaines sanglantes ou nageant aupres +du rivage. Elle avait vu quantite de larges pantalons cosaques +taches de goudron, quantite de bras musculeux armes de fouets +noirs. Les Zaporogues avaient detruit toutes les vignes et mange +tout le raisin; ils avaient laisse des tas de fumiers dans les +mosquees; ils se servaient, en guise de ceintures, des chales +precieux de la Perse, et en ceignaient leurs caftans salis. +Longtemps apres on trouvait encore, sur les lieux qu'ils avaient +foules, les petites pipes courtes des Zaporogues. Tandis qu'ils +s'en retournaient gaiement, un vaisseau turc de dix canons s'etait +mis a leur poursuite, et une salve generale de son artillerie +avait disperse leurs bateaux legers comme une troupe d'oiseaux. Un +tiers d'entre eux avaient peri dans les profondeurs de la mer; le +reste avait pu se rallier pour gagner l'embouchure du Dniepr, avec +douze tonnes remplies de sequins. Tout cela n'occupait plus +Tarass. Il s'en allait dans les champs, dans les steppes, comme +pour la chasse; mais son arme demeurait chargee; il la deposait +pres de lui, plein de tristesse, et s'arretait sur le rivage de la +mer. Il restait longtemps assis, la tete baissee, et disant +toujours: + +-- Mon Ostap, mon Ostap! + +Devant lui brillait et s'etendait au loin la nappe de la mer +Noire; dans les joncs lointains on entendait le cri de la mouette, +et, sur sa moustache blanchie, des larmes tombaient l'une suivant +l'autre. + +A la fin Tarass n'y tint plus: + +-- Qu'il en soit ce que Dieu voudra, dit-il, j'irai savoir ce +qu'il est devenu. Est-il vivant? est-il dans la tombe? ou bien +n'est-il meme plus dans la tombe? Je le saurai a tout prix, je le +saurai. + +Et une semaine apres, il etait deja dans la ville d'Oumane, a +cheval, la lance en main, la sabre au cote, le sac de voyage pendu +au pommeau de la selle; un pot de gruau, des cartouches, des +entraves de cheval et d'autres munitions completaient son +equipage. Il marcha droit a une chetive et sale masure, dont les +fenetres ternies se voyaient a peine; le tuyau de la cheminee +etait bouche par un torchon, et la toiture, percee a jour, toute +couverte de moineaux: un tas d'ordures s'etalait devant la porte +d'entree. A la fenetre apparaissait la tete d'une juive en bonnet, +ornee de perles noircies. + +-- Ton mari est-il dans la maison! dit Boulba en descendant de +cheval, et en passant la bride dans un anneau de fer selle au mur. + +-- Il y est, dit la juive, qui s'empressa aussitot de sortir avec +une corbeille de froment pour le cheval et un broc de biere pour +le cavalier. + +-- Ou donc est ton juif? + +-- Dans l'autre chambre, a faire ses prieres, murmura la juive en +saluant Boulba, et en lui souhaitant une bonne sante au moment ou +il approcha le broc de ses levres. + +-- Reste ici, donne a boire et a manger a mon cheval: j'irai seul +lui parler. J'ai affaire a lui. + +Ce juif etait le fameux Yankel. Il s'etait fait a la fois fermier +et aubergiste. Ayant peu a peu pris en main les affaires de tous +les seigneurs et hobereaux des environs, il avait insensiblement +suce tout leur argent et fait sentir sa presence de juif sur tout +le pays. A trois milles a la ronde, il ne restait plus une seule +maison qui fut en bon etat. Toutes vieillissaient et tombaient en +ruine; la contree entiere etait devenue deserte, comme apres une +epidemie ou un incendie general. Si Yankel l'eut habitee une +dizaine d'annees de plus, il est probable qu'il en eut expulse +jusqu'aux autorites. Tarass entra dans la chambre. + +Le juif priait, la tete couverte d'un long voile assez malpropre, +et il s'etait retourne pour cracher une derniere fois, selon le +rite de sa religion, quand tout a coup ses yeux s'arreterent sur +Boulba qui se tenait derriere lui. Avant tout brillerent a ses +regards les deux mille ducats offerts pour la tete du Cosaque; +mais il eut honte de sa cupidite, et s'efforca d'etouffer en lui- +meme l'eternelle pensee de l'or, qui, semblable a un ver, se +replie autour de l'ame d'un juif. + +-- Ecoute, Yankel, dit Tarass au juif, qui s'etait mis en devoir +de le saluer et qui alla prudemment fermer la porte, afin de +n'etre vu de personne; je t'ai sauve la vie: les Cosaques +t'auraient dechire comme un chien. A ton tour maintenant, rends- +moi un service. + +Le visage du juif se rembrunit legerement. + +-- Quel service? si c'est quelque chose que je puisse faire, +pourquoi ne le ferais-je pas? + +-- Ne dis rien. Mene-moi a Varsovie. + +-- A Varsovie?... Comment! a Varsovie? dit Yankel; et il haussa +les sourcils et les epaules d'etonnement. + +-- Ne reponds rien. Mene-moi a Varsovie. Quoi qu'il en arrive, je +veux le voir encore une fois, lui dire ne fut-ce qu'une parole... + +-- A qui, dire une parole? + +-- A lui, a Ostap, a mon fils. + +-- Est-ce que ta seigneurie n'a pas entendu dire que deja... + +-- Je sais tout, je sais tout; on offre deux mille ducats pour ma +tete. Les imbeciles savent ce qu'elle vaut. Je t'en donnerai cinq +mille, moi. Voici deux mille ducats comptant (Boulba tira deux +mille ducats d'une bourse en cuir), et le reste quand je +reviendrai. + +Le juif saisit aussitot un essuie-main et en couvrit les ducats. + +-- Ah! la belle monnaie! ah! la bonne monnaie! s'ecria-t-il, en +retournant un ducat entre ses doigts et en l'essayant avec les +dents; je pense que l'homme a qui ta seigneurie a enleve ces +excellents ducats n'aura pas vecu une heure de plus dans ce monde, +mais qu'il sera alle tout droit a la riviere, et s'y sera noye, +apres avoir eu de si beaux ducats. + +-- Je ne t'en aurais pas prie, et peut-etre aurais-je trouve moi- +meme le chemin de Varsovie. Mais je puis etre reconnu et pris par +ces damnes Polonais; car je ne suis pas fait pour les inventions. +Mais vous autres, juifs, vous etes crees pour cela. Vous +tromperiez le diable en personne: vous connaissez toutes les +ruses. C'est pour cela que je suis venu te trouver. D'ailleurs, a +Varsovie, je n'aurais non plus rien fait par moi-meme. Allons, +mets vite les chevaux a ta charrette, et conduis-moi lestement. + +-- Et ta seigneurie pense qu'il suffit tout bonnement de prendre +une bete a l'ecurie, de l'attacher a une charrette, et -- allons, +marche en avant! -- Ta seigneurie pense qu'on peut la conduire +ainsi sans l'avoir bien cachee? + +-- Eh bien! cache-moi, comme tu sais le faire; dans un tonneau +vide, n'est-ce pas? + +-- Ouais! ta seigneurie pense qu'on peut la cacher dans un +tonneau? Est-ce qu'elle ne sait pas que chacun croira qu'il y a de +l'eau-de-vie dans ce tonneau? + +-- Eh bien! qu'ils croient qu'il y a de l'eau-de-vie! + +-- Comment qu'ils croient qu'il y a de l'eau-de-vie! s'ecria le +juif, qui saisit a deux mains ses longues tresses pendantes, et +les leva vers le ciel. + +-- Qu'as-tu donc a t'ebahir ainsi? + +-- Est-ce que ta seigneurie ignore que le bon Dieu a cree l'eau- +de-vie pour que chacun puisse en faire l'essai? Ils sont la-bas un +tas de gourmands et d'ivrognes. Le premier gentillatre venu est +capable de courir cinq verstes apres le tonneau, d'y faire un +trou, et, quand il verra qu'il n'en sort rien, il dira aussitot: +"Un juif ne conduirait pas un tonneau vide; a coup sur il y a +quelque chose la-dessous. Qu'on saisisse le juif, qu'on garrotte +le juif, qu'on enleve tout son argent au juif, qu'on mette le juif +en prison!" parce que tout ce qu'il y a de mauvais retombe +toujours sur le juif; parce que chacun traite le juif de chien; +parce qu'on se dit qu'un juif n'est pas un homme. + +--Eh bien! alors, mets-moi dans un chariot a poisson! + +-- Impossible, Dieu le voit, c'est impossible: maintenant, en +Pologne, les hommes sont affames comme des chiens; on voudra voler +le poisson, et on decouvrira ta seigneurie. + +-- Eh bien! conduis-moi au diable, mais conduis-moi. + +-- Ecoute, ecoute, mon seigneur, dit le juif en abaissant ses +manches sur les poignets et en s'approchant de lui les mains +ecartees: voici ce que nous ferons; maintenant, on batit partout +des forteresses et des citadelles; il est venu de l'etranger des +ingenieurs francais, et l'on mene par les chemins beaucoup de +briques et de pierres. Que ta seigneurie se couche au fond de ma +charrette, et j'en couvrirai le dessus avec des briques. Ta +seigneurie est robuste, bien portante; aussi ne s'inquietera-t- +elle pas beaucoup du poids a porter; et moi, je ferai une petite +ouverture par en bas, afin de pouvoir te nourrir. + +-- Fais ce que tu veux, seulement conduis-moi. + +Et, au bout d'une heure, un chariot charge de briques et attele de +deux rosses sortait de la ville d'Oumane. Sur l'une d'elles, +Yankel etait juche, et ses longues tresses bouclees voltigeaient +par-dessous sa cape de juif, tandis qu'il sautillait sur sa +monture, long comme un poteau de grande route. + + +CHAPITRE XI + +A l'epoque ou se passait cette histoire, il n'y avait encore, sur +la frontiere, ni employes de la douane, ni inspecteurs (ce +terrible epouvantail des hommes entreprenants), et chacun pouvait +transporter ce que bon lui semblait. Si, d'ailleurs, quelque +individu s'avisait de faire la visite ou l'inspection des +marchandises, c'etait, la plupart du temps, pour son propre +plaisir, surtout lorsque des objets agreables venaient frapper ses +regards et que sa main avait un poids et une puissance dignes de +respect. Mais les briques n'excitaient l'envie de personne; elles +entrerent donc sans obstacle par la porte principale de la ville. +Boulba, de sa cage etroite, pouvait seulement entendre le bruit +des chariots et les cris des conducteurs, mais rien de plus. +Yankel, sautillant sur son petit cheval couvert de poussiere, +entra, apres avoir fait quelques detours, dans une petite rue +etroite et sombre, qui portait en meme temps les noms de Boueuse +et de Juiverie, parce qu'en effet, c'est la que se trouvaient +reunis tous les juifs de Varsovie. Cette rue ressemblait +etonnamment a l'interieur retourne d'une basse-cour. Il semblait +que le soleil n'y penetrat jamais. Des maisons en bois, devenues +entierement noires, avec de longues perches sortant des fenetres, +augmentaient encore les tenebres. On voyait, par-ci par la, +quelques murailles en briques rouges, devenues noires aussi en +beaucoup d'endroits. De loin en loin un lambeau de muraille, +platre par en haut, brillait aux rayons du soleil d'un +insupportable eclat. La, tout presente des contrastes frappants: +des tuyaux de cheminee, des baillons, des morceaux de marmites. +Chacun jetait dans la rue tout ce qu'il avait d'inutile et de +sale, offrant aux passants l'occasion d'exercer leurs divers +sentiments a propos de ces guenilles. Un homme a cheval pouvait +toucher avec la main les perches etendues a travers la rue, d'une +maison a l'autre, le long desquelles pendaient des bas a la juive, +des culottes courtes et une oie fumee. Quelquefois un assez gentil +visage de juive, entoure de perles noircies, se montrait a une +fenetre delabree. Un tas de petits juifs, sales, deguenilles, aux +cheveux crepus, criaient et se vautraient dans la boue. + +Un juif aux cheveux roux, et le visage bigarre de taches de +rousseur qui le faisait ressembler a un oeuf de moineau, mit la +tete a la fenetre. Il entama aussitot avec Yankel une conversation +dans leur langage baroque, et Yankel entra dans la cour. Un autre +juif qui passait dans la rue s'arreta, prit part au colloque, et, +lorsque enfin Boulba fut parvenu a sortir de dessous les briques, +il vit les trois juifs qui discouraient entre eux avec chaleur. + +Yankel se tourna vers lui, et lui dit que tout serait fait suivant +son desir, que son Ostap etait enferme dans la prison de ville et +que, quelque difficile qu'il fut de gagner les gardiens, il +esperait pourtant lui menager une entrevue. + +Boulba entra avec les trois juifs dans une chambre. + +Les juifs recommencerent a parler leur langage incomprehensible. +Tarass les examinait tour a tour. Il semblait que quelque chose +l'eut fortement emu; sur ses traits rudes et insensibles brilla la +flamme de l'esperance, de cette esperance qui visite quelquefois +l'homme au dernier degre du desespoir; son vieux coeur palpita +violemment, comme s'il eut ete tout a coup rajeuni. + +-- Ecoutez, juifs, leur dit-il, et son accent temoignait de +l'exaltation de son ame, vous pouvez faire tout au monde, vous +trouveriez un objet perdu au fond de la mer, et le proverbe dit +qu'un juif se volera lui-meme, pour peu qu'il en ait l'envie. +Delivrez-moi mon Ostap! donnez-lui l'occasion de s'echapper des +mains du diable. J'ai promis a cet homme douze mille ducats; j'en +ajouterai douze encore, tous mes vases precieux, et tout l'or +enfoui par moi dans la terre, et ma maison, et mes derniers +vetements. Je vendrai tout, et je vous ferai encore un contrat +pour la vie, par lequel je m'obligerai a partager avec vous tout +ce que je puis acquerir a la guerre! + +-- Oh! impossible, cher seigneur, impossible! dit Yankel avec un +soupir. + +-- Impossible! dit un autre juif. + +Les trois juifs se regarderent en silence. + +-- Si l'on essayait pourtant, dit le troisieme, en jetant sur les +deux autres des regards timides, peut-etre, avec l'aide de Dieu... + +Les trois juifs se remirent a causer dans leur langue. Boulba, +quelque attention qu'il leur pretat, ne put rien deviner; il +entendit seulement prononcer souvent le nom de Mardochee, et rien +de plus. + +-- Ecoute, mon seigneur! dit Yankel, il faut d'abord consulter un +homme tel, qu'il n'a pas encore eu son pareil dans le monde: c'est +un homme sage comme Salomon, et si celui-la ne fait rien, personne +au monde ne peut rien faire. Reste ici, voici la clef, et ne +laisse entrer personne. + +Les juifs sortirent dans la rue. + +Tarass ferma la porte et regarda par la petite fenetre, dans cette +sale rue de la Juiverie. Les trois juifs s'etaient arretes dans la +rue et parlaient entre eux avec vivacite. Ils furent bientot +rejoints par un quatrieme, puis par un cinquieme. Boulba entendit +de nouveau repeter le nom de Mardochee! Mardochee! Les juifs +tournaient continuellement leurs regards vers l'un des cotes de la +rue. Enfin, a l'un des angles, apparut, derriere une sale masure, +un pied chausse d'un soulier juif, et flotterent les pans d'un +caftan court. Ah! Mardochee! Mardochee! crierent tous les juifs +d'une seule voix. Un juif maigre, moins long que Yankel, mais +beaucoup plus ride, et remarquable par l'enormite de sa levre +superieure, s'approcha de la foule impatiente. Alors tous les +juifs s'empresserent a l'envi de lui faire leur narration, pendant +laquelle Mardochee tourna plusieurs fois ses regards vers la +petite fenetre, et Tarass put comprendre qu'il s'agissait de lui. +Mardochee gesticulait des deux mains, ecoutait, interrompait les +discours des juifs, crachait souvent de cote, et, soulevant les +pans de sa robe, fourrait ses mains dans les poches pour en tirer +des especes de castagnettes, operation qui permettait de remarquer +ses hideuses culottes. Enfin, les juifs se mirent a crier si fort, +qu'un des leurs qui faisait la garde fut oblige de leur faire +signe de se taire, et Tarass commencait a craindre pour sa surete; +mais il se tranquillisa, en pensant que les juifs pouvaient bien +converser dans la rue, et que le diable lui-meme ne saurait +comprendre leur baragouin. + +Deux minutes apres, les juifs entrerent tous a la fois dans sa +chambre. Mardochee s'approcha de Tarass, lui frappa sur l'epaule, +et dit: + +-- Quand nous voudrons faire quelque chose, ce sera fait comme il +faut. + +Tarass examina ce Salomon, qui n'avait pas son pareil dans le +monde, et concut quelque espoir. Effectivement, sa vue pouvait +inspirer une certaine confiance. Sa levre superieure etait un +veritable epouvantail; il etait hors de doute qu'elle n'etait +parvenue a ce developpement de grosseur que par des raisons +independantes de la nature. La barbe du Salomon n'etait composee +que de quinze poils; encore ne poussaient-ils que du cote gauche. +Son visage portait les traces de tant de coups, recus pour prix de +ses exploits, qu'il en avait sans doute perdu le compte depuis +longtemps, et s'etait habitue a les regarder comme des taches de +naissance. + +Mardochee s'eloigna bientot avec ses compagnons, remplis +d'admiration pour sa sagesse. Boulba demeura seul. Il etait dans +une situation etrange, inconnue; et pour la premiere fois de sa +vie, il ressentait de l'inquietude; son ame eprouvait une +excitation febrile. Ce n'etait plus l'ancien Boulba, inflexible, +inebranlable, puissant comme un chene; Il etait devenu +pusillanime; Il etait faible maintenant. Il frissonnait a chaque +leger bruit, a chaque nouvelle figure de juif qui apparaissait au +bout de la rue. Il demeura toute la journee dans cette situation; +il ne but, ni ne mangea, et ses yeux ne se detacherent pas un +instant de la petite fenetre qui donnait dans la rue. Enfin le +soir, assez tard, arriverent Mardochee et Yankel. Le coeur de +Tarass defaillit. + +-- Eh bien! avez-vous reussi? demanda-t-il avec l'impatience d'un +cheval sauvage. + +Mais, avant que les juifs eussent rassemble leur courage pour lui +repondre, Tarass avait deja remarque qu'il manquait a Mardochee sa +derniere tresse de cheveux, laquelle, bien qu'assez malpropre, +s'echappait autrefois en boucle par dessous sa cape. Il etait +evident qu'il voulait dire quelque chose; mais il balbutia d'une +maniere si etrange que Tarass n'y put rien comprendre. Yankel +aussi portait souvent la main a sa bouche, comme s'il eut souffert +d'une fluxion. + +-- O cher seigneur! dit Yankel, c'est tout a fait impossible a +present. Dieu le voit! c'est impossible! Nous avons affaire a un +si vilain peuple qu'il faudrait lui cracher sur la tete. Voila +Mardochee qui dira la meme chose. Mardochee a fait ce que nul +homme au monde ne ferait; mais Dieu n'a pas voulu qu'il en fut +ainsi. Il y a trois mille hommes de troupes dans la ville, et +demain on les mene tous au supplice. + +Tarass regarda les juifs entre les deux yeux, mais deja sans +impatience et sans colere. + +-- Et si ta seigneurie veut une entrevue, il faut y aller demain +de bon matin, avant que le soleil ne soit leve. Les sentinelles +consentent, et j'ai la promesse d'un _Leventar_. Seulement je +desire qu'ils n'aient pas de bonheur dans l'autre monde. _Ah weh +mir!_ quel peuple cupide! meme parmi nous il n'y en a pas de +pareils; j'ai donne cinquante ducats a chaque sentinelle et au +_Leventar_... + +-- C'est bien. Conduis-moi pres de lui, dit Tarass resolument, et +toute sa fermete rentra dans son ame. Il consentit a la +proposition que lui fit Yankel, de se deguiser en costume de comte +etranger, venu d'Allemagne; le juif, prevoyant, avait deja prepare +les vetements necessaires. Il faisait nuit. Le maitre de la maison +(ce meme juif a cheveux roux et couvert de taches de rousseur) +apporta un maigre matelas, couvert d'une espece de natte, et +l'etendit sur un des bancs pour Boulba. Yankel se coucha par terre +sur un matelas semblable. + +Le juif aux cheveux roux but une tasse d'eau-de-vie, puis ota son +demi-caftan, ne conservant que ses souliers et ses bas qui lui +donnaient beaucoup de ressemblance avec un poulet, et il s'en fut +se coucher a cote de sa juive, dans quelque chose qui ressemblait +a une armoire. Deux petits juifs se coucherent par terre aupres de +l'armoire, comme deux chiens domestiques. Mais Tarass ne dormait +pas: il demeurait immobile, frappant legerement la table de ses +doigts. Sa pipe a la bouche, il lancait des nuages de fumee qui +faisaient eternuer le juif endormi et l'obligeaient a se fourrer +le nez sous la couverture. A peine le ciel se fut-il colore d'un +pale reflet de l'aurore, qu'il poussa Yankel du pied. + +-- Debout, juif, et donne-moi ton costume de comte. + +Il s'habilla en une minute, il se noircit les moustaches et les +sourcils, se couvrit la tete d'un petit chapeau brun, et +s'arrangea de telle sorte qu'aucun de ses Cosaques les plus +proches n'eut pu le reconnaitre. A le voir, on ne lui aurait pas +donne plus de trente ans. Les couleurs de sa sante brillaient sur +ses joues, et ses cicatrices memes lui donnaient un certain air +d'autorite. Ses vetements chamarres d'or lui seyaient a merveille. + +Les rues dormaient encore. Pas le moindre marchand ne se montrait +dans la ville, une corbeille a la main. Boulba et Yankel +atteignirent un edifice qui ressemblait a un heron au repos. +C'etait un batiment bas, large, lourd, noirci par le temps, et a +l'un de ses angles s'elancait, comme le cou d'une cigogne, une +longue tour etroite, couronnee d'un lambeau de toiture. Cet +edifice servait a beaucoup d'emplois divers. Il renfermait des +casernes, une prison et meme un tribunal criminel. Nos voyageurs +entrerent dans le batiment et se trouverent au milieu d'une vaste +salle ou plutot d'une cour fermee par en haut. Pres de mille +hommes y dormaient ensemble. En face d'eux se trouvait une petite +porte, devant laquelle deux sentinelles jouaient a un jeu qui +consistait a se frapper l'un l'autre sur les mains avec les +doigts. Ils firent peu d'attention aux arrivants et ne tournerent +la tete que lorsque Yankel leur eut dit: + +-- C'est nous, entendez-vous bien, mes seigneurs? c'est nous. + +-- Allez, dit l'un d'eux, ouvrant la porte d'une main et tendant +l'autre a son compagnon, pour recevoir les coups obliges. + +Ils entrerent dans un corridor etroit et sombre, qui les mena dans +une autre salle pareille avec de petites fenetres en haut. + +"Qui vive!" crierent quelques voix, et Tarass vit un certain +nombre de soldats armes de pied en cap. + +-- Il nous est ordonne de ne laisser entrer personne. + +-- C'est nous! criait Yankel; Dieu le voit, c'est nous, mes +seigneurs! + +Mais personne ne voulait l'ecouter. Par bonheur, en ce moment +s'approcha un gros homme, qui paraissait etre le chef, car il +criait plus tort que les autres. + +-- Mon seigneur, c'est nous; vous nous connaissez deja, et le +seigneur comte vous temoignera encore sa reconnaissance... + +-- Laissez-les passer; que mille diables vous serrent la gorge! +mais ne laissez plus passer qui que ce soit! Et qu'aucun de vous +ne detache son sabre, et ne se couche par terre... + +Nos voyageurs n'entendirent pas la suite de cet ordre eloquent. + +-- C'est nous, c'est moi, c'est nous-memes! disait Yankel a chaque +rencontre. + +-- Peut-on maintenant? demanda-t-il a l'une des sentinelles, +lorsqu'ils furent enfin parvenus a l'endroit ou finissait le +corridor. + +-- On peut: seulement je ne sais pas si on vous laissera entrer +dans sa prison meme. Yan n'y est plus maintenant; on a mis un +autre a sa place, repondit la sentinelle. + +-- Aie, aie, dit le juif a voix basse. Voila qui est mauvais, mon +cher seigneur. + +-- Marche, dit Tarass avec entetement. + +Le juif obeit. + +A la porte pointue du souterrain, se tenait un heiduque orne d'une +moustache a triple etage. L'etage superieur montait aux yeux, le +second allait droit en avant, et le troisieme descendait sur la +bouche, ce qui lui donnait une singuliere ressemblance avec un +matou. + +Le juif se courba jusqu'a terre, et s'approcha de lui presque plie +en deux. + +-- Votre seigneurie! mon illustre seigneur! + +-- Juif, a qui dis-tu cela? + +-- A vous, mon illustre seigneur. + +-- Hum!... Je ne suis pourtant qu'un simple heiduque! dit le +porteur de moustaches a trois etages, et ses yeux brillerent de +contentement. + +-- Et moi, Dieu me damne, je croyais que c'etait le colonel en +personne. Aie, aie, aie... En disant ces mots le juif secoua la +tete et ecarta les doigts des mains. Aie, quel aspect imposant! +Vrai Dieu, c'est un colonel, tout a fait un colonel. Un seul doigt +de plus, et c'est un colonel. Il faudrait mettre mon seigneur a +cheval sur un etalon rapide comme une mouche, pour qu'il fit +manoeuvrer le regiment. + +Le heiduque retroussa l'etage inferieur de sa moustache, et ses +yeux brillerent d'une complete satisfaction. + +-- Mon Dieu, quel peuple martial! continua le juif: _oh weh mir_, +quel peuple superbe! Ces galons, ces plaques dorees, tout cela +brille comme un soleil; et les jeunes filles, des qu'elles voient +ces militaires... aie, aie! + +Le juif secoua de nouveau la tete. + +Le heiduque retroussa l'etage superieur de sa moustache, et fit +entendre entre ses dents un son a peu pres semblable au +hennissement d'un cheval. + +-- Je prie mon seigneur de nous rendre un petit service, dit le +juif. Le prince que voici arrive de l'etranger, et il voudrait +voir les Cosaques. De sa vie il n'a encore vu quelle espece de +gens sont les Cosaques. + +La presence de comtes et de barons etrangers en Pologne etait +assez ordinaire; ils etaient souvent attires par la seule +curiosite de voir ce petit coin presque a demi asiatique de +l'Europe. Quant a la Moscovie et a l'Ukraine, ils regardaient ces +pays comme faisant partie de l'Asie meme. C'est pourquoi le +heiduque, apres avoir fait un salut assez respectueux, jugea +convenable d'ajouter quelques mots de son propre chef. + +-- Je ne sais, dit-il, pourquoi Votre Excellence veut les voir. Ce +sont des chiens, et non pas des hommes. Et leur religion est +telle, que personne n'en fait le moindre cas. + +-- Tu mens, fils du diable! dit Boulba, tu es un chien toi-meme! +Comment oses-tu dire qu'on ne fait pas cas de notre religion! +C'est de votre religion heretique qu'on ne fait pas cas! + +-- Eh, eh! dit le heiduque, je sais, l'ami, qui tu es maintenant. +Tu es toi-meme de ceux qui sont la sous ma garde. Attends, je vais +appeler les notres. + +Taras vit son imprudence, mais l'entetement et le depit +l'empecherent de songer a la reparer. Par bonheur, a l'instant +meme, Yankel parvint a se glisser entre eux. + +-- Mon seigneur! Comment serait-il possible que le comte fut un +Cosaque! Mais s'il etait un Cosaque, ou aurait-il pris un pareil +vetement et un air si noble? + +-- Va toujours! + +Et le heiduque ouvrait deja sa large bouche pour crier. + +-- Royale Majeste, taisez-vous, taisez-vous! au nom de Dieu, +s'ecria Yankel, taisez-vous! Nous vous payerons comme personne n'a +ete paye de sa vie; nous vous donnerons deux ducats en or. + +-- He, he! deux ducats! Deux ducats ne me font rien. Je donne deux +ducats a mon barbier pour qu'il me rase seulement la moitie de ma +barbe. Cent ducats, juif! + +Ici le heiduque retroussa sa moustache superieure. + +-- Si tu ne me donnes pas a l'instant cent ducats, je crie a la +garde. + +-- Pourquoi donc tant d'argent? dit piteusement le juif, devenu +tout pale, en detachant les cordons de sa bourse de cuir. + +Mais, heureusement pour lui, il n'y avait pas davantage dans sa +bourse, et le heiduque ne savait pas compter au-dela de cent. + +-- Mon seigneur, mon seigneur! partons au plus vite. Vous voyez +quelles mauvaises gens cela fait, dit Yankel, apres avoir observe +que le heiduque maniait l'argent dans ses mains, comme s'il eut +regrette de n'en avoir pas demande davantage. + +-- He bien, allons donc, heiduque du diable! dit Boulba: tu as +pris l'argent, et tu ne songes pas a nous faire voir les Cosaques? +Non, tu dois nous les faire voir. Puisque tu as recu l'argent, tu +n'es plus en droit de nous refuser. + +-- Allez, allez au diable! sinon, je vous denonce a l'instant et +alors... tournez les talons, vous dis-je, et deguerpissez au plus +tot. + +-- Mon seigneur, mon seigneur! allons-nous-en, au nom de Dieu, +allons-nous-en. Fi sur eux! Qu'ils voient en songe une telle +chose, qu'il leur faille cracher! criait le pauvre Yankel. + +Boulba, la tete baissee, s'en revint lentement, poursuivi par les +reproches de Yankel, qui se sentait devore de chagrin a l'idee +d'avoir perdu pour rien ses ducats. + +-- Mais aussi, pourquoi le payer? Il fallait laisser gronder ce +chien. Ce peuple est ainsi fait, qu'il ne peut pas ne pas gronder. +_Oh weh_ _mir_! quels bonheurs Dieu envoie aux hommes! Voyez; cent +ducats, seulement pour nous avoir chasses! Et un pauvre juif! on +lui arrachera ses boucles de cheveux, et de son museau l'on fera +une chose impossible a regarder, et personne ne lui donnera cent +ducats! O mon Dieu! o Dieu de misericorde! + +Mais l'insucces de leur tentative avait eu sur Boulba une tout +autre influence; on en voyait l'effet dans la flamme devorante +dont brillaient ses yeux. + +-- Marchons, dit-il tout a coup, en secouant une espece de +torpeur: allons sur la place publique. Je veux voir comment on le +tourmentera. + +-- O mon seigneur, pourquoi faire? La, nous ne pouvons pas le +secourir. + +-- Marchons, dit Boulba avec resolution. + +Et le juif, comme une bonne d'enfant, le suivit avec un soupir. + +Il n'etait pas difficile de trouver la place ou devait avoir lieu +le supplice; le peuple y affluait de toutes parts. Dans ce siecle +grossier, c'etait un spectacle des plus attrayants, non seulement +pour la populace, mais encore pour les classes elevees. Nombre de +vieilles femmes devotes, nombre de jeunes filles peureuses, qui +revaient ensuite toute la nuit de cadavres ensanglantes, et qui +s'eveillaient en criant comme peut crier un hussard ivre, n'en +saisissaient pas moins avec avidite l'occasion de satisfaire leur +curiosite cruelle. Ah! quelle horrible torture! criaient quelques- +unes d'entre elles, avec une terreur febrile, en fermant les yeux +et en detournant le visage; et pourtant elles demeuraient a leur +place. Il y avait des hommes qui, la bouche beante, les mains +etendues convulsivement, auraient voulu grimper sur les tetes des +autres pour mieux voir. Au milieu de figures etroites et communes, +ressortait la face enorme d'un boucher, qui observait toute +l'affaire d'un air connaisseur, et conversait en monosyllabes avec +un maitre d'armes qu'il appelait son compere, parce que, les jours +de fete, ils s'enivraient dans le meme cabaret. Quelques-uns +discutaient avec vivacite, d'autres tenaient meme des paris; mais +la majeure partie appartenait a ce genre d'individus qui regardent +le monde entier et tout ce qui pause dans le monde, en se grattant +le nez avec les doigts. Sur le premier plan, aupres des porteurs +de moustaches, qui composaient la garde de la ville, se tenait un +jeune gentilhomme campagnard, ou qui paraissait tel, en costume +militaire, et qui avait mis sur son dos tout ce qu'il possedait, +de sorte qu'il ne lui etait reste a la maison qu'une chemise +dechiree et de vieilles bottes. Deux chaines, auxquelles pendait +une espece de ducat, se croisaient sur sa poitrine. Il etait venu +la avec sa maitresse Yousefa, et s'agitait continuellement, pour +que l'on ne tachat point sa robe de soie. Il lui avait tout +explique par avance, si bien qu'il etait decidement impossible de +rien ajouter. + +-- Ma petite Yousefa, disait-il, tout ce peuple que vous voyez, ce +sont des gens qui sont venus pour voir comment on va supplicier +les criminels. Et celui-la, ma petite, que vous voyez la-bas, et +qui tient a la main une hache et d'autres instruments, c'est le +bourreau, et c'est lui qui les suppliciera. Et quand il commencera +a tourner la roue et a faire d'autres tortures, le criminel sera +encore vivant; mais lorsqu'on lui coupera la tete, alors, ma +petite, il mourra aussitot. D'abord il criera et se debattra, mais +des qu'on lui aura coupe la tete, il ne pourra plus ni crier, ni +manger, ni boire, parce que alors, ma petite, il n'aura plus de +tete. + +Et Yousefa ecoutait tout cela avec terreur et curiosite. Les toits +des maisons etaient couverts de peuple. Aux fenetres des combles +apparaissaient d'etranges figures a moustaches, coiffees d'une +espece de bonnet. Sur les balcons, abrites pas des baldaquins, se +tenait l'aristocratie. La jolie main, brillante comme du sucre +blanc, d'une jeune fille rieuse, reposait sur la grille du balcon. +De nobles seigneurs, doues d'un embonpoint respectable, +contemplaient tout cela d'un air majestueux. Un valet en riche +livree, les manches rejetees en arriere, faisait circuler des +boissons et des rafraichissements. Souvent une jeune fille +espiegle, aux yeux noirs, saisissant de sa main blanche des +gateaux ou des fruits, les jetait au peuple. La cohue des +chevaliers affames s'empressait de tendre leurs chapeaux, et +quelque long hobereau, qui depassait la foule de toute sa tete, +vetu d'un _kountousch_ autrefois ecarlate, et tout chamarre de +cordons en or noircis par le temps, saisissait les gateaux au vol, +grace a ses longs bras, baisait la proie qu'il avait conquise, +l'appuyait sur son coeur, et puis la mettait dans sa bouche. Un +faucon, suspendu au balcon dans une cage doree, figurait aussi +parmi les spectateurs; le bec tourne de travers et la patte levee, +il examinait aussi le peuple avec attention. Mais la foule s'emut +tout a coup, et de toutes parts retentirent les cris: les voila, +les voila! ce sont les Cosaques! + +Ils marchaient, la tete decouverte, leurs longues tresses +pendantes, tous avaient laisse pousser leur barbe. Ils +s'avancaient sans crainte et sans tristesse, avec une certaine +tranquillite fiere. Leurs vetements de draps precieux s'etaient +uses, et flottaient autour d'eux en lambeaux; ils ne regardaient +ni ne saluaient le peuple, le premier de tous marchait Ostap. + +Que sentit le vieux Tarass, lorsqu'il vit Ostap? Que se passa-t-il +alors dans son coeur?... Il le contemplait au milieu de la foule, +sans perdre un seul de ses mouvements. Les Cosaques etaient deja +parvenus au lieu du supplice. Ostap s'arreta. A lui, le premier, +appartenait de vider cet amer calice. Il jeta un regard sur les +siens, leva une de ses mains au ciel, et dit a haute voix: + +-- Fasse Dieu que tous les heretiques qui sont ici rassembles +n'entendent pas, les infideles, de quelle maniere est torture un +chretien! Qu'aucun de nous ne prononce une parole. + +Cela dit, il s'approcha de l'echafaud. + +-- Bien, fils, bien! dit Boulba doucement, et il inclina vers la +terre sa tete grise. + +Le bourreau arracha les vieux lambeaux qui couvraient Ostap; on +lui mit les pieds et les mains dans une machine faite expres pour +cet usage, et... Nous ne troublerons pas l'ame du lecteur par le +tableau de tortures infernales dont la seule pensee ferait dresser +les cheveux sur la tete. C'etait le produit de temps grossiers et +barbares, alors que l'homme menait encore une vie sanglante, +consacree aux exploits guerriers, et qu'il y avait endurci toute +son ame sans nulle idee d'humanite. En vain quelques hommes +isoles, faisant exception a leur siecle, se montraient les +adversaires de ces horribles coutumes; en vain le roi et plusieurs +chevaliers d'intelligence et de coeur representaient qu'une +semblable cruaute dans les chatiments ne servait qu'a enflammer la +vengeance de la nation cosaque. La puissance du roi et des sages +opinions ne pouvait rien contre le desordre, contre la volonte +audacieuse des magnats polonais, qui, par une absence inconcevable +de tout esprit de prevoyance, et par une vanite puerile, n'avaient +fait de leur diete qu'une satire du gouvernement. + +Ostap supportait les tourments et les tortures avec un courage de +geant. L'on n'entendait pas un cri, pas une plainte, meme lorsque +les bourreaux commencerent a lui briser les os des pieds et des +mains, lorsque leur terrible broiement fut entendu au milieu de +cette foule muette par les spectateurs les plus eloignes, lorsque +les jeunes filles detournerent les yeux avec effroi. Rien de +pareil a un gemissement ne sortit de sa bouche; son visage ne +trahit pas la moindre emotion. Tarass se tenait dans la foule, la +tete inclinee, et, levant de temps en temps les yeux avec fierte, +il disait seulement d'un ton approbateur: + +-- Bien, fils, bien!... + +Mais, quand on l'eut approche des dernieres tortures et de la +mort, sa force d'ame parut faiblir. Il tourna les regards autour +de lui: Dieu! rien que des visages inconnus, etrangers! Si du +moins quelqu'un de ses proches eut assiste a sa fin! Il n'aurait +pas voulu entendre les sanglots et la desolation d'une faible +mere, ou les cris insenses d'une epouse, s'arrachant les cheveux +et meurtrissant sa blanche poitrine; mais il aurait voulu voir un +homme ferme, qui le rafraichit par une parole sensee et le +consolat a sa derniere heure. Sa constance succomba, et il s'ecria +dans l'abattement de son ame: + +-- Pere! ou es-tu? entends-tu tout cela? + +-- Oui, j'entends! + +Ce mot retentit au milieu du silence universel, et tout un million +d'ames fremirent a la fois. Une partie des gardes a cheval +s'elancerent pour examiner scrupuleusement les groupes du peuple. +Yankel devint pale comme un mort, et lorsque les cavaliers se +furent un peu eloignes de lui, il se retourna avec terreur pour +regarder Boulba; mais Boulba n'etait plus a son cote. Il avait +disparu sans laisser de trace. + + +CHAPITRE XII + +La trace de Boulba se retrouva bientot. Cent vingt mille hommes de +troupes cosaques parurent sur les frontieres de l'Ukraine. Ce +n'etait plus un parti insignifiant, un detachement venu dans +l'espoir du butin, ou envoye a la poursuite des Tatars. Non; la +nation entiere s'etait levee, car sa patience etait a bout. Ils +s'etaient leves pour venger leurs droits insultes, leurs moeurs +ignominieusement tournees en moquerie, la religion de leurs peres +et leurs saintes coutumes outragees, les eglises livrees a la +profanation; pour secouer les vexations des seigneurs etrangers, +l'oppression de l'union catholique, la honteuse domination de la +juiverie sur une terre chretienne, en un mot pour se venger de +tous les griefs qui nourrissaient et grossissaient depuis +longtemps la haine sauvage des Cosaques. + +L'_hetman_ Ostranitza, guerrier jeune, mais renomme par son +intelligence, etait a la tete de l'innombrable armee des Cosaques. +Pres de lui se tenait Gouma, son vieux compagnon, plein +d'experience. Huit _polkovniks_ conduisaient des _polk_s de douze +mille hommes. Deux _iesaoul_-generaux et un _bountchoug_, ou +general a queue, venaient a la suite de l'_hetman_. Le porte- +etendard general marchait devant le premier drapeau; bien des +enseignes et d'autres drapeaux flottaient au loin; les compagnons +des _bountchougs_ portaient des lances ornees de queues de cheval. +Il y avait aussi beaucoup d'autres dignitaires d'armee, beaucoup +de greffiers de _polk_s suivis par des detachements a pied et a +cheval. On comptait presque autant de Cosaques volontaires que de +Cosaques de ligne et de front. Ils s'etaient leves de toutes les +contrees, de Tchiguirine, de Pereieslav, de Batourine, de +Gloukhoff, des rivages inferieurs du Dniepr, de ses hauteurs et de +ses iles. D'innombrables chevaux et des masses de chariots armes +serpentaient dans les champs. Mais parmi ces nuees de Cosaques, +parmi ces huit _polk_s reguliers, il y avait un _polk_ superieur a +tous les autres; et a la tete de ce _polk_ etait Tarass Boulba. +Tout lui donnait l'avantage sur le reste des chefs, et son age +avance, et sa longue experience, et sa science de faire mouvoir +les troupes, et sa haine des ennemis, plus forte que chez tout +autre. Meme aux Cosaques sa ferocite implacable et sa cruaute +sanguinaire paraissaient exagerees. Sa tete grise ne condamnait +qu'au feu et a la potence, et son avis dans le conseil de guerre +ne respirait que ruine et devastation. + +Il n'est pas besoin de decrire tous les combats que livrerent les +Cosaques, ni la marche progressive de la campagne; tout cela est +ecrit sur les feuillets des annales. On sait quelle est, dans la +terre russe, une guerre soulevee pour la religion. Il n'est pas de +force plus forte que la religion. Elle est implacable, terrible, +comme un roc dresse par les mains de la nature au milieu d'une mer +eternellement orageuse et changeante. Du milieu des profondeurs de +l'Ocean, il leve vers le ciel ses murailles inebranlables, formees +d'une seule pierre, entiere et compacte. De toutes parts on +l'apercoit, et de toutes parts il regarde fierement les vagues qui +fuient devant lui. Malheur au navire qui vient le choquer! ses +fragiles agres volent en pieces; tout ce qu'il porte se noie ou se +brise, et l'air d'alentour retentit des cris plaintifs de ceux qui +perissent dans les flots. + +Sur les feuillets des annales on lit d'une maniere detaillee +comment les garnisons polonaises fuyaient des villes reconquises; +comment l'on pendait les fermiers juifs sans conscience; comment +l'_hetman_ de la couronne, Nicolas Potocki, se trouva faible, avec +sa nombreuse armee, devant cette force irresistible; comment, +defait et poursuivi, il noya dans une petite riviere la majeure +partie de ses troupes; comment les terribles _polk_s cosaques le +cernerent dans le petit village de Polonnoi, et comment, reduit a +l'extremite, l'_hetman_ polonais promit sous serment, au nom du +roi et des magnats de la couronne, une satisfaction entiere ainsi +que le retablissement de tous les anciens droits et privileges. +Mais les Cosaques n'etaient pas hommes a se laisser prendre a +cette promesse; ils savaient ce que valaient a leur egard les +serments polonais. Et Potocki n'eut plus fait le beau sur son +_argamak_ de six mille ducats, attirant les regards des illustres +dames et l'envie de la noblesse; il n'eut plus fait de bruit aux +assemblees, ni donne de fetes splendides aux senateurs, s'il +n'avait ete sauve par le clerge russe qui se trouvait dans ce +village. Lorsque tous les pretres sortirent, vetus de leurs +brillantes robes dorees, portant les images de la croix, et, a +leur tete, l'archeveque lui-meme, la crosse en main et la mitre en +tete, tous les Cosaques plierent le genou et oterent leurs +bonnets. En ce moment ils n'eussent respecte personne, pas meme le +roi; mais ils n'oserent point agir contre leur Eglise chretienne, +et s'humilierent devant leur clerge. L'_hetman_ et les +_polkovniks_ consentirent d'un commun accord a laisser partir +Potocki, apres lui avoir fait jurer de laisser desormais en paix +toutes les eglises chretiennes, d'oublier les inimities passees et +de ne faire aucun mal a l'armee cosaque. Un seul _polkovnik_ +refusa de consentir a une paix pareille; c'etait Tarass Boulba. Il +arracha une meche de ses cheveux, et s'ecria + +-- _Hetman_, _hetman_! et vous, _polkovniks_, ne faites pas cette +action de vieille femme; ne vous fiez pas aux Polonais; ils vous +trahiront, les chiens! + +Et lorsque le greffier du _polk_ eut presente le traite de paix, +lorsque l'_hetman_ y eut appose sa main toute-puissante, Boulba +detacha son precieux sabre turc, en pur damas du plus bel acier, +le brisa en deux, comme un roseau, et en jeta au loin les troncons +dans deux directions opposees. + +-- Adieu donc! s'ecria-t-il. De meme que les deux moities de ce +sabre ne se reuniront plus et ne formeront jamais une meme arme, +de meme, nous, aussi, compagnons, nous ne nous reverrons plus en +ce monde! N'oubliez donc pas mes paroles d'adieu. + +Alors sa voix grandit, s'eleva, acquit une puissance etrange, et +tous s'emurent en ecoutant ses accents prophetiques. + +-- A votre heure derniere, vous vous souviendrez de moi. Vous +croyez avoir achete le repos et la paix; vous croyez que vous +n'avez plus qu'a vous donner du bon temps? Ce sont d'autres fetes +qui vous attendent. _Hetman_, on t'arrachera la peau de la tete, +on l'emplira de graine de riz, et, pendant longtemps, on la verra +colportee a toutes les foires! Vous non plus, seigneurs, vous ne +conserverez pas vos tetes. Vous pourrirez dans de froids caveaux, +ensevelis sous des murs de pierre, a moins qu'on ne vous rotisse +tout vivants dans des chaudieres, comme des moutons. Et vous, +camarades, continua-t-il en se tournant vers les siens, qui de +vous veut mourir de sa vraie mort? Qui de vous veut mourir, non +pas sur le poele de sa maison, ni sur une couche de vieille femme, +non pas ivre mort sous une treille, au cabaret, comme une +charogne, mais de la belle mort d'un Cosaque, tous sur un meme +lit, comme le fiance avec la fiancee? A moins pourtant que vous ne +veuillez retourner dans vos maisons, devenir a demi heretiques, et +promener sur vos dos les seigneurs polonais? + +-- Avec toi, seigneur _polkovnik_, avec toi! s'ecrierent tous ceux +qui faisaient partie du _polk_ de Tarass. + +Et ils furent rejoints par une foule d'autres. + +-- Eh bien! puisque c'est avec moi, avec moi donc! dit Tarass. + +Il enfonca fierement son bonnet, jeta un regard terrible a ceux +qui etaient demeures, s'affermit sur son cheval et cria aux siens: + +-- Personne, du moins, ne nous humiliera par une parole +offensante. Allons, camarades, en visite chez les catholiques! + +Il piqua des deux, et, a sa suite, se mit en marche une compagnie +de cent chariots, qu'entouraient beaucoup de cavaliers et de +fantassins cosaques; et, se retournant, il bravait d'un regard +plein de mepris et de colere tous ceux qui n'avaient pas voulu le +suivre. Personne n'osa les retenir. A la vue de toute l'armee, un +_polk_ s'en allait, et, longtemps encore, Tarass se retourna et +menaca du regard. + +L'_hetman_ et les autres _polkovniks_ etaient troubles; tous +demeurerent pensifs, silencieux, comme oppresses par un penible +pressentiment. Tarass n'avait pas fait une vaine prophetie. Tout +se passa comme il l'avait predit. Peu de temps apres la trahison +de _Kaneff_, la tete de l'_hetman_ et celle de beaucoup d'entre +les principaux chefs furent plantees sur les pieux. + +Et Tarass?... Tarass se promenait avec son _polk_ a travers toute +la Pologne; il brula dix-huit villages, prit quarante eglises, et +s'avanca jusqu'aupres de Cracovie. Il massacra bien des +gentilshommes; il pilla les meilleurs et les plus riches chateaux. +Ses Cosaques defoncerent et repandirent les tonnes d'hydromel et +de vins seculaires qui se conservaient avec soin dans les caves +des seigneurs; ils dechirerent a coups de sabre et brulerent les +riches etoffes, les vetements de parade, les objets de prix qu'ils +trouvaient dans les garde-meubles. + +-- N'epargnez rien! repetait Tarass. + +Les Cosaques ne respecterent ni les jeunes femmes aux noirs +sourcils ni les jeunes filles a la blanche poitrine, au visage +rayonnant; elles ne purent trouver de refuge meme dans les +temples. Tarass les brulait avec les autels. Plus d'une main +blanche comme la neige s'eleva du sein des flammes vers les cieux, +au milieu des cris plaintifs qui auraient emu la terre humide +elle-meme, et qui auraient fait tomber de pitie sur le sol l'herbe +des steppes. Mais les cruels Cosaques n'entendaient rien et, +soulevant les jeunes enfants sur la pointe de leurs lances, ils +les jetaient aux meres dans les flammes. + +-- Ce sont la, Polonais detestes, les messes funebres d'Ostap! +disait Tarass. + +Et de pareilles messes, il en celebrait dans chaque village; +jusqu'au moment ou le gouvernement polonais reconnut que ses +entreprises avaient plus d'importance qu'un simple brigandage, et +ou ce meme Potocki fut charge, a la tete de cinq regiments, +d'arreter Tarass. + +Six jours durant, les Cosaques parvinrent a echapper aux +poursuites, en suivant des chemins detournes. Leurs chevaux +pouvaient a peine supporter cette course incessante et sauver +leurs maitres. Mais, cette fois, Potocki se montra digne de la +mission qu'il avait recue: il poursuivit l'ennemi sans relache, et +l'atteignit sur les rives du Dniestr, ou Boulba venait de faire +halte dans une forteresse abandonnee et tombant en ruine. + +On la voyait a la cime d'un roc qui dominait le Dniestr, avec les +restes de ses glacis dechires et de ses murailles detruites. Le +sommet du roc etait tout jonche de pierres, de briques, de debris, +toujours prets a se detacher et a voler dans l'abime. Ce fut la +que l'_hetman_ de la couronne Potocki cerna Boulba par les deux +cotes qui donnaient acces sur la plaine. Pendant quatre jours, les +Cosaques lutterent et se defendirent a coups de briques et de +pierres. Mais leurs munitions, comme leurs forces, finirent par +s'epuiser, et Tarass resolut de se frayer un chemin a travers les +rangs ennemis. Deja ses Cosaques s'etaient ouvert un passage, et +peut-etre leurs chevaux rapides les auraient-ils sauves encore une +fois, quand tout a coup Tarass s'arreta au milieu de sa course. + +-- Halte! s'ecria-t-il, j'ai perdu ma pipe et mon tabac; je ne +veux pas que ma pipe meme tombe aux mains des Polonais detestes. + +Et le vieux _polkovnik_ se pencha pour chercher dans l'herbe sa +pipe et sa bourse a tabac, ses deux inseparables compagnons, sur +mer et sur terre, dans les combats et a la maison. Pendant ce +temps, arrive une troupe ennemie, qui le saisit par ses puissantes +epaules. Il essaye de se degager; mais les heiduques qui l'avaient +saisi ne roulerent plus a terre, comme autrefois. + +-- Oh! vieillesse! vieillesse! dit-il amerement; et le vieux +Cosaque pleura. + +Mais ce n'etait pas a la vieillesse qu'etait la faute; la force +avait vaincu la force. Pres de trente hommes s'etaient suspendus a +ses pieds, a ses bras. + +-- Le corbeau est pris! criaient les Polonais. Il ne reste plus +qu'a trouver la maniere de lui faire honneur, a ce chien. + +Et on le condamna, du consentement de l'_hetman_, a etre brule vif +en presence de tout le corps d'armee. Il y avait pres de la un +arbre nu dont le sommet avait ete brise par la foudre. On attacha +Tarass avec des chaines en fer au tronc de l'arbre; puis on lui +cloua les mains, apres l'avoir hisse aussi haut que possible, afin +que le Cosaque fut vu de loin et de partout; puis, approchant des +branches, les Polonais se mirent a dresser un bucher au pied de +l'arbre. Mais ce n'etait pas le bucher que contemplait Tarass; ce +n'etait pas aux flammes qui allaient le devorer que songeait son +ame intrepide. Il regardait, l'infortune, du cote ou combattaient +ses Cosaques. De la hauteur ou il etait place, il voyait tout +comme sur la paume de la main. + +-- Camarades, criait-il, gagnez, gagnez au plus vite la montagne +qui est derriere le bois; la, ils ne vous atteindront pas! + +Mais le vent emporta ses paroles. + +-- Ils vont perir, ils vont perir pour rien! s'ecriait-il avec +desespoir. + +Et il regarda au-dessous de lui, a l'endroit ou etincelait le +Dniestr. Un eclair de joie brilla dans ses yeux. Il vit quatre +proues a demi cachees par les buissons; alors rassemblant toutes +ses forces, il s'ecria de sa voix puissante: + +-- Au rivage! au rivage, camarades, descendez par le sentier a +gauche! Il y a des bateaux sur la rive; prenez-les tous, pour +qu'on ne puisse vous poursuivre. + +Cette fois le vent souffla favorablement, et toutes ses paroles +arriverent aux Cosaques. Mais il fut recompense de ce bon conseil +par un coup de massue assene sur la tete, qui fit tournoyer tous +les objets devant ses yeux. + +Les Cosaques s'elancerent de toute leur vitesse sur la pente du +sentier; mais ils sont poursuivis l'epee dans les reins. Ils +regardaient; le sentier tourne, serpente, fait mille detours. + +-- Allons, camarades, a la grace de Dieu! s'ecrient tous les +Cosaques. + +Ils s'arretent un instant, levent leurs fouets sifflent, et leurs +chevaux tatars se detachent du sol, se deroulant dans l'air, comme +des serpents, volent par-dessus l'abime et tombent droit au milieu +du Dniestr. Deux seulement d'entre eux n'atteignirent pas le +fleuve; ils se fracasserent sur les rochers, et y perirent avec +leurs chevaux sans meme pousser un cri. Deja les Cosaques +nageaient a cheval dans la riviere et detachaient les bateaux. Les +Polonais s'arreterent devant l'abime s'etonnant de l'exploit inoui +des Cosaques, et se demandant s'il fallait ou non sauter a leur +suite. Un jeune colonel au sang vif et bouillant, le propre frere +de la belle Polonaise qui avait enchante le pauvre Andry, s'elanca +sans reflechir a la poursuite des Cosaques; il tourna trois fois +en l'air avec son cheval, et retomba sur les rocs aigus. Les +pierres anguleuses le dechirerent en lambeaux, le precipice +l'engloutit, et sa cervelle, melee de sang, souilla les buissons +qui croissaient sur les pentes inegales du glacis. + +Lorsque Tarass se reveilla du coup qui l'avait etourdi, lorsqu'il +regarda le Dniestr, les Cosaques etaient deja dans les bateaux et +s'eloignaient a force de rames. Les balles pleuvaient sur eux de +la hauteur, mais sans les atteindre. Et les yeux du vieux +_polkovnik_ brillaient du feu de la joie. + +-- Adieu, camarades, leur cria-t-il, d'en haut; souvenez-vous de +moi, revenez ici au printemps prochain, et faites une belle +tournee! Qu'avez vous gagne, Polonais du diable? Croyez-vous qu'il +y ait au monde une chose qui fasse peur a un Cosaque? Attendez un +peu, le temps viendra bientot ou vous apprendrez ce que c'est que +la religion russe orthodoxe. Des a present les peuples voisins et +lointains le pressentent: un tsar s'elevera de la terre russe, et +il n'y aura pas dans le monde de puissance qui ne se soumette a +lui!... + +Deja le feu s'elevait au-dessus du bucher, atteignait les pieds de +Tarass, et se deroulait en flamme le long du tronc d'arbre... Mais +se trouvera-t-il au monde un feu, des tortures, une puissance +capables de dompter la force cosaque! + +Ce n'est pas un petit fleuve que le Dniestr; il y a beaucoup +d'anses, beaucoup d'endroits sans fond, et d'epais joncs croissent +sur ses rivages. Le miroir du fleuve est brillant; il retentit du +cri sonore des cygnes, et le superbe _gogol_[40] se laisse emporter +par son rapide courant. Des nuees de courlis, de becassines au +rougeatre plumage, et d'autres oiseaux de toute espece s'agitent +dans ses joncs et sur les plages de ses rives. Les Cosaques +voguaient rapidement sur d'etroits bateaux a deux gouvernails, ils +ramaient avec ensemble, evitaient prudemment les bas-fonds, et, +effrayant les oiseaux qui s'envolaient a leur approche, ils +parlaient de leur _ataman_. + +FIN + + + + [1] Kiew, capitale du gourt de Kiew, sur le Dniepr, et +capitale de toute la Russie, jusqu'a la fin du XIIe siecle. + [2] Ducats d'or, perces et pendus en guise d'ornements. + [3] Chroniques chantees, comme les anciennes rapsodies +grecques ou les romances espagnoles. + [4] Espece de guitare. + [5] Religion grecque-unie, schisme, recemment abroge, de la +religion greco-catholique. + [6] Officiers de son campement. + [7] Lieutenant du _polkovnik_. + [8] Division feodale de la Russie. + [9] Union de villages sous le meme chef electif nomme +_ataman_. + [10] Especes de regiments. + [11] Tous les hommes armes, chez les Cosaques, se nommaient +chevaliers, par une imitation lointaine et mal comprise de la +chevalerie de l'Europe occidentale. + [12] Chef de _polk_. Ce mot signifie maintenant colonel. + [13] Espece de mouette. + [14] Nom du cheval. + [15] Le _poud_ vaut quarante livres russes, environ dix-huit +kilogrammes. + [16] Nom des etudiants laiques. + [17] Nom du surveillant, ou chef de quartier, choisi parmi les +etudiants. + [18] Danses cosaques. + [19] Cabaret russe. + [20] Chef elu de la _setch_. + [21] Chilo, en russe, veut dire poincon, alene. + [22] Grandes et petites guitares. + [23] Dans les anciens tableaux des eglises grecques, les +images sont habillees de robes en metal battu et cisele. + [24] Petite caleche longue. + [25] La religion grecque. + [26] Camp mouvant, caravane armee. + [27] Pains de froment pur. + [28] Redingote polonaise. + [29] Phrase proverbiale en Russie. + [30] Il n'y a point d'orgues dans les eglises du rite grec, +c'etait chose nouvelle pour un Cosaque. + [31] Mot compose de _nesamai_, "ne me touche pas". + [32] Le mot russe _krasnoi_ veut dire rouge et beau, brillant, +eclatant. + [33] Mot pris aux Hongrois pour designer la cavalerie legere. +En langue madgyare il signifie vingtieme, parce que, dans les +guerres contre les Turcs, chaque village devait fournir, sur vingt +hommes, un homme equipe. + [34] Nom tatar d'une longue corde terminee par un noeud +coulant. + [35] Ville imperiale, Byzance. + [36] Princes. + [37] Non seulement ce geste a son nom particulier, mais on en +a forme le verbe, l'adverbe, l'adjectif, etc. + [38] Chevaux persans. + [39] Mot russe pour exciter les chiens. + [40] Espece de canard sauvage, approchant du cygne. + + + + + +End of Project Gutenberg's Tarass Boulba, by Nikolai Vassilievitch Gogol + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TARASS BOULBA *** + +***** This file should be named 13794.txt or 13794.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/7/9/13794/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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